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+The Project Gutenberg EBook of A travers chants, by Hector Berlioz
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: A travers chants
+
+Author: Hector Berlioz
+
+Release Date: September 25, 2011 [EBook #37534]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS CHANTS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+ A
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+ TRAVERS CHANTS
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+ LIBRAIRIE DE MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+ DU MÊME AUTEUR:
+
+ LES
+
+ SOIRÉES DE L'ORCHESTRE
+
+ 2e édition.--Un volume grand in-18
+
+ LES
+
+ GROTESQUES DE LA MUSIQUE
+
+ Un volume grand in-18.
+
+ PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.
+
+
+
+
+ A
+
+ TRAVERS CHANTS
+
+ ÉTUDES MUSICALES, ADORATIONS
+
+ BOUTADES ET CRITIQUES
+
+ PAR
+
+ HECTOR BERLIOZ
+
+ Love's labour's lost. (SHAKSPEARE.)
+ Hostis habet muros... (VIRGILE.)
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE
+NOUVELLE
+
+1862
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+A
+
+M. ERNEST LEGOUVÉ
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+
+
+A
+
+TRAVERS CHANTS
+
+
+
+
+MUSIQUE[1]
+
+
+MUSIQUE, art d'émouvoir par des combinaisons de sons les hommes
+intelligents et doués d'organes spéciaux et exercés. Définir ainsi la
+musique, c'est avouer que nous ne la croyons pas, comme on dit, _faite
+pour tout le monde_. Quelles que soient en effet ses conditions
+d'existence, quels qu'aient jamais été ses moyens d'action, simples ou
+composés, doux ou énergiques, il a toujours paru évident à l'observateur
+impartial qu'un grand nombre d'individus ne pouvant ressentir ni
+comprendre sa puissance, ceux-là _n'étaient pas faits pour elle_, et que
+par conséquent _elle n'était point faite pour eux_.
+
+La musique est à la fois un sentiment et une science; elle exige de la
+part de celui qui la cultive, exécutant ou compositeur, une inspiration
+naturelle et des connaissances qui ne s'acquièrent que par de longues
+études et de profondes méditations. La réunion du savoir et de
+l'inspiration constitue l'art. En dehors de ces conditions, le musicien
+ne sera donc qu'un artiste incomplet, si tant est qu'il mérite le nom
+d'artiste. La grande question de la prééminence de l'organisation sans
+étude sur l'étude sans organisation, qu'Horace n'a pas osé résoudre
+positivement pour les poëtes, nous paraît également difficile à trancher
+pour les musiciens. On a vu quelques hommes parfaitement étrangers à la
+science produire d'instinct des airs gracieux et même sublimes, témoin
+Rouget de l'Isle et son immortelle _Marseillaise_; mais ces rares
+éclairs d'inspiration n'illuminant qu'une partie de l'art, pendant que
+les autres, non moins importantes, demeurent obscures, il s'ensuit, eu
+égard à la nature complexe de notre musique, que ces hommes en
+définitive ne peuvent être rangés parmi les musiciens: ILS NE SAVENT
+PAS.
+
+On rencontre plus souvent encore des esprits méthodiques, calmes et
+froids, qui, après avoir étudié patiemment la théorie, accumulé les
+observations, exercé longuement leur esprit et tiré tout le parti
+possible de leurs facultés incomplètes, parviennent à écrire des choses
+qui répondent en apparence aux idées qu'on se fait vulgairement de la
+musique, et satisfont l'oreille sans la charmer, et sans rien dire au
+cœur ni à l'imagination. Or, la satisfaction de l'ouïe est fort loin
+des sensations délicieuses que peut éprouver cet organe; les jouissances
+du cœur et de l'imagination ne sont pas non plus de celles dont on
+puisse faire aisément bon marché; et comme elles se trouvent réunies à
+un plaisir sensuel des plus vifs dans les véritables œuvres musicales
+de toutes les écoles, ces producteurs impuissants doivent donc encore,
+selon nous, être rayés du nombre des musiciens: ILS NE SENTENT PAS.
+
+Ce que nous appelons _musique_ est un art nouveau, en ce sens qu'il ne
+ressemble que fort peu, très-probablement, à ce que les anciens peuples
+civilisés désignaient sous ce nom. D'ailleurs, il faut le dire tout de
+suite, ce mot avait chez eux une acception tellement étendue, que loin
+de signifier simplement, comme aujourd'hui, l'art des sons, il
+s'appliquait également à la danse, au geste, à la poésie, à l'éloquence,
+et même à la collection de toutes les sciences. En supposant
+l'étymologie du mot _musique_ dans celui de _muse_, le vaste sens que
+lui donnaient les anciens s'explique naturellement; il exprimait et
+devait exprimer, en effet, _ce à quoi président les Muses_. De là les
+erreurs où sont tombés, dans leurs interprétations, beaucoup de
+commentateurs de l'antiquité. Il y a pourtant dans le langage actuel une
+expression consacrée, dont le sens est presque aussi général. Nous
+disons: _l'art_, en parlant de la réunion des travaux de l'intelligence,
+soit seule, soit aidée par certains organes, et des exercices du corps
+que l'esprit a poétisés. De sorte que le lecteur qui dans deux mille ans
+trouvera dans nos livres cette phrase devenue le titre banal de bien des
+divagations: «De l'état de l'art en Europe au dix-neuvième siècle» devra
+l'interpréter ainsi: «De l'état de la poésie, de l'éloquence, de la
+musique, de la peinture, de la gravure, de la statuaire, de
+l'architecture, de l'action dramatique, de la pantomime et de la danse
+en Europe au dix-neuvième siècle.» On voit qu'à l'exception près des
+sciences exactes, auxquelles il ne s'applique pas, notre mot _art_
+correspond fort bien au mot _musique_ des anciens.
+
+Ce qu'était chez eux l'art des sons proprement dit, nous ne le savons
+que fort imparfaitement. Quelques faits isolés, racontés peut-être avec
+une exagération dont on voit journellement des exemples analogues, les
+idées boursouflées ou tout à fait absurdes de certains philosophes,
+quelquefois aussi la fausse interprétation de leurs écrits, tendraient à
+lui attribuer une puissance immense, et une influence sur les mœurs
+telle, que les législateurs devaient, dans l'intérêt des peuples, en
+déterminer la marche et en régler l'emploi. Sans tenir compte des causes
+qui ont pu concourir à l'altération de la vérité à cet égard, et en
+admettant que la musique des Grecs ait réellement produit sur quelques
+individus des impressions extraordinaires, qui n'étaient dues ni aux
+idées exprimées par la poésie, ni à l'expression des traits ou de la
+pantomime du chanteur, mais bien à la musique elle-même et seulement à
+elle, le fait ne prouverait en aucune façon que cet art eût atteint chez
+eux un haut degré de perfection. Qui ne connaît la violente action des
+sons musicaux, combinés de la façon la plus ordinaire, sur les
+tempéraments nerveux dans certaines circonstances? Après un festin
+splendide, par exemple, quand excité par les acclamations enivrantes
+d'une foule d'adorateurs, par le souvenir d'un triomphe récent, par
+l'espérance de victoires nouvelles, par l'aspect des armes, par celui
+des belles esclaves qui l'entouraient, par les idées de volupté,
+d'amour, de gloire, de puissance, d'immortalité, secondées de l'action
+énergique de la bonne chère et du vin, Alexandre, dont l'organisation
+d'ailleurs était si impressionnable, délirait aux accents de Timothée,
+on conçoit très-bien qu'il n'ait pas fallu de grands efforts de génie de
+la part du chanteur pour agir aussi fortement sur cette sensibilité
+portée à un état presque maladif.
+
+Rousseau, en citant l'exemple plus moderne du roi de Danemark, Erric,
+que certains chants rendaient furieux au point de tuer ses meilleurs
+domestiques, fait bien observer, il est vrai, que ces malheureux
+devaient être beaucoup moins que leur maître sensibles à la musique;
+autrement il eût pu courir la moitié du danger. Mais l'instinct
+paradoxal du philosophe se décèle encore dans cette spirituelle ironie.
+Eh! oui, sans doute, les serviteurs du roi danois étaient moins
+sensibles à la musique que leur souverain! Qu'y a-t-il là d'étonnant? Ne
+serait-il pas fort étrange au contraire qu'il en eût été autrement? Ne
+sait-on pas que le sens musical se développe par l'exercice? que
+certaines affections de l'âme, très-actives chez quelques individus, le
+sont fort peu chez beaucoup d'autres? que la sensibilité nerveuse est en
+quelque sorte le partage des classes élevées de la société, quand les
+classes inférieures, soit à cause des travaux manuels auxquels elles se
+livrent, soit pour toute autre raison, en sont à peu près dépourvues?
+et n'est-ce pas parce que cette inégalité dans les organisations est
+incontestable et incontestée, que nous avons si fort restreint, en
+définissant la musique, le nombre des hommes sur lesquels elle agit.
+
+Cependant Rousseau, tout en ridiculisant ainsi ces récits des merveilles
+opérées par la musique antique, paraît en d'autres endroits leur
+accorder assez de croyance pour placer beaucoup au-dessus de l'art
+moderne cet art ancien que nous connaissons à peine et qu'il ne
+connaissait pas mieux que nous. Il devait certes, moins que personne,
+déprécier les effets de la musique actuelle, car l'enthousiasme avec
+lequel il en parle partout ailleurs prouve qu'ils étaient sur lui d'une
+intensité des moins ordinaires. Quoi qu'il en soit, et en jetant
+seulement nos regards autour de nous, il sera facile de citer, en faveur
+du pouvoir de notre musique, des faits certains, dont la valeur est au
+moins égale à celle des anecdotes douteuses des anciens historiens.
+Combien de fois n'avons-nous pas vu à l'audition des chefs-d'œuvre de
+nos grands maîtres, des auditeurs agités de spasmes terribles, pleurer
+et rire à la fois, et manifester tous les symptômes du délire et de la
+fièvre! Un jeune musicien provençal, sous l'empire des sentiments
+passionnés qu'avait fait naître en lui la _Vestale_ du Spontini, ne put
+supporter l'idée de rentrer dans notre monde prosaïque, au sortir du
+ciel de poésie qui venait de lui être ouvert; il prévint par lettres ses
+amis de son dessein, et après avoir encore entendu le chef-d'œuvre,
+objet de son admiration extatique, pensant avec raison qu'il avait
+atteint le maximum de la somme de bonheur réservée à l'homme sur la
+terre, un soir, à la porte de l'Opéra, il se brûla la cervelle.
+
+La célèbre cantatrice, madame Malibran, entendant pour la première fois,
+au Conservatoire, la symphonie en _ut mineur_ de Beethoven, fut saisie
+de convulsions telles, qu'il fallut l'emporter hors de la salle. Vingt
+fois nous avons vu, en pareil cas, des hommes graves obligés de sortir
+pour soustraire aux regards du public la violence de leurs émotions.
+Quant à celles que l'auteur de cette étude doit personnellement à la
+musique, il affirme que rien au monde ne saurait en donner l'idée exacte
+à qui ne les a point éprouvées. Sans parler des affections morales que
+cet art a développées en lui, et pour ne citer que les impressions
+reçues et les effets éprouvés au moment même de l'exécution des ouvrages
+qu'il admire, voici ce qu'il peut dire en toute vérité: A l'audition de
+certains morceaux de musique, mes forces vitales semblent d'abord
+doublées; je sens un plaisir délicieux, où le raisonnement n'entre pour
+rien; l'habitude de l'analyse vient ensuite d'elle-même faire naître
+l'admiration; l'émotion croissant en raison directe de l'énergie ou de
+la grandeur des idées de l'auteur, produit bientôt une agitation étrange
+dans la circulation du sang; mes artères battent avec violence; les
+larmes qui, d'ordinaire, annoncent la fin du paroxysme, n'en indiquent
+souvent qu'un état progressif, qui doit être de beaucoup dépassé. En ce
+cas, ce sont des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement
+de tous les membres, un _engourdissement total des pieds et des mains_,
+une paralysie partielle des nerfs de la vision et de l'audition, je n'y
+vois plus, j'entends à peine; vertige... demi-évanouissement... On pense
+bien que des sensations portées à ce degré de violence sont assez rares,
+et que d'ailleurs il y a un vigoureux contraste à leur opposer, celui du
+_mauvais effet musical_, produisant le contraire de l'admiration et du
+plaisir. Aucune musique n'agit plus fortement en ce sens, que celle dont
+le défaut principal me paraît être la platitude jointe à la fausseté
+d'expression. Alors je rougis comme de honte, une véritable indignation
+s'empare de moi, on pourrait, à me voir, croire que je viens de recevoir
+un de ces outrages pour lesquels il n'y a pas de pardon; il se fait,
+pour chasser l'impression reçue, un soulèvement général, un effort
+d'excrétion dans tout l'organisme, analogue aux efforts du vomissement,
+quand l'estomac veut rejeter une liqueur nauséabonde. C'est le dégoût et
+la haine portés à leur terme extrême; cette musique m'exaspère, et je la
+vomis par tous les pores.
+
+Sans doute l'habitude de déguiser ou de maîtriser mes sentiments, permet
+rarement à celui-ci de se montrer dans tout son jour; et s'il m'est
+arrivé quelquefois, depuis ma première jeunesse, de lui donner carrière,
+c'est que le temps de la réflexion m'avait manqué, j'avais été pris au
+dépourvu.
+
+La musique moderne n'a donc rien à envier en puissance à celle des
+anciens. A présent, quels sont les modes d'action de notre art musical?
+Voici tous ceux que nous connaissons; et, bien qu'ils soient fort
+nombreux, il n'est pas prouvé qu'on ne puisse dans la suite en découvrir
+encore quelques autres. Ce sont:
+
+
+LA MÉLODIE.
+
+Effet musical produit par différents sons entendus _successivement_, et
+formulés en phrases plus ou moins symétriques. L'art d'enchaîner d'une
+façon agréable ces séries de sons divers, ou de leur donner un sens
+expressif, ne s'apprend point, c'est un don de la nature, que
+l'observation des mélodies préexistantes et le caractère propre des
+individus et des peuples modifient de mille manières.
+
+
+L'HARMONIE.
+
+Effet musical produit par différents sons entendus _simultanément_. Les
+dispositions naturelles peuvent seules, sans doute, faire le grand
+harmoniste; cependant la connaissance des groupes de sons produisant les
+_accords_ (généralement reconnus pour agréables et beaux), et l'art de
+les enchaîner régulièrement, s'enseignent partout avec succès.
+
+
+LE RHYTHME.
+
+Division symétrique du temps par les sons. On n'apprend pas au musicien
+à trouver de belles formes rhythmiques; la faculté particulière qui les
+lui fait découvrir est l'une des plus rares. Le rhythme, de toutes les
+parties de la musique, nous paraît être aujourd'hui la moins avancée.
+
+
+L'EXPRESSION.
+
+Qualité par laquelle la musique se trouve en rapport direct de caractère
+avec les sentiments qu'elle veut rendre, les passions qu'elle veut
+exciter. La perception de ce rapport est excessivement peu commune; on
+voit fréquemment le public tout entier d'une salle d'opéra, qu'un son
+douteux révolterait à l'instant, écouter sans mécontentement, et même
+avec plaisir, des morceaux dont l'expression est d'une complète
+fausseté.
+
+
+LES MODULATIONS.
+
+On désigne aujourd'hui par ce mot les passages ou transitions d'un ton
+ou d'un mode à un mode ou à un ton nouveau. L'étude peut faire beaucoup
+pour apprendre au musicien l'art de déplacer ainsi avec avantage la
+tonalité, et à modifier à propos sa constitution. En général les chants
+populaires modulent peu.
+
+
+L'INSTRUMENTATION.
+
+Consiste à faire exécuter, à chaque instrument ce qui convient le mieux
+à sa nature propre et à l'effet qu'il s'agit de produire. C'est en outre
+l'art de grouper les instruments de manière à modifier le son des uns
+par celui des autres, en faisant résulter de l'ensemble un son
+particulier que ne produirait aucun d'eux isolément, ni réuni aux
+instruments de son espèce. Cette face de l'instrumentation est
+exactement, en musique, ce que le coloris est en peinture. Puissante,
+splendide et souvent outrée aujourd'hui, elle était à peine connue avant
+la fin du siècle dernier. Nous croyons également, comme pour le rhythme,
+la mélodie et l'expression, que l'étude des modèles peut mettre le
+musicien sur la voie qui conduit à la posséder, mais qu'on n'y réussit
+point sans des dispositions spéciales.
+
+
+LE POINT DE DÉPART DES SONS.
+
+En plaçant l'auditeur à plus ou moins de distance des exécutants, et en
+éloignant dans certaines occasions les instruments sonores les uns des
+autres, on obtient dans l'effet musical des modifications qui n'ont pas
+encore été suffisamment observées.
+
+
+LE DEGRÉ D'INTENSITÉ DES SONS.
+
+Telles phrases et telles inflexions présentées avec douceur ou
+modération ne produisent absolument rien, qui peuvent devenir fort
+belles en leur donnant la force d'émission qu'elles réclament. La
+proposition inverse amène des résultats encore plus frappants: en
+violentant une idée douce, on arrive au ridicule et au monstrueux.
+
+
+LA MULTIPLICITÉ DES SONS.
+
+Est l'un des plus puissants principes d'émotion musicale. Les
+instruments ou les voix étant en grand nombre et occupant une large
+surface, la masse d'air mise en vibration devient énorme, et ses
+ondulations prennent alors un caractère dont elles sont ordinairement
+dépourvues. Tellement que, dans une église occupée par une foule de
+chanteurs, si un seul d'entre eux se fait entendre, quels que soient la
+force, la beauté de son organe et l'art qu'il mettra dans l'exécution
+d'un thème simple et lent, mais peu intéressant en soi, il ne produira
+qu'un effet médiocre; tandis que ce même thème repris, sans beaucoup
+d'art, à l'unisson, par toutes les voix, acquerra aussitôt une
+incroyable majesté.
+
+Des diverses parties constitutives de la musique que nous venons de
+signaler, presque toutes paraissent avoir été employées par les anciens.
+La connaissance de l'harmonie leur est seule généralement contestée. Un
+savant compositeur, notre contemporain, M. Lesueur, s'était, il y a
+quarante ans, posé l'intrépide antagoniste de cette opinion. Voici les
+motifs de ses adversaires:
+
+«_L'harmonie n'était pas connue des anciens_, disent-ils, _différents
+passages de leurs historiens et une foule de documents en font foi_. Ils
+n'employaient que l'unisson et l'octave. On sait en outre que l'harmonie
+est une invention qui ne remonte pas au delà du huitième siècle. La
+gamme et la constitution tonale des anciens n'étant pas les mêmes que
+les nôtres, inventées par l'Italien Guido d'Arezzo, mais bien semblables
+à celles du plain-chant, qui n'est lui-même qu'un reste de la musique
+grecque, il est évident, pour tout homme versé dans la science des
+accords, que cette sorte de chant, rebelle à l'accompagnement
+harmonique, ne comporte que l'unisson et l'octave.»
+
+On pourrait répondre à cela que l'invention de l'harmonie au moyen âge
+ce prouve point qu'elle ait été inconnue aux siècles antérieurs.
+Plusieurs des connaissances humaines ont été perdues et retrouvées; et
+l'une des plus importantes découvertes que l'Europe s'attribue, celle de
+la poudre à canon, avait été faite en Chine fort longtemps auparavant.
+Il n'est d'ailleurs rien moins que certain, au sujet des inventions de
+Guido d'Arezzo, qu'elles soient réellement les siennes, car lui-même
+dans ses écrits en cite plusieurs comme choses universellement admises
+avant lui. Quant à la difficulté d'adapter au plaint-chant notre
+harmonie, sans nier qu'elle ne s'unisse plus naturellement aux formes
+mélodiques modernes, le fait du chant ecclésiastique exécuté en
+contre-point à plusieurs parties, et de plus accompagné par les accords
+de l'orgue dans toutes les églises, y répond suffisamment. Voyons à
+présent sur quoi était basée l'opinion de M. Lesueur.
+
+«_L'harmonie était connue des anciens_, disait-il, _les œuvres de leurs
+poëtes, philosophes et historiens le prouvent en maint endroit d'une
+façon péremptoire._ Ces fragments historiques, fort clairs en eux-mêmes,
+ont été traduits à contre-sens. Grâce à l'intelligence que nous avons de
+la notation des Grecs, des morceaux entiers de leur musique, à plusieurs
+voix accompagnées de divers instruments, sont là pour témoigner de cette
+vérité. Des duos, trios et chœurs, de Sapho, Olympe, Terpandre,
+Aristoxène, etc., fidèlement reproduits dans nos signes musicaux, seront
+publiés plus tard. On y trouvera une harmonie simple et claire, où les
+accords les plus doux sont seuls employés, et dont le style est
+absolument le même que celui de certains fragments de musique
+religieuse, composés de nos jours. Leur gamme et leur système de
+tonalité sont parfaitement identiques aux nôtres. C'est une erreur des
+plus graves de voir dans le plain-chant, tradition monstrueuse des
+hymnes barbares que les Druides hurlaient autour de la statue d'Odin, en
+lui offrant d'horribles sacrifices, un débris de la musique grecque.
+Quelques cantiques en usage dans le rituel de l'église catholique sont
+grecs, il est vrai; aussi les trouvons-nous conçus dans le même système
+que la musique moderne? D'ailleurs, quand les preuves de fait
+manqueraient, celles de raisonnement ne suffisent-elles pas à démontrer
+la fausseté de l'opinion qui refuse aux anciens la connaissance et
+l'usage de l'harmonie? Quoi! les Grecs, ces fils ingénieux et polis de
+la terre qui vit naître Homère, Sophocle, Pindare, Praxitèle, Phidias,
+Apelles, Zeuxis, ce peuple artiste qui élevait des temples merveilleux
+que le temps n'a pas encore abattus, dont le ciseau taillait dans le
+marbre des formes humaines dignes de représenter les dieux; ce peuple,
+dont les œuvres monumentales servent de modèles aux poëtes, statuaires,
+architectes et peintres de nos jours, n'aurait eu qu'une musique
+incomplète et grossière comme celle des barbares?... Quoi! ces milliers
+de chanteurs des deux sexes entretenus à grands frais dans les temples,
+ces myriades d'instruments de natures diverses qu'ils nommaient: _Lyra_,
+_Psalterium_, _Trigonium_, _Sambuca_, _Cithara_, _Pectis_, _Maga_,
+_Barbiton_, _Testudo_, _Epigonium_, _Simmicium_, _Épandoron_, _etc._,
+pour les instruments à cordes; _Tuba_, _Fistula_, _Tibia_, _Cornu_,
+_Lituus_, _etc._, pour les instruments à vent; _Tympanum_, _Cymbalum_,
+_Crepitaculum_, _Tintinnabulum_, _Crotalum_, _etc._, pour les
+instruments de percussion, n'auraient été employés qu'à produire de
+froids et stériles unissons ou de pauvres octaves! On aurait ainsi fait
+marcher du même pas la harpe et la trompette; on aurait enchaîné de
+force dans un unisson grotesque deux instruments dont les allures, le
+caractère et l'effet diffèrent si énormément! C'est faire à
+l'intelligence et au sens musical d'un grand peuple une injure qu'il ne
+mérite pas, c'est taxer la Grèce entière de barbarie.»
+
+Tels étaient les motifs de l'opinion de M. Lesueur. Quant aux faits
+cités en preuves, on ne peut rien leur opposer; si l'illustre maître
+avait publié son grand ouvrage sur la musique antique, avec les
+fragments dont nous avons parlé plus haut; s'il avait indiqué les
+sources où il a puisé, les manuscrits qu'il a compulsés; si les
+incrédules avaient pu se convaincre par leurs propres yeux, que ces
+_harmonies_ attribuées aux Grecs nous ont été réellement léguées par
+eux; alors sans doute M. Lesueur eût gagné la cause au plaidoyer de
+laquelle il a travaillé si longtemps avec une persévérance et une
+conviction inébranlables. Malheureusement il ne l'a pas fait, et comme
+le doute est encore très-permis sur cette question, nous allons discuter
+les preuves de raisonnement avancées par M. Lesueur, avec l'impartialité
+et l'attention que nous avons apportées dans l'examen des idées de ses
+antagonistes. Nous lui répondrons donc:
+
+Les plains-chants que vous appelez barbares ne sont pas tous aussi
+sévèrement jugés par la généralité des musiciens actuels; il en est
+plusieurs, au contraire, qui leur paraissent empreints d'un rare
+caractère de sévérité et de grandeur. Le système de tonalité dans lequel
+ces hymnes sont écrites, et que vous condamnez, est susceptible de
+rencontrer fréquemment d'admirables applications. Beaucoup de chants
+populaires, pleins d'expression et de naïveté, sont dépourvus de _note
+sensible_, et par conséquent écrits dans le système tonal du
+plain-chant. D'autres, comme les airs écossais, appartiennent à une
+échelle musicale bien plus étrange encore, puisque le 4e et le 7e
+degré de notre gamme n'y figurent point. Quoi de plus frais cependant et
+de plus énergique parfois que ces mélodies des montagnes? Déclarer
+barbares des formes contraires à nos habitudes, ce n'est pas prouver
+qu'une éducation différente de celle que nous avons reçue ne puisse en
+venir à modifier singulièrement nos opinions à leur sujet. De plus, sans
+aller jusqu'à taxer la Grèce de barbarie, admettons seulement que sa
+musique, comparativement à la nôtre, fût encore dans l'enfance: le
+contraste de cet état imparfait d'un art spécial et de la splendeur des
+autres arts, qui n'ont avec lui aucun point de contact, aucune espèce de
+rapport, n'est point du tout inadmissible. Le raisonnement qui tendrait
+à faire regarder comme impossible cette anomalie est loin d'être
+nouveau, et l'on sait qu'en mainte circonstance il a amené à des
+conclusions que les faits ont ensuite démenties avec une brutalité
+désespérante.
+
+L'argument tiré du peu de raison musicale qu'il y aurait à faire marcher
+ensemble à l'unisson ou à l'octave des instruments de natures aussi
+dissemblables qu'une lyre, une trompette et des timbales, est sans force
+réelle; car enfin, cette disposition instrumentale est-elle praticable?
+Oui, sans doute, et les musiciens actuels pourront l'employer quand ils
+voudront. Il n'est donc pas extraordinaire qu'elle ait été admise chez
+des peuples auxquels la constitution même de leur art ne permettait pas
+d'en employer d'autre.
+
+A présent, quant à la supériorité de notre musique sur la musique
+antique, elle paraît plus que probable. Soit en effet que les anciens
+aient connu l'harmonie, soit qu'ils l'aient ignorée, en réunissant en
+faisceau les idées que les partisans des deux opinions contraires nous
+ont données de la nature et des moyens de leur art, il en résulte avec
+assez d'évidence cette conclusion:
+
+Notre musique contient celle des anciens, mais la leur ne contenait pas
+la nôtre; c'est-à-dire, nous pouvons aisément reproduire les effets de
+la musique antique, et de plus un nombre infini d'autres effets qu'elle
+n'a jamais connus et qu'il lui était impossible de rendre.
+
+Nous n'avons rien dit de l'art des sons en Orient; voici pourquoi: tout
+ce que les voyageurs nous ont appris à ce sujet jusqu'ici se borne à des
+puérilités informes et sans relations aucunes avec les idées que nous
+attachons au mot musique. A moins donc de notions nouvelles et opposées
+sur tous les points à celles qui nous sont acquises, nous devons
+regarder la musique, chez les Orientaux, comme un bruit grotesque,
+analogue à celui que font les enfants dans leurs jeux[2].
+
+
+
+
+ÉTUDE CRITIQUE
+
+DES
+
+SYMPHONIES DE BEETHOVEN
+
+
+Il y a trente-six ou trente-sept ans qu'on fit, aux concerts spirituels
+de l'Opéra, l'essai des œuvres de Beethoven, alors parfaitement
+inconnues en France. On ne croirait pas aujourd'hui de quelle
+réprobation fut frappée immédiatement cette admirable musique par la
+plupart des artistes. C'était bizarre, incohérent, diffus, hérissé de
+modulations dures, d'harmonies sauvages, dépourvu de mélodie, d'une
+expression outrée, trop bruyant, et d'une difficulté horrible. M.
+Habeneck, pour satisfaire aux exigences des hommes de goût qui
+régentaient alors l'Académie royale de musique, se voyait forcé de
+faire, dans ces mêmes symphonies dont il a organisé et dirigé avec tant
+de soin, plus tard, l'exécution au Conservatoire, des coupures
+monstrueuses, comme on s'en permettrait tout au plus dans un ballet de
+Gallemberg ou un opéra de Gaveaux. Sans ces _corrections_, Beethoven
+n'eût pas été admis à l'honneur de figurer, entre un solo de basson et
+un concerto de flûte, sur le programme des concerts spirituels. A la
+première audition des passages désignés au crayon rouge, Kreutzer
+s'était enfui en se bouchant les oreilles, et il eut besoin de tout son
+courage pour se décider, aux autres répétitions, à écouter _ce qui
+restait_ de la symphonie en _ré_. N'oublions pas que l'opinion de M.
+Kreutzer sur Beethoven était celle des quatre-vingt dix-neuf centièmes
+des musiciens de Paris à cette époque, et que, sans les efforts réitérés
+de l'imperceptible fraction qui professait l'opinion contraire, le plus
+grand compositeur des temps modernes nous serait peut-être encore
+aujourd'hui à peine connu. Le fait de l'exécution des fragments de
+Beethoven à l'Opéra était donc d'une grande importance; nous en pouvons
+juger, puisque sans lui, très-probablement, la société du Conservatoire
+n'eût pas été constituée. C'est à ce petit nombre d'hommes intelligents
+et au public qu'il faut faire honneur de cette belle institution. Le
+public, en effet, le public véritable, celui _qui n'appartient à aucune
+coterie_, ne juge que par sentiment et non point d'après les idées
+étroites, les théories ridicules qu'il s'est faites sur l'art; ce
+public-là, qui se trompe souvent malgré lui, puisqu'il lui arrive
+maintes fois de revenir sur ses propres décisions, fut frappé de prime
+abord par quelques-unes des éminentes qualités de Beethoven. Il ne
+demanda point si telle modulation était relative de telle autre, si
+certaines harmonies étaient admises par les _magisters_, ni s'il _était
+permis_ d'employer certains rhythmes qu'on ne connaissait pas encore; il
+s'aperçut seulement que ces rhythmes, ces harmonies et ces modulations,
+ornés d'une mélodie noble et passionnée, et revêtus d'une
+instrumentation puissante, l'impressionnaient fortement et d'une façon
+toute nouvelle. En fallait-il davantage pour exciter ses
+applaudissements? Notre public français n'éprouve qu'à de rares
+intervalles la vive et brûlante émotion que peut produire l'art musical;
+mais quand il lui arrive d'en être véritablement agité, rien n'égale sa
+reconnaissance pour l'artiste, quel qu'il soit, qui la lui a donnée. Dès
+sa première apparition, le célèbre allegretto en _la_ mineur de la
+septième symphonie qu'on avait intercalé dans la deuxième _pour faire
+passer le reste_, fut donc apprécié à sa valeur par l'auditoire des
+concerts spirituels. Le parterre en masse le redemanda à grands cris,
+et, à la seconde exécution, un succès presque égal accueillit le premier
+morceau et le _scherzo_ de la symphonie en _ré_ qu'on avait peu goûtés à
+la première épreuve. L'intérêt manifeste que le public commença dès lors
+à prendre à Beethoven doubla les forces de ses défenseurs, réduisit,
+sinon au silence, au moins à l'inaction la majorité de ses détracteurs,
+et peu à peu, grâce à ces lueurs crépusculaires annonçant aux
+clairvoyants de quel côté le soleil allait se lever, le noyau se grossit
+et l'on en vint à fonder, presque uniquement pour Beethoven, la
+magnifique société du Conservatoire, aujourd'hui à peu près sans rivale
+dans le monde.
+
+Nous allons essayer l'analyse des symphonies de ce grand maître, en
+commençant par la première que le Conservatoire exécute si rarement.
+
+
+I
+
+SYMPHONIE EN UT MAJEUR
+
+Cette œuvre, par sa forme, par son style mélodique, par sa sobriété
+harmonique et son instrumentation, se distingue tout à fait des autres
+compositions de Beethoven qui lui ont succédé. L'auteur, en l'écrivant,
+est évidemment resté sous l'empire des idées de Mozart, qu'il a
+agrandies quelquefois, et partout ingénieusement imitées. Dans la
+première et la seconde partie, pourtant, on voit poindre de temps en
+temps quelques rhythmes dont l'auteur de _Don Juan_ a fait usage, il est
+vrai, mais fort rarement et d'une façon beaucoup moins saillante. Le
+premier allegro a pour thème une phrase de six mesures, qui, sans avoir
+rien de bien caractérisé en soi, devient ensuite intéressante par l'art
+avec lequel elle est traitée. Une mélodie épisodique lui succède, d'un
+style peu distingué; et, au moyen d'une demi-cadence répétée trois ou
+quatre fois, nous arrivons à un dessin d'instruments à vent en
+imitations à la quarte, qu'on est d'autant plus étonné de trouver là,
+qu'il avait été employé souvent déjà dans plusieurs ouvertures d'opéras
+français.
+
+L'andante contient un accompagnement de timbales _piano_ qui paraît
+aujourd'hui quelque chose de fort ordinaire, mais où il faut reconnaître
+cependant le prélude des effets saisissants que Beethoven a produits
+plus tard, à l'aide de cet instrument peu ou mal employé en général par
+ses prédécesseurs. Ce morceau est plein de charme, le thème en est
+gracieux et se prête bien aux développements fugués, au moyen desquels
+l'auteur a su en tirer un parti si ingénieux et si piquant.
+
+Le scherzo est le premier né de cette famille de charmants badinages
+(scherzi) dont Beethoven a inventé la forme, déterminé le mouvement, et
+qu'il a substitués presque dans toutes ses œuvres instrumentales au
+menuet de Mozart et de Haydn dont le mouvement est moins rapide du
+double et le caractère tout différent. Celui-ci est d'une fraîcheur,
+d'une agilité et d'une grâce exquises. C'est la seule véritable
+nouveauté de cette symphonie, où l'idée poétique, si grande et si riche
+dans la plupart des œuvres qui ont suivi celle-ci, manque tout à fait.
+C'est de la musique admirablement faite, claire, vive, mais peu
+accentuée, froide, et quelquefois mesquine, comme dans le rondo final,
+par exemple, véritable enfantillage musical; en un mot, ce n'est pas là
+Beethoven. Nous allons le trouver.
+
+
+II
+
+SYMPHONIE EN RÉ
+
+Dans celle-ci tout est noble, énergique et fier; l'introduction
+(_largo_) est un chef-d'œuvre. Les effets les plus beaux s'y succèdent
+sans confusion et toujours d'une manière inattendue; le chant est d'une
+solennité touchante qui, dès les premières mesures, impose le respect et
+prépare à l'émotion. Déjà le rhythme se montre plus hardi,
+l'orchestration plus riche, plus sonore et plus variée. A cet admirable
+_adagio_ est lié un _allegro con brio_ d'une verve entraînante. Le
+_grupetto_, qu'on rencontre dans la première mesure du thème proposé au
+début par les altos et les violoncelles à l'unisson, est repris
+isolément ensuite, pour établir, soit des progressions en crescendo,
+soit des imitations entre les instruments à vent et les instruments à
+cordes, qui toutes sont d'une physionomie aussi neuve qu'animée. Au
+milieu se trouve une mélodie exécutée, dans sa première moitié, par les
+clarinettes, les cors et les bassons, et terminée en tutti par le reste
+de l'orchestre, dont la mâle énergie est encore rehaussée par l'heureux
+choix des accords qui l'accompagnent. L'_andante_ n'est point traité de
+la même manière que celui de la première symphonie; il ne se compose pas
+d'un thème travaillé en imitations canoniques, mais bien d'un chant pur
+et candide, exposé d'abord simplement par le _quatuor_, puis brodé avec
+une rare élégance, au moyen de traits légers dont le caractère ne
+s'éloigne jamais du sentiment de tendresse qui forme le trait distinctif
+de l'idée principale. C'est la peinture ravissante d'un bonheur innocent
+à peine assombri par quelques rares accents de mélancolie. Le _scherzo_
+est aussi franchement gai dans sa capricieuse fantaisie, que l'_andante_
+a été complétement heureux et calme; car tout est riant dans cette
+symphonie, les élans guerriers du premier _allegro_ sont eux-mêmes tout
+à fait exempts de violence; on n'y saurait voir que l'ardeur juvénile
+d'un noble cœur dans lequel se sont conservées intactes les plus belles
+illusions de la vie. L'auteur croit encore à la gloire immortelle, à
+l'amour, au dévouement... Aussi, quel abandon dans sa gaieté! comme il
+est spirituel! quelles saillies? A entendre ces divers instruments qui
+se disputent des parcelles d'un motif qu'aucun d'eux n'exécute en
+entier, mais dont chaque fragment se colore ainsi de mille nuances
+diverses en passant de l'un à l'autre, ou croirait assister aux jeux
+féeriques des gracieux esprits d'Obéron. Le final est de la même nature;
+c'est un second _scherzo_ à deux temps, dont le badinage a peut-être
+encore quelque chose de plus fin et de plus piquant.
+
+
+III
+
+SYMPHONIE HÉROIQUE
+
+
+On a grand tort de tronquer l'inscription placée en tête de celle-ci par
+le compositeur. Elle est intitulée: _Symphonie héroïque pour fêter le
+souvenir d'un grand homme_. Ou voit qu'il ne s'agit point ici de
+batailles ni de marches triomphales, ainsi que beaucoup de gens, trompés
+par la mutilation du titre, doivent s'y attendre, mais bien de pensers
+graves et profonds, de mélancoliques souvenirs, de cérémonies imposantes
+par leur grandeur et leur tristesse, en un mot, de l'_oraison funèbre_
+d'un héros. Je connais peu d'exemples en musique d'un style où la
+douleur ait su conserver constamment des formes aussi pures et une telle
+noblesse d'expressions.
+
+Le premier morceau est à trois temps et dans un mouvement à peu près
+égal à celui de la valse. Quoi de plus sérieux cependant et de plus
+dramatique que cet _allegro_? Le thème énergique qui en forme le fond ne
+se présente pas d'abord dans son entier. Contrairement à l'usage,
+l'auteur en commençant, nous a laissé seulement entrevoir son idée
+mélodique; elle ne se montre avec tout son éclat qu'après un exorde de
+quelques mesures. Le rhythme est excessivement remarquable par la
+fréquence des syncopes et par des combinaisons de la mesure à deux
+temps, jetées, par l'accentuation des temps faibles, dans la mesure à
+trois temps. Quand à ce rhythme heurté viennent se joindre encore
+certaines rudes dissonances, comme celle que nous trouvons vers le
+milieu de la seconde reprise, où les premiers violons frappent le _fa_
+naturel aigu contre le _mi_ naturel, quinte de l'accord de _la_ mineur,
+on ne peut réprimer un mouvement d'effroi à ce tableau de fureur
+indomptable. C'est la voix du désespoir et presque de la rage. Seulement
+on peut se dire: Pourquoi ce désespoir? pourquoi cette rage? On n'en
+découvre pas le motif. L'orchestre se calme subitement à la mesure
+suivante; on dirait que, brisé par l'emportement auquel il vient de se
+livrer, les forces lui manquent tout à coup. Puis ce sont des phrases
+plus douces, où nous retrouvons tout ce que le souvenir peut faire
+naître dans l'âme de douloureux attendrissements. Il est impossible de
+décrire, ou seulement d'indiquer, la multitude d'aspects mélodiques et
+harmoniques sous lesquels Beethoven reproduit son thème; nous nous
+bornerons à en indiquer un d'une extrême bizarrerie, qui a servi de
+texte à bien des discussions, que l'éditeur français a corrigé dans la
+partition, pensant que ce fût une faute de gravure, mais qu'on a rétabli
+après un plus ample informé: les premiers et les seconds violons seuls
+tiennent en trémolo la seconde majeure _si b_, _la b_, fragment de
+l'accord de septième sur la dominante de _mi bémol_, quand un cor, qui a
+l'air de se tromper et de partir quatre mesures trop tôt, vient
+témérairement faire entendre le commencement du thème principal qui
+roule exclusivement sur les notes, _mi_, _sol_, _mi_, _si_. On conçoit
+quel étrange effet cette mélodie formée des trois notes de l'accord de
+tonique doit produire contre les deux notes dissonantes de l'accord de
+dominante, quoique l'écartement des parties en affaiblisse beaucoup le
+froissement; mais, au moment où l'oreille est sur le point de se
+révolter contre une semblable anomalie, un vigoureux _tutti_ vient
+couper la parole au cor, et, se terminant _piano_ sur l'accord de la
+tonique, laisse rentrer les violoncelles, qui disent alors le thème tout
+entier sous l'harmonie qui lui convient. A considérer les choses d'un
+peu haut, il est difficile de trouver une justification sérieuse à ce
+caprice musical[3]. L'auteur, dit-on, y tenait beaucoup cependant; on
+raconte même qu'à la première répétition de cette symphonie, M. Ries,
+qui y assistait, s'écria en arrêtant l'orchestre: «Trop tôt, trop tôt,
+le cor s'est trompé!» et que, pour récompense de son zèle, il reçut de
+Beethoven furieux une semonce des plus vives.
+
+Aucune bizarrerie de cette nature ne se présente dans le reste de la
+partition. La marche funèbre est tout un drame. On croit y trouver la
+traduction des beaux vers de Virgile, sur le convoi du jeune Pallas:
+
+ Multa que præterea Laurentis præmia pugnæ
+ Adgerat, et longo prædam jubet ordine duci.
+ Post bellator equus, positis insignibus, Æthon
+ It lacrymans, guttis que humectat grandibus ora.
+
+La fin surtout émeut profondément. Le thème de la marche reparaît, mais
+par fragments coupés de silences et sans autre accompagnement que trois
+coups _pizzicato_ de contre-basse; et quand ces lambeaux de la lugubre
+mélodie, seuls, nus, brisés, effacés, sont tombés un à un jusque sur la
+tonique, les instruments à vent poussent un cri, dernier adieu des
+guerriers à leur compagnon d'armes, et tout l'orchestre s'éteint sur un
+point d'orgue _pianissimo_.
+
+Le troisième morceau est intitulé _scherzo_, suivant l'usage. Le mot
+italien signifie jeu, badinage. On ne voit pas trop, au premier coup
+d'œil, comment un pareil genre de musique peut figurer dans cette
+composition épique. Il faut l'entendre pour le concevoir. En effet,
+c'est bien là le rhythme, le mouvement du _scherzo_; ce sont bien des
+jeux, mais de véritables jeux funèbres, à chaque instant assombris par
+des pensées de deuil, des jeux enfin comme ceux que les guerriers de
+l'_Iliade_ célébraient autour des tombeaux de leurs chefs.
+
+Jusque dans les évolutions les plus capricieuses de son orchestre,
+Beethoven a su conserver la couleur grave et sombre, la tristesse
+profonde qui devaient naturellement dominer dans un tel sujet. Le finale
+n'est qu'un développement de la même idée poétique. Un passage
+d'instrumentation fort curieux se fait remarquer au début, et montre
+tout l'effet qu'on peut tirer de l'opposition des timbres différents.
+C'est un _si bémol_ frappé par les violons, et repris à l'instant par
+les flûtes et les hautbois en manière d'écho. Bien que le son soit
+répercuté sur le même degré de l'échelle, dans le même mouvement et avec
+une force égale, il résulte cependant de ce dialogue une différence si
+grande entre les mêmes notes, qu'on pourrait comparer la nuance qui les
+distingue à celle qui sépare le _bleu_ du _violet_. De telles finesses
+de tons étaient tout à fait inconnues avant Beethoven, c'est à lui que
+nous les devons.
+
+Ce finale si varié est pourtant fait entièrement avec un thème fugué
+fort simple, sur lequel l'auteur bâtit ensuite, outre mille ingénieux
+détails, deux autres thèmes dont l'un est de la plus grande beauté. On
+ne peut s'apercevoir, à la tournure de la mélodie, qu'elle a été pour
+ainsi dire extraite d'une autre. Son expression au contraire est
+beaucoup plus touchante, elle est incomparablement plus gracieuse que le
+thème primitif, dont le caractère est plutôt celui d'une basse et qui en
+tient fort bien lieu. Ce chant reparaît, un peu avant la fin, sur un
+mouvement plus lent et avec une autre harmonie qui en redouble la
+tristesse. Le héros coûte bien des pleurs. Après ces derniers regrets
+donnés à sa mémoire, le poëte quitte l'élégie pour entonner avec
+transport l'hymne de la gloire. Quoique un peu laconique, cette
+péroraison est pleine d'éclat, elle couronne dignement le monument
+musical. Beethoven a écrit des choses plus, saisissantes peut-être que
+cette symphonie, plusieurs de ses autres compositions impressionnent
+plus vivement le public, mais, il faut le reconnaître cependant, la
+_Symphonie héroïque_ est tellement forte de pensée et d'exécution, le
+style en est si nerveux, si constamment élevé, et la forme si poétique,
+que son rang est égal à celui des plus hautes conceptions de son auteur.
+Un sentiment de tristesse grave et pour ainsi dire antique me domine
+toujours pendant l'exécution de cette symphonie; mais le public en
+paraît médiocrement touché. Certes, il faut déplorer la misère de
+l'artiste qui, brûlant d'un tel enthousiasme, n'a pu se faire assez bien
+comprendre même d'un auditoire d'élite, pour l'élever jusqu'à la hauteur
+de son inspiration. C'est d'autant plus triste que ce même auditoire, en
+d'autres circonstances, s'échauffe, palpite et pleure avec lui; il se
+prend d'une passion réelle et très-vive pour quelques-unes de ses
+compositions également admirables, il est vrai, mais non plus belles que
+celle-ci cependant; il apprécie à leur juste valeur l'_allegretto_ en
+_la mineur_ de la septième symphonie, l'_allegretto scherzando_ de la
+huitième, le finale de la cinquième, le _scherzo_ de la neuvième; il
+paraît même fort ému de la marche funèbre de la symphonie dont il est
+ici question (l'héroïque); mais quant au premier morceau, il est
+impossible de se faire illusion, j'en ai fait la remarque depuis plus de
+vingt ans, le public l'écoute presque de sang-froid; il y voit une
+composition savante et d'une assez grande énergie; au delà...., rien. Il
+n'y a pas de philosophie qui tienne; on a beau se dire qu'il en fut
+toujours ainsi en tous lieux et pour toutes les œuvres élevées de
+l'esprit, que les causes de l'émotion poétique sont secrètes et
+inappréciables, que le sentiment de certaines beautés dont quelques
+individus sont doués, manque absolument chez les masses, qu'il est même
+impossible qu'il en soit autrement..... Tout cela ne console pas, tout
+cela ne calme pas l'indignation instinctive, involontaire, absurde, si
+l'on veut, dont le cœur se remplit, à l'aspect d'une merveille
+méconnue, d'une si noble composition, que la foule regarde sans voir,
+écoute sans entendre, et laisse passer près d'elle sans presque
+détourner la tête, comme s'il ne s'agissait que d'une chose médiocre ou
+commune. Oh! c'est affreux de se dire, et cela avec une certitude
+impitoyable: Ce que je trouve beau est _le beau_ pour moi, mais il ne le
+sera peut-être pas pour mon meilleur ami; celui dont les sympathies sont
+ordinairement les miennes sera affecté d'une tout autre manière; il se
+peut que l'œuvre qui me transporte, qui me donne la fièvre, qui
+m'arrache des larmes, le laisse froid, ou même lui déplaise,
+l'impatiente...
+
+La plupart des grands poëtes ne sentent pas la musique ou ne goûtent que
+les mélodies triviales et puériles; beaucoup de grands esprits, qui
+croient l'aimer, ne se doutent même pas des émotions qu'elle fait
+naître. Ce sont de tristes vérités, mais ce sont des vérités palpables,
+évidentes, que l'entêtement de certains systèmes peut seul empêcher de
+reconnaître. J'ai vu une chienne qui hurlait de plaisir en entendant la
+tierce majeure tenue en double corde sur le violon, elle a fait des
+petits sur qui la tierce, ni la quinte, ni la sixte, ni l'octave, ni
+aucun accord consonnant ou dissonant, n'ont jamais produit la moindre
+impression. Le public, de quelque manière qu'il soit composé, est
+toujours, à l'égard des grandes conceptions musicales, comme cette
+chienne et ses chiens. Il a certains nerfs qui vibrent à certaines
+résonnances, mais cette organisation, tout incomplète qu'elle soit,
+étant inégalement répartie et modifiée à l'infini, il s'ensuit qu'il y a
+presque folie à compter sur tels moyens de l'art plutôt que sur tels
+autres, pour agir sur lui; et que le compositeur n'a rien de mieux à
+faire que d'obéir aveuglément à son sentiment propre, en se résignant
+d'avance à toutes les chances du hasard. Je sors du Conservatoire avec
+trois ou quatre dilettanti, un jour où l'on vient d'exécuter la
+symphonie avec chœurs.
+
+--Comment trouvez-vous cet ouvrage? me dit l'un d'eux.
+
+--Immense! magnifique! écrasant!
+
+--C'est singulier, je m'y suis cruellement ennuyé. Et vous? ajoute-t-il,
+en s'adressant à un Italien...
+
+--Oh! moi, je trouve cela inintelligible, ou plutôt insupportable, il
+n'y a pas de mélodie... Au reste, tenez, voici plusieurs journaux qui en
+parlent, lisons:
+
+--La symphonie avec chœurs de Beethoven représente le point culminant
+de la musique moderne; l'art n'a rien produit encore qu'on puisse lui
+comparer pour la noblesse du style, la grandeur du plan et le fini des
+détails.
+
+(_Un autre journal._)--La symphonie avec chœurs de Beethoven est une
+monstruosité.
+
+(_Un autre._)--Cet ouvrage n'est pas absolument dépourvu d'idées, mais
+elles sont mal disposées et ne forment qu'un ensemble incohérent et
+dénué de charme.
+
+(_Un autre._)--La symphonie, avec chœurs de Beethoven, contient
+d'admirables passages, cependant on voit que les idées manquaient à
+l'auteur, et que, son imagination épuisée ne le soutenant plus, il s'est
+consumé en efforts souvent heureux pour suppléer à l'inspiration à force
+d'art. Les quelques phrases qui s'y trouvent sont supérieurement
+traitées et disposées dans un ordre parfaitement clair et logique. En
+somme, c'est l'œuvre fort intéressante d'un _génie fatigué_.
+
+Où est la vérité? où est l'erreur? partout et nulle part. Chacun a
+raison; ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour l'autre, par cela
+seul que l'un a été ému et que l'autre est demeuré impassible, que le
+premier a éprouvé une vive jouissance et le second une grande fatigue.
+Que faire à cela?... rien..., mais c'est horrible; j'aimerais mieux être
+fou et croire au beau absolu.
+
+
+IV
+
+SYMPHONIE EN SI BÉMOL
+
+Ici Beethoven abandonne entièrement l'ode et l'élégie, pour retourner au
+style moins élevé et moins sombre, mais non moins difficile, peut-être,
+de la seconde symphonie. Le caractère de cette partition est
+généralement vif, alerte, gai ou d'une douceur céleste. Si l'on en
+excepte l'_adagio_ méditatif, qui lui sert d'introduction, le premier
+morceau est presque entièrement consacré à la joie. Le motif en notes
+détachées, par lequel débute l'_allegro_, n'est qu'un canevas sur lequel
+l'auteur répand ensuite d'autres mélodies plus réelles, qui rendent
+ainsi accessoire l'idée en apparence principale du commencement.
+
+Cet artifice, bien que fécond en résultats curieux et intéressants,
+avait été déjà employé par Mozart et Haydn, avec un bonheur égal. Mais
+on trouve dans la seconde partie du même allegro, une idée vraiment
+neuve, dont les premières mesures captivent l'attention, et qui après
+avoir entraîné l'esprit de l'auditeur dans ses développements
+mystérieux, le frappe d'étonnement par sa conclusion inattendue. Voici
+en quoi elle consiste: après un tutti assez vigoureux, les premiers
+violons morcelant le premier thème, en forment un jeu dialogué
+_pianissimo_ avec les seconds violons, qui vient aboutir sur des tenues
+de l'accord de septième dominante du ton de _si naturel_; chacune de ces
+tenues est coupée par deux mesures de silence, que remplit seul un léger
+trémolo de timbales sur le _si bémol_, tierce majeure enharmonique du
+_fa dièze_ fondamental. Après deux apparitions de cette nature, les
+timbales se taisent pour laisser les instruments à cordes murmurer
+doucement d'autres fragments du thème, et arriver, par une nouvelle
+modulation enharmonique, sur l'accord de sixte et quarte de _si bémol_.
+Les timbales rentrant alors sur le même son, qui, au lieu d'être une
+note sensible comme la première fois, est une tonique véritable,
+continuent le trémolo pendant une vingtaine de mesures. La force de
+tonalité de ce _si bémol_, très-peu perceptible en commençant, devient
+de plus en plus grande au fur et à mesure que le trémolo se prolonge;
+puis les autres instruments, semant de petits traits inachevés leur
+marche progressive, aboutissent avec le grondement continu de la timbale
+à un _forte_ général où l'accord parfait de _si bémol_ s'établit enfin à
+plein orchestre dans toute sa majesté. Cet étonnant crescendo est une
+des choses les mieux inventées que nous connaissions en musique; on ne
+lui trouverait guère de pendant que dans celui qui termine le célèbre
+_scherzo_ de la symphonie en _ut mineur_. Encore ce dernier, malgré son
+immense effet, est-il conçu sur une échelle moins vaste, partant du
+_piano_ pour arriver à l'explosion finale, sans sortir du ton principal;
+tandis que celui dont nous venons de décrire la marche, part du
+_mezzo-forte_, va se perdre un instant dans un _pianissimo_ sous des
+harmonies dont la couleur est constamment vague et indécise, puis
+reparaît avec des accords d'une tonalité plus arrêtée, et n'éclate qu'au
+moment où le nuage qui voilait cette modulation, est complétement
+dissipé. On dirait d'un fleuve dont les eaux paisibles disparaissent
+tout à coup, et ne sortent de leur lit souterrain que pour retomber avec
+fracas en cascade écumante.
+
+Pour l'_adagio_, il échappe à l'analyse... C'est tellement pur de
+formes, l'expression de la mélodie est si angélique et d'une si
+irrésistible tendresse, que l'art prodigieux de la mise en œuvre
+disparaît complétement. On est saisi, dès les premières mesures, d'une
+émotion qui, à la fin devient accablante par son intensité; et ce n'est
+que chez l'un des géants de la poésie, que nous pouvons trouver un point
+de comparaison à cette page sublime du géant de la musique. Rien, en
+effet, ne ressemble davantage à l'impression produite par cet _adagio_,
+que celle qu'on éprouve à lire le touchant épisode de Francesca di
+Rimini, dans la _Divina Comedia_, dont Virgile ne peut entendre le récit
+_sans pleurer à sanglots_, et qui, au dernier vers, fait Dante _tomber,
+comme tombe un corps mort_. Ce morceau semble avoir été soupiré par
+l'archange Michel, un jour où, saisi d'un accès de mélancolie, il
+contemplait les mondes, debout sur le seuil de l'empyrée.
+
+Le _scherzo_ consiste presque entièrement en phrases rhythmées à _deux_
+temps, forcées d'entrer dans les combinaisons de la mesure à _trois_. Ce
+moyen, dont Beethoven a usé fréquemment, donne beaucoup de nerf au
+style; les désinences mélodiques deviennent par là plus piquantes, plus
+inattendues; et d'ailleurs, ces rhythmes à contre-temps ont en eux-mêmes
+un charme très-réel, quoique difficile à expliquer. On éprouve du
+plaisir à voir la mesure ainsi broyée se retrouver entière à la fin de
+chaque période, et le sens du discours musical, quelque temps suspendu,
+arriver cependant à une conclusion satisfaisante, à une solution
+complète. La mélodie du _trio_, confiée aux instruments à vent, est
+d'une délicieuse fraîcheur; le mouvement en est plus lent que celui du
+reste du _scherzo_, et sa simplicité ressort plus élégante encore de
+l'opposition des petites phrases que les violons jettent sur l'harmonie,
+comme autant d'agaceries charmantes. Le finale, gai et sémillant, rentre
+dans les formes rhythmiques ordinaires; il consiste en un cliquetis de
+notes scintillantes, en un babillage continuel, entrecoupé cependant de
+quelques accords rauques et sauvages, où les boutades colériques, que
+nous avons eu déjà l'occasion de signaler chez l'auteur, se manifestent
+encore.
+
+
+V
+
+SYMPHONIE EN UT MINEUR
+
+La plus célèbre de toutes, sans contredit, est aussi la première, selon
+nous, dans laquelle Beethoven ait donné carrière à sa vaste imagination,
+sans prendre pour guide ou pour appui une pensée étrangère. Dans les
+première, seconde et quatrième symphonies, il a plus ou moins agrandi
+des formes déjà connues, en les poétisant de tout ce que sa vigoureuse
+jeunesse pouvait y ajouter d'inspirations brillantes ou passionnées;
+dans la troisième (l'héroïque), la forme tend à s'élargir, il est vrai,
+et la pensée s'élève à une grande hauteur; mais on ne saurait y
+méconnaître cependant l'influence d'un de ces poëtes divins auxquels,
+dès longtemps, le grand artiste avait élevé un temple dans son cœur.
+Beethoven, fidèle au précepte d'Horace:
+
+ «Nocturnâ versate manu, versate diurnâ,»
+
+lisait habituellement Homère, et dans sa magnifique épopée musicale,
+qu'on a dit à tort ou à raison inspirée par un héros moderne, les
+souvenirs de l'antique _Iliade_ jouent un rôle admirablement beau, mais
+non moins évident.
+
+La symphonie en _ut mineur_, au contraire, nous paraît émaner
+directement et uniquement du génie de Beethoven; c'est sa pensée intime
+qu'il y va développer; ses douleurs secrètes, ses colères concentrées,
+ses rêveries pleines d'un accablement si triste, ses visions nocturnes,
+ses élans d'enthousiasme en fourniront le sujet; et les formes de la
+mélodie, de l'harmonie, du rhythme et de l'instrumentation s'y
+montreront aussi essentiellement individuelles et neuves que douées de
+puissance et de noblesse.
+
+Le premier morceau est consacré à la peinture des sentiments désordonnés
+qui bouleversent une grande âme en proie au désespoir; non ce désespoir
+concentré, calme, qui emprunte les apparences de la résignation; non pas
+cette douleur sombre et muette de Roméo apprenant la mort de Juliette,
+mais bien la fureur terrible d'Othello recevant de la bouche d'Iago les
+calomnies empoisonnées qui le persuadent du crime de Desdémona. C'est
+tantôt un délire frénétique qui éclate en cris effrayants; tantôt un
+abattement excessif qui n'a que des accents de regret et se prend en
+pitié lui-même. Écoutez ces hoquets de l'orchestre, ces accords
+dialogués entre les instruments à vent et les instruments à cordes, qui
+vont et viennent en s'affaiblissant toujours, comme la respiration
+pénible d'un mourant, puis font place à une phrase pleine de violence,
+où l'orchestre semble se relever, ranimé par un éclair de fureur; voyez
+cette masse frémissante hésiter un instant et se précipiter ensuite tout
+entière, divisée en deux unissons ardents comme deux ruisseaux de lave;
+et dites si ce style passionné n'est pas en dehors et au-dessus de tout
+ce qu'on avait produit auparavant en musique instrumentale.
+
+On trouve dans ce morceau un exemple frappant de l'effet produit par le
+redoublement excessif des parties dans certaines circonstances, et de
+l'aspect sauvage de l'accord de quarte sur la seconde note du ton,
+autrement dit, du second renversement de l'accord de la dominante. On le
+rencontre fréquemment sans préparation ni résolution, et une fois même
+sans la note sensible et sur un point d'orgue, le _ré_ se trouvant au
+grave dans tous les instruments à cordes, pendant que le sol dissonne
+tout seul à l'aigu dans quelques parties d'instruments à vent.
+
+L'_adagio_ présente quelques rapports de caractère avec l'_allegretto_
+en _la mineur_ de la septième symphonie, et celui en _mi bémol_ de la
+quatrième. Il tient également de la gravité mélancolique du premier, et
+de la grâce touchante du second. Le thème proposé d'abord par les
+violoncelles et les altos unis, avec un simple accompagnement de
+contre-basses _pizzicato_, est suivi d'une phrase des instruments à
+vent, qui revient constamment la même, et dans le même ton, d'un bout à
+l'autre du morceau, quelles que soient les modifications subies
+successivement par le premier thème. Cette persistance de la même phrase
+à se représenter toujours dans sa simplicité si profondément triste,
+produit peu à peu sur l'âme de l'auditeur une impression qu'on ne
+saurait décrire, et qui est certainement la plus vive de cette nature
+que nous ayons éprouvée. Parmi les effets harmoniques les plus osés de
+cette élégie sublime nous citerons: 1º la tenue des flûtes et des
+clarinettes à l'aigu, sur la dominante _mi bémol_, pendant que les
+instruments à cordes s'agitent dans le grave en passant par l'accord de
+sixte _ré bémol_, _fa_, _si bémol_, dont la tenue supérieure ne fait
+point partie; 2º la phrase incidente exécutée par une flûte, un hautbois
+et deux clarinettes, qui se meuvent en mouvement contraire, de manière à
+produire de temps en temps des dissonances de seconde non préparées
+entre le _sol_, note sensible, et le _fa_ sixte majeure de _la bémol_.
+Ce troisième renversement de l'accord de _septième de sensible_ est
+prohibé, tout comme la pédale haute que nous venons de citer, par la
+plupart des théoriciens, et n'en produit pas moins un effet délicieux.
+Il y a encore à la dernière rentrée du premier thème un _canon à
+l'unisson à une mesure de distance_, entre les violons et les flûtes,
+les clarinettes et les bassons, qui donnerait à la mélodie ainsi traitée
+un nouvel intérêt, s'il était possible d'entendre l'imitation des
+instruments à vent; malheureusement l'orchestre entier joue fort dans le
+même moment et la rend presque insaisissable.
+
+Le _scherzo_ est une étrange composition dont les premières mesures, qui
+n'ont rien de terrible cependant, causent cette émotion inexplicable
+qu'on éprouve sous le regard magnétique de certains individus. Tout y
+est mystérieux et sombre; les jeux d'instrumentation, d'un aspect plus
+ou moins sinistre, semblent se rattacher à l'ordre d'idées qui créa la
+fameuse scène du Bloksberg, dans le _Faust_ de Goethe. Les nuances du
+_piano_ et du _mezzo forte_ y dominent. Le milieu (le trio) est occupé
+par un trait de basses, exécuté de toute la force des archets, dont la
+lourde rudesse fait trembler sur leurs pieds les pupitres de l'orchestre
+et ressemble assez aux ébats d'un éléphant en gaieté..... Mais le
+monstre s'éloigne, et le bruit de sa folle course se perd graduellement.
+Le motif du _scherzo_ reparaît en _pizzicato_; le silence s'établit peu
+à peu, on n'entend plus que quelques notes légèrement pincées par les
+violons et les petits gloussements étranges que produisent les bassons
+donnant le _la bémol_ aigu, froissé de très-près par le _sol_ octave du
+son fondamental de l'accord de neuvième dominante mineure; puis, rompant
+la cadence, les instruments à cordes prennent doucement avec l'archet
+l'accord de _la bémol_ et s'endorment sur cette tenue. Les timbales
+seules entretiennent le rhythme en frappant avec des baguettes couvertes
+d'éponge de légers coups qui se dessinent sourdement sur la stagnation
+générale du reste de l'orchestre. Ces notes de timbales sont des _ut_;
+le ton du morceau est celui d'_ut mineur_; mais l'accord de _la bémol_,
+longtemps soutenu par les autres instruments, semble introduire une
+tonalité différente; de son côté le martellement isolé des timbales sur
+l'_ut_ tend à conserver le sentiment du ton primitif. L'oreille
+hésite... on ne sait où va aboutir ce mystère d'harmonie... quand les
+sourdes pulsations des timbales augmentant peu à peu d'intensité
+arrivent avec les violons qui ont repris part au mouvement et changé
+l'harmonie, à l'accord de septième dominante, _sol_, _si_, _ré_, _fa_,
+au milieu duquel les timbales roulent obstinément leur _ut tonique_;
+tout l'orchestre, aidé des trombones qui n'ont point encore paru, éclate
+alors dans le mode majeur sur un thème de marche triomphale, et le
+finale commence. On sait l'effet de ce coup de foudre, il est inutile
+d'en entretenir le lecteur.
+
+La critique a essayé pourtant d'atténuer le mérite de l'auteur en
+affirmant qu'il n'avait employé qu'un procédé vulgaire, l'éclat du mode
+majeur succédant avec pompe à l'obscurité d'un _pianissimo mineur_; que
+le thème triomphal manquait d'originalité, et que l'intérêt allait en
+diminuant jusqu'à la fin, au lieu de suivre la progression contraire.
+Nous lui répondrons: a-t-il fallu moins de génie pour créer une œuvre
+pareille, parce que le passage du _piano_ au _forte_, et celui du
+_mineur_ au _majeur_, étaient des moyens déjà connus?... Combien
+d'autres compositeurs n'ont-ils pas voulu mettre en jeu le même ressort;
+et en quoi le résultat qu'ils ont obtenu se peut-il comparer au
+gigantesque chant de victoire dans lequel l'âme du poëte musicien, libre
+désormais des entraves et des souffrances terrestres, semble s'élancer
+rayonnante vers les cieux?... Les quatre premières mesures du thème ne
+sont pas, il est vrai, d'une grande originalité; mais les formes de la
+fanfare sont naturellement bornées, et nous ne croyons pas qu'il soit
+possible d'en trouver de nouvelles sans sortir tout à fait du caractère
+simple, grandiose et pompeux qui lui est propre. Aussi Beethoven
+n'a-t-il voulu pour le début de son finale qu'une entrée de fanfare, et
+il retrouve bien vite dans tout le reste du morceau et même dans la
+suite de la phrase principale, cette élévation et cette nouveauté de
+style qui ne l'abandonnent jamais. Quant au reproche de n'avoir pas
+augmenté l'intérêt jusqu'au dénoûment, voici ce qu'on pourrait dire: la
+musique ne saurait, dans l'état où nous la connaissons du moins,
+produire un effet plus violent que celui de cette transition du
+_scherzo_ à la marche triomphale; il était donc impossible de
+l'augmenter en avançant.
+
+Se soutenir à une pareille hauteur est déjà un prodigieux effort; malgré
+l'ampleur des développements auxquels il s'est livré, Beethoven
+cependant a pu le faire. Mais cette égalité même, entre le commencement
+et la fin, suffit pour faire supposer une décroissance, à cause de la
+secousse terrible que reçoivent au début les organes des auditeurs, et
+qui, élevant à son plus violent paroxysme l'émotion nerveuse, la rend
+d'autant plus difficile l'instant d'après. Dans une longue file de
+colonnes de la même hauteur, une illusion d'optique fait paraître plus
+petites les plus éloignées. Peut-être notre faible organisation
+s'accommoderait-elle mieux d'une péroraison plus laconique semblable au:
+_Notre général vous rappelle_, de Gluck; l'auditoire ainsi n'aurait pas
+le temps de se refroidir, et la symphonie finirait avant que la fatigue
+l'ait mis dans l'impossibilité d'avancer encore sur les pas de l'auteur.
+Toutefois, cette observation ne porte, pour ainsi dire, que sur la mise
+en scène de l'ouvrage, et n'empêche pas que ce finale ne soit en
+lui-même d'une magnificence et d'une richesse auprès desquelles bien peu
+de morceaux pourraient paraître sans en être écrasés.
+
+
+VI
+
+SYMPHONIE PASTORALE
+
+Cet étonnant paysage semble avoir été composé par Poussin et dessiné par
+Michel-Ange. L'auteur de _Fidelio_ et de la symphonie héroïque veut
+peindre le calme de la campagne, les douces mœurs des bergers. Mais
+entendons-nous: il ne s'agit pas des bergers roses-verts et enrubanés de
+M. de Florian, encore moins de ceux de M. Lebrun, auteur du _Rossignol_,
+ou de ceux de J. J. Rousseau, auteur du _Devin du Village_. C'est de la
+nature vraie qu'il s'agit ici. Il intitule son premier morceau:
+_Sensations douces qu'inspire l'aspect d'un riant paysage_. Les pâtres
+commencent à circuler dans les champs, avec leur allure nonchalante,
+leurs pipeaux qu'on entend au loin et tout près; de ravissantes phrases
+vous caressent délicieusement comme la brise parfumée du matin; des
+vols ou plutôt des essaims d'oiseaux babillards passent en bruissant sur
+votre tête, et de temps en temps l'atmosphère semble chargée de vapeurs;
+de grands nuages viennent cacher le soleil, puis tout à coup ils se
+dissipent et laissent tomber d'aplomb sur les champs et les bois des
+torrents d'une éblouissante lumière. Voilà ce que je me représente en
+entendant ce morceau, et je crois que, malgré le vague de l'expression
+instrumentale, bien des auditeurs ont pu en être impressionnés de la
+même manière.
+
+Plus loin est une _scène au bord de la rivière_. Contemplation.......
+L'auteur a sans doute créé cet admirable _adagio_, couché dans l'herbe,
+les yeux au ciel, l'oreille au vent, fasciné par mille et mille doux
+reflets de sons et de lumière, regardant et écoutant à la fois les
+petites vagues blanches, scintillantes du ruisseau, se brisant avec un
+léger bruit sur les cailloux du rivage; c'est délicieux. Quelques
+personnes reprochent vivement à Beethoven d'avoir, à la fin de
+l'_adagio_, voulu faire entendre successivement et ensemble le chant de
+trois oiseaux. Comme, à mon avis, le succès ou le non succès décident
+pour l'ordinaire de la raison ou de l'absurdité de pareilles tentatives,
+je dirai aux adversaires de celle-ci que leur critique me paraît juste
+quant au rossignol dont le chant n'est guère mieux imité ici que dans le
+fameux solo de flûte de M. Lebrun; par la raison toute simple que le
+rossignol, ne faisant entendre que des sons inappréciables ou variables,
+ne peut être imité par des instruments à sons fixes dans un diapason
+arrêté; mais il me semble qu'il n'en est pas ainsi pour la caille et le
+coucou, dont le cri ne formant que deux notes pour l'un, et une seule
+note pour l'autre, notes justes et fixes, ont par cela seul permis une
+imitation exacte et complète.
+
+A présent, si l'on reproche au musicien, comme une puérilité, d'avoir
+fait entendre exactement le chant des oiseaux, dans une scène où toutes
+les voix calmes du ciel, de la terre et des eaux doivent naturellement
+trouver place, je répondrai que la même objection peut lui être
+adressée, quand, dans un orage, il imite aussi exactement les vents, les
+éclats de la foudre, le mugissement des troupeaux. Et Dieu sait
+cependant s'il est jamais entré dans la tête d'un critique de blâmer
+l'orage de la symphonie pastorale! Continuons: le poëte nous amène à
+présent au milieu d'une _réunion joyeuse de paysans_. On danse, on rit,
+avec modération d'abord; la musette fait entendre un gai refrain,
+accompagné d'un basson qui ne sait faire que deux notes. Beethoven a
+sans doute voulu caractériser par là quelque bon vieux paysan allemand,
+monté sur un tonneau, armé d'un mauvais instrument délabré, dont il tire
+à peine les deux sons principaux du ton de _fa_, la dominante et la
+tonique. Chaque fois que le hautbois entonne son chant de musette naïf
+et gai comme une jeune fille endimanchée, le vieux basson vient souffler
+ses deux notes; la phrase mélodique module-t-elle, le basson se tait,
+compte ses pauses tranquillement, jusqu'à ce que la rentrée dans le ton
+primitif lui permette de replacer son imperturbable _fa_, _ut_, _fa_.
+Cet effet, d'un grotesque excellent, échappe presque complétement à
+l'attention du public. La danse s'anime, devient folle, bruyante. Le
+rhythme change; un air grossier à deux temps annonce l'arrivée des
+montagnards aux lourds sabots; le premier morceau à trois temps
+recommence plus animé que jamais: tout se mêle, s'entraîne; les cheveux
+des femmes commencent à voler sur leurs épaules; les montagnards ont
+apporté leur joie bruyante et avinée; on frappe dans les mains; on crie,
+on court, on se précipite; c'est une fureur, une rage... Quand un coup
+de tonnerre lointain vient jeter l'épouvante au milieu du bal champêtre
+et mettre en fuite les danseurs.
+
+_Orage, éclairs._ Je désespère de pouvoir donner une idée de ce
+prodigieux morceau; il faut l'entendre pour concevoir jusqu'à quel degré
+de vérité et de sublime peut atteindre la musique pittoresque entre les
+mains d'un homme comme Beethoven. Écoutez, écoutez ces rafales de vent
+chargées de pluie, ces sourds grondements des basses, le sifflement aigu
+des petites flûtes qui nous annoncent une horrible tempête sur le point
+d'éclater; l'ouragan s'approche, grossit; un immense trait chromatique,
+parti des hauteurs de l'instrumentation, vient fouiller jusqu'aux
+dernières profondeurs de l'orchestre, y accroche les basses, les
+entraîne avec lui et remonte en frémissant comme un tourbillon qui
+renverse tout sur son passage. Alors les trombones éclatent, le tonnerre
+des timbales redouble de violence; ce n'est plus de la pluie, du vent,
+c'est un cataclysme épouvantable, le déluge universel, la fin du monde.
+En vérité, cela donne des vertiges, et bien des gens, en entendant cet
+orage, ne savent trop si l'émotion qu'ils ressentent est plaisir ou
+douleur. La symphonie est terminée par l'_action de grâces des paysans
+après le retour du beau temps_. Tout alors redevient riant, les pâtres
+reparaissent, se répondent sur la montagne en rappelant leurs troupeaux
+dispersés; le ciel est serein; les torrents s'écoulent peu à peu; le
+calme renaît, et, avec lui, renaissent les chants agrestes dont la douce
+mélodie repose l'âme ébranlée et consternée par l'horreur magnifique du
+tableau précédent.
+
+Après cela, faudra-t-il absolument parler des étrangetés de style qu'on
+rencontre dans cette œuvre gigantesque; de ces groupes de cinq notes de
+violoncelles, opposés à des traits de quatre notes dans les
+contre-basses, qui se froissent sans pouvoir se fondre dans un unisson
+réel? Faudra-t-il signaler cet appel des cors, arpégeant l'accord d'_ut_
+pendant que les instruments à cordes tiennent celui de _fa_?... En
+vérité, j'en suis incapable. Pour un travail de cette nature, il faut
+raisonner froidement, et le moyen de se garantir de l'ivresse quand
+l'esprit est préoccupé d'un pareil sujet!... Loin de là, on voudrait
+dormir, dormir des mois entiers pour habiter en rêve la sphère inconnue
+que le génie nous a fait un instant entrevoir. Que par malheur, après un
+tel concert, on soit obligé d'assister à quelque opéra-comique, à
+quelque soirée avec cavatines à la mode et _concerto_ de flûte, on aura
+l'air stupide; quelqu'un vous demandera:
+
+--Comment trouvez-vous ce duo italien?
+
+On répondra d'un air grave:
+
+--Fort beau.
+
+--Et ces variations de clarinette?
+
+--Superbes.
+
+--Et ce finale du nouvel opéra?
+
+--Admirable.
+
+Et quelque artiste distingué qui aura entendu vos réponses sans
+connaître la cause de votre préoccupation dira en vous montrant: «Quel
+est donc cet imbécile?»
+
+ * * * * *
+
+Comme les poëmes antiques, si beaux, si admirés qu'ils soient, pâlissent
+à côté de cette merveille de la musique moderne! Théocrite et Virgile
+furent de grands chanteurs paysagistes; c'est une suave musique que de
+tels vers:
+
+ «Tu quoque, magna Pales, et te, memorande, canemus
+ Pastor ab amphryso; vos Sylvæ amnes que Lycæi.»
+
+surtout s'ils ne sont pas récités par des barbares tels que nous autres
+Français, qui prononçons le latin de façon à le faire prendre pour de
+l'auvergnat.....
+
+Mais le poëme de Beethoven!... ces longues périodes si colorées!... ces
+images parlantes!... ces parfums!... cette lumière!... ce silence
+éloquent!... ces vastes horizons!... ces retraites enchantées dans les
+bois!... ces moissons d'or!... ces nuées roses, taches errantes du
+ciel!... cette plaine immense sommeillant sous les rayons de midi!...
+L'homme est absent!... la nature seule se dévoile et s'admire... Et ce
+repos profond de tout ce qui vit! Et cette vie délicieuse de tout ce qui
+repose!... Le ruisseau enfant qui court en gazouillant vers le
+fleuve!... le fleuve père des eaux, qui, dans un majestueux silence,
+descend vers la grande mer!... Puis l'homme intervient, l'homme des
+champs, robuste, religieux... ses joyeux ébats interrompus par
+l'orage... ses terreurs... son hymne de reconnaissance...
+
+Voilez-vous la face, pauvres grands poëtes anciens, pauvres immortels;
+votre langage conventionnel, si pur, si harmonieux, ne saurait lutter
+contre l'art des sons. Vous êtes de glorieux vaincus, mais des vaincus!
+Vous n'avez pas connu ce que nous nommons aujourd'hui la mélodie,
+l'harmonie, les associations de timbres divers, le coloris instrumental,
+les modulations, les savants conflits de sons ennemis qui se combattent
+d'abord pour s'embrasser ensuite, nos surprises de l'oreille, nos
+accents étranges qui font retentir les profondeurs de l'âme les plus
+inexplorées. Les bégayements de l'art puéril que vous nommiez la musique
+ne pouvaient vous en donner une idée; vous seuls étiez pour les esprits
+cultivés les grands mélodistes, les harmonistes, les maîtres du rhythme
+et de l'expression. Mais ces mots, dans vos langues, avaient un sens
+fort différent de celui que nous leur donnons aujourd'hui. L'art des
+sons proprement dit, indépendant de tout, est né d'hier; il est à peine
+adulte, il a vingt ans. Il est beau, il est tout-puissant; c'est
+l'Apollon Pythien des modernes. Nous lui devons un monde de sentiments
+et de sensations qui vous resta fermé. Oui, grands poëtes adorés, vous
+êtes vaincus: _Inclyti sed victi_.
+
+ * * * * *
+
+
+VII
+
+SYMPHONIE EN LA
+
+La septième symphonie est célèbre par son _allegretto_[4]. Ce n'est pas
+que les trois autres parties soient moins dignes d'admiration; loin de
+là. Mais le public ne jugeant d'ordinaire que par l'effet produit, et ne
+mesurant cet effet que sur le bruit des applaudissements, il s'ensuit
+que le morceau le plus applaudi passe toujours pour le plus beau (bien
+qu'il y ait des beautés d'un prix infini qui ne sont pas de nature à
+exciter de bruyants suffrages); ensuite, pour rehausser davantage
+l'objet de cette prédilection, on lui sacrifie tout le reste. Tel est,
+en France du moins, l'usage invariable. C'est pourquoi, en parlant de
+Beethoven, on dit l'_Orage_ de la symphonie pastorale, le _finale_ de la
+symphonie en _ut mineur_, l'_andante_ de la symphonie en _la_, etc.,
+etc.
+
+Il ne paraît pas prouvé que cette dernière ait été composée
+postérieurement à la Pastorale et à l'Héroïque, plusieurs personnes
+pensent au contraire qu'elle les a précédées de quelque temps. Le numéro
+d'ordre qui la désigne comme la septième ne serait en conséquence, si
+cette opinion est fondée, que celui de sa publication.
+
+Le premier morceau s'ouvre par une large et pompeuse introduction où la
+mélodie, les modulations, les dessins d'orchestre, se disputent
+successivement l'intérêt, et qui commence par un de ces effets
+d'instrumentation dont Beethoven est incontestablement le créateur. La
+masse entière frappe un accord fort et sec, laissant à découvert,
+pendant le silence qui lui succède, un hautbois, dont l'entrée, cachée
+par l'attaque de l'orchestre, n'a pu être aperçue, et qui développe seul
+en sons tenus la mélodie. On ne saurait débuter d'une façon plus
+originale. A la fin de l'introduction, la note _mi_ dominante de _la_,
+ramenée après plusieurs excursions dans les tons voisins, devient le
+sujet d'un jeu de timbres entre les violons et les flûtes, analogue à
+celui qu'on trouve dans les premières mesures du finale de la symphonie
+héroïque. Le _mi_ va et vient, sans accompagnement, pendant six mesures,
+changeant d'aspect chaque fois qu'il passe des instruments à cordes aux
+instruments à vent; gardé définitivement par la flûte et le hautbois, il
+sert à lier l'introduction à l'_allegro_, et devient la première note
+du thème principal, dont il dessine peu à peu la forme rhythmique. J'ai
+entendu ridiculiser ce thème à cause de son agreste naïveté.
+Probablement le reproche de manquer de noblesse ne lui eût point été
+adressé, si l'auteur avait, comme dans sa pastorale, inscrit en grosses
+lettres, en tête de son _allegro_: _Ronde de Paysans_. On voit par là
+que, s'il est des auditeurs qui n'aiment point à être prévenus du sujet
+traité par le musicien, il en est d'autres, au contraire, fort disposés
+à mal accueillir toute idée qui se présente avec quelque étrangeté dans
+son costume, quand on ne leur donne pas d'avance la raison de cette
+anomalie. Faute de pouvoir se décider entre deux opinions aussi
+divergentes, il est probable que l'artiste, en pareille occasion, n'a
+rien de mieux à faire que de s'en tenir à son sentiment propre, sans
+courir follement après la chimère du suffrage universel.
+
+La phrase dont il s'agit est d'un rhythme extrêmement marqué, qui,
+passant ensuite dans l'harmonie, se reproduit sous une multitude
+d'aspects, sans arrêter un instant sa marche cadencée jusqu'à la fin.
+L'emploi d'une formule rhythmique obstinée n'a jamais été tenté avec
+autant de bonheur; et cet _allegro_, dont les développements
+considérables roulent constamment sur la même idée, est traité avec une
+si incroyable sagacité; les variations de la tonalité y sont si
+fréquentes, si ingénieuses; les accords y forment des groupes et des
+enchaînements si nouveaux, que le morceau finit avant que l'attention et
+l'émotion chaleureuse qu'il excite chez l'auditeur aient rien perdu de
+leur extrême vivacité.
+
+L'effet harmonique le plus hautement blâmé par les partisans de la
+discipline scolastique, et le plus heureux en même temps, est celui de
+la résolution de la dissonance dans l'accord de sixte et quinte sur la
+sous-dominante du ton de _mi naturel_. Cette dissonance de seconde
+placée dans l'aigu sur un tremolo très-fort, entre les premiers et les
+seconds violons, se résout d'une manière tout à fait nouvelle: on
+pouvait faire rester le _mi_ et monter le _fa dièse_ sur le _sol_, ou
+bien garder le _fa_ en faisant descendre le _mi_ sur le _ré_; Beethoven
+ne fait ni l'un ni l'autre; sans changer de basse, il réunit les deux
+parties dissonantes dans une octave sur le _fa naturel_, en faisant
+descendre le _fa dièze_ d'un demi-ton, et le _mi_ d'une septième
+majeure; l'accord, de quinte et sixte majeure qu'il était, devenant
+ainsi sixte mineure, sans la quinte qui s'est perdue sur le _fa
+naturel_. Le brusque passage du forte au piano, au moment précis de
+cette singulière transformation de l'harmonie, lui donne encore une
+physionomie plus tranchée et en double la grâce. N'oublions pas, avant
+de passer au morceau suivant, de parler du crescendo curieux au moyen
+duquel Beethoven ramène son rhythme favori un instant abandonné: il est
+produit par une phrase de deux mesures (_ré_, _ut dièse_, _si dièse_,
+_si dièse_, _ut dièse_) dans le ton de _la majeur_, répétée onze fois de
+suite au grave par les basses et altos, pendant que les instruments à
+vent tiennent le _mi_, en haut, en bas et dans le milieu, en quadruple
+octave, et que les violons sonnent comme un carillon les trois notes
+_mi_, _la_, _mi_, _ut_, répercutées de plus en plus vite, et combinées
+de manière à présenter toujours la dominante, quand les basses attaquent
+le _ré_ ou le _si dièse_ et la tonique ou sa tierce pendant qu'elles
+font entendre l'_ut_. C'est absolument nouveau, et aucun imitateur, je
+crois, n'a encore essayé fort heureusement de gaspiller cette belle
+invention.
+
+Le rhythme, un rhythme simple comme celui du premier morceau, mais d'une
+forme différente, est encore la cause principale de l'incroyable effet
+produit par l'_allegretto_. Il consiste uniquement dans un _dactyle_
+suivi d'un _spondée_, frappés sans relâche, tantôt dans trois parties,
+tantôt dans une seule, puis dans toutes ensemble; quelquefois servant
+d'accompagnement, souvent concentrant l'attention sur eux seuls, ou
+fournissant le premier thème d'une petite fugue épisodique à deux sujets
+dans les instruments à cordes. Ils se montrent d'abord dans les cordes
+graves des altos, des violoncelles et des contre-basses, nuancés d'un
+_piano_ simple, pour être répétés bientôt après dans un _pianissimo_
+plein de mélancolie et de mystère; de là ils passent aux seconds
+violons, pendant que les violoncelles chantent une sorte de lamentation
+dans le mode mineur; la phrase rhythmique s'élevant toujours d'octave en
+octave, arrive aux premiers violons, qui, par un crescendo, la
+transmettent aux instruments à vent dans le haut de l'orchestre, où elle
+éclate alors dans toute sa force. Là-dessus la mélodieuse plainte, émise
+avec plus d'énergie, prend le caractère d'un gémissement convulsif; des
+rhythmes inconciliables s'agitent péniblement les uns contre les autres;
+ce sont des pleurs, des sanglots, des supplications; c'est l'expression
+d'une douleur sans bornes, d'une souffrance dévorante... Mais une lueur
+d'espoir vient de naître: à ces accents déchirants succède une vaporeuse
+mélodie, pure, simple, douce, triste et résignée _comme la patience
+souriant à la douleur_. Les basses seules continuent leur inexorable
+rhythme sous cet arc-en-ciel mélodieux; c'est, pour emprunter encore une
+citation à la poésie anglaise,
+
+ «One fatal remembrance, one sorrow, that throws
+ Its black shade alike o'er our joys and our woes.»
+
+Après quelques alternatives semblables d'angoisse et de résignation,
+l'orchestre, comme fatigué d'une si pénible lutte, ne fait plus entendre
+que des débris de la phrase principale; il s'éteint affaissé. Les flûtes
+et les hautbois reprennent le thème d'une voix mourante, mais la force
+leur manque pour l'achever; ce sont les violons qui la terminent par
+quelques notes de _pizzicato_ à peine perceptibles; après quoi, se
+ranimant tout à coup comme la flamme d'une lampe qui va s'éteindre, les
+instruments à vent exhalent un profond soupir sur une harmonie indécise
+et... _le reste est silence_. Cette exclamation plaintive, par laquelle
+l'_andante_ commence et finit, est produite par un accord (celui de
+_sixte et quarte_) qui tend toujours à se résoudre sur un autre, et
+dont le sens harmonique incomplet est le seul qui pût permettre de
+finir, en laissant l'auditeur dans le vague et en augmentant
+l'impression de tristesse rêveuse où tout ce qui précède a dû
+nécessairement le plonger.--Le motif du scherzo est modulé d'une façon
+très-neuve. Il est en _fa majeur_ et, au lieu de se terminer, à la fin
+de la première reprise: en _ut_, en _si bémol_, en _ré mineur_, en _la
+mineur_, en _la bémol_, ou en _ré bémol_, comme la plupart des morceaux
+de ce genre, c'est au ton de la tierce supérieure, c'est à _la naturel
+majeur_ que la modulation aboutit. Le _scherzo_ de la symphonie
+pastorale, en _fa_ comme celui-ci, module à la tierce inférieure, en _ré
+majeur_. Il y a quelque ressemblance dans la couleur de ces
+enchaînements de tons; mais l'on peut remarquer encore d'autres
+affinités entre les deux ouvrages. Le trio de celui-ci (_presto meno
+assaï_), où les violons tiennent presque continuellement la dominante,
+pendant que les hautbois et les clarinettes exécutent une riante mélodie
+champêtre au-dessous, est tout à fait dans le sentiment du paysage et de
+l'idylle. On y trouve encore une nouvelle forme de _crescendo_, dessinée
+au grave par un second cor, qui murmure les deux notes _la_, _sol
+dièse_, dans un rhythme binaire, bien que la mesure soit à trois temps,
+et en accentuant le _sol dièse_, quoique le _la_ soit la note réelle. Le
+public paraît toujours frappé d'étonnement à l'audition de ce passage.
+
+Le finale est au moins aussi riche que les morceaux précédents en
+nouvelles combinaisons, en modulations piquantes, en caprices charmants.
+Le thème offre quelques rapports avec celui de l'ouverture d'_Armide_,
+mais c'est dans l'arrangement des premières notes seulement, et pour
+l'œil plutôt que pour l'oreille; car à l'exécution rien de plus
+dissemblable que ces deux idées. On apprécierait mieux la fraîcheur et
+la coquetterie de la phrase de Beethoven, bien différentes de l'élan
+chevaleresque du thème de Gluck, si les accords frappés à l'aigu par les
+instruments à vent dominaient moins les premiers violons chantant dans
+le médium, pendant que les seconds violons et les altos accompagnent la
+mélodie en dessous par un trémolo en double corde. Beethoven a tiré des
+effets aussi gracieux qu'imprévus, dans tout le cours de ce final, de la
+transition subite du ton d'_ut dièse mineur_ à celui de _ré majeur_.
+L'une de ses plus heureuses hardiesses harmoniques est, sans contredit,
+la grande pédale sur la dominante _mi_, brodée par un _ré dièze_ d'une
+valeur égale à celle de la bonne note. L'accord de septième se trouve
+amené quelquefois au-dessus, de manière à ce que le _ré naturel_ des
+parties supérieures tombe précisément sur le _ré dièse_ des basses; on
+peut croire qu'il en résultera une horrible discordance, ou tout au
+moins un défaut de clarté dans l'harmonie; il n'en est pas ainsi
+cependant, la force tonale de cette dominante est telle, que le _ré
+dièze_ ne l'altère en aucune façon, et qu'on entend bourdonner le _mi_
+exclusivement. Beethoven ne faisait pas de musique _pour les yeux_. La
+coda, amenée par cette pédale menaçante, est d'un éclat extraordinaire,
+et bien digne de terminer un pareil chef-d'œuvre d'habileté technique,
+de goût, de fantaisie, de savoir et d'inspiration.
+
+
+VIII
+
+SYMPHONIE EN FA
+
+Celle-ci est en _fa_ comme la pastorale, mais conçue dans des
+proportions moins vastes que les symphonies précédentes. Pourtant si
+elle ne dépasse guère, quant à l'ampleur des formes, la première
+symphonie (en _ut majeur_), elle lui est au moins de beaucoup supérieure
+sous le triple rapport de l'instrumentation, du rhythme et du style
+mélodique.
+
+Le premier morceau contient deux thèmes, l'un et l'autre d'un caractère
+doux et calme. Le second, le plus remarquable selon nous, semble éviter
+toujours la cadence parfaite, en modulant d'abord d'une façon tout à
+fait inattendue (la phrase commence en _ré majeur_ et se termine en _ut
+majeur_), et en se perdant ensuite, sans conclure sur l'accord de
+septième diminuée de la sous-dominante.
+
+On dirait, à entendre ce caprice mélodique, que l'auteur, disposé aux
+douces émotions, en est détourné tout à coup par une idée triste qui
+vient interrompre son chant joyeux.
+
+L'_andante scherzando_ est une de ces productions auxquelles on ne peut
+trouver ni modèle ni pendant: cela tombe du ciel tout entier dans la
+pensée de l'artiste; il l'écrit tout d'un trait, et nous nous ébahissons
+à l'entendre. Les instruments à vent jouent ici le rôle opposé de celui
+qu'ils remplissent ordinairement: ils accompagnent d'accords plaqués,
+frappés huit fois _pianissimo_ dans chaque mesure, le léger dialogue _a
+punta d'arco_ des violons et des basses. C'est doux, ingénu et d'une
+indolence toute gracieuse, comme la chanson de deux enfants cueillant
+des fleurs dans une prairie par une belle matinée de printemps. La
+phrase principale se compose de deux membres, de trois mesures chacun,
+dont la disposition symétrique se trouve dérangée par le silence qui
+succède à la réponse des basses; le premier membre finit ainsi sur le
+temps faible, et le second sur le temps fort. Les répercussions
+harmoniques des hautbois, des clarinettes, des cors et des bassons,
+intéressent si fort, que l'auditeur ne prend pas garde, en les écoutant,
+au défaut de symétrie produit dans le chant des instruments à cordes par
+la mesure de silence surajoutée.
+
+Cette mesure elle-même n'existe évidemment que pour laisser plus
+longtemps à découvert le délicieux accord sur lequel va voltiger la
+fraîche mélodie. On voit encore, par cet exemple, que la loi de la
+carrure peut être quelquefois enfreinte avec bonheur. Croirait-on que
+cette ravissante idylle finit par celui de tous les lieux communs pour
+lequel Beethoven avait le plus d'aversion: par la cadence italienne? Au
+moment où la conversation instrumentale des deux petits orchestres, à
+vent et à cordes, attache le plus, l'auteur, comme s'il eût été
+subitement obligé de finir, fait se succéder en _tremolo_, dans les
+violons, les quatre notes, _sol_, _fa_, _la_, _si bémol_ (sixte,
+dominante, sensible et tonique), les répète plusieurs fois
+précipitamment, ni plus ni moins que les Italiens quand ils chantent
+_Felicità_, et s'arrête court. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette
+boutade.
+
+Un menuet avec la coupe et le mouvement des menuets d'Haydn remplace ici
+le _scherzo_ à trois temps brefs que Beethoven inventa, et dont il a
+fait dans toutes ses autres compositions symphoniques un emploi si
+ingénieux et si piquant. A vrai dire, ce morceau est assez ordinaire, la
+vétusté de la forme semble avoir étouffé la pensée. Le finale, au
+contraire, étincelle de verve, les idées en sont brillantes, neuves et
+développées avec luxe. On y trouve des progressions diatoniques à deux
+parties en mouvement contraire, au moyen desquelles l'auteur obtient un
+crescendo d'une immense étendue et d'un grand effet pour sa péroraison.
+L'harmonie renferme seulement quelques duretés produites par des notes
+de passage, dont la résolution sur la bonne note n'est pas assez
+prompte, et qui s'arrêtent même quelquefois sur un silence.
+
+En violentant un peu la lettre de la théorie, il est facile d'expliquer
+ces discordances passagères; mais, à l'exécution, l'oreille en souffre
+toujours plus ou moins. Au contraire, la pédale haute des flûtes et des
+hautbois sur le _fa_, pendant que les timbales accordées en octave
+martellent cette même note en dessous, à la rentrée du thème, les
+violons faisant entendre les notes _ut_, _sol_, _si bémol_ de l'accord
+de septième dominante, précédées de la tierce _fa_, _la_, fragment de
+l'accord de tonique, cette note tenue à l'aigu, dis-je, non autorisée
+par la théorie, puisqu'elle n'entre pas toujours dans l'harmonie, ne
+choque point du tout; loin de là, grâce à l'adroite disposition des
+instruments et au caractère propre de la phrase, le résultat de cette
+agrégation de sons est excellent et d'une douceur remarquable. Nous ne
+pouvons nous dispenser de citer, avant de finir, un effet d'orchestre,
+celui de tous, peut-être, qui surprend le plus l'auditeur à l'exécution
+de ce final: c'est la note _ut dièse_ attaquée très-fort par toute la
+masse instrumentale, à l'unisson et à l'octave, après un _diminuendo_
+qui est venu s'éteindre sur le ton d'_ut naturel_. Ce rugissement est
+immédiatement suivi, les deux premières fois, du retour du thème en
+_fa_; et l'on comprend alors que l'_ut dièze_ n'était qu'un _ré bémol_
+enharmonique, sixième note altérée du ton principal. La troisième
+apparition de cette étrange rentrée est d'un tout autre aspect;
+l'orchestre, après avoir modulé en _ut_, comme précédemment, frappe un
+véritable _ré bémol_ suivi d'un fragment du thème en _ré bémol_, puis un
+véritable _ut dièse_, auquel succède une autre parcelle du thème en _ut
+dièze mineur_; reprenant enfin ce même _ut dièze_, et le répétant trois
+fois avec un redoublement de force, le thème rentre tout entier en _fa
+dièse mineur_. Le son qui avait figuré au commencement comme une _sixte
+mineure_ devient donc successivement, la dernière fois, _tonique majeure
+bémolisée_, _tonique mineure diésée_, et enfin _dominante_.
+
+C'est fort curieux.
+
+
+IX
+
+SYMPHONIE AVEC CHÅ’URS
+
+Analyser une pareille composition est une tâche difficile et dangereuse
+que nous avons longtemps hésité à entreprendre, une tentative téméraire
+dont l'excuse ne peut être que dans nos efforts persévérants pour nous
+mettre au point de vue de l'auteur, pour pénétrer le sens intime de son
+œuvre, pour en éprouver l'effet, et pour étudier les impressions
+qu'elle a produites jusqu'ici sur certaines organisations
+exceptionnelles et sur le public. Parmi les jugements divers qu'on a
+portés sur cette partition, il n'y en a peut-être pas deux dont l'énoncé
+soit identique. Certains critiques la regardent comme une _monstrueuse
+folie_; d'autres n'y voient que les _dernières lueurs d'un génie
+expirant_; quelques-uns, plus prudents, déclarent n'y rien comprendre
+quant à présent, mais ne désespèrent pas de l'apprécier, au moins
+approximativement, plus tard; la plupart des artistes la considèrent
+comme une conception extraordinaire dont quelques parties néanmoins
+demeurent encore inexpliquées ou sans but apparent. Un petit nombre de
+musiciens naturellement portés à examiner avec soin tout ce qui tend à
+agrandir le domaine de l'art, et qui ont mûrement réfléchi sur le plan
+général de la symphonie avec chœurs après l'avoir lue et écoutée
+attentivement à plusieurs reprises, affirment que cet ouvrage leur
+paraît être la plus magnifique expression du génie de Beethoven: cette
+opinion, nous croyons l'avoir dit dans une des pages précédentes, est
+celle que nous partageons.
+
+Sans chercher ce que le compositeur a pu vouloir exprimer d'idées à lui
+personnelles dans ce vaste poëme musical, étude pour laquelle le champ
+des conjectures est ouvert à chacun, voyons si la nouveauté de la forme
+ne serait pas ici justifiée par une intention indépendante de toute
+pensée philosophique ou religieuse, également raisonnable et belle pour
+le chrétien fervent, comme pour le panthéiste et pour l'athée, par une
+intention, enfin, purement musicale et poétique.
+
+Beethoven avait écrit déjà huit symphonies avant celle-ci. Pour aller au
+delà du point où il était alors parvenu à l'aide des seules ressources
+de l'instrumentation, quels moyens lui restaient? l'adjonction des voix
+aux instruments. Mais pour observer la loi du crescendo, et mettre en
+relief dans l'œuvre même la puissance de l'auxiliaire qu'il voulait
+donner à l'orchestre, n'était-il pas nécessaire de laisser encore les
+instruments figurer seuls sur le premier plan du tableau qu'il se
+proposait de dérouler?... Une fois cette donnée admise, on conçoit fort
+bien qu'il ait été amené à chercher une musique mixte qui pût servir de
+liaison aux deux grandes divisions de la symphonie; le récitatif
+instrumental fut le pont qu'il osa jeter entre le chœur et l'orchestre,
+et sur lequel les instruments passèrent pour aller se joindre aux voix.
+Le passage établi, l'auteur dut vouloir motiver, en l'annonçant, la
+fusion qui allait s'opérer, et c'est alors que, parlant lui-même par la
+voix d'un coryphée, il s'écria, en employant les notes du récitatif
+instrumental qu'il venait de faire entendre: _Amis! plus de pareils
+accords, mais commençons des chants plus agréables et plus remplis de
+joie!_ Voilà donc, pour ainsi dire, le traité d'alliance conclu entre le
+chœur et l'orchestre; la même phrase de récitatif, prononcée par l'un
+et par l'autre, semble être la formule du serment. Libre au musicien
+ensuite de choisir le texte de sa composition chorale: c'est à Schiller
+que Beethoven va le demander; il s'empare de l'_Ode à la Joie_, la
+colore de mille nuances que la poésie toute seule n'eût jamais pu rendre
+sensibles, et s'avance en augmentant jusqu'à la fin de pompe, de
+grandeur et d'éclat.
+
+Telle est peut-être la raison, plus ou moins plausible, de l'ordonnance
+générale de cette immense composition, dont nous allons maintenant
+étudier en détail toutes les parties.
+
+Le premier morceau, empreint d'une sombre majesté, ne ressemble à aucun
+de ceux que Beethoven écrivit antérieurement. L'harmonie en est d'une
+hardiesse quelquefois excessive: les dessins les plus originaux, les
+traits les plus expressifs, se pressent, se croisent, s'entrelacent en
+tout sens, mais sans produire ni obscurité, ni encombrement; il n'en
+résulte, au contraire, qu'un effet parfaitement clair, et les voix
+multiples de l'orchestre qui se plaignent ou menacent, chacune à sa
+manière et dans son style spécial, semblent n'en former qu'une seule;
+si grande est la force du sentiment qui les anime.
+
+Cet _allegro maestoso_, écrit en _ré_ mineur, commence cependant sur
+l'accord de _la_, sans la tierce, c'est-à-dire sur une tenue des notes
+_la_, _mi_, disposées en quinte, arpégées en dessus et en dessous par
+les premiers violons, les altos et les contre-basses, de manière à ce
+que l'auditeur ignore s'il entend l'accord de _la_ mineur, celui de _la_
+majeur, ou celui de la dominante de _ré_. Cette longue indécision de la
+tonalité donne beaucoup de force et un grand caractère à l'entrée du
+_tutti_ sur l'accord de _ré mineur_. La péroraison contient des accents
+dont l'âme s'émeut tout entière; il est difficile de rien entendre de
+plus profondément tragique que ce chant des instruments à vent sous
+lequel une phrase chromatique en _tremolo_ des instruments à cordes
+s'enfle et s'élève peu à peu, en grondant comme la mer aux approches de
+l'orage. C'est là une magnifique inspiration.
+
+Nous aurons plus d'une occasion de faire remarquer dans cet ouvrage des
+agrégations de notes auxquelles il est vraiment impossible de donner le
+nom d'accords; et nous devrons reconnaître que la raison de ces
+anomalies nous échappe complétement. Ainsi, à la page 17 de l'admirable
+morceau dont nous venons de parler, ou trouve un dessin mélodique de
+clarinettes et de bassons, accompagné de la façon suivante dans le ton
+d'_ut mineur_: la basse frappe d'abord le _fa dièse_ portant _septième
+diminuée_, puis _la bémol_ portant _tierce_, _quarte_ et _sixte
+augmentée_, et enfin _sol_, au-dessus duquel les flûtes et les hautbois
+frappent les notes _mi bémol_, _sol_, _ut_, qui donneraient un accord de
+_sixte et quarte_, résolution excellente de l'accord précédent, si les
+seconds violons et les altos ne venaient ajouter à l'harmonie les deux
+sons _fa naturel_ et _la bémol_, qui la dénaturent et produisent une
+confusion fort désagréable et heureusement fort courte. Ce passage est
+peu chargé d'instrumentation et d'un caractère tout à fait exempt de
+rudesse: je ne puis donc comprendre cette quadruple dissonance si
+étrangement amenée et que rien ne motive. On pourrait croire à une
+faute de gravure, mais en examinant bien ces deux mesures et celles qui
+précèdent, le doute se dissipe et l'on demeure convaincu que telle a été
+réellement l'intention de l'auteur.
+
+Le _scherzo vivace_ qui suit ne contient rien de semblable; on y trouve,
+il est vrai, plusieurs pédales hautes et moyennes sur la tonique,
+passant au travers de l'accord de dominante; mais j'ai déjà fait ma
+profession de foi au sujet de ces tenues étrangères à l'harmonie, et il
+n'est pas besoin de ce nouvel exemple pour prouver l'excellent parti
+qu'on en peut tirer quand le sens musical les amène naturellement. C'est
+au moyen du rhythme surtout que Beethoven a su répandre tant d'intérêt
+sur ce charmant badinage; le thème si plein de vivacité, quand il se
+présente avec sa réponse fuguée entrant au bout de quatre mesures,
+pétille de verve ensuite lorsque la réponse, paraissant une mesure plus
+tôt, vient dessiner un rhythme ternaire au lieu du rhythme binaire
+adopté en commençant.
+
+Le milieu du _scherzo_ est occupé par un _presto_ à _deux temps_ d'une
+jovialité toute villageoise, dont le thème se déploie sur une pédale
+intermédiaire tantôt tonique et tantôt dominante, avec accompagnement
+d'un contre-thème qui s'harmonise aussi également bien avec l'une et
+l'autre note tenue, _dominante et tonique_. Ce chant est ramené en
+dernier lieu par une phrase de hautbois, d'une ravissante fraîcheur,
+qui, après s'être quelque temps balancée sur l'accord de neuvième
+dominante majeure de _ré_, vient s'épanouir dans le ton de _fa naturel_
+d'une manière aussi gracieuse qu'inattendue. On retrouve là un reflet de
+ces douces impressions si chères à Beethoven, que produisent l'aspect de
+la nature riante et calme, la pureté de l'air, les premiers rayons d'une
+aurore printanière.
+
+Dans l'_adagio cantabile_, le principe de l'unité est si peu observé
+qu'on pourrait y voir plutôt deux morceaux distincts qu'un seul. Au
+premier chant en _si bémol_ à quatre temps, succède une autre mélodie
+absolument différente en _ré majeur_ et à trois temps; le premier
+thème, légèrement altéré et varié par les premiers violons, fait une
+seconde apparition dans le ton primitif pour ramener de nouveau la
+mélodie à trois temps, sans altérations ni variations, mais dans le ton
+de _sol majeur_; après quoi le premier thème s'établit définitivement et
+ne permet plus à la phrase rivale de partager avec lui l'attention de
+l'auditeur. Il faut entendre plusieurs fois ce merveilleux _adagio_ pour
+s'accoutumer tout à fait à une aussi singulière disposition. Quant à la
+beauté de toutes ces mélodies, à la grâce infinie des ornements dont
+elles sont couvertes, aux sentiments de tendresse mélancolique,
+d'abattement passionné, de religiosité rêveuse qu'elles expriment, si ma
+prose pouvait en donner une idée seulement approximative, la musique
+aurait trouvé dans la parole écrite une émule que le plus grand des
+poëtes lui-même ne parviendra jamais à lui opposer. C'est une œuvre
+immense, et quand on est entré sous son charme puissant, on ne peut que
+répondre à la critique, reprochant à l'auteur d'avoir ici violé la loi
+de l'unité: tant pis pour la loi!
+
+Nous touchons au moment où les voix vont s'unir à l'orchestre. Les
+violoncelles et les contre-basses entonnent le récitatif dont nous avons
+parlé plus haut, après une ritournelle des instruments à vent, rauque et
+violente comme un cri de colère. L'accord de sixte majeure, _fa_, _la_,
+_ré_, par lequel ce _presto_ débute, se trouve altéré par une
+appogiature sur le _si bémol_, frappée en même temps par les flûtes, les
+hautbois et les clarinettes; cette sixième note du ton de _ré mineur_
+grince horriblement contre la dominante et produit un effet
+excessivement dur. Cela exprime bien la fureur et la rage, mais je ne
+vois pas ici encore ce qui peut exciter un sentiment pareil, à moins que
+l'auteur, avant de faire dire à son coryphée: _Commençons des chants
+plus agréables_, n'ait voulu, par un bizarre caprice, calomnier
+l'harmonie instrumentale. Il semble la regretter, cependant, car entre
+chaque phrase du récitatif des basses, il reprend, comme autant de
+souvenirs qui lui tiennent au cœur, des fragments des trois morceaux
+précédents; et de plus, après ce même récitatif, il place dans
+l'orchestre, au milieu d'un choix d'accords exquis, le beau thème que
+vont bientôt chanter toutes les voix, sur l'ode de Schiller. Ce chant,
+d'un caractère doux et calme, s'anime et se brillante peu à peu, en
+passant des basses, qui le font entendre les premières, aux violons et
+aux instruments à vent. Après une interruption soudaine, l'orchestre
+entier reprend la furibonde ritournelle déjà citée et qui annonce ici le
+récitatif vocal.
+
+Le premier accord est encore posé sur un _fa_ qui est censé porter la
+tierce et la sixte, et qui les porte réellement; mais cette fois
+l'auteur ne se contente pas de l'appogiature _si bémol_, il y ajoute
+celles du _sol_, du _mi_ et de l'_ut dièze_, de sorte que TOUTES LES
+NOTES DE LA GAMME DIATONIQUE MINEURE se trouvent frappées en même temps
+et produisent l'épouvantable assemblage de sons: _fa_, _la_, _ut dièse_,
+_mi_, _sol_, _si bémol_, _ré_.
+
+Le compositeur français Martin, dit Martini, dans son opéra de _Sapho_,
+avait, il y a quarante ans, voulu produire un hurlement d'orchestre
+analogue, en employant à la fois tous les intervalles diatoniques,
+chromatiques et enharmoniques, au moment où l'amante de Phaon se
+précipite dans les flots: sans examiner l'opportunité de sa tentative et
+sans demander si elle portait ou non atteinte à la dignité de l'art, il
+est certain que son but ne pouvait être méconnu. Ici, mes efforts pour
+découvrir celui de Beethoven sont complétement inutiles. Je vois une
+intention formelle, un projet calculé et réfléchi de produire deux
+discordances, aux deux instants qui précèdent l'apparition successive du
+récitatif dans les instruments et dans la voix; mais j'ai beaucoup
+cherché la raison de cette idée, et je suis forcé d'avouer qu'elle m'est
+inconnue.
+
+Le coryphée, après avoir chanté son récitatif, dont les paroles, nous
+l'avons dit, sont de Beethoven, expose seul, avec un léger
+accompagnement de deux instruments à vent et de l'orchestre à cordes en
+_pizzicato_, le thème de l'_Ode à la Joie_. Ce thème paraît jusqu'à la
+fin de la symphonie, on le reconnaît toujours, et pourtant il change
+continuellement d'aspect. L'étude de ces diverses transformations offre
+un intérêt d'autant plus puissant que chacune d'elles produit une nuance
+nouvelle et tranchée dans l'expression d'un sentiment unique, celui de
+la joie. Cette joie est au début pleine de douceur et de paix; elle
+devient un peu plus vive au moment où la voix des femmes se fait
+entendre. La mesure change; la phrase, chantée d'abord à quatre temps,
+reparaît dans la mesure à 6/8 et formulée en syncopes continuelles; elle
+prend alors un caractère plus fort, plus agile et qui se rapproche de
+l'accent guerrier. C'est le chant de départ du héros sûr de vaincre; on
+croit voir étinceler son armure et entendre le bruit cadencé de ses pas.
+Un thème fugué, dans lequel on retrouve encore le dessin mélodique
+primitif, sert pendant quelque temps de sujet aux ébats de l'orchestre:
+ce sont les mouvements divers d'une foule active et remplie d'ardeur...
+Mais le chœur rentre bientôt et chante énergiquement l'hymne joyeuse
+dans sa simplicité première, aidé des instruments à vent qui plaquent
+les accords en suivant la mélodie, et traversé en tous sens par un
+dessin diatonique exécuté par la masse entière des instruments à cordes
+en unissons et en octaves. L'_andante maestoso_ qui suit est une sorte
+de choral qu'entonnent d'abord les ténors et les basses du chœur,
+réunis à un trombone, aux violoncelles et aux contre-basses. La joie est
+ici religieuse, grave, immense; le chœur se tait un instant, pour
+reprendre avec moins de force ses larges accords, après un solo
+d'orchestre d'où résulte un effet d'orgue d'une grande beauté.
+L'imitation du majestueux instrument des temples chrétiens est produite
+par des flûtes dans le bas, des clarinettes dans le chalumeau, des sons
+graves de bassons, des altos divisés en deux parties, haute et moyenne,
+et des violoncelles jouant sur leurs cordes à vide _sol_, _ré_, ou sur
+l'_ut bas_ (à vide) et l'_ut_ du médium, toujours en double corde. Ce
+morceau commence en _sol_, il passe en _ut_, puis en _fa_, et se termine
+par un point d'orgue sur la septième dominante de _ré_. Suit un grand
+_allegro_ à 6/4, où se réunissent dès le commencement le premier thème,
+déjà tant et si diversement reproduit, et le choral de l'_andante_
+précédent. Le contraste de ces deux idées est rendu plus saillant encore
+par une variation rapide du chant joyeux, exécutée au-dessus des grosses
+notes du choral, non-seulement par les premiers violons, mais aussi par
+les contre-basses. Or, il est impossible aux contre-basses d'exécuter
+une succession de notes aussi rapides; et l'on ne peut encore là
+s'expliquer comment un homme aussi habile que l'était Beethoven dans
+l'art de l'instrumentation a pu s'oublier jusqu'à écrire, pour ce lourd
+instrument, un trait tel que celui-ci. Il y a moins de fougue, moins de
+grandeur et plus de légèreté dans le style du morceau suivant: une
+gaieté naïve, exprimée d'abord par quatre voix seules et plus chaudement
+colorée ensuite par l'adjonction du chœur, en fait le fond. Quelques
+accents tendres et religieux y alternent à deux reprises différentes
+avec la gaie mélodie, mais le mouvement devient plus précipité, tout
+l'orchestre éclate, les instruments à percussion, timbales, cymbales,
+triangle et grosse caisse, frappent rudement les temps forts de la
+mesure; la joie reprend son empire, la joie populaire, tumultueuse, qui
+ressemblerait à une orgie, si, en terminant, toutes les voix ne
+s'arrêtaient de nouveau sur un rhythme solennel pour envoyer, dans une
+exclamation extatique, leur dernier salut d'amour et de respect à la
+joie religieuse. L'orchestre termine seul, non sans lancer dans son
+ardente course des fragments du premier thème dont on ne se lasse pas.
+
+Une traduction aussi exacte que possible de la poésie allemande traitée
+par Beethoven donnera maintenant au lecteur le motif de cette multitude
+de combinaisons musicales, savants auxiliaires d'une inspiration
+continue, instruments dociles d'un génie puissant et infatigable. La
+voici:
+
+ * * * * *
+
+«O Joie! belle étincelle des dieux, fille de l'Élysée, nous entrons
+tout brûlants du feu divin dans ton sanctuaire! un pouvoir magique
+réunit ceux que le monde et le rang séparent; à l'ombre de ton aile si
+douce tous les hommes deviennent frères.
+
+«Celui qui a le bonheur d'être devenu l'ami d'un ami; celui qui possède
+une femme aimable; oui, celui qui peut dire à soi une âme sur cette
+terre, que sa joie se mêle à la nôtre! mais que l'homme à qui cette
+félicité ne fut pas accordée se glisse en pleurant hors du lieu qui nous
+rassemble!
+
+«Tous les êtres boivent la joie au sein de la nature; les bons et les
+méchants suivent des chemins de fleurs. La nature nous a donné l'amour,
+le vin et la mort, cette épreuve de l'amitié. Elle a donné la volupté au
+ver; le chérubin est debout devant Dieu.
+
+«Gai! gai! comme les soleils roulent sur le plan magnifique du ciel, de
+même, frères, courez fournir votre carrière, pleins de joie comme le
+héros qui marche à la victoire.
+
+«Que des millions d'êtres, que le monde entier se confonde dans un même
+embrassement! Frères, au delà des sphères doit habiter un père
+bien-aimé.
+
+«Millions, vous vous prosternez? reconnaissez-vous l'œuvre du Créateur?
+Cherchez l'auteur de ces merveilles au-dessus des astres, car c'est là
+qu'il réside.
+
+«O Joie! belle étincelle des dieux, fille de l'Élysée, nous entrons tout
+brûlants du feu divin dans ton sanctuaire!
+
+«Fille de l'Élysée, joie, belle étincelle des dieux!!»
+
+ * * * * *
+
+Cette symphonie est la plus difficile d'exécution de toutes celles de
+l'auteur; elle nécessite des études patientes et multipliées, et surtout
+bien dirigées. Elle exige en outre un nombre de chanteurs d'autant plus
+considérable que le chœur doit évidemment couvrir l'orchestre en maint
+endroit, et que, d'ailleurs, la manière dont la musique est disposée sur
+les paroles et l'élévation excessive de certaines parties de chant
+rendent fort difficile rémission de la voix, et diminuent beaucoup le
+volume et l'énergie des sons.
+
+ * * * * *
+
+Quoi qu'il en soit, quand Beethoven, en terminant son œuvre, considéra
+les majestueuses dimensions du monument qu'il venait d'élever, il dut se
+dire: «Vienne la mort maintenant, ma tâche est accomplie.»
+
+
+
+
+QUELQUES MOTS
+
+SUR LES
+
+TRIOS ET LES SONATES DE BEETHOVEN
+
+
+Il y a beaucoup de gens en France pour qui le nom de Beethoven n'éveille
+que les idées d'orchestre et de symphonies; ils ignorent que dans tous
+les genres de musique, cet infatigable Titan a laissé des chefs-d'œuvre
+presque également admirables.
+
+Il a fait un opéra: _Fidelio_; un ballet: _Prométhée_; un mélodrame:
+_Egmont_; des ouvertures de tragédies: celles de _Coriolan_ et des
+_Ruines d'Athènes_; six ou sept autres ouvertures sur des sujets
+indéterminés; deux grandes messes; un oratorio: _le Christ au mont des
+Oliviers_; dix-huit quatuors pour deux violons, alto et basse; plusieurs
+autres quatuors et quintetti pour trois ou quatre instruments à vent et
+piano; des trios pour piano, violon et basse; un grand nombre de sonates
+pour le piano seul ou pour piano avec un instrument à cordes, basse ou
+violon; un septuor pour quatre instruments à cordes et trois instruments
+à vent; un grand concerto de violon; quatre ou cinq concertos de piano
+avec orchestre; une fantaisie pour piano principal avec orchestre et
+chœurs; une multitude d'airs variés pour divers instruments; des
+romances et des chansons avec accompagnement de piano; un cahier de
+cantiques à une voix et à plusieurs voix; une cantate ou scène lyrique
+avec orchestre; des chœurs avec orchestre sur différentes poésies
+allemandes, deux volumes d'études sur l'harmonie et le contre-point; et
+enfin, les neuf fameuses symphonies.
+
+Il ne faut pas croire que cette fécondité de Beethoven ait rien de
+commun avec celle des compositeurs italiens, qui ne comptent leurs
+opéras que par cinquantaines, témoin les cent soixante partitions de
+Paisiello. Non, certes! une telle opinion serait souverainement injuste.
+Si nous en exceptons l'ouverture des _Ruines d'Athènes_, et peut-être
+deux ou trois autres fragments vraiment indignes du grand nom de leur
+auteur, et qui sont tombés de sa plume dans ces rares instants de
+somnolence qu'Horace reproche, avec tant soit peu d'ironie, au _bon_
+Homère lui-même, tout le reste est de ce style noble, élevé, ferme,
+hardi, expressif, poétique et toujours neuf, qui font incontestablement
+de Beethoven la sentinelle avancée de la civilisation musicale. C'est
+tout au plus si, dans ce grand nombre de compositions, on peut découvrir
+quelques vagues ressemblances entre quelques-unes des mille phrases qui
+en font la splendeur et la vie. Cette étonnante faculté d'être toujours
+nouveau sans sortir du vrai et du beau se conçoit jusqu'à un certain
+point dans les morceaux d'un mouvement vif; la pensée alors, aidée par
+les puissances du rhythme, peut, dans ses bonds capricieux, sortir plus
+aisément des routes battues; mais où l'on cesse de la comprendre, c'est
+dans les _adagio_, c'est dans ces méditations extra-humaines où le génie
+panthéiste de Beethoven aime tant à se plonger. Là, plus de passions,
+plus de tableaux terrestres, plus d'hymnes à la joie, à l'amour, à la
+gloire, plus de chants enfantins, de doux propos, de saillies mordantes
+ou comiques, plus de ces terribles éclats de fureur, de ces accents de
+haine que les élancements d'une souffrance secrète lui arrachent si
+souvent; il n'a même plus de mépris dans le cœur, il n'est plus de
+notre espèce, il l'a oubliée, il est sorti de notre atmosphère; calme
+et solitaire, il nage dans l'éther; comme ces aigles des Andes planant à
+des hauteurs au-dessous desquelles les autres créatures ne trouvent déjà
+plus que l'asphyxie et la mort, ses regards plongent dans l'espace, il
+vole à tous les soleils, chantant la nature infinie. Croirait-on que le
+génie de cet homme ait pu prendre un pareil essor, pour ainsi dire,
+quand il l'a voulu!... C'est ce dont on peut se convaincre cependant,
+par les preuves nombreuses qu'il nous en a laissées, moins encore dans
+ses symphonies que dans ses compositions de piano. Là, et seulement là,
+n'ayant plus en vue un auditoire nombreux, le public, la foule, il
+semble avoir écrit pour lui-même, avec ce majestueux abandon que la
+foule ne comprend pas, et que la nécessité d'arriver promptement à ce
+que nous appelons l'_effet_ doit altérer inévitablement. Là aussi la
+tâche de l'exécutant devient écrasante, sinon par les difficultés de
+mécanisme, au moins par le profond sentiment, par la grande intelligence
+que de telles œuvres exigent de lui; il faut de toute nécessité que le
+virtuose s'efface devant le compositeur comme fait l'orchestre dans les
+symphonies; il doit y avoir absorption complète de l'un par l'autre;
+mais c'est précisément en s'identifiant de la sorte avec la pensée qu'il
+nous transmet que l'interprète grandit de toute la hauteur de son
+modèle.
+
+Il y a une œuvre de Beethoven connue sous le nom de sonate en _ut
+dièze_ mineur, dont l'adagio est une de ces poésies que le langage
+humain ne sait comment désigner. Ses moyens d'action sont fort simples:
+la main gauche étale doucement de larges accords d'un caractère
+solennellement triste, et dont la durée permet aux vibrations du piano
+de s'éteindre graduellement sur chacun d'eux; au-dessus, les doigts
+inférieurs de la main droite arpégent un dessin d'accompagnement obstiné
+dont la forme ne varie presque pas depuis la première mesure jusqu'à la
+dernière, pendant que les autres doigts font entendre une sorte de
+lamentation, efflorescence mélodique de cette sombre harmonie. Un jour,
+il y a trente ans, Liszt exécutant cet adagio devant un petit cercle
+dont je faisais partie, s'avisa de le dénaturer, suivant l'usage qu'il
+avait alors adopté pour se faire applaudir du public fashionable: au
+lieu de ces longues tenues des basses, au lieu de cette sévère
+uniformité de rhythme et de mouvement dont je viens de parler, il plaça
+des trilles, des _tremolo_, il pressa et ralentit la mesure, troublant
+ainsi par des accents passionnés le calme de cette tristesse, et faisant
+gronder le tonnerre dans ce ciel sans nuages qu'assombrit seulement le
+départ du soleil... Je souffris cruellement, je l'avoue, plus encore
+qu'il ne m'est jamais arrivé de souffrir en entendant nos malheureuses
+cantatrices broder le grand air du _Freyschütz_; car à cette torture se
+joignait le chagrin de voir un tel artiste donner dans le travers où ne
+tombent d'ordinaire que des médiocrités. Mais qu'y faire? Liszt était
+alors comme ces enfants qui, sans se plaindre, se relèvent eux-mêmes
+d'une chute qu'on feint de ne pas apercevoir, et qui crient si on leur
+tend la main. Il s'est fièrement relevé: aussi, quelques années après,
+n'était-ce plus lui qui poursuivait le succès, mais bien le succès qui
+perdait haleine à le suivre; les rôles étaient changés. Revenons à notre
+sonate. Dernièrement un de ces hommes de cœur et d'esprit, que les
+artistes sont si heureux de rencontrer, avait réuni quelques amis;
+j'étais du nombre. Liszt arriva dans la soirée, et, trouvant la
+discussion engagée sur la valeur d'un morceau de Weber, auquel le
+public, soit à cause de la médiocrité de l'exécution, soit pour toute
+autre raison, avait, dans un concert récent, fait un assez triste
+accueil, se mit au piano pour répondre à sa manière aux antagonistes de
+Weber. L'argument parut sans réplique, et on fut obligé d'avouer qu'une
+œuvre de génie avait été méconnue. Comme il venait de finir, la lampe
+qui éclairait l'appartement parut près de s'éteindre; l'un de nous
+allait la ranimer:
+
+--N'en faites rien, lui dis-je; s'il veut jouer l'adagio en _ut dièze
+mineur_ de Beethoven, ce demi-jour ne gâtera rien.
+
+--Volontiers, dit Listz, mais éteignez tout à fait la lumière, couvrez
+le feu, que l'obscurité soit complète.
+
+Alors, au milieu de ces ténèbres, après un instant de recueillement, la
+noble élégie, la même qu'il avait autrefois si étrangement défigurée,
+s'éleva dans sa simplicité sublime; pas une note, pas un accent ne
+furent ajoutés aux accents et aux notes de l'auteur. C'était l'ombre de
+Beethoven, évoquée par le virtuose, dont nous entendions la grande voix.
+Chacun de nous frissonnait en silence, et après le dernier accord on se
+tut encore... nous pleurions.
+
+Une assez notable partie du public français ignore pourtant l'existence
+de ces œuvres merveilleuses. Certes, le trio en _si bémol_ tout entier,
+l'adagio de celui en _ré_ et la sonate en _la_ avec violoncelle ont dû
+prouver à ceux qui les connaissent que l'illustre compositeur était loin
+d'avoir versé dans l'orchestre tous les trésors de son génie. Mais son
+dernier mot n'est pas là; c'est dans les sonates pour piano seul qu'il
+faut le chercher. Le moment viendra bientôt peut-être où ces œuvres,
+qui laissent derrière elles ce qu'il y a de plus avancé dans l'art,
+pourront être comprises, sinon de la foule, au moins d'un public
+d'élite. C'est une expérience à tenter; si elle ne réussit pas, on la
+recommencera plus tard.
+
+Les grandes sonates de Beethoven serviront d'échelle métrique pour
+mesurer le développement de notre intelligence musicale.
+
+
+
+
+FIDELIO
+
+OPÉRA EN TROIS ACTES DE BEETHOVEN
+
+SA REPRÉSENTATION AU THÉÂTRE LYRIQUE
+
+
+Le 1er ventôse de l'an VI, le théâtre de la rue Feydeau représenta
+pour la première fois LÉONORE, OU L'AMOUR CONJUGAL, _fait historique_ en
+deux actes (tel était le titre de la pièce), paroles de M. Bouilly,
+musique de P. Gaveaux. L'œuvre parut médiocre malgré le talent que
+montrèrent, dans les deux rôles principaux, Gaveaux, l'auteur de la
+musique, et madame Scio, une grande actrice de ce temps.
+
+Plusieurs années après, Paër écrivit une partition gracieuse sur un
+libretto italien dont la _Léonore_ de Bouilly était encore l'héroïne, et
+ce fut en sortant d'une représentation de cet ouvrage que Beethoven,
+avec la rudesse humoriste qui lui était habituelle, dit à Paër:
+
+--Votre opéra me plaît, j'ai envie de le mettre en musique.
+
+Telle fut l'origine du chef-d'œuvre dont nous avons à nous occuper
+aujourd'hui. La première apparition du _Fidelio_ de Beethoven sur la
+scène allemande ne fit pas prévoir la célébrité réservée à cet ouvrage,
+et les représentations, dit-on, en furent bientôt suspendues. Quelque
+temps après il reparut, modifié de diverses façons dans la musique et
+dans le drame, et précédé d'une nouvelle ouverture. Cette seconde
+tentative eut un succès complet; Beethoven, rappelé à grands cris par
+l'auditoire, fut traîné sur la scène après le premier et après le second
+acte, dont le finale produisit un enthousiasme inconnu à Vienne
+jusque-là. La partition de _Fidelio_ n'en dut pas moins subir mille
+critiques plus ou moins acerbes; et cependant, à partir de ce moment, on
+l'exécuta sur tous les théâtres d'Allemagne, où elle s'est maintenue
+jusqu'à présent, où elle fait partie du répertoire classique. Le même
+honneur lui arriva un peu plus tard sur les théâtres de Londres. En
+1827, une troupe allemande étant venue donner des représentations à
+Paris, _Fidelio_, dont les deux rôles principaux étaient chantés avec un
+rare talent par Haitzinger et madame Schroeder-Devrient, fut accueilli
+avec enthousiasme. Il vient d'être mis en scène au Théâtre-Lyrique;
+quinze jours auparavant, il reparaissait à celui de Covent-Garden de
+Londres; on le joue en ce moment à New-York. Cherchez les théâtres où
+sont représentés à cette heure la _Léonore_ de Gaveaux et la _Leonora_
+de Paër... Les érudits seuls connaissent l'existence de ces deux opéras.
+Ils ont passé... ils ne sont plus. C'est que, des trois partitions, la
+première est d'une faiblesse extrême, la seconde à peine une œuvre de
+talent, et la troisième une œuvre de génie.
+
+En effet, plus j'entends, plus je lis l'ouvrage de Beethoven, et plus je
+le trouve digne d'admiration. L'ensemble et les détails m'en paraissent
+également beaux; partout s'y décèlent l'énergie, la grandeur,
+l'originalité et un sentiment profond autant que vrai.
+
+Il appartient à cette forte race d'œuvres calomniées sur lesquelles
+s'accumulent les plus inconcevables préjugés, les mensonges les plus
+manifestes, mais dont la vitalité est si intense, que rien contre elles
+ne peut prévaloir. Comme ces hêtres vigoureux nés dans les rochers et
+parmi les ruines, qui finissent par fendre les rocs, trouer les
+murailles, et s'élever enfin fiers et verdoyants, d'autant plus
+solidement fixés au sol qu'ils ont eu plus d'obstacles à vaincre pour en
+sortir; tandis que des saules, qui poussèrent sans peine au bord d'une
+rivière, tombent dans la vase, où ils pourrissent oubliés.
+
+Beethoven a écrit quatre ouvertures pour son unique opéra. Après avoir
+terminé la première, il la recommença sans que l'on sache pourquoi; il
+en garda la disposition générale et tous les thèmes, mais en les
+enchaînant par d'autres modulations, en les instrumentant autrement, en
+y ajoutant un effet de crescendo et un solo de flûte. Ce solo n'est pas
+digne, à mon avis, du grand style de tout le reste de l'œuvre. L'auteur
+semble avoir préféré pourtant cette seconde version, car elle fut
+publiée la première. L'autre, dont le manuscrit était resté entre les
+mains d'un ami de Beethoven, M. Schindler, parut, il y a dix ans
+seulement, chez l'éditeur français Richaut. J'ai eu l'honneur d'en
+diriger l'exécution une vingtaine de fois au théâtre de Drury-Lane à
+Londres et dans quelques concerts à Paris; l'effet en est grandiose et
+entraînant. La seconde version pourtant a conservé la popularité qui lui
+était acquise sous le nom d'ouverture d'_Eléonore_; elle la gardera
+probablement.
+
+Cette superbe ouverture, la plus belle peut-être de Beethoven, partagea
+le sort de plusieurs morceaux de l'opéra, et fut supprimée après les
+premières représentations. Une autre (en _ut majeur_, comme les deux
+précédentes), d'un caractère doux et charmant, mais dont la conclusion
+ne parut pas propre à exciter les applaudissements, ne fut pas plus
+heureuse. Enfin l'auteur écrivit, pour la reprise de son opéra modifié,
+l'ouverture en _mi majeur_, connue sous le nom d'ouverture de _Fidelio_,
+qu'on adopta définitivement de préférence aux trois précédentes. C'est
+une page magistrale, d'une verve et d'un éclat incomparables, un vrai
+chef-d'œuvre symphonique, mais qui ne se rattache, ni par son caractère
+ni par les thèmes qu'il contient, à l'opéra auquel on le fait servir de
+préface. Les autres ouvertures, au contraire, sont en quelque sorte
+l'opéra de _Fidelio_ en raccourci. On y trouve, avec les accents
+tendres d'Éléonore, les lamentables plaintes du prisonnier mourant de
+faim, les délicieuses mélodies du trio du dernier acte, la fanfare
+lointaine de la trompette annonçant l'arrivée du ministre qui doit
+délivrer Florestan; tout y est palpitant d'intérêt dramatique, et ce
+sont bien des ouvertures de _Fidelio_.
+
+ * * * * *
+
+Les principaux théâtres d'Allemagne et d'Angleterre s'étant aperçus,
+après trente ou quarante ans, que la deuxième grande ouverture
+d'_Éléonore_ (la première publiée) était une œuvre magnifique,
+l'exécutent maintenant comme un entr'acte avant le second acte de
+l'opéra, tout en conservant l'ouverture en _mi_ pour le premier. Il est
+fâcheux que le Théâtre-Lyrique n'ait pas cru devoir suivre cet exemple.
+Nous voudrions même que le Conservatoire tentât ce que fit un jour
+Mendelssohn à l'un des concerts du Gewanthaus à Leipzig, et qu'il nous
+donnât, dans une de ses séances, les quatre ouvertures de l'opéra de
+Beethoven.
+
+Mais ceci paraîtrait peut-être à Paris une tentative par trop audacieuse
+(pourquoi?), et l'audace, on le sait, n'est pas le défaut de nos
+institutions musicales.
+
+Le sujet de _Fidelio_ (car il faut dire quelques mots de la pièce) est
+triste et mélodramatique. Il n'a pas peu contribué à faire naître les
+préventions que nourrissait le public français contre cet opéra. Il
+s'agit d'un prisonnier d'état que le gouverneur d'une forteresse veut
+faire mourir de faim dans son cachot. Sa femme Éléonore, déguisée en
+jeune garçon, s'est fait agréer de Rocko le geôlier, comme domestique,
+sous le nom de Fidelio. Marceline, fille de Rocko et fiancée du
+guichetier Jacquino, bientôt séduite par la bonne mine de Fidelio, ne
+tarde pas à délaisser pour lui son vulgaire amoureux. Pizarre, le
+gouverneur, impatient de voir mourir sa victime et trouvant que la faim
+n'agit pas assez vite, se résout à venir lui-même l'égorger sur son
+grabat. Ordre est donné à Rocko de creuser dans un coin du cachot une
+fosse où le prisonnier sera jeté dans quelques heures.
+
+Fidelio est choisi par Rocko pour l'aider dans ce lugubre office.
+Angoisses de la pauvre femme en se trouvant ainsi auprès de son mari
+qu'elle voit prêt à succomber et dont elle n'ose s'approcher. Bientôt le
+cruel Pizarre se présente; le prisonnier enchaîné se lève, reconnaît son
+bourreau, l'interpelle; Pizarre s'avance vers lui le poignard à la main,
+quand Fidelio, s'élançant entre eux, tire un pistolet de son sein et le
+présente à la face de Pizarre qui recule épouvanté.
+
+En ce moment même une trompette se fait entendre à quelque distance.
+C'est le signal pour baisser la herse et ouvrir la porte de la
+forteresse. On annonce l'arrivée du ministre; le gouverneur n'achèvera
+pas son œuvre de sang; il sort précipitamment du cachot: le prisonnier
+est sauvé. En effet, le ministre paraît, reconnaît, dans la victime de
+Pizarre, son ami Florestan; allégresse générale et confusion de la
+pauvre Marceline, qui, apprenant ainsi que Fidelio est une femme,
+revient à son Jacquino.
+
+On a cru devoir, au Théâtre-Lyrique, calquer sur les situations de cette
+pièce de M. Bouilly un drame nouveau, dont la scène se passe en 1495 à
+Milan, et dont les personnages principaux sont Ludovic Sforza, Jean
+Galeas, sa femme Isabelle d'Aragon et le roi de France Charles VIII. On
+a pu introduire ainsi au dénoûment un brillant tableau final et des
+costumes moins sombres que ceux de la pièce originale. Telle est la
+raison, fort insuffisante sans doute, qui a porté M. Carvalho, l'habile
+directeur de ce théâtre, au moment où _Fidelio_ a été mis à l'étude, à
+désirer une telle substitution. On n'admet pas en France qu'on puisse
+purement et simplement traduire un opéra étranger. Ce travail a été
+fait, du reste, sans trop de préjudice pour la partition, dont tous les
+morceaux restent unis à des situations d'un caractère semblable à celui
+des scènes pour lesquelles ils furent écrits.
+
+Ce qui nuit à la musique de _Fidelio_ auprès du public parisien, c'est
+la chasteté de sa mélodie, le mépris souverain de l'auteur pour l'effet
+sonore quand il n'est pas motivé, pour les terminaisons banales, pour
+les périodes prévues; c'est la sobriété opulente de son instrumentation,
+la hardiesse de son harmonie; c'est surtout, j'ose le dire, la
+profondeur même de son sentiment de l'expression. Il faut tout écouter
+dans cette musique complexe, il faut tout entendre pour pouvoir
+comprendre. Les parties de l'orchestre, les principales dans certains
+cas, les plus obscures dans d'autres, contiennent quelquefois l'accent
+expressif, le cri de passion, l'idée enfin que l'auteur n'a pas pu
+donner à la partie vocale. Ce qui ne veut point dire que cette partie ne
+soit pas restée prédominante, ainsi que le prétendent les éternels
+rabâcheurs du reproche adressé par Grétry à Mozart: «Il a mis le
+piédestal sur la scène et la statue dans l'orchestre,» reproche fait
+auparavant à Gluck, et plus tard à Weber, à Spontini, à Beethoven, et
+qui sera toujours fait à quiconque s'abstiendra d'écrire des platitudes
+pour la voix et donnera à l'orchestre un rôle intéressant, quelle que
+soit sa savante réserve. Il est vrai que les gens si prompts à blâmer
+chez les vrais maîtres la prétendue prédominance des instruments sur la
+voix ne font pas grand cas de cette réserve; et nous voyons tous les
+jours, depuis dix ans surtout, l'orchestre transformé en bande
+militaire, en atelier de forgeron, en boutique de chaudronnier, sans que
+la critique s'indigne, sans qu'elle fasse même à ces énormités la
+moindre attention. De sorte qu'à tout prendre, si l'orchestre est
+bruyant, violent, brutal, plat, révoltant, exterminateur des voix et de
+la mélodie, la critique ne dit rien; s'il est fin, délicat, intelligent,
+s'il attire parfois sur lui l'attention par sa vivacité, sa grâce ou son
+éloquence, et s'il reste néanmoins dans le rôle que les exigences
+dramatiques et musicales lui assignent, il est censuré. On pardonne
+aisément à l'orchestre de ne rien dire, ou, s'il parle, de ne dire que
+des sottises ou des grossièretés.
+
+Il y a seize morceaux dans la partition de _Fidelio_, sans compter les
+quatre ouvertures. Il y en avait davantage dans l'origine; quelques-uns
+ont été supprimés lors de la seconde mise en scène de cet ouvrage à
+Vienne, et de nombreuses coupures et modifications furent faites à la
+même époque dans les morceaux conservés. Un éditeur de Leipzig s'avisa
+(en 1855, je crois), de publier l'œuvre originale complète avec
+l'indication des coupures et des changements qui lui furent infligés.
+L'étude de cette partition curieuse donne l'idée des tortures que
+l'impatient Beethoven a dû subir en se soumettant à de tels
+remaniements, qu'il fit sans doute avec rage et en se comparant à
+l'esclave d'Alfieri:
+
+ _Servo, si, ma servo ognor fremente_.
+
+En Allemagne, comme en Italie, comme en France, comme partout, dans les
+théâtres, tout le monde, sans exception, a plus d'esprit que l'auteur.
+L'auteur y est un ennemi public; et si un garçon machiniste assure que
+tel morceau de musique, de n'importe quel maître, est trop long, chacun
+s'empressera de donner raison au garçon machiniste contre Gluck, ou
+Weber, ou Mozart, ou Beethoven, ou Rossini. Voyez, à propos de Rossini,
+les insolentes suppressions faites dans son _Guillaume Tell_, avant et
+après la première représentation de ce chef-d'œuvre. Le théâtre, pour
+les poëtes et les musiciens, est une école d'humilité; les uns y
+reçoivent des leçons de gens qui ignorent la grammaire, les autres, de
+gens qui ne savent pas la gamme; et tous ces aristarques, en outre,
+prévenus contre ce qui porte une apparence de nouveauté ou de hardiesse,
+sont pleins d'un indomptable amour pour les prudentes banalités. Dans
+les théâtres lyriques surtout, chacun s'arroge le droit de pratiquer le
+précepte de Boileau:
+
+ Ajoutez quelquefois et souvent effacez.
+
+Et on le pratique si bien et de si diverses manières, les correcteurs
+d'un théâtre voyant en noir ce que ceux d'un autre voient en blanc, que
+d'une partition qui aurait été, sans protecteur, traînée sur une
+cinquantaine de scènes, si l'on tenait compte du travail de tous les
+correcteurs, il resterait à peine dix pages intactes.
+
+Les seize morceaux du _Fidelio_ de Beethoven ont presque tous une belle
+et noble physionomie. Mais ils sont beaux de diverses façons, et c'est
+précisément ce qui me paraît constituer leur mérite principal. Le
+premier duo entre Marceline et son fiancé se distingue des autres par
+son style familier, gai, d'une piquante simplicité; le caractère des
+deux personnages s'y décèle tout d'abord. L'air en _ut mineur_ de la
+jeune fille semble se rapprocher par sa forme mélodique du style des
+meilleures pages de Mozart. L'orchestre cependant y est traité avec un
+soin plus minutieux que ne le fut jamais celui du l'illustre devancier
+de Beethoven.
+
+Un quatuor d'une mélodie exquise succède à ce joli morceau. Il est
+traité en canon à l'octave, chacune des voix entrant à son tour pour
+dire le thème, de manière à produire d'abord un solo accompagné par un
+petit orchestre de violoncelles, d'altos et de clarinettes, puis un duo,
+un trio et enfin un quatuor complet. Rossini écrivit une foule de choses
+ravissantes dans cette forme; tel est le canon de Moïse: _Mi manca la
+voce_. Mais le canon de _Fidelio_ est un andante non suivi de l'allégro
+de rigueur, avec cabalette et coda bruyante. Et le public, tout charmé
+qu'il soit par ce gracieux amiante, reste surpris, demeure stupide de ne
+pas voir arriver son allegro final, sa cadence, son coup de fouet... Au
+fait, pourquoi ne pas lui donner de coup de fouet?...
+
+On peut comparer les couplets de Rocko sur la puissance de l'or, écrits
+par Gaveaux dans sa partition française, à ceux de la partition
+allemande de Beethoven. C'est peut-être de tous les morceaux de la
+_Léonore_ de Gaveaux celui qui supporte le mieux une telle comparaison.
+La chanson de Beethoven charme par sa rondeur joviale, dont une
+modulation et un changement de mesure survenant brusquement dans le
+milieu altèrent un peu la vigoureuse simplicité; mais celle de Gaveaux,
+d'un style moins relevé, n'en est pas moins intéressante par sa
+franchise mélodique, l'excellente diction des paroles et une
+orchestration piquante.
+
+Au trio suivant, Beethoven commence à employer la grande forme, les
+vastes développements, l'instrumentation plus riche, plus agitée; on
+sent qu'on entre dans le drame; la passion se décèle par de lointains
+éclairs.
+
+Puis vient une marche dont la mélodie et les modulations sont des plus
+heureuses, bien que la couleur générale en paraisse triste, comme peut
+l'être du reste une marche de soldats gardiens d'une prison. Les deux
+premières notes du thème, frappées sourdement par les timbales et un
+pizzicato des basses, contribuent tout d'abord à l'assombrir. Ni cette
+marche ni le trio qui la précède n'ont de pendant dans l'opéra de
+Gaveaux. Il en est de même de beaucoup d'autres morceaux contenus dans
+la riche partition de Beethoven.
+
+L'air de Pizarre est de ce nombre. Il n'obtient pas à Paris un seul
+applaudissement; nous demandons néanmoins la permission de le traiter de
+chef-d'œuvre. Dans ce morceau terrible, la joie féroce d'un scélérat
+prêt à satisfaire sa vengeance est peinte avec la plus effrayante
+vérité. Beethoven dans son opéra a parfaitement observé le précepte de
+Gluck qui recommande de n'employer les instruments qu'_en raison du
+degré d'intérêt et de passion_. Ici, pour la première fois, tout
+l'orchestre se déchaîne; il débute avec fracas par l'accord de neuvième
+mineure de _ré mineur_; tout frémit, tout s'agite, crie et frappe; la
+partie vocale n'est, il est vrai, qu'une déclamation notée, mais quelle
+déclamation! et combien son accent, toujours vrai, acquiert de sauvage
+intensité quand, après avoir établi le mode majeur, l'auteur fait
+intervenir le chœur des gardes de Pizarre, dont les voix, murmurantes
+d'abord, accompagnent la sienne et éclatent enfin avec force à la
+conclusion! C'est admirable.
+
+J'ai entendu chanter cet air en Allemagne d'une foudroyante façon par
+Pischek.
+
+Le duo entre Rocko et le gouverneur, duo pour deux basses par
+conséquent, n'est pas tout à fait à cette hauteur; pourtant je ne
+saurais approuver la liberté qu'on a prise au Théâtre-Lyrique de le
+supprimer.
+
+Une liberté semblable, mais au moins avec le consentement plus ou moins
+réel de l'auteur, fut prise autrefois à Vienne pour le charmant duo de
+soprani chanté par Fidelio et Marceline, où un seul violon et un seul
+violoncelle, aidés de quelques entrées de l'orchestre, accompagnent si
+élégamment les deux voix. Ce duo, retrouvé dans la partition de Leipzig
+dont je parlais tout à l'heure, a été réintégré au Théâtre-Lyrique dans
+l'œuvre de Beethoven. Ainsi les savants du théâtre de Paris ne
+partagent pas l'avis de ceux du théâtre de Vienne!... Heureusement il y
+a divergence d'opinions entre eux! Sans cela, nous eussions été privés
+d'entendre ce dialogue musical, si frais, si doux, si élégant!
+
+C'est au souffleur du Théâtre-Lyrique, dit-on, que nous devons cette
+réinstallation. Brave souffleur!
+
+Le grand air de Fidelio est avec récitatif, adagio cantabile, allegro
+final et accompagnement obligé de trois cors et d'un basson.
+
+Je trouve le récitatif d'un beau mouvement dramatique, l'adagio sublime
+par son accent tendre et sa grâce attristée, l'allegro entraînant, plein
+d'un noble enthousiasme, magnifique, et bien digne d'avoir servi de
+modèle à l'air d'Agathe, du _Freyschütz_. D'excellents critiques, je le
+sais, ne sont pas de mon avis; je me sens heureux de n'être pas du
+leur...
+
+Le thème de l'allegro de cet air admirable est proposé par les trois
+cors et le basson seuls, qui se bornent à faire entendre successivement
+les cinq notes de l'accord, _si_, _mi_, _sol_, _si_, _mi_. Cela forme
+quatre mesures d'une incroyable originalité. On pourrait donner à tout
+musicien qui ne les connaît pas ces cinq notes, en l'autorisant à les
+combiner de cent manières différentes, et je parie que dans les cent
+combinaisons ne se trouverait pas la phrase impétueuse et fière que
+Beethoven en a tirée, tant le rhythme en est imprévu. Cet allegro, pour
+beaucoup de gens, demeure entaché d'un défaut grave; il n'a pas de
+petite phrase qu'on puisse aisément retenir. Ces amateurs, insensibles
+aux nombreuses et éclatantes beautés du morceau, attendent leur phrase
+de quatre mesures, comme les enfants attendent la fève dans un gâteau
+des rois, comme les provinciaux attendent le _si_ naturel, la _note_
+d'un ténor qui fait son premier début. Le gâteau fût-il exquis, le ténor
+fût-il le plus délicieux chanteur du monde, ni l'un ni l'autre n'auront
+de succès sans le précieux accessoire! Il n'a pas de fève! il n'a pas la
+note!
+
+L'air d'Agathe, dans le _Freyschütz_, est presque populaire; il a la
+note.
+
+Combien de morceaux, de Rossini lui-même, ce prince des mélodistes, sont
+restés dans l'ombre faute d'avoir la note!
+
+Les quatre instruments à vent qui accompagnent la voix dans cet air
+troublent d'ailleurs tant soit peu la plupart des auditeurs en attirant
+trop fortement leur attention. Ces instruments ne font pourtant aucun
+étalage de difficultés inutiles; Beethoven ne les a point traités, comme
+fit plusieurs fois Mozart du cor de basset, en instruments _soli_, dans
+l'acception prétentieuse de ce mot. Mozart, dans _Tito_, donne à
+exécuter une espèce de concerto au cor de basset pendant que la prima
+donna dit _qu'elle voit la mort s'avancer_, etc. Ce contraste d'un
+personnage animé des sentiments les plus tristes et d'un virtuose qui,
+sous prétexte d'accompagner le chant, songe seulement à faire briller
+l'agilité de ses doigts, est l'un des plus disgracieux, des plus
+puérils, des plus contraires au bon sens dramatique, des plus
+défavorables même au bon effet musical. Le rôle dévolu par Beethoven à
+ses quatre instruments à vent n'est pas le même; il ne s'agit pas de les
+faire briller, mais d'obtenir d'eux une sorte d'accompagnement
+parfaitement d'accord avec le sentiment du personnage chantant et d'une
+sonorité spéciale qu'aucune autre combinaison orchestrale ne saurait
+produire. Le timbre voilé, un peu pénible même des cors, s'associe on ne
+peut mieux à la joie douloureuse, à l'espérance inquiète dont le cœur
+d'Éléonore est rempli; c'est doux et tendre comme le roucoulement des
+ramiers. Spontini, vers la même époque, et sans avoir entendu le
+_Fidelio_ de Beethoven, employait les cors avec une intention à peu près
+semblable pour accompagner le bel air de la _Vestale_:
+
+ Toi que j'implore.
+
+Plusieurs maîtres, depuis lors, Donizetti entre autres, dans sa _Lucia_,
+l'ont fait avec le même bonheur.
+
+Telle est l'évidence de la force expressive propre à cet instrument,
+dans certains cas, pour les compositeurs familiers avec le langage
+musical des passions et des sentiments.
+
+Certes ce fut une grande âme tendre qui se répandit en cette émouvante
+inspiration!
+
+L'émotion causée par le chœur des prisonniers, pour être moins vive,
+n'en est pas moins profonde.
+
+Une troupe de malheureux sortent un instant de leur cachot et viennent
+respirer sur le préau. Écoutez, à leur entrée en scène, ces premières
+mesures de l'orchestre, ces douces et larges harmonies s'épanouissant
+radieuses, et ces voix timides qui se groupent lentement et arrivent à
+une expansion harmonique, s'exhalant de toutes ces poitrines oppressées
+comme un soupir de bonheur. Et ce dessin si mélodieux des instruments à
+vent qui les accompagne!... On pourra dire encore ici: «Pourquoi
+l'auteur n'a-t-il pas donné le dessin mélodique aux voix et les parties
+vocales à l'orchestre?» Pourquoi! parce que c'eût été une maladresse
+évidente; les voix chantent précisément comme elles doivent chanter; une
+note de plus, confiée aux parties vocales, en altérerait l'expression si
+juste, si vraie, si profondément sentie; le dessin instrumental n'est
+qu'une idée secondaire, tout mélodieux qu'il soit, et convient surtout
+aux instruments à vent, et fait on ne peut mieux ressortir la douceur
+des harmonies vocales si ingénieusement disposées au dessus de
+l'orchestre. Il ne se trouvera pas, je crois, un compositeur de bon
+sens, quelle que soit l'école à laquelle il appartienne, pour
+désapprouver ici l'idée de Beethoven.
+
+Le bonheur des prisonniers est un instant troublé par l'apparition des
+gardes chargés de les surveiller. Aussitôt le coloris musical change:
+tout devient terne et sourd. Mais les gardes ont fini leur ronde; leur
+regard soupçonneux a cessé de peser sur les prisonniers; la tonalité du
+passage épisodique du chœur se rapproche de la tonalité principale; on
+la pressent, on y touche; un court silence... et le premier thème
+reparaît dans le ton primitif, avec un naturel et un charme dont je
+n'essayerai pas de donner une idée. C'est la lumière, c'est l'air, c'est
+la douce liberté, c'est la vie qui nous sont rendus.
+
+Quelques auditeurs, en essuyant leurs yeux à la fin de ce chœur,
+s'indignent du silence de la salle qui devrait retentir d'une immense
+acclamation. Il est possible que la majeure partie du public soit
+réellement émue néanmoins; certaines beautés musicales, évidentes pour
+tous, peuvent fort bien ne pas exciter les applaudissements.
+
+Le chœur des prisonniers de Gaveaux:
+
+ Que ce beau ciel, cette verdure,
+
+est écrit dans le même sentiment. Mais, hélas! comparé à celui de
+Beethoven, il paraît bien terne et bien plat! Remarquons, en outre, que
+le compositeur français, fort réservé sur l'emploi des trombones dans
+le cours de sa partition, les fait précisément intervenir ici, comme
+s'ils faisaient partie de la famille des instruments doux, au timbre
+calme et suave. Explique qui pourra cette étrange fantaisie.
+
+Dans la seconde partie du duo, où Rocko apprend à Fidelio qu'ils vont
+aller ensemble creuser la fosse du prisonnier, se trouve un dessin
+syncopé d'instruments à vent du plus étrange effet, mais, par son accent
+gémissant et son mouvement inquiet, parfaitement adapté à la situation.
+Ce duo et le quintette suivant contiennent de fort beaux passages, dont
+quelques-uns se rapprochent, par le style des parties de chant, de la
+manière de Mozart dans le _Mariage de Figaro_.
+
+Un quintette avec chœur termine cet acte. La couleur en est sombre;
+elle doit l'être. Une modulation un peu sèche intervient brusquement
+dans le milieu, et quelques voix exécutent des rhythmes qui se
+distinguent au travers des autres, sans qu'on puisse voir bien
+clairement l'intention de l'auteur. Mais le mystère qui plane sur
+l'ensemble donne à ce finale une physionomie des plus dramatiques. Il
+finit _piano_; il exprime la consternation, la crainte..... le public
+parisien ne l'applaudit donc pas: il ne saurait applaudir une telle
+conclusion, si contraire à ses habitudes.
+
+Avant le lever du rideau pour le troisième acte, l'orchestre fait
+entendre une lente et lugubre symphonie, pleine de longs cris
+d'angoisse, de sanglots, de tremblements, de lourdes pulsations. Nous
+entrons dans le séjour des douleurs et des larmes; Florestan est étendu
+sur sa couche de paille; nous allons assister à son agonie, entendre sa
+voix délirante.
+
+L'orchestration de Gluck pour la scène du cachot d'Oreste dans
+_Iphigénie en Tauride_ est bien belle, sans doute; mais de quelle
+hauteur ici Beethoven domine son rival! Non pas seulement parce qu'il
+est un immense symphoniste, parce qu'il sait mieux que lui faire parler
+l'orchestre, mais, on doit le reconnaître, parce que sa pensée musicale,
+dans ce morceau, est plus forte, plus grandiose et d'une expression
+incomparablement plus pénétrante. On sent, dès les premières mesures,
+que le malheureux enfermé dans cette prison a dû, en y entrant, _laisser
+toute espérance_.
+
+Le voici. A un douloureux récitatif entrecoupé par les phrases
+principales de la symphonie précédente succède un cantabile désolé,
+navrant, dont l'accompagnement des instruments à vent accroît à chaque
+instant la tristesse. La douleur du prisonnier devient de plus en plus
+intense. Sa tête s'égare... l'aile de la mort l'a touché... Pris d'une
+hallucination soudaine, il se croit libre, il sourit, des larmes de
+tendresse roulent dans ses yeux mourants, il croit revoir sa femme, il
+l'appelle, elle lui répond; il est ivre de liberté et d'amour...
+
+A d'autres de décrire cette mélodie sanglotante, ces palpitations de
+l'orchestre, ce chant continu du hautbois qui suit le chant de Florestan
+comme la voix de l'épouse adorée qu'il croit entendre; et ce crescendo
+entraînant, et le dernier cri du moribond... Je ne le puis...
+
+Reconnaissons ici l'art souverain, l'inspiration brûlante, le vol
+fulgurant du génie...
+
+Florestan, après cet accès d'agitation fébrile, est retombé sur sa
+couche; voici venir Rocko et la tremblante Éléonore (Fidelio). La
+terreur de cette scène est amoindrie par le nouveau libretto, où il ne
+s'agit que de déblayer une citerne au lieu de creuser la fosse du
+prisonnier encore vivant. (Vous voyez où conduisent tous ces
+remaniements...)
+
+Rien de plus sinistre que ce duo célèbre, où la froide insensibilité de
+Rocko contraste avec les aparté déchirants de Fidelio, où le sourd
+murmure de l'orchestre est comparable au bruit mat de la terre tombant
+sur une bière qu'on recouvre. Un de nos confrères de la critique
+musicale a très-justement établi un rapprochement entre ce morceau et la
+scène des fossoyeurs d'_Hamlet_. Pouvait-on plus dignement le louer?
+
+Les fossoyeurs de Beethoven terminent leur duo sans coda, sans
+cabalette, sans éclat de voix; aussi le parterre garde encore à leur
+égard un rigoureux silence. Voyez le malheur!
+
+Le trio suivant est plus heureux; on l'applaudit, bien qu'il ait aussi
+une terminaison douce. Les trois personnages, animés de sentiments
+affectueux, y chantent de suaves mélodies, que les plus harmonieux
+accompagnements soutiennent sans recherche et sans effort. Rien de plus
+élégant et de plus touchant à la fois que ce beau thème de vingt mesures
+exposé par le ténor. C'est le chant dans sa plus exquise pureté, c'est
+l'expression dans ce qu'elle a de plus vrai, de plus simple et de plus
+pénétrant. Ce thème est ensuite repris, tantôt en entier, tantôt par
+fragments, et, après des modulations très-hardies, ramené dans le ton
+primitif avec un bonheur et une adresse incomparables.
+
+Le quatuor du pistolet est un long roulement de tonnerre, dont la menace
+augmente sans cesse de violence et aboutit à une série d'explosions. A
+partir du cri de Fidelio: «Je suis sa femme!» l'intérêt musical se
+confond avec l'intérêt dramatique; on est ému, entraîné, bouleversé,
+sans qu'on puisse distinguer si cette violente émotion est due aux voix,
+aux instruments ou à la pantomime des acteurs et au mouvement de la
+scène; tant le compositeur s'est identifié avec la situation qu'il a
+peinte avec une vérité frappante et la plus prodigieuse énergie. Les
+voix, qui s'interpellent et se répondent en brûlantes apostrophes, se
+distinguent toujours au milieu du tumulte de l'orchestre et au travers
+de ce trait des instruments à cordes, semblable aux vociférations d'une
+foule agitée de mille passions. C'est un miracle de musique dramatique
+auquel je ne connais de pendant chez aucun maître ancien ou moderne. Le
+changement du livret a fait un tort énorme et bien regrettable à cette
+belle scène. L'action ayant été transportée à une époque où le pistolet
+n'était pas inventé, on a dû renoncer à le donner à Fidelio pour arme
+offensive; la jeune femme menace maintenant Pizarre avec un levier de
+fer, incomparablement moins dangereux, pour un tel homme surtout, que
+le petit tube avec lequel cette faible main peut à coup sûr frapper de
+mort Pizarre s'il fait le moindre mouvement. D'ailleurs le geste de
+Fidelio, visant Pizarre au visage, prête à un grand effet de scène. Je
+vois encore madame Devrient avec le tremblement de son bras qu'elle
+tenait tendu vers Pizarre en riant d'un rire convulsif.
+
+Voilà ce qui résulte de tous ces tripotages de pièces et de partitions,
+accommodées aux prétendues _exigences_ d'un public qui n'exige rien et
+s'arrangerait fort qu'on voulût bien lui offrir certains ouvrages tels
+que leurs auteurs les ont écrits.
+
+Après cet admirable quatuor, les deux époux demeurés seuls chantent un
+duo non moins admirable, où la passion éperdue, la joie, la surprise,
+l'abattement empruntent tour à tour à la musique des accents dont rien
+ne peut donner une idée à qui ne les a pas entendus. Quel amour! quels
+transports! quelles étreintes! avec quelle fureur ces deux êtres
+s'embrassent! comme la passion les fait balbutier! Les paroles se
+pressent sur leurs lèvres frémissantes, ils chancellent, ils sont
+haletants..... ils s'aiment!... comprenez-vous?... ils s'aiment! Qu'y
+a-t-il de commun entre un tel élan d'amour et ces fades duos d'époux
+unis par un mariage de convenance?... Au dernier final on entend un
+vaste morceau d'ensemble dont le rhythme de marche est interrompu
+d'abord par quelques mouvements lents épisodiques. L'allegro reprend
+ensuite et va en s'animant graduellement et en augmentant de sonorité
+jusqu'à la fin. Dans cette péroraison, la majesté d'abord et la verve
+ensuite éblouissent et entraînent les auditeurs même les plus froids et
+les plus récalcitrants. Ils disent alors, en approuvant d'un air
+contraint: «A la bonne heure!» Nous dirons aussi, en les voyant
+applaudir: «A la bonne heure!» Mais tout le reste de la partition, qui
+les touche si peu, n'en est pas moins admirable, et, sans vouloir
+déprécier ce gigantesque finale, plusieurs des morceaux précédents lui
+sont même de beaucoup supérieurs. Qui sait pourtant si la lumière ne se
+fera pas plus tôt qu'on ne pense, pour ceux-là même dont l'âme est
+fermée en ce moment à ce bel ouvrage de Beethoven, comme elle est aussi
+fermée aux merveilles de la neuvième symphonie, des derniers quatuors et
+des grandes sonates de piano de ce même incomparable inspiré? Un voile
+épais semble quelquefois placé sur les _yeux de l'esprit_, quand on
+regarde d'un certain côté du ciel de l'art et empêche de voir les grands
+astres qui l'illuminent; puis tout d'un coup, sans cause connue, le
+voile se déchire, on voit et l'on rougit d'avoir été aveugle si
+longtemps.
+
+Ceci me rappelle ce pauvre Adolphe Nourrit. Il m'avouait un jour
+n'admirer que _Macbeth_ dans l'œuvre entière de Shakspeare, et trouver
+surtout absurde et inintelligible _Hamlet_. Trois ans après, il vint me
+dire avec l'émotion d'un enthousiasme concentré: «_Hamlet_ est le
+chef-d'œuvre du plus grand poëte philosophe qui ait jamais existé. Je
+le comprends aujourd'hui. Mon cœur et ma tête en sont remplis, enivrés.
+Vous avez dû garder de mon sens poétique et de mon intelligence une
+singulière opinion... Rendez-moi votre estime.» _Alas! poor Yorick!_
+
+
+
+
+BEETHOVEN DANS L'ANNEAU DE SATURNE
+
+LES MEDIUMS
+
+
+Le monde musical est en ce moment fort ému; toute la philosophie de
+l'art semble bouleversée. On croyait généralement, il y a quelques jours
+à peine, que le beau en musique, comme le médiocre, comme le laid, était
+absolu, c'est-à-dire qu'un morceau beau, ou laid, ou médiocre pour les
+gens qui s'intitulent gens de goût, connaisseurs, était également beau,
+médiocre ou laid pour tout le monde, et par conséquent pour les gens
+sans goût et sans connaissances. Il résultait de cette opinion
+consolante que le chef-d'œuvre capable de faire couler les larmes des
+yeux d'un habitant du nº 58 de la rue de la Chaussée-d'Antin, à Paris,
+ou de l'ennuyer, ou de le révolter, devait nécessairement produire le
+même effet sur un Cochinchinois, sur un Lapon, sur un pirate de Timor,
+sur un Turc, sur un portefaix de la rue des Mauvaises-Paroles. Quand je
+dis _on croyait_, je veux désigner par _on_ les savants, les docteurs et
+les simples de cœur: car en ces questions les grands et les petits
+esprits se rencontrent, et qui ne se ressemble pas s'assemble. Quant à
+moi, qui ne suis ni savant, ni docteur, ni simple, je n'ai jamais trop
+su à quoi m'en tenir sur ces graves sujets de controverse; je crois
+pourtant que je ne croyais rien; mais à cette heure, j'en suis sûr, me
+voilà fixé, et je crois au beau absolu beaucoup moins qu'à la corne des
+licornes. Car pourquoi, je vous prie, ne pas croire à la corne des
+licornes? Il est archiprouvé maintenant qu'il y a des licornes dans
+plusieurs parties de l'Himalaya. On connaît l'aventure de M.
+Kingsdoom.--Le célèbre voyageur anglais, étonné de rencontrer un de ces
+animaux, qu'il croyait fabuleux (voilà ce que c'est que de croire!), et
+le regardant avec une attention blessante pour l'élégant quadrupède, la
+licorne irritée se précipita sur lui, le cloua contre un arbre et lui
+laissa dans la poitrine un long morceau de corne pour preuve de son
+existence. Le malheureux Anglais ne pouvait pas en revenir.
+
+Maintenant il faut dire pourquoi je suis certain de croire depuis peu
+que je ne crois pas au beau absolu en musique. Une révolution a dû
+s'opérer et s'est opérée réellement dans la philosophie depuis la
+merveilleuse découverte des tables tournantes (en sapin), et par suite
+des médiums, et par suite des évocations d'esprits, et par suite des
+conversations _spiritistes_. La musique ne pouvait pas rester en dehors
+de l'influence d'un fait aussi considérable et demeurer isolée du monde
+des esprits, elle, la science de l'impalpable, de l'impondérable, de
+l'insaisissable. Beaucoup de musiciens se sont donc mis en rapport avec
+le monde des esprits (ils auraient dû le faire depuis longtemps). Au
+moyen d'une table de sapin d'un prix fort modique, sur laquelle on
+impose les mains, et qui, après quelques minutes de réflexions (de
+réflexions de la table), se met à lever une ou deux de ses jambes, de
+façon, malheureusement, à effaroucher la pudeur des dames anglaises, on
+parvient non-seulement à évoquer l'esprit d'un grand compositeur, mais à
+entrer même en conversation réglée avec lui, à le forcer de répondre à
+toutes sortes de questions. Bien plus, en s'y prenant bien, on peut
+obliger l'esprit du grand maître à dicter une nouvelle œuvre, une
+composition tout entière sortant brûlante de son cerveau. Comme pour les
+lettres de l'alphabet, il est convenu que la table, en levant ses
+jambes et en les laissant retomber sur un parquet, frappe tant de coups
+pour un _ut_, tant pour un _ré_, tant pour un _fa_, tant pour une simple
+croche, tant pour une double croche, tant pour un soupir, pour un
+demi-soupir, etc., etc. Je sais ce qu'on va me répondre: «Il est
+convenu, direz-vous? Convenu avec qui? avec les esprits évidemment. Or,
+avant que cette convention fût établie, comment s'y est pris le premier
+médium pour savoir des esprits qu'on en convenait?» Je ne puis vous le
+dire; ce qu'il y a de sûr, c'est que c'est sûr; et puis, dans ces
+grandes questions, il faut absolument se laisser guider par le sens
+intérieur, et surtout ne pas chercher la petite bête.
+
+Or donc déjà (comme disent les Russes) on a évoqué dernièrement l'esprit
+de Beethoven, qui habite Saturne. Mozart habitant Jupiter, c'est connu
+de tout le monde, il semble que l'auteur de _Fidelio_ eût dû choisir le
+même astre pour sa nouvelle résidence; mais Beethoven, on ne l'ignore
+pas, est un peu sauvage, capricieux, peut-être même a-t-il quelque
+antipathie non avouée pour Mozart. Tant il y a qu'il habite Saturne ou
+du moins son anneau. Et voilà que lundi dernier un médium très-familier
+avec le grand homme, et sans craindre de mettre celui-ci de mauvaise
+humeur, en lui faisant faire à propos de rien un si long voyage, pose
+les mains sur sa table de sapin pour envoyer à Beethoven, dans l'anneau
+de Saturne, l'ordre de venir un instant causer avec lui. La table
+aussitôt de faire des mouvements indécents, de lever les jambes, et de
+montrer..... que l'esprit était proche. Ces pauvres esprits, avouez-le,
+sont bien obéissants. Beethoven, pendant sa vie terrestre, ne se fût pas
+dérangé pour aller seulement de la porte de Carinthie au palais
+impérial, si l'empereur d'Autriche l'eût fait prier de le venir voir, et
+il quitte maintenant l'anneau de Saturne et interrompt ses hautes
+contemplations pour obéir à l'_ordre_ (notez-le bien), à l'ordre du
+premier venu, possesseur d'une table de sapin.
+
+Ce que c'est que la mort, comme cela vous transforme le caractère! et
+que Marmontel a eu raison de dire dans son opéra de _Zémire et Azor_:
+
+ Les esprits, dont on nous fait peur,
+ Sont les meilleures gens du monde.
+
+Il en est ainsi. Je vous ai déjà prévenu qu'en ces questions il ne
+fallait pas chercher la petite bête.
+
+Beethoven arrive et dit par les pieds de la table: «Me voilà!» Le médium
+enchanté lui tape sur le ventre...--Allons, me direz-vous, voilà que
+vous laissez échapper des absurdités!--Bah!--Eh! oui, vous avez déjà
+parlé de cerveau tout à l'heure à propos d'un esprit; les esprits ne
+sont pas des corps.--Non... non, mais vous savez bien que ce sont des...
+semi-corps. On a parfaitement expliqué cela. Ne m'interrompez plus pour
+d'aussi futiles observations. Je continue mon triste récit. Le médium,
+qui lui-même est un semi-esprit, frappe donc un semi-coup sur le
+semi-ventre de Beethoven et prie sans façon le semi-dieu de lui dicter
+une nouvelle sonate. L'autre ne se le fait pas dire deux fois, et la
+table aussitôt de gambader... On écrit sous sa dictée. La sonate écrite,
+Beethoven repart pour Saturne; le médium, entouré d'une douzaine de
+spectateurs stupéfaits, s'approche du piano, exécute la sonate, et les
+spectateurs stupéfaits deviennent des auditeurs confondus en
+reconnaissant que la sonate est non pas une semi-platitude, mais bien
+une platitude complète, un non-sens, une stupidité.
+
+Comment croire maintenant au beau absolu? Certainement Beethoven, en
+allant habiter une sphère supérieure, n'a pu que se perfectionner, son
+génie a dû s'agrandir, s'élever, et, en dictant une nouvelle sonate, il
+a dû vouloir donner aux habitants de la terre une idée du nouveau style
+qu'il a adopté dans son nouveau séjour, une idée de sa _quatrième
+manière_, une idée de la musique qu'on exécute sur les Érards de
+l'anneau de Saturne. Et voilà que ce nouveau style est précisément ce
+que nous autres, musiciens infimes d'un monde infime et soussaturnien,
+nous appelons le style plat, le style bête, le style insupportable; et,
+bien loin de nous ravir au cinquante-huitième ciel, cela nous irrite et
+nous donne des nausées... Ah! c'est à en perdre la raison, si la chose
+était possible.
+
+Alors il faudra donc croire que le beau et le laid n'étant pas absolus,
+universels, beaucoup de productions de l'esprit humain, admirées sur la
+terre, seront méprisées dans le monde des esprits, et je me vois
+autorisé à conclure (au reste, je m'en doutais depuis longtemps) que des
+opéras représentés et applaudis journellement, même sur des théâtres que
+la pudeur me permet de nommer, seraient sifflés dans Saturne, dans
+Jupiter, dans Mars, dans Vénus, dans Pallas, dans Sirius, dans Neptune,
+dans la grande et la petite Ourse, dans la constellation du Chariot, et
+ne sont enfin que des platitudes infinies pour l'univers infini.
+
+Cette conviction n'est pas faite pour encourager les grands producteurs.
+Plusieurs d'entre eux, accablés par la funeste découverte, sont tombés
+malades, et pourraient bien, dit-on, passer à l'état d'esprits.
+Heureusement ce sera long.
+
+
+
+
+LES
+
+APPOINTEMENTS DES CHANTEURS
+
+
+A l'inverse de la fameuse caisse de Robert Macaire, toujours ouverte
+_pour recevoir_, la caisse des théâtres lyriques est toujours ouverte
+pour payer. Ce que mangent les ténors, les soprani et les barytons
+dépasse toute croyance; on n'a jamais vu de gargantualisme pareil. Le
+public ne payant pas plus qu'autrefois, au contraire, les demi-dieux ont
+dû tout naturellement et très-rapidement transformer la caisse des
+malheureux directeurs en caisse des Danaïdes, où l'on verse des seaux
+d'or sans qu'il y reste un sou. Encore Paris ne peut-il plus payer les
+voix exceptionnelles. Aussitôt qu'un chanteur est sûr d'être un dieu, le
+voilà qui prend en pitié les cinquantaines de mille francs qu'on lui
+verse à Paris, et qui se met à chanter tant bien que mal l'italien pour
+aller demander la _centaine de mille_ aux directeurs de Londres ou de
+Saint-Pétersbourg. Un chanteur fort en voix qui ne gagne pas cent mille
+francs par an se regarde aujourd'hui comme un paltoquet; et l'Angleterre
+et la Russie, désireuses de ne pas lui laisser cette mauvaise opinion de
+lui-même, acharnées d'ailleurs à interner chez elles les Grandgousiers
+de l'art, les lui donnent. Qui a tort là-dedans? Eh! mon Dieu, personne.
+_Sauvons la caisse!_ toujours. _L'art est une chimère_, sachons nous en
+passer.
+
+
+
+
+SUR
+
+L'ÉTAT ACTUEL DE L'ART DU CHANT
+
+DANS LES THÉATRES LYRIQUES DE FRANCE ET D'ITALIE, ET SUR LES CAUSES QUI
+L'ONT AMENÉ
+
+LES GRANDES SALLES
+
+LES CLAQUEURS, LES INSTRUMENTS A PERCUSSION
+
+
+Il semble au bon sens vulgaire que l'on devrait, dans les établissements
+dits lyriques, avoir des chanteurs pour les opéras; mais c'est justement
+le contraire qui a lieu: on y a des opéras pour les chanteurs. Il faut
+toujours rajuster, retailler, rapiécer, rallonger, raccourcir plus ou
+moins une partition pour la mettre on état (en quel état!) d'être
+exécutée par les artistes auxquels on la livre. L'un trouve son rôle
+trop haut, l'autre trouve le sien trop bas; celui-là a trop de morceaux,
+celui-ci n'en a pas assez; le ténor veut des _i_ à tout bout de chant,
+le baryton veut des _a_; ici l'un trouve un accompagnement qui le gêne,
+là son émule se plaint d'un accord qui le contrarie; ceci est trop lent
+pour la prima donna, cela est trop vif pour le ténor. Enfin un
+malheureux compositeur qui s'aviserait d'écrire une gamme d'_ut_ dans
+l'échelle moyenne et dans un mouvement lent, et sans accompagnement, ne
+serait pas assuré de trouver des chanteurs pour la bien rendre _sans
+changements_; la plupart de ces derniers prétendraient encore que la
+gamme _n'est pas dans leur voix_, parce qu'elle n'a pas _été écrite pour
+eux_.
+
+A l'heure qu'il est, en Europe, avec le système de chant qui y est en
+vigueur (c'est le cas de le dire), sur dix individus qui se disent
+chanteurs, c'est tout au plus s'il serait possible d'en trouver deux ou
+trois capables de bien chanter, mais, là, tout à fait bien, avec
+correction, justesse, expression, dans un bon style et avec une voix
+pure et sympathique, une simple romance. Je suppose qu'on prenne l'un
+d'eux au hasard et qu'on lui dise: «Voici un vieil air bien simple, bien
+touchant, dont la douce mélodie ne module pas et reste enfermée dans la
+modeste étendue d'une octave, chantez-nous cela;» il est très-possible
+que votre chanteur, qui peut-être est un illustre, extermine la pauvre
+fleurette musicale, et qu'en l'écoutant vous regrettiez quelque brave
+fille de village par qui vous aurez entendu fredonner autrefois le vieil
+air.
+
+Aucune pensée musicale, aucune forme mélodique, aucun accent expressif
+ne résiste à l'affreux mode d'interprétation qui se répand de plus en
+plus aujourd'hui. Encore s'il était le seul! mais nous avons de
+nombreuses variétés de chant anti-mélodiques. Il y a d'abord le chant
+_innocemment bête_, le chant _plat_, puis le chant _prétentieusement
+bête_, le chant orné de toutes les stupidités que le chanteur s'avise
+d'y introduire; celui-ci est déjà fort _coupable_. Vient ensuite le
+chant _vicieux_, qui corrompt le public et l'attire dans de mauvaises
+routes musicales, par l'attrait d'une certaine exécution capricieuse,
+brillante, mais fausse d'expression, qui révolte à la fois le bon goût
+et le bon sens; enfin nous avons le chant _criminel_, le chant
+_scélérat_, qui joint à sa scélératesse un fonds inépuisable de bêtise,
+qui ne procède que par grandes engueulées, se plaît
+
+ Aux bruyantes mêlées,
+ Aux longs roulements des tambours,
+
+aux drames sombres, aux égorgements, aux empoisonnements, aux
+malédictions, aux anathèmes, à toutes les horreurs dramatiques enfin qui
+fournissent le plus d'occasions de _donner de la voix_. C'est ce dernier
+qui règne, dit-on, despotiquement en Italie à cette heure. Mais la
+cause, la cause? dira-t-on. La cause, ou les causes, répondrai-je, sont
+faciles à trouver; c'est le remède que l'on connaît moins, ou, pour
+parler franc, c'est le remède qu'on n'appliquera jamais, lors même qu'il
+serait connu et que son efficacité serait parfaitement démontrée. Les
+causes sont à la fois morales et physiques, toutes dépendantes les unes
+des autres; et si les entreprises théâtrales n'avaient pas été de tout
+temps, presque partout, livrées aux mains de gens avides d'argent avant
+tout et ignorants des nécessités de l'art, ces causes n'existeraient
+pas.
+
+Ce sont: la grandeur démesurée de la plupart des théâtres lyriques;
+
+Le système des applaudissements, salariés ou non;
+
+La prépondérance qu'on a laissé s'établir de l'exécution sur la
+composition, du larynx sur le cerveau, de la matière sur l'esprit, et
+trop souvent enfin la lâche soumission du génie à la sottise.
+
+_Les théâtres lyriques sont trop vastes._ Il est prouvé, il est certain
+que le son, pour agir _musicalement_ sur l'organisation humaine, ne doit
+pas partir d'un point trop éloigné de l'auditeur. On est toujours prêt à
+répondre, lorsqu'on parle de la sonorité d'une salle d'opéra ou de
+concert: _Tout s'y entend fort bien_. Mais j'entends aussi fort bien de
+mon cabinet le canon que l'on tire sur l'esplanade des Invalides, et
+cependant ce bruit, qui d'ailleurs est en dehors des conditions
+musicales, ne me frappe, ne m'émeut, n'ébranle mon système nerveux en
+aucune façon. Eh bien! c'est ce coup, cette émotion, cet ébranlement que
+le son doit absolument donner à l'organe de l'ouïe, pour l'émouvoir
+musicalement, que l'on ne reçoit pas des groupes même les plus puissants
+de voix et d'instruments, lorsqu'on les écoute à trop grande distance.
+Quelques savants pensent que le fluide électrique est impuissant à
+parcourir un espace plus grand qu'un certain nombre de milliers de
+lieues; j'ignore s'il en est ainsi, mais je suis sûr que le fluide
+musical (je demande la permission de désigner ainsi la cause inconnue de
+l'émotion musicale) est sans force, sans chaleur et sans vie à une
+certaine distance de son point de départ. On _entend_, on ne _vibre
+pas_. Or, _il faut vibrer_ soi-même avec les instruments et les voix, et
+par eux, pour percevoir de véritables sensations musicales. Rien n'est
+plus facile à démontrer. Placez un petit nombre de personnes, bien
+organisées et douées de quelque connaissance de la musique, dans un
+salon de médiocre grandeur, point trop meublé ni tapissé; exécutez
+dignement devant elles quelque vrai chef-d'œuvre, d'un vrai
+compositeur, vraiment inspiré, une œuvre bien pure de ces
+insupportables beautés de convention que prônent les pédagogues et les
+enthousiastes de parti pris, un simple trio pour piano, violon et basse,
+le trio en _si_ bémol de Beethoven, par exemple; que va-t-il se passer?
+Les auditeurs vont se sentir peu à peu remplis d'un trouble inaccoutumé,
+ils éprouveront une jouissance intense, profonde, qui tantôt les agitera
+vivement, tantôt les plongera dans un calme délicieux, dans une
+véritable extase. Au milieu de l'andante, au troisième ou quatrième
+retour de ce thème sublime et si passionnément religieux, il peut
+arriver à l'un d'eux de ne pouvoir contenir ses larmes, et s'il les
+laisse un instant couler, il finira peut-être (j'ai vu le phénomène se
+produire) par pleurer avec violence, avec fureur, avec explosion. Voilà
+un effet musical! voilà un auditeur saisi, enivré par l'art des sons, un
+être élevé à une hauteur incommensurable au-dessus des régions
+ordinaires de la vie! Il adore la musique, celui-là; il ne sait comment
+exprimer ce qu'il ressent, son admiration est ineffable, et sa
+reconnaissance pour le grand poëte-compositeur qui vient de le ravir
+ainsi égale son admiration.
+
+Maintenant, supposez qu'au milieu de ce même morceau, rendu par les
+mêmes virtuoses, le salon dans lequel on l'exécute puisse s'agrandir
+graduellement, et que par suite de cet agrandissement progressif du
+local, l'auditoire soit peu à peu éloigné des exécutants. Bien; voilà
+notre salon grand comme un théâtre ordinaire; notre auditeur, qui déjà
+l'instant d'auparavant sentait l'émotion le gagner, commence à reprendre
+son calme; il _entend_ toujours, mais il ne _vibre_ presque plus; il
+admire l'œuvre, mais par raisonnement et non plus par sentiment ni par
+suite d'un entraînement irrésistible. Le salon s'élargit encore,
+l'auditeur est éloigné de plus en plus du foyer musical. Il en est aussi
+loin qu'il le serait, si les trois concertants étaient groupés au milieu
+de la scène de l'Opéra, et s'il était, lui, assis au balcon des
+premières loges de face. Il _entend_ toujours, pas un son ne lui
+échappe, mais il n'est plus atteint par le _fluide musical_ qui ne peut
+parvenir jusqu'à lui; son trouble s'est dissipé, il redevient froid, il
+éprouve même une sorte d'anxiété désagréable et d'autant plus pénible
+qu'il fait plus d'efforts d'attention pour ne pas perdre le fil du
+discours musical. Mais ses efforts sont vains, l'insensibilité les
+paralyse, l'ennui le gagne, le grand maître le fatigue, l'obsède, le
+chef-d'œuvre n'est plus pour lui qu'un petit bruit ridicule, le géant
+un nain, l'art une déception; il s'impatiente et n'écoute plus. Autre
+épreuve!
+
+Suivez une bande militaire exécutant une marche brillante dans la rue
+Royale, je suppose; vous l'écoutez avec plaisir, vous marchez
+allègrement à sa suite, son rhythme vous entraîne, ses fanfares
+guerrières vous animent, et vous rêvez déjà de gloire et de combats. La
+bande militaire entre sur la place de la Concorde, vous l'entendez
+toujours, mais les réflecteurs du son n'existant plus, son prestige se
+dissipe, vous ne vibrez plus et vous la laissez continuer son chemin, et
+vous n'en faites pas plus de cas que d'une musique de saltimbanques.
+
+A présent, pour rentrer dans le cœur de notre sujet, combien de fois
+m'est-il arrivé, au temps où l'on avait encore la bonté de représenter,
+et pas trop mal, à l'Opéra, les œuvres de Gluck, de rester froid, mais
+irrité de ma froideur, en entendant le premier acte d'_Orphée_! Je
+savais, j'étais sûr pourtant que c'est là une merveille d'expression, de
+poétique mélodie; l'exécution ne manquait d'aucune qualité essentielle.
+Mais la scène représentant _un bois sacré_ était ouverte de toutes
+parts, le son se perdait au fond, à droite et à gauche du théâtre, il
+n'y avait pas de réflecteurs, et, partant, plus d'effet; Orphée semblait
+chanter réellement dans une plaine de la Thrace: Gluck avait tort. Ce
+même rôle d'Orphée chanté encore par A. Nourri, quelques jours après,
+ces mêmes chœurs exécutés par les mêmes choristes, ce même air
+pantomime exécuté par le même orchestre, mais dans la salle du
+Conservatoire, retrouvaient toute leur magie; on s'extasiait, on
+s'imprégnait de poésie antique: Gluck avait raison.
+
+Les symphonies de Beethoven, qui bouleversent tout dans cette salle du
+Conservatoire, ont été exécutées plusieurs fois à l'Opéra, elles n'y
+produisaient rien; Beethoven avait tort. Le _Don Juan_ de Mozart, si
+ardent, si passionné et si passionnant au Théâtre-Italien, quand
+l'exécution en est bonne, est glacial à l'Opéra, tout le monde en
+convient. Le _Mariage de Figaro_ y paraîtrait plus froid encore. A
+l'Opéra, Mozart a donc tort!...
+
+Les chefs-d'œuvre de la première manière de Rossini, le _Barbier_, la
+_Cenerentola_ et tant d'autres, perdent à l'Opéra leur physionomie si
+piquante et si spirituelle; on en jouit encore, mais froidement _de
+loin_, comme d'un jardin qu'on regarde avec un télescope. Ce Rossini-là
+a donc tort!...
+
+Et le _Freyschütz_, voyez comme il se traîne languissant à l'Opéra, ce
+drame musical si vivace, d'une si sauvage énergie! Weber a donc tort?...
+
+Je pourrais aisément multiplier mes citations. Qu'est-ce qu'un théâtre
+dans lequel Gluck, Mozart, Weber, Beethoven et Rossini ont tort, sinon
+un théâtre construit dans de mauvaises conditions musicales? Il ne
+manque pourtant pas de sonorité. Non, mais comme tous les autres
+théâtres de la même dimension, l'Opéra est trop grand. Le _son_ le
+remplit aisément, mais non le _fluide musical_ que dégagent les moyens
+ordinaires d'exécution. On objectera sans doute que plusieurs beaux
+ouvrages y produisent néanmoins de l'effet, et qu'un chanteur habile,
+lorsqu'il a le talent d'enchaîner et de concentrer sur soi l'attention
+de l'auditoire, y peut aborder avec succès le _chant doux_. Mais je
+répondrai que ce précieux chanteur impressionnerait bien plus vivement
+encore son public dans une salle moins vaste, et qu'il en serait de même
+de ces beaux ouvrages, écrits d'ailleurs spécialement pour le théâtre de
+l'Opéra; que, de plus, sur vingt belles idées contenues dans ces
+partitions exceptionnelles (les partitions écrites aujourd'hui même pour
+le théâtre de l'Opéra), c'est à peine si quatre ou cinq surnagent; tout
+le reste est perdu. Encore ces beautés n'apparaissent-elles que voilées
+et amoindries par l'éloignement, et jamais sous tous leurs aspects,
+jamais dans toute leur vivacité d'allures, jamais dans tout leur éclat.
+
+De là la nécessité tant raillée, mais réelle cependant, d'entendre
+très-souvent un bel opéra pour le goûter et en découvrir le mérite. A sa
+première représentation tout y paraît confus, vague, incolore, sans
+forme, sans nerf; ce n'est qu'un tableau à demi effacé et dont il faut
+suivre le dessin ligne à ligne. Écoutez les jugements du foyer dans les
+entr'actes des premières représentations; l'ouvrage nouveau, au dire des
+critiques, est _invariablement ennuyeux_ ou _détestable_. Voilà
+vingt-cinq ans que je les écoute en pareil cas, sans les avoir entendus
+une seule fois exprimer une opinion plus favorable. C'est bien pis aux
+répétitions générales, quand la salle est à demi vide; alors rien ne
+surnage, tout disparaît; ni grâce mélodique, ni science harmonique, ni
+coloris d'instrumentation, ni amour, ni colère, n'y font rien; c'est un
+bruit vague plus ou moins fatigant qui vous irrite ou vous assomme, et
+l'on sort de là en maudissant l'œuvre et l'auteur.
+
+Je n'oublierai jamais la répétition générale des _Huguenots_. En
+rencontrant M. Meyerbeer sur le théâtre, après le quatrième acte, je ne
+pus lui dire que ceci: «Il y a un chœur dans l'avant-dernière scène
+qui, _ce me semble_, doit produire de l'effet.» Je voulais parler du
+chœur des moines, de la scène de la bénédiction des poignards, de l'une
+des plus foudroyantes inspirations de l'art de tous les temps. Il _me
+semblait_ que cela devait produire quelque effet. Je n'en avais pas été
+autrement frappé.
+
+ * * * * *
+
+La composition musicale dramatique, est un art double; il résulte de
+l'association, de l'union intime de la poésie et de la musique. Les
+accents mélodiques peuvent avoir sans doute un intérêt spécial, un
+charme qui leur soit propre et résultant de la musique seulement; mais
+leur force est doublée si on les voit concourir en outre à l'expression
+d'une belle passion, d'un beau sentiment, indiqués par un poëme digne de
+ce nom; les deux arts unis se renforcent alors l'un par l'autre. Or
+cette union est détruite en grande partie dans les salles trop vastes,
+où l'auditeur, malgré toute son attention, comprend à peine un vers sur
+vingt, où il ne voit même pas bien les traits du visage des acteurs, où
+il lui est en conséquence impossible de saisir les nuances délicates de
+la mélodie, de l'harmonie, de l'instrumentation, et les motifs de ces
+nuances, et leurs rapports avec l'élément dramatique déterminé par les
+paroles, puisque ces paroles il ne les entend pas.
+
+La musique, je le répète, doit être entendue de près; dans
+l'éloignement, son charme principal disparaît; il est tout au moins
+singulièrement _modifié_ et affaibli. Trouverait-on quelque plaisir dans
+la conversation des plus spirituelles gens du monde si l'on était obligé
+de l'entretenir à trente pas de ses interlocuteurs. Le son, au delà
+d'une certaine distance, bien qu'on l'entende encore, est comme une
+flamme que l'on voit, mais dont on ne sent pas la chaleur?
+
+Cet avantage des petites salles sur les grandes est évident, et c'est
+parce qu'il l'avait remarqué qu'un directeur de l'Opéra disait avec une
+plaisante naïveté et un peu de mauvaise humeur: «Oh! dans votre salle du
+Conservatoire, tout fait de l'effet.» Oui? et bien! essayez un peu d'y
+faire entendre les grossièretés, les platitudes brutales, les non-sens,
+les contre-sens, les discordances, les cacophonies, que l'on supporte
+tant bien que mal dans votre salle de l'Opéra, et vous verrez le genre
+d'effet qu'ils produiront...
+
+Maintenant examinons un autre côté de la question, celui qui se rattache
+à l'art du chant et à l'art du compositeur; nous trouverons bien vite la
+preuve de ce que j'ai avancé en commençant, à savoir que si l'art du
+chant est devenu ce qu'il est aujourd'hui, l'art du cri, la trop grande
+dimension des théâtres en est la cause; nous trouverons aussi que de là
+sont sortis d'autres excès qui déshonorent la musique aujourd'hui.
+
+Le théâtre de la Scala, à Milan, est immense; celui de la Cannobianna
+est très-vaste aussi; le théâtre de Saint-Charles, à Naples, et beaucoup
+d'autres que je pourrais citer, ont également d'énormes dimensions. Or,
+d'où est partie l'école de chant que l'on blâme si ouvertement et à si
+juste titre aujourd'hui? des grands centres musicaux de l'Italie. Le
+public italien étant en outre dans l'usage de parler pendant les
+représentations aussi haut que l'on parle chez nous à la Bourse, les
+chanteurs ont été amenés peu à peu, ainsi que les compositeurs, à
+chercher tous les moyens de concentrer sur eux l'attention de ce public
+qui prétend aimer _sa_ musique. On a visé dès lors à la sonorité avant
+tout; pour l'obtenir, on a supprimé l'emploi _des nuances_, celui de la
+_voix mixte_, de la _voix de tête_, et des _notes inférieures_ de
+l'échelle de chaque voix, on n'a plus admis pour les ténors que les sons
+hauts dits _de poitrine_; les basses, ne chantant plus que sur les
+degrés élevés de leur échelle, se sont transformées en barytons; les
+voix d'hommes, ne gagnant pas en réalité dans le haut tout ce qu'elles
+perdaient dans le bas, se sont privées d'un tiers de leur étendue; les
+compositeurs, en écrivant pour ces chanteurs, ont dû se renfermer dans
+une octave, et, se bornant à l'emploi de huit notes tout au plus, ne
+produire que des mélodies d'une monotonie et d'un vulgarisme
+désespérants; les voix de femmes les plus aiguës, les plus lancinantes,
+ont obtenu sur toutes les autres une préférence marquée. Ces ténors, ces
+barytons, ces soprani, lancés à toute volée, à sons perdus, ont seuls
+été applaudis; les compositeurs les ont secondés de leur mieux en
+écrivant dans le sens de leurs prétentions stentoréennes; les duos à
+l'unisson, les trios, les quatuors, les chœurs à l'unisson se sont
+produits; ce mode de composition étant d'ailleurs plus facile et plus
+expéditif pour les maestri et plus commode pour les exécutants, a
+prévalu; et, la grosse caisse aidant, on a vu s'établir dans une grande
+partie de l'Europe le système de musique dramatique dont nous jouissons.
+
+Je fais cette restriction, parce qu'il n'existe réellement pas en
+Allemagne. Là, pas de salles-gouffres. Celle du Grand-Opéra de Berlin
+elle-même n'est point de dimensions disproportionnées. Les Allemands
+chantent mal, dit-on; cela peut paraître vrai en général. Je ne veux pas
+aborder ici la question de savoir si leur langue n'en est pas la cause,
+et si madame Sontag, si Pischek, si Titchachek, si mademoiselle Lind,
+presque Allemande, et plusieurs autres, ne constituent pas néanmoins de
+magnifiques exceptions; mais en somme l'immense majorité des vocalistes
+allemands chantent et ne hurlent pas; l'école du cri n'est pas la leur;
+ils font de la musique. D'où cela vient-il? De ce qu'ils ont un
+sentiment musical plus fin que beaucoup de leurs émules des autres
+nations sans doute, mais aussi de ce que les théâtres lyriques allemands
+étant tous de médiocres dimensions, le _fluide musical_ en atteint
+exactement tous les points; de ce que le public s'y montrant toujours
+silencieux et attentif, les efforts disgracieux des voix et de
+l'instrumentation y deviennent inutiles, et y paraîtraient plus odieux
+encore que chez nous.
+
+Voilà donc, direz-vous, le procès fait aux grands théâtres; on ne pourra
+plus faire de recettes de 11,000 francs, ni réunir dix-huit cents
+personnes à l'Opéra de Paris, à Covent-Garden de Londres, à la Scala, à
+Saint-Charles, ni ailleurs, sous peine d'encourir la critique des
+musiciens. Nous n'hésitons point à répondre par l'affirmative. Vous avez
+lâché le grand mot: _La recette!_ Vous êtes des spéculateurs, nous
+sommes des artistes, et nous ne parlons pas de l'art de battre monnaie,
+qui est le seul auquel vous vous intéressiez.
+
+L'art véritable a ses conditions de puissance et de beauté; la
+spéculation, que je me garderai de confondre avec l'industrie, a les
+siennes de succès plus ou moins moral, et, en dernière analyse, l'art et
+la spéculation s'exècrent mutuellement. Leur antagonisme est de tous les
+lieux et de toutes les époques, il sera éternel; il réside dans le cœur
+même des questions. Parlez à un directeur de spectacle, demandez-lui
+quelle est la meilleure salle d'opéra; il répondra, ou au moins il
+pensera s'il n'ose le dire, que c'est la salle où l'on peut faire _les
+plus fortes recettes_. Parlez à un musicien instruit ou à un savant
+architecte ami de la musique, ils vous diront ceci: «Une salle d'Opéra,
+si l'on veut que les qualités essentielles de l'art des sons puissent y
+être appréciables, doit être _un instrument de musique_; or elle ne
+l'est point, si dans sa construction on n'a pas tenu compte de certaines
+lois physiques dont la nature est parfaitement connue. Toutes les autres
+considérations sont sans force et sans autorité contre celle-là. Tendez
+des cordes métalliques sur une caisse d'emballage, adaptez-y un clavier,
+vous n'aurez pas pour cela un piano. Tendez des cordes à boyau et en
+soie sur un sabot, vous n'aurez pas pour cela un violon. L'habileté des
+pianistes et des violonistes sera impuissante à transformer en
+véritables instruments de musique ces machines ridicules, quand même la
+caisse serait en bois de rose, quand le sabot serait en bois de sandal.
+Vous aurez beau faire souffler les tempêtes dans un tuyau de poêle, le
+son peut-être très-énergique qui en sortira ne fera pas qu'il soit un
+tuyau d'orgue, ni un trombone, ni un tuba, ni un cor. Toutes les raisons
+imaginables, raisons de perspective, raisons de splendeur, raisons
+d'argent, quand il s'agira de la construction d'une salle d'opéra,
+tomberont devant le fait des lois de l'acoustique et de celles de la
+transmission du fluide musical, car ces lois existent. C'est un fait, et
+l'entêtement d'un fait est proverbial.» Voilà ce qu'ils diront ces...
+artistes. Mais ils veulent faire de la musique, et vous voulez faire de
+l'argent.
+
+Quant à l'effet de l'orchestre dans les salles trop grandes, il est
+défectueux, incomplet et faux, en ce sens qu'il est autre que le
+compositeur ne l'a imaginé en écrivant sa partition, lors même que la
+partition a été écrite exprès pour la grande salle où elle est entendue.
+
+Comme la portée du fluide musical des divers projecteurs du son est
+inégale, il s'ensuit nécessairement que les instruments à longue portée
+seront dans mainte occasion d'une puissance en désaccord avec
+l'importance que le compositeur leur a accordée, quand ceux à courte
+portée disparaîtront ou seront déchus de l'emploi qui leur fut assigné
+pour atteindre le but de la composition. Car pour que l'_action
+musicale_ des voix et des instruments soit complète, il faut que tous
+les sons arrivent simultanément et avec la même vitalité de vibrations à
+l'auditeur. Il faut, en un mot, que les sons écrits en partition (les
+musiciens me comprendront) parviennent à l'oreille _en partition_.
+
+Une autre conséquence de l'extrême grandeur de la salle dans les
+théâtres lyriques, conséquence que j'ai laissé entrevoir tout à l'heure
+en rappelant l'emploi que l'on fait aujourd'hui de la grosse caisse, a
+été en effet l'introduction de tous les violents auxiliaires de
+l'instrumentation dans les orchestres ordinaires. Et cet abus poussé
+maintenant à ses dernières limites, tout en ruinant la puissance de
+l'orchestre lui-même, n'a pas peu contribué à amener le système de chant
+dont on déplore l'existence, en excitant les chanteurs, à lutter de
+violence avec l'orchestre dans l'émission des sons.
+
+Voici comment le règne des instruments à percussion s'est établi.
+
+Les lecteurs amis de la musique me pardonneront-ils d'entrer dans
+d'aussi longs développements? Je l'espère. Quant aux autres, je crains
+peu de les ennuyer; ils ne me liront pas.
+
+Ce fut, ou je me trompe fort, dans l'_Iphigénie en Aulide_ de Gluck que
+la grosse caisse se fit entendre pour la première fois à l'Opéra de
+Paris, mais seule, sans cymbales ni aucun autre instrument à percussion.
+Elle figure dans le dernier chœur des Grecs (chœur à l'unisson, notons
+ceci en passant), dont les premières paroles sont: _Partons, volons à la
+victoire!_ Ce chœur est en mouvement de marche et à reprises. Il
+servait au défilé de l'armée thessalienne. La grosse caisse y frappe le
+temps fort de chaque mesure, comme dans les marches vulgaires. Ce chœur
+ayant disparu lorsque le dénoûment de l'opéra fut changé, la grosse
+caisse ne fut plus entendue jusqu'au commencement du siècle suivant.
+
+Gluck introduisit aussi les cymbales (et l'on sait avec quel admirable
+effet) dans le chœur des Scythes d'_Iphigénie en Tauride_, les
+_cymbales seules_, sans la grosse caisse, que les routiniers de tous les
+pays en croient inséparable. Dans un ballet du même opéra il employa
+avec le plus rare bonheur le _triangle seul_. Et ce fut tout.
+
+En 1808, Spontini admit la grosse caisse et les cymbales dans la marche
+triomphale et dans l'air de danse des gladiateurs de la _Vestale_. Plus
+tard il s'en servit encore dans la marche du cortége de Telasco de
+_Fernand Cortez_. Il y avait jusque-là emploi, sinon très-ingénieux, au
+moins convenable et fort réservé de ces instruments. Mais Rossini vint
+donner à l'Opéra le _Siége de Corinthe_. Il avait remarqué, non sans
+chagrin, la somnolence du public de notre grand théâtre pendant
+l'exécution des œuvres les plus belles, somnolence amenée bien plus
+encore par les causes physiques contraires à l'effet musical que je
+viens de signaler, que par le style des œuvres magistrales de cette
+époque; et Rossini jura de n'en pas subir l'affront. «Je saurai bien
+vous empêcher de dormir,» dit-il. Et il mit la grosse caisse partout, et
+les cymbales et le triangle, et les trombones et l'ophicléide par
+paquets d'accords, et frappant à tour de bras sur des rhythmes
+précipités il fit jaillir de l'orchestre de tels éclairs de sonorité,
+sinon d'harmonie, de tels coups de foudre, que le public, se frottant
+les yeux, se plût à ce nouveau genre d'émotions plus vives, sinon plus
+musicales que celles qu'il avait ressenties jusque alors. Encouragé par
+le succès, il poussa plus loin encore cet abus en écrivant _Moïse_, où,
+dans le fameux finale du troisième acte, la grosse caisse, les cymbales
+et le triangle frappent dans les _forte_ les quatre temps de la mesure,
+et font en conséquence autant _de notes que les voix_, qui s'accommodent
+comme on peut le penser d'un pareil accompagnement. Néanmoins
+l'orchestre et le chœur de ce morceau sont construits de telle sorte,
+la sonorité des voix et des instruments ainsi disposés est si
+foudroyante, que _la musique_ surnage au milieu de ce fracas, et que le
+_fluide musical_, projeté à flots cette fois sur tous les points de la
+salle, malgré ses vastes dimensions, saisit l'auditoire, le secoue, le
+_fait vibrer_, et que l'un des plus grands effets qu'on ait eu à
+signaler dans la salle de l'Opéra depuis qu'elle existe est produit.
+Mais les instruments à percussion y contribuent-ils? Oui si on les
+considère comme un excitant furieux pour les autres instruments et pour
+les voix; non, si l'on tient seulement compte de la part réelle qu'ils
+prennent à l'action musicale, car ils écrasent l'orchestre et les voix,
+et substituent un bruit violent jusqu'à la folie à une sonorité d'une
+belle énergie.
+
+Quoi qu'il en soit, à dater de l'arrivée de Rossini à l'Opéra, la
+révolution instrumentale des orchestres de théâtre fut faite. On employa
+les grands bruits à tout propos et dans tous les ouvrages, quel que fût
+le style qu'imposait le sujet. Bientôt les timbales, la grosse caisse,
+et les cymbales et le triangle ne suffisant plus, on leur adjoignit un
+tambour, puis deux cornets vinrent en aide aux trompettes, aux trombones
+et à l'ophicléide; l'orgue s'installa dans les coulisses à côté des
+cloches, et l'on vit entrer sur la scène les bandes militaires, et enfin
+les grands instruments de Sax, qui sont aux autres voix de l'orchestre
+comme une pièce de canon est à un fusil. Enfin, Halévy dans sa
+_Magicienne_ ajouta à tous ces moyens violents de l'instrumentation, le
+tamtam. Les nouveaux compositeurs, irrités de l'obstacle que leur
+opposait l'immensité de la salle, pensèrent qu'il fallait, sous peine de
+mort pour leurs œuvres, le renverser. Maintenant est-on resté
+généralement dans les conditions de l'art digne et élevé en employant
+ces moyens extrêmes pour tourner l'obstacle en croyant le détruire? Non,
+certes! les exceptions sont rares.
+
+L'emploi judicieux des instruments les plus vulgaires, les plus
+grossiers même, peut être avoué par l'art, peut servir à accroître
+réellement sa richesse et sa puissance. Rien n'est à dédaigner dans les
+moyens qui nous sont acquis aujourd'hui; mais les horreurs
+instrumentales dont nous sommes témoins n'en deviennent que plus
+odieuses, et je crois avoir démontré qu'elles ont, pour leur part,
+beaucoup contribué à faire naître les excès vocaux qui ont motivé ces
+trop longues et, je le crains, trop inutiles réflexions.
+
+Ajoutez que ces mêmes excès, introduits graduellement par l'esprit
+d'imitation dans le théâtre de l'Opéra-Comique, y sont, eu égard aux
+conditions particulières de ce théâtre, de son orchestre, de ses
+chanteurs, du ton général de son répertoire, incomparablement plus
+révoltants.
+
+J'ai cru devoir aborder de front, pour la première fois, cette question
+d'où dépend évidemment la vie de la musique théâtrale; ces vérités
+pourront déplaire à de grands artistes, à d'excellents et puissants
+esprits; mais je crois qu'en leur conscience ils reconnaîtront que ce
+sont des vérités.
+
+J'ai signalé, en commençant, des causes morales à l'immense désordre
+dont je viens d'étudier les causes physiques. L'influence des
+applaudissements et de ce que les artistes dramatiques surtout ont
+encore l'étonnante naïveté d'appeler _le succès_, doit y figurer en
+première ligne. L'importance ridicule accordée aux exécutants qui sont
+ou que l'on croit indispensables, l'autorité qu'ils ont usurpée, ne sont
+pas à oublier non plus. Mais ce n'est point ici le lieu de nous livrer à
+l'examen de ces questions; il y aurait un livre à écrire là-dessus.
+
+
+
+
+LES
+
+MAUVAIS CHANTEURS, LES BONS CHANTEURS
+
+LE PUBLIC, LES CLAQUEURS
+
+
+Je l'ai déjà dit, un chanteur ou une cantatrice capable de chanter seize
+mesures seulement de bonne musique avec une voix naturelle, bien posée,
+sympathique, et de les chanter sans efforts, sans écarteler la phrase,
+sans exagérer jusqu'à la charge les accents, sans platitude, sans
+afféterie, sans mièvreries, sans fautes de français, sans liaisons
+dangereuses, sans hiatus, sans insolentes modifications du texte, sans
+transposition, sans hoquets, sans aboiements, sans chevrotements, sans
+intonations fausses, sans faire boiter le rhythme, sans ridicules
+ornements, sans nauséabondes appogiatures, de manière enfin que la
+période écrite par le compositeur devienne compréhensible, et reste tout
+simplement _ce qu'il l'a faite_, est un oiseau rare, très-rare,
+excessivement rare.
+
+Sa rareté deviendra bien plus grande encore si les aberrations du goût
+du public continuent à se manifester, comme elles le font, avec éclat,
+avec passion, avec haine pour le sens commun.
+
+Un homme a-t-il une voix forte, sans savoir le moins du monde s'en
+servir, sans posséder les notions les plus élémentaires de l'art du
+chant: s'il pousse un son avec violence, on applaudit violemment _la
+sonorité_ de cette note.
+
+Une femme possède-t-elle pour tout bien une étendue de voix
+exceptionnelle: quand elle donne, à propos ou non, un _sol_ ou un _fa_
+grave plus semblable au râle d'un malade qu'à un son musical, ou bien un
+_fa_ aigu aussi agréable que le cri d'un petit chien dont on écrase la
+patte, cela suffit pour que la salle retentisse d'acclamations.
+
+Celle-ci, qui ne pourrait faire entendre la moindre mélodie simple sans
+vous causer des crispations, dont la chaleur d'âme égale celle d'un bloc
+de glace du Canada, a-t-elle le don de l'agilité instrumentale: aussitôt
+qu'elle lance ses serpenteaux, ses fusées volantes, à seize doubles
+croches par mesure, dès qu'elle peut de son trille infernal vous vriller
+le tympan avec une insistance féroce pendant une minute entière sans
+reprendre haleine, vous êtes assuré de voir _bondir et hurler d'aise_
+
+ Les claqueurs monstrueux au parterre accroupis.
+
+Un déclamateur s'est-il fourré en tête que l'accentuation vraie ou
+fausse, mais outrée, est tout dans la musique dramatique, quelle peut
+tenir lieu de sonorité, de mesure, de rhythme, qu'elle suffit à
+remplacer le chant, la forme, la mélodie, le mouvement, la tonalité;
+que, pour satisfaire les exigences d'un tel style ampoulé, boursouflé,
+bouffi, crevant d'emphase, on a le droit de prendre avec les plus
+admirables productions les plus étranges libertés: quand il met ce
+système en pratique devant un certain public, l'enthousiasme le plus vif
+et le plus sincère le récompense d'avoir égorgé un grand maître, abîmé
+un chef-d'œuvre, mis en loque une belle mélodie, déchiré comme un
+haillon une passion sublime.
+
+Ces gens-là ont une qualité qui, en tous cas, ne suffirait point à faire
+d'eux des chanteurs, mais qu'ils ont d'ailleurs, en l'exagérant,
+transformée en défaut, en vice repoussant. Ce n'est plus un grain de
+beauté, c'est une verrue, un polype, une loupe qui s'étale sur un visage
+d'une insignifiance parfaite, quand il n'est pas d'une laideur absolue.
+De pareils praticiens sont les fléaux de la musique; ils démoralisent le
+public, et c'est une mauvaise action de les encourager. Quant aux
+chanteurs qui ont une voix, une voix humaine et qui chantent, qui savent
+vocaliser et qui chantent, qui savent la musique et qui chantent, qui
+savent le français et qui chantent, qui savent accentuer avec
+discernement et qui chantent, et qui tout en chantant respectent
+l'œuvre et l'auteur dont ils sont les interprètes attentifs, fidèles et
+intelligents, le public n'a trop souvent pour eux qu'un dédain superbe
+ou de tièdes encouragements. Leur visage régulier, tout uni, n'a pas de
+grain de beauté, pas de loupe, pas la moindre verrue. Ils ne portent pas
+d'oripeaux, ils ne dansent pas sur la phrase. Ceux-là n'en sont pas
+moins les véritables chanteurs utiles et charmants, qui, restant dans
+les conditions de l'art, méritent les suffrages des gens de goût en
+général, et la reconnaissance des compositeurs en particulier. C'est par
+eux que l'art existe, c'est par les autres qu'il périt. Mais,
+direz-vous, oserait-on prétendre que le public n'applaudit pas aussi, et
+très-chaleureusement, de grands artistes maîtres de toutes les
+ressources réelles du chant dramatique musical, doués de sensibilité,
+d'intelligence, de virtuosité et de cette faculté si rare qu'on nommé
+l'inspiration? Non, sans doute; le public quelquefois applaudit _aussi_
+ceux-là. Le public ressemble alors à ces requins qui suivent les navires
+et qu'on pêche à la ligne: il avale tout, le morceau de lard et le
+harpon.
+
+
+
+
+L'ORPHEE DE GLUCK
+
+AU THÉATRE LYRIQUE
+
+
+Au mois de novembre 1859, M. Carvalho, directeur du Théâtre-Lyrique, a
+osé entreprendre de remettre en scène l'_Orphée_ de Gluck, et a obtenu
+par ce coup d'audace un des plus grands succès dont nous ayons été
+témoins. Il fallait être hardi, en effet, et parfaitement convaincu que
+le beau est beau pour braver les préventions des esprits frivoles, les
+préjugés des routiniers qui de toutes parts s'élevaient contre sa
+tentative. Il fallait aussi fermer l'oreille aux récriminations des gens
+intéressés à se montrer hostiles à la résurrection des chefs-d'œuvre
+qu'il suffit de montrer pour faire établir par le public intelligent
+d'écrasantes comparaisons. Bien plus, il fallait avec des ressources
+bornées arriver à une de ces exécutions fidèles, animées, vivantes,
+faute desquelles tant et tant de magnifiques productions sont trop
+souvent calomniées, défigurées, anéanties.
+
+A Paris, quand on le veut bien et qu'on sait choisir, on trouve aisément
+à former un excellent orchestre, un chœur satisfaisant, une collection
+de demi-chanteurs pour remplir passablement les demi-rôles dans un
+opéra; mais s'il s'agit de s'assurer d'un artiste de premier ordre pour
+une de ces grandes figures qui ne supportent rien d'incomplet ni de
+mesquin dans leur reproduction, la difficulté est presque toujours
+insurmontable. _Orphée_ est de celles-là. Où trouver le ténor réunissant
+les qualités spéciales que la représentation de ce personnage exige:
+connaissance profonde de la musique, habileté dans le chant large;
+possession complète du style simple et sévère; organe puissant et noble;
+profonde sensibilité, expression du visage, beauté et naturel du geste;
+enfin compréhension parfaite et par suite amour raisonné de l'œuvre de
+Gluck? Heureusement le directeur du Théâtre-Lyrique savait que le rôle
+d'Orphée fut écrit dans l'origine pour une voix de contralto, il comprit
+qu'en le faisant accepter à madame Viardot il assurait le succès de son
+entreprise. Il y parvint. Une fois sûr du concours de la grande artiste,
+il fit entreprendre pour la partition un travail spécial que nous allons
+indiquer.
+
+L'_Orfeo ed Euridice_, azione theatrale per la musica, del signor
+cavaliere Cristofano Gluck, fut d'abord un opéra en trois actes fort
+courts, dont le texte italien avait été écrit par Calzabigi. Il fut
+représenté pour la première fois à Vienne, en 1764, bientôt après à
+Parme, puis sur une foule d'autres théâtres d'Italie.
+
+A Vienne, les rôles étaient ainsi distribués:
+
+Orfeo, signor Gaetano Guadagni (contralto castrat);
+
+Eurydice, signora Marianna Bianchi;
+
+Amore, signora Lucia Clavarau.
+
+On a même conservé le nom du maître des ballets, Gasparo Angiolini, et
+celui du metteur en scène, Maria Quaglio.
+
+Plus tard, Gluck, étant venu en France pour reproduire _Orphée_ sur la
+scène de l'Académie royale de musique, fit traduire le libretto de
+Calzabigi par M. Molines, transposa ou fit transposer le rôle principal
+pour la voix de haute-contre (ténor haut) du chanteur Legros, ajouta
+beaucoup de morceaux nouveaux à sa partition, et fit subir aux anciens
+une foule de modifications importantes. Parmi les morceaux nouveaux,
+nous signalerons seulement le premier air de l'Amour:
+
+ Si les doux accords de ta lyre;
+
+celui d'Eurydice avec chœur:
+
+ Cet asile aimable et tranquille;
+
+l'air de bravoure qu'il introduisit à la fin du premier acte:
+
+ L'espoir renaît dans mon âme;
+
+l'air pantomime pour flûte seule dans la première scène des champs
+Élysées, et plusieurs airs de ballet fort développés.
+
+En outre, il ajouta six mesures au premier chant d'Orphée, dans la scène
+infernale, trois au second, trois à la péroraison de l'air: _Che faro
+senza Euridice_,» une seule au chœur des ombres heureuses: «_Torna o
+bella al tuo consorte_.» (Il s'aperçut fort tard que l'absence de cette
+mesure détruisait la régularité de la phrase finale). Il réinstrumenta
+presque de fond en comble la délicieuse symphonie descriptive qui sert
+d'accompagnement au chant d'Orphée à son entrée dans les champs
+Elyséens:
+
+ _Che puro ciel! che chiaro sol!_
+
+supprima plus de quarante mesures dans le récitatif qui commence le
+troisième acte et en refit entièrement un second.
+
+Ces remaniements, et quelques-uns que je néglige d'indiquer ici, étaient
+tous à l'avantage de la partition. Malheureusement d'autres corrections
+furent faites, peut-être par une main étrangère, qui mutilèrent certains
+passages de la plus barbare façon. Ces mutilations ont été conservées
+dans la partition française gravée, et toujours reproduites aux
+exécutions d'_Orphée_ que j'ai entendues si souvent à l'Opéra, de 1825 à
+1830. Il y avait, à l'époque où Gluck écrivit l'_Orfeo_ à Vienne, un
+instrument à vent dont on se sert encore aujourd'hui dans quelques
+églises d'Allemagne pour accompagner les chorals, et qu'il nomme
+cornetto. Il est en bois, percé de trous, et se joue avec une embouchure
+de cuivre ou de corne semblable à l'embouchure de la trompette.
+
+Dans la cérémonie religieuse funèbre qui se fait autour du tombeau
+d'Eurydice, au premier acte d'_Orfeo_, Gluck adjoignit le cornetto aux
+trois trombones pour accompagner les quatre parties du chœur. Le
+cornetto, n'étant pas connu à l'Opéra de Paris, fut plus tard supprimé
+sans être remplacé par un autre instrument, et les soprani du chœur,
+dont il suit le dessin à l'unisson dans la partition italienne, furent
+ainsi privés de leur doublure instrumentale. Dans la troisième strophe
+de la romance du premier acte:
+
+ _Piango il mio ben cosi_,
+
+l'auteur a introduit deux cors anglais. L'orchestre de l'Opéra français
+n'en possédant pas, les cors anglais furent remplacés par deux
+clarinettes.
+
+Aux voix de contralto, d'un si heureux effet dans les chœurs, et que
+Gluck employa dans _Orfeo_, comme tous les maîtres italiens et
+allemands, on substitua à Paris les voix criardes de haute-contre. Bien
+plus, dans le chœur des champs Élysées:
+
+ Viens dans ce séjour paisible,
+
+au passage des coryphées chantant:
+
+ Eurydice va paraître
+
+si bien écrit dans la partition italienne, cette partie de haute-contre
+fut modifiée, sans qu'on puisse concevoir pourquoi, de manière à
+produire _quatre fois_ la faute d'harmonie la plus plate qui se puisse
+commettre.
+
+Quant aux fautes de gravure existant dans les deux partitions,
+l'italienne et la française, aux indications essentielles omises, aux
+nuances mal placées, je n'en finirais pas de les signaler.
+
+Gluck semble avoir été d'une paresse extrême, et fort peu soucieux du
+rédiger, non-seulement avec la correction harmonique digne d'un maître,
+mais même avec le soin d'un bon copiste, ses plus belles compositions.
+Souvent, pour ne pas se donner la peine d'écrire la partie de l'alto de
+l'orchestre, il l'indique par ces mots: «col basso,» sans prendre garde
+que par suite de cette indication la partie d'alto qui se trouve à la
+double octave haute des basses va monter au-dessus des premiers violons.
+En quelques endroits, dans le dernier chœur des ombres heureuses, par
+exemple, il a même écrit en toutes notes cette partie trop haut et de
+façon à produire des octaves entre les deux parties extrêmes de
+l'harmonie; faute d'enfant qu'on est aussi surpris qu'affligé de trouver
+là.
+
+Enfin des trombones furent ajoutés par l'un des anciens chefs
+d'orchestre de l'Opéra dans certaines parties de la scène des enfers où
+l'auteur n'en avait pas mis, ce qui affaiblissait nécessairement l'effet
+de leur intervention dans la fameuse réponse des démons (Non!) où le
+compositeur a voulu les faire entendre.
+
+On conçoit maintenant le genre de travail qu'il a fallu faire pour
+remettre cet ouvrage en ordre, approprier à la voix de contralto les
+récitatifs et airs nouveaux ajoutés par Gluck au rôle principal, lors de
+sa transformation en Orphée ténor, ôter les trombones ajoutés par un
+inconnu, et remplacer par un cornet moderne en cuivre le cornetto en
+bois dont personne ne joue à Paris, et qui double les soprani du chœur
+en marchant avec le groupe des trombones au premier acte et au second.
+
+De plus on a corrigé dans le livret quelques vers de M. Molines, dont la
+niaiserie paraissait dangereuse et inacceptable même par un publie
+accoutumé au style des Molines de notre temps.
+
+Pouvait-on, par exemple, laisser dire à Eurydice, qui veut absolument se
+faire regarder par son _époux_:
+
+ Contente mon envie!
+
+et quelques autres gentillesses semblables?...
+
+Après ce long préambule, nécessaire peut-être, nous sommes plus à l'aise
+pour parler de l'_Orphée_ de Gluck et de la façon dont il a été remis en
+scène au Théâtre-Lyrique.
+
+M. Janin l'écrivait dernièrement: «Nous ne reprenons pas les
+chefs-d'œuvre, ce sont les chefs-d'œuvre qui nous reprennent.»
+
+En effet, voilà qu'_Orphée_ nous a repris, nous tous qui sommes de bonne
+prise. Quant aux autres, quant à ces Polonius qui trouvent tout trop
+long et à qui il faut un conte grivois ou quelque sale parodie pour les
+tenir éveillés, aucun chef-d'œuvre ne voudrait d'eux, et _Orphée_
+n'aurait garde de les reprendre.
+
+On sait cela, et pourtant on sent son cœur se serrer en écoutant les
+opinions diverses émises par la foule toutes les fois qu'une production
+importante de l'art est soumise à son jugement. On sent son cœur se
+soulever, surtout si, après de nobles émotions, on entend discuter le
+produit probable en gros sous de l'œuvre qui les a causées, et répéter
+autour de soi cette phrase infâme: «Cela fera-t-il de l'argent?»
+
+Mais n'abordons pas ces questions de lucre et de trafic auxquelles on
+ramène tout aujourd'hui, laissons-nous aller franchement _aux choses qui
+nous prennent par les entrailles, et ne nous donnons pas de la peine
+pour nous empêcher d'avoir du plaisir_. Qu'est-ce que le génie?
+qu'est-ce que la gloire? qu'est-ce que le beau? Je ne sais, et ni vous,
+monsieur, ni vous, madame, ne le savez mieux que moi. Seulement il me
+semble que si un artiste a pu produire une œuvre capable de faire
+naître en tous temps des sentiments élevés, de belles passions dans le
+cœur d'une certaine classe d'hommes que nous croyons, par la
+délicatesse de leurs organes et la culture de leur esprit, supérieurs
+aux autres hommes, il me semble, dis-je, que cet artiste a du génie,
+qu'il mérite la gloire, qu'il a produit du beau. Tel fut Gluck. Son
+_Orphée_ est presque centenaire, et après un siècle d'évolutions, de
+révolutions, d'agitations diverses dans l'art et dans tout, cette œuvre
+a profondément attendri et charmé le public du Théâtre-Lyrique.
+Qu'importe, après cela, l'opinion des gens à qui il faut, comme au
+Polonius de Shakspeare, _un conte grivois_ pour les empêcher de
+s'endormir... Les affections et les passions d'art sont comme l'amour:
+on aime parce qu'on aime, et sans tenir le moindre compte des
+conséquences plus ou moins funestes de l'amour.
+
+Oui, l'immense majorité des auditeurs, à la première représentation
+d'_Orphée_, a éprouvé une admiration sincère pour tant de traits de
+génie répandus dans cette ancienne partition. On a trouvé les chœurs de
+l'introduction d'un caractère sombre parfaitement motivé par le drame,
+et constamment émouvants, par la lenteur même de leur rhythme et la
+solennité triste de leur mélodie. Ce cri douloureux d'Orphée «Eurydice!»
+jeté par intervalles au milieu des lamentations du chœur, est
+admirable, disait-on de toutes parts. La musique de la romance:
+
+ Objet de mon amour,
+ Je te demande au jour
+ Avant l'aurore,
+
+est une digne traduction des vers de Virgile:
+
+ _Te dulcis conjux, te solo in littore secum,
+ Te veniente die, te decedente canebat._
+
+Les récitatifs dont les deux strophes de ce morceau sont précédées et
+suivies ont une vérité d'accent et une élégance de formes très-rares;
+l'orchestre lointain, placé dans la coulisse et répétant en écho la fin
+de chaque phrase du poète éploré, en augmente encore le charme
+douloureux. Le premier air de l'Amour a une certaine grâce malicieuse
+comme celle que l'on prête au dieu de Paphos; le second contient
+beaucoup de formules de mauvais goût et qui ont en conséquence vieilli.
+L'air de bravoure a vieilli bien plus encore. Au reste, bâtons-nous de
+dire qu'il n'est pas de Gluck. Ce morceau, dont la présence dans la
+partition d'_Orphée_ est inexplicable, est tiré d'un opéra de
+_Tancrede_, d'un maître italien nommé Bertoni. Nous en parlerons tout à
+l'heure.
+
+Dans l'acte des Enfers, l'introduction instrumentale, l'air pantomime
+des Furies, le chœur des Démons, menaçants d'abord et peu à peu
+touchés, domptés par le chant d'Orphée, les déchirantes et pourtant
+mélodieuses supplications de celui-ci, tout est sublime.
+
+Et quelle merveille que la musique des champs Élysées! ces harmonies
+vaporeuses, ces mélodies mélancoliques comme le bonheur, cette
+instrumentation douce et faible donnant si bien l'idée de la paix
+infinie!... tout cela caresse et fascine. On se prend à détester les
+sensations grossières de la vie, à désirer de mourir pour entendre
+éternellement ce divin murmure.
+
+Que de gens, qui rougissent de laisser voir leur émotion, ont versé des
+larmes, en dépit de leurs efforts pour les contenir, au dernier chœur
+de cet acte:
+
+ Près du tendre objet qu'on aime,
+
+au suave monologue d'Orphée décrivant le séjour bienheureux:
+
+ Quel nouveau ciel pare ces lieux!
+
+Enfin le duo plein d'une agitation désespérée, l'accent tragique du
+grand air d'Eurydice, le thème mélodieux de celui d'Orphée:
+
+ J'ai perdu mon Euridice...
+
+entrecoupé de mouvements lents épisodiques de la plus poignante
+expression, et le court mais admirable largo:
+
+ Oui, je te suis, cher objet de ma foi.
+
+où se reconnaît si bien le sentiment de joie extatique de l'amant qui va
+mourir pour rejoindre son aimée, ont paru couronner dignement ce beau
+poëme antique que Gluck nous a légué, et dont quatre-vingt-quinze années
+n'ont altéré ni la force expressive ni la grâce. Je crois avoir dit tout
+à l'heure qu'on n'avait touché à l'instrumentation qu'afin de la rendre
+absolument telle que Gluck l'a composée.
+
+Mademoiselle Marimon est gracieuse dans le rôle de l'Amour; elle laisse
+voir de temps en temps un désir de ralentir les mouvements contre lequel
+nous l'engageons à se tenir en garde. Il ne faut pas oublier que son
+personnage est le dieu ailé de Paphos et de Cnide, et non la déesse de
+la sagesse.
+
+On a fait répéter à mademoiselle Moreau (l'Ombre heureuse) l'air avec
+chœur[5]: «Cet asile aimable et tranquille,» qui exige un soprano aigu,
+et qu'elle a purement chanté. Mademoiselle Sax met beaucoup d'énergie,
+un peu trop même, dans le rôle de l'amante d'Orphée. Eurydice est une
+jeune femme douce, timide, et son chant ne comporte guère les grands
+éclats de voix; mademoiselle Sax a fort bien dit toutefois son air:
+«Fortune ennemie.»
+
+Pour parler maintenant de madame Viardot, c'est toute une étude à faire.
+Son talent est si complet, si varié, il touche à tant de points de
+l'art, il réunit à tant de science une si entraînante spontanéité, qu'il
+produit à la fois l'étonnement et l'émotion; il frappe et attendrit; il
+impose et persuade. Sa voix, d'une étendue exceptionnelle, est au
+service de la plus savante vocalisation et d'un art de phraser le chant
+large dont les exemples sont bien rares aujourd'hui. Elle réunit à une
+verve indomptable, entraînante, despotique, une sensibilité profonde et
+des facultés presque déplorables pour exprimer les immenses douleurs.
+Son geste est sobre, noble autant que vrai, et l'expression de son
+visage, toujours si puissante, l'est plus encore dans les scènes muettes
+que dans celles où elle doit renforcer l'accentuation du chant.
+
+Au début du premier acte d'_Orphée_, ses poses auprès du tombeau
+d'Eurydice rappellent celles de certains personnages des paysages de
+Poussin, ou plutôt certains bas-reliefs que Poussin prit pour modèles.
+Le costume viril antique, d'ailleurs, lui sied on ne peut mieux.
+
+Madame Viardot, à partir de son premier récitatif:
+
+ Aux mânes sacrés d'Eurydice
+ Rendez les suprêmes honneurs,
+ Et couvrez son tombeau de fleurs,
+
+s'est emparée de l'auditoire. Chaque mot, chaque note portaient. La
+grande et belle mélodie, «Objet de mon amour,» dite avec une largeur de
+style incomparable et une profonde douleur calme, a plusieurs fois été
+interrompue par les exclamations échappées aux auditeurs les plus
+impressionnables. Rien de plus gracieux que son geste, de plus touchant
+que sa voix, lorsqu'elle se tourne vers le fond de la scène, contemple
+les arbres du bois sacré et dit:
+
+ Sur ces troncs dépouillés de l'écorce naissante
+ On lit ce mot, gravé par une main tremblante:
+
+Voilà l'élégie, voilà l'idylle antique, c'est Théocrite, c'est Virgile.
+
+Mais à ce cri:
+
+ Implacables tyrans, j'irai vous la ravir!
+
+tout change, la rêverie et la douleur cèdent la place à l'enthousiasme
+et à la passion. Orphée saisit sa lyre, il va descendre aux enfers;
+
+ Les monstres du Ténare ne l'épouvantent pas.
+
+il ramènera Eurydice. Dire ce que madame Viardot a fait de cet air de
+bravoure est à peu près impossible. On ne songe pas, en l'écoutant, au
+style du morceau. On est saisi, entraîné par ce torrent de vocalisations
+impétueuses motivées par la situation.
+
+On sait comment madame Viardot chante la scène des enfers; elle l'a
+exécutée souvent à Londres et à Paris. Jamais pourtant, et cela se
+conçoit, elle n'y mit, au concert, cette ardeur de supplication, ces
+tremblements de voix, ces sons mourants qui rendent vraisemblable
+l'attendrissement des larves, des spectres et des monstres infernaux.
+
+Mais, et c'est ici que s'est manifesté avec le plus d'évidence le talent
+de l'actrice, nous voici dans le séjour de l'éternelle paix. Émues par
+le chant d'Orphée, les ombres légères, simulacres privés de la vie,
+viennent des profondeurs de l'Érèbe, nombreuses comme ces milliers
+d'oiseaux qui se cachent dans les feuillages:
+
+ _Matres, atque viri, defuncta que corpora vita
+ Magnanimum heroum, pueri, innuptæque puellæ._
+
+Il s'agissait pour la grande artiste d'atteindre à la hauteur de la
+poésie virgilienne, et certes elle y est parvenue.
+
+Rien de plus solennel que son entrée dans cette partie de l'Élysée que
+viennent d'abandonner les ombres, rien de plus doucement grave que ces
+beaux sons de contralto qu'on entend s'exhaler au fond de la scène dans
+cette solitude, pendant l'harmonieux murmure des eaux et du feuillage, à
+ces mots:
+
+ Quel nouveau ciel pare ces lieux!
+
+Mais l'aimée ne paraît point; où la trouver? Orphée s'inquiète; le
+sourire qui illuminait ses traits s'efface. Eurydice! Eurydice! en quels
+lieux es-tu? Viennent les jeunes ombres, les jeunes belles, les amantes,
+les vierges «_innuptæ puellæ_» groupées de trois en trois, de deux en
+deux, les bras enlacés, la tête légèrement inclinée sur l'épaule, l'œil
+curieux, tournant en silence autour du vivant. Orphée, de plus en plus
+anxieux, va de groupe en groupe, examinant ces beaux jeunes visages
+pâles, espérant reconnaître celui d'Eurydice, et toujours trompé dans
+son attente. Le découragement, la crainte, s'emparent de lui, il va
+désespérer, quand des voix s'élevant d'un bosquet peu éloigné lui
+chantent sur une ineffable mélodie:
+
+ Eurydice va paraître
+ Avec de nouveaux attraits.
+
+Alors sa joie renaît; il sourit de ce sourire mouillé de larmes que font
+naître les suprêmes ravissements. Les ombres amènent enfin la douce
+épouse, «_dulcis conjux_.» Orphée, sans se retourner, sans la voir, et
+averti de son approche par le sens inconnu de l'extase, le sens du grand
+amour, commence à frissonner. La main d'Eurydice est mise dans la
+sienne; à ce contact adoré, on le voit bouleversé, haletant, près de
+tomber sans force. Il s'éloigne cependant d'un pas incertain, entraînant
+Eurydice encore froide et étonnée, et gravit ainsi la colline qui
+conduit sous le ciel des vivants, pendant que les ombres immobiles et
+silencieuses tendent d'en bas, en signe d'adieu, leurs bras vers les
+deux amants. Quel tableau! quelle musique! et quelle pantomime de madame
+Viardot! C'est le sublime dans la grâce, c'est l'idéal de l'amour, c'est
+divinement beau.
+
+O Polonius sans cœur qui ne sentez pas cela, vous êtes bien à plaindre.
+
+Nous avons à admirer beaucoup encore. Sans parler de l'agitation
+douloureuse avec laquelle madame Viardot a dit toute la partie
+d'_Orphée_ dans le grand duo:
+
+ Viens, suis un époux qui t'adore.
+
+de son attitude et de son accent dans son aparté de l'autre duo, à ces
+mots placés sur une déchirante progression chromatique:
+
+ Que mon sort est à plaindre!
+
+Il nous reste à signaler le chef-d'œuvre culminant de la grande
+artiste dans cette _création_ du rôle d'Orphée; je veux parler de son
+exécution de l'air célèbre:
+
+ J'ai perdu mon Eurydice.
+
+Gluck a dit quelque part: «Changez la moindre nuance de mouvement et
+d'accent à cet air, et vous en ferez un air de danse.» Madame Viardot en
+fait ce qu'il en fallait faire, c'est-à-dire ce qu'il est, un de ces
+prodiges d'expression à peu près incompréhensibles pour les chanteurs
+vulgaires, et qui sont, hélas! si souvent profanés. Elle en a dit le
+thème de trois façons différentes: d'abord dans son mouvement lent avec
+une douleur contenue, puis, après l'adagio épisodique:
+
+ Mortel silence!
+ Vaine espérance!
+
+en sotto voce, pianissimo, d'une voix tremblante, étouffée par un flot
+de larmes, et enfin, après le second adagio, elle a repris le thème sur
+un mouvement plus animé, en quittant le corps d'Eurydice auprès duquel
+elle était agenouillée, et en s'élançant, folle de désespoir, vers le
+côté opposé de la scène, avec tous les cris, tous les sanglots d'une
+douleur éperdue. Je n'essayerai pas de décrire les transports de
+l'auditoire à cette scène bouleversante. Quelques admirateurs maladroits
+se sont même oubliés jusqu'à crier _bis_ avant le sublime passage:
+
+ Entends ma voix qui t'appelle,
+
+et on a eu beaucoup de peine à leur imposer silence. Certaines gens
+crieraient _bis_ pour la scène de Priam dans la tente d'Achille, ou pour
+le _To be or not to be_ d'Hamlet. Pourquoi faut-il que l'on puisse
+reprocher à madame Viardot un changement déplorable à la fin de cet air,
+changement produit par une tenue qu'elle fait sur le sol aigu et qui
+oblige, non-seulement d'arrêter l'orchestre quand Gluck le précipite
+impétueusement vers la conclusion, mais encore de modifier l'harmonie et
+de substituer l'accord de la dominante à celui de la sixte sur la
+sous-dominante; de faire enfin _le contraire de ce que Gluck a
+voulu_!...
+
+Pourquoi peut-on lui reprocher aussi quelques autres altérations du
+texte et quelques roulades déplacées dans un récitatif?
+
+Hélas!
+
+La mise en scène, je l'ai déjà dit, est digne de l'œuvre musicale. On
+ne saurait imaginer rien de plus ingénieux ni de plus en rapport avec le
+sujet, surtout pour les champs Élysées et pour la scène des enfers. Les
+costumes d'ailleurs sont charmants et les danses suffisantes. Cette
+résurrection de la poétique partition de Gluck fait le plus grand
+honneur à M. Carvalho et lui donne des titres à la reconnaissance de
+tous les amis de l'art.
+
+
+
+
+LIGNES ÉCRITES QUELQUE TEMPS APRÈS
+
+LA
+
+PREMIÈRE REPRÉSENTATION D'ORPHÉE
+
+
+Orphée commence à avoir une vogue inquiétante. Il faut espérer pourtant
+que Gluck ne deviendra pas à _la mode_. Que le théâtre soit plein à
+chacune des représentations du chef-d'œuvre, tant mieux; que M.
+Carvalho gagne beaucoup d'argent, tant mieux; que les mœurs musicales
+des Parisiens s'épurent, que leurs petites idées s'agrandissent et
+s'élèvent, tant mieux encore; que le public artiste se complaise dans sa
+joie exceptionnelle, tant mieux, mille fois tant mieux. Mais que les
+Polonius (c'est le nouveau nom de monsieur Prud'homme) se croient
+obligés maintenant de rester éveillés aux représentations d'Orphée,
+qu'ils se cachent pour aller voir leurs chères parodies dans un théâtre
+qu'il est interdit de nommer, qu'ils feignent de trouver la musique de
+Gluck _charmante_, tant pis! tant pis! Pourquoi chasser le naturel,
+puisqu'il ne tardera pas à revenir au galop? Pourquoi, quand on est un
+respectable M. Prud'homme, un Polonius barbu ou non barbu, ne pas parler
+la langue de son _emploi_, faire semblant de comprendre et de sentir, et
+ne pas dire franchement avec tant d'autres: «C'est assommant, ah! c'est
+assommant!» (Je ne cite pas le mot en usage dans la langue des
+Polonius, il est trop peu littéraire.) Pourquoi baisser la voix pour
+dire, comme je l'ai entendu dire si haut: «Veuillez m'excuser, madame,
+de vous avoir fait subir une telle rapsodie; assister à ce long
+enterrement; nous irons voir Guignol demain aux Champs-Elysées pour nous
+dédommager; car nous sommes volés, dans toute la force du terme, volés
+comme ou ne l'est pas en pleine forêt de Bondy. Ce sont ces imbéciles de
+journalistes qui nous ont amenés dans ce traquenard.» Ou bien: «C'est de
+la musique savante, très-savante; mais s'il faut étudier le contre-point
+pour la bien goûter, vous avouerez, ma chère madame Prud'homme, qu'elle
+est encore au-dessus de _nos moyens_.»--Ou bien: «Il n'y a pas deux
+mesures de mélodie là-dedans; si nous autres jeunes compositeurs nous
+écrivions de pareille musique, on nous jetterait des pommes de
+terre.»--Ou bien: «C'est de la musique _faite par le calcul_, et bonne
+seulement pour des mathématiciens.»--Ou bien: «C'est beau mais c'est
+bien long.»--Ou bien: «C'est long, mais ce n'est pas beau.» Et tant
+d'autres aphorismes dignes d'admiration.
+
+Oui, tant pis, tant pis, si ce nouveau genre de tartuferie vient à se
+répandre; car rien n'est plus délicieux et plus flatteur pour les gens
+organisés d'une certaine façon que de voir les choses qu'ils aiment et
+admirent insultées par les gens organisés d'autre sorte. C'est le
+complément de leur bonheur. Et dans le cas contraire ils sont toujours
+tentés de paraphraser l'aparté d'un orateur de l'antiquité, et de dire:
+«Les Polonius sont enchantés, admirerions-nous une platitude?...»
+
+Mais, rassurons-nous, il n'en sera pas ainsi; Gluck ne deviendra pas à
+la mode, et Guignol, depuis quelques jours, voit grossir le chiffre de
+ses recettes, tant il y a de gens qui vont le voir pour se dédommager.
+
+ * * * * *
+
+Une des causes de l'excellent effet produit au Théâtre-Lyrique par
+l'œuvre de Gluck doit être attribuée aux dimensions modestes de la
+salle qui permettent d'entendre et les paroles si intimement unies à la
+musique, et les délicatesses de l'instrumentation. Je crois l'avoir
+prouvé, les salles trop vastes sont fatales à toute musique expressive,
+aux finesses et aux charmes les plus intimes de l'art. Ce sont les
+vastes salles qui ont amené dans les livrets d'opéras l'emploi de ces
+non-sens, de ces sottises audacieuses, _qu'on n'entend pas_ (disent les
+cyniques qui les commettent). Ce sont les salles trop vastes, je ne me
+lasserai pas de le répéter, qui semblent justifier certains compositeurs
+des brutalités insensées de leur orchestre. Les salles trop vastes
+n'ont-elles pas ainsi contribué à produire l'école de chant dont nous
+jouissons, école où l'on vocifère au lieu de chanter, où, pour donner
+plus de force à l'émission du son, le chanteur respire de quatre en
+quatre notes, souvent de trois en trois, brisant, morcelant,
+désarticulant, détruisant ainsi toute phrase bien faite, toute noble
+mélodie, supprimant les élisions, faisant à tout bout de chant des vers
+de treize ou de quatorze pieds, sans compter l'écartèlement du rhythme
+musical, sans compter les hiatus et cent autres vilenies qui
+transforment la mélodie en récitatif, les vers en prose, le français en
+auvergnat? Ce sont ces gouffres à _recettes_ qui ont amené de tout temps
+les hurlements des ténors, des basses, des soprani de l'Opéra, et ont
+fait les plus fameux chanteurs de ce théâtre mériter les appellations de
+taureaux, de paons et de pintades, que leur donnaient les gens
+grossiers, accoutumés à appeler les choses par leur nom.
+
+On cite même à ce sujet un joli mot de Gluck. Pendant les répétitions
+d'_Orphée_ à l'Académie royale de musique, Legros s'obstinait à hurler,
+selon sa méthode, la phrase de l'entrée au Tartare: «Laissez-vous
+toucher par mes pleurs!» Un jour enfin le compositeur exaspéré
+l'interrompit au milieu de sa période et lui envoya cette bourrade en
+pleine poitrine: «Monsieur! monsieur! voulez-vous bien modérer vos
+clameurs! De par le diable, on ne crie pas ainsi en enfer!»
+
+ Comme avec irrévérence
+ Parlait aux dieux ce maraud!
+
+Et pourtant on était déjà loin du beau temps où Lulli cassait son violon
+sur la tête d'un mauvais musicien, où Handel jetait une cantatrice
+récalcitrante par la fenêtre. Mais Gluck était protégé par sa gracieuse
+élève, la reine de France, et Vestris, le _diou_ de la danse, ayant osé
+dire que les airs de ballets de Gluck n'étaient pas dansants, se voyait
+contraint, par un ordre de Marie-Antoinette, d'aller faire des excuses
+au chevalier Gluck. On prétend même que cette entrevue fut très-agitée.
+Gluck était grand et fort; en voyant entrer le léger petit _diou_, il
+courut à lui, le prit sous les aisselles en chantonnant un air de danse
+d'_Iphigénie en Aulide_, et le fit sauter bon gré mal gré autour de
+l'appartement. Après quoi, le déposant tout essoufflé sur un siége: «Eh!
+eh! lui dit-il en ricanant, vous voyez bien que mes airs de ballets sont
+dansants, puisque seulement à me les entendre fredonner vous ne pouvez
+vous empêcher de bondir comme un chevreau!»
+
+Le Théâtre-Lyrique a précisément les dimensions les plus convenables à
+l'effet complet d'une œuvre telle qu'_Orphée_. Rien n'y est perdu, ni
+des sons de l'orchestre, ni de ceux des voix, ni de l'expression des
+traits des acteurs.
+
+ * * * * *
+
+A propos d'Orphée, je signalerai ici un des plagiats les plus audacieux
+dont il y ait d'exemple dans l'histoire de la musique, et que je
+découvris il y a quelques années en parcourant une partition de
+Philidor. Ce savant musicien, on le sait, avait eu entre les mains des
+épreuves de la partition italienne d'_Orfeo_ qui se publiait à Paris en
+l'absence de l'auteur. Il jugea à propos de s'emparer de la mélodie
+
+ Objet de mon amour,
+
+et de l'adapter tant bien que mal aux paroles d'un morceau de son opéra
+le _Sorcier_, qu'il écrivait alors. Il en changea seulement les mesures
+1, 5, 6, 7 et 8, et transforma la première période de Gluck, composée de
+trois fois trois mesures, en une autre formée de deux fois quatre
+mesures, parce que la coupe des vers l'y obligeait. Mais à partir de ces
+paroles:
+
+ Dans son cœur on ne sent éclore
+ Que le seul désir de se voir,
+
+Philidor a copié la mélodie de Gluck, sa basse, son harmonie, et même
+les échos de hautbois de son petit orchestre placé dans la coulisse, en
+transposant le tout en _la_. Je n'avais point entendu parler alors de ce
+vol impudent et qui paraîtra manifeste à quiconque voudra jeter les yeux
+sur la romance de Bastien:
+
+ Nous étions dans cet âge,
+
+à la page 33 de la partition du _Sorcier_.
+
+J'apprends que M. de Sévelinges l'avait déjà signalé dans une notice
+publiée par lui sur Philidor dans la _Biographie universelle_ de
+Michaud, et que M. Fétis a voulu en défendre le musicien français. La
+première représentation d'_Orfeo_ étant censée avoir eu lieu à Vienne
+dans le courant de 1764, et celle du _Sorcier_ ayant eu lieu en effet à
+Paris le 2 janvier de la même année, il lui paraît impossible que
+Philidor ait eu connaissance de l'ouvrage de Gluck. Mais M. Farrenc a
+prouvé dernièrement par des documents authentiques que l'_Orfeo_ fut
+joué pour la première fois à Vienne en 1762, que Favart fut chargé d'en
+publier la partition à Paris pendant l'année 1763, et que Philidor
+_s'offrit_, dans ce même temps, pour corriger les épreuves et _inspecter
+la gravure de l'ouvrage_.
+
+Or il me semble très-vraisemblable que l'officieux correcteur
+d'épreuves, après avoir pillé la romance de Gluck, aura lui-même changé
+sur le titre de la partition d'_Orfeo_ la date de 1762 en celle de 1764,
+afin de rendre plausible l'argument que cette fausse date a suggéré à M.
+Fétis: «Philidor ne peut avoir volé Gluck, puisque le _Sorcier_ a été
+joué avant _Orfeo_.» Le vol est de la dernière évidence. Avec un peu
+plus d'audace, Philidor eût pu faire passer Gluck pour le voleur.
+
+Je reviens maintenant à l'air de bravoure qui termine le premier acte de
+l'_Orphée_ français. J'avais entendu dire qu'il n'était pas de Gluck,
+qui, pourtant, dans quelques-unes de ses partitions italiennes, a écrit
+plusieurs airs de cette espèce. J'ai voulu m'en assurer. Après avoir
+cherché inutilement à la bibliothèque du Conservatoire la partition du
+_Tancrede_ de Bertoni, d'où on le disait tiré, j'ai fini par la trouver
+à la bibliothèque impériale, et en feuilletant le premier acte de cet
+ouvrage, j'ai reconnu du premier coup d'œil le morceau en question: il
+est impossible de le méconnaître; quelques notes seulement, dans la
+version d'_Orphée_, ont été ajoutées à la ritournelle. Comment cet air
+a-t-il été introduit dans l'opéra de Gluck? et par qui le fut-il? c'est
+ce que j'ignore. Dans une brochure française qu'un nommé Coquiau,
+antagoniste de Gluck, publia à Paris en 1779, et qui a pour titre:
+_Entretiens sur l'état actuel de l'opéra de Paris_, le grand compositeur
+était violemment attaqué, et accusé de divers plagiats, notamment
+d'avoir pris un air entier dans une partition de Bertoni. Les partisans
+de Gluck ayant nié le fait, Coquiau écrivit à Bertoni, de qui il reçut
+la réponse suivante qu'il publia dans un supplément à sa brochure,
+intitulé: _Suite des entretiens sur l'état actuel de l'opéra de Paris_,
+ou _Lettres à M. S._ (Suard).
+
+Malgré la circonspection et l'embarras du musicien italien, et sa
+crainte comique de se compromettre, la vérité n'en éclate pas moins,
+d'une façon surabondante, je le répète, dans cette lettre dont nous
+devons la communication à l'obligeance de M. Anders, de la bibliothèque
+impériale. La voici:
+
+ «Londres, ce 9 septembre 1779.
+
+ «Monsieur,
+
+«Je suis très-surpris de me voir interpellé par la lettre que vous me
+faites l'honneur de m'écrire, et je désirerais fort n'être point
+compromis dans une querelle musicale qui, par la chaleur que vous y
+mettez, pourrait devenir d'une très-grande conséquence, puisque vous
+m'assurez d'ailleurs que le _fanatisme_ s'en mêle, ce qui est une raison
+de plus pour me soustraire à ses effets; je vous prierai donc de me
+permettre de vous répondre simplement que l'air de _S'oche dal ciel
+discende_ a été composé par moi à Turin, pour la signora Girelli, je ne
+me rappelle pas dans quelle année, je ne pourrais pas même vous dire si
+je l'ai réellement _faite_ (sic) pour l'_Iphigénie en Tauride_, comme
+vous m'en assurez, je croirais plutôt qu'_elle_ (sic) appartient à mon
+opéra de _Tancrede_; mais cela n'empêche pas que l'air ne soit de moi:
+c'est ce que je puis, c'est ce que je dois certifier avec toute la
+vérité d'un homme d'honneur, plein de respect pour tous les ouvrages des
+grands maîtres, mais plein de tendresse pour les siens; c'est avec ces
+sentiments et la plus parfaite reconnaissance que je suis,
+
+ «Monsieur,
+
+ «Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+ «FERDINANDO BERTONI.»
+
+_Tancrede_ fut joué à Venise pendant le carnaval de 1767, et l'_Orphée_
+français ne fut représenté à Paris qu'en 1774. Probablement le chanteur
+Legros, qui créa à Paris le rôle d'Orphée, ne s'accommodant pas du
+simple récitatif par lequel Calzabigi et Gluck avaient terminé leur
+premier acte, aura exigé un air de bravoure: Gluck, s'obstinant à ne pas
+vouloir l'écrire, et cédant néanmoins à ses instances, lui aura dit
+peut-être, en lui présentant l'air de Bertoni: «Tenez, chantez cela et
+laissez-moi tranquille.» Mais Gluck n'est pas justifié ainsi d'avoir
+laissé imprimer l'air de Bertoni dans sa partition, sans indiquer où ni
+à qui il l'avait pris. Cela n'explique pas davantage le silence qu'il
+semble avoir gardé, quand l'auteur de la brochure dont je viens de
+parler dénonça le plagiat.
+
+Il faut savoir que ce Bertoni, si inconnu aujourd'hui, avait, en 1766,
+fait représenter au théâtre de San Benedetto, de Venise, l'_Orfeo_ de
+Calsabigi, dont il avait refait la musique.
+
+En publiant sa partition (que j'ai lue), il crut devoir s'excuser d'une
+telle hardiesse. «Je ne prétends ni n'espère, dit-il dans sa préface,
+obtenir pour mon _Orfeo_ un succès comparable à celui qui vient
+d'accueillir le chef-d'œuvre de M. Gluck, dans toute l'Europe, et si je
+puis seulement mériter les encouragements de mes compatriotes, je
+m'estimerai trop heureux.»
+
+Il avait raison d'être modeste, car sa musique est en quelque sorte
+calquée sur celle de Gluck; en plusieurs endroits même, dans la scène
+des enfers surtout, les formes rhythmiques du maître allemand sont si
+fidèlement imitées, que, si l'on regarde la partition d'une certaine
+distance, la figure des groupes de notes fait illusion, et l'on croit
+voir l'_Orphée_ de Gluck.
+
+Ne se peut-il pas que celui-ci ait dit, à l'occasion de l'air de
+_Tancrede_: «Cet Italien m'a assez pillé pour son _Orfeo_, je puis bien
+à mon tour lui prendre un air?» Cela est possible, mais trop peu digne
+d'un tel homme pour qu'on se laisse aller volontiers à le croire.
+
+Je ne sais rien de plus sur ce fait.
+
+ * * * * *
+
+Quand Adolphe Nourrit chanta à l'Opéra le rôle d'Orphée, il supprima
+l'air de bravoure, soit que le morceau ne lui plût pas, soit qu'il
+connût la fraude, et le remplaça par un fort bel air agité de l'_Écho_
+et _Narcisse_, de Gluck,
+
+ O transport, ô désordre extrême.
+
+dont les paroles et la musique se trouvent par hasard convenir à la
+situation. C'est, je crois, ce qu'on devrait faire toujours.
