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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: A travers chants + +Author: Hector Berlioz + +Release Date: September 25, 2011 [EBook #37534] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS CHANTS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + A + + TRAVERS CHANTS + + + + + LIBRAIRIE DE MICHEL LÉVY FRÈRES + + DU MÊME AUTEUR: + + LES + + SOIRÉES DE L'ORCHESTRE + + 2e édition.--Un volume grand in-18 + + LES + + GROTESQUES DE LA MUSIQUE + + Un volume grand in-18. + + PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1. + + + + + A + + TRAVERS CHANTS + + ÉTUDES MUSICALES, ADORATIONS + + BOUTADES ET CRITIQUES + + PAR + + HECTOR BERLIOZ + + Love's labour's lost. (SHAKSPEARE.) + Hostis habet muros... (VIRGILE.) + +[Illustration: colophon] + +PARIS + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE +NOUVELLE + +1862 + +Tous droits réservés + + + + +A + +M. ERNEST LEGOUVÉ + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + + +A + +TRAVERS CHANTS + + + + +MUSIQUE[1] + + +MUSIQUE, art d'émouvoir par des combinaisons de sons les hommes +intelligents et doués d'organes spéciaux et exercés. Définir ainsi la +musique, c'est avouer que nous ne la croyons pas, comme on dit, _faite +pour tout le monde_. Quelles que soient en effet ses conditions +d'existence, quels qu'aient jamais été ses moyens d'action, simples ou +composés, doux ou énergiques, il a toujours paru évident à l'observateur +impartial qu'un grand nombre d'individus ne pouvant ressentir ni +comprendre sa puissance, ceux-là _n'étaient pas faits pour elle_, et que +par conséquent _elle n'était point faite pour eux_. + +La musique est à la fois un sentiment et une science; elle exige de la +part de celui qui la cultive, exécutant ou compositeur, une inspiration +naturelle et des connaissances qui ne s'acquièrent que par de longues +études et de profondes méditations. La réunion du savoir et de +l'inspiration constitue l'art. En dehors de ces conditions, le musicien +ne sera donc qu'un artiste incomplet, si tant est qu'il mérite le nom +d'artiste. La grande question de la prééminence de l'organisation sans +étude sur l'étude sans organisation, qu'Horace n'a pas osé résoudre +positivement pour les poëtes, nous paraît également difficile à trancher +pour les musiciens. On a vu quelques hommes parfaitement étrangers à la +science produire d'instinct des airs gracieux et même sublimes, témoin +Rouget de l'Isle et son immortelle _Marseillaise_; mais ces rares +éclairs d'inspiration n'illuminant qu'une partie de l'art, pendant que +les autres, non moins importantes, demeurent obscures, il s'ensuit, eu +égard à la nature complexe de notre musique, que ces hommes en +définitive ne peuvent être rangés parmi les musiciens: ILS NE SAVENT +PAS. + +On rencontre plus souvent encore des esprits méthodiques, calmes et +froids, qui, après avoir étudié patiemment la théorie, accumulé les +observations, exercé longuement leur esprit et tiré tout le parti +possible de leurs facultés incomplètes, parviennent à écrire des choses +qui répondent en apparence aux idées qu'on se fait vulgairement de la +musique, et satisfont l'oreille sans la charmer, et sans rien dire au +cÅ“ur ni à l'imagination. Or, la satisfaction de l'ouïe est fort loin +des sensations délicieuses que peut éprouver cet organe; les jouissances +du cÅ“ur et de l'imagination ne sont pas non plus de celles dont on +puisse faire aisément bon marché; et comme elles se trouvent réunies à +un plaisir sensuel des plus vifs dans les véritables Å“uvres musicales +de toutes les écoles, ces producteurs impuissants doivent donc encore, +selon nous, être rayés du nombre des musiciens: ILS NE SENTENT PAS. + +Ce que nous appelons _musique_ est un art nouveau, en ce sens qu'il ne +ressemble que fort peu, très-probablement, à ce que les anciens peuples +civilisés désignaient sous ce nom. D'ailleurs, il faut le dire tout de +suite, ce mot avait chez eux une acception tellement étendue, que loin +de signifier simplement, comme aujourd'hui, l'art des sons, il +s'appliquait également à la danse, au geste, à la poésie, à l'éloquence, +et même à la collection de toutes les sciences. En supposant +l'étymologie du mot _musique_ dans celui de _muse_, le vaste sens que +lui donnaient les anciens s'explique naturellement; il exprimait et +devait exprimer, en effet, _ce à quoi président les Muses_. De là les +erreurs où sont tombés, dans leurs interprétations, beaucoup de +commentateurs de l'antiquité. Il y a pourtant dans le langage actuel une +expression consacrée, dont le sens est presque aussi général. Nous +disons: _l'art_, en parlant de la réunion des travaux de l'intelligence, +soit seule, soit aidée par certains organes, et des exercices du corps +que l'esprit a poétisés. De sorte que le lecteur qui dans deux mille ans +trouvera dans nos livres cette phrase devenue le titre banal de bien des +divagations: «De l'état de l'art en Europe au dix-neuvième siècle» devra +l'interpréter ainsi: «De l'état de la poésie, de l'éloquence, de la +musique, de la peinture, de la gravure, de la statuaire, de +l'architecture, de l'action dramatique, de la pantomime et de la danse +en Europe au dix-neuvième siècle.» On voit qu'à l'exception près des +sciences exactes, auxquelles il ne s'applique pas, notre mot _art_ +correspond fort bien au mot _musique_ des anciens. + +Ce qu'était chez eux l'art des sons proprement dit, nous ne le savons +que fort imparfaitement. Quelques faits isolés, racontés peut-être avec +une exagération dont on voit journellement des exemples analogues, les +idées boursouflées ou tout à fait absurdes de certains philosophes, +quelquefois aussi la fausse interprétation de leurs écrits, tendraient à +lui attribuer une puissance immense, et une influence sur les mÅ“urs +telle, que les législateurs devaient, dans l'intérêt des peuples, en +déterminer la marche et en régler l'emploi. Sans tenir compte des causes +qui ont pu concourir à l'altération de la vérité à cet égard, et en +admettant que la musique des Grecs ait réellement produit sur quelques +individus des impressions extraordinaires, qui n'étaient dues ni aux +idées exprimées par la poésie, ni à l'expression des traits ou de la +pantomime du chanteur, mais bien à la musique elle-même et seulement à +elle, le fait ne prouverait en aucune façon que cet art eût atteint chez +eux un haut degré de perfection. Qui ne connaît la violente action des +sons musicaux, combinés de la façon la plus ordinaire, sur les +tempéraments nerveux dans certaines circonstances? Après un festin +splendide, par exemple, quand excité par les acclamations enivrantes +d'une foule d'adorateurs, par le souvenir d'un triomphe récent, par +l'espérance de victoires nouvelles, par l'aspect des armes, par celui +des belles esclaves qui l'entouraient, par les idées de volupté, +d'amour, de gloire, de puissance, d'immortalité, secondées de l'action +énergique de la bonne chère et du vin, Alexandre, dont l'organisation +d'ailleurs était si impressionnable, délirait aux accents de Timothée, +on conçoit très-bien qu'il n'ait pas fallu de grands efforts de génie de +la part du chanteur pour agir aussi fortement sur cette sensibilité +portée à un état presque maladif. + +Rousseau, en citant l'exemple plus moderne du roi de Danemark, Erric, +que certains chants rendaient furieux au point de tuer ses meilleurs +domestiques, fait bien observer, il est vrai, que ces malheureux +devaient être beaucoup moins que leur maître sensibles à la musique; +autrement il eût pu courir la moitié du danger. Mais l'instinct +paradoxal du philosophe se décèle encore dans cette spirituelle ironie. +Eh! oui, sans doute, les serviteurs du roi danois étaient moins +sensibles à la musique que leur souverain! Qu'y a-t-il là d'étonnant? Ne +serait-il pas fort étrange au contraire qu'il en eût été autrement? Ne +sait-on pas que le sens musical se développe par l'exercice? que +certaines affections de l'âme, très-actives chez quelques individus, le +sont fort peu chez beaucoup d'autres? que la sensibilité nerveuse est en +quelque sorte le partage des classes élevées de la société, quand les +classes inférieures, soit à cause des travaux manuels auxquels elles se +livrent, soit pour toute autre raison, en sont à peu près dépourvues? +et n'est-ce pas parce que cette inégalité dans les organisations est +incontestable et incontestée, que nous avons si fort restreint, en +définissant la musique, le nombre des hommes sur lesquels elle agit. + +Cependant Rousseau, tout en ridiculisant ainsi ces récits des merveilles +opérées par la musique antique, paraît en d'autres endroits leur +accorder assez de croyance pour placer beaucoup au-dessus de l'art +moderne cet art ancien que nous connaissons à peine et qu'il ne +connaissait pas mieux que nous. Il devait certes, moins que personne, +déprécier les effets de la musique actuelle, car l'enthousiasme avec +lequel il en parle partout ailleurs prouve qu'ils étaient sur lui d'une +intensité des moins ordinaires. Quoi qu'il en soit, et en jetant +seulement nos regards autour de nous, il sera facile de citer, en faveur +du pouvoir de notre musique, des faits certains, dont la valeur est au +moins égale à celle des anecdotes douteuses des anciens historiens. +Combien de fois n'avons-nous pas vu à l'audition des chefs-d'Å“uvre de +nos grands maîtres, des auditeurs agités de spasmes terribles, pleurer +et rire à la fois, et manifester tous les symptômes du délire et de la +fièvre! Un jeune musicien provençal, sous l'empire des sentiments +passionnés qu'avait fait naître en lui la _Vestale_ du Spontini, ne put +supporter l'idée de rentrer dans notre monde prosaïque, au sortir du +ciel de poésie qui venait de lui être ouvert; il prévint par lettres ses +amis de son dessein, et après avoir encore entendu le chef-d'Å“uvre, +objet de son admiration extatique, pensant avec raison qu'il avait +atteint le maximum de la somme de bonheur réservée à l'homme sur la +terre, un soir, à la porte de l'Opéra, il se brûla la cervelle. + +La célèbre cantatrice, madame Malibran, entendant pour la première fois, +au Conservatoire, la symphonie en _ut mineur_ de Beethoven, fut saisie +de convulsions telles, qu'il fallut l'emporter hors de la salle. Vingt +fois nous avons vu, en pareil cas, des hommes graves obligés de sortir +pour soustraire aux regards du public la violence de leurs émotions. +Quant à celles que l'auteur de cette étude doit personnellement à la +musique, il affirme que rien au monde ne saurait en donner l'idée exacte +à qui ne les a point éprouvées. Sans parler des affections morales que +cet art a développées en lui, et pour ne citer que les impressions +reçues et les effets éprouvés au moment même de l'exécution des ouvrages +qu'il admire, voici ce qu'il peut dire en toute vérité: A l'audition de +certains morceaux de musique, mes forces vitales semblent d'abord +doublées; je sens un plaisir délicieux, où le raisonnement n'entre pour +rien; l'habitude de l'analyse vient ensuite d'elle-même faire naître +l'admiration; l'émotion croissant en raison directe de l'énergie ou de +la grandeur des idées de l'auteur, produit bientôt une agitation étrange +dans la circulation du sang; mes artères battent avec violence; les +larmes qui, d'ordinaire, annoncent la fin du paroxysme, n'en indiquent +souvent qu'un état progressif, qui doit être de beaucoup dépassé. En ce +cas, ce sont des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement +de tous les membres, un _engourdissement total des pieds et des mains_, +une paralysie partielle des nerfs de la vision et de l'audition, je n'y +vois plus, j'entends à peine; vertige... demi-évanouissement... On pense +bien que des sensations portées à ce degré de violence sont assez rares, +et que d'ailleurs il y a un vigoureux contraste à leur opposer, celui du +_mauvais effet musical_, produisant le contraire de l'admiration et du +plaisir. Aucune musique n'agit plus fortement en ce sens, que celle dont +le défaut principal me paraît être la platitude jointe à la fausseté +d'expression. Alors je rougis comme de honte, une véritable indignation +s'empare de moi, on pourrait, à me voir, croire que je viens de recevoir +un de ces outrages pour lesquels il n'y a pas de pardon; il se fait, +pour chasser l'impression reçue, un soulèvement général, un effort +d'excrétion dans tout l'organisme, analogue aux efforts du vomissement, +quand l'estomac veut rejeter une liqueur nauséabonde. C'est le dégoût et +la haine portés à leur terme extrême; cette musique m'exaspère, et je la +vomis par tous les pores. + +Sans doute l'habitude de déguiser ou de maîtriser mes sentiments, permet +rarement à celui-ci de se montrer dans tout son jour; et s'il m'est +arrivé quelquefois, depuis ma première jeunesse, de lui donner carrière, +c'est que le temps de la réflexion m'avait manqué, j'avais été pris au +dépourvu. + +La musique moderne n'a donc rien à envier en puissance à celle des +anciens. A présent, quels sont les modes d'action de notre art musical? +Voici tous ceux que nous connaissons; et, bien qu'ils soient fort +nombreux, il n'est pas prouvé qu'on ne puisse dans la suite en découvrir +encore quelques autres. Ce sont: + + +LA MÉLODIE. + +Effet musical produit par différents sons entendus _successivement_, et +formulés en phrases plus ou moins symétriques. L'art d'enchaîner d'une +façon agréable ces séries de sons divers, ou de leur donner un sens +expressif, ne s'apprend point, c'est un don de la nature, que +l'observation des mélodies préexistantes et le caractère propre des +individus et des peuples modifient de mille manières. + + +L'HARMONIE. + +Effet musical produit par différents sons entendus _simultanément_. Les +dispositions naturelles peuvent seules, sans doute, faire le grand +harmoniste; cependant la connaissance des groupes de sons produisant les +_accords_ (généralement reconnus pour agréables et beaux), et l'art de +les enchaîner régulièrement, s'enseignent partout avec succès. + + +LE RHYTHME. + +Division symétrique du temps par les sons. On n'apprend pas au musicien +à trouver de belles formes rhythmiques; la faculté particulière qui les +lui fait découvrir est l'une des plus rares. Le rhythme, de toutes les +parties de la musique, nous paraît être aujourd'hui la moins avancée. + + +L'EXPRESSION. + +Qualité par laquelle la musique se trouve en rapport direct de caractère +avec les sentiments qu'elle veut rendre, les passions qu'elle veut +exciter. La perception de ce rapport est excessivement peu commune; on +voit fréquemment le public tout entier d'une salle d'opéra, qu'un son +douteux révolterait à l'instant, écouter sans mécontentement, et même +avec plaisir, des morceaux dont l'expression est d'une complète +fausseté. + + +LES MODULATIONS. + +On désigne aujourd'hui par ce mot les passages ou transitions d'un ton +ou d'un mode à un mode ou à un ton nouveau. L'étude peut faire beaucoup +pour apprendre au musicien l'art de déplacer ainsi avec avantage la +tonalité, et à modifier à propos sa constitution. En général les chants +populaires modulent peu. + + +L'INSTRUMENTATION. + +Consiste à faire exécuter, à chaque instrument ce qui convient le mieux +à sa nature propre et à l'effet qu'il s'agit de produire. C'est en outre +l'art de grouper les instruments de manière à modifier le son des uns +par celui des autres, en faisant résulter de l'ensemble un son +particulier que ne produirait aucun d'eux isolément, ni réuni aux +instruments de son espèce. Cette face de l'instrumentation est +exactement, en musique, ce que le coloris est en peinture. Puissante, +splendide et souvent outrée aujourd'hui, elle était à peine connue avant +la fin du siècle dernier. Nous croyons également, comme pour le rhythme, +la mélodie et l'expression, que l'étude des modèles peut mettre le +musicien sur la voie qui conduit à la posséder, mais qu'on n'y réussit +point sans des dispositions spéciales. + + +LE POINT DE DÉPART DES SONS. + +En plaçant l'auditeur à plus ou moins de distance des exécutants, et en +éloignant dans certaines occasions les instruments sonores les uns des +autres, on obtient dans l'effet musical des modifications qui n'ont pas +encore été suffisamment observées. + + +LE DEGRÉ D'INTENSITÉ DES SONS. + +Telles phrases et telles inflexions présentées avec douceur ou +modération ne produisent absolument rien, qui peuvent devenir fort +belles en leur donnant la force d'émission qu'elles réclament. La +proposition inverse amène des résultats encore plus frappants: en +violentant une idée douce, on arrive au ridicule et au monstrueux. + + +LA MULTIPLICITÉ DES SONS. + +Est l'un des plus puissants principes d'émotion musicale. Les +instruments ou les voix étant en grand nombre et occupant une large +surface, la masse d'air mise en vibration devient énorme, et ses +ondulations prennent alors un caractère dont elles sont ordinairement +dépourvues. Tellement que, dans une église occupée par une foule de +chanteurs, si un seul d'entre eux se fait entendre, quels que soient la +force, la beauté de son organe et l'art qu'il mettra dans l'exécution +d'un thème simple et lent, mais peu intéressant en soi, il ne produira +qu'un effet médiocre; tandis que ce même thème repris, sans beaucoup +d'art, à l'unisson, par toutes les voix, acquerra aussitôt une +incroyable majesté. + +Des diverses parties constitutives de la musique que nous venons de +signaler, presque toutes paraissent avoir été employées par les anciens. +La connaissance de l'harmonie leur est seule généralement contestée. Un +savant compositeur, notre contemporain, M. Lesueur, s'était, il y a +quarante ans, posé l'intrépide antagoniste de cette opinion. Voici les +motifs de ses adversaires: + +«_L'harmonie n'était pas connue des anciens_, disent-ils, _différents +passages de leurs historiens et une foule de documents en font foi_. Ils +n'employaient que l'unisson et l'octave. On sait en outre que l'harmonie +est une invention qui ne remonte pas au delà du huitième siècle. La +gamme et la constitution tonale des anciens n'étant pas les mêmes que +les nôtres, inventées par l'Italien Guido d'Arezzo, mais bien semblables +à celles du plain-chant, qui n'est lui-même qu'un reste de la musique +grecque, il est évident, pour tout homme versé dans la science des +accords, que cette sorte de chant, rebelle à l'accompagnement +harmonique, ne comporte que l'unisson et l'octave.» + +On pourrait répondre à cela que l'invention de l'harmonie au moyen âge +ce prouve point qu'elle ait été inconnue aux siècles antérieurs. +Plusieurs des connaissances humaines ont été perdues et retrouvées; et +l'une des plus importantes découvertes que l'Europe s'attribue, celle de +la poudre à canon, avait été faite en Chine fort longtemps auparavant. +Il n'est d'ailleurs rien moins que certain, au sujet des inventions de +Guido d'Arezzo, qu'elles soient réellement les siennes, car lui-même +dans ses écrits en cite plusieurs comme choses universellement admises +avant lui. Quant à la difficulté d'adapter au plaint-chant notre +harmonie, sans nier qu'elle ne s'unisse plus naturellement aux formes +mélodiques modernes, le fait du chant ecclésiastique exécuté en +contre-point à plusieurs parties, et de plus accompagné par les accords +de l'orgue dans toutes les églises, y répond suffisamment. Voyons à +présent sur quoi était basée l'opinion de M. Lesueur. + +«_L'harmonie était connue des anciens_, disait-il, _les Å“uvres de leurs +poëtes, philosophes et historiens le prouvent en maint endroit d'une +façon péremptoire._ Ces fragments historiques, fort clairs en eux-mêmes, +ont été traduits à contre-sens. Grâce à l'intelligence que nous avons de +la notation des Grecs, des morceaux entiers de leur musique, à plusieurs +voix accompagnées de divers instruments, sont là pour témoigner de cette +vérité. Des duos, trios et chÅ“urs, de Sapho, Olympe, Terpandre, +Aristoxène, etc., fidèlement reproduits dans nos signes musicaux, seront +publiés plus tard. On y trouvera une harmonie simple et claire, où les +accords les plus doux sont seuls employés, et dont le style est +absolument le même que celui de certains fragments de musique +religieuse, composés de nos jours. Leur gamme et leur système de +tonalité sont parfaitement identiques aux nôtres. C'est une erreur des +plus graves de voir dans le plain-chant, tradition monstrueuse des +hymnes barbares que les Druides hurlaient autour de la statue d'Odin, en +lui offrant d'horribles sacrifices, un débris de la musique grecque. +Quelques cantiques en usage dans le rituel de l'église catholique sont +grecs, il est vrai; aussi les trouvons-nous conçus dans le même système +que la musique moderne? D'ailleurs, quand les preuves de fait +manqueraient, celles de raisonnement ne suffisent-elles pas à démontrer +la fausseté de l'opinion qui refuse aux anciens la connaissance et +l'usage de l'harmonie? Quoi! les Grecs, ces fils ingénieux et polis de +la terre qui vit naître Homère, Sophocle, Pindare, Praxitèle, Phidias, +Apelles, Zeuxis, ce peuple artiste qui élevait des temples merveilleux +que le temps n'a pas encore abattus, dont le ciseau taillait dans le +marbre des formes humaines dignes de représenter les dieux; ce peuple, +dont les Å“uvres monumentales servent de modèles aux poëtes, statuaires, +architectes et peintres de nos jours, n'aurait eu qu'une musique +incomplète et grossière comme celle des barbares?... Quoi! ces milliers +de chanteurs des deux sexes entretenus à grands frais dans les temples, +ces myriades d'instruments de natures diverses qu'ils nommaient: _Lyra_, +_Psalterium_, _Trigonium_, _Sambuca_, _Cithara_, _Pectis_, _Maga_, +_Barbiton_, _Testudo_, _Epigonium_, _Simmicium_, _Épandoron_, _etc._, +pour les instruments à cordes; _Tuba_, _Fistula_, _Tibia_, _Cornu_, +_Lituus_, _etc._, pour les instruments à vent; _Tympanum_, _Cymbalum_, +_Crepitaculum_, _Tintinnabulum_, _Crotalum_, _etc._, pour les +instruments de percussion, n'auraient été employés qu'à produire de +froids et stériles unissons ou de pauvres octaves! On aurait ainsi fait +marcher du même pas la harpe et la trompette; on aurait enchaîné de +force dans un unisson grotesque deux instruments dont les allures, le +caractère et l'effet diffèrent si énormément! C'est faire à +l'intelligence et au sens musical d'un grand peuple une injure qu'il ne +mérite pas, c'est taxer la Grèce entière de barbarie.» + +Tels étaient les motifs de l'opinion de M. Lesueur. Quant aux faits +cités en preuves, on ne peut rien leur opposer; si l'illustre maître +avait publié son grand ouvrage sur la musique antique, avec les +fragments dont nous avons parlé plus haut; s'il avait indiqué les +sources où il a puisé, les manuscrits qu'il a compulsés; si les +incrédules avaient pu se convaincre par leurs propres yeux, que ces +_harmonies_ attribuées aux Grecs nous ont été réellement léguées par +eux; alors sans doute M. Lesueur eût gagné la cause au plaidoyer de +laquelle il a travaillé si longtemps avec une persévérance et une +conviction inébranlables. Malheureusement il ne l'a pas fait, et comme +le doute est encore très-permis sur cette question, nous allons discuter +les preuves de raisonnement avancées par M. Lesueur, avec l'impartialité +et l'attention que nous avons apportées dans l'examen des idées de ses +antagonistes. Nous lui répondrons donc: + +Les plains-chants que vous appelez barbares ne sont pas tous aussi +sévèrement jugés par la généralité des musiciens actuels; il en est +plusieurs, au contraire, qui leur paraissent empreints d'un rare +caractère de sévérité et de grandeur. Le système de tonalité dans lequel +ces hymnes sont écrites, et que vous condamnez, est susceptible de +rencontrer fréquemment d'admirables applications. Beaucoup de chants +populaires, pleins d'expression et de naïveté, sont dépourvus de _note +sensible_, et par conséquent écrits dans le système tonal du +plain-chant. D'autres, comme les airs écossais, appartiennent à une +échelle musicale bien plus étrange encore, puisque le 4e et le 7e +degré de notre gamme n'y figurent point. Quoi de plus frais cependant et +de plus énergique parfois que ces mélodies des montagnes? Déclarer +barbares des formes contraires à nos habitudes, ce n'est pas prouver +qu'une éducation différente de celle que nous avons reçue ne puisse en +venir à modifier singulièrement nos opinions à leur sujet. De plus, sans +aller jusqu'à taxer la Grèce de barbarie, admettons seulement que sa +musique, comparativement à la nôtre, fût encore dans l'enfance: le +contraste de cet état imparfait d'un art spécial et de la splendeur des +autres arts, qui n'ont avec lui aucun point de contact, aucune espèce de +rapport, n'est point du tout inadmissible. Le raisonnement qui tendrait +à faire regarder comme impossible cette anomalie est loin d'être +nouveau, et l'on sait qu'en mainte circonstance il a amené à des +conclusions que les faits ont ensuite démenties avec une brutalité +désespérante. + +L'argument tiré du peu de raison musicale qu'il y aurait à faire marcher +ensemble à l'unisson ou à l'octave des instruments de natures aussi +dissemblables qu'une lyre, une trompette et des timbales, est sans force +réelle; car enfin, cette disposition instrumentale est-elle praticable? +Oui, sans doute, et les musiciens actuels pourront l'employer quand ils +voudront. Il n'est donc pas extraordinaire qu'elle ait été admise chez +des peuples auxquels la constitution même de leur art ne permettait pas +d'en employer d'autre. + +A présent, quant à la supériorité de notre musique sur la musique +antique, elle paraît plus que probable. Soit en effet que les anciens +aient connu l'harmonie, soit qu'ils l'aient ignorée, en réunissant en +faisceau les idées que les partisans des deux opinions contraires nous +ont données de la nature et des moyens de leur art, il en résulte avec +assez d'évidence cette conclusion: + +Notre musique contient celle des anciens, mais la leur ne contenait pas +la nôtre; c'est-à -dire, nous pouvons aisément reproduire les effets de +la musique antique, et de plus un nombre infini d'autres effets qu'elle +n'a jamais connus et qu'il lui était impossible de rendre. + +Nous n'avons rien dit de l'art des sons en Orient; voici pourquoi: tout +ce que les voyageurs nous ont appris à ce sujet jusqu'ici se borne à des +puérilités informes et sans relations aucunes avec les idées que nous +attachons au mot musique. A moins donc de notions nouvelles et opposées +sur tous les points à celles qui nous sont acquises, nous devons +regarder la musique, chez les Orientaux, comme un bruit grotesque, +analogue à celui que font les enfants dans leurs jeux[2]. + + + + +ÉTUDE CRITIQUE + +DES + +SYMPHONIES DE BEETHOVEN + + +Il y a trente-six ou trente-sept ans qu'on fit, aux concerts spirituels +de l'Opéra, l'essai des Å“uvres de Beethoven, alors parfaitement +inconnues en France. On ne croirait pas aujourd'hui de quelle +réprobation fut frappée immédiatement cette admirable musique par la +plupart des artistes. C'était bizarre, incohérent, diffus, hérissé de +modulations dures, d'harmonies sauvages, dépourvu de mélodie, d'une +expression outrée, trop bruyant, et d'une difficulté horrible. M. +Habeneck, pour satisfaire aux exigences des hommes de goût qui +régentaient alors l'Académie royale de musique, se voyait forcé de +faire, dans ces mêmes symphonies dont il a organisé et dirigé avec tant +de soin, plus tard, l'exécution au Conservatoire, des coupures +monstrueuses, comme on s'en permettrait tout au plus dans un ballet de +Gallemberg ou un opéra de Gaveaux. Sans ces _corrections_, Beethoven +n'eût pas été admis à l'honneur de figurer, entre un solo de basson et +un concerto de flûte, sur le programme des concerts spirituels. A la +première audition des passages désignés au crayon rouge, Kreutzer +s'était enfui en se bouchant les oreilles, et il eut besoin de tout son +courage pour se décider, aux autres répétitions, à écouter _ce qui +restait_ de la symphonie en _ré_. N'oublions pas que l'opinion de M. +Kreutzer sur Beethoven était celle des quatre-vingt dix-neuf centièmes +des musiciens de Paris à cette époque, et que, sans les efforts réitérés +de l'imperceptible fraction qui professait l'opinion contraire, le plus +grand compositeur des temps modernes nous serait peut-être encore +aujourd'hui à peine connu. Le fait de l'exécution des fragments de +Beethoven à l'Opéra était donc d'une grande importance; nous en pouvons +juger, puisque sans lui, très-probablement, la société du Conservatoire +n'eût pas été constituée. C'est à ce petit nombre d'hommes intelligents +et au public qu'il faut faire honneur de cette belle institution. Le +public, en effet, le public véritable, celui _qui n'appartient à aucune +coterie_, ne juge que par sentiment et non point d'après les idées +étroites, les théories ridicules qu'il s'est faites sur l'art; ce +public-là , qui se trompe souvent malgré lui, puisqu'il lui arrive +maintes fois de revenir sur ses propres décisions, fut frappé de prime +abord par quelques-unes des éminentes qualités de Beethoven. Il ne +demanda point si telle modulation était relative de telle autre, si +certaines harmonies étaient admises par les _magisters_, ni s'il _était +permis_ d'employer certains rhythmes qu'on ne connaissait pas encore; il +s'aperçut seulement que ces rhythmes, ces harmonies et ces modulations, +ornés d'une mélodie noble et passionnée, et revêtus d'une +instrumentation puissante, l'impressionnaient fortement et d'une façon +toute nouvelle. En fallait-il davantage pour exciter ses +applaudissements? Notre public français n'éprouve qu'à de rares +intervalles la vive et brûlante émotion que peut produire l'art musical; +mais quand il lui arrive d'en être véritablement agité, rien n'égale sa +reconnaissance pour l'artiste, quel qu'il soit, qui la lui a donnée. Dès +sa première apparition, le célèbre allegretto en _la_ mineur de la +septième symphonie qu'on avait intercalé dans la deuxième _pour faire +passer le reste_, fut donc apprécié à sa valeur par l'auditoire des +concerts spirituels. Le parterre en masse le redemanda à grands cris, +et, à la seconde exécution, un succès presque égal accueillit le premier +morceau et le _scherzo_ de la symphonie en _ré_ qu'on avait peu goûtés à +la première épreuve. L'intérêt manifeste que le public commença dès lors +à prendre à Beethoven doubla les forces de ses défenseurs, réduisit, +sinon au silence, au moins à l'inaction la majorité de ses détracteurs, +et peu à peu, grâce à ces lueurs crépusculaires annonçant aux +clairvoyants de quel côté le soleil allait se lever, le noyau se grossit +et l'on en vint à fonder, presque uniquement pour Beethoven, la +magnifique société du Conservatoire, aujourd'hui à peu près sans rivale +dans le monde. + +Nous allons essayer l'analyse des symphonies de ce grand maître, en +commençant par la première que le Conservatoire exécute si rarement. + + +I + +SYMPHONIE EN UT MAJEUR + +Cette Å“uvre, par sa forme, par son style mélodique, par sa sobriété +harmonique et son instrumentation, se distingue tout à fait des autres +compositions de Beethoven qui lui ont succédé. L'auteur, en l'écrivant, +est évidemment resté sous l'empire des idées de Mozart, qu'il a +agrandies quelquefois, et partout ingénieusement imitées. Dans la +première et la seconde partie, pourtant, on voit poindre de temps en +temps quelques rhythmes dont l'auteur de _Don Juan_ a fait usage, il est +vrai, mais fort rarement et d'une façon beaucoup moins saillante. Le +premier allegro a pour thème une phrase de six mesures, qui, sans avoir +rien de bien caractérisé en soi, devient ensuite intéressante par l'art +avec lequel elle est traitée. Une mélodie épisodique lui succède, d'un +style peu distingué; et, au moyen d'une demi-cadence répétée trois ou +quatre fois, nous arrivons à un dessin d'instruments à vent en +imitations à la quarte, qu'on est d'autant plus étonné de trouver là , +qu'il avait été employé souvent déjà dans plusieurs ouvertures d'opéras +français. + +L'andante contient un accompagnement de timbales _piano_ qui paraît +aujourd'hui quelque chose de fort ordinaire, mais où il faut reconnaître +cependant le prélude des effets saisissants que Beethoven a produits +plus tard, à l'aide de cet instrument peu ou mal employé en général par +ses prédécesseurs. Ce morceau est plein de charme, le thème en est +gracieux et se prête bien aux développements fugués, au moyen desquels +l'auteur a su en tirer un parti si ingénieux et si piquant. + +Le scherzo est le premier né de cette famille de charmants badinages +(scherzi) dont Beethoven a inventé la forme, déterminé le mouvement, et +qu'il a substitués presque dans toutes ses Å“uvres instrumentales au +menuet de Mozart et de Haydn dont le mouvement est moins rapide du +double et le caractère tout différent. Celui-ci est d'une fraîcheur, +d'une agilité et d'une grâce exquises. C'est la seule véritable +nouveauté de cette symphonie, où l'idée poétique, si grande et si riche +dans la plupart des Å“uvres qui ont suivi celle-ci, manque tout à fait. +C'est de la musique admirablement faite, claire, vive, mais peu +accentuée, froide, et quelquefois mesquine, comme dans le rondo final, +par exemple, véritable enfantillage musical; en un mot, ce n'est pas là +Beethoven. Nous allons le trouver. + + +II + +SYMPHONIE EN RÉ + +Dans celle-ci tout est noble, énergique et fier; l'introduction +(_largo_) est un chef-d'Å“uvre. Les effets les plus beaux s'y succèdent +sans confusion et toujours d'une manière inattendue; le chant est d'une +solennité touchante qui, dès les premières mesures, impose le respect et +prépare à l'émotion. Déjà le rhythme se montre plus hardi, +l'orchestration plus riche, plus sonore et plus variée. A cet admirable +_adagio_ est lié un _allegro con brio_ d'une verve entraînante. Le +_grupetto_, qu'on rencontre dans la première mesure du thème proposé au +début par les altos et les violoncelles à l'unisson, est repris +isolément ensuite, pour établir, soit des progressions en crescendo, +soit des imitations entre les instruments à vent et les instruments à +cordes, qui toutes sont d'une physionomie aussi neuve qu'animée. Au +milieu se trouve une mélodie exécutée, dans sa première moitié, par les +clarinettes, les cors et les bassons, et terminée en tutti par le reste +de l'orchestre, dont la mâle énergie est encore rehaussée par l'heureux +choix des accords qui l'accompagnent. L'_andante_ n'est point traité de +la même manière que celui de la première symphonie; il ne se compose pas +d'un thème travaillé en imitations canoniques, mais bien d'un chant pur +et candide, exposé d'abord simplement par le _quatuor_, puis brodé avec +une rare élégance, au moyen de traits légers dont le caractère ne +s'éloigne jamais du sentiment de tendresse qui forme le trait distinctif +de l'idée principale. C'est la peinture ravissante d'un bonheur innocent +à peine assombri par quelques rares accents de mélancolie. Le _scherzo_ +est aussi franchement gai dans sa capricieuse fantaisie, que l'_andante_ +a été complétement heureux et calme; car tout est riant dans cette +symphonie, les élans guerriers du premier _allegro_ sont eux-mêmes tout +à fait exempts de violence; on n'y saurait voir que l'ardeur juvénile +d'un noble cÅ“ur dans lequel se sont conservées intactes les plus belles +illusions de la vie. L'auteur croit encore à la gloire immortelle, à +l'amour, au dévouement... Aussi, quel abandon dans sa gaieté! comme il +est spirituel! quelles saillies? A entendre ces divers instruments qui +se disputent des parcelles d'un motif qu'aucun d'eux n'exécute en +entier, mais dont chaque fragment se colore ainsi de mille nuances +diverses en passant de l'un à l'autre, ou croirait assister aux jeux +féeriques des gracieux esprits d'Obéron. Le final est de la même nature; +c'est un second _scherzo_ à deux temps, dont le badinage a peut-être +encore quelque chose de plus fin et de plus piquant. + + +III + +SYMPHONIE HÉROIQUE + + +On a grand tort de tronquer l'inscription placée en tête de celle-ci par +le compositeur. Elle est intitulée: _Symphonie héroïque pour fêter le +souvenir d'un grand homme_. Ou voit qu'il ne s'agit point ici de +batailles ni de marches triomphales, ainsi que beaucoup de gens, trompés +par la mutilation du titre, doivent s'y attendre, mais bien de pensers +graves et profonds, de mélancoliques souvenirs, de cérémonies imposantes +par leur grandeur et leur tristesse, en un mot, de l'_oraison funèbre_ +d'un héros. Je connais peu d'exemples en musique d'un style où la +douleur ait su conserver constamment des formes aussi pures et une telle +noblesse d'expressions. + +Le premier morceau est à trois temps et dans un mouvement à peu près +égal à celui de la valse. Quoi de plus sérieux cependant et de plus +dramatique que cet _allegro_? Le thème énergique qui en forme le fond ne +se présente pas d'abord dans son entier. Contrairement à l'usage, +l'auteur en commençant, nous a laissé seulement entrevoir son idée +mélodique; elle ne se montre avec tout son éclat qu'après un exorde de +quelques mesures. Le rhythme est excessivement remarquable par la +fréquence des syncopes et par des combinaisons de la mesure à deux +temps, jetées, par l'accentuation des temps faibles, dans la mesure à +trois temps. Quand à ce rhythme heurté viennent se joindre encore +certaines rudes dissonances, comme celle que nous trouvons vers le +milieu de la seconde reprise, où les premiers violons frappent le _fa_ +naturel aigu contre le _mi_ naturel, quinte de l'accord de _la_ mineur, +on ne peut réprimer un mouvement d'effroi à ce tableau de fureur +indomptable. C'est la voix du désespoir et presque de la rage. Seulement +on peut se dire: Pourquoi ce désespoir? pourquoi cette rage? On n'en +découvre pas le motif. L'orchestre se calme subitement à la mesure +suivante; on dirait que, brisé par l'emportement auquel il vient de se +livrer, les forces lui manquent tout à coup. Puis ce sont des phrases +plus douces, où nous retrouvons tout ce que le souvenir peut faire +naître dans l'âme de douloureux attendrissements. Il est impossible de +décrire, ou seulement d'indiquer, la multitude d'aspects mélodiques et +harmoniques sous lesquels Beethoven reproduit son thème; nous nous +bornerons à en indiquer un d'une extrême bizarrerie, qui a servi de +texte à bien des discussions, que l'éditeur français a corrigé dans la +partition, pensant que ce fût une faute de gravure, mais qu'on a rétabli +après un plus ample informé: les premiers et les seconds violons seuls +tiennent en trémolo la seconde majeure _si b_, _la b_, fragment de +l'accord de septième sur la dominante de _mi bémol_, quand un cor, qui a +l'air de se tromper et de partir quatre mesures trop tôt, vient +témérairement faire entendre le commencement du thème principal qui +roule exclusivement sur les notes, _mi_, _sol_, _mi_, _si_. On conçoit +quel étrange effet cette mélodie formée des trois notes de l'accord de +tonique doit produire contre les deux notes dissonantes de l'accord de +dominante, quoique l'écartement des parties en affaiblisse beaucoup le +froissement; mais, au moment où l'oreille est sur le point de se +révolter contre une semblable anomalie, un vigoureux _tutti_ vient +couper la parole au cor, et, se terminant _piano_ sur l'accord de la +tonique, laisse rentrer les violoncelles, qui disent alors le thème tout +entier sous l'harmonie qui lui convient. A considérer les choses d'un +peu haut, il est difficile de trouver une justification sérieuse à ce +caprice musical[3]. L'auteur, dit-on, y tenait beaucoup cependant; on +raconte même qu'à la première répétition de cette symphonie, M. Ries, +qui y assistait, s'écria en arrêtant l'orchestre: «Trop tôt, trop tôt, +le cor s'est trompé!» et que, pour récompense de son zèle, il reçut de +Beethoven furieux une semonce des plus vives. + +Aucune bizarrerie de cette nature ne se présente dans le reste de la +partition. La marche funèbre est tout un drame. On croit y trouver la +traduction des beaux vers de Virgile, sur le convoi du jeune Pallas: + + Multa que præterea Laurentis præmia pugnæ + Adgerat, et longo prædam jubet ordine duci. + Post bellator equus, positis insignibus, Æthon + It lacrymans, guttis que humectat grandibus ora. + +La fin surtout émeut profondément. Le thème de la marche reparaît, mais +par fragments coupés de silences et sans autre accompagnement que trois +coups _pizzicato_ de contre-basse; et quand ces lambeaux de la lugubre +mélodie, seuls, nus, brisés, effacés, sont tombés un à un jusque sur la +tonique, les instruments à vent poussent un cri, dernier adieu des +guerriers à leur compagnon d'armes, et tout l'orchestre s'éteint sur un +point d'orgue _pianissimo_. + +Le troisième morceau est intitulé _scherzo_, suivant l'usage. Le mot +italien signifie jeu, badinage. On ne voit pas trop, au premier coup +d'Å“il, comment un pareil genre de musique peut figurer dans cette +composition épique. Il faut l'entendre pour le concevoir. En effet, +c'est bien là le rhythme, le mouvement du _scherzo_; ce sont bien des +jeux, mais de véritables jeux funèbres, à chaque instant assombris par +des pensées de deuil, des jeux enfin comme ceux que les guerriers de +l'_Iliade_ célébraient autour des tombeaux de leurs chefs. + +Jusque dans les évolutions les plus capricieuses de son orchestre, +Beethoven a su conserver la couleur grave et sombre, la tristesse +profonde qui devaient naturellement dominer dans un tel sujet. Le finale +n'est qu'un développement de la même idée poétique. Un passage +d'instrumentation fort curieux se fait remarquer au début, et montre +tout l'effet qu'on peut tirer de l'opposition des timbres différents. +C'est un _si bémol_ frappé par les violons, et repris à l'instant par +les flûtes et les hautbois en manière d'écho. Bien que le son soit +répercuté sur le même degré de l'échelle, dans le même mouvement et avec +une force égale, il résulte cependant de ce dialogue une différence si +grande entre les mêmes notes, qu'on pourrait comparer la nuance qui les +distingue à celle qui sépare le _bleu_ du _violet_. De telles finesses +de tons étaient tout à fait inconnues avant Beethoven, c'est à lui que +nous les devons. + +Ce finale si varié est pourtant fait entièrement avec un thème fugué +fort simple, sur lequel l'auteur bâtit ensuite, outre mille ingénieux +détails, deux autres thèmes dont l'un est de la plus grande beauté. On +ne peut s'apercevoir, à la tournure de la mélodie, qu'elle a été pour +ainsi dire extraite d'une autre. Son expression au contraire est +beaucoup plus touchante, elle est incomparablement plus gracieuse que le +thème primitif, dont le caractère est plutôt celui d'une basse et qui en +tient fort bien lieu. Ce chant reparaît, un peu avant la fin, sur un +mouvement plus lent et avec une autre harmonie qui en redouble la +tristesse. Le héros coûte bien des pleurs. Après ces derniers regrets +donnés à sa mémoire, le poëte quitte l'élégie pour entonner avec +transport l'hymne de la gloire. Quoique un peu laconique, cette +péroraison est pleine d'éclat, elle couronne dignement le monument +musical. Beethoven a écrit des choses plus, saisissantes peut-être que +cette symphonie, plusieurs de ses autres compositions impressionnent +plus vivement le public, mais, il faut le reconnaître cependant, la +_Symphonie héroïque_ est tellement forte de pensée et d'exécution, le +style en est si nerveux, si constamment élevé, et la forme si poétique, +que son rang est égal à celui des plus hautes conceptions de son auteur. +Un sentiment de tristesse grave et pour ainsi dire antique me domine +toujours pendant l'exécution de cette symphonie; mais le public en +paraît médiocrement touché. Certes, il faut déplorer la misère de +l'artiste qui, brûlant d'un tel enthousiasme, n'a pu se faire assez bien +comprendre même d'un auditoire d'élite, pour l'élever jusqu'à la hauteur +de son inspiration. C'est d'autant plus triste que ce même auditoire, en +d'autres circonstances, s'échauffe, palpite et pleure avec lui; il se +prend d'une passion réelle et très-vive pour quelques-unes de ses +compositions également admirables, il est vrai, mais non plus belles que +celle-ci cependant; il apprécie à leur juste valeur l'_allegretto_ en +_la mineur_ de la septième symphonie, l'_allegretto scherzando_ de la +huitième, le finale de la cinquième, le _scherzo_ de la neuvième; il +paraît même fort ému de la marche funèbre de la symphonie dont il est +ici question (l'héroïque); mais quant au premier morceau, il est +impossible de se faire illusion, j'en ai fait la remarque depuis plus de +vingt ans, le public l'écoute presque de sang-froid; il y voit une +composition savante et d'une assez grande énergie; au delà ...., rien. Il +n'y a pas de philosophie qui tienne; on a beau se dire qu'il en fut +toujours ainsi en tous lieux et pour toutes les Å“uvres élevées de +l'esprit, que les causes de l'émotion poétique sont secrètes et +inappréciables, que le sentiment de certaines beautés dont quelques +individus sont doués, manque absolument chez les masses, qu'il est même +impossible qu'il en soit autrement..... Tout cela ne console pas, tout +cela ne calme pas l'indignation instinctive, involontaire, absurde, si +l'on veut, dont le cÅ“ur se remplit, à l'aspect d'une merveille +méconnue, d'une si noble composition, que la foule regarde sans voir, +écoute sans entendre, et laisse passer près d'elle sans presque +détourner la tête, comme s'il ne s'agissait que d'une chose médiocre ou +commune. Oh! c'est affreux de se dire, et cela avec une certitude +impitoyable: Ce que je trouve beau est _le beau_ pour moi, mais il ne le +sera peut-être pas pour mon meilleur ami; celui dont les sympathies sont +ordinairement les miennes sera affecté d'une tout autre manière; il se +peut que l'Å“uvre qui me transporte, qui me donne la fièvre, qui +m'arrache des larmes, le laisse froid, ou même lui déplaise, +l'impatiente... + +La plupart des grands poëtes ne sentent pas la musique ou ne goûtent que +les mélodies triviales et puériles; beaucoup de grands esprits, qui +croient l'aimer, ne se doutent même pas des émotions qu'elle fait +naître. Ce sont de tristes vérités, mais ce sont des vérités palpables, +évidentes, que l'entêtement de certains systèmes peut seul empêcher de +reconnaître. J'ai vu une chienne qui hurlait de plaisir en entendant la +tierce majeure tenue en double corde sur le violon, elle a fait des +petits sur qui la tierce, ni la quinte, ni la sixte, ni l'octave, ni +aucun accord consonnant ou dissonant, n'ont jamais produit la moindre +impression. Le public, de quelque manière qu'il soit composé, est +toujours, à l'égard des grandes conceptions musicales, comme cette +chienne et ses chiens. Il a certains nerfs qui vibrent à certaines +résonnances, mais cette organisation, tout incomplète qu'elle soit, +étant inégalement répartie et modifiée à l'infini, il s'ensuit qu'il y a +presque folie à compter sur tels moyens de l'art plutôt que sur tels +autres, pour agir sur lui; et que le compositeur n'a rien de mieux à +faire que d'obéir aveuglément à son sentiment propre, en se résignant +d'avance à toutes les chances du hasard. Je sors du Conservatoire avec +trois ou quatre dilettanti, un jour où l'on vient d'exécuter la +symphonie avec chÅ“urs. + +--Comment trouvez-vous cet ouvrage? me dit l'un d'eux. + +--Immense! magnifique! écrasant! + +--C'est singulier, je m'y suis cruellement ennuyé. Et vous? ajoute-t-il, +en s'adressant à un Italien... + +--Oh! moi, je trouve cela inintelligible, ou plutôt insupportable, il +n'y a pas de mélodie... Au reste, tenez, voici plusieurs journaux qui en +parlent, lisons: + +--La symphonie avec chÅ“urs de Beethoven représente le point culminant +de la musique moderne; l'art n'a rien produit encore qu'on puisse lui +comparer pour la noblesse du style, la grandeur du plan et le fini des +détails. + +(_Un autre journal._)--La symphonie avec chÅ“urs de Beethoven est une +monstruosité. + +(_Un autre._)--Cet ouvrage n'est pas absolument dépourvu d'idées, mais +elles sont mal disposées et ne forment qu'un ensemble incohérent et +dénué de charme. + +(_Un autre._)--La symphonie, avec chÅ“urs de Beethoven, contient +d'admirables passages, cependant on voit que les idées manquaient à +l'auteur, et que, son imagination épuisée ne le soutenant plus, il s'est +consumé en efforts souvent heureux pour suppléer à l'inspiration à force +d'art. Les quelques phrases qui s'y trouvent sont supérieurement +traitées et disposées dans un ordre parfaitement clair et logique. En +somme, c'est l'Å“uvre fort intéressante d'un _génie fatigué_. + +Où est la vérité? où est l'erreur? partout et nulle part. Chacun a +raison; ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour l'autre, par cela +seul que l'un a été ému et que l'autre est demeuré impassible, que le +premier a éprouvé une vive jouissance et le second une grande fatigue. +Que faire à cela?... rien..., mais c'est horrible; j'aimerais mieux être +fou et croire au beau absolu. + + +IV + +SYMPHONIE EN SI BÉMOL + +Ici Beethoven abandonne entièrement l'ode et l'élégie, pour retourner au +style moins élevé et moins sombre, mais non moins difficile, peut-être, +de la seconde symphonie. Le caractère de cette partition est +généralement vif, alerte, gai ou d'une douceur céleste. Si l'on en +excepte l'_adagio_ méditatif, qui lui sert d'introduction, le premier +morceau est presque entièrement consacré à la joie. Le motif en notes +détachées, par lequel débute l'_allegro_, n'est qu'un canevas sur lequel +l'auteur répand ensuite d'autres mélodies plus réelles, qui rendent +ainsi accessoire l'idée en apparence principale du commencement. + +Cet artifice, bien que fécond en résultats curieux et intéressants, +avait été déjà employé par Mozart et Haydn, avec un bonheur égal. Mais +on trouve dans la seconde partie du même allegro, une idée vraiment +neuve, dont les premières mesures captivent l'attention, et qui après +avoir entraîné l'esprit de l'auditeur dans ses développements +mystérieux, le frappe d'étonnement par sa conclusion inattendue. Voici +en quoi elle consiste: après un tutti assez vigoureux, les premiers +violons morcelant le premier thème, en forment un jeu dialogué +_pianissimo_ avec les seconds violons, qui vient aboutir sur des tenues +de l'accord de septième dominante du ton de _si naturel_; chacune de ces +tenues est coupée par deux mesures de silence, que remplit seul un léger +trémolo de timbales sur le _si bémol_, tierce majeure enharmonique du +_fa dièze_ fondamental. Après deux apparitions de cette nature, les +timbales se taisent pour laisser les instruments à cordes murmurer +doucement d'autres fragments du thème, et arriver, par une nouvelle +modulation enharmonique, sur l'accord de sixte et quarte de _si bémol_. +Les timbales rentrant alors sur le même son, qui, au lieu d'être une +note sensible comme la première fois, est une tonique véritable, +continuent le trémolo pendant une vingtaine de mesures. La force de +tonalité de ce _si bémol_, très-peu perceptible en commençant, devient +de plus en plus grande au fur et à mesure que le trémolo se prolonge; +puis les autres instruments, semant de petits traits inachevés leur +marche progressive, aboutissent avec le grondement continu de la timbale +à un _forte_ général où l'accord parfait de _si bémol_ s'établit enfin à +plein orchestre dans toute sa majesté. Cet étonnant crescendo est une +des choses les mieux inventées que nous connaissions en musique; on ne +lui trouverait guère de pendant que dans celui qui termine le célèbre +_scherzo_ de la symphonie en _ut mineur_. Encore ce dernier, malgré son +immense effet, est-il conçu sur une échelle moins vaste, partant du +_piano_ pour arriver à l'explosion finale, sans sortir du ton principal; +tandis que celui dont nous venons de décrire la marche, part du +_mezzo-forte_, va se perdre un instant dans un _pianissimo_ sous des +harmonies dont la couleur est constamment vague et indécise, puis +reparaît avec des accords d'une tonalité plus arrêtée, et n'éclate qu'au +moment où le nuage qui voilait cette modulation, est complétement +dissipé. On dirait d'un fleuve dont les eaux paisibles disparaissent +tout à coup, et ne sortent de leur lit souterrain que pour retomber avec +fracas en cascade écumante. + +Pour l'_adagio_, il échappe à l'analyse... C'est tellement pur de +formes, l'expression de la mélodie est si angélique et d'une si +irrésistible tendresse, que l'art prodigieux de la mise en Å“uvre +disparaît complétement. On est saisi, dès les premières mesures, d'une +émotion qui, à la fin devient accablante par son intensité; et ce n'est +que chez l'un des géants de la poésie, que nous pouvons trouver un point +de comparaison à cette page sublime du géant de la musique. Rien, en +effet, ne ressemble davantage à l'impression produite par cet _adagio_, +que celle qu'on éprouve à lire le touchant épisode de Francesca di +Rimini, dans la _Divina Comedia_, dont Virgile ne peut entendre le récit +_sans pleurer à sanglots_, et qui, au dernier vers, fait Dante _tomber, +comme tombe un corps mort_. Ce morceau semble avoir été soupiré par +l'archange Michel, un jour où, saisi d'un accès de mélancolie, il +contemplait les mondes, debout sur le seuil de l'empyrée. + +Le _scherzo_ consiste presque entièrement en phrases rhythmées à _deux_ +temps, forcées d'entrer dans les combinaisons de la mesure à _trois_. Ce +moyen, dont Beethoven a usé fréquemment, donne beaucoup de nerf au +style; les désinences mélodiques deviennent par là plus piquantes, plus +inattendues; et d'ailleurs, ces rhythmes à contre-temps ont en eux-mêmes +un charme très-réel, quoique difficile à expliquer. On éprouve du +plaisir à voir la mesure ainsi broyée se retrouver entière à la fin de +chaque période, et le sens du discours musical, quelque temps suspendu, +arriver cependant à une conclusion satisfaisante, à une solution +complète. La mélodie du _trio_, confiée aux instruments à vent, est +d'une délicieuse fraîcheur; le mouvement en est plus lent que celui du +reste du _scherzo_, et sa simplicité ressort plus élégante encore de +l'opposition des petites phrases que les violons jettent sur l'harmonie, +comme autant d'agaceries charmantes. Le finale, gai et sémillant, rentre +dans les formes rhythmiques ordinaires; il consiste en un cliquetis de +notes scintillantes, en un babillage continuel, entrecoupé cependant de +quelques accords rauques et sauvages, où les boutades colériques, que +nous avons eu déjà l'occasion de signaler chez l'auteur, se manifestent +encore. + + +V + +SYMPHONIE EN UT MINEUR + +La plus célèbre de toutes, sans contredit, est aussi la première, selon +nous, dans laquelle Beethoven ait donné carrière à sa vaste imagination, +sans prendre pour guide ou pour appui une pensée étrangère. Dans les +première, seconde et quatrième symphonies, il a plus ou moins agrandi +des formes déjà connues, en les poétisant de tout ce que sa vigoureuse +jeunesse pouvait y ajouter d'inspirations brillantes ou passionnées; +dans la troisième (l'héroïque), la forme tend à s'élargir, il est vrai, +et la pensée s'élève à une grande hauteur; mais on ne saurait y +méconnaître cependant l'influence d'un de ces poëtes divins auxquels, +dès longtemps, le grand artiste avait élevé un temple dans son cÅ“ur. +Beethoven, fidèle au précepte d'Horace: + + «Nocturnâ versate manu, versate diurnâ,» + +lisait habituellement Homère, et dans sa magnifique épopée musicale, +qu'on a dit à tort ou à raison inspirée par un héros moderne, les +souvenirs de l'antique _Iliade_ jouent un rôle admirablement beau, mais +non moins évident. + +La symphonie en _ut mineur_, au contraire, nous paraît émaner +directement et uniquement du génie de Beethoven; c'est sa pensée intime +qu'il y va développer; ses douleurs secrètes, ses colères concentrées, +ses rêveries pleines d'un accablement si triste, ses visions nocturnes, +ses élans d'enthousiasme en fourniront le sujet; et les formes de la +mélodie, de l'harmonie, du rhythme et de l'instrumentation s'y +montreront aussi essentiellement individuelles et neuves que douées de +puissance et de noblesse. + +Le premier morceau est consacré à la peinture des sentiments désordonnés +qui bouleversent une grande âme en proie au désespoir; non ce désespoir +concentré, calme, qui emprunte les apparences de la résignation; non pas +cette douleur sombre et muette de Roméo apprenant la mort de Juliette, +mais bien la fureur terrible d'Othello recevant de la bouche d'Iago les +calomnies empoisonnées qui le persuadent du crime de Desdémona. C'est +tantôt un délire frénétique qui éclate en cris effrayants; tantôt un +abattement excessif qui n'a que des accents de regret et se prend en +pitié lui-même. Écoutez ces hoquets de l'orchestre, ces accords +dialogués entre les instruments à vent et les instruments à cordes, qui +vont et viennent en s'affaiblissant toujours, comme la respiration +pénible d'un mourant, puis font place à une phrase pleine de violence, +où l'orchestre semble se relever, ranimé par un éclair de fureur; voyez +cette masse frémissante hésiter un instant et se précipiter ensuite tout +entière, divisée en deux unissons ardents comme deux ruisseaux de lave; +et dites si ce style passionné n'est pas en dehors et au-dessus de tout +ce qu'on avait produit auparavant en musique instrumentale. + +On trouve dans ce morceau un exemple frappant de l'effet produit par le +redoublement excessif des parties dans certaines circonstances, et de +l'aspect sauvage de l'accord de quarte sur la seconde note du ton, +autrement dit, du second renversement de l'accord de la dominante. On le +rencontre fréquemment sans préparation ni résolution, et une fois même +sans la note sensible et sur un point d'orgue, le _ré_ se trouvant au +grave dans tous les instruments à cordes, pendant que le sol dissonne +tout seul à l'aigu dans quelques parties d'instruments à vent. + +L'_adagio_ présente quelques rapports de caractère avec l'_allegretto_ +en _la mineur_ de la septième symphonie, et celui en _mi bémol_ de la +quatrième. Il tient également de la gravité mélancolique du premier, et +de la grâce touchante du second. Le thème proposé d'abord par les +violoncelles et les altos unis, avec un simple accompagnement de +contre-basses _pizzicato_, est suivi d'une phrase des instruments à +vent, qui revient constamment la même, et dans le même ton, d'un bout à +l'autre du morceau, quelles que soient les modifications subies +successivement par le premier thème. Cette persistance de la même phrase +à se représenter toujours dans sa simplicité si profondément triste, +produit peu à peu sur l'âme de l'auditeur une impression qu'on ne +saurait décrire, et qui est certainement la plus vive de cette nature +que nous ayons éprouvée. Parmi les effets harmoniques les plus osés de +cette élégie sublime nous citerons: 1º la tenue des flûtes et des +clarinettes à l'aigu, sur la dominante _mi bémol_, pendant que les +instruments à cordes s'agitent dans le grave en passant par l'accord de +sixte _ré bémol_, _fa_, _si bémol_, dont la tenue supérieure ne fait +point partie; 2º la phrase incidente exécutée par une flûte, un hautbois +et deux clarinettes, qui se meuvent en mouvement contraire, de manière à +produire de temps en temps des dissonances de seconde non préparées +entre le _sol_, note sensible, et le _fa_ sixte majeure de _la bémol_. +Ce troisième renversement de l'accord de _septième de sensible_ est +prohibé, tout comme la pédale haute que nous venons de citer, par la +plupart des théoriciens, et n'en produit pas moins un effet délicieux. +Il y a encore à la dernière rentrée du premier thème un _canon à +l'unisson à une mesure de distance_, entre les violons et les flûtes, +les clarinettes et les bassons, qui donnerait à la mélodie ainsi traitée +un nouvel intérêt, s'il était possible d'entendre l'imitation des +instruments à vent; malheureusement l'orchestre entier joue fort dans le +même moment et la rend presque insaisissable. + +Le _scherzo_ est une étrange composition dont les premières mesures, qui +n'ont rien de terrible cependant, causent cette émotion inexplicable +qu'on éprouve sous le regard magnétique de certains individus. Tout y +est mystérieux et sombre; les jeux d'instrumentation, d'un aspect plus +ou moins sinistre, semblent se rattacher à l'ordre d'idées qui créa la +fameuse scène du Bloksberg, dans le _Faust_ de Goethe. Les nuances du +_piano_ et du _mezzo forte_ y dominent. Le milieu (le trio) est occupé +par un trait de basses, exécuté de toute la force des archets, dont la +lourde rudesse fait trembler sur leurs pieds les pupitres de l'orchestre +et ressemble assez aux ébats d'un éléphant en gaieté..... Mais le +monstre s'éloigne, et le bruit de sa folle course se perd graduellement. +Le motif du _scherzo_ reparaît en _pizzicato_; le silence s'établit peu +à peu, on n'entend plus que quelques notes légèrement pincées par les +violons et les petits gloussements étranges que produisent les bassons +donnant le _la bémol_ aigu, froissé de très-près par le _sol_ octave du +son fondamental de l'accord de neuvième dominante mineure; puis, rompant +la cadence, les instruments à cordes prennent doucement avec l'archet +l'accord de _la bémol_ et s'endorment sur cette tenue. Les timbales +seules entretiennent le rhythme en frappant avec des baguettes couvertes +d'éponge de légers coups qui se dessinent sourdement sur la stagnation +générale du reste de l'orchestre. Ces notes de timbales sont des _ut_; +le ton du morceau est celui d'_ut mineur_; mais l'accord de _la bémol_, +longtemps soutenu par les autres instruments, semble introduire une +tonalité différente; de son côté le martellement isolé des timbales sur +l'_ut_ tend à conserver le sentiment du ton primitif. L'oreille +hésite... on ne sait où va aboutir ce mystère d'harmonie... quand les +sourdes pulsations des timbales augmentant peu à peu d'intensité +arrivent avec les violons qui ont repris part au mouvement et changé +l'harmonie, à l'accord de septième dominante, _sol_, _si_, _ré_, _fa_, +au milieu duquel les timbales roulent obstinément leur _ut tonique_; +tout l'orchestre, aidé des trombones qui n'ont point encore paru, éclate +alors dans le mode majeur sur un thème de marche triomphale, et le +finale commence. On sait l'effet de ce coup de foudre, il est inutile +d'en entretenir le lecteur. + +La critique a essayé pourtant d'atténuer le mérite de l'auteur en +affirmant qu'il n'avait employé qu'un procédé vulgaire, l'éclat du mode +majeur succédant avec pompe à l'obscurité d'un _pianissimo mineur_; que +le thème triomphal manquait d'originalité, et que l'intérêt allait en +diminuant jusqu'à la fin, au lieu de suivre la progression contraire. +Nous lui répondrons: a-t-il fallu moins de génie pour créer une Å“uvre +pareille, parce que le passage du _piano_ au _forte_, et celui du +_mineur_ au _majeur_, étaient des moyens déjà connus?... Combien +d'autres compositeurs n'ont-ils pas voulu mettre en jeu le même ressort; +et en quoi le résultat qu'ils ont obtenu se peut-il comparer au +gigantesque chant de victoire dans lequel l'âme du poëte musicien, libre +désormais des entraves et des souffrances terrestres, semble s'élancer +rayonnante vers les cieux?... Les quatre premières mesures du thème ne +sont pas, il est vrai, d'une grande originalité; mais les formes de la +fanfare sont naturellement bornées, et nous ne croyons pas qu'il soit +possible d'en trouver de nouvelles sans sortir tout à fait du caractère +simple, grandiose et pompeux qui lui est propre. Aussi Beethoven +n'a-t-il voulu pour le début de son finale qu'une entrée de fanfare, et +il retrouve bien vite dans tout le reste du morceau et même dans la +suite de la phrase principale, cette élévation et cette nouveauté de +style qui ne l'abandonnent jamais. Quant au reproche de n'avoir pas +augmenté l'intérêt jusqu'au dénoûment, voici ce qu'on pourrait dire: la +musique ne saurait, dans l'état où nous la connaissons du moins, +produire un effet plus violent que celui de cette transition du +_scherzo_ à la marche triomphale; il était donc impossible de +l'augmenter en avançant. + +Se soutenir à une pareille hauteur est déjà un prodigieux effort; malgré +l'ampleur des développements auxquels il s'est livré, Beethoven +cependant a pu le faire. Mais cette égalité même, entre le commencement +et la fin, suffit pour faire supposer une décroissance, à cause de la +secousse terrible que reçoivent au début les organes des auditeurs, et +qui, élevant à son plus violent paroxysme l'émotion nerveuse, la rend +d'autant plus difficile l'instant d'après. Dans une longue file de +colonnes de la même hauteur, une illusion d'optique fait paraître plus +petites les plus éloignées. Peut-être notre faible organisation +s'accommoderait-elle mieux d'une péroraison plus laconique semblable au: +_Notre général vous rappelle_, de Gluck; l'auditoire ainsi n'aurait pas +le temps de se refroidir, et la symphonie finirait avant que la fatigue +l'ait mis dans l'impossibilité d'avancer encore sur les pas de l'auteur. +Toutefois, cette observation ne porte, pour ainsi dire, que sur la mise +en scène de l'ouvrage, et n'empêche pas que ce finale ne soit en +lui-même d'une magnificence et d'une richesse auprès desquelles bien peu +de morceaux pourraient paraître sans en être écrasés. + + +VI + +SYMPHONIE PASTORALE + +Cet étonnant paysage semble avoir été composé par Poussin et dessiné par +Michel-Ange. L'auteur de _Fidelio_ et de la symphonie héroïque veut +peindre le calme de la campagne, les douces mÅ“urs des bergers. Mais +entendons-nous: il ne s'agit pas des bergers roses-verts et enrubanés de +M. de Florian, encore moins de ceux de M. Lebrun, auteur du _Rossignol_, +ou de ceux de J. J. Rousseau, auteur du _Devin du Village_. C'est de la +nature vraie qu'il s'agit ici. Il intitule son premier morceau: +_Sensations douces qu'inspire l'aspect d'un riant paysage_. Les pâtres +commencent à circuler dans les champs, avec leur allure nonchalante, +leurs pipeaux qu'on entend au loin et tout près; de ravissantes phrases +vous caressent délicieusement comme la brise parfumée du matin; des +vols ou plutôt des essaims d'oiseaux babillards passent en bruissant sur +votre tête, et de temps en temps l'atmosphère semble chargée de vapeurs; +de grands nuages viennent cacher le soleil, puis tout à coup ils se +dissipent et laissent tomber d'aplomb sur les champs et les bois des +torrents d'une éblouissante lumière. Voilà ce que je me représente en +entendant ce morceau, et je crois que, malgré le vague de l'expression +instrumentale, bien des auditeurs ont pu en être impressionnés de la +même manière. + +Plus loin est une _scène au bord de la rivière_. Contemplation....... +L'auteur a sans doute créé cet admirable _adagio_, couché dans l'herbe, +les yeux au ciel, l'oreille au vent, fasciné par mille et mille doux +reflets de sons et de lumière, regardant et écoutant à la fois les +petites vagues blanches, scintillantes du ruisseau, se brisant avec un +léger bruit sur les cailloux du rivage; c'est délicieux. Quelques +personnes reprochent vivement à Beethoven d'avoir, à la fin de +l'_adagio_, voulu faire entendre successivement et ensemble le chant de +trois oiseaux. Comme, à mon avis, le succès ou le non succès décident +pour l'ordinaire de la raison ou de l'absurdité de pareilles tentatives, +je dirai aux adversaires de celle-ci que leur critique me paraît juste +quant au rossignol dont le chant n'est guère mieux imité ici que dans le +fameux solo de flûte de M. Lebrun; par la raison toute simple que le +rossignol, ne faisant entendre que des sons inappréciables ou variables, +ne peut être imité par des instruments à sons fixes dans un diapason +arrêté; mais il me semble qu'il n'en est pas ainsi pour la caille et le +coucou, dont le cri ne formant que deux notes pour l'un, et une seule +note pour l'autre, notes justes et fixes, ont par cela seul permis une +imitation exacte et complète. + +A présent, si l'on reproche au musicien, comme une puérilité, d'avoir +fait entendre exactement le chant des oiseaux, dans une scène où toutes +les voix calmes du ciel, de la terre et des eaux doivent naturellement +trouver place, je répondrai que la même objection peut lui être +adressée, quand, dans un orage, il imite aussi exactement les vents, les +éclats de la foudre, le mugissement des troupeaux. Et Dieu sait +cependant s'il est jamais entré dans la tête d'un critique de blâmer +l'orage de la symphonie pastorale! Continuons: le poëte nous amène à +présent au milieu d'une _réunion joyeuse de paysans_. On danse, on rit, +avec modération d'abord; la musette fait entendre un gai refrain, +accompagné d'un basson qui ne sait faire que deux notes. Beethoven a +sans doute voulu caractériser par là quelque bon vieux paysan allemand, +monté sur un tonneau, armé d'un mauvais instrument délabré, dont il tire +à peine les deux sons principaux du ton de _fa_, la dominante et la +tonique. Chaque fois que le hautbois entonne son chant de musette naïf +et gai comme une jeune fille endimanchée, le vieux basson vient souffler +ses deux notes; la phrase mélodique module-t-elle, le basson se tait, +compte ses pauses tranquillement, jusqu'à ce que la rentrée dans le ton +primitif lui permette de replacer son imperturbable _fa_, _ut_, _fa_. +Cet effet, d'un grotesque excellent, échappe presque complétement à +l'attention du public. La danse s'anime, devient folle, bruyante. Le +rhythme change; un air grossier à deux temps annonce l'arrivée des +montagnards aux lourds sabots; le premier morceau à trois temps +recommence plus animé que jamais: tout se mêle, s'entraîne; les cheveux +des femmes commencent à voler sur leurs épaules; les montagnards ont +apporté leur joie bruyante et avinée; on frappe dans les mains; on crie, +on court, on se précipite; c'est une fureur, une rage... Quand un coup +de tonnerre lointain vient jeter l'épouvante au milieu du bal champêtre +et mettre en fuite les danseurs. + +_Orage, éclairs._ Je désespère de pouvoir donner une idée de ce +prodigieux morceau; il faut l'entendre pour concevoir jusqu'à quel degré +de vérité et de sublime peut atteindre la musique pittoresque entre les +mains d'un homme comme Beethoven. Écoutez, écoutez ces rafales de vent +chargées de pluie, ces sourds grondements des basses, le sifflement aigu +des petites flûtes qui nous annoncent une horrible tempête sur le point +d'éclater; l'ouragan s'approche, grossit; un immense trait chromatique, +parti des hauteurs de l'instrumentation, vient fouiller jusqu'aux +dernières profondeurs de l'orchestre, y accroche les basses, les +entraîne avec lui et remonte en frémissant comme un tourbillon qui +renverse tout sur son passage. Alors les trombones éclatent, le tonnerre +des timbales redouble de violence; ce n'est plus de la pluie, du vent, +c'est un cataclysme épouvantable, le déluge universel, la fin du monde. +En vérité, cela donne des vertiges, et bien des gens, en entendant cet +orage, ne savent trop si l'émotion qu'ils ressentent est plaisir ou +douleur. La symphonie est terminée par l'_action de grâces des paysans +après le retour du beau temps_. Tout alors redevient riant, les pâtres +reparaissent, se répondent sur la montagne en rappelant leurs troupeaux +dispersés; le ciel est serein; les torrents s'écoulent peu à peu; le +calme renaît, et, avec lui, renaissent les chants agrestes dont la douce +mélodie repose l'âme ébranlée et consternée par l'horreur magnifique du +tableau précédent. + +Après cela, faudra-t-il absolument parler des étrangetés de style qu'on +rencontre dans cette Å“uvre gigantesque; de ces groupes de cinq notes de +violoncelles, opposés à des traits de quatre notes dans les +contre-basses, qui se froissent sans pouvoir se fondre dans un unisson +réel? Faudra-t-il signaler cet appel des cors, arpégeant l'accord d'_ut_ +pendant que les instruments à cordes tiennent celui de _fa_?... En +vérité, j'en suis incapable. Pour un travail de cette nature, il faut +raisonner froidement, et le moyen de se garantir de l'ivresse quand +l'esprit est préoccupé d'un pareil sujet!... Loin de là , on voudrait +dormir, dormir des mois entiers pour habiter en rêve la sphère inconnue +que le génie nous a fait un instant entrevoir. Que par malheur, après un +tel concert, on soit obligé d'assister à quelque opéra-comique, à +quelque soirée avec cavatines à la mode et _concerto_ de flûte, on aura +l'air stupide; quelqu'un vous demandera: + +--Comment trouvez-vous ce duo italien? + +On répondra d'un air grave: + +--Fort beau. + +--Et ces variations de clarinette? + +--Superbes. + +--Et ce finale du nouvel opéra? + +--Admirable. + +Et quelque artiste distingué qui aura entendu vos réponses sans +connaître la cause de votre préoccupation dira en vous montrant: «Quel +est donc cet imbécile?» + + * * * * * + +Comme les poëmes antiques, si beaux, si admirés qu'ils soient, pâlissent +à côté de cette merveille de la musique moderne! Théocrite et Virgile +furent de grands chanteurs paysagistes; c'est une suave musique que de +tels vers: + + «Tu quoque, magna Pales, et te, memorande, canemus + Pastor ab amphryso; vos Sylvæ amnes que Lycæi.» + +surtout s'ils ne sont pas récités par des barbares tels que nous autres +Français, qui prononçons le latin de façon à le faire prendre pour de +l'auvergnat..... + +Mais le poëme de Beethoven!... ces longues périodes si colorées!... ces +images parlantes!... ces parfums!... cette lumière!... ce silence +éloquent!... ces vastes horizons!... ces retraites enchantées dans les +bois!... ces moissons d'or!... ces nuées roses, taches errantes du +ciel!... cette plaine immense sommeillant sous les rayons de midi!... +L'homme est absent!... la nature seule se dévoile et s'admire... Et ce +repos profond de tout ce qui vit! Et cette vie délicieuse de tout ce qui +repose!... Le ruisseau enfant qui court en gazouillant vers le +fleuve!... le fleuve père des eaux, qui, dans un majestueux silence, +descend vers la grande mer!... Puis l'homme intervient, l'homme des +champs, robuste, religieux... ses joyeux ébats interrompus par +l'orage... ses terreurs... son hymne de reconnaissance... + +Voilez-vous la face, pauvres grands poëtes anciens, pauvres immortels; +votre langage conventionnel, si pur, si harmonieux, ne saurait lutter +contre l'art des sons. Vous êtes de glorieux vaincus, mais des vaincus! +Vous n'avez pas connu ce que nous nommons aujourd'hui la mélodie, +l'harmonie, les associations de timbres divers, le coloris instrumental, +les modulations, les savants conflits de sons ennemis qui se combattent +d'abord pour s'embrasser ensuite, nos surprises de l'oreille, nos +accents étranges qui font retentir les profondeurs de l'âme les plus +inexplorées. Les bégayements de l'art puéril que vous nommiez la musique +ne pouvaient vous en donner une idée; vous seuls étiez pour les esprits +cultivés les grands mélodistes, les harmonistes, les maîtres du rhythme +et de l'expression. Mais ces mots, dans vos langues, avaient un sens +fort différent de celui que nous leur donnons aujourd'hui. L'art des +sons proprement dit, indépendant de tout, est né d'hier; il est à peine +adulte, il a vingt ans. Il est beau, il est tout-puissant; c'est +l'Apollon Pythien des modernes. Nous lui devons un monde de sentiments +et de sensations qui vous resta fermé. Oui, grands poëtes adorés, vous +êtes vaincus: _Inclyti sed victi_. + + * * * * * + + +VII + +SYMPHONIE EN LA + +La septième symphonie est célèbre par son _allegretto_[4]. Ce n'est pas +que les trois autres parties soient moins dignes d'admiration; loin de +là . Mais le public ne jugeant d'ordinaire que par l'effet produit, et ne +mesurant cet effet que sur le bruit des applaudissements, il s'ensuit +que le morceau le plus applaudi passe toujours pour le plus beau (bien +qu'il y ait des beautés d'un prix infini qui ne sont pas de nature à +exciter de bruyants suffrages); ensuite, pour rehausser davantage +l'objet de cette prédilection, on lui sacrifie tout le reste. Tel est, +en France du moins, l'usage invariable. C'est pourquoi, en parlant de +Beethoven, on dit l'_Orage_ de la symphonie pastorale, le _finale_ de la +symphonie en _ut mineur_, l'_andante_ de la symphonie en _la_, etc., +etc. + +Il ne paraît pas prouvé que cette dernière ait été composée +postérieurement à la Pastorale et à l'Héroïque, plusieurs personnes +pensent au contraire qu'elle les a précédées de quelque temps. Le numéro +d'ordre qui la désigne comme la septième ne serait en conséquence, si +cette opinion est fondée, que celui de sa publication. + +Le premier morceau s'ouvre par une large et pompeuse introduction où la +mélodie, les modulations, les dessins d'orchestre, se disputent +successivement l'intérêt, et qui commence par un de ces effets +d'instrumentation dont Beethoven est incontestablement le créateur. La +masse entière frappe un accord fort et sec, laissant à découvert, +pendant le silence qui lui succède, un hautbois, dont l'entrée, cachée +par l'attaque de l'orchestre, n'a pu être aperçue, et qui développe seul +en sons tenus la mélodie. On ne saurait débuter d'une façon plus +originale. A la fin de l'introduction, la note _mi_ dominante de _la_, +ramenée après plusieurs excursions dans les tons voisins, devient le +sujet d'un jeu de timbres entre les violons et les flûtes, analogue à +celui qu'on trouve dans les premières mesures du finale de la symphonie +héroïque. Le _mi_ va et vient, sans accompagnement, pendant six mesures, +changeant d'aspect chaque fois qu'il passe des instruments à cordes aux +instruments à vent; gardé définitivement par la flûte et le hautbois, il +sert à lier l'introduction à l'_allegro_, et devient la première note +du thème principal, dont il dessine peu à peu la forme rhythmique. J'ai +entendu ridiculiser ce thème à cause de son agreste naïveté. +Probablement le reproche de manquer de noblesse ne lui eût point été +adressé, si l'auteur avait, comme dans sa pastorale, inscrit en grosses +lettres, en tête de son _allegro_: _Ronde de Paysans_. On voit par là +que, s'il est des auditeurs qui n'aiment point à être prévenus du sujet +traité par le musicien, il en est d'autres, au contraire, fort disposés +à mal accueillir toute idée qui se présente avec quelque étrangeté dans +son costume, quand on ne leur donne pas d'avance la raison de cette +anomalie. Faute de pouvoir se décider entre deux opinions aussi +divergentes, il est probable que l'artiste, en pareille occasion, n'a +rien de mieux à faire que de s'en tenir à son sentiment propre, sans +courir follement après la chimère du suffrage universel. + +La phrase dont il s'agit est d'un rhythme extrêmement marqué, qui, +passant ensuite dans l'harmonie, se reproduit sous une multitude +d'aspects, sans arrêter un instant sa marche cadencée jusqu'à la fin. +L'emploi d'une formule rhythmique obstinée n'a jamais été tenté avec +autant de bonheur; et cet _allegro_, dont les développements +considérables roulent constamment sur la même idée, est traité avec une +si incroyable sagacité; les variations de la tonalité y sont si +fréquentes, si ingénieuses; les accords y forment des groupes et des +enchaînements si nouveaux, que le morceau finit avant que l'attention et +l'émotion chaleureuse qu'il excite chez l'auditeur aient rien perdu de +leur extrême vivacité. + +L'effet harmonique le plus hautement blâmé par les partisans de la +discipline scolastique, et le plus heureux en même temps, est celui de +la résolution de la dissonance dans l'accord de sixte et quinte sur la +sous-dominante du ton de _mi naturel_. Cette dissonance de seconde +placée dans l'aigu sur un tremolo très-fort, entre les premiers et les +seconds violons, se résout d'une manière tout à fait nouvelle: on +pouvait faire rester le _mi_ et monter le _fa dièse_ sur le _sol_, ou +bien garder le _fa_ en faisant descendre le _mi_ sur le _ré_; Beethoven +ne fait ni l'un ni l'autre; sans changer de basse, il réunit les deux +parties dissonantes dans une octave sur le _fa naturel_, en faisant +descendre le _fa dièze_ d'un demi-ton, et le _mi_ d'une septième +majeure; l'accord, de quinte et sixte majeure qu'il était, devenant +ainsi sixte mineure, sans la quinte qui s'est perdue sur le _fa +naturel_. Le brusque passage du forte au piano, au moment précis de +cette singulière transformation de l'harmonie, lui donne encore une +physionomie plus tranchée et en double la grâce. N'oublions pas, avant +de passer au morceau suivant, de parler du crescendo curieux au moyen +duquel Beethoven ramène son rhythme favori un instant abandonné: il est +produit par une phrase de deux mesures (_ré_, _ut dièse_, _si dièse_, +_si dièse_, _ut dièse_) dans le ton de _la majeur_, répétée onze fois de +suite au grave par les basses et altos, pendant que les instruments à +vent tiennent le _mi_, en haut, en bas et dans le milieu, en quadruple +octave, et que les violons sonnent comme un carillon les trois notes +_mi_, _la_, _mi_, _ut_, répercutées de plus en plus vite, et combinées +de manière à présenter toujours la dominante, quand les basses attaquent +le _ré_ ou le _si dièse_ et la tonique ou sa tierce pendant qu'elles +font entendre l'_ut_. C'est absolument nouveau, et aucun imitateur, je +crois, n'a encore essayé fort heureusement de gaspiller cette belle +invention. + +Le rhythme, un rhythme simple comme celui du premier morceau, mais d'une +forme différente, est encore la cause principale de l'incroyable effet +produit par l'_allegretto_. Il consiste uniquement dans un _dactyle_ +suivi d'un _spondée_, frappés sans relâche, tantôt dans trois parties, +tantôt dans une seule, puis dans toutes ensemble; quelquefois servant +d'accompagnement, souvent concentrant l'attention sur eux seuls, ou +fournissant le premier thème d'une petite fugue épisodique à deux sujets +dans les instruments à cordes. Ils se montrent d'abord dans les cordes +graves des altos, des violoncelles et des contre-basses, nuancés d'un +_piano_ simple, pour être répétés bientôt après dans un _pianissimo_ +plein de mélancolie et de mystère; de là ils passent aux seconds +violons, pendant que les violoncelles chantent une sorte de lamentation +dans le mode mineur; la phrase rhythmique s'élevant toujours d'octave en +octave, arrive aux premiers violons, qui, par un crescendo, la +transmettent aux instruments à vent dans le haut de l'orchestre, où elle +éclate alors dans toute sa force. Là -dessus la mélodieuse plainte, émise +avec plus d'énergie, prend le caractère d'un gémissement convulsif; des +rhythmes inconciliables s'agitent péniblement les uns contre les autres; +ce sont des pleurs, des sanglots, des supplications; c'est l'expression +d'une douleur sans bornes, d'une souffrance dévorante... Mais une lueur +d'espoir vient de naître: à ces accents déchirants succède une vaporeuse +mélodie, pure, simple, douce, triste et résignée _comme la patience +souriant à la douleur_. Les basses seules continuent leur inexorable +rhythme sous cet arc-en-ciel mélodieux; c'est, pour emprunter encore une +citation à la poésie anglaise, + + «One fatal remembrance, one sorrow, that throws + Its black shade alike o'er our joys and our woes.» + +Après quelques alternatives semblables d'angoisse et de résignation, +l'orchestre, comme fatigué d'une si pénible lutte, ne fait plus entendre +que des débris de la phrase principale; il s'éteint affaissé. Les flûtes +et les hautbois reprennent le thème d'une voix mourante, mais la force +leur manque pour l'achever; ce sont les violons qui la terminent par +quelques notes de _pizzicato_ à peine perceptibles; après quoi, se +ranimant tout à coup comme la flamme d'une lampe qui va s'éteindre, les +instruments à vent exhalent un profond soupir sur une harmonie indécise +et... _le reste est silence_. Cette exclamation plaintive, par laquelle +l'_andante_ commence et finit, est produite par un accord (celui de +_sixte et quarte_) qui tend toujours à se résoudre sur un autre, et +dont le sens harmonique incomplet est le seul qui pût permettre de +finir, en laissant l'auditeur dans le vague et en augmentant +l'impression de tristesse rêveuse où tout ce qui précède a dû +nécessairement le plonger.--Le motif du scherzo est modulé d'une façon +très-neuve. Il est en _fa majeur_ et, au lieu de se terminer, à la fin +de la première reprise: en _ut_, en _si bémol_, en _ré mineur_, en _la +mineur_, en _la bémol_, ou en _ré bémol_, comme la plupart des morceaux +de ce genre, c'est au ton de la tierce supérieure, c'est à _la naturel +majeur_ que la modulation aboutit. Le _scherzo_ de la symphonie +pastorale, en _fa_ comme celui-ci, module à la tierce inférieure, en _ré +majeur_. Il y a quelque ressemblance dans la couleur de ces +enchaînements de tons; mais l'on peut remarquer encore d'autres +affinités entre les deux ouvrages. Le trio de celui-ci (_presto meno +assaï_), où les violons tiennent presque continuellement la dominante, +pendant que les hautbois et les clarinettes exécutent une riante mélodie +champêtre au-dessous, est tout à fait dans le sentiment du paysage et de +l'idylle. On y trouve encore une nouvelle forme de _crescendo_, dessinée +au grave par un second cor, qui murmure les deux notes _la_, _sol +dièse_, dans un rhythme binaire, bien que la mesure soit à trois temps, +et en accentuant le _sol dièse_, quoique le _la_ soit la note réelle. Le +public paraît toujours frappé d'étonnement à l'audition de ce passage. + +Le finale est au moins aussi riche que les morceaux précédents en +nouvelles combinaisons, en modulations piquantes, en caprices charmants. +Le thème offre quelques rapports avec celui de l'ouverture d'_Armide_, +mais c'est dans l'arrangement des premières notes seulement, et pour +l'Å“il plutôt que pour l'oreille; car à l'exécution rien de plus +dissemblable que ces deux idées. On apprécierait mieux la fraîcheur et +la coquetterie de la phrase de Beethoven, bien différentes de l'élan +chevaleresque du thème de Gluck, si les accords frappés à l'aigu par les +instruments à vent dominaient moins les premiers violons chantant dans +le médium, pendant que les seconds violons et les altos accompagnent la +mélodie en dessous par un trémolo en double corde. Beethoven a tiré des +effets aussi gracieux qu'imprévus, dans tout le cours de ce final, de la +transition subite du ton d'_ut dièse mineur_ à celui de _ré majeur_. +L'une de ses plus heureuses hardiesses harmoniques est, sans contredit, +la grande pédale sur la dominante _mi_, brodée par un _ré dièze_ d'une +valeur égale à celle de la bonne note. L'accord de septième se trouve +amené quelquefois au-dessus, de manière à ce que le _ré naturel_ des +parties supérieures tombe précisément sur le _ré dièse_ des basses; on +peut croire qu'il en résultera une horrible discordance, ou tout au +moins un défaut de clarté dans l'harmonie; il n'en est pas ainsi +cependant, la force tonale de cette dominante est telle, que le _ré +dièze_ ne l'altère en aucune façon, et qu'on entend bourdonner le _mi_ +exclusivement. Beethoven ne faisait pas de musique _pour les yeux_. La +coda, amenée par cette pédale menaçante, est d'un éclat extraordinaire, +et bien digne de terminer un pareil chef-d'Å“uvre d'habileté technique, +de goût, de fantaisie, de savoir et d'inspiration. + + +VIII + +SYMPHONIE EN FA + +Celle-ci est en _fa_ comme la pastorale, mais conçue dans des +proportions moins vastes que les symphonies précédentes. Pourtant si +elle ne dépasse guère, quant à l'ampleur des formes, la première +symphonie (en _ut majeur_), elle lui est au moins de beaucoup supérieure +sous le triple rapport de l'instrumentation, du rhythme et du style +mélodique. + +Le premier morceau contient deux thèmes, l'un et l'autre d'un caractère +doux et calme. Le second, le plus remarquable selon nous, semble éviter +toujours la cadence parfaite, en modulant d'abord d'une façon tout à +fait inattendue (la phrase commence en _ré majeur_ et se termine en _ut +majeur_), et en se perdant ensuite, sans conclure sur l'accord de +septième diminuée de la sous-dominante. + +On dirait, à entendre ce caprice mélodique, que l'auteur, disposé aux +douces émotions, en est détourné tout à coup par une idée triste qui +vient interrompre son chant joyeux. + +L'_andante scherzando_ est une de ces productions auxquelles on ne peut +trouver ni modèle ni pendant: cela tombe du ciel tout entier dans la +pensée de l'artiste; il l'écrit tout d'un trait, et nous nous ébahissons +à l'entendre. Les instruments à vent jouent ici le rôle opposé de celui +qu'ils remplissent ordinairement: ils accompagnent d'accords plaqués, +frappés huit fois _pianissimo_ dans chaque mesure, le léger dialogue _a +punta d'arco_ des violons et des basses. C'est doux, ingénu et d'une +indolence toute gracieuse, comme la chanson de deux enfants cueillant +des fleurs dans une prairie par une belle matinée de printemps. La +phrase principale se compose de deux membres, de trois mesures chacun, +dont la disposition symétrique se trouve dérangée par le silence qui +succède à la réponse des basses; le premier membre finit ainsi sur le +temps faible, et le second sur le temps fort. Les répercussions +harmoniques des hautbois, des clarinettes, des cors et des bassons, +intéressent si fort, que l'auditeur ne prend pas garde, en les écoutant, +au défaut de symétrie produit dans le chant des instruments à cordes par +la mesure de silence surajoutée. + +Cette mesure elle-même n'existe évidemment que pour laisser plus +longtemps à découvert le délicieux accord sur lequel va voltiger la +fraîche mélodie. On voit encore, par cet exemple, que la loi de la +carrure peut être quelquefois enfreinte avec bonheur. Croirait-on que +cette ravissante idylle finit par celui de tous les lieux communs pour +lequel Beethoven avait le plus d'aversion: par la cadence italienne? Au +moment où la conversation instrumentale des deux petits orchestres, à +vent et à cordes, attache le plus, l'auteur, comme s'il eût été +subitement obligé de finir, fait se succéder en _tremolo_, dans les +violons, les quatre notes, _sol_, _fa_, _la_, _si bémol_ (sixte, +dominante, sensible et tonique), les répète plusieurs fois +précipitamment, ni plus ni moins que les Italiens quand ils chantent +_Felicità _, et s'arrête court. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette +boutade. + +Un menuet avec la coupe et le mouvement des menuets d'Haydn remplace ici +le _scherzo_ à trois temps brefs que Beethoven inventa, et dont il a +fait dans toutes ses autres compositions symphoniques un emploi si +ingénieux et si piquant. A vrai dire, ce morceau est assez ordinaire, la +vétusté de la forme semble avoir étouffé la pensée. Le finale, au +contraire, étincelle de verve, les idées en sont brillantes, neuves et +développées avec luxe. On y trouve des progressions diatoniques à deux +parties en mouvement contraire, au moyen desquelles l'auteur obtient un +crescendo d'une immense étendue et d'un grand effet pour sa péroraison. +L'harmonie renferme seulement quelques duretés produites par des notes +de passage, dont la résolution sur la bonne note n'est pas assez +prompte, et qui s'arrêtent même quelquefois sur un silence. + +En violentant un peu la lettre de la théorie, il est facile d'expliquer +ces discordances passagères; mais, à l'exécution, l'oreille en souffre +toujours plus ou moins. Au contraire, la pédale haute des flûtes et des +hautbois sur le _fa_, pendant que les timbales accordées en octave +martellent cette même note en dessous, à la rentrée du thème, les +violons faisant entendre les notes _ut_, _sol_, _si bémol_ de l'accord +de septième dominante, précédées de la tierce _fa_, _la_, fragment de +l'accord de tonique, cette note tenue à l'aigu, dis-je, non autorisée +par la théorie, puisqu'elle n'entre pas toujours dans l'harmonie, ne +choque point du tout; loin de là , grâce à l'adroite disposition des +instruments et au caractère propre de la phrase, le résultat de cette +agrégation de sons est excellent et d'une douceur remarquable. Nous ne +pouvons nous dispenser de citer, avant de finir, un effet d'orchestre, +celui de tous, peut-être, qui surprend le plus l'auditeur à l'exécution +de ce final: c'est la note _ut dièse_ attaquée très-fort par toute la +masse instrumentale, à l'unisson et à l'octave, après un _diminuendo_ +qui est venu s'éteindre sur le ton d'_ut naturel_. Ce rugissement est +immédiatement suivi, les deux premières fois, du retour du thème en +_fa_; et l'on comprend alors que l'_ut dièze_ n'était qu'un _ré bémol_ +enharmonique, sixième note altérée du ton principal. La troisième +apparition de cette étrange rentrée est d'un tout autre aspect; +l'orchestre, après avoir modulé en _ut_, comme précédemment, frappe un +véritable _ré bémol_ suivi d'un fragment du thème en _ré bémol_, puis un +véritable _ut dièse_, auquel succède une autre parcelle du thème en _ut +dièze mineur_; reprenant enfin ce même _ut dièze_, et le répétant trois +fois avec un redoublement de force, le thème rentre tout entier en _fa +dièse mineur_. Le son qui avait figuré au commencement comme une _sixte +mineure_ devient donc successivement, la dernière fois, _tonique majeure +bémolisée_, _tonique mineure diésée_, et enfin _dominante_. + +C'est fort curieux. + + +IX + +SYMPHONIE AVEC CHÅ’URS + +Analyser une pareille composition est une tâche difficile et dangereuse +que nous avons longtemps hésité à entreprendre, une tentative téméraire +dont l'excuse ne peut être que dans nos efforts persévérants pour nous +mettre au point de vue de l'auteur, pour pénétrer le sens intime de son +Å“uvre, pour en éprouver l'effet, et pour étudier les impressions +qu'elle a produites jusqu'ici sur certaines organisations +exceptionnelles et sur le public. Parmi les jugements divers qu'on a +portés sur cette partition, il n'y en a peut-être pas deux dont l'énoncé +soit identique. Certains critiques la regardent comme une _monstrueuse +folie_; d'autres n'y voient que les _dernières lueurs d'un génie +expirant_; quelques-uns, plus prudents, déclarent n'y rien comprendre +quant à présent, mais ne désespèrent pas de l'apprécier, au moins +approximativement, plus tard; la plupart des artistes la considèrent +comme une conception extraordinaire dont quelques parties néanmoins +demeurent encore inexpliquées ou sans but apparent. Un petit nombre de +musiciens naturellement portés à examiner avec soin tout ce qui tend à +agrandir le domaine de l'art, et qui ont mûrement réfléchi sur le plan +général de la symphonie avec chÅ“urs après l'avoir lue et écoutée +attentivement à plusieurs reprises, affirment que cet ouvrage leur +paraît être la plus magnifique expression du génie de Beethoven: cette +opinion, nous croyons l'avoir dit dans une des pages précédentes, est +celle que nous partageons. + +Sans chercher ce que le compositeur a pu vouloir exprimer d'idées à lui +personnelles dans ce vaste poëme musical, étude pour laquelle le champ +des conjectures est ouvert à chacun, voyons si la nouveauté de la forme +ne serait pas ici justifiée par une intention indépendante de toute +pensée philosophique ou religieuse, également raisonnable et belle pour +le chrétien fervent, comme pour le panthéiste et pour l'athée, par une +intention, enfin, purement musicale et poétique. + +Beethoven avait écrit déjà huit symphonies avant celle-ci. Pour aller au +delà du point où il était alors parvenu à l'aide des seules ressources +de l'instrumentation, quels moyens lui restaient? l'adjonction des voix +aux instruments. Mais pour observer la loi du crescendo, et mettre en +relief dans l'Å“uvre même la puissance de l'auxiliaire qu'il voulait +donner à l'orchestre, n'était-il pas nécessaire de laisser encore les +instruments figurer seuls sur le premier plan du tableau qu'il se +proposait de dérouler?... Une fois cette donnée admise, on conçoit fort +bien qu'il ait été amené à chercher une musique mixte qui pût servir de +liaison aux deux grandes divisions de la symphonie; le récitatif +instrumental fut le pont qu'il osa jeter entre le chÅ“ur et l'orchestre, +et sur lequel les instruments passèrent pour aller se joindre aux voix. +Le passage établi, l'auteur dut vouloir motiver, en l'annonçant, la +fusion qui allait s'opérer, et c'est alors que, parlant lui-même par la +voix d'un coryphée, il s'écria, en employant les notes du récitatif +instrumental qu'il venait de faire entendre: _Amis! plus de pareils +accords, mais commençons des chants plus agréables et plus remplis de +joie!_ Voilà donc, pour ainsi dire, le traité d'alliance conclu entre le +chÅ“ur et l'orchestre; la même phrase de récitatif, prononcée par l'un +et par l'autre, semble être la formule du serment. Libre au musicien +ensuite de choisir le texte de sa composition chorale: c'est à Schiller +que Beethoven va le demander; il s'empare de l'_Ode à la Joie_, la +colore de mille nuances que la poésie toute seule n'eût jamais pu rendre +sensibles, et s'avance en augmentant jusqu'à la fin de pompe, de +grandeur et d'éclat. + +Telle est peut-être la raison, plus ou moins plausible, de l'ordonnance +générale de cette immense composition, dont nous allons maintenant +étudier en détail toutes les parties. + +Le premier morceau, empreint d'une sombre majesté, ne ressemble à aucun +de ceux que Beethoven écrivit antérieurement. L'harmonie en est d'une +hardiesse quelquefois excessive: les dessins les plus originaux, les +traits les plus expressifs, se pressent, se croisent, s'entrelacent en +tout sens, mais sans produire ni obscurité, ni encombrement; il n'en +résulte, au contraire, qu'un effet parfaitement clair, et les voix +multiples de l'orchestre qui se plaignent ou menacent, chacune à sa +manière et dans son style spécial, semblent n'en former qu'une seule; +si grande est la force du sentiment qui les anime. + +Cet _allegro maestoso_, écrit en _ré_ mineur, commence cependant sur +l'accord de _la_, sans la tierce, c'est-à -dire sur une tenue des notes +_la_, _mi_, disposées en quinte, arpégées en dessus et en dessous par +les premiers violons, les altos et les contre-basses, de manière à ce +que l'auditeur ignore s'il entend l'accord de _la_ mineur, celui de _la_ +majeur, ou celui de la dominante de _ré_. Cette longue indécision de la +tonalité donne beaucoup de force et un grand caractère à l'entrée du +_tutti_ sur l'accord de _ré mineur_. La péroraison contient des accents +dont l'âme s'émeut tout entière; il est difficile de rien entendre de +plus profondément tragique que ce chant des instruments à vent sous +lequel une phrase chromatique en _tremolo_ des instruments à cordes +s'enfle et s'élève peu à peu, en grondant comme la mer aux approches de +l'orage. C'est là une magnifique inspiration. + +Nous aurons plus d'une occasion de faire remarquer dans cet ouvrage des +agrégations de notes auxquelles il est vraiment impossible de donner le +nom d'accords; et nous devrons reconnaître que la raison de ces +anomalies nous échappe complétement. Ainsi, à la page 17 de l'admirable +morceau dont nous venons de parler, ou trouve un dessin mélodique de +clarinettes et de bassons, accompagné de la façon suivante dans le ton +d'_ut mineur_: la basse frappe d'abord le _fa dièse_ portant _septième +diminuée_, puis _la bémol_ portant _tierce_, _quarte_ et _sixte +augmentée_, et enfin _sol_, au-dessus duquel les flûtes et les hautbois +frappent les notes _mi bémol_, _sol_, _ut_, qui donneraient un accord de +_sixte et quarte_, résolution excellente de l'accord précédent, si les +seconds violons et les altos ne venaient ajouter à l'harmonie les deux +sons _fa naturel_ et _la bémol_, qui la dénaturent et produisent une +confusion fort désagréable et heureusement fort courte. Ce passage est +peu chargé d'instrumentation et d'un caractère tout à fait exempt de +rudesse: je ne puis donc comprendre cette quadruple dissonance si +étrangement amenée et que rien ne motive. On pourrait croire à une +faute de gravure, mais en examinant bien ces deux mesures et celles qui +précèdent, le doute se dissipe et l'on demeure convaincu que telle a été +réellement l'intention de l'auteur. + +Le _scherzo vivace_ qui suit ne contient rien de semblable; on y trouve, +il est vrai, plusieurs pédales hautes et moyennes sur la tonique, +passant au travers de l'accord de dominante; mais j'ai déjà fait ma +profession de foi au sujet de ces tenues étrangères à l'harmonie, et il +n'est pas besoin de ce nouvel exemple pour prouver l'excellent parti +qu'on en peut tirer quand le sens musical les amène naturellement. C'est +au moyen du rhythme surtout que Beethoven a su répandre tant d'intérêt +sur ce charmant badinage; le thème si plein de vivacité, quand il se +présente avec sa réponse fuguée entrant au bout de quatre mesures, +pétille de verve ensuite lorsque la réponse, paraissant une mesure plus +tôt, vient dessiner un rhythme ternaire au lieu du rhythme binaire +adopté en commençant. + +Le milieu du _scherzo_ est occupé par un _presto_ à _deux temps_ d'une +jovialité toute villageoise, dont le thème se déploie sur une pédale +intermédiaire tantôt tonique et tantôt dominante, avec accompagnement +d'un contre-thème qui s'harmonise aussi également bien avec l'une et +l'autre note tenue, _dominante et tonique_. Ce chant est ramené en +dernier lieu par une phrase de hautbois, d'une ravissante fraîcheur, +qui, après s'être quelque temps balancée sur l'accord de neuvième +dominante majeure de _ré_, vient s'épanouir dans le ton de _fa naturel_ +d'une manière aussi gracieuse qu'inattendue. On retrouve là un reflet de +ces douces impressions si chères à Beethoven, que produisent l'aspect de +la nature riante et calme, la pureté de l'air, les premiers rayons d'une +aurore printanière. + +Dans l'_adagio cantabile_, le principe de l'unité est si peu observé +qu'on pourrait y voir plutôt deux morceaux distincts qu'un seul. Au +premier chant en _si bémol_ à quatre temps, succède une autre mélodie +absolument différente en _ré majeur_ et à trois temps; le premier +thème, légèrement altéré et varié par les premiers violons, fait une +seconde apparition dans le ton primitif pour ramener de nouveau la +mélodie à trois temps, sans altérations ni variations, mais dans le ton +de _sol majeur_; après quoi le premier thème s'établit définitivement et +ne permet plus à la phrase rivale de partager avec lui l'attention de +l'auditeur. Il faut entendre plusieurs fois ce merveilleux _adagio_ pour +s'accoutumer tout à fait à une aussi singulière disposition. Quant à la +beauté de toutes ces mélodies, à la grâce infinie des ornements dont +elles sont couvertes, aux sentiments de tendresse mélancolique, +d'abattement passionné, de religiosité rêveuse qu'elles expriment, si ma +prose pouvait en donner une idée seulement approximative, la musique +aurait trouvé dans la parole écrite une émule que le plus grand des +poëtes lui-même ne parviendra jamais à lui opposer. C'est une Å“uvre +immense, et quand on est entré sous son charme puissant, on ne peut que +répondre à la critique, reprochant à l'auteur d'avoir ici violé la loi +de l'unité: tant pis pour la loi! + +Nous touchons au moment où les voix vont s'unir à l'orchestre. Les +violoncelles et les contre-basses entonnent le récitatif dont nous avons +parlé plus haut, après une ritournelle des instruments à vent, rauque et +violente comme un cri de colère. L'accord de sixte majeure, _fa_, _la_, +_ré_, par lequel ce _presto_ débute, se trouve altéré par une +appogiature sur le _si bémol_, frappée en même temps par les flûtes, les +hautbois et les clarinettes; cette sixième note du ton de _ré mineur_ +grince horriblement contre la dominante et produit un effet +excessivement dur. Cela exprime bien la fureur et la rage, mais je ne +vois pas ici encore ce qui peut exciter un sentiment pareil, à moins que +l'auteur, avant de faire dire à son coryphée: _Commençons des chants +plus agréables_, n'ait voulu, par un bizarre caprice, calomnier +l'harmonie instrumentale. Il semble la regretter, cependant, car entre +chaque phrase du récitatif des basses, il reprend, comme autant de +souvenirs qui lui tiennent au cÅ“ur, des fragments des trois morceaux +précédents; et de plus, après ce même récitatif, il place dans +l'orchestre, au milieu d'un choix d'accords exquis, le beau thème que +vont bientôt chanter toutes les voix, sur l'ode de Schiller. Ce chant, +d'un caractère doux et calme, s'anime et se brillante peu à peu, en +passant des basses, qui le font entendre les premières, aux violons et +aux instruments à vent. Après une interruption soudaine, l'orchestre +entier reprend la furibonde ritournelle déjà citée et qui annonce ici le +récitatif vocal. + +Le premier accord est encore posé sur un _fa_ qui est censé porter la +tierce et la sixte, et qui les porte réellement; mais cette fois +l'auteur ne se contente pas de l'appogiature _si bémol_, il y ajoute +celles du _sol_, du _mi_ et de l'_ut dièze_, de sorte que TOUTES LES +NOTES DE LA GAMME DIATONIQUE MINEURE se trouvent frappées en même temps +et produisent l'épouvantable assemblage de sons: _fa_, _la_, _ut dièse_, +_mi_, _sol_, _si bémol_, _ré_. + +Le compositeur français Martin, dit Martini, dans son opéra de _Sapho_, +avait, il y a quarante ans, voulu produire un hurlement d'orchestre +analogue, en employant à la fois tous les intervalles diatoniques, +chromatiques et enharmoniques, au moment où l'amante de Phaon se +précipite dans les flots: sans examiner l'opportunité de sa tentative et +sans demander si elle portait ou non atteinte à la dignité de l'art, il +est certain que son but ne pouvait être méconnu. Ici, mes efforts pour +découvrir celui de Beethoven sont complétement inutiles. Je vois une +intention formelle, un projet calculé et réfléchi de produire deux +discordances, aux deux instants qui précèdent l'apparition successive du +récitatif dans les instruments et dans la voix; mais j'ai beaucoup +cherché la raison de cette idée, et je suis forcé d'avouer qu'elle m'est +inconnue. + +Le coryphée, après avoir chanté son récitatif, dont les paroles, nous +l'avons dit, sont de Beethoven, expose seul, avec un léger +accompagnement de deux instruments à vent et de l'orchestre à cordes en +_pizzicato_, le thème de l'_Ode à la Joie_. Ce thème paraît jusqu'à la +fin de la symphonie, on le reconnaît toujours, et pourtant il change +continuellement d'aspect. L'étude de ces diverses transformations offre +un intérêt d'autant plus puissant que chacune d'elles produit une nuance +nouvelle et tranchée dans l'expression d'un sentiment unique, celui de +la joie. Cette joie est au début pleine de douceur et de paix; elle +devient un peu plus vive au moment où la voix des femmes se fait +entendre. La mesure change; la phrase, chantée d'abord à quatre temps, +reparaît dans la mesure à 6/8 et formulée en syncopes continuelles; elle +prend alors un caractère plus fort, plus agile et qui se rapproche de +l'accent guerrier. C'est le chant de départ du héros sûr de vaincre; on +croit voir étinceler son armure et entendre le bruit cadencé de ses pas. +Un thème fugué, dans lequel on retrouve encore le dessin mélodique +primitif, sert pendant quelque temps de sujet aux ébats de l'orchestre: +ce sont les mouvements divers d'une foule active et remplie d'ardeur... +Mais le chÅ“ur rentre bientôt et chante énergiquement l'hymne joyeuse +dans sa simplicité première, aidé des instruments à vent qui plaquent +les accords en suivant la mélodie, et traversé en tous sens par un +dessin diatonique exécuté par la masse entière des instruments à cordes +en unissons et en octaves. L'_andante maestoso_ qui suit est une sorte +de choral qu'entonnent d'abord les ténors et les basses du chÅ“ur, +réunis à un trombone, aux violoncelles et aux contre-basses. La joie est +ici religieuse, grave, immense; le chÅ“ur se tait un instant, pour +reprendre avec moins de force ses larges accords, après un solo +d'orchestre d'où résulte un effet d'orgue d'une grande beauté. +L'imitation du majestueux instrument des temples chrétiens est produite +par des flûtes dans le bas, des clarinettes dans le chalumeau, des sons +graves de bassons, des altos divisés en deux parties, haute et moyenne, +et des violoncelles jouant sur leurs cordes à vide _sol_, _ré_, ou sur +l'_ut bas_ (à vide) et l'_ut_ du médium, toujours en double corde. Ce +morceau commence en _sol_, il passe en _ut_, puis en _fa_, et se termine +par un point d'orgue sur la septième dominante de _ré_. Suit un grand +_allegro_ à 6/4, où se réunissent dès le commencement le premier thème, +déjà tant et si diversement reproduit, et le choral de l'_andante_ +précédent. Le contraste de ces deux idées est rendu plus saillant encore +par une variation rapide du chant joyeux, exécutée au-dessus des grosses +notes du choral, non-seulement par les premiers violons, mais aussi par +les contre-basses. Or, il est impossible aux contre-basses d'exécuter +une succession de notes aussi rapides; et l'on ne peut encore là +s'expliquer comment un homme aussi habile que l'était Beethoven dans +l'art de l'instrumentation a pu s'oublier jusqu'à écrire, pour ce lourd +instrument, un trait tel que celui-ci. Il y a moins de fougue, moins de +grandeur et plus de légèreté dans le style du morceau suivant: une +gaieté naïve, exprimée d'abord par quatre voix seules et plus chaudement +colorée ensuite par l'adjonction du chÅ“ur, en fait le fond. Quelques +accents tendres et religieux y alternent à deux reprises différentes +avec la gaie mélodie, mais le mouvement devient plus précipité, tout +l'orchestre éclate, les instruments à percussion, timbales, cymbales, +triangle et grosse caisse, frappent rudement les temps forts de la +mesure; la joie reprend son empire, la joie populaire, tumultueuse, qui +ressemblerait à une orgie, si, en terminant, toutes les voix ne +s'arrêtaient de nouveau sur un rhythme solennel pour envoyer, dans une +exclamation extatique, leur dernier salut d'amour et de respect à la +joie religieuse. L'orchestre termine seul, non sans lancer dans son +ardente course des fragments du premier thème dont on ne se lasse pas. + +Une traduction aussi exacte que possible de la poésie allemande traitée +par Beethoven donnera maintenant au lecteur le motif de cette multitude +de combinaisons musicales, savants auxiliaires d'une inspiration +continue, instruments dociles d'un génie puissant et infatigable. La +voici: + + * * * * * + +«O Joie! belle étincelle des dieux, fille de l'Élysée, nous entrons +tout brûlants du feu divin dans ton sanctuaire! un pouvoir magique +réunit ceux que le monde et le rang séparent; à l'ombre de ton aile si +douce tous les hommes deviennent frères. + +«Celui qui a le bonheur d'être devenu l'ami d'un ami; celui qui possède +une femme aimable; oui, celui qui peut dire à soi une âme sur cette +terre, que sa joie se mêle à la nôtre! mais que l'homme à qui cette +félicité ne fut pas accordée se glisse en pleurant hors du lieu qui nous +rassemble! + +«Tous les êtres boivent la joie au sein de la nature; les bons et les +méchants suivent des chemins de fleurs. La nature nous a donné l'amour, +le vin et la mort, cette épreuve de l'amitié. Elle a donné la volupté au +ver; le chérubin est debout devant Dieu. + +«Gai! gai! comme les soleils roulent sur le plan magnifique du ciel, de +même, frères, courez fournir votre carrière, pleins de joie comme le +héros qui marche à la victoire. + +«Que des millions d'êtres, que le monde entier se confonde dans un même +embrassement! Frères, au delà des sphères doit habiter un père +bien-aimé. + +«Millions, vous vous prosternez? reconnaissez-vous l'Å“uvre du Créateur? +Cherchez l'auteur de ces merveilles au-dessus des astres, car c'est là +qu'il réside. + +«O Joie! belle étincelle des dieux, fille de l'Élysée, nous entrons tout +brûlants du feu divin dans ton sanctuaire! + +«Fille de l'Élysée, joie, belle étincelle des dieux!!» + + * * * * * + +Cette symphonie est la plus difficile d'exécution de toutes celles de +l'auteur; elle nécessite des études patientes et multipliées, et surtout +bien dirigées. Elle exige en outre un nombre de chanteurs d'autant plus +considérable que le chÅ“ur doit évidemment couvrir l'orchestre en maint +endroit, et que, d'ailleurs, la manière dont la musique est disposée sur +les paroles et l'élévation excessive de certaines parties de chant +rendent fort difficile rémission de la voix, et diminuent beaucoup le +volume et l'énergie des sons. + + * * * * * + +Quoi qu'il en soit, quand Beethoven, en terminant son Å“uvre, considéra +les majestueuses dimensions du monument qu'il venait d'élever, il dut se +dire: «Vienne la mort maintenant, ma tâche est accomplie.» + + + + +QUELQUES MOTS + +SUR LES + +TRIOS ET LES SONATES DE BEETHOVEN + + +Il y a beaucoup de gens en France pour qui le nom de Beethoven n'éveille +que les idées d'orchestre et de symphonies; ils ignorent que dans tous +les genres de musique, cet infatigable Titan a laissé des chefs-d'Å“uvre +presque également admirables. + +Il a fait un opéra: _Fidelio_; un ballet: _Prométhée_; un mélodrame: +_Egmont_; des ouvertures de tragédies: celles de _Coriolan_ et des +_Ruines d'Athènes_; six ou sept autres ouvertures sur des sujets +indéterminés; deux grandes messes; un oratorio: _le Christ au mont des +Oliviers_; dix-huit quatuors pour deux violons, alto et basse; plusieurs +autres quatuors et quintetti pour trois ou quatre instruments à vent et +piano; des trios pour piano, violon et basse; un grand nombre de sonates +pour le piano seul ou pour piano avec un instrument à cordes, basse ou +violon; un septuor pour quatre instruments à cordes et trois instruments +à vent; un grand concerto de violon; quatre ou cinq concertos de piano +avec orchestre; une fantaisie pour piano principal avec orchestre et +chÅ“urs; une multitude d'airs variés pour divers instruments; des +romances et des chansons avec accompagnement de piano; un cahier de +cantiques à une voix et à plusieurs voix; une cantate ou scène lyrique +avec orchestre; des chÅ“urs avec orchestre sur différentes poésies +allemandes, deux volumes d'études sur l'harmonie et le contre-point; et +enfin, les neuf fameuses symphonies. + +Il ne faut pas croire que cette fécondité de Beethoven ait rien de +commun avec celle des compositeurs italiens, qui ne comptent leurs +opéras que par cinquantaines, témoin les cent soixante partitions de +Paisiello. Non, certes! une telle opinion serait souverainement injuste. +Si nous en exceptons l'ouverture des _Ruines d'Athènes_, et peut-être +deux ou trois autres fragments vraiment indignes du grand nom de leur +auteur, et qui sont tombés de sa plume dans ces rares instants de +somnolence qu'Horace reproche, avec tant soit peu d'ironie, au _bon_ +Homère lui-même, tout le reste est de ce style noble, élevé, ferme, +hardi, expressif, poétique et toujours neuf, qui font incontestablement +de Beethoven la sentinelle avancée de la civilisation musicale. C'est +tout au plus si, dans ce grand nombre de compositions, on peut découvrir +quelques vagues ressemblances entre quelques-unes des mille phrases qui +en font la splendeur et la vie. Cette étonnante faculté d'être toujours +nouveau sans sortir du vrai et du beau se conçoit jusqu'à un certain +point dans les morceaux d'un mouvement vif; la pensée alors, aidée par +les puissances du rhythme, peut, dans ses bonds capricieux, sortir plus +aisément des routes battues; mais où l'on cesse de la comprendre, c'est +dans les _adagio_, c'est dans ces méditations extra-humaines où le génie +panthéiste de Beethoven aime tant à se plonger. Là , plus de passions, +plus de tableaux terrestres, plus d'hymnes à la joie, à l'amour, à la +gloire, plus de chants enfantins, de doux propos, de saillies mordantes +ou comiques, plus de ces terribles éclats de fureur, de ces accents de +haine que les élancements d'une souffrance secrète lui arrachent si +souvent; il n'a même plus de mépris dans le cÅ“ur, il n'est plus de +notre espèce, il l'a oubliée, il est sorti de notre atmosphère; calme +et solitaire, il nage dans l'éther; comme ces aigles des Andes planant à +des hauteurs au-dessous desquelles les autres créatures ne trouvent déjà +plus que l'asphyxie et la mort, ses regards plongent dans l'espace, il +vole à tous les soleils, chantant la nature infinie. Croirait-on que le +génie de cet homme ait pu prendre un pareil essor, pour ainsi dire, +quand il l'a voulu!... C'est ce dont on peut se convaincre cependant, +par les preuves nombreuses qu'il nous en a laissées, moins encore dans +ses symphonies que dans ses compositions de piano. Là , et seulement là , +n'ayant plus en vue un auditoire nombreux, le public, la foule, il +semble avoir écrit pour lui-même, avec ce majestueux abandon que la +foule ne comprend pas, et que la nécessité d'arriver promptement à ce +que nous appelons l'_effet_ doit altérer inévitablement. Là aussi la +tâche de l'exécutant devient écrasante, sinon par les difficultés de +mécanisme, au moins par le profond sentiment, par la grande intelligence +que de telles Å“uvres exigent de lui; il faut de toute nécessité que le +virtuose s'efface devant le compositeur comme fait l'orchestre dans les +symphonies; il doit y avoir absorption complète de l'un par l'autre; +mais c'est précisément en s'identifiant de la sorte avec la pensée qu'il +nous transmet que l'interprète grandit de toute la hauteur de son +modèle. + +Il y a une Å“uvre de Beethoven connue sous le nom de sonate en _ut +dièze_ mineur, dont l'adagio est une de ces poésies que le langage +humain ne sait comment désigner. Ses moyens d'action sont fort simples: +la main gauche étale doucement de larges accords d'un caractère +solennellement triste, et dont la durée permet aux vibrations du piano +de s'éteindre graduellement sur chacun d'eux; au-dessus, les doigts +inférieurs de la main droite arpégent un dessin d'accompagnement obstiné +dont la forme ne varie presque pas depuis la première mesure jusqu'à la +dernière, pendant que les autres doigts font entendre une sorte de +lamentation, efflorescence mélodique de cette sombre harmonie. Un jour, +il y a trente ans, Liszt exécutant cet adagio devant un petit cercle +dont je faisais partie, s'avisa de le dénaturer, suivant l'usage qu'il +avait alors adopté pour se faire applaudir du public fashionable: au +lieu de ces longues tenues des basses, au lieu de cette sévère +uniformité de rhythme et de mouvement dont je viens de parler, il plaça +des trilles, des _tremolo_, il pressa et ralentit la mesure, troublant +ainsi par des accents passionnés le calme de cette tristesse, et faisant +gronder le tonnerre dans ce ciel sans nuages qu'assombrit seulement le +départ du soleil... Je souffris cruellement, je l'avoue, plus encore +qu'il ne m'est jamais arrivé de souffrir en entendant nos malheureuses +cantatrices broder le grand air du _Freyschütz_; car à cette torture se +joignait le chagrin de voir un tel artiste donner dans le travers où ne +tombent d'ordinaire que des médiocrités. Mais qu'y faire? Liszt était +alors comme ces enfants qui, sans se plaindre, se relèvent eux-mêmes +d'une chute qu'on feint de ne pas apercevoir, et qui crient si on leur +tend la main. Il s'est fièrement relevé: aussi, quelques années après, +n'était-ce plus lui qui poursuivait le succès, mais bien le succès qui +perdait haleine à le suivre; les rôles étaient changés. Revenons à notre +sonate. Dernièrement un de ces hommes de cÅ“ur et d'esprit, que les +artistes sont si heureux de rencontrer, avait réuni quelques amis; +j'étais du nombre. Liszt arriva dans la soirée, et, trouvant la +discussion engagée sur la valeur d'un morceau de Weber, auquel le +public, soit à cause de la médiocrité de l'exécution, soit pour toute +autre raison, avait, dans un concert récent, fait un assez triste +accueil, se mit au piano pour répondre à sa manière aux antagonistes de +Weber. L'argument parut sans réplique, et on fut obligé d'avouer qu'une +Å“uvre de génie avait été méconnue. Comme il venait de finir, la lampe +qui éclairait l'appartement parut près de s'éteindre; l'un de nous +allait la ranimer: + +--N'en faites rien, lui dis-je; s'il veut jouer l'adagio en _ut dièze +mineur_ de Beethoven, ce demi-jour ne gâtera rien. + +--Volontiers, dit Listz, mais éteignez tout à fait la lumière, couvrez +le feu, que l'obscurité soit complète. + +Alors, au milieu de ces ténèbres, après un instant de recueillement, la +noble élégie, la même qu'il avait autrefois si étrangement défigurée, +s'éleva dans sa simplicité sublime; pas une note, pas un accent ne +furent ajoutés aux accents et aux notes de l'auteur. C'était l'ombre de +Beethoven, évoquée par le virtuose, dont nous entendions la grande voix. +Chacun de nous frissonnait en silence, et après le dernier accord on se +tut encore... nous pleurions. + +Une assez notable partie du public français ignore pourtant l'existence +de ces Å“uvres merveilleuses. Certes, le trio en _si bémol_ tout entier, +l'adagio de celui en _ré_ et la sonate en _la_ avec violoncelle ont dû +prouver à ceux qui les connaissent que l'illustre compositeur était loin +d'avoir versé dans l'orchestre tous les trésors de son génie. Mais son +dernier mot n'est pas là ; c'est dans les sonates pour piano seul qu'il +faut le chercher. Le moment viendra bientôt peut-être où ces Å“uvres, +qui laissent derrière elles ce qu'il y a de plus avancé dans l'art, +pourront être comprises, sinon de la foule, au moins d'un public +d'élite. C'est une expérience à tenter; si elle ne réussit pas, on la +recommencera plus tard. + +Les grandes sonates de Beethoven serviront d'échelle métrique pour +mesurer le développement de notre intelligence musicale. + + + + +FIDELIO + +OPÉRA EN TROIS ACTES DE BEETHOVEN + +SA REPRÉSENTATION AU THÉÂTRE LYRIQUE + + +Le 1er ventôse de l'an VI, le théâtre de la rue Feydeau représenta +pour la première fois LÉONORE, OU L'AMOUR CONJUGAL, _fait historique_ en +deux actes (tel était le titre de la pièce), paroles de M. Bouilly, +musique de P. Gaveaux. L'Å“uvre parut médiocre malgré le talent que +montrèrent, dans les deux rôles principaux, Gaveaux, l'auteur de la +musique, et madame Scio, une grande actrice de ce temps. + +Plusieurs années après, Paër écrivit une partition gracieuse sur un +libretto italien dont la _Léonore_ de Bouilly était encore l'héroïne, et +ce fut en sortant d'une représentation de cet ouvrage que Beethoven, +avec la rudesse humoriste qui lui était habituelle, dit à Paër: + +--Votre opéra me plaît, j'ai envie de le mettre en musique. + +Telle fut l'origine du chef-d'Å“uvre dont nous avons à nous occuper +aujourd'hui. La première apparition du _Fidelio_ de Beethoven sur la +scène allemande ne fit pas prévoir la célébrité réservée à cet ouvrage, +et les représentations, dit-on, en furent bientôt suspendues. Quelque +temps après il reparut, modifié de diverses façons dans la musique et +dans le drame, et précédé d'une nouvelle ouverture. Cette seconde +tentative eut un succès complet; Beethoven, rappelé à grands cris par +l'auditoire, fut traîné sur la scène après le premier et après le second +acte, dont le finale produisit un enthousiasme inconnu à Vienne +jusque-là . La partition de _Fidelio_ n'en dut pas moins subir mille +critiques plus ou moins acerbes; et cependant, à partir de ce moment, on +l'exécuta sur tous les théâtres d'Allemagne, où elle s'est maintenue +jusqu'à présent, où elle fait partie du répertoire classique. Le même +honneur lui arriva un peu plus tard sur les théâtres de Londres. En +1827, une troupe allemande étant venue donner des représentations à +Paris, _Fidelio_, dont les deux rôles principaux étaient chantés avec un +rare talent par Haitzinger et madame Schroeder-Devrient, fut accueilli +avec enthousiasme. Il vient d'être mis en scène au Théâtre-Lyrique; +quinze jours auparavant, il reparaissait à celui de Covent-Garden de +Londres; on le joue en ce moment à New-York. Cherchez les théâtres où +sont représentés à cette heure la _Léonore_ de Gaveaux et la _Leonora_ +de Paër... Les érudits seuls connaissent l'existence de ces deux opéras. +Ils ont passé... ils ne sont plus. C'est que, des trois partitions, la +première est d'une faiblesse extrême, la seconde à peine une Å“uvre de +talent, et la troisième une Å“uvre de génie. + +En effet, plus j'entends, plus je lis l'ouvrage de Beethoven, et plus je +le trouve digne d'admiration. L'ensemble et les détails m'en paraissent +également beaux; partout s'y décèlent l'énergie, la grandeur, +l'originalité et un sentiment profond autant que vrai. + +Il appartient à cette forte race d'Å“uvres calomniées sur lesquelles +s'accumulent les plus inconcevables préjugés, les mensonges les plus +manifestes, mais dont la vitalité est si intense, que rien contre elles +ne peut prévaloir. Comme ces hêtres vigoureux nés dans les rochers et +parmi les ruines, qui finissent par fendre les rocs, trouer les +murailles, et s'élever enfin fiers et verdoyants, d'autant plus +solidement fixés au sol qu'ils ont eu plus d'obstacles à vaincre pour en +sortir; tandis que des saules, qui poussèrent sans peine au bord d'une +rivière, tombent dans la vase, où ils pourrissent oubliés. + +Beethoven a écrit quatre ouvertures pour son unique opéra. Après avoir +terminé la première, il la recommença sans que l'on sache pourquoi; il +en garda la disposition générale et tous les thèmes, mais en les +enchaînant par d'autres modulations, en les instrumentant autrement, en +y ajoutant un effet de crescendo et un solo de flûte. Ce solo n'est pas +digne, à mon avis, du grand style de tout le reste de l'Å“uvre. L'auteur +semble avoir préféré pourtant cette seconde version, car elle fut +publiée la première. L'autre, dont le manuscrit était resté entre les +mains d'un ami de Beethoven, M. Schindler, parut, il y a dix ans +seulement, chez l'éditeur français Richaut. J'ai eu l'honneur d'en +diriger l'exécution une vingtaine de fois au théâtre de Drury-Lane à +Londres et dans quelques concerts à Paris; l'effet en est grandiose et +entraînant. La seconde version pourtant a conservé la popularité qui lui +était acquise sous le nom d'ouverture d'_Eléonore_; elle la gardera +probablement. + +Cette superbe ouverture, la plus belle peut-être de Beethoven, partagea +le sort de plusieurs morceaux de l'opéra, et fut supprimée après les +premières représentations. Une autre (en _ut majeur_, comme les deux +précédentes), d'un caractère doux et charmant, mais dont la conclusion +ne parut pas propre à exciter les applaudissements, ne fut pas plus +heureuse. Enfin l'auteur écrivit, pour la reprise de son opéra modifié, +l'ouverture en _mi majeur_, connue sous le nom d'ouverture de _Fidelio_, +qu'on adopta définitivement de préférence aux trois précédentes. C'est +une page magistrale, d'une verve et d'un éclat incomparables, un vrai +chef-d'Å“uvre symphonique, mais qui ne se rattache, ni par son caractère +ni par les thèmes qu'il contient, à l'opéra auquel on le fait servir de +préface. Les autres ouvertures, au contraire, sont en quelque sorte +l'opéra de _Fidelio_ en raccourci. On y trouve, avec les accents +tendres d'Éléonore, les lamentables plaintes du prisonnier mourant de +faim, les délicieuses mélodies du trio du dernier acte, la fanfare +lointaine de la trompette annonçant l'arrivée du ministre qui doit +délivrer Florestan; tout y est palpitant d'intérêt dramatique, et ce +sont bien des ouvertures de _Fidelio_. + + * * * * * + +Les principaux théâtres d'Allemagne et d'Angleterre s'étant aperçus, +après trente ou quarante ans, que la deuxième grande ouverture +d'_Éléonore_ (la première publiée) était une Å“uvre magnifique, +l'exécutent maintenant comme un entr'acte avant le second acte de +l'opéra, tout en conservant l'ouverture en _mi_ pour le premier. Il est +fâcheux que le Théâtre-Lyrique n'ait pas cru devoir suivre cet exemple. +Nous voudrions même que le Conservatoire tentât ce que fit un jour +Mendelssohn à l'un des concerts du Gewanthaus à Leipzig, et qu'il nous +donnât, dans une de ses séances, les quatre ouvertures de l'opéra de +Beethoven. + +Mais ceci paraîtrait peut-être à Paris une tentative par trop audacieuse +(pourquoi?), et l'audace, on le sait, n'est pas le défaut de nos +institutions musicales. + +Le sujet de _Fidelio_ (car il faut dire quelques mots de la pièce) est +triste et mélodramatique. Il n'a pas peu contribué à faire naître les +préventions que nourrissait le public français contre cet opéra. Il +s'agit d'un prisonnier d'état que le gouverneur d'une forteresse veut +faire mourir de faim dans son cachot. Sa femme Éléonore, déguisée en +jeune garçon, s'est fait agréer de Rocko le geôlier, comme domestique, +sous le nom de Fidelio. Marceline, fille de Rocko et fiancée du +guichetier Jacquino, bientôt séduite par la bonne mine de Fidelio, ne +tarde pas à délaisser pour lui son vulgaire amoureux. Pizarre, le +gouverneur, impatient de voir mourir sa victime et trouvant que la faim +n'agit pas assez vite, se résout à venir lui-même l'égorger sur son +grabat. Ordre est donné à Rocko de creuser dans un coin du cachot une +fosse où le prisonnier sera jeté dans quelques heures. + +Fidelio est choisi par Rocko pour l'aider dans ce lugubre office. +Angoisses de la pauvre femme en se trouvant ainsi auprès de son mari +qu'elle voit prêt à succomber et dont elle n'ose s'approcher. Bientôt le +cruel Pizarre se présente; le prisonnier enchaîné se lève, reconnaît son +bourreau, l'interpelle; Pizarre s'avance vers lui le poignard à la main, +quand Fidelio, s'élançant entre eux, tire un pistolet de son sein et le +présente à la face de Pizarre qui recule épouvanté. + +En ce moment même une trompette se fait entendre à quelque distance. +C'est le signal pour baisser la herse et ouvrir la porte de la +forteresse. On annonce l'arrivée du ministre; le gouverneur n'achèvera +pas son Å“uvre de sang; il sort précipitamment du cachot: le prisonnier +est sauvé. En effet, le ministre paraît, reconnaît, dans la victime de +Pizarre, son ami Florestan; allégresse générale et confusion de la +pauvre Marceline, qui, apprenant ainsi que Fidelio est une femme, +revient à son Jacquino. + +On a cru devoir, au Théâtre-Lyrique, calquer sur les situations de cette +pièce de M. Bouilly un drame nouveau, dont la scène se passe en 1495 à +Milan, et dont les personnages principaux sont Ludovic Sforza, Jean +Galeas, sa femme Isabelle d'Aragon et le roi de France Charles VIII. On +a pu introduire ainsi au dénoûment un brillant tableau final et des +costumes moins sombres que ceux de la pièce originale. Telle est la +raison, fort insuffisante sans doute, qui a porté M. Carvalho, l'habile +directeur de ce théâtre, au moment où _Fidelio_ a été mis à l'étude, à +désirer une telle substitution. On n'admet pas en France qu'on puisse +purement et simplement traduire un opéra étranger. Ce travail a été +fait, du reste, sans trop de préjudice pour la partition, dont tous les +morceaux restent unis à des situations d'un caractère semblable à celui +des scènes pour lesquelles ils furent écrits. + +Ce qui nuit à la musique de _Fidelio_ auprès du public parisien, c'est +la chasteté de sa mélodie, le mépris souverain de l'auteur pour l'effet +sonore quand il n'est pas motivé, pour les terminaisons banales, pour +les périodes prévues; c'est la sobriété opulente de son instrumentation, +la hardiesse de son harmonie; c'est surtout, j'ose le dire, la +profondeur même de son sentiment de l'expression. Il faut tout écouter +dans cette musique complexe, il faut tout entendre pour pouvoir +comprendre. Les parties de l'orchestre, les principales dans certains +cas, les plus obscures dans d'autres, contiennent quelquefois l'accent +expressif, le cri de passion, l'idée enfin que l'auteur n'a pas pu +donner à la partie vocale. Ce qui ne veut point dire que cette partie ne +soit pas restée prédominante, ainsi que le prétendent les éternels +rabâcheurs du reproche adressé par Grétry à Mozart: «Il a mis le +piédestal sur la scène et la statue dans l'orchestre,» reproche fait +auparavant à Gluck, et plus tard à Weber, à Spontini, à Beethoven, et +qui sera toujours fait à quiconque s'abstiendra d'écrire des platitudes +pour la voix et donnera à l'orchestre un rôle intéressant, quelle que +soit sa savante réserve. Il est vrai que les gens si prompts à blâmer +chez les vrais maîtres la prétendue prédominance des instruments sur la +voix ne font pas grand cas de cette réserve; et nous voyons tous les +jours, depuis dix ans surtout, l'orchestre transformé en bande +militaire, en atelier de forgeron, en boutique de chaudronnier, sans que +la critique s'indigne, sans qu'elle fasse même à ces énormités la +moindre attention. De sorte qu'à tout prendre, si l'orchestre est +bruyant, violent, brutal, plat, révoltant, exterminateur des voix et de +la mélodie, la critique ne dit rien; s'il est fin, délicat, intelligent, +s'il attire parfois sur lui l'attention par sa vivacité, sa grâce ou son +éloquence, et s'il reste néanmoins dans le rôle que les exigences +dramatiques et musicales lui assignent, il est censuré. On pardonne +aisément à l'orchestre de ne rien dire, ou, s'il parle, de ne dire que +des sottises ou des grossièretés. + +Il y a seize morceaux dans la partition de _Fidelio_, sans compter les +quatre ouvertures. Il y en avait davantage dans l'origine; quelques-uns +ont été supprimés lors de la seconde mise en scène de cet ouvrage à +Vienne, et de nombreuses coupures et modifications furent faites à la +même époque dans les morceaux conservés. Un éditeur de Leipzig s'avisa +(en 1855, je crois), de publier l'Å“uvre originale complète avec +l'indication des coupures et des changements qui lui furent infligés. +L'étude de cette partition curieuse donne l'idée des tortures que +l'impatient Beethoven a dû subir en se soumettant à de tels +remaniements, qu'il fit sans doute avec rage et en se comparant à +l'esclave d'Alfieri: + + _Servo, si, ma servo ognor fremente_. + +En Allemagne, comme en Italie, comme en France, comme partout, dans les +théâtres, tout le monde, sans exception, a plus d'esprit que l'auteur. +L'auteur y est un ennemi public; et si un garçon machiniste assure que +tel morceau de musique, de n'importe quel maître, est trop long, chacun +s'empressera de donner raison au garçon machiniste contre Gluck, ou +Weber, ou Mozart, ou Beethoven, ou Rossini. Voyez, à propos de Rossini, +les insolentes suppressions faites dans son _Guillaume Tell_, avant et +après la première représentation de ce chef-d'Å“uvre. Le théâtre, pour +les poëtes et les musiciens, est une école d'humilité; les uns y +reçoivent des leçons de gens qui ignorent la grammaire, les autres, de +gens qui ne savent pas la gamme; et tous ces aristarques, en outre, +prévenus contre ce qui porte une apparence de nouveauté ou de hardiesse, +sont pleins d'un indomptable amour pour les prudentes banalités. Dans +les théâtres lyriques surtout, chacun s'arroge le droit de pratiquer le +précepte de Boileau: + + Ajoutez quelquefois et souvent effacez. + +Et on le pratique si bien et de si diverses manières, les correcteurs +d'un théâtre voyant en noir ce que ceux d'un autre voient en blanc, que +d'une partition qui aurait été, sans protecteur, traînée sur une +cinquantaine de scènes, si l'on tenait compte du travail de tous les +correcteurs, il resterait à peine dix pages intactes. + +Les seize morceaux du _Fidelio_ de Beethoven ont presque tous une belle +et noble physionomie. Mais ils sont beaux de diverses façons, et c'est +précisément ce qui me paraît constituer leur mérite principal. Le +premier duo entre Marceline et son fiancé se distingue des autres par +son style familier, gai, d'une piquante simplicité; le caractère des +deux personnages s'y décèle tout d'abord. L'air en _ut mineur_ de la +jeune fille semble se rapprocher par sa forme mélodique du style des +meilleures pages de Mozart. L'orchestre cependant y est traité avec un +soin plus minutieux que ne le fut jamais celui du l'illustre devancier +de Beethoven. + +Un quatuor d'une mélodie exquise succède à ce joli morceau. Il est +traité en canon à l'octave, chacune des voix entrant à son tour pour +dire le thème, de manière à produire d'abord un solo accompagné par un +petit orchestre de violoncelles, d'altos et de clarinettes, puis un duo, +un trio et enfin un quatuor complet. Rossini écrivit une foule de choses +ravissantes dans cette forme; tel est le canon de Moïse: _Mi manca la +voce_. Mais le canon de _Fidelio_ est un andante non suivi de l'allégro +de rigueur, avec cabalette et coda bruyante. Et le public, tout charmé +qu'il soit par ce gracieux amiante, reste surpris, demeure stupide de ne +pas voir arriver son allegro final, sa cadence, son coup de fouet... Au +fait, pourquoi ne pas lui donner de coup de fouet?... + +On peut comparer les couplets de Rocko sur la puissance de l'or, écrits +par Gaveaux dans sa partition française, à ceux de la partition +allemande de Beethoven. C'est peut-être de tous les morceaux de la +_Léonore_ de Gaveaux celui qui supporte le mieux une telle comparaison. +La chanson de Beethoven charme par sa rondeur joviale, dont une +modulation et un changement de mesure survenant brusquement dans le +milieu altèrent un peu la vigoureuse simplicité; mais celle de Gaveaux, +d'un style moins relevé, n'en est pas moins intéressante par sa +franchise mélodique, l'excellente diction des paroles et une +orchestration piquante. + +Au trio suivant, Beethoven commence à employer la grande forme, les +vastes développements, l'instrumentation plus riche, plus agitée; on +sent qu'on entre dans le drame; la passion se décèle par de lointains +éclairs. + +Puis vient une marche dont la mélodie et les modulations sont des plus +heureuses, bien que la couleur générale en paraisse triste, comme peut +l'être du reste une marche de soldats gardiens d'une prison. Les deux +premières notes du thème, frappées sourdement par les timbales et un +pizzicato des basses, contribuent tout d'abord à l'assombrir. Ni cette +marche ni le trio qui la précède n'ont de pendant dans l'opéra de +Gaveaux. Il en est de même de beaucoup d'autres morceaux contenus dans +la riche partition de Beethoven. + +L'air de Pizarre est de ce nombre. Il n'obtient pas à Paris un seul +applaudissement; nous demandons néanmoins la permission de le traiter de +chef-d'Å“uvre. Dans ce morceau terrible, la joie féroce d'un scélérat +prêt à satisfaire sa vengeance est peinte avec la plus effrayante +vérité. Beethoven dans son opéra a parfaitement observé le précepte de +Gluck qui recommande de n'employer les instruments qu'_en raison du +degré d'intérêt et de passion_. Ici, pour la première fois, tout +l'orchestre se déchaîne; il débute avec fracas par l'accord de neuvième +mineure de _ré mineur_; tout frémit, tout s'agite, crie et frappe; la +partie vocale n'est, il est vrai, qu'une déclamation notée, mais quelle +déclamation! et combien son accent, toujours vrai, acquiert de sauvage +intensité quand, après avoir établi le mode majeur, l'auteur fait +intervenir le chÅ“ur des gardes de Pizarre, dont les voix, murmurantes +d'abord, accompagnent la sienne et éclatent enfin avec force à la +conclusion! C'est admirable. + +J'ai entendu chanter cet air en Allemagne d'une foudroyante façon par +Pischek. + +Le duo entre Rocko et le gouverneur, duo pour deux basses par +conséquent, n'est pas tout à fait à cette hauteur; pourtant je ne +saurais approuver la liberté qu'on a prise au Théâtre-Lyrique de le +supprimer. + +Une liberté semblable, mais au moins avec le consentement plus ou moins +réel de l'auteur, fut prise autrefois à Vienne pour le charmant duo de +soprani chanté par Fidelio et Marceline, où un seul violon et un seul +violoncelle, aidés de quelques entrées de l'orchestre, accompagnent si +élégamment les deux voix. Ce duo, retrouvé dans la partition de Leipzig +dont je parlais tout à l'heure, a été réintégré au Théâtre-Lyrique dans +l'Å“uvre de Beethoven. Ainsi les savants du théâtre de Paris ne +partagent pas l'avis de ceux du théâtre de Vienne!... Heureusement il y +a divergence d'opinions entre eux! Sans cela, nous eussions été privés +d'entendre ce dialogue musical, si frais, si doux, si élégant! + +C'est au souffleur du Théâtre-Lyrique, dit-on, que nous devons cette +réinstallation. Brave souffleur! + +Le grand air de Fidelio est avec récitatif, adagio cantabile, allegro +final et accompagnement obligé de trois cors et d'un basson. + +Je trouve le récitatif d'un beau mouvement dramatique, l'adagio sublime +par son accent tendre et sa grâce attristée, l'allegro entraînant, plein +d'un noble enthousiasme, magnifique, et bien digne d'avoir servi de +modèle à l'air d'Agathe, du _Freyschütz_. D'excellents critiques, je le +sais, ne sont pas de mon avis; je me sens heureux de n'être pas du +leur... + +Le thème de l'allegro de cet air admirable est proposé par les trois +cors et le basson seuls, qui se bornent à faire entendre successivement +les cinq notes de l'accord, _si_, _mi_, _sol_, _si_, _mi_. Cela forme +quatre mesures d'une incroyable originalité. On pourrait donner à tout +musicien qui ne les connaît pas ces cinq notes, en l'autorisant à les +combiner de cent manières différentes, et je parie que dans les cent +combinaisons ne se trouverait pas la phrase impétueuse et fière que +Beethoven en a tirée, tant le rhythme en est imprévu. Cet allegro, pour +beaucoup de gens, demeure entaché d'un défaut grave; il n'a pas de +petite phrase qu'on puisse aisément retenir. Ces amateurs, insensibles +aux nombreuses et éclatantes beautés du morceau, attendent leur phrase +de quatre mesures, comme les enfants attendent la fève dans un gâteau +des rois, comme les provinciaux attendent le _si_ naturel, la _note_ +d'un ténor qui fait son premier début. Le gâteau fût-il exquis, le ténor +fût-il le plus délicieux chanteur du monde, ni l'un ni l'autre n'auront +de succès sans le précieux accessoire! Il n'a pas de fève! il n'a pas la +note! + +L'air d'Agathe, dans le _Freyschütz_, est presque populaire; il a la +note. + +Combien de morceaux, de Rossini lui-même, ce prince des mélodistes, sont +restés dans l'ombre faute d'avoir la note! + +Les quatre instruments à vent qui accompagnent la voix dans cet air +troublent d'ailleurs tant soit peu la plupart des auditeurs en attirant +trop fortement leur attention. Ces instruments ne font pourtant aucun +étalage de difficultés inutiles; Beethoven ne les a point traités, comme +fit plusieurs fois Mozart du cor de basset, en instruments _soli_, dans +l'acception prétentieuse de ce mot. Mozart, dans _Tito_, donne à +exécuter une espèce de concerto au cor de basset pendant que la prima +donna dit _qu'elle voit la mort s'avancer_, etc. Ce contraste d'un +personnage animé des sentiments les plus tristes et d'un virtuose qui, +sous prétexte d'accompagner le chant, songe seulement à faire briller +l'agilité de ses doigts, est l'un des plus disgracieux, des plus +puérils, des plus contraires au bon sens dramatique, des plus +défavorables même au bon effet musical. Le rôle dévolu par Beethoven à +ses quatre instruments à vent n'est pas le même; il ne s'agit pas de les +faire briller, mais d'obtenir d'eux une sorte d'accompagnement +parfaitement d'accord avec le sentiment du personnage chantant et d'une +sonorité spéciale qu'aucune autre combinaison orchestrale ne saurait +produire. Le timbre voilé, un peu pénible même des cors, s'associe on ne +peut mieux à la joie douloureuse, à l'espérance inquiète dont le cÅ“ur +d'Éléonore est rempli; c'est doux et tendre comme le roucoulement des +ramiers. Spontini, vers la même époque, et sans avoir entendu le +_Fidelio_ de Beethoven, employait les cors avec une intention à peu près +semblable pour accompagner le bel air de la _Vestale_: + + Toi que j'implore. + +Plusieurs maîtres, depuis lors, Donizetti entre autres, dans sa _Lucia_, +l'ont fait avec le même bonheur. + +Telle est l'évidence de la force expressive propre à cet instrument, +dans certains cas, pour les compositeurs familiers avec le langage +musical des passions et des sentiments. + +Certes ce fut une grande âme tendre qui se répandit en cette émouvante +inspiration! + +L'émotion causée par le chÅ“ur des prisonniers, pour être moins vive, +n'en est pas moins profonde. + +Une troupe de malheureux sortent un instant de leur cachot et viennent +respirer sur le préau. Écoutez, à leur entrée en scène, ces premières +mesures de l'orchestre, ces douces et larges harmonies s'épanouissant +radieuses, et ces voix timides qui se groupent lentement et arrivent à +une expansion harmonique, s'exhalant de toutes ces poitrines oppressées +comme un soupir de bonheur. Et ce dessin si mélodieux des instruments à +vent qui les accompagne!... On pourra dire encore ici: «Pourquoi +l'auteur n'a-t-il pas donné le dessin mélodique aux voix et les parties +vocales à l'orchestre?» Pourquoi! parce que c'eût été une maladresse +évidente; les voix chantent précisément comme elles doivent chanter; une +note de plus, confiée aux parties vocales, en altérerait l'expression si +juste, si vraie, si profondément sentie; le dessin instrumental n'est +qu'une idée secondaire, tout mélodieux qu'il soit, et convient surtout +aux instruments à vent, et fait on ne peut mieux ressortir la douceur +des harmonies vocales si ingénieusement disposées au dessus de +l'orchestre. Il ne se trouvera pas, je crois, un compositeur de bon +sens, quelle que soit l'école à laquelle il appartienne, pour +désapprouver ici l'idée de Beethoven. + +Le bonheur des prisonniers est un instant troublé par l'apparition des +gardes chargés de les surveiller. Aussitôt le coloris musical change: +tout devient terne et sourd. Mais les gardes ont fini leur ronde; leur +regard soupçonneux a cessé de peser sur les prisonniers; la tonalité du +passage épisodique du chÅ“ur se rapproche de la tonalité principale; on +la pressent, on y touche; un court silence... et le premier thème +reparaît dans le ton primitif, avec un naturel et un charme dont je +n'essayerai pas de donner une idée. C'est la lumière, c'est l'air, c'est +la douce liberté, c'est la vie qui nous sont rendus. + +Quelques auditeurs, en essuyant leurs yeux à la fin de ce chÅ“ur, +s'indignent du silence de la salle qui devrait retentir d'une immense +acclamation. Il est possible que la majeure partie du public soit +réellement émue néanmoins; certaines beautés musicales, évidentes pour +tous, peuvent fort bien ne pas exciter les applaudissements. + +Le chÅ“ur des prisonniers de Gaveaux: + + Que ce beau ciel, cette verdure, + +est écrit dans le même sentiment. Mais, hélas! comparé à celui de +Beethoven, il paraît bien terne et bien plat! Remarquons, en outre, que +le compositeur français, fort réservé sur l'emploi des trombones dans +le cours de sa partition, les fait précisément intervenir ici, comme +s'ils faisaient partie de la famille des instruments doux, au timbre +calme et suave. Explique qui pourra cette étrange fantaisie. + +Dans la seconde partie du duo, où Rocko apprend à Fidelio qu'ils vont +aller ensemble creuser la fosse du prisonnier, se trouve un dessin +syncopé d'instruments à vent du plus étrange effet, mais, par son accent +gémissant et son mouvement inquiet, parfaitement adapté à la situation. +Ce duo et le quintette suivant contiennent de fort beaux passages, dont +quelques-uns se rapprochent, par le style des parties de chant, de la +manière de Mozart dans le _Mariage de Figaro_. + +Un quintette avec chÅ“ur termine cet acte. La couleur en est sombre; +elle doit l'être. Une modulation un peu sèche intervient brusquement +dans le milieu, et quelques voix exécutent des rhythmes qui se +distinguent au travers des autres, sans qu'on puisse voir bien +clairement l'intention de l'auteur. Mais le mystère qui plane sur +l'ensemble donne à ce finale une physionomie des plus dramatiques. Il +finit _piano_; il exprime la consternation, la crainte..... le public +parisien ne l'applaudit donc pas: il ne saurait applaudir une telle +conclusion, si contraire à ses habitudes. + +Avant le lever du rideau pour le troisième acte, l'orchestre fait +entendre une lente et lugubre symphonie, pleine de longs cris +d'angoisse, de sanglots, de tremblements, de lourdes pulsations. Nous +entrons dans le séjour des douleurs et des larmes; Florestan est étendu +sur sa couche de paille; nous allons assister à son agonie, entendre sa +voix délirante. + +L'orchestration de Gluck pour la scène du cachot d'Oreste dans +_Iphigénie en Tauride_ est bien belle, sans doute; mais de quelle +hauteur ici Beethoven domine son rival! Non pas seulement parce qu'il +est un immense symphoniste, parce qu'il sait mieux que lui faire parler +l'orchestre, mais, on doit le reconnaître, parce que sa pensée musicale, +dans ce morceau, est plus forte, plus grandiose et d'une expression +incomparablement plus pénétrante. On sent, dès les premières mesures, +que le malheureux enfermé dans cette prison a dû, en y entrant, _laisser +toute espérance_. + +Le voici. A un douloureux récitatif entrecoupé par les phrases +principales de la symphonie précédente succède un cantabile désolé, +navrant, dont l'accompagnement des instruments à vent accroît à chaque +instant la tristesse. La douleur du prisonnier devient de plus en plus +intense. Sa tête s'égare... l'aile de la mort l'a touché... Pris d'une +hallucination soudaine, il se croit libre, il sourit, des larmes de +tendresse roulent dans ses yeux mourants, il croit revoir sa femme, il +l'appelle, elle lui répond; il est ivre de liberté et d'amour... + +A d'autres de décrire cette mélodie sanglotante, ces palpitations de +l'orchestre, ce chant continu du hautbois qui suit le chant de Florestan +comme la voix de l'épouse adorée qu'il croit entendre; et ce crescendo +entraînant, et le dernier cri du moribond... Je ne le puis... + +Reconnaissons ici l'art souverain, l'inspiration brûlante, le vol +fulgurant du génie... + +Florestan, après cet accès d'agitation fébrile, est retombé sur sa +couche; voici venir Rocko et la tremblante Éléonore (Fidelio). La +terreur de cette scène est amoindrie par le nouveau libretto, où il ne +s'agit que de déblayer une citerne au lieu de creuser la fosse du +prisonnier encore vivant. (Vous voyez où conduisent tous ces +remaniements...) + +Rien de plus sinistre que ce duo célèbre, où la froide insensibilité de +Rocko contraste avec les aparté déchirants de Fidelio, où le sourd +murmure de l'orchestre est comparable au bruit mat de la terre tombant +sur une bière qu'on recouvre. Un de nos confrères de la critique +musicale a très-justement établi un rapprochement entre ce morceau et la +scène des fossoyeurs d'_Hamlet_. Pouvait-on plus dignement le louer? + +Les fossoyeurs de Beethoven terminent leur duo sans coda, sans +cabalette, sans éclat de voix; aussi le parterre garde encore à leur +égard un rigoureux silence. Voyez le malheur! + +Le trio suivant est plus heureux; on l'applaudit, bien qu'il ait aussi +une terminaison douce. Les trois personnages, animés de sentiments +affectueux, y chantent de suaves mélodies, que les plus harmonieux +accompagnements soutiennent sans recherche et sans effort. Rien de plus +élégant et de plus touchant à la fois que ce beau thème de vingt mesures +exposé par le ténor. C'est le chant dans sa plus exquise pureté, c'est +l'expression dans ce qu'elle a de plus vrai, de plus simple et de plus +pénétrant. Ce thème est ensuite repris, tantôt en entier, tantôt par +fragments, et, après des modulations très-hardies, ramené dans le ton +primitif avec un bonheur et une adresse incomparables. + +Le quatuor du pistolet est un long roulement de tonnerre, dont la menace +augmente sans cesse de violence et aboutit à une série d'explosions. A +partir du cri de Fidelio: «Je suis sa femme!» l'intérêt musical se +confond avec l'intérêt dramatique; on est ému, entraîné, bouleversé, +sans qu'on puisse distinguer si cette violente émotion est due aux voix, +aux instruments ou à la pantomime des acteurs et au mouvement de la +scène; tant le compositeur s'est identifié avec la situation qu'il a +peinte avec une vérité frappante et la plus prodigieuse énergie. Les +voix, qui s'interpellent et se répondent en brûlantes apostrophes, se +distinguent toujours au milieu du tumulte de l'orchestre et au travers +de ce trait des instruments à cordes, semblable aux vociférations d'une +foule agitée de mille passions. C'est un miracle de musique dramatique +auquel je ne connais de pendant chez aucun maître ancien ou moderne. Le +changement du livret a fait un tort énorme et bien regrettable à cette +belle scène. L'action ayant été transportée à une époque où le pistolet +n'était pas inventé, on a dû renoncer à le donner à Fidelio pour arme +offensive; la jeune femme menace maintenant Pizarre avec un levier de +fer, incomparablement moins dangereux, pour un tel homme surtout, que +le petit tube avec lequel cette faible main peut à coup sûr frapper de +mort Pizarre s'il fait le moindre mouvement. D'ailleurs le geste de +Fidelio, visant Pizarre au visage, prête à un grand effet de scène. Je +vois encore madame Devrient avec le tremblement de son bras qu'elle +tenait tendu vers Pizarre en riant d'un rire convulsif. + +Voilà ce qui résulte de tous ces tripotages de pièces et de partitions, +accommodées aux prétendues _exigences_ d'un public qui n'exige rien et +s'arrangerait fort qu'on voulût bien lui offrir certains ouvrages tels +que leurs auteurs les ont écrits. + +Après cet admirable quatuor, les deux époux demeurés seuls chantent un +duo non moins admirable, où la passion éperdue, la joie, la surprise, +l'abattement empruntent tour à tour à la musique des accents dont rien +ne peut donner une idée à qui ne les a pas entendus. Quel amour! quels +transports! quelles étreintes! avec quelle fureur ces deux êtres +s'embrassent! comme la passion les fait balbutier! Les paroles se +pressent sur leurs lèvres frémissantes, ils chancellent, ils sont +haletants..... ils s'aiment!... comprenez-vous?... ils s'aiment! Qu'y +a-t-il de commun entre un tel élan d'amour et ces fades duos d'époux +unis par un mariage de convenance?... Au dernier final on entend un +vaste morceau d'ensemble dont le rhythme de marche est interrompu +d'abord par quelques mouvements lents épisodiques. L'allegro reprend +ensuite et va en s'animant graduellement et en augmentant de sonorité +jusqu'à la fin. Dans cette péroraison, la majesté d'abord et la verve +ensuite éblouissent et entraînent les auditeurs même les plus froids et +les plus récalcitrants. Ils disent alors, en approuvant d'un air +contraint: «A la bonne heure!» Nous dirons aussi, en les voyant +applaudir: «A la bonne heure!» Mais tout le reste de la partition, qui +les touche si peu, n'en est pas moins admirable, et, sans vouloir +déprécier ce gigantesque finale, plusieurs des morceaux précédents lui +sont même de beaucoup supérieurs. Qui sait pourtant si la lumière ne se +fera pas plus tôt qu'on ne pense, pour ceux-là même dont l'âme est +fermée en ce moment à ce bel ouvrage de Beethoven, comme elle est aussi +fermée aux merveilles de la neuvième symphonie, des derniers quatuors et +des grandes sonates de piano de ce même incomparable inspiré? Un voile +épais semble quelquefois placé sur les _yeux de l'esprit_, quand on +regarde d'un certain côté du ciel de l'art et empêche de voir les grands +astres qui l'illuminent; puis tout d'un coup, sans cause connue, le +voile se déchire, on voit et l'on rougit d'avoir été aveugle si +longtemps. + +Ceci me rappelle ce pauvre Adolphe Nourrit. Il m'avouait un jour +n'admirer que _Macbeth_ dans l'Å“uvre entière de Shakspeare, et trouver +surtout absurde et inintelligible _Hamlet_. Trois ans après, il vint me +dire avec l'émotion d'un enthousiasme concentré: «_Hamlet_ est le +chef-d'Å“uvre du plus grand poëte philosophe qui ait jamais existé. Je +le comprends aujourd'hui. Mon cÅ“ur et ma tête en sont remplis, enivrés. +Vous avez dû garder de mon sens poétique et de mon intelligence une +singulière opinion... Rendez-moi votre estime.» _Alas! poor Yorick!_ + + + + +BEETHOVEN DANS L'ANNEAU DE SATURNE + +LES MEDIUMS + + +Le monde musical est en ce moment fort ému; toute la philosophie de +l'art semble bouleversée. On croyait généralement, il y a quelques jours +à peine, que le beau en musique, comme le médiocre, comme le laid, était +absolu, c'est-à -dire qu'un morceau beau, ou laid, ou médiocre pour les +gens qui s'intitulent gens de goût, connaisseurs, était également beau, +médiocre ou laid pour tout le monde, et par conséquent pour les gens +sans goût et sans connaissances. Il résultait de cette opinion +consolante que le chef-d'Å“uvre capable de faire couler les larmes des +yeux d'un habitant du nº 58 de la rue de la Chaussée-d'Antin, à Paris, +ou de l'ennuyer, ou de le révolter, devait nécessairement produire le +même effet sur un Cochinchinois, sur un Lapon, sur un pirate de Timor, +sur un Turc, sur un portefaix de la rue des Mauvaises-Paroles. Quand je +dis _on croyait_, je veux désigner par _on_ les savants, les docteurs et +les simples de cÅ“ur: car en ces questions les grands et les petits +esprits se rencontrent, et qui ne se ressemble pas s'assemble. Quant à +moi, qui ne suis ni savant, ni docteur, ni simple, je n'ai jamais trop +su à quoi m'en tenir sur ces graves sujets de controverse; je crois +pourtant que je ne croyais rien; mais à cette heure, j'en suis sûr, me +voilà fixé, et je crois au beau absolu beaucoup moins qu'à la corne des +licornes. Car pourquoi, je vous prie, ne pas croire à la corne des +licornes? Il est archiprouvé maintenant qu'il y a des licornes dans +plusieurs parties de l'Himalaya. On connaît l'aventure de M. +Kingsdoom.--Le célèbre voyageur anglais, étonné de rencontrer un de ces +animaux, qu'il croyait fabuleux (voilà ce que c'est que de croire!), et +le regardant avec une attention blessante pour l'élégant quadrupède, la +licorne irritée se précipita sur lui, le cloua contre un arbre et lui +laissa dans la poitrine un long morceau de corne pour preuve de son +existence. Le malheureux Anglais ne pouvait pas en revenir. + +Maintenant il faut dire pourquoi je suis certain de croire depuis peu +que je ne crois pas au beau absolu en musique. Une révolution a dû +s'opérer et s'est opérée réellement dans la philosophie depuis la +merveilleuse découverte des tables tournantes (en sapin), et par suite +des médiums, et par suite des évocations d'esprits, et par suite des +conversations _spiritistes_. La musique ne pouvait pas rester en dehors +de l'influence d'un fait aussi considérable et demeurer isolée du monde +des esprits, elle, la science de l'impalpable, de l'impondérable, de +l'insaisissable. Beaucoup de musiciens se sont donc mis en rapport avec +le monde des esprits (ils auraient dû le faire depuis longtemps). Au +moyen d'une table de sapin d'un prix fort modique, sur laquelle on +impose les mains, et qui, après quelques minutes de réflexions (de +réflexions de la table), se met à lever une ou deux de ses jambes, de +façon, malheureusement, à effaroucher la pudeur des dames anglaises, on +parvient non-seulement à évoquer l'esprit d'un grand compositeur, mais à +entrer même en conversation réglée avec lui, à le forcer de répondre à +toutes sortes de questions. Bien plus, en s'y prenant bien, on peut +obliger l'esprit du grand maître à dicter une nouvelle Å“uvre, une +composition tout entière sortant brûlante de son cerveau. Comme pour les +lettres de l'alphabet, il est convenu que la table, en levant ses +jambes et en les laissant retomber sur un parquet, frappe tant de coups +pour un _ut_, tant pour un _ré_, tant pour un _fa_, tant pour une simple +croche, tant pour une double croche, tant pour un soupir, pour un +demi-soupir, etc., etc. Je sais ce qu'on va me répondre: «Il est +convenu, direz-vous? Convenu avec qui? avec les esprits évidemment. Or, +avant que cette convention fût établie, comment s'y est pris le premier +médium pour savoir des esprits qu'on en convenait?» Je ne puis vous le +dire; ce qu'il y a de sûr, c'est que c'est sûr; et puis, dans ces +grandes questions, il faut absolument se laisser guider par le sens +intérieur, et surtout ne pas chercher la petite bête. + +Or donc déjà (comme disent les Russes) on a évoqué dernièrement l'esprit +de Beethoven, qui habite Saturne. Mozart habitant Jupiter, c'est connu +de tout le monde, il semble que l'auteur de _Fidelio_ eût dû choisir le +même astre pour sa nouvelle résidence; mais Beethoven, on ne l'ignore +pas, est un peu sauvage, capricieux, peut-être même a-t-il quelque +antipathie non avouée pour Mozart. Tant il y a qu'il habite Saturne ou +du moins son anneau. Et voilà que lundi dernier un médium très-familier +avec le grand homme, et sans craindre de mettre celui-ci de mauvaise +humeur, en lui faisant faire à propos de rien un si long voyage, pose +les mains sur sa table de sapin pour envoyer à Beethoven, dans l'anneau +de Saturne, l'ordre de venir un instant causer avec lui. La table +aussitôt de faire des mouvements indécents, de lever les jambes, et de +montrer..... que l'esprit était proche. Ces pauvres esprits, avouez-le, +sont bien obéissants. Beethoven, pendant sa vie terrestre, ne se fût pas +dérangé pour aller seulement de la porte de Carinthie au palais +impérial, si l'empereur d'Autriche l'eût fait prier de le venir voir, et +il quitte maintenant l'anneau de Saturne et interrompt ses hautes +contemplations pour obéir à l'_ordre_ (notez-le bien), à l'ordre du +premier venu, possesseur d'une table de sapin. + +Ce que c'est que la mort, comme cela vous transforme le caractère! et +que Marmontel a eu raison de dire dans son opéra de _Zémire et Azor_: + + Les esprits, dont on nous fait peur, + Sont les meilleures gens du monde. + +Il en est ainsi. Je vous ai déjà prévenu qu'en ces questions il ne +fallait pas chercher la petite bête. + +Beethoven arrive et dit par les pieds de la table: «Me voilà !» Le médium +enchanté lui tape sur le ventre...