+
+
+
+
+L'ALCESTE D'EURIPIDE
+
+CELLES DE QUINAULT ET DE CALSABIGI
+
+LES PARTITIONS
+
+DE LULLI, DE GLUCK, DE SCHWEIZER, DE GUGLIELMI ET DE HANDEL SUR CE SUJET
+
+
+_Alceste_, tragédie d'Euripide, a servi de sujet à plusieurs opéras; un
+de Quinault, mis en musique par Lulli, un autre de Calsabigi, mis en
+musique par Gluck, un autre de Wieland, mis en musique par Schweizer, et
+quelques autres. Celui de Gluck, écrit d'abord sur un texte italien pour
+l'Opéra de Vienne, fut ensuite traduit en français avec quelques
+modifications pour l'Académie royale de musique de Paris, et enrichi par
+Gluck de plusieurs morceaux importants. Aucune de ces œuvres lyriques
+ne ressemble complétement à la tragédie grecque; il n'est peut-être pas
+inutile, au moment de la remise en scène de l'œuvre monumentale de
+Gluck, d'examiner la pièce originale antique d'où les pièces modernes
+furent tirées.
+
+La tragédie d'Euripide choquerait aujourd'hui les mœurs, les idées et
+les sentiments de tous les peuples civilisés. En la lisant peu
+attentivement, on conçoit presque qu'un professeur de rhétorique ait osé
+dire à ses élèves: «C'est une farce de Bobêche!» tant les mœurs ont
+changé d'une part, et tant l'éducation littéraire de l'autre, celle des
+Français surtout, a pris à tâche de faire détester le naturel et la
+vérité. On devrait pourtant se dire que les Athéniens n'étaient ni des
+barbares ni des sots, et trouver au moins improbable qu'ils aient en
+littérature admiré et applaudi des monstruosités et des impertinences.
+
+D'Euripide comme de Shakspeare, nous exigerions volontiers qu'ils
+eussent tenu compte de nos habitudes, de nos croyances religieuses même,
+de nos préjugés, de nos vices nouveaux, et il nous faut tout au moins un
+grand effort de probité littéraire et de bon sens pour reconnaître qu'un
+poëte grec vivant à Athènes il y a deux mille ans, et écrivant pour un
+peuple dont nous ne connaissons bien ni la langue ni la religion, n'a
+pas dû se proposer d'obtenir le suffrage des Parisiens de l'an 1861.
+Ceci n'est que pour le fond de la question. Ne peut-on dire encore que
+les grands poëtes grecs qui se sont servis de la langue la plus
+harmonieuse peut-être que les hommes aient jamais parlée sont fatalement
+et inévitablement défigurés par d'infidèles traducteurs incapables de
+les comprendre fort souvent, et qui se trouvent toujours dans
+l'impossibilité de faire passer l'harmonie du style, les images et les
+pensées même de l'original, dans nos langues modernes, si peu colorées
+et d'une pruderie si inconciliable avec l'expression vraie de certains
+sentiments? Les poëtes latins sont à peu près dans le même cas. Qui
+oserait aujourd'hui, s'il le pouvait, traduire fidèlement en français
+ces touchantes et naïves paroles de la Didon de Virgile:
+
+ _Si quis mihi parvulus aula_
+ _Luderet Æneas, qui te tamen ore referret_;
+
+une telle traduction ferait rire. _Un petit Énée_, dirait-on, _un petit
+Énée jouant dans ma cour_! A quoi joue-t-il, au cerceau, à la toupie? Ce
+qu'il y a de plaisant, c'est que dans un certain monde littéraire on
+croit sincèrement connaître les poèmes antiques par nos traductions et
+imitations modernes, et l'on étonnerait fort beaucoup de gens en leur
+prouvant que Bitaubé ne donne pas plus une idée d'Homère que l'abbé
+Delille n'en donne une de Virgile, et que Racine des tragiques grecs.
+
+Ces réserves faites contre les traducteurs, qui sont nécessairement les
+plus perfides gens du monde, voyons ce que le Père Brumoy nous laisse
+entrevoir de l'_Alceste_ d'Euripide, ou du moins de l'enchaînement de
+scènes, à peu près dépourvu de ce que nous appelons aujourd'hui
+l'action, et qui constitue cette tragédie.
+
+Admète, roi de Phères en Thessalie, était sur le point de mourir, quand
+Apollon, qui, exilé du ciel par le courroux de Jupiter, avait été
+pendant le temps de sa disgrâce berger chez Admète, trompe les Parques
+et dérobe le jeune roi à leurs coups. Les déesses pourtant ne consentent
+à laisser la vie à Admète que si une autre victime leur est livrée. Il
+faut que quelqu'un consente à mourir à sa place. Personne n'y ayant
+consenti, la reine s'offre à la mort pour son époux. D'un débat assez
+vif qui s'élève à ce sujet dès le début de la pièce entre Apollon et
+Orcus (le génie de la mort), il résulte que le dévouement de la reine
+est déjà connu et accepté d'Admète lui-même. Il aime Alceste avec
+passion, mais il aime la vie davantage, et se laisse, quoiqu'à regret,
+sauver à ce prix. Douleur profonde de tous les personnages, deuil
+général, cris déchirants des enfants d'Alceste, lamentations du peuple,
+terreurs et désespoir de la jeune reine qui s'est dévouée, mais qui
+tremble devant l'accomplissement de son sacrifice. Scène touchante dans
+laquelle la reine mourante conjure Admète éploré de lui rester fidèle et
+de ne pas conduire une nouvelle épouse à l'autel de l'hymen. Admète s'y
+engage, et la reine consolée s'éteint entre ses bras. On prépare la
+cérémonie funèbre, on apporte les ornements et les dons qui doivent être
+déposés avec Alceste dans le tombeau. C'est alors que survient le vieux
+Phérès, père d'Admète, et que se déroule une scène abominable selon nos
+idées et nos mœurs, mais qui n'en est pas moins évidemment sublime. Je
+laisse au traducteur la responsabilité de sa traduction.
+
+PHÉRÈS.
+
+«J'entre dans vos peines, mon fils. La perte que vous avez faite est
+considérable, on ne peut en disconvenir. Vous perdez une épouse
+accomplie; mais enfin, quelque accablant que soit le poids de votre
+malheur, il faut le supporter. Recevez de ma main ces vêtements précieux
+pour les mettre dans la tombe. On ne saurait trop honorer une épouse qui
+a bien voulu s'immoler pour vous. C'est à elle que je dois le bonheur
+_de m'avoir_ (le traducteur veut dire _d'avoir_) conservé un fils. C'est
+elle qui n'a pu souffrir qu'un père au désespoir traînât sa vieillesse
+dans le deuil.
+
+ * * * * *
+
+ADMÈTE.
+
+«Je ne vous ai point appelé à ces funérailles, et, pour ne vous rien
+celer, votre présence en ces lieux ne m'est point agréable. Remportez
+ces vêtements, jamais ils ne seront mis sur le corps d'Alceste. Je
+saurai bien faire en sorte qu'elle se passe de vos dons dans le tombeau.
+Vous m'avez vu sur le point de mourir. C'était le temps de pleurer. Que
+faisiez-vous alors? Vous sied-il à présent de verser des larmes, après
+avoir fui le danger qui me menaçait, après avoir laissé mourir Alceste à
+la fleur de l'âge, tandis que vous êtes courbé sous le poids des années?
+Non, je ne suis plus votre fils et je ne vous reconnais point pour mon
+père.
+
+ * * * * *
+
+«Il faut que vous soyez le plus lâche des hommes, puisque, arrivé au
+terme de la carrière, vous n'avez eu ni la volonté ni le courage de
+mourir pour un fils, puisque enfin vous n'avez pas eu honte de laisser
+remplir ce devoir à une étrangère...
+
+ * * * * *
+
+PHÉRÈS.
+
+«Mon fils, à qui s'adresse ce discours hautain? Pensez-vous parler à
+quelque esclave de Lydie ou de Phrygie?... Quand la nature et la Grèce
+ont-elles imposé aux pères la loi de mourir pour leurs enfants? Vous
+m'accusez de lâcheté; et toutefois, lâche vous-même, vous n'avez pas
+rougi d'employer tous vos efforts pour prolonger vos jours au delà du
+terme fatal en sacrifiant votre épouse. L'heureux artifice pour éluder
+maintenant le trépas, que celui de persuader à son épouse qu'elle doit
+mourir pour son époux!»
+
+ * * * * *
+
+Puis un dialogue rapide, précipité, où les interlocuteurs s'accablent de
+mots atroces comme ceux-ci.
+
+ADMÈTE.
+
+«La vieillesse a perdu toute honte.
+
+PHÉRÈS.
+
+«Épousez plusieurs femmes pour multiplier vos années!
+
+ * * * * *
+
+ADMÈTE.
+
+«Allez, vous et votre indigne femme, allez traîner une misérable
+vieillesse sans enfants, quoique je vive encore; voilà le prix de votre
+lâcheté. Je ne veux plus rien de commun avec vous, pas même la demeure,
+et que ne puis-je avec bienséance vous interdire votre palais! Je ne
+rougirais pas de le faire en public.»
+
+On ne peut lire cela sans frémir. Shakspeare n'est pas allé plus loin.
+Ces deux poëtes semblent avoir connu des replis inexplorés du cœur
+humain, sombres cavernes dont les esprits ordinaires n'osent sonder la
+noire profondeur, où seul le génie aux prunelles ardentes pénètre sans
+crainte, pour en ressortir traînant au grand jour des monstres
+invraisemblables. Invraisemblables, et trop réels! car où sont les
+hommes qui refuseront le sacrifice de la femme même la plus aimée se
+dévouant pour leur conserver la vie? Ils existent, sans doute; mais à
+coup sûr ils sont aussi rares que les femmes capables d'un pareil
+dévouement. Chacun de nous peut dire: Il me semble que je suis de
+ceux-là. Mais le poëte philosophe répondra: Hélas! vous vous trompez
+peut-être; vous aimeriez mieux gémir que mourir.
+
+Phérès a raison: _Chacun est ici-bas pour soi. La lumière du jour vous
+est précieuse et douce, pensez-vous qu'elle me le soit moins?_ Molière,
+vingt siècles plus tard, a fait dire à l'un de ses plus honnêtes
+personnages parlant de son corps: «Guenille si l'on veut, ma guenille
+m'est chère.» Et la Fontaine a dit presque dans les mêmes termes que
+l'Admète d'Euripide:
+
+ Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
+
+Au milieu de ces scènes terribles, où le cœur du jeune roi se montre
+exaspéré par la douleur jusqu'à l'impiété parricide, survient un
+étranger. «O habitants de Phères, dit-il, trouverai-je Admète dans ce
+palais?» C'est Hercule, ce chevalier errant de l'antiquité. Il va,
+obéissant à un ordre d'Eurystée, roi de Tyrinthe, enlever à Diomède,
+fils de Mars, ses chevaux anthropophages, que Diomède lui seul a pu
+dompter jusqu'à ce jour. En passant à Phères pour remplir cette
+dangereuse mission, le vaillant fils d'Alcmène veut voir son ami. Admète
+s'avance et l'invite à entrer dans son palais. Mais l'air consterné du
+jeune roi étonne Hercule et l'arrête sur le seuil hospitalier. «Quel
+malheur t'a frappé? as-tu perdu ton père?--Non.--Ton fils?--Non.--Alceste?
+Je sais qu'elle s'est engagée à mourir pour toi...» Admète dissimule
+encore et assure à Hercule que la femme qu'on pleure est une étrangère
+élevée dans le palais. Il craint, en avouant la vérité, que son ami ne
+refuse l'hospitalité qui lui est offerte dans cette demeure désolée. Et
+ce serait pour lui un nouveau malheur. Hercule entre enfin, se laisse
+conduire dans l'appartement qui lui est destiné, où les esclaves lui
+préparent un festin somptueux. Et le roi ajoute ces mots touchants:
+«Fermez le vestibule du milieu. Ce serait une indécence de troubler un
+festin par des cris et des larmes. Il faut épargner aux yeux et aux
+oreilles de l'hôte que nous recevons le triste appareil des
+funérailles.» Hercule, rassuré tant bien que mal, se met à table, se
+couronne de myrte, mange, boit, s'enivre un peu, fait retentir le palais
+de ses chants, jusqu'au moment où, frappé de la stupeur des esclaves qui
+le servent, il les interpelle et apprend enfin la vérité. «Alceste est
+morte! Dieux! et comment dans cette situation avez-vous eu le moindre
+égard à l'hospitalité?» (Shakspeare fait dire aussi par Cassius à Brutus
+qu'il vient d'insulter: Porcia est morte! et tu ne m'as pas tué!)
+
+HERCULE.
+
+«Alceste n'est plus. Cependant, malheureux, j'ai fait éclater ma joie
+dans un festin; j'ai couronné ma tête de fleurs dans la maison d'un ami
+désespéré. C'est toi qui es coupable de ce crime. Que ne me
+découvrais-tu ce funeste mystère? Où est le tombeau? Parle. Quelle route
+dois-je suivre?
+
+L'OFFICIER.
+
+«Celle qui conduit à Larisse. A l'issue du faubourg, le tombeau
+s'offrira d'abord à vos yeux.»
+
+Hercule alors se rend au tombeau royal, se place auprès en embuscade,
+s'élance sur Oreus, au moment où il vient pour boire le sang des
+victimes, et malgré ses efforts le contraint à lui rendre Alceste
+vivante. Revenu avec elle au palais, il la présente voilée à Admète. «Tu
+vois cette femme, lui dit-il, je te la confie et j'attends de ton amitié
+que tu la gardes jusqu'à ce qu'après avoir tué Diomède et enlevé ses
+coursiers je revienne triomphant.»
+
+Admète le conjure de ne pas exiger ce service, la vue seule d'une femme
+lui rappelant Alceste lui déchirerait le cœur.
+
+L'insistance d'Hercule devient telle, qu'Admète n'ose refuser sa demande
+et tend la main à la femme voilée. Hercule satisfait lève aussitôt le
+voile qui cache les traits de l'inconnue, et Admète éperdu reconnaît
+Alceste. Mais pourquoi reste-t-elle immobile et sans voix? Dévouée aux
+divinités infernales, il faut qu'elle soit purifiée, et ce n'est que
+dans trois jours qu'elle sera complétement rendue à la tendresse de son
+heureux époux. Des réjouissances publiques sont ordonnées; Hercule part
+pour son périlleux voyage, et la tragédie finit par cette moralité du
+chœur:
+
+«Que les dieux font jouer des ressorts extraordinaires pour parvenir aux
+fins qu'ils su proposent! C'est par leur secrète puissance que les
+grands événements qu'ils ménagent semblent éclore contre l'attente des
+mortels. Tel est le prodige qui fait notre admiration et notre joie.»
+
+Nos charpentiers ou charpenteurs de drames sont autrement forts
+qu'Euripide, et on le voit par cette rapide analyse du poëme grec,
+l'_Alceste_ ressemble si peu à leurs pièces, qu'ils ont raison de dire:
+«Il n'y a pas de pièce là-dedans.»
+
+Voyons maintenant ce que cette donnée du dévouement conjugal est devenue
+entre les mains de Quinault, qui ne fut pas non plus, on le sait, un
+très-habile charpentier.
+
+L'opéra débute, comme la plupart des ouvrages de ce temps composés pour
+l'Académie royale de musique, par un prologue. Dans ce prologue, les
+nymphes de la Seine, de la Marne et des Tuileries expriment leur désir
+de voir revenir le roi et font des reproches à la Gloire de le retenir
+si longtemps.
+
+ Tout languit avec moi dans ces lieux pleins d'appas.
+ Le héros que j'attends ne reviendra-t-il pas?
+ Serai-je toujours languissante
+ Dans une si cruelle attente?
+
+Quand les nymphes de la Seine, de la Marne et des Tuileries, les
+Plaisirs et la Gloire, les naïades et les hamadryades françaises ont
+chanté assez de fadeurs, la pièce commence.
+
+Alceste vient d'épouser Admète. Deux prétendants évincés brûlent pour
+elle: ce sont Hercule et Lycomède, frère de Thétis, et roi de l'île de
+Scyros. Sous prétexte de la faire assister à une fête nautique, Lycomède
+invite Alceste à venir sur un de ses vaisseaux. A peine l'imprudente
+princesse, qui ne s'est pas fait accompagner par son mari, y est-elle
+montée, que le perfide Lycomède lève l'ancre, et, aidé par sa sœur
+Thétis qui lui envoie des vents favorables, il conduit Alceste à Scyros.
+Le rapt est consommé. Les deux rivaux de Lycomède se mettent aussitôt à
+la poursuite du ravisseur. Hercule et Admète arrivent à Scyros,
+assiégent la ville, en enfoncent les portes, mettent tout à feu et à
+sang en chantant:
+
+ Donnons, donnons, donnons de toutes parts.
+ Que chacun à l'envi combatte,
+ Que l'on abatte
+ Les tours et les remparts.
+
+Alceste est reprise, et probablement Lycomède est tué, car on n'entend
+plus parler de lui. Mais, dans le combat, Admète est grièvement blessé,
+il va mourir si quelqu'un ne meurt volontairement à sa place. Le théâtre
+représente un grand monument élevé par les arts. Un autel _vide_ paraît
+au milieu pour servir à porter l'image de la personne qui s'immolera
+pour Admète. Cette personne ne se présente pas; alors Alceste se dévoue.
+L'autel s'ouvre et l'on voit sortir l'image d'Alceste qui se perce le
+sein. La voilà descendue aux sombres bords. Désolation générale.
+Hercule, qui allait partir pour _vaincre un tyran_ quelconque, se ravise
+alors et tient à Admète cet étrange langage:
+
+ J'aime Alceste; il est temps de ne m'en plus défendre;
+ Elle meurt; ton amour n'a plus rien à prétendre.
+ Admète, cède-moi la beauté que tu perds;
+ Au palais de Pluton j'entreprends de descendre:
+ J'irai jusqu'au fond des enfers
+ Forcer la mort à me la rendre.
+
+Admète consent à cette étrange transaction et répond à Hercule:
+
+ Qu'elle vive pour vous avec tous ses appas,
+ Admète est trop heureux pourvu qu'Alceste vive.
+
+Le grand Alcide arrive au bord du Styx. Il y trouve Caron repoussant à
+grand coups d'aviron les misérables ombres qui n'ont pas de quoi payer
+leur passage.
+
+UNE OMBRE _qui n'a pas d'argent_.
+
+ Hélas! Caron, hélas! hélas!
+
+CARON.
+
+ Crie hélas! tant que tu voudras;
+ Rien pour rien en tous lieux est une loi suivie;
+ Les mains vides sont sans appas,
+ Et ce n'est point assez de payer dans la vie,
+ Il faut encor payer au delà du trépas.
+
+Hercule s'élance dans la barque, qui craque sous son poids et fait eau
+de toutes parts. Il parvient néanmoins sur l'autre bord. Arrivé près du
+palais de Pluton, Alecton donne l'alarme. Pluton furieux s'écrie:
+
+ Qu'on arrête ce téméraire;
+ Armez-vous, amis, armez-vous.
+ Qu'on déchaîne Cerbère,
+ Courez tous, courez tous.
+
+On entend aboyer Cerbère.
+
+Mais Proserpine est touchée de l'amour d'Alcide pour Alceste, et décide
+Pluton à la lui rendre.
+
+ Il faut que l'amour extrême
+ Soit plus fort
+ Que la mort,
+
+Alceste, revenue sur la terre, pleure en apprenant qu'elle est devenue
+la propriété de son libérateur. Admète, de son côté, n'est pas gai.
+Hercule s'aperçoit de toutes ces tristesses.
+
+ Vous détournez les yeux! je vous trouve insensible!
+
+ALCESTE.
+
+ Je fais ce qui m'est possible
+ Pour ne regarder que vous.
+
+Ceci ne fait pas le compte d'Hercule; mais comme après tout ce demi-dieu
+est un brave homme, il fait un effort sur lui-même, et, remettant
+Alceste à son époux, il lui chante:
+
+ Non, vous ne devez pas croire
+ Qu'un vainqueur des tyrans soit tyran à son tour.
+ Sur l'enfer, sur la mort j'emporte la victoire;
+ Il ne manque plus à ma gloire
+ Que de triompher de l'Amour.
+
+Et voilà pourquoi ce curieux opéra s'appelle _Alceste ou le Triomphe
+d'Alcide_. On trouve encore dans cette tragédie lyrique beaucoup
+d'autres personnages que je n'ai pas désignés. Il y a, entre autres, une
+petite drôlesse de quinze ans, suivante d'Alceste, aimée de Lycas et de
+Straton, confidents d'Hercule et de Lycomède, et qui débite des
+moralités de cette force quand ses deux amoureux la pressent de faire un
+choix entre eux:
+
+ Je n'ai point de choix à faire:
+ Parlons d'aimer et de plaire,
+ Et vivons toujours en paix.
+ L'hymen détruit la tendresse
+ Il rend l'amour sans attraits:
+ Voulez-vous aimer sans cesse?
+ Amants, n'épousez jamais.
+
+Boileau, convenons-en, n'avait pas grand tort de fustiger cette poésie
+de confiseur et de perruquier:
+
+ Et tous ces lieux communs de morale lubrique
+ Que Lulli réchauffa des sons de sa musique.
+
+Seulement il aurait dû dire: que Lulli _refroidit_, car rien de glacial,
+de languissant, de plat, de misérable comme les sons de cette musique à
+la fois vieillote et enfantine.
+
+L'excellent chanteur Alizard a fait entendre plusieurs fois dans les
+concerts, et non sans succès, la scène de Caron avec les ombres.
+
+Le rhythme donne à ce morceau une certaine rondeur bouffonne qui
+plaisait au public et qu'on applaudissait en riant, sans savoir
+précisément si l'on riait des paroles ou de la musique. L'expression de
+la partie de chant est vraie, et le thème:
+
+ Il faut passer tôt ou tard,
+ Il faut passer dans ma barque,
+
+convient on ne peut mieux au caractère d'un Caron demi-grotesque tel que
+celui de Quinault.
+
+Au reste, si l'on veut avoir aujourd'hui une idée assez juste du style
+musical de Lulli, on le peut en écoutant au Théâtre-Français les
+morceaux qu'il écrivit pour les comédies de Molière, et sa musique
+d'_Alceste_ a la couleur, le ton et toutes les allures de celle du
+_Bourgeois gentilhomme_.
+
+Il n'avait que de très-rares idées et appliquait à tous les genres le
+seul procédé de composition qu'il connût. Cela devait être chez les
+musiciens de l'enfance de l'art, et c'est ainsi que Palestrina, dans un
+genre essentiellement différent, composa des chansons de table
+semblables à ses messes, et que tant d'autres ont fait des messes
+semblables à des chansons de table.
+
+Une opinion assez répandue attribue la monotonie des œuvres des
+très-anciens compositeurs au peu de ressources dont ils disposaient; on
+dit: «Les instruments dont nous nous servons n'étaient pas inventés.»
+C'est une erreur évidente; Palestrina n'écrivait que pour des voix, et
+les chanteurs de son époque étaient probablement fort capables
+d'exécuter autre chose que des contre-points à cinq ou six parties.
+Quant aux instrumentistes, bien qu'ils fussent, au temps de Lulli, peu
+exercés et d'une infériorité incontestable relativement aux nôtres, un
+compositeur moderne de talent pourrait tirer un assez grand parti de
+ceux qu'il avait à ses ordres. Il ne faut pas attribuer une telle
+importance aux moyens matériels de l'art des sons. Une sonate de
+Beethoven, exécutée sur une épinette, n'en restera pas moins une
+merveille d'inspiration, quand tant d'autres que je pourrais citer,
+exécutées sur le plus magnifique des pianos d'Érard ou de Broadwood,
+demeureront des non-sens et des platitudes.
+
+Les arts enfants ne connaissent pas tous les mots de leur langue, et une
+foule de préjugés dont ils sont fort lents à se débarrasser les
+empêchent d'ailleurs de les apprendre. Qu'un homme doué d'un vrai
+génie, de cette réunion de facultés qui comporte nécessairement, avec la
+puissance créatrice, le bon sens à sa plus haute expression, la force,
+l'esprit, le courage et un certain mépris des jugements de la foule,
+paraisse à ces époques crépusculaires, et, en dépit de tous les
+obstacles, il fait faire à l'art spécial auquel il s'est voué, un
+mouvement subit de progression, s'il ne peut à lui seul opérer son
+émancipation complète. Tel fut Gluck, dont nous allons étudier la grande
+œuvre.
+
+Nous avons vu ce que l'_Alceste_ d'Euripide était devenue entre les
+mains de Quinault et l'étrange poésie
+
+ Que Lulli refroidit des sons de sa musique.
+
+Plus tard, un homme qui n'était pas, comme le musicien florentin,
+_écuyer_, _conseiller_, _secrétaire du roi maison couronne de France et
+de ses finances_, pas même _surintendant de la musique_ d'une majesté
+quelconque, mais qui avait une puissante intelligence, un cœur chaud
+plein de l'amour du beau, et un esprit hardi, Gluck enfin jeta les yeux
+sur l'_Alceste_ d'Euripide et la choisit pour texte d'un opéra. Il
+comptait écrire cet ouvrage d'un style tel, que ce fût le point de
+départ d'une révolution radicale dans la musique dramatique. Gluck
+vivait alors à Vienne, après avoir fait un long séjour en Italie. Et
+c'est pendant ce voyage qu'il avait pris en si profond mépris le système
+de composition musicale, seul alors en usage dans les théâtres, qui
+choquait à la fois le bon sens et les plus nobles instincts du cœur
+humain, d'après lequel un opéra devait être en général un prétexte pour
+faire briller des chanteurs venant sur la scène _jouer du larynx_ comme
+dans un concert les virtuoses y viennent jouer de la clarinette ou du
+hautbois.
+
+Il vit que l'art musical possédait une puissance bien autrement grande
+que celle de chatouiller l'oreille par d'agréables vocalisations, et il
+se demanda pourquoi cette puissance expressive, qu'on ne pouvait
+méconnaître dans la mélodie, dans l'harmonie et aussi dans
+l'instrumentation, ne serait pas employée à produire des œuvres
+raisonnables, émouvantes, dignes enfin de l'intérêt d'un auditoire
+sérieux et des gens de goût. Sans exclure la sensation, il voulut que la
+part fût faite au sentiment; sans considérer la poésie comme l'objet
+principal de l'opéra, il pensa qu'elle devait être unie à la musique, de
+telle sorte qu'il ne pût résulter de cette union qu'un seul tout dont la
+force expressive serait incomparablement plus grande que celle de l'un
+ou de l'autre art pris isolément. Un poëte italien qui se trouvait alors
+à Vienne et avec lequel il eut de fréquents entretiens à ce sujet,
+entrant avec chaleur et conviction dans ses vues, l'aida à faire le plan
+de cette indispensable réforme et devint, comme nous le verrons, son
+intelligent collaborateur.
+
+Il ne faut pas croire pourtant que Gluck se soit avisé tout d'un coup
+pour _Alceste_ d'introduire sur la scène la musique expressive et
+dramatique. _Orfeo_, qui précéda _Alceste_, prouve le contraire. Depuis
+longtemps d'ailleurs il avait préludé à cette hardiesse; son instinct
+l'y poussait, et déjà, en maint endroit de ses partitions italiennes,
+écrites en Italie pour des Italiens, il avait osé produire des morceaux
+du style le plus sévère, le plus expressif et le plus noblement beau. La
+preuve qu'ils méritent ces éloges, c'est que plus tard il les a lui-même
+trouvés dignes de prendre place dans ses plus illustres partitions
+françaises, pour lesquelles on croit à tort qu'ils furent écrits, tant
+ils ont été adaptés avec soin à de nouvelles scènes et mis en œuvre
+avec sagacité.
+
+L'air de _Telemaco_: «_Umbra mesta del padre_» dans l'opéra italien de
+ce nom, a été transformé en un duo aujourd'hui fameux de l'_Armide_:
+«Esprits de haine et de rage.» On peut citer encore parmi les morceaux
+de cette partition italienne, qu'il a en quelque sorte dépouillée au
+bénéfice de ses opéras français, un air d'_Ulysse_ qui sert de thème à
+l'introduction instrumentale de l'ouverture d'_Iphigénie en Aulide_; un
+autre air de _Télémaque_, dont une grande partie se retrouve dans celui
+d'Oreste d'_Iphigénie en Tauride_: «Dieux qui me poursuivez;» la scène
+tout entière de Circé évoquant les esprits infernaux pour changer en
+bêtes les compagnons d'Ulysse, qui est devenue celle de la Haine dans
+_Armide_; le grand air de Circé, dont l'auteur a fait, en en développant
+un peu l'orchestration, l'air en _la_ au quatrième acte d'_Iphigénie en
+Tauride_: «Je t'implore et je tremble;» l'ouverture, qu'il a seulement
+enrichie d'un thème épisodique, pour la faire précéder l'opera
+d'_Armide_. On se prend à regretter qu'il n'ait pas complété le pillage
+de _Telemaco_, en employant quelque part l'adorable air de la nymphe
+Asteria:
+
+ _Ah! l'ho presente ognor_,
+
+une merveille. L'expression des regrets d'un amour dédaigné est telle
+dans cette élégie, que jamais, depuis lors, chez aucun maître, ni chez
+Gluck lui-même, elle ne revêtit une forme aussi belle et n'emprunta à un
+cœur brisé des accents aussi mélodieusement douloureux.
+
+Enfin, pour terminer la liste des emprunts que Gluck a faits à ses
+partitions italiennes, et où nous trouvons la preuve évidente qu'il
+avait écrit de la musique _dramatique_ bien longtemps avant de produire
+_Alceste_, citons encore l'air immortel: «O malheureuse Iphigénie» de
+l'_Iphigénie en Tauride_, tiré tout entier de son opéra italien de
+_Tito_; le charmant chœur de l'_Alceste_ française: «Parez vos fronts
+de fleurs nouvelles;» le chœur final d'_Iphigénie en Tauride_: «Les
+dieux longtemps en courroux,» tirés l'un et l'autre de la partition
+d'_Elena e Paride_.
+
+Le choix du sujet qu'il voulait traiter dans un nouvel opéra étant tombé
+sur l'_Alceste_ d'Euripide, Calsabigi, alors poëte de la cour de
+Marie-Thérèse, et qui comprenait bien le génie et les intentions de
+Gluck, se mit à l'œuvre. Il élagua prudemment du poëme grec tout ce
+que nous appelons aujourd'hui des défauts, et sut en faire jaillir des
+situations nouvelles fort dramatiques et on ne peut plus favorables, il
+faut en convenir, aux grands développements d'un opéra. Il supprima
+seulement, et il eut grand tort, je le crois, le personnage d'Hercule,
+dont il était possible de tirer un si heureux parti. Au début de
+l'action, dans son poëme, le peuple thessalien est assemblé devant le
+palais de Phérès, attendant des nouvelles de la santé d'Admète,
+gravement malade. Un héraut annonce à la foule consternée que le roi
+touche à ses derniers moments. La reine paraît suivie de ses enfants, et
+invite le peuple à se rendre avec elle au temple d'Apollon pour implorer
+ce dieu en faveur d'Admète.
+
+La décoration change et la cérémonie religieuse commence dans le temple.
+Le prêtre consulte les entrailles des victimes, et, saisi de terreur,
+annonce que le dieu va parler. Tous se prosternent, et au milieu d'un
+silence solennel la voix de l'oracle fait entendre ces mots:
+
+ _Il re morrà s'altro per lui non more._
+
+ Le roi doit mourir aujourd'hui.
+ Si quelque autre au trépas ne se livre pour lui.
+
+Le prêtre interroge la foule consternée: «Qui de vous à la mort veut
+s'offrir? Personne ne répond!... Votre roi va mourir!» Le peuple se
+disperse en tumulte et laisse la malheureuse reine à demi évanouie au
+pied de l'autel. Mais Admète ne mourra pas; Alceste, dans un mouvement
+sublime de tendresse héroïque, s'approche de la statue d'Apollon et jure
+solennellement de donner sa vie pour son époux. Le prêtre rentre
+annoncer à Alceste que son sacrifice est accepté, et qu'à la fin du jour
+les ministres du dieu des morts viendront l'attendre aux portes de
+l'enfer. Cet acte est rempli de mouvement et excite de vives émotions.
+Au second, toute la ville de Phères est dans l'ivresse, Admète est
+rétabli; nous le voyons, plein de joie, recevoir les félicitations de
+ses amis. Mais Alceste ne paraît pas, et le roi s'inquiète de son
+absence. Elle est au temple, dit-on, elle est allée remercier les dieux
+du rétablissement du roi. Alceste revient, et malgré tous ses efforts,
+loin de partager l'allégresse publique, elle laisse échapper de
+douloureux sanglots. Admète la supplie et lui ordonne enfin de faire
+connaître la cause de ses larmes, et la malheureuse femme avoue la
+vérité. Désespoir du roi, qui refuse d'accepter cet affreux sacrifice;
+il jure que si Alceste s'obstine à l'accomplir, il n'en mourra pas
+moins.
+
+Cependant l'heure approche; Alceste a pu échapper à la surveillance du
+roi et s'est rendue à l'entrée du Tartare: «Que veux-tu? lui crient des
+voix invisibles. Le moment n'est pas encore venu; attends que le jour
+ait fait place aux ténèbres; tu n'attendras pas longtemps.» A ces
+étranges et lugubres accents, aux sombres lueurs qui s'échappent de
+l'antre infernal, Alceste sent la raison l'abandonner; elle court
+éperdue autour de l'autel de la mort, chancelante, à demi folle de
+terreur, et pourtant elle persiste dans son dessein. Admète accourt et
+redouble de supplications pour l'empêcher de l'exécuter. Pendant ce
+déchirant débat l'heure est venue; une divinité infernale, sortant de
+l'abîme, vient s'abattre sur l'autel de la Mort, du haut duquel elle
+somme la reine de tenir sa promesse.
+
+Du bord du Styx Caron, le funèbre nocher, appelle Alceste en sonnant à
+trois reprises de sa conque aux sons rauques et caverneux. Le dieu des
+enfers laisse pourtant encore un refuge à Alceste contre sa terrible
+résolution; il peut la relever de son vœu; mais si elle le révoque
+Admète à l'instant mourra. «Qu'il vive! s'écrie-t-elle, et des enfers
+montrez-moi le chemin!» Aussitôt, malgré les cris d'Admète, une troupe
+de démons vient saisir la reine et l'entraîne au Tartare. Dans le drame
+de Calsabigi, Apollon, bientôt après, apparaissait dans un nuage et
+rendait Alceste vivante à son époux. Dans la pièce française, ce
+dénoûment avait été d'abord conservé; quelques années après la première
+représentation, le bailli Durollet, auteur de la traduction de
+l'_Alceste_ italienne, crut devoir faire brusquement intervenir Hercule;
+et c'est lui maintenant qui descend aux enfers et en ramène Alceste.
+Apollon n'en paraît pas moins, mais seulement pour féliciter le héros de
+sa belle action et lui annoncer que sa place est déjà marquée au rang
+des dieux.
+
+On le voit, Calsabigi s'est conformé aux exigences du goût et des mœurs
+modernes dans l'arrangement de son drame; il y a un nœud, une action,
+on y trouve les surprises voulues. Admète, loin d'accepter le dévouement
+de la reine, tombe dans le désespoir quand il en est instruit. La scène
+du temple, qui ne se trouve pas et ne pouvait se trouver dans Euripide,
+est d'une saisissante majesté. Le caractère d'Alceste, au cœur noble
+mais non intrépide, qui tremble devant l'accomplissement d'un vœu
+qu'elle ne remplit pas moins, est bien soutenu. Les réjouissances
+publiques après le rétablissement du roi forment le contraste le plus
+dramatique avec la douleur de la reine, obligée d'y assister et qui ne
+peut contenir ses larmes.
+
+Mais, quoi qu'en ait dit Gluck dans son épître dédicatoire adressée à
+l'archiduc Léopold, grand-duc de Toscane, il y a dans le poëme
+d'_Alceste_ peu de variété. Les accents de douleur, d'effroi, de
+désespoir s'y succèdent presque continuellement, et il est impossible
+que le public n'en soit pas promptement fatigué. De là les reproches
+qu'on fit à la musique de Gluck à Vienne et à Paris, reproches que la
+pièce seule méritait. On ne saurait au contraire assez admirer la
+richesse d'idées, l'inspiration constante, la véhémence des accents avec
+lesquelles, d'un bout à l'autre de sa partition, Gluck a su combattre,
+autant qu'il était possible, cette fâcheuse monotonie.
+
+Nous avons, il y a plus de vingt ans, examiné déjà avec quelques détails
+le système de Gluck et l'exposé qu'il en fait dans l'épître dédicatoire
+qui sert de préface à l'_Alceste_ italienne. On nous permettra d'y
+revenir en y ajoutant quelques observations nouvelles.
+
+«Lorsque j'entrepris, dit-il, de mettre en musique l'opéra d'_Alceste_,
+je me proposai d'éviter tous les abus que la vanité mal entendue des
+chanteurs et l'excessive complaisance des compositeurs avaient
+introduits dans l'opéra italien, et qui du plus pompeux et du plus beau
+de tous les spectacles en avaient fait le plus ennuyeux et le plus
+ridicule; je cherchai à réduire la musique à sa véritable fonction,
+celle de seconder la poésie pour fortifier l'expression des sentiments
+et l'intérêt des situations sans interrompre l'action et la refroidir
+par des ornements superflus; je crus que la musique devait ajouter à la
+poésie ce qu'ajoutent à un dessin correct et bien composé la vivacité
+des couleurs et l'accord heureux des lumières et des ombres qui servent
+à animer les figures sans en altérer les contours.
+
+«Je me suis bien gardé d'interrompre un acteur dans la chaleur du
+dialogue, pour lui faire attendre la fin d'une ritournelle, ou de
+l'arrêter au milieu de son discours sur une voyelle favorable, soit pour
+déployer dans un long passage l'agilité de sa belle voix, soit pour
+attendre que l'orchestre lui donnât le temps de reprendre haleine pour
+faire une cadence. Je n'ai pas cru devoir passer rapidement sur la
+seconde partie d'un air, bien qu'elle fût la plus passionnée et la plus
+importante, et finir l'air quand le sens ne finit pas, pour donner
+facilité au chanteur de faire voir qu'il peut varier capricieusement un
+passage de diverses manières; en somme, j'ai tenté de bannir tous ces
+abus contre lesquels depuis longtemps réclamaient en vain le bon sens et
+la raison.
+
+«J'ai imaginé que l'ouverture devait prévenir les spectateurs sur le
+caractère de l'action qu'on allait mettre sous leurs yeux et leur en
+indiquer le sujet; que les instruments ne devaient être mis en action
+qu'en proportion du degré d'intérêt ou de passion, et qu'il fallait
+éviter de laisser dans le dialogue une disparate trop tranchante entre
+l'air et le récitatif, ne pas tronquer à contre-sens la période et ne
+pas interrompre mal à propos le mouvement et la chaleur de la scène.
+J'ai cru encore que mon travail devait avoir surtout pour but de
+chercher une belle simplicité, et j'ai évité de faire parade de
+difficultés aux dépens de la clarté; je n'ai attaché aucun prix à la
+découverte d'une nouveauté, à moins qu'elle ne fût naturellement donnée
+par la situation et liée à l'expression; enfin il n'y a aucune règle que
+je n'aie cru devoir sacrifier de bonne grâce en faveur de l'effet.»
+
+Cette profession de foi nous paraît admirable, en général, de franchise
+et de raison; les points de doctrine qui en forment le fond, et dont on
+a fait depuis quelques années un abus si monstrueux et si ridicule, sont
+basés sur des raisonnements fort justes et sur un profond sentiment de
+la vraie musique dramatique. A part quelques-uns que nous signalerons
+tout à l'heure, ces principes sont d'une telle excellence, qu'ils ont
+été en grande partie suivis par la plupart des grands compositeurs de
+toutes les nations. Maintenant Gluck, en promulguant cette théorie dont
+le moindre sentiment de l'art et même le simple bon sens démontraient à
+son époque la nécessité, n'en a-t-il pas un peu exagéré en quelques
+endroits les conséquences? C'est ce qu'on méconnaîtra difficilement
+après un examen impartial, et lui-même dans ses ouvrages ne l'a pas
+appliquée avec une rigoureuse exactitude. Ainsi, dans l'_Alceste_
+italienne, on trouve des récitatifs accompagnés seulement de la basse
+chiffrée et probablement par les accords du cembalo (clavecin), comme il
+était d'usage alors dans les théâtres italiens. Il résulte pourtant de
+cette sorte d'accompagnement et de ce genre de récitation vocale une
+_disparate fort tranchée_ entre le récitatif et l'air.
+
+Plusieurs de ses airs sont précédés d'un assez long solo instrumental;
+il faut bien alors que le chanteur garde le silence et _attende la fin
+de la ritournelle_. En outre, il emploie fréquemment une forme d'airs
+qu'il aurait dû proscrire dans sa théorie sur la musique dramatique. Je
+veux parler des airs à reprises dont chaque partie se dit deux fois sans
+que cette répétition soit en rien motivée et comme si le public avait
+demandé _bis_. Tel est l'air d'Alceste:
+
+ Je n'ai jamais chéri la vie
+ Que pour te prouver mon amour;
+ Ah! pour te conserver le jour,
+ Qu'elle me soit cent fois ravie!
+
+Pourquoi, lorsque la mélodie est arrivée à la cadence sur le ton de la
+dominante, recommencer sans le moindre changement ni dans la partie
+vocale ni dans l'orchestre:
+
+ Je n'ai jamais chéri la vie, etc.?
+
+A coup sûr le sens dramatique est choqué d'une pareille répétition, et
+si quelqu'un a dû s'abstenir de cette faute contre le naturel et la
+vraisemblance, c'est Gluck. Pourtant il l'a commise dans presque tous
+ses ouvrages. On n'en trouve pas d'exemples dans la musique moderne, et
+les compositeurs qui succédèrent à Gluck se sont montrés sous ce rapport
+plus sévères que lui.
+
+Maintenant, quand il dit que la musique d'un drame lyrique n'a d'autre
+but que d'ajouter à la poésie ce qu'ajoute le coloris au dessin, je
+crois qu'il se trompe essentiellement. La tâche du compositeur dans un
+opéra est, ce me semble, d'une bien autre importance. Son œuvre
+contient à la fois le dessin et le coloris, et, pour continuer la
+comparaison de Gluck, les paroles sont le _sujet_ du tableau, à peine
+quelque chose de plus. L'expression n'est pas le seul but de la musique
+dramatique; il serait aussi maladroit que pédantesque de dédaigner le
+plaisir purement sensuel que nous trouvons à certains effets de mélodie,
+d'harmonie, de rhythme ou d'instrumentation, indépendamment de tous
+leurs rapports avec la peinture des sentiments et des passions du drame.
+Et, de plus, voulût-on même priver l'auditeur de cette source de
+jouissances et ne pas lui permettre de raviver son attention en la
+détournant un instant de son objet principal, il y aurait encore à citer
+un bon nombre de cas où le compositeur est appelé à soutenir seul
+l'intérêt de l'œuvre lyrique. Dans les danses de caractère, par
+exemple, dans les pantomimes, dans les marches, dans tous les morceaux
+enfin dont la musique instrumentale fait seule les frais, et qui par
+conséquent n'ont pas de paroles, que devient l'importance du poëte?...
+La musique doit bien, là, contenir forcément le dessin et le coloris.
+
+Si l'on excepte quelques-unes de ces brillantes sonates d'orchestre où
+le génie de Rossini se jouait avec tant de grâce, il est certain que, il
+y a trente ans encore, la plupart des compilations instrumentales
+honorées par les Italiens du nom d'ouvertures étaient de grotesques
+non-sens. Mais combien ne devaient-elles pas être plus plaisantes il y a
+cent ans, quand Gluck lui-même, entraîné par l'exemple, et qui
+d'ailleurs il faut bien le reconnaître, ne fut pas à beaucoup près aussi
+grand comme musicien proprement dit que comme musicien scénique, ne
+craignait pas de laisser tomber de sa plume l'incroyable niaiserie
+intitulée _Ouverture d'Orphée_! Il fit mieux pour _Alceste_ et surtout
+pour _Iphigénie en Aulide_. Sa théorie des ouvertures expressives donna
+l'impulsion qui produisit plus tard des chefs-d'œuvre symphoniques,
+qui, malgré la chute ou l'oubli profond des opéras pour lesquels ils
+furent écrits, sont restés debout, péristyles superbes de temples
+écroulés. Pourtant, ici encore, en outrant une idée juste, Gluck est
+sorti du vrai; non pas cette fois pour restreindre le pouvoir de la
+musique, mais pour lui en attribuer un au contraire qu'elle ne possédera
+jamais: c'est quand il dit que l'ouverture doit indiquer le _sujet_ de
+la pièce. L'expression musicale ne saurait aller jusque-là; elle
+reproduira bien la joie, la douleur, la gravité, l'enjouement; elle
+établira une différence saillante entre la joie d'un peuple pasteur et
+celle d'une nation guerrière, entre la douleur d'une reine et le chagrin
+d'une simple villageoise, entre une méditation sérieuse et calme et les
+ardentes rêveries qui précèdent l'éclat des passions. Empruntant ensuite
+aux différents peuples le style musical qui leur est propre, il est
+bien évident qu'elle pourra faire distinguer la sérénade d'un brigand
+des Abruzzes de celle d'un chasseur tyrolien on écossais, la marche
+nocturne de pèlerins aux habitudes mystiques de celle d'une troupe de
+marchands de bœufs revenant de la foire; elle pourra mettre l'extrême
+brutalité, la trivialité, le grotesque, en opposition avec la pureté
+angélique, la noblesse et la candeur. Mais si elle veut sortir de ce
+cercle immense, la musique devra, de toute nécessité, avoir recours à la
+parole chantée, récitée ou lue, pour combler les lacunes que ses moyens
+d'expression laissent dans une œuvre qui s'adresse en même temps à
+l'esprit et à l'imagination. Ainsi l'ouverture d'_Alceste_ annoncera des
+scènes de désolation et de tendresse, mais elle ne saurait dire ni
+l'objet de cette tendresse ni les causes de cette désolation; elle
+n'apprendra jamais au spectateur que l'époux d'Alceste est un roi de
+Thessalie condamné par les dieux à perdre la vie si quelqu'un ne se
+dévoue à la mort pour lui; c'est là pourtant le _sujet_ de la pièce.
+Peut-être s'étonnera-t-on de trouver l'auteur de cet article imbu de
+tels principes, grâce à certaines gens qui l'ont cru ou ont feint de le
+croire, dans ses opinions sur la puissance expressive de la musique,
+aussi loin au delà du vrai qu'ils le sont en deçà, et lui ont, en
+conséquence, prêté généreusement leur part entière de ridicule. Ceci
+soit dit sans rancune, en passant.
+
+La troisième proposition dont je me permettrai de contester l'à-propos
+dans la théorie de Gluck est celle par laquelle il déclare n'attacher
+aucun prix à la _découverte d'une nouveauté_. On avait déjà barbouillé
+bien du papier réglé à son époque, et une découverte musicale
+quelconque, ne fût-elle qu'indirectement liée à l'expression scénique,
+n'était pas à dédaigner.
+
+Pour toutes les autres, je crois qu'on ne saurait les combattre avec
+chance de succès, voire même la dernière, qui annonce une indifférence
+pour les règles que beaucoup de professeurs trouveront blasphématoire et
+impie. Gluck bien qu'il ne fut pas, je le répète, un musicien
+proprement dit de la force de quelques-uns de ses successeurs, l'était
+pourtant assez pour avoir le droit de répondre à ses critiques ce que
+Beethoven osa dire un jour: «Qui donc défend cette harmonie?--Fux,
+Albrechtsberger et vingt autres théoriciens.--Eh bien, moi, je la
+permets,» ou de leur faire encore cette réponse laconique d'un de nos
+plus grands poëtes lisant une de ses œuvres devant le comité du
+Théâtre-Français. Un des membres de l'aréopage l'ayant interrompu
+timidement au milieu de sa lecture: «Qu'y a-t-il, monsieur? répliqua le
+poëte avec un calme écrasant.--Mais il me semble... je trouve...--Quoi
+donc, monsieur?--Que cette expression n'est pas française.--Elle le
+sera, monsieur.»
+
+Cette superbe assurance convient même mieux au musicien qu'au poëte; il
+est plus autorisé à croire possible l'admission de ses néologismes, sa
+langue n'étant pas une langue de convention.
+
+Nous savons maintenant quelles furent les théories de Gluck sur la
+musique dramatique. Certes, l'_Alceste_ est l'une des plus magnifiques
+applications qu'il en ait faites, l'_Alceste_ française surtout. Pendant
+les années qui séparent la composition de cet ouvrage à Vienne de sa
+représentation à Paris, le génie de l'auteur semble s'être agrandi,
+raffermi. L'opposition qu'il rencontra chez ses compatriotes comme chez
+les Italiens paraît avoir doublé ses forces et donné plus de pénétration
+à son esprit. De là l'admirable transformation de l'_Alceste_ italienne,
+dont plusieurs morceaux ont été conservés intégralement, il est vrai,
+dans l'opéra français (on ne voit pas trop, tant ils sont beaux, quelles
+modifications l'auteur y aurait pu apporter), mais dont beaucoup
+d'autres, au contraire (à une seule exception que nous signalerons), ont
+reçu un perfectionnement sensible en passant sur notre scène et en
+s'unissant à notre langue. Les contours mélodiques de ceux-là sont
+devenus plus amples, plus nets, certains accents plus pénétrants,
+l'instrumentation s'est enrichie en devenant plus ingénieuse, et en
+outre un nombre assez grand de morceaux nouveaux, airs, chœurs et
+récitatifs, ont été ajoutes à la partition, dont le compositeur semble
+avoir pétri l'élément musical, comme fait le sculpteur de la terre dont
+il façonne sa statue.
+
+En relisant ce que j'écrivis autrefois sur la partition d'_Alceste_, je
+trouve des critiques qui ne me paraissent plus justes. J'avais pourtant
+été vivement frappé par toutes les beautés qu'elle contient, et certes
+je n'oublierai jamais l'impression que je ressentis à la répétition
+générale à laquelle j'assistai lors de la rentrée de madame Blanchu dans
+le rôle principal, en 1825. Mais je me sentais alors si violemment
+passionné pour cette œuvre, que la crainte de tomber dans un fanatisme
+aveugle devint chez moi une préoccupation, et que je crus m'y soustraire
+en cherchant à blâmer certaines choses que j'admirais en réalité.
+Aujourd'hui je n'ai plus cette crainte, je suis sûr que mon admiration
+n'est point aveugle, et je ne veux pas, par des scrupules déplacés, en
+atténuer l'expression.
+
+L'ouverture, sans être très-riche d'idées, contient plusieurs accents
+pathétiques et touchants; la couleur sombre y domine; l'instrumentation
+n'en a pas l'éclat ni la violence des compositions instrumentales de
+notre temps; elle est plus chargée et plus forte néanmoins que celle des
+autres ouvertures de Gluck. Les trombones y figurent dès le
+commencement; les trompettes et les timbales seules en sont exclues. Il
+est bon de dire à ce sujet que, par une singularité dont on citerait peu
+d'exemples, il n'y a pas une note de trompettes ni de timbales dans tout
+l'opéra (à l'exception des deux trompettes qui se font entendre sur la
+scène au moment où le héraut va parler au peuple).
+
+Ajoutons, pour détruire certaines erreurs assez répandues, que Gluck,
+dans sa partition, a employé, avec les flûtes et les hautbois, les
+clarinettes, les bassons, les cors et les trombones. Dans l'_Alceste_
+italienne il a souvent recouru aux cors anglais; mais cet instrument
+n'étant pas connu en France quand il y arriva, il les remplaça partout
+très-habilement, dans l'_Alceste_ française, par des clarinettes. Il n'y
+a pas non plus de petites flûtes dans cet ouvrage; il en a banni tout ce
+qui est criard, perçant et brutal, pour ne recourir qu'aux sonorités
+douces ou grandioses.
+
+L'ouverture d'_Alceste_, ainsi que celles d'_Iphigénie en Aulide_, de
+_Don Giovanni_, de _Démophoon_, ne finit pas complétement avant le lever
+de la toile; elle se lie au premier morceau de l'opéra par un
+enchaînement harmonique au moyen duquel la cadence se trouve suspendue
+indéfiniment. Je ne vois pas trop, malgré l'emploi qu'en ont fait Gluck,
+Mozart et Vogel, quel peut être l'avantage de cette forme inachevée pour
+les ouvertures. Elles sont mieux liées à l'action, il est vrai; mais
+l'auditeur, désappointé de se voir privé de la conclusion de la préface
+instrumentale, en éprouve un instant de malaise fatal à ce qui précède,
+sans être très-favorable à ce qui suit; l'opéra y gagne peu et
+l'ouverture y perd beaucoup.
+
+Au lever de la toile, le chœur, entrant sur un accord qui rompt la
+cadence harmonique de l'orchestre, s'écrie: «Dieux, rendez-nous notre
+roi, notre père!» Cette exclamation nous fournit dès la première mesure
+le sujet d'une observation applicable au tissu vocal de tous les autres
+chœurs de Gluck.
+
+On sait que la classification naturelle des voix humaines est celle-ci:
+_soprano_ et _contralto_ pour les femmes, _ténor_ et _basse_ pour les
+hommes. Les voix féminines se trouvant à l'octave supérieure des voix
+masculines, et dans le même rapport entre elles, le _contralto_, dont
+l'échelle est d'une quinte au-dessous de celle du _soprano_, est donc à
+celui-ci exactement comme la _basse_ est au _ténor_. On prétendait à
+l'Opéra, il y a trente ans encore, que la France ne produisait pas de
+contralti. En conséquence, les chœurs français ne possédaient que des
+soprani, et les contralti s'y trouvaient remplacés par une voix criarde,
+forcée et assez rare, qu'on appelait haute-contre, et qui n'est, à tout
+prendre, qu'un premier ténor.
+
+Gluck, en arrivant à Paris, se vit forcé d'abandonner l'excellente
+disposition chorale adoptée en Italie et en Allemagne, pour se conformer
+à l'usage français. Il dérangea sa partie de contralto pour l'approprier
+à la voix de haute-contre. Soixante ans après, on découvrit que la
+nature produisait des contralti en France comme ailleurs. Nous possédons
+en conséquence à l'Opéra aujourd'hui beaucoup de ces voix graves de
+femmes et très-peu de hautes-contre. Ou a donc eu raison de rétablir
+presque partout dans _Alceste_ la hiérarchie vocale naturelle que Gluck
+avait observée dans sa partition italienne. Je dis que cette restitution
+des contralti a été opérée _presque_ partout, parce qu'en effet elle ne
+peut pas être faite sans restrictions; il est des chœurs écrits pour
+des voix d'hommes seulement, dans lesquels la partie de haute-contre
+doit nécessairement rester aux premiers ténors.
+
+Le chœur «O dieux! qu'allons-nous devenir?» suivant l'annonce du
+héraut, est plein d'une tristesse noble, qui fait mieux ressortir par sa
+gravité l'agitation de la stretta qui lui succède: «Non, jamais le
+courroux céleste,» dont les principaux dessins mélodiques sont aussi
+bien déclamés et d'une accentuation aussi vraie que les plus savants
+récitatifs.
+
+Il en est de même du chœur dialogué: «O malheureux Admète,» dont la
+dernière phrase surtout, «malheureuse patrie!» est d'une poignante
+vérité d'expression.
+
+Dans le récitatif d'Alceste à son entrée, l'âme tout entière de la jeune
+reine se dévoile en quelques mesures. Le bel air: «Grands dieux, du
+destin qui m'accable,» est à trois mouvements: un mouvement lent à
+quatre temps, un autre à trois temps, et un allegro agité. C'est dans
+cet agitato que se trouve ce bel accent d'orchestre, repris ensuite par
+la voix, avec ces mots: «Quand je vous presse sur mon sein,» et dont un
+musicien disait un jour: «C'est le _cœur de l'orchestre_ qui s'agite!»
+Cet air présente, pour la diction des paroles, l'enchaînement des
+phrases mélodiques et l'art de ménager la force des accents jusqu'à
+l'explosion finale, des difficultés dont la plupart des cantatrices ne
+se doutent pas.
+
+La troisième scène s'ouvre dans le temple d'Apollon. Entrent le
+grand-prêtre, les sacrificateurs avec les trépieds enflammés et les
+instruments du sacrifice, ensuite Alceste conduisant ses enfants, les
+courtisans, le peuple. Ici Gluck a fait de la couleur locale s'il en fut
+jamais; c'est la Grèce antique qu'il nous révèle dans toute sa
+majestueuse et belle simplicité. Écoutez ce morceau instrumental, sur
+lequel entre le cortége; entendez (si vous n'avez pas près de vous
+quelque parleur impitoyable) cette mélodie douce, voilée, calme,
+résignée, cette pure harmonie, ce rhythme à peine sensible des basses
+dont les mouvements onduleux se dérobent sous l'orchestre, comme les
+pieds des prêtresses sous leurs blanches tuniques; prêtez l'oreille à la
+voix insolite de ces flûtes dans le grave, à ces enlacements des deux
+parties de violon dialoguant le chant, et dites s'il y a en musique
+quelque chose de plus beau, dans le sens antique du mot, que cette
+marche religieuse. L'instrumentation en est simple, mais exquise; il n'y
+a que les instruments à cordes et deux instruments à vent. Et là, comme
+en maint autre passage de ses œuvres, se décèle l'instinct de l'auteur;
+il a trouvé précisément les timbres qu'il fallait. Mettez deux hautbois
+à la place des flûtes et vous gâterez tout.
+
+La cérémonie commence par une prière dont le grand-prêtre seul a
+prononcé d'un ton solennel les premiers mots: «Dieu puissant, écarte du
+trône,» entrecoupés de trois larges accords d'ut pris à demi-voix, puis
+enflés jusqu'au _fortissimo_ par les instruments de cuivre. Rien de plus
+imposant que ce dialogue entre la voix du prêtre et cette harmonie
+pompeuse des _trompettes sacrées_. Le chœur, après un court silence,
+reprend les mêmes paroles dans un morceau assez animé à six-huit, dont
+la forme et la mélodie frappent d'étonnement par leur étrangeté. On
+s'attend, en effet, à ce qu'une prière soit d'un mouvement lent et dans
+une mesure tout autre que la mesure à six-huit. Pourquoi celle-ci, sans
+perdre de sa gravité, joint-elle à une espèce d'agitation tragique un
+rhythme fortement marqué et une instrumentation éclatante? Je penche
+fort à croire que certaines cérémonies religieuses de l'antiquité étant
+accompagnées, dit-on, de saltations ou danses symboliques, Gluck,
+préoccupé de cette idée, aura voulu donner à sa musique un caractère en
+rapport avec cet usage présumé. L'impression produite à la
+représentation par ce chœur semble prouver que malgré l'ignorance où
+sont les plus habiles chorégraphes sur le rituel des anciens sacrifices,
+son sens poétique n'a pas abusé le compositeur en le guidant dans cette
+voie.
+
+Le récitatif obligé du grand-prêtre: «Apollon est sensible à nos
+gémissements,» est évidemment la plus ingénieuse et la plus étonnante
+application de cette partie du système de l'auteur, qui consiste à
+n'employer les masses instrumentales qu'en proportion du _degré
+d'intérêt et de passion_. Ici les instruments à cordes débutent seuls
+par un unisson dont le dessin se reproduit jusqu'à la fin de la scène
+avec une énergie croissante. Au moment où l'exaltation prophétique du
+prêtre commence à se manifester: «Tout m'annonce du dieu la présence
+suprême,» les seconds violons et les altos entament un _tremulando_
+arpégé, qui, s'il est bien exécuté en écrasant les cordes près du
+chevalet, produit un effet semblable au bruit d'une cataracte, et sur
+lequel tombe de temps en temps un coup violent des basses et des
+premiers violons. Les flûtes, les hautbois et les clarinettes n'entrent
+que successivement dans les intervalles des exclamations du pontife
+inspiré; les cors et les trombones se taisent toujours. Mais à ces mots:
+
+ Le saint trépied s'agite,
+ Tout se remplit d'un juste effroi!
+
+la masse de cuivre vomit sa bordée si longtemps contenue, les flûtes et
+les hautbois font entendre leurs cris féminins; le frémissement des
+violons redouble, la marche terrible des basses ébranle tout
+l'orchestre: «Il va parler!» puis un silence subit:
+
+ Saisi de crainte et de respect.
+ Peuple, observe un profond silence.
+ Reine, dépose à son aspect
+ Le vain orgueil de la puissance!
+ Tremble!...
+
+Ce dernier mot, prononcé sur une seule note soutenue, pendant que le
+prêtre, promenant sur Alceste un regard égaré, lui indique du geste le
+degré inférieur de l'autel où elle doit incliner son front royal,
+couronne d'une manière sublime cette scène extraordinaire. C'est
+prodigieux, c'est de la musique de géant, dont jamais avant Gluck on
+n'avait soupçonné l'existence.
+
+Après un long silence général, dont le compositeur, avec une précision
+qui n'était pas dans ses habitudes, a déterminé exactement la durée en
+faisant compter aux voix et aux instruments deux mesures et demie, on
+entend la voix de l'oracle:
+
+ Le roi doit mourir aujourd'hui,
+ Si quelque autre au trépas ne se livre pour lui.
+
+Cette phrase, dite presque en entier sur une seule note, et les sombres
+accords de trombones qui l'accompagnent ont été imités ou plutôt copiés
+par Mozart dans _Don Giovanni_, pour les quelques mots prononcés par la
+statue du commandeur dans le cimetière. Le chœur à demi-voix qui suit
+est d'un grand caractère; c'est bien la stupeur et la consternation d'un
+peuple dont l'amour pour son roi ne va pas jusqu'à se dévouer pour lui.
+L'auteur a supprimé dans l'opéra français un second chœur qui, dans
+l'_Alceste_ italienne, murmurait derrière la scène les mots: _Fuggiamo!
+fuggiamo!_ pendant que le premier chœur, tout entier à son étonnement,
+répétait sans songer à fuir: _Che annunzio funesto!_ (quel oracle
+funeste!) A la place de ce deuxième chœur, il a fait parler le
+grand-prêtre d'une façon tout à fait naturelle et dramatique. Nous
+indiquerons à ce sujet une tradition importante dont l'oubli
+affaiblirait l'effet de la péroraison de cette admirable scène. Voici en
+quoi elle consiste: à la fin du _largo_ à trois temps qui précède la
+_coda_ agitée «Fuyons, nul espoir ne nous reste,» le rôle du
+grand-prêtre indique, dans la partition, ces mots: «Votre roi va
+mourir!» sous les notes _ut ut ré ré ré fa_, dans le _medium_ et placées
+sur l'avant-dernier accord du chœur. A l'exécution, au contraire, le
+grand-prêtre attend que le chœur ne se fasse plus entendre, et au
+milieu de ce silence de mort il lance à l'_octave supérieure_ son:
+«Votre roi va mourir!» comme le cri d'alarme qui donne à cette foule
+épouvantée le signal de la fuite. Ce changement fut, dit-on, indiqué aux
+répétitions par Gluck lui-même, qui négligea de le faire reproduire dans
+sa partition.
+
+Tous alors de se disperser en tumulte sur un chœur d'un admirable
+laconisme, abandonnant Alceste évanouie au pied de l'autel.
+
+J. J. Rousseau a reproché à cet _allegro agitato_ d'exprimer aussi bien
+le désordre de la joie que celui de la terreur. On peut répondre à cette
+critique que le musicien se trouvait là placé sur la limite ou sur le
+point de contact des deux passions, et qu'il lui était en conséquence à
+peu près impossible de ne pas encourir un pareil reproche. Et la preuve,
+c'est que, dans les vociférations d'une multitude qui se précipite d'un
+lieu à un autre, l'auditeur placé à distance ne saurait, sans être
+prévenu, découvrir si le sentiment qui agite la foule est celui de la
+frayeur ou d'une folle gaieté. Pour rendre plus complétement ma pensée,
+je dirai: Un compositeur peut bien écrire un chœur dont l'intention
+joyeuse ne saurait en aucun cas être méconnue, mais l'inverse n'a pas
+lieu; et les agitations d'une foule traduites musicalement, quand elles
+n'ont pas pour cause la haine ou le désir de la vengeance, se
+rapprocheront toujours beaucoup, au moins pour le mouvement et le
+rhythme, du mouvement et des formes rhythmiques de la joie tumultueuse.
+On pourrait trouver à ce chœur un défaut plus réel au point de vue des
+nécessités de l'action scénique: il est trop court, et son laconisme
+nuit aussi à l'effet musical, puisque sur les dix-huit mesures qui le
+composent il est fort difficile aux choristes de trouver le temps de
+sortir de la scène sans sacrifier entièrement la dernière partie du
+morceau.
+
+La reine, demeurée seule dans le temple, exprime son anxiété par un de
+ces récitatifs comme Gluck seul en a jamais su faire; ce monologue, déjà
+beau en italien, en français est sublime. Je ne crois pas qu'on puisse
+rien trouver de comparable, pour la vérité et la force de l'expression,
+à la musique (car un tel récitatif en est une aussi admirable que les
+plus beaux airs) des paroles suivantes:
+
+ Il n'est plus pour moi d'espérance!
+ Tout fuit... tout m'abandonne à mon funeste sort;
+ De l'amitié, de la reconnaissance
+ J'espérerais en vain un si pénible effort.
+ Ah! l'amour seul en est capable!
+ Cher époux, tu vivras; tu me devras le jour;
+ Ce jour dont te privait la Parque impitoyable
+ Te sera rendu par l'amour.
+
+Au cinquième vers, l'orchestre commence un crescendo, image musicale de
+la grande idée de dévouement qui vient de poindre dans l'âme d'Alceste,
+l'exalte, l'embrase et aboutit à cet état d'orgueil et d'enthousiasme:
+«Ah! l'amour seul en est capable!» après quoi le débit devient
+précipité, la phrase vocale court avec tant d'ardeur que l'orchestre
+semble renoncer à la suivre, s'arrête haletant, et ne reparaît qu'à la
+fin pour s'épanouir en accords pleins de tendresse sous le dernier vers.
+Tout cela appartient en propre à la partition française, aussi bien que
+l'air suivant:
+
+ Non, ce n'est point un sacrifice!
+
+Dans ce morceau, qui est à la fois un air et un récitatif, la
+connaissance la plus complète des traditions et du style de l'auteur
+peut seule guider le chef d'orchestre et la cantatrice. Les changements
+de mouvement y sont fréquents, difficiles à prévoir, et quelques-uns ne
+sont pas marqués dans la partition. Ainsi, après le dernier temps
+d'arrêt, Alceste en disant: «Mes chers fils, je ne vous verrai plus!»
+doit ralentir la mesure d'un peu plus du double, de manière à donner aux
+notes _noires_ une valeur égale à celle de _blanches pointées_ du
+mouvement précédent. Un autre passage, le plus saisissant, deviendrait
+tout à fait un non-sens si le mouvement n'en était ménagé avec une
+extrême délicatesse; c'est à la seconde apparition du motif:
+
+ Non, ce n'est point un sacrifice!
+ Eh! pourrai-je vivre sans toi,
+ Sans toi, cher Admète?
+
+Cette fois, au moment d'achever sa phrase, Alceste, frappée d'une idée
+désolante, s'arrête tout à coup à «Sans toi...» Un souvenir est venu
+étreindre son cœur de mère et briser l'élan héroïque qui l'entraînait à
+la mort... Deux hautbois élèvent leurs voix gémissantes dans le court
+intervalle de silence que laisse l'interruption soudaine du chant et de
+l'orchestre; aussitôt Alceste: «O mes enfants! ô regrets superflus!»
+Elle pense à ses fils, elle croit les entendre. Égarée et tremblante,
+elle les cherche autour d'elle, répondant aux plaintes entrecoupées de
+l'orchestre par une plainte folle, convulsive, qui tient autant du
+délire que de la douleur, et rend incomparablement plus frappant
+l'effort de la malheureuse pour résister à ces voix chéries, et répéter
+une dernière fois, avec l'accent d'une résolution inébranlable: «Non, ce
+n'est point un sacrifice.» En vérité, quand la musique dramatique est
+parvenue à ce degré d'élévation poétique, il faut plaindre les
+exécutants chargés de rendre la pensée du compositeur; le talent suffit
+à peine pour cette tâche écrasante; il faut presque du génie.
+
+Le récitatif _Arbitres du sort des humains_, dans lequel Alceste,
+agenouillée aux pieds de la statue d'Apollon, prononce son terrible
+vœu, manque, comme l'air précédent, dans la partition italienne;
+l'accent en est énergique et grandiose. Il offre cela de particulier
+dans son instrumentation, que la voix y est presque constamment suivie à
+l'unisson et à l'octave par six instruments à vent, deux hautbois, deux
+clarinettes et deux cors, sur le _tremoto_ de tous les instruments à
+cordes. Ce mot _tremoto_ (tremblé) n'indique pas dans les partitions de
+Gluck ce frémissement d'orchestre qu'il a employé ailleurs fort souvent,
+et qu'on nomme trémolo, dans lequel la même note est répétée aussi
+rapidement que possible par une multitude de petits coups d'archet. Il
+ne s'agit ici que de ce tremblement du doigt de la main gauche appuyé
+sur la corde, et qui donne au son une sorte d'ondulation; Gluck
+l'indique par ce signe, placé sur les notes tenues: <> et
+quelquefois aussi par le mot _appogiato_ (appuyé). Il y a encore une
+autre espèce de tremblement qu'il emploie dans les récitatifs, dont
+l'effet est fort dramatique; il le désigne par des points placés
+au-dessus d'une grosse note, et couverts par un coulé ainsi: [illustration]
+Cela signifie que les archets doivent répéter sans rapidité le même son
+d'une façon irrégulière, les uns faisant quatre notes par mesure,
+d'autres huit, d'autres cinq, ou sept, ou six, produisant ainsi une
+multitude de rhythmes divers qui, par leur incohérence, troublent
+profondément tout l'orchestre et répandent sur les accompagnements ce
+vague ému qui convient à tant de situations.
+
+Dans le récitatif que je viens de citer, ce système d'orchestration avec
+le _tremoto appogiato_, la voix solennelle des instruments à vent
+suivant la partie de chant, les dessins formidables des basses
+descendant diatoniquement, pendant les intervalles de silence de la
+partie vocale, produisent un effet d'un grandiose incomparable.
+
+Remarquons le singulier enchaînement de modulations suivi par l'auteur,
+pour lier ensemble les deux grands airs que chante Alceste à la fin de
+ce premier acte. Le premier est en _ré_ majeur; le récitatif qui lui
+succède, et dont je viens de parler, commençant aussi en _ré_, finit en
+_ut_ dièze mineur; l'entrée du grand prêtre rentrant pour dire que le
+vœu d'Alceste est accepté a lieu sur une ritournelle en _ut_ dièze
+mineur qui aboutit à un air en _mi_ bémol, et le dernier air de la reine
+est en _si_ bémol.
+
+Ce morceau du prêtre, «Déjà la mort s'apprête,» est à deux mouvements et
+d'un caractère presque menaçant dans sa seconde partie. Il est fait avec
+l'air d'Ismène de l'_Alceste_ italienne, «_Parto ma senti_,» mais
+transfiguré et agrandi par l'art extrême avec lequel Gluck l'a modifié
+en l'adaptant à de nouvelles paroles. En français, l'_andante_ est plus
+court, l'_allegro_ plus long, et une partie de bassons assez
+intéressante est ajoutée à l'orchestre. Du reste, le fond de la pensée
+première est presque partout conservé. Il faut ici signaler une nuance
+très-importante dont l'indication manque à la partition française
+gravée, ne se trouvait pas davantage dans la partition manuscrite de
+l'Opéra, et fut marquée, au contraire, avec le plus grand soin dans la
+partition italienne. Dans le dessin continu de seconds violons qui
+accompagne tout _allegro_, la première moitié de chaque mesure doit être
+exécutée _forte_ et la seconde _piano_. Malgré l'oubli des graveurs et
+des copistes, il est évident que cette double nuance est d'un effet trop
+saillant pour qu'on puisse la négliger et exécuter _mezzo forte_ d'un
+bout à l'autre le passage en question, ainsi que je l'ai vu faire
+autrefois à l'Opéra.
+
+Probablement c'est encore là une de ces fautes de rédaction que Gluck
+rectifiait aux répétitions, mais qui, n'étant pas corrigées sur les
+parties ni sur la partition, ne pouvaient manquer d'induire en erreur
+les exécutants longtemps après, quand le _maître-soleil_ avait disparu.
+
+J'arrive à l'air: _Divinités du Styx_! Alceste est seule de nouveau; le
+grand prêtre l'a quittée, en lui annonçant que les ministres du dieu des
+morts l'attendront aux abords du Tartare à la fin du jour. C'en est
+fait; quelques heures à peine lui restent. Mais la faible femme, la
+tremblante mère, ont disparu pour faire place à un être qui, jeté hors
+de la nature par le fanatisme de l'amour, se croit désormais
+inaccessible à la crainte et capable de frapper, sans pâlir, aux portes
+de l'enfer.
+
+Dans ce paroxysme d'enthousiasme héroïque, Alceste interpelle les dieux
+du Styx pour les braver; une voix rauque et terrible lui répond; le cri
+de joie des cohortes infernales, l'affreuse fanfare de la trombe
+tartaréenne retentit pour la première fois aux oreilles de la jeune et
+belle reine qui va mourir. Son courage n'en est point ébranlé; elle
+apostrophe, au contraire, avec un redoublement d'énergie ces dieux
+avides dont elle méprise les menaces et dédaigne la pitié. Elle a bien
+un instant d'attendrissement, mais son audace renait, ses paroles se
+précipitent: _Je sens une force nouvelle_. Sa voix s'élève
+graduellement, les inflexions en deviennent de plus en plus passionnées:
+_Mon cœur est animé du plus noble transport_. Et après un court
+silence, reprenant sa frémissante évocation, sourde aux aboiements de
+Cerbère comme à l'appel menaçant des ombres, elle répète encore: _Je
+n'invoquerai point votre pitié cruelle_, avec de tels accents, que les
+bruits étranges de l'abîme disparaissent vaincus par le dernier cri de
+cet enthousiasme mêlé d'angoisse et d'horreur.
+
+Je crois que ce prodigieux morceau est la manifestation la plus complète
+des facultés de Gluck, facultés qui ne se représenteront peut-être
+jamais réunies au même degré chez le même musicien: inspiration
+entraînante, haute raison, grandeur de style, abondance de pensées,
+connaissance profonde de l'art de dramatiser l'orchestre, mélodie
+pénétrante, expression toujours juste, naturelle et pittoresque,
+désordre apparent qui n'est qu'un ordre plus savant, simplicité
+d'harmonie, clarté de dessins, et, par-dessus tout, force immense qui
+épouvante l'imagination capable de l'apprécier.
+
+Cet air monumental, ce climax d'un vaste crescendo préparé pendant toute
+la dernière moitié du premier acte, ne manque jamais de transporter
+l'auditoire quand il est bien exécuté, et cause une de ces émotions
+qu'il serait inutile de chercher à décrire. Il faut, pour que son
+exécution soit fidèle et complète, que le rôle d'Alceste soit confié à
+une grande actrice possédant une grande voix et une certaine agilité,
+non pas de vocalisation, mais d'émission des sons, qui lui permette de
+bien faire entendre le débit rapide sans prendre des temps pour poser
+chaque note. Sans cela, le _prestissimo_ épisodique du milieu: _Je sens
+une force nouvelle_, serait à peu près perdu. Remarquons la liberté
+grande que Gluck a prise dans ce passage, comme dans beaucoup d'autres,
+de se moquer de la carrure et même de la symétrie; ce prestissimo est
+composé de cinq membres de phrase de cinq mesures chacun et de quatre
+mesures en plus. Et cette succession irrégulière, loin de choquer,
+saisit de prime abord et entraîne l'auditeur.
+
+Pour bien rendre cet air, il faut en outre que les mouvements en soient
+saisis avec sagacité au début, où se fait sentir une certaine majesté
+sombre, et bien délicatement modifiés ensuite, pour la dernière et si
+touchante mélodie:
+
+ Mourir pour ce qu'on aime est un trop doux effort,
+ Une vertu si naturelle!
+
+dont chaque mesure tire larmes et sang.
+
+De plus, il faut absolument que l'orchestre soit inspiré comme la
+cantatrice, que les _forte_ soient terribles, les _piano_ tantôt
+menaçants et tantôt attendris, et que les instruments de cuivre surtout
+donnent à leurs deux premières notes une sonorité tonnante, en les
+attaquant vigoureusement et en les soutenant sans fléchir pendant toute
+la durée de la mesure. Alors on arrive à un résultat dont les plus
+savants efforts de l'art musical ont offert bien peu d'exemples
+jusqu'ici.
+
+Conçoit-on que Gluck, pour se prêter aux exigences de la versification
+française ou à l'impuissance de son traducteur, ait consenti à défigurer
+ou, pour parler plus juste, à détruire la merveilleuse ordonnance du
+début de cet air incomparable, qu'il a au contraire si avantageusement
+modifié dans presque tout le reste? C'est pourtant la vérité. Le premier
+vers du texte italien est celui-ci:
+
+ _Ombre, larve, compagne di morte._
+
+Le premier mot, _ombre_, par lequel l'air commence, étant placé sur deux
+larges notes, dont la première peut et doit être enflée, donne à la voix
+le temps de se développer et rend la réponse des dieux infernaux,
+représentés par les cors et les trombones, beaucoup plus saillante, le
+chant cessant au moment où s'élève le cri instrumental. Il en est de
+même des deux sons écrits une tierce plus haut que les premiers, pour le
+second mot _larve_. Dans la traduction française, à la place de ces deux
+mots italiens, qui étaient tout traduits en y ajoutant un _s_, nous
+avons, _Divinités du Styx_, par conséquent, au lieu d'un membre de
+phrase excellent pour la voix, d'un sens complet enfermé dans une
+mesure, le changement produit cinq répercussions insipides de la même
+note pour les cinq syllabes _di-vi-ni-tés du_, le mot Styx étant placé à
+la mesure suivante, en même temps que l'entrée des instruments à vent et
+le fortissimo de l'orchestre qui l'écrasent et empêchent de l'entendre.
+Par là, le sens demeurant incomplet dans la mesure où le chant est à
+découvert, l'orchestre a l'air de partir trop tôt et de répondre à une
+interpellation inachevée. De plus, la phrase italienne _compagne di
+morte_, sur laquelle la voix se déploie si bien, étant supprimée en
+français et remplacée par un silence, laisse dans la partie de chant une
+lacune que rien ne saurait justifier. La belle pensée du compositeur
+serait reproduite sans altération, si, au lieu des mots que je viens de
+désigner, on lui eût adapté ceux-ci:
+
+ Ombres, larves, pâles compagnes de la mort!
+
+Sans doute le _poëte_ n'eût pas su se contenter de la structure de ce
+quasi-vers, et plutôt que de manquer aux règles de l'hémistiche, il a
+inutile, défiguré, détruit l'une des plus étonnantes inspirations de
+l'art musical. C'était quelque chose de si important, en effet, que les
+vers de M. du Rollet! Madame Viardot, faisant à cette occasion de
+l'éclectisme et n'osant pas supprimer les mots _Divinités du Styx_,
+devenus célèbres et que tous les amateurs attendent quand on exécute ce
+morceau, a conservé en partie la mutilation de du Rollet, et réinstallé
+la seconde phrase de l'air italien avec les mots: _Pâles compagnes de la
+mort_. C'est toujours cela de gagné!
+
+Quelle fière joie doit ressentir en son cœur la cantatrice qui, sûre
+d'elle-même, voyant à ses pieds un auditoire frémissant, et soutenue par
+les ailes du génie dont elle est l'interprète, s'apprête à commencer cet
+air! Cela doit ressembler au bonheur de l'aigle s'élançant d'un pic
+élevé pour nager libre dans l'espace!...................
+
+Gluck a souvent mis en usage dans toutes ses partitions, mais dans
+_Iphigénie en Tauride_ plus qu'ailleurs, un genre d'accompagnement pour
+le récitatif simple, qui consiste en accords à quatre parties, tenus
+sans interruption par la masse entière des instruments à cordes, pendant
+toute la durée de la récitation musicale des vers. Cette harmonie
+stagnante produit sur les organes des auditeurs inattentifs, et le
+nombre en est grand, un effet de torpeur et d'engourdissement
+irrésistible, et finit par les plonger dans une lourde somnolence qui
+les rend complétement indifférents aux plus rares efforts du compositeur
+pour les émouvoir. Il était vraiment impossible de trouver quelque chose
+de plus antipathique à des Français que ce long et obstiné
+bourdonnement. On ne peut donc pas s'étonner qu'il arrive à beaucoup
+d'entre eux d'éprouver à la représentation des ouvrages de Gluck autant
+d'ennui que d'admiration. Ce qui doit surprendre, c'est que le génie
+puisse s'abuser ainsi sur l'importance des accessoires, au point de se
+servir de moyens qu'un instant de réflexion lui ferait rejeter comme
+insuffisants ou dangereux, et dans lesquels réside la cause obscure des
+mécomptes cruels que ses productions les plus magnifiques lui font trop
+souvent éprouver.
+
+Une autre cause encore concourt, dans l'orchestre de Gluck, à produire
+cette redoutable monotonie, c'est la simplicité des basses, qui ne sont
+presque jamais dessinées d'une façon intéressante, et se bornent à
+soutenir l'harmonie en frappant d'une façon monotone les temps de la
+mesure ou en suivant note contre note le rhythme de la mélodie.
+Aujourd'hui les compositeurs habiles ne dédaignent plus aucune partie de
+l'orchestre, s'attachent à répandre sur toutes de l'intérêt et à varier
+les formes rhythmiques autant que possible. L'orchestre de Gluck en
+général a peu d'éclat, si on le compare, non pas aux masses
+grossièrement bruyantes, mais aux orchestres bien écrits des vrais
+maîtres de notre siècle. Cela tient à l'emploi constant des instruments
+à timbre aigu dans le médium, défaut rendu plus sensible par la rudesse
+des basses, écrites fréquemment, au contraire, dans le haut et dominant
+alors outre mesure le reste de la masse harmonique. On trouverait
+aisément la raison de ce système, qui ne fut pas, du reste,
+exclusivement le partage de Gluck, dans la faiblesse des exécutants de
+ce temps-là; faiblesse telle, que l'_ut_ au-dessus des portées faisait
+trembler les violons, le _la_ aigu les flûtes, et le _ré_ les hautbois.
+D'un autre côté, les violoncelles paraissant (comme aujourd'hui encore
+en Italie) un instrument de luxe dont on tâchait de se passer dans les
+théâtres, les contre-basses demeuraient chargées presque seules de la
+partie grave; de sorte que si le compositeur avait besoin de serrer son
+harmonie, il devait nécessairement, vu l'impossibilité de faire entendre
+assez les violoncelles et l'extrême gravité du son des contre-basses,
+écrire cette partie très-haut afin de la rapprocher davantage des
+violons.
+
+Depuis lors on a senti en France et en Allemagne l'absurdité de cet
+usage; les violoncelles ont été introduits dans l'orchestre en nombre
+supérieur à celui des contre-basses; d'où il est résulté que les basses
+de Gluck, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, se trouvent
+aujourd'hui placées dans des circonstances essentiellement différentes
+de celles qui existaient de son temps, et qu'il ne faut pas lui
+reprocher l'exubérance qu'elles ont acquise malgré lui aux dépens du
+reste de l'orchestre. Il s'est abstenu si constamment des sons graves de
+la clarinette, de ceux du cor et des trombones, qu'il semble ne les
+avoir pas connus. Une étude approfondie de son instrumentation nous
+entraînerait trop loin de notre sujet; disons seulement qu'il a employé
+le premier en France, et une seule fois, la grosse caisse (sans
+cymbales) dans le chœur final d'_Iphigénie en Aulide_, les cymbales
+(sans grosse caisse) le triangle et le tambourin dans le premier acte
+d'_Iphigénie en Tauride_; instruments dont on fait aujourd'hui un emploi
+si stupide et un abus si révoltant.
+
+Les second et troisième actes d'_Alceste_ passent, dans l'opinion de
+quelques juges superficiels, pour inférieurs au premier. Les situations
+seules du drame sont moins saillantes et se nuisent entre elles par leur
+ressemblance et leur fâcheuse monotonie. Mais le musicien ne fléchit pas
+un instant; il semble même redoubler d'inspiration pour combattre ce
+défaut; jusqu'au dernier moment le même souffle l'anime; il trouve des
+formes nouvelles pour peindre, et toujours avec une puissance plus
+irrésistible, le deuil, le désespoir, l'effroi, l'attendrissement,
+l'angoisse, la stupeur; il vous inonde de mélodies navrantes, d'accents
+douloureux, dans les voix, dans les parties hautes, dans les parties
+intermédiaires de l'orchestre; tout supplie, tout pleure, gémit; et ces
+pleurs intarissables nous touchent cependant; telles sont la force et la
+beauté de l'inspiration du poëte musicien.
+
+Au second acte, d'ailleurs, les réjouissances motivées par le
+rétablissement du roi amènent les morceaux les plus gracieux, les
+mélodies les plus riantes, dont le charme est doublé par leur contraste
+avec tout le reste.
+
+Le chœur, «Que les plus doux transports,» et celui, «Livrons-nous à
+l'allégresse,» n'ont pas précisément le brio que désireraient certains
+auditeurs; la gaieté que ces morceaux expriment est une sorte de gaieté
+tendre et naïve, où je trouve un grand mérite spécial. C'est la joie
+d'un peuple qui aime son roi; les cœurs sont encore endoloris par
+l'anxiété dont ils viennent à peine d'être délivrés. Et comme le dit
+Admète à son entrée, les Thessaliens sont moins ses sujets que ses amis.
+
+La mélodie:
+
+ Admète va faire encore
+ De son peuple qui l'adore
+ Et la gloire et le bonheur,
+
+est tout entière dans ce sentiment.
+
+Au milieu de ce même air de danse chanté, la reine, passant au travers
+des groupes, s'écrie:
+
+ Ces chants me déchirent le cœur!
+
+et la joie publique redouble.
+
+Dans une étude comme celle-ci, où la critique est presque toujours
+admirative, il faut relever les défaillances de l'auteur, ne fût-ce que
+pour constater les points par lesquels il se rattache à la nature
+humaine.
+
+Au milieu du premier chœur du peuple thessalien dont la joie douce est,
+je le répète, exprimée d'une façon si vraie et si charmante, se trouve
+une absurdité d'instrumentation, une partie de cor faisant des sauts
+d'octave et des successions diatoniques impossibles à exécuter dans un
+mouvement aussi animé. Le moindre musicien, témoin de ce _lapsus
+calami_, aurait pu dire à Gluck: «Eh! monseigneur, que faites-vous donc?
+Vous savez bien que cette façon d'arpéger des octaves et que tout ce
+dessin rapide, déjà difficile pour des violoncelles, est impraticable
+pour des instruments à embouchure tels que des cors, des cors en _sol_
+surtout! et vous n'ignorez pas que si par impossible on parvenait à
+exécuter un semblable passage, son effet, loin d'être bon, provoquerait
+le rire.» Une telle distraction chez un grand maître est absolument
+inexplicable.
+
+Un troisième chœur joyeux me paraît plus empreint encore que les deux
+précédents de cette affection du peuple pour son roi; c'est celui:
+
+ Vivez, coulez des jours dignes d'envie!
+
+Il est à reprises, comme ces airs dont j'ai signalé l'incompatibilité
+avec la vraisemblance dramatique. Mais ici le défaut de cette forme
+disparaît, parce que la première reprise de chaque fragment chantée par
+les coryphées seuls est répétée ensuite par le grand chœur, comme si le
+peuple s'associait au sentiment exprimé d'abord par les principaux amis
+d'Admète. La répétition de chaque période est ainsi parfaitement
+justifiée. Le chant placé sur les deux vers:
+
+ Ah! quel que soit cet ami généreux
+ Qui pour son roi se sacrifie...
+
+est d'une rare beauté, et les mots _son roi_ y forment une sorte
+d'exclamation dans laquelle les sentiments affectueux du peuple se
+révèlent avec force et une sorte d'admiration. Vient maintenant un autre
+chœur dansé, où tout ce que la grâce mélodique a de plus séduisant est
+répandu à profusion. On chante:
+
+ Parez vos fronts de fleurs nouvelles,
+ Tendres amants, heureux époux,
+ Et l'hymen et l'amour de leurs mains immortelles
+ S'empressent d'en cueillir pour vous.
+
+Et l'orchestre accompagne doucement en pizzicato. Tout n'est que charme
+et voluptueux sourires, on se croit transporté dans un gynécée antique,
+on imagine voir les beautés de l'Ionie enlacer aux sons de la lyre leurs
+bras divins et balancer leur torse digne du ciseau de Phidias.
+
+Le thème de ce délicieux morceau a été, je l'ai déjà dit, emprunté par
+Gluck à sa partition d'_Elena e Paride_. Il y a ajouté les deux strophes
+chantées par une jeune Grecque, qui ramènent la mélodie principale avec
+un si rare bonheur, et encore le solo de flûte dans le mode mineur, sur
+lequel on danse pendant qu'Alceste éplorée, et détournant la tête, dit
+avec de si déchirantes inflexions
+
+ O dieux! soutenez mon courage,
+ Je ne puis plus cacher l'excès de mes douleurs.
+ Ah! malgré moi des pleurs
+ S'échappent de mes yeux et baignent mon visage.
+
+Puis le divin sourire rayonne de nouveau, et le chœur reprend dans le
+mode majeur, avec son accompagnement pizzicato:
+
+ Parez vos fronts de fleurs nouvelles.
+
+Un grand poëte l'a dit,
+
+ Les forts sont les plus doux.
+
+L'air d'Admète: _Bannis la crainte et les alarmes_, est plein d'une
+tendre sérénité; la joie du jeune roi revenu à la vie est aussi complète
+que son amour pour Alceste est profond. La mélodie de ce morceau me
+paraît d'une exquise élégance, et les accompagnements des violons
+l'enlacent comme des caresses d'une charmante chasteté. Signalons en
+passant l'effet des deux hautbois à la tierce l'un de l'autre et des
+sanglots haletants des instruments à cordes pendant ces deux vers du
+récitatif suivant:
+
+ Je cherche tes regards, tu détournes les yeux;
+ Ton cœur me fuit, je l'entends qui soupire.
+
+et cette admirable exclamation de la reine:
+
+ Ils savent, ces dieux, si je t'aime,
+
+Ici la répétition des premiers mots: _Ils savent, ces dieux_, que le
+musicien s'est permise, au lieu d'être un non-sens ou une fadeur comme
+il arrive trop souvent en pareil cas dans les œuvres d'un style
+vulgaire, double la puissance excessive de la phrase et l'intensité du
+sentiment exprimé.
+
+La mélodie de l'air: _Je n'ai jamais chéri la vie_, est suave autant que
+noble; son accent est celui d'une tendresse ardente qui éclate surtout
+au vers:
+
+ Qu'elle me soit cent fois ravie!
+
+Il était certes impossible de mieux jeter les deux mots _cent fois_, où
+se décèle l'immense amour de ce cœur dévoué. On est frappé par l'image
+produite au passage: _Jusque dans la nuit éternelle_, dont l'effet des
+cors à l'octave de la partie vocale augmente la solennité; mais ce n'est
+pas parce que la phrase parcourt un intervalle de dixième, de l'aigu au
+grave; ce n'est pas parce que la voix _descend_ jusqu'aux mots «la nuit
+éternelle.» Je crois avoir prouvé ailleurs qu'il n'y a pas, en réalité,
+de sons qui _montent_ ou _descendent_, et que ces termes de sons _hauts_
+et _bas_ ont été admis seulement par suite de l'habitude des yeux
+suivant les notes qui se dirigent de haut en bas ou de bas en haut _sur
+le papier_. La beauté de ce passage et l'image musicale qui en résulte
+sont dues à ce que la voix, en passant des sons aigus aux sons plus
+graves, prend par cela même un caractère plus sombre, augmenté par la
+transition du mode majeur au mineur et par l'accord sinistre que produit
+l'entrée des basses au mot _éternelle_. Ce n'est pas non plus pour le
+plaisir puéril de jouer sur les mots que Gluck a mis là cette teinte
+noire dont le temps d'arrêt qui se trouve sur la pénultième syllabe
+semble compléter l'obscurité, mais bien parce qu'il est naturel
+qu'Alceste, sur le point de mourir, ne puisse contenir sa terreur en
+parlant de la mort, qui pour elle est si prochaine.
+
+Cet air, je l'ai déjà dit, est, à reprises, composé de deux périodes
+dont chacune se dit deux fois, sans qu'aucun motif plausible justifie
+cette répétition. L'oreille s'en accommode fort bien, parce qu'on ne se
+lasse pas d'écouter d'aussi belle musique; mais le sens dramatique en
+est choqué, et Gluck se met ici en contradiction évidente avec
+lui-même.
+
+L'immense récitatif pendant lequel Admète, à force d'instances, arrache
+enfin à Alceste le secret de son dévouement, est l'un des plus étonnants
+de la partition. Pas un mot qui n'y soit bien dit, pas une intention qui
+n'y soit mise en relief. Les interpellations d'Admète, les aparté
+douloureux d'Alceste, la chaleur croissante du dialogue, l'emportement
+furieux de l'orchestre quand le roi désespéré s'écrie:
+
+ Non, je cours réclamer leur suprême justice!
+
+font presque de cette scène le pendant du récitatif du prêtre au premier
+acte; et l'air qui la termine la couronne magnifiquement. On ne conçoit
+pas que par des moyens aussi simples la musique puisse atteindre à une
+pareille intensité d'expression, à un pathétique aussi élevé. Il
+s'agissait ici de mêler l'accent du reproche à celui de l'amour, de
+confondre la fureur et la tendresse, et le compositeur y est parvenu.
+
+ Barbare! non sans toi je ne puis vivre,
+ Tu le sais, tu n'en doutes pas!
+
+s'écrie le malheureux Admète, et quand, interrompu un instant par
+Alceste, qui ne peut contenir cette exclamation: «_Ah! cher époux!_» il
+reprend avec plus de véhémence qu'auparavant: _Je ne puis vivre, tu le
+sais, tu n'en doutes pas!_ et se précipite éperdu hors de la scène,
+c'est à peine si le spectateur a la force d'applaudir.
+
+Le récitatif qui suit nous montre la reine plus calme. Sa résignation ne
+sera pas de longue durée.
+
+Le chœur prend la parole à son tour:
+
+ Tant de grâces! tant de beauté!
+ Son amour, sa fidélité,
+ Tant de vertus, de si doux charmes,
+ Nos vœux, nos prières, nos larmes,
+ Grands dieux! ne peuvent vous fléchir,
+ Et vous allez nous la ravir!
+
+A une voix isolée répond une autre voix, puis les deux voix s'unissent,
+le chœur entier s'exclame, se lamente, et quand toutes les voix se sont
+éteintes dans un _pianissimo_, les instruments, restés seuls, terminent
+et complètent ce concert de douleurs par quatre mesures d'une expression
+grave et résignée qui, dans la langue mystérieuse de l'orchestre,
+semblent dire au cœur et à la pensée bien plus que n'ont dit les vers
+du poëte.
+
+ Dérobez-moi ces pleurs, cessez de m'attendrir.
+
+reprend Alceste en se levant du siége sur lequel elle était tombée
+pendant la lamentation précédente. Après cet instant de résignation, le
+désespoir est sur le point d'envahir de nouveau son âme. Elle se tait.
+Un instrument de l'orchestre élève une plainte mélodieuse
+qu'accompagnent d'autres instruments avec une sorte d'arpége obstiné
+lent, dont la quatrième note est toujours accentuée. Ce retour constant
+du même accent, au même endroit, avec le même degré d'intensité, est
+l'image de la douleur qu'éveille chaque pulsation du cœur d'Alceste
+sous l'obsession d'une implacable pensée. La reine pleure sur elle-même
+et implore la pitié de ses amis dans cet immortel adagio qui dépasse en
+grandeur de style tout ce que l'on connaît du même genre en musique:
+
+ Ah! malgré moi mon faible cœur partage...
+
+Quel tissu mélodique! quelles modulations! quelle gradation dans les
+accents sur cet accompagnement acharné de l'orchestre!
+
+ Voyez quelle est la rigueur de mon sort!
+ Epouse, mère et reine si chérie.
+ Rien ne manquait au bonheur de ma vie,
+ Et je n'ai plus d'autre espoir que la mort!
+
+Mais voilà l'accès revenu, le désespoir encore est le maître, le délire
+fiévreux reparaît plus brûlant; l'orchestre tremble dans un mouvement
+rapide:
+
+ O ciel! quel supplice et quelle douleur!
+ Il faut quitter tout ce que j'aime!
+ Cet effort, ce tourment extrême,
+ Et me déchire et m'arrache le cœur!
+
+Les paroles sont entrecoupées: _Il faut--quitter--tout ce--que j'aime_.
+Ici la faute de prosodie (_tout ce_) est une beauté. Alceste sanglote et
+ne peut plus parler; et enfin la voix parvenue sur le _la_ bémol aigu se
+porte avec effort vers le _la_ naturel à ces mots: _M'arrache le cœur!_
+
+Rendons ici justice au traducteur français; il a trouvé cette expression
+incomparablement plus forte et qui rend bien mieux l'image musicale que
+le vers de Calsabigi dans l'_Alceste_ italienne:
+
+ _E lasciar li nel pianto cosi._
+
+Alceste tombe de nouveau sur son siége, à demi évanouie. Le chœur
+reprend, un chœur moralisant comme le chœur antique:
+
+ Ah! que le songe de la vie
+ Avec rapidité s'enfuit!
+
+Dans ce morceau se trouve, vers la fin, une belle période dite par
+toutes les voix à l'octave et à l'unisson:
+
+ Et la parque injuste et cruelle
+ De son bonheur tranche le cours.
+
+dont l'effet est d'autant meilleur que Gluck a plus rarement usé de ce
+procédé aujourd'hui banal.
+
+L'acte se termine par Alceste seule, à qui l'on vient d'amener ses
+enfants et qui répète en les pressant sur son sein, avec un redoublement
+d'anxiété, son _agitato_:
+
+ O ciel! quel supplice et quelle douleur!
+
+pendant que le chœur, consterné par ce douloureux spectacle, garde le
+silence. Cette scène est de celles qui ont fait dire avec tant de raison
+à l'un des contemporains de Gluck qu'il avait _retrouvé la douleur
+antique_. Ce à quoi le marquis de Carracioli a répondu _qu'il aimait
+mieux le plaisir moderne_.
+
+Mon Dieu! que le pauvre esprit est donc bête et qu'il paraît ridicule
+quand, avec ses petites dents, il veut ainsi mordre le diamant...
+
+A entendre cela le cœur se gonfle, on voudrait avoir quelque chose à
+étreindre. Il me semble alors que si j'avais devant moi le marbre de la
+Niobé je le briserais entre mes bras.
+
+Au troisième acte le peuple encombre le palais d'Admète. On sait que la
+reine s'est dirigée vers l'entrée du Tartare pour accomplir son vœu. La
+consternation est à son comble: «Pleure!» s'écrie la foule, sur de
+larges accords mineurs:
+
+ Pleure, ô patrie!
+ O Thessalie!
+ Alceste va mourir!
+
+Par une idée de mise en scène musicale très-belle et que son poëte
+n'avait pas même indiquée, Gluck a trouvé là encore un effet sublime. Il
+a placé au loin dans le fond du théâtre, un deuxième groupe de voix
+ainsi désigné: _Coro di dentro_ (chœur de l'intérieur), lequel, sur la
+dernière syllabe du premier chœur, reprend la phrase: «Pleure, ô
+patrie,» comme un écho douloureux. Le palais tout entier retentit ainsi
+de lamentations, le deuil est au dehors, au dedans, dans les cours, sur
+les balcons, dans les vastes salles, partout.
+
+C'est pour accompagner ce groupe de voix lointaines que le compositeur,
+pour la première fois, a employé l'_ut_ grave du trombone-basse, que nos
+trombones-ténors ne possèdent pas, et pour lequel on emploie maintenant
+à l'Opéra un grand trombone en _fa_. L'effet en est majestueusement
+lugubre.
+
+A ce moment intervient Hercule. L'air qu'il chante après son robuste
+récitatif débute par quelques mesures d'une belle énergie; mais bientôt
+le style en devient plat, redondant; l'orchestre fait entendre des
+passages d'instruments à vent d'une tournure vulgaire. L'air n'est pas
+de Gluck.
+
+Hercule, on le sait, ne paraît pas dans l'_Alceste_ de Calsabigi; il ne
+figurait pas non plus d'abord dans l'_Alceste_ française, traduite et
+arrangée par du Rollet.
+
+Après les quatre premières représentations, disent les journaux du
+temps, Gluck, ayant reçu la nouvelle de la mort de sa nièce, qu'il
+aimait tendrement, partit pour Vienne, où ce deuil de famille
+l'appelait. Aussitôt après son départ, l'_Alceste_, contre laquelle les
+habitués de l'Opéra se prononçaient de plus en plus, disparut de
+l'affiche. Ou voulut _dédommager_ le public en montant à grands frais un
+ballet nouveau. Le ballet tomba à plat. L'administration de l'Opéra, ne
+sachant alors de quel bois faire flèche, _osa_ reprendre l'opéra de
+Gluck, mais en y ajoutant ce rôle d'Hercule qui, présenté de la sorte
+vers la fin du drame, n'offre aucun intérêt et ne sert absolument à
+rien, le dénoûment pouvant s'opérer par la seule intervention d'Apollon,
+ainsi que l'avait pensé Calsabigi. Il contient en outre une scène dont
+le ridicule est injustement attribué à Euripide par beaucoup de gens qui
+n'ont pas lu la tragédie grecque.
+
+Dans Euripide, Hercule ne vient point avec une naïveté grotesque chasser
+les ombres à coups de massue; il ne descend pas même aux enfers. Il
+force Orcus, le génie de la mort, à lui rendre Alceste vivante, et son
+combat près de la tombe royale a lieu hors de la vue du spectateur.
+
+Ce fut donc une idée malheureuse qu'on suggéra à du Rollet pour cette
+reprise, et l'on peut supposer que Gluck, à qui on la soumit sans doute
+par lettres pendant son séjour à Vienne, ne l'adopta qu'à regret,
+puisqu'il refusa obstinément d'écrire un air pour le nouveau personnage.
+
+Un jeune musicien français nommé Gossec fut alors chargé de le composer.
+Mais comment Gluck a-t-il consenti à laisser introduire ainsi et graver
+dans sa partition un pareil morceau, dû à une main étrangère? Je ne puis
+me l'expliquer.
+
+ * * * * *
+
+La scène change et représente les abords du Tartare. Ici Gluck, dans le
+style descriptif, se montre presque aussi grand qu'il l'a été dans le
+style expressif et passionné. L'orchestre est morne, stagnant, il laisse
+dire au silence:
+
+ Tout de la mort, dans ces horribles lieux,
+ Reconnaît la loi souveraine.
+
+Un long murmure roule dans ses profondeurs pendant que dans les parties
+moins graves s'élève le cri des oiseaux de nuit. Alceste succombe à
+l'épouvante; sa terreur, son vertige, l'incertitude de ses pas sont
+admirablement décrits, et son suprême effort l'est encore mieux quand
+elle s'écrie:
+
+ Ah! l'amour me redonne une force nouvelle;
+ A l'autel de la mort lui-même me conduit,
+ Et des antres profonds de l'éternelle nuit
+ J'entends sa voix qui m'appelle!
+
+A la place de ce merveilleux récitatif, terminé par de si tendres
+accents, ou a dernièrement, à l'Opéra, réinstallé le morceau de
+l'Alceste italienne: _Chi mi parla! che rispondo?_ supprimé par du
+Rollet. On pouvait nous le rendre sans faire cette horrible coupure;
+l'intérêt de toutes ces pages est si grand, qu'on eût été heureux
+d'entendre l'un et l'autre morceau. Dans celui-ci, Gluck a voulu peindre
+surtout la peur de la malheureuse femme. Ce n'est pas un air, puisque
+pas une phrase formulée ne s'y trouve; ce n'est pas un récitatif,
+puisque le rhythme en est impérieux et entraînant. Ce ne sont que des
+exclamations désordonnées en apparence: «Qui me parle?... que
+répondre?... Ah! que vois-je?... quelle épouvante!... où fuir?... où me
+cacher? Je brûle... j'ai froid... Le cœur me manque... je le sens...
+dans mon sein... len...te...ment... pal...piter... Ah! la force... me
+reste... à peine... pour me plaindre... et... pour... trembler...»
+L'enthousiasme et l'amour sont bien loin maintenant du cœur d'Alceste;
+l'élan de dévouement qui l'a conduite vers cet antre affreux est brisé.
+Le sentiment de la conservation l'emporte; elle court effarée çà et là,
+bouleversée de terreur, pendant que l'orchestre, agité d'une façon
+étrange, fait entendre son rhythme précipité des instruments à cordes,
+avec sourdines, qu'entrecoupé une sorte de râle des instruments à vent
+dans le grave, où l'on croit reconnaître la voix des pâles habitants du
+séjour ténébreux. Cela s'enchaîne sans interruption avec un chœur
+d'ombres invisibles: «Malheureuse, où vas-tu?» chanté sur une seule note
+qu'accompagnent les cors, les trombones, les clarinettes et les
+instruments à cordes. Les lugubres accords de l'orchestre tournent
+autour de cette morne pédale vocale, la heurtent, la couvrent
+quelquefois, sans qu'elle cesse de faire partie intégrante de
+l'harmonie... C'est d'une rigidité terrible, cela glace d'effroi.
+Alceste répond aussitôt par un air d'une expression humble, où l'accent
+de la résignation domine dans une forme mélodique d'une incomparable
+beauté:
+
+ Ah! divinités implacables,
+ Ne craignez pas que par mes pleurs
+ Je veuille fléchir les rigueurs
+ De vos cœurs impitoyables.
+
+Remarquons ici la sagacité avec laquelle le compositeur a senti qu'à cet
+air il ne fallait pas de ritournelle, pas même un accord de préparation.
+A peine les dieux infernaux ont-ils terminé leur phrase monotone:
+
+ Tu n'attendras pas longtemps,
+
+qu'Alceste leur répond. Évidemment le moindre retard apporté à sa
+réponse par un moyen musical quelconque serait là un grossier
+contre-sens. Cet air, dont je suis parfaitement incapable de décrire le
+charme douloureux, est encore à reprises, pour sa première partie du
+moins. Dans la seconde, les paroles se répètent bien aussi, mais avec
+des changements dans la musique. Les vers suivants se disent deux fois:
+
+ La mort a pour moi trop d'appas,
+ Elle est mon unique espérance!
+ Ce n'est pas vous faire une offense
+ Que de vous conjurer de hâter mon trépas.
+
+Dans la deuxième version musicale, la prière devient plus instante,
+l'imploration plus vive; le vers:
+
+ Ce n'est pas vous faire une offense,
+
+est dit avec une sorte de timidité, puis la voix s'élève de plus en plus
+sur les mots: _que de vous conjurer_, et retombe solennellement pour la
+cadence finale sur ceux: _de hâter mon trépas_.
+
+Il faudrait être un grand écrivain, un poëte au cœur brûlant, pour
+décrire dignement un tel chef-d'œuvre de grâce éplorée, un tel modèle
+de beauté antique, un si frappant exemple de philosophie musicale unie à
+tant de sensibilité et de noblesse. Et encore le plus grand des poëtes y
+parviendrait-il? Une pareille musique ne se décrit pas; il faut
+l'entendre et la sentir. De ceux qui ne la sentent pas ou qui la sentent
+peu..... que dire?..... ils sont très-malheureux, on doit les plaindre.
+
+Il en est de même du grand air d'Admète:
+
+ Alceste, au nom des dieux!
+
+car si l'on a justement appelé Beethoven un infatigable Titan, Gluck,
+dans un autre genre, a tout autant de droits à ce nom. Quand il s'agit
+d'exprimer la passion, de faire parler le cœur humain, son éloquence ne
+tarit pas; sa pensée et sa force de conception, à la fin de ses œuvres,
+ont autant de puissance qu'au début. Il va jusqu'à ce que la terre lui
+manque. Seulement, en écoutant Beethoven, on sent que c'est lui qui
+chante; en écoutant Gluck, on croit reconnaître que ce sont ses
+personnages, dont il n'a fait que noter les accents. Après tant de
+douleurs exprimées, il trouve encore de nouvelles formes mélodiques, de
+nouvelles combinaisons harmoniques, de nouveaux rhythmes, de nouveaux
+cris du cœur, de nouveaux effets d'orchestre, pour ce grand air
+d'Admète. On y remarque même une audacieuse modulation, d'_ut_ mineur
+en _ré_ mineur, qui produit une impression admirablement pénible à
+laquelle on est loin de s'attendre, tant la transition est inusitée.
+Beethoven a souvent passé avec le plus rare bonheur d'une tonique
+mineure à une autre placée sur le degré diatonique inférieur; d'_ut_
+mineur à _si_ bémol mineur, par exemple. Au début de son ouverture de
+_Coriolan_, cette modulation subite donne à sa phrase un bel accent de
+fierté farouche, presque sauvage. Mais de l'emploi de la modulation
+ascendante (d'_ut_ mineur en _ré_ mineur), je ne trouve pas dans ma
+mémoire d'autre exemple que celui de Gluck. Cet air est de ceux dans
+lesquels l'emploi d'un dessin obstiné fait de l'orchestre un personnage.
+Les instruments, on peut le dire, n'accompagnent pas la voix, ils
+parlent, ils chantent en même temps que le chanteur; ils souffrent de sa
+souffrance, ils pleurent ses larmes. Ici, en outre du dessin obstiné,
+l'orchestre fait entendre une phrase mélodique revenant à chaque
+instant, qui précède ou suit la phrase vocale dont elle augmente la
+force expressive. Cette partie vocale est pourtant semée de traits
+frappants qui pourraient se passer d'auxiliaires. Tel est celui:
+
+ Je pousserais des cris que tu n'entendrais pas;
+
+et cet autre passage encore où la voix, se portant du _fa_ grave au _la_
+bémol aigu, franchit brusquement un intervalle de dixième mineure à ces
+mots: «_Me reprocher ta mort_» pour finir par une navrante conclusion
+sur le vers:
+
+ Me demander leur mère.
+
+Et cette progression ascendante:
+
+ Au nom des dieux
+ Sois sensible au sort qui m'accable,
+
+où le même membre de phrase se répétant quatre fois avec une instance de
+plus en plus vive semble indiquer les mouvements d'Admète qui se traîne
+sanglotant aux pieds de sa femme.
+
+Quiconque, ayant le sentiment de ce genre de beautés musicales a pu
+entendre cet air bien exécuté, en conservera la mémoire toute sa vie. Il
+est des impressions dont le souvenir ne s'efface jamais.
+
+Le morceau suivant, sans être de la même valeur que l'air d'Admète, est
+cependant fort remarquable par sa contexture spéciale. C'est le seul duo
+de la partition, et le compositeur, qui ne s'est pas astreint dans ses
+autres ouvrages à une logique aussi rigoureuse, n'y a permis aux voix de
+chanter ensemble que lorsque l'impatience de l'un des personnages ne lui
+permet pas d'attendre que l'autre ait fini de parler. De là la
+terminaison du duo par Admète seul, Alceste ayant plutôt que lui achevé
+sa phrase. C'est curieux.
+
+L'air du dieu infernal venant annoncer à Alceste que l'heure est venue
+et que Caron l'appelle est l'un des plus célèbres de la partition. C'est
+un morceau d'une physionomie toute spéciale. Bien que le développement
+intérieur, à partir du vers;
+
+ Si tu révoques le vœu qui t'engage,
+
+ait un accent menaçant qu'accroît encore le timbre des trois trombones à
+l'unisson accompagnant la voix à demi-jeu, l'aspect général de l'air est
+d'un calme terrible. La mort est puissante et sans efforts elle saisit
+sa proie. Le thème
+
+ Caron t'appelle, entends sa voix!
+
+est encore monotone comme le chœur des dieux infernaux: «Malheureuse où
+vas-tu?» Il se dit trois fois, d'abord sur la tonique, puis sur la
+dominante, et une dernière fois sur la tonique. Il est toujours précédé
+et suivi de trois sons de cors donnant la même note que la voix, mais
+d'un caractère mystérieux, rauque, caverneux. C'est la conque du vieux
+nocher du Styx, retentissant dans les profondeurs du Tartare. Les notes
+naturelles (dites _ouvertes_) du cor sont fort loin d'avoir cette
+sonorité bizarrement lugubre que Gluck rêvait pour l'appel de Caron, et
+si l'on s'avisait de laisser les cornistes exécuter tout simplement les
+notes écrites, on commettrait une grave erreur et une infidélité
+capitale. Gluck ne trouva pas tout d'abord cet étonnant effet
+d'orchestre. Dans l'_Alceste_ italienne, il avait employé, pour
+représenter la conque de Caron, trois trombones avec les deux cors, et
+sur une note assez élevée (le _ré_ au-dessus des portées, clef de _fa_).
+C'était trop sonore, c'était presque violent, c'était vulgaire. Pour la
+nouvelle version du même morceau, il changea le rhythme de ce lointain
+appel, et il supprima les trombones. Mais les deux cors à l'unisson,
+avec leurs notes toniques et dominantes, et par conséquent leurs sons
+_ouverts_, ne produisaient point du tout ce qu'il cherchait. Enfin il
+s'avisa de faire aboucher les cors pavillon contre pavillon; les deux
+instruments se servant ainsi mutuellement de sourdine, et, les sons
+s'entre-choquant à leur sortie, le timbre extraordinaire fut trouvé. Ce
+procédé offre des inconvénients que les cornistes ne manquent pas de
+mettre en avant quand on leur demande de l'employer. Il faut, pour jouer
+ainsi du cor, prendre une posture forcée qui peut aisément déranger
+l'embouchure et rendre incertaine l'attaque du son. De là la résistance
+des artistes qui, dans certains concerts où ce morceau a été exécuté, se
+sont abstenus de rien changer à leurs habitudes, et ont détruit ainsi un
+si remarquable effet. La même chose allait arriver à l'Opéra, quand on
+s'est avisé de remplacer le moyen dangereux inventé par Gluck par un
+autre qui amène un résultat plus frappant encore.
+
+L'air du dieu infernal ayant été baissé d'un ton, se chante maintenant
+en _ut_. On a dit alors aux cornistes de prendre des cors en _mi
+naturel_ au lieu des cors en _ut_, et de donner les notes _la bémol_,
+_mi bémol_, qui, sur le ton de _mi_, produisent _ut_, _sol_, pour
+l'auditeur. Ces deux notes étant ce qu'on appelle des sons _bouchés_, la
+main droite fermant aux deux tiers pour l'une et à demi pour l'autre le
+pavillon de l'instrument, leur timbre est précisément celui que Gluck
+voulait obtenir. Le grand maître connaissait probablement l'effet de ces
+sons _bouchés_ du cor, mais l'inhabileté des cornistes de son époque
+l'aura empêché d'y recourir.
+
+Le chœur des esprits infernaux venant chercher Alceste répond bien à
+l'idée que l'on s'en peut faire. C'est la vaste clameur de l'avare
+Achéron qui réclame sa proie. Les grands accords plaqués des trombones
+et le violent trémolo des instruments à cordes, reprenant à intervalles
+irréguliers, en augmentent le caractère sauvage. Le dernier solo
+d'Admète:
+
+ Aux enfers je suivrai tes pas!
+
+est un bel élan désespéré. Seulement, et ici encore la faute n'en est
+pas au compositeur, il dure trop longtemps. Admète, demeuré seul, et
+répétant si souvent: «Que votre main barbare porte sur moi ses coups!
+Frappez! frappez!» à des démons qui ne sont plus présents, au lieu de se
+précipiter dans l'antre infernal sur les pas d'Hercule, est
+invraisemblable et ridicule, quelles que soient la force et la vérité
+des accents que lui prête le compositeur. Mais _le fils de Jupiter de
+l'enfer est vainqueur_, Alceste est rendue à la vie. Apollon descend des
+cieux quand son intervention n'est plus nécessaire, et y remonte après
+avoir félicité les deux époux sur leur bonheur et Hercule sur son
+courage. Ces trois personnages chantent alors un petit trio d'un style
+assez peu élevé, qui pourrait bien être encore de Gossec, et qu'on a cru
+devoir supprimer à la dernière reprise qu'on vient de faire d'_Alceste_
+à l'Opéra. Il en est de même du chœur final: «Qu'ils vivent à jamais,
+ces fortunés époux!» Non qu'il puisse y avoir le moindre doute sur
+l'authenticité du morceau, qui est bien de Gluck, mais parce qu'on a
+craint de manquer de respect à l'homme de génie, en faisant entendre à
+la fin de son chef-d'œuvre, et après tant de merveilles, une page si
+indigne de lui. C'est en effet trivial, mesquin, détestable de tout
+point. «C'est le chœur des banquettes, disait-on aux répétitions; Gluck
+n'aura pas voulu se donner la peine de l'écrire, et il aura dit un jour
+à son domestique: «Fritz, quand tu auras ciré mes bottes, fais-moi la
+musique de ce chœur final.» Mais cette explication n'est pas
+admissible; non-seulement le morceau est bien de Gluck, mais il ne fut
+jamais considéré par lui comme un chœur de banquettes, puisque dans la
+partition de l'_Alceste_ italienne il sert de final au PREMIER ACTE.
+Bien plus, dans la partition française où l'addition de quelques
+mesures, exigée par la coupe des vers, en a rendu en certains endroits
+la mélodie difforme, désordonnée, bancroche, au moins n'est-il pas en
+opposition avec le sentiment de joie populaire exprimé par les paroles,
+tandis que dans la partition italienne, cette musique, convenable à un
+chœur de masques avinés gambadant au sortir du cabaret, est un
+abominable contre-sens et produit le plus choquant contraste avec les
+vers de Calsabigi, renfermant une sorte de moralité sur les vicissitudes
+humaines. Ces vers sont chantés, après la scène de l'oracle et le vœu
+d'Alceste, par les courtisans qui viennent de se reconnaître incapables
+de se dévouer pour leur roi.
+
+Voici la traduction exacte des paroles de ce chœur cabriolant:
+
+ Qui sert et qui règne
+ Est né pour les peines;
+ Le trône n'est pas
+ Le comble du bonheur.
+ Douleurs, soucis,
+ Soupçons, inquiétudes,
+ Sont les tyrans des rois.
+
+Et il faut voir, vers la fin du morceau, sur quel bouffon crescendo et
+avec quel redoublement de jovialité dans les voix et dans l'orchestre
+sont ramenés ces mots:
+
+ _Vi sono le cure,
+ Gli affani, i sospetti,
+ Tiranni de' re._
+
+On n'en peut croire ses yeux. C'est bien le cas de modifier l'expression
+d'Horace;
+
+Homère ici ne _sommeille_ pas, il délire.
+
+Que se passe-t-il donc à certains moments dans ces grands cerveaux?...
+On pleurerait de douleur à ce spectacle.
+
+ * * * * *
+
+Je n'ai rien dit des airs de danse d'_Alceste_. La plupart sont gracieux
+et d'une gaieté charmante. Ils ne me semblent pas néanmoins avoir la
+valeur musicale des ballets d'_Armide_ et des deux _Iphigénies_.
+
+J'ai à parler maintenant de trois autres opéras écrits sur le sujet
+d'Alceste.
+
+Commençons par celui de Guglielmi. Si, en analysant la partition de
+Gluck, j'ai été souvent au-dessous de ma tâche et embarrassé pour varier
+les formes de l'éloge, ici mon embarras ne sera pas moindre pour
+exprimer le contraire de l'admiration.
+
+Il y eut trois Guglielmi, et dans le catalogue des œuvres d'aucun
+d'eux, l'_Alceste_ ne se trouve mentionnée. C'est heureux pour tous les
+trois. Croirait-on que le malheureux qui écrivit celle que j'ai sous les
+yeux a pris le texte même de Calsabigi mis en musique par Gluck? Il a
+osé, ce pygmée, lutter corps à corps avec le géant, comme Bertoni
+l'avait déjà fait pour Orfeo. L'histoire de l'art fournit plusieurs
+exemples d'un même livret d'opéra ainsi mis en musique par plusieurs
+compositeurs. Mais on n'a conservé le souvenir que des partitions
+victorieuses dont l'auteur a tué son prédécesseur. Rossini, en refaisant
+la musique du _Barbiere_, a tué Paisiello; Gluck, en refaisant _Armide_,
+a tué Lulli. En pareil cas, le meurtre seul peut justifier le vol. Cela
+est vrai, même quand un musicien traite le sujet d'un de ses devanciers,
+sans lui prendre précisément le texte de son opéra. Ainsi Beethoven, en
+écrivant la partition de _Fidelio_, dont le sujet est emprunté à la
+_Léonore_ de M. Bouilly, tua du même coup Gaveaux et Paër, auteurs l'un
+et l'autre d'une _Léonore_, et le _Guillaume Tell_ de Grétry me semble
+bien malade depuis la naissance de celui de Rossini.
+
+Le Guglielmi, quel qu'il soit, auteur de la nouvelle _Alceste_, n'a pas
+de meurtre semblable à se reprocher. Sa partition est bien écrite, dans
+le style à la mode au commencement de notre siècle; cela ressemble à
+tout ce qu'on produisait alors sur les théâtres d'Italie. La mélodie est
+en général banale, l'harmonie pure, correcte, mais banale aussi,
+l'instrumentation honnêtement insignifiante; quant à l'expression, il
+faut en reconnaître presque partout la nullité, quand elle n'est pas
+d'une fausseté absolue; et l'ensemble de l'œuvre est tout à fait sans
+caractère. Alceste chante des airs à roulades, riches en gammes
+ascendantes, en trilles, mais fort pauvres d'accents et de sentiment
+dramatique. Quelques scènes paraissent même tellement dépourvues de
+prétentions à ces qualités, qu'elles en sont comiques. Dans la scène du
+temple, le récitatif du prêtre:
+
+ _L'altare ondeggia_
+ _Il tripode vacilla_
+
+ne peut être mis en regard du sublime récitatif du prêtre de Gluck:
+
+ Le marbre est animé,
+ Le saint trépied s'agite,
+
+sans provoquer le rire du lecteur; que serait-ce de l'auditeur?
+
+Guglielmi s'est gardé, pour cette scène imposante, d'écrire une marche
+religieuse. C'est un trait d'esprit de sa part. Il n'a point fait non
+plus d'ouverture. En revanche, un trait monumental de sottise nous est
+offert par le chœur du peuple après l'oracle:
+
+ _Che annunzio funesto!
+ Fuggiamo da questo
+ Soggiorno d'orrore!_
+
+ Quel oracle funeste
+ Fuyons! nul espoir ne nous reste!
+
+Le compositeur italien a cru trouver là une belle occasion de faire
+étalage de son savoir de contre-pointiste. Comme il est question d'une
+foule qui _fuit_ consternée, et que le mot _fuga_ veut dire _fuite_
+(mais fuite des parties de chant qui, entrant successivement, semblent
+se fuir et se poursuivre), il a imaginé d'écrire une longue fugue,
+très-bien faite, ma foi, mais où il est question de l'art de traiter un
+thème, de faire une _exposition_, une _contre-exposition_, une _stretta_
+sur la pédale, d'amener épisodiquement des imitations canoniques, etc.,
+et point du tout d'exprimer le sentiment de terreur des personnages.
+Dans Gluck, après un mouvement très-lent, où elle dit d'un ton bas et
+consterné: «_Quel oracle funeste!_» la foule se disperse rapidement en
+répétant sur un mouvement vif, d'une façon en apparence désordonnée:
+«_Fuyons, nul espoir ne nous reste!_» Cet allegro, d'un admirable
+laconisme, n'a que dix-huit mesures. La fugue de Guglielmi en a cent
+vingt; il faut en conséquence que les choristes, en chantant: _Fuyons!_
+restent fort longtemps et fort tranquillement en place. Le contraste
+entre les deux partitions est plus plaisant encore pour l'air suivant.
+
+Une agréable gaieté respire dans le thème de Guglielmi:
+
+ _Ombre, larve, compagne di morte,
+ Non vi chiedo, non voglio pieta._
+
+ (Divinités du Styx, ministres de la mort,
+ Je n'implorerai point votre pitié cruelle!)
+
+Il y a de plus, dans le milieu de l'air, à ces mots: «_Non v' offenda si
+giusta pieta!_» un trait vocalisé volant comme une flèche jusqu'à l'_ut_
+suraigu, qui a dû faire chaudement applaudir la prima-donna chargée du
+rôle d'Alceste. Le chœur final de ce premier acte,
+
+ _Qui serve e chi regna_
+ _E nato alle pene_,
+
+est plus brillant et tout aussi jovial que celui de Gluck, et, je dois
+l'avouer, moins plat. Il paraît que décidément il faut parler gaiement
+des malheurs de la condition humaine.
+
+Au second acte, le fameux morceau d'Alceste, éperdue de terreur:
+
+ _Chi mi parla? che rispondo?_
+
+est intitulé _cavata_. C'est dans le fait une espèce de cavatine fort
+régulière et surtout fort tranquille, plus tranquille encore dans
+l'orchestre que dans le chant. L'Alceste de Guglielmi est courageuse, et
+n'a pas, comme celle de Gluck, de folles terreurs en entendant la voix
+des dieux infernaux, en voyant les sombres lueurs du Tartare. Son
+sang-froid atteint surtout les dernières limites du comique, à la
+conclusion de la phrase:
+
+ _Il vigor mi resta a pena_
+ _Per doler mi e per tremar_,
+
+où le musicien, pour mieux accomplir la cadence, répète trois fois
+
+ _E per tremar, e per tremar,_
+ _E per tremar._
+
+comme on répétait alors le mot _felicità_.
+
+Le chœur des esprits infernaux:
+
+ _E vuoi morire o misera!_
+
+celui que Gluck écrivit sur une seule note entourée de si terribles
+harmonies, est à deux parties et d'un tour mélodique... gracieux. Le
+troisième acte, entre autres bouffonneries, contient un grand air de
+bravoure d'Admète et un duo, dans lequel les deux époux cherchent à
+consoler leurs enfants, avec accompagnement d'un orchestre très-consolé.
+On me permettra de ne pas pousser plus loin cette analyse...
+
+L'_Alceste_ de Schweizer fut écrite sur un texte allemand de Wieland. La
+pièce diffère beaucoup du poëme de Calsabigi. Il y a seulement quatre
+personnages: Alceste, Admète, Parthenia et Hercule. On y trouve deux
+chœurs, deux duos, deux trios et beaucoup d'airs à plusieurs
+mouvements, composés d'un petit andante s'enchaînant avec un petit
+allegro, et contenant chacun une longue vocalise. Tout cela est
+correctement écrit selon les us et coutumes d'une petite école mixte
+germano-italienne, qui fut longtemps en honneur en Allemagne. Le chant
+y est plus lourd sans être plus expressif que chez Guglielmi; on subit
+dans tous les airs les mêmes traits vocalisés, mais un peu plus roides
+et tout aussi ridicules. Le petit orchestre y est traité avec soin; il
+faut y louer une certaine adresse dans l'art de tisser l'harmonie et
+d'enchaîner les modulations. C'est la musique d'un bon maître d'école
+qui a longtemps enseigné le contre-point, que tout le monde dans son
+endroit respecte, le saluant avec affection, l'appelant Herr doctor, ou
+Herr professor, ou Herr capell meister; qui a beaucoup d'enfants,
+lesquels savent tous un peu de musique, voire même un peu de français. A
+six heures du soir, ce petit monde s'assemble dans la maison paternelle
+autour d'une grande table. On lit pieusement la Bible; une moitié de
+l'auditoire tricote, l'autre moitié fume en avalant de temps en temps un
+verre de bière, et toutes ces honnêtes personnes s'endorment à neuf
+heures avec la conscience d'une journée bien remplie et la certitude de
+n'avoir pas écrit ou frappé sur le clavecin une dissonance mal préparée
+ou mal résolue. Ce Schweizer, dont la musique me donne de lui des idées
+si patriarcales, fut peut-être garçon et n'eut des qualités de famille
+que je lui attribue que celles de bien savoir le contre-point, de bien
+fumer et de bien boire. Il fut, en tout cas, maître de chapelle du duc
+de Gotha, et son _Alceste_, digne ménagère s'il en fut, obtint assez de
+succès dans cette résidence pour faire ensuite le tour de l'Allemagne,
+dont tous les théâtres la représentèrent pendant plusieurs années, quand
+celle de Gluck y était à peine connue. Tel est l'immense avantage de la
+musique économique, employant de petits moyens pour rendre de petites
+idées, et d'une incontestable médiocrité.
+
+Il y a une ouverture à cette partition, une honnête ouverture, dans le
+genre des ouvertures de Handel, commençant par un mouvement grave dans
+lequel se trouvent les marches de basses et les progressions de
+septièmes voulues; puis vient une fugue d'un mouvement modéré, une fugue
+à un sujet, claire, pure, mais insipide aussi et froide comme de l'eau
+de puits. Ce n'est pas plus l'ouverture d'_Alceste_ que celle de tout
+autre opéra, c'est de la musique bien portante, sans mauvaises passions,
+et qui ne peut faire ni tort ni honneur au brave homme qui l'écrivit. Je
+n'en dirai pas autant d'un air d'Alceste au premier acte, où se trouve
+une vocalise terminée par un trille, sur ces mots «_mein Tod_» (ma
+mort), qui eût fait Gluck s'évanouir d'indignation. La Parthenia en fait
+bien d'autres dans ses airs; elle vous lance à tout bout de chant des
+fusées, des arpéges, montant jusqu'au contre-ré et au contre-fa
+suraigus, et ornés de ces notes piquées semblables pour le rhythme au
+caquet des poules en gaieté, et pour le timbre, au cri d'un petit chien
+dont on écrase la queue, des traits enfin trop fidèlement imités de ceux
+que Mozart eut le malheur d'écrire pour la reine de la nuit dans la
+_Flûte magique_, et pour dona Anna dans un air de _Don Juan_. Hercule ne
+roule et ne roucoule pas mal non plus; il roule même depuis le _fa_ aigu
+de la voix de basse jusqu'au contre-_ut_ grave, le dernier du
+violoncelle; deux octaves et demie. Il paraît qu'il y avait alors à
+Gotha un gaillard doué d'une voix exceptionnelle. Admète seul ne se
+livre pas à de trop grandes excentricités, les traits et les trilles de
+son rôle ne s'y trouvent que pour constater la filiation de cette
+œuvre, appartenant, je l'ai déjà dit, à une école italienne germanisée.
+Ce n'est pas la peine de citer les deux chœurs; ils viennent là
+seulement pour dire... qu'ils n'ont rien à vous dire. (Ce _mot_ est de
+Wagner, je ne veux pas le lui voler.)
+
+Il me reste à parler maintenant de l'_Admetus_ de Handel, dont je
+connaissais un morceau seulement et dont j'ai pu dernièrement me
+procurer la grande partition. Malgré son titre à désinence latine, c'est
+encore un opéra italien écrit pour un théâtre de Londres par le célèbre
+maître allemand naturalisé Anglais. Il fait partie de la nombreuse
+collection d'ouvrages de ce genre dus à la plume infatigable de Handel
+et qu'il destinait chaque année aux chanteurs italiens engagés pour la
+saison, comme on écrit maintenant des albums pour le premier jour de
+l'an. _Admetus_, canevas lyrique sur le sujet d'_Alceste_, n'est en
+effet qu'une grosse collection d'airs; ainsi que _Julius Cæsar_,
+_Tamerlane_, _Rodelinda_, _Scipio_, _Lotharius_, _Alexander_, etc., du
+même auteur, ainsi que les opéras de Buononcini, son prétendu rival, et
+ceux de beaucoup d'autres.
+
+Le premier acte d'_Admetus_ contient neuf airs, le deuxième en contient
+douze, et le troisième neuf et un duo, et un petit chœur des
+banquettes. Il s'y trouve de plus une ouverture et une _sinfonia_
+servant d'introduction au second acte. Quant aux récitatifs, accompagnés
+probablement au clavecin, suivant l'usage du temps, on ne les a pas
+jugés d'assez d'importance pour les publier dans la grande partition, et
+il est permis de croire que Handel ne s'était même pas donné la peine de
+les écrire. Il y avait alors des copistes intelligents, dont le métier
+consistait à noter, selon une formule invariable, le dialogue servant à
+amener les morceaux de musique, et à donner à ces espèces de concerts en
+costumes une apparence de drame. Il est impossible, à la lecture de ces
+trente airs, de reconnaître quelle fut précisément la donnée du canevas
+scénique d'_Admetus_. Il n'y est jamais question de l'action, et pas un
+nom de personnage ne s'y trouve même prononcé. Chacun des airs est
+désigné seulement par le nom du chanteur ou de la cantatrice qui
+l'exécutait.
+
+Ainsi il y en a sept pour le signor Senesino, huit pour la signora
+Faustina, sept pour la signora Cuzzoni, quatre pour le signor Baldi,
+deux pour le signor Boschi, et un seulement pour la pauvre signora Dotti
+et pour le malheureux signor Palmerini, qui venaient sans doute tous les
+deux dire leur petite affaire, pour donner aux dieux et aux déesses, si
+richement partagés, le temps de respirer. L'unique duetto est chanté un
+peu avant la fin du _concert_ par le signor Senesino et la signora
+Faustina, sans doute Admète et Alceste. Les paroles n'indiquent rien
+autre que deux amants ou époux heureux de se retrouver:
+
+ _Alma mia_
+ _Dolce ristore,_
+ _Io ti stringo,_
+ _Io t'abbrachio,_
+ _In questo sen._
+
+Il est accompagné par deux parties d'orchestre seulement, les violons et
+les basses; et l'on trouve dans les parties de chant une ombre de
+sentiment, quelques velléités de passion, d'autant plus agréables que
+ces qualités sont fort rares dans les vingt-neuf airs qui précèdent ce
+duo. Malheureusement l'orchestre fait entendre, avant et après l'entrée
+des voix, de petites ritournelles d'une grosse gaieté, dont le caractère
+un peu grotesque ramène l'auditeur, bien loin de toute impression
+poétique, à la lourde prose du contre-pointiste. Quant aux trente airs,
+ils sont à peu près tous taillés sur le même patron. L'orchestre, soit à
+quatre parties d'instruments à cordes, soit à trois ou à deux parties
+seulement, enrichi parfois de deux hautbois, ou de deux flûtes
+traversières, ou de deux cors et de deux bassons, déroule d'abord une
+ritournelle, en général assez longue, après laquelle le chant expose le
+thème à son tour. Ce thème, d'un tour mélodique peu gracieux, est
+accompagné souvent par les basses seules, qui frappent lourdement un
+dessin analogue à celui du chant. Après quelques mesures de
+développements faits dans un système de parties à rhythme semblable ou à
+peu près, la voix presque toujours s'empare d'une syllabe quelconque,
+favorable à la vocalisation ou non, coupe ainsi un mot en deux et
+déroule sur la première moitié un long _passage_. Souvent ce _passage_
+est interrompu par des silences, sans que le mot soit achevé pour cela;
+il est semé de trilles, de notes syncopées et répercutées qui
+conviendraient beaucoup mieux à un trait instrumental qu'à une roulade
+vocale; le tout est lourd et roide comme une chaîne de cabestan.
+Ajoutons que souvent aussi une partie d'orchestre suit la voix à
+l'unisson ou à l'octave, et augmente par son adjonction la roideur de la
+vocalise. Le plus curieux de tous ces _passages_ se trouve dans l'air de
+la signora Faustina (que je suppose être Alceste) sur la seconde
+syllabe du mot _risor-ge_,
+
+ _In me a poco a poco_
+ _Risorge l'amor_.
+
+En général le compositeur paraît avoir mesuré la longueur de ses
+vocalises à la célébrité du dio ou de la diva qui devait le chanter. Les
+_passages_ des airs de la Faustina, cette déesse élève de Marcello et
+qui fut la femme de Hasse, sont interminables; ceux de la Cuzzoni sont
+un peu moins longs; ceux du signor Baldi moins longs encore; la povera
+ignota Dotti, dans son air unique, n'en a pas. Quand le _passage_ de
+rigueur est arrivé à sa cadence de conclusion, une seconde partie de
+l'air conduit le chant dans un des tons relatifs du ton principal, une
+nouvelle cadence s'accomplit dans ce nouveau ton, presque toujours avec
+accompagnement des basses seules, et l'on recommence jusqu'au point
+d'orgue final.
+
+On doit supposer qu'assujetti à l'application constante de ce procédé,
+le musicien ne pouvait guère se préoccuper de la vérité d'expression et
+de caractère. Handel en effet n'y songeait guère et ses chanteurs se
+fussent révoltés s'il y eût songé.
+
+Je n'ai rien dit de l'ouverture ni de la sinfonia qui ouvre le second
+acte. Je ne saurais, par l'analyse, donner une idée d'une pareille
+musique instrumentale. Cet _Admetus_ précéda de plusieurs années
+l'_Alceste_ italienne de Gluck. Peut-être même fut-il représenté à
+l'époque où ce dernier, jeune encore, écrivait pour le théâtre italien
+de Londres de mauvais ouvrages, tels que _Pyrame et Thisbé_ et la _Chute
+des Géants_. On peut supposer alors que l'_Admetus_ donna à Gluck l'idée
+de son _Alceste_.
+
+C'est sans doute aussi après avoir entendu les deux mauvais opéras
+italiens de Gluck que Handel dit un jour, en parlant de lui: «Mon
+cuisinier est plus musicien que cet homme-là.»
+
+Handel, il faut le croire, était trop impartial pour ne pas rendre
+pleine justice à son cuisinier. Reconnaissons seulement que, depuis le
+jour où l'auteur du _Messie_ formula ce jugement sur Gluck, celui-ci a
+fait de notables progrès et laissé bien loin derrière lui l'artiste
+culinaire.
+
+Je me résume, et, tout en tenant compte de l'état où se trouvait l'art
+en France, en Allemagne et en Italie, aux époques diverses où ces
+ouvrages furent écrits, l'_Alceste_ de Handel me paraît supérieure à
+l'_Alceste_ de Lulli, celle de Schweiser à celle de Handel, celle de
+Guglielmi à celle de Schweiser, et, en somme, ces quatre ouvrages, à mon
+avis, ressemblent à l'_Alceste_ de Gluck, comme les figures grotesques
+taillées avec un canif dans un marron d'Inde pour divertir les enfants
+ressemblent à une tête de Phidias.
+
+
+
+
+REPRISE DE L'ALCESTE DE GLUCK
+
+A L'OPÉRA
+
+
+Cette reprise tant de fois annoncée, et retardée par diverses causes, a
+eu lieu le 21 octobre 1861, avec un magnifique succès; et ce-jour-là les
+prévisions fâcheuses, les pronostics malveillants ont reçu le plus
+éclatant démenti.
+
+L'auditoire a paru frappé de la majestueuse ordonnance de l'œuvre dans
+son ensemble, de la profondeur de l'expression mélodique, de la chaleur
+du mouvement scénique et de mille beautés qui sont pour lui originales
+et nouvelles, telle est leur dissemblance avec ce qu'on produit, en
+général, sur notre grande scène aujourd'hui. Je penche à croire une
+notable partie du public plus capable qu'autrefois de sentir et de
+comprendre une partition pareille. L'éducation musicale a fait des
+progrès d'une part, et, de l'autre, à force d'indifférence, on en est
+venu à ne plus éprouver de haine pour le beau. La plupart des habitués
+de l'Opéra, contre leur usage, étaient venus pour entendre et non pour
+voir et pour être vus. On a écouté, on a réfléchi, et, comme le disait
+Gluck d'un enfant qui avait pleuré à la première représentation
+d'_Alceste_, on s'est _laissé faire_. Les Polonais n'ont pas manqué,
+tout comme pour _Orphée_, de déclarer le chef-d'œuvre assommant,
+insupportable. Mais on s'y attendait, et l'on n'a tenu compte de leurs
+doléances.
+
+Cette reprise, venue à point, nous le croyons, ne peut qu'exercer une
+excellente influence sur le goût général des amateurs de musique et
+détruire bien des préjugés. Il est seulement à regretter qu'on n'ait pas
+pu la faire dans des conditions de fidélité plus rigoureuses.
+L'obligation de transposer d'un bout à l'autre le rôle d'Alceste, pour
+l'approprier à la voix de madame Viardot, et les modifications de
+détails qui devaient nécessairement résulter de cette transposition,
+ont, en maint endroit, altéré la physionomie de l'ouvrage. Quelques airs
+perdent peu, il est vrai, à être ainsi baissés, mais l'effet de beaucoup
+d'autres est affaibli, pour ne pas dire détruit; l'orchestration devient
+flasque, sourde; l'enchaînement des modulations n'est plus celui de
+l'auteur, puisque la nécessité de préparer la transposition et celle de
+rentrer dans le ton primitif après les morceaux transposés oblige d'en
+suivre un autre. Ce n'est pas ici le lieu de faire un cours de
+composition musicale; on comprendra aisément, d'ailleurs, que de tels
+bouleversements, praticables, dans une certaine mesure, pour des
+fragments isolés, destinés au concert, deviennent désastreux apportés à
+un opéra entier qu'on rend à la scène.
+
+«Plus on s'attache à chercher la perfection et la vérité, a dit Gluck
+dans sa préface d'_Elena et Paride_, plus la précision et l'exactitude
+deviennent nécessaires. Les traits qui distinguent Raphaël de la foule
+des peintres sont en quelque sorte insensibles; de légères altérations
+dans les contours ne détruiront point la ressemblance dans une tête de
+caricature, mais elles défigureront entièrement le visage d'une belle
+personne.»
+
+Cette proposition s'applique à tous les genres d'infidélité dans
+l'exécution des œuvres musicales, mais elle est surtout vraie quand il
+s'agit des œuvres de Gluck.
+
+Hâtons-nous de reconnaître que, sous tous les autres rapports,
+l'exécution d'_Alceste_ à l'Opéra est d'une assez respectueuse
+exactitude. Les chanteurs ne changent presque pas une note de leurs
+rôles; les mélodies, les récitatifs, les chœurs sont reproduits
+absolument tels que l'auteur les écrivit. Quelques personnes croient
+qu'on a ajouté à l'orchestration des instruments à vent; c'est une
+erreur. M. Royer, considérant que les instruments à cordes remplissent
+le rôle principal dans l'orchestre d'_Alceste_, a seulement voulu leur
+donner plus de puissance en en augmentant un peu le nombre. Celui des
+violons, en conséquence, a été porté à vingt-huit, celui des altos à
+dix, celui des violoncelles à onze, et celui des contre-basses à neuf.
+On ne peut qu'applaudir à cette mesure, qui ne sera pas, il faut
+l'espérer, adoptée désormais pour _Alceste_ seulement, et qui rendra
+l'orchestre de l'Opéra plus riche encore que celui de Covent-Garden, à
+Londres, l'un des plus puissants de l'Europe. On a engagé aussi un
+trombone-basse, nécessaire pour l'exécution de certaines notes graves
+que les trombones-ténors dont on se sert exclusivement à l'Opéra ne
+possèdent pas. La reprise d'_Alceste_, qui eut lieu en 1825, ne fut, à
+beaucoup près, ni aussi soignée ni aussi complète que celle à laquelle
+nous venons d'assister. Plusieurs morceaux furent alors indignement
+mutilés, quantité d'autres, et des plus admirables, supprimés. On vient
+de nous les rendre à peu près tous, et intacts. «Comment, _à peu près_?
+direz-vous. Les chefs du service musical de l'Opéra parlent pourtant,
+avec une satisfaction qui les honore, de leur respect pour la partition,
+et se montrent tout fiers de n'avoir point à se reprocher les attentats
+de 1825.» Cela me rappelle ces héros populaires qui, le 29 juillet 1830,
+s'écriaient dans l'ardeur de leur enthousiasme: «Ah! on ne dira rien
+contre la révolution cette fois, ni contre nous. Nous sommes les maîtres
+de Paris, depuis quarante-huit heures, et nous n'avons rien volé, rien
+détruit!» Ils étaient tout fiers de n'être pas des brigands.
+
+Il y avait pourtant bien quelques petites choses à dire.
+
+Mais il faut rendre justice à cette probité relative. Ici le mieux est
+ami du bien. L'esprit général du personnel de l'Opéra a d'ailleurs été
+excellent pendant les études, que tout le monde a faites avec zèle et le
+plus grand soin. Et, certes, la tâche n'était facile à remplir pour
+personne. Le désordre dans lequel se trouvaient la partition et les
+parties de chœur et d'orchestre eût été tel, augmenté par les
+transpositions, qu'on a dû recopier tout comme s'il se fût agi d'un
+opéra nouveau. On pouvait voir, par l'inexactitude des anciennes copies,
+par l'absence des nuances, des indications de mouvement, par les fautes
+qu'on y remarquait, combien nos pères étaient peu exigeants pour
+l'exécution des opéras. Pourvu que le rôle principal fût confié à un
+grand artiste, ils faisaient bon marché du reste, et n'allaient pas trop
+s'enquérir de l'intelligence de l'orchestre ni de celle de son chef,
+nommé alors (avec juste raison) batteur de mesure. Les choristes et les
+coryphées chantaient toujours assez juste, et quelques fausses notes
+dans l'harmonie des instruments ou des voix ne les choquaient pas trop.
+
+ Les délicats sont malheureux,
+ Rien ne saurait les satisfaire.
+
+Le public, cette fois, n'a pourtant pas paru trop malheureux.
+
+Disons que, pour _Alceste_, les erreurs et les grossièretés de
+l'exécution ont toujours été dues en grande partie à la paresse de
+Gluck, pour qui il semble que la rédaction attentive et soignée de ses
+œuvres ait été un travail au-dessus de ses forces. Ses partitions
+furent toutes écrites avec un incroyable laisser-aller. Quand on en vint
+ensuite à les graver, le graveur ajouta ses fautes à celles du
+manuscrit, et il ne paraît pas que l'auteur ait daigné s'occuper alors
+de la correction des épreuves. Tantôt les premiers violons sont écrits
+sur la ligne des seconds, tantôt les altos, devant être à l'unisson des
+basses, se trouvent, par suite d'un _col basso_ négligemment jeté,
+écrits à la double octave haute de celles-ci, et font, en conséquence,
+entendre parfois les notes de la basse au-dessus de celles de la
+mélodie; l'auteur ici oublie d'indiquer le ton des cors; ailleurs il a
+négligé d'indiquer même l'instrument à vent qui doit exécuter une partie
+saillante; est-ce une flûte, un hautbois, une clarinette? on ne sait.
+Quelquefois il écrit sur la ligne des contre-basses quelques notes
+importantes pour les bassons, puis il ne s'occupe plus d'eux et l'on ne
+peut savoir ce qu'ils deviennent ensuite.
+
+Dans la partition de l'_Alceste_ italienne, imprimée à Vienne et un peu
+moins incorrecte que la partition française, on trouve des causes
+d'erreurs pour les copistes et les exécutants, telles que celles-ci: Le
+mot _Bos_ s'y trouve fréquemment; qu'est-ce que _Bos_? C'est une faute
+d'impression; il fallait _Pos._ Mais qu'est-ce donc que _Pos_? C'est
+l'abréviation du mot allemand _Posaunen_, qui signifie trombones; et
+l'on est d'autant plus pardonnable de ne pas le deviner que partout
+ailleurs, dans la même partition, il désigne les trombones par leur nom
+italien de _tromboni_. Je n'ai pu savoir exactement quel instrument il a
+voulu désigner dans l'_Alceste_ italienne par le mot bizarre de
+_chalamaux_; est-ce la clarinette employée dans le _chalumeau_? le doute
+est permis.
+
+Je n'en finirais pas de décrire un tel désordre. Il y a même, dans la
+grande partition française, par suite d'une faute de copie, une
+cacophonie d'instruments de cuivre, digne de certaines partitions
+modernes, qui ferait bondir et hurler de douleur l'auditoire le plus
+amoureux de l'horrible, et qui a l'air d'avoir été écrite, comme on en
+écrit maintenant, avec la plus scrupuleuse férocité.
+
+Gluck dit dans une de ses lettres: «Ma présence aux répétitions de mes
+ouvrages est aussi indispensable que le soleil l'est à la création.» Je
+le crois bien, mais elle l'eût été un peu moins s'il se fût donné la
+peine d'écrire avec plus d'attention et s'il n'eût pas laissé aux
+exécutants tant d'intentions à deviner et tant d'erreurs à rectifier.
+Aussi ne se figure-t-on pas ce que ses œuvres deviennent quand on les
+représente dans les théâtres où les traditions ne se sont pas
+conservées. J'ai vu une représentation d'_Iphigénie en Tauride_, à
+Prague, qui m'eût donné le choléra, si je n'avais fini par en rire de
+tout mon cœur. La mise en scène était digne du reste. Au dénouement, le
+vaisseau sur lequel Oreste et sa sœur allaient monter pour retourner en
+Grèce, était orné d'une triple rangée de canons.
+
+L'exécution musicale ni la mise en scène des œuvres de Gluck à l'Opéra
+de Paris n'ont rien de commun avec ces exhibitions grotesques. Cette
+fois-ci surtout, on a donné au grand homme un palais peuplé de
+serviteurs dévoués et intelligents; partout ailleurs (excepté à Berlin),
+il serait dans une grange. Les chanteurs et les instrumentistes de
+l'Opéra ne sont pas, il faut en convenir, entrés tout d'abord dans
+l'esprit de ce noble style; mais au fur et à mesure que le nombre des
+répétitions augmentait, ils sentaient le charme les prendre, et
+l'intelligence leur venait avec le sentiment de ces beautés si nouvelles
+pour eux. C'est que, lorsqu'il s'agit des œuvres de Gluck, rien n'est
+plus différent de l'exécution rêvée par l'auteur qu'une certaine
+exécution fidèle, mais plate, et qui consisterait à dire la note
+seulement. Il faut à une fidélité absolue dans le chant, dans le
+rhythme, dans les accents, dans tout, unir en outre une manière de
+phraser les mélodies, un ménagement des nuances, une articulation des
+mots tels que, sans ces qualités, la divine fleur d'expression qui rend
+ces œuvres si émouvantes n'a plus ni couleurs ni parfums, et que
+l'œuvre entière périt. Gluck avait raison de trouver sa présence aux
+répétitions de ses ouvrages aussi indispensable que le soleil l'est à la
+création.
+
+Lui seul pouvait tout éclairer, tout animer, donner à tout la chaleur et
+la vie. Mais il eut cruellement à souffrir. Ses interprètes mirent sa
+patience à de rudes épreuves.
+
+A son époque, les chœurs n'agissaient pas; plantés à droite et à gauche
+de la scène comme des tuyaux d'orgues, ils récitaient leur leçon avec un
+calme désespérant. Ce fut lui qui tenta de les ranimer; il leur
+indiquait les gestes et les mouvements à faire; il se consumait en
+efforts, et il eût succombé à la peine sans la robuste nature dont il
+était doué. A l'une des dernières répétitions d'_Alceste_, il venait de
+tomber sur un siége ruisselant et fumant, comme s'il eût été plongé dans
+le Styx, quand la femme du maître des ballets, qui s'était constituée sa
+garde attentive, lui apporta un grand verre de punch: «O ma houri,
+dit-il en lui baisant les mains, vous me ranimez. Sans vous, j'allais
+boire au Cocyte.»
+
+Je ne sais quelle fut la nature du talent de mademoiselle Levasseur, qui
+joua la première à Paris le rôle d'Alceste; cette actrice passe pour
+avoir eu une grande voix dont elle faisait un assez médiocre emploi. La
+Saint-Huberti, qui lui succéda, fut au contraire une véritable artiste;
+il n'en pouvait guère être autrement, Gluck lui-même s'était chargé de
+son éducation musicale. Mademoiselle Maillard, la troisième Alceste,
+était grande, belle et bête.
+
+La quatrième, madame Branchu, que j'ai vue et qui n'était ni grande ni
+belle, m'a semblé la tragédie lyrique incarnée. Son soprano, d'une
+puissance extraordinaire, se prêtait comme nul autre aux accents doux.
+Elle chantait le pianissimo d'une façon irréprochable, qui tenait à
+l'extrême facilité d'émission de sa voix dans le medium; et l'instant
+d'après, cette même voix remplissait de ses éclats la vaste salle de
+l'Opéra et couvrait les plus violents _tutti_ de l'orchestre. Ses yeux
+noirs lançaient des éclairs. Elle se faisait illusion à elle-même; une
+fois en scène, elle croyait fermement être Alceste, Clytemnestre,
+Iphigénie, la Vestale, Statira. Elle m'a assuré avoir eu dans sa
+jeunesse une extrême facilité de vocalisation, que Garat, son maître,
+l'avait empêchée de développer, l'avertissant que si elle se livrait à
+ce genre d'études elle ne chanterait jamais bien le style large.
+
+Elle disait les vers avec une pureté remarquable; talent nécessaire pour
+bien chanter comme pour bien composer dans le grand genre dramatique. Je
+fus témoin d'une ovation qu'elle obtint un jour dans une soirée de
+bénéfice à l'Opéra-Comique, en jouant le rôle de la femme de Sylvain,
+dans un opéra de Grétry, dont le dialogue parlé est en vers.
+
+J'étais alors presque un enfant. Je me souviens du triste tableau que me
+fit madame Branchu de la carrière du compositeur français. «Ce n'est
+rien, me dit-elle, que d'écrire un bel opéra, il faut le faire jouer. Ce
+n'est rien encore, il faut le faire _bien_ jouer; et ce n'est guère d'en
+obtenir une représentation excellente, il faut amener le public à le
+comprendre. Gluck n'eût jamais pu devenir ce qu'il est devenu à Paris
+sans la protection directe et active de la reine Marie-Antoinette, à qui
+il avait appris la musique à Vienne, et qui conservait pour son maître
+une affectueuse reconnaissance. Cette haute protection et le génie de
+Gluck et la valeur immense de ses œuvres ne l'ont pas empêché d'être
+accablé d'injures par le marquis de Carracioli, par Marmontel, par La
+Harpe et cent autres _gens d'esprit_. Vous me parlez d'_Alceste_, ce
+chef-d'œuvre fut très-froidement accueilli à sa première
+représentation; le public ne sentit, ne comprit rien.
+
+«En France, le plus grand mérite musical est presque sans valeur pour
+celui qui le possède; trop peu de gens peuvent le reconnaître et trop de
+gens ont intérêt à le nier ou à le cacher. Les hommes puissants qui
+tiennent en leurs mains le sort des artistes sont trop aisément trompés,
+et se trouvent dans l'impossibilité de découvrir d'eux-mêmes la vérité.
+Tout n'est que hasard dans cette terrible carrière. Les compositeurs
+rencontrent quelquefois même des ennemis parmi leurs interprètes. Moi
+qui vous parle, quand on commença les études de la _Vestale_, j'ai fait
+partie pendant quinze jours d'une cabale contre Spontini. Ses
+merveilleux récitatifs me donnaient trop de peine à apprendre, ils me
+paraissaient inchantables; à la vérité, j'ai promptement et bien changé
+d'opinion. Enfin, ce que je sais de la carrière du compositeur me la
+fait regarder comme presque impraticable chez nous. Si mon fils voulait
+la suivre, je l'en détournerais de tout mon pouvoir.».....
+
+Après sa retraite de l'Opéra en 1826 ou 1827, madame Branchu alla vivre
+en Suisse. Vingt ans après, je me trouvais à Paris dans un magasin de
+musique où elle entra. Pendant qu'on lui cherchait un morceau qu'elle
+venait acheter, elle me regarda assez attentivement, puis ressortit sans
+m'adresser la parole. Elle ne m'avait pas reconnu.
+
+Notre monde musical seul n'avait pas changé.
+
+Ces souvenirs, réveillés avec beaucoup d'autres par la récente
+représentation d'_Alceste_, ne sont pas tout à fait étrangers à mon
+sujet; ils me conduisent naturellement à parler de la grande artiste qui
+vient d'aborder avec tant de succès ce rôle presque inabordable de la
+reine de Thessalie.
+
+On sait l'effet extraordinaire que madame Viardot produisit, il y a
+quelques mois, en chantant au Conservatoire quelques fragments
+d'_Alceste_; ce fut alors la cantatrice seulement qui fut applaudie. A
+l'Opéra, c'est aussi l'actrice éminente, l'artiste enthousiaste,
+inspirée et savante, qui a excité pendant toute la durée de trois grands
+actes l'émotion de l'assemblée. En lutte avec les révoltes de sa voix,
+comme Gluck l'est avec la monotonie de son poëme, ils sont restés les
+plus forts tous les deux. Madame Viardot a été admirable de douloureuse
+tendresse, d'énergie, d'accablement; sa démarche, ses quelques gestes en
+entrant dans le temple; son attitude brisée pendant la fête du second
+acte; son égarement au troisième; son jeu de physionomie au moment de
+l'interrogatoire que lui fait subir Admète; son regard fixe pendant le
+chœur des ombres: «Malheureuse, où vas-tu?» toutes ces attitudes de
+bas-reliefs antiques, toutes ces belles poses sculpturales ont excité la
+plus vive admiration. Dans l'air: «Divinités du Styx!» la phrase «pâles
+compagnes de la mort» a excité des applaudissements qui ont presque
+empêché d'entendre la mélodie suivante: «Mourir pour ce qu'on aime,»
+qu'elle a dite avec une profonde sensibilité. Au dernier acte, l'air
+«Ah! divinités implacables,» chanté avec cet accent de résignation
+désolée si difficile à trouver, a été interrompu trois fois par les
+applaudissements. En un mot, _Alceste_ est pour madame Viardot un
+nouveau triomphe, et celui qui se trouvait pour elle le plus difficile à
+obtenir[6]. Michot (Admète) a surpris tout le monde comme chanteur et
+comme acteur. Sa voix de ténor haut, qui lui permet de tout chanter en
+sons de poitrine, convient parfaitement au rôle. Il a dit ses airs et la
+plupart de ses difficiles récitatifs d'une belle manière et avec ces
+accents émus qu'on entend trop rarement. Citons surtout l'air «Non, sans
+toi je ne puis vivre!» dont la dernière phrase, reprise sur quatre notes
+aiguës:
+
+ Je ne puis vivre;
+ Tu le sais, tu n'en doutes pas,
+
+a remué toute la salle. Il a bien fait ressortir la tendre sérénité de
+celui:
+
+ Bannis la crainte et les alarmes.
+
+Le dernier, qui est la clef de voûte du rôle, et dont Michot a
+parfaitement rendu les principaux passages, celui-ci surtout:
+
+ Je pousserais des cris que tu n'entendrais pas.
+
+perd la moitié de son effet à être chanté si lentement. C'est une
+andante, et pour Gluck, _andante_ ne veut pas dire _lent_, il indique un
+mouvement d'une certaine animation relative à la nature du sentiment
+qu'il s'agit d'exprimer, quelque chose qui _va_, qui _marche_. Ici,
+d'ailleurs, le caractère de la partie de chant, celui du dessin
+d'accompagnement des seconds violons, le tissu général du morceau,
+indiquent une sorte d'agitation que les paroles, en outre, exigent
+impérieusement.
+
+Il en est de même de quelques récitatifs qui veulent être _dits_ sans
+emphase et non _posés_, et de quelques autres dont l'entraînement
+passionné ne permet pas une telle largeur dans le débit. Ainsi les vers:
+
+ Parle, quel est celui dont la pitié cruelle
+ L'entraîne à s'immoler pour moi?
+
+doivent absolument être jetés avec une sorte de précipitation anxieuse.
+Nourrit père, qui, à mon sens, ne valait pas Michot, produisait dans ce
+rôle de grands effets précisément par cette rapidité de débit. Les
+artistes, en général, répondent, quand on la leur demande: «Il est
+très-difficile, en chantant si vite, de trouver le moyen de poser la
+voix.» Sans doute c'est difficile, mais l'_art_ consiste à vaincre les
+difficultés; s'il en était autrement, à quoi serviraient les études? Le
+premier venu, doué d'une voix quelconque, serait un chanteur.
+
+Ce n'est pour Michot qu'un léger effort à faire; quand il voudra
+l'animer davantage, il doublera l'effet de ce rôle d'Admète qui lui fait
+le plus grand honneur.
+
+La splendide voix de Cazaux ne pouvait manquer de faire merveilles dans
+le rôle du grand prêtre; aussi Cazaux a-t-il été couvert
+d'applaudissements pendant et après sa scène:
+
+ Apollon est sensible à nos gémissements,
+
+et au passage:
+
+ Perce d'un rayon éclatant
+ Le voile affreux qui l'environne.
+
+Il a été tout à fait à la hauteur de l'inspiration de Gluck quand il a
+dit avec sa voix tonnante:
+
+ Le marbre est animé,
+ Le saint trépied s'agite.
+
+Je ne crois pas pouvoir lui adresser un plus flatteur éloge.
+
+Je l'engage à travailler son _ré_ d'en haut, qu'il attaque toujours un
+peu bas.
+
+Borchardt, qui débutait dans le petit rôle d'Hercule, a reçu un accueil
+qui doit l'encourager. Sa stature, sa voix robuste, le caractère de sa
+tête, conviennent parfaitement au personnage. L'étendue de sa voix de
+baryton-basse lui permet, en outre, d'attaquer sans danger les notes
+hautes du rôle, impossibles à atteindre pour la plupart des chanteurs.
+Borchardt est une bonne acquisition pour l'Opéra.
+
+Mademoiselle de Taisy avait eu la complaisance de se charger du solo de
+la jeune Grecque dans la fête. Elle a dit avec une grâce exquise ce
+ravissant morceau épisodique placé au milieu du chœur:
+
+ Parez vos fronts de fleurs nouvelles.
+
+Autrefois c'était une choriste qui, chantant indignement faux avec une
+petite voix aigre, venait défigurer cette charmante page et jeter du
+ridicule sur l'ensemble de l'exécution.
+
+L'exemple de mademoiselle de Taisy doit être suivi; désormais tout solo,
+court ou non, sera chanté, il faut l'espérer, par un artiste. Koenig
+s'acquitte bien aussi de son petit rôle du confident Évandre; enfin
+Coulon a fait frissonner la salle dans son air du dieu infernal:
+
+ Caron t'appelle.
+
+Le ténor frais et jeune de Grisy convient tout à fait au blond Phoebus,
+dont on avait à tort voulu confier d'abord le court récitatif de la fin
+à une voix de basse.
+
+Les chœurs bien exercés, sous la direction de M. Massé, ne laissent
+rien à désirer. Les choristes qui chantent au loin, derrière le théâtre,
+suivent avec une régularité parfaite la mesure de l'orchestre, qu'ils ne
+peuvent entendre cependant. Il y a quinze jours, cet ensemble eût été
+impossible; le métronome électrique n'était pas encore introduit à
+l'Opéra. Quant à M. Dietsch, la reprise d'_Alceste_ a été pour lui
+l'occasion d'un succès qui comptera dans sa vie. Il n'a pas, ce me
+semble, commis la moindre erreur de mouvement et il a fait observer
+toutes les nuances avec un scrupule intelligent. Aussi, de toutes parts,
+entendait-on dans la salle louer l'exécution de l'orchestre, sa
+discrétion dans les accompagnements, son ensemble, sa précision, sa
+force imposante. Jamais la scène du temple ne fut exécutée nulle part de
+la sorte. La marche religieuse a été applaudie à trois reprises;
+l'auditoire, recueilli, était entièrement absorbé par la contemplation
+de ce divin morceau. MM. Dorus et Altès ont trouvé précisément le degré
+de force qu'il faut y donner aux sons graves de la flûte et qui revêtent
+la mélodie d'un si chaste coloris. Autrefois, quand j'entendis
+_Alceste_, le premier flûtiste de l'Opéra, qui n'était ni modeste ni le
+premier dans son art, comme M. Dorus, détruisait complétement ce bel
+effet d'instrumentation. Il ne voulait pas que la seconde flûte jouât
+avec lui, et il transposait, pour mieux dominer l'orchestre, sa partie à
+l'octave supérieure, se moquant parfaitement de l'intention de Gluck. Et
+on le laissait faire. Après une telle incartade, il méritait d'être
+renvoyé de l'Opéra et condamné à six mois de prison.
+
+Il ne faut pas oublier le petit solo de hautbois de M. Cras, dans l'air:
+«Grands dieux, du destin qui m'accable,» dont il joue seulement un peu
+trop piano les deux dernières mesures, et moins encore la belle
+ritournelle de clarinette de celui «Ah! malgré moi,» exécutée par M.
+Leroy avec les beaux sons et le beau style dont ce virtuose a le secret.
+
+Les danses gracieuses ont été dessinées par M. Petipa. M. Cormon a su
+vaincre avec un rare bonheur les difficultés de la mise en scène. Tout y
+est réglé avec une intelligence parfaite des exigences de la musique,
+dont les metteurs en scène ne tiennent pas compte ordinairement, et avec
+un grand goût de l'antique. C'est la première fois que l'on voit à
+l'Opéra des démons et des ombres assez ingénieusement costumés et
+groupés pour paraître fantastiques et non ridicules.
+
+Enfin, après cent ans et plus, voici l'_Alceste_ placée presque dans son
+jour, et admirée et comprise; et bien des gens répètent depuis lundi le
+mot de l'abbé Arnault. Quelqu'un disant devant lui qu'_Alceste_ était
+tombée à sa première représentation: «Oui, répliqua-t-il, tombée du
+ciel.»
+
+Mais cette reprise d'_Alceste_, bien qu'elle ne soit pas de tout point
+irréprochable, constitue seulement une exception à la règle. En général,
+quand un ancien chef-d'œuvre est remis en scène après la mort de
+l'auteur, c'est le roi Lear qui n'est plus roi; le théâtre c'est le
+palais de ses filles, Goneril et Régane, où fourmillent des serviteurs
+irrévérencieux qui maltraitent les officiers de l'hôte illustré, lui
+manquent à lui-même de respect, et sont toujours prêts à dire, si l'on
+se plaint de leurs indignes procédés: «Oui, nous avons mis Kent dans les
+Ceps; il commandait ici en maître, et cela nous déplaît. Oui, nous avons
+chassé vingt-cinq des chevaliers de Lear; ils étaient incommodes et
+encombraient le palais. Il en reste vingt-cinq autres, et c'est assez.
+Quel besoin avait le roi de cinquante chevaliers pour le servir? Quel
+besoin a-t-il de vingt-cinq, de vingt, de dix, d'un seul même? Ceux du
+palais ne sont-ils pas suffisants pour satisfaire les caprices du
+vieillard entêté, impérieux et chagrin?» jusqu'à ce que Lear, poussé à
+bout par tant d'outrages, sorte enfin courroucé, renonçant à cette
+hospitalité parricide, et, seul avec son fidèle Kent et son fou, dans la
+nuit et l'orage, sur la bruyère déserte, délirant de douleur, s'écrie:
+«Foudres du ciel, grondez, frappez ma tête blanche! crevez sur moi,
+froids nuages! ouragans, arrachez et dispersez ma chevelure! vous le
+pouvez, je vous pardonne, à vous, vous n'êtes pas mes filles!...» Et
+nous qui sommes les fous dévoués, avec le fidèle Kent, le noble Edgard
+et la douce Cordelia, nous ne pouvons que gémir et environner la majesté
+mourante de notre amour et de nos respects. O Shakspeare! Shakspeare!
+grand outragé! toi qui eus pour rivaux les ours combattant dans les
+cirques de Londres et les bambins du théâtre du Globe, c'était pour toi,
+mais c'était aussi pour tes successeurs de tous les temps, de tous les
+lieux, que tu mettais dans la bouche de ton Hamlet ces amères paroles:
+
+«Vous me déchirez de la passion comme des lambeaux de vieille
+étoffe.--C'est trop long, dites-vous; c'est comme votre barbe, on
+pourra raccourcir le tout en même temps.--N'écoute pas cet idiot; il lui
+faut une ballade, quelque conte licencieux, ou il s'endort.--N'allez pas
+ajouter des sottises à vos rôles pour exciter les applaudissements des
+imbéciles du parterre.» Et tant d'autres.
+
+Et l'on raille un grand maître, encore vivant par bonheur, pour les
+murailles fortifiées qu'il élève autour de ses œuvres, pour ses
+impitoyables exigences, pour ses prévisions inquiètes, pour sa méfiance
+de tous les instants et de tous les hommes. Ah! qu'il a bien raison, le
+savant musicien, le savant homme, de toujours imposer pour la
+représentation de ses nouvelles œuvres des conditions ainsi formulées:
+Vous me donnerez tels chanteurs, telles cantatrices, tant de choristes,
+tant de musiciens, tels musiciens et tels choristes; ils feront tant de
+répétitions sous ma direction; on ne répétera rien autre que mon ouvrage
+pendant tant de mois; je dirigerai ces études comme je l'entendrai,
+etc., etc., etc., etc., ou vous _me payerez cinquante mille francs_!
+
+C'est seulement ainsi que les grandes compositions complexes de l'art
+musical peuvent être sauvées et garanties de la morsure des rats qui
+grouillent dans les théâtres, dans les théâtres de France, d'Angleterre,
+d'Italie, d'Allemagne même, de partout. Car, il ne faut pas se faire
+illusion, les théâtres lyriques sont tous les mêmes; ce sont les mauvais
+lieux de la musique, et la chaste muse qu'on y traîne ne peut y rentrer
+qu'en frémissant. Pourquoi cela? Oh! nous le savons trop, on l'a trop
+souvent dit, il n'y a nul besoin de le redire. Répétons seulement qu'une
+œuvre de la nature d'_Alceste_ ne sera jamais dignement exécutée _en
+l'absence de l'auteur_, que sous la surveillance d'un artiste dévoué qui
+la connaît parfaitement, depuis longtemps familier avec le style du
+maître, possédant à fond toutes les questions qui se rattachent à la
+musique et aux études musicales, profondément pénétré de ce qu'il y a de
+grand et de beau dans l'art, et qui, jouissant d'une autorité justifiée
+par son caractère, ses connaissances spéciales et l'élévation de ses
+vues, l'exerce tantôt avec douceur, tantôt avec une rigidité absolue;
+qui ne connaît ni amis ni ennemis; un Brutus l'Ancien qui, une fois ses
+ordres donnés et les voyant transgressés, est toujours prêt à dire: _I
+lictor, liga ad palum!_ Va, licteur, lie au poteau le coupable!»--Mais
+c'est M. ***, c'est mademoiselle ***, c'est madame ***.--_I lictor!_
+
+Vous demandez l'établissement du despotisme dans les théâtres? me
+dira-t-on. Et je répondrai: Oui, dans les théâtres lyriques surtout, et
+dans les établissements qui ont pour objet d'obtenir un beau résultat
+musical au moyen d'un personnel nombreux d'exécutants de divers ordres,
+obligés de concourir à un seul et même but; il faut le despotisme,
+souverainement intelligent sans doute, mais le despotisme enfin, le
+despotisme militaire, le despotisme d'un général en chef, d'un amiral en
+temps de guerre. Hors de là il n'y a que résultats incomplets, contre
+sens, désordre et cacophonie.
+
+
+
+
+LES
+
+INSTRUMENTS AJOUTÉS PAR LES MODERNES
+
+AUX PARTITIONS DES MAITRES ANCIENS
+
+
+ * * * * *
+
+On remarquait dernièrement à l'un des concerts du Conservatoire que,
+dans le duo de l'_Armide_ de Gluck (Esprits de haine et de rage), les
+voix étaient très-souvent couvertes par de grands cris de trombones, et
+perdaient ainsi beaucoup de leur effet. Ces trombones ont été ajoutés à
+Paris par je ne sais qui, et d'une manière assez plate; on en a ajouté
+bien plus encore dans le même ouvrage à Berlin. Or, il n'est pas inutile
+de dire à ce sujet que, pour _Armide_ comme pour _Iphigénie en Aulide_,
+Gluck n'a pas écrit une seule note de trombone. Il ne faut pas répondre
+que, s'il s'est abstenu d'employer cet instrument dans _Armide_, c'est
+qu'il n'y avait pas alors de trombones à l'orchestre de l'Opéra, car ils
+jouent un grand rôle dans _Alceste_, il y en a dans _Orphée_, partitions
+qui l'une et l'autre furent représentées avant _Armide_. Il y en a dans
+_Iphigénie en Tauride_.
+
+Il est singulier qu'un compositeur, si grand qu'il soit, ne puisse pas
+écrire son orchestre comme il l'entend, et surtout qu'il ne soit pas
+libre de s'abstenir de l'emploi de certains instruments quand il le juge
+convenable. D'illustres maîtres eux-mêmes ont pris maintes fois la
+liberté de corriger l'instrumentation de leurs prédécesseurs, à qui ils
+faisaient ainsi l'aumône de leur science et de leur goût. Mozart a
+instrumenté les oratorios de Handel. La justice divine a voulu que plus
+tard les opéras de Mozart fussent à leur tour réinstrumentés en
+Angleterre et qu'on bourrât _Figaro_ et _Don Juan_ de trombones,
+d'ophicléides et de grosses caisses. Spontini m'avouait un jour avoir
+ajouté, avec bien de la discrétion il est vrai, des instruments à vent à
+ceux qui se trouvent déjà dans l'_Iphigénie en Tauride_ de Gluck. Deux
+ans après, se plaignant avec amertume devant moi des excès de ce genre
+dont il était témoin, des abominables grossièretés ajoutées à
+l'orchestre de pauvres morts qui ne pouvaient se défendre contre de
+telles calomnies, Spontini s'écria: «C'est indigne! affreux! Mais on me
+corrigera donc aussi, moi, quand je serai mort?...»--Ce à quoi je
+répondis tristement: «Hélas! cher maître, vous avez bien corrigé Gluck!»
+
+Le plus grand symphoniste qui ait jamais existé n'a pas échappé lui-même
+à ces inqualifiables outrages. Sans compter l'ouverture de _Fidelio_,
+trombonisée d'un bout à l'autre en Angleterre, où l'on trouve que
+Beethoven dans cette ouverture a employé les trombones avec trop de
+réserve, on a déjà commencé ailleurs à corriger l'instrumentation de la
+SYMPHONIE EN UT MINEUR....
+
+Je vous dirai quelque jour, dans un travail spécial, le nom de tous ces
+ravageurs de chefs-d'œuvre....
+
+
+
+
+LES SONS HAUTS ET LES SONS BAS
+
+LE HAUT ET LE BAS DU CLAVIER
+
+
+Je remarquais un jour dans un opéra une _gamme descendante_ vocalisée,
+une roulade, sur ces mots: _Je roulais dans l'abîme_, dont l'intention
+imitative est des plus plaisantes.
+
+Il est clair que le musicien a pensé qu'une roulade descendante
+exprimait parfaitement le mouvement d'un corps roulant de haut en bas.
+Les notes écrites sur la portée représentent en effet _à l'œil_ cette
+direction descendante; si le système de la musique chiffrée venait à
+prévaloir, les signes de l'écriture musicale ne parleraient plus ainsi
+_à l'œil_. Bien plus, si, par un caprice de l'exécutant lecteur, il
+venait à tenir son cahier de musique à rebours, les notes
+représenteraient au contraire un mouvement ascendant.
+
+N'est-il pas pitoyable que l'on puisse citer en musique de nombreux
+exemples de ces enfantillages causés par une fausse interprétation des
+mots?
+
+On dit _monter, descendre_, pour exprimer le mouvement des corps qui
+s'éloignent du centre de la terre ou qui s'en rapprochent. Je défie que
+l'on trouve un autre sens à ces deux verbes. Or, le son, impondérable
+comme l'électricité, comme la lumière, peut-il, en tant que son plus ou
+moins grave, se rapprocher ou s'éloigner du centre de la terre?
+
+On appelle son haut ou aigu le son produit par un corps sonore,
+exécutant, dans un temps donné, un certain nombre de vibrations; le son
+bas ou grave est celui qui résulte d'un nombre de vibrations moins
+grand, et par conséquent de vibrations plus lentes exécutées dans le
+même espace de temps. Voilà pourquoi l'expression de _son grave_ ou
+_lent_ est plus convenable que celle de son _bas_, qui ne signifie rien;
+de même celle de son _aigu_ (qui perce l'oreille comme un corps aigu)
+est raisonnable, prise au figuré, tandis que celle de son _haut_ est
+absurde. Car pourquoi le son produit par une corde exécutant trente-deux
+vibrations par seconde serait-il plus rapproché du centre de la terre
+que le son produit par une autre corde exécutant par seconde huit cents
+vibrations?
+
+Comment le côté droit du clavier de l'orgue ou du piano est-il le _haut_
+du clavier, ainsi qu'on a l'habitude de l'appeler? Le clavier est
+horizontal. Quand un violoniste, tenant son violon à la manière
+ordinaire, veut produire des sons aigus, sa main gauche, en se
+rapprochant du chevalet, monte en effet; mais un violoncelliste, dont
+l'instrument est placé d'une façon contraire, se voit obligé de faire
+_descendre_ sa main pour produire les mêmes sons aigus, dits sons hauts
+si improprement.
+
+Il est pourtant vrai que ces abus de mots, dont le moindre examen
+attentif suffit à démontrer le ridicule, ont amené même de grands
+maîtres à écrire les plus incroyables non-sens, et par contre-coup
+ensuite des gens d'esprit, impatientés par de telles niaiseries, à
+confondre dans une réprobation commune toutes les images musicales et à
+ridiculiser celles même que le bon sens et le goût peuvent avouer et qui
+parlent le plus clairement à l'imagination de l'_auditeur_.
+
+Je me souviens de la naïve sincérité avec laquelle un maître de
+composition faisait admirer à ses élèves l'accompagnement en gammes
+descendantes d'un passage d'_Alceste_, où le grand-prêtre, invoquant
+Apollon le dieu du jour, dit:
+
+ Perce d'un rayon éclatant
+ Le voile affreux qui l'environne.
+
+«Voyez-vous, disait-il, cette gamme obstinée en triples croches
+_descendant_ d'_ut_ à _ut_ dans les premiers violons? C'est le _rayon_,
+le _rayon éclatant_, qui _descend_ à la voix du grand-prêtre.» Et ce
+qu'il y a de plus triste encore à avouer, c'est que Gluck évidemment a
+cru imiter ainsi le _rayon_.
+
+
+
+
+LE FREYSCHÜTZ
+
+DE WEBER
+
+
+Le public français comprend et apprécie aujourd'hui dans son ensemble et
+ses détails cette composition qui naguère encore ne lui paraissait
+qu'une amusante excentricité. Il voit la raison des choses demeurées
+obscures pour lui jusqu'ici; il reconnaît dans Weber la plus sévère
+unité de pensée, le sentiment le plus juste de l'expression, des
+convenances dramatiques, unis à une surabondance d'idées musicales mises
+en œuvre avec une réserve pleine de sagesse, à une imagination dont les
+ailes immenses n'emportent cependant jamais l'auteur hors des limites où
+finit l'idéal, où l'absurde commence.
+
+Il est difficile, en effet, en cherchant dans l'ancienne et la nouvelle
+école, de trouver une partition aussi irréprochable de tout point que
+celle du _Freyschütz_; aussi constamment intéressante d'un bout à
+l'autre; dont la mélodie ait plus de fraîcheur dans les formes diverses
+qu'il lui plaît de revêtir; dont les rhythmes soient plus saisissants,
+les inventions harmoniques plus nombreuses, plus saillantes, et l'emploi
+des masses de voix et d'instruments plus énergique sans efforts, plus
+suave sans afféterie. Depuis le début de l'ouverture jusqu'au dernier
+accord du chœur final, il m'est impossible de trouver une mesure dont
+la suppression ou le changement me paraisse désirable. L'intelligence,
+l'imagination, le génie brillent de toutes parts avec une force de
+rayonnement dont les yeux d'aigle pourraient seuls n'être point
+fatigués, si une sensibilité inépuisable, autant que contenue, ne venait
+en adoucir l'éclat et étendre sur l'auditeur le doux abri de son voile.
+
+L'ouverture est couronnée reine aujourd'hui; personne ne songe à le
+contester. On la cite comme le modèle du genre. Le thème de l'_andante_
+et celui de l'_allegro_ se chantent partout. Il en est un que je dois
+citer, parce qu'on le remarque moins et qu'il m'émeut incomparablement
+plus que tout le reste. C'est cette longue mélodie gémissante, jetée par
+la clarinette au travers du _tremolo_ de l'orchestre, comme une plainte
+lointaine dispersée par les vents dans les profondeurs des bois. Cela
+frappe droit au cœur; et, pour moi du moins, ce chant virginal qui
+semble exhaler vers le ciel un timide reproche, pendant qu'une sombre
+harmonie frémit et menace au-dessous de lui, est une des oppositions les
+plus neuves, les plus poétiques et les plus belles qu'ait produites en
+musique l'art moderne. Dans cette inspiration instrumentale on peut
+aisément reconnaître déjà un reflet du caractère d'Agathe qui va se
+développer bientôt avec toute sa candeur passionnée. Elle est pourtant
+empruntée au rôle de Max. C'est l'exclamation du jeune chasseur au
+moment où, du haut des rochers, il sonde de l'œil les abîmes de
+l'infernale vallée. Mais, un peu modifiée dans ses contours, et
+instrumentée de la sorte, cette phrase change complétement d'aspect et
+d'accent.
+
+L'auteur possédait au suprême degré l'art d'opérer ces transformations
+mélodiques.
+
+Il faudrait écrire un volume pour étudier isolément chacune des faces de
+cette œuvre si riche de beautés diverses. Les principaux traits de sa
+physionomie sont d'ailleurs à peu près généralement connus. Chacun
+admire la mordante gaieté des couplets de Kilian, avec le refrain du
+chœur riant aux éclats; le surprenant effet de ces voix de femmes,
+groupées en _seconde majeure_, et le rhythme heurté des voix d'hommes
+qui complètent ce bizarre concert de railleries. Qui n'a senti
+l'accablement, la désolation de Max, la bonté touchante qui respire dans
+le thème du chœur cherchant à le consoler, la joie exubérante de ces
+robustes paysans partant pour la chasse, la platitude comique de cette
+marche jouée par les ménétriers villageois en tête du cortége de Kilian
+triomphant; et cette chanson diabolique de Gaspard, dont le rire
+grimace, et cette clameur sauvage de son grand air: _Triomphe!
+triomphe!_ qui prépare d'une façon si menaçante l'explosion finale! Tous
+à présent, amateurs et artistes, écoutent avec ravissement ce délicieux
+duo, où se dessinent dès l'abord les caractères contrastants des deux
+jeunes filles. Cette idée du maître une fois reconnue, on n'a plus de
+peine à en suivre jusqu'au bout le développement. Toujours Agathe est
+tendre et rêveuse; toujours Annette, l'heureuse enfant qui n'a point
+aimé, se plaît en d'innocentes coquetteries; toujours son joyeux
+babillage, son chant de linotte, viennent jeter d'étincelantes saillies
+au milieu des entretiens des deux amante inquiets, tristement
+préoccupés. Rien n'échappe à l'auditeur de ces soupirs de l'orchestre
+pendant la prière de la jeune vierge attendant son fiancé, de ces
+bruissements doucement étranges, où l'oreille attentive croit retrouver
+
+ Le bruit sourd du noir sapin
+ Que le vent des nuits balance.
+
+et il semble que l'obscurité devienne tout d'un coup plus intense et
+plus froide, à cette magique modulation en _ut_ majeur:
+
+ Tout s'endort dans le silence.
+
+De quel frémissement sympathique n'est-on pas agité plus loin à cet
+élan: _C'est lui! c'est lui!_
+
+Et surtout à ce cri immortel qui ébranle l'âme entière:
+
+ C'est le ciel ouvert pour moi!
+
+Non, non, il faut le dire, il n'y a point de si bel air. Jamais aucun
+maître, allemand, italien ou français, n'a fait ainsi parler
+successivement dans la même scène la prière sainte, la mélancolie,
+l'inquiétude, la méditation, le sommeil de la nature, la silencieuse
+éloquence de la nuit, l'harmonieux mystère des cieux étoilés, le
+tourment de l'attente, l'espoir, la demi-certitude, la joie, l'ivresse,
+le transport, l'amour éperdu! Et quel orchestre pour accompagner ces
+nobles mélodies vocales! Quelles inventions! Quelles recherches
+ingénieuses! Quels trésors qu'une inspiration soudaine fit découvrir!
+Ces flûtes dans le grave, ces violons en quatuor, ces dessins d'altos et
+de violoncelles à la sixte, ce rhythme palpitant des basses, ce
+crescendo qui monte et éclate au terme de sa lumineuse ascension, ces
+silences pendant lesquels la passion semble recueillir ses forces pour
+s'élancer ensuite avec plus de violence. Il n'y a rien de pareil! c'est
+l'art divin! c'est la poésie! c'est l'amour même! Le jour où Weber
+entendit pour la première fois cette scène rendue comme il avait rêvé
+qu'elle pût l'être, s'il l'entendit jamais ainsi, ce jour radieux sans
+doute, lui montra bien tristes et bien pâles tous les jours qui devaient
+lui succéder. Il aurait dû mourir! que faire de la vie après des joies
+pareilles!
+
+ * * * * *
+
+Certains théâtres d'Allemagne, pour aller aussi avant que possible dans
+une vérité en horreur à l'art, font entendre, dit-on, pendant la scène
+de la fonte des balles, les plus discordantes rumeurs, cris d'animaux,
+aboiements, glapissements, hurlements, bruits d'arbres fracassés, etc.,
+etc. Comment entendre la musique au milieu de ce hideux tumulte? Et
+pourquoi, dans le cas même où on l'entendrait, mettre la réalité auprès
+de l'imitation? Si j'admire le rauque aboiement des cors à l'orchestre,
+la voix de vos chiens du théâtre ne peut m'inspirer que le dégoût. La
+cascade naturelle au contraire n'est point de ces effets scéniques
+incompatibles avec l'intérêt de la partition; loin de là, elle y ajoute.
+Ce bruit d'eau égal et continu, porte à la rêverie; il impressionne
+surtout durant ces longs points d'orgue que le compositeur a si
+habilement amenés, et s'unit on ne peut mieux avec les sons de la cloche
+éloignée qui tinte lentement l'heure fatale.
+
+Lorsqu'en 1837 ou 1838 on voulut mettre en scène le _Freyschütz_ à
+l'Opéra, on sait que j'acceptai la tâche d'écrire les récitatifs pour
+remplacer le dialogue parlé de l'ouvrage original, dont le règlement de
+l'Opéra interdit l'usage. Je n'ai pas besoin de dire aux Allemands que
+dans cette scène étrange et hardie, entre Samiel et Gaspard, je me suis
+abstenu de faire chanter Samiel. Il y avait là une intention trop
+formelle; Weber a fait Gaspard chanter, et Samiel parler les quelques
+mots de sa réponse. Une fois seulement la parole du diable est rhythmée,
+chacune de ses syllabes portant sur une note de timbales. La rigueur du
+règlement qui interdit le dialogue parlé à l'Opéra n'est pas telle qu'on
+ne puisse introduire dans une scène musicale quelques mots prononcés de
+la sorte; on s'est donc empressé d'user de la latitude qu'il laissait
+pour conserver aussi cette idée du compositeur.
+
+La partition du _Freyschütz_, grâce à mon insistance, fut exécutée
+intégralement et dans l'ordre exact où l'auteur l'a écrite.
+
+Le livret fut traduit et non arrangé par M. Emilien Pacini.
+
+Il résulta de la fidélité, trop rare en tout temps et partout, avec
+laquelle l'Opéra monta ce chef-d'œuvre, que le finale du troisième acte
+fut pour les Parisiens à peu près une nouveauté. Quelques-uns l'avaient
+entendu quatorze ans auparavant aux représentations d'été de la troupe
+allemande; le plus grand nombre ne le connaissait pas. Ce finale est une
+magnifique conception. Tout ce que chante Max aux pieds du prince est
+empreint de repentir et de honte; le premier chœur en _ut_ mineur,
+après la chute d'Agathe et de Gaspard, est d'une belle couleur tragique
+et annonce on ne peut mieux la catastrophe qui va s'accomplir. Puis le
+retour d'Agathe à la vie, sa tendre exclamation _ô Max!_ les _vivat_ du
+peuple, les menaces d'Ottokar, l'intervention religieuse de l'ermite,
+l'onction de sa parole conciliatrice, les instances de tous ces paysans
+et chasseurs pour obtenir la grâce de Max, noble cœur un instant égaré;
+ce sextuor où l'on voit l'espérance et le bonheur renaître, cette
+bénédiction du vieux moine qui courbe tous ces fronts émus et, du sein
+de la foule prosternée, fait jaillir un hymne immense dans son
+laconisme; et enfin ce chœur final où reparaît pour la troisième fois
+le thème de l'_allegro_ de l'air d'Agathe, déjà entendu dans
+l'ouverture; tout cela est beau et digne d'admiration comme ce qui
+précède, ni plus ni moins. Il n'y a pas une note qui ne soit à sa place,
+et qui puisse être supprimée sans détruire l'harmonie de l'ensemble. Les
+esprits superficiels ne seront pas de cet avis peut-être, mais pour tout
+auditeur attentif la chose est certaine, et plus on entendra ce finale
+plus ou en sera convaincu.
+
+Quelques années après cette mise en scène du _Freyschütz_ à l'Opéra,
+pendant que j'étais absent de Paris, le chef-d'œuvre de Weber,
+raccourci, mutilé de vingt façons, a été transformé en lever de rideau
+pour les ballets; l'exécution en est devenue détestable, scandaleuse
+même; se relèvera-t-elle jamais?.... On ne peut que l'espérer.
+
+
+
+
+OBÉRON
+
+OPÉRA FANTASTIQUE DE CH. M. WEBER
+
+SA PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE-LYRIQUE
+
+
+ 6 mars 1857.
+
+L'atmosphère musicale de Paris est en général brumeuse, humide, sombre,
+froide, orageuse même parfois. Les saisons y manifestent des caprices
+étranges. A certains moments il neige des cirons, il pleut des
+sauterelles, il grêle des crapauds, et il n'y a parapluies de toile ni
+de tôle qui puissent garantir les honnêtes gens de cette vermine. Puis
+tout d'un coup le ciel s'éclaircit, il ne tombe pas de la manne, il est
+vrai, mais on jouit d'un air tiède et pur, on découvre ça et là de
+splendides fleurs épanouies parmi les chardons, les ronces, les orties,
+les euphorbes, et l'on court avec ravissement les respirer et les
+cueillir. Nous jouissons à cette heure des caresses de ce bienfaisant
+rayon; plusieurs très-belles fleurs de l'art viennent d'éclore et nous
+sommes dans la joie de les avoir découvertes. Citons d'abord le plus
+grand événement musical qu'on ait eu à signaler chez nous depuis bien
+des années, la mise en scène récente de l'_Obéron_ de Weber au
+Théâtre-Lyrique. Ce chef-d'œuvre (c'est un vrai chef-d'œuvre, pur,
+radieux, complet) existe depuis trente et un ans. Il fut représenté pour
+la première fois le 12 avril 1826. Weber l'avait composé en Allemagne
+sur les paroles d'un librettiste anglais, M. Planchet, à la demande du
+directeur d'un théâtre lyrique de Londres qui croyait au génie de
+l'auteur du _Freyschütz_, et qui comptait sur une belle partition et sur
+une bonne _affaire_.
+
+Le rôle principal (Huon) fut écrit pour le célèbre ténor Braham, qui le
+chanta, dit-on, avec une verve extraordinaire; ce qui n'empêcha pas
+l'œuvre nouvelle d'éprouver devant le public britannique un échec à peu
+près complet. Dieu sait ce qu'était alors l'éducation musicale des
+dilettanti d'outre-Manche!..... Weber venait de subir une autre
+quasi-défaite dans son propre pays; sa partition d'_Euryanthe_ y avait
+été froidement reçue. Des gaillards qui vous avalent sans sourciller
+d'effroyables oratorios capables de changer les hommes en pierre et de
+congeler l'esprit-de-vin, s'avisèrent de s'ennuyer à _Euryanthe_. Ils
+étaient tout fiers d'avoir pu s'ennuyer à quelque chose et de prouver
+ainsi que leur sang circulait. Cela leur donnait un petit air sémillant,
+léger, Français, Parisien; et pour y ajouter l'air spirituel, ils
+inventèrent un calembour par _à peu près_ et nommèrent l'_Euryanthe_
+l'_Ennuyante_, en prononçant l'_ennyante_. Dire le succès de cette
+lourde bêtise est impossible; il dure encore. Il y a trente-trois ans
+que le mot circule en Allemagne, et l'on n'est pas à cette heure parvenu
+à persuader aux facétieux qu'il n'est pas français, qu'on dit une pièce
+ennuyeuse et non une pièce ennuyante, et que les garçons épiciers de
+France eux-mêmes ne commettent pas de cuirs de cette force-là.
+
+L'_Euryanthe_ tomba donc, pour le moment, écrasée sous cette stupide
+plaisanterie. Weber, triste et découragé quand on lui proposa d'écrire
+_Obéron_, ne se décida pas sans hésitation à entreprendre une nouvelle
+lutte avec le public. Il s'y résigna pourtant, et demanda dix-huit mois
+pour écrire sa partition. Il n'improvisait pas. Arrivé à Londres, il eut
+beaucoup à souffrir tout d'abord des _idées_ de quelques-uns de ses
+chanteurs; il les mit pourtant enfin tant bien que mal à la raison.
+L'exécution d'_Obéron_ fut satisfaisante. Weber, l'un des plus habiles
+chefs d'orchestre de son temps, avait été prié de la diriger. Mais
+l'auditoire resta froid, sérieux, morne (_very grave_) pour employer
+encore un jeu de mots qui au moins est anglais. Et _Obéron_ ne fit pas
+d'argent, et l'entrepreneur ne put couvrir ses frais; il avait obtenu la
+belle partition et fait une mauvaise affaire. Qui peut savoir ce qui se
+passa alors dans l'âme de l'artiste, sûr de la valeur de son œuvre?...
+Afin de le ranimer par un succès qu'ils croyaient facile de lui faire
+obtenir, ses amis lui persuadèrent de donner un concert, pour lequel
+Weber composa une grande cantate intitulée, si je ne me trompe, le
+_Triomphe de la paix_. Le concert eut lieu, la cantate fut exécutée
+devant une salle presque vide, et la recette n'égala pas les dépenses de
+la soirée...
+
+Weber, à son arrivée à Londres, avait accepté l'hospitalité de
+l'honorable maître de chapelle sir George Smart. Je ne sais si ce fut en
+rentrant de ce triste concert ou quelques jours plus tard seulement;
+mais un soir, après avoir causé une heure avec son hôte, Weber, accablé,
+se mit au lit, où, le lendemain, sir George le trouva déjà froid, la
+tête appuyée sur l'une de ses mains, mort d'une rupture du cœur.
+
+Aussitôt on annonça une représentation solennelle d'_Obéron_; toutes les
+loges furent rapidement louées; les spectateurs se présentèrent _tous en
+deuil_; la salle fut pleine d'un public recueilli, dont l'attitude,
+exprimant des regrets sincères, semblait dire: «Nous sommes désolés de
+n'avoir pas compris son œuvre, mais nous savons que c'était _un homme_
+(_He was a man, we shall not look upon his like again_) et que nous ne
+reverrons pas son pareil!.....»
+
+Peu de mois après, l'ouverture d'_Obéron_ fut publiée; le théâtre de
+l'Odéon de Paris, qui avait fait fortune avec le _Freyschütz_ désossé et
+écorché, fut curieux de connaître au moins un morceau du dernier ouvrage
+de Weber. Le directeur ordonna la mise à l'étude de cette merveille
+symphonique. L'orchestre n'y vit qu'un tissu de bizarreries, de duretés
+et de non-sens, et je ne sais même si l'ouverture obtint les honneurs
+d'un égorgement en public.
+
+Dix ou douze ans plus tard, ces mêmes musiciens de l'Odéon, transplantés
+dans l'orchestre monumental du Conservatoire, exécutaient sous une vraie
+direction, sous la direction d'Habeneck, cette même ouverture, et
+mêlaient leurs cris d'admiration aux applaudissements du public... Huit
+ou neuf autres années ensuite, la Société des concerts du Conservatoire
+exécuta un chœur de génies et le finale du premier acte d'_Obéron_ que
+le public acclama avec un enthousiasme égal à celui qui avait accueilli
+l'ouverture; plus tard encore, deux autres fragments eurent le même
+bonheur... et ce fut tout.
+
+Une petite troupe allemande venue à Paris perdre son temps et son argent
+pendant l'été fit seule entendre deux fois, il y a quelque vingt-sept
+ans, l'_Obéron_ complet au théâtre Favart (aujourd'hui l'Opéra-Comique).
+Le rôle de Rezia y fut chanté par la célèbre madame Schroeder-Devrient.
+Mais cette troupe était fort insuffisante; le chœur mesquin,
+l'orchestre misérable; les décors troués, vermoulus; les costumes
+délabrés inspiraient la pitié; le public musical un peu intelligent
+était absent de Paris; _Obéron_ passa inaperçu. Quelques artistes et
+amateurs clairvoyants adoraient seuls dans le secret, de leur cœur ce
+divin poëme, et répétaient, en pensant à Weber, les paroles d'Hamlet:
+
+«C'était un homme et nous ne reverrons pas son pareil!»
+
+Pourtant l'Allemagne avait recueilli la perle éclose dans l'huître
+britannique et que dédaignait le coq gaulois, si friand de grains de
+mil. Une traduction allemande de la pièce de M. Planchet se répandit peu
+à peu dans les théâtres de Berlin, de Dresde, de Hambourg, de Leipzig,
+de Francfort, de Munich, et la partition d'_Obéron_ fut sauvée. Je ne
+sais si on l'a jamais exécutée en entier dans la ville spirituelle et
+malicieuse qui avait trouvé l'œuvre précédente de Weber _Ennyante_.
+Cela est probable. Les générations se suivent sans se ressembler.
+
+Enfin, _après trente et un ans_, le hasard ayant placé à la tête de l'un
+des théâtres lyriques de Paris un homme qui comprend et sent la musique
+de style, un homme intelligent, hardi, actif et dévoué à l'idée qu'il a
+une fois adoptée, le merveilleux poëme de Weber nous a enfin été révélé.
+Le public n'a fait sur le maître ni sur son œuvre aucun nauséabond jeu
+de mots, n'est pas resté _grave_, mais a applaudi avec des transports
+véritables de plus en plus ardents; bien que cette musique dérange,
+culbute, bouscule avec un prodigieux mépris ses habitudes les plus
+chères, les plus enracinées, les plus inhérentes à ses instincts secrets
+ou avoués.
+
+Le succès d'_Obéron_ au Théâtre-Lyrique est très-grand, très-loyal,
+très-réel. C'est un succès de bonne compagnie qui attirera même la
+mauvaise. Tout Paris voudra entendre et voir _Obéron_, admirer sa
+délicieuse musique, ses beaux décors, ses riches costumes, et applaudir
+son nouveau ténor. Car il y en a un qui s'y révèle; M. Carvalho a
+découvert pour le rôle d'Huon un vrai ténor (Michot), et à chaque
+représentation la faveur du phénix augmente. Et pour achever d'expliquer
+la vogue de ce chef-d'œuvre, sachez qu'au dénoûment on rit à se tordre,
+et que la salle entière entre en convulsions.
+
+On n'a pas cru devoir faire une traduction pure et simple du livret
+anglais de M. Planchet, mais une sorte d'imitation de ce livret et du
+poëme d'_Obéron_ de Wieland. Je ne sais si c'est à tort ou à raison que
+cette liberté a été prise; au moins la partition a-t-elle été à peu près
+respectée. On ne l'a ni mutilée, ni instrumentée, ni insultée d'aucune
+façon, selon l'usage. Quelques morceaux seulement ont été transplantés
+d'une scène dans une autre, mais toujours dans une situation semblable à
+celle pour laquelle ils furent composés. Voici ce dont il s'agit dans
+cette féerie. Obéron, le roi des génies, aime tendrement sa reine
+Titania. Pourtant ces deux époux se disputent souvent. Titania s'obstine
+à soutenir la cause des femmes coupables (sans doute en souvenir de ses
+étranges amours avec le savetier Bottom. Un savetier qui porte une tête
+d'âne et qui s'appelle Bottom!... Je ne vous dirai pas ce que signifie
+ce nom anglais. Cherchez. Lisez le _Songe d'une nuit d'été_. L'ironie de
+Shakspeare a dépassé là de cent coudées celle des plus terribles
+railleurs). Obéron défend la cause des hommes plus ou moins injustement
+trompés. Une belle nuit d'été, la patience lui échappe, et il se sépare
+de Titania en jurant de ne jamais la revoir. Il lui pardonnera
+seulement, si deux jeunes amants, épris l'un pour l'autre d'un amour
+chaste et fidèle, résistent à toutes les épreuves où pourront être
+soumises leur constance et leur vertu. Clause bizarre, car enfin les
+belles qualités quelconques d'un couple humain ne font rien aux
+mauvaises qualités de sa féerique majesté la reine Titania, et je ne
+vois pas ce que le roi des génies pourra gagner, en reprenant sa femme,
+au triomphe de la vertu de deux étrangers. Mais tel est le nœud de la
+pièce. Obéron a pour génie familier un petit esprit gracieux, doucement
+malicieux, espiègle sans méchanceté, adorable, charmant (du moins tel
+est le lutin de Shakspeare) qui se nomme Puck. Puck voit son maître
+triste et languissant. Il veut le réunir à Titania; il sait à quelles
+conditions il y parviendra. A l'œuvre donc. Il a découvert en France un
+beau chevalier, Huon, de Bordeaux; à Bagdad, une ravissante princesse,
+Rezia, fille du calife, et à l'aide d'un songe qu'il envoie
+simultanément à chacun d'eux, il les rend épris l'un de l'autre. Déjà
+Huon est en marche par monts et par vaux à la recherche de la princesse
+qu'il adore. Une bonne vieille qu'il rencontre au milieu d'une forêt lui
+apprend que Rezia habite Bagdad, et propose au chevalier et à son écuyer
+Chérasmin de les y transporter en une minute, si Huon veut jurer de
+rester toute sa vie fidèle à sa bien-aimée, et de ne pas lui demander la
+plus légère faveur jusqu'au moment de leur union. Huon prononce le
+double serment. Aussitôt la vieille se change en un gracieux esprit.
+C'est Puck qui reprend sa forme. Obéron survient, confirme les paroles
+de Puck, et nos voyageurs sont tout d'un coup transportés à cinq cents
+lieues de là, dans les jardins du harem du calife de Bagdad. Rezia y
+pleure l'absence de son chevalier inconnu et se désespère d'un mariage
+odieux auquel son père veut la contraindre. En promenant ses langueurs
+dans le jardin du palais, elle rencontre les nouveaux débarqués; dans
+l'un d'eux elle reconnaît le chevalier de son rêve: «O bonheur, c'est
+donc vous?--Je vous adore.--Je vous sauverai.--Revenez ce soir. Quand
+l'iman appellera les croyants à la prière, je serai là et nous
+concerterons tout pour notre fuite.» Le soir, en effet, nos amants se
+retrouvent, mais les gardes du palais saisissent les deux étrangers, les
+jettent en prison et le calife ordonne leur mort. La puissance
+surnaturelle d'Obéron vient à leur aide; ils sont libres; ils enlèvent
+de vive force un léger navire sur lequel Aboukan (le mari imposé à
+Rezia) venait chercher sa fiancée, Rezia reparaît avec sa suivante
+Fatime, ils partent tous les quatre.
+
+ Et vogue la nacelle qui porte leurs amours.
+
+Hélas! la chair est faible, et longs sont les ennuis de la navigation.
+On conçoit que deux amants, tels que les nôtres, enfermés dans un étroit
+navire, puissent avoir quelque peine à contenir l'élan de leurs pensers
+d'amour. Obéron lit dans le cœur du chevalier, et furieux des désirs
+qu'il y découvre, il se résout à le séparer de Rezia. «Souffle, tempête,
+bouleverse l'Océan, que le vaisseau périsse!» Les vents accourent,
+Eurus, et Notus, et Borée, et vingt autres, suivis des esprits du feu,
+des météores, etc.
+
+La nuit noire s'étend sur les eaux. Rezia est jetée seule sur un rocher,
+un autre écueil reçoit Fatime et Chérasmin. On ne sait ce qu'est devenu
+le chevalier. Les naufragés ne sont pas au bout de leurs peines. Pris
+par des pirates barbaresques, ils sont conduits sur la côte d'Afrique et
+vendus au bey de Tunis. Rezia est exposée aux honneurs du harem; elle a
+inspiré une passion violente au bey. Les deux autres amants (car
+Chérasmin et Fatime ont fini, eux aussi, par s'aimer d'amour tendre)
+sont plus heureux; ils n'ont point été séparés et leur tâche d'esclave
+se borne à cultiver l'un des jardins de Sa Hautesse.
+
+L'eunuque Aboulifar leur apprend la révolution qui va s'accomplir dans
+le harem, c'est-à-dire la déchéance de l'ancienne favorite et
+l'élévation de Rezia.
+
+Mais Rezia repousse avec mépris les hommages du bey, elle restera fidèle
+jusqu'à la mort à son chevalier. Puck, faisant habilement valoir cette
+noble constance, obtient d'Obéron qu'une dernière et solennelle épreuve
+soit accordée au chevalier. Le roi des génies y consent. Aussitôt Puck
+repêche quelque part le pauvre Huon et le transporte dans le jardin du
+bey de Tunis. Et nous le voyons entouré d'une foule de houris, toutes
+plus ravissantes les unes que les autres, qui dansent, qui chantent, qui
+l'enlacent dans leurs bras, le brûlent de leurs œillades, le dévorent
+de leurs sourires... Vains efforts, Huon résiste aux séductions; il aime
+Rezia, il n'aime qu'elle, il lui restera fidèle. Survient le bey qui,
+trouvant un étranger au milieu de ses femmes, ordonne son empalement
+immédiat. On va procéder à cette opération. Mais l'épreuve des amants a
+été décisive: l'amour a triomphé; Obéron est satisfait. Son cor enchanté
+se fait entendre, et aussitôt le bey, le chef des eunuques, les gardes
+du harem, tout le harem de céder à une impulsion irrésistible qui les
+force de danser, de pivoter comme des derviches tourneurs, de
+tourbillonner enfin dans un mouvement de rotation de plus en plus
+rapide, sous l'influence de plus en plus vive et impérieuse de
+l'impitoyable cor; jusqu'à ce que, sur un coup de tamtam, cette foule
+étourdie tombant à terre à demi-morte, Obéron, sa belle Titania et leur
+fidèle Puck s'élèvent au ciel dans une gloire. Et le roi des génies
+s'adressant aux amants: «Vous êtes restés fidèles l'un à l'autre, vous
+avez résisté à toutes les séductions, soyez heureux! Retourne en France,
+Huon; va présenter à la cour ta Rezia; ma protection t'y suivra.»
+
+Il faudrait écrire beaucoup trop pour analyser dignement la partition
+d'_Obéron_, pour examiner les questions que le style de cet ouvrage fait
+naître, expliquer les procédés employés par l'auteur et trouver la cause
+du ravissement dans lequel cette musique plonge des auditeurs même
+étrangers à toute notion, sinon à tout sentiment de l'art des sons.
+
+_Obéron_ est le pendant du _Freyschütz_. L'un appartient au fantastique
+sombre, violent, diabolique; l'autre est du domaine des féeries
+souriantes, gracieuses, enchanteresses. Le surnaturel dans _Obéron_ se
+trouve si habilement combiné avec le monde réel, qu'on ne sait
+précisément où l'un et l'autre commencent et finissent, et que la
+passion et le sentiment s'y expriment dans un langage et avec des
+accents qu'il semble qu'on n'ait jamais entendus auparavant.
+
+Cette musique est essentiellement mélodieuse, mais d'une autre façon que
+celle des plus grands mélodistes. La mélodie s'y exhale des voix et des
+instruments comme un parfum subtil qu'on respire avec bonheur, sans
+pouvoir tout d'abord en déterminer le caractère. Une phrase qu'on n'a
+pas entendu commencer est déjà maîtresse de l'auditeur au moment précis
+où il la remarque; une autre qu'il n'a pas vu s'évanouir le préoccupe
+encore quelque temps après qu'il a cessé de l'entendre. Ce qui en fait
+le charme principal, c'est la grâce, une grâce exquise et un peu
+étrange. On pourrait dire de l'inspiration de Weber dans _Obéron_ ce que
+Laërtes dit de sa sœur Ophélia:
+
+ _Thought and affliction; passion, hell itself,_
+ _She turns to favour and to prettiness._
+
+ (La rêverie, l'affliction, la passion, l'enfer lui-même, elle
+ change tout en charme et en grâce.)
+
+N'était l'_enfer_ qui n'y figure pas, et qui d'ailleurs, sous la main de
+Weber, n'a jamais pris des formes gracieuses, mais bien des formes
+effrayantes et terribles au contraire.
+
+Les enchaînements harmoniques de Weber ont un coloris qu'on ne retrouve
+chez aucun autre maître, et qui se reflète plus qu'on ne croit sur sa
+mélodie. Leur effet est dû tantôt à l'altération de quelques notes de
+l'accord, tantôt à des renversements peu usités, quelquefois même à la
+suppression de certains sons réputés indispensables. Tel est, par
+exemple, l'accord final du morceau des nymphes de la mer, où la tonique
+est supprimée, et dans lequel, bien que le morceau soit en _mi_,
+l'auteur n'a voulu laisser entendre que _sol_ dièse et _si_. De là le
+vague de cette désinence et la rêverie où elle plonge l'auditeur.
+
+On en peut dire à peu près autant de ses modulations; si étranges
+qu'elles soient, elles sont toujours amenées avec un grand art, sans
+duretés, sans secousse, d'une façon presque toujours imprévue, pour
+concourir à l'expression d'un sentiment et non pour causer à l'oreille
+une puérile surprise.
+
+Weber admet la liberté absolue des formes rhythmiques; jamais personne
+autant que lui ne s'est affranchi de la tyrannie de ce qu'on appelle la
+_carrure_, et dont l'emploi exclusif et borné aux agglomérations de
+nombres pairs contribue si cruellement, non-seulement à faire naître la
+monotonie, mais à produire la platitude. Dans le _Freyschütz_, il avait
+déjà donné des exemples nombreux d'une phraséologie nouvelle. Parmi ces
+exemples, les musiciens français, les plus carrés des mélodistes après
+les Italiens, furent tout surpris d'applaudir la chanson à boire de
+Gaspard, qui se compose, dans sa première moitié, d'une succession de
+phrases de trois mesures, et, dans sa seconde moitié, d'une succession
+de phrases de quatre. Dans _Obéron_ on trouve divers passages où le
+tissu mélodique est rhythmé de cinq en cinq. En général, chaque phrase
+de cinq mesures ou de trois a son pendant qui constitue alors la
+symétrie, produisant le nombre pair, si cher aux musiciens vulgaires, en
+dépit du proverbe: _Numero Deus impare gaudet_. Mais Weber ne se croit
+point obligé d'établir à tout prix et partout cette symétrie;
+très-souvent sa phrase impaire n'a pas de pendant. Je m'adresserai aux
+gens de lettres pour savoir si la Fontaine a employé une forme
+excellente en jetant un petit vers isolé de deux pieds à la fin d'une de
+ses fables:
+
+ Mais qu'en sort-il souvent?
+ Du vent,
+
+Leur réponse affirmative, je n'en doute pas, explique et justifie le
+procédé analogue introduit dans la musique par beaucoup de musiciens, au
+nombre desquels il faut citer avec Weber, Gluck et Beethoven. Il nous
+semble aussi absurde de vouloir rhythmer la musique exclusivement de
+quatre en quatre mesures, que de n'admettre en poésie qu'une seule
+espèce de vers.
+
+Si, au lieu d'avoir dit si finement:
+
+ Mais qu'en sort-il souvent?
+ Du vent.
+
+le fabuliste eût écrit:
+
+ Mais qu'en sort-il souvent?
+ Il n'en sort que du vent.
+
+il eût terminé sa fable par une insupportable platitude. L'analogie de
+cet exemple avec la question musicale qui nous occupe est frappante.
+L'entêtement de la routine peut seul la méconnaître ou en nier les
+conséquences.
+
+Maintenant s'il nous paraît évident que la musique ne peut ni ne doit se
+conformer aveuglément à l'usage de certaines écoles qui veulent
+conserver la plus carrée des carrures en tout et partout, si nous
+trouvons dans cette persistance ridicule à maintenir un préjugé la cause
+de la fadeur, de la lâcheté de style, de l'exaspérant vulgarisme d'une
+foule de productions de tous les temps et de tous les pays, nous n'en
+reconnaîtrons pas moins qu'il est des irrégularités choquantes et qu'il
+faut éviter avec soin. Gluck (dans _Iphigénie en Aulide_ surtout) en a
+commis un grand nombre, il faut l'avouer, qui blessent le sentiment de
+l'harmonie rhythmique. Weber n'en est pas exempt; nous en trouvons même
+un exemple très-regrettable dans l'un des plus délicieux morceaux
+d'_Obéron_, dans le chant des naïades, dont je parlais tout à l'heure.
+Après la première grande phrase vocale, composée de quatre fois quatre
+mesures, l'auteur a voulu donner à la voix un court repos. Ce silence
+est rempli par l'orchestre. Croyant sans doute que l'oreille ne
+tiendrait aucun compte du fragment instrumental, l'auteur a repris
+ensuite son chant vocal, rhythmé carrément, comme si la mesure
+d'orchestre n'existait pas. Mais, selon nous, il s'est trompé. L'oreille
+souffre de cette addition d'une mesure dans la mélodie; on s'aperçoit
+parfaitement que le mouvement d'oscillation a été rompu, que la phrase a
+perdu la régularité du balancement qui lui donne tant de charme.
+Revenant à ma comparaison de la mélodie avec la versification, je dirai
+encore que, dans le cas dont il s'agit, le défaut est aussi évident
+qu'il le serait dans une strophe de vers de dix pieds _dont un seul en
+aurait onze_.
+
+De l'instrumentation de Weber je dirai seulement qu'elle est d'une
+richesse, d'une variété et d'une nouveauté admirables. La distinction
+encore est sa qualité dominante; jamais de moyens réprouvés par le goût,
+de brutalités, de non-sens. Partout un coloris charmant, une sonorité
+vive mais harmonieuse, une force contenue et une connaissance profonde
+de la nature de chaque instrument, de ses divers caractères, de ses
+sympathies ou de ses antipathies avec les autres membres de la famille
+orchestrale; partout enfin les plus intimes rapports sont conservés
+entre le théâtre et l'orchestre, nulle part ne se trouve un _effet_ sans
+but, un _accent_ non motivé.
+
+On reproche à Weber sa manière d'écrire pour les voix; malheureusement
+le reproche est fondé. Souvent il leur impose des successions d'une
+difficulté excessive, qui seraient à peine convenables pour tout autre
+instrument que le piano. Mais ce défaut, qui ne s'étend pas aussi loin
+qu'on veut bien le dire, n'en est pas un quand la bizarrerie du dessin
+vocal est motivée par une intention dramatique. C'est alors au contraire
+une qualité; l'auteur en ce cas n'est blâmable qu'aux yeux des
+chanteurs, obligés de prendre de la peine et de se livrer à des études
+que la musique banale ne leur impose pas.
+
+Tels sont plusieurs passages vraiment diaboliques du rôle de Gaspard
+dans le _Freyschütz_, passages qui, à mon sens, sont des traits évidents
+de génie.
+
+Sur les vingt morceaux dont se compose la partition d'_Obéron_, je n'en
+vois pas un de faible. L'invention, l'inspiration, le savoir, le bon
+sens brillent dans tous: et c'est presque à regret que nous citerons de
+préférence aux autres pièces le chœur mystérieux et suave de
+l'introduction chanté par les génies autour du lit de fleurs où
+sommeille Obéron;--l'air chevaleresque d'Huon dans lequel se trouve une
+ravissante phrase déjà présentée au milieu de l'ouverture;--la
+merveilleuse marche nocturne des gardes du sérail qui termine le premier
+acte;--le chœur énergique et si rudement caractérisé: «Gloire au chef
+des croyants!»--la prière d'Huon accompagnée seulement par les altos,
+les violoncelles et les contre-basses;--la dramatique scène de Rezia sur
+le bord de l'Océan;--le chant des nymphes confié aujourd'hui à Puck
+seul, dans la nouvelle version du livret (à tort, selon moi; il devrait
+être chanté au fond du théâtre, sur l'un des arrière-plans de la mer,
+par plusieurs voix de choix à l'unisson, et avec une douceur
+extrême);--le chœur de danse des esprits terminant le second
+acte;--l'air si gracieusement gai de Fatime;--le duo suivant avec son
+trait obstiné d'orchestre revenant à intervalles irréguliers;--le trio
+si harmonieux, si admirablement modulé qu'accompagnent pianissimo les
+instruments de cuivre;--et enfin le chœur dansé de la scène de
+séduction, morceau unique dans son genre. Jamais la mélodie n'eut de
+pareils sourires, le rhythme des caresses plus irrésistibles. Pour que
+le chevalier Huon échappe aux enlacements de femmes chantant de telles
+mélodies, il faut qu'il ait la vertu chevillée dans le corps.
+
+L'auditoire a fait répéter quatre morceaux et l'ouverture; la foule, qui
+pendant trois heures avait bu avec délices cette musique d'une saveur si
+nouvelle, est sortie dans un état de véritable enivrement. C'est un
+succès, je le répète, un noble et grand succès.
+
+Le ténor Michot est doué d'une belle voix, d'un timbre riche et
+sympathique, que l'étude ne tardera pas à assouplir. On le rappelle
+chaque soir. Le voilà, comme on dit dans les théâtres, _posé_. Il
+deviendra, il est déjà un sujet précieux. Madame Rossi-Caccia, après une
+longue absence de la scène, y a reparu dans le rôle difficile de Rezia,
+qu'elle chante avec talent. Mademoiselle Girard est une excellente
+Fatime; que ne peut-elle corriger le tremblement de sa voix!
+Mademoiselle Borghèse chante et joue bien le rôle du lutin Puck;
+seulement elle est trop grande; mais le moyen de remédier à cela?...
+Grillon s'acquitte fort bien de son rôle de Chérasmin, et Fromant de
+celui d'Obéron. Quant à l'eunuque Girardot, il excite l'hilarité par son
+costume, ses poses, sa voix étrange et _ses mots_.
+
+Désireux de reproduire sans mesquinerie le chef-d'œuvre de Weber, M.
+Carvalho a ajouté à l'orchestre dix instruments à cordes qu'on n'a pu y
+introduire qu'en prenant sur les places du public, et enrichi de douze
+voix de femmes le chœur des génies. La mise en scène d'ailleurs est
+extrêmement soignée; l'effet de l'apothéose de Titania et d'Obéron est
+des plus poétiques.
+
+
+
+
+ABOU-HASSAN
+
+OPÉRA EN UN ACTE DU JEUNE WEBER
+
+L'ENLÈVEMENT AU SÉRAIL
+
+OPÉRA EN DEUX ACTES, DU JEUNE MOZART
+
+LEUR PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE-LYRIQUE
+
+
+ 19 mai 1859.
+
+Abou-Hassan est une sorte de Turc amoureux d'une sorte de jeune Turque;
+il a mauvaise tête et bon cœur, dit-on; il fait des dettes. Ou lui
+donne de l'argent; au lieu de l'employer à satisfaire ses créanciers, il
+achète des présents pour sa belle. Il faut payer enfin; il ne le peut.
+Or le pacha son maître a pour habitude de donner 1,000 piastres (je ne
+suis pas sûr de l'espèce de la monnaie) pour les funérailles de chacun
+de ses serviteurs. Abou-Hassan imagine de contrefaire le mort. Sa
+maîtresse (c'est peut-être bien sa femme) rivalise de zèle avec lui, et
+contrefait la morte. Le pacha aura donc à donner deux mille piastres.
+Cette somme tirera d'affaire nos amoureux. Mais le pacha découvre la
+ruse, il en rit, il est désarmé, il pardonne. Les amants ou les époux
+ressuscitent. Tout le monde est content.
+
+Weber avait dix-sept ans, dit-on, quand il écrivit la partition de
+cette pièce ingénieuse. On dit même que M. Meyerbeer l'aida tant soit
+peu dans son travail, mais qu'il n'avait alors, lui, que seize ans et
+demi. De sorte que l'auteur des _Huguenots_ est aujourd'hui dans
+l'impossibilité la plus absolue de reconnaître les morceaux dont il a
+orné l'œuvre de son ami, et que si quelque vieux bibliophile venait lui
+dire avec assurance: «Cet air est de vous,» il serait capable de faire
+la réponse du bon la Fontaine, à qui on désignait un petit jeune homme
+comme son fils, et qui répliqua: «C'est bien possible!»
+
+Tant il y a que la partition d'_Abou-Hassan_ contient plusieurs
+drôleries fort jeunes, d'assez bonne tournure, entre autres un air que
+Meillet a supérieurement chanté, et qu'on a redemandé avec de grandes
+acclamations. Meillet d'ailleurs joue son rôle tout entier avec entrain
+et une verve de bon goût. Il y a obtenu un succès complet de chanteur et
+d'acteur.
+
+L'opéra de l'_Enlèvement au sérail_ est beaucoup plus vieux que celui
+d'_Abou-Hassan_, et Mozart, lorsqu'il l'écrivit, n'avait peut-être pas
+encore dix sept ans. Les personnes désireuses de savoir au juste ce
+qu'il en est peuvent consulter le livre de M. Oulibicheff, un Russe qui
+savait à quelle heure précise l'auteur de _Don Giovanni_ écrivit la
+dernière note de telle ou telle de ses sonates pour le clavecin, qui
+tombait pâmé à la renverse en entendant deux clarinettes donner l'accord
+de tierce majeure (_ut mi_) dans l'orchestre du premier venu des opéras
+de Mozart, et qui se levait indigné si ces deux mêmes clarinettes
+faisaient entendre les deux mêmes notes dans le _Fidelio_ de Beethoven.
+M. Oulibicheff a conservé toute sa vie un doute cruel, il n'était pas
+bien sûr que Mozart fût le bon Dieu...
+
+L'_Enlèvement_ est précédé d'une petite ouverture en _ut_ majeur, d'une
+impayable naïveté et qui a produit peu de sensation; c'est à peine si le
+parterre y a pris garde. Cela fait, ne vous en déplaise, l'éloge du
+parterre; car en vérité, si tant est qu'on puisse dire à peu près la
+vérité là-dessus, le père Léopold Mozart, au lieu de pleurer
+d'admiration, comme à l'ordinaire, devant cette œuvre de son fils, eût
+mieux fait de la brûler et de dire au jeune compositeur: «Mon garçon, tu
+viens de produire là une ouverture bien ridicule; tu as dit ton chapelet
+avant de la commencer, je n'en doute pas, mais tu vas m'en faire une
+autre, et cette fois tu diras ton rosaire pour obtenir des saints qu'ils
+t'inspirent mieux.» Raca! abomination! blasphème! vont s'écrier tous les
+Oulibicheff, en déchirant leurs vêtements et en se couvrant la tête de
+cendres, blasphème! abomination! raca!--Holà! calmez-vous, hommes
+vénérables, ne déchirez pas vos vêtements, couvrez-vous la tête de
+poudre à poudrer, s'il vous plaît, mais non de cendres, car il n'y a pas
+de blasphème ni d'abomination dans l'énoncé de notre opinion; il est
+aujourd'hui tout à fait prouvé que Mozart, à quinze ans surtout, n'était
+pas le bon Dieu. Sachez en outre que nous l'admirons plus que vous, que
+nous le connaissons mieux que vous, mais que notre admiration est
+d'autant plus vive qu'elle n'est le résultat ni d'impressions puériles
+ni d'absurdes préjugés.
+
+La pièce de l'_Enlèvement_ est encore une pièce turque. Il y a
+l'éternelle esclave européenne qui résiste à l'éternel pacha. Cette
+esclave a une jolie suivante; elles ont l'une et l'autre de jeunes
+amants. Ces malheureux s'exposent à se faire empaler pour délivrer leurs
+belles. Ils s'introduisent dans le sérail, ils y apportent une échelle,
+voire même deux échelles.
+
+Mais Osmin, un magot turc, homme de confiance du pacha, déjoue leurs
+projets, enlève une des échelles, arrête les quatre personnages et va
+les livrer à la fureur du pal, quand le pacha, qui est un faux Turc
+d'origine espagnole, apprenant que Belmont, l'amant de Constance, est le
+fils d'un Espagnol de ses amis qui, jadis, lui sauva la vie, se hâte de
+délivrer nos amoureux et de les renvoyer en Europe, où il est probable
+qu'ils ont ensuite beaucoup d'enfants.
+
+C'est aussi fort que cela.
+
+Vous dire que Mozart a écrit là-dessus une merveille d'inspiration
+serait encore plus fort. Il y a une foule de jolis petits morceaux de
+chant sans doute, mais aussi une foule de formules qu'on regrette
+d'autant plus d'entendre là que Mozart les a employées plus tard dans
+ses chefs-d'œuvre, et qu'elles sont aujourd'hui pour nous une véritable
+obsession.
+
+En général la mélodie de cet opéra est simple, douce, peu originale, les
+accompagnements sont discrets, agréables, peu variés, enfantins;
+l'instrumentation est celle de l'époque, mais déjà mieux ordonnée que
+dans les œuvres des contemporains de l'auteur. L'orchestre contient
+souvent ce qu'on appelait alors la _musique turque_, c'est-à-dire la
+grosse caisse, les cymbales et le triangle, employés d'une façon toute
+primitive. En outre, Mozart y a fait usage d'une petite flûte quinte,
+_en sol_ (dite _en la_ à l'époque où les flûtes ordinaires étaient
+appelées _en ré_). Quelquefois cet instrument y est réuni en trio aux
+deux grandes flûtes.
+
+Si le premier air d'Osmin portait le nom d'un compositeur vivant, on
+aurait le droit de le trouver assez dépourvu d'intérêt; si les trois
+couplets chantés ensuite par ce personnage étaient dans le même cas, à
+coup sûr on ne les eût pas _bissés_. Le chœur, avec accompagnement de
+musique turque, a le caractère indiqué par le sujet. Le duo à six-huit
+entre Osmin et la suivante, peu coloré, peu saillant, contenant beaucoup
+de notes aiguës que le soprano doit lancer à ses risques et périls, est
+d'un effet assez disgracieux. L'allegro de l'air suivant offre une
+fâcheuse ressemblance avec l'air populaire parisien, _En avant, Fanfan
+la Tulipe!_ que Mozart, à coup sûr, n'a jamais connu. Il faut donc
+retourner la phrase, faire du blâme un éloge, et dire: Le pont-neuf
+populaire parisien a l'honneur de ressembler au thème d'un allegro de
+Mozart.
+
+L'air de Belmont, au contraire, est mélodieux, expressif, charmant. Le
+quatuor, d'une naïveté extrême, prend vers la _coda_ un peu d'animation,
+grâce à l'intervention d'un trait de violon rapide. Une marche avec
+sourdines termine bien le premier acte.
+
+L'air de la soubrette est malheureusement entaché de ces traits et de
+ces vocalisations grotesques employés par Mozart, même dans ses plus
+magnifiques ouvrages. C'était le goût du temps, dira-t-on; tant pis pour
+le temps et tant pis pour nous maintenant. Mozart, à coup sûr, eût mieux
+fait de consulter son goût à lui. La partie de soprano de ce morceau
+est, d'ailleurs, écrite trop constamment dans le haut. Ce défaut dut
+être moins sensible à l'époque où le diapason était d'un grand demi-ton
+plus bas que le diapason actuel.
+
+Les couplets fort plaisants chantés par Bataille et Froment, ont eu les
+honneurs du _bis_. L'air en _ré_ d'Osmin, qui leur succède, offre cette
+particularité, très-remarquable chez Mozart, d'un thème rhythmé de trois
+en trois mesures, suivi d'une phrase rhythmée de quatre en quatre.
+Mozart lui-même ne croyait pas qu'il fût insensé de rhythmer une mélodie
+autrement que dans la forme dite carrée?... Tout un système se trouve
+dérangé par ce fait. Le rôle de Belmont contient encore une gracieuse
+romance; la chanson du signal, avec son accompagnement de violons en
+pizzicato, est piquante; mais, à mon sens, le meilleur morceau de la
+partition serait le duo entre Constance et Belmont, qui la termine. Le
+sentiment en est fort beau, le style beaucoup plus élevé que tout ce qui
+précède, la forme plus grande, et les idées en sont magistralement
+développées.
+
+L'_Enlèvement_, au dire de presque tous nos confrères de la critique
+musicale, a été exécuté au Théâtre-Lyrique avec la plus _scrupuleuse
+fidélité_. On a seulement mis en deux actes la pièce qui était en trois,
+_interverti l'ordre de succession de quelques morceaux, retiré un grand
+air du rôle de madame Meillet pour le faire passer dans celui de madame
+Ugalde, et placé entre les deux actes la fameuse marche turque si connue
+des pianistes qui jouent Mozart_.
+
+Allons! à la bonne heure! voilà ce qu'on doit appeler une _scrupuleuse
+fidélité_!...
+
+
+
+
+MOYEN TROUVÉ PAR M. DELSARTE
+
+D'ACCORDER LES INSTRUMENTS A CORDES
+
+SANS LE SECOURS DE L'OREILLE
+
+
+Entendez-vous, pianistes, guitaristes, violonistes, violoncellistes,
+contre-bassistes, harpistes, accordeurs, et vous donc, chefs
+d'orchestre! _sans le secours de l'oreille!!!_ Voilà une découverte
+immense, incomparable, sans prix, pour nous autres surtout, tristes
+auditeurs de pianos discordants, de violons, de violoncelles
+discordants; de harpes discordantes; d'orchestres discordants.
+L'invention de M. Delsarte va vous mettre dans l'obligation de ne plus
+nous torturer, de ne plus nous faire suer de douleur, de ne plus nous
+pousser au suicide. Sans le secours de l'oreille!!! Non-seulement
+l'oreille devient inutile pour accorder les instruments, mais il est
+dangereux de la consulter, mais il faut à toute force ne pas la
+consulter. Quel avantage pour ceux qui n'en ont pas! Jusqu'à présent
+c'était le contraire, et nous vous pardonnions les tourments que vous
+nous infligiez; mais à l'avenir, si vos instruments, si vos orchestres
+ne sont pas d'accord, vous n'aurez point d'excuses, et nous vous
+dénoncerons à la vindicte publique. Sans le secours de l'oreille!!!
+secours si souvent inutile et trompeur, et fatal! La découverte de M.
+Delsarte n'a d'action que sur les instruments à cordes, et c'est
+beaucoup, c'est énorme. D'où il suit que dans les orchestres dirigés et
+accordés sans le secours de l'oreille, il n'y aura plus de discordance
+maintenant qu'entre les flûtes, les hautbois, les clarinettes, les
+bassons, les cors, les cornets, les trompettes, les trombones,
+l'ophicléide, le tuba et les timbales. Le triangle pourrait, à la
+rigueur, être accordé par le nouveau procédé, mais il est généralement
+reconnu que cela n'est pas nécessaire; de même que pour les cloches, la
+discordance entre le triangle et les autres instruments _fait bien_, on
+aime cela dans tous les théâtres lyriques.
+
+Et les chanteurs, dont vous ne parlez pas, me dira-t-on, sera-t-il
+possible de les faire chanter juste, de les faire s'accorder?--Les
+chanteurs? Deux ou trois d'entre eux sont naturellement d'accord.
+Quelques-uns, avec de bons soins et de la rigueur, pourront être à peu
+près accordés; mais tous les autres ne furent, ne sont et ne seront
+d'accord ni individuellement, ni entre eux, ni avec les instruments, ni
+avec le chef d'orchestre, ni avec le rhythme, ni avec l'harmonie, ni
+avec l'accent, ni avec l'expression, ni avec le diapason, ni avec la
+langue, ni avec rien qui ressemble à la précision et au bon sens. Depuis
+quelque temps ils ne sont même plus d'accord avec les claqueurs, qui
+menacent de les abandonner. Ce sera bien fait; mais quelle catastrophe!
+
+M. Delsarte a rendu aisément praticable l'accord du piano surtout, au
+moyen d'un instrument qu'il appelle le phonoptique, et dont il serait
+trop long de faire ici la description. Il nous suffira de dire qu'il
+contient une aiguille indiquant le moment précis où deux ou plusieurs
+cordes sont exactement à l'unisson; en ajoutant que le résultat
+invariable de l'opération est, pour quiconque en veut prendre la peine,
+une justesse telle que l'oreille la plus exercée n'en saurait atteindre
+la perfection.
+
+Les acousticiens ne manqueront pas de s'occuper prochainement de la
+précieuse invention que nous signalons et dont l'emploi ne saurait
+tarder à devenir populaire.
+
+
+
+
+LA MUSIQUE A L'ÉGLISE
+
+PAR M. JOSEPH D'ORTIGUE
+
+
+L'auteur a la probité littéraire et la modestie bien rares aujourd'hui
+de déclarer dans sa préface qu'il nous présente un volume et non pas un
+livre. «C'est, dit-il, un choix d'articles relatifs au plain-chant et à
+la musique d'Église, publiés dans les journaux et les revues depuis
+environ vingt-cinq ans. Ces articles, écrits souvent à de longs
+intervalles les uns des autres, disséminés çà et là dans des feuilles
+fort différentes entre elles de tendance et d'esprit, et s'adressant à
+diverses classes de lecteurs, soumis en outre à une révision complète,
+quelques-uns même à une refonte sévère, ces articles pourront être,
+ainsi réunis, considérés comme voyant le jour pour la première fois. Tel
+est ce volume. Si les matériaux en sont vieux, l'ensemble pourra
+présenter quelque nouveauté.» Il en présente beaucoup, en effet, et il
+joint à cet attrait de la nouveauté l'intérêt de tous les livres
+vraiment utiles, écrits d'ailleurs d'une façon élégante, correcte et
+parfaitement claire. Cette dernière qualité pour bien des gens, et je
+suis du nombre, est d'un prix considérable, rien ne leur étant plus
+odieux que ce style amphigourique, dont la prétendue profondeur a pour
+effet bien moins encore de voiler la pensée de l'auteur, d'en rendre la
+perception difficile, que d'en cacher l'absence. Ce sont des livres que
+le lecteur ferme d'ordinaire à la quatrième page, en disant: «Je ne sais
+ce que l'écrivain a voulu dire, et sans doute lui-même ne le sait pas
+davantage.» Ceci me rappelle un traité d'harmonie composé dans un
+système fort ingénieux, disait-on, par un savant mathématicien. Je le
+lus avec une attention qui faillit me rendre malade, sans y rien
+comprendre. L'auteur, à qui j'avais avoué que le sens de son œuvre
+m'échappait complétement, m'offrit de venir me l'expliquer. Nous eûmes
+un long entretien à ce sujet, et les explications verbales ne parvinrent
+pas plus que la prose écrite à me faire pénétrer la signification de ce
+traité mystérieux. «Je suis sans doute mal disposé aujourd'hui, dis-je à
+l'auteur; si vous vouliez bien m'accorder une autre heure d'études, je
+serais peut-être à cette seconde épreuve plus intelligent.» Nouveau
+rendez-vous pris. Je m'obstinais, j'étais curieux de savoir si je
+parviendrais à comprendre. Le théoricien revint, recommença l'exposé de
+sa doctrine, de ses exemples, l'explication de son système, etc., etc.
+Je faisais des efforts surhumains d'attention; mon cerveau semblait se
+tordre dans mon crâne; quant à l'auteur, il suait à grosses gouttes,
+voyant combien je mettais à l'écouter de bonne volonté sans résultats.
+Enfin il fallut renoncer à prolonger l'expérience, et je dus dire au
+démonstrateur: «C'est inutile, monsieur, je n'ai pas la moindre idée de
+ce que vous voulez me faire entendre. C'est absolument comme si vous me
+parliez chinois!» Et ce savant avait fait un gros livre pour enseigner
+l'harmonie _à ceux qui ne la savent pas_...
+
+Rien de pareil, ai-je besoin de le répéter, dans l'ouvrage de M.
+d'Ortigue; et si je diffère avec lui d'opinion sur quelques points, au
+moins sais-je bien en quoi et pourquoi cette différence existe. Son
+ouvrage a pour but principal d'étudier et de faire comprendre la nature
+de l'art musical religieux, c'est-à-dire de l'art des sons appliqué au
+service religieux, à chanter les textes sacrés dans les églises
+catholiques; de démontrer les aberrations des musiciens qui, sans en
+apprécier l'importance, ont osé entreprendre cette tâche, ainsi que la
+tolérance coupable des membres du clergé à leur égard, tolérance
+expliquée par une profonde ignorance du sens expressif de l'art des sons
+et l'absence de goût. L'ouvrage de M. d'Ortigue se propose, en outre,
+d'exalter le système musical du plain-chant aux dépens de la musique
+moderne, aux dépens de la _musique_, en déclarant le plain-chant seul
+capable d'exprimer dignement le sentiment religieux. L'auteur, en
+conséquence, cherche d'une part les moyens de remédier aux innombrables
+abus de la musique introduite à l'église, et, de l'autre, à tirer le
+plain-chant de la corruption dans laquelle il est tombé.
+
+Ces abus révoltants, dont il donne des exemples, ne sont pas, il est
+vrai, propres à notre temps; on sait jusqu'à quel degré de cynisme et
+d'imbécillité étaient parvenus les anciens contre-pointistes qui
+prenaient pour thèmes de leurs compositions dites religieuses des
+chansons populaires dont les paroles grivoises et même obscènes étaient
+connues de tous et qu'ils faisaient servir de fond à leur trame
+harmonique pendant le service divin. On connaît la messe de l'_Homme
+armé_.
+
+La gloire de Palestrina est d'avoir fait disparaître cette barbarie.
+
+Nous avons pourtant vu, il y a trente-cinq ans à peine, de quoi nos
+prêtres missionnaires étaient capables dans leur niaise affection pour
+la musique et leur zèle aveugle et sourd. Ils faisaient chanter dans
+l'église de Sainte-Geneviève, pendant les cérémonies, des cantiques dont
+les airs étaient empruntés aux vaudevilles du théâtre des Variétés, tels
+que celui-ci:
+
+ C'est l'amour, l'amour, l'amour,
+ Qui fait le monde
+ A la ronde!
+
+Mais le chef-d'œuvre du genre a été fourni plus récemment par un
+musicien d'une certaine notoriété et qui a osé faire imprimer ledit
+chef-d'œuvre pour l'édification des âmes religieuses et des gens de bon
+sens. Ceci n'est pas un conte fait à plaisir; j'ai lu cette monstrueuse
+partition.
+
+Voici en quels termes en parle M. d'Ortigue:
+
+ «J'ai dit dans un précédent article que les _Concerts spirituels_,
+ publiés à Avignon en 1835, avaient été dépassés par une production
+ plus étrange encore. Ils ont été dépassés en effet, et de beaucoup,
+ par la _Messe de Rossini_, mise au jour il y a quelques années par
+ ce spirituel, mais trop jovial Castil-Blaze, qui semble avoir voulu
+ couronner sa carrière d'arrangeur par l'arrangement le plus inouï
+ qu'on puisse imaginer, comme s'il avait juré de se porter un défi à
+ lui-même. Je ne ferai qu'indiquer les principaux morceaux de cette
+ _Messe de Rossini_. Le _Kyrie_ est sur la marche de l'entrée
+ d'_Otello_. Le _Gloria_ débute par le chœur d'introduction du même
+ ouvrage, qui fournit encore quelques autres fragments jusqu'à la
+ seconde moitié du verset final: _Cum Sancto Spiritu, in gloria Dei
+ patris, amen_, paroles que l'arrangeur a ajustées sur la strette du
+ quintette de la _Cenerentola_, morceau bouffe d'une gaieté
+ désopilante, allegro rapide à trois temps. On ne peut se
+ représenter l'effet extravagant et grotesque de ce texte, _Cum
+ Sancto Spiritu_, débité syllabiquement, une syllabe par croche, sur
+ ce mouvement accéléré. Le reste est à l'avenant. Le _Credo_ s'ouvre
+ par la romance du _Barbier de Séville_: _Ecco ridente il cielo_;
+ puis viennent les duos guerriers de _Tancrède_, d'_Otello_, un
+ _Resurrexit_ sur des roulades à grands ramages, et enfin l'_Et
+ vitam venturi seculi_, sur le motif d'Arsace du finale de
+ _Semiramide_: _Atro evento prodigio_. Un mot encore. Le _Dona nobis
+ pacem_ est martelé en accords frappés par le chœur sur une
+ cabalette de _Tancrède_, la plus jolie et la plus pimpante du
+ monde.»
+
+M. d'Ortigue, bien entendu, ne rend pas Rossini responsable de toutes
+ces extravagances, c'est sur l'arrangeur seul que tombe sa critique. Il
+blâme vivement l'illustre maître, au contraire, d'avoir écrit certaines
+parties de son _Stabat_, qu'il trouve avec raison, ce me semble, plus
+théâtral dans son ensemble que religieux. Mais ce n'est pas la faute de
+la musique, de l'art _mondain_, comme il l'appelle, et il a tort de se
+laisser entraîner peu à peu à rendre ce bel art responsable des erreurs
+des musiciens, au point de déclarer _qu'il ne saurait exister de
+véritable musique religieuse hors de la tonalité ecclésiastique_. De
+sorte que l'_Ave verum_ de Mozart, cette expression sublime de
+l'adoration extatique, qui n'est point dans la tonalité ecclésiastique,
+ne devrait pas être considéré comme de la vraie musique religieuse. Et
+c'est là que se décèle chez M. d'Ortigue une partialité pour le
+plain-chant que nous avouons ne pas partager. Bien plus, il nous est
+absolument impossible de comprendre comment ce plain-chant, fils de la
+musique grecque, de la musique des païens, peut lui paraître digne de
+chanter les louanges du Dieu des chrétiens, quand la _musique_,
+découverte moderne des chrétiens eux-mêmes, avec ses richesses de toute
+espèce que le plain-chant ne possède pas, ne peut y prétendre. C'est
+précisément la simplicité, le vague, la tonalité indécise,
+l'_impersonnalité_, l'inexpression qui font, aux yeux de M. d'Ortigue,
+le mérite principal du plain-chant. Il me semble qu'une statue récitant
+avec sa froide impassibilité, et sur une seule note, les paroles
+liturgiques, devrait alors réaliser l'idéal de la musique religieuse. M.
+d'Ortigue ne va pas jusque-là, bien que sa théorie eût dû l'y conduire.
+
+Il blâme, au contraire, l'exécution du plain-chant, toujours chanté ou
+plutôt beuglé dans nos églises par des voix de taureau, accompagnées
+d'un serpent ou d'un ophicléide. Certes il a grandement raison. A
+entendre de telles successions de notes hideuses, et à l'accent
+menaçant, on se croirait transporté dans un antre de druides préparant
+un sacrifice humain. C'est affreux, mais je dois encore avouer que tous
+les morceaux de plain-chant que j'ai entendus étaient ainsi exécutés et
+avaient à peu près ce caractère.
+
+Une discussion approfondie sur ce sujet et sur les questions qui s'y
+rattachent nous mènerait fort loin, et je crois qu'il serait aisé, tout
+en partageant l'indignation de notre savant confrère et ami contre les
+abus qui se sont introduits dans la musique d'Église et les erreurs
+révoltantes où sont tombés _presque tous_ les grands maîtres en traitant
+ce genre difficile, je crois, dis-je, qu'il serait aisé de réhabiliter
+la _musique_. Elle n'est point coupable du mauvais usage qu'on a fait de
+sa puissance et de ses richesses. Elle produira d'ailleurs les effets du
+plain-chant tant qu'elle voudra, quand le plain-chant demeurer a
+forcément incapable de produire les effets de la musique. Quoiqu'il en
+soit, il faut louer beaucoup le livre de la _Musique à l'église_, il
+faut le recommander à tous les lecteurs qui s'intéressent à la dignité
+du culte comme à la dignité de l'art. Les membres du clergé surtout, qui
+par leur position ont à exercer une influence directe sur les mœurs
+musicales des églises, ne peuvent que gagner à le méditer.
+
+ _Nocturnâ versate manu, versate diurnâ._
+
+
+
+
+MÅ’URS MUSICALES DE LA CHINE
+
+
+On s'occupe beaucoup des Chinois, depuis quelque temps, et c'est
+toujours d'une façon peu flatteuse pour eux. Nous ne nous contentons pas
+de les battre, de tout bousculer dans leurs boutiques, de mettre en
+fuite leur empereur, de prendre le palais de sa céleste Majesté, de nous
+partager ses lingots, ses diamants, ses pierreries, ses soieries, il
+faut encore que nous nous moquions de ce grand peuple, que nous
+l'appellions peuple de vieillards, de maniaques, peuple de fous et
+d'imbéciles, peuple amoureux de l'absurde, de l'horrible, du grotesque.
+Nous rions de ses croyances, de ses mœurs, de ses arts, de sa science,
+de ses usages familiers même, sous prétexte qu'il mange son riz grain à
+grain avec des bâtonnets, et qu'il lui faut presque autant de temps pour
+apprendre à se servir de ces ridicules ustensiles que pour apprendre à
+écrire (chose qu'il ne sait jamais complétement), comme si, disons-nous,
+il n'était pas plus simple de manger du riz avec une cuiller. Et de ses
+armes, et de ses armées, et de ses étendards à dragons peints, pour
+effrayer l'ennemi, et de ses vieux fusils à mèche, et de ses canons dont
+les boulets vont dans la lune, nous en moquons-nous! et de ses
+instruments de musique, et de ses femmes aux pieds contrefaits, et de
+tout enfin! Pourtant il a du bon, le peuple chinois, beaucoup de bon, et
+ce n'est pas tout à fait sans raison qu'il nous appelle, nous autres
+Européens, les diables rouges, les barbares. Par exemple: soixante mille
+Chinois sont mis en déroute complète par quatre ou cinq mille
+Anglo-Français, c'est vrai; mais leur général en chef, voyant la
+bataille perdue, se scie le cou avec son sabre, très-bien, lui-même,
+sans recourir pour cela à son domestique, comme faisaient les Romains,
+et il n'est content que quand sa tête est à bas. C'est courageux cela;
+essayez donc d'en faire autant.
+
+Il écrase les pieds de ses femmes de façon à les empêcher de marcher,
+mais de façon aussi à les empêcher bien plus encore d'aller au bal, de
+danser la polka, de valser, de rester, par conséquent, des nuits
+entières aux bras de jeunes hommes qui leur serrent la taille, respirent
+leur haleine, leur parlent à l'oreille, sous les yeux des pères, des
+mères, des maris et des amants.
+
+Il a une musique que nous trouvons abominable, atroce, il chante comme
+les chiens bâillent, comme les chats vomissent quand ils ont avalé une
+arête; les instruments dont il se sert pour accompagner les voix nous
+semblent de véritables instruments de torture. Mais il respecte au moins
+sa musique, telle quelle, il protége les œuvres remarquables que le
+génie chinois a produites; tandis que nous n'avons pas plus de
+protection pour nos chefs-d'œuvre que d'horreur pour les monstruosités,
+et que chez nous le beau et l'horrible sont également abandonnés à
+l'indifférence publique.
+
+Chez eux tout est réglé suivant un code immuable, jusqu'à
+l'instrumentation des opéras. La grandeur des tamtams et des gongs est
+déterminée d'après le sujet du drame et le style musical qu'il comporte.
+Il n'est pas permis d'employer pour un opéra-comique des tamtams aussi
+grands que pour un opéra sérieux. Chez nous, au contraire, pour le
+moindre opuscule lyrique maintenant, on emploie des grosses caisses
+aussi vastes que les grosses caisses du grand Opéra. Il n'en était pas
+ainsi il y a vingt-cinq ans, et c'est encore une preuve des avantages de
+l'immutabilité du code musical chinois.
+
+Malgré les désastreux résultats de nos mœurs changeantes et déréglées,
+nous l'emportons néanmoins en musique, sous certains rapports, sur les
+habitants du Céleste-Empire. Ainsi, de l'aveu même des mandarins
+directeurs de la mélodie, les chanteurs et chanteuses de la Chine
+chantent souvent faux, ce qui prouve à quel point ils sont inférieurs
+aux nôtres, qui chantent si souvent juste. Mais les chanteurs chinois
+savent presque tous leur langue; ils n'en violent pas l'accentuation,
+ils en observent la prosodie. Il en était aussi de même chez nous il y a
+vingt-cinq ans; aujourd'hui, par suite de notre manie de tout
+bouleverser selon le caprice de chacun, il semble que la plupart des
+chanteurs d'Europe chantent du chinois.
+
+Ce que l'on doit trouver vraiment beau et digne d'admiration, ce sont
+les règlements et les lois en vigueur dans l'Empire-Céleste depuis un
+temps immémorial pour protéger les chefs-d'œuvre des compositeurs. Il
+n'est pas permis de les défigurer, de les interpréter d'une façon
+infidèle, d'en altérer le texte, le sentiment ou l'esprit. Ces lois ne
+sont pas préventives, on n'empêche personne d'essayer l'exécution d'un
+ouvrage consacré, mais l'individu convaincu de l'avoir dénaturé est puni
+d'une façon d'autant plus sévère que l'auteur est plus illustre et plus
+admiré. Ainsi les peines encourues par les profanateurs des œuvres de
+Confucius paraîtront cruelles à nous autres barbares habitués à tout
+outrager impunément. Ce Confucius est appelé par les Chinois
+Koang-fu-tsée; c'est encore une jolie habitude que nous avons
+d'_arranger_ les noms propres, comme on _arrange_ les ouvrages que l'on
+traduit d'une langue dans une autre, ou que l'on transporte seulement
+d'une scène sur une autre scène. Nous ne pouvons conserver
+intégralement, ni le nom des grands hommes, ni celui des grandes villes
+des peuples étrangers. En France, nous appelons Ratisbonne la ville
+d'Allemagne que les Allemands nomment Regensburg, et les Italiens
+nomment Parigi la ville de Paris. Cette syllabe ajoutée, _gi_ (prononcez
+_dgi_), leur plaît infiniment, et leur oreille serait choquée s'ils
+disaient, comme les Français, Paris tout court. Il n'est donc pas
+surprenant que nous disions en France Confucius pour Koang-fu-tsée,
+d'abord parce que la désinence latine en _us_ est fort en honneur dans
+la langue philosophique; ensuite parce que nous avons pour principe de
+ne pas nous gêner quand il s'agit d'un nom difficile à prononcer. De là
+cette précaution tant admirée d'un artiste d'origine allemande, qui,
+dans la crainte de voir substituer à son nom tudesque un autre nom qui
+ne lui plairait pas, mit sur ses cartes de visite: Schneitzoeffer,
+prononcez Bertrand. Donc Koang-fu-tsée, ou Confucius, ou Bertrand, fut
+un grand philosophe, on le sait, et il unit à sa philosophie un grand
+fonds de science musicale; tellement qu'ayant composé des variations sur
+l'air célèbre de Li-po, il les exécuta sur une guitare _ornée d'ivoire_,
+d'un bout à l'autre du Céleste-Empire, dont il moralisa ainsi l'immense
+population. Et c'est depuis ce temps que le peuple chinois est si
+profondément moral. Mais l'œuvre de Koang-fu-tsée ne se borne pas à ces
+fameuses variations pour la guitare ornée d'ivoire; non, le grand
+philosophe musicien écrivit en outre bon nombre de cantates morales et
+d'opéras moraux dont le mérite principal, au dire de tous les lettrés et
+de tous les musiciens de la Chine, est une simplicité et une beauté de
+style mélodique unies à la plus profonde expression des passions et des
+sentiments. On cite ce fait remarquable d'une femme chinoise qui,
+assistant à un opéra dans lequel Koang-fu-tsée a peint avec la plus
+touchante vérité les joies de l'amour maternel, se prit, dès le septième
+acte, à pleurer amèrement. Comme ses voisins lui demandaient la cause de
+ses larmes: «Hélas! répondit-elle, j'ai donné le jour à neuf enfants, je
+les ai tous noyés, et je regrette maintenant de n'en avoir pas gardé au
+moins un; je l'aimerais tant!» Les législateurs chinois ont donc, et
+avec grande raison, selon moi, prononcé des peines sévères,
+non-seulement contre les directeurs de théâtre qui représenteraient mal
+les belles œuvres lyriques de Koang-fu-tsée, mais encore contre les
+chanteurs et les chanteuses qui se permettraient, dans les concerts,
+d'en chanter des fragments indignement. Chaque semaine un rapport est
+fait par la police musicale au mandarin directeur des arts; et si une
+chanteuse s'est rendue coupable du délit de profanation que je viens
+d'indiquer, on lui adresse un avertissement en lui coupant l'oreille
+gauche. Si elle retombe dans la même faute, on lui coupe l'oreille
+droite pour second avertissement; après quoi, si elle récidive encore,
+vient l'application de la peine: on lui coupe le nez. Ce cas est fort
+rare, et la législation chinoise, d'ailleurs, se montre là un peu
+sévère, car on ne peut pas exiger une exécution irréprochable d'une
+cantatrice qui n'a pas d'oreilles. Les pénalités de certains peuples ont
+quelque chose de comique qui nous étonne toujours. Je me rappelle avoir
+vu à Moscou une grande dame de l'aristocratie russe balayer une rue en
+plein jour au moment du dégel. «C'est l'usage, me dit un Russe; on l'a
+condamnée à balayer la rue pendant deux heures, pour la punir de s'être
+laissé prendre en flagrant délit de vol dans un magasin de nouveautés.»
+
+A Taïti, cette charmante province française, les belles insulaires
+convaincues d'avoir eu des sourires pour un trop grand nombre d'hommes,
+Français ou Taïtiens, sont condamnées à exécuter de leurs mains un bout
+de grande route plus ou moins long, pavé ou non pavé; et la galanterie
+tourne ainsi à l'avantage des voies de communication. Que de femmes à
+Paris qui n'arrivent à rien, et qui, dans ce pays-là, feraient joliment
+leur chemin!
+
+On a dû trouver fort étrange le titre de _directeur des arts_ que j'ai
+employé tout à l'heure pour un mandarin. On ne peut en effet concevoir
+l'utilité d'une telle direction, chez nous, où l'art est si libre de
+s'égarer, où il peut se faire mendiant, voleur, assassin, icoglan; où il
+peut mourir de faim, ou parcourir ivre les rues de nos cités; où
+chanteurs et cantatrices ont tous leur nez et leurs oreilles, où la
+première condition requise pour être administrateur d'un théâtre musical
+est de ne savoir pas la musique; où des lettrés sont les arbitres du
+sort des musiciens; où les prix de composition musicale sont donnés par
+des peintres, les prix de peinture par des architectes, les prix de
+statuaire par des graveurs. Si les Chinois savaient cela! Pauvres
+Chinois! Eh bien! pourtant, je vous l'ai dit, ils ont du bon. Ils ont
+des directeurs des arts qui connaissent ce qu'ils dirigent; ils ont même
+des colléges entiers de mandarins artistes, dont l'influence pourrait
+être immense et s'exercer, pour le plus grand avantage de l'art, sur
+l'empire tout entier. Il ne se publie pas dans toute la Chine un livre
+sur la musique, la peinture, l'architecture, etc., que l'auteur ne
+soumette son travail à l'examen des mandarins artistes, afin, s'ils
+l'approuvent, de pouvoir inscrire sur la seconde édition de l'ouvrage:
+_Approuvé par le collége_. Malheureusement les membres respectés de
+cette institution, qui auraient souvent le droit de faire infliger aux
+auteurs le supplice de la cangue, ont toujours été, à l'inverse des
+directeurs spéciaux de l'art musical, animés d'une telle bienveillance,
+qu'ils approuvent généralement tout ce qu'on leur présente. Aujourd'hui
+ils loueront un auteur d'avoir exposé telle ou telle doctrine, préconisé
+telle ou telle méthode de tamtam, demain un autre exposera la doctrine
+contraire, prônera la méthode opposée, et le _collége_ ne manquera pas
+de l'approuver encore. Ils en sont venus à un tel degré de bonhomie et
+d'indulgence, que maintenant la plupart des auteurs, dès la première
+édition de leurs livres, y placent la formule «_approuvé par le
+collége_» avant même de le lui avoir présenté, tant ils sont certains
+d'obtenir son suffrage.
+
+Ah! pauvres Chinois! il ne faut plus s'étonner de voir chez eux l'art
+rester obstinément stationnaire!
+
+Mais je leur pardonne tout en faveur de leur règlement sur les tamtams
+et de leurs lois contre les profanateurs.
+
+Alors, direz-vous, s'ils coupent le nez et les oreilles aux chanteurs
+qui profanent les chefs-d'œuvre, que font-ils pour ceux qui les
+interprètent avec fidélité, avec grandeur, avec inspiration?--Ce qu'ils
+font? Ils les comblent de distinctions honorifiques de toute espèce, ils
+leur donnent des bâtonnets en argent pour manger le riz, ils accordent
+aux uns le bouton jaune, à d'autres le boulon bleu; à celui-ci le bouton
+de cristal, à celui-là les trois boutons; on voit en Chine des virtuoses
+qui sont couverts de boutons. Ce n'est pas comme en France, où l'on ne
+donne la croix à un chanteur que s'il a quitté le théâtre, s'il a perdu
+sa voix, s'il n'est plus bon à rien.
+
+Les mœurs chinoises, si différentes des nôtres en tout ce qui touche
+aux beaux-arts en général, et à la musique en particulier, s'en
+rapprochent sur un seul point: pour diriger les flottes, ils prennent
+des marins. Si nous continuons, à la vérité, nous finirons par leur
+ressembler tout à fait.
+
+
+
+
+A MM.
+
+LES MEMBRES DE L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
+
+DE L'INSTITUT
+
+
+ 11 septembre 1861
+
+ Messieurs et chers confrères,
+
+Vous pensez que le récit de ce que je fais à Bade en ce moment pourra
+intéresser l'auditoire d'une séance publique de l'Institut. Je ne
+partage pas votre opinion[7]; mais, puisque vous le voulez, je me
+résigne et je vous écris.
+
+N'imaginez pas pourtant que je me fourvoie au point de paraphraser tant
+de descriptions de Bade, faites avec un si rare talent par MM. Eugène
+Guinot, Achard et quelques autres écrivains. Non, je parlerai de
+musique, de géologie, de zoologie, de ruines, de palais splendides, de
+philosophie, de morale; nous évoquerons l'antiquité, le moyen âge; nous
+examinerons le temps présent; je citerai l'Apocalypse, et Homère, et
+Shakspeare, peut-être M. Paul de Kock; je critiquerai çà et là, par
+habitude; je désapprouverai même quelques-unes de vos approbations, et
+vous serez obligés néanmoins de tout entendre. Vous l'aurez voulu.
+
+Que de choses dans un menuet! disait le grand Vestris. Que de choses
+dans une lettre! allez-vous dire. Rassurez-vous, ma lettre sera
+peut-être fort convenable, claire et nette comme une lettre de faire
+part. Cela va dépendre de ma santé, qui est détestable et des caprices
+de ma névralgie. Je lâche ce mot à dessein, afin que vous puissiez dire,
+quand je serai par trop ennuyeux:--C'est sa névralgie!
+
+En effet, beaucoup de gens sont dépourvus d'esprit et de bon sens quand
+ils se portent bien; pour moi c'est tout le contraire, et mon défaut
+d'esprit n'est jamais si évident que dans l'état de maladie. Je suis de
+la seconde catégorie; trop heureux de me figurer que je n'appartiens pas
+à la troisième, à celle des gens qui n'ont pas le sens commun dans tous
+les cas.
+
+Ce que je fais à Bade?... J'y fais de la musique; chose qui m'est
+absolument interdite à Paris, faute d'une bonne salle, faute d'argent
+pour payer les répétitions, faute de temps pour les bien faire, faute de
+public, faute de tout.
+
+M. Benazet, qui, pendant cinq mois, est le véritable souverain de Bade,
+et qui exerce sa souveraineté pour la plus grande gloire de l'art et le
+bonheur des artistes, me tint, il y a huit ans, à peu près ce langage:
+«Mon cher monsieur, je donne beaucoup de concerts dans les petits salons
+du palais de la Conversation. Tous les pianistes du monde y viennent
+successivement et plusieurs y viennent simultanément faire leurs
+exercices. On y entend les plus grands artistes et les virtuoses les
+plus excentriques; on y voit des violonistes jouer de la flûte, des
+flûtistes jouer du violon, des basses chanter en voix de soprano, des
+soprani chanter en voix de basse; on y entend même des chanteurs qui ne
+se servent d'aucune espèce de voix. Ce sont donc, en somme, de beaux
+concerts. Pourtant, quoiqu'on prétende que le mieux est ennemi du bien,
+j'ambitionne le mieux. Voulez-vous venir à Bade organiser annuellement
+un grand concert festival? Je mettrai à votre disposition tout ce que
+vous demanderez en chanteurs et en instrumentistes, pour former un
+ensemble en rapport avec les dimensions de la grande salle du palais de
+la Conversation, et surtout en rapport avec le style des œuvres que
+vous ferez exécuter. Vous composerez vos programmes, vous désignerez les
+jours de répétition; s'il nous manque certains artistes spéciaux dont le
+concours soit nécessaire, faites-les venir, promettez-leur de ma part ce
+qu'ils demanderont, j'ai confiance en vous, je ne me mêlerai de rien...
+que de payer!--O Richard, ô mon roi! m'écriai-je éperdu, en entendant
+ces sublimes paroles. Quoi! il y a un souverain capable de cela? Quoi!
+vous me laisserez faire? Vous choisissez un musicien pour diriger une
+institution musicale, une entreprise musicale, une fête musicale! Vous
+abandonnez les errements de toute l'Europe! Vous ne prenez pas pour
+directeur de vos concerts un capitaine de vaisseau, un colonel de
+cavalerie, un avocat, un orfèvre? Il est donc vrai; Dieu a dit: Que la
+lumière soit! et la lumière... est. Voilà le renversement des usages les
+plus sacrés. Vous êtes un ultra-romantique, on va crier haro! sur vous.
+On cassera vos vitres! Vous allez être horriblement compromis; les
+autres souverains retireront leurs ambassadeurs.--N'importe, répliqua M.
+Benazet; dût le concert européen en être bouleversé, j'y suis résolu,
+c'est entendu! Je compte sur vous.»
+
+Depuis ce temps, tous les ans, à l'approche du mois d'août, une certaine
+inquiétude que je ressens dans le bras droit m'annonce que je vais
+bientôt avoir un orchestre à conduire. Aussitôt je m'occupe du
+programme, s'il n'est pas (ce qui arrive presque toujours) composé dès
+la saison précédente. Il me reste alors seulement à m'entendre avec les
+dieux et les déesses du chant engagés pour le festival, sur le choix de
+leurs morceaux. Quant à désigner moi-même ce qu'ils devront chanter, je
+m'en garde, je sais trop le respect que les simples mortels doivent aux
+divinités. Au bout de six semaines on parvient, en général, à découvrir
+qu'on ne peut pas s'entendre, les cantatrices surtout ayant pour
+habitude de changer dix fois d'avis avant le moment du concert.
+
+A l'heure qu'il est, pour le festival qui aura lieu dans quelques
+jours, je ne sais pas encore quel duo le ténor et la prima donna
+chanteront; il y a trois mois que je les supplie de me l'indiquer.
+
+Pour l'air du ténor seulement, nous nous sommes entendus tout de suite.
+C'est un air admirable que la modestie d'un de nos confrères ne me
+permet pas de désigner autrement.
+
+Je saisis cette occasion, messieurs, pour vous adresser une question.
+Vous avez, m'a-t-on dit, approuvé dernièrement un ouvrage sur l'art du
+chant dont l'auteur, homme de talent et d'esprit, par malheur, déclare
+que c'est non-seulement le droit, mais le devoir du chanteur de broder
+les airs d'expression, d'en changer à son gré certains passages, de les
+modifier de cent façons, de se poser en collaborateur du compositeur et
+de venir en aide à son insuffisance. Que croyez-vous que ferait le
+musicien auteur de ce bel air, dites-le-moi franchement, si, mettant en
+pratique cette incroyable théorie, un ténor s'avisait, en le chantant
+devant lui, d'en dénaturer toutes les phrases dont l'expression est si
+absolument vraie, le sentiment si profond, le style mélodique si
+naturel? De quelle façon ses entrailles de père seraient-elles émues, si
+le _traditore_ s'avisait d'ajouter seulement des apoggiatures au passage
+sublime où respirent à la fois la candeur, l'innocence, une grâce
+ingénue et la terreur naïve de la mort?
+
+Il n'est pas partisan du suicide, je le sais, mais s'il avait un
+pistolet à la main, à coup sûr il lui brûlerait la cervelle.
+
+Soyez tranquilles, cela n'arrivera pas à Bade. Mon ténor est un artiste
+sérieux; il ne rêva jamais de monstruosités pareilles. D'ailleurs je
+serai là, et s'il était assez abandonné de son ange gardien pour
+commettre à la répétition générale un tel crime de lèse-majesté de l'art
+et du génie, je dirais aussitôt à l'orchestre ce que je lui ai dit une
+fois à Londres, en semblable circonstance: «Messieurs, quand nous en
+serons à ce passage, regardez-moi bien; si le chanteur ose le défigurer
+comme il vient de le faire, je vous ferai signe de vous arrêter court;
+je vous défends de jouer, il chantera sans accompagnement.»
+
+ * * * * *
+
+Et vous approuveriez de pareilles incartades et la théorie qui les
+consacre!... Vous!... quand vous mourriez pour revenir ensuite me
+l'affirmer avec une voix d'outre-tombe, je ne le croirais pas.
+
+Et tenez, voici une jolie anecdote qui se rattache au sujet par tous les
+points. Elle est vraie; j'en prends à témoin un autre de nos confrères
+qui y figure comme victime d'un virtuose. Il s'agit ici d'un _traditore_
+instrumentiste. Car nous autres compositeurs nous avons la chance d'être
+assassinés par tout le monde, par les chanteurs sans talent, par les
+méchants virtuoses, par les mauvais orchestres, par les choristes sans
+voix, par les chefs d'orchestre incapables, lymphatiques ou bilieux, par
+les machinistes, par les metteurs en scène, par les copistes, par les
+graveurs, par les marchands de cordes, par les fabricants d'instruments,
+par les architectes qui construisent les salles, enfin par les claqueurs
+qui nous applaudissent. Tellement que jamais, depuis qu'on exécute en
+France le _Don Juan_ de Mozart, il n'a été possible d'entendre la belle
+phrase instrumentale qui termine le trio des masques; elle est toujours
+couverte par les applaudissements.
+
+En Allemagne, les applaudisseurs (il n'y a pas dans ce pays-là de
+claqueurs de profession) sont plus avisés; ils n'applaudissent point
+ainsi à tort et à travers; ils écoutent d'abord. Je me souviens d'avoir
+assisté à Francfort à une représentation de _Fidelio_ pendant laquelle
+le public ne donna pas une marque d'approbation. Arrivé là avec mes
+idées et mes habitudes parisiennes, je m'indignais. Mais, après le
+dernier accord du dernier acte, toute la salle se leva et salua l'œuvre
+de Beethoven d'une foudroyante salve d'applaudissements. A la bonne
+heure! mais il était temps. Je me trompe: il était temps, mais à la
+bonne heure!
+
+Que vous disais-je? O névralgie! m'y voilà. Il s'agit d'une anecdote
+sur ces virtuoses brigands qui égorgent les grands compositeurs. Celui
+de mon histoire fit bien pis, il égorgea un membre de l'Institut! Je
+vous vois frémir. Voici le fait:
+
+Il y a cinq ans, on donnait à Bade un nouvel et charmant opéra composé
+exprès pour la saison, intitulé _le Sylphe_. On avait fait venir un
+harpiste de Paris pour accompagner dans l'orchestre un morceau de chant
+très-important. Persuadé qu'un homme de sa valeur se devait de faire
+parler de lui en Allemagne, puisqu'il avait daigné y venir, et que
+l'auteur de l'opéra ne voudrait pas écrire pour la harpe un solo que
+l'action du drame lyrique ne comportait pas, notre homme se servit
+lui-même; il écrivit clandestinement un petit concerto de harpe, et le
+soir de la première représentation du _Sylphe_, au moment où, après la
+ritournelle de l'orchestre, la cantatrice se disposait à commencer son
+air, le virtuose, profitant d'un moment de silence, se mit
+tranquillement à exécuter son concerto, au grand ébahissement du chef
+d'orchestre, de tous les musiciens, de la cantatrice et du malheureux
+compositeur, qui, suant d'anxiété et d'indignation, croyait faire un
+mauvais rêve. J'y étais. L'auteur est philosophe, il n'a pas perdu du
+coup trop de son embonpoint; mais j'en ai maigri pour lui. Dites,
+messieurs, approuvez-vous aussi le concerto de harpe et la collaboration
+forcée des virtuoses et des compositeurs?
+
+Je dois dire encore que ce même harpiste, quelques jours auparavant,
+avait fait partie de l'orchestre du festival; il était placé tout près
+de moi. Le voyant cesser de jouer dans un tutti: «Pourquoi ne jouez-vous
+pas? lui dis-je.--C'est inutile, _on ne pourrait m'entendre_.» Il
+n'admettait pas qu'il fût utile à l'ensemble ni convenable pour lui de
+jouer quand sa harpe ne pouvait se faire remarquer parmi les autres
+instruments. De sorte que si cette doctrine était en vigueur, à chaque
+instant, presque toujours, dans les ensembles, la seconde flûte, le
+second hautbois, la seconde clarinette, les troisième et quatrième cors,
+et tous les altos auraient raison de s'abstenir... Ai-je besoin de vous
+dire que ce noble ambitieux n'a pas remis et ne remettra jamais le pied
+dans un orchestre placé sous ma direction?
+
+Ce système de suppressions est assez rarement pratiqué; celui des
+additions, au contraire, est fort répandu. Rendons-en les désastres plus
+frappants en le supposant appliqué à la littérature.
+
+Il y a des gens qui récitent en public des fragments de poésie et les
+mettent plus ou moins en relief par leur manière de les dire; la plupart
+du temps ils se font applaudir en outrant leur diction, en exagérant les
+accents, en soulignant les mots, en prononçant avec emphase les
+expressions simples, etc. Que l'un d'eux, en récitant la fable de La
+Fontaine, _la Mort et le Mourant_, ait l'idée d'y introduire des vers de
+sa façon pour obtenir plus d'effet, il se peut, il faut malheureusement
+le reconnaître, qu'il y ait des esprits assez mal faits pour l'absoudre
+de cette insolence et pour trouver même très-ingénieuse l'addition de
+ses vers à ceux de l'immortel fabuliste. Qu'il dise ainsi:
+
+ La mort ne surprend point le sage:
+ Il est toujours prêt à partir
+ _Sans gémir_.
+
+En effet, remarquera-t-on, pourquoi gémir, quand il est sûr que toute
+plainte sera vaine, que rien au monde ne peut retarder l'instant fatal?
+La Fontaine n'avait pas songé à cela.
+
+Donc:
+
+ Il est toujours prêt à partir
+ _Sans gémir_,
+ S'étant su lui-même avertir
+ Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage
+ _D'usage_.
+
+«Ah! ceci est admirable, diront encore nos Philintes, rien n'est, à coup
+sûr, plus en usage que la mort, et ce petit vers, ainsi jeté après un
+alexandrin, est d'une intention excellente que La Fontaine eût
+approuvée sans doute, si quelqu'un l'avait eue de son vivant.»
+
+Avouez, avouez, avouez donc que, témoins d'une pareille abomination
+littéraire, bien loin de faire comme ces juges complaisants, toujours
+prêts à soutenir les insulteurs contre l'insulté, vous demanderiez pour
+ce lecteur de la Fontaine
+
+ Un cabanon
+ A Charenton.
+
+Eh bien, c'est cela, et plus encore que l'on fait journellement en
+musique.
+
+Ce n'est pas que tous les compositeurs s'indignent ouvertement d'être
+corrigés par leurs interprètes. Rossini, par exemple, semble heureux
+d'entendre parler des changements, des broderies et des mille vilenies
+que les chanteurs introduisent dans ses airs.
+
+«Ma musique n'est pas encore _faite_, disait un jour le terrible
+railleur; on y travaille. Mais ce n'est que le jour où il n'y restera
+plus rien de moi qu'elle aura acquis toute sa valeur.»
+
+A la dernière répétition d'un opéra nouveau:
+
+«Ce passage ne me va pas, dit naïvement un chanteur, il faut _que je le
+change_.--Oui, répliqua l'auteur, mettez quelque autre chose à la place.
+Chantez la _Marseillaise_.» Ces ironies, si âcres qu'elles soient, ne
+remédieront pas au mal. Les compositeurs ont tort de plaisanter à ce
+sujet; les chanteurs ne manquant pas alors de dire: «Il a ri, il est
+désarmé.» Il faut être armé, au contraire, et ne pas rire.......
+
+Autre exemple en sens inverse et pourtant analogue.
+
+Un célèbre chef d'orchestre, qui passait pour vénérer profondément
+Beethoven, prenait néanmoins avec ses œuvres de déplorables libertés.
+
+Un jour il entra le visage très-animé dans un café où je me trouvais.
+
+«Ah! parbleu, dit-il en m'apercevant, vous venez de me faire avoir une
+belle algarade!--Comment cela?--Je sors de la répétition de notre
+premier concert; quand nous avons commencé le scherzo de la symphonie en
+_ut_ mineur, ne voilà-t-il pas nos contre-bassistes qui se sont mis à
+jouer; et comme je les arrêtais, ils ont invoqué votre opinion pour
+blâmer la suppression que j'ai faite des contre-basses dans ce
+passage.--Comment, répliquai-je, ces malheureux ont eu l'audace de vous
+désapprouver et celle plus grande encore d'exécuter les parties de
+contre-basse écrites par Beethoven! Cela crie vengeance!--Bah! bah! vous
+raillez! Les contre-basses ne produisent pas là un bon effet; je les ai
+retranchées il y a plus de vingt ans; j'aime mieux les violoncelles
+seuls. Vous savez que lorsqu'on monte un ouvrage nouveau il faut
+toujours que le chef d'orchestre y arrange quelque chose.--Moi? je
+n'entendis jamais parler de cela. Je sais seulement que quand on étudie
+pour la première fois un ouvrage, le chef d'orchestre et ses musiciens
+doivent s'efforcer d'abord de le bien comprendre, et l'exécuter ensuite
+avec une fidélité scrupuleuse unie à de l'inspiration, s'il se peut.
+Voilà tout ce que je sais. Ayant écrit une symphonie, si vous aviez prié
+Beethoven de la corriger, et s'il eût consenti à la retoucher de haut en
+bas pour vous être agréable, cela paraîtrait tout naturel; mais vous,
+sans autorisation, sans autorité, porter ainsi de bas en haut la main
+sur une symphonie de Beethoven et en corriger l'orchestre, c'est bien
+l'exemple le plus extravagant de témérité et d'irrévérence que l'on
+puisse citer dans l'histoire de l'art. Quant à l'effet produit par les
+contre-basses dans cet endroit, et qui est mauvais, dites-vous, cela ne
+regarde ni vous, ni moi, ni personne. Les parties de contre-basse sont
+écrites par l'auteur, on doit les exécuter. D'ailleurs votre sentiment
+ne sera certainement pas celui de tous les chefs d'orchestre, autorisés
+par votre exemple à vous imiter. Vous aimez mieux faire dire le thème du
+scherzo par les violoncelles, un autre aimera mieux le faire chanter par
+les bassons, celui-ci voudra des clarinettes, celui-là des altos; il
+n'y aura que l'auteur qui n'aura pas voix au chapitre. N'est-ce pas le
+désordre à son comble, une débâcle générale, la fin de l'art? Si
+Beethoven revenait au monde, et si, en entendant sa symphonie ainsi
+arrangée, il demandait qui s'est avisé de lui donner là une leçon
+d'instrumentation, vous feriez en sa présence une singulière figure,
+convenez-en. Oseriez-vous lui répondre: C'est moi? Lulli cassa un jour
+un violon sur la tête d'un musicien de l'Opéra qui lui manquait de
+respect; ce n'est pas un violon, mais une contre-basse que Beethoven
+casserait sur la vôtre, en se voyant insulté et bravé de la sorte.» Mon
+homme réfléchit un instant, puis, frappant du poing sur une table:
+«C'est égal, dit-il, les contre-basses ne joueront pas!--Oh! quant à
+cela, les gens qui vous connaissent n'en sauraient douter. Nous
+attendrons.» Il mourut. Son successeur crut devoir réintégrer dans leurs
+fonctions les contre-basses du scherzo. Mais ce changement n'était pas
+le seul commis dans la splendide symphonie. Au final se trouve une
+reprise indiquant que la première partie du morceau doit se dire deux
+fois. Trouvant que cette répétition faisait longueur, on avait supprimé
+la reprise. Le nouveau chef d'orchestre, qui, pour les contre-basses,
+venait de donner raison à Beethoven contre son prédécesseur, donna
+raison à celui-ci contre Beethoven et maintint la suppression de la
+reprise. (Voyez l'exercice du libre arbitre de ces messieurs! n'est-ce
+pas admirable?) Le nouveau chef mourut. Si M. T..., qui le remplace,
+donne maintenant, comme il est probable, complétement raison à
+Beethoven, il réinstallera la reprise, et il aura fallu en conséquence
+trois générations de chefs d'orchestre et trente-cinq ans d'efforts des
+admirateurs de Beethoven pour que cette œuvre merveilleuse du plus
+grand des compositeurs de musique instrumentale ait pu être exécutée à
+Paris telle que l'auteur l'a conçue.
+
+Certes, messieurs, vous n'approuverez pas cela.
+
+Voilà pourtant où conduit la tolérance de l'insubordination de certain
+exécutants et du droit insensé qu'ils s'arrogent de corriger les
+auteurs.
+
+L'un de nos plus illustres virtuoses a dit à ce sujet: «Nous ne sommes
+pas le clou auquel ou suspend le tableau, nous sommes le soleil qui
+l'éclaire.»--Ce à quoi on peut répondre: D'accord, nous admettons cette
+modeste comparaison. Mais le soleil, en rayonnant sur un tableau, en
+dévoile exactement le dessin et le coloris; il n'y fait pas pousser des
+arbres ni de mauvaises herbes, apparaître des oiseaux ou des serpents là
+où le peintre n'en a pas mis; il ne change pas l'expression des figures,
+il ne rend pas tristes les visages gais, ni gais les visages tristes; il
+n'élargit pas certains contours pour en rétrécir d'autres; il ne rend
+pas blanc ce qui est noir, ou noir ce qui est blanc, il montre enfin le
+tableau tel que le peintre l'a fait. Eh! que voulons-nous autre chose?
+C'est justement ce que nous demandons. Soyez donc des soleils, mesdames
+et messieurs, on sera heureux de vous adorer; soyez des soleils, et
+tâchez de ne jamais être des rats-de-cave ou des lanternes de
+chiffonnier.
+
+ * * * * *
+
+Je suis monté au vieux château, à grands pas, en enrageant de toute mon
+âme, forcé de reconnaître que les grands poëtes, comme les grands
+artistes, sont fatalement destinés à être outragés de mille manières;
+que, si l'on met en vaudeville l'_Iliade_, en ballets l'_Odyssée_, si
+l'on place une pipe à la bouche de l'Hercule Farnèse, si l'on dessine
+des moustaches sur la lèvre de la Vénus de Milo, si les praticiens
+corrigent le travail des statuaires, si l'on mutile et déforme les
+chefs-d'œuvre de l'art musical, il n'y aura personne pour les venger,
+et les gouvernants ne daigneront pas s'en occuper.
+
+ * * * * *
+
+Le vieux château de Bade est une ruine colossale du moyen âge, un nid de
+vautours construit au sommet d'une montagne qui domine toute la vallée
+de l'Oos. Au milieu d'une forêt de sapins gigantesques pendent de toutes
+parts des pans de murs noirs et durs comme les rochers, des pans de
+rochers droits comme les murs. Dans les cours président des chênes
+séculaires; de vieux hêtres curieux passent par les fenêtres leurs têtes
+chevelues; d'interminables escaliers, des puits sans fond se présentent
+à chaque instant devant les pas de l'explorateur étonné, qui ne peut se
+défendre d'une terreur secrète. Là, vécurent, on ne sait quand, on ne
+sait quels landgraves, margraves ou burgraves, gens de proie et de
+brigandage, de meurtre et de rapine, que la civilisation a fait
+disparaître. Que de crimes ont été commis sous ces voûtes formidables,
+que de cris de désespoir, que de sanglantes orgies en ont fait retentir
+les lambris!... Aujourd'hui, ô prose! ô plate utilité! un restaurateur
+les habite, on n'y entend que le bruit des fourneaux d'une vaste
+cuisine, que les explosions des bouteilles de vin de Champagne, que les
+éclats de rire des bourgeois allemands et des touristes français en
+pointe de gaieté. Pourtant, si l'on a le courage d'entreprendre
+l'ascension du faîte déchiré du monument, on retrouve peu à peu la
+solitude, le silence et la poésie. Du haut de la dernière plate-forme on
+aperçoit dans la plaine, de l'autre côté de la montagne, plusieurs
+riantes petites villes allemandes, des champs bien cultivés, une
+végétation luxuriante, et le Rhin, morne et silencieux, déroulant son
+interminable ruban d'argent à l'horizon.
+
+C'est là que je suis parvenu, toujours grondant, comme une locomotive
+impatiente. Peu à peu le calme et l'indifférence m'ont été rendus, en
+écoutant les voix mystérieuses qui parlent là avec tant d'indifférence
+et de calme des hommes et des temps qui ne sont plus.
+
+L'amour de la musique a semblé lui-même se ranimer en moi, en écoutant
+les harmonies ineffables des harpes éoliennes, placées par quelque
+charitable Allemand dans les anfractuosités des ruines, où les vents
+leur font rendre de si poétiques plaintes. Ces accords vaporeux donnent
+une idée de l'infini; on ne sait quand ils commencent ni quand ils
+cessent... On croit les entendre encore quand ils ne vibrent plus. Cela
+éveille de vagues souvenirs de jeunesse enfuie, d'amours éteintes,
+d'espérances déçues... et l'on pleure tristement... si l'on n'est pas
+trop vieux, car alors l'œil reste sec, il se ferme, et l'on s'endort.
+
+Il paraît qu'on ne doit pas encore me ranger parmi les vieux... je ne me
+suis pas endormi. Loin de là, après l'averse le soleil est revenu, et
+j'ai pensé à un petit ouvrage dont je m'occupe en ce moment. Assis sur
+un créneau, le crayon à la main, je me suis mis à écrire les vers d'une
+scène de nuit dont je tâcherai ces jours-ci de trouver la musique, et
+que voici:
+
+ Nuit paisible et sereine!
+ La lune, douce reine
+ Qui plane en souriant,
+ L'insecte des prairies
+ Dans les herbes fleuries
+ En secret bruissant,
+ Philomèle,
+ Qui mêle
+ Au murmure du bois
+ Les splendeurs de sa voix;
+ L'hirondelle
+ Fidèle
+ Caressant sous nos toits
+ Sa nichée en émois;
+ Dans sa coupe de marbre
+ Ce jet d'eau retombant
+ Écumant;
+ L'ombre de ce grand arbre
+ En spectre se mouvant
+ Sous le vent;
+ Harmonies
+ Infinies,
+ Que vous avez d'attraits
+ Et de charmes secrets
+ Pour les âmes attendries!
+
+J'en étais là de mon nocturne, quand un de ces oisons si nombreux à
+Bade, à l'époque où nous sommes, est venu brusquement me replonger dans
+la prose: «Tiens, c'est vous, m'a-t-il dit avec sa voix de sauveur du
+Capitole, que diable faites-vous là tout seul, sur ce donjon perché? Ah!
+des vers! voyons! Je parie que vous travaillez à l'opéra que M. Benazet
+vous a commandé pour l'ouverture du théâtre de Bade. Eh! eh! il avance,
+le nouveau théâtre, il sera fini l'an prochain. L'ouvrier qui le bâtit
+est un peu âgé, il est vrai, mais encore vert; c'est le même qui, avant
+1830, à Paris, travaillait avec tant d'ardeur à l'arc de Triomphe de
+l'Étoile.--Précisément, mon très-cher, je m'occupe de ce petit opéra.
+Mais n'employez donc pas, s'il vous plaît, des expressions aussi
+inconvenantes. M. Benazet ne m'a rien _commandé_; on ne commande rien
+aux artistes, vous devriez le savoir. Ou commande à un régiment français
+d'aller se faire tuer, et il y va; à l'équipage d'un vaisseau français
+de se faire sauter, il le fait; à un critique français d'entendre un
+opéra-comique dont il doit rendre compte, et il l'entend; mais c'est
+tout; et si l'on commandait à certains acteurs de déranger seulement
+leurs habitudes, d'être simples, naturels, nobles, également éloignés de
+la platitude et de l'enflure; si l'on commandait à certains chanteurs
+d'avoir de l'âme et de bien rhythmer leur chant, à certains critiques de
+connaître ce dont ils parlent, à certains écrivains de respecter la
+grammaire, à certains compositeurs de savoir le contre-point, les
+artistes sont fiers, ils n'obéiraient pas. Pour moi, dès qu'on me
+commande quelque chose, on peut être assuré de l'effet de ce
+commandement, il me paralyse, il me rend inerte et stupide; et comme je
+vous crois organisé de la même façon, je vous prie très-instamment (il
+est inutile de vous le commander), je vous conjure de redescendre à Bade
+et de me laisser rêver sur mon donjon.» Et l'oison repartit en ricanant.
+Mais le fil de mes idées était rompu; après d'inutiles efforts pour le
+renouer, je suis resté là sans penser, écoutant l'hymne à l'empereur
+d'Autriche, exécuté à une grande distance, dans le kiosque de la
+Conversation, par la musique militaire prussienne, et que le vent du
+sud m'apportait par lambeaux des profondeurs de la vallée. Que cette
+mélodie du bon Haydn est touchante! Comme on y sent une sorte
+d'affectuosité religieuse! C'est bien le chant d'un peuple qui aime son
+souverain. Notez que je ne dis pas le _bon Haydn_ avec une intention
+railleuse; non, Dieu m'en garde! Je me suis toujours indigné contre
+Horace, ce poëte parisien de l'ancienne Rome, qui a osé dire:
+
+ _Aliquando bonus dormitat Homerus_.
+
+Certes Haydn n'était pas un bonhomme, mais un homme bon; et la preuve,
+c'est qu'il avait une femme insupportable qu'il n'a jamais battue, et
+par qui, dit-on, il s'est quelquefois laissé battre.
+
+Enfin il a fallu redescendre; la nuit était venue,
+
+ La lune, douce reine,
+ Planait en souriant.
+
+J'ai retraversé la forêt de sapins, plus sonore et d'une meilleure
+sonorité que la plupart de nos salles de concerts. On y pourrait faire
+des quatuor. J'ai souvent pensé à une admirable chose que l'on devrait y
+exécuter par une belle nuit d'été, c'est l'acte des champs Élysées de
+l'_Orphée_ de Gluck. Je crois entendre, sous ce dôme de verdure, dans
+une demi-obscurité, ce chœur des ombres heureuses dont les paroles
+italiennes augmentent le charme mélodieux:
+
+ _Torna o bella all tuo consorte,_
+ _Che non vuol che più diviso_
+ _Sia di te pietoso il ciel._
+
+Mais quand on a des velléités de musique dans les bois, c'est toujours à
+la suite d'un déjeuner où l'on a mangé du pâté; ce sont alors des
+fanfares qu'on y exécute, fanfares de cors, de trompes de chasse,
+n'éveillant d'autres idées que celles des chiens, des piqueurs et des
+marchands de vin...
+
+Au milieu de la montagne se trouve une fontaine qui coule avec un petit
+bruit; je suis allé m'asseoir près de son bassin. J'y serais resté
+jusqu'au lendemain à écouter son tranquille murmure s'il ne m'eût
+rappelé celui des fontaines du corridor intérieur de la
+Grande-Chartreuse, que j'entendis pour la première fois il y a
+trente-cinq ans (hélas! trente-cinq ans!). La Grande-Chartreuse m'a fait
+penser aux trappistes et à leur phrase obligée:
+
+ Frère, il faut mourir!
+
+La lugubre phrase m'a rappelé que je devais aller le lendemain de bonne
+heure à Carlsruhe faire répéter les chœurs de mon _Requiem_, dont le
+programme de cette année contient deux morceaux. Et j'ai regagné mon
+gîte pour préparer ce voyage.
+
+«Où a-t-il la tête, allez-vous dire, de faire entendre aux gens de
+plaisir réunis à Bade des morceaux d'une messe de morts?--C'est
+précisément cette antithèse qui m'a séduit en faisant le programme. Cela
+me semble la réalisation en musique de l'idée d'Hamlet tenant le crâne
+d'Yorick: «Allez maintenant dans le boudoir d'une belle dame, dites-lui
+que, quand elle se mettrait un pouce de fard sur le visage, il faudra
+qu'elle en vienne à faire cette figure-là. Faites-la rire à cette idée.»
+
+Oui, faisons-les rire, me suis-je dit aussi, toutes ces beautés
+crinolinées, si fières de leurs jeunes charmes, de leur vieux nom et de
+leurs nombreux millions; faisons-les rire, ces femmes hardies qui
+souillent et déchirent; faisons-les rire, ces marchands de corps et
+d'âmes, ces abuseurs de la souffrance et de la pauvreté, en leur
+chantant le redoutable poëme d'un poëte inconnu, dont le barbare latin
+rimé du moyeu âge semble donner à ses menaces un accent plus effrayant:
+
+ _Dies iræ, dies illa._
+
+ «Jour de colère, ce jour-là réduira l'univers en poudre.
+
+ «Quel tremblement, quelle terreur alors, quand le juge viendra tout
+ scruter sévèrement.
+
+ «Le livre où tout est écrit sera apporté, et son contenu motivera
+ la sentence.
+
+ «La trompette, répandant un son terrible parmi les tombeaux des
+ contrées diverses, rassemblera l'humanité tout entière devant son
+ trône.
+
+ «Lors donc que le juge sera assis, tout ce qui était caché
+ apparaîtra, rien ne demeurera sans vengeance.
+
+ «Stupéfaction de la mort et de la nature.»
+
+Faisons-les rires à ces idées!
+
+Comme la grande majorité de l'auditoire ne sait pas le latin, j'aurai
+soin que la traduction française soit imprimée sur le programme.
+Faisons-les rire.
+
+Quel poëme! quel texte pour un musicien! Je ne saurais exprimer le
+bouleversement de cœur que j'éprouve quand, dirigeant un orchestre
+immense, j'arrive au verset:
+
+ _Judex ergo cum sedebit._
+
+Alors tout se fait noir autour de moi; je n'y vois plus, je crois tomber
+dans la nuit éternelle.
+
+--Ah çà, vous avez donc affaire à un auditoire de prédestinés de
+l'enfer? direz-vous.--Il est vrai, ma tirade apocalyptique pourrait le
+faire croire, c'est le courant des idées shakspeariennes qui m'avait
+entraîné; au contraire, la belle société de Bade se compose d'honnêtes
+gens qui ne doivent avoir aucun sujet de crainte en songeant à l'autre
+vie. On n'y compte qu'un petit nombre de scélérats, ceux qui ne vont pas
+au concert.
+
+Vous allez aussi me demander comment, dans une si petite ville, je
+pourrai trouver l'appareil musical nécessaire à l'exécution de ce _Dies
+iræ_, appareil dont les éléments sont si difficiles à réunir à Paris,
+comment on pourra les placer dans la salle du festival et comment on
+supportera cette sonorité ébranlante. D'abord vous saurez que j'ai
+arrangé la partition des timbales pour trois timbaliers seulement;
+quant aux orchestres d'instruments de cuivre,
+
+ _Mirum spargentes sonum_,
+
+nous les avons aisément formés avec les artistes de Carlsruhe réunis à
+ceux de Bade et aux musiciens prussiens en garnison à Rastadt,
+forteresse voisine de Carlsruhe. Le chœur a été rassemblé par les soins
+de MM. Strauss et Krug, maître de chapelle et directeur des chœurs du
+grand-duc. Les choristes répètent depuis quinze jours. Je fais ici des
+répétitions instrumentales trois fois par semaine. Tout se prépare
+tranquillement avec une régularité parfaite. La veille et l'avant-veille
+du concert, j'emmènerai par le chemin de fer nos artistes à Carlsruhe;
+ils y répéteront avec ceux de la chapelle grand-ducale. Le jour du
+concert, au contraire, de grand matin, M. Strauss m'amènera les artistes
+de Carlsruhe pour les faire répéter avec ceux de Bade, sur une vaste
+estrade élevée pendant la nuit à l'un des bouts de la salle de
+Conversation. Les jeux sont suspendus ce jour-là. Derrière l'orchestre
+se trouve une tribune assez vaste; c'est là que je placerai mon attirail
+de timbales et les groupes d'instruments de cuivre. M. Kenneman, le chef
+d'orchestre intelligent et dévoué de Bade, les conduira. Ces voix
+formidables, ces bruits de tonnerre ne perdront rien de leur puissance
+musicale, je l'espère, pour être lancés à cette distance. En outre le
+mouvement du _tuba mirum_ est si large, que les deux chefs d'orchestre
+pourront, en se suivant de l'œil et de l'oreille, marcher ensemble sans
+accident.
+
+Vous voyez que je vais avoir une rude journée. De neuf heures du matin à
+midi, dernière répétition générale; à trois heures, remise en ordre de
+l'orchestre et de la musique plus ou moins bouleversés par la répétition
+du matin, travail que je n'ose confier à personne; à huit heures du
+soir, le concert.
+
+A minuit, en pareil cas, j'ai peu envie de danser. Mais madame la
+princesse de Prusse (aujourd'hui reine) assiste ordinairement à cette
+fête; souvent elle daigne me retenir quelques instants pour me faire ses
+observations, toujours bienveillantes malgré leur finesse, sur les
+principaux morceaux du programme. Elle cause avec tant de charme, elle
+comprend si intimement la musique, elle a tant de sensibilité unie à un
+si rare esprit, elle a si bien l'art de vous encourager, de vous donner
+confiance, qu'après cinq minutes de son charmant entretien toute ma
+fatigue disparaît, je serais prêt à recommencer.
+
+Voilà, messieurs, ce que je fais à Bade. J'aurais encore d'autres
+détails à vous donner; Dieu me garde néanmoins de poursuivre; je vois
+d'ici la moitié de votre auditoire... qui dort.
+
+
+
+
+LE DIAPASON
+
+
+M. le ministre d'État, inquiet sur l'avenir de plus en plus alarmant de
+l'exécution musicale dans les théâtres lyriques, étonné du peu de durée
+de la carrière des chanteurs, et persuadé avec raison que l'élévation
+progressive du diapason est une cause de ruine pour les plus belles
+voix, vient de nommer une commission pour examiner avec soin cette
+question, déterminer l'étendue du mal et en découvrir le remède.
+
+En attendant que cette réunion d'hommes spéciaux, compositeurs,
+physiciens et savants amateurs de musique, reprenne ses travaux
+suspendus pendant le mois qui s'achève, nous allons tâcher de jeter
+quelque jour sur l'ensemble des faits, et, sans rien préjuger du parti
+que prendra la commission, lui soumettre d'avance nos observations et
+nos idées.
+
+
+LE DIAPASON A-T-IL RÉELLEMENT MONTÉ[8], ET DANS QUELLES PROPORTIONS
+DEPUIS CENT ANS.
+
+Oui, sans doute, le fait de son ascension est reconnu de tous les
+musiciens, de tous les chanteurs, et dans le monde musical tout entier.
+La progression suivie par cet exhaussement semble avoir été à peu près
+la même partout. La différence qui existe aujourd'hui entre le ton des
+divers orchestres d'une même ville et entre celui des orchestres de pays
+séparés par des distances considérables ne constitue en général que des
+nuances qui n'empêchent point de réunir quelquefois ces orchestres et
+d'en former, au moyen de certaines précautions, une grande masse
+instrumentale dont l'accord est satisfaisant. S'il y avait, ainsi qu'on
+le répète souvent à Paris, une grande dissemblance entre les diapasons
+de l'Opéra, de l'Opéra-Comique, du Théâtre-Italien et des musiques
+militaires, comment eussent été possibles les orchestres de sept à huit
+cents musiciens qu'il m'est arrivé si souvent de diriger dans les vastes
+locaux des Champs-Elysées, après les expositions de 1844 et de 1855, et
+dans l'église de Saint-Eustache, puisque les éléments de ces congrès
+musicaux se composaient nécessairement de presque tous les
+instrumentistes disséminés dans les nombreux corps de musique de Paris?
+
+Les festivals d'Allemagne et d'Angleterre, où les orchestres de
+plusieurs villes se réunissent fréquemment, prouvent que les différences
+de diapason y sont également peu sensibles et que la précaution de
+_tirer la coulisse_ des instruments à vent trop hauts suffit pour les
+faire disparaître.
+
+Ces différences existent cependant, si petites qu'elles soient. On en
+aura bientôt la preuve, la commission ayant écrit à presque tous les
+maîtres de chapelle, maîtres de concert et chefs d'orchestre des villes
+d'Europe et d'Amérique où l'art musical est cultivé, pour leur demander
+un exemplaire de l'instrument d'acier dont on se sert chez eux comme
+chez nous, sous divers noms, pour donner le _la_ aux orchestres et
+accorder les orgues et les pianos. Ces diapasons contemporains, comparés
+aux diapasons anciens (de 1790, de 1806, etc.) que nous possédons,
+rendront évidente et précise la différence qui existe entre le ton
+d'aujourd'hui et celui de la fin du siècle dernier. En outre les
+vieilles orgues de plusieurs églises, à cause de la nature toute
+spéciale des fonctions dans lesquelles le service religieux les a
+renfermées, n'ayant jamais été mises en relations avec les instruments à
+vent des théâtres, ont conservé le diapason de l'époque où elles furent
+construites; or ce diapason est en général d'un ton plus bas que celui
+d'aujourd'hui.
+
+De là l'usage d'appeler ces orgues en _si_ bémol, parce que leur _ut_ en
+effet, étant d'un ton plus bas que le nôtre, se trouve à l'unisson de
+noire _si_ bémol. Ces orgues ont au moins un siècle d'existence. Il
+faudrait donc conclure de ces faits divers, mais concordants entre eux,
+que le diapason ayant monté d'un ton en cent ans ou d'un demi-ton en un
+demi-siècle, si sa marche ascendante continuait, il parcourrait en six
+cents ans les douze demi-tons de la gamme, et serait nécessairement en
+l'an 2458 haussé d'_une octave_.
+
+L'absurdité d'un pareil résultat suffit à démontrer l'importance de la
+mesure prise par M. le ministre d'État, et il est fort regrettable que
+l'un de ses prédécesseurs n'ait pas songé à la prendre longtemps avant
+lui.
+
+Mais la musique a rarement jusqu'ici obtenu une protection éclairée,
+officielle, bien que de tous les arts elle soit celui qui on a le plus
+besoin. Presque toujours, presque partout, son sort a été remis aux
+mains d'agents qui n'avaient pas le sentiment de son pouvoir, de sa
+grandeur, de sa noblesse, et qui ne possédaient aucune connaissance de
+sa nature et de ses moyens d'action. Presque toujours et presque partout
+jusqu'à présent elle a été traitée comme une fille bohème qu'on faisait
+chanter et danser sur les places publiques en compagnie des singes et
+des chiens savants, qu'on couvrait d'oripeaux pour attirer sur elle
+l'attention de la foule et qu'on ne demandait qu'à vendre à tout venant.
+
+La décision prise par M. le ministre d'État donne lieu d'espérer que la
+musique aura prochainement en France la protection qui lui manquait, et
+que d'autres réformes importantes dans la pratique et dans
+l'enseignement de l'art musical suivront de près la réforme du diapason.
+
+
+MAUVAIS EFFETS PRODUITS PAR L'EXHAUSSEMENT DU DIAPASON.
+
+A l'époque où l'on commença en France à écrire de la musique dramatique,
+à produire des opéras, au temps de Lulli par exemple, le diapason étant
+établi, mais non fixé (on le verra tout à l'heure), les chanteurs quels
+qu'ils fussent n'éprouvèrent aucune peine à chanter des rôles écrits
+dans les limites alors adoptées pour les voix. Quand ensuite le diapason
+eut subi une élévation sensible, il eût été du devoir et de l'intérêt
+des compositeurs d'en tenir compte et d'écrire un peu moins haut; ils ne
+le firent pas. Cependant les rôles écrits pour les théâtres de Paris par
+Rameau, Monsigny, Grétry, Glück, Piccini et Sacchini, dans un temps où
+le diapason était de près d'un ton moins élevé qu'aujourd'hui, restèrent
+longtemps chantables: la plupart le sont même encore, tant ces maîtres
+ont mis de prudence et de réserve dans l'emploi des voix, à l'exception
+de certains passages de Monsigny surtout, dont le tissu mélodique est
+disposé dans une région de la voix déjà un peu haute pour son époque, et
+qui l'est beaucoup trop pour la nôtre.
+
+Spontini dans la _Vestale_, dans _Cortez_ et _Olympie_, écrivit même des
+rôles de ténor que les chanteurs actuels trouvent trop bas.
+
+Vingt-cinq ans plus tard (pendant lesquels le diapason avait rapidement
+monté), on multiplia les notes hautes pour les soprani et les ténors; on
+vit paraître les _ut_ naturels aigus, en voix de tête et en voix de
+poitrine dans les rôles de ténor; l'_ut_ dièse aigu dans ces mêmes rôles
+en voix de tête, il est vrai, mais que les anciens compositeurs n'eurent
+jamais l'idée d'employer. On exigea de plus en plus souvent des ténors
+le _si_ naturel aigu lancé avec force en voix de poitrine (qui eût été
+pour l'ancien diapason un _ut_ dièse dont il n'y a pas trace dans les
+partitions du siècle dernier), les _ut_ aigus attaqués et soutenus par
+les soprani, et l'on sema les rôles de basse de _mi_ naturels hauts. Ce
+dernier son, trop souvent employé par les vieux maîtres sous le nom de
+_fa_ dièse haut, à l'époque du diapason bas, le fut pourtant beaucoup
+moins qu'il ne l'est généralement aujourd'hui sous le nom de _mi_
+naturel.
+
+Enfin on multiplia tellement les intonations excessivement élevées, les
+sons que le chanteur ne peut plus _émettre_ mais qu'il doit _extraire_
+avec violence, comme un opérateur vigoureux extrait une dent cariée,
+que, tout bien considéré, nous sommes obligés de céder à l'évidence et
+de tirer cette étrange conclusion: on a écrit en France pour le grand
+opéra de plus en plus haut au fur et à mesure que le diapason montait.
+On s'en convaincra aisément en comparant les partitions du siècle
+dernier à celles de nos jours.
+
+Achille, dans _Iphigénie en Aulide_ (l'un des rôles de ténor les plus
+hauts de Glück), ne monte qu'au _si naturel_, lequel _si_ était alors ce
+qu'est aujourd'hui le _la_ et se trouvait en conséquence d'un ton plus
+bas que le _si_ actuel. Une seule fois il écrivit dans _Orphée_ un _re_
+aigu; mais cette note unique, qui était le même son que l'_ut_ employé
+trois fois dans _Guillaume Tell_, est présentée dans une vocalise lente
+en voix de tête, de façon à être effleurée plutôt qu'entonnée, et ne
+présente ni danger ni fatigue pour le chanteur. L'un des grands rôles de
+femme de Glück contient le _si_ bémol haut lancé et soutenu avec force:
+c'est celui d'Alceste. Ce _si_ bémol correspondait à notre _la_ bémol
+actuel. Qui hésite maintenant à écrire pour une prima donna le _la_
+bémol et le _la_ naturel, et le _si_ bémol, et même le _si_ naturel, et
+même l'_ut_?
+
+Le rôle de femme écrit le plus haut par Glück est celui de Daphné, dans
+_Cythère assiégée_. Un air de ce personnage, «Ah quel bonheur d'aimer!»
+monte par un trait rapide jusqu'à l'_ut_ (notre _si_ bémol
+d'aujourd'hui), et l'inspection de l'ensemble du rôle démontre qu'il
+fut composé pour une de ces cantatrices exceptionnelles, comme on en
+trouve dans tous les temps, qu'on appelle chanteuses légères, et dont la
+voix est d'une étendue extraordinaire dans le haut. Telles sont de nos
+jours mesdames Cabel, Carvalho, Lagrange, Zerr et quelques autres.
+Encore l'_ut_ aigu de Daphné, je le répète, correspondait-il à notre
+_si_ bémol, note vulgaire aujourd'hui. Madame Cabel et mademoiselle Zerr
+donnent le contre-_fa_ haut, madame Carvalho aborde sans peur le
+contre-_mi_, et madame Lagrange ne recule pas devant le contre-_sol_ de
+la flûte.
+
+Les anciens compositeurs (écrivant pour les théâtres de Paris)
+s'obstinèrent seulement, je ne sais pourquoi, à pousser toujours dans le
+haut les voix graves. Dans leurs rôles de basse, on ne rencontre presque
+que des notes de baryton. Ils n'osèrent jamais faire descendre les
+basses au-dessous du _si_ bémol; encore n'écrivirent-ils que bien
+rarement cette note. Il passait pour avéré à l'Opéra, encore en 1827,
+que les sons plus graves n'avaient pas de timbre et ne pouvaient être
+entendus dans un grand théâtre. Les voix de basses furent ainsi
+dénaturées, et les rôles de Thoas, d'Oreste, de Calchas, d'Agamemnon, de
+Sylvain, que j'ai entendu chanter par Dérivis père, semblent avoir été
+écrits par Glück et par Grétry pour des barytons. Ceux-là donc, bien
+qu'ils fussent alors néanmoins chantables par de vraies basses, ne le
+sont plus aujourd'hui.
+
+Mais jamais Glück ni ses émules n'eussent osé demander à leurs ténors ou
+à leurs soprani dramatiques les sons hauts que je citais tout à l'heure
+et dont on abuse de nos jours.
+
+Ces excès des plus savants maîtres de l'école moderne ont eu, certes, de
+très-fâcheux résultats. Combien de ténors se sont brisé la voix sur les
+_ut_ et les _si_ naturels de poitrine! combien de soprani ont poussé des
+cris d'horreur et de détresse, au lieu de chanter, dans une foule de
+passages du répertoire moderne qu'il serait trop long de citer ici!
+Ajoutons que la violence des situations dramatiques motivant souvent
+l'énergie (sinon les brutalités de l'orchestre) la sonorité excessive
+des instruments, en pareil cas, excite encore les chanteurs, sans qu'ils
+s'en doutent, à redoubler d'efforts pour se faire entendre et à produire
+des hurlements qui n'ont plus rien d'humain. Certains maîtres ont eu au
+moins l'adresse de ne pas employer les grands accords forts du plein
+orchestre, en même temps que les sons importants des voix, laissant, au
+moyen d'une espèce de dialogue, le chant à découvert; mais beaucoup
+d'autres l'écrasent littéralement sous un monceau d'instruments de
+cuivre et d'instruments à percussion. Quelques-uns de ceux-là pourtant
+passent pour des modèles dans l'art d'accompagner les voix... Quel
+accompagnement!...
+
+Ces défauts grossiers, palpables, évidents, aggravés par l'élévation du
+diapason, ne pouvaient manquer d'amener le triste résultat qui frappe
+aujourd'hui dans nos théâtres les auditeurs les moins attentifs.
+
+Mais l'exhaussement du _la_ en a encore produit un autre assez fâcheux:
+les musiciens chargés des parties de cor, de trompette et de cornet ne
+peuvent plus maintenant aborder sans danger, la plupart même ne peuvent
+plus du tout attaquer certaines notes d'un usage général autrefois. Tels
+sont le _sol_ haut de la trompette en _ré_, le _mi_ de la trompette en
+_fa_ (ces deux notes produisent à l'oreille le son _la_), le _sol_ haut
+du cor en _sol_, l'_ut_ haut de ce même cor en _sol_ (note employée par
+Handel et par Glück, et qui est devenue impraticable), et l'_ut_ haut du
+cornet en _la_. A chaque instant des sons éraillés, brisés, qu'on nomme
+vulgairement _couacs_, viennent déparer un ensemble instrumental composé
+quelquefois des plus excellents artistes. Et l'on dit: «Les joueurs de
+trompette et de cor n'ont donc plus de lèvres? D'où cela vient-il? La
+nature humaine pourtant n'a pas changé.» Non la nature humaine n'a pas
+changé, c'est le diapason. Et beaucoup de compositeurs modernes semblent
+ignorer ce changement.
+
+
+CAUSES QUI ONT AMENÉ L'EXHAUSSEMENT DU DIAPASON.
+
+Il paraît prouvé maintenant que les facteurs d'instruments à vent sont
+les seuls coupables du fait dont nous déplorons les conséquences. Afin
+de donner un peu plus d'éclat aux flûtes, aux hautbois et aux
+clarinettes, certains facteurs en ont clandestinement haussé le ton. Les
+jeunes virtuoses entre les mains desquels ces instruments sont arrivés
+ont dû d'abord, lorsqu'ils sont entrés dans un orchestre, en tirer un
+peu la coulisse pour les mettre d'accord avec les autres. Mais comme cet
+allongement du tube (des flûtes surtout) en dérange plus ou moins les
+proportions, et par suite en altère la justesse, ces artistes se sont
+peu à peu abstenus d'y recourir. Toute la masse des instruments à cordes
+a suivi alors, peut-être à son insu, l'impulsion donnée par ces
+instruments à vent aigus; les violons, les altos, les basses, en tendant
+un peu plus leurs cordes, ont ainsi adopté facilement un diapason plus
+haut. Les autres musiciens, les anciens de l'orchestre, chargés des
+parties de basson, de cor, de trompette, de second hautbois, etc.,
+fatigués de ne pouvoir, malgré tous leurs efforts, se hausser jusqu'au
+ton devenu le ton dominant, ont alors fini par porter leurs instruments
+chez le facteur, pour en faire adroitement raccourcir le tube, pour le
+_faire couper_ (c'est le terme adopté) et atteindre ainsi le ton
+nouveau. Et voilà le diapason haut installé dans cet orchestre, et
+bientôt après dans les concerts par des pianos accordés sur des
+diapasons d'acier, dont les branches raccourcies à coups de lime avaient
+pris le ton nouveau.
+
+Le même fait, plus ou moins avoué, mais réel, se reproduit à peu près
+partout tous les vingt ans.
+
+Aujourd'hui les facteurs d'orgues eux-mêmes suivent le mouvement et
+accordent leurs instruments au diapason haut. Nous ignorons certainement
+celui pour lequel saint Grégoire et saint Ambroise composèrent les
+plains-chants qu'ils ont légués à la liturgie ecclésiastique; mais il
+est bien évident que plus le diapason des églises monte, et plus, si
+c'est l'orgue qui donne le ton aux chantres et s'il ne transpose pas, le
+système entier du plain-chant est altéré, plus aussi l'économie vocale
+des hymnes sacrées se trouve dérangée. Les orgues devraient ou
+transposer, quand elles accompagnent le plain-chant, si elles sont au
+diapason moderne, ou être fixées au ton des plus anciennes; seulement
+elles devraient l'être dans des rapports avec le ton moderne qui
+n'empêcheraient point de leur adjoindre, _en transposant_, les
+instruments d'orchestre. Ainsi, fussent-elles d'un ton et demi
+au-dessous du diapason d'aujourd'hui, les instruments d'orchestre
+pourraient néanmoins s'accorder parfaitement avec les orgues, en jouant,
+par exemple, en _fa_ quand les orgues joueraient en _la_ bémol.
+
+Malheureusement quelques facteurs prennent le pire de tous les moyens
+termes; ils construisent des orgues d'un quart de ton au-dessous du
+diapason des théâtres. J'en ai fait il y a quelques années la cruelle
+expérience dans l'église de Saint-Eustache, où, pour l'exécution d'un
+_Te Deum_, il fut impossible, malgré l'allongement de tous les tubes
+sonores de l'orchestre, de mettre la masse instrumentale d'accord avec
+le nouvel orgue, achevé depuis trois ans à peine.
+
+
+FAUT-IL BAISSER LE DIAPASON?
+
+Il ne pourrait, je crois, résulter de cet abaissement qu'un bien pour
+l'art musical, pour l'art du chant surtout; mais il me semble
+impraticable si l'on veut étendre la réforme sur la France entière. Un
+abus produit par une longue succession d'années ne se détruit pas en
+quelques jours; les musiciens, chanteurs et autres, les plus intéressés
+à l'introduction d'un diapason moins haut seraient peut-être même les
+premiers à s'y opposer; cela dérangerait leurs habitudes; et Dieu sait
+s'il est en France quelque chose de plus irrésistible que des habitudes.
+En supposant même qu'une volonté toute-puissante intervînt pour faire
+adopter la réforme, il en coûterait des sommes énormes pour la réaliser.
+Il faudrait, sans compter les orgues, acheter de nouveaux instruments à
+vent pour tous les théâtres et pour les musiques militaires, et
+interdire absolument l'emploi des anciens. Et si, la réforme une fois
+opérée, le reste du monde ne suivait pas notre exemple, la France
+resterait isolée avec son diapason bas et sans relations musicales
+possibles avec les autres peuples.
+
+
+IL FAUT DONC SEULEMENT FIXER LE DIAPASON ACTUEL?
+
+C'est, je pense, le parti le plus sage, et les moyens d'y parvenir, nous
+les possédons. Grâce à l'ingénieux instrument dont l'acoustique a été
+dotée il y a peu d'années, et qu'on nomme _sirène_, on peut compter avec
+une précision mathématique le nombre de vibrations qu'exécute par
+seconde un corps sonore.
+
+En adoptant le _la_ de l'Opéra de Paris comme le son type, comme
+l'étalon sonore officiel, ce _la_ étant de 898 vibrations par seconde,
+je suppose, on n'aura qu'à placer dans le foyer de tous les orchestres
+de concert et de théâtre un tuyau d'orgue donnant exactement le son
+désigné. Ce tuyau sera seul consulté pour le _la_, et l'orchestre ne
+s'accordera plus, selon l'usage, sur le hautbois où sur la flûte, qui
+peuvent aisément, soit l'un en pinçant son anche avec les lèvres, soit
+l'autre en tournant son embouchure en dehors, faire monter le son.
+
+Les instruments à vent devront en conséquence être parfaitement d'accord
+avec le tuyau d'orgue. Ils resteront en outre, dans l'intervalle des
+représentations et des concerts, enfermés dans le foyer où se trouve ce
+tuyau, lequel foyer sera, comme une serre, constamment maintenu à la
+température moyenne d'une salle de spectacle remplie par le public.
+Grâce à cette précaution, les instruments à vent n'arriveront point
+froids à l'orchestre, et ne monteront point au bout d'une heure, par le
+fait du souffle des exécutants et de leur immersion dans une atmosphère
+plus chaude que celle d'où ils sortent. C'est dire aussi que les
+instruments à vent d'un théâtre (d'un théâtre du gouvernement du moins)
+ne devront jamais en sortir, sous aucun prétexte. Ils resteront dans
+leur serre, comme les décors restent dans les magasins. Au reste, si
+quelque instrumentiste s'avisait, en emportant au dehors sa flûte où sa
+clarinette, de la faire _couper_, le méfait serait aussitôt reconnu,
+puisque le _la_ de l'instrument coupé différerait de celui du tuyau
+d'orgue, qui, je le répète, devra seul être consulté pour accorder
+l'orchestre. Enfin le gouvernement, adoptant officiellement le _la_ de
+898 vibrations, tout fabricant qui aura mis en circulation des
+instruments à vent, des orgues, des pianos accordés au-dessus de ce
+_la_, sera passible de certaines peines, comme les marchands qui vendent
+à fausse mesure et à faux poids.
+
+De telles précautions une fois prises, et ces règlements étant
+rigoureusement exécutés et maintenus, à coup sûr le diapason ne montera
+plus.
+
+Mais le remède sera inutile pour conserver les voix, si les compositeurs
+continuent à écrire les notes dangereuses que j'ai citées tout à
+l'heure.
+
+L'autorité devrait donc encore intervenir et interdire aux compositeurs
+(à ceux qui écrivent pour les théâtres subventionnés tout au moins)
+l'emploi des sons exceptionnels qui ont détruit tant de beaux organes,
+et leur _conseiller_ (une partition échappant nécessairement sous ce
+rapport à toute censure) plus d'à-propos et plus d'adresse dans l'emploi
+des moyens violents de l'instrumentation.
+
+
+
+
+LES TEMPS SONT PROCHES
+
+
+L'art musical est en bon train à cette heure à Paris. On va l'élever à
+une haute dignité. Il sera fait Mamamouchi. _Voler far un paladina. Ioc!
+Dar turbanta con galera. Ioc, Ioc! Hou la ba, ba la chou, ba la ba, ba
+la da!_ Puis madame Jourdain, la raison publique, viendra quand il n'en
+sera plus temps s'écrier: Hélas! mon Dieu, il est devenu fou.
+
+Heureusement il a quelquefois, quand on ne le mène pas au théâtre, des
+éclairs d'intelligence qui pourraient rassurer ses amis. Nous avons
+encore à Paris des concerts où l'on fait de la musique; nous avons des
+virtuoses qui comprennent les chefs-d'œuvre et les exécutent dignement;
+des auditeurs qui les écoutent avec respect et les adorent avec
+sincérité. Il faut se dire cela pour ne pas aller se jeter dans un puits
+la tête la première.
+
+ * * * * *
+
+Le surlendemain de la représentation au théâtre de l'Opéra-Comique d'une
+œuvre inqualifiable qui exaspéra le public, nous nous trouvions avec
+quelques amis dans un salon musical. On venait de parler de la nouvelle
+et effrayante partition exécutée l'avant-veille. Et l'on avait dit: De
+quel messie ce compositeur est-il donc le Jean-Baptiste?--On songeait à
+la maladie dont l'art musical est en ce moment atteint, aux étranges
+médecins qu'on lui donne, aux entrepreneurs des pompes funèbres qui déjà
+frappent à sa porte, aux marbriers qui sont occupés à graver son
+épitaphe... quand quelqu'un s'avisa de se mettre aux pieds de madame
+Massart et de la conjurer de vouloir bien jouer la grande sonate en _fa_
+mineur de Beethoven. La virtuose se rendit gracieusement à la prière
+qu'on lui adressait, et bientôt toute l'assistance entra sous le charme
+terrible et sublime de cette œuvre incomparable. En écoutant cette
+musique de Titan exécutée avec une inspiration entraînante, avec une
+fougue bien ordonnée et si habilement contenue, on oublia bien vite
+toutes les défaillances, les misères, les hontes, les horreurs de la
+musique contemporaine. On se sentait frémir et trembler d'admiration en
+présence de la pensée profonde, de la passion impétueuse qui animent
+l'œuvre de Beethoven; œuvre plus grande que ses plus grandes
+symphonies, plus grande que tout ce qu'il a fait, supérieure en
+conséquence à tout ce que l'art musical a jamais produit.
+
+Et la virtuose, épuisée après la dernière mesure du final, restait
+haletante au piano, et nous pressions ses mains devenues froides, et
+l'on se taisait... Que dire? Et nous formions dans ce salon, perdu au
+centre de Paris, où l'antiharmonie ne pénétra jamais, un groupe
+comparable à celui du tableau du _Décaméron_, où l'on voit des cavaliers
+et de belles jeunes femmes respirant l'air embaumé d'une villa
+délicieuse, pendant qu'à l'entour de cette oasis Florence est dévastée
+par la peste noire.
+
+
+
+
+CONCERTS DE RICHARD WAGNER
+
+LA MUSIQUE DE L'AVENIR
+
+
+Après des peines excessives, des dépenses énormes, des répétitions
+nombreuses, mais fort insuffisantes encore, Richard Wagner est parvenu à
+faire entendre au Théâtre-Italien quelques-unes de ses compositions. Les
+fragments empruntés à des ouvrages dramatiques perdent plus ou moins à
+être ainsi exécutés hors du cadre qui leur fut destiné; les ouvertures
+et introductions instrumentales y gagnent au contraire, parce qu'elles
+sont rendues avec plus de pompe et d'éclat qu'elles ne le seraient par
+un orchestre d'opéra ordinaire, bien moins nombreux et moins
+avantageusement disposé qu'un orchestre de concert.
+
+Le résultat de l'expérience tentée sur le public parisien par le
+compositeur allemand était facile à prévoir. Un certain nombre
+d'auditeurs sans préventions ni préjugés a bien vite reconnu les
+puissantes qualités de l'artiste et les fâcheuses tendances de son
+système; un plus grand nombre n'a rien semblé reconnaître en Wagner
+qu'une volonté violente, et dans sa musique qu'un bruit fastidieux et
+irritant. Le foyer du Théâtre-Italien était curieux à observer le soir
+du premier concert: c'étaient des fureurs, des cris, des discussions,
+qui semblaient toujours sur le point de dégénérer en voies de fait. En
+pareil cas, l'artiste qui a provoquée l'émotion du public voudrait la
+voir aller plus loin encore, et ne serait pas fâché d'assister à une
+lutte corps à corps entre ses partisans et ses détracteurs, à la
+condition pourtant que ses partisans eussent le dessus. Victoire
+improbable cette fois, Dieu étant toujours du côté des gros bataillons.
+Ce qui se débite alors de non-sens, d'absurdités et même de mensonges,
+est vraiment prodigieux, et prouve avec évidence que, chez nous au
+moins, lorsqu'il s'agit d'apprécier une musique différente de celle qui
+court les rues, la passion, le parti pris, prennent seuls la parole, et
+empêchent le bon sens et le goût de parler.
+
+Les préventions, favorables ou hostiles, dictent même la plupart des
+jugements sur les œuvres des maîtres reconnus et consacrés. Tel,
+acclamé comme un grand mélodiste, écrira un jour une œuvre entièrement
+dépourvue de mélodie, et n'en sera pas moins admiré pour cette même
+œuvre par des gens qui l'eussent sifflée si elle eût porté un autre
+nom. La grande, la sublime, l'entraînante ouverture d'_Éléonore_, de
+Beethoven, passe auprès de beaucoup de critiques pour une composition
+dépourvue de mélodie, bien qu'elle en soit pleine, bien que tout chante,
+que tout pleure mélodieusement dans l'allégro comme dans l'andante; et
+ces mêmes juges qui la dénigrent applaudissent et crient _bis_ fort
+souvent après l'ouverture de _Don Juan_ de Mozart, où il n'y a pas trace
+de ce qu'ils appellent mélodie; mais c'est de Mozart, le grand
+mélodiste!...
+
+Ils adorent à juste titre, dans ce même opéra de _Don Juan_, la sublime
+expression des sentiments, des passions et des caractères; et, quand
+vient l'allegro du dernier air de dona Anna, pas un de ces aristarques
+si sensibles en apparence à la musique expressive, si chatouilleux sur
+les convenances dramatiques, n'est choqué des abominables vocalises que
+Mozart, poussé par quelque démon dont le nom est demeuré un mystère, a
+eu le malheur de laisser tomber de sa plume. La pauvre fille outragée
+s'écrie: _Peut-être un jour le ciel encore sentira quelque pitié pour
+moi_. Et c'est là-dessus que le compositeur a placé une série de notes
+aiguës, vocalisées, piquées, caquetantes, sautillantes, qui n'ont pas
+même le mérite de faire applaudir la cantatrice. S'il y avait jamais eu
+quelque part en Europe un public vraiment intelligent et sensible, ce
+crime (car c'en est un) ne fût pas demeuré impuni, et le coupable
+allegro ne serait pas resté dans la partition de Mozart.
+
+Je pourrais citer une multitude d'exemples semblables pour prouver qu'à
+de très-rares exceptions près on juge la musique par prévention
+seulement et sous l'empire des plus déplorables préjugés.
+
+Ce sera mon excuse pour la liberté que je vais prendre de parler de
+Richard Wagner d'après mon sentiment personnel et sans tenir aucun
+compte des diverses opinions émises à son sujet.
+
+Il a osé composer le programme de sa première soirée exclusivement de
+morceaux d'ensemble, chœurs ou symphonies. C'était déjà un défi jeté
+aux habitudes de notre public, qui, sous prétexte d'aimer la variété, se
+montre toujours prêt à manifester le plus bruyant enthousiasme pour une
+chansonnette bien dite, pour une fade cavatine bien vocalisée, pour un
+solo de violon bien dansé sur la quatrième corde, ou pour des variations
+bien sifflotées sur quelque instrument à vent, après avoir fait un
+accueil honnête, mais froid, à quelque grande œuvre de génie. Ce
+public-là pense que le roi et le berger sont égaux pendant leur vie.
+
+Rien de tel que de faire hardiment les choses faisables. Wagner vient de
+le prouver; son programme, dépourvu des sucreries qui allèchent les
+enfants de tout âge dans les festins musicaux, n'en a pas moins été
+écouté avec une attention constante et un très-vif intérêt.
+
+Il commençait par l'ouverture du _Vaisseau-Fantôme_, opéra en deux
+actes, que je vis représenter à Dresde, sous la direction de l'auteur,
+en 1841, et dans lequel madame Schroeder-Devrient remplissait le
+principal rôle. Ce morceau me fit alors l'impression qu'il m'a faite
+récemment. Il débute par un foudroyant éclat d'orchestre où l'on croit
+reconnaître tout d'abord les hurlements de la tempête, les cris des
+matelots, les sifflements des cordages et les bruits orageux de la mer
+en furie. Ce début est magnifique; il s'empare impérieusement de
+l'auditeur et l'entraîne; mais, le même procédé de composition étant
+ensuite constamment employé, le tremolo succédant au tremolo, les gammes
+chromatiques n'aboutissant qu'à d'autres gammes chromatiques, sans qu'un
+seul rayon de soleil vienne se faire jour au travers de ces sombres
+nuées gorgées de fluide électrique et versant sans fin ni trêve leurs
+torrents, sans que le moindre dessin mélodieux vienne colorer ces noires
+harmonies, l'attention de l'auditeur se lasse, se décourage et finit par
+succomber. Déjà se manifeste dans cette ouverture, dont le développement
+me paraît en outre excessif, la tendance de Wagner et de son école à ne
+pas tenir compte de la _sensation_, à ne voir que l'idée poétique ou
+dramatique qu'il s'agit d'exprimer, sans s'inquiéter si l'expression de
+cette idée oblige ou non le compositeur à sortir des conditions
+musicales.
+
+L'ouverture du _Vaisseau-Fantôme_ est vigoureusement instrumentée, et
+l'auteur a su tirer au début un parti extraordinaire de l'accord de
+quinte nue. Cette sonorité ainsi présentée prend un aspect étrange et
+sauvage qui fait frissonner.
+
+La grande scène du _Tanhauser_ (marche et chœur) est d'un éclat et
+d'une pompe superbes, qu'augmente encore la sonorité spéciale du ton
+_si_ naturel majeur. Le rhythme, qui ne se trouve jamais tourmenté ni
+gêné dans son action par la juxtaposition d'autres rhythmes de nature
+contraire, y prend des allures chevaleresques, fières, robustes. On est
+bien sûr, sans voir la représentation de cette scène, qu'une telle
+musique accompagne les mouvements d'hommes vaillants et forts et
+couverts de brillantes armures. Ce morceau contient une mélodie
+clairement dessinée, élégante, mais peu originale, qui rappelle par sa
+forme, sinon par son accent, un thème célèbre du _Freyschütz_.
+
+Le dernier retour de la phrase vocale, au grand _tutti_, est plus
+énergique encore que tout ce qui précède, grâce à l'intervention d'un
+dessin des basses exécutant huit notes par mesure et contrastant avec la
+partie supérieure qui n'en fait entendre que deux ou trois. Il y a bien
+quelques modulations un peu dures et trop serrées les unes contre les
+autres, mais l'orchestre les impose avec une telle vigueur, une telle
+autorité, que l'oreille les accepte de prime abord sans résistance. En
+somme, il faut reconnaître là une page magistrale, instrumentée, comme
+tout le reste, par une main habile. Les instruments à vent et les voix y
+sont animés par un souffle puissant, et les violons, écrits avec une
+admirable aisance dans le haut de leur échelle, semblent lancer sur
+l'ensemble d'éblouissantes étincelles.
+
+L'ouverture de _Tanhauser_ est en Allemagne le plus populaire des
+morceaux d'orchestre de Wagner. La force et la grandeur y dominent
+encore; mais il résulte, pour moi du moins, du parti pris de l'auteur
+dans cette composition, une fatigue extrême. Elle débute par un andante
+maestoso, sorte de choral d'un beau caractère, qui plus tard, vers la
+fin de l'allegro, reparaît accompagné dans le haut par un trait obstiné
+de violons. Le thème de cet allegro, composé de deux mesures seulement,
+est en soi peu intéressant. Les développements auxquels il sert ensuite
+de prétexte sont, comme dans l'ouverture du _Vaisseau-Fantôme_, hérissés
+de successions chromatiques, de modulations et d'harmonies d'une extrême
+dureté. Quand enfin le choral reparaît, ce thème étant lent et d'une
+dimension considérable, le trait de violons qui doit l'accompagner
+jusqu'au bout se répète nécessairement avec une persistance terrible
+pour l'auditeur. Il a déjà été entendu vingt-quatre fois dans l'andante;
+on l'entend dans la péroraison de l'allégro cent dix-huit fois. Ce
+dessin obstiné, ou plutôt acharné, figure donc en somme cent
+quarante-deux fois dans l'ouverture. N'est-ce pas trop? il reparaît
+encore souvent dans le cours de l'opéra; ce qui me ferait supposer que
+l'auteur lui attribue un sens expressif relatif à l'action et que je ne
+devine pas.
+
+Les fragments de _Lohengrin_ brillent par des qualités plus saillantes
+que les œuvres précédentes. Il y a là, ce me semble, plus de nouveauté
+que dans le _Tanhauser_; l'introduction, qui tient lieu d'ouverture à
+cet opéra, est une invention de Wagner de l'effet le plus saisissant. On
+pourrait en donner une idée en parlant aux yeux par cette figure <>[**
+symbol]. C'est en réalité un immense crescendo lent, qui, après avoir
+atteint le dernier degré de la force sonore, suivant la progression
+inverse, retourne au point d'où il était parti et finit dans un murmure
+harmonieux presque imperceptible. Je ne sais quels rapports existent
+entre cette forme d'ouverture et l'idée dramatique de l'opéra; mais,
+sans me préoccuper de cette question et en considérant le morceau comme
+une pièce symphonique seulement, je le trouve admirable de tout point.
+Il n'y a pas de phrase proprement dite, il est vrai, mais les
+enchaînements harmoniques en sont mélodieux, charmants, et l'intérêt ne
+languit pas un instant, malgré la lenteur du crescendo et celle de la
+décroissance. Ajoutons que c'est une merveille d'instrumentation dans
+les teintes douces comme dans le coloris éclatant, et qu'on y remarque,
+vers la fin, une basse montant toujours diatoniquement pendant que les
+autres parties descendent, dont l'idée est fort ingénieuse. Ce beau
+morceau d'ailleurs ne contient aucune espèce de duretés; c'est suave,
+harmonieux autant que grand, fort et retentissant: pour moi, c'est un
+chef-d'œuvre.
+
+La grande marche en _sol_, qui ouvre le second acte, a produit à Paris,
+comme en Allemagne, une véritable commotion, malgré le vague de la
+pensée au commencement et l'indécision froide du passage épisodique du
+milieu. Ces mesures incolores où l'auteur semble tâtonner, chercher son
+chemin, ne sont qu'une sorte de préparation pour arriver à une idée
+formidable, irrésistible, où l'on doit voir le vrai thème de la marche.
+Une phrase de quatre mesures, répétée deux fois en montant d'une
+tierce, constitue la véhémente période à laquelle on ne trouverait
+peut-être rien en musique qui pût lui être comparé pour l'emportement
+grandiose, la force et l'éclat, et, qui, lancée par les instruments de
+cuivre à l'unisson, fait des accents forts (_ut_, _mi_, _sol_) qui
+commencent les trois phrases autant de coups de canon qui ébranlent la
+poitrine de l'auditeur.
+
+Je crois que l'effet serait plus extraordinaire encore si l'auteur eût
+évité les conflits de sons comme ceux qu'on a à subir dans la seconde
+phrase, où le quatrième renversement de l'accord de neuvième majeure et
+le retard de la quinte par la sixte produisent des dissonances doubles
+que beaucoup de gens (et je suis du nombre) ne peuvent ici supporter.
+Cette marche amène le chœur à deux temps (_Freulich geführt zichet
+dahin_), qu'on est consterné de trouver là, tant le style en est petit,
+je dirai même enfantin. L'effet en a été d'autant moins bon sur
+l'auditoire de la salle Ventadour, que les premières mesures rappellent
+un pauvre morceau des _Deux Nuits_ de Boïeldieu: «La belle nuit, la
+belle fête!» introduit dans les vaudevilles, et que tout le monde
+connaît à Paris.
+
+Je n'ai pas encore parlé de l'introduction instrumentale du dernier
+opéra de Wagner, _Tristan et Iseult_. Il est singulier que l'auteur
+l'ait fait exécuter au même concert que l'introduction de _Lohengrin_,
+car il a suivi le même plan dans l'une et dans l'autre. Il s'agit de
+nouveau d'un morceau lent, commencé pianissimo, s'élevant peu à peu
+jusqu'au fortissimo, et retombant à la nuance de son point de départ,
+sans autre thème qu'une sorte de gémissement chromatique, mais rempli
+d'accords dissonants dont de longues appoggiatures, remplaçant la note
+réelle de l'harmonie, augmentent encore la cruauté.
+
+J'ai lu et relu cette page étrange; je l'ai écoutée avec l'attention la
+plus profonde et un vif désir d'en découvrir le sens; eh bien, il faut
+l'avouer, je n'ai pas encore la moindre idée de ce que l'auteur a voulu
+faire.
+
+Ce compte rendu sincère met assez en évidence les grandes qualités
+musicales de Wagner. On doit en conclure, ce me semble, qu'il possède
+cette rare intensité de sentiment, cette ardeur intérieure, cette
+puissance de volonté, cette foi qui subjuguent, émeuvent et entraînent;
+mais que ces qualités auraient bien plus d'éclat si elles étaient unies
+à plus d'invention, à moins de recherche et à une plus juste
+appréciation de certains éléments constitutifs de l'art. Voilà pour la
+pratique.
+
+Maintenant, examinons les théories qu'on dit être celles de son école,
+école généralement désignée aujourd'hui sous le nom d'école de la
+musique de l'avenir, parce qu'on la suppose en opposition directe avec
+le goût musical du temps présent, et certaine au contraire de se trouver
+en parfaite concordance avec celui d'une époque future.
+
+On m'a longtemps attribué à ce sujet, en Allemagne et ailleurs, des
+opinions qui ne sont pas les miennes; par suite, on m'a souvent adressé
+des louanges où je pouvais voir de véritables injures; j'ai constamment
+gardé le silence. Aujourd'hui, mis en demeure de m'expliquer
+catégoriquement, puis-je me taire encore, ou dois-je faire une
+profession de foi mensongère? Personne, je l'espère, ne sera de cet
+avis.
+
+Parlons donc, et parlons avec une entière franchise. Si l'école de
+l'avenir dit ceci:
+
+ * * * * *
+
+«La musique, aujourd'hui dans la force de sa jeunesse, est émancipée,
+libre; elle fait ce qu'elle veut.
+
+«Beaucoup de vieilles règles n'ont plus cours; elles furent faites par
+des observateurs inattentifs ou par des esprits routiniers, pour
+d'autres esprits routiniers.
+
+«De nouveaux besoins de l'esprit, du cœur et du sens de l'ouïe imposent
+de nouvelles tentatives, et même dans certains cas l'infraction des
+anciennes lois.
+
+«Diverses formes sont par trop usées pour être encore admises.
+
+«_Tout est bon_ d'ailleurs, _ou tout est mauvais_, suivant l'usage qu'on
+en fait et la raison qui en amène l'usage.
+
+«Dans son union avec le drame, ou seulement avec la parole chantée, la
+musique doit toujours être en rapport direct avec le sentiment exprimé
+par la parole, avec le caractère du personnage qui chante, souvent même
+avec l'accent et les inflexions vocales que l'on sent devoir être les
+plus naturels du langage parlé.
+
+«Les opéras ne doivent pas être écrits pour des chanteurs; les
+chanteurs, au contraire, doivent être formés pour les opéras.
+
+«Les œuvres écrites uniquement pour faire briller les talents de
+certains virtuoses ne peuvent être que des compositions d'un ordre
+secondaire et d'assez peu de valeur.
+
+«Les exécutants ne sont que des instruments plus ou moins intelligents
+destinés à mettre en lumière la forme et le sens intime des œuvres:
+leur despotisme est fini;
+
+«Le maître reste le maître; c'est à lui de commander.
+
+«Le son et la sonorité sont au-dessous de l'idée.
+
+«L'idée est au-dessous du sentiment et de la passion.
+
+«Les longues vocalisations rapides, les ornements du chant, le trille
+vocal, une multitude de rhythmes, sont inconciliables avec l'expression
+de la plupart des sentiments sérieux, nobles et profonds.
+
+«Il est en conséquence insensé d'écrire pour un _Kyrie eleison_ (la
+prière la plus humble de l'Église catholique) des traits qui ressemblent
+à s'y méprendre aux vociférations d'une troupe d'ivrognes attablés dans
+un cabaret.
+
+«Il ne l'est peut-être pas moins d'appliquer la même musique à une
+invocation à Baal par des idolâtres et à la prière adressée à Jehovah
+par les enfants d'Israël.
+
+«Il est plus odieux encore de prendre une créature idéale, fille du plus
+grand des poëtes, un ange de pureté et d'amour, et de la faire chanter
+comme une fille de joie, etc., etc.
+
+ * * * * *
+
+Si tel est le code musical de l'école de l'avenir, nous sommes de cette
+école, nous lui appartenons corps et âme, avec la conviction la plus
+profonde et les plus chaleureuses sympathies.
+
+Mais tout le monde en est; chacun aujourd'hui professe plus ou moins
+ouvertement cette doctrine, en tout ou en partie. Y a-t-il un grand
+maître qui n'écrive _ce qu'il veut_? Qui donc croit à l'infaillibilité
+des règles scolastiques, sinon quelques bonshommes timides
+qu'épouvanterait l'ombre de leur nez, s'ils en avaient un?...
+
+Je vais plus loin: il en est ainsi depuis longtemps. Gluck lui-même fut
+en ce sens de l'école de l'avenir; il dit dans sa fameuse préface
+d'_Alceste_: «_Il n'est aucune règle que je n'aie cru devoir sacrifier
+de bonne grâce en faveur de l'effet._»
+
+Et Beethoven, que fut-il, sinon de tous les musiciens connus le plus
+hardi, le plus indépendant, le plus impatient de tout frein? Longtemps
+même avant Beethoven, Gluck avait admis l'emploi des pédales supérieures
+(notes tenues à l'aigu) qui n'entrent pas dans l'harmonie et produisent
+de doubles et triples dissonances. Il a su tirer des effets sublimes de
+cette hardiesse, dans l'introduction de la scène des enfers d'_Orphée_,
+dans un chœur d'_Iphigénie en Aulide_, et surtout dans ce passage de
+l'air immortel d'_Iphigénie en Tauride_:
+
+ Mêlez vos cris plaintifs à mes gémissements.
+
+M. Auber en a fait autant dans la tarentelle de la _Muette_. Quelles
+libertés Gluck n'a-t-il pas prises aussi avec le rhythme? Mendelsohn,
+qui passe pourtant dans l'école de l'avenir pour un classique, ne
+s'est-il pas moqué de l'unité tonale dans sa belle ouverture
+d'_Athalie_, qui commence en _fa_ et finit en _ré_ majeur, tout comme
+Gluck, qui commence un chœur d'_Iphigénie en Tauride_ en _mi_ mineur
+pour le finir en _la_ mineur?
+
+Donc nous sommes tous, sous ce rapport, de l'école de l'avenir.
+
+Mais si elle vient nous dire:
+
+«Il faut faire le contraire de ce qu'enseignent les règles.
+
+«On est las de la mélodie; on est las des dessins mélodiques; on est las
+des airs, des duos, des trios, des morceaux dont le thème se développe
+régulièrement; on est rassasié des harmonies consonnantes, des
+dissonances simples, préparées et résolues, des modulations naturelles
+et ménagées avec art.
+
+«Il ne faut tenir compte que de l'idée, ne pas faire le moindre cas de
+la sensation.
+
+«Il faut mépriser l'oreille, cette guenille, la brutaliser pour la
+dompter: la musique n'a pas pour objet de lui être agréable. Il faut
+qu'elle s'accoutume à tout, aux séries de septièmes diminuées
+ascendantes ou descendantes, semblables à une troupe de serpents qui se
+tordent et s'entre-déchirent en sifflant; aux triples dissonances sans
+préparation ni résolution; aux parties intermédiaires qu'on force de
+marcher ensemble sans qu'elles s'accordent ni par l'harmonie ni par le
+rhythme, et qui s'écorchent mutuellement; aux modulations atroces, qui
+introduisent une tonalité dans un coin de l'orchestre avant que dans
+l'autre la précédente soit sortie.
+
+«Il ne faut accorder aucune estime à l'art du chant, ne songer ni à sa
+nature ni à ses exigences.
+
+«Il faut, dans un opéra, se borner à noter la déclamation, dût-on
+employer les intervalles les plus inchantables, les plus saugrenus, les
+plus laids.
+
+«Il n'y a point de différence à établir entre la musique destinée à être
+lue par un musicien tranquillement assis devant son pupitre et celle qui
+doit être chantée par cœur, en scène, par un artiste obligé de se
+préoccuper en même temps de son action dramatique et de celle des autres
+acteurs.
+
+«Il ne faut jamais s'inquiéter des possibilités de l'exécution.
+
+«Si les chanteurs éprouvent à retenir un rôle, à se le mettre dans la
+voix, autant de peine qu'à apprendre par cœur une page de sanscrit ou à
+avaler une poignée de coquilles de noix, tant pis pour eux; on les paye
+pour travailler: ce sont des esclaves.
+
+«Les sorcières de Macbeth ont raison: le beau est horrible, l'horrible
+est beau.»
+
+Si telle est cette religion, très-nouvelle en effet, je suis fort loin
+de la professer; je n'en ai jamais été, je n'en suis pas, je n'en serai
+jamais.
+
+Je lève la main et je le jure: _Non credo_.
+
+Je le crois, au contraire, fermement: le beau n'est pas horrible,
+l'horrible n'est pas beau. La musique, sans doute, n'a pas pour objet
+exclusif d'être agréable à l'oreille, mais elle a mille fois moins
+encore pour objet de lui être désagréable, de la torturer, de
+l'assassiner.
+
+Je suis de chair comme tout le monde; je veux qu'on tienne compte de mes
+sensations, qu'on traite avec ménagement mon oreille, cette guenille.
+
+ Guenille, si l'on veut; ma guenille m'est chère.
+
+Je répondrai donc imperturbablement dans l'occasion ce que je répondis
+un jour à une dame d'un grand cœur et d'un grand esprit, que l'idée de
+la liberté dans l'art, poussée jusqu'à l'absurde, a un peu séduite. Elle
+me disait, à propos d'un morceau où les moyens charivariques se trouvent
+employés, et sur lequel je m'abstenais d'émettre une opinion: «Vous
+devez pourtant aimer cela, vous?--Oui, j'aime cela, comme on aime à
+boire du vitriol et à manger de l'arsenic.»
+
+Plus tard, un célèbre chanteur, qu'on cite aujourd'hui comme l'un des
+plus ardents antagonistes de la musique de l'avenir, me fit le même
+compliment. Il a écrit un opéra où, dans une scène importante, la
+canaille juive insulte un captif. Pour mieux rendre l'effet des huées
+populaires, ce réaliste a écrit un orchestre et un chœur charivariques
+en discordances continues. Enchanté de sa noble audace, l'auteur,
+ouvrant un jour sa partition à l'endroit de la cacophonie, me dit, sans
+malice aucune, je me plais à le reconnaître: «Il faut que je vous
+montre cette scène; _elle doit vous plaire_.» Je ne répondis rien, et il
+ne fut question ni de vitriol ni d'arsenic. Mais, puisque aujourd'hui je
+parle et que j'ai encore le singulier compliment sur le cœur, je lui
+dirai:
+
+«Non, mon cher D***, cela ne doit pas me plaire, et cela me déplaît au
+contraire horriblement. En me traitant de réaliste charivariseur, vous
+m'avez calomnié. Vous vous prononcez à cette heure, dit-on, contre
+Wagner et ses adeptes, et ils ont plus de droit de vous classer parmi
+les serpents à sonnettes de la musique de l'avenir, vous le musicien aux
+trois quarts italien, capable et coupable de cette horreur, que vous
+n'en avez de me placer même parmi les aigles de cette école, moi, le
+musicien aux trois quarts Allemand, qui n'ai jamais rien écrit de
+pareil, non, jamais, et je vous défie de me prouver le contraire.
+Allons, invitez un de vos condisciples; faites apporter des coupes de
+cuivre oxydé; versez du vitriol et buvez: moi, j'aime mieux de l'eau,
+fût-elle tiède, ou un opéra de Cimarosa.»
+
+
+
+
+SUNT LACRYMÆ RERUM
+
+
+On ne sait pas assez, en général, au prix de quels labeurs la partition
+d'un grand opéra est produite, et par quelle autre série d'efforts, bien
+plus pénibles et bien plus douloureux encore, sa présentation au public
+est obtenue. Le compositeur, obligé de recourir à deux ou trois cents
+intermédiaires, est un homme prédestiné à souffrir. Ni les influences
+morales, ni la puissance réelle déguisée sous toutes les formes,
+
+ Ni l'or ni la grandeur ne le rendent heureux,
+ Et ces divinités n'accordent à ses vœux
+ Que des biens peu certains, des plaisirs peu tranquilles.
+
+On ne voit à l'abri des mille tourments qu'entraîne la composition d'une
+œuvre musicale que le grand virtuose assez doué pour pouvoir
+interpréter lui-même ses inspirations. C'est dire assez qu'en un certain
+genre de musique cet auteur est presque un phénix, et qu'en musique
+dramatique ou symphonique ou religieuse, exigeant le concours d'une
+foule d'intelligences animées d'un bon vouloir, ce phénix ne peut
+exister. Sophocle, dit-on, récitait ses poëmes aux solennités olympiques
+de la Grèce, et par cette simple récitation exaltait jusqu'à
+l'enthousiasme, attendrissait jusqu'aux larmes son immense auditoire.
+Voilà un exemple de l'auteur heureux, puissant, radieux, presque divin!
+On l'écoutait, on l'applaudissait, on le devinait à tel point, que les
+quatre cinquièmes de ses auditeurs l'applaudissaient même sans
+l'entendre.
+
+Essayez donc aujourd'hui de chanter un opéra que vous aurez composé
+devant le moindre petit auditoire de six mille personnes (car un pareil
+public, qu'est-il, comparé aux multitudes que les jeux olympiques
+attiraient?), aujourd'hui que les compositeurs chantent encore plus mal
+que les chanteurs de profession; maintenant que l'on se moque de la lyre
+à quatre cordes, que l'on exige des orchestres de quatre-vingts
+musiciens, des chœurs de quatre-vingts voix, à cette heure de
+communisme insensé où le dernier paltoquet, ayant payé ou sans avoir
+payé sa place au parterre, prétend avoir le _droit_ (j'aime ce vieux mot
+plus bouffon qu'il n'est long) d'entendre tout ce qui se dit, tout ce
+qui se chante ou se crie sur la scène, tout ce qui se joue dans les plus
+mystérieuses catacombes de l'orchestre, tout ce qui se hurle et se vagit
+dans les replis les plus cachés des chœurs; aujourd'hui que la foi dans
+l'art n'existe plus, dans un temps où non-seulement elle ne saurait
+transporter des hommes, mais où les montagnes elles-mêmes restent
+sourdes à sa voix et ne répondent à ses pressants appels que par la plus
+insolente inertie, la plus blasphématoire immobilité!
+
+Non, il faut payer comptant maintenant pour obtenir un succès, et payer
+cher et souvent. Demandez à nos grands maîtres ce que leur coûte la
+gloire bon an, mal an, ils ne vous le diront pas, mais ils le savent. Et
+cette gloire une fois acquise, devenue une propriété incontestée,
+presque incontestable, croyez-vous qu'elle va leur servir à
+l'implantation de la foi? Croyez-vous qu'on va imiter les Athéniens et
+dire en applaudissant: «Je n'entends rien, mais Sophocle parle, et ce
+qu'il dit doit être sublime?» Tout au contraire, à chaque nouvel ouvrage
+que produisent les Sophocles modernes, c'est à recommencer. Nos modernes
+Athéniens, qui n'écoutent guère, mais qui entendent néanmoins de toute
+la longueur de leurs oreilles, n'ont garde, en pareil cas, d'applaudir
+avec les connaisseurs du parterre, et rient même, les malheureux! de
+l'ardeur de ces savants applaudissements. On a beau leur dire: C'est du
+Sophocle! Ils restent immobiles comme des collines ou folâtrent autour
+du succès comme des agneaux.
+
+Et ce sont ces folâtreries surtout qui sont à craindre. J'aimerais
+mieux, si j'étais un Sophocle, voir le mont Athos rester ferme et froid
+devant moi, sourd à toutes mes conjurations, qu'être le centre des
+rondes joyeuses d'un troupeau d'agneaux parisiens. Que serait-ce s'il
+s'agissait des béliers et des boucs?... Il n'y a donc, pour dédommager
+de tant de soins les artistes qui produisent sans songer au prix
+commercial de leur œuvre, que la satisfaction intime de leur conscience
+et leur joie profonde en mesurant l'espace qu'ils ont parcouru sur la
+route du beau. Celui-là fait des centaines de kilomètres et tombe au
+moment où il croit obtenir le prix; celui-ci avance davantage sans
+arriver (car l'idéal ne saurait être atteint), cet autre s'avance moins;
+mais tous progressent cependant, et tous préfèrent ce progrès tel quel
+sous le soleil, et la soif et la fatigue qu'il cause, aux frais abris
+ouverts, aux boissons enivrantes versées par la popularité, pour les
+coureurs insoucieux du but inaccessible et qui lui tournent le dos.
+
+ * * * * *
+
+Ajoutons une assez triste observation au sujet de l'indifférence
+actuelle du public élégant, je ne dirai pas pour l'art, mais pour les
+entreprises les plus sérieuses du théâtre de l'Opéra. Pas plus à la
+première qu'à la centième représentation d'un ouvrage, pas plus à huit
+heures qu'à sept, les propriétaires des premières loges ne sont à leur
+poste. La curiosité même, ce vulgaire sentiment si puissant sur la
+plupart des esprits, est impuissante à les entraîner aujourd'hui.
+L'affiche annoncerait pour le premier acte d'un opéra nouveau un trio
+chanté par l'ange Gabriel, l'archange Michel et sainte Madeleine en
+personne, que l'affiche aurait tort, et la sainte et les deux esprits
+célestes chanteraient leur trio devant des loges vides et un parterre
+inattentif, comme de simples mortels. Un autre symptôme non moins
+inquiétant se manifeste encore; autrefois, dans les entr'actes, le foyer
+du public était assez généralement préoccupé de l'œuvre nouvelle, qu'il
+jugeait toujours fort sévèrement; tout le monde disait: C'est
+détestable, ce n'est pas de la musique, c'est assommant, etc., etc.
+Aujourd'hui on n'en dit rien du tout; il n'est pas plus question de la
+partition que de la pièce. On cause à bâtons rompus de la Bourse, des
+courses du Champ de Mars, des _tables tournantes_, du succès de
+Tamberlick à Londres, de ceux de mademoiselle Hayes à San-Francisco, du
+dernier hôpital construit par Jenny Lind, du printemps, de la pousse des
+feuilles; l'on dit: Je pars pour Bade, je vais en Angleterre, ou à Nice,
+ou tout simplement à Fontainebleau. Et si quelque spectateur primitif,
+quelque homme de l'âge d'or s'en vient étourdiment jeter au milieu d'une
+conversation cette question saugrenue: Eh bien! qu'en pensez-vous?--De
+quoi? lui répond-on.--De l'opéra nouveau!--Ah!... mais, je n'en pense
+rien, ou du moins je ne me souviens plus de ce que j'en pensais tout à
+l'heure. Je n'y ai pas fait grande attention.
+
+Le public semble, à l'égard de l'Opéra, avoir donné sa démission. C'est
+le tambour-major découragé d'entendre toujours ses virtuoses faire des
+_ra_ pour des _fla_; il a envoyé sa canne au ministre.
+
+ * * * * *
+
+Parfois pourtant il se ranime, il se passionne même, et alors c'est avec
+fureur que ses préventions, ses préjugés, ses engouements, se donnent
+carrière. A la première représentation d'_Hernani_, de Victor Hugo, au
+moment où le héros du drame s'écrie: «O vieillard stupide! il l'aime!»
+un classique, bondissant d'indignation, s'écria: «Est-il possible?
+_vieil as de pique!_ peut-on se moquer à ce point du public?» Aussitôt
+un romantique, qui avait tout aussi bien entendu, rebondissant
+d'admiration, répliqua: «Eh bien, _vieil as de pique_, qu'y a-t-il là?
+C'est magnifique, c'est la nature prise sur le fait. _Vieil as de
+pique_, bravo! c'est superbe!»
+
+Voilà comment on juge la musique au théâtre.
+
+
+
+
+SYMPHONIES DE H. REBER
+
+STEPHEN HELLER
+
+
+En ce temps d'opéras-comiques, d'opérettes, d'opéras de salon, d'opéras
+en plein air, de musique qui va sur l'eau, d'œuvres utiles enfin
+destinées à soulager de leur labeur quotidien les gens fatigués de
+gagner de l'argent, c'est une singulière idée, n'est-ce pas, que de
+s'occuper d'un compositeur de symphonies? Mais la fantaisie qu'il a eue,
+lui, ce compositeur, d'écrire des symphonies, est bien plus singulière
+encore; car où des travaux de ce genre peuvent-ils, chez nous, conduire
+un musicien? J'ai peur de le savoir. Voici en général ce qui arrive à
+l'artiste qui a le malheur de succomber à la tentation de produire des
+œuvres de cette nature. S'il a des idées (et il en faut absolument pour
+écrire de la musique pure, sans paroles pour suggérer des semblants de
+phrases, des lieux communs mélodiques, sans aucun accessoire pour amuser
+les yeux de l'auditeur); donc, s'il a des idées, il doit passer un long
+temps à les trier, à les mettre en ordre, à bien examiner leur valeur;
+puis il fait un choix, et il développe avec tout son art celles qui lui
+ont paru les plus saillantes, les plus dignes de figurer dans son
+tableau musical.
+
+Le voilà à l'œuvre, le voilà acharné à tisser sa trame musicale; son
+imagination s'allume, son cœur se gonfle; il tombe en des distractions
+étranges: quand il a travaillé toute la journée et qu'à une heure
+avancée du soir il sent le besoin de respirer l'air, il lui arrive de
+sortir sans chapeau et une bougie allumée dans la main. Il se couche et
+ne peut dormir; le peuple harmonieux des instruments de son orchestre se
+livre dans son cerveau à des ébats inconciliables avec le sommeil. Alors
+il trouve ses combinaisons les plus hardies, les plus neuves; il invente
+des phrases originales, il imagine les contrastes les plus impossibles à
+prévoir. C'est l'heure des véritables inspirations, c'est quelquefois
+aussi celle des déceptions. Si, en effet, après avoir eu une belle idée,
+après l'avoir bien envisagée sous toutes ses faces, l'avoir ruminée à
+loisir, il a, comptant sur sa mémoire, la faiblesse de se laisser aller
+au sommeil, remettant au lendemain le soin de l'écrire, presque toujours
+il arrive qu'au réveil tout souvenir de la belle idée a disparu. Le
+malheureux compositeur éprouve alors une torture qu'il faut renoncer à
+décrire; il cherche à ressaisir ce fantôme mélodique ou harmonique dont
+l'apparition l'avait tant charmé, mais c'est en vain, et, s'il en
+retrouve en sa pensée quelques traits épars, ils sont difformes, sans
+lien entre eux, et semblent être le résultat d'un cauchemar et non d'un
+rêve poétique. Il maudit le sommeil: «Si je m'étais levé pour écrire, se
+dit-il, le fantôme ne m'eût pas échappé; c'est une fatalité, n'y pensons
+plus, sortons.» Le voilà marchant tranquillement à quelque distance de
+sa demeure; il ne songe pas à sa symphonie, il fredonne en regardant
+couler l'eau de la rivière, en suivant de l'œil le vol capricieux des
+oiseaux, quand tout à coup le mouvement de ses pas, coïncidant par
+hasard avec le rhythme de la phrase musicale qu'il avait oubliée, cette
+phrase lui revient, il la reconnaît. «Ah! grand Dieu! s'écrie-t-il, la
+voilà! Cette fois, je ne la perdrai pas!» Il porte vivement la main à sa
+poche: malheur! il n'a sur lui ni album ni crayon; impossible d'écrire.
+Il chante sa phrase; tremblant de l'oublier encore, il la rechante, et
+prend sa course vers sa maison en chantonnant toujours, se heurte contre
+les passants, se fait dire des injures, redouble de vitesse, poursuivi
+par les chiens aboyant sur sa trace, arrive enfin, toujours chantant et
+avec un air égaré qui épouvante son portier; il ouvre la porte de son
+appartement, saisit une feuille de papier, écrit d'une main frémissante
+la maudite phrase, et tombe, accablé de fatigue et d'anxiété, mais plein
+de joie; l'idée est à lui, il l'a prise par les ailes. C'est qu'il faut
+bien le reconnaître, pour la plupart des compositeurs, il semble qu'ils
+soient seulement les secrétaires d'un lutin musical qu'ils portent en
+eux, qui leur dicte ses pensées quand il lui plaît, et dont les plus
+ardentes sollicitations ne pourraient vaincre le silence quand il a
+résolu de le garder. De là tant d'irrégularités dans le travail de la
+composition, tant de caprices de la pensée; de là ces moments où le
+secrétaire ne peut écrire assez vite, et ceux où le lutin semble le
+railler en ne lui dictant que des sottises qu'il n'ose confier au
+papier.
+
+Je me souviens que, m'étant mis en tête de faire une cantate avec
+chœurs sur le petit poëme de Déranger intitulé le _Cinq mai_, je
+trouvai assez aisément la musique des premiers vers, mais que je fus
+arrêté court par les deux derniers, les plus importants, puisqu'ils sont
+le refrain de toutes les strophes:
+
+ Pauvre soldat, je reverrai la France,
+ La main d'un fils me fermera les yeux.
+
+Je m'obstinai en vain pendant plusieurs semaines à chercher une mélodie
+convenable pour ce refrain; je ne trouvais toujours que des banalités
+sans style et sans expression. Enfin j'y renonçai; et par suite la
+composition de la cantate fut abandonnée. Deux ans après, n'y pensant
+plus, je me promenais un jour à Rome sur une rive escarpée du Tibre
+qu'on nomme la _promenade du Poussin_; m'étant trop approché du bord, la
+terre manqua sous mes pieds, et je tombai dans le fleuve. En tombant,
+l'idée que j'allais me noyer me traversa l'esprit; mais, en m'apercevant
+après la chute que j'en serais quitte pour un bain de pieds et que
+j'étais tout bonnement tombé dans la vase, je me mis à rire et je sortis
+du Tibre en chantant:
+
+ Pauvre soldat, je reverrai la France,
+
+précisément sur la phrase si longuement et si inutilement cherchée deux
+ans auparavant: «Ah! m'écriai-je, voilà mon affaire; mieux vaut tard que
+jamais!» Et la cantate s'acheva.
+
+Je reviens à mon symphoniste. Supposons son œuvre terminée: il la
+relit, l'examine avec attention; il en est content; il trouve, lui
+aussi, _que cela est bon_. A partir de ce moment, le désir d'en faire
+copier les parties l'obsède, et, après une résistance plus on moins
+longue, il finit toujours par y céder. Il dépense en conséquence, pour
+ces copies, une assez forte somme; mais quoi! il faut bien semer pour
+recueillir! Cherchons maintenant une occasion pour faire entendre la
+nouvelle symphonie. Il y a des sociétés musicales possédant toutes un
+orchestre vaillant et fort capable de bien exécuter de telles œuvres.
+Hélas! l'occasion peut-être ne viendra jamais. La symphonie n'est pas
+demandée; si l'auteur la propose, elle n'est pas acceptée; si elle est
+acceptée, on la trouve trop difficile, le temps manque pour la bien
+étudier; si on peut la répéter assez et l'exécuter dignement, le public
+la trouve d'un style trop sévère et n'y comprend rien; si, au contraire,
+le public lui fait bon accueil, deux jours après néanmoins elle est
+oubliée, et le compositeur demeure Gros-Jean comme devant. S'il s'avise
+de donner un concert, c'est bien pis: il doit supporter des frais
+énormes pour la salle, les exécutants, les affiches, etc., et payer en
+outre un impôt considérable au fermier du droit des hospices. Sa
+symphonie, entendue une fois, n'en est pas moins rapidement oubliée; il
+s'est donné des peines infinies et il a perdu beaucoup d'argent.
+
+S'il ose proposer ensuite à un éditeur de publier sa partition, celui-ci
+le regarde d'un air étonné, se demandant si le compositeur a perdu la
+tête, et répond: Nous avons beaucoup de choses importantes à publier en
+ce moment; la musique d'orchestre se vend fort peu... nous ne pouvons
+pas...» etc., etc. Alors intervient quelquefois un éditeur hardi qui
+croit à l'avenir du compositeur, qui court des risques pour arracher une
+belle œuvre au néant. Cet éditeur se nomme Brandus ou Richaut; il
+publie la symphonie, il la sauve, elle ne périra pas tout à fait: elle
+sera placée dans dix ou douze bibliothèques musicales en Europe, cinq ou
+six artistes dévoués l'achèteront, elle sera quelque jour écorchée par
+une société philharmonique de province, et puis... et puis... et puis
+voilà!
+
+Telles sont les raisons, sans doute, pour lesquelles le nombre des
+symphonies nouvelles va toujours diminuant. Haydn en écrivit plus de
+cent, Mozart en laissa dix-sept, Beethoven neuf, Mendelssohn trois,
+Schubert une. M. Reber a eu un peu plus de courage que ces derniers; il
+en a écrit quatre, que l'honorable éditeur Richaut vient de publier en
+grande partition. Ce sont des symphonies dans la forme classique adoptée
+par Haydn et par Mozart; chacune se compose de quatre morceaux, un
+allegro, un adagio, un scherzo ou un menuet, et un final d'un mouvement
+vif. Il faut signaler cependant la diversité de caractère des troisièmes
+morceaux de ces quatre symphonies. Celui de la première (en _ré_ mineur)
+est un scherzo à deux temps, vif, léger, étincelant, dans le genre de
+ceux de Mendelssohn. Dans la seconde (en _ut_), le scherzo est remplacé
+par un morceau d'un mouvement un peu animé, à trois temps, de la famille
+des menuets de Mozart et de Haydn. Le menuet de la troisième (en _mi_
+bémol) est au contraire un menuet grave, dont le mouvement et le
+caractère sont précisément ceux de l'air de danse qui dans l'origine
+porta ce nom. Enfin le troisième morceau de la quatrième (en _sol_
+majeur) est un scherzo à trois temps brefs, comme les scherzi de
+Beethoven. De sorte que M. Reber, dans ses symphonies, a donné un
+spécimen des divers genres de troisièmes morceaux adoptés successivement
+par les quatre grands maîtres, Haydn, Mozart, Beethoven et Mendelssohn.
+Il a de plus réintégré dans la symphonie (et nous l'en félicitons) le
+menuet lent, le vrai menuet, essentiellement différent du menuet à
+mouvement rapide de Haydn et de Mozart, et dont celui de l'_Armide_, de
+Gluck, restera l'admirable modèle. On raconte, à propos de ce morceau,
+que, Vestris ayant dit à Gluck, au moment des répétitions générales
+d'_Armide_: «Eh bien, chevalier, avez-vous fait mon menuet?» Gluck lui
+répondit: «Oui, mais il est d'un style si grand, que vous serez obligé
+de le danser sur la place du Carrousel.»
+
+Le style mélodique de M. Reber est toujours distingué et pur; dans
+quelques parties de ses trios de piano avec instruments à cordes, il
+offre une tendance à l'archaïsme, il rappelle les formes des maîtres
+anciens tels que Rameau, Couperin, mais avec une ampleur et une richesse
+de développements que ces vieux maîtres n'ont pas connues. Il est plus
+moderne dans ses symphonies. Son harmonie est plus hardie que celle de
+Haydn et de Mozart, sans indiquer pourtant le moindre penchant pour les
+discordances féroces, pour le style charivarique systématiquement adopté
+depuis quatre ou cinq ans par quelques musiciens allemands dont la
+raison n'est pas bien saine, et qui fait à cette heure l'épouvante et
+l'horreur de la civilisation musicale.
+
+Quant à l'instrumentation de ses symphonies, elle est soignée, fine,
+souvent ingénieuse et tout à fait exempte de brutalités. Chaque partie
+est dessinée avec un soin et un art exquis. L'orchestre est composé
+comme celui de Mozart; les instruments à grande voix, tels que les
+trombones, en sont exclus; on n'y trouve pas non plus les instruments à
+percussion, autres que les timbales, ni les modernes instruments à vent.
+Inutile d'ajouter que la main de l'habile contre-pointiste se décèle
+partout, et que les diverses parties de l'orchestre se croisent, se
+poursuivent, s'imitent avec une aisance et une liberté d'allures dont la
+clarté de l'ensemble n'a jamais rien à souffrir. Enfin il me semble
+qu'un des mérites les plus évidents de M. Reber est dans la disposition
+générale de ses morceaux, dans le ménagement des effets et dans l'art si
+rare de s'arrêter à temps. Sans se renfermer dans des proportions
+mesquines, il ne va pourtant jamais au delà du point où l'auditeur peut
+se fatiguer à le suivre, et il semble avoir toujours présent à la pensée
+l'aphorisme de Boileau:
+
+ Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.
+
+Je ne sais si les quatre symphonies de M. Reber ont été exécutées aux
+concerts du Conservatoire, mais j'en ai entendu deux il y a quelques
+années dans ces solennités où il est si difficile d'être admis, et l'une
+et l'autre y obtinrent un brillant succès.
+
+ * * * * *
+
+Stephen Heller me semble appartenir, lui aussi, à la famille peu
+nombreuse des musiciens résignés qui aiment et respectent leur art. Il a
+un grand talent, beaucoup d'esprit, une patience à toute épreuve, une
+ambition modeste, et des convictions que ses études, ses observations de
+chaque jour et son bon sens, rendent inébranlables. Pianiste
+très-habile, il compose pour le piano et ne fait point valoir lui-même
+ses œuvres, ne jouant jamais en public; il ne leur donne point cet
+aspect brillanté uni à une facilité lâche et plate qui assure le succès
+de la plupart des œuvres destinées aux salons; ses productions, où
+toutes les ressources de l'art moderne du piano sont employées, ne
+présentent point non plus ce grimoire inabordable qui fait acheter
+certaines _études_ par des gens incapables d'en exécuter quatre mesures,
+mais désireux de les étaler sur leur piano pour faire croire qu'ils
+peuvent les jouer. On ne peut reprocher à Heller aucun genre de
+charlatanisme. Il a même renoncé depuis quelques années à donner des
+leçons, se privant ainsi de l'avantage, plus grand qu'on ne pense,
+d'avoir des élèves pour le prôner. Il écrit tranquillement, à son heure,
+de belles œuvres, riches d'idées, d'un coloris suave en général,
+quelquefois aussi très-vif, qui se répandent peu à peu partout où l'art
+du piano est cultivé d'une façon sérieuse; sa réputation grandit, il vit
+tranquille, et les ridicules du monde musical le font à peine sourire. O
+trop heureux homme!
+
+
+
+
+ROMÉO ET JULIETTE
+
+OPÉRA EN QUATRE ACTES DE BELLINI
+
+SA PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE DE L'OPÉRA
+
+DÉBUTS DE MADAME VESTVALI
+
+
+Il existe à cette heure cinq opéras de ce nom dont le drame immortel de
+Shakspeare est censé avoir fourni le sujet. Rien cependant ne ressemble
+moins au chef-d'œuvre du poëte anglais que les libretti, pour la
+plupart difformes, mesquins, et quelquefois niais jusqu'à l'imbécillité,
+que divers compositeurs ont mis en musique. Tous les librettistes ont
+prétendu néanmoins s'inspirer de Shakspeare et allumer leur flambeau à
+son soleil d'amour. Pâles flambeaux dont trois sont à peine de petites
+bougies roses, dont un seul jeta en fumant quelque éclat, et dont
+l'autre ne peut être comparé qu'au bout de chandelle d'un chiffonnier!
+
+Ce que les tailleurs de libretti français et italiens, à l'exception de
+M. Romani (qui est, je crois, l'auteur de celui de Bellini), ont fait de
+l'œuvre shakspearienne dépasse tout ce qu'on peut imaginer de puéril et
+d'insensé. Ce n'est pas qu'il soit possible de transformer un drame
+quelconque en opéra sans le modifier, le déranger, le gâter plus ou
+moins. Je le sais. Mais il y a tant de manières intelligentes de faire
+ce travail profanateur, imposé par les exigences de la musique! Par
+exemple, bien qu'on n'ait pas pu conserver tous les personnages du
+_Roméo_ de Shakspeare, comment n'est-il jamais venu à la pensée de l'un
+des auteurs arrangeurs de garder au moins un de ceux que tous ils ont
+supprimés? Dans les deux opéras français qui se jouaient sur des
+théâtres où régnait l'opéra-comique, comment ne s'est-on pas avisé de
+faire paraître ou Mercutio, ou la nourrice, deux personnages si
+différents des acteurs principaux et qui eussent donné au musicien
+l'occasion de placer dans sa partition de si piquants contrastes? En
+revanche, dans ces deux productions, de mérites si inégaux, plusieurs
+personnages nouveaux furent introduits. Ou y trouve un Antonio, un
+Alberti, un Cébas, un Gennaro, un Adriani, une Nisa, une Cécile, etc.;
+et pour quels emplois, pour arriver à quels résultats?...
+
+Dans les deux opéras français le dénoûment est heureux. Les dénoûments
+funestes étaient alors repoussés sur tous nos théâtres lyriques; on y
+avait interdit le spectacle de la mort par égard pour l'extrême
+sensibilité du public. Dans les trois opéras italiens, au contraire, la
+catastrophe finale est admise. Roméo s'empoisonne, Juliette se donne un
+petit coup avec un joli petit poignard en vermeil; elle s'assied
+doucement sur le théâtre, à côté du corps de Roméo, pousse un petit
+«ah!» bien gentil qui représente son dernier soupir, et tout est dit.
+
+Bien entendu que ni Français ni Italiens, pas plus que les Anglais
+eux-mêmes sur leurs théâtres consacrés au _drame légitime_, n'ont osé
+conserver dans son intégrité le caractère de Roméo et laisser seulement
+soupçonner son premier amour pour Rosaline. Fi donc? supposer que le
+jeune Montaigu ait pu aimer d'abord une autre que la fille de Capulet!
+ce serait indigne de l'idée que l'on se fait de ce modèle des amants,
+cela le dépoétiserait tout à fait; le public n'est composé que d'âmes si
+constantes et si pures!...
+
+Et pourtant combien est profonde la leçon qu'a voulu donner le poëte!
+Combien de fois ne croit-on pas aimer avant de connaître le véritable
+amour! Combien de Roméo sont morts sans l'avoir connu! Combien d'autres
+ont senti leur cœur saigner durant de longues années pour une
+_Rosaline_ séparée de leur âme par des abîmes dont ils ne voulaient pas
+voir la profondeur!... Combien d'entre eux ont dit à un ami: «_Je me
+cherche et ne me trouve plus; ce n'est pas Roméo que tu vois, il est
+ailleurs. Adieu, tu ne saurais m'apprendre le secret d'oublier!_»
+Combien de fois l'amoureux de Rosaline entend-il Mercutio lui dire:
+«_Viens, nous saurons bien te tirer de ce bourbier d'amour_,» et
+répond-il par un sourire d'incrédulité au joyeux philosophe, qui
+s'éloigne fatigué de la tristesse de Roméo, en disant: «_Cette Rosaline
+au visage pâle et au cœur de marbre le tourmente à tel point qu'il en
+deviendra fou._» Jusqu'au moment où, parmi les splendeurs de la fête
+donnée par le riche Capulet, il aperçoit Juliette, et à peine a-t-il
+entendu quelques mots de cette voix émue, qu'il reconnaît l'être tant
+cherché, que son cœur bondit et se dilate en aspirant la poétique
+flamme, et que l'image de Rosaline s'évanouit comme un spectre au lever
+du soleil. Et après la fête, errant à l'entour de la maison de Capulet,
+en proie à une angoisse divine, pressentant l'immense révolution qui va
+s'opérer en lui, il entend l'aveu de la noble fille, il tremble
+d'étonnement et de joie; et alors commence l'immortel dialogue digne des
+anges du ciel:
+
+ JULIETTE.
+
+ Je t'ai donné mon cœur avant que tu me l'aies demandé, et je
+ voudrais qu'il fût encore à donner.
+
+ ROMÉO.
+
+ Pour me le refuser? Est-ce pour cela, mon amour?
+
+ JULIETTE.
+
+ Non, pour être franche avec toi et te le donner de nouveau...
+
+ ROMÉO.
+
+ O nuit fortunée! nuit divine! j'ai peur que tout ceci ne soit qu'un
+ rêve; je n'ose croire à la réalité de tant de bonheur!
+
+Mais il faut se quitter, et le cœur de Roméo sent l'étreinte d'une
+douleur intense, et il dit à l'aimée: «Je ne conçois pas qu'on puisse
+nous séparer, j'ai peine à comprendre que je doive te quitter, même pour
+quelques heures seulement. Entends, parmi les harmonies qui jaillissent
+au loin, ce long cri douloureux qui s'élève... Il semble sortir de ma
+poitrine... Vois ces splendeurs du ciel, vois toutes ces lumières
+brillantes, ne dirait-on pas que les fées ont illuminé leur palais pour
+y fêter notre amour?...» Et Juliette palpitante ne répond que par des
+larmes. Et le vrai grand amour est né, immense, inexprimable, armé de
+toutes les puissances de l'imagination, du cœur et des sens. Roméo et
+Juliette, qui existaient seulement, vivent aujourd'hui, ils s'aiment...
+
+ _Shakspeare! Father!_
+
+Et quand on connaît le merveilleux poëme écrit en caractères de flamme,
+et qu'on lui compare tant de grotesques libretti appelés opéras, qu'on
+en a tirés, froides rapsodies écrites avec les sucs du concombre et du
+nénufar, il faut dire:
+
+ _Shakspeare! God!_
+
+et songer que l'outrage ne peut l'atteindre.
+
+Des cinq opéras dont j'ai parlé en commençant, le _Roméo_ de Steibelt,
+représenté pour la première fois sur le théâtre Feydeau, le 10 septembre
+1793, est immensément supérieur aux autres. C'est une partition, cela
+existe; il y a du style, du sentiment, de l'invention, des nouveautés
+d'harmonie et d'instrumentation même fort remarquables, et qui durent
+paraître à cette époque de véritables hardiesses. Il y a une ouverture
+bien dessinée, pleine d'accents pathétiques et énergiques, savamment
+traitée, un très-bel air précédé d'un beau récitatif:
+
+ Du calme de la nuit tout ressent les doux charmes,
+
+dont l'andante est d'un tour mélodique expressif et distingué, et que
+l'auteur a eu l'incroyable audace de finir sur la troisième note du ton
+sans rabâcher la cadence finale, ainsi que la plupart de ses
+contemporains.
+
+Cet air a pour sujet la seconde scène du troisième acte du _Roméo_ de
+Shakspeare, où Juliette, seule dans sa chambre, et mariée dans la
+journée à Roméo, attend son jeune époux.
+
+ «Ferme tes épais rideaux, ô nuit, reine des amoureux mystères;
+ dérobe-les aux yeux indiscrets, et que Roméo s'élance dans mes
+ bras, inaperçu, invisible!--Le bonheur des amants n'a besoin d'être
+ éclairé que par la présence radieuse de l'objet aimé, et c'est la
+ nuit qui lui convient le mieux.--Viens donc, nuit solennelle,
+ matrone au maintien grave, au noir vêtement, guide mes pas dans la
+ lice où je dois trouver mon vainqueur.»
+
+Il faut signaler encore dans l'œuvre de Steibelt un air avec chœur du
+vieux Capulet, plein de mouvement et d'un caractère farouche:
+
+ Oui, la fureur de se venger
+ Est un _premier_ besoin de l'âme!
+
+La marche funèbre:
+
+ Grâces, vertus, soyez en deuil!
+
+et l'air de Juliette, quand elle va boire le narcotique. C'est
+dramatique, c'est même fort émouvant; mais quelle distance, grand Dieu!
+de cette inspiration musicale, si bien ménagé qu'en soit l'intérêt
+jusqu'à la fin, au prodigieux crescendo de Shakspeare (qui fut le
+véritable inventeur du crescendo), morceau dont le pendant ne se trouve
+qu'à la quatrième scène du troisième acte d'_Hamlet_, commençant par ces
+mots: «Eh bien! ma mère, que me voulez-vous?» Quelle marée montante de
+terreurs que ce long monologue de Juliette:
+
+ _What if it be a poison which the friar_
+ _Subtily hath minister'd to have me dead..._
+
+ «Mais si c'est du poison que le moine m'a remis pour me donner la
+ mort, dans la crainte du déshonneur qu'attirerait sur lui ce
+ mariage, parce qu'il m'a déjà mariée à Roméo? J'ai peur! Non, cela
+ ne saurait être; c'est un homme d'une sainteté éprouvée: rejetons
+ loin de moi cette odieuse pensée.--Mais si, une fois enfermée dans
+ la tombe, je m'éveille avant que Roméo vienne me délivrer? Oh! ce
+ serait horrible! nul air pur ne pénètre dans ce redoutable caveau,
+ et j'y serais infailliblement suffoquée avant l'arrivée de mon
+ Roméo. Ou, si je vis, que deviendrai-je dans les ténèbres de la
+ nuit et de la mort, au milieu des terreurs de ce funèbre séjour,
+ qui depuis tant de siècles a reçu les ossements de mes ancêtres; où
+ Tybalt, saignant encore, fraîchement inhumé, pourrit dans son
+ linceul; où, à certaines heures de la nuit, on prétend que les
+ esprits reviennent? Hélas! hélas! si je me réveille avant l'heure,
+ au milieu d'exhalaisons infectes, de gémissements comme ceux de la
+ mandragore qu'on déracine, voix étranges qu'un mortel ne peut
+ entendre sans être frappé de démence! O mon Dieu! entourée de ces
+ épouvantables terreurs, j'en deviendrai folle; mes mains insensées
+ joueront avec les squelettes de mes ancêtres! J'arracherai de son
+ linceul le cadavre sanglant de Tybalt, et dans mon aveugle
+ frénésie, transformant en massue l'un des ossements de mes pères,
+ je m'en servirai pour me briser le crâne.--Oh! il me semble voir
+ l'ombre de Tybalt; il cherche Roméo, dont la fatale épée a percé sa
+ poitrine.--Arrête, Tybalt; arrête! Roméo! Roméo! Roméo! voilà le
+ breuvage! Je bois à toi!»
+
+La musique, j'ose le croire, peut aller jusque-là; mais quand y est-elle
+allée, je ne sais. En entendant à la représentation ces deux terribles
+scènes, il m'a toujours semblé sentir mon cerveau tournoyer dans mon
+crâne et mes os craquer dans ma chair... et je n'oublierai jamais ce cri
+prodigieux d'amour et d'angoisse qu'une seule fois j'entendis:
+
+ _Romeo! Romeo!--Here's drink!--I drink to thee!_
+
+ * * * * *
+
+Et vous voulez qu'après avoir connu de telles œuvres, éprouvé de telles
+impressions, on prenne au sérieux vos petites passions tièdes, vos
+petits amours de cire à mettre sous un bocal... Vous voulez que ceux qui
+ont vécu toute leur vie dans les contrées où rêvent ces grands lacs
+océaniens, où s'élèvent fières et verdoyantes ces forêts vierges de
+l'art, puissent s'accommoder de vos petits parterres, de vos bordures de
+buis taillées carrément, de vos bocaux où nagent de petits poissons
+rouges, ou de vos mares remplies de crapauds! Pauvres faiseurs de petits
+opéras!...
+
+ * * * * *
+
+L'autre partition française portant le titre de Roméo et Juliette, et
+presque inconnue aujourd'hui, est, malheureusement pour notre
+amour-propre national, de Dalayrac. L'auteur de l'abominable livret eut
+l'esprit de ne pas se nommer. Cela est misérable, plat, bête, en tout et
+partout. On dirait d'une œuvre composée par deux imbéciles qui ne
+connaissent ni la passion, ni le sentiment, ni le bon sens, ni le
+français, ni la musique.
+
+Dans ces deux opéras, au moins le rôle de Roméo est écrit pour un homme.
+Les trois maestri italiens ont, au contraire, voulu que l'amant de
+Juliette fût représenté par une femme. C'est un reste des anciennes
+mœurs musicales de l'école italienne. C'est le résultat de la
+préoccupation constante d'un sensualisme enfantin. On voulait des femmes
+pour chanter des rôles d'amants, parce que dans les duos deux voix
+féminines produisent plus aisément les séries de tierces, chères à
+l'oreille italienne. Dans les anciens opéras de cette école, on ne
+trouve presque pas de rôles de basses; les voix graves étaient en
+horreur à ce public de sybarites, friands des douceurs sonores comme les
+enfants le sont des sucreries.
+
+L'opéra de Zingarelli a joui d'une vogue assez longue en France et en
+Italie. C'est une musique tranquille et gracieuse; on n'y voit pas plus
+de traces des caractères shakspeariens, pas plus de prétentions à
+exprimer les passions des personnages que si le compositeur n'eût pas
+compris la langue à laquelle il adaptait ses mélodies. On cite toujours
+un air de Roméo: «Ombra adorata,» air célèbre qui suffit pendant
+longtemps pour attirer le public au Théâtre-Italien de Paris et pour lui
+faire supporter le froid ennui de tout le reste de l'œuvre. Ce morceau
+est gracieux, élégant et fort bien conduit dans son ensemble; la flûte y
+fait entendre de jolis petits traits qui dialoguent heureusement avec
+des fragments de la phrase vocale. Tout est presque souriant dans cet
+air. Roméo qui va mourir y exprime sa joie de retrouver bientôt
+Juliette, et de jouir des pures délices de l'amour au séjour
+bienheureux:
+
+ _Nel fortunato Eliso_
+ _Avrà contenti il cor._
+
+Juliette chante des morceaux mélangés d'accents vrais et de
+bouffonneries musicales. Dans un grand air, par exemple, elle s'écrie:
+«Qu'il n'est pas une âme aussi accablée de maux que la sienne.»
+
+ _Non v'é un alma a questo eccesso_
+ _Sventurata al par di me._
+
+Puis elle se recueille un instant, et partant _con brio_, vocalise _sans
+paroles_ de longues séries de triolets de l'effet le plus joyeux, et
+dont les facéties des premiers violons augmentent encore l'_allegria_.
+
+Quant au duo final, à la scène terrible où Juliette, qui croyait toucher
+au bonheur, apprend que Roméo est empoisonné, assiste à son agonie, et
+meurt enfin sur son corps, rien de plus calme que ces angoisses, rien de
+plus charmant que ces convulsions; c'est le cas ou jamais de dire, comme
+Hamlet: «_They do but jest, poison in jest._ Ils ne font que plaisanter,
+c'est du poison pour rire.»
+
+Du _Roméo_ de Vaccaï ou n'exécute plus guère que le troisième acte,
+généralement cité comme un morceau plein de passion et d'une belle
+couleur dramatique. Je l'ai entendu à Londres, et je n'y ai vu, je
+l'avoue, ni couleur ni passion. Les deux amants s'y désespèrent encore
+d'une façon fort calme. _They do but jest, poison in jest._ Je ne sais
+s'il est vrai que ce troisième acte soit celui qui forme maintenant le
+quatrième de l'opéra de Bellini qu'on vient de représenter à l'Opéra, je
+ne l'ai pas reconnu. On trouvait, disait-on il y a quelques semaines, le
+dernier acte de Bellini _trop faible_. Le poison y semblait trop _in
+jest_... Il faut que cela soit prodigieux. Je l'entendis à Florence il y
+a vingt-cinq ans, et je n'ai conservé du dénoûment aucun souvenir.
+
+Ce _Roméo_, cinquième du nom, bien qu'il soit l'une des plus médiocres
+partitions de Bellini, contient de jolies choses et un finale plein
+d'élan, où se déploie une belle phrase chantée à l'unisson par les deux
+amants. Ce passage me frappa le jour où je l'entendis pour la première
+fois au théâtre de la Pergola. Il était bien rendu de toutes façons. Les
+deux amants étaient séparés de force par leurs parents furieux; les
+Montaigus retenaient Roméo, les Capulets Juliette; mais au dernier
+retour de la belle phrase:
+
+ Nous nous reverrons au ciel!
+
+s'échappant tous les deux des mains de leurs persécuteurs, ils
+s'élançaient dans les bras l'un de l'autre et s'embrassaient avec une
+fureur toute shakspearienne. A ce moment on commençait à croire à leur
+amour. On s'est bien gardé à l'Opéra de risquer _cette hardiesse_; il
+n'est pas décent en France que deux amants sur un théâtre s'embrassent
+ainsi à corps perdu. Cela n'est pas convenable. Autant qu'il m'en
+souvienne, le doux Bellini n'avait employé dans son _Roméo_ qu'une
+instrumentation modérée. Il n'y avait mis ni tambour ni grosse caisse;
+son orchestre a été pourvu à l'Opéra de ces deux auxiliaires de première
+nécessité. Puisqu'il y a des scènes de guerre civile dans le drame,
+l'orchestre peut-il se passer de tambour? et peut-on chanter et danser
+aujourd'hui sans grosse caisse? Pourtant, au moment où Juliette se
+traîne aux pieds de son père en poussant des cris de désespoir, la
+grosse caisse, frappant imperturbablement les temps forts de la mesure
+avec une pompeuse régularité, produit, il faut l'avouer, un effet d'un
+comique irrésistible. Comme son bruit domine tout et attire l'attention,
+on ne pense plus à Juliette, et l'on croit entendre une musique
+militaire marchant en tête d'une légion de la garde nationale.
+
+Les airs de danse intercalés dans la partition de Bellini n'ont pas une
+bien grande valeur; ils manquent de charme et d'entrain. Un andante
+pourtant a fait plaisir: c'est celui qui a pour thème l'air de la
+_Straniera_:
+
+ _Meco tu vieni, ô misera._
+
+l'une des plus touchantes inspirations de Bellini. On danse là-dessus...
+Mais quoi! on danse sur tout. On fait tout sur tout.
+
+Les costumes n'offrent rien de remarquable; celui de Lorenzo seul a été
+fort remarqué; c'est une houppelande fourrée de martre. Le bon Lorenzo
+est vêtu comme un Polonais. Il faisait donc bien froid à Vérone dans ce
+temps-là?... Marié, qui remplissait ce rôle fourré, était enrhumé (_it
+is the cause_). Il a eu plusieurs accidents vocaux. Gueymard est un
+Thybald très-énergique. Madame Gueymard a chanté d'une façon musicale et
+avec sa voix d'or le rôle de Juliette. La débutante, madame Vestvali,
+est une grande et belle personne dont la voix de contralto, très-étendue
+au grave, est dépourvue d'éclat dans le médium. Sa vocalisation est peu
+aisée, et l'attaque du son, dans l'octave supérieure surtout, manque
+parfois de justesse. Elle a joué Roméo avec beaucoup de... dignité.
+
+La scène du tombeau, représentée par les grands artistes anglais,
+restera comme la plus sublime merveille de l'art dramatique. A ce nom de
+Roméo, qui s'exhale faiblement des lèvres de Juliette renaissante, le
+jeune Montaigu, frappé de stupeur, demeure un instant immobile; un
+second appel plus tendre attire son regard vers le monument, un
+mouvement de Juliette dissipe son doute. Elle vit! il s'élance sur la
+couche funèbre, en arrache le corps adoré en déchirant voiles et
+linceul, l'apporte sur l'avant-scène, le soutient debout entre ses bras.
+Juliette tourne languissamment ses yeux ternes autour d'elle, Roméo
+l'interpelle, la presse dans une étreinte éperdue, écarte les cheveux
+qui cachent son front pâle, couvre son visage de baisers furieux, éclate
+en rires convulsifs; dans sa joie déchirante, il a oublié qu'il va
+mourir. Juliette respire. Juliette! Juliette!... Mais une douleur
+affreuse l'avertit; le poison est à l'œuvre et lui ronge les
+entrailles!... «_O potent poison! Capulet! Capulet! grâce!_» Il se
+traîne à genoux, délirant, croyant voir le père de Juliette qui vient la
+lui ravir encore...
+
+Cette même scène, dans l'opéra nouveau devient ceci:
+
+Des gradins sont pratiqués de chaque côté du tombeau de Juliette, afin
+qu'elle puisse en descendre commodément et décemment. Elle en descend en
+effet, et s'avance à pas comptés vers son amant immobile. Et les voilà
+qui s'entretiennent de leurs petites affaires, et s'expliquent bien des
+choses fort tranquillement.
+
+ ROMÉO.
+
+ Que vois-je!
+
+ JULIETTE.
+
+ Roméo!
+
+ ROMÉO.
+
+ Juliette vivante!
+
+ JULIETTE.
+
+ D'une mort apparente
+ Le réveil _en ce jour_
+ A ton amour va donc me rendre!
+
+ ROMÉO.
+
+ _Dis-tu vrai?_
+
+ JULIETTE.
+
+ Lorenzo n'a-t-il pu te l'apprendre?
+
+ ROMÉO.
+
+ Sans rien savoir, sans rien comprendre,
+ J'ai cru _pour mon malheur_ te perdre sans retour.
+
+ * * * * *
+
+ _Are there no stones in heaven?_
+
+Non, il n'y a pas de carreaux au ciel. La question d'Othello est
+oiseuse. Non, il n'y a rien de beau, il n'y a rien de laid, il n'y a ni
+vrai, ni faux, ni sublime, ni absurde: tout est égal. Le public le sait
+bien, lui, ce modèle d'indifférence impassible.
+
+Calmons-nous... Au point de vue de l'art... (il n'est pas question
+d'art) au point de vue des intérêts pécuniaires de l'Opéra, nous croyons
+que le directeur de ce beau grand théâtre, en engageant madame Vestvali
+et en mettant en scène le _Roméo_ de Bellini, a fait une mauvaise
+affaire.
+
+ _Let us sleep!_
+ _I can no more..._
+
+
+
+
+A PROPOS D'UN BALLET DE FAUST
+
+UN MOT DE BEETHOVEN
+
+
+L'idée de faire danser Faust est bien la plus prodigieuse qui soit
+jamais entrée dans la tête sans cervelle d'un de ces hommes qui touchent
+à tout, profanent tout sans méchante intention, comme font les merles et
+les moineaux des grands jardins publics, prenant pour perchoir les
+chefs-d'œuvre de la statuaire. L'auteur du ballet de _Faust_ me paraît
+cent fois plus étonnant que le marquis de Molière occupé à mettre _en
+madrigaux toute l'histoire romaine_. Quant aux musiciens qui ont voulu
+faire chanter les personnages du célèbre poëme, il faut leur pardonner
+beaucoup, parce qu'ils ont beaucoup aimé et aussi parce que ces
+personnages appartiennent de droit à l'art de la rêverie, de la passion,
+à l'art du vague, de l'infini, à l'art immense des sons.
+
+De combien de dédicaces Goethe l'olympien a été affligé! Combien de
+musiciens lui ont écrit: «O toi!» ou simplement: «O!» auxquels il a
+répondu ou dû répondre: «Je suis bien reconnaissant, monsieur, que vous
+ayez daigné illustrer un poëme qui, sans vous, fût demeuré dans
+l'obscurité, etc.» Il était railleur, le dieu de Weimar, si mal nommé
+pourtant par je ne sais qui le Voltaire de l'Allemagne. Une seule fois
+il trouva son maître dans un musicien. Car, cela paraît prouvé
+maintenant, l'art musical n'est pas aussi abrutissant que les gens de
+lettres ont longtemps voulu le faire croire, et depuis un siècle il y a
+eu, dit-on, presque autant de musiciens spirituels que de sots lettrés.
+
+Or donc, Goethe était venu passer quelques semaines à Vienne. Il aimait
+la société de Beethoven, qui venait d'_illustrer_ réellement sa tragédie
+d'_Egmont_. Errant un jour au Prater avec le Titan mélancolique, les
+passants s'inclinaient avec respect devant les deux promeneurs, et
+Goethe seul répondait à leurs salutations. Impatienté à la fin d'être
+obligé de porter si souvent la main à son chapeau: «Que ces braves gens,
+dit Goethe, sont fatigants avec leurs courbettes!--Ne vous fâchez pas,
+_Excellence_, répliqua doucement Beethoven, c'est peut-être moi qu'ils
+saluent.»
+
+
+
+
+TO BE OR NOT TO BE
+
+PARAPHRASE
+
+
+Être ou ne pas être, voilà la question. Une âme courageuse doit-elle
+supporter les méchants opéras, les concerts ridicules, les virtuoses
+médiocres, les compositeurs enragés, ou s'armer contre ce torrent de
+maux, et, en le combattant, y mettre un terme? Mourir,--dormir,--rien de
+plus. Et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux déchirements de
+l'oreille, aux souffrances du cœur et de la raison, aux mille douleurs
+imposées par l'exercice de la critique à notre intelligence et à nos
+sens!--C'est là un résultat qu'on doit appeler de tous ses
+vœux.--Mourir,--dormir,--dormir,--avoir le cauchemar peut-être.--Oui,
+voilà le point embarrassant. Savons-nous quelles tortures nous
+éprouverons en songe, dans ce sommeil de la mort, après que nous aurons
+déposé le lourd fardeau de l'existence, quelles folles théories nous
+aurons à examiner, quelles partitions discordantes à entendre, quels
+imbéciles à louer, quels outrages nous verrons infliger aux
+chefs-d'œuvre, quelles extravagances seront prônées, quels moulins à
+vent pris pour des colosses?
+
+Il y a là de quoi faire réfléchir; c'est cette pensée qui rend les
+feuilletons si nombreux et prolonge la vie des malheureux qui les
+écrivent.
+
+Qui, en effet, voudrait supporter la fréquentation d'un monde insensé,
+le spectacle de sa démence, les mépris et les méprises de son ignorance,
+l'injustice de sa justice, la glaciale indifférence des gouvernants? Qui
+voudrait tourbillonner au souffle du vent des passions les moins nobles,
+des intérêts les plus mesquins prenant le nom d'amour de l'art,
+s'abaisser jusqu'à la discussion de l'absurde, être soldat et apprendre
+à son général à commander l'exercice, voyageur et guider son guide qui
+s'égare néanmoins, lorsqu'il suffirait pour se délivrer de cette tâche
+humiliante d'un flacon de chloroforme ou d'une balle à pointe d'acier?
+Qui voudrait se résigner à voir dans ce bas monde le désespoir naître de
+l'espoir, la lassitude de l'inaction, la colère de la patience, n'était
+la crainte de quelque chose de pire par delà le trépas, ce pays ignoré
+d'où nul critique n'est encore revenu?... Voilà ce qui ébranle et
+trouble la volonté...--Allons, il n'est pas même permis de méditer
+pendant quelques instants; voici la jeune cantatrice Ophélie, armée
+d'une partition et grimaçant un sourire.--Que voulez-vous de moi? des
+flatteries, n'est-ce pas? toujours, toujours.--Non, monseigneur; j'ai de
+vous une partition que depuis longtemps je désirais vous rendre.
+Veuillez la recevoir, je vous prie.--Moi! non certes, je ne vous ai
+jamais rien donné.--Monseigneur, vous savez très-bien que c'est vous qui
+m'avez fait ce don, et les paroles gracieuses dont vous l'avez
+accompagné en ont encore relevé le prix. Reprenez-le, car, pour un noble
+cœur, les dons les plus précieux deviennent sans valeur du moment où
+celui qui les a faits n'a plus pour nous que de l'indifférence. Tenez,
+monseigneur.--Ah! vous avez du cœur?--Monseigneur?--Et vous êtes
+cantatrice?--Que veut dire Votre Altesse?--Que si vous avez du cœur et
+si vous êtes cantatrice, vous devez interdire toute communication entre
+la cantatrice et la femme de cœur.--Quel commerce sied mieux pourtant
+à l'une que celui de l'autre?--Tant s'en faut; car l'influence d'un
+talent comme le vôtre aura plutôt perverti les plus nobles élans du
+cœur, que le cœur n'aura donné de la noblesse aux aspirations du
+talent. Ceci passait autrefois pour un paradoxe; mais c'est aujourd'hui
+un fait dont la preuve est acquise. Il fut un temps où je vous
+admirais.--En effet, monseigneur, vous me l'avez fait croire.--Vous avez
+eu tort de me croire. Mon admiration n'avait rien de réel.--Je n'en ai
+été que plus trompée.--Allez vous enfermer dans un cloître. Quelle est
+votre ambition? Un nom célèbre, beaucoup d'argent, les applaudissements
+des sots, un époux titré, le nom de duchesse. Oui, oui, elles rêvent
+toutes d'épouser un prince. Pourquoi vouloir donner le jour à une race
+d'idiots?--Ayez pitié de lui, ciel miséricordieux!--Si vous vous mariez,
+je vous donnerai pour dot cette vérité désolante: qu'une femme artiste
+soit froide comme la glace, pure comme la neige, elle n'échappera point
+à la calomnie. Allez au couvent. Adieu; ou s'il vous faut absolument un
+mari, épousez un crétin, c'est ce que vous avez de mieux à faire; car
+les hommes d'esprit savent trop bien les tourments que vous leur
+réservez. Allez au couvent, sans tarder. Adieu.--Puissances célestes,
+rendez-lui la raison!--J'ai aussi entendu parler de toutes vos
+coquetteries vocales, de vos plaisantes prétentions, de votre sotte
+vanité. Dieu vous a donné une voix, vous vous en faites une autre. On
+vous confie un chef-d'œuvre, vous le dénaturez, vous le mutilez, vous
+en changez le caractère, vous l'affublez de misérables ornements, vous y
+faites d'insolentes coupures, vous y introduisez des traits grotesques,
+des arpéges risibles, des trilles facétieux; vous insultez le maître,
+les gens de goût, et l'art, et le bon sens. Allez, qu'on ne m'en parle
+plus. Au couvent! au couvent!» (Il sort.)
+
+La jeune Ophélie n'a pas tout à fait tort, Hamlet a bien un peu perdu la
+tête. Mais on ne s'en apercevra pas dans notre monde musical, où tout le
+monde à cette heure est complétement fou. D'ailleurs, il a des instants
+lucides, ce pauvre prince de Danemark; il n'est fou que lorsque le vent
+souffle du nord-nord-ouest; quand le vent est au sud, il sait très-bien
+distinguer un aigle d'une buse.
+
+
+
+
+L'ÉCOLE DU PETIT CHIEN
+
+
+L'_école du petit chien_ est celle des chanteuses dont la voix
+extraordinairement étendue dans le haut, leur permet de lancer à tout
+bout de chant des contre-_mi_ et des contre-_fa_ aigus, semblables, pour
+le caractère et le plaisir qu'ils font à l'auditeur, au cri d'un
+king's-charles dont on écrase la patte. Madame Cabel, il faut le
+reconnaître, à l'époque où elle pratiquait ce système de chant,
+atteignait toujours son but. Quand elle visait un _mi_ ou un _fa_, et
+même un _sol_ suraigu, c'était un _sol_, un _fa_ ou un _mi_ qu'elle
+touchait; mais on ne lui en savait aucun gré; tandis que ses élèves, ou
+imitatrices ne parvenant d'ordinaire qu'au _ré_ dièze s'il s'agit du
+_mi_, ou au _mi_ s'il s'agit du _fa_, excitent toujours ainsi des
+transports d'admiration frénétiques. Cette injustice et cette injustesse
+ont fini par dégoûter madame Cabel de son école. C'était fait pour cela.
+Maintenant elle se borne à chanter comme une femme charmante qu'elle
+est, et ne songe plus à imiter ni les petits chiens ni les oiseaux.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+Musique 1
+
+Étude critique des symphonies de Beethoven 15
+
+Quelques mots sur les trios et les sonates de Beethoven 60
+
+_Fidelio_, opéra en trois actes de Beethoven; sa représentation
+au Théâtre-Lyrique 65
+
+Beethoven dans l'anneau de Saturne, les médiums 83
+
+Les appointements des chanteurs 88
+
+Sur l'état actuel de l'art du chant dans les théâtres lyriques de France
+et d'Italie, et sur les causes qui l'ont amené; les grandes salles, les
+claqueurs, les instruments à percussion 89
+
+Les mauvais chanteurs, les bons chanteurs, le public, les claqueurs 105
+
+L'_Orphée_ de Gluck, au Théâtre-Lyrique 108
+
+Lignes écrites quelque temps après la première représentation
+d'_Orphée_ 122
+
+L'_Alceste_ d'Euripide, celles de Quinault et de Calsabigi; les partitions
+de Lulli, de Gluck, de Schweizer, de Guglielmi et de Handel sur ce
+sujet 130
+
+Reprise de l'_Alceste_ de Gluck, à l'Opéra 198
+
+Les instruments ajoutés par les modernes aux partitions des maîtres
+anciens 214
+
+Les sons hauts et les sons bas, le haut et le bas du clavier 216
+
+Le _Freyschütz_ de Weber 219
+
+_Obéron_, opéra fantastique de Ch. M. Weber; sa première représentation
+au Théâtre-Lyrique 225
+
+_Abou-Hassan_, opéra en un acte du jeune Weber; l'_Enlèvement au sérail_,
+opéra en deux actes du jeune Mozart; leur première représentation au
+Théâtre-Lyrique 239
+
+Moyen trouvé par M. Delsarte d'accorder les instruments à cordes sans
+le secours de l'oreille 244
+
+La _Musique à l'église_, par M. Joseph d'Ortigue 246
+
+Mœurs musicales de la Chine 252
+
+A MM. les membres de l'Académie des beaux-arts de l'Institut 259
+
+Le diapason 278
+
+Les temps sont proches 289
+
+Concerts de Richard Wagner, la musique de l'avenir 291
+
+_Sunt Lacrymæ rerum_ 304
+
+Symphonies de H. Reber, Stephen Heller 309
+
+_Roméo et Juliette_, opéra en quatre actes de Bellini; sa première
+représentation au théâtre de l'Opéra; débuts de madame Vestvali 317
+
+A propos d'un ballet de _Faust_; un mot de Beethoven 328
+
+_To be or not to be_, paraphrase 330
+
+L'école du petit chien 334
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ PARIS.--IMPRIMERIE SIMON RAÇON ET Ce. RUE D'ERFURTH, 1.
+
+ * * * * *
+
+NOTES:
+
+[1] Ce chapitre fut publié il y a une vingtaine d'années dans un livre
+qui n'existe plus et dont divers fragments sont reproduits dans ce
+volume. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de le retrouver avant de
+nous suivre dans l'étude analytique, que nous allons entreprendre, de
+quelques chefs-d'œuvre célèbres de l'art musical. H. B.
+
+
+[2] Depuis que ces lignes furent écrites nous avons eu l'occasion en
+France et en Angleterre, d'entendre des musiciens arabes, chinois et
+persans, et toutes les expériences qu'il nous a été permis de l'aire sur
+leurs chants, sur leurs instruments, comme aussi les questions que nous
+avons adressées à quelques-uns d'entre eux qui parlaient français, tout
+nous a confirmé dans cette opinion.
+
+[3] A quelque point de vue que l'on se place, si c'est là réellement une
+intention de Beethoven, et s'il y a quelque chose de vrai dans les
+anecdotes qui circulent à ce sujet, il faut convenir que ce caprice est
+une absurdité.
+
+[4] Qu'on appelle toujours l'_adagio_ ou l'_andante_.
+
+[5] Cet air, dans la partition, appartient au rôle d'Eurydice.
+
+[6] Ajoutons qu'elle n'a pris avec le texte de son rôle aucune des
+libertés qu'on a dû lui reprocher dans _Orphée_.
+
+[7] La lettre, en effet, a paru d'un style trop en dehors des habitudes
+académiques et n'a pas été lue en séance publique.
+
+[8] J'emploie ici les termes adoptés généralement de sons _hauts_ et
+_bas_, et les verbes _monter_, _descendre_, qui n'ont point de sens
+réel, et qu'un usage absurde a pu seul introduire dans la langue
+musicale pour distinguer les sons à vibrations rapides des sons à
+vibrations lentes.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of A travers chants, by Hector Berlioz
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS CHANTS ***
+
+***** This file should be named 37534-0.txt or 37534-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/7/5/3/37534/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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--- /dev/null
+++ b/37534-8.txt
@@ -0,0 +1,11400 @@
+The Project Gutenberg EBook of A travers chants, by Hector Berlioz
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: A travers chants
+
+Author: Hector Berlioz
+
+Release Date: September 25, 2011 [EBook #37534]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS CHANTS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ A
+
+ TRAVERS CHANTS
+
+
+
+
+ LIBRAIRIE DE MICHEL LÉVY FRÈRES
+
+ DU MÊME AUTEUR:
+
+ LES
+
+ SOIRÉES DE L'ORCHESTRE
+
+ 2e édition.--Un volume grand in-18
+
+ LES
+
+ GROTESQUES DE LA MUSIQUE
+
+ Un volume grand in-18.
+
+ PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.
+
+
+
+
+ A
+
+ TRAVERS CHANTS
+
+ ÉTUDES MUSICALES, ADORATIONS
+
+ BOUTADES ET CRITIQUES
+
+ PAR
+
+ HECTOR BERLIOZ
+
+ Love's labour's lost. (SHAKSPEARE.)
+ Hostis habet muros... (VIRGILE.)
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE
+NOUVELLE
+
+1862
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+A
+
+M. ERNEST LEGOUVÉ
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+
+
+A
+
+TRAVERS CHANTS
+
+
+
+
+MUSIQUE[1]
+
+
+MUSIQUE, art d'émouvoir par des combinaisons de sons les hommes
+intelligents et doués d'organes spéciaux et exercés. Définir ainsi la
+musique, c'est avouer que nous ne la croyons pas, comme on dit, _faite
+pour tout le monde_. Quelles que soient en effet ses conditions
+d'existence, quels qu'aient jamais été ses moyens d'action, simples ou
+composés, doux ou énergiques, il a toujours paru évident à l'observateur
+impartial qu'un grand nombre d'individus ne pouvant ressentir ni
+comprendre sa puissance, ceux-là _n'étaient pas faits pour elle_, et que
+par conséquent _elle n'était point faite pour eux_.
+
+La musique est à la fois un sentiment et une science; elle exige de la
+part de celui qui la cultive, exécutant ou compositeur, une inspiration
+naturelle et des connaissances qui ne s'acquièrent que par de longues
+études et de profondes méditations. La réunion du savoir et de
+l'inspiration constitue l'art. En dehors de ces conditions, le musicien
+ne sera donc qu'un artiste incomplet, si tant est qu'il mérite le nom
+d'artiste. La grande question de la prééminence de l'organisation sans
+étude sur l'étude sans organisation, qu'Horace n'a pas osé résoudre
+positivement pour les poëtes, nous paraît également difficile à trancher
+pour les musiciens. On a vu quelques hommes parfaitement étrangers à la
+science produire d'instinct des airs gracieux et même sublimes, témoin
+Rouget de l'Isle et son immortelle _Marseillaise_; mais ces rares
+éclairs d'inspiration n'illuminant qu'une partie de l'art, pendant que
+les autres, non moins importantes, demeurent obscures, il s'ensuit, eu
+égard à la nature complexe de notre musique, que ces hommes en
+définitive ne peuvent être rangés parmi les musiciens: ILS NE SAVENT
+PAS.
+
+On rencontre plus souvent encore des esprits méthodiques, calmes et
+froids, qui, après avoir étudié patiemment la théorie, accumulé les
+observations, exercé longuement leur esprit et tiré tout le parti
+possible de leurs facultés incomplètes, parviennent à écrire des choses
+qui répondent en apparence aux idées qu'on se fait vulgairement de la
+musique, et satisfont l'oreille sans la charmer, et sans rien dire au
+cœur ni à l'imagination. Or, la satisfaction de l'ouïe est fort loin
+des sensations délicieuses que peut éprouver cet organe; les jouissances
+du cœur et de l'imagination ne sont pas non plus de celles dont on
+puisse faire aisément bon marché; et comme elles se trouvent réunies à
+un plaisir sensuel des plus vifs dans les véritables œuvres musicales
+de toutes les écoles, ces producteurs impuissants doivent donc encore,
+selon nous, être rayés du nombre des musiciens: ILS NE SENTENT PAS.
+
+Ce que nous appelons _musique_ est un art nouveau, en ce sens qu'il ne
+ressemble que fort peu, très-probablement, à ce que les anciens peuples
+civilisés désignaient sous ce nom. D'ailleurs, il faut le dire tout de
+suite, ce mot avait chez eux une acception tellement étendue, que loin
+de signifier simplement, comme aujourd'hui, l'art des sons, il
+s'appliquait également à la danse, au geste, à la poésie, à l'éloquence,
+et même à la collection de toutes les sciences. En supposant
+l'étymologie du mot _musique_ dans celui de _muse_, le vaste sens que
+lui donnaient les anciens s'explique naturellement; il exprimait et
+devait exprimer, en effet, _ce à quoi président les Muses_. De là les
+erreurs où sont tombés, dans leurs interprétations, beaucoup de
+commentateurs de l'antiquité. Il y a pourtant dans le langage actuel une
+expression consacrée, dont le sens est presque aussi général. Nous
+disons: _l'art_, en parlant de la réunion des travaux de l'intelligence,
+soit seule, soit aidée par certains organes, et des exercices du corps
+que l'esprit a poétisés. De sorte que le lecteur qui dans deux mille ans
+trouvera dans nos livres cette phrase devenue le titre banal de bien des
+divagations: «De l'état de l'art en Europe au dix-neuvième siècle» devra
+l'interpréter ainsi: «De l'état de la poésie, de l'éloquence, de la
+musique, de la peinture, de la gravure, de la statuaire, de
+l'architecture, de l'action dramatique, de la pantomime et de la danse
+en Europe au dix-neuvième siècle.» On voit qu'à l'exception près des
+sciences exactes, auxquelles il ne s'applique pas, notre mot _art_
+correspond fort bien au mot _musique_ des anciens.
+
+Ce qu'était chez eux l'art des sons proprement dit, nous ne le savons
+que fort imparfaitement. Quelques faits isolés, racontés peut-être avec
+une exagération dont on voit journellement des exemples analogues, les
+idées boursouflées ou tout à fait absurdes de certains philosophes,
+quelquefois aussi la fausse interprétation de leurs écrits, tendraient à
+lui attribuer une puissance immense, et une influence sur les mœurs
+telle, que les législateurs devaient, dans l'intérêt des peuples, en
+déterminer la marche et en régler l'emploi. Sans tenir compte des causes
+qui ont pu concourir à l'altération de la vérité à cet égard, et en
+admettant que la musique des Grecs ait réellement produit sur quelques
+individus des impressions extraordinaires, qui n'étaient dues ni aux
+idées exprimées par la poésie, ni à l'expression des traits ou de la
+pantomime du chanteur, mais bien à la musique elle-même et seulement à
+elle, le fait ne prouverait en aucune façon que cet art eût atteint chez
+eux un haut degré de perfection. Qui ne connaît la violente action des
+sons musicaux, combinés de la façon la plus ordinaire, sur les
+tempéraments nerveux dans certaines circonstances? Après un festin
+splendide, par exemple, quand excité par les acclamations enivrantes
+d'une foule d'adorateurs, par le souvenir d'un triomphe récent, par
+l'espérance de victoires nouvelles, par l'aspect des armes, par celui
+des belles esclaves qui l'entouraient, par les idées de volupté,
+d'amour, de gloire, de puissance, d'immortalité, secondées de l'action
+énergique de la bonne chère et du vin, Alexandre, dont l'organisation
+d'ailleurs était si impressionnable, délirait aux accents de Timothée,
+on conçoit très-bien qu'il n'ait pas fallu de grands efforts de génie de
+la part du chanteur pour agir aussi fortement sur cette sensibilité
+portée à un état presque maladif.
+
+Rousseau, en citant l'exemple plus moderne du roi de Danemark, Erric,
+que certains chants rendaient furieux au point de tuer ses meilleurs
+domestiques, fait bien observer, il est vrai, que ces malheureux
+devaient être beaucoup moins que leur maître sensibles à la musique;
+autrement il eût pu courir la moitié du danger. Mais l'instinct
+paradoxal du philosophe se décèle encore dans cette spirituelle ironie.
+Eh! oui, sans doute, les serviteurs du roi danois étaient moins
+sensibles à la musique que leur souverain! Qu'y a-t-il là d'étonnant? Ne
+serait-il pas fort étrange au contraire qu'il en eût été autrement? Ne
+sait-on pas que le sens musical se développe par l'exercice? que
+certaines affections de l'âme, très-actives chez quelques individus, le
+sont fort peu chez beaucoup d'autres? que la sensibilité nerveuse est en
+quelque sorte le partage des classes élevées de la société, quand les
+classes inférieures, soit à cause des travaux manuels auxquels elles se
+livrent, soit pour toute autre raison, en sont à peu près dépourvues?
+et n'est-ce pas parce que cette inégalité dans les organisations est
+incontestable et incontestée, que nous avons si fort restreint, en
+définissant la musique, le nombre des hommes sur lesquels elle agit.
+
+Cependant Rousseau, tout en ridiculisant ainsi ces récits des merveilles
+opérées par la musique antique, paraît en d'autres endroits leur
+accorder assez de croyance pour placer beaucoup au-dessus de l'art
+moderne cet art ancien que nous connaissons à peine et qu'il ne
+connaissait pas mieux que nous. Il devait certes, moins que personne,
+déprécier les effets de la musique actuelle, car l'enthousiasme avec
+lequel il en parle partout ailleurs prouve qu'ils étaient sur lui d'une
+intensité des moins ordinaires. Quoi qu'il en soit, et en jetant
+seulement nos regards autour de nous, il sera facile de citer, en faveur
+du pouvoir de notre musique, des faits certains, dont la valeur est au
+moins égale à celle des anecdotes douteuses des anciens historiens.
+Combien de fois n'avons-nous pas vu à l'audition des chefs-d'œuvre de
+nos grands maîtres, des auditeurs agités de spasmes terribles, pleurer
+et rire à la fois, et manifester tous les symptômes du délire et de la
+fièvre! Un jeune musicien provençal, sous l'empire des sentiments
+passionnés qu'avait fait naître en lui la _Vestale_ du Spontini, ne put
+supporter l'idée de rentrer dans notre monde prosaïque, au sortir du
+ciel de poésie qui venait de lui être ouvert; il prévint par lettres ses
+amis de son dessein, et après avoir encore entendu le chef-d'œuvre,
+objet de son admiration extatique, pensant avec raison qu'il avait
+atteint le maximum de la somme de bonheur réservée à l'homme sur la
+terre, un soir, à la porte de l'Opéra, il se brûla la cervelle.
+
+La célèbre cantatrice, madame Malibran, entendant pour la première fois,
+au Conservatoire, la symphonie en _ut mineur_ de Beethoven, fut saisie
+de convulsions telles, qu'il fallut l'emporter hors de la salle. Vingt
+fois nous avons vu, en pareil cas, des hommes graves obligés de sortir
+pour soustraire aux regards du public la violence de leurs émotions.
+Quant à celles que l'auteur de cette étude doit personnellement à la
+musique, il affirme que rien au monde ne saurait en donner l'idée exacte
+à qui ne les a point éprouvées. Sans parler des affections morales que
+cet art a développées en lui, et pour ne citer que les impressions
+reçues et les effets éprouvés au moment même de l'exécution des ouvrages
+qu'il admire, voici ce qu'il peut dire en toute vérité: A l'audition de
+certains morceaux de musique, mes forces vitales semblent d'abord
+doublées; je sens un plaisir délicieux, où le raisonnement n'entre pour
+rien; l'habitude de l'analyse vient ensuite d'elle-même faire naître
+l'admiration; l'émotion croissant en raison directe de l'énergie ou de
+la grandeur des idées de l'auteur, produit bientôt une agitation étrange
+dans la circulation du sang; mes artères battent avec violence; les
+larmes qui, d'ordinaire, annoncent la fin du paroxysme, n'en indiquent
+souvent qu'un état progressif, qui doit être de beaucoup dépassé. En ce
+cas, ce sont des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement
+de tous les membres, un _engourdissement total des pieds et des mains_,
+une paralysie partielle des nerfs de la vision et de l'audition, je n'y
+vois plus, j'entends à peine; vertige... demi-évanouissement... On pense
+bien que des sensations portées à ce degré de violence sont assez rares,
+et que d'ailleurs il y a un vigoureux contraste à leur opposer, celui du
+_mauvais effet musical_, produisant le contraire de l'admiration et du
+plaisir. Aucune musique n'agit plus fortement en ce sens, que celle dont
+le défaut principal me paraît être la platitude jointe à la fausseté
+d'expression. Alors je rougis comme de honte, une véritable indignation
+s'empare de moi, on pourrait, à me voir, croire que je viens de recevoir
+un de ces outrages pour lesquels il n'y a pas de pardon; il se fait,
+pour chasser l'impression reçue, un soulèvement général, un effort
+d'excrétion dans tout l'organisme, analogue aux efforts du vomissement,
+quand l'estomac veut rejeter une liqueur nauséabonde. C'est le dégoût et
+la haine portés à leur terme extrême; cette musique m'exaspère, et je la
+vomis par tous les pores.
+
+Sans doute l'habitude de déguiser ou de maîtriser mes sentiments, permet
+rarement à celui-ci de se montrer dans tout son jour; et s'il m'est
+arrivé quelquefois, depuis ma première jeunesse, de lui donner carrière,
+c'est que le temps de la réflexion m'avait manqué, j'avais été pris au
+dépourvu.
+
+La musique moderne n'a donc rien à envier en puissance à celle des
+anciens. A présent, quels sont les modes d'action de notre art musical?
+Voici tous ceux que nous connaissons; et, bien qu'ils soient fort
+nombreux, il n'est pas prouvé qu'on ne puisse dans la suite en découvrir
+encore quelques autres. Ce sont:
+
+
+LA MÉLODIE.
+
+Effet musical produit par différents sons entendus _successivement_, et
+formulés en phrases plus ou moins symétriques. L'art d'enchaîner d'une
+façon agréable ces séries de sons divers, ou de leur donner un sens
+expressif, ne s'apprend point, c'est un don de la nature, que
+l'observation des mélodies préexistantes et le caractère propre des
+individus et des peuples modifient de mille manières.
+
+
+L'HARMONIE.
+
+Effet musical produit par différents sons entendus _simultanément_. Les
+dispositions naturelles peuvent seules, sans doute, faire le grand
+harmoniste; cependant la connaissance des groupes de sons produisant les
+_accords_ (généralement reconnus pour agréables et beaux), et l'art de
+les enchaîner régulièrement, s'enseignent partout avec succès.
+
+
+LE RHYTHME.
+
+Division symétrique du temps par les sons. On n'apprend pas au musicien
+à trouver de belles formes rhythmiques; la faculté particulière qui les
+lui fait découvrir est l'une des plus rares. Le rhythme, de toutes les
+parties de la musique, nous paraît être aujourd'hui la moins avancée.
+
+
+L'EXPRESSION.
+
+Qualité par laquelle la musique se trouve en rapport direct de caractère
+avec les sentiments qu'elle veut rendre, les passions qu'elle veut
+exciter. La perception de ce rapport est excessivement peu commune; on
+voit fréquemment le public tout entier d'une salle d'opéra, qu'un son
+douteux révolterait à l'instant, écouter sans mécontentement, et même
+avec plaisir, des morceaux dont l'expression est d'une complète
+fausseté.
+
+
+LES MODULATIONS.
+
+On désigne aujourd'hui par ce mot les passages ou transitions d'un ton
+ou d'un mode à un mode ou à un ton nouveau. L'étude peut faire beaucoup
+pour apprendre au musicien l'art de déplacer ainsi avec avantage la
+tonalité, et à modifier à propos sa constitution. En général les chants
+populaires modulent peu.
+
+
+L'INSTRUMENTATION.
+
+Consiste à faire exécuter, à chaque instrument ce qui convient le mieux
+à sa nature propre et à l'effet qu'il s'agit de produire. C'est en outre
+l'art de grouper les instruments de manière à modifier le son des uns
+par celui des autres, en faisant résulter de l'ensemble un son
+particulier que ne produirait aucun d'eux isolément, ni réuni aux
+instruments de son espèce. Cette face de l'instrumentation est
+exactement, en musique, ce que le coloris est en peinture. Puissante,
+splendide et souvent outrée aujourd'hui, elle était à peine connue avant
+la fin du siècle dernier. Nous croyons également, comme pour le rhythme,
+la mélodie et l'expression, que l'étude des modèles peut mettre le
+musicien sur la voie qui conduit à la posséder, mais qu'on n'y réussit
+point sans des dispositions spéciales.
+
+
+LE POINT DE DÉPART DES SONS.
+
+En plaçant l'auditeur à plus ou moins de distance des exécutants, et en
+éloignant dans certaines occasions les instruments sonores les uns des
+autres, on obtient dans l'effet musical des modifications qui n'ont pas
+encore été suffisamment observées.
+
+
+LE DEGRÉ D'INTENSITÉ DES SONS.
+
+Telles phrases et telles inflexions présentées avec douceur ou
+modération ne produisent absolument rien, qui peuvent devenir fort
+belles en leur donnant la force d'émission qu'elles réclament. La
+proposition inverse amène des résultats encore plus frappants: en
+violentant une idée douce, on arrive au ridicule et au monstrueux.
+
+
+LA MULTIPLICITÉ DES SONS.
+
+Est l'un des plus puissants principes d'émotion musicale. Les
+instruments ou les voix étant en grand nombre et occupant une large
+surface, la masse d'air mise en vibration devient énorme, et ses
+ondulations prennent alors un caractère dont elles sont ordinairement
+dépourvues. Tellement que, dans une église occupée par une foule de
+chanteurs, si un seul d'entre eux se fait entendre, quels que soient la
+force, la beauté de son organe et l'art qu'il mettra dans l'exécution
+d'un thème simple et lent, mais peu intéressant en soi, il ne produira
+qu'un effet médiocre; tandis que ce même thème repris, sans beaucoup
+d'art, à l'unisson, par toutes les voix, acquerra aussitôt une
+incroyable majesté.
+
+Des diverses parties constitutives de la musique que nous venons de
+signaler, presque toutes paraissent avoir été employées par les anciens.
+La connaissance de l'harmonie leur est seule généralement contestée. Un
+savant compositeur, notre contemporain, M. Lesueur, s'était, il y a
+quarante ans, posé l'intrépide antagoniste de cette opinion. Voici les
+motifs de ses adversaires:
+
+«_L'harmonie n'était pas connue des anciens_, disent-ils, _différents
+passages de leurs historiens et une foule de documents en font foi_. Ils
+n'employaient que l'unisson et l'octave. On sait en outre que l'harmonie
+est une invention qui ne remonte pas au delà du huitième siècle. La
+gamme et la constitution tonale des anciens n'étant pas les mêmes que
+les nôtres, inventées par l'Italien Guido d'Arezzo, mais bien semblables
+à celles du plain-chant, qui n'est lui-même qu'un reste de la musique
+grecque, il est évident, pour tout homme versé dans la science des
+accords, que cette sorte de chant, rebelle à l'accompagnement
+harmonique, ne comporte que l'unisson et l'octave.»
+
+On pourrait répondre à cela que l'invention de l'harmonie au moyen âge
+ce prouve point qu'elle ait été inconnue aux siècles antérieurs.
+Plusieurs des connaissances humaines ont été perdues et retrouvées; et
+l'une des plus importantes découvertes que l'Europe s'attribue, celle de
+la poudre à canon, avait été faite en Chine fort longtemps auparavant.
+Il n'est d'ailleurs rien moins que certain, au sujet des inventions de
+Guido d'Arezzo, qu'elles soient réellement les siennes, car lui-même
+dans ses écrits en cite plusieurs comme choses universellement admises
+avant lui. Quant à la difficulté d'adapter au plaint-chant notre
+harmonie, sans nier qu'elle ne s'unisse plus naturellement aux formes
+mélodiques modernes, le fait du chant ecclésiastique exécuté en
+contre-point à plusieurs parties, et de plus accompagné par les accords
+de l'orgue dans toutes les églises, y répond suffisamment. Voyons à
+présent sur quoi était basée l'opinion de M. Lesueur.
+
+«_L'harmonie était connue des anciens_, disait-il, _les œuvres de leurs
+poëtes, philosophes et historiens le prouvent en maint endroit d'une
+façon péremptoire._ Ces fragments historiques, fort clairs en eux-mêmes,
+ont été traduits à contre-sens. Grâce à l'intelligence que nous avons de
+la notation des Grecs, des morceaux entiers de leur musique, à plusieurs
+voix accompagnées de divers instruments, sont là pour témoigner de cette
+vérité. Des duos, trios et chœurs, de Sapho, Olympe, Terpandre,
+Aristoxène, etc., fidèlement reproduits dans nos signes musicaux, seront
+publiés plus tard. On y trouvera une harmonie simple et claire, où les
+accords les plus doux sont seuls employés, et dont le style est
+absolument le même que celui de certains fragments de musique
+religieuse, composés de nos jours. Leur gamme et leur système de
+tonalité sont parfaitement identiques aux nôtres. C'est une erreur des
+plus graves de voir dans le plain-chant, tradition monstrueuse des
+hymnes barbares que les Druides hurlaient autour de la statue d'Odin, en
+lui offrant d'horribles sacrifices, un débris de la musique grecque.
+Quelques cantiques en usage dans le rituel de l'église catholique sont
+grecs, il est vrai; aussi les trouvons-nous conçus dans le même système
+que la musique moderne? D'ailleurs, quand les preuves de fait
+manqueraient, celles de raisonnement ne suffisent-elles pas à démontrer
+la fausseté de l'opinion qui refuse aux anciens la connaissance et
+l'usage de l'harmonie? Quoi! les Grecs, ces fils ingénieux et polis de
+la terre qui vit naître Homère, Sophocle, Pindare, Praxitèle, Phidias,
+Apelles, Zeuxis, ce peuple artiste qui élevait des temples merveilleux
+que le temps n'a pas encore abattus, dont le ciseau taillait dans le
+marbre des formes humaines dignes de représenter les dieux; ce peuple,
+dont les œuvres monumentales servent de modèles aux poëtes, statuaires,
+architectes et peintres de nos jours, n'aurait eu qu'une musique
+incomplète et grossière comme celle des barbares?... Quoi! ces milliers
+de chanteurs des deux sexes entretenus à grands frais dans les temples,
+ces myriades d'instruments de natures diverses qu'ils nommaient: _Lyra_,
+_Psalterium_, _Trigonium_, _Sambuca_, _Cithara_, _Pectis_, _Maga_,
+_Barbiton_, _Testudo_, _Epigonium_, _Simmicium_, _Épandoron_, _etc._,
+pour les instruments à cordes; _Tuba_, _Fistula_, _Tibia_, _Cornu_,
+_Lituus_, _etc._, pour les instruments à vent; _Tympanum_, _Cymbalum_,
+_Crepitaculum_, _Tintinnabulum_, _Crotalum_, _etc._, pour les
+instruments de percussion, n'auraient été employés qu'à produire de
+froids et stériles unissons ou de pauvres octaves! On aurait ainsi fait
+marcher du même pas la harpe et la trompette; on aurait enchaîné de
+force dans un unisson grotesque deux instruments dont les allures, le
+caractère et l'effet diffèrent si énormément! C'est faire à
+l'intelligence et au sens musical d'un grand peuple une injure qu'il ne
+mérite pas, c'est taxer la Grèce entière de barbarie.»
+
+Tels étaient les motifs de l'opinion de M. Lesueur. Quant aux faits
+cités en preuves, on ne peut rien leur opposer; si l'illustre maître
+avait publié son grand ouvrage sur la musique antique, avec les
+fragments dont nous avons parlé plus haut; s'il avait indiqué les
+sources où il a puisé, les manuscrits qu'il a compulsés; si les
+incrédules avaient pu se convaincre par leurs propres yeux, que ces
+_harmonies_ attribuées aux Grecs nous ont été réellement léguées par
+eux; alors sans doute M. Lesueur eût gagné la cause au plaidoyer de
+laquelle il a travaillé si longtemps avec une persévérance et une
+conviction inébranlables. Malheureusement il ne l'a pas fait, et comme
+le doute est encore très-permis sur cette question, nous allons discuter
+les preuves de raisonnement avancées par M. Lesueur, avec l'impartialité
+et l'attention que nous avons apportées dans l'examen des idées de ses
+antagonistes. Nous lui répondrons donc:
+
+Les plains-chants que vous appelez barbares ne sont pas tous aussi
+sévèrement jugés par la généralité des musiciens actuels; il en est
+plusieurs, au contraire, qui leur paraissent empreints d'un rare
+caractère de sévérité et de grandeur. Le système de tonalité dans lequel
+ces hymnes sont écrites, et que vous condamnez, est susceptible de
+rencontrer fréquemment d'admirables applications. Beaucoup de chants
+populaires, pleins d'expression et de naïveté, sont dépourvus de _note
+sensible_, et par conséquent écrits dans le système tonal du
+plain-chant. D'autres, comme les airs écossais, appartiennent à une
+échelle musicale bien plus étrange encore, puisque le 4e et le 7e
+degré de notre gamme n'y figurent point. Quoi de plus frais cependant et
+de plus énergique parfois que ces mélodies des montagnes? Déclarer
+barbares des formes contraires à nos habitudes, ce n'est pas prouver
+qu'une éducation différente de celle que nous avons reçue ne puisse en
+venir à modifier singulièrement nos opinions à leur sujet. De plus, sans
+aller jusqu'à taxer la Grèce de barbarie, admettons seulement que sa
+musique, comparativement à la nôtre, fût encore dans l'enfance: le
+contraste de cet état imparfait d'un art spécial et de la splendeur des
+autres arts, qui n'ont avec lui aucun point de contact, aucune espèce de
+rapport, n'est point du tout inadmissible. Le raisonnement qui tendrait
+à faire regarder comme impossible cette anomalie est loin d'être
+nouveau, et l'on sait qu'en mainte circonstance il a amené à des
+conclusions que les faits ont ensuite démenties avec une brutalité
+désespérante.
+
+L'argument tiré du peu de raison musicale qu'il y aurait à faire marcher
+ensemble à l'unisson ou à l'octave des instruments de natures aussi
+dissemblables qu'une lyre, une trompette et des timbales, est sans force
+réelle; car enfin, cette disposition instrumentale est-elle praticable?
+Oui, sans doute, et les musiciens actuels pourront l'employer quand ils
+voudront. Il n'est donc pas extraordinaire qu'elle ait été admise chez
+des peuples auxquels la constitution même de leur art ne permettait pas
+d'en employer d'autre.
+
+A présent, quant à la supériorité de notre musique sur la musique
+antique, elle paraît plus que probable. Soit en effet que les anciens
+aient connu l'harmonie, soit qu'ils l'aient ignorée, en réunissant en
+faisceau les idées que les partisans des deux opinions contraires nous
+ont données de la nature et des moyens de leur art, il en résulte avec
+assez d'évidence cette conclusion:
+
+Notre musique contient celle des anciens, mais la leur ne contenait pas
+la nôtre; c'est-à-dire, nous pouvons aisément reproduire les effets de
+la musique antique, et de plus un nombre infini d'autres effets qu'elle
+n'a jamais connus et qu'il lui était impossible de rendre.
+
+Nous n'avons rien dit de l'art des sons en Orient; voici pourquoi: tout
+ce que les voyageurs nous ont appris à ce sujet jusqu'ici se borne à des
+puérilités informes et sans relations aucunes avec les idées que nous
+attachons au mot musique. A moins donc de notions nouvelles et opposées
+sur tous les points à celles qui nous sont acquises, nous devons
+regarder la musique, chez les Orientaux, comme un bruit grotesque,
+analogue à celui que font les enfants dans leurs jeux[2].
+
+
+
+
+ÉTUDE CRITIQUE
+
+DES
+
+SYMPHONIES DE BEETHOVEN
+
+
+Il y a trente-six ou trente-sept ans qu'on fit, aux concerts spirituels
+de l'Opéra, l'essai des œuvres de Beethoven, alors parfaitement
+inconnues en France. On ne croirait pas aujourd'hui de quelle
+réprobation fut frappée immédiatement cette admirable musique par la
+plupart des artistes. C'était bizarre, incohérent, diffus, hérissé de
+modulations dures, d'harmonies sauvages, dépourvu de mélodie, d'une
+expression outrée, trop bruyant, et d'une difficulté horrible. M.
+Habeneck, pour satisfaire aux exigences des hommes de goût qui
+régentaient alors l'Académie royale de musique, se voyait forcé de
+faire, dans ces mêmes symphonies dont il a organisé et dirigé avec tant
+de soin, plus tard, l'exécution au Conservatoire, des coupures
+monstrueuses, comme on s'en permettrait tout au plus dans un ballet de
+Gallemberg ou un opéra de Gaveaux. Sans ces _corrections_, Beethoven
+n'eût pas été admis à l'honneur de figurer, entre un solo de basson et
+un concerto de flûte, sur le programme des concerts spirituels. A la
+première audition des passages désignés au crayon rouge, Kreutzer
+s'était enfui en se bouchant les oreilles, et il eut besoin de tout son
+courage pour se décider, aux autres répétitions, à écouter _ce qui
+restait_ de la symphonie en _ré_. N'oublions pas que l'opinion de M.
+Kreutzer sur Beethoven était celle des quatre-vingt dix-neuf centièmes
+des musiciens de Paris à cette époque, et que, sans les efforts réitérés
+de l'imperceptible fraction qui professait l'opinion contraire, le plus
+grand compositeur des temps modernes nous serait peut-être encore
+aujourd'hui à peine connu. Le fait de l'exécution des fragments de
+Beethoven à l'Opéra était donc d'une grande importance; nous en pouvons
+juger, puisque sans lui, très-probablement, la société du Conservatoire
+n'eût pas été constituée. C'est à ce petit nombre d'hommes intelligents
+et au public qu'il faut faire honneur de cette belle institution. Le
+public, en effet, le public véritable, celui _qui n'appartient à aucune
+coterie_, ne juge que par sentiment et non point d'après les idées
+étroites, les théories ridicules qu'il s'est faites sur l'art; ce
+public-là, qui se trompe souvent malgré lui, puisqu'il lui arrive
+maintes fois de revenir sur ses propres décisions, fut frappé de prime
+abord par quelques-unes des éminentes qualités de Beethoven. Il ne
+demanda point si telle modulation était relative de telle autre, si
+certaines harmonies étaient admises par les _magisters_, ni s'il _était
+permis_ d'employer certains rhythmes qu'on ne connaissait pas encore; il
+s'aperçut seulement que ces rhythmes, ces harmonies et ces modulations,
+ornés d'une mélodie noble et passionnée, et revêtus d'une
+instrumentation puissante, l'impressionnaient fortement et d'une façon
+toute nouvelle. En fallait-il davantage pour exciter ses
+applaudissements? Notre public français n'éprouve qu'à de rares
+intervalles la vive et brûlante émotion que peut produire l'art musical;
+mais quand il lui arrive d'en être véritablement agité, rien n'égale sa
+reconnaissance pour l'artiste, quel qu'il soit, qui la lui a donnée. Dès
+sa première apparition, le célèbre allegretto en _la_ mineur de la
+septième symphonie qu'on avait intercalé dans la deuxième _pour faire
+passer le reste_, fut donc apprécié à sa valeur par l'auditoire des
+concerts spirituels. Le parterre en masse le redemanda à grands cris,
+et, à la seconde exécution, un succès presque égal accueillit le premier
+morceau et le _scherzo_ de la symphonie en _ré_ qu'on avait peu goûtés à
+la première épreuve. L'intérêt manifeste que le public commença dès lors
+à prendre à Beethoven doubla les forces de ses défenseurs, réduisit,
+sinon au silence, au moins à l'inaction la majorité de ses détracteurs,
+et peu à peu, grâce à ces lueurs crépusculaires annonçant aux
+clairvoyants de quel côté le soleil allait se lever, le noyau se grossit
+et l'on en vint à fonder, presque uniquement pour Beethoven, la
+magnifique société du Conservatoire, aujourd'hui à peu près sans rivale
+dans le monde.
+
+Nous allons essayer l'analyse des symphonies de ce grand maître, en
+commençant par la première que le Conservatoire exécute si rarement.
+
+
+I
+
+SYMPHONIE EN UT MAJEUR
+
+Cette œuvre, par sa forme, par son style mélodique, par sa sobriété
+harmonique et son instrumentation, se distingue tout à fait des autres
+compositions de Beethoven qui lui ont succédé. L'auteur, en l'écrivant,
+est évidemment resté sous l'empire des idées de Mozart, qu'il a
+agrandies quelquefois, et partout ingénieusement imitées. Dans la
+première et la seconde partie, pourtant, on voit poindre de temps en
+temps quelques rhythmes dont l'auteur de _Don Juan_ a fait usage, il est
+vrai, mais fort rarement et d'une façon beaucoup moins saillante. Le
+premier allegro a pour thème une phrase de six mesures, qui, sans avoir
+rien de bien caractérisé en soi, devient ensuite intéressante par l'art
+avec lequel elle est traitée. Une mélodie épisodique lui succède, d'un
+style peu distingué; et, au moyen d'une demi-cadence répétée trois ou
+quatre fois, nous arrivons à un dessin d'instruments à vent en
+imitations à la quarte, qu'on est d'autant plus étonné de trouver là,
+qu'il avait été employé souvent déjà dans plusieurs ouvertures d'opéras
+français.
+
+L'andante contient un accompagnement de timbales _piano_ qui paraît
+aujourd'hui quelque chose de fort ordinaire, mais où il faut reconnaître
+cependant le prélude des effets saisissants que Beethoven a produits
+plus tard, à l'aide de cet instrument peu ou mal employé en général par
+ses prédécesseurs. Ce morceau est plein de charme, le thème en est
+gracieux et se prête bien aux développements fugués, au moyen desquels
+l'auteur a su en tirer un parti si ingénieux et si piquant.
+
+Le scherzo est le premier né de cette famille de charmants badinages
+(scherzi) dont Beethoven a inventé la forme, déterminé le mouvement, et
+qu'il a substitués presque dans toutes ses œuvres instrumentales au
+menuet de Mozart et de Haydn dont le mouvement est moins rapide du
+double et le caractère tout différent. Celui-ci est d'une fraîcheur,
+d'une agilité et d'une grâce exquises. C'est la seule véritable
+nouveauté de cette symphonie, où l'idée poétique, si grande et si riche
+dans la plupart des œuvres qui ont suivi celle-ci, manque tout à fait.
+C'est de la musique admirablement faite, claire, vive, mais peu
+accentuée, froide, et quelquefois mesquine, comme dans le rondo final,
+par exemple, véritable enfantillage musical; en un mot, ce n'est pas là
+Beethoven. Nous allons le trouver.
+
+
+II
+
+SYMPHONIE EN RÉ
+
+Dans celle-ci tout est noble, énergique et fier; l'introduction
+(_largo_) est un chef-d'œuvre. Les effets les plus beaux s'y succèdent
+sans confusion et toujours d'une manière inattendue; le chant est d'une
+solennité touchante qui, dès les premières mesures, impose le respect et
+prépare à l'émotion. Déjà le rhythme se montre plus hardi,
+l'orchestration plus riche, plus sonore et plus variée. A cet admirable
+_adagio_ est lié un _allegro con brio_ d'une verve entraînante. Le
+_grupetto_, qu'on rencontre dans la première mesure du thème proposé au
+début par les altos et les violoncelles à l'unisson, est repris
+isolément ensuite, pour établir, soit des progressions en crescendo,
+soit des imitations entre les instruments à vent et les instruments à
+cordes, qui toutes sont d'une physionomie aussi neuve qu'animée. Au
+milieu se trouve une mélodie exécutée, dans sa première moitié, par les
+clarinettes, les cors et les bassons, et terminée en tutti par le reste
+de l'orchestre, dont la mâle énergie est encore rehaussée par l'heureux
+choix des accords qui l'accompagnent. L'_andante_ n'est point traité de
+la même manière que celui de la première symphonie; il ne se compose pas
+d'un thème travaillé en imitations canoniques, mais bien d'un chant pur
+et candide, exposé d'abord simplement par le _quatuor_, puis brodé avec
+une rare élégance, au moyen de traits légers dont le caractère ne
+s'éloigne jamais du sentiment de tendresse qui forme le trait distinctif
+de l'idée principale. C'est la peinture ravissante d'un bonheur innocent
+à peine assombri par quelques rares accents de mélancolie. Le _scherzo_
+est aussi franchement gai dans sa capricieuse fantaisie, que l'_andante_
+a été complétement heureux et calme; car tout est riant dans cette
+symphonie, les élans guerriers du premier _allegro_ sont eux-mêmes tout
+à fait exempts de violence; on n'y saurait voir que l'ardeur juvénile
+d'un noble cœur dans lequel se sont conservées intactes les plus belles
+illusions de la vie. L'auteur croit encore à la gloire immortelle, à
+l'amour, au dévouement... Aussi, quel abandon dans sa gaieté! comme il
+est spirituel! quelles saillies? A entendre ces divers instruments qui
+se disputent des parcelles d'un motif qu'aucun d'eux n'exécute en
+entier, mais dont chaque fragment se colore ainsi de mille nuances
+diverses en passant de l'un à l'autre, ou croirait assister aux jeux
+féeriques des gracieux esprits d'Obéron. Le final est de la même nature;
+c'est un second _scherzo_ à deux temps, dont le badinage a peut-être
+encore quelque chose de plus fin et de plus piquant.
+
+
+III
+
+SYMPHONIE HÉROIQUE
+
+
+On a grand tort de tronquer l'inscription placée en tête de celle-ci par
+le compositeur. Elle est intitulée: _Symphonie héroïque pour fêter le
+souvenir d'un grand homme_. Ou voit qu'il ne s'agit point ici de
+batailles ni de marches triomphales, ainsi que beaucoup de gens, trompés
+par la mutilation du titre, doivent s'y attendre, mais bien de pensers
+graves et profonds, de mélancoliques souvenirs, de cérémonies imposantes
+par leur grandeur et leur tristesse, en un mot, de l'_oraison funèbre_
+d'un héros. Je connais peu d'exemples en musique d'un style où la
+douleur ait su conserver constamment des formes aussi pures et une telle
+noblesse d'expressions.
+
+Le premier morceau est à trois temps et dans un mouvement à peu près
+égal à celui de la valse. Quoi de plus sérieux cependant et de plus
+dramatique que cet _allegro_? Le thème énergique qui en forme le fond ne
+se présente pas d'abord dans son entier. Contrairement à l'usage,
+l'auteur en commençant, nous a laissé seulement entrevoir son idée
+mélodique; elle ne se montre avec tout son éclat qu'après un exorde de
+quelques mesures. Le rhythme est excessivement remarquable par la
+fréquence des syncopes et par des combinaisons de la mesure à deux
+temps, jetées, par l'accentuation des temps faibles, dans la mesure à
+trois temps. Quand à ce rhythme heurté viennent se joindre encore
+certaines rudes dissonances, comme celle que nous trouvons vers le
+milieu de la seconde reprise, où les premiers violons frappent le _fa_
+naturel aigu contre le _mi_ naturel, quinte de l'accord de _la_ mineur,
+on ne peut réprimer un mouvement d'effroi à ce tableau de fureur
+indomptable. C'est la voix du désespoir et presque de la rage. Seulement
+on peut se dire: Pourquoi ce désespoir? pourquoi cette rage? On n'en
+découvre pas le motif. L'orchestre se calme subitement à la mesure
+suivante; on dirait que, brisé par l'emportement auquel il vient de se
+livrer, les forces lui manquent tout à coup. Puis ce sont des phrases
+plus douces, où nous retrouvons tout ce que le souvenir peut faire
+naître dans l'âme de douloureux attendrissements. Il est impossible de
+décrire, ou seulement d'indiquer, la multitude d'aspects mélodiques et
+harmoniques sous lesquels Beethoven reproduit son thème; nous nous
+bornerons à en indiquer un d'une extrême bizarrerie, qui a servi de
+texte à bien des discussions, que l'éditeur français a corrigé dans la
+partition, pensant que ce fût une faute de gravure, mais qu'on a rétabli
+après un plus ample informé: les premiers et les seconds violons seuls
+tiennent en trémolo la seconde majeure _si b_, _la b_, fragment de
+l'accord de septième sur la dominante de _mi bémol_, quand un cor, qui a
+l'air de se tromper et de partir quatre mesures trop tôt, vient
+témérairement faire entendre le commencement du thème principal qui
+roule exclusivement sur les notes, _mi_, _sol_, _mi_, _si_. On conçoit
+quel étrange effet cette mélodie formée des trois notes de l'accord de
+tonique doit produire contre les deux notes dissonantes de l'accord de
+dominante, quoique l'écartement des parties en affaiblisse beaucoup le
+froissement; mais, au moment où l'oreille est sur le point de se
+révolter contre une semblable anomalie, un vigoureux _tutti_ vient
+couper la parole au cor, et, se terminant _piano_ sur l'accord de la
+tonique, laisse rentrer les violoncelles, qui disent alors le thème tout
+entier sous l'harmonie qui lui convient. A considérer les choses d'un
+peu haut, il est difficile de trouver une justification sérieuse à ce
+caprice musical[3]. L'auteur, dit-on, y tenait beaucoup cependant; on
+raconte même qu'à la première répétition de cette symphonie, M. Ries,
+qui y assistait, s'écria en arrêtant l'orchestre: «Trop tôt, trop tôt,
+le cor s'est trompé!» et que, pour récompense de son zèle, il reçut de
+Beethoven furieux une semonce des plus vives.
+
+Aucune bizarrerie de cette nature ne se présente dans le reste de la
+partition. La marche funèbre est tout un drame. On croit y trouver la
+traduction des beaux vers de Virgile, sur le convoi du jeune Pallas:
+
+ Multa que præterea Laurentis præmia pugnæ
+ Adgerat, et longo prædam jubet ordine duci.
+ Post bellator equus, positis insignibus, Æthon
+ It lacrymans, guttis que humectat grandibus ora.
+
+La fin surtout émeut profondément. Le thème de la marche reparaît, mais
+par fragments coupés de silences et sans autre accompagnement que trois
+coups _pizzicato_ de contre-basse; et quand ces lambeaux de la lugubre
+mélodie, seuls, nus, brisés, effacés, sont tombés un à un jusque sur la
+tonique, les instruments à vent poussent un cri, dernier adieu des
+guerriers à leur compagnon d'armes, et tout l'orchestre s'éteint sur un
+point d'orgue _pianissimo_.
+
+Le troisième morceau est intitulé _scherzo_, suivant l'usage. Le mot
+italien signifie jeu, badinage. On ne voit pas trop, au premier coup
+d'œil, comment un pareil genre de musique peut figurer dans cette
+composition épique. Il faut l'entendre pour le concevoir. En effet,
+c'est bien là le rhythme, le mouvement du _scherzo_; ce sont bien des
+jeux, mais de véritables jeux funèbres, à chaque instant assombris par
+des pensées de deuil, des jeux enfin comme ceux que les guerriers de
+l'_Iliade_ célébraient autour des tombeaux de leurs chefs.
+
+Jusque dans les évolutions les plus capricieuses de son orchestre,
+Beethoven a su conserver la couleur grave et sombre, la tristesse
+profonde qui devaient naturellement dominer dans un tel sujet. Le finale
+n'est qu'un développement de la même idée poétique. Un passage
+d'instrumentation fort curieux se fait remarquer au début, et montre
+tout l'effet qu'on peut tirer de l'opposition des timbres différents.
+C'est un _si bémol_ frappé par les violons, et repris à l'instant par
+les flûtes et les hautbois en manière d'écho. Bien que le son soit
+répercuté sur le même degré de l'échelle, dans le même mouvement et avec
+une force égale, il résulte cependant de ce dialogue une différence si
+grande entre les mêmes notes, qu'on pourrait comparer la nuance qui les
+distingue à celle qui sépare le _bleu_ du _violet_. De telles finesses
+de tons étaient tout à fait inconnues avant Beethoven, c'est à lui que
+nous les devons.
+
+Ce finale si varié est pourtant fait entièrement avec un thème fugué
+fort simple, sur lequel l'auteur bâtit ensuite, outre mille ingénieux
+détails, deux autres thèmes dont l'un est de la plus grande beauté. On
+ne peut s'apercevoir, à la tournure de la mélodie, qu'elle a été pour
+ainsi dire extraite d'une autre. Son expression au contraire est
+beaucoup plus touchante, elle est incomparablement plus gracieuse que le
+thème primitif, dont le caractère est plutôt celui d'une basse et qui en
+tient fort bien lieu. Ce chant reparaît, un peu avant la fin, sur un
+mouvement plus lent et avec une autre harmonie qui en redouble la
+tristesse. Le héros coûte bien des pleurs. Après ces derniers regrets
+donnés à sa mémoire, le poëte quitte l'élégie pour entonner avec
+transport l'hymne de la gloire. Quoique un peu laconique, cette
+péroraison est pleine d'éclat, elle couronne dignement le monument
+musical. Beethoven a écrit des choses plus, saisissantes peut-être que
+cette symphonie, plusieurs de ses autres compositions impressionnent
+plus vivement le public, mais, il faut le reconnaître cependant, la
+_Symphonie héroïque_ est tellement forte de pensée et d'exécution, le
+style en est si nerveux, si constamment élevé, et la forme si poétique,
+que son rang est égal à celui des plus hautes conceptions de son auteur.
+Un sentiment de tristesse grave et pour ainsi dire antique me domine
+toujours pendant l'exécution de cette symphonie; mais le public en
+paraît médiocrement touché. Certes, il faut déplorer la misère de
+l'artiste qui, brûlant d'un tel enthousiasme, n'a pu se faire assez bien
+comprendre même d'un auditoire d'élite, pour l'élever jusqu'à la hauteur
+de son inspiration. C'est d'autant plus triste que ce même auditoire, en
+d'autres circonstances, s'échauffe, palpite et pleure avec lui; il se
+prend d'une passion réelle et très-vive pour quelques-unes de ses
+compositions également admirables, il est vrai, mais non plus belles que
+celle-ci cependant; il apprécie à leur juste valeur l'_allegretto_ en
+_la mineur_ de la septième symphonie, l'_allegretto scherzando_ de la
+huitième, le finale de la cinquième, le _scherzo_ de la neuvième; il
+paraît même fort ému de la marche funèbre de la symphonie dont il est
+ici question (l'héroïque); mais quant au premier morceau, il est
+impossible de se faire illusion, j'en ai fait la remarque depuis plus de
+vingt ans, le public l'écoute presque de sang-froid; il y voit une
+composition savante et d'une assez grande énergie; au delà...., rien. Il
+n'y a pas de philosophie qui tienne; on a beau se dire qu'il en fut
+toujours ainsi en tous lieux et pour toutes les œuvres élevées de
+l'esprit, que les causes de l'émotion poétique sont secrètes et
+inappréciables, que le sentiment de certaines beautés dont quelques
+individus sont doués, manque absolument chez les masses, qu'il est même
+impossible qu'il en soit autrement..... Tout cela ne console pas, tout
+cela ne calme pas l'indignation instinctive, involontaire, absurde, si
+l'on veut, dont le cœur se remplit, à l'aspect d'une merveille
+méconnue, d'une si noble composition, que la foule regarde sans voir,
+écoute sans entendre, et laisse passer près d'elle sans presque
+détourner la tête, comme s'il ne s'agissait que d'une chose médiocre ou
+commune. Oh! c'est affreux de se dire, et cela avec une certitude
+impitoyable: Ce que je trouve beau est _le beau_ pour moi, mais il ne le
+sera peut-être pas pour mon meilleur ami; celui dont les sympathies sont
+ordinairement les miennes sera affecté d'une tout autre manière; il se
+peut que l'œuvre qui me transporte, qui me donne la fièvre, qui
+m'arrache des larmes, le laisse froid, ou même lui déplaise,
+l'impatiente...
+
+La plupart des grands poëtes ne sentent pas la musique ou ne goûtent que
+les mélodies triviales et puériles; beaucoup de grands esprits, qui
+croient l'aimer, ne se doutent même pas des émotions qu'elle fait
+naître. Ce sont de tristes vérités, mais ce sont des vérités palpables,
+évidentes, que l'entêtement de certains systèmes peut seul empêcher de
+reconnaître. J'ai vu une chienne qui hurlait de plaisir en entendant la
+tierce majeure tenue en double corde sur le violon, elle a fait des
+petits sur qui la tierce, ni la quinte, ni la sixte, ni l'octave, ni
+aucun accord consonnant ou dissonant, n'ont jamais produit la moindre
+impression. Le public, de quelque manière qu'il soit composé, est
+toujours, à l'égard des grandes conceptions musicales, comme cette
+chienne et ses chiens. Il a certains nerfs qui vibrent à certaines
+résonnances, mais cette organisation, tout incomplète qu'elle soit,
+étant inégalement répartie et modifiée à l'infini, il s'ensuit qu'il y a
+presque folie à compter sur tels moyens de l'art plutôt que sur tels
+autres, pour agir sur lui; et que le compositeur n'a rien de mieux à
+faire que d'obéir aveuglément à son sentiment propre, en se résignant
+d'avance à toutes les chances du hasard. Je sors du Conservatoire avec
+trois ou quatre dilettanti, un jour où l'on vient d'exécuter la
+symphonie avec chœurs.
+
+--Comment trouvez-vous cet ouvrage? me dit l'un d'eux.
+
+--Immense! magnifique! écrasant!
+
+--C'est singulier, je m'y suis cruellement ennuyé. Et vous? ajoute-t-il,
+en s'adressant à un Italien...
+
+--Oh! moi, je trouve cela inintelligible, ou plutôt insupportable, il
+n'y a pas de mélodie... Au reste, tenez, voici plusieurs journaux qui en
+parlent, lisons:
+
+--La symphonie avec chœurs de Beethoven représente le point culminant
+de la musique moderne; l'art n'a rien produit encore qu'on puisse lui
+comparer pour la noblesse du style, la grandeur du plan et le fini des
+détails.
+
+(_Un autre journal._)--La symphonie avec chœurs de Beethoven est une
+monstruosité.
+
+(_Un autre._)--Cet ouvrage n'est pas absolument dépourvu d'idées, mais
+elles sont mal disposées et ne forment qu'un ensemble incohérent et
+dénué de charme.
+
+(_Un autre._)--La symphonie, avec chœurs de Beethoven, contient
+d'admirables passages, cependant on voit que les idées manquaient à
+l'auteur, et que, son imagination épuisée ne le soutenant plus, il s'est
+consumé en efforts souvent heureux pour suppléer à l'inspiration à force
+d'art. Les quelques phrases qui s'y trouvent sont supérieurement
+traitées et disposées dans un ordre parfaitement clair et logique. En
+somme, c'est l'œuvre fort intéressante d'un _génie fatigué_.
+
+Où est la vérité? où est l'erreur? partout et nulle part. Chacun a
+raison; ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour l'autre, par cela
+seul que l'un a été ému et que l'autre est demeuré impassible, que le
+premier a éprouvé une vive jouissance et le second une grande fatigue.
+Que faire à cela?... rien..., mais c'est horrible; j'aimerais mieux être
+fou et croire au beau absolu.
+
+
+IV
+
+SYMPHONIE EN SI BÉMOL
+
+Ici Beethoven abandonne entièrement l'ode et l'élégie, pour retourner au
+style moins élevé et moins sombre, mais non moins difficile, peut-être,
+de la seconde symphonie. Le caractère de cette partition est
+généralement vif, alerte, gai ou d'une douceur céleste. Si l'on en
+excepte l'_adagio_ méditatif, qui lui sert d'introduction, le premier
+morceau est presque entièrement consacré à la joie. Le motif en notes
+détachées, par lequel débute l'_allegro_, n'est qu'un canevas sur lequel
+l'auteur répand ensuite d'autres mélodies plus réelles, qui rendent
+ainsi accessoire l'idée en apparence principale du commencement.
+
+Cet artifice, bien que fécond en résultats curieux et intéressants,
+avait été déjà employé par Mozart et Haydn, avec un bonheur égal. Mais
+on trouve dans la seconde partie du même allegro, une idée vraiment
+neuve, dont les premières mesures captivent l'attention, et qui après
+avoir entraîné l'esprit de l'auditeur dans ses développements
+mystérieux, le frappe d'étonnement par sa conclusion inattendue. Voici
+en quoi elle consiste: après un tutti assez vigoureux, les premiers
+violons morcelant le premier thème, en forment un jeu dialogué
+_pianissimo_ avec les seconds violons, qui vient aboutir sur des tenues
+de l'accord de septième dominante du ton de _si naturel_; chacune de ces
+tenues est coupée par deux mesures de silence, que remplit seul un léger
+trémolo de timbales sur le _si bémol_, tierce majeure enharmonique du
+_fa dièze_ fondamental. Après deux apparitions de cette nature, les
+timbales se taisent pour laisser les instruments à cordes murmurer
+doucement d'autres fragments du thème, et arriver, par une nouvelle
+modulation enharmonique, sur l'accord de sixte et quarte de _si bémol_.
+Les timbales rentrant alors sur le même son, qui, au lieu d'être une
+note sensible comme la première fois, est une tonique véritable,
+continuent le trémolo pendant une vingtaine de mesures. La force de
+tonalité de ce _si bémol_, très-peu perceptible en commençant, devient
+de plus en plus grande au fur et à mesure que le trémolo se prolonge;
+puis les autres instruments, semant de petits traits inachevés leur
+marche progressive, aboutissent avec le grondement continu de la timbale
+à un _forte_ général où l'accord parfait de _si bémol_ s'établit enfin à
+plein orchestre dans toute sa majesté. Cet étonnant crescendo est une
+des choses les mieux inventées que nous connaissions en musique; on ne
+lui trouverait guère de pendant que dans celui qui termine le célèbre
+_scherzo_ de la symphonie en _ut mineur_. Encore ce dernier, malgré son
+immense effet, est-il conçu sur une échelle moins vaste, partant du
+_piano_ pour arriver à l'explosion finale, sans sortir du ton principal;
+tandis que celui dont nous venons de décrire la marche, part du
+_mezzo-forte_, va se perdre un instant dans un _pianissimo_ sous des
+harmonies dont la couleur est constamment vague et indécise, puis
+reparaît avec des accords d'une tonalité plus arrêtée, et n'éclate qu'au
+moment où le nuage qui voilait cette modulation, est complétement
+dissipé. On dirait d'un fleuve dont les eaux paisibles disparaissent
+tout à coup, et ne sortent de leur lit souterrain que pour retomber avec
+fracas en cascade écumante.
+
+Pour l'_adagio_, il échappe à l'analyse... C'est tellement pur de
+formes, l'expression de la mélodie est si angélique et d'une si
+irrésistible tendresse, que l'art prodigieux de la mise en œuvre
+disparaît complétement. On est saisi, dès les premières mesures, d'une
+émotion qui, à la fin devient accablante par son intensité; et ce n'est
+que chez l'un des géants de la poésie, que nous pouvons trouver un point
+de comparaison à cette page sublime du géant de la musique. Rien, en
+effet, ne ressemble davantage à l'impression produite par cet _adagio_,
+que celle qu'on éprouve à lire le touchant épisode de Francesca di
+Rimini, dans la _Divina Comedia_, dont Virgile ne peut entendre le récit
+_sans pleurer à sanglots_, et qui, au dernier vers, fait Dante _tomber,
+comme tombe un corps mort_. Ce morceau semble avoir été soupiré par
+l'archange Michel, un jour où, saisi d'un accès de mélancolie, il
+contemplait les mondes, debout sur le seuil de l'empyrée.
+
+Le _scherzo_ consiste presque entièrement en phrases rhythmées à _deux_
+temps, forcées d'entrer dans les combinaisons de la mesure à _trois_. Ce
+moyen, dont Beethoven a usé fréquemment, donne beaucoup de nerf au
+style; les désinences mélodiques deviennent par là plus piquantes, plus
+inattendues; et d'ailleurs, ces rhythmes à contre-temps ont en eux-mêmes
+un charme très-réel, quoique difficile à expliquer. On éprouve du
+plaisir à voir la mesure ainsi broyée se retrouver entière à la fin de
+chaque période, et le sens du discours musical, quelque temps suspendu,
+arriver cependant à une conclusion satisfaisante, à une solution
+complète. La mélodie du _trio_, confiée aux instruments à vent, est
+d'une délicieuse fraîcheur; le mouvement en est plus lent que celui du
+reste du _scherzo_, et sa simplicité ressort plus élégante encore de
+l'opposition des petites phrases que les violons jettent sur l'harmonie,
+comme autant d'agaceries charmantes. Le finale, gai et sémillant, rentre
+dans les formes rhythmiques ordinaires; il consiste en un cliquetis de
+notes scintillantes, en un babillage continuel, entrecoupé cependant de
+quelques accords rauques et sauvages, où les boutades colériques, que
+nous avons eu déjà l'occasion de signaler chez l'auteur, se manifestent
+encore.
+
+
+V
+
+SYMPHONIE EN UT MINEUR
+
+La plus célèbre de toutes, sans contredit, est aussi la première, selon
+nous, dans laquelle Beethoven ait donné carrière à sa vaste imagination,
+sans prendre pour guide ou pour appui une pensée étrangère. Dans les
+première, seconde et quatrième symphonies, il a plus ou moins agrandi
+des formes déjà connues, en les poétisant de tout ce que sa vigoureuse
+jeunesse pouvait y ajouter d'inspirations brillantes ou passionnées;
+dans la troisième (l'héroïque), la forme tend à s'élargir, il est vrai,
+et la pensée s'élève à une grande hauteur; mais on ne saurait y
+méconnaître cependant l'influence d'un de ces poëtes divins auxquels,
+dès longtemps, le grand artiste avait élevé un temple dans son cœur.
+Beethoven, fidèle au précepte d'Horace:
+
+ «Nocturnâ versate manu, versate diurnâ,»
+
+lisait habituellement Homère, et dans sa magnifique épopée musicale,
+qu'on a dit à tort ou à raison inspirée par un héros moderne, les
+souvenirs de l'antique _Iliade_ jouent un rôle admirablement beau, mais
+non moins évident.
+
+La symphonie en _ut mineur_, au contraire, nous paraît émaner
+directement et uniquement du génie de Beethoven; c'est sa pensée intime
+qu'il y va développer; ses douleurs secrètes, ses colères concentrées,
+ses rêveries pleines d'un accablement si triste, ses visions nocturnes,
+ses élans d'enthousiasme en fourniront le sujet; et les formes de la
+mélodie, de l'harmonie, du rhythme et de l'instrumentation s'y
+montreront aussi essentiellement individuelles et neuves que douées de
+puissance et de noblesse.
+
+Le premier morceau est consacré à la peinture des sentiments désordonnés
+qui bouleversent une grande âme en proie au désespoir; non ce désespoir
+concentré, calme, qui emprunte les apparences de la résignation; non pas
+cette douleur sombre et muette de Roméo apprenant la mort de Juliette,
+mais bien la fureur terrible d'Othello recevant de la bouche d'Iago les
+calomnies empoisonnées qui le persuadent du crime de Desdémona. C'est
+tantôt un délire frénétique qui éclate en cris effrayants; tantôt un
+abattement excessif qui n'a que des accents de regret et se prend en
+pitié lui-même. Écoutez ces hoquets de l'orchestre, ces accords
+dialogués entre les instruments à vent et les instruments à cordes, qui
+vont et viennent en s'affaiblissant toujours, comme la respiration
+pénible d'un mourant, puis font place à une phrase pleine de violence,
+où l'orchestre semble se relever, ranimé par un éclair de fureur; voyez
+cette masse frémissante hésiter un instant et se précipiter ensuite tout
+entière, divisée en deux unissons ardents comme deux ruisseaux de lave;
+et dites si ce style passionné n'est pas en dehors et au-dessus de tout
+ce qu'on avait produit auparavant en musique instrumentale.
+
+On trouve dans ce morceau un exemple frappant de l'effet produit par le
+redoublement excessif des parties dans certaines circonstances, et de
+l'aspect sauvage de l'accord de quarte sur la seconde note du ton,
+autrement dit, du second renversement de l'accord de la dominante. On le
+rencontre fréquemment sans préparation ni résolution, et une fois même
+sans la note sensible et sur un point d'orgue, le _ré_ se trouvant au
+grave dans tous les instruments à cordes, pendant que le sol dissonne
+tout seul à l'aigu dans quelques parties d'instruments à vent.
+
+L'_adagio_ présente quelques rapports de caractère avec l'_allegretto_
+en _la mineur_ de la septième symphonie, et celui en _mi bémol_ de la
+quatrième. Il tient également de la gravité mélancolique du premier, et
+de la grâce touchante du second. Le thème proposé d'abord par les
+violoncelles et les altos unis, avec un simple accompagnement de
+contre-basses _pizzicato_, est suivi d'une phrase des instruments à
+vent, qui revient constamment la même, et dans le même ton, d'un bout à
+l'autre du morceau, quelles que soient les modifications subies
+successivement par le premier thème. Cette persistance de la même phrase
+à se représenter toujours dans sa simplicité si profondément triste,
+produit peu à peu sur l'âme de l'auditeur une impression qu'on ne
+saurait décrire, et qui est certainement la plus vive de cette nature
+que nous ayons éprouvée. Parmi les effets harmoniques les plus osés de
+cette élégie sublime nous citerons: 1º la tenue des flûtes et des
+clarinettes à l'aigu, sur la dominante _mi bémol_, pendant que les
+instruments à cordes s'agitent dans le grave en passant par l'accord de
+sixte _ré bémol_, _fa_, _si bémol_, dont la tenue supérieure ne fait
+point partie; 2º la phrase incidente exécutée par une flûte, un hautbois
+et deux clarinettes, qui se meuvent en mouvement contraire, de manière à
+produire de temps en temps des dissonances de seconde non préparées
+entre le _sol_, note sensible, et le _fa_ sixte majeure de _la bémol_.
+Ce troisième renversement de l'accord de _septième de sensible_ est
+prohibé, tout comme la pédale haute que nous venons de citer, par la
+plupart des théoriciens, et n'en produit pas moins un effet délicieux.
+Il y a encore à la dernière rentrée du premier thème un _canon à
+l'unisson à une mesure de distance_, entre les violons et les flûtes,
+les clarinettes et les bassons, qui donnerait à la mélodie ainsi traitée
+un nouvel intérêt, s'il était possible d'entendre l'imitation des
+instruments à vent; malheureusement l'orchestre entier joue fort dans le
+même moment et la rend presque insaisissable.
+
+Le _scherzo_ est une étrange composition dont les premières mesures, qui
+n'ont rien de terrible cependant, causent cette émotion inexplicable
+qu'on éprouve sous le regard magnétique de certains individus. Tout y
+est mystérieux et sombre; les jeux d'instrumentation, d'un aspect plus
+ou moins sinistre, semblent se rattacher à l'ordre d'idées qui créa la
+fameuse scène du Bloksberg, dans le _Faust_ de Goethe. Les nuances du
+_piano_ et du _mezzo forte_ y dominent. Le milieu (le trio) est occupé
+par un trait de basses, exécuté de toute la force des archets, dont la
+lourde rudesse fait trembler sur leurs pieds les pupitres de l'orchestre
+et ressemble assez aux ébats d'un éléphant en gaieté..... Mais le
+monstre s'éloigne, et le bruit de sa folle course se perd graduellement.
+Le motif du _scherzo_ reparaît en _pizzicato_; le silence s'établit peu
+à peu, on n'entend plus que quelques notes légèrement pincées par les
+violons et les petits gloussements étranges que produisent les bassons
+donnant le _la bémol_ aigu, froissé de très-près par le _sol_ octave du
+son fondamental de l'accord de neuvième dominante mineure; puis, rompant
+la cadence, les instruments à cordes prennent doucement avec l'archet
+l'accord de _la bémol_ et s'endorment sur cette tenue. Les timbales
+seules entretiennent le rhythme en frappant avec des baguettes couvertes
+d'éponge de légers coups qui se dessinent sourdement sur la stagnation
+générale du reste de l'orchestre. Ces notes de timbales sont des _ut_;
+le ton du morceau est celui d'_ut mineur_; mais l'accord de _la bémol_,
+longtemps soutenu par les autres instruments, semble introduire une
+tonalité différente; de son côté le martellement isolé des timbales sur
+l'_ut_ tend à conserver le sentiment du ton primitif. L'oreille
+hésite... on ne sait où va aboutir ce mystère d'harmonie... quand les
+sourdes pulsations des timbales augmentant peu à peu d'intensité
+arrivent avec les violons qui ont repris part au mouvement et changé
+l'harmonie, à l'accord de septième dominante, _sol_, _si_, _ré_, _fa_,
+au milieu duquel les timbales roulent obstinément leur _ut tonique_;
+tout l'orchestre, aidé des trombones qui n'ont point encore paru, éclate
+alors dans le mode majeur sur un thème de marche triomphale, et le
+finale commence. On sait l'effet de ce coup de foudre, il est inutile
+d'en entretenir le lecteur.
+
+La critique a essayé pourtant d'atténuer le mérite de l'auteur en
+affirmant qu'il n'avait employé qu'un procédé vulgaire, l'éclat du mode
+majeur succédant avec pompe à l'obscurité d'un _pianissimo mineur_; que
+le thème triomphal manquait d'originalité, et que l'intérêt allait en
+diminuant jusqu'à la fin, au lieu de suivre la progression contraire.
+Nous lui répondrons: a-t-il fallu moins de génie pour créer une œuvre
+pareille, parce que le passage du _piano_ au _forte_, et celui du
+_mineur_ au _majeur_, étaient des moyens déjà connus?... Combien
+d'autres compositeurs n'ont-ils pas voulu mettre en jeu le même ressort;
+et en quoi le résultat qu'ils ont obtenu se peut-il comparer au
+gigantesque chant de victoire dans lequel l'âme du poëte musicien, libre
+désormais des entraves et des souffrances terrestres, semble s'élancer
+rayonnante vers les cieux?... Les quatre premières mesures du thème ne
+sont pas, il est vrai, d'une grande originalité; mais les formes de la
+fanfare sont naturellement bornées, et nous ne croyons pas qu'il soit
+possible d'en trouver de nouvelles sans sortir tout à fait du caractère
+simple, grandiose et pompeux qui lui est propre. Aussi Beethoven
+n'a-t-il voulu pour le début de son finale qu'une entrée de fanfare, et
+il retrouve bien vite dans tout le reste du morceau et même dans la
+suite de la phrase principale, cette élévation et cette nouveauté de
+style qui ne l'abandonnent jamais. Quant au reproche de n'avoir pas
+augmenté l'intérêt jusqu'au dénoûment, voici ce qu'on pourrait dire: la
+musique ne saurait, dans l'état où nous la connaissons du moins,
+produire un effet plus violent que celui de cette transition du
+_scherzo_ à la marche triomphale; il était donc impossible de
+l'augmenter en avançant.
+
+Se soutenir à une pareille hauteur est déjà un prodigieux effort; malgré
+l'ampleur des développements auxquels il s'est livré, Beethoven
+cependant a pu le faire. Mais cette égalité même, entre le commencement
+et la fin, suffit pour faire supposer une décroissance, à cause de la
+secousse terrible que reçoivent au début les organes des auditeurs, et
+qui, élevant à son plus violent paroxysme l'émotion nerveuse, la rend
+d'autant plus difficile l'instant d'après. Dans une longue file de
+colonnes de la même hauteur, une illusion d'optique fait paraître plus
+petites les plus éloignées. Peut-être notre faible organisation
+s'accommoderait-elle mieux d'une péroraison plus laconique semblable au:
+_Notre général vous rappelle_, de Gluck; l'auditoire ainsi n'aurait pas
+le temps de se refroidir, et la symphonie finirait avant que la fatigue
+l'ait mis dans l'impossibilité d'avancer encore sur les pas de l'auteur.
+Toutefois, cette observation ne porte, pour ainsi dire, que sur la mise
+en scène de l'ouvrage, et n'empêche pas que ce finale ne soit en
+lui-même d'une magnificence et d'une richesse auprès desquelles bien peu
+de morceaux pourraient paraître sans en être écrasés.
+
+
+VI
+
+SYMPHONIE PASTORALE
+
+Cet étonnant paysage semble avoir été composé par Poussin et dessiné par
+Michel-Ange. L'auteur de _Fidelio_ et de la symphonie héroïque veut
+peindre le calme de la campagne, les douces mœurs des bergers. Mais
+entendons-nous: il ne s'agit pas des bergers roses-verts et enrubanés de
+M. de Florian, encore moins de ceux de M. Lebrun, auteur du _Rossignol_,
+ou de ceux de J. J. Rousseau, auteur du _Devin du Village_. C'est de la
+nature vraie qu'il s'agit ici. Il intitule son premier morceau:
+_Sensations douces qu'inspire l'aspect d'un riant paysage_. Les pâtres
+commencent à circuler dans les champs, avec leur allure nonchalante,
+leurs pipeaux qu'on entend au loin et tout près; de ravissantes phrases
+vous caressent délicieusement comme la brise parfumée du matin; des
+vols ou plutôt des essaims d'oiseaux babillards passent en bruissant sur
+votre tête, et de temps en temps l'atmosphère semble chargée de vapeurs;
+de grands nuages viennent cacher le soleil, puis tout à coup ils se
+dissipent et laissent tomber d'aplomb sur les champs et les bois des
+torrents d'une éblouissante lumière. Voilà ce que je me représente en
+entendant ce morceau, et je crois que, malgré le vague de l'expression
+instrumentale, bien des auditeurs ont pu en être impressionnés de la
+même manière.
+
+Plus loin est une _scène au bord de la rivière_. Contemplation.......
+L'auteur a sans doute créé cet admirable _adagio_, couché dans l'herbe,
+les yeux au ciel, l'oreille au vent, fasciné par mille et mille doux
+reflets de sons et de lumière, regardant et écoutant à la fois les
+petites vagues blanches, scintillantes du ruisseau, se brisant avec un
+léger bruit sur les cailloux du rivage; c'est délicieux. Quelques
+personnes reprochent vivement à Beethoven d'avoir, à la fin de
+l'_adagio_, voulu faire entendre successivement et ensemble le chant de
+trois oiseaux. Comme, à mon avis, le succès ou le non succès décident
+pour l'ordinaire de la raison ou de l'absurdité de pareilles tentatives,
+je dirai aux adversaires de celle-ci que leur critique me paraît juste
+quant au rossignol dont le chant n'est guère mieux imité ici que dans le
+fameux solo de flûte de M. Lebrun; par la raison toute simple que le
+rossignol, ne faisant entendre que des sons inappréciables ou variables,
+ne peut être imité par des instruments à sons fixes dans un diapason
+arrêté; mais il me semble qu'il n'en est pas ainsi pour la caille et le
+coucou, dont le cri ne formant que deux notes pour l'un, et une seule
+note pour l'autre, notes justes et fixes, ont par cela seul permis une
+imitation exacte et complète.
+
+A présent, si l'on reproche au musicien, comme une puérilité, d'avoir
+fait entendre exactement le chant des oiseaux, dans une scène où toutes
+les voix calmes du ciel, de la terre et des eaux doivent naturellement
+trouver place, je répondrai que la même objection peut lui être
+adressée, quand, dans un orage, il imite aussi exactement les vents, les
+éclats de la foudre, le mugissement des troupeaux. Et Dieu sait
+cependant s'il est jamais entré dans la tête d'un critique de blâmer
+l'orage de la symphonie pastorale! Continuons: le poëte nous amène à
+présent au milieu d'une _réunion joyeuse de paysans_. On danse, on rit,
+avec modération d'abord; la musette fait entendre un gai refrain,
+accompagné d'un basson qui ne sait faire que deux notes. Beethoven a
+sans doute voulu caractériser par là quelque bon vieux paysan allemand,
+monté sur un tonneau, armé d'un mauvais instrument délabré, dont il tire
+à peine les deux sons principaux du ton de _fa_, la dominante et la
+tonique. Chaque fois que le hautbois entonne son chant de musette naïf
+et gai comme une jeune fille endimanchée, le vieux basson vient souffler
+ses deux notes; la phrase mélodique module-t-elle, le basson se tait,
+compte ses pauses tranquillement, jusqu'à ce que la rentrée dans le ton
+primitif lui permette de replacer son imperturbable _fa_, _ut_, _fa_.
+Cet effet, d'un grotesque excellent, échappe presque complétement à
+l'attention du public. La danse s'anime, devient folle, bruyante. Le
+rhythme change; un air grossier à deux temps annonce l'arrivée des
+montagnards aux lourds sabots; le premier morceau à trois temps
+recommence plus animé que jamais: tout se mêle, s'entraîne; les cheveux
+des femmes commencent à voler sur leurs épaules; les montagnards ont
+apporté leur joie bruyante et avinée; on frappe dans les mains; on crie,
+on court, on se précipite; c'est une fureur, une rage... Quand un coup
+de tonnerre lointain vient jeter l'épouvante au milieu du bal champêtre
+et mettre en fuite les danseurs.
+
+_Orage, éclairs._ Je désespère de pouvoir donner une idée de ce
+prodigieux morceau; il faut l'entendre pour concevoir jusqu'à quel degré
+de vérité et de sublime peut atteindre la musique pittoresque entre les
+mains d'un homme comme Beethoven. Écoutez, écoutez ces rafales de vent
+chargées de pluie, ces sourds grondements des basses, le sifflement aigu
+des petites flûtes qui nous annoncent une horrible tempête sur le point
+d'éclater; l'ouragan s'approche, grossit; un immense trait chromatique,
+parti des hauteurs de l'instrumentation, vient fouiller jusqu'aux
+dernières profondeurs de l'orchestre, y accroche les basses, les
+entraîne avec lui et remonte en frémissant comme un tourbillon qui
+renverse tout sur son passage. Alors les trombones éclatent, le tonnerre
+des timbales redouble de violence; ce n'est plus de la pluie, du vent,
+c'est un cataclysme épouvantable, le déluge universel, la fin du monde.
+En vérité, cela donne des vertiges, et bien des gens, en entendant cet
+orage, ne savent trop si l'émotion qu'ils ressentent est plaisir ou
+douleur. La symphonie est terminée par l'_action de grâces des paysans
+après le retour du beau temps_. Tout alors redevient riant, les pâtres
+reparaissent, se répondent sur la montagne en rappelant leurs troupeaux
+dispersés; le ciel est serein; les torrents s'écoulent peu à peu; le
+calme renaît, et, avec lui, renaissent les chants agrestes dont la douce
+mélodie repose l'âme ébranlée et consternée par l'horreur magnifique du
+tableau précédent.
+
+Après cela, faudra-t-il absolument parler des étrangetés de style qu'on
+rencontre dans cette œuvre gigantesque; de ces groupes de cinq notes de
+violoncelles, opposés à des traits de quatre notes dans les
+contre-basses, qui se froissent sans pouvoir se fondre dans un unisson
+réel? Faudra-t-il signaler cet appel des cors, arpégeant l'accord d'_ut_
+pendant que les instruments à cordes tiennent celui de _fa_?... En
+vérité, j'en suis incapable. Pour un travail de cette nature, il faut
+raisonner froidement, et le moyen de se garantir de l'ivresse quand
+l'esprit est préoccupé d'un pareil sujet!... Loin de là, on voudrait
+dormir, dormir des mois entiers pour habiter en rêve la sphère inconnue
+que le génie nous a fait un instant entrevoir. Que par malheur, après un
+tel concert, on soit obligé d'assister à quelque opéra-comique, à
+quelque soirée avec cavatines à la mode et _concerto_ de flûte, on aura
+l'air stupide; quelqu'un vous demandera:
+
+--Comment trouvez-vous ce duo italien?
+
+On répondra d'un air grave:
+
+--Fort beau.
+
+--Et ces variations de clarinette?
+
+--Superbes.
+
+--Et ce finale du nouvel opéra?
+
+--Admirable.
+
+Et quelque artiste distingué qui aura entendu vos réponses sans
+connaître la cause de votre préoccupation dira en vous montrant: «Quel
+est donc cet imbécile?»
+
+ * * * * *
+
+Comme les poëmes antiques, si beaux, si admirés qu'ils soient, pâlissent
+à côté de cette merveille de la musique moderne! Théocrite et Virgile
+furent de grands chanteurs paysagistes; c'est une suave musique que de
+tels vers:
+
+ «Tu quoque, magna Pales, et te, memorande, canemus
+ Pastor ab amphryso; vos Sylvæ amnes que Lycæi.»
+
+surtout s'ils ne sont pas récités par des barbares tels que nous autres
+Français, qui prononçons le latin de façon à le faire prendre pour de
+l'auvergnat.....
+
+Mais le poëme de Beethoven!... ces longues périodes si colorées!... ces
+images parlantes!... ces parfums!... cette lumière!... ce silence
+éloquent!... ces vastes horizons!... ces retraites enchantées dans les
+bois!... ces moissons d'or!... ces nuées roses, taches errantes du
+ciel!... cette plaine immense sommeillant sous les rayons de midi!...
+L'homme est absent!... la nature seule se dévoile et s'admire... Et ce
+repos profond de tout ce qui vit! Et cette vie délicieuse de tout ce qui
+repose!... Le ruisseau enfant qui court en gazouillant vers le
+fleuve!... le fleuve père des eaux, qui, dans un majestueux silence,
+descend vers la grande mer!... Puis l'homme intervient, l'homme des
+champs, robuste, religieux... ses joyeux ébats interrompus par
+l'orage... ses terreurs... son hymne de reconnaissance...
+
+Voilez-vous la face, pauvres grands poëtes anciens, pauvres immortels;
+votre langage conventionnel, si pur, si harmonieux, ne saurait lutter
+contre l'art des sons. Vous êtes de glorieux vaincus, mais des vaincus!
+Vous n'avez pas connu ce que nous nommons aujourd'hui la mélodie,
+l'harmonie, les associations de timbres divers, le coloris instrumental,
+les modulations, les savants conflits de sons ennemis qui se combattent
+d'abord pour s'embrasser ensuite, nos surprises de l'oreille, nos
+accents étranges qui font retentir les profondeurs de l'âme les plus
+inexplorées. Les bégayements de l'art puéril que vous nommiez la musique
+ne pouvaient vous en donner une idée; vous seuls étiez pour les esprits
+cultivés les grands mélodistes, les harmonistes, les maîtres du rhythme
+et de l'expression. Mais ces mots, dans vos langues, avaient un sens
+fort différent de celui que nous leur donnons aujourd'hui. L'art des
+sons proprement dit, indépendant de tout, est né d'hier; il est à peine
+adulte, il a vingt ans. Il est beau, il est tout-puissant; c'est
+l'Apollon Pythien des modernes. Nous lui devons un monde de sentiments
+et de sensations qui vous resta fermé. Oui, grands poëtes adorés, vous
+êtes vaincus: _Inclyti sed victi_.
+
+ * * * * *
+
+
+VII
+
+SYMPHONIE EN LA
+
+La septième symphonie est célèbre par son _allegretto_[4]. Ce n'est pas
+que les trois autres parties soient moins dignes d'admiration; loin de
+là. Mais le public ne jugeant d'ordinaire que par l'effet produit, et ne
+mesurant cet effet que sur le bruit des applaudissements, il s'ensuit
+que le morceau le plus applaudi passe toujours pour le plus beau (bien
+qu'il y ait des beautés d'un prix infini qui ne sont pas de nature à
+exciter de bruyants suffrages); ensuite, pour rehausser davantage
+l'objet de cette prédilection, on lui sacrifie tout le reste. Tel est,
+en France du moins, l'usage invariable. C'est pourquoi, en parlant de
+Beethoven, on dit l'_Orage_ de la symphonie pastorale, le _finale_ de la
+symphonie en _ut mineur_, l'_andante_ de la symphonie en _la_, etc.,
+etc.
+
+Il ne paraît pas prouvé que cette dernière ait été composée
+postérieurement à la Pastorale et à l'Héroïque, plusieurs personnes
+pensent au contraire qu'elle les a précédées de quelque temps. Le numéro
+d'ordre qui la désigne comme la septième ne serait en conséquence, si
+cette opinion est fondée, que celui de sa publication.
+
+Le premier morceau s'ouvre par une large et pompeuse introduction où la
+mélodie, les modulations, les dessins d'orchestre, se disputent
+successivement l'intérêt, et qui commence par un de ces effets
+d'instrumentation dont Beethoven est incontestablement le créateur. La
+masse entière frappe un accord fort et sec, laissant à découvert,
+pendant le silence qui lui succède, un hautbois, dont l'entrée, cachée
+par l'attaque de l'orchestre, n'a pu être aperçue, et qui développe seul
+en sons tenus la mélodie. On ne saurait débuter d'une façon plus
+originale. A la fin de l'introduction, la note _mi_ dominante de _la_,
+ramenée après plusieurs excursions dans les tons voisins, devient le
+sujet d'un jeu de timbres entre les violons et les flûtes, analogue à
+celui qu'on trouve dans les premières mesures du finale de la symphonie
+héroïque. Le _mi_ va et vient, sans accompagnement, pendant six mesures,
+changeant d'aspect chaque fois qu'il passe des instruments à cordes aux
+instruments à vent; gardé définitivement par la flûte et le hautbois, il
+sert à lier l'introduction à l'_allegro_, et devient la première note
+du thème principal, dont il dessine peu à peu la forme rhythmique. J'ai
+entendu ridiculiser ce thème à cause de son agreste naïveté.
+Probablement le reproche de manquer de noblesse ne lui eût point été
+adressé, si l'auteur avait, comme dans sa pastorale, inscrit en grosses
+lettres, en tête de son _allegro_: _Ronde de Paysans_. On voit par là
+que, s'il est des auditeurs qui n'aiment point à être prévenus du sujet
+traité par le musicien, il en est d'autres, au contraire, fort disposés
+à mal accueillir toute idée qui se présente avec quelque étrangeté dans
+son costume, quand on ne leur donne pas d'avance la raison de cette
+anomalie. Faute de pouvoir se décider entre deux opinions aussi
+divergentes, il est probable que l'artiste, en pareille occasion, n'a
+rien de mieux à faire que de s'en tenir à son sentiment propre, sans
+courir follement après la chimère du suffrage universel.
+
+La phrase dont il s'agit est d'un rhythme extrêmement marqué, qui,
+passant ensuite dans l'harmonie, se reproduit sous une multitude
+d'aspects, sans arrêter un instant sa marche cadencée jusqu'à la fin.
+L'emploi d'une formule rhythmique obstinée n'a jamais été tenté avec
+autant de bonheur; et cet _allegro_, dont les développements
+considérables roulent constamment sur la même idée, est traité avec une
+si incroyable sagacité; les variations de la tonalité y sont si
+fréquentes, si ingénieuses; les accords y forment des groupes et des
+enchaînements si nouveaux, que le morceau finit avant que l'attention et
+l'émotion chaleureuse qu'il excite chez l'auditeur aient rien perdu de
+leur extrême vivacité.
+
+L'effet harmonique le plus hautement blâmé par les partisans de la
+discipline scolastique, et le plus heureux en même temps, est celui de
+la résolution de la dissonance dans l'accord de sixte et quinte sur la
+sous-dominante du ton de _mi naturel_. Cette dissonance de seconde
+placée dans l'aigu sur un tremolo très-fort, entre les premiers et les
+seconds violons, se résout d'une manière tout à fait nouvelle: on
+pouvait faire rester le _mi_ et monter le _fa dièse_ sur le _sol_, ou
+bien garder le _fa_ en faisant descendre le _mi_ sur le _ré_; Beethoven
+ne fait ni l'un ni l'autre; sans changer de basse, il réunit les deux
+parties dissonantes dans une octave sur le _fa naturel_, en faisant
+descendre le _fa dièze_ d'un demi-ton, et le _mi_ d'une septième
+majeure; l'accord, de quinte et sixte majeure qu'il était, devenant
+ainsi sixte mineure, sans la quinte qui s'est perdue sur le _fa
+naturel_. Le brusque passage du forte au piano, au moment précis de
+cette singulière transformation de l'harmonie, lui donne encore une
+physionomie plus tranchée et en double la grâce. N'oublions pas, avant
+de passer au morceau suivant, de parler du crescendo curieux au moyen
+duquel Beethoven ramène son rhythme favori un instant abandonné: il est
+produit par une phrase de deux mesures (_ré_, _ut dièse_, _si dièse_,
+_si dièse_, _ut dièse_) dans le ton de _la majeur_, répétée onze fois de
+suite au grave par les basses et altos, pendant que les instruments à
+vent tiennent le _mi_, en haut, en bas et dans le milieu, en quadruple
+octave, et que les violons sonnent comme un carillon les trois notes
+_mi_, _la_, _mi_, _ut_, répercutées de plus en plus vite, et combinées
+de manière à présenter toujours la dominante, quand les basses attaquent
+le _ré_ ou le _si dièse_ et la tonique ou sa tierce pendant qu'elles
+font entendre l'_ut_. C'est absolument nouveau, et aucun imitateur, je
+crois, n'a encore essayé fort heureusement de gaspiller cette belle
+invention.
+
+Le rhythme, un rhythme simple comme celui du premier morceau, mais d'une
+forme différente, est encore la cause principale de l'incroyable effet
+produit par l'_allegretto_. Il consiste uniquement dans un _dactyle_
+suivi d'un _spondée_, frappés sans relâche, tantôt dans trois parties,
+tantôt dans une seule, puis dans toutes ensemble; quelquefois servant
+d'accompagnement, souvent concentrant l'attention sur eux seuls, ou
+fournissant le premier thème d'une petite fugue épisodique à deux sujets
+dans les instruments à cordes. Ils se montrent d'abord dans les cordes
+graves des altos, des violoncelles et des contre-basses, nuancés d'un
+_piano_ simple, pour être répétés bientôt après dans un _pianissimo_
+plein de mélancolie et de mystère; de là ils passent aux seconds
+violons, pendant que les violoncelles chantent une sorte de lamentation
+dans le mode mineur; la phrase rhythmique s'élevant toujours d'octave en
+octave, arrive aux premiers violons, qui, par un crescendo, la
+transmettent aux instruments à vent dans le haut de l'orchestre, où elle
+éclate alors dans toute sa force. Là-dessus la mélodieuse plainte, émise
+avec plus d'énergie, prend le caractère d'un gémissement convulsif; des
+rhythmes inconciliables s'agitent péniblement les uns contre les autres;
+ce sont des pleurs, des sanglots, des supplications; c'est l'expression
+d'une douleur sans bornes, d'une souffrance dévorante... Mais une lueur
+d'espoir vient de naître: à ces accents déchirants succède une vaporeuse
+mélodie, pure, simple, douce, triste et résignée _comme la patience
+souriant à la douleur_. Les basses seules continuent leur inexorable
+rhythme sous cet arc-en-ciel mélodieux; c'est, pour emprunter encore une
+citation à la poésie anglaise,
+
+ «One fatal remembrance, one sorrow, that throws
+ Its black shade alike o'er our joys and our woes.»
+
+Après quelques alternatives semblables d'angoisse et de résignation,
+l'orchestre, comme fatigué d'une si pénible lutte, ne fait plus entendre
+que des débris de la phrase principale; il s'éteint affaissé. Les flûtes
+et les hautbois reprennent le thème d'une voix mourante, mais la force
+leur manque pour l'achever; ce sont les violons qui la terminent par
+quelques notes de _pizzicato_ à peine perceptibles; après quoi, se
+ranimant tout à coup comme la flamme d'une lampe qui va s'éteindre, les
+instruments à vent exhalent un profond soupir sur une harmonie indécise
+et... _le reste est silence_. Cette exclamation plaintive, par laquelle
+l'_andante_ commence et finit, est produite par un accord (celui de
+_sixte et quarte_) qui tend toujours à se résoudre sur un autre, et
+dont le sens harmonique incomplet est le seul qui pût permettre de
+finir, en laissant l'auditeur dans le vague et en augmentant
+l'impression de tristesse rêveuse où tout ce qui précède a dû
+nécessairement le plonger.--Le motif du scherzo est modulé d'une façon
+très-neuve. Il est en _fa majeur_ et, au lieu de se terminer, à la fin
+de la première reprise: en _ut_, en _si bémol_, en _ré mineur_, en _la
+mineur_, en _la bémol_, ou en _ré bémol_, comme la plupart des morceaux
+de ce genre, c'est au ton de la tierce supérieure, c'est à _la naturel
+majeur_ que la modulation aboutit. Le _scherzo_ de la symphonie
+pastorale, en _fa_ comme celui-ci, module à la tierce inférieure, en _ré
+majeur_. Il y a quelque ressemblance dans la couleur de ces
+enchaînements de tons; mais l'on peut remarquer encore d'autres
+affinités entre les deux ouvrages. Le trio de celui-ci (_presto meno
+assaï_), où les violons tiennent presque continuellement la dominante,
+pendant que les hautbois et les clarinettes exécutent une riante mélodie
+champêtre au-dessous, est tout à fait dans le sentiment du paysage et de
+l'idylle. On y trouve encore une nouvelle forme de _crescendo_, dessinée
+au grave par un second cor, qui murmure les deux notes _la_, _sol
+dièse_, dans un rhythme binaire, bien que la mesure soit à trois temps,
+et en accentuant le _sol dièse_, quoique le _la_ soit la note réelle. Le
+public paraît toujours frappé d'étonnement à l'audition de ce passage.
+
+Le finale est au moins aussi riche que les morceaux précédents en
+nouvelles combinaisons, en modulations piquantes, en caprices charmants.
+Le thème offre quelques rapports avec celui de l'ouverture d'_Armide_,
+mais c'est dans l'arrangement des premières notes seulement, et pour
+l'œil plutôt que pour l'oreille; car à l'exécution rien de plus
+dissemblable que ces deux idées. On apprécierait mieux la fraîcheur et
+la coquetterie de la phrase de Beethoven, bien différentes de l'élan
+chevaleresque du thème de Gluck, si les accords frappés à l'aigu par les
+instruments à vent dominaient moins les premiers violons chantant dans
+le médium, pendant que les seconds violons et les altos accompagnent la
+mélodie en dessous par un trémolo en double corde. Beethoven a tiré des
+effets aussi gracieux qu'imprévus, dans tout le cours de ce final, de la
+transition subite du ton d'_ut dièse mineur_ à celui de _ré majeur_.
+L'une de ses plus heureuses hardiesses harmoniques est, sans contredit,
+la grande pédale sur la dominante _mi_, brodée par un _ré dièze_ d'une
+valeur égale à celle de la bonne note. L'accord de septième se trouve
+amené quelquefois au-dessus, de manière à ce que le _ré naturel_ des
+parties supérieures tombe précisément sur le _ré dièse_ des basses; on
+peut croire qu'il en résultera une horrible discordance, ou tout au
+moins un défaut de clarté dans l'harmonie; il n'en est pas ainsi
+cependant, la force tonale de cette dominante est telle, que le _ré
+dièze_ ne l'altère en aucune façon, et qu'on entend bourdonner le _mi_
+exclusivement. Beethoven ne faisait pas de musique _pour les yeux_. La
+coda, amenée par cette pédale menaçante, est d'un éclat extraordinaire,
+et bien digne de terminer un pareil chef-d'œuvre d'habileté technique,
+de goût, de fantaisie, de savoir et d'inspiration.
+
+
+VIII
+
+SYMPHONIE EN FA
+
+Celle-ci est en _fa_ comme la pastorale, mais conçue dans des
+proportions moins vastes que les symphonies précédentes. Pourtant si
+elle ne dépasse guère, quant à l'ampleur des formes, la première
+symphonie (en _ut majeur_), elle lui est au moins de beaucoup supérieure
+sous le triple rapport de l'instrumentation, du rhythme et du style
+mélodique.
+
+Le premier morceau contient deux thèmes, l'un et l'autre d'un caractère
+doux et calme. Le second, le plus remarquable selon nous, semble éviter
+toujours la cadence parfaite, en modulant d'abord d'une façon tout à
+fait inattendue (la phrase commence en _ré majeur_ et se termine en _ut
+majeur_), et en se perdant ensuite, sans conclure sur l'accord de
+septième diminuée de la sous-dominante.
+
+On dirait, à entendre ce caprice mélodique, que l'auteur, disposé aux
+douces émotions, en est détourné tout à coup par une idée triste qui
+vient interrompre son chant joyeux.
+
+L'_andante scherzando_ est une de ces productions auxquelles on ne peut
+trouver ni modèle ni pendant: cela tombe du ciel tout entier dans la
+pensée de l'artiste; il l'écrit tout d'un trait, et nous nous ébahissons
+à l'entendre. Les instruments à vent jouent ici le rôle opposé de celui
+qu'ils remplissent ordinairement: ils accompagnent d'accords plaqués,
+frappés huit fois _pianissimo_ dans chaque mesure, le léger dialogue _a
+punta d'arco_ des violons et des basses. C'est doux, ingénu et d'une
+indolence toute gracieuse, comme la chanson de deux enfants cueillant
+des fleurs dans une prairie par une belle matinée de printemps. La
+phrase principale se compose de deux membres, de trois mesures chacun,
+dont la disposition symétrique se trouve dérangée par le silence qui
+succède à la réponse des basses; le premier membre finit ainsi sur le
+temps faible, et le second sur le temps fort. Les répercussions
+harmoniques des hautbois, des clarinettes, des cors et des bassons,
+intéressent si fort, que l'auditeur ne prend pas garde, en les écoutant,
+au défaut de symétrie produit dans le chant des instruments à cordes par
+la mesure de silence surajoutée.
+
+Cette mesure elle-même n'existe évidemment que pour laisser plus
+longtemps à découvert le délicieux accord sur lequel va voltiger la
+fraîche mélodie. On voit encore, par cet exemple, que la loi de la
+carrure peut être quelquefois enfreinte avec bonheur. Croirait-on que
+cette ravissante idylle finit par celui de tous les lieux communs pour
+lequel Beethoven avait le plus d'aversion: par la cadence italienne? Au
+moment où la conversation instrumentale des deux petits orchestres, à
+vent et à cordes, attache le plus, l'auteur, comme s'il eût été
+subitement obligé de finir, fait se succéder en _tremolo_, dans les
+violons, les quatre notes, _sol_, _fa_, _la_, _si bémol_ (sixte,
+dominante, sensible et tonique), les répète plusieurs fois
+précipitamment, ni plus ni moins que les Italiens quand ils chantent
+_Felicità_, et s'arrête court. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette
+boutade.
+
+Un menuet avec la coupe et le mouvement des menuets d'Haydn remplace ici
+le _scherzo_ à trois temps brefs que Beethoven inventa, et dont il a
+fait dans toutes ses autres compositions symphoniques un emploi si
+ingénieux et si piquant. A vrai dire, ce morceau est assez ordinaire, la
+vétusté de la forme semble avoir étouffé la pensée. Le finale, au
+contraire, étincelle de verve, les idées en sont brillantes, neuves et
+développées avec luxe. On y trouve des progressions diatoniques à deux
+parties en mouvement contraire, au moyen desquelles l'auteur obtient un
+crescendo d'une immense étendue et d'un grand effet pour sa péroraison.
+L'harmonie renferme seulement quelques duretés produites par des notes
+de passage, dont la résolution sur la bonne note n'est pas assez
+prompte, et qui s'arrêtent même quelquefois sur un silence.
+
+En violentant un peu la lettre de la théorie, il est facile d'expliquer
+ces discordances passagères; mais, à l'exécution, l'oreille en souffre
+toujours plus ou moins. Au contraire, la pédale haute des flûtes et des
+hautbois sur le _fa_, pendant que les timbales accordées en octave
+martellent cette même note en dessous, à la rentrée du thème, les
+violons faisant entendre les notes _ut_, _sol_, _si bémol_ de l'accord
+de septième dominante, précédées de la tierce _fa_, _la_, fragment de
+l'accord de tonique, cette note tenue à l'aigu, dis-je, non autorisée
+par la théorie, puisqu'elle n'entre pas toujours dans l'harmonie, ne
+choque point du tout; loin de là, grâce à l'adroite disposition des
+instruments et au caractère propre de la phrase, le résultat de cette
+agrégation de sons est excellent et d'une douceur remarquable. Nous ne
+pouvons nous dispenser de citer, avant de finir, un effet d'orchestre,
+celui de tous, peut-être, qui surprend le plus l'auditeur à l'exécution
+de ce final: c'est la note _ut dièse_ attaquée très-fort par toute la
+masse instrumentale, à l'unisson et à l'octave, après un _diminuendo_
+qui est venu s'éteindre sur le ton d'_ut naturel_. Ce rugissement est
+immédiatement suivi, les deux premières fois, du retour du thème en
+_fa_; et l'on comprend alors que l'_ut dièze_ n'était qu'un _ré bémol_
+enharmonique, sixième note altérée du ton principal. La troisième
+apparition de cette étrange rentrée est d'un tout autre aspect;
+l'orchestre, après avoir modulé en _ut_, comme précédemment, frappe un
+véritable _ré bémol_ suivi d'un fragment du thème en _ré bémol_, puis un
+véritable _ut dièse_, auquel succède une autre parcelle du thème en _ut
+dièze mineur_; reprenant enfin ce même _ut dièze_, et le répétant trois
+fois avec un redoublement de force, le thème rentre tout entier en _fa
+dièse mineur_. Le son qui avait figuré au commencement comme une _sixte
+mineure_ devient donc successivement, la dernière fois, _tonique majeure
+bémolisée_, _tonique mineure diésée_, et enfin _dominante_.
+
+C'est fort curieux.
+
+
+IX
+
+SYMPHONIE AVEC CHÅ’URS
+
+Analyser une pareille composition est une tâche difficile et dangereuse
+que nous avons longtemps hésité à entreprendre, une tentative téméraire
+dont l'excuse ne peut être que dans nos efforts persévérants pour nous
+mettre au point de vue de l'auteur, pour pénétrer le sens intime de son
+œuvre, pour en éprouver l'effet, et pour étudier les impressions
+qu'elle a produites jusqu'ici sur certaines organisations
+exceptionnelles et sur le public. Parmi les jugements divers qu'on a
+portés sur cette partition, il n'y en a peut-être pas deux dont l'énoncé
+soit identique. Certains critiques la regardent comme une _monstrueuse
+folie_; d'autres n'y voient que les _dernières lueurs d'un génie
+expirant_; quelques-uns, plus prudents, déclarent n'y rien comprendre
+quant à présent, mais ne désespèrent pas de l'apprécier, au moins
+approximativement, plus tard; la plupart des artistes la considèrent
+comme une conception extraordinaire dont quelques parties néanmoins
+demeurent encore inexpliquées ou sans but apparent. Un petit nombre de
+musiciens naturellement portés à examiner avec soin tout ce qui tend à
+agrandir le domaine de l'art, et qui ont mûrement réfléchi sur le plan
+général de la symphonie avec chœurs après l'avoir lue et écoutée
+attentivement à plusieurs reprises, affirment que cet ouvrage leur
+paraît être la plus magnifique expression du génie de Beethoven: cette
+opinion, nous croyons l'avoir dit dans une des pages précédentes, est
+celle que nous partageons.
+
+Sans chercher ce que le compositeur a pu vouloir exprimer d'idées à lui
+personnelles dans ce vaste poëme musical, étude pour laquelle le champ
+des conjectures est ouvert à chacun, voyons si la nouveauté de la forme
+ne serait pas ici justifiée par une intention indépendante de toute
+pensée philosophique ou religieuse, également raisonnable et belle pour
+le chrétien fervent, comme pour le panthéiste et pour l'athée, par une
+intention, enfin, purement musicale et poétique.
+
+Beethoven avait écrit déjà huit symphonies avant celle-ci. Pour aller au
+delà du point où il était alors parvenu à l'aide des seules ressources
+de l'instrumentation, quels moyens lui restaient? l'adjonction des voix
+aux instruments. Mais pour observer la loi du crescendo, et mettre en
+relief dans l'œuvre même la puissance de l'auxiliaire qu'il voulait
+donner à l'orchestre, n'était-il pas nécessaire de laisser encore les
+instruments figurer seuls sur le premier plan du tableau qu'il se
+proposait de dérouler?... Une fois cette donnée admise, on conçoit fort
+bien qu'il ait été amené à chercher une musique mixte qui pût servir de
+liaison aux deux grandes divisions de la symphonie; le récitatif
+instrumental fut le pont qu'il osa jeter entre le chœur et l'orchestre,
+et sur lequel les instruments passèrent pour aller se joindre aux voix.
+Le passage établi, l'auteur dut vouloir motiver, en l'annonçant, la
+fusion qui allait s'opérer, et c'est alors que, parlant lui-même par la
+voix d'un coryphée, il s'écria, en employant les notes du récitatif
+instrumental qu'il venait de faire entendre: _Amis! plus de pareils
+accords, mais commençons des chants plus agréables et plus remplis de
+joie!_ Voilà donc, pour ainsi dire, le traité d'alliance conclu entre le
+chœur et l'orchestre; la même phrase de récitatif, prononcée par l'un
+et par l'autre, semble être la formule du serment. Libre au musicien
+ensuite de choisir le texte de sa composition chorale: c'est à Schiller
+que Beethoven va le demander; il s'empare de l'_Ode à la Joie_, la
+colore de mille nuances que la poésie toute seule n'eût jamais pu rendre
+sensibles, et s'avance en augmentant jusqu'à la fin de pompe, de
+grandeur et d'éclat.
+
+Telle est peut-être la raison, plus ou moins plausible, de l'ordonnance
+générale de cette immense composition, dont nous allons maintenant
+étudier en détail toutes les parties.