--Allons, me direz-vous, voilà que +vous laissez échapper des absurdités!--Bah!--Eh! oui, vous avez déjà +parlé de cerveau tout à l'heure à propos d'un esprit; les esprits ne +sont pas des corps.--Non... non, mais vous savez bien que ce sont des... +semi-corps. On a parfaitement expliqué cela. Ne m'interrompez plus pour +d'aussi futiles observations. Je continue mon triste récit. Le médium, +qui lui-même est un semi-esprit, frappe donc un semi-coup sur le +semi-ventre de Beethoven et prie sans façon le semi-dieu de lui dicter +une nouvelle sonate. L'autre ne se le fait pas dire deux fois, et la +table aussitôt de gambader... On écrit sous sa dictée. La sonate écrite, +Beethoven repart pour Saturne; le médium, entouré d'une douzaine de +spectateurs stupéfaits, s'approche du piano, exécute la sonate, et les +spectateurs stupéfaits deviennent des auditeurs confondus en +reconnaissant que la sonate est non pas une semi-platitude, mais bien +une platitude complète, un non-sens, une stupidité. + +Comment croire maintenant au beau absolu? Certainement Beethoven, en +allant habiter une sphère supérieure, n'a pu que se perfectionner, son +génie a dû s'agrandir, s'élever, et, en dictant une nouvelle sonate, il +a dû vouloir donner aux habitants de la terre une idée du nouveau style +qu'il a adopté dans son nouveau séjour, une idée de sa _quatrième +manière_, une idée de la musique qu'on exécute sur les Érards de +l'anneau de Saturne. Et voilà que ce nouveau style est précisément ce +que nous autres, musiciens infimes d'un monde infime et soussaturnien, +nous appelons le style plat, le style bête, le style insupportable; et, +bien loin de nous ravir au cinquante-huitième ciel, cela nous irrite et +nous donne des nausées... Ah! c'est à en perdre la raison, si la chose +était possible. + +Alors il faudra donc croire que le beau et le laid n'étant pas absolus, +universels, beaucoup de productions de l'esprit humain, admirées sur la +terre, seront méprisées dans le monde des esprits, et je me vois +autorisé à conclure (au reste, je m'en doutais depuis longtemps) que des +opéras représentés et applaudis journellement, même sur des théâtres que +la pudeur me permet de nommer, seraient sifflés dans Saturne, dans +Jupiter, dans Mars, dans Vénus, dans Pallas, dans Sirius, dans Neptune, +dans la grande et la petite Ourse, dans la constellation du Chariot, et +ne sont enfin que des platitudes infinies pour l'univers infini. + +Cette conviction n'est pas faite pour encourager les grands producteurs. +Plusieurs d'entre eux, accablés par la funeste découverte, sont tombés +malades, et pourraient bien, dit-on, passer à l'état d'esprits. +Heureusement ce sera long. + + + + +LES + +APPOINTEMENTS DES CHANTEURS + + +A l'inverse de la fameuse caisse de Robert Macaire, toujours ouverte +_pour recevoir_, la caisse des théâtres lyriques est toujours ouverte +pour payer. Ce que mangent les ténors, les soprani et les barytons +dépasse toute croyance; on n'a jamais vu de gargantualisme pareil. Le +public ne payant pas plus qu'autrefois, au contraire, les demi-dieux ont +dû tout naturellement et très-rapidement transformer la caisse des +malheureux directeurs en caisse des Danaïdes, où l'on verse des seaux +d'or sans qu'il y reste un sou. Encore Paris ne peut-il plus payer les +voix exceptionnelles. Aussitôt qu'un chanteur est sûr d'être un dieu, le +voilà qui prend en pitié les cinquantaines de mille francs qu'on lui +verse à Paris, et qui se met à chanter tant bien que mal l'italien pour +aller demander la _centaine de mille_ aux directeurs de Londres ou de +Saint-Pétersbourg. Un chanteur fort en voix qui ne gagne pas cent mille +francs par an se regarde aujourd'hui comme un paltoquet; et l'Angleterre +et la Russie, désireuses de ne pas lui laisser cette mauvaise opinion de +lui-même, acharnées d'ailleurs à interner chez elles les Grandgousiers +de l'art, les lui donnent. Qui a tort là -dedans? Eh! mon Dieu, personne. +_Sauvons la caisse!_ toujours. _L'art est une chimère_, sachons nous en +passer. + + + + +SUR + +L'ÉTAT ACTUEL DE L'ART DU CHANT + +DANS LES THÉATRES LYRIQUES DE FRANCE ET D'ITALIE, ET SUR LES CAUSES QUI +L'ONT AMENÉ + +LES GRANDES SALLES + +LES CLAQUEURS, LES INSTRUMENTS A PERCUSSION + + +Il semble au bon sens vulgaire que l'on devrait, dans les établissements +dits lyriques, avoir des chanteurs pour les opéras; mais c'est justement +le contraire qui a lieu: on y a des opéras pour les chanteurs. Il faut +toujours rajuster, retailler, rapiécer, rallonger, raccourcir plus ou +moins une partition pour la mettre on état (en quel état!) d'être +exécutée par les artistes auxquels on la livre. L'un trouve son rôle +trop haut, l'autre trouve le sien trop bas; celui-là a trop de morceaux, +celui-ci n'en a pas assez; le ténor veut des _i_ à tout bout de chant, +le baryton veut des _a_; ici l'un trouve un accompagnement qui le gêne, +là son émule se plaint d'un accord qui le contrarie; ceci est trop lent +pour la prima donna, cela est trop vif pour le ténor. Enfin un +malheureux compositeur qui s'aviserait d'écrire une gamme d'_ut_ dans +l'échelle moyenne et dans un mouvement lent, et sans accompagnement, ne +serait pas assuré de trouver des chanteurs pour la bien rendre _sans +changements_; la plupart de ces derniers prétendraient encore que la +gamme _n'est pas dans leur voix_, parce qu'elle n'a pas _été écrite pour +eux_. + +A l'heure qu'il est, en Europe, avec le système de chant qui y est en +vigueur (c'est le cas de le dire), sur dix individus qui se disent +chanteurs, c'est tout au plus s'il serait possible d'en trouver deux ou +trois capables de bien chanter, mais, là , tout à fait bien, avec +correction, justesse, expression, dans un bon style et avec une voix +pure et sympathique, une simple romance. Je suppose qu'on prenne l'un +d'eux au hasard et qu'on lui dise: «Voici un vieil air bien simple, bien +touchant, dont la douce mélodie ne module pas et reste enfermée dans la +modeste étendue d'une octave, chantez-nous cela;» il est très-possible +que votre chanteur, qui peut-être est un illustre, extermine la pauvre +fleurette musicale, et qu'en l'écoutant vous regrettiez quelque brave +fille de village par qui vous aurez entendu fredonner autrefois le vieil +air. + +Aucune pensée musicale, aucune forme mélodique, aucun accent expressif +ne résiste à l'affreux mode d'interprétation qui se répand de plus en +plus aujourd'hui. Encore s'il était le seul! mais nous avons de +nombreuses variétés de chant anti-mélodiques. Il y a d'abord le chant +_innocemment bête_, le chant _plat_, puis le chant _prétentieusement +bête_, le chant orné de toutes les stupidités que le chanteur s'avise +d'y introduire; celui-ci est déjà fort _coupable_. Vient ensuite le +chant _vicieux_, qui corrompt le public et l'attire dans de mauvaises +routes musicales, par l'attrait d'une certaine exécution capricieuse, +brillante, mais fausse d'expression, qui révolte à la fois le bon goût +et le bon sens; enfin nous avons le chant _criminel_, le chant +_scélérat_, qui joint à sa scélératesse un fonds inépuisable de bêtise, +qui ne procède que par grandes engueulées, se plaît + + Aux bruyantes mêlées, + Aux longs roulements des tambours, + +aux drames sombres, aux égorgements, aux empoisonnements, aux +malédictions, aux anathèmes, à toutes les horreurs dramatiques enfin qui +fournissent le plus d'occasions de _donner de la voix_. C'est ce dernier +qui règne, dit-on, despotiquement en Italie à cette heure. Mais la +cause, la cause? dira-t-on. La cause, ou les causes, répondrai-je, sont +faciles à trouver; c'est le remède que l'on connaît moins, ou, pour +parler franc, c'est le remède qu'on n'appliquera jamais, lors même qu'il +serait connu et que son efficacité serait parfaitement démontrée. Les +causes sont à la fois morales et physiques, toutes dépendantes les unes +des autres; et si les entreprises théâtrales n'avaient pas été de tout +temps, presque partout, livrées aux mains de gens avides d'argent avant +tout et ignorants des nécessités de l'art, ces causes n'existeraient +pas. + +Ce sont: la grandeur démesurée de la plupart des théâtres lyriques; + +Le système des applaudissements, salariés ou non; + +La prépondérance qu'on a laissé s'établir de l'exécution sur la +composition, du larynx sur le cerveau, de la matière sur l'esprit, et +trop souvent enfin la lâche soumission du génie à la sottise. + +_Les théâtres lyriques sont trop vastes._ Il est prouvé, il est certain +que le son, pour agir _musicalement_ sur l'organisation humaine, ne doit +pas partir d'un point trop éloigné de l'auditeur. On est toujours prêt à +répondre, lorsqu'on parle de la sonorité d'une salle d'opéra ou de +concert: _Tout s'y entend fort bien_. Mais j'entends aussi fort bien de +mon cabinet le canon que l'on tire sur l'esplanade des Invalides, et +cependant ce bruit, qui d'ailleurs est en dehors des conditions +musicales, ne me frappe, ne m'émeut, n'ébranle mon système nerveux en +aucune façon. Eh bien! c'est ce coup, cette émotion, cet ébranlement que +le son doit absolument donner à l'organe de l'ouïe, pour l'émouvoir +musicalement, que l'on ne reçoit pas des groupes même les plus puissants +de voix et d'instruments, lorsqu'on les écoute à trop grande distance. +Quelques savants pensent que le fluide électrique est impuissant à +parcourir un espace plus grand qu'un certain nombre de milliers de +lieues; j'ignore s'il en est ainsi, mais je suis sûr que le fluide +musical (je demande la permission de désigner ainsi la cause inconnue de +l'émotion musicale) est sans force, sans chaleur et sans vie à une +certaine distance de son point de départ. On _entend_, on ne _vibre +pas_. Or, _il faut vibrer_ soi-même avec les instruments et les voix, et +par eux, pour percevoir de véritables sensations musicales. Rien n'est +plus facile à démontrer. Placez un petit nombre de personnes, bien +organisées et douées de quelque connaissance de la musique, dans un +salon de médiocre grandeur, point trop meublé ni tapissé; exécutez +dignement devant elles quelque vrai chef-d'Å“uvre, d'un vrai +compositeur, vraiment inspiré, une Å“uvre bien pure de ces +insupportables beautés de convention que prônent les pédagogues et les +enthousiastes de parti pris, un simple trio pour piano, violon et basse, +le trio en _si_ bémol de Beethoven, par exemple; que va-t-il se passer? +Les auditeurs vont se sentir peu à peu remplis d'un trouble inaccoutumé, +ils éprouveront une jouissance intense, profonde, qui tantôt les agitera +vivement, tantôt les plongera dans un calme délicieux, dans une +véritable extase. Au milieu de l'andante, au troisième ou quatrième +retour de ce thème sublime et si passionnément religieux, il peut +arriver à l'un d'eux de ne pouvoir contenir ses larmes, et s'il les +laisse un instant couler, il finira peut-être (j'ai vu le phénomène se +produire) par pleurer avec violence, avec fureur, avec explosion. Voilà +un effet musical! voilà un auditeur saisi, enivré par l'art des sons, un +être élevé à une hauteur incommensurable au-dessus des régions +ordinaires de la vie! Il adore la musique, celui-là ; il ne sait comment +exprimer ce qu'il ressent, son admiration est ineffable, et sa +reconnaissance pour le grand poëte-compositeur qui vient de le ravir +ainsi égale son admiration. + +Maintenant, supposez qu'au milieu de ce même morceau, rendu par les +mêmes virtuoses, le salon dans lequel on l'exécute puisse s'agrandir +graduellement, et que par suite de cet agrandissement progressif du +local, l'auditoire soit peu à peu éloigné des exécutants. Bien; voilà +notre salon grand comme un théâtre ordinaire; notre auditeur, qui déjà +l'instant d'auparavant sentait l'émotion le gagner, commence à reprendre +son calme; il _entend_ toujours, mais il ne _vibre_ presque plus; il +admire l'Å“uvre, mais par raisonnement et non plus par sentiment ni par +suite d'un entraînement irrésistible. Le salon s'élargit encore, +l'auditeur est éloigné de plus en plus du foyer musical. Il en est aussi +loin qu'il le serait, si les trois concertants étaient groupés au milieu +de la scène de l'Opéra, et s'il était, lui, assis au balcon des +premières loges de face. Il _entend_ toujours, pas un son ne lui +échappe, mais il n'est plus atteint par le _fluide musical_ qui ne peut +parvenir jusqu'à lui; son trouble s'est dissipé, il redevient froid, il +éprouve même une sorte d'anxiété désagréable et d'autant plus pénible +qu'il fait plus d'efforts d'attention pour ne pas perdre le fil du +discours musical. Mais ses efforts sont vains, l'insensibilité les +paralyse, l'ennui le gagne, le grand maître le fatigue, l'obsède, le +chef-d'Å“uvre n'est plus pour lui qu'un petit bruit ridicule, le géant +un nain, l'art une déception; il s'impatiente et n'écoute plus. Autre +épreuve! + +Suivez une bande militaire exécutant une marche brillante dans la rue +Royale, je suppose; vous l'écoutez avec plaisir, vous marchez +allègrement à sa suite, son rhythme vous entraîne, ses fanfares +guerrières vous animent, et vous rêvez déjà de gloire et de combats. La +bande militaire entre sur la place de la Concorde, vous l'entendez +toujours, mais les réflecteurs du son n'existant plus, son prestige se +dissipe, vous ne vibrez plus et vous la laissez continuer son chemin, et +vous n'en faites pas plus de cas que d'une musique de saltimbanques. + +A présent, pour rentrer dans le cÅ“ur de notre sujet, combien de fois +m'est-il arrivé, au temps où l'on avait encore la bonté de représenter, +et pas trop mal, à l'Opéra, les Å“uvres de Gluck, de rester froid, mais +irrité de ma froideur, en entendant le premier acte d'_Orphée_! Je +savais, j'étais sûr pourtant que c'est là une merveille d'expression, de +poétique mélodie; l'exécution ne manquait d'aucune qualité essentielle. +Mais la scène représentant _un bois sacré_ était ouverte de toutes +parts, le son se perdait au fond, à droite et à gauche du théâtre, il +n'y avait pas de réflecteurs, et, partant, plus d'effet; Orphée semblait +chanter réellement dans une plaine de la Thrace: Gluck avait tort. Ce +même rôle d'Orphée chanté encore par A. Nourri, quelques jours après, +ces mêmes chÅ“urs exécutés par les mêmes choristes, ce même air +pantomime exécuté par le même orchestre, mais dans la salle du +Conservatoire, retrouvaient toute leur magie; on s'extasiait, on +s'imprégnait de poésie antique: Gluck avait raison. + +Les symphonies de Beethoven, qui bouleversent tout dans cette salle du +Conservatoire, ont été exécutées plusieurs fois à l'Opéra, elles n'y +produisaient rien; Beethoven avait tort. Le _Don Juan_ de Mozart, si +ardent, si passionné et si passionnant au Théâtre-Italien, quand +l'exécution en est bonne, est glacial à l'Opéra, tout le monde en +convient. Le _Mariage de Figaro_ y paraîtrait plus froid encore. A +l'Opéra, Mozart a donc tort!... + +Les chefs-d'Å“uvre de la première manière de Rossini, le _Barbier_, la +_Cenerentola_ et tant d'autres, perdent à l'Opéra leur physionomie si +piquante et si spirituelle; on en jouit encore, mais froidement _de +loin_, comme d'un jardin qu'on regarde avec un télescope. Ce Rossini-là +a donc tort!... + +Et le _Freyschütz_, voyez comme il se traîne languissant à l'Opéra, ce +drame musical si vivace, d'une si sauvage énergie! Weber a donc tort?... + +Je pourrais aisément multiplier mes citations. Qu'est-ce qu'un théâtre +dans lequel Gluck, Mozart, Weber, Beethoven et Rossini ont tort, sinon +un théâtre construit dans de mauvaises conditions musicales? Il ne +manque pourtant pas de sonorité. Non, mais comme tous les autres +théâtres de la même dimension, l'Opéra est trop grand. Le _son_ le +remplit aisément, mais non le _fluide musical_ que dégagent les moyens +ordinaires d'exécution. On objectera sans doute que plusieurs beaux +ouvrages y produisent néanmoins de l'effet, et qu'un chanteur habile, +lorsqu'il a le talent d'enchaîner et de concentrer sur soi l'attention +de l'auditoire, y peut aborder avec succès le _chant doux_. Mais je +répondrai que ce précieux chanteur impressionnerait bien plus vivement +encore son public dans une salle moins vaste, et qu'il en serait de même +de ces beaux ouvrages, écrits d'ailleurs spécialement pour le théâtre de +l'Opéra; que, de plus, sur vingt belles idées contenues dans ces +partitions exceptionnelles (les partitions écrites aujourd'hui même pour +le théâtre de l'Opéra), c'est à peine si quatre ou cinq surnagent; tout +le reste est perdu. Encore ces beautés n'apparaissent-elles que voilées +et amoindries par l'éloignement, et jamais sous tous leurs aspects, +jamais dans toute leur vivacité d'allures, jamais dans tout leur éclat. + +De là la nécessité tant raillée, mais réelle cependant, d'entendre +très-souvent un bel opéra pour le goûter et en découvrir le mérite. A sa +première représentation tout y paraît confus, vague, incolore, sans +forme, sans nerf; ce n'est qu'un tableau à demi effacé et dont il faut +suivre le dessin ligne à ligne. Écoutez les jugements du foyer dans les +entr'actes des premières représentations; l'ouvrage nouveau, au dire des +critiques, est _invariablement ennuyeux_ ou _détestable_. Voilà +vingt-cinq ans que je les écoute en pareil cas, sans les avoir entendus +une seule fois exprimer une opinion plus favorable. C'est bien pis aux +répétitions générales, quand la salle est à demi vide; alors rien ne +surnage, tout disparaît; ni grâce mélodique, ni science harmonique, ni +coloris d'instrumentation, ni amour, ni colère, n'y font rien; c'est un +bruit vague plus ou moins fatigant qui vous irrite ou vous assomme, et +l'on sort de là en maudissant l'Å“uvre et l'auteur. + +Je n'oublierai jamais la répétition générale des _Huguenots_. En +rencontrant M. Meyerbeer sur le théâtre, après le quatrième acte, je ne +pus lui dire que ceci: «Il y a un chÅ“ur dans l'avant-dernière scène +qui, _ce me semble_, doit produire de l'effet.» Je voulais parler du +chÅ“ur des moines, de la scène de la bénédiction des poignards, de l'une +des plus foudroyantes inspirations de l'art de tous les temps. Il _me +semblait_ que cela devait produire quelque effet. Je n'en avais pas été +autrement frappé. + + * * * * * + +La composition musicale dramatique, est un art double; il résulte de +l'association, de l'union intime de la poésie et de la musique. Les +accents mélodiques peuvent avoir sans doute un intérêt spécial, un +charme qui leur soit propre et résultant de la musique seulement; mais +leur force est doublée si on les voit concourir en outre à l'expression +d'une belle passion, d'un beau sentiment, indiqués par un poëme digne de +ce nom; les deux arts unis se renforcent alors l'un par l'autre. Or +cette union est détruite en grande partie dans les salles trop vastes, +où l'auditeur, malgré toute son attention, comprend à peine un vers sur +vingt, où il ne voit même pas bien les traits du visage des acteurs, où +il lui est en conséquence impossible de saisir les nuances délicates de +la mélodie, de l'harmonie, de l'instrumentation, et les motifs de ces +nuances, et leurs rapports avec l'élément dramatique déterminé par les +paroles, puisque ces paroles il ne les entend pas. + +La musique, je le répète, doit être entendue de près; dans +l'éloignement, son charme principal disparaît; il est tout au moins +singulièrement _modifié_ et affaibli. Trouverait-on quelque plaisir dans +la conversation des plus spirituelles gens du monde si l'on était obligé +de l'entretenir à trente pas de ses interlocuteurs. Le son, au delà +d'une certaine distance, bien qu'on l'entende encore, est comme une +flamme que l'on voit, mais dont on ne sent pas la chaleur? + +Cet avantage des petites salles sur les grandes est évident, et c'est +parce qu'il l'avait remarqué qu'un directeur de l'Opéra disait avec une +plaisante naïveté et un peu de mauvaise humeur: «Oh! dans votre salle du +Conservatoire, tout fait de l'effet.» Oui? et bien! essayez un peu d'y +faire entendre les grossièretés, les platitudes brutales, les non-sens, +les contre-sens, les discordances, les cacophonies, que l'on supporte +tant bien que mal dans votre salle de l'Opéra, et vous verrez le genre +d'effet qu'ils produiront... + +Maintenant examinons un autre côté de la question, celui qui se rattache +à l'art du chant et à l'art du compositeur; nous trouverons bien vite la +preuve de ce que j'ai avancé en commençant, à savoir que si l'art du +chant est devenu ce qu'il est aujourd'hui, l'art du cri, la trop grande +dimension des théâtres en est la cause; nous trouverons aussi que de là +sont sortis d'autres excès qui déshonorent la musique aujourd'hui. + +Le théâtre de la Scala, à Milan, est immense; celui de la Cannobianna +est très-vaste aussi; le théâtre de Saint-Charles, à Naples, et beaucoup +d'autres que je pourrais citer, ont également d'énormes dimensions. Or, +d'où est partie l'école de chant que l'on blâme si ouvertement et à si +juste titre aujourd'hui? des grands centres musicaux de l'Italie. Le +public italien étant en outre dans l'usage de parler pendant les +représentations aussi haut que l'on parle chez nous à la Bourse, les +chanteurs ont été amenés peu à peu, ainsi que les compositeurs, à +chercher tous les moyens de concentrer sur eux l'attention de ce public +qui prétend aimer _sa_ musique. On a visé dès lors à la sonorité avant +tout; pour l'obtenir, on a supprimé l'emploi _des nuances_, celui de la +_voix mixte_, de la _voix de tête_, et des _notes inférieures_ de +l'échelle de chaque voix, on n'a plus admis pour les ténors que les sons +hauts dits _de poitrine_; les basses, ne chantant plus que sur les +degrés élevés de leur échelle, se sont transformées en barytons; les +voix d'hommes, ne gagnant pas en réalité dans le haut tout ce qu'elles +perdaient dans le bas, se sont privées d'un tiers de leur étendue; les +compositeurs, en écrivant pour ces chanteurs, ont dû se renfermer dans +une octave, et, se bornant à l'emploi de huit notes tout au plus, ne +produire que des mélodies d'une monotonie et d'un vulgarisme +désespérants; les voix de femmes les plus aiguës, les plus lancinantes, +ont obtenu sur toutes les autres une préférence marquée. Ces ténors, ces +barytons, ces soprani, lancés à toute volée, à sons perdus, ont seuls +été applaudis; les compositeurs les ont secondés de leur mieux en +écrivant dans le sens de leurs prétentions stentoréennes; les duos à +l'unisson, les trios, les quatuors, les chÅ“urs à l'unisson se sont +produits; ce mode de composition étant d'ailleurs plus facile et plus +expéditif pour les maestri et plus commode pour les exécutants, a +prévalu; et, la grosse caisse aidant, on a vu s'établir dans une grande +partie de l'Europe le système de musique dramatique dont nous jouissons. + +Je fais cette restriction, parce qu'il n'existe réellement pas en +Allemagne. Là , pas de salles-gouffres. Celle du Grand-Opéra de Berlin +elle-même n'est point de dimensions disproportionnées. Les Allemands +chantent mal, dit-on; cela peut paraître vrai en général. Je ne veux pas +aborder ici la question de savoir si leur langue n'en est pas la cause, +et si madame Sontag, si Pischek, si Titchachek, si mademoiselle Lind, +presque Allemande, et plusieurs autres, ne constituent pas néanmoins de +magnifiques exceptions; mais en somme l'immense majorité des vocalistes +allemands chantent et ne hurlent pas; l'école du cri n'est pas la leur; +ils font de la musique. D'où cela vient-il? De ce qu'ils ont un +sentiment musical plus fin que beaucoup de leurs émules des autres +nations sans doute, mais aussi de ce que les théâtres lyriques allemands +étant tous de médiocres dimensions, le _fluide musical_ en atteint +exactement tous les points; de ce que le public s'y montrant toujours +silencieux et attentif, les efforts disgracieux des voix et de +l'instrumentation y deviennent inutiles, et y paraîtraient plus odieux +encore que chez nous. + +Voilà donc, direz-vous, le procès fait aux grands théâtres; on ne pourra +plus faire de recettes de 11,000 francs, ni réunir dix-huit cents +personnes à l'Opéra de Paris, à Covent-Garden de Londres, à la Scala, à +Saint-Charles, ni ailleurs, sous peine d'encourir la critique des +musiciens. Nous n'hésitons point à répondre par l'affirmative. Vous avez +lâché le grand mot: _La recette!_ Vous êtes des spéculateurs, nous +sommes des artistes, et nous ne parlons pas de l'art de battre monnaie, +qui est le seul auquel vous vous intéressiez. + +L'art véritable a ses conditions de puissance et de beauté; la +spéculation, que je me garderai de confondre avec l'industrie, a les +siennes de succès plus ou moins moral, et, en dernière analyse, l'art et +la spéculation s'exècrent mutuellement. Leur antagonisme est de tous les +lieux et de toutes les époques, il sera éternel; il réside dans le cÅ“ur +même des questions. Parlez à un directeur de spectacle, demandez-lui +quelle est la meilleure salle d'opéra; il répondra, ou au moins il +pensera s'il n'ose le dire, que c'est la salle où l'on peut faire _les +plus fortes recettes_. Parlez à un musicien instruit ou à un savant +architecte ami de la musique, ils vous diront ceci: «Une salle d'Opéra, +si l'on veut que les qualités essentielles de l'art des sons puissent y +être appréciables, doit être _un instrument de musique_; or elle ne +l'est point, si dans sa construction on n'a pas tenu compte de certaines +lois physiques dont la nature est parfaitement connue. Toutes les autres +considérations sont sans force et sans autorité contre celle-là . Tendez +des cordes métalliques sur une caisse d'emballage, adaptez-y un clavier, +vous n'aurez pas pour cela un piano. Tendez des cordes à boyau et en +soie sur un sabot, vous n'aurez pas pour cela un violon. L'habileté des +pianistes et des violonistes sera impuissante à transformer en +véritables instruments de musique ces machines ridicules, quand même la +caisse serait en bois de rose, quand le sabot serait en bois de sandal. +Vous aurez beau faire souffler les tempêtes dans un tuyau de poêle, le +son peut-être très-énergique qui en sortira ne fera pas qu'il soit un +tuyau d'orgue, ni un trombone, ni un tuba, ni un cor. Toutes les raisons +imaginables, raisons de perspective, raisons de splendeur, raisons +d'argent, quand il s'agira de la construction d'une salle d'opéra, +tomberont devant le fait des lois de l'acoustique et de celles de la +transmission du fluide musical, car ces lois existent. C'est un fait, et +l'entêtement d'un fait est proverbial.» Voilà ce qu'ils diront ces... +artistes. Mais ils veulent faire de la musique, et vous voulez faire de +l'argent. + +Quant à l'effet de l'orchestre dans les salles trop grandes, il est +défectueux, incomplet et faux, en ce sens qu'il est autre que le +compositeur ne l'a imaginé en écrivant sa partition, lors même que la +partition a été écrite exprès pour la grande salle où elle est entendue. + +Comme la portée du fluide musical des divers projecteurs du son est +inégale, il s'ensuit nécessairement que les instruments à longue portée +seront dans mainte occasion d'une puissance en désaccord avec +l'importance que le compositeur leur a accordée, quand ceux à courte +portée disparaîtront ou seront déchus de l'emploi qui leur fut assigné +pour atteindre le but de la composition. Car pour que l'_action +musicale_ des voix et des instruments soit complète, il faut que tous +les sons arrivent simultanément et avec la même vitalité de vibrations à +l'auditeur. Il faut, en un mot, que les sons écrits en partition (les +musiciens me comprendront) parviennent à l'oreille _en partition_. + +Une autre conséquence de l'extrême grandeur de la salle dans les +théâtres lyriques, conséquence que j'ai laissé entrevoir tout à l'heure +en rappelant l'emploi que l'on fait aujourd'hui de la grosse caisse, a +été en effet l'introduction de tous les violents auxiliaires de +l'instrumentation dans les orchestres ordinaires. Et cet abus poussé +maintenant à ses dernières limites, tout en ruinant la puissance de +l'orchestre lui-même, n'a pas peu contribué à amener le système de chant +dont on déplore l'existence, en excitant les chanteurs, à lutter de +violence avec l'orchestre dans l'émission des sons. + +Voici comment le règne des instruments à percussion s'est établi. + +Les lecteurs amis de la musique me pardonneront-ils d'entrer dans +d'aussi longs développements? Je l'espère. Quant aux autres, je crains +peu de les ennuyer; ils ne me liront pas. + +Ce fut, ou je me trompe fort, dans l'_Iphigénie en Aulide_ de Gluck que +la grosse caisse se fit entendre pour la première fois à l'Opéra de +Paris, mais seule, sans cymbales ni aucun autre instrument à percussion. +Elle figure dans le dernier chÅ“ur des Grecs (chÅ“ur à l'unisson, notons +ceci en passant), dont les premières paroles sont: _Partons, volons à la +victoire!_ Ce chÅ“ur est en mouvement de marche et à reprises. Il +servait au défilé de l'armée thessalienne. La grosse caisse y frappe le +temps fort de chaque mesure, comme dans les marches vulgaires. Ce chÅ“ur +ayant disparu lorsque le dénoûment de l'opéra fut changé, la grosse +caisse ne fut plus entendue jusqu'au commencement du siècle suivant. + +Gluck introduisit aussi les cymbales (et l'on sait avec quel admirable +effet) dans le chÅ“ur des Scythes d'_Iphigénie en Tauride_, les +_cymbales seules_, sans la grosse caisse, que les routiniers de tous les +pays en croient inséparable. Dans un ballet du même opéra il employa +avec le plus rare bonheur le _triangle seul_. Et ce fut tout. + +En 1808, Spontini admit la grosse caisse et les cymbales dans la marche +triomphale et dans l'air de danse des gladiateurs de la _Vestale_. Plus +tard il s'en servit encore dans la marche du cortége de Telasco de +_Fernand Cortez_. Il y avait jusque-là emploi, sinon très-ingénieux, au +moins convenable et fort réservé de ces instruments. Mais Rossini vint +donner à l'Opéra le _Siége de Corinthe_. Il avait remarqué, non sans +chagrin, la somnolence du public de notre grand théâtre pendant +l'exécution des Å“uvres les plus belles, somnolence amenée bien plus +encore par les causes physiques contraires à l'effet musical que je +viens de signaler, que par le style des Å“uvres magistrales de cette +époque; et Rossini jura de n'en pas subir l'affront. «Je saurai bien +vous empêcher de dormir,» dit-il. Et il mit la grosse caisse partout, et +les cymbales et le triangle, et les trombones et l'ophicléide par +paquets d'accords, et frappant à tour de bras sur des rhythmes +précipités il fit jaillir de l'orchestre de tels éclairs de sonorité, +sinon d'harmonie, de tels coups de foudre, que le public, se frottant +les yeux, se plût à ce nouveau genre d'émotions plus vives, sinon plus +musicales que celles qu'il avait ressenties jusque alors. Encouragé par +le succès, il poussa plus loin encore cet abus en écrivant _Moïse_, où, +dans le fameux finale du troisième acte, la grosse caisse, les cymbales +et le triangle frappent dans les _forte_ les quatre temps de la mesure, +et font en conséquence autant _de notes que les voix_, qui s'accommodent +comme on peut le penser d'un pareil accompagnement. Néanmoins +l'orchestre et le chÅ“ur de ce morceau sont construits de telle sorte, +la sonorité des voix et des instruments ainsi disposés est si +foudroyante, que _la musique_ surnage au milieu de ce fracas, et que le +_fluide musical_, projeté à flots cette fois sur tous les points de la +salle, malgré ses vastes dimensions, saisit l'auditoire, le secoue, le +_fait vibrer_, et que l'un des plus grands effets qu'on ait eu à +signaler dans la salle de l'Opéra depuis qu'elle existe est produit. +Mais les instruments à percussion y contribuent-ils? Oui si on les +considère comme un excitant furieux pour les autres instruments et pour +les voix; non, si l'on tient seulement compte de la part réelle qu'ils +prennent à l'action musicale, car ils écrasent l'orchestre et les voix, +et substituent un bruit violent jusqu'à la folie à une sonorité d'une +belle énergie. + +Quoi qu'il en soit, à dater de l'arrivée de Rossini à l'Opéra, la +révolution instrumentale des orchestres de théâtre fut faite. On employa +les grands bruits à tout propos et dans tous les ouvrages, quel que fût +le style qu'imposait le sujet. Bientôt les timbales, la grosse caisse, +et les cymbales et le triangle ne suffisant plus, on leur adjoignit un +tambour, puis deux cornets vinrent en aide aux trompettes, aux trombones +et à l'ophicléide; l'orgue s'installa dans les coulisses à côté des +cloches, et l'on vit entrer sur la scène les bandes militaires, et enfin +les grands instruments de Sax, qui sont aux autres voix de l'orchestre +comme une pièce de canon est à un fusil. Enfin, Halévy dans sa +_Magicienne_ ajouta à tous ces moyens violents de l'instrumentation, le +tamtam. Les nouveaux compositeurs, irrités de l'obstacle que leur +opposait l'immensité de la salle, pensèrent qu'il fallait, sous peine de +mort pour leurs Å“uvres, le renverser. Maintenant est-on resté +généralement dans les conditions de l'art digne et élevé en employant +ces moyens extrêmes pour tourner l'obstacle en croyant le détruire? Non, +certes! les exceptions sont rares. + +L'emploi judicieux des instruments les plus vulgaires, les plus +grossiers même, peut être avoué par l'art, peut servir à accroître +réellement sa richesse et sa puissance. Rien n'est à dédaigner dans les +moyens qui nous sont acquis aujourd'hui; mais les horreurs +instrumentales dont nous sommes témoins n'en deviennent que plus +odieuses, et je crois avoir démontré qu'elles ont, pour leur part, +beaucoup contribué à faire naître les excès vocaux qui ont motivé ces +trop longues et, je le crains, trop inutiles réflexions. + +Ajoutez que ces mêmes excès, introduits graduellement par l'esprit +d'imitation dans le théâtre de l'Opéra-Comique, y sont, eu égard aux +conditions particulières de ce théâtre, de son orchestre, de ses +chanteurs, du ton général de son répertoire, incomparablement plus +révoltants. + +J'ai cru devoir aborder de front, pour la première fois, cette question +d'où dépend évidemment la vie de la musique théâtrale; ces vérités +pourront déplaire à de grands artistes, à d'excellents et puissants +esprits; mais je crois qu'en leur conscience ils reconnaîtront que ce +sont des vérités. + +J'ai signalé, en commençant, des causes morales à l'immense désordre +dont je viens d'étudier les causes physiques. L'influence des +applaudissements et de ce que les artistes dramatiques surtout ont +encore l'étonnante naïveté d'appeler _le succès_, doit y figurer en +première ligne. L'importance ridicule accordée aux exécutants qui sont +ou que l'on croit indispensables, l'autorité qu'ils ont usurpée, ne sont +pas à oublier non plus. Mais ce n'est point ici le lieu de nous livrer à +l'examen de ces questions; il y aurait un livre à écrire là -dessus. + + + + +LES + +MAUVAIS CHANTEURS, LES BONS CHANTEURS + +LE PUBLIC, LES CLAQUEURS + + +Je l'ai déjà dit, un chanteur ou une cantatrice capable de chanter seize +mesures seulement de bonne musique avec une voix naturelle, bien posée, +sympathique, et de les chanter sans efforts, sans écarteler la phrase, +sans exagérer jusqu'à la charge les accents, sans platitude, sans +afféterie, sans mièvreries, sans fautes de français, sans liaisons +dangereuses, sans hiatus, sans insolentes modifications du texte, sans +transposition, sans hoquets, sans aboiements, sans chevrotements, sans +intonations fausses, sans faire boiter le rhythme, sans ridicules +ornements, sans nauséabondes appogiatures, de manière enfin que la +période écrite par le compositeur devienne compréhensible, et reste tout +simplement _ce qu'il l'a faite_, est un oiseau rare, très-rare, +excessivement rare. + +Sa rareté deviendra bien plus grande encore si les aberrations du goût +du public continuent à se manifester, comme elles le font, avec éclat, +avec passion, avec haine pour le sens commun. + +Un homme a-t-il une voix forte, sans savoir le moins du monde s'en +servir, sans posséder les notions les plus élémentaires de l'art du +chant: s'il pousse un son avec violence, on applaudit violemment _la +sonorité_ de cette note. + +Une femme possède-t-elle pour tout bien une étendue de voix +exceptionnelle: quand elle donne, à propos ou non, un _sol_ ou un _fa_ +grave plus semblable au râle d'un malade qu'à un son musical, ou bien un +_fa_ aigu aussi agréable que le cri d'un petit chien dont on écrase la +patte, cela suffit pour que la salle retentisse d'acclamations. + +Celle-ci, qui ne pourrait faire entendre la moindre mélodie simple sans +vous causer des crispations, dont la chaleur d'âme égale celle d'un bloc +de glace du Canada, a-t-elle le don de l'agilité instrumentale: aussitôt +qu'elle lance ses serpenteaux, ses fusées volantes, à seize doubles +croches par mesure, dès qu'elle peut de son trille infernal vous vriller +le tympan avec une insistance féroce pendant une minute entière sans +reprendre haleine, vous êtes assuré de voir _bondir et hurler d'aise_ + + Les claqueurs monstrueux au parterre accroupis. + +Un déclamateur s'est-il fourré en tête que l'accentuation vraie ou +fausse, mais outrée, est tout dans la musique dramatique, quelle peut +tenir lieu de sonorité, de mesure, de rhythme, qu'elle suffit à +remplacer le chant, la forme, la mélodie, le mouvement, la tonalité; +que, pour satisfaire les exigences d'un tel style ampoulé, boursouflé, +bouffi, crevant d'emphase, on a le droit de prendre avec les plus +admirables productions les plus étranges libertés: quand il met ce +système en pratique devant un certain public, l'enthousiasme le plus vif +et le plus sincère le récompense d'avoir égorgé un grand maître, abîmé +un chef-d'Å“uvre, mis en loque une belle mélodie, déchiré comme un +haillon une passion sublime. + +Ces gens-là ont une qualité qui, en tous cas, ne suffirait point à faire +d'eux des chanteurs, mais qu'ils ont d'ailleurs, en l'exagérant, +transformée en défaut, en vice repoussant. Ce n'est plus un grain de +beauté, c'est une verrue, un polype, une loupe qui s'étale sur un visage +d'une insignifiance parfaite, quand il n'est pas d'une laideur absolue. +De pareils praticiens sont les fléaux de la musique; ils démoralisent le +public, et c'est une mauvaise action de les encourager. Quant aux +chanteurs qui ont une voix, une voix humaine et qui chantent, qui savent +vocaliser et qui chantent, qui savent la musique et qui chantent, qui +savent le français et qui chantent, qui savent accentuer avec +discernement et qui chantent, et qui tout en chantant respectent +l'Å“uvre et l'auteur dont ils sont les interprètes attentifs, fidèles et +intelligents, le public n'a trop souvent pour eux qu'un dédain superbe +ou de tièdes encouragements. Leur visage régulier, tout uni, n'a pas de +grain de beauté, pas de loupe, pas la moindre verrue. Ils ne portent pas +d'oripeaux, ils ne dansent pas sur la phrase. Ceux-là n'en sont pas +moins les véritables chanteurs utiles et charmants, qui, restant dans +les conditions de l'art, méritent les suffrages des gens de goût en +général, et la reconnaissance des compositeurs en particulier. C'est par +eux que l'art existe, c'est par les autres qu'il périt. Mais, +direz-vous, oserait-on prétendre que le public n'applaudit pas aussi, et +très-chaleureusement, de grands artistes maîtres de toutes les +ressources réelles du chant dramatique musical, doués de sensibilité, +d'intelligence, de virtuosité et de cette faculté si rare qu'on nommé +l'inspiration? Non, sans doute; le public quelquefois applaudit _aussi_ +ceux-là . Le public ressemble alors à ces requins qui suivent les navires +et qu'on pêche à la ligne: il avale tout, le morceau de lard et le +harpon. + + + + +L'ORPHEE DE GLUCK + +AU THÉATRE LYRIQUE + + +Au mois de novembre 1859, M. Carvalho, directeur du Théâtre-Lyrique, a +osé entreprendre de remettre en scène l'_Orphée_ de Gluck, et a obtenu +par ce coup d'audace un des plus grands succès dont nous ayons été +témoins. Il fallait être hardi, en effet, et parfaitement convaincu que +le beau est beau pour braver les préventions des esprits frivoles, les +préjugés des routiniers qui de toutes parts s'élevaient contre sa +tentative. Il fallait aussi fermer l'oreille aux récriminations des gens +intéressés à se montrer hostiles à la résurrection des chefs-d'Å“uvre +qu'il suffit de montrer pour faire établir par le public intelligent +d'écrasantes comparaisons. Bien plus, il fallait avec des ressources +bornées arriver à une de ces exécutions fidèles, animées, vivantes, +faute desquelles tant et tant de magnifiques productions sont trop +souvent calomniées, défigurées, anéanties. + +A Paris, quand on le veut bien et qu'on sait choisir, on trouve aisément +à former un excellent orchestre, un chÅ“ur satisfaisant, une collection +de demi-chanteurs pour remplir passablement les demi-rôles dans un +opéra; mais s'il s'agit de s'assurer d'un artiste de premier ordre pour +une de ces grandes figures qui ne supportent rien d'incomplet ni de +mesquin dans leur reproduction, la difficulté est presque toujours +insurmontable. _Orphée_ est de celles-là . Où trouver le ténor réunissant +les qualités spéciales que la représentation de ce personnage exige: +connaissance profonde de la musique, habileté dans le chant large; +possession complète du style simple et sévère; organe puissant et noble; +profonde sensibilité, expression du visage, beauté et naturel du geste; +enfin compréhension parfaite et par suite amour raisonné de l'Å“uvre de +Gluck? Heureusement le directeur du Théâtre-Lyrique savait que le rôle +d'Orphée fut écrit dans l'origine pour une voix de contralto, il comprit +qu'en le faisant accepter à madame Viardot il assurait le succès de son +entreprise. Il y parvint. Une fois sûr du concours de la grande artiste, +il fit entreprendre pour la partition un travail spécial que nous allons +indiquer. + +L'_Orfeo ed Euridice_, azione theatrale per la musica, del signor +cavaliere Cristofano Gluck, fut d'abord un opéra en trois actes fort +courts, dont le texte italien avait été écrit par Calzabigi. Il fut +représenté pour la première fois à Vienne, en 1764, bientôt après à +Parme, puis sur une foule d'autres théâtres d'Italie. + +A Vienne, les rôles étaient ainsi distribués: + +Orfeo, signor Gaetano Guadagni (contralto castrat); + +Eurydice, signora Marianna Bianchi; + +Amore, signora Lucia Clavarau. + +On a même conservé le nom du maître des ballets, Gasparo Angiolini, et +celui du metteur en scène, Maria Quaglio. + +Plus tard, Gluck, étant venu en France pour reproduire _Orphée_ sur la +scène de l'Académie royale de musique, fit traduire le libretto de +Calzabigi par M. Molines, transposa ou fit transposer le rôle principal +pour la voix de haute-contre (ténor haut) du chanteur Legros, ajouta +beaucoup de morceaux nouveaux à sa partition, et fit subir aux anciens +une foule de modifications importantes. Parmi les morceaux nouveaux, +nous signalerons seulement le premier air de l'Amour: + + Si les doux accords de ta lyre; + +celui d'Eurydice avec chÅ“ur: + + Cet asile aimable et tranquille; + +l'air de bravoure qu'il introduisit à la fin du premier acte: + + L'espoir renaît dans mon âme; + +l'air pantomime pour flûte seule dans la première scène des champs +Élysées, et plusieurs airs de ballet fort développés. + +En outre, il ajouta six mesures au premier chant d'Orphée, dans la scène +infernale, trois au second, trois à la péroraison de l'air: _Che faro +senza Euridice_,» une seule au chÅ“ur des ombres heureuses: «_Torna o +bella al tuo consorte_.» (Il s'aperçut fort tard que l'absence de cette +mesure détruisait la régularité de la phrase finale). Il réinstrumenta +presque de fond en comble la délicieuse symphonie descriptive qui sert +d'accompagnement au chant d'Orphée à son entrée dans les champs +Elyséens: + + _Che puro ciel! che chiaro sol!_ + +supprima plus de quarante mesures dans le récitatif qui commence le +troisième acte et en refit entièrement un second. + +Ces remaniements, et quelques-uns que je néglige d'indiquer ici, étaient +tous à l'avantage de la partition. Malheureusement d'autres corrections +furent faites, peut-être par une main étrangère, qui mutilèrent certains +passages de la plus barbare façon. Ces mutilations ont été conservées +dans la partition française gravée, et toujours reproduites aux +exécutions d'_Orphée_ que j'ai entendues si souvent à l'Opéra, de 1825 à +1830. Il y avait, à l'époque où Gluck écrivit l'_Orfeo_ à Vienne, un +instrument à vent dont on se sert encore aujourd'hui dans quelques +églises d'Allemagne pour accompagner les chorals, et qu'il nomme +cornetto. Il est en bois, percé de trous, et se joue avec une embouchure +de cuivre ou de corne semblable à l'embouchure de la trompette. + +Dans la cérémonie religieuse funèbre qui se fait autour du tombeau +d'Eurydice, au premier acte d'_Orfeo_, Gluck adjoignit le cornetto aux +trois trombones pour accompagner les quatre parties du chÅ“ur. Le +cornetto, n'étant pas connu à l'Opéra de Paris, fut plus tard supprimé +sans être remplacé par un autre instrument, et les soprani du chÅ“ur, +dont il suit le dessin à l'unisson dans la partition italienne, furent +ainsi privés de leur doublure instrumentale. Dans la troisième strophe +de la romance du premier acte: + + _Piango il mio ben cosi_, + +l'auteur a introduit deux cors anglais. L'orchestre de l'Opéra français +n'en possédant pas, les cors anglais furent remplacés par deux +clarinettes. + +Aux voix de contralto, d'un si heureux effet dans les chÅ“urs, et que +Gluck employa dans _Orfeo_, comme tous les maîtres italiens et +allemands, on substitua à Paris les voix criardes de haute-contre. Bien +plus, dans le chÅ“ur des champs Élysées: + + Viens dans ce séjour paisible, + +au passage des coryphées chantant: + + Eurydice va paraître + +si bien écrit dans la partition italienne, cette partie de haute-contre +fut modifiée, sans qu'on puisse concevoir pourquoi, de manière à +produire _quatre fois_ la faute d'harmonie la plus plate qui se puisse +commettre. + +Quant aux fautes de gravure existant dans les deux partitions, +l'italienne et la française, aux indications essentielles omises, aux +nuances mal placées, je n'en finirais pas de les signaler. + +Gluck semble avoir été d'une paresse extrême, et fort peu soucieux du +rédiger, non-seulement avec la correction harmonique digne d'un maître, +mais même avec le soin d'un bon copiste, ses plus belles compositions. +Souvent, pour ne pas se donner la peine d'écrire la partie de l'alto de +l'orchestre, il l'indique par ces mots: «col basso,» sans prendre garde +que par suite de cette indication la partie d'alto qui se trouve à la +double octave haute des basses va monter au-dessus des premiers violons. +En quelques endroits, dans le dernier chÅ“ur des ombres heureuses, par +exemple, il a même écrit en toutes notes cette partie trop haut et de +façon à produire des octaves entre les deux parties extrêmes de +l'harmonie; faute d'enfant qu'on est aussi surpris qu'affligé de trouver +là . + +Enfin des trombones furent ajoutés par l'un des anciens chefs +d'orchestre de l'Opéra dans certaines parties de la scène des enfers où +l'auteur n'en avait pas mis, ce qui affaiblissait nécessairement l'effet +de leur intervention dans la fameuse réponse des démons (Non!) où le +compositeur a voulu les faire entendre. + +On conçoit maintenant le genre de travail qu'il a fallu faire pour +remettre cet ouvrage en ordre, approprier à la voix de contralto les +récitatifs et airs nouveaux ajoutés par Gluck au rôle principal, lors de +sa transformation en Orphée ténor, ôter les trombones ajoutés par un +inconnu, et remplacer par un cornet moderne en cuivre le cornetto en +bois dont personne ne joue à Paris, et qui double les soprani du chÅ“ur +en marchant avec le groupe des trombones au premier acte et au second. + +De plus on a corrigé dans le livret quelques vers de M. Molines, dont la +niaiserie paraissait dangereuse et inacceptable même par un publie +accoutumé au style des Molines de notre temps. + +Pouvait-on, par exemple, laisser dire à Eurydice, qui veut absolument se +faire regarder par son _époux_: + + Contente mon envie! + +et quelques autres gentillesses semblables?... + +Après ce long préambule, nécessaire peut-être, nous sommes plus à l'aise +pour parler de l'_Orphée_ de Gluck et de la façon dont il a été remis en +scène au Théâtre-Lyrique. + +M. Janin l'écrivait dernièrement: «Nous ne reprenons pas les +chefs-d'Å“uvre, ce sont les chefs-d'Å“uvre qui nous reprennent.» + +En effet, voilà qu'_Orphée_ nous a repris, nous tous qui sommes de bonne +prise. Quant aux autres, quant à ces Polonius qui trouvent tout trop +long et à qui il faut un conte grivois ou quelque sale parodie pour les +tenir éveillés, aucun chef-d'Å“uvre ne voudrait d'eux, et _Orphée_ +n'aurait garde de les reprendre. + +On sait cela, et pourtant on sent son cÅ“ur se serrer en écoutant les +opinions diverses émises par la foule toutes les fois qu'une production +importante de l'art est soumise à son jugement. On sent son cÅ“ur se +soulever, surtout si, après de nobles émotions, on entend discuter le +produit probable en gros sous de l'Å“uvre qui les a causées, et répéter +autour de soi cette phrase infâme: «Cela fera-t-il de l'argent?» + +Mais n'abordons pas ces questions de lucre et de trafic auxquelles on +ramène tout aujourd'hui, laissons-nous aller franchement _aux choses qui +nous prennent par les entrailles, et ne nous donnons pas de la peine +pour nous empêcher d'avoir du plaisir_. Qu'est-ce que le génie? +qu'est-ce que la gloire? qu'est-ce que le beau? Je ne sais, et ni vous, +monsieur, ni vous, madame, ne le savez mieux que moi. Seulement il me +semble que si un artiste a pu produire une Å“uvre capable de faire +naître en tous temps des sentiments élevés, de belles passions dans le +cÅ“ur d'une certaine classe d'hommes que nous croyons, par la +délicatesse de leurs organes et la culture de leur esprit, supérieurs +aux autres hommes, il me semble, dis-je, que cet artiste a du génie, +qu'il mérite la gloire, qu'il a produit du beau. Tel fut Gluck. Son +_Orphée_ est presque centenaire, et après un siècle d'évolutions, de +révolutions, d'agitations diverses dans l'art et dans tout, cette Å“uvre +a profondément attendri et charmé le public du Théâtre-Lyrique. +Qu'importe, après cela, l'opinion des gens à qui il faut, comme au +Polonius de Shakspeare, _un conte grivois_ pour les empêcher de +s'endormir... Les affections et les passions d'art sont comme l'amour: +on aime parce qu'on aime, et sans tenir le moindre compte des +conséquences plus ou moins funestes de l'amour. + +Oui, l'immense majorité des auditeurs, à la première représentation +d'_Orphée_, a éprouvé une admiration sincère pour tant de traits de +génie répandus dans cette ancienne partition. On a trouvé les chÅ“urs de +l'introduction d'un caractère sombre parfaitement motivé par le drame, +et constamment émouvants, par la lenteur même de leur rhythme et la +solennité triste de leur mélodie. Ce cri douloureux d'Orphée «Eurydice!» +jeté par intervalles au milieu des lamentations du chÅ“ur, est +admirable, disait-on de toutes parts. La musique de la romance: + + Objet de mon amour, + Je te demande au jour + Avant l'aurore, + +est une digne traduction des vers de Virgile: + + _Te dulcis conjux, te solo in littore secum, + Te veniente die, te decedente canebat._ + +Les récitatifs dont les deux strophes de ce morceau sont précédées et +suivies ont une vérité d'accent et une élégance de formes très-rares; +l'orchestre lointain, placé dans la coulisse et répétant en écho la fin +de chaque phrase du poète éploré, en augmente encore le charme +douloureux. Le premier air de l'Amour a une certaine grâce malicieuse +comme celle que l'on prête au dieu de Paphos; le second contient +beaucoup de formules de mauvais goût et qui ont en conséquence vieilli. +L'air de bravoure a vieilli bien plus encore. Au reste, bâtons-nous de +dire qu'il n'est pas de Gluck. Ce morceau, dont la présence dans la +partition d'_Orphée_ est inexplicable, est tiré d'un opéra de +_Tancrede_, d'un maître italien nommé Bertoni. Nous en parlerons tout à +l'heure. + +Dans l'acte des Enfers, l'introduction instrumentale, l'air pantomime +des Furies, le chÅ“ur des Démons, menaçants d'abord et peu à peu +touchés, domptés par le chant d'Orphée, les déchirantes et pourtant +mélodieuses supplications de celui-ci, tout est sublime. + +Et quelle merveille que la musique des champs Élysées! ces harmonies +vaporeuses, ces mélodies mélancoliques comme le bonheur, cette +instrumentation douce et faible donnant si bien l'idée de la paix +infinie!... tout cela caresse et fascine. On se prend à détester les +sensations grossières de la vie, à désirer de mourir pour entendre +éternellement ce divin murmure. + +Que de gens, qui rougissent de laisser