+
+Le premier morceau, empreint d'une sombre majesté, ne ressemble à aucun
+de ceux que Beethoven écrivit antérieurement. L'harmonie en est d'une
+hardiesse quelquefois excessive: les dessins les plus originaux, les
+traits les plus expressifs, se pressent, se croisent, s'entrelacent en
+tout sens, mais sans produire ni obscurité, ni encombrement; il n'en
+résulte, au contraire, qu'un effet parfaitement clair, et les voix
+multiples de l'orchestre qui se plaignent ou menacent, chacune à sa
+manière et dans son style spécial, semblent n'en former qu'une seule;
+si grande est la force du sentiment qui les anime.
+
+Cet _allegro maestoso_, écrit en _ré_ mineur, commence cependant sur
+l'accord de _la_, sans la tierce, c'est-à-dire sur une tenue des notes
+_la_, _mi_, disposées en quinte, arpégées en dessus et en dessous par
+les premiers violons, les altos et les contre-basses, de manière à ce
+que l'auditeur ignore s'il entend l'accord de _la_ mineur, celui de _la_
+majeur, ou celui de la dominante de _ré_. Cette longue indécision de la
+tonalité donne beaucoup de force et un grand caractère à l'entrée du
+_tutti_ sur l'accord de _ré mineur_. La péroraison contient des accents
+dont l'âme s'émeut tout entière; il est difficile de rien entendre de
+plus profondément tragique que ce chant des instruments à vent sous
+lequel une phrase chromatique en _tremolo_ des instruments à cordes
+s'enfle et s'élève peu à peu, en grondant comme la mer aux approches de
+l'orage. C'est là une magnifique inspiration.
+
+Nous aurons plus d'une occasion de faire remarquer dans cet ouvrage des
+agrégations de notes auxquelles il est vraiment impossible de donner le
+nom d'accords; et nous devrons reconnaître que la raison de ces
+anomalies nous échappe complétement. Ainsi, à la page 17 de l'admirable
+morceau dont nous venons de parler, ou trouve un dessin mélodique de
+clarinettes et de bassons, accompagné de la façon suivante dans le ton
+d'_ut mineur_: la basse frappe d'abord le _fa dièse_ portant _septième
+diminuée_, puis _la bémol_ portant _tierce_, _quarte_ et _sixte
+augmentée_, et enfin _sol_, au-dessus duquel les flûtes et les hautbois
+frappent les notes _mi bémol_, _sol_, _ut_, qui donneraient un accord de
+_sixte et quarte_, résolution excellente de l'accord précédent, si les
+seconds violons et les altos ne venaient ajouter à l'harmonie les deux
+sons _fa naturel_ et _la bémol_, qui la dénaturent et produisent une
+confusion fort désagréable et heureusement fort courte. Ce passage est
+peu chargé d'instrumentation et d'un caractère tout à fait exempt de
+rudesse: je ne puis donc comprendre cette quadruple dissonance si
+étrangement amenée et que rien ne motive. On pourrait croire à une
+faute de gravure, mais en examinant bien ces deux mesures et celles qui
+précèdent, le doute se dissipe et l'on demeure convaincu que telle a été
+réellement l'intention de l'auteur.
+
+Le _scherzo vivace_ qui suit ne contient rien de semblable; on y trouve,
+il est vrai, plusieurs pédales hautes et moyennes sur la tonique,
+passant au travers de l'accord de dominante; mais j'ai déjà fait ma
+profession de foi au sujet de ces tenues étrangères à l'harmonie, et il
+n'est pas besoin de ce nouvel exemple pour prouver l'excellent parti
+qu'on en peut tirer quand le sens musical les amène naturellement. C'est
+au moyen du rhythme surtout que Beethoven a su répandre tant d'intérêt
+sur ce charmant badinage; le thème si plein de vivacité, quand il se
+présente avec sa réponse fuguée entrant au bout de quatre mesures,
+pétille de verve ensuite lorsque la réponse, paraissant une mesure plus
+tôt, vient dessiner un rhythme ternaire au lieu du rhythme binaire
+adopté en commençant.
+
+Le milieu du _scherzo_ est occupé par un _presto_ à _deux temps_ d'une
+jovialité toute villageoise, dont le thème se déploie sur une pédale
+intermédiaire tantôt tonique et tantôt dominante, avec accompagnement
+d'un contre-thème qui s'harmonise aussi également bien avec l'une et
+l'autre note tenue, _dominante et tonique_. Ce chant est ramené en
+dernier lieu par une phrase de hautbois, d'une ravissante fraîcheur,
+qui, après s'être quelque temps balancée sur l'accord de neuvième
+dominante majeure de _ré_, vient s'épanouir dans le ton de _fa naturel_
+d'une manière aussi gracieuse qu'inattendue. On retrouve là un reflet de
+ces douces impressions si chères à Beethoven, que produisent l'aspect de
+la nature riante et calme, la pureté de l'air, les premiers rayons d'une
+aurore printanière.
+
+Dans l'_adagio cantabile_, le principe de l'unité est si peu observé
+qu'on pourrait y voir plutôt deux morceaux distincts qu'un seul. Au
+premier chant en _si bémol_ à quatre temps, succède une autre mélodie
+absolument différente en _ré majeur_ et à trois temps; le premier
+thème, légèrement altéré et varié par les premiers violons, fait une
+seconde apparition dans le ton primitif pour ramener de nouveau la
+mélodie à trois temps, sans altérations ni variations, mais dans le ton
+de _sol majeur_; après quoi le premier thème s'établit définitivement et
+ne permet plus à la phrase rivale de partager avec lui l'attention de
+l'auditeur. Il faut entendre plusieurs fois ce merveilleux _adagio_ pour
+s'accoutumer tout à fait à une aussi singulière disposition. Quant à la
+beauté de toutes ces mélodies, à la grâce infinie des ornements dont
+elles sont couvertes, aux sentiments de tendresse mélancolique,
+d'abattement passionné, de religiosité rêveuse qu'elles expriment, si ma
+prose pouvait en donner une idée seulement approximative, la musique
+aurait trouvé dans la parole écrite une émule que le plus grand des
+poëtes lui-même ne parviendra jamais à lui opposer. C'est une œuvre
+immense, et quand on est entré sous son charme puissant, on ne peut que
+répondre à la critique, reprochant à l'auteur d'avoir ici violé la loi
+de l'unité: tant pis pour la loi!
+
+Nous touchons au moment où les voix vont s'unir à l'orchestre. Les
+violoncelles et les contre-basses entonnent le récitatif dont nous avons
+parlé plus haut, après une ritournelle des instruments à vent, rauque et
+violente comme un cri de colère. L'accord de sixte majeure, _fa_, _la_,
+_ré_, par lequel ce _presto_ débute, se trouve altéré par une
+appogiature sur le _si bémol_, frappée en même temps par les flûtes, les
+hautbois et les clarinettes; cette sixième note du ton de _ré mineur_
+grince horriblement contre la dominante et produit un effet
+excessivement dur. Cela exprime bien la fureur et la rage, mais je ne
+vois pas ici encore ce qui peut exciter un sentiment pareil, à moins que
+l'auteur, avant de faire dire à son coryphée: _Commençons des chants
+plus agréables_, n'ait voulu, par un bizarre caprice, calomnier
+l'harmonie instrumentale. Il semble la regretter, cependant, car entre
+chaque phrase du récitatif des basses, il reprend, comme autant de
+souvenirs qui lui tiennent au cœur, des fragments des trois morceaux
+précédents; et de plus, après ce même récitatif, il place dans
+l'orchestre, au milieu d'un choix d'accords exquis, le beau thème que
+vont bientôt chanter toutes les voix, sur l'ode de Schiller. Ce chant,
+d'un caractère doux et calme, s'anime et se brillante peu à peu, en
+passant des basses, qui le font entendre les premières, aux violons et
+aux instruments à vent. Après une interruption soudaine, l'orchestre
+entier reprend la furibonde ritournelle déjà citée et qui annonce ici le
+récitatif vocal.
+
+Le premier accord est encore posé sur un _fa_ qui est censé porter la
+tierce et la sixte, et qui les porte réellement; mais cette fois
+l'auteur ne se contente pas de l'appogiature _si bémol_, il y ajoute
+celles du _sol_, du _mi_ et de l'_ut dièze_, de sorte que TOUTES LES
+NOTES DE LA GAMME DIATONIQUE MINEURE se trouvent frappées en même temps
+et produisent l'épouvantable assemblage de sons: _fa_, _la_, _ut dièse_,
+_mi_, _sol_, _si bémol_, _ré_.
+
+Le compositeur français Martin, dit Martini, dans son opéra de _Sapho_,
+avait, il y a quarante ans, voulu produire un hurlement d'orchestre
+analogue, en employant à la fois tous les intervalles diatoniques,
+chromatiques et enharmoniques, au moment où l'amante de Phaon se
+précipite dans les flots: sans examiner l'opportunité de sa tentative et
+sans demander si elle portait ou non atteinte à la dignité de l'art, il
+est certain que son but ne pouvait être méconnu. Ici, mes efforts pour
+découvrir celui de Beethoven sont complétement inutiles. Je vois une
+intention formelle, un projet calculé et réfléchi de produire deux
+discordances, aux deux instants qui précèdent l'apparition successive du
+récitatif dans les instruments et dans la voix; mais j'ai beaucoup
+cherché la raison de cette idée, et je suis forcé d'avouer qu'elle m'est
+inconnue.
+
+Le coryphée, après avoir chanté son récitatif, dont les paroles, nous
+l'avons dit, sont de Beethoven, expose seul, avec un léger
+accompagnement de deux instruments à vent et de l'orchestre à cordes en
+_pizzicato_, le thème de l'_Ode à la Joie_. Ce thème paraît jusqu'à la
+fin de la symphonie, on le reconnaît toujours, et pourtant il change
+continuellement d'aspect. L'étude de ces diverses transformations offre
+un intérêt d'autant plus puissant que chacune d'elles produit une nuance
+nouvelle et tranchée dans l'expression d'un sentiment unique, celui de
+la joie. Cette joie est au début pleine de douceur et de paix; elle
+devient un peu plus vive au moment où la voix des femmes se fait
+entendre. La mesure change; la phrase, chantée d'abord à quatre temps,
+reparaît dans la mesure à 6/8 et formulée en syncopes continuelles; elle
+prend alors un caractère plus fort, plus agile et qui se rapproche de
+l'accent guerrier. C'est le chant de départ du héros sûr de vaincre; on
+croit voir étinceler son armure et entendre le bruit cadencé de ses pas.
+Un thème fugué, dans lequel on retrouve encore le dessin mélodique
+primitif, sert pendant quelque temps de sujet aux ébats de l'orchestre:
+ce sont les mouvements divers d'une foule active et remplie d'ardeur...
+Mais le chœur rentre bientôt et chante énergiquement l'hymne joyeuse
+dans sa simplicité première, aidé des instruments à vent qui plaquent
+les accords en suivant la mélodie, et traversé en tous sens par un
+dessin diatonique exécuté par la masse entière des instruments à cordes
+en unissons et en octaves. L'_andante maestoso_ qui suit est une sorte
+de choral qu'entonnent d'abord les ténors et les basses du chœur,
+réunis à un trombone, aux violoncelles et aux contre-basses. La joie est
+ici religieuse, grave, immense; le chœur se tait un instant, pour
+reprendre avec moins de force ses larges accords, après un solo
+d'orchestre d'où résulte un effet d'orgue d'une grande beauté.
+L'imitation du majestueux instrument des temples chrétiens est produite
+par des flûtes dans le bas, des clarinettes dans le chalumeau, des sons
+graves de bassons, des altos divisés en deux parties, haute et moyenne,
+et des violoncelles jouant sur leurs cordes à vide _sol_, _ré_, ou sur
+l'_ut bas_ (à vide) et l'_ut_ du médium, toujours en double corde. Ce
+morceau commence en _sol_, il passe en _ut_, puis en _fa_, et se termine
+par un point d'orgue sur la septième dominante de _ré_. Suit un grand
+_allegro_ à 6/4, où se réunissent dès le commencement le premier thème,
+déjà tant et si diversement reproduit, et le choral de l'_andante_
+précédent. Le contraste de ces deux idées est rendu plus saillant encore
+par une variation rapide du chant joyeux, exécutée au-dessus des grosses
+notes du choral, non-seulement par les premiers violons, mais aussi par
+les contre-basses. Or, il est impossible aux contre-basses d'exécuter
+une succession de notes aussi rapides; et l'on ne peut encore là
+s'expliquer comment un homme aussi habile que l'était Beethoven dans
+l'art de l'instrumentation a pu s'oublier jusqu'à écrire, pour ce lourd
+instrument, un trait tel que celui-ci. Il y a moins de fougue, moins de
+grandeur et plus de légèreté dans le style du morceau suivant: une
+gaieté naïve, exprimée d'abord par quatre voix seules et plus chaudement
+colorée ensuite par l'adjonction du chœur, en fait le fond. Quelques
+accents tendres et religieux y alternent à deux reprises différentes
+avec la gaie mélodie, mais le mouvement devient plus précipité, tout
+l'orchestre éclate, les instruments à percussion, timbales, cymbales,
+triangle et grosse caisse, frappent rudement les temps forts de la
+mesure; la joie reprend son empire, la joie populaire, tumultueuse, qui
+ressemblerait à une orgie, si, en terminant, toutes les voix ne
+s'arrêtaient de nouveau sur un rhythme solennel pour envoyer, dans une
+exclamation extatique, leur dernier salut d'amour et de respect à la
+joie religieuse. L'orchestre termine seul, non sans lancer dans son
+ardente course des fragments du premier thème dont on ne se lasse pas.
+
+Une traduction aussi exacte que possible de la poésie allemande traitée
+par Beethoven donnera maintenant au lecteur le motif de cette multitude
+de combinaisons musicales, savants auxiliaires d'une inspiration
+continue, instruments dociles d'un génie puissant et infatigable. La
+voici:
+
+ * * * * *
+
+«O Joie! belle étincelle des dieux, fille de l'Élysée, nous entrons
+tout brûlants du feu divin dans ton sanctuaire! un pouvoir magique
+réunit ceux que le monde et le rang séparent; à l'ombre de ton aile si
+douce tous les hommes deviennent frères.
+
+«Celui qui a le bonheur d'être devenu l'ami d'un ami; celui qui possède
+une femme aimable; oui, celui qui peut dire à soi une âme sur cette
+terre, que sa joie se mêle à la nôtre! mais que l'homme à qui cette
+félicité ne fut pas accordée se glisse en pleurant hors du lieu qui nous
+rassemble!
+
+«Tous les êtres boivent la joie au sein de la nature; les bons et les
+méchants suivent des chemins de fleurs. La nature nous a donné l'amour,
+le vin et la mort, cette épreuve de l'amitié. Elle a donné la volupté au
+ver; le chérubin est debout devant Dieu.
+
+«Gai! gai! comme les soleils roulent sur le plan magnifique du ciel, de
+même, frères, courez fournir votre carrière, pleins de joie comme le
+héros qui marche à la victoire.
+
+«Que des millions d'êtres, que le monde entier se confonde dans un même
+embrassement! Frères, au delà des sphères doit habiter un père
+bien-aimé.
+
+«Millions, vous vous prosternez? reconnaissez-vous l'œuvre du Créateur?
+Cherchez l'auteur de ces merveilles au-dessus des astres, car c'est là
+qu'il réside.
+
+«O Joie! belle étincelle des dieux, fille de l'Élysée, nous entrons tout
+brûlants du feu divin dans ton sanctuaire!
+
+«Fille de l'Élysée, joie, belle étincelle des dieux!!»
+
+ * * * * *
+
+Cette symphonie est la plus difficile d'exécution de toutes celles de
+l'auteur; elle nécessite des études patientes et multipliées, et surtout
+bien dirigées. Elle exige en outre un nombre de chanteurs d'autant plus
+considérable que le chœur doit évidemment couvrir l'orchestre en maint
+endroit, et que, d'ailleurs, la manière dont la musique est disposée sur
+les paroles et l'élévation excessive de certaines parties de chant
+rendent fort difficile rémission de la voix, et diminuent beaucoup le
+volume et l'énergie des sons.
+
+ * * * * *
+
+Quoi qu'il en soit, quand Beethoven, en terminant son œuvre, considéra
+les majestueuses dimensions du monument qu'il venait d'élever, il dut se
+dire: «Vienne la mort maintenant, ma tâche est accomplie.»
+
+
+
+
+QUELQUES MOTS
+
+SUR LES
+
+TRIOS ET LES SONATES DE BEETHOVEN
+
+
+Il y a beaucoup de gens en France pour qui le nom de Beethoven n'éveille
+que les idées d'orchestre et de symphonies; ils ignorent que dans tous
+les genres de musique, cet infatigable Titan a laissé des chefs-d'œuvre
+presque également admirables.
+
+Il a fait un opéra: _Fidelio_; un ballet: _Prométhée_; un mélodrame:
+_Egmont_; des ouvertures de tragédies: celles de _Coriolan_ et des
+_Ruines d'Athènes_; six ou sept autres ouvertures sur des sujets
+indéterminés; deux grandes messes; un oratorio: _le Christ au mont des
+Oliviers_; dix-huit quatuors pour deux violons, alto et basse; plusieurs
+autres quatuors et quintetti pour trois ou quatre instruments à vent et
+piano; des trios pour piano, violon et basse; un grand nombre de sonates
+pour le piano seul ou pour piano avec un instrument à cordes, basse ou
+violon; un septuor pour quatre instruments à cordes et trois instruments
+à vent; un grand concerto de violon; quatre ou cinq concertos de piano
+avec orchestre; une fantaisie pour piano principal avec orchestre et
+chœurs; une multitude d'airs variés pour divers instruments; des
+romances et des chansons avec accompagnement de piano; un cahier de
+cantiques à une voix et à plusieurs voix; une cantate ou scène lyrique
+avec orchestre; des chœurs avec orchestre sur différentes poésies
+allemandes, deux volumes d'études sur l'harmonie et le contre-point; et
+enfin, les neuf fameuses symphonies.
+
+Il ne faut pas croire que cette fécondité de Beethoven ait rien de
+commun avec celle des compositeurs italiens, qui ne comptent leurs
+opéras que par cinquantaines, témoin les cent soixante partitions de
+Paisiello. Non, certes! une telle opinion serait souverainement injuste.
+Si nous en exceptons l'ouverture des _Ruines d'Athènes_, et peut-être
+deux ou trois autres fragments vraiment indignes du grand nom de leur
+auteur, et qui sont tombés de sa plume dans ces rares instants de
+somnolence qu'Horace reproche, avec tant soit peu d'ironie, au _bon_
+Homère lui-même, tout le reste est de ce style noble, élevé, ferme,
+hardi, expressif, poétique et toujours neuf, qui font incontestablement
+de Beethoven la sentinelle avancée de la civilisation musicale. C'est
+tout au plus si, dans ce grand nombre de compositions, on peut découvrir
+quelques vagues ressemblances entre quelques-unes des mille phrases qui
+en font la splendeur et la vie. Cette étonnante faculté d'être toujours
+nouveau sans sortir du vrai et du beau se conçoit jusqu'à un certain
+point dans les morceaux d'un mouvement vif; la pensée alors, aidée par
+les puissances du rhythme, peut, dans ses bonds capricieux, sortir plus
+aisément des routes battues; mais où l'on cesse de la comprendre, c'est
+dans les _adagio_, c'est dans ces méditations extra-humaines où le génie
+panthéiste de Beethoven aime tant à se plonger. Là, plus de passions,
+plus de tableaux terrestres, plus d'hymnes à la joie, à l'amour, à la
+gloire, plus de chants enfantins, de doux propos, de saillies mordantes
+ou comiques, plus de ces terribles éclats de fureur, de ces accents de
+haine que les élancements d'une souffrance secrète lui arrachent si
+souvent; il n'a même plus de mépris dans le cœur, il n'est plus de
+notre espèce, il l'a oubliée, il est sorti de notre atmosphère; calme
+et solitaire, il nage dans l'éther; comme ces aigles des Andes planant à
+des hauteurs au-dessous desquelles les autres créatures ne trouvent déjà
+plus que l'asphyxie et la mort, ses regards plongent dans l'espace, il
+vole à tous les soleils, chantant la nature infinie. Croirait-on que le
+génie de cet homme ait pu prendre un pareil essor, pour ainsi dire,
+quand il l'a voulu!... C'est ce dont on peut se convaincre cependant,
+par les preuves nombreuses qu'il nous en a laissées, moins encore dans
+ses symphonies que dans ses compositions de piano. Là, et seulement là,
+n'ayant plus en vue un auditoire nombreux, le public, la foule, il
+semble avoir écrit pour lui-même, avec ce majestueux abandon que la
+foule ne comprend pas, et que la nécessité d'arriver promptement à ce
+que nous appelons l'_effet_ doit altérer inévitablement. Là aussi la
+tâche de l'exécutant devient écrasante, sinon par les difficultés de
+mécanisme, au moins par le profond sentiment, par la grande intelligence
+que de telles œuvres exigent de lui; il faut de toute nécessité que le
+virtuose s'efface devant le compositeur comme fait l'orchestre dans les
+symphonies; il doit y avoir absorption complète de l'un par l'autre;
+mais c'est précisément en s'identifiant de la sorte avec la pensée qu'il
+nous transmet que l'interprète grandit de toute la hauteur de son
+modèle.
+
+Il y a une œuvre de Beethoven connue sous le nom de sonate en _ut
+dièze_ mineur, dont l'adagio est une de ces poésies que le langage
+humain ne sait comment désigner. Ses moyens d'action sont fort simples:
+la main gauche étale doucement de larges accords d'un caractère
+solennellement triste, et dont la durée permet aux vibrations du piano
+de s'éteindre graduellement sur chacun d'eux; au-dessus, les doigts
+inférieurs de la main droite arpégent un dessin d'accompagnement obstiné
+dont la forme ne varie presque pas depuis la première mesure jusqu'à la
+dernière, pendant que les autres doigts font entendre une sorte de
+lamentation, efflorescence mélodique de cette sombre harmonie. Un jour,
+il y a trente ans, Liszt exécutant cet adagio devant un petit cercle
+dont je faisais partie, s'avisa de le dénaturer, suivant l'usage qu'il
+avait alors adopté pour se faire applaudir du public fashionable: au
+lieu de ces longues tenues des basses, au lieu de cette sévère
+uniformité de rhythme et de mouvement dont je viens de parler, il plaça
+des trilles, des _tremolo_, il pressa et ralentit la mesure, troublant
+ainsi par des accents passionnés le calme de cette tristesse, et faisant
+gronder le tonnerre dans ce ciel sans nuages qu'assombrit seulement le
+départ du soleil... Je souffris cruellement, je l'avoue, plus encore
+qu'il ne m'est jamais arrivé de souffrir en entendant nos malheureuses
+cantatrices broder le grand air du _Freyschütz_; car à cette torture se
+joignait le chagrin de voir un tel artiste donner dans le travers où ne
+tombent d'ordinaire que des médiocrités. Mais qu'y faire? Liszt était
+alors comme ces enfants qui, sans se plaindre, se relèvent eux-mêmes
+d'une chute qu'on feint de ne pas apercevoir, et qui crient si on leur
+tend la main. Il s'est fièrement relevé: aussi, quelques années après,
+n'était-ce plus lui qui poursuivait le succès, mais bien le succès qui
+perdait haleine à le suivre; les rôles étaient changés. Revenons à notre
+sonate. Dernièrement un de ces hommes de cœur et d'esprit, que les
+artistes sont si heureux de rencontrer, avait réuni quelques amis;
+j'étais du nombre. Liszt arriva dans la soirée, et, trouvant la
+discussion engagée sur la valeur d'un morceau de Weber, auquel le
+public, soit à cause de la médiocrité de l'exécution, soit pour toute
+autre raison, avait, dans un concert récent, fait un assez triste
+accueil, se mit au piano pour répondre à sa manière aux antagonistes de
+Weber. L'argument parut sans réplique, et on fut obligé d'avouer qu'une
+œuvre de génie avait été méconnue. Comme il venait de finir, la lampe
+qui éclairait l'appartement parut près de s'éteindre; l'un de nous
+allait la ranimer:
+
+--N'en faites rien, lui dis-je; s'il veut jouer l'adagio en _ut dièze
+mineur_ de Beethoven, ce demi-jour ne gâtera rien.
+
+--Volontiers, dit Listz, mais éteignez tout à fait la lumière, couvrez
+le feu, que l'obscurité soit complète.
+
+Alors, au milieu de ces ténèbres, après un instant de recueillement, la
+noble élégie, la même qu'il avait autrefois si étrangement défigurée,
+s'éleva dans sa simplicité sublime; pas une note, pas un accent ne
+furent ajoutés aux accents et aux notes de l'auteur. C'était l'ombre de
+Beethoven, évoquée par le virtuose, dont nous entendions la grande voix.
+Chacun de nous frissonnait en silence, et après le dernier accord on se
+tut encore... nous pleurions.
+
+Une assez notable partie du public français ignore pourtant l'existence
+de ces œuvres merveilleuses. Certes, le trio en _si bémol_ tout entier,
+l'adagio de celui en _ré_ et la sonate en _la_ avec violoncelle ont dû
+prouver à ceux qui les connaissent que l'illustre compositeur était loin
+d'avoir versé dans l'orchestre tous les trésors de son génie. Mais son
+dernier mot n'est pas là; c'est dans les sonates pour piano seul qu'il
+faut le chercher. Le moment viendra bientôt peut-être où ces œuvres,
+qui laissent derrière elles ce qu'il y a de plus avancé dans l'art,
+pourront être comprises, sinon de la foule, au moins d'un public
+d'élite. C'est une expérience à tenter; si elle ne réussit pas, on la
+recommencera plus tard.
+
+Les grandes sonates de Beethoven serviront d'échelle métrique pour
+mesurer le développement de notre intelligence musicale.
+
+
+
+
+FIDELIO
+
+OPÉRA EN TROIS ACTES DE BEETHOVEN
+
+SA REPRÉSENTATION AU THÉÂTRE LYRIQUE
+
+
+Le 1er ventôse de l'an VI, le théâtre de la rue Feydeau représenta
+pour la première fois LÉONORE, OU L'AMOUR CONJUGAL, _fait historique_ en
+deux actes (tel était le titre de la pièce), paroles de M. Bouilly,
+musique de P. Gaveaux. L'œuvre parut médiocre malgré le talent que
+montrèrent, dans les deux rôles principaux, Gaveaux, l'auteur de la
+musique, et madame Scio, une grande actrice de ce temps.
+
+Plusieurs années après, Paër écrivit une partition gracieuse sur un
+libretto italien dont la _Léonore_ de Bouilly était encore l'héroïne, et
+ce fut en sortant d'une représentation de cet ouvrage que Beethoven,
+avec la rudesse humoriste qui lui était habituelle, dit à Paër:
+
+--Votre opéra me plaît, j'ai envie de le mettre en musique.
+
+Telle fut l'origine du chef-d'œuvre dont nous avons à nous occuper
+aujourd'hui. La première apparition du _Fidelio_ de Beethoven sur la
+scène allemande ne fit pas prévoir la célébrité réservée à cet ouvrage,
+et les représentations, dit-on, en furent bientôt suspendues. Quelque
+temps après il reparut, modifié de diverses façons dans la musique et
+dans le drame, et précédé d'une nouvelle ouverture. Cette seconde
+tentative eut un succès complet; Beethoven, rappelé à grands cris par
+l'auditoire, fut traîné sur la scène après le premier et après le second
+acte, dont le finale produisit un enthousiasme inconnu à Vienne
+jusque-là. La partition de _Fidelio_ n'en dut pas moins subir mille
+critiques plus ou moins acerbes; et cependant, à partir de ce moment, on
+l'exécuta sur tous les théâtres d'Allemagne, où elle s'est maintenue
+jusqu'à présent, où elle fait partie du répertoire classique. Le même
+honneur lui arriva un peu plus tard sur les théâtres de Londres. En
+1827, une troupe allemande étant venue donner des représentations à
+Paris, _Fidelio_, dont les deux rôles principaux étaient chantés avec un
+rare talent par Haitzinger et madame Schroeder-Devrient, fut accueilli
+avec enthousiasme. Il vient d'être mis en scène au Théâtre-Lyrique;
+quinze jours auparavant, il reparaissait à celui de Covent-Garden de
+Londres; on le joue en ce moment à New-York. Cherchez les théâtres où
+sont représentés à cette heure la _Léonore_ de Gaveaux et la _Leonora_
+de Paër... Les érudits seuls connaissent l'existence de ces deux opéras.
+Ils ont passé... ils ne sont plus. C'est que, des trois partitions, la
+première est d'une faiblesse extrême, la seconde à peine une œuvre de
+talent, et la troisième une œuvre de génie.
+
+En effet, plus j'entends, plus je lis l'ouvrage de Beethoven, et plus je
+le trouve digne d'admiration. L'ensemble et les détails m'en paraissent
+également beaux; partout s'y décèlent l'énergie, la grandeur,
+l'originalité et un sentiment profond autant que vrai.
+
+Il appartient à cette forte race d'œuvres calomniées sur lesquelles
+s'accumulent les plus inconcevables préjugés, les mensonges les plus
+manifestes, mais dont la vitalité est si intense, que rien contre elles
+ne peut prévaloir. Comme ces hêtres vigoureux nés dans les rochers et
+parmi les ruines, qui finissent par fendre les rocs, trouer les
+murailles, et s'élever enfin fiers et verdoyants, d'autant plus
+solidement fixés au sol qu'ils ont eu plus d'obstacles à vaincre pour en
+sortir; tandis que des saules, qui poussèrent sans peine au bord d'une
+rivière, tombent dans la vase, où ils pourrissent oubliés.
+
+Beethoven a écrit quatre ouvertures pour son unique opéra. Après avoir
+terminé la première, il la recommença sans que l'on sache pourquoi; il
+en garda la disposition générale et tous les thèmes, mais en les
+enchaînant par d'autres modulations, en les instrumentant autrement, en
+y ajoutant un effet de crescendo et un solo de flûte. Ce solo n'est pas
+digne, à mon avis, du grand style de tout le reste de l'œuvre. L'auteur
+semble avoir préféré pourtant cette seconde version, car elle fut
+publiée la première. L'autre, dont le manuscrit était resté entre les
+mains d'un ami de Beethoven, M. Schindler, parut, il y a dix ans
+seulement, chez l'éditeur français Richaut. J'ai eu l'honneur d'en
+diriger l'exécution une vingtaine de fois au théâtre de Drury-Lane à
+Londres et dans quelques concerts à Paris; l'effet en est grandiose et
+entraînant. La seconde version pourtant a conservé la popularité qui lui
+était acquise sous le nom d'ouverture d'_Eléonore_; elle la gardera
+probablement.
+
+Cette superbe ouverture, la plus belle peut-être de Beethoven, partagea
+le sort de plusieurs morceaux de l'opéra, et fut supprimée après les
+premières représentations. Une autre (en _ut majeur_, comme les deux
+précédentes), d'un caractère doux et charmant, mais dont la conclusion
+ne parut pas propre à exciter les applaudissements, ne fut pas plus
+heureuse. Enfin l'auteur écrivit, pour la reprise de son opéra modifié,
+l'ouverture en _mi majeur_, connue sous le nom d'ouverture de _Fidelio_,
+qu'on adopta définitivement de préférence aux trois précédentes. C'est
+une page magistrale, d'une verve et d'un éclat incomparables, un vrai
+chef-d'œuvre symphonique, mais qui ne se rattache, ni par son caractère
+ni par les thèmes qu'il contient, à l'opéra auquel on le fait servir de
+préface. Les autres ouvertures, au contraire, sont en quelque sorte
+l'opéra de _Fidelio_ en raccourci. On y trouve, avec les accents
+tendres d'Éléonore, les lamentables plaintes du prisonnier mourant de
+faim, les délicieuses mélodies du trio du dernier acte, la fanfare
+lointaine de la trompette annonçant l'arrivée du ministre qui doit
+délivrer Florestan; tout y est palpitant d'intérêt dramatique, et ce
+sont bien des ouvertures de _Fidelio_.
+
+ * * * * *
+
+Les principaux théâtres d'Allemagne et d'Angleterre s'étant aperçus,
+après trente ou quarante ans, que la deuxième grande ouverture
+d'_Éléonore_ (la première publiée) était une œuvre magnifique,
+l'exécutent maintenant comme un entr'acte avant le second acte de
+l'opéra, tout en conservant l'ouverture en _mi_ pour le premier. Il est
+fâcheux que le Théâtre-Lyrique n'ait pas cru devoir suivre cet exemple.
+Nous voudrions même que le Conservatoire tentât ce que fit un jour
+Mendelssohn à l'un des concerts du Gewanthaus à Leipzig, et qu'il nous
+donnât, dans une de ses séances, les quatre ouvertures de l'opéra de
+Beethoven.
+
+Mais ceci paraîtrait peut-être à Paris une tentative par trop audacieuse
+(pourquoi?), et l'audace, on le sait, n'est pas le défaut de nos
+institutions musicales.
+
+Le sujet de _Fidelio_ (car il faut dire quelques mots de la pièce) est
+triste et mélodramatique. Il n'a pas peu contribué à faire naître les
+préventions que nourrissait le public français contre cet opéra. Il
+s'agit d'un prisonnier d'état que le gouverneur d'une forteresse veut
+faire mourir de faim dans son cachot. Sa femme Éléonore, déguisée en
+jeune garçon, s'est fait agréer de Rocko le geôlier, comme domestique,
+sous le nom de Fidelio. Marceline, fille de Rocko et fiancée du
+guichetier Jacquino, bientôt séduite par la bonne mine de Fidelio, ne
+tarde pas à délaisser pour lui son vulgaire amoureux. Pizarre, le
+gouverneur, impatient de voir mourir sa victime et trouvant que la faim
+n'agit pas assez vite, se résout à venir lui-même l'égorger sur son
+grabat. Ordre est donné à Rocko de creuser dans un coin du cachot une
+fosse où le prisonnier sera jeté dans quelques heures.
+
+Fidelio est choisi par Rocko pour l'aider dans ce lugubre office.
+Angoisses de la pauvre femme en se trouvant ainsi auprès de son mari
+qu'elle voit prêt à succomber et dont elle n'ose s'approcher. Bientôt le
+cruel Pizarre se présente; le prisonnier enchaîné se lève, reconnaît son
+bourreau, l'interpelle; Pizarre s'avance vers lui le poignard à la main,
+quand Fidelio, s'élançant entre eux, tire un pistolet de son sein et le
+présente à la face de Pizarre qui recule épouvanté.
+
+En ce moment même une trompette se fait entendre à quelque distance.
+C'est le signal pour baisser la herse et ouvrir la porte de la
+forteresse. On annonce l'arrivée du ministre; le gouverneur n'achèvera
+pas son œuvre de sang; il sort précipitamment du cachot: le prisonnier
+est sauvé. En effet, le ministre paraît, reconnaît, dans la victime de
+Pizarre, son ami Florestan; allégresse générale et confusion de la
+pauvre Marceline, qui, apprenant ainsi que Fidelio est une femme,
+revient à son Jacquino.
+
+On a cru devoir, au Théâtre-Lyrique, calquer sur les situations de cette
+pièce de M. Bouilly un drame nouveau, dont la scène se passe en 1495 à
+Milan, et dont les personnages principaux sont Ludovic Sforza, Jean
+Galeas, sa femme Isabelle d'Aragon et le roi de France Charles VIII. On
+a pu introduire ainsi au dénoûment un brillant tableau final et des
+costumes moins sombres que ceux de la pièce originale. Telle est la
+raison, fort insuffisante sans doute, qui a porté M. Carvalho, l'habile
+directeur de ce théâtre, au moment où _Fidelio_ a été mis à l'étude, à
+désirer une telle substitution. On n'admet pas en France qu'on puisse
+purement et simplement traduire un opéra étranger. Ce travail a été
+fait, du reste, sans trop de préjudice pour la partition, dont tous les
+morceaux restent unis à des situations d'un caractère semblable à celui
+des scènes pour lesquelles ils furent écrits.
+
+Ce qui nuit à la musique de _Fidelio_ auprès du public parisien, c'est
+la chasteté de sa mélodie, le mépris souverain de l'auteur pour l'effet
+sonore quand il n'est pas motivé, pour les terminaisons banales, pour
+les périodes prévues; c'est la sobriété opulente de son instrumentation,
+la hardiesse de son harmonie; c'est surtout, j'ose le dire, la
+profondeur même de son sentiment de l'expression. Il faut tout écouter
+dans cette musique complexe, il faut tout entendre pour pouvoir
+comprendre. Les parties de l'orchestre, les principales dans certains
+cas, les plus obscures dans d'autres, contiennent quelquefois l'accent
+expressif, le cri de passion, l'idée enfin que l'auteur n'a pas pu
+donner à la partie vocale. Ce qui ne veut point dire que cette partie ne
+soit pas restée prédominante, ainsi que le prétendent les éternels
+rabâcheurs du reproche adressé par Grétry à Mozart: «Il a mis le
+piédestal sur la scène et la statue dans l'orchestre,» reproche fait
+auparavant à Gluck, et plus tard à Weber, à Spontini, à Beethoven, et
+qui sera toujours fait à quiconque s'abstiendra d'écrire des platitudes
+pour la voix et donnera à l'orchestre un rôle intéressant, quelle que
+soit sa savante réserve. Il est vrai que les gens si prompts à blâmer
+chez les vrais maîtres la prétendue prédominance des instruments sur la
+voix ne font pas grand cas de cette réserve; et nous voyons tous les
+jours, depuis dix ans surtout, l'orchestre transformé en bande
+militaire, en atelier de forgeron, en boutique de chaudronnier, sans que
+la critique s'indigne, sans qu'elle fasse même à ces énormités la
+moindre attention. De sorte qu'à tout prendre, si l'orchestre est
+bruyant, violent, brutal, plat, révoltant, exterminateur des voix et de
+la mélodie, la critique ne dit rien; s'il est fin, délicat, intelligent,
+s'il attire parfois sur lui l'attention par sa vivacité, sa grâce ou son
+éloquence, et s'il reste néanmoins dans le rôle que les exigences
+dramatiques et musicales lui assignent, il est censuré. On pardonne
+aisément à l'orchestre de ne rien dire, ou, s'il parle, de ne dire que
+des sottises ou des grossièretés.
+
+Il y a seize morceaux dans la partition de _Fidelio_, sans compter les
+quatre ouvertures. Il y en avait davantage dans l'origine; quelques-uns
+ont été supprimés lors de la seconde mise en scène de cet ouvrage à
+Vienne, et de nombreuses coupures et modifications furent faites à la
+même époque dans les morceaux conservés. Un éditeur de Leipzig s'avisa
+(en 1855, je crois), de publier l'œuvre originale complète avec
+l'indication des coupures et des changements qui lui furent infligés.
+L'étude de cette partition curieuse donne l'idée des tortures que
+l'impatient Beethoven a dû subir en se soumettant à de tels
+remaniements, qu'il fit sans doute avec rage et en se comparant à
+l'esclave d'Alfieri:
+
+ _Servo, si, ma servo ognor fremente_.
+
+En Allemagne, comme en Italie, comme en France, comme partout, dans les
+théâtres, tout le monde, sans exception, a plus d'esprit que l'auteur.
+L'auteur y est un ennemi public; et si un garçon machiniste assure que
+tel morceau de musique, de n'importe quel maître, est trop long, chacun
+s'empressera de donner raison au garçon machiniste contre Gluck, ou
+Weber, ou Mozart, ou Beethoven, ou Rossini. Voyez, à propos de Rossini,
+les insolentes suppressions faites dans son _Guillaume Tell_, avant et
+après la première représentation de ce chef-d'œuvre. Le théâtre, pour
+les poëtes et les musiciens, est une école d'humilité; les uns y
+reçoivent des leçons de gens qui ignorent la grammaire, les autres, de
+gens qui ne savent pas la gamme; et tous ces aristarques, en outre,
+prévenus contre ce qui porte une apparence de nouveauté ou de hardiesse,
+sont pleins d'un indomptable amour pour les prudentes banalités. Dans
+les théâtres lyriques surtout, chacun s'arroge le droit de pratiquer le
+précepte de Boileau:
+
+ Ajoutez quelquefois et souvent effacez.
+
+Et on le pratique si bien et de si diverses manières, les correcteurs
+d'un théâtre voyant en noir ce que ceux d'un autre voient en blanc, que
+d'une partition qui aurait été, sans protecteur, traînée sur une
+cinquantaine de scènes, si l'on tenait compte du travail de tous les
+correcteurs, il resterait à peine dix pages intactes.
+
+Les seize morceaux du _Fidelio_ de Beethoven ont presque tous une belle
+et noble physionomie. Mais ils sont beaux de diverses façons, et c'est
+précisément ce qui me paraît constituer leur mérite principal. Le
+premier duo entre Marceline et son fiancé se distingue des autres par
+son style familier, gai, d'une piquante simplicité; le caractère des
+deux personnages s'y décèle tout d'abord. L'air en _ut mineur_ de la
+jeune fille semble se rapprocher par sa forme mélodique du style des
+meilleures pages de Mozart. L'orchestre cependant y est traité avec un
+soin plus minutieux que ne le fut jamais celui du l'illustre devancier
+de Beethoven.
+
+Un quatuor d'une mélodie exquise succède à ce joli morceau. Il est
+traité en canon à l'octave, chacune des voix entrant à son tour pour
+dire le thème, de manière à produire d'abord un solo accompagné par un
+petit orchestre de violoncelles, d'altos et de clarinettes, puis un duo,
+un trio et enfin un quatuor complet. Rossini écrivit une foule de choses
+ravissantes dans cette forme; tel est le canon de Moïse: _Mi manca la
+voce_. Mais le canon de _Fidelio_ est un andante non suivi de l'allégro
+de rigueur, avec cabalette et coda bruyante. Et le public, tout charmé
+qu'il soit par ce gracieux amiante, reste surpris, demeure stupide de ne
+pas voir arriver son allegro final, sa cadence, son coup de fouet... Au
+fait, pourquoi ne pas lui donner de coup de fouet?...
+
+On peut comparer les couplets de Rocko sur la puissance de l'or, écrits
+par Gaveaux dans sa partition française, à ceux de la partition
+allemande de Beethoven. C'est peut-être de tous les morceaux de la
+_Léonore_ de Gaveaux celui qui supporte le mieux une telle comparaison.
+La chanson de Beethoven charme par sa rondeur joviale, dont une
+modulation et un changement de mesure survenant brusquement dans le
+milieu altèrent un peu la vigoureuse simplicité; mais celle de Gaveaux,
+d'un style moins relevé, n'en est pas moins intéressante par sa
+franchise mélodique, l'excellente diction des paroles et une
+orchestration piquante.
+
+Au trio suivant, Beethoven commence à employer la grande forme, les
+vastes développements, l'instrumentation plus riche, plus agitée; on
+sent qu'on entre dans le drame; la passion se décèle par de lointains
+éclairs.
+
+Puis vient une marche dont la mélodie et les modulations sont des plus
+heureuses, bien que la couleur générale en paraisse triste, comme peut
+l'être du reste une marche de soldats gardiens d'une prison. Les deux
+premières notes du thème, frappées sourdement par les timbales et un
+pizzicato des basses, contribuent tout d'abord à l'assombrir. Ni cette
+marche ni le trio qui la précède n'ont de pendant dans l'opéra de
+Gaveaux. Il en est de même de beaucoup d'autres morceaux contenus dans
+la riche partition de Beethoven.
+
+L'air de Pizarre est de ce nombre. Il n'obtient pas à Paris un seul
+applaudissement; nous demandons néanmoins la permission de le traiter de
+chef-d'œuvre. Dans ce morceau terrible, la joie féroce d'un scélérat
+prêt à satisfaire sa vengeance est peinte avec la plus effrayante
+vérité. Beethoven dans son opéra a parfaitement observé le précepte de
+Gluck qui recommande de n'employer les instruments qu'_en raison du
+degré d'intérêt et de passion_. Ici, pour la première fois, tout
+l'orchestre se déchaîne; il débute avec fracas par l'accord de neuvième
+mineure de _ré mineur_; tout frémit, tout s'agite, crie et frappe; la
+partie vocale n'est, il est vrai, qu'une déclamation notée, mais quelle
+déclamation! et combien son accent, toujours vrai, acquiert de sauvage
+intensité quand, après avoir établi le mode majeur, l'auteur fait
+intervenir le chœur des gardes de Pizarre, dont les voix, murmurantes
+d'abord, accompagnent la sienne et éclatent enfin avec force à la
+conclusion! C'est admirable.
+
+J'ai entendu chanter cet air en Allemagne d'une foudroyante façon par
+Pischek.
+
+Le duo entre Rocko et le gouverneur, duo pour deux basses par
+conséquent, n'est pas tout à fait à cette hauteur; pourtant je ne
+saurais approuver la liberté qu'on a prise au Théâtre-Lyrique de le
+supprimer.
+
+Une liberté semblable, mais au moins avec le consentement plus ou moins
+réel de l'auteur, fut prise autrefois à Vienne pour le charmant duo de
+soprani chanté par Fidelio et Marceline, où un seul violon et un seul
+violoncelle, aidés de quelques entrées de l'orchestre, accompagnent si
+élégamment les deux voix. Ce duo, retrouvé dans la partition de Leipzig
+dont je parlais tout à l'heure, a été réintégré au Théâtre-Lyrique dans
+l'œuvre de Beethoven. Ainsi les savants du théâtre de Paris ne
+partagent pas l'avis de ceux du théâtre de Vienne!... Heureusement il y
+a divergence d'opinions entre eux! Sans cela, nous eussions été privés
+d'entendre ce dialogue musical, si frais, si doux, si élégant!
+
+C'est au souffleur du Théâtre-Lyrique, dit-on, que nous devons cette
+réinstallation. Brave souffleur!
+
+Le grand air de Fidelio est avec récitatif, adagio cantabile, allegro
+final et accompagnement obligé de trois cors et d'un basson.
+
+Je trouve le récitatif d'un beau mouvement dramatique, l'adagio sublime
+par son accent tendre et sa grâce attristée, l'allegro entraînant, plein
+d'un noble enthousiasme, magnifique, et bien digne d'avoir servi de
+modèle à l'air d'Agathe, du _Freyschütz_. D'excellents critiques, je le
+sais, ne sont pas de mon avis; je me sens heureux de n'être pas du
+leur...
+
+Le thème de l'allegro de cet air admirable est proposé par les trois
+cors et le basson seuls, qui se bornent à faire entendre successivement
+les cinq notes de l'accord, _si_, _mi_, _sol_, _si_, _mi_. Cela forme
+quatre mesures d'une incroyable originalité. On pourrait donner à tout
+musicien qui ne les connaît pas ces cinq notes, en l'autorisant à les
+combiner de cent manières différentes, et je parie que dans les cent
+combinaisons ne se trouverait pas la phrase impétueuse et fière que
+Beethoven en a tirée, tant le rhythme en est imprévu. Cet allegro, pour
+beaucoup de gens, demeure entaché d'un défaut grave; il n'a pas de
+petite phrase qu'on puisse aisément retenir. Ces amateurs, insensibles
+aux nombreuses et éclatantes beautés du morceau, attendent leur phrase
+de quatre mesures, comme les enfants attendent la fève dans un gâteau
+des rois, comme les provinciaux attendent le _si_ naturel, la _note_
+d'un ténor qui fait son premier début. Le gâteau fût-il exquis, le ténor
+fût-il le plus délicieux chanteur du monde, ni l'un ni l'autre n'auront
+de succès sans le précieux accessoire! Il n'a pas de fève! il n'a pas la
+note!
+
+L'air d'Agathe, dans le _Freyschütz_, est presque populaire; il a la
+note.
+
+Combien de morceaux, de Rossini lui-même, ce prince des mélodistes, sont
+restés dans l'ombre faute d'avoir la note!
+
+Les quatre instruments à vent qui accompagnent la voix dans cet air
+troublent d'ailleurs tant soit peu la plupart des auditeurs en attirant
+trop fortement leur attention. Ces instruments ne font pourtant aucun
+étalage de difficultés inutiles; Beethoven ne les a point traités, comme
+fit plusieurs fois Mozart du cor de basset, en instruments _soli_, dans
+l'acception prétentieuse de ce mot. Mozart, dans _Tito_, donne à
+exécuter une espèce de concerto au cor de basset pendant que la prima
+donna dit _qu'elle voit la mort s'avancer_, etc. Ce contraste d'un
+personnage animé des sentiments les plus tristes et d'un virtuose qui,
+sous prétexte d'accompagner le chant, songe seulement à faire briller
+l'agilité de ses doigts, est l'un des plus disgracieux, des plus
+puérils, des plus contraires au bon sens dramatique, des plus
+défavorables même au bon effet musical. Le rôle dévolu par Beethoven à
+ses quatre instruments à vent n'est pas le même; il ne s'agit pas de les
+faire briller, mais d'obtenir d'eux une sorte d'accompagnement
+parfaitement d'accord avec le sentiment du personnage chantant et d'une
+sonorité spéciale qu'aucune autre combinaison orchestrale ne saurait
+produire. Le timbre voilé, un peu pénible même des cors, s'associe on ne
+peut mieux à la joie douloureuse, à l'espérance inquiète dont le cœur
+d'Éléonore est rempli; c'est doux et tendre comme le roucoulement des
+ramiers. Spontini, vers la même époque, et sans avoir entendu le
+_Fidelio_ de Beethoven, employait les cors avec une intention à peu près
+semblable pour accompagner le bel air de la _Vestale_:
+
+ Toi que j'implore.
+
+Plusieurs maîtres, depuis lors, Donizetti entre autres, dans sa _Lucia_,
+l'ont fait avec le même bonheur.
+
+Telle est l'évidence de la force expressive propre à cet instrument,
+dans certains cas, pour les compositeurs familiers avec le langage
+musical des passions et des sentiments.
+
+Certes ce fut une grande âme tendre qui se répandit en cette émouvante
+inspiration!
+
+L'émotion causée par le chœur des prisonniers, pour être moins vive,
+n'en est pas moins profonde.
+
+Une troupe de malheureux sortent un instant de leur cachot et viennent
+respirer sur le préau. Écoutez, à leur entrée en scène, ces premières
+mesures de l'orchestre, ces douces et larges harmonies s'épanouissant
+radieuses, et ces voix timides qui se groupent lentement et arrivent à
+une expansion harmonique, s'exhalant de toutes ces poitrines oppressées
+comme un soupir de bonheur. Et ce dessin si mélodieux des instruments à
+vent qui les accompagne!... On pourra dire encore ici: «Pourquoi
+l'auteur n'a-t-il pas donné le dessin mélodique aux voix et les parties
+vocales à l'orchestre?» Pourquoi! parce que c'eût été une maladresse
+évidente; les voix chantent précisément comme elles doivent chanter; une
+note de plus, confiée aux parties vocales, en altérerait l'expression si
+juste, si vraie, si profondément sentie; le dessin instrumental n'est
+qu'une idée secondaire, tout mélodieux qu'il soit, et convient surtout
+aux instruments à vent, et fait on ne peut mieux ressortir la douceur
+des harmonies vocales si ingénieusement disposées au dessus de
+l'orchestre. Il ne se trouvera pas, je crois, un compositeur de bon
+sens, quelle que soit l'école à laquelle il appartienne, pour
+désapprouver ici l'idée de Beethoven.
+
+Le bonheur des prisonniers est un instant troublé par l'apparition des
+gardes chargés de les surveiller. Aussitôt le coloris musical change:
+tout devient terne et sourd. Mais les gardes ont fini leur ronde; leur
+regard soupçonneux a cessé de peser sur les prisonniers; la tonalité du
+passage épisodique du chœur se rapproche de la tonalité principale; on
+la pressent, on y touche; un court silence... et le premier thème
+reparaît dans le ton primitif, avec un naturel et un charme dont je
+n'essayerai pas de donner une idée. C'est la lumière, c'est l'air, c'est
+la douce liberté, c'est la vie qui nous sont rendus.
+
+Quelques auditeurs, en essuyant leurs yeux à la fin de ce chœur,
+s'indignent du silence de la salle qui devrait retentir d'une immense
+acclamation. Il est possible que la majeure partie du public soit
+réellement émue néanmoins; certaines beautés musicales, évidentes pour
+tous, peuvent fort bien ne pas exciter les applaudissements.
+
+Le chœur des prisonniers de Gaveaux:
+
+ Que ce beau ciel, cette verdure,
+
+est écrit dans le même sentiment. Mais, hélas! comparé à celui de
+Beethoven, il paraît bien terne et bien plat! Remarquons, en outre, que
+le compositeur français, fort réservé sur l'emploi des trombones dans
+le cours de sa partition, les fait précisément intervenir ici, comme
+s'ils faisaient partie de la famille des instruments doux, au timbre
+calme et suave. Explique qui pourra cette étrange fantaisie.
+
+Dans la seconde partie du duo, où Rocko apprend à Fidelio qu'ils vont
+aller ensemble creuser la fosse du prisonnier, se trouve un dessin
+syncopé d'instruments à vent du plus étrange effet, mais, par son accent
+gémissant et son mouvement inquiet, parfaitement adapté à la situation.
+Ce duo et le quintette suivant contiennent de fort beaux passages, dont
+quelques-uns se rapprochent, par le style des parties de chant, de la
+manière de Mozart dans le _Mariage de Figaro_.
+
+Un quintette avec chœur termine cet acte. La couleur en est sombre;
+elle doit l'être. Une modulation un peu sèche intervient brusquement
+dans le milieu, et quelques voix exécutent des rhythmes qui se
+distinguent au travers des autres, sans qu'on puisse voir bien
+clairement l'intention de l'auteur. Mais le mystère qui plane sur
+l'ensemble donne à ce finale une physionomie des plus dramatiques. Il
+finit _piano_; il exprime la consternation, la crainte..... le public
+parisien ne l'applaudit donc pas: il ne saurait applaudir une telle
+conclusion, si contraire à ses habitudes.
+
+Avant le lever du rideau pour le troisième acte, l'orchestre fait
+entendre une lente et lugubre symphonie, pleine de longs cris
+d'angoisse, de sanglots, de tremblements, de lourdes pulsations. Nous
+entrons dans le séjour des douleurs et des larmes; Florestan est étendu
+sur sa couche de paille; nous allons assister à son agonie, entendre sa
+voix délirante.
+
+L'orchestration de Gluck pour la scène du cachot d'Oreste dans
+_Iphigénie en Tauride_ est bien belle, sans doute; mais de quelle
+hauteur ici Beethoven domine son rival! Non pas seulement parce qu'il
+est un immense symphoniste, parce qu'il sait mieux que lui faire parler
+l'orchestre, mais, on doit le reconnaître, parce que sa pensée musicale,
+dans ce morceau, est plus forte, plus grandiose et d'une expression
+incomparablement plus pénétrante. On sent, dès les premières mesures,
+que le malheureux enfermé dans cette prison a dû, en y entrant, _laisser
+toute espérance_.
+
+Le voici. A un douloureux récitatif entrecoupé par les phrases
+principales de la symphonie précédente succède un cantabile désolé,
+navrant, dont l'accompagnement des instruments à vent accroît à chaque
+instant la tristesse. La douleur du prisonnier devient de plus en plus
+intense. Sa tête s'égare... l'aile de la mort l'a touché... Pris d'une
+hallucination soudaine, il se croit libre, il sourit, des larmes de
+tendresse roulent dans ses yeux mourants, il croit revoir sa femme, il
+l'appelle, elle lui répond; il est ivre de liberté et d'amour...
+
+A d'autres de décrire cette mélodie sanglotante, ces palpitations de
+l'orchestre, ce chant continu du hautbois qui suit le chant de Florestan
+comme la voix de l'épouse adorée qu'il croit entendre; et ce crescendo
+entraînant, et le dernier cri du moribond... Je ne le puis...
+
+Reconnaissons ici l'art souverain, l'inspiration brûlante, le vol
+fulgurant du génie...
+
+Florestan, après cet accès d'agitation fébrile, est retombé sur sa
+couche; voici venir Rocko et la tremblante Éléonore (Fidelio). La
+terreur de cette scène est amoindrie par le nouveau libretto, où il ne
+s'agit que de déblayer une citerne au lieu de creuser la fosse du
+prisonnier encore vivant. (Vous voyez où conduisent tous ces
+remaniements...)
+
+Rien de plus sinistre que ce duo célèbre, où la froide insensibilité de
+Rocko contraste avec les aparté déchirants de Fidelio, où le sourd
+murmure de l'orchestre est comparable au bruit mat de la terre tombant
+sur une bière qu'on recouvre. Un de nos confrères de la critique
+musicale a très-justement établi un rapprochement entre ce morceau et la
+scène des fossoyeurs d'_Hamlet_. Pouvait-on plus dignement le louer?
+
+Les fossoyeurs de Beethoven terminent leur duo sans coda, sans
+cabalette, sans éclat de voix; aussi le parterre garde encore à leur
+égard un rigoureux silence. Voyez le malheur!
+
+Le trio suivant est plus heureux; on l'applaudit, bien qu'il ait aussi
+une terminaison douce. Les trois personnages, animés de sentiments
+affectueux, y chantent de suaves mélodies, que les plus harmonieux
+accompagnements soutiennent sans recherche et sans effort. Rien de plus
+élégant et de plus touchant à la fois que ce beau thème de vingt mesures
+exposé par le ténor. C'est le chant dans sa plus exquise pureté, c'est
+l'expression dans ce qu'elle a de plus vrai, de plus simple et de plus
+pénétrant. Ce thème est ensuite repris, tantôt en entier, tantôt par
+fragments, et, après des modulations très-hardies, ramené dans le ton
+primitif avec un bonheur et une adresse incomparables.
+
+Le quatuor du pistolet est un long roulement de tonnerre, dont la menace
+augmente sans cesse de violence et aboutit à une série d'explosions. A
+partir du cri de Fidelio: «Je suis sa femme!» l'intérêt musical se
+confond avec l'intérêt dramatique; on est ému, entraîné, bouleversé,
+sans qu'on puisse distinguer si cette violente émotion est due aux voix,
+aux instruments ou à la pantomime des acteurs et au mouvement de la
+scène; tant le compositeur s'est identifié avec la situation qu'il a
+peinte avec une vérité frappante et la plus prodigieuse énergie. Les
+voix, qui s'interpellent et se répondent en brûlantes apostrophes, se
+distinguent toujours au milieu du tumulte de l'orchestre et au travers
+de ce trait des instruments à cordes, semblable aux vociférations d'une
+foule agitée de mille passions. C'est un miracle de musique dramatique
+auquel je ne connais de pendant chez aucun maître ancien ou moderne. Le
+changement du livret a fait un tort énorme et bien regrettable à cette
+belle scène. L'action ayant été transportée à une époque où le pistolet
+n'était pas inventé, on a dû renoncer à le donner à Fidelio pour arme
+offensive; la jeune femme menace maintenant Pizarre avec un levier de
+fer, incomparablement moins dangereux, pour un tel homme surtout, que
+le petit tube avec lequel cette faible main peut à coup sûr frapper de
+mort Pizarre s'il fait le moindre mouvement. D'ailleurs le geste de
+Fidelio, visant Pizarre au visage, prête à un grand effet de scène. Je
+vois encore madame Devrient avec le tremblement de son bras qu'elle
+tenait tendu vers Pizarre en riant d'un rire convulsif.
+
+Voilà ce qui résulte de tous ces tripotages de pièces et de partitions,
+accommodées aux prétendues _exigences_ d'un public qui n'exige rien et
+s'arrangerait fort qu'on voulût bien lui offrir certains ouvrages tels
+que leurs auteurs les ont écrits.
+
+Après cet admirable quatuor, les deux époux demeurés seuls chantent un
+duo non moins admirable, où la passion éperdue, la joie, la surprise,
+l'abattement empruntent tour à tour à la musique des accents dont rien
+ne peut donner une idée à qui ne les a pas entendus. Quel amour! quels
+transports! quelles étreintes! avec quelle fureur ces deux êtres
+s'embrassent! comme la passion les fait balbutier! Les paroles se
+pressent sur leurs lèvres frémissantes, ils chancellent, ils sont
+haletants..... ils s'aiment!... comprenez-vous?... ils s'aiment! Qu'y
+a-t-il de commun entre un tel élan d'amour et ces fades duos d'époux
+unis par un mariage de convenance?... Au dernier final on entend un
+vaste morceau d'ensemble dont le rhythme de marche est interrompu
+d'abord par quelques mouvements lents épisodiques. L'allegro reprend
+ensuite et va en s'animant graduellement et en augmentant de sonorité
+jusqu'à la fin. Dans cette péroraison, la majesté d'abord et la verve
+ensuite éblouissent et entraînent les auditeurs même les plus froids et
+les plus récalcitrants. Ils disent alors, en approuvant d'un air
+contraint: «A la bonne heure!» Nous dirons aussi, en les voyant
+applaudir: «A la bonne heure!» Mais tout le reste de la partition, qui
+les touche si peu, n'en est pas moins admirable, et, sans vouloir
+déprécier ce gigantesque finale, plusieurs des morceaux précédents lui
+sont même de beaucoup supérieurs. Qui sait pourtant si la lumière ne se
+fera pas plus tôt qu'on ne pense, pour ceux-là même dont l'âme est
+fermée en ce moment à ce bel ouvrage de Beethoven, comme elle est aussi
+fermée aux merveilles de la neuvième symphonie, des derniers quatuors et
+des grandes sonates de piano de ce même incomparable inspiré? Un voile
+épais semble quelquefois placé sur les _yeux de l'esprit_, quand on
+regarde d'un certain côté du ciel de l'art et empêche de voir les grands
+astres qui l'illuminent; puis tout d'un coup, sans cause connue, le
+voile se déchire, on voit et l'on rougit d'avoir été aveugle si
+longtemps.
+
+Ceci me rappelle ce pauvre Adolphe Nourrit. Il m'avouait un jour
+n'admirer que _Macbeth_ dans l'œuvre entière de Shakspeare, et trouver
+surtout absurde et inintelligible _Hamlet_. Trois ans après, il vint me
+dire avec l'émotion d'un enthousiasme concentré: «_Hamlet_ est le
+chef-d'œuvre du plus grand poëte philosophe qui ait jamais existé. Je
+le comprends aujourd'hui. Mon cœur et ma tête en sont remplis, enivrés.
+Vous avez dû garder de mon sens poétique et de mon intelligence une
+singulière opinion... Rendez-moi votre estime.» _Alas! poor Yorick!_
+
+
+
+
+BEETHOVEN DANS L'ANNEAU DE SATURNE
+
+LES MEDIUMS
+
+
+Le monde musical est en ce moment fort ému; toute la philosophie de
+l'art semble bouleversée. On croyait généralement, il y a quelques jours
+à peine, que le beau en musique, comme le médiocre, comme le laid, était
+absolu, c'est-à-dire qu'un morceau beau, ou laid, ou médiocre pour les
+gens qui s'intitulent gens de goût, connaisseurs, était également beau,
+médiocre ou laid pour tout le monde, et par conséquent pour les gens
+sans goût et sans connaissances. Il résultait de cette opinion
+consolante que le chef-d'œuvre capable de faire couler les larmes des
+yeux d'un habitant du nº 58 de la rue de la Chaussée-d'Antin, à Paris,
+ou de l'ennuyer, ou de le révolter, devait nécessairement produire le
+même effet sur un Cochinchinois, sur un Lapon, sur un pirate de Timor,
+sur un Turc, sur un portefaix de la rue des Mauvaises-Paroles. Quand je
+dis _on croyait_, je veux désigner par _on_ les savants, les docteurs et
+les simples de cœur: car en ces questions les grands et les petits
+esprits se rencontrent, et qui ne se ressemble pas s'assemble. Quant à
+moi, qui ne suis ni savant, ni docteur, ni simple, je n'ai jamais trop
+su à quoi m'en tenir sur ces graves sujets de controverse; je crois
+pourtant que je ne croyais rien; mais à cette heure, j'en suis sûr, me
+voilà fixé, et je crois au beau absolu beaucoup moins qu'à la corne des
+licornes. Car pourquoi, je vous prie, ne pas croire à la corne des
+licornes? Il est archiprouvé maintenant qu'il y a des licornes dans
+plusieurs parties de l'Himalaya. On connaît l'aventure de M.
+Kingsdoom.--Le célèbre voyageur anglais, étonné de rencontrer un de ces
+animaux, qu'il croyait fabuleux (voilà ce que c'est que de croire!), et
+le regardant avec une attention blessante pour l'élégant quadrupède, la
+licorne irritée se précipita sur lui, le cloua contre un arbre et lui
+laissa dans la poitrine un long morceau de corne pour preuve de son
+existence. Le malheureux Anglais ne pouvait pas en revenir.
+
+Maintenant il faut dire pourquoi je suis certain de croire depuis peu
+que je ne crois pas au beau absolu en musique. Une révolution a dû
+s'opérer et s'est opérée réellement dans la philosophie depuis la
+merveilleuse découverte des tables tournantes (en sapin), et par suite
+des médiums, et par suite des évocations d'esprits, et par suite des
+conversations _spiritistes_. La musique ne pouvait pas rester en dehors
+de l'influence d'un fait aussi considérable et demeurer isolée du monde
+des esprits, elle, la science de l'impalpable, de l'impondérable, de
+l'insaisissable. Beaucoup de musiciens se sont donc mis en rapport avec
+le monde des esprits (ils auraient dû le faire depuis longtemps). Au
+moyen d'une table de sapin d'un prix fort modique, sur laquelle on
+impose les mains, et qui, après quelques minutes de réflexions (de
+réflexions de la table), se met à lever une ou deux de ses jambes, de
+façon, malheureusement, à effaroucher la pudeur des dames anglaises, on
+parvient non-seulement à évoquer l'esprit d'un grand compositeur, mais à
+entrer même en conversation réglée avec lui, à le forcer de répondre à
+toutes sortes de questions. Bien plus, en s'y prenant bien, on peut
+obliger l'esprit du grand maître à dicter une nouvelle œuvre, une
+composition tout entière sortant brûlante de son cerveau. Comme pour les
+lettres de l'alphabet, il est convenu que la table, en levant ses
+jambes et en les laissant retomber sur un parquet, frappe tant de coups
+pour un _ut_, tant pour un _ré_, tant pour un _fa_, tant pour une simple
+croche, tant pour une double croche, tant pour un soupir, pour un
+demi-soupir, etc., etc. Je sais ce qu'on va me répondre: «Il est
+convenu, direz-vous? Convenu avec qui? avec les esprits évidemment. Or,
+avant que cette convention fût établie, comment s'y est pris le premier
+médium pour savoir des esprits qu'on en convenait?» Je ne puis vous le
+dire; ce qu'il y a de sûr, c'est que c'est sûr; et puis, dans ces
+grandes questions, il faut absolument se laisser guider par le sens
+intérieur, et surtout ne pas chercher la petite bête.
+
+Or donc déjà (comme disent les Russes) on a évoqué dernièrement l'esprit
+de Beethoven, qui habite Saturne. Mozart habitant Jupiter, c'est connu
+de tout le monde, il semble que l'auteur de _Fidelio_ eût dû choisir le
+même astre pour sa nouvelle résidence; mais Beethoven, on ne l'ignore
+pas, est un peu sauvage, capricieux, peut-être même a-t-il quelque
+antipathie non avouée pour Mozart. Tant il y a qu'il habite Saturne ou
+du moins son anneau. Et voilà que lundi dernier un médium très-familier
+avec le grand homme, et sans craindre de mettre celui-ci de mauvaise
+humeur, en lui faisant faire à propos de rien un si long voyage, pose
+les mains sur sa table de sapin pour envoyer à Beethoven, dans l'anneau
+de Saturne, l'ordre de venir un instant causer avec lui. La table
+aussitôt de faire des mouvements indécents, de lever les jambes, et de
+montrer..... que l'esprit était proche. Ces pauvres esprits, avouez-le,
+sont bien obéissants. Beethoven, pendant sa vie terrestre, ne se fût pas
+dérangé pour aller seulement de la porte de Carinthie au palais
+impérial, si l'empereur d'Autriche l'eût fait prier de le venir voir, et
+il quitte maintenant l'anneau de Saturne et interrompt ses hautes
+contemplations pour obéir à l'_ordre_ (notez-le bien), à l'ordre du
+premier venu, possesseur d'une table de sapin.
+
+Ce que c'est que la mort, comme cela vous transforme le caractère! et
+que Marmontel a eu raison de dire dans son opéra de _Zémire et Azor_:
+
+ Les esprits, dont on nous fait peur,
+ Sont les meilleures gens du monde.
+
+Il en est ainsi. Je vous ai déjà prévenu qu'en ces questions il ne
+fallait pas chercher la petite bête.
+
+Beethoven arrive et dit par les pieds de la table: «Me voilà!» Le médium
+enchanté lui tape sur le ventre...--Allons, me direz-vous, voilà que
+vous laissez échapper des absurdités!--Bah!--Eh! oui, vous avez déjà
+parlé de cerveau tout à l'heure à propos d'un esprit; les esprits ne
+sont pas des corps.--Non... non, mais vous savez bien que ce sont des...
+semi-corps. On a parfaitement expliqué cela. Ne m'interrompez plus pour
+d'aussi futiles observations. Je continue mon triste récit. Le médium,
+qui lui-même est un semi-esprit, frappe donc un semi-coup sur le
+semi-ventre de Beethoven et prie sans façon le semi-dieu de lui dicter
+une nouvelle sonate. L'autre ne se le fait pas dire deux fois, et la
+table aussitôt de gambader... On écrit sous sa dictée. La sonate écrite,
+Beethoven repart pour Saturne; le médium, entouré d'une douzaine de
+spectateurs stupéfaits, s'approche du piano, exécute la sonate, et les
+spectateurs stupéfaits deviennent des auditeurs confondus en
+reconnaissant que la sonate est non pas une semi-platitude, mais bien
+une platitude complète, un non-sens, une stupidité.
+
+Comment croire maintenant au beau absolu? Certainement Beethoven, en
+allant habiter une sphère supérieure, n'a pu que se perfectionner, son
+génie a dû s'agrandir, s'élever, et, en dictant une nouvelle sonate, il
+a dû vouloir donner aux habitants de la terre une idée du nouveau style
+qu'il a adopté dans son nouveau séjour, une idée de sa _quatrième
+manière_, une idée de la musique qu'on exécute sur les Érards de
+l'anneau de Saturne. Et voilà que ce nouveau style est précisément ce
+que nous autres, musiciens infimes d'un monde infime et soussaturnien,
+nous appelons le style plat, le style bête, le style insupportable; et,
+bien loin de nous ravir au cinquante-huitième ciel, cela nous irrite et
+nous donne des nausées... Ah! c'est à en perdre la raison, si la chose
+était possible.
+
+Alors il faudra donc croire que le beau et le laid n'étant pas absolus,
+universels, beaucoup de productions de l'esprit humain, admirées sur la
+terre, seront méprisées dans le monde des esprits, et je me vois
+autorisé à conclure (au reste, je m'en doutais depuis longtemps) que des
+opéras représentés et applaudis journellement, même sur des théâtres que
+la pudeur me permet de nommer, seraient sifflés dans Saturne, dans
+Jupiter, dans Mars, dans Vénus, dans Pallas, dans Sirius, dans Neptune,
+dans la grande et la petite Ourse, dans la constellation du Chariot, et
+ne sont enfin que des platitudes infinies pour l'univers infini.
+
+Cette conviction n'est pas faite pour encourager les grands producteurs.
+Plusieurs d'entre eux, accablés par la funeste découverte, sont tombés
+malades, et pourraient bien, dit-on, passer à l'état d'esprits.
+Heureusement ce sera long.
+
+
+
+
+LES
+
+APPOINTEMENTS DES CHANTEURS
+
+
+A l'inverse de la fameuse caisse de Robert Macaire, toujours ouverte
+_pour recevoir_, la caisse des théâtres lyriques est toujours ouverte
+pour payer. Ce que mangent les ténors, les soprani et les barytons
+dépasse toute croyance; on n'a jamais vu de gargantualisme pareil. Le
+public ne payant pas plus qu'autrefois, au contraire, les demi-dieux ont
+dû tout naturellement et très-rapidement transformer la caisse des
+malheureux directeurs en caisse des Danaïdes, où l'on verse des seaux
+d'or sans qu'il y reste un sou. Encore Paris ne peut-il plus payer les
+voix exceptionnelles. Aussitôt qu'un chanteur est sûr d'être un dieu, le
+voilà qui prend en pitié les cinquantaines de mille francs qu'on lui
+verse à Paris, et qui se met à chanter tant bien que mal l'italien pour
+aller demander la _centaine de mille_ aux directeurs de Londres ou de
+Saint-Pétersbourg. Un chanteur fort en voix qui ne gagne pas cent mille
+francs par an se regarde aujourd'hui comme un paltoquet; et l'Angleterre
+et la Russie, désireuses de ne pas lui laisser cette mauvaise opinion de
+lui-même, acharnées d'ailleurs à interner chez elles les Grandgousiers
+de l'art, les lui donnent. Qui a tort là-dedans? Eh! mon Dieu, personne.
+_Sauvons la caisse!_ toujours. _L'art est une chimère_, sachons nous en
+passer.
+
+
+
+
+SUR
+
+L'ÉTAT ACTUEL DE L'ART DU CHANT
+
+DANS LES THÉATRES LYRIQUES DE FRANCE ET D'ITALIE, ET SUR LES CAUSES QUI
+L'ONT AMENÉ
+
+LES GRANDES SALLES
+
+LES CLAQUEURS, LES INSTRUMENTS A PERCUSSION
+
+
+Il semble au bon sens vulgaire que l'on devrait, dans les établissements
+dits lyriques, avoir des chanteurs pour les opéras; mais c'est justement
+le contraire qui a lieu: on y a des opéras pour les chanteurs. Il faut
+toujours rajuster, retailler, rapiécer, rallonger, raccourcir plus ou
+moins une partition pour la mettre on état (en quel état!) d'être
+exécutée par les artistes auxquels on la livre. L'un trouve son rôle
+trop haut, l'autre trouve le sien trop bas; celui-là a trop de morceaux,
+celui-ci n'en a pas assez; le ténor veut des _i_ à tout bout de chant,
+le baryton veut des _a_; ici l'un trouve un accompagnement qui le gêne,
+là son émule se plaint d'un accord qui le contrarie; ceci est trop lent
+pour la prima donna, cela est trop vif pour le ténor. Enfin un
+malheureux compositeur qui s'aviserait d'écrire une gamme d'_ut_ dans
+l'échelle moyenne et dans un mouvement lent, et sans accompagnement, ne
+serait pas assuré de trouver des chanteurs pour la bien rendre _sans
+changements_; la plupart de ces derniers prétendraient encore que la
+gamme _n'est pas dans leur voix_, parce qu'elle n'a pas _été écrite pour
+eux_.
+
+A l'heure qu'il est, en Europe, avec le système de chant qui y est en
+vigueur (c'est le cas de le dire), sur dix individus qui se disent
+chanteurs, c'est tout au plus s'il serait possible d'en trouver deux ou
+trois capables de bien chanter, mais, là, tout à fait bien, avec
+correction, justesse, expression, dans un bon style et avec une voix
+pure et sympathique, une simple romance. Je suppose qu'on prenne l'un
+d'eux au hasard et qu'on lui dise: «Voici un vieil air bien simple, bien
+touchant, dont la douce mélodie ne module pas et reste enfermée dans la
+modeste étendue d'une octave, chantez-nous cela;» il est très-possible
+que votre chanteur, qui peut-être est un illustre, extermine la pauvre
+fleurette musicale, et qu'en l'écoutant vous regrettiez quelque brave
+fille de village par qui vous aurez entendu fredonner autrefois le vieil
+air.
+
+Aucune pensée musicale, aucune forme mélodique, aucun accent expressif
+ne résiste à l'affreux mode d'interprétation qui se répand de plus en
+plus aujourd'hui. Encore s'il était le seul! mais nous avons de
+nombreuses variétés de chant anti-mélodiques. Il y a d'abord le chant
+_innocemment bête_, le chant _plat_, puis le chant _prétentieusement
+bête_, le chant orné de toutes les stupidités que le chanteur s'avise
+d'y introduire; celui-ci est déjà fort _coupable_. Vient ensuite le
+chant _vicieux_, qui corrompt le public et l'attire dans de mauvaises
+routes musicales, par l'attrait d'une certaine exécution capricieuse,
+brillante, mais fausse d'expression, qui révolte à la fois le bon goût
+et le bon sens; enfin nous avons le chant _criminel_, le chant
+_scélérat_, qui joint à sa scélératesse un fonds inépuisable de bêtise,
+qui ne procède que par grandes engueulées, se plaît
+
+ Aux bruyantes mêlées,
+ Aux longs roulements des tambours,
+
+aux drames sombres, aux égorgements, aux empoisonnements, aux
+malédictions, aux anathèmes, à toutes les horreurs dramatiques enfin qui
+fournissent le plus d'occasions de _donner de la voix_. C'est ce dernier
+qui règne, dit-on, despotiquement en Italie à cette heure. Mais la
+cause, la cause? dira-t-on. La cause, ou les causes, répondrai-je, sont
+faciles à trouver; c'est le remède que l'on connaît moins, ou, pour
+parler franc, c'est le remède qu'on n'appliquera jamais, lors même qu'il
+serait connu et que son efficacité serait parfaitement démontrée. Les
+causes sont à la fois morales et physiques, toutes dépendantes les unes
+des autres; et si les entreprises théâtrales n'avaient pas été de tout
+temps, presque partout, livrées aux mains de gens avides d'argent avant
+tout et ignorants des nécessités de l'art, ces causes n'existeraient
+pas.
+
+Ce sont: la grandeur démesurée de la plupart des théâtres lyriques;
+
+Le système des applaudissements, salariés ou non;
+
+La prépondérance qu'on a laissé s'établir de l'exécution sur la
+composition, du larynx sur le cerveau, de la matière sur l'esprit, et
+trop souvent enfin la lâche soumission du génie à la sottise.
+
+_Les théâtres lyriques sont trop vastes._ Il est prouvé, il est certain
+que le son, pour agir _musicalement_ sur l'organisation humaine, ne doit
+pas partir d'un point trop éloigné de l'auditeur. On est toujours prêt à
+répondre, lorsqu'on parle de la sonorité d'une salle d'opéra ou de
+concert: _Tout s'y entend fort bien_. Mais j'entends aussi fort bien de
+mon cabinet le canon que l'on tire sur l'esplanade des Invalides, et
+cependant ce bruit, qui d'ailleurs est en dehors des conditions
+musicales, ne me frappe, ne m'émeut, n'ébranle mon système nerveux en
+aucune façon. Eh bien! c'est ce coup, cette émotion, cet ébranlement que
+le son doit absolument donner à l'organe de l'ouïe, pour l'émouvoir
+musicalement, que l'on ne reçoit pas des groupes même les plus puissants
+de voix et d'instruments, lorsqu'on les écoute à trop grande distance.
+Quelques savants pensent que le fluide électrique est impuissant à
+parcourir un espace plus grand qu'un certain nombre de milliers de
+lieues; j'ignore s'il en est ainsi, mais je suis sûr que le fluide
+musical (je demande la permission de désigner ainsi la cause inconnue de
+l'émotion musicale) est sans force, sans chaleur et sans vie à une
+certaine distance de son point de départ. On _entend_, on ne _vibre
+pas_. Or, _il faut vibrer_ soi-même avec les instruments et les voix, et
+par eux, pour percevoir de véritables sensations musicales. Rien n'est
+plus facile à démontrer. Placez un petit nombre de personnes, bien
+organisées et douées de quelque connaissance de la musique, dans un
+salon de médiocre grandeur, point trop meublé ni tapissé; exécutez
+dignement devant elles quelque vrai chef-d'œuvre, d'un vrai
+compositeur, vraiment inspiré, une œuvre bien pure de ces
+insupportables beautés de convention que prônent les pédagogues et les
+enthousiastes de parti pris, un simple trio pour piano, violon et basse,
+le trio en _si_ bémol de Beethoven, par exemple; que va-t-il se passer?
+Les auditeurs vont se sentir peu à peu remplis d'un trouble inaccoutumé,
+ils éprouveront une jouissance intense, profonde, qui tantôt les agitera
+vivement, tantôt les plongera dans un calme délicieux, dans une
+véritable extase. Au milieu de l'andante, au troisième ou quatrième
+retour de ce thème sublime et si passionnément religieux, il peut
+arriver à l'un d'eux de ne pouvoir contenir ses larmes, et s'il les
+laisse un instant couler, il finira peut-être (j'ai vu le phénomène se
+produire) par pleurer avec violence, avec fureur, avec explosion. Voilà
+un effet musical! voilà un auditeur saisi, enivré par l'art des sons, un
+être élevé à une hauteur incommensurable au-dessus des régions
+ordinaires de la vie! Il adore la musique, celui-là; il ne sait comment
+exprimer ce qu'il ressent, son admiration est ineffable, et sa
+reconnaissance pour le grand poëte-compositeur qui vient de le ravir
+ainsi égale son admiration.
+
+Maintenant, supposez qu'au milieu de ce même morceau, rendu par les
+mêmes virtuoses, le salon dans lequel on l'exécute puisse s'agrandir
+graduellement, et que par suite de cet agrandissement progressif du
+local, l'auditoire soit peu à peu éloigné des exécutants. Bien; voilà
+notre salon grand comme un théâtre ordinaire; notre auditeur, qui déjà
+l'instant d'auparavant sentait l'émotion le gagner, commence à reprendre
+son calme; il _entend_ toujours, mais il ne _vibre_ presque plus; il
+admire l'œuvre, mais par raisonnement et non plus par sentiment ni par
+suite d'un entraînement irrésistible. Le salon s'élargit encore,
+l'auditeur est éloigné de plus en plus du foyer musical. Il en est aussi
+loin qu'il le serait, si les trois concertants étaient groupés au milieu
+de la scène de l'Opéra, et s'il était, lui, assis au balcon des
+premières loges de face. Il _entend_ toujours, pas un son ne lui
+échappe, mais il n'est plus atteint par le _fluide musical_ qui ne peut
+parvenir jusqu'à lui; son trouble s'est dissipé, il redevient froid, il
+éprouve même une sorte d'anxiété désagréable et d'autant plus pénible
+qu'il fait plus d'efforts d'attention pour ne pas perdre le fil du
+discours musical. Mais ses efforts sont vains, l'insensibilité les
+paralyse, l'ennui le gagne, le grand maître le fatigue, l'obsède, le
+chef-d'œuvre n'est plus pour lui qu'un petit bruit ridicule, le géant
+un nain, l'art une déception; il s'impatiente et n'écoute plus. Autre
+épreuve!
+
+Suivez une bande militaire exécutant une marche brillante dans la rue
+Royale, je suppose; vous l'écoutez avec plaisir, vous marchez
+allègrement à sa suite, son rhythme vous entraîne, ses fanfares
+guerrières vous animent, et vous rêvez déjà de gloire et de combats. La
+bande militaire entre sur la place de la Concorde, vous l'entendez
+toujours, mais les réflecteurs du son n'existant plus, son prestige se
+dissipe, vous ne vibrez plus et vous la laissez continuer son chemin, et
+vous n'en faites pas plus de cas que d'une musique de saltimbanques.
+
+A présent, pour rentrer dans le cœur de notre sujet, combien de fois
+m'est-il arrivé, au temps où l'on avait encore la bonté de représenter,
+et pas trop mal, à l'Opéra, les œuvres de Gluck, de rester froid, mais
+irrité de ma froideur, en entendant le premier acte d'_Orphée_! Je
+savais, j'étais sûr pourtant que c'est là une merveille d'expression, de
+poétique mélodie; l'exécution ne manquait d'aucune qualité essentielle.
+Mais la scène représentant _un bois sacré_ était ouverte de toutes
+parts, le son se perdait au fond, à droite et à gauche du théâtre, il
+n'y avait pas de réflecteurs, et, partant, plus d'effet; Orphée semblait
+chanter réellement dans une plaine de la Thrace: Gluck avait tort. Ce
+même rôle d'Orphée chanté encore par A. Nourri, quelques jours après,
+ces mêmes chœurs exécutés par les mêmes choristes, ce même air
+pantomime exécuté par le même orchestre, mais dans la salle du
+Conservatoire, retrouvaient toute leur magie; on s'extasiait, on
+s'imprégnait de poésie antique: Gluck avait raison.
+
+Les symphonies de Beethoven, qui bouleversent tout dans cette salle du
+Conservatoire, ont été exécutées plusieurs fois à l'Opéra, elles n'y
+produisaient rien; Beethoven avait tort. Le _Don Juan_ de Mozart, si
+ardent, si passionné et si passionnant au Théâtre-Italien, quand
+l'exécution en est bonne, est glacial à l'Opéra, tout le monde en
+convient. Le _Mariage de Figaro_ y paraîtrait plus froid encore. A
+l'Opéra, Mozart a donc tort!...
+
+Les chefs-d'œuvre de la première manière de Rossini, le _Barbier_, la
+_Cenerentola_ et tant d'autres, perdent à l'Opéra leur physionomie si
+piquante et si spirituelle; on en jouit encore, mais froidement _de
+loin_, comme d'un jardin qu'on regarde avec un télescope. Ce Rossini-là
+a donc tort!...
+
+Et le _Freyschütz_, voyez comme il se traîne languissant à l'Opéra, ce
+drame musical si vivace, d'une si sauvage énergie! Weber a donc tort?...
+
+Je pourrais aisément multiplier mes citations. Qu'est-ce qu'un théâtre
+dans lequel Gluck, Mozart, Weber, Beethoven et Rossini ont tort, sinon
+un théâtre construit dans de mauvaises conditions musicales? Il ne
+manque pourtant pas de sonorité. Non, mais comme tous les autres
+théâtres de la même dimension, l'Opéra est trop grand. Le _son_ le
+remplit aisément, mais non le _fluide musical_ que dégagent les moyens
+ordinaires d'exécution. On objectera sans doute que plusieurs beaux
+ouvrages y produisent néanmoins de l'effet, et qu'un chanteur habile,
+lorsqu'il a le talent d'enchaîner et de concentrer sur soi l'attention
+de l'auditoire, y peut aborder avec succès le _chant doux_. Mais je
+répondrai que ce précieux chanteur impressionnerait bien plus vivement
+encore son public dans une salle moins vaste, et qu'il en serait de même
+de ces beaux ouvrages, écrits d'ailleurs spécialement pour le théâtre de
+l'Opéra; que, de plus, sur vingt belles idées contenues dans ces
+partitions exceptionnelles (les partitions écrites aujourd'hui même pour
+le théâtre de l'Opéra), c'est à peine si quatre ou cinq surnagent; tout
+le reste est perdu. Encore ces beautés n'apparaissent-elles que voilées
+et amoindries par l'éloignement, et jamais sous tous leurs aspects,
+jamais dans toute leur vivacité d'allures, jamais dans tout leur éclat.
+
+De là la nécessité tant raillée, mais réelle cependant, d'entendre
+très-souvent un bel opéra pour le goûter et en découvrir le mérite. A sa
+première représentation tout y paraît confus, vague, incolore, sans
+forme, sans nerf; ce n'est qu'un tableau à demi effacé et dont il faut
+suivre le dessin ligne à ligne. Écoutez les jugements du foyer dans les
+entr'actes des premières représentations; l'ouvrage nouveau, au dire des
+critiques, est _invariablement ennuyeux_ ou _détestable_. Voilà
+vingt-cinq ans que je les écoute en pareil cas, sans les avoir entendus
+une seule fois exprimer une opinion plus favorable. C'est bien pis aux
+répétitions générales, quand la salle est à demi vide; alors rien ne
+surnage, tout disparaît; ni grâce mélodique, ni science harmonique, ni
+coloris d'instrumentation, ni amour, ni colère, n'y font rien; c'est un
+bruit vague plus ou moins fatigant qui vous irrite ou vous assomme, et
+l'on sort de là en maudissant l'œuvre et l'auteur.
+
+Je n'oublierai jamais la répétition générale des _Huguenots_. En
+rencontrant M. Meyerbeer sur le théâtre, après le quatrième acte, je ne
+pus lui dire que ceci: «Il y a un chœur dans l'avant-dernière scène
+qui, _ce me semble_, doit produire de l'effet.» Je voulais parler du
+chœur des moines, de la scène de la bénédiction des poignards, de l'une
+des plus foudroyantes inspirations de l'art de tous les temps. Il _me
+semblait_ que cela devait produire quelque effet. Je n'en avais pas été
+autrement frappé.
+
+ * * * * *
+
+La composition musicale dramatique, est un art double; il résulte de
+l'association, de l'union intime de la poésie et de la musique. Les
+accents mélodiques peuvent avoir sans doute un intérêt spécial, un
+charme qui leur soit propre et résultant de la musique seulement; mais
+leur force est doublée si on les voit concourir en outre à l'expression
+d'une belle passion, d'un beau sentiment, indiqués par un poëme digne de
+ce nom; les deux arts unis se renforcent alors l'un par l'autre. Or
+cette union est détruite en grande partie dans les salles trop vastes,
+où l'auditeur, malgré toute son attention, comprend à peine un vers sur
+vingt, où il ne voit même pas bien les traits du visage des acteurs, où
+il lui est en conséquence impossible de saisir les nuances délicates de
+la mélodie, de l'harmonie, de l'instrumentation, et les motifs de ces
+nuances, et leurs rapports avec l'élément dramatique déterminé par les
+paroles, puisque ces paroles il ne les entend pas.
+
+La musique, je le répète, doit être entendue de près; dans
+l'éloignement, son charme principal disparaît; il est tout au moins
+singulièrement _modifié_ et affaibli. Trouverait-on quelque plaisir dans
+la conversation des plus spirituelles gens du monde si l'on était obligé
+de l'entretenir à trente pas de ses interlocuteurs. Le son, au delà
+d'une certaine distance, bien qu'on l'entende encore, est comme une
+flamme que l'on voit, mais dont on ne sent pas la chaleur?
+
+Cet avantage des petites salles sur les grandes est évident, et c'est
+parce qu'il l'avait remarqué qu'un directeur de l'Opéra disait avec une
+plaisante naïveté et un peu de mauvaise humeur: «Oh! dans votre salle du
+Conservatoire, tout fait de l'effet.» Oui? et bien! essayez un peu d'y
+faire entendre les grossièretés, les platitudes brutales, les non-sens,
+les contre-sens, les discordances, les cacophonies, que l'on supporte
+tant bien que mal dans votre salle de l'Opéra, et vous verrez le genre
+d'effet qu'ils produiront...
+
+Maintenant examinons un autre côté de la question, celui qui se rattache
+à l'art du chant et à l'art du compositeur; nous trouverons bien vite la
+preuve de ce que j'ai avancé en commençant, à savoir que si l'art du
+chant est devenu ce qu'il est aujourd'hui, l'art du cri, la trop grande
+dimension des théâtres en est la cause; nous trouverons aussi que de là
+sont sortis d'autres excès qui déshonorent la musique aujourd'hui.
+
+Le théâtre de la Scala, à Milan, est immense; celui de la Cannobianna
+est très-vaste aussi; le théâtre de Saint-Charles, à Naples, et beaucoup
+d'autres que je pourrais citer, ont également d'énormes dimensions. Or,
+d'où est partie l'école de chant que l'on blâme si ouvertement et à si
+juste titre aujourd'hui? des grands centres musicaux de l'Italie. Le
+public italien étant en outre dans l'usage de parler pendant les
+représentations aussi haut que l'on parle chez nous à la Bourse, les
+chanteurs ont été amenés peu à peu, ainsi que les compositeurs, à
+chercher tous les moyens de concentrer sur eux l'attention de ce public
+qui prétend aimer _sa_ musique. On a visé dès lors à la sonorité avant
+tout; pour l'obtenir, on a supprimé l'emploi _des nuances_, celui de la
+_voix mixte_, de la _voix de tête_, et des _notes inférieures_ de
+l'échelle de chaque voix, on n'a plus admis pour les ténors que les sons
+hauts dits _de poitrine_; les basses, ne chantant plus que sur les
+degrés élevés de leur échelle, se sont transformées en barytons; les
+voix d'hommes, ne gagnant pas en réalité dans le haut tout ce qu'elles
+perdaient dans le bas, se sont privées d'un tiers de leur étendue; les
+compositeurs, en écrivant pour ces chanteurs, ont dû se renfermer dans
+une octave, et, se bornant à l'emploi de huit notes tout au plus, ne
+produire que des mélodies d'une monotonie et d'un vulgarisme
+désespérants; les voix de femmes les plus aiguës, les plus lancinantes,
+ont obtenu sur toutes les autres une préférence marquée. Ces ténors, ces
+barytons, ces soprani, lancés à toute volée, à sons perdus, ont seuls
+été applaudis; les compositeurs les ont secondés de leur mieux en
+écrivant dans le sens de leurs prétentions stentoréennes; les duos à
+l'unisson, les trios, les quatuors, les chœurs à l'unisson se sont
+produits; ce mode de composition étant d'ailleurs plus facile et plus
+expéditif pour les maestri et plus commode pour les exécutants, a
+prévalu; et, la grosse caisse aidant, on a vu s'établir dans une grande
+partie de l'Europe le système de musique dramatique dont nous jouissons.
+
+Je fais cette restriction, parce qu'il n'existe réellement pas en
+Allemagne. Là, pas de salles-gouffres. Celle du Grand-Opéra de Berlin
+elle-même n'est point de dimensions disproportionnées. Les Allemands
+chantent mal, dit-on; cela peut paraître vrai en général. Je ne veux pas
+aborder ici la question de savoir si leur langue n'en est pas la cause,
+et si madame Sontag, si Pischek, si Titchachek, si mademoiselle Lind,
+presque Allemande, et plusieurs autres, ne constituent pas néanmoins de
+magnifiques exceptions; mais en somme l'immense majorité des vocalistes
+allemands chantent et ne hurlent pas; l'école du cri n'est pas la leur;
+ils font de la musique. D'où cela vient-il? De ce qu'ils ont un
+sentiment musical plus fin que beaucoup de leurs émules des autres
+nations sans doute, mais aussi de ce que les théâtres lyriques allemands
+étant tous de médiocres dimensions, le _fluide musical_ en atteint
+exactement tous les points; de ce que le public s'y montrant toujours
+silencieux et attentif, les efforts disgracieux des voix et de
+l'instrumentation y deviennent inutiles, et y paraîtraient plus odieux
+encore que chez nous.
+
+Voilà donc, direz-vous, le procès fait aux grands théâtres; on ne pourra
+plus faire de recettes de 11,000 francs, ni réunir dix-huit cents
+personnes à l'Opéra de Paris, à Covent-Garden de Londres, à la Scala, à
+Saint-Charles, ni ailleurs, sous peine d'encourir la critique des
+musiciens. Nous n'hésitons point à répondre par l'affirmative. Vous avez
+lâché le grand mot: _La recette!_ Vous êtes des spéculateurs, nous
+sommes des artistes, et nous ne parlons pas de l'art de battre monnaie,
+qui est le seul auquel vous vous intéressiez.
+
+L'art véritable a ses conditions de puissance et de beauté; la
+spéculation, que je me garderai de confondre avec l'industrie, a les
+siennes de succès plus ou moins moral, et, en dernière analyse, l'art et
+la spéculation s'exècrent mutuellement. Leur antagonisme est de tous les
+lieux et de toutes les époques, il sera éternel; il réside dans le cœur
+même des questions. Parlez à un directeur de spectacle, demandez-lui
+quelle est la meilleure salle d'opéra; il répondra, ou au moins il
+pensera s'il n'ose le dire, que c'est la salle où l'on peut faire _les
+plus fortes recettes_. Parlez à un musicien instruit ou à un savant
+architecte ami de la musique, ils vous diront ceci: «Une salle d'Opéra,
+si l'on veut que les qualités essentielles de l'art des sons puissent y
+être appréciables, doit être _un instrument de musique_; or elle ne
+l'est point, si dans sa construction on n'a pas tenu compte de certaines
+lois physiques dont la nature est parfaitement connue. Toutes les autres
+considérations sont sans force et sans autorité contre celle-là. Tendez
+des cordes métalliques sur une caisse d'emballage, adaptez-y un clavier,
+vous n'aurez pas pour cela un piano. Tendez des cordes à boyau et en
+soie sur un sabot, vous n'aurez pas pour cela un violon. L'habileté des
+pianistes et des violonistes sera impuissante à transformer en
+véritables instruments de musique ces machines ridicules, quand même la
+caisse serait en bois de rose, quand le sabot serait en bois de sandal.
+Vous aurez beau faire souffler les tempêtes dans un tuyau de poêle, le
+son peut-être très-énergique qui en sortira ne fera pas qu'il soit un
+tuyau d'orgue, ni un trombone, ni un tuba, ni un cor. Toutes les raisons
+imaginables, raisons de perspective, raisons de splendeur, raisons
+d'argent, quand il s'agira de la construction d'une salle d'opéra,
+tomberont devant le fait des lois de l'acoustique et de celles de la
+transmission du fluide musical, car ces lois existent. C'est un fait, et
+l'entêtement d'un fait est proverbial.» Voilà ce qu'ils diront ces...
+artistes. Mais ils veulent faire de la musique, et vous voulez faire de
+l'argent.
+
+Quant à l'effet de l'orchestre dans les salles trop grandes, il est
+défectueux, incomplet et faux, en ce sens qu'il est autre que le
+compositeur ne l'a imaginé en écrivant sa partition, lors même que la
+partition a été écrite exprès pour la grande salle où elle est entendue.
+
+Comme la portée du fluide musical des divers projecteurs du son est
+inégale, il s'ensuit nécessairement que les instruments à longue portée
+seront dans mainte occasion d'une puissance en désaccord avec
+l'importance que le compositeur leur a accordée, quand ceux à courte
+portée disparaîtront ou seront déchus de l'emploi qui leur fut assigné
+pour atteindre le but de la composition. Car pour que l'_action
+musicale_ des voix et des instruments soit complète, il faut que tous
+les sons arrivent simultanément et avec la même vitalité de vibrations à
+l'auditeur. Il faut, en un mot, que les sons écrits en partition (les
+musiciens me comprendront) parviennent à l'oreille _en partition_.
+
+Une autre conséquence de l'extrême grandeur de la salle dans les
+théâtres lyriques, conséquence que j'ai laissé entrevoir tout à l'heure
+en rappelant l'emploi que l'on fait aujourd'hui de la grosse caisse, a
+été en effet l'introduction de tous les violents auxiliaires de
+l'instrumentation dans les orchestres ordinaires. Et cet abus poussé
+maintenant à ses dernières limites, tout en ruinant la puissance de
+l'orchestre lui-même, n'a pas peu contribué à amener le système de chant
+dont on déplore l'existence, en excitant les chanteurs, à lutter de
+violence avec l'orchestre dans l'émission des sons.
+
+Voici comment le règne des instruments à percussion s'est établi.
+
+Les lecteurs amis de la musique me pardonneront-ils d'entrer dans
+d'aussi longs développements? Je l'espère. Quant aux autres, je crains
+peu de les ennuyer; ils ne me liront pas.
+
+Ce fut, ou je me trompe fort, dans l'_Iphigénie en Aulide_ de Gluck que
+la grosse caisse se fit entendre pour la première fois à l'Opéra de
+Paris, mais seule, sans cymbales ni aucun autre instrument à percussion.
+Elle figure dans le dernier chœur des Grecs (chœur à l'unisson, notons
+ceci en passant), dont les premières paroles sont: _Partons, volons à la
+victoire!_ Ce chœur est en mouvement de marche et à reprises. Il
+servait au défilé de l'armée thessalienne. La grosse caisse y frappe le
+temps fort de chaque mesure, comme dans les marches vulgaires. Ce chœur
+ayant disparu lorsque le dénoûment de l'opéra fut changé, la grosse
+caisse ne fut plus entendue jusqu'au commencement du siècle suivant.
+
+Gluck introduisit aussi les cymbales (et l'on sait avec quel admirable
+effet) dans le chœur des Scythes d'_Iphigénie en Tauride_, les
+_cymbales seules_, sans la grosse caisse, que les routiniers de tous les
+pays en croient inséparable. Dans un ballet du même opéra il employa
+avec le plus rare bonheur le _triangle seul_. Et ce fut tout.
+
+En 1808, Spontini admit la grosse caisse et les cymbales dans la marche
+triomphale et dans l'air de danse des gladiateurs de la _Vestale_. Plus
+tard il s'en servit encore dans la marche du cortége de Telasco de
+_Fernand Cortez_. Il y avait jusque-là emploi, sinon très-ingénieux, au
+moins convenable et fort réservé de ces instruments. Mais Rossini vint
+donner à l'Opéra le _Siége de Corinthe_. Il avait remarqué, non sans
+chagrin, la somnolence du public de notre grand théâtre pendant
+l'exécution des œuvres les plus belles, somnolence amenée bien plus
+encore par les causes physiques contraires à l'effet musical que je
+viens de signaler, que par le style des œuvres magistrales de cette
+époque; et Rossini jura de n'en pas subir l'affront. «Je saurai bien
+vous empêcher de dormir,» dit-il. Et il mit la grosse caisse partout, et
+les cymbales et le triangle, et les trombones et l'ophicléide par
+paquets d'accords, et frappant à tour de bras sur des rhythmes
+précipités il fit jaillir de l'orchestre de tels éclairs de sonorité,
+sinon d'harmonie, de tels coups de foudre, que le public, se frottant
+les yeux, se plût à ce nouveau genre d'émotions plus vives, sinon plus
+musicales que celles qu'il avait ressenties jusque alors. Encouragé par
+le succès, il poussa plus loin encore cet abus en écrivant _Moïse_, où,
+dans le fameux finale du troisième acte, la grosse caisse, les cymbales
+et le triangle frappent dans les _forte_ les quatre temps de la mesure,
+et font en conséquence autant _de notes que les voix_, qui s'accommodent
+comme on peut le penser d'un pareil accompagnement. Néanmoins
+l'orchestre et le chœur de ce morceau sont construits de telle sorte,
+la sonorité des voix et des instruments ainsi disposés est si
+foudroyante, que _la musique_ surnage au milieu de ce fracas, et que le
+_fluide musical_, projeté à flots cette fois sur tous les points de la
+salle, malgré ses vastes dimensions, saisit l'auditoire, le secoue, le
+_fait vibrer_, et que l'un des plus grands effets qu'on ait eu à
+signaler dans la salle de l'Opéra depuis qu'elle existe est produit.
+Mais les instruments à percussion y contribuent-ils? Oui si on les
+considère comme un excitant furieux pour les autres instruments et pour
+les voix; non, si l'on tient seulement compte de la part réelle qu'ils
+prennent à l'action musicale, car ils écrasent l'orchestre et les voix,
+et substituent un bruit violent jusqu'à la folie à une sonorité d'une
+belle énergie.
+
+Quoi qu'il en soit, à dater de l'arrivée de Rossini à l'Opéra, la
+révolution instrumentale des orchestres de théâtre fut faite. On employa
+les grands bruits à tout propos et dans tous les ouvrages, quel que fût
+le style qu'imposait le sujet. Bientôt les timbales, la grosse caisse,
+et les cymbales et le triangle ne suffisant plus, on leur adjoignit un
+tambour, puis deux cornets vinrent en aide aux trompettes, aux trombones
+et à l'ophicléide; l'orgue s'installa dans les coulisses à côté des
+cloches, et l'on vit entrer sur la scène les bandes militaires, et enfin
+les grands instruments de Sax, qui sont aux autres voix de l'orchestre
+comme une pièce de canon est à un fusil. Enfin, Halévy dans sa
+_Magicienne_ ajouta à tous ces moyens violents de l'instrumentation, le
+tamtam. Les nouveaux compositeurs, irrités de l'obstacle que leur
+opposait l'immensité de la salle, pensèrent qu'il fallait, sous peine de
+mort pour leurs œuvres, le renverser. Maintenant est-on resté
+généralement dans les conditions de l'art digne et élevé en employant
+ces moyens extrêmes pour tourner l'obstacle en croyant le détruire? Non,
+certes! les exceptions sont rares.
+
+L'emploi judicieux des instruments les plus vulgaires, les plus
+grossiers même, peut être avoué par l'art, peut servir à accroître
+réellement sa richesse et sa puissance. Rien n'est à dédaigner dans les
+moyens qui nous sont acquis aujourd'hui; mais les horreurs
+instrumentales dont nous sommes témoins n'en deviennent que plus
+odieuses, et je crois avoir démontré qu'elles ont, pour leur part,
+beaucoup contribué à faire naître les excès vocaux qui ont motivé ces
+trop longues et, je le crains, trop inutiles réflexions.
+
+Ajoutez que ces mêmes excès, introduits graduellement par l'esprit
+d'imitation dans le théâtre de l'Opéra-Comique, y sont, eu égard aux
+conditions particulières de ce théâtre, de son orchestre, de ses
+chanteurs, du ton général de son répertoire, incomparablement plus
+révoltants.
+
+J'ai cru devoir aborder de front, pour la première fois, cette question
+d'où dépend évidemment la vie de la musique théâtrale; ces vérités
+pourront déplaire à de grands artistes, à d'excellents et puissants
+esprits; mais je crois qu'en leur conscience ils reconnaîtront que ce
+sont des vérités.
+
+J'ai signalé, en commençant, des causes morales à l'immense désordre
+dont je viens d'étudier les causes physiques. L'influence des
+applaudissements et de ce que les artistes dramatiques surtout ont
+encore l'étonnante naïveté d'appeler _le succès_, doit y figurer en
+première ligne. L'importance ridicule accordée aux exécutants qui sont
+ou que l'on croit indispensables, l'autorité qu'ils ont usurpée, ne sont
+pas à oublier non plus. Mais ce n'est point ici le lieu de nous livrer à
+l'examen de ces questions; il y aurait un livre à écrire là-dessus.
+
+
+
+
+LES
+
+MAUVAIS CHANTEURS, LES BONS CHANTEURS
+
+LE PUBLIC, LES CLAQUEURS
+
+
+Je l'ai déjà dit, un chanteur ou une cantatrice capable de chanter seize
+mesures seulement de bonne musique avec une voix naturelle, bien posée,
+sympathique, et de les chanter sans efforts, sans écarteler la phrase,
+sans exagérer jusqu'à la charge les accents, sans platitude, sans
+afféterie, sans mièvreries, sans fautes de français, sans liaisons
+dangereuses, sans hiatus, sans insolentes modifications du texte, sans
+transposition, sans hoquets, sans aboiements, sans chevrotements, sans
+intonations fausses, sans faire boiter le rhythme, sans ridicules
+ornements, sans nauséabondes appogiatures, de manière enfin que la
+période écrite par le compositeur devienne compréhensible, et reste tout
+simplement _ce qu'il l'a faite_, est un oiseau rare, très-rare,
+excessivement rare.
+
+Sa rareté deviendra bien plus grande encore si les aberrations du goût
+du public continuent à se manifester, comme elles le font, avec éclat,
+avec passion, avec haine pour le sens commun.
+
+Un homme a-t-il une voix forte, sans savoir le moins du monde s'en
+servir, sans posséder les notions les plus élémentaires de l'art du
+chant: s'il pousse un son avec violence, on applaudit violemment _la
+sonorité_ de cette note.
+
+Une femme possède-t-elle pour tout bien une étendue de voix
+exceptionnelle: quand elle donne, à propos ou non, un _sol_ ou un _fa_
+grave plus semblable au râle d'un malade qu'à un son musical, ou bien un
+_fa_ aigu aussi agréable que le cri d'un petit chien dont on écrase la
+patte, cela suffit pour que la salle retentisse d'acclamations.
+
+Celle-ci, qui ne pourrait faire entendre la moindre mélodie simple sans
+vous causer des crispations, dont la chaleur d'âme égale celle d'un bloc
+de glace du Canada, a-t-elle le don de l'agilité instrumentale: aussitôt
+qu'elle lance ses serpenteaux, ses fusées volantes, à seize doubles
+croches par mesure, dès qu'elle peut de son trille infernal vous vriller
+le tympan avec une insistance féroce pendant une minute entière sans
+reprendre haleine, vous êtes assuré de voir _bondir et hurler d'aise_
+
+ Les claqueurs monstrueux au parterre accroupis.
+
+Un déclamateur s'est-il fourré en tête que l'accentuation vraie ou
+fausse, mais outrée, est tout dans la musique dramatique, quelle peut
+tenir lieu de sonorité, de mesure, de rhythme, qu'elle suffit à
+remplacer le chant, la forme, la mélodie, le mouvement, la tonalité;
+que, pour satisfaire les exigences d'un tel style ampoulé, boursouflé,
+bouffi, crevant d'emphase, on a le droit de prendre avec les plus
+admirables productions les plus étranges libertés: quand il met ce
+système en pratique devant un certain public, l'enthousiasme le plus vif
+et le plus sincère le récompense d'avoir égorgé un grand maître, abîmé
+un chef-d'œuvre, mis en loque une belle mélodie, déchiré comme un
+haillon une passion sublime.
+
+Ces gens-là ont une qualité qui, en tous cas, ne suffirait point à faire
+d'eux des chanteurs, mais qu'ils ont d'ailleurs, en l'exagérant,
+transformée en défaut, en vice repoussant. Ce n'est plus un grain de
+beauté, c'est une verrue, un polype, une loupe qui s'étale sur un visage
+d'une insignifiance parfaite, quand il n'est pas d'une laideur absolue.
+De pareils praticiens sont les fléaux de la musique; ils démoralisent le
+public, et c'est une mauvaise action de les encourager. Quant aux
+chanteurs qui ont une voix, une voix humaine et qui chantent, qui savent
+vocaliser et qui chantent, qui savent la musique et qui chantent, qui
+savent le français et qui chantent, qui savent accentuer avec
+discernement et qui chantent, et qui tout en chantant respectent
+l'œuvre et l'auteur dont ils sont les interprètes attentifs, fidèles et
+intelligents, le public n'a trop souvent pour eux qu'un dédain superbe
+ou de tièdes encouragements. Leur visage régulier, tout uni, n'a pas de
+grain de beauté, pas de loupe, pas la moindre verrue. Ils ne portent pas
+d'oripeaux, ils ne dansent pas sur la phrase. Ceux-là n'en sont pas
+moins les véritables chanteurs utiles et charmants, qui, restant dans
+les conditions de l'art, méritent les suffrages des gens de goût en
+général, et la reconnaissance des compositeurs en particulier. C'est par
+eux que l'art existe, c'est par les autres qu'il périt. Mais,
+direz-vous, oserait-on prétendre que le public n'applaudit pas aussi, et
+très-chaleureusement, de grands artistes maîtres de toutes les
+ressources réelles du chant dramatique musical, doués de sensibilité,
+d'intelligence, de virtuosité et de cette faculté si rare qu'on nommé
+l'inspiration? Non, sans doute; le public quelquefois applaudit _aussi_
+ceux-là. Le public ressemble alors à ces requins qui suivent les navires
+et qu'on pêche à la ligne: il avale tout, le morceau de lard et le
+harpon.
+
+
+
+
+L'ORPHEE DE GLUCK
+
+AU THÉATRE LYRIQUE
+
+
+Au mois de novembre 1859, M. Carvalho, directeur du Théâtre-Lyrique, a
+osé entreprendre de remettre en scène l'_Orphée_ de Gluck, et a obtenu
+par ce coup d'audace un des plus grands succès dont nous ayons été
+témoins. Il fallait être hardi, en effet, et parfaitement convaincu que
+le beau est beau pour braver les préventions des esprits frivoles, les
+préjugés des routiniers qui de toutes parts s'élevaient contre sa
+tentative. Il fallait aussi fermer l'oreille aux récriminations des gens
+intéressés à se montrer hostiles à la résurrection des chefs-d'œuvre
+qu'il suffit de montrer pour faire établir par le public intelligent
+d'écrasantes comparaisons. Bien plus, il fallait avec des ressources
+bornées arriver à une de ces exécutions fidèles, animées, vivantes,
+faute desquelles tant et tant de magnifiques productions sont trop
+souvent calomniées, défigurées, anéanties.
+
+A Paris, quand on le veut bien et qu'on sait choisir, on trouve aisément
+à former un excellent orchestre, un chœur satisfaisant, une collection
+de demi-chanteurs pour remplir passablement les demi-rôles dans un
+opéra; mais s'il s'agit de s'assurer d'un artiste de premier ordre pour
+une de ces grandes figures qui ne supportent rien d'incomplet ni de
+mesquin dans leur reproduction, la difficulté est presque toujours
+insurmontable. _Orphée_ est de celles-là. Où trouver le ténor réunissant
+les qualités spéciales que la représentation de ce personnage exige:
+connaissance profonde de la musique, habileté dans le chant large;
+possession complète du style simple et sévère; organe puissant et noble;
+profonde sensibilité, expression du visage, beauté et naturel du geste;
+enfin compréhension parfaite et par suite amour raisonné de l'œuvre de
+Gluck? Heureusement le directeur du Théâtre-Lyrique savait que le rôle
+d'Orphée fut écrit dans l'origine pour une voix de contralto, il comprit
+qu'en le faisant accepter à madame Viardot il assurait le succès de son
+entreprise. Il y parvint. Une fois sûr du concours de la grande artiste,
+il fit entreprendre pour la partition un travail spécial que nous allons
+indiquer.
+
+L'_Orfeo ed Euridice_, azione theatrale per la musica, del signor
+cavaliere Cristofano Gluck, fut d'abord un opéra en trois actes fort
+courts, dont le texte italien avait été écrit par Calzabigi. Il fut
+représenté pour la première fois à Vienne, en 1764, bientôt après à
+Parme, puis sur une foule d'autres théâtres d'Italie.
+
+A Vienne, les rôles étaient ainsi distribués:
+
+Orfeo, signor Gaetano Guadagni (contralto castrat);
+
+Eurydice, signora Marianna Bianchi;
+
+Amore, signora Lucia Clavarau.
+
+On a même conservé le nom du maître des ballets, Gasparo Angiolini, et
+celui du metteur en scène, Maria Quaglio.
+
+Plus tard, Gluck, étant venu en France pour reproduire _Orphée_ sur la
+scène de l'Académie royale de musique, fit traduire le libretto de
+Calzabigi par M. Molines, transposa ou fit transposer le rôle principal
+pour la voix de haute-contre (ténor haut) du chanteur Legros, ajouta
+beaucoup de morceaux nouveaux à sa partition, et fit subir aux anciens
+une foule de modifications importantes. Parmi les morceaux nouveaux,
+nous signalerons seulement le premier air de l'Amour:
+
+ Si les doux accords de ta lyre;
+
+celui d'Eurydice avec chœur:
+
+ Cet asile aimable et tranquille;
+
+l'air de bravoure qu'il introduisit à la fin du premier acte:
+
+ L'espoir renaît dans mon âme;
+
+l'air pantomime pour flûte seule dans la première scène des champs
+Élysées, et plusieurs airs de ballet fort développés.
+
+En outre, il ajouta six mesures au premier chant d'Orphée, dans la scène
+infernale, trois au second, trois à la péroraison de l'air: _Che faro
+senza Euridice_,» une seule au chœur des ombres heureuses: «_Torna o
+bella al tuo consorte_.» (Il s'aperçut fort tard que l'absence de cette
+mesure détruisait la régularité de la phrase finale). Il réinstrumenta
+presque de fond en comble la délicieuse symphonie descriptive qui sert
+d'accompagnement au chant d'Orphée à son entrée dans les champs
+Elyséens:
+
+ _Che puro ciel! che chiaro sol!_
+
+supprima plus de quarante mesures dans le récitatif qui commence le
+troisième acte et en refit entièrement un second.
+
+Ces remaniements, et quelques-uns que je néglige d'indiquer ici, étaient
+tous à l'avantage de la partition. Malheureusement d'autres corrections
+furent faites, peut-être par une main étrangère, qui mutilèrent certains
+passages de la plus barbare façon. Ces mutilations ont été conservées
+dans la partition française gravée, et toujours reproduites aux
+exécutions d'_Orphée_ que j'ai entendues si souvent à l'Opéra, de 1825 à
+1830. Il y avait, à l'époque où Gluck écrivit l'_Orfeo_ à Vienne, un
+instrument à vent dont on se sert encore aujourd'hui dans quelques
+églises d'Allemagne pour accompagner les chorals, et qu'il nomme
+cornetto. Il est en bois, percé de trous, et se joue avec une embouchure
+de cuivre ou de corne semblable à l'embouchure de la trompette.
+
+Dans la cérémonie religieuse funèbre qui se fait autour du tombeau
+d'Eurydice, au premier acte d'_Orfeo_, Gluck adjoignit le cornetto aux
+trois trombones pour accompagner les quatre parties du chœur. Le
+cornetto, n'étant pas connu à l'Opéra de Paris, fut plus tard supprimé
+sans être remplacé par un autre instrument, et les soprani du chœur,
+dont il suit le dessin à l'unisson dans la partition italienne, furent
+ainsi privés de leur doublure instrumentale. Dans la troisième strophe
+de la romance du premier acte:
+
+ _Piango il mio ben cosi_,
+
+l'auteur a introduit deux cors anglais. L'orchestre de l'Opéra français
+n'en possédant pas, les cors anglais furent remplacés par deux
+clarinettes.
+
+Aux voix de contralto, d'un si heureux effet dans les chœurs, et que
+Gluck employa dans _Orfeo_, comme tous les maîtres italiens et
+allemands, on substitua à Paris les voix criardes de haute-contre. Bien
+plus, dans le chœur des champs Élysées:
+
+ Viens dans ce séjour paisible,
+
+au passage des coryphées chantant:
+
+ Eurydice va paraître
+
+si bien écrit dans la partition italienne, cette partie de haute-contre
+fut modifiée, sans qu'on puisse concevoir pourquoi, de manière à
+produire _quatre fois_ la faute d'harmonie la plus plate qui se puisse
+commettre.
+
+Quant aux fautes de gravure existant dans les deux partitions,
+l'italienne et la française, aux indications essentielles omises, aux
+nuances mal placées, je n'en finirais pas de les signaler.
+
+Gluck semble avoir été d'une paresse extrême, et fort peu soucieux du
+rédiger, non-seulement avec la correction harmonique digne d'un maître,
+mais même avec le soin d'un bon copiste, ses plus belles compositions.
+Souvent, pour ne pas se donner la peine d'écrire la partie de l'alto de
+l'orchestre, il l'indique par ces mots: «col basso,» sans prendre garde
+que par suite de cette indication la partie d'alto qui se trouve à la
+double octave haute des basses va monter au-dessus des premiers violons.
+En quelques endroits, dans le dernier chœur des ombres heureuses, par
+exemple, il a même écrit en toutes notes cette partie trop haut et de
+façon à produire des octaves entre les deux parties extrêmes de
+l'harmonie; faute d'enfant qu'on est aussi surpris qu'affligé de trouver
+là.
+
+Enfin des trombones furent ajoutés par l'un des anciens chefs
+d'orchestre de l'Opéra dans certaines parties de la scène des enfers où
+l'auteur n'en avait pas mis, ce qui affaiblissait nécessairement l'effet
+de leur intervention dans la fameuse réponse des démons (Non!) où le
+compositeur a voulu les faire entendre.
+
+On conçoit maintenant le genre de travail qu'il a fallu faire pour
+remettre cet ouvrage en ordre, approprier à la voix de contralto les
+récitatifs et airs nouveaux ajoutés par Gluck au rôle principal, lors de
+sa transformation en Orphée ténor, ôter les trombones ajoutés par un
+inconnu, et remplacer par un cornet moderne en cuivre le cornetto en
+bois dont personne ne joue à Paris, et qui double les soprani du chœur
+en marchant avec le groupe des trombones au premier acte et au second.
+
+De plus on a corrigé dans le livret quelques vers de M. Molines, dont la
+niaiserie paraissait dangereuse et inacceptable même par un publie
+accoutumé au style des Molines de notre temps.
+
+Pouvait-on, par exemple, laisser dire à Eurydice, qui veut absolument se
+faire regarder par son _époux_:
+
+ Contente mon envie!
+
+et quelques autres gentillesses semblables?...
+
+Après ce long préambule, nécessaire peut-être, nous sommes plus à l'aise
+pour parler de l'_Orphée_ de Gluck et de la façon dont il a été remis en
+scène au Théâtre-Lyrique.
+
+M. Janin l'écrivait dernièrement: «Nous ne reprenons pas les
+chefs-d'œuvre, ce sont les chefs-d'œuvre qui nous reprennent.»
+
+En effet, voilà qu'_Orphée_ nous a repris, nous tous qui sommes de bonne
+prise. Quant aux autres, quant à ces Polonius qui trouvent tout trop
+long et à qui il faut un conte grivois ou quelque sale parodie pour les
+tenir éveillés, aucun chef-d'œuvre ne voudrait d'eux, et _Orphée_
+n'aurait garde de les reprendre.
+
+On sait cela, et pourtant on sent son cœur se serrer en écoutant les
+opinions diverses émises par la foule toutes les fois qu'une production
+importante de l'art est soumise à son jugement. On sent son cœur se
+soulever, surtout si, après de nobles émotions, on entend discuter le
+produit probable en gros sous de l'œuvre qui les a causées, et répéter
+autour de soi cette phrase infâme: «Cela fera-t-il de l'argent?»
+
+Mais n'abordons pas ces questions de lucre et de trafic auxquelles on
+ramène tout aujourd'hui, laissons-nous aller franchement _aux choses qui
+nous prennent par les entrailles, et ne nous donnons pas de la peine
+pour nous empêcher d'avoir du plaisir_. Qu'est-ce que le génie?
+qu'est-ce que la gloire? qu'est-ce que le beau? Je ne sais, et ni vous,
+monsieur, ni vous, madame, ne le savez mieux que moi. Seulement il me
+semble que si un artiste a pu produire une œuvre capable de faire
+naître en tous temps des sentiments élevés, de belles passions dans le
+cœur d'une certaine classe d'hommes que nous croyons, par la
+délicatesse de leurs organes et la culture de leur esprit, supérieurs
+aux autres hommes, il me semble, dis-je, que cet artiste a du génie,
+qu'il mérite la gloire, qu'il a produit du beau. Tel fut Gluck. Son
+_Orphée_ est presque centenaire, et après un siècle d'évolutions, de
+révolutions, d'agitations diverses dans l'art et dans tout, cette œuvre
+a profondément attendri et charmé le public du Théâtre-Lyrique.
+Qu'importe, après cela, l'opinion des gens à qui il faut, comme au
+Polonius de Shakspeare, _un conte grivois_ pour les empêcher de
+s'endormir... Les affections et les passions d'art sont comme l'amour:
+on aime parce qu'on aime, et sans tenir le moindre compte des
+conséquences plus ou moins funestes de l'amour.
+
+Oui, l'immense majorité des auditeurs, à la première représentation
+d'_Orphée_, a éprouvé une admiration sincère pour tant de traits de
+génie répandus dans cette ancienne partition. On a trouvé les chœurs de
+l'introduction d'un caractère sombre parfaitement motivé par le drame,
+et constamment émouvants, par la lenteur même de leur rhythme et la
+solennité triste de leur mélodie. Ce cri douloureux d'Orphée «Eurydice!»
+jeté par intervalles au milieu des lamentations du chœur, est
+admirable, disait-on de toutes parts. La musique de la romance:
+
+ Objet de mon amour,
+ Je te demande au jour
+ Avant l'aurore,
+
+est une digne traduction des vers de Virgile:
+
+ _Te dulcis conjux, te solo in littore secum,
+ Te veniente die, te decedente canebat._
+
+Les récitatifs dont les deux strophes de ce morceau sont précédées et
+suivies ont une vérité d'accent et une élégance de formes très-rares;
+l'orchestre lointain, placé dans la coulisse et répétant en écho la fin
+de chaque phrase du poète éploré, en augmente encore le charme
+douloureux. Le premier air de l'Amour a une certaine grâce malicieuse
+comme celle que l'on prête au dieu de Paphos; le second contient
+beaucoup de formules de mauvais goût et qui ont en conséquence vieilli.
+L'air de bravoure a vieilli bien plus encore. Au reste, bâtons-nous de
+dire qu'il n'est pas de Gluck. Ce morceau, dont la présence dans la
+partition d'_Orphée_ est inexplicable, est tiré d'un opéra de
+_Tancrede_, d'un maître italien nommé Bertoni. Nous en parlerons tout à
+l'heure.
+
+Dans l'acte des Enfers, l'introduction instrumentale, l'air pantomime
+des Furies, le chœur des Démons, menaçants d'abord et peu à peu
+touchés, domptés par le chant d'Orphée, les déchirantes et pourtant
+mélodieuses supplications de celui-ci, tout est sublime.
+
+Et quelle merveille que la musique des champs Élysées! ces harmonies
+vaporeuses, ces mélodies mélancoliques comme le bonheur, cette
+instrumentation douce et faible donnant si bien l'idée de la paix
+infinie!... tout cela caresse et fascine. On se prend à détester les
+sensations grossières de la vie, à désirer de mourir pour entendre
+éternellement ce divin murmure.
+
+Que de gens, qui rougissent de laisser voir leur émotion, ont versé des
+larmes, en dépit de leurs efforts pour les contenir, au dernier chœur
+de cet acte:
+
+ Près du tendre objet qu'on aime,
+
+au suave monologue d'Orphée décrivant le séjour bienheureux:
+
+ Quel nouveau ciel pare ces lieux!
+
+Enfin le duo plein d'une agitation désespérée, l'accent tragique du
+grand air d'Eurydice, le thème mélodieux de celui d'Orphée:
+
+ J'ai perdu mon Euridice...
+
+entrecoupé de mouvements lents épisodiques de la plus poignante
+expression, et le court mais admirable largo:
+
+ Oui, je te suis, cher objet de ma foi.
+
+où se reconnaît si bien le sentiment de joie extatique de l'amant qui va
+mourir pour rejoindre son aimée, ont paru couronner dignement ce beau
+poëme antique que Gluck nous a légué, et dont quatre-vingt-quinze années
+n'ont altéré ni la force expressive ni la grâce. Je crois avoir dit tout
+à l'heure qu'on n'avait touché à l'instrumentation qu'afin de la rendre
+absolument telle que Gluck l'a composée.
+
+Mademoiselle Marimon est gracieuse dans le rôle de l'Amour; elle laisse
+voir de temps en temps un désir de ralentir les mouvements contre lequel
+nous l'engageons à se tenir en garde. Il ne faut pas oublier que son
+personnage est le dieu ailé de Paphos et de Cnide, et non la déesse de
+la sagesse.
+
+On a fait répéter à mademoiselle Moreau (l'Ombre heureuse) l'air avec
+chœur[5]: «Cet asile aimable et tranquille,» qui exige un soprano aigu,
+et qu'elle a purement chanté. Mademoiselle Sax met beaucoup d'énergie,
+un peu trop même, dans le rôle de l'amante d'Orphée. Eurydice est une
+jeune femme douce, timide, et son chant ne comporte guère les grands
+éclats de voix; mademoiselle Sax a fort bien dit toutefois son air:
+«Fortune ennemie.»
+
+Pour parler maintenant de madame Viardot, c'est toute une étude à faire.
+Son talent est si complet, si varié, il touche à tant de points de
+l'art, il réunit à tant de science une si entraînante spontanéité, qu'il
+produit à la fois l'étonnement et l'émotion; il frappe et attendrit; il
+impose et persuade. Sa voix, d'une étendue exceptionnelle, est au
+service de la plus savante vocalisation et d'un art de phraser le chant
+large dont les exemples sont bien rares aujourd'hui. Elle réunit à une
+verve indomptable, entraînante, despotique, une sensibilité profonde et
+des facultés presque déplorables pour exprimer les immenses douleurs.
+Son geste est sobre, noble autant que vrai, et l'expression de son
+visage, toujours si puissante, l'est plus encore dans les scènes muettes
+que dans celles où elle doit renforcer l'accentuation du chant.
+
+Au début du premier acte d'_Orphée_, ses poses auprès du tombeau
+d'Eurydice rappellent celles de certains personnages des paysages de
+Poussin, ou plutôt certains bas-reliefs que Poussin prit pour modèles.
+Le costume viril antique, d'ailleurs, lui sied on ne peut mieux.
+
+Madame Viardot, à partir de son premier récitatif:
+
+ Aux mânes sacrés d'Eurydice
+ Rendez les suprêmes honneurs,
+ Et couvrez son tombeau de fleurs,
+
+s'est emparée de l'auditoire. Chaque mot, chaque note portaient. La
+grande et belle mélodie, «Objet de mon amour,» dite avec une largeur de
+style incomparable et une profonde douleur calme, a plusieurs fois été
+interrompue par les exclamations échappées aux auditeurs les plus
+impressionnables. Rien de plus gracieux que son geste, de plus touchant
+que sa voix, lorsqu'elle se tourne vers le fond de la scène, contemple
+les arbres du bois sacré et dit:
+
+ Sur ces troncs dépouillés de l'écorce naissante
+ On lit ce mot, gravé par une main tremblante:
+
+Voilà l'élégie, voilà l'idylle antique, c'est Théocrite, c'est Virgile.
+
+Mais à ce cri:
+
+ Implacables tyrans, j'irai vous la ravir!
+
+tout change, la rêverie et la douleur cèdent la place à l'enthousiasme
+et à la passion. Orphée saisit sa lyre, il va descendre aux enfers;
+
+ Les monstres du Ténare ne l'épouvantent pas.
+
+il ramènera Eurydice. Dire ce que madame Viardot a fait de cet air de
+bravoure est à peu près impossible. On ne songe pas, en l'écoutant, au
+style du morceau. On est saisi, entraîné par ce torrent de vocalisations
+impétueuses motivées par la situation.
+
+On sait comment madame Viardot chante la scène des enfers; elle l'a
+exécutée souvent à Londres et à Paris. Jamais pourtant, et cela se
+conçoit, elle n'y mit, au concert, cette ardeur de supplication, ces
+tremblements de voix, ces sons mourants qui rendent vraisemblable
+l'attendrissement des larves, des spectres et des monstres infernaux.
+
+Mais, et c'est ici que s'est manifesté avec le plus d'évidence le talent
+de l'actrice, nous voici dans le séjour de l'éternelle paix. Émues par
+le chant d'Orphée, les ombres légères, simulacres privés de la vie,
+viennent des profondeurs de l'Érèbe, nombreuses comme ces milliers
+d'oiseaux qui se cachent dans les feuillages:
+
+ _Matres, atque viri, defuncta que corpora vita
+ Magnanimum heroum, pueri, innuptæque puellæ._
+
+Il s'agissait pour la grande artiste d'atteindre à la hauteur de la
+poésie virgilienne, et certes elle y est parvenue.
+
+Rien de plus solennel que son entrée dans cette partie de l'Élysée que
+viennent d'abandonner les ombres, rien de plus doucement grave que ces
+beaux sons de contralto qu'on entend s'exhaler au fond de la scène dans
+cette solitude, pendant l'harmonieux murmure des eaux et du feuillage, à
+ces mots:
+
+ Quel nouveau ciel pare ces lieux!
+
+Mais l'aimée ne paraît point; où la trouver? Orphée s'inquiète; le
+sourire qui illuminait ses traits s'efface. Eurydice! Eurydice! en quels
+lieux es-tu? Viennent les jeunes ombres, les jeunes belles, les amantes,
+les vierges «_innuptæ puellæ_» groupées de trois en trois, de deux en
+deux, les bras enlacés, la tête légèrement inclinée sur l'épaule, l'œil
+curieux, tournant en silence autour du vivant. Orphée, de plus en plus
+anxieux, va de groupe en groupe, examinant ces beaux jeunes visages
+pâles, espérant reconnaître celui d'Eurydice, et toujours trompé dans
+son attente. Le découragement, la crainte, s'emparent de lui, il va
+désespérer, quand des voix s'élevant d'un bosquet peu éloigné lui
+chantent sur une ineffable mélodie:
+
+ Eurydice va paraître
+ Avec de nouveaux attraits.
+
+Alors sa joie renaît; il sourit de ce sourire mouillé de larmes que font
+naître les suprêmes ravissements. Les ombres amènent enfin la douce
+épouse, «_dulcis conjux_.» Orphée, sans se retourner, sans la voir, et
+averti de son approche par le sens inconnu de l'extase, le sens du grand
+amour, commence à frissonner. La main d'Eurydice est mise dans la
+sienne; à ce contact adoré, on le voit bouleversé, haletant, près de
+tomber sans force. Il s'éloigne cependant d'un pas incertain, entraînant
+Eurydice encore froide et étonnée, et gravit ainsi la colline qui
+conduit sous le ciel des vivants, pendant que les ombres immobiles et
+silencieuses tendent d'en bas, en signe d'adieu, leurs bras vers les
+deux amants. Quel tableau! quelle musique! et quelle pantomime de madame
+Viardot! C'est le sublime dans la grâce, c'est l'idéal de l'amour, c'est
+divinement beau.
+
+O Polonius sans cœur qui ne sentez pas cela, vous êtes bien à plaindre.
+
+Nous avons à admirer beaucoup encore. Sans parler de l'agitation
+douloureuse avec laquelle madame Viardot a dit toute la partie
+d'_Orphée_ dans le grand duo:
+
+ Viens, suis un époux qui t'adore.
+
+de son attitude et de son accent dans son aparté de l'autre duo, à ces
+mots placés sur une déchirante progression chromatique:
+
+ Que mon sort est à plaindre!
+
+Il nous reste à signaler le chef-d'œuvre culminant de la grande
+artiste dans cette _création_ du rôle d'Orphée; je veux parler de son
+exécution de l'air célèbre:
+
+ J'ai perdu mon Eurydice.
+
+Gluck a dit quelque part: «Changez la moindre nuance de mouvement et
+d'accent à cet air, et vous en ferez un air de danse.» Madame Viardot en
+fait ce qu'il en fallait faire, c'est-à-dire ce qu'il est, un de ces
+prodiges d'expression à peu près incompréhensibles pour les chanteurs
+vulgaires, et qui sont, hélas! si souvent profanés. Elle en a dit le
+thème de trois façons différentes: d'abord dans son mouvement lent avec
+une douleur contenue, puis, après l'adagio épisodique:
+
+ Mortel silence!
+ Vaine espérance!
+
+en sotto voce, pianissimo, d'une voix tremblante, étouffée par un flot
+de larmes, et enfin, après le second adagio, elle a repris le thème sur
+un mouvement plus animé, en quittant le corps d'Eurydice auprès duquel
+elle était agenouillée, et en s'élançant, folle de désespoir, vers le
+côté opposé de la scène, avec tous les cris, tous les sanglots d'une
+douleur éperdue. Je n'essayerai pas de décrire les transports de
+l'auditoire à cette scène bouleversante. Quelques admirateurs maladroits
+se sont même oubliés jusqu'à crier _bis_ avant le sublime passage:
+
+ Entends ma voix qui t'appelle,
+
+et on a eu beaucoup de peine à leur imposer silence. Certaines gens
+crieraient _bis_ pour la scène de Priam dans la tente d'Achille, ou pour
+le _To be or not to be_ d'Hamlet. Pourquoi faut-il que l'on puisse
+reprocher à madame Viardot un changement déplorable à la fin de cet air,
+changement produit par une tenue qu'elle fait sur le sol aigu et qui
+oblige, non-seulement d'arrêter l'orchestre quand Gluck le précipite
+impétueusement vers la conclusion, mais encore de modifier l'harmonie et
+de substituer l'accord de la dominante à celui de la sixte sur la
+sous-dominante; de faire enfin _le contraire de ce que Gluck a
+voulu_!...
+
+Pourquoi peut-on lui reprocher aussi quelques autres altérations du
+texte et quelques roulades déplacées dans un récitatif?
+
+Hélas!
+
+La mise en scène, je l'ai déjà dit, est digne de l'œuvre musicale. On
+ne saurait imaginer rien de plus ingénieux ni de plus en rapport avec le
+sujet, surtout pour les champs Élysées et pour la scène des enfers. Les
+costumes d'ailleurs sont charmants et les danses suffisantes. Cette
+résurrection de la poétique partition de Gluck fait le plus grand
+honneur à M. Carvalho et lui donne des titres à la reconnaissance de
+tous les amis de l'art.
+
+
+
+
+LIGNES ÉCRITES QUELQUE TEMPS APRÈS
+
+LA
+
+PREMIÈRE REPRÉSENTATION D'ORPHÉE
+
+
+Orphée commence à avoir une vogue inquiétante. Il faut espérer pourtant
+que Gluck ne deviendra pas à _la mode_. Que le théâtre soit plein à
+chacune des représentations du chef-d'œuvre, tant mieux; que M.
+Carvalho gagne beaucoup d'argent, tant mieux; que les mœurs musicales
+des Parisiens s'épurent, que leurs petites idées s'agrandissent et
+s'élèvent, tant mieux encore; que le public artiste se complaise dans sa
+joie exceptionnelle, tant mieux, mille fois tant mieux. Mais que les
+Polonius (c'est le nouveau nom de monsieur Prud'homme) se croient
+obligés maintenant de rester éveillés aux représentations d'Orphée,
+qu'ils se cachent pour aller voir leurs chères parodies dans un théâtre
+qu'il est interdit de nommer, qu'ils feignent de trouver la musique de
+Gluck _charmante_, tant pis! tant pis! Pourquoi chasser le naturel,
+puisqu'il ne tardera pas à revenir au galop? Pourquoi, quand on est un
+respectable M. Prud'homme, un Polonius barbu ou non barbu, ne pas parler
+la langue de son _emploi_, faire semblant de comprendre et de sentir, et
+ne pas dire franchement avec tant d'autres: «C'est assommant, ah! c'est
+assommant!» (Je ne cite pas le mot en usage dans la langue des
+Polonius, il est trop peu littéraire.) Pourquoi baisser la voix pour
+dire, comme je l'ai entendu dire si haut: «Veuillez m'excuser, madame,
+de vous avoir fait subir une telle rapsodie; assister à ce long
+enterrement; nous irons voir Guignol demain aux Champs-Elysées pour nous
+dédommager; car nous sommes volés, dans toute la force du terme, volés
+comme ou ne l'est pas en pleine forêt de Bondy. Ce sont ces imbéciles de
+journalistes qui nous ont amenés dans ce traquenard.» Ou bien: «C'est de
+la musique savante, très-savante; mais s'il faut étudier le contre-point
+pour la bien goûter, vous avouerez, ma chère madame Prud'homme, qu'elle
+est encore au-dessus de _nos moyens_.»--Ou bien: «Il n'y a pas deux
+mesures de mélodie là-dedans; si nous autres jeunes compositeurs nous
+écrivions de pareille musique, on nous jetterait des pommes de
+terre.»--Ou bien: «C'est de la musique _faite par le calcul_, et bonne
+seulement pour des mathématiciens.»--Ou bien: «C'est beau mais c'est
+bien long.»--Ou bien: «C'est long, mais ce n'est pas beau.» Et tant
+d'autres aphorismes dignes d'admiration.
+
+Oui, tant pis, tant pis, si ce nouveau genre de tartuferie vient à se
+répandre; car rien n'est plus délicieux et plus flatteur pour les gens
+organisés d'une certaine façon que de voir les choses qu'ils aiment et
+admirent insultées par les gens organisés d'autre sorte. C'est le
+complément de leur bonheur. Et dans le cas contraire ils sont toujours
+tentés de paraphraser l'aparté d'un orateur de l'antiquité, et de dire:
+«Les Polonius sont enchantés, admirerions-nous une platitude?...»
+
+Mais, rassurons-nous, il n'en sera pas ainsi; Gluck ne deviendra pas à
+la mode, et Guignol, depuis quelques jours, voit grossir le chiffre de
+ses recettes, tant il y a de gens qui vont le voir pour se dédommager.
+
+ * * * * *
+
+Une des causes de l'excellent effet produit au Théâtre-Lyrique par
+l'œuvre de Gluck doit être attribuée aux dimensions modestes de la
+salle qui permettent d'entendre et les paroles si intimement unies à la
+musique, et les délicatesses de l'instrumentation. Je crois l'avoir
+prouvé, les salles trop vastes sont fatales à toute musique expressive,
+aux finesses et aux charmes les plus intimes de l'art. Ce sont les
+vastes salles qui ont amené dans les livrets d'opéras l'emploi de ces
+non-sens, de ces sottises audacieuses, _qu'on n'entend pas_ (disent les
+cyniques qui les commettent). Ce sont les salles trop vastes, je ne me
+lasserai pas de le répéter, qui semblent justifier certains compositeurs
+des brutalités insensées de leur orchestre. Les salles trop vastes
+n'ont-elles pas ainsi contribué à produire l'école de chant dont nous
+jouissons, école où l'on vocifère au lieu de chanter, où, pour donner
+plus de force à l'émission du son, le chanteur respire de quatre en
+quatre notes, souvent de trois en trois, brisant, morcelant,
+désarticulant, détruisant ainsi toute phrase bien faite, toute noble
+mélodie, supprimant les élisions, faisant à tout bout de chant des vers
+de treize ou de quatorze pieds, sans compter l'écartèlement du rhythme
+musical, sans compter les hiatus et cent autres vilenies qui
+transforment la mélodie en récitatif, les vers en prose, le français en
+auvergnat? Ce sont ces gouffres à _recettes_ qui ont amené de tout temps
+les hurlements des ténors, des basses, des soprani de l'Opéra, et ont
+fait les plus fameux chanteurs de ce théâtre mériter les appellations de
+taureaux, de paons et de pintades, que leur donnaient les gens
+grossiers, accoutumés à appeler les choses par leur nom.
+
+On cite même à ce sujet un joli mot de Gluck. Pendant les répétitions
+d'_Orphée_ à l'Académie royale de musique, Legros s'obstinait à hurler,
+selon sa méthode, la phrase de l'entrée au Tartare: «Laissez-vous
+toucher par mes pleurs!» Un jour enfin le compositeur exaspéré
+l'interrompit au milieu de sa période et lui envoya cette bourrade en
+pleine poitrine: «Monsieur! monsieur! voulez-vous bien modérer vos
+clameurs! De par le diable, on ne crie pas ainsi en enfer!»
+
+ Comme avec irrévérence
+ Parlait aux dieux ce maraud!
+
+Et pourtant on était déjà loin du beau temps où Lulli cassait son violon
+sur la tête d'un mauvais musicien, où Handel jetait une cantatrice
+récalcitrante par la fenêtre. Mais Gluck était protégé par sa gracieuse
+élève, la reine de France, et Vestris, le _diou_ de la danse, ayant osé
+dire que les airs de ballets de Gluck n'étaient pas dansants, se voyait
+contraint, par un ordre de Marie-Antoinette, d'aller faire des excuses
+au chevalier Gluck. On prétend même que cette entrevue fut très-agitée.
+Gluck était grand et fort; en voyant entrer le léger petit _diou_, il
+courut à lui, le prit sous les aisselles en chantonnant un air de danse
+d'_Iphigénie en Aulide_, et le fit sauter bon gré mal gré autour de
+l'appartement. Après quoi, le déposant tout essoufflé sur un siége: «Eh!
+eh! lui dit-il en ricanant, vous voyez bien que mes airs de ballets sont
+dansants, puisque seulement à me les entendre fredonner vous ne pouvez
+vous empêcher de bondir comme un chevreau!»
+
+Le Théâtre-Lyrique a précisément les dimensions les plus convenables à
+l'effet complet d'une œuvre telle qu'_Orphée_. Rien n'y est perdu, ni
+des sons de l'orchestre, ni de ceux des voix, ni de l'expression des
+traits des acteurs.
+
+ * * * * *
+
+A propos d'Orphée, je signalerai ici un des plagiats les plus audacieux
+dont il y ait d'exemple dans l'histoire de la musique, et que je
+découvris il y a quelques années en parcourant une partition de
+Philidor. Ce savant musicien, on le sait, avait eu entre les mains des
+épreuves de la partition italienne d'_Orfeo_ qui se publiait à Paris en
+l'absence de l'auteur. Il jugea à propos de s'emparer de la mélodie
+
+ Objet de mon amour,
+
+et de l'adapter tant bien que mal aux paroles d'un morceau de son opéra
+le _Sorcier_, qu'il écrivait alors. Il en changea seulement les mesures
+1, 5, 6, 7 et 8, et transforma la première période de Gluck, composée de
+trois fois trois mesures, en une autre formée de deux fois quatre
+mesures, parce que la coupe des vers l'y obligeait. Mais à partir de ces
+paroles:
+
+ Dans son cœur on ne sent éclore
+ Que le seul désir de se voir,
+
+Philidor a copié la mélodie de Gluck, sa basse, son harmonie, et même
+les échos de hautbois de son petit orchestre placé dans la coulisse, en
+transposant le tout en _la_. Je n'avais point entendu parler alors de ce
+vol impudent et qui paraîtra manifeste à quiconque voudra jeter les yeux
+sur la romance de Bastien:
+
+ Nous étions dans cet âge,
+
+à la page 33 de la partition du _Sorcier_.
+
+J'apprends que M. de Sévelinges l'avait déjà signalé dans une notice
+publiée par lui sur Philidor dans la _Biographie universelle_ de
+Michaud, et que M. Fétis a voulu en défendre le musicien français. La
+première représentation d'_Orfeo_ étant censée avoir eu lieu à Vienne
+dans le courant de 1764, et celle du _Sorcier_ ayant eu lieu en effet à
+Paris le 2 janvier de la même année, il lui paraît impossible que
+Philidor ait eu connaissance de l'ouvrage de Gluck. Mais M. Farrenc a
+prouvé dernièrement par des documents authentiques que l'_Orfeo_ fut
+joué pour la première fois à Vienne en 1762, que Favart fut chargé d'en
+publier la partition à Paris pendant l'année 1763, et que Philidor
+_s'offrit_, dans ce même temps, pour corriger les épreuves et _inspecter
+la gravure de l'ouvrage_.
+
+Or il me semble très-vraisemblable que l'officieux correcteur
+d'épreuves, après avoir pillé la romance de Gluck, aura lui-même changé
+sur le titre de la partition d'_Orfeo_ la date de 1762 en celle de 1764,
+afin de rendre plausible l'argument que cette fausse date a suggéré à M.
+Fétis: «Philidor ne peut avoir volé Gluck, puisque le _Sorcier_ a été
+joué avant _Orfeo_.» Le vol est de la dernière évidence. Avec un peu
+plus d'audace, Philidor eût pu faire passer Gluck pour le voleur.
+
+Je reviens maintenant à l'air de bravoure qui termine le premier acte de
+l'_Orphée_ français. J'avais entendu dire qu'il n'était pas de Gluck,
+qui, pourtant, dans quelques-unes de ses partitions italiennes, a écrit
+plusieurs airs de cette espèce. J'ai voulu m'en assurer. Après avoir
+cherché inutilement à la bibliothèque du Conservatoire la partition du
+_Tancrede_ de Bertoni, d'où on le disait tiré, j'ai fini par la trouver
+à la bibliothèque impériale, et en feuilletant le premier acte de cet
+ouvrage, j'ai reconnu du premier coup d'œil le morceau en question: il
+est impossible de le méconnaître; quelques notes seulement, dans la
+version d'_Orphée_, ont été ajoutées à la ritournelle. Comment cet air
+a-t-il été introduit dans l'opéra de Gluck? et par qui le fut-il? c'est
+ce que j'ignore. Dans une brochure française qu'un nommé Coquiau,
+antagoniste de Gluck, publia à Paris en 1779, et qui a pour titre:
+_Entretiens sur l'état actuel de l'opéra de Paris_, le grand compositeur
+était violemment attaqué, et accusé de divers plagiats, notamment
+d'avoir pris un air entier dans une partition de Bertoni. Les partisans
+de Gluck ayant nié le fait, Coquiau écrivit à Bertoni, de qui il reçut
+la réponse suivante qu'il publia dans un supplément à sa brochure,
+intitulé: _Suite des entretiens sur l'état actuel de l'opéra de Paris_,
+ou _Lettres à M. S._ (Suard).
+
+Malgré la circonspection et l'embarras du musicien italien, et sa
+crainte comique de se compromettre, la vérité n'en éclate pas moins,
+d'une façon surabondante, je le répète, dans cette lettre dont nous
+devons la communication à l'obligeance de M. Anders, de la bibliothèque
+impériale. La voici:
+
+ «Londres, ce 9 septembre 1779.
+
+ «Monsieur,
+
+«Je suis très-surpris de me voir interpellé par la lettre que vous me
+faites l'honneur de m'écrire, et je désirerais fort n'être point
+compromis dans une querelle musicale qui, par la chaleur que vous y
+mettez, pourrait devenir d'une très-grande conséquence, puisque vous
+m'assurez d'ailleurs que le _fanatisme_ s'en mêle, ce qui est une raison
+de plus pour me soustraire à ses effets; je vous prierai donc de me
+permettre de vous répondre simplement que l'air de _S'oche dal ciel
+discende_ a été composé par moi à Turin, pour la signora Girelli, je ne
+me rappelle pas dans quelle année, je ne pourrais pas même vous dire si
+je l'ai réellement _faite_ (sic) pour l'_Iphigénie en Tauride_, comme
+vous m'en assurez, je croirais plutôt qu'_elle_ (sic) appartient à mon
+opéra de _Tancrede_; mais cela n'empêche pas que l'air ne soit de moi:
+c'est ce que je puis, c'est ce que je dois certifier avec toute la
+vérité d'un homme d'honneur, plein de respect pour tous les ouvrages des
+grands maîtres, mais plein de tendresse pour les siens; c'est avec ces
+sentiments et la plus parfaite reconnaissance que je suis,
+
+ «Monsieur,
+
+ «Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+ «FERDINANDO BERTONI.»
+
+_Tancrede_ fut joué à Venise pendant le carnaval de 1767, et l'_Orphée_
+français ne fut représenté à Paris qu'en 1774. Probablement le chanteur
+Legros, qui créa à Paris le rôle d'Orphée, ne s'accommodant pas du
+simple récitatif par lequel Calzabigi et Gluck avaient terminé leur
+premier acte, aura exigé un air de bravoure: Gluck, s'obstinant à ne pas
+vouloir l'écrire, et cédant néanmoins à ses instances, lui aura dit
+peut-être, en lui présentant l'air de Bertoni: «Tenez, chantez cela et
+laissez-moi tranquille.» Mais Gluck n'est pas justifié ainsi d'avoir
+laissé imprimer l'air de Bertoni dans sa partition, sans indiquer où ni
+à qui il l'avait pris. Cela n'explique pas davantage le silence qu'il
+semble avoir gardé, quand l'auteur de la brochure dont je viens de
+parler dénonça le plagiat.
+
+Il faut savoir que ce Bertoni, si inconnu aujourd'hui, avait, en 1766,
+fait représenter au théâtre de San Benedetto, de Venise, l'_Orfeo_ de
+Calsabigi, dont il avait refait la musique.
+
+En publiant sa partition (que j'ai lue), il crut devoir s'excuser d'une
+telle hardiesse. «Je ne prétends ni n'espère, dit-il dans sa préface,
+obtenir pour mon _Orfeo_ un succès comparable à celui qui vient
+d'accueillir le chef-d'œuvre de M. Gluck, dans toute l'Europe, et si je
+puis seulement mériter les encouragements de mes compatriotes, je
+m'estimerai trop heureux.»
+
+Il avait raison d'être modeste, car sa musique est en quelque sorte
+calquée sur celle de Gluck; en plusieurs endroits même, dans la scène
+des enfers surtout, les formes rhythmiques du maître allemand sont si
+fidèlement imitées, que, si l'on regarde la partition d'une certaine
+distance, la figure des groupes de notes fait illusion, et l'on croit
+voir l'_Orphée_ de Gluck.
+
+Ne se peut-il pas que celui-ci ait dit, à l'occasion de l'air de
+_Tancrede_: «Cet Italien m'a assez pillé pour son _Orfeo_, je puis bien
+à mon tour lui prendre un air?» Cela est possible, mais trop peu digne
+d'un tel homme pour qu'on se laisse aller volontiers à le croire.
+
+Je ne sais rien de plus sur ce fait.
+
+ * * * * *
+
+Quand Adolphe Nourrit chanta à l'Opéra le rôle d'Orphée, il supprima
+l'air de bravoure, soit que le morceau ne lui plût pas, soit qu'il
+connût la fraude, et le remplaça par un fort bel air agité de l'_Écho_
+et _Narcisse_, de Gluck,
+
+ O transport, ô désordre extrême.
+
+dont les paroles et la musique se trouvent par hasard convenir à la
+situation. C'est, je crois, ce qu'on devrait faire toujours.
+
+
+
+
+L'ALCESTE D'EURIPIDE
+
+CELLES DE QUINAULT ET DE CALSABIGI
+
+LES PARTITIONS
+
+DE LULLI, DE GLUCK, DE SCHWEIZER, DE GUGLIELMI ET DE HANDEL SUR CE SUJET
+
+
+_Alceste_, tragédie d'Euripide, a servi de sujet à plusieurs opéras; un
+de Quinault, mis en musique par Lulli, un autre de Calsabigi, mis en
+musique par Gluck, un autre de Wieland, mis en musique par Schweizer, et
+quelques autres. Celui de Gluck, écrit d'abord sur un texte italien pour
+l'Opéra de Vienne, fut ensuite traduit en français avec quelques
+modifications pour l'Académie royale de musique de Paris, et enrichi par
+Gluck de plusieurs morceaux importants. Aucune de ces œuvres lyriques
+ne ressemble complétement à la tragédie grecque; il n'est peut-être pas
+inutile, au moment de la remise en scène de l'œuvre monumentale de
+Gluck, d'examiner la pièce originale antique d'où les pièces modernes
+furent tirées.
+
+La tragédie d'Euripide choquerait aujourd'hui les mœurs, les idées et
+les sentiments de tous les peuples civilisés. En la lisant peu
+attentivement, on conçoit presque qu'un professeur de rhétorique ait osé
+dire à ses élèves: «C'est une farce de Bobêche!» tant les mœurs ont
+changé d'une part, et tant l'éducation littéraire de l'autre, celle des
+Français surtout, a pris à tâche de faire détester le naturel et la
+vérité. On devrait pourtant se dire que les Athéniens n'étaient ni des
+barbares ni des sots, et trouver au moins improbable qu'ils aient en
+littérature admiré et applaudi des monstruosités et des impertinences.
+
+D'Euripide comme de Shakspeare, nous exigerions volontiers qu'ils
+eussent tenu compte de nos habitudes, de nos croyances religieuses même,
+de nos préjugés, de nos vices nouveaux, et il nous faut tout au moins un
+grand effort de probité littéraire et de bon sens pour reconnaître qu'un
+poëte grec vivant à Athènes il y a deux mille ans, et écrivant pour un
+peuple dont nous ne connaissons bien ni la langue ni la religion, n'a
+pas dû se proposer d'obtenir le suffrage des Parisiens de l'an 1861.
+Ceci n'est que pour le fond de la question. Ne peut-on dire encore que
+les grands poëtes grecs qui se sont servis de la langue la plus
+harmonieuse peut-être que les hommes aient jamais parlée sont fatalement
+et inévitablement défigurés par d'infidèles traducteurs incapables de
+les comprendre fort souvent, et qui se trouvent toujours dans
+l'impossibilité de faire passer l'harmonie du style, les images et les
+pensées même de l'original, dans nos langues modernes, si peu colorées
+et d'une pruderie si inconciliable avec l'expression vraie de certains
+sentiments? Les poëtes latins sont à peu près dans le même cas. Qui
+oserait aujourd'hui, s'il le pouvait, traduire fidèlement en français
+ces touchantes et naïves paroles de la Didon de Virgile:
+
+ _Si quis mihi parvulus aula_
+ _Luderet Æneas, qui te tamen ore referret_;
+
+une telle traduction ferait rire. _Un petit Énée_, dirait-on, _un petit
+Énée jouant dans ma cour_! A quoi joue-t-il, au cerceau, à la toupie? Ce
+qu'il y a de plaisant, c'est que dans un certain monde littéraire on
+croit sincèrement connaître les poèmes antiques par nos traductions et
+imitations modernes, et l'on étonnerait fort beaucoup de gens en leur
+prouvant que Bitaubé ne donne pas plus une idée d'Homère que l'abbé
+Delille n'en donne une de Virgile, et que Racine des tragiques grecs.
+
+Ces réserves faites contre les traducteurs, qui sont nécessairement les
+plus perfides gens du monde, voyons ce que le Père Brumoy nous laisse
+entrevoir de l'_Alceste_ d'Euripide, ou du moins de l'enchaînement de
+scènes, à peu près dépourvu de ce que nous appelons aujourd'hui
+l'action, et qui constitue cette tragédie.
+
+Admète, roi de Phères en Thessalie, était sur le point de mourir, quand
+Apollon, qui, exilé du ciel par le courroux de Jupiter, avait été
+pendant le temps de sa disgrâce berger chez Admète, trompe les Parques
+et dérobe le jeune roi à leurs coups. Les déesses pourtant ne consentent
+à laisser la vie à Admète que si une autre victime leur est livrée. Il
+faut que quelqu'un consente à mourir à sa place. Personne n'y ayant
+consenti, la reine s'offre à la mort pour son époux. D'un débat assez
+vif qui s'élève à ce sujet dès le début de la pièce entre Apollon et
+Orcus (le génie de la mort), il résulte que le dévouement de la reine
+est déjà connu et accepté d'Admète lui-même. Il aime Alceste avec
+passion, mais il aime la vie davantage, et se laisse, quoiqu'à regret,
+sauver à ce prix. Douleur profonde de tous les personnages, deuil
+général, cris déchirants des enfants d'Alceste, lamentations du peuple,
+terreurs et désespoir de la jeune reine qui s'est dévouée, mais qui
+tremble devant l'accomplissement de son sacrifice. Scène touchante dans
+laquelle la reine mourante conjure Admète éploré de lui rester fidèle et
+de ne pas conduire une nouvelle épouse à l'autel de l'hymen. Admète s'y
+engage, et la reine consolée s'éteint entre ses bras. On prépare la
+cérémonie funèbre, on apporte les ornements et les dons qui doivent être
+déposés avec Alceste dans le tombeau. C'est alors que survient le vieux
+Phérès, père d'Admète, et que se déroule une scène abominable selon nos
+idées et nos mœurs, mais qui n'en est pas moins évidemment sublime. Je
+laisse au traducteur la responsabilité de sa traduction.
+
+PHÉRÈS.
+
+«J'entre dans vos peines, mon fils. La perte que vous avez faite est
+considérable, on ne peut en disconvenir. Vous perdez une épouse
+accomplie; mais enfin, quelque accablant que soit le poids de votre
+malheur, il faut le supporter. Recevez de ma main ces vêtements précieux
+pour les mettre dans la tombe. On ne saurait trop honorer une épouse qui
+a bien voulu s'immoler pour vous. C'est à elle que je dois le bonheur
+_de m'avoir_ (le traducteur veut dire _d'avoir_) conservé un fils. C'est
+elle qui n'a pu souffrir qu'un père au désespoir traînât sa vieillesse
+dans le deuil.
+
+ * * * * *
+
+ADMÈTE.
+
+«Je ne vous ai point appelé à ces funérailles, et, pour ne vous rien
+celer, votre présence en ces lieux ne m'est point agréable. Remportez
+ces vêtements, jamais ils ne seront mis sur le corps d'Alceste. Je
+saurai bien faire en sorte qu'elle se passe de vos dons dans le tombeau.
+Vous m'avez vu sur le point de mourir. C'était le temps de pleurer. Que
+faisiez-vous alors? Vous sied-il à présent de verser des larmes, après
+avoir fui le danger qui me menaçait, après avoir laissé mourir Alceste à
+la fleur de l'âge, tandis que vous êtes courbé sous le poids des années?
+Non, je ne suis plus votre fils et je ne vous reconnais point pour mon
+père.
+
+ * * * * *
+
+«Il faut que vous soyez le plus lâche des hommes, puisque, arrivé au
+terme de la carrière, vous n'avez eu ni la volonté ni le courage de
+mourir pour un fils, puisque enfin vous n'avez pas eu honte de laisser
+remplir ce devoir à une étrangère...
+
+ * * * * *
+
+PHÉRÈS.
+
+«Mon fils, à qui s'adresse ce discours hautain? Pensez-vous parler à
+quelque esclave de Lydie ou de Phrygie?... Quand la nature et la Grèce
+ont-elles imposé aux pères la loi de mourir pour leurs enfants? Vous
+m'accusez de lâcheté; et toutefois, lâche vous-même, vous n'avez pas
+rougi d'employer tous vos efforts pour prolonger vos jours au delà du
+terme fatal en sacrifiant votre épouse. L'heureux artifice pour éluder
+maintenant le trépas, que celui de persuader à son épouse qu'elle doit
+mourir pour son époux!»
+
+ * * * * *
+
+Puis un dialogue rapide, précipité, où les interlocuteurs s'accablent de
+mots atroces comme ceux-ci.
+
+ADMÈTE.
+
+«La vieillesse a perdu toute honte.
+
+PHÉRÈS.
+
+«Épousez plusieurs femmes pour multiplier vos années!
+
+ * * * * *
+
+ADMÈTE.
+
+«Allez, vous et votre indigne femme, allez traîner une misérable
+vieillesse sans enfants, quoique je vive encore; voilà le prix de votre
+lâcheté. Je ne veux plus rien de commun avec vous, pas même la demeure,
+et que ne puis-je avec bienséance vous interdire votre palais! Je ne
+rougirais pas de le faire en public.»
+
+On ne peut lire cela sans frémir. Shakspeare n'est pas allé plus loin.
+Ces deux poëtes semblent avoir connu des replis inexplorés du cœur
+humain, sombres cavernes dont les esprits ordinaires n'osent sonder la
+noire profondeur, où seul le génie aux prunelles ardentes pénètre sans
+crainte, pour en ressortir traînant au grand jour des monstres
+invraisemblables. Invraisemblables, et trop réels! car où sont les
+hommes qui refuseront le sacrifice de la femme même la plus aimée se
+dévouant pour leur conserver la vie? Ils existent, sans doute; mais à
+coup sûr ils sont aussi rares que les femmes capables d'un pareil
+dévouement. Chacun de nous peut dire: Il me semble que je suis de
+ceux-là. Mais le poëte philosophe répondra: Hélas! vous vous trompez
+peut-être; vous aimeriez mieux gémir que mourir.
+
+Phérès a raison: _Chacun est ici-bas pour soi. La lumière du jour vous
+est précieuse et douce, pensez-vous qu'elle me le soit moins?_ Molière,
+vingt siècles plus tard, a fait dire à l'un de ses plus honnêtes
+personnages parlant de son corps: «Guenille si l'on veut, ma guenille
+m'est chère.» Et la Fontaine a dit presque dans les mêmes termes que
+l'Admète d'Euripide:
+
+ Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
+
+Au milieu de ces scènes terribles, où le cœur du jeune roi se montre
+exaspéré par la douleur jusqu'à l'impiété parricide, survient un
+étranger. «O habitants de Phères, dit-il, trouverai-je Admète dans ce
+palais?» C'est Hercule, ce chevalier errant de l'antiquité. Il va,
+obéissant à un ordre d'Eurystée, roi de Tyrinthe, enlever à Diomède,
+fils de Mars, ses chevaux anthropophages, que Diomède lui seul a pu
+dompter jusqu'à ce jour. En passant à Phères pour remplir cette
+dangereuse mission, le vaillant fils d'Alcmène veut voir son ami. Admète
+s'avance et l'invite à entrer dans son palais. Mais l'air consterné du
+jeune roi étonne Hercule et l'arrête sur le seuil hospitalier. «Quel
+malheur t'a frappé? as-tu perdu ton père?--Non.--Ton fils?--Non.--Alceste?
+Je sais qu'elle s'est engagée à mourir pour toi...» Admète dissimule
+encore et assure à Hercule que la femme qu'on pleure est une étrangère
+élevée dans le palais. Il craint, en avouant la vérité, que son ami ne
+refuse l'hospitalité qui lui est offerte dans cette demeure désolée. Et
+ce serait pour lui un nouveau malheur. Hercule entre enfin, se laisse
+conduire dans l'appartement qui lui est destiné, où les esclaves lui
+préparent un festin somptueux. Et le roi ajoute ces mots touchants:
+«Fermez le vestibule du milieu. Ce serait une indécence de troubler un
+festin par des cris et des larmes. Il faut épargner aux yeux et aux
+oreilles de l'hôte que nous recevons le triste appareil des
+funérailles.» Hercule, rassuré tant bien que mal, se met à table, se
+couronne de myrte, mange, boit, s'enivre un peu, fait retentir le palais
+de ses chants, jusqu'au moment où, frappé de la stupeur des esclaves qui
+le servent, il les interpelle et apprend enfin la vérité. «Alceste est
+morte! Dieux! et comment dans cette situation avez-vous eu le moindre
+égard à l'hospitalité?» (Shakspeare fait dire aussi par Cassius à Brutus
+qu'il vient d'insulter: Porcia est morte! et tu ne m'as pas tué!)
+
+HERCULE.
+
+«Alceste n'est plus. Cependant, malheureux, j'ai fait éclater ma joie
+dans un festin; j'ai couronné ma tête de fleurs dans la maison d'un ami
+désespéré. C'est toi qui es coupable de ce crime. Que ne me
+découvrais-tu ce funeste mystère? Où est le tombeau? Parle. Quelle route
+dois-je suivre?
+
+L'OFFICIER.
+
+«Celle qui conduit à Larisse. A l'issue du faubourg, le tombeau
+s'offrira d'abord à vos yeux.»
+
+Hercule alors se rend au tombeau royal, se place auprès en embuscade,
+s'élance sur Oreus, au moment où il vient pour boire le sang des
+victimes, et malgré ses efforts le contraint à lui rendre Alceste
+vivante. Revenu avec elle au palais, il la présente voilée à Admète. «Tu
+vois cette femme, lui dit-il, je te la confie et j'attends de ton amitié
+que tu la gardes jusqu'à ce qu'après avoir tué Diomède et enlevé ses
+coursiers je revienne triomphant.»
+
+Admète le conjure de ne pas exiger ce service, la vue seule d'une femme
+lui rappelant Alceste lui déchirerait le cœur.
+
+L'insistance d'Hercule devient telle, qu'Admète n'ose refuser sa demande
+et tend la main à la femme voilée. Hercule satisfait lève aussitôt le
+voile qui cache les traits de l'inconnue, et Admète éperdu reconnaît
+Alceste. Mais pourquoi reste-t-elle immobile et sans voix? Dévouée aux
+divinités infernales, il faut qu'elle soit purifiée, et ce n'est que
+dans trois jours qu'elle sera complétement rendue à la tendresse de son
+heureux époux. Des réjouissances publiques sont ordonnées; Hercule part
+pour son périlleux voyage, et la tragédie finit par cette moralité du
+chœur:
+
+«Que les dieux font jouer des ressorts extraordinaires pour parvenir aux
+fins qu'ils su proposent! C'est par leur secrète puissance que les
+grands événements qu'ils ménagent semblent éclore contre l'attente des
+mortels. Tel est le prodige qui fait notre admiration et notre joie.»
+
+Nos charpentiers ou charpenteurs de drames sont autrement forts
+qu'Euripide, et on le voit par cette rapide analyse du poëme grec,
+l'_Alceste_ ressemble si peu à leurs pièces, qu'ils ont raison de dire:
+«Il n'y a pas de pièce là-dedans.»
+
+Voyons maintenant ce que cette donnée du dévouement conjugal est devenue
+entre les mains de Quinault, qui ne fut pas non plus, on le sait, un
+très-habile charpentier.
+
+L'opéra débute, comme la plupart des ouvrages de ce temps composés pour
+l'Académie royale de musique, par un prologue. Dans ce prologue, les
+nymphes de la Seine, de la Marne et des Tuileries expriment leur désir
+de voir revenir le roi et font des reproches à la Gloire de le retenir
+si longtemps.
+
+ Tout languit avec moi dans ces lieux pleins d'appas.
+ Le héros que j'attends ne reviendra-t-il pas?
+ Serai-je toujours languissante
+ Dans une si cruelle attente?
+
+Quand les nymphes de la Seine, de la Marne et des Tuileries, les
+Plaisirs et la Gloire, les naïades et les hamadryades françaises ont
+chanté assez de fadeurs, la pièce commence.
+
+Alceste vient d'épouser Admète. Deux prétendants évincés brûlent pour
+elle: ce sont Hercule et Lycomède, frère de Thétis, et roi de l'île de
+Scyros. Sous prétexte de la faire assister à une fête nautique, Lycomède
+invite Alceste à venir sur un de ses vaisseaux. A peine l'imprudente
+princesse, qui ne s'est pas fait accompagner par son mari, y est-elle
+montée, que le perfide Lycomède lève l'ancre, et, aidé par sa sœur
+Thétis qui lui envoie des vents favorables, il conduit Alceste à Scyros.
+Le rapt est consommé. Les deux rivaux de Lycomède se mettent aussitôt à
+la poursuite du ravisseur. Hercule et Admète arrivent à Scyros,
+assiégent la ville, en enfoncent les portes, mettent tout à feu et à
+sang en chantant:
+
+ Donnons, donnons, donnons de toutes parts.
+ Que chacun à l'envi combatte,
+ Que l'on abatte
+ Les tours et les remparts.
+
+Alceste est reprise, et probablement Lycomède est tué, car on n'entend
+plus parler de lui. Mais, dans le combat, Admète est grièvement blessé,
+il va mourir si quelqu'un ne meurt volontairement à sa place. Le théâtre
+représente un grand monument élevé par les arts. Un autel _vide_ paraît
+au milieu pour servir à porter l'image de la personne qui s'immolera
+pour Admète. Cette personne ne se présente pas; alors Alceste se dévoue.
+L'autel s'ouvre et l'on voit sortir l'image d'Alceste qui se perce le
+sein. La voilà descendue aux sombres bords. Désolation générale.
+Hercule, qui allait partir pour _vaincre un tyran_ quelconque, se ravise
+alors et tient à Admète cet étrange langage:
+
+ J'aime Alceste; il est temps de ne m'en plus défendre;
+ Elle meurt; ton amour n'a plus rien à prétendre.
+ Admète, cède-moi la beauté que tu perds;
+ Au palais de Pluton j'entreprends de descendre:
+ J'irai jusqu'au fond des enfers
+ Forcer la mort à me la rendre.
+
+Admète consent à cette étrange transaction et répond à Hercule:
+
+ Qu'elle vive pour vous avec tous ses appas,
+ Admète est trop heureux pourvu qu'Alceste vive.
+
+Le grand Alcide arrive au bord du Styx. Il y trouve Caron repoussant à
+grand coups d'aviron les misérables ombres qui n'ont pas de quoi payer
+leur passage.
+
+UNE OMBRE _qui n'a pas d'argent_.
+
+ Hélas! Caron, hélas! hélas!
+
+CARON.
+
+ Crie hélas! tant que tu voudras;
+ Rien pour rien en tous lieux est une loi suivie;
+ Les mains vides sont sans appas,
+ Et ce n'est point assez de payer dans la vie,
+ Il faut encor payer au delà du trépas.
+
+Hercule s'élance dans la barque, qui craque sous son poids et fait eau
+de toutes parts. Il parvient néanmoins sur l'autre bord. Arrivé près du
+palais de Pluton, Alecton donne l'alarme. Pluton furieux s'écrie:
+
+ Qu'on arrête ce téméraire;
+ Armez-vous, amis, armez-vous.
+ Qu'on déchaîne Cerbère,
+ Courez tous, courez tous.
+
+On entend aboyer Cerbère.
+
+Mais Proserpine est touchée de l'amour d'Alcide pour Alceste, et décide
+Pluton à la lui rendre.
+
+ Il faut que l'amour extrême
+ Soit plus fort
+ Que la mort,
+
+Alceste, revenue sur la terre, pleure en apprenant qu'elle est devenue
+la propriété de son libérateur. Admète, de son côté, n'est pas gai.
+Hercule s'aperçoit de toutes ces tristesses.
+
+ Vous détournez les yeux! je vous trouve insensible!
+
+ALCESTE.
+
+ Je fais ce qui m'est possible
+ Pour ne regarder que vous.
+
+Ceci ne fait pas le compte d'Hercule; mais comme après tout ce demi-dieu
+est un brave homme, il fait un effort sur lui-même, et, remettant
+Alceste à son époux, il lui chante:
+
+ Non, vous ne devez pas croire
+ Qu'un vainqueur des tyrans soit tyran à son tour.
+ Sur l'enfer, sur la mort j'emporte la victoire;
+ Il ne manque plus à ma gloire
+ Que de triompher de l'Amour.
+
+Et voilà pourquoi ce curieux opéra s'appelle _Alceste ou le Triomphe
+d'Alcide_. On trouve encore dans cette tragédie lyrique beaucoup
+d'autres personnages que je n'ai pas désignés. Il y a, entre autres, une
+petite drôlesse de quinze ans, suivante d'Alceste, aimée de Lycas et de
+Straton, confidents d'Hercule et de Lycomède, et qui débite des
+moralités de cette force quand ses deux amoureux la pressent de faire un
+choix entre eux:
+
+ Je n'ai point de choix à faire:
+ Parlons d'aimer et de plaire,
+ Et vivons toujours en paix.
+ L'hymen détruit la tendresse
+ Il rend l'amour sans attraits:
+ Voulez-vous aimer sans cesse?
+ Amants, n'épousez jamais.
+
+Boileau, convenons-en, n'avait pas grand tort de fustiger cette poésie
+de confiseur et de perruquier:
+
+ Et tous ces lieux communs de morale lubrique
+ Que Lulli réchauffa des sons de sa musique.
+
+Seulement il aurait dû dire: que Lulli _refroidit_, car rien de glacial,
+de languissant, de plat, de misérable comme les sons de cette musique à
+la fois vieillote et enfantine.
+
+L'excellent chanteur Alizard a fait entendre plusieurs fois dans les
+concerts, et non sans succès, la scène de Caron avec les ombres.
+
+Le rhythme donne à ce morceau une certaine rondeur bouffonne qui
+plaisait au public et qu'on applaudissait en riant, sans savoir
+précisément si l'on riait des paroles ou de la musique. L'expression de
+la partie de chant est vraie, et le thème:
+
+ Il faut passer tôt ou tard,
+ Il faut passer dans ma barque,
+
+convient on ne peut mieux au caractère d'un Caron demi-grotesque tel que
+celui de Quinault.
+
+Au reste, si l'on veut avoir aujourd'hui une idée assez juste du style
+musical de Lulli, on le peut en écoutant au Théâtre-Français les
+morceaux qu'il écrivit pour les comédies de Molière, et sa musique
+d'_Alceste_ a la couleur, le ton et toutes les allures de celle du
+_Bourgeois gentilhomme_.
+
+Il n'avait que de très-rares idées et appliquait à tous les genres le
+seul procédé de composition qu'il connût. Cela devait être chez les
+musiciens de l'enfance de l'art, et c'est ainsi que Palestrina, dans un
+genre essentiellement différent, composa des chansons de table
+semblables à ses messes, et que tant d'autres ont fait des messes
+semblables à des chansons de table.
+
+Une opinion assez répandue attribue la monotonie des œuvres des
+très-anciens compositeurs au peu de ressources dont ils disposaient; on
+dit: «Les instruments dont nous nous servons n'étaient pas inventés.»
+C'est une erreur évidente; Palestrina n'écrivait que pour des voix, et
+les chanteurs de son époque étaient probablement fort capables
+d'exécuter autre chose que des contre-points à cinq ou six parties.
+Quant aux instrumentistes, bien qu'ils fussent, au temps de Lulli, peu
+exercés et d'une infériorité incontestable relativement aux nôtres, un
+compositeur moderne de talent pourrait tirer un assez grand parti de
+ceux qu'il avait à ses ordres. Il ne faut pas attribuer une telle
+importance aux moyens matériels de l'art des sons. Une sonate de
+Beethoven, exécutée sur une épinette, n'en restera pas moins une
+merveille d'inspiration, quand tant d'autres que je pourrais citer,
+exécutées sur le plus magnifique des pianos d'Érard ou de Broadwood,
+demeureront des non-sens et des platitudes.
+
+Les arts enfants ne connaissent pas tous les mots de leur langue, et une
+foule de préjugés dont ils sont fort lents à se débarrasser les
+empêchent d'ailleurs de les apprendre. Qu'un homme doué d'un vrai
+génie, de cette réunion de facultés qui comporte nécessairement, avec la
+puissance créatrice, le bon sens à sa plus haute expression, la force,
+l'esprit, le courage et un certain mépris des jugements de la foule,
+paraisse à ces époques crépusculaires, et, en dépit de tous les
+obstacles, il fait faire à l'art spécial auquel il s'est voué, un
+mouvement subit de progression, s'il ne peut à lui seul opérer son
+émancipation complète. Tel fut Gluck, dont nous allons étudier la grande
+œuvre.
+
+Nous avons vu ce que l'_Alceste_ d'Euripide était devenue entre les
+mains de Quinault et l'étrange poésie
+
+ Que Lulli refroidit des sons de sa musique.
+
+Plus tard, un homme qui n'était pas, comme le musicien florentin,
+_écuyer_, _conseiller_, _secrétaire du roi maison couronne de France et
+de ses finances_, pas même _surintendant de la musique_ d'une majesté
+quelconque, mais qui avait une puissante intelligence, un cœur chaud
+plein de l'amour du beau, et un esprit hardi, Gluck enfin jeta les yeux
+sur l'_Alceste_ d'Euripide et la choisit pour texte d'un opéra. Il
+comptait écrire cet ouvrage d'un style tel, que ce fût le point de
+départ d'une révolution radicale dans la musique dramatique. Gluck
+vivait alors à Vienne, après avoir fait un long séjour en Italie. Et
+c'est pendant ce voyage qu'il avait pris en si profond mépris le système
+de composition musicale, seul alors en usage dans les théâtres, qui
+choquait à la fois le bon sens et les plus nobles instincts du cœur
+humain, d'après lequel un opéra devait être en général un prétexte pour
+faire briller des chanteurs venant sur la scène _jouer du larynx_ comme
+dans un concert les virtuoses y viennent jouer de la clarinette ou du
+hautbois.
+
+Il vit que l'art musical possédait une puissance bien autrement grande
+que celle de chatouiller l'oreille par d'agréables vocalisations, et il
+se demanda pourquoi cette puissance expressive, qu'on ne pouvait
+méconnaître dans la mélodie, dans l'harmonie et aussi dans
+l'instrumentation, ne serait pas employée à produire des œuvres
+raisonnables, émouvantes, dignes enfin de l'intérêt d'un auditoire
+sérieux et des gens de goût. Sans exclure la sensation, il voulut que la
+part fût faite au sentiment; sans considérer la poésie comme l'objet
+principal de l'opéra, il pensa qu'elle devait être unie à la musique, de
+telle sorte qu'il ne pût résulter de cette union qu'un seul tout dont la
+force expressive serait incomparablement plus grande que celle de l'un
+ou de l'autre art pris isolément. Un poëte italien qui se trouvait alors
+à Vienne et avec lequel il eut de fréquents entretiens à ce sujet,
+entrant avec chaleur et conviction dans ses vues, l'aida à faire le plan
+de cette indispensable réforme et devint, comme nous le verrons, son
+intelligent collaborateur.
+
+Il ne faut pas croire pourtant que Gluck se soit avisé tout d'un coup
+pour _Alceste_ d'introduire sur la scène la musique expressive et
+dramatique. _Orfeo_, qui précéda _Alceste_, prouve le contraire. Depuis
+longtemps d'ailleurs il avait préludé à cette hardiesse; son instinct
+l'y poussait, et déjà, en maint endroit de ses partitions italiennes,
+écrites en Italie pour des Italiens, il avait osé produire des morceaux
+du style le plus sévère, le plus expressif et le plus noblement beau. La
+preuve qu'ils méritent ces éloges, c'est que plus tard il les a lui-même
+trouvés dignes de prendre place dans ses plus illustres partitions
+françaises, pour lesquelles on croit à tort qu'ils furent écrits, tant
+ils ont été adaptés avec soin à de nouvelles scènes et mis en œuvre
+avec sagacité.
+
+L'air de _Telemaco_: «_Umbra mesta del padre_» dans l'opéra italien de
+ce nom, a été transformé en un duo aujourd'hui fameux de l'_Armide_:
+«Esprits de haine et de rage.» On peut citer encore parmi les morceaux
+de cette partition italienne, qu'il a en quelque sorte dépouillée au
+bénéfice de ses opéras français, un air d'_Ulysse_ qui sert de thème à
+l'introduction instrumentale de l'ouverture d'_Iphigénie en Aulide_; un
+autre air de _Télémaque_, dont une grande partie se retrouve dans celui
+d'Oreste d'_Iphigénie en Tauride_: «Dieux qui me poursuivez;» la scène
+tout entière de Circé évoquant les esprits infernaux pour changer en
+bêtes les compagnons d'Ulysse, qui est devenue celle de la Haine dans
+_Armide_; le grand air de Circé, dont l'auteur a fait, en en développant
+un peu l'orchestration, l'air en _la_ au quatrième acte d'_Iphigénie en
+Tauride_: «Je t'implore et je tremble;» l'ouverture, qu'il a seulement
+enrichie d'un thème épisodique, pour la faire précéder l'opera
+d'_Armide_. On se prend à regretter qu'il n'ait pas complété le pillage
+de _Telemaco_, en employant quelque part l'adorable air de la nymphe
+Asteria:
+
+ _Ah! l'ho presente ognor_,
+
+une merveille. L'expression des regrets d'un amour dédaigné est telle
+dans cette élégie, que jamais, depuis lors, chez aucun maître, ni chez
+Gluck lui-même, elle ne revêtit une forme aussi belle et n'emprunta à un
+cœur brisé des accents aussi mélodieusement douloureux.
+
+Enfin, pour terminer la liste des emprunts que Gluck a faits à ses
+partitions italiennes, et où nous trouvons la preuve évidente qu'il
+avait écrit de la musique _dramatique_ bien longtemps avant de produire
+_Alceste_, citons encore l'air immortel: «O malheureuse Iphigénie» de
+l'_Iphigénie en Tauride_, tiré tout entier de son opéra italien de
+_Tito_; le charmant chœur de l'_Alceste_ française: «Parez vos fronts
+de fleurs nouvelles;» le chœur final d'_Iphigénie en Tauride_: «Les
+dieux longtemps en courroux,» tirés l'un et l'autre de la partition
+d'_Elena e Paride_.
+
+Le choix du sujet qu'il voulait traiter dans un nouvel opéra étant tombé
+sur l'_Alceste_ d'Euripide, Calsabigi, alors poëte de la cour de
+Marie-Thérèse, et qui comprenait bien le génie et les intentions de
+Gluck, se mit à l'œuvre. Il élagua prudemment du poëme grec tout ce
+que nous appelons aujourd'hui des défauts, et sut en faire jaillir des
+situations nouvelles fort dramatiques et on ne peut plus favorables, il
+faut en convenir, aux grands développements d'un opéra. Il supprima
+seulement, et il eut grand tort, je le crois, le personnage d'Hercule,
+dont il était possible de tirer un si heureux parti. Au début de
+l'action, dans son poëme, le peuple thessalien est assemblé devant le
+palais de Phérès, attendant des nouvelles de la santé d'Admète,
+gravement malade. Un héraut annonce à la foule consternée que le roi
+touche à ses derniers moments. La reine paraît suivie de ses enfants, et
+invite le peuple à se rendre avec elle au temple d'Apollon pour implorer
+ce dieu en faveur d'Admète.
+
+La décoration change et la cérémonie religieuse commence dans le temple.
+Le prêtre consulte les entrailles des victimes, et, saisi de terreur,
+annonce que le dieu va parler. Tous se prosternent, et au milieu d'un
+silence solennel la voix de l'oracle fait entendre ces mots:
+
+ _Il re morrà s'altro per lui non more._
+
+ Le roi doit mourir aujourd'hui.
+ Si quelque autre au trépas ne se livre pour lui.
+
+Le prêtre interroge la foule consternée: «Qui de vous à la mort veut
+s'offrir? Personne ne répond!... Votre roi va mourir!» Le peuple se
+disperse en tumulte et laisse la malheureuse reine à demi évanouie au
+pied de l'autel. Mais Admète ne mourra pas; Alceste, dans un mouvement
+sublime de tendresse héroïque, s'approche de la statue d'Apollon et jure
+solennellement de donner sa vie pour son époux. Le prêtre rentre
+annoncer à Alceste que son sacrifice est accepté, et qu'à la fin du jour
+les ministres du dieu des morts viendront l'attendre aux portes de
+l'enfer. Cet acte est rempli de mouvement et excite de vives émotions.
+Au second, toute la ville de Phères est dans l'ivresse, Admète est
+rétabli; nous le voyons, plein de joie, recevoir les félicitations de
+ses amis. Mais Alceste ne paraît pas, et le roi s'inquiète de son
+absence. Elle est au temple, dit-on, elle est allée remercier les dieux
+du rétablissement du roi. Alceste revient, et malgré tous ses efforts,
+loin de partager l'allégresse publique, elle laisse échapper de
+douloureux sanglots. Admète la supplie et lui ordonne enfin de faire
+connaître la cause de ses larmes, et la malheureuse femme avoue la
+vérité. Désespoir du roi, qui refuse d'accepter cet affreux sacrifice;
+il jure que si Alceste s'obstine à l'accomplir, il n'en mourra pas
+moins.
+
+Cependant l'heure approche; Alceste a pu échapper à la surveillance du
+roi et s'est rendue à l'entrée du Tartare: «Que veux-tu? lui crient des
+voix invisibles. Le moment n'est pas encore venu; attends que le jour
+ait fait place aux ténèbres; tu n'attendras pas longtemps.» A ces
+étranges et lugubres accents, aux sombres lueurs qui s'échappent de
+l'antre infernal, Alceste sent la raison l'abandonner; elle court
+éperdue autour de l'autel de la mort, chancelante, à demi folle de
+terreur, et pourtant elle persiste dans son dessein. Admète accourt et
+redouble de supplications pour l'empêcher de l'exécuter. Pendant ce
+déchirant débat l'heure est venue; une divinité infernale, sortant de
+l'abîme, vient s'abattre sur l'autel de la Mort, du haut duquel elle
+somme la reine de tenir sa promesse.
+
+Du bord du Styx Caron, le funèbre nocher, appelle Alceste en sonnant à
+trois reprises de sa conque aux sons rauques et caverneux. Le dieu des
+enfers laisse pourtant encore un refuge à Alceste contre sa terrible
+résolution; il peut la relever de son vœu; mais si elle le révoque
+Admète à l'instant mourra. «Qu'il vive! s'écrie-t-elle, et des enfers
+montrez-moi le chemin!» Aussitôt, malgré les cris d'Admète, une troupe
+de démons vient saisir la reine et l'entraîne au Tartare. Dans le drame
+de Calsabigi, Apollon, bientôt après, apparaissait dans un nuage et
+rendait Alceste vivante à son époux. Dans la pièce française, ce
+dénoûment avait été d'abord conservé; quelques années après la première
+représentation, le bailli Durollet, auteur de la traduction de
+l'_Alceste_ italienne, crut devoir faire brusquement intervenir Hercule;
+et c'est lui maintenant qui descend aux enfers et en ramène Alceste.
+Apollon n'en paraît pas moins, mais seulement pour féliciter le héros de
+sa belle action et lui annoncer que sa place est déjà marquée au rang
+des dieux.
+
+On le voit, Calsabigi s'est conformé aux exigences du goût et des mœurs
+modernes dans l'arrangement de son drame; il y a un nœud, une action,
+on y trouve les surprises voulues. Admète, loin d'accepter le dévouement
+de la reine, tombe dans le désespoir quand il en est instruit. La scène
+du temple, qui ne se trouve pas et ne pouvait se trouver dans Euripide,
+est d'une saisissante majesté. Le caractère d'Alceste, au cœur noble
+mais non intrépide, qui tremble devant l'accomplissement d'un vœu
+qu'elle ne remplit pas moins, est bien soutenu. Les réjouissances
+publiques après le rétablissement du roi forment le contraste le plus
+dramatique avec la douleur de la reine, obligée d'y assister et qui ne
+peut contenir ses larmes.
+
+Mais, quoi qu'en ait dit Gluck dans son épître dédicatoire adressée à
+l'archiduc Léopold, grand-duc de Toscane, il y a dans le poëme
+d'_Alceste_ peu de variété. Les accents de douleur, d'effroi, de
+désespoir s'y succèdent presque continuellement, et il est impossible
+que le public n'en soit pas promptement fatigué. De là les reproches
+qu'on fit à la musique de Gluck à Vienne et à Paris, reproches que la
+pièce seule méritait. On ne saurait au contraire assez admirer la
+richesse d'idées, l'inspiration constante, la véhémence des accents avec
+lesquelles, d'un bout à l'autre de sa partition, Gluck a su combattre,
+autant qu'il était possible, cette fâcheuse monotonie.
+
+Nous avons, il y a plus de vingt ans, examiné déjà avec quelques détails
+le système de Gluck et l'exposé qu'il en fait dans l'épître dédicatoire
+qui sert de préface à l'_Alceste_ italienne. On nous permettra d'y
+revenir en y ajoutant quelques observations nouvelles.
+
+«Lorsque j'entrepris, dit-il, de mettre en musique l'opéra d'_Alceste_,
+je me proposai d'éviter tous les abus que la vanité mal entendue des
+chanteurs et l'excessive complaisance des compositeurs avaient
+introduits dans l'opéra italien, et qui du plus pompeux et du plus beau
+de tous les spectacles en avaient fait le plus ennuyeux et le plus
+ridicule; je cherchai à réduire la musique à sa véritable fonction,
+celle de seconder la poésie pour fortifier l'expression des sentiments
+et l'intérêt des situations sans interrompre l'action et la refroidir
+par des ornements superflus; je crus que la musique devait ajouter à la
+poésie ce qu'ajoutent à un dessin correct et bien composé la vivacité
+des couleurs et l'accord heureux des lumières et des ombres qui servent
+à animer les figures sans en altérer les contours.
+
+«Je me suis bien gardé d'interrompre un acteur dans la chaleur du
+dialogue, pour lui faire attendre la fin d'une ritournelle, ou de
+l'arrêter au milieu de son discours sur une voyelle favorable, soit pour
+déployer dans un long passage l'agilité de sa belle voix, soit pour
+attendre que l'orchestre lui donnât le temps de reprendre haleine pour
+faire une cadence. Je n'ai pas cru devoir passer rapidement sur la
+seconde partie d'un air, bien qu'elle fût la plus passionnée et la plus
+importante, et finir l'air quand le sens ne finit pas, pour donner
+facilité au chanteur de faire voir qu'il peut varier capricieusement un
+passage de diverses manières; en somme, j'ai tenté de bannir tous ces
+abus contre lesquels depuis longtemps réclamaient en vain le bon sens et
+la raison.
+
+«J'ai imaginé que l'ouverture devait prévenir les spectateurs sur le
+caractère de l'action qu'on allait mettre sous leurs yeux et leur en
+indiquer le sujet; que les instruments ne devaient être mis en action
+qu'en proportion du degré d'intérêt ou de passion, et qu'il fallait
+éviter de laisser dans le dialogue une disparate trop tranchante entre
+l'air et le récitatif, ne pas tronquer à contre-sens la période et ne
+pas interrompre mal à propos le mouvement et la chaleur de la scène.
+J'ai cru encore que mon travail devait avoir surtout pour but de
+chercher une belle simplicité, et j'ai évité de faire parade de
+difficultés aux dépens de la clarté; je n'ai attaché aucun prix à la
+découverte d'une nouveauté, à moins qu'elle ne fût naturellement donnée
+par la situation et liée à l'expression; enfin il n'y a aucune règle que
+je n'aie cru devoir sacrifier de bonne grâce en faveur de l'effet.»
+
+Cette profession de foi nous paraît admirable, en général, de franchise
+et de raison; les points de doctrine qui en forment le fond, et dont on
+a fait depuis quelques années un abus si monstrueux et si ridicule, sont
+basés sur des raisonnements fort justes et sur un profond sentiment de
+la vraie musique dramatique. A part quelques-uns que nous signalerons
+tout à l'heure, ces principes sont d'une telle excellence, qu'ils ont
+été en grande partie suivis par la plupart des grands compositeurs de
+toutes les nations. Maintenant Gluck, en promulguant cette théorie dont
+le moindre sentiment de l'art et même le simple bon sens démontraient à
+son époque la nécessité, n'en a-t-il pas un peu exagéré en quelques
+endroits les conséquences? C'est ce qu'on méconnaîtra difficilement
+après un examen impartial, et lui-même dans ses ouvrages ne l'a pas
+appliquée avec une rigoureuse exactitude. Ainsi, dans l'_Alceste_
+italienne, on trouve des récitatifs accompagnés seulement de la basse
+chiffrée et probablement par les accords du cembalo (clavecin), comme il
+était d'usage alors dans les théâtres italiens. Il résulte pourtant de
+cette sorte d'accompagnement et de ce genre de récitation vocale une
+_disparate fort tranchée_ entre le récitatif et l'air.
+
+Plusieurs de ses airs sont précédés d'un assez long solo instrumental;
+il faut bien alors que le chanteur garde le silence et _attende la fin
+de la ritournelle_. En outre, il emploie fréquemment une forme d'airs
+qu'il aurait dû proscrire dans sa théorie sur la musique dramatique. Je
+veux parler des airs à reprises dont chaque partie se dit deux fois sans
+que cette répétition soit en rien motivée et comme si le public avait
+demandé _bis_. Tel est l'air d'Alceste:
+
+ Je n'ai jamais chéri la vie
+ Que pour te prouver mon amour;
+ Ah! pour te conserver le jour,
+ Qu'elle me soit cent fois ravie!
+
+Pourquoi, lorsque la mélodie est arrivée à la cadence sur le ton de la
+dominante, recommencer sans le moindre changement ni dans la partie
+vocale ni dans l'orchestre:
+
+ Je n'ai jamais chéri la vie, etc.?
+
+A coup sûr le sens dramatique est choqué d'une pareille répétition, et
+si quelqu'un a dû s'abstenir de cette faute contre le naturel et la
+vraisemblance, c'est Gluck. Pourtant il l'a commise dans presque tous
+ses ouvrages. On n'en trouve pas d'exemples dans la musique moderne, et
+les compositeurs qui succédèrent à Gluck se sont montrés sous ce rapport
+plus sévères que lui.
+
+Maintenant, quand il dit que la musique d'un drame lyrique n'a d'autre
+but que d'ajouter à la poésie ce qu'ajoute le coloris au dessin, je
+crois qu'il se trompe essentiellement. La tâche du compositeur dans un
+opéra est, ce me semble, d'une bien autre importance. Son œuvre
+contient à la fois le dessin et le coloris, et, pour continuer la
+comparaison de Gluck, les paroles sont le _sujet_ du tableau, à peine
+quelque chose de plus. L'expression n'est pas le seul but de la musique
+dramatique; il serait aussi maladroit que pédantesque de dédaigner le
+plaisir purement sensuel que nous trouvons à certains effets de mélodie,
+d'harmonie, de rhythme ou d'instrumentation, indépendamment de tous
+leurs rapports avec la peinture des sentiments et des passions du drame.
+Et, de plus, voulût-on même priver l'auditeur de cette source de
+jouissances et ne pas lui permettre de raviver son attention en la
+détournant un instant de son objet principal, il y aurait encore à citer
+un bon nombre de cas où le compositeur est appelé à soutenir seul
+l'intérêt de l'œuvre lyrique. Dans les danses de caractère, par
+exemple, dans les pantomimes, dans les marches, dans tous les morceaux
+enfin dont la musique instrumentale fait seule les frais, et qui par
+conséquent n'ont pas de paroles, que devient l'importance du poëte?...
+La musique doit bien, là, contenir forcément le dessin et le coloris.
+
+Si l'on excepte quelques-unes de ces brillantes sonates d'orchestre où
+le génie de Rossini se jouait avec tant de grâce, il est certain que, il
+y a trente ans encore, la plupart des compilations instrumentales
+honorées par les Italiens du nom d'ouvertures étaient de grotesques
+non-sens. Mais combien ne devaient-elles pas être plus plaisantes il y a
+cent ans, quand Gluck lui-même, entraîné par l'exemple, et qui
+d'ailleurs il faut bien le reconnaître, ne fut pas à beaucoup près aussi
+grand comme musicien proprement dit que comme musicien scénique, ne
+craignait pas de laisser tomber de sa plume l'incroyable niaiserie
+intitulée _Ouverture d'Orphée_! Il fit mieux pour _Alceste_ et surtout
+pour _Iphigénie en Aulide_. Sa théorie des ouvertures expressives donna
+l'impulsion qui produisit plus tard des chefs-d'œuvre symphoniques,
+qui, malgré la chute ou l'oubli profond des opéras pour lesquels ils
+furent écrits, sont restés debout, péristyles superbes de temples
+écroulés. Pourtant, ici encore, en outrant une idée juste, Gluck est
+sorti du vrai; non pas cette fois pour restreindre le pouvoir de la
+musique, mais pour lui en attribuer un au contraire qu'elle ne possédera
+jamais: c'est quand il dit que l'ouverture doit indiquer le _sujet_ de
+la pièce. L'expression musicale ne saurait aller jusque-là; elle
+reproduira bien la joie, la douleur, la gravité, l'enjouement; elle
+établira une différence saillante entre la joie d'un peuple pasteur et
+celle d'une nation guerrière, entre la douleur d'une reine et le chagrin
+d'une simple villageoise, entre une méditation sérieuse et calme et les
+ardentes rêveries qui précèdent l'éclat des passions. Empruntant ensuite
+aux différents peuples le style musical qui leur est propre, il est
+bien évident qu'elle pourra faire distinguer la sérénade d'un brigand
+des Abruzzes de celle d'un chasseur tyrolien on écossais, la marche
+nocturne de pèlerins aux habitudes mystiques de celle d'une troupe de
+marchands de bœufs revenant de la foire; elle pourra mettre l'extrême
+brutalité, la trivialité, le grotesque, en opposition avec la pureté
+angélique, la noblesse et la candeur. Mais si elle veut sortir de ce
+cercle immense, la musique devra, de toute nécessité, avoir recours à la
+parole chantée, récitée ou lue, pour combler les lacunes que ses moyens
+d'expression laissent dans une œuvre qui s'adresse en même temps à
+l'esprit et à l'imagination. Ainsi l'ouverture d'_Alceste_ annoncera des
+scènes de désolation et de tendresse, mais elle ne saurait dire ni
+l'objet de cette tendresse ni les causes de cette désolation; elle
+n'apprendra jamais au spectateur que l'époux d'Alceste est un roi de
+Thessalie condamné par les dieux à perdre la vie si quelqu'un ne se
+dévoue à la mort pour lui; c'est là pourtant le _sujet_ de la pièce.
+Peut-être s'étonnera-t-on de trouver l'auteur de cet article imbu de
+tels principes, grâce à certaines gens qui l'ont cru ou ont feint de le
+croire, dans ses opinions sur la puissance expressive de la musique,
+aussi loin au delà du vrai qu'ils le sont en deçà, et lui ont, en
+conséquence, prêté généreusement leur part entière de ridicule. Ceci
+soit dit sans rancune, en passant.
+
+La troisième proposition dont je me permettrai de contester l'à-propos
+dans la théorie de Gluck est celle par laquelle il déclare n'attacher
+aucun prix à la _découverte d'une nouveauté_. On avait déjà barbouillé
+bien du papier réglé à son époque, et une découverte musicale
+quelconque, ne fût-elle qu'indirectement liée à l'expression scénique,
+n'était pas à dédaigner.
+
+Pour toutes les autres, je crois qu'on ne saurait les combattre avec
+chance de succès, voire même la dernière, qui annonce une indifférence
+pour les règles que beaucoup de professeurs trouveront blasphématoire et
+impie. Gluck bien qu'il ne fut pas, je le répète, un musicien
+proprement dit de la force de quelques-uns de ses successeurs, l'était
+pourtant assez pour avoir le droit de répondre à ses critiques ce que
+Beethoven osa dire un jour: «Qui donc défend cette harmonie?--Fux,
+Albrechtsberger et vingt autres théoriciens.--Eh bien, moi, je la
+permets,» ou de leur faire encore cette réponse laconique d'un de nos
+plus grands poëtes lisant une de ses œuvres devant le comité du
+Théâtre-Français. Un des membres de l'aréopage l'ayant interrompu
+timidement au milieu de sa lecture: «Qu'y a-t-il, monsieur? répliqua le
+poëte avec un calme écrasant.--Mais il me semble... je trouve...--Quoi
+donc, monsieur?--Que cette expression n'est pas française.--Elle le
+sera, monsieur.»
+
+Cette superbe assurance convient même mieux au musicien qu'au poëte; il
+est plus autorisé à croire possible l'admission de ses néologismes, sa
+langue n'étant pas une langue de convention.
+
+Nous savons maintenant quelles furent les théories de Gluck sur la
+musique dramatique. Certes, l'_Alceste_ est l'une des plus magnifiques
+applications qu'il en ait faites, l'_Alceste_ française surtout. Pendant
+les années qui séparent la composition de cet ouvrage à Vienne de sa
+représentation à Paris, le génie de l'auteur semble s'être agrandi,
+raffermi. L'opposition qu'il rencontra chez ses compatriotes comme chez
+les Italiens paraît avoir doublé ses forces et donné plus de pénétration
+à son esprit. De là l'admirable transformation de l'_Alceste_ italienne,
+dont plusieurs morceaux ont été conservés intégralement, il est vrai,
+dans l'opéra français (on ne voit pas trop, tant ils sont beaux, quelles
+modifications l'auteur y aurait pu apporter), mais dont beaucoup
+d'autres, au contraire (à une seule exception que nous signalerons), ont
+reçu un perfectionnement sensible en passant sur notre scène et en
+s'unissant à notre langue. Les contours mélodiques de ceux-là sont
+devenus plus amples, plus nets, certains accents plus pénétrants,
+l'instrumentation s'est enrichie en devenant plus ingénieuse, et en
+outre un nombre assez grand de morceaux nouveaux, airs, chœurs et
+récitatifs, ont été ajoutes à la partition, dont le compositeur semble
+avoir pétri l'élément musical, comme fait le sculpteur de la terre dont
+il façonne sa statue.
+
+En relisant ce que j'écrivis autrefois sur la partition d'_Alceste_, je
+trouve des critiques qui ne me paraissent plus justes. J'avais pourtant
+été vivement frappé par toutes les beautés qu'elle contient, et certes
+je n'oublierai jamais l'impression que je ressentis à la répétition
+générale à laquelle j'assistai lors de la rentrée de madame Blanchu dans
+le rôle principal, en 1825. Mais je me sentais alors si violemment
+passionné pour cette œuvre, que la crainte de tomber dans un fanatisme
+aveugle devint chez moi une préoccupation, et que je crus m'y soustraire
+en cherchant à blâmer certaines choses que j'admirais en réalité.
+Aujourd'hui je n'ai plus cette crainte, je suis sûr que mon admiration
+n'est point aveugle, et je ne veux pas, par des scrupules déplacés, en
+atténuer l'expression.
+
+L'ouverture, sans être très-riche d'idées, contient plusieurs accents
+pathétiques et touchants; la couleur sombre y domine; l'instrumentation
+n'en a pas l'éclat ni la violence des compositions instrumentales de
+notre temps; elle est plus chargée et plus forte néanmoins que celle des
+autres ouvertures de Gluck. Les trombones y figurent dès le
+commencement; les trompettes et les timbales seules en sont exclues. Il
+est bon de dire à ce sujet que, par une singularité dont on citerait peu
+d'exemples, il n'y a pas une note de trompettes ni de timbales dans tout
+l'opéra (à l'exception des deux trompettes qui se font entendre sur la
+scène au moment où le héraut va parler au peuple).
+
+Ajoutons, pour détruire certaines erreurs assez répandues, que Gluck,
+dans sa partition, a employé, avec les flûtes et les hautbois, les
+clarinettes, les bassons, les cors et les trombones. Dans l'_Alceste_
+italienne il a souvent recouru aux cors anglais; mais cet instrument
+n'étant pas connu en France quand il y arriva, il les remplaça partout
+très-habilement, dans l'_Alceste_ française, par des clarinettes. Il n'y
+a pas non plus de petites flûtes dans cet ouvrage; il en a banni tout ce
+qui est criard, perçant et brutal, pour ne recourir qu'aux sonorités
+douces ou grandioses.
+
+L'ouverture d'_Alceste_, ainsi que celles d'_Iphigénie en Aulide_, de
+_Don Giovanni_, de _Démophoon_, ne finit pas complétement avant le lever
+de la toile; elle se lie au premier morceau de l'opéra par un
+enchaînement harmonique au moyen duquel la cadence se trouve suspendue
+indéfiniment. Je ne vois pas trop, malgré l'emploi qu'en ont fait Gluck,
+Mozart et Vogel, quel peut être l'avantage de cette forme inachevée pour
+les ouvertures. Elles sont mieux liées à l'action, il est vrai; mais
+l'auditeur, désappointé de se voir privé de la conclusion de la préface
+instrumentale, en éprouve un instant de malaise fatal à ce qui précède,
+sans être très-favorable à ce qui suit; l'opéra y gagne peu et
+l'ouverture y perd beaucoup.
+
+Au lever de la toile, le chœur, entrant sur un accord qui rompt la
+cadence harmonique de l'orchestre, s'écrie: «Dieux, rendez-nous notre
+roi, notre père!» Cette exclamation nous fournit dès la première mesure
+le sujet d'une observation applicable au tissu vocal de tous les autres
+chœurs de Gluck.
+
+On sait que la classification naturelle des voix humaines est celle-ci:
+_soprano_ et _contralto_ pour les femmes, _ténor_ et _basse_ pour les
+hommes. Les voix féminines se trouvant à l'octave supérieure des voix
+masculines, et dans le même rapport entre elles, le _contralto_, dont
+l'échelle est d'une quinte au-dessous de celle du _soprano_, est donc à
+celui-ci exactement comme la _basse_ est au _ténor_. On prétendait à
+l'Opéra, il y a trente ans encore, que la France ne produisait pas de
+contralti. En conséquence, les chœurs français ne possédaient que des
+soprani, et les contralti s'y trouvaient remplacés par une voix criarde,
+forcée et assez rare, qu'on appelait haute-contre, et qui n'est, à tout
+prendre, qu'un premier ténor.
+
+Gluck, en arrivant à Paris, se vit forcé d'abandonner l'excellente
+disposition chorale adoptée en Italie et en Allemagne, pour se conformer
+à l'usage français. Il dérangea sa partie de contralto pour l'approprier
+à la voix de haute-contre. Soixante ans après, on découvrit que la
+nature produisait des contralti en France comme ailleurs. Nous possédons
+en conséquence à l'Opéra aujourd'hui beaucoup de ces voix graves de
+femmes et très-peu de hautes-contre. Ou a donc eu raison de rétablir
+presque partout dans _Alceste_ la hiérarchie vocale naturelle que Gluck
+avait observée dans sa partition italienne. Je dis que cette restitution
+des contralti a été opérée _presque_ partout, parce qu'en effet elle ne
+peut pas être faite sans restrictions; il est des chœurs écrits pour
+des voix d'hommes seulement, dans lesquels la partie de haute-contre
+doit nécessairement rester aux premiers ténors.
+
+Le chœur «O dieux! qu'allons-nous devenir?» suivant l'annonce du
+héraut, est plein d'une tristesse noble, qui fait mieux ressortir par sa
+gravité l'agitation de la stretta qui lui succède: «Non, jamais le
+courroux céleste,» dont les principaux dessins mélodiques sont aussi
+bien déclamés et d'une accentuation aussi vraie que les plus savants
+récitatifs.
+
+Il en est de même du chœur dialogué: «O malheureux Admète,» dont la
+dernière phrase surtout, «malheureuse patrie!» est d'une poignante
+vérité d'expression.
+
+Dans le récitatif d'Alceste à son entrée, l'âme tout entière de la jeune
+reine se dévoile en quelques mesures. Le bel air: «Grands dieux, du
+destin qui m'accable,» est à trois mouvements: un mouvement lent à
+quatre temps, un autre à trois temps, et un allegro agité. C'est dans
+cet agitato que se trouve ce bel accent d'orchestre, repris ensuite par
+la voix, avec ces mots: «Quand je vous presse sur mon sein,» et dont un
+musicien disait un jour: «C'est le _cœur de l'orchestre_ qui s'agite!»
+Cet air présente, pour la diction des paroles, l'enchaînement des
+phrases mélodiques et l'art de ménager la force des accents jusqu'à
+l'explosion finale, des difficultés dont la plupart des cantatrices ne
+se doutent pas.
+
+La troisième scène s'ouvre dans le temple d'Apollon. Entrent le
+grand-prêtre, les sacrificateurs avec les trépieds enflammés et les
+instruments du sacrifice, ensuite Alceste conduisant ses enfants, les
+courtisans, le peuple. Ici Gluck a fait de la couleur locale s'il en fut
+jamais; c'est la Grèce antique qu'il nous révèle dans toute sa
+majestueuse et belle simplicité. Écoutez ce morceau instrumental, sur
+lequel entre le cortége; entendez (si vous n'avez pas près de vous
+quelque parleur impitoyable) cette mélodie douce, voilée, calme,
+résignée, cette pure harmonie, ce rhythme à peine sensible des basses
+dont les mouvements onduleux se dérobent sous l'orchestre, comme les
+pieds des prêtresses sous leurs blanches tuniques; prêtez l'oreille à la
+voix insolite de ces flûtes dans le grave, à ces enlacements des deux
+parties de violon dialoguant le chant, et dites s'il y a en musique
+quelque chose de plus beau, dans le sens antique du mot, que cette
+marche religieuse. L'instrumentation en est simple, mais exquise; il n'y
+a que les instruments à cordes et deux instruments à vent. Et là, comme
+en maint autre passage de ses œuvres, se décèle l'instinct de l'auteur;
+il a trouvé précisément les timbres qu'il fallait. Mettez deux hautbois
+à la place des flûtes et vous gâterez tout.
+
+La cérémonie commence par une prière dont le grand-prêtre seul a
+prononcé d'un ton solennel les premiers mots: «Dieu puissant, écarte du
+trône,» entrecoupés de trois larges accords d'ut pris à demi-voix, puis
+enflés jusqu'au _fortissimo_ par les instruments de cuivre. Rien de plus
+imposant que ce dialogue entre la voix du prêtre et cette harmonie
+pompeuse des _trompettes sacrées_. Le chœur, après un court silence,
+reprend les mêmes paroles dans un morceau assez animé à six-huit, dont
+la forme et la mélodie frappent d'étonnement par leur étrangeté. On
+s'attend, en effet, à ce qu'une prière soit d'un mouvement lent et dans
+une mesure tout autre que la mesure à six-huit. Pourquoi celle-ci, sans
+perdre de sa gravité, joint-elle à une espèce d'agitation tragique un
+rhythme fortement marqué et une instrumentation éclatante? Je penche
+fort à croire que certaines cérémonies religieuses de l'antiquité étant
+accompagnées, dit-on, de saltations ou danses symboliques, Gluck,
+préoccupé de cette idée, aura voulu donner à sa musique un caractère en
+rapport avec cet usage présumé. L'impression produite à la
+représentation par ce chœur semble prouver que malgré l'ignorance où
+sont les plus habiles chorégraphes sur le rituel des anciens sacrifices,
+son sens poétique n'a pas abusé le compositeur en le guidant dans cette
+voie.
+
+Le récitatif obligé du grand-prêtre: «Apollon est sensible à nos
+gémissements,» est évidemment la plus ingénieuse et la plus étonnante
+application de cette partie du système de l'auteur, qui consiste à
+n'employer les masses instrumentales qu'en proportion du _degré
+d'intérêt et de passion_. Ici les instruments à cordes débutent seuls
+par un unisson dont le dessin se reproduit jusqu'à la fin de la scène
+avec une énergie croissante. Au moment où l'exaltation prophétique du
+prêtre commence à se manifester: «Tout m'annonce du dieu la présence
+suprême,» les seconds violons et les altos entament un _tremulando_
+arpégé, qui, s'il est bien exécuté en écrasant les cordes près du
+chevalet, produit un effet semblable au bruit d'une cataracte, et sur
+lequel tombe de temps en temps un coup violent des basses et des
+premiers violons. Les flûtes, les hautbois et les clarinettes n'entrent
+que successivement dans les intervalles des exclamations du pontife
+inspiré; les cors et les trombones se taisent toujours. Mais à ces mots:
+
+ Le saint trépied s'agite,
+ Tout se remplit d'un juste effroi!
+
+la masse de cuivre vomit sa bordée si longtemps contenue, les flûtes et
+les hautbois font entendre leurs cris féminins; le frémissement des
+violons redouble, la marche terrible des basses ébranle tout
+l'orchestre: «Il va parler!» puis un silence subit:
+
+ Saisi de crainte et de respect.
+ Peuple, observe un profond silence.
+ Reine, dépose à son aspect
+ Le vain orgueil de la puissance!
+ Tremble!...
+
+Ce dernier mot, prononcé sur une seule note soutenue, pendant que le
+prêtre, promenant sur Alceste un regard égaré, lui indique du geste le
+degré inférieur de l'autel où elle doit incliner son front royal,
+couronne d'une manière sublime cette scène extraordinaire. C'est
+prodigieux, c'est de la musique de géant, dont jamais avant Gluck on
+n'avait soupçonné l'existence.
+
+Après un long silence général, dont le compositeur, avec une précision
+qui n'était pas dans ses habitudes, a déterminé exactement la durée en
+faisant compter aux voix et aux instruments deux mesures et demie, on
+entend la voix de l'oracle:
+
+ Le roi doit mourir aujourd'hui,
+ Si quelque autre au trépas ne se livre pour lui.
+
+Cette phrase, dite presque en entier sur une seule note, et les sombres
+accords de trombones qui l'accompagnent ont été imités ou plutôt copiés
+par Mozart dans _Don Giovanni_, pour les quelques mots prononcés par la
+statue du commandeur dans le cimetière. Le chœur à demi-voix qui suit
+est d'un grand caractère; c'est bien la stupeur et la consternation d'un
+peuple dont l'amour pour son roi ne va pas jusqu'à se dévouer pour lui.
+L'auteur a supprimé dans l'opéra français un second chœur qui, dans
+l'_Alceste_ italienne, murmurait derrière la scène les mots: _Fuggiamo!
+fuggiamo!_ pendant que le premier chœur, tout entier à son étonnement,
+répétait sans songer à fuir: _Che annunzio funesto!_ (quel oracle
+funeste!) A la place de ce deuxième chœur, il a fait parler le
+grand-prêtre d'une façon tout à fait naturelle et dramatique. Nous
+indiquerons à ce sujet une tradition importante dont l'oubli
+affaiblirait l'effet de la péroraison de cette admirable scène. Voici en
+quoi elle consiste: à la fin du _largo_ à trois temps qui précède la
+_coda_ agitée «Fuyons, nul espoir ne nous reste,» le rôle du
+grand-prêtre indique, dans la partition, ces mots: «Votre roi va
+mourir!» sous les notes _ut ut ré ré ré fa_, dans le _medium_ et placées
+sur l'avant-dernier accord du chœur. A l'exécution, au contraire, le
+grand-prêtre attend que le chœur ne se fasse plus entendre, et au
+milieu de ce silence de mort il lance à l'_octave supérieure_ son:
+«Votre roi va mourir!» comme le cri d'alarme qui donne à cette foule
+épouvantée le signal de la fuite. Ce changement fut, dit-on, indiqué aux
+répétitions par Gluck lui-même, qui négligea de le faire reproduire dans
+sa partition.
+
+Tous alors de se disperser en tumulte sur un chœur d'un admirable
+laconisme, abandonnant Alceste évanouie au pied de l'autel.
+
+J. J. Rousseau a reproché à cet _allegro agitato_ d'exprimer aussi bien
+le désordre de la joie que celui de la terreur. On peut répondre à cette
+critique que le musicien se trouvait là placé sur la limite ou sur le
+point de contact des deux passions, et qu'il lui était en conséquence à
+peu près impossible de ne pas encourir un pareil reproche. Et la preuve,
+c'est que, dans les vociférations d'une multitude qui se précipite d'un
+lieu à un autre, l'auditeur placé à distance ne saurait, sans être
+prévenu, découvrir si le sentiment qui agite la foule est celui de la
+frayeur ou d'une folle gaieté. Pour rendre plus complétement ma pensée,
+je dirai: Un compositeur peut bien écrire un chœur dont l'intention
+joyeuse ne saurait en aucun cas être méconnue, mais l'inverse n'a pas
+lieu; et les agitations d'une foule traduites musicalement, quand elles
+n'ont pas pour cause la haine ou le désir de la vengeance, se
+rapprocheront toujours beaucoup, au moins pour le mouvement et le
+rhythme, du mouvement et des formes rhythmiques de la joie tumultueuse.
+On pourrait trouver à ce chœur un défaut plus réel au point de vue des
+nécessités de l'action scénique: il est trop court, et son laconisme
+nuit aussi à l'effet musical, puisque sur les dix-huit mesures qui le
+composent il est fort difficile aux choristes de trouver le temps de
+sortir de la scène sans sacrifier entièrement la dernière partie du
+morceau.
+
+La reine, demeurée seule dans le temple, exprime son anxiété par un de
+ces récitatifs comme Gluck seul en a jamais su faire; ce monologue, déjà
+beau en italien, en français est sublime. Je ne crois pas qu'on puisse
+rien trouver de comparable, pour la vérité et la force de l'expression,
+à la musique (car un tel récitatif en est une aussi admirable que les
+plus beaux airs) des paroles suivantes:
+
+ Il n'est plus pour moi d'espérance!
+ Tout fuit... tout m'abandonne à mon funeste sort;
+ De l'amitié, de la reconnaissance
+ J'espérerais en vain un si pénible effort.
+ Ah! l'amour seul en est capable!
+ Cher époux, tu vivras; tu me devras le jour;
+ Ce jour dont te privait la Parque impitoyable
+ Te sera rendu par l'amour.
+
+Au cinquième vers, l'orchestre commence un crescendo, image musicale de
+la grande idée de dévouement qui vient de poindre dans l'âme d'Alceste,
+l'exalte, l'embrase et aboutit à cet état d'orgueil et d'enthousiasme:
+«Ah! l'amour seul en est capable!» après quoi le débit devient
+précipité, la phrase vocale court avec tant d'ardeur que l'orchestre
+semble renoncer à la suivre, s'arrête haletant, et ne reparaît qu'à la
+fin pour s'épanouir en accords pleins de tendresse sous le dernier vers.
+Tout cela appartient en propre à la partition française, aussi bien que
+l'air suivant:
+
+ Non, ce n'est point un sacrifice!
+
+Dans ce morceau, qui est à la fois un air et un récitatif, la
+connaissance la plus complète des traditions et du style de l'auteur
+peut seule guider le chef d'orchestre et la cantatrice. Les changements
+de mouvement y sont fréquents, difficiles à prévoir, et quelques-uns ne
+sont pas marqués dans la partition. Ainsi, après le dernier temps
+d'arrêt, Alceste en disant: «Mes chers fils, je ne vous verrai plus!»
+doit ralentir la mesure d'un peu plus du double, de manière à donner aux
+notes _noires_ une valeur égale à celle de _blanches pointées_ du
+mouvement précédent. Un autre passage, le plus saisissant, deviendrait
+tout à fait un non-sens si le mouvement n'en était ménagé avec une
+extrême délicatesse; c'est à la seconde apparition du motif:
+
+ Non, ce n'est point un sacrifice!
+ Eh! pourrai-je vivre sans toi,
+ Sans toi, cher Admète?
+
+Cette fois, au moment d'achever sa phrase, Alceste, frappée d'une idée
+désolante, s'arrête tout à coup à «Sans toi...» Un souvenir est venu
+étreindre son cœur de mère et briser l'élan héroïque qui l'entraînait à
+la mort... Deux hautbois élèvent leurs voix gémissantes dans le court
+intervalle de silence que laisse l'interruption soudaine du chant et de
+l'orchestre; aussitôt Alceste: «O mes enfants! ô regrets superflus!»
+Elle pense à ses fils, elle croit les entendre. Égarée et tremblante,
+elle les cherche autour d'elle, répondant aux plaintes entrecoupées de
+l'orchestre par une plainte folle, convulsive, qui tient autant du
+délire que de la douleur, et rend incomparablement plus frappant
+l'effort de la malheureuse pour résister à ces voix chéries, et répéter
+une dernière fois, avec l'accent d'une résolution inébranlable: «Non, ce
+n'est point un sacrifice.» En vérité, quand la musique dramatique est
+parvenue à ce degré d'élévation poétique, il faut plaindre les
+exécutants chargés de rendre la pensée du compositeur; le talent suffit
+à peine pour cette tâche écrasante; il faut presque du génie.
+
+Le récitatif _Arbitres du sort des humains_, dans lequel Alceste,
+agenouillée aux pieds de la statue d'Apollon, prononce son terrible
+vœu, manque, comme l'air précédent, dans la partition italienne;
+l'accent en est énergique et grandiose. Il offre cela de particulier
+dans son instrumentation, que la voix y est presque constamment suivie à
+l'unisson et à l'octave par six instruments à vent, deux hautbois, deux
+clarinettes et deux cors, sur le _tremoto_ de tous les instruments à
+cordes. Ce mot _tremoto_ (tremblé) n'indique pas dans les partitions de
+Gluck ce frémissement d'orchestre qu'il a employé ailleurs fort souvent,
+et qu'on nomme trémolo, dans lequel la même note est répétée aussi
+rapidement que possible par une multitude de petits coups d'archet. Il
+ne s'agit ici que de ce tremblement du doigt de la main gauche appuyé
+sur la corde, et qui donne au son une sorte d'ondulation; Gluck
+l'indique par ce signe, placé sur les notes tenues: <> et
+quelquefois aussi par le mot _appogiato_ (appuyé). Il y a encore une
+autre espèce de tremblement qu'il emploie dans les récitatifs, dont
+l'effet est fort dramatique; il le désigne par des points placés
+au-dessus d'une grosse note, et couverts par un coulé ainsi: [illustration]
+Cela signifie que les archets doivent répéter sans rapidité le même son
+d'une façon irrégulière, les uns faisant quatre notes par mesure,
+d'autres huit, d'autres cinq, ou sept, ou six, produisant ainsi une
+multitude de rhythmes divers qui, par leur incohérence, troublent
+profondément tout l'orchestre et répandent sur les accompagnements ce
+vague ému qui convient à tant de situations.
+
+Dans le récitatif que je viens de citer, ce système d'orchestration avec
+le _tremoto appogiato_, la voix solennelle des instruments à vent
+suivant la partie de chant, les dessins formidables des basses
+descendant diatoniquement, pendant les intervalles de silence de la
+partie vocale, produisent un effet d'un grandiose incomparable.
+
+Remarquons le singulier enchaînement de modulations suivi par l'auteur,
+pour lier ensemble les deux grands airs que chante Alceste à la fin de
+ce premier acte. Le premier est en _ré_ majeur; le récitatif qui lui
+succède, et dont je viens de parler, commençant aussi en _ré_, finit en
+_ut_ dièze mineur; l'entrée du grand prêtre rentrant pour dire que le
+vœu d'Alceste est accepté a lieu sur une ritournelle en _ut_ dièze
+mineur qui aboutit à un air en _mi_ bémol, et le dernier air de la reine
+est en _si_ bémol.
+
+Ce morceau du prêtre, «Déjà la mort s'apprête,» est à deux mouvements et
+d'un caractère presque menaçant dans sa seconde partie. Il est fait avec
+l'air d'Ismène de l'_Alceste_ italienne, «_Parto ma senti_,» mais
+transfiguré et agrandi par l'art extrême avec lequel Gluck l'a modifié
+en l'adaptant à de nouvelles paroles. En français, l'_andante_ est plus
+court, l'_allegro_ plus long, et une partie de bassons assez
+intéressante est ajoutée à l'orchestre. Du reste, le fond de la pensée
+première est presque partout conservé. Il faut ici signaler une nuance
+très-importante dont l'indication manque à la partition française
+gravée, ne se trouvait pas davantage dans la partition manuscrite de
+l'Opéra, et fut marquée, au contraire, avec le plus grand soin dans la
+partition italienne. Dans le dessin continu de seconds violons qui
+accompagne tout _allegro_, la première moitié de chaque mesure doit être
+exécutée _forte_ et la seconde _piano_. Malgré l'oubli des graveurs et
+des copistes, il est évident que cette double nuance est d'un effet trop
+saillant pour qu'on puisse la négliger et exécuter _mezzo forte_ d'un
+bout à l'autre le passage en question, ainsi que je l'ai vu faire
+autrefois à l'Opéra.
+
+Probablement c'est encore là une de ces fautes de rédaction que Gluck
+rectifiait aux répétitions, mais qui, n'étant pas corrigées sur les
+parties ni sur la partition, ne pouvaient manquer d'induire en erreur
+les exécutants longtemps après, quand le _maître-soleil_ avait disparu.
+
+J'arrive à l'air: _Divinités du Styx_! Alceste est seule de nouveau; le
+grand prêtre l'a quittée, en lui annonçant que les ministres du dieu des
+morts l'attendront aux abords du Tartare à la fin du jour. C'en est
+fait; quelques heures à peine lui restent. Mais la faible femme, la
+tremblante mère, ont disparu pour faire place à un être qui, jeté hors
+de la nature par le fanatisme de l'amour, se croit désormais
+inaccessible à la crainte et capable de frapper, sans pâlir, aux portes
+de l'enfer.
+
+Dans ce paroxysme d'enthousiasme héroïque, Alceste interpelle les dieux
+du Styx pour les braver; une voix rauque et terrible lui répond; le cri
+de joie des cohortes infernales, l'affreuse fanfare de la trombe
+tartaréenne retentit pour la première fois aux oreilles de la jeune et
+belle reine qui va mourir. Son courage n'en est point ébranlé; elle
+apostrophe, au contraire, avec un redoublement d'énergie ces dieux
+avides dont elle méprise les menaces et dédaigne la pitié. Elle a bien
+un instant d'attendrissement, mais son audace renait, ses paroles se
+précipitent: _Je sens une force nouvelle_. Sa voix s'élève
+graduellement, les inflexions en deviennent de plus en plus passionnées:
+_Mon cœur est animé du plus noble transport_. Et après un court
+silence, reprenant sa frémissante évocation, sourde aux aboiements de
+Cerbère comme à l'appel menaçant des ombres, elle répète encore: _Je
+n'invoquerai point votre pitié cruelle_, avec de tels accents, que les
+bruits étranges de l'abîme disparaissent vaincus par le dernier cri de
+cet enthousiasme mêlé d'angoisse et d'horreur.
+
+Je crois que ce prodigieux morceau est la manifestation la plus complète
+des facultés de Gluck, facultés qui ne se représenteront peut-être
+jamais réunies au même degré chez le même musicien: inspiration
+entraînante, haute raison, grandeur de style, abondance de pensées,
+connaissance profonde de l'art de dramatiser l'orchestre, mélodie
+pénétrante, expression toujours juste, naturelle et pittoresque,
+désordre apparent qui n'est qu'un ordre plus savant, simplicité
+d'harmonie, clarté de dessins, et, par-dessus tout, force immense qui
+épouvante l'imagination capable de l'apprécier.
+
+Cet air monumental, ce climax d'un vaste crescendo préparé pendant toute
+la dernière moitié du premier acte, ne manque jamais de transporter
+l'auditoire quand il est bien exécuté, et cause une de ces émotions
+qu'il serait inutile de chercher à décrire. Il faut, pour que son
+exécution soit fidèle et complète, que le rôle d'Alceste soit confié à
+une grande actrice possédant une grande voix et une certaine agilité,
+non pas de vocalisation, mais d'émission des sons, qui lui permette de
+bien faire entendre le débit rapide sans prendre des temps pour poser
+chaque note. Sans cela, le _prestissimo_ épisodique du milieu: _Je sens
+une force nouvelle_, serait à peu près perdu. Remarquons la liberté
+grande que Gluck a prise dans ce passage, comme dans beaucoup d'autres,
+de se moquer de la carrure et même de la symétrie; ce prestissimo est
+composé de cinq membres de phrase de cinq mesures chacun et de quatre
+mesures en plus. Et cette succession irrégulière, loin de choquer,
+saisit de prime abord et entraîne l'auditeur.
+
+Pour bien rendre cet air, il faut en outre que les mouvements en soient
+saisis avec sagacité au début, où se fait sentir une certaine majesté
+sombre, et bien délicatement modifiés ensuite, pour la dernière et si
+touchante mélodie:
+
+ Mourir pour ce qu'on aime est un trop doux effort,
+ Une vertu si naturelle!
+
+dont chaque mesure tire larmes et sang.
+
+De plus, il faut absolument que l'orchestre soit inspiré comme la
+cantatrice, que les _forte_ soient terribles, les _piano_ tantôt
+menaçants et tantôt attendris, et que les instruments de cuivre surtout
+donnent à leurs deux premières notes une sonorité tonnante, en les
+attaquant vigoureusement et en les soutenant sans fléchir pendant toute
+la durée de la mesure. Alors on arrive à un résultat dont les plus
+savants efforts de l'art musical ont offert bien peu d'exemples
+jusqu'ici.
+
+Conçoit-on que Gluck, pour se prêter aux exigences de la versification
+française ou à l'impuissance de son traducteur, ait consenti à défigurer
+ou, pour parler plus juste, à détruire la merveilleuse ordonnance du
+début de cet air incomparable, qu'il a au contraire si avantageusement
+modifié dans presque tout le reste? C'est pourtant la vérité. Le premier
+vers du texte italien est celui-ci:
+
+ _Ombre, larve, compagne di morte._
+
+Le premier mot, _ombre_, par lequel l'air commence, étant placé sur deux
+larges notes, dont la première peut et doit être enflée, donne à la voix
+le temps de se développer et rend la réponse des dieux infernaux,
+représentés par les cors et les trombones, beaucoup plus saillante, le
+chant cessant au moment où s'élève le cri instrumental. Il en est de
+même des deux sons écrits une tierce plus haut que les premiers, pour le
+second mot _larve_. Dans la traduction française, à la place de ces deux
+mots italiens, qui étaient tout traduits en y ajoutant un _s_, nous
+avons, _Divinités du Styx_, par conséquent, au lieu d'un membre de
+phrase excellent pour la voix, d'un sens complet enfermé dans une
+mesure, le changement produit cinq répercussions insipides de la même
+note pour les cinq syllabes _di-vi-ni-tés du_, le mot Styx étant placé à
+la mesure suivante, en même temps que l'entrée des instruments à vent et
+le fortissimo de l'orchestre qui l'écrasent et empêchent de l'entendre.
+Par là, le sens demeurant incomplet dans la mesure où le chant est à
+découvert, l'orchestre a l'air de partir trop tôt et de répondre à une
+interpellation inachevée. De plus, la phrase italienne _compagne di
+morte_, sur laquelle la voix se déploie si bien, étant supprimée en
+français et remplacée par un silence, laisse dans la partie de chant une
+lacune que rien ne saurait justifier. La belle pensée du compositeur
+serait reproduite sans altération, si, au lieu des mots que je viens de
+désigner, on lui eût adapté ceux-ci:
+
+ Ombres, larves, pâles compagnes de la mort!
+
+Sans doute le _poëte_ n'eût pas su se contenter de la structure de ce
+quasi-vers, et plutôt que de manquer aux règles de l'hémistiche, il a
+inutile, défiguré, détruit l'une des plus étonnantes inspirations de
+l'art musical. C'était quelque chose de si important, en effet, que les
+vers de M. du Rollet! Madame Viardot, faisant à cette occasion de
+l'éclectisme et n'osant pas supprimer les mots _Divinités du Styx_,
+devenus célèbres et que tous les amateurs attendent quand on exécute ce
+morceau, a conservé en partie la mutilation de du Rollet, et réinstallé
+la seconde phrase de l'air italien avec les mots: _Pâles compagnes de la
+mort_. C'est toujours cela de gagné!
+
+Quelle fière joie doit ressentir en son cœur la cantatrice qui, sûre
+d'elle-même, voyant à ses pieds un auditoire frémissant, et soutenue par
+les ailes du génie dont elle est l'interprète, s'apprête à commencer cet
+air! Cela doit ressembler au bonheur de l'aigle s'élançant d'un pic
+élevé pour nager libre dans l'espace!...................
+
+Gluck a souvent mis en usage dans toutes ses partitions, mais dans
+_Iphigénie en Tauride_ plus qu'ailleurs, un genre d'accompagnement pour
+le récitatif simple, qui consiste en accords à quatre parties, tenus
+sans interruption par la masse entière des instruments à cordes, pendant
+toute la durée de la récitation musicale des vers. Cette harmonie
+stagnante produit sur les organes des auditeurs inattentifs, et le
+nombre en est grand, un effet de torpeur et d'engourdissement
+irrésistible, et finit par les plonger dans une lourde somnolence qui
+les rend complétement indifférents aux plus rares efforts du compositeur
+pour les émouvoir. Il était vraiment impossible de trouver quelque chose
+de plus antipathique à des Français que ce long et obstiné
+bourdonnement. On ne peut donc pas s'étonner qu'il arrive à beaucoup
+d'entre eux d'éprouver à la représentation des ouvrages de Gluck autant
+d'ennui que d'admiration. Ce qui doit surprendre, c'est que le génie
+puisse s'abuser ainsi sur l'importance des accessoires, au point de se
+servir de moyens qu'un instant de réflexion lui ferait rejeter comme
+insuffisants ou dangereux, et dans lesquels réside la cause obscure des
+mécomptes cruels que ses productions les plus magnifiques lui font trop
+souvent éprouver.
+
+Une autre cause encore concourt, dans l'orchestre de Gluck, à produire
+cette redoutable monotonie, c'est la simplicité des basses, qui ne sont
+presque jamais dessinées d'une façon intéressante, et se bornent à
+soutenir l'harmonie en frappant d'une façon monotone les temps de la
+mesure ou en suivant note contre note le rhythme de la mélodie.
+Aujourd'hui les compositeurs habiles ne dédaignent plus aucune partie de
+l'orchestre, s'attachent à répandre sur toutes de l'intérêt et à varier
+les formes rhythmiques autant que possible. L'orchestre de Gluck en
+général a peu d'éclat, si on le compare, non pas aux masses
+grossièrement bruyantes, mais aux orchestres bien écrits des vrais
+maîtres de notre siècle. Cela tient à l'emploi constant des instruments
+à timbre aigu dans le médium, défaut rendu plus sensible par la rudesse
+des basses, écrites fréquemment, au contraire, dans le haut et dominant
+alors outre mesure le reste de la masse harmonique. On trouverait
+aisément la raison de ce système, qui ne fut pas, du reste,
+exclusivement le partage de Gluck, dans la faiblesse des exécutants de
+ce temps-là; faiblesse telle, que l'_ut_ au-dessus des portées faisait
+trembler les violons, le _la_ aigu les flûtes, et le _ré_ les hautbois.
+D'un autre côté, les violoncelles paraissant (comme aujourd'hui encore
+en Italie) un instrument de luxe dont on tâchait de se passer dans les
+théâtres, les contre-basses demeuraient chargées presque seules de la
+partie grave; de sorte que si le compositeur avait besoin de serrer son
+harmonie, il devait nécessairement, vu l'impossibilité de faire entendre
+assez les violoncelles et l'extrême gravité du son des contre-basses,
+écrire cette partie très-haut afin de la rapprocher davantage des
+violons.
+
+Depuis lors on a senti en France et en Allemagne l'absurdité de cet
+usage; les violoncelles ont été introduits dans l'orchestre en nombre
+supérieur à celui des contre-basses; d'où il est résulté que les basses
+de Gluck, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, se trouvent
+aujourd'hui placées dans des circonstances essentiellement différentes
+de celles qui existaient de son temps, et qu'il ne faut pas lui
+reprocher l'exubérance qu'elles ont acquise malgré lui aux dépens du
+reste de l'orchestre. Il s'est abstenu si constamment des sons graves de
+la clarinette, de ceux du cor et des trombones, qu'il semble ne les
+avoir pas connus. Une étude approfondie de son instrumentation nous
+entraînerait trop loin de notre sujet; disons seulement qu'il a employé
+le premier en France, et une seule fois, la grosse caisse (sans
+cymbales) dans le chœur final d'_Iphigénie en Aulide_, les cymbales
+(sans grosse caisse) le triangle et le tambourin dans le premier acte
+d'_Iphigénie en Tauride_; instruments dont on fait aujourd'hui un emploi
+si stupide et un abus si révoltant.
+
+Les second et troisième actes d'_Alceste_ passent, dans l'opinion de
+quelques juges superficiels, pour inférieurs au premier. Les situations
+seules du drame sont moins saillantes et se nuisent entre elles par leur
+ressemblance et leur fâcheuse monotonie. Mais le musicien ne fléchit pas
+un instant; il semble même redoubler d'inspiration pour combattre ce
+défaut; jusqu'au dernier moment le même souffle l'anime; il trouve des
+formes nouvelles pour peindre, et toujours avec une puissance plus
+irrésistible, le deuil, le désespoir, l'effroi, l'attendrissement,
+l'angoisse, la stupeur; il vous inonde de mélodies navrantes, d'accents
+douloureux, dans les voix, dans les parties hautes, dans les parties
+intermédiaires de l'orchestre; tout supplie, tout pleure, gémit; et ces
+pleurs intarissables nous touchent cependant; telles sont la force et la
+beauté de l'inspiration du poëte musicien.
+
+Au second acte, d'ailleurs, les réjouissances motivées par le
+rétablissement du roi amènent les morceaux les plus gracieux, les
+mélodies les plus riantes, dont le charme est doublé par leur contraste
+avec tout le reste.
+
+Le chœur, «Que les plus doux transports,» et celui, «Livrons-nous à
+l'allégresse,» n'ont pas précisément le brio que désireraient certains
+auditeurs; la gaieté que ces morceaux expriment est une sorte de gaieté
+tendre et naïve, où je trouve un grand mérite spécial. C'est la joie
+d'un peuple qui aime son roi; les cœurs sont encore endoloris par
+l'anxiété dont ils viennent à peine d'être délivrés. Et comme le dit
+Admète à son entrée, les Thessaliens sont moins ses sujets que ses amis.
+
+La mélodie:
+
+ Admète va faire encore
+ De son peuple qui l'adore
+ Et la gloire et le bonheur,
+
+est tout entière dans ce sentiment.
+
+Au milieu de ce même air de danse chanté, la reine, passant au travers
+des groupes, s'écrie:
+
+ Ces chants me déchirent le cœur!
+
+et la joie publique redouble.
+
+Dans une étude comme celle-ci, où la critique est presque toujours
+admirative, il faut relever les défaillances de l'auteur, ne fût-ce que
+pour constater les points par lesquels il se rattache à la nature
+humaine.
+
+Au milieu du premier chœur du peuple thessalien dont la joie douce est,
+je le répète, exprimée d'une façon si vraie et si charmante, se trouve
+une absurdité d'instrumentation, une partie de cor faisant des sauts
+d'octave et des successions diatoniques impossibles à exécuter dans un
+mouvement aussi animé. Le moindre musicien, témoin de ce _lapsus
+calami_, aurait pu dire à Gluck: «Eh! monseigneur, que faites-vous donc?
+Vous savez bien que cette façon d'arpéger des octaves et que tout ce
+dessin rapide, déjà difficile pour des violoncelles, est impraticable
+pour des instruments à embouchure tels que des cors, des cors en _sol_
+surtout! et vous n'ignorez pas que si par impossible on parvenait à
+exécuter un semblable passage, son effet, loin d'être bon, provoquerait
+le rire.» Une telle distraction chez un grand maître est absolument
+inexplicable.
+
+Un troisième chœur joyeux me paraît plus empreint encore que les deux
+précédents de cette affection du peuple pour son roi; c'est celui:
+
+ Vivez, coulez des jours dignes d'envie!
+
+Il est à reprises, comme ces airs dont j'ai signalé l'incompatibilité
+avec la vraisemblance dramatique. Mais ici le défaut de cette forme
+disparaît, parce que la première reprise de chaque fragment chantée par
+les coryphées seuls est répétée ensuite par le grand chœur, comme si le
+peuple s'associait au sentiment exprimé d'abord par les principaux amis
+d'Admète. La répétition de chaque période est ainsi parfaitement
+justifiée. Le chant placé sur les deux vers:
+
+ Ah! quel que soit cet ami généreux
+ Qui pour son roi se sacrifie...
+
+est d'une rare beauté, et les mots _son roi_ y forment une sorte
+d'exclamation dans laquelle les sentiments affectueux du peuple se
+révèlent avec force et une sorte d'admiration. Vient maintenant un autre
+chœur dansé, où tout ce que la grâce mélodique a de plus séduisant est
+répandu à profusion. On chante:
+
+ Parez vos fronts de fleurs nouvelles,
+ Tendres amants, heureux époux,
+ Et l'hymen et l'amour de leurs mains immortelles
+ S'empressent d'en cueillir pour vous.
+
+Et l'orchestre accompagne doucement en pizzicato. Tout n'est que charme
+et voluptueux sourires, on se croit transporté dans un gynécée antique,
+on imagine voir les beautés de l'Ionie enlacer aux sons de la lyre leurs
+bras divins et balancer leur torse digne du ciseau de Phidias.
+
+Le thème de ce délicieux morceau a été, je l'ai déjà dit, emprunté par
+Gluck à sa partition d'_Elena e Paride_. Il y a ajouté les deux strophes
+chantées par une jeune Grecque, qui ramènent la mélodie principale avec
+un si rare bonheur, et encore le solo de flûte dans le mode mineur, sur
+lequel on danse pendant qu'Alceste éplorée, et détournant la tête, dit
+avec de si déchirantes inflexions
+
+ O dieux! soutenez mon courage,
+ Je ne puis plus cacher l'excès de mes douleurs.
+ Ah! malgré moi des pleurs
+ S'échappent de mes yeux et baignent mon visage.
+
+Puis le divin sourire rayonne de nouveau, et le chœur reprend dans le
+mode majeur, avec son accompagnement pizzicato:
+
+ Parez vos fronts de fleurs nouvelles.
+
+Un grand poëte l'a dit,
+
+ Les forts sont les plus doux.
+
+L'air d'Admète: _Bannis la crainte et les alarmes_, est plein d'une
+tendre sérénité; la joie du jeune roi revenu à la vie est aussi complète
+que son amour pour Alceste est profond. La mélodie de ce morceau me
+paraît d'une exquise élégance, et les accompagnements des violons
+l'enlacent comme des caresses d'une charmante chasteté. Signalons en
+passant l'effet des deux hautbois à la tierce l'un de l'autre et des
+sanglots haletants des instruments à cordes pendant ces deux vers du
+récitatif suivant:
+
+ Je cherche tes regards, tu détournes les yeux;
+ Ton cœur me fuit, je l'entends qui soupire.
+
+et cette admirable exclamation de la reine:
+
+ Ils savent, ces dieux, si je t'aime,
+
+Ici la répétition des premiers mots: _Ils savent, ces dieux_, que le
+musicien s'est permise, au lieu d'être un non-sens ou une fadeur comme
+il arrive trop souvent en pareil cas dans les œuvres d'un style
+vulgaire, double la puissance excessive de la phrase et l'intensité du
+sentiment exprimé.
+
+La mélodie de l'air: _Je n'ai jamais chéri la vie_, est suave autant que
+noble; son accent est celui d'une tendresse ardente qui éclate surtout
+au vers:
+
+ Qu'elle me soit cent fois ravie!
+
+Il était certes impossible de mieux jeter les deux mots _cent fois_, où
+se décèle l'immense amour de ce cœur dévoué. On est frappé par l'image
+produite au passage: _Jusque dans la nuit éternelle_, dont l'effet des
+cors à l'octave de la partie vocale augmente la solennité; mais ce n'est
+pas parce que la phrase parcourt un intervalle de dixième, de l'aigu au
+grave; ce n'est pas parce que la voix _descend_ jusqu'aux mots «la nuit
+éternelle.» Je crois avoir prouvé ailleurs qu'il n'y a pas, en réalité,
+de sons qui _montent_ ou _descendent_, et que ces termes de sons _hauts_
+et _bas_ ont été admis seulement par suite de l'habitude des yeux
+suivant les notes qui se dirigent de haut en bas ou de bas en haut _sur
+le papier_. La beauté de ce passage et l'image musicale qui en résulte
+sont dues à ce que la voix, en passant des sons aigus aux sons plus
+graves, prend par cela même un caractère plus sombre, augmenté par la
+transition du mode majeur au mineur et par l'accord sinistre que produit
+l'entrée des basses au mot _éternelle_. Ce n'est pas non plus pour le
+plaisir puéril de jouer sur les mots que Gluck a mis là cette teinte
+noire dont le temps d'arrêt qui se trouve sur la pénultième syllabe
+semble compléter l'obscurité, mais bien parce qu'il est naturel
+qu'Alceste, sur le point de mourir, ne puisse contenir sa terreur en
+parlant de la mort, qui pour elle est si prochaine.
+
+Cet air, je l'ai déjà dit, est, à reprises, composé de deux périodes
+dont chacune se dit deux fois, sans qu'aucun motif plausible justifie
+cette répétition. L'oreille s'en accommode fort bien, parce qu'on ne se
+lasse pas d'écouter d'aussi belle musique; mais le sens dramatique en
+est choqué, et Gluck se met ici en contradiction évidente avec
+lui-même.
+
+L'immense récitatif pendant lequel Admète, à force d'instances, arrache
+enfin à Alceste le secret de son dévouement, est l'un des plus étonnants
+de la partition. Pas un mot qui n'y soit bien dit, pas une intention qui
+n'y soit mise en relief. Les interpellations d'Admète, les aparté
+douloureux d'Alceste, la chaleur croissante du dialogue, l'emportement
+furieux de l'orchestre quand le roi désespéré s'écrie:
+
+ Non, je cours réclamer leur suprême justice!
+
+font presque de cette scène le pendant du récitatif du prêtre au premier
+acte; et l'air qui la termine la couronne magnifiquement. On ne conçoit
+pas que par des moyens aussi simples la musique puisse atteindre à une
+pareille intensité d'expression, à un pathétique aussi élevé. Il
+s'agissait ici de mêler l'accent du reproche à celui de l'amour, de
+confondre la fureur et la tendresse, et le compositeur y est parvenu.
+
+ Barbare! non sans toi je ne puis vivre,
+ Tu le sais, tu n'en doutes pas!
+
+s'écrie le malheureux Admète, et quand, interrompu un instant par
+Alceste, qui ne peut contenir cette exclamation: «_Ah! cher époux!_» il
+reprend avec plus de véhémence qu'auparavant: _Je ne puis vivre, tu le
+sais, tu n'en doutes pas!_ et se précipite éperdu hors de la scène,
+c'est à peine si le spectateur a la force d'applaudir.
+
+Le récitatif qui suit nous montre la reine plus calme. Sa résignation ne
+sera pas de longue durée.
+
+Le chœur prend la parole à son tour:
+
+ Tant de grâces! tant de beauté!
+ Son amour, sa fidélité,
+ Tant de vertus, de si doux charmes,
+ Nos vœux, nos prières, nos larmes,
+ Grands dieux! ne peuvent vous fléchir,
+ Et vous allez nous la ravir!
+
+A une voix isolée répond une autre voix, puis les deux voix s'unissent,
+le chœur entier s'exclame, se lamente, et quand toutes les voix se sont
+éteintes dans un _pianissimo_, les instruments, restés seuls, terminent
+et complètent ce concert de douleurs par quatre mesures d'une expression
+grave et résignée qui, dans la langue mystérieuse de l'orchestre,
+semblent dire au cœur et à la pensée bien plus que n'ont dit les vers
+du poëte.
+
+ Dérobez-moi ces pleurs, cessez de m'attendrir.
+
+reprend Alceste en se levant du siége sur lequel elle était tombée
+pendant la lamentation précédente. Après cet instant de résignation, le
+désespoir est sur le point d'envahir de nouveau son âme. Elle se tait.
+Un instrument de l'orchestre élève une plainte mélodieuse
+qu'accompagnent d'autres instruments avec une sorte d'arpége obstiné
+lent, dont la quatrième note est toujours accentuée. Ce retour constant
+du même accent, au même endroit, avec le même degré d'intensité, est
+l'image de la douleur qu'éveille chaque pulsation du cœur d'Alceste
+sous l'obsession d'une implacable pensée. La reine pleure sur elle-même
+et implore la pitié de ses amis dans cet immortel adagio qui dépasse en
+grandeur de style tout ce que l'on connaît du même genre en musique:
+
+ Ah! malgré moi mon faible cœur partage...
+
+Quel tissu mélodique! quelles modulations! quelle gradation dans les
+accents sur cet accompagnement acharné de l'orchestre!
+
+ Voyez quelle est la rigueur de mon sort!
+ Epouse, mère et reine si chérie.
+ Rien ne manquait au bonheur de ma vie,
+ Et je n'ai plus d'autre espoir que la mort!
+
+Mais voilà l'accès revenu, le désespoir encore est le maître, le délire
+fiévreux reparaît plus brûlant; l'orchestre tremble dans un mouvement
+rapide:
+
+ O ciel! quel supplice et quelle douleur!
+ Il faut quitter tout ce que j'aime!
+ Cet effort, ce tourment extrême,
+ Et me déchire et m'arrache le cœur!
+
+Les paroles sont entrecoupées: _Il faut--quitter--tout ce--que j'aime_.
+Ici la faute de prosodie (_tout ce_) est une beauté. Alceste sanglote et
+ne peut plus parler; et enfin la voix parvenue sur le _la_ bémol aigu se
+porte avec effort vers le _la_ naturel à ces mots: _M'arrache le cœur!_
+
+Rendons ici justice au traducteur français; il a trouvé cette expression
+incomparablement plus forte et qui rend bien mieux l'image musicale que
+le vers de Calsabigi dans l'_Alceste_ italienne:
+
+ _E lasciar li nel pianto cosi._
+
+Alceste tombe de nouveau sur son siége, à demi évanouie. Le chœur
+reprend, un chœur moralisant comme le chœur antique:
+
+ Ah! que le songe de la vie
+ Avec rapidité s'enfuit!
+
+Dans ce morceau se trouve, vers la fin, une belle période dite par
+toutes les voix à l'octave et à l'unisson:
+
+ Et la parque injuste et cruelle
+ De son bonheur tranche le cours.
+
+dont l'effet est d'autant meilleur que Gluck a plus rarement usé de ce
+procédé aujourd'hui banal.
+
+L'acte se termine par Alceste seule, à qui l'on vient d'amener ses
+enfants et qui répète en les pressant sur son sein, avec un redoublement
+d'anxiété, son _agitato_:
+
+ O ciel! quel supplice et quelle douleur!
+
+pendant que le chœur, consterné par ce douloureux spectacle, garde le
+silence. Cette scène est de celles qui ont fait dire avec tant de raison
+à l'un des contemporains de Gluck qu'il avait _retrouvé la douleur
+antique_. Ce à quoi le marquis de Carracioli a répondu _qu'il aimait
+mieux le plaisir moderne_.
+
+Mon Dieu! que le pauvre esprit est donc bête et qu'il paraît ridicule
+quand, avec ses petites dents, il veut ainsi mordre le diamant...
+
+A entendre cela le cœur se gonfle, on voudrait avoir quelque chose à
+étreindre. Il me semble alors que si j'avais devant moi le marbre de la
+Niobé je le briserais entre mes bras.
+
+Au troisième acte le peuple encombre le palais d'Admète. On sait que la
+reine s'est dirigée vers l'entrée du Tartare pour accomplir son vœu. La
+consternation est à son comble: «Pleure!» s'écrie la foule, sur de
+larges accords mineurs:
+
+ Pleure, ô patrie!
+ O Thessalie!
+ Alceste va mourir!
+
+Par une idée de mise en scène musicale très-belle et que son poëte
+n'avait pas même indiquée, Gluck a trouvé là encore un effet sublime. Il
+a placé au loin dans le fond du théâtre, un deuxième groupe de voix
+ainsi désigné: _Coro di dentro_ (chœur de l'intérieur), lequel, sur la
+dernière syllabe du premier chœur, reprend la phrase: «Pleure, ô
+patrie,» comme un écho douloureux. Le palais tout entier retentit ainsi
+de lamentations, le deuil est au dehors, au dedans, dans les cours, sur
+les balcons, dans les vastes salles, partout.
+
+C'est pour accompagner ce groupe de voix lointaines que le compositeur,
+pour la première fois, a employé l'_ut_ grave du trombone-basse, que nos
+trombones-ténors ne possèdent pas, et pour lequel on emploie maintenant
+à l'Opéra un grand trombone en _fa_. L'effet en est majestueusement
+lugubre.
+
+A ce moment intervient Hercule. L'air qu'il chante après son robuste
+récitatif débute par quelques mesures d'une belle énergie; mais bientôt
+le style en devient plat, redondant; l'orchestre fait entendre des
+passages d'instruments à vent d'une tournure vulgaire. L'air n'est pas
+de Gluck.
+
+Hercule, on le sait, ne paraît pas dans l'_Alceste_ de Calsabigi; il ne
+figurait pas non plus d'abord dans l'_Alceste_ française, traduite et
+arrangée par du Rollet.