voir leur émotion, ont versé des +larmes, en dépit de leurs efforts pour les contenir, au dernier chÅ“ur +de cet acte: + + Près du tendre objet qu'on aime, + +au suave monologue d'Orphée décrivant le séjour bienheureux: + + Quel nouveau ciel pare ces lieux! + +Enfin le duo plein d'une agitation désespérée, l'accent tragique du +grand air d'Eurydice, le thème mélodieux de celui d'Orphée: + + J'ai perdu mon Euridice... + +entrecoupé de mouvements lents épisodiques de la plus poignante +expression, et le court mais admirable largo: + + Oui, je te suis, cher objet de ma foi. + +où se reconnaît si bien le sentiment de joie extatique de l'amant qui va +mourir pour rejoindre son aimée, ont paru couronner dignement ce beau +poëme antique que Gluck nous a légué, et dont quatre-vingt-quinze années +n'ont altéré ni la force expressive ni la grâce. Je crois avoir dit tout +à l'heure qu'on n'avait touché à l'instrumentation qu'afin de la rendre +absolument telle que Gluck l'a composée. + +Mademoiselle Marimon est gracieuse dans le rôle de l'Amour; elle laisse +voir de temps en temps un désir de ralentir les mouvements contre lequel +nous l'engageons à se tenir en garde. Il ne faut pas oublier que son +personnage est le dieu ailé de Paphos et de Cnide, et non la déesse de +la sagesse. + +On a fait répéter à mademoiselle Moreau (l'Ombre heureuse) l'air avec +chÅ“ur[5]: «Cet asile aimable et tranquille,» qui exige un soprano aigu, +et qu'elle a purement chanté. Mademoiselle Sax met beaucoup d'énergie, +un peu trop même, dans le rôle de l'amante d'Orphée. Eurydice est une +jeune femme douce, timide, et son chant ne comporte guère les grands +éclats de voix; mademoiselle Sax a fort bien dit toutefois son air: +«Fortune ennemie.» + +Pour parler maintenant de madame Viardot, c'est toute une étude à faire. +Son talent est si complet, si varié, il touche à tant de points de +l'art, il réunit à tant de science une si entraînante spontanéité, qu'il +produit à la fois l'étonnement et l'émotion; il frappe et attendrit; il +impose et persuade. Sa voix, d'une étendue exceptionnelle, est au +service de la plus savante vocalisation et d'un art de phraser le chant +large dont les exemples sont bien rares aujourd'hui. Elle réunit à une +verve indomptable, entraînante, despotique, une sensibilité profonde et +des facultés presque déplorables pour exprimer les immenses douleurs. +Son geste est sobre, noble autant que vrai, et l'expression de son +visage, toujours si puissante, l'est plus encore dans les scènes muettes +que dans celles où elle doit renforcer l'accentuation du chant. + +Au début du premier acte d'_Orphée_, ses poses auprès du tombeau +d'Eurydice rappellent celles de certains personnages des paysages de +Poussin, ou plutôt certains bas-reliefs que Poussin prit pour modèles. +Le costume viril antique, d'ailleurs, lui sied on ne peut mieux. + +Madame Viardot, à partir de son premier récitatif: + + Aux mânes sacrés d'Eurydice + Rendez les suprêmes honneurs, + Et couvrez son tombeau de fleurs, + +s'est emparée de l'auditoire. Chaque mot, chaque note portaient. La +grande et belle mélodie, «Objet de mon amour,» dite avec une largeur de +style incomparable et une profonde douleur calme, a plusieurs fois été +interrompue par les exclamations échappées aux auditeurs les plus +impressionnables. Rien de plus gracieux que son geste, de plus touchant +que sa voix, lorsqu'elle se tourne vers le fond de la scène, contemple +les arbres du bois sacré et dit: + + Sur ces troncs dépouillés de l'écorce naissante + On lit ce mot, gravé par une main tremblante: + +Voilà l'élégie, voilà l'idylle antique, c'est Théocrite, c'est Virgile. + +Mais à ce cri: + + Implacables tyrans, j'irai vous la ravir! + +tout change, la rêverie et la douleur cèdent la place à l'enthousiasme +et à la passion. Orphée saisit sa lyre, il va descendre aux enfers; + + Les monstres du Ténare ne l'épouvantent pas. + +il ramènera Eurydice. Dire ce que madame Viardot a fait de cet air de +bravoure est à peu près impossible. On ne songe pas, en l'écoutant, au +style du morceau. On est saisi, entraîné par ce torrent de vocalisations +impétueuses motivées par la situation. + +On sait comment madame Viardot chante la scène des enfers; elle l'a +exécutée souvent à Londres et à Paris. Jamais pourtant, et cela se +conçoit, elle n'y mit, au concert, cette ardeur de supplication, ces +tremblements de voix, ces sons mourants qui rendent vraisemblable +l'attendrissement des larves, des spectres et des monstres infernaux. + +Mais, et c'est ici que s'est manifesté avec le plus d'évidence le talent +de l'actrice, nous voici dans le séjour de l'éternelle paix. Émues par +le chant d'Orphée, les ombres légères, simulacres privés de la vie, +viennent des profondeurs de l'Érèbe, nombreuses comme ces milliers +d'oiseaux qui se cachent dans les feuillages: + + _Matres, atque viri, defuncta que corpora vita + Magnanimum heroum, pueri, innuptæque puellæ._ + +Il s'agissait pour la grande artiste d'atteindre à la hauteur de la +poésie virgilienne, et certes elle y est parvenue. + +Rien de plus solennel que son entrée dans cette partie de l'Élysée que +viennent d'abandonner les ombres, rien de plus doucement grave que ces +beaux sons de contralto qu'on entend s'exhaler au fond de la scène dans +cette solitude, pendant l'harmonieux murmure des eaux et du feuillage, à +ces mots: + + Quel nouveau ciel pare ces lieux! + +Mais l'aimée ne paraît point; où la trouver? Orphée s'inquiète; le +sourire qui illuminait ses traits s'efface. Eurydice! Eurydice! en quels +lieux es-tu? Viennent les jeunes ombres, les jeunes belles, les amantes, +les vierges «_innuptæ puellæ_» groupées de trois en trois, de deux en +deux, les bras enlacés, la tête légèrement inclinée sur l'épaule, l'Å“il +curieux, tournant en silence autour du vivant. Orphée, de plus en plus +anxieux, va de groupe en groupe, examinant ces beaux jeunes visages +pâles, espérant reconnaître celui d'Eurydice, et toujours trompé dans +son attente. Le découragement, la crainte, s'emparent de lui, il va +désespérer, quand des voix s'élevant d'un bosquet peu éloigné lui +chantent sur une ineffable mélodie: + + Eurydice va paraître + Avec de nouveaux attraits. + +Alors sa joie renaît; il sourit de ce sourire mouillé de larmes que font +naître les suprêmes ravissements. Les ombres amènent enfin la douce +épouse, «_dulcis conjux_.» Orphée, sans se retourner, sans la voir, et +averti de son approche par le sens inconnu de l'extase, le sens du grand +amour, commence à frissonner. La main d'Eurydice est mise dans la +sienne; à ce contact adoré, on le voit bouleversé, haletant, près de +tomber sans force. Il s'éloigne cependant d'un pas incertain, entraînant +Eurydice encore froide et étonnée, et gravit ainsi la colline qui +conduit sous le ciel des vivants, pendant que les ombres immobiles et +silencieuses tendent d'en bas, en signe d'adieu, leurs bras vers les +deux amants. Quel tableau! quelle musique! et quelle pantomime de madame +Viardot! C'est le sublime dans la grâce, c'est l'idéal de l'amour, c'est +divinement beau. + +O Polonius sans cÅ“ur qui ne sentez pas cela, vous êtes bien à plaindre. + +Nous avons à admirer beaucoup encore. Sans parler de l'agitation +douloureuse avec laquelle madame Viardot a dit toute la partie +d'_Orphée_ dans le grand duo: + + Viens, suis un époux qui t'adore. + +de son attitude et de son accent dans son aparté de l'autre duo, à ces +mots placés sur une déchirante progression chromatique: + + Que mon sort est à plaindre! + +Il nous reste à signaler le chef-d'Å“uvre culminant de la grande +artiste dans cette _création_ du rôle d'Orphée; je veux parler de son +exécution de l'air célèbre: + + J'ai perdu mon Eurydice. + +Gluck a dit quelque part: «Changez la moindre nuance de mouvement et +d'accent à cet air, et vous en ferez un air de danse.» Madame Viardot en +fait ce qu'il en fallait faire, c'est-à -dire ce qu'il est, un de ces +prodiges d'expression à peu près incompréhensibles pour les chanteurs +vulgaires, et qui sont, hélas! si souvent profanés. Elle en a dit le +thème de trois façons différentes: d'abord dans son mouvement lent avec +une douleur contenue, puis, après l'adagio épisodique: + + Mortel silence! + Vaine espérance! + +en sotto voce, pianissimo, d'une voix tremblante, étouffée par un flot +de larmes, et enfin, après le second adagio, elle a repris le thème sur +un mouvement plus animé, en quittant le corps d'Eurydice auprès duquel +elle était agenouillée, et en s'élançant, folle de désespoir, vers le +côté opposé de la scène, avec tous les cris, tous les sanglots d'une +douleur éperdue. Je n'essayerai pas de décrire les transports de +l'auditoire à cette scène bouleversante. Quelques admirateurs maladroits +se sont même oubliés jusqu'à crier _bis_ avant le sublime passage: + + Entends ma voix qui t'appelle, + +et on a eu beaucoup de peine à leur imposer silence. Certaines gens +crieraient _bis_ pour la scène de Priam dans la tente d'Achille, ou pour +le _To be or not to be_ d'Hamlet. Pourquoi faut-il que l'on puisse +reprocher à madame Viardot un changement déplorable à la fin de cet air, +changement produit par une tenue qu'elle fait sur le sol aigu et qui +oblige, non-seulement d'arrêter l'orchestre quand Gluck le précipite +impétueusement vers la conclusion, mais encore de modifier l'harmonie et +de substituer l'accord de la dominante à celui de la sixte sur la +sous-dominante; de faire enfin _le contraire de ce que Gluck a +voulu_!... + +Pourquoi peut-on lui reprocher aussi quelques autres altérations du +texte et quelques roulades déplacées dans un récitatif? + +Hélas! + +La mise en scène, je l'ai déjà dit, est digne de l'Å“uvre musicale. On +ne saurait imaginer rien de plus ingénieux ni de plus en rapport avec le +sujet, surtout pour les champs Élysées et pour la scène des enfers. Les +costumes d'ailleurs sont charmants et les danses suffisantes. Cette +résurrection de la poétique partition de Gluck fait le plus grand +honneur à M. Carvalho et lui donne des titres à la reconnaissance de +tous les amis de l'art. + + + + +LIGNES ÉCRITES QUELQUE TEMPS APRÈS + +LA + +PREMIÈRE REPRÉSENTATION D'ORPHÉE + + +Orphée commence à avoir une vogue inquiétante. Il faut espérer pourtant +que Gluck ne deviendra pas à _la mode_. Que le théâtre soit plein à +chacune des représentations du chef-d'Å“uvre, tant mieux; que M. +Carvalho gagne beaucoup d'argent, tant mieux; que les mÅ“urs musicales +des Parisiens s'épurent, que leurs petites idées s'agrandissent et +s'élèvent, tant mieux encore; que le public artiste se complaise dans sa +joie exceptionnelle, tant mieux, mille fois tant mieux. Mais que les +Polonius (c'est le nouveau nom de monsieur Prud'homme) se croient +obligés maintenant de rester éveillés aux représentations d'Orphée, +qu'ils se cachent pour aller voir leurs chères parodies dans un théâtre +qu'il est interdit de nommer, qu'ils feignent de trouver la musique de +Gluck _charmante_, tant pis! tant pis! Pourquoi chasser le naturel, +puisqu'il ne tardera pas à revenir au galop? Pourquoi, quand on est un +respectable M. Prud'homme, un Polonius barbu ou non barbu, ne pas parler +la langue de son _emploi_, faire semblant de comprendre et de sentir, et +ne pas dire franchement avec tant d'autres: «C'est assommant, ah! c'est +assommant!» (Je ne cite pas le mot en usage dans la langue des +Polonius, il est trop peu littéraire.) Pourquoi baisser la voix pour +dire, comme je l'ai entendu dire si haut: «Veuillez m'excuser, madame, +de vous avoir fait subir une telle rapsodie; assister à ce long +enterrement; nous irons voir Guignol demain aux Champs-Elysées pour nous +dédommager; car nous sommes volés, dans toute la force du terme, volés +comme ou ne l'est pas en pleine forêt de Bondy. Ce sont ces imbéciles de +journalistes qui nous ont amenés dans ce traquenard.» Ou bien: «C'est de +la musique savante, très-savante; mais s'il faut étudier le contre-point +pour la bien goûter, vous avouerez, ma chère madame Prud'homme, qu'elle +est encore au-dessus de _nos moyens_.»--Ou bien: «Il n'y a pas deux +mesures de mélodie là -dedans; si nous autres jeunes compositeurs nous +écrivions de pareille musique, on nous jetterait des pommes de +terre.»--Ou bien: «C'est de la musique _faite par le calcul_, et bonne +seulement pour des mathématiciens.»--Ou bien: «C'est beau mais c'est +bien long.»--Ou bien: «C'est long, mais ce n'est pas beau.» Et tant +d'autres aphorismes dignes d'admiration. + +Oui, tant pis, tant pis, si ce nouveau genre de tartuferie vient à se +répandre; car rien n'est plus délicieux et plus flatteur pour les gens +organisés d'une certaine façon que de voir les choses qu'ils aiment et +admirent insultées par les gens organisés d'autre sorte. C'est le +complément de leur bonheur. Et dans le cas contraire ils sont toujours +tentés de paraphraser l'aparté d'un orateur de l'antiquité, et de dire: +«Les Polonius sont enchantés, admirerions-nous une platitude?...» + +Mais, rassurons-nous, il n'en sera pas ainsi; Gluck ne deviendra pas à +la mode, et Guignol, depuis quelques jours, voit grossir le chiffre de +ses recettes, tant il y a de gens qui vont le voir pour se dédommager. + + * * * * * + +Une des causes de l'excellent effet produit au Théâtre-Lyrique par +l'Å“uvre de Gluck doit être attribuée aux dimensions modestes de la +salle qui permettent d'entendre et les paroles si intimement unies à la +musique, et les délicatesses de l'instrumentation. Je crois l'avoir +prouvé, les salles trop vastes sont fatales à toute musique expressive, +aux finesses et aux charmes les plus intimes de l'art. Ce sont les +vastes salles qui ont amené dans les livrets d'opéras l'emploi de ces +non-sens, de ces sottises audacieuses, _qu'on n'entend pas_ (disent les +cyniques qui les commettent). Ce sont les salles trop vastes, je ne me +lasserai pas de le répéter, qui semblent justifier certains compositeurs +des brutalités insensées de leur orchestre. Les salles trop vastes +n'ont-elles pas ainsi contribué à produire l'école de chant dont nous +jouissons, école où l'on vocifère au lieu de chanter, où, pour donner +plus de force à l'émission du son, le chanteur respire de quatre en +quatre notes, souvent de trois en trois, brisant, morcelant, +désarticulant, détruisant ainsi toute phrase bien faite, toute noble +mélodie, supprimant les élisions, faisant à tout bout de chant des vers +de treize ou de quatorze pieds, sans compter l'écartèlement du rhythme +musical, sans compter les hiatus et cent autres vilenies qui +transforment la mélodie en récitatif, les vers en prose, le français en +auvergnat? Ce sont ces gouffres à _recettes_ qui ont amené de tout temps +les hurlements des ténors, des basses, des soprani de l'Opéra, et ont +fait les plus fameux chanteurs de ce théâtre mériter les appellations de +taureaux, de paons et de pintades, que leur donnaient les gens +grossiers, accoutumés à appeler les choses par leur nom. + +On cite même à ce sujet un joli mot de Gluck. Pendant les répétitions +d'_Orphée_ à l'Académie royale de musique, Legros s'obstinait à hurler, +selon sa méthode, la phrase de l'entrée au Tartare: «Laissez-vous +toucher par mes pleurs!» Un jour enfin le compositeur exaspéré +l'interrompit au milieu de sa période et lui envoya cette bourrade en +pleine poitrine: «Monsieur! monsieur! voulez-vous bien modérer vos +clameurs! De par le diable, on ne crie pas ainsi en enfer!» + + Comme avec irrévérence + Parlait aux dieux ce maraud! + +Et pourtant on était déjà loin du beau temps où Lulli cassait son violon +sur la tête d'un mauvais musicien, où Handel jetait une cantatrice +récalcitrante par la fenêtre. Mais Gluck était protégé par sa gracieuse +élève, la reine de France, et Vestris, le _diou_ de la danse, ayant osé +dire que les airs de ballets de Gluck n'étaient pas dansants, se voyait +contraint, par un ordre de Marie-Antoinette, d'aller faire des excuses +au chevalier Gluck. On prétend même que cette entrevue fut très-agitée. +Gluck était grand et fort; en voyant entrer le léger petit _diou_, il +courut à lui, le prit sous les aisselles en chantonnant un air de danse +d'_Iphigénie en Aulide_, et le fit sauter bon gré mal gré autour de +l'appartement. Après quoi, le déposant tout essoufflé sur un siége: «Eh! +eh! lui dit-il en ricanant, vous voyez bien que mes airs de ballets sont +dansants, puisque seulement à me les entendre fredonner vous ne pouvez +vous empêcher de bondir comme un chevreau!» + +Le Théâtre-Lyrique a précisément les dimensions les plus convenables à +l'effet complet d'une Å“uvre telle qu'_Orphée_. Rien n'y est perdu, ni +des sons de l'orchestre, ni de ceux des voix, ni de l'expression des +traits des acteurs. + + * * * * * + +A propos d'Orphée, je signalerai ici un des plagiats les plus audacieux +dont il y ait d'exemple dans l'histoire de la musique, et que je +découvris il y a quelques années en parcourant une partition de +Philidor. Ce savant musicien, on le sait, avait eu entre les mains des +épreuves de la partition italienne d'_Orfeo_ qui se publiait à Paris en +l'absence de l'auteur. Il jugea à propos de s'emparer de la mélodie + + Objet de mon amour, + +et de l'adapter tant bien que mal aux paroles d'un morceau de son opéra +le _Sorcier_, qu'il écrivait alors. Il en changea seulement les mesures +1, 5, 6, 7 et 8, et transforma la première période de Gluck, composée de +trois fois trois mesures, en une autre formée de deux fois quatre +mesures, parce que la coupe des vers l'y obligeait. Mais à partir de ces +paroles: + + Dans son cÅ“ur on ne sent éclore + Que le seul désir de se voir, + +Philidor a copié la mélodie de Gluck, sa basse, son harmonie, et même +les échos de hautbois de son petit orchestre placé dans la coulisse, en +transposant le tout en _la_. Je n'avais point entendu parler alors de ce +vol impudent et qui paraîtra manifeste à quiconque voudra jeter les yeux +sur la romance de Bastien: + + Nous étions dans cet âge, + +à la page 33 de la partition du _Sorcier_. + +J'apprends que M. de Sévelinges l'avait déjà signalé dans une notice +publiée par lui sur Philidor dans la _Biographie universelle_ de +Michaud, et que M. Fétis a voulu en défendre le musicien français. La +première représentation d'_Orfeo_ étant censée avoir eu lieu à Vienne +dans le courant de 1764, et celle du _Sorcier_ ayant eu lieu en effet à +Paris le 2 janvier de la même année, il lui paraît impossible que +Philidor ait eu connaissance de l'ouvrage de Gluck. Mais M. Farrenc a +prouvé dernièrement par des documents authentiques que l'_Orfeo_ fut +joué pour la première fois à Vienne en 1762, que Favart fut chargé d'en +publier la partition à Paris pendant l'année 1763, et que Philidor +_s'offrit_, dans ce même temps, pour corriger les épreuves et _inspecter +la gravure de l'ouvrage_. + +Or il me semble très-vraisemblable que l'officieux correcteur +d'épreuves, après avoir pillé la romance de Gluck, aura lui-même changé +sur le titre de la partition d'_Orfeo_ la date de 1762 en celle de 1764, +afin de rendre plausible l'argument que cette fausse date a suggéré à M. +Fétis: «Philidor ne peut avoir volé Gluck, puisque le _Sorcier_ a été +joué avant _Orfeo_.» Le vol est de la dernière évidence. Avec un peu +plus d'audace, Philidor eût pu faire passer Gluck pour le voleur. + +Je reviens maintenant à l'air de bravoure qui termine le premier acte de +l'_Orphée_ français. J'avais entendu dire qu'il n'était pas de Gluck, +qui, pourtant, dans quelques-unes de ses partitions italiennes, a écrit +plusieurs airs de cette espèce. J'ai voulu m'en assurer. Après avoir +cherché inutilement à la bibliothèque du Conservatoire la partition du +_Tancrede_ de Bertoni, d'où on le disait tiré, j'ai fini par la trouver +à la bibliothèque impériale, et en feuilletant le premier acte de cet +ouvrage, j'ai reconnu du premier coup d'Å“il le morceau en question: il +est impossible de le méconnaître; quelques notes seulement, dans la +version d'_Orphée_, ont été ajoutées à la ritournelle. Comment cet air +a-t-il été introduit dans l'opéra de Gluck? et par qui le fut-il? c'est +ce que j'ignore. Dans une brochure française qu'un nommé Coquiau, +antagoniste de Gluck, publia à Paris en 1779, et qui a pour titre: +_Entretiens sur l'état actuel de l'opéra de Paris_, le grand compositeur +était violemment attaqué, et accusé de divers plagiats, notamment +d'avoir pris un air entier dans une partition de Bertoni. Les partisans +de Gluck ayant nié le fait, Coquiau écrivit à Bertoni, de qui il reçut +la réponse suivante qu'il publia dans un supplément à sa brochure, +intitulé: _Suite des entretiens sur l'état actuel de l'opéra de Paris_, +ou _Lettres à M. S._ (Suard). + +Malgré la circonspection et l'embarras du musicien italien, et sa +crainte comique de se compromettre, la vérité n'en éclate pas moins, +d'une façon surabondante, je le répète, dans cette lettre dont nous +devons la communication à l'obligeance de M. Anders, de la bibliothèque +impériale. La voici: + + «Londres, ce 9 septembre 1779. + + «Monsieur, + +«Je suis très-surpris de me voir interpellé par la lettre que vous me +faites l'honneur de m'écrire, et je désirerais fort n'être point +compromis dans une querelle musicale qui, par la chaleur que vous y +mettez, pourrait devenir d'une très-grande conséquence, puisque vous +m'assurez d'ailleurs que le _fanatisme_ s'en mêle, ce qui est une raison +de plus pour me soustraire à ses effets; je vous prierai donc de me +permettre de vous répondre simplement que l'air de _S'oche dal ciel +discende_ a été composé par moi à Turin, pour la signora Girelli, je ne +me rappelle pas dans quelle année, je ne pourrais pas même vous dire si +je l'ai réellement _faite_ (sic) pour l'_Iphigénie en Tauride_, comme +vous m'en assurez, je croirais plutôt qu'_elle_ (sic) appartient à mon +opéra de _Tancrede_; mais cela n'empêche pas que l'air ne soit de moi: +c'est ce que je puis, c'est ce que je dois certifier avec toute la +vérité d'un homme d'honneur, plein de respect pour tous les ouvrages des +grands maîtres, mais plein de tendresse pour les siens; c'est avec ces +sentiments et la plus parfaite reconnaissance que je suis, + + «Monsieur, + + «Votre très-humble et très-obéissant serviteur, + + «FERDINANDO BERTONI.» + +_Tancrede_ fut joué à Venise pendant le carnaval de 1767, et l'_Orphée_ +français ne fut représenté à Paris qu'en 1774. Probablement le chanteur +Legros, qui créa à Paris le rôle d'Orphée, ne s'accommodant pas du +simple récitatif par lequel Calzabigi et Gluck avaient terminé leur +premier acte, aura exigé un air de bravoure: Gluck, s'obstinant à ne pas +vouloir l'écrire, et cédant néanmoins à ses instances, lui aura dit +peut-être, en lui présentant l'air de Bertoni: «Tenez, chantez cela et +laissez-moi tranquille.» Mais Gluck n'est pas justifié ainsi d'avoir +laissé imprimer l'air de Bertoni dans sa partition, sans indiquer où ni +à qui il l'avait pris. Cela n'explique pas davantage le silence qu'il +semble avoir gardé, quand l'auteur de la brochure dont je viens de +parler dénonça le plagiat. + +Il faut savoir que ce Bertoni, si inconnu aujourd'hui, avait, en 1766, +fait représenter au théâtre de San Benedetto, de Venise, l'_Orfeo_ de +Calsabigi, dont il avait refait la musique. + +En publiant sa partition (que j'ai lue), il crut devoir s'excuser d'une +telle hardiesse. «Je ne prétends ni n'espère, dit-il dans sa préface, +obtenir pour mon _Orfeo_ un succès comparable à celui qui vient +d'accueillir le chef-d'Å“uvre de M. Gluck, dans toute l'Europe, et si je +puis seulement mériter les encouragements de mes compatriotes, je +m'estimerai trop heureux.» + +Il avait raison d'être modeste, car sa musique est en quelque sorte +calquée sur celle de Gluck; en plusieurs endroits même, dans la scène +des enfers surtout, les formes rhythmiques du maître allemand sont si +fidèlement imitées, que, si l'on regarde la partition d'une certaine +distance, la figure des groupes de notes fait illusion, et l'on croit +voir l'_Orphée_ de Gluck. + +Ne se peut-il pas que celui-ci ait dit, à l'occasion de l'air de +_Tancrede_: «Cet Italien m'a assez pillé pour son _Orfeo_, je puis bien +à mon tour lui prendre un air?» Cela est possible, mais trop peu digne +d'un tel homme pour qu'on se laisse aller volontiers à le croire. + +Je ne sais rien de plus sur ce fait. + + * * * * * + +Quand Adolphe Nourrit chanta à l'Opéra le rôle d'Orphée, il supprima +l'air de bravoure, soit que le morceau ne lui plût pas, soit qu'il +connût la fraude, et le remplaça par un fort bel air agité de l'_Écho_ +et _Narcisse_, de Gluck, + + O transport, ô désordre extrême. + +dont les paroles et la musique se trouvent par hasard convenir à la +situation. C'est, je crois, ce qu'on devrait faire toujours. + + + + +L'ALCESTE D'EURIPIDE + +CELLES DE QUINAULT ET DE CALSABIGI + +LES PARTITIONS + +DE LULLI, DE GLUCK, DE SCHWEIZER, DE GUGLIELMI ET DE HANDEL SUR CE SUJET + + +_Alceste_, tragédie d'Euripide, a servi de sujet à plusieurs opéras; un +de Quinault, mis en musique par Lulli, un autre de Calsabigi, mis en +musique par Gluck, un autre de Wieland, mis en musique par Schweizer, et +quelques autres. Celui de Gluck, écrit d'abord sur un texte italien pour +l'Opéra de Vienne, fut ensuite traduit en français avec quelques +modifications pour l'Académie royale de musique de Paris, et enrichi par +Gluck de plusieurs morceaux importants. Aucune de ces Å“uvres lyriques +ne ressemble complétement à la tragédie grecque; il n'est peut-être pas +inutile, au moment de la remise en scène de l'Å“uvre monumentale de +Gluck, d'examiner la pièce originale antique d'où les pièces modernes +furent tirées. + +La tragédie d'Euripide choquerait aujourd'hui les mÅ“urs, les idées et +les sentiments de tous les peuples civilisés. En la lisant peu +attentivement, on conçoit presque qu'un professeur de rhétorique ait osé +dire à ses élèves: «C'est une farce de Bobêche!» tant les mÅ“urs ont +changé d'une part, et tant l'éducation littéraire de l'autre, celle des +Français surtout, a pris à tâche de faire détester le naturel et la +vérité. On devrait pourtant se dire que les Athéniens n'étaient ni des +barbares ni des sots, et trouver au moins improbable qu'ils aient en +littérature admiré et applaudi des monstruosités et des impertinences. + +D'Euripide comme de Shakspeare, nous exigerions volontiers qu'ils +eussent tenu compte de nos habitudes, de nos croyances religieuses même, +de nos préjugés, de nos vices nouveaux, et il nous faut tout au moins un +grand effort de probité littéraire et de bon sens pour reconnaître qu'un +poëte grec vivant à Athènes il y a deux mille ans, et écrivant pour un +peuple dont nous ne connaissons bien ni la langue ni la religion, n'a +pas dû se proposer d'obtenir le suffrage des Parisiens de l'an 1861. +Ceci n'est que pour le fond de la question. Ne peut-on dire encore que +les grands poëtes grecs qui se sont servis de la langue la plus +harmonieuse peut-être que les hommes aient jamais parlée sont fatalement +et inévitablement défigurés par d'infidèles traducteurs incapables de +les comprendre fort souvent, et qui se trouvent toujours dans +l'impossibilité de faire passer l'harmonie du style, les images et les +pensées même de l'original, dans nos langues modernes, si peu colorées +et d'une pruderie si inconciliable avec l'expression vraie de certains +sentiments? Les poëtes latins sont à peu près dans le même cas. Qui +oserait aujourd'hui, s'il le pouvait, traduire fidèlement en français +ces touchantes et naïves paroles de la Didon de Virgile: + + _Si quis mihi parvulus aula_ + _Luderet Æneas, qui te tamen ore referret_; + +une telle traduction ferait rire. _Un petit Énée_, dirait-on, _un petit +Énée jouant dans ma cour_! A quoi joue-t-il, au cerceau, à la toupie? Ce +qu'il y a de plaisant, c'est que dans un certain monde littéraire on +croit sincèrement connaître les poèmes antiques par nos traductions et +imitations modernes, et l'on étonnerait fort beaucoup de gens en leur +prouvant que Bitaubé ne donne pas plus une idée d'Homère que l'abbé +Delille n'en donne une de Virgile, et que Racine des tragiques grecs. + +Ces réserves faites contre les traducteurs, qui sont nécessairement les +plus perfides gens du monde, voyons ce que le Père Brumoy nous laisse +entrevoir de l'_Alceste_ d'Euripide, ou du moins de l'enchaînement de +scènes, à peu près dépourvu de ce que nous appelons aujourd'hui +l'action, et qui constitue cette tragédie. + +Admète, roi de Phères en Thessalie, était sur le point de mourir, quand +Apollon, qui, exilé du ciel par le courroux de Jupiter, avait été +pendant le temps de sa disgrâce berger chez Admète, trompe les Parques +et dérobe le jeune roi à leurs coups. Les déesses pourtant ne consentent +à laisser la vie à Admète que si une autre victime leur est livrée. Il +faut que quelqu'un consente à mourir à sa place. Personne n'y ayant +consenti, la reine s'offre à la mort pour son époux. D'un débat assez +vif qui s'élève à ce sujet dès le début de la pièce entre Apollon et +Orcus (le génie de la mort), il résulte que le dévouement de la reine +est déjà connu et accepté d'Admète lui-même. Il aime Alceste avec +passion, mais il aime la vie davantage, et se laisse, quoiqu'à regret, +sauver à ce prix. Douleur profonde de tous les personnages, deuil +général, cris déchirants des enfants d'Alceste, lamentations du peuple, +terreurs et désespoir de la jeune reine qui s'est dévouée, mais qui +tremble devant l'accomplissement de son sacrifice. Scène touchante dans +laquelle la reine mourante conjure Admète éploré de lui rester fidèle et +de ne pas conduire une nouvelle épouse à l'autel de l'hymen. Admète s'y +engage, et la reine consolée s'éteint entre ses bras. On prépare la +cérémonie funèbre, on apporte les ornements et les dons qui doivent être +déposés avec Alceste dans le tombeau. C'est alors que survient le vieux +Phérès, père d'Admète, et que se déroule une scène abominable selon nos +idées et nos mÅ“urs, mais qui n'en est pas moins évidemment sublime. Je +laisse au traducteur la responsabilité de sa traduction. + +PHÉRÈS. + +«J'entre dans vos peines, mon fils. La perte que vous avez faite est +considérable, on ne peut en disconvenir. Vous perdez une épouse +accomplie; mais enfin, quelque accablant que soit le poids de votre +malheur, il faut le supporter. Recevez de ma main ces vêtements précieux +pour les mettre dans la tombe. On ne saurait trop honorer une épouse qui +a bien voulu s'immoler pour vous. C'est à elle que je dois le bonheur +_de m'avoir_ (le traducteur veut dire _d'avoir_) conservé un fils. C'est +elle qui n'a pu souffrir qu'un père au désespoir traînât sa vieillesse +dans le deuil. + + * * * * * + +ADMÈTE. + +«Je ne vous ai point appelé à ces funérailles, et, pour ne vous rien +celer, votre présence en ces lieux ne m'est point agréable. Remportez +ces vêtements, jamais ils ne seront mis sur le corps d'Alceste. Je +saurai bien faire en sorte qu'elle se passe de vos dons dans le tombeau. +Vous m'avez vu sur le point de mourir. C'était le temps de pleurer. Que +faisiez-vous alors? Vous sied-il à présent de verser des larmes, après +avoir fui le danger qui me menaçait, après avoir laissé mourir Alceste à +la fleur de l'âge, tandis que vous êtes courbé sous le poids des années? +Non, je ne suis plus votre fils et je ne vous reconnais point pour mon +père. + + * * * * * + +«Il faut que vous soyez le plus lâche des hommes, puisque, arrivé au +terme de la carrière, vous n'avez eu ni la volonté ni le courage de +mourir pour un fils, puisque enfin vous n'avez pas eu honte de laisser +remplir ce devoir à une étrangère... + + * * * * * + +PHÉRÈS. + +«Mon fils, à qui s'adresse ce discours hautain? Pensez-vous parler à +quelque esclave de Lydie ou de Phrygie?... Quand la nature et la Grèce +ont-elles imposé aux pères la loi de mourir pour leurs enfants? Vous +m'accusez de lâcheté; et toutefois, lâche vous-même, vous n'avez pas +rougi d'employer tous vos efforts pour prolonger vos jours au delà du +terme fatal en sacrifiant votre épouse. L'heureux artifice pour éluder +maintenant le trépas, que celui de persuader à son épouse qu'elle doit +mourir pour son époux!» + + * * * * * + +Puis un dialogue rapide, précipité, où les interlocuteurs s'accablent de +mots atroces comme ceux-ci. + +ADMÈTE. + +«La vieillesse a perdu toute honte. + +PHÉRÈS. + +«Épousez plusieurs femmes pour multiplier vos années! + + * * * * * + +ADMÈTE. + +«Allez, vous et votre indigne femme, allez traîner une misérable +vieillesse sans enfants, quoique je vive encore; voilà le prix de votre +lâcheté. Je ne veux plus rien de commun avec vous, pas même la demeure, +et que ne puis-je avec bienséance vous interdire votre palais! Je ne +rougirais pas de le faire en public.» + +On ne peut lire cela sans frémir. Shakspeare n'est pas allé plus loin. +Ces deux poëtes semblent avoir connu des replis inexplorés du cÅ“ur +humain, sombres cavernes dont les esprits ordinaires n'osent sonder la +noire profondeur, où seul le génie aux prunelles ardentes pénètre sans +crainte, pour en ressortir traînant au grand jour des monstres +invraisemblables. Invraisemblables, et trop réels! car où sont les +hommes qui refuseront le sacrifice de la femme même la plus aimée se +dévouant pour leur conserver la vie? Ils existent, sans doute; mais à +coup sûr ils sont aussi rares que les femmes capables d'un pareil +dévouement. Chacun de nous peut dire: Il me semble que je suis de +ceux-là . Mais le poëte philosophe répondra: Hélas! vous vous trompez +peut-être; vous aimeriez mieux gémir que mourir. + +Phérès a raison: _Chacun est ici-bas pour soi. La lumière du jour vous +est précieuse et douce, pensez-vous qu'elle me le soit moins?_ Molière, +vingt siècles plus tard, a fait dire à l'un de ses plus honnêtes +personnages parlant de son corps: «Guenille si l'on veut, ma guenille +m'est chère.» Et la Fontaine a dit presque dans les mêmes termes que +l'Admète d'Euripide: + + Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret. + +Au milieu de ces scènes terribles, où le cÅ“ur du jeune roi se montre +exaspéré par la douleur jusqu'à l'impiété parricide, survient un +étranger. «O habitants de Phères, dit-il, trouverai-je Admète dans ce +palais?» C'est Hercule, ce chevalier errant de l'antiquité. Il va, +obéissant à un ordre d'Eurystée, roi de Tyrinthe, enlever à Diomède, +fils de Mars, ses chevaux anthropophages, que Diomède lui seul a pu +dompter jusqu'à ce jour. En passant à Phères pour remplir cette +dangereuse mission, le vaillant fils d'Alcmène veut voir son ami. Admète +s'avance et l'invite à entrer dans son palais. Mais l'air consterné du +jeune roi étonne Hercule et l'arrête sur le seuil hospitalier. «Quel +malheur t'a frappé? as-tu perdu ton père?--Non.--Ton fils?--Non.--Alceste? +Je sais qu'elle s'est engagée à mourir pour toi...» Admète dissimule +encore et assure à Hercule que la femme qu'on pleure est une étrangère +élevée dans le palais. Il craint, en avouant la vérité, que son ami ne +refuse l'hospitalité qui lui est offerte dans cette demeure désolée. Et +ce serait pour lui un nouveau malheur. Hercule entre enfin, se laisse +conduire dans l'appartement qui lui est destiné, où les esclaves lui +préparent un festin somptueux. Et le roi ajoute ces mots touchants: +«Fermez le vestibule du milieu. Ce serait une indécence de troubler un +festin par des cris et des larmes. Il faut épargner aux yeux et aux +oreilles de l'hôte que nous recevons le triste appareil des +funérailles.» Hercule, rassuré tant bien que mal, se met à table, se +couronne de myrte, mange, boit, s'enivre un peu, fait retentir le palais +de ses chants, jusqu'au moment où, frappé de la stupeur des esclaves qui +le servent, il les interpelle et apprend enfin la vérité. «Alceste est +morte! Dieux! et comment dans cette situation avez-vous eu le moindre +égard à l'hospitalité?» (Shakspeare fait dire aussi par Cassius à Brutus +qu'il vient d'insulter: Porcia est morte! et tu ne m'as pas tué!) + +HERCULE. + +«Alceste n'est plus. Cependant, malheureux, j'ai fait éclater ma joie +dans un festin; j'ai couronné ma tête de fleurs dans la maison d'un ami +désespéré. C'est toi qui es coupable de ce crime. Que ne me +découvrais-tu ce funeste mystère? Où est le tombeau? Parle. Quelle route +dois-je suivre? + +L'OFFICIER. + +«Celle qui conduit à Larisse. A l'issue du faubourg, le tombeau +s'offrira d'abord à vos yeux.» + +Hercule alors se rend au tombeau royal, se place auprès en embuscade, +s'élance sur Oreus, au moment où il vient pour boire le sang des +victimes, et malgré ses efforts le contraint à lui rendre Alceste +vivante. Revenu avec elle au palais, il la présente voilée à Admète. «Tu +vois cette femme, lui dit-il, je te la confie et j'attends de ton amitié +que tu la gardes jusqu'à ce qu'après avoir tué Diomède et enlevé ses +coursiers je revienne triomphant.» + +Admète le conjure de ne pas exiger ce service, la vue seule d'une femme +lui rappelant Alceste lui déchirerait le cÅ“ur. + +L'insistance d'Hercule devient telle, qu'Admète n'ose refuser sa demande +et tend la main à la femme voilée. Hercule satisfait lève aussitôt le +voile qui cache les traits de l'inconnue, et Admète éperdu reconnaît +Alceste. Mais pourquoi reste-t-elle immobile et sans voix? Dévouée aux +divinités infernales, il faut qu'elle soit purifiée, et ce n'est que +dans trois jours qu'elle sera complétement rendue à la tendresse de son +heureux époux. Des réjouissances publiques sont ordonnées; Hercule part +pour son périlleux voyage, et la tragédie finit par cette moralité du +chÅ“ur: + +«Que les dieux font jouer des ressorts extraordinaires pour parvenir aux +fins qu'ils su proposent! C'est par leur secrète puissance que les +grands événements qu'ils ménagent semblent éclore contre l'attente des +mortels. Tel est le prodige qui fait notre admiration et notre joie.» + +Nos charpentiers ou charpenteurs de drames sont autrement forts +qu'Euripide, et on le voit par cette rapide analyse du poëme grec, +l'_Alceste_ ressemble si peu à leurs pièces, qu'ils ont raison de dire: +«Il n'y a pas de pièce là -dedans.» + +Voyons maintenant ce que cette donnée du dévouement conjugal est devenue +entre les mains de Quinault, qui ne fut pas non plus, on le sait, un +très-habile charpentier. + +L'opéra débute, comme la plupart des ouvrages de ce temps composés pour +l'Académie royale de musique, par un prologue. Dans ce prologue, les +nymphes de la Seine, de la Marne et des Tuileries expriment leur désir +de voir revenir le roi et font des reproches à la Gloire de le retenir +si longtemps. + + Tout languit avec moi dans ces lieux pleins d'appas. + Le héros que j'attends ne reviendra-t-il pas? + Serai-je toujours languissante + Dans une si cruelle attente? + +Quand les nymphes de la Seine, de la Marne et des Tuileries, les +Plaisirs et la Gloire, les naïades et les hamadryades françaises ont +chanté assez de fadeurs, la pièce commence. + +Alceste vient d'épouser Admète. Deux prétendants évincés brûlent pour +elle: ce sont Hercule et Lycomède, frère de Thétis, et roi de l'île de +Scyros. Sous prétexte de la faire assister à une fête nautique, Lycomède +invite Alceste à venir sur un de ses vaisseaux. A peine l'imprudente +princesse, qui ne s'est pas fait accompagner par son mari, y est-elle +montée, que le perfide Lycomède lève l'ancre, et, aidé par sa sÅ“ur +Thétis qui lui envoie des vents favorables, il conduit Alceste à Scyros. +Le rapt est consommé. Les deux rivaux de Lycomède se mettent aussitôt à +la poursuite du ravisseur. Hercule et Admète arrivent à Scyros, +assiégent la ville, en enfoncent les portes, mettent tout à feu et à +sang en chantant: + + Donnons, donnons, donnons de toutes parts. + Que chacun à l'envi combatte, + Que l'on abatte + Les tours et les remparts. + +Alceste est reprise, et probablement Lycomède est tué, car on n'entend +plus parler de lui. Mais, dans le combat, Admète est grièvement blessé, +il va mourir si quelqu'un ne meurt volontairement à sa place. Le théâtre +représente un grand monument élevé par les arts. Un autel _vide_ paraît +au milieu pour servir à porter l'image de la personne qui s'immolera +pour Admète. Cette personne ne se présente pas; alors Alceste se dévoue. +L'autel s'ouvre et l'on voit sortir l'image d'Alceste qui se perce le +sein. La voilà descendue aux sombres bords. Désolation générale. +Hercule, qui allait partir pour _vaincre un tyran_ quelconque, se ravise +alors et tient à Admète cet étrange langage: + + J'aime Alceste; il est temps de ne m'en plus défendre; + Elle meurt; ton amour n'a plus rien à prétendre. + Admète, cède-moi la beauté que tu perds; + Au palais de Pluton j'entreprends de descendre: + J'irai jusqu'au fond des enfers + Forcer la mort à me la rendre. + +Admète consent à cette étrange transaction et répond à Hercule: + + Qu'elle vive pour vous avec tous ses appas, + Admète est trop heureux pourvu qu'Alceste vive. + +Le grand Alcide arrive au bord du Styx. Il y trouve Caron repoussant à +grand coups d'aviron les misérables ombres qui n'ont pas de quoi payer +leur passage. + +UNE OMBRE _qui n'a pas d'argent_. + + Hélas! Caron, hélas! hélas! + +CARON. + + Crie hélas! tant que tu voudras; + Rien pour rien en tous lieux est une loi suivie; + Les mains vides sont sans appas, + Et ce n'est point assez de payer dans la vie, + Il faut encor payer au delà du trépas. + +Hercule s'élance dans la barque, qui craque sous son poids et fait eau +de toutes parts. Il parvient néanmoins sur l'autre bord. Arrivé près du +palais de Pluton, Alecton donne l'alarme. Pluton furieux s'écrie: + + Qu'on arrête ce téméraire; + Armez-vous, amis, armez-vous. + Qu'on déchaîne Cerbère, + Courez tous, courez tous. + +On entend aboyer Cerbère. + +Mais Proserpine est touchée de l'amour d'Alcide pour Alceste, et décide +Pluton à la lui rendre. + + Il faut que l'amour extrême + Soit plus fort + Que la mort, + +Alceste, revenue sur la terre, pleure en apprenant qu'elle est devenue +la propriété de son libérateur. Admète, de son côté, n'est pas gai. +Hercule s'aperçoit de toutes ces tristesses. + + Vous détournez les yeux! je vous trouve insensible! + +ALCESTE. + + Je fais ce qui m'est possible + Pour ne regarder que vous. + +Ceci ne fait pas le compte d'Hercule; mais comme après tout ce demi-dieu +est un brave homme, il fait un effort sur lui-même, et, remettant +Alceste à son époux, il lui chante: + + Non, vous ne devez pas croire + Qu'un vainqueur des tyrans soit tyran à son tour. + Sur l'enfer, sur la mort j'emporte la victoire; + Il ne manque plus à ma gloire + Que de triompher de l'Amour. + +Et voilà pourquoi ce curieux opéra s'appelle _Alceste ou le Triomphe +d'Alcide_. On trouve encore dans cette tragédie lyrique beaucoup +d'autres personnages que je n'ai pas désignés. Il y a, entre autres, une +petite drôlesse de quinze ans, suivante d'Alceste, aimée de Lycas et de +Straton, confidents d'Hercule et de Lycomède, et qui débite des +moralités de cette force quand ses deux amoureux la pressent de faire un +choix entre eux: + + Je n'ai point de choix à faire: + Parlons d'aimer et de plaire, + Et vivons toujours en paix. + L'hymen détruit la tendresse + Il rend l'amour sans attraits: + Voulez-vous aimer sans cesse? + Amants, n'épousez jamais. + +Boileau, convenons-en, n'avait pas grand tort de fustiger cette poésie +de confiseur et de perruquier: + + Et tous ces lieux communs de morale lubrique + Que Lulli réchauffa des sons de sa musique. + +Seulement il aurait dû dire: que Lulli _refroidit_, car rien de glacial, +de languissant, de plat, de misérable comme les sons de cette musique à +la fois vieillote et enfantine. + +L'excellent chanteur Alizard a fait entendre plusieurs fois dans les +concerts, et non sans succès, la scène de Caron avec les ombres. + +Le rhythme donne à ce morceau une certaine rondeur bouffonne qui +plaisait au public et qu'on applaudissait en riant, sans savoir +précisément si l'on riait des paroles ou de la musique. L'expression de +la partie de chant est vraie, et le thème: + + Il faut passer tôt ou tard, + Il faut passer dans ma barque, + +convient on ne peut mieux au caractère d'un Caron demi-grotesque tel que +celui de Quinault. + +Au reste, si l'on veut avoir aujourd'hui une idée assez juste du style +musical de Lulli, on le peut en écoutant au Théâtre-Français les +morceaux qu'il écrivit pour les comédies de Molière, et sa musique +d'_Alceste_ a la couleur, le ton et toutes les allures de celle du +_Bourgeois gentilhomme_. + +Il n'avait que de très-rares idées et appliquait à tous les genres le +seul procédé de composition qu'il connût. Cela devait être chez les +musiciens de l'enfance de l'art, et c'est ainsi que Palestrina, dans un +genre essentiellement différent, composa des chansons de table +semblables à ses messes, et que tant d'autres ont fait des messes +semblables à des chansons de table. + +Une opinion assez répandue attribue la monotonie des Å“uvres des +très-anciens compositeurs au peu de ressources dont ils disposaient; on +dit: «Les instruments dont nous nous servons n'étaient pas inventés.» +C'est une erreur évidente; Palestrina n'écrivait que pour des voix, et +les chanteurs de son époque étaient probablement fort capables +d'exécuter autre chose que des contre-points à cinq ou six parties. +Quant aux instrumentistes, bien qu'ils fussent, au temps de Lulli, peu +exercés et d'une infériorité incontestable relativement aux nôtres, un +compositeur moderne de talent pourrait tirer un assez grand parti de +ceux qu'il avait à ses ordres. Il ne faut pas attribuer une telle +importance aux moyens matériels de l'art des sons. Une sonate de +Beethoven, exécutée sur une épinette, n'en restera pas moins une +merveille d'inspiration, quand tant d'autres que je pourrais citer, +exécutées sur le plus magnifique des pianos d'Érard ou de Broadwood, +demeureront des non-sens et des platitudes. + +Les arts enfants ne connaissent pas tous les mots de leur langue, et une +foule de préjugés dont ils sont fort lents à se débarrasser les +empêchent d'ailleurs de les apprendre. Qu'un homme doué d'un vrai +génie, de cette réunion de facultés qui comporte nécessairement, avec la +puissance créatrice, le bon sens à sa plus haute expression, la force, +l'esprit, le courage et un certain mépris des jugements de la foule, +paraisse à ces époques crépusculaires, et, en dépit de tous les +obstacles, il fait faire à l'art spécial auquel il s'est voué, un +mouvement subit de progression, s'il ne peut à lui seul opérer son +émancipation complète. Tel fut Gluck, dont nous allons étudier la grande +Å“uvre. + +Nous avons vu ce que l'_Alceste_ d'Euripide était devenue entre les +mains de Quinault et l'étrange poésie + + Que Lulli refroidit des sons de sa musique. + +Plus tard, un homme qui n'était pas, comme le musicien florentin, +_écuyer_, _conseiller_, _secrétaire du roi maison couronne de France et +de ses finances_, pas même _surintendant de la musique_ d'une majesté +quelconque, mais qui avait une puissante intelligence, un cÅ“ur chaud +plein de l'amour du beau, et un esprit hardi, Gluck enfin jeta les yeux +sur l'_Alceste_ d'Euripide et la choisit pour texte d'un opéra. Il +comptait écrire cet ouvrage d'un style tel, que ce fût le point de +départ d'une révolution radicale dans la musique dramatique. Gluck +vivait alors à Vienne, après avoir fait un long séjour en Italie. Et +c'est pendant ce voyage qu'il avait pris en si profond mépris le système +de composition musicale, seul alors en usage dans les théâtres, qui +choquait à la fois le bon sens et les plus nobles instincts du cÅ“ur +humain, d'après lequel un opéra devait être en général un prétexte pour +faire briller des chanteurs venant sur la scène _jouer du larynx_ comme +dans un concert les virtuoses y viennent jouer de la clarinette ou du +hautbois. + +Il vit que l'art musical possédait une puissance bien autrement grande +que celle de chatouiller l'oreille par d'agréables vocalisations, et il +se demanda pourquoi cette puissance expressive, qu'on ne pouvait +méconnaître dans la mélodie, dans l'harmonie et aussi dans +l'instrumentation, ne serait pas employée à produire des Å“uvres +raisonnables, émouvantes, dignes enfin de l'intérêt d'un auditoire +sérieux et des gens de goût. Sans exclure la sensation, il voulut que la +part fût faite au sentiment; sans considérer la poésie comme l'objet +principal de l'opéra, il pensa qu'elle devait être unie à la musique, de +telle sorte qu'il ne pût résulter de cette union qu'un seul tout dont la +force expressive serait incomparablement plus grande que celle de l'un +ou de l'autre art pris isolément. Un poëte italien qui se trouvait alors +à Vienne et avec lequel il eut de fréquents entretiens à ce sujet, +entrant avec chaleur et conviction dans ses vues, l'aida à faire le plan +de cette indispensable réforme et devint, comme nous le verrons, son +intelligent collaborateur. + +Il ne faut pas croire pourtant que Gluck se soit avisé tout d'un coup +pour _Alceste_ d'introduire sur la scène la musique expressive et +dramatique. _Orfeo_, qui précéda _Alceste_, prouve le contraire. Depuis +longtemps d'ailleurs il avait préludé à cette hardiesse; son instinct +l'y poussait, et déjà , en maint endroit de ses partitions italiennes, +écrites en Italie pour des Italiens, il avait osé produire des morceaux +du style le plus sévère, le plus expressif et le plus noblement beau. La +preuve qu'ils méritent ces éloges, c'est que plus tard il les a lui-même +trouvés dignes de prendre place dans ses plus illustres partitions +françaises, pour lesquelles on croit à tort qu'ils furent écrits, tant +ils ont été adaptés avec soin à de nouvelles scènes et mis en Å“uvre +avec sagacité. + +L'air de _Telemaco_: «_Umbra mesta del padre_» dans l'opéra italien de +ce nom, a été transformé en un duo aujourd'hui fameux de l'_Armide_: +«Esprits de haine et de rage.» On peut citer encore parmi les morceaux +de cette partition italienne, qu'il a en quelque sorte dépouillée au +bénéfice de ses opéras français, un air d'_Ulysse_ qui sert de thème à +l'introduction instrumentale de l'ouverture d'_Iphigénie en Aulide_; un +autre air de _Télémaque_, dont une grande partie se retrouve dans celui +d'Oreste d'_Iphigénie en Tauride_: «Dieux qui me poursuivez;» la scène +tout entière de Circé évoquant les esprits infernaux pour changer en +bêtes les compagnons d'Ulysse, qui est devenue celle de la Haine dans +_Armide_; le grand air de Circé, dont l'auteur a fait, en en développant +un peu l'orchestration, l'air en _la_ au quatrième acte d'_Iphigénie en +Tauride_: «Je t'implore et je tremble;» l'ouverture, qu'il a seulement +enrichie d'un thème épisodique, pour la faire précéder l'opera +d'_Armide_. On se prend à regretter qu'il n'ait pas complété le pillage +de _Telemaco_, en employant quelque part l'adorable air de la nymphe +Asteria: + + _Ah! l'ho presente ognor_, + +une merveille. L'expression des regrets d'un amour dédaigné est telle +dans cette élégie, que jamais, depuis lors, chez aucun maître, ni chez +Gluck lui-même, elle ne revêtit une forme aussi belle et n'emprunta à un +cÅ“ur brisé des accents aussi mélodieusement douloureux. + +Enfin, pour terminer la liste des emprunts que Gluck a faits à ses +partitions italiennes, et où nous trouvons la preuve évidente qu'il +avait écrit de la musique _dramatique_ bien longtemps avant de produire +_Alceste_, citons encore l'air immortel: «O malheureuse Iphigénie» de +l'_Iphigénie en Tauride_, tiré tout entier de son opéra italien de +_Tito_; le charmant chÅ“ur de l'_Alceste_ française: «Parez vos fronts +de fleurs nouvelles;» le chÅ“ur final d'_Iphigénie en Tauride_: «Les +dieux longtemps en courroux,» tirés l'un et l'autre de la partition +d'_Elena e Paride_. + +Le choix du sujet qu'il voulait traiter dans un nouvel opéra étant tombé +sur l'_Alceste_ d'Euripide, Calsabigi, alors poëte de la cour de +Marie-Thérèse, et qui comprenait bien le génie et les intentions de +Gluck, se mit à l'Å“uvre. Il élagua prudemment du poëme grec tout ce +que nous appelons aujourd'hui des défauts, et sut en faire jaillir des +situations nouvelles fort dramatiques et on ne peut plus favorables, il +faut en convenir, aux grands développements d'un opéra. Il supprima +seulement, et il eut grand tort, je le crois, le personnage d'Hercule, +dont il était possible de tirer un si heureux parti. Au début de +l'action, dans son poëme, le peuple thessalien est assemblé devant le +palais de Phérès, attendant des nouvelles de la santé d'Admète, +gravement malade. Un héraut annonce à la foule consternée que le roi +touche à ses derniers moments. La reine paraît suivie de ses enfants, et +invite le peuple à se rendre avec elle au temple d'Apollon pour implorer +ce dieu en faveur d'Admète. + +La décoration change et la cérémonie religieuse commence dans le temple. +Le prêtre consulte les entrailles des victimes, et, saisi de terreur, +annonce que le dieu va parler. Tous se prosternent, et au milieu d'un +silence solennel la voix de l'oracle fait entendre ces mots: + + _Il re morrà s'altro per lui non more._ + + Le roi doit mourir aujourd'hui. + Si quelque autre au trépas ne se livre pour lui. + +Le prêtre interroge la foule consternée: «Qui de vous à la mort veut +s'offrir? Personne ne répond!... Votre roi va mourir!» Le peuple se +disperse en tumulte et laisse la malheureuse reine à demi évanouie au +pied de l'autel. Mais Admète ne mourra pas; Alceste, dans un mouvement +sublime de tendresse héroïque, s'approche de la statue d'Apollon et jure +solennellement de donner sa vie pour son époux. Le prêtre rentre +annoncer à Alceste que son sacrifice est accepté, et qu'à la fin du jour +les ministres