+
+Après les quatre premières représentations, disent les journaux du
+temps, Gluck, ayant reçu la nouvelle de la mort de sa nièce, qu'il
+aimait tendrement, partit pour Vienne, où ce deuil de famille
+l'appelait. Aussitôt après son départ, l'_Alceste_, contre laquelle les
+habitués de l'Opéra se prononçaient de plus en plus, disparut de
+l'affiche. Ou voulut _dédommager_ le public en montant à grands frais un
+ballet nouveau. Le ballet tomba à plat. L'administration de l'Opéra, ne
+sachant alors de quel bois faire flèche, _osa_ reprendre l'opéra de
+Gluck, mais en y ajoutant ce rôle d'Hercule qui, présenté de la sorte
+vers la fin du drame, n'offre aucun intérêt et ne sert absolument à
+rien, le dénoûment pouvant s'opérer par la seule intervention d'Apollon,
+ainsi que l'avait pensé Calsabigi. Il contient en outre une scène dont
+le ridicule est injustement attribué à Euripide par beaucoup de gens qui
+n'ont pas lu la tragédie grecque.
+
+Dans Euripide, Hercule ne vient point avec une naïveté grotesque chasser
+les ombres à coups de massue; il ne descend pas même aux enfers. Il
+force Orcus, le génie de la mort, à lui rendre Alceste vivante, et son
+combat près de la tombe royale a lieu hors de la vue du spectateur.
+
+Ce fut donc une idée malheureuse qu'on suggéra à du Rollet pour cette
+reprise, et l'on peut supposer que Gluck, à qui on la soumit sans doute
+par lettres pendant son séjour à Vienne, ne l'adopta qu'à regret,
+puisqu'il refusa obstinément d'écrire un air pour le nouveau personnage.
+
+Un jeune musicien français nommé Gossec fut alors chargé de le composer.
+Mais comment Gluck a-t-il consenti à laisser introduire ainsi et graver
+dans sa partition un pareil morceau, dû à une main étrangère? Je ne puis
+me l'expliquer.
+
+ * * * * *
+
+La scène change et représente les abords du Tartare. Ici Gluck, dans le
+style descriptif, se montre presque aussi grand qu'il l'a été dans le
+style expressif et passionné. L'orchestre est morne, stagnant, il laisse
+dire au silence:
+
+ Tout de la mort, dans ces horribles lieux,
+ Reconnaît la loi souveraine.
+
+Un long murmure roule dans ses profondeurs pendant que dans les parties
+moins graves s'élève le cri des oiseaux de nuit. Alceste succombe à
+l'épouvante; sa terreur, son vertige, l'incertitude de ses pas sont
+admirablement décrits, et son suprême effort l'est encore mieux quand
+elle s'écrie:
+
+ Ah! l'amour me redonne une force nouvelle;
+ A l'autel de la mort lui-même me conduit,
+ Et des antres profonds de l'éternelle nuit
+ J'entends sa voix qui m'appelle!
+
+A la place de ce merveilleux récitatif, terminé par de si tendres
+accents, ou a dernièrement, à l'Opéra, réinstallé le morceau de
+l'Alceste italienne: _Chi mi parla! che rispondo?_ supprimé par du
+Rollet. On pouvait nous le rendre sans faire cette horrible coupure;
+l'intérêt de toutes ces pages est si grand, qu'on eût été heureux
+d'entendre l'un et l'autre morceau. Dans celui-ci, Gluck a voulu peindre
+surtout la peur de la malheureuse femme. Ce n'est pas un air, puisque
+pas une phrase formulée ne s'y trouve; ce n'est pas un récitatif,
+puisque le rhythme en est impérieux et entraînant. Ce ne sont que des
+exclamations désordonnées en apparence: «Qui me parle?... que
+répondre?... Ah! que vois-je?... quelle épouvante!... où fuir?... où me
+cacher? Je brûle... j'ai froid... Le cœur me manque... je le sens...
+dans mon sein... len...te...ment... pal...piter... Ah! la force... me
+reste... à peine... pour me plaindre... et... pour... trembler...»
+L'enthousiasme et l'amour sont bien loin maintenant du cœur d'Alceste;
+l'élan de dévouement qui l'a conduite vers cet antre affreux est brisé.
+Le sentiment de la conservation l'emporte; elle court effarée çà et là,
+bouleversée de terreur, pendant que l'orchestre, agité d'une façon
+étrange, fait entendre son rhythme précipité des instruments à cordes,
+avec sourdines, qu'entrecoupé une sorte de râle des instruments à vent
+dans le grave, où l'on croit reconnaître la voix des pâles habitants du
+séjour ténébreux. Cela s'enchaîne sans interruption avec un chœur
+d'ombres invisibles: «Malheureuse, où vas-tu?» chanté sur une seule note
+qu'accompagnent les cors, les trombones, les clarinettes et les
+instruments à cordes. Les lugubres accords de l'orchestre tournent
+autour de cette morne pédale vocale, la heurtent, la couvrent
+quelquefois, sans qu'elle cesse de faire partie intégrante de
+l'harmonie... C'est d'une rigidité terrible, cela glace d'effroi.
+Alceste répond aussitôt par un air d'une expression humble, où l'accent
+de la résignation domine dans une forme mélodique d'une incomparable
+beauté:
+
+ Ah! divinités implacables,
+ Ne craignez pas que par mes pleurs
+ Je veuille fléchir les rigueurs
+ De vos cœurs impitoyables.
+
+Remarquons ici la sagacité avec laquelle le compositeur a senti qu'à cet
+air il ne fallait pas de ritournelle, pas même un accord de préparation.
+A peine les dieux infernaux ont-ils terminé leur phrase monotone:
+
+ Tu n'attendras pas longtemps,
+
+qu'Alceste leur répond. Évidemment le moindre retard apporté à sa
+réponse par un moyen musical quelconque serait là un grossier
+contre-sens. Cet air, dont je suis parfaitement incapable de décrire le
+charme douloureux, est encore à reprises, pour sa première partie du
+moins. Dans la seconde, les paroles se répètent bien aussi, mais avec
+des changements dans la musique. Les vers suivants se disent deux fois:
+
+ La mort a pour moi trop d'appas,
+ Elle est mon unique espérance!
+ Ce n'est pas vous faire une offense
+ Que de vous conjurer de hâter mon trépas.
+
+Dans la deuxième version musicale, la prière devient plus instante,
+l'imploration plus vive; le vers:
+
+ Ce n'est pas vous faire une offense,
+
+est dit avec une sorte de timidité, puis la voix s'élève de plus en plus
+sur les mots: _que de vous conjurer_, et retombe solennellement pour la
+cadence finale sur ceux: _de hâter mon trépas_.
+
+Il faudrait être un grand écrivain, un poëte au cœur brûlant, pour
+décrire dignement un tel chef-d'œuvre de grâce éplorée, un tel modèle
+de beauté antique, un si frappant exemple de philosophie musicale unie à
+tant de sensibilité et de noblesse. Et encore le plus grand des poëtes y
+parviendrait-il? Une pareille musique ne se décrit pas; il faut
+l'entendre et la sentir. De ceux qui ne la sentent pas ou qui la sentent
+peu..... que dire?..... ils sont très-malheureux, on doit les plaindre.
+
+Il en est de même du grand air d'Admète:
+
+ Alceste, au nom des dieux!
+
+car si l'on a justement appelé Beethoven un infatigable Titan, Gluck,
+dans un autre genre, a tout autant de droits à ce nom. Quand il s'agit
+d'exprimer la passion, de faire parler le cœur humain, son éloquence ne
+tarit pas; sa pensée et sa force de conception, à la fin de ses œuvres,
+ont autant de puissance qu'au début. Il va jusqu'à ce que la terre lui
+manque. Seulement, en écoutant Beethoven, on sent que c'est lui qui
+chante; en écoutant Gluck, on croit reconnaître que ce sont ses
+personnages, dont il n'a fait que noter les accents. Après tant de
+douleurs exprimées, il trouve encore de nouvelles formes mélodiques, de
+nouvelles combinaisons harmoniques, de nouveaux rhythmes, de nouveaux
+cris du cœur, de nouveaux effets d'orchestre, pour ce grand air
+d'Admète. On y remarque même une audacieuse modulation, d'_ut_ mineur
+en _ré_ mineur, qui produit une impression admirablement pénible à
+laquelle on est loin de s'attendre, tant la transition est inusitée.
+Beethoven a souvent passé avec le plus rare bonheur d'une tonique
+mineure à une autre placée sur le degré diatonique inférieur; d'_ut_
+mineur à _si_ bémol mineur, par exemple. Au début de son ouverture de
+_Coriolan_, cette modulation subite donne à sa phrase un bel accent de
+fierté farouche, presque sauvage. Mais de l'emploi de la modulation
+ascendante (d'_ut_ mineur en _ré_ mineur), je ne trouve pas dans ma
+mémoire d'autre exemple que celui de Gluck. Cet air est de ceux dans
+lesquels l'emploi d'un dessin obstiné fait de l'orchestre un personnage.
+Les instruments, on peut le dire, n'accompagnent pas la voix, ils
+parlent, ils chantent en même temps que le chanteur; ils souffrent de sa
+souffrance, ils pleurent ses larmes. Ici, en outre du dessin obstiné,
+l'orchestre fait entendre une phrase mélodique revenant à chaque
+instant, qui précède ou suit la phrase vocale dont elle augmente la
+force expressive. Cette partie vocale est pourtant semée de traits
+frappants qui pourraient se passer d'auxiliaires. Tel est celui:
+
+ Je pousserais des cris que tu n'entendrais pas;
+
+et cet autre passage encore où la voix, se portant du _fa_ grave au _la_
+bémol aigu, franchit brusquement un intervalle de dixième mineure à ces
+mots: «_Me reprocher ta mort_» pour finir par une navrante conclusion
+sur le vers:
+
+ Me demander leur mère.
+
+Et cette progression ascendante:
+
+ Au nom des dieux
+ Sois sensible au sort qui m'accable,
+
+où le même membre de phrase se répétant quatre fois avec une instance de
+plus en plus vive semble indiquer les mouvements d'Admète qui se traîne
+sanglotant aux pieds de sa femme.
+
+Quiconque, ayant le sentiment de ce genre de beautés musicales a pu
+entendre cet air bien exécuté, en conservera la mémoire toute sa vie. Il
+est des impressions dont le souvenir ne s'efface jamais.
+
+Le morceau suivant, sans être de la même valeur que l'air d'Admète, est
+cependant fort remarquable par sa contexture spéciale. C'est le seul duo
+de la partition, et le compositeur, qui ne s'est pas astreint dans ses
+autres ouvrages à une logique aussi rigoureuse, n'y a permis aux voix de
+chanter ensemble que lorsque l'impatience de l'un des personnages ne lui
+permet pas d'attendre que l'autre ait fini de parler. De là la
+terminaison du duo par Admète seul, Alceste ayant plutôt que lui achevé
+sa phrase. C'est curieux.
+
+L'air du dieu infernal venant annoncer à Alceste que l'heure est venue
+et que Caron l'appelle est l'un des plus célèbres de la partition. C'est
+un morceau d'une physionomie toute spéciale. Bien que le développement
+intérieur, à partir du vers;
+
+ Si tu révoques le vœu qui t'engage,
+
+ait un accent menaçant qu'accroît encore le timbre des trois trombones à
+l'unisson accompagnant la voix à demi-jeu, l'aspect général de l'air est
+d'un calme terrible. La mort est puissante et sans efforts elle saisit
+sa proie. Le thème
+
+ Caron t'appelle, entends sa voix!
+
+est encore monotone comme le chœur des dieux infernaux: «Malheureuse où
+vas-tu?» Il se dit trois fois, d'abord sur la tonique, puis sur la
+dominante, et une dernière fois sur la tonique. Il est toujours précédé
+et suivi de trois sons de cors donnant la même note que la voix, mais
+d'un caractère mystérieux, rauque, caverneux. C'est la conque du vieux
+nocher du Styx, retentissant dans les profondeurs du Tartare. Les notes
+naturelles (dites _ouvertes_) du cor sont fort loin d'avoir cette
+sonorité bizarrement lugubre que Gluck rêvait pour l'appel de Caron, et
+si l'on s'avisait de laisser les cornistes exécuter tout simplement les
+notes écrites, on commettrait une grave erreur et une infidélité
+capitale. Gluck ne trouva pas tout d'abord cet étonnant effet
+d'orchestre. Dans l'_Alceste_ italienne, il avait employé, pour
+représenter la conque de Caron, trois trombones avec les deux cors, et
+sur une note assez élevée (le _ré_ au-dessus des portées, clef de _fa_).
+C'était trop sonore, c'était presque violent, c'était vulgaire. Pour la
+nouvelle version du même morceau, il changea le rhythme de ce lointain
+appel, et il supprima les trombones. Mais les deux cors à l'unisson,
+avec leurs notes toniques et dominantes, et par conséquent leurs sons
+_ouverts_, ne produisaient point du tout ce qu'il cherchait. Enfin il
+s'avisa de faire aboucher les cors pavillon contre pavillon; les deux
+instruments se servant ainsi mutuellement de sourdine, et, les sons
+s'entre-choquant à leur sortie, le timbre extraordinaire fut trouvé. Ce
+procédé offre des inconvénients que les cornistes ne manquent pas de
+mettre en avant quand on leur demande de l'employer. Il faut, pour jouer
+ainsi du cor, prendre une posture forcée qui peut aisément déranger
+l'embouchure et rendre incertaine l'attaque du son. De là la résistance
+des artistes qui, dans certains concerts où ce morceau a été exécuté, se
+sont abstenus de rien changer à leurs habitudes, et ont détruit ainsi un
+si remarquable effet. La même chose allait arriver à l'Opéra, quand on
+s'est avisé de remplacer le moyen dangereux inventé par Gluck par un
+autre qui amène un résultat plus frappant encore.
+
+L'air du dieu infernal ayant été baissé d'un ton, se chante maintenant
+en _ut_. On a dit alors aux cornistes de prendre des cors en _mi
+naturel_ au lieu des cors en _ut_, et de donner les notes _la bémol_,
+_mi bémol_, qui, sur le ton de _mi_, produisent _ut_, _sol_, pour
+l'auditeur. Ces deux notes étant ce qu'on appelle des sons _bouchés_, la
+main droite fermant aux deux tiers pour l'une et à demi pour l'autre le
+pavillon de l'instrument, leur timbre est précisément celui que Gluck
+voulait obtenir. Le grand maître connaissait probablement l'effet de ces
+sons _bouchés_ du cor, mais l'inhabileté des cornistes de son époque
+l'aura empêché d'y recourir.
+
+Le chœur des esprits infernaux venant chercher Alceste répond bien à
+l'idée que l'on s'en peut faire. C'est la vaste clameur de l'avare
+Achéron qui réclame sa proie. Les grands accords plaqués des trombones
+et le violent trémolo des instruments à cordes, reprenant à intervalles
+irréguliers, en augmentent le caractère sauvage. Le dernier solo
+d'Admète:
+
+ Aux enfers je suivrai tes pas!
+
+est un bel élan désespéré. Seulement, et ici encore la faute n'en est
+pas au compositeur, il dure trop longtemps. Admète, demeuré seul, et
+répétant si souvent: «Que votre main barbare porte sur moi ses coups!
+Frappez! frappez!» à des démons qui ne sont plus présents, au lieu de se
+précipiter dans l'antre infernal sur les pas d'Hercule, est
+invraisemblable et ridicule, quelles que soient la force et la vérité
+des accents que lui prête le compositeur. Mais _le fils de Jupiter de
+l'enfer est vainqueur_, Alceste est rendue à la vie. Apollon descend des
+cieux quand son intervention n'est plus nécessaire, et y remonte après
+avoir félicité les deux époux sur leur bonheur et Hercule sur son
+courage. Ces trois personnages chantent alors un petit trio d'un style
+assez peu élevé, qui pourrait bien être encore de Gossec, et qu'on a cru
+devoir supprimer à la dernière reprise qu'on vient de faire d'_Alceste_
+à l'Opéra. Il en est de même du chœur final: «Qu'ils vivent à jamais,
+ces fortunés époux!» Non qu'il puisse y avoir le moindre doute sur
+l'authenticité du morceau, qui est bien de Gluck, mais parce qu'on a
+craint de manquer de respect à l'homme de génie, en faisant entendre à
+la fin de son chef-d'œuvre, et après tant de merveilles, une page si
+indigne de lui. C'est en effet trivial, mesquin, détestable de tout
+point. «C'est le chœur des banquettes, disait-on aux répétitions; Gluck
+n'aura pas voulu se donner la peine de l'écrire, et il aura dit un jour
+à son domestique: «Fritz, quand tu auras ciré mes bottes, fais-moi la
+musique de ce chœur final.» Mais cette explication n'est pas
+admissible; non-seulement le morceau est bien de Gluck, mais il ne fut
+jamais considéré par lui comme un chœur de banquettes, puisque dans la
+partition de l'_Alceste_ italienne il sert de final au PREMIER ACTE.
+Bien plus, dans la partition française où l'addition de quelques
+mesures, exigée par la coupe des vers, en a rendu en certains endroits
+la mélodie difforme, désordonnée, bancroche, au moins n'est-il pas en
+opposition avec le sentiment de joie populaire exprimé par les paroles,
+tandis que dans la partition italienne, cette musique, convenable à un
+chœur de masques avinés gambadant au sortir du cabaret, est un
+abominable contre-sens et produit le plus choquant contraste avec les
+vers de Calsabigi, renfermant une sorte de moralité sur les vicissitudes
+humaines. Ces vers sont chantés, après la scène de l'oracle et le vœu
+d'Alceste, par les courtisans qui viennent de se reconnaître incapables
+de se dévouer pour leur roi.
+
+Voici la traduction exacte des paroles de ce chœur cabriolant:
+
+ Qui sert et qui règne
+ Est né pour les peines;
+ Le trône n'est pas
+ Le comble du bonheur.
+ Douleurs, soucis,
+ Soupçons, inquiétudes,
+ Sont les tyrans des rois.
+
+Et il faut voir, vers la fin du morceau, sur quel bouffon crescendo et
+avec quel redoublement de jovialité dans les voix et dans l'orchestre
+sont ramenés ces mots:
+
+ _Vi sono le cure,
+ Gli affani, i sospetti,
+ Tiranni de' re._
+
+On n'en peut croire ses yeux. C'est bien le cas de modifier l'expression
+d'Horace;
+
+Homère ici ne _sommeille_ pas, il délire.
+
+Que se passe-t-il donc à certains moments dans ces grands cerveaux?...
+On pleurerait de douleur à ce spectacle.
+
+ * * * * *
+
+Je n'ai rien dit des airs de danse d'_Alceste_. La plupart sont gracieux
+et d'une gaieté charmante. Ils ne me semblent pas néanmoins avoir la
+valeur musicale des ballets d'_Armide_ et des deux _Iphigénies_.
+
+J'ai à parler maintenant de trois autres opéras écrits sur le sujet
+d'Alceste.
+
+Commençons par celui de Guglielmi. Si, en analysant la partition de
+Gluck, j'ai été souvent au-dessous de ma tâche et embarrassé pour varier
+les formes de l'éloge, ici mon embarras ne sera pas moindre pour
+exprimer le contraire de l'admiration.
+
+Il y eut trois Guglielmi, et dans le catalogue des œuvres d'aucun
+d'eux, l'_Alceste_ ne se trouve mentionnée. C'est heureux pour tous les
+trois. Croirait-on que le malheureux qui écrivit celle que j'ai sous les
+yeux a pris le texte même de Calsabigi mis en musique par Gluck? Il a
+osé, ce pygmée, lutter corps à corps avec le géant, comme Bertoni
+l'avait déjà fait pour Orfeo. L'histoire de l'art fournit plusieurs
+exemples d'un même livret d'opéra ainsi mis en musique par plusieurs
+compositeurs. Mais on n'a conservé le souvenir que des partitions
+victorieuses dont l'auteur a tué son prédécesseur. Rossini, en refaisant
+la musique du _Barbiere_, a tué Paisiello; Gluck, en refaisant _Armide_,
+a tué Lulli. En pareil cas, le meurtre seul peut justifier le vol. Cela
+est vrai, même quand un musicien traite le sujet d'un de ses devanciers,
+sans lui prendre précisément le texte de son opéra. Ainsi Beethoven, en
+écrivant la partition de _Fidelio_, dont le sujet est emprunté à la
+_Léonore_ de M. Bouilly, tua du même coup Gaveaux et Paër, auteurs l'un
+et l'autre d'une _Léonore_, et le _Guillaume Tell_ de Grétry me semble
+bien malade depuis la naissance de celui de Rossini.
+
+Le Guglielmi, quel qu'il soit, auteur de la nouvelle _Alceste_, n'a pas
+de meurtre semblable à se reprocher. Sa partition est bien écrite, dans
+le style à la mode au commencement de notre siècle; cela ressemble à
+tout ce qu'on produisait alors sur les théâtres d'Italie. La mélodie est
+en général banale, l'harmonie pure, correcte, mais banale aussi,
+l'instrumentation honnêtement insignifiante; quant à l'expression, il
+faut en reconnaître presque partout la nullité, quand elle n'est pas
+d'une fausseté absolue; et l'ensemble de l'œuvre est tout à fait sans
+caractère. Alceste chante des airs à roulades, riches en gammes
+ascendantes, en trilles, mais fort pauvres d'accents et de sentiment
+dramatique. Quelques scènes paraissent même tellement dépourvues de
+prétentions à ces qualités, qu'elles en sont comiques. Dans la scène du
+temple, le récitatif du prêtre:
+
+ _L'altare ondeggia_
+ _Il tripode vacilla_
+
+ne peut être mis en regard du sublime récitatif du prêtre de Gluck:
+
+ Le marbre est animé,
+ Le saint trépied s'agite,
+
+sans provoquer le rire du lecteur; que serait-ce de l'auditeur?
+
+Guglielmi s'est gardé, pour cette scène imposante, d'écrire une marche
+religieuse. C'est un trait d'esprit de sa part. Il n'a point fait non
+plus d'ouverture. En revanche, un trait monumental de sottise nous est
+offert par le chœur du peuple après l'oracle:
+
+ _Che annunzio funesto!
+ Fuggiamo da questo
+ Soggiorno d'orrore!_
+
+ Quel oracle funeste
+ Fuyons! nul espoir ne nous reste!
+
+Le compositeur italien a cru trouver là une belle occasion de faire
+étalage de son savoir de contre-pointiste. Comme il est question d'une
+foule qui _fuit_ consternée, et que le mot _fuga_ veut dire _fuite_
+(mais fuite des parties de chant qui, entrant successivement, semblent
+se fuir et se poursuivre), il a imaginé d'écrire une longue fugue,
+très-bien faite, ma foi, mais où il est question de l'art de traiter un
+thème, de faire une _exposition_, une _contre-exposition_, une _stretta_
+sur la pédale, d'amener épisodiquement des imitations canoniques, etc.,
+et point du tout d'exprimer le sentiment de terreur des personnages.
+Dans Gluck, après un mouvement très-lent, où elle dit d'un ton bas et
+consterné: «_Quel oracle funeste!_» la foule se disperse rapidement en
+répétant sur un mouvement vif, d'une façon en apparence désordonnée:
+«_Fuyons, nul espoir ne nous reste!_» Cet allegro, d'un admirable
+laconisme, n'a que dix-huit mesures. La fugue de Guglielmi en a cent
+vingt; il faut en conséquence que les choristes, en chantant: _Fuyons!_
+restent fort longtemps et fort tranquillement en place. Le contraste
+entre les deux partitions est plus plaisant encore pour l'air suivant.
+
+Une agréable gaieté respire dans le thème de Guglielmi:
+
+ _Ombre, larve, compagne di morte,
+ Non vi chiedo, non voglio pieta._
+
+ (Divinités du Styx, ministres de la mort,
+ Je n'implorerai point votre pitié cruelle!)
+
+Il y a de plus, dans le milieu de l'air, à ces mots: «_Non v' offenda si
+giusta pieta!_» un trait vocalisé volant comme une flèche jusqu'à l'_ut_
+suraigu, qui a dû faire chaudement applaudir la prima-donna chargée du
+rôle d'Alceste. Le chœur final de ce premier acte,
+
+ _Qui serve e chi regna_
+ _E nato alle pene_,
+
+est plus brillant et tout aussi jovial que celui de Gluck, et, je dois
+l'avouer, moins plat. Il paraît que décidément il faut parler gaiement
+des malheurs de la condition humaine.
+
+Au second acte, le fameux morceau d'Alceste, éperdue de terreur:
+
+ _Chi mi parla? che rispondo?_
+
+est intitulé _cavata_. C'est dans le fait une espèce de cavatine fort
+régulière et surtout fort tranquille, plus tranquille encore dans
+l'orchestre que dans le chant. L'Alceste de Guglielmi est courageuse, et
+n'a pas, comme celle de Gluck, de folles terreurs en entendant la voix
+des dieux infernaux, en voyant les sombres lueurs du Tartare. Son
+sang-froid atteint surtout les dernières limites du comique, à la
+conclusion de la phrase:
+
+ _Il vigor mi resta a pena_
+ _Per doler mi e per tremar_,
+
+où le musicien, pour mieux accomplir la cadence, répète trois fois
+
+ _E per tremar, e per tremar,_
+ _E per tremar._
+
+comme on répétait alors le mot _felicità_.
+
+Le chœur des esprits infernaux:
+
+ _E vuoi morire o misera!_
+
+celui que Gluck écrivit sur une seule note entourée de si terribles
+harmonies, est à deux parties et d'un tour mélodique... gracieux. Le
+troisième acte, entre autres bouffonneries, contient un grand air de
+bravoure d'Admète et un duo, dans lequel les deux époux cherchent à
+consoler leurs enfants, avec accompagnement d'un orchestre très-consolé.
+On me permettra de ne pas pousser plus loin cette analyse...
+
+L'_Alceste_ de Schweizer fut écrite sur un texte allemand de Wieland. La
+pièce diffère beaucoup du poëme de Calsabigi. Il y a seulement quatre
+personnages: Alceste, Admète, Parthenia et Hercule. On y trouve deux
+chœurs, deux duos, deux trios et beaucoup d'airs à plusieurs
+mouvements, composés d'un petit andante s'enchaînant avec un petit
+allegro, et contenant chacun une longue vocalise. Tout cela est
+correctement écrit selon les us et coutumes d'une petite école mixte
+germano-italienne, qui fut longtemps en honneur en Allemagne. Le chant
+y est plus lourd sans être plus expressif que chez Guglielmi; on subit
+dans tous les airs les mêmes traits vocalisés, mais un peu plus roides
+et tout aussi ridicules. Le petit orchestre y est traité avec soin; il
+faut y louer une certaine adresse dans l'art de tisser l'harmonie et
+d'enchaîner les modulations. C'est la musique d'un bon maître d'école
+qui a longtemps enseigné le contre-point, que tout le monde dans son
+endroit respecte, le saluant avec affection, l'appelant Herr doctor, ou
+Herr professor, ou Herr capell meister; qui a beaucoup d'enfants,
+lesquels savent tous un peu de musique, voire même un peu de français. A
+six heures du soir, ce petit monde s'assemble dans la maison paternelle
+autour d'une grande table. On lit pieusement la Bible; une moitié de
+l'auditoire tricote, l'autre moitié fume en avalant de temps en temps un
+verre de bière, et toutes ces honnêtes personnes s'endorment à neuf
+heures avec la conscience d'une journée bien remplie et la certitude de
+n'avoir pas écrit ou frappé sur le clavecin une dissonance mal préparée
+ou mal résolue. Ce Schweizer, dont la musique me donne de lui des idées
+si patriarcales, fut peut-être garçon et n'eut des qualités de famille
+que je lui attribue que celles de bien savoir le contre-point, de bien
+fumer et de bien boire. Il fut, en tout cas, maître de chapelle du duc
+de Gotha, et son _Alceste_, digne ménagère s'il en fut, obtint assez de
+succès dans cette résidence pour faire ensuite le tour de l'Allemagne,
+dont tous les théâtres la représentèrent pendant plusieurs années, quand
+celle de Gluck y était à peine connue. Tel est l'immense avantage de la
+musique économique, employant de petits moyens pour rendre de petites
+idées, et d'une incontestable médiocrité.
+
+Il y a une ouverture à cette partition, une honnête ouverture, dans le
+genre des ouvertures de Handel, commençant par un mouvement grave dans
+lequel se trouvent les marches de basses et les progressions de
+septièmes voulues; puis vient une fugue d'un mouvement modéré, une fugue
+à un sujet, claire, pure, mais insipide aussi et froide comme de l'eau
+de puits. Ce n'est pas plus l'ouverture d'_Alceste_ que celle de tout
+autre opéra, c'est de la musique bien portante, sans mauvaises passions,
+et qui ne peut faire ni tort ni honneur au brave homme qui l'écrivit. Je
+n'en dirai pas autant d'un air d'Alceste au premier acte, où se trouve
+une vocalise terminée par un trille, sur ces mots «_mein Tod_» (ma
+mort), qui eût fait Gluck s'évanouir d'indignation. La Parthenia en fait
+bien d'autres dans ses airs; elle vous lance à tout bout de chant des
+fusées, des arpéges, montant jusqu'au contre-ré et au contre-fa
+suraigus, et ornés de ces notes piquées semblables pour le rhythme au
+caquet des poules en gaieté, et pour le timbre, au cri d'un petit chien
+dont on écrase la queue, des traits enfin trop fidèlement imités de ceux
+que Mozart eut le malheur d'écrire pour la reine de la nuit dans la
+_Flûte magique_, et pour dona Anna dans un air de _Don Juan_. Hercule ne
+roule et ne roucoule pas mal non plus; il roule même depuis le _fa_ aigu
+de la voix de basse jusqu'au contre-_ut_ grave, le dernier du
+violoncelle; deux octaves et demie. Il paraît qu'il y avait alors à
+Gotha un gaillard doué d'une voix exceptionnelle. Admète seul ne se
+livre pas à de trop grandes excentricités, les traits et les trilles de
+son rôle ne s'y trouvent que pour constater la filiation de cette
+œuvre, appartenant, je l'ai déjà dit, à une école italienne germanisée.
+Ce n'est pas la peine de citer les deux chœurs; ils viennent là
+seulement pour dire... qu'ils n'ont rien à vous dire. (Ce _mot_ est de
+Wagner, je ne veux pas le lui voler.)
+
+Il me reste à parler maintenant de l'_Admetus_ de Handel, dont je
+connaissais un morceau seulement et dont j'ai pu dernièrement me
+procurer la grande partition. Malgré son titre à désinence latine, c'est
+encore un opéra italien écrit pour un théâtre de Londres par le célèbre
+maître allemand naturalisé Anglais. Il fait partie de la nombreuse
+collection d'ouvrages de ce genre dus à la plume infatigable de Handel
+et qu'il destinait chaque année aux chanteurs italiens engagés pour la
+saison, comme on écrit maintenant des albums pour le premier jour de
+l'an. _Admetus_, canevas lyrique sur le sujet d'_Alceste_, n'est en
+effet qu'une grosse collection d'airs; ainsi que _Julius Cæsar_,
+_Tamerlane_, _Rodelinda_, _Scipio_, _Lotharius_, _Alexander_, etc., du
+même auteur, ainsi que les opéras de Buononcini, son prétendu rival, et
+ceux de beaucoup d'autres.
+
+Le premier acte d'_Admetus_ contient neuf airs, le deuxième en contient
+douze, et le troisième neuf et un duo, et un petit chœur des
+banquettes. Il s'y trouve de plus une ouverture et une _sinfonia_
+servant d'introduction au second acte. Quant aux récitatifs, accompagnés
+probablement au clavecin, suivant l'usage du temps, on ne les a pas
+jugés d'assez d'importance pour les publier dans la grande partition, et
+il est permis de croire que Handel ne s'était même pas donné la peine de
+les écrire. Il y avait alors des copistes intelligents, dont le métier
+consistait à noter, selon une formule invariable, le dialogue servant à
+amener les morceaux de musique, et à donner à ces espèces de concerts en
+costumes une apparence de drame. Il est impossible, à la lecture de ces
+trente airs, de reconnaître quelle fut précisément la donnée du canevas
+scénique d'_Admetus_. Il n'y est jamais question de l'action, et pas un
+nom de personnage ne s'y trouve même prononcé. Chacun des airs est
+désigné seulement par le nom du chanteur ou de la cantatrice qui
+l'exécutait.
+
+Ainsi il y en a sept pour le signor Senesino, huit pour la signora
+Faustina, sept pour la signora Cuzzoni, quatre pour le signor Baldi,
+deux pour le signor Boschi, et un seulement pour la pauvre signora Dotti
+et pour le malheureux signor Palmerini, qui venaient sans doute tous les
+deux dire leur petite affaire, pour donner aux dieux et aux déesses, si
+richement partagés, le temps de respirer. L'unique duetto est chanté un
+peu avant la fin du _concert_ par le signor Senesino et la signora
+Faustina, sans doute Admète et Alceste. Les paroles n'indiquent rien
+autre que deux amants ou époux heureux de se retrouver:
+
+ _Alma mia_
+ _Dolce ristore,_
+ _Io ti stringo,_
+ _Io t'abbrachio,_
+ _In questo sen._
+
+Il est accompagné par deux parties d'orchestre seulement, les violons et
+les basses; et l'on trouve dans les parties de chant une ombre de
+sentiment, quelques velléités de passion, d'autant plus agréables que
+ces qualités sont fort rares dans les vingt-neuf airs qui précèdent ce
+duo. Malheureusement l'orchestre fait entendre, avant et après l'entrée
+des voix, de petites ritournelles d'une grosse gaieté, dont le caractère
+un peu grotesque ramène l'auditeur, bien loin de toute impression
+poétique, à la lourde prose du contre-pointiste. Quant aux trente airs,
+ils sont à peu près tous taillés sur le même patron. L'orchestre, soit à
+quatre parties d'instruments à cordes, soit à trois ou à deux parties
+seulement, enrichi parfois de deux hautbois, ou de deux flûtes
+traversières, ou de deux cors et de deux bassons, déroule d'abord une
+ritournelle, en général assez longue, après laquelle le chant expose le
+thème à son tour. Ce thème, d'un tour mélodique peu gracieux, est
+accompagné souvent par les basses seules, qui frappent lourdement un
+dessin analogue à celui du chant. Après quelques mesures de
+développements faits dans un système de parties à rhythme semblable ou à
+peu près, la voix presque toujours s'empare d'une syllabe quelconque,
+favorable à la vocalisation ou non, coupe ainsi un mot en deux et
+déroule sur la première moitié un long _passage_. Souvent ce _passage_
+est interrompu par des silences, sans que le mot soit achevé pour cela;
+il est semé de trilles, de notes syncopées et répercutées qui
+conviendraient beaucoup mieux à un trait instrumental qu'à une roulade
+vocale; le tout est lourd et roide comme une chaîne de cabestan.
+Ajoutons que souvent aussi une partie d'orchestre suit la voix à
+l'unisson ou à l'octave, et augmente par son adjonction la roideur de la
+vocalise. Le plus curieux de tous ces _passages_ se trouve dans l'air de
+la signora Faustina (que je suppose être Alceste) sur la seconde
+syllabe du mot _risor-ge_,
+
+ _In me a poco a poco_
+ _Risorge l'amor_.
+
+En général le compositeur paraît avoir mesuré la longueur de ses
+vocalises à la célébrité du dio ou de la diva qui devait le chanter. Les
+_passages_ des airs de la Faustina, cette déesse élève de Marcello et
+qui fut la femme de Hasse, sont interminables; ceux de la Cuzzoni sont
+un peu moins longs; ceux du signor Baldi moins longs encore; la povera
+ignota Dotti, dans son air unique, n'en a pas. Quand le _passage_ de
+rigueur est arrivé à sa cadence de conclusion, une seconde partie de
+l'air conduit le chant dans un des tons relatifs du ton principal, une
+nouvelle cadence s'accomplit dans ce nouveau ton, presque toujours avec
+accompagnement des basses seules, et l'on recommence jusqu'au point
+d'orgue final.
+
+On doit supposer qu'assujetti à l'application constante de ce procédé,
+le musicien ne pouvait guère se préoccuper de la vérité d'expression et
+de caractère. Handel en effet n'y songeait guère et ses chanteurs se
+fussent révoltés s'il y eût songé.
+
+Je n'ai rien dit de l'ouverture ni de la sinfonia qui ouvre le second
+acte. Je ne saurais, par l'analyse, donner une idée d'une pareille
+musique instrumentale. Cet _Admetus_ précéda de plusieurs années
+l'_Alceste_ italienne de Gluck. Peut-être même fut-il représenté à
+l'époque où ce dernier, jeune encore, écrivait pour le théâtre italien
+de Londres de mauvais ouvrages, tels que _Pyrame et Thisbé_ et la _Chute
+des Géants_. On peut supposer alors que l'_Admetus_ donna à Gluck l'idée
+de son _Alceste_.
+
+C'est sans doute aussi après avoir entendu les deux mauvais opéras
+italiens de Gluck que Handel dit un jour, en parlant de lui: «Mon
+cuisinier est plus musicien que cet homme-là.»
+
+Handel, il faut le croire, était trop impartial pour ne pas rendre
+pleine justice à son cuisinier. Reconnaissons seulement que, depuis le
+jour où l'auteur du _Messie_ formula ce jugement sur Gluck, celui-ci a
+fait de notables progrès et laissé bien loin derrière lui l'artiste
+culinaire.
+
+Je me résume, et, tout en tenant compte de l'état où se trouvait l'art
+en France, en Allemagne et en Italie, aux époques diverses où ces
+ouvrages furent écrits, l'_Alceste_ de Handel me paraît supérieure à
+l'_Alceste_ de Lulli, celle de Schweiser à celle de Handel, celle de
+Guglielmi à celle de Schweiser, et, en somme, ces quatre ouvrages, à mon
+avis, ressemblent à l'_Alceste_ de Gluck, comme les figures grotesques
+taillées avec un canif dans un marron d'Inde pour divertir les enfants
+ressemblent à une tête de Phidias.
+
+
+
+
+REPRISE DE L'ALCESTE DE GLUCK
+
+A L'OPÉRA
+
+
+Cette reprise tant de fois annoncée, et retardée par diverses causes, a
+eu lieu le 21 octobre 1861, avec un magnifique succès; et ce-jour-là les
+prévisions fâcheuses, les pronostics malveillants ont reçu le plus
+éclatant démenti.
+
+L'auditoire a paru frappé de la majestueuse ordonnance de l'œuvre dans
+son ensemble, de la profondeur de l'expression mélodique, de la chaleur
+du mouvement scénique et de mille beautés qui sont pour lui originales
+et nouvelles, telle est leur dissemblance avec ce qu'on produit, en
+général, sur notre grande scène aujourd'hui. Je penche à croire une
+notable partie du public plus capable qu'autrefois de sentir et de
+comprendre une partition pareille. L'éducation musicale a fait des
+progrès d'une part, et, de l'autre, à force d'indifférence, on en est
+venu à ne plus éprouver de haine pour le beau. La plupart des habitués
+de l'Opéra, contre leur usage, étaient venus pour entendre et non pour
+voir et pour être vus. On a écouté, on a réfléchi, et, comme le disait
+Gluck d'un enfant qui avait pleuré à la première représentation
+d'_Alceste_, on s'est _laissé faire_. Les Polonais n'ont pas manqué,
+tout comme pour _Orphée_, de déclarer le chef-d'œuvre assommant,
+insupportable. Mais on s'y attendait, et l'on n'a tenu compte de leurs
+doléances.
+
+Cette reprise, venue à point, nous le croyons, ne peut qu'exercer une
+excellente influence sur le goût général des amateurs de musique et
+détruire bien des préjugés. Il est seulement à regretter qu'on n'ait pas
+pu la faire dans des conditions de fidélité plus rigoureuses.
+L'obligation de transposer d'un bout à l'autre le rôle d'Alceste, pour
+l'approprier à la voix de madame Viardot, et les modifications de
+détails qui devaient nécessairement résulter de cette transposition,
+ont, en maint endroit, altéré la physionomie de l'ouvrage. Quelques airs
+perdent peu, il est vrai, à être ainsi baissés, mais l'effet de beaucoup
+d'autres est affaibli, pour ne pas dire détruit; l'orchestration devient
+flasque, sourde; l'enchaînement des modulations n'est plus celui de
+l'auteur, puisque la nécessité de préparer la transposition et celle de
+rentrer dans le ton primitif après les morceaux transposés oblige d'en
+suivre un autre. Ce n'est pas ici le lieu de faire un cours de
+composition musicale; on comprendra aisément, d'ailleurs, que de tels
+bouleversements, praticables, dans une certaine mesure, pour des
+fragments isolés, destinés au concert, deviennent désastreux apportés à
+un opéra entier qu'on rend à la scène.
+
+«Plus on s'attache à chercher la perfection et la vérité, a dit Gluck
+dans sa préface d'_Elena et Paride_, plus la précision et l'exactitude
+deviennent nécessaires. Les traits qui distinguent Raphaël de la foule
+des peintres sont en quelque sorte insensibles; de légères altérations
+dans les contours ne détruiront point la ressemblance dans une tête de
+caricature, mais elles défigureront entièrement le visage d'une belle
+personne.»
+
+Cette proposition s'applique à tous les genres d'infidélité dans
+l'exécution des œuvres musicales, mais elle est surtout vraie quand il
+s'agit des œuvres de Gluck.
+
+Hâtons-nous de reconnaître que, sous tous les autres rapports,
+l'exécution d'_Alceste_ à l'Opéra est d'une assez respectueuse
+exactitude. Les chanteurs ne changent presque pas une note de leurs
+rôles; les mélodies, les récitatifs, les chœurs sont reproduits
+absolument tels que l'auteur les écrivit. Quelques personnes croient
+qu'on a ajouté à l'orchestration des instruments à vent; c'est une
+erreur. M. Royer, considérant que les instruments à cordes remplissent
+le rôle principal dans l'orchestre d'_Alceste_, a seulement voulu leur
+donner plus de puissance en en augmentant un peu le nombre. Celui des
+violons, en conséquence, a été porté à vingt-huit, celui des altos à
+dix, celui des violoncelles à onze, et celui des contre-basses à neuf.
+On ne peut qu'applaudir à cette mesure, qui ne sera pas, il faut
+l'espérer, adoptée désormais pour _Alceste_ seulement, et qui rendra
+l'orchestre de l'Opéra plus riche encore que celui de Covent-Garden, à
+Londres, l'un des plus puissants de l'Europe. On a engagé aussi un
+trombone-basse, nécessaire pour l'exécution de certaines notes graves
+que les trombones-ténors dont on se sert exclusivement à l'Opéra ne
+possèdent pas. La reprise d'_Alceste_, qui eut lieu en 1825, ne fut, à
+beaucoup près, ni aussi soignée ni aussi complète que celle à laquelle
+nous venons d'assister. Plusieurs morceaux furent alors indignement
+mutilés, quantité d'autres, et des plus admirables, supprimés. On vient
+de nous les rendre à peu près tous, et intacts. «Comment, _à peu près_?
+direz-vous. Les chefs du service musical de l'Opéra parlent pourtant,
+avec une satisfaction qui les honore, de leur respect pour la partition,
+et se montrent tout fiers de n'avoir point à se reprocher les attentats
+de 1825.» Cela me rappelle ces héros populaires qui, le 29 juillet 1830,
+s'écriaient dans l'ardeur de leur enthousiasme: «Ah! on ne dira rien
+contre la révolution cette fois, ni contre nous. Nous sommes les maîtres
+de Paris, depuis quarante-huit heures, et nous n'avons rien volé, rien
+détruit!» Ils étaient tout fiers de n'être pas des brigands.
+
+Il y avait pourtant bien quelques petites choses à dire.
+
+Mais il faut rendre justice à cette probité relative. Ici le mieux est
+ami du bien. L'esprit général du personnel de l'Opéra a d'ailleurs été
+excellent pendant les études, que tout le monde a faites avec zèle et le
+plus grand soin. Et, certes, la tâche n'était facile à remplir pour
+personne. Le désordre dans lequel se trouvaient la partition et les
+parties de chœur et d'orchestre eût été tel, augmenté par les
+transpositions, qu'on a dû recopier tout comme s'il se fût agi d'un
+opéra nouveau. On pouvait voir, par l'inexactitude des anciennes copies,
+par l'absence des nuances, des indications de mouvement, par les fautes
+qu'on y remarquait, combien nos pères étaient peu exigeants pour
+l'exécution des opéras. Pourvu que le rôle principal fût confié à un
+grand artiste, ils faisaient bon marché du reste, et n'allaient pas trop
+s'enquérir de l'intelligence de l'orchestre ni de celle de son chef,
+nommé alors (avec juste raison) batteur de mesure. Les choristes et les
+coryphées chantaient toujours assez juste, et quelques fausses notes
+dans l'harmonie des instruments ou des voix ne les choquaient pas trop.
+
+ Les délicats sont malheureux,
+ Rien ne saurait les satisfaire.
+
+Le public, cette fois, n'a pourtant pas paru trop malheureux.
+
+Disons que, pour _Alceste_, les erreurs et les grossièretés de
+l'exécution ont toujours été dues en grande partie à la paresse de
+Gluck, pour qui il semble que la rédaction attentive et soignée de ses
+œuvres ait été un travail au-dessus de ses forces. Ses partitions
+furent toutes écrites avec un incroyable laisser-aller. Quand on en vint
+ensuite à les graver, le graveur ajouta ses fautes à celles du
+manuscrit, et il ne paraît pas que l'auteur ait daigné s'occuper alors
+de la correction des épreuves. Tantôt les premiers violons sont écrits
+sur la ligne des seconds, tantôt les altos, devant être à l'unisson des
+basses, se trouvent, par suite d'un _col basso_ négligemment jeté,
+écrits à la double octave haute de celles-ci, et font, en conséquence,
+entendre parfois les notes de la basse au-dessus de celles de la
+mélodie; l'auteur ici oublie d'indiquer le ton des cors; ailleurs il a
+négligé d'indiquer même l'instrument à vent qui doit exécuter une partie
+saillante; est-ce une flûte, un hautbois, une clarinette? on ne sait.
+Quelquefois il écrit sur la ligne des contre-basses quelques notes
+importantes pour les bassons, puis il ne s'occupe plus d'eux et l'on ne
+peut savoir ce qu'ils deviennent ensuite.
+
+Dans la partition de l'_Alceste_ italienne, imprimée à Vienne et un peu
+moins incorrecte que la partition française, on trouve des causes
+d'erreurs pour les copistes et les exécutants, telles que celles-ci: Le
+mot _Bos_ s'y trouve fréquemment; qu'est-ce que _Bos_? C'est une faute
+d'impression; il fallait _Pos._ Mais qu'est-ce donc que _Pos_? C'est
+l'abréviation du mot allemand _Posaunen_, qui signifie trombones; et
+l'on est d'autant plus pardonnable de ne pas le deviner que partout
+ailleurs, dans la même partition, il désigne les trombones par leur nom
+italien de _tromboni_. Je n'ai pu savoir exactement quel instrument il a
+voulu désigner dans l'_Alceste_ italienne par le mot bizarre de
+_chalamaux_; est-ce la clarinette employée dans le _chalumeau_? le doute
+est permis.
+
+Je n'en finirais pas de décrire un tel désordre. Il y a même, dans la
+grande partition française, par suite d'une faute de copie, une
+cacophonie d'instruments de cuivre, digne de certaines partitions
+modernes, qui ferait bondir et hurler de douleur l'auditoire le plus
+amoureux de l'horrible, et qui a l'air d'avoir été écrite, comme on en
+écrit maintenant, avec la plus scrupuleuse férocité.
+
+Gluck dit dans une de ses lettres: «Ma présence aux répétitions de mes
+ouvrages est aussi indispensable que le soleil l'est à la création.» Je
+le crois bien, mais elle l'eût été un peu moins s'il se fût donné la
+peine d'écrire avec plus d'attention et s'il n'eût pas laissé aux
+exécutants tant d'intentions à deviner et tant d'erreurs à rectifier.
+Aussi ne se figure-t-on pas ce que ses œuvres deviennent quand on les
+représente dans les théâtres où les traditions ne se sont pas
+conservées. J'ai vu une représentation d'_Iphigénie en Tauride_, à
+Prague, qui m'eût donné le choléra, si je n'avais fini par en rire de
+tout mon cœur. La mise en scène était digne du reste. Au dénouement, le
+vaisseau sur lequel Oreste et sa sœur allaient monter pour retourner en
+Grèce, était orné d'une triple rangée de canons.
+
+L'exécution musicale ni la mise en scène des œuvres de Gluck à l'Opéra
+de Paris n'ont rien de commun avec ces exhibitions grotesques. Cette
+fois-ci surtout, on a donné au grand homme un palais peuplé de
+serviteurs dévoués et intelligents; partout ailleurs (excepté à Berlin),
+il serait dans une grange. Les chanteurs et les instrumentistes de
+l'Opéra ne sont pas, il faut en convenir, entrés tout d'abord dans
+l'esprit de ce noble style; mais au fur et à mesure que le nombre des
+répétitions augmentait, ils sentaient le charme les prendre, et
+l'intelligence leur venait avec le sentiment de ces beautés si nouvelles
+pour eux. C'est que, lorsqu'il s'agit des œuvres de Gluck, rien n'est
+plus différent de l'exécution rêvée par l'auteur qu'une certaine
+exécution fidèle, mais plate, et qui consisterait à dire la note
+seulement. Il faut à une fidélité absolue dans le chant, dans le
+rhythme, dans les accents, dans tout, unir en outre une manière de
+phraser les mélodies, un ménagement des nuances, une articulation des
+mots tels que, sans ces qualités, la divine fleur d'expression qui rend
+ces œuvres si émouvantes n'a plus ni couleurs ni parfums, et que
+l'œuvre entière périt. Gluck avait raison de trouver sa présence aux
+répétitions de ses ouvrages aussi indispensable que le soleil l'est à la
+création.
+
+Lui seul pouvait tout éclairer, tout animer, donner à tout la chaleur et
+la vie. Mais il eut cruellement à souffrir. Ses interprètes mirent sa
+patience à de rudes épreuves.
+
+A son époque, les chœurs n'agissaient pas; plantés à droite et à gauche
+de la scène comme des tuyaux d'orgues, ils récitaient leur leçon avec un
+calme désespérant. Ce fut lui qui tenta de les ranimer; il leur
+indiquait les gestes et les mouvements à faire; il se consumait en
+efforts, et il eût succombé à la peine sans la robuste nature dont il
+était doué. A l'une des dernières répétitions d'_Alceste_, il venait de
+tomber sur un siége ruisselant et fumant, comme s'il eût été plongé dans
+le Styx, quand la femme du maître des ballets, qui s'était constituée sa
+garde attentive, lui apporta un grand verre de punch: «O ma houri,
+dit-il en lui baisant les mains, vous me ranimez. Sans vous, j'allais
+boire au Cocyte.»
+
+Je ne sais quelle fut la nature du talent de mademoiselle Levasseur, qui
+joua la première à Paris le rôle d'Alceste; cette actrice passe pour
+avoir eu une grande voix dont elle faisait un assez médiocre emploi. La
+Saint-Huberti, qui lui succéda, fut au contraire une véritable artiste;
+il n'en pouvait guère être autrement, Gluck lui-même s'était chargé de
+son éducation musicale. Mademoiselle Maillard, la troisième Alceste,
+était grande, belle et bête.
+
+La quatrième, madame Branchu, que j'ai vue et qui n'était ni grande ni
+belle, m'a semblé la tragédie lyrique incarnée. Son soprano, d'une
+puissance extraordinaire, se prêtait comme nul autre aux accents doux.
+Elle chantait le pianissimo d'une façon irréprochable, qui tenait à
+l'extrême facilité d'émission de sa voix dans le medium; et l'instant
+d'après, cette même voix remplissait de ses éclats la vaste salle de
+l'Opéra et couvrait les plus violents _tutti_ de l'orchestre. Ses yeux
+noirs lançaient des éclairs. Elle se faisait illusion à elle-même; une
+fois en scène, elle croyait fermement être Alceste, Clytemnestre,
+Iphigénie, la Vestale, Statira. Elle m'a assuré avoir eu dans sa
+jeunesse une extrême facilité de vocalisation, que Garat, son maître,
+l'avait empêchée de développer, l'avertissant que si elle se livrait à
+ce genre d'études elle ne chanterait jamais bien le style large.
+
+Elle disait les vers avec une pureté remarquable; talent nécessaire pour
+bien chanter comme pour bien composer dans le grand genre dramatique. Je
+fus témoin d'une ovation qu'elle obtint un jour dans une soirée de
+bénéfice à l'Opéra-Comique, en jouant le rôle de la femme de Sylvain,
+dans un opéra de Grétry, dont le dialogue parlé est en vers.
+
+J'étais alors presque un enfant. Je me souviens du triste tableau que me
+fit madame Branchu de la carrière du compositeur français. «Ce n'est
+rien, me dit-elle, que d'écrire un bel opéra, il faut le faire jouer. Ce
+n'est rien encore, il faut le faire _bien_ jouer; et ce n'est guère d'en
+obtenir une représentation excellente, il faut amener le public à le
+comprendre. Gluck n'eût jamais pu devenir ce qu'il est devenu à Paris
+sans la protection directe et active de la reine Marie-Antoinette, à qui
+il avait appris la musique à Vienne, et qui conservait pour son maître
+une affectueuse reconnaissance. Cette haute protection et le génie de
+Gluck et la valeur immense de ses œuvres ne l'ont pas empêché d'être
+accablé d'injures par le marquis de Carracioli, par Marmontel, par La
+Harpe et cent autres _gens d'esprit_. Vous me parlez d'_Alceste_, ce
+chef-d'œuvre fut très-froidement accueilli à sa première
+représentation; le public ne sentit, ne comprit rien.
+
+«En France, le plus grand mérite musical est presque sans valeur pour
+celui qui le possède; trop peu de gens peuvent le reconnaître et trop de
+gens ont intérêt à le nier ou à le cacher. Les hommes puissants qui
+tiennent en leurs mains le sort des artistes sont trop aisément trompés,
+et se trouvent dans l'impossibilité de découvrir d'eux-mêmes la vérité.
+Tout n'est que hasard dans cette terrible carrière. Les compositeurs
+rencontrent quelquefois même des ennemis parmi leurs interprètes. Moi
+qui vous parle, quand on commença les études de la _Vestale_, j'ai fait
+partie pendant quinze jours d'une cabale contre Spontini. Ses
+merveilleux récitatifs me donnaient trop de peine à apprendre, ils me
+paraissaient inchantables; à la vérité, j'ai promptement et bien changé
+d'opinion. Enfin, ce que je sais de la carrière du compositeur me la
+fait regarder comme presque impraticable chez nous. Si mon fils voulait
+la suivre, je l'en détournerais de tout mon pouvoir.».....
+
+Après sa retraite de l'Opéra en 1826 ou 1827, madame Branchu alla vivre
+en Suisse. Vingt ans après, je me trouvais à Paris dans un magasin de
+musique où elle entra. Pendant qu'on lui cherchait un morceau qu'elle
+venait acheter, elle me regarda assez attentivement, puis ressortit sans
+m'adresser la parole. Elle ne m'avait pas reconnu.
+
+Notre monde musical seul n'avait pas changé.
+
+Ces souvenirs, réveillés avec beaucoup d'autres par la récente
+représentation d'_Alceste_, ne sont pas tout à fait étrangers à mon
+sujet; ils me conduisent naturellement à parler de la grande artiste qui
+vient d'aborder avec tant de succès ce rôle presque inabordable de la
+reine de Thessalie.
+
+On sait l'effet extraordinaire que madame Viardot produisit, il y a
+quelques mois, en chantant au Conservatoire quelques fragments
+d'_Alceste_; ce fut alors la cantatrice seulement qui fut applaudie. A
+l'Opéra, c'est aussi l'actrice éminente, l'artiste enthousiaste,
+inspirée et savante, qui a excité pendant toute la durée de trois grands
+actes l'émotion de l'assemblée. En lutte avec les révoltes de sa voix,
+comme Gluck l'est avec la monotonie de son poëme, ils sont restés les
+plus forts tous les deux. Madame Viardot a été admirable de douloureuse
+tendresse, d'énergie, d'accablement; sa démarche, ses quelques gestes en
+entrant dans le temple; son attitude brisée pendant la fête du second
+acte; son égarement au troisième; son jeu de physionomie au moment de
+l'interrogatoire que lui fait subir Admète; son regard fixe pendant le
+chœur des ombres: «Malheureuse, où vas-tu?» toutes ces attitudes de
+bas-reliefs antiques, toutes ces belles poses sculpturales ont excité la
+plus vive admiration. Dans l'air: «Divinités du Styx!» la phrase «pâles
+compagnes de la mort» a excité des applaudissements qui ont presque
+empêché d'entendre la mélodie suivante: «Mourir pour ce qu'on aime,»
+qu'elle a dite avec une profonde sensibilité. Au dernier acte, l'air
+«Ah! divinités implacables,» chanté avec cet accent de résignation
+désolée si difficile à trouver, a été interrompu trois fois par les
+applaudissements. En un mot, _Alceste_ est pour madame Viardot un
+nouveau triomphe, et celui qui se trouvait pour elle le plus difficile à
+obtenir[6]. Michot (Admète) a surpris tout le monde comme chanteur et
+comme acteur. Sa voix de ténor haut, qui lui permet de tout chanter en
+sons de poitrine, convient parfaitement au rôle. Il a dit ses airs et la
+plupart de ses difficiles récitatifs d'une belle manière et avec ces
+accents émus qu'on entend trop rarement. Citons surtout l'air «Non, sans
+toi je ne puis vivre!» dont la dernière phrase, reprise sur quatre notes
+aiguës:
+
+ Je ne puis vivre;
+ Tu le sais, tu n'en doutes pas,
+
+a remué toute la salle. Il a bien fait ressortir la tendre sérénité de
+celui:
+
+ Bannis la crainte et les alarmes.
+
+Le dernier, qui est la clef de voûte du rôle, et dont Michot a
+parfaitement rendu les principaux passages, celui-ci surtout:
+
+ Je pousserais des cris que tu n'entendrais pas.
+
+perd la moitié de son effet à être chanté si lentement. C'est une
+andante, et pour Gluck, _andante_ ne veut pas dire _lent_, il indique un
+mouvement d'une certaine animation relative à la nature du sentiment
+qu'il s'agit d'exprimer, quelque chose qui _va_, qui _marche_. Ici,
+d'ailleurs, le caractère de la partie de chant, celui du dessin
+d'accompagnement des seconds violons, le tissu général du morceau,
+indiquent une sorte d'agitation que les paroles, en outre, exigent
+impérieusement.
+
+Il en est de même de quelques récitatifs qui veulent être _dits_ sans
+emphase et non _posés_, et de quelques autres dont l'entraînement
+passionné ne permet pas une telle largeur dans le débit. Ainsi les vers:
+
+ Parle, quel est celui dont la pitié cruelle
+ L'entraîne à s'immoler pour moi?
+
+doivent absolument être jetés avec une sorte de précipitation anxieuse.
+Nourrit père, qui, à mon sens, ne valait pas Michot, produisait dans ce
+rôle de grands effets précisément par cette rapidité de débit. Les
+artistes, en général, répondent, quand on la leur demande: «Il est
+très-difficile, en chantant si vite, de trouver le moyen de poser la
+voix.» Sans doute c'est difficile, mais l'_art_ consiste à vaincre les
+difficultés; s'il en était autrement, à quoi serviraient les études? Le
+premier venu, doué d'une voix quelconque, serait un chanteur.
+
+Ce n'est pour Michot qu'un léger effort à faire; quand il voudra
+l'animer davantage, il doublera l'effet de ce rôle d'Admète qui lui fait
+le plus grand honneur.
+
+La splendide voix de Cazaux ne pouvait manquer de faire merveilles dans
+le rôle du grand prêtre; aussi Cazaux a-t-il été couvert
+d'applaudissements pendant et après sa scène:
+
+ Apollon est sensible à nos gémissements,
+
+et au passage:
+
+ Perce d'un rayon éclatant
+ Le voile affreux qui l'environne.
+
+Il a été tout à fait à la hauteur de l'inspiration de Gluck quand il a
+dit avec sa voix tonnante:
+
+ Le marbre est animé,
+ Le saint trépied s'agite.
+
+Je ne crois pas pouvoir lui adresser un plus flatteur éloge.
+
+Je l'engage à travailler son _ré_ d'en haut, qu'il attaque toujours un
+peu bas.
+
+Borchardt, qui débutait dans le petit rôle d'Hercule, a reçu un accueil
+qui doit l'encourager. Sa stature, sa voix robuste, le caractère de sa
+tête, conviennent parfaitement au personnage. L'étendue de sa voix de
+baryton-basse lui permet, en outre, d'attaquer sans danger les notes
+hautes du rôle, impossibles à atteindre pour la plupart des chanteurs.
+Borchardt est une bonne acquisition pour l'Opéra.
+
+Mademoiselle de Taisy avait eu la complaisance de se charger du solo de
+la jeune Grecque dans la fête. Elle a dit avec une grâce exquise ce
+ravissant morceau épisodique placé au milieu du chœur:
+
+ Parez vos fronts de fleurs nouvelles.
+
+Autrefois c'était une choriste qui, chantant indignement faux avec une
+petite voix aigre, venait défigurer cette charmante page et jeter du
+ridicule sur l'ensemble de l'exécution.
+
+L'exemple de mademoiselle de Taisy doit être suivi; désormais tout solo,
+court ou non, sera chanté, il faut l'espérer, par un artiste. Koenig
+s'acquitte bien aussi de son petit rôle du confident Évandre; enfin
+Coulon a fait frissonner la salle dans son air du dieu infernal:
+
+ Caron t'appelle.
+
+Le ténor frais et jeune de Grisy convient tout à fait au blond Phoebus,
+dont on avait à tort voulu confier d'abord le court récitatif de la fin
+à une voix de basse.
+
+Les chœurs bien exercés, sous la direction de M. Massé, ne laissent
+rien à désirer. Les choristes qui chantent au loin, derrière le théâtre,
+suivent avec une régularité parfaite la mesure de l'orchestre, qu'ils ne
+peuvent entendre cependant. Il y a quinze jours, cet ensemble eût été
+impossible; le métronome électrique n'était pas encore introduit à
+l'Opéra. Quant à M. Dietsch, la reprise d'_Alceste_ a été pour lui
+l'occasion d'un succès qui comptera dans sa vie. Il n'a pas, ce me
+semble, commis la moindre erreur de mouvement et il a fait observer
+toutes les nuances avec un scrupule intelligent. Aussi, de toutes parts,
+entendait-on dans la salle louer l'exécution de l'orchestre, sa
+discrétion dans les accompagnements, son ensemble, sa précision, sa
+force imposante. Jamais la scène du temple ne fut exécutée nulle part de
+la sorte. La marche religieuse a été applaudie à trois reprises;
+l'auditoire, recueilli, était entièrement absorbé par la contemplation
+de ce divin morceau. MM. Dorus et Altès ont trouvé précisément le degré
+de force qu'il faut y donner aux sons graves de la flûte et qui revêtent
+la mélodie d'un si chaste coloris. Autrefois, quand j'entendis
+_Alceste_, le premier flûtiste de l'Opéra, qui n'était ni modeste ni le
+premier dans son art, comme M. Dorus, détruisait complétement ce bel
+effet d'instrumentation. Il ne voulait pas que la seconde flûte jouât
+avec lui, et il transposait, pour mieux dominer l'orchestre, sa partie à
+l'octave supérieure, se moquant parfaitement de l'intention de Gluck. Et
+on le laissait faire. Après une telle incartade, il méritait d'être
+renvoyé de l'Opéra et condamné à six mois de prison.
+
+Il ne faut pas oublier le petit solo de hautbois de M. Cras, dans l'air:
+«Grands dieux, du destin qui m'accable,» dont il joue seulement un peu
+trop piano les deux dernières mesures, et moins encore la belle
+ritournelle de clarinette de celui «Ah! malgré moi,» exécutée par M.
+Leroy avec les beaux sons et le beau style dont ce virtuose a le secret.
+
+Les danses gracieuses ont été dessinées par M. Petipa. M. Cormon a su
+vaincre avec un rare bonheur les difficultés de la mise en scène. Tout y
+est réglé avec une intelligence parfaite des exigences de la musique,
+dont les metteurs en scène ne tiennent pas compte ordinairement, et avec
+un grand goût de l'antique. C'est la première fois que l'on voit à
+l'Opéra des démons et des ombres assez ingénieusement costumés et
+groupés pour paraître fantastiques et non ridicules.
+
+Enfin, après cent ans et plus, voici l'_Alceste_ placée presque dans son
+jour, et admirée et comprise; et bien des gens répètent depuis lundi le
+mot de l'abbé Arnault. Quelqu'un disant devant lui qu'_Alceste_ était
+tombée à sa première représentation: «Oui, répliqua-t-il, tombée du
+ciel.»
+
+Mais cette reprise d'_Alceste_, bien qu'elle ne soit pas de tout point
+irréprochable, constitue seulement une exception à la règle. En général,
+quand un ancien chef-d'œuvre est remis en scène après la mort de
+l'auteur, c'est le roi Lear qui n'est plus roi; le théâtre c'est le
+palais de ses filles, Goneril et Régane, où fourmillent des serviteurs
+irrévérencieux qui maltraitent les officiers de l'hôte illustré, lui
+manquent à lui-même de respect, et sont toujours prêts à dire, si l'on
+se plaint de leurs indignes procédés: «Oui, nous avons mis Kent dans les
+Ceps; il commandait ici en maître, et cela nous déplaît. Oui, nous avons
+chassé vingt-cinq des chevaliers de Lear; ils étaient incommodes et
+encombraient le palais. Il en reste vingt-cinq autres, et c'est assez.
+Quel besoin avait le roi de cinquante chevaliers pour le servir? Quel
+besoin a-t-il de vingt-cinq, de vingt, de dix, d'un seul même? Ceux du
+palais ne sont-ils pas suffisants pour satisfaire les caprices du
+vieillard entêté, impérieux et chagrin?» jusqu'à ce que Lear, poussé à
+bout par tant d'outrages, sorte enfin courroucé, renonçant à cette
+hospitalité parricide, et, seul avec son fidèle Kent et son fou, dans la
+nuit et l'orage, sur la bruyère déserte, délirant de douleur, s'écrie:
+«Foudres du ciel, grondez, frappez ma tête blanche! crevez sur moi,
+froids nuages! ouragans, arrachez et dispersez ma chevelure! vous le
+pouvez, je vous pardonne, à vous, vous n'êtes pas mes filles!...» Et
+nous qui sommes les fous dévoués, avec le fidèle Kent, le noble Edgard
+et la douce Cordelia, nous ne pouvons que gémir et environner la majesté
+mourante de notre amour et de nos respects. O Shakspeare! Shakspeare!
+grand outragé! toi qui eus pour rivaux les ours combattant dans les
+cirques de Londres et les bambins du théâtre du Globe, c'était pour toi,
+mais c'était aussi pour tes successeurs de tous les temps, de tous les
+lieux, que tu mettais dans la bouche de ton Hamlet ces amères paroles:
+
+«Vous me déchirez de la passion comme des lambeaux de vieille
+étoffe.--C'est trop long, dites-vous; c'est comme votre barbe, on
+pourra raccourcir le tout en même temps.--N'écoute pas cet idiot; il lui
+faut une ballade, quelque conte licencieux, ou il s'endort.--N'allez pas
+ajouter des sottises à vos rôles pour exciter les applaudissements des
+imbéciles du parterre.» Et tant d'autres.
+
+Et l'on raille un grand maître, encore vivant par bonheur, pour les
+murailles fortifiées qu'il élève autour de ses œuvres, pour ses
+impitoyables exigences, pour ses prévisions inquiètes, pour sa méfiance
+de tous les instants et de tous les hommes. Ah! qu'il a bien raison, le
+savant musicien, le savant homme, de toujours imposer pour la
+représentation de ses nouvelles œuvres des conditions ainsi formulées:
+Vous me donnerez tels chanteurs, telles cantatrices, tant de choristes,
+tant de musiciens, tels musiciens et tels choristes; ils feront tant de
+répétitions sous ma direction; on ne répétera rien autre que mon ouvrage
+pendant tant de mois; je dirigerai ces études comme je l'entendrai,
+etc., etc., etc., etc., ou vous _me payerez cinquante mille francs_!
+
+C'est seulement ainsi que les grandes compositions complexes de l'art
+musical peuvent être sauvées et garanties de la morsure des rats qui
+grouillent dans les théâtres, dans les théâtres de France, d'Angleterre,
+d'Italie, d'Allemagne même, de partout. Car, il ne faut pas se faire
+illusion, les théâtres lyriques sont tous les mêmes; ce sont les mauvais
+lieux de la musique, et la chaste muse qu'on y traîne ne peut y rentrer
+qu'en frémissant. Pourquoi cela? Oh! nous le savons trop, on l'a trop
+souvent dit, il n'y a nul besoin de le redire. Répétons seulement qu'une
+œuvre de la nature d'_Alceste_ ne sera jamais dignement exécutée _en
+l'absence de l'auteur_, que sous la surveillance d'un artiste dévoué qui
+la connaît parfaitement, depuis longtemps familier avec le style du
+maître, possédant à fond toutes les questions qui se rattachent à la
+musique et aux études musicales, profondément pénétré de ce qu'il y a de
+grand et de beau dans l'art, et qui, jouissant d'une autorité justifiée
+par son caractère, ses connaissances spéciales et l'élévation de ses
+vues, l'exerce tantôt avec douceur, tantôt avec une rigidité absolue;
+qui ne connaît ni amis ni ennemis; un Brutus l'Ancien qui, une fois ses
+ordres donnés et les voyant transgressés, est toujours prêt à dire: _I
+lictor, liga ad palum!_ Va, licteur, lie au poteau le coupable!»--Mais
+c'est M. ***, c'est mademoiselle ***, c'est madame ***.--_I lictor!_
+
+Vous demandez l'établissement du despotisme dans les théâtres? me
+dira-t-on. Et je répondrai: Oui, dans les théâtres lyriques surtout, et
+dans les établissements qui ont pour objet d'obtenir un beau résultat
+musical au moyen d'un personnel nombreux d'exécutants de divers ordres,
+obligés de concourir à un seul et même but; il faut le despotisme,
+souverainement intelligent sans doute, mais le despotisme enfin, le
+despotisme militaire, le despotisme d'un général en chef, d'un amiral en
+temps de guerre. Hors de là il n'y a que résultats incomplets, contre
+sens, désordre et cacophonie.
+
+
+
+
+LES
+
+INSTRUMENTS AJOUTÉS PAR LES MODERNES
+
+AUX PARTITIONS DES MAITRES ANCIENS
+
+
+ * * * * *
+
+On remarquait dernièrement à l'un des concerts du Conservatoire que,
+dans le duo de l'_Armide_ de Gluck (Esprits de haine et de rage), les
+voix étaient très-souvent couvertes par de grands cris de trombones, et
+perdaient ainsi beaucoup de leur effet. Ces trombones ont été ajoutés à
+Paris par je ne sais qui, et d'une manière assez plate; on en a ajouté
+bien plus encore dans le même ouvrage à Berlin. Or, il n'est pas inutile
+de dire à ce sujet que, pour _Armide_ comme pour _Iphigénie en Aulide_,
+Gluck n'a pas écrit une seule note de trombone. Il ne faut pas répondre
+que, s'il s'est abstenu d'employer cet instrument dans _Armide_, c'est
+qu'il n'y avait pas alors de trombones à l'orchestre de l'Opéra, car ils
+jouent un grand rôle dans _Alceste_, il y en a dans _Orphée_, partitions
+qui l'une et l'autre furent représentées avant _Armide_. Il y en a dans
+_Iphigénie en Tauride_.
+
+Il est singulier qu'un compositeur, si grand qu'il soit, ne puisse pas
+écrire son orchestre comme il l'entend, et surtout qu'il ne soit pas
+libre de s'abstenir de l'emploi de certains instruments quand il le juge
+convenable. D'illustres maîtres eux-mêmes ont pris maintes fois la
+liberté de corriger l'instrumentation de leurs prédécesseurs, à qui ils
+faisaient ainsi l'aumône de leur science et de leur goût. Mozart a
+instrumenté les oratorios de Handel. La justice divine a voulu que plus
+tard les opéras de Mozart fussent à leur tour réinstrumentés en
+Angleterre et qu'on bourrât _Figaro_ et _Don Juan_ de trombones,
+d'ophicléides et de grosses caisses. Spontini m'avouait un jour avoir
+ajouté, avec bien de la discrétion il est vrai, des instruments à vent à
+ceux qui se trouvent déjà dans l'_Iphigénie en Tauride_ de Gluck. Deux
+ans après, se plaignant avec amertume devant moi des excès de ce genre
+dont il était témoin, des abominables grossièretés ajoutées à
+l'orchestre de pauvres morts qui ne pouvaient se défendre contre de
+telles calomnies, Spontini s'écria: «C'est indigne! affreux! Mais on me
+corrigera donc aussi, moi, quand je serai mort?...»--Ce à quoi je
+répondis tristement: «Hélas! cher maître, vous avez bien corrigé Gluck!»
+
+Le plus grand symphoniste qui ait jamais existé n'a pas échappé lui-même
+à ces inqualifiables outrages. Sans compter l'ouverture de _Fidelio_,
+trombonisée d'un bout à l'autre en Angleterre, où l'on trouve que
+Beethoven dans cette ouverture a employé les trombones avec trop de
+réserve, on a déjà commencé ailleurs à corriger l'instrumentation de la
+SYMPHONIE EN UT MINEUR....
+
+Je vous dirai quelque jour, dans un travail spécial, le nom de tous ces
+ravageurs de chefs-d'œuvre....
+
+
+
+
+LES SONS HAUTS ET LES SONS BAS
+
+LE HAUT ET LE BAS DU CLAVIER
+
+
+Je remarquais un jour dans un opéra une _gamme descendante_ vocalisée,
+une roulade, sur ces mots: _Je roulais dans l'abîme_, dont l'intention
+imitative est des plus plaisantes.
+
+Il est clair que le musicien a pensé qu'une roulade descendante
+exprimait parfaitement le mouvement d'un corps roulant de haut en bas.
+Les notes écrites sur la portée représentent en effet _à l'œil_ cette
+direction descendante; si le système de la musique chiffrée venait à
+prévaloir, les signes de l'écriture musicale ne parleraient plus ainsi
+_à l'œil_. Bien plus, si, par un caprice de l'exécutant lecteur, il
+venait à tenir son cahier de musique à rebours, les notes
+représenteraient au contraire un mouvement ascendant.
+
+N'est-il pas pitoyable que l'on puisse citer en musique de nombreux
+exemples de ces enfantillages causés par une fausse interprétation des
+mots?
+
+On dit _monter, descendre_, pour exprimer le mouvement des corps qui
+s'éloignent du centre de la terre ou qui s'en rapprochent. Je défie que
+l'on trouve un autre sens à ces deux verbes. Or, le son, impondérable
+comme l'électricité, comme la lumière, peut-il, en tant que son plus ou
+moins grave, se rapprocher ou s'éloigner du centre de la terre?
+
+On appelle son haut ou aigu le son produit par un corps sonore,
+exécutant, dans un temps donné, un certain nombre de vibrations; le son
+bas ou grave est celui qui résulte d'un nombre de vibrations moins
+grand, et par conséquent de vibrations plus lentes exécutées dans le
+même espace de temps. Voilà pourquoi l'expression de _son grave_ ou
+_lent_ est plus convenable que celle de son _bas_, qui ne signifie rien;
+de même celle de son _aigu_ (qui perce l'oreille comme un corps aigu)
+est raisonnable, prise au figuré, tandis que celle de son _haut_ est
+absurde. Car pourquoi le son produit par une corde exécutant trente-deux
+vibrations par seconde serait-il plus rapproché du centre de la terre
+que le son produit par une autre corde exécutant par seconde huit cents
+vibrations?
+
+Comment le côté droit du clavier de l'orgue ou du piano est-il le _haut_
+du clavier, ainsi qu'on a l'habitude de l'appeler? Le clavier est
+horizontal. Quand un violoniste, tenant son violon à la manière
+ordinaire, veut produire des sons aigus, sa main gauche, en se
+rapprochant du chevalet, monte en effet; mais un violoncelliste, dont
+l'instrument est placé d'une façon contraire, se voit obligé de faire
+_descendre_ sa main pour produire les mêmes sons aigus, dits sons hauts
+si improprement.
+
+Il est pourtant vrai que ces abus de mots, dont le moindre examen
+attentif suffit à démontrer le ridicule, ont amené même de grands
+maîtres à écrire les plus incroyables non-sens, et par contre-coup
+ensuite des gens d'esprit, impatientés par de telles niaiseries, à
+confondre dans une réprobation commune toutes les images musicales et à
+ridiculiser celles même que le bon sens et le goût peuvent avouer et qui
+parlent le plus clairement à l'imagination de l'_auditeur_.
+
+Je me souviens de la naïve sincérité avec laquelle un maître de
+composition faisait admirer à ses élèves l'accompagnement en gammes
+descendantes d'un passage d'_Alceste_, où le grand-prêtre, invoquant
+Apollon le dieu du jour, dit:
+
+ Perce d'un rayon éclatant
+ Le voile affreux qui l'environne.
+
+«Voyez-vous, disait-il, cette gamme obstinée en triples croches
+_descendant_ d'_ut_ à _ut_ dans les premiers violons? C'est le _rayon_,
+le _rayon éclatant_, qui _descend_ à la voix du grand-prêtre.» Et ce
+qu'il y a de plus triste encore à avouer, c'est que Gluck évidemment a
+cru imiter ainsi le _rayon_.
+
+
+
+
+LE FREYSCHÜTZ
+
+DE WEBER
+
+
+Le public français comprend et apprécie aujourd'hui dans son ensemble et
+ses détails cette composition qui naguère encore ne lui paraissait
+qu'une amusante excentricité. Il voit la raison des choses demeurées
+obscures pour lui jusqu'ici; il reconnaît dans Weber la plus sévère
+unité de pensée, le sentiment le plus juste de l'expression, des
+convenances dramatiques, unis à une surabondance d'idées musicales mises
+en œuvre avec une réserve pleine de sagesse, à une imagination dont les
+ailes immenses n'emportent cependant jamais l'auteur hors des limites où
+finit l'idéal, où l'absurde commence.
+
+Il est difficile, en effet, en cherchant dans l'ancienne et la nouvelle
+école, de trouver une partition aussi irréprochable de tout point que
+celle du _Freyschütz_; aussi constamment intéressante d'un bout à
+l'autre; dont la mélodie ait plus de fraîcheur dans les formes diverses
+qu'il lui plaît de revêtir; dont les rhythmes soient plus saisissants,
+les inventions harmoniques plus nombreuses, plus saillantes, et l'emploi
+des masses de voix et d'instruments plus énergique sans efforts, plus
+suave sans afféterie. Depuis le début de l'ouverture jusqu'au dernier
+accord du chœur final, il m'est impossible de trouver une mesure dont
+la suppression ou le changement me paraisse désirable. L'intelligence,
+l'imagination, le génie brillent de toutes parts avec une force de
+rayonnement dont les yeux d'aigle pourraient seuls n'être point
+fatigués, si une sensibilité inépuisable, autant que contenue, ne venait
+en adoucir l'éclat et étendre sur l'auditeur le doux abri de son voile.
+
+L'ouverture est couronnée reine aujourd'hui; personne ne songe à le
+contester. On la cite comme le modèle du genre. Le thème de l'_andante_
+et celui de l'_allegro_ se chantent partout. Il en est un que je dois
+citer, parce qu'on le remarque moins et qu'il m'émeut incomparablement
+plus que tout le reste. C'est cette longue mélodie gémissante, jetée par
+la clarinette au travers du _tremolo_ de l'orchestre, comme une plainte
+lointaine dispersée par les vents dans les profondeurs des bois. Cela
+frappe droit au cœur; et, pour moi du moins, ce chant virginal qui
+semble exhaler vers le ciel un timide reproche, pendant qu'une sombre
+harmonie frémit et menace au-dessous de lui, est une des oppositions les
+plus neuves, les plus poétiques et les plus belles qu'ait produites en
+musique l'art moderne. Dans cette inspiration instrumentale on peut
+aisément reconnaître déjà un reflet du caractère d'Agathe qui va se
+développer bientôt avec toute sa candeur passionnée. Elle est pourtant
+empruntée au rôle de Max. C'est l'exclamation du jeune chasseur au
+moment où, du haut des rochers, il sonde de l'œil les abîmes de
+l'infernale vallée. Mais, un peu modifiée dans ses contours, et
+instrumentée de la sorte, cette phrase change complétement d'aspect et
+d'accent.
+
+L'auteur possédait au suprême degré l'art d'opérer ces transformations
+mélodiques.
+
+Il faudrait écrire un volume pour étudier isolément chacune des faces de
+cette œuvre si riche de beautés diverses. Les principaux traits de sa
+physionomie sont d'ailleurs à peu près généralement connus. Chacun
+admire la mordante gaieté des couplets de Kilian, avec le refrain du
+chœur riant aux éclats; le surprenant effet de ces voix de femmes,
+groupées en _seconde majeure_, et le rhythme heurté des voix d'hommes
+qui complètent ce bizarre concert de railleries. Qui n'a senti
+l'accablement, la désolation de Max, la bonté touchante qui respire dans
+le thème du chœur cherchant à le consoler, la joie exubérante de ces
+robustes paysans partant pour la chasse, la platitude comique de cette
+marche jouée par les ménétriers villageois en tête du cortége de Kilian
+triomphant; et cette chanson diabolique de Gaspard, dont le rire
+grimace, et cette clameur sauvage de son grand air: _Triomphe!
+triomphe!_ qui prépare d'une façon si menaçante l'explosion finale! Tous
+à présent, amateurs et artistes, écoutent avec ravissement ce délicieux
+duo, où se dessinent dès l'abord les caractères contrastants des deux
+jeunes filles. Cette idée du maître une fois reconnue, on n'a plus de
+peine à en suivre jusqu'au bout le développement. Toujours Agathe est
+tendre et rêveuse; toujours Annette, l'heureuse enfant qui n'a point
+aimé, se plaît en d'innocentes coquetteries; toujours son joyeux
+babillage, son chant de linotte, viennent jeter d'étincelantes saillies
+au milieu des entretiens des deux amante inquiets, tristement
+préoccupés. Rien n'échappe à l'auditeur de ces soupirs de l'orchestre
+pendant la prière de la jeune vierge attendant son fiancé, de ces
+bruissements doucement étranges, où l'oreille attentive croit retrouver
+
+ Le bruit sourd du noir sapin
+ Que le vent des nuits balance.
+
+et il semble que l'obscurité devienne tout d'un coup plus intense et
+plus froide, à cette magique modulation en _ut_ majeur:
+
+ Tout s'endort dans le silence.
+
+De quel frémissement sympathique n'est-on pas agité plus loin à cet
+élan: _C'est lui! c'est lui!_
+
+Et surtout à ce cri immortel qui ébranle l'âme entière:
+
+ C'est le ciel ouvert pour moi!
+
+Non, non, il faut le dire, il n'y a point de si bel air. Jamais aucun
+maître, allemand, italien ou français, n'a fait ainsi parler
+successivement dans la même scène la prière sainte, la mélancolie,
+l'inquiétude, la méditation, le sommeil de la nature, la silencieuse
+éloquence de la nuit, l'harmonieux mystère des cieux étoilés, le
+tourment de l'attente, l'espoir, la demi-certitude, la joie, l'ivresse,
+le transport, l'amour éperdu! Et quel orchestre pour accompagner ces
+nobles mélodies vocales! Quelles inventions! Quelles recherches
+ingénieuses! Quels trésors qu'une inspiration soudaine fit découvrir!
+Ces flûtes dans le grave, ces violons en quatuor, ces dessins d'altos et
+de violoncelles à la sixte, ce rhythme palpitant des basses, ce
+crescendo qui monte et éclate au terme de sa lumineuse ascension, ces
+silences pendant lesquels la passion semble recueillir ses forces pour
+s'élancer ensuite avec plus de violence. Il n'y a rien de pareil! c'est
+l'art divin! c'est la poésie! c'est l'amour même! Le jour où Weber
+entendit pour la première fois cette scène rendue comme il avait rêvé
+qu'elle pût l'être, s'il l'entendit jamais ainsi, ce jour radieux sans
+doute, lui montra bien tristes et bien pâles tous les jours qui devaient
+lui succéder. Il aurait dû mourir! que faire de la vie après des joies
+pareilles!
+
+ * * * * *
+
+Certains théâtres d'Allemagne, pour aller aussi avant que possible dans
+une vérité en horreur à l'art, font entendre, dit-on, pendant la scène
+de la fonte des balles, les plus discordantes rumeurs, cris d'animaux,
+aboiements, glapissements, hurlements, bruits d'arbres fracassés, etc.,
+etc. Comment entendre la musique au milieu de ce hideux tumulte? Et
+pourquoi, dans le cas même où on l'entendrait, mettre la réalité auprès
+de l'imitation? Si j'admire le rauque aboiement des cors à l'orchestre,
+la voix de vos chiens du théâtre ne peut m'inspirer que le dégoût. La
+cascade naturelle au contraire n'est point de ces effets scéniques
+incompatibles avec l'intérêt de la partition; loin de là, elle y ajoute.
+Ce bruit d'eau égal et continu, porte à la rêverie; il impressionne
+surtout durant ces longs points d'orgue que le compositeur a si
+habilement amenés, et s'unit on ne peut mieux avec les sons de la cloche
+éloignée qui tinte lentement l'heure fatale.
+
+Lorsqu'en 1837 ou 1838 on voulut mettre en scène le _Freyschütz_ à
+l'Opéra, on sait que j'acceptai la tâche d'écrire les récitatifs pour
+remplacer le dialogue parlé de l'ouvrage original, dont le règlement de
+l'Opéra interdit l'usage. Je n'ai pas besoin de dire aux Allemands que
+dans cette scène étrange et hardie, entre Samiel et Gaspard, je me suis
+abstenu de faire chanter Samiel. Il y avait là une intention trop
+formelle; Weber a fait Gaspard chanter, et Samiel parler les quelques
+mots de sa réponse. Une fois seulement la parole du diable est rhythmée,
+chacune de ses syllabes portant sur une note de timbales. La rigueur du
+règlement qui interdit le dialogue parlé à l'Opéra n'est pas telle qu'on
+ne puisse introduire dans une scène musicale quelques mots prononcés de
+la sorte; on s'est donc empressé d'user de la latitude qu'il laissait
+pour conserver aussi cette idée du compositeur.
+
+La partition du _Freyschütz_, grâce à mon insistance, fut exécutée
+intégralement et dans l'ordre exact où l'auteur l'a écrite.
+
+Le livret fut traduit et non arrangé par M. Emilien Pacini.
+
+Il résulta de la fidélité, trop rare en tout temps et partout, avec
+laquelle l'Opéra monta ce chef-d'œuvre, que le finale du troisième acte
+fut pour les Parisiens à peu près une nouveauté. Quelques-uns l'avaient
+entendu quatorze ans auparavant aux représentations d'été de la troupe
+allemande; le plus grand nombre ne le connaissait pas. Ce finale est une
+magnifique conception. Tout ce que chante Max aux pieds du prince est
+empreint de repentir et de honte; le premier chœur en _ut_ mineur,
+après la chute d'Agathe et de Gaspard, est d'une belle couleur tragique
+et annonce on ne peut mieux la catastrophe qui va s'accomplir. Puis le
+retour d'Agathe à la vie, sa tendre exclamation _ô Max!_ les _vivat_ du
+peuple, les menaces d'Ottokar, l'intervention religieuse de l'ermite,
+l'onction de sa parole conciliatrice, les instances de tous ces paysans
+et chasseurs pour obtenir la grâce de Max, noble cœur un instant égaré;
+ce sextuor où l'on voit l'espérance et le bonheur renaître, cette
+bénédiction du vieux moine qui courbe tous ces fronts émus et, du sein
+de la foule prosternée, fait jaillir un hymne immense dans son
+laconisme; et enfin ce chœur final où reparaît pour la troisième fois
+le thème de l'_allegro_ de l'air d'Agathe, déjà entendu dans
+l'ouverture; tout cela est beau et digne d'admiration comme ce qui
+précède, ni plus ni moins. Il n'y a pas une note qui ne soit à sa place,
+et qui puisse être supprimée sans détruire l'harmonie de l'ensemble. Les
+esprits superficiels ne seront pas de cet avis peut-être, mais pour tout
+auditeur attentif la chose est certaine, et plus on entendra ce finale
+plus ou en sera convaincu.
+
+Quelques années après cette mise en scène du _Freyschütz_ à l'Opéra,
+pendant que j'étais absent de Paris, le chef-d'œuvre de Weber,
+raccourci, mutilé de vingt façons, a été transformé en lever de rideau
+pour les ballets; l'exécution en est devenue détestable, scandaleuse
+même; se relèvera-t-elle jamais?.... On ne peut que l'espérer.
+
+
+
+
+OBÉRON
+
+OPÉRA FANTASTIQUE DE CH. M. WEBER
+
+SA PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE-LYRIQUE
+
+
+ 6 mars 1857.
+
+L'atmosphère musicale de Paris est en général brumeuse, humide, sombre,
+froide, orageuse même parfois. Les saisons y manifestent des caprices
+étranges. A certains moments il neige des cirons, il pleut des
+sauterelles, il grêle des crapauds, et il n'y a parapluies de toile ni
+de tôle qui puissent garantir les honnêtes gens de cette vermine. Puis
+tout d'un coup le ciel s'éclaircit, il ne tombe pas de la manne, il est
+vrai, mais on jouit d'un air tiède et pur, on découvre ça et là de
+splendides fleurs épanouies parmi les chardons, les ronces, les orties,
+les euphorbes, et l'on court avec ravissement les respirer et les
+cueillir. Nous jouissons à cette heure des caresses de ce bienfaisant
+rayon; plusieurs très-belles fleurs de l'art viennent d'éclore et nous
+sommes dans la joie de les avoir découvertes. Citons d'abord le plus
+grand événement musical qu'on ait eu à signaler chez nous depuis bien
+des années, la mise en scène récente de l'_Obéron_ de Weber au
+Théâtre-Lyrique. Ce chef-d'œuvre (c'est un vrai chef-d'œuvre, pur,
+radieux, complet) existe depuis trente et un ans. Il fut représenté pour
+la première fois le 12 avril 1826. Weber l'avait composé en Allemagne
+sur les paroles d'un librettiste anglais, M. Planchet, à la demande du
+directeur d'un théâtre lyrique de Londres qui croyait au génie de
+l'auteur du _Freyschütz_, et qui comptait sur une belle partition et sur
+une bonne _affaire_.
+
+Le rôle principal (Huon) fut écrit pour le célèbre ténor Braham, qui le
+chanta, dit-on, avec une verve extraordinaire; ce qui n'empêcha pas
+l'œuvre nouvelle d'éprouver devant le public britannique un échec à peu
+près complet. Dieu sait ce qu'était alors l'éducation musicale des
+dilettanti d'outre-Manche!..... Weber venait de subir une autre
+quasi-défaite dans son propre pays; sa partition d'_Euryanthe_ y avait
+été froidement reçue. Des gaillards qui vous avalent sans sourciller
+d'effroyables oratorios capables de changer les hommes en pierre et de
+congeler l'esprit-de-vin, s'avisèrent de s'ennuyer à _Euryanthe_. Ils
+étaient tout fiers d'avoir pu s'ennuyer à quelque chose et de prouver
+ainsi que leur sang circulait. Cela leur donnait un petit air sémillant,
+léger, Français, Parisien; et pour y ajouter l'air spirituel, ils
+inventèrent un calembour par _à peu près_ et nommèrent l'_Euryanthe_
+l'_Ennuyante_, en prononçant l'_ennyante_. Dire le succès de cette
+lourde bêtise est impossible; il dure encore. Il y a trente-trois ans
+que le mot circule en Allemagne, et l'on n'est pas à cette heure parvenu
+à persuader aux facétieux qu'il n'est pas français, qu'on dit une pièce
+ennuyeuse et non une pièce ennuyante, et que les garçons épiciers de
+France eux-mêmes ne commettent pas de cuirs de cette force-là.
+
+L'_Euryanthe_ tomba donc, pour le moment, écrasée sous cette stupide
+plaisanterie. Weber, triste et découragé quand on lui proposa d'écrire
+_Obéron_, ne se décida pas sans hésitation à entreprendre une nouvelle
+lutte avec le public. Il s'y résigna pourtant, et demanda dix-huit mois
+pour écrire sa partition. Il n'improvisait pas. Arrivé à Londres, il eut
+beaucoup à souffrir tout d'abord des _idées_ de quelques-uns de ses
+chanteurs; il les mit pourtant enfin tant bien que mal à la raison.
+L'exécution d'_Obéron_ fut satisfaisante. Weber, l'un des plus habiles
+chefs d'orchestre de son temps, avait été prié de la diriger. Mais
+l'auditoire resta froid, sérieux, morne (_very grave_) pour employer
+encore un jeu de mots qui au moins est anglais. Et _Obéron_ ne fit pas
+d'argent, et l'entrepreneur ne put couvrir ses frais; il avait obtenu la
+belle partition et fait une mauvaise affaire. Qui peut savoir ce qui se
+passa alors dans l'âme de l'artiste, sûr de la valeur de son œuvre?...
+Afin de le ranimer par un succès qu'ils croyaient facile de lui faire
+obtenir, ses amis lui persuadèrent de donner un concert, pour lequel
+Weber composa une grande cantate intitulée, si je ne me trompe, le
+_Triomphe de la paix_. Le concert eut lieu, la cantate fut exécutée
+devant une salle presque vide, et la recette n'égala pas les dépenses de
+la soirée...
+
+Weber, à son arrivée à Londres, avait accepté l'hospitalité de
+l'honorable maître de chapelle sir George Smart. Je ne sais si ce fut en
+rentrant de ce triste concert ou quelques jours plus tard seulement;
+mais un soir, après avoir causé une heure avec son hôte, Weber, accablé,
+se mit au lit, où, le lendemain, sir George le trouva déjà froid, la
+tête appuyée sur l'une de ses mains, mort d'une rupture du cœur.
+
+Aussitôt on annonça une représentation solennelle d'_Obéron_; toutes les
+loges furent rapidement louées; les spectateurs se présentèrent _tous en
+deuil_; la salle fut pleine d'un public recueilli, dont l'attitude,
+exprimant des regrets sincères, semblait dire: «Nous sommes désolés de
+n'avoir pas compris son œuvre, mais nous savons que c'était _un homme_
+(_He was a man, we shall not look upon his like again_) et que nous ne
+reverrons pas son pareil!.....»
+
+Peu de mois après, l'ouverture d'_Obéron_ fut publiée; le théâtre de
+l'Odéon de Paris, qui avait fait fortune avec le _Freyschütz_ désossé et
+écorché, fut curieux de connaître au moins un morceau du dernier ouvrage
+de Weber. Le directeur ordonna la mise à l'étude de cette merveille
+symphonique. L'orchestre n'y vit qu'un tissu de bizarreries, de duretés
+et de non-sens, et je ne sais même si l'ouverture obtint les honneurs
+d'un égorgement en public.
+
+Dix ou douze ans plus tard, ces mêmes musiciens de l'Odéon, transplantés
+dans l'orchestre monumental du Conservatoire, exécutaient sous une vraie
+direction, sous la direction d'Habeneck, cette même ouverture, et
+mêlaient leurs cris d'admiration aux applaudissements du public... Huit
+ou neuf autres années ensuite, la Société des concerts du Conservatoire
+exécuta un chœur de génies et le finale du premier acte d'_Obéron_ que
+le public acclama avec un enthousiasme égal à celui qui avait accueilli
+l'ouverture; plus tard encore, deux autres fragments eurent le même
+bonheur... et ce fut tout.
+
+Une petite troupe allemande venue à Paris perdre son temps et son argent
+pendant l'été fit seule entendre deux fois, il y a quelque vingt-sept
+ans, l'_Obéron_ complet au théâtre Favart (aujourd'hui l'Opéra-Comique).
+Le rôle de Rezia y fut chanté par la célèbre madame Schroeder-Devrient.
+Mais cette troupe était fort insuffisante; le chœur mesquin,
+l'orchestre misérable; les décors troués, vermoulus; les costumes
+délabrés inspiraient la pitié; le public musical un peu intelligent
+était absent de Paris; _Obéron_ passa inaperçu. Quelques artistes et
+amateurs clairvoyants adoraient seuls dans le secret, de leur cœur ce
+divin poëme, et répétaient, en pensant à Weber, les paroles d'Hamlet:
+
+«C'était un homme et nous ne reverrons pas son pareil!»
+
+Pourtant l'Allemagne avait recueilli la perle éclose dans l'huître
+britannique et que dédaignait le coq gaulois, si friand de grains de
+mil. Une traduction allemande de la pièce de M. Planchet se répandit peu
+à peu dans les théâtres de Berlin, de Dresde, de Hambourg, de Leipzig,
+de Francfort, de Munich, et la partition d'_Obéron_ fut sauvée. Je ne
+sais si on l'a jamais exécutée en entier dans la ville spirituelle et
+malicieuse qui avait trouvé l'œuvre précédente de Weber _Ennyante_.
+Cela est probable. Les générations se suivent sans se ressembler.
+
+Enfin, _après trente et un ans_, le hasard ayant placé à la tête de l'un
+des théâtres lyriques de Paris un homme qui comprend et sent la musique
+de style, un homme intelligent, hardi, actif et dévoué à l'idée qu'il a
+une fois adoptée, le merveilleux poëme de Weber nous a enfin été révélé.
+Le public n'a fait sur le maître ni sur son œuvre aucun nauséabond jeu
+de mots, n'est pas resté _grave_, mais a applaudi avec des transports
+véritables de plus en plus ardents; bien que cette musique dérange,
+culbute, bouscule avec un prodigieux mépris ses habitudes les plus
+chères, les plus enracinées, les plus inhérentes à ses instincts secrets
+ou avoués.
+
+Le succès d'_Obéron_ au Théâtre-Lyrique est très-grand, très-loyal,
+très-réel. C'est un succès de bonne compagnie qui attirera même la
+mauvaise. Tout Paris voudra entendre et voir _Obéron_, admirer sa
+délicieuse musique, ses beaux décors, ses riches costumes, et applaudir
+son nouveau ténor. Car il y en a un qui s'y révèle; M. Carvalho a
+découvert pour le rôle d'Huon un vrai ténor (Michot), et à chaque
+représentation la faveur du phénix augmente. Et pour achever d'expliquer
+la vogue de ce chef-d'œuvre, sachez qu'au dénoûment on rit à se tordre,
+et que la salle entière entre en convulsions.
+
+On n'a pas cru devoir faire une traduction pure et simple du livret
+anglais de M. Planchet, mais une sorte d'imitation de ce livret et du
+poëme d'_Obéron_ de Wieland. Je ne sais si c'est à tort ou à raison que
+cette liberté a été prise; au moins la partition a-t-elle été à peu près
+respectée. On ne l'a ni mutilée, ni instrumentée, ni insultée d'aucune
+façon, selon l'usage. Quelques morceaux seulement ont été transplantés
+d'une scène dans une autre, mais toujours dans une situation semblable à
+celle pour laquelle ils furent composés. Voici ce dont il s'agit dans
+cette féerie. Obéron, le roi des génies, aime tendrement sa reine
+Titania. Pourtant ces deux époux se disputent souvent. Titania s'obstine
+à soutenir la cause des femmes coupables (sans doute en souvenir de ses
+étranges amours avec le savetier Bottom. Un savetier qui porte une tête
+d'âne et qui s'appelle Bottom!... Je ne vous dirai pas ce que signifie
+ce nom anglais. Cherchez. Lisez le _Songe d'une nuit d'été_. L'ironie de
+Shakspeare a dépassé là de cent coudées celle des plus terribles
+railleurs). Obéron défend la cause des hommes plus ou moins injustement
+trompés. Une belle nuit d'été, la patience lui échappe, et il se sépare
+de Titania en jurant de ne jamais la revoir. Il lui pardonnera
+seulement, si deux jeunes amants, épris l'un pour l'autre d'un amour
+chaste et fidèle, résistent à toutes les épreuves où pourront être
+soumises leur constance et leur vertu. Clause bizarre, car enfin les
+belles qualités quelconques d'un couple humain ne font rien aux
+mauvaises qualités de sa féerique majesté la reine Titania, et je ne
+vois pas ce que le roi des génies pourra gagner, en reprenant sa femme,
+au triomphe de la vertu de deux étrangers. Mais tel est le nœud de la
+pièce. Obéron a pour génie familier un petit esprit gracieux, doucement
+malicieux, espiègle sans méchanceté, adorable, charmant (du moins tel
+est le lutin de Shakspeare) qui se nomme Puck. Puck voit son maître
+triste et languissant. Il veut le réunir à Titania; il sait à quelles
+conditions il y parviendra. A l'œuvre donc. Il a découvert en France un
+beau chevalier, Huon, de Bordeaux; à Bagdad, une ravissante princesse,
+Rezia, fille du calife, et à l'aide d'un songe qu'il envoie
+simultanément à chacun d'eux, il les rend épris l'un de l'autre. Déjà
+Huon est en marche par monts et par vaux à la recherche de la princesse
+qu'il adore. Une bonne vieille qu'il rencontre au milieu d'une forêt lui
+apprend que Rezia habite Bagdad, et propose au chevalier et à son écuyer
+Chérasmin de les y transporter en une minute, si Huon veut jurer de
+rester toute sa vie fidèle à sa bien-aimée, et de ne pas lui demander la
+plus légère faveur jusqu'au moment de leur union. Huon prononce le
+double serment. Aussitôt la vieille se change en un gracieux esprit.
+C'est Puck qui reprend sa forme. Obéron survient, confirme les paroles
+de Puck, et nos voyageurs sont tout d'un coup transportés à cinq cents
+lieues de là, dans les jardins du harem du calife de Bagdad. Rezia y
+pleure l'absence de son chevalier inconnu et se désespère d'un mariage
+odieux auquel son père veut la contraindre. En promenant ses langueurs
+dans le jardin du palais, elle rencontre les nouveaux débarqués; dans
+l'un d'eux elle reconnaît le chevalier de son rêve: «O bonheur, c'est
+donc vous?--Je vous adore.--Je vous sauverai.--Revenez ce soir. Quand
+l'iman appellera les croyants à la prière, je serai là et nous
+concerterons tout pour notre fuite.» Le soir, en effet, nos amants se
+retrouvent, mais les gardes du palais saisissent les deux étrangers, les
+jettent en prison et le calife ordonne leur mort. La puissance
+surnaturelle d'Obéron vient à leur aide; ils sont libres; ils enlèvent
+de vive force un léger navire sur lequel Aboukan (le mari imposé à
+Rezia) venait chercher sa fiancée, Rezia reparaît avec sa suivante
+Fatime, ils partent tous les quatre.
+
+ Et vogue la nacelle qui porte leurs amours.
+
+Hélas! la chair est faible, et longs sont les ennuis de la navigation.
+On conçoit que deux amants, tels que les nôtres, enfermés dans un étroit
+navire, puissent avoir quelque peine à contenir l'élan de leurs pensers
+d'amour. Obéron lit dans le cœur du chevalier, et furieux des désirs
+qu'il y découvre, il se résout à le séparer de Rezia. «Souffle, tempête,
+bouleverse l'Océan, que le vaisseau périsse!» Les vents accourent,
+Eurus, et Notus, et Borée, et vingt autres, suivis des esprits du feu,
+des météores, etc.
+
+La nuit noire s'étend sur les eaux. Rezia est jetée seule sur un rocher,
+un autre écueil reçoit Fatime et Chérasmin. On ne sait ce qu'est devenu
+le chevalier. Les naufragés ne sont pas au bout de leurs peines. Pris
+par des pirates barbaresques, ils sont conduits sur la côte d'Afrique et
+vendus au bey de Tunis. Rezia est exposée aux honneurs du harem; elle a
+inspiré une passion violente au bey. Les deux autres amants (car
+Chérasmin et Fatime ont fini, eux aussi, par s'aimer d'amour tendre)
+sont plus heureux; ils n'ont point été séparés et leur tâche d'esclave
+se borne à cultiver l'un des jardins de Sa Hautesse.
+
+L'eunuque Aboulifar leur apprend la révolution qui va s'accomplir dans
+le harem, c'est-à-dire la déchéance de l'ancienne favorite et
+l'élévation de Rezia.
+
+Mais Rezia repousse avec mépris les hommages du bey, elle restera fidèle
+jusqu'à la mort à son chevalier. Puck, faisant habilement valoir cette
+noble constance, obtient d'Obéron qu'une dernière et solennelle épreuve
+soit accordée au chevalier. Le roi des génies y consent. Aussitôt Puck
+repêche quelque part le pauvre Huon et le transporte dans le jardin du
+bey de Tunis. Et nous le voyons entouré d'une foule de houris, toutes
+plus ravissantes les unes que les autres, qui dansent, qui chantent, qui
+l'enlacent dans leurs bras, le brûlent de leurs œillades, le dévorent
+de leurs sourires... Vains efforts, Huon résiste aux séductions; il aime
+Rezia, il n'aime qu'elle, il lui restera fidèle. Survient le bey qui,
+trouvant un étranger au milieu de ses femmes, ordonne son empalement
+immédiat. On va procéder à cette opération. Mais l'épreuve des amants a
+été décisive: l'amour a triomphé; Obéron est satisfait. Son cor enchanté
+se fait entendre, et aussitôt le bey, le chef des eunuques, les gardes
+du harem, tout le harem de céder à une impulsion irrésistible qui les
+force de danser, de pivoter comme des derviches tourneurs, de
+tourbillonner enfin dans un mouvement de rotation de plus en plus
+rapide, sous l'influence de plus en plus vive et impérieuse de
+l'impitoyable cor; jusqu'à ce que, sur un coup de tamtam, cette foule
+étourdie tombant à terre à demi-morte, Obéron, sa belle Titania et leur
+fidèle Puck s'élèvent au ciel dans une gloire. Et le roi des génies
+s'adressant aux amants: «Vous êtes restés fidèles l'un à l'autre, vous
+avez résisté à toutes les séductions, soyez heureux! Retourne en France,
+Huon; va présenter à la cour ta Rezia; ma protection t'y suivra.»
+
+Il faudrait écrire beaucoup trop pour analyser dignement la partition
+d'_Obéron_, pour examiner les questions que le style de cet ouvrage fait
+naître, expliquer les procédés employés par l'auteur et trouver la cause
+du ravissement dans lequel cette musique plonge des auditeurs même
+étrangers à toute notion, sinon à tout sentiment de l'art des sons.
+
+_Obéron_ est le pendant du _Freyschütz_. L'un appartient au fantastique
+sombre, violent, diabolique; l'autre est du domaine des féeries
+souriantes, gracieuses, enchanteresses. Le surnaturel dans _Obéron_ se
+trouve si habilement combiné avec le monde réel, qu'on ne sait
+précisément où l'un et l'autre commencent et finissent, et que la
+passion et le sentiment s'y expriment dans un langage et avec des
+accents qu'il semble qu'on n'ait jamais entendus auparavant.
+
+Cette musique est essentiellement mélodieuse, mais d'une autre façon que
+celle des plus grands mélodistes. La mélodie s'y exhale des voix et des
+instruments comme un parfum subtil qu'on respire avec bonheur, sans
+pouvoir tout d'abord en déterminer le caractère. Une phrase qu'on n'a
+pas entendu commencer est déjà maîtresse de l'auditeur au moment précis
+où il la remarque; une autre qu'il n'a pas vu s'évanouir le préoccupe
+encore quelque temps après qu'il a cessé de l'entendre. Ce qui en fait
+le charme principal, c'est la grâce, une grâce exquise et un peu
+étrange. On pourrait dire de l'inspiration de Weber dans _Obéron_ ce que
+Laërtes dit de sa sœur Ophélia:
+
+ _Thought and affliction; passion, hell itself,_
+ _She turns to favour and to prettiness._
+
+ (La rêverie, l'affliction, la passion, l'enfer lui-même, elle
+ change tout en charme et en grâce.)
+
+N'était l'_enfer_ qui n'y figure pas, et qui d'ailleurs, sous la main de
+Weber, n'a jamais pris des formes gracieuses, mais bien des formes
+effrayantes et terribles au contraire.
+
+Les enchaînements harmoniques de Weber ont un coloris qu'on ne retrouve
+chez aucun autre maître, et qui se reflète plus qu'on ne croit sur sa
+mélodie. Leur effet est dû tantôt à l'altération de quelques notes de
+l'accord, tantôt à des renversements peu usités, quelquefois même à la
+suppression de certains sons réputés indispensables. Tel est, par
+exemple, l'accord final du morceau des nymphes de la mer, où la tonique
+est supprimée, et dans lequel, bien que le morceau soit en _mi_,
+l'auteur n'a voulu laisser entendre que _sol_ dièse et _si_. De là le
+vague de cette désinence et la rêverie où elle plonge l'auditeur.
+
+On en peut dire à peu près autant de ses modulations; si étranges
+qu'elles soient, elles sont toujours amenées avec un grand art, sans
+duretés, sans secousse, d'une façon presque toujours imprévue, pour
+concourir à l'expression d'un sentiment et non pour causer à l'oreille
+une puérile surprise.
+
+Weber admet la liberté absolue des formes rhythmiques; jamais personne
+autant que lui ne s'est affranchi de la tyrannie de ce qu'on appelle la
+_carrure_, et dont l'emploi exclusif et borné aux agglomérations de
+nombres pairs contribue si cruellement, non-seulement à faire naître la
+monotonie, mais à produire la platitude. Dans le _Freyschütz_, il avait
+déjà donné des exemples nombreux d'une phraséologie nouvelle. Parmi ces
+exemples, les musiciens français, les plus carrés des mélodistes après
+les Italiens, furent tout surpris d'applaudir la chanson à boire de
+Gaspard, qui se compose, dans sa première moitié, d'une succession de
+phrases de trois mesures, et, dans sa seconde moitié, d'une succession
+de phrases de quatre. Dans _Obéron_ on trouve divers passages où le
+tissu mélodique est rhythmé de cinq en cinq. En général, chaque phrase
+de cinq mesures ou de trois a son pendant qui constitue alors la
+symétrie, produisant le nombre pair, si cher aux musiciens vulgaires, en
+dépit du proverbe: _Numero Deus impare gaudet_. Mais Weber ne se croit
+point obligé d'établir à tout prix et partout cette symétrie;
+très-souvent sa phrase impaire n'a pas de pendant. Je m'adresserai aux
+gens de lettres pour savoir si la Fontaine a employé une forme
+excellente en jetant un petit vers isolé de deux pieds à la fin d'une de
+ses fables:
+
+ Mais qu'en sort-il souvent?
+ Du vent,
+
+Leur réponse affirmative, je n'en doute pas, explique et justifie le
+procédé analogue introduit dans la musique par beaucoup de musiciens, au
+nombre desquels il faut citer avec Weber, Gluck et Beethoven. Il nous
+semble aussi absurde de vouloir rhythmer la musique exclusivement de
+quatre en quatre mesures, que de n'admettre en poésie qu'une seule
+espèce de vers.
+
+Si, au lieu d'avoir dit si finement:
+
+ Mais qu'en sort-il souvent?
+ Du vent.
+
+le fabuliste eût écrit:
+
+ Mais qu'en sort-il souvent?
+ Il n'en sort que du vent.
+
+il eût terminé sa fable par une insupportable platitude. L'analogie de
+cet exemple avec la question musicale qui nous occupe est frappante.
+L'entêtement de la routine peut seul la méconnaître ou en nier les
+conséquences.
+
+Maintenant s'il nous paraît évident que la musique ne peut ni ne doit se
+conformer aveuglément à l'usage de certaines écoles qui veulent
+conserver la plus carrée des carrures en tout et partout, si nous
+trouvons dans cette persistance ridicule à maintenir un préjugé la cause
+de la fadeur, de la lâcheté de style, de l'exaspérant vulgarisme d'une
+foule de productions de tous les temps et de tous les pays, nous n'en
+reconnaîtrons pas moins qu'il est des irrégularités choquantes et qu'il
+faut éviter avec soin. Gluck (dans _Iphigénie en Aulide_ surtout) en a
+commis un grand nombre, il faut l'avouer, qui blessent le sentiment de
+l'harmonie rhythmique. Weber n'en est pas exempt; nous en trouvons même
+un exemple très-regrettable dans l'un des plus délicieux morceaux
+d'_Obéron_, dans le chant des naïades, dont je parlais tout à l'heure.
+Après la première grande phrase vocale, composée de quatre fois quatre
+mesures, l'auteur a voulu donner à la voix un court repos. Ce silence
+est rempli par l'orchestre. Croyant sans doute que l'oreille ne
+tiendrait aucun compte du fragment instrumental, l'auteur a repris
+ensuite son chant vocal, rhythmé carrément, comme si la mesure
+d'orchestre n'existait pas. Mais, selon nous, il s'est trompé. L'oreille
+souffre de cette addition d'une mesure dans la mélodie; on s'aperçoit
+parfaitement que le mouvement d'oscillation a été rompu, que la phrase a
+perdu la régularité du balancement qui lui donne tant de charme.
+Revenant à ma comparaison de la mélodie avec la versification, je dirai
+encore que, dans le cas dont il s'agit, le défaut est aussi évident
+qu'il le serait dans une strophe de vers de dix pieds _dont un seul en
+aurait onze_.
+
+De l'instrumentation de Weber je dirai seulement qu'elle est d'une
+richesse, d'une variété et d'une nouveauté admirables. La distinction
+encore est sa qualité dominante; jamais de moyens réprouvés par le goût,
+de brutalités, de non-sens. Partout un coloris charmant, une sonorité
+vive mais harmonieuse, une force contenue et une connaissance profonde
+de la nature de chaque instrument, de ses divers caractères, de ses
+sympathies ou de ses antipathies avec les autres membres de la famille
+orchestrale; partout enfin les plus intimes rapports sont conservés
+entre le théâtre et l'orchestre, nulle part ne se trouve un _effet_ sans
+but, un _accent_ non motivé.
+
+On reproche à Weber sa manière d'écrire pour les voix; malheureusement
+le reproche est fondé. Souvent il leur impose des successions d'une
+difficulté excessive, qui seraient à peine convenables pour tout autre
+instrument que le piano. Mais ce défaut, qui ne s'étend pas aussi loin
+qu'on veut bien le dire, n'en est pas un quand la bizarrerie du dessin
+vocal est motivée par une intention dramatique. C'est alors au contraire
+une qualité; l'auteur en ce cas n'est blâmable qu'aux yeux des
+chanteurs, obligés de prendre de la peine et de se livrer à des études
+que la musique banale ne leur impose pas.
+
+Tels sont plusieurs passages vraiment diaboliques du rôle de Gaspard
+dans le _Freyschütz_, passages qui, à mon sens, sont des traits évidents
+de génie.
+
+Sur les vingt morceaux dont se compose la partition d'_Obéron_, je n'en
+vois pas un de faible. L'invention, l'inspiration, le savoir, le bon
+sens brillent dans tous: et c'est presque à regret que nous citerons de
+préférence aux autres pièces le chœur mystérieux et suave de
+l'introduction chanté par les génies autour du lit de fleurs où
+sommeille Obéron;--l'air chevaleresque d'Huon dans lequel se trouve une
+ravissante phrase déjà présentée au milieu de l'ouverture;--la
+merveilleuse marche nocturne des gardes du sérail qui termine le premier
+acte;--le chœur énergique et si rudement caractérisé: «Gloire au chef
+des croyants!»--la prière d'Huon accompagnée seulement par les altos,
+les violoncelles et les contre-basses;--la dramatique scène de Rezia sur
+le bord de l'Océan;--le chant des nymphes confié aujourd'hui à Puck
+seul, dans la nouvelle version du livret (à tort, selon moi; il devrait
+être chanté au fond du théâtre, sur l'un des arrière-plans de la mer,
+par plusieurs voix de choix à l'unisson, et avec une douceur
+extrême);--le chœur de danse des esprits terminant le second
+acte;--l'air si gracieusement gai de Fatime;--le duo suivant avec son
+trait obstiné d'orchestre revenant à intervalles irréguliers;--le trio
+si harmonieux, si admirablement modulé qu'accompagnent pianissimo les
+instruments de cuivre;--et enfin le chœur dansé de la scène de
+séduction, morceau unique dans son genre. Jamais la mélodie n'eut de
+pareils sourires, le rhythme des caresses plus irrésistibles. Pour que
+le chevalier Huon échappe aux enlacements de femmes chantant de telles
+mélodies, il faut qu'il ait la vertu chevillée dans le corps.
+
+L'auditoire a fait répéter quatre morceaux et l'ouverture; la foule, qui
+pendant trois heures avait bu avec délices cette musique d'une saveur si
+nouvelle, est sortie dans un état de véritable enivrement. C'est un
+succès, je le répète, un noble et grand succès.
+
+Le ténor Michot est doué d'une belle voix, d'un timbre riche et
+sympathique, que l'étude ne tardera pas à assouplir. On le rappelle
+chaque soir. Le voilà, comme on dit dans les théâtres, _posé_. Il
+deviendra, il est déjà un sujet précieux. Madame Rossi-Caccia, après une
+longue absence de la scène, y a reparu dans le rôle difficile de Rezia,
+qu'elle chante avec talent. Mademoiselle Girard est une excellente
+Fatime; que ne peut-elle corriger le tremblement de sa voix!
+Mademoiselle Borghèse chante et joue bien le rôle du lutin Puck;
+seulement elle est trop grande; mais le moyen de remédier à cela?...
+Grillon s'acquitte fort bien de son rôle de Chérasmin, et Fromant de
+celui d'Obéron. Quant à l'eunuque Girardot, il excite l'hilarité par son
+costume, ses poses, sa voix étrange et _ses mots_.
+
+Désireux de reproduire sans mesquinerie le chef-d'œuvre de Weber, M.
+Carvalho a ajouté à l'orchestre dix instruments à cordes qu'on n'a pu y
+introduire qu'en prenant sur les places du public, et enrichi de douze
+voix de femmes le chœur des génies. La mise en scène d'ailleurs est
+extrêmement soignée; l'effet de l'apothéose de Titania et d'Obéron est
+des plus poétiques.
+
+
+
+
+ABOU-HASSAN
+
+OPÉRA EN UN ACTE DU JEUNE WEBER
+
+L'ENLÈVEMENT AU SÉRAIL
+
+OPÉRA EN DEUX ACTES, DU JEUNE MOZART
+
+LEUR PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE-LYRIQUE
+
+
+ 19 mai 1859.
+
+Abou-Hassan est une sorte de Turc amoureux d'une sorte de jeune Turque;
+il a mauvaise tête et bon cœur, dit-on; il fait des dettes. Ou lui
+donne de l'argent; au lieu de l'employer à satisfaire ses créanciers, il
+achète des présents pour sa belle. Il faut payer enfin; il ne le peut.
+Or le pacha son maître a pour habitude de donner 1,000 piastres (je ne
+suis pas sûr de l'espèce de la monnaie) pour les funérailles de chacun
+de ses serviteurs. Abou-Hassan imagine de contrefaire le mort. Sa
+maîtresse (c'est peut-être bien sa femme) rivalise de zèle avec lui, et
+contrefait la morte. Le pacha aura donc à donner deux mille piastres.
+Cette somme tirera d'affaire nos amoureux. Mais le pacha découvre la
+ruse, il en rit, il est désarmé, il pardonne. Les amants ou les époux
+ressuscitent. Tout le monde est content.
+
+Weber avait dix-sept ans, dit-on, quand il écrivit la partition de
+cette pièce ingénieuse. On dit même que M. Meyerbeer l'aida tant soit
+peu dans son travail, mais qu'il n'avait alors, lui, que seize ans et
+demi. De sorte que l'auteur des _Huguenots_ est aujourd'hui dans
+l'impossibilité la plus absolue de reconnaître les morceaux dont il a
+orné l'œuvre de son ami, et que si quelque vieux bibliophile venait lui
+dire avec assurance: «Cet air est de vous,» il serait capable de faire
+la réponse du bon la Fontaine, à qui on désignait un petit jeune homme
+comme son fils, et qui répliqua: «C'est bien possible!»
+
+Tant il y a que la partition d'_Abou-Hassan_ contient plusieurs
+drôleries fort jeunes, d'assez bonne tournure, entre autres un air que
+Meillet a supérieurement chanté, et qu'on a redemandé avec de grandes
+acclamations. Meillet d'ailleurs joue son rôle tout entier avec entrain
+et une verve de bon goût. Il y a obtenu un succès complet de chanteur et
+d'acteur.
+
+L'opéra de l'_Enlèvement au sérail_ est beaucoup plus vieux que celui
+d'_Abou-Hassan_, et Mozart, lorsqu'il l'écrivit, n'avait peut-être pas
+encore dix sept ans. Les personnes désireuses de savoir au juste ce
+qu'il en est peuvent consulter le livre de M. Oulibicheff, un Russe qui
+savait à quelle heure précise l'auteur de _Don Giovanni_ écrivit la
+dernière note de telle ou telle de ses sonates pour le clavecin, qui
+tombait pâmé à la renverse en entendant deux clarinettes donner l'accord
+de tierce majeure (_ut mi_) dans l'orchestre du premier venu des opéras
+de Mozart, et qui se levait indigné si ces deux mêmes clarinettes
+faisaient entendre les deux mêmes notes dans le _Fidelio_ de Beethoven.
+M. Oulibicheff a conservé toute sa vie un doute cruel, il n'était pas
+bien sûr que Mozart fût le bon Dieu...
+
+L'_Enlèvement_ est précédé d'une petite ouverture en _ut_ majeur, d'une
+impayable naïveté et qui a produit peu de sensation; c'est à peine si le
+parterre y a pris garde. Cela fait, ne vous en déplaise, l'éloge du
+parterre; car en vérité, si tant est qu'on puisse dire à peu près la
+vérité là-dessus, le père Léopold Mozart, au lieu de pleurer
+d'admiration, comme à l'ordinaire, devant cette œuvre de son fils, eût
+mieux fait de la brûler et de dire au jeune compositeur: «Mon garçon, tu
+viens de produire là une ouverture bien ridicule; tu as dit ton chapelet
+avant de la commencer, je n'en doute pas, mais tu vas m'en faire une
+autre, et cette fois tu diras ton rosaire pour obtenir des saints qu'ils
+t'inspirent mieux.» Raca! abomination! blasphème! vont s'écrier tous les
+Oulibicheff, en déchirant leurs vêtements et en se couvrant la tête de
+cendres, blasphème! abomination! raca!--Holà! calmez-vous, hommes
+vénérables, ne déchirez pas vos vêtements, couvrez-vous la tête de
+poudre à poudrer, s'il vous plaît, mais non de cendres, car il n'y a pas
+de blasphème ni d'abomination dans l'énoncé de notre opinion; il est
+aujourd'hui tout à fait prouvé que Mozart, à quinze ans surtout, n'était
+pas le bon Dieu. Sachez en outre que nous l'admirons plus que vous, que
+nous le connaissons mieux que vous, mais que notre admiration est
+d'autant plus vive qu'elle n'est le résultat ni d'impressions puériles
+ni d'absurdes préjugés.
+
+La pièce de l'_Enlèvement_ est encore une pièce turque. Il y a
+l'éternelle esclave européenne qui résiste à l'éternel pacha. Cette
+esclave a une jolie suivante; elles ont l'une et l'autre de jeunes
+amants. Ces malheureux s'exposent à se faire empaler pour délivrer leurs
+belles. Ils s'introduisent dans le sérail, ils y apportent une échelle,
+voire même deux échelles.
+
+Mais Osmin, un magot turc, homme de confiance du pacha, déjoue leurs
+projets, enlève une des échelles, arrête les quatre personnages et va
+les livrer à la fureur du pal, quand le pacha, qui est un faux Turc
+d'origine espagnole, apprenant que Belmont, l'amant de Constance, est le
+fils d'un Espagnol de ses amis qui, jadis, lui sauva la vie, se hâte de
+délivrer nos amoureux et de les renvoyer en Europe, où il est probable
+qu'ils ont ensuite beaucoup d'enfants.
+
+C'est aussi fort que cela.
+
+Vous dire que Mozart a écrit là-dessus une merveille d'inspiration
+serait encore plus fort. Il y a une foule de jolis petits morceaux de
+chant sans doute, mais aussi une foule de formules qu'on regrette
+d'autant plus d'entendre là que Mozart les a employées plus tard dans
+ses chefs-d'œuvre, et qu'elles sont aujourd'hui pour nous une véritable
+obsession.
+
+En général la mélodie de cet opéra est simple, douce, peu originale, les
+accompagnements sont discrets, agréables, peu variés, enfantins;
+l'instrumentation est celle de l'époque, mais déjà mieux ordonnée que
+dans les œuvres des contemporains de l'auteur. L'orchestre contient
+souvent ce qu'on appelait alors la _musique turque_, c'est-à-dire la
+grosse caisse, les cymbales et le triangle, employés d'une façon toute
+primitive. En outre, Mozart y a fait usage d'une petite flûte quinte,
+_en sol_ (dite _en la_ à l'époque où les flûtes ordinaires étaient
+appelées _en ré_). Quelquefois cet instrument y est réuni en trio aux
+deux grandes flûtes.
+
+Si le premier air d'Osmin portait le nom d'un compositeur vivant, on
+aurait le droit de le trouver assez dépourvu d'intérêt; si les trois
+couplets chantés ensuite par ce personnage étaient dans le même cas, à
+coup sûr on ne les eût pas _bissés_. Le chœur, avec accompagnement de
+musique turque, a le caractère indiqué par le sujet. Le duo à six-huit
+entre Osmin et la suivante, peu coloré, peu saillant, contenant beaucoup
+de notes aiguës que le soprano doit lancer à ses risques et périls, est
+d'un effet assez disgracieux. L'allegro de l'air suivant offre une
+fâcheuse ressemblance avec l'air populaire parisien, _En avant, Fanfan
+la Tulipe!_ que Mozart, à coup sûr, n'a jamais connu. Il faut donc
+retourner la phrase, faire du blâme un éloge, et dire: Le pont-neuf
+populaire parisien a l'honneur de ressembler au thème d'un allegro de
+Mozart.
+
+L'air de Belmont, au contraire, est mélodieux, expressif, charmant. Le
+quatuor, d'une naïveté extrême, prend vers la _coda_ un peu d'animation,
+grâce à l'intervention d'un trait de violon rapide. Une marche avec
+sourdines termine bien le premier acte.
+
+L'air de la soubrette est malheureusement entaché de ces traits et de
+ces vocalisations grotesques employés par Mozart, même dans ses plus
+magnifiques ouvrages. C'était le goût du temps, dira-t-on; tant pis pour
+le temps et tant pis pour nous maintenant. Mozart, à coup sûr, eût mieux
+fait de consulter son goût à lui. La partie de soprano de ce morceau
+est, d'ailleurs, écrite trop constamment dans le haut. Ce défaut dut
+être moins sensible à l'époque où le diapason était d'un grand demi-ton
+plus bas que le diapason actuel.
+
+Les couplets fort plaisants chantés par Bataille et Froment, ont eu les
+honneurs du _bis_. L'air en _ré_ d'Osmin, qui leur succède, offre cette
+particularité, très-remarquable chez Mozart, d'un thème rhythmé de trois
+en trois mesures, suivi d'une phrase rhythmée de quatre en quatre.
+Mozart lui-même ne croyait pas qu'il fût insensé de rhythmer une mélodie
+autrement que dans la forme dite carrée?... Tout un système se trouve
+dérangé par ce fait. Le rôle de Belmont contient encore une gracieuse
+romance; la chanson du signal, avec son accompagnement de violons en
+pizzicato, est piquante; mais, à mon sens, le meilleur morceau de la
+partition serait le duo entre Constance et Belmont, qui la termine. Le
+sentiment en est fort beau, le style beaucoup plus élevé que tout ce qui
+précède, la forme plus grande, et les idées en sont magistralement
+développées.
+
+L'_Enlèvement_, au dire de presque tous nos confrères de la critique
+musicale, a été exécuté au Théâtre-Lyrique avec la plus _scrupuleuse
+fidélité_. On a seulement mis en deux actes la pièce qui était en trois,
+_interverti l'ordre de succession de quelques morceaux, retiré un grand
+air du rôle de madame Meillet pour le faire passer dans celui de madame
+Ugalde, et placé entre les deux actes la fameuse marche turque si connue
+des pianistes qui jouent Mozart_.
+
+Allons! à la bonne heure! voilà ce qu'on doit appeler une _scrupuleuse
+fidélité_!...
+
+
+
+
+MOYEN TROUVÉ PAR M. DELSARTE
+
+D'ACCORDER LES INSTRUMENTS A CORDES
+
+SANS LE SECOURS DE L'OREILLE
+
+
+Entendez-vous, pianistes, guitaristes, violonistes, violoncellistes,
+contre-bassistes, harpistes, accordeurs, et vous donc, chefs
+d'orchestre! _sans le secours de l'oreille!!!_ Voilà une découverte
+immense, incomparable, sans prix, pour nous autres surtout, tristes
+auditeurs de pianos discordants, de violons, de violoncelles
+discordants; de harpes discordantes; d'orchestres discordants.
+L'invention de M. Delsarte va vous mettre dans l'obligation de ne plus
+nous torturer, de ne plus nous faire suer de douleur, de ne plus nous
+pousser au suicide. Sans le secours de l'oreille!!! Non-seulement
+l'oreille devient inutile pour accorder les instruments, mais il est
+dangereux de la consulter, mais il faut à toute force ne pas la
+consulter. Quel avantage pour ceux qui n'en ont pas! Jusqu'à présent
+c'était le contraire, et nous vous pardonnions les tourments que vous
+nous infligiez; mais à l'avenir, si vos instruments, si vos orchestres
+ne sont pas d'accord, vous n'aurez point d'excuses, et nous vous
+dénoncerons à la vindicte publique. Sans le secours de l'oreille!!!
+secours si souvent inutile et trompeur, et fatal! La découverte de M.
+Delsarte n'a d'action que sur les instruments à cordes, et c'est
+beaucoup, c'est énorme. D'où il suit que dans les orchestres dirigés et
+accordés sans le secours de l'oreille, il n'y aura plus de discordance
+maintenant qu'entre les flûtes, les hautbois, les clarinettes, les
+bassons, les cors, les cornets, les trompettes, les trombones,
+l'ophicléide, le tuba et les timbales. Le triangle pourrait, à la
+rigueur, être accordé par le nouveau procédé, mais il est généralement
+reconnu que cela n'est pas nécessaire; de même que pour les cloches, la
+discordance entre le triangle et les autres instruments _fait bien_, on
+aime cela dans tous les théâtres lyriques.
+
+Et les chanteurs, dont vous ne parlez pas, me dira-t-on, sera-t-il
+possible de les faire chanter juste, de les faire s'accorder?--Les
+chanteurs? Deux ou trois d'entre eux sont naturellement d'accord.
+Quelques-uns, avec de bons soins et de la rigueur, pourront être à peu
+près accordés; mais tous les autres ne furent, ne sont et ne seront
+d'accord ni individuellement, ni entre eux, ni avec les instruments, ni
+avec le chef d'orchestre, ni avec le rhythme, ni avec l'harmonie, ni
+avec l'accent, ni avec l'expression, ni avec le diapason, ni avec la
+langue, ni avec rien qui ressemble à la précision et au bon sens. Depuis
+quelque temps ils ne sont même plus d'accord avec les claqueurs, qui
+menacent de les abandonner. Ce sera bien fait; mais quelle catastrophe!
+
+M. Delsarte a rendu aisément praticable l'accord du piano surtout, au
+moyen d'un instrument qu'il appelle le phonoptique, et dont il serait
+trop long de faire ici la description. Il nous suffira de dire qu'il
+contient une aiguille indiquant le moment précis où deux ou plusieurs
+cordes sont exactement à l'unisson; en ajoutant que le résultat
+invariable de l'opération est, pour quiconque en veut prendre la peine,
+une justesse telle que l'oreille la plus exercée n'en saurait atteindre
+la perfection.
+
+Les acousticiens ne manqueront pas de s'occuper prochainement de la
+précieuse invention que nous signalons et dont l'emploi ne saurait
+tarder à devenir populaire.
+
+
+
+
+LA MUSIQUE A L'ÉGLISE
+
+PAR M. JOSEPH D'ORTIGUE
+
+
+L'auteur a la probité littéraire et la modestie bien rares aujourd'hui
+de déclarer dans sa préface qu'il nous présente un volume et non pas un
+livre. «C'est, dit-il, un choix d'articles relatifs au plain-chant et à
+la musique d'Église, publiés dans les journaux et les revues depuis
+environ vingt-cinq ans. Ces articles, écrits souvent à de longs
+intervalles les uns des autres, disséminés çà et là dans des feuilles
+fort différentes entre elles de tendance et d'esprit, et s'adressant à
+diverses classes de lecteurs, soumis en outre à une révision complète,
+quelques-uns même à une refonte sévère, ces articles pourront être,
+ainsi réunis, considérés comme voyant le jour pour la première fois. Tel
+est ce volume. Si les matériaux en sont vieux, l'ensemble pourra
+présenter quelque nouveauté.» Il en présente beaucoup, en effet, et il
+joint à cet attrait de la nouveauté l'intérêt de tous les livres
+vraiment utiles, écrits d'ailleurs d'une façon élégante, correcte et
+parfaitement claire. Cette dernière qualité pour bien des gens, et je
+suis du nombre, est d'un prix considérable, rien ne leur étant plus
+odieux que ce style amphigourique, dont la prétendue profondeur a pour
+effet bien moins encore de voiler la pensée de l'auteur, d'en rendre la
+perception difficile, que d'en cacher l'absence. Ce sont des livres que
+le lecteur ferme d'ordinaire à la quatrième page, en disant: «Je ne sais
+ce que l'écrivain a voulu dire, et sans doute lui-même ne le sait pas
+davantage.» Ceci me rappelle un traité d'harmonie composé dans un
+système fort ingénieux, disait-on, par un savant mathématicien. Je le
+lus avec une attention qui faillit me rendre malade, sans y rien
+comprendre. L'auteur, à qui j'avais avoué que le sens de son œuvre
+m'échappait complétement, m'offrit de venir me l'expliquer. Nous eûmes
+un long entretien à ce sujet, et les explications verbales ne parvinrent
+pas plus que la prose écrite à me faire pénétrer la signification de ce
+traité mystérieux. «Je suis sans doute mal disposé aujourd'hui, dis-je à
+l'auteur; si vous vouliez bien m'accorder une autre heure d'études, je
+serais peut-être à cette seconde épreuve plus intelligent.» Nouveau
+rendez-vous pris. Je m'obstinais, j'étais curieux de savoir si je
+parviendrais à comprendre. Le théoricien revint, recommença l'exposé de
+sa doctrine, de ses exemples, l'explication de son système, etc., etc.
+Je faisais des efforts surhumains d'attention; mon cerveau semblait se
+tordre dans mon crâne; quant à l'auteur, il suait à grosses gouttes,
+voyant combien je mettais à l'écouter de bonne volonté sans résultats.
+Enfin il fallut renoncer à prolonger l'expérience, et je dus dire au
+démonstrateur: «C'est inutile, monsieur, je n'ai pas la moindre idée de
+ce que vous voulez me faire entendre. C'est absolument comme si vous me
+parliez chinois!» Et ce savant avait fait un gros livre pour enseigner
+l'harmonie _à ceux qui ne la savent pas_...
+
+Rien de pareil, ai-je besoin de le répéter, dans l'ouvrage de M.
+d'Ortigue; et si je diffère avec lui d'opinion sur quelques points, au
+moins sais-je bien en quoi et pourquoi cette différence existe. Son
+ouvrage a pour but principal d'étudier et de faire comprendre la nature
+de l'art musical religieux, c'est-à-dire de l'art des sons appliqué au
+service religieux, à chanter les textes sacrés dans les églises
+catholiques; de démontrer les aberrations des musiciens qui, sans en
+apprécier l'importance, ont osé entreprendre cette tâche, ainsi que la
+tolérance coupable des membres du clergé à leur égard, tolérance
+expliquée par une profonde ignorance du sens expressif de l'art des sons
+et l'absence de goût. L'ouvrage de M. d'Ortigue se propose, en outre,
+d'exalter le système musical du plain-chant aux dépens de la musique
+moderne, aux dépens de la _musique_, en déclarant le plain-chant seul
+capable d'exprimer dignement le sentiment religieux. L'auteur, en
+conséquence, cherche d'une part les moyens de remédier aux innombrables
+abus de la musique introduite à l'église, et, de l'autre, à tirer le
+plain-chant de la corruption dans laquelle il est tombé.
+
+Ces abus révoltants, dont il donne des exemples, ne sont pas, il est
+vrai, propres à notre temps; on sait jusqu'à quel degré de cynisme et
+d'imbécillité étaient parvenus les anciens contre-pointistes qui
+prenaient pour thèmes de leurs compositions dites religieuses des
+chansons populaires dont les paroles grivoises et même obscènes étaient
+connues de tous et qu'ils faisaient servir de fond à leur trame
+harmonique pendant le service divin. On connaît la messe de l'_Homme
+armé_.
+
+La gloire de Palestrina est d'avoir fait disparaître cette barbarie.
+
+Nous avons pourtant vu, il y a trente-cinq ans à peine, de quoi nos
+prêtres missionnaires étaient capables dans leur niaise affection pour
+la musique et leur zèle aveugle et sourd. Ils faisaient chanter dans
+l'église de Sainte-Geneviève, pendant les cérémonies, des cantiques dont
+les airs étaient empruntés aux vaudevilles du théâtre des Variétés, tels
+que celui-ci:
+
+ C'est l'amour, l'amour, l'amour,
+ Qui fait le monde
+ A la ronde!
+
+Mais le chef-d'œuvre du genre a été fourni plus récemment par un
+musicien d'une certaine notoriété et qui a osé faire imprimer ledit
+chef-d'œuvre pour l'édification des âmes religieuses et des gens de bon
+sens. Ceci n'est pas un conte fait à plaisir; j'ai lu cette monstrueuse
+partition.
+
+Voici en quels termes en parle M. d'Ortigue:
+
+ «J'ai dit dans un précédent article que les _Concerts spirituels_,
+ publiés à Avignon en 1835, avaient été dépassés par une production
+ plus étrange encore. Ils ont été dépassés en effet, et de beaucoup,
+ par la _Messe de Rossini_, mise au jour il y a quelques années par
+ ce spirituel, mais trop jovial Castil-Blaze, qui semble avoir voulu
+ couronner sa carrière d'arrangeur par l'arrangement le plus inouï
+ qu'on puisse imaginer, comme s'il avait juré de se porter un défi à
+ lui-même. Je ne ferai qu'indiquer les principaux morceaux de cette
+ _Messe de Rossini_. Le _Kyrie_ est sur la marche de l'entrée
+ d'_Otello_. Le _Gloria_ débute par le chœur d'introduction du même
+ ouvrage, qui fournit encore quelques autres fragments jusqu'à la
+ seconde moitié du verset final: _Cum Sancto Spiritu, in gloria Dei
+ patris, amen_, paroles que l'arrangeur a ajustées sur la strette du
+ quintette de la _Cenerentola_, morceau bouffe d'une gaieté
+ désopilante, allegro rapide à trois temps. On ne peut se
+ représenter l'effet extravagant et grotesque de ce texte, _Cum
+ Sancto Spiritu_, débité syllabiquement, une syllabe par croche, sur
+ ce mouvement accéléré. Le reste est à l'avenant. Le _Credo_ s'ouvre
+ par la romance du _Barbier de Séville_: _Ecco ridente il cielo_;
+ puis viennent les duos guerriers de _Tancrède_, d'_Otello_, un
+ _Resurrexit_ sur des roulades à grands ramages, et enfin l'_Et
+ vitam venturi seculi_, sur le motif d'Arsace du finale de
+ _Semiramide_: _Atro evento prodigio_. Un mot encore. Le _Dona nobis
+ pacem_ est martelé en accords frappés par le chœur sur une
+ cabalette de _Tancrède_, la plus jolie et la plus pimpante du
+ monde.»
+
+M. d'Ortigue, bien entendu, ne rend pas Rossini responsable de toutes
+ces extravagances, c'est sur l'arrangeur seul que tombe sa critique. Il
+blâme vivement l'illustre maître, au contraire, d'avoir écrit certaines
+parties de son _Stabat_, qu'il trouve avec raison, ce me semble, plus
+théâtral dans son ensemble que religieux. Mais ce n'est pas la faute de
+la musique, de l'art _mondain_, comme il l'appelle, et il a tort de se
+laisser entraîner peu à peu à rendre ce bel art responsable des erreurs
+des musiciens, au point de déclarer _qu'il ne saurait exister de
+véritable musique religieuse hors de la tonalité ecclésiastique_. De
+sorte que l'_Ave verum_ de Mozart, cette expression sublime de
+l'adoration extatique, qui n'est point dans la tonalité ecclésiastique,
+ne devrait pas être considéré comme de la vraie musique religieuse. Et
+c'est là que se décèle chez M. d'Ortigue une partialité pour le
+plain-chant que nous avouons ne pas partager. Bien plus, il nous est
+absolument impossible de comprendre comment ce plain-chant, fils de la
+musique grecque, de la musique des païens, peut lui paraître digne de
+chanter les louanges du Dieu des chrétiens, quand la _musique_,
+découverte moderne des chrétiens eux-mêmes, avec ses richesses de toute
+espèce que le plain-chant ne possède pas, ne peut y prétendre. C'est
+précisément la simplicité, le vague, la tonalité indécise,
+l'_impersonnalité_, l'inexpression qui font, aux yeux de M. d'Ortigue,
+le mérite principal du plain-chant. Il me semble qu'une statue récitant
+avec sa froide impassibilité, et sur une seule note, les paroles
+liturgiques, devrait alors réaliser l'idéal de la musique religieuse. M.
+d'Ortigue ne va pas jusque-là, bien que sa théorie eût dû l'y conduire.
+
+Il blâme, au contraire, l'exécution du plain-chant, toujours chanté ou
+plutôt beuglé dans nos églises par des voix de taureau, accompagnées
+d'un serpent ou d'un ophicléide. Certes il a grandement raison. A
+entendre de telles successions de notes hideuses, et à l'accent
+menaçant, on se croirait transporté dans un antre de druides préparant
+un sacrifice humain. C'est affreux, mais je dois encore avouer que tous
+les morceaux de plain-chant que j'ai entendus étaient ainsi exécutés et
+avaient à peu près ce caractère.
+
+Une discussion approfondie sur ce sujet et sur les questions qui s'y
+rattachent nous mènerait fort loin, et je crois qu'il serait aisé, tout
+en partageant l'indignation de notre savant confrère et ami contre les
+abus qui se sont introduits dans la musique d'Église et les erreurs
+révoltantes où sont tombés _presque tous_ les grands maîtres en traitant
+ce genre difficile, je crois, dis-je, qu'il serait aisé de réhabiliter
+la _musique_. Elle n'est point coupable du mauvais usage qu'on a fait de
+sa puissance et de ses richesses. Elle produira d'ailleurs les effets du
+plain-chant tant qu'elle voudra, quand le plain-chant demeurer a
+forcément incapable de produire les effets de la musique. Quoiqu'il en
+soit, il faut louer beaucoup le livre de la _Musique à l'église_, il
+faut le recommander à tous les lecteurs qui s'intéressent à la dignité
+du culte comme à la dignité de l'art. Les membres du clergé surtout, qui
+par leur position ont à exercer une influence directe sur les mœurs
+musicales des églises, ne peuvent que gagner à le méditer.
+
+ _Nocturnâ versate manu, versate diurnâ._
+
+
+
+
+MÅ’URS MUSICALES DE LA CHINE
+
+
+On s'occupe beaucoup des Chinois, depuis quelque temps, et c'est
+toujours d'une façon peu flatteuse pour eux. Nous ne nous contentons pas
+de les battre, de tout bousculer dans leurs boutiques, de mettre en
+fuite leur empereur, de prendre le palais de sa céleste Majesté, de nous
+partager ses lingots, ses diamants, ses pierreries, ses soieries, il
+faut encore que nous nous moquions de ce grand peuple, que nous
+l'appellions peuple de vieillards, de maniaques, peuple de fous et
+d'imbéciles, peuple amoureux de l'absurde, de l'horrible, du grotesque.
+Nous rions de ses croyances, de ses mœurs, de ses arts, de sa science,
+de ses usages familiers même, sous prétexte qu'il mange son riz grain à
+grain avec des bâtonnets, et qu'il lui faut presque autant de temps pour
+apprendre à se servir de ces ridicules ustensiles que pour apprendre à
+écrire (chose qu'il ne sait jamais complétement), comme si, disons-nous,
+il n'était pas plus simple de manger du riz avec une cuiller. Et de ses
+armes, et de ses armées, et de ses étendards à dragons peints, pour
+effrayer l'ennemi, et de ses vieux fusils à mèche, et de ses canons dont
+les boulets vont dans la lune, nous en moquons-nous! et de ses
+instruments de musique, et de ses femmes aux pieds contrefaits, et de
+tout enfin! Pourtant il a du bon, le peuple chinois, beaucoup de bon, et
+ce n'est pas tout à fait sans raison qu'il nous appelle, nous autres
+Européens, les diables rouges, les barbares. Par exemple: soixante mille
+Chinois sont mis en déroute complète par quatre ou cinq mille
+Anglo-Français, c'est vrai; mais leur général en chef, voyant la
+bataille perdue, se scie le cou avec son sabre, très-bien, lui-même,
+sans recourir pour cela à son domestique, comme faisaient les Romains,
+et il n'est content que quand sa tête est à bas. C'est courageux cela;
+essayez donc d'en faire autant.
+
+Il écrase les pieds de ses femmes de façon à les empêcher de marcher,
+mais de façon aussi à les empêcher bien plus encore d'aller au bal, de
+danser la polka, de valser, de rester, par conséquent, des nuits
+entières aux bras de jeunes hommes qui leur serrent la taille, respirent
+leur haleine, leur parlent à l'oreille, sous les yeux des pères, des
+mères, des maris et des amants.
+
+Il a une musique que nous trouvons abominable, atroce, il chante comme
+les chiens bâillent, comme les chats vomissent quand ils ont avalé une
+arête; les instruments dont il se sert pour accompagner les voix nous
+semblent de véritables instruments de torture. Mais il respecte au moins
+sa musique, telle quelle, il protége les œuvres remarquables que le
+génie chinois a produites; tandis que nous n'avons pas plus de
+protection pour nos chefs-d'œuvre que d'horreur pour les monstruosités,
+et que chez nous le beau et l'horrible sont également abandonnés à
+l'indifférence publique.
+
+Chez eux tout est réglé suivant un code immuable, jusqu'à
+l'instrumentation des opéras. La grandeur des tamtams et des gongs est
+déterminée d'après le sujet du drame et le style musical qu'il comporte.
+Il n'est pas permis d'employer pour un opéra-comique des tamtams aussi
+grands que pour un opéra sérieux. Chez nous, au contraire, pour le
+moindre opuscule lyrique maintenant, on emploie des grosses caisses
+aussi vastes que les grosses caisses du grand Opéra. Il n'en était pas
+ainsi il y a vingt-cinq ans, et c'est encore une preuve des avantages de
+l'immutabilité du code musical chinois.
+
+Malgré les désastreux résultats de nos mœurs changeantes et déréglées,
+nous l'emportons néanmoins en musique, sous certains rapports, sur les
+habitants du Céleste-Empire. Ainsi, de l'aveu même des mandarins
+directeurs de la mélodie, les chanteurs et chanteuses de la Chine
+chantent souvent faux, ce qui prouve à quel point ils sont inférieurs
+aux nôtres, qui chantent si souvent juste. Mais les chanteurs chinois
+savent presque tous leur langue; ils n'en violent pas l'accentuation,
+ils en observent la prosodie. Il en était aussi de même chez nous il y a
+vingt-cinq ans; aujourd'hui, par suite de notre manie de tout
+bouleverser selon le caprice de chacun, il semble que la plupart des
+chanteurs d'Europe chantent du chinois.
+
+Ce que l'on doit trouver vraiment beau et digne d'admiration, ce sont
+les règlements et les lois en vigueur dans l'Empire-Céleste depuis un
+temps immémorial pour protéger les chefs-d'œuvre des compositeurs. Il
+n'est pas permis de les défigurer, de les interpréter d'une façon
+infidèle, d'en altérer le texte, le sentiment ou l'esprit. Ces lois ne
+sont pas préventives, on n'empêche personne d'essayer l'exécution d'un
+ouvrage consacré, mais l'individu convaincu de l'avoir dénaturé est puni
+d'une façon d'autant plus sévère que l'auteur est plus illustre et plus
+admiré. Ainsi les peines encourues par les profanateurs des œuvres de
+Confucius paraîtront cruelles à nous autres barbares habitués à tout
+outrager impunément. Ce Confucius est appelé par les Chinois
+Koang-fu-tsée; c'est encore une jolie habitude que nous avons
+d'_arranger_ les noms propres, comme on _arrange_ les ouvrages que l'on
+traduit d'une langue dans une autre, ou que l'on transporte seulement
+d'une scène sur une autre scène. Nous ne pouvons conserver
+intégralement, ni le nom des grands hommes, ni celui des grandes villes
+des peuples étrangers. En France, nous appelons Ratisbonne la ville
+d'Allemagne que les Allemands nomment Regensburg, et les Italiens
+nomment Parigi la ville de Paris. Cette syllabe ajoutée, _gi_ (prononcez
+_dgi_), leur plaît infiniment, et leur oreille serait choquée s'ils
+disaient, comme les Français, Paris tout court. Il n'est donc pas
+surprenant que nous disions en France Confucius pour Koang-fu-tsée,
+d'abord parce que la désinence latine en _us_ est fort en honneur dans
+la langue philosophique; ensuite parce que nous avons pour principe de
+ne pas nous gêner quand il s'agit d'un nom difficile à prononcer. De là
+cette précaution tant admirée d'un artiste d'origine allemande, qui,
+dans la crainte de voir substituer à son nom tudesque un autre nom qui
+ne lui plairait pas, mit sur ses cartes de visite: Schneitzoeffer,
+prononcez Bertrand. Donc Koang-fu-tsée, ou Confucius, ou Bertrand, fut
+un grand philosophe, on le sait, et il unit à sa philosophie un grand
+fonds de science musicale; tellement qu'ayant composé des variations sur
+l'air célèbre de Li-po, il les exécuta sur une guitare _ornée d'ivoire_,
+d'un bout à l'autre du Céleste-Empire, dont il moralisa ainsi l'immense
+population. Et c'est depuis ce temps que le peuple chinois est si
+profondément moral. Mais l'œuvre de Koang-fu-tsée ne se borne pas à ces
+fameuses variations pour la guitare ornée d'ivoire; non, le grand
+philosophe musicien écrivit en outre bon nombre de cantates morales et
+d'opéras moraux dont le mérite principal, au dire de tous les lettrés et
+de tous les musiciens de la Chine, est une simplicité et une beauté de
+style mélodique unies à la plus profonde expression des passions et des
+sentiments. On cite ce fait remarquable d'une femme chinoise qui,
+assistant à un opéra dans lequel Koang-fu-tsée a peint avec la plus
+touchante vérité les joies de l'amour maternel, se prit, dès le septième
+acte, à pleurer amèrement. Comme ses voisins lui demandaient la cause de
+ses larmes: «Hélas! répondit-elle, j'ai donné le jour à neuf enfants, je
+les ai tous noyés, et je regrette maintenant de n'en avoir pas gardé au
+moins un; je l'aimerais tant!» Les législateurs chinois ont donc, et
+avec grande raison, selon moi, prononcé des peines sévères,
+non-seulement contre les directeurs de théâtre qui représenteraient mal
+les belles œuvres lyriques de Koang-fu-tsée, mais encore contre les
+chanteurs et les chanteuses qui se permettraient, dans les concerts,
+d'en chanter des fragments indignement. Chaque semaine un rapport est
+fait par la police musicale au mandarin directeur des arts; et si une
+chanteuse s'est rendue coupable du délit de profanation que je viens
+d'indiquer, on lui adresse un avertissement en lui coupant l'oreille
+gauche. Si elle retombe dans la même faute, on lui coupe l'oreille
+droite pour second avertissement; après quoi, si elle récidive encore,
+vient l'application de la peine: on lui coupe le nez. Ce cas est fort
+rare, et la législation chinoise, d'ailleurs, se montre là un peu
+sévère, car on ne peut pas exiger une exécution irréprochable d'une
+cantatrice qui n'a pas d'oreilles. Les pénalités de certains peuples ont
+quelque chose de comique qui nous étonne toujours. Je me rappelle avoir
+vu à Moscou une grande dame de l'aristocratie russe balayer une rue en
+plein jour au moment du dégel. «C'est l'usage, me dit un Russe; on l'a
+condamnée à balayer la rue pendant deux heures, pour la punir de s'être
+laissé prendre en flagrant délit de vol dans un magasin de nouveautés.»
+
+A Taïti, cette charmante province française, les belles insulaires
+convaincues d'avoir eu des sourires pour un trop grand nombre d'hommes,
+Français ou Taïtiens, sont condamnées à exécuter de leurs mains un bout
+de grande route plus ou moins long, pavé ou non pavé; et la galanterie
+tourne ainsi à l'avantage des voies de communication. Que de femmes à
+Paris qui n'arrivent à rien, et qui, dans ce pays-là, feraient joliment
+leur chemin!
+
+On a dû trouver fort étrange le titre de _directeur des arts_ que j'ai
+employé tout à l'heure pour un mandarin. On ne peut en effet concevoir
+l'utilité d'une telle direction, chez nous, où l'art est si libre de
+s'égarer, où il peut se faire mendiant, voleur, assassin, icoglan; où il
+peut mourir de faim, ou parcourir ivre les rues de nos cités; où
+chanteurs et cantatrices ont tous leur nez et leurs oreilles, où la
+première condition requise pour être administrateur d'un théâtre musical
+est de ne savoir pas la musique; où des lettrés sont les arbitres du
+sort des musiciens; où les prix de composition musicale sont donnés par
+des peintres, les prix de peinture par des architectes, les prix de
+statuaire par des graveurs. Si les Chinois savaient cela! Pauvres
+Chinois! Eh bien! pourtant, je vous l'ai dit, ils ont du bon. Ils ont
+des directeurs des arts qui connaissent ce qu'ils dirigent; ils ont même
+des colléges entiers de mandarins artistes, dont l'influence pourrait
+être immense et s'exercer, pour le plus grand avantage de l'art, sur
+l'empire tout entier. Il ne se publie pas dans toute la Chine un livre
+sur la musique, la peinture, l'architecture, etc., que l'auteur ne
+soumette son travail à l'examen des mandarins artistes, afin, s'ils
+l'approuvent, de pouvoir inscrire sur la seconde édition de l'ouvrage:
+_Approuvé par le collége_. Malheureusement les membres respectés de
+cette institution, qui auraient souvent le droit de faire infliger aux
+auteurs le supplice de la cangue, ont toujours été, à l'inverse des
+directeurs spéciaux de l'art musical, animés d'une telle bienveillance,
+qu'ils approuvent généralement tout ce qu'on leur présente. Aujourd'hui
+ils loueront un auteur d'avoir exposé telle ou telle doctrine, préconisé
+telle ou telle méthode de tamtam, demain un autre exposera la doctrine
+contraire, prônera la méthode opposée, et le _collége_ ne manquera pas
+de l'approuver encore. Ils en sont venus à un tel degré de bonhomie et
+d'indulgence, que maintenant la plupart des auteurs, dès la première
+édition de leurs livres, y placent la formule «_approuvé par le
+collége_» avant même de le lui avoir présenté, tant ils sont certains
+d'obtenir son suffrage.
+
+Ah! pauvres Chinois! il ne faut plus s'étonner de voir chez eux l'art
+rester obstinément stationnaire!
+
+Mais je leur pardonne tout en faveur de leur règlement sur les tamtams
+et de leurs lois contre les profanateurs.
+
+Alors, direz-vous, s'ils coupent le nez et les oreilles aux chanteurs
+qui profanent les chefs-d'œuvre, que font-ils pour ceux qui les
+interprètent avec fidélité, avec grandeur, avec inspiration?--Ce qu'ils
+font? Ils les comblent de distinctions honorifiques de toute espèce, ils
+leur donnent des bâtonnets en argent pour manger le riz, ils accordent
+aux uns le bouton jaune, à d'autres le boulon bleu; à celui-ci le bouton
+de cristal, à celui-là les trois boutons; on voit en Chine des virtuoses
+qui sont couverts de boutons. Ce n'est pas comme en France, où l'on ne
+donne la croix à un chanteur que s'il a quitté le théâtre, s'il a perdu
+sa voix, s'il n'est plus bon à rien.
+
+Les mœurs chinoises, si différentes des nôtres en tout ce qui touche
+aux beaux-arts en général, et à la musique en particulier, s'en
+rapprochent sur un seul point: pour diriger les flottes, ils prennent
+des marins. Si nous continuons, à la vérité, nous finirons par leur
+ressembler tout à fait.
+
+
+
+
+A MM.
+
+LES MEMBRES DE L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
+
+DE L'INSTITUT
+
+
+ 11 septembre 1861
+
+ Messieurs et chers confrères,
+
+Vous pensez que le récit de ce que je fais à Bade en ce moment pourra
+intéresser l'auditoire d'une séance publique de l'Institut. Je ne
+partage pas votre opinion[7]; mais, puisque vous le voulez, je me
+résigne et je vous écris.
+
+N'imaginez pas pourtant que je me fourvoie au point de paraphraser tant
+de descriptions de Bade, faites avec un si rare talent par MM. Eugène
+Guinot, Achard et quelques autres écrivains. Non, je parlerai de
+musique, de géologie, de zoologie, de ruines, de palais splendides, de
+philosophie, de morale; nous évoquerons l'antiquité, le moyen âge; nous
+examinerons le temps présent; je citerai l'Apocalypse, et Homère, et
+Shakspeare, peut-être M. Paul de Kock; je critiquerai çà et là, par
+habitude; je désapprouverai même quelques-unes de vos approbations, et
+vous serez obligés néanmoins de tout entendre. Vous l'aurez voulu.
+
+Que de choses dans un menuet! disait le grand Vestris. Que de choses
+dans une lettre! allez-vous dire. Rassurez-vous, ma lettre sera
+peut-être fort convenable, claire et nette comme une lettre de faire
+part. Cela va dépendre de ma santé, qui est détestable et des caprices
+de ma névralgie. Je lâche ce mot à dessein, afin que vous puissiez dire,
+quand je serai par trop ennuyeux:--C'est sa névralgie!
+
+En effet, beaucoup de gens sont dépourvus d'esprit et de bon sens quand
+ils se portent bien; pour moi c'est tout le contraire, et mon défaut
+d'esprit n'est jamais si évident que dans l'état de maladie. Je suis de
+la seconde catégorie; trop heureux de me figurer que je n'appartiens pas
+à la troisième, à celle des gens qui n'ont pas le sens commun dans tous
+les cas.
+
+Ce que je fais à Bade?... J'y fais de la musique; chose qui m'est
+absolument interdite à Paris, faute d'une bonne salle, faute d'argent
+pour payer les répétitions, faute de temps pour les bien faire, faute de
+public, faute de tout.
+
+M. Benazet, qui, pendant cinq mois, est le véritable souverain de Bade,
+et qui exerce sa souveraineté pour la plus grande gloire de l'art et le
+bonheur des artistes, me tint, il y a huit ans, à peu près ce langage:
+«Mon cher monsieur, je donne beaucoup de concerts dans les petits salons
+du palais de la Conversation. Tous les pianistes du monde y viennent
+successivement et plusieurs y viennent simultanément faire leurs
+exercices. On y entend les plus grands artistes et les virtuoses les
+plus excentriques; on y voit des violonistes jouer de la flûte, des
+flûtistes jouer du violon, des basses chanter en voix de soprano, des
+soprani chanter en voix de basse; on y entend même des chanteurs qui ne
+se servent d'aucune espèce de voix. Ce sont donc, en somme, de beaux
+concerts. Pourtant, quoiqu'on prétende que le mieux est ennemi du bien,
+j'ambitionne le mieux. Voulez-vous venir à Bade organiser annuellement
+un grand concert festival? Je mettrai à votre disposition tout ce que
+vous demanderez en chanteurs et en instrumentistes, pour former un
+ensemble en rapport avec les dimensions de la grande salle du palais de
+la Conversation, et surtout en rapport avec le style des œuvres que
+vous ferez exécuter. Vous composerez vos programmes, vous désignerez les
+jours de répétition; s'il nous manque certains artistes spéciaux dont le
+concours soit nécessaire, faites-les venir, promettez-leur de ma part ce
+qu'ils demanderont, j'ai confiance en vous, je ne me mêlerai de rien...
+que de payer!--O Richard, ô mon roi! m'écriai-je éperdu, en entendant
+ces sublimes paroles. Quoi! il y a un souverain capable de cela? Quoi!
+vous me laisserez faire? Vous choisissez un musicien pour diriger une
+institution musicale, une entreprise musicale, une fête musicale! Vous
+abandonnez les errements de toute l'Europe! Vous ne prenez pas pour
+directeur de vos concerts un capitaine de vaisseau, un colonel de
+cavalerie, un avocat, un orfèvre? Il est donc vrai; Dieu a dit: Que la
+lumière soit! et la lumière... est. Voilà le renversement des usages les
+plus sacrés. Vous êtes un ultra-romantique, on va crier haro! sur vous.
+On cassera vos vitres! Vous allez être horriblement compromis; les
+autres souverains retireront leurs ambassadeurs.--N'importe, répliqua M.
+Benazet; dût le concert européen en être bouleversé, j'y suis résolu,
+c'est entendu! Je compte sur vous.»
+
+Depuis ce temps, tous les ans, à l'approche du mois d'août, une certaine
+inquiétude que je ressens dans le bras droit m'annonce que je vais
+bientôt avoir un orchestre à conduire. Aussitôt je m'occupe du
+programme, s'il n'est pas (ce qui arrive presque toujours) composé dès
+la saison précédente. Il me reste alors seulement à m'entendre avec les
+dieux et les déesses du chant engagés pour le festival, sur le choix de
+leurs morceaux. Quant à désigner moi-même ce qu'ils devront chanter, je
+m'en garde, je sais trop le respect que les simples mortels doivent aux
+divinités. Au bout de six semaines on parvient, en général, à découvrir
+qu'on ne peut pas s'entendre, les cantatrices surtout ayant pour
+habitude de changer dix fois d'avis avant le moment du concert.
+
+A l'heure qu'il est, pour le festival qui aura lieu dans quelques
+jours, je ne sais pas encore quel duo le ténor et la prima donna
+chanteront; il y a trois mois que je les supplie de me l'indiquer.
+
+Pour l'air du ténor seulement, nous nous sommes entendus tout de suite.
+C'est un air admirable que la modestie d'un de nos confrères ne me
+permet pas de désigner autrement.
+
+Je saisis cette occasion, messieurs, pour vous adresser une question.
+Vous avez, m'a-t-on dit, approuvé dernièrement un ouvrage sur l'art du
+chant dont l'auteur, homme de talent et d'esprit, par malheur, déclare
+que c'est non-seulement le droit, mais le devoir du chanteur de broder
+les airs d'expression, d'en changer à son gré certains passages, de les
+modifier de cent façons, de se poser en collaborateur du compositeur et
+de venir en aide à son insuffisance. Que croyez-vous que ferait le
+musicien auteur de ce bel air, dites-le-moi franchement, si, mettant en
+pratique cette incroyable théorie, un ténor s'avisait, en le chantant
+devant lui, d'en dénaturer toutes les phrases dont l'expression est si
+absolument vraie, le sentiment si profond, le style mélodique si
+naturel? De quelle façon ses entrailles de père seraient-elles émues, si
+le _traditore_ s'avisait d'ajouter seulement des apoggiatures au passage
+sublime où respirent à la fois la candeur, l'innocence, une grâce
+ingénue et la terreur naïve de la mort?
+
+Il n'est pas partisan du suicide, je le sais, mais s'il avait un
+pistolet à la main, à coup sûr il lui brûlerait la cervelle.
+
+Soyez tranquilles, cela n'arrivera pas à Bade. Mon ténor est un artiste
+sérieux; il ne rêva jamais de monstruosités pareilles. D'ailleurs je
+serai là, et s'il était assez abandonné de son ange gardien pour
+commettre à la répétition générale un tel crime de lèse-majesté de l'art
+et du génie, je dirais aussitôt à l'orchestre ce que je lui ai dit une
+fois à Londres, en semblable circonstance: «Messieurs, quand nous en
+serons à ce passage, regardez-moi bien; si le chanteur ose le défigurer
+comme il vient de le faire, je vous ferai signe de vous arrêter court;
+je vous défends de jouer, il chantera sans accompagnement.»
+
+ * * * * *
+
+Et vous approuveriez de pareilles incartades et la théorie qui les
+consacre!... Vous!... quand vous mourriez pour revenir ensuite me
+l'affirmer avec une voix d'outre-tombe, je ne le croirais pas.
+
+Et tenez, voici une jolie anecdote qui se rattache au sujet par tous les
+points. Elle est vraie; j'en prends à témoin un autre de nos confrères
+qui y figure comme victime d'un virtuose. Il s'agit ici d'un _traditore_
+instrumentiste. Car nous autres compositeurs nous avons la chance d'être
+assassinés par tout le monde, par les chanteurs sans talent, par les
+méchants virtuoses, par les mauvais orchestres, par les choristes sans
+voix, par les chefs d'orchestre incapables, lymphatiques ou bilieux, par
+les machinistes, par les metteurs en scène, par les copistes, par les
+graveurs, par les marchands de cordes, par les fabricants d'instruments,
+par les architectes qui construisent les salles, enfin par les claqueurs
+qui nous applaudissent. Tellement que jamais, depuis qu'on exécute en
+France le _Don Juan_ de Mozart, il n'a été possible d'entendre la belle
+phrase instrumentale qui termine le trio des masques; elle est toujours
+couverte par les applaudissements.
+
+En Allemagne, les applaudisseurs (il n'y a pas dans ce pays-là de
+claqueurs de profession) sont plus avisés; ils n'applaudissent point
+ainsi à tort et à travers; ils écoutent d'abord. Je me souviens d'avoir
+assisté à Francfort à une représentation de _Fidelio_ pendant laquelle
+le public ne donna pas une marque d'approbation. Arrivé là avec mes
+idées et mes habitudes parisiennes, je m'indignais. Mais, après le
+dernier accord du dernier acte, toute la salle se leva et salua l'œuvre
+de Beethoven d'une foudroyante salve d'applaudissements. A la bonne
+heure! mais il était temps. Je me trompe: il était temps, mais à la
+bonne heure!
+
+Que vous disais-je? O névralgie! m'y voilà. Il s'agit d'une anecdote
+sur ces virtuoses brigands qui égorgent les grands compositeurs. Celui
+de mon histoire fit bien pis, il égorgea un membre de l'Institut! Je
+vous vois frémir. Voici le fait:
+
+Il y a cinq ans, on donnait à Bade un nouvel et charmant opéra composé
+exprès pour la saison, intitulé _le Sylphe_. On avait fait venir un
+harpiste de Paris pour accompagner dans l'orchestre un morceau de chant
+très-important. Persuadé qu'un homme de sa valeur se devait de faire
+parler de lui en Allemagne, puisqu'il avait daigné y venir, et que
+l'auteur de l'opéra ne voudrait pas écrire pour la harpe un solo que
+l'action du drame lyrique ne comportait pas, notre homme se servit
+lui-même; il écrivit clandestinement un petit concerto de harpe, et le
+soir de la première représentation du _Sylphe_, au moment où, après la
+ritournelle de l'orchestre, la cantatrice se disposait à commencer son
+air, le virtuose, profitant d'un moment de silence, se mit
+tranquillement à exécuter son concerto, au grand ébahissement du chef
+d'orchestre, de tous les musiciens, de la cantatrice et du malheureux
+compositeur, qui, suant d'anxiété et d'indignation, croyait faire un
+mauvais rêve. J'y étais. L'auteur est philosophe, il n'a pas perdu du
+coup trop de son embonpoint; mais j'en ai maigri pour lui. Dites,
+messieurs, approuvez-vous aussi le concerto de harpe et la collaboration
+forcée des virtuoses et des compositeurs?
+
+Je dois dire encore que ce même harpiste, quelques jours auparavant,
+avait fait partie de l'orchestre du festival; il était placé tout près
+de moi. Le voyant cesser de jouer dans un tutti: «Pourquoi ne jouez-vous
+pas? lui dis-je.--C'est inutile, _on ne pourrait m'entendre_.» Il
+n'admettait pas qu'il fût utile à l'ensemble ni convenable pour lui de
+jouer quand sa harpe ne pouvait se faire remarquer parmi les autres
+instruments. De sorte que si cette doctrine était en vigueur, à chaque
+instant, presque toujours, dans les ensembles, la seconde flûte, le
+second hautbois, la seconde clarinette, les troisième et quatrième cors,
+et tous les altos auraient raison de s'abstenir... Ai-je besoin de vous
+dire que ce noble ambitieux n'a pas remis et ne remettra jamais le pied
+dans un orchestre placé sous ma direction?
+
+Ce système de suppressions est assez rarement pratiqué; celui des
+additions, au contraire, est fort répandu. Rendons-en les désastres plus
+frappants en le supposant appliqué à la littérature.
+
+Il y a des gens qui récitent en public des fragments de poésie et les
+mettent plus ou moins en relief par leur manière de les dire; la plupart
+du temps ils se font applaudir en outrant leur diction, en exagérant les
+accents, en soulignant les mots, en prononçant avec emphase les
+expressions simples, etc. Que l'un d'eux, en récitant la fable de La
+Fontaine, _la Mort et le Mourant_, ait l'idée d'y introduire des vers de
+sa façon pour obtenir plus d'effet, il se peut, il faut malheureusement
+le reconnaître, qu'il y ait des esprits assez mal faits pour l'absoudre
+de cette insolence et pour trouver même très-ingénieuse l'addition de
+ses vers à ceux de l'immortel fabuliste. Qu'il dise ainsi:
+
+ La mort ne surprend point le sage:
+ Il est toujours prêt à partir
+ _Sans gémir_.
+
+En effet, remarquera-t-on, pourquoi gémir, quand il est sûr que toute
+plainte sera vaine, que rien au monde ne peut retarder l'instant fatal?
+La Fontaine n'avait pas songé à cela.
+
+Donc:
+
+ Il est toujours prêt à partir
+ _Sans gémir_,
+ S'étant su lui-même avertir
+ Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage
+ _D'usage_.
+
+«Ah! ceci est admirable, diront encore nos Philintes, rien n'est, à coup
+sûr, plus en usage que la mort, et ce petit vers, ainsi jeté après un
+alexandrin, est d'une intention excellente que La Fontaine eût
+approuvée sans doute, si quelqu'un l'avait eue de son vivant.»
+
+Avouez, avouez, avouez donc que, témoins d'une pareille abomination
+littéraire, bien loin de faire comme ces juges complaisants, toujours
+prêts à soutenir les insulteurs contre l'insulté, vous demanderiez pour
+ce lecteur de la Fontaine
+
+ Un cabanon
+ A Charenton.
+
+Eh bien, c'est cela, et plus encore que l'on fait journellement en
+musique.
+
+Ce n'est pas que tous les compositeurs s'indignent ouvertement d'être
+corrigés par leurs interprètes. Rossini, par exemple, semble heureux
+d'entendre parler des changements, des broderies et des mille vilenies
+que les chanteurs introduisent dans ses airs.
+
+«Ma musique n'est pas encore _faite_, disait un jour le terrible
+railleur; on y travaille. Mais ce n'est que le jour où il n'y restera
+plus rien de moi qu'elle aura acquis toute sa valeur.»
+
+A la dernière répétition d'un opéra nouveau:
+
+«Ce passage ne me va pas, dit naïvement un chanteur, il faut _que je le
+change_.--Oui, répliqua l'auteur, mettez quelque autre chose à la place.
+Chantez la _Marseillaise_.» Ces ironies, si âcres qu'elles soient, ne
+remédieront pas au mal. Les compositeurs ont tort de plaisanter à ce
+sujet; les chanteurs ne manquant pas alors de dire: «Il a ri, il est
+désarmé.» Il faut être armé, au contraire, et ne pas rire.......
+
+Autre exemple en sens inverse et pourtant analogue.
+
+Un célèbre chef d'orchestre, qui passait pour vénérer profondément
+Beethoven, prenait néanmoins avec ses œuvres de déplorables libertés.
+
+Un jour il entra le visage très-animé dans un café où je me trouvais.
+
+«Ah! parbleu, dit-il en m'apercevant, vous venez de me faire avoir une
+belle algarade!--Comment cela?--Je sors de la répétition de notre
+premier concert; quand nous avons commencé le scherzo de la symphonie en
+_ut_ mineur, ne voilà-t-il pas nos contre-bassistes qui se sont mis à
+jouer; et comme je les arrêtais, ils ont invoqué votre opinion pour
+blâmer la suppression que j'ai faite des contre-basses dans ce
+passage.--Comment, répliquai-je, ces malheureux ont eu l'audace de vous
+désapprouver et celle plus grande encore d'exécuter les parties de
+contre-basse écrites par Beethoven! Cela crie vengeance!--Bah! bah! vous
+raillez! Les contre-basses ne produisent pas là un bon effet; je les ai
+retranchées il y a plus de vingt ans; j'aime mieux les violoncelles
+seuls. Vous savez que lorsqu'on monte un ouvrage nouveau il faut
+toujours que le chef d'orchestre y arrange quelque chose.--Moi? je
+n'entendis jamais parler de cela. Je sais seulement que quand on étudie
+pour la première fois un ouvrage, le chef d'orchestre et ses musiciens
+doivent s'efforcer d'abord de le bien comprendre, et l'exécuter ensuite
+avec une fidélité scrupuleuse unie à de l'inspiration, s'il se peut.
+Voilà tout ce que je sais. Ayant écrit une symphonie, si vous aviez prié
+Beethoven de la corriger, et s'il eût consenti à la retoucher de haut en
+bas pour vous être agréable, cela paraîtrait tout naturel; mais vous,
+sans autorisation, sans autorité, porter ainsi de bas en haut la main
+sur une symphonie de Beethoven et en corriger l'orchestre, c'est bien
+l'exemple le plus extravagant de témérité et d'irrévérence que l'on
+puisse citer dans l'histoire de l'art. Quant à l'effet produit par les
+contre-basses dans cet endroit, et qui est mauvais, dites-vous, cela ne
+regarde ni vous, ni moi, ni personne. Les parties de contre-basse sont
+écrites par l'auteur, on doit les exécuter. D'ailleurs votre sentiment
+ne sera certainement pas celui de tous les chefs d'orchestre, autorisés
+par votre exemple à vous imiter. Vous aimez mieux faire dire le thème du
+scherzo par les violoncelles, un autre aimera mieux le faire chanter par
+les bassons, celui-ci voudra des clarinettes, celui-là des altos; il
+n'y aura que l'auteur qui n'aura pas voix au chapitre. N'est-ce pas le
+désordre à son comble, une débâcle générale, la fin de l'art? Si
+Beethoven revenait au monde, et si, en entendant sa symphonie ainsi
+arrangée, il demandait qui s'est avisé de lui donner là une leçon
+d'instrumentation, vous feriez en sa présence une singulière figure,
+convenez-en. Oseriez-vous lui répondre: C'est moi? Lulli cassa un jour
+un violon sur la tête d'un musicien de l'Opéra qui lui manquait de
+respect; ce n'est pas un violon, mais une contre-basse que Beethoven
+casserait sur la vôtre, en se voyant insulté et bravé de la sorte.» Mon
+homme réfléchit un instant, puis, frappant du poing sur une table:
+«C'est égal, dit-il, les contre-basses ne joueront pas!--Oh! quant à
+cela, les gens qui vous connaissent n'en sauraient douter. Nous
+attendrons.» Il mourut. Son successeur crut devoir réintégrer dans leurs
+fonctions les contre-basses du scherzo. Mais ce changement n'était pas
+le seul commis dans la splendide symphonie. Au final se trouve une
+reprise indiquant que la première partie du morceau doit se dire deux
+fois. Trouvant que cette répétition faisait longueur, on avait supprimé
+la reprise. Le nouveau chef d'orchestre, qui, pour les contre-basses,
+venait de donner raison à Beethoven contre son prédécesseur, donna
+raison à celui-ci contre Beethoven et maintint la suppression de la
+reprise. (Voyez l'exercice du libre arbitre de ces messieurs! n'est-ce
+pas admirable?) Le nouveau chef mourut. Si M. T..., qui le remplace,
+donne maintenant, comme il est probable, complétement raison à
+Beethoven, il réinstallera la reprise, et il aura fallu en conséquence
+trois générations de chefs d'orchestre et trente-cinq ans d'efforts des
+admirateurs de Beethoven pour que cette œuvre merveilleuse du plus
+grand des compositeurs de musique instrumentale ait pu être exécutée à
+Paris telle que l'auteur l'a conçue.
+
+Certes, messieurs, vous n'approuverez pas cela.
+
+Voilà pourtant où conduit la tolérance de l'insubordination de certain
+exécutants et du droit insensé qu'ils s'arrogent de corriger les
+auteurs.
+
+L'un de nos plus illustres virtuoses a dit à ce sujet: «Nous ne sommes
+pas le clou auquel ou suspend le tableau, nous sommes le soleil qui
+l'éclaire.»--Ce à quoi on peut répondre: D'accord, nous admettons cette
+modeste comparaison. Mais le soleil, en rayonnant sur un tableau, en
+dévoile exactement le dessin et le coloris; il n'y fait pas pousser des
+arbres ni de mauvaises herbes, apparaître des oiseaux ou des serpents là
+où le peintre n'en a pas mis; il ne change pas l'expression des figures,
+il ne rend pas tristes les visages gais, ni gais les visages tristes; il
+n'élargit pas certains contours pour en rétrécir d'autres; il ne rend
+pas blanc ce qui est noir, ou noir ce qui est blanc, il montre enfin le
+tableau tel que le peintre l'a fait. Eh! que voulons-nous autre chose?
+C'est justement ce que nous demandons. Soyez donc des soleils, mesdames
+et messieurs, on sera heureux de vous adorer; soyez des soleils, et
+tâchez de ne jamais être des rats-de-cave ou des lanternes de
+chiffonnier.
+
+ * * * * *
+
+Je suis monté au vieux château, à grands pas, en enrageant de toute mon
+âme, forcé de reconnaître que les grands poëtes, comme les grands
+artistes, sont fatalement destinés à être outragés de mille manières;
+que, si l'on met en vaudeville l'_Iliade_, en ballets l'_Odyssée_, si
+l'on place une pipe à la bouche de l'Hercule Farnèse, si l'on dessine
+des moustaches sur la lèvre de la Vénus de Milo, si les praticiens
+corrigent le travail des statuaires, si l'on mutile et déforme les
+chefs-d'œuvre de l'art musical, il n'y aura personne pour les venger,
+et les gouvernants ne daigneront pas s'en occuper.
+
+ * * * * *
+
+Le vieux château de Bade est une ruine colossale du moyen âge, un nid de
+vautours construit au sommet d'une montagne qui domine toute la vallée
+de l'Oos. Au milieu d'une forêt de sapins gigantesques pendent de toutes
+parts des pans de murs noirs et durs comme les rochers, des pans de
+rochers droits comme les murs. Dans les cours président des chênes
+séculaires; de vieux hêtres curieux passent par les fenêtres leurs têtes
+chevelues; d'interminables escaliers, des puits sans fond se présentent
+à chaque instant devant les pas de l'explorateur étonné, qui ne peut se
+défendre d'une terreur secrète. Là, vécurent, on ne sait quand, on ne
+sait quels landgraves, margraves ou burgraves, gens de proie et de
+brigandage, de meurtre et de rapine, que la civilisation a fait
+disparaître. Que de crimes ont été commis sous ces voûtes formidables,
+que de cris de désespoir, que de sanglantes orgies en ont fait retentir
+les lambris!... Aujourd'hui, ô prose! ô plate utilité! un restaurateur
+les habite, on n'y entend que le bruit des fourneaux d'une vaste
+cuisine, que les explosions des bouteilles de vin de Champagne, que les
+éclats de rire des bourgeois allemands et des touristes français en
+pointe de gaieté. Pourtant, si l'on a le courage d'entreprendre
+l'ascension du faîte déchiré du monument, on retrouve peu à peu la
+solitude, le silence et la poésie. Du haut de la dernière plate-forme on
+aperçoit dans la plaine, de l'autre côté de la montagne, plusieurs
+riantes petites villes allemandes, des champs bien cultivés, une
+végétation luxuriante, et le Rhin, morne et silencieux, déroulant son
+interminable ruban d'argent à l'horizon.
+
+C'est là que je suis parvenu, toujours grondant, comme une locomotive
+impatiente. Peu à peu le calme et l'indifférence m'ont été rendus, en
+écoutant les voix mystérieuses qui parlent là avec tant d'indifférence
+et de calme des hommes et des temps qui ne sont plus.
+
+L'amour de la musique a semblé lui-même se ranimer en moi, en écoutant
+les harmonies ineffables des harpes éoliennes, placées par quelque
+charitable Allemand dans les anfractuosités des ruines, où les vents
+leur font rendre de si poétiques plaintes. Ces accords vaporeux donnent
+une idée de l'infini; on ne sait quand ils commencent ni quand ils
+cessent... On croit les entendre encore quand ils ne vibrent plus. Cela
+éveille de vagues souvenirs de jeunesse enfuie, d'amours éteintes,
+d'espérances déçues... et l'on pleure tristement... si l'on n'est pas
+trop vieux, car alors l'œil reste sec, il se ferme, et l'on s'endort.
+
+Il paraît qu'on ne doit pas encore me ranger parmi les vieux... je ne me
+suis pas endormi. Loin de là, après l'averse le soleil est revenu, et
+j'ai pensé à un petit ouvrage dont je m'occupe en ce moment. Assis sur
+un créneau, le crayon à la main, je me suis mis à écrire les vers d'une
+scène de nuit dont je tâcherai ces jours-ci de trouver la musique, et
+que voici:
+
+ Nuit paisible et sereine!
+ La lune, douce reine
+ Qui plane en souriant,
+ L'insecte des prairies
+ Dans les herbes fleuries
+ En secret bruissant,
+ Philomèle,
+ Qui mêle
+ Au murmure du bois
+ Les splendeurs de sa voix;
+ L'hirondelle
+ Fidèle
+ Caressant sous nos toits
+ Sa nichée en émois;
+ Dans sa coupe de marbre
+ Ce jet d'eau retombant
+ Écumant;
+ L'ombre de ce grand arbre
+ En spectre se mouvant
+ Sous le vent;
+ Harmonies
+ Infinies,
+ Que vous avez d'attraits
+ Et de charmes secrets
+ Pour les âmes attendries!
+
+J'en étais là de mon nocturne, quand un de ces oisons si nombreux à
+Bade, à l'époque où nous sommes, est venu brusquement me replonger dans
+la prose: «Tiens, c'est vous, m'a-t-il dit avec sa voix de sauveur du
+Capitole, que diable faites-vous là tout seul, sur ce donjon perché? Ah!
+des vers! voyons! Je parie que vous travaillez à l'opéra que M. Benazet
+vous a commandé pour l'ouverture du théâtre de Bade. Eh! eh! il avance,
+le nouveau théâtre, il sera fini l'an prochain. L'ouvrier qui le bâtit
+est un peu âgé, il est vrai, mais encore vert; c'est le même qui, avant
+1830, à Paris, travaillait avec tant d'ardeur à l'arc de Triomphe de
+l'Étoile.--Précisément, mon très-cher, je m'occupe de ce petit opéra.
+Mais n'employez donc pas, s'il vous plaît, des expressions aussi
+inconvenantes. M. Benazet ne m'a rien _commandé_; on ne commande rien
+aux artistes, vous devriez le savoir. Ou commande à un régiment français
+d'aller se faire tuer, et il y va; à l'équipage d'un vaisseau français
+de se faire sauter, il le fait; à un critique français d'entendre un
+opéra-comique dont il doit rendre compte, et il l'entend; mais c'est
+tout; et si l'on commandait à certains acteurs de déranger seulement
+leurs habitudes, d'être simples, naturels, nobles, également éloignés de
+la platitude et de l'enflure; si l'on commandait à certains chanteurs
+d'avoir de l'âme et de bien rhythmer leur chant, à certains critiques de
+connaître ce dont ils parlent, à certains écrivains de respecter la
+grammaire, à certains compositeurs de savoir le contre-point, les
+artistes sont fiers, ils n'obéiraient pas. Pour moi, dès qu'on me
+commande quelque chose, on peut être assuré de l'effet de ce
+commandement, il me paralyse, il me rend inerte et stupide; et comme je
+vous crois organisé de la même façon, je vous prie très-instamment (il
+est inutile de vous le commander), je vous conjure de redescendre à Bade
+et de me laisser rêver sur mon donjon.» Et l'oison repartit en ricanant.
+Mais le fil de mes idées était rompu; après d'inutiles efforts pour le
+renouer, je suis resté là sans penser, écoutant l'hymne à l'empereur
+d'Autriche, exécuté à une grande distance, dans le kiosque de la
+Conversation, par la musique militaire prussienne, et que le vent du
+sud m'apportait par lambeaux des profondeurs de la vallée. Que cette
+mélodie du bon Haydn est touchante! Comme on y sent une sorte
+d'affectuosité religieuse! C'est bien le chant d'un peuple qui aime son
+souverain. Notez que je ne dis pas le _bon Haydn_ avec une intention
+railleuse; non, Dieu m'en garde! Je me suis toujours indigné contre
+Horace, ce poëte parisien de l'ancienne Rome, qui a osé dire:
+
+ _Aliquando bonus dormitat Homerus_.
+
+Certes Haydn n'était pas un bonhomme, mais un homme bon; et la preuve,
+c'est qu'il avait une femme insupportable qu'il n'a jamais battue, et
+par qui, dit-on, il s'est quelquefois laissé battre.
+
+Enfin il a fallu redescendre; la nuit était venue,
+
+ La lune, douce reine,
+ Planait en souriant.
+
+J'ai retraversé la forêt de sapins, plus sonore et d'une meilleure
+sonorité que la plupart de nos salles de concerts. On y pourrait faire
+des quatuor. J'ai souvent pensé à une admirable chose que l'on devrait y
+exécuter par une belle nuit d'été, c'est l'acte des champs Élysées de
+l'_Orphée_ de Gluck. Je crois entendre, sous ce dôme de verdure, dans
+une demi-obscurité, ce chœur des ombres heureuses dont les paroles
+italiennes augmentent le charme mélodieux:
+
+ _Torna o bella all tuo consorte,_
+ _Che non vuol che più diviso_
+ _Sia di te pietoso il ciel._
+
+Mais quand on a des velléités de musique dans les bois, c'est toujours à
+la suite d'un déjeuner où l'on a mangé du pâté; ce sont alors des
+fanfares qu'on y exécute, fanfares de cors, de trompes de chasse,
+n'éveillant d'autres idées que celles des chiens, des piqueurs et des
+marchands de vin...
+
+Au milieu de la montagne se trouve une fontaine qui coule avec un petit
+bruit; je suis allé m'asseoir près de son bassin. J'y serais resté
+jusqu'au lendemain à écouter son tranquille murmure s'il ne m'eût
+rappelé celui des fontaines du corridor intérieur de la
+Grande-Chartreuse, que j'entendis pour la première fois il y a
+trente-cinq ans (hélas! trente-cinq ans!). La Grande-Chartreuse m'a fait
+penser aux trappistes et à leur phrase obligée:
+
+ Frère, il faut mourir!
+
+La lugubre phrase m'a rappelé que je devais aller le lendemain de bonne
+heure à Carlsruhe faire répéter les chœurs de mon _Requiem_, dont le
+programme de cette année contient deux morceaux. Et j'ai regagné mon
+gîte pour préparer ce voyage.
+
+«Où a-t-il la tête, allez-vous dire, de faire entendre aux gens de
+plaisir réunis à Bade des morceaux d'une messe de morts?--C'est
+précisément cette antithèse qui m'a séduit en faisant le programme. Cela
+me semble la réalisation en musique de l'idée d'Hamlet tenant le crâne
+d'Yorick: «Allez maintenant dans le boudoir d'une belle dame, dites-lui
+que, quand elle se mettrait un pouce de fard sur le visage, il faudra
+qu'elle en vienne à faire cette figure-là. Faites-la rire à cette idée.»
+
+Oui, faisons-les rire, me suis-je dit aussi, toutes ces beautés
+crinolinées, si fières de leurs jeunes charmes, de leur vieux nom et de
+leurs nombreux millions; faisons-les rire, ces femmes hardies qui
+souillent et déchirent; faisons-les rire, ces marchands de corps et
+d'âmes, ces abuseurs de la souffrance et de la pauvreté, en leur
+chantant le redoutable poëme d'un poëte inconnu, dont le barbare latin
+rimé du moyeu âge semble donner à ses menaces un accent plus effrayant:
+
+ _Dies iræ, dies illa._
+
+ «Jour de colère, ce jour-là réduira l'univers en poudre.
+
+ «Quel tremblement, quelle terreur alors, quand le juge viendra tout
+ scruter sévèrement.
+
+ «Le livre où tout est écrit sera apporté, et son contenu motivera
+ la sentence.
+
+ «La trompette, répandant un son terrible parmi les tombeaux des
+ contrées diverses, rassemblera l'humanité tout entière devant son
+ trône.
+
+ «Lors donc que le juge sera assis, tout ce qui était caché
+ apparaîtra, rien ne demeurera sans vengeance.
+
+ «Stupéfaction de la mort et de la nature.»
+
+Faisons-les rires à ces idées!
+
+Comme la grande majorité de l'auditoire ne sait pas le latin, j'aurai
+soin que la traduction française soit imprimée sur le programme.
+Faisons-les rire.
+
+Quel poëme! quel texte pour un musicien! Je ne saurais exprimer le
+bouleversement de cœur que j'éprouve quand, dirigeant un orchestre
+immense, j'arrive au verset:
+
+ _Judex ergo cum sedebit._
+
+Alors tout se fait noir autour de moi; je n'y vois plus, je crois tomber
+dans la nuit éternelle.
+
+--Ah çà, vous avez donc affaire à un auditoire de prédestinés de
+l'enfer? direz-vous.--Il est vrai, ma tirade apocalyptique pourrait le
+faire croire, c'est le courant des idées shakspeariennes qui m'avait
+entraîné; au contraire, la belle société de Bade se compose d'honnêtes
+gens qui ne doivent avoir aucun sujet de crainte en songeant à l'autre
+vie. On n'y compte qu'un petit nombre de scélérats, ceux qui ne vont pas
+au concert.
+
+Vous allez aussi me demander comment, dans une si petite ville, je
+pourrai trouver l'appareil musical nécessaire à l'exécution de ce _Dies
+iræ_, appareil dont les éléments sont si difficiles à réunir à Paris,
+comment on pourra les placer dans la salle du festival et comment on
+supportera cette sonorité ébranlante. D'abord vous saurez que j'ai
+arrangé la partition des timbales pour trois timbaliers seulement;
+quant aux orchestres d'instruments de cuivre,
+
+ _Mirum spargentes sonum_,
+
+nous les avons aisément formés avec les artistes de Carlsruhe réunis à
+ceux de Bade et aux musiciens prussiens en garnison à Rastadt,
+forteresse voisine de Carlsruhe. Le chœur a été rassemblé par les soins
+de MM. Strauss et Krug, maître de chapelle et directeur des chœurs du
+grand-duc. Les choristes répètent depuis quinze jours. Je fais ici des
+répétitions instrumentales trois fois par semaine. Tout se prépare
+tranquillement avec une régularité parfaite. La veille et l'avant-veille
+du concert, j'emmènerai par le chemin de fer nos artistes à Carlsruhe;
+ils y répéteront avec ceux de la chapelle grand-ducale. Le jour du
+concert, au contraire, de grand matin, M. Strauss m'amènera les artistes
+de Carlsruhe pour les faire répéter avec ceux de Bade, sur une vaste
+estrade élevée pendant la nuit à l'un des bouts de la salle de
+Conversation. Les jeux sont suspendus ce jour-là. Derrière l'orchestre
+se trouve une tribune assez vaste; c'est là que je placerai mon attirail
+de timbales et les groupes d'instruments de cuivre. M. Kenneman, le chef
+d'orchestre intelligent et dévoué de Bade, les conduira. Ces voix
+formidables, ces bruits de tonnerre ne perdront rien de leur puissance
+musicale, je l'espère, pour être lancés à cette distance. En outre le
+mouvement du _tuba mirum_ est si large, que les deux chefs d'orchestre
+pourront, en se suivant de l'œil et de l'oreille, marcher ensemble sans
+accident.
+
+Vous voyez que je vais avoir une rude journée. De neuf heures du matin à
+midi, dernière répétition générale; à trois heures, remise en ordre de
+l'orchestre et de la musique plus ou moins bouleversés par la répétition
+du matin, travail que je n'ose confier à personne; à huit heures du
+soir, le concert.
+
+A minuit, en pareil cas, j'ai peu envie de danser. Mais madame la
+princesse de Prusse (aujourd'hui reine) assiste ordinairement à cette
+fête; souvent elle daigne me retenir quelques instants pour me faire ses
+observations, toujours bienveillantes malgré leur finesse, sur les
+principaux morceaux du programme. Elle cause avec tant de charme, elle
+comprend si intimement la musique, elle a tant de sensibilité unie à un
+si rare esprit, elle a si bien l'art de vous encourager, de vous donner
+confiance, qu'après cinq minutes de son charmant entretien toute ma
+fatigue disparaît, je serais prêt à recommencer.
+
+Voilà, messieurs, ce que je fais à Bade. J'aurais encore d'autres
+détails à vous donner; Dieu me garde néanmoins de poursuivre; je vois
+d'ici la moitié de votre auditoire... qui dort.
+
+
+
+
+LE DIAPASON
+
+
+M. le ministre d'État, inquiet sur l'avenir de plus en plus alarmant de
+l'exécution musicale dans les théâtres lyriques, étonné du peu de durée
+de la carrière des chanteurs, et persuadé avec raison que l'élévation
+progressive du diapason est une cause de ruine pour les plus belles
+voix, vient de nommer une commission pour examiner avec soin cette
+question, déterminer l'étendue du mal et en découvrir le remède.
+
+En attendant que cette réunion d'hommes spéciaux, compositeurs,
+physiciens et savants amateurs de musique, reprenne ses travaux
+suspendus pendant le mois qui s'achève, nous allons tâcher de jeter
+quelque jour sur l'ensemble des faits, et, sans rien préjuger du parti
+que prendra la commission, lui soumettre d'avance nos observations et
+nos idées.
+
+
+LE DIAPASON A-T-IL RÉELLEMENT MONTÉ[8], ET DANS QUELLES PROPORTIONS
+DEPUIS CENT ANS.
+
+Oui, sans doute, le fait de son ascension est reconnu de tous les
+musiciens, de tous les chanteurs, et dans le monde musical tout entier.
+La progression suivie par cet exhaussement semble avoir été à peu près
+la même partout. La différence qui existe aujourd'hui entre le ton des
+divers orchestres d'une même ville et entre celui des orchestres de pays
+séparés par des distances considérables ne constitue en général que des
+nuances qui n'empêchent point de réunir quelquefois ces orchestres et
+d'en former, au moyen de certaines précautions, une grande masse
+instrumentale dont l'accord est satisfaisant. S'il y avait, ainsi qu'on
+le répète souvent à Paris, une grande dissemblance entre les diapasons
+de l'Opéra, de l'Opéra-Comique, du Théâtre-Italien et des musiques
+militaires, comment eussent été possibles les orchestres de sept à huit
+cents musiciens qu'il m'est arrivé si souvent de diriger dans les vastes
+locaux des Champs-Elysées, après les expositions de 1844 et de 1855, et
+dans l'église de Saint-Eustache, puisque les éléments de ces congrès
+musicaux se composaient nécessairement de presque tous les
+instrumentistes disséminés dans les nombreux corps de musique de Paris?
+
+Les festivals d'Allemagne et d'Angleterre, où les orchestres de
+plusieurs villes se réunissent fréquemment, prouvent que les différences
+de diapason y sont également peu sensibles et que la précaution de
+_tirer la coulisse_ des instruments à vent trop hauts suffit pour les
+faire disparaître.
+
+Ces différences existent cependant, si petites qu'elles soient. On en
+aura bientôt la preuve, la commission ayant écrit à presque tous les
+maîtres de chapelle, maîtres de concert et chefs d'orchestre des villes
+d'Europe et d'Amérique où l'art musical est cultivé, pour leur demander
+un exemplaire de l'instrument d'acier dont on se sert chez eux comme
+chez nous, sous divers noms, pour donner le _la_ aux orchestres et
+accorder les orgues et les pianos. Ces diapasons contemporains, comparés
+aux diapasons anciens (de 1790, de 1806, etc.) que nous possédons,
+rendront évidente et précise la différence qui existe entre le ton
+d'aujourd'hui et celui de la fin du siècle dernier. En outre les
+vieilles orgues de plusieurs églises, à cause de la nature toute
+spéciale des fonctions dans lesquelles le service religieux les a
+renfermées, n'ayant jamais été mises en relations avec les instruments à
+vent des théâtres, ont conservé le diapason de l'époque où elles furent
+construites; or ce diapason est en général d'un ton plus bas que celui
+d'aujourd'hui.
+
+De là l'usage d'appeler ces orgues en _si_ bémol, parce que leur _ut_ en
+effet, étant d'un ton plus bas que le nôtre, se trouve à l'unisson de
+noire _si_ bémol. Ces orgues ont au moins un siècle d'existence. Il
+faudrait donc conclure de ces faits divers, mais concordants entre eux,
+que le diapason ayant monté d'un ton en cent ans ou d'un demi-ton en un
+demi-siècle, si sa marche ascendante continuait, il parcourrait en six
+cents ans les douze demi-tons de la gamme, et serait nécessairement en
+l'an 2458 haussé d'_une octave_.
+
+L'absurdité d'un pareil résultat suffit à démontrer l'importance de la
+mesure prise par M. le ministre d'État, et il est fort regrettable que
+l'un de ses prédécesseurs n'ait pas songé à la prendre longtemps avant
+lui.
+
+Mais la musique a rarement jusqu'ici obtenu une protection éclairée,
+officielle, bien que de tous les arts elle soit celui qui on a le plus
+besoin. Presque toujours, presque partout, son sort a été remis aux
+mains d'agents qui n'avaient pas le sentiment de son pouvoir, de sa
+grandeur, de sa noblesse, et qui ne possédaient aucune connaissance de
+sa nature et de ses moyens d'action. Presque toujours et presque partout
+jusqu'à présent elle a été traitée comme une fille bohème qu'on faisait
+chanter et danser sur les places publiques en compagnie des singes et
+des chiens savants, qu'on couvrait d'oripeaux pour attirer sur elle
+l'attention de la foule et qu'on ne demandait qu'à vendre à tout venant.
+
+La décision prise par M. le ministre d'État donne lieu d'espérer que la
+musique aura prochainement en France la protection qui lui manquait, et
+que d'autres réformes importantes dans la pratique et dans
+l'enseignement de l'art musical suivront de près la réforme du diapason.
+
+
+MAUVAIS EFFETS PRODUITS PAR L'EXHAUSSEMENT DU DIAPASON.
+
+A l'époque où l'on commença en France à écrire de la musique dramatique,
+à produire des opéras, au temps de Lulli par exemple, le diapason étant
+établi, mais non fixé (on le verra tout à l'heure), les chanteurs quels
+qu'ils fussent n'éprouvèrent aucune peine à chanter des rôles écrits
+dans les limites alors adoptées pour les voix. Quand ensuite le diapason
+eut subi une élévation sensible, il eût été du devoir et de l'intérêt
+des compositeurs d'en tenir compte et d'écrire un peu moins haut; ils ne
+le firent pas. Cependant les rôles écrits pour les théâtres de Paris par
+Rameau, Monsigny, Grétry, Glück, Piccini et Sacchini, dans un temps où
+le diapason était de près d'un ton moins élevé qu'aujourd'hui, restèrent
+longtemps chantables: la plupart le sont même encore, tant ces maîtres
+ont mis de prudence et de réserve dans l'emploi des voix, à l'exception
+de certains passages de Monsigny surtout, dont le tissu mélodique est
+disposé dans une région de la voix déjà un peu haute pour son époque, et
+qui l'est beaucoup trop pour la nôtre.
+
+Spontini dans la _Vestale_, dans _Cortez_ et _Olympie_, écrivit même des
+rôles de ténor que les chanteurs actuels trouvent trop bas.
+
+Vingt-cinq ans plus tard (pendant lesquels le diapason avait rapidement
+monté), on multiplia les notes hautes pour les soprani et les ténors; on
+vit paraître les _ut_ naturels aigus, en voix de tête et en voix de
+poitrine dans les rôles de ténor; l'_ut_ dièse aigu dans ces mêmes rôles
+en voix de tête, il est vrai, mais que les anciens compositeurs n'eurent
+jamais l'idée d'employer. On exigea de plus en plus souvent des ténors
+le _si_ naturel aigu lancé avec force en voix de poitrine (qui eût été
+pour l'ancien diapason un _ut_ dièse dont il n'y a pas trace dans les
+partitions du siècle dernier), les _ut_ aigus attaqués et soutenus par
+les soprani, et l'on sema les rôles de basse de _mi_ naturels hauts. Ce
+dernier son, trop souvent employé par les vieux maîtres sous le nom de
+_fa_ dièse haut, à l'époque du diapason bas, le fut pourtant beaucoup
+moins qu'il ne l'est généralement aujourd'hui sous le nom de _mi_
+naturel.
+
+Enfin on multiplia tellement les intonations excessivement élevées, les
+sons que le chanteur ne peut plus _émettre_ mais qu'il doit _extraire_
+avec violence, comme un opérateur vigoureux extrait une dent cariée,
+que, tout bien considéré, nous sommes obligés de céder à l'évidence et
+de tirer cette étrange conclusion: on a écrit en France pour le grand
+opéra de plus en plus haut au fur et à mesure que le diapason montait.
+On s'en convaincra aisément en comparant les partitions du siècle
+dernier à celles de nos jours.
+
+Achille, dans _Iphigénie en Aulide_ (l'un des rôles de ténor les plus
+hauts de Glück), ne monte qu'au _si naturel_, lequel _si_ était alors ce
+qu'est aujourd'hui le _la_ et se trouvait en conséquence d'un ton plus
+bas que le _si_ actuel. Une seule fois il écrivit dans _Orphée_ un _re_
+aigu; mais cette note unique, qui était le même son que l'_ut_ employé
+trois fois dans _Guillaume Tell_, est présentée dans une vocalise lente
+en voix de tête, de façon à être effleurée plutôt qu'entonnée, et ne
+présente ni danger ni fatigue pour le chanteur. L'un des grands rôles de
+femme de Glück contient le _si_ bémol haut lancé et soutenu avec force:
+c'est celui d'Alceste. Ce _si_ bémol correspondait à notre _la_ bémol
+actuel. Qui hésite maintenant à écrire pour une prima donna le _la_
+bémol et le _la_ naturel, et le _si_ bémol, et même le _si_ naturel, et
+même l'_ut_?
+
+Le rôle de femme écrit le plus haut par Glück est celui de Daphné, dans
+_Cythère assiégée_. Un air de ce personnage, «Ah quel bonheur d'aimer!»
+monte par un trait rapide jusqu'à l'_ut_ (notre _si_ bémol
+d'aujourd'hui), et l'inspection de l'ensemble du rôle démontre qu'il
+fut composé pour une de ces cantatrices exceptionnelles, comme on en
+trouve dans tous les temps, qu'on appelle chanteuses légères, et dont la
+voix est d'une étendue extraordinaire dans le haut. Telles sont de nos
+jours mesdames Cabel, Carvalho, Lagrange, Zerr et quelques autres.
+Encore l'_ut_ aigu de Daphné, je le répète, correspondait-il à notre
+_si_ bémol, note vulgaire aujourd'hui. Madame Cabel et mademoiselle Zerr
+donnent le contre-_fa_ haut, madame Carvalho aborde sans peur le
+contre-_mi_, et madame Lagrange ne recule pas devant le contre-_sol_ de
+la flûte.
+
+Les anciens compositeurs (écrivant pour les théâtres de Paris)
+s'obstinèrent seulement, je ne sais pourquoi, à pousser toujours dans le
+haut les voix graves. Dans leurs rôles de basse, on ne rencontre presque
+que des notes de baryton. Ils n'osèrent jamais faire descendre les
+basses au-dessous du _si_ bémol; encore n'écrivirent-ils que bien
+rarement cette note. Il passait pour avéré à l'Opéra, encore en 1827,
+que les sons plus graves n'avaient pas de timbre et ne pouvaient être
+entendus dans un grand théâtre. Les voix de basses furent ainsi
+dénaturées, et les rôles de Thoas, d'Oreste, de Calchas, d'Agamemnon, de
+Sylvain, que j'ai entendu chanter par Dérivis père, semblent avoir été
+écrits par Glück et par Grétry pour des barytons. Ceux-là donc, bien
+qu'ils fussent alors néanmoins chantables par de vraies basses, ne le
+sont plus aujourd'hui.
+
+Mais jamais Glück ni ses émules n'eussent osé demander à leurs ténors ou
+à leurs soprani dramatiques les sons hauts que je citais tout à l'heure
+et dont on abuse de nos jours.
+
+Ces excès des plus savants maîtres de l'école moderne ont eu, certes, de
+très-fâcheux résultats. Combien de ténors se sont brisé la voix sur les
+_ut_ et les _si_ naturels de poitrine! combien de soprani ont poussé des
+cris d'horreur et de détresse, au lieu de chanter, dans une foule de
+passages du répertoire moderne qu'il serait trop long de citer ici!
+Ajoutons que la violence des situations dramatiques motivant souvent
+l'énergie (sinon les brutalités de l'orchestre) la sonorité excessive
+des instruments, en pareil cas, excite encore les chanteurs, sans qu'ils
+s'en doutent, à redoubler d'efforts pour se faire entendre et à produire
+des hurlements qui n'ont plus rien d'humain. Certains maîtres ont eu au
+moins l'adresse de ne pas employer les grands accords forts du plein
+orchestre, en même temps que les sons importants des voix, laissant, au
+moyen d'une espèce de dialogue, le chant à découvert; mais beaucoup
+d'autres l'écrasent littéralement sous un monceau d'instruments de
+cuivre et d'instruments à percussion. Quelques-uns de ceux-là pourtant
+passent pour des modèles dans l'art d'accompagner les voix... Quel
+accompagnement!...
+
+Ces défauts grossiers, palpables, évidents, aggravés par l'élévation du
+diapason, ne pouvaient manquer d'amener le triste résultat qui frappe
+aujourd'hui dans nos théâtres les auditeurs les moins attentifs.
+
+Mais l'exhaussement du _la_ en a encore produit un autre assez fâcheux:
+les musiciens chargés des parties de cor, de trompette et de cornet ne
+peuvent plus maintenant aborder sans danger, la plupart même ne peuvent
+plus du tout attaquer certaines notes d'un usage général autrefois. Tels
+sont le _sol_ haut de la trompette en _ré_, le _mi_ de la trompette en
+_fa_ (ces deux notes produisent à l'oreille le son _la_), le _sol_ haut
+du cor en _sol_, l'_ut_ haut de ce même cor en _sol_ (note employée par
+Handel et par Glück, et qui est devenue impraticable), et l'_ut_ haut du
+cornet en _la_. A chaque instant des sons éraillés, brisés, qu'on nomme
+vulgairement _couacs_, viennent déparer un ensemble instrumental composé
+quelquefois des plus excellents artistes. Et l'on dit: «Les joueurs de
+trompette et de cor n'ont donc plus de lèvres? D'où cela vient-il? La
+nature humaine pourtant n'a pas changé.» Non la nature humaine n'a pas
+changé, c'est le diapason. Et beaucoup de compositeurs modernes semblent
+ignorer ce changement.
+
+
+CAUSES QUI ONT AMENÉ L'EXHAUSSEMENT DU DIAPASON.
+
+Il paraît prouvé maintenant que les facteurs d'instruments à vent sont
+les seuls coupables du fait dont nous déplorons les conséquences. Afin
+de donner un peu plus d'éclat aux flûtes, aux hautbois et aux
+clarinettes, certains facteurs en ont clandestinement haussé le ton. Les
+jeunes virtuoses entre les mains desquels ces instruments sont arrivés
+ont dû d'abord, lorsqu'ils sont entrés dans un orchestre, en tirer un
+peu la coulisse pour les mettre d'accord avec les autres. Mais comme cet
+allongement du tube (des flûtes surtout) en dérange plus ou moins les
+proportions, et par suite en altère la justesse, ces artistes se sont
+peu à peu abstenus d'y recourir. Toute la masse des instruments à cordes
+a suivi alors, peut-être à son insu, l'impulsion donnée par ces
+instruments à vent aigus; les violons, les altos, les basses, en tendant
+un peu plus leurs cordes, ont ainsi adopté facilement un diapason plus
+haut. Les autres musiciens, les anciens de l'orchestre, chargés des
+parties de basson, de cor, de trompette, de second hautbois, etc.,
+fatigués de ne pouvoir, malgré tous leurs efforts, se hausser jusqu'au
+ton devenu le ton dominant, ont alors fini par porter leurs instruments
+chez le facteur, pour en faire adroitement raccourcir le tube, pour le
+_faire couper_ (c'est le terme adopté) et atteindre ainsi le ton
+nouveau. Et voilà le diapason haut installé dans cet orchestre, et
+bientôt après dans les concerts par des pianos accordés sur des
+diapasons d'acier, dont les branches raccourcies à coups de lime avaient
+pris le ton nouveau.
+
+Le même fait, plus ou moins avoué, mais réel, se reproduit à peu près
+partout tous les vingt ans.
+
+Aujourd'hui les facteurs d'orgues eux-mêmes suivent le mouvement et
+accordent leurs instruments au diapason haut. Nous ignorons certainement
+celui pour lequel saint Grégoire et saint Ambroise composèrent les
+plains-chants qu'ils ont légués à la liturgie ecclésiastique; mais il
+est bien évident que plus le diapason des églises monte, et plus, si
+c'est l'orgue qui donne le ton aux chantres et s'il ne transpose pas, le
+système entier du plain-chant est altéré, plus aussi l'économie vocale
+des hymnes sacrées se trouve dérangée. Les orgues devraient ou
+transposer, quand elles accompagnent le plain-chant, si elles sont au
+diapason moderne, ou être fixées au ton des plus anciennes; seulement
+elles devraient l'être dans des rapports avec le ton moderne qui
+n'empêcheraient point de leur adjoindre, _en transposant_, les
+instruments d'orchestre. Ainsi, fussent-elles d'un ton et demi
+au-dessous du diapason d'aujourd'hui, les instruments d'orchestre
+pourraient néanmoins s'accorder parfaitement avec les orgues, en jouant,
+par exemple, en _fa_ quand les orgues joueraient en _la_ bémol.
+
+Malheureusement quelques facteurs prennent le pire de tous les moyens
+termes; ils construisent des orgues d'un quart de ton au-dessous du
+diapason des théâtres. J'en ai fait il y a quelques années la cruelle
+expérience dans l'église de Saint-Eustache, où, pour l'exécution d'un
+_Te Deum_, il fut impossible, malgré l'allongement de tous les tubes
+sonores de l'orchestre, de mettre la masse instrumentale d'accord avec
+le nouvel orgue, achevé depuis trois ans à peine.
+
+
+FAUT-IL BAISSER LE DIAPASON?
+
+Il ne pourrait, je crois, résulter de cet abaissement qu'un bien pour
+l'art musical, pour l'art du chant surtout; mais il me semble
+impraticable si l'on veut étendre la réforme sur la France entière. Un
+abus produit par une longue succession d'années ne se détruit pas en
+quelques jours; les musiciens, chanteurs et autres, les plus intéressés
+à l'introduction d'un diapason moins haut seraient peut-être même les
+premiers à s'y opposer; cela dérangerait leurs habitudes; et Dieu sait
+s'il est en France quelque chose de plus irrésistible que des habitudes.
+En supposant même qu'une volonté toute-puissante intervînt pour faire
+adopter la réforme, il en coûterait des sommes énormes pour la réaliser.
+Il faudrait, sans compter les orgues, acheter de nouveaux instruments à
+vent pour tous les théâtres et pour les musiques militaires, et
+interdire absolument l'emploi des anciens. Et si, la réforme une fois
+opérée, le reste du monde ne suivait pas notre exemple, la France
+resterait isolée avec son diapason bas et sans relations musicales
+possibles avec les autres peuples.
+
+
+IL FAUT DONC SEULEMENT FIXER LE DIAPASON ACTUEL?
+
+C'est, je pense, le parti le plus sage, et les moyens d'y parvenir, nous
+les possédons. Grâce à l'ingénieux instrument dont l'acoustique a été
+dotée il y a peu d'années, et qu'on nomme _sirène_, on peut compter avec
+une précision mathématique le nombre de vibrations qu'exécute par
+seconde un corps sonore.
+
+En adoptant le _la_ de l'Opéra de Paris comme le son type, comme
+l'étalon sonore officiel, ce _la_ étant de 898 vibrations par seconde,
+je suppose, on n'aura qu'à placer dans le foyer de tous les orchestres
+de concert et de théâtre un tuyau d'orgue donnant exactement le son
+désigné. Ce tuyau sera seul consulté pour le _la_, et l'orchestre ne
+s'accordera plus, selon l'usage, sur le hautbois où sur la flûte, qui
+peuvent aisément, soit l'un en pinçant son anche avec les lèvres, soit
+l'autre en tournant son embouchure en dehors, faire monter le son.
+
+Les instruments à vent devront en conséquence être parfaitement d'accord
+avec le tuyau d'orgue. Ils resteront en outre, dans l'intervalle des
+représentations et des concerts, enfermés dans le foyer où se trouve ce
+tuyau, lequel foyer sera, comme une serre, constamment maintenu à la
+température moyenne d'une salle de spectacle remplie par le public.
+Grâce à cette précaution, les instruments à vent n'arriveront point
+froids à l'orchestre, et ne monteront point au bout d'une heure, par le
+fait du souffle des exécutants et de leur immersion dans une atmosphère
+plus chaude que celle d'où ils sortent. C'est dire aussi que les
+instruments à vent d'un théâtre (d'un théâtre du gouvernement du moins)
+ne devront jamais en sortir, sous aucun prétexte. Ils resteront dans
+leur serre, comme les décors restent dans les magasins. Au reste, si
+quelque instrumentiste s'avisait, en emportant au dehors sa flûte où sa
+clarinette, de la faire _couper_, le méfait serait aussitôt reconnu,
+puisque le _la_ de l'instrument coupé différerait de celui du tuyau
+d'orgue, qui, je le répète, devra seul être consulté pour accorder
+l'orchestre. Enfin le gouvernement, adoptant officiellement le _la_ de
+898 vibrations, tout fabricant qui aura mis en circulation des
+instruments à vent, des orgues, des pianos accordés au-dessus de ce
+_la_, sera passible de certaines peines, comme les marchands qui vendent
+à fausse mesure et à faux poids.
+
+De telles précautions une fois prises, et ces règlements étant
+rigoureusement exécutés et maintenus, à coup sûr le diapason ne montera
+plus.
+
+Mais le remède sera inutile pour conserver les voix, si les compositeurs
+continuent à écrire les notes dangereuses que j'ai citées tout à
+l'heure.
+
+L'autorité devrait donc encore intervenir et interdire aux compositeurs
+(à ceux qui écrivent pour les théâtres subventionnés tout au moins)
+l'emploi des sons exceptionnels qui ont détruit tant de beaux organes,
+et leur _conseiller_ (une partition échappant nécessairement sous ce
+rapport à toute censure) plus d'à-propos et plus d'adresse dans l'emploi
+des moyens violents de l'instrumentation.
+
+
+
+
+LES TEMPS SONT PROCHES
+
+
+L'art musical est en bon train à cette heure à Paris. On va l'élever à
+une haute dignité. Il sera fait Mamamouchi. _Voler far un paladina. Ioc!
+Dar turbanta con galera. Ioc, Ioc! Hou la ba, ba la chou, ba la ba, ba
+la da!_ Puis madame Jourdain, la raison publique, viendra quand il n'en
+sera plus temps s'écrier: Hélas! mon Dieu, il est devenu fou.
+
+Heureusement il a quelquefois, quand on ne le mène pas au théâtre, des
+éclairs d'intelligence qui pourraient rassurer ses amis. Nous avons
+encore à Paris des concerts où l'on fait de la musique; nous avons des
+virtuoses qui comprennent les chefs-d'œuvre et les exécutent dignement;
+des auditeurs qui les écoutent avec respect et les adorent avec
+sincérité. Il faut se dire cela pour ne pas aller se jeter dans un puits
+la tête la première.
+
+ * * * * *
+
+Le surlendemain de la représentation au théâtre de l'Opéra-Comique d'une
+œuvre inqualifiable qui exaspéra le public, nous nous trouvions avec
+quelques amis dans un salon musical. On venait de parler de la nouvelle
+et effrayante partition exécutée l'avant-veille. Et l'on avait dit: De
+quel messie ce compositeur est-il donc le Jean-Baptiste?--On songeait à
+la maladie dont l'art musical est en ce moment atteint, aux étranges
+médecins qu'on lui donne, aux entrepreneurs des pompes funèbres qui déjà
+frappent à sa porte, aux marbriers qui sont occupés à graver son
+épitaphe... quand quelqu'un s'avisa de se mettre aux pieds de madame
+Massart et de la conjurer de vouloir bien jouer la grande sonate en _fa_
+mineur de Beethoven. La virtuose se rendit gracieusement à la prière
+qu'on lui adressait, et bientôt toute l'assistance entra sous le charme
+terrible et sublime de cette œuvre incomparable. En écoutant cette
+musique de Titan exécutée avec une inspiration entraînante, avec une
+fougue bien ordonnée et si habilement contenue, on oublia bien vite
+toutes les défaillances, les misères, les hontes, les horreurs de la
+musique contemporaine. On se sentait frémir et trembler d'admiration en
+présence de la pensée profonde, de la passion impétueuse qui animent
+l'œuvre de Beethoven; œuvre plus grande que ses plus grandes
+symphonies, plus grande que tout ce qu'il a fait, supérieure en
+conséquence à tout ce que l'art musical a jamais produit.
+
+Et la virtuose, épuisée après la dernière mesure du final, restait
+haletante au piano, et nous pressions ses mains devenues froides, et
+l'on se taisait... Que dire? Et nous formions dans ce salon, perdu au
+centre de Paris, où l'antiharmonie ne pénétra jamais, un groupe
+comparable à celui du tableau du _Décaméron_, où l'on voit des cavaliers
+et de belles jeunes femmes respirant l'air embaumé d'une villa
+délicieuse, pendant qu'à l'entour de cette oasis Florence est dévastée
+par la peste noire.
+
+
+
+
+CONCERTS DE RICHARD WAGNER
+
+LA MUSIQUE DE L'AVENIR
+
+
+Après des peines excessives, des dépenses énormes, des répétitions
+nombreuses, mais fort insuffisantes encore, Richard Wagner est parvenu à
+faire entendre au Théâtre-Italien quelques-unes de ses compositions. Les
+fragments empruntés à des ouvrages dramatiques perdent plus ou moins à
+être ainsi exécutés hors du cadre qui leur fut destiné; les ouvertures
+et introductions instrumentales y gagnent au contraire, parce qu'elles
+sont rendues avec plus de pompe et d'éclat qu'elles ne le seraient par
+un orchestre d'opéra ordinaire, bien moins nombreux et moins
+avantageusement disposé qu'un orchestre de concert.
+
+Le résultat de l'expérience tentée sur le public parisien par le
+compositeur allemand était facile à prévoir. Un certain nombre
+d'auditeurs sans préventions ni préjugés a bien vite reconnu les
+puissantes qualités de l'artiste et les fâcheuses tendances de son
+système; un plus grand nombre n'a rien semblé reconnaître en Wagner
+qu'une volonté violente, et dans sa musique qu'un bruit fastidieux et
+irritant. Le foyer du Théâtre-Italien était curieux à observer le soir
+du premier concert: c'étaient des fureurs, des cris, des discussions,
+qui semblaient toujours sur le point de dégénérer en voies de fait. En
+pareil cas, l'artiste qui a provoquée l'émotion du public voudrait la
+voir aller plus loin encore, et ne serait pas fâché d'assister à une
+lutte corps à corps entre ses partisans et ses détracteurs, à la
+condition pourtant que ses partisans eussent le dessus. Victoire
+improbable cette fois, Dieu étant toujours du côté des gros bataillons.
+Ce qui se débite alors de non-sens, d'absurdités et même de mensonges,
+est vraiment prodigieux, et prouve avec évidence que, chez nous au
+moins, lorsqu'il s'agit d'apprécier une musique différente de celle qui
+court les rues, la passion, le parti pris, prennent seuls la parole, et
+empêchent le bon sens et le goût de parler.
+
+Les préventions, favorables ou hostiles, dictent même la plupart des
+jugements sur les œuvres des maîtres reconnus et consacrés. Tel,
+acclamé comme un grand mélodiste, écrira un jour une œuvre entièrement
+dépourvue de mélodie, et n'en sera pas moins admiré pour cette même
+œuvre par des gens qui l'eussent sifflée si elle eût porté un autre
+nom. La grande, la sublime, l'entraînante ouverture d'_Éléonore_, de
+Beethoven, passe auprès de beaucoup de critiques pour une composition
+dépourvue de mélodie, bien qu'elle en soit pleine, bien que tout chante,
+que tout pleure mélodieusement dans l'allégro comme dans l'andante; et
+ces mêmes juges qui la dénigrent applaudissent et crient _bis_ fort
+souvent après l'ouverture de _Don Juan_ de Mozart, où il n'y a pas trace
+de ce qu'ils appellent mélodie; mais c'est de Mozart, le grand
+mélodiste!...
+
+Ils adorent à juste titre, dans ce même opéra de _Don Juan_, la sublime
+expression des sentiments, des passions et des caractères; et, quand
+vient l'allegro du dernier air de dona Anna, pas un de ces aristarques
+si sensibles en apparence à la musique expressive, si chatouilleux sur
+les convenances dramatiques, n'est choqué des abominables vocalises que
+Mozart, poussé par quelque démon dont le nom est demeuré un mystère, a
+eu le malheur de laisser tomber de sa plume. La pauvre fille outragée
+s'écrie: _Peut-être un jour le ciel encore sentira quelque pitié pour
+moi_. Et c'est là-dessus que le compositeur a placé une série de notes
+aiguës, vocalisées, piquées, caquetantes, sautillantes, qui n'ont pas
+même le mérite de faire applaudir la cantatrice. S'il y avait jamais eu
+quelque part en Europe un public vraiment intelligent et sensible, ce
+crime (car c'en est un) ne fût pas demeuré impuni, et le coupable
+allegro ne serait pas resté dans la partition de Mozart.
+
+Je pourrais citer une multitude d'exemples semblables pour prouver qu'à
+de très-rares exceptions près on juge la musique par prévention
+seulement et sous l'empire des plus déplorables préjugés.
+
+Ce sera mon excuse pour la liberté que je vais prendre de parler de
+Richard Wagner d'après mon sentiment personnel et sans tenir aucun
+compte des diverses opinions émises à son sujet.
+
+Il a osé composer le programme de sa première soirée exclusivement de
+morceaux d'ensemble, chœurs ou symphonies. C'était déjà un défi jeté
+aux habitudes de notre public, qui, sous prétexte d'aimer la variété, se
+montre toujours prêt à manifester le plus bruyant enthousiasme pour une
+chansonnette bien dite, pour une fade cavatine bien vocalisée, pour un
+solo de violon bien dansé sur la quatrième corde, ou pour des variations
+bien sifflotées sur quelque instrument à vent, après avoir fait un
+accueil honnête, mais froid, à quelque grande œuvre de génie. Ce
+public-là pense que le roi et le berger sont égaux pendant leur vie.
+
+Rien de tel que de faire hardiment les choses faisables. Wagner vient de
+le prouver; son programme, dépourvu des sucreries qui allèchent les
+enfants de tout âge dans les festins musicaux, n'en a pas moins été
+écouté avec une attention constante et un très-vif intérêt.
+
+Il commençait par l'ouverture du _Vaisseau-Fantôme_, opéra en deux
+actes, que je vis représenter à Dresde, sous la direction de l'auteur,
+en 1841, et dans lequel madame Schroeder-Devrient remplissait le
+principal rôle. Ce morceau me fit alors l'impression qu'il m'a faite
+récemment. Il débute par un foudroyant éclat d'orchestre où l'on croit
+reconnaître tout d'abord les hurlements de la tempête, les cris des
+matelots, les sifflements des cordages et les bruits orageux de la mer
+en furie. Ce début est magnifique; il s'empare impérieusement de
+l'auditeur et l'entraîne; mais, le même procédé de composition étant
+ensuite constamment employé, le tremolo succédant au tremolo, les gammes
+chromatiques n'aboutissant qu'à d'autres gammes chromatiques, sans qu'un
+seul rayon de soleil vienne se faire jour au travers de ces sombres
+nuées gorgées de fluide électrique et versant sans fin ni trêve leurs
+torrents, sans que le moindre dessin mélodieux vienne colorer ces noires
+harmonies, l'attention de l'auditeur se lasse, se décourage et finit par
+succomber. Déjà se manifeste dans cette ouverture, dont le développement
+me paraît en outre excessif, la tendance de Wagner et de son école à ne
+pas tenir compte de la _sensation_, à ne voir que l'idée poétique ou
+dramatique qu'il s'agit d'exprimer, sans s'inquiéter si l'expression de
+cette idée oblige ou non le compositeur à sortir des conditions
+musicales.
+
+L'ouverture du _Vaisseau-Fantôme_ est vigoureusement instrumentée, et
+l'auteur a su tirer au début un parti extraordinaire de l'accord de
+quinte nue. Cette sonorité ainsi présentée prend un aspect étrange et
+sauvage qui fait frissonner.
+
+La grande scène du _Tanhauser_ (marche et chœur) est d'un éclat et
+d'une pompe superbes, qu'augmente encore la sonorité spéciale du ton
+_si_ naturel majeur. Le rhythme, qui ne se trouve jamais tourmenté ni
+gêné dans son action par la juxtaposition d'autres rhythmes de nature
+contraire, y prend des allures chevaleresques, fières, robustes. On est
+bien sûr, sans voir la représentation de cette scène, qu'une telle
+musique accompagne les mouvements d'hommes vaillants et forts et
+couverts de brillantes armures. Ce morceau contient une mélodie
+clairement dessinée, élégante, mais peu originale, qui rappelle par sa
+forme, sinon par son accent, un thème célèbre du _Freyschütz_.
+
+Le dernier retour de la phrase vocale, au grand _tutti_, est plus
+énergique encore que tout ce qui précède, grâce à l'intervention d'un
+dessin des basses exécutant huit notes par mesure et contrastant avec la
+partie supérieure qui n'en fait entendre que deux ou trois. Il y a bien
+quelques modulations un peu dures et trop serrées les unes contre les
+autres, mais l'orchestre les impose avec une telle vigueur, une telle
+autorité, que l'oreille les accepte de prime abord sans résistance. En
+somme, il faut reconnaître là une page magistrale, instrumentée, comme
+tout le reste, par une main habile. Les instruments à vent et les voix y
+sont animés par un souffle puissant, et les violons, écrits avec une
+admirable aisance dans le haut de leur échelle, semblent lancer sur
+l'ensemble d'éblouissantes étincelles.
+
+L'ouverture de _Tanhauser_ est en Allemagne le plus populaire des
+morceaux d'orchestre de Wagner. La force et la grandeur y dominent
+encore; mais il résulte, pour moi du moins, du parti pris de l'auteur
+dans cette composition, une fatigue extrême. Elle débute par un andante
+maestoso, sorte de choral d'un beau caractère, qui plus tard, vers la
+fin de l'allegro, reparaît accompagné dans le haut par un trait obstiné
+de violons. Le thème de cet allegro, composé de deux mesures seulement,
+est en soi peu intéressant. Les développements auxquels il sert ensuite
+de prétexte sont, comme dans l'ouverture du _Vaisseau-Fantôme_, hérissés
+de successions chromatiques, de modulations et d'harmonies d'une extrême
+dureté. Quand enfin le choral reparaît, ce thème étant lent et d'une
+dimension considérable, le trait de violons qui doit l'accompagner
+jusqu'au bout se répète nécessairement avec une persistance terrible
+pour l'auditeur. Il a déjà été entendu vingt-quatre fois dans l'andante;
+on l'entend dans la péroraison de l'allégro cent dix-huit fois. Ce
+dessin obstiné, ou plutôt acharné, figure donc en somme cent
+quarante-deux fois dans l'ouverture. N'est-ce pas trop? il reparaît
+encore souvent dans le cours de l'opéra; ce qui me ferait supposer que
+l'auteur lui attribue un sens expressif relatif à l'action et que je ne
+devine pas.
+
+Les fragments de _Lohengrin_ brillent par des qualités plus saillantes
+que les œuvres précédentes. Il y a là, ce me semble, plus de nouveauté
+que dans le _Tanhauser_; l'introduction, qui tient lieu d'ouverture à
+cet opéra, est une invention de Wagner de l'effet le plus saisissant. On
+pourrait en donner une idée en parlant aux yeux par cette figure <>[**
+symbol]. C'est en réalité un immense crescendo lent, qui, après avoir
+atteint le dernier degré de la force sonore, suivant la progression
+inverse, retourne au point d'où il était parti et finit dans un murmure
+harmonieux presque imperceptible. Je ne sais quels rapports existent
+entre cette forme d'ouverture et l'idée dramatique de l'opéra; mais,
+sans me préoccuper de cette question et en considérant le morceau comme
+une pièce symphonique seulement, je le trouve admirable de tout point.
+Il n'y a pas de phrase proprement dite, il est vrai, mais les
+enchaînements harmoniques en sont mélodieux, charmants, et l'intérêt ne
+languit pas un instant, malgré la lenteur du crescendo et celle de la
+décroissance. Ajoutons que c'est une merveille d'instrumentation dans
+les teintes douces comme dans le coloris éclatant, et qu'on y remarque,
+vers la fin, une basse montant toujours diatoniquement pendant que les
+autres parties descendent, dont l'idée est fort ingénieuse. Ce beau
+morceau d'ailleurs ne contient aucune espèce de duretés; c'est suave,
+harmonieux autant que grand, fort et retentissant: pour moi, c'est un
+chef-d'œuvre.
+
+La grande marche en _sol_, qui ouvre le second acte, a produit à Paris,
+comme en Allemagne, une véritable commotion, malgré le vague de la
+pensée au commencement et l'indécision froide du passage épisodique du
+milieu. Ces mesures incolores où l'auteur semble tâtonner, chercher son
+chemin, ne sont qu'une sorte de préparation pour arriver à une idée
+formidable, irrésistible, où l'on doit voir le vrai thème de la marche.
+Une phrase de quatre mesures, répétée deux fois en montant d'une
+tierce, constitue la véhémente période à laquelle on ne trouverait
+peut-être rien en musique qui pût lui être comparé pour l'emportement
+grandiose, la force et l'éclat, et, qui, lancée par les instruments de
+cuivre à l'unisson, fait des accents forts (_ut_, _mi_, _sol_) qui
+commencent les trois phrases autant de coups de canon qui ébranlent la
+poitrine de l'auditeur.
+
+Je crois que l'effet serait plus extraordinaire encore si l'auteur eût
+évité les conflits de sons comme ceux qu'on a à subir dans la seconde
+phrase, où le quatrième renversement de l'accord de neuvième majeure et
+le retard de la quinte par la sixte produisent des dissonances doubles
+que beaucoup de gens (et je suis du nombre) ne peuvent ici supporter.
+Cette marche amène le chœur à deux temps (_Freulich geführt zichet
+dahin_), qu'on est consterné de trouver là, tant le style en est petit,
+je dirai même enfantin. L'effet en a été d'autant moins bon sur
+l'auditoire de la salle Ventadour, que les premières mesures rappellent
+un pauvre morceau des _Deux Nuits_ de Boïeldieu: «La belle nuit, la
+belle fête!» introduit dans les vaudevilles, et que tout le monde
+connaît à Paris.
+
+Je n'ai pas encore parlé de l'introduction instrumentale du dernier
+opéra de Wagner, _Tristan et Iseult_. Il est singulier que l'auteur
+l'ait fait exécuter au même concert que l'introduction de _Lohengrin_,
+car il a suivi le même plan dans l'une et dans l'autre. Il s'agit de
+nouveau d'un morceau lent, commencé pianissimo, s'élevant peu à peu
+jusqu'au fortissimo, et retombant à la nuance de son point de départ,
+sans autre thème qu'une sorte de gémissement chromatique, mais rempli
+d'accords dissonants dont de longues appoggiatures, remplaçant la note
+réelle de l'harmonie, augmentent encore la cruauté.
+
+J'ai lu et relu cette page étrange; je l'ai écoutée avec l'attention la
+plus profonde et un vif désir d'en découvrir le sens; eh bien, il faut
+l'avouer, je n'ai pas encore la moindre idée de ce que l'auteur a voulu
+faire.
+
+Ce compte rendu sincère met assez en évidence les grandes qualités
+musicales de Wagner. On doit en conclure, ce me semble, qu'il possède
+cette rare intensité de sentiment, cette ardeur intérieure, cette
+puissance de volonté, cette foi qui subjuguent, émeuvent et entraînent;
+mais que ces qualités auraient bien plus d'éclat si elles étaient unies
+à plus d'invention, à moins de recherche et à une plus juste
+appréciation de certains éléments constitutifs de l'art. Voilà pour la
+pratique.
+
+Maintenant, examinons les théories qu'on dit être celles de son école,
+école généralement désignée aujourd'hui sous le nom d'école de la
+musique de l'avenir, parce qu'on la suppose en opposition directe avec
+le goût musical du temps présent, et certaine au contraire de se trouver
+en parfaite concordance avec celui d'une époque future.
+
+On m'a longtemps attribué à ce sujet, en Allemagne et ailleurs, des
+opinions qui ne sont pas les miennes; par suite, on m'a souvent adressé
+des louanges où je pouvais voir de véritables injures; j'ai constamment
+gardé le silence. Aujourd'hui, mis en demeure de m'expliquer
+catégoriquement, puis-je me taire encore, ou dois-je faire une
+profession de foi mensongère? Personne, je l'espère, ne sera de cet
+avis.
+
+Parlons donc, et parlons avec une entière franchise. Si l'école de
+l'avenir dit ceci:
+
+ * * * * *
+
+«La musique, aujourd'hui dans la force de sa jeunesse, est émancipée,
+libre; elle fait ce qu'elle veut.
+
+«Beaucoup de vieilles règles n'ont plus cours; elles furent faites par
+des observateurs inattentifs ou par des esprits routiniers, pour
+d'autres esprits routiniers.
+
+«De nouveaux besoins de l'esprit, du cœur et du sens de l'ouïe imposent
+de nouvelles tentatives, et même dans certains cas l'infraction des
+anciennes lois.
+
+«Diverses formes sont par trop usées pour être encore admises.
+
+«_Tout est bon_ d'ailleurs, _ou tout est mauvais_, suivant l'usage qu'on
+en fait et la raison qui en amène l'usage.
+
+«Dans son union avec le drame, ou seulement avec la parole chantée, la
+musique doit toujours être en rapport direct avec le sentiment exprimé
+par la parole, avec le caractère du personnage qui chante, souvent même
+avec l'accent et les inflexions vocales que l'on sent devoir être les
+plus naturels du langage parlé.
+
+«Les opéras ne doivent pas être écrits pour des chanteurs; les
+chanteurs, au contraire, doivent être formés pour les opéras.
+
+«Les œuvres écrites uniquement pour faire briller les talents de
+certains virtuoses ne peuvent être que des compositions d'un ordre
+secondaire et d'assez peu de valeur.
+
+«Les exécutants ne sont que des instruments plus ou moins intelligents
+destinés à mettre en lumière la forme et le sens intime des œuvres:
+leur despotisme est fini;
+
+«Le maître reste le maître; c'est à lui de commander.
+
+«Le son et la sonorité sont au-dessous de l'idée.
+
+«L'idée est au-dessous du sentiment et de la passion.
+
+«Les longues vocalisations rapides, les ornements du chant, le trille
+vocal, une multitude de rhythmes, sont inconciliables avec l'expression
+de la plupart des sentiments sérieux, nobles et profonds.
+
+«Il est en conséquence insensé d'écrire pour un _Kyrie eleison_ (la
+prière la plus humble de l'Église catholique) des traits qui ressemblent
+à s'y méprendre aux vociférations d'une troupe d'ivrognes attablés dans
+un cabaret.
+
+«Il ne l'est peut-être pas moins d'appliquer la même musique à une
+invocation à Baal par des idolâtres et à la prière adressée à Jehovah
+par les enfants d'Israël.
+
+«Il est plus odieux encore de prendre une créature idéale, fille du plus
+grand des poëtes, un ange de pureté et d'amour, et de la faire chanter
+comme une fille de joie, etc., etc.
+
+ * * * * *
+
+Si tel est le code musical de l'école de l'avenir, nous sommes de cette
+école, nous lui appartenons corps et âme, avec la conviction la plus
+profonde et les plus chaleureuses sympathies.
+
+Mais tout le monde en est; chacun aujourd'hui professe plus ou moins
+ouvertement cette doctrine, en tout ou en partie. Y a-t-il un grand
+maître qui n'écrive _ce qu'il veut_? Qui donc croit à l'infaillibilité
+des règles scolastiques, sinon quelques bonshommes timides
+qu'épouvanterait l'ombre de leur nez, s'ils en avaient un?...
+
+Je vais plus loin: il en est ainsi depuis longtemps. Gluck lui-même fut
+en ce sens de l'école de l'avenir; il dit dans sa fameuse préface
+d'_Alceste_: «_Il n'est aucune règle que je n'aie cru devoir sacrifier
+de bonne grâce en faveur de l'effet._»
+
+Et Beethoven, que fut-il, sinon de tous les musiciens connus le plus
+hardi, le plus indépendant, le plus impatient de tout frein? Longtemps
+même avant Beethoven, Gluck avait admis l'emploi des pédales supérieures
+(notes tenues à l'aigu) qui n'entrent pas dans l'harmonie et produisent
+de doubles et triples dissonances. Il a su tirer des effets sublimes de
+cette hardiesse, dans l'introduction de la scène des enfers d'_Orphée_,
+dans un chœur d'_Iphigénie en Aulide_, et surtout dans ce passage de
+l'air immortel d'_Iphigénie en Tauride_:
+
+ Mêlez vos cris plaintifs à mes gémissements.
+
+M. Auber en a fait autant dans la tarentelle de la _Muette_. Quelles
+libertés Gluck n'a-t-il pas prises aussi avec le rhythme? Mendelsohn,
+qui passe pourtant dans l'école de l'avenir pour un classique, ne
+s'est-il pas moqué de l'unité tonale dans sa belle ouverture
+d'_Athalie_, qui commence en _fa_ et finit en _ré_ majeur, tout comme
+Gluck, qui commence un chœur d'_Iphigénie en Tauride_ en _mi_ mineur
+pour le finir en _la_ mineur?
+
+Donc nous sommes tous, sous ce rapport, de l'école de l'avenir.
+
+Mais si elle vient nous dire:
+
+«Il faut faire le contraire de ce qu'enseignent les règles.
+
+«On est las de la mélodie; on est las des dessins mélodiques; on est las
+des airs, des duos, des trios, des morceaux dont le thème se développe
+régulièrement; on est rassasié des harmonies consonnantes, des
+dissonances simples, préparées et résolues, des modulations naturelles
+et ménagées avec art.
+
+«Il ne faut tenir compte que de l'idée, ne pas faire le moindre cas de
+la sensation.
+
+«Il faut mépriser l'oreille, cette guenille, la brutaliser pour la
+dompter: la musique n'a pas pour objet de lui être agréable. Il faut
+qu'elle s'accoutume à tout, aux séries de septièmes diminuées
+ascendantes ou descendantes, semblables à une troupe de serpents qui se
+tordent et s'entre-déchirent en sifflant; aux triples dissonances sans
+préparation ni résolution; aux parties intermédiaires qu'on force de
+marcher ensemble sans qu'elles s'accordent ni par l'harmonie ni par le
+rhythme, et qui s'écorchent mutuellement; aux modulations atroces, qui
+introduisent une tonalité dans un coin de l'orchestre avant que dans
+l'autre la précédente soit sortie.
+
+«Il ne faut accorder aucune estime à l'art du chant, ne songer ni à sa
+nature ni à ses exigences.
+
+«Il faut, dans un opéra, se borner à noter la déclamation, dût-on
+employer les intervalles les plus inchantables, les plus saugrenus, les
+plus laids.
+
+«Il n'y a point de différence à établir entre la musique destinée à être
+lue par un musicien tranquillement assis devant son pupitre et celle qui
+doit être chantée par cœur, en scène, par un artiste obligé de se
+préoccuper en même temps de son action dramatique et de celle des autres
+acteurs.
+
+«Il ne faut jamais s'inquiéter des possibilités de l'exécution.
+
+«Si les chanteurs éprouvent à retenir un rôle, à se le mettre dans la
+voix, autant de peine qu'à apprendre par cœur une page de sanscrit ou à
+avaler une poignée de coquilles de noix, tant pis pour eux; on les paye
+pour travailler: ce sont des esclaves.
+
+«Les sorcières de Macbeth ont raison: le beau est horrible, l'horrible
+est beau.»
+
+Si telle est cette religion, très-nouvelle en effet, je suis fort loin
+de la professer; je n'en ai jamais été, je n'en suis pas, je n'en serai
+jamais.
+
+Je lève la main et je le jure: _Non credo_.
+
+Je le crois, au contraire, fermement: le beau n'est pas horrible,
+l'horrible n'est pas beau. La musique, sans doute, n'a pas pour objet
+exclusif d'être agréable à l'oreille, mais elle a mille fois moins
+encore pour objet de lui être désagréable, de la torturer, de
+l'assassiner.
+
+Je suis de chair comme tout le monde; je veux qu'on tienne compte de mes
+sensations, qu'on traite avec ménagement mon oreille, cette guenille.
+
+ Guenille, si l'on veut; ma guenille m'est chère.
+
+Je répondrai donc imperturbablement dans l'occasion ce que je répondis
+un jour à une dame d'un grand cœur et d'un grand esprit, que l'idée de
+la liberté dans l'art, poussée jusqu'à l'absurde, a un peu séduite. Elle
+me disait, à propos d'un morceau où les moyens charivariques se trouvent
+employés, et sur lequel je m'abstenais d'émettre une opinion: «Vous
+devez pourtant aimer cela, vous?--Oui, j'aime cela, comme on aime à
+boire du vitriol et à manger de l'arsenic.»
+
+Plus tard, un célèbre chanteur, qu'on cite aujourd'hui comme l'un des
+plus ardents antagonistes de la musique de l'avenir, me fit le même
+compliment. Il a écrit un opéra où, dans une scène importante, la
+canaille juive insulte un captif. Pour mieux rendre l'effet des huées
+populaires, ce réaliste a écrit un orchestre et un chœur charivariques
+en discordances continues. Enchanté de sa noble audace, l'auteur,
+ouvrant un jour sa partition à l'endroit de la cacophonie, me dit, sans
+malice aucune, je me plais à le reconnaître: «Il faut que je vous
+montre cette scène; _elle doit vous plaire_.» Je ne répondis rien, et il
+ne fut question ni de vitriol ni d'arsenic. Mais, puisque aujourd'hui je
+parle et que j'ai encore le singulier compliment sur le cœur, je lui
+dirai:
+
+«Non, mon cher D***, cela ne doit pas me plaire, et cela me déplaît au
+contraire horriblement. En me traitant de réaliste charivariseur, vous
+m'avez calomnié. Vous vous prononcez à cette heure, dit-on, contre
+Wagner et ses adeptes, et ils ont plus de droit de vous classer parmi
+les serpents à sonnettes de la musique de l'avenir, vous le musicien aux
+trois quarts italien, capable et coupable de cette horreur, que vous
+n'en avez de me placer même parmi les aigles de cette école, moi, le
+musicien aux trois quarts Allemand, qui n'ai jamais rien écrit de
+pareil, non, jamais, et je vous défie de me prouver le contraire.
+Allons, invitez un de vos condisciples; faites apporter des coupes de
+cuivre oxydé; versez du vitriol et buvez: moi, j'aime mieux de l'eau,
+fût-elle tiède, ou un opéra de Cimarosa.»
+
+
+
+
+SUNT LACRYMÆ RERUM
+
+
+On ne sait pas assez, en général, au prix de quels labeurs la partition
+d'un grand opéra est produite, et par quelle autre série d'efforts, bien
+plus pénibles et bien plus douloureux encore, sa présentation au public
+est obtenue. Le compositeur, obligé de recourir à deux ou trois cents
+intermédiaires, est un homme prédestiné à souffrir. Ni les influences
+morales, ni la puissance réelle déguisée sous toutes les formes,
+
+ Ni l'or ni la grandeur ne le rendent heureux,
+ Et ces divinités n'accordent à ses vœux
+ Que des biens peu certains, des plaisirs peu tranquilles.
+
+On ne voit à l'abri des mille tourments qu'entraîne la composition d'une
+œuvre musicale que le grand virtuose assez doué pour pouvoir
+interpréter lui-même ses inspirations. C'est dire assez qu'en un certain
+genre de musique cet auteur est presque un phénix, et qu'en musique
+dramatique ou symphonique ou religieuse, exigeant le concours d'une
+foule d'intelligences animées d'un bon vouloir, ce phénix ne peut
+exister. Sophocle, dit-on, récitait ses poëmes aux solennités olympiques
+de la Grèce, et par cette simple récitation exaltait jusqu'à
+l'enthousiasme, attendrissait jusqu'aux larmes son immense auditoire.
+Voilà un exemple de l'auteur heureux, puissant, radieux, presque divin!
+On l'écoutait, on l'applaudissait, on le devinait à tel point, que les
+quatre cinquièmes de ses auditeurs l'applaudissaient même sans
+l'entendre.
+
+Essayez donc aujourd'hui de chanter un opéra que vous aurez composé
+devant le moindre petit auditoire de six mille personnes (car un pareil
+public, qu'est-il, comparé aux multitudes que les jeux olympiques
+attiraient?), aujourd'hui que les compositeurs chantent encore plus mal
+que les chanteurs de profession; maintenant que l'on se moque de la lyre
+à quatre cordes, que l'on exige des orchestres de quatre-vingts
+musiciens, des chœurs de quatre-vingts voix, à cette heure de
+communisme insensé où le dernier paltoquet, ayant payé ou sans avoir
+payé sa place au parterre, prétend avoir le _droit_ (j'aime ce vieux mot
+plus bouffon qu'il n'est long) d'entendre tout ce qui se dit, tout ce
+qui se chante ou se crie sur la scène, tout ce qui se joue dans les plus
+mystérieuses catacombes de l'orchestre, tout ce qui se hurle et se vagit
+dans les replis les plus cachés des chœurs; aujourd'hui que la foi dans
+l'art n'existe plus, dans un temps où non-seulement elle ne saurait
+transporter des hommes, mais où les montagnes elles-mêmes restent
+sourdes à sa voix et ne répondent à ses pressants appels que par la plus
+insolente inertie, la plus blasphématoire immobilité!
+
+Non, il faut payer comptant maintenant pour obtenir un succès, et payer
+cher et souvent. Demandez à nos grands maîtres ce que leur coûte la
+gloire bon an, mal an, ils ne vous le diront pas, mais ils le savent. Et
+cette gloire une fois acquise, devenue une propriété incontestée,
+presque incontestable, croyez-vous qu'elle va leur servir à
+l'implantation de la foi? Croyez-vous qu'on va imiter les Athéniens et
+dire en applaudissant: «Je n'entends rien, mais Sophocle parle, et ce
+qu'il dit doit être sublime?» Tout au contraire, à chaque nouvel ouvrage
+que produisent les Sophocles modernes, c'est à recommencer. Nos modernes
+Athéniens, qui n'écoutent guère, mais qui entendent néanmoins de toute
+la longueur de leurs oreilles, n'ont garde, en pareil cas, d'applaudir
+avec les connaisseurs du parterre, et rient même, les malheureux! de
+l'ardeur de ces savants applaudissements. On a beau leur dire: C'est du
+Sophocle! Ils restent immobiles comme des collines ou folâtrent autour
+du succès comme des agneaux.
+
+Et ce sont ces folâtreries surtout qui sont à craindre. J'aimerais
+mieux, si j'étais un Sophocle, voir le mont Athos rester ferme et froid
+devant moi, sourd à toutes mes conjurations, qu'être le centre des
+rondes joyeuses d'un troupeau d'agneaux parisiens. Que serait-ce s'il
+s'agissait des béliers et des boucs?... Il n'y a donc, pour dédommager
+de tant de soins les artistes qui produisent sans songer au prix
+commercial de leur œuvre, que la satisfaction intime de leur conscience
+et leur joie profonde en mesurant l'espace qu'ils ont parcouru sur la
+route du beau. Celui-là fait des centaines de kilomètres et tombe au
+moment où il croit obtenir le prix; celui-ci avance davantage sans
+arriver (car l'idéal ne saurait être atteint), cet autre s'avance moins;
+mais tous progressent cependant, et tous préfèrent ce progrès tel quel
+sous le soleil, et la soif et la fatigue qu'il cause, aux frais abris
+ouverts, aux boissons enivrantes versées par la popularité, pour les
+coureurs insoucieux du but inaccessible et qui lui tournent le dos.
+
+ * * * * *
+
+Ajoutons une assez triste observation au sujet de l'indifférence
+actuelle du public élégant, je ne dirai pas pour l'art, mais pour les
+entreprises les plus sérieuses du théâtre de l'Opéra. Pas plus à la
+première qu'à la centième représentation d'un ouvrage, pas plus à huit
+heures qu'à sept, les propriétaires des premières loges ne sont à leur
+poste. La curiosité même, ce vulgaire sentiment si puissant sur la
+plupart des esprits, est impuissante à les entraîner aujourd'hui.
+L'affiche annoncerait pour le premier acte d'un opéra nouveau un trio
+chanté par l'ange Gabriel, l'archange Michel et sainte Madeleine en
+personne, que l'affiche aurait tort, et la sainte et les deux esprits
+célestes chanteraient leur trio devant des loges vides et un parterre
+inattentif, comme de simples mortels. Un autre symptôme non moins
+inquiétant se manifeste encore; autrefois, dans les entr'actes, le foyer
+du public était assez généralement préoccupé de l'œuvre nouvelle, qu'il
+jugeait toujours fort sévèrement; tout le monde disait: C'est
+détestable, ce n'est pas de la musique, c'est assommant, etc., etc.
+Aujourd'hui on n'en dit rien du tout; il n'est pas plus question de la
+partition que de la pièce. On cause à bâtons rompus de la Bourse, des
+courses du Champ de Mars, des _tables tournantes_, du succès de
+Tamberlick à Londres, de ceux de mademoiselle Hayes à San-Francisco, du
+dernier hôpital construit par Jenny Lind, du printemps, de la pousse des
+feuilles; l'on dit: Je pars pour Bade, je vais en Angleterre, ou à Nice,
+ou tout simplement à Fontainebleau. Et si quelque spectateur primitif,
+quelque homme de l'âge d'or s'en vient étourdiment jeter au milieu d'une
+conversation cette question saugrenue: Eh bien! qu'en pensez-vous?--De
+quoi? lui répond-on.--De l'opéra nouveau!--Ah!... mais, je n'en pense
+rien, ou du moins je ne me souviens plus de ce que j'en pensais tout à
+l'heure. Je n'y ai pas fait grande attention.
+
+Le public semble, à l'égard de l'Opéra, avoir donné sa démission. C'est
+le tambour-major découragé d'entendre toujours ses virtuoses faire des
+_ra_ pour des _fla_; il a envoyé sa canne au ministre.
+
+ * * * * *
+
+Parfois pourtant il se ranime, il se passionne même, et alors c'est avec
+fureur que ses préventions, ses préjugés, ses engouements, se donnent
+carrière. A la première représentation d'_Hernani_, de Victor Hugo, au
+moment où le héros du drame s'écrie: «O vieillard stupide! il l'aime!»
+un classique, bondissant d'indignation, s'écria: «Est-il possible?
+_vieil as de pique!_ peut-on se moquer à ce point du public?» Aussitôt
+un romantique, qui avait tout aussi bien entendu, rebondissant
+d'admiration, répliqua: «Eh bien, _vieil as de pique_, qu'y a-t-il là?
+C'est magnifique, c'est la nature prise sur le fait. _Vieil as de
+pique_, bravo! c'est superbe!»
+
+Voilà comment on juge la musique au théâtre.
+
+
+
+
+SYMPHONIES DE H. REBER
+
+STEPHEN HELLER
+
+
+En ce temps d'opéras-comiques, d'opérettes, d'opéras de salon, d'opéras
+en plein air, de musique qui va sur l'eau, d'œuvres utiles enfin
+destinées à soulager de leur labeur quotidien les gens fatigués de
+gagner de l'argent, c'est une singulière idée, n'est-ce pas, que de
+s'occuper d'un compositeur de symphonies? Mais la fantaisie qu'il a eue,
+lui, ce compositeur, d'écrire des symphonies, est bien plus singulière
+encore; car où des travaux de ce genre peuvent-ils, chez nous, conduire
+un musicien? J'ai peur de le savoir. Voici en général ce qui arrive à
+l'artiste qui a le malheur de succomber à la tentation de produire des
+œuvres de cette nature. S'il a des idées (et il en faut absolument pour
+écrire de la musique pure, sans paroles pour suggérer des semblants de
+phrases, des lieux communs mélodiques, sans aucun accessoire pour amuser
+les yeux de l'auditeur); donc, s'il a des idées, il doit passer un long
+temps à les trier, à les mettre en ordre, à bien examiner leur valeur;
+puis il fait un choix, et il développe avec tout son art celles qui lui
+ont paru les plus saillantes, les plus dignes de figurer dans son
+tableau musical.
+
+Le voilà à l'œuvre, le voilà acharné à tisser sa trame musicale; son
+imagination s'allume, son cœur se gonfle; il tombe en des distractions
+étranges: quand il a travaillé toute la journée et qu'à une heure
+avancée du soir il sent le besoin de respirer l'air, il lui arrive de
+sortir sans chapeau et une bougie allumée dans la main. Il se couche et
+ne peut dormir; le peuple harmonieux des instruments de son orchestre se
+livre dans son cerveau à des ébats inconciliables avec le sommeil. Alors
+il trouve ses combinaisons les plus hardies, les plus neuves; il invente
+des phrases originales, il imagine les contrastes les plus impossibles à
+prévoir. C'est l'heure des véritables inspirations, c'est quelquefois
+aussi celle des déceptions. Si, en effet, après avoir eu une belle idée,
+après l'avoir bien envisagée sous toutes ses faces, l'avoir ruminée à
+loisir, il a, comptant sur sa mémoire, la faiblesse de se laisser aller
+au sommeil, remettant au lendemain le soin de l'écrire, presque toujours
+il arrive qu'au réveil tout souvenir de la belle idée a disparu. Le
+malheureux compositeur éprouve alors une torture qu'il faut renoncer à
+décrire; il cherche à ressaisir ce fantôme mélodique ou harmonique dont
+l'apparition l'avait tant charmé, mais c'est en vain, et, s'il en
+retrouve en sa pensée quelques traits épars, ils sont difformes, sans
+lien entre eux, et semblent être le résultat d'un cauchemar et non d'un
+rêve poétique. Il maudit le sommeil: «Si je m'étais levé pour écrire, se
+dit-il, le fantôme ne m'eût pas échappé; c'est une fatalité, n'y pensons
+plus, sortons.» Le voilà marchant tranquillement à quelque distance de
+sa demeure; il ne songe pas à sa symphonie, il fredonne en regardant
+couler l'eau de la rivière, en suivant de l'œil le vol capricieux des
+oiseaux, quand tout à coup le mouvement de ses pas, coïncidant par
+hasard avec le rhythme de la phrase musicale qu'il avait oubliée, cette
+phrase lui revient, il la reconnaît. «Ah! grand Dieu! s'écrie-t-il, la
+voilà! Cette fois, je ne la perdrai pas!» Il porte vivement la main à sa
+poche: malheur! il n'a sur lui ni album ni crayon; impossible d'écrire.
+Il chante sa phrase; tremblant de l'oublier encore, il la rechante, et
+prend sa course vers sa maison en chantonnant toujours, se heurte contre
+les passants, se fait dire des injures, redouble de vitesse, poursuivi
+par les chiens aboyant sur sa trace, arrive enfin, toujours chantant et
+avec un air égaré qui épouvante son portier; il ouvre la porte de son
+appartement, saisit une feuille de papier, écrit d'une main frémissante
+la maudite phrase, et tombe, accablé de fatigue et d'anxiété, mais plein
+de joie; l'idée est à lui, il l'a prise par les ailes. C'est qu'il faut
+bien le reconnaître, pour la plupart des compositeurs, il semble qu'ils
+soient seulement les secrétaires d'un lutin musical qu'ils portent en
+eux, qui leur dicte ses pensées quand il lui plaît, et dont les plus
+ardentes sollicitations ne pourraient vaincre le silence quand il a
+résolu de le garder. De là tant d'irrégularités dans le travail de la
+composition, tant de caprices de la pensée; de là ces moments où le
+secrétaire ne peut écrire assez vite, et ceux où le lutin semble le
+railler en ne lui dictant que des sottises qu'il n'ose confier au
+papier.
+
+Je me souviens que, m'étant mis en tête de faire une cantate avec
+chœurs sur le petit poëme de Déranger intitulé le _Cinq mai_, je
+trouvai assez aisément la musique des premiers vers, mais que je fus
+arrêté court par les deux derniers, les plus importants, puisqu'ils sont
+le refrain de toutes les strophes:
+
+ Pauvre soldat, je reverrai la France,
+ La main d'un fils me fermera les yeux.
+
+Je m'obstinai en vain pendant plusieurs semaines à chercher une mélodie
+convenable pour ce refrain; je ne trouvais toujours que des banalités
+sans style et sans expression. Enfin j'y renonçai; et par suite la
+composition de la cantate fut abandonnée. Deux ans après, n'y pensant
+plus, je me promenais un jour à Rome sur une rive escarpée du Tibre
+qu'on nomme la _promenade du Poussin_; m'étant trop approché du bord, la
+terre manqua sous mes pieds, et je tombai dans le fleuve. En tombant,
+l'idée que j'allais me noyer me traversa l'esprit; mais, en m'apercevant
+après la chute que j'en serais quitte pour un bain de pieds et que
+j'étais tout bonnement tombé dans la vase, je me mis à rire et je sortis
+du Tibre en chantant:
+
+ Pauvre soldat, je reverrai la France,
+
+précisément sur la phrase si longuement et si inutilement cherchée deux
+ans auparavant: «Ah! m'écriai-je, voilà mon affaire; mieux vaut tard que
+jamais!» Et la cantate s'acheva.
+
+Je reviens à mon symphoniste. Supposons son œuvre terminée: il la
+relit, l'examine avec attention; il en est content; il trouve, lui
+aussi, _que cela est bon_. A partir de ce moment, le désir d'en faire
+copier les parties l'obsède, et, après une résistance plus on moins
+longue, il finit toujours par y céder. Il dépense en conséquence, pour
+ces copies, une assez forte somme; mais quoi! il faut bien semer pour
+recueillir! Cherchons maintenant une occasion pour faire entendre la
+nouvelle symphonie. Il y a des sociétés musicales possédant toutes un
+orchestre vaillant et fort capable de bien exécuter de telles œuvres.
+Hélas! l'occasion peut-être ne viendra jamais. La symphonie n'est pas
+demandée; si l'auteur la propose, elle n'est pas acceptée; si elle est
+acceptée, on la trouve trop difficile, le temps manque pour la bien
+étudier; si on peut la répéter assez et l'exécuter dignement, le public
+la trouve d'un style trop sévère et n'y comprend rien; si, au contraire,
+le public lui fait bon accueil, deux jours après néanmoins elle est
+oubliée, et le compositeur demeure Gros-Jean comme devant. S'il s'avise
+de donner un concert, c'est bien pis: il doit supporter des frais
+énormes pour la salle, les exécutants, les affiches, etc., et payer en
+outre un impôt considérable au fermier du droit des hospices. Sa
+symphonie, entendue une fois, n'en est pas moins rapidement oubliée; il
+s'est donné des peines infinies et il a perdu beaucoup d'argent.
+
+S'il ose proposer ensuite à un éditeur de publier sa partition, celui-ci
+le regarde d'un air étonné, se demandant si le compositeur a perdu la
+tête, et répond: Nous avons beaucoup de choses importantes à publier en
+ce moment; la musique d'orchestre se vend fort peu... nous ne pouvons
+pas...» etc., etc. Alors intervient quelquefois un éditeur hardi qui
+croit à l'avenir du compositeur, qui court des risques pour arracher une
+belle œuvre au néant. Cet éditeur se nomme Brandus ou Richaut; il
+publie la symphonie, il la sauve, elle ne périra pas tout à fait: elle
+sera placée dans dix ou douze bibliothèques musicales en Europe, cinq ou
+six artistes dévoués l'achèteront, elle sera quelque jour écorchée par
+une société philharmonique de province, et puis... et puis... et puis
+voilà!
+
+Telles sont les raisons, sans doute, pour lesquelles le nombre des
+symphonies nouvelles va toujours diminuant. Haydn en écrivit plus de
+cent, Mozart en laissa dix-sept, Beethoven neuf, Mendelssohn trois,
+Schubert une. M. Reber a eu un peu plus de courage que ces derniers; il
+en a écrit quatre, que l'honorable éditeur Richaut vient de publier en
+grande partition. Ce sont des symphonies dans la forme classique adoptée
+par Haydn et par Mozart; chacune se compose de quatre morceaux, un
+allegro, un adagio, un scherzo ou un menuet, et un final d'un mouvement
+vif. Il faut signaler cependant la diversité de caractère des troisièmes
+morceaux de ces quatre symphonies. Celui de la première (en _ré_ mineur)
+est un scherzo à deux temps, vif, léger, étincelant, dans le genre de
+ceux de Mendelssohn. Dans la seconde (en _ut_), le scherzo est remplacé
+par un morceau d'un mouvement un peu animé, à trois temps, de la famille
+des menuets de Mozart et de Haydn. Le menuet de la troisième (en _mi_
+bémol) est au contraire un menuet grave, dont le mouvement et le
+caractère sont précisément ceux de l'air de danse qui dans l'origine
+porta ce nom. Enfin le troisième morceau de la quatrième (en _sol_
+majeur) est un scherzo à trois temps brefs, comme les scherzi de
+Beethoven. De sorte que M. Reber, dans ses symphonies, a donné un
+spécimen des divers genres de troisièmes morceaux adoptés successivement
+par les quatre grands maîtres, Haydn, Mozart, Beethoven et Mendelssohn.
+Il a de plus réintégré dans la symphonie (et nous l'en félicitons) le
+menuet lent, le vrai menuet, essentiellement différent du menuet à
+mouvement rapide de Haydn et de Mozart, et dont celui de l'_Armide_, de
+Gluck, restera l'admirable modèle. On raconte, à propos de ce morceau,
+que, Vestris ayant dit à Gluck, au moment des répétitions générales
+d'_Armide_: «Eh bien, chevalier, avez-vous fait mon menuet?» Gluck lui
+répondit: «Oui, mais il est d'un style si grand, que vous serez obligé
+de le danser sur la place du Carrousel.»
+
+Le style mélodique de M. Reber est toujours distingué et pur; dans
+quelques parties de ses trios de piano avec instruments à cordes, il
+offre une tendance à l'archaïsme, il rappelle les formes des maîtres
+anciens tels que Rameau, Couperin, mais avec une ampleur et une richesse
+de développements que ces vieux maîtres n'ont pas connues. Il est plus
+moderne dans ses symphonies. Son harmonie est plus hardie que celle de
+Haydn et de Mozart, sans indiquer pourtant le moindre penchant pour les
+discordances féroces, pour le style charivarique systématiquement adopté
+depuis quatre ou cinq ans par quelques musiciens allemands dont la
+raison n'est pas bien saine, et qui fait à cette heure l'épouvante et
+l'horreur de la civilisation musicale.
+
+Quant à l'instrumentation de ses symphonies, elle est soignée, fine,
+souvent ingénieuse et tout à fait exempte de brutalités. Chaque partie
+est dessinée avec un soin et un art exquis. L'orchestre est composé
+comme celui de Mozart; les instruments à grande voix, tels que les
+trombones, en sont exclus; on n'y trouve pas non plus les instruments à
+percussion, autres que les timbales, ni les modernes instruments à vent.
+Inutile d'ajouter que la main de l'habile contre-pointiste se décèle
+partout, et que les diverses parties de l'orchestre se croisent, se
+poursuivent, s'imitent avec une aisance et une liberté d'allures dont la
+clarté de l'ensemble n'a jamais rien à souffrir. Enfin il me semble
+qu'un des mérites les plus évidents de M. Reber est dans la disposition
+générale de ses morceaux, dans le ménagement des effets et dans l'art si
+rare de s'arrêter à temps. Sans se renfermer dans des proportions
+mesquines, il ne va pourtant jamais au delà du point où l'auditeur peut
+se fatiguer à le suivre, et il semble avoir toujours présent à la pensée
+l'aphorisme de Boileau:
+
+ Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.
+
+Je ne sais si les quatre symphonies de M. Reber ont été exécutées aux
+concerts du Conservatoire, mais j'en ai entendu deux il y a quelques
+années dans ces solennités où il est si difficile d'être admis, et l'une
+et l'autre y obtinrent un brillant succès.
+
+ * * * * *
+
+Stephen Heller me semble appartenir, lui aussi, à la famille peu
+nombreuse des musiciens résignés qui aiment et respectent leur art. Il a
+un grand talent, beaucoup d'esprit, une patience à toute épreuve, une
+ambition modeste, et des convictions que ses études, ses observations de
+chaque jour et son bon sens, rendent inébranlables. Pianiste
+très-habile, il compose pour le piano et ne fait point valoir lui-même
+ses œuvres, ne jouant jamais en public; il ne leur donne point cet
+aspect brillanté uni à une facilité lâche et plate qui assure le succès
+de la plupart des œuvres destinées aux salons; ses productions, où
+toutes les ressources de l'art moderne du piano sont employées, ne
+présentent point non plus ce grimoire inabordable qui fait acheter
+certaines _études_ par des gens incapables d'en exécuter quatre mesures,
+mais désireux de les étaler sur leur piano pour faire croire qu'ils
+peuvent les jouer. On ne peut reprocher à Heller aucun genre de
+charlatanisme. Il a même renoncé depuis quelques années à donner des
+leçons, se privant ainsi de l'avantage, plus grand qu'on ne pense,
+d'avoir des élèves pour le prôner. Il écrit tranquillement, à son heure,
+de belles œuvres, riches d'idées, d'un coloris suave en général,
+quelquefois aussi très-vif, qui se répandent peu à peu partout où l'art
+du piano est cultivé d'une façon sérieuse; sa réputation grandit, il vit
+tranquille, et les ridicules du monde musical le font à peine sourire. O
+trop heureux homme!
+
+
+
+
+ROMÉO ET JULIETTE
+
+OPÉRA EN QUATRE ACTES DE BELLINI
+
+SA PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE DE L'OPÉRA
+
+DÉBUTS DE MADAME VESTVALI
+
+
+Il existe à cette heure cinq opéras de ce nom dont le drame immortel de
+Shakspeare est censé avoir fourni le sujet. Rien cependant ne ressemble
+moins au chef-d'œuvre du poëte anglais que les libretti, pour la
+plupart difformes, mesquins, et quelquefois niais jusqu'à l'imbécillité,
+que divers compositeurs ont mis en musique. Tous les librettistes ont
+prétendu néanmoins s'inspirer de Shakspeare et allumer leur flambeau à
+son soleil d'amour. Pâles flambeaux dont trois sont à peine de petites
+bougies roses, dont un seul jeta en fumant quelque éclat, et dont
+l'autre ne peut être comparé qu'au bout de chandelle d'un chiffonnier!
+
+Ce que les tailleurs de libretti français et italiens, à l'exception de
+M. Romani (qui est, je crois, l'auteur de celui de Bellini), ont fait de
+l'œuvre shakspearienne dépasse tout ce qu'on peut imaginer de puéril et
+d'insensé. Ce n'est pas qu'il soit possible de transformer un drame
+quelconque en opéra sans le modifier, le déranger, le gâter plus ou
+moins. Je le sais. Mais il y a tant de manières intelligentes de faire
+ce travail profanateur, imposé par les exigences de la musique! Par
+exemple, bien qu'on n'ait pas pu conserver tous les personnages du
+_Roméo_ de Shakspeare, comment n'est-il jamais venu à la pensée de l'un
+des auteurs arrangeurs de garder au moins un de ceux que tous ils ont
+supprimés? Dans les deux opéras français qui se jouaient sur des
+théâtres où régnait l'opéra-comique, comment ne s'est-on pas avisé de
+faire paraître ou Mercutio, ou la nourrice, deux personnages si
+différents des acteurs principaux et qui eussent donné au musicien
+l'occasion de placer dans sa partition de si piquants contrastes? En
+revanche, dans ces deux productions, de mérites si inégaux, plusieurs
+personnages nouveaux furent introduits. Ou y trouve un Antonio, un
+Alberti, un Cébas, un Gennaro, un Adriani, une Nisa, une Cécile, etc.;
+et pour quels emplois, pour arriver à quels résultats?...
+
+Dans les deux opéras français le dénoûment est heureux. Les dénoûments
+funestes étaient alors repoussés sur tous nos théâtres lyriques; on y
+avait interdit le spectacle de la mort par égard pour l'extrême
+sensibilité du public. Dans les trois opéras italiens, au contraire, la
+catastrophe finale est admise. Roméo s'empoisonne, Juliette se donne un
+petit coup avec un joli petit poignard en vermeil; elle s'assied
+doucement sur le théâtre, à côté du corps de Roméo, pousse un petit
+«ah!» bien gentil qui représente son dernier soupir, et tout est dit.
+
+Bien entendu que ni Français ni Italiens, pas plus que les Anglais
+eux-mêmes sur leurs théâtres consacrés au _drame légitime_, n'ont osé
+conserver dans son intégrité le caractère de Roméo et laisser seulement
+soupçonner son premier amour pour Rosaline. Fi donc? supposer que le
+jeune Montaigu ait pu aimer d'abord une autre que la fille de Capulet!
+ce serait indigne de l'idée que l'on se fait de ce modèle des amants,
+cela le dépoétiserait tout à fait; le public n'est composé que d'âmes si
+constantes et si pures!...
+
+Et pourtant combien est profonde la leçon qu'a voulu donner le poëte!
+Combien de fois ne croit-on pas aimer avant de connaître le véritable
+amour! Combien de Roméo sont morts sans l'avoir connu! Combien d'autres
+ont senti leur cœur saigner durant de longues années pour une
+_Rosaline_ séparée de leur âme par des abîmes dont ils ne voulaient pas
+voir la profondeur!... Combien d'entre eux ont dit à un ami: «_Je me
+cherche et ne me trouve plus; ce n'est pas Roméo que tu vois, il est
+ailleurs. Adieu, tu ne saurais m'apprendre le secret d'oublier!_»
+Combien de fois l'amoureux de Rosaline entend-il Mercutio lui dire:
+«_Viens, nous saurons bien te tirer de ce bourbier d'amour_,» et
+répond-il par un sourire d'incrédulité au joyeux philosophe, qui
+s'éloigne fatigué de la tristesse de Roméo, en disant: «_Cette Rosaline
+au visage pâle et au cœur de marbre le tourmente à tel point qu'il en
+deviendra fou._» Jusqu'au moment où, parmi les splendeurs de la fête
+donnée par le riche Capulet, il aperçoit Juliette, et à peine a-t-il
+entendu quelques mots de cette voix émue, qu'il reconnaît l'être tant
+cherché, que son cœur bondit et se dilate en aspirant la poétique
+flamme, et que l'image de Rosaline s'évanouit comme un spectre au lever
+du soleil. Et après la fête, errant à l'entour de la maison de Capulet,
+en proie à une angoisse divine, pressentant l'immense révolution qui va
+s'opérer en lui, il entend l'aveu de la noble fille, il tremble
+d'étonnement et de joie; et alors commence l'immortel dialogue digne des
+anges du ciel:
+
+ JULIETTE.
+
+ Je t'ai donné mon cœur avant que tu me l'aies demandé, et je
+ voudrais qu'il fût encore à donner.
+
+ ROMÉO.
+
+ Pour me le refuser? Est-ce pour cela, mon amour?
+
+ JULIETTE.
+
+ Non, pour être franche avec toi et te le donner de nouveau...
+
+ ROMÉO.
+
+ O nuit fortunée! nuit divine! j'ai peur que tout ceci ne soit qu'un
+ rêve; je n'ose croire à la réalité de tant de bonheur!
+
+Mais il faut se quitter, et le cœur de Roméo sent l'étreinte d'une
+douleur intense, et il dit à l'aimée: «Je ne conçois pas qu'on puisse
+nous séparer, j'ai peine à comprendre que je doive te quitter, même pour
+quelques heures seulement. Entends, parmi les harmonies qui jaillissent
+au loin, ce long cri douloureux qui s'élève... Il semble sortir de ma
+poitrine... Vois ces splendeurs du ciel, vois toutes ces lumières
+brillantes, ne dirait-on pas que les fées ont illuminé leur palais pour
+y fêter notre amour?...» Et Juliette palpitante ne répond que par des
+larmes. Et le vrai grand amour est né, immense, inexprimable, armé de
+toutes les puissances de l'imagination, du cœur et des sens. Roméo et
+Juliette, qui existaient seulement, vivent aujourd'hui, ils s'aiment...
+
+ _Shakspeare! Father!_
+
+Et quand on connaît le merveilleux poëme écrit en caractères de flamme,
+et qu'on lui compare tant de grotesques libretti appelés opéras, qu'on
+en a tirés, froides rapsodies écrites avec les sucs du concombre et du
+nénufar, il faut dire:
+
+ _Shakspeare! God!_
+
+et songer que l'outrage ne peut l'atteindre.
+
+Des cinq opéras dont j'ai parlé en commençant, le _Roméo_ de Steibelt,
+représenté pour la première fois sur le théâtre Feydeau, le 10 septembre
+1793, est immensément supérieur aux autres. C'est une partition, cela
+existe; il y a du style, du sentiment, de l'invention, des nouveautés
+d'harmonie et d'instrumentation même fort remarquables, et qui durent
+paraître à cette époque de véritables hardiesses. Il y a une ouverture
+bien dessinée, pleine d'accents pathétiques et énergiques, savamment
+traitée, un très-bel air précédé d'un beau récitatif:
+
+ Du calme de la nuit tout ressent les doux charmes,
+
+dont l'andante est d'un tour mélodique expressif et distingué, et que
+l'auteur a eu l'incroyable audace de finir sur la troisième note du ton
+sans rabâcher la cadence finale, ainsi que la plupart de ses
+contemporains.
+
+Cet air a pour sujet la seconde scène du troisième acte du _Roméo_ de
+Shakspeare, où Juliette, seule dans sa chambre, et mariée dans la
+journée à Roméo, attend son jeune époux.
+
+ «Ferme tes épais rideaux, ô nuit, reine des amoureux mystères;
+ dérobe-les aux yeux indiscrets, et que Roméo s'élance dans mes
+ bras, inaperçu, invisible!--Le bonheur des amants n'a besoin d'être
+ éclairé que par la présence radieuse de l'objet aimé, et c'est la
+ nuit qui lui convient le mieux.--Viens donc, nuit solennelle,
+ matrone au maintien grave, au noir vêtement, guide mes pas dans la
+ lice où je dois trouver mon vainqueur.»
+
+Il faut signaler encore dans l'œuvre de Steibelt un air avec chœur du
+vieux Capulet, plein de mouvement et d'un caractère farouche:
+
+ Oui, la fureur de se venger
+ Est un _premier_ besoin de l'âme!
+
+La marche funèbre:
+
+ Grâces, vertus, soyez en deuil!
+
+et l'air de Juliette, quand elle va boire le narcotique. C'est
+dramatique, c'est même fort émouvant; mais quelle distance, grand Dieu!
+de cette inspiration musicale, si bien ménagé qu'en soit l'intérêt
+jusqu'à la fin, au prodigieux crescendo de Shakspeare (qui fut le
+véritable inventeur du crescendo), morceau dont le pendant ne se trouve
+qu'à la quatrième scène du troisième acte d'_Hamlet_, commençant par ces
+mots: «Eh bien! ma mère, que me voulez-vous?» Quelle marée montante de
+terreurs que ce long monologue de Juliette:
+
+ _What if it be a poison which the friar_
+ _Subtily hath minister'd to have me dead..._
+
+ «Mais si c'est du poison que le moine m'a remis pour me donner la
+ mort, dans la crainte du déshonneur qu'attirerait sur lui ce
+ mariage, parce qu'il m'a déjà mariée à Roméo? J'ai peur! Non, cela
+ ne saurait être; c'est un homme d'une sainteté éprouvée: rejetons
+ loin de moi cette odieuse pensée.--Mais si, une fois enfermée dans
+ la tombe, je m'éveille avant que Roméo vienne me délivrer? Oh! ce
+ serait horrible! nul air pur ne pénètre dans ce redoutable caveau,
+ et j'y serais infailliblement suffoquée avant l'arrivée de mon
+ Roméo. Ou, si je vis, que deviendrai-je dans les ténèbres de la
+ nuit et de la mort, au milieu des terreurs de ce funèbre séjour,
+ qui depuis tant de siècles a reçu les ossements de mes ancêtres; où
+ Tybalt, saignant encore, fraîchement inhumé, pourrit dans son
+ linceul; où, à certaines heures de la nuit, on prétend que les
+ esprits reviennent? Hélas! hélas! si je me réveille avant l'heure,
+ au milieu d'exhalaisons infectes, de gémissements comme ceux de la
+ mandragore qu'on déracine, voix étranges qu'un mortel ne peut
+ entendre sans être frappé de démence! O mon Dieu! entourée de ces
+ épouvantables terreurs, j'en deviendrai folle; mes mains insensées
+ joueront avec les squelettes de mes ancêtres! J'arracherai de son
+ linceul le cadavre sanglant de Tybalt, et dans mon aveugle
+ frénésie, transformant en massue l'un des ossements de mes pères,
+ je m'en servirai pour me briser le crâne.--Oh! il me semble voir
+ l'ombre de Tybalt; il cherche Roméo, dont la fatale épée a percé sa
+ poitrine.--Arrête, Tybalt; arrête! Roméo! Roméo! Roméo! voilà le
+ breuvage! Je bois à toi!»
+
+La musique, j'ose le croire, peut aller jusque-là; mais quand y est-elle
+allée, je ne sais. En entendant à la représentation ces deux terribles
+scènes, il m'a toujours semblé sentir mon cerveau tournoyer dans mon
+crâne et mes os craquer dans ma chair... et je n'oublierai jamais ce cri
+prodigieux d'amour et d'angoisse qu'une seule fois j'entendis:
+
+ _Romeo! Romeo!--Here's drink!--I drink to thee!_
+
+ * * * * *
+
+Et vous voulez qu'après avoir connu de telles œuvres, éprouvé de telles
+impressions, on prenne au sérieux vos petites passions tièdes, vos
+petits amours de cire à mettre sous un bocal... Vous voulez que ceux qui
+ont vécu toute leur vie dans les contrées où rêvent ces grands lacs
+océaniens, où s'élèvent fières et verdoyantes ces forêts vierges de
+l'art, puissent s'accommoder de vos petits parterres, de vos bordures de
+buis taillées carrément, de vos bocaux où nagent de petits poissons
+rouges, ou de vos mares remplies de crapauds! Pauvres faiseurs de petits
+opéras!...
+
+ * * * * *
+
+L'autre partition française portant le titre de Roméo et Juliette, et
+presque inconnue aujourd'hui, est, malheureusement pour notre
+amour-propre national, de Dalayrac. L'auteur de l'abominable livret eut
+l'esprit de ne pas se nommer. Cela est misérable, plat, bête, en tout et
+partout. On dirait d'une œuvre composée par deux imbéciles qui ne
+connaissent ni la passion, ni le sentiment, ni le bon sens, ni le
+français, ni la musique.
+
+Dans ces deux opéras, au moins le rôle de Roméo est écrit pour un homme.
+Les trois maestri italiens ont, au contraire, voulu que l'amant de
+Juliette fût représenté par une femme. C'est un reste des anciennes
+mœurs musicales de l'école italienne. C'est le résultat de la
+préoccupation constante d'un sensualisme enfantin. On voulait des femmes
+pour chanter des rôles d'amants, parce que dans les duos deux voix
+féminines produisent plus aisément les séries de tierces, chères à
+l'oreille italienne. Dans les anciens opéras de cette école, on ne
+trouve presque pas de rôles de basses; les voix graves étaient en
+horreur à ce public de sybarites, friands des douceurs sonores comme les
+enfants le sont des sucreries.
+
+L'opéra de Zingarelli a joui d'une vogue assez longue en France et en
+Italie. C'est une musique tranquille et gracieuse; on n'y voit pas plus
+de traces des caractères shakspeariens, pas plus de prétentions à
+exprimer les passions des personnages que si le compositeur n'eût pas
+compris la langue à laquelle il adaptait ses mélodies. On cite toujours
+un air de Roméo: «Ombra adorata,» air célèbre qui suffit pendant
+longtemps pour attirer le public au Théâtre-Italien de Paris et pour lui
+faire supporter le froid ennui de tout le reste de l'œuvre. Ce morceau
+est gracieux, élégant et fort bien conduit dans son ensemble; la flûte y
+fait entendre de jolis petits traits qui dialoguent heureusement avec
+des fragments de la phrase vocale. Tout est presque souriant dans cet
+air. Roméo qui va mourir y exprime sa joie de retrouver bientôt
+Juliette, et de jouir des pures délices de l'amour au séjour
+bienheureux:
+
+ _Nel fortunato Eliso_
+ _Avrà contenti il cor._
+
+Juliette chante des morceaux mélangés d'accents vrais et de
+bouffonneries musicales. Dans un grand air, par exemple, elle s'écrie:
+«Qu'il n'est pas une âme aussi accablée de maux que la sienne.»
+
+ _Non v'é un alma a questo eccesso_
+ _Sventurata al par di me._
+
+Puis elle se recueille un instant, et partant _con brio_, vocalise _sans
+paroles_ de longues séries de triolets de l'effet le plus joyeux, et
+dont les facéties des premiers violons augmentent encore l'_allegria_.
+
+Quant au duo final, à la scène terrible où Juliette, qui croyait toucher
+au bonheur, apprend que Roméo est empoisonné, assiste à son agonie, et
+meurt enfin sur son corps, rien de plus calme que ces angoisses, rien de
+plus charmant que ces convulsions; c'est le cas ou jamais de dire, comme
+Hamlet: «_They do but jest, poison in jest._ Ils ne font que plaisanter,
+c'est du poison pour rire.»
+
+Du _Roméo_ de Vaccaï ou n'exécute plus guère que le troisième acte,
+généralement cité comme un morceau plein de passion et d'une belle
+couleur dramatique. Je l'ai entendu à Londres, et je n'y ai vu, je
+l'avoue, ni couleur ni passion. Les deux amants s'y désespèrent encore
+d'une façon fort calme. _They do but jest, poison in jest._ Je ne sais
+s'il est vrai que ce troisième acte soit celui qui forme maintenant le
+quatrième de l'opéra de Bellini qu'on vient de représenter à l'Opéra, je
+ne l'ai pas reconnu. On trouvait, disait-on il y a quelques semaines, le
+dernier acte de Bellini _trop faible_. Le poison y semblait trop _in
+jest_... Il faut que cela soit prodigieux. Je l'entendis à Florence il y
+a vingt-cinq ans, et je n'ai conservé du dénoûment aucun souvenir.
+
+Ce _Roméo_, cinquième du nom, bien qu'il soit l'une des plus médiocres
+partitions de Bellini, contient de jolies choses et un finale plein
+d'élan, où se déploie une belle phrase chantée à l'unisson par les deux
+amants. Ce passage me frappa le jour où je l'entendis pour la première
+fois au théâtre de la Pergola. Il était bien rendu de toutes façons. Les
+deux amants étaient séparés de force par leurs parents furieux; les
+Montaigus retenaient Roméo, les Capulets Juliette; mais au dernier
+retour de la belle phrase:
+
+ Nous nous reverrons au ciel!
+
+s'échappant tous les deux des mains de leurs persécuteurs, ils
+s'élançaient dans les bras l'un de l'autre et s'embrassaient avec une
+fureur toute shakspearienne. A ce moment on commençait à croire à leur
+amour. On s'est bien gardé à l'Opéra de risquer _cette hardiesse_; il
+n'est pas décent en France que deux amants sur un théâtre s'embrassent
+ainsi à corps perdu. Cela n'est pas convenable. Autant qu'il m'en
+souvienne, le doux Bellini n'avait employé dans son _Roméo_ qu'une
+instrumentation modérée. Il n'y avait mis ni tambour ni grosse caisse;
+son orchestre a été pourvu à l'Opéra de ces deux auxiliaires de première
+nécessité. Puisqu'il y a des scènes de guerre civile dans le drame,
+l'orchestre peut-il se passer de tambour? et peut-on chanter et danser
+aujourd'hui sans grosse caisse? Pourtant, au moment où Juliette se
+traîne aux pieds de son père en poussant des cris de désespoir, la
+grosse caisse, frappant imperturbablement les temps forts de la mesure
+avec une pompeuse régularité, produit, il faut l'avouer, un effet d'un
+comique irrésistible. Comme son bruit domine tout et attire l'attention,
+on ne pense plus à Juliette, et l'on croit entendre une musique
+militaire marchant en tête d'une légion de la garde nationale.
+
+Les airs de danse intercalés dans la partition de Bellini n'ont pas une
+bien grande valeur; ils manquent de charme et d'entrain. Un andante
+pourtant a fait plaisir: c'est celui qui a pour thème l'air de la
+_Straniera_:
+
+ _Meco tu vieni, ô misera._
+
+l'une des plus touchantes inspirations de Bellini. On danse là-dessus...
+Mais quoi! on danse sur tout. On fait tout sur tout.
+
+Les costumes n'offrent rien de remarquable; celui de Lorenzo seul a été
+fort remarqué; c'est une houppelande fourrée de martre. Le bon Lorenzo
+est vêtu comme un Polonais. Il faisait donc bien froid à Vérone dans ce
+temps-là?... Marié, qui remplissait ce rôle fourré, était enrhumé (_it
+is the cause_). Il a eu plusieurs accidents vocaux. Gueymard est un
+Thybald très-énergique. Madame Gueymard a chanté d'une façon musicale et
+avec sa voix d'or le rôle de Juliette. La débutante, madame Vestvali,
+est une grande et belle personne dont la voix de contralto, très-étendue
+au grave, est dépourvue d'éclat dans le médium. Sa vocalisation est peu
+aisée, et l'attaque du son, dans l'octave supérieure surtout, manque
+parfois de justesse. Elle a joué Roméo avec beaucoup de... dignité.
+
+La scène du tombeau, représentée par les grands artistes anglais,
+restera comme la plus sublime merveille de l'art dramatique. A ce nom de
+Roméo, qui s'exhale faiblement des lèvres de Juliette renaissante, le
+jeune Montaigu, frappé de stupeur, demeure un instant immobile; un
+second appel plus tendre attire son regard vers le monument, un
+mouvement de Juliette dissipe son doute. Elle vit! il s'élance sur la
+couche funèbre, en arrache le corps adoré en déchirant voiles et
+linceul, l'apporte sur l'avant-scène, le soutient debout entre ses bras.
+Juliette tourne languissamment ses yeux ternes autour d'elle, Roméo
+l'interpelle, la presse dans une étreinte éperdue, écarte les cheveux
+qui cachent son front pâle, couvre son visage de baisers furieux, éclate
+en rires convulsifs; dans sa joie déchirante, il a oublié qu'il va
+mourir. Juliette respire. Juliette! Juliette!... Mais une douleur
+affreuse l'avertit; le poison est à l'œuvre et lui ronge les
+entrailles!... «_O potent poison! Capulet! Capulet! grâce!_» Il se
+traîne à genoux, délirant, croyant voir le père de Juliette qui vient la
+lui ravir encore...
+
+Cette même scène, dans l'opéra nouveau devient ceci:
+
+Des gradins sont pratiqués de chaque côté du tombeau de Juliette, afin
+qu'elle puisse en descendre commodément et décemment. Elle en descend en
+effet, et s'avance à pas comptés vers son amant immobile. Et les voilà
+qui s'entretiennent de leurs petites affaires, et s'expliquent bien des
+choses fort tranquillement.
+
+ ROMÉO.
+
+ Que vois-je!
+
+ JULIETTE.
+
+ Roméo!
+
+ ROMÉO.
+
+ Juliette vivante!
+
+ JULIETTE.
+
+ D'une mort apparente
+ Le réveil _en ce jour_
+ A ton amour va donc me rendre!
+
+ ROMÉO.
+
+ _Dis-tu vrai?_
+
+ JULIETTE.
+
+ Lorenzo n'a-t-il pu te l'apprendre?
+
+ ROMÉO.
+
+ Sans rien savoir, sans rien comprendre,
+ J'ai cru _pour mon malheur_ te perdre sans retour.
+
+ * * * * *
+
+ _Are there no stones in heaven?_
+
+Non, il n'y a pas de carreaux au ciel. La question d'Othello est
+oiseuse. Non, il n'y a rien de beau, il n'y a rien de laid, il n'y a ni
+vrai, ni faux, ni sublime, ni absurde: tout est égal. Le public le sait
+bien, lui, ce modèle d'indifférence impassible.
+
+Calmons-nous... Au point de vue de l'art... (il n'est pas question
+d'art) au point de vue des intérêts pécuniaires de l'Opéra, nous croyons
+que le directeur de ce beau grand théâtre, en engageant madame Vestvali
+et en mettant en scène le _Roméo_ de Bellini, a fait une mauvaise
+affaire.
+
+ _Let us sleep!_
+ _I can no more..._
+
+
+
+
+A PROPOS D'UN BALLET DE FAUST
+
+UN MOT DE BEETHOVEN
+
+
+L'idée de faire danser Faust est bien la plus prodigieuse qui soit
+jamais entrée dans la tête sans cervelle d'un de ces hommes qui touchent
+à tout, profanent tout sans méchante intention, comme font les merles et
+les moineaux des grands jardins publics, prenant pour perchoir les
+chefs-d'œuvre de la statuaire. L'auteur du ballet de _Faust_ me paraît
+cent fois plus étonnant que le marquis de Molière occupé à mettre _en
+madrigaux toute l'histoire romaine_. Quant aux musiciens qui ont voulu
+faire chanter les personnages du célèbre poëme, il faut leur pardonner
+beaucoup, parce qu'ils ont beaucoup aimé et aussi parce que ces
+personnages appartiennent de droit à l'art de la rêverie, de la passion,
+à l'art du vague, de l'infini, à l'art immense des sons.
+
+De combien de dédicaces Goethe l'olympien a été affligé! Combien de
+musiciens lui ont écrit: «O toi!» ou simplement: «O!» auxquels il a
+répondu ou dû répondre: «Je suis bien reconnaissant, monsieur, que vous
+ayez daigné illustrer un poëme qui, sans vous, fût demeuré dans
+l'obscurité, etc.» Il était railleur, le dieu de Weimar, si mal nommé
+pourtant par je ne sais qui le Voltaire de l'Allemagne. Une seule fois
+il trouva son maître dans un musicien. Car, cela paraît prouvé
+maintenant, l'art musical n'est pas aussi abrutissant que les gens de
+lettres ont longtemps voulu le faire croire, et depuis un siècle il y a
+eu, dit-on, presque autant de musiciens spirituels que de sots lettrés.
+
+Or donc, Goethe était venu passer quelques semaines à Vienne. Il aimait
+la société de Beethoven, qui venait d'_illustrer_ réellement sa tragédie
+d'_Egmont_. Errant un jour au Prater avec le Titan mélancolique, les
+passants s'inclinaient avec respect devant les deux promeneurs, et
+Goethe seul répondait à leurs salutations. Impatienté à la fin d'être
+obligé de porter si souvent la main à son chapeau: «Que ces braves gens,
+dit Goethe, sont fatigants avec leurs courbettes!--Ne vous fâchez pas,
+_Excellence_, répliqua doucement Beethoven, c'est peut-être moi qu'ils
+saluent.»
+
+
+
+
+TO BE OR NOT TO BE
+
+PARAPHRASE
+
+
+Être ou ne pas être, voilà la question. Une âme courageuse doit-elle
+supporter les méchants opéras, les concerts ridicules, les virtuoses
+médiocres, les compositeurs enragés, ou s'armer contre ce torrent de
+maux, et, en le combattant, y mettre un terme? Mourir,--dormir,--rien de
+plus. Et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux déchirements de
+l'oreille, aux souffrances du cœur et de la raison, aux mille douleurs
+imposées par l'exercice de la critique à notre intelligence et à nos
+sens!--C'est là un résultat qu'on doit appeler de tous ses
+vœux.--Mourir,--dormir,--dormir,--avoir le cauchemar peut-être.--Oui,
+voilà le point embarrassant. Savons-nous quelles tortures nous
+éprouverons en songe, dans ce sommeil de la mort, après que nous aurons
+déposé le lourd fardeau de l'existence, quelles folles théories nous
+aurons à examiner, quelles partitions discordantes à entendre, quels
+imbéciles à louer, quels outrages nous verrons infliger aux
+chefs-d'œuvre, quelles extravagances seront prônées, quels moulins à
+vent pris pour des colosses?
+
+Il y a là de quoi faire réfléchir; c'est cette pensée qui rend les
+feuilletons si nombreux et prolonge la vie des malheureux qui les
+écrivent.
+
+Qui, en effet, voudrait supporter la fréquentation d'un monde insensé,
+le spectacle de sa démence, les mépris et les méprises de son ignorance,
+l'injustice de sa justice, la glaciale indifférence des gouvernants? Qui
+voudrait tourbillonner au souffle du vent des passions les moins nobles,
+des intérêts les plus mesquins prenant le nom d'amour de l'art,
+s'abaisser jusqu'à la discussion de l'absurde, être soldat et apprendre
+à son général à commander l'exercice, voyageur et guider son guide qui
+s'égare néanmoins, lorsqu'il suffirait pour se délivrer de cette tâche
+humiliante d'un flacon de chloroforme ou d'une balle à pointe d'acier?
+Qui voudrait se résigner à voir dans ce bas monde le désespoir naître de
+l'espoir, la lassitude de l'inaction, la colère de la patience, n'était
+la crainte de quelque chose de pire par delà le trépas, ce pays ignoré
+d'où nul critique n'est encore revenu?... Voilà ce qui ébranle et
+trouble la volonté...--Allons, il n'est pas même permis de méditer
+pendant quelques instants; voici la jeune cantatrice Ophélie, armée
+d'une partition et grimaçant un sourire.--Que voulez-vous de moi? des
+flatteries, n'est-ce pas? toujours, toujours.--Non, monseigneur; j'ai de
+vous une partition que depuis longtemps je désirais vous rendre.
+Veuillez la recevoir, je vous prie.--Moi! non certes, je ne vous ai
+jamais rien donné.--Monseigneur, vous savez très-bien que c'est vous qui
+m'avez fait ce don, et les paroles gracieuses dont vous l'avez
+accompagné en ont encore relevé le prix. Reprenez-le, car, pour un noble
+cœur, les dons les plus précieux deviennent sans valeur du moment où
+celui qui les a faits n'a plus pour nous que de l'indifférence. Tenez,
+monseigneur.--Ah! vous avez du cœur?--Monseigneur?--Et vous êtes
+cantatrice?--Que veut dire Votre Altesse?--Que si vous avez du cœur et
+si vous êtes cantatrice, vous devez interdire toute communication entre
+la cantatrice et la femme de cœur.--Quel commerce sied mieux pourtant
+à l'une que celui de l'autre?--Tant s'en faut; car l'influence d'un
+talent comme le vôtre aura plutôt perverti les plus nobles élans du
+cœur, que le cœur n'aura donné de la noblesse aux aspirations du
+talent. Ceci passait autrefois pour un paradoxe; mais c'est aujourd'hui
+un fait dont la preuve est acquise. Il fut un temps où je vous
+admirais.--En effet, monseigneur, vous me l'avez fait croire.--Vous avez
+eu tort de me croire. Mon admiration n'avait rien de réel.--Je n'en ai
+été que plus trompée.--Allez vous enfermer dans un cloître. Quelle est
+votre ambition? Un nom célèbre, beaucoup d'argent, les applaudissements
+des sots, un époux titré, le nom de duchesse. Oui, oui, elles rêvent
+toutes d'épouser un prince. Pourquoi vouloir donner le jour à une race
+d'idiots?--Ayez pitié de lui, ciel miséricordieux!--Si vous vous mariez,
+je vous donnerai pour dot cette vérité désolante: qu'une femme artiste
+soit froide comme la glace, pure comme la neige, elle n'échappera point
+à la calomnie. Allez au couvent. Adieu; ou s'il vous faut absolument un
+mari, épousez un crétin, c'est ce que vous avez de mieux à faire; car
+les hommes d'esprit savent trop bien les tourments que vous leur
+réservez. Allez au couvent, sans tarder. Adieu.--Puissances célestes,
+rendez-lui la raison!--J'ai aussi entendu parler de toutes vos
+coquetteries vocales, de vos plaisantes prétentions, de votre sotte
+vanité. Dieu vous a donné une voix, vous vous en faites une autre. On
+vous confie un chef-d'œuvre, vous le dénaturez, vous le mutilez, vous
+en changez le caractère, vous l'affublez de misérables ornements, vous y
+faites d'insolentes coupures, vous y introduisez des traits grotesques,
+des arpéges risibles, des trilles facétieux; vous insultez le maître,
+les gens de goût, et l'art, et le bon sens. Allez, qu'on ne m'en parle
+plus. Au couvent! au couvent!» (Il sort.)
+
+La jeune Ophélie n'a pas tout à fait tort, Hamlet a bien un peu perdu la
+tête. Mais on ne s'en apercevra pas dans notre monde musical, où tout le
+monde à cette heure est complétement fou. D'ailleurs, il a des instants
+lucides, ce pauvre prince de Danemark; il n'est fou que lorsque le vent
+souffle du nord-nord-ouest; quand le vent est au sud, il sait très-bien
+distinguer un aigle d'une buse.
+
+
+
+
+L'ÉCOLE DU PETIT CHIEN
+
+
+L'_école du petit chien_ est celle des chanteuses dont la voix
+extraordinairement étendue dans le haut, leur permet de lancer à tout
+bout de chant des contre-_mi_ et des contre-_fa_ aigus, semblables, pour
+le caractère et le plaisir qu'ils font à l'auditeur, au cri d'un
+king's-charles dont on écrase la patte. Madame Cabel, il faut le
+reconnaître, à l'époque où elle pratiquait ce système de chant,
+atteignait toujours son but. Quand elle visait un _mi_ ou un _fa_, et
+même un _sol_ suraigu, c'était un _sol_, un _fa_ ou un _mi_ qu'elle
+touchait; mais on ne lui en savait aucun gré; tandis que ses élèves, ou
+imitatrices ne parvenant d'ordinaire qu'au _ré_ dièze s'il s'agit du
+_mi_, ou au _mi_ s'il s'agit du _fa_, excitent toujours ainsi des
+transports d'admiration frénétiques. Cette injustice et cette injustesse
+ont fini par dégoûter madame Cabel de son école. C'était fait pour cela.
+Maintenant elle se borne à chanter comme une femme charmante qu'elle
+est, et ne songe plus à imiter ni les petits chiens ni les oiseaux.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+Musique 1
+
+Étude critique des symphonies de Beethoven 15
+
+Quelques mots sur les trios et les sonates de Beethoven 60
+
+_Fidelio_, opéra en trois actes de Beethoven; sa représentation
+au Théâtre-Lyrique 65
+
+Beethoven dans l'anneau de Saturne, les médiums 83
+
+Les appointements des chanteurs 88
+
+Sur l'état actuel de l'art du chant dans les théâtres lyriques de France
+et d'Italie, et sur les causes qui l'ont amené; les grandes salles, les
+claqueurs, les instruments à percussion 89
+
+Les mauvais chanteurs, les bons chanteurs, le public, les claqueurs 105
+
+L'_Orphée_ de Gluck, au Théâtre-Lyrique 108
+
+Lignes écrites quelque temps après la première représentation
+d'_Orphée_ 122
+
+L'_Alceste_ d'Euripide, celles de Quinault et de Calsabigi; les partitions
+de Lulli, de Gluck, de Schweizer, de Guglielmi et de Handel sur ce
+sujet 130
+
+Reprise de l'_Alceste_ de Gluck, à l'Opéra 198
+
+Les instruments ajoutés par les modernes aux partitions des maîtres
+anciens 214
+
+Les sons hauts et les sons bas, le haut et le bas du clavier 216
+
+Le _Freyschütz_ de Weber 219
+
+_Obéron_, opéra fantastique de Ch. M. Weber; sa première représentation
+au Théâtre-Lyrique 225
+
+_Abou-Hassan_, opéra en un acte du jeune Weber; l'_Enlèvement au sérail_,
+opéra en deux actes du jeune Mozart; leur première représentation au
+Théâtre-Lyrique 239
+
+Moyen trouvé par M. Delsarte d'accorder les instruments à cordes sans
+le secours de l'oreille 244
+
+La _Musique à l'église_, par M. Joseph d'Ortigue 246
+
+Mœurs musicales de la Chine 252
+
+A MM. les membres de l'Académie des beaux-arts de l'Institut 259
+
+Le diapason 278
+
+Les temps sont proches 289
+
+Concerts de Richard Wagner, la musique de l'avenir 291
+
+_Sunt Lacrymæ rerum_ 304
+
+Symphonies de H. Reber, Stephen Heller 309
+
+_Roméo et Juliette_, opéra en quatre actes de Bellini; sa première
+représentation au théâtre de l'Opéra; débuts de madame Vestvali 317
+
+A propos d'un ballet de _Faust_; un mot de Beethoven 328
+
+_To be or not to be_, paraphrase 330
+
+L'école du petit chien 334
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ PARIS.--IMPRIMERIE SIMON RAÇON ET Ce. RUE D'ERFURTH, 1.
+
+ * * * * *
+
+NOTES:
+
+[1] Ce chapitre fut publié il y a une vingtaine d'années dans un livre
+qui n'existe plus et dont divers fragments sont reproduits dans ce
+volume. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de le retrouver avant de
+nous suivre dans l'étude analytique, que nous allons entreprendre, de
+quelques chefs-d'œuvre célèbres de l'art musical. H. B.
+
+
+[2] Depuis que ces lignes furent écrites nous avons eu l'occasion en
+France et en Angleterre, d'entendre des musiciens arabes, chinois et
+persans, et toutes les expériences qu'il nous a été permis de l'aire sur
+leurs chants, sur leurs instruments, comme aussi les questions que nous
+avons adressées à quelques-uns d'entre eux qui parlaient français, tout
+nous a confirmé dans cette opinion.
+
+[3] A quelque point de vue que l'on se place, si c'est là réellement une
+intention de Beethoven, et s'il y a quelque chose de vrai dans les
+anecdotes qui circulent à ce sujet, il faut convenir que ce caprice est
+une absurdité.
+
+[4] Qu'on appelle toujours l'_adagio_ ou l'_andante_.
+
+[5] Cet air, dans la partition, appartient au rôle d'Eurydice.
+
+[6] Ajoutons qu'elle n'a pris avec le texte de son rôle aucune des
+libertés qu'on a dû lui reprocher dans _Orphée_.
+
+[7] La lettre, en effet, a paru d'un style trop en dehors des habitudes
+académiques et n'a pas été lue en séance publique.
+
+[8] J'emploie ici les termes adoptés généralement de sons _hauts_ et
+_bas_, et les verbes _monter_, _descendre_, qui n'ont point de sens
+réel, et qu'un usage absurde a pu seul introduire dans la langue
+musicale pour distinguer les sons à vibrations rapides des sons à
+vibrations lentes.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of A travers chants, by Hector Berlioz
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS CHANTS ***
+
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ The Project Gutenberg eBook of A travers chants, par Hector Berlioz.
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: A travers chants
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+Author: Hector Berlioz
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+Release Date: September 25, 2011 [EBook #37534]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS CHANTS ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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+
+
+
+
+
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+
+<hr class="full" />
+
+<p class="cb">A<br />
+<big>TRAVERS CHANTS</big></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">LIBRAIRIE DE MICHEL LÉVY FRÈRES<br /><br />
+&mdash;&mdash;&mdash;<br /><br />
+DU MÊME AUTEUR:<br /><br />
+LES<br />
+<big>SOIRÉES DE L'ORCHESTRE</big><br />
+2<sup>e</sup> édition.&mdash;Un volume grand in-18<br />
+&mdash;&mdash;&mdash;<br /><br />
+LES<br />
+<big>GROTESQUES DE LA MUSIQUE</big><br />
+Un volume grand in-18.</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">PARIS.&mdash;IMP<span class="ov">RIMERIE SIMON RAÇON ET COMP. RUE </span>D'ERFURTH, 1.</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<h1>A<br /><br />
+<big>TRAVERS CHANTS</big><br />
+<small><small>ÉTUDES MUSICALES, ADORATIONS<br />
+BOUTADES ET CRITIQUES<br /><br />
+PAR</small></small><br /><br />
+HECTOR BERLIOZ</h1>
+
+<p class="r">
+Love's labour's lost. (S<small>HAKSPEARE</small>.)<br />
+Hostis habet muros... (V<small>IRGILE</small>.)</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/colophon.png" width="100" height="57" alt="colophon" title="colophon" />
+</p>
+
+<p class="cb">PARIS<br />
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br />
+<small>RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15<br />
+A LA LIBRAIRIE
+NOUVELLE</small><br />
+&mdash;&mdash;<br />
+1862<br /><br />
+Tous droits réservés</p>
+
+<p class="cb">A<br /><br />
+M. ERNEST LEGOUVÉ<br /><br />
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</p>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h1>A<br /><br />
+<big>TRAVERS CHANTS</big></h1>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<table border="2" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<h2><a name="MUSIQUE" id="MUSIQUE"></a>MUSIQUE<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor"><span style="font-size:75%;">[1]</span></a></h2>
+
+<p>M<small>USIQUE</small>, art d'émouvoir par des combinaisons de sons les hommes
+intelligents et doués d'organes spéciaux et exercés. Définir ainsi la
+musique, c'est avouer que nous ne la croyons pas, comme on dit, <i>faite
+pour tout le monde</i>. Quelles que soient en effet ses conditions
+d'existence, quels qu'aient jamais été ses moyens d'action, simples ou
+composés, doux ou énergiques, il a toujours paru évident à l'observateur
+impartial qu'un grand nombre d'individus ne pouvant ressentir ni
+comprendre sa puissance, ceux-là <i>n'étaient pas faits pour elle</i>, et que
+par conséquent <i>elle n'était point faite pour eux</i>.</p>
+
+<p>La musique est à la fois un sentiment et une science; elle exige de la
+part de celui qui la cultive, exécutant ou compositeur, une inspiration
+naturelle et des connaissances qui ne s'acquièrent que par de longues
+études et de profondes méditations.<a name="page_002" id="page_002"></a> La réunion du savoir et de
+l'inspiration constitue l'art. En dehors de ces conditions, le musicien
+ne sera donc qu'un artiste incomplet, si tant est qu'il mérite le nom
+d'artiste. La grande question de la prééminence de l'organisation sans
+étude sur l'étude sans organisation, qu'Horace n'a pas osé résoudre
+positivement pour les poëtes, nous paraît également difficile à trancher
+pour les musiciens. On a vu quelques hommes parfaitement étrangers à la
+science produire d'instinct des airs gracieux et même sublimes, témoin
+Rouget de l'Isle et son immortelle <i>Marseillaise</i>; mais ces rares
+éclairs d'inspiration n'illuminant qu'une partie de l'art, pendant que
+les autres, non moins importantes, demeurent obscures, il s'ensuit, eu
+égard à la nature complexe de notre musique, que ces hommes en
+définitive ne peuvent être rangés parmi les musiciens: <small>ILS NE SAVENT
+PAS</small>.</p>
+
+<p>On rencontre plus souvent encore des esprits méthodiques, calmes et
+froids, qui, après avoir étudié patiemment la théorie, accumulé les
+observations, exercé longuement leur esprit et tiré tout le parti
+possible de leurs facultés incomplètes, parviennent à écrire des choses
+qui répondent en apparence aux idées qu'on se fait vulgairement de la
+musique, et satisfont l'oreille sans la charmer, et sans rien dire au
+c&oelig;ur ni à l'imagination. Or, la satisfaction de l'ouïe est fort loin
+des sensations délicieuses que peut éprouver cet organe; les jouissances
+du c&oelig;ur et de l'imagination ne sont pas non plus de celles dont on
+puisse faire aisément bon marché; et comme elles se trouvent réunies à
+un plaisir sensuel des plus vifs dans les véritables &oelig;uvres musicales
+de toutes les écoles, ces producteurs impuissants doivent donc encore,
+selon nous, être rayés du nombre des musiciens: <small>ILS NE SENTENT PAS</small>.</p>
+
+<p>Ce que nous appelons <i>musique</i> est un art nouveau, en ce sens qu'il ne
+ressemble que fort peu, très-probablement, à ce que les anciens peuples
+civilisés désignaient sous ce nom. D'ailleurs, il faut le dire tout de
+suite, ce mot avait chez eux une acception tellement étendue, que loin
+de signifier simplement,<a name="page_003" id="page_003"></a> comme aujourd'hui, l'art des sons, il
+s'appliquait également à la danse, au geste, à la poésie, à l'éloquence,
+et même à la collection de toutes les sciences. En supposant
+l'étymologie du mot <i>musique</i> dans celui de <i>muse</i>, le vaste sens que
+lui donnaient les anciens s'explique naturellement; il exprimait et
+devait exprimer, en effet, <i>ce à quoi président les Muses</i>. De là les
+erreurs où sont tombés, dans leurs interprétations, beaucoup de
+commentateurs de l'antiquité. Il y a pourtant dans le langage actuel une
+expression consacrée, dont le sens est presque aussi général. Nous
+disons: <i>l'art</i>, en parlant de la réunion des travaux de l'intelligence,
+soit seule, soit aidée par certains organes, et des exercices du corps
+que l'esprit a poétisés. De sorte que le lecteur qui dans deux mille ans
+trouvera dans nos livres cette phrase devenue le titre banal de bien des
+divagations: «De l'état de l'art en Europe au dix-neuvième siècle» devra
+l'interpréter ainsi: «De l'état de la poésie, de l'éloquence, de la
+musique, de la peinture, de la gravure, de la statuaire, de
+l'architecture, de l'action dramatique, de la pantomime et de la danse
+en Europe au dix-neuvième siècle.» On voit qu'à l'exception près des
+sciences exactes, auxquelles il ne s'applique pas, notre mot <i>art</i>
+correspond fort bien au mot <i>musique</i> des anciens.</p>
+
+<p>Ce qu'était chez eux l'art des sons proprement dit, nous ne le savons
+que fort imparfaitement. Quelques faits isolés, racontés peut-être avec
+une exagération dont on voit journellement des exemples analogues, les
+idées boursouflées ou tout à fait absurdes de certains philosophes,
+quelquefois aussi la fausse interprétation de leurs écrits, tendraient à
+lui attribuer une puissance immense, et une influence sur les m&oelig;urs
+telle, que les législateurs devaient, dans l'intérêt des peuples, en
+déterminer la marche et en régler l'emploi. Sans tenir compte des causes
+qui ont pu concourir à l'altération de la vérité à cet égard, et en
+admettant que la musique des Grecs ait réellement produit sur quelques
+individus des impressions extraordinaires,<a name="page_004" id="page_004"></a> qui n'étaient dues ni aux
+idées exprimées par la poésie, ni à l'expression des traits ou de la
+pantomime du chanteur, mais bien à la musique elle-même et seulement à
+elle, le fait ne prouverait en aucune façon que cet art eût atteint chez
+eux un haut degré de perfection. Qui ne connaît la violente action des
+sons musicaux, combinés de la façon la plus ordinaire, sur les
+tempéraments nerveux dans certaines circonstances? Après un festin
+splendide, par exemple, quand excité par les acclamations enivrantes
+d'une foule d'adorateurs, par le souvenir d'un triomphe récent, par
+l'espérance de victoires nouvelles, par l'aspect des armes, par celui
+des belles esclaves qui l'entouraient, par les idées de volupté,
+d'amour, de gloire, de puissance, d'immortalité, secondées de l'action
+énergique de la bonne chère et du vin, Alexandre, dont l'organisation
+d'ailleurs était si impressionnable, délirait aux accents de Timothée,
+on conçoit très-bien qu'il n'ait pas fallu de grands efforts de génie de
+la part du chanteur pour agir aussi fortement sur cette sensibilité
+portée à un état presque maladif.</p>
+
+<p>Rousseau, en citant l'exemple plus moderne du roi de Danemark, Erric,
+que certains chants rendaient furieux au point de tuer ses meilleurs
+domestiques, fait bien observer, il est vrai, que ces malheureux
+devaient être beaucoup moins que leur maître sensibles à la musique;
+autrement il eût pu courir la moitié du danger. Mais l'instinct
+paradoxal du philosophe se décèle encore dans cette spirituelle ironie.
+Eh! oui, sans doute, les serviteurs du roi danois étaient moins
+sensibles à la musique que leur souverain! Qu'y a-t-il là d'étonnant? Ne
+serait-il pas fort étrange au contraire qu'il en eût été autrement? Ne
+sait-on pas que le sens musical se développe par l'exercice? que
+certaines affections de l'âme, très-actives chez quelques individus, le
+sont fort peu chez beaucoup d'autres? que la sensibilité nerveuse est en
+quelque sorte le partage des classes élevées de la société, quand les
+classes inférieures, soit à cause des travaux manuels auxquels elles se
+livrent, soit pour toute<a name="page_005" id="page_005"></a> autre raison, en sont à peu près dépourvues?
+et n'est-ce pas parce que cette inégalité dans les organisations est
+incontestable et incontestée, que nous avons si fort restreint, en
+définissant la musique, le nombre des hommes sur lesquels elle agit.</p>
+
+<p>Cependant Rousseau, tout en ridiculisant ainsi ces récits des merveilles
+opérées par la musique antique, paraît en d'autres endroits leur
+accorder assez de croyance pour placer beaucoup au-dessus de l'art
+moderne cet art ancien que nous connaissons à peine et qu'il ne
+connaissait pas mieux que nous. Il devait certes, moins que personne,
+déprécier les effets de la musique actuelle, car l'enthousiasme avec
+lequel il en parle partout ailleurs prouve qu'ils étaient sur lui d'une
+intensité des moins ordinaires. Quoi qu'il en soit, et en jetant
+seulement nos regards autour de nous, il sera facile de citer, en faveur
+du pouvoir de notre musique, des faits certains, dont la valeur est au
+moins égale à celle des anecdotes douteuses des anciens historiens.
+Combien de fois n'avons-nous pas vu à l'audition des chefs-d'&oelig;uvre de
+nos grands maîtres, des auditeurs agités de spasmes terribles, pleurer
+et rire à la fois, et manifester tous les symptômes du délire et de la
+fièvre! Un jeune musicien provençal, sous l'empire des sentiments
+passionnés qu'avait fait naître en lui la <i>Vestale</i> du Spontini, ne put
+supporter l'idée de rentrer dans notre monde prosaïque, au sortir du
+ciel de poésie qui venait de lui être ouvert; il prévint par lettres ses
+amis de son dessein, et après avoir encore entendu le chef-d'&oelig;uvre,
+objet de son admiration extatique, pensant avec raison qu'il avait
+atteint le maximum de la somme de bonheur réservée à l'homme sur la
+terre, un soir, à la porte de l'Opéra, il se brûla la cervelle.</p>
+
+<p>La célèbre cantatrice, madame Malibran, entendant pour la première fois,
+au Conservatoire, la symphonie en <i>ut mineur</i> de Beethoven, fut saisie
+de convulsions telles, qu'il fallut l'emporter hors de la salle. Vingt
+fois nous avons vu, en pareil cas,<a name="page_006" id="page_006"></a> des hommes graves obligés de sortir
+pour soustraire aux regards du public la violence de leurs émotions.
+Quant à celles que l'auteur de cette étude doit personnellement à la
+musique, il affirme que rien au monde ne saurait en donner l'idée exacte
+à qui ne les a point éprouvées. Sans parler des affections morales que
+cet art a développées en lui, et pour ne citer que les impressions
+reçues et les effets éprouvés au moment même de l'exécution des ouvrages
+qu'il admire, voici ce qu'il peut dire en toute vérité: A l'audition de
+certains morceaux de musique, mes forces vitales semblent d'abord
+doublées; je sens un plaisir délicieux, où le raisonnement n'entre pour
+rien; l'habitude de l'analyse vient ensuite d'elle-même faire naître
+l'admiration; l'émotion croissant en raison directe de l'énergie ou de
+la grandeur des idées de l'auteur, produit bientôt une agitation étrange
+dans la circulation du sang; mes artères battent avec violence; les
+larmes qui, d'ordinaire, annoncent la fin du paroxysme, n'en indiquent
+souvent qu'un état progressif, qui doit être de beaucoup dépassé. En ce
+cas, ce sont des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement
+de tous les membres, un <i>engourdissement total des pieds et des mains</i>,
+une paralysie partielle des nerfs de la vision et de l'audition, je n'y
+vois plus, j'entends à peine; vertige... demi-évanouissement... On pense
+bien que des sensations portées à ce degré de violence sont assez rares,
+et que d'ailleurs il y a un vigoureux contraste à leur opposer, celui du
+<i>mauvais effet musical</i>, produisant le contraire de l'admiration et du
+plaisir. Aucune musique n'agit plus fortement en ce sens, que celle dont
+le défaut principal me paraît être la platitude jointe à la fausseté
+d'expression. Alors je rougis comme de honte, une véritable indignation
+s'empare de moi, on pourrait, à me voir, croire que je viens de recevoir
+un de ces outrages pour lesquels il n'y a pas de pardon; il se fait,
+pour chasser l'impression reçue, un soulèvement général, un effort
+d'excrétion dans tout l'organisme, analogue aux efforts<a name="page_007" id="page_007"></a> du vomissement,
+quand l'estomac veut rejeter une liqueur nauséabonde. C'est le dégoût et
+la haine portés à leur terme extrême; cette musique m'exaspère, et je la
+vomis par tous les pores.</p>
+
+<p>Sans doute l'habitude de déguiser ou de maîtriser mes sentiments, permet
+rarement à celui-ci de se montrer dans tout son jour; et s'il m'est
+arrivé quelquefois, depuis ma première jeunesse, de lui donner carrière,
+c'est que le temps de la réflexion m'avait manqué, j'avais été pris au
+dépourvu.</p>
+
+<p>La musique moderne n'a donc rien à envier en puissance à celle des
+anciens. A présent, quels sont les modes d'action de notre art musical?
+Voici tous ceux que nous connaissons; et, bien qu'ils soient fort
+nombreux, il n'est pas prouvé qu'on ne puisse dans la suite en découvrir
+encore quelques autres. Ce sont:</p>
+
+<h3>LA MÉLODIE.</h3>
+
+<p>Effet musical produit par différents sons entendus <i>successivement</i>, et
+formulés en phrases plus ou moins symétriques. L'art d'enchaîner d'une
+façon agréable ces séries de sons divers, ou de leur donner un sens
+expressif, ne s'apprend point, c'est un don de la nature, que
+l'observation des mélodies préexistantes et le caractère propre des
+individus et des peuples modifient de mille manières.</p>
+
+<h3>L'HARMONIE.</h3>
+
+<p>Effet musical produit par différents sons entendus <i>simultanément</i>. Les
+dispositions naturelles peuvent seules, sans doute, faire le grand
+harmoniste; cependant la connaissance des groupes de sons produisant les
+<i>accords</i> (généralement reconnus pour agréables et beaux), et l'art de
+les enchaîner régulièrement, s'enseignent partout avec succès.</p>
+
+<h3>LE RHYTHME.</h3>
+
+<p>Division symétrique du temps par les sons. On n'apprend<a name="page_008" id="page_008"></a> pas au musicien
+à trouver de belles formes rhythmiques; la faculté particulière qui les
+lui fait découvrir est l'une des plus rares. Le rhythme, de toutes les
+parties de la musique, nous paraît être aujourd'hui la moins avancée.</p>
+
+<h3>L'EXPRESSION.</h3>
+
+<p>Qualité par laquelle la musique se trouve en rapport direct de caractère
+avec les sentiments qu'elle veut rendre, les passions qu'elle veut
+exciter. La perception de ce rapport est excessivement peu commune; on
+voit fréquemment le public tout entier d'une salle d'opéra, qu'un son
+douteux révolterait à l'instant, écouter sans mécontentement, et même
+avec plaisir, des morceaux dont l'expression est d'une complète
+fausseté.</p>
+
+<h3>LES MODULATIONS.</h3>
+
+<p>On désigne aujourd'hui par ce mot les passages ou transitions d'un ton
+ou d'un mode à un mode ou à un ton nouveau. L'étude peut faire beaucoup
+pour apprendre au musicien l'art de déplacer ainsi avec avantage la
+tonalité, et à modifier à propos sa constitution. En général les chants
+populaires modulent peu.</p>
+
+<h3>L'INSTRUMENTATION.</h3>
+
+<p>Consiste à faire exécuter, à chaque instrument ce qui convient le mieux
+à sa nature propre et à l'effet qu'il s'agit de produire. C'est en outre
+l'art de grouper les instruments de manière à modifier le son des uns
+par celui des autres, en faisant résulter de l'ensemble un son
+particulier que ne produirait aucun d'eux isolément, ni réuni aux
+instruments de son espèce. Cette face de l'instrumentation est
+exactement, en musique, ce que le coloris est en peinture. Puissante,
+splendide et souvent outrée aujourd'hui, elle était à peine connue avant
+la fin du siècle dernier. Nous croyons également, comme pour le rhythme,
+la mélodie et l'expression, que l'étude des<a name="page_009" id="page_009"></a> modèles peut mettre le
+musicien sur la voie qui conduit à la posséder, mais qu'on n'y réussit
+point sans des dispositions spéciales.</p>
+
+<h3>LE POINT DE DÉPART DES SONS.</h3>
+
+<p>En plaçant l'auditeur à plus ou moins de distance des exécutants, et en
+éloignant dans certaines occasions les instruments sonores les uns des
+autres, on obtient dans l'effet musical des modifications qui n'ont pas
+encore été suffisamment observées.</p>
+
+<h3>LE DEGRÉ D'INTENSITÉ DES SONS.</h3>
+
+<p>Telles phrases et telles inflexions présentées avec douceur ou
+modération ne produisent absolument rien, qui peuvent devenir fort
+belles en leur donnant la force d'émission qu'elles réclament. La
+proposition inverse amène des résultats encore plus frappants: en
+violentant une idée douce, on arrive au ridicule et au monstrueux.</p>
+
+<h3>LA MULTIPLICITÉ DES SONS.</h3>
+
+<p>Est l'un des plus puissants principes d'émotion musicale. Les
+instruments ou les voix étant en grand nombre et occupant une large
+surface, la masse d'air mise en vibration devient énorme, et ses
+ondulations prennent alors un caractère dont elles sont ordinairement
+dépourvues. Tellement que, dans une église occupée par une foule de
+chanteurs, si un seul d'entre eux se fait entendre, quels que soient la
+force, la beauté de son organe et l'art qu'il mettra dans l'exécution
+d'un thème simple et lent, mais peu intéressant en soi, il ne produira
+qu'un effet médiocre; tandis que ce même thème repris, sans beaucoup
+d'art, à l'unisson, par toutes les voix, acquerra aussitôt une
+incroyable majesté.</p>
+
+<p>Des diverses parties constitutives de la musique que nous<a name="page_010" id="page_010"></a> venons de
+signaler, presque toutes paraissent avoir été employées par les anciens.
+La connaissance de l'harmonie leur est seule généralement contestée. Un
+savant compositeur, notre contemporain, M. Lesueur, s'était, il y a
+quarante ans, posé l'intrépide antagoniste de cette opinion. Voici les
+motifs de ses adversaires:</p>
+
+<p>«<i>L'harmonie n'était pas connue des anciens</i>, disent-ils, <i>différents
+passages de leurs historiens et une foule de documents en font foi</i>. Ils
+n'employaient que l'unisson et l'octave. On sait en outre que l'harmonie
+est une invention qui ne remonte pas au delà du huitième siècle. La
+gamme et la constitution tonale des anciens n'étant pas les mêmes que
+les nôtres, inventées par l'Italien Guido d'Arezzo, mais bien semblables
+à celles du plain-chant, qui n'est lui-même qu'un reste de la musique
+grecque, il est évident, pour tout homme versé dans la science des
+accords, que cette sorte de chant, rebelle à l'accompagnement
+harmonique, ne comporte que l'unisson et l'octave.»</p>
+
+<p>On pourrait répondre à cela que l'invention de l'harmonie au moyen âge
+ce prouve point qu'elle ait été inconnue aux siècles antérieurs.
+Plusieurs des connaissances humaines ont été perdues et retrouvées; et
+l'une des plus importantes découvertes que l'Europe s'attribue, celle de
+la poudre à canon, avait été faite en Chine fort longtemps auparavant.
+Il n'est d'ailleurs rien moins que certain, au sujet des inventions de
+Guido d'Arezzo, qu'elles soient réellement les siennes, car lui-même
+dans ses écrits en cite plusieurs comme choses universellement admises
+avant lui. Quant à la difficulté d'adapter au plaint-chant notre
+harmonie, sans nier qu'elle ne s'unisse plus naturellement aux formes
+mélodiques modernes, le fait du chant ecclésiastique exécuté en
+contre-point à plusieurs parties, et de plus accompagné par les accords
+de l'orgue dans toutes les églises, y répond suffisamment. Voyons à
+présent sur quoi était basée l'opinion de M. Lesueur.<a name="page_011" id="page_011"></a></p>
+
+<p>«<i>L'harmonie était connue des anciens</i>, disait-il, <i>les &oelig;uvres de leurs
+poëtes, philosophes et historiens le prouvent en maint endroit d'une
+façon péremptoire.</i> Ces fragments historiques, fort clairs en eux-mêmes,
+ont été traduits à contre-sens. Grâce à l'intelligence que nous avons de
+la notation des Grecs, des morceaux entiers de leur musique, à plusieurs
+voix accompagnées de divers instruments, sont là pour témoigner de cette
+vérité. Des duos, trios et ch&oelig;urs, de Sapho, Olympe, Terpandre,
+Aristoxène, etc., fidèlement reproduits dans nos signes musicaux, seront
+publiés plus tard. On y trouvera une harmonie simple et claire, où les
+accords les plus doux sont seuls employés, et dont le style est
+absolument le même que celui de certains fragments de musique
+religieuse, composés de nos jours. Leur gamme et leur système de
+tonalité sont parfaitement identiques aux nôtres. C'est une erreur des
+plus graves de voir dans le plain-chant, tradition monstrueuse des
+hymnes barbares que les Druides hurlaient autour de la statue d'Odin, en
+lui offrant d'horribles sacrifices, un débris de la musique grecque.
+Quelques cantiques en usage dans le rituel de l'église catholique sont
+grecs, il est vrai; aussi les trouvons-nous conçus dans le même système
+que la musique moderne? D'ailleurs, quand les preuves de fait
+manqueraient, celles de raisonnement ne suffisent-elles pas à démontrer
+la fausseté de l'opinion qui refuse aux anciens la connaissance et
+l'usage de l'harmonie? Quoi! les Grecs, ces fils ingénieux et polis de
+la terre qui vit naître Homère, Sophocle, Pindare, Praxitèle, Phidias,
+Apelles, Zeuxis, ce peuple artiste qui élevait des temples merveilleux
+que le temps n'a pas encore abattus, dont le ciseau taillait dans le
+marbre des formes humaines dignes de représenter les dieux; ce peuple,
+dont les &oelig;uvres monumentales servent de modèles aux poëtes, statuaires,
+architectes et peintres de nos jours, n'aurait eu qu'une musique
+incomplète et grossière comme celle des barbares?... Quoi! ces milliers
+de chanteurs des deux sexes entretenus à grands frais dans les<a name="page_012" id="page_012"></a> temples,
+ces myriades d'instruments de natures diverses qu'ils nommaient: <i>Lyra</i>,
+<i>Psalterium</i>, <i>Trigonium</i>, <i>Sambuca</i>, <i>Cithara</i>, <i>Pectis</i>, <i>Maga</i>,
+<i>Barbiton</i>, <i>Testudo</i>, <i>Epigonium</i>, <i>Simmicium</i>, <i>Épandoron</i>, <i>etc.</i>,
+pour les instruments à cordes; <i>Tuba</i>, <i>Fistula</i>, <i>Tibia</i>, <i>Cornu</i>,
+<i>Lituus</i>, <i>etc.</i>, pour les instruments à vent; <i>Tympanum</i>, <i>Cymbalum</i>,
+<i>Crepitaculum</i>, <i>Tintinnabulum</i>, <i>Crotalum</i>, <i>etc.</i>, pour les
+instruments de percussion, n'auraient été employés qu'à produire de
+froids et stériles unissons ou de pauvres octaves! On aurait ainsi fait
+marcher du même pas la harpe et la trompette; on aurait enchaîné de
+force dans un unisson grotesque deux instruments dont les allures, le
+caractère et l'effet diffèrent si énormément! C'est faire à
+l'intelligence et au sens musical d'un grand peuple une injure qu'il ne
+mérite pas, c'est taxer la Grèce entière de barbarie.»</p>
+
+<p>Tels étaient les motifs de l'opinion de M. Lesueur. Quant aux faits
+cités en preuves, on ne peut rien leur opposer; si l'illustre maître
+avait publié son grand ouvrage sur la musique antique, avec les
+fragments dont nous avons parlé plus haut; s'il avait indiqué les
+sources où il a puisé, les manuscrits qu'il a compulsés; si les
+incrédules avaient pu se convaincre par leurs propres yeux, que ces
+<i>harmonies</i> attribuées aux Grecs nous ont été réellement léguées par
+eux; alors sans doute M. Lesueur eût gagné la cause au plaidoyer de
+laquelle il a travaillé si longtemps avec une persévérance et une
+conviction inébranlables. Malheureusement il ne l'a pas fait, et comme
+le doute est encore très-permis sur cette question, nous allons discuter
+les preuves de raisonnement avancées par M. Lesueur, avec l'impartialité
+et l'attention que nous avons apportées dans l'examen des idées de ses
+antagonistes. Nous lui répondrons donc:</p>
+
+<p>Les plains-chants que vous appelez barbares ne sont pas tous aussi
+sévèrement jugés par la généralité des musiciens actuels; il en est
+plusieurs, au contraire, qui leur paraissent<a name="page_013" id="page_013"></a> empreints d'un rare
+caractère de sévérité et de grandeur. Le système de tonalité dans lequel
+ces hymnes sont écrites, et que vous condamnez, est susceptible de
+rencontrer fréquemment d'admirables applications. Beaucoup de chants
+populaires, pleins d'expression et de naïveté, sont dépourvus de <i>note
+sensible</i>, et par conséquent écrits dans le système tonal du
+plain-chant. D'autres, comme les airs écossais, appartiennent à une
+échelle musicale bien plus étrange encore, puisque le 4<sup>e</sup> et le 7<sup>e</sup>
+degré de notre gamme n'y figurent point. Quoi de plus frais cependant et
+de plus énergique parfois que ces mélodies des montagnes? Déclarer
+barbares des formes contraires à nos habitudes, ce n'est pas prouver
+qu'une éducation différente de celle que nous avons reçue ne puisse en
+venir à modifier singulièrement nos opinions à leur sujet. De plus, sans
+aller jusqu'à taxer la Grèce de barbarie, admettons seulement que sa
+musique, comparativement à la nôtre, fût encore dans l'enfance: le
+contraste de cet état imparfait d'un art spécial et de la splendeur des
+autres arts, qui n'ont avec lui aucun point de contact, aucune espèce de
+rapport, n'est point du tout inadmissible. Le raisonnement qui tendrait
+à faire regarder comme impossible cette anomalie est loin d'être
+nouveau, et l'on sait qu'en mainte circonstance il a amené à des
+conclusions que les faits ont ensuite démenties avec une brutalité
+désespérante.</p>
+
+<p>L'argument tiré du peu de raison musicale qu'il y aurait à faire marcher
+ensemble à l'unisson ou à l'octave des instruments de natures aussi
+dissemblables qu'une lyre, une trompette et des timbales, est sans force
+réelle; car enfin, cette disposition instrumentale est-elle praticable?
+Oui, sans doute, et les musiciens actuels pourront l'employer quand ils
+voudront. Il n'est donc pas extraordinaire qu'elle ait été admise chez
+des peuples auxquels la constitution même de leur art ne permettait pas
+d'en employer d'autre.</p>
+
+<p>A présent, quant à la supériorité de notre musique sur la musique
+antique, elle paraît plus que probable. Soit en effet<a name="page_014" id="page_014"></a> que les anciens
+aient connu l'harmonie, soit qu'ils l'aient ignorée, en réunissant en
+faisceau les idées que les partisans des deux opinions contraires nous
+ont données de la nature et des moyens de leur art, il en résulte avec
+assez d'évidence cette conclusion:</p>
+
+<p>Notre musique contient celle des anciens, mais la leur ne contenait pas
+la nôtre; c'est-à-dire, nous pouvons aisément reproduire les effets de
+la musique antique, et de plus un nombre infini d'autres effets qu'elle
+n'a jamais connus et qu'il lui était impossible de rendre.</p>
+
+<p>Nous n'avons rien dit de l'art des sons en Orient; voici pourquoi: tout
+ce que les voyageurs nous ont appris à ce sujet jusqu'ici se borne à des
+puérilités informes et sans relations aucunes avec les idées que nous
+attachons au mot musique. A moins donc de notions nouvelles et opposées
+sur tous les points à celles qui nous sont acquises, nous devons
+regarder la musique, chez les Orientaux, comme un bruit grotesque,
+analogue à celui que font les enfants dans leurs jeux<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.<a name="page_015" id="page_015"></a></p>
+
+<h2><a name="ETUDE_CRITIQUE" id="ETUDE_CRITIQUE"></a>ÉTUDE CRITIQUE<br /><br />
+<small>DES</small><br /><br />
+SYMPHONIES DE BEETHOVEN</h2>
+
+<p>Il y a trente-six ou trente-sept ans qu'on fit, aux concerts spirituels
+de l'Opéra, l'essai des &oelig;uvres de Beethoven, alors parfaitement
+inconnues en France. On ne croirait pas aujourd'hui de quelle
+réprobation fut frappée immédiatement cette admirable musique par la
+plupart des artistes. C'était bizarre, incohérent, diffus, hérissé de
+modulations dures, d'harmonies sauvages, dépourvu de mélodie, d'une
+expression outrée, trop bruyant, et d'une difficulté horrible. M.
+Habeneck, pour satisfaire aux exigences des hommes de goût qui
+régentaient alors l'Académie royale de musique, se voyait forcé de
+faire, dans ces mêmes symphonies dont il a organisé et dirigé avec tant
+de soin, plus tard, l'exécution au Conservatoire, des coupures
+monstrueuses, comme on s'en permettrait tout au plus dans un ballet de
+Gallemberg ou un opéra de Gaveaux. Sans ces <i>corrections</i>, Beethoven
+n'eût pas été admis à l'honneur de figurer, entre un solo de basson et
+un concerto de flûte, sur le programme des concerts spirituels. A la
+première audition des passages désignés au crayon rouge, Kreutzer
+s'était enfui en se bouchant les oreilles, et il eut besoin de tout son
+courage<a name="page_016" id="page_016"></a> pour se décider, aux autres répétitions, à écouter <i>ce qui
+restait</i> de la symphonie en <i>ré</i>. N'oublions pas que l'opinion de M.
+Kreutzer sur Beethoven était celle des quatre-vingt dix-neuf centièmes
+des musiciens de Paris à cette époque, et que, sans les efforts réitérés
+de l'imperceptible fraction qui professait l'opinion contraire, le plus
+grand compositeur des temps modernes nous serait peut-être encore
+aujourd'hui à peine connu. Le fait de l'exécution des fragments de
+Beethoven à l'Opéra était donc d'une grande importance; nous en pouvons
+juger, puisque sans lui, très-probablement, la société du Conservatoire
+n'eût pas été constituée. C'est à ce petit nombre d'hommes intelligents
+et au public qu'il faut faire honneur de cette belle institution. Le
+public, en effet, le public véritable, celui <i>qui n'appartient à aucune
+coterie</i>, ne juge que par sentiment et non point d'après les idées
+étroites, les théories ridicules qu'il s'est faites sur l'art; ce
+public-là, qui se trompe souvent malgré lui, puisqu'il lui arrive
+maintes fois de revenir sur ses propres décisions, fut frappé de prime
+abord par quelques-unes des éminentes qualités de Beethoven. Il ne
+demanda point si telle modulation était relative de telle autre, si
+certaines harmonies étaient admises par les <i>magisters</i>, ni s'il <i>était
+permis</i> d'employer certains rhythmes qu'on ne connaissait pas encore; il
+s'aperçut seulement que ces rhythmes, ces harmonies et ces modulations,
+ornés d'une mélodie noble et passionnée, et revêtus d'une
+instrumentation puissante, l'impressionnaient fortement et d'une façon
+toute nouvelle. En fallait-il davantage pour exciter ses
+applaudissements? Notre public français n'éprouve qu'à de rares
+intervalles la vive et brûlante émotion que peut produire l'art musical;
+mais quand il lui arrive d'en être véritablement agité, rien n'égale sa
+reconnaissance pour l'artiste, quel qu'il soit, qui la lui a donnée. Dès
+sa première apparition, le célèbre allegretto en <i>la</i> mineur de la
+septième symphonie qu'on avait intercalé dans la deuxième <i>pour faire
+passer le reste</i>, fut donc apprécié à sa valeur par l'auditoire<a name="page_017" id="page_017"></a> des
+concerts spirituels. Le parterre en masse le redemanda à grands cris,
+et, à la seconde exécution, un succès presque égal accueillit le premier
+morceau et le <i>scherzo</i> de la symphonie en <i>ré</i> qu'on avait peu goûtés à
+la première épreuve. L'intérêt manifeste que le public commença dès lors
+à prendre à Beethoven doubla les forces de ses défenseurs, réduisit,
+sinon au silence, au moins à l'inaction la majorité de ses détracteurs,
+et peu à peu, grâce à ces lueurs crépusculaires annonçant aux
+clairvoyants de quel côté le soleil allait se lever, le noyau se grossit
+et l'on en vint à fonder, presque uniquement pour Beethoven, la
+magnifique société du Conservatoire, aujourd'hui à peu près sans rivale
+dans le monde.</p>
+
+<p>Nous allons essayer l'analyse des symphonies de ce grand maître, en
+commençant par la première que le Conservatoire exécute si rarement.</p>
+
+<h3>I<br /><br />
+SYMPHONIE EN UT MAJEUR</h3>
+
+<p>Cette &oelig;uvre, par sa forme, par son style mélodique, par sa sobriété
+harmonique et son instrumentation, se distingue tout à fait des autres
+compositions de Beethoven qui lui ont succédé. L'auteur, en l'écrivant,
+est évidemment resté sous l'empire des idées de Mozart, qu'il a
+agrandies quelquefois, et partout ingénieusement imitées. Dans la
+première et la seconde partie, pourtant, on voit poindre de temps en
+temps quelques rhythmes dont l'auteur de <i>Don Juan</i> a fait usage, il est
+vrai, mais fort rarement et d'une façon beaucoup moins saillante. Le
+premier allegro a pour thème une phrase de six mesures, qui, sans avoir
+rien de bien caractérisé en soi, devient ensuite intéressante par l'art
+avec lequel elle est traitée. Une mélodie<a name="page_018" id="page_018"></a> épisodique lui succède, d'un
+style peu distingué; et, au moyen d'une demi-cadence répétée trois ou
+quatre fois, nous arrivons à un dessin d'instruments à vent en
+imitations à la quarte, qu'on est d'autant plus étonné de trouver là,
+qu'il avait été employé souvent déjà dans plusieurs ouvertures d'opéras
+français.</p>
+
+<p>L'andante contient un accompagnement de timbales <i>piano</i> qui paraît
+aujourd'hui quelque chose de fort ordinaire, mais où il faut reconnaître
+cependant le prélude des effets saisissants que Beethoven a produits
+plus tard, à l'aide de cet instrument peu ou mal employé en général par
+ses prédécesseurs. Ce morceau est plein de charme, le thème en est
+gracieux et se prête bien aux développements fugués, au moyen desquels
+l'auteur a su en tirer un parti si ingénieux et si piquant.</p>
+
+<p>Le scherzo est le premier né de cette famille de charmants badinages
+(scherzi) dont Beethoven a inventé la forme, déterminé le mouvement, et
+qu'il a substitués presque dans toutes ses &oelig;uvres instrumentales au
+menuet de Mozart et de Haydn dont le mouvement est moins rapide du
+double et le caractère tout différent. Celui-ci est d'une fraîcheur,
+d'une agilité et d'une grâce exquises. C'est la seule véritable
+nouveauté de cette symphonie, où l'idée poétique, si grande et si riche
+dans la plupart des &oelig;uvres qui ont suivi celle-ci, manque tout à fait.
+C'est de la musique admirablement faite, claire, vive, mais peu
+accentuée, froide, et quelquefois mesquine, comme dans le rondo final,
+par exemple, véritable enfantillage musical; en un mot, ce n'est pas là
+Beethoven. Nous allons le trouver.</p>
+
+<h3>II<br /><br />
+SYMPHONIE EN RÉ</h3>
+
+<p>Dans celle-ci tout est noble, énergique et fier; l'introduction
+(<i>largo</i>) est un chef-d'&oelig;uvre. Les effets les plus beaux s'y succèdent<a name="page_019" id="page_019"></a>
+sans confusion et toujours d'une manière inattendue; le chant est d'une
+solennité touchante qui, dès les premières mesures, impose le respect et
+prépare à l'émotion. Déjà le rhythme se montre plus hardi,
+l'orchestration plus riche, plus sonore et plus variée. A cet admirable
+<i>adagio</i> est lié un <i>allegro con brio</i> d'une verve entraînante. Le
+<i>grupetto</i>, qu'on rencontre dans la première mesure du thème proposé au
+début par les altos et les violoncelles à l'unisson, est repris
+isolément ensuite, pour établir, soit des progressions en crescendo,
+soit des imitations entre les instruments à vent et les instruments à
+cordes, qui toutes sont d'une physionomie aussi neuve qu'animée. Au
+milieu se trouve une mélodie exécutée, dans sa première moitié, par les
+clarinettes, les cors et les bassons, et terminée en tutti par le reste
+de l'orchestre, dont la mâle énergie est encore rehaussée par l'heureux
+choix des accords qui l'accompagnent. L'<i>andante</i> n'est point traité de
+la même manière que celui de la première symphonie; il ne se compose pas
+d'un thème travaillé en imitations canoniques, mais bien d'un chant pur
+et candide, exposé d'abord simplement par le <i>quatuor</i>, puis brodé avec
+une rare élégance, au moyen de traits légers dont le caractère ne
+s'éloigne jamais du sentiment de tendresse qui forme le trait distinctif
+de l'idée principale. C'est la peinture ravissante d'un bonheur innocent
+à peine assombri par quelques rares accents de mélancolie. Le <i>scherzo</i>
+est aussi franchement gai dans sa capricieuse fantaisie, que l'<i>andante</i>
+a été complétement heureux et calme; car tout est riant dans cette
+symphonie, les élans guerriers du premier <i>allegro</i> sont eux-mêmes tout
+à fait exempts de violence; on n'y saurait voir que l'ardeur juvénile
+d'un noble c&oelig;ur dans lequel se sont conservées intactes les plus belles
+illusions de la vie. L'auteur croit encore à la gloire immortelle, à
+l'amour, au dévouement... Aussi, quel abandon dans sa gaieté! comme il
+est spirituel! quelles saillies? A entendre ces divers instruments qui
+se disputent des parcelles d'un motif qu'aucun d'eux n'exécute en
+entier, mais dont<a name="page_020" id="page_020"></a> chaque fragment se colore ainsi de mille nuances
+diverses en passant de l'un à l'autre, ou croirait assister aux jeux
+féeriques des gracieux esprits d'Obéron. Le final est de la même nature;
+c'est un second <i>scherzo</i> à deux temps, dont le badinage a peut-être
+encore quelque chose de plus fin et de plus piquant.</p>
+
+<h3>III<br /><br />
+SYMPHONIE HÉROIQUE</h3>
+
+<p>On a grand tort de tronquer l'inscription placée en tête de celle-ci par
+le compositeur. Elle est intitulée: <i>Symphonie héroïque pour fêter le
+souvenir d'un grand homme</i>. Ou voit qu'il ne s'agit point ici de
+batailles ni de marches triomphales, ainsi que beaucoup de gens, trompés
+par la mutilation du titre, doivent s'y attendre, mais bien de pensers
+graves et profonds, de mélancoliques souvenirs, de cérémonies imposantes
+par leur grandeur et leur tristesse, en un mot, de l'<i>oraison funèbre</i>
+d'un héros. Je connais peu d'exemples en musique d'un style où la
+douleur ait su conserver constamment des formes aussi pures et une telle
+noblesse d'expressions.</p>
+
+<p>Le premier morceau est à trois temps et dans un mouvement à peu près
+égal à celui de la valse. Quoi de plus sérieux cependant et de plus
+dramatique que cet <i>allegro</i>? Le thème énergique qui en forme le fond ne
+se présente pas d'abord dans son entier. Contrairement à l'usage,
+l'auteur en commençant, nous a laissé seulement entrevoir son idée
+mélodique; elle ne se montre avec tout son éclat qu'après un exorde de
+quelques mesures. Le rhythme est excessivement remarquable par la
+fréquence des syncopes et par des combinaisons de la mesure à deux
+temps, jetées, par l'accentuation des temps faibles,<a name="page_021" id="page_021"></a> dans la mesure à
+trois temps. Quand à ce rhythme heurté viennent se joindre encore
+certaines rudes dissonances, comme celle que nous trouvons vers le
+milieu de la seconde reprise, où les premiers violons frappent le <i>fa</i>
+naturel aigu contre le <i>mi</i> naturel, quinte de l'accord de <i>la</i> mineur,
+on ne peut réprimer un mouvement d'effroi à ce tableau de fureur
+indomptable. C'est la voix du désespoir et presque de la rage. Seulement
+on peut se dire: Pourquoi ce désespoir? pourquoi cette rage? On n'en
+découvre pas le motif. L'orchestre se calme subitement à la mesure
+suivante; on dirait que, brisé par l'emportement auquel il vient de se
+livrer, les forces lui manquent tout à coup. Puis ce sont des phrases
+plus douces, où nous retrouvons tout ce que le souvenir peut faire
+naître dans l'âme de douloureux attendrissements. Il est impossible de
+décrire, ou seulement d'indiquer, la multitude d'aspects mélodiques et
+harmoniques sous lesquels Beethoven reproduit son thème; nous nous
+bornerons à en indiquer un d'une extrême bizarrerie, qui a servi de
+texte à bien des discussions, que l'éditeur français a corrigé dans la
+partition, pensant que ce fût une faute de gravure, mais qu'on a rétabli
+après un plus ample informé: les premiers et les seconds violons seuls
+tiennent en trémolo la seconde majeure <i>si b</i>, <i>la b</i>, fragment de
+l'accord de septième sur la dominante de <i>mi bémol</i>, quand un cor, qui a
+l'air de se tromper et de partir quatre mesures trop tôt, vient
+témérairement faire entendre le commencement du thème principal qui
+roule exclusivement sur les notes, <i>mi</i>, <i>sol</i>, <i>mi</i>, <i>si</i>. On conçoit
+quel étrange effet cette mélodie formée des trois notes de l'accord de
+tonique doit produire contre les deux notes dissonantes de l'accord de
+dominante, quoique l'écartement des parties en affaiblisse beaucoup le
+froissement; mais, au moment où l'oreille est sur le point de se
+révolter contre une semblable anomalie, un vigoureux <i>tutti</i> vient
+couper la parole au cor, et, se terminant <i>piano</i> sur l'accord de la
+tonique, laisse rentrer les violoncelles, qui disent alors le thème tout
+entier sous l'harmonie<a name="page_022" id="page_022"></a> qui lui convient. A considérer les choses d'un
+peu haut, il est difficile de trouver une justification sérieuse à ce
+caprice musical<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. L'auteur, dit-on, y tenait beaucoup cependant; on
+raconte même qu'à la première répétition de cette symphonie, M. Ries,
+qui y assistait, s'écria en arrêtant l'orchestre: «Trop tôt, trop tôt,
+le cor s'est trompé!» et que, pour récompense de son zèle, il reçut de
+Beethoven furieux une semonce des plus vives.</p>
+
+<p>Aucune bizarrerie de cette nature ne se présente dans le reste de la
+partition. La marche funèbre est tout un drame. On croit y trouver la
+traduction des beaux vers de Virgile, sur le convoi du jeune Pallas:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Multa que præterea Laurentis præmia pugnæ</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Adgerat, et longo prædam jubet ordine duci.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Post bellator equus, positis insignibus, Æthon</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">It lacrymans, guttis que humectat grandibus ora.</span><br />
+</p>
+
+<p>La fin surtout émeut profondément. Le thème de la marche reparaît, mais
+par fragments coupés de silences et sans autre accompagnement que trois
+coups <i>pizzicato</i> de contre-basse; et quand ces lambeaux de la lugubre
+mélodie, seuls, nus, brisés, effacés, sont tombés un à un jusque sur la
+tonique, les instruments à vent poussent un cri, dernier adieu des
+guerriers à leur compagnon d'armes, et tout l'orchestre s'éteint sur un
+point d'orgue <i>pianissimo</i>.</p>
+
+<p>Le troisième morceau est intitulé <i>scherzo</i>, suivant l'usage. Le mot
+italien signifie jeu, badinage. On ne voit pas trop, au premier coup
+d'&oelig;il, comment un pareil genre de musique peut figurer dans cette
+composition épique. Il faut l'entendre pour le concevoir. En effet,
+c'est bien là le rhythme, le mouvement du <i>scherzo</i>; ce sont bien des
+jeux, mais de véritables jeux<a name="page_023" id="page_023"></a> funèbres, à chaque instant assombris par
+des pensées de deuil, des jeux enfin comme ceux que les guerriers de
+l'<i>Iliade</i> célébraient autour des tombeaux de leurs chefs.</p>
+
+<p>Jusque dans les évolutions les plus capricieuses de son orchestre,
+Beethoven a su conserver la couleur grave et sombre, la tristesse
+profonde qui devaient naturellement dominer dans un tel sujet. Le finale
+n'est qu'un développement de la même idée poétique. Un passage
+d'instrumentation fort curieux se fait remarquer au début, et montre
+tout l'effet qu'on peut tirer de l'opposition des timbres différents.
+C'est un <i>si bémol</i> frappé par les violons, et repris à l'instant par
+les flûtes et les hautbois en manière d'écho. Bien que le son soit
+répercuté sur le même degré de l'échelle, dans le même mouvement et avec
+une force égale, il résulte cependant de ce dialogue une différence si
+grande entre les mêmes notes, qu'on pourrait comparer la nuance qui les
+distingue à celle qui sépare le <i>bleu</i> du <i>violet</i>. De telles finesses
+de tons étaient tout à fait inconnues avant Beethoven, c'est à lui que
+nous les devons.</p>
+
+<p>Ce finale si varié est pourtant fait entièrement avec un thème fugué
+fort simple, sur lequel l'auteur bâtit ensuite, outre mille ingénieux
+détails, deux autres thèmes dont l'un est de la plus grande beauté. On
+ne peut s'apercevoir, à la tournure de la mélodie, qu'elle a été pour
+ainsi dire extraite d'une autre. Son expression au contraire est
+beaucoup plus touchante, elle est incomparablement plus gracieuse que le
+thème primitif, dont le caractère est plutôt celui d'une basse et qui en
+tient fort bien lieu. Ce chant reparaît, un peu avant la fin, sur un
+mouvement plus lent et avec une autre harmonie qui en redouble la
+tristesse. Le héros coûte bien des pleurs. Après ces derniers regrets
+donnés à sa mémoire, le poëte quitte l'élégie pour entonner avec
+transport l'hymne de la gloire. Quoique un peu laconique, cette
+péroraison est pleine d'éclat, elle couronne dignement le monument
+musical. Beethoven a écrit des choses plus, saisissantes peut-être que
+cette symphonie, plusieurs de ses autres<a name="page_024" id="page_024"></a> compositions impressionnent
+plus vivement le public, mais, il faut le reconnaître cependant, la
+<i>Symphonie héroïque</i> est tellement forte de pensée et d'exécution, le
+style en est si nerveux, si constamment élevé, et la forme si poétique,
+que son rang est égal à celui des plus hautes conceptions de son auteur.
+Un sentiment de tristesse grave et pour ainsi dire antique me domine
+toujours pendant l'exécution de cette symphonie; mais le public en
+paraît médiocrement touché. Certes, il faut déplorer la misère de
+l'artiste qui, brûlant d'un tel enthousiasme, n'a pu se faire assez bien
+comprendre même d'un auditoire d'élite, pour l'élever jusqu'à la hauteur
+de son inspiration. C'est d'autant plus triste que ce même auditoire, en
+d'autres circonstances, s'échauffe, palpite et pleure avec lui; il se
+prend d'une passion réelle et très-vive pour quelques-unes de ses
+compositions également admirables, il est vrai, mais non plus belles que
+celle-ci cependant; il apprécie à leur juste valeur l'<i>allegretto</i> en
+<i>la mineur</i> de la septième symphonie, l'<i>allegretto scherzando</i> de la
+huitième, le finale de la cinquième, le <i>scherzo</i> de la neuvième; il
+paraît même fort ému de la marche funèbre de la symphonie dont il est
+ici question (l'héroïque); mais quant au premier morceau, il est
+impossible de se faire illusion, j'en ai fait la remarque depuis plus de
+vingt ans, le public l'écoute presque de sang-froid; il y voit une
+composition savante et d'une assez grande énergie; au delà...., rien. Il
+n'y a pas de philosophie qui tienne; on a beau se dire qu'il en fut
+toujours ainsi en tous lieux et pour toutes les &oelig;uvres élevées de
+l'esprit, que les causes de l'émotion poétique sont secrètes et
+inappréciables, que le sentiment de certaines beautés dont quelques
+individus sont doués, manque absolument chez les masses, qu'il est même
+impossible qu'il en soit autrement..... Tout cela ne console pas, tout
+cela ne calme pas l'indignation instinctive, involontaire, absurde, si
+l'on veut, dont le c&oelig;ur se remplit, à l'aspect d'une merveille
+méconnue, d'une si noble composition, que la foule regarde sans voir,
+écoute sans entendre,<a name="page_025" id="page_025"></a> et laisse passer près d'elle sans presque
+détourner la tête, comme s'il ne s'agissait que d'une chose médiocre ou
+commune. Oh! c'est affreux de se dire, et cela avec une certitude
+impitoyable: Ce que je trouve beau est <i>le beau</i> pour moi, mais il ne le
+sera peut-être pas pour mon meilleur ami; celui dont les sympathies sont
+ordinairement les miennes sera affecté d'une tout autre manière; il se
+peut que l'&oelig;uvre qui me transporte, qui me donne la fièvre, qui
+m'arrache des larmes, le laisse froid, ou même lui déplaise,
+l'impatiente...</p>
+
+<p>La plupart des grands poëtes ne sentent pas la musique ou ne goûtent que
+les mélodies triviales et puériles; beaucoup de grands esprits, qui
+croient l'aimer, ne se doutent même pas des émotions qu'elle fait
+naître. Ce sont de tristes vérités, mais ce sont des vérités palpables,
+évidentes, que l'entêtement de certains systèmes peut seul empêcher de
+reconnaître. J'ai vu une chienne qui hurlait de plaisir en entendant la
+tierce majeure tenue en double corde sur le violon, elle a fait des
+petits sur qui la tierce, ni la quinte, ni la sixte, ni l'octave, ni
+aucun accord consonnant ou dissonant, n'ont jamais produit la moindre
+impression. Le public, de quelque manière qu'il soit composé, est
+toujours, à l'égard des grandes conceptions musicales, comme cette
+chienne et ses chiens. Il a certains nerfs qui vibrent à certaines
+résonnances, mais cette organisation, tout incomplète qu'elle soit,
+étant inégalement répartie et modifiée à l'infini, il s'ensuit qu'il y a
+presque folie à compter sur tels moyens de l'art plutôt que sur tels
+autres, pour agir sur lui; et que le compositeur n'a rien de mieux à
+faire que d'obéir aveuglément à son sentiment propre, en se résignant
+d'avance à toutes les chances du hasard. Je sors du Conservatoire avec
+trois ou quatre dilettanti, un jour où l'on vient d'exécuter la
+symphonie avec ch&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouvez-vous cet ouvrage? me dit l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Immense! magnifique! écrasant!<a name="page_026" id="page_026"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, je m'y suis cruellement ennuyé. Et vous? ajoute-t-il,
+en s'adressant à un Italien...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, je trouve cela inintelligible, ou plutôt insupportable, il
+n'y a pas de mélodie... Au reste, tenez, voici plusieurs journaux qui en
+parlent, lisons:</p>
+
+<p>&mdash;La symphonie avec ch&oelig;urs de Beethoven représente le point culminant
+de la musique moderne; l'art n'a rien produit encore qu'on puisse lui
+comparer pour la noblesse du style, la grandeur du plan et le fini des
+détails.</p>
+
+<p>(<i>Un autre journal.</i>)&mdash;La symphonie avec ch&oelig;urs de Beethoven est une
+monstruosité.</p>
+
+<p>(<i>Un autre.</i>)&mdash;Cet ouvrage n'est pas absolument dépourvu d'idées, mais
+elles sont mal disposées et ne forment qu'un ensemble incohérent et
+dénué de charme.</p>
+
+<p>(<i>Un autre.</i>)&mdash;La symphonie, avec ch&oelig;urs de Beethoven, contient
+d'admirables passages, cependant on voit que les idées manquaient à
+l'auteur, et que, son imagination épuisée ne le soutenant plus, il s'est
+consumé en efforts souvent heureux pour suppléer à l'inspiration à force
+d'art. Les quelques phrases qui s'y trouvent sont supérieurement
+traitées et disposées dans un ordre parfaitement clair et logique. En
+somme, c'est l'&oelig;uvre fort intéressante d'un <i>génie fatigué</i>.</p>
+
+<p>Où est la vérité? où est l'erreur? partout et nulle part. Chacun a
+raison; ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour l'autre, par cela
+seul que l'un a été ému et que l'autre est demeuré impassible, que le
+premier a éprouvé une vive jouissance et le second une grande fatigue.
+Que faire à cela?... rien..., mais c'est horrible; j'aimerais mieux être
+fou et croire au beau absolu.<a name="page_027" id="page_027"></a></p>
+
+<h3>IV<br /><br />
+SYMPHONIE EN SI BÉMOL</h3>
+
+<p>Ici Beethoven abandonne entièrement l'ode et l'élégie, pour retourner au
+style moins élevé et moins sombre, mais non moins difficile, peut-être,
+de la seconde symphonie. Le caractère de cette partition est
+généralement vif, alerte, gai ou d'une douceur céleste. Si l'on en
+excepte l'<i>adagio</i> méditatif, qui lui sert d'introduction, le premier
+morceau est presque entièrement consacré à la joie. Le motif en notes
+détachées, par lequel débute l'<i>allegro</i>, n'est qu'un canevas sur lequel
+l'auteur répand ensuite d'autres mélodies plus réelles, qui rendent
+ainsi accessoire l'idée en apparence principale du commencement.</p>
+
+<p>Cet artifice, bien que fécond en résultats curieux et intéressants,
+avait été déjà employé par Mozart et Haydn, avec un bonheur égal. Mais
+on trouve dans la seconde partie du même allegro, une idée vraiment
+neuve, dont les premières mesures captivent l'attention, et qui après
+avoir entraîné l'esprit de l'auditeur dans ses développements
+mystérieux, le frappe d'étonnement par sa conclusion inattendue. Voici
+en quoi elle consiste: après un tutti assez vigoureux, les premiers
+violons morcelant le premier thème, en forment un jeu dialogué
+<i>pianissimo</i> avec les seconds violons, qui vient aboutir sur des tenues
+de l'accord de septième dominante du ton de <i>si naturel</i>; chacune de ces
+tenues est coupée par deux mesures de silence, que remplit seul un léger
+trémolo de timbales sur le <i>si bémol</i>, tierce majeure enharmonique du
+<i>fa dièze</i> fondamental. Après deux apparitions de cette nature, les
+timbales se taisent pour laisser les instruments à cordes murmurer
+doucement d'autres fragments du thème, et arriver, par une nouvelle
+modulation<a name="page_028" id="page_028"></a> enharmonique, sur l'accord de sixte et quarte de <i>si bémol</i>.
+Les timbales rentrant alors sur le même son, qui, au lieu d'être une
+note sensible comme la première fois, est une tonique véritable,
+continuent le trémolo pendant une vingtaine de mesures. La force de
+tonalité de ce <i>si bémol</i>, très-peu perceptible en commençant, devient
+de plus en plus grande au fur et à mesure que le trémolo se prolonge;
+puis les autres instruments, semant de petits traits inachevés leur
+marche progressive, aboutissent avec le grondement continu de la timbale
+à un <i>forte</i> général où l'accord parfait de <i>si bémol</i> s'établit enfin à
+plein orchestre dans toute sa majesté. Cet étonnant crescendo est une
+des choses les mieux inventées que nous connaissions en musique; on ne
+lui trouverait guère de pendant que dans celui qui termine le célèbre
+<i>scherzo</i> de la symphonie en <i>ut mineur</i>. Encore ce dernier, malgré son
+immense effet, est-il conçu sur une échelle moins vaste, partant du
+<i>piano</i> pour arriver à l'explosion finale, sans sortir du ton principal;
+tandis que celui dont nous venons de décrire la marche, part du
+<i>mezzo-forte</i>, va se perdre un instant dans un <i>pianissimo</i> sous des
+harmonies dont la couleur est constamment vague et indécise, puis
+reparaît avec des accords d'une tonalité plus arrêtée, et n'éclate qu'au
+moment où le nuage qui voilait cette modulation, est complétement
+dissipé. On dirait d'un fleuve dont les eaux paisibles disparaissent
+tout à coup, et ne sortent de leur lit souterrain que pour retomber avec
+fracas en cascade écumante.</p>
+
+<p>Pour l'<i>adagio</i>, il échappe à l'analyse... C'est tellement pur de
+formes, l'expression de la mélodie est si angélique et d'une si
+irrésistible tendresse, que l'art prodigieux de la mise en &oelig;uvre
+disparaît complétement. On est saisi, dès les premières mesures, d'une
+émotion qui, à la fin devient accablante par son intensité; et ce n'est
+que chez l'un des géants de la poésie, que nous pouvons trouver un point
+de comparaison à cette page sublime du géant de la musique. Rien, en
+effet, ne ressemble<a name="page_029" id="page_029"></a> davantage à l'impression produite par cet <i>adagio</i>,
+que celle qu'on éprouve à lire le touchant épisode de Francesca di
+Rimini, dans la <i>Divina Comedia</i>, dont Virgile ne peut entendre le récit
+<i>sans pleurer à sanglots</i>, et qui, au dernier vers, fait Dante <i>tomber,
+comme tombe un corps mort</i>. Ce morceau semble avoir été soupiré par
+l'archange Michel, un jour où, saisi d'un accès de mélancolie, il
+contemplait les mondes, debout sur le seuil de l'empyrée.</p>
+
+<p>Le <i>scherzo</i> consiste presque entièrement en phrases rhythmées à <i>deux</i>
+temps, forcées d'entrer dans les combinaisons de la mesure à <i>trois</i>. Ce
+moyen, dont Beethoven a usé fréquemment, donne beaucoup de nerf au
+style; les désinences mélodiques deviennent par là plus piquantes, plus
+inattendues; et d'ailleurs, ces rhythmes à contre-temps ont en eux-mêmes
+un charme très-réel, quoique difficile à expliquer. On éprouve du
+plaisir à voir la mesure ainsi broyée se retrouver entière à la fin de
+chaque période, et le sens du discours musical, quelque temps suspendu,
+arriver cependant à une conclusion satisfaisante, à une solution
+complète. La mélodie du <i>trio</i>, confiée aux instruments à vent, est
+d'une délicieuse fraîcheur; le mouvement en est plus lent que celui du
+reste du <i>scherzo</i>, et sa simplicité ressort plus élégante encore de
+l'opposition des petites phrases que les violons jettent sur l'harmonie,
+comme autant d'agaceries charmantes. Le finale, gai et sémillant, rentre
+dans les formes rhythmiques ordinaires; il consiste en un cliquetis de
+notes scintillantes, en un babillage continuel, entrecoupé cependant de
+quelques accords rauques et sauvages, où les boutades colériques, que
+nous avons eu déjà l'occasion de signaler chez l'auteur, se manifestent
+encore.<a name="page_030" id="page_030"></a></p>
+
+<h3>V<br /><br />
+SYMPHONIE EN UT MINEUR</h3>
+
+<p>La plus célèbre de toutes, sans contredit, est aussi la première, selon
+nous, dans laquelle Beethoven ait donné carrière à sa vaste imagination,
+sans prendre pour guide ou pour appui une pensée étrangère. Dans les
+première, seconde et quatrième symphonies, il a plus ou moins agrandi
+des formes déjà connues, en les poétisant de tout ce que sa vigoureuse
+jeunesse pouvait y ajouter d'inspirations brillantes ou passionnées;
+dans la troisième (l'héroïque), la forme tend à s'élargir, il est vrai,
+et la pensée s'élève à une grande hauteur; mais on ne saurait y
+méconnaître cependant l'influence d'un de ces poëtes divins auxquels,
+dès longtemps, le grand artiste avait élevé un temple dans son c&oelig;ur.
+Beethoven, fidèle au précepte d'Horace:</p>
+
+<p class="c">«Nocturnâ versate manu, versate diurnâ,»</p>
+
+<p class="nind">lisait habituellement Homère, et dans sa magnifique épopée musicale,
+qu'on a dit à tort ou à raison inspirée par un héros moderne, les
+souvenirs de l'antique <i>Iliade</i> jouent un rôle admirablement beau, mais
+non moins évident.</p>
+
+<p>La symphonie en <i>ut mineur</i>, au contraire, nous paraît émaner
+directement et uniquement du génie de Beethoven; c'est sa pensée intime
+qu'il y va développer; ses douleurs secrètes, ses colères concentrées,
+ses rêveries pleines d'un accablement si triste, ses visions nocturnes,
+ses élans d'enthousiasme en fourniront le sujet; et les formes de la
+mélodie, de<a name="page_031" id="page_031"></a> l'harmonie, du rhythme et de l'instrumentation s'y
+montreront aussi essentiellement individuelles et neuves que douées de
+puissance et de noblesse.</p>
+
+<p>Le premier morceau est consacré à la peinture des sentiments désordonnés
+qui bouleversent une grande âme en proie au désespoir; non ce désespoir
+concentré, calme, qui emprunte les apparences de la résignation; non pas
+cette douleur sombre et muette de Roméo apprenant la mort de Juliette,
+mais bien la fureur terrible d'Othello recevant de la bouche d'Iago les
+calomnies empoisonnées qui le persuadent du crime de Desdémona. C'est
+tantôt un délire frénétique qui éclate en cris effrayants; tantôt un
+abattement excessif qui n'a que des accents de regret et se prend en
+pitié lui-même. Écoutez ces hoquets de l'orchestre, ces accords
+dialogués entre les instruments à vent et les instruments à cordes, qui
+vont et viennent en s'affaiblissant toujours, comme la respiration
+pénible d'un mourant, puis font place à une phrase pleine de violence,
+où l'orchestre semble se relever, ranimé par un éclair de fureur; voyez
+cette masse frémissante hésiter un instant et se précipiter ensuite tout
+entière, divisée en deux unissons ardents comme deux ruisseaux de lave;
+et dites si ce style passionné n'est pas en dehors et au-dessus de tout
+ce qu'on avait produit auparavant en musique instrumentale.</p>
+
+<p>On trouve dans ce morceau un exemple frappant de l'effet produit par le
+redoublement excessif des parties dans certaines circonstances, et de
+l'aspect sauvage de l'accord de quarte sur la seconde note du ton,
+autrement dit, du second renversement de l'accord de la dominante. On le
+rencontre fréquemment sans préparation ni résolution, et une fois même
+sans la note sensible et sur un point d'orgue, le <i>ré</i> se trouvant au
+grave dans tous les instruments à cordes, pendant que le sol dissonne
+tout seul à l'aigu dans quelques parties d'instruments à vent.</p>
+
+<p>L'<i>adagio</i> présente quelques rapports de caractère avec l'<i>allegretto</i>
+en <i>la mineur</i> de la septième symphonie, et celui en <i>mi<a name="page_032" id="page_032"></a> bémol</i> de la
+quatrième. Il tient également de la gravité mélancolique du premier, et
+de la grâce touchante du second. Le thème proposé d'abord par les
+violoncelles et les altos unis, avec un simple accompagnement de
+contre-basses <i>pizzicato</i>, est suivi d'une phrase des instruments à
+vent, qui revient constamment la même, et dans le même ton, d'un bout à
+l'autre du morceau, quelles que soient les modifications subies
+successivement par le premier thème. Cette persistance de la même phrase
+à se représenter toujours dans sa simplicité si profondément triste,
+produit peu à peu sur l'âme de l'auditeur une impression qu'on ne
+saurait décrire, et qui est certainement la plus vive de cette nature
+que nous ayons éprouvée. Parmi les effets harmoniques les plus osés de
+cette élégie sublime nous citerons: 1º la tenue des flûtes et des
+clarinettes à l'aigu, sur la dominante <i>mi bémol</i>, pendant que les
+instruments à cordes s'agitent dans le grave en passant par l'accord de
+sixte <i>ré bémol</i>, <i>fa</i>, <i>si bémol</i>, dont la tenue supérieure ne fait
+point partie; 2º la phrase incidente exécutée par une flûte, un hautbois
+et deux clarinettes, qui se meuvent en mouvement contraire, de manière à
+produire de temps en temps des dissonances de seconde non préparées
+entre le <i>sol</i>, note sensible, et le <i>fa</i> sixte majeure de <i>la bémol</i>.
+Ce troisième renversement de l'accord de <i>septième de sensible</i> est
+prohibé, tout comme la pédale haute que nous venons de citer, par la
+plupart des théoriciens, et n'en produit pas moins un effet délicieux.
+Il y a encore à la dernière rentrée du premier thème un <i>canon à
+l'unisson à une mesure de distance</i>, entre les violons et les flûtes,
+les clarinettes et les bassons, qui donnerait à la mélodie ainsi traitée
+un nouvel intérêt, s'il était possible d'entendre l'imitation des
+instruments à vent; malheureusement l'orchestre entier joue fort dans le
+même moment et la rend presque insaisissable.</p>
+
+<p>Le <i>scherzo</i> est une étrange composition dont les premières mesures, qui
+n'ont rien de terrible cependant, causent cette<a name="page_033" id="page_033"></a> émotion inexplicable
+qu'on éprouve sous le regard magnétique de certains individus. Tout y
+est mystérieux et sombre; les jeux d'instrumentation, d'un aspect plus
+ou moins sinistre, semblent se rattacher à l'ordre d'idées qui créa la
+fameuse scène du Bloksberg, dans le <i>Faust</i> de Goethe. Les nuances du
+<i>piano</i> et du <i>mezzo forte</i> y dominent. Le milieu (le trio) est occupé
+par un trait de basses, exécuté de toute la force des archets, dont la
+lourde rudesse fait trembler sur leurs pieds les pupitres de l'orchestre
+et ressemble assez aux ébats d'un éléphant en gaieté..... Mais le
+monstre s'éloigne, et le bruit de sa folle course se perd graduellement.
+Le motif du <i>scherzo</i> reparaît en <i>pizzicato</i>; le silence s'établit peu
+à peu, on n'entend plus que quelques notes légèrement pincées par les
+violons et les petits gloussements étranges que produisent les bassons
+donnant le <i>la bémol</i> aigu, froissé de très-près par le <i>sol</i> octave du
+son fondamental de l'accord de neuvième dominante mineure; puis, rompant
+la cadence, les instruments à cordes prennent doucement avec l'archet
+l'accord de <i>la bémol</i> et s'endorment sur cette tenue. Les timbales
+seules entretiennent le rhythme en frappant avec des baguettes couvertes
+d'éponge de légers coups qui se dessinent sourdement sur la stagnation
+générale du reste de l'orchestre. Ces notes de timbales sont des <i>ut</i>;
+le ton du morceau est celui d'<i>ut mineur</i>; mais l'accord de <i>la bémol</i>,
+longtemps soutenu par les autres instruments, semble introduire une
+tonalité différente; de son côté le martellement isolé des timbales sur
+l'<i>ut</i> tend à conserver le sentiment du ton primitif. L'oreille
+hésite... on ne sait où va aboutir ce mystère d'harmonie... quand les
+sourdes pulsations des timbales augmentant peu à peu d'intensité
+arrivent avec les violons qui ont repris part au mouvement et changé
+l'harmonie, à l'accord de septième dominante, <i>sol</i>, <i>si</i>, <i>ré</i>, <i>fa</i>,
+au milieu duquel les timbales roulent obstinément leur <i>ut tonique</i>;
+tout l'orchestre, aidé des trombones qui n'ont point encore paru, éclate
+alors dans le mode majeur sur un thème de marche triomphale, et<a name="page_034" id="page_034"></a> le
+finale commence. On sait l'effet de ce coup de foudre, il est inutile
+d'en entretenir le lecteur.</p>
+
+<p>La critique a essayé pourtant d'atténuer le mérite de l'auteur en
+affirmant qu'il n'avait employé qu'un procédé vulgaire, l'éclat du mode
+majeur succédant avec pompe à l'obscurité d'un <i>pianissimo mineur</i>; que
+le thème triomphal manquait d'originalité, et que l'intérêt allait en
+diminuant jusqu'à la fin, au lieu de suivre la progression contraire.
+Nous lui répondrons: a-t-il fallu moins de génie pour créer une &oelig;uvre
+pareille, parce que le passage du <i>piano</i> au <i>forte</i>, et celui du
+<i>mineur</i> au <i>majeur</i>, étaient des moyens déjà connus?... Combien
+d'autres compositeurs n'ont-ils pas voulu mettre en jeu le même ressort;
+et en quoi le résultat qu'ils ont obtenu se peut-il comparer au
+gigantesque chant de victoire dans lequel l'âme du poëte musicien, libre
+désormais des entraves et des souffrances terrestres, semble s'élancer
+rayonnante vers les cieux?... Les quatre premières mesures du thème ne
+sont pas, il est vrai, d'une grande originalité; mais les formes de la
+fanfare sont naturellement bornées, et nous ne croyons pas qu'il soit
+possible d'en trouver de nouvelles sans sortir tout à fait du caractère
+simple, grandiose et pompeux qui lui est propre. Aussi Beethoven
+n'a-t-il voulu pour le début de son finale qu'une entrée de fanfare, et
+il retrouve bien vite dans tout le reste du morceau et même dans la
+suite de la phrase principale, cette élévation et cette nouveauté de
+style qui ne l'abandonnent jamais. Quant au reproche de n'avoir pas
+augmenté l'intérêt jusqu'au dénoûment, voici ce qu'on pourrait dire: la
+musique ne saurait, dans l'état où nous la connaissons du moins,
+produire un effet plus violent que celui de cette transition du
+<i>scherzo</i> à la marche triomphale; il était donc impossible de
+l'augmenter en avançant.</p>
+
+<p>Se soutenir à une pareille hauteur est déjà un prodigieux effort; malgré
+l'ampleur des développements auxquels il s'est livré, Beethoven
+cependant a pu le faire. Mais cette égalité même, entre le commencement
+et la fin, suffit pour faire supposer une<a name="page_035" id="page_035"></a> décroissance, à cause de la
+secousse terrible que reçoivent au début les organes des auditeurs, et
+qui, élevant à son plus violent paroxysme l'émotion nerveuse, la rend
+d'autant plus difficile l'instant d'après. Dans une longue file de
+colonnes de la même hauteur, une illusion d'optique fait paraître plus
+petites les plus éloignées. Peut-être notre faible organisation
+s'accommoderait-elle mieux d'une péroraison plus laconique semblable au:
+<i>Notre général vous rappelle</i>, de Gluck; l'auditoire ainsi n'aurait pas
+le temps de se refroidir, et la symphonie finirait avant que la fatigue
+l'ait mis dans l'impossibilité d'avancer encore sur les pas de l'auteur.
+Toutefois, cette observation ne porte, pour ainsi dire, que sur la mise
+en scène de l'ouvrage, et n'empêche pas que ce finale ne soit en
+lui-même d'une magnificence et d'une richesse auprès desquelles bien peu
+de morceaux pourraient paraître sans en être écrasés.</p>
+
+<h3>VI<br /><br />
+SYMPHONIE PASTORALE</h3>
+
+<p>Cet étonnant paysage semble avoir été composé par Poussin et dessiné par
+Michel-Ange. L'auteur de <i>Fidelio</i> et de la symphonie héroïque veut
+peindre le calme de la campagne, les douces m&oelig;urs des bergers. Mais
+entendons-nous: il ne s'agit pas des bergers roses-verts et enrubanés de
+M. de Florian, encore moins de ceux de M. Lebrun, auteur du <i>Rossignol</i>,
+ou de ceux de J. J. Rousseau, auteur du <i>Devin du Village</i>. C'est de la
+nature vraie qu'il s'agit ici. Il intitule son premier morceau:
+<i>Sensations douces qu'inspire l'aspect d'un riant paysage</i>. Les pâtres
+commencent à circuler dans les champs, avec leur allure nonchalante,
+leurs pipeaux qu'on entend au loin et tout près; de ravissantes phrases
+vous caressent<a name="page_036" id="page_036"></a> délicieusement comme la brise parfumée du matin; des
+vols ou plutôt des essaims d'oiseaux babillards passent en bruissant sur
+votre tête, et de temps en temps l'atmosphère semble chargée de vapeurs;
+de grands nuages viennent cacher le soleil, puis tout à coup ils se
+dissipent et laissent tomber d'aplomb sur les champs et les bois des
+torrents d'une éblouissante lumière. Voilà ce que je me représente en
+entendant ce morceau, et je crois que, malgré le vague de l'expression
+instrumentale, bien des auditeurs ont pu en être impressionnés de la
+même manière.</p>
+
+<p>Plus loin est une <i>scène au bord de la rivière</i>. Contemplation.......
+L'auteur a sans doute créé cet admirable <i>adagio</i>, couché dans l'herbe,
+les yeux au ciel, l'oreille au vent, fasciné par mille et mille doux
+reflets de sons et de lumière, regardant et écoutant à la fois les
+petites vagues blanches, scintillantes du ruisseau, se brisant avec un
+léger bruit sur les cailloux du rivage; c'est délicieux. Quelques
+personnes reprochent vivement à Beethoven d'avoir, à la fin de
+l'<i>adagio</i>, voulu faire entendre successivement et ensemble le chant de
+trois oiseaux. Comme, à mon avis, le succès ou le non succès décident
+pour l'ordinaire de la raison ou de l'absurdité de pareilles tentatives,
+je dirai aux adversaires de celle-ci que leur critique me paraît juste
+quant au rossignol dont le chant n'est guère mieux imité ici que dans le
+fameux solo de flûte de M. Lebrun; par la raison toute simple que le
+rossignol, ne faisant entendre que des sons inappréciables ou variables,
+ne peut être imité par des instruments à sons fixes dans un diapason
+arrêté; mais il me semble qu'il n'en est pas ainsi pour la caille et le
+coucou, dont le cri ne formant que deux notes pour l'un, et une seule
+note pour l'autre, notes justes et fixes, ont par cela seul permis une
+imitation exacte et complète.</p>
+
+<p>A présent, si l'on reproche au musicien, comme une puérilité, d'avoir
+fait entendre exactement le chant des oiseaux, dans une scène où toutes
+les voix calmes du ciel, de la terre et des<a name="page_037" id="page_037"></a> eaux doivent naturellement
+trouver place, je répondrai que la même objection peut lui être
+adressée, quand, dans un orage, il imite aussi exactement les vents, les
+éclats de la foudre, le mugissement des troupeaux. Et Dieu sait
+cependant s'il est jamais entré dans la tête d'un critique de blâmer
+l'orage de la symphonie pastorale! Continuons: le poëte nous amène à
+présent au milieu d'une <i>réunion joyeuse de paysans</i>. On danse, on rit,
+avec modération d'abord; la musette fait entendre un gai refrain,
+accompagné d'un basson qui ne sait faire que deux notes. Beethoven a
+sans doute voulu caractériser par là quelque bon vieux paysan allemand,
+monté sur un tonneau, armé d'un mauvais instrument délabré, dont il tire
+à peine les deux sons principaux du ton de <i>fa</i>, la dominante et la
+tonique. Chaque fois que le hautbois entonne son chant de musette naïf
+et gai comme une jeune fille endimanchée, le vieux basson vient souffler
+ses deux notes; la phrase mélodique module-t-elle, le basson se tait,
+compte ses pauses tranquillement, jusqu'à ce que la rentrée dans le ton
+primitif lui permette de replacer son imperturbable <i>fa</i>, <i>ut</i>, <i>fa</i>.
+Cet effet, d'un grotesque excellent, échappe presque complétement à
+l'attention du public. La danse s'anime, devient folle, bruyante. Le
+rhythme change; un air grossier à deux temps annonce l'arrivée des
+montagnards aux lourds sabots; le premier morceau à trois temps
+recommence plus animé que jamais: tout se mêle, s'entraîne; les cheveux
+des femmes commencent à voler sur leurs épaules; les montagnards ont
+apporté leur joie bruyante et avinée; on frappe dans les mains; on crie,
+on court, on se précipite; c'est une fureur, une rage... Quand un coup
+de tonnerre lointain vient jeter l'épouvante au milieu du bal champêtre
+et mettre en fuite les danseurs.</p>
+
+<p><i>Orage, éclairs.</i> Je désespère de pouvoir donner une idée de ce
+prodigieux morceau; il faut l'entendre pour concevoir jusqu'à quel degré
+de vérité et de sublime peut atteindre la musique pittoresque entre les
+mains d'un homme comme Beethoven.<a name="page_038" id="page_038"></a> Écoutez, écoutez ces rafales de vent
+chargées de pluie, ces sourds grondements des basses, le sifflement aigu
+des petites flûtes qui nous annoncent une horrible tempête sur le point
+d'éclater; l'ouragan s'approche, grossit; un immense trait chromatique,
+parti des hauteurs de l'instrumentation, vient fouiller jusqu'aux
+dernières profondeurs de l'orchestre, y accroche les basses, les
+entraîne avec lui et remonte en frémissant comme un tourbillon qui
+renverse tout sur son passage. Alors les trombones éclatent, le tonnerre
+des timbales redouble de violence; ce n'est plus de la pluie, du vent,
+c'est un cataclysme épouvantable, le déluge universel, la fin du monde.
+En vérité, cela donne des vertiges, et bien des gens, en entendant cet
+orage, ne savent trop si l'émotion qu'ils ressentent est plaisir ou
+douleur. La symphonie est terminée par l'<i>action de grâces des paysans
+après le retour du beau temps</i>. Tout alors redevient riant, les pâtres
+reparaissent, se répondent sur la montagne en rappelant leurs troupeaux
+dispersés; le ciel est serein; les torrents s'écoulent peu à peu; le
+calme renaît, et, avec lui, renaissent les chants agrestes dont la douce
+mélodie repose l'âme ébranlée et consternée par l'horreur magnifique du
+tableau précédent.</p>
+
+<p>Après cela, faudra-t-il absolument parler des étrangetés de style qu'on
+rencontre dans cette &oelig;uvre gigantesque; de ces groupes de cinq notes de
+violoncelles, opposés à des traits de quatre notes dans les
+contre-basses, qui se froissent sans pouvoir se fondre dans un unisson
+réel? Faudra-t-il signaler cet appel des cors, arpégeant l'accord d'<i>ut</i>
+pendant que les instruments à cordes tiennent celui de <i>fa</i>?... En
+vérité, j'en suis incapable. Pour un travail de cette nature, il faut
+raisonner froidement, et le moyen de se garantir de l'ivresse quand
+l'esprit est préoccupé d'un pareil sujet!... Loin de là, on voudrait
+dormir, dormir des mois entiers pour habiter en rêve la sphère inconnue
+que le génie nous a fait un instant entrevoir. Que par malheur, après un
+tel concert, on soit obligé d'assister à quelque opéra-comique,<a name="page_039" id="page_039"></a> à
+quelque soirée avec cavatines à la mode et <i>concerto</i> de flûte, on aura
+l'air stupide; quelqu'un vous demandera:</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouvez-vous ce duo italien?</p>
+
+<p>On répondra d'un air grave:</p>
+
+<p>&mdash;Fort beau.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces variations de clarinette?</p>
+
+<p>&mdash;Superbes.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce finale du nouvel opéra?</p>
+
+<p>&mdash;Admirable.</p>
+
+<p>Et quelque artiste distingué qui aura entendu vos réponses sans
+connaître la cause de votre préoccupation dira en vous montrant: «Quel
+est donc cet imbécile?»</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Comme les poëmes antiques, si beaux, si admirés qu'ils soient, pâlissent
+à côté de cette merveille de la musique moderne! Théocrite et Virgile
+furent de grands chanteurs paysagistes; c'est une suave musique que de
+tels vers:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">«Tu quoque, magna Pales, et te, memorande, canemus</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pastor ab amphryso; vos Sylvæ amnes que Lycæi.»</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">surtout s'ils ne sont pas récités par des barbares tels que nous autres
+Français, qui prononçons le latin de façon à le faire prendre pour de
+l'auvergnat.....</p>
+
+<p>Mais le poëme de Beethoven!... ces longues périodes si colorées!... ces
+images parlantes!... ces parfums!... cette lumière!... ce silence
+éloquent!... ces vastes horizons!... ces retraites enchantées dans les
+bois!... ces moissons d'or!... ces nuées roses, taches errantes du
+ciel!... cette plaine immense sommeillant sous les rayons de midi!...
+L'homme est absent!... la nature seule se dévoile et s'admire... Et ce
+repos profond de tout ce qui vit! Et cette vie délicieuse de tout ce qui
+repose!... Le ruisseau enfant qui court en gazouillant vers le
+fleuve!... le fleuve père des eaux, qui, dans un majestueux silence,
+descend vers la grande mer!... Puis l'homme intervient, l'homme des<a name="page_040" id="page_040"></a>
+champs, robuste, religieux... ses joyeux ébats interrompus par
+l'orage... ses terreurs... son hymne de reconnaissance...</p>
+
+<p>Voilez-vous la face, pauvres grands poëtes anciens, pauvres immortels;
+votre langage conventionnel, si pur, si harmonieux, ne saurait lutter
+contre l'art des sons. Vous êtes de glorieux vaincus, mais des vaincus!
+Vous n'avez pas connu ce que nous nommons aujourd'hui la mélodie,
+l'harmonie, les associations de timbres divers, le coloris instrumental,
+les modulations, les savants conflits de sons ennemis qui se combattent
+d'abord pour s'embrasser ensuite, nos surprises de l'oreille, nos
+accents étranges qui font retentir les profondeurs de l'âme les plus
+inexplorées. Les bégayements de l'art puéril que vous nommiez la musique
+ne pouvaient vous en donner une idée; vous seuls étiez pour les esprits
+cultivés les grands mélodistes, les harmonistes, les maîtres du rhythme
+et de l'expression. Mais ces mots, dans vos langues, avaient un sens
+fort différent de celui que nous leur donnons aujourd'hui. L'art des
+sons proprement dit, indépendant de tout, est né d'hier; il est à peine
+adulte, il a vingt ans. Il est beau, il est tout-puissant; c'est
+l'Apollon Pythien des modernes. Nous lui devons un monde de sentiments
+et de sensations qui vous resta fermé. Oui, grands poëtes adorés, vous
+êtes vaincus: <i>Inclyti sed victi</i>.</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<h3>VII<br /><br />
+SYMPHONIE EN LA</h3>
+
+<p>La septième symphonie est célèbre par son <i>allegretto</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Ce n'est pas
+que les trois autres parties soient moins dignes d'admiration;<a name="page_041" id="page_041"></a> loin de
+là. Mais le public ne jugeant d'ordinaire que par l'effet produit, et ne
+mesurant cet effet que sur le bruit des applaudissements, il s'ensuit
+que le morceau le plus applaudi passe toujours pour le plus beau (bien
+qu'il y ait des beautés d'un prix infini qui ne sont pas de nature à
+exciter de bruyants suffrages); ensuite, pour rehausser davantage
+l'objet de cette prédilection, on lui sacrifie tout le reste. Tel est,
+en France du moins, l'usage invariable. C'est pourquoi, en parlant de
+Beethoven, on dit l'<i>Orage</i> de la symphonie pastorale, le <i>finale</i> de la
+symphonie en <i>ut mineur</i>, l'<i>andante</i> de la symphonie en <i>la</i>, etc.,
+etc.</p>
+
+<p>Il ne paraît pas prouvé que cette dernière ait été composée
+postérieurement à la Pastorale et à l'Héroïque, plusieurs personnes
+pensent au contraire qu'elle les a précédées de quelque temps. Le numéro
+d'ordre qui la désigne comme la septième ne serait en conséquence, si
+cette opinion est fondée, que celui de sa publication.</p>
+
+<p>Le premier morceau s'ouvre par une large et pompeuse introduction où la
+mélodie, les modulations, les dessins d'orchestre, se disputent
+successivement l'intérêt, et qui commence par un de ces effets
+d'instrumentation dont Beethoven est incontestablement le créateur. La
+masse entière frappe un accord fort et sec, laissant à découvert,
+pendant le silence qui lui succède, un hautbois, dont l'entrée, cachée
+par l'attaque de l'orchestre, n'a pu être aperçue, et qui développe seul
+en sons tenus la mélodie. On ne saurait débuter d'une façon plus
+originale. A la fin de l'introduction, la note <i>mi</i> dominante de <i>la</i>,
+ramenée après plusieurs excursions dans les tons voisins, devient le
+sujet d'un jeu de timbres entre les violons et les flûtes, analogue à
+celui qu'on trouve dans les premières mesures du finale de la symphonie
+héroïque. Le <i>mi</i> va et vient, sans accompagnement, pendant six mesures,
+changeant d'aspect chaque fois qu'il passe des instruments à cordes aux
+instruments à vent; gardé définitivement par la flûte et le hautbois, il
+sert<a name="page_042" id="page_042"></a> à lier l'introduction à l'<i>allegro</i>, et devient la première note
+du thème principal, dont il dessine peu à peu la forme rhythmique. J'ai
+entendu ridiculiser ce thème à cause de son agreste naïveté.
+Probablement le reproche de manquer de noblesse ne lui eût point été
+adressé, si l'auteur avait, comme dans sa pastorale, inscrit en grosses
+lettres, en tête de son <i>allegro</i>: <i>Ronde de Paysans</i>. On voit par là
+que, s'il est des auditeurs qui n'aiment point à être prévenus du sujet
+traité par le musicien, il en est d'autres, au contraire, fort disposés
+à mal accueillir toute idée qui se présente avec quelque étrangeté dans
+son costume, quand on ne leur donne pas d'avance la raison de cette
+anomalie. Faute de pouvoir se décider entre deux opinions aussi
+divergentes, il est probable que l'artiste, en pareille occasion, n'a
+rien de mieux à faire que de s'en tenir à son sentiment propre, sans
+courir follement après la chimère du suffrage universel.</p>
+
+<p>La phrase dont il s'agit est d'un rhythme extrêmement marqué, qui,
+passant ensuite dans l'harmonie, se reproduit sous une multitude
+d'aspects, sans arrêter un instant sa marche cadencée jusqu'à la fin.
+L'emploi d'une formule rhythmique obstinée n'a jamais été tenté avec
+autant de bonheur; et cet <i>allegro</i>, dont les développements
+considérables roulent constamment sur la même idée, est traité avec une
+si incroyable sagacité; les variations de la tonalité y sont si
+fréquentes, si ingénieuses; les accords y forment des groupes et des
+enchaînements si nouveaux, que le morceau finit avant que l'attention et
+l'émotion chaleureuse qu'il excite chez l'auditeur aient rien perdu de
+leur extrême vivacité.</p>
+
+<p>L'effet harmonique le plus hautement blâmé par les partisans de la
+discipline scolastique, et le plus heureux en même temps, est celui de
+la résolution de la dissonance dans l'accord de sixte et quinte sur la
+sous-dominante du ton de <i>mi naturel</i>. Cette dissonance de seconde
+placée dans l'aigu sur un tremolo très-fort, entre les premiers et les
+seconds violons, se résout d'une<a name="page_043" id="page_043"></a> manière tout à fait nouvelle: on
+pouvait faire rester le <i>mi</i> et monter le <i>fa dièse</i> sur le <i>sol</i>, ou
+bien garder le <i>fa</i> en faisant descendre le <i>mi</i> sur le <i>ré</i>; Beethoven
+ne fait ni l'un ni l'autre; sans changer de basse, il réunit les deux
+parties dissonantes dans une octave sur le <i>fa naturel</i>, en faisant
+descendre le <i>fa dièze</i> d'un demi-ton, et le <i>mi</i> d'une septième
+majeure; l'accord, de quinte et sixte majeure qu'il était, devenant
+ainsi sixte mineure, sans la quinte qui s'est perdue sur le <i>fa
+naturel</i>. Le brusque passage du forte au piano, au moment précis de
+cette singulière transformation de l'harmonie, lui donne encore une
+physionomie plus tranchée et en double la grâce. N'oublions pas, avant
+de passer au morceau suivant, de parler du crescendo curieux au moyen
+duquel Beethoven ramène son rhythme favori un instant abandonné: il est
+produit par une phrase de deux mesures (<i>ré</i>, <i>ut dièse</i>, <i>si dièse</i>,
+<i>si dièse</i>, <i>ut dièse</i>) dans le ton de <i>la majeur</i>, répétée onze fois de
+suite au grave par les basses et altos, pendant que les instruments à
+vent tiennent le <i>mi</i>, en haut, en bas et dans le milieu, en quadruple
+octave, et que les violons sonnent comme un carillon les trois notes
+<i>mi</i>, <i>la</i>, <i>mi</i>, <i>ut</i>, répercutées de plus en plus vite, et combinées
+de manière à présenter toujours la dominante, quand les basses attaquent
+le <i>ré</i> ou le <i>si dièse</i> et la tonique ou sa tierce pendant qu'elles
+font entendre l'<i>ut</i>. C'est absolument nouveau, et aucun imitateur, je
+crois, n'a encore essayé fort heureusement de gaspiller cette belle
+invention.</p>
+
+<p>Le rhythme, un rhythme simple comme celui du premier morceau, mais d'une
+forme différente, est encore la cause principale de l'incroyable effet
+produit par l'<i>allegretto</i>. Il consiste uniquement dans un <i>dactyle</i>
+suivi d'un <i>spondée</i>, frappés sans relâche, tantôt dans trois parties,
+tantôt dans une seule, puis dans toutes ensemble; quelquefois servant
+d'accompagnement, souvent concentrant l'attention sur eux seuls, ou
+fournissant le premier thème d'une petite fugue épisodique à deux sujets
+dans les instruments à cordes. Ils se montrent d'abord dans les<a name="page_044" id="page_044"></a> cordes
+graves des altos, des violoncelles et des contre-basses, nuancés d'un
+<i>piano</i> simple, pour être répétés bientôt après dans un <i>pianissimo</i>
+plein de mélancolie et de mystère; de là ils passent aux seconds
+violons, pendant que les violoncelles chantent une sorte de lamentation
+dans le mode mineur; la phrase rhythmique s'élevant toujours d'octave en
+octave, arrive aux premiers violons, qui, par un crescendo, la
+transmettent aux instruments à vent dans le haut de l'orchestre, où elle
+éclate alors dans toute sa force. Là-dessus la mélodieuse plainte, émise
+avec plus d'énergie, prend le caractère d'un gémissement convulsif; des
+rhythmes inconciliables s'agitent péniblement les uns contre les autres;
+ce sont des pleurs, des sanglots, des supplications; c'est l'expression
+d'une douleur sans bornes, d'une souffrance dévorante... Mais une lueur
+d'espoir vient de naître: à ces accents déchirants succède une vaporeuse
+mélodie, pure, simple, douce, triste et résignée <i>comme la patience
+souriant à la douleur</i>. Les basses seules continuent leur inexorable
+rhythme sous cet arc-en-ciel mélodieux; c'est, pour emprunter encore une
+citation à la poésie anglaise,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">«One fatal remembrance, one sorrow, that throws</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Its black shade alike o'er our joys and our woes.»</span><br />
+</p>
+
+<p>Après quelques alternatives semblables d'angoisse et de résignation,
+l'orchestre, comme fatigué d'une si pénible lutte, ne fait plus entendre
+que des débris de la phrase principale; il s'éteint affaissé. Les flûtes
+et les hautbois reprennent le thème d'une voix mourante, mais la force
+leur manque pour l'achever; ce sont les violons qui la terminent par
+quelques notes de <i>pizzicato</i> à peine perceptibles; après quoi, se
+ranimant tout à coup comme la flamme d'une lampe qui va s'éteindre, les
+instruments à vent exhalent un profond soupir sur une harmonie indécise
+et... <i>le reste est silence</i>. Cette exclamation plaintive, par laquelle
+l'<i>andante</i> commence et finit, est produite par un accord (celui de
+<i>sixte et quarte</i>) qui tend toujours à se résoudre<a name="page_045" id="page_045"></a> sur un autre, et
+dont le sens harmonique incomplet est le seul qui pût permettre de
+finir, en laissant l'auditeur dans le vague et en augmentant
+l'impression de tristesse rêveuse où tout ce qui précède a dû
+nécessairement le plonger.&mdash;Le motif du scherzo est modulé d'une façon
+très-neuve. Il est en <i>fa majeur</i> et, au lieu de se terminer, à la fin
+de la première reprise: en <i>ut</i>, en <i>si bémol</i>, en <i>ré mineur</i>, en <i>la
+mineur</i>, en <i>la bémol</i>, ou en <i>ré bémol</i>, comme la plupart des morceaux
+de ce genre, c'est au ton de la tierce supérieure, c'est à <i>la naturel
+majeur</i> que la modulation aboutit. Le <i>scherzo</i> de la symphonie
+pastorale, en <i>fa</i> comme celui-ci, module à la tierce inférieure, en <i>ré
+majeur</i>. Il y a quelque ressemblance dans la couleur de ces
+enchaînements de tons; mais l'on peut remarquer encore d'autres
+affinités entre les deux ouvrages. Le trio de celui-ci (<i>presto meno
+assaï</i>), où les violons tiennent presque continuellement la dominante,
+pendant que les hautbois et les clarinettes exécutent une riante mélodie
+champêtre au-dessous, est tout à fait dans le sentiment du paysage et de
+l'idylle. On y trouve encore une nouvelle forme de <i>crescendo</i>, dessinée
+au grave par un second cor, qui murmure les deux notes <i>la</i>, <i>sol
+dièse</i>, dans un rhythme binaire, bien que la mesure soit à trois temps,
+et en accentuant le <i>sol dièse</i>, quoique le <i>la</i> soit la note réelle. Le
+public paraît toujours frappé d'étonnement à l'audition de ce passage.</p>
+
+<p>Le finale est au moins aussi riche que les morceaux précédents en
+nouvelles combinaisons, en modulations piquantes, en caprices charmants.
+Le thème offre quelques rapports avec celui de l'ouverture d'<i>Armide</i>,
+mais c'est dans l'arrangement des premières notes seulement, et pour
+l'&oelig;il plutôt que pour l'oreille; car à l'exécution rien de plus
+dissemblable que ces deux idées. On apprécierait mieux la fraîcheur et
+la coquetterie de la phrase de Beethoven, bien différentes de l'élan
+chevaleresque du thème de Gluck, si les accords frappés à l'aigu par les
+instruments à vent dominaient moins les premiers violons<a name="page_046" id="page_046"></a> chantant dans
+le médium, pendant que les seconds violons et les altos accompagnent la
+mélodie en dessous par un trémolo en double corde. Beethoven a tiré des
+effets aussi gracieux qu'imprévus, dans tout le cours de ce final, de la
+transition subite du ton d'<i>ut dièse mineur</i> à celui de <i>ré majeur</i>.
+L'une de ses plus heureuses hardiesses harmoniques est, sans contredit,
+la grande pédale sur la dominante <i>mi</i>, brodée par un <i>ré dièze</i> d'une
+valeur égale à celle de la bonne note. L'accord de septième se trouve
+amené quelquefois au-dessus, de manière à ce que le <i>ré naturel</i> des
+parties supérieures tombe précisément sur le <i>ré dièse</i> des basses; on
+peut croire qu'il en résultera une horrible discordance, ou tout au
+moins un défaut de clarté dans l'harmonie; il n'en est pas ainsi
+cependant, la force tonale de cette dominante est telle, que le <i>ré
+dièze</i> ne l'altère en aucune façon, et qu'on entend bourdonner le <i>mi</i>
+exclusivement. Beethoven ne faisait pas de musique <i>pour les yeux</i>. La
+coda, amenée par cette pédale menaçante, est d'un éclat extraordinaire,
+et bien digne de terminer un pareil chef-d'&oelig;uvre d'habileté technique,
+de goût, de fantaisie, de savoir et d'inspiration.</p>
+
+<h3>VIII<br /><br />
+SYMPHONIE EN FA</h3>
+
+<p>Celle-ci est en <i>fa</i> comme la pastorale, mais conçue dans des
+proportions moins vastes que les symphonies précédentes. Pourtant si
+elle ne dépasse guère, quant à l'ampleur des formes, la première
+symphonie (en <i>ut majeur</i>), elle lui est au moins de beaucoup supérieure
+sous le triple rapport de l'instrumentation, du rhythme et du style
+mélodique.<a name="page_047" id="page_047"></a></p>
+
+<p>Le premier morceau contient deux thèmes, l'un et l'autre d'un caractère
+doux et calme. Le second, le plus remarquable selon nous, semble éviter
+toujours la cadence parfaite, en modulant d'abord d'une façon tout à
+fait inattendue (la phrase commence en <i>ré majeur</i> et se termine en <i>ut
+majeur</i>), et en se perdant ensuite, sans conclure sur l'accord de
+septième diminuée de la sous-dominante.</p>
+
+<p>On dirait, à entendre ce caprice mélodique, que l'auteur, disposé aux
+douces émotions, en est détourné tout à coup par une idée triste qui
+vient interrompre son chant joyeux.</p>
+
+<p>L'<i>andante scherzando</i> est une de ces productions auxquelles on ne peut
+trouver ni modèle ni pendant: cela tombe du ciel tout entier dans la
+pensée de l'artiste; il l'écrit tout d'un trait, et nous nous ébahissons
+à l'entendre. Les instruments à vent jouent ici le rôle opposé de celui
+qu'ils remplissent ordinairement: ils accompagnent d'accords plaqués,
+frappés huit fois <i>pianissimo</i> dans chaque mesure, le léger dialogue <i>a
+punta d'arco</i> des violons et des basses. C'est doux, ingénu et d'une
+indolence toute gracieuse, comme la chanson de deux enfants cueillant
+des fleurs dans une prairie par une belle matinée de printemps. La
+phrase principale se compose de deux membres, de trois mesures chacun,
+dont la disposition symétrique se trouve dérangée par le silence qui
+succède à la réponse des basses; le premier membre finit ainsi sur le
+temps faible, et le second sur le temps fort. Les répercussions
+harmoniques des hautbois, des clarinettes, des cors et des bassons,
+intéressent si fort, que l'auditeur ne prend pas garde, en les écoutant,
+au défaut de symétrie produit dans le chant des instruments à cordes par
+la mesure de silence surajoutée.</p>
+
+<p>Cette mesure elle-même n'existe évidemment que pour laisser plus
+longtemps à découvert le délicieux accord sur lequel va voltiger la
+fraîche mélodie. On voit encore, par cet exemple, que la loi de la
+carrure peut être quelquefois enfreinte avec bonheur. Croirait-on que
+cette ravissante idylle finit par<a name="page_048" id="page_048"></a> celui de tous les lieux communs pour
+lequel Beethoven avait le plus d'aversion: par la cadence italienne? Au
+moment où la conversation instrumentale des deux petits orchestres, à
+vent et à cordes, attache le plus, l'auteur, comme s'il eût été
+subitement obligé de finir, fait se succéder en <i>tremolo</i>, dans les
+violons, les quatre notes, <i>sol</i>, <i>fa</i>, <i>la</i>, <i>si bémol</i> (sixte,
+dominante, sensible et tonique), les répète plusieurs fois
+précipitamment, ni plus ni moins que les Italiens quand ils chantent
+<i>Felicità</i>, et s'arrête court. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette
+boutade.</p>
+
+<p>Un menuet avec la coupe et le mouvement des menuets d'Haydn remplace ici
+le <i>scherzo</i> à trois temps brefs que Beethoven inventa, et dont il a
+fait dans toutes ses autres compositions symphoniques un emploi si
+ingénieux et si piquant. A vrai dire, ce morceau est assez ordinaire, la
+vétusté de la forme semble avoir étouffé la pensée. Le finale, au
+contraire, étincelle de verve, les idées en sont brillantes, neuves et
+développées avec luxe. On y trouve des progressions diatoniques à deux
+parties en mouvement contraire, au moyen desquelles l'auteur obtient un
+crescendo d'une immense étendue et d'un grand effet pour sa péroraison.
+L'harmonie renferme seulement quelques duretés produites par des notes
+de passage, dont la résolution sur la bonne note n'est pas assez
+prompte, et qui s'arrêtent même quelquefois sur un silence.</p>
+
+<p>En violentant un peu la lettre de la théorie, il est facile d'expliquer
+ces discordances passagères; mais, à l'exécution, l'oreille en souffre
+toujours plus ou moins. Au contraire, la pédale haute des flûtes et des
+hautbois sur le <i>fa</i>, pendant que les timbales accordées en octave
+martellent cette même note en dessous, à la rentrée du thème, les
+violons faisant entendre les notes <i>ut</i>, <i>sol</i>, <i>si bémol</i> de l'accord
+de septième dominante, précédées de la tierce <i>fa</i>, <i>la</i>, fragment de
+l'accord de tonique, cette note tenue à l'aigu, dis-je, non autorisée
+par la théorie, puisqu'elle n'entre pas toujours dans l'harmonie, ne
+choque point du tout; loin de là, grâce à l'adroite disposition des
+instruments<a name="page_049" id="page_049"></a> et au caractère propre de la phrase, le résultat de cette
+agrégation de sons est excellent et d'une douceur remarquable. Nous ne
+pouvons nous dispenser de citer, avant de finir, un effet d'orchestre,
+celui de tous, peut-être, qui surprend le plus l'auditeur à l'exécution
+de ce final: c'est la note <i>ut dièse</i> attaquée très-fort par toute la
+masse instrumentale, à l'unisson et à l'octave, après un <i>diminuendo</i>
+qui est venu s'éteindre sur le ton d'<i>ut naturel</i>. Ce rugissement est
+immédiatement suivi, les deux premières fois, du retour du thème en
+<i>fa</i>; et l'on comprend alors que l'<i>ut dièze</i> n'était qu'un <i>ré bémol</i>
+enharmonique, sixième note altérée du ton principal. La troisième
+apparition de cette étrange rentrée est d'un tout autre aspect;
+l'orchestre, après avoir modulé en <i>ut</i>, comme précédemment, frappe un
+véritable <i>ré bémol</i> suivi d'un fragment du thème en <i>ré bémol</i>, puis un
+véritable <i>ut dièse</i>, auquel succède une autre parcelle du thème en <i>ut
+dièze mineur</i>; reprenant enfin ce même <i>ut dièze</i>, et le répétant trois
+fois avec un redoublement de force, le thème rentre tout entier en <i>fa
+dièse mineur</i>. Le son qui avait figuré au commencement comme une <i>sixte
+mineure</i> devient donc successivement, la dernière fois, <i>tonique majeure
+bémolisée</i>, <i>tonique mineure diésée</i>, et enfin <i>dominante</i>.</p>
+
+<p>C'est fort curieux.</p>
+
+<h3>IX<br /><br />
+SYMPHONIE AVEC CH&OElig;URS</h3>
+
+<p>Analyser une pareille composition est une tâche difficile et dangereuse
+que nous avons longtemps hésité à entreprendre, une tentative téméraire
+dont l'excuse ne peut être que dans nos efforts persévérants pour nous
+mettre au point de vue de<a name="page_050" id="page_050"></a> l'auteur, pour pénétrer le sens intime de son
+&oelig;uvre, pour en éprouver l'effet, et pour étudier les impressions
+qu'elle a produites jusqu'ici sur certaines organisations
+exceptionnelles et sur le public. Parmi les jugements divers qu'on a
+portés sur cette partition, il n'y en a peut-être pas deux dont l'énoncé
+soit identique. Certains critiques la regardent comme une <i>monstrueuse
+folie</i>; d'autres n'y voient que les <i>dernières lueurs d'un génie
+expirant</i>; quelques-uns, plus prudents, déclarent n'y rien comprendre
+quant à présent, mais ne désespèrent pas de l'apprécier, au moins
+approximativement, plus tard; la plupart des artistes la considèrent
+comme une conception extraordinaire dont quelques parties néanmoins
+demeurent encore inexpliquées ou sans but apparent. Un petit nombre de
+musiciens naturellement portés à examiner avec soin tout ce qui tend à
+agrandir le domaine de l'art, et qui ont mûrement réfléchi sur le plan
+général de la symphonie avec ch&oelig;urs après l'avoir lue et écoutée
+attentivement à plusieurs reprises, affirment que cet ouvrage leur
+paraît être la plus magnifique expression du génie de Beethoven: cette
+opinion, nous croyons l'avoir dit dans une des pages précédentes, est
+celle que nous partageons.</p>
+
+<p>Sans chercher ce que le compositeur a pu vouloir exprimer d'idées à lui
+personnelles dans ce vaste poëme musical, étude pour laquelle le champ
+des conjectures est ouvert à chacun, voyons si la nouveauté de la forme
+ne serait pas ici justifiée par une intention indépendante de toute
+pensée philosophique ou religieuse, également raisonnable et belle pour
+le chrétien fervent, comme pour le panthéiste et pour l'athée, par une
+intention, enfin, purement musicale et poétique.</p>
+
+<p>Beethoven avait écrit déjà huit symphonies avant celle-ci. Pour aller au
+delà du point où il était alors parvenu à l'aide des seules ressources
+de l'instrumentation, quels moyens lui restaient? l'adjonction des voix
+aux instruments. Mais pour observer la loi du crescendo, et mettre en
+relief dans l'&oelig;uvre même la puissance de l'auxiliaire qu'il voulait
+donner à l'orchestre,<a name="page_051" id="page_051"></a> n'était-il pas nécessaire de laisser encore les
+instruments figurer seuls sur le premier plan du tableau qu'il se
+proposait de dérouler?... Une fois cette donnée admise, on conçoit fort
+bien qu'il ait été amené à chercher une musique mixte qui pût servir de
+liaison aux deux grandes divisions de la symphonie; le récitatif
+instrumental fut le pont qu'il osa jeter entre le ch&oelig;ur et l'orchestre,
+et sur lequel les instruments passèrent pour aller se joindre aux voix.
+Le passage établi, l'auteur dut vouloir motiver, en l'annonçant, la
+fusion qui allait s'opérer, et c'est alors que, parlant lui-même par la
+voix d'un coryphée, il s'écria, en employant les notes du récitatif
+instrumental qu'il venait de faire entendre: <i>Amis! plus de pareils
+accords, mais commençons des chants plus agréables et plus remplis de
+joie!</i> Voilà donc, pour ainsi dire, le traité d'alliance conclu entre le
+ch&oelig;ur et l'orchestre; la même phrase de récitatif, prononcée par l'un
+et par l'autre, semble être la formule du serment. Libre au musicien
+ensuite de choisir le texte de sa composition chorale: c'est à Schiller
+que Beethoven va le demander; il s'empare de l'<i>Ode à la Joie</i>, la
+colore de mille nuances que la poésie toute seule n'eût jamais pu rendre
+sensibles, et s'avance en augmentant jusqu'à la fin de pompe, de
+grandeur et d'éclat.</p>
+
+<p>Telle est peut-être la raison, plus ou moins plausible, de l'ordonnance
+générale de cette immense composition, dont nous allons maintenant
+étudier en détail toutes les parties.</p>
+
+<p>Le premier morceau, empreint d'une sombre majesté, ne ressemble à aucun
+de ceux que Beethoven écrivit antérieurement. L'harmonie en est d'une
+hardiesse quelquefois excessive: les dessins les plus originaux, les
+traits les plus expressifs, se pressent, se croisent, s'entrelacent en
+tout sens, mais sans produire ni obscurité, ni encombrement; il n'en
+résulte, au contraire, qu'un effet parfaitement clair, et les voix
+multiples de l'orchestre qui se plaignent ou menacent, chacune à sa
+manière et dans son style spécial, semblent n'en former<a name="page_052" id="page_052"></a> qu'une seule;
+si grande est la force du sentiment qui les anime.</p>
+
+<p>Cet <i>allegro maestoso</i>, écrit en <i>ré</i> mineur, commence cependant sur
+l'accord de <i>la</i>, sans la tierce, c'est-à-dire sur une tenue des notes
+<i>la</i>, <i>mi</i>, disposées en quinte, arpégées en dessus et en dessous par
+les premiers violons, les altos et les contre-basses, de manière à ce
+que l'auditeur ignore s'il entend l'accord de <i>la</i> mineur, celui de <i>la</i>
+majeur, ou celui de la dominante de <i>ré</i>. Cette longue indécision de la
+tonalité donne beaucoup de force et un grand caractère à l'entrée du
+<i>tutti</i> sur l'accord de <i>ré mineur</i>. La péroraison contient des accents
+dont l'âme s'émeut tout entière; il est difficile de rien entendre de
+plus profondément tragique que ce chant des instruments à vent sous
+lequel une phrase chromatique en <i>tremolo</i> des instruments à cordes
+s'enfle et s'élève peu à peu, en grondant comme la mer aux approches de
+l'orage. C'est là une magnifique inspiration.</p>
+
+<p>Nous aurons plus d'une occasion de faire remarquer dans cet ouvrage des
+agrégations de notes auxquelles il est vraiment impossible de donner le
+nom d'accords; et nous devrons reconnaître que la raison de ces
+anomalies nous échappe complétement. Ainsi, à la page 17 de l'admirable
+morceau dont nous venons de parler, ou trouve un dessin mélodique de
+clarinettes et de bassons, accompagné de la façon suivante dans le ton
+d'<i>ut mineur</i>: la basse frappe d'abord le <i>fa dièse</i> portant <i>septième
+diminuée</i>, puis <i>la bémol</i> portant <i>tierce</i>, <i>quarte</i> et <i>sixte
+augmentée</i>, et enfin <i>sol</i>, au-dessus duquel les flûtes et les hautbois
+frappent les notes <i>mi bémol</i>, <i>sol</i>, <i>ut</i>, qui donneraient un accord de
+<i>sixte et quarte</i>, résolution excellente de l'accord précédent, si les
+seconds violons et les altos ne venaient ajouter à l'harmonie les deux
+sons <i>fa naturel</i> et <i>la bémol</i>, qui la dénaturent et produisent une
+confusion fort désagréable et heureusement fort courte. Ce passage est
+peu chargé d'instrumentation et d'un caractère tout à fait exempt de
+rudesse: je ne puis donc comprendre cette quadruple dissonance si
+étrangement<a name="page_053" id="page_053"></a> amenée et que rien ne motive. On pourrait croire à une
+faute de gravure, mais en examinant bien ces deux mesures et celles qui
+précèdent, le doute se dissipe et l'on demeure convaincu que telle a été
+réellement l'intention de l'auteur.</p>
+
+<p>Le <i>scherzo vivace</i> qui suit ne contient rien de semblable; on y trouve,
+il est vrai, plusieurs pédales hautes et moyennes sur la tonique,
+passant au travers de l'accord de dominante; mais j'ai déjà fait ma
+profession de foi au sujet de ces tenues étrangères à l'harmonie, et il
+n'est pas besoin de ce nouvel exemple pour prouver l'excellent parti
+qu'on en peut tirer quand le sens musical les amène naturellement. C'est
+au moyen du rhythme surtout que Beethoven a su répandre tant d'intérêt
+sur ce charmant badinage; le thème si plein de vivacité, quand il se
+présente avec sa réponse fuguée entrant au bout de quatre mesures,
+pétille de verve ensuite lorsque la réponse, paraissant une mesure plus
+tôt, vient dessiner un rhythme ternaire au lieu du rhythme binaire
+adopté en commençant.</p>
+
+<p>Le milieu du <i>scherzo</i> est occupé par un <i>presto</i> à <i>deux temps</i> d'une
+jovialité toute villageoise, dont le thème se déploie sur une pédale
+intermédiaire tantôt tonique et tantôt dominante, avec accompagnement
+d'un contre-thème qui s'harmonise aussi également bien avec l'une et
+l'autre note tenue, <i>dominante et tonique</i>. Ce chant est ramené en
+dernier lieu par une phrase de hautbois, d'une ravissante fraîcheur,
+qui, après s'être quelque temps balancée sur l'accord de neuvième
+dominante majeure de <i>ré</i>, vient s'épanouir dans le ton de <i>fa naturel</i>
+d'une manière aussi gracieuse qu'inattendue. On retrouve là un reflet de
+ces douces impressions si chères à Beethoven, que produisent l'aspect de
+la nature riante et calme, la pureté de l'air, les premiers rayons d'une
+aurore printanière.</p>
+
+<p>Dans l'<i>adagio cantabile</i>, le principe de l'unité est si peu observé
+qu'on pourrait y voir plutôt deux morceaux distincts qu'un seul. Au
+premier chant en <i>si bémol</i> à quatre temps, succède une autre mélodie
+absolument différente en <i>ré majeur</i> et<a name="page_054" id="page_054"></a> à trois temps; le premier
+thème, légèrement altéré et varié par les premiers violons, fait une
+seconde apparition dans le ton primitif pour ramener de nouveau la
+mélodie à trois temps, sans altérations ni variations, mais dans le ton
+de <i>sol majeur</i>; après quoi le premier thème s'établit définitivement et
+ne permet plus à la phrase rivale de partager avec lui l'attention de
+l'auditeur. Il faut entendre plusieurs fois ce merveilleux <i>adagio</i> pour
+s'accoutumer tout à fait à une aussi singulière disposition. Quant à la
+beauté de toutes ces mélodies, à la grâce infinie des ornements dont
+elles sont couvertes, aux sentiments de tendresse mélancolique,
+d'abattement passionné, de religiosité rêveuse qu'elles expriment, si ma
+prose pouvait en donner une idée seulement approximative, la musique
+aurait trouvé dans la parole écrite une émule que le plus grand des
+poëtes lui-même ne parviendra jamais à lui opposer. C'est une &oelig;uvre
+immense, et quand on est entré sous son charme puissant, on ne peut que
+répondre à la critique, reprochant à l'auteur d'avoir ici violé la loi
+de l'unité: tant pis pour la loi!</p>
+
+<p>Nous touchons au moment où les voix vont s'unir à l'orchestre. Les
+violoncelles et les contre-basses entonnent le récitatif dont nous avons
+parlé plus haut, après une ritournelle des instruments à vent, rauque et
+violente comme un cri de colère. L'accord de sixte majeure, <i>fa</i>, <i>la</i>,
+<i>ré</i>, par lequel ce <i>presto</i> débute, se trouve altéré par une
+appogiature sur le <i>si bémol</i>, frappée en même temps par les flûtes, les
+hautbois et les clarinettes; cette sixième note du ton de <i>ré mineur</i>
+grince horriblement contre la dominante et produit un effet
+excessivement dur. Cela exprime bien la fureur et la rage, mais je ne
+vois pas ici encore ce qui peut exciter un sentiment pareil, à moins que
+l'auteur, avant de faire dire à son coryphée: <i>Commençons des chants
+plus agréables</i>, n'ait voulu, par un bizarre caprice, calomnier
+l'harmonie instrumentale. Il semble la regretter, cependant, car entre
+chaque phrase du récitatif des basses, il reprend, comme autant de
+souvenirs qui lui tiennent au c&oelig;ur,<a name="page_055" id="page_055"></a> des fragments des trois morceaux
+précédents; et de plus, après ce même récitatif, il place dans
+l'orchestre, au milieu d'un choix d'accords exquis, le beau thème que
+vont bientôt chanter toutes les voix, sur l'ode de Schiller. Ce chant,
+d'un caractère doux et calme, s'anime et se brillante peu à peu, en
+passant des basses, qui le font entendre les premières, aux violons et
+aux instruments à vent. Après une interruption soudaine, l'orchestre
+entier reprend la furibonde ritournelle déjà citée et qui annonce ici le
+récitatif vocal.</p>
+
+<p>Le premier accord est encore posé sur un <i>fa</i> qui est censé porter la
+tierce et la sixte, et qui les porte réellement; mais cette fois
+l'auteur ne se contente pas de l'appogiature <i>si bémol</i>, il y ajoute
+celles du <i>sol</i>, du <i>mi</i> et de l'<i>ut dièze</i>, de sorte que <span class="smcap">TOUTES LES
+NOTES DE LA GAMME DIATONIQUE MINEURE</span> se trouvent frappées en même temps
+et produisent l'épouvantable assemblage de sons: <i>fa</i>, <i>la</i>, <i>ut dièse</i>,
+<i>mi</i>, <i>sol</i>, <i>si bémol</i>, <i>ré</i>.</p>
+
+<p>Le compositeur français Martin, dit Martini, dans son opéra de <i>Sapho</i>,
+avait, il y a quarante ans, voulu produire un hurlement d'orchestre
+analogue, en employant à la fois tous les intervalles diatoniques,
+chromatiques et enharmoniques, au moment où l'amante de Phaon se
+précipite dans les flots: sans examiner l'opportunité de sa tentative et
+sans demander si elle portait ou non atteinte à la dignité de l'art, il
+est certain que son but ne pouvait être méconnu. Ici, mes efforts pour
+découvrir celui de Beethoven sont complétement inutiles. Je vois une
+intention formelle, un projet calculé et réfléchi de produire deux
+discordances, aux deux instants qui précèdent l'apparition successive du
+récitatif dans les instruments et dans la voix; mais j'ai beaucoup
+cherché la raison de cette idée, et je suis forcé d'avouer qu'elle m'est
+inconnue.</p>
+
+<p>Le coryphée, après avoir chanté son récitatif, dont les paroles, nous
+l'avons dit, sont de Beethoven, expose seul, avec un léger
+accompagnement de deux instruments à vent et de l'orchestre à cordes en
+<i>pizzicato</i>, le thème de l'<i>Ode à la Joie</i>. Ce thème<a name="page_056" id="page_056"></a> paraît jusqu'à la
+fin de la symphonie, on le reconnaît toujours, et pourtant il change
+continuellement d'aspect. L'étude de ces diverses transformations offre
+un intérêt d'autant plus puissant que chacune d'elles produit une nuance
+nouvelle et tranchée dans l'expression d'un sentiment unique, celui de
+la joie. Cette joie est au début pleine de douceur et de paix; elle
+devient un peu plus vive au moment où la voix des femmes se fait
+entendre. La mesure change; la phrase, chantée d'abord à quatre temps,
+reparaît dans la mesure à 6/8 et formulée en syncopes continuelles; elle
+prend alors un caractère plus fort, plus agile et qui se rapproche de
+l'accent guerrier. C'est le chant de départ du héros sûr de vaincre; on
+croit voir étinceler son armure et entendre le bruit cadencé de ses pas.
+Un thème fugué, dans lequel on retrouve encore le dessin mélodique
+primitif, sert pendant quelque temps de sujet aux ébats de l'orchestre:
+ce sont les mouvements divers d'une foule active et remplie d'ardeur...
+Mais le ch&oelig;ur rentre bientôt et chante énergiquement l'hymne joyeuse
+dans sa simplicité première, aidé des instruments à vent qui plaquent
+les accords en suivant la mélodie, et traversé en tous sens par un
+dessin diatonique exécuté par la masse entière des instruments à cordes
+en unissons et en octaves. L'<i>andante maestoso</i> qui suit est une sorte
+de choral qu'entonnent d'abord les ténors et les basses du ch&oelig;ur,
+réunis à un trombone, aux violoncelles et aux contre-basses. La joie est
+ici religieuse, grave, immense; le ch&oelig;ur se tait un instant, pour
+reprendre avec moins de force ses larges accords, après un solo
+d'orchestre d'où résulte un effet d'orgue d'une grande beauté.
+L'imitation du majestueux instrument des temples chrétiens est produite
+par des flûtes dans le bas, des clarinettes dans le chalumeau, des sons
+graves de bassons, des altos divisés en deux parties, haute et moyenne,
+et des violoncelles jouant sur leurs cordes à vide <i>sol</i>, <i>ré</i>, ou sur
+l'<i>ut bas</i> (à vide) et l'<i>ut</i> du médium, toujours en double corde. Ce
+morceau commence en <i>sol</i>, il passe en <i>ut</i>, puis en <i>fa</i>, et se termine
+par un point<a name="page_057" id="page_057"></a> d'orgue sur la septième dominante de <i>ré</i>. Suit un grand
+<i>allegro</i> à 6/4, où se réunissent dès le commencement le premier thème,
+déjà tant et si diversement reproduit, et le choral de l'<i>andante</i>
+précédent. Le contraste de ces deux idées est rendu plus saillant encore
+par une variation rapide du chant joyeux, exécutée au-dessus des grosses
+notes du choral, non-seulement par les premiers violons, mais aussi par
+les contre-basses. Or, il est impossible aux contre-basses d'exécuter
+une succession de notes aussi rapides; et l'on ne peut encore là
+s'expliquer comment un homme aussi habile que l'était Beethoven dans
+l'art de l'instrumentation a pu s'oublier jusqu'à écrire, pour ce lourd
+instrument, un trait tel que celui-ci. Il y a moins de fougue, moins de
+grandeur et plus de légèreté dans le style du morceau suivant: une
+gaieté naïve, exprimée d'abord par quatre voix seules et plus chaudement
+colorée ensuite par l'adjonction du ch&oelig;ur, en fait le fond. Quelques
+accents tendres et religieux y alternent à deux reprises différentes
+avec la gaie mélodie, mais le mouvement devient plus précipité, tout
+l'orchestre éclate, les instruments à percussion, timbales, cymbales,
+triangle et grosse caisse, frappent rudement les temps forts de la
+mesure; la joie reprend son empire, la joie populaire, tumultueuse, qui
+ressemblerait à une orgie, si, en terminant, toutes les voix ne
+s'arrêtaient de nouveau sur un rhythme solennel pour envoyer, dans une
+exclamation extatique, leur dernier salut d'amour et de respect à la
+joie religieuse. L'orchestre termine seul, non sans lancer dans son
+ardente course des fragments du premier thème dont on ne se lasse pas.</p>
+
+<p>Une traduction aussi exacte que possible de la poésie allemande traitée
+par Beethoven donnera maintenant au lecteur le motif de cette multitude
+de combinaisons musicales, savants auxiliaires d'une inspiration
+continue, instruments dociles d'un génie puissant et infatigable. La
+voici:</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«O Joie! belle étincelle des dieux, fille de l'Élysée, nous<a name="page_058" id="page_058"></a> entrons
+tout brûlants du feu divin dans ton sanctuaire! un pouvoir magique
+réunit ceux que le monde et le rang séparent; à l'ombre de ton aile si
+douce tous les hommes deviennent frères.</p>
+
+<p>«Celui qui a le bonheur d'être devenu l'ami d'un ami; celui qui possède
+une femme aimable; oui, celui qui peut dire à soi une âme sur cette
+terre, que sa joie se mêle à la nôtre! mais que l'homme à qui cette
+félicité ne fut pas accordée se glisse en pleurant hors du lieu qui nous
+rassemble!</p>
+
+<p>«Tous les êtres boivent la joie au sein de la nature; les bons et les
+méchants suivent des chemins de fleurs. La nature nous a donné l'amour,
+le vin et la mort, cette épreuve de l'amitié. Elle a donné la volupté au
+ver; le chérubin est debout devant Dieu.</p>
+
+<p>«Gai! gai! comme les soleils roulent sur le plan magnifique du ciel, de
+même, frères, courez fournir votre carrière, pleins de joie comme le
+héros qui marche à la victoire.</p>
+
+<p>«Que des millions d'êtres, que le monde entier se confonde dans un même
+embrassement! Frères, au delà des sphères doit habiter un père
+bien-aimé.</p>
+
+<p>«Millions, vous vous prosternez? reconnaissez-vous l'&oelig;uvre du Créateur?
+Cherchez l'auteur de ces merveilles au-dessus des astres, car c'est là
+qu'il réside.</p>
+
+<p>«O Joie! belle étincelle des dieux, fille de l'Élysée, nous entrons tout
+brûlants du feu divin dans ton sanctuaire!</p>
+
+<p>«Fille de l'Élysée, joie, belle étincelle des dieux!!»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Cette symphonie est la plus difficile d'exécution de toutes celles de
+l'auteur; elle nécessite des études patientes et multipliées, et surtout
+bien dirigées. Elle exige en outre un nombre de chanteurs d'autant plus
+considérable que le ch&oelig;ur doit évidemment couvrir l'orchestre en maint
+endroit, et que, d'ailleurs, la manière dont la musique est disposée sur
+les paroles et l'élévation excessive de certaines parties de chant
+rendent fort difficile<a name="page_059" id="page_059"></a> rémission de la voix, et diminuent beaucoup le
+volume et l'énergie des sons.</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, quand Beethoven, en terminant son &oelig;uvre, considéra
+les majestueuses dimensions du monument qu'il venait d'élever, il dut se
+dire: «Vienne la mort maintenant, ma tâche est accomplie.»<a name="page_060" id="page_060"></a></p>
+
+<h2><a name="QUELQUES_MOTS" id="QUELQUES_MOTS"></a><small>QUELQUES MOTS<br /><br />
+SUR LES</small><br /><br />
+TRIOS ET LES SONATES DE BEETHOVEN</h2>
+
+<p>Il y a beaucoup de gens en France pour qui le nom de Beethoven n'éveille
+que les idées d'orchestre et de symphonies; ils ignorent que dans tous
+les genres de musique, cet infatigable Titan a laissé des chefs-d'&oelig;uvre
+presque également admirables.</p>
+
+<p>Il a fait un opéra: <i>Fidelio</i>; un ballet: <i>Prométhée</i>; un mélodrame:
+<i>Egmont</i>; des ouvertures de tragédies: celles de <i>Coriolan</i> et des
+<i>Ruines d'Athènes</i>; six ou sept autres ouvertures sur des sujets
+indéterminés; deux grandes messes; un oratorio: <i>le Christ au mont des
+Oliviers</i>; dix-huit quatuors pour deux violons, alto et basse; plusieurs
+autres quatuors et quintetti pour trois ou quatre instruments à vent et
+piano; des trios pour piano, violon et basse; un grand nombre de sonates
+pour le piano seul ou pour piano avec un instrument à cordes, basse ou
+violon; un septuor pour quatre instruments à cordes et trois instruments
+à vent; un grand concerto de violon; quatre ou cinq concertos de piano
+avec orchestre; une fantaisie pour piano principal avec orchestre et
+ch&oelig;urs; une multitude d'airs variés pour divers instruments; des
+romances et des chansons avec accompagnement<a name="page_061" id="page_061"></a> de piano; un cahier de
+cantiques à une voix et à plusieurs voix; une cantate ou scène lyrique
+avec orchestre; des ch&oelig;urs avec orchestre sur différentes poésies
+allemandes, deux volumes d'études sur l'harmonie et le contre-point; et
+enfin, les neuf fameuses symphonies.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire que cette fécondité de Beethoven ait rien de
+commun avec celle des compositeurs italiens, qui ne comptent leurs
+opéras que par cinquantaines, témoin les cent soixante partitions de
+Paisiello. Non, certes! une telle opinion serait souverainement injuste.
+Si nous en exceptons l'ouverture des <i>Ruines d'Athènes</i>, et peut-être
+deux ou trois autres fragments vraiment indignes du grand nom de leur
+auteur, et qui sont tombés de sa plume dans ces rares instants de
+somnolence qu'Horace reproche, avec tant soit peu d'ironie, au <i>bon</i>
+Homère lui-même, tout le reste est de ce style noble, élevé, ferme,
+hardi, expressif, poétique et toujours neuf, qui font incontestablement
+de Beethoven la sentinelle avancée de la civilisation musicale. C'est
+tout au plus si, dans ce grand nombre de compositions, on peut découvrir
+quelques vagues ressemblances entre quelques-unes des mille phrases qui
+en font la splendeur et la vie. Cette étonnante faculté d'être toujours
+nouveau sans sortir du vrai et du beau se conçoit jusqu'à un certain
+point dans les morceaux d'un mouvement vif; la pensée alors, aidée par
+les puissances du rhythme, peut, dans ses bonds capricieux, sortir plus
+aisément des routes battues; mais où l'on cesse de la comprendre, c'est
+dans les <i>adagio</i>, c'est dans ces méditations extra-humaines où le génie
+panthéiste de Beethoven aime tant à se plonger. Là, plus de passions,
+plus de tableaux terrestres, plus d'hymnes à la joie, à l'amour, à la
+gloire, plus de chants enfantins, de doux propos, de saillies mordantes
+ou comiques, plus de ces terribles éclats de fureur, de ces accents de
+haine que les élancements d'une souffrance secrète lui arrachent si
+souvent; il n'a même plus de mépris dans le c&oelig;ur, il n'est plus de
+notre espèce, il l'a oubliée, il est sorti de notre<a name="page_062" id="page_062"></a> atmosphère; calme
+et solitaire, il nage dans l'éther; comme ces aigles des Andes planant à
+des hauteurs au-dessous desquelles les autres créatures ne trouvent déjà
+plus que l'asphyxie et la mort, ses regards plongent dans l'espace, il
+vole à tous les soleils, chantant la nature infinie. Croirait-on que le
+génie de cet homme ait pu prendre un pareil essor, pour ainsi dire,
+quand il l'a voulu!... C'est ce dont on peut se convaincre cependant,
+par les preuves nombreuses qu'il nous en a laissées, moins encore dans
+ses symphonies que dans ses compositions de piano. Là, et seulement là,
+n'ayant plus en vue un auditoire nombreux, le public, la foule, il
+semble avoir écrit pour lui-même, avec ce majestueux abandon que la
+foule ne comprend pas, et que la nécessité d'arriver promptement à ce
+que nous appelons l'<i>effet</i> doit altérer inévitablement. Là aussi la
+tâche de l'exécutant devient écrasante, sinon par les difficultés de
+mécanisme, au moins par le profond sentiment, par la grande intelligence
+que de telles &oelig;uvres exigent de lui; il faut de toute nécessité que le
+virtuose s'efface devant le compositeur comme fait l'orchestre dans les
+symphonies; il doit y avoir absorption complète de l'un par l'autre;
+mais c'est précisément en s'identifiant de la sorte avec la pensée qu'il
+nous transmet que l'interprète grandit de toute la hauteur de son
+modèle.</p>
+
+<p>Il y a une &oelig;uvre de Beethoven connue sous le nom de sonate en <i>ut
+dièze</i> mineur, dont l'adagio est une de ces poésies que le langage
+humain ne sait comment désigner. Ses moyens d'action sont fort simples:
+la main gauche étale doucement de larges accords d'un caractère
+solennellement triste, et dont la durée permet aux vibrations du piano
+de s'éteindre graduellement sur chacun d'eux; au-dessus, les doigts
+inférieurs de la main droite arpégent un dessin d'accompagnement obstiné
+dont la forme ne varie presque pas depuis la première mesure jusqu'à la
+dernière, pendant que les autres doigts font entendre une sorte de
+lamentation, efflorescence mélodique de cette<a name="page_063" id="page_063"></a> sombre harmonie. Un jour,
+il y a trente ans, Liszt exécutant cet adagio devant un petit cercle
+dont je faisais partie, s'avisa de le dénaturer, suivant l'usage qu'il
+avait alors adopté pour se faire applaudir du public fashionable: au
+lieu de ces longues tenues des basses, au lieu de cette sévère
+uniformité de rhythme et de mouvement dont je viens de parler, il plaça
+des trilles, des <i>tremolo</i>, il pressa et ralentit la mesure, troublant
+ainsi par des accents passionnés le calme de cette tristesse, et faisant
+gronder le tonnerre dans ce ciel sans nuages qu'assombrit seulement le
+départ du soleil... Je souffris cruellement, je l'avoue, plus encore
+qu'il ne m'est jamais arrivé de souffrir en entendant nos malheureuses
+cantatrices broder le grand air du <i>Freyschütz</i>; car à cette torture se
+joignait le chagrin de voir un tel artiste donner dans le travers où ne
+tombent d'ordinaire que des médiocrités. Mais qu'y faire? Liszt était
+alors comme ces enfants qui, sans se plaindre, se relèvent eux-mêmes
+d'une chute qu'on feint de ne pas apercevoir, et qui crient si on leur
+tend la main. Il s'est fièrement relevé: aussi, quelques années après,
+n'était-ce plus lui qui poursuivait le succès, mais bien le succès qui
+perdait haleine à le suivre; les rôles étaient changés. Revenons à notre
+sonate. Dernièrement un de ces hommes de c&oelig;ur et d'esprit, que les
+artistes sont si heureux de rencontrer, avait réuni quelques amis;
+j'étais du nombre. Liszt arriva dans la soirée, et, trouvant la
+discussion engagée sur la valeur d'un morceau de Weber, auquel le
+public, soit à cause de la médiocrité de l'exécution, soit pour toute
+autre raison, avait, dans un concert récent, fait un assez triste
+accueil, se mit au piano pour répondre à sa manière aux antagonistes de
+Weber. L'argument parut sans réplique, et on fut obligé d'avouer qu'une
+&oelig;uvre de génie avait été méconnue. Comme il venait de finir, la lampe
+qui éclairait l'appartement parut près de s'éteindre; l'un de nous
+allait la ranimer:</p>
+
+<p>&mdash;N'en faites rien, lui dis-je; s'il veut jouer l'adagio en <i>ut dièze
+mineur</i> de Beethoven, ce demi-jour ne gâtera rien.<a name="page_064" id="page_064"></a></p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, dit Listz, mais éteignez tout à fait la lumière, couvrez
+le feu, que l'obscurité soit complète.</p>
+
+<p>Alors, au milieu de ces ténèbres, après un instant de recueillement, la
+noble élégie, la même qu'il avait autrefois si étrangement défigurée,
+s'éleva dans sa simplicité sublime; pas une note, pas un accent ne
+furent ajoutés aux accents et aux notes de l'auteur. C'était l'ombre de
+Beethoven, évoquée par le virtuose, dont nous entendions la grande voix.
+Chacun de nous frissonnait en silence, et après le dernier accord on se
+tut encore... nous pleurions.</p>
+
+<p>Une assez notable partie du public français ignore pourtant l'existence
+de ces &oelig;uvres merveilleuses. Certes, le trio en <i>si bémol</i> tout entier,
+l'adagio de celui en <i>ré</i> et la sonate en <i>la</i> avec violoncelle ont dû
+prouver à ceux qui les connaissent que l'illustre compositeur était loin
+d'avoir versé dans l'orchestre tous les trésors de son génie. Mais son
+dernier mot n'est pas là; c'est dans les sonates pour piano seul qu'il
+faut le chercher. Le moment viendra bientôt peut-être où ces &oelig;uvres,
+qui laissent derrière elles ce qu'il y a de plus avancé dans l'art,
+pourront être comprises, sinon de la foule, au moins d'un public
+d'élite. C'est une expérience à tenter; si elle ne réussit pas, on la
+recommencera plus tard.</p>
+
+<p>Les grandes sonates de Beethoven serviront d'échelle métrique pour
+mesurer le développement de notre intelligence musicale.<a name="page_065" id="page_065"></a></p>
+
+<h2><a name="FIDELIO" id="FIDELIO"></a>FIDELIO<br /><br />
+<small>OPÉRA EN TROIS ACTES DE BEETHOVEN</small><br /><br />
+<small><small>SA REPRÉSENTATION AU THÉÂTRE LYRIQUE</small></small></h2>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> ventôse de l'an VI, le théâtre de la rue Feydeau représenta
+pour la première fois L<small>ÉONORE, OU L</small>'A<small>MOUR CONJUGAL</small>, <i>fait historique</i> en
+deux actes (tel était le titre de la pièce), paroles de M. Bouilly,
+musique de P. Gaveaux. L'&oelig;uvre parut médiocre malgré le talent que
+montrèrent, dans les deux rôles principaux, Gaveaux, l'auteur de la
+musique, et madame Scio, une grande actrice de ce temps.</p>
+
+<p>Plusieurs années après, Paër écrivit une partition gracieuse sur un
+libretto italien dont la <i>Léonore</i> de Bouilly était encore l'héroïne, et
+ce fut en sortant d'une représentation de cet ouvrage que Beethoven,
+avec la rudesse humoriste qui lui était habituelle, dit à Paër:</p>
+
+<p>&mdash;Votre opéra me plaît, j'ai envie de le mettre en musique.</p>
+
+<p>Telle fut l'origine du chef-d'&oelig;uvre dont nous avons à nous occuper
+aujourd'hui. La première apparition du <i>Fidelio</i> de Beethoven sur la
+scène allemande ne fit pas prévoir la célébrité réservée à cet ouvrage,
+et les représentations, dit-on, en furent bientôt suspendues. Quelque
+temps après il reparut, modifié de<a name="page_066" id="page_066"></a> diverses façons dans la musique et
+dans le drame, et précédé d'une nouvelle ouverture. Cette seconde
+tentative eut un succès complet; Beethoven, rappelé à grands cris par
+l'auditoire, fut traîné sur la scène après le premier et après le second
+acte, dont le finale produisit un enthousiasme inconnu à Vienne
+jusque-là. La partition de <i>Fidelio</i> n'en dut pas moins subir mille
+critiques plus ou moins acerbes; et cependant, à partir de ce moment, on
+l'exécuta sur tous les théâtres d'Allemagne, où elle s'est maintenue
+jusqu'à présent, où elle fait partie du répertoire classique. Le même
+honneur lui arriva un peu plus tard sur les théâtres de Londres. En
+1827, une troupe allemande étant venue donner des représentations à
+Paris, <i>Fidelio</i>, dont les deux rôles principaux étaient chantés avec un
+rare talent par Haitzinger et madame Schroeder-Devrient, fut accueilli
+avec enthousiasme. Il vient d'être mis en scène au Théâtre-Lyrique;
+quinze jours auparavant, il reparaissait à celui de Covent-Garden de
+Londres; on le joue en ce moment à New-York. Cherchez les théâtres où
+sont représentés à cette heure la <i>Léonore</i> de Gaveaux et la <i>Leonora</i>
+de Paër... Les érudits seuls connaissent l'existence de ces deux opéras.
+Ils ont passé... ils ne sont plus. C'est que, des trois partitions, la
+première est d'une faiblesse extrême, la seconde à peine une &oelig;uvre de
+talent, et la troisième une &oelig;uvre de génie.</p>
+
+<p>En effet, plus j'entends, plus je lis l'ouvrage de Beethoven, et plus je
+le trouve digne d'admiration. L'ensemble et les détails m'en paraissent
+également beaux; partout s'y décèlent l'énergie, la grandeur,
+l'originalité et un sentiment profond autant que vrai.</p>
+
+<p>Il appartient à cette forte race d'&oelig;uvres calomniées sur lesquelles
+s'accumulent les plus inconcevables préjugés, les mensonges les plus
+manifestes, mais dont la vitalité est si intense, que rien contre elles
+ne peut prévaloir. Comme ces hêtres vigoureux nés dans les rochers et
+parmi les ruines, qui finissent par fendre les rocs, trouer les
+murailles, et s'élever enfin fiers<a name="page_067" id="page_067"></a> et verdoyants, d'autant plus
+solidement fixés au sol qu'ils ont eu plus d'obstacles à vaincre pour en
+sortir; tandis que des saules, qui poussèrent sans peine au bord d'une
+rivière, tombent dans la vase, où ils pourrissent oubliés.</p>
+
+<p>Beethoven a écrit quatre ouvertures pour son unique opéra. Après avoir
+terminé la première, il la recommença sans que l'on sache pourquoi; il
+en garda la disposition générale et tous les thèmes, mais en les
+enchaînant par d'autres modulations, en les instrumentant autrement, en
+y ajoutant un effet de crescendo et un solo de flûte. Ce solo n'est pas
+digne, à mon avis, du grand style de tout le reste de l'&oelig;uvre. L'auteur
+semble avoir préféré pourtant cette seconde version, car elle fut
+publiée la première. L'autre, dont le manuscrit était resté entre les
+mains d'un ami de Beethoven, M. Schindler, parut, il y a dix ans
+seulement, chez l'éditeur français Richaut. J'ai eu l'honneur d'en
+diriger l'exécution une vingtaine de fois au théâtre de Drury-Lane à
+Londres et dans quelques concerts à Paris; l'effet en est grandiose et
+entraînant. La seconde version pourtant a conservé la popularité qui lui
+était acquise sous le nom d'ouverture d'<i>Eléonore</i>; elle la gardera
+probablement.</p>
+
+<p>Cette superbe ouverture, la plus belle peut-être de Beethoven, partagea
+le sort de plusieurs morceaux de l'opéra, et fut supprimée après les
+premières représentations. Une autre (en <i>ut majeur</i>, comme les deux
+précédentes), d'un caractère doux et charmant, mais dont la conclusion
+ne parut pas propre à exciter les applaudissements, ne fut pas plus
+heureuse. Enfin l'auteur écrivit, pour la reprise de son opéra modifié,
+l'ouverture en <i>mi majeur</i>, connue sous le nom d'ouverture de <i>Fidelio</i>,
+qu'on adopta définitivement de préférence aux trois précédentes. C'est
+une page magistrale, d'une verve et d'un éclat incomparables, un vrai
+chef-d'&oelig;uvre symphonique, mais qui ne se rattache, ni par son caractère
+ni par les thèmes qu'il contient, à l'opéra auquel on le fait servir de
+préface. Les autres ouvertures, au contraire, sont en quelque sorte
+l'opéra de <i>Fidelio<a name="page_068" id="page_068"></a></i> en raccourci. On y trouve, avec les accents
+tendres d'Éléonore, les lamentables plaintes du prisonnier mourant de
+faim, les délicieuses mélodies du trio du dernier acte, la fanfare
+lointaine de la trompette annonçant l'arrivée du ministre qui doit
+délivrer Florestan; tout y est palpitant d'intérêt dramatique, et ce
+sont bien des ouvertures de <i>Fidelio</i>.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Les principaux théâtres d'Allemagne et d'Angleterre s'étant aperçus,
+après trente ou quarante ans, que la deuxième grande ouverture
+d'<i>Éléonore</i> (la première publiée) était une &oelig;uvre magnifique,
+l'exécutent maintenant comme un entr'acte avant le second acte de
+l'opéra, tout en conservant l'ouverture en <i>mi</i> pour le premier. Il est
+fâcheux que le Théâtre-Lyrique n'ait pas cru devoir suivre cet exemple.
+Nous voudrions même que le Conservatoire tentât ce que fit un jour
+Mendelssohn à l'un des concerts du Gewanthaus à Leipzig, et qu'il nous
+donnât, dans une de ses séances, les quatre ouvertures de l'opéra de
+Beethoven.</p>
+
+<p>Mais ceci paraîtrait peut-être à Paris une tentative par trop audacieuse
+(pourquoi?), et l'audace, on le sait, n'est pas le défaut de nos
+institutions musicales.</p>
+
+<p>Le sujet de <i>Fidelio</i> (car il faut dire quelques mots de la pièce) est
+triste et mélodramatique. Il n'a pas peu contribué à faire naître les
+préventions que nourrissait le public français contre cet opéra. Il
+s'agit d'un prisonnier d'état que le gouverneur d'une forteresse veut
+faire mourir de faim dans son cachot. Sa femme Éléonore, déguisée en
+jeune garçon, s'est fait agréer de Rocko le geôlier, comme domestique,
+sous le nom de Fidelio. Marceline, fille de Rocko et fiancée du
+guichetier Jacquino, bientôt séduite par la bonne mine de Fidelio, ne
+tarde pas à délaisser pour lui son vulgaire amoureux. Pizarre, le
+gouverneur, impatient de voir mourir sa victime et trouvant que la faim
+n'agit pas assez vite, se résout à venir lui-même l'égorger sur son
+grabat. Ordre est donné à Rocko de creuser dans un<a name="page_069" id="page_069"></a> coin du cachot une
+fosse où le prisonnier sera jeté dans quelques heures.</p>
+
+<p>Fidelio est choisi par Rocko pour l'aider dans ce lugubre office.
+Angoisses de la pauvre femme en se trouvant ainsi auprès de son mari
+qu'elle voit prêt à succomber et dont elle n'ose s'approcher. Bientôt le
+cruel Pizarre se présente; le prisonnier enchaîné se lève, reconnaît son
+bourreau, l'interpelle; Pizarre s'avance vers lui le poignard à la main,
+quand Fidelio, s'élançant entre eux, tire un pistolet de son sein et le
+présente à la face de Pizarre qui recule épouvanté.</p>
+
+<p>En ce moment même une trompette se fait entendre à quelque distance.
+C'est le signal pour baisser la herse et ouvrir la porte de la
+forteresse. On annonce l'arrivée du ministre; le gouverneur n'achèvera
+pas son &oelig;uvre de sang; il sort précipitamment du cachot: le prisonnier
+est sauvé. En effet, le ministre paraît, reconnaît, dans la victime de
+Pizarre, son ami Florestan; allégresse générale et confusion de la
+pauvre Marceline, qui, apprenant ainsi que Fidelio est une femme,
+revient à son Jacquino.</p>
+
+<p>On a cru devoir, au Théâtre-Lyrique, calquer sur les situations de cette
+pièce de M. Bouilly un drame nouveau, dont la scène se passe en 1495 à
+Milan, et dont les personnages principaux sont Ludovic Sforza, Jean
+Galeas, sa femme Isabelle d'Aragon et le roi de France Charles VIII. On
+a pu introduire ainsi au dénoûment un brillant tableau final et des
+costumes moins sombres que ceux de la pièce originale. Telle est la
+raison, fort insuffisante sans doute, qui a porté M. Carvalho, l'habile
+directeur de ce théâtre, au moment où <i>Fidelio</i> a été mis à l'étude, à
+désirer une telle substitution. On n'admet pas en France qu'on puisse
+purement et simplement traduire un opéra étranger. Ce travail a été
+fait, du reste, sans trop de préjudice pour la partition, dont tous les
+morceaux restent unis à des situations d'un caractère semblable à celui
+des scènes pour lesquelles ils furent écrits.<a name="page_070" id="page_070"></a></p>
+
+<p>Ce qui nuit à la musique de <i>Fidelio</i> auprès du public parisien, c'est
+la chasteté de sa mélodie, le mépris souverain de l'auteur pour l'effet
+sonore quand il n'est pas motivé, pour les terminaisons banales, pour
+les périodes prévues; c'est la sobriété opulente de son instrumentation,
+la hardiesse de son harmonie; c'est surtout, j'ose le dire, la
+profondeur même de son sentiment de l'expression. Il faut tout écouter
+dans cette musique complexe, il faut tout entendre pour pouvoir
+comprendre. Les parties de l'orchestre, les principales dans certains
+cas, les plus obscures dans d'autres, contiennent quelquefois l'accent
+expressif, le cri de passion, l'idée enfin que l'auteur n'a pas pu
+donner à la partie vocale. Ce qui ne veut point dire que cette partie ne
+soit pas restée prédominante, ainsi que le prétendent les éternels
+rabâcheurs du reproche adressé par Grétry à Mozart: «Il a mis le
+piédestal sur la scène et la statue dans l'orchestre,» reproche fait
+auparavant à Gluck, et plus tard à Weber, à Spontini, à Beethoven, et
+qui sera toujours fait à quiconque s'abstiendra d'écrire des platitudes
+pour la voix et donnera à l'orchestre un rôle intéressant, quelle que
+soit sa savante réserve. Il est vrai que les gens si prompts à blâmer
+chez les vrais maîtres la prétendue prédominance des instruments sur la
+voix ne font pas grand cas de cette réserve; et nous voyons tous les
+jours, depuis dix ans surtout, l'orchestre transformé en bande
+militaire, en atelier de forgeron, en boutique de chaudronnier, sans que
+la critique s'indigne, sans qu'elle fasse même à ces énormités la
+moindre attention. De sorte qu'à tout prendre, si l'orchestre est
+bruyant, violent, brutal, plat, révoltant, exterminateur des voix et de
+la mélodie, la critique ne dit rien; s'il est fin, délicat, intelligent,
+s'il attire parfois sur lui l'attention par sa vivacité, sa grâce ou son
+éloquence, et s'il reste néanmoins dans le rôle que les exigences
+dramatiques et musicales lui assignent, il est censuré. On pardonne
+aisément à l'orchestre de ne rien dire, ou, s'il parle, de ne dire que
+des sottises ou des grossièretés.<a name="page_071" id="page_071"></a></p>
+
+<p>Il y a seize morceaux dans la partition de <i>Fidelio</i>, sans compter les
+quatre ouvertures. Il y en avait davantage dans l'origine; quelques-uns
+ont été supprimés lors de la seconde mise en scène de cet ouvrage à
+Vienne, et de nombreuses coupures et modifications furent faites à la
+même époque dans les morceaux conservés. Un éditeur de Leipzig s'avisa
+(en 1855, je crois), de publier l'&oelig;uvre originale complète avec
+l'indication des coupures et des changements qui lui furent infligés.
+L'étude de cette partition curieuse donne l'idée des tortures que
+l'impatient Beethoven a dû subir en se soumettant à de tels
+remaniements, qu'il fit sans doute avec rage et en se comparant à
+l'esclave d'Alfieri:</p>
+
+<p class="c"><i>Servo, si, ma servo ognor fremente</i>.</p>
+
+<p>En Allemagne, comme en Italie, comme en France, comme partout, dans les
+théâtres, tout le monde, sans exception, a plus d'esprit que l'auteur.
+L'auteur y est un ennemi public; et si un garçon machiniste assure que
+tel morceau de musique, de n'importe quel maître, est trop long, chacun
+s'empressera de donner raison au garçon machiniste contre Gluck, ou
+Weber, ou Mozart, ou Beethoven, ou Rossini. Voyez, à propos de Rossini,
+les insolentes suppressions faites dans son <i>Guillaume Tell</i>, avant et
+après la première représentation de ce chef-d'&oelig;uvre. Le théâtre, pour
+les poëtes et les musiciens, est une école d'humilité; les uns y
+reçoivent des leçons de gens qui ignorent la grammaire, les autres, de
+gens qui ne savent pas la gamme; et tous ces aristarques, en outre,
+prévenus contre ce qui porte une apparence de nouveauté ou de hardiesse,
+sont pleins d'un indomptable amour pour les prudentes banalités. Dans
+les théâtres lyriques surtout, chacun s'arroge le droit de pratiquer le
+précepte de Boileau:</p>
+
+<p class="c">Ajoutez quelquefois et souvent effacez.</p>
+
+<p><a name="page_072" id="page_072"></a></p>
+
+<p>Et on le pratique si bien et de si diverses manières, les correcteurs
+d'un théâtre voyant en noir ce que ceux d'un autre voient en blanc, que
+d'une partition qui aurait été, sans protecteur, traînée sur une
+cinquantaine de scènes, si l'on tenait compte du travail de tous les
+correcteurs, il resterait à peine dix pages intactes.</p>
+
+<p>Les seize morceaux du <i>Fidelio</i> de Beethoven ont presque tous une belle
+et noble physionomie. Mais ils sont beaux de diverses façons, et c'est
+précisément ce qui me paraît constituer leur mérite principal. Le
+premier duo entre Marceline et son fiancé se distingue des autres par
+son style familier, gai, d'une piquante simplicité; le caractère des
+deux personnages s'y décèle tout d'abord. L'air en <i>ut mineur</i> de la
+jeune fille semble se rapprocher par sa forme mélodique du style des
+meilleures pages de Mozart. L'orchestre cependant y est traité avec un
+soin plus minutieux que ne le fut jamais celui du l'illustre devancier
+de Beethoven.</p>
+
+<p>Un quatuor d'une mélodie exquise succède à ce joli morceau. Il est
+traité en canon à l'octave, chacune des voix entrant à son tour pour
+dire le thème, de manière à produire d'abord un solo accompagné par un
+petit orchestre de violoncelles, d'altos et de clarinettes, puis un duo,
+un trio et enfin un quatuor complet. Rossini écrivit une foule de choses
+ravissantes dans cette forme; tel est le canon de Moïse: <i>Mi manca la
+voce</i>. Mais le canon de <i>Fidelio</i> est un andante non suivi de l'allégro
+de rigueur, avec cabalette et coda bruyante. Et le public, tout charmé
+qu'il soit par ce gracieux amiante, reste surpris, demeure stupide de ne
+pas voir arriver son allegro final, sa cadence, son coup de fouet... Au
+fait, pourquoi ne pas lui donner de coup de fouet?...</p>
+
+<p>On peut comparer les couplets de Rocko sur la puissance de l'or, écrits
+par Gaveaux dans sa partition française, à ceux de la partition
+allemande de Beethoven. C'est peut-être de tous les morceaux de la
+<i>Léonore</i> de Gaveaux celui qui supporte le mieux<a name="page_073" id="page_073"></a> une telle comparaison.
+La chanson de Beethoven charme par sa rondeur joviale, dont une
+modulation et un changement de mesure survenant brusquement dans le
+milieu altèrent un peu la vigoureuse simplicité; mais celle de Gaveaux,
+d'un style moins relevé, n'en est pas moins intéressante par sa
+franchise mélodique, l'excellente diction des paroles et une
+orchestration piquante.</p>
+
+<p>Au trio suivant, Beethoven commence à employer la grande forme, les
+vastes développements, l'instrumentation plus riche, plus agitée; on
+sent qu'on entre dans le drame; la passion se décèle par de lointains
+éclairs.</p>
+
+<p>Puis vient une marche dont la mélodie et les modulations sont des plus
+heureuses, bien que la couleur générale en paraisse triste, comme peut
+l'être du reste une marche de soldats gardiens d'une prison. Les deux
+premières notes du thème, frappées sourdement par les timbales et un
+pizzicato des basses, contribuent tout d'abord à l'assombrir. Ni cette
+marche ni le trio qui la précède n'ont de pendant dans l'opéra de
+Gaveaux. Il en est de même de beaucoup d'autres morceaux contenus dans
+la riche partition de Beethoven.</p>
+
+<p>L'air de Pizarre est de ce nombre. Il n'obtient pas à Paris un seul
+applaudissement; nous demandons néanmoins la permission de le traiter de
+chef-d'&oelig;uvre. Dans ce morceau terrible, la joie féroce d'un scélérat
+prêt à satisfaire sa vengeance est peinte avec la plus effrayante
+vérité. Beethoven dans son opéra a parfaitement observé le précepte de
+Gluck qui recommande de n'employer les instruments qu'<i>en raison du
+degré d'intérêt et de passion</i>. Ici, pour la première fois, tout
+l'orchestre se déchaîne; il débute avec fracas par l'accord de neuvième
+mineure de <i>ré mineur</i>; tout frémit, tout s'agite, crie et frappe; la
+partie vocale n'est, il est vrai, qu'une déclamation notée, mais quelle
+déclamation! et combien son accent, toujours vrai, acquiert de sauvage
+intensité quand, après avoir établi le mode majeur, l'auteur fait
+intervenir le ch&oelig;ur des<a name="page_074" id="page_074"></a> gardes de Pizarre, dont les voix, murmurantes
+d'abord, accompagnent la sienne et éclatent enfin avec force à la
+conclusion! C'est admirable.</p>
+
+<p>J'ai entendu chanter cet air en Allemagne d'une foudroyante façon par
+Pischek.</p>
+
+<p>Le duo entre Rocko et le gouverneur, duo pour deux basses par
+conséquent, n'est pas tout à fait à cette hauteur; pourtant je ne
+saurais approuver la liberté qu'on a prise au Théâtre-Lyrique de le
+supprimer.</p>
+
+<p>Une liberté semblable, mais au moins avec le consentement plus ou moins
+réel de l'auteur, fut prise autrefois à Vienne pour le charmant duo de
+soprani chanté par Fidelio et Marceline, où un seul violon et un seul
+violoncelle, aidés de quelques entrées de l'orchestre, accompagnent si
+élégamment les deux voix. Ce duo, retrouvé dans la partition de Leipzig
+dont je parlais tout à l'heure, a été réintégré au Théâtre-Lyrique dans
+l'&oelig;uvre de Beethoven. Ainsi les savants du théâtre de Paris ne
+partagent pas l'avis de ceux du théâtre de Vienne!... Heureusement il y
+a divergence d'opinions entre eux! Sans cela, nous eussions été privés
+d'entendre ce dialogue musical, si frais, si doux, si élégant!</p>
+
+<p>C'est au souffleur du Théâtre-Lyrique, dit-on, que nous devons cette
+réinstallation. Brave souffleur!</p>
+
+<p>Le grand air de Fidelio est avec récitatif, adagio cantabile, allegro
+final et accompagnement obligé de trois cors et d'un basson.</p>
+
+<p>Je trouve le récitatif d'un beau mouvement dramatique, l'adagio sublime
+par son accent tendre et sa grâce attristée, l'allegro entraînant, plein
+d'un noble enthousiasme, magnifique, et bien digne d'avoir servi de
+modèle à l'air d'Agathe, du <i>Freyschütz</i>. D'excellents critiques, je le
+sais, ne sont pas de mon avis; je me sens heureux de n'être pas du
+leur...</p>
+
+<p>Le thème de l'allegro de cet air admirable est proposé par les trois
+cors et le basson seuls, qui se bornent à faire entendre<a name="page_075" id="page_075"></a> successivement
+les cinq notes de l'accord, <i>si</i>, <i>mi</i>, <i>sol</i>, <i>si</i>, <i>mi</i>. Cela forme
+quatre mesures d'une incroyable originalité. On pourrait donner à tout
+musicien qui ne les connaît pas ces cinq notes, en l'autorisant à les
+combiner de cent manières différentes, et je parie que dans les cent
+combinaisons ne se trouverait pas la phrase impétueuse et fière que
+Beethoven en a tirée, tant le rhythme en est imprévu. Cet allegro, pour
+beaucoup de gens, demeure entaché d'un défaut grave; il n'a pas de
+petite phrase qu'on puisse aisément retenir. Ces amateurs, insensibles
+aux nombreuses et éclatantes beautés du morceau, attendent leur phrase
+de quatre mesures, comme les enfants attendent la fève dans un gâteau
+des rois, comme les provinciaux attendent le <i>si</i> naturel, la <i>note</i>
+d'un ténor qui fait son premier début. Le gâteau fût-il exquis, le ténor
+fût-il le plus délicieux chanteur du monde, ni l'un ni l'autre n'auront
+de succès sans le précieux accessoire! Il n'a pas de fève! il n'a pas la
+note!</p>
+
+<p>L'air d'Agathe, dans le <i>Freyschütz</i>, est presque populaire; il a la
+note.</p>
+
+<p>Combien de morceaux, de Rossini lui-même, ce prince des mélodistes, sont
+restés dans l'ombre faute d'avoir la note!</p>
+
+<p>Les quatre instruments à vent qui accompagnent la voix dans cet air
+troublent d'ailleurs tant soit peu la plupart des auditeurs en attirant
+trop fortement leur attention. Ces instruments ne font pourtant aucun
+étalage de difficultés inutiles; Beethoven ne les a point traités, comme
+fit plusieurs fois Mozart du cor de basset, en instruments <i>soli</i>, dans
+l'acception prétentieuse de ce mot. Mozart, dans <i>Tito</i>, donne à
+exécuter une espèce de concerto au cor de basset pendant que la prima
+donna dit <i>qu'elle voit la mort s'avancer</i>, etc. Ce contraste d'un
+personnage animé des sentiments les plus tristes et d'un virtuose qui,
+sous prétexte d'accompagner le chant, songe seulement à faire briller
+l'agilité de ses doigts, est l'un des plus disgracieux, des plus
+puérils, des plus contraires au bon sens<a name="page_076" id="page_076"></a> dramatique, des plus
+défavorables même au bon effet musical. Le rôle dévolu par Beethoven à
+ses quatre instruments à vent n'est pas le même; il ne s'agit pas de les
+faire briller, mais d'obtenir d'eux une sorte d'accompagnement
+parfaitement d'accord avec le sentiment du personnage chantant et d'une
+sonorité spéciale qu'aucune autre combinaison orchestrale ne saurait
+produire. Le timbre voilé, un peu pénible même des cors, s'associe on ne
+peut mieux à la joie douloureuse, à l'espérance inquiète dont le c&oelig;ur
+d'Éléonore est rempli; c'est doux et tendre comme le roucoulement des
+ramiers. Spontini, vers la même époque, et sans avoir entendu le
+<i>Fidelio</i> de Beethoven, employait les cors avec une intention à peu près
+semblable pour accompagner le bel air de la <i>Vestale</i>:</p>
+
+<p class="c">Toi que j'implore.</p>
+
+<p>Plusieurs maîtres, depuis lors, Donizetti entre autres, dans sa <i>Lucia</i>,
+l'ont fait avec le même bonheur.</p>
+
+<p>Telle est l'évidence de la force expressive propre à cet instrument,
+dans certains cas, pour les compositeurs familiers avec le langage
+musical des passions et des sentiments.</p>
+
+<p>Certes ce fut une grande âme tendre qui se répandit en cette émouvante
+inspiration!</p>
+
+<p>L'émotion causée par le ch&oelig;ur des prisonniers, pour être moins vive,
+n'en est pas moins profonde.</p>
+
+<p>Une troupe de malheureux sortent un instant de leur cachot et viennent
+respirer sur le préau. Écoutez, à leur entrée en scène, ces premières
+mesures de l'orchestre, ces douces et larges harmonies s'épanouissant
+radieuses, et ces voix timides qui se groupent lentement et arrivent à
+une expansion harmonique, s'exhalant de toutes ces poitrines oppressées
+comme un soupir de bonheur. Et ce dessin si mélodieux des instruments à
+vent qui les accompagne!... On pourra dire encore ici: «Pourquoi
+l'auteur n'a-t-il pas donné le dessin mélodique aux voix et<a name="page_077" id="page_077"></a> les parties
+vocales à l'orchestre?» Pourquoi! parce que c'eût été une maladresse
+évidente; les voix chantent précisément comme elles doivent chanter; une
+note de plus, confiée aux parties vocales, en altérerait l'expression si
+juste, si vraie, si profondément sentie; le dessin instrumental n'est
+qu'une idée secondaire, tout mélodieux qu'il soit, et convient surtout
+aux instruments à vent, et fait on ne peut mieux ressortir la douceur
+des harmonies vocales si ingénieusement disposées au dessus de
+l'orchestre. Il ne se trouvera pas, je crois, un compositeur de bon
+sens, quelle que soit l'école à laquelle il appartienne, pour
+désapprouver ici l'idée de Beethoven.</p>
+
+<p>Le bonheur des prisonniers est un instant troublé par l'apparition des
+gardes chargés de les surveiller. Aussitôt le coloris musical change:
+tout devient terne et sourd. Mais les gardes ont fini leur ronde; leur
+regard soupçonneux a cessé de peser sur les prisonniers; la tonalité du
+passage épisodique du ch&oelig;ur se rapproche de la tonalité principale; on
+la pressent, on y touche; un court silence... et le premier thème
+reparaît dans le ton primitif, avec un naturel et un charme dont je
+n'essayerai pas de donner une idée. C'est la lumière, c'est l'air, c'est
+la douce liberté, c'est la vie qui nous sont rendus.</p>
+
+<p>Quelques auditeurs, en essuyant leurs yeux à la fin de ce ch&oelig;ur,
+s'indignent du silence de la salle qui devrait retentir d'une immense
+acclamation. Il est possible que la majeure partie du public soit
+réellement émue néanmoins; certaines beautés musicales, évidentes pour
+tous, peuvent fort bien ne pas exciter les applaudissements.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur des prisonniers de Gaveaux:</p>
+
+<p class="c">Que ce beau ciel, cette verdure,</p>
+
+<p class="nind">est écrit dans le même sentiment. Mais, hélas! comparé à celui de
+Beethoven, il paraît bien terne et bien plat! Remarquons, en outre, que
+le compositeur français, fort réservé sur l'emploi<a name="page_078" id="page_078"></a> des trombones dans
+le cours de sa partition, les fait précisément intervenir ici, comme
+s'ils faisaient partie de la famille des instruments doux, au timbre
+calme et suave. Explique qui pourra cette étrange fantaisie.</p>
+
+<p>Dans la seconde partie du duo, où Rocko apprend à Fidelio qu'ils vont
+aller ensemble creuser la fosse du prisonnier, se trouve un dessin
+syncopé d'instruments à vent du plus étrange effet, mais, par son accent
+gémissant et son mouvement inquiet, parfaitement adapté à la situation.
+Ce duo et le quintette suivant contiennent de fort beaux passages, dont
+quelques-uns se rapprochent, par le style des parties de chant, de la
+manière de Mozart dans le <i>Mariage de Figaro</i>.</p>
+
+<p>Un quintette avec ch&oelig;ur termine cet acte. La couleur en est sombre;
+elle doit l'être. Une modulation un peu sèche intervient brusquement
+dans le milieu, et quelques voix exécutent des rhythmes qui se
+distinguent au travers des autres, sans qu'on puisse voir bien
+clairement l'intention de l'auteur. Mais le mystère qui plane sur
+l'ensemble donne à ce finale une physionomie des plus dramatiques. Il
+finit <i>piano</i>; il exprime la consternation, la crainte..... le public
+parisien ne l'applaudit donc pas: il ne saurait applaudir une telle
+conclusion, si contraire à ses habitudes.</p>
+
+<p>Avant le lever du rideau pour le troisième acte, l'orchestre fait
+entendre une lente et lugubre symphonie, pleine de longs cris
+d'angoisse, de sanglots, de tremblements, de lourdes pulsations. Nous
+entrons dans le séjour des douleurs et des larmes; Florestan est étendu
+sur sa couche de paille; nous allons assister à son agonie, entendre sa
+voix délirante.</p>
+
+<p>L'orchestration de Gluck pour la scène du cachot d'Oreste dans
+<i>Iphigénie en Tauride</i> est bien belle, sans doute; mais de quelle
+hauteur ici Beethoven domine son rival! Non pas seulement parce qu'il
+est un immense symphoniste, parce qu'il sait mieux que lui faire parler
+l'orchestre, mais, on doit le reconnaître, parce que sa pensée musicale,
+dans ce morceau,<a name="page_079" id="page_079"></a> est plus forte, plus grandiose et d'une expression
+incomparablement plus pénétrante. On sent, dès les premières mesures,
+que le malheureux enfermé dans cette prison a dû, en y entrant, <i>laisser
+toute espérance</i>.</p>
+
+<p>Le voici. A un douloureux récitatif entrecoupé par les phrases
+principales de la symphonie précédente succède un cantabile désolé,
+navrant, dont l'accompagnement des instruments à vent accroît à chaque
+instant la tristesse. La douleur du prisonnier devient de plus en plus
+intense. Sa tête s'égare... l'aile de la mort l'a touché... Pris d'une
+hallucination soudaine, il se croit libre, il sourit, des larmes de
+tendresse roulent dans ses yeux mourants, il croit revoir sa femme, il
+l'appelle, elle lui répond; il est ivre de liberté et d'amour...</p>
+
+<p>A d'autres de décrire cette mélodie sanglotante, ces palpitations de
+l'orchestre, ce chant continu du hautbois qui suit le chant de Florestan
+comme la voix de l'épouse adorée qu'il croit entendre; et ce crescendo
+entraînant, et le dernier cri du moribond... Je ne le puis...</p>
+
+<p>Reconnaissons ici l'art souverain, l'inspiration brûlante, le vol
+fulgurant du génie...</p>
+
+<p>Florestan, après cet accès d'agitation fébrile, est retombé sur sa
+couche; voici venir Rocko et la tremblante Éléonore (Fidelio). La
+terreur de cette scène est amoindrie par le nouveau libretto, où il ne
+s'agit que de déblayer une citerne au lieu de creuser la fosse du
+prisonnier encore vivant. (Vous voyez où conduisent tous ces
+remaniements...)</p>
+
+<p>Rien de plus sinistre que ce duo célèbre, où la froide insensibilité de
+Rocko contraste avec les aparté déchirants de Fidelio, où le sourd
+murmure de l'orchestre est comparable au bruit mat de la terre tombant
+sur une bière qu'on recouvre. Un de nos confrères de la critique
+musicale a très-justement établi un rapprochement entre ce morceau et la
+scène des fossoyeurs d'<i>Hamlet</i>. Pouvait-on plus dignement le louer?</p>
+
+<p>Les fossoyeurs de Beethoven terminent leur duo sans coda,<a name="page_080" id="page_080"></a> sans
+cabalette, sans éclat de voix; aussi le parterre garde encore à leur
+égard un rigoureux silence. Voyez le malheur!</p>
+
+<p>Le trio suivant est plus heureux; on l'applaudit, bien qu'il ait aussi
+une terminaison douce. Les trois personnages, animés de sentiments
+affectueux, y chantent de suaves mélodies, que les plus harmonieux
+accompagnements soutiennent sans recherche et sans effort. Rien de plus
+élégant et de plus touchant à la fois que ce beau thème de vingt mesures
+exposé par le ténor. C'est le chant dans sa plus exquise pureté, c'est
+l'expression dans ce qu'elle a de plus vrai, de plus simple et de plus
+pénétrant. Ce thème est ensuite repris, tantôt en entier, tantôt par
+fragments, et, après des modulations très-hardies, ramené dans le ton
+primitif avec un bonheur et une adresse incomparables.</p>
+
+<p>Le quatuor du pistolet est un long roulement de tonnerre, dont la menace
+augmente sans cesse de violence et aboutit à une série d'explosions. A
+partir du cri de Fidelio: «Je suis sa femme!» l'intérêt musical se
+confond avec l'intérêt dramatique; on est ému, entraîné, bouleversé,
+sans qu'on puisse distinguer si cette violente émotion est due aux voix,
+aux instruments ou à la pantomime des acteurs et au mouvement de la
+scène; tant le compositeur s'est identifié avec la situation qu'il a
+peinte avec une vérité frappante et la plus prodigieuse énergie. Les
+voix, qui s'interpellent et se répondent en brûlantes apostrophes, se
+distinguent toujours au milieu du tumulte de l'orchestre et au travers
+de ce trait des instruments à cordes, semblable aux vociférations d'une
+foule agitée de mille passions. C'est un miracle de musique dramatique
+auquel je ne connais de pendant chez aucun maître ancien ou moderne. Le
+changement du livret a fait un tort énorme et bien regrettable à cette
+belle scène. L'action ayant été transportée à une époque où le pistolet
+n'était pas inventé, on a dû renoncer à le donner à Fidelio pour arme
+offensive; la jeune femme menace maintenant Pizarre avec un levier de
+fer, incomparablement moins<a name="page_081" id="page_081"></a> dangereux, pour un tel homme surtout, que
+le petit tube avec lequel cette faible main peut à coup sûr frapper de
+mort Pizarre s'il fait le moindre mouvement. D'ailleurs le geste de
+Fidelio, visant Pizarre au visage, prête à un grand effet de scène. Je
+vois encore madame Devrient avec le tremblement de son bras qu'elle
+tenait tendu vers Pizarre en riant d'un rire convulsif.</p>
+
+<p>Voilà ce qui résulte de tous ces tripotages de pièces et de partitions,
+accommodées aux prétendues <i>exigences</i> d'un public qui n'exige rien et
+s'arrangerait fort qu'on voulût bien lui offrir certains ouvrages tels
+que leurs auteurs les ont écrits.</p>
+
+<p>Après cet admirable quatuor, les deux époux demeurés seuls chantent un
+duo non moins admirable, où la passion éperdue, la joie, la surprise,
+l'abattement empruntent tour à tour à la musique des accents dont rien
+ne peut donner une idée à qui ne les a pas entendus. Quel amour! quels
+transports! quelles étreintes! avec quelle fureur ces deux êtres
+s'embrassent! comme la passion les fait balbutier! Les paroles se
+pressent sur leurs lèvres frémissantes, ils chancellent, ils sont
+haletants..... ils s'aiment!... comprenez-vous?... ils s'aiment! Qu'y
+a-t-il de commun entre un tel élan d'amour et ces fades duos d'époux
+unis par un mariage de convenance?... Au dernier final on entend un
+vaste morceau d'ensemble dont le rhythme de marche est interrompu
+d'abord par quelques mouvements lents épisodiques. L'allegro reprend
+ensuite et va en s'animant graduellement et en augmentant de sonorité
+jusqu'à la fin. Dans cette péroraison, la majesté d'abord et la verve
+ensuite éblouissent et entraînent les auditeurs même les plus froids et
+les plus récalcitrants. Ils disent alors, en approuvant d'un air
+contraint: «A la bonne heure!» Nous dirons aussi, en les voyant
+applaudir: «A la bonne heure!» Mais tout le reste de la partition, qui
+les touche si peu, n'en est pas moins admirable, et, sans vouloir
+déprécier ce gigantesque finale, plusieurs des morceaux précédents lui
+sont même de beaucoup supérieurs. Qui sait pourtant<a name="page_082" id="page_082"></a> si la lumière ne se
+fera pas plus tôt qu'on ne pense, pour ceux-là même dont l'âme est
+fermée en ce moment à ce bel ouvrage de Beethoven, comme elle est aussi
+fermée aux merveilles de la neuvième symphonie, des derniers quatuors et
+des grandes sonates de piano de ce même incomparable inspiré? Un voile
+épais semble quelquefois placé sur les <i>yeux de l'esprit</i>, quand on
+regarde d'un certain côté du ciel de l'art et empêche de voir les grands
+astres qui l'illuminent; puis tout d'un coup, sans cause connue, le
+voile se déchire, on voit et l'on rougit d'avoir été aveugle si
+longtemps.</p>
+
+<p>Ceci me rappelle ce pauvre Adolphe Nourrit. Il m'avouait un jour
+n'admirer que <i>Macbeth</i> dans l'&oelig;uvre entière de Shakspeare, et trouver
+surtout absurde et inintelligible <i>Hamlet</i>. Trois ans après, il vint me
+dire avec l'émotion d'un enthousiasme concentré: «<i>Hamlet</i> est le
+chef-d'&oelig;uvre du plus grand poëte philosophe qui ait jamais existé. Je
+le comprends aujourd'hui. Mon c&oelig;ur et ma tête en sont remplis, enivrés.
+Vous avez dû garder de mon sens poétique et de mon intelligence une
+singulière opinion... Rendez-moi votre estime.» <i>Alas! poor Yorick!</i><a name="page_083" id="page_083"></a></p>
+
+<h2><a name="BEETHOVEN_DANS_LANNEAU_DE_SATURNE" id="BEETHOVEN_DANS_LANNEAU_DE_SATURNE"></a>BEETHOVEN DANS L'ANNEAU DE SATURNE<br /><br />
+<small>LES MEDIUMS</small></h2>
+
+<p>Le monde musical est en ce moment fort ému; toute la philosophie de
+l'art semble bouleversée. On croyait généralement, il y a quelques jours
+à peine, que le beau en musique, comme le médiocre, comme le laid, était
+absolu, c'est-à-dire qu'un morceau beau, ou laid, ou médiocre pour les
+gens qui s'intitulent gens de goût, connaisseurs, était également beau,
+médiocre ou laid pour tout le monde, et par conséquent pour les gens
+sans goût et sans connaissances. Il résultait de cette opinion
+consolante que le chef-d'&oelig;uvre capable de faire couler les larmes des
+yeux d'un habitant du nº 58 de la rue de la Chaussée-d'Antin, à Paris,
+ou de l'ennuyer, ou de le révolter, devait nécessairement produire le
+même effet sur un Cochinchinois, sur un Lapon, sur un pirate de Timor,
+sur un Turc, sur un portefaix de la rue des Mauvaises-Paroles. Quand je
+dis <i>on croyait</i>, je veux désigner par <i>on</i> les savants, les docteurs et
+les simples de c&oelig;ur: car en ces questions les grands et les petits
+esprits se rencontrent, et qui ne se ressemble pas s'assemble. Quant à
+moi, qui ne suis ni savant, ni docteur, ni simple, je n'ai jamais trop
+su à quoi m'en tenir sur ces graves sujets de controverse; je crois<a name="page_084" id="page_084"></a>
+pourtant que je ne croyais rien; mais à cette heure, j'en suis sûr, me
+voilà fixé, et je crois au beau absolu beaucoup moins qu'à la corne des
+licornes. Car pourquoi, je vous prie, ne pas croire à la corne des
+licornes? Il est archiprouvé maintenant qu'il y a des licornes dans
+plusieurs parties de l'Himalaya. On connaît l'aventure de M.
+Kingsdoom.&mdash;Le célèbre voyageur anglais, étonné de rencontrer un de ces
+animaux, qu'il croyait fabuleux (voilà ce que c'est que de croire!), et
+le regardant avec une attention blessante pour l'élégant quadrupède, la
+licorne irritée se précipita sur lui, le cloua contre un arbre et lui
+laissa dans la poitrine un long morceau de corne pour preuve de son
+existence. Le malheureux Anglais ne pouvait pas en revenir.</p>
+
+<p>Maintenant il faut dire pourquoi je suis certain de croire depuis peu
+que je ne crois pas au beau absolu en musique. Une révolution a dû
+s'opérer et s'est opérée réellement dans la philosophie depuis la
+merveilleuse découverte des tables tournantes (en sapin), et par suite
+des médiums, et par suite des évocations d'esprits, et par suite des
+conversations <i>spiritistes</i>. La musique ne pouvait pas rester en dehors
+de l'influence d'un fait aussi considérable et demeurer isolée du monde
+des esprits, elle, la science de l'impalpable, de l'impondérable, de
+l'insaisissable. Beaucoup de musiciens se sont donc mis en rapport avec
+le monde des esprits (ils auraient dû le faire depuis longtemps). Au
+moyen d'une table de sapin d'un prix fort modique, sur laquelle on
+impose les mains, et qui, après quelques minutes de réflexions (de
+réflexions de la table), se met à lever une ou deux de ses jambes, de
+façon, malheureusement, à effaroucher la pudeur des dames anglaises, on
+parvient non-seulement à évoquer l'esprit d'un grand compositeur, mais à
+entrer même en conversation réglée avec lui, à le forcer de répondre à
+toutes sortes de questions. Bien plus, en s'y prenant bien, on peut
+obliger l'esprit du grand maître à dicter une nouvelle &oelig;uvre, une
+composition tout entière sortant brûlante de son cerveau. Comme pour les
+lettres de l'alphabet, il est convenu que la<a name="page_085" id="page_085"></a> table, en levant ses
+jambes et en les laissant retomber sur un parquet, frappe tant de coups
+pour un <i>ut</i>, tant pour un <i>ré</i>, tant pour un <i>fa</i>, tant pour une simple
+croche, tant pour une double croche, tant pour un soupir, pour un
+demi-soupir, etc., etc. Je sais ce qu'on va me répondre: «Il est
+convenu, direz-vous? Convenu avec qui? avec les esprits évidemment. Or,
+avant que cette convention fût établie, comment s'y est pris le premier
+médium pour savoir des esprits qu'on en convenait?» Je ne puis vous le
+dire; ce qu'il y a de sûr, c'est que c'est sûr; et puis, dans ces
+grandes questions, il faut absolument se laisser guider par le sens
+intérieur, et surtout ne pas chercher la petite bête.</p>
+
+<p>Or donc déjà (comme disent les Russes) on a évoqué dernièrement l'esprit
+de Beethoven, qui habite Saturne. Mozart habitant Jupiter, c'est connu
+de tout le monde, il semble que l'auteur de <i>Fidelio</i> eût dû choisir le
+même astre pour sa nouvelle résidence; mais Beethoven, on ne l'ignore
+pas, est un peu sauvage, capricieux, peut-être même a-t-il quelque
+antipathie non avouée pour Mozart. Tant il y a qu'il habite Saturne ou
+du moins son anneau. Et voilà que lundi dernier un médium très-familier
+avec le grand homme, et sans craindre de mettre celui-ci de mauvaise
+humeur, en lui faisant faire à propos de rien un si long voyage, pose
+les mains sur sa table de sapin pour envoyer à Beethoven, dans l'anneau
+de Saturne, l'ordre de venir un instant causer avec lui. La table
+aussitôt de faire des mouvements indécents, de lever les jambes, et de
+montrer..... que l'esprit était proche. Ces pauvres esprits, avouez-le,
+sont bien obéissants. Beethoven, pendant sa vie terrestre, ne se fût pas
+dérangé pour aller seulement de la porte de Carinthie au palais
+impérial, si l'empereur d'Autriche l'eût fait prier de le venir voir, et
+il quitte maintenant l'anneau de Saturne et interrompt ses hautes
+contemplations pour obéir à l'<i>ordre</i> (notez-le bien), à l'ordre du
+premier venu, possesseur d'une table de sapin.<a name="page_086" id="page_086"></a></p>
+
+<p>Ce que c'est que la mort, comme cela vous transforme le caractère! et
+que Marmontel a eu raison de dire dans son opéra de <i>Zémire et Azor</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Les esprits, dont on nous fait peur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sont les meilleures gens du monde.</span><br />
+</p>
+
+<p>Il en est ainsi. Je vous ai déjà prévenu qu'en ces questions il ne
+fallait pas chercher la petite bête.</p>
+
+<p>Beethoven arrive et dit par les pieds de la table: «Me voilà!» Le médium
+enchanté lui tape sur le ventre...&mdash;Allons, me direz-vous, voilà que
+vous laissez échapper des absurdités!&mdash;Bah!&mdash;Eh! oui, vous avez déjà
+parlé de cerveau tout à l'heure à propos d'un esprit; les esprits ne
+sont pas des corps.&mdash;Non... non, mais vous savez bien que ce sont des...
+semi-corps. On a parfaitement expliqué cela. Ne m'interrompez plus pour
+d'aussi futiles observations. Je continue mon triste récit. Le médium,
+qui lui-même est un semi-esprit, frappe donc un semi-coup sur le
+semi-ventre de Beethoven et prie sans façon le semi-dieu de lui dicter
+une nouvelle sonate. L'autre ne se le fait pas dire deux fois, et la
+table aussitôt de gambader... On écrit sous sa dictée. La sonate écrite,
+Beethoven repart pour Saturne; le médium, entouré d'une douzaine de
+spectateurs stupéfaits, s'approche du piano, exécute la sonate, et les
+spectateurs stupéfaits deviennent des auditeurs confondus en
+reconnaissant que la sonate est non pas une semi-platitude, mais bien
+une platitude complète, un non-sens, une stupidité.</p>
+
+<p>Comment croire maintenant au beau absolu? Certainement Beethoven, en
+allant habiter une sphère supérieure, n'a pu que se perfectionner, son
+génie a dû s'agrandir, s'élever, et, en dictant une nouvelle sonate, il
+a dû vouloir donner aux habitants de la terre une idée du nouveau style
+qu'il a adopté dans son nouveau séjour, une idée de sa <i>quatrième
+manière</i>, une idée de la musique qu'on exécute sur les Érards de
+l'anneau de Saturne. Et voilà que ce nouveau style est précisément ce
+que<a name="page_087" id="page_087"></a> nous autres, musiciens infimes d'un monde infime et soussaturnien,
+nous appelons le style plat, le style bête, le style insupportable; et,
+bien loin de nous ravir au cinquante-huitième ciel, cela nous irrite et
+nous donne des nausées... Ah! c'est à en perdre la raison, si la chose
+était possible.</p>
+
+<p>Alors il faudra donc croire que le beau et le laid n'étant pas absolus,
+universels, beaucoup de productions de l'esprit humain, admirées sur la
+terre, seront méprisées dans le monde des esprits, et je me vois
+autorisé à conclure (au reste, je m'en doutais depuis longtemps) que des
+opéras représentés et applaudis journellement, même sur des théâtres que
+la pudeur me permet de nommer, seraient sifflés dans Saturne, dans
+Jupiter, dans Mars, dans Vénus, dans Pallas, dans Sirius, dans Neptune,
+dans la grande et la petite Ourse, dans la constellation du Chariot, et
+ne sont enfin que des platitudes infinies pour l'univers infini.</p>
+
+<p>Cette conviction n'est pas faite pour encourager les grands producteurs.
+Plusieurs d'entre eux, accablés par la funeste découverte, sont tombés
+malades, et pourraient bien, dit-on, passer à l'état d'esprits.
+Heureusement ce sera long.<a name="page_088" id="page_088"></a></p>
+
+<h2><a name="LES" id="LES"></a><small>LES</small><br /><br />
+APPOINTEMENTS DES CHANTEURS</h2>
+
+<p>A l'inverse de la fameuse caisse de Robert Macaire, toujours ouverte
+<i>pour recevoir</i>, la caisse des théâtres lyriques est toujours ouverte
+pour payer. Ce que mangent les ténors, les soprani et les barytons
+dépasse toute croyance; on n'a jamais vu de gargantualisme pareil. Le
+public ne payant pas plus qu'autrefois, au contraire, les demi-dieux ont
+dû tout naturellement et très-rapidement transformer la caisse des
+malheureux directeurs en caisse des Danaïdes, où l'on verse des seaux
+d'or sans qu'il y reste un sou. Encore Paris ne peut-il plus payer les
+voix exceptionnelles. Aussitôt qu'un chanteur est sûr d'être un dieu, le
+voilà qui prend en pitié les cinquantaines de mille francs qu'on lui
+verse à Paris, et qui se met à chanter tant bien que mal l'italien pour
+aller demander la <i>centaine de mille</i> aux directeurs de Londres ou de
+Saint-Pétersbourg. Un chanteur fort en voix qui ne gagne pas cent mille
+francs par an se regarde aujourd'hui comme un paltoquet; et l'Angleterre
+et la Russie, désireuses de ne pas lui laisser cette mauvaise opinion de
+lui-même, acharnées d'ailleurs à interner chez elles les Grandgousiers
+de l'art, les lui donnent. Qui a tort là-dedans? Eh! mon Dieu, personne.
+<i>Sauvons la caisse!</i> toujours. <i>L'art est une chimère</i>, sachons nous en
+passer.<a name="page_089" id="page_089"></a></p>
+
+<h2><a name="SUR" id="SUR"></a>SUR<br /><br />
+L'ÉTAT ACTUEL DE L'ART DU CHANT<br />
+<small><small>DANS LES THÉATRES LYRIQUES DE FRANCE ET D'ITALIE, ET SUR LES CAUSES QUI
+L'ONT AMENÉ</small></small><br /><br />
+<small>LES GRANDES SALLES<br />
+LES CLAQUEURS, LES INSTRUMENTS A PERCUSSION</small></h2>
+
+<p>Il semble au bon sens vulgaire que l'on devrait, dans les établissements
+dits lyriques, avoir des chanteurs pour les opéras; mais c'est justement
+le contraire qui a lieu: on y a des opéras pour les chanteurs. Il faut
+toujours rajuster, retailler, rapiécer, rallonger, raccourcir plus ou
+moins une partition pour la mettre on état (en quel état!) d'être
+exécutée par les artistes auxquels on la livre. L'un trouve son rôle
+trop haut, l'autre trouve le sien trop bas; celui-là a trop de morceaux,
+celui-ci n'en a pas assez; le ténor veut des <i>i</i> à tout bout de chant,
+le baryton veut des <i>a</i>; ici l'un trouve un accompagnement qui le gêne,
+là son émule se plaint d'un accord qui le contrarie; ceci est trop lent
+pour la prima donna, cela est trop vif pour le ténor. Enfin un
+malheureux compositeur qui s'aviserait d'écrire une gamme d'<i>ut</i> dans
+l'échelle moyenne et dans un mouvement lent, et sans accompagnement, ne
+serait pas assuré de trouver des<a name="page_090" id="page_090"></a> chanteurs pour la bien rendre <i>sans
+changements</i>; la plupart de ces derniers prétendraient encore que la
+gamme <i>n'est pas dans leur voix</i>, parce qu'elle n'a pas <i>été écrite pour
+eux</i>.</p>
+
+<p>A l'heure qu'il est, en Europe, avec le système de chant qui y est en
+vigueur (c'est le cas de le dire), sur dix individus qui se disent
+chanteurs, c'est tout au plus s'il serait possible d'en trouver deux ou
+trois capables de bien chanter, mais, là, tout à fait bien, avec
+correction, justesse, expression, dans un bon style et avec une voix
+pure et sympathique, une simple romance. Je suppose qu'on prenne l'un
+d'eux au hasard et qu'on lui dise: «Voici un vieil air bien simple, bien
+touchant, dont la douce mélodie ne module pas et reste enfermée dans la
+modeste étendue d'une octave, chantez-nous cela;» il est très-possible
+que votre chanteur, qui peut-être est un illustre, extermine la pauvre
+fleurette musicale, et qu'en l'écoutant vous regrettiez quelque brave
+fille de village par qui vous aurez entendu fredonner autrefois le vieil
+air.</p>
+
+<p>Aucune pensée musicale, aucune forme mélodique, aucun accent expressif
+ne résiste à l'affreux mode d'interprétation qui se répand de plus en
+plus aujourd'hui. Encore s'il était le seul! mais nous avons de
+nombreuses variétés de chant anti-mélodiques. Il y a d'abord le chant
+<i>innocemment bête</i>, le chant <i>plat</i>, puis le chant <i>prétentieusement
+bête</i>, le chant orné de toutes les stupidités que le chanteur s'avise
+d'y introduire; celui-ci est déjà fort <i>coupable</i>. Vient ensuite le
+chant <i>vicieux</i>, qui corrompt le public et l'attire dans de mauvaises
+routes musicales, par l'attrait d'une certaine exécution capricieuse,
+brillante, mais fausse d'expression, qui révolte à la fois le bon goût
+et le bon sens; enfin nous avons le chant <i>criminel</i>, le chant
+<i>scélérat</i>, qui joint à sa scélératesse un fonds inépuisable de bêtise,
+qui ne procède que par grandes engueulées, se plaît</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 3em;">Aux bruyantes mêlées,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Aux longs roulements des tambours,</span><br />
+</p>
+
+<p><a name="page_091" id="page_091"></a></p>
+
+<p class="nind">aux drames sombres, aux égorgements, aux empoisonnements, aux
+malédictions, aux anathèmes, à toutes les horreurs dramatiques enfin qui
+fournissent le plus d'occasions de <i>donner de la voix</i>. C'est ce dernier
+qui règne, dit-on, despotiquement en Italie à cette heure. Mais la
+cause, la cause? dira-t-on. La cause, ou les causes, répondrai-je, sont
+faciles à trouver; c'est le remède que l'on connaît moins, ou, pour
+parler franc, c'est le remède qu'on n'appliquera jamais, lors même qu'il
+serait connu et que son efficacité serait parfaitement démontrée. Les
+causes sont à la fois morales et physiques, toutes dépendantes les unes
+des autres; et si les entreprises théâtrales n'avaient pas été de tout
+temps, presque partout, livrées aux mains de gens avides d'argent avant
+tout et ignorants des nécessités de l'art, ces causes n'existeraient
+pas.</p>
+
+<p>Ce sont: la grandeur démesurée de la plupart des théâtres lyriques;</p>
+
+<p>Le système des applaudissements, salariés ou non;</p>
+
+<p>La prépondérance qu'on a laissé s'établir de l'exécution sur la
+composition, du larynx sur le cerveau, de la matière sur l'esprit, et
+trop souvent enfin la lâche soumission du génie à la sottise.</p>
+
+<p><i>Les théâtres lyriques sont trop vastes.</i> Il est prouvé, il est certain
+que le son, pour agir <i>musicalement</i> sur l'organisation humaine, ne doit
+pas partir d'un point trop éloigné de l'auditeur. On est toujours prêt à
+répondre, lorsqu'on parle de la sonorité d'une salle d'opéra ou de
+concert: <i>Tout s'y entend fort bien</i>. Mais j'entends aussi fort bien de
+mon cabinet le canon que l'on tire sur l'esplanade des Invalides, et
+cependant ce bruit, qui d'ailleurs est en dehors des conditions
+musicales, ne me frappe, ne m'émeut, n'ébranle mon système nerveux en
+aucune façon. Eh bien! c'est ce coup, cette émotion, cet ébranlement que
+le son doit absolument donner à l'organe de l'ouïe, pour l'émouvoir
+musicalement, que l'on ne reçoit pas des groupes même les plus puissants
+de voix et d'instruments,<a name="page_092" id="page_092"></a> lorsqu'on les écoute à trop grande distance.
+Quelques savants pensent que le fluide électrique est impuissant à
+parcourir un espace plus grand qu'un certain nombre de milliers de
+lieues; j'ignore s'il en est ainsi, mais je suis sûr que le fluide
+musical (je demande la permission de désigner ainsi la cause inconnue de
+l'émotion musicale) est sans force, sans chaleur et sans vie à une
+certaine distance de son point de départ. On <i>entend</i>, on ne <i>vibre
+pas</i>. Or, <i>il faut vibrer</i> soi-même avec les instruments et les voix, et
+par eux, pour percevoir de véritables sensations musicales. Rien n'est
+plus facile à démontrer. Placez un petit nombre de personnes, bien
+organisées et douées de quelque connaissance de la musique, dans un
+salon de médiocre grandeur, point trop meublé ni tapissé; exécutez
+dignement devant elles quelque vrai chef-d'&oelig;uvre, d'un vrai
+compositeur, vraiment inspiré, une &oelig;uvre bien pure de ces
+insupportables beautés de convention que prônent les pédagogues et les
+enthousiastes de parti pris, un simple trio pour piano, violon et basse,
+le trio en <i>si</i> bémol de Beethoven, par exemple; que va-t-il se passer?
+Les auditeurs vont se sentir peu à peu remplis d'un trouble inaccoutumé,
+ils éprouveront une jouissance intense, profonde, qui tantôt les agitera
+vivement, tantôt les plongera dans un calme délicieux, dans une
+véritable extase. Au milieu de l'andante, au troisième ou quatrième
+retour de ce thème sublime et si passionnément religieux, il peut
+arriver à l'un d'eux de ne pouvoir contenir ses larmes, et s'il les
+laisse un instant couler, il finira peut-être (j'ai vu le phénomène se
+produire) par pleurer avec violence, avec fureur, avec explosion. Voilà
+un effet musical! voilà un auditeur saisi, enivré par l'art des sons, un
+être élevé à une hauteur incommensurable au-dessus des régions
+ordinaires de la vie! Il adore la musique, celui-là; il ne sait comment
+exprimer ce qu'il ressent, son admiration est ineffable, et sa
+reconnaissance pour le grand poëte-compositeur qui vient de le ravir
+ainsi égale son admiration.<a name="page_093" id="page_093"></a></p>
+
+<p>Maintenant, supposez qu'au milieu de ce même morceau, rendu par les
+mêmes virtuoses, le salon dans lequel on l'exécute puisse s'agrandir
+graduellement, et que par suite de cet agrandissement progressif du
+local, l'auditoire soit peu à peu éloigné des exécutants. Bien; voilà
+notre salon grand comme un théâtre ordinaire; notre auditeur, qui déjà
+l'instant d'auparavant sentait l'émotion le gagner, commence à reprendre
+son calme; il <i>entend</i> toujours, mais il ne <i>vibre</i> presque plus; il
+admire l'&oelig;uvre, mais par raisonnement et non plus par sentiment ni par
+suite d'un entraînement irrésistible. Le salon s'élargit encore,
+l'auditeur est éloigné de plus en plus du foyer musical. Il en est aussi
+loin qu'il le serait, si les trois concertants étaient groupés au milieu
+de la scène de l'Opéra, et s'il était, lui, assis au balcon des
+premières loges de face. Il <i>entend</i> toujours, pas un son ne lui
+échappe, mais il n'est plus atteint par le <i>fluide musical</i> qui ne peut
+parvenir jusqu'à lui; son trouble s'est dissipé, il redevient froid, il
+éprouve même une sorte d'anxiété désagréable et d'autant plus pénible
+qu'il fait plus d'efforts d'attention pour ne pas perdre le fil du
+discours musical. Mais ses efforts sont vains, l'insensibilité les
+paralyse, l'ennui le gagne, le grand maître le fatigue, l'obsède, le
+chef-d'&oelig;uvre n'est plus pour lui qu'un petit bruit ridicule, le géant
+un nain, l'art une déception; il s'impatiente et n'écoute plus. Autre
+épreuve!</p>
+
+<p>Suivez une bande militaire exécutant une marche brillante dans la rue
+Royale, je suppose; vous l'écoutez avec plaisir, vous marchez
+allègrement à sa suite, son rhythme vous entraîne, ses fanfares
+guerrières vous animent, et vous rêvez déjà de gloire et de combats. La
+bande militaire entre sur la place de la Concorde, vous l'entendez
+toujours, mais les réflecteurs du son n'existant plus, son prestige se
+dissipe, vous ne vibrez plus et vous la laissez continuer son chemin, et
+vous n'en faites pas plus de cas que d'une musique de saltimbanques.</p>
+
+<p>A présent, pour rentrer dans le c&oelig;ur de notre sujet, combien<a name="page_094" id="page_094"></a> de fois
+m'est-il arrivé, au temps où l'on avait encore la bonté de représenter,
+et pas trop mal, à l'Opéra, les &oelig;uvres de Gluck, de rester froid, mais
+irrité de ma froideur, en entendant le premier acte d'<i>Orphée</i>! Je
+savais, j'étais sûr pourtant que c'est là une merveille d'expression, de
+poétique mélodie; l'exécution ne manquait d'aucune qualité essentielle.