du dieu des morts viendront l'attendre aux portes de +l'enfer. Cet acte est rempli de mouvement et excite de vives émotions. +Au second, toute la ville de Phères est dans l'ivresse, Admète est +rétabli; nous le voyons, plein de joie, recevoir les félicitations de +ses amis. Mais Alceste ne paraît pas, et le roi s'inquiète de son +absence. Elle est au temple, dit-on, elle est allée remercier les dieux +du rétablissement du roi. Alceste revient, et malgré tous ses efforts, +loin de partager l'allégresse publique, elle laisse échapper de +douloureux sanglots. Admète la supplie et lui ordonne enfin de faire +connaître la cause de ses larmes, et la malheureuse femme avoue la +vérité. Désespoir du roi, qui refuse d'accepter cet affreux sacrifice; +il jure que si Alceste s'obstine à l'accomplir, il n'en mourra pas +moins. + +Cependant l'heure approche; Alceste a pu échapper à la surveillance du +roi et s'est rendue à l'entrée du Tartare: «Que veux-tu? lui crient des +voix invisibles. Le moment n'est pas encore venu; attends que le jour +ait fait place aux ténèbres; tu n'attendras pas longtemps.» A ces +étranges et lugubres accents, aux sombres lueurs qui s'échappent de +l'antre infernal, Alceste sent la raison l'abandonner; elle court +éperdue autour de l'autel de la mort, chancelante, à demi folle de +terreur, et pourtant elle persiste dans son dessein. Admète accourt et +redouble de supplications pour l'empêcher de l'exécuter. Pendant ce +déchirant débat l'heure est venue; une divinité infernale, sortant de +l'abîme, vient s'abattre sur l'autel de la Mort, du haut duquel elle +somme la reine de tenir sa promesse. + +Du bord du Styx Caron, le funèbre nocher, appelle Alceste en sonnant à +trois reprises de sa conque aux sons rauques et caverneux. Le dieu des +enfers laisse pourtant encore un refuge à Alceste contre sa terrible +résolution; il peut la relever de son vÅ“u; mais si elle le révoque +Admète à l'instant mourra. «Qu'il vive! s'écrie-t-elle, et des enfers +montrez-moi le chemin!» Aussitôt, malgré les cris d'Admète, une troupe +de démons vient saisir la reine et l'entraîne au Tartare. Dans le drame +de Calsabigi, Apollon, bientôt après, apparaissait dans un nuage et +rendait Alceste vivante à son époux. Dans la pièce française, ce +dénoûment avait été d'abord conservé; quelques années après la première +représentation, le bailli Durollet, auteur de la traduction de +l'_Alceste_ italienne, crut devoir faire brusquement intervenir Hercule; +et c'est lui maintenant qui descend aux enfers et en ramène Alceste. +Apollon n'en paraît pas moins, mais seulement pour féliciter le héros de +sa belle action et lui annoncer que sa place est déjà marquée au rang +des dieux. + +On le voit, Calsabigi s'est conformé aux exigences du goût et des mÅ“urs +modernes dans l'arrangement de son drame; il y a un nÅ“ud, une action, +on y trouve les surprises voulues. Admète, loin d'accepter le dévouement +de la reine, tombe dans le désespoir quand il en est instruit. La scène +du temple, qui ne se trouve pas et ne pouvait se trouver dans Euripide, +est d'une saisissante majesté. Le caractère d'Alceste, au cÅ“ur noble +mais non intrépide, qui tremble devant l'accomplissement d'un vÅ“u +qu'elle ne remplit pas moins, est bien soutenu. Les réjouissances +publiques après le rétablissement du roi forment le contraste le plus +dramatique avec la douleur de la reine, obligée d'y assister et qui ne +peut contenir ses larmes. + +Mais, quoi qu'en ait dit Gluck dans son épître dédicatoire adressée à +l'archiduc Léopold, grand-duc de Toscane, il y a dans le poëme +d'_Alceste_ peu de variété. Les accents de douleur, d'effroi, de +désespoir s'y succèdent presque continuellement, et il est impossible +que le public n'en soit pas promptement fatigué. De là les reproches +qu'on fit à la musique de Gluck à Vienne et à Paris, reproches que la +pièce seule méritait. On ne saurait au contraire assez admirer la +richesse d'idées, l'inspiration constante, la véhémence des accents avec +lesquelles, d'un bout à l'autre de sa partition, Gluck a su combattre, +autant qu'il était possible, cette fâcheuse monotonie. + +Nous avons, il y a plus de vingt ans, examiné déjà avec quelques détails +le système de Gluck et l'exposé qu'il en fait dans l'épître dédicatoire +qui sert de préface à l'_Alceste_ italienne. On nous permettra d'y +revenir en y ajoutant quelques observations nouvelles. + +«Lorsque j'entrepris, dit-il, de mettre en musique l'opéra d'_Alceste_, +je me proposai d'éviter tous les abus que la vanité mal entendue des +chanteurs et l'excessive complaisance des compositeurs avaient +introduits dans l'opéra italien, et qui du plus pompeux et du plus beau +de tous les spectacles en avaient fait le plus ennuyeux et le plus +ridicule; je cherchai à réduire la musique à sa véritable fonction, +celle de seconder la poésie pour fortifier l'expression des sentiments +et l'intérêt des situations sans interrompre l'action et la refroidir +par des ornements superflus; je crus que la musique devait ajouter à la +poésie ce qu'ajoutent à un dessin correct et bien composé la vivacité +des couleurs et l'accord heureux des lumières et des ombres qui servent +à animer les figures sans en altérer les contours. + +«Je me suis bien gardé d'interrompre un acteur dans la chaleur du +dialogue, pour lui faire attendre la fin d'une ritournelle, ou de +l'arrêter au milieu de son discours sur une voyelle favorable, soit pour +déployer dans un long passage l'agilité de sa belle voix, soit pour +attendre que l'orchestre lui donnât le temps de reprendre haleine pour +faire une cadence. Je n'ai pas cru devoir passer rapidement sur la +seconde partie d'un air, bien qu'elle fût la plus passionnée et la plus +importante, et finir l'air quand le sens ne finit pas, pour donner +facilité au chanteur de faire voir qu'il peut varier capricieusement un +passage de diverses manières; en somme, j'ai tenté de bannir tous ces +abus contre lesquels depuis longtemps réclamaient en vain le bon sens et +la raison. + +«J'ai imaginé que l'ouverture devait prévenir les spectateurs sur le +caractère de l'action qu'on allait mettre sous leurs yeux et leur en +indiquer le sujet; que les instruments ne devaient être mis en action +qu'en proportion du degré d'intérêt ou de passion, et qu'il fallait +éviter de laisser dans le dialogue une disparate trop tranchante entre +l'air et le récitatif, ne pas tronquer à contre-sens la période et ne +pas interrompre mal à propos le mouvement et la chaleur de la scène. +J'ai cru encore que mon travail devait avoir surtout pour but de +chercher une belle simplicité, et j'ai évité de faire parade de +difficultés aux dépens de la clarté; je n'ai attaché aucun prix à la +découverte d'une nouveauté, à moins qu'elle ne fût naturellement donnée +par la situation et liée à l'expression; enfin il n'y a aucune règle que +je n'aie cru devoir sacrifier de bonne grâce en faveur de l'effet.» + +Cette profession de foi nous paraît admirable, en général, de franchise +et de raison; les points de doctrine qui en forment le fond, et dont on +a fait depuis quelques années un abus si monstrueux et si ridicule, sont +basés sur des raisonnements fort justes et sur un profond sentiment de +la vraie musique dramatique. A part quelques-uns que nous signalerons +tout à l'heure, ces principes sont d'une telle excellence, qu'ils ont +été en grande partie suivis par la plupart des grands compositeurs de +toutes les nations. Maintenant Gluck, en promulguant cette théorie dont +le moindre sentiment de l'art et même le simple bon sens démontraient à +son époque la nécessité, n'en a-t-il pas un peu exagéré en quelques +endroits les conséquences? C'est ce qu'on méconnaîtra difficilement +après un examen impartial, et lui-même dans ses ouvrages ne l'a pas +appliquée avec une rigoureuse exactitude. Ainsi, dans l'_Alceste_ +italienne, on trouve des récitatifs accompagnés seulement de la basse +chiffrée et probablement par les accords du cembalo (clavecin), comme il +était d'usage alors dans les théâtres italiens. Il résulte pourtant de +cette sorte d'accompagnement et de ce genre de récitation vocale une +_disparate fort tranchée_ entre le récitatif et l'air. + +Plusieurs de ses airs sont précédés d'un assez long solo instrumental; +il faut bien alors que le chanteur garde le silence et _attende la fin +de la ritournelle_. En outre, il emploie fréquemment une forme d'airs +qu'il aurait dû proscrire dans sa théorie sur la musique dramatique. Je +veux parler des airs à reprises dont chaque partie se dit deux fois sans +que cette répétition soit en rien motivée et comme si le public avait +demandé _bis_. Tel est l'air d'Alceste: + + Je n'ai jamais chéri la vie + Que pour te prouver mon amour; + Ah! pour te conserver le jour, + Qu'elle me soit cent fois ravie! + +Pourquoi, lorsque la mélodie est arrivée à la cadence sur le ton de la +dominante, recommencer sans le moindre changement ni dans la partie +vocale ni dans l'orchestre: + + Je n'ai jamais chéri la vie, etc.? + +A coup sûr le sens dramatique est choqué d'une pareille répétition, et +si quelqu'un a dû s'abstenir de cette faute contre le naturel et la +vraisemblance, c'est Gluck. Pourtant il l'a commise dans presque tous +ses ouvrages. On n'en trouve pas d'exemples dans la musique moderne, et +les compositeurs qui succédèrent à Gluck se sont montrés sous ce rapport +plus sévères que lui. + +Maintenant, quand il dit que la musique d'un drame lyrique n'a d'autre +but que d'ajouter à la poésie ce qu'ajoute le coloris au dessin, je +crois qu'il se trompe essentiellement. La tâche du compositeur dans un +opéra est, ce me semble, d'une bien autre importance. Son Å“uvre +contient à la fois le dessin et le coloris, et, pour continuer la +comparaison de Gluck, les paroles sont le _sujet_ du tableau, à peine +quelque chose de plus. L'expression n'est pas le seul but de la musique +dramatique; il serait aussi maladroit que pédantesque de dédaigner le +plaisir purement sensuel que nous trouvons à certains effets de mélodie, +d'harmonie, de rhythme ou d'instrumentation, indépendamment de tous +leurs rapports avec la peinture des sentiments et des passions du drame. +Et, de plus, voulût-on même priver l'auditeur de cette source de +jouissances et ne pas lui permettre de raviver son attention en la +détournant un instant de son objet principal, il y aurait encore à citer +un bon nombre de cas où le compositeur est appelé à soutenir seul +l'intérêt de l'Å“uvre lyrique. Dans les danses de caractère, par +exemple, dans les pantomimes, dans les marches, dans tous les morceaux +enfin dont la musique instrumentale fait seule les frais, et qui par +conséquent n'ont pas de paroles, que devient l'importance du poëte?... +La musique doit bien, là , contenir forcément le dessin et le coloris. + +Si l'on excepte quelques-unes de ces brillantes sonates d'orchestre où +le génie de Rossini se jouait avec tant de grâce, il est certain que, il +y a trente ans encore, la plupart des compilations instrumentales +honorées par les Italiens du nom d'ouvertures étaient de grotesques +non-sens. Mais combien ne devaient-elles pas être plus plaisantes il y a +cent ans, quand Gluck lui-même, entraîné par l'exemple, et qui +d'ailleurs il faut bien le reconnaître, ne fut pas à beaucoup près aussi +grand comme musicien proprement dit que comme musicien scénique, ne +craignait pas de laisser tomber de sa plume l'incroyable niaiserie +intitulée _Ouverture d'Orphée_! Il fit mieux pour _Alceste_ et surtout +pour _Iphigénie en Aulide_. Sa théorie des ouvertures expressives donna +l'impulsion qui produisit plus tard des chefs-d'Å“uvre symphoniques, +qui, malgré la chute ou l'oubli profond des opéras pour lesquels ils +furent écrits, sont restés debout, péristyles superbes de temples +écroulés. Pourtant, ici encore, en outrant une idée juste, Gluck est +sorti du vrai; non pas cette fois pour restreindre le pouvoir de la +musique, mais pour lui en attribuer un au contraire qu'elle ne possédera +jamais: c'est quand il dit que l'ouverture doit indiquer le _sujet_ de +la pièce. L'expression musicale ne saurait aller jusque-là ; elle +reproduira bien la joie, la douleur, la gravité, l'enjouement; elle +établira une différence saillante entre la joie d'un peuple pasteur et +celle d'une nation guerrière, entre la douleur d'une reine et le chagrin +d'une simple villageoise, entre une méditation sérieuse et calme et les +ardentes rêveries qui précèdent l'éclat des passions. Empruntant ensuite +aux différents peuples le style musical qui leur est propre, il est +bien évident qu'elle pourra faire distinguer la sérénade d'un brigand +des Abruzzes de celle d'un chasseur tyrolien on écossais, la marche +nocturne de pèlerins aux habitudes mystiques de celle d'une troupe de +marchands de bÅ“ufs revenant de la foire; elle pourra mettre l'extrême +brutalité, la trivialité, le grotesque, en opposition avec la pureté +angélique, la noblesse et la candeur. Mais si elle veut sortir de ce +cercle immense, la musique devra, de toute nécessité, avoir recours à la +parole chantée, récitée ou lue, pour combler les lacunes que ses moyens +d'expression laissent dans une Å“uvre qui s'adresse en même temps à +l'esprit et à l'imagination. Ainsi l'ouverture d'_Alceste_ annoncera des +scènes de désolation et de tendresse, mais elle ne saurait dire ni +l'objet de cette tendresse ni les causes de cette désolation; elle +n'apprendra jamais au spectateur que l'époux d'Alceste est un roi de +Thessalie condamné par les dieux à perdre la vie si quelqu'un ne se +dévoue à la mort pour lui; c'est là pourtant le _sujet_ de la pièce. +Peut-être s'étonnera-t-on de trouver l'auteur de cet article imbu de +tels principes, grâce à certaines gens qui l'ont cru ou ont feint de le +croire, dans ses opinions sur la puissance expressive de la musique, +aussi loin au delà du vrai qu'ils le sont en deçà , et lui ont, en +conséquence, prêté généreusement leur part entière de ridicule. Ceci +soit dit sans rancune, en passant. + +La troisième proposition dont je me permettrai de contester l'à -propos +dans la théorie de Gluck est celle par laquelle il déclare n'attacher +aucun prix à la _découverte d'une nouveauté_. On avait déjà barbouillé +bien du papier réglé à son époque, et une découverte musicale +quelconque, ne fût-elle qu'indirectement liée à l'expression scénique, +n'était pas à dédaigner. + +Pour toutes les autres, je crois qu'on ne saurait les combattre avec +chance de succès, voire même la dernière, qui annonce une indifférence +pour les règles que beaucoup de professeurs trouveront blasphématoire et +impie. Gluck bien qu'il ne fut pas, je le répète, un musicien +proprement dit de la force de quelques-uns de ses successeurs, l'était +pourtant assez pour avoir le droit de répondre à ses critiques ce que +Beethoven osa dire un jour: «Qui donc défend cette harmonie?--Fux, +Albrechtsberger et vingt autres théoriciens.--Eh bien, moi, je la +permets,» ou de leur faire encore cette réponse laconique d'un de nos +plus grands poëtes lisant une de ses Å“uvres devant le comité du +Théâtre-Français. Un des membres de l'aréopage l'ayant interrompu +timidement au milieu de sa lecture: «Qu'y a-t-il, monsieur? répliqua le +poëte avec un calme écrasant.--Mais il me semble... je trouve...--Quoi +donc, monsieur?--Que cette expression n'est pas française.--Elle le +sera, monsieur.» + +Cette superbe assurance convient même mieux au musicien qu'au poëte; il +est plus autorisé à croire possible l'admission de ses néologismes, sa +langue n'étant pas une langue de convention. + +Nous savons maintenant quelles furent les théories de Gluck sur la +musique dramatique. Certes, l'_Alceste_ est l'une des plus magnifiques +applications qu'il en ait faites, l'_Alceste_ française surtout. Pendant +les années qui séparent la composition de cet ouvrage à Vienne de sa +représentation à Paris, le génie de l'auteur semble s'être agrandi, +raffermi. L'opposition qu'il rencontra chez ses compatriotes comme chez +les Italiens paraît avoir doublé ses forces et donné plus de pénétration +à son esprit. De là l'admirable transformation de l'_Alceste_ italienne, +dont plusieurs morceaux ont été conservés intégralement, il est vrai, +dans l'opéra français (on ne voit pas trop, tant ils sont beaux, quelles +modifications l'auteur y aurait pu apporter), mais dont beaucoup +d'autres, au contraire (à une seule exception que nous signalerons), ont +reçu un perfectionnement sensible en passant sur notre scène et en +s'unissant à notre langue. Les contours mélodiques de ceux-là sont +devenus plus amples, plus nets, certains accents plus pénétrants, +l'instrumentation s'est enrichie en devenant plus ingénieuse, et en +outre un nombre assez grand de morceaux nouveaux, airs, chÅ“urs et +récitatifs, ont été ajoutes à la partition, dont le compositeur semble +avoir pétri l'élément musical, comme fait le sculpteur de la terre dont +il façonne sa statue. + +En relisant ce que j'écrivis autrefois sur la partition d'_Alceste_, je +trouve des critiques qui ne me paraissent plus justes. J'avais pourtant +été vivement frappé par toutes les beautés qu'elle contient, et certes +je n'oublierai jamais l'impression que je ressentis à la répétition +générale à laquelle j'assistai lors de la rentrée de madame Blanchu dans +le rôle principal, en 1825. Mais je me sentais alors si violemment +passionné pour cette Å“uvre, que la crainte de tomber dans un fanatisme +aveugle devint chez moi une préoccupation, et que je crus m'y soustraire +en cherchant à blâmer certaines choses que j'admirais en réalité. +Aujourd'hui je n'ai plus cette crainte, je suis sûr que mon admiration +n'est point aveugle, et je ne veux pas, par des scrupules déplacés, en +atténuer l'expression. + +L'ouverture, sans être très-riche d'idées, contient plusieurs accents +pathétiques et touchants; la couleur sombre y domine; l'instrumentation +n'en a pas l'éclat ni la violence des compositions instrumentales de +notre temps; elle est plus chargée et plus forte néanmoins que celle des +autres ouvertures de Gluck. Les trombones y figurent dès le +commencement; les trompettes et les timbales seules en sont exclues. Il +est bon de dire à ce sujet que, par une singularité dont on citerait peu +d'exemples, il n'y a pas une note de trompettes ni de timbales dans tout +l'opéra (à l'exception des deux trompettes qui se font entendre sur la +scène au moment où le héraut va parler au peuple). + +Ajoutons, pour détruire certaines erreurs assez répandues, que Gluck, +dans sa partition, a employé, avec les flûtes et les hautbois, les +clarinettes, les bassons, les cors et les trombones. Dans l'_Alceste_ +italienne il a souvent recouru aux cors anglais; mais cet instrument +n'étant pas connu en France quand il y arriva, il les remplaça partout +très-habilement, dans l'_Alceste_ française, par des clarinettes. Il n'y +a pas non plus de petites flûtes dans cet ouvrage; il en a banni tout ce +qui est criard, perçant et brutal, pour ne recourir qu'aux sonorités +douces ou grandioses. + +L'ouverture d'_Alceste_, ainsi que celles d'_Iphigénie en Aulide_, de +_Don Giovanni_, de _Démophoon_, ne finit pas complétement avant le lever +de la toile; elle se lie au premier morceau de l'opéra par un +enchaînement harmonique au moyen duquel la cadence se trouve suspendue +indéfiniment. Je ne vois pas trop, malgré l'emploi qu'en ont fait Gluck, +Mozart et Vogel, quel peut être l'avantage de cette forme inachevée pour +les ouvertures. Elles sont mieux liées à l'action, il est vrai; mais +l'auditeur, désappointé de se voir privé de la conclusion de la préface +instrumentale, en éprouve un instant de malaise fatal à ce qui précède, +sans être très-favorable à ce qui suit; l'opéra y gagne peu et +l'ouverture y perd beaucoup. + +Au lever de la toile, le chÅ“ur, entrant sur un accord qui rompt la +cadence harmonique de l'orchestre, s'écrie: «Dieux, rendez-nous notre +roi, notre père!» Cette exclamation nous fournit dès la première mesure +le sujet d'une observation applicable au tissu vocal de tous les autres +chÅ“urs de Gluck. + +On sait que la classification naturelle des voix humaines est celle-ci: +_soprano_ et _contralto_ pour les femmes, _ténor_ et _basse_ pour les +hommes. Les voix féminines se trouvant à l'octave supérieure des voix +masculines, et dans le même rapport entre elles, le _contralto_, dont +l'échelle est d'une quinte au-dessous de celle du _soprano_, est donc à +celui-ci exactement comme la _basse_ est au _ténor_. On prétendait à +l'Opéra, il y a trente ans encore, que la France ne produisait pas de +contralti. En conséquence, les chÅ“urs français ne possédaient que des +soprani, et les contralti s'y trouvaient remplacés par une voix criarde, +forcée et assez rare, qu'on appelait haute-contre, et qui n'est, à tout +prendre, qu'un premier ténor. + +Gluck, en arrivant à Paris, se vit forcé d'abandonner l'excellente +disposition chorale adoptée en Italie et en Allemagne, pour se conformer +à l'usage français. Il dérangea sa partie de contralto pour l'approprier +à la voix de haute-contre. Soixante ans après, on découvrit que la +nature produisait des contralti en France comme ailleurs. Nous possédons +en conséquence à l'Opéra aujourd'hui beaucoup de ces voix graves de +femmes et très-peu de hautes-contre. Ou a donc eu raison de rétablir +presque partout dans _Alceste_ la hiérarchie vocale naturelle que Gluck +avait observée dans sa partition italienne. Je dis que cette restitution +des contralti a été opérée _presque_ partout, parce qu'en effet elle ne +peut pas être faite sans restrictions; il est des chÅ“urs écrits pour +des voix d'hommes seulement, dans lesquels la partie de haute-contre +doit nécessairement rester aux premiers ténors. + +Le chÅ“ur «O dieux! qu'allons-nous devenir?» suivant l'annonce du +héraut, est plein d'une tristesse noble, qui fait mieux ressortir par sa +gravité l'agitation de la stretta qui lui succède: «Non, jamais le +courroux céleste,» dont les principaux dessins mélodiques sont aussi +bien déclamés et d'une accentuation aussi vraie que les plus savants +récitatifs. + +Il en est de même du chÅ“ur dialogué: «O malheureux Admète,» dont la +dernière phrase surtout, «malheureuse patrie!» est d'une poignante +vérité d'expression. + +Dans le récitatif d'Alceste à son entrée, l'âme tout entière de la jeune +reine se dévoile en quelques mesures. Le bel air: «Grands dieux, du +destin qui m'accable,» est à trois mouvements: un mouvement lent à +quatre temps, un autre à trois temps, et un allegro agité. C'est dans +cet agitato que se trouve ce bel accent d'orchestre, repris ensuite par +la voix, avec ces mots: «Quand je vous presse sur mon sein,» et dont un +musicien disait un jour: «C'est le _cÅ“ur de l'orchestre_ qui s'agite!» +Cet air présente, pour la diction des paroles, l'enchaînement des +phrases mélodiques et l'art de ménager la force des accents jusqu'à +l'explosion finale, des difficultés dont la plupart des cantatrices ne +se doutent pas. + +La troisième scène s'ouvre dans le temple d'Apollon. Entrent le +grand-prêtre, les sacrificateurs avec les trépieds enflammés et les +instruments du sacrifice, ensuite Alceste conduisant ses enfants, les +courtisans, le peuple. Ici Gluck a fait de la couleur locale s'il en fut +jamais; c'est la Grèce antique qu'il nous révèle dans toute sa +majestueuse et belle simplicité. Écoutez ce morceau instrumental, sur +lequel entre le cortége; entendez (si vous n'avez pas près de vous +quelque parleur impitoyable) cette mélodie douce, voilée, calme, +résignée, cette pure harmonie, ce rhythme à peine sensible des basses +dont les mouvements onduleux se dérobent sous l'orchestre, comme les +pieds des prêtresses sous leurs blanches tuniques; prêtez l'oreille à la +voix insolite de ces flûtes dans le grave, à ces enlacements des deux +parties de violon dialoguant le chant, et dites s'il y a en musique +quelque chose de plus beau, dans le sens antique du mot, que cette +marche religieuse. L'instrumentation en est simple, mais exquise; il n'y +a que les instruments à cordes et deux instruments à vent. Et là , comme +en maint autre passage de ses Å“uvres, se décèle l'instinct de l'auteur; +il a trouvé précisément les timbres qu'il fallait. Mettez deux hautbois +à la place des flûtes et vous gâterez tout. + +La cérémonie commence par une prière dont le grand-prêtre seul a +prononcé d'un ton solennel les premiers mots: «Dieu puissant, écarte du +trône,» entrecoupés de trois larges accords d'ut pris à demi-voix, puis +enflés jusqu'au _fortissimo_ par les instruments de cuivre. Rien de plus +imposant que ce dialogue entre la voix du prêtre et cette harmonie +pompeuse des _trompettes sacrées_. Le chÅ“ur, après un court silence, +reprend les mêmes paroles dans un morceau assez animé à six-huit, dont +la forme et la mélodie frappent d'étonnement par leur étrangeté. On +s'attend, en effet, à ce qu'une prière soit d'un mouvement lent et dans +une mesure tout autre que la mesure à six-huit. Pourquoi celle-ci, sans +perdre de sa gravité, joint-elle à une espèce d'agitation tragique un +rhythme fortement marqué et une instrumentation éclatante? Je penche +fort à croire que certaines cérémonies religieuses de l'antiquité étant +accompagnées, dit-on, de saltations ou danses symboliques, Gluck, +préoccupé de cette idée, aura voulu donner à sa musique un caractère en +rapport avec cet usage présumé. L'impression produite à la +représentation par ce chÅ“ur semble prouver que malgré l'ignorance où +sont les plus habiles chorégraphes sur le rituel des anciens sacrifices, +son sens poétique n'a pas abusé le compositeur en le guidant dans cette +voie. + +Le récitatif obligé du grand-prêtre: «Apollon est sensible à nos +gémissements,» est évidemment la plus ingénieuse et la plus étonnante +application de cette partie du système de l'auteur, qui consiste à +n'employer les masses instrumentales qu'en proportion du _degré +d'intérêt et de passion_. Ici les instruments à cordes débutent seuls +par un unisson dont le dessin se reproduit jusqu'à la fin de la scène +avec une énergie croissante. Au moment où l'exaltation prophétique du +prêtre commence à se manifester: «Tout m'annonce du dieu la présence +suprême,» les seconds violons et les altos entament un _tremulando_ +arpégé, qui, s'il est bien exécuté en écrasant les cordes près du +chevalet, produit un effet semblable au bruit d'une cataracte, et sur +lequel tombe de temps en temps un coup violent des basses et des +premiers violons. Les flûtes, les hautbois et les clarinettes n'entrent +que successivement dans les intervalles des exclamations du pontife +inspiré; les cors et les trombones se taisent toujours. Mais à ces mots: + + Le saint trépied s'agite, + Tout se remplit d'un juste effroi! + +la masse de cuivre vomit sa bordée si longtemps contenue, les flûtes et +les hautbois font entendre leurs cris féminins; le frémissement des +violons redouble, la marche terrible des basses ébranle tout +l'orchestre: «Il va parler!» puis un silence subit: + + Saisi de crainte et de respect. + Peuple, observe un profond silence. + Reine, dépose à son aspect + Le vain orgueil de la puissance! + Tremble!... + +Ce dernier mot, prononcé sur une seule note soutenue, pendant que le +prêtre, promenant sur Alceste un regard égaré, lui indique du geste le +degré inférieur de l'autel où elle doit incliner son front royal, +couronne d'une manière sublime cette scène extraordinaire. C'est +prodigieux, c'est de la musique de géant, dont jamais avant Gluck on +n'avait soupçonné l'existence. + +Après un long silence général, dont le compositeur, avec une précision +qui n'était pas dans ses habitudes, a déterminé exactement la durée en +faisant compter aux voix et aux instruments deux mesures et demie, on +entend la voix de l'oracle: + + Le roi doit mourir aujourd'hui, + Si quelque autre au trépas ne se livre pour lui. + +Cette phrase, dite presque en entier sur une seule note, et les sombres +accords de trombones qui l'accompagnent ont été imités ou plutôt copiés +par Mozart dans _Don Giovanni_, pour les quelques mots prononcés par la +statue du commandeur dans le cimetière. Le chÅ“ur à demi-voix qui suit +est d'un grand caractère; c'est bien la stupeur et la consternation d'un +peuple dont l'amour pour son roi ne va pas jusqu'à se dévouer pour lui. +L'auteur a supprimé dans l'opéra français un second chÅ“ur qui, dans +l'_Alceste_ italienne, murmurait derrière la scène les mots: _Fuggiamo! +fuggiamo!_ pendant que le premier chÅ“ur, tout entier à son étonnement, +répétait sans songer à fuir: _Che annunzio funesto!_ (quel oracle +funeste!) A la place de ce deuxième chÅ“ur, il a fait parler le +grand-prêtre d'une façon tout à fait naturelle et dramatique. Nous +indiquerons à ce sujet une tradition importante dont l'oubli +affaiblirait l'effet de la péroraison de cette admirable scène. Voici en +quoi elle consiste: à la fin du _largo_ à trois temps qui précède la +_coda_ agitée «Fuyons, nul espoir ne nous reste,» le rôle du +grand-prêtre indique, dans la partition, ces mots: «Votre roi va +mourir!» sous les notes _ut ut ré ré ré fa_, dans le _medium_ et placées +sur l'avant-dernier accord du chÅ“ur. A l'exécution, au contraire, le +grand-prêtre attend que le chÅ“ur ne se fasse plus entendre, et au +milieu de ce silence de mort il lance à l'_octave supérieure_ son: +«Votre roi va mourir!» comme le cri d'alarme qui donne à cette foule +épouvantée le signal de la fuite. Ce changement fut, dit-on, indiqué aux +répétitions par Gluck lui-même, qui négligea de le faire reproduire dans +sa partition. + +Tous alors de se disperser en tumulte sur un chÅ“ur d'un admirable +laconisme, abandonnant Alceste évanouie au pied de l'autel. + +J. J. Rousseau a reproché à cet _allegro agitato_ d'exprimer aussi bien +le désordre de la joie que celui de la terreur. On peut répondre à cette +critique que le musicien se trouvait là placé sur la limite ou sur le +point de contact des deux passions, et qu'il lui était en conséquence à +peu près impossible de ne pas encourir un pareil reproche. Et la preuve, +c'est que, dans les vociférations d'une multitude qui se précipite d'un +lieu à un autre, l'auditeur placé à distance ne saurait, sans être +prévenu, découvrir si le sentiment qui agite la foule est celui de la +frayeur ou d'une folle gaieté. Pour rendre plus complétement ma pensée, +je dirai: Un compositeur peut bien écrire un chÅ“ur dont l'intention +joyeuse ne saurait en aucun cas être méconnue, mais l'inverse n'a pas +lieu; et les agitations d'une foule traduites musicalement, quand elles +n'ont pas pour cause la haine ou le désir de la vengeance, se +rapprocheront toujours beaucoup, au moins pour le mouvement et le +rhythme, du mouvement et des formes rhythmiques de la joie tumultueuse. +On pourrait trouver à ce chÅ“ur un défaut plus réel au point de vue des +nécessités de l'action scénique: il est trop court, et son laconisme +nuit aussi à l'effet musical, puisque sur les dix-huit mesures qui le +composent il est fort difficile aux choristes de trouver le temps de +sortir de la scène sans sacrifier entièrement la dernière partie du +morceau. + +La reine, demeurée seule dans le temple, exprime son anxiété par un de +ces récitatifs comme Gluck seul en a jamais su faire; ce monologue, déjà +beau en italien, en français est sublime. Je ne crois pas qu'on puisse +rien trouver de comparable, pour la vérité et la force de l'expression, +à la musique (car un tel récitatif en est une aussi admirable que les +plus beaux airs) des paroles suivantes: + + Il n'est plus pour moi d'espérance! + Tout fuit... tout m'abandonne à mon funeste sort; + De l'amitié, de la reconnaissance + J'espérerais en vain un si pénible effort. + Ah! l'amour seul en est capable! + Cher époux, tu vivras; tu me devras le jour; + Ce jour dont te privait la Parque impitoyable + Te sera rendu par l'amour. + +Au cinquième vers, l'orchestre commence un crescendo, image musicale de +la grande idée de dévouement qui vient de poindre dans l'âme d'Alceste, +l'exalte, l'embrase et aboutit à cet état d'orgueil et d'enthousiasme: +«Ah! l'amour seul en est capable!» après quoi le débit devient +précipité, la phrase vocale court avec tant d'ardeur que l'orchestre +semble renoncer à la suivre, s'arrête haletant, et ne reparaît qu'à la +fin pour s'épanouir en accords pleins de tendresse sous le dernier vers. +Tout cela appartient en propre à la partition française, aussi bien que +l'air suivant: + + Non, ce n'est point un sacrifice! + +Dans ce morceau, qui est à la fois un air et un récitatif, la +connaissance la plus complète des traditions et du style de l'auteur +peut seule guider le chef d'orchestre et la cantatrice. Les changements +de mouvement y sont fréquents, difficiles à prévoir, et quelques-uns ne +sont pas marqués dans la partition. Ainsi, après le dernier temps +d'arrêt, Alceste en disant: «Mes chers fils, je ne vous verrai plus!» +doit ralentir la mesure d'un peu plus du double, de manière à donner aux +notes _noires_ une valeur égale à celle de _blanches pointées_ du +mouvement précédent. Un autre passage, le plus saisissant, deviendrait +tout à fait un non-sens si le mouvement n'en était ménagé avec une +extrême délicatesse; c'est à la seconde apparition du motif: + + Non, ce n'est point un sacrifice! + Eh! pourrai-je vivre sans toi, + Sans toi, cher Admète? + +Cette fois, au moment d'achever sa phrase, Alceste, frappée d'une idée +désolante, s'arrête tout à coup à «Sans toi...» Un souvenir est venu +étreindre son cÅ“ur de mère et briser l'élan héroïque qui l'entraînait à +la mort... Deux hautbois élèvent leurs voix gémissantes dans le court +intervalle de silence que laisse l'interruption soudaine du chant et de +l'orchestre; aussitôt Alceste: «O mes enfants! ô regrets superflus!» +Elle pense à ses fils, elle croit les entendre. Égarée et tremblante, +elle les cherche autour d'elle, répondant aux plaintes entrecoupées de +l'orchestre par une plainte folle, convulsive, qui tient autant du +délire que de la douleur, et rend incomparablement plus frappant +l'effort de la malheureuse pour résister à ces voix chéries, et répéter +une dernière fois, avec l'accent d'une résolution inébranlable: «Non, ce +n'est point un sacrifice.» En vérité, quand la musique dramatique est +parvenue à ce degré d'élévation poétique, il faut plaindre les +exécutants chargés de rendre la pensée du compositeur; le talent suffit +à peine pour cette tâche écrasante; il faut presque du génie. + +Le récitatif _Arbitres du sort des humains_, dans lequel Alceste, +agenouillée aux pieds de la statue d'Apollon, prononce son terrible +vÅ“u, manque, comme l'air précédent, dans la partition italienne; +l'accent en est énergique et grandiose. Il offre cela de particulier +dans son instrumentation, que la voix y est presque constamment suivie à +l'unisson et à l'octave par six instruments à vent, deux hautbois, deux +clarinettes et deux cors, sur le _tremoto_ de tous les instruments à +cordes. Ce mot _tremoto_ (tremblé) n'indique pas dans les partitions de +Gluck ce frémissement d'orchestre qu'il a employé ailleurs fort souvent, +et qu'on nomme trémolo, dans lequel la même note est répétée aussi +rapidement que possible par une multitude de petits coups d'archet. Il +ne s'agit ici que de ce tremblement du doigt de la main gauche appuyé +sur la corde, et qui donne au son une sorte d'ondulation; Gluck +l'indique par ce signe, placé sur les notes tenues: <> et +quelquefois aussi par le mot _appogiato_ (appuyé). Il y a encore une +autre espèce de tremblement qu'il emploie dans les récitatifs, dont +l'effet est fort dramatique; il le désigne par des points placés +au-dessus d'une grosse note, et couverts par un coulé ainsi: [illustration] +Cela signifie que les archets doivent répéter sans rapidité le même son +d'une façon irrégulière, les uns faisant quatre notes par mesure, +d'autres huit, d'autres cinq, ou sept, ou six, produisant ainsi une +multitude de rhythmes divers qui, par leur incohérence, troublent +profondément tout l'orchestre et répandent sur les accompagnements ce +vague ému qui convient à tant de situations. + +Dans le récitatif que je viens de citer, ce système d'orchestration avec +le _tremoto appogiato_, la voix solennelle des instruments à vent +suivant la partie de chant, les dessins formidables des basses +descendant diatoniquement, pendant les intervalles de silence de la +partie vocale, produisent un effet d'un grandiose incomparable. + +Remarquons le singulier enchaînement de modulations suivi par l'auteur, +pour lier ensemble les deux grands airs que chante Alceste à la fin de +ce premier acte. Le premier est en _ré_ majeur; le récitatif qui lui +succède, et dont je viens de parler, commençant aussi en _ré_, finit en +_ut_ dièze mineur; l'entrée du grand prêtre rentrant pour dire que le +vÅ“u d'Alceste est accepté a lieu sur une ritournelle en _ut_ dièze +mineur qui aboutit à un air en _mi_ bémol, et le dernier air de la reine +est en _si_ bémol. + +Ce morceau du prêtre, «Déjà la mort s'apprête,» est à deux mouvements et +d'un caractère presque menaçant dans sa seconde partie. Il est fait avec +l'air d'Ismène de l'_Alceste_ italienne, «_Parto ma senti_,» mais +transfiguré et agrandi par l'art extrême avec lequel Gluck l'a modifié +en l'adaptant à de nouvelles paroles. En français, l'_andante_ est plus +court, l'_allegro_ plus long, et une partie de bassons assez +intéressante est ajoutée à l'orchestre. Du reste, le fond de la pensée +première est presque partout conservé. Il faut ici signaler une nuance +très-importante dont l'indication manque à la partition française +gravée, ne se trouvait pas davantage dans la partition manuscrite de +l'Opéra, et fut marquée, au contraire, avec le plus grand soin dans la +partition italienne. Dans le dessin continu de seconds violons qui +accompagne tout _allegro_, la première moitié de chaque mesure doit être +exécutée _forte_ et la seconde _piano_. Malgré l'oubli des graveurs et +des copistes, il est évident que cette double nuance est d'un effet trop +saillant pour qu'on puisse la négliger et exécuter _mezzo forte_ d'un +bout à l'autre le passage en question, ainsi que je l'ai vu faire +autrefois à l'Opéra. + +Probablement c'est encore là une de ces fautes de rédaction que Gluck +rectifiait aux répétitions, mais qui, n'étant pas corrigées sur les +parties ni sur la partition, ne pouvaient manquer d'induire en erreur +les exécutants longtemps après, quand le _maître-soleil_ avait disparu. + +J'arrive à l'air: _Divinités du Styx_! Alceste est seule de nouveau; le +grand prêtre l'a quittée, en lui annonçant que les ministres du dieu des +morts l'attendront aux abords du Tartare à la fin du jour. C'en est +fait; quelques heures à peine lui restent. Mais la faible femme, la +tremblante mère, ont disparu pour faire place à un être qui, jeté hors +de la nature par le fanatisme de l'amour, se croit désormais +inaccessible à la crainte et capable de frapper, sans pâlir, aux portes +de l'enfer. + +Dans ce paroxysme d'enthousiasme héroïque, Alceste interpelle les dieux +du Styx pour les braver; une voix rauque et terrible lui répond; le cri +de joie des cohortes infernales, l'affreuse fanfare de la trombe +tartaréenne retentit pour la première fois aux oreilles de la jeune et +belle reine qui va mourir. Son courage n'en est point ébranlé; elle +apostrophe, au contraire, avec un redoublement d'énergie ces dieux +avides dont elle méprise les menaces et dédaigne la pitié. Elle a bien +un instant d'attendrissement, mais son audace renait, ses paroles se +précipitent: _Je sens une force nouvelle_. Sa voix s'élève +graduellement, les inflexions en deviennent de plus en plus passionnées: +_Mon cÅ“ur est animé du plus noble transport_. Et après un court +silence, reprenant sa frémissante évocation, sourde aux aboiements de +Cerbère comme à l'appel menaçant des ombres, elle répète encore: _Je +n'invoquerai point votre pitié cruelle_, avec de tels accents, que les +bruits étranges de l'abîme disparaissent vaincus par le dernier cri de +cet enthousiasme mêlé d'angoisse et d'horreur. + +Je crois que ce prodigieux morceau est la manifestation la plus complète +des facultés de Gluck, facultés qui ne se représenteront peut-être +jamais réunies au même degré chez le même musicien: inspiration +entraînante, haute raison, grandeur de style, abondance de pensées, +connaissance profonde de l'art de dramatiser l'orchestre, mélodie +pénétrante, expression toujours juste, naturelle et pittoresque, +désordre apparent qui n'est qu'un ordre plus savant, simplicité +d'harmonie, clarté de dessins, et, par-dessus tout, force immense qui +épouvante l'imagination capable de l'apprécier. + +Cet air monumental, ce climax d'un vaste crescendo préparé pendant toute +la dernière moitié du premier acte, ne manque jamais de transporter +l'auditoire quand il est bien exécuté, et cause une de ces émotions +qu'il serait inutile de chercher à décrire. Il faut, pour que son +exécution soit fidèle et complète, que le rôle d'Alceste soit confié à +une grande actrice possédant une grande voix et une certaine agilité, +non pas de vocalisation, mais d'émission des sons, qui lui permette de +bien faire entendre le débit rapide sans prendre des temps pour poser +chaque note. Sans cela, le _prestissimo_ épisodique du milieu: _Je sens +une force nouvelle_, serait à peu près perdu. Remarquons la liberté +grande que Gluck a prise dans ce passage, comme dans beaucoup d'autres, +de se moquer de la carrure et même de la symétrie; ce prestissimo est +composé de cinq membres de phrase de cinq mesures chacun et de quatre +mesures en plus. Et cette succession irrégulière, loin de choquer, +saisit de prime abord et entraîne l'auditeur. + +Pour bien rendre cet air, il faut en outre que les mouvements en soient +saisis avec sagacité au début, où se fait sentir une certaine majesté +sombre, et bien délicatement modifiés ensuite, pour la dernière et si +touchante mélodie: + + Mourir pour ce qu'on aime est un trop doux effort, + Une vertu si naturelle! + +dont chaque mesure tire larmes et sang. + +De plus, il faut absolument que l'orchestre soit inspiré comme la +cantatrice, que les _forte_ soient terribles, les _piano_ tantôt +menaçants et tantôt attendris, et que les instruments de cuivre surtout +donnent à leurs deux premières notes une sonorité tonnante, en les +attaquant vigoureusement et en les soutenant sans fléchir pendant toute +la durée de la mesure. Alors on arrive à un résultat dont les plus +savants efforts de l'art musical ont offert bien peu d'exemples +jusqu'ici. + +Conçoit-on que Gluck, pour se prêter aux exigences de la versification +française ou à l'impuissance de son traducteur, ait consenti à défigurer +ou, pour parler plus juste, à détruire la merveilleuse ordonnance du +début de cet air incomparable, qu'il a au contraire si avantageusement +modifié dans presque tout le reste? C'est pourtant la vérité. Le premier +vers du texte italien est celui-ci: + + _Ombre, larve, compagne di morte._ + +Le premier mot, _ombre_, par lequel l'air commence, étant placé sur deux +larges notes, dont la première peut et doit être enflée, donne à la voix +le temps de se développer et rend la réponse des dieux infernaux, +représentés par les cors et les trombones, beaucoup plus saillante, le +chant cessant au moment où s'élève le cri instrumental. Il en est de +même des deux sons écrits une tierce plus haut que les premiers, pour le +second mot _larve_. Dans la traduction française, à la place de ces deux +mots italiens, qui étaient tout traduits en y ajoutant un _s_, nous +avons, _Divinités du Styx_, par conséquent, au lieu d'un membre de +phrase excellent pour la voix, d'un sens complet enfermé dans une +mesure, le changement produit cinq répercussions insipides de la même +note pour les cinq syllabes _di-vi-ni-tés du_, le mot Styx étant placé à +la mesure suivante, en même temps que l'entrée des instruments à vent et +le fortissimo de l'orchestre qui l'écrasent et empêchent de l'entendre. +Par là , le sens demeurant incomplet dans la mesure où le chant est à +découvert, l'orchestre a l'air de partir trop tôt et de répondre à une +interpellation inachevée. De plus, la phrase italienne _compagne di +morte_, sur laquelle la voix se déploie si bien, étant supprimée en +français et remplacée par un silence, laisse dans la partie de chant une +lacune que rien ne saurait justifier. La belle pensée du compositeur +serait reproduite sans altération, si, au lieu des mots que je viens de +désigner, on lui eût adapté ceux-ci: + + Ombres, larves, pâles compagnes de la mort! + +Sans doute le _poëte_ n'eût pas su se contenter de la structure de ce +quasi-vers, et plutôt que de manquer aux règles de l'hémistiche, il a +inutile, défiguré, détruit l'une des plus étonnantes inspirations de +l'art musical. C'était quelque chose de si important, en effet, que les +vers de M. du Rollet! Madame Viardot, faisant à cette occasion de +l'éclectisme et n'osant pas supprimer les mots _Divinités du Styx_, +devenus célèbres et que tous les amateurs attendent quand on exécute ce +morceau, a conservé en partie la mutilation de du Rollet, et réinstallé +la seconde phrase de l'air italien avec les mots: _Pâles compagnes de la +mort_. C'est toujours cela de gagné! + +Quelle fière joie doit ressentir en son cÅ“ur la cantatrice qui, sûre +d'elle-même, voyant à ses pieds un auditoire frémissant, et soutenue par +les ailes du génie dont elle est l'interprète, s'apprête à commencer cet +air! Cela doit ressembler au bonheur de l'aigle s'élançant d'un pic +élevé pour nager libre dans l'espace!................... + +Gluck a souvent mis en usage dans toutes ses partitions, mais dans +_Iphigénie en Tauride_ plus qu'ailleurs, un genre d'accompagnement pour +le récitatif simple, qui consiste en accords à quatre parties, tenus +sans interruption par la masse entière des instruments à cordes, pendant +toute la durée de la récitation musicale des vers. Cette harmonie +stagnante produit sur les organes des auditeurs inattentifs, et le +nombre en est grand, un effet de torpeur et d'engourdissement +irrésistible, et finit par les plonger dans une lourde somnolence qui +les rend complétement indifférents aux plus rares efforts du compositeur +pour les émouvoir. Il était vraiment impossible de trouver quelque chose +de plus antipathique à des Français que ce long et obstiné +bourdonnement. On ne peut donc pas s'étonner qu'il arrive à beaucoup +d'entre eux d'éprouver à la représentation des ouvrages de Gluck autant +d'ennui que d'admiration. Ce qui doit surprendre, c'est que le génie +puisse s'abuser ainsi sur l'importance des accessoires, au point de se +servir de moyens qu'un instant de réflexion lui ferait rejeter comme +insuffisants ou dangereux, et dans lesquels réside la cause obscure des +mécomptes cruels que ses productions les plus magnifiques lui font trop +souvent éprouver. + +Une autre cause encore concourt, dans l'orchestre de Gluck, à produire +cette redoutable monotonie, c'est la simplicité des basses, qui ne sont +presque jamais dessinées d'une façon intéressante, et se bornent à +soutenir l'harmonie en frappant d'une façon monotone les temps de la +mesure ou en suivant note contre note le rhythme de la mélodie. +Aujourd'hui les compositeurs habiles ne dédaignent plus aucune partie de +l'orchestre, s'attachent à répandre sur toutes de l'intérêt et à varier +les formes rhythmiques autant que possible. L'orchestre de Gluck en +général a peu d'éclat, si on le compare, non pas aux masses +grossièrement bruyantes, mais aux orchestres bien écrits des vrais +maîtres de notre siècle. Cela tient à l'emploi constant des instruments +à timbre aigu dans le médium, défaut rendu plus sensible par la rudesse +des basses, écrites fréquemment, au contraire, dans le haut et dominant +alors outre mesure le reste de la masse harmonique. On trouverait +aisément la raison de ce système, qui ne fut pas, du reste, +exclusivement le partage de Gluck, dans la faiblesse des exécutants de +ce temps-là ; faiblesse telle, que l'_ut_ au-dessus des portées faisait +trembler les violons, le _la_ aigu les flûtes, et le _ré_ les hautbois. +D'un autre côté, les violoncelles paraissant (comme aujourd'hui encore +en Italie) un instrument de luxe dont on tâchait de se passer dans les +théâtres, les contre-basses demeuraient chargées presque seules de la +partie grave; de sorte que si le compositeur avait besoin de serrer son +harmonie, il devait nécessairement, vu l'impossibilité de faire entendre +assez les violoncelles et l'extrême gravité du son des contre-basses, +écrire cette partie très-haut afin de la rapprocher davantage des +violons. + +Depuis lors on a senti en France et en Allemagne l'absurdité de cet +usage; les violoncelles ont été introduits dans l'orchestre en nombre +supérieur à celui des contre-basses; d'où il est résulté que les basses +de Gluck, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, se trouvent +aujourd'hui placées dans des circonstances essentiellement différentes +de celles qui existaient de son temps, et qu'il ne faut pas lui +reprocher l'exubérance qu'elles ont acquise malgré lui aux dépens du +reste de l'orchestre. Il s'est abstenu si constamment des sons graves de +la clarinette, de ceux du cor et des trombones, qu'il semble ne les +avoir pas connus. Une étude approfondie de son instrumentation nous +entraînerait trop loin de notre sujet; disons seulement qu'il a employé +le premier en France, et une seule fois, la grosse caisse (sans +cymbales) dans le chÅ“ur final d'_Iphigénie en Aulide_, les cymbales +(sans grosse caisse) le triangle et le tambourin dans le premier acte +d'_Iphigénie en Tauride_; instruments dont on fait aujourd'hui un emploi +si stupide et un abus si révoltant. + +Les second et troisième actes d'_Alceste_ passent, dans l'opinion de +quelques juges superficiels, pour inférieurs au premier. Les situations +seules du drame sont moins saillantes et se nuisent entre elles par leur +ressemblance et leur fâcheuse monotonie. Mais le musicien ne fléchit pas +un instant; il semble même redoubler d'inspiration pour combattre ce +défaut; jusqu'au dernier moment le même souffle l'anime; il trouve des +formes nouvelles pour peindre, et toujours avec une puissance plus +irrésistible, le deuil, le désespoir, l'effroi, l'attendrissement, +l'angoisse, la stupeur; il vous inonde de mélodies navrantes, d'accents +douloureux, dans les voix, dans les parties hautes, dans les parties +intermédiaires de l'orchestre; tout supplie, tout pleure, gémit; et ces +pleurs intarissables nous touchent cependant; telles sont la force et la +beauté de l'inspiration du poëte musicien. + +Au second acte, d'ailleurs, les réjouissances motivées par le +rétablissement du roi amènent les morceaux les plus gracieux, les +mélodies les plus riantes, dont le charme est doublé par leur contraste +avec tout le reste. + +Le chÅ“ur, «Que les plus doux transports,» et celui, «Livrons-nous à +l'allégresse,» n'ont pas précisément le brio que désireraient certains +auditeurs; la gaieté que ces morceaux expriment est une sorte de gaieté +tendre et naïve, où je trouve un grand mérite spécial. C'est la joie +d'un peuple qui aime son roi; les cÅ“urs sont encore endoloris par +l'anxiété dont ils viennent à peine d'être délivrés. Et comme le dit +Admète à son entrée, les Thessaliens sont moins ses sujets que ses amis. + +La mélodie: + + Admète va faire encore + De son peuple qui l'adore + Et la gloire et le bonheur, + +est tout entière dans ce sentiment. + +Au milieu de ce même air de danse chanté, la reine, passant au travers +des groupes, s'écrie: + + Ces chants me déchirent le cÅ“ur! + +et la joie publique redouble. + +Dans une étude comme celle-ci, où la critique est presque toujours +admirative, il faut relever les défaillances de l'auteur, ne fût-ce que +pour constater les points par lesquels il se rattache à la nature +humaine. + +Au milieu du premier chÅ“ur du peuple thessalien dont la joie douce est, +je le répète, exprimée d'une façon si vraie et si charmante, se trouve +une absurdité d'instrumentation, une partie de cor faisant des sauts +d'octave et des successions diatoniques impossibles à exécuter dans un +mouvement aussi animé. Le moindre musicien, témoin de ce _lapsus +calami_, aurait pu dire à Gluck: «Eh! monseigneur, que faites-vous donc? +Vous savez bien que cette façon d'arpéger des octaves et que tout ce +dessin rapide, déjà difficile pour des violoncelles, est impraticable +pour des instruments à embouchure tels que des cors, des cors en _sol_ +surtout! et vous n'ignorez pas que si par impossible on parvenait à +exécuter un semblable passage, son effet, loin d'être bon, provoquerait +le rire.» Une telle distraction chez un grand maître est absolument +inexplicable. + +Un troisième chÅ“ur joyeux me paraît plus empreint encore que les deux +précédents de cette affection du peuple pour son roi; c'est celui: + + Vivez, coulez des jours dignes d'envie! + +Il est à reprises, comme ces airs dont j'ai signalé l'incompatibilité +avec la vraisemblance dramatique. Mais ici le défaut de cette forme +disparaît, parce que la première reprise de chaque fragment chantée par +les coryphées seuls est répétée ensuite par le grand chÅ“ur, comme si le +peuple s'associait au sentiment exprimé d'abord par les principaux amis +d'Admète. La répétition de chaque période est ainsi parfaitement +justifiée. Le chant placé sur les deux vers: + + Ah! quel que soit cet ami généreux + Qui pour son roi se sacrifie... + +est d'une rare beauté, et les mots _son roi_ y forment une sorte +d'exclamation dans laquelle les sentiments affectueux du peuple se +révèlent avec force et une sorte d'admiration. Vient maintenant un autre +chÅ“ur dansé, où tout ce que la grâce mélodique a de plus séduisant est +répandu à profusion. On chante: + + Parez vos fronts de fleurs nouvelles, + Tendres amants, heureux époux, + Et l'hymen et l'amour de leurs mains immortelles + S'empressent d'en cueillir pour vous. + +Et l'orchestre accompagne doucement en pizzicato. Tout n'est que charme +et voluptueux sourires, on se croit transporté dans un gynécée antique, +on imagine voir les beautés de l'Ionie enlacer aux sons de la lyre leurs +bras divins et balancer leur torse digne du ciseau de Phidias. + +Le thème de ce délicieux morceau a été, je l'ai déjà dit, emprunté par +Gluck à sa partition d'_Elena e Paride_. Il y a ajouté les deux strophes +chantées par une jeune Grecque, qui ramènent la mélodie principale avec +un si rare bonheur, et encore le solo de flûte dans le mode mineur, sur +lequel on danse pendant qu'Alceste éplorée, et détournant la tête, dit +avec de si déchirantes inflexions + + O dieux! soutenez mon courage, + Je ne puis plus cacher l'excès de mes douleurs. + Ah! malgré moi des pleurs + S'échappent de mes yeux et baignent mon visage. + +Puis le divin sourire rayonne de nouveau, et le chÅ“ur reprend dans le +mode majeur, avec son accompagnement pizzicato: + + Parez vos fronts de fleurs nouvelles. + +Un grand poëte l'a dit, + + Les forts sont les plus doux. + +L'air d'Admète: _Bannis la crainte et les alarmes_, est plein d'une +tendre sérénité; la joie du jeune roi revenu à la vie est aussi complète +que son amour pour Alceste est profond. La mélodie de ce morceau me +paraît d'une exquise élégance, et les accompagnements des violons +l'enlacent comme des caresses d'une charmante chasteté. Signalons en +passant l'effet des deux hautbois à la tierce l'un de l'autre et des +sanglots haletants des instruments à cordes pendant ces deux vers du +récitatif suivant: + + Je cherche tes regards, tu détournes les yeux; + Ton cÅ“ur me fuit, je l'entends qui soupire. + +et cette admirable exclamation de la reine: + + Ils savent, ces dieux, si je t'aime, + +Ici la répétition des premiers mots: _Ils savent, ces dieux_, que le +musicien s'est permise, au lieu d'être un non-sens ou une fadeur comme +il arrive trop souvent en pareil cas dans les Å“uvres d'un style +vulgaire, double la puissance excessive de la phrase et l'intensité du +sentiment exprimé. + +La mélodie de l'air: _Je n'ai jamais chéri la vie_, est suave autant que +noble; son accent est celui d'une tendresse ardente qui éclate surtout +au vers: + + Qu'elle me soit cent fois ravie! + +Il était certes impossible de mieux jeter les deux mots _cent fois_, où +se décèle l'immense amour de ce cÅ“ur dévoué. On est frappé par l'image +produite au passage: _Jusque dans la nuit éternelle_, dont l'effet des +cors à l'octave de la partie vocale augmente la solennité; mais ce n'est +pas parce que la phrase parcourt un intervalle de dixième, de l'aigu au +grave; ce n'est pas parce que la voix _descend_ jusqu'aux mots «la nuit +éternelle.» Je crois avoir prouvé ailleurs qu'il n'y a pas, en réalité, +de sons qui _montent_ ou _descendent_, et que ces termes de sons _hauts_ +et _bas_ ont été admis seulement par suite de l'habitude des yeux +suivant les notes qui se dirigent de haut en bas ou de bas en haut _sur +le papier_. La beauté de ce passage et l'image musicale qui en résulte +sont dues à ce que la voix, en passant des sons aigus aux sons plus +graves, prend par cela même un caractère plus sombre, augmenté par la +transition du mode majeur au mineur et par l'accord sinistre que produit +l'entrée des basses au mot _éternelle_. Ce n'est pas non plus pour le +plaisir puéril de jouer sur les mots que Gluck a mis là cette teinte +noire dont le temps d'arrêt qui se trouve sur la pénultième syllabe +semble compléter l'obscurité, mais bien parce qu'il est naturel +qu'Alceste, sur le point de mourir, ne puisse contenir sa terreur en +parlant de la mort, qui pour elle est si prochaine. + +Cet air, je l'ai déjà dit, est, à reprises, composé de deux périodes +dont chacune se dit deux fois, sans qu'aucun motif plausible justifie +cette répétition. L'oreille s'en accommode fort bien, parce qu'on ne se +lasse pas d'écouter d'aussi belle musique; mais le sens dramatique en +est choqué, et Gluck se met ici en contradiction évidente avec +lui-même. + +L'immense récitatif pendant lequel Admète, à force d'instances, arrache +enfin à Alceste le secret de son dévouement, est l'un des plus étonnants +de la partition. Pas un mot qui n'y soit bien dit, pas une intention qui +n'y soit mise en relief. Les interpellations d'Admète, les aparté +douloureux d'Alceste, la chaleur croissante du dialogue, l'emportement +furieux de l'orchestre quand le roi désespéré s'écrie: + + Non, je cours réclamer leur suprême justice! + +font presque de cette scène le pendant du récitatif du prêtre au premier +acte; et l'air qui la termine la couronne magnifiquement. On ne conçoit +pas que par des moyens aussi simples la musique puisse atteindre à une +pareille intensité d'expression, à un pathétique aussi élevé. Il +s'agissait ici de mêler l'accent du reproche à celui de l'amour, de +confondre la fureur et la tendresse, et le compositeur y est parvenu. + + Barbare! non sans toi je ne puis vivre, + Tu le sais, tu n'en doutes pas! + +s'écrie le malheureux Admète, et quand, interrompu un instant par +Alceste, qui ne peut contenir cette exclamation: «_Ah! cher époux!_» il +reprend avec plus de véhémence qu'auparavant: _Je ne puis vivre, tu le +sais, tu n'en doutes pas!_ et se précipite éperdu hors de la scène, +c'est à peine si le spectateur a la force d'applaudir. + +Le récitatif qui suit nous montre la reine plus calme. Sa résignation ne +sera pas de longue durée. + +Le chÅ“ur prend la parole à son tour: + + Tant de grâces! tant de beauté! + Son amour, sa fidélité, + Tant de vertus, de si doux charmes, + Nos vÅ“ux, nos prières, nos larmes, + Grands dieux! ne peuvent vous fléchir, + Et vous allez nous la ravir! + +A une voix isolée répond une autre voix, puis les deux voix s'unissent, +le chÅ“ur entier s'exclame, se lamente, et quand toutes les voix se sont +éteintes dans un _pianissimo_, les instruments, restés seuls, terminent +et complètent ce concert de douleurs par quatre mesures d'une expression +grave et résignée qui, dans la langue mystérieuse de l'orchestre, +semblent dire au cÅ“ur et à la pensée bien plus que n'ont dit les vers +du poëte. + + Dérobez-moi ces pleurs, cessez de m'attendrir. + +reprend Alceste en se levant du siége sur lequel elle était tombée +pendant la lamentation précédente. Après cet instant de résignation, le +désespoir est sur le point d'envahir de nouveau son âme. Elle se tait. +Un instrument de l'orchestre élève une plainte mélodieuse +qu'accompagnent d'autres instruments avec une sorte d'arpége obstiné +lent, dont la quatrième note est toujours accentuée. Ce retour constant +du même accent, au même endroit, avec le même degré d'intensité, est +l'image de la douleur qu'éveille chaque pulsation du cÅ“ur d'Alceste +sous l'obsession d'une implacable pensée. La reine pleure sur elle-même +et implore la pitié de ses amis dans cet immortel adagio qui dépasse en +grandeur de style tout ce que l'on connaît du même genre en musique: + + Ah! malgré moi mon faible cÅ“ur partage... + +Quel tissu mélodique! quelles modulations! quelle gradation dans les +accents sur cet accompagnement acharné de l'orchestre! + + Voyez quelle est la rigueur de mon sort! + Epouse, mère et reine si chérie. + Rien ne manquait au bonheur de ma vie, + Et je n'ai plus d'autre espoir que la mort! + +Mais voilà l'accès revenu, le désespoir encore est le maître, le délire +fiévreux reparaît plus brûlant; l'orchestre tremble dans un mouvement +rapide: + + O ciel! quel supplice et quelle douleur! + Il faut quitter tout ce que j'aime! + Cet effort, ce tourment extrême, + Et me déchire et m'arrache le cÅ“ur! + +Les paroles sont entrecoupées: _Il faut--quitter--tout ce--que j'aime_. +Ici la faute de prosodie (_tout ce_) est une beauté. Alceste sanglote et +ne peut plus parler; et enfin la voix parvenue sur le _la_ bémol aigu se +porte avec effort vers le _la_ naturel à ces mots: _M'arrache le cÅ“ur!_ + +Rendons ici justice au traducteur français; il a trouvé cette expression +incomparablement plus forte et qui rend bien mieux l'image musicale que +le vers de Calsabigi dans l'_Alceste_ italienne: + + _E lasciar li nel pianto cosi._ + +Alceste tombe de nouveau sur son siége, à demi évanouie. Le chÅ“ur +reprend, un chÅ“ur moralisant comme le chÅ“ur antique: + + Ah! que le songe de la vie + Avec rapidité s'enfuit! + +Dans ce morceau se trouve, vers la fin, une belle période dite par +toutes les voix à l'octave et à l'unisson: + + Et la parque injuste et cruelle + De son bonheur tranche le cours. + +dont l'effet est d'autant meilleur que Gluck a plus rarement usé de ce +procédé aujourd'hui banal. + +L'acte se termine par Alceste seule, à qui l'on vient d'amener ses +enfants et qui répète en les pressant sur son sein, avec un redoublement +d'anxiété, son _agitato_: + + O ciel! quel supplice et quelle douleur! + +pendant que le chÅ“ur, consterné par ce douloureux spectacle, garde le +silence. Cette scène est de celles qui ont fait dire avec tant de raison +à l'un des contemporains de Gluck qu'il avait _retrouvé la douleur +antique_. Ce à quoi le marquis de Carracioli a répondu _qu'il aimait +mieux le plaisir moderne_. + +Mon Dieu! que le pauvre esprit est donc bête et qu'il paraît ridicule +quand, avec ses petites dents, il veut ainsi mordre le diamant... + +A entendre cela le cÅ“ur se gonfle, on voudrait avoir quelque chose à +étreindre. Il me semble alors que si j'avais devant moi le marbre de la +Niobé je le briserais entre mes bras. + +Au troisième acte le peuple encombre le palais d'Admète. On sait que la +reine s'est dirigée vers l'entrée du Tartare pour accomplir son vÅ“u. La +consternation est à son comble: «Pleure!» s'écrie la foule, sur de +larges accords mineurs: + + Pleure, ô patrie! + O Thessalie! + Alceste va mourir! + +Par une idée de mise en scène musicale très-belle et que son poëte +n'avait pas même indiquée, Gluck a trouvé là encore un effet sublime. Il +a placé au loin dans le fond du théâtre, un deuxième groupe de voix +ainsi désigné: _Coro di dentro_ (chÅ“ur de l'intérieur), lequel, sur la +dernière syllabe du premier chÅ“ur, reprend la phrase: «Pleure, ô +patrie,» comme un écho douloureux. Le palais tout entier retentit ainsi +de lamentations, le deuil est au dehors, au dedans, dans les cours, sur +les balcons, dans les vastes salles, partout. + +C'est pour accompagner ce groupe de voix lointaines que le compositeur, +pour la première fois, a employé l'_ut_ grave du trombone-basse, que nos +trombones-ténors ne possèdent pas, et pour lequel on emploie maintenant +à l'Opéra un grand trombone en _fa_. L'effet en est majestueusement +lugubre. + +A ce moment intervient Hercule. L'air qu'il chante après son robuste +récitatif débute par quelques mesures d'une belle énergie; mais bientôt +le style en devient plat, redondant; l'orchestre fait entendre des +passages d'instruments à vent d'une tournure vulgaire. L'air n'est pas +de Gluck. + +Hercule, on le sait, ne paraît pas dans l'_Alceste_ de Calsabigi; il ne +figurait pas non plus d'abord dans l'_Alceste_ française, traduite et +arrangée par du Rollet. + +Après les quatre premières représentations, disent les journaux du +temps, Gluck, ayant reçu la nouvelle de la mort de sa nièce, qu'il +aimait tendrement, partit pour Vienne, où ce deuil de famille +l'appelait. Aussitôt après son départ, l'_Alceste_, contre laquelle les +habitués de l'Opéra se prononçaient de plus en plus, disparut de +l'affiche. Ou voulut _dédommager_ le public en montant à grands frais un +ballet nouveau. Le ballet tomba à plat. L'administration de l'Opéra, ne +sachant alors de quel bois faire flèche, _osa_ reprendre l'opéra de +Gluck, mais en y ajoutant ce rôle d'Hercule qui, présenté de la sorte +vers la fin du drame, n'offre aucun intérêt et ne sert absolument à +rien, le dénoûment pouvant s'opérer par la seule intervention d'Apollon, +ainsi que l'avait pensé Calsabigi. Il contient en outre une scène dont +le ridicule est injustement attribué à Euripide par beaucoup de gens qui +n'ont pas lu la tragédie grecque. + +Dans Euripide, Hercule ne vient point avec une naïveté grotesque chasser +les ombres à coups de massue; il ne descend pas même aux enfers. Il +force Orcus, le génie de la mort, à lui rendre Alceste vivante, et son +combat près de la tombe royale a lieu hors de la vue du spectateur. + +Ce fut donc une idée malheureuse qu'on suggéra à du Rollet pour cette +reprise, et l'on peut supposer que Gluck, à qui on la soumit sans doute +par lettres pendant son séjour à Vienne, ne l'adopta qu'à regret, +puisqu'il refusa obstinément d'écrire un air pour le nouveau personnage. + +Un jeune musicien français nommé Gossec fut alors chargé de le composer. +Mais comment Gluck a-t-il consenti à laisser introduire ainsi et graver +dans sa partition un pareil morceau, dû à une main étrangère? Je ne puis +me l'expliquer. + + * * * * * + +La scène change et représente les abords du Tartare. Ici Gluck, dans le +style descriptif, se montre presque aussi grand qu'il l'a été dans le +style expressif et passionné. L'orchestre est morne, stagnant, il laisse +dire au silence: + + Tout de la mort, dans ces horribles lieux, + Reconnaît la loi souveraine. + +Un long murmure roule dans ses profondeurs pendant que dans les parties +moins graves s'élève le cri des oiseaux de nuit. Alceste succombe à +l'épouvante; sa terreur, son vertige, l'incertitude de ses pas sont +admirablement décrits, et son suprême effort l'est encore mieux quand +elle s'écrie: + + Ah! l'amour me redonne une force nouvelle; + A l'autel de la mort lui-même me conduit, + Et des antres profonds de l'éternelle nuit + J'entends sa voix qui m'appelle! + +A la place de ce merveilleux récitatif, terminé par de si tendres +accents, ou a dernièrement, à l'Opéra, réinstallé le morceau de +l'Alceste italienne: _Chi mi parla! che rispondo?_ supprimé par du +Rollet. On pouvait nous le rendre sans faire cette horrible coupure; +l'intérêt de toutes ces pages est si grand, qu'on eût été heureux +d'entendre l'un et l'autre morceau. Dans celui-ci, Gluck a voulu peindre +surtout la peur de la malheureuse femme. Ce n'est pas un air, puisque +pas une phrase formulée ne s'y trouve; ce n'est pas un récitatif, +puisque le rhythme en est impérieux et entraînant. Ce ne sont que des +exclamations désordonnées en apparence: «Qui me parle?... que +répondre?... Ah! que vois-je?... quelle épouvante!... où fuir?... où me +cacher? Je brûle... j'ai froid... Le cÅ“ur me manque... je le sens... +dans mon sein... len...te...ment... pal...piter... Ah! la force... me +reste... à peine... pour me plaindre... et... pour... trembler...» +L'enthousiasme et l'amour sont bien loin maintenant du cÅ“ur d'Alceste; +l'élan de dévouement qui l'a conduite vers cet antre affreux est brisé. +Le sentiment de la conservation l'emporte; elle court effarée çà et là , +bouleversée de terreur, pendant que l'orchestre, agité d'une façon +étrange, fait entendre son rhythme précipité des instruments à cordes, +avec sourdines, qu'entrecoupé une sorte de râle des instruments à vent +dans le grave, où l'on croit reconnaître la voix des pâles habitants du +séjour ténébreux. Cela s'enchaîne sans interruption avec un chÅ“ur +d'ombres invisibles: «Malheureuse, où vas-tu?» chanté sur une seule note +qu'accompagnent les cors, les trombones, les clarinettes et les +instruments à cordes. Les lugubres accords de l'orchestre tournent +autour de cette morne pédale vocale, la heurtent, la couvrent +quelquefois, sans qu'elle cesse de faire partie intégrante de +l'harmonie... C'est d'une rigidité terrible, cela glace d'effroi. +Alceste répond aussitôt par un air d'une expression humble, où l'accent +de la résignation domine dans une forme mélodique d'une incomparable +beauté: + + Ah! divinités implacables, + Ne craignez pas que par mes pleurs + Je veuille fléchir les rigueurs + De vos cÅ“urs impitoyables. + +Remarquons ici la sagacité avec laquelle le compositeur a senti qu'à cet +air il ne fallait pas de ritournelle, pas même un accord de préparation. +A peine les dieux infernaux ont-ils terminé leur phrase monotone: + + Tu n'attendras pas longtemps, + +qu'Alceste leur répond. Évidemment le moindre retard apporté à sa +réponse par un moyen musical quelconque serait là un grossier +contre-sens. Cet air, dont je suis parfaitement incapable de décrire le +charme douloureux, est encore à reprises, pour sa première partie du +moins. Dans la seconde, les paroles se répètent bien aussi, mais avec +des changements dans la musique. Les vers suivants se disent deux fois: + + La mort a pour moi trop d'appas, + Elle est mon unique espérance! + Ce n'est pas vous faire une offense + Que de vous conjurer de hâter mon trépas. + +Dans la deuxième version musicale, la prière devient plus instante, +l'imploration plus vive; le vers: + + Ce n'est pas vous faire une offense, + +est dit avec une sorte de timidité, puis la voix s'élève de plus en plus +sur les mots: _que de vous conjurer_, et retombe solennellement pour la +cadence finale sur ceux: _de hâter mon trépas_. + +Il faudrait être un grand écrivain, un poëte au cÅ“ur brûlant, pour +décrire dignement un tel chef-d'Å“uvre de grâce éplorée, un tel modèle +de beauté antique, un si frappant exemple de philosophie musicale unie à +tant de sensibilité et de noblesse. Et encore le plus grand des poëtes y +parviendrait-il? Une pareille musique ne se décrit pas; il faut +l'entendre et la sentir. De ceux qui ne la sentent pas ou qui la sentent +peu..... que dire?..... ils sont très-malheureux, on doit les plaindre. + +Il en est de même du grand air d'Admète: + + Alceste, au nom des dieux! + +car si l'on a justement appelé Beethoven un infatigable Titan, Gluck, +dans un autre genre, a tout autant de droits à ce nom. Quand il s'agit +d'exprimer la passion, de faire parler le cÅ“ur humain, son éloquence ne +tarit pas; sa pensée et sa force de conception, à la fin de ses Å“uvres, +ont autant de puissance qu'au début. Il va jusqu'à ce que la terre lui +manque. Seulement, en écoutant Beethoven, on sent que c'est lui qui +chante; en écoutant Gluck, on croit reconnaître que ce sont ses +personnages, dont il n'a fait que noter les accents. Après tant de +douleurs exprimées, il trouve encore de nouvelles formes mélodiques, de +nouvelles combinaisons harmoniques, de nouveaux rhythmes, de nouveaux +cris du cÅ“ur, de nouveaux effets d'orchestre, pour ce grand air +d'Admète. On y remarque même une audacieuse modulation, d'_ut_ mineur +en _ré_ mineur, qui produit une impression admirablement pénible à +laquelle on est loin de s'attendre, tant la transition est inusitée. +Beethoven a souvent passé avec le plus rare bonheur d'une tonique +mineure à une autre placée sur le degré diatonique inférieur; d'_ut_ +mineur à _si_ bémol mineur, par exemple. Au début de son ouverture de +_Coriolan_, cette modulation subite donne à sa phrase un bel accent de +fierté farouche, presque sauvage. Mais de l'emploi de la modulation +ascendante (d'_ut_ mineur en _ré_ mineur), je ne trouve pas dans ma +mémoire d'autre exemple que celui de Gluck. Cet air est de ceux dans +lesquels l'emploi d'un dessin obstiné fait de l'orchestre un personnage. +Les instruments, on peut le dire, n'accompagnent pas la voix, ils +parlent, ils chantent en même temps que le chanteur; ils souffrent de sa +souffrance, ils pleurent ses larmes. Ici, en outre du dessin obstiné, +l'orchestre fait entendre une phrase mélodique revenant à chaque +instant, qui précède ou suit la phrase vocale dont elle augmente la +force expressive. Cette partie vocale est pourtant semée de traits +frappants qui pourraient se passer d'auxiliaires. Tel est celui: + + Je pousserais des cris que tu n'entendrais pas; + +et cet autre passage encore où la voix, se portant du _fa_ grave au _la_ +bémol aigu, franchit brusquement un intervalle de dixième mineure à ces +mots: «_Me reprocher ta mort_» pour finir par une navrante conclusion +sur le vers: + + Me demander leur mère. + +Et cette progression ascendante: + + Au nom des dieux + Sois sensible au sort qui m'accable, + +où le même membre de phrase se répétant quatre fois avec une instance de +plus en plus vive semble indiquer les mouvements d'Admète qui se traîne +sanglotant aux pieds de sa femme. + +Quiconque, ayant le sentiment de ce genre de beautés musicales a pu +entendre cet air bien exécuté, en conservera la mémoire toute sa vie. Il +est des impressions dont le souvenir ne s'efface jamais. + +Le morceau suivant, sans être de la même valeur que l'air d'Admète, est +cependant fort remarquable par sa contexture spéciale. C'est le seul duo +de la partition, et le compositeur, qui ne s'est pas astreint dans ses +autres ouvrages à une logique aussi rigoureuse, n'y a permis aux voix de +chanter ensemble que lorsque l'impatience de l'un des personnages ne lui +permet pas d'attendre que l'autre ait fini de parler. De là la +terminaison du duo par Admète seul, Alceste ayant plutôt que lui achevé +sa phrase. C'est curieux. + +L'air du dieu infernal venant annoncer à Alceste que l'heure est venue +et que Caron l'appelle est l'un des plus célèbres de la partition. C'est +un morceau d'une physionomie toute spéciale. Bien que le développement +intérieur, à partir du vers; + + Si tu révoques le vÅ“u qui t'engage, + +ait un accent menaçant qu'accroît encore le timbre des trois trombones à +l'unisson accompagnant la voix à demi-jeu, l'aspect général de l'air est +d'un calme terrible. La mort est puissante et sans efforts elle saisit +sa proie. Le thème + + Caron t'appelle, entends sa voix! + +est encore monotone comme le chÅ“ur des dieux infernaux: «Malheureuse où +vas-tu?» Il se dit trois fois, d'abord sur la tonique, puis sur la +dominante, et une dernière fois sur la tonique. Il est toujours précédé +et suivi de trois sons de cors donnant la même note que la voix, mais +d'un caractère mystérieux, rauque, caverneux. C'est la conque du vieux +nocher du Styx, retentissant dans les profondeurs du Tartare. Les notes +naturelles (dites _ouvertes_) du cor sont fort loin d'avoir cette +sonorité bizarrement lugubre que Gluck rêvait pour l'appel de Caron, et +si l'on s'avisait de laisser les cornistes exécuter tout simplement les +notes écrites, on commettrait une grave erreur et une infidélité +capitale. Gluck ne trouva pas tout d'abord cet étonnant effet +d'orchestre. Dans l'_Alceste_ italienne, il avait employé, pour +représenter la conque de Caron, trois trombones avec les deux cors, et +sur une note assez élevée (le _ré_ au-dessus des portées, clef de _fa_). +C'était trop sonore, c'était presque violent, c'était vulgaire. Pour la +nouvelle version du même morceau, il changea le rhythme de ce lointain +appel, et il supprima les trombones. Mais les deux cors à l'unisson, +avec leurs notes toniques et dominantes, et par conséquent leurs sons +_ouverts_, ne produisaient point du tout ce qu'il cherchait. Enfin il +s'avisa de faire aboucher les cors pavillon contre pavillon; les deux +instruments se servant ainsi mutuellement de sourdine, et, les sons +s'entre-choquant à leur sortie, le timbre extraordinaire fut trouvé. Ce +procédé offre des inconvénients que les cornistes ne manquent pas de +mettre en avant quand on leur demande de l'employer. Il faut, pour jouer +ainsi du cor, prendre une posture forcée qui peut aisément déranger +l'embouchure et rendre incertaine l'attaque du son. De là la résistance +des artistes qui, dans certains concerts où ce morceau a été exécuté, se +sont abstenus de rien changer à leurs habitudes, et ont détruit ainsi un +si remarquable effet. La même chose allait arriver à l'Opéra, quand on +s'est avisé de remplacer le moyen dangereux inventé par Gluck par un +autre qui amène un résultat plus frappant encore. + +L'air du dieu infernal ayant été baissé d'un ton, se chante maintenant +en _ut_. On a dit alors aux cornistes de prendre des cors en _mi +naturel_ au lieu des cors en _ut_, et de donner les notes _la bémol_, +_mi bémol_, qui, sur le ton de _mi_, produisent _ut_, _sol_, pour +l'auditeur. Ces deux notes étant ce qu'on appelle des sons _bouchés_, la +main droite fermant aux deux tiers pour l'une et à demi pour l'autre le +pavillon de l'instrument, leur timbre est précisément celui que Gluck +voulait obtenir. Le grand maître connaissait probablement l'effet de ces +sons _bouchés_ du cor, mais l'inhabileté des cornistes de son époque +l'aura empêché d'y recourir. + +Le chÅ“ur des esprits infernaux venant chercher Alceste répond bien à +l'idée que l'on s'en peut faire. C'est la vaste clameur de l'avare +Achéron qui réclame sa proie. Les grands accords plaqués des trombones +et le violent trémolo des instruments à cordes, reprenant à intervalles +irréguliers, en augmentent le caractère sauvage. Le dernier solo +d'Admète: + + Aux enfers je suivrai tes pas! + +est un bel élan désespéré. Seulement, et ici encore la faute n'en est +pas au compositeur, il dure trop longtemps. Admète, demeuré seul, et +répétant si souvent: «Que votre main barbare porte sur moi ses coups! +Frappez! frappez!» à des démons qui ne sont plus présents, au lieu de se +précipiter dans l'antre infernal sur les pas d'Hercule, est +invraisemblable et ridicule, quelles que soient la force et la vérité +des accents que lui prête le compositeur. Mais _le fils de Jupiter de +l'enfer est vainqueur_, Alceste est rendue à la vie. Apollon descend des +cieux quand son intervention n'est plus nécessaire, et y remonte après +avoir félicité les deux époux sur leur bonheur et Hercule sur son +courage. Ces trois personnages chantent alors un petit trio d'un style +assez peu élevé, qui pourrait bien être encore de Gossec, et qu'on a cru +devoir supprimer à la dernière reprise qu'on vient de faire d'_Alceste_ +à l'Opéra. Il en est de même du chÅ“ur final: «Qu'ils vivent à jamais, +ces fortunés époux!» Non qu'il puisse y avoir le moindre doute sur +l'authenticité du morceau, qui est bien de Gluck, mais parce qu'on a +craint de manquer de respect à l'homme de génie, en faisant entendre à +la fin de son chef-d'Å“uvre, et après tant de merveilles, une page si +indigne de lui. C'est en effet trivial, mesquin, détestable de tout +point. «C'est le chÅ“ur des banquettes, disait-on aux répétitions; Gluck +n'aura pas voulu se donner la peine de l'écrire, et il aura dit un jour +à son domestique: «Fritz, quand tu auras ciré mes bottes, fais-moi la +musique de ce chÅ“ur final.» Mais cette explication n'est pas +admissible; non-seulement le morceau est bien de Gluck, mais il ne fut +jamais considéré par lui comme un chÅ“ur de banquettes, puisque dans la +partition de l'_Alceste_ italienne il sert de final au PREMIER ACTE. +Bien plus, dans la partition française où l'addition de quelques +mesures, exigée par la coupe des vers, en a rendu en certains endroits +la mélodie difforme, désordonnée, bancroche, au moins n'est-il pas en +opposition avec le sentiment de joie populaire exprimé par les paroles, +tandis que dans la partition italienne, cette musique, convenable à un +chÅ“ur de masques avinés gambadant au sortir du cabaret, est un +abominable contre-sens et produit le plus choquant contraste avec les +vers de Calsabigi, renfermant une sorte de moralité sur les vicissitudes +humaines. Ces vers sont chantés, après la scène de l'oracle et le vÅ“u +d'Alceste, par les courtisans qui viennent de se reconnaître incapables +de se dévouer pour leur roi. + +Voici la traduction exacte des paroles de ce chÅ“ur cabriolant: + + Qui sert et qui règne + Est né pour les peines; + Le trône n'est pas + Le comble du bonheur. + Douleurs, soucis, + Soupçons, inquiétudes, + Sont les tyrans des rois. + +Et il faut voir, vers la fin du morceau, sur quel bouffon crescendo et +avec quel redoublement de jovialité dans les voix et dans l'orchestre +sont ramenés ces mots: + + _Vi sono le cure, + Gli affani, i sospetti, + Tiranni de' re._ + +On n'en peut croire ses yeux. C'est bien le cas de modifier l'expression +d'Horace; + +Homère ici ne _sommeille_ pas, il délire. + +Que se passe-t-il donc à certains moments dans ces grands cerveaux?... +On pleurerait de douleur à ce spectacle. + + * * * * * + +Je n'ai rien dit des airs de danse d'_Alceste_. La plupart sont gracieux +et d'une gaieté charmante. Ils ne me semblent pas néanmoins avoir la +valeur musicale des ballets d'_Armide_ et des deux _Iphigénies_. + +J'ai à parler maintenant de trois autres opéras écrits sur le sujet +d'Alceste. + +Commençons par celui de Guglielmi. Si, en analysant la partition de +Gluck, j'ai été souvent au-dessous de ma tâche et embarrassé pour varier +les formes de l'éloge, ici mon embarras ne sera pas moindre pour +exprimer le contraire de l'admiration. + +Il y eut trois Guglielmi, et dans le catalogue des Å“uvres d'aucun +d'eux, l'_Alceste_ ne se trouve mentionnée. C'est heureux pour tous les +trois. Croirait-on que le malheureux qui écrivit celle que j'ai sous les +yeux a pris le texte même de Calsabigi mis en musique par Gluck? Il a +osé, ce pygmée, lutter corps à corps avec le géant, comme Bertoni +l'avait déjà fait pour Orfeo. L'histoire de l'art fournit plusieurs +exemples d'un même livret d'opéra ainsi mis en musique par plusieurs +compositeurs. Mais on n'a conservé le souvenir que des partitions +victorieuses dont l'auteur a tué son prédécesseur. Rossini, en refaisant +la musique du _Barbiere_, a tué Paisiello; Gluck, en refaisant _Armide_, +a tué Lulli. En pareil cas, le meurtre seul peut justifier le vol. Cela +est vrai, même quand un musicien traite le sujet d'un de ses devanciers, +sans lui prendre précisément le texte de son opéra. Ainsi Beethoven, en +écrivant la partition de _Fidelio_, dont le sujet est emprunté à la +_Léonore_ de M. Bouilly, tua du même coup Gaveaux et Paër, auteurs l'un +et l'autre d'une _Léonore_, et le _Guillaume Tell_ de Grétry me semble +bien malade depuis la naissance de celui de Rossini. + +Le Guglielmi, quel qu'il soit, auteur de la nouvelle _Alceste_, n'a pas +de meurtre semblable à se reprocher. Sa partition est bien écrite, dans +le style à la mode au commencement de notre siècle; cela ressemble à +tout ce qu'on produisait alors sur les théâtres d'Italie. La mélodie est +en général banale, l'harmonie pure, correcte, mais banale aussi, +l'instrumentation honnêtement insignifiante; quant à l'expression, il +faut en reconnaître presque partout la nullité, quand elle n'est pas +d'une fausseté absolue; et l'ensemble de l'Å“uvre est tout à fait sans +caractère. Alceste chante des airs à roulades, riches en gammes +ascendantes, en trilles, mais fort pauvres d'accents et de sentiment +dramatique. Quelques scènes paraissent même tellement dépourvues de +prétentions à ces qualités, qu'elles en sont comiques. Dans la scène du +temple, le récitatif du prêtre: + + _L'altare ondeggia_ + _Il tripode vacilla_ + +ne peut être mis en regard du sublime récitatif du prêtre de Gluck: + + Le marbre est animé, + Le saint trépied s'agite, + +sans provoquer le rire du lecteur; que serait-ce de l'auditeur? + +Guglielmi s'est gardé, pour cette scène imposante, d'écrire une marche +religieuse. C'est un trait d'esprit de sa part. Il n'a point fait non +plus d'ouverture. En revanche, un trait monumental de sottise nous est +offert par le chÅ“ur du peuple après l'oracle: + + _Che annunzio funesto! + Fuggiamo da questo + Soggiorno d'orrore!_ + + Quel oracle funeste + Fuyons! nul espoir ne nous reste! + +Le compositeur italien a cru trouver là une belle occasion de faire +étalage de son savoir de contre-pointiste. Comme il est question d'une +foule qui _fuit_ consternée, et que le mot _fuga_ veut dire _fuite_ +(mais fuite des parties de chant qui, entrant successivement, semblent +se fuir et se poursuivre), il a imaginé d'écrire une longue fugue, +très-bien faite, ma foi, mais où il est question de l'art de traiter un +thème, de faire une _exposition_, une _contre-exposition_, une _stretta_ +sur la pédale, d'amener épisodiquement des imitations canoniques, etc., +et point du tout d'exprimer le sentiment de terreur des personnages. +Dans Gluck, après un mouvement très-lent, où elle dit d'un ton bas et +consterné: «_Quel oracle funeste!_» la foule se disperse rapidement en +répétant sur un mouvement vif, d'une façon en apparence désordonnée: +«_Fuyons, nul espoir ne nous reste!_» Cet allegro, d'un admirable +laconisme, n'a que dix-huit mesures. La fugue de Guglielmi en a cent +vingt; il faut en conséquence que les choristes, en chantant: _Fuyons!_ +restent fort longtemps et fort tranquillement en place. Le contraste +entre les deux partitions est plus plaisant encore pour l'air suivant. + +Une agréable gaieté respire dans le thème de Guglielmi: + + _Ombre, larve, compagne di morte, + Non vi chiedo, non voglio pieta._ + + (Divinités du Styx, ministres de la mort, + Je n'implorerai point votre pitié cruelle!) + +Il y a de plus, dans le milieu de l'air, à ces mots: «_Non v' offenda si +giusta pieta!_» un trait vocalisé volant comme une flèche jusqu'à l'_ut_ +suraigu, qui a dû faire chaudement applaudir la prima-donna chargée du +rôle d'Alceste. Le chÅ“ur final de ce premier acte, + + _Qui serve e chi regna_ + _E nato alle pene_, + +est plus brillant et tout aussi jovial que celui de Gluck, et, je dois +l'avouer, moins plat. Il paraît que décidément il faut parler gaiement +des malheurs de la condition humaine. + +Au second acte, le fameux morceau d'Alceste, éperdue de terreur: + + _Chi mi parla? che rispondo?_ + +est intitulé _cavata_. C'est dans le fait une espèce de cavatine fort +régulière et surtout fort tranquille, plus tranquille encore dans +l'orchestre que dans le chant. L'Alceste de Guglielmi est courageuse, et +n'a pas, comme celle de Gluck, de folles terreurs en entendant la voix +des dieux infernaux, en voyant les sombres lueurs du Tartare. Son +sang-froid atteint surtout les dernières limites du comique, à la +conclusion de la phrase: + + _Il vigor mi resta a pena_ + _Per doler mi e per tremar_, + +où le musicien, pour mieux accomplir la cadence, répète trois fois + + _E per tremar, e per tremar,_ + _E per tremar._ + +comme on répétait alors le mot _felicità _. + +Le chÅ“ur des esprits infernaux: + + _E vuoi morire o misera!_ + +celui que Gluck écrivit sur une seule note entourée de si terribles +harmonies, est à deux parties et d'un tour mélodique... gracieux. Le +troisième acte, entre autres bouffonneries, contient un grand air de +bravoure d'Admète et un duo, dans lequel les deux époux cherchent à +consoler leurs enfants, avec accompagnement d'un orchestre très-consolé. +On me permettra de ne pas pousser plus loin cette analyse... + +L'_Alceste_ de Schweizer fut écrite sur un texte allemand de Wieland. La +pièce diffère beaucoup du poëme de Calsabigi. Il y a seulement quatre +personnages: Alceste, Admète, Parthenia et Hercule. On y trouve deux +chÅ“urs, deux duos, deux trios et beaucoup d'airs à plusieurs +mouvements, composés d'un petit andante s'enchaînant avec un petit +allegro, et contenant chacun une longue vocalise. Tout cela est +correctement écrit selon les us et coutumes d'une petite école mixte +germano-italienne, qui fut longtemps en honneur en Allemagne. Le chant +y est plus lourd sans être plus expressif que chez Guglielmi; on subit +dans tous les airs les mêmes traits vocalisés, mais un peu plus roides +et tout aussi ridicules. Le petit orchestre y est traité avec soin; il +faut y louer une certaine adresse dans l'art de tisser l'harmonie et +d'enchaîner les modulations. C'est la musique d'un bon maître d'école +qui a longtemps enseigné le contre-point, que tout le monde dans son +endroit respecte, le saluant avec affection, l'appelant Herr doctor, ou +Herr professor, ou Herr capell meister; qui a beaucoup d'enfants, +lesquels savent tous un peu de musique, voire même un peu de français. A +six heures du soir, ce petit monde s'assemble dans la maison paternelle +autour d'une grande table. On lit pieusement la Bible; une moitié de +l'auditoire tricote, l'autre moitié fume en avalant de temps en temps un +verre de bière, et toutes ces honnêtes personnes s'endorment à neuf +heures avec la conscience d'une journée bien remplie et la certitude de +n'avoir pas écrit ou frappé sur le clavecin une dissonance mal préparée +ou mal résolue. Ce Schweizer, dont la musique me donne de lui des idées +si patriarcales, fut peut-être garçon et n'eut des qualités de famille +que je lui attribue que celles de bien savoir le contre-point, de bien +fumer et de bien boire. Il fut, en tout cas, maître de chapelle du duc +de Gotha, et son _Alceste_, digne ménagère s'il en fut, obtint assez de +succès dans cette résidence pour faire ensuite le tour de l'Allemagne, +dont tous les théâtres la représentèrent pendant plusieurs années, quand +celle de Gluck y était à peine connue. Tel est l'immense avantage de la +musique économique, employant de petits moyens pour rendre de petites +idées, et d'une incontestable médiocrité. + +Il y a une ouverture à cette partition, une honnête ouverture, dans le +genre des ouvertures de Handel, commençant par un mouvement grave dans +lequel se trouvent les marches de basses et les progressions de +septièmes voulues; puis vient une fugue d'un mouvement modéré, une fugue +à un sujet, claire, pure, mais insipide aussi et froide comme de l'eau +de puits. Ce n'est pas plus l'ouverture d'_Alceste_ que celle de tout +autre opéra, c'est de la musique bien portante, sans mauvaises passions, +et qui ne peut faire ni tort ni honneur au brave homme qui l'écrivit. Je +n'en dirai pas autant d'un air d'Alceste au premier acte, où se trouve +une vocalise terminée par un trille, sur ces mots «_mein Tod_» (ma +mort), qui eût fait Gluck s'évanouir d'indignation. La Parthenia en fait +bien d'autres dans ses airs; elle vous lance à tout bout de chant des +fusées, des arpéges, montant jusqu'au contre-ré et au contre-fa +suraigus, et ornés de ces notes piquées semblables pour le rhythme au +caquet des poules en gaieté, et pour le timbre, au cri d'un petit chien +dont on écrase la queue, des traits enfin trop fidèlement imités de ceux +que Mozart eut le malheur d'écrire pour la reine de la nuit dans la +_Flûte magique_, et pour dona Anna dans un air de _Don Juan_. Hercule ne +roule et ne roucoule pas mal non plus; il roule même depuis le _fa_ aigu +de la voix de basse jusqu'au contre-_ut_ grave, le dernier du +violoncelle; deux octaves et demie. Il paraît qu'il y avait alors à +Gotha un gaillard doué d'une voix exceptionnelle. Admète seul ne se +livre pas à de trop grandes excentricités, les traits et les trilles de +son rôle ne s'y trouvent que pour constater la filiation de cette +Å“uvre, appartenant, je l'ai déjà dit, à une école italienne germanisée. +Ce n'est pas la peine de citer les deux chÅ“urs; ils viennent là +seulement pour dire... qu'ils n'ont rien à vous dire. (Ce _mot_ est de +Wagner, je ne veux pas le lui voler.) + +Il me reste à parler maintenant de l'_Admetus_ de Handel, dont je +connaissais un morceau seulement et dont j'ai pu dernièrement me +procurer la grande partition. Malgré son titre à désinence latine, c'est +encore un opéra italien écrit pour un théâtre de Londres par le célèbre +maître allemand naturalisé Anglais. Il fait partie de la nombreuse +collection d'ouvrages de ce genre dus à la plume infatigable de Handel +et qu'il destinait chaque année aux chanteurs italiens engagés pour la +saison, comme on écrit maintenant des albums pour le premier jour de +l'an. _Admetus_, canevas lyrique sur le sujet d'_Alceste_, n'est en +effet qu'une grosse collection d'airs; ainsi que _Julius Cæsar_, +_Tamerlane_, _Rodelinda_, _Scipio_, _Lotharius_, _Alexander_, etc., du +même auteur, ainsi que les opéras de Buononcini, son prétendu rival, et +ceux de beaucoup d'autres. + +Le premier acte d'_Admetus_ contient neuf airs, le deuxième en contient +douze, et le troisième neuf et un duo, et un petit chÅ“ur des +banquettes. Il s'y trouve de plus une ouverture et une _sinfonia_ +servant d'introduction au second acte. Quant aux récitatifs, accompagnés +probablement au clavecin, suivant l'usage du temps, on ne les a pas +jugés d'assez d'importance pour les publier dans la grande partition, et +il est permis de croire que Handel ne s'était même pas donné la peine de +les écrire. Il y avait alors des copistes intelligents, dont le métier +consistait à noter, selon une formule invariable, le dialogue servant à +amener les morceaux de musique, et à donner à ces espèces de concerts en +costumes une apparence de drame. Il est impossible, à la lecture de ces +trente airs, de reconnaître quelle fut précisément la donnée du canevas +scénique d'_Admetus_. Il n'y est jamais question de l'action, et pas un +nom de personnage ne s'y trouve même prononcé. Chacun des airs est +désigné seulement par le nom du chanteur ou de la cantatrice qui +l'exécutait. + +Ainsi il y en a sept pour le signor Senesino, huit pour la signora +Faustina, sept pour la signora Cuzzoni, quatre pour le signor Baldi, +deux pour le signor Boschi, et un seulement pour la pauvre signora Dotti +et pour le malheureux signor Palmerini, qui venaient sans doute tous les +deux dire leur petite affaire, pour donner aux dieux et aux déesses, si +richement partagés, le temps de respirer. L'unique duetto est chanté un +peu avant la fin du _concert_ par le signor Senesino et la signora +Faustina, sans doute Admète et Alceste. Les paroles n'indiquent rien +autre que deux amants ou époux heureux de se retrouver: + + _Alma mia_ + _Dolce ristore,_ + _Io ti stringo,_ + _Io t'abbrachio,_ + _In questo sen._ + +Il est accompagné par deux parties d'orchestre seulement, les violons et +les basses; et l'on trouve dans les parties de chant une ombre de +sentiment, quelques velléités de passion, d'autant plus agréables que +ces qualités sont fort rares dans les vingt-neuf airs qui précèdent ce +duo. Malheureusement l'orchestre fait entendre, avant et après l'entrée +des voix, de petites ritournelles d'une grosse gaieté, dont le caractère +un peu grotesque ramène l'auditeur, bien loin de toute impression +poétique, à la lourde prose du contre-pointiste. Quant aux trente airs, +ils sont à peu près tous taillés sur le même patron. L'orchestre, soit à +quatre parties d'instruments à cordes, soit à trois ou à deux parties +seulement, enrichi parfois de deux hautbois, ou de deux flûtes +traversières, ou de deux cors et de deux bassons, déroule d'abord une +ritournelle, en général assez longue, après laquelle le chant expose le +thème à son tour. Ce thème, d'un tour mélodique peu gracieux, est +accompagné souvent par les basses seules, qui frappent lourdement un +dessin analogue à celui du chant. Après quelques mesures de +développements faits dans un système de parties à rhythme semblable ou à +peu près, la voix presque toujours s'empare d'une syllabe quelconque, +favorable à la vocalisation ou non, coupe ainsi un mot en deux et +déroule sur la première moitié un long _passage_. Souvent ce _passage_ +est interrompu par des silences, sans que le mot soit achevé pour cela; +il est semé de trilles, de notes syncopées et répercutées qui +conviendraient beaucoup mieux à un trait instrumental qu'à une roulade +vocale; le tout est lourd et roide comme une chaîne de cabestan. +Ajoutons que souvent aussi une partie d'orchestre suit la voix à +l'unisson ou à l'octave, et augmente par son adjonction la roideur de la +vocalise. Le plus curieux de tous ces _passages_ se trouve dans l'air de +la signora Faustina (que je suppose être Alceste) sur la seconde +syllabe du mot _risor-ge_, + + _In me a poco a poco_ + _Risorge l'amor_. + +En général le compositeur paraît avoir mesuré la longueur de ses +vocalises à la célébrité du dio ou de la diva qui devait le chanter. Les +_passages_ des airs de la Faustina, cette déesse élève de Marcello et +qui fut la femme de Hasse, sont interminables; ceux de la Cuzzoni sont +un peu moins longs; ceux du signor Baldi moins longs encore; la povera +ignota Dotti, dans son air unique, n'en a pas. Quand le _passage_ de +rigueur est arrivé à sa cadence de conclusion, une seconde partie de +l'air conduit le chant dans un des tons relatifs du ton principal, une +nouvelle cadence s'accomplit dans ce nouveau ton, presque toujours avec +accompagnement des basses seules, et l'on recommence jusqu'au point +d'orgue final. + +On doit supposer qu'assujetti à l'application constante de ce procédé, +le musicien ne pouvait guère se préoccuper de la vérité d'expression et +de caractère. Handel en effet n'y songeait guère et ses chanteurs se +fussent révoltés s'il y eût songé. + +Je n'ai rien dit de l'ouverture ni de la sinfonia qui ouvre le second +acte. Je ne saurais, par l'analyse, donner une idée d'une pareille +musique instrumentale. Cet _Admetus_ précéda de plusieurs années +l'_Alceste_ italienne de Gluck. Peut-être même fut-il représenté à +l'époque où ce dernier, jeune encore, écrivait pour le théâtre italien +de Londres de mauvais ouvrages, tels que _Pyrame et Thisbé_ et la _Chute +des Géants_. On peut supposer alors que l'_Admetus_ donna à Gluck l'idée +de son _Alceste_. + +C'est sans doute aussi après avoir entendu les deux mauvais opéras +italiens de Gluck que Handel dit un jour, en parlant de lui: «Mon +cuisinier est plus musicien que cet homme-là .» + +Handel, il faut le croire, était trop impartial pour ne pas rendre +pleine justice à son cuisinier. Reconnaissons seulement que, depuis le +jour où l'auteur du _Messie_ formula ce jugement sur Gluck, celui-ci a +fait de notables progrès et laissé bien loin derrière lui l'artiste +culinaire. + +Je me résume, et, tout en tenant compte de l'état où se trouvait l'art +en France, en Allemagne et en Italie, aux époques diverses où ces +ouvrages furent écrits, l'_Alceste_ de Handel me paraît supérieure à +l'_Alceste_ de Lulli, celle de Schweiser à celle de Handel, celle de +Guglielmi à celle de Schweiser, et, en somme, ces quatre ouvrages, à mon +avis, ressemblent à l'_Alceste_ de Gluck, comme les figures grotesques +taillées avec un canif dans un marron d'Inde pour divertir les enfants +ressemblent à une tête de Phidias. + + + + +REPRISE DE L'ALCESTE DE GLUCK + +A L'OPÉRA + + +Cette reprise tant de fois annoncée, et retardée par diverses causes, a +eu lieu le 21 octobre 1861, avec un magnifique succès; et ce-jour-là les +prévisions fâcheuses, les pronostics malveillants ont reçu le plus +éclatant démenti. + +L'auditoire a paru frappé de la majestueuse ordonnance de l'Å“uvre dans +son ensemble, de la profondeur de l'expression mélodique, de la chaleur +du mouvement scénique et de mille beautés qui sont pour lui originales +et nouvelles, telle est leur dissemblance avec ce qu'on produit, en +général, sur notre grande scène aujourd'hui. Je penche à croire une +notable partie du public plus capable qu'autrefois de sentir et de +comprendre une partition pareille. L'éducation musicale a fait des +progrès d'une part, et, de l'autre, à force d'indifférence, on en est +venu à ne plus éprouver de haine pour le beau. La plupart des habitués +de l'Opéra, contre leur usage, étaient venus pour entendre et non pour +voir et pour être vus. On a écouté, on a réfléchi, et, comme le disait +Gluck d'un enfant qui avait pleuré à la première représentation +d'_Alceste_, on s'est _laissé faire_. Les Polonais n'ont pas manqué, +tout comme pour _Orphée_, de déclarer le chef-d'Å“uvre assommant, +insupportable. Mais on s'y attendait, et l'on n'a tenu compte de leurs +doléances. + +Cette reprise, venue à point, nous le croyons, ne peut qu'exercer une +excellente influence sur le goût général des amateurs de musique et +détruire bien des préjugés. Il est seulement à regretter qu'on n'ait pas +pu la faire dans des conditions de fidélité plus rigoureuses. +L'obligation de transposer d'un bout à l'autre le rôle d'Alceste, pour +l'approprier à la voix de madame Viardot, et les modifications de +détails qui devaient nécessairement résulter de cette transposition, +ont, en maint endroit, altéré la physionomie de l'ouvrage. Quelques airs +perdent peu, il est vrai, à être ainsi baissés, mais l'effet de beaucoup +d'autres est affaibli, pour ne pas dire détruit; l'orchestration devient +flasque, sourde; l'enchaînement des modulations n'est plus celui de +l'auteur, puisque la nécessité de préparer la transposition et celle de +rentrer dans le ton primitif après les morceaux transposés oblige d'en +suivre un autre. Ce n'est pas ici le lieu de faire un cours de +composition musicale; on comprendra aisément, d'ailleurs, que de tels +bouleversements, praticables, dans une certaine mesure, pour des +fragments isolés, destinés au concert, deviennent désastreux apportés à +un opéra entier qu'on rend à la scène. + +«Plus on s'attache à chercher la perfection et la vérité, a dit Gluck +dans sa préface d'_Elena et Paride_, plus la précision et l'exactitude +deviennent nécessaires. Les traits qui distinguent Raphaël de la foule +des peintres sont en quelque sorte insensibles; de légères altérations +dans les contours ne détruiront point la ressemblance dans une tête de +caricature, mais elles défigureront entièrement le visage d'une belle +personne.» + +Cette proposition s'applique à tous les genres d'infidélité dans +l'exécution des Å“uvres musicales, mais elle est surtout vraie quand il +s'agit des Å“uvres de Gluck. + +Hâtons-nous de reconnaître que, sous tous les autres rapports, +l'exécution d'_Alceste_ à l'Opéra est d'une assez respectueuse +exactitude. Les chanteurs ne changent presque pas une note de leurs +rôles; les mélodies, les récitatifs, les chÅ“urs sont reproduits +absolument tels que l'auteur les écrivit. Quelques personnes croient +qu'on a ajouté à l'orchestration des instruments à vent; c'est une +erreur. M. Royer, considérant que les instruments à cordes remplissent +le rôle principal dans l'orchestre d'_Alceste_, a seulement voulu leur +donner plus de puissance en en augmentant un peu le nombre. Celui des +violons, en conséquence, a été porté à vingt-huit, celui des altos à +dix, celui des violoncelles à onze, et celui des contre-basses à neuf. +On ne peut qu'applaudir à cette mesure, qui ne sera pas, il faut +l'espérer, adoptée désormais pour _Alceste_ seulement, et qui rendra +l'orchestre de l'Opéra plus riche encore que celui de Covent-Garden, à +Londres, l'un des plus puissants de l'Europe. On a engagé aussi un +trombone-basse, nécessaire pour l'exécution de certaines notes graves +que les trombones-ténors dont on se sert exclusivement à l'Opéra ne +possèdent pas. La reprise d'_Alceste_, qui eut lieu en 1825, ne fut, à +beaucoup près, ni aussi soignée ni aussi complète que celle à laquelle +nous venons d'assister. Plusieurs morceaux furent alors indignement +mutilés, quantité d'autres, et des plus admirables, supprimés. On vient +de nous les rendre à peu près tous, et intacts. «Comment, _à peu près_? +direz-vous. Les chefs du service musical de l'Opéra parlent pourtant, +avec une satisfaction qui les honore, de leur respect pour la partition, +et se montrent tout fiers de n'avoir point à se reprocher les attentats +de 1825.» Cela me rappelle ces héros populaires qui, le 29 juillet 1830, +s'écriaient dans l'ardeur de leur enthousiasme: «Ah! on ne dira rien +contre la révolution cette fois, ni contre nous. Nous sommes les maîtres +de Paris, depuis quarante-huit heures, et nous n'avons rien volé, rien +détruit!» Ils étaient tout fiers de n'être pas des brigands. + +Il y avait pourtant bien quelques petites choses à dire. + +Mais il faut rendre justice à cette probité relative. Ici le mieux est +ami du bien. L'esprit général du personnel de l'Opéra a d'ailleurs été +excellent pendant les études, que tout le monde a faites avec zèle et le +plus grand soin. Et, certes, la tâche n'était facile à remplir pour +personne. Le désordre dans lequel se trouvaient la partition et les +parties de chÅ“ur et d'orchestre eût été tel, augmenté par les +transpositions, qu'on a dû recopier tout comme s'il se fût agi d'un +opéra nouveau. On pouvait voir, par l'inexactitude des anciennes copies, +par l'absence des nuances, des indications de mouvement, par les fautes +qu'on y remarquait, combien nos pères étaient peu exigeants pour +l'exécution des opéras. Pourvu que le rôle principal fût confié à un +grand artiste, ils faisaient bon marché du reste, et n'allaient pas trop +s'enquérir de l'intelligence de l'orchestre ni de celle de son chef, +nommé alors (avec juste raison) batteur de mesure. Les choristes et les +coryphées chantaient toujours assez juste, et quelques fausses notes +dans l'harmonie des instruments ou des voix ne les choquaient pas trop. + + Les délicats sont malheureux, + Rien ne saurait les satisfaire. + +Le public, cette fois, n'a pourtant pas paru trop malheureux. + +Disons que, pour _Alceste_, les erreurs et les grossièretés de +l'exécution ont toujours été dues en grande partie à la paresse de +Gluck, pour qui il semble que la rédaction attentive et soignée de ses +Å“uvres ait été un travail au-dessus de ses forces. Ses partitions +furent toutes écrites avec un incroyable laisser-aller. Quand on en vint +ensuite à les graver, le graveur ajouta ses fautes à celles du +manuscrit, et il ne paraît pas que l'auteur ait daigné s'occuper alors +de la correction des épreuves. Tantôt les premiers violons sont écrits +sur la ligne des seconds, tantôt les altos, devant