+Mais la scène représentant <i>un bois sacré</i> était ouverte de toutes
+parts, le son se perdait au fond, à droite et à gauche du théâtre, il
+n'y avait pas de réflecteurs, et, partant, plus d'effet; Orphée semblait
+chanter réellement dans une plaine de la Thrace: Gluck avait tort. Ce
+même rôle d'Orphée chanté encore par A. Nourri, quelques jours après,
+ces mêmes ch&oelig;urs exécutés par les mêmes choristes, ce même air
+pantomime exécuté par le même orchestre, mais dans la salle du
+Conservatoire, retrouvaient toute leur magie; on s'extasiait, on
+s'imprégnait de poésie antique: Gluck avait raison.</p>
+
+<p>Les symphonies de Beethoven, qui bouleversent tout dans cette salle du
+Conservatoire, ont été exécutées plusieurs fois à l'Opéra, elles n'y
+produisaient rien; Beethoven avait tort. Le <i>Don Juan</i> de Mozart, si
+ardent, si passionné et si passionnant au Théâtre-Italien, quand
+l'exécution en est bonne, est glacial à l'Opéra, tout le monde en
+convient. Le <i>Mariage de Figaro</i> y paraîtrait plus froid encore. A
+l'Opéra, Mozart a donc tort!...</p>
+
+<p>Les chefs-d'&oelig;uvre de la première manière de Rossini, le <i>Barbier</i>, la
+<i>Cenerentola</i> et tant d'autres, perdent à l'Opéra leur physionomie si
+piquante et si spirituelle; on en jouit encore, mais froidement <i>de
+loin</i>, comme d'un jardin qu'on regarde avec un télescope. Ce Rossini-là
+a donc tort!...</p>
+
+<p>Et le <i>Freyschütz</i>, voyez comme il se traîne languissant à l'Opéra, ce
+drame musical si vivace, d'une si sauvage énergie! Weber a donc tort?...</p>
+
+<p>Je pourrais aisément multiplier mes citations. Qu'est-ce qu'un théâtre
+dans lequel Gluck, Mozart, Weber, Beethoven<a name="page_095" id="page_095"></a> et Rossini ont tort, sinon
+un théâtre construit dans de mauvaises conditions musicales? Il ne
+manque pourtant pas de sonorité. Non, mais comme tous les autres
+théâtres de la même dimension, l'Opéra est trop grand. Le <i>son</i> le
+remplit aisément, mais non le <i>fluide musical</i> que dégagent les moyens
+ordinaires d'exécution. On objectera sans doute que plusieurs beaux
+ouvrages y produisent néanmoins de l'effet, et qu'un chanteur habile,
+lorsqu'il a le talent d'enchaîner et de concentrer sur soi l'attention
+de l'auditoire, y peut aborder avec succès le <i>chant doux</i>. Mais je
+répondrai que ce précieux chanteur impressionnerait bien plus vivement
+encore son public dans une salle moins vaste, et qu'il en serait de même
+de ces beaux ouvrages, écrits d'ailleurs spécialement pour le théâtre de
+l'Opéra; que, de plus, sur vingt belles idées contenues dans ces
+partitions exceptionnelles (les partitions écrites aujourd'hui même pour
+le théâtre de l'Opéra), c'est à peine si quatre ou cinq surnagent; tout
+le reste est perdu. Encore ces beautés n'apparaissent-elles que voilées
+et amoindries par l'éloignement, et jamais sous tous leurs aspects,
+jamais dans toute leur vivacité d'allures, jamais dans tout leur éclat.</p>
+
+<p>De là la nécessité tant raillée, mais réelle cependant, d'entendre
+très-souvent un bel opéra pour le goûter et en découvrir le mérite. A sa
+première représentation tout y paraît confus, vague, incolore, sans
+forme, sans nerf; ce n'est qu'un tableau à demi effacé et dont il faut
+suivre le dessin ligne à ligne. Écoutez les jugements du foyer dans les
+entr'actes des premières représentations; l'ouvrage nouveau, au dire des
+critiques, est <i>invariablement ennuyeux</i> ou <i>détestable</i>. Voilà
+vingt-cinq ans que je les écoute en pareil cas, sans les avoir entendus
+une seule fois exprimer une opinion plus favorable. C'est bien pis aux
+répétitions générales, quand la salle est à demi vide; alors rien ne
+surnage, tout disparaît; ni grâce mélodique, ni science harmonique, ni
+coloris d'instrumentation, ni amour, ni colère, n'y font rien; c'est un
+bruit vague plus<a name="page_096" id="page_096"></a> ou moins fatigant qui vous irrite ou vous assomme, et
+l'on sort de là en maudissant l'&oelig;uvre et l'auteur.</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais la répétition générale des <i>Huguenots</i>. En
+rencontrant M. Meyerbeer sur le théâtre, après le quatrième acte, je ne
+pus lui dire que ceci: «Il y a un ch&oelig;ur dans l'avant-dernière scène
+qui, <i>ce me semble</i>, doit produire de l'effet.» Je voulais parler du
+ch&oelig;ur des moines, de la scène de la bénédiction des poignards, de l'une
+des plus foudroyantes inspirations de l'art de tous les temps. Il <i>me
+semblait</i> que cela devait produire quelque effet. Je n'en avais pas été
+autrement frappé.</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>La composition musicale dramatique, est un art double; il résulte de
+l'association, de l'union intime de la poésie et de la musique. Les
+accents mélodiques peuvent avoir sans doute un intérêt spécial, un
+charme qui leur soit propre et résultant de la musique seulement; mais
+leur force est doublée si on les voit concourir en outre à l'expression
+d'une belle passion, d'un beau sentiment, indiqués par un poëme digne de
+ce nom; les deux arts unis se renforcent alors l'un par l'autre. Or
+cette union est détruite en grande partie dans les salles trop vastes,
+où l'auditeur, malgré toute son attention, comprend à peine un vers sur
+vingt, où il ne voit même pas bien les traits du visage des acteurs, où
+il lui est en conséquence impossible de saisir les nuances délicates de
+la mélodie, de l'harmonie, de l'instrumentation, et les motifs de ces
+nuances, et leurs rapports avec l'élément dramatique déterminé par les
+paroles, puisque ces paroles il ne les entend pas.</p>
+
+<p>La musique, je le répète, doit être entendue de près; dans
+l'éloignement, son charme principal disparaît; il est tout au moins
+singulièrement <i>modifié</i> et affaibli. Trouverait-on quelque plaisir dans
+la conversation des plus spirituelles gens du monde si l'on était obligé
+de l'entretenir à trente pas de ses interlocuteurs. Le son, au delà
+d'une certaine distance, bien<a name="page_097" id="page_097"></a> qu'on l'entende encore, est comme une
+flamme que l'on voit, mais dont on ne sent pas la chaleur?</p>
+
+<p>Cet avantage des petites salles sur les grandes est évident, et c'est
+parce qu'il l'avait remarqué qu'un directeur de l'Opéra disait avec une
+plaisante naïveté et un peu de mauvaise humeur: «Oh! dans votre salle du
+Conservatoire, tout fait de l'effet.» Oui? et bien! essayez un peu d'y
+faire entendre les grossièretés, les platitudes brutales, les non-sens,
+les contre-sens, les discordances, les cacophonies, que l'on supporte
+tant bien que mal dans votre salle de l'Opéra, et vous verrez le genre
+d'effet qu'ils produiront...</p>
+
+<p>Maintenant examinons un autre côté de la question, celui qui se rattache
+à l'art du chant et à l'art du compositeur; nous trouverons bien vite la
+preuve de ce que j'ai avancé en commençant, à savoir que si l'art du
+chant est devenu ce qu'il est aujourd'hui, l'art du cri, la trop grande
+dimension des théâtres en est la cause; nous trouverons aussi que de là
+sont sortis d'autres excès qui déshonorent la musique aujourd'hui.</p>
+
+<p>Le théâtre de la Scala, à Milan, est immense; celui de la Cannobianna
+est très-vaste aussi; le théâtre de Saint-Charles, à Naples, et beaucoup
+d'autres que je pourrais citer, ont également d'énormes dimensions. Or,
+d'où est partie l'école de chant que l'on blâme si ouvertement et à si
+juste titre aujourd'hui? des grands centres musicaux de l'Italie. Le
+public italien étant en outre dans l'usage de parler pendant les
+représentations aussi haut que l'on parle chez nous à la Bourse, les
+chanteurs ont été amenés peu à peu, ainsi que les compositeurs, à
+chercher tous les moyens de concentrer sur eux l'attention de ce public
+qui prétend aimer <i>sa</i> musique. On a visé dès lors à la sonorité avant
+tout; pour l'obtenir, on a supprimé l'emploi <i>des nuances</i>, celui de la
+<i>voix mixte</i>, de la <i>voix de tête</i>, et des <i>notes inférieures</i> de
+l'échelle de chaque voix, on n'a plus admis pour les ténors que les sons
+hauts dits <i>de poitrine</i>; les basses, ne chantant plus que sur les
+degrés élevés de leur<a name="page_098" id="page_098"></a> échelle, se sont transformées en barytons; les
+voix d'hommes, ne gagnant pas en réalité dans le haut tout ce qu'elles
+perdaient dans le bas, se sont privées d'un tiers de leur étendue; les
+compositeurs, en écrivant pour ces chanteurs, ont dû se renfermer dans
+une octave, et, se bornant à l'emploi de huit notes tout au plus, ne
+produire que des mélodies d'une monotonie et d'un vulgarisme
+désespérants; les voix de femmes les plus aiguës, les plus lancinantes,
+ont obtenu sur toutes les autres une préférence marquée. Ces ténors, ces
+barytons, ces soprani, lancés à toute volée, à sons perdus, ont seuls
+été applaudis; les compositeurs les ont secondés de leur mieux en
+écrivant dans le sens de leurs prétentions stentoréennes; les duos à
+l'unisson, les trios, les quatuors, les ch&oelig;urs à l'unisson se sont
+produits; ce mode de composition étant d'ailleurs plus facile et plus
+expéditif pour les maestri et plus commode pour les exécutants, a
+prévalu; et, la grosse caisse aidant, on a vu s'établir dans une grande
+partie de l'Europe le système de musique dramatique dont nous jouissons.</p>
+
+<p>Je fais cette restriction, parce qu'il n'existe réellement pas en
+Allemagne. Là, pas de salles-gouffres. Celle du Grand-Opéra de Berlin
+elle-même n'est point de dimensions disproportionnées. Les Allemands
+chantent mal, dit-on; cela peut paraître vrai en général. Je ne veux pas
+aborder ici la question de savoir si leur langue n'en est pas la cause,
+et si madame Sontag, si Pischek, si Titchachek, si mademoiselle Lind,
+presque Allemande, et plusieurs autres, ne constituent pas néanmoins de
+magnifiques exceptions; mais en somme l'immense majorité des vocalistes
+allemands chantent et ne hurlent pas; l'école du cri n'est pas la leur;
+ils font de la musique. D'où cela vient-il? De ce qu'ils ont un
+sentiment musical plus fin que beaucoup de leurs émules des autres
+nations sans doute, mais aussi de ce que les théâtres lyriques allemands
+étant tous de médiocres dimensions, le <i>fluide musical</i> en atteint
+exactement tous les points; de ce que le public s'y montrant toujours<a name="page_099" id="page_099"></a>
+silencieux et attentif, les efforts disgracieux des voix et de
+l'instrumentation y deviennent inutiles, et y paraîtraient plus odieux
+encore que chez nous.</p>
+
+<p>Voilà donc, direz-vous, le procès fait aux grands théâtres; on ne pourra
+plus faire de recettes de 11,000 francs, ni réunir dix-huit cents
+personnes à l'Opéra de Paris, à Covent-Garden de Londres, à la Scala, à
+Saint-Charles, ni ailleurs, sous peine d'encourir la critique des
+musiciens. Nous n'hésitons point à répondre par l'affirmative. Vous avez
+lâché le grand mot: <i>La recette!</i> Vous êtes des spéculateurs, nous
+sommes des artistes, et nous ne parlons pas de l'art de battre monnaie,
+qui est le seul auquel vous vous intéressiez.</p>
+
+<p>L'art véritable a ses conditions de puissance et de beauté; la
+spéculation, que je me garderai de confondre avec l'industrie, a les
+siennes de succès plus ou moins moral, et, en dernière analyse, l'art et
+la spéculation s'exècrent mutuellement. Leur antagonisme est de tous les
+lieux et de toutes les époques, il sera éternel; il réside dans le c&oelig;ur
+même des questions. Parlez à un directeur de spectacle, demandez-lui
+quelle est la meilleure salle d'opéra; il répondra, ou au moins il
+pensera s'il n'ose le dire, que c'est la salle où l'on peut faire <i>les
+plus fortes recettes</i>. Parlez à un musicien instruit ou à un savant
+architecte ami de la musique, ils vous diront ceci: «Une salle d'Opéra,
+si l'on veut que les qualités essentielles de l'art des sons puissent y
+être appréciables, doit être <i>un instrument de musique</i>; or elle ne
+l'est point, si dans sa construction on n'a pas tenu compte de certaines
+lois physiques dont la nature est parfaitement connue. Toutes les autres
+considérations sont sans force et sans autorité contre celle-là. Tendez
+des cordes métalliques sur une caisse d'emballage, adaptez-y un clavier,
+vous n'aurez pas pour cela un piano. Tendez des cordes à boyau et en
+soie sur un sabot, vous n'aurez pas pour cela un violon. L'habileté des
+pianistes et des violonistes sera impuissante à transformer en
+véritables instruments de musique ces machines<a name="page_100" id="page_100"></a> ridicules, quand même la
+caisse serait en bois de rose, quand le sabot serait en bois de sandal.
+Vous aurez beau faire souffler les tempêtes dans un tuyau de poêle, le
+son peut-être très-énergique qui en sortira ne fera pas qu'il soit un
+tuyau d'orgue, ni un trombone, ni un tuba, ni un cor. Toutes les raisons
+imaginables, raisons de perspective, raisons de splendeur, raisons
+d'argent, quand il s'agira de la construction d'une salle d'opéra,
+tomberont devant le fait des lois de l'acoustique et de celles de la
+transmission du fluide musical, car ces lois existent. C'est un fait, et
+l'entêtement d'un fait est proverbial.» Voilà ce qu'ils diront ces...
+artistes. Mais ils veulent faire de la musique, et vous voulez faire de
+l'argent.</p>
+
+<p>Quant à l'effet de l'orchestre dans les salles trop grandes, il est
+défectueux, incomplet et faux, en ce sens qu'il est autre que le
+compositeur ne l'a imaginé en écrivant sa partition, lors même que la
+partition a été écrite exprès pour la grande salle où elle est entendue.</p>
+
+<p>Comme la portée du fluide musical des divers projecteurs du son est
+inégale, il s'ensuit nécessairement que les instruments à longue portée
+seront dans mainte occasion d'une puissance en désaccord avec
+l'importance que le compositeur leur a accordée, quand ceux à courte
+portée disparaîtront ou seront déchus de l'emploi qui leur fut assigné
+pour atteindre le but de la composition. Car pour que l'<i>action
+musicale</i> des voix et des instruments soit complète, il faut que tous
+les sons arrivent simultanément et avec la même vitalité de vibrations à
+l'auditeur. Il faut, en un mot, que les sons écrits en partition (les
+musiciens me comprendront) parviennent à l'oreille <i>en partition</i>.</p>
+
+<p>Une autre conséquence de l'extrême grandeur de la salle dans les
+théâtres lyriques, conséquence que j'ai laissé entrevoir tout à l'heure
+en rappelant l'emploi que l'on fait aujourd'hui de la grosse caisse, a
+été en effet l'introduction de tous les violents auxiliaires de
+l'instrumentation dans les orchestres ordinaires. Et cet abus poussé
+maintenant à ses dernières limites,<a name="page_101" id="page_101"></a> tout en ruinant la puissance de
+l'orchestre lui-même, n'a pas peu contribué à amener le système de chant
+dont on déplore l'existence, en excitant les chanteurs, à lutter de
+violence avec l'orchestre dans l'émission des sons.</p>
+
+<p>Voici comment le règne des instruments à percussion s'est établi.</p>
+
+<p>Les lecteurs amis de la musique me pardonneront-ils d'entrer dans
+d'aussi longs développements? Je l'espère. Quant aux autres, je crains
+peu de les ennuyer; ils ne me liront pas.</p>
+
+<p>Ce fut, ou je me trompe fort, dans l'<i>Iphigénie en Aulide</i> de Gluck que
+la grosse caisse se fit entendre pour la première fois à l'Opéra de
+Paris, mais seule, sans cymbales ni aucun autre instrument à percussion.
+Elle figure dans le dernier ch&oelig;ur des Grecs (ch&oelig;ur à l'unisson, notons
+ceci en passant), dont les premières paroles sont: <i>Partons, volons à la
+victoire!</i> Ce ch&oelig;ur est en mouvement de marche et à reprises. Il
+servait au défilé de l'armée thessalienne. La grosse caisse y frappe le
+temps fort de chaque mesure, comme dans les marches vulgaires. Ce ch&oelig;ur
+ayant disparu lorsque le dénoûment de l'opéra fut changé, la grosse
+caisse ne fut plus entendue jusqu'au commencement du siècle suivant.</p>
+
+<p>Gluck introduisit aussi les cymbales (et l'on sait avec quel admirable
+effet) dans le ch&oelig;ur des Scythes d'<i>Iphigénie en Tauride</i>, les
+<i>cymbales seules</i>, sans la grosse caisse, que les routiniers de tous les
+pays en croient inséparable. Dans un ballet du même opéra il employa
+avec le plus rare bonheur le <i>triangle seul</i>. Et ce fut tout.</p>
+
+<p>En 1808, Spontini admit la grosse caisse et les cymbales dans la marche
+triomphale et dans l'air de danse des gladiateurs de la <i>Vestale</i>. Plus
+tard il s'en servit encore dans la marche du cortége de Telasco de
+<i>Fernand Cortez</i>. Il y avait jusque-là emploi, sinon très-ingénieux, au
+moins convenable et fort réservé de ces instruments. Mais Rossini vint
+donner à<a name="page_102" id="page_102"></a> l'Opéra le <i>Siége de Corinthe</i>. Il avait remarqué, non sans
+chagrin, la somnolence du public de notre grand théâtre pendant
+l'exécution des &oelig;uvres les plus belles, somnolence amenée bien plus
+encore par les causes physiques contraires à l'effet musical que je
+viens de signaler, que par le style des &oelig;uvres magistrales de cette
+époque; et Rossini jura de n'en pas subir l'affront. «Je saurai bien
+vous empêcher de dormir,» dit-il. Et il mit la grosse caisse partout, et
+les cymbales et le triangle, et les trombones et l'ophicléide par
+paquets d'accords, et frappant à tour de bras sur des rhythmes
+précipités il fit jaillir de l'orchestre de tels éclairs de sonorité,
+sinon d'harmonie, de tels coups de foudre, que le public, se frottant
+les yeux, se plût à ce nouveau genre d'émotions plus vives, sinon plus
+musicales que celles qu'il avait ressenties jusque alors. Encouragé par
+le succès, il poussa plus loin encore cet abus en écrivant <i>Moïse</i>, où,
+dans le fameux finale du troisième acte, la grosse caisse, les cymbales
+et le triangle frappent dans les <i>forte</i> les quatre temps de la mesure,
+et font en conséquence autant <i>de notes que les voix</i>, qui s'accommodent
+comme on peut le penser d'un pareil accompagnement. Néanmoins
+l'orchestre et le ch&oelig;ur de ce morceau sont construits de telle sorte,
+la sonorité des voix et des instruments ainsi disposés est si
+foudroyante, que <i>la musique</i> surnage au milieu de ce fracas, et que le
+<i>fluide musical</i>, projeté à flots cette fois sur tous les points de la
+salle, malgré ses vastes dimensions, saisit l'auditoire, le secoue, le
+<i>fait vibrer</i>, et que l'un des plus grands effets qu'on ait eu à
+signaler dans la salle de l'Opéra depuis qu'elle existe est produit.
+Mais les instruments à percussion y contribuent-ils? Oui si on les
+considère comme un excitant furieux pour les autres instruments et pour
+les voix; non, si l'on tient seulement compte de la part réelle qu'ils
+prennent à l'action musicale, car ils écrasent l'orchestre et les voix,
+et substituent un bruit violent jusqu'à la folie à une sonorité d'une
+belle énergie.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, à dater de l'arrivée de Rossini à l'Opéra,<a name="page_103" id="page_103"></a> la
+révolution instrumentale des orchestres de théâtre fut faite. On employa
+les grands bruits à tout propos et dans tous les ouvrages, quel que fût
+le style qu'imposait le sujet. Bientôt les timbales, la grosse caisse,
+et les cymbales et le triangle ne suffisant plus, on leur adjoignit un
+tambour, puis deux cornets vinrent en aide aux trompettes, aux trombones
+et à l'ophicléide; l'orgue s'installa dans les coulisses à côté des
+cloches, et l'on vit entrer sur la scène les bandes militaires, et enfin
+les grands instruments de Sax, qui sont aux autres voix de l'orchestre
+comme une pièce de canon est à un fusil. Enfin, Halévy dans sa
+<i>Magicienne</i> ajouta à tous ces moyens violents de l'instrumentation, le
+tamtam. Les nouveaux compositeurs, irrités de l'obstacle que leur
+opposait l'immensité de la salle, pensèrent qu'il fallait, sous peine de
+mort pour leurs &oelig;uvres, le renverser. Maintenant est-on resté
+généralement dans les conditions de l'art digne et élevé en employant
+ces moyens extrêmes pour tourner l'obstacle en croyant le détruire? Non,
+certes! les exceptions sont rares.</p>
+
+<p>L'emploi judicieux des instruments les plus vulgaires, les plus
+grossiers même, peut être avoué par l'art, peut servir à accroître
+réellement sa richesse et sa puissance. Rien n'est à dédaigner dans les
+moyens qui nous sont acquis aujourd'hui; mais les horreurs
+instrumentales dont nous sommes témoins n'en deviennent que plus
+odieuses, et je crois avoir démontré qu'elles ont, pour leur part,
+beaucoup contribué à faire naître les excès vocaux qui ont motivé ces
+trop longues et, je le crains, trop inutiles réflexions.</p>
+
+<p>Ajoutez que ces mêmes excès, introduits graduellement par l'esprit
+d'imitation dans le théâtre de l'Opéra-Comique, y sont, eu égard aux
+conditions particulières de ce théâtre, de son orchestre, de ses
+chanteurs, du ton général de son répertoire, incomparablement plus
+révoltants.</p>
+
+<p>J'ai cru devoir aborder de front, pour la première fois, cette question
+d'où dépend évidemment la vie de la musique théâtrale;<a name="page_104" id="page_104"></a> ces vérités
+pourront déplaire à de grands artistes, à d'excellents et puissants
+esprits; mais je crois qu'en leur conscience ils reconnaîtront que ce
+sont des vérités.</p>
+
+<p>J'ai signalé, en commençant, des causes morales à l'immense désordre
+dont je viens d'étudier les causes physiques. L'influence des
+applaudissements et de ce que les artistes dramatiques surtout ont
+encore l'étonnante naïveté d'appeler <i>le succès</i>, doit y figurer en
+première ligne. L'importance ridicule accordée aux exécutants qui sont
+ou que l'on croit indispensables, l'autorité qu'ils ont usurpée, ne sont
+pas à oublier non plus. Mais ce n'est point ici le lieu de nous livrer à
+l'examen de ces questions; il y aurait un livre à écrire là-dessus.<a name="page_105" id="page_105"></a></p>
+
+<h2><a name="LES2" id="LES2"></a><small>LES</small><br /><br />
+MAUVAIS CHANTEURS, LES BONS CHANTEURS<br /><br />
+<small>LE PUBLIC, LES CLAQUEURS</small></h2>
+
+<p>Je l'ai déjà dit, un chanteur ou une cantatrice capable de chanter seize
+mesures seulement de bonne musique avec une voix naturelle, bien posée,
+sympathique, et de les chanter sans efforts, sans écarteler la phrase,
+sans exagérer jusqu'à la charge les accents, sans platitude, sans
+afféterie, sans mièvreries, sans fautes de français, sans liaisons
+dangereuses, sans hiatus, sans insolentes modifications du texte, sans
+transposition, sans hoquets, sans aboiements, sans chevrotements, sans
+intonations fausses, sans faire boiter le rhythme, sans ridicules
+ornements, sans nauséabondes appogiatures, de manière enfin que la
+période écrite par le compositeur devienne compréhensible, et reste tout
+simplement <i>ce qu'il l'a faite</i>, est un oiseau rare, très-rare,
+excessivement rare.</p>
+
+<p>Sa rareté deviendra bien plus grande encore si les aberrations du goût
+du public continuent à se manifester, comme elles le font, avec éclat,
+avec passion, avec haine pour le sens commun.</p>
+
+<p>Un homme a-t-il une voix forte, sans savoir le moins du monde s'en
+servir, sans posséder les notions les plus élémentaires<a name="page_106" id="page_106"></a> de l'art du
+chant: s'il pousse un son avec violence, on applaudit violemment <i>la
+sonorité</i> de cette note.</p>
+
+<p>Une femme possède-t-elle pour tout bien une étendue de voix
+exceptionnelle: quand elle donne, à propos ou non, un <i>sol</i> ou un <i>fa</i>
+grave plus semblable au râle d'un malade qu'à un son musical, ou bien un
+<i>fa</i> aigu aussi agréable que le cri d'un petit chien dont on écrase la
+patte, cela suffit pour que la salle retentisse d'acclamations.</p>
+
+<p>Celle-ci, qui ne pourrait faire entendre la moindre mélodie simple sans
+vous causer des crispations, dont la chaleur d'âme égale celle d'un bloc
+de glace du Canada, a-t-elle le don de l'agilité instrumentale: aussitôt
+qu'elle lance ses serpenteaux, ses fusées volantes, à seize doubles
+croches par mesure, dès qu'elle peut de son trille infernal vous vriller
+le tympan avec une insistance féroce pendant une minute entière sans
+reprendre haleine, vous êtes assuré de voir <i>bondir et hurler d'aise</i></p>
+
+<p class="c">Les claqueurs monstrueux au parterre accroupis.</p>
+
+<p>Un déclamateur s'est-il fourré en tête que l'accentuation vraie ou
+fausse, mais outrée, est tout dans la musique dramatique, quelle peut
+tenir lieu de sonorité, de mesure, de rhythme, qu'elle suffit à
+remplacer le chant, la forme, la mélodie, le mouvement, la tonalité;
+que, pour satisfaire les exigences d'un tel style ampoulé, boursouflé,
+bouffi, crevant d'emphase, on a le droit de prendre avec les plus
+admirables productions les plus étranges libertés: quand il met ce
+système en pratique devant un certain public, l'enthousiasme le plus vif
+et le plus sincère le récompense d'avoir égorgé un grand maître, abîmé
+un chef-d'&oelig;uvre, mis en loque une belle mélodie, déchiré comme un
+haillon une passion sublime.</p>
+
+<p>Ces gens-là ont une qualité qui, en tous cas, ne suffirait point à faire
+d'eux des chanteurs, mais qu'ils ont d'ailleurs, en l'exagérant,
+transformée en défaut, en vice repoussant. Ce n'est<a name="page_107" id="page_107"></a> plus un grain de
+beauté, c'est une verrue, un polype, une loupe qui s'étale sur un visage
+d'une insignifiance parfaite, quand il n'est pas d'une laideur absolue.
+De pareils praticiens sont les fléaux de la musique; ils démoralisent le
+public, et c'est une mauvaise action de les encourager. Quant aux
+chanteurs qui ont une voix, une voix humaine et qui chantent, qui savent
+vocaliser et qui chantent, qui savent la musique et qui chantent, qui
+savent le français et qui chantent, qui savent accentuer avec
+discernement et qui chantent, et qui tout en chantant respectent
+l'&oelig;uvre et l'auteur dont ils sont les interprètes attentifs, fidèles et
+intelligents, le public n'a trop souvent pour eux qu'un dédain superbe
+ou de tièdes encouragements. Leur visage régulier, tout uni, n'a pas de
+grain de beauté, pas de loupe, pas la moindre verrue. Ils ne portent pas
+d'oripeaux, ils ne dansent pas sur la phrase. Ceux-là n'en sont pas
+moins les véritables chanteurs utiles et charmants, qui, restant dans
+les conditions de l'art, méritent les suffrages des gens de goût en
+général, et la reconnaissance des compositeurs en particulier. C'est par
+eux que l'art existe, c'est par les autres qu'il périt. Mais,
+direz-vous, oserait-on prétendre que le public n'applaudit pas aussi, et
+très-chaleureusement, de grands artistes maîtres de toutes les
+ressources réelles du chant dramatique musical, doués de sensibilité,
+d'intelligence, de virtuosité et de cette faculté si rare qu'on nommé
+l'inspiration? Non, sans doute; le public quelquefois applaudit <i>aussi</i>
+ceux-là. Le public ressemble alors à ces requins qui suivent les navires
+et qu'on pêche à la ligne: il avale tout, le morceau de lard et le
+harpon.<a name="page_108" id="page_108"></a></p>
+
+<h2><a name="LORPHEE_DE_GLUCK" id="LORPHEE_DE_GLUCK"></a>L'ORPHEE DE GLUCK<br /><br />
+<small>AU THÉATRE LYRIQUE</small></h2>
+
+<p>Au mois de novembre 1859, M. Carvalho, directeur du Théâtre-Lyrique, a
+osé entreprendre de remettre en scène l'<i>Orphée</i> de Gluck, et a obtenu
+par ce coup d'audace un des plus grands succès dont nous ayons été
+témoins. Il fallait être hardi, en effet, et parfaitement convaincu que
+le beau est beau pour braver les préventions des esprits frivoles, les
+préjugés des routiniers qui de toutes parts s'élevaient contre sa
+tentative. Il fallait aussi fermer l'oreille aux récriminations des gens
+intéressés à se montrer hostiles à la résurrection des chefs-d'&oelig;uvre
+qu'il suffit de montrer pour faire établir par le public intelligent
+d'écrasantes comparaisons. Bien plus, il fallait avec des ressources
+bornées arriver à une de ces exécutions fidèles, animées, vivantes,
+faute desquelles tant et tant de magnifiques productions sont trop
+souvent calomniées, défigurées, anéanties.</p>
+
+<p>A Paris, quand on le veut bien et qu'on sait choisir, on trouve aisément
+à former un excellent orchestre, un ch&oelig;ur satisfaisant, une collection
+de demi-chanteurs pour remplir passablement les demi-rôles dans un
+opéra; mais s'il s'agit de<a name="page_109" id="page_109"></a> s'assurer d'un artiste de premier ordre pour
+une de ces grandes figures qui ne supportent rien d'incomplet ni de
+mesquin dans leur reproduction, la difficulté est presque toujours
+insurmontable. <i>Orphée</i> est de celles-là. Où trouver le ténor réunissant
+les qualités spéciales que la représentation de ce personnage exige:
+connaissance profonde de la musique, habileté dans le chant large;
+possession complète du style simple et sévère; organe puissant et noble;
+profonde sensibilité, expression du visage, beauté et naturel du geste;
+enfin compréhension parfaite et par suite amour raisonné de l'&oelig;uvre de
+Gluck? Heureusement le directeur du Théâtre-Lyrique savait que le rôle
+d'Orphée fut écrit dans l'origine pour une voix de contralto, il comprit
+qu'en le faisant accepter à madame Viardot il assurait le succès de son
+entreprise. Il y parvint. Une fois sûr du concours de la grande artiste,
+il fit entreprendre pour la partition un travail spécial que nous allons
+indiquer.</p>
+
+<p>L'<i>Orfeo ed Euridice</i>, azione theatrale per la musica, del signor
+cavaliere Cristofano Gluck, fut d'abord un opéra en trois actes fort
+courts, dont le texte italien avait été écrit par Calzabigi. Il fut
+représenté pour la première fois à Vienne, en 1764, bientôt après à
+Parme, puis sur une foule d'autres théâtres d'Italie.</p>
+
+<p>A Vienne, les rôles étaient ainsi distribués:</p>
+
+<p>Orfeo, signor Gaetano Guadagni (contralto castrat);</p>
+
+<p>Eurydice, signora Marianna Bianchi;</p>
+
+<p>Amore, signora Lucia Clavarau.</p>
+
+<p>On a même conservé le nom du maître des ballets, Gasparo Angiolini, et
+celui du metteur en scène, Maria Quaglio.</p>
+
+<p>Plus tard, Gluck, étant venu en France pour reproduire <i>Orphée</i> sur la
+scène de l'Académie royale de musique, fit traduire le libretto de
+Calzabigi par M. Molines, transposa ou fit transposer le rôle principal
+pour la voix de haute-contre (ténor haut) du chanteur Legros, ajouta
+beaucoup de morceaux nouveaux à sa partition, et fit subir aux anciens
+une foule de modifications<a name="page_110" id="page_110"></a> importantes. Parmi les morceaux nouveaux,
+nous signalerons seulement le premier air de l'Amour:</p>
+
+<p class="c">Si les doux accords de ta lyre;</p>
+
+<p class="nind">celui d'Eurydice avec ch&oelig;ur:</p>
+
+<p class="c">Cet asile aimable et tranquille;</p>
+
+<p class="nind">l'air de bravoure qu'il introduisit à la fin du premier acte:</p>
+
+<p class="c">L'espoir renaît dans mon âme;</p>
+
+<p class="nind">l'air pantomime pour flûte seule dans la première scène des champs
+Élysées, et plusieurs airs de ballet fort développés.</p>
+
+<p>En outre, il ajouta six mesures au premier chant d'Orphée, dans la scène
+infernale, trois au second, trois à la péroraison de l'air: <i>Che faro
+senza Euridice</i>,» une seule au ch&oelig;ur des ombres heureuses: «<i>Torna o
+bella al tuo consorte</i>.» (Il s'aperçut fort tard que l'absence de cette
+mesure détruisait la régularité de la phrase finale). Il réinstrumenta
+presque de fond en comble la délicieuse symphonie descriptive qui sert
+d'accompagnement au chant d'Orphée à son entrée dans les champs
+Elyséens:</p>
+
+<p class="c"><i>Che puro ciel! che chiaro sol!</i></p>
+
+<p class="nind">supprima plus de quarante mesures dans le récitatif qui commence le
+troisième acte et en refit entièrement un second.</p>
+
+<p>Ces remaniements, et quelques-uns que je néglige d'indiquer ici, étaient
+tous à l'avantage de la partition. Malheureusement d'autres corrections
+furent faites, peut-être par une main étrangère, qui mutilèrent certains
+passages de la plus barbare façon. Ces mutilations ont été conservées
+dans la partition française gravée, et toujours reproduites aux
+exécutions d'<i>Orphée</i> que j'ai entendues si souvent à l'Opéra, de 1825 à
+1830. Il y avait, à l'époque où Gluck écrivit l'<i>Orfeo</i> à Vienne, un
+instrument à<a name="page_111" id="page_111"></a> vent dont on se sert encore aujourd'hui dans quelques
+églises d'Allemagne pour accompagner les chorals, et qu'il nomme
+cornetto. Il est en bois, percé de trous, et se joue avec une embouchure
+de cuivre ou de corne semblable à l'embouchure de la trompette.</p>
+
+<p>Dans la cérémonie religieuse funèbre qui se fait autour du tombeau
+d'Eurydice, au premier acte d'<i>Orfeo</i>, Gluck adjoignit le cornetto aux
+trois trombones pour accompagner les quatre parties du ch&oelig;ur. Le
+cornetto, n'étant pas connu à l'Opéra de Paris, fut plus tard supprimé
+sans être remplacé par un autre instrument, et les soprani du ch&oelig;ur,
+dont il suit le dessin à l'unisson dans la partition italienne, furent
+ainsi privés de leur doublure instrumentale. Dans la troisième strophe
+de la romance du premier acte:</p>
+
+<p class="c"><i>Piango il mio ben cosi</i>,</p>
+
+<p class="nind">l'auteur a introduit deux cors anglais. L'orchestre de l'Opéra français
+n'en possédant pas, les cors anglais furent remplacés par deux
+clarinettes.</p>
+
+<p>Aux voix de contralto, d'un si heureux effet dans les ch&oelig;urs, et que
+Gluck employa dans <i>Orfeo</i>, comme tous les maîtres italiens et
+allemands, on substitua à Paris les voix criardes de haute-contre. Bien
+plus, dans le ch&oelig;ur des champs Élysées:</p>
+
+<p class="c">Viens dans ce séjour paisible,</p>
+
+<p class="nind">au passage des coryphées chantant:</p>
+
+<p class="c">Eurydice va paraître</p>
+
+<p class="nind">si bien écrit dans la partition italienne, cette partie de haute-contre
+fut modifiée, sans qu'on puisse concevoir pourquoi, de manière à
+produire <i>quatre fois</i> la faute d'harmonie la plus plate qui se puisse
+commettre.</p>
+
+<p>Quant aux fautes de gravure existant dans les deux partitions,<a name="page_112" id="page_112"></a>
+l'italienne et la française, aux indications essentielles omises, aux
+nuances mal placées, je n'en finirais pas de les signaler.</p>
+
+<p>Gluck semble avoir été d'une paresse extrême, et fort peu soucieux du
+rédiger, non-seulement avec la correction harmonique digne d'un maître,
+mais même avec le soin d'un bon copiste, ses plus belles compositions.
+Souvent, pour ne pas se donner la peine d'écrire la partie de l'alto de
+l'orchestre, il l'indique par ces mots: «col basso,» sans prendre garde
+que par suite de cette indication la partie d'alto qui se trouve à la
+double octave haute des basses va monter au-dessus des premiers violons.
+En quelques endroits, dans le dernier ch&oelig;ur des ombres heureuses, par
+exemple, il a même écrit en toutes notes cette partie trop haut et de
+façon à produire des octaves entre les deux parties extrêmes de
+l'harmonie; faute d'enfant qu'on est aussi surpris qu'affligé de trouver
+là.</p>
+
+<p>Enfin des trombones furent ajoutés par l'un des anciens chefs
+d'orchestre de l'Opéra dans certaines parties de la scène des enfers où
+l'auteur n'en avait pas mis, ce qui affaiblissait nécessairement l'effet
+de leur intervention dans la fameuse réponse des démons (Non!) où le
+compositeur a voulu les faire entendre.</p>
+
+<p>On conçoit maintenant le genre de travail qu'il a fallu faire pour
+remettre cet ouvrage en ordre, approprier à la voix de contralto les
+récitatifs et airs nouveaux ajoutés par Gluck au rôle principal, lors de
+sa transformation en Orphée ténor, ôter les trombones ajoutés par un
+inconnu, et remplacer par un cornet moderne en cuivre le cornetto en
+bois dont personne ne joue à Paris, et qui double les soprani du ch&oelig;ur
+en marchant avec le groupe des trombones au premier acte et au second.</p>
+
+<p>De plus on a corrigé dans le livret quelques vers de M. Molines, dont la
+niaiserie paraissait dangereuse et inacceptable même par un publie
+accoutumé au style des Molines de notre temps.<a name="page_113" id="page_113"></a></p>
+
+<p>Pouvait-on, par exemple, laisser dire à Eurydice, qui veut absolument se
+faire regarder par son <i>époux</i>:</p>
+
+<p class="c">Contente mon envie!</p>
+
+<p class="nind">et quelques autres gentillesses semblables?...</p>
+
+<p>Après ce long préambule, nécessaire peut-être, nous sommes plus à l'aise
+pour parler de l'<i>Orphée</i> de Gluck et de la façon dont il a été remis en
+scène au Théâtre-Lyrique.</p>
+
+<p>M. Janin l'écrivait dernièrement: «Nous ne reprenons pas les
+chefs-d'&oelig;uvre, ce sont les chefs-d'&oelig;uvre qui nous reprennent.»</p>
+
+<p>En effet, voilà qu'<i>Orphée</i> nous a repris, nous tous qui sommes de bonne
+prise. Quant aux autres, quant à ces Polonius qui trouvent tout trop
+long et à qui il faut un conte grivois ou quelque sale parodie pour les
+tenir éveillés, aucun chef-d'&oelig;uvre ne voudrait d'eux, et <i>Orphée</i>
+n'aurait garde de les reprendre.</p>
+
+<p>On sait cela, et pourtant on sent son c&oelig;ur se serrer en écoutant les
+opinions diverses émises par la foule toutes les fois qu'une production
+importante de l'art est soumise à son jugement. On sent son c&oelig;ur se
+soulever, surtout si, après de nobles émotions, on entend discuter le
+produit probable en gros sous de l'&oelig;uvre qui les a causées, et répéter
+autour de soi cette phrase infâme: «Cela fera-t-il de l'argent?»</p>
+
+<p>Mais n'abordons pas ces questions de lucre et de trafic auxquelles on
+ramène tout aujourd'hui, laissons-nous aller franchement <i>aux choses qui
+nous prennent par les entrailles, et ne nous donnons pas de la peine
+pour nous empêcher d'avoir du plaisir</i>. Qu'est-ce que le génie?
+qu'est-ce que la gloire? qu'est-ce que le beau? Je ne sais, et ni vous,
+monsieur, ni vous, madame, ne le savez mieux que moi. Seulement il me
+semble que si un artiste a pu produire une &oelig;uvre capable de faire
+naître en tous temps des sentiments élevés, de belles passions dans le
+c&oelig;ur d'une certaine classe d'hommes que nous croyons, par la<a name="page_114" id="page_114"></a>
+délicatesse de leurs organes et la culture de leur esprit, supérieurs
+aux autres hommes, il me semble, dis-je, que cet artiste a du génie,
+qu'il mérite la gloire, qu'il a produit du beau. Tel fut Gluck. Son
+<i>Orphée</i> est presque centenaire, et après un siècle d'évolutions, de
+révolutions, d'agitations diverses dans l'art et dans tout, cette &oelig;uvre
+a profondément attendri et charmé le public du Théâtre-Lyrique.
+Qu'importe, après cela, l'opinion des gens à qui il faut, comme au
+Polonius de Shakspeare, <i>un conte grivois</i> pour les empêcher de
+s'endormir... Les affections et les passions d'art sont comme l'amour:
+on aime parce qu'on aime, et sans tenir le moindre compte des
+conséquences plus ou moins funestes de l'amour.</p>
+
+<p>Oui, l'immense majorité des auditeurs, à la première représentation
+d'<i>Orphée</i>, a éprouvé une admiration sincère pour tant de traits de
+génie répandus dans cette ancienne partition. On a trouvé les ch&oelig;urs de
+l'introduction d'un caractère sombre parfaitement motivé par le drame,
+et constamment émouvants, par la lenteur même de leur rhythme et la
+solennité triste de leur mélodie. Ce cri douloureux d'Orphée «Eurydice!»
+jeté par intervalles au milieu des lamentations du ch&oelig;ur, est
+admirable, disait-on de toutes parts. La musique de la romance:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Objet de mon amour,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je te demande au jour</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Avant l'aurore,</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">est une digne traduction des vers de Virgile:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Te dulcis conjux, te solo in littore secum,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Te veniente die, te decedente canebat.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Les récitatifs dont les deux strophes de ce morceau sont précédées et
+suivies ont une vérité d'accent et une élégance de formes très-rares;
+l'orchestre lointain, placé dans la coulisse et répétant en écho la fin
+de chaque phrase du poète éploré, en augmente encore le charme
+douloureux. Le premier air de<a name="page_115" id="page_115"></a> l'Amour a une certaine grâce malicieuse
+comme celle que l'on prête au dieu de Paphos; le second contient
+beaucoup de formules de mauvais goût et qui ont en conséquence vieilli.
+L'air de bravoure a vieilli bien plus encore. Au reste, bâtons-nous de
+dire qu'il n'est pas de Gluck. Ce morceau, dont la présence dans la
+partition d'<i>Orphée</i> est inexplicable, est tiré d'un opéra de
+<i>Tancrede</i>, d'un maître italien nommé Bertoni. Nous en parlerons tout à
+l'heure.</p>
+
+<p>Dans l'acte des Enfers, l'introduction instrumentale, l'air pantomime
+des Furies, le ch&oelig;ur des Démons, menaçants d'abord et peu à peu
+touchés, domptés par le chant d'Orphée, les déchirantes et pourtant
+mélodieuses supplications de celui-ci, tout est sublime.</p>
+
+<p>Et quelle merveille que la musique des champs Élysées! ces harmonies
+vaporeuses, ces mélodies mélancoliques comme le bonheur, cette
+instrumentation douce et faible donnant si bien l'idée de la paix
+infinie!... tout cela caresse et fascine. On se prend à détester les
+sensations grossières de la vie, à désirer de mourir pour entendre
+éternellement ce divin murmure.</p>
+
+<p>Que de gens, qui rougissent de laisser voir leur émotion, ont versé des
+larmes, en dépit de leurs efforts pour les contenir, au dernier ch&oelig;ur
+de cet acte:</p>
+
+<p class="c">Près du tendre objet qu'on aime,</p>
+
+<p class="nind">au suave monologue d'Orphée décrivant le séjour bienheureux:</p>
+
+<p class="c">Quel nouveau ciel pare ces lieux!</p>
+
+<p>Enfin le duo plein d'une agitation désespérée, l'accent tragique du
+grand air d'Eurydice, le thème mélodieux de celui d'Orphée:</p>
+
+<p class="c">J'ai perdu mon Euridice...</p>
+
+<p class="nind">entrecoupé de mouvements lents épisodiques de la plus poignante
+expression, et le court mais admirable largo:<a name="page_116" id="page_116"></a></p>
+
+<p class="c">Oui, je te suis, cher objet de ma foi.</p>
+
+<p class="nind">où se reconnaît si bien le sentiment de joie extatique de l'amant qui va
+mourir pour rejoindre son aimée, ont paru couronner dignement ce beau
+poëme antique que Gluck nous a légué, et dont quatre-vingt-quinze années
+n'ont altéré ni la force expressive ni la grâce. Je crois avoir dit tout
+à l'heure qu'on n'avait touché à l'instrumentation qu'afin de la rendre
+absolument telle que Gluck l'a composée.</p>
+
+<p>Mademoiselle Marimon est gracieuse dans le rôle de l'Amour; elle laisse
+voir de temps en temps un désir de ralentir les mouvements contre lequel
+nous l'engageons à se tenir en garde. Il ne faut pas oublier que son
+personnage est le dieu ailé de Paphos et de Cnide, et non la déesse de
+la sagesse.</p>
+
+<p>On a fait répéter à mademoiselle Moreau (l'Ombre heureuse) l'air avec
+ch&oelig;ur<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>: «Cet asile aimable et tranquille,» qui exige un soprano aigu,
+et qu'elle a purement chanté. Mademoiselle Sax met beaucoup d'énergie,
+un peu trop même, dans le rôle de l'amante d'Orphée. Eurydice est une
+jeune femme douce, timide, et son chant ne comporte guère les grands
+éclats de voix; mademoiselle Sax a fort bien dit toutefois son air:
+«Fortune ennemie.»</p>
+
+<p>Pour parler maintenant de madame Viardot, c'est toute une étude à faire.
+Son talent est si complet, si varié, il touche à tant de points de
+l'art, il réunit à tant de science une si entraînante spontanéité, qu'il
+produit à la fois l'étonnement et l'émotion; il frappe et attendrit; il
+impose et persuade. Sa voix, d'une étendue exceptionnelle, est au
+service de la plus savante vocalisation et d'un art de phraser le chant
+large dont les exemples sont bien rares aujourd'hui. Elle réunit à une
+verve indomptable, entraînante, despotique, une sensibilité profonde et
+des facultés presque déplorables pour exprimer les immenses douleurs.
+Son geste est sobre, noble autant que vrai, et l'expression<a name="page_117" id="page_117"></a> de son
+visage, toujours si puissante, l'est plus encore dans les scènes muettes
+que dans celles où elle doit renforcer l'accentuation du chant.</p>
+
+<p>Au début du premier acte d'<i>Orphée</i>, ses poses auprès du tombeau
+d'Eurydice rappellent celles de certains personnages des paysages de
+Poussin, ou plutôt certains bas-reliefs que Poussin prit pour modèles.
+Le costume viril antique, d'ailleurs, lui sied on ne peut mieux.</p>
+
+<p>Madame Viardot, à partir de son premier récitatif:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Aux mânes sacrés d'Eurydice</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Rendez les suprêmes honneurs,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et couvrez son tombeau de fleurs,</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">s'est emparée de l'auditoire. Chaque mot, chaque note portaient. La
+grande et belle mélodie, «Objet de mon amour,» dite avec une largeur de
+style incomparable et une profonde douleur calme, a plusieurs fois été
+interrompue par les exclamations échappées aux auditeurs les plus
+impressionnables. Rien de plus gracieux que son geste, de plus touchant
+que sa voix, lorsqu'elle se tourne vers le fond de la scène, contemple
+les arbres du bois sacré et dit:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Sur ces troncs dépouillés de l'écorce naissante</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">On lit ce mot, gravé par une main tremblante:</span><br />
+</p>
+
+<p>Voilà l'élégie, voilà l'idylle antique, c'est Théocrite, c'est Virgile.</p>
+
+<p>Mais à ce cri:</p>
+
+<p class="c">Implacables tyrans, j'irai vous la ravir!</p>
+
+<p class="nind">tout change, la rêverie et la douleur cèdent la place à l'enthousiasme
+et à la passion. Orphée saisit sa lyre, il va descendre aux enfers;</p>
+
+<p class="c">Les monstres du Ténare ne l'épouvantent pas.</p>
+
+<p class="nind">il ramènera Eurydice. Dire ce que madame Viardot a fait de<a name="page_118" id="page_118"></a> cet air de
+bravoure est à peu près impossible. On ne songe pas, en l'écoutant, au
+style du morceau. On est saisi, entraîné par ce torrent de vocalisations
+impétueuses motivées par la situation.</p>
+
+<p>On sait comment madame Viardot chante la scène des enfers; elle l'a
+exécutée souvent à Londres et à Paris. Jamais pourtant, et cela se
+conçoit, elle n'y mit, au concert, cette ardeur de supplication, ces
+tremblements de voix, ces sons mourants qui rendent vraisemblable
+l'attendrissement des larves, des spectres et des monstres infernaux.</p>
+
+<p>Mais, et c'est ici que s'est manifesté avec le plus d'évidence le talent
+de l'actrice, nous voici dans le séjour de l'éternelle paix. Émues par
+le chant d'Orphée, les ombres légères, simulacres privés de la vie,
+viennent des profondeurs de l'Érèbe, nombreuses comme ces milliers
+d'oiseaux qui se cachent dans les feuillages:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Matres, atque viri, defuncta que corpora vita</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Magnanimum heroum, pueri, innuptæque puellæ.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Il s'agissait pour la grande artiste d'atteindre à la hauteur de la
+poésie virgilienne, et certes elle y est parvenue.</p>
+
+<p>Rien de plus solennel que son entrée dans cette partie de l'Élysée que
+viennent d'abandonner les ombres, rien de plus doucement grave que ces
+beaux sons de contralto qu'on entend s'exhaler au fond de la scène dans
+cette solitude, pendant l'harmonieux murmure des eaux et du feuillage, à
+ces mots:</p>
+
+<p class="c">Quel nouveau ciel pare ces lieux!</p>
+
+<p>Mais l'aimée ne paraît point; où la trouver? Orphée s'inquiète; le
+sourire qui illuminait ses traits s'efface. Eurydice! Eurydice! en quels
+lieux es-tu? Viennent les jeunes ombres, les jeunes belles, les amantes,
+les vierges «<i>innuptæ puellæ</i>» groupées de trois en trois, de deux en
+deux, les bras enlacés, la tête légèrement inclinée sur l'épaule, l'&oelig;il
+curieux, tournant en silence autour du vivant. Orphée, de plus en plus
+anxieux, va de<a name="page_119" id="page_119"></a> groupe en groupe, examinant ces beaux jeunes visages
+pâles, espérant reconnaître celui d'Eurydice, et toujours trompé dans
+son attente. Le découragement, la crainte, s'emparent de lui, il va
+désespérer, quand des voix s'élevant d'un bosquet peu éloigné lui
+chantent sur une ineffable mélodie:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Eurydice va paraître</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Avec de nouveaux attraits.</span><br />
+</p>
+
+<p>Alors sa joie renaît; il sourit de ce sourire mouillé de larmes que font
+naître les suprêmes ravissements. Les ombres amènent enfin la douce
+épouse, «<i>dulcis conjux</i>.» Orphée, sans se retourner, sans la voir, et
+averti de son approche par le sens inconnu de l'extase, le sens du grand
+amour, commence à frissonner. La main d'Eurydice est mise dans la
+sienne; à ce contact adoré, on le voit bouleversé, haletant, près de
+tomber sans force. Il s'éloigne cependant d'un pas incertain, entraînant
+Eurydice encore froide et étonnée, et gravit ainsi la colline qui
+conduit sous le ciel des vivants, pendant que les ombres immobiles et
+silencieuses tendent d'en bas, en signe d'adieu, leurs bras vers les
+deux amants. Quel tableau! quelle musique! et quelle pantomime de madame
+Viardot! C'est le sublime dans la grâce, c'est l'idéal de l'amour, c'est
+divinement beau.</p>
+
+<p>O Polonius sans c&oelig;ur qui ne sentez pas cela, vous êtes bien à plaindre.</p>
+
+<p>Nous avons à admirer beaucoup encore. Sans parler de l'agitation
+douloureuse avec laquelle madame Viardot a dit toute la partie
+d'<i>Orphée</i> dans le grand duo:</p>
+
+<p class="c">Viens, suis un époux qui t'adore.</p>
+
+<p class="nind">de son attitude et de son accent dans son aparté de l'autre duo, à ces
+mots placés sur une déchirante progression chromatique:</p>
+
+<p class="c">Que mon sort est à plaindre!</p>
+
+<p>Il nous reste à signaler le chef-d'&oelig;uvre culminant de la<a name="page_120" id="page_120"></a> grande
+artiste dans cette <i>création</i> du rôle d'Orphée; je veux parler de son
+exécution de l'air célèbre:</p>
+
+<p class="c">J'ai perdu mon Eurydice.</p>
+
+<p>Gluck a dit quelque part: «Changez la moindre nuance de mouvement et
+d'accent à cet air, et vous en ferez un air de danse.» Madame Viardot en
+fait ce qu'il en fallait faire, c'est-à-dire ce qu'il est, un de ces
+prodiges d'expression à peu près incompréhensibles pour les chanteurs
+vulgaires, et qui sont, hélas! si souvent profanés. Elle en a dit le
+thème de trois façons différentes: d'abord dans son mouvement lent avec
+une douleur contenue, puis, après l'adagio épisodique:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Mortel silence!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vaine espérance!</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">en sotto voce, pianissimo, d'une voix tremblante, étouffée par un flot
+de larmes, et enfin, après le second adagio, elle a repris le thème sur
+un mouvement plus animé, en quittant le corps d'Eurydice auprès duquel
+elle était agenouillée, et en s'élançant, folle de désespoir, vers le
+côté opposé de la scène, avec tous les cris, tous les sanglots d'une
+douleur éperdue. Je n'essayerai pas de décrire les transports de
+l'auditoire à cette scène bouleversante. Quelques admirateurs maladroits
+se sont même oubliés jusqu'à crier <i>bis</i> avant le sublime passage:</p>
+
+<p class="c">Entends ma voix qui t'appelle,</p>
+
+<p class="nind">et on a eu beaucoup de peine à leur imposer silence. Certaines gens
+crieraient <i>bis</i> pour la scène de Priam dans la tente d'Achille, ou pour
+le <i>To be or not to be</i> d'Hamlet. Pourquoi faut-il que l'on puisse
+reprocher à madame Viardot un changement déplorable à la fin de cet air,
+changement produit par une tenue qu'elle fait sur le sol aigu et qui
+oblige, non-seulement d'arrêter l'orchestre quand Gluck le précipite
+impétueusement vers la conclusion, mais encore de modifier l'harmonie et
+de<a name="page_121" id="page_121"></a> substituer l'accord de la dominante à celui de la sixte sur la
+sous-dominante; de faire enfin <i>le contraire de ce que Gluck a
+voulu</i>!...</p>
+
+<p>Pourquoi peut-on lui reprocher aussi quelques autres altérations du
+texte et quelques roulades déplacées dans un récitatif?</p>
+
+<p>Hélas!</p>
+
+<p>La mise en scène, je l'ai déjà dit, est digne de l'&oelig;uvre musicale. On
+ne saurait imaginer rien de plus ingénieux ni de plus en rapport avec le
+sujet, surtout pour les champs Élysées et pour la scène des enfers. Les
+costumes d'ailleurs sont charmants et les danses suffisantes. Cette
+résurrection de la poétique partition de Gluck fait le plus grand
+honneur à M. Carvalho et lui donne des titres à la reconnaissance de
+tous les amis de l'art.<a name="page_122" id="page_122"></a></p>
+
+<h2><a name="LIGNES_ECRITES_QUELQUE_TEMPS_APRES" id="LIGNES_ECRITES_QUELQUE_TEMPS_APRES"></a><small>LIGNES ÉCRITES QUELQUE TEMPS APRÈS<br /><br />
+LA</small><br /><br />
+PREMIÈRE REPRÉSENTATION D'ORPHÉE</h2>
+
+<p>Orphée commence à avoir une vogue inquiétante. Il faut espérer pourtant
+que Gluck ne deviendra pas à <i>la mode</i>. Que le théâtre soit plein à
+chacune des représentations du chef-d'&oelig;uvre, tant mieux; que M.
+Carvalho gagne beaucoup d'argent, tant mieux; que les m&oelig;urs musicales
+des Parisiens s'épurent, que leurs petites idées s'agrandissent et
+s'élèvent, tant mieux encore; que le public artiste se complaise dans sa
+joie exceptionnelle, tant mieux, mille fois tant mieux. Mais que les
+Polonius (c'est le nouveau nom de monsieur Prud'homme) se croient
+obligés maintenant de rester éveillés aux représentations d'Orphée,
+qu'ils se cachent pour aller voir leurs chères parodies dans un théâtre
+qu'il est interdit de nommer, qu'ils feignent de trouver la musique de
+Gluck <i>charmante</i>, tant pis! tant pis! Pourquoi chasser le naturel,
+puisqu'il ne tardera pas à revenir au galop? Pourquoi, quand on est un
+respectable M. Prud'homme, un Polonius barbu ou non barbu, ne pas parler
+la langue de son <i>emploi</i>, faire semblant de comprendre et de sentir, et
+ne pas dire franchement avec tant d'autres: «C'est assommant, ah! c'est
+assommant!» (Je ne cite pas le mot en<a name="page_123" id="page_123"></a> usage dans la langue des
+Polonius, il est trop peu littéraire.) Pourquoi baisser la voix pour
+dire, comme je l'ai entendu dire si haut: «Veuillez m'excuser, madame,
+de vous avoir fait subir une telle rapsodie; assister à ce long
+enterrement; nous irons voir Guignol demain aux Champs-Elysées pour nous
+dédommager; car nous sommes volés, dans toute la force du terme, volés
+comme ou ne l'est pas en pleine forêt de Bondy. Ce sont ces imbéciles de
+journalistes qui nous ont amenés dans ce traquenard.» Ou bien: «C'est de
+la musique savante, très-savante; mais s'il faut étudier le contre-point
+pour la bien goûter, vous avouerez, ma chère madame Prud'homme, qu'elle
+est encore au-dessus de <i>nos moyens</i>.»&mdash;Ou bien: «Il n'y a pas deux
+mesures de mélodie là-dedans; si nous autres jeunes compositeurs nous
+écrivions de pareille musique, on nous jetterait des pommes de
+terre.»&mdash;Ou bien: «C'est de la musique <i>faite par le calcul</i>, et bonne
+seulement pour des mathématiciens.»&mdash;Ou bien: «C'est beau mais c'est
+bien long.»&mdash;Ou bien: «C'est long, mais ce n'est pas beau.» Et tant
+d'autres aphorismes dignes d'admiration.</p>
+
+<p>Oui, tant pis, tant pis, si ce nouveau genre de tartuferie vient à se
+répandre; car rien n'est plus délicieux et plus flatteur pour les gens
+organisés d'une certaine façon que de voir les choses qu'ils aiment et
+admirent insultées par les gens organisés d'autre sorte. C'est le
+complément de leur bonheur. Et dans le cas contraire ils sont toujours
+tentés de paraphraser l'aparté d'un orateur de l'antiquité, et de dire:
+«Les Polonius sont enchantés, admirerions-nous une platitude?...»</p>
+
+<p>Mais, rassurons-nous, il n'en sera pas ainsi; Gluck ne deviendra pas à
+la mode, et Guignol, depuis quelques jours, voit grossir le chiffre de
+ses recettes, tant il y a de gens qui vont le voir pour se dédommager.</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Une des causes de l'excellent effet produit au Théâtre-Lyrique par
+l'&oelig;uvre de Gluck doit être attribuée aux dimensions<a name="page_124" id="page_124"></a> modestes de la
+salle qui permettent d'entendre et les paroles si intimement unies à la
+musique, et les délicatesses de l'instrumentation. Je crois l'avoir
+prouvé, les salles trop vastes sont fatales à toute musique expressive,
+aux finesses et aux charmes les plus intimes de l'art. Ce sont les
+vastes salles qui ont amené dans les livrets d'opéras l'emploi de ces
+non-sens, de ces sottises audacieuses, <i>qu'on n'entend pas</i> (disent les
+cyniques qui les commettent). Ce sont les salles trop vastes, je ne me
+lasserai pas de le répéter, qui semblent justifier certains compositeurs
+des brutalités insensées de leur orchestre. Les salles trop vastes
+n'ont-elles pas ainsi contribué à produire l'école de chant dont nous
+jouissons, école où l'on vocifère au lieu de chanter, où, pour donner
+plus de force à l'émission du son, le chanteur respire de quatre en
+quatre notes, souvent de trois en trois, brisant, morcelant,
+désarticulant, détruisant ainsi toute phrase bien faite, toute noble
+mélodie, supprimant les élisions, faisant à tout bout de chant des vers
+de treize ou de quatorze pieds, sans compter l'écartèlement du rhythme
+musical, sans compter les hiatus et cent autres vilenies qui
+transforment la mélodie en récitatif, les vers en prose, le français en
+auvergnat? Ce sont ces gouffres à <i>recettes</i> qui ont amené de tout temps
+les hurlements des ténors, des basses, des soprani de l'Opéra, et ont
+fait les plus fameux chanteurs de ce théâtre mériter les appellations de
+taureaux, de paons et de pintades, que leur donnaient les gens
+grossiers, accoutumés à appeler les choses par leur nom.</p>
+
+<p>On cite même à ce sujet un joli mot de Gluck. Pendant les répétitions
+d'<i>Orphée</i> à l'Académie royale de musique, Legros s'obstinait à hurler,
+selon sa méthode, la phrase de l'entrée au Tartare: «Laissez-vous
+toucher par mes pleurs!» Un jour enfin le compositeur exaspéré
+l'interrompit au milieu de sa période et lui envoya cette bourrade en
+pleine poitrine: «Monsieur! monsieur! voulez-vous bien modérer vos
+clameurs! De par le diable, on ne crie pas ainsi en enfer!»<a name="page_125" id="page_125"></a></p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Comme avec irrévérence</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Parlait aux dieux ce maraud!</span><br />
+</p>
+
+<p>Et pourtant on était déjà loin du beau temps où Lulli cassait son violon
+sur la tête d'un mauvais musicien, où Handel jetait une cantatrice
+récalcitrante par la fenêtre. Mais Gluck était protégé par sa gracieuse
+élève, la reine de France, et Vestris, le <i>diou</i> de la danse, ayant osé
+dire que les airs de ballets de Gluck n'étaient pas dansants, se voyait
+contraint, par un ordre de Marie-Antoinette, d'aller faire des excuses
+au chevalier Gluck. On prétend même que cette entrevue fut très-agitée.
+Gluck était grand et fort; en voyant entrer le léger petit <i>diou</i>, il
+courut à lui, le prit sous les aisselles en chantonnant un air de danse
+d'<i>Iphigénie en Aulide</i>, et le fit sauter bon gré mal gré autour de
+l'appartement. Après quoi, le déposant tout essoufflé sur un siége: «Eh!
+eh! lui dit-il en ricanant, vous voyez bien que mes airs de ballets sont
+dansants, puisque seulement à me les entendre fredonner vous ne pouvez
+vous empêcher de bondir comme un chevreau!»</p>
+
+<p>Le Théâtre-Lyrique a précisément les dimensions les plus convenables à
+l'effet complet d'une &oelig;uvre telle qu'<i>Orphée</i>. Rien n'y est perdu, ni
+des sons de l'orchestre, ni de ceux des voix, ni de l'expression des
+traits des acteurs.</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>A propos d'Orphée, je signalerai ici un des plagiats les plus audacieux
+dont il y ait d'exemple dans l'histoire de la musique, et que je
+découvris il y a quelques années en parcourant une partition de
+Philidor. Ce savant musicien, on le sait, avait eu entre les mains des
+épreuves de la partition italienne d'<i>Orfeo</i> qui se publiait à Paris en
+l'absence de l'auteur. Il jugea à propos de s'emparer de la mélodie</p>
+
+<p class="c">Objet de mon amour,</p>
+
+<p class="nind">et de l'adapter tant bien que mal aux paroles d'un morceau de son opéra
+le <i>Sorcier</i>, qu'il écrivait alors. Il en changea seulement<a name="page_126" id="page_126"></a> les mesures
+1, 5, 6, 7 et 8, et transforma la première période de Gluck, composée de
+trois fois trois mesures, en une autre formée de deux fois quatre
+mesures, parce que la coupe des vers l'y obligeait. Mais à partir de ces
+paroles:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Dans son c&oelig;ur on ne sent éclore</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que le seul désir de se voir,</span><br />
+</p>
+
+<p>Philidor a copié la mélodie de Gluck, sa basse, son harmonie, et même
+les échos de hautbois de son petit orchestre placé dans la coulisse, en
+transposant le tout en <i>la</i>. Je n'avais point entendu parler alors de ce
+vol impudent et qui paraîtra manifeste à quiconque voudra jeter les yeux
+sur la romance de Bastien:</p>
+
+<p class="c">Nous étions dans cet âge,</p>
+
+<p>à la page 33 de la partition du <i>Sorcier</i>.</p>
+
+<p>J'apprends que M. de Sévelinges l'avait déjà signalé dans une notice
+publiée par lui sur Philidor dans la <i>Biographie universelle</i> de
+Michaud, et que M. Fétis a voulu en défendre le musicien français. La
+première représentation d'<i>Orfeo</i> étant censée avoir eu lieu à Vienne
+dans le courant de 1764, et celle du <i>Sorcier</i> ayant eu lieu en effet à
+Paris le 2 janvier de la même année, il lui paraît impossible que
+Philidor ait eu connaissance de l'ouvrage de Gluck. Mais M. Farrenc a
+prouvé dernièrement par des documents authentiques que l'<i>Orfeo</i> fut
+joué pour la première fois à Vienne en 1762, que Favart fut chargé d'en
+publier la partition à Paris pendant l'année 1763, et que Philidor
+<i>s'offrit</i>, dans ce même temps, pour corriger les épreuves et <i>inspecter
+la gravure de l'ouvrage</i>.</p>
+
+<p>Or il me semble très-vraisemblable que l'officieux correcteur
+d'épreuves, après avoir pillé la romance de Gluck, aura lui-même changé
+sur le titre de la partition d'<i>Orfeo</i> la date de 1762 en celle de 1764,
+afin de rendre plausible l'argument que cette fausse date a suggéré à M.
+Fétis: «Philidor ne peut avoir<a name="page_127" id="page_127"></a> volé Gluck, puisque le <i>Sorcier</i> a été
+joué avant <i>Orfeo</i>.» Le vol est de la dernière évidence. Avec un peu
+plus d'audace, Philidor eût pu faire passer Gluck pour le voleur.</p>
+
+<p>Je reviens maintenant à l'air de bravoure qui termine le premier acte de
+l'<i>Orphée</i> français. J'avais entendu dire qu'il n'était pas de Gluck,
+qui, pourtant, dans quelques-unes de ses partitions italiennes, a écrit
+plusieurs airs de cette espèce. J'ai voulu m'en assurer. Après avoir
+cherché inutilement à la bibliothèque du Conservatoire la partition du
+<i>Tancrede</i> de Bertoni, d'où on le disait tiré, j'ai fini par la trouver
+à la bibliothèque impériale, et en feuilletant le premier acte de cet
+ouvrage, j'ai reconnu du premier coup d'&oelig;il le morceau en question: il
+est impossible de le méconnaître; quelques notes seulement, dans la
+version d'<i>Orphée</i>, ont été ajoutées à la ritournelle. Comment cet air
+a-t-il été introduit dans l'opéra de Gluck? et par qui le fut-il? c'est
+ce que j'ignore. Dans une brochure française qu'un nommé Coquiau,
+antagoniste de Gluck, publia à Paris en 1779, et qui a pour titre:
+<i>Entretiens sur l'état actuel de l'opéra de Paris</i>, le grand compositeur
+était violemment attaqué, et accusé de divers plagiats, notamment
+d'avoir pris un air entier dans une partition de Bertoni. Les partisans
+de Gluck ayant nié le fait, Coquiau écrivit à Bertoni, de qui il reçut
+la réponse suivante qu'il publia dans un supplément à sa brochure,
+intitulé: <i>Suite des entretiens sur l'état actuel de l'opéra de Paris</i>,
+ou <i>Lettres à M. S.</i> (Suard).</p>
+
+<p>Malgré la circonspection et l'embarras du musicien italien, et sa
+crainte comique de se compromettre, la vérité n'en éclate pas moins,
+d'une façon surabondante, je le répète, dans cette lettre dont nous
+devons la communication à l'obligeance de M. Anders, de la bibliothèque
+impériale. La voici:</p>
+
+<p class="r">«Londres, ce 9 septembre 1779.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span></p>
+
+<p>«Je suis très-surpris de me voir interpellé par la lettre que<a name="page_128" id="page_128"></a> vous me
+faites l'honneur de m'écrire, et je désirerais fort n'être point
+compromis dans une querelle musicale qui, par la chaleur que vous y
+mettez, pourrait devenir d'une très-grande conséquence, puisque vous
+m'assurez d'ailleurs que le <i>fanatisme</i> s'en mêle, ce qui est une raison
+de plus pour me soustraire à ses effets; je vous prierai donc de me
+permettre de vous répondre simplement que l'air de <i>S'oche dal ciel
+discende</i> a été composé par moi à Turin, pour la signora Girelli, je ne
+me rappelle pas dans quelle année, je ne pourrais pas même vous dire si
+je l'ai réellement <i>faite</i> (sic) pour l'<i>Iphigénie en Tauride</i>, comme
+vous m'en assurez, je croirais plutôt qu'<i>elle</i> (sic) appartient à mon
+opéra de <i>Tancrede</i>; mais cela n'empêche pas que l'air ne soit de moi:
+c'est ce que je puis, c'est ce que je dois certifier avec toute la
+vérité d'un homme d'honneur, plein de respect pour tous les ouvrages des
+grands maîtres, mais plein de tendresse pour les siens; c'est avec ces
+sentiments et la plus parfaite reconnaissance que je suis,</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 3.5em;">«Monsieur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,</span><br />
+<span style="margin-left: 7.5em;">«F<small>ERDINANDO</small> BERTONI.»</span><br />
+</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p><i>Tancrede</i> fut joué à Venise pendant le carnaval de 1767, et l'<i>Orphée</i>
+français ne fut représenté à Paris qu'en 1774. Probablement le chanteur
+Legros, qui créa à Paris le rôle d'Orphée, ne s'accommodant pas du
+simple récitatif par lequel Calzabigi et Gluck avaient terminé leur
+premier acte, aura exigé un air de bravoure: Gluck, s'obstinant à ne pas
+vouloir l'écrire, et cédant néanmoins à ses instances, lui aura dit
+peut-être, en lui présentant l'air de Bertoni: «Tenez, chantez cela et
+laissez-moi tranquille.» Mais Gluck n'est pas justifié ainsi d'avoir
+laissé imprimer l'air de Bertoni dans sa partition, sans indiquer où ni
+à qui il l'avait pris. Cela n'explique pas davantage le silence qu'il
+semble avoir gardé, quand l'auteur de la brochure dont je viens de
+parler dénonça le plagiat.<a name="page_129" id="page_129"></a></p>
+
+<p>Il faut savoir que ce Bertoni, si inconnu aujourd'hui, avait, en 1766,
+fait représenter au théâtre de San Benedetto, de Venise, l'<i>Orfeo</i> de
+Calsabigi, dont il avait refait la musique.</p>
+
+<p>En publiant sa partition (que j'ai lue), il crut devoir s'excuser d'une
+telle hardiesse. «Je ne prétends ni n'espère, dit-il dans sa préface,
+obtenir pour mon <i>Orfeo</i> un succès comparable à celui qui vient
+d'accueillir le chef-d'&oelig;uvre de M. Gluck, dans toute l'Europe, et si je
+puis seulement mériter les encouragements de mes compatriotes, je
+m'estimerai trop heureux.»</p>
+
+<p>Il avait raison d'être modeste, car sa musique est en quelque sorte
+calquée sur celle de Gluck; en plusieurs endroits même, dans la scène
+des enfers surtout, les formes rhythmiques du maître allemand sont si
+fidèlement imitées, que, si l'on regarde la partition d'une certaine
+distance, la figure des groupes de notes fait illusion, et l'on croit
+voir l'<i>Orphée</i> de Gluck.</p>
+
+<p>Ne se peut-il pas que celui-ci ait dit, à l'occasion de l'air de
+<i>Tancrede</i>: «Cet Italien m'a assez pillé pour son <i>Orfeo</i>, je puis bien
+à mon tour lui prendre un air?» Cela est possible, mais trop peu digne
+d'un tel homme pour qu'on se laisse aller volontiers à le croire.</p>
+
+<p>Je ne sais rien de plus sur ce fait.</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Quand Adolphe Nourrit chanta à l'Opéra le rôle d'Orphée, il supprima
+l'air de bravoure, soit que le morceau ne lui plût pas, soit qu'il
+connût la fraude, et le remplaça par un fort bel air agité de l'<i>Écho</i>
+et <i>Narcisse</i>, de Gluck,</p>
+
+<p class="c">O transport, ô désordre extrême.</p>
+
+<p class="nind">dont les paroles et la musique se trouvent par hasard convenir à la
+situation. C'est, je crois, ce qu'on devrait faire toujours.<a name="page_130" id="page_130"></a></p>
+
+<h2><a name="LALCESTE_DEURIPIDE" id="LALCESTE_DEURIPIDE"></a>L'ALCESTE D'EURIPIDE<br />
+<small>CELLES DE QUINAULT ET DE CALSABIGI<br /><br />
+LES PARTITIONS</small><br />
+<small><small>DE LULLI, DE GLUCK, DE SCHWEIZER, DE GUGLIELMI ET DE HANDEL SUR CE SUJET</small></small></h2>
+
+<p><i>Alceste</i>, tragédie d'Euripide, a servi de sujet à plusieurs opéras; un
+de Quinault, mis en musique par Lulli, un autre de Calsabigi, mis en
+musique par Gluck, un autre de Wieland, mis en musique par Schweizer, et
+quelques autres. Celui de Gluck, écrit d'abord sur un texte italien pour
+l'Opéra de Vienne, fut ensuite traduit en français avec quelques
+modifications pour l'Académie royale de musique de Paris, et enrichi par
+Gluck de plusieurs morceaux importants. Aucune de ces &oelig;uvres lyriques
+ne ressemble complétement à la tragédie grecque; il n'est peut-être pas
+inutile, au moment de la remise en scène de l'&oelig;uvre monumentale de
+Gluck, d'examiner la pièce originale antique d'où les pièces modernes
+furent tirées.</p>
+
+<p>La tragédie d'Euripide choquerait aujourd'hui les m&oelig;urs, les idées et
+les sentiments de tous les peuples civilisés. En la lisant peu
+attentivement, on conçoit presque qu'un professeur de rhétorique ait osé
+dire à ses élèves: «C'est une farce de Bobêche!» tant les m&oelig;urs ont
+changé d'une part, et tant l'éducation littéraire de l'autre, celle des
+Français surtout, a pris<a name="page_131" id="page_131"></a> à tâche de faire détester le naturel et la
+vérité. On devrait pourtant se dire que les Athéniens n'étaient ni des
+barbares ni des sots, et trouver au moins improbable qu'ils aient en
+littérature admiré et applaudi des monstruosités et des impertinences.</p>
+
+<p>D'Euripide comme de Shakspeare, nous exigerions volontiers qu'ils
+eussent tenu compte de nos habitudes, de nos croyances religieuses même,
+de nos préjugés, de nos vices nouveaux, et il nous faut tout au moins un
+grand effort de probité littéraire et de bon sens pour reconnaître qu'un
+poëte grec vivant à Athènes il y a deux mille ans, et écrivant pour un
+peuple dont nous ne connaissons bien ni la langue ni la religion, n'a
+pas dû se proposer d'obtenir le suffrage des Parisiens de l'an 1861.
+Ceci n'est que pour le fond de la question. Ne peut-on dire encore que
+les grands poëtes grecs qui se sont servis de la langue la plus
+harmonieuse peut-être que les hommes aient jamais parlée sont fatalement
+et inévitablement défigurés par d'infidèles traducteurs incapables de
+les comprendre fort souvent, et qui se trouvent toujours dans
+l'impossibilité de faire passer l'harmonie du style, les images et les
+pensées même de l'original, dans nos langues modernes, si peu colorées
+et d'une pruderie si inconciliable avec l'expression vraie de certains
+sentiments? Les poëtes latins sont à peu près dans le même cas. Qui
+oserait aujourd'hui, s'il le pouvait, traduire fidèlement en français
+ces touchantes et naïves paroles de la Didon de Virgile:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 6em;"><i>Si quis mihi parvulus aula</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Luderet Æneas, qui te tamen ore referret</i>;</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">une telle traduction ferait rire. <i>Un petit Énée</i>, dirait-on, <i>un petit
+Énée jouant dans ma cour</i>! A quoi joue-t-il, au cerceau, à la toupie? Ce
+qu'il y a de plaisant, c'est que dans un certain monde littéraire on
+croit sincèrement connaître les poèmes antiques par nos traductions et
+imitations modernes, et l'on étonnerait<a name="page_132" id="page_132"></a> fort beaucoup de gens en leur
+prouvant que Bitaubé ne donne pas plus une idée d'Homère que l'abbé
+Delille n'en donne une de Virgile, et que Racine des tragiques grecs.</p>
+
+<p>Ces réserves faites contre les traducteurs, qui sont nécessairement les
+plus perfides gens du monde, voyons ce que le Père Brumoy nous laisse
+entrevoir de l'<i>Alceste</i> d'Euripide, ou du moins de l'enchaînement de
+scènes, à peu près dépourvu de ce que nous appelons aujourd'hui
+l'action, et qui constitue cette tragédie.</p>
+
+<p>Admète, roi de Phères en Thessalie, était sur le point de mourir, quand
+Apollon, qui, exilé du ciel par le courroux de Jupiter, avait été
+pendant le temps de sa disgrâce berger chez Admète, trompe les Parques
+et dérobe le jeune roi à leurs coups. Les déesses pourtant ne consentent
+à laisser la vie à Admète que si une autre victime leur est livrée. Il
+faut que quelqu'un consente à mourir à sa place. Personne n'y ayant
+consenti, la reine s'offre à la mort pour son époux. D'un débat assez
+vif qui s'élève à ce sujet dès le début de la pièce entre Apollon et
+Orcus (le génie de la mort), il résulte que le dévouement de la reine
+est déjà connu et accepté d'Admète lui-même. Il aime Alceste avec
+passion, mais il aime la vie davantage, et se laisse, quoiqu'à regret,
+sauver à ce prix. Douleur profonde de tous les personnages, deuil
+général, cris déchirants des enfants d'Alceste, lamentations du peuple,
+terreurs et désespoir de la jeune reine qui s'est dévouée, mais qui
+tremble devant l'accomplissement de son sacrifice. Scène touchante dans
+laquelle la reine mourante conjure Admète éploré de lui rester fidèle et
+de ne pas conduire une nouvelle épouse à l'autel de l'hymen. Admète s'y
+engage, et la reine consolée s'éteint entre ses bras. On prépare la
+cérémonie funèbre, on apporte les ornements et les dons qui doivent être
+déposés avec Alceste dans le tombeau. C'est alors que survient le vieux
+Phérès, père d'Admète, et que se déroule une scène abominable selon nos
+idées et nos m&oelig;urs, mais qui n'en est pas moins évidemment<a name="page_133" id="page_133"></a> sublime. Je
+laisse au traducteur la responsabilité de sa traduction.</p>
+
+<p class="c">PHÉRÈS.</p>
+
+<p>«J'entre dans vos peines, mon fils. La perte que vous avez faite est
+considérable, on ne peut en disconvenir. Vous perdez une épouse
+accomplie; mais enfin, quelque accablant que soit le poids de votre
+malheur, il faut le supporter. Recevez de ma main ces vêtements précieux
+pour les mettre dans la tombe. On ne saurait trop honorer une épouse qui
+a bien voulu s'immoler pour vous. C'est à elle que je dois le bonheur
+<i>de m'avoir</i> (le traducteur veut dire <i>d'avoir</i>) conservé un fils. C'est
+elle qui n'a pu souffrir qu'un père au désespoir traînât sa vieillesse
+dans le deuil.</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c">ADMÈTE.</p>
+
+<p>«Je ne vous ai point appelé à ces funérailles, et, pour ne vous rien
+celer, votre présence en ces lieux ne m'est point agréable. Remportez
+ces vêtements, jamais ils ne seront mis sur le corps d'Alceste. Je
+saurai bien faire en sorte qu'elle se passe de vos dons dans le tombeau.
+Vous m'avez vu sur le point de mourir. C'était le temps de pleurer. Que
+faisiez-vous alors? Vous sied-il à présent de verser des larmes, après
+avoir fui le danger qui me menaçait, après avoir laissé mourir Alceste à
+la fleur de l'âge, tandis que vous êtes courbé sous le poids des années?
+Non, je ne suis plus votre fils et je ne vous reconnais point pour mon
+père.</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>«Il faut que vous soyez le plus lâche des hommes, puisque, arrivé au
+terme de la carrière, vous n'avez eu ni la volonté ni le courage de
+mourir pour un fils, puisque enfin vous n'avez pas eu honte de laisser
+remplir ce devoir à une étrangère...</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c">PHÉRÈS.</p>
+
+<p>«Mon fils, à qui s'adresse ce discours hautain? Pensez-vous<a name="page_134" id="page_134"></a> parler à
+quelque esclave de Lydie ou de Phrygie?... Quand la nature et la Grèce
+ont-elles imposé aux pères la loi de mourir pour leurs enfants? Vous
+m'accusez de lâcheté; et toutefois, lâche vous-même, vous n'avez pas
+rougi d'employer tous vos efforts pour prolonger vos jours au delà du
+terme fatal en sacrifiant votre épouse. L'heureux artifice pour éluder
+maintenant le trépas, que celui de persuader à son épouse qu'elle doit
+mourir pour son époux!»</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Puis un dialogue rapide, précipité, où les interlocuteurs s'accablent de
+mots atroces comme ceux-ci.</p>
+
+<p class="c">ADMÈTE.</p>
+
+<p>«La vieillesse a perdu toute honte.</p>
+
+<p class="c">PHÉRÈS.</p>
+
+<p>«Épousez plusieurs femmes pour multiplier vos années!</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c">ADMÈTE.</p>
+
+<p>«Allez, vous et votre indigne femme, allez traîner une misérable
+vieillesse sans enfants, quoique je vive encore; voilà le prix de votre
+lâcheté. Je ne veux plus rien de commun avec vous, pas même la demeure,
+et que ne puis-je avec bienséance vous interdire votre palais! Je ne
+rougirais pas de le faire en public.»</p>
+
+<p>On ne peut lire cela sans frémir. Shakspeare n'est pas allé plus loin.
+Ces deux poëtes semblent avoir connu des replis inexplorés du c&oelig;ur
+humain, sombres cavernes dont les esprits ordinaires n'osent sonder la
+noire profondeur, où seul le génie aux prunelles ardentes pénètre sans
+crainte, pour en ressortir traînant au grand jour des monstres
+invraisemblables. Invraisemblables, et trop réels! car où sont les
+hommes qui refuseront le sacrifice de la femme même la plus aimée se
+dévouant pour leur conserver la vie? Ils existent, sans doute; mais à
+coup sûr ils sont aussi rares que les femmes capables d'un pareil
+dévouement. Chacun de nous peut dire: Il me semble que je suis de<a name="page_135" id="page_135"></a>
+ceux-là. Mais le poëte philosophe répondra: Hélas! vous vous trompez
+peut-être; vous aimeriez mieux gémir que mourir.</p>
+
+<p>Phérès a raison: <i>Chacun est ici-bas pour soi. La lumière du jour vous
+est précieuse et douce, pensez-vous qu'elle me le soit moins?</i> Molière,
+vingt siècles plus tard, a fait dire à l'un de ses plus honnêtes
+personnages parlant de son corps: «Guenille si l'on veut, ma guenille
+m'est chère.» Et la Fontaine a dit presque dans les mêmes termes que
+l'Admète d'Euripide:</p>
+
+<p class="c">Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.</p>
+
+<p>Au milieu de ces scènes terribles, où le c&oelig;ur du jeune roi se montre
+exaspéré par la douleur jusqu'à l'impiété parricide, survient un
+étranger. «O habitants de Phères, dit-il, trouverai-je Admète dans ce
+palais?» C'est Hercule, ce chevalier errant de l'antiquité. Il va,
+obéissant à un ordre d'Eurystée, roi de Tyrinthe, enlever à Diomède,
+fils de Mars, ses chevaux anthropophages, que Diomède lui seul a pu
+dompter jusqu'à ce jour. En passant à Phères pour remplir cette
+dangereuse mission, le vaillant fils d'Alcmène veut voir son ami. Admète
+s'avance et l'invite à entrer dans son palais. Mais l'air consterné du
+jeune roi étonne Hercule et l'arrête sur le seuil hospitalier. «Quel
+malheur t'a frappé? as-tu perdu ton père?&mdash;Non.&mdash;Ton
+fils?&mdash;Non.&mdash;Alceste? Je sais qu'elle s'est engagée à mourir pour
+toi...» Admète dissimule encore et assure à Hercule que la femme qu'on
+pleure est une étrangère élevée dans le palais. Il craint, en avouant la
+vérité, que son ami ne refuse l'hospitalité qui lui est offerte dans
+cette demeure désolée. Et ce serait pour lui un nouveau malheur. Hercule
+entre enfin, se laisse conduire dans l'appartement qui lui est destiné,
+où les esclaves lui préparent un festin somptueux. Et le roi ajoute ces
+mots touchants: «Fermez le vestibule du milieu. Ce serait une indécence
+de troubler un festin par des cris et des larmes. Il faut épargner aux
+yeux et aux oreilles de l'hôte que nous recevons<a name="page_136" id="page_136"></a> le triste appareil des
+funérailles.» Hercule, rassuré tant bien que mal, se met à table, se
+couronne de myrte, mange, boit, s'enivre un peu, fait retentir le palais
+de ses chants, jusqu'au moment où, frappé de la stupeur des esclaves qui
+le servent, il les interpelle et apprend enfin la vérité. «Alceste est
+morte! Dieux! et comment dans cette situation avez-vous eu le moindre
+égard à l'hospitalité?» (Shakspeare fait dire aussi par Cassius à Brutus
+qu'il vient d'insulter: Porcia est morte! et tu ne m'as pas tué!)</p>
+
+<p class="c">HERCULE.</p>
+
+<p>«Alceste n'est plus. Cependant, malheureux, j'ai fait éclater ma joie
+dans un festin; j'ai couronné ma tête de fleurs dans la maison d'un ami
+désespéré. C'est toi qui es coupable de ce crime. Que ne me
+découvrais-tu ce funeste mystère? Où est le tombeau? Parle. Quelle route
+dois-je suivre?</p>
+
+<p class="c">L'OFFICIER.</p>
+
+<p>«Celle qui conduit à Larisse. A l'issue du faubourg, le tombeau
+s'offrira d'abord à vos yeux.»</p>
+
+<p>Hercule alors se rend au tombeau royal, se place auprès en embuscade,
+s'élance sur Oreus, au moment où il vient pour boire le sang des
+victimes, et malgré ses efforts le contraint à lui rendre Alceste
+vivante. Revenu avec elle au palais, il la présente voilée à Admète. «Tu
+vois cette femme, lui dit-il, je te la confie et j'attends de ton amitié
+que tu la gardes jusqu'à ce qu'après avoir tué Diomède et enlevé ses
+coursiers je revienne triomphant.»</p>
+
+<p>Admète le conjure de ne pas exiger ce service, la vue seule d'une femme
+lui rappelant Alceste lui déchirerait le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>L'insistance d'Hercule devient telle, qu'Admète n'ose refuser sa demande
+et tend la main à la femme voilée. Hercule satisfait lève aussitôt le
+voile qui cache les traits de l'inconnue, et Admète éperdu reconnaît
+Alceste. Mais pourquoi reste-t-elle immobile et sans voix? Dévouée aux
+divinités infernales, il faut qu'elle soit purifiée, et ce n'est que
+dans trois jours qu'elle<a name="page_137" id="page_137"></a> sera complétement rendue à la tendresse de son
+heureux époux. Des réjouissances publiques sont ordonnées; Hercule part
+pour son périlleux voyage, et la tragédie finit par cette moralité du
+ch&oelig;ur:</p>
+
+<p>«Que les dieux font jouer des ressorts extraordinaires pour parvenir aux
+fins qu'ils su proposent! C'est par leur secrète puissance que les
+grands événements qu'ils ménagent semblent éclore contre l'attente des
+mortels. Tel est le prodige qui fait notre admiration et notre joie.»</p>
+
+<p>Nos charpentiers ou charpenteurs de drames sont autrement forts
+qu'Euripide, et on le voit par cette rapide analyse du poëme grec,
+l'<i>Alceste</i> ressemble si peu à leurs pièces, qu'ils ont raison de dire:
+«Il n'y a pas de pièce là-dedans.»</p>
+
+<p>Voyons maintenant ce que cette donnée du dévouement conjugal est devenue
+entre les mains de Quinault, qui ne fut pas non plus, on le sait, un
+très-habile charpentier.</p>
+
+<p>L'opéra débute, comme la plupart des ouvrages de ce temps composés pour
+l'Académie royale de musique, par un prologue. Dans ce prologue, les
+nymphes de la Seine, de la Marne et des Tuileries expriment leur désir
+de voir revenir le roi et font des reproches à la Gloire de le retenir
+si longtemps.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Tout languit avec moi dans ces lieux pleins d'appas.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le héros que j'attends ne reviendra-t-il pas?</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Serai-je toujours languissante</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Dans une si cruelle attente?</span><br />
+</p>
+
+<p>Quand les nymphes de la Seine, de la Marne et des Tuileries, les
+Plaisirs et la Gloire, les naïades et les hamadryades françaises ont
+chanté assez de fadeurs, la pièce commence.</p>
+
+<p>Alceste vient d'épouser Admète. Deux prétendants évincés brûlent pour
+elle: ce sont Hercule et Lycomède, frère de Thétis, et roi de l'île de
+Scyros. Sous prétexte de la faire assister à une fête nautique, Lycomède
+invite Alceste à venir sur un de ses vaisseaux. A peine l'imprudente
+princesse, qui ne s'est pas fait accompagner par son mari, y est-elle
+montée, que le perfide<a name="page_138" id="page_138"></a> Lycomède lève l'ancre, et, aidé par sa s&oelig;ur
+Thétis qui lui envoie des vents favorables, il conduit Alceste à Scyros.
+Le rapt est consommé. Les deux rivaux de Lycomède se mettent aussitôt à
+la poursuite du ravisseur. Hercule et Admète arrivent à Scyros,
+assiégent la ville, en enfoncent les portes, mettent tout à feu et à
+sang en chantant:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Donnons, donnons, donnons de toutes parts.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que chacun à l'envi combatte,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que l'on abatte</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Les tours et les remparts.</span><br />
+</p>
+
+<p>Alceste est reprise, et probablement Lycomède est tué, car on n'entend
+plus parler de lui. Mais, dans le combat, Admète est grièvement blessé,
+il va mourir si quelqu'un ne meurt volontairement à sa place. Le théâtre
+représente un grand monument élevé par les arts. Un autel <i>vide</i> paraît
+au milieu pour servir à porter l'image de la personne qui s'immolera
+pour Admète. Cette personne ne se présente pas; alors Alceste se dévoue.
+L'autel s'ouvre et l'on voit sortir l'image d'Alceste qui se perce le
+sein. La voilà descendue aux sombres bords. Désolation générale.
+Hercule, qui allait partir pour <i>vaincre un tyran</i> quelconque, se ravise
+alors et tient à Admète cet étrange langage:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">J'aime Alceste; il est temps de ne m'en plus défendre;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Elle meurt; ton amour n'a plus rien à prétendre.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Admète, cède-moi la beauté que tu perds;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Au palais de Pluton j'entreprends de descendre:</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">J'irai jusqu'au fond des enfers</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Forcer la mort à me la rendre.</span><br />
+</p>
+
+<p>Admète consent à cette étrange transaction et répond à Hercule:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Qu'elle vive pour vous avec tous ses appas,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Admète est trop heureux pourvu qu'Alceste vive.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le grand Alcide arrive au bord du Styx. Il y trouve Caron repoussant à
+grand coups d'aviron les misérables ombres qui n'ont pas de quoi payer
+leur passage.<a name="page_139" id="page_139"></a></p>
+
+<p class="c">UNE OMBRE <i>qui n'a pas d'argent</i>.</p>
+
+<p class="c">Hélas! Caron, hélas! hélas!</p>
+
+<p class="c">CARON.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 4em;">Crie hélas! tant que tu voudras;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Rien pour rien en tous lieux est une loi suivie;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Les mains vides sont sans appas,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et ce n'est point assez de payer dans la vie,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il faut encor payer au delà du trépas.</span><br />
+</p>
+
+<p>Hercule s'élance dans la barque, qui craque sous son poids et fait eau
+de toutes parts. Il parvient néanmoins sur l'autre bord. Arrivé près du
+palais de Pluton, Alecton donne l'alarme. Pluton furieux s'écrie:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Qu'on arrête ce téméraire;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Armez-vous, amis, armez-vous.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Qu'on déchaîne Cerbère,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Courez tous, courez tous.</span><br />
+</p>
+
+<p>On entend aboyer Cerbère.</p>
+
+<p>Mais Proserpine est touchée de l'amour d'Alcide pour Alceste, et décide
+Pluton à la lui rendre.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Il faut que l'amour extrême</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Soit plus fort</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Que la mort,</span><br />
+</p>
+
+<p>Alceste, revenue sur la terre, pleure en apprenant qu'elle est devenue
+la propriété de son libérateur. Admète, de son côté, n'est pas gai.
+Hercule s'aperçoit de toutes ces tristesses.</p>
+
+<p class="c">Vous détournez les yeux! je vous trouve insensible!</p>
+
+<p class="c">ALCESTE.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Je fais ce qui m'est possible</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pour ne regarder que vous.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ceci ne fait pas le compte d'Hercule; mais comme après tout ce demi-dieu
+est un brave homme, il fait un effort sur lui-même, et, remettant
+Alceste à son époux, il lui chante:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 4em;">Non, vous ne devez pas croire</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qu'un vainqueur des tyrans soit tyran à son tour.<a name="page_140" id="page_140"></a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sur l'enfer, sur la mort j'emporte la victoire;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Il ne manque plus à ma gloire</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Que de triompher de l'Amour.</span><br />
+</p>
+
+<p>Et voilà pourquoi ce curieux opéra s'appelle <i>Alceste ou le Triomphe
+d'Alcide</i>. On trouve encore dans cette tragédie lyrique beaucoup
+d'autres personnages que je n'ai pas désignés. Il y a, entre autres, une
+petite drôlesse de quinze ans, suivante d'Alceste, aimée de Lycas et de
+Straton, confidents d'Hercule et de Lycomède, et qui débite des
+moralités de cette force quand ses deux amoureux la pressent de faire un
+choix entre eux:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Je n'ai point de choix à faire:</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Parlons d'aimer et de plaire,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et vivons toujours en paix.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">L'hymen détruit la tendresse</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il rend l'amour sans attraits:</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Voulez-vous aimer sans cesse?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Amants, n'épousez jamais.</span><br />
+</p>
+
+<p>Boileau, convenons-en, n'avait pas grand tort de fustiger cette poésie
+de confiseur et de perruquier:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Et tous ces lieux communs de morale lubrique</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que Lulli réchauffa des sons de sa musique.</span><br />
+</p>
+
+<p>Seulement il aurait dû dire: que Lulli <i>refroidit</i>, car rien de glacial,
+de languissant, de plat, de misérable comme les sons de cette musique à
+la fois vieillote et enfantine.</p>
+
+<p>L'excellent chanteur Alizard a fait entendre plusieurs fois dans les
+concerts, et non sans succès, la scène de Caron avec les ombres.</p>
+
+<p>Le rhythme donne à ce morceau une certaine rondeur bouffonne qui
+plaisait au public et qu'on applaudissait en riant, sans savoir
+précisément si l'on riait des paroles ou de la musique. L'expression de
+la partie de chant est vraie, et le thème:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Il faut passer tôt ou tard,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il faut passer dans ma barque,</span><br />
+</p>
+
+<p><a name="page_141" id="page_141"></a></p>
+
+<p class="nind">convient on ne peut mieux au caractère d'un Caron demi-grotesque tel que
+celui de Quinault.</p>
+
+<p>Au reste, si l'on veut avoir aujourd'hui une idée assez juste du style
+musical de Lulli, on le peut en écoutant au Théâtre-Français les
+morceaux qu'il écrivit pour les comédies de Molière, et sa musique
+d'<i>Alceste</i> a la couleur, le ton et toutes les allures de celle du
+<i>Bourgeois gentilhomme</i>.</p>
+
+<p>Il n'avait que de très-rares idées et appliquait à tous les genres le
+seul procédé de composition qu'il connût. Cela devait être chez les
+musiciens de l'enfance de l'art, et c'est ainsi que Palestrina, dans un
+genre essentiellement différent, composa des chansons de table
+semblables à ses messes, et que tant d'autres ont fait des messes
+semblables à des chansons de table.</p>
+
+<p>Une opinion assez répandue attribue la monotonie des &oelig;uvres des
+très-anciens compositeurs au peu de ressources dont ils disposaient; on
+dit: «Les instruments dont nous nous servons n'étaient pas inventés.»
+C'est une erreur évidente; Palestrina n'écrivait que pour des voix, et
+les chanteurs de son époque étaient probablement fort capables
+d'exécuter autre chose que des contre-points à cinq ou six parties.
+Quant aux instrumentistes, bien qu'ils fussent, au temps de Lulli, peu
+exercés et d'une infériorité incontestable relativement aux nôtres, un
+compositeur moderne de talent pourrait tirer un assez grand parti de
+ceux qu'il avait à ses ordres. Il ne faut pas attribuer une telle
+importance aux moyens matériels de l'art des sons. Une sonate de
+Beethoven, exécutée sur une épinette, n'en restera pas moins une
+merveille d'inspiration, quand tant d'autres que je pourrais citer,
+exécutées sur le plus magnifique des pianos d'Érard ou de Broadwood,
+demeureront des non-sens et des platitudes.</p>
+
+<p>Les arts enfants ne connaissent pas tous les mots de leur langue, et une
+foule de préjugés dont ils sont fort lents à se débarrasser les
+empêchent d'ailleurs de les apprendre. Qu'un<a name="page_142" id="page_142"></a> homme doué d'un vrai
+génie, de cette réunion de facultés qui comporte nécessairement, avec la
+puissance créatrice, le bon sens à sa plus haute expression, la force,
+l'esprit, le courage et un certain mépris des jugements de la foule,
+paraisse à ces époques crépusculaires, et, en dépit de tous les
+obstacles, il fait faire à l'art spécial auquel il s'est voué, un
+mouvement subit de progression, s'il ne peut à lui seul opérer son
+émancipation complète. Tel fut Gluck, dont nous allons étudier la grande
+&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Nous avons vu ce que l'<i>Alceste</i> d'Euripide était devenue entre les
+mains de Quinault et l'étrange poésie</p>
+
+<p class="c">Que Lulli refroidit des sons de sa musique.</p>
+
+<p>Plus tard, un homme qui n'était pas, comme le musicien florentin,
+<i>écuyer</i>, <i>conseiller</i>, <i>secrétaire du roi maison couronne de France et
+de ses finances</i>, pas même <i>surintendant de la musique</i> d'une majesté
+quelconque, mais qui avait une puissante intelligence, un c&oelig;ur chaud
+plein de l'amour du beau, et un esprit hardi, Gluck enfin jeta les yeux
+sur l'<i>Alceste</i> d'Euripide et la choisit pour texte d'un opéra. Il
+comptait écrire cet ouvrage d'un style tel, que ce fût le point de
+départ d'une révolution radicale dans la musique dramatique. Gluck
+vivait alors à Vienne, après avoir fait un long séjour en Italie. Et
+c'est pendant ce voyage qu'il avait pris en si profond mépris le système
+de composition musicale, seul alors en usage dans les théâtres, qui
+choquait à la fois le bon sens et les plus nobles instincts du c&oelig;ur
+humain, d'après lequel un opéra devait être en général un prétexte pour
+faire briller des chanteurs venant sur la scène <i>jouer du larynx</i> comme
+dans un concert les virtuoses y viennent jouer de la clarinette ou du
+hautbois.</p>
+
+<p>Il vit que l'art musical possédait une puissance bien autrement grande
+que celle de chatouiller l'oreille par d'agréables vocalisations, et il
+se demanda pourquoi cette puissance expressive,<a name="page_143" id="page_143"></a> qu'on ne pouvait
+méconnaître dans la mélodie, dans l'harmonie et aussi dans
+l'instrumentation, ne serait pas employée à produire des &oelig;uvres
+raisonnables, émouvantes, dignes enfin de l'intérêt d'un auditoire
+sérieux et des gens de goût. Sans exclure la sensation, il voulut que la
+part fût faite au sentiment; sans considérer la poésie comme l'objet
+principal de l'opéra, il pensa qu'elle devait être unie à la musique, de
+telle sorte qu'il ne pût résulter de cette union qu'un seul tout dont la
+force expressive serait incomparablement plus grande que celle de l'un
+ou de l'autre art pris isolément. Un poëte italien qui se trouvait alors
+à Vienne et avec lequel il eut de fréquents entretiens à ce sujet,
+entrant avec chaleur et conviction dans ses vues, l'aida à faire le plan
+de cette indispensable réforme et devint, comme nous le verrons, son
+intelligent collaborateur.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire pourtant que Gluck se soit avisé tout d'un coup
+pour <i>Alceste</i> d'introduire sur la scène la musique expressive et
+dramatique. <i>Orfeo</i>, qui précéda <i>Alceste</i>, prouve le contraire. Depuis
+longtemps d'ailleurs il avait préludé à cette hardiesse; son instinct
+l'y poussait, et déjà, en maint endroit de ses partitions italiennes,
+écrites en Italie pour des Italiens, il avait osé produire des morceaux
+du style le plus sévère, le plus expressif et le plus noblement beau. La
+preuve qu'ils méritent ces éloges, c'est que plus tard il les a lui-même
+trouvés dignes de prendre place dans ses plus illustres partitions
+françaises, pour lesquelles on croit à tort qu'ils furent écrits, tant
+ils ont été adaptés avec soin à de nouvelles scènes et mis en &oelig;uvre
+avec sagacité.</p>
+
+<p>L'air de <i>Telemaco</i>: «<i>Umbra mesta del padre</i>» dans l'opéra italien de
+ce nom, a été transformé en un duo aujourd'hui fameux de l'<i>Armide</i>:
+«Esprits de haine et de rage.» On peut citer encore parmi les morceaux
+de cette partition italienne, qu'il a en quelque sorte dépouillée au
+bénéfice de ses opéras français, un air d'<i>Ulysse</i> qui sert de thème à
+l'introduction<a name="page_144" id="page_144"></a> instrumentale de l'ouverture d'<i>Iphigénie en Aulide</i>; un
+autre air de <i>Télémaque</i>, dont une grande partie se retrouve dans celui
+d'Oreste d'<i>Iphigénie en Tauride</i>: «Dieux qui me poursuivez;» la scène
+tout entière de Circé évoquant les esprits infernaux pour changer en
+bêtes les compagnons d'Ulysse, qui est devenue celle de la Haine dans
+<i>Armide</i>; le grand air de Circé, dont l'auteur a fait, en en développant
+un peu l'orchestration, l'air en <i>la</i> au quatrième acte d'<i>Iphigénie en
+Tauride</i>: «Je t'implore et je tremble;» l'ouverture, qu'il a seulement
+enrichie d'un thème épisodique, pour la faire précéder l'opera
+d'<i>Armide</i>. On se prend à regretter qu'il n'ait pas complété le pillage
+de <i>Telemaco</i>, en employant quelque part l'adorable air de la nymphe
+Asteria:</p>
+
+<p class="c"><i>Ah! l'ho presente ognor</i>,</p>
+
+<p class="nind">une merveille. L'expression des regrets d'un amour dédaigné est telle
+dans cette élégie, que jamais, depuis lors, chez aucun maître, ni chez
+Gluck lui-même, elle ne revêtit une forme aussi belle et n'emprunta à un
+c&oelig;ur brisé des accents aussi mélodieusement douloureux.</p>
+
+<p>Enfin, pour terminer la liste des emprunts que Gluck a faits à ses
+partitions italiennes, et où nous trouvons la preuve évidente qu'il
+avait écrit de la musique <i>dramatique</i> bien longtemps avant de produire
+<i>Alceste</i>, citons encore l'air immortel: «O malheureuse Iphigénie» de
+l'<i>Iphigénie en Tauride</i>, tiré tout entier de son opéra italien de
+<i>Tito</i>; le charmant ch&oelig;ur de l'<i>Alceste</i> française: «Parez vos fronts
+de fleurs nouvelles;» le ch&oelig;ur final d'<i>Iphigénie en Tauride</i>: «Les
+dieux longtemps en courroux,» tirés l'un et l'autre de la partition
+d'<i>Elena e Paride</i>.</p>
+
+<p>Le choix du sujet qu'il voulait traiter dans un nouvel opéra étant tombé
+sur l'<i>Alceste</i> d'Euripide, Calsabigi, alors poëte de la cour de
+Marie-Thérèse, et qui comprenait bien le génie et les intentions de
+Gluck, se mit à l'&oelig;uvre. Il élagua prudemment<a name="page_145" id="page_145"></a> du poëme grec tout ce
+que nous appelons aujourd'hui des défauts, et sut en faire jaillir des
+situations nouvelles fort dramatiques et on ne peut plus favorables, il
+faut en convenir, aux grands développements d'un opéra. Il supprima
+seulement, et il eut grand tort, je le crois, le personnage d'Hercule,
+dont il était possible de tirer un si heureux parti. Au début de
+l'action, dans son poëme, le peuple thessalien est assemblé devant le
+palais de Phérès, attendant des nouvelles de la santé d'Admète,
+gravement malade. Un héraut annonce à la foule consternée que le roi
+touche à ses derniers moments. La reine paraît suivie de ses enfants, et
+invite le peuple à se rendre avec elle au temple d'Apollon pour implorer
+ce dieu en faveur d'Admète.</p>
+
+<p>La décoration change et la cérémonie religieuse commence dans le temple.
+Le prêtre consulte les entrailles des victimes, et, saisi de terreur,
+annonce que le dieu va parler. Tous se prosternent, et au milieu d'un
+silence solennel la voix de l'oracle fait entendre ces mots:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Il re morrà s'altro per lui non more.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 3em;">Le roi doit mourir aujourd'hui.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Si quelque autre au trépas ne se livre pour lui.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le prêtre interroge la foule consternée: «Qui de vous à la mort veut
+s'offrir? Personne ne répond!... Votre roi va mourir!» Le peuple se
+disperse en tumulte et laisse la malheureuse reine à demi évanouie au
+pied de l'autel. Mais Admète ne mourra pas; Alceste, dans un mouvement
+sublime de tendresse héroïque, s'approche de la statue d'Apollon et jure
+solennellement de donner sa vie pour son époux. Le prêtre rentre
+annoncer à Alceste que son sacrifice est accepté, et qu'à la fin du jour
+les ministres du dieu des morts viendront l'attendre aux portes de
+l'enfer. Cet acte est rempli de mouvement et excite de vives émotions.
+Au second, toute la ville de Phères est dans l'ivresse, Admète est
+rétabli; nous le voyons, plein de joie, recevoir<a name="page_146" id="page_146"></a> les félicitations de
+ses amis. Mais Alceste ne paraît pas, et le roi s'inquiète de son
+absence. Elle est au temple, dit-on, elle est allée remercier les dieux
+du rétablissement du roi. Alceste revient, et malgré tous ses efforts,
+loin de partager l'allégresse publique, elle laisse échapper de
+douloureux sanglots. Admète la supplie et lui ordonne enfin de faire
+connaître la cause de ses larmes, et la malheureuse femme avoue la
+vérité. Désespoir du roi, qui refuse d'accepter cet affreux sacrifice;
+il jure que si Alceste s'obstine à l'accomplir, il n'en mourra pas
+moins.</p>
+
+<p>Cependant l'heure approche; Alceste a pu échapper à la surveillance du
+roi et s'est rendue à l'entrée du Tartare: «Que veux-tu? lui crient des
+voix invisibles. Le moment n'est pas encore venu; attends que le jour
+ait fait place aux ténèbres; tu n'attendras pas longtemps.» A ces
+étranges et lugubres accents, aux sombres lueurs qui s'échappent de
+l'antre infernal, Alceste sent la raison l'abandonner; elle court
+éperdue autour de l'autel de la mort, chancelante, à demi folle de
+terreur, et pourtant elle persiste dans son dessein. Admète accourt et
+redouble de supplications pour l'empêcher de l'exécuter. Pendant ce
+déchirant débat l'heure est venue; une divinité infernale, sortant de
+l'abîme, vient s'abattre sur l'autel de la Mort, du haut duquel elle
+somme la reine de tenir sa promesse.</p>
+
+<p>Du bord du Styx Caron, le funèbre nocher, appelle Alceste en sonnant à
+trois reprises de sa conque aux sons rauques et caverneux. Le dieu des
+enfers laisse pourtant encore un refuge à Alceste contre sa terrible
+résolution; il peut la relever de son v&oelig;u; mais si elle le révoque
+Admète à l'instant mourra. «Qu'il vive! s'écrie-t-elle, et des enfers
+montrez-moi le chemin!» Aussitôt, malgré les cris d'Admète, une troupe
+de démons vient saisir la reine et l'entraîne au Tartare. Dans le drame
+de Calsabigi, Apollon, bientôt après, apparaissait dans un nuage et
+rendait Alceste vivante à son époux. Dans la pièce française, ce
+dénoûment avait été d'abord conservé; quelques années après la première
+représentation, le bailli Durollet, auteur de la traduction<a name="page_147" id="page_147"></a> de
+l'<i>Alceste</i> italienne, crut devoir faire brusquement intervenir Hercule;
+et c'est lui maintenant qui descend aux enfers et en ramène Alceste.
+Apollon n'en paraît pas moins, mais seulement pour féliciter le héros de
+sa belle action et lui annoncer que sa place est déjà marquée au rang
+des dieux.</p>
+
+<p>On le voit, Calsabigi s'est conformé aux exigences du goût et des m&oelig;urs
+modernes dans l'arrangement de son drame; il y a un n&oelig;ud, une action,
+on y trouve les surprises voulues. Admète, loin d'accepter le dévouement
+de la reine, tombe dans le désespoir quand il en est instruit. La scène
+du temple, qui ne se trouve pas et ne pouvait se trouver dans Euripide,
+est d'une saisissante majesté. Le caractère d'Alceste, au c&oelig;ur noble
+mais non intrépide, qui tremble devant l'accomplissement d'un v&oelig;u
+qu'elle ne remplit pas moins, est bien soutenu. Les réjouissances
+publiques après le rétablissement du roi forment le contraste le plus
+dramatique avec la douleur de la reine, obligée d'y assister et qui ne
+peut contenir ses larmes.</p>
+
+<p>Mais, quoi qu'en ait dit Gluck dans son épître dédicatoire adressée à
+l'archiduc Léopold, grand-duc de Toscane, il y a dans le poëme
+d'<i>Alceste</i> peu de variété. Les accents de douleur, d'effroi, de
+désespoir s'y succèdent presque continuellement, et il est impossible
+que le public n'en soit pas promptement fatigué. De là les reproches
+qu'on fit à la musique de Gluck à Vienne et à Paris, reproches que la
+pièce seule méritait. On ne saurait au contraire assez admirer la
+richesse d'idées, l'inspiration constante, la véhémence des accents avec
+lesquelles, d'un bout à l'autre de sa partition, Gluck a su combattre,
+autant qu'il était possible, cette fâcheuse monotonie.</p>
+
+<p>Nous avons, il y a plus de vingt ans, examiné déjà avec quelques détails
+le système de Gluck et l'exposé qu'il en fait dans l'épître dédicatoire
+qui sert de préface à l'<i>Alceste</i> italienne. On nous permettra d'y
+revenir en y ajoutant quelques observations nouvelles.</p>
+
+<p>«Lorsque j'entrepris, dit-il, de mettre en musique l'opéra<a name="page_148" id="page_148"></a> d'<i>Alceste</i>,
+je me proposai d'éviter tous les abus que la vanité mal entendue des
+chanteurs et l'excessive complaisance des compositeurs avaient
+introduits dans l'opéra italien, et qui du plus pompeux et du plus beau
+de tous les spectacles en avaient fait le plus ennuyeux et le plus
+ridicule; je cherchai à réduire la musique à sa véritable fonction,
+celle de seconder la poésie pour fortifier l'expression des sentiments
+et l'intérêt des situations sans interrompre l'action et la refroidir
+par des ornements superflus; je crus que la musique devait ajouter à la
+poésie ce qu'ajoutent à un dessin correct et bien composé la vivacité
+des couleurs et l'accord heureux des lumières et des ombres qui servent
+à animer les figures sans en altérer les contours.</p>
+
+<p>«Je me suis bien gardé d'interrompre un acteur dans la chaleur du
+dialogue, pour lui faire attendre la fin d'une ritournelle, ou de
+l'arrêter au milieu de son discours sur une voyelle favorable, soit pour
+déployer dans un long passage l'agilité de sa belle voix, soit pour
+attendre que l'orchestre lui donnât le temps de reprendre haleine pour
+faire une cadence. Je n'ai pas cru devoir passer rapidement sur la
+seconde partie d'un air, bien qu'elle fût la plus passionnée et la plus
+importante, et finir l'air quand le sens ne finit pas, pour donner
+facilité au chanteur de faire voir qu'il peut varier capricieusement un
+passage de diverses manières; en somme, j'ai tenté de bannir tous ces
+abus contre lesquels depuis longtemps réclamaient en vain le bon sens et
+la raison.</p>
+
+<p>«J'ai imaginé que l'ouverture devait prévenir les spectateurs sur le
+caractère de l'action qu'on allait mettre sous leurs yeux et leur en
+indiquer le sujet; que les instruments ne devaient être mis en action
+qu'en proportion du degré d'intérêt ou de passion, et qu'il fallait
+éviter de laisser dans le dialogue une disparate trop tranchante entre
+l'air et le récitatif, ne pas tronquer à contre-sens la période et ne
+pas interrompre mal à propos le mouvement et la chaleur de la scène.
+J'ai cru encore<a name="page_149" id="page_149"></a> que mon travail devait avoir surtout pour but de
+chercher une belle simplicité, et j'ai évité de faire parade de
+difficultés aux dépens de la clarté; je n'ai attaché aucun prix à la
+découverte d'une nouveauté, à moins qu'elle ne fût naturellement donnée
+par la situation et liée à l'expression; enfin il n'y a aucune règle que
+je n'aie cru devoir sacrifier de bonne grâce en faveur de l'effet.»</p>
+
+<p>Cette profession de foi nous paraît admirable, en général, de franchise
+et de raison; les points de doctrine qui en forment le fond, et dont on
+a fait depuis quelques années un abus si monstrueux et si ridicule, sont
+basés sur des raisonnements fort justes et sur un profond sentiment de
+la vraie musique dramatique. A part quelques-uns que nous signalerons
+tout à l'heure, ces principes sont d'une telle excellence, qu'ils ont
+été en grande partie suivis par la plupart des grands compositeurs de
+toutes les nations. Maintenant Gluck, en promulguant cette théorie dont
+le moindre sentiment de l'art et même le simple bon sens démontraient à
+son époque la nécessité, n'en a-t-il pas un peu exagéré en quelques
+endroits les conséquences? C'est ce qu'on méconnaîtra difficilement
+après un examen impartial, et lui-même dans ses ouvrages ne l'a pas
+appliquée avec une rigoureuse exactitude. Ainsi, dans l'<i>Alceste</i>
+italienne, on trouve des récitatifs accompagnés seulement de la basse
+chiffrée et probablement par les accords du cembalo (clavecin), comme il
+était d'usage alors dans les théâtres italiens. Il résulte pourtant de
+cette sorte d'accompagnement et de ce genre de récitation vocale une
+<i>disparate fort tranchée</i> entre le récitatif et l'air.</p>
+
+<p>Plusieurs de ses airs sont précédés d'un assez long solo instrumental;
+il faut bien alors que le chanteur garde le silence et <i>attende la fin
+de la ritournelle</i>. En outre, il emploie fréquemment une forme d'airs
+qu'il aurait dû proscrire dans sa théorie sur la musique dramatique. Je
+veux parler des airs à reprises dont chaque partie se dit deux fois sans
+que cette répétition<a name="page_150" id="page_150"></a> soit en rien motivée et comme si le public avait
+demandé <i>bis</i>. Tel est l'air d'Alceste:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Je n'ai jamais chéri la vie</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que pour te prouver mon amour;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! pour te conserver le jour,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qu'elle me soit cent fois ravie!</span><br />
+</p>
+
+<p>Pourquoi, lorsque la mélodie est arrivée à la cadence sur le ton de la
+dominante, recommencer sans le moindre changement ni dans la partie
+vocale ni dans l'orchestre:</p>
+
+<p class="c">Je n'ai jamais chéri la vie, etc.?</p>
+
+<p>A coup sûr le sens dramatique est choqué d'une pareille répétition, et
+si quelqu'un a dû s'abstenir de cette faute contre le naturel et la
+vraisemblance, c'est Gluck. Pourtant il l'a commise dans presque tous
+ses ouvrages. On n'en trouve pas d'exemples dans la musique moderne, et
+les compositeurs qui succédèrent à Gluck se sont montrés sous ce rapport
+plus sévères que lui.</p>
+
+<p>Maintenant, quand il dit que la musique d'un drame lyrique n'a d'autre
+but que d'ajouter à la poésie ce qu'ajoute le coloris au dessin, je
+crois qu'il se trompe essentiellement. La tâche du compositeur dans un
+opéra est, ce me semble, d'une bien autre importance. Son &oelig;uvre
+contient à la fois le dessin et le coloris, et, pour continuer la
+comparaison de Gluck, les paroles sont le <i>sujet</i> du tableau, à peine
+quelque chose de plus. L'expression n'est pas le seul but de la musique
+dramatique; il serait aussi maladroit que pédantesque de dédaigner le
+plaisir purement sensuel que nous trouvons à certains effets de mélodie,
+d'harmonie, de rhythme ou d'instrumentation, indépendamment de tous
+leurs rapports avec la peinture des sentiments et des passions du drame.
+Et, de plus, voulût-on même priver l'auditeur de cette source de
+jouissances et ne pas lui permettre de raviver son attention en la
+détournant un instant de son objet principal, il y aurait encore à citer
+un bon nombre de cas où le<a name="page_151" id="page_151"></a> compositeur est appelé à soutenir seul
+l'intérêt de l'&oelig;uvre lyrique. Dans les danses de caractère, par
+exemple, dans les pantomimes, dans les marches, dans tous les morceaux
+enfin dont la musique instrumentale fait seule les frais, et qui par
+conséquent n'ont pas de paroles, que devient l'importance du poëte?...
+La musique doit bien, là, contenir forcément le dessin et le coloris.</p>
+
+<p>Si l'on excepte quelques-unes de ces brillantes sonates d'orchestre où
+le génie de Rossini se jouait avec tant de grâce, il est certain que, il
+y a trente ans encore, la plupart des compilations instrumentales
+honorées par les Italiens du nom d'ouvertures étaient de grotesques
+non-sens. Mais combien ne devaient-elles pas être plus plaisantes il y a
+cent ans, quand Gluck lui-même, entraîné par l'exemple, et qui
+d'ailleurs il faut bien le reconnaître, ne fut pas à beaucoup près aussi
+grand comme musicien proprement dit que comme musicien scénique, ne
+craignait pas de laisser tomber de sa plume l'incroyable niaiserie
+intitulée <i>Ouverture d'Orphée</i>! Il fit mieux pour <i>Alceste</i> et surtout
+pour <i>Iphigénie en Aulide</i>. Sa théorie des ouvertures expressives donna
+l'impulsion qui produisit plus tard des chefs-d'&oelig;uvre symphoniques,
+qui, malgré la chute ou l'oubli profond des opéras pour lesquels ils
+furent écrits, sont restés debout, péristyles superbes de temples
+écroulés. Pourtant, ici encore, en outrant une idée juste, Gluck est
+sorti du vrai; non pas cette fois pour restreindre le pouvoir de la
+musique, mais pour lui en attribuer un au contraire qu'elle ne possédera
+jamais: c'est quand il dit que l'ouverture doit indiquer le <i>sujet</i> de
+la pièce. L'expression musicale ne saurait aller jusque-là; elle
+reproduira bien la joie, la douleur, la gravité, l'enjouement; elle
+établira une différence saillante entre la joie d'un peuple pasteur et
+celle d'une nation guerrière, entre la douleur d'une reine et le chagrin
+d'une simple villageoise, entre une méditation sérieuse et calme et les
+ardentes rêveries qui précèdent l'éclat des passions. Empruntant ensuite
+aux différents<a name="page_152" id="page_152"></a> peuples le style musical qui leur est propre, il est
+bien évident qu'elle pourra faire distinguer la sérénade d'un brigand
+des Abruzzes de celle d'un chasseur tyrolien on écossais, la marche
+nocturne de pèlerins aux habitudes mystiques de celle d'une troupe de
+marchands de b&oelig;ufs revenant de la foire; elle pourra mettre l'extrême
+brutalité, la trivialité, le grotesque, en opposition avec la pureté
+angélique, la noblesse et la candeur. Mais si elle veut sortir de ce
+cercle immense, la musique devra, de toute nécessité, avoir recours à la
+parole chantée, récitée ou lue, pour combler les lacunes que ses moyens
+d'expression laissent dans une &oelig;uvre qui s'adresse en même temps à
+l'esprit et à l'imagination. Ainsi l'ouverture d'<i>Alceste</i> annoncera des
+scènes de désolation et de tendresse, mais elle ne saurait dire ni
+l'objet de cette tendresse ni les causes de cette désolation; elle
+n'apprendra jamais au spectateur que l'époux d'Alceste est un roi de
+Thessalie condamné par les dieux à perdre la vie si quelqu'un ne se
+dévoue à la mort pour lui; c'est là pourtant le <i>sujet</i> de la pièce.
+Peut-être s'étonnera-t-on de trouver l'auteur de cet article imbu de
+tels principes, grâce à certaines gens qui l'ont cru ou ont feint de le
+croire, dans ses opinions sur la puissance expressive de la musique,
+aussi loin au delà du vrai qu'ils le sont en deçà, et lui ont, en
+conséquence, prêté généreusement leur part entière de ridicule. Ceci
+soit dit sans rancune, en passant.</p>
+
+<p>La troisième proposition dont je me permettrai de contester l'à-propos
+dans la théorie de Gluck est celle par laquelle il déclare n'attacher
+aucun prix à la <i>découverte d'une nouveauté</i>. On avait déjà barbouillé
+bien du papier réglé à son époque, et une découverte musicale
+quelconque, ne fût-elle qu'indirectement liée à l'expression scénique,
+n'était pas à dédaigner.</p>
+
+<p>Pour toutes les autres, je crois qu'on ne saurait les combattre avec
+chance de succès, voire même la dernière, qui annonce une indifférence
+pour les règles que beaucoup de professeurs trouveront blasphématoire et
+impie. Gluck bien qu'il<a name="page_153" id="page_153"></a> ne fut pas, je le répète, un musicien
+proprement dit de la force de quelques-uns de ses successeurs, l'était
+pourtant assez pour avoir le droit de répondre à ses critiques ce que
+Beethoven osa dire un jour: «Qui donc défend cette harmonie?&mdash;Fux,
+Albrechtsberger et vingt autres théoriciens.&mdash;Eh bien, moi, je la
+permets,» ou de leur faire encore cette réponse laconique d'un de nos
+plus grands poëtes lisant une de ses &oelig;uvres devant le comité du
+Théâtre-Français. Un des membres de l'aréopage l'ayant interrompu
+timidement au milieu de sa lecture: «Qu'y a-t-il, monsieur? répliqua le
+poëte avec un calme écrasant.&mdash;Mais il me semble... je trouve...&mdash;Quoi
+donc, monsieur?&mdash;Que cette expression n'est pas française.&mdash;Elle le
+sera, monsieur.»</p>
+
+<p>Cette superbe assurance convient même mieux au musicien qu'au poëte; il
+est plus autorisé à croire possible l'admission de ses néologismes, sa
+langue n'étant pas une langue de convention.</p>
+
+<p>Nous savons maintenant quelles furent les théories de Gluck sur la
+musique dramatique. Certes, l'<i>Alceste</i> est l'une des plus magnifiques
+applications qu'il en ait faites, l'<i>Alceste</i> française surtout. Pendant
+les années qui séparent la composition de cet ouvrage à Vienne de sa
+représentation à Paris, le génie de l'auteur semble s'être agrandi,
+raffermi. L'opposition qu'il rencontra chez ses compatriotes comme chez
+les Italiens paraît avoir doublé ses forces et donné plus de pénétration
+à son esprit. De là l'admirable transformation de l'<i>Alceste</i> italienne,
+dont plusieurs morceaux ont été conservés intégralement, il est vrai,
+dans l'opéra français (on ne voit pas trop, tant ils sont beaux, quelles
+modifications l'auteur y aurait pu apporter), mais dont beaucoup
+d'autres, au contraire (à une seule exception que nous signalerons), ont
+reçu un perfectionnement sensible en passant sur notre scène et en
+s'unissant à notre langue. Les contours mélodiques de ceux-là sont
+devenus plus amples, plus nets, certains accents plus pénétrants,
+l'instrumentation<a name="page_154" id="page_154"></a> s'est enrichie en devenant plus ingénieuse, et en
+outre un nombre assez grand de morceaux nouveaux, airs, ch&oelig;urs et
+récitatifs, ont été ajoutes à la partition, dont le compositeur semble
+avoir pétri l'élément musical, comme fait le sculpteur de la terre dont
+il façonne sa statue.</p>
+
+<p>En relisant ce que j'écrivis autrefois sur la partition d'<i>Alceste</i>, je
+trouve des critiques qui ne me paraissent plus justes. J'avais pourtant
+été vivement frappé par toutes les beautés qu'elle contient, et certes
+je n'oublierai jamais l'impression que je ressentis à la répétition
+générale à laquelle j'assistai lors de la rentrée de madame Blanchu dans
+le rôle principal, en 1825. Mais je me sentais alors si violemment
+passionné pour cette &oelig;uvre, que la crainte de tomber dans un fanatisme
+aveugle devint chez moi une préoccupation, et que je crus m'y soustraire
+en cherchant à blâmer certaines choses que j'admirais en réalité.
+Aujourd'hui je n'ai plus cette crainte, je suis sûr que mon admiration
+n'est point aveugle, et je ne veux pas, par des scrupules déplacés, en
+atténuer l'expression.</p>
+
+<p>L'ouverture, sans être très-riche d'idées, contient plusieurs accents
+pathétiques et touchants; la couleur sombre y domine; l'instrumentation
+n'en a pas l'éclat ni la violence des compositions instrumentales de
+notre temps; elle est plus chargée et plus forte néanmoins que celle des
+autres ouvertures de Gluck. Les trombones y figurent dès le
+commencement; les trompettes et les timbales seules en sont exclues. Il
+est bon de dire à ce sujet que, par une singularité dont on citerait peu
+d'exemples, il n'y a pas une note de trompettes ni de timbales dans tout
+l'opéra (à l'exception des deux trompettes qui se font entendre sur la
+scène au moment où le héraut va parler au peuple).</p>
+
+<p>Ajoutons, pour détruire certaines erreurs assez répandues, que Gluck,
+dans sa partition, a employé, avec les flûtes et les hautbois, les
+clarinettes, les bassons, les cors et les trombones. Dans l'<i>Alceste</i>
+italienne il a souvent recouru aux cors anglais; mais cet instrument
+n'étant pas connu en France quand il y<a name="page_155" id="page_155"></a> arriva, il les remplaça partout
+très-habilement, dans l'<i>Alceste</i> française, par des clarinettes. Il n'y
+a pas non plus de petites flûtes dans cet ouvrage; il en a banni tout ce
+qui est criard, perçant et brutal, pour ne recourir qu'aux sonorités
+douces ou grandioses.</p>
+
+<p>L'ouverture d'<i>Alceste</i>, ainsi que celles d'<i>Iphigénie en Aulide</i>, de
+<i>Don Giovanni</i>, de <i>Démophoon</i>, ne finit pas complétement avant le lever
+de la toile; elle se lie au premier morceau de l'opéra par un
+enchaînement harmonique au moyen duquel la cadence se trouve suspendue
+indéfiniment. Je ne vois pas trop, malgré l'emploi qu'en ont fait Gluck,
+Mozart et Vogel, quel peut être l'avantage de cette forme inachevée pour
+les ouvertures. Elles sont mieux liées à l'action, il est vrai; mais
+l'auditeur, désappointé de se voir privé de la conclusion de la préface
+instrumentale, en éprouve un instant de malaise fatal à ce qui précède,
+sans être très-favorable à ce qui suit; l'opéra y gagne peu et
+l'ouverture y perd beaucoup.</p>
+
+<p>Au lever de la toile, le ch&oelig;ur, entrant sur un accord qui rompt la
+cadence harmonique de l'orchestre, s'écrie: «Dieux, rendez-nous notre
+roi, notre père!» Cette exclamation nous fournit dès la première mesure
+le sujet d'une observation applicable au tissu vocal de tous les autres
+ch&oelig;urs de Gluck.</p>
+
+<p>On sait que la classification naturelle des voix humaines est celle-ci:
+<i>soprano</i> et <i>contralto</i> pour les femmes, <i>ténor</i> et <i>basse</i> pour les
+hommes. Les voix féminines se trouvant à l'octave supérieure des voix
+masculines, et dans le même rapport entre elles, le <i>contralto</i>, dont
+l'échelle est d'une quinte au-dessous de celle du <i>soprano</i>, est donc à
+celui-ci exactement comme la <i>basse</i> est au <i>ténor</i>. On prétendait à
+l'Opéra, il y a trente ans encore, que la France ne produisait pas de
+contralti. En conséquence, les ch&oelig;urs français ne possédaient que des
+soprani, et les contralti s'y trouvaient remplacés par une voix criarde,
+forcée et assez rare, qu'on appelait haute-contre, et qui n'est, à tout
+prendre, qu'un premier ténor.<a name="page_156" id="page_156"></a></p>
+
+<p>Gluck, en arrivant à Paris, se vit forcé d'abandonner l'excellente
+disposition chorale adoptée en Italie et en Allemagne, pour se conformer
+à l'usage français. Il dérangea sa partie de contralto pour l'approprier
+à la voix de haute-contre. Soixante ans après, on découvrit que la
+nature produisait des contralti en France comme ailleurs. Nous possédons
+en conséquence à l'Opéra aujourd'hui beaucoup de ces voix graves de
+femmes et très-peu de hautes-contre. Ou a donc eu raison de rétablir
+presque partout dans <i>Alceste</i> la hiérarchie vocale naturelle que Gluck
+avait observée dans sa partition italienne. Je dis que cette restitution
+des contralti a été opérée <i>presque</i> partout, parce qu'en effet elle ne
+peut pas être faite sans restrictions; il est des ch&oelig;urs écrits pour
+des voix d'hommes seulement, dans lesquels la partie de haute-contre
+doit nécessairement rester aux premiers ténors.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur «O dieux! qu'allons-nous devenir?» suivant l'annonce du
+héraut, est plein d'une tristesse noble, qui fait mieux ressortir par sa
+gravité l'agitation de la stretta qui lui succède: «Non, jamais le
+courroux céleste,» dont les principaux dessins mélodiques sont aussi
+bien déclamés et d'une accentuation aussi vraie que les plus savants
+récitatifs.</p>
+
+<p>Il en est de même du ch&oelig;ur dialogué: «O malheureux Admète,» dont la
+dernière phrase surtout, «malheureuse patrie!» est d'une poignante
+vérité d'expression.</p>
+
+<p>Dans le récitatif d'Alceste à son entrée, l'âme tout entière de la jeune
+reine se dévoile en quelques mesures. Le bel air: «Grands dieux, du
+destin qui m'accable,» est à trois mouvements: un mouvement lent à
+quatre temps, un autre à trois temps, et un allegro agité. C'est dans
+cet agitato que se trouve ce bel accent d'orchestre, repris ensuite par
+la voix, avec ces mots: «Quand je vous presse sur mon sein,» et dont un
+musicien disait un jour: «C'est le <i>c&oelig;ur de l'orchestre</i> qui s'agite!»
+Cet air présente, pour la diction des paroles, l'enchaînement des
+phrases mélodiques et l'art de ménager la force des<a name="page_157" id="page_157"></a> accents jusqu'à
+l'explosion finale, des difficultés dont la plupart des cantatrices ne
+se doutent pas.</p>
+
+<p>La troisième scène s'ouvre dans le temple d'Apollon. Entrent le
+grand-prêtre, les sacrificateurs avec les trépieds enflammés et les
+instruments du sacrifice, ensuite Alceste conduisant ses enfants, les
+courtisans, le peuple. Ici Gluck a fait de la couleur locale s'il en fut
+jamais; c'est la Grèce antique qu'il nous révèle dans toute sa
+majestueuse et belle simplicité. Écoutez ce morceau instrumental, sur
+lequel entre le cortége; entendez (si vous n'avez pas près de vous
+quelque parleur impitoyable) cette mélodie douce, voilée, calme,
+résignée, cette pure harmonie, ce rhythme à peine sensible des basses
+dont les mouvements onduleux se dérobent sous l'orchestre, comme les
+pieds des prêtresses sous leurs blanches tuniques; prêtez l'oreille à la
+voix insolite de ces flûtes dans le grave, à ces enlacements des deux
+parties de violon dialoguant le chant, et dites s'il y a en musique
+quelque chose de plus beau, dans le sens antique du mot, que cette
+marche religieuse. L'instrumentation en est simple, mais exquise; il n'y
+a que les instruments à cordes et deux instruments à vent. Et là, comme
+en maint autre passage de ses &oelig;uvres, se décèle l'instinct de l'auteur;
+il a trouvé précisément les timbres qu'il fallait. Mettez deux hautbois
+à la place des flûtes et vous gâterez tout.</p>
+
+<p>La cérémonie commence par une prière dont le grand-prêtre seul a
+prononcé d'un ton solennel les premiers mots: «Dieu puissant, écarte du
+trône,» entrecoupés de trois larges accords d'ut pris à demi-voix, puis
+enflés jusqu'au <i>fortissimo</i> par les instruments de cuivre. Rien de plus
+imposant que ce dialogue entre la voix du prêtre et cette harmonie
+pompeuse des <i>trompettes sacrées</i>. Le ch&oelig;ur, après un court silence,
+reprend les mêmes paroles dans un morceau assez animé à six-huit, dont
+la forme et la mélodie frappent d'étonnement par leur étrangeté. On
+s'attend, en effet, à ce qu'une prière soit d'un mouvement lent et dans
+une mesure tout autre que la mesure à six-<a name="page_158" id="page_158"></a>huit. Pourquoi celle-ci, sans
+perdre de sa gravité, joint-elle à une espèce d'agitation tragique un
+rhythme fortement marqué et une instrumentation éclatante? Je penche
+fort à croire que certaines cérémonies religieuses de l'antiquité étant
+accompagnées, dit-on, de saltations ou danses symboliques, Gluck,
+préoccupé de cette idée, aura voulu donner à sa musique un caractère en
+rapport avec cet usage présumé. L'impression produite à la
+représentation par ce ch&oelig;ur semble prouver que malgré l'ignorance où
+sont les plus habiles chorégraphes sur le rituel des anciens sacrifices,
+son sens poétique n'a pas abusé le compositeur en le guidant dans cette
+voie.</p>
+
+<p>Le récitatif obligé du grand-prêtre: «Apollon est sensible à nos
+gémissements,» est évidemment la plus ingénieuse et la plus étonnante
+application de cette partie du système de l'auteur, qui consiste à
+n'employer les masses instrumentales qu'en proportion du <i>degré
+d'intérêt et de passion</i>. Ici les instruments à cordes débutent seuls
+par un unisson dont le dessin se reproduit jusqu'à la fin de la scène
+avec une énergie croissante. Au moment où l'exaltation prophétique du
+prêtre commence à se manifester: «Tout m'annonce du dieu la présence
+suprême,» les seconds violons et les altos entament un <i>tremulando</i>
+arpégé, qui, s'il est bien exécuté en écrasant les cordes près du
+chevalet, produit un effet semblable au bruit d'une cataracte, et sur
+lequel tombe de temps en temps un coup violent des basses et des
+premiers violons. Les flûtes, les hautbois et les clarinettes n'entrent
+que successivement dans les intervalles des exclamations du pontife
+inspiré; les cors et les trombones se taisent toujours. Mais à ces mots:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 3em;">Le saint trépied s'agite,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tout se remplit d'un juste effroi!</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">la masse de cuivre vomit sa bordée si longtemps contenue, les flûtes et
+les hautbois font entendre leurs cris féminins; le frémissement des
+violons redouble, la marche terrible des basses<a name="page_159" id="page_159"></a> ébranle tout
+l'orchestre: «Il va parler!» puis un silence subit:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Saisi de crainte et de respect.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Peuple, observe un profond silence.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Reine, dépose à son aspect</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le vain orgueil de la puissance!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tremble!...</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce dernier mot, prononcé sur une seule note soutenue, pendant que le
+prêtre, promenant sur Alceste un regard égaré, lui indique du geste le
+degré inférieur de l'autel où elle doit incliner son front royal,
+couronne d'une manière sublime cette scène extraordinaire. C'est
+prodigieux, c'est de la musique de géant, dont jamais avant Gluck on
+n'avait soupçonné l'existence.</p>
+
+<p>Après un long silence général, dont le compositeur, avec une précision
+qui n'était pas dans ses habitudes, a déterminé exactement la durée en
+faisant compter aux voix et aux instruments deux mesures et demie, on
+entend la voix de l'oracle:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 3em;">Le roi doit mourir aujourd'hui,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Si quelque autre au trépas ne se livre pour lui.</span><br />
+</p>
+
+<p>Cette phrase, dite presque en entier sur une seule note, et les sombres
+accords de trombones qui l'accompagnent ont été imités ou plutôt copiés
+par Mozart dans <i>Don Giovanni</i>, pour les quelques mots prononcés par la
+statue du commandeur dans le cimetière. Le ch&oelig;ur à demi-voix qui suit
+est d'un grand caractère; c'est bien la stupeur et la consternation d'un
+peuple dont l'amour pour son roi ne va pas jusqu'à se dévouer pour lui.
+L'auteur a supprimé dans l'opéra français un second ch&oelig;ur qui, dans
+l'<i>Alceste</i> italienne, murmurait derrière la scène les mots: <i>Fuggiamo!
+fuggiamo!</i> pendant que le premier ch&oelig;ur, tout entier à son étonnement,
+répétait sans songer à fuir: <i>Che annunzio funesto!</i> (quel oracle
+funeste!) A la place de ce deuxième ch&oelig;ur, il a fait parler le
+grand-prêtre d'une façon tout à fait naturelle et dramatique. Nous
+indiquerons à ce sujet<a name="page_160" id="page_160"></a> une tradition importante dont l'oubli
+affaiblirait l'effet de la péroraison de cette admirable scène. Voici en
+quoi elle consiste: à la fin du <i>largo</i> à trois temps qui précède la
+<i>coda</i> agitée «Fuyons, nul espoir ne nous reste,» le rôle du
+grand-prêtre indique, dans la partition, ces mots: «Votre roi va
+mourir!» sous les notes <i>ut ut ré ré ré fa</i>, dans le <i>medium</i> et placées
+sur l'avant-dernier accord du ch&oelig;ur. A l'exécution, au contraire, le
+grand-prêtre attend que le ch&oelig;ur ne se fasse plus entendre, et au
+milieu de ce silence de mort il lance à l'<i>octave supérieure</i> son:
+«Votre roi va mourir!» comme le cri d'alarme qui donne à cette foule
+épouvantée le signal de la fuite. Ce changement fut, dit-on, indiqué aux
+répétitions par Gluck lui-même, qui négligea de le faire reproduire dans
+sa partition.</p>
+
+<p>Tous alors de se disperser en tumulte sur un ch&oelig;ur d'un admirable
+laconisme, abandonnant Alceste évanouie au pied de l'autel.</p>
+
+<p>J. J. Rousseau a reproché à cet <i>allegro agitato</i> d'exprimer aussi bien
+le désordre de la joie que celui de la terreur. On peut répondre à cette
+critique que le musicien se trouvait là placé sur la limite ou sur le
+point de contact des deux passions, et qu'il lui était en conséquence à
+peu près impossible de ne pas encourir un pareil reproche. Et la preuve,
+c'est que, dans les vociférations d'une multitude qui se précipite d'un
+lieu à un autre, l'auditeur placé à distance ne saurait, sans être
+prévenu, découvrir si le sentiment qui agite la foule est celui de la
+frayeur ou d'une folle gaieté. Pour rendre plus complétement ma pensée,
+je dirai: Un compositeur peut bien écrire un ch&oelig;ur dont l'intention
+joyeuse ne saurait en aucun cas être méconnue, mais l'inverse n'a pas
+lieu; et les agitations d'une foule traduites musicalement, quand elles
+n'ont pas pour cause la haine ou le désir de la vengeance, se
+rapprocheront toujours beaucoup, au moins pour le mouvement et le
+rhythme, du mouvement et des formes rhythmiques de la joie tumultueuse.
+On pourrait trouver à ce ch&oelig;ur un défaut plus réel au point de vue des
+nécessités<a name="page_161" id="page_161"></a> de l'action scénique: il est trop court, et son laconisme
+nuit aussi à l'effet musical, puisque sur les dix-huit mesures qui le
+composent il est fort difficile aux choristes de trouver le temps de
+sortir de la scène sans sacrifier entièrement la dernière partie du
+morceau.</p>
+
+<p>La reine, demeurée seule dans le temple, exprime son anxiété par un de
+ces récitatifs comme Gluck seul en a jamais su faire; ce monologue, déjà
+beau en italien, en français est sublime. Je ne crois pas qu'on puisse
+rien trouver de comparable, pour la vérité et la force de l'expression,
+à la musique (car un tel récitatif en est une aussi admirable que les
+plus beaux airs) des paroles suivantes:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 4em;">Il n'est plus pour moi d'espérance!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tout fuit... tout m'abandonne à mon funeste sort;</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">De l'amitié, de la reconnaissance</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">J'espérerais en vain un si pénible effort.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Ah! l'amour seul en est capable!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Cher époux, tu vivras; tu me devras le jour;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ce jour dont te privait la Parque impitoyable</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Te sera rendu par l'amour.</span><br />
+</p>
+
+<p>Au cinquième vers, l'orchestre commence un crescendo, image musicale de
+la grande idée de dévouement qui vient de poindre dans l'âme d'Alceste,
+l'exalte, l'embrase et aboutit à cet état d'orgueil et d'enthousiasme:
+«Ah! l'amour seul en est capable!» après quoi le débit devient
+précipité, la phrase vocale court avec tant d'ardeur que l'orchestre
+semble renoncer à la suivre, s'arrête haletant, et ne reparaît qu'à la
+fin pour s'épanouir en accords pleins de tendresse sous le dernier vers.
+Tout cela appartient en propre à la partition française, aussi bien que
+l'air suivant:</p>
+
+<p class="c">Non, ce n'est point un sacrifice!</p>
+
+<p>Dans ce morceau, qui est à la fois un air et un récitatif, la
+connaissance la plus complète des traditions et du style de l'auteur
+peut seule guider le chef d'orchestre et la cantatrice. Les<a name="page_162" id="page_162"></a> changements
+de mouvement y sont fréquents, difficiles à prévoir, et quelques-uns ne
+sont pas marqués dans la partition. Ainsi, après le dernier temps
+d'arrêt, Alceste en disant: «Mes chers fils, je ne vous verrai plus!»
+doit ralentir la mesure d'un peu plus du double, de manière à donner aux
+notes <i>noires</i> une valeur égale à celle de <i>blanches pointées</i> du
+mouvement précédent. Un autre passage, le plus saisissant, deviendrait
+tout à fait un non-sens si le mouvement n'en était ménagé avec une
+extrême délicatesse; c'est à la seconde apparition du motif:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Non, ce n'est point un sacrifice!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Eh! pourrai-je vivre sans toi,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Sans toi, cher Admète?</span><br />
+</p>
+
+<p>Cette fois, au moment d'achever sa phrase, Alceste, frappée d'une idée
+désolante, s'arrête tout à coup à «Sans toi...» Un souvenir est venu
+étreindre son c&oelig;ur de mère et briser l'élan héroïque qui l'entraînait à
+la mort... Deux hautbois élèvent leurs voix gémissantes dans le court
+intervalle de silence que laisse l'interruption soudaine du chant et de
+l'orchestre; aussitôt Alceste: «O mes enfants! ô regrets superflus!»
+Elle pense à ses fils, elle croit les entendre. Égarée et tremblante,
+elle les cherche autour d'elle, répondant aux plaintes entrecoupées de
+l'orchestre par une plainte folle, convulsive, qui tient autant du
+délire que de la douleur, et rend incomparablement plus frappant
+l'effort de la malheureuse pour résister à ces voix chéries, et répéter
+une dernière fois, avec l'accent d'une résolution inébranlable: «Non, ce
+n'est point un sacrifice.» En vérité, quand la musique dramatique est
+parvenue à ce degré d'élévation poétique, il faut plaindre les
+exécutants chargés de rendre la pensée du compositeur; le talent suffit
+à peine pour cette tâche écrasante; il faut presque du génie.</p>
+
+<p>Le récitatif <i>Arbitres du sort des humains</i>, dans lequel Alceste,
+agenouillée aux pieds de la statue d'Apollon, prononce<a name="page_163" id="page_163"></a> son terrible
+v&oelig;u, manque, comme l'air précédent, dans la partition italienne;
+l'accent en est énergique et grandiose. Il offre cela de particulier
+dans son instrumentation, que la voix y est presque constamment suivie à
+l'unisson et à l'octave par six instruments à vent, deux hautbois, deux
+clarinettes et deux cors, sur le <i>tremoto</i> de tous les instruments à
+cordes. Ce mot <i>tremoto</i> (tremblé) n'indique pas dans les partitions de
+Gluck ce frémissement d'orchestre qu'il a employé ailleurs fort souvent,
+et qu'on nomme trémolo, dans lequel la même note est répétée aussi
+rapidement que possible par une multitude de petits coups d'archet. Il
+ne s'agit ici que de ce tremblement du doigt de la main gauche appuyé
+sur la corde, et qui donne au son une sorte d'ondulation; Gluck
+l'indique par ce signe, placé sur les notes tenues: <small>\/\/\/\/</small> et
+quelquefois aussi par le mot <i>appogiato</i> (appuyé). Il y a encore une
+autre espèce de tremblement qu'il emploie dans les récitatifs, dont
+l'effet est fort dramatique; il le désigne par des points placés
+au-dessus d'une grosse note, et couverts par un coulé ainsi: <img
+src="images/ill_001.png"
+width="30"
+height="13"
+alt=""
+title=""
+/> Cela signifie que les archets doivent répéter sans rapidité le même son
+d'une façon irrégulière, les uns faisant quatre notes par mesure,
+d'autres huit, d'autres cinq, ou sept, ou six, produisant ainsi une
+multitude de rhythmes divers qui, par leur incohérence, troublent
+profondément tout l'orchestre et répandent sur les accompagnements ce
+vague ému qui convient à tant de situations.</p>
+
+<p>Dans le récitatif que je viens de citer, ce système d'orchestration avec
+le <i>tremoto appogiato</i>, la voix solennelle des instruments à vent
+suivant la partie de chant, les dessins formidables des basses
+descendant diatoniquement, pendant les intervalles de silence de la
+partie vocale, produisent un effet d'un grandiose incomparable.</p>
+
+<p>Remarquons le singulier enchaînement de modulations suivi par l'auteur,
+pour lier ensemble les deux grands airs que chante Alceste à la fin de
+ce premier acte. Le premier est en <i>ré</i> majeur; le récitatif qui lui
+succède, et dont je viens de parler,<a name="page_164" id="page_164"></a> commençant aussi en <i>ré</i>, finit en
+<i>ut</i> dièze mineur; l'entrée du grand prêtre rentrant pour dire que le
+v&oelig;u d'Alceste est accepté a lieu sur une ritournelle en <i>ut</i> dièze
+mineur qui aboutit à un air en <i>mi</i> bémol, et le dernier air de la reine
+est en <i>si</i> bémol.</p>
+
+<p>Ce morceau du prêtre, «Déjà la mort s'apprête,» est à deux mouvements et
+d'un caractère presque menaçant dans sa seconde partie. Il est fait avec
+l'air d'Ismène de l'<i>Alceste</i> italienne, «<i>Parto ma senti</i>,» mais
+transfiguré et agrandi par l'art extrême avec lequel Gluck l'a modifié
+en l'adaptant à de nouvelles paroles. En français, l'<i>andante</i> est plus
+court, l'<i>allegro</i> plus long, et une partie de bassons assez
+intéressante est ajoutée à l'orchestre. Du reste, le fond de la pensée
+première est presque partout conservé. Il faut ici signaler une nuance
+très-importante dont l'indication manque à la partition française
+gravée, ne se trouvait pas davantage dans la partition manuscrite de
+l'Opéra, et fut marquée, au contraire, avec le plus grand soin dans la
+partition italienne. Dans le dessin continu de seconds violons qui
+accompagne tout <i>allegro</i>, la première moitié de chaque mesure doit être
+exécutée <i>forte</i> et la seconde <i>piano</i>. Malgré l'oubli des graveurs et
+des copistes, il est évident que cette double nuance est d'un effet trop
+saillant pour qu'on puisse la négliger et exécuter <i>mezzo forte</i> d'un
+bout à l'autre le passage en question, ainsi que je l'ai vu faire
+autrefois à l'Opéra.</p>
+
+<p>Probablement c'est encore là une de ces fautes de rédaction que Gluck
+rectifiait aux répétitions, mais qui, n'étant pas corrigées sur les
+parties ni sur la partition, ne pouvaient manquer d'induire en erreur
+les exécutants longtemps après, quand le <i>maître-soleil</i> avait disparu.</p>
+
+<p>J'arrive à l'air: <i>Divinités du Styx</i>! Alceste est seule de nouveau; le
+grand prêtre l'a quittée, en lui annonçant que les ministres du dieu des
+morts l'attendront aux abords du Tartare à la fin du jour. C'en est
+fait; quelques heures à peine lui restent. Mais la faible femme, la
+tremblante mère, ont disparu<a name="page_165" id="page_165"></a> pour faire place à un être qui, jeté hors
+de la nature par le fanatisme de l'amour, se croit désormais
+inaccessible à la crainte et capable de frapper, sans pâlir, aux portes
+de l'enfer.</p>
+
+<p>Dans ce paroxysme d'enthousiasme héroïque, Alceste interpelle les dieux
+du Styx pour les braver; une voix rauque et terrible lui répond; le cri
+de joie des cohortes infernales, l'affreuse fanfare de la trombe
+tartaréenne retentit pour la première fois aux oreilles de la jeune et
+belle reine qui va mourir. Son courage n'en est point ébranlé; elle
+apostrophe, au contraire, avec un redoublement d'énergie ces dieux
+avides dont elle méprise les menaces et dédaigne la pitié. Elle a bien
+un instant d'attendrissement, mais son audace renait, ses paroles se
+précipitent: <i>Je sens une force nouvelle</i>. Sa voix s'élève
+graduellement, les inflexions en deviennent de plus en plus passionnées:
+<i>Mon c&oelig;ur est animé du plus noble transport</i>. Et après un court
+silence, reprenant sa frémissante évocation, sourde aux aboiements de
+Cerbère comme à l'appel menaçant des ombres, elle répète encore: <i>Je
+n'invoquerai point votre pitié cruelle</i>, avec de tels accents, que les
+bruits étranges de l'abîme disparaissent vaincus par le dernier cri de
+cet enthousiasme mêlé d'angoisse et d'horreur.</p>
+
+<p>Je crois que ce prodigieux morceau est la manifestation la plus complète
+des facultés de Gluck, facultés qui ne se représenteront peut-être
+jamais réunies au même degré chez le même musicien: inspiration
+entraînante, haute raison, grandeur de style, abondance de pensées,
+connaissance profonde de l'art de dramatiser l'orchestre, mélodie
+pénétrante, expression toujours juste, naturelle et pittoresque,
+désordre apparent qui n'est qu'un ordre plus savant, simplicité
+d'harmonie, clarté de dessins, et, par-dessus tout, force immense qui
+épouvante l'imagination capable de l'apprécier.</p>
+
+<p>Cet air monumental, ce climax d'un vaste crescendo préparé pendant toute
+la dernière moitié du premier acte, ne manque jamais de transporter
+l'auditoire quand il est bien exécuté, et<a name="page_166" id="page_166"></a> cause une de ces émotions
+qu'il serait inutile de chercher à décrire. Il faut, pour que son
+exécution soit fidèle et complète, que le rôle d'Alceste soit confié à
+une grande actrice possédant une grande voix et une certaine agilité,
+non pas de vocalisation, mais d'émission des sons, qui lui permette de
+bien faire entendre le débit rapide sans prendre des temps pour poser
+chaque note. Sans cela, le <i>prestissimo</i> épisodique du milieu: <i>Je sens
+une force nouvelle</i>, serait à peu près perdu. Remarquons la liberté
+grande que Gluck a prise dans ce passage, comme dans beaucoup d'autres,
+de se moquer de la carrure et même de la symétrie; ce prestissimo est
+composé de cinq membres de phrase de cinq mesures chacun et de quatre
+mesures en plus. Et cette succession irrégulière, loin de choquer,
+saisit de prime abord et entraîne l'auditeur.</p>
+
+<p>Pour bien rendre cet air, il faut en outre que les mouvements en soient
+saisis avec sagacité au début, où se fait sentir une certaine majesté
+sombre, et bien délicatement modifiés ensuite, pour la dernière et si
+touchante mélodie:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Mourir pour ce qu'on aime est un trop doux effort,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Une vertu si naturelle!</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">dont chaque mesure tire larmes et sang.</p>
+
+<p>De plus, il faut absolument que l'orchestre soit inspiré comme la
+cantatrice, que les <i>forte</i> soient terribles, les <i>piano</i> tantôt
+menaçants et tantôt attendris, et que les instruments de cuivre surtout
+donnent à leurs deux premières notes une sonorité tonnante, en les
+attaquant vigoureusement et en les soutenant sans fléchir pendant toute
+la durée de la mesure. Alors on arrive à un résultat dont les plus
+savants efforts de l'art musical ont offert bien peu d'exemples
+jusqu'ici.</p>
+
+<p>Conçoit-on que Gluck, pour se prêter aux exigences de la versification
+française ou à l'impuissance de son traducteur, ait consenti à défigurer
+ou, pour parler plus juste, à détruire la merveilleuse ordonnance du
+début de cet air incomparable,<a name="page_167" id="page_167"></a> qu'il a au contraire si avantageusement
+modifié dans presque tout le reste? C'est pourtant la vérité. Le premier
+vers du texte italien est celui-ci:</p>
+
+<p class="c"><i>Ombre, larve, compagne di morte.</i></p>
+
+<p>Le premier mot, <i>ombre</i>, par lequel l'air commence, étant placé sur deux
+larges notes, dont la première peut et doit être enflée, donne à la voix
+le temps de se développer et rend la réponse des dieux infernaux,
+représentés par les cors et les trombones, beaucoup plus saillante, le
+chant cessant au moment où s'élève le cri instrumental. Il en est de
+même des deux sons écrits une tierce plus haut que les premiers, pour le
+second mot <i>larve</i>. Dans la traduction française, à la place de ces deux
+mots italiens, qui étaient tout traduits en y ajoutant un <i>s</i>, nous
+avons, <i>Divinités du Styx</i>, par conséquent, au lieu d'un membre de
+phrase excellent pour la voix, d'un sens complet enfermé dans une
+mesure, le changement produit cinq répercussions insipides de la même
+note pour les cinq syllabes <i>di-vi-ni-tés du</i>, le mot Styx étant placé à
+la mesure suivante, en même temps que l'entrée des instruments à vent et
+le fortissimo de l'orchestre qui l'écrasent et empêchent de l'entendre.
+Par là, le sens demeurant incomplet dans la mesure où le chant est à
+découvert, l'orchestre a l'air de partir trop tôt et de répondre à une
+interpellation inachevée. De plus, la phrase italienne <i>compagne di
+morte</i>, sur laquelle la voix se déploie si bien, étant supprimée en
+français et remplacée par un silence, laisse dans la partie de chant une
+lacune que rien ne saurait justifier. La belle pensée du compositeur
+serait reproduite sans altération, si, au lieu des mots que je viens de
+désigner, on lui eût adapté ceux-ci:</p>
+
+<p class="c">Ombres, larves, pâles compagnes de la mort!</p>
+
+<p>Sans doute le <i>poëte</i> n'eût pas su se contenter de la structure de ce
+quasi-vers, et plutôt que de manquer aux règles de l'hémistiche,<a name="page_168" id="page_168"></a> il a
+inutile, défiguré, détruit l'une des plus étonnantes inspirations de
+l'art musical. C'était quelque chose de si important, en effet, que les
+vers de M. du Rollet! Madame Viardot, faisant à cette occasion de
+l'éclectisme et n'osant pas supprimer les mots <i>Divinités du Styx</i>,
+devenus célèbres et que tous les amateurs attendent quand on exécute ce
+morceau, a conservé en partie la mutilation de du Rollet, et réinstallé
+la seconde phrase de l'air italien avec les mots: <i>Pâles compagnes de la
+mort</i>. C'est toujours cela de gagné!</p>
+
+<p>Quelle fière joie doit ressentir en son c&oelig;ur la cantatrice qui, sûre
+d'elle-même, voyant à ses pieds un auditoire frémissant, et soutenue par
+les ailes du génie dont elle est l'interprète, s'apprête à commencer cet
+air! Cela doit ressembler au bonheur de l'aigle s'élançant d'un pic
+élevé pour nager libre dans l'espace!...................</p>
+
+<p>Gluck a souvent mis en usage dans toutes ses partitions, mais dans
+<i>Iphigénie en Tauride</i> plus qu'ailleurs, un genre d'accompagnement pour
+le récitatif simple, qui consiste en accords à quatre parties, tenus
+sans interruption par la masse entière des instruments à cordes, pendant
+toute la durée de la récitation musicale des vers. Cette harmonie
+stagnante produit sur les organes des auditeurs inattentifs, et le
+nombre en est grand, un effet de torpeur et d'engourdissement
+irrésistible, et finit par les plonger dans une lourde somnolence qui
+les rend complétement indifférents aux plus rares efforts du compositeur
+pour les émouvoir. Il était vraiment impossible de trouver quelque chose
+de plus antipathique à des Français que ce long et obstiné
+bourdonnement. On ne peut donc pas s'étonner qu'il arrive à beaucoup
+d'entre eux d'éprouver à la représentation des ouvrages de Gluck autant
+d'ennui que d'admiration. Ce qui doit surprendre, c'est que le génie
+puisse s'abuser ainsi sur l'importance des accessoires, au point de se
+servir de moyens qu'un instant de réflexion lui ferait rejeter comme
+insuffisants ou dangereux, et dans lesquels réside la cause obscure des
+mécomptes<a name="page_169" id="page_169"></a> cruels que ses productions les plus magnifiques lui font trop
+souvent éprouver.</p>
+
+<p>Une autre cause encore concourt, dans l'orchestre de Gluck, à produire
+cette redoutable monotonie, c'est la simplicité des basses, qui ne sont
+presque jamais dessinées d'une façon intéressante, et se bornent à
+soutenir l'harmonie en frappant d'une façon monotone les temps de la
+mesure ou en suivant note contre note le rhythme de la mélodie.
+Aujourd'hui les compositeurs habiles ne dédaignent plus aucune partie de
+l'orchestre, s'attachent à répandre sur toutes de l'intérêt et à varier
+les formes rhythmiques autant que possible. L'orchestre de Gluck en
+général a peu d'éclat, si on le compare, non pas aux masses
+grossièrement bruyantes, mais aux orchestres bien écrits des vrais
+maîtres de notre siècle. Cela tient à l'emploi constant des instruments
+à timbre aigu dans le médium, défaut rendu plus sensible par la rudesse
+des basses, écrites fréquemment, au contraire, dans le haut et dominant
+alors outre mesure le reste de la masse harmonique. On trouverait
+aisément la raison de ce système, qui ne fut pas, du reste,
+exclusivement le partage de Gluck, dans la faiblesse des exécutants de
+ce temps-là; faiblesse telle, que l'<i>ut</i> au-dessus des portées faisait
+trembler les violons, le <i>la</i> aigu les flûtes, et le <i>ré</i> les hautbois.
+D'un autre côté, les violoncelles paraissant (comme aujourd'hui encore
+en Italie) un instrument de luxe dont on tâchait de se passer dans les
+théâtres, les contre-basses demeuraient chargées presque seules de la
+partie grave; de sorte que si le compositeur avait besoin de serrer son
+harmonie, il devait nécessairement, vu l'impossibilité de faire entendre
+assez les violoncelles et l'extrême gravité du son des contre-basses,
+écrire cette partie très-haut afin de la rapprocher davantage des
+violons.</p>
+
+<p>Depuis lors on a senti en France et en Allemagne l'absurdité de cet
+usage; les violoncelles ont été introduits dans l'orchestre en nombre
+supérieur à celui des contre-basses; d'où il est résulté que les basses
+de Gluck, dans plusieurs endroits de ses ouvrages,<a name="page_170" id="page_170"></a> se trouvent
+aujourd'hui placées dans des circonstances essentiellement différentes
+de celles qui existaient de son temps, et qu'il ne faut pas lui
+reprocher l'exubérance qu'elles ont acquise malgré lui aux dépens du
+reste de l'orchestre. Il s'est abstenu si constamment des sons graves de
+la clarinette, de ceux du cor et des trombones, qu'il semble ne les
+avoir pas connus. Une étude approfondie de son instrumentation nous
+entraînerait trop loin de notre sujet; disons seulement qu'il a employé
+le premier en France, et une seule fois, la grosse caisse (sans
+cymbales) dans le ch&oelig;ur final d'<i>Iphigénie en Aulide</i>, les cymbales
+(sans grosse caisse) le triangle et le tambourin dans le premier acte
+d'<i>Iphigénie en Tauride</i>; instruments dont on fait aujourd'hui un emploi
+si stupide et un abus si révoltant.</p>
+
+<p>Les second et troisième actes d'<i>Alceste</i> passent, dans l'opinion de
+quelques juges superficiels, pour inférieurs au premier. Les situations
+seules du drame sont moins saillantes et se nuisent entre elles par leur
+ressemblance et leur fâcheuse monotonie. Mais le musicien ne fléchit pas
+un instant; il semble même redoubler d'inspiration pour combattre ce
+défaut; jusqu'au dernier moment le même souffle l'anime; il trouve des
+formes nouvelles pour peindre, et toujours avec une puissance plus
+irrésistible, le deuil, le désespoir, l'effroi, l'attendrissement,
+l'angoisse, la stupeur; il vous inonde de mélodies navrantes, d'accents
+douloureux, dans les voix, dans les parties hautes, dans les parties
+intermédiaires de l'orchestre; tout supplie, tout pleure, gémit; et ces
+pleurs intarissables nous touchent cependant; telles sont la force et la
+beauté de l'inspiration du poëte musicien.</p>
+
+<p>Au second acte, d'ailleurs, les réjouissances motivées par le
+rétablissement du roi amènent les morceaux les plus gracieux, les
+mélodies les plus riantes, dont le charme est doublé par leur contraste
+avec tout le reste.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur, «Que les plus doux transports,» et celui, «Livrons-nous à
+l'allégresse,» n'ont pas précisément le brio que désireraient<a name="page_171" id="page_171"></a> certains
+auditeurs; la gaieté que ces morceaux expriment est une sorte de gaieté
+tendre et naïve, où je trouve un grand mérite spécial. C'est la joie
+d'un peuple qui aime son roi; les c&oelig;urs sont encore endoloris par
+l'anxiété dont ils viennent à peine d'être délivrés. Et comme le dit
+Admète à son entrée, les Thessaliens sont moins ses sujets que ses amis.</p>
+
+<p>La mélodie:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Admète va faire encore</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">De son peuple qui l'adore</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et la gloire et le bonheur,</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">est tout entière dans ce sentiment.</p>
+
+<p>Au milieu de ce même air de danse chanté, la reine, passant au travers
+des groupes, s'écrie:</p>
+
+<p class="c">Ces chants me déchirent le c&oelig;ur!</p>
+
+<p class="nind">et la joie publique redouble.</p>
+
+<p>Dans une étude comme celle-ci, où la critique est presque toujours
+admirative, il faut relever les défaillances de l'auteur, ne fût-ce que
+pour constater les points par lesquels il se rattache à la nature
+humaine.</p>
+
+<p>Au milieu du premier ch&oelig;ur du peuple thessalien dont la joie douce est,
+je le répète, exprimée d'une façon si vraie et si charmante, se trouve
+une absurdité d'instrumentation, une partie de cor faisant des sauts
+d'octave et des successions diatoniques impossibles à exécuter dans un
+mouvement aussi animé. Le moindre musicien, témoin de ce <i>lapsus
+calami</i>, aurait pu dire à Gluck: «Eh! monseigneur, que faites-vous donc?
+Vous savez bien que cette façon d'arpéger des octaves et que tout ce
+dessin rapide, déjà difficile pour des violoncelles, est impraticable
+pour des instruments à embouchure tels que des cors, des cors en <i>sol</i>
+surtout! et vous n'ignorez pas que si par impossible on parvenait à
+exécuter un semblable passage, son effet, loin d'être bon, provoquerait
+le rire.» Une telle distraction chez un grand maître est absolument
+inexplicable.<a name="page_172" id="page_172"></a></p>
+
+<p>Un troisième ch&oelig;ur joyeux me paraît plus empreint encore que les deux
+précédents de cette affection du peuple pour son roi; c'est celui:</p>
+
+<p class="c">Vivez, coulez des jours dignes d'envie!</p>
+
+<p>Il est à reprises, comme ces airs dont j'ai signalé l'incompatibilité
+avec la vraisemblance dramatique. Mais ici le défaut de cette forme
+disparaît, parce que la première reprise de chaque fragment chantée par
+les coryphées seuls est répétée ensuite par le grand ch&oelig;ur, comme si le
+peuple s'associait au sentiment exprimé d'abord par les principaux amis
+d'Admète. La répétition de chaque période est ainsi parfaitement
+justifiée. Le chant placé sur les deux vers:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! quel que soit cet ami généreux</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui pour son roi se sacrifie...</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">est d'une rare beauté, et les mots <i>son roi</i> y forment une sorte
+d'exclamation dans laquelle les sentiments affectueux du peuple se
+révèlent avec force et une sorte d'admiration. Vient maintenant un autre
+ch&oelig;ur dansé, où tout ce que la grâce mélodique a de plus séduisant est
+répandu à profusion. On chante:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 5em;">Parez vos fronts de fleurs nouvelles,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Tendres amants, heureux époux,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et l'hymen et l'amour de leurs mains immortelles</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">S'empressent d'en cueillir pour vous.</span><br />
+</p>
+
+<p>Et l'orchestre accompagne doucement en pizzicato. Tout n'est que charme
+et voluptueux sourires, on se croit transporté dans un gynécée antique,
+on imagine voir les beautés de l'Ionie enlacer aux sons de la lyre leurs
+bras divins et balancer leur torse digne du ciseau de Phidias.</p>
+
+<p>Le thème de ce délicieux morceau a été, je l'ai déjà dit, emprunté par
+Gluck à sa partition d'<i>Elena e Paride</i>. Il y a ajouté les deux strophes
+chantées par une jeune Grecque, qui ramènent la mélodie principale avec
+un si rare bonheur, et<a name="page_173" id="page_173"></a> encore le solo de flûte dans le mode mineur, sur
+lequel on danse pendant qu'Alceste éplorée, et détournant la tête, dit
+avec de si déchirantes inflexions</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 6em;">O dieux! soutenez mon courage,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je ne puis plus cacher l'excès de mes douleurs.</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Ah! malgré moi des pleurs</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">S'échappent de mes yeux et baignent mon visage.</span><br />
+</p>
+
+<p>Puis le divin sourire rayonne de nouveau, et le ch&oelig;ur reprend dans le
+mode majeur, avec son accompagnement pizzicato:</p>
+
+<p class="c">Parez vos fronts de fleurs nouvelles.</p>
+
+<p>Un grand poëte l'a dit,</p>
+
+<p class="c">Les forts sont les plus doux.</p>
+
+<p>L'air d'Admète: <i>Bannis la crainte et les alarmes</i>, est plein d'une
+tendre sérénité; la joie du jeune roi revenu à la vie est aussi complète
+que son amour pour Alceste est profond. La mélodie de ce morceau me
+paraît d'une exquise élégance, et les accompagnements des violons
+l'enlacent comme des caresses d'une charmante chasteté. Signalons en
+passant l'effet des deux hautbois à la tierce l'un de l'autre et des
+sanglots haletants des instruments à cordes pendant ces deux vers du
+récitatif suivant:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Je cherche tes regards, tu détournes les yeux;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ton c&oelig;ur me fuit, je l'entends qui soupire.</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">et cette admirable exclamation de la reine:</p>
+
+<p class="c">Ils savent, ces dieux, si je t'aime,</p>
+
+<p>Ici la répétition des premiers mots: <i>Ils savent, ces dieux</i>, que le
+musicien s'est permise, au lieu d'être un non-sens ou une fadeur comme
+il arrive trop souvent en pareil cas dans les &oelig;uvres d'un style
+vulgaire, double la puissance excessive de la phrase et l'intensité du
+sentiment exprimé.<a name="page_174" id="page_174"></a></p>
+
+<p>La mélodie de l'air: <i>Je n'ai jamais chéri la vie</i>, est suave autant que
+noble; son accent est celui d'une tendresse ardente qui éclate surtout
+au vers:</p>
+
+<p class="c">Qu'elle me soit cent fois ravie!</p>
+
+<p>Il était certes impossible de mieux jeter les deux mots <i>cent fois</i>, où
+se décèle l'immense amour de ce c&oelig;ur dévoué. On est frappé par l'image
+produite au passage: <i>Jusque dans la nuit éternelle</i>, dont l'effet des
+cors à l'octave de la partie vocale augmente la solennité; mais ce n'est
+pas parce que la phrase parcourt un intervalle de dixième, de l'aigu au
+grave; ce n'est pas parce que la voix <i>descend</i> jusqu'aux mots «la nuit
+éternelle.» Je crois avoir prouvé ailleurs qu'il n'y a pas, en réalité,
+de sons qui <i>montent</i> ou <i>descendent</i>, et que ces termes de sons <i>hauts</i>
+et <i>bas</i> ont été admis seulement par suite de l'habitude des yeux
+suivant les notes qui se dirigent de haut en bas ou de bas en haut <i>sur
+le papier</i>. La beauté de ce passage et l'image musicale qui en résulte
+sont dues à ce que la voix, en passant des sons aigus aux sons plus
+graves, prend par cela même un caractère plus sombre, augmenté par la
+transition du mode majeur au mineur et par l'accord sinistre que produit
+l'entrée des basses au mot <i>éternelle</i>. Ce n'est pas non plus pour le
+plaisir puéril de jouer sur les mots que Gluck a mis là cette teinte
+noire dont le temps d'arrêt qui se trouve sur la pénultième syllabe
+semble compléter l'obscurité, mais bien parce qu'il est naturel
+qu'Alceste, sur le point de mourir, ne puisse contenir sa terreur en
+parlant de la mort, qui pour elle est si prochaine.</p>
+
+<p>Cet air, je l'ai déjà dit, est, à reprises, composé de deux périodes
+dont chacune se dit deux fois, sans qu'aucun motif plausible justifie
+cette répétition. L'oreille s'en accommode fort bien, parce qu'on ne se
+lasse pas d'écouter d'aussi belle musique; mais le sens dramatique en
+est choqué, et Gluck se met ici en contradiction évidente avec
+lui-même.<a name="page_175" id="page_175"></a></p>
+
+<p>L'immense récitatif pendant lequel Admète, à force d'instances, arrache
+enfin à Alceste le secret de son dévouement, est l'un des plus étonnants
+de la partition. Pas un mot qui n'y soit bien dit, pas une intention qui
+n'y soit mise en relief. Les interpellations d'Admète, les aparté
+douloureux d'Alceste, la chaleur croissante du dialogue, l'emportement
+furieux de l'orchestre quand le roi désespéré s'écrie:</p>
+
+<p class="c">Non, je cours réclamer leur suprême justice!</p>
+
+<p class="nind">font presque de cette scène le pendant du récitatif du prêtre au premier
+acte; et l'air qui la termine la couronne magnifiquement. On ne conçoit
+pas que par des moyens aussi simples la musique puisse atteindre à une
+pareille intensité d'expression, à un pathétique aussi élevé. Il
+s'agissait ici de mêler l'accent du reproche à celui de l'amour, de
+confondre la fureur et la tendresse, et le compositeur y est parvenu.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Barbare! non sans toi je ne puis vivre,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Tu le sais, tu n'en doutes pas!</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">s'écrie le malheureux Admète, et quand, interrompu un instant par
+Alceste, qui ne peut contenir cette exclamation: «<i>Ah! cher époux!</i>» il
+reprend avec plus de véhémence qu'auparavant: <i>Je ne puis vivre, tu le
+sais, tu n'en doutes pas!</i> et se précipite éperdu hors de la scène,
+c'est à peine si le spectateur a la force d'applaudir.</p>
+
+<p>Le récitatif qui suit nous montre la reine plus calme. Sa résignation ne
+sera pas de longue durée.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur prend la parole à son tour:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Tant de grâces! tant de beauté!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Son amour, sa fidélité,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tant de vertus, de si doux charmes,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Nos v&oelig;ux, nos prières, nos larmes,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Grands dieux! ne peuvent vous fléchir,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et vous allez nous la ravir!</span><br />
+</p>
+
+<p>A une voix isolée répond une autre voix, puis les deux voix<a name="page_176" id="page_176"></a> s'unissent,
+le ch&oelig;ur entier s'exclame, se lamente, et quand toutes les voix se sont
+éteintes dans un <i>pianissimo</i>, les instruments, restés seuls, terminent
+et complètent ce concert de douleurs par quatre mesures d'une expression
+grave et résignée qui, dans la langue mystérieuse de l'orchestre,
+semblent dire au c&oelig;ur et à la pensée bien plus que n'ont dit les vers
+du poëte.</p>
+
+<p class="c">Dérobez-moi ces pleurs, cessez de m'attendrir.</p>
+
+<p class="nind">reprend Alceste en se levant du siége sur lequel elle était tombée
+pendant la lamentation précédente. Après cet instant de résignation, le
+désespoir est sur le point d'envahir de nouveau son âme. Elle se tait.
+Un instrument de l'orchestre élève une plainte mélodieuse
+qu'accompagnent d'autres instruments avec une sorte d'arpége obstiné
+lent, dont la quatrième note est toujours accentuée. Ce retour constant
+du même accent, au même endroit, avec le même degré d'intensité, est
+l'image de la douleur qu'éveille chaque pulsation du c&oelig;ur d'Alceste
+sous l'obsession d'une implacable pensée. La reine pleure sur elle-même
+et implore la pitié de ses amis dans cet immortel adagio qui dépasse en
+grandeur de style tout ce que l'on connaît du même genre en musique:</p>
+
+<p class="c">Ah! malgré moi mon faible c&oelig;ur partage...</p>
+
+<p>Quel tissu mélodique! quelles modulations! quelle gradation dans les
+accents sur cet accompagnement acharné de l'orchestre!</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Voyez quelle est la rigueur de mon sort!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Epouse, mère et reine si chérie.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Rien ne manquait au bonheur de ma vie,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et je n'ai plus d'autre espoir que la mort!</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais voilà l'accès revenu, le désespoir encore est le maître, le délire
+fiévreux reparaît plus brûlant; l'orchestre tremble dans un mouvement
+rapide:<a name="page_177" id="page_177"></a></p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">O ciel! quel supplice et quelle douleur!</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Il faut quitter tout ce que j'aime!</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Cet effort, ce tourment extrême,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Et me déchire et m'arrache le c&oelig;ur!</span><br />
+</p>
+
+<p>Les paroles sont entrecoupées: <i>Il faut&mdash;quitter&mdash;tout ce&mdash;que j'aime</i>.
+Ici la faute de prosodie (<i>tout ce</i>) est une beauté. Alceste sanglote et
+ne peut plus parler; et enfin la voix parvenue sur le <i>la</i> bémol aigu se
+porte avec effort vers le <i>la</i> naturel à ces mots: <i>M'arrache le c&oelig;ur!</i></p>
+
+<p>Rendons ici justice au traducteur français; il a trouvé cette expression
+incomparablement plus forte et qui rend bien mieux l'image musicale que
+le vers de Calsabigi dans l'<i>Alceste</i> italienne:</p>
+
+<p class="c"><i>E lasciar li nel pianto cosi.</i></p>
+
+<p>Alceste tombe de nouveau sur son siége, à demi évanouie. Le ch&oelig;ur
+reprend, un ch&oelig;ur moralisant comme le ch&oelig;ur antique:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! que le songe de la vie</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Avec rapidité s'enfuit!</span><br />
+</p>
+
+<p>Dans ce morceau se trouve, vers la fin, une belle période dite par
+toutes les voix à l'octave et à l'unisson:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Et la parque injuste et cruelle</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">De son bonheur tranche le cours.</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">dont l'effet est d'autant meilleur que Gluck a plus rarement usé de ce
+procédé aujourd'hui banal.</p>
+
+<p>L'acte se termine par Alceste seule, à qui l'on vient d'amener ses
+enfants et qui répète en les pressant sur son sein, avec un redoublement
+d'anxiété, son <i>agitato</i>:</p>
+
+<p class="c">O ciel! quel supplice et quelle douleur!</p>
+
+<p class="nind">pendant que le ch&oelig;ur, consterné par ce douloureux spectacle, garde le
+silence. Cette scène est de celles qui ont fait dire avec tant de raison
+à l'un des contemporains de Gluck qu'il avait<a name="page_178" id="page_178"></a> <i>retrouvé la douleur
+antique</i>. Ce à quoi le marquis de Carracioli a répondu <i>qu'il aimait
+mieux le plaisir moderne</i>.</p>
+
+<p>Mon Dieu! que le pauvre esprit est donc bête et qu'il paraît ridicule
+quand, avec ses petites dents, il veut ainsi mordre le diamant...</p>
+
+<p>A entendre cela le c&oelig;ur se gonfle, on voudrait avoir quelque chose à
+étreindre. Il me semble alors que si j'avais devant moi le marbre de la
+Niobé je le briserais entre mes bras.</p>
+
+<p>Au troisième acte le peuple encombre le palais d'Admète. On sait que la
+reine s'est dirigée vers l'entrée du Tartare pour accomplir son v&oelig;u. La
+consternation est à son comble: «Pleure!» s'écrie la foule, sur de
+larges accords mineurs:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Pleure, ô patrie!</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">O Thessalie!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Alceste va mourir!</span><br />
+</p>
+
+<p>Par une idée de mise en scène musicale très-belle et que son poëte
+n'avait pas même indiquée, Gluck a trouvé là encore un effet sublime. Il
+a placé au loin dans le fond du théâtre, un deuxième groupe de voix
+ainsi désigné: <i>Coro di dentro</i> (ch&oelig;ur de l'intérieur), lequel, sur la
+dernière syllabe du premier ch&oelig;ur, reprend la phrase: «Pleure, ô
+patrie,» comme un écho douloureux. Le palais tout entier retentit ainsi
+de lamentations, le deuil est au dehors, au dedans, dans les cours, sur
+les balcons, dans les vastes salles, partout.</p>
+
+<p>C'est pour accompagner ce groupe de voix lointaines que le compositeur,
+pour la première fois, a employé l'<i>ut</i> grave du trombone-basse, que nos
+trombones-ténors ne possèdent pas, et pour lequel on emploie maintenant
+à l'Opéra un grand trombone en <i>fa</i>. L'effet en est majestueusement
+lugubre.</p>
+
+<p>A ce moment intervient Hercule. L'air qu'il chante après son robuste
+récitatif débute par quelques mesures d'une belle énergie; mais bientôt
+le style en devient plat, redondant; l'orchestre fait entendre des
+passages d'instruments à vent d'une tournure vulgaire. L'air n'est pas
+de Gluck.<a name="page_179" id="page_179"></a></p>
+
+<p>Hercule, on le sait, ne paraît pas dans l'<i>Alceste</i> de Calsabigi; il ne
+figurait pas non plus d'abord dans l'<i>Alceste</i> française, traduite et
+arrangée par du Rollet.</p>
+
+<p>Après les quatre premières représentations, disent les journaux du
+temps, Gluck, ayant reçu la nouvelle de la mort de sa nièce, qu'il
+aimait tendrement, partit pour Vienne, où ce deuil de famille
+l'appelait. Aussitôt après son départ, l'<i>Alceste</i>, contre laquelle les
+habitués de l'Opéra se prononçaient de plus en plus, disparut de
+l'affiche. Ou voulut <i>dédommager</i> le public en montant à grands frais un
+ballet nouveau. Le ballet tomba à plat. L'administration de l'Opéra, ne
+sachant alors de quel bois faire flèche, <i>osa</i> reprendre l'opéra de
+Gluck, mais en y ajoutant ce rôle d'Hercule qui, présenté de la sorte
+vers la fin du drame, n'offre aucun intérêt et ne sert absolument à
+rien, le dénoûment pouvant s'opérer par la seule intervention d'Apollon,
+ainsi que l'avait pensé Calsabigi. Il contient en outre une scène dont
+le ridicule est injustement attribué à Euripide par beaucoup de gens qui
+n'ont pas lu la tragédie grecque.</p>
+
+<p>Dans Euripide, Hercule ne vient point avec une naïveté grotesque chasser
+les ombres à coups de massue; il ne descend pas même aux enfers. Il
+force Orcus, le génie de la mort, à lui rendre Alceste vivante, et son
+combat près de la tombe royale a lieu hors de la vue du spectateur.</p>
+
+<p>Ce fut donc une idée malheureuse qu'on suggéra à du Rollet pour cette
+reprise, et l'on peut supposer que Gluck, à qui on la soumit sans doute
+par lettres pendant son séjour à Vienne, ne l'adopta qu'à regret,
+puisqu'il refusa obstinément d'écrire un air pour le nouveau personnage.</p>
+
+<p>Un jeune musicien français nommé Gossec fut alors chargé de le composer.
+Mais comment Gluck a-t-il consenti à laisser introduire ainsi et graver
+dans sa partition un pareil morceau, dû à une main étrangère? Je ne puis
+me l'expliquer.</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>La scène change et représente les abords du Tartare. Ici<a name="page_180" id="page_180"></a> Gluck, dans le
+style descriptif, se montre presque aussi grand qu'il l'a été dans le
+style expressif et passionné. L'orchestre est morne, stagnant, il laisse
+dire au silence:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Tout de la mort, dans ces horribles lieux,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Reconnaît la loi souveraine.</span><br />
+</p>
+
+<p>Un long murmure roule dans ses profondeurs pendant que dans les parties
+moins graves s'élève le cri des oiseaux de nuit. Alceste succombe à
+l'épouvante; sa terreur, son vertige, l'incertitude de ses pas sont
+admirablement décrits, et son suprême effort l'est encore mieux quand
+elle s'écrie:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! l'amour me redonne une force nouvelle;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">A l'autel de la mort lui-même me conduit,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et des antres profonds de l'éternelle nuit</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">J'entends sa voix qui m'appelle!</span><br />
+</p>
+
+<p>A la place de ce merveilleux récitatif, terminé par de si tendres
+accents, ou a dernièrement, à l'Opéra, réinstallé le morceau de
+l'Alceste italienne: <i>Chi mi parla! che rispondo?</i> supprimé par du
+Rollet. On pouvait nous le rendre sans faire cette horrible coupure;
+l'intérêt de toutes ces pages est si grand, qu'on eût été heureux
+d'entendre l'un et l'autre morceau. Dans celui-ci, Gluck a voulu peindre
+surtout la peur de la malheureuse femme. Ce n'est pas un air, puisque
+pas une phrase formulée ne s'y trouve; ce n'est pas un récitatif,
+puisque le rhythme en est impérieux et entraînant. Ce ne sont que des
+exclamations désordonnées en apparence: «Qui me parle?... que
+répondre?... Ah! que vois-je?... quelle épouvante!... où fuir?... où me
+cacher? Je brûle... j'ai froid... Le c&oelig;ur me manque... je le sens...
+dans mon sein... len...te...ment... pal...piter... Ah! la force... me
+reste... à peine... pour me plaindre... et... pour... trembler...»
+L'enthousiasme et l'amour sont bien loin maintenant du c&oelig;ur d'Alceste;
+l'élan de dévouement qui l'a conduite vers cet antre affreux est brisé.
+Le sentiment de la conservation l'emporte; elle court effarée çà et<a name="page_181" id="page_181"></a> là,
+bouleversée de terreur, pendant que l'orchestre, agité d'une façon
+étrange, fait entendre son rhythme précipité des instruments à cordes,
+avec sourdines, qu'entrecoupé une sorte de râle des instruments à vent
+dans le grave, où l'on croit reconnaître la voix des pâles habitants du
+séjour ténébreux. Cela s'enchaîne sans interruption avec un ch&oelig;ur
+d'ombres invisibles: «Malheureuse, où vas-tu?» chanté sur une seule note
+qu'accompagnent les cors, les trombones, les clarinettes et les
+instruments à cordes. Les lugubres accords de l'orchestre tournent
+autour de cette morne pédale vocale, la heurtent, la couvrent
+quelquefois, sans qu'elle cesse de faire partie intégrante de
+l'harmonie... C'est d'une rigidité terrible, cela glace d'effroi.
+Alceste répond aussitôt par un air d'une expression humble, où l'accent
+de la résignation domine dans une forme mélodique d'une incomparable
+beauté:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! divinités implacables,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ne craignez pas que par mes pleurs</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je veuille fléchir les rigueurs</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">De vos c&oelig;urs impitoyables.</span><br />
+</p>
+
+<p>Remarquons ici la sagacité avec laquelle le compositeur a senti qu'à cet
+air il ne fallait pas de ritournelle, pas même un accord de préparation.
+A peine les dieux infernaux ont-ils terminé leur phrase monotone:</p>
+
+<p class="c">Tu n'attendras pas longtemps,</p>
+
+<p class="nind">qu'Alceste leur répond. Évidemment le moindre retard apporté à sa
+réponse par un moyen musical quelconque serait là un grossier
+contre-sens. Cet air, dont je suis parfaitement incapable de décrire le
+charme douloureux, est encore à reprises, pour sa première partie du
+moins. Dans la seconde, les paroles se répètent bien aussi, mais avec
+des changements dans la musique. Les vers suivants se disent deux fois:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">La mort a pour moi trop d'appas,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Elle est mon unique espérance!<a name="page_182" id="page_182"></a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ce n'est pas vous faire une offense</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que de vous conjurer de hâter mon trépas.</span><br />
+</p>
+
+<p>Dans la deuxième version musicale, la prière devient plus instante,
+l'imploration plus vive; le vers:</p>
+
+<p class="c">Ce n'est pas vous faire une offense,</p>
+
+<p class="nind">est dit avec une sorte de timidité, puis la voix s'élève de plus en plus
+sur les mots: <i>que de vous conjurer</i>, et retombe solennellement pour la
+cadence finale sur ceux: <i>de hâter mon trépas</i>.</p>
+
+<p>Il faudrait être un grand écrivain, un poëte au c&oelig;ur brûlant, pour
+décrire dignement un tel chef-d'&oelig;uvre de grâce éplorée, un tel modèle
+de beauté antique, un si frappant exemple de philosophie musicale unie à
+tant de sensibilité et de noblesse. Et encore le plus grand des poëtes y
+parviendrait-il? Une pareille musique ne se décrit pas; il faut
+l'entendre et la sentir. De ceux qui ne la sentent pas ou qui la sentent
+peu..... que dire?..... ils sont très-malheureux, on doit les plaindre.</p>
+
+<p>Il en est de même du grand air d'Admète:</p>
+
+<p class="c">Alceste, au nom des dieux!</p>
+
+<p class="nind">car si l'on a justement appelé Beethoven un infatigable Titan, Gluck,
+dans un autre genre, a tout autant de droits à ce nom. Quand il s'agit
+d'exprimer la passion, de faire parler le c&oelig;ur humain, son éloquence ne
+tarit pas; sa pensée et sa force de conception, à la fin de ses &oelig;uvres,
+ont autant de puissance qu'au début. Il va jusqu'à ce que la terre lui
+manque. Seulement, en écoutant Beethoven, on sent que c'est lui qui
+chante; en écoutant Gluck, on croit reconnaître que ce sont ses
+personnages, dont il n'a fait que noter les accents. Après tant de
+douleurs exprimées, il trouve encore de nouvelles formes mélodiques, de
+nouvelles combinaisons harmoniques, de nouveaux rhythmes, de nouveaux
+cris du c&oelig;ur, de nouveaux effets d'orchestre, pour ce grand air
+d'Admète. On y remarque même une audacieuse modulation,<a name="page_183" id="page_183"></a> d'<i>ut</i> mineur
+en <i>ré</i> mineur, qui produit une impression admirablement pénible à
+laquelle on est loin de s'attendre, tant la transition est inusitée.
+Beethoven a souvent passé avec le plus rare bonheur d'une tonique
+mineure à une autre placée sur le degré diatonique inférieur; d'<i>ut</i>
+mineur à <i>si</i> bémol mineur, par exemple. Au début de son ouverture de
+<i>Coriolan</i>, cette modulation subite donne à sa phrase un bel accent de
+fierté farouche, presque sauvage. Mais de l'emploi de la modulation
+ascendante (d'<i>ut</i> mineur en <i>ré</i> mineur), je ne trouve pas dans ma
+mémoire d'autre exemple que celui de Gluck. Cet air est de ceux dans
+lesquels l'emploi d'un dessin obstiné fait de l'orchestre un personnage.
+Les instruments, on peut le dire, n'accompagnent pas la voix, ils
+parlent, ils chantent en même temps que le chanteur; ils souffrent de sa
+souffrance, ils pleurent ses larmes. Ici, en outre du dessin obstiné,
+l'orchestre fait entendre une phrase mélodique revenant à chaque
+instant, qui précède ou suit la phrase vocale dont elle augmente la
+force expressive. Cette partie vocale est pourtant semée de traits
+frappants qui pourraient se passer d'auxiliaires. Tel est celui:</p>
+
+<p class="c">Je pousserais des cris que tu n'entendrais pas;</p>
+
+<p class="nind">et cet autre passage encore où la voix, se portant du <i>fa</i> grave au <i>la</i>
+bémol aigu, franchit brusquement un intervalle de dixième mineure à ces
+mots: «<i>Me reprocher ta mort</i>» pour finir par une navrante conclusion
+sur le vers:</p>
+
+<p class="c">Me demander leur mère.</p>
+
+<p>Et cette progression ascendante:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 6em;">Au nom des dieux</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sois sensible au sort qui m'accable,</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">où le même membre de phrase se répétant quatre fois avec une instance de
+plus en plus vive semble indiquer les mouvements d'Admète qui se traîne
+sanglotant aux pieds de sa femme.</p>
+
+<p>Quiconque, ayant le sentiment de ce genre de beautés musicales<a name="page_184" id="page_184"></a> a pu
+entendre cet air bien exécuté, en conservera la mémoire toute sa vie. Il
+est des impressions dont le souvenir ne s'efface jamais.</p>
+
+<p>Le morceau suivant, sans être de la même valeur que l'air d'Admète, est
+cependant fort remarquable par sa contexture spéciale. C'est le seul duo
+de la partition, et le compositeur, qui ne s'est pas astreint dans ses
+autres ouvrages à une logique aussi rigoureuse, n'y a permis aux voix de
+chanter ensemble que lorsque l'impatience de l'un des personnages ne lui
+permet pas d'attendre que l'autre ait fini de parler. De là la
+terminaison du duo par Admète seul, Alceste ayant plutôt que lui achevé
+sa phrase. C'est curieux.</p>
+
+<p>L'air du dieu infernal venant annoncer à Alceste que l'heure est venue
+et que Caron l'appelle est l'un des plus célèbres de la partition. C'est
+un morceau d'une physionomie toute spéciale. Bien que le développement
+intérieur, à partir du vers;</p>
+
+<p class="c">Si tu révoques le v&oelig;u qui t'engage,</p>
+
+<p class="nind">ait un accent menaçant qu'accroît encore le timbre des trois trombones à
+l'unisson accompagnant la voix à demi-jeu, l'aspect général de l'air est
+d'un calme terrible. La mort est puissante et sans efforts elle saisit
+sa proie. Le thème</p>
+
+<p class="c">Caron t'appelle, entends sa voix!</p>
+
+<p class="nind">est encore monotone comme le ch&oelig;ur des dieux infernaux: «Malheureuse où
+vas-tu?» Il se dit trois fois, d'abord sur la tonique, puis sur la
+dominante, et une dernière fois sur la tonique. Il est toujours précédé
+et suivi de trois sons de cors donnant la même note que la voix, mais
+d'un caractère mystérieux, rauque, caverneux. C'est la conque du vieux
+nocher du Styx, retentissant dans les profondeurs du Tartare. Les notes
+naturelles (dites <i>ouvertes</i>) du cor sont fort loin d'avoir cette
+sonorité bizarrement lugubre que Gluck rêvait pour l'appel de Caron, et
+si l'on s'avisait de laisser les cornistes exécuter tout simplement<a name="page_185" id="page_185"></a> les
+notes écrites, on commettrait une grave erreur et une infidélité
+capitale. Gluck ne trouva pas tout d'abord cet étonnant effet
+d'orchestre. Dans l'<i>Alceste</i> italienne, il avait employé, pour
+représenter la conque de Caron, trois trombones avec les deux cors, et
+sur une note assez élevée (le <i>ré</i> au-dessus des portées, clef de <i>fa</i>).
+C'était trop sonore, c'était presque violent, c'était vulgaire. Pour la
+nouvelle version du même morceau, il changea le rhythme de ce lointain
+appel, et il supprima les trombones. Mais les deux cors à l'unisson,
+avec leurs notes toniques et dominantes, et par conséquent leurs sons
+<i>ouverts</i>, ne produisaient point du tout ce qu'il cherchait. Enfin il
+s'avisa de faire aboucher les cors pavillon contre pavillon; les deux
+instruments se servant ainsi mutuellement de sourdine, et, les sons
+s'entre-choquant à leur sortie, le timbre extraordinaire fut trouvé. Ce
+procédé offre des inconvénients que les cornistes ne manquent pas de
+mettre en avant quand on leur demande de l'employer. Il faut, pour jouer
+ainsi du cor, prendre une posture forcée qui peut aisément déranger
+l'embouchure et rendre incertaine l'attaque du son. De là la résistance
+des artistes qui, dans certains concerts où ce morceau a été exécuté, se
+sont abstenus de rien changer à leurs habitudes, et ont détruit ainsi un
+si remarquable effet. La même chose allait arriver à l'Opéra, quand on
+s'est avisé de remplacer le moyen dangereux inventé par Gluck par un
+autre qui amène un résultat plus frappant encore.</p>
+
+<p>L'air du dieu infernal ayant été baissé d'un ton, se chante maintenant
+en <i>ut</i>. On a dit alors aux cornistes de prendre des cors en <i>mi
+naturel</i> au lieu des cors en <i>ut</i>, et de donner les notes <i>la bémol</i>,
+<i>mi bémol</i>, qui, sur le ton de <i>mi</i>, produisent <i>ut</i>, <i>sol</i>, pour
+l'auditeur. Ces deux notes étant ce qu'on appelle des sons <i>bouchés</i>, la
+main droite fermant aux deux tiers pour l'une et à demi pour l'autre le
+pavillon de l'instrument, leur timbre est précisément celui que Gluck
+voulait obtenir. Le grand maître connaissait probablement l'effet de ces
+sons <i>bouchés</i> du cor,<a name="page_186" id="page_186"></a> mais l'inhabileté des cornistes de son époque
+l'aura empêché d'y recourir.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur des esprits infernaux venant chercher Alceste répond bien à
+l'idée que l'on s'en peut faire. C'est la vaste clameur de l'avare
+Achéron qui réclame sa proie. Les grands accords plaqués des trombones
+et le violent trémolo des instruments à cordes, reprenant à intervalles
+irréguliers, en augmentent le caractère sauvage. Le dernier solo
+d'Admète:</p>
+
+<p class="c">Aux enfers je suivrai tes pas!</p>
+
+<p class="nind">est un bel élan désespéré. Seulement, et ici encore la faute n'en est
+pas au compositeur, il dure trop longtemps. Admète, demeuré seul, et
+répétant si souvent: «Que votre main barbare porte sur moi ses coups!
+Frappez! frappez!» à des démons qui ne sont plus présents, au lieu de se
+précipiter dans l'antre infernal sur les pas d'Hercule, est
+invraisemblable et ridicule, quelles que soient la force et la vérité
+des accents que lui prête le compositeur. Mais <i>le fils de Jupiter de
+l'enfer est vainqueur</i>, Alceste est rendue à la vie. Apollon descend des
+cieux quand son intervention n'est plus nécessaire, et y remonte après
+avoir félicité les deux époux sur leur bonheur et Hercule sur son
+courage. Ces trois personnages chantent alors un petit trio d'un style
+assez peu élevé, qui pourrait bien être encore de Gossec, et qu'on a cru
+devoir supprimer à la dernière reprise qu'on vient de faire d'<i>Alceste</i>
+à l'Opéra. Il en est de même du ch&oelig;ur final: «Qu'ils vivent à jamais,
+ces fortunés époux!» Non qu'il puisse y avoir le moindre doute sur
+l'authenticité du morceau, qui est bien de Gluck, mais parce qu'on a
+craint de manquer de respect à l'homme de génie, en faisant entendre à
+la fin de son chef-d'&oelig;uvre, et après tant de merveilles, une page si
+indigne de lui. C'est en effet trivial, mesquin, détestable de tout
+point. «C'est le ch&oelig;ur des banquettes, disait-on aux répétitions; Gluck
+n'aura pas voulu se donner la peine de l'écrire, et il aura dit un jour
+à son domestique:<a name="page_187" id="page_187"></a> «Fritz, quand tu auras ciré mes bottes, fais-moi la
+musique de ce ch&oelig;ur final.» Mais cette explication n'est pas
+admissible; non-seulement le morceau est bien de Gluck, mais il ne fut
+jamais considéré par lui comme un ch&oelig;ur de banquettes, puisque dans la
+partition de l'<i>Alceste</i> italienne il sert de final au <small>PREMIER ACTE</small>.
+Bien plus, dans la partition française où l'addition de quelques
+mesures, exigée par la coupe des vers, en a rendu en certains endroits
+la mélodie difforme, désordonnée, bancroche, au moins n'est-il pas en
+opposition avec le sentiment de joie populaire exprimé par les paroles,
+tandis que dans la partition italienne, cette musique, convenable à un
+ch&oelig;ur de masques avinés gambadant au sortir du cabaret, est un
+abominable contre-sens et produit le plus choquant contraste avec les
+vers de Calsabigi, renfermant une sorte de moralité sur les vicissitudes
+humaines. Ces vers sont chantés, après la scène de l'oracle et le v&oelig;u
+d'Alceste, par les courtisans qui viennent de se reconnaître incapables
+de se dévouer pour leur roi.</p>
+
+<p>Voici la traduction exacte des paroles de ce ch&oelig;ur cabriolant:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Qui sert et qui règne</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Est né pour les peines;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le trône n'est pas</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le comble du bonheur.</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Douleurs, soucis,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Soupçons, inquiétudes,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sont les tyrans des rois.</span><br />
+</p>
+
+<p>Et il faut voir, vers la fin du morceau, sur quel bouffon crescendo et
+avec quel redoublement de jovialité dans les voix et dans l'orchestre
+sont ramenés ces mots:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Vi sono le cure,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Gli affani, i sospetti,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Tiranni de' re.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>On n'en peut croire ses yeux. C'est bien le cas de modifier l'expression
+d'Horace;</p>
+
+<p>Homère ici ne <i>sommeille</i> pas, il délire.<a name="page_188" id="page_188"></a></p>
+
+<p>Que se passe-t-il donc à certains moments dans ces grands cerveaux?...
+On pleurerait de douleur à ce spectacle.</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Je n'ai rien dit des airs de danse d'<i>Alceste</i>. La plupart sont gracieux
+et d'une gaieté charmante. Ils ne me semblent pas néanmoins avoir la
+valeur musicale des ballets d'<i>Armide</i> et des deux <i>Iphigénies</i>.</p>
+
+<p>J'ai à parler maintenant de trois autres opéras écrits sur le sujet
+d'Alceste.</p>
+
+<p>Commençons par celui de Guglielmi. Si, en analysant la partition de
+Gluck, j'ai été souvent au-dessous de ma tâche et embarrassé pour varier
+les formes de l'éloge, ici mon embarras ne sera pas moindre pour
+exprimer le contraire de l'admiration.</p>
+
+<p>Il y eut trois Guglielmi, et dans le catalogue des &oelig;uvres d'aucun
+d'eux, l'<i>Alceste</i> ne se trouve mentionnée. C'est heureux pour tous les
+trois. Croirait-on que le malheureux qui écrivit celle que j'ai sous les
+yeux a pris le texte même de Calsabigi mis en musique par Gluck? Il a
+osé, ce pygmée, lutter corps à corps avec le géant, comme Bertoni
+l'avait déjà fait pour Orfeo. L'histoire de l'art fournit plusieurs
+exemples d'un même livret d'opéra ainsi mis en musique par plusieurs
+compositeurs. Mais on n'a conservé le souvenir que des partitions
+victorieuses dont l'auteur a tué son prédécesseur. Rossini, en refaisant
+la musique du <i>Barbiere</i>, a tué Paisiello; Gluck, en refaisant <i>Armide</i>,
+a tué Lulli. En pareil cas, le meurtre seul peut justifier le vol. Cela
+est vrai, même quand un musicien traite le sujet d'un de ses devanciers,
+sans lui prendre précisément le texte de son opéra. Ainsi Beethoven, en
+écrivant la partition de <i>Fidelio</i>, dont le sujet est emprunté à la
+<i>Léonore</i> de M. Bouilly, tua du même coup Gaveaux et Paër, auteurs l'un
+et l'autre d'une <i>Léonore</i>, et le <i>Guillaume Tell</i> de Grétry me semble
+bien malade depuis la naissance de celui de Rossini.</p>
+
+<p>Le Guglielmi, quel qu'il soit, auteur de la nouvelle <i>Alceste</i>,<a name="page_189" id="page_189"></a> n'a pas
+de meurtre semblable à se reprocher. Sa partition est bien écrite, dans
+le style à la mode au commencement de notre siècle; cela ressemble à
+tout ce qu'on produisait alors sur les théâtres d'Italie. La mélodie est
+en général banale, l'harmonie pure, correcte, mais banale aussi,
+l'instrumentation honnêtement insignifiante; quant à l'expression, il
+faut en reconnaître presque partout la nullité, quand elle n'est pas
+d'une fausseté absolue; et l'ensemble de l'&oelig;uvre est tout à fait sans
+caractère. Alceste chante des airs à roulades, riches en gammes
+ascendantes, en trilles, mais fort pauvres d'accents et de sentiment
+dramatique. Quelques scènes paraissent même tellement dépourvues de
+prétentions à ces qualités, qu'elles en sont comiques. Dans la scène du
+temple, le récitatif du prêtre:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>L'altare ondeggia</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Il tripode vacilla</i></span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">ne peut être mis en regard du sublime récitatif du prêtre de Gluck:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Le marbre est animé,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le saint trépied s'agite,</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">sans provoquer le rire du lecteur; que serait-ce de l'auditeur?</p>
+
+<p>Guglielmi s'est gardé, pour cette scène imposante, d'écrire une marche
+religieuse. C'est un trait d'esprit de sa part. Il n'a point fait non
+plus d'ouverture. En revanche, un trait monumental de sottise nous est
+offert par le ch&oelig;ur du peuple après l'oracle:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Che annunzio funesto!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Fuggiamo da questo</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Soggiorno d'orrore!</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 3em;">Quel oracle funeste</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Fuyons! nul espoir ne nous reste!</span><br />
+</p>
+
+<p>Le compositeur italien a cru trouver là une belle occasion de faire
+étalage de son savoir de contre-pointiste. Comme il est question d'une
+foule qui <i>fuit</i> consternée, et que le mot <i>fuga</i><a name="page_190" id="page_190"></a> veut dire <i>fuite</i>
+(mais fuite des parties de chant qui, entrant successivement, semblent
+se fuir et se poursuivre), il a imaginé d'écrire une longue fugue,
+très-bien faite, ma foi, mais où il est question de l'art de traiter un
+thème, de faire une <i>exposition</i>, une <i>contre-exposition</i>, une <i>stretta</i>
+sur la pédale, d'amener épisodiquement des imitations canoniques, etc.,
+et point du tout d'exprimer le sentiment de terreur des personnages.
+Dans Gluck, après un mouvement très-lent, où elle dit d'un ton bas et
+consterné: «<i>Quel oracle funeste!</i>» la foule se disperse rapidement en
+répétant sur un mouvement vif, d'une façon en apparence désordonnée:
+«<i>Fuyons, nul espoir ne nous reste!</i>» Cet allegro, d'un admirable
+laconisme, n'a que dix-huit mesures. La fugue de Guglielmi en a cent
+vingt; il faut en conséquence que les choristes, en chantant: <i>Fuyons!</i>
+restent fort longtemps et fort tranquillement en place. Le contraste
+entre les deux partitions est plus plaisant encore pour l'air suivant.</p>
+
+<p>Une agréable gaieté respire dans le thème de Guglielmi:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Ombre, larve, compagne di morte,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Non vi chiedo, non voglio pieta.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">(Divinités du Styx, ministres de la mort,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Je n'implorerai point votre pitié cruelle!)</span><br />
+</p>
+
+<p>Il y a de plus, dans le milieu de l'air, à ces mots: «<i>Non v' offenda si
+giusta pieta!</i>» un trait vocalisé volant comme une flèche jusqu'à l'<i>ut</i>
+suraigu, qui a dû faire chaudement applaudir la prima-donna chargée du
+rôle d'Alceste. Le ch&oelig;ur final de ce premier acte,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Qui serve e chi regna</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>E nato alle pene</i>,</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">est plus brillant et tout aussi jovial que celui de Gluck, et, je dois
+l'avouer, moins plat. Il paraît que décidément il faut parler gaiement
+des malheurs de la condition humaine.</p>
+
+<p>Au second acte, le fameux morceau d'Alceste, éperdue de terreur:</p>
+
+<p class="c"><i>Chi mi parla? che rispondo?</i></p>
+
+<p><a name="page_191" id="page_191"></a></p>
+
+<p class="nind">est intitulé <i>cavata</i>. C'est dans le fait une espèce de cavatine fort
+régulière et surtout fort tranquille, plus tranquille encore dans
+l'orchestre que dans le chant. L'Alceste de Guglielmi est courageuse, et
+n'a pas, comme celle de Gluck, de folles terreurs en entendant la voix
+des dieux infernaux, en voyant les sombres lueurs du Tartare. Son
+sang-froid atteint surtout les dernières limites du comique, à la
+conclusion de la phrase:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Il vigor mi resta a pena</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Per doler mi e per tremar</i>,</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">où le musicien, pour mieux accomplir la cadence, répète trois fois</p>
+
+<p class="poem">
+<i>E per tremar, e per tremar,</i><br />
+<i>E per tremar.</i>
+</p>
+
+<p class="nind">comme on répétait alors le mot <i>felicità</i>.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur des esprits infernaux:</p>
+
+<p class="c"><i>E vuoi morire o misera!</i></p>
+
+<p class="nind">celui que Gluck écrivit sur une seule note entourée de si terribles
+harmonies, est à deux parties et d'un tour mélodique... gracieux. Le
+troisième acte, entre autres bouffonneries, contient un grand air de
+bravoure d'Admète et un duo, dans lequel les deux époux cherchent à
+consoler leurs enfants, avec accompagnement d'un orchestre très-consolé.
+On me permettra de ne pas pousser plus loin cette analyse...</p>
+
+<p>L'<i>Alceste</i> de Schweizer fut écrite sur un texte allemand de Wieland. La
+pièce diffère beaucoup du poëme de Calsabigi. Il y a seulement quatre
+personnages: Alceste, Admète, Parthenia et Hercule. On y trouve deux
+ch&oelig;urs, deux duos, deux trios et beaucoup d'airs à plusieurs
+mouvements, composés d'un petit andante s'enchaînant avec un petit
+allegro, et contenant chacun une longue vocalise. Tout cela est
+correctement écrit selon les us et coutumes d'une petite école mixte
+germano-italienne, qui fut longtemps en honneur en Allemagne. Le<a name="page_192" id="page_192"></a> chant
+y est plus lourd sans être plus expressif que chez Guglielmi; on subit
+dans tous les airs les mêmes traits vocalisés, mais un peu plus roides
+et tout aussi ridicules. Le petit orchestre y est traité avec soin; il
+faut y louer une certaine adresse dans l'art de tisser l'harmonie et
+d'enchaîner les modulations. C'est la musique d'un bon maître d'école
+qui a longtemps enseigné le contre-point, que tout le monde dans son
+endroit respecte, le saluant avec affection, l'appelant Herr doctor, ou
+Herr professor, ou Herr capell meister; qui a beaucoup d'enfants,
+lesquels savent tous un peu de musique, voire même un peu de français. A
+six heures du soir, ce petit monde s'assemble dans la maison paternelle
+autour d'une grande table. On lit pieusement la Bible; une moitié de
+l'auditoire tricote, l'autre moitié fume en avalant de temps en temps un
+verre de bière, et toutes ces honnêtes personnes s'endorment à neuf
+heures avec la conscience d'une journée bien remplie et la certitude de
+n'avoir pas écrit ou frappé sur le clavecin une dissonance mal préparée
+ou mal résolue. Ce Schweizer, dont la musique me donne de lui des idées
+si patriarcales, fut peut-être garçon et n'eut des qualités de famille
+que je lui attribue que celles de bien savoir le contre-point, de bien
+fumer et de bien boire. Il fut, en tout cas, maître de chapelle du duc
+de Gotha, et son <i>Alceste</i>, digne ménagère s'il en fut, obtint assez de
+succès dans cette résidence pour faire ensuite le tour de l'Allemagne,
+dont tous les théâtres la représentèrent pendant plusieurs années, quand
+celle de Gluck y était à peine connue. Tel est l'immense avantage de la
+musique économique, employant de petits moyens pour rendre de petites
+idées, et d'une incontestable médiocrité.</p>
+
+<p>Il y a une ouverture à cette partition, une honnête ouverture, dans le
+genre des ouvertures de Handel, commençant par un mouvement grave dans
+lequel se trouvent les marches de basses et les progressions de
+septièmes voulues; puis vient une fugue d'un mouvement modéré, une fugue
+à un sujet, claire, pure, mais insipide aussi et froide comme de l'eau
+de puits. Ce<a name="page_193" id="page_193"></a> n'est pas plus l'ouverture d'<i>Alceste</i> que celle de tout
+autre opéra, c'est de la musique bien portante, sans mauvaises passions,
+et qui ne peut faire ni tort ni honneur au brave homme qui l'écrivit. Je
+n'en dirai pas autant d'un air d'Alceste au premier acte, où se trouve
+une vocalise terminée par un trille, sur ces mots «<i>mein Tod</i>» (ma
+mort), qui eût fait Gluck s'évanouir d'indignation. La Parthenia en fait
+bien d'autres dans ses airs; elle vous lance à tout bout de chant des
+fusées, des arpéges, montant jusqu'au contre-ré et au contre-fa
+suraigus, et ornés de ces notes piquées semblables pour le rhythme au
+caquet des poules en gaieté, et pour le timbre, au cri d'un petit chien
+dont on écrase la queue, des traits enfin trop fidèlement imités de ceux
+que Mozart eut le malheur d'écrire pour la reine de la nuit dans la
+<i>Flûte magique</i>, et pour dona Anna dans un air de <i>Don Juan</i>. Hercule ne
+roule et ne roucoule pas mal non plus; il roule même depuis le <i>fa</i> aigu
+de la voix de basse jusqu'au contre-<i>ut</i> grave, le dernier du
+violoncelle; deux octaves et demie. Il paraît qu'il y avait alors à
+Gotha un gaillard doué d'une voix exceptionnelle. Admète seul ne se
+livre pas à de trop grandes excentricités, les traits et les trilles de
+son rôle ne s'y trouvent que pour constater la filiation de cette
+&oelig;uvre, appartenant, je l'ai déjà dit, à une école italienne germanisée.
+Ce n'est pas la peine de citer les deux ch&oelig;urs; ils viennent là
+seulement pour dire... qu'ils n'ont rien à vous dire. (Ce <i>mot</i> est de
+Wagner, je ne veux pas le lui voler.)</p>
+
+<p>Il me reste à parler maintenant de l'<i>Admetus</i> de Handel, dont je
+connaissais un morceau seulement et dont j'ai pu dernièrement me
+procurer la grande partition. Malgré son titre à désinence latine, c'est
+encore un opéra italien écrit pour un théâtre de Londres par le célèbre
+maître allemand naturalisé Anglais. Il fait partie de la nombreuse
+collection d'ouvrages de ce genre dus à la plume infatigable de Handel
+et qu'il destinait chaque année aux chanteurs italiens engagés pour la
+saison, comme on écrit maintenant des albums pour le premier jour<a name="page_194" id="page_194"></a> de
+l'an. <i>Admetus</i>, canevas lyrique sur le sujet d'<i>Alceste</i>, n'est en
+effet qu'une grosse collection d'airs; ainsi que <i>Julius Cæsar</i>,
+<i>Tamerlane</i>, <i>Rodelinda</i>, <i>Scipio</i>, <i>Lotharius</i>, <i>Alexander</i>, etc., du
+même auteur, ainsi que les opéras de Buononcini, son prétendu rival, et
+ceux de beaucoup d'autres.</p>
+
+<p>Le premier acte d'<i>Admetus</i> contient neuf airs, le deuxième en contient
+douze, et le troisième neuf et un duo, et un petit ch&oelig;ur des
+banquettes. Il s'y trouve de plus une ouverture et une <i>sinfonia</i>
+servant d'introduction au second acte. Quant aux récitatifs, accompagnés
+probablement au clavecin, suivant l'usage du temps, on ne les a pas
+jugés d'assez d'importance pour les publier dans la grande partition, et
+il est permis de croire que Handel ne s'était même pas donné la peine de
+les écrire. Il y avait alors des copistes intelligents, dont le métier
+consistait à noter, selon une formule invariable, le dialogue servant à
+amener les morceaux de musique, et à donner à ces espèces de concerts en
+costumes une apparence de drame. Il est impossible, à la lecture de ces
+trente airs, de reconnaître quelle fut précisément la donnée du canevas
+scénique d'<i>Admetus</i>. Il n'y est jamais question de l'action, et pas un
+nom de personnage ne s'y trouve même prononcé. Chacun des airs est
+désigné seulement par le nom du chanteur ou de la cantatrice qui
+l'exécutait.</p>
+
+<p>Ainsi il y en a sept pour le signor Senesino, huit pour la signora
+Faustina, sept pour la signora Cuzzoni, quatre pour le signor Baldi,
+deux pour le signor Boschi, et un seulement pour la pauvre signora Dotti
+et pour le malheureux signor Palmerini, qui venaient sans doute tous les
+deux dire leur petite affaire, pour donner aux dieux et aux déesses, si
+richement partagés, le temps de respirer. L'unique duetto est chanté un
+peu avant la fin du <i>concert</i> par le signor Senesino et la signora
+Faustina, sans doute Admète et Alceste. Les paroles n'indiquent rien
+autre que deux amants ou époux heureux de se retrouver:<a name="page_195" id="page_195"></a></p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Alma mia</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Dolce ristore,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Io ti stringo,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Io t'abbrachio,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>In questo sen.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Il est accompagné par deux parties d'orchestre seulement, les violons et
+les basses; et l'on trouve dans les parties de chant une ombre de
+sentiment, quelques velléités de passion, d'autant plus agréables que
+ces qualités sont fort rares dans les vingt-neuf airs qui précèdent ce
+duo. Malheureusement l'orchestre fait entendre, avant et après l'entrée
+des voix, de petites ritournelles d'une grosse gaieté, dont le caractère
+un peu grotesque ramène l'auditeur, bien loin de toute impression
+poétique, à la lourde prose du contre-pointiste. Quant aux trente airs,
+ils sont à peu près tous taillés sur le même patron. L'orchestre, soit à
+quatre parties d'instruments à cordes, soit à trois ou à deux parties
+seulement, enrichi parfois de deux hautbois, ou de deux flûtes
+traversières, ou de deux cors et de deux bassons, déroule d'abord une
+ritournelle, en général assez longue, après laquelle le chant expose le
+thème à son tour. Ce thème, d'un tour mélodique peu gracieux, est
+accompagné souvent par les basses seules, qui frappent lourdement un
+dessin analogue à celui du chant. Après quelques mesures de
+développements faits dans un système de parties à rhythme semblable ou à
+peu près, la voix presque toujours s'empare d'une syllabe quelconque,
+favorable à la vocalisation ou non, coupe ainsi un mot en deux et
+déroule sur la première moitié un long <i>passage</i>. Souvent ce <i>passage</i>
+est interrompu par des silences, sans que le mot soit achevé pour cela;
+il est semé de trilles, de notes syncopées et répercutées qui
+conviendraient beaucoup mieux à un trait instrumental qu'à une roulade
+vocale; le tout est lourd et roide comme une chaîne de cabestan.
+Ajoutons que souvent aussi une partie d'orchestre suit la voix à
+l'unisson ou à l'octave, et augmente par son adjonction la roideur de la
+vocalise. Le plus curieux de tous ces <i>passages</i> se trouve dans l'air de
+la<a name="page_196" id="page_196"></a> signora Faustina (que je suppose être Alceste) sur la seconde
+syllabe du mot <i>risor-ge</i>,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>In me a poco a poco</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Risorge l'amor</i>.</span><br />
+</p>
+
+<p>En général le compositeur paraît avoir mesuré la longueur de ses
+vocalises à la célébrité du dio ou de la diva qui devait le chanter. Les
+<i>passages</i> des airs de la Faustina, cette déesse élève de Marcello et
+qui fut la femme de Hasse, sont interminables; ceux de la Cuzzoni sont
+un peu moins longs; ceux du signor Baldi moins longs encore; la povera
+ignota Dotti, dans son air unique, n'en a pas. Quand le <i>passage</i> de
+rigueur est arrivé à sa cadence de conclusion, une seconde partie de
+l'air conduit le chant dans un des tons relatifs du ton principal, une
+nouvelle cadence s'accomplit dans ce nouveau ton, presque toujours avec
+accompagnement des basses seules, et l'on recommence jusqu'au point
+d'orgue final.</p>
+
+<p>On doit supposer qu'assujetti à l'application constante de ce procédé,
+le musicien ne pouvait guère se préoccuper de la vérité d'expression et
+de caractère. Handel en effet n'y songeait guère et ses chanteurs se
+fussent révoltés s'il y eût songé.</p>
+
+<p>Je n'ai rien dit de l'ouverture ni de la sinfonia qui ouvre le second
+acte. Je ne saurais, par l'analyse, donner une idée d'une pareille
+musique instrumentale. Cet <i>Admetus</i> précéda de plusieurs années
+l'<i>Alceste</i> italienne de Gluck. Peut-être même fut-il représenté à
+l'époque où ce dernier, jeune encore, écrivait pour le théâtre italien
+de Londres de mauvais ouvrages, tels que <i>Pyrame et Thisbé</i> et la <i>Chute
+des Géants</i>. On peut supposer alors que l'<i>Admetus</i> donna à Gluck l'idée
+de son <i>Alceste</i>.</p>
+
+<p>C'est sans doute aussi après avoir entendu les deux mauvais opéras
+italiens de Gluck que Handel dit un jour, en parlant de lui: «Mon
+cuisinier est plus musicien que cet homme-là.»</p>
+
+<p>Handel, il faut le croire, était trop impartial pour ne pas rendre
+pleine justice à son cuisinier. Reconnaissons seulement<a name="page_197" id="page_197"></a> que, depuis le
+jour où l'auteur du <i>Messie</i> formula ce jugement sur Gluck, celui-ci a
+fait de notables progrès et laissé bien loin derrière lui l'artiste
+culinaire.</p>
+
+<p>Je me résume, et, tout en tenant compte de l'état où se trouvait l'art
+en France, en Allemagne et en Italie, aux époques diverses où ces
+ouvrages furent écrits, l'<i>Alceste</i> de Handel me paraît supérieure à
+l'<i>Alceste</i> de Lulli, celle de Schweiser à celle de Handel, celle de
+Guglielmi à celle de Schweiser, et, en somme, ces quatre ouvrages, à mon
+avis, ressemblent à l'<i>Alceste</i> de Gluck, comme les figures grotesques
+taillées avec un canif dans un marron d'Inde pour divertir les enfants
+ressemblent à une tête de Phidias.<a name="page_198" id="page_198"></a></p>
+
+<h2><a name="REPRISE_DE_LALCESTE_DE_GLUCK" id="REPRISE_DE_LALCESTE_DE_GLUCK"></a>REPRISE DE L'ALCESTE DE GLUCK<br /><br />
+<small>A L'OPÉRA</small></h2>
+
+<p>Cette reprise tant de fois annoncée, et retardée par diverses causes, a
+eu lieu le 21 octobre 1861, avec un magnifique succès; et ce-jour-là les
+prévisions fâcheuses, les pronostics malveillants ont reçu le plus
+éclatant démenti.</p>
+
+<p>L'auditoire a paru frappé de la majestueuse ordonnance de l'&oelig;uvre dans
+son ensemble, de la profondeur de l'expression mélodique, de la chaleur
+du mouvement scénique et de mille beautés qui sont pour lui originales
+et nouvelles, telle est leur dissemblance avec ce qu'on produit, en
+général, sur notre grande scène aujourd'hui. Je penche à croire une
+notable partie du public plus capable qu'autrefois de sentir et de
+comprendre une partition pareille. L'éducation musicale a fait des
+progrès d'une part, et, de l'autre, à force d'indifférence, on en est
+venu à ne plus éprouver de haine pour le beau. La plupart des habitués
+de l'Opéra, contre leur usage, étaient venus pour entendre et non pour
+voir et pour être vus. On a écouté, on a réfléchi, et, comme le disait
+Gluck d'un enfant qui avait pleuré à la première représentation
+d'<i>Alceste</i>, on s'est <i>laissé faire</i>. Les Polonais n'ont pas manqué,
+tout comme pour <i>Orphée</i>, de déclarer le chef-d'&oelig;uvre assommant,
+insupportable.<a name="page_199" id="page_199"></a> Mais on s'y attendait, et l'on n'a tenu compte de leurs
+doléances.</p>
+
+<p>Cette reprise, venue à point, nous le croyons, ne peut qu'exercer une
+excellente influence sur le goût général des amateurs de musique et
+détruire bien des préjugés. Il est seulement à regretter qu'on n'ait pas
+pu la faire dans des conditions de fidélité plus rigoureuses.
+L'obligation de transposer d'un bout à l'autre le rôle d'Alceste, pour
+l'approprier à la voix de madame Viardot, et les modifications de
+détails qui devaient nécessairement résulter de cette transposition,
+ont, en maint endroit, altéré la physionomie de l'ouvrage. Quelques airs
+perdent peu, il est vrai, à être ainsi baissés, mais l'effet de beaucoup
+d'autres est affaibli, pour ne pas dire détruit; l'orchestration devient
+flasque, sourde; l'enchaînement des modulations n'est plus celui de
+l'auteur, puisque la nécessité de préparer la transposition et celle de
+rentrer dans le ton primitif après les morceaux transposés oblige d'en
+suivre un autre. Ce n'est pas ici le lieu de faire un cours de
+composition musicale; on comprendra aisément, d'ailleurs, que de tels
+bouleversements, praticables, dans une certaine mesure, pour des
+fragments isolés, destinés au concert, deviennent désastreux apportés à
+un opéra entier qu'on rend à la scène.</p>
+
+<p>«Plus on s'attache à chercher la perfection et la vérité, a dit Gluck
+dans sa préface d'<i>Elena et Paride</i>, plus la précision et l'exactitude
+deviennent nécessaires. Les traits qui distinguent Raphaël de la foule
+des peintres sont en quelque sorte insensibles; de légères altérations
+dans les contours ne détruiront point la ressemblance dans une tête de
+caricature, mais elles défigureront entièrement le visage d'une belle
+personne.»</p>
+
+<p>Cette proposition s'applique à tous les genres d'infidélité dans
+l'exécution des &oelig;uvres musicales, mais elle est surtout vraie quand il
+s'agit des &oelig;uvres de Gluck.</p>
+
+<p>Hâtons-nous de reconnaître que, sous tous les autres rapports,
+l'exécution d'<i>Alceste</i> à l'Opéra est d'une assez respectueuse<a name="page_200" id="page_200"></a>
+exactitude. Les chanteurs ne changent presque pas une note de leurs
+rôles; les mélodies, les récitatifs, les ch&oelig;urs sont reproduits
+absolument tels que l'auteur les écrivit. Quelques personnes croient
+qu'on a ajouté à l'orchestration des instruments à vent; c'est une
+erreur. M. Royer, considérant que les instruments à cordes remplissent
+le rôle principal dans l'orchestre d'<i>Alceste</i>, a seulement voulu leur
+donner plus de puissance en en augmentant un peu le nombre. Celui des
+violons, en conséquence, a été porté à vingt-huit, celui des altos à
+dix, celui des violoncelles à onze, et celui des contre-basses à neuf.
+On ne peut qu'applaudir à cette mesure, qui ne sera pas, il faut
+l'espérer, adoptée désormais pour <i>Alceste</i> seulement, et qui rendra
+l'orchestre de l'Opéra plus riche encore que celui de Covent-Garden, à
+Londres, l'un des plus puissants de l'Europe. On a engagé aussi un
+trombone-basse, nécessaire pour l'exécution de certaines notes graves
+que les trombones-ténors dont on se sert exclusivement à l'Opéra ne
+possèdent pas. La reprise d'<i>Alceste</i>, qui eut lieu en 1825, ne fut, à
+beaucoup près, ni aussi soignée ni aussi complète que celle à laquelle
+nous venons d'assister. Plusieurs morceaux furent alors indignement
+mutilés, quantité d'autres, et des plus admirables, supprimés. On vient
+de nous les rendre à peu près tous, et intacts. «Comment, <i>à peu près</i>?
+direz-vous. Les chefs du service musical de l'Opéra parlent pourtant,
+avec une satisfaction qui les honore, de leur respect pour la partition,
+et se montrent tout fiers de n'avoir point à se reprocher les attentats
+de 1825.» Cela me rappelle ces héros populaires qui, le 29 juillet 1830,
+s'écriaient dans l'ardeur de leur enthousiasme: «Ah! on ne dira rien
+contre la révolution cette fois, ni contre nous. Nous sommes les maîtres
+de Paris, depuis quarante-huit heures, et nous n'avons rien volé, rien
+détruit!» Ils étaient tout fiers de n'être pas des brigands.</p>
+
+<p>Il y avait pourtant bien quelques petites choses à dire.</p>
+
+<p>Mais il faut rendre justice à cette probité relative. Ici le mieux<a name="page_201" id="page_201"></a> est
+ami du bien. L'esprit général du personnel de l'Opéra a d'ailleurs été
+excellent pendant les études, que tout le monde a faites avec zèle et le
+plus grand soin. Et, certes, la tâche n'était facile à remplir pour
+personne. Le désordre dans lequel se trouvaient la partition et les
+parties de ch&oelig;ur et d'orchestre eût été tel, augmenté par les
+transpositions, qu'on a dû recopier tout comme s'il se fût agi d'un
+opéra nouveau. On pouvait voir, par l'inexactitude des anciennes copies,
+par l'absence des nuances, des indications de mouvement, par les fautes
+qu'on y remarquait, combien nos pères étaient peu exigeants pour
+l'exécution des opéras. Pourvu que le rôle principal fût confié à un
+grand artiste, ils faisaient bon marché du reste, et n'allaient pas trop
+s'enquérir de l'intelligence de l'orchestre ni de celle de son chef,
+nommé alors (avec juste raison) batteur de mesure. Les choristes et les
+coryphées chantaient toujours assez juste, et quelques fausses notes
+dans l'harmonie des instruments ou des voix ne les choquaient pas trop.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Les délicats sont malheureux,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Rien ne saurait les satisfaire.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le public, cette fois, n'a pourtant pas paru trop malheureux.</p>
+
+<p>Disons que, pour <i>Alceste</i>, les erreurs et les grossièretés de
+l'exécution ont toujours été dues en grande partie à la paresse de
+Gluck, pour qui il semble que la rédaction attentive et soignée de ses
+&oelig;uvres ait été un travail au-dessus de ses forces. Ses partitions
+furent toutes écrites avec un incroyable laisser-aller. Quand on en vint
+ensuite à les graver, le graveur ajouta ses fautes à celles du
+manuscrit, et il ne paraît pas que l'auteur ait daigné s'occuper alors
+de la correction des épreuves. Tantôt les premiers violons sont écrits
+sur la ligne des seconds, tantôt les altos, devant être à l'unisson des
+basses, se trouvent, par suite d'un <i>col basso</i> négligemment jeté,
+écrits à la double octave haute de celles-ci, et font, en conséquence,
+entendre parfois les notes de la basse au-dessus de celles de la
+mélodie;<a name="page_202" id="page_202"></a> l'auteur ici oublie d'indiquer le ton des cors; ailleurs il a
+négligé d'indiquer même l'instrument à vent qui doit exécuter une partie
+saillante; est-ce une flûte, un hautbois, une clarinette? on ne sait.
+Quelquefois il écrit sur la ligne des contre-basses quelques notes
+importantes pour les bassons, puis il ne s'occupe plus d'eux et l'on ne
+peut savoir ce qu'ils deviennent ensuite.</p>
+
+<p>Dans la partition de l'<i>Alceste</i> italienne, imprimée à Vienne et un peu
+moins incorrecte que la partition française, on trouve des causes
+d'erreurs pour les copistes et les exécutants, telles que celles-ci: Le
+mot <i>Bos</i> s'y trouve fréquemment; qu'est-ce que <i>Bos</i>? C'est une faute
+d'impression; il fallait <i>Pos.</i> Mais qu'est-ce donc que <i>Pos</i>? C'est
+l'abréviation du mot allemand <i>Posaunen</i>, qui signifie trombones; et
+l'on est d'autant plus pardonnable de ne pas le deviner que partout
+ailleurs, dans la même partition, il désigne les trombones par leur nom
+italien de <i>tromboni</i>. Je n'ai pu savoir exactement quel instrument il a
+voulu désigner dans l'<i>Alceste</i> italienne par le mot bizarre de
+<i>chalamaux</i>; est-ce la clarinette employée dans le <i>chalumeau</i>? le doute
+est permis.</p>
+
+<p>Je n'en finirais pas de décrire un tel désordre. Il y a même, dans la
+grande partition française, par suite d'une faute de copie, une
+cacophonie d'instruments de cuivre, digne de certaines partitions
+modernes, qui ferait bondir et hurler de douleur l'auditoire le plus
+amoureux de l'horrible, et qui a l'air d'avoir été écrite, comme on en
+écrit maintenant, avec la plus scrupuleuse férocité.</p>
+
+<p>Gluck dit dans une de ses lettres: «Ma présence aux répétitions de mes
+ouvrages est aussi indispensable que le soleil l'est à la création.» Je
+le crois bien, mais elle l'eût été un peu moins s'il se fût donné la
+peine d'écrire avec plus d'attention et s'il n'eût pas laissé aux
+exécutants tant d'intentions à deviner et tant d'erreurs à rectifier.
+Aussi ne se figure-t-on pas ce que ses &oelig;uvres deviennent quand on les
+représente dans les théâtres où les traditions ne se sont pas
+conservées. J'ai vu une<a name="page_203" id="page_203"></a> représentation d'<i>Iphigénie en Tauride</i>, à
+Prague, qui m'eût donné le choléra, si je n'avais fini par en rire de
+tout mon c&oelig;ur. La mise en scène était digne du reste. Au dénouement, le
+vaisseau sur lequel Oreste et sa s&oelig;ur allaient monter pour retourner en
+Grèce, était orné d'une triple rangée de canons.</p>
+
+<p>L'exécution musicale ni la mise en scène des &oelig;uvres de Gluck à l'Opéra
+de Paris n'ont rien de commun avec ces exhibitions grotesques. Cette
+fois-ci surtout, on a donné au grand homme un palais peuplé de
+serviteurs dévoués et intelligents; partout ailleurs (excepté à Berlin),
+il serait dans une grange. Les chanteurs et les instrumentistes de
+l'Opéra ne sont pas, il faut en convenir, entrés tout d'abord dans
+l'esprit de ce noble style; mais au fur et à mesure que le nombre des
+répétitions augmentait, ils sentaient le charme les prendre, et
+l'intelligence leur venait avec le sentiment de ces beautés si nouvelles
+pour eux. C'est que, lorsqu'il s'agit des &oelig;uvres de Gluck, rien n'est
+plus différent de l'exécution rêvée par l'auteur qu'une certaine
+exécution fidèle, mais plate, et qui consisterait à dire la note
+seulement. Il faut à une fidélité absolue dans le chant, dans le
+rhythme, dans les accents, dans tout, unir en outre une manière de
+phraser les mélodies, un ménagement des nuances, une articulation des
+mots tels que, sans ces qualités, la divine fleur d'expression qui rend
+ces &oelig;uvres si émouvantes n'a plus ni couleurs ni parfums, et que
+l'&oelig;uvre entière périt. Gluck avait raison de trouver sa présence aux
+répétitions de ses ouvrages aussi indispensable que le soleil l'est à la
+création.</p>
+
+<p>Lui seul pouvait tout éclairer, tout animer, donner à tout la chaleur et
+la vie. Mais il eut cruellement à souffrir. Ses interprètes mirent sa
+patience à de rudes épreuves.</p>
+
+<p>A son époque, les ch&oelig;urs n'agissaient pas; plantés à droite et à gauche
+de la scène comme des tuyaux d'orgues, ils récitaient leur leçon avec un
+calme désespérant. Ce fut lui qui tenta de les ranimer; il leur
+indiquait les gestes et les mouvements à faire; il se consumait en
+efforts, et il eût succombé à la peine<a name="page_204" id="page_204"></a> sans la robuste nature dont il
+était doué. A l'une des dernières répétitions d'<i>Alceste</i>, il venait de
+tomber sur un siége ruisselant et fumant, comme s'il eût été plongé dans
+le Styx, quand la femme du maître des ballets, qui s'était constituée sa
+garde attentive, lui apporta un grand verre de punch: «O ma houri,
+dit-il en lui baisant les mains, vous me ranimez. Sans vous, j'allais
+boire au Cocyte.»</p>
+
+<p>Je ne sais quelle fut la nature du talent de mademoiselle Levasseur, qui
+joua la première à Paris le rôle d'Alceste; cette actrice passe pour
+avoir eu une grande voix dont elle faisait un assez médiocre emploi. La
+Saint-Huberti, qui lui succéda, fut au contraire une véritable artiste;
+il n'en pouvait guère être autrement, Gluck lui-même s'était chargé de
+son éducation musicale. Mademoiselle Maillard, la troisième Alceste,
+était grande, belle et bête.</p>
+
+<p>La quatrième, madame Branchu, que j'ai vue et qui n'était ni grande ni
+belle, m'a semblé la tragédie lyrique incarnée. Son soprano, d'une
+puissance extraordinaire, se prêtait comme nul autre aux accents doux.
+Elle chantait le pianissimo d'une façon irréprochable, qui tenait à
+l'extrême facilité d'émission de sa voix dans le medium; et l'instant
+d'après, cette même voix remplissait de ses éclats la vaste salle de
+l'Opéra et couvrait les plus violents <i>tutti</i> de l'orchestre. Ses yeux
+noirs lançaient des éclairs. Elle se faisait illusion à elle-même; une
+fois en scène, elle croyait fermement être Alceste, Clytemnestre,
+Iphigénie, la Vestale, Statira. Elle m'a assuré avoir eu dans sa
+jeunesse une extrême facilité de vocalisation, que Garat, son maître,
+l'avait empêchée de développer, l'avertissant que si elle se livrait à
+ce genre d'études elle ne chanterait jamais bien le style large.</p>
+
+<p>Elle disait les vers avec une pureté remarquable; talent nécessaire pour
+bien chanter comme pour bien composer dans le grand genre dramatique. Je
+fus témoin d'une ovation qu'elle obtint un jour dans une soirée de
+bénéfice à l'Opéra-Comique,<a name="page_205" id="page_205"></a> en jouant le rôle de la femme de Sylvain,
+dans un opéra de Grétry, dont le dialogue parlé est en vers.</p>
+
+<p>J'étais alors presque un enfant. Je me souviens du triste tableau que me
+fit madame Branchu de la carrière du compositeur français. «Ce n'est
+rien, me dit-elle, que d'écrire un bel opéra, il faut le faire jouer. Ce
+n'est rien encore, il faut le faire <i>bien</i> jouer; et ce n'est guère d'en
+obtenir une représentation excellente, il faut amener le public à le
+comprendre. Gluck n'eût jamais pu devenir ce qu'il est devenu à Paris
+sans la protection directe et active de la reine Marie-Antoinette, à qui
+il avait appris la musique à Vienne, et qui conservait pour son maître
+une affectueuse reconnaissance. Cette haute protection et le génie de
+Gluck et la valeur immense de ses &oelig;uvres ne l'ont pas empêché d'être
+accablé d'injures par le marquis de Carracioli, par Marmontel, par La
+Harpe et cent autres <i>gens d'esprit</i>. Vous me parlez d'<i>Alceste</i>, ce
+chef-d'&oelig;uvre fut très-froidement accueilli à sa première
+représentation; le public ne sentit, ne comprit rien.</p>
+
+<p>«En France, le plus grand mérite musical est presque sans valeur pour
+celui qui le possède; trop peu de gens peuvent le reconnaître et trop de
+gens ont intérêt à le nier ou à le cacher. Les hommes puissants qui
+tiennent en leurs mains le sort des artistes sont trop aisément trompés,
+et se trouvent dans l'impossibilité de découvrir d'eux-mêmes la vérité.
+Tout n'est que hasard dans cette terrible carrière. Les compositeurs
+rencontrent quelquefois même des ennemis parmi leurs interprètes. Moi
+qui vous parle, quand on commença les études de la <i>Vestale</i>, j'ai fait
+partie pendant quinze jours d'une cabale contre Spontini. Ses
+merveilleux récitatifs me donnaient trop de peine à apprendre, ils me
+paraissaient inchantables; à la vérité, j'ai promptement et bien changé
+d'opinion. Enfin, ce que je sais de la carrière du compositeur me la
+fait regarder comme presque impraticable chez nous. Si mon fils voulait
+la suivre, je l'en détournerais de tout mon pouvoir.».....<a name="page_206" id="page_206"></a></p>
+
+<p>Après sa retraite de l'Opéra en 1826 ou 1827, madame Branchu alla vivre
+en Suisse. Vingt ans après, je me trouvais à Paris dans un magasin de
+musique où elle entra. Pendant qu'on lui cherchait un morceau qu'elle
+venait acheter, elle me regarda assez attentivement, puis ressortit sans
+m'adresser la parole. Elle ne m'avait pas reconnu.</p>
+
+<p>Notre monde musical seul n'avait pas changé.</p>
+
+<p>Ces souvenirs, réveillés avec beaucoup d'autres par la récente
+représentation d'<i>Alceste</i>, ne sont pas tout à fait étrangers à mon
+sujet; ils me conduisent naturellement à parler de la grande artiste qui
+vient d'aborder avec tant de succès ce rôle presque inabordable de la
+reine de Thessalie.</p>
+
+<p>On sait l'effet extraordinaire que madame Viardot produisit, il y a
+quelques mois, en chantant au Conservatoire quelques fragments
+d'<i>Alceste</i>; ce fut alors la cantatrice seulement qui fut applaudie. A
+l'Opéra, c'est aussi l'actrice éminente, l'artiste enthousiaste,
+inspirée et savante, qui a excité pendant toute la durée de trois grands
+actes l'émotion de l'assemblée. En lutte avec les révoltes de sa voix,
+comme Gluck l'est avec la monotonie de son poëme, ils sont restés les
+plus forts tous les deux. Madame Viardot a été admirable de douloureuse
+tendresse, d'énergie, d'accablement; sa démarche, ses quelques gestes en
+entrant dans le temple; son attitude brisée pendant la fête du second
+acte; son égarement au troisième; son jeu de physionomie au moment de
+l'interrogatoire que lui fait subir Admète; son regard fixe pendant le
+ch&oelig;ur des ombres: «Malheureuse, où vas-tu?» toutes ces attitudes de
+bas-reliefs antiques, toutes ces belles poses sculpturales ont excité la
+plus vive admiration. Dans l'air: «Divinités du Styx!» la phrase «pâles
+compagnes de la mort» a excité des applaudissements qui ont presque
+empêché d'entendre la mélodie suivante: «Mourir pour ce qu'on aime,»
+qu'elle a dite avec une profonde sensibilité. Au dernier acte, l'air
+«Ah! divinités implacables,» chanté avec cet accent de résignation
+désolée si difficile à trouver, a été<a name="page_207" id="page_207"></a> interrompu trois fois par les
+applaudissements. En un mot, <i>Alceste</i> est pour madame Viardot un
+nouveau triomphe, et celui qui se trouvait pour elle le plus difficile à
+obtenir<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. Michot (Admète) a surpris tout le monde comme chanteur et
+comme acteur. Sa voix de ténor haut, qui lui permet de tout chanter en
+sons de poitrine, convient parfaitement au rôle. Il a dit ses airs et la
+plupart de ses difficiles récitatifs d'une belle manière et avec ces
+accents émus qu'on entend trop rarement. Citons surtout l'air «Non, sans
+toi je ne puis vivre!» dont la dernière phrase, reprise sur quatre notes
+aiguës:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 3em;">Je ne puis vivre;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tu le sais, tu n'en doutes pas,</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">a remué toute la salle. Il a bien fait ressortir la tendre sérénité de
+celui:</p>
+
+<p class="c">Bannis la crainte et les alarmes.</p>
+
+<p>Le dernier, qui est la clef de voûte du rôle, et dont Michot a
+parfaitement rendu les principaux passages, celui-ci surtout:</p>
+
+<p class="c">Je pousserais des cris que tu n'entendrais pas.</p>
+
+<p class="nind">perd la moitié de son effet à être chanté si lentement. C'est une
+andante, et pour Gluck, <i>andante</i> ne veut pas dire <i>lent</i>, il indique un
+mouvement d'une certaine animation relative à la nature du sentiment
+qu'il s'agit d'exprimer, quelque chose qui <i>va</i>, qui <i>marche</i>. Ici,
+d'ailleurs, le caractère de la partie de chant, celui du dessin
+d'accompagnement des seconds violons, le tissu général du morceau,
+indiquent une sorte d'agitation que les paroles, en outre, exigent
+impérieusement.</p>
+
+<p>Il en est de même de quelques récitatifs qui veulent être <i>dits</i> sans
+emphase et non <i>posés</i>, et de quelques autres dont l'entraînement<a name="page_208" id="page_208"></a>
+passionné ne permet pas une telle largeur dans le débit. Ainsi les vers:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Parle, quel est celui dont la pitié cruelle</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">L'entraîne à s'immoler pour moi?</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">doivent absolument être jetés avec une sorte de précipitation anxieuse.
+Nourrit père, qui, à mon sens, ne valait pas Michot, produisait dans ce
+rôle de grands effets précisément par cette rapidité de débit. Les
+artistes, en général, répondent, quand on la leur demande: «Il est
+très-difficile, en chantant si vite, de trouver le moyen de poser la
+voix.» Sans doute c'est difficile, mais l'<i>art</i> consiste à vaincre les
+difficultés; s'il en était autrement, à quoi serviraient les études? Le
+premier venu, doué d'une voix quelconque, serait un chanteur.</p>
+
+<p>Ce n'est pour Michot qu'un léger effort à faire; quand il voudra
+l'animer davantage, il doublera l'effet de ce rôle d'Admète qui lui fait
+le plus grand honneur.</p>
+
+<p>La splendide voix de Cazaux ne pouvait manquer de faire merveilles dans
+le rôle du grand prêtre; aussi Cazaux a-t-il été couvert
+d'applaudissements pendant et après sa scène:</p>
+
+<p class="c">Apollon est sensible à nos gémissements,</p>
+
+<p class="nind">et au passage:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Perce d'un rayon éclatant</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le voile affreux qui l'environne.</span><br />
+</p>
+
+<p>Il a été tout à fait à la hauteur de l'inspiration de Gluck quand il a
+dit avec sa voix tonnante:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Le marbre est animé,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le saint trépied s'agite.</span><br />
+</p>
+
+<p>Je ne crois pas pouvoir lui adresser un plus flatteur éloge.</p>
+
+<p>Je l'engage à travailler son <i>ré</i> d'en haut, qu'il attaque toujours un
+peu bas.</p>
+
+<p>Borchardt, qui débutait dans le petit rôle d'Hercule, a reçu un accueil
+qui doit l'encourager. Sa stature, sa voix robuste, le caractère de sa
+tête, conviennent parfaitement au personnage.<a name="page_209" id="page_209"></a> L'étendue de sa voix de
+baryton-basse lui permet, en outre, d'attaquer sans danger les notes
+hautes du rôle, impossibles à atteindre pour la plupart des chanteurs.
+Borchardt est une bonne acquisition pour l'Opéra.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Taisy avait eu la complaisance de se charger du solo de
+la jeune Grecque dans la fête. Elle a dit avec une grâce exquise ce
+ravissant morceau épisodique placé au milieu du ch&oelig;ur:</p>
+
+<p class="c">Parez vos fronts de fleurs nouvelles.</p>
+
+<p>Autrefois c'était une choriste qui, chantant indignement faux avec une
+petite voix aigre, venait défigurer cette charmante page et jeter du
+ridicule sur l'ensemble de l'exécution.</p>
+
+<p>L'exemple de mademoiselle de Taisy doit être suivi; désormais tout solo,
+court ou non, sera chanté, il faut l'espérer, par un artiste. Koenig
+s'acquitte bien aussi de son petit rôle du confident Évandre; enfin
+Coulon a fait frissonner la salle dans son air du dieu infernal:</p>
+
+<p class="c">Caron t'appelle.</p>
+
+<p>Le ténor frais et jeune de Grisy convient tout à fait au blond Phoebus,
+dont on avait à tort voulu confier d'abord le court récitatif de la fin
+à une voix de basse.</p>
+
+<p>Les ch&oelig;urs bien exercés, sous la direction de M. Massé, ne laissent
+rien à désirer. Les choristes qui chantent au loin, derrière le théâtre,
+suivent avec une régularité parfaite la mesure de l'orchestre, qu'ils ne
+peuvent entendre cependant. Il y a quinze jours, cet ensemble eût été
+impossible; le métronome électrique n'était pas encore introduit à
+l'Opéra. Quant à M. Dietsch, la reprise d'<i>Alceste</i> a été pour lui
+l'occasion d'un succès qui comptera dans sa vie. Il n'a pas, ce me
+semble, commis la moindre erreur de mouvement et il a fait observer
+toutes les nuances avec un scrupule intelligent. Aussi, de toutes parts,
+entendait-on dans la salle louer l'exécution de l'orchestre, sa
+discrétion dans les accompagnements,<a name="page_210" id="page_210"></a> son ensemble, sa précision, sa
+force imposante. Jamais la scène du temple ne fut exécutée nulle part de
+la sorte. La marche religieuse a été applaudie à trois reprises;
+l'auditoire, recueilli, était entièrement absorbé par la contemplation
+de ce divin morceau. MM. Dorus et Altès ont trouvé précisément le degré
+de force qu'il faut y donner aux sons graves de la flûte et qui revêtent
+la mélodie d'un si chaste coloris. Autrefois, quand j'entendis
+<i>Alceste</i>, le premier flûtiste de l'Opéra, qui n'était ni modeste ni le
+premier dans son art, comme M. Dorus, détruisait complétement ce bel
+effet d'instrumentation. Il ne voulait pas que la seconde flûte jouât
+avec lui, et il transposait, pour mieux dominer l'orchestre, sa partie à
+l'octave supérieure, se moquant parfaitement de l'intention de Gluck. Et
+on le laissait faire. Après une telle incartade, il méritait d'être
+renvoyé de l'Opéra et condamné à six mois de prison.</p>
+
+<p>Il ne faut pas oublier le petit solo de hautbois de M. Cras, dans l'air:
+«Grands dieux, du destin qui m'accable,» dont il joue seulement un peu
+trop piano les deux dernières mesures, et moins encore la belle
+ritournelle de clarinette de celui «Ah! malgré moi,» exécutée par M.
+Leroy avec les beaux sons et le beau style dont ce virtuose a le secret.</p>
+
+<p>Les danses gracieuses ont été dessinées par M. Petipa. M. Cormon a su
+vaincre avec un rare bonheur les difficultés de la mise en scène. Tout y
+est réglé avec une intelligence parfaite des exigences de la musique,
+dont les metteurs en scène ne tiennent pas compte ordinairement, et avec
+un grand goût de l'antique. C'est la première fois que l'on voit à
+l'Opéra des démons et des ombres assez ingénieusement costumés et
+groupés pour paraître fantastiques et non ridicules.</p>
+
+<p>Enfin, après cent ans et plus, voici l'<i>Alceste</i> placée presque dans son
+jour, et admirée et comprise; et bien des gens répètent depuis lundi le
+mot de l'abbé Arnault. Quelqu'un disant devant lui qu'<i>Alceste</i> était
+tombée à sa première représentation: «Oui, répliqua-t-il, tombée du
+ciel.»<a name="page_211" id="page_211"></a></p>
+
+<p>Mais cette reprise d'<i>Alceste</i>, bien qu'elle ne soit pas de tout point
+irréprochable, constitue seulement une exception à la règle. En général,
+quand un ancien chef-d'&oelig;uvre est remis en scène après la mort de
+l'auteur, c'est le roi Lear qui n'est plus roi; le théâtre c'est le
+palais de ses filles, Goneril et Régane, où fourmillent des serviteurs
+irrévérencieux qui maltraitent les officiers de l'hôte illustré, lui
+manquent à lui-même de respect, et sont toujours prêts à dire, si l'on
+se plaint de leurs indignes procédés: «Oui, nous avons mis Kent dans les
+Ceps; il commandait ici en maître, et cela nous déplaît. Oui, nous avons
+chassé vingt-cinq des chevaliers de Lear; ils étaient incommodes et
+encombraient le palais. Il en reste vingt-cinq autres, et c'est assez.
+Quel besoin avait le roi de cinquante chevaliers pour le servir? Quel
+besoin a-t-il de vingt-cinq, de vingt, de dix, d'un seul même? Ceux du
+palais ne sont-ils pas suffisants pour satisfaire les caprices du
+vieillard entêté, impérieux et chagrin?» jusqu'à ce que Lear, poussé à
+bout par tant d'outrages, sorte enfin courroucé, renonçant à cette
+hospitalité parricide, et, seul avec son fidèle Kent et son fou, dans la
+nuit et l'orage, sur la bruyère déserte, délirant de douleur, s'écrie:
+«Foudres du ciel, grondez, frappez ma tête blanche! crevez sur moi,
+froids nuages! ouragans, arrachez et dispersez ma chevelure! vous le
+pouvez, je vous pardonne, à vous, vous n'êtes pas mes filles!...» Et
+nous qui sommes les fous dévoués, avec le fidèle Kent, le noble Edgard
+et la douce Cordelia, nous ne pouvons que gémir et environner la majesté
+mourante de notre amour et de nos respects. O Shakspeare! Shakspeare!
+grand outragé! toi qui eus pour rivaux les ours combattant dans les
+cirques de Londres et les bambins du théâtre du Globe, c'était pour toi,
+mais c'était aussi pour tes successeurs de tous les temps, de tous les
+lieux, que tu mettais dans la bouche de ton Hamlet ces amères paroles:</p>
+
+<p>«Vous me déchirez de la passion comme des lambeaux de vieille
+étoffe.&mdash;C'est trop long, dites-vous; c'est comme votre<a name="page_212" id="page_212"></a> barbe, on
+pourra raccourcir le tout en même temps.&mdash;N'écoute pas cet idiot; il lui
+faut une ballade, quelque conte licencieux, ou il s'endort.&mdash;N'allez pas
+ajouter des sottises à vos rôles pour exciter les applaudissements des
+imbéciles du parterre.» Et tant d'autres.</p>
+
+<p>Et l'on raille un grand maître, encore vivant par bonheur, pour les
+murailles fortifiées qu'il élève autour de ses &oelig;uvres, pour ses
+impitoyables exigences, pour ses prévisions inquiètes, pour sa méfiance
+de tous les instants et de tous les hommes. Ah! qu'il a bien raison, le
+savant musicien, le savant homme, de toujours imposer pour la
+représentation de ses nouvelles &oelig;uvres des conditions ainsi formulées:
+Vous me donnerez tels chanteurs, telles cantatrices, tant de choristes,
+tant de musiciens, tels musiciens et tels choristes; ils feront tant de
+répétitions sous ma direction; on ne répétera rien autre que mon ouvrage
+pendant tant de mois; je dirigerai ces études comme je l'entendrai,
+etc., etc., etc., etc., ou vous <i>me payerez cinquante mille francs</i>!</p>
+
+<p>C'est seulement ainsi que les grandes compositions complexes de l'art
+musical peuvent être sauvées et garanties de la morsure des rats qui
+grouillent dans les théâtres, dans les théâtres de France, d'Angleterre,
+d'Italie, d'Allemagne même, de partout. Car, il ne faut pas se faire
+illusion, les théâtres lyriques sont tous les mêmes; ce sont les mauvais
+lieux de la musique, et la chaste muse qu'on y traîne ne peut y rentrer
+qu'en frémissant. Pourquoi cela? Oh! nous le savons trop, on l'a trop
+souvent dit, il n'y a nul besoin de le redire. Répétons seulement qu'une
+&oelig;uvre de la nature d'<i>Alceste</i> ne sera jamais dignement exécutée <i>en
+l'absence de l'auteur</i>, que sous la surveillance d'un artiste dévoué qui
+la connaît parfaitement, depuis longtemps familier avec le style du
+maître, possédant à fond toutes les questions qui se rattachent à la
+musique et aux études musicales, profondément pénétré de ce qu'il y a de
+grand et de beau dans l'art, et qui, jouissant d'une autorité justifiée
+par son<a name="page_213" id="page_213"></a> caractère, ses connaissances spéciales et l'élévation de ses
+vues, l'exerce tantôt avec douceur, tantôt avec une rigidité absolue;
+qui ne connaît ni amis ni ennemis; un Brutus l'Ancien qui, une fois ses
+ordres donnés et les voyant transgressés, est toujours prêt à dire: <i>I
+lictor, liga ad palum!</i> Va, licteur, lie au poteau le coupable!»&mdash;Mais
+c'est M. ***, c'est mademoiselle ***, c'est madame ***.&mdash;<i>I lictor!</i></p>
+
+<p>Vous demandez l'établissement du despotisme dans les théâtres? me
+dira-t-on. Et je répondrai: Oui, dans les théâtres lyriques surtout, et
+dans les établissements qui ont pour objet d'obtenir un beau résultat
+musical au moyen d'un personnel nombreux d'exécutants de divers ordres,
+obligés de concourir à un seul et même but; il faut le despotisme,
+souverainement intelligent sans doute, mais le despotisme enfin, le
+despotisme militaire, le despotisme d'un général en chef, d'un amiral en
+temps de guerre. Hors de là il n'y a que résultats incomplets, contre
+sens, désordre et cacophonie.<a name="page_214" id="page_214"></a></p>
+
+<h2><a name="LES1" id="LES1"></a>LES<br /><br />
+INSTRUMENTS AJOUTÉS PAR LES MODERNES<br /><br />
+<small>AUX PARTITIONS DES MAITRES ANCIENS</small></h2>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>On remarquait dernièrement à l'un des concerts du Conservatoire que,
+dans le duo de l'<i>Armide</i> de Gluck (Esprits de haine et de rage), les
+voix étaient très-souvent couvertes par de grands cris de trombones, et
+perdaient ainsi beaucoup de leur effet. Ces trombones ont été ajoutés à
+Paris par je ne sais qui, et d'une manière assez plate; on en a ajouté
+bien plus encore dans le même ouvrage à Berlin. Or, il n'est pas inutile
+de dire à ce sujet que, pour <i>Armide</i> comme pour <i>Iphigénie en Aulide</i>,
+Gluck n'a pas écrit une seule note de trombone. Il ne faut pas répondre
+que, s'il s'est abstenu d'employer cet instrument dans <i>Armide</i>, c'est
+qu'il n'y avait pas alors de trombones à l'orchestre de l'Opéra, car ils
+jouent un grand rôle dans <i>Alceste</i>, il y en a dans <i>Orphée</i>, partitions
+qui l'une et l'autre furent représentées avant <i>Armide</i>. Il y en a dans
+<i>Iphigénie en Tauride</i>.</p>
+
+<p>Il est singulier qu'un compositeur, si grand qu'il soit, ne puisse pas
+écrire son orchestre comme il l'entend, et surtout qu'il ne soit pas
+libre de s'abstenir de l'emploi de certains instruments quand il le juge
+convenable. D'illustres maîtres eux-<a name="page_215" id="page_215"></a>mêmes ont pris maintes fois la
+liberté de corriger l'instrumentation de leurs prédécesseurs, à qui ils
+faisaient ainsi l'aumône de leur science et de leur goût. Mozart a
+instrumenté les oratorios de Handel. La justice divine a voulu que plus
+tard les opéras de Mozart fussent à leur tour réinstrumentés en
+Angleterre et qu'on bourrât <i>Figaro</i> et <i>Don Juan</i> de trombones,
+d'ophicléides et de grosses caisses. Spontini m'avouait un jour avoir
+ajouté, avec bien de la discrétion il est vrai, des instruments à vent à
+ceux qui se trouvent déjà dans l'<i>Iphigénie en Tauride</i> de Gluck. Deux
+ans après, se plaignant avec amertume devant moi des excès de ce genre
+dont il était témoin, des abominables grossièretés ajoutées à
+l'orchestre de pauvres morts qui ne pouvaient se défendre contre de
+telles calomnies, Spontini s'écria: «C'est indigne! affreux! Mais on me
+corrigera donc aussi, moi, quand je serai mort?...»&mdash;Ce à quoi je
+répondis tristement: «Hélas! cher maître, vous avez bien corrigé Gluck!»</p>
+
+<p>Le plus grand symphoniste qui ait jamais existé n'a pas échappé lui-même
+à ces inqualifiables outrages. Sans compter l'ouverture de <i>Fidelio</i>,
+trombonisée d'un bout à l'autre en Angleterre, où l'on trouve que
+Beethoven dans cette ouverture a employé les trombones avec trop de
+réserve, on a déjà commencé ailleurs à corriger l'instrumentation de la
+<small>SYMPHONIE EN UT MINEUR</small>....</p>
+
+<p>Je vous dirai quelque jour, dans un travail spécial, le nom de tous ces
+ravageurs de chefs-d'&oelig;uvre....<a name="page_216" id="page_216"></a></p>
+
+<h2><a name="LES_SONS_HAUTS_ET_LES_SONS_BAS" id="LES_SONS_HAUTS_ET_LES_SONS_BAS"></a>LES SONS HAUTS ET LES SONS BAS<br /><br />
+<small>LE HAUT ET LE BAS DU CLAVIER</small></h2>
+
+<p>Je remarquais un jour dans un opéra une <i>gamme descendante</i> vocalisée,
+une roulade, sur ces mots: <i>Je roulais dans l'abîme</i>, dont l'intention
+imitative est des plus plaisantes.</p>
+
+<p>Il est clair que le musicien a pensé qu'une roulade descendante
+exprimait parfaitement le mouvement d'un corps roulant de haut en bas.
+Les notes écrites sur la portée représentent en effet <i>à l'&oelig;il</i> cette
+direction descendante; si le système de la musique chiffrée venait à
+prévaloir, les signes de l'écriture musicale ne parleraient plus ainsi
+<i>à l'&oelig;il</i>. Bien plus, si, par un caprice de l'exécutant lecteur, il
+venait à tenir son cahier de musique à rebours, les notes
+représenteraient au contraire un mouvement ascendant.</p>
+
+<p>N'est-il pas pitoyable que l'on puisse citer en musique de nombreux
+exemples de ces enfantillages causés par une fausse interprétation des
+mots?</p>
+
+<p>On dit <i>monter, descendre</i>, pour exprimer le mouvement des corps qui
+s'éloignent du centre de la terre ou qui s'en rapprochent. Je défie que
+l'on trouve un autre sens à ces deux verbes. Or, le son, impondérable
+comme l'électricité, comme<a name="page_217" id="page_217"></a> la lumière, peut-il, en tant que son plus ou
+moins grave, se rapprocher ou s'éloigner du centre de la terre?</p>
+
+<p>On appelle son haut ou aigu le son produit par un corps sonore,
+exécutant, dans un temps donné, un certain nombre de vibrations; le son
+bas ou grave est celui qui résulte d'un nombre de vibrations moins
+grand, et par conséquent de vibrations plus lentes exécutées dans le
+même espace de temps. Voilà pourquoi l'expression de <i>son grave</i> ou
+<i>lent</i> est plus convenable que celle de son <i>bas</i>, qui ne signifie rien;
+de même celle de son <i>aigu</i> (qui perce l'oreille comme un corps aigu)
+est raisonnable, prise au figuré, tandis que celle de son <i>haut</i> est
+absurde. Car pourquoi le son produit par une corde exécutant trente-deux
+vibrations par seconde serait-il plus rapproché du centre de la terre
+que le son produit par une autre corde exécutant par seconde huit cents
+vibrations?</p>
+
+<p>Comment le côté droit du clavier de l'orgue ou du piano est-il le <i>haut</i>
+du clavier, ainsi qu'on a l'habitude de l'appeler? Le clavier est
+horizontal. Quand un violoniste, tenant son violon à la manière
+ordinaire, veut produire des sons aigus, sa main gauche, en se
+rapprochant du chevalet, monte en effet; mais un violoncelliste, dont
+l'instrument est placé d'une façon contraire, se voit obligé de faire
+<i>descendre</i> sa main pour produire les mêmes sons aigus, dits sons hauts
+si improprement.</p>
+
+<p>Il est pourtant vrai que ces abus de mots, dont le moindre examen
+attentif suffit à démontrer le ridicule, ont amené même de grands
+maîtres à écrire les plus incroyables non-sens, et par contre-coup
+ensuite des gens d'esprit, impatientés par de telles niaiseries, à
+confondre dans une réprobation commune toutes les images musicales et à
+ridiculiser celles même que le bon sens et le goût peuvent avouer et qui
+parlent le plus clairement à l'imagination de l'<i>auditeur</i>.</p>
+
+<p>Je me souviens de la naïve sincérité avec laquelle un maître de
+composition faisait admirer à ses élèves l'accompagnement<a name="page_218" id="page_218"></a> en gammes
+descendantes d'un passage d'<i>Alceste</i>, où le grand-prêtre, invoquant
+Apollon le dieu du jour, dit:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Perce d'un rayon éclatant</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le voile affreux qui l'environne.</span><br />
+</p>
+
+<p>«Voyez-vous, disait-il, cette gamme obstinée en triples croches
+<i>descendant</i> d'<i>ut</i> à <i>ut</i> dans les premiers violons? C'est le <i>rayon</i>,
+le <i>rayon éclatant</i>, qui <i>descend</i> à la voix du grand-prêtre.» Et ce
+qu'il y a de plus triste encore à avouer, c'est que Gluck évidemment a
+cru imiter ainsi le <i>rayon</i>.<a name="page_219" id="page_219"></a></p>
+
+<h2><a name="LE_FREYSCHUTZ" id="LE_FREYSCHUTZ"></a>LE FREYSCHÜTZ<br /><br />
+<small>DE WEBER</small></h2>
+
+<p>Le public français comprend et apprécie aujourd'hui dans son ensemble et
+ses détails cette composition qui naguère encore ne lui paraissait
+qu'une amusante excentricité. Il voit la raison des choses demeurées
+obscures pour lui jusqu'ici; il reconnaît dans Weber la plus sévère
+unité de pensée, le sentiment le plus juste de l'expression, des
+convenances dramatiques, unis à une surabondance d'idées musicales mises
+en &oelig;uvre avec une réserve pleine de sagesse, à une imagination dont les
+ailes immenses n'emportent cependant jamais l'auteur hors des limites où
+finit l'idéal, où l'absurde commence.</p>
+
+<p>Il est difficile, en effet, en cherchant dans l'ancienne et la nouvelle
+école, de trouver une partition aussi irréprochable de tout point que
+celle du <i>Freyschütz</i>; aussi constamment intéressante d'un bout à
+l'autre; dont la mélodie ait plus de fraîcheur dans les formes diverses
+qu'il lui plaît de revêtir; dont les rhythmes soient plus saisissants,
+les inventions harmoniques plus nombreuses, plus saillantes, et l'emploi
+des masses de voix et d'instruments plus énergique sans efforts, plus
+suave sans afféterie. Depuis le début de l'ouverture jusqu'au dernier
+accord du ch&oelig;ur final, il m'est impossible de trouver une mesure<a name="page_220" id="page_220"></a> dont
+la suppression ou le changement me paraisse désirable. L'intelligence,
+l'imagination, le génie brillent de toutes parts avec une force de
+rayonnement dont les yeux d'aigle pourraient seuls n'être point
+fatigués, si une sensibilité inépuisable, autant que contenue, ne venait
+en adoucir l'éclat et étendre sur l'auditeur le doux abri de son voile.</p>
+
+<p>L'ouverture est couronnée reine aujourd'hui; personne ne songe à le
+contester. On la cite comme le modèle du genre. Le thème de l'<i>andante</i>
+et celui de l'<i>allegro</i> se chantent partout. Il en est un que je dois
+citer, parce qu'on le remarque moins et qu'il m'émeut incomparablement
+plus que tout le reste. C'est cette longue mélodie gémissante, jetée par
+la clarinette au travers du <i>tremolo</i> de l'orchestre, comme une plainte
+lointaine dispersée par les vents dans les profondeurs des bois. Cela
+frappe droit au c&oelig;ur; et, pour moi du moins, ce chant virginal qui
+semble exhaler vers le ciel un timide reproche, pendant qu'une sombre
+harmonie frémit et menace au-dessous de lui, est une des oppositions les
+plus neuves, les plus poétiques et les plus belles qu'ait produites en
+musique l'art moderne. Dans cette inspiration instrumentale on peut
+aisément reconnaître déjà un reflet du caractère d'Agathe qui va se
+développer bientôt avec toute sa candeur passionnée. Elle est pourtant
+empruntée au rôle de Max. C'est l'exclamation du jeune chasseur au
+moment où, du haut des rochers, il sonde de l'&oelig;il les abîmes de
+l'infernale vallée. Mais, un peu modifiée dans ses contours, et
+instrumentée de la sorte, cette phrase change complétement d'aspect et
+d'accent.</p>
+
+<p>L'auteur possédait au suprême degré l'art d'opérer ces transformations
+mélodiques.</p>
+
+<p>Il faudrait écrire un volume pour étudier isolément chacune des faces de
+cette &oelig;uvre si riche de beautés diverses. Les principaux traits de sa
+physionomie sont d'ailleurs à peu près généralement connus. Chacun
+admire la mordante gaieté des couplets de Kilian, avec le refrain du
+ch&oelig;ur riant aux éclats;<a name="page_221" id="page_221"></a> le surprenant effet de ces voix de femmes,
+groupées en <i>seconde majeure</i>, et le rhythme heurté des voix d'hommes
+qui complètent ce bizarre concert de railleries. Qui n'a senti
+l'accablement, la désolation de Max, la bonté touchante qui respire dans
+le thème du ch&oelig;ur cherchant à le consoler, la joie exubérante de ces
+robustes paysans partant pour la chasse, la platitude comique de cette
+marche jouée par les ménétriers villageois en tête du cortége de Kilian
+triomphant; et cette chanson diabolique de Gaspard, dont le rire
+grimace, et cette clameur sauvage de son grand air: <i>Triomphe!
+triomphe!</i> qui prépare d'une façon si menaçante l'explosion finale! Tous
+à présent, amateurs et artistes, écoutent avec ravissement ce délicieux
+duo, où se dessinent dès l'abord les caractères contrastants des deux
+jeunes filles. Cette idée du maître une fois reconnue, on n'a plus de
+peine à en suivre jusqu'au bout le développement. Toujours Agathe est
+tendre et rêveuse; toujours Annette, l'heureuse enfant qui n'a point
+aimé, se plaît en d'innocentes coquetteries; toujours son joyeux
+babillage, son chant de linotte, viennent jeter d'étincelantes saillies
+au milieu des entretiens des deux amante inquiets, tristement
+préoccupés. Rien n'échappe à l'auditeur de ces soupirs de l'orchestre
+pendant la prière de la jeune vierge attendant son fiancé, de ces
+bruissements doucement étranges, où l'oreille attentive croit retrouver</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Le bruit sourd du noir sapin</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que le vent des nuits balance.</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">et il semble que l'obscurité devienne tout d'un coup plus intense et
+plus froide, à cette magique modulation en <i>ut</i> majeur:</p>
+
+<p class="c">Tout s'endort dans le silence.</p>
+
+<p>De quel frémissement sympathique n'est-on pas agité plus loin à cet
+élan: <i>C'est lui! c'est lui!</i></p>
+
+<p>Et surtout à ce cri immortel qui ébranle l'âme entière:</p>
+
+<p class="c">C'est le ciel ouvert pour moi!</p>
+
+<p><a name="page_222" id="page_222"></a></p>
+
+<p>Non, non, il faut le dire, il n'y a point de si bel air. Jamais aucun
+maître, allemand, italien ou français, n'a fait ainsi parler
+successivement dans la même scène la prière sainte, la mélancolie,
+l'inquiétude, la méditation, le sommeil de la nature, la silencieuse
+éloquence de la nuit, l'harmonieux mystère des cieux étoilés, le
+tourment de l'attente, l'espoir, la demi-certitude, la joie, l'ivresse,
+le transport, l'amour éperdu! Et quel orchestre pour accompagner ces
+nobles mélodies vocales! Quelles inventions! Quelles recherches
+ingénieuses! Quels trésors qu'une inspiration soudaine fit découvrir!
+Ces flûtes dans le grave, ces violons en quatuor, ces dessins d'altos et
+de violoncelles à la sixte, ce rhythme palpitant des basses, ce
+crescendo qui monte et éclate au terme de sa lumineuse ascension, ces
+silences pendant lesquels la passion semble recueillir ses forces pour
+s'élancer ensuite avec plus de violence. Il n'y a rien de pareil! c'est
+l'art divin! c'est la poésie! c'est l'amour même! Le jour où Weber
+entendit pour la première fois cette scène rendue comme il avait rêvé
+qu'elle pût l'être, s'il l'entendit jamais ainsi, ce jour radieux sans
+doute, lui montra bien tristes et bien pâles tous les jours qui devaient
+lui succéder. Il aurait dû mourir! que faire de la vie après des joies
+pareilles!</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Certains théâtres d'Allemagne, pour aller aussi avant que possible dans
+une vérité en horreur à l'art, font entendre, dit-on, pendant la scène
+de la fonte des balles, les plus discordantes rumeurs, cris d'animaux,
+aboiements, glapissements, hurlements, bruits d'arbres fracassés, etc.,
+etc. Comment entendre la musique au milieu de ce hideux tumulte? Et
+pourquoi, dans le cas même où on l'entendrait, mettre la réalité auprès
+de l'imitation? Si j'admire le rauque aboiement des cors à l'orchestre,
+la voix de vos chiens du théâtre ne peut m'inspirer que le dégoût. La
+cascade naturelle au contraire n'est point de ces<a name="page_223" id="page_223"></a> effets scéniques
+incompatibles avec l'intérêt de la partition; loin de là, elle y ajoute.
+Ce bruit d'eau égal et continu, porte à la rêverie; il impressionne
+surtout durant ces longs points d'orgue que le compositeur a si
+habilement amenés, et s'unit on ne peut mieux avec les sons de la cloche
+éloignée qui tinte lentement l'heure fatale.</p>
+
+<p>Lorsqu'en 1837 ou 1838 on voulut mettre en scène le <i>Freyschütz</i> à
+l'Opéra, on sait que j'acceptai la tâche d'écrire les récitatifs pour
+remplacer le dialogue parlé de l'ouvrage original, dont le règlement de
+l'Opéra interdit l'usage. Je n'ai pas besoin de dire aux Allemands que
+dans cette scène étrange et hardie, entre Samiel et Gaspard, je me suis
+abstenu de faire chanter Samiel. Il y avait là une intention trop
+formelle; Weber a fait Gaspard chanter, et Samiel parler les quelques
+mots de sa réponse. Une fois seulement la parole du diable est rhythmée,
+chacune de ses syllabes portant sur une note de timbales. La rigueur du
+règlement qui interdit le dialogue parlé à l'Opéra n'est pas telle qu'on
+ne puisse introduire dans une scène musicale quelques mots prononcés de
+la sorte; on s'est donc empressé d'user de la latitude qu'il laissait
+pour conserver aussi cette idée du compositeur.</p>
+
+<p>La partition du <i>Freyschütz</i>, grâce à mon insistance, fut exécutée
+intégralement et dans l'ordre exact où l'auteur l'a écrite.</p>
+
+<p>Le livret fut traduit et non arrangé par M. Emilien Pacini.</p>
+
+<p>Il résulta de la fidélité, trop rare en tout temps et partout, avec
+laquelle l'Opéra monta ce chef-d'&oelig;uvre, que le finale du troisième acte
+fut pour les Parisiens à peu près une nouveauté. Quelques-uns l'avaient
+entendu quatorze ans auparavant aux représentations d'été de la troupe
+allemande; le plus grand nombre ne le connaissait pas. Ce finale est une
+magnifique conception. Tout ce que chante Max aux pieds du prince est
+empreint de repentir et de honte; le premier ch&oelig;ur en <i>ut</i> mineur,
+après la chute d'Agathe et de Gaspard, est d'une belle couleur tragique
+et annonce on ne peut mieux la catastrophe qui va s'accomplir.<a name="page_224" id="page_224"></a> Puis le
+retour d'Agathe à la vie, sa tendre exclamation <i>ô Max!</i> les <i>vivat</i> du
+peuple, les menaces d'Ottokar, l'intervention religieuse de l'ermite,
+l'onction de sa parole conciliatrice, les instances de tous ces paysans
+et chasseurs pour obtenir la grâce de Max, noble c&oelig;ur un instant égaré;
+ce sextuor où l'on voit l'espérance et le bonheur renaître, cette
+bénédiction du vieux moine qui courbe tous ces fronts émus et, du sein
+de la foule prosternée, fait jaillir un hymne immense dans son
+laconisme; et enfin ce ch&oelig;ur final où reparaît pour la troisième fois
+le thème de l'<i>allegro</i> de l'air d'Agathe, déjà entendu dans
+l'ouverture; tout cela est beau et digne d'admiration comme ce qui
+précède, ni plus ni moins. Il n'y a pas une note qui ne soit à sa place,
+et qui puisse être supprimée sans détruire l'harmonie de l'ensemble. Les
+esprits superficiels ne seront pas de cet avis peut-être, mais pour tout
+auditeur attentif la chose est certaine, et plus on entendra ce finale
+plus ou en sera convaincu.</p>
+
+<p>Quelques années après cette mise en scène du <i>Freyschütz</i> à l'Opéra,
+pendant que j'étais absent de Paris, le chef-d'&oelig;uvre de Weber,
+raccourci, mutilé de vingt façons, a été transformé en lever de rideau
+pour les ballets; l'exécution en est devenue détestable, scandaleuse
+même; se relèvera-t-elle jamais?.... On ne peut que l'espérer.<a name="page_225" id="page_225"></a></p>
+
+<h2><a name="OBERON" id="OBERON"></a>OBÉRON<br />
+<small>OPÉRA FANTASTIQUE DE CH. M. WEBER</small><br /><br />
+<small><small>SA PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE-LYRIQUE</small></small></h2>
+
+<p class="r">6 mars 1857.</p>
+
+<p>L'atmosphère musicale de Paris est en général brumeuse, humide, sombre,
+froide, orageuse même parfois. Les saisons y manifestent des caprices
+étranges. A certains moments il neige des cirons, il pleut des
+sauterelles, il grêle des crapauds, et il n'y a parapluies de toile ni
+de tôle qui puissent garantir les honnêtes gens de cette vermine. Puis
+tout d'un coup le ciel s'éclaircit, il ne tombe pas de la manne, il est
+vrai, mais on jouit d'un air tiède et pur, on découvre ça et là de
+splendides fleurs épanouies parmi les chardons, les ronces, les orties,
+les euphorbes, et l'on court avec ravissement les respirer et les
+cueillir. Nous jouissons à cette heure des caresses de ce bienfaisant
+rayon; plusieurs très-belles fleurs de l'art viennent d'éclore et nous
+sommes dans la joie de les avoir découvertes. Citons d'abord le plus
+grand événement musical qu'on ait eu à signaler chez nous depuis bien
+des années, la mise en scène récente de l'<i>Obéron</i> de Weber au
+Théâtre-Lyrique. Ce chef-d'&oelig;uvre (c'est un vrai chef-d'&oelig;uvre, pur,
+radieux, complet) existe depuis trente et un ans. Il fut représenté pour
+la première fois le 12 avril 1826. Weber l'avait composé en Allemagne
+sur les paroles d'un librettiste<a name="page_226" id="page_226"></a> anglais, M. Planchet, à la demande du
+directeur d'un théâtre lyrique de Londres qui croyait au génie de
+l'auteur du <i>Freyschütz</i>, et qui comptait sur une belle partition et sur
+une bonne <i>affaire</i>.</p>
+
+<p>Le rôle principal (Huon) fut écrit pour le célèbre ténor Braham, qui le
+chanta, dit-on, avec une verve extraordinaire; ce qui n'empêcha pas
+l'&oelig;uvre nouvelle d'éprouver devant le public britannique un échec à peu
+près complet. Dieu sait ce qu'était alors l'éducation musicale des
+dilettanti d'outre-Manche!..... Weber venait de subir une autre
+quasi-défaite dans son propre pays; sa partition d'<i>Euryanthe</i> y avait
+été froidement reçue. Des gaillards qui vous avalent sans sourciller
+d'effroyables oratorios capables de changer les hommes en pierre et de
+congeler l'esprit-de-vin, s'avisèrent de s'ennuyer à <i>Euryanthe</i>. Ils
+étaient tout fiers d'avoir pu s'ennuyer à quelque chose et de prouver
+ainsi que leur sang circulait. Cela leur donnait un petit air sémillant,
+léger, Français, Parisien; et pour y ajouter l'air spirituel, ils
+inventèrent un calembour par <i>à peu près</i> et nommèrent l'<i>Euryanthe</i>
+l'<i>Ennuyante</i>, en prononçant l'<i>ennyante</i>. Dire le succès de cette
+lourde bêtise est impossible; il dure encore. Il y a trente-trois ans
+que le mot circule en Allemagne, et l'on n'est pas à cette heure parvenu
+à persuader aux facétieux qu'il n'est pas français, qu'on dit une pièce
+ennuyeuse et non une pièce ennuyante, et que les garçons épiciers de
+France eux-mêmes ne commettent pas de cuirs de cette force-là.</p>
+
+<p>L'<i>Euryanthe</i> tomba donc, pour le moment, écrasée sous cette stupide
+plaisanterie. Weber, triste et découragé quand on lui proposa d'écrire
+<i>Obéron</i>, ne se décida pas sans hésitation à entreprendre une nouvelle
+lutte avec le public. Il s'y résigna pourtant, et demanda dix-huit mois
+pour écrire sa partition. Il n'improvisait pas. Arrivé à Londres, il eut
+beaucoup à souffrir tout d'abord des <i>idées</i> de quelques-uns de ses
+chanteurs; il les mit pourtant enfin tant bien que mal à la raison.
+L'exécution d'<i>Obéron</i> fut satisfaisante. Weber, l'un des plus habiles
+chefs d'orchestre<a name="page_227" id="page_227"></a> de son temps, avait été prié de la diriger. Mais
+l'auditoire resta froid, sérieux, morne (<i>very grave</i>) pour employer
+encore un jeu de mots qui au moins est anglais. Et <i>Obéron</i> ne fit pas
+d'argent, et l'entrepreneur ne put couvrir ses frais; il avait obtenu la
+belle partition et fait une mauvaise affaire. Qui peut savoir ce qui se
+passa alors dans l'âme de l'artiste, sûr de la valeur de son &oelig;uvre?...
+Afin de le ranimer par un succès qu'ils croyaient facile de lui faire
+obtenir, ses amis lui persuadèrent de donner un concert, pour lequel
+Weber composa une grande cantate intitulée, si je ne me trompe, le
+<i>Triomphe de la paix</i>. Le concert eut lieu, la cantate fut exécutée
+devant une salle presque vide, et la recette n'égala pas les dépenses de
+la soirée...</p>
+
+<p>Weber, à son arrivée à Londres, avait accepté l'hospitalité de
+l'honorable maître de chapelle sir George Smart. Je ne sais si ce fut en
+rentrant de ce triste concert ou quelques jours plus tard seulement;
+mais un soir, après avoir causé une heure avec son hôte, Weber, accablé,
+se mit au lit, où, le lendemain, sir George le trouva déjà froid, la
+tête appuyée sur l'une de ses mains, mort d'une rupture du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Aussitôt on annonça une représentation solennelle d'<i>Obéron</i>; toutes les
+loges furent rapidement louées; les spectateurs se présentèrent <i>tous en
+deuil</i>; la salle fut pleine d'un public recueilli, dont l'attitude,
+exprimant des regrets sincères, semblait dire: «Nous sommes désolés de
+n'avoir pas compris son &oelig;uvre, mais nous savons que c'était <i>un homme</i>
+(<i>He was a man, we shall not look upon his like again</i>) et que nous ne
+reverrons pas son pareil!.....»</p>
+
+<p>Peu de mois après, l'ouverture d'<i>Obéron</i> fut publiée; le théâtre de
+l'Odéon de Paris, qui avait fait fortune avec le <i>Freyschütz</i> désossé et
+écorché, fut curieux de connaître au moins un morceau du dernier ouvrage
+de Weber. Le directeur ordonna la mise à l'étude de cette merveille
+symphonique. L'orchestre n'y vit qu'un tissu de bizarreries, de duretés
+et de non-sens, et<a name="page_228" id="page_228"></a> je ne sais même si l'ouverture obtint les honneurs
+d'un égorgement en public.</p>
+
+<p>Dix ou douze ans plus tard, ces mêmes musiciens de l'Odéon, transplantés
+dans l'orchestre monumental du Conservatoire, exécutaient sous une vraie
+direction, sous la direction d'Habeneck, cette même ouverture, et
+mêlaient leurs cris d'admiration aux applaudissements du public... Huit
+ou neuf autres années ensuite, la Société des concerts du Conservatoire
+exécuta un ch&oelig;ur de génies et le finale du premier acte d'<i>Obéron</i> que
+le public acclama avec un enthousiasme égal à celui qui avait accueilli
+l'ouverture; plus tard encore, deux autres fragments eurent le même
+bonheur... et ce fut tout.</p>
+
+<p>Une petite troupe allemande venue à Paris perdre son temps et son argent
+pendant l'été fit seule entendre deux fois, il y a quelque vingt-sept
+ans, l'<i>Obéron</i> complet au théâtre Favart (aujourd'hui l'Opéra-Comique).
+Le rôle de Rezia y fut chanté par la célèbre madame Schroeder-Devrient.
+Mais cette troupe était fort insuffisante; le ch&oelig;ur mesquin,
+l'orchestre misérable; les décors troués, vermoulus; les costumes
+délabrés inspiraient la pitié; le public musical un peu intelligent
+était absent de Paris; <i>Obéron</i> passa inaperçu. Quelques artistes et
+amateurs clairvoyants adoraient seuls dans le secret, de leur c&oelig;ur ce
+divin poëme, et répétaient, en pensant à Weber, les paroles d'Hamlet:</p>
+
+<p>«C'était un homme et nous ne reverrons pas son pareil!»</p>
+
+<p>Pourtant l'Allemagne avait recueilli la perle éclose dans l'huître
+britannique et que dédaignait le coq gaulois, si friand de grains de
+mil. Une traduction allemande de la pièce de M. Planchet se répandit peu
+à peu dans les théâtres de Berlin, de Dresde, de Hambourg, de Leipzig,
+de Francfort, de Munich, et la partition d'<i>Obéron</i> fut sauvée. Je ne
+sais si on l'a jamais exécutée en entier dans la ville spirituelle et
+malicieuse qui avait trouvé l'&oelig;uvre précédente de Weber <i>Ennyante</i>.
+Cela est probable. Les générations se suivent sans se ressembler.<a name="page_229" id="page_229"></a></p>
+
+<p>Enfin, <i>après trente et un ans</i>, le hasard ayant placé à la tête de l'un
+des théâtres lyriques de Paris un homme qui comprend et sent la musique
+de style, un homme intelligent, hardi, actif et dévoué à l'idée qu'il a
+une fois adoptée, le merveilleux poëme de Weber nous a enfin été révélé.
+Le public n'a fait sur le maître ni sur son &oelig;uvre aucun nauséabond jeu
+de mots, n'est pas resté <i>grave</i>, mais a applaudi avec des transports
+véritables de plus en plus ardents; bien que cette musique dérange,
+culbute, bouscule avec un prodigieux mépris ses habitudes les plus
+chères, les plus enracinées, les plus inhérentes à ses instincts secrets
+ou avoués.</p>
+
+<p>Le succès d'<i>Obéron</i> au Théâtre-Lyrique est très-grand, très-loyal,
+très-réel. C'est un succès de bonne compagnie qui attirera même la
+mauvaise. Tout Paris voudra entendre et voir <i>Obéron</i>, admirer sa
+délicieuse musique, ses beaux décors, ses riches costumes, et applaudir
+son nouveau ténor. Car il y en a un qui s'y révèle; M. Carvalho a
+découvert pour le rôle d'Huon un vrai ténor (Michot), et à chaque
+représentation la faveur du phénix augmente. Et pour achever d'expliquer
+la vogue de ce chef-d'&oelig;uvre, sachez qu'au dénoûment on rit à se tordre,
+et que la salle entière entre en convulsions.</p>
+
+<p>On n'a pas cru devoir faire une traduction pure et simple du livret
+anglais de M. Planchet, mais une sorte d'imitation de ce livret et du
+poëme d'<i>Obéron</i> de Wieland. Je ne sais si c'est à tort ou à raison que
+cette liberté a été prise; au moins la partition a-t-elle été à peu près
+respectée. On ne l'a ni mutilée, ni instrumentée, ni insultée d'aucune
+façon, selon l'usage. Quelques morceaux seulement ont été transplantés
+d'une scène dans une autre, mais toujours dans une situation semblable à
+celle pour laquelle ils furent composés. Voici ce dont il s'agit dans
+cette féerie. Obéron, le roi des génies, aime tendrement sa reine
+Titania. Pourtant ces deux époux se disputent souvent. Titania s'obstine
+à soutenir la cause des femmes coupables (sans doute en souvenir de ses
+étranges amours avec le savetier<a name="page_230" id="page_230"></a> Bottom. Un savetier qui porte une tête
+d'âne et qui s'appelle Bottom!... Je ne vous dirai pas ce que signifie
+ce nom anglais. Cherchez. Lisez le <i>Songe d'une nuit d'été</i>. L'ironie de
+Shakspeare a dépassé là de cent coudées celle des plus terribles
+railleurs). Obéron défend la cause des hommes plus ou moins injustement
+trompés. Une belle nuit d'été, la patience lui échappe, et il se sépare
+de Titania en jurant de ne jamais la revoir. Il lui pardonnera
+seulement, si deux jeunes amants, épris l'un pour l'autre d'un amour
+chaste et fidèle, résistent à toutes les épreuves où pourront être
+soumises leur constance et leur vertu. Clause bizarre, car enfin les
+belles qualités quelconques d'un couple humain ne font rien aux
+mauvaises qualités de sa féerique majesté la reine Titania, et je ne
+vois pas ce que le roi des génies pourra gagner, en reprenant sa femme,
+au triomphe de la vertu de deux étrangers. Mais tel est le n&oelig;ud de la
+pièce. Obéron a pour génie familier un petit esprit gracieux, doucement
+malicieux, espiègle sans méchanceté, adorable, charmant (du moins tel
+est le lutin de Shakspeare) qui se nomme Puck. Puck voit son maître
+triste et languissant. Il veut le réunir à Titania; il sait à quelles
+conditions il y parviendra. A l'&oelig;uvre donc. Il a découvert en France un
+beau chevalier, Huon, de Bordeaux; à Bagdad, une ravissante princesse,
+Rezia, fille du calife, et à l'aide d'un songe qu'il envoie
+simultanément à chacun d'eux, il les rend épris l'un de l'autre. Déjà
+Huon est en marche par monts et par vaux à la recherche de la princesse
+qu'il adore. Une bonne vieille qu'il rencontre au milieu d'une forêt lui
+apprend que Rezia habite Bagdad, et propose au chevalier et à son écuyer
+Chérasmin de les y transporter en une minute, si Huon veut jurer de
+rester toute sa vie fidèle à sa bien-aimée, et de ne pas lui demander la
+plus légère faveur jusqu'au moment de leur union. Huon prononce le
+double serment. Aussitôt la vieille se change en un gracieux esprit.
+C'est Puck qui reprend sa forme. Obéron survient, confirme les paroles
+de Puck, et nos<a name="page_231" id="page_231"></a> voyageurs sont tout d'un coup transportés à cinq cents
+lieues de là, dans les jardins du harem du calife de Bagdad. Rezia y
+pleure l'absence de son chevalier inconnu et se désespère d'un mariage
+odieux auquel son père veut la contraindre. En promenant ses langueurs
+dans le jardin du palais, elle rencontre les nouveaux débarqués; dans
+l'un d'eux elle reconnaît le chevalier de son rêve: «O bonheur, c'est
+donc vous?&mdash;Je vous adore.&mdash;Je vous sauverai.&mdash;Revenez ce soir. Quand
+l'iman appellera les croyants à la prière, je serai là et nous
+concerterons tout pour notre fuite.» Le soir, en effet, nos amants se
+retrouvent, mais les gardes du palais saisissent les deux étrangers, les
+jettent en prison et le calife ordonne leur mort. La puissance
+surnaturelle d'Obéron vient à leur aide; ils sont libres; ils enlèvent
+de vive force un léger navire sur lequel Aboukan (le mari imposé à
+Rezia) venait chercher sa fiancée, Rezia reparaît avec sa suivante
+Fatime, ils partent tous les quatre.</p>
+
+<p class="c">Et vogue la nacelle qui porte leurs amours.</p>
+
+<p>Hélas! la chair est faible, et longs sont les ennuis de la navigation.
+On conçoit que deux amants, tels que les nôtres, enfermés dans un étroit
+navire, puissent avoir quelque peine à contenir l'élan de leurs pensers
+d'amour. Obéron lit dans le c&oelig;ur du chevalier, et furieux des désirs
+qu'il y découvre, il se résout à le séparer de Rezia. «Souffle, tempête,
+bouleverse l'Océan, que le vaisseau périsse!» Les vents accourent,
+Eurus, et Notus, et Borée, et vingt autres, suivis des esprits du feu,
+des météores, etc.</p>
+
+<p>La nuit noire s'étend sur les eaux. Rezia est jetée seule sur un rocher,
+un autre écueil reçoit Fatime et Chérasmin. On ne sait ce qu'est devenu
+le chevalier. Les naufragés ne sont pas au bout de leurs peines. Pris
+par des pirates barbaresques, ils sont conduits sur la côte d'Afrique et
+vendus au bey de Tunis. Rezia est exposée aux honneurs du harem; elle a
+inspiré une<a name="page_232" id="page_232"></a> passion violente au bey. Les deux autres amants (car
+Chérasmin et Fatime ont fini, eux aussi, par s'aimer d'amour tendre)
+sont plus heureux; ils n'ont point été séparés et leur tâche d'esclave
+se borne à cultiver l'un des jardins de Sa Hautesse.</p>
+
+<p>L'eunuque Aboulifar leur apprend la révolution qui va s'accomplir dans
+le harem, c'est-à-dire la déchéance de l'ancienne favorite et
+l'élévation de Rezia.</p>
+
+<p>Mais Rezia repousse avec mépris les hommages du bey, elle restera fidèle
+jusqu'à la mort à son chevalier. Puck, faisant habilement valoir cette
+noble constance, obtient d'Obéron qu'une dernière et solennelle épreuve
+soit accordée au chevalier. Le roi des génies y consent. Aussitôt Puck
+repêche quelque part le pauvre Huon et le transporte dans le jardin du
+bey de Tunis. Et nous le voyons entouré d'une foule de houris, toutes
+plus ravissantes les unes que les autres, qui dansent, qui chantent, qui
+l'enlacent dans leurs bras, le brûlent de leurs &oelig;illades, le dévorent
+de leurs sourires... Vains efforts, Huon résiste aux séductions; il aime
+Rezia, il n'aime qu'elle, il lui restera fidèle. Survient le bey qui,
+trouvant un étranger au milieu de ses femmes, ordonne son empalement
+immédiat. On va procéder à cette opération. Mais l'épreuve des amants a
+été décisive: l'amour a triomphé; Obéron est satisfait. Son cor enchanté
+se fait entendre, et aussitôt le bey, le chef des eunuques, les gardes
+du harem, tout le harem de céder à une impulsion irrésistible qui les
+force de danser, de pivoter comme des derviches tourneurs, de
+tourbillonner enfin dans un mouvement de rotation de plus en plus
+rapide, sous l'influence de plus en plus vive et impérieuse de
+l'impitoyable cor; jusqu'à ce que, sur un coup de tamtam, cette foule
+étourdie tombant à terre à demi-morte, Obéron, sa belle Titania et leur
+fidèle Puck s'élèvent au ciel dans une gloire. Et le roi des génies
+s'adressant aux amants: «Vous êtes restés fidèles l'un à l'autre, vous
+avez résisté à toutes les séductions, soyez heureux! Retourne en France,
+Huon; va présenter à la cour ta Rezia; ma protection t'y suivra.»<a name="page_233" id="page_233"></a></p>
+
+<p>Il faudrait écrire beaucoup trop pour analyser dignement la partition
+d'<i>Obéron</i>, pour examiner les questions que le style de cet ouvrage fait
+naître, expliquer les procédés employés par l'auteur et trouver la cause
+du ravissement dans lequel cette musique plonge des auditeurs même
+étrangers à toute notion, sinon à tout sentiment de l'art des sons.</p>
+
+<p><i>Obéron</i> est le pendant du <i>Freyschütz</i>. L'un appartient au fantastique
+sombre, violent, diabolique; l'autre est du domaine des féeries
+souriantes, gracieuses, enchanteresses. Le surnaturel dans <i>Obéron</i> se
+trouve si habilement combiné avec le monde réel, qu'on ne sait
+précisément où l'un et l'autre commencent et finissent, et que la
+passion et le sentiment s'y expriment dans un langage et avec des
+accents qu'il semble qu'on n'ait jamais entendus auparavant.</p>
+
+<p>Cette musique est essentiellement mélodieuse, mais d'une autre façon que
+celle des plus grands mélodistes. La mélodie s'y exhale des voix et des
+instruments comme un parfum subtil qu'on respire avec bonheur, sans
+pouvoir tout d'abord en déterminer le caractère. Une phrase qu'on n'a
+pas entendu commencer est déjà maîtresse de l'auditeur au moment précis
+où il la remarque; une autre qu'il n'a pas vu s'évanouir le préoccupe
+encore quelque temps après qu'il a cessé de l'entendre. Ce qui en fait
+le charme principal, c'est la grâce, une grâce exquise et un peu
+étrange. On pourrait dire de l'inspiration de Weber dans <i>Obéron</i> ce que
+Laërtes dit de sa s&oelig;ur Ophélia:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Thought and affliction; passion, hell itself,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>She turns to favour and to prettiness.</i></span><br />
+</p>
+
+<div class="blockquot"><p>(La rêverie, l'affliction, la passion, l'enfer lui-même, elle
+change tout en charme et en grâce.)</p></div>
+
+<p>N'était l'<i>enfer</i> qui n'y figure pas, et qui d'ailleurs, sous la main de
+Weber, n'a jamais pris des formes gracieuses, mais bien des formes
+effrayantes et terribles au contraire.</p>
+
+<p>Les enchaînements harmoniques de Weber ont un coloris<a name="page_234" id="page_234"></a> qu'on ne retrouve
+chez aucun autre maître, et qui se reflète plus qu'on ne croit sur sa
+mélodie. Leur effet est dû tantôt à l'altération de quelques notes de
+l'accord, tantôt à des renversements peu usités, quelquefois même à la
+suppression de certains sons réputés indispensables. Tel est, par
+exemple, l'accord final du morceau des nymphes de la mer, où la tonique
+est supprimée, et dans lequel, bien que le morceau soit en <i>mi</i>,
+l'auteur n'a voulu laisser entendre que <i>sol</i> dièse et <i>si</i>. De là le
+vague de cette désinence et la rêverie où elle plonge l'auditeur.</p>
+
+<p>On en peut dire à peu près autant de ses modulations; si étranges
+qu'elles soient, elles sont toujours amenées avec un grand art, sans
+duretés, sans secousse, d'une façon presque toujours imprévue, pour
+concourir à l'expression d'un sentiment et non pour causer à l'oreille
+une puérile surprise.</p>
+
+<p>Weber admet la liberté absolue des formes rhythmiques; jamais personne
+autant que lui ne s'est affranchi de la tyrannie de ce qu'on appelle la
+<i>carrure</i>, et dont l'emploi exclusif et borné aux agglomérations de
+nombres pairs contribue si cruellement, non-seulement à faire naître la
+monotonie, mais à produire la platitude. Dans le <i>Freyschütz</i>, il avait
+déjà donné des exemples nombreux d'une phraséologie nouvelle. Parmi ces
+exemples, les musiciens français, les plus carrés des mélodistes après
+les Italiens, furent tout surpris d'applaudir la chanson à boire de
+Gaspard, qui se compose, dans sa première moitié, d'une succession de
+phrases de trois mesures, et, dans sa seconde moitié, d'une succession
+de phrases de quatre. Dans <i>Obéron</i> on trouve divers passages où le
+tissu mélodique est rhythmé de cinq en cinq. En général, chaque phrase
+de cinq mesures ou de trois a son pendant qui constitue alors la
+symétrie, produisant le nombre pair, si cher aux musiciens vulgaires, en
+dépit du proverbe: <i>Numero Deus impare gaudet</i>. Mais Weber ne se croit
+point obligé d'établir à tout prix et partout cette symétrie;
+très-souvent sa phrase impaire n'a pas de pendant.<a name="page_235" id="page_235"></a> Je m'adresserai aux
+gens de lettres pour savoir si la Fontaine a employé une forme
+excellente en jetant un petit vers isolé de deux pieds à la fin d'une de
+ses fables:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Mais qu'en sort-il souvent?</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Du vent,</span><br />
+</p>
+
+<p>Leur réponse affirmative, je n'en doute pas, explique et justifie le
+procédé analogue introduit dans la musique par beaucoup de musiciens, au
+nombre desquels il faut citer avec Weber, Gluck et Beethoven. Il nous
+semble aussi absurde de vouloir rhythmer la musique exclusivement de
+quatre en quatre mesures, que de n'admettre en poésie qu'une seule
+espèce de vers.</p>
+
+<p>Si, au lieu d'avoir dit si finement:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Mais qu'en sort-il souvent?</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Du vent.</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">le fabuliste eût écrit:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Mais qu'en sort-il souvent?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il n'en sort que du vent.</span><br />
+</p>
+
+<p class="nind">il eût terminé sa fable par une insupportable platitude. L'analogie de
+cet exemple avec la question musicale qui nous occupe est frappante.
+L'entêtement de la routine peut seul la méconnaître ou en nier les
+conséquences.</p>
+
+<p>Maintenant s'il nous paraît évident que la musique ne peut ni ne doit se
+conformer aveuglément à l'usage de certaines écoles qui veulent
+conserver la plus carrée des carrures en tout et partout, si nous
+trouvons dans cette persistance ridicule à maintenir un préjugé la cause
+de la fadeur, de la lâcheté de style, de l'exaspérant vulgarisme d'une
+foule de productions de tous les temps et de tous les pays, nous n'en
+reconnaîtrons pas moins qu'il est des irrégularités choquantes et qu'il
+faut éviter avec soin. Gluck (dans <i>Iphigénie en Aulide</i> surtout) en<a name="page_236" id="page_236"></a> a
+commis un grand nombre, il faut l'avouer, qui blessent le sentiment de
+l'harmonie rhythmique. Weber n'en est pas exempt; nous en trouvons même
+un exemple très-regrettable dans l'un des plus délicieux morceaux
+d'<i>Obéron</i>, dans le chant des naïades, dont je parlais tout à l'heure.
+Après la première grande phrase vocale, composée de quatre fois quatre
+mesures, l'auteur a voulu donner à la voix un court repos. Ce silence
+est rempli par l'orchestre. Croyant sans doute que l'oreille ne
+tiendrait aucun compte du fragment instrumental, l'auteur a repris
+ensuite son chant vocal, rhythmé carrément, comme si la mesure
+d'orchestre n'existait pas. Mais, selon nous, il s'est trompé. L'oreille
+souffre de cette addition d'une mesure dans la mélodie; on s'aperçoit
+parfaitement que le mouvement d'oscillation a été rompu, que la phrase a
+perdu la régularité du balancement qui lui donne tant de charme.
+Revenant à ma comparaison de la mélodie avec la versification, je dirai
+encore que, dans le cas dont il s'agit, le défaut est aussi évident
+qu'il le serait dans une strophe de vers de dix pieds <i>dont un seul en
+aurait onze</i>.</p>
+
+<p>De l'instrumentation de Weber je dirai seulement qu'elle est d'une
+richesse, d'une variété et d'une nouveauté admirables. La distinction
+encore est sa qualité dominante; jamais de moyens réprouvés par le goût,
+de brutalités, de non-sens. Partout un coloris charmant, une sonorité
+vive mais harmonieuse, une force contenue et une connaissance profonde
+de la nature de chaque instrument, de ses divers caractères, de ses
+sympathies ou de ses antipathies avec les autres membres de la famille
+orchestrale; partout enfin les plus intimes rapports sont conservés
+entre le théâtre et l'orchestre, nulle part ne se trouve un <i>effet</i> sans
+but, un <i>accent</i> non motivé.</p>
+
+<p>On reproche à Weber sa manière d'écrire pour les voix; malheureusement
+le reproche est fondé. Souvent il leur impose des successions d'une
+difficulté excessive, qui seraient à peine convenables pour tout autre
+instrument que le piano. Mais ce<a name="page_237" id="page_237"></a> défaut, qui ne s'étend pas aussi loin
+qu'on veut bien le dire, n'en est pas un quand la bizarrerie du dessin
+vocal est motivée par une intention dramatique. C'est alors au contraire
+une qualité; l'auteur en ce cas n'est blâmable qu'aux yeux des
+chanteurs, obligés de prendre de la peine et de se livrer à des études
+que la musique banale ne leur impose pas.</p>
+
+<p>Tels sont plusieurs passages vraiment diaboliques du rôle de Gaspard
+dans le <i>Freyschütz</i>, passages qui, à mon sens, sont des traits évidents
+de génie.</p>
+
+<p>Sur les vingt morceaux dont se compose la partition d'<i>Obéron</i>, je n'en
+vois pas un de faible. L'invention, l'inspiration, le savoir, le bon
+sens brillent dans tous: et c'est presque à regret que nous citerons de
+préférence aux autres pièces le ch&oelig;ur mystérieux et suave de
+l'introduction chanté par les génies autour du lit de fleurs où
+sommeille Obéron;&mdash;l'air chevaleresque d'Huon dans lequel se trouve une
+ravissante phrase déjà présentée au milieu de l'ouverture;&mdash;la
+merveilleuse marche nocturne des gardes du sérail qui termine le premier
+acte;&mdash;le ch&oelig;ur énergique et si rudement caractérisé: «Gloire au chef
+des croyants!»&mdash;la prière d'Huon accompagnée seulement par les altos,
+les violoncelles et les contre-basses;&mdash;la dramatique scène de Rezia sur
+le bord de l'Océan;&mdash;le chant des nymphes confié aujourd'hui à Puck
+seul, dans la nouvelle version du livret (à tort, selon moi; il devrait
+être chanté au fond du théâtre, sur l'un des arrière-plans de la mer,
+par plusieurs voix de choix à l'unisson, et avec une douceur
+extrême);&mdash;le ch&oelig;ur de danse des esprits terminant le second
+acte;&mdash;l'air si gracieusement gai de Fatime;&mdash;le duo suivant avec son
+trait obstiné d'orchestre revenant à intervalles irréguliers;&mdash;le trio
+si harmonieux, si admirablement modulé qu'accompagnent pianissimo les
+instruments de cuivre;&mdash;et enfin le ch&oelig;ur dansé de la scène de
+séduction, morceau unique dans son genre. Jamais la mélodie n'eut de
+pareils sourires, le rhythme des caresses plus irrésistibles. Pour que
+le chevalier<a name="page_238" id="page_238"></a> Huon échappe aux enlacements de femmes chantant de telles
+mélodies, il faut qu'il ait la vertu chevillée dans le corps.</p>
+
+<p>L'auditoire a fait répéter quatre morceaux et l'ouverture; la foule, qui
+pendant trois heures avait bu avec délices cette musique d'une saveur si
+nouvelle, est sortie dans un état de véritable enivrement. C'est un
+succès, je le répète, un noble et grand succès.</p>
+
+<p>Le ténor Michot est doué d'une belle voix, d'un timbre riche et
+sympathique, que l'étude ne tardera pas à assouplir. On le rappelle
+chaque soir. Le voilà, comme on dit dans les théâtres, <i>posé</i>. Il
+deviendra, il est déjà un sujet précieux. Madame Rossi-Caccia, après une
+longue absence de la scène, y a reparu dans le rôle difficile de Rezia,
+qu'elle chante avec talent. Mademoiselle Girard est une excellente
+Fatime; que ne peut-elle corriger le tremblement de sa voix!
+Mademoiselle Borghèse chante et joue bien le rôle du lutin Puck;
+seulement elle est trop grande; mais le moyen de remédier à cela?...
+Grillon s'acquitte fort bien de son rôle de Chérasmin, et Fromant de
+celui d'Obéron. Quant à l'eunuque Girardot, il excite l'hilarité par son
+costume, ses poses, sa voix étrange et <i>ses mots</i>.</p>
+
+<p>Désireux de reproduire sans mesquinerie le chef-d'&oelig;uvre de Weber, M.
+Carvalho a ajouté à l'orchestre dix instruments à cordes qu'on n'a pu y
+introduire qu'en prenant sur les places du public, et enrichi de douze
+voix de femmes le ch&oelig;ur des génies. La mise en scène d'ailleurs est
+extrêmement soignée; l'effet de l'apothéose de Titania et d'Obéron est
+des plus poétiques.<a name="page_239" id="page_239"></a></p>
+
+<h2><a name="ABOU-HASSAN" id="ABOU-HASSAN"></a>ABOU-HASSAN<br />
+<small>OPÉRA EN UN ACTE DU JEUNE WEBER</small><br /><br />
+L'ENLÈVEMENT AU SÉRAIL<br />
+<small>OPÉRA EN DEUX ACTES, DU JEUNE MOZART</small><br /><br />
+<small><small>LEUR PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE-LYRIQUE</small></small></h2>
+
+<p class="r">19 mai 1859.</p>
+
+<p>Abou-Hassan est une sorte de Turc amoureux d'une sorte de jeune Turque;
+il a mauvaise tête et bon c&oelig;ur, dit-on; il fait des dettes. Ou lui
+donne de l'argent; au lieu de l'employer à satisfaire ses créanciers, il
+achète des présents pour sa belle. Il faut payer enfin; il ne le peut.
+Or le pacha son maître a pour habitude de donner 1,000 piastres (je ne
+suis pas sûr de l'espèce de la monnaie) pour les funérailles de chacun
+de ses serviteurs. Abou-Hassan imagine de contrefaire le mort. Sa
+maîtresse (c'est peut-être bien sa femme) rivalise de zèle avec lui, et
+contrefait la morte. Le pacha aura donc à donner deux mille piastres.
+Cette somme tirera d'affaire nos amoureux. Mais le pacha découvre la
+ruse, il en rit, il est désarmé, il pardonne. Les amants ou les époux
+ressuscitent. Tout le monde est content.</p>
+
+<p>Weber avait dix-sept ans, dit-on, quand il écrivit la partition<a name="page_240" id="page_240"></a> de
+cette pièce ingénieuse. On dit même que M. Meyerbeer l'aida tant soit
+peu dans son travail, mais qu'il n'avait alors, lui, que seize ans et
+demi. De sorte que l'auteur des <i>Huguenots</i> est aujourd'hui dans
+l'impossibilité la plus absolue de reconnaître les morceaux dont il a
+orné l'&oelig;uvre de son ami, et que si quelque vieux bibliophile venait lui
+dire avec assurance: «Cet air est de vous,» il serait capable de faire
+la réponse du bon la Fontaine, à qui on désignait un petit jeune homme
+comme son fils, et qui répliqua: «C'est bien possible!»</p>
+
+<p>Tant il y a que la partition d'<i>Abou-Hassan</i> contient plusieurs
+drôleries fort jeunes, d'assez bonne tournure, entre autres un air que
+Meillet a supérieurement chanté, et qu'on a redemandé avec de grandes
+acclamations. Meillet d'ailleurs joue son rôle tout entier avec entrain
+et une verve de bon goût. Il y a obtenu un succès complet de chanteur et
+d'acteur.</p>
+
+<p>L'opéra de l'<i>Enlèvement au sérail</i> est beaucoup plus vieux que celui
+d'<i>Abou-Hassan</i>, et Mozart, lorsqu'il l'écrivit, n'avait peut-être pas
+encore dix sept ans. Les personnes désireuses de savoir au juste ce
+qu'il en est peuvent consulter le livre de M. Oulibicheff, un Russe qui
+savait à quelle heure précise l'auteur de <i>Don Giovanni</i> écrivit la
+dernière note de telle ou telle de ses sonates pour le clavecin, qui
+tombait pâmé à la renverse en entendant deux clarinettes donner l'accord
+de tierce majeure (<i>ut mi</i>) dans l'orchestre du premier venu des opéras
+de Mozart, et qui se levait indigné si ces deux mêmes clarinettes
+faisaient entendre les deux mêmes notes dans le <i>Fidelio</i> de Beethoven.
+M. Oulibicheff a conservé toute sa vie un doute cruel, il n'était pas
+bien sûr que Mozart fût le bon Dieu...</p>
+
+<p>L'<i>Enlèvement</i> est précédé d'une petite ouverture en <i>ut</i> majeur, d'une
+impayable naïveté et qui a produit peu de sensation; c'est à peine si le
+parterre y a pris garde. Cela fait, ne vous en déplaise, l'éloge du
+parterre; car en vérité, si tant est qu'on puisse dire à peu près la
+vérité là-dessus, le père Léopold Mozart, au lieu de pleurer
+d'admiration, comme à l'ordinaire,<a name="page_241" id="page_241"></a> devant cette &oelig;uvre de son fils, eût
+mieux fait de la brûler et de dire au jeune compositeur: «Mon garçon, tu
+viens de produire là une ouverture bien ridicule; tu as dit ton chapelet
+avant de la commencer, je n'en doute pas, mais tu vas m'en faire une
+autre, et cette fois tu diras ton rosaire pour obtenir des saints qu'ils
+t'inspirent mieux.» Raca! abomination! blasphème! vont s'écrier tous les
+Oulibicheff, en déchirant leurs vêtements et en se couvrant la tête de
+cendres, blasphème! abomination! raca!&mdash;Holà! calmez-vous, hommes
+vénérables, ne déchirez pas vos vêtements, couvrez-vous la tête de
+poudre à poudrer, s'il vous plaît, mais non de cendres, car il n'y a pas
+de blasphème ni d'abomination dans l'énoncé de notre opinion; il est
+aujourd'hui tout à fait prouvé que Mozart, à quinze ans surtout, n'était
+pas le bon Dieu. Sachez en outre que nous l'admirons plus que vous, que
+nous le connaissons mieux que vous, mais que notre admiration est
+d'autant plus vive qu'elle n'est le résultat ni d'impressions puériles
+ni d'absurdes préjugés.</p>
+
+<p>La pièce de l'<i>Enlèvement</i> est encore une pièce turque. Il y a
+l'éternelle esclave européenne qui résiste à l'éternel pacha. Cette
+esclave a une jolie suivante; elles ont l'une et l'autre de jeunes
+amants. Ces malheureux s'exposent à se faire empaler pour délivrer leurs
+belles. Ils s'introduisent dans le sérail, ils y apportent une échelle,
+voire même deux échelles.</p>
+
+<p>Mais Osmin, un magot turc, homme de confiance du pacha, déjoue leurs
+projets, enlève une des échelles, arrête les quatre personnages et va
+les livrer à la fureur du pal, quand le pacha, qui est un faux Turc
+d'origine espagnole, apprenant que Belmont, l'amant de Constance, est le
+fils d'un Espagnol de ses amis qui, jadis, lui sauva la vie, se hâte de
+délivrer nos amoureux et de les renvoyer en Europe, où il est probable
+qu'ils ont ensuite beaucoup d'enfants.</p>
+
+<p>C'est aussi fort que cela.</p>
+
+<p>Vous dire que Mozart a écrit là-dessus une merveille d'inspiration
+serait encore plus fort. Il y a une foule de jolis petits<a name="page_242" id="page_242"></a> morceaux de
+chant sans doute, mais aussi une foule de formules qu'on regrette
+d'autant plus d'entendre là que Mozart les a employées plus tard dans
+ses chefs-d'&oelig;uvre, et qu'elles sont aujourd'hui pour nous une véritable
+obsession.</p>
+
+<p>En général la mélodie de cet opéra est simple, douce, peu originale, les
+accompagnements sont discrets, agréables, peu variés, enfantins;
+l'instrumentation est celle de l'époque, mais déjà mieux ordonnée que
+dans les &oelig;uvres des contemporains de l'auteur. L'orchestre contient
+souvent ce qu'on appelait alors la <i>musique turque</i>, c'est-à-dire la
+grosse caisse, les cymbales et le triangle, employés d'une façon toute
+primitive. En outre, Mozart y a fait usage d'une petite flûte quinte,
+<i>en sol</i> (dite <i>en la</i> à l'époque où les flûtes ordinaires étaient
+appelées <i>en ré</i>). Quelquefois cet instrument y est réuni en trio aux
+deux grandes flûtes.</p>
+
+<p>Si le premier air d'Osmin portait le nom d'un compositeur vivant, on
+aurait le droit de le trouver assez dépourvu d'intérêt; si les trois
+couplets chantés ensuite par ce personnage étaient dans le même cas, à
+coup sûr on ne les eût pas <i>bissés</i>. Le ch&oelig;ur, avec accompagnement de
+musique turque, a le caractère indiqué par le sujet. Le duo à six-huit
+entre Osmin et la suivante, peu coloré, peu saillant, contenant beaucoup
+de notes aiguës que le soprano doit lancer à ses risques et périls, est
+d'un effet assez disgracieux. L'allegro de l'air suivant offre une
+fâcheuse ressemblance avec l'air populaire parisien, <i>En avant, Fanfan
+la Tulipe!</i> que Mozart, à coup sûr, n'a jamais connu. Il faut donc
+retourner la phrase, faire du blâme un éloge, et dire: Le pont-neuf
+populaire parisien a l'honneur de ressembler au thème d'un allegro de
+Mozart.</p>
+
+<p>L'air de Belmont, au contraire, est mélodieux, expressif, charmant. Le
+quatuor, d'une naïveté extrême, prend vers la <i>coda</i> un peu d'animation,
+grâce à l'intervention d'un trait de violon rapide. Une marche avec
+sourdines termine bien le premier acte.<a name="page_243" id="page_243"></a></p>
+
+<p>L'air de la soubrette est malheureusement entaché de ces traits et de
+ces vocalisations grotesques employés par Mozart, même dans ses plus
+magnifiques ouvrages. C'était le goût du temps, dira-t-on; tant pis pour
+le temps et tant pis pour nous maintenant. Mozart, à coup sûr, eût mieux
+fait de consulter son goût à lui. La partie de soprano de ce morceau
+est, d'ailleurs, écrite trop constamment dans le haut. Ce défaut dut
+être moins sensible à l'époque où le diapason était d'un grand demi-ton
+plus bas que le diapason actuel.</p>
+
+<p>Les couplets fort plaisants chantés par Bataille et Froment, ont eu les
+honneurs du <i>bis</i>. L'air en <i>ré</i> d'Osmin, qui leur succède, offre cette
+particularité, très-remarquable chez Mozart, d'un thème rhythmé de trois
+en trois mesures, suivi d'une phrase rhythmée de quatre en quatre.
+Mozart lui-même ne croyait pas qu'il fût insensé de rhythmer une mélodie
+autrement que dans la forme dite carrée?... Tout un système se trouve
+dérangé par ce fait. Le rôle de Belmont contient encore une gracieuse
+romance; la chanson du signal, avec son accompagnement de violons en
+pizzicato, est piquante; mais, à mon sens, le meilleur morceau de la
+partition serait le duo entre Constance et Belmont, qui la termine. Le
+sentiment en est fort beau, le style beaucoup plus élevé que tout ce qui
+précède, la forme plus grande, et les idées en sont magistralement
+développées.</p>
+
+<p>L'<i>Enlèvement</i>, au dire de presque tous nos confrères de la critique
+musicale, a été exécuté au Théâtre-Lyrique avec la plus <i>scrupuleuse
+fidélité</i>. On a seulement mis en deux actes la pièce qui était en trois,
+<i>interverti l'ordre de succession de quelques morceaux, retiré un grand
+air du rôle de madame Meillet pour le faire passer dans celui de madame
+Ugalde, et placé entre les deux actes la fameuse marche turque si connue
+des pianistes qui jouent Mozart</i>.</p>
+
+<p>Allons! à la bonne heure! voilà ce qu'on doit appeler une <i>scrupuleuse
+fidélité</i>!...<a name="page_244" id="page_244"></a></p>
+
+<h2><a name="MOYEN_TROUVE_PAR_M_DELSARTE" id="MOYEN_TROUVE_PAR_M_DELSARTE"></a><small>MOYEN TROUVÉ PAR M. DELSARTE</small><br /><br />
+D'ACCORDER LES INSTRUMENTS A CORDES<br /><br />
+<small><small>SANS LE SECOURS DE L'OREILLE</small></small></h2>
+
+<p>Entendez-vous, pianistes, guitaristes, violonistes, violoncellistes,
+contre-bassistes, harpistes, accordeurs, et vous donc, chefs
+d'orchestre! <i>sans le secours de l'oreille!!!</i> Voilà une découverte
+immense, incomparable, sans prix, pour nous autres surtout, tristes
+auditeurs de pianos discordants, de violons, de violoncelles
+discordants; de harpes discordantes; d'orchestres discordants.
+L'invention de M. Delsarte va vous mettre dans l'obligation de ne plus
+nous torturer, de ne plus nous faire suer de douleur, de ne plus nous
+pousser au suicide. Sans le secours de l'oreille!!! Non-seulement
+l'oreille devient inutile pour accorder les instruments, mais il est
+dangereux de la consulter, mais il faut à toute force ne pas la
+consulter. Quel avantage pour ceux qui n'en ont pas! Jusqu'à présent
+c'était le contraire, et nous vous pardonnions les tourments que vous
+nous infligiez; mais à l'avenir, si vos instruments, si vos orchestres
+ne sont pas d'accord, vous n'aurez point d'excuses, et nous vous
+dénoncerons à la vindicte publique. Sans le secours de l'oreille!!!
+secours si souvent inutile et trompeur, et fatal! La découverte de M.
+Delsarte n'a d'action que sur les instruments à cordes, et c'est
+beaucoup, c'est énorme. D'où il suit que dans<a name="page_245" id="page_245"></a> les orchestres dirigés et
+accordés sans le secours de l'oreille, il n'y aura plus de discordance
+maintenant qu'entre les flûtes, les hautbois, les clarinettes, les
+bassons, les cors, les cornets, les trompettes, les trombones,
+l'ophicléide, le tuba et les timbales. Le triangle pourrait, à la
+rigueur, être accordé par le nouveau procédé, mais il est généralement
+reconnu que cela n'est pas nécessaire; de même que pour les cloches, la
+discordance entre le triangle et les autres instruments <i>fait bien</i>, on
+aime cela dans tous les théâtres lyriques.</p>
+
+<p>Et les chanteurs, dont vous ne parlez pas, me dira-t-on, sera-t-il
+possible de les faire chanter juste, de les faire s'accorder?&mdash;Les
+chanteurs? Deux ou trois d'entre eux sont naturellement d'accord.
+Quelques-uns, avec de bons soins et de la rigueur, pourront être à peu
+près accordés; mais tous les autres ne furent, ne sont et ne seront
+d'accord ni individuellement, ni entre eux, ni avec les instruments, ni
+avec le chef d'orchestre, ni avec le rhythme, ni avec l'harmonie, ni
+avec l'accent, ni avec l'expression, ni avec le diapason, ni avec la
+langue, ni avec rien qui ressemble à la précision et au bon sens. Depuis
+quelque temps ils ne sont même plus d'accord avec les claqueurs, qui
+menacent de les abandonner. Ce sera bien fait; mais quelle catastrophe!</p>
+
+<p>M. Delsarte a rendu aisément praticable l'accord du piano surtout, au
+moyen d'un instrument qu'il appelle le phonoptique, et dont il serait
+trop long de faire ici la description. Il nous suffira de dire qu'il
+contient une aiguille indiquant le moment précis où deux ou plusieurs
+cordes sont exactement à l'unisson; en ajoutant que le résultat
+invariable de l'opération est, pour quiconque en veut prendre la peine,
+une justesse telle que l'oreille la plus exercée n'en saurait atteindre
+la perfection.</p>
+
+<p>Les acousticiens ne manqueront pas de s'occuper prochainement de la
+précieuse invention que nous signalons et dont l'emploi ne saurait
+tarder à devenir populaire.<a name="page_246" id="page_246"></a></p>
+
+<h2><a name="LA_MUSIQUE_A_LEGLISE" id="LA_MUSIQUE_A_LEGLISE"></a>LA MUSIQUE A L'ÉGLISE<br /><br />
+<small>PAR M. JOSEPH D'ORTIGUE</small></h2>
+
+<p>L'auteur a la probité littéraire et la modestie bien rares aujourd'hui
+de déclarer dans sa préface qu'il nous présente un volume et non pas un
+livre. «C'est, dit-il, un choix d'articles relatifs au plain-chant et à
+la musique d'Église, publiés dans les journaux et les revues depuis
+environ vingt-cinq ans. Ces articles, écrits souvent à de longs
+intervalles les uns des autres, disséminés çà et là dans des feuilles
+fort différentes entre elles de tendance et d'esprit, et s'adressant à
+diverses classes de lecteurs, soumis en outre à une révision complète,
+quelques-uns même à une refonte sévère, ces articles pourront être,
+ainsi réunis, considérés comme voyant le jour pour la première fois. Tel
+est ce volume. Si les matériaux en sont vieux, l'ensemble pourra
+présenter quelque nouveauté.» Il en présente beaucoup, en effet, et il
+joint à cet attrait de la nouveauté l'intérêt de tous les livres
+vraiment utiles, écrits d'ailleurs d'une façon élégante, correcte et
+parfaitement claire. Cette dernière qualité pour bien des gens, et je
+suis du nombre, est d'un prix considérable, rien ne leur étant plus
+odieux que ce style amphigourique, dont la prétendue profondeur a pour
+effet bien moins encore de voiler la pensée de l'auteur, d'en rendre la
+perception difficile, que d'en cacher l'absence. Ce sont des livres que
+le lecteur ferme d'ordinaire à la quatrième page, en disant: «Je ne sais
+ce<a name="page_247" id="page_247"></a> que l'écrivain a voulu dire, et sans doute lui-même ne le sait pas
+davantage.» Ceci me rappelle un traité d'harmonie composé dans un
+système fort ingénieux, disait-on, par un savant mathématicien. Je le
+lus avec une attention qui faillit me rendre malade, sans y rien
+comprendre. L'auteur, à qui j'avais avoué que le sens de son &oelig;uvre
+m'échappait complétement, m'offrit de venir me l'expliquer. Nous eûmes
+un long entretien à ce sujet, et les explications verbales ne parvinrent
+pas plus que la prose écrite à me faire pénétrer la signification de ce
+traité mystérieux. «Je suis sans doute mal disposé aujourd'hui, dis-je à
+l'auteur; si vous vouliez bien m'accorder une autre heure d'études, je
+serais peut-être à cette seconde épreuve plus intelligent.» Nouveau
+rendez-vous pris. Je m'obstinais, j'étais curieux de savoir si je
+parviendrais à comprendre. Le théoricien revint, recommença l'exposé de
+sa doctrine, de ses exemples, l'explication de son système, etc., etc.
+Je faisais des efforts surhumains d'attention; mon cerveau semblait se
+tordre dans mon crâne; quant à l'auteur, il suait à grosses gouttes,
+voyant combien je mettais à l'écouter de bonne volonté sans résultats.
+Enfin il fallut renoncer à prolonger l'expérience, et je dus dire au
+démonstrateur: «C'est inutile, monsieur, je n'ai pas la moindre idée de
+ce que vous voulez me faire entendre. C'est absolument comme si vous me
+parliez chinois!» Et ce savant avait fait un gros livre pour enseigner
+l'harmonie <i>à ceux qui ne la savent pas</i>...</p>
+
+<p>Rien de pareil, ai-je besoin de le répéter, dans l'ouvrage de M.
+d'Ortigue; et si je diffère avec lui d'opinion sur quelques points, au
+moins sais-je bien en quoi et pourquoi cette différence existe. Son
+ouvrage a pour but principal d'étudier et de faire comprendre la nature
+de l'art musical religieux, c'est-à-dire de l'art des sons appliqué au
+service religieux, à chanter les textes sacrés dans les églises
+catholiques; de démontrer les aberrations des musiciens qui, sans en
+apprécier l'importance, ont osé entreprendre cette tâche, ainsi que la
+tolérance coupable<a name="page_248" id="page_248"></a> des membres du clergé à leur égard, tolérance
+expliquée par une profonde ignorance du sens expressif de l'art des sons
+et l'absence de goût. L'ouvrage de M. d'Ortigue se propose, en outre,
+d'exalter le système musical du plain-chant aux dépens de la musique
+moderne, aux dépens de la <i>musique</i>, en déclarant le plain-chant seul
+capable d'exprimer dignement le sentiment religieux. L'auteur, en
+conséquence, cherche d'une part les moyens de remédier aux innombrables
+abus de la musique introduite à l'église, et, de l'autre, à tirer le
+plain-chant de la corruption dans laquelle il est tombé.</p>
+
+<p>Ces abus révoltants, dont il donne des exemples, ne sont pas, il est
+vrai, propres à notre temps; on sait jusqu'à quel degré de cynisme et
+d'imbécillité étaient parvenus les anciens contre-pointistes qui
+prenaient pour thèmes de leurs compositions dites religieuses des
+chansons populaires dont les paroles grivoises et même obscènes étaient
+connues de tous et qu'ils faisaient servir de fond à leur trame
+harmonique pendant le service divin. On connaît la messe de l'<i>Homme
+armé</i>.</p>
+
+<p>La gloire de Palestrina est d'avoir fait disparaître cette barbarie.</p>
+
+<p>Nous avons pourtant vu, il y a trente-cinq ans à peine, de quoi nos
+prêtres missionnaires étaient capables dans leur niaise affection pour
+la musique et leur zèle aveugle et sourd. Ils faisaient chanter dans
+l'église de Sainte-Geneviève, pendant les cérémonies, des cantiques dont
+les airs étaient empruntés aux vaudevilles du théâtre des Variétés, tels
+que celui-ci:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">C'est l'amour, l'amour, l'amour,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Qui fait le monde</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">A la ronde!</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais le chef-d'&oelig;uvre du genre a été fourni plus récemment par un
+musicien d'une certaine notoriété et qui a osé faire imprimer ledit
+chef-d'&oelig;uvre pour l'édification des âmes religieuses et des gens de bon
+sens. Ceci n'est pas un conte fait à plaisir; j'ai lu cette monstrueuse
+partition.<a name="page_249" id="page_249"></a></p>
+
+<p>Voici en quels termes en parle M. d'Ortigue:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«J'ai dit dans un précédent article que les <i>Concerts spirituels</i>,
+publiés à Avignon en 1835, avaient été dépassés par une production
+plus étrange encore. Ils ont été dépassés en effet, et de beaucoup,
+par la <i>Messe de Rossini</i>, mise au jour il y a quelques années par
+ce spirituel, mais trop jovial Castil-Blaze, qui semble avoir voulu
+couronner sa carrière d'arrangeur par l'arrangement le plus inouï
+qu'on puisse imaginer, comme s'il avait juré de se porter un défi à
+lui-même. Je ne ferai qu'indiquer les principaux morceaux de cette
+<i>Messe de Rossini</i>. Le <i>Kyrie</i> est sur la marche de l'entrée
+d'<i>Otello</i>. Le <i>Gloria</i> débute par le ch&oelig;ur d'introduction du même
+ouvrage, qui fournit encore quelques autres fragments jusqu'à la
+seconde moitié du verset final: <i>Cum Sancto Spiritu, in gloria Dei
+patris, amen</i>, paroles que l'arrangeur a ajustées sur la strette du
+quintette de la <i>Cenerentola</i>, morceau bouffe d'une gaieté
+désopilante, allegro rapide à trois temps. On ne peut se
+représenter l'effet extravagant et grotesque de ce texte, <i>Cum
+Sancto Spiritu</i>, débité syllabiquement, une syllabe par croche, sur
+ce mouvement accéléré. Le reste est à l'avenant. Le <i>Credo</i> s'ouvre
+par la romance du <i>Barbier de Séville</i>: <i>Ecco ridente il cielo</i>;
+puis viennent les duos guerriers de <i>Tancrède</i>, d'<i>Otello</i>, un
+<i>Resurrexit</i> sur des roulades à grands ramages, et enfin l'<i>Et
+vitam venturi seculi</i>, sur le motif d'Arsace du finale de
+<i>Semiramide</i>: <i>Atro evento prodigio</i>. Un mot encore. Le <i>Dona nobis
+pacem</i> est martelé en accords frappés par le ch&oelig;ur sur une
+cabalette de <i>Tancrède</i>, la plus jolie et la plus pimpante du
+monde.»</p></div>
+
+<p>M. d'Ortigue, bien entendu, ne rend pas Rossini responsable de toutes
+ces extravagances, c'est sur l'arrangeur seul que tombe sa critique. Il
+blâme vivement l'illustre maître, au contraire, d'avoir écrit certaines
+parties de son <i>Stabat</i>, qu'il trouve avec raison, ce me semble, plus
+théâtral dans son ensemble que religieux. Mais ce n'est pas la faute de
+la musique, de l'art <i>mondain</i>, comme il l'appelle, et il a tort de se
+laisser entraîner peu à peu à rendre ce bel art responsable des erreurs
+des musiciens, au point de déclarer <i>qu'il ne saurait exister de
+véritable musique religieuse hors de la tonalité ecclésiastique</i>. De
+sorte que l'<i>Ave verum</i> de Mozart, cette expression sublime de
+l'adoration extatique, qui n'est point dans la tonalité ecclésiastique,
+ne devrait pas être considéré comme de la vraie musique religieuse. Et
+c'est là que se décèle chez M. d'Ortigue une partialité pour le
+plain-chant que nous avouons ne pas partager.<a name="page_250" id="page_250"></a> Bien plus, il nous est
+absolument impossible de comprendre comment ce plain-chant, fils de la
+musique grecque, de la musique des païens, peut lui paraître digne de
+chanter les louanges du Dieu des chrétiens, quand la <i>musique</i>,
+découverte moderne des chrétiens eux-mêmes, avec ses richesses de toute
+espèce que le plain-chant ne possède pas, ne peut y prétendre. C'est
+précisément la simplicité, le vague, la tonalité indécise,
+l'<i>impersonnalité</i>, l'inexpression qui font, aux yeux de M. d'Ortigue,
+le mérite principal du plain-chant. Il me semble qu'une statue récitant
+avec sa froide impassibilité, et sur une seule note, les paroles
+liturgiques, devrait alors réaliser l'idéal de la musique religieuse. M.
+d'Ortigue ne va pas jusque-là, bien que sa théorie eût dû l'y conduire.</p>
+
+<p>Il blâme, au contraire, l'exécution du plain-chant, toujours chanté ou
+plutôt beuglé dans nos églises par des voix de taureau, accompagnées
+d'un serpent ou d'un ophicléide. Certes il a grandement raison. A
+entendre de telles successions de notes hideuses, et à l'accent
+menaçant, on se croirait transporté dans un antre de druides préparant
+un sacrifice humain. C'est affreux, mais je dois encore avouer que tous
+les morceaux de plain-chant que j'ai entendus étaient ainsi exécutés et
+avaient à peu près ce caractère.</p>
+
+<p>Une discussion approfondie sur ce sujet et sur les questions qui s'y
+rattachent nous mènerait fort loin, et je crois qu'il serait aisé, tout
+en partageant l'indignation de notre savant confrère et ami contre les
+abus qui se sont introduits dans la musique d'Église et les erreurs
+révoltantes où sont tombés <i>presque tous</i> les grands maîtres en traitant
+ce genre difficile, je crois, dis-je, qu'il serait aisé de réhabiliter
+la <i>musique</i>. Elle n'est point coupable du mauvais usage qu'on a fait de
+sa puissance et de ses richesses. Elle produira d'ailleurs les effets du
+plain-chant tant qu'elle voudra, quand le plain-chant demeurer a
+forcément incapable de produire les effets de la musique. Quoiqu'il en
+soit, il faut louer beaucoup le livre de la <i>Musique à l'église</i>, il
+faut<a name="page_251" id="page_251"></a> le recommander à tous les lecteurs qui s'intéressent à la dignité
+du culte comme à la dignité de l'art. Les membres du clergé surtout, qui
+par leur position ont à exercer une influence directe sur les m&oelig;urs
+musicales des églises, ne peuvent que gagner à le méditer.</p>
+
+<p class="c"><i>Nocturnâ versate manu, versate diurnâ.</i></p>
+
+<p><a name="page_252" id="page_252"></a></p>
+
+<h2><a name="MOEURS_MUSICALES_DE_LA_CHINE" id="MOEURS_MUSICALES_DE_LA_CHINE"></a>M&OElig;URS MUSICALES DE LA CHINE</h2>
+
+<p>On s'occupe beaucoup des Chinois, depuis quelque temps, et c'est
+toujours d'une façon peu flatteuse pour eux. Nous ne nous contentons pas
+de les battre, de tout bousculer dans leurs boutiques, de mettre en
+fuite leur empereur, de prendre le palais de sa céleste Majesté, de nous
+partager ses lingots, ses diamants, ses pierreries, ses soieries, il
+faut encore que nous nous moquions de ce grand peuple, que nous
+l'appellions peuple de vieillards, de maniaques, peuple de fous et
+d'imbéciles, peuple amoureux de l'absurde, de l'horrible, du grotesque.
+Nous rions de ses croyances, de ses m&oelig;urs, de ses arts, de sa science,
+de ses usages familiers même, sous prétexte qu'il mange son riz grain à
+grain avec des bâtonnets, et qu'il lui faut presque autant de temps pour
+apprendre à se servir de ces ridicules ustensiles que pour apprendre à
+écrire (chose qu'il ne sait jamais complétement), comme si, disons-nous,
+il n'était pas plus simple de manger du riz avec une cuiller. Et de ses
+armes, et de ses armées, et de ses étendards à dragons peints, pour
+effrayer l'ennemi, et de ses vieux fusils à mèche, et de ses canons dont
+les boulets vont dans la lune, nous en moquons-nous! et de ses
+instruments de musique, et de ses femmes aux pieds contrefaits, et de
+tout enfin! Pourtant il a du bon, le peuple chinois, beaucoup de bon, et
+ce n'est pas tout à fait<a name="page_253" id="page_253"></a> sans raison qu'il nous appelle, nous autres
+Européens, les diables rouges, les barbares. Par exemple: soixante mille
+Chinois sont mis en déroute complète par quatre ou cinq mille
+Anglo-Français, c'est vrai; mais leur général en chef, voyant la
+bataille perdue, se scie le cou avec son sabre, très-bien, lui-même,
+sans recourir pour cela à son domestique, comme faisaient les Romains,
+et il n'est content que quand sa tête est à bas. C'est courageux cela;
+essayez donc d'en faire autant.</p>
+
+<p>Il écrase les pieds de ses femmes de façon à les empêcher de marcher,
+mais de façon aussi à les empêcher bien plus encore d'aller au bal, de
+danser la polka, de valser, de rester, par conséquent, des nuits
+entières aux bras de jeunes hommes qui leur serrent la taille, respirent
+leur haleine, leur parlent à l'oreille, sous les yeux des pères, des
+mères, des maris et des amants.</p>
+
+<p>Il a une musique que nous trouvons abominable, atroce, il chante comme
+les chiens bâillent, comme les chats vomissent quand ils ont avalé une
+arête; les instruments dont il se sert pour accompagner les voix nous
+semblent de véritables instruments de torture. Mais il respecte au moins
+sa musique, telle quelle, il protége les &oelig;uvres remarquables que le
+génie chinois a produites; tandis que nous n'avons pas plus de
+protection pour nos chefs-d'&oelig;uvre que d'horreur pour les monstruosités,
+et que chez nous le beau et l'horrible sont également abandonnés à
+l'indifférence publique.</p>
+
+<p>Chez eux tout est réglé suivant un code immuable, jusqu'à
+l'instrumentation des opéras. La grandeur des tamtams et des gongs est
+déterminée d'après le sujet du drame et le style musical qu'il comporte.
+Il n'est pas permis d'employer pour un opéra-comique des tamtams aussi
+grands que pour un opéra sérieux. Chez nous, au contraire, pour le
+moindre opuscule lyrique maintenant, on emploie des grosses caisses
+aussi vastes que les grosses caisses du grand Opéra. Il n'en était pas
+ainsi il y a vingt-cinq ans, et c'est encore une preuve des avantages de
+l'immutabilité du code musical chinois.<a name="page_254" id="page_254"></a></p>
+
+<p>Malgré les désastreux résultats de nos m&oelig;urs changeantes et déréglées,
+nous l'emportons néanmoins en musique, sous certains rapports, sur les
+habitants du Céleste-Empire. Ainsi, de l'aveu même des mandarins
+directeurs de la mélodie, les chanteurs et chanteuses de la Chine
+chantent souvent faux, ce qui prouve à quel point ils sont inférieurs
+aux nôtres, qui chantent si souvent juste. Mais les chanteurs chinois
+savent presque tous leur langue; ils n'en violent pas l'accentuation,
+ils en observent la prosodie. Il en était aussi de même chez nous il y a
+vingt-cinq ans; aujourd'hui, par suite de notre manie de tout
+bouleverser selon le caprice de chacun, il semble que la plupart des
+chanteurs d'Europe chantent du chinois.</p>
+
+<p>Ce que l'on doit trouver vraiment beau et digne d'admiration, ce sont
+les règlements et les lois en vigueur dans l'Empire-Céleste depuis un
+temps immémorial pour protéger les chefs-d'&oelig;uvre des compositeurs. Il
+n'est pas permis de les défigurer, de les interpréter d'une façon
+infidèle, d'en altérer le texte, le sentiment ou l'esprit. Ces lois ne
+sont pas préventives, on n'empêche personne d'essayer l'exécution d'un
+ouvrage consacré, mais l'individu convaincu de l'avoir dénaturé est puni
+d'une façon d'autant plus sévère que l'auteur est plus illustre et plus
+admiré. Ainsi les peines encourues par les profanateurs des &oelig;uvres de
+Confucius paraîtront cruelles à nous autres barbares habitués à tout
+outrager impunément. Ce Confucius est appelé par les Chinois
+Koang-fu-tsée; c'est encore une jolie habitude que nous avons
+d'<i>arranger</i> les noms propres, comme on <i>arrange</i> les ouvrages que l'on
+traduit d'une langue dans une autre, ou que l'on transporte seulement
+d'une scène sur une autre scène. Nous ne pouvons conserver
+intégralement, ni le nom des grands hommes, ni celui des grandes villes
+des peuples étrangers. En France, nous appelons Ratisbonne la ville
+d'Allemagne que les Allemands nomment Regensburg, et les Italiens
+nomment Parigi la ville de Paris. Cette syllabe ajoutée, <i>gi</i> (prononcez
+<i>dgi</i>), leur plaît infiniment, et leur oreille serait choquée<a name="page_255" id="page_255"></a> s'ils
+disaient, comme les Français, Paris tout court. Il n'est donc pas
+surprenant que nous disions en France Confucius pour Koang-fu-tsée,
+d'abord parce que la désinence latine en <i>us</i> est fort en honneur dans
+la langue philosophique; ensuite parce que nous avons pour principe de
+ne pas nous gêner quand il s'agit d'un nom difficile à prononcer. De là
+cette précaution tant admirée d'un artiste d'origine allemande, qui,
+dans la crainte de voir substituer à son nom tudesque un autre nom qui
+ne lui plairait pas, mit sur ses cartes de visite: Schneitzoeffer,
+prononcez Bertrand. Donc Koang-fu-tsée, ou Confucius, ou Bertrand, fut
+un grand philosophe, on le sait, et il unit à sa philosophie un grand
+fonds de science musicale; tellement qu'ayant composé des variations sur
+l'air célèbre de Li-po, il les exécuta sur une guitare <i>ornée d'ivoire</i>,
+d'un bout à l'autre du Céleste-Empire, dont il moralisa ainsi l'immense
+population. Et c'est depuis ce temps que le peuple chinois est si
+profondément moral. Mais l'&oelig;uvre de Koang-fu-tsée ne se borne pas à ces
+fameuses variations pour la guitare ornée d'ivoire; non, le grand
+philosophe musicien écrivit en outre bon nombre de cantates morales et
+d'opéras moraux dont le mérite principal, au dire de tous les lettrés et
+de tous les musiciens de la Chine, est une simplicité et une beauté de
+style mélodique unies à la plus profonde expression des passions et des
+sentiments. On cite ce fait remarquable d'une femme chinoise qui,
+assistant à un opéra dans lequel Koang-fu-tsée a peint avec la plus
+touchante vérité les joies de l'amour maternel, se prit, dès le septième
+acte, à pleurer amèrement. Comme ses voisins lui demandaient la cause de
+ses larmes: «Hélas! répondit-elle, j'ai donné le jour à neuf enfants, je
+les ai tous noyés, et je regrette maintenant de n'en avoir pas gardé au
+moins un; je l'aimerais tant!» Les législateurs chinois ont donc, et
+avec grande raison, selon moi, prononcé des peines sévères,
+non-seulement contre les directeurs de théâtre qui représenteraient mal
+les belles &oelig;uvres lyriques de Koang-fu-tsée, mais encore contre les
+chanteurs et les chanteuses<a name="page_256" id="page_256"></a> qui se permettraient, dans les concerts,
+d'en chanter des fragments indignement. Chaque semaine un rapport est
+fait par la police musicale au mandarin directeur des arts; et si une
+chanteuse s'est rendue coupable du délit de profanation que je viens
+d'indiquer, on lui adresse un avertissement en lui coupant l'oreille
+gauche. Si elle retombe dans la même faute, on lui coupe l'oreille
+droite pour second avertissement; après quoi, si elle récidive encore,
+vient l'application de la peine: on lui coupe le nez. Ce cas est fort
+rare, et la législation chinoise, d'ailleurs, se montre là un peu
+sévère, car on ne peut pas exiger une exécution irréprochable d'une
+cantatrice qui n'a pas d'oreilles. Les pénalités de certains peuples ont
+quelque chose de comique qui nous étonne toujours. Je me rappelle avoir
+vu à Moscou une grande dame de l'aristocratie russe balayer une rue en
+plein jour au moment du dégel. «C'est l'usage, me dit un Russe; on l'a
+condamnée à balayer la rue pendant deux heures, pour la punir de s'être
+laissé prendre en flagrant délit de vol dans un magasin de nouveautés.»</p>
+
+<p>A Taïti, cette charmante province française, les belles insulaires
+convaincues d'avoir eu des sourires pour un trop grand nombre d'hommes,
+Français ou Taïtiens, sont condamnées à exécuter de leurs mains un bout
+de grande route plus ou moins long, pavé ou non pavé; et la galanterie
+tourne ainsi à l'avantage des voies de communication. Que de femmes à
+Paris qui n'arrivent à rien, et qui, dans ce pays-là, feraient joliment
+leur chemin!</p>
+
+<p>On a dû trouver fort étrange le titre de <i>directeur des arts</i> que j'ai
+employé tout à l'heure pour un mandarin. On ne peut en effet concevoir
+l'utilité d'une telle direction, chez nous, où l'art est si libre de
+s'égarer, où il peut se faire mendiant, voleur, assassin, icoglan; où il
+peut mourir de faim, ou parcourir ivre les rues de nos cités; où
+chanteurs et cantatrices ont tous leur nez et leurs oreilles, où la
+première condition requise pour être administrateur d'un théâtre musical
+est de ne savoir<a name="page_257" id="page_257"></a> pas la musique; où des lettrés sont les arbitres du
+sort des musiciens; où les prix de composition musicale sont donnés par
+des peintres, les prix de peinture par des architectes, les prix de
+statuaire par des graveurs. Si les Chinois savaient cela! Pauvres
+Chinois! Eh bien! pourtant, je vous l'ai dit, ils ont du bon. Ils ont
+des directeurs des arts qui connaissent ce qu'ils dirigent; ils ont même
+des colléges entiers de mandarins artistes, dont l'influence pourrait
+être immense et s'exercer, pour le plus grand avantage de l'art, sur
+l'empire tout entier. Il ne se publie pas dans toute la Chine un livre
+sur la musique, la peinture, l'architecture, etc., que l'auteur ne
+soumette son travail à l'examen des mandarins artistes, afin, s'ils
+l'approuvent, de pouvoir inscrire sur la seconde édition de l'ouvrage:
+<i>Approuvé par le collége</i>. Malheureusement les membres respectés de
+cette institution, qui auraient souvent le droit de faire infliger aux
+auteurs le supplice de la cangue, ont toujours été, à l'inverse des
+directeurs spéciaux de l'art musical, animés d'une telle bienveillance,
+qu'ils approuvent généralement tout ce qu'on leur présente. Aujourd'hui
+ils loueront un auteur d'avoir exposé telle ou telle doctrine, préconisé
+telle ou telle méthode de tamtam, demain un autre exposera la doctrine
+contraire, prônera la méthode opposée, et le <i>collége</i> ne manquera pas
+de l'approuver encore. Ils en sont venus à un tel degré de bonhomie et
+d'indulgence, que maintenant la plupart des auteurs, dès la première
+édition de leurs livres, y placent la formule «<i>approuvé par le
+collége</i>» avant même de le lui avoir présenté, tant ils sont certains
+d'obtenir son suffrage.</p>
+
+<p>Ah! pauvres Chinois! il ne faut plus s'étonner de voir chez eux l'art
+rester obstinément stationnaire!</p>
+
+<p>Mais je leur pardonne tout en faveur de leur règlement sur les tamtams
+et de leurs lois contre les profanateurs.</p>
+
+<p>Alors, direz-vous, s'ils coupent le nez et les oreilles aux chanteurs
+qui profanent les chefs-d'&oelig;uvre, que font-ils pour ceux qui les
+interprètent avec fidélité, avec grandeur, avec inspiration?<a name="page_258" id="page_258"></a>&mdash;Ce qu'ils
+font? Ils les comblent de distinctions honorifiques de toute espèce, ils
+leur donnent des bâtonnets en argent pour manger le riz, ils accordent
+aux uns le bouton jaune, à d'autres le boulon bleu; à celui-ci le bouton
+de cristal, à celui-là les trois boutons; on voit en Chine des virtuoses
+qui sont couverts de boutons. Ce n'est pas comme en France, où l'on ne
+donne la croix à un chanteur que s'il a quitté le théâtre, s'il a perdu
+sa voix, s'il n'est plus bon à rien.</p>
+
+<p>Les m&oelig;urs chinoises, si différentes des nôtres en tout ce qui touche
+aux beaux-arts en général, et à la musique en particulier, s'en
+rapprochent sur un seul point: pour diriger les flottes, ils prennent
+des marins. Si nous continuons, à la vérité, nous finirons par leur
+ressembler tout à fait.<a name="page_259" id="page_259"></a></p>
+
+<h2><a name="A_MM" id="A_MM"></a><small>A MM.</small><br /><br />
+LES MEMBRES DE L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS<br /><br />
+<small>DE L'INSTITUT</small></h2>
+
+<p class="r">11 septembre 1861</p>
+
+<p><span style="margin-left: 3em;">Messieurs et chers confrères,</span></p>
+
+<p>Vous pensez que le récit de ce que je fais à Bade en ce moment pourra
+intéresser l'auditoire d'une séance publique de l'Institut. Je ne
+partage pas votre opinion<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>; mais, puisque vous le voulez, je me
+résigne et je vous écris.</p>
+
+<p>N'imaginez pas pourtant que je me fourvoie au point de paraphraser tant
+de descriptions de Bade, faites avec un si rare talent par MM. Eugène
+Guinot, Achard et quelques autres écrivains. Non, je parlerai de
+musique, de géologie, de zoologie, de ruines, de palais splendides, de
+philosophie, de morale; nous évoquerons l'antiquité, le moyen âge; nous
+examinerons le temps présent; je citerai l'Apocalypse, et Homère, et
+Shakspeare, peut-être M. Paul de Kock; je critiquerai çà et là, par
+habitude; je désapprouverai même quelques-unes de vos approbations, et
+vous serez obligés néanmoins de tout entendre. Vous l'aurez voulu.</p>
+
+<p>Que de choses dans un menuet! disait le grand Vestris. Que de choses
+dans une lettre! allez-vous dire. Rassurez-vous, ma<a name="page_260" id="page_260"></a> lettre sera
+peut-être fort convenable, claire et nette comme une lettre de faire
+part. Cela va dépendre de ma santé, qui est détestable et des caprices
+de ma névralgie. Je lâche ce mot à dessein, afin que vous puissiez dire,
+quand je serai par trop ennuyeux:&mdash;C'est sa névralgie!</p>
+
+<p>En effet, beaucoup de gens sont dépourvus d'esprit et de bon sens quand
+ils se portent bien; pour moi c'est tout le contraire, et mon défaut
+d'esprit n'est jamais si évident que dans l'état de maladie. Je suis de
+la seconde catégorie; trop heureux de me figurer que je n'appartiens pas
+à la troisième, à celle des gens qui n'ont pas le sens commun dans tous
+les cas.</p>
+
+<p>Ce que je fais à Bade?... J'y fais de la musique; chose qui m'est
+absolument interdite à Paris, faute d'une bonne salle, faute d'argent
+pour payer les répétitions, faute de temps pour les bien faire, faute de
+public, faute de tout.</p>
+
+<p>M. Benazet, qui, pendant cinq mois, est le véritable souverain de Bade,
+et qui exerce sa souveraineté pour la plus grande gloire de l'art et le
+bonheur des artistes, me tint, il y a huit ans, à peu près ce langage:
+«Mon cher monsieur, je donne beaucoup de concerts dans les petits salons
+du palais de la Conversation. Tous les pianistes du monde y viennent
+successivement et plusieurs y viennent simultanément faire leurs
+exercices. On y entend les plus grands artistes et les virtuoses les
+plus excentriques; on y voit des violonistes jouer de la flûte, des
+flûtistes jouer du violon, des basses chanter en voix de soprano, des
+soprani chanter en voix de basse; on y entend même des chanteurs qui ne
+se servent d'aucune espèce de voix. Ce sont donc, en somme, de beaux
+concerts. Pourtant, quoiqu'on prétende que le mieux est ennemi du bien,
+j'ambitionne le mieux. Voulez-vous venir à Bade organiser annuellement
+un grand concert festival? Je mettrai à votre disposition tout ce que
+vous demanderez en chanteurs et en instrumentistes, pour former un
+ensemble en rapport avec les dimensions de la grande salle du palais de
+la Conversation, et surtout en rapport avec<a name="page_261" id="page_261"></a> le style des &oelig;uvres que
+vous ferez exécuter. Vous composerez vos programmes, vous désignerez les
+jours de répétition; s'il nous manque certains artistes spéciaux dont le
+concours soit nécessaire, faites-les venir, promettez-leur de ma part ce
+qu'ils demanderont, j'ai confiance en vous, je ne me mêlerai de rien...
+que de payer!&mdash;O Richard, ô mon roi! m'écriai-je éperdu, en entendant
+ces sublimes paroles. Quoi! il y a un souverain capable de cela? Quoi!
+vous me laisserez faire? Vous choisissez un musicien pour diriger une
+institution musicale, une entreprise musicale, une fête musicale! Vous
+abandonnez les errements de toute l'Europe! Vous ne prenez pas pour
+directeur de vos concerts un capitaine de vaisseau, un colonel de
+cavalerie, un avocat, un orfèvre? Il est donc vrai; Dieu a dit: Que la
+lumière soit! et la lumière... est. Voilà le renversement des usages les
+plus sacrés. Vous êtes un ultra-romantique, on va crier haro! sur vous.
+On cassera vos vitres! Vous allez être horriblement compromis; les
+autres souverains retireront leurs ambassadeurs.&mdash;N'importe, répliqua M.
+Benazet; dût le concert européen en être bouleversé, j'y suis résolu,
+c'est entendu! Je compte sur vous.»</p>
+
+<p>Depuis ce temps, tous les ans, à l'approche du mois d'août, une certaine
+inquiétude que je ressens dans le bras droit m'annonce que je vais
+bientôt avoir un orchestre à conduire. Aussitôt je m'occupe du
+programme, s'il n'est pas (ce qui arrive presque toujours) composé dès
+la saison précédente. Il me reste alors seulement à m'entendre avec les
+dieux et les déesses du chant engagés pour le festival, sur le choix de
+leurs morceaux. Quant à désigner moi-même ce qu'ils devront chanter, je
+m'en garde, je sais trop le respect que les simples mortels doivent aux
+divinités. Au bout de six semaines on parvient, en général, à découvrir
+qu'on ne peut pas s'entendre, les cantatrices surtout ayant pour
+habitude de changer dix fois d'avis avant le moment du concert.</p>
+
+<p>A l'heure qu'il est, pour le festival qui aura lieu dans quelques<a name="page_262" id="page_262"></a>
+jours, je ne sais pas encore quel duo le ténor et la prima donna
+chanteront; il y a trois mois que je les supplie de me l'indiquer.</p>
+
+<p>Pour l'air du ténor seulement, nous nous sommes entendus tout de suite.
+C'est un air admirable que la modestie d'un de nos confrères ne me
+permet pas de désigner autrement.</p>
+
+<p>Je saisis cette occasion, messieurs, pour vous adresser une question.
+Vous avez, m'a-t-on dit, approuvé dernièrement un ouvrage sur l'art du
+chant dont l'auteur, homme de talent et d'esprit, par malheur, déclare
+que c'est non-seulement le droit, mais le devoir du chanteur de broder
+les airs d'expression, d'en changer à son gré certains passages, de les
+modifier de cent façons, de se poser en collaborateur du compositeur et
+de venir en aide à son insuffisance. Que croyez-vous que ferait le
+musicien auteur de ce bel air, dites-le-moi franchement, si, mettant en
+pratique cette incroyable théorie, un ténor s'avisait, en le chantant
+devant lui, d'en dénaturer toutes les phrases dont l'expression est si
+absolument vraie, le sentiment si profond, le style mélodique si
+naturel? De quelle façon ses entrailles de père seraient-elles émues, si
+le <i>traditore</i> s'avisait d'ajouter seulement des apoggiatures au passage
+sublime où respirent à la fois la candeur, l'innocence, une grâce
+ingénue et la terreur naïve de la mort?</p>
+
+<p>Il n'est pas partisan du suicide, je le sais, mais s'il avait un
+pistolet à la main, à coup sûr il lui brûlerait la cervelle.</p>
+
+<p>Soyez tranquilles, cela n'arrivera pas à Bade. Mon ténor est un artiste
+sérieux; il ne rêva jamais de monstruosités pareilles. D'ailleurs je
+serai là, et s'il était assez abandonné de son ange gardien pour
+commettre à la répétition générale un tel crime de lèse-majesté de l'art
+et du génie, je dirais aussitôt à l'orchestre ce que je lui ai dit une
+fois à Londres, en semblable circonstance: «Messieurs, quand nous en
+serons à ce passage, regardez-moi bien; si le chanteur ose le défigurer
+comme il vient de le faire, je vous ferai signe de vous arrêter court;<a name="page_263" id="page_263"></a>
+je vous défends de jouer, il chantera sans accompagnement.»</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Et vous approuveriez de pareilles incartades et la théorie qui les
+consacre!... Vous!... quand vous mourriez pour revenir ensuite me
+l'affirmer avec une voix d'outre-tombe, je ne le croirais pas.</p>
+
+<p>Et tenez, voici une jolie anecdote qui se rattache au sujet par tous les
+points. Elle est vraie; j'en prends à témoin un autre de nos confrères
+qui y figure comme victime d'un virtuose. Il s'agit ici d'un <i>traditore</i>
+instrumentiste. Car nous autres compositeurs nous avons la chance d'être
+assassinés par tout le monde, par les chanteurs sans talent, par les
+méchants virtuoses, par les mauvais orchestres, par les choristes sans
+voix, par les chefs d'orchestre incapables, lymphatiques ou bilieux, par
+les machinistes, par les metteurs en scène, par les copistes, par les
+graveurs, par les marchands de cordes, par les fabricants d'instruments,
+par les architectes qui construisent les salles, enfin par les claqueurs
+qui nous applaudissent. Tellement que jamais, depuis qu'on exécute en
+France le <i>Don Juan</i> de Mozart, il n'a été possible d'entendre la belle
+phrase instrumentale qui termine le trio des masques; elle est toujours
+couverte par les applaudissements.</p>
+
+<p>En Allemagne, les applaudisseurs (il n'y a pas dans ce pays-là de
+claqueurs de profession) sont plus avisés; ils n'applaudissent point
+ainsi à tort et à travers; ils écoutent d'abord. Je me souviens d'avoir
+assisté à Francfort à une représentation de <i>Fidelio</i> pendant laquelle
+le public ne donna pas une marque d'approbation. Arrivé là avec mes
+idées et mes habitudes parisiennes, je m'indignais. Mais, après le
+dernier accord du dernier acte, toute la salle se leva et salua l'&oelig;uvre
+de Beethoven d'une foudroyante salve d'applaudissements. A la bonne
+heure! mais il était temps. Je me trompe: il était temps, mais à la
+bonne heure!</p>
+
+<p>Que vous disais-je? O névralgie! m'y voilà. Il s'agit d'une<a name="page_264" id="page_264"></a> anecdote
+sur ces virtuoses brigands qui égorgent les grands compositeurs. Celui
+de mon histoire fit bien pis, il égorgea un membre de l'Institut! Je
+vous vois frémir. Voici le fait:</p>
+
+<p>Il y a cinq ans, on donnait à Bade un nouvel et charmant opéra composé
+exprès pour la saison, intitulé <i>le Sylphe</i>. On avait fait venir un
+harpiste de Paris pour accompagner dans l'orchestre un morceau de chant
+très-important. Persuadé qu'un homme de sa valeur se devait de faire
+parler de lui en Allemagne, puisqu'il avait daigné y venir, et que
+l'auteur de l'opéra ne voudrait pas écrire pour la harpe un solo que
+l'action du drame lyrique ne comportait pas, notre homme se servit
+lui-même; il écrivit clandestinement un petit concerto de harpe, et le
+soir de la première représentation du <i>Sylphe</i>, au moment où, après la
+ritournelle de l'orchestre, la cantatrice se disposait à commencer son
+air, le virtuose, profitant d'un moment de silence, se mit
+tranquillement à exécuter son concerto, au grand ébahissement du chef
+d'orchestre, de tous les musiciens, de la cantatrice et du malheureux
+compositeur, qui, suant d'anxiété et d'indignation, croyait faire un
+mauvais rêve. J'y étais. L'auteur est philosophe, il n'a pas perdu du
+coup trop de son embonpoint; mais j'en ai maigri pour lui. Dites,
+messieurs, approuvez-vous aussi le concerto de harpe et la collaboration
+forcée des virtuoses et des compositeurs?</p>
+
+<p>Je dois dire encore que ce même harpiste, quelques jours auparavant,
+avait fait partie de l'orchestre du festival; il était placé tout près
+de moi. Le voyant cesser de jouer dans un tutti: «Pourquoi ne jouez-vous
+pas? lui dis-je.&mdash;C'est inutile, <i>on ne pourrait m'entendre</i>.» Il
+n'admettait pas qu'il fût utile à l'ensemble ni convenable pour lui de
+jouer quand sa harpe ne pouvait se faire remarquer parmi les autres
+instruments. De sorte que si cette doctrine était en vigueur, à chaque
+instant, presque toujours, dans les ensembles, la seconde flûte, le
+second hautbois, la seconde clarinette, les troisième et quatrième cors,
+et tous les altos auraient raison de s'abstenir...<a name="page_265" id="page_265"></a> Ai-je besoin de vous
+dire que ce noble ambitieux n'a pas remis et ne remettra jamais le pied
+dans un orchestre placé sous ma direction?</p>
+
+<p>Ce système de suppressions est assez rarement pratiqué; celui des
+additions, au contraire, est fort répandu. Rendons-en les désastres plus
+frappants en le supposant appliqué à la littérature.</p>
+
+<p>Il y a des gens qui récitent en public des fragments de poésie et les
+mettent plus ou moins en relief par leur manière de les dire; la plupart
+du temps ils se font applaudir en outrant leur diction, en exagérant les
+accents, en soulignant les mots, en prononçant avec emphase les
+expressions simples, etc. Que l'un d'eux, en récitant la fable de La
+Fontaine, <i>la Mort et le Mourant</i>, ait l'idée d'y introduire des vers de
+sa façon pour obtenir plus d'effet, il se peut, il faut malheureusement
+le reconnaître, qu'il y ait des esprits assez mal faits pour l'absoudre
+de cette insolence et pour trouver même très-ingénieuse l'addition de
+ses vers à ceux de l'immortel fabuliste. Qu'il dise ainsi:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">La mort ne surprend point le sage:</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il est toujours prêt à partir</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;"><i>Sans gémir</i>.</span><br />
+</p>
+
+<p>En effet, remarquera-t-on, pourquoi gémir, quand il est sûr que toute
+plainte sera vaine, que rien au monde ne peut retarder l'instant fatal?
+La Fontaine n'avait pas songé à cela.</p>
+
+<p>Donc:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 4em;">Il est toujours prêt à partir</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;"><i>Sans gémir</i>,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">S'étant su lui-même avertir</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage</span><br />
+<span style="margin-left: 7em;"><i>D'usage</i>.</span><br />
+</p>
+
+<p>«Ah! ceci est admirable, diront encore nos Philintes, rien n'est, à coup
+sûr, plus en usage que la mort, et ce petit vers, ainsi jeté après un
+alexandrin, est d'une intention excellente<a name="page_266" id="page_266"></a> que La Fontaine eût
+approuvée sans doute, si quelqu'un l'avait eue de son vivant.»</p>
+
+<p>Avouez, avouez, avouez donc que, témoins d'une pareille abomination
+littéraire, bien loin de faire comme ces juges complaisants, toujours
+prêts à soutenir les insulteurs contre l'insulté, vous demanderiez pour
+ce lecteur de la Fontaine</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Un cabanon</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">A Charenton.</span><br />
+</p>
+
+<p>Eh bien, c'est cela, et plus encore que l'on fait journellement en
+musique.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que tous les compositeurs s'indignent ouvertement d'être
+corrigés par leurs interprètes. Rossini, par exemple, semble heureux
+d'entendre parler des changements, des broderies et des mille vilenies
+que les chanteurs introduisent dans ses airs.</p>
+
+<p>«Ma musique n'est pas encore <i>faite</i>, disait un jour le terrible
+railleur; on y travaille. Mais ce n'est que le jour où il n'y restera
+plus rien de moi qu'elle aura acquis toute sa valeur.»</p>
+
+<p>A la dernière répétition d'un opéra nouveau:</p>
+
+<p>«Ce passage ne me va pas, dit naïvement un chanteur, il faut <i>que je le
+change</i>.&mdash;Oui, répliqua l'auteur, mettez quelque autre chose à la place.
+Chantez la <i>Marseillaise</i>.» Ces ironies, si âcres qu'elles soient, ne
+remédieront pas au mal. Les compositeurs ont tort de plaisanter à ce
+sujet; les chanteurs ne manquant pas alors de dire: «Il a ri, il est
+désarmé.» Il faut être armé, au contraire, et ne pas rire.......</p>
+
+<p>Autre exemple en sens inverse et pourtant analogue.</p>
+
+<p>Un célèbre chef d'orchestre, qui passait pour vénérer profondément
+Beethoven, prenait néanmoins avec ses &oelig;uvres de déplorables libertés.</p>
+
+<p>Un jour il entra le visage très-animé dans un café où je me trouvais.<a name="page_267" id="page_267"></a></p>
+
+<p>«Ah! parbleu, dit-il en m'apercevant, vous venez de me faire avoir une
+belle algarade!&mdash;Comment cela?&mdash;Je sors de la répétition de notre
+premier concert; quand nous avons commencé le scherzo de la symphonie en
+<i>ut</i> mineur, ne voilà-t-il pas nos contre-bassistes qui se sont mis à
+jouer; et comme je les arrêtais, ils ont invoqué votre opinion pour
+blâmer la suppression que j'ai faite des contre-basses dans ce
+passage.&mdash;Comment, répliquai-je, ces malheureux ont eu l'audace de vous
+désapprouver et celle plus grande encore d'exécuter les parties de
+contre-basse écrites par Beethoven! Cela crie vengeance!&mdash;Bah! bah! vous
+raillez! Les contre-basses ne produisent pas là un bon effet; je les ai
+retranchées il y a plus de vingt ans; j'aime mieux les violoncelles
+seuls. Vous savez que lorsqu'on monte un ouvrage nouveau il faut
+toujours que le chef d'orchestre y arrange quelque chose.&mdash;Moi? je
+n'entendis jamais parler de cela. Je sais seulement que quand on étudie
+pour la première fois un ouvrage, le chef d'orchestre et ses musiciens
+doivent s'efforcer d'abord de le bien comprendre, et l'exécuter ensuite
+avec une fidélité scrupuleuse unie à de l'inspiration, s'il se peut.
+Voilà tout ce que je sais. Ayant écrit une symphonie, si vous aviez prié
+Beethoven de la corriger, et s'il eût consenti à la retoucher de haut en
+bas pour vous être agréable, cela paraîtrait tout naturel; mais vous,
+sans autorisation, sans autorité, porter ainsi de bas en haut la main
+sur une symphonie de Beethoven et en corriger l'orchestre, c'est bien
+l'exemple le plus extravagant de témérité et d'irrévérence que l'on
+puisse citer dans l'histoire de l'art. Quant à l'effet produit par les
+contre-basses dans cet endroit, et qui est mauvais, dites-vous, cela ne
+regarde ni vous, ni moi, ni personne. Les parties de contre-basse sont
+écrites par l'auteur, on doit les exécuter. D'ailleurs votre sentiment
+ne sera certainement pas celui de tous les chefs d'orchestre, autorisés
+par votre exemple à vous imiter. Vous aimez mieux faire dire le thème du
+scherzo par les violoncelles, un autre aimera mieux le faire chanter par
+les<a name="page_268" id="page_268"></a> bassons, celui-ci voudra des clarinettes, celui-là des altos; il
+n'y aura que l'auteur qui n'aura pas voix au chapitre. N'est-ce pas le
+désordre à son comble, une débâcle générale, la fin de l'art? Si
+Beethoven revenait au monde, et si, en entendant sa symphonie ainsi
+arrangée, il demandait qui s'est avisé de lui donner là une leçon
+d'instrumentation, vous feriez en sa présence une singulière figure,
+convenez-en. Oseriez-vous lui répondre: C'est moi? Lulli cassa un jour
+un violon sur la tête d'un musicien de l'Opéra qui lui manquait de
+respect; ce n'est pas un violon, mais une contre-basse que Beethoven
+casserait sur la vôtre, en se voyant insulté et bravé de la sorte.» Mon
+homme réfléchit un instant, puis, frappant du poing sur une table:
+«C'est égal, dit-il, les contre-basses ne joueront pas!&mdash;Oh! quant à
+cela, les gens qui vous connaissent n'en sauraient douter. Nous
+attendrons.» Il mourut. Son successeur crut devoir réintégrer dans leurs
+fonctions les contre-basses du scherzo. Mais ce changement n'était pas
+le seul commis dans la splendide symphonie. Au final se trouve une
+reprise indiquant que la première partie du morceau doit se dire deux
+fois. Trouvant que cette répétition faisait longueur, on avait supprimé
+la reprise. Le nouveau chef d'orchestre, qui, pour les contre-basses,
+venait de donner raison à Beethoven contre son prédécesseur, donna
+raison à celui-ci contre Beethoven et maintint la suppression de la
+reprise. (Voyez l'exercice du libre arbitre de ces messieurs! n'est-ce
+pas admirable?) Le nouveau chef mourut. Si M. T..., qui le remplace,
+donne maintenant, comme il est probable, complétement raison à
+Beethoven, il réinstallera la reprise, et il aura fallu en conséquence
+trois générations de chefs d'orchestre et trente-cinq ans d'efforts des
+admirateurs de Beethoven pour que cette &oelig;uvre merveilleuse du plus
+grand des compositeurs de musique instrumentale ait pu être exécutée à
+Paris telle que l'auteur l'a conçue.</p>
+
+<p>Certes, messieurs, vous n'approuverez pas cela.</p>
+
+<p>Voilà pourtant où conduit la tolérance de l'insubordination<a name="page_269" id="page_269"></a> de certain
+exécutants et du droit insensé qu'ils s'arrogent de corriger les
+auteurs.</p>
+
+<p>L'un de nos plus illustres virtuoses a dit à ce sujet: «Nous ne sommes
+pas le clou auquel ou suspend le tableau, nous sommes le soleil qui
+l'éclaire.»&mdash;Ce à quoi on peut répondre: D'accord, nous admettons cette
+modeste comparaison. Mais le soleil, en rayonnant sur un tableau, en
+dévoile exactement le dessin et le coloris; il n'y fait pas pousser des
+arbres ni de mauvaises herbes, apparaître des oiseaux ou des serpents là
+où le peintre n'en a pas mis; il ne change pas l'expression des figures,
+il ne rend pas tristes les visages gais, ni gais les visages tristes; il
+n'élargit pas certains contours pour en rétrécir d'autres; il ne rend
+pas blanc ce qui est noir, ou noir ce qui est blanc, il montre enfin le
+tableau tel que le peintre l'a fait. Eh! que voulons-nous autre chose?
+C'est justement ce que nous demandons. Soyez donc des soleils, mesdames
+et messieurs, on sera heureux de vous adorer; soyez des soleils, et
+tâchez de ne jamais être des rats-de-cave ou des lanternes de
+chiffonnier.</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Je suis monté au vieux château, à grands pas, en enrageant de toute mon
+âme, forcé de reconnaître que les grands poëtes, comme les grands
+artistes, sont fatalement destinés à être outragés de mille manières;
+que, si l'on met en vaudeville l'<i>Iliade</i>, en ballets l'<i>Odyssée</i>, si
+l'on place une pipe à la bouche de l'Hercule Farnèse, si l'on dessine
+des moustaches sur la lèvre de la Vénus de Milo, si les praticiens
+corrigent le travail des statuaires, si l'on mutile et déforme les
+chefs-d'&oelig;uvre de l'art musical, il n'y aura personne pour les venger,
+et les gouvernants ne daigneront pas s'en occuper.</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Le vieux château de Bade est une ruine colossale du moyen âge, un nid de
+vautours construit au sommet d'une montagne<a name="page_270" id="page_270"></a> qui domine toute la vallée
+de l'Oos. Au milieu d'une forêt de sapins gigantesques pendent de toutes
+parts des pans de murs noirs et durs comme les rochers, des pans de
+rochers droits comme les murs. Dans les cours président des chênes
+séculaires; de vieux hêtres curieux passent par les fenêtres leurs têtes
+chevelues; d'interminables escaliers, des puits sans fond se présentent
+à chaque instant devant les pas de l'explorateur étonné, qui ne peut se
+défendre d'une terreur secrète. Là, vécurent, on ne sait quand, on ne
+sait quels landgraves, margraves ou burgraves, gens de proie et de
+brigandage, de meurtre et de rapine, que la civilisation a fait
+disparaître. Que de crimes ont été commis sous ces voûtes formidables,
+que de cris de désespoir, que de sanglantes orgies en ont fait retentir
+les lambris!... Aujourd'hui, ô prose! ô plate utilité! un restaurateur
+les habite, on n'y entend que le bruit des fourneaux d'une vaste
+cuisine, que les explosions des bouteilles de vin de Champagne, que les
+éclats de rire des bourgeois allemands et des touristes français en
+pointe de gaieté. Pourtant, si l'on a le courage d'entreprendre
+l'ascension du faîte déchiré du monument, on retrouve peu à peu la
+solitude, le silence et la poésie. Du haut de la dernière plate-forme on
+aperçoit dans la plaine, de l'autre côté de la montagne, plusieurs
+riantes petites villes allemandes, des champs bien cultivés, une
+végétation luxuriante, et le Rhin, morne et silencieux, déroulant son
+interminable ruban d'argent à l'horizon.</p>
+
+<p>C'est là que je suis parvenu, toujours grondant, comme une locomotive
+impatiente. Peu à peu le calme et l'indifférence m'ont été rendus, en
+écoutant les voix mystérieuses qui parlent là avec tant d'indifférence
+et de calme des hommes et des temps qui ne sont plus.</p>
+
+<p>L'amour de la musique a semblé lui-même se ranimer en moi, en écoutant
+les harmonies ineffables des harpes éoliennes, placées par quelque
+charitable Allemand dans les anfractuosités des ruines, où les vents
+leur font rendre de si poétiques plaintes.<a name="page_271" id="page_271"></a> Ces accords vaporeux donnent
+une idée de l'infini; on ne sait quand ils commencent ni quand ils
+cessent... On croit les entendre encore quand ils ne vibrent plus. Cela
+éveille de vagues souvenirs de jeunesse enfuie, d'amours éteintes,
+d'espérances déçues... et l'on pleure tristement... si l'on n'est pas
+trop vieux, car alors l'&oelig;il reste sec, il se ferme, et l'on s'endort.</p>
+
+<p>Il paraît qu'on ne doit pas encore me ranger parmi les vieux... je ne me
+suis pas endormi. Loin de là, après l'averse le soleil est revenu, et
+j'ai pensé à un petit ouvrage dont je m'occupe en ce moment. Assis sur
+un créneau, le crayon à la main, je me suis mis à écrire les vers d'une
+scène de nuit dont je tâcherai ces jours-ci de trouver la musique, et
+que voici:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Nuit paisible et sereine!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La lune, douce reine</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui plane en souriant,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">L'insecte des prairies</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dans les herbes fleuries</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">En secret bruissant,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Philomèle,</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Qui mêle</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Au murmure du bois</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les splendeurs de sa voix;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">L'hirondelle</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Fidèle</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Caressant sous nos toits</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sa nichée en émois;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dans sa coupe de marbre</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ce jet d'eau retombant</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">Écumant;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">L'ombre de ce grand arbre</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">En spectre se mouvant</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Sous le vent;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Harmonies</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Infinies,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que vous avez d'attraits</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et de charmes secrets</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pour les âmes attendries!</span><br />
+</p>
+
+<p>J'en étais là de mon nocturne, quand un de ces oisons si nombreux à
+Bade, à l'époque où nous sommes, est venu brusquement<a name="page_272" id="page_272"></a> me replonger dans
+la prose: «Tiens, c'est vous, m'a-t-il dit avec sa voix de sauveur du
+Capitole, que diable faites-vous là tout seul, sur ce donjon perché? Ah!
+des vers! voyons! Je parie que vous travaillez à l'opéra que M. Benazet
+vous a commandé pour l'ouverture du théâtre de Bade. Eh! eh! il avance,
+le nouveau théâtre, il sera fini l'an prochain. L'ouvrier qui le bâtit
+est un peu âgé, il est vrai, mais encore vert; c'est le même qui, avant
+1830, à Paris, travaillait avec tant d'ardeur à l'arc de Triomphe de
+l'Étoile.&mdash;Précisément, mon très-cher, je m'occupe de ce petit opéra.
+Mais n'employez donc pas, s'il vous plaît, des expressions aussi
+inconvenantes. M. Benazet ne m'a rien <i>commandé</i>; on ne commande rien
+aux artistes, vous devriez le savoir. Ou commande à un régiment français
+d'aller se faire tuer, et il y va; à l'équipage d'un vaisseau français
+de se faire sauter, il le fait; à un critique français d'entendre un
+opéra-comique dont il doit rendre compte, et il l'entend; mais c'est
+tout; et si l'on commandait à certains acteurs de déranger seulement
+leurs habitudes, d'être simples, naturels, nobles, également éloignés de
+la platitude et de l'enflure; si l'on commandait à certains chanteurs
+d'avoir de l'âme et de bien rhythmer leur chant, à certains critiques de
+connaître ce dont ils parlent, à certains écrivains de respecter la
+grammaire, à certains compositeurs de savoir le contre-point, les
+artistes sont fiers, ils n'obéiraient pas. Pour moi, dès qu'on me
+commande quelque chose, on peut être assuré de l'effet de ce
+commandement, il me paralyse, il me rend inerte et stupide; et comme je
+vous crois organisé de la même façon, je vous prie très-instamment (il
+est inutile de vous le commander), je vous conjure de redescendre à Bade
+et de me laisser rêver sur mon donjon.» Et l'oison repartit en ricanant.
+Mais le fil de mes idées était rompu; après d'inutiles efforts pour le
+renouer, je suis resté là sans penser, écoutant l'hymne à l'empereur
+d'Autriche, exécuté à une grande distance, dans le kiosque de la
+Conversation, par la musique militaire prussienne, et que le vent du<a name="page_273" id="page_273"></a>
+sud m'apportait par lambeaux des profondeurs de la vallée. Que cette
+mélodie du bon Haydn est touchante! Comme on y sent une sorte
+d'affectuosité religieuse! C'est bien le chant d'un peuple qui aime son
+souverain. Notez que je ne dis pas le <i>bon Haydn</i> avec une intention
+railleuse; non, Dieu m'en garde! Je me suis toujours indigné contre
+Horace, ce poëte parisien de l'ancienne Rome, qui a osé dire:</p>
+
+<p class="c"><i>Aliquando bonus dormitat Homerus</i>.</p>
+
+<p>Certes Haydn n'était pas un bonhomme, mais un homme bon; et la preuve,
+c'est qu'il avait une femme insupportable qu'il n'a jamais battue, et
+par qui, dit-on, il s'est quelquefois laissé battre.</p>
+
+<p>Enfin il a fallu redescendre; la nuit était venue,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">La lune, douce reine,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Planait en souriant.</span><br />
+</p>
+
+<p>J'ai retraversé la forêt de sapins, plus sonore et d'une meilleure
+sonorité que la plupart de nos salles de concerts. On y pourrait faire
+des quatuor. J'ai souvent pensé à une admirable chose que l'on devrait y
+exécuter par une belle nuit d'été, c'est l'acte des champs Élysées de
+l'<i>Orphée</i> de Gluck. Je crois entendre, sous ce dôme de verdure, dans
+une demi-obscurité, ce ch&oelig;ur des ombres heureuses dont les paroles
+italiennes augmentent le charme mélodieux:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Torna o bella all tuo consorte,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Che non vuol che più diviso</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Sia di te pietoso il ciel.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Mais quand on a des velléités de musique dans les bois, c'est toujours à
+la suite d'un déjeuner où l'on a mangé du pâté; ce sont alors des
+fanfares qu'on y exécute, fanfares de cors, de trompes de chasse,
+n'éveillant d'autres idées que celles des chiens, des piqueurs et des
+marchands de vin...<a name="page_274" id="page_274"></a></p>
+
+<p>Au milieu de la montagne se trouve une fontaine qui coule avec un petit
+bruit; je suis allé m'asseoir près de son bassin. J'y serais resté
+jusqu'au lendemain à écouter son tranquille murmure s'il ne m'eût
+rappelé celui des fontaines du corridor intérieur de la
+Grande-Chartreuse, que j'entendis pour la première fois il y a
+trente-cinq ans (hélas! trente-cinq ans!). La Grande-Chartreuse m'a fait
+penser aux trappistes et à leur phrase obligée:</p>
+
+<p class="c">Frère, il faut mourir!</p>
+
+<p>La lugubre phrase m'a rappelé que je devais aller le lendemain de bonne
+heure à Carlsruhe faire répéter les ch&oelig;urs de mon <i>Requiem</i>, dont le
+programme de cette année contient deux morceaux. Et j'ai regagné mon
+gîte pour préparer ce voyage.</p>
+
+<p>«Où a-t-il la tête, allez-vous dire, de faire entendre aux gens de
+plaisir réunis à Bade des morceaux d'une messe de morts?&mdash;C'est
+précisément cette antithèse qui m'a séduit en faisant le programme. Cela
+me semble la réalisation en musique de l'idée d'Hamlet tenant le crâne
+d'Yorick: «Allez maintenant dans le boudoir d'une belle dame, dites-lui
+que, quand elle se mettrait un pouce de fard sur le visage, il faudra
+qu'elle en vienne à faire cette figure-là. Faites-la rire à cette idée.»</p>
+
+<p>Oui, faisons-les rire, me suis-je dit aussi, toutes ces beautés
+crinolinées, si fières de leurs jeunes charmes, de leur vieux nom et de
+leurs nombreux millions; faisons-les rire, ces femmes hardies qui
+souillent et déchirent; faisons-les rire, ces marchands de corps et
+d'âmes, ces abuseurs de la souffrance et de la pauvreté, en leur
+chantant le redoutable poëme d'un poëte inconnu, dont le barbare latin
+rimé du moyeu âge semble donner à ses menaces un accent plus effrayant:</p>
+
+<p class="c"><i>Dies iræ, dies illa.</i></p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Jour de colère, ce jour-là réduira l'univers en poudre.<a name="page_275" id="page_275"></a></p>
+
+<p>«Quel tremblement, quelle terreur alors, quand le juge viendra tout
+scruter sévèrement.</p>
+
+<p>«Le livre où tout est écrit sera apporté, et son contenu motivera
+la sentence.</p>
+
+<p>«La trompette, répandant un son terrible parmi les tombeaux des
+contrées diverses, rassemblera l'humanité tout entière devant son
+trône.</p>
+
+<p>«Lors donc que le juge sera assis, tout ce qui était caché
+apparaîtra, rien ne demeurera sans vengeance.</p>
+
+<p>«Stupéfaction de la mort et de la nature.»</p></div>
+
+<p>Faisons-les rires à ces idées!</p>
+
+<p>Comme la grande majorité de l'auditoire ne sait pas le latin, j'aurai
+soin que la traduction française soit imprimée sur le programme.
+Faisons-les rire.</p>
+
+<p>Quel poëme! quel texte pour un musicien! Je ne saurais exprimer le
+bouleversement de c&oelig;ur que j'éprouve quand, dirigeant un orchestre
+immense, j'arrive au verset:</p>
+
+<p class="c"><i>Judex ergo cum sedebit.</i></p>
+
+<p>Alors tout se fait noir autour de moi; je n'y vois plus, je crois tomber
+dans la nuit éternelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà, vous avez donc affaire à un auditoire de prédestinés de
+l'enfer? direz-vous.&mdash;Il est vrai, ma tirade apocalyptique pourrait le
+faire croire, c'est le courant des idées shakspeariennes qui m'avait
+entraîné; au contraire, la belle société de Bade se compose d'honnêtes
+gens qui ne doivent avoir aucun sujet de crainte en songeant à l'autre
+vie. On n'y compte qu'un petit nombre de scélérats, ceux qui ne vont pas
+au concert.</p>
+
+<p>Vous allez aussi me demander comment, dans une si petite ville, je
+pourrai trouver l'appareil musical nécessaire à l'exécution de ce <i>Dies
+iræ</i>, appareil dont les éléments sont si difficiles à réunir à Paris,
+comment on pourra les placer dans la salle du festival et comment on
+supportera cette sonorité ébranlante. D'abord vous saurez que j'ai
+arrangé la partition des timbales<a name="page_276" id="page_276"></a> pour trois timbaliers seulement;
+quant aux orchestres d'instruments de cuivre,</p>
+
+<p class="c"><i>Mirum spargentes sonum</i>,</p>
+
+<p class="nind">nous les avons aisément formés avec les artistes de Carlsruhe réunis à
+ceux de Bade et aux musiciens prussiens en garnison à Rastadt,
+forteresse voisine de Carlsruhe. Le ch&oelig;ur a été rassemblé par les soins
+de MM. Strauss et Krug, maître de chapelle et directeur des ch&oelig;urs du
+grand-duc. Les choristes répètent depuis quinze jours. Je fais ici des
+répétitions instrumentales trois fois par semaine. Tout se prépare
+tranquillement avec une régularité parfaite. La veille et l'avant-veille
+du concert, j'emmènerai par le chemin de fer nos artistes à Carlsruhe;
+ils y répéteront avec ceux de la chapelle grand-ducale. Le jour du
+concert, au contraire, de grand matin, M. Strauss m'amènera les artistes
+de Carlsruhe pour les faire répéter avec ceux de Bade, sur une vaste
+estrade élevée pendant la nuit à l'un des bouts de la salle de
+Conversation. Les jeux sont suspendus ce jour-là. Derrière l'orchestre
+se trouve une tribune assez vaste; c'est là que je placerai mon attirail
+de timbales et les groupes d'instruments de cuivre. M. Kenneman, le chef
+d'orchestre intelligent et dévoué de Bade, les conduira. Ces voix
+formidables, ces bruits de tonnerre ne perdront rien de leur puissance
+musicale, je l'espère, pour être lancés à cette distance. En outre le
+mouvement du <i>tuba mirum</i> est si large, que les deux chefs d'orchestre
+pourront, en se suivant de l'&oelig;il et de l'oreille, marcher ensemble sans
+accident.</p>
+
+<p>Vous voyez que je vais avoir une rude journée. De neuf heures du matin à
+midi, dernière répétition générale; à trois heures, remise en ordre de
+l'orchestre et de la musique plus ou moins bouleversés par la répétition
+du matin, travail que je n'ose confier à personne; à huit heures du
+soir, le concert.</p>
+
+<p>A minuit, en pareil cas, j'ai peu envie de danser. Mais madame la
+princesse de Prusse (aujourd'hui reine) assiste ordinairement<a name="page_277" id="page_277"></a> à cette
+fête; souvent elle daigne me retenir quelques instants pour me faire ses
+observations, toujours bienveillantes malgré leur finesse, sur les
+principaux morceaux du programme. Elle cause avec tant de charme, elle
+comprend si intimement la musique, elle a tant de sensibilité unie à un
+si rare esprit, elle a si bien l'art de vous encourager, de vous donner
+confiance, qu'après cinq minutes de son charmant entretien toute ma
+fatigue disparaît, je serais prêt à recommencer.</p>
+
+<p>Voilà, messieurs, ce que je fais à Bade. J'aurais encore d'autres
+détails à vous donner; Dieu me garde néanmoins de poursuivre; je vois
+d'ici la moitié de votre auditoire... qui dort.<a name="page_278" id="page_278"></a></p>
+
+<h2><a name="LE_DIAPASON" id="LE_DIAPASON"></a>LE DIAPASON</h2>
+
+<p>M. le ministre d'État, inquiet sur l'avenir de plus en plus alarmant de
+l'exécution musicale dans les théâtres lyriques, étonné du peu de durée
+de la carrière des chanteurs, et persuadé avec raison que l'élévation
+progressive du diapason est une cause de ruine pour les plus belles
+voix, vient de nommer une commission pour examiner avec soin cette
+question, déterminer l'étendue du mal et en découvrir le remède.</p>
+
+<p>En attendant que cette réunion d'hommes spéciaux, compositeurs,
+physiciens et savants amateurs de musique, reprenne ses travaux
+suspendus pendant le mois qui s'achève, nous allons tâcher de jeter
+quelque jour sur l'ensemble des faits, et, sans rien préjuger du parti
+que prendra la commission, lui soumettre d'avance nos observations et
+nos idées.</p>
+
+<h3>LE DIAPASON A-T-IL RÉELLEMENT MONTÉ<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, ET DANS QUELLES PROPORTIONS
+DEPUIS CENT ANS.</h3>
+
+<p>Oui, sans doute, le fait de son ascension est reconnu de tous les
+musiciens, de tous les chanteurs, et dans le monde musical tout entier.
+La progression suivie par cet exhaussement semble<a name="page_279" id="page_279"></a> avoir été à peu près
+la même partout. La différence qui existe aujourd'hui entre le ton des
+divers orchestres d'une même ville et entre celui des orchestres de pays
+séparés par des distances considérables ne constitue en général que des
+nuances qui n'empêchent point de réunir quelquefois ces orchestres et
+d'en former, au moyen de certaines précautions, une grande masse
+instrumentale dont l'accord est satisfaisant. S'il y avait, ainsi qu'on
+le répète souvent à Paris, une grande dissemblance entre les diapasons
+de l'Opéra, de l'Opéra-Comique, du Théâtre-Italien et des musiques
+militaires, comment eussent été possibles les orchestres de sept à huit
+cents musiciens qu'il m'est arrivé si souvent de diriger dans les vastes
+locaux des Champs-Elysées, après les expositions de 1844 et de 1855, et
+dans l'église de Saint-Eustache, puisque les éléments de ces congrès
+musicaux se composaient nécessairement de presque tous les
+instrumentistes disséminés dans les nombreux corps de musique de Paris?</p>
+
+<p>Les festivals d'Allemagne et d'Angleterre, où les orchestres de
+plusieurs villes se réunissent fréquemment, prouvent que les différences
+de diapason y sont également peu sensibles et que la précaution de
+<i>tirer la coulisse</i> des instruments à vent trop hauts suffit pour les
+faire disparaître.</p>
+
+<p>Ces différences existent cependant, si petites qu'elles soient. On en
+aura bientôt la preuve, la commission ayant écrit à presque tous les
+maîtres de chapelle, maîtres de concert et chefs d'orchestre des villes
+d'Europe et d'Amérique où l'art musical est cultivé, pour leur demander
+un exemplaire de l'instrument d'acier dont on se sert chez eux comme
+chez nous, sous divers noms, pour donner le <i>la</i> aux orchestres et
+accorder les orgues et les pianos. Ces diapasons contemporains, comparés
+aux diapasons anciens (de 1790, de 1806, etc.) que nous possédons,
+rendront évidente et précise la différence qui existe entre le ton
+d'aujourd'hui et celui de la fin du siècle dernier. En outre les
+vieilles orgues de plusieurs églises, à<a name="page_280" id="page_280"></a> cause de la nature toute
+spéciale des fonctions dans lesquelles le service religieux les a
+renfermées, n'ayant jamais été mises en relations avec les instruments à
+vent des théâtres, ont conservé le diapason de l'époque où elles furent
+construites; or ce diapason est en général d'un ton plus bas que celui
+d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>De là l'usage d'appeler ces orgues en <i>si</i> bémol, parce que leur <i>ut</i> en
+effet, étant d'un ton plus bas que le nôtre, se trouve à l'unisson de
+noire <i>si</i> bémol. Ces orgues ont au moins un siècle d'existence. Il
+faudrait donc conclure de ces faits divers, mais concordants entre eux,
+que le diapason ayant monté d'un ton en cent ans ou d'un demi-ton en un
+demi-siècle, si sa marche ascendante continuait, il parcourrait en six
+cents ans les douze demi-tons de la gamme, et serait nécessairement en
+l'an 2458 haussé d'<i>une octave</i>.</p>
+
+<p>L'absurdité d'un pareil résultat suffit à démontrer l'importance de la
+mesure prise par M. le ministre d'État, et il est fort regrettable que
+l'un de ses prédécesseurs n'ait pas songé à la prendre longtemps avant
+lui.</p>
+
+<p>Mais la musique a rarement jusqu'ici obtenu une protection éclairée,
+officielle, bien que de tous les arts elle soit celui qui on a le plus
+besoin. Presque toujours, presque partout, son sort a été remis aux
+mains d'agents qui n'avaient pas le sentiment de son pouvoir, de sa
+grandeur, de sa noblesse, et qui ne possédaient aucune connaissance de
+sa nature et de ses moyens d'action. Presque toujours et presque partout
+jusqu'à présent elle a été traitée comme une fille bohème qu'on faisait
+chanter et danser sur les places publiques en compagnie des singes et
+des chiens savants, qu'on couvrait d'oripeaux pour attirer sur elle
+l'attention de la foule et qu'on ne demandait qu'à vendre à tout venant.</p>
+
+<p>La décision prise par M. le ministre d'État donne lieu d'espérer que la
+musique aura prochainement en France la protection qui lui manquait, et
+que d'autres réformes importantes<a name="page_281" id="page_281"></a> dans la pratique et dans
+l'enseignement de l'art musical suivront de près la réforme du diapason.</p>
+
+<h3>MAUVAIS EFFETS PRODUITS PAR L'EXHAUSSEMENT DU DIAPASON.</h3>
+
+<p>A l'époque où l'on commença en France à écrire de la musique dramatique,
+à produire des opéras, au temps de Lulli par exemple, le diapason étant
+établi, mais non fixé (on le verra tout à l'heure), les chanteurs quels
+qu'ils fussent n'éprouvèrent aucune peine à chanter des rôles écrits
+dans les limites alors adoptées pour les voix. Quand ensuite le diapason
+eut subi une élévation sensible, il eût été du devoir et de l'intérêt
+des compositeurs d'en tenir compte et d'écrire un peu moins haut; ils ne
+le firent pas. Cependant les rôles écrits pour les théâtres de Paris par
+Rameau, Monsigny, Grétry, Glück, Piccini et Sacchini, dans un temps où
+le diapason était de près d'un ton moins élevé qu'aujourd'hui, restèrent
+longtemps chantables: la plupart le sont même encore, tant ces maîtres
+ont mis de prudence et de réserve dans l'emploi des voix, à l'exception
+de certains passages de Monsigny surtout, dont le tissu mélodique est
+disposé dans une région de la voix déjà un peu haute pour son époque, et
+qui l'est beaucoup trop pour la nôtre.</p>
+
+<p>Spontini dans la <i>Vestale</i>, dans <i>Cortez</i> et <i>Olympie</i>, écrivit même des
+rôles de ténor que les chanteurs actuels trouvent trop bas.</p>
+
+<p>Vingt-cinq ans plus tard (pendant lesquels le diapason avait rapidement
+monté), on multiplia les notes hautes pour les soprani et les ténors; on
+vit paraître les <i>ut</i> naturels aigus, en voix de tête et en voix de
+poitrine dans les rôles de ténor; l'<i>ut</i> dièse aigu dans ces mêmes rôles
+en voix de tête, il est vrai, mais que les anciens compositeurs n'eurent
+jamais l'idée d'employer. On exigea de plus en plus souvent des ténors
+le <i>si</i> naturel aigu lancé avec force en voix de poitrine (qui eût été
+pour l'ancien<a name="page_282" id="page_282"></a> diapason un <i>ut</i> dièse dont il n'y a pas trace dans les
+partitions du siècle dernier), les <i>ut</i> aigus attaqués et soutenus par
+les soprani, et l'on sema les rôles de basse de <i>mi</i> naturels hauts. Ce
+dernier son, trop souvent employé par les vieux maîtres sous le nom de
+<i>fa</i> dièse haut, à l'époque du diapason bas, le fut pourtant beaucoup
+moins qu'il ne l'est généralement aujourd'hui sous le nom de <i>mi</i>
+naturel.</p>
+
+<p>Enfin on multiplia tellement les intonations excessivement élevées, les
+sons que le chanteur ne peut plus <i>émettre</i> mais qu'il doit <i>extraire</i>
+avec violence, comme un opérateur vigoureux extrait une dent cariée,
+que, tout bien considéré, nous sommes obligés de céder à l'évidence et
+de tirer cette étrange conclusion: on a écrit en France pour le grand
+opéra de plus en plus haut au fur et à mesure que le diapason montait.
+On s'en convaincra aisément en comparant les partitions du siècle
+dernier à celles de nos jours.</p>
+
+<p>Achille, dans <i>Iphigénie en Aulide</i> (l'un des rôles de ténor les plus
+hauts de Glück), ne monte qu'au <i>si naturel</i>, lequel <i>si</i> était alors ce
+qu'est aujourd'hui le <i>la</i> et se trouvait en conséquence d'un ton plus
+bas que le <i>si</i> actuel. Une seule fois il écrivit dans <i>Orphée</i> un <i>re</i>
+aigu; mais cette note unique, qui était le même son que l'<i>ut</i> employé
+trois fois dans <i>Guillaume Tell</i>, est présentée dans une vocalise lente
+en voix de tête, de façon à être effleurée plutôt qu'entonnée, et ne
+présente ni danger ni fatigue pour le chanteur. L'un des grands rôles de
+femme de Glück contient le <i>si</i> bémol haut lancé et soutenu avec force:
+c'est celui d'Alceste. Ce <i>si</i> bémol correspondait à notre <i>la</i> bémol
+actuel. Qui hésite maintenant à écrire pour une prima donna le <i>la</i>
+bémol et le <i>la</i> naturel, et le <i>si</i> bémol, et même le <i>si</i> naturel, et
+même l'<i>ut</i>?</p>
+
+<p>Le rôle de femme écrit le plus haut par Glück est celui de Daphné, dans
+<i>Cythère assiégée</i>. Un air de ce personnage, «Ah quel bonheur d'aimer!»
+monte par un trait rapide jusqu'à l'<i>ut</i> (notre <i>si</i> bémol
+d'aujourd'hui), et l'inspection de<a name="page_283" id="page_283"></a> l'ensemble du rôle démontre qu'il
+fut composé pour une de ces cantatrices exceptionnelles, comme on en
+trouve dans tous les temps, qu'on appelle chanteuses légères, et dont la
+voix est d'une étendue extraordinaire dans le haut. Telles sont de nos
+jours mesdames Cabel, Carvalho, Lagrange, Zerr et quelques autres.
+Encore l'<i>ut</i> aigu de Daphné, je le répète, correspondait-il à notre
+<i>si</i> bémol, note vulgaire aujourd'hui. Madame Cabel et mademoiselle Zerr
+donnent le contre-<i>fa</i> haut, madame Carvalho aborde sans peur le
+contre-<i>mi</i>, et madame Lagrange ne recule pas devant le contre-<i>sol</i> de
+la flûte.</p>
+
+<p>Les anciens compositeurs (écrivant pour les théâtres de Paris)
+s'obstinèrent seulement, je ne sais pourquoi, à pousser toujours dans le
+haut les voix graves. Dans leurs rôles de basse, on ne rencontre presque
+que des notes de baryton. Ils n'osèrent jamais faire descendre les
+basses au-dessous du <i>si</i> bémol; encore n'écrivirent-ils que bien
+rarement cette note. Il passait pour avéré à l'Opéra, encore en 1827,
+que les sons plus graves n'avaient pas de timbre et ne pouvaient être
+entendus dans un grand théâtre. Les voix de basses furent ainsi
+dénaturées, et les rôles de Thoas, d'Oreste, de Calchas, d'Agamemnon, de
+Sylvain, que j'ai entendu chanter par Dérivis père, semblent avoir été
+écrits par Glück et par Grétry pour des barytons. Ceux-là donc, bien
+qu'ils fussent alors néanmoins chantables par de vraies basses, ne le
+sont plus aujourd'hui.</p>
+
+<p>Mais jamais Glück ni ses émules n'eussent osé demander à leurs ténors ou
+à leurs soprani dramatiques les sons hauts que je citais tout à l'heure
+et dont on abuse de nos jours.</p>
+
+<p>Ces excès des plus savants maîtres de l'école moderne ont eu, certes, de
+très-fâcheux résultats. Combien de ténors se sont brisé la voix sur les
+<i>ut</i> et les <i>si</i> naturels de poitrine! combien de soprani ont poussé des
+cris d'horreur et de détresse, au lieu de chanter, dans une foule de
+passages du répertoire moderne qu'il serait trop long de citer ici!
+Ajoutons que la violence des situations dramatiques motivant souvent
+l'énergie<a name="page_284" id="page_284"></a> (sinon les brutalités de l'orchestre) la sonorité excessive
+des instruments, en pareil cas, excite encore les chanteurs, sans qu'ils
+s'en doutent, à redoubler d'efforts pour se faire entendre et à produire
+des hurlements qui n'ont plus rien d'humain. Certains maîtres ont eu au
+moins l'adresse de ne pas employer les grands accords forts du plein
+orchestre, en même temps que les sons importants des voix, laissant, au
+moyen d'une espèce de dialogue, le chant à découvert; mais beaucoup
+d'autres l'écrasent littéralement sous un monceau d'instruments de
+cuivre et d'instruments à percussion. Quelques-uns de ceux-là pourtant
+passent pour des modèles dans l'art d'accompagner les voix... Quel
+accompagnement!...</p>
+
+<p>Ces défauts grossiers, palpables, évidents, aggravés par l'élévation du
+diapason, ne pouvaient manquer d'amener le triste résultat qui frappe
+aujourd'hui dans nos théâtres les auditeurs les moins attentifs.</p>
+
+<p>Mais l'exhaussement du <i>la</i> en a encore produit un autre assez fâcheux:
+les musiciens chargés des parties de cor, de trompette et de cornet ne
+peuvent plus maintenant aborder sans danger, la plupart même ne peuvent
+plus du tout attaquer certaines notes d'un usage général autrefois. Tels
+sont le <i>sol</i> haut de la trompette en <i>ré</i>, le <i>mi</i> de la trompette en
+<i>fa</i> (ces deux notes produisent à l'oreille le son <i>la</i>), le <i>sol</i> haut
+du cor en <i>sol</i>, l'<i>ut</i> haut de ce même cor en <i>sol</i> (note employée par
+Handel et par Glück, et qui est devenue impraticable), et l'<i>ut</i> haut du
+cornet en <i>la</i>. A chaque instant des sons éraillés, brisés, qu'on nomme
+vulgairement <i>couacs</i>, viennent déparer un ensemble instrumental composé
+quelquefois des plus excellents artistes. Et l'on dit: «Les joueurs de
+trompette et de cor n'ont donc plus de lèvres? D'où cela vient-il? La
+nature humaine pourtant n'a pas changé.» Non la nature humaine n'a pas
+changé, c'est le diapason. Et beaucoup de compositeurs modernes semblent
+ignorer ce changement.<a name="page_285" id="page_285"></a></p>
+
+<h3>CAUSES QUI ONT AMENÉ L'EXHAUSSEMENT DU DIAPASON.</h3>
+
+<p>Il paraît prouvé maintenant que les facteurs d'instruments à vent sont
+les seuls coupables du fait dont nous déplorons les conséquences. Afin
+de donner un peu plus d'éclat aux flûtes, aux hautbois et aux
+clarinettes, certains facteurs en ont clandestinement haussé le ton. Les
+jeunes virtuoses entre les mains desquels ces instruments sont arrivés
+ont dû d'abord, lorsqu'ils sont entrés dans un orchestre, en tirer un
+peu la coulisse pour les mettre d'accord avec les autres. Mais comme cet
+allongement du tube (des flûtes surtout) en dérange plus ou moins les
+proportions, et par suite en altère la justesse, ces artistes se sont
+peu à peu abstenus d'y recourir. Toute la masse des instruments à cordes
+a suivi alors, peut-être à son insu, l'impulsion donnée par ces
+instruments à vent aigus; les violons, les altos, les basses, en tendant
+un peu plus leurs cordes, ont ainsi adopté facilement un diapason plus
+haut. Les autres musiciens, les anciens de l'orchestre, chargés des
+parties de basson, de cor, de trompette, de second hautbois, etc.,
+fatigués de ne pouvoir, malgré tous leurs efforts, se hausser jusqu'au
+ton devenu le ton dominant, ont alors fini par porter leurs instruments
+chez le facteur, pour en faire adroitement raccourcir le tube, pour le
+<i>faire couper</i> (c'est le terme adopté) et atteindre ainsi le ton
+nouveau. Et voilà le diapason haut installé dans cet orchestre, et
+bientôt après dans les concerts par des pianos accordés sur des
+diapasons d'acier, dont les branches raccourcies à coups de lime avaient
+pris le ton nouveau.</p>
+
+<p>Le même fait, plus ou moins avoué, mais réel, se reproduit à peu près
+partout tous les vingt ans.</p>
+
+<p>Aujourd'hui les facteurs d'orgues eux-mêmes suivent le mouvement et
+accordent leurs instruments au diapason haut. Nous ignorons certainement
+celui pour lequel saint Grégoire et saint Ambroise composèrent les
+plains-chants qu'ils ont légués à la liturgie ecclésiastique; mais il
+est bien évident que plus le<a name="page_286" id="page_286"></a> diapason des églises monte, et plus, si
+c'est l'orgue qui donne le ton aux chantres et s'il ne transpose pas, le
+système entier du plain-chant est altéré, plus aussi l'économie vocale
+des hymnes sacrées se trouve dérangée. Les orgues devraient ou
+transposer, quand elles accompagnent le plain-chant, si elles sont au
+diapason moderne, ou être fixées au ton des plus anciennes; seulement
+elles devraient l'être dans des rapports avec le ton moderne qui
+n'empêcheraient point de leur adjoindre, <i>en transposant</i>, les
+instruments d'orchestre. Ainsi, fussent-elles d'un ton et demi
+au-dessous du diapason d'aujourd'hui, les instruments d'orchestre
+pourraient néanmoins s'accorder parfaitement avec les orgues, en jouant,
+par exemple, en <i>fa</i> quand les orgues joueraient en <i>la</i> bémol.</p>
+
+<p>Malheureusement quelques facteurs prennent le pire de tous les moyens
+termes; ils construisent des orgues d'un quart de ton au-dessous du
+diapason des théâtres. J'en ai fait il y a quelques années la cruelle
+expérience dans l'église de Saint-Eustache, où, pour l'exécution d'un
+<i>Te Deum</i>, il fut impossible, malgré l'allongement de tous les tubes
+sonores de l'orchestre, de mettre la masse instrumentale d'accord avec
+le nouvel orgue, achevé depuis trois ans à peine.</p>
+
+<h3>FAUT-IL BAISSER LE DIAPASON?</h3>
+
+<p>Il ne pourrait, je crois, résulter de cet abaissement qu'un bien pour
+l'art musical, pour l'art du chant surtout; mais il me semble
+impraticable si l'on veut étendre la réforme sur la France entière. Un
+abus produit par une longue succession d'années ne se détruit pas en
+quelques jours; les musiciens, chanteurs et autres, les plus intéressés
+à l'introduction d'un diapason moins haut seraient peut-être même les
+premiers à s'y opposer; cela dérangerait leurs habitudes; et Dieu sait
+s'il est en France quelque chose de plus irrésistible que des habitudes.
+En supposant même qu'une volonté toute-puissante<a name="page_287" id="page_287"></a> intervînt pour faire
+adopter la réforme, il en coûterait des sommes énormes pour la réaliser.
+Il faudrait, sans compter les orgues, acheter de nouveaux instruments à
+vent pour tous les théâtres et pour les musiques militaires, et
+interdire absolument l'emploi des anciens. Et si, la réforme une fois
+opérée, le reste du monde ne suivait pas notre exemple, la France
+resterait isolée avec son diapason bas et sans relations musicales
+possibles avec les autres peuples.</p>
+
+<h3>IL FAUT DONC SEULEMENT FIXER LE DIAPASON ACTUEL?</h3>
+
+<p>C'est, je pense, le parti le plus sage, et les moyens d'y parvenir, nous
+les possédons. Grâce à l'ingénieux instrument dont l'acoustique a été
+dotée il y a peu d'années, et qu'on nomme <i>sirène</i>, on peut compter avec
+une précision mathématique le nombre de vibrations qu'exécute par
+seconde un corps sonore.</p>
+
+<p>En adoptant le <i>la</i> de l'Opéra de Paris comme le son type, comme
+l'étalon sonore officiel, ce <i>la</i> étant de 898 vibrations par seconde,
+je suppose, on n'aura qu'à placer dans le foyer de tous les orchestres
+de concert et de théâtre un tuyau d'orgue donnant exactement le son
+désigné. Ce tuyau sera seul consulté pour le <i>la</i>, et l'orchestre ne
+s'accordera plus, selon l'usage, sur le hautbois où sur la flûte, qui
+peuvent aisément, soit l'un en pinçant son anche avec les lèvres, soit
+l'autre en tournant son embouchure en dehors, faire monter le son.</p>
+
+<p>Les instruments à vent devront en conséquence être parfaitement d'accord
+avec le tuyau d'orgue. Ils resteront en outre, dans l'intervalle des
+représentations et des concerts, enfermés dans le foyer où se trouve ce
+tuyau, lequel foyer sera, comme une serre, constamment maintenu à la
+température moyenne d'une salle de spectacle remplie par le public.
+Grâce à cette précaution, les instruments à vent n'arriveront point<a name="page_288" id="page_288"></a>
+froids à l'orchestre, et ne monteront point au bout d'une heure, par le
+fait du souffle des exécutants et de leur immersion dans une atmosphère
+plus chaude que celle d'où ils sortent. C'est dire aussi que les
+instruments à vent d'un théâtre (d'un théâtre du gouvernement du moins)
+ne devront jamais en sortir, sous aucun prétexte. Ils resteront dans
+leur serre, comme les décors restent dans les magasins. Au reste, si
+quelque instrumentiste s'avisait, en emportant au dehors sa flûte où sa
+clarinette, de la faire <i>couper</i>, le méfait serait aussitôt reconnu,
+puisque le <i>la</i> de l'instrument coupé différerait de celui du tuyau
+d'orgue, qui, je le répète, devra seul être consulté pour accorder
+l'orchestre. Enfin le gouvernement, adoptant officiellement le <i>la</i> de
+898 vibrations, tout fabricant qui aura mis en circulation des
+instruments à vent, des orgues, des pianos accordés au-dessus de ce
+<i>la</i>, sera passible de certaines peines, comme les marchands qui vendent
+à fausse mesure et à faux poids.</p>
+
+<p>De telles précautions une fois prises, et ces règlements étant
+rigoureusement exécutés et maintenus, à coup sûr le diapason ne montera
+plus.</p>
+
+<p>Mais le remède sera inutile pour conserver les voix, si les compositeurs
+continuent à écrire les notes dangereuses que j'ai citées tout à
+l'heure.</p>
+
+<p>L'autorité devrait donc encore intervenir et interdire aux compositeurs
+(à ceux qui écrivent pour les théâtres subventionnés tout au moins)
+l'emploi des sons exceptionnels qui ont détruit tant de beaux organes,
+et leur <i>conseiller</i> (une partition échappant nécessairement sous ce
+rapport à toute censure) plus d'à-propos et plus d'adresse dans l'emploi
+des moyens violents de l'instrumentation.<a name="page_289" id="page_289"></a></p>
+
+<h2><a name="LES_TEMPS_SONT_PROCHES" id="LES_TEMPS_SONT_PROCHES"></a>LES TEMPS SONT PROCHES</h2>
+
+<p>L'art musical est en bon train à cette heure à Paris. On va l'élever à
+une haute dignité. Il sera fait Mamamouchi. <i>Voler far un paladina. Ioc!
+Dar turbanta con galera. Ioc, Ioc! Hou la ba, ba la chou, ba la ba, ba
+la da!</i> Puis madame Jourdain, la raison publique, viendra quand il n'en
+sera plus temps s'écrier: Hélas! mon Dieu, il est devenu fou.</p>
+
+<p>Heureusement il a quelquefois, quand on ne le mène pas au théâtre, des
+éclairs d'intelligence qui pourraient rassurer ses amis. Nous avons
+encore à Paris des concerts où l'on fait de la musique; nous avons des
+virtuoses qui comprennent les chefs-d'&oelig;uvre et les exécutent dignement;
+des auditeurs qui les écoutent avec respect et les adorent avec
+sincérité. Il faut se dire cela pour ne pas aller se jeter dans un puits
+la tête la première.</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Le surlendemain de la représentation au théâtre de l'Opéra-Comique d'une
+&oelig;uvre inqualifiable qui exaspéra le public, nous nous trouvions avec
+quelques amis dans un salon musical. On venait de parler de la nouvelle
+et effrayante partition exécutée l'avant-veille. Et l'on avait dit: De
+quel messie ce compositeur est-il donc le Jean-Baptiste?&mdash;On songeait à
+la maladie dont l'art musical est en ce moment atteint, aux<a name="page_290" id="page_290"></a> étranges
+médecins qu'on lui donne, aux entrepreneurs des pompes funèbres qui déjà
+frappent à sa porte, aux marbriers qui sont occupés à graver son
+épitaphe... quand quelqu'un s'avisa de se mettre aux pieds de madame
+Massart et de la conjurer de vouloir bien jouer la grande sonate en <i>fa</i>
+mineur de Beethoven. La virtuose se rendit gracieusement à la prière
+qu'on lui adressait, et bientôt toute l'assistance entra sous le charme
+terrible et sublime de cette &oelig;uvre incomparable. En écoutant cette
+musique de Titan exécutée avec une inspiration entraînante, avec une
+fougue bien ordonnée et si habilement contenue, on oublia bien vite
+toutes les défaillances, les misères, les hontes, les horreurs de la
+musique contemporaine. On se sentait frémir et trembler d'admiration en
+présence de la pensée profonde, de la passion impétueuse qui animent
+l'&oelig;uvre de Beethoven; &oelig;uvre plus grande que ses plus grandes
+symphonies, plus grande que tout ce qu'il a fait, supérieure en
+conséquence à tout ce que l'art musical a jamais produit.</p>
+
+<p>Et la virtuose, épuisée après la dernière mesure du final, restait
+haletante au piano, et nous pressions ses mains devenues froides, et
+l'on se taisait... Que dire? Et nous formions dans ce salon, perdu au
+centre de Paris, où l'antiharmonie ne pénétra jamais, un groupe
+comparable à celui du tableau du <i>Décaméron</i>, où l'on voit des cavaliers
+et de belles jeunes femmes respirant l'air embaumé d'une villa
+délicieuse, pendant qu'à l'entour de cette oasis Florence est dévastée
+par la peste noire.<a name="page_291" id="page_291"></a></p>
+
+<h2><a name="CONCERTS_DE_RICHARD_WAGNER" id="CONCERTS_DE_RICHARD_WAGNER"></a>CONCERTS DE RICHARD WAGNER<br /><br />
+<small>LA MUSIQUE DE L'AVENIR</small></h2>
+
+<p>Après des peines excessives, des dépenses énormes, des répétitions
+nombreuses, mais fort insuffisantes encore, Richard Wagner est parvenu à
+faire entendre au Théâtre-Italien quelques-unes de ses compositions. Les
+fragments empruntés à des ouvrages dramatiques perdent plus ou moins à
+être ainsi exécutés hors du cadre qui leur fut destiné; les ouvertures
+et introductions instrumentales y gagnent au contraire, parce qu'elles
+sont rendues avec plus de pompe et d'éclat qu'elles ne le seraient par
+un orchestre d'opéra ordinaire, bien moins nombreux et moins
+avantageusement disposé qu'un orchestre de concert.</p>
+
+<p>Le résultat de l'expérience tentée sur le public parisien par le
+compositeur allemand était facile à prévoir. Un certain nombre
+d'auditeurs sans préventions ni préjugés a bien vite reconnu les
+puissantes qualités de l'artiste et les fâcheuses tendances de son
+système; un plus grand nombre n'a rien semblé reconnaître en Wagner
+qu'une volonté violente, et dans sa musique qu'un bruit fastidieux et
+irritant. Le foyer du Théâtre-Italien était curieux à observer le soir
+du premier concert: c'étaient des fureurs, des cris, des discussions,
+qui semblaient toujours sur le point de dégénérer en voies de fait. En
+pareil cas, l'artiste qui a provoquée l'émotion du public voudrait la
+voir aller<a name="page_292" id="page_292"></a> plus loin encore, et ne serait pas fâché d'assister à une
+lutte corps à corps entre ses partisans et ses détracteurs, à la
+condition pourtant que ses partisans eussent le dessus. Victoire
+improbable cette fois, Dieu étant toujours du côté des gros bataillons.
+Ce qui se débite alors de non-sens, d'absurdités et même de mensonges,
+est vraiment prodigieux, et prouve avec évidence que, chez nous au
+moins, lorsqu'il s'agit d'apprécier une musique différente de celle qui
+court les rues, la passion, le parti pris, prennent seuls la parole, et
+empêchent le bon sens et le goût de parler.</p>
+
+<p>Les préventions, favorables ou hostiles, dictent même la plupart des
+jugements sur les &oelig;uvres des maîtres reconnus et consacrés. Tel,
+acclamé comme un grand mélodiste, écrira un jour une &oelig;uvre entièrement
+dépourvue de mélodie, et n'en sera pas moins admiré pour cette même
+&oelig;uvre par des gens qui l'eussent sifflée si elle eût porté un autre
+nom. La grande, la sublime, l'entraînante ouverture d'<i>Éléonore</i>, de
+Beethoven, passe auprès de beaucoup de critiques pour une composition
+dépourvue de mélodie, bien qu'elle en soit pleine, bien que tout chante,
+que tout pleure mélodieusement dans l'allégro comme dans l'andante; et
+ces mêmes juges qui la dénigrent applaudissent et crient <i>bis</i> fort
+souvent après l'ouverture de <i>Don Juan</i> de Mozart, où il n'y a pas trace
+de ce qu'ils appellent mélodie; mais c'est de Mozart, le grand
+mélodiste!...</p>
+
+<p>Ils adorent à juste titre, dans ce même opéra de <i>Don Juan</i>, la sublime
+expression des sentiments, des passions et des caractères; et, quand
+vient l'allegro du dernier air de dona Anna, pas un de ces aristarques
+si sensibles en apparence à la musique expressive, si chatouilleux sur
+les convenances dramatiques, n'est choqué des abominables vocalises que
+Mozart, poussé par quelque démon dont le nom est demeuré un mystère, a
+eu le malheur de laisser tomber de sa plume. La pauvre fille outragée
+s'écrie: <i>Peut-être un jour le ciel encore sentira quelque pitié pour
+moi</i>. Et c'est là-dessus que le compositeur a placé<a name="page_293" id="page_293"></a> une série de notes
+aiguës, vocalisées, piquées, caquetantes, sautillantes, qui n'ont pas
+même le mérite de faire applaudir la cantatrice. S'il y avait jamais eu
+quelque part en Europe un public vraiment intelligent et sensible, ce
+crime (car c'en est un) ne fût pas demeuré impuni, et le coupable
+allegro ne serait pas resté dans la partition de Mozart.</p>
+
+<p>Je pourrais citer une multitude d'exemples semblables pour prouver qu'à
+de très-rares exceptions près on juge la musique par prévention
+seulement et sous l'empire des plus déplorables préjugés.</p>
+
+<p>Ce sera mon excuse pour la liberté que je vais prendre de parler de
+Richard Wagner d'après mon sentiment personnel et sans tenir aucun
+compte des diverses opinions émises à son sujet.</p>
+
+<p>Il a osé composer le programme de sa première soirée exclusivement de
+morceaux d'ensemble, ch&oelig;urs ou symphonies. C'était déjà un défi jeté
+aux habitudes de notre public, qui, sous prétexte d'aimer la variété, se
+montre toujours prêt à manifester le plus bruyant enthousiasme pour une
+chansonnette bien dite, pour une fade cavatine bien vocalisée, pour un
+solo de violon bien dansé sur la quatrième corde, ou pour des variations
+bien sifflotées sur quelque instrument à vent, après avoir fait un
+accueil honnête, mais froid, à quelque grande &oelig;uvre de génie. Ce
+public-là pense que le roi et le berger sont égaux pendant leur vie.</p>
+
+<p>Rien de tel que de faire hardiment les choses faisables. Wagner vient de
+le prouver; son programme, dépourvu des sucreries qui allèchent les
+enfants de tout âge dans les festins musicaux, n'en a pas moins été
+écouté avec une attention constante et un très-vif intérêt.</p>
+
+<p>Il commençait par l'ouverture du <i>Vaisseau-Fantôme</i>, opéra en deux
+actes, que je vis représenter à Dresde, sous la direction de l'auteur,
+en 1841, et dans lequel madame Schroeder-Devrient remplissait le
+principal rôle. Ce morceau me fit alors l'impression<a name="page_294" id="page_294"></a> qu'il m'a faite
+récemment. Il débute par un foudroyant éclat d'orchestre où l'on croit
+reconnaître tout d'abord les hurlements de la tempête, les cris des
+matelots, les sifflements des cordages et les bruits orageux de la mer
+en furie. Ce début est magnifique; il s'empare impérieusement de
+l'auditeur et l'entraîne; mais, le même procédé de composition étant
+ensuite constamment employé, le tremolo succédant au tremolo, les gammes
+chromatiques n'aboutissant qu'à d'autres gammes chromatiques, sans qu'un
+seul rayon de soleil vienne se faire jour au travers de ces sombres
+nuées gorgées de fluide électrique et versant sans fin ni trêve leurs
+torrents, sans que le moindre dessin mélodieux vienne colorer ces noires
+harmonies, l'attention de l'auditeur se lasse, se décourage et finit par
+succomber. Déjà se manifeste dans cette ouverture, dont le développement
+me paraît en outre excessif, la tendance de Wagner et de son école à ne
+pas tenir compte de la <i>sensation</i>, à ne voir que l'idée poétique ou
+dramatique qu'il s'agit d'exprimer, sans s'inquiéter si l'expression de
+cette idée oblige ou non le compositeur à sortir des conditions
+musicales.</p>
+
+<p>L'ouverture du <i>Vaisseau-Fantôme</i> est vigoureusement instrumentée, et
+l'auteur a su tirer au début un parti extraordinaire de l'accord de
+quinte nue. Cette sonorité ainsi présentée prend un aspect étrange et
+sauvage qui fait frissonner.</p>
+
+<p>La grande scène du <i>Tanhauser</i> (marche et ch&oelig;ur) est d'un éclat et
+d'une pompe superbes, qu'augmente encore la sonorité spéciale du ton
+<i>si</i> naturel majeur. Le rhythme, qui ne se trouve jamais tourmenté ni
+gêné dans son action par la juxtaposition d'autres rhythmes de nature
+contraire, y prend des allures chevaleresques, fières, robustes. On est
+bien sûr, sans voir la représentation de cette scène, qu'une telle
+musique accompagne les mouvements d'hommes vaillants et forts et
+couverts de brillantes armures. Ce morceau contient une mélodie
+clairement dessinée, élégante, mais peu originale, qui rappelle par sa
+forme, sinon par son accent, un thème célèbre du <i>Freyschütz</i>.<a name="page_295" id="page_295"></a></p>
+
+<p>Le dernier retour de la phrase vocale, au grand <i>tutti</i>, est plus
+énergique encore que tout ce qui précède, grâce à l'intervention d'un
+dessin des basses exécutant huit notes par mesure et contrastant avec la
+partie supérieure qui n'en fait entendre que deux ou trois. Il y a bien
+quelques modulations un peu dures et trop serrées les unes contre les
+autres, mais l'orchestre les impose avec une telle vigueur, une telle
+autorité, que l'oreille les accepte de prime abord sans résistance. En
+somme, il faut reconnaître là une page magistrale, instrumentée, comme
+tout le reste, par une main habile. Les instruments à vent et les voix y
+sont animés par un souffle puissant, et les violons, écrits avec une
+admirable aisance dans le haut de leur échelle, semblent lancer sur
+l'ensemble d'éblouissantes étincelles.</p>
+
+<p>L'ouverture de <i>Tanhauser</i> est en Allemagne le plus populaire des
+morceaux d'orchestre de Wagner. La force et la grandeur y dominent
+encore; mais il résulte, pour moi du moins, du parti pris de l'auteur
+dans cette composition, une fatigue extrême. Elle débute par un andante
+maestoso, sorte de choral d'un beau caractère, qui plus tard, vers la
+fin de l'allegro, reparaît accompagné dans le haut par un trait obstiné
+de violons. Le thème de cet allegro, composé de deux mesures seulement,
+est en soi peu intéressant. Les développements auxquels il sert ensuite
+de prétexte sont, comme dans l'ouverture du <i>Vaisseau-Fantôme</i>, hérissés
+de successions chromatiques, de modulations et d'harmonies d'une extrême
+dureté. Quand enfin le choral reparaît, ce thème étant lent et d'une
+dimension considérable, le trait de violons qui doit l'accompagner
+jusqu'au bout se répète nécessairement avec une persistance terrible
+pour l'auditeur. Il a déjà été entendu vingt-quatre fois dans l'andante;
+on l'entend dans la péroraison de l'allégro cent dix-huit fois. Ce
+dessin obstiné, ou plutôt acharné, figure donc en somme cent
+quarante-deux fois dans l'ouverture. N'est-ce pas trop? il reparaît
+encore souvent dans le cours de l'opéra; ce qui me ferait<a name="page_296" id="page_296"></a> supposer que
+l'auteur lui attribue un sens expressif relatif à l'action et que je ne
+devine pas.</p>
+
+<p>Les fragments de <i>Lohengrin</i> brillent par des qualités plus saillantes
+que les &oelig;uvres précédentes. Il y a là, ce me semble, plus de nouveauté
+que dans le <i>Tanhauser</i>; l'introduction, qui tient lieu d'ouverture à
+cet opéra, est une invention de Wagner de l'effet le plus saisissant. On
+pourrait en donner une idée en parlant aux yeux par cette figure <b><big>&lt;&gt;</big></b>. C'est en réalité un immense crescendo lent, qui, après avoir
+atteint le dernier degré de la force sonore, suivant la progression
+inverse, retourne au point d'où il était parti et finit dans un murmure
+harmonieux presque imperceptible. Je ne sais quels rapports existent
+entre cette forme d'ouverture et l'idée dramatique de l'opéra; mais,
+sans me préoccuper de cette question et en considérant le morceau comme
+une pièce symphonique seulement, je le trouve admirable de tout point.
+Il n'y a pas de phrase proprement dite, il est vrai, mais les
+enchaînements harmoniques en sont mélodieux, charmants, et l'intérêt ne
+languit pas un instant, malgré la lenteur du crescendo et celle de la
+décroissance. Ajoutons que c'est une merveille d'instrumentation dans
+les teintes douces comme dans le coloris éclatant, et qu'on y remarque,
+vers la fin, une basse montant toujours diatoniquement pendant que les
+autres parties descendent, dont l'idée est fort ingénieuse. Ce beau
+morceau d'ailleurs ne contient aucune espèce de duretés; c'est suave,
+harmonieux autant que grand, fort et retentissant: pour moi, c'est un
+chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>La grande marche en <i>sol</i>, qui ouvre le second acte, a produit à Paris,
+comme en Allemagne, une véritable commotion, malgré le vague de la
+pensée au commencement et l'indécision froide du passage épisodique du
+milieu. Ces mesures incolores où l'auteur semble tâtonner, chercher son
+chemin, ne sont qu'une sorte de préparation pour arriver à une idée
+formidable, irrésistible, où l'on doit voir le vrai thème de la marche.
+Une<a name="page_297" id="page_297"></a> phrase de quatre mesures, répétée deux fois en montant d'une
+tierce, constitue la véhémente période à laquelle on ne trouverait
+peut-être rien en musique qui pût lui être comparé pour l'emportement
+grandiose, la force et l'éclat, et, qui, lancée par les instruments de
+cuivre à l'unisson, fait des accents forts (<i>ut</i>, <i>mi</i>, <i>sol</i>) qui
+commencent les trois phrases autant de coups de canon qui ébranlent la
+poitrine de l'auditeur.</p>
+
+<p>Je crois que l'effet serait plus extraordinaire encore si l'auteur eût
+évité les conflits de sons comme ceux qu'on a à subir dans la seconde
+phrase, où le quatrième renversement de l'accord de neuvième majeure et
+le retard de la quinte par la sixte produisent des dissonances doubles
+que beaucoup de gens (et je suis du nombre) ne peuvent ici supporter.
+Cette marche amène le ch&oelig;ur à deux temps (<i>Freulich geführt zichet
+dahin</i>), qu'on est consterné de trouver là, tant le style en est petit,
+je dirai même enfantin. L'effet en a été d'autant moins bon sur
+l'auditoire de la salle Ventadour, que les premières mesures rappellent
+un pauvre morceau des <i>Deux Nuits</i> de Boïeldieu: «La belle nuit, la
+belle fête!» introduit dans les vaudevilles, et que tout le monde
+connaît à Paris.</p>
+
+<p>Je n'ai pas encore parlé de l'introduction instrumentale du dernier
+opéra de Wagner, <i>Tristan et Iseult</i>. Il est singulier que l'auteur
+l'ait fait exécuter au même concert que l'introduction de <i>Lohengrin</i>,
+car il a suivi le même plan dans l'une et dans l'autre. Il s'agit de
+nouveau d'un morceau lent, commencé pianissimo, s'élevant peu à peu
+jusqu'au fortissimo, et retombant à la nuance de son point de départ,
+sans autre thème qu'une sorte de gémissement chromatique, mais rempli
+d'accords dissonants dont de longues appoggiatures, remplaçant la note
+réelle de l'harmonie, augmentent encore la cruauté.</p>
+
+<p>J'ai lu et relu cette page étrange; je l'ai écoutée avec l'attention la
+plus profonde et un vif désir d'en découvrir le sens; eh bien, il faut
+l'avouer, je n'ai pas encore la moindre idée de ce que l'auteur a voulu
+faire.<a name="page_298" id="page_298"></a></p>
+
+<p>Ce compte rendu sincère met assez en évidence les grandes qualités
+musicales de Wagner. On doit en conclure, ce me semble, qu'il possède
+cette rare intensité de sentiment, cette ardeur intérieure, cette
+puissance de volonté, cette foi qui subjuguent, émeuvent et entraînent;
+mais que ces qualités auraient bien plus d'éclat si elles étaient unies
+à plus d'invention, à moins de recherche et à une plus juste
+appréciation de certains éléments constitutifs de l'art. Voilà pour la
+pratique.</p>
+
+<p>Maintenant, examinons les théories qu'on dit être celles de son école,
+école généralement désignée aujourd'hui sous le nom d'école de la
+musique de l'avenir, parce qu'on la suppose en opposition directe avec
+le goût musical du temps présent, et certaine au contraire de se trouver
+en parfaite concordance avec celui d'une époque future.</p>
+
+<p>On m'a longtemps attribué à ce sujet, en Allemagne et ailleurs, des
+opinions qui ne sont pas les miennes; par suite, on m'a souvent adressé
+des louanges où je pouvais voir de véritables injures; j'ai constamment
+gardé le silence. Aujourd'hui, mis en demeure de m'expliquer
+catégoriquement, puis-je me taire encore, ou dois-je faire une
+profession de foi mensongère? Personne, je l'espère, ne sera de cet
+avis.</p>
+
+<p>Parlons donc, et parlons avec une entière franchise. Si l'école de
+l'avenir dit ceci:</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«La musique, aujourd'hui dans la force de sa jeunesse, est
+émancipée, libre; elle fait ce qu'elle veut.</p>
+
+<p>«Beaucoup de vieilles règles n'ont plus cours; elles furent faites
+par des observateurs inattentifs ou par des esprits routiniers,
+pour d'autres esprits routiniers.</p>
+
+<p>«De nouveaux besoins de l'esprit, du c&oelig;ur et du sens de l'ouïe
+imposent de nouvelles tentatives, et même dans certains cas
+l'infraction des anciennes lois.</p>
+
+<p>«Diverses formes sont par trop usées pour être encore admises.<a name="page_299" id="page_299"></a></p>
+
+<p>«<i>Tout est bon</i> d'ailleurs, <i>ou tout est mauvais</i>, suivant l'usage
+qu'on en fait et la raison qui en amène l'usage.</p>
+
+<p>«Dans son union avec le drame, ou seulement avec la parole chantée,
+la musique doit toujours être en rapport direct avec le sentiment
+exprimé par la parole, avec le caractère du personnage qui chante,
+souvent même avec l'accent et les inflexions vocales que l'on sent
+devoir être les plus naturels du langage parlé.</p>
+
+<p>«Les opéras ne doivent pas être écrits pour des chanteurs; les
+chanteurs, au contraire, doivent être formés pour les opéras.</p>
+
+<p>«Les &oelig;uvres écrites uniquement pour faire briller les talents de
+certains virtuoses ne peuvent être que des compositions d'un ordre
+secondaire et d'assez peu de valeur.</p>
+
+<p>«Les exécutants ne sont que des instruments plus ou moins
+intelligents destinés à mettre en lumière la forme et le sens
+intime des &oelig;uvres: leur despotisme est fini;</p>
+
+<p>«Le maître reste le maître; c'est à lui de commander.</p>
+
+<p>«Le son et la sonorité sont au-dessous de l'idée.</p>
+
+<p>«L'idée est au-dessous du sentiment et de la passion.</p>
+
+<p>«Les longues vocalisations rapides, les ornements du chant, le
+trille vocal, une multitude de rhythmes, sont inconciliables avec
+l'expression de la plupart des sentiments sérieux, nobles et
+profonds.</p>
+
+<p>«Il est en conséquence insensé d'écrire pour un <i>Kyrie eleison</i> (la
+prière la plus humble de l'Église catholique) des traits qui
+ressemblent à s'y méprendre aux vociférations d'une troupe
+d'ivrognes attablés dans un cabaret.</p>
+
+<p>«Il ne l'est peut-être pas moins d'appliquer la même musique à une
+invocation à Baal par des idolâtres et à la prière adressée à
+Jehovah par les enfants d'Israël.</p>
+
+<p>«Il est plus odieux encore de prendre une créature idéale, fille du
+plus grand des poëtes, un ange de pureté et d'amour, et de la faire
+chanter comme une fille de joie, etc., etc.</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><a name="page_300" id="page_300"></a></p>
+
+<p>Si tel est le code musical de l'école de l'avenir, nous sommes de cette
+école, nous lui appartenons corps et âme, avec la conviction la plus
+profonde et les plus chaleureuses sympathies.</p>
+
+<p>Mais tout le monde en est; chacun aujourd'hui professe plus ou moins
+ouvertement cette doctrine, en tout ou en partie. Y a-t-il un grand
+maître qui n'écrive <i>ce qu'il veut</i>? Qui donc croit à l'infaillibilité
+des règles scolastiques, sinon quelques bonshommes timides
+qu'épouvanterait l'ombre de leur nez, s'ils en avaient un?...</p>
+
+<p>Je vais plus loin: il en est ainsi depuis longtemps. Gluck lui-même fut
+en ce sens de l'école de l'avenir; il dit dans sa fameuse préface
+d'<i>Alceste</i>: «<i>Il n'est aucune règle que je n'aie cru devoir sacrifier
+de bonne grâce en faveur de l'effet.</i>»</p>
+
+<p>Et Beethoven, que fut-il, sinon de tous les musiciens connus le plus
+hardi, le plus indépendant, le plus impatient de tout frein? Longtemps
+même avant Beethoven, Gluck avait admis l'emploi des pédales supérieures
+(notes tenues à l'aigu) qui n'entrent pas dans l'harmonie et produisent
+de doubles et triples dissonances. Il a su tirer des effets sublimes de
+cette hardiesse, dans l'introduction de la scène des enfers d'<i>Orphée</i>,
+dans un ch&oelig;ur d'<i>Iphigénie en Aulide</i>, et surtout dans ce passage de
+l'air immortel d'<i>Iphigénie en Tauride</i>:</p>
+
+<p class="c">Mêlez vos cris plaintifs à mes gémissements.</p>
+
+<p>M. Auber en a fait autant dans la tarentelle de la <i>Muette</i>. Quelles
+libertés Gluck n'a-t-il pas prises aussi avec le rhythme? Mendelsohn,
+qui passe pourtant dans l'école de l'avenir pour un classique, ne
+s'est-il pas moqué de l'unité tonale dans sa belle ouverture
+d'<i>Athalie</i>, qui commence en <i>fa</i> et finit en <i>ré</i> majeur, tout comme
+Gluck, qui commence un ch&oelig;ur d'<i>Iphigénie en Tauride</i> en <i>mi</i> mineur
+pour le finir en <i>la</i> mineur?</p>
+
+<p>Donc nous sommes tous, sous ce rapport, de l'école de l'avenir.</p>
+
+<p>Mais si elle vient nous dire:<a name="page_301" id="page_301"></a></p>
+
+<p>«Il faut faire le contraire de ce qu'enseignent les règles.</p>
+
+<p>«On est las de la mélodie; on est las des dessins mélodiques; on est las
+des airs, des duos, des trios, des morceaux dont le thème se développe
+régulièrement; on est rassasié des harmonies consonnantes, des
+dissonances simples, préparées et résolues, des modulations naturelles
+et ménagées avec art.</p>
+
+<p>«Il ne faut tenir compte que de l'idée, ne pas faire le moindre cas de
+la sensation.</p>
+
+<p>«Il faut mépriser l'oreille, cette guenille, la brutaliser pour la
+dompter: la musique n'a pas pour objet de lui être agréable. Il faut
+qu'elle s'accoutume à tout, aux séries de septièmes diminuées
+ascendantes ou descendantes, semblables à une troupe de serpents qui se
+tordent et s'entre-déchirent en sifflant; aux triples dissonances sans
+préparation ni résolution; aux parties intermédiaires qu'on force de
+marcher ensemble sans qu'elles s'accordent ni par l'harmonie ni par le
+rhythme, et qui s'écorchent mutuellement; aux modulations atroces, qui
+introduisent une tonalité dans un coin de l'orchestre avant que dans
+l'autre la précédente soit sortie.</p>
+
+<p>«Il ne faut accorder aucune estime à l'art du chant, ne songer ni à sa
+nature ni à ses exigences.</p>
+
+<p>«Il faut, dans un opéra, se borner à noter la déclamation, dût-on
+employer les intervalles les plus inchantables, les plus saugrenus, les
+plus laids.</p>
+
+<p>«Il n'y a point de différence à établir entre la musique destinée à être
+lue par un musicien tranquillement assis devant son pupitre et celle qui
+doit être chantée par c&oelig;ur, en scène, par un artiste obligé de se
+préoccuper en même temps de son action dramatique et de celle des autres
+acteurs.</p>
+
+<p>«Il ne faut jamais s'inquiéter des possibilités de l'exécution.</p>
+
+<p>«Si les chanteurs éprouvent à retenir un rôle, à se le mettre dans la
+voix, autant de peine qu'à apprendre par c&oelig;ur une page de sanscrit ou à
+avaler une poignée de coquilles de noix,<a name="page_302" id="page_302"></a> tant pis pour eux; on les paye
+pour travailler: ce sont des esclaves.</p>
+
+<p>«Les sorcières de Macbeth ont raison: le beau est horrible, l'horrible
+est beau.»</p>
+
+<p>Si telle est cette religion, très-nouvelle en effet, je suis fort loin
+de la professer; je n'en ai jamais été, je n'en suis pas, je n'en serai
+jamais.</p>
+
+<p>Je lève la main et je le jure: <i>Non credo</i>.</p>
+
+<p>Je le crois, au contraire, fermement: le beau n'est pas horrible,
+l'horrible n'est pas beau. La musique, sans doute, n'a pas pour objet
+exclusif d'être agréable à l'oreille, mais elle a mille fois moins
+encore pour objet de lui être désagréable, de la torturer, de
+l'assassiner.</p>
+
+<p>Je suis de chair comme tout le monde; je veux qu'on tienne compte de mes
+sensations, qu'on traite avec ménagement mon oreille, cette guenille.</p>
+
+<p class="c">Guenille, si l'on veut; ma guenille m'est chère.</p>
+
+<p>Je répondrai donc imperturbablement dans l'occasion ce que je répondis
+un jour à une dame d'un grand c&oelig;ur et d'un grand esprit, que l'idée de
+la liberté dans l'art, poussée jusqu'à l'absurde, a un peu séduite. Elle
+me disait, à propos d'un morceau où les moyens charivariques se trouvent
+employés, et sur lequel je m'abstenais d'émettre une opinion: «Vous
+devez pourtant aimer cela, vous?&mdash;Oui, j'aime cela, comme on aime à
+boire du vitriol et à manger de l'arsenic.»</p>
+
+<p>Plus tard, un célèbre chanteur, qu'on cite aujourd'hui comme l'un des
+plus ardents antagonistes de la musique de l'avenir, me fit le même
+compliment. Il a écrit un opéra où, dans une scène importante, la
+canaille juive insulte un captif. Pour mieux rendre l'effet des huées
+populaires, ce réaliste a écrit un orchestre et un ch&oelig;ur charivariques
+en discordances continues. Enchanté de sa noble audace, l'auteur,
+ouvrant un jour sa partition à l'endroit de la cacophonie, me dit, sans
+malice<a name="page_303" id="page_303"></a> aucune, je me plais à le reconnaître: «Il faut que je vous
+montre cette scène; <i>elle doit vous plaire</i>.» Je ne répondis rien, et il
+ne fut question ni de vitriol ni d'arsenic. Mais, puisque aujourd'hui je
+parle et que j'ai encore le singulier compliment sur le c&oelig;ur, je lui
+dirai:</p>
+
+<p>«Non, mon cher D***, cela ne doit pas me plaire, et cela me déplaît au
+contraire horriblement. En me traitant de réaliste charivariseur, vous
+m'avez calomnié. Vous vous prononcez à cette heure, dit-on, contre
+Wagner et ses adeptes, et ils ont plus de droit de vous classer parmi
+les serpents à sonnettes de la musique de l'avenir, vous le musicien aux
+trois quarts italien, capable et coupable de cette horreur, que vous
+n'en avez de me placer même parmi les aigles de cette école, moi, le
+musicien aux trois quarts Allemand, qui n'ai jamais rien écrit de
+pareil, non, jamais, et je vous défie de me prouver le contraire.
+Allons, invitez un de vos condisciples; faites apporter des coupes de
+cuivre oxydé; versez du vitriol et buvez: moi, j'aime mieux de l'eau,
+fût-elle tiède, ou un opéra de Cimarosa.»<a name="page_304" id="page_304"></a></p>
+
+<h2><a name="SUNT_LACRYMAE_RERUM" id="SUNT_LACRYMAE_RERUM"></a>SUNT LACRYMÆ RERUM</h2>
+
+<p>On ne sait pas assez, en général, au prix de quels labeurs la partition
+d'un grand opéra est produite, et par quelle autre série d'efforts, bien
+plus pénibles et bien plus douloureux encore, sa présentation au public
+est obtenue. Le compositeur, obligé de recourir à deux ou trois cents
+intermédiaires, est un homme prédestiné à souffrir. Ni les influences
+morales, ni la puissance réelle déguisée sous toutes les formes,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ni l'or ni la grandeur ne le rendent heureux,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et ces divinités n'accordent à ses v&oelig;ux</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que des biens peu certains, des plaisirs peu tranquilles.</span><br />
+</p>
+
+<p>On ne voit à l'abri des mille tourments qu'entraîne la composition d'une
+&oelig;uvre musicale que le grand virtuose assez doué pour pouvoir
+interpréter lui-même ses inspirations. C'est dire assez qu'en un certain
+genre de musique cet auteur est presque un phénix, et qu'en musique
+dramatique ou symphonique ou religieuse, exigeant le concours d'une
+foule d'intelligences animées d'un bon vouloir, ce phénix ne peut
+exister. Sophocle, dit-on, récitait ses poëmes aux solennités olympiques
+de la Grèce, et par cette simple récitation exaltait jusqu'à
+l'enthousiasme, attendrissait jusqu'aux larmes son immense auditoire.
+Voilà un exemple de l'auteur heureux, puissant, radieux, presque divin!
+On l'écoutait, on l'applaudissait, on le devinait à tel<a name="page_305" id="page_305"></a> point, que les
+quatre cinquièmes de ses auditeurs l'applaudissaient même sans
+l'entendre.</p>
+
+<p>Essayez donc aujourd'hui de chanter un opéra que vous aurez composé
+devant le moindre petit auditoire de six mille personnes (car un pareil
+public, qu'est-il, comparé aux multitudes que les jeux olympiques
+attiraient?), aujourd'hui que les compositeurs chantent encore plus mal
+que les chanteurs de profession; maintenant que l'on se moque de la lyre
+à quatre cordes, que l'on exige des orchestres de quatre-vingts
+musiciens, des ch&oelig;urs de quatre-vingts voix, à cette heure de
+communisme insensé où le dernier paltoquet, ayant payé ou sans avoir
+payé sa place au parterre, prétend avoir le <i>droit</i> (j'aime ce vieux mot
+plus bouffon qu'il n'est long) d'entendre tout ce qui se dit, tout ce
+qui se chante ou se crie sur la scène, tout ce qui se joue dans les plus
+mystérieuses catacombes de l'orchestre, tout ce qui se hurle et se vagit
+dans les replis les plus cachés des ch&oelig;urs; aujourd'hui que la foi dans
+l'art n'existe plus, dans un temps où non-seulement elle ne saurait
+transporter des hommes, mais où les montagnes elles-mêmes restent
+sourdes à sa voix et ne répondent à ses pressants appels que par la plus
+insolente inertie, la plus blasphématoire immobilité!</p>
+
+<p>Non, il faut payer comptant maintenant pour obtenir un succès, et payer
+cher et souvent. Demandez à nos grands maîtres ce que leur coûte la
+gloire bon an, mal an, ils ne vous le diront pas, mais ils le savent. Et
+cette gloire une fois acquise, devenue une propriété incontestée,
+presque incontestable, croyez-vous qu'elle va leur servir à
+l'implantation de la foi? Croyez-vous qu'on va imiter les Athéniens et
+dire en applaudissant: «Je n'entends rien, mais Sophocle parle, et ce
+qu'il dit doit être sublime?» Tout au contraire, à chaque nouvel ouvrage
+que produisent les Sophocles modernes, c'est à recommencer. Nos modernes
+Athéniens, qui n'écoutent guère, mais qui entendent néanmoins de toute
+la longueur de leurs oreilles, n'ont garde, en pareil cas, d'applaudir
+avec les connaisseurs du<a name="page_306" id="page_306"></a> parterre, et rient même, les malheureux! de
+l'ardeur de ces savants applaudissements. On a beau leur dire: C'est du
+Sophocle! Ils restent immobiles comme des collines ou folâtrent autour
+du succès comme des agneaux.</p>
+
+<p>Et ce sont ces folâtreries surtout qui sont à craindre. J'aimerais
+mieux, si j'étais un Sophocle, voir le mont Athos rester ferme et froid
+devant moi, sourd à toutes mes conjurations, qu'être le centre des
+rondes joyeuses d'un troupeau d'agneaux parisiens. Que serait-ce s'il
+s'agissait des béliers et des boucs?... Il n'y a donc, pour dédommager
+de tant de soins les artistes qui produisent sans songer au prix
+commercial de leur &oelig;uvre, que la satisfaction intime de leur conscience
+et leur joie profonde en mesurant l'espace qu'ils ont parcouru sur la
+route du beau. Celui-là fait des centaines de kilomètres et tombe au
+moment où il croit obtenir le prix; celui-ci avance davantage sans
+arriver (car l'idéal ne saurait être atteint), cet autre s'avance moins;
+mais tous progressent cependant, et tous préfèrent ce progrès tel quel
+sous le soleil, et la soif et la fatigue qu'il cause, aux frais abris
+ouverts, aux boissons enivrantes versées par la popularité, pour les
+coureurs insoucieux du but inaccessible et qui lui tournent le dos........</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Ajoutons une assez triste observation au sujet de l'indifférence
+actuelle du public élégant, je ne dirai pas pour l'art, mais pour les
+entreprises les plus sérieuses du théâtre de l'Opéra. Pas plus à la
+première qu'à la centième représentation d'un ouvrage, pas plus à huit
+heures qu'à sept, les propriétaires des premières loges ne sont à leur
+poste. La curiosité même, ce vulgaire sentiment si puissant sur la
+plupart des esprits, est impuissante à les entraîner aujourd'hui.
+L'affiche annoncerait pour le premier acte d'un opéra nouveau un trio
+chanté par l'ange Gabriel, l'archange Michel et sainte Madeleine en
+personne, que l'affiche aurait tort, et la sainte et les deux<a name="page_307" id="page_307"></a> esprits
+célestes chanteraient leur trio devant des loges vides et un parterre
+inattentif, comme de simples mortels. Un autre symptôme non moins
+inquiétant se manifeste encore; autrefois, dans les entr'actes, le foyer
+du public était assez généralement préoccupé de l'&oelig;uvre nouvelle, qu'il
+jugeait toujours fort sévèrement; tout le monde disait: C'est
+détestable, ce n'est pas de la musique, c'est assommant, etc., etc.
+Aujourd'hui on n'en dit rien du tout; il n'est pas plus question de la
+partition que de la pièce. On cause à bâtons rompus de la Bourse, des
+courses du Champ de Mars, des <i>tables tournantes</i>, du succès de
+Tamberlick à Londres, de ceux de mademoiselle Hayes à San-Francisco, du
+dernier hôpital construit par Jenny Lind, du printemps, de la pousse des
+feuilles; l'on dit: Je pars pour Bade, je vais en Angleterre, ou à Nice,
+ou tout simplement à Fontainebleau. Et si quelque spectateur primitif,
+quelque homme de l'âge d'or s'en vient étourdiment jeter au milieu d'une
+conversation cette question saugrenue: Eh bien! qu'en pensez-vous?&mdash;De
+quoi? lui répond-on.&mdash;De l'opéra nouveau!&mdash;Ah!... mais, je n'en pense
+rien, ou du moins je ne me souviens plus de ce que j'en pensais tout à
+l'heure. Je n'y ai pas fait grande attention.</p>
+
+<p>Le public semble, à l'égard de l'Opéra, avoir donné sa démission. C'est
+le tambour-major découragé d'entendre toujours ses virtuoses faire des
+<i>ra</i> pour des <i>fla</i>; il a envoyé sa canne au ministre...........</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+<p>Parfois pourtant il se ranime, il se passionne même, et alors c'est avec
+fureur que ses préventions, ses préjugés, ses engouements, se donnent
+carrière. A la première représentation d'<i>Hernani</i>, de Victor Hugo, au
+moment où le héros du drame s'écrie: «O vieillard stupide! il l'aime!»
+un classique, bondissant d'indignation, s'écria: «Est-il possible?
+<i>vieil as de pique!</i> peut-on se moquer à ce point du public?» Aussitôt
+un romantique, qui avait tout aussi bien entendu, rebondissant
+d'admiration,<a name="page_308" id="page_308"></a> répliqua: «Eh bien, <i>vieil as de pique</i>, qu'y a-t-il là?
+C'est magnifique, c'est la nature prise sur le fait. <i>Vieil as de
+pique</i>, bravo! c'est superbe!»</p>
+
+<p>Voilà comment on juge la musique au théâtre.<a name="page_309" id="page_309"></a></p>
+
+<h2><a name="SYMPHONIES_DE_H_REBER" id="SYMPHONIES_DE_H_REBER"></a>SYMPHONIES DE H. REBER<br /><br />
+STEPHEN HELLER</h2>
+
+<p>En ce temps d'opéras-comiques, d'opérettes, d'opéras de salon, d'opéras
+en plein air, de musique qui va sur l'eau, d'&oelig;uvres utiles enfin
+destinées à soulager de leur labeur quotidien les gens fatigués de
+gagner de l'argent, c'est une singulière idée, n'est-ce pas, que de
+s'occuper d'un compositeur de symphonies? Mais la fantaisie qu'il a eue,
+lui, ce compositeur, d'écrire des symphonies, est bien plus singulière
+encore; car où des travaux de ce genre peuvent-ils, chez nous, conduire
+un musicien? J'ai peur de le savoir. Voici en général ce qui arrive à
+l'artiste qui a le malheur de succomber à la tentation de produire des
+&oelig;uvres de cette nature. S'il a des idées (et il en faut absolument pour
+écrire de la musique pure, sans paroles pour suggérer des semblants de
+phrases, des lieux communs mélodiques, sans aucun accessoire pour amuser
+les yeux de l'auditeur); donc, s'il a des idées, il doit passer un long
+temps à les trier, à les mettre en ordre, à bien examiner leur valeur;
+puis il fait un choix, et il développe avec tout son art celles qui lui
+ont paru les plus saillantes, les plus dignes de figurer dans son
+tableau musical.</p>
+
+<p>Le voilà à l'&oelig;uvre, le voilà acharné à tisser sa trame musicale; son
+imagination s'allume, son c&oelig;ur se gonfle; il tombe en des distractions
+étranges: quand il a travaillé toute la journée<a name="page_310" id="page_310"></a> et qu'à une heure
+avancée du soir il sent le besoin de respirer l'air, il lui arrive de
+sortir sans chapeau et une bougie allumée dans la main. Il se couche et
+ne peut dormir; le peuple harmonieux des instruments de son orchestre se
+livre dans son cerveau à des ébats inconciliables avec le sommeil. Alors
+il trouve ses combinaisons les plus hardies, les plus neuves; il invente
+des phrases originales, il imagine les contrastes les plus impossibles à
+prévoir. C'est l'heure des véritables inspirations, c'est quelquefois
+aussi celle des déceptions. Si, en effet, après avoir eu une belle idée,
+après l'avoir bien envisagée sous toutes ses faces, l'avoir ruminée à
+loisir, il a, comptant sur sa mémoire, la faiblesse de se laisser aller
+au sommeil, remettant au lendemain le soin de l'écrire, presque toujours
+il arrive qu'au réveil tout souvenir de la belle idée a disparu. Le
+malheureux compositeur éprouve alors une torture qu'il faut renoncer à
+décrire; il cherche à ressaisir ce fantôme mélodique ou harmonique dont
+l'apparition l'avait tant charmé, mais c'est en vain, et, s'il en
+retrouve en sa pensée quelques traits épars, ils sont difformes, sans
+lien entre eux, et semblent être le résultat d'un cauchemar et non d'un
+rêve poétique. Il maudit le sommeil: «Si je m'étais levé pour écrire, se
+dit-il, le fantôme ne m'eût pas échappé; c'est une fatalité, n'y pensons
+plus, sortons.» Le voilà marchant tranquillement à quelque distance de
+sa demeure; il ne songe pas à sa symphonie, il fredonne en regardant
+couler l'eau de la rivière, en suivant de l'&oelig;il le vol capricieux des
+oiseaux, quand tout à coup le mouvement de ses pas, coïncidant par
+hasard avec le rhythme de la phrase musicale qu'il avait oubliée, cette
+phrase lui revient, il la reconnaît. «Ah! grand Dieu! s'écrie-t-il, la
+voilà! Cette fois, je ne la perdrai pas!» Il porte vivement la main à sa
+poche: malheur! il n'a sur lui ni album ni crayon; impossible d'écrire.
+Il chante sa phrase; tremblant de l'oublier encore, il la rechante, et
+prend sa course vers sa maison en chantonnant toujours, se heurte contre
+les passants, se fait dire des injures, redouble de<a name="page_311" id="page_311"></a> vitesse, poursuivi
+par les chiens aboyant sur sa trace, arrive enfin, toujours chantant et
+avec un air égaré qui épouvante son portier; il ouvre la porte de son
+appartement, saisit une feuille de papier, écrit d'une main frémissante
+la maudite phrase, et tombe, accablé de fatigue et d'anxiété, mais plein
+de joie; l'idée est à lui, il l'a prise par les ailes. C'est qu'il faut
+bien le reconnaître, pour la plupart des compositeurs, il semble qu'ils
+soient seulement les secrétaires d'un lutin musical qu'ils portent en
+eux, qui leur dicte ses pensées quand il lui plaît, et dont les plus
+ardentes sollicitations ne pourraient vaincre le silence quand il a
+résolu de le garder. De là tant d'irrégularités dans le travail de la
+composition, tant de caprices de la pensée; de là ces moments où le
+secrétaire ne peut écrire assez vite, et ceux où le lutin semble le
+railler en ne lui dictant que des sottises qu'il n'ose confier au
+papier.</p>
+
+<p>Je me souviens que, m'étant mis en tête de faire une cantate avec
+ch&oelig;urs sur le petit poëme de Déranger intitulé le <i>Cinq mai</i>, je
+trouvai assez aisément la musique des premiers vers, mais que je fus
+arrêté court par les deux derniers, les plus importants, puisqu'ils sont
+le refrain de toutes les strophes:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Pauvre soldat, je reverrai la France,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La main d'un fils me fermera les yeux.</span><br />
+</p>
+
+<p>Je m'obstinai en vain pendant plusieurs semaines à chercher une mélodie
+convenable pour ce refrain; je ne trouvais toujours que des banalités
+sans style et sans expression. Enfin j'y renonçai; et par suite la
+composition de la cantate fut abandonnée. Deux ans après, n'y pensant
+plus, je me promenais un jour à Rome sur une rive escarpée du Tibre
+qu'on nomme la <i>promenade du Poussin</i>; m'étant trop approché du bord, la
+terre manqua sous mes pieds, et je tombai dans le fleuve. En tombant,
+l'idée que j'allais me noyer me traversa l'esprit; mais, en m'apercevant
+après la chute que j'en serais quitte pour un<a name="page_312" id="page_312"></a> bain de pieds et que
+j'étais tout bonnement tombé dans la vase, je me mis à rire et je sortis
+du Tibre en chantant:</p>
+
+<p class="c">Pauvre soldat, je reverrai la France,</p>
+
+<p class="nind">précisément sur la phrase si longuement et si inutilement cherchée deux
+ans auparavant: «Ah! m'écriai-je, voilà mon affaire; mieux vaut tard que
+jamais!» Et la cantate s'acheva.</p>
+
+<p>Je reviens à mon symphoniste. Supposons son &oelig;uvre terminée: il la
+relit, l'examine avec attention; il en est content; il trouve, lui
+aussi, <i>que cela est bon</i>. A partir de ce moment, le désir d'en faire
+copier les parties l'obsède, et, après une résistance plus on moins
+longue, il finit toujours par y céder. Il dépense en conséquence, pour
+ces copies, une assez forte somme; mais quoi! il faut bien semer pour
+recueillir! Cherchons maintenant une occasion pour faire entendre la
+nouvelle symphonie. Il y a des sociétés musicales possédant toutes un
+orchestre vaillant et fort capable de bien exécuter de telles &oelig;uvres.
+Hélas! l'occasion peut-être ne viendra jamais. La symphonie n'est pas
+demandée; si l'auteur la propose, elle n'est pas acceptée; si elle est
+acceptée, on la trouve trop difficile, le temps manque pour la bien
+étudier; si on peut la répéter assez et l'exécuter dignement, le public
+la trouve d'un style trop sévère et n'y comprend rien; si, au contraire,
+le public lui fait bon accueil, deux jours après néanmoins elle est
+oubliée, et le compositeur demeure Gros-Jean comme devant. S'il s'avise
+de donner un concert, c'est bien pis: il doit supporter des frais
+énormes pour la salle, les exécutants, les affiches, etc., et payer en
+outre un impôt considérable au fermier du droit des hospices. Sa
+symphonie, entendue une fois, n'en est pas moins rapidement oubliée; il
+s'est donné des peines infinies et il a perdu beaucoup d'argent.</p>
+
+<p>S'il ose proposer ensuite à un éditeur de publier sa partition, celui-ci
+le regarde d'un air étonné, se demandant si le compositeur a perdu la
+tête, et répond: Nous avons beaucoup de<a name="page_313" id="page_313"></a> choses importantes à publier en
+ce moment; la musique d'orchestre se vend fort peu... nous ne pouvons
+pas...» etc., etc. Alors intervient quelquefois un éditeur hardi qui
+croit à l'avenir du compositeur, qui court des risques pour arracher une
+belle &oelig;uvre au néant. Cet éditeur se nomme Brandus ou Richaut; il
+publie la symphonie, il la sauve, elle ne périra pas tout à fait: elle
+sera placée dans dix ou douze bibliothèques musicales en Europe, cinq ou
+six artistes dévoués l'achèteront, elle sera quelque jour écorchée par
+une société philharmonique de province, et puis... et puis... et puis
+voilà!</p>
+
+<p>Telles sont les raisons, sans doute, pour lesquelles le nombre des
+symphonies nouvelles va toujours diminuant. Haydn en écrivit plus de
+cent, Mozart en laissa dix-sept, Beethoven neuf, Mendelssohn trois,
+Schubert une. M. Reber a eu un peu plus de courage que ces derniers; il
+en a écrit quatre, que l'honorable éditeur Richaut vient de publier en
+grande partition. Ce sont des symphonies dans la forme classique adoptée
+par Haydn et par Mozart; chacune se compose de quatre morceaux, un
+allegro, un adagio, un scherzo ou un menuet, et un final d'un mouvement
+vif. Il faut signaler cependant la diversité de caractère des troisièmes
+morceaux de ces quatre symphonies. Celui de la première (en <i>ré</i> mineur)
+est un scherzo à deux temps, vif, léger, étincelant, dans le genre de
+ceux de Mendelssohn. Dans la seconde (en <i>ut</i>), le scherzo est remplacé
+par un morceau d'un mouvement un peu animé, à trois temps, de la famille
+des menuets de Mozart et de Haydn. Le menuet de la troisième (en <i>mi</i>
+bémol) est au contraire un menuet grave, dont le mouvement et le
+caractère sont précisément ceux de l'air de danse qui dans l'origine
+porta ce nom. Enfin le troisième morceau de la quatrième (en <i>sol</i>
+majeur) est un scherzo à trois temps brefs, comme les scherzi de
+Beethoven. De sorte que M. Reber, dans ses symphonies, a donné un
+spécimen des divers genres de troisièmes morceaux adoptés successivement
+par les quatre grands maîtres, Haydn, Mozart, Beethoven<a name="page_314" id="page_314"></a> et Mendelssohn.
+Il a de plus réintégré dans la symphonie (et nous l'en félicitons) le
+menuet lent, le vrai menuet, essentiellement différent du menuet à
+mouvement rapide de Haydn et de Mozart, et dont celui de l'<i>Armide</i>, de
+Gluck, restera l'admirable modèle. On raconte, à propos de ce morceau,
+que, Vestris ayant dit à Gluck, au moment des répétitions générales
+d'<i>Armide</i>: «Eh bien, chevalier, avez-vous fait mon menuet?» Gluck lui
+répondit: «Oui, mais il est d'un style si grand, que vous serez obligé
+de le danser sur la place du Carrousel.»</p>
+
+<p>Le style mélodique de M. Reber est toujours distingué et pur; dans
+quelques parties de ses trios de piano avec instruments à cordes, il
+offre une tendance à l'archaïsme, il rappelle les formes des maîtres
+anciens tels que Rameau, Couperin, mais avec une ampleur et une richesse
+de développements que ces vieux maîtres n'ont pas connues. Il est plus
+moderne dans ses symphonies. Son harmonie est plus hardie que celle de
+Haydn et de Mozart, sans indiquer pourtant le moindre penchant pour les
+discordances féroces, pour le style charivarique systématiquement adopté
+depuis quatre ou cinq ans par quelques musiciens allemands dont la
+raison n'est pas bien saine, et qui fait à cette heure l'épouvante et
+l'horreur de la civilisation musicale.</p>
+
+<p>Quant à l'instrumentation de ses symphonies, elle est soignée, fine,
+souvent ingénieuse et tout à fait exempte de brutalités. Chaque partie
+est dessinée avec un soin et un art exquis. L'orchestre est composé
+comme celui de Mozart; les instruments à grande voix, tels que les
+trombones, en sont exclus; on n'y trouve pas non plus les instruments à
+percussion, autres que les timbales, ni les modernes instruments à vent.
+Inutile d'ajouter que la main de l'habile contre-pointiste se décèle
+partout, et que les diverses parties de l'orchestre se croisent, se
+poursuivent, s'imitent avec une aisance et une liberté d'allures dont la
+clarté de l'ensemble n'a jamais rien à souffrir. Enfin il me semble
+qu'un des mérites les plus évidents<a name="page_315" id="page_315"></a> de M. Reber est dans la disposition
+générale de ses morceaux, dans le ménagement des effets et dans l'art si
+rare de s'arrêter à temps. Sans se renfermer dans des proportions
+mesquines, il ne va pourtant jamais au delà du point où l'auditeur peut
+se fatiguer à le suivre, et il semble avoir toujours présent à la pensée
+l'aphorisme de Boileau:</p>
+
+<p class="c">Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.</p>
+
+<p>Je ne sais si les quatre symphonies de M. Reber ont été exécutées aux
+concerts du Conservatoire, mais j'en ai entendu deux il y a quelques
+années dans ces solennités où il est si difficile d'être admis, et l'une
+et l'autre y obtinrent un brillant succès.</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>Stephen Heller me semble appartenir, lui aussi, à la famille peu
+nombreuse des musiciens résignés qui aiment et respectent leur art. Il a
+un grand talent, beaucoup d'esprit, une patience à toute épreuve, une
+ambition modeste, et des convictions que ses études, ses observations de
+chaque jour et son bon sens, rendent inébranlables. Pianiste
+très-habile, il compose pour le piano et ne fait point valoir lui-même
+ses &oelig;uvres, ne jouant jamais en public; il ne leur donne point cet
+aspect brillanté uni à une facilité lâche et plate qui assure le succès
+de la plupart des &oelig;uvres destinées aux salons; ses productions, où
+toutes les ressources de l'art moderne du piano sont employées, ne
+présentent point non plus ce grimoire inabordable qui fait acheter
+certaines <i>études</i> par des gens incapables d'en exécuter quatre mesures,
+mais désireux de les étaler sur leur piano pour faire croire qu'ils
+peuvent les jouer. On ne peut reprocher à Heller aucun genre de
+charlatanisme. Il a même renoncé depuis quelques années à donner des
+leçons, se privant ainsi de<a name="page_316" id="page_316"></a> l'avantage, plus grand qu'on ne pense,
+d'avoir des élèves pour le prôner. Il écrit tranquillement, à son heure,
+de belles &oelig;uvres, riches d'idées, d'un coloris suave en général,
+quelquefois aussi très-vif, qui se répandent peu à peu partout où l'art
+du piano est cultivé d'une façon sérieuse; sa réputation grandit, il vit
+tranquille, et les ridicules du monde musical le font à peine sourire. O
+trop heureux homme!<a name="page_317" id="page_317"></a></p>
+
+<h2><a name="ROMEO_ET_JULIETTE" id="ROMEO_ET_JULIETTE"></a>ROMÉO ET JULIETTE<br />
+<small>OPÉRA EN QUATRE ACTES DE BELLINI</small><br /><br />
+<small>SA PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE DE L'OPÉRA<br />
+DÉBUTS DE MADAME VESTVALI</small></h2>
+
+<p>Il existe à cette heure cinq opéras de ce nom dont le drame immortel de
+Shakspeare est censé avoir fourni le sujet. Rien cependant ne ressemble
+moins au chef-d'&oelig;uvre du poëte anglais que les libretti, pour la
+plupart difformes, mesquins, et quelquefois niais jusqu'à l'imbécillité,
+que divers compositeurs ont mis en musique. Tous les librettistes ont
+prétendu néanmoins s'inspirer de Shakspeare et allumer leur flambeau à
+son soleil d'amour. Pâles flambeaux dont trois sont à peine de petites
+bougies roses, dont un seul jeta en fumant quelque éclat, et dont
+l'autre ne peut être comparé qu'au bout de chandelle d'un chiffonnier!</p>
+
+<p>Ce que les tailleurs de libretti français et italiens, à l'exception de
+M. Romani (qui est, je crois, l'auteur de celui de Bellini), ont fait de
+l'&oelig;uvre shakspearienne dépasse tout ce qu'on peut imaginer de puéril et
+d'insensé. Ce n'est pas qu'il soit possible de transformer un drame
+quelconque en opéra sans le modifier, le déranger, le gâter plus ou
+moins. Je le sais. Mais il y a tant de manières intelligentes de faire
+ce travail profanateur, imposé par les exigences de la musique! Par
+exemple, bien qu'on n'ait pas pu conserver tous les personnages du
+<i>Roméo<a name="page_318" id="page_318"></a></i> de Shakspeare, comment n'est-il jamais venu à la pensée de l'un
+des auteurs arrangeurs de garder au moins un de ceux que tous ils ont
+supprimés? Dans les deux opéras français qui se jouaient sur des
+théâtres où régnait l'opéra-comique, comment ne s'est-on pas avisé de
+faire paraître ou Mercutio, ou la nourrice, deux personnages si
+différents des acteurs principaux et qui eussent donné au musicien
+l'occasion de placer dans sa partition de si piquants contrastes? En
+revanche, dans ces deux productions, de mérites si inégaux, plusieurs
+personnages nouveaux furent introduits. Ou y trouve un Antonio, un
+Alberti, un Cébas, un Gennaro, un Adriani, une Nisa, une Cécile, etc.;
+et pour quels emplois, pour arriver à quels résultats?...</p>
+
+<p>Dans les deux opéras français le dénoûment est heureux. Les dénoûments
+funestes étaient alors repoussés sur tous nos théâtres lyriques; on y
+avait interdit le spectacle de la mort par égard pour l'extrême
+sensibilité du public. Dans les trois opéras italiens, au contraire, la
+catastrophe finale est admise. Roméo s'empoisonne, Juliette se donne un
+petit coup avec un joli petit poignard en vermeil; elle s'assied
+doucement sur le théâtre, à côté du corps de Roméo, pousse un petit
+«ah!» bien gentil qui représente son dernier soupir, et tout est dit.</p>
+
+<p>Bien entendu que ni Français ni Italiens, pas plus que les Anglais
+eux-mêmes sur leurs théâtres consacrés au <i>drame légitime</i>, n'ont osé
+conserver dans son intégrité le caractère de Roméo et laisser seulement
+soupçonner son premier amour pour Rosaline. Fi donc? supposer que le
+jeune Montaigu ait pu aimer d'abord une autre que la fille de Capulet!
+ce serait indigne de l'idée que l'on se fait de ce modèle des amants,
+cela le dépoétiserait tout à fait; le public n'est composé que d'âmes si
+constantes et si pures!...</p>
+
+<p>Et pourtant combien est profonde la leçon qu'a voulu donner le poëte!
+Combien de fois ne croit-on pas aimer avant de connaître le véritable
+amour! Combien de Roméo sont morts sans l'avoir connu! Combien d'autres
+ont senti leur c&oelig;ur saigner<a name="page_319" id="page_319"></a> durant de longues années pour une
+<i>Rosaline</i> séparée de leur âme par des abîmes dont ils ne voulaient pas
+voir la profondeur!... Combien d'entre eux ont dit à un ami: «<i>Je me
+cherche et ne me trouve plus; ce n'est pas Roméo que tu vois, il est
+ailleurs. Adieu, tu ne saurais m'apprendre le secret d'oublier!</i>»
+Combien de fois l'amoureux de Rosaline entend-il Mercutio lui dire:
+«<i>Viens, nous saurons bien te tirer de ce bourbier d'amour</i>,» et
+répond-il par un sourire d'incrédulité au joyeux philosophe, qui
+s'éloigne fatigué de la tristesse de Roméo, en disant: «<i>Cette Rosaline
+au visage pâle et au c&oelig;ur de marbre le tourmente à tel point qu'il en
+deviendra fou.</i>» Jusqu'au moment où, parmi les splendeurs de la fête
+donnée par le riche Capulet, il aperçoit Juliette, et à peine a-t-il
+entendu quelques mots de cette voix émue, qu'il reconnaît l'être tant
+cherché, que son c&oelig;ur bondit et se dilate en aspirant la poétique
+flamme, et que l'image de Rosaline s'évanouit comme un spectre au lever
+du soleil. Et après la fête, errant à l'entour de la maison de Capulet,
+en proie à une angoisse divine, pressentant l'immense révolution qui va
+s'opérer en lui, il entend l'aveu de la noble fille, il tremble
+d'étonnement et de joie; et alors commence l'immortel dialogue digne des
+anges du ciel:</p>
+
+<p class="c">JULIETTE.</p>
+
+<p>Je t'ai donné mon c&oelig;ur avant que tu me l'aies demandé, et je
+voudrais qu'il fût encore à donner.</p>
+
+<p class="c">ROMÉO.</p>
+
+<p>Pour me le refuser? Est-ce pour cela, mon amour?</p>
+
+<p class="c">JULIETTE.</p>
+
+<p>Non, pour être franche avec toi et te le donner de nouveau...</p>
+
+<p class="c">ROMÉO.</p>
+
+<p>O nuit fortunée! nuit divine! j'ai peur que tout ceci ne soit qu'un
+rêve; je n'ose croire à la réalité de tant de bonheur!</p>
+
+<p>Mais il faut se quitter, et le c&oelig;ur de Roméo sent l'étreinte d'une
+douleur intense, et il dit à l'aimée: «Je ne conçois pas qu'on puisse
+nous séparer, j'ai peine à comprendre que je doive te quitter, même pour
+quelques heures seulement. Entends,<a name="page_320" id="page_320"></a> parmi les harmonies qui jaillissent
+au loin, ce long cri douloureux qui s'élève... Il semble sortir de ma
+poitrine... Vois ces splendeurs du ciel, vois toutes ces lumières
+brillantes, ne dirait-on pas que les fées ont illuminé leur palais pour
+y fêter notre amour?...» Et Juliette palpitante ne répond que par des
+larmes. Et le vrai grand amour est né, immense, inexprimable, armé de
+toutes les puissances de l'imagination, du c&oelig;ur et des sens. Roméo et
+Juliette, qui existaient seulement, vivent aujourd'hui, ils s'aiment...</p>
+
+<p class="c"><i>Shakspeare! Father!</i></p>
+
+<p>Et quand on connaît le merveilleux poëme écrit en caractères de flamme,
+et qu'on lui compare tant de grotesques libretti appelés opéras, qu'on
+en a tirés, froides rapsodies écrites avec les sucs du concombre et du
+nénufar, il faut dire:</p>
+
+<p class="c"><i>Shakspeare! God!</i></p>
+
+<p class="nind">et songer que l'outrage ne peut l'atteindre.</p>
+
+<p>Des cinq opéras dont j'ai parlé en commençant, le <i>Roméo</i> de Steibelt,
+représenté pour la première fois sur le théâtre Feydeau, le 10 septembre
+1793, est immensément supérieur aux autres. C'est une partition, cela
+existe; il y a du style, du sentiment, de l'invention, des nouveautés
+d'harmonie et d'instrumentation même fort remarquables, et qui durent
+paraître à cette époque de véritables hardiesses. Il y a une ouverture
+bien dessinée, pleine d'accents pathétiques et énergiques, savamment
+traitée, un très-bel air précédé d'un beau récitatif:</p>
+
+<p class="c">Du calme de la nuit tout ressent les doux charmes,</p>
+
+<p class="nind">dont l'andante est d'un tour mélodique expressif et distingué, et que
+l'auteur a eu l'incroyable audace de finir sur la troisième note du ton
+sans rabâcher la cadence finale, ainsi que la plupart de ses
+contemporains.</p>
+
+<p>Cet air a pour sujet la seconde scène du troisième acte du<a name="page_321" id="page_321"></a> <i>Roméo</i> de
+Shakspeare, où Juliette, seule dans sa chambre, et mariée dans la
+journée à Roméo, attend son jeune époux.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Ferme tes épais rideaux, ô nuit, reine des amoureux mystères;
+dérobe-les aux yeux indiscrets, et que Roméo s'élance dans mes
+bras, inaperçu, invisible!&mdash;Le bonheur des amants n'a besoin d'être
+éclairé que par la présence radieuse de l'objet aimé, et c'est la
+nuit qui lui convient le mieux.&mdash;Viens donc, nuit solennelle,
+matrone au maintien grave, au noir vêtement, guide mes pas dans la
+lice où je dois trouver mon vainqueur.»</p></div>
+
+<p>Il faut signaler encore dans l'&oelig;uvre de Steibelt un air avec ch&oelig;ur du
+vieux Capulet, plein de mouvement et d'un caractère farouche:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Oui, la fureur de se venger</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Est un <i>premier</i> besoin de l'âme!</span><br />
+</p>
+
+<p>La marche funèbre:</p>
+
+<p class="c">Grâces, vertus, soyez en deuil!</p>
+
+<p class="nind">et l'air de Juliette, quand elle va boire le narcotique. C'est
+dramatique, c'est même fort émouvant; mais quelle distance, grand Dieu!
+de cette inspiration musicale, si bien ménagé qu'en soit l'intérêt
+jusqu'à la fin, au prodigieux crescendo de Shakspeare (qui fut le
+véritable inventeur du crescendo), morceau dont le pendant ne se trouve
+qu'à la quatrième scène du troisième acte d'<i>Hamlet</i>, commençant par ces
+mots: «Eh bien! ma mère, que me voulez-vous?» Quelle marée montante de
+terreurs que ce long monologue de Juliette:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>What if it be a poison which the friar</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Subtily hath minister'd to have me dead...</i></span><br />
+</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Mais si c'est du poison que le moine m'a remis pour me donner la
+mort, dans la crainte du déshonneur qu'attirerait sur lui ce
+mariage, parce qu'il m'a déjà mariée à Roméo? J'ai peur! Non, cela
+ne saurait être; c'est un homme d'une sainteté éprouvée: rejetons
+loin de moi cette odieuse pensée.&mdash;Mais si, une fois enfermée dans
+la tombe, je m'éveille avant que Roméo vienne me délivrer? Oh! ce
+serait horrible! nul air pur<a name="page_322" id="page_322"></a> ne pénètre dans ce redoutable caveau,
+et j'y serais infailliblement suffoquée avant l'arrivée de mon
+Roméo. Ou, si je vis, que deviendrai-je dans les ténèbres de la
+nuit et de la mort, au milieu des terreurs de ce funèbre séjour,
+qui depuis tant de siècles a reçu les ossements de mes ancêtres; où
+Tybalt, saignant encore, fraîchement inhumé, pourrit dans son
+linceul; où, à certaines heures de la nuit, on prétend que les
+esprits reviennent? Hélas! hélas! si je me réveille avant l'heure,
+au milieu d'exhalaisons infectes, de gémissements comme ceux de la
+mandragore qu'on déracine, voix étranges qu'un mortel ne peut
+entendre sans être frappé de démence! O mon Dieu! entourée de ces
+épouvantables terreurs, j'en deviendrai folle; mes mains insensées
+joueront avec les squelettes de mes ancêtres! J'arracherai de son
+linceul le cadavre sanglant de Tybalt, et dans mon aveugle
+frénésie, transformant en massue l'un des ossements de mes pères,
+je m'en servirai pour me briser le crâne.&mdash;Oh! il me semble voir
+l'ombre de Tybalt; il cherche Roméo, dont la fatale épée a percé sa
+poitrine.&mdash;Arrête, Tybalt; arrête! Roméo! Roméo! Roméo! voilà le
+breuvage! Je bois à toi!»</p></div>
+
+<p>La musique, j'ose le croire, peut aller jusque-là; mais quand y est-elle
+allée, je ne sais. En entendant à la représentation ces deux terribles
+scènes, il m'a toujours semblé sentir mon cerveau tournoyer dans mon
+crâne et mes os craquer dans ma chair... et je n'oublierai jamais ce cri
+prodigieux d'amour et d'angoisse qu'une seule fois j'entendis:</p>
+
+<p class="c"><i>Romeo! Romeo!&mdash;Here's drink!&mdash;I drink to thee!</i></p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Et vous voulez qu'après avoir connu de telles &oelig;uvres, éprouvé de telles
+impressions, on prenne au sérieux vos petites passions tièdes, vos
+petits amours de cire à mettre sous un bocal... Vous voulez que ceux qui
+ont vécu toute leur vie dans les contrées où rêvent ces grands lacs
+océaniens, où s'élèvent fières et verdoyantes ces forêts vierges de
+l'art, puissent s'accommoder de vos petits parterres, de vos bordures de
+buis taillées carrément, de vos bocaux où nagent de petits poissons
+rouges, ou de vos mares remplies de crapauds! Pauvres faiseurs de petits
+opéras!...</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><a name="page_323" id="page_323"></a></p>
+
+<p>L'autre partition française portant le titre de Roméo et Juliette, et
+presque inconnue aujourd'hui, est, malheureusement pour notre
+amour-propre national, de Dalayrac. L'auteur de l'abominable livret eut
+l'esprit de ne pas se nommer. Cela est misérable, plat, bête, en tout et
+partout. On dirait d'une &oelig;uvre composée par deux imbéciles qui ne
+connaissent ni la passion, ni le sentiment, ni le bon sens, ni le
+français, ni la musique.</p>
+
+<p>Dans ces deux opéras, au moins le rôle de Roméo est écrit pour un homme.
+Les trois maestri italiens ont, au contraire, voulu que l'amant de
+Juliette fût représenté par une femme. C'est un reste des anciennes
+m&oelig;urs musicales de l'école italienne. C'est le résultat de la
+préoccupation constante d'un sensualisme enfantin. On voulait des femmes
+pour chanter des rôles d'amants, parce que dans les duos deux voix
+féminines produisent plus aisément les séries de tierces, chères à
+l'oreille italienne. Dans les anciens opéras de cette école, on ne
+trouve presque pas de rôles de basses; les voix graves étaient en
+horreur à ce public de sybarites, friands des douceurs sonores comme les
+enfants le sont des sucreries.</p>
+
+<p>L'opéra de Zingarelli a joui d'une vogue assez longue en France et en
+Italie. C'est une musique tranquille et gracieuse; on n'y voit pas plus
+de traces des caractères shakspeariens, pas plus de prétentions à
+exprimer les passions des personnages que si le compositeur n'eût pas
+compris la langue à laquelle il adaptait ses mélodies. On cite toujours
+un air de Roméo: «Ombra adorata,» air célèbre qui suffit pendant
+longtemps pour attirer le public au Théâtre-Italien de Paris et pour lui
+faire supporter le froid ennui de tout le reste de l'&oelig;uvre. Ce morceau
+est gracieux, élégant et fort bien conduit dans son ensemble; la flûte y
+fait entendre de jolis petits traits qui dialoguent heureusement avec
+des fragments de la phrase vocale. Tout est presque souriant dans cet
+air. Roméo qui va mourir y exprime sa joie de retrouver bientôt
+Juliette, et de jouir des pures délices de l'amour au séjour
+bienheureux:<a name="page_324" id="page_324"></a></p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Nel fortunato Eliso</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Avrà contenti il cor.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Juliette chante des morceaux mélangés d'accents vrais et de
+bouffonneries musicales. Dans un grand air, par exemple, elle s'écrie:
+«Qu'il n'est pas une âme aussi accablée de maux que la sienne.»</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Non v'é un alma a questo eccesso</i></span><br />
+<span style="margin-left: 4em;"><i>Sventurata al par di me.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Puis elle se recueille un instant, et partant <i>con brio</i>, vocalise <i>sans
+paroles</i> de longues séries de triolets de l'effet le plus joyeux, et
+dont les facéties des premiers violons augmentent encore l'<i>allegria</i>.</p>
+
+<p>Quant au duo final, à la scène terrible où Juliette, qui croyait toucher
+au bonheur, apprend que Roméo est empoisonné, assiste à son agonie, et
+meurt enfin sur son corps, rien de plus calme que ces angoisses, rien de
+plus charmant que ces convulsions; c'est le cas ou jamais de dire, comme
+Hamlet: «<i>They do but jest, poison in jest.</i> Ils ne font que plaisanter,
+c'est du poison pour rire.»</p>
+
+<p>Du <i>Roméo</i> de Vaccaï ou n'exécute plus guère que le troisième acte,
+généralement cité comme un morceau plein de passion et d'une belle
+couleur dramatique. Je l'ai entendu à Londres, et je n'y ai vu, je
+l'avoue, ni couleur ni passion. Les deux amants s'y désespèrent encore
+d'une façon fort calme. <i>They do but jest, poison in jest.</i> Je ne sais
+s'il est vrai que ce troisième acte soit celui qui forme maintenant le
+quatrième de l'opéra de Bellini qu'on vient de représenter à l'Opéra, je
+ne l'ai pas reconnu. On trouvait, disait-on il y a quelques semaines, le
+dernier acte de Bellini <i>trop faible</i>. Le poison y semblait trop <i>in
+jest</i>... Il faut que cela soit prodigieux. Je l'entendis à Florence il y
+a vingt-cinq ans, et je n'ai conservé du dénoûment aucun souvenir.</p>
+
+<p>Ce <i>Roméo</i>, cinquième du nom, bien qu'il soit l'une des plus médiocres
+partitions de Bellini, contient de jolies choses et<a name="page_325" id="page_325"></a> un finale plein
+d'élan, où se déploie une belle phrase chantée à l'unisson par les deux
+amants. Ce passage me frappa le jour où je l'entendis pour la première
+fois au théâtre de la Pergola. Il était bien rendu de toutes façons. Les
+deux amants étaient séparés de force par leurs parents furieux; les
+Montaigus retenaient Roméo, les Capulets Juliette; mais au dernier
+retour de la belle phrase:</p>
+
+<p class="c">Nous nous reverrons au ciel!</p>
+
+<p class="nind">s'échappant tous les deux des mains de leurs persécuteurs, ils
+s'élançaient dans les bras l'un de l'autre et s'embrassaient avec une
+fureur toute shakspearienne. A ce moment on commençait à croire à leur
+amour. On s'est bien gardé à l'Opéra de risquer <i>cette hardiesse</i>; il
+n'est pas décent en France que deux amants sur un théâtre s'embrassent
+ainsi à corps perdu. Cela n'est pas convenable. Autant qu'il m'en
+souvienne, le doux Bellini n'avait employé dans son <i>Roméo</i> qu'une
+instrumentation modérée. Il n'y avait mis ni tambour ni grosse caisse;
+son orchestre a été pourvu à l'Opéra de ces deux auxiliaires de première
+nécessité. Puisqu'il y a des scènes de guerre civile dans le drame,
+l'orchestre peut-il se passer de tambour? et peut-on chanter et danser
+aujourd'hui sans grosse caisse? Pourtant, au moment où Juliette se
+traîne aux pieds de son père en poussant des cris de désespoir, la
+grosse caisse, frappant imperturbablement les temps forts de la mesure
+avec une pompeuse régularité, produit, il faut l'avouer, un effet d'un
+comique irrésistible. Comme son bruit domine tout et attire l'attention,
+on ne pense plus à Juliette, et l'on croit entendre une musique
+militaire marchant en tête d'une légion de la garde nationale.</p>
+
+<p>Les airs de danse intercalés dans la partition de Bellini n'ont pas une
+bien grande valeur; ils manquent de charme et d'entrain. Un andante
+pourtant a fait plaisir: c'est celui qui a pour thème l'air de la
+<i>Straniera</i>:</p>
+
+<p class="c"><i>Meco tu vieni, ô misera.</i></p>
+
+<p><a name="page_326" id="page_326"></a></p>
+
+<p class="nind">l'une des plus touchantes inspirations de Bellini. On danse là-dessus...
+Mais quoi! on danse sur tout. On fait tout sur tout.</p>
+
+<p>Les costumes n'offrent rien de remarquable; celui de Lorenzo seul a été
+fort remarqué; c'est une houppelande fourrée de martre. Le bon Lorenzo
+est vêtu comme un Polonais. Il faisait donc bien froid à Vérone dans ce
+temps-là?... Marié, qui remplissait ce rôle fourré, était enrhumé (<i>it
+is the cause</i>). Il a eu plusieurs accidents vocaux. Gueymard est un
+Thybald très-énergique. Madame Gueymard a chanté d'une façon musicale et
+avec sa voix d'or le rôle de Juliette. La débutante, madame Vestvali,
+est une grande et belle personne dont la voix de contralto, très-étendue
+au grave, est dépourvue d'éclat dans le médium. Sa vocalisation est peu
+aisée, et l'attaque du son, dans l'octave supérieure surtout, manque
+parfois de justesse. Elle a joué Roméo avec beaucoup de... dignité.</p>
+
+<p>La scène du tombeau, représentée par les grands artistes anglais,
+restera comme la plus sublime merveille de l'art dramatique. A ce nom de
+Roméo, qui s'exhale faiblement des lèvres de Juliette renaissante, le
+jeune Montaigu, frappé de stupeur, demeure un instant immobile; un
+second appel plus tendre attire son regard vers le monument, un
+mouvement de Juliette dissipe son doute. Elle vit! il s'élance sur la
+couche funèbre, en arrache le corps adoré en déchirant voiles et
+linceul, l'apporte sur l'avant-scène, le soutient debout entre ses bras.
+Juliette tourne languissamment ses yeux ternes autour d'elle, Roméo
+l'interpelle, la presse dans une étreinte éperdue, écarte les cheveux
+qui cachent son front pâle, couvre son visage de baisers furieux, éclate
+en rires convulsifs; dans sa joie déchirante, il a oublié qu'il va
+mourir. Juliette respire. Juliette! Juliette!... Mais une douleur
+affreuse l'avertit; le poison est à l'&oelig;uvre et lui ronge les
+entrailles!... «<i>O potent poison! Capulet! Capulet! grâce!</i>» Il se
+traîne à genoux, délirant, croyant voir le père de Juliette qui vient la
+lui ravir encore...</p>
+
+<p>Cette même scène, dans l'opéra nouveau devient ceci:<a name="page_327" id="page_327"></a></p>
+
+<p>Des gradins sont pratiqués de chaque côté du tombeau de Juliette, afin
+qu'elle puisse en descendre commodément et décemment. Elle en descend en
+effet, et s'avance à pas comptés vers son amant immobile. Et les voilà
+qui s'entretiennent de leurs petites affaires, et s'expliquent bien des
+choses fort tranquillement.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">ROMÉO.</p>
+
+<p>Que vois-je!</p>
+
+<p class="c">JULIETTE.</p>
+
+<p class="poem">Roméo!</p>
+
+<p class="c">ROMÉO.</p>
+
+<p class="poem">Juliette vivante!</p>
+
+<p class="c">JULIETTE.</p>
+
+<p class="poem">&nbsp; &nbsp; D'une mort apparente<br />
+ &nbsp; &nbsp; Le réveil <i>en ce jour</i><br />
+ A ton amour va donc me rendre!</p>
+
+<p class="c">ROMÉO.</p>
+
+<p><i>Dis-tu vrai?</i></p>
+
+<p class="c">JULIETTE.</p>
+
+<p class="c">Lorenzo n'a-t-il pu te l'apprendre?</p>
+
+<p class="c">ROMÉO.</p>
+
+<p class="poem">Sans rien savoir, sans rien comprendre,<br />
+ J'ai cru <i>pour mon malheur</i> te perdre sans retour.</p>
+
+<p class="c">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c"><i>Are there no stones in heaven?</i></p>
+
+<p>Non, il n'y a pas de carreaux au ciel. La question d'Othello est
+oiseuse. Non, il n'y a rien de beau, il n'y a rien de laid, il n'y a ni
+vrai, ni faux, ni sublime, ni absurde: tout est égal. Le public le sait
+bien, lui, ce modèle d'indifférence impassible.</p>
+
+<p>Calmons-nous... Au point de vue de l'art... (il n'est pas question
+d'art) au point de vue des intérêts pécuniaires de l'Opéra, nous croyons
+que le directeur de ce beau grand théâtre, en engageant madame Vestvali
+et en mettant en scène le <i>Roméo</i> de Bellini, a fait une mauvaise
+affaire.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Let us sleep!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>I can no more...</i></span><br />
+</p>
+
+<p><a name="page_328" id="page_328"></a></p>
+
+<h2><a name="A_PROPOS_DUN_BALLET_DE_FAUST" id="A_PROPOS_DUN_BALLET_DE_FAUST"></a>A PROPOS D'UN BALLET DE FAUST<br /><br />
+<small>UN MOT DE BEETHOVEN</small></h2>
+
+<p>L'idée de faire danser Faust est bien la plus prodigieuse qui soit
+jamais entrée dans la tête sans cervelle d'un de ces hommes qui touchent
+à tout, profanent tout sans méchante intention, comme font les merles et
+les moineaux des grands jardins publics, prenant pour perchoir les
+chefs-d'&oelig;uvre de la statuaire. L'auteur du ballet de <i>Faust</i> me paraît
+cent fois plus étonnant que le marquis de Molière occupé à mettre <i>en
+madrigaux toute l'histoire romaine</i>. Quant aux musiciens qui ont voulu
+faire chanter les personnages du célèbre poëme, il faut leur pardonner
+beaucoup, parce qu'ils ont beaucoup aimé et aussi parce que ces
+personnages appartiennent de droit à l'art de la rêverie, de la passion,
+à l'art du vague, de l'infini, à l'art immense des sons.</p>
+
+<p>De combien de dédicaces Goethe l'olympien a été affligé! Combien de
+musiciens lui ont écrit: «O toi!» ou simplement: «O!» auxquels il a
+répondu ou dû répondre: «Je suis bien reconnaissant, monsieur, que vous
+ayez daigné illustrer un poëme qui, sans vous, fût demeuré dans
+l'obscurité, etc.» Il était railleur, le dieu de Weimar, si mal nommé
+pourtant par je ne sais qui le Voltaire de l'Allemagne. Une seule fois
+il trouva son maître dans un musicien. Car, cela paraît prouvé
+maintenant,<a name="page_329" id="page_329"></a> l'art musical n'est pas aussi abrutissant que les gens de
+lettres ont longtemps voulu le faire croire, et depuis un siècle il y a
+eu, dit-on, presque autant de musiciens spirituels que de sots lettrés.</p>
+
+<p>Or donc, Goethe était venu passer quelques semaines à Vienne. Il aimait
+la société de Beethoven, qui venait d'<i>illustrer</i> réellement sa tragédie
+d'<i>Egmont</i>. Errant un jour au Prater avec le Titan mélancolique, les
+passants s'inclinaient avec respect devant les deux promeneurs, et
+Goethe seul répondait à leurs salutations. Impatienté à la fin d'être
+obligé de porter si souvent la main à son chapeau: «Que ces braves gens,
+dit Goethe, sont fatigants avec leurs courbettes!&mdash;Ne vous fâchez pas,
+<i>Excellence</i>, répliqua doucement Beethoven, c'est peut-être moi qu'ils
+saluent.»<a name="page_330" id="page_330"></a></p>
+
+<h2><a name="TO_BE_OR_NOT_TO_BE" id="TO_BE_OR_NOT_TO_BE"></a>TO BE OR NOT TO BE<br /><br />
+<small>PARAPHRASE</small></h2>
+
+<p>Être ou ne pas être, voilà la question. Une âme courageuse doit-elle
+supporter les méchants opéras, les concerts ridicules, les virtuoses
+médiocres, les compositeurs enragés, ou s'armer contre ce torrent de
+maux, et, en le combattant, y mettre un terme? Mourir,&mdash;dormir,&mdash;rien de
+plus. Et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux déchirements de
+l'oreille, aux souffrances du c&oelig;ur et de la raison, aux mille douleurs
+imposées par l'exercice de la critique à notre intelligence et à nos
+sens!&mdash;C'est là un résultat qu'on doit appeler de tous ses
+v&oelig;ux.&mdash;Mourir,&mdash;dormir,&mdash;dormir,&mdash;avoir le cauchemar peut-être.&mdash;Oui,
+voilà le point embarrassant. Savons-nous quelles tortures nous
+éprouverons en songe, dans ce sommeil de la mort, après que nous aurons
+déposé le lourd fardeau de l'existence, quelles folles théories nous
+aurons à examiner, quelles partitions discordantes à entendre, quels
+imbéciles à louer, quels outrages nous verrons infliger aux
+chefs-d'&oelig;uvre, quelles extravagances seront prônées, quels moulins à
+vent pris pour des colosses?</p>
+
+<p>Il y a là de quoi faire réfléchir; c'est cette pensée qui rend les<a name="page_331" id="page_331"></a>
+feuilletons si nombreux et prolonge la vie des malheureux qui les
+écrivent.</p>
+
+<p>Qui, en effet, voudrait supporter la fréquentation d'un monde insensé,
+le spectacle de sa démence, les mépris et les méprises de son ignorance,
+l'injustice de sa justice, la glaciale indifférence des gouvernants? Qui
+voudrait tourbillonner au souffle du vent des passions les moins nobles,
+des intérêts les plus mesquins prenant le nom d'amour de l'art,
+s'abaisser jusqu'à la discussion de l'absurde, être soldat et apprendre
+à son général à commander l'exercice, voyageur et guider son guide qui
+s'égare néanmoins, lorsqu'il suffirait pour se délivrer de cette tâche
+humiliante d'un flacon de chloroforme ou d'une balle à pointe d'acier?
+Qui voudrait se résigner à voir dans ce bas monde le désespoir naître de
+l'espoir, la lassitude de l'inaction, la colère de la patience, n'était
+la crainte de quelque chose de pire par delà le trépas, ce pays ignoré
+d'où nul critique n'est encore revenu?... Voilà ce qui ébranle et
+trouble la volonté...&mdash;Allons, il n'est pas même permis de méditer
+pendant quelques instants; voici la jeune cantatrice Ophélie, armée
+d'une partition et grimaçant un sourire.&mdash;Que voulez-vous de moi? des
+flatteries, n'est-ce pas? toujours, toujours.&mdash;Non, monseigneur; j'ai de
+vous une partition que depuis longtemps je désirais vous rendre.
+Veuillez la recevoir, je vous prie.&mdash;Moi! non certes, je ne vous ai
+jamais rien donné.&mdash;Monseigneur, vous savez très-bien que c'est vous qui
+m'avez fait ce don, et les paroles gracieuses dont vous l'avez
+accompagné en ont encore relevé le prix. Reprenez-le, car, pour un noble
+c&oelig;ur, les dons les plus précieux deviennent sans valeur du moment où
+celui qui les a faits n'a plus pour nous que de l'indifférence. Tenez,
+monseigneur.&mdash;Ah! vous avez du c&oelig;ur?&mdash;Monseigneur?&mdash;Et vous êtes
+cantatrice?&mdash;Que veut dire Votre Altesse?&mdash;Que si vous avez du c&oelig;ur et
+si vous êtes cantatrice, vous devez interdire toute communication entre
+la cantatrice et la femme de c&oelig;ur.&mdash;Quel commerce sied mieux pourtant
+à<a name="page_332" id="page_332"></a> l'une que celui de l'autre?&mdash;Tant s'en faut; car l'influence d'un
+talent comme le vôtre aura plutôt perverti les plus nobles élans du
+c&oelig;ur, que le c&oelig;ur n'aura donné de la noblesse aux aspirations du
+talent. Ceci passait autrefois pour un paradoxe; mais c'est aujourd'hui
+un fait dont la preuve est acquise. Il fut un temps où je vous
+admirais.&mdash;En effet, monseigneur, vous me l'avez fait croire.&mdash;Vous avez
+eu tort de me croire. Mon admiration n'avait rien de réel.&mdash;Je n'en ai
+été que plus trompée.&mdash;Allez vous enfermer dans un cloître. Quelle est
+votre ambition? Un nom célèbre, beaucoup d'argent, les applaudissements
+des sots, un époux titré, le nom de duchesse. Oui, oui, elles rêvent
+toutes d'épouser un prince. Pourquoi vouloir donner le jour à une race
+d'idiots?&mdash;Ayez pitié de lui, ciel miséricordieux!&mdash;Si vous vous mariez,
+je vous donnerai pour dot cette vérité désolante: qu'une femme artiste
+soit froide comme la glace, pure comme la neige, elle n'échappera point
+à la calomnie. Allez au couvent. Adieu; ou s'il vous faut absolument un
+mari, épousez un crétin, c'est ce que vous avez de mieux à faire; car
+les hommes d'esprit savent trop bien les tourments que vous leur
+réservez. Allez au couvent, sans tarder. Adieu.&mdash;Puissances célestes,
+rendez-lui la raison!&mdash;J'ai aussi entendu parler de toutes vos
+coquetteries vocales, de vos plaisantes prétentions, de votre sotte
+vanité. Dieu vous a donné une voix, vous vous en faites une autre. On
+vous confie un chef-d'&oelig;uvre, vous le dénaturez, vous le mutilez, vous
+en changez le caractère, vous l'affublez de misérables ornements, vous y
+faites d'insolentes coupures, vous y introduisez des traits grotesques,
+des arpéges risibles, des trilles facétieux; vous insultez le maître,
+les gens de goût, et l'art, et le bon sens. Allez, qu'on ne m'en parle
+plus. Au couvent! au couvent!» (Il sort.)</p>
+
+<p>La jeune Ophélie n'a pas tout à fait tort, Hamlet a bien un peu perdu la
+tête. Mais on ne s'en apercevra pas dans notre monde musical, où tout le
+monde à cette heure est complétement fou. D'ailleurs, il a des instants
+lucides, ce pauvre prince<a name="page_333" id="page_333"></a> de Danemark; il n'est fou que lorsque le vent
+souffle du nord-nord-ouest; quand le vent est au sud, il sait très-bien
+distinguer un aigle d'une buse.<a name="page_334" id="page_334"></a></p>
+
+<h2><a name="LECOLE_DU_PETIT_CHIEN" id="LECOLE_DU_PETIT_CHIEN"></a>L'ÉCOLE DU PETIT CHIEN</h2>
+
+<p>L'<i>école du petit chien</i> est celle des chanteuses dont la voix
+extraordinairement étendue dans le haut, leur permet de lancer à tout
+bout de chant des contre-<i>mi</i> et des contre-<i>fa</i> aigus, semblables, pour
+le caractère et le plaisir qu'ils font à l'auditeur, au cri d'un
+king's-charles dont on écrase la patte. Madame Cabel, il faut le
+reconnaître, à l'époque où elle pratiquait ce système de chant,
+atteignait toujours son but. Quand elle visait un <i>mi</i> ou un <i>fa</i>, et
+même un <i>sol</i> suraigu, c'était un <i>sol</i>, un <i>fa</i> ou un <i>mi</i> qu'elle
+touchait; mais on ne lui en savait aucun gré; tandis que ses élèves, ou
+imitatrices ne parvenant d'ordinaire qu'au <i>ré</i> dièze s'il s'agit du
+<i>mi</i>, ou au <i>mi</i> s'il s'agit du <i>fa</i>, excitent toujours ainsi des
+transports d'admiration frénétiques. Cette injustice et cette injustesse
+ont fini par dégoûter madame Cabel de son école. C'était fait pour cela.
+Maintenant elle se borne à chanter comme une femme charmante qu'elle
+est, et ne songe plus à imiter ni les petits chiens ni les oiseaux.</p>
+
+<p class="c">FIN</p>
+
+<p><a name="page_335" id="page_335"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="TABLE"
+style="margin:5% 5% 5% 5%;">
+
+<tr><th colspan="2" align="center"><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a><big>TABLE DES MATIÈRES</big></th></tr>
+
+<tr><td class="hang">Musique </td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_001">1</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Étude critique des symphonies de Beethoven</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_015">15</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Quelques mots sur les trios et les sonates de Beethoven</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_060">60</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang"><i>Fidelio</i>, opéra en trois actes de Beethoven; sa représentation au Théâtre-Lyrique</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_065">65</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Beethoven dans l'anneau de Saturne, les médiums</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_083">83</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Les appointements des chanteurs</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_088">88</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Sur l'état actuel de l'art du chant dans les théâtres lyriques de France
+et d'Italie, et sur les causes qui l'ont amené; les grandes salles, les
+claqueurs, les instruments à percussion</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_089">89</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Les mauvais chanteurs, les bons chanteurs, le public, les claqueurs</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_105">105</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">L'<i>Orphée</i> de Gluck, au Théâtre-Lyrique</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_108">108</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Lignes écrites quelque temps après la première représentation d'<i>Orphée</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_122">122</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">L'<i>Alceste</i> d'Euripide, celles de Quinault et de Calsabigi; les partitions
+de Lulli, de Gluck, de Schweizer, de Guglielmi et de Handel sur ce
+sujet</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_130">130</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Reprise de l'<i>Alceste</i> de Gluck, à l'Opéra</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_198">198</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Les instruments ajoutés par les modernes aux partitions des maîtres
+anciens<a name="page_336" id="page_336"></a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_214">214</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Les sons hauts et les sons bas, le haut et le bas du clavier</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_216">216</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Le <i>Freyschütz</i> de Weber</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_219">219</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang"><i>Obéron</i>, opéra fantastique de Ch. M. Weber; sa première représentation
+au Théâtre-Lyrique</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_225">225</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang"><i>Abou-Hassan</i>, opéra en un acte du jeune Weber; l'<i>Enlèvement au sérail</i>,
+opéra en deux actes du jeune Mozart; leur première représentation au
+Théâtre-Lyrique</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_239">239</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Moyen trouvé par M. Delsarte d'accorder les instruments à cordes sans
+le secours de l'oreille</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_244">244</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">La <i>Musique à l'église</i>, par M. Joseph d'Ortigue</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_246">246</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">M&oelig;urs musicales de la Chine</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_252">252</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">A MM. les membres de l'Académie des beaux-arts de l'Institut</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_259">259</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Le diapason</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_278">278</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Les temps sont proches</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_289">289</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Concerts de Richard Wagner, la musique de l'avenir</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_291">291</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang"><i>Sunt Lacrymæ rerum</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_304">304</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">Symphonies de H. Reber, Stephen Heller</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_309">309</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang"><i>Roméo et Juliette</i>, opéra en quatre actes de Bellini; sa première représentation
+au théâtre de l'Opéra; débuts de madame Vestvali</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_317">317</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">A propos d'un ballet de <i>Faust</i>; un mot de Beethoven</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_328">328</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang"><i>To be or not to be</i>, paraphrase</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_330">330</a></td></tr>
+
+<tr><td class="hang">L'école du petit chien</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_334">334</a></td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="center">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">PARIS.&mdash;IMP<span class="ov">RIMERIE SIMON RAÇON ET C<sup>ie</sup>. RUE </span>D'ERFURTH, 1.</p>
+
+<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Ce chapitre fut publié il y a une vingtaine d'années dans
+un livre qui n'existe plus et dont divers fragments sont reproduits dans
+ce volume. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de le retrouver avant
+de nous suivre dans l'étude analytique, que nous allons entreprendre, de
+quelques chefs-d'&oelig;uvre célèbres de l'art musical.
+</p>
+<p class="r">H. B.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Depuis que ces lignes furent écrites nous avons eu
+l'occasion en France et en Angleterre, d'entendre des musiciens arabes,
+chinois et persans, et toutes les expériences qu'il nous a été permis de
+l'aire sur leurs chants, sur leurs instruments, comme aussi les
+questions que nous avons adressées à quelques-uns d'entre eux qui
+parlaient français, tout nous a confirmé dans cette opinion.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> A quelque point de vue que l'on se place, si c'est là
+réellement une intention de Beethoven, et s'il y a quelque chose de vrai
+dans les anecdotes qui circulent à ce sujet, il faut convenir que ce
+caprice est une absurdité.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Qu'on appelle toujours l'<i>adagio</i> ou l'<i>andante</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Cet air, dans la partition, appartient au rôle d'Eurydice.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Ajoutons qu'elle n'a pris avec le texte de son rôle aucune
+des libertés qu'on a dû lui reprocher dans <i>Orphée</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> La lettre, en effet, a paru d'un style trop en dehors des
+habitudes académiques et n'a pas été lue en séance publique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> J'emploie ici les termes adoptés généralement de sons
+<i>hauts</i> et <i>bas</i>, et les verbes <i>monter</i>, <i>descendre</i>, qui n'ont point
+de sens réel, et qu'un usage absurde a pu seul introduire dans la langue
+musicale pour distinguer les sons à vibrations rapides des sons à
+vibrations lentes.</p></div>
+
+</div>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of A travers chants, by Hector Berlioz
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS CHANTS ***
+
+***** This file should be named 37534-h.htm or 37534-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/7/5/3/37534/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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