être à l'unisson des +basses, se trouvent, par suite d'un _col basso_ négligemment jeté, +écrits à la double octave haute de celles-ci, et font, en conséquence, +entendre parfois les notes de la basse au-dessus de celles de la +mélodie; l'auteur ici oublie d'indiquer le ton des cors; ailleurs il a +négligé d'indiquer même l'instrument à vent qui doit exécuter une partie +saillante; est-ce une flûte, un hautbois, une clarinette? on ne sait. +Quelquefois il écrit sur la ligne des contre-basses quelques notes +importantes pour les bassons, puis il ne s'occupe plus d'eux et l'on ne +peut savoir ce qu'ils deviennent ensuite. + +Dans la partition de l'_Alceste_ italienne, imprimée à Vienne et un peu +moins incorrecte que la partition française, on trouve des causes +d'erreurs pour les copistes et les exécutants, telles que celles-ci: Le +mot _Bos_ s'y trouve fréquemment; qu'est-ce que _Bos_? C'est une faute +d'impression; il fallait _Pos._ Mais qu'est-ce donc que _Pos_? C'est +l'abréviation du mot allemand _Posaunen_, qui signifie trombones; et +l'on est d'autant plus pardonnable de ne pas le deviner que partout +ailleurs, dans la même partition, il désigne les trombones par leur nom +italien de _tromboni_. Je n'ai pu savoir exactement quel instrument il a +voulu désigner dans l'_Alceste_ italienne par le mot bizarre de +_chalamaux_; est-ce la clarinette employée dans le _chalumeau_? le doute +est permis. + +Je n'en finirais pas de décrire un tel désordre. Il y a même, dans la +grande partition française, par suite d'une faute de copie, une +cacophonie d'instruments de cuivre, digne de certaines partitions +modernes, qui ferait bondir et hurler de douleur l'auditoire le plus +amoureux de l'horrible, et qui a l'air d'avoir été écrite, comme on en +écrit maintenant, avec la plus scrupuleuse férocité. + +Gluck dit dans une de ses lettres: «Ma présence aux répétitions de mes +ouvrages est aussi indispensable que le soleil l'est à la création.» Je +le crois bien, mais elle l'eût été un peu moins s'il se fût donné la +peine d'écrire avec plus d'attention et s'il n'eût pas laissé aux +exécutants tant d'intentions à deviner et tant d'erreurs à rectifier. +Aussi ne se figure-t-on pas ce que ses Å“uvres deviennent quand on les +représente dans les théâtres où les traditions ne se sont pas +conservées. J'ai vu une représentation d'_Iphigénie en Tauride_, à +Prague, qui m'eût donné le choléra, si je n'avais fini par en rire de +tout mon cÅ“ur. La mise en scène était digne du reste. Au dénouement, le +vaisseau sur lequel Oreste et sa sÅ“ur allaient monter pour retourner en +Grèce, était orné d'une triple rangée de canons. + +L'exécution musicale ni la mise en scène des Å“uvres de Gluck à l'Opéra +de Paris n'ont rien de commun avec ces exhibitions grotesques. Cette +fois-ci surtout, on a donné au grand homme un palais peuplé de +serviteurs dévoués et intelligents; partout ailleurs (excepté à Berlin), +il serait dans une grange. Les chanteurs et les instrumentistes de +l'Opéra ne sont pas, il faut en convenir, entrés tout d'abord dans +l'esprit de ce noble style; mais au fur et à mesure que le nombre des +répétitions augmentait, ils sentaient le charme les prendre, et +l'intelligence leur venait avec le sentiment de ces beautés si nouvelles +pour eux. C'est que, lorsqu'il s'agit des Å“uvres de Gluck, rien n'est +plus différent de l'exécution rêvée par l'auteur qu'une certaine +exécution fidèle, mais plate, et qui consisterait à dire la note +seulement. Il faut à une fidélité absolue dans le chant, dans le +rhythme, dans les accents, dans tout, unir en outre une manière de +phraser les mélodies, un ménagement des nuances, une articulation des +mots tels que, sans ces qualités, la divine fleur d'expression qui rend +ces Å“uvres si émouvantes n'a plus ni couleurs ni parfums, et que +l'Å“uvre entière périt. Gluck avait raison de trouver sa présence aux +répétitions de ses ouvrages aussi indispensable que le soleil l'est à la +création. + +Lui seul pouvait tout éclairer, tout animer, donner à tout la chaleur et +la vie. Mais il eut cruellement à souffrir. Ses interprètes mirent sa +patience à de rudes épreuves. + +A son époque, les chÅ“urs n'agissaient pas; plantés à droite et à gauche +de la scène comme des tuyaux d'orgues, ils récitaient leur leçon avec un +calme désespérant. Ce fut lui qui tenta de les ranimer; il leur +indiquait les gestes et les mouvements à faire; il se consumait en +efforts, et il eût succombé à la peine sans la robuste nature dont il +était doué. A l'une des dernières répétitions d'_Alceste_, il venait de +tomber sur un siége ruisselant et fumant, comme s'il eût été plongé dans +le Styx, quand la femme du maître des ballets, qui s'était constituée sa +garde attentive, lui apporta un grand verre de punch: «O ma houri, +dit-il en lui baisant les mains, vous me ranimez. Sans vous, j'allais +boire au Cocyte.» + +Je ne sais quelle fut la nature du talent de mademoiselle Levasseur, qui +joua la première à Paris le rôle d'Alceste; cette actrice passe pour +avoir eu une grande voix dont elle faisait un assez médiocre emploi. La +Saint-Huberti, qui lui succéda, fut au contraire une véritable artiste; +il n'en pouvait guère être autrement, Gluck lui-même s'était chargé de +son éducation musicale. Mademoiselle Maillard, la troisième Alceste, +était grande, belle et bête. + +La quatrième, madame Branchu, que j'ai vue et qui n'était ni grande ni +belle, m'a semblé la tragédie lyrique incarnée. Son soprano, d'une +puissance extraordinaire, se prêtait comme nul autre aux accents doux. +Elle chantait le pianissimo d'une façon irréprochable, qui tenait à +l'extrême facilité d'émission de sa voix dans le medium; et l'instant +d'après, cette même voix remplissait de ses éclats la vaste salle de +l'Opéra et couvrait les plus violents _tutti_ de l'orchestre. Ses yeux +noirs lançaient des éclairs. Elle se faisait illusion à elle-même; une +fois en scène, elle croyait fermement être Alceste, Clytemnestre, +Iphigénie, la Vestale, Statira. Elle m'a assuré avoir eu dans sa +jeunesse une extrême facilité de vocalisation, que Garat, son maître, +l'avait empêchée de développer, l'avertissant que si elle se livrait à +ce genre d'études elle ne chanterait jamais bien le style large. + +Elle disait les vers avec une pureté remarquable; talent nécessaire pour +bien chanter comme pour bien composer dans le grand genre dramatique. Je +fus témoin d'une ovation qu'elle obtint un jour dans une soirée de +bénéfice à l'Opéra-Comique, en jouant le rôle de la femme de Sylvain, +dans un opéra de Grétry, dont le dialogue parlé est en vers. + +J'étais alors presque un enfant. Je me souviens du triste tableau que me +fit madame Branchu de la carrière du compositeur français. «Ce n'est +rien, me dit-elle, que d'écrire un bel opéra, il faut le faire jouer. Ce +n'est rien encore, il faut le faire _bien_ jouer; et ce n'est guère d'en +obtenir une représentation excellente, il faut amener le public à le +comprendre. Gluck n'eût jamais pu devenir ce qu'il est devenu à Paris +sans la protection directe et active de la reine Marie-Antoinette, à qui +il avait appris la musique à Vienne, et qui conservait pour son maître +une affectueuse reconnaissance. Cette haute protection et le génie de +Gluck et la valeur immense de ses Å“uvres ne l'ont pas empêché d'être +accablé d'injures par le marquis de Carracioli, par Marmontel, par La +Harpe et cent autres _gens d'esprit_. Vous me parlez d'_Alceste_, ce +chef-d'Å“uvre fut très-froidement accueilli à sa première +représentation; le public ne sentit, ne comprit rien. + +«En France, le plus grand mérite musical est presque sans valeur pour +celui qui le possède; trop peu de gens peuvent le reconnaître et trop de +gens ont intérêt à le nier ou à le cacher. Les hommes puissants qui +tiennent en leurs mains le sort des artistes sont trop aisément trompés, +et se trouvent dans l'impossibilité de découvrir d'eux-mêmes la vérité. +Tout n'est que hasard dans cette terrible carrière. Les compositeurs +rencontrent quelquefois même des ennemis parmi leurs interprètes. Moi +qui vous parle, quand on commença les études de la _Vestale_, j'ai fait +partie pendant quinze jours d'une cabale contre Spontini. Ses +merveilleux récitatifs me donnaient trop de peine à apprendre, ils me +paraissaient inchantables; à la vérité, j'ai promptement et bien changé +d'opinion. Enfin, ce que je sais de la carrière du compositeur me la +fait regarder comme presque impraticable chez nous. Si mon fils voulait +la suivre, je l'en détournerais de tout mon pouvoir.»..... + +Après sa retraite de l'Opéra en 1826 ou 1827, madame Branchu alla vivre +en Suisse. Vingt ans après, je me trouvais à Paris dans un magasin de +musique où elle entra. Pendant qu'on lui cherchait un morceau qu'elle +venait acheter, elle me regarda assez attentivement, puis ressortit sans +m'adresser la parole. Elle ne m'avait pas reconnu. + +Notre monde musical seul n'avait pas changé. + +Ces souvenirs, réveillés avec beaucoup d'autres par la récente +représentation d'_Alceste_, ne sont pas tout à fait étrangers à mon +sujet; ils me conduisent naturellement à parler de la grande artiste qui +vient d'aborder avec tant de succès ce rôle presque inabordable de la +reine de Thessalie. + +On sait l'effet extraordinaire que madame Viardot produisit, il y a +quelques mois, en chantant au Conservatoire quelques fragments +d'_Alceste_; ce fut alors la cantatrice seulement qui fut applaudie. A +l'Opéra, c'est aussi l'actrice éminente, l'artiste enthousiaste, +inspirée et savante, qui a excité pendant toute la durée de trois grands +actes l'émotion de l'assemblée. En lutte avec les révoltes de sa voix, +comme Gluck l'est avec la monotonie de son poëme, ils sont restés les +plus forts tous les deux. Madame Viardot a été admirable de douloureuse +tendresse, d'énergie, d'accablement; sa démarche, ses quelques gestes en +entrant dans le temple; son attitude brisée pendant la fête du second +acte; son égarement au troisième; son jeu de physionomie au moment de +l'interrogatoire que lui fait subir Admète; son regard fixe pendant le +chÅ“ur des ombres: «Malheureuse, où vas-tu?» toutes ces attitudes de +bas-reliefs antiques, toutes ces belles poses sculpturales ont excité la +plus vive admiration. Dans l'air: «Divinités du Styx!» la phrase «pâles +compagnes de la mort» a excité des applaudissements qui ont presque +empêché d'entendre la mélodie suivante: «Mourir pour ce qu'on aime,» +qu'elle a dite avec une profonde sensibilité. Au dernier acte, l'air +«Ah! divinités implacables,» chanté avec cet accent de résignation +désolée si difficile à trouver, a été interrompu trois fois par les +applaudissements. En un mot, _Alceste_ est pour madame Viardot un +nouveau triomphe, et celui qui se trouvait pour elle le plus difficile à +obtenir[6]. Michot (Admète) a surpris tout le monde comme chanteur et +comme acteur. Sa voix de ténor haut, qui lui permet de tout chanter en +sons de poitrine, convient parfaitement au rôle. Il a dit ses airs et la +plupart de ses difficiles récitatifs d'une belle manière et avec ces +accents émus qu'on entend trop rarement. Citons surtout l'air «Non, sans +toi je ne puis vivre!» dont la dernière phrase, reprise sur quatre notes +aiguës: + + Je ne puis vivre; + Tu le sais, tu n'en doutes pas, + +a remué toute la salle. Il a bien fait ressortir la tendre sérénité de +celui: + + Bannis la crainte et les alarmes. + +Le dernier, qui est la clef de voûte du rôle, et dont Michot a +parfaitement rendu les principaux passages, celui-ci surtout: + + Je pousserais des cris que tu n'entendrais pas. + +perd la moitié de son effet à être chanté si lentement. C'est une +andante, et pour Gluck, _andante_ ne veut pas dire _lent_, il indique un +mouvement d'une certaine animation relative à la nature du sentiment +qu'il s'agit d'exprimer, quelque chose qui _va_, qui _marche_. Ici, +d'ailleurs, le caractère de la partie de chant, celui du dessin +d'accompagnement des seconds violons, le tissu général du morceau, +indiquent une sorte d'agitation que les paroles, en outre, exigent +impérieusement. + +Il en est de même de quelques récitatifs qui veulent être _dits_ sans +emphase et non _posés_, et de quelques autres dont l'entraînement +passionné ne permet pas une telle largeur dans le débit. Ainsi les vers: + + Parle, quel est celui dont la pitié cruelle + L'entraîne à s'immoler pour moi? + +doivent absolument être jetés avec une sorte de précipitation anxieuse. +Nourrit père, qui, à mon sens, ne valait pas Michot, produisait dans ce +rôle de grands effets précisément par cette rapidité de débit. Les +artistes, en général, répondent, quand on la leur demande: «Il est +très-difficile, en chantant si vite, de trouver le moyen de poser la +voix.» Sans doute c'est difficile, mais l'_art_ consiste à vaincre les +difficultés; s'il en était autrement, à quoi serviraient les études? Le +premier venu, doué d'une voix quelconque, serait un chanteur. + +Ce n'est pour Michot qu'un léger effort à faire; quand il voudra +l'animer davantage, il doublera l'effet de ce rôle d'Admète qui lui fait +le plus grand honneur. + +La splendide voix de Cazaux ne pouvait manquer de faire merveilles dans +le rôle du grand prêtre; aussi Cazaux a-t-il été couvert +d'applaudissements pendant et après sa scène: + + Apollon est sensible à nos gémissements, + +et au passage: + + Perce d'un rayon éclatant + Le voile affreux qui l'environne. + +Il a été tout à fait à la hauteur de l'inspiration de Gluck quand il a +dit avec sa voix tonnante: + + Le marbre est animé, + Le saint trépied s'agite. + +Je ne crois pas pouvoir lui adresser un plus flatteur éloge. + +Je l'engage à travailler son _ré_ d'en haut, qu'il attaque toujours un +peu bas. + +Borchardt, qui débutait dans le petit rôle d'Hercule, a reçu un accueil +qui doit l'encourager. Sa stature, sa voix robuste, le caractère de sa +tête, conviennent parfaitement au personnage. L'étendue de sa voix de +baryton-basse lui permet, en outre, d'attaquer sans danger les notes +hautes du rôle, impossibles à atteindre pour la plupart des chanteurs. +Borchardt est une bonne acquisition pour l'Opéra. + +Mademoiselle de Taisy avait eu la complaisance de se charger du solo de +la jeune Grecque dans la fête. Elle a dit avec une grâce exquise ce +ravissant morceau épisodique placé au milieu du chÅ“ur: + + Parez vos fronts de fleurs nouvelles. + +Autrefois c'était une choriste qui, chantant indignement faux avec une +petite voix aigre, venait défigurer cette charmante page et jeter du +ridicule sur l'ensemble de l'exécution. + +L'exemple de mademoiselle de Taisy doit être suivi; désormais tout solo, +court ou non, sera chanté, il faut l'espérer, par un artiste. Koenig +s'acquitte bien aussi de son petit rôle du confident Évandre; enfin +Coulon a fait frissonner la salle dans son air du dieu infernal: + + Caron t'appelle. + +Le ténor frais et jeune de Grisy convient tout à fait au blond Phoebus, +dont on avait à tort voulu confier d'abord le court récitatif de la fin +à une voix de basse. + +Les chÅ“urs bien exercés, sous la direction de M. Massé, ne laissent +rien à désirer. Les choristes qui chantent au loin, derrière le théâtre, +suivent avec une régularité parfaite la mesure de l'orchestre, qu'ils ne +peuvent entendre cependant. Il y a quinze jours, cet ensemble eût été +impossible; le métronome électrique n'était pas encore introduit à +l'Opéra. Quant à M. Dietsch, la reprise d'_Alceste_ a été pour lui +l'occasion d'un succès qui comptera dans sa vie. Il n'a pas, ce me +semble, commis la moindre erreur de mouvement et il a fait observer +toutes les nuances avec un scrupule intelligent. Aussi, de toutes parts, +entendait-on dans la salle louer l'exécution de l'orchestre, sa +discrétion dans les accompagnements, son ensemble, sa précision, sa +force imposante. Jamais la scène du temple ne fut exécutée nulle part de +la sorte. La marche religieuse a été applaudie à trois reprises; +l'auditoire, recueilli, était entièrement absorbé par la contemplation +de ce divin morceau. MM. Dorus et Altès ont trouvé précisément le degré +de force qu'il faut y donner aux sons graves de la flûte et qui revêtent +la mélodie d'un si chaste coloris. Autrefois, quand j'entendis +_Alceste_, le premier flûtiste de l'Opéra, qui n'était ni modeste ni le +premier dans son art, comme M. Dorus, détruisait complétement ce bel +effet d'instrumentation. Il ne voulait pas que la seconde flûte jouât +avec lui, et il transposait, pour mieux dominer l'orchestre, sa partie à +l'octave supérieure, se moquant parfaitement de l'intention de Gluck. Et +on le laissait faire. Après une telle incartade, il méritait d'être +renvoyé de l'Opéra et condamné à six mois de prison. + +Il ne faut pas oublier le petit solo de hautbois de M. Cras, dans l'air: +«Grands dieux, du destin qui m'accable,» dont il joue seulement un peu +trop piano les deux dernières mesures, et moins encore la belle +ritournelle de clarinette de celui «Ah! malgré moi,» exécutée par M. +Leroy avec les beaux sons et le beau style dont ce virtuose a le secret. + +Les danses gracieuses ont été dessinées par M. Petipa. M. Cormon a su +vaincre avec un rare bonheur les difficultés de la mise en scène. Tout y +est réglé avec une intelligence parfaite des exigences de la musique, +dont les metteurs en scène ne tiennent pas compte ordinairement, et avec +un grand goût de l'antique. C'est la première fois que l'on voit à +l'Opéra des démons et des ombres assez ingénieusement costumés et +groupés pour paraître fantastiques et non ridicules. + +Enfin, après cent ans et plus, voici l'_Alceste_ placée presque dans son +jour, et admirée et comprise; et bien des gens répètent depuis lundi le +mot de l'abbé Arnault. Quelqu'un disant devant lui qu'_Alceste_ était +tombée à sa première représentation: «Oui, répliqua-t-il, tombée du +ciel.» + +Mais cette reprise d'_Alceste_, bien qu'elle ne soit pas de tout point +irréprochable, constitue seulement une exception à la règle. En général, +quand un ancien chef-d'Å“uvre est remis en scène après la mort de +l'auteur, c'est le roi Lear qui n'est plus roi; le théâtre c'est le +palais de ses filles, Goneril et Régane, où fourmillent des serviteurs +irrévérencieux qui maltraitent les officiers de l'hôte illustré, lui +manquent à lui-même de respect, et sont toujours prêts à dire, si l'on +se plaint de leurs indignes procédés: «Oui, nous avons mis Kent dans les +Ceps; il commandait ici en maître, et cela nous déplaît. Oui, nous avons +chassé vingt-cinq des chevaliers de Lear; ils étaient incommodes et +encombraient le palais. Il en reste vingt-cinq autres, et c'est assez. +Quel besoin avait le roi de cinquante chevaliers pour le servir? Quel +besoin a-t-il de vingt-cinq, de vingt, de dix, d'un seul même? Ceux du +palais ne sont-ils pas suffisants pour satisfaire les caprices du +vieillard entêté, impérieux et chagrin?» jusqu'à ce que Lear, poussé à +bout par tant d'outrages, sorte enfin courroucé, renonçant à cette +hospitalité parricide, et, seul avec son fidèle Kent et son fou, dans la +nuit et l'orage, sur la bruyère déserte, délirant de douleur, s'écrie: +«Foudres du ciel, grondez, frappez ma tête blanche! crevez sur moi, +froids nuages! ouragans, arrachez et dispersez ma chevelure! vous le +pouvez, je vous pardonne, à vous, vous n'êtes pas mes filles!...» Et +nous qui sommes les fous dévoués, avec le fidèle Kent, le noble Edgard +et la douce Cordelia, nous ne pouvons que gémir et environner la majesté +mourante de notre amour et de nos respects. O Shakspeare! Shakspeare! +grand outragé! toi qui eus pour rivaux les ours combattant dans les +cirques de Londres et les bambins du théâtre du Globe, c'était pour toi, +mais c'était aussi pour tes successeurs de tous les temps, de tous les +lieux, que tu mettais dans la bouche de ton Hamlet ces amères paroles: + +«Vous me déchirez de la passion comme des lambeaux de vieille +étoffe.--C'est trop long, dites-vous; c'est comme votre barbe, on +pourra raccourcir le tout en même temps.--N'écoute pas cet idiot; il lui +faut une ballade, quelque conte licencieux, ou il s'endort.--N'allez pas +ajouter des sottises à vos rôles pour exciter les applaudissements des +imbéciles du parterre.» Et tant d'autres. + +Et l'on raille un grand maître, encore vivant par bonheur, pour les +murailles fortifiées qu'il élève autour de ses Å“uvres, pour ses +impitoyables exigences, pour ses prévisions inquiètes, pour sa méfiance +de tous les instants et de tous les hommes. Ah! qu'il a bien raison, le +savant musicien, le savant homme, de toujours imposer pour la +représentation de ses nouvelles Å“uvres des conditions ainsi formulées: +Vous me donnerez tels chanteurs, telles cantatrices, tant de choristes, +tant de musiciens, tels musiciens et tels choristes; ils feront tant de +répétitions sous ma direction; on ne répétera rien autre que mon ouvrage +pendant tant de mois; je dirigerai ces études comme je l'entendrai, +etc., etc., etc., etc., ou vous _me payerez cinquante mille francs_! + +C'est seulement ainsi que les grandes compositions complexes de l'art +musical peuvent être sauvées et garanties de la morsure des rats qui +grouillent dans les théâtres, dans les théâtres de France, d'Angleterre, +d'Italie, d'Allemagne même, de partout. Car, il ne faut pas se faire +illusion, les théâtres lyriques sont tous les mêmes; ce sont les mauvais +lieux de la musique, et la chaste muse qu'on y traîne ne peut y rentrer +qu'en frémissant. Pourquoi cela? Oh! nous le savons trop, on l'a trop +souvent dit, il n'y a nul besoin de le redire. Répétons seulement qu'une +Å“uvre de la nature d'_Alceste_ ne sera jamais dignement exécutée _en +l'absence de l'auteur_, que sous la surveillance d'un artiste dévoué qui +la connaît parfaitement, depuis longtemps familier avec le style du +maître, possédant à fond toutes les questions qui se rattachent à la +musique et aux études musicales, profondément pénétré de ce qu'il y a de +grand et de beau dans l'art, et qui, jouissant d'une autorité justifiée +par son caractère, ses connaissances spéciales et l'élévation de ses +vues, l'exerce tantôt avec douceur, tantôt avec une rigidité absolue; +qui ne connaît ni amis ni ennemis; un Brutus l'Ancien qui, une fois ses +ordres donnés et les voyant transgressés, est toujours prêt à dire: _I +lictor, liga ad palum!_ Va, licteur, lie au poteau le coupable!»--Mais +c'est M. ***, c'est mademoiselle ***, c'est madame ***.--_I lictor!_ + +Vous demandez l'établissement du despotisme dans les théâtres? me +dira-t-on. Et je répondrai: Oui, dans les théâtres lyriques surtout, et +dans les établissements qui ont pour objet d'obtenir un beau résultat +musical au moyen d'un personnel nombreux d'exécutants de divers ordres, +obligés de concourir à un seul et même but; il faut le despotisme, +souverainement intelligent sans doute, mais le despotisme enfin, le +despotisme militaire, le despotisme d'un général en chef, d'un amiral en +temps de guerre. Hors de là il n'y a que résultats incomplets, contre +sens, désordre et cacophonie. + + + + +LES + +INSTRUMENTS AJOUTÉS PAR LES MODERNES + +AUX PARTITIONS DES MAITRES ANCIENS + + + * * * * * + +On remarquait dernièrement à l'un des concerts du Conservatoire que, +dans le duo de l'_Armide_ de Gluck (Esprits de haine et de rage), les +voix étaient très-souvent couvertes par de grands cris de trombones, et +perdaient ainsi beaucoup de leur effet. Ces trombones ont été ajoutés à +Paris par je ne sais qui, et d'une manière assez plate; on en a ajouté +bien plus encore dans le même ouvrage à Berlin. Or, il n'est pas inutile +de dire à ce sujet que, pour _Armide_ comme pour _Iphigénie en Aulide_, +Gluck n'a pas écrit une seule note de trombone. Il ne faut pas répondre +que, s'il s'est abstenu d'employer cet instrument dans _Armide_, c'est +qu'il n'y avait pas alors de trombones à l'orchestre de l'Opéra, car ils +jouent un grand rôle dans _Alceste_, il y en a dans _Orphée_, partitions +qui l'une et l'autre furent représentées avant _Armide_. Il y en a dans +_Iphigénie en Tauride_. + +Il est singulier qu'un compositeur, si grand qu'il soit, ne puisse pas +écrire son orchestre comme il l'entend, et surtout qu'il ne soit pas +libre de s'abstenir de l'emploi de certains instruments quand il le juge +convenable. D'illustres maîtres eux-mêmes ont pris maintes fois la +liberté de corriger l'instrumentation de leurs prédécesseurs, à qui ils +faisaient ainsi l'aumône de leur science et de leur goût. Mozart a +instrumenté les oratorios de Handel. La justice divine a voulu que plus +tard les opéras de Mozart fussent à leur tour réinstrumentés en +Angleterre et qu'on bourrât _Figaro_ et _Don Juan_ de trombones, +d'ophicléides et de grosses caisses. Spontini m'avouait un jour avoir +ajouté, avec bien de la discrétion il est vrai, des instruments à vent à +ceux qui se trouvent déjà dans l'_Iphigénie en Tauride_ de Gluck. Deux +ans après, se plaignant avec amertume devant moi des excès de ce genre +dont il était témoin, des abominables grossièretés ajoutées à +l'orchestre de pauvres morts qui ne pouvaient se défendre contre de +telles calomnies, Spontini s'écria: «C'est indigne! affreux! Mais on me +corrigera donc aussi, moi, quand je serai mort?...»--Ce à quoi je +répondis tristement: «Hélas! cher maître, vous avez bien corrigé Gluck!» + +Le plus grand symphoniste qui ait jamais existé n'a pas échappé lui-même +à ces inqualifiables outrages. Sans compter l'ouverture de _Fidelio_, +trombonisée d'un bout à l'autre en Angleterre, où l'on trouve que +Beethoven dans cette ouverture a employé les trombones avec trop de +réserve, on a déjà commencé ailleurs à corriger l'instrumentation de la +SYMPHONIE EN UT MINEUR.... + +Je vous dirai quelque jour, dans un travail spécial, le nom de tous ces +ravageurs de chefs-d'Å“uvre.... + + + + +LES SONS HAUTS ET LES SONS BAS + +LE HAUT ET LE BAS DU CLAVIER + + +Je remarquais un jour dans un opéra une _gamme descendante_ vocalisée, +une roulade, sur ces mots: _Je roulais dans l'abîme_, dont l'intention +imitative est des plus plaisantes. + +Il est clair que le musicien a pensé qu'une roulade descendante +exprimait parfaitement le mouvement d'un corps roulant de haut en bas. +Les notes écrites sur la portée représentent en effet _à l'Å“il_ cette +direction descendante; si le système de la musique chiffrée venait à +prévaloir, les signes de l'écriture musicale ne parleraient plus ainsi +_à l'Å“il_. Bien plus, si, par un caprice de l'exécutant lecteur, il +venait à tenir son cahier de musique à rebours, les notes +représenteraient au contraire un mouvement ascendant. + +N'est-il pas pitoyable que l'on puisse citer en musique de nombreux +exemples de ces enfantillages causés par une fausse interprétation des +mots? + +On dit _monter, descendre_, pour exprimer le mouvement des corps qui +s'éloignent du centre de la terre ou qui s'en rapprochent. Je défie que +l'on trouve un autre sens à ces deux verbes. Or, le son, impondérable +comme l'électricité, comme la lumière, peut-il, en tant que son plus ou +moins grave, se rapprocher ou s'éloigner du centre de la terre? + +On appelle son haut ou aigu le son produit par un corps sonore, +exécutant, dans un temps donné, un certain nombre de vibrations; le son +bas ou grave est celui qui résulte d'un nombre de vibrations moins +grand, et par conséquent de vibrations plus lentes exécutées dans le +même espace de temps. Voilà pourquoi l'expression de _son grave_ ou +_lent_ est plus convenable que celle de son _bas_, qui ne signifie rien; +de même celle de son _aigu_ (qui perce l'oreille comme un corps aigu) +est raisonnable, prise au figuré, tandis que celle de son _haut_ est +absurde. Car pourquoi le son produit par une corde exécutant trente-deux +vibrations par seconde serait-il plus rapproché du centre de la terre +que le son produit par une autre corde exécutant par seconde huit cents +vibrations? + +Comment le côté droit du clavier de l'orgue ou du piano est-il le _haut_ +du clavier, ainsi qu'on a l'habitude de l'appeler? Le clavier est +horizontal. Quand un violoniste, tenant son violon à la manière +ordinaire, veut produire des sons aigus, sa main gauche, en se +rapprochant du chevalet, monte en effet; mais un violoncelliste, dont +l'instrument est placé d'une façon contraire, se voit obligé de faire +_descendre_ sa main pour produire les mêmes sons aigus, dits sons hauts +si improprement. + +Il est pourtant vrai que ces abus de mots, dont le moindre examen +attentif suffit à démontrer le ridicule, ont amené même de grands +maîtres à écrire les plus incroyables non-sens, et par contre-coup +ensuite des gens d'esprit, impatientés par de telles niaiseries, à +confondre dans une réprobation commune toutes les images musicales et à +ridiculiser celles même que le bon sens et le goût peuvent avouer et qui +parlent le plus clairement à l'imagination de l'_auditeur_. + +Je me souviens de la naïve sincérité avec laquelle un maître de +composition faisait admirer à ses élèves l'accompagnement en gammes +descendantes d'un passage d'_Alceste_, où le grand-prêtre, invoquant +Apollon le dieu du jour, dit: + + Perce d'un rayon éclatant + Le voile affreux qui l'environne. + +«Voyez-vous, disait-il, cette gamme obstinée en triples croches +_descendant_ d'_ut_ à _ut_ dans les premiers violons? C'est le _rayon_, +le _rayon éclatant_, qui _descend_ à la voix du grand-prêtre.» Et ce +qu'il y a de plus triste encore à avouer, c'est que Gluck évidemment a +cru imiter ainsi le _rayon_. + + + + +LE FREYSCHÜTZ + +DE WEBER + + +Le public français comprend et apprécie aujourd'hui dans son ensemble et +ses détails cette composition qui naguère encore ne lui paraissait +qu'une amusante excentricité. Il voit la raison des choses demeurées +obscures pour lui jusqu'ici; il reconnaît dans Weber la plus sévère +unité de pensée, le sentiment le plus juste de l'expression, des +convenances dramatiques, unis à une surabondance d'idées musicales mises +en Å“uvre avec une réserve pleine de sagesse, à une imagination dont les +ailes immenses n'emportent cependant jamais l'auteur hors des limites où +finit l'idéal, où l'absurde commence. + +Il est difficile, en effet, en cherchant dans l'ancienne et la nouvelle +école, de trouver une partition aussi irréprochable de tout point que +celle du _Freyschütz_; aussi constamment intéressante d'un bout à +l'autre; dont la mélodie ait plus de fraîcheur dans les formes diverses +qu'il lui plaît de revêtir; dont les rhythmes soient plus saisissants, +les inventions harmoniques plus nombreuses, plus saillantes, et l'emploi +des masses de voix et d'instruments plus énergique sans efforts, plus +suave sans afféterie. Depuis le début de l'ouverture jusqu'au dernier +accord du chÅ“ur final, il m'est impossible de trouver une mesure dont +la suppression ou le changement me paraisse désirable. L'intelligence, +l'imagination, le génie brillent de toutes parts avec une force de +rayonnement dont les yeux d'aigle pourraient seuls n'être point +fatigués, si une sensibilité inépuisable, autant que contenue, ne venait +en adoucir l'éclat et étendre sur l'auditeur le doux abri de son voile. + +L'ouverture est couronnée reine aujourd'hui; personne ne songe à le +contester. On la cite comme le modèle du genre. Le thème de l'_andante_ +et celui de l'_allegro_ se chantent partout. Il en est un que je dois +citer, parce qu'on le remarque moins et qu'il m'émeut incomparablement +plus que tout le reste. C'est cette longue mélodie gémissante, jetée par +la clarinette au travers du _tremolo_ de l'orchestre, comme une plainte +lointaine dispersée par les vents dans les profondeurs des bois. Cela +frappe droit au cÅ“ur; et, pour moi du moins, ce chant virginal qui +semble exhaler vers le ciel un timide reproche, pendant qu'une sombre +harmonie frémit et menace au-dessous de lui, est une des oppositions les +plus neuves, les plus poétiques et les plus belles qu'ait produites en +musique l'art moderne. Dans cette inspiration instrumentale on peut +aisément reconnaître déjà un reflet du caractère d'Agathe qui va se +développer bientôt avec toute sa candeur passionnée. Elle est pourtant +empruntée au rôle de Max. C'est l'exclamation du jeune chasseur au +moment où, du haut des rochers, il sonde de l'Å“il les abîmes de +l'infernale vallée. Mais, un peu modifiée dans ses contours, et +instrumentée de la sorte, cette phrase change complétement d'aspect et +d'accent. + +L'auteur possédait au suprême degré l'art d'opérer ces transformations +mélodiques. + +Il faudrait écrire un volume pour étudier isolément chacune des faces de +cette Å“uvre si riche de beautés diverses. Les principaux traits de sa +physionomie sont d'ailleurs à peu près généralement connus. Chacun +admire la mordante gaieté des couplets de Kilian, avec le refrain du +chÅ“ur riant aux éclats; le surprenant effet de ces voix de femmes, +groupées en _seconde majeure_, et le rhythme heurté des voix d'hommes +qui complètent ce bizarre concert de railleries. Qui n'a senti +l'accablement, la désolation de Max, la bonté touchante qui respire dans +le thème du chÅ“ur cherchant à le consoler, la joie exubérante de ces +robustes paysans partant pour la chasse, la platitude comique de cette +marche jouée par les ménétriers villageois en tête du cortége de Kilian +triomphant; et cette chanson diabolique de Gaspard, dont le rire +grimace, et cette clameur sauvage de son grand air: _Triomphe! +triomphe!_ qui prépare d'une façon si menaçante l'explosion finale! Tous +à présent, amateurs et artistes, écoutent avec ravissement ce délicieux +duo, où se dessinent dès l'abord les caractères contrastants des deux +jeunes filles. Cette idée du maître une fois reconnue, on n'a plus de +peine à en suivre jusqu'au bout le développement. Toujours Agathe est +tendre et rêveuse; toujours Annette, l'heureuse enfant qui n'a point +aimé, se plaît en d'innocentes coquetteries; toujours son joyeux +babillage, son chant de linotte, viennent jeter d'étincelantes saillies +au milieu des entretiens des deux amante inquiets, tristement +préoccupés. Rien n'échappe à l'auditeur de ces soupirs de l'orchestre +pendant la prière de la jeune vierge attendant son fiancé, de ces +bruissements doucement étranges, où l'oreille attentive croit retrouver + + Le bruit sourd du noir sapin + Que le vent des nuits balance. + +et il semble que l'obscurité devienne tout d'un coup plus intense et +plus froide, à cette magique modulation en _ut_ majeur: + + Tout s'endort dans le silence. + +De quel frémissement sympathique n'est-on pas agité plus loin à cet +élan: _C'est lui! c'est lui!_ + +Et surtout à ce cri immortel qui ébranle l'âme entière: + + C'est le ciel ouvert pour moi! + +Non, non, il faut le dire, il n'y a point de si bel air. Jamais aucun +maître, allemand, italien ou français, n'a fait ainsi parler +successivement dans la même scène la prière sainte, la mélancolie, +l'inquiétude, la méditation, le sommeil de la nature, la silencieuse +éloquence de la nuit, l'harmonieux mystère des cieux étoilés, le +tourment de l'attente, l'espoir, la demi-certitude, la joie, l'ivresse, +le transport, l'amour éperdu! Et quel orchestre pour accompagner ces +nobles mélodies vocales! Quelles inventions! Quelles recherches +ingénieuses! Quels trésors qu'une inspiration soudaine fit découvrir! +Ces flûtes dans le grave, ces violons en quatuor, ces dessins d'altos et +de violoncelles à la sixte, ce rhythme palpitant des basses, ce +crescendo qui monte et éclate au terme de sa lumineuse ascension, ces +silences pendant lesquels la passion semble recueillir ses forces pour +s'élancer ensuite avec plus de violence. Il n'y a rien de pareil! c'est +l'art divin! c'est la poésie! c'est l'amour même! Le jour où Weber +entendit pour la première fois cette scène rendue comme il avait rêvé +qu'elle pût l'être, s'il l'entendit jamais ainsi, ce jour radieux sans +doute, lui montra bien tristes et bien pâles tous les jours qui devaient +lui succéder. Il aurait dû mourir! que faire de la vie après des joies +pareilles! + + * * * * * + +Certains théâtres d'Allemagne, pour aller aussi avant que possible dans +une vérité en horreur à l'art, font entendre, dit-on, pendant la scène +de la fonte des balles, les plus discordantes rumeurs, cris d'animaux, +aboiements, glapissements, hurlements, bruits d'arbres fracassés, etc., +etc. Comment entendre la musique au milieu de ce hideux tumulte? Et +pourquoi, dans le cas même où on l'entendrait, mettre la réalité auprès +de l'imitation? Si j'admire le rauque aboiement des cors à l'orchestre, +la voix de vos chiens du théâtre ne peut m'inspirer que le dégoût. La +cascade naturelle au contraire n'est point de ces effets scéniques +incompatibles avec l'intérêt de la partition; loin de là , elle y ajoute. +Ce bruit d'eau égal et continu, porte à la rêverie; il impressionne +surtout durant ces longs points d'orgue que le compositeur a si +habilement amenés, et s'unit on ne peut mieux avec les sons de la cloche +éloignée qui tinte lentement l'heure fatale. + +Lorsqu'en 1837 ou 1838 on voulut mettre en scène le _Freyschütz_ à +l'Opéra, on sait que j'acceptai la tâche d'écrire les récitatifs pour +remplacer le dialogue parlé de l'ouvrage original, dont le règlement de +l'Opéra interdit l'usage. Je n'ai pas besoin de dire aux Allemands que +dans cette scène étrange et hardie, entre Samiel et Gaspard, je me suis +abstenu de faire chanter Samiel. Il y avait là une intention trop +formelle; Weber a fait Gaspard chanter, et Samiel parler les quelques +mots de sa réponse. Une fois seulement la parole du diable est rhythmée, +chacune de ses syllabes portant sur une note de timbales. La rigueur du +règlement qui interdit le dialogue parlé à l'Opéra n'est pas telle qu'on +ne puisse introduire dans une scène musicale quelques mots prononcés de +la sorte; on s'est donc empressé d'user de la latitude qu'il laissait +pour conserver aussi cette idée du compositeur. + +La partition du _Freyschütz_, grâce à mon insistance, fut exécutée +intégralement et dans l'ordre exact où l'auteur l'a écrite. + +Le livret fut traduit et non arrangé par M. Emilien Pacini. + +Il résulta de la fidélité, trop rare en tout temps et partout, avec +laquelle l'Opéra monta ce chef-d'Å“uvre, que le finale du troisième acte +fut pour les Parisiens à peu près une nouveauté. Quelques-uns l'avaient +entendu quatorze ans auparavant aux représentations d'été de la troupe +allemande; le plus grand nombre ne le connaissait pas. Ce finale est une +magnifique conception. Tout ce que chante Max aux pieds du prince est +empreint de repentir et de honte; le premier chÅ“ur en _ut_ mineur, +après la chute d'Agathe et de Gaspard, est d'une belle couleur tragique +et annonce on ne peut mieux la catastrophe qui va s'accomplir. Puis le +retour d'Agathe à la vie, sa tendre exclamation _ô Max!_ les _vivat_ du +peuple, les menaces d'Ottokar, l'intervention religieuse de l'ermite, +l'onction de sa parole conciliatrice, les instances de tous ces paysans +et chasseurs pour obtenir la grâce de Max, noble cÅ“ur un instant égaré; +ce sextuor où l'on voit l'espérance et le bonheur renaître, cette +bénédiction du vieux moine qui courbe tous ces fronts émus et, du sein +de la foule prosternée, fait jaillir un hymne immense dans son +laconisme; et enfin ce chÅ“ur final où reparaît pour la troisième fois +le thème de l'_allegro_ de l'air d'Agathe, déjà entendu dans +l'ouverture; tout cela est beau et digne d'admiration comme ce qui +précède, ni plus ni moins. Il n'y a pas une note qui ne soit à sa place, +et qui puisse être supprimée sans détruire l'harmonie de l'ensemble. Les +esprits superficiels ne seront pas de cet avis peut-être, mais pour tout +auditeur attentif la chose est certaine, et plus on entendra ce finale +plus ou en sera convaincu. + +Quelques années après cette mise en scène du _Freyschütz_ à l'Opéra, +pendant que j'étais absent de Paris, le chef-d'Å“uvre de Weber, +raccourci, mutilé de vingt façons, a été transformé en lever de rideau +pour les ballets; l'exécution en est devenue détestable, scandaleuse +même; se relèvera-t-elle jamais?.... On ne peut que l'espérer. + + + + +OBÉRON + +OPÉRA FANTASTIQUE DE CH. M. WEBER + +SA PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE-LYRIQUE + + + 6 mars 1857. + +L'atmosphère musicale de Paris est en général brumeuse, humide, sombre, +froide, orageuse même parfois. Les saisons y manifestent des caprices +étranges. A certains moments il neige des cirons, il pleut des +sauterelles, il grêle des crapauds, et il n'y a parapluies de toile ni +de tôle qui puissent garantir les honnêtes gens de cette vermine. Puis +tout d'un coup le ciel s'éclaircit, il ne tombe pas de la manne, il est +vrai, mais on jouit d'un air tiède et pur, on découvre ça et là de +splendides fleurs épanouies parmi les chardons, les ronces, les orties, +les euphorbes, et l'on court avec ravissement les respirer et les +cueillir. Nous jouissons à cette heure des caresses de ce bienfaisant +rayon; plusieurs très-belles fleurs de l'art viennent d'éclore et nous +sommes dans la joie de les avoir découvertes. Citons d'abord le plus +grand événement musical qu'on ait eu à signaler chez nous depuis bien +des années, la mise en scène récente de l'_Obéron_ de Weber au +Théâtre-Lyrique. Ce chef-d'Å“uvre (c'est un vrai chef-d'Å“uvre, pur, +radieux, complet) existe depuis trente et un ans. Il fut représenté pour +la première fois le 12 avril 1826. Weber l'avait composé en Allemagne +sur les paroles d'un librettiste anglais, M. Planchet, à la demande du +directeur d'un théâtre lyrique de Londres qui croyait au génie de +l'auteur du _Freyschütz_, et qui comptait sur une belle partition et sur +une bonne _affaire_. + +Le rôle principal (Huon) fut écrit pour le célèbre ténor Braham, qui le +chanta, dit-on, avec une verve extraordinaire; ce qui n'empêcha pas +l'Å“uvre nouvelle d'éprouver devant le public britannique un échec à peu +près complet. Dieu sait ce qu'était alors l'éducation musicale des +dilettanti d'outre-Manche!..... Weber venait de subir une autre +quasi-défaite dans son propre pays; sa partition d'_Euryanthe_ y avait +été froidement reçue. Des gaillards qui vous avalent sans sourciller +d'effroyables oratorios capables de changer les hommes en pierre et de +congeler l'esprit-de-vin, s'avisèrent de s'ennuyer à _Euryanthe_. Ils +étaient tout fiers d'avoir pu s'ennuyer à quelque chose et de prouver +ainsi que leur sang circulait. Cela leur donnait un petit air sémillant, +léger, Français, Parisien; et pour y ajouter l'air spirituel, ils +inventèrent un calembour par _à peu près_ et nommèrent l'_Euryanthe_ +l'_Ennuyante_, en prononçant l'_ennyante_. Dire le succès de cette +lourde bêtise est impossible; il dure encore. Il y a trente-trois ans +que le mot circule en Allemagne, et l'on n'est pas à cette heure parvenu +à persuader aux facétieux qu'il n'est pas français, qu'on dit une pièce +ennuyeuse et non une pièce ennuyante, et que les garçons épiciers de +France eux-mêmes ne commettent pas de cuirs de cette force-là . + +L'_Euryanthe_ tomba donc, pour le moment, écrasée sous cette stupide +plaisanterie. Weber, triste et découragé quand on lui proposa d'écrire +_Obéron_, ne se décida pas sans hésitation à entreprendre une nouvelle +lutte avec le public. Il s'y résigna pourtant, et demanda dix-huit mois +pour écrire sa partition. Il n'improvisait pas. Arrivé à Londres, il eut +beaucoup à souffrir tout d'abord des _idées_ de quelques-uns de ses +chanteurs; il les mit pourtant enfin tant bien que mal à la raison. +L'exécution d'_Obéron_ fut satisfaisante. Weber, l'un des plus habiles +chefs d'orchestre de son temps, avait été prié de la diriger. Mais +l'auditoire resta froid, sérieux, morne (_very grave_) pour employer +encore un jeu de mots qui au moins est anglais. Et _Obéron_ ne fit pas +d'argent, et l'entrepreneur ne put couvrir ses frais; il avait obtenu la +belle partition et fait une mauvaise affaire. Qui peut savoir ce qui se +passa alors dans l'âme de l'artiste, sûr de la valeur de son Å“uvre?... +Afin de le ranimer par un succès qu'ils croyaient facile de lui faire +obtenir, ses amis lui persuadèrent de donner un concert, pour lequel +Weber composa une grande cantate intitulée, si je ne me trompe, le +_Triomphe de la paix_. Le concert eut lieu, la cantate fut exécutée +devant une salle presque vide, et la recette n'égala pas les dépenses de +la soirée... + +Weber, à son arrivée à Londres, avait accepté l'hospitalité de +l'honorable maître de chapelle sir George Smart. Je ne sais si ce fut en +rentrant de ce triste concert ou quelques jours plus tard seulement; +mais un soir, après avoir causé une heure avec son hôte, Weber, accablé, +se mit au lit, où, le lendemain, sir George le trouva déjà froid, la +tête appuyée sur l'une de ses mains, mort d'une rupture du cÅ“ur. + +Aussitôt on annonça une représentation solennelle d'_Obéron_; toutes les +loges furent rapidement louées; les spectateurs se présentèrent _tous en +deuil_; la salle fut pleine d'un public recueilli, dont l'attitude, +exprimant des regrets sincères, semblait dire: «Nous sommes désolés de +n'avoir pas compris son Å“uvre, mais nous savons que c'était _un homme_ +(_He was a man, we shall not look upon his like again_) et que nous ne +reverrons pas son pareil!.....» + +Peu de mois après, l'ouverture d'_Obéron_ fut publiée; le théâtre de +l'Odéon de Paris, qui avait fait fortune avec le _Freyschütz_ désossé et +écorché, fut curieux de connaître au moins un morceau du dernier ouvrage +de Weber. Le directeur ordonna la mise à l'étude de cette merveille +symphonique. L'orchestre n'y vit qu'un tissu de bizarreries, de duretés +et de non-sens, et je ne sais même si l'ouverture obtint les honneurs +d'un égorgement en public. + +Dix ou douze ans plus tard, ces mêmes musiciens de l'Odéon, transplantés +dans l'orchestre monumental du Conservatoire, exécutaient sous une vraie +direction, sous la direction d'Habeneck, cette même ouverture, et +mêlaient leurs cris d'admiration aux applaudissements du public... Huit +ou neuf autres années ensuite, la Société des concerts du Conservatoire +exécuta un chÅ“ur de génies et le finale du premier acte d'_Obéron_ que +le public acclama avec un enthousiasme égal à celui qui avait accueilli +l'ouverture; plus tard encore, deux autres fragments eurent le même +bonheur... et ce fut tout. + +Une petite troupe allemande venue à Paris perdre son temps et son argent +pendant l'été fit seule entendre deux fois, il y a quelque vingt-sept +ans, l'_Obéron_ complet au théâtre Favart (aujourd'hui l'Opéra-Comique). +Le rôle de Rezia y fut chanté par la célèbre madame Schroeder-Devrient. +Mais cette troupe était fort insuffisante; le chÅ“ur mesquin, +l'orchestre misérable; les décors troués, vermoulus; les costumes +délabrés inspiraient la pitié; le public musical un peu intelligent +était absent de Paris; _Obéron_ passa inaperçu. Quelques artistes et +amateurs clairvoyants adoraient seuls dans le secret, de leur cÅ“ur ce +divin poëme, et répétaient, en pensant à Weber, les paroles d'Hamlet: + +«C'était un homme et nous ne reverrons pas son pareil!» + +Pourtant l'Allemagne avait recueilli la perle éclose dans l'huître +britannique et que dédaignait le coq gaulois, si friand de grains de +mil. Une traduction allemande de la pièce de M. Planchet se répandit peu +à peu dans les théâtres de Berlin, de Dresde, de Hambourg, de Leipzig, +de Francfort, de Munich, et la partition d'_Obéron_ fut sauvée. Je ne +sais si on l'a jamais exécutée en entier dans la ville spirituelle et +malicieuse qui avait trouvé l'Å“uvre précédente de Weber _Ennyante_. +Cela est probable. Les générations se suivent sans se ressembler. + +Enfin, _après trente et un ans_, le hasard ayant placé à la tête de l'un +des théâtres lyriques de Paris un homme qui comprend et sent la musique +de style, un homme intelligent, hardi, actif et dévoué à l'idée qu'il a +une fois adoptée, le merveilleux poëme de Weber nous a enfin été révélé. +Le public n'a fait sur le maître ni sur son Å“uvre aucun nauséabond jeu +de mots, n'est pas resté _grave_, mais a applaudi avec des transports +véritables de plus en plus ardents; bien que cette musique dérange, +culbute, bouscule avec un prodigieux mépris ses habitudes les plus +chères, les plus enracinées, les plus inhérentes à ses instincts secrets +ou avoués. + +Le succès d'_Obéron_ au Théâtre-Lyrique est très-grand, très-loyal, +très-réel. C'est un succès de bonne compagnie qui attirera même la +mauvaise. Tout Paris voudra entendre et voir _Obéron_, admirer sa +délicieuse musique, ses beaux décors, ses riches costumes, et applaudir +son nouveau ténor. Car il y en a un qui s'y révèle; M. Carvalho a +découvert pour le rôle d'Huon un vrai ténor (Michot), et à chaque +représentation la faveur du phénix augmente. Et pour achever d'expliquer +la vogue de ce chef-d'Å“uvre, sachez qu'au dénoûment on rit à se tordre, +et que la salle entière entre en convulsions. + +On n'a pas cru devoir faire une traduction pure et simple du livret +anglais de M. Planchet, mais une sorte d'imitation de ce livret et du +poëme d'_Obéron_ de Wieland. Je ne sais si c'est à tort ou à raison que +cette liberté a été prise; au moins la partition a-t-elle été à peu près +respectée. On ne l'a ni mutilée, ni instrumentée, ni insultée d'aucune +façon, selon l'usage. Quelques morceaux seulement ont été transplantés +d'une scène dans une autre, mais toujours dans une situation semblable à +celle pour laquelle ils furent composés. Voici ce dont il s'agit dans +cette féerie. Obéron, le roi des génies, aime tendrement sa reine +Titania. Pourtant ces deux époux se disputent souvent. Titania s'obstine +à soutenir la cause des femmes coupables (sans doute en souvenir de ses +étranges amours avec le savetier Bottom. Un savetier qui porte une tête +d'âne et qui s'appelle Bottom!... Je ne vous dirai pas ce que signifie +ce nom anglais. Cherchez. Lisez le _Songe d'une nuit d'été_. L'ironie de +Shakspeare a dépassé là de cent coudées celle des plus terribles +railleurs). Obéron défend la cause des hommes plus ou moins injustement +trompés. Une belle nuit d'été, la patience lui échappe, et il se sépare +de Titania en jurant de ne jamais la revoir. Il lui pardonnera +seulement, si deux jeunes amants, épris l'un pour l'autre d'un amour +chaste et fidèle, résistent à toutes les épreuves où pourront être +soumises leur constance et leur vertu. Clause bizarre, car enfin les +belles qualités quelconques d'un couple humain ne font rien aux +mauvaises qualités de sa féerique majesté la reine Titania, et je ne +vois pas ce que le roi des génies pourra gagner, en reprenant sa femme, +au triomphe de la vertu de deux étrangers. Mais tel est le nÅ“ud de la +pièce. Obéron a pour génie familier un petit esprit gracieux, doucement +malicieux, espiègle sans méchanceté, adorable, charmant (du moins tel +est le lutin de Shakspeare) qui se nomme Puck. Puck voit son maître +triste et languissant. Il veut le réunir à Titania; il sait à quelles +conditions il y parviendra. A l'Å“uvre donc. Il a découvert en France un +beau chevalier, Huon, de Bordeaux; à Bagdad, une ravissante princesse, +Rezia, fille du calife, et à l'aide d'un songe qu'il envoie +simultanément à chacun d'eux, il les rend épris l'un de l'autre. Déjà +Huon est en marche par monts et par vaux à la recherche de la princesse +qu'il adore. Une bonne vieille qu'il rencontre au milieu d'une forêt lui +apprend que Rezia habite Bagdad, et propose au chevalier et à son écuyer +Chérasmin de les y transporter en une minute, si Huon veut jurer de +rester toute sa vie fidèle à sa bien-aimée, et de ne pas lui demander la +plus légère faveur jusqu'au moment de leur union. Huon prononce le +double serment. Aussitôt la vieille se change en un gracieux esprit. +C'est Puck qui reprend sa forme. Obéron survient, confirme les paroles +de Puck, et nos voyageurs sont tout d'un coup transportés à cinq cents +lieues de là , dans les jardins du harem du calife de Bagdad. Rezia y +pleure l'absence de son chevalier inconnu et se désespère d'un mariage +odieux auquel son père veut la contraindre. En promenant ses langueurs +dans le jardin du palais, elle rencontre les nouveaux débarqués; dans +l'un d'eux elle reconnaît le chevalier de son rêve: «O bonheur, c'est +donc vous?--Je vous adore.--Je vous sauverai.--Revenez ce soir. Quand +l'iman appellera les croyants à la prière, je serai là et nous +concerterons tout pour notre fuite.» Le soir, en effet, nos amants se +retrouvent, mais les gardes du palais saisissent les deux étrangers, les +jettent en prison et le calife ordonne leur mort. La puissance +surnaturelle d'Obéron vient à leur aide; ils sont libres; ils enlèvent +de vive force un léger navire sur lequel Aboukan (le mari imposé à +Rezia) venait chercher sa fiancée, Rezia reparaît avec sa suivante +Fatime, ils partent tous les quatre. + + Et vogue la nacelle qui porte leurs amours. + +Hélas! la chair est faible, et longs sont les ennuis de la navigation. +On conçoit que deux amants, tels que les nôtres, enfermés dans un étroit +navire, puissent avoir quelque peine à contenir l'élan de leurs pensers +d'amour. Obéron lit dans le cÅ“ur du chevalier, et furieux des désirs +qu'il y découvre, il se résout à le séparer de Rezia. «Souffle, tempête, +bouleverse l'Océan, que le vaisseau périsse!» Les vents accourent, +Eurus, et Notus, et Borée, et vingt autres, suivis des esprits du feu, +des météores, etc. + +La nuit noire s'étend sur les eaux. Rezia est jetée seule sur un rocher, +un autre écueil reçoit Fatime et Chérasmin. On ne sait ce qu'est devenu +le chevalier. Les naufragés ne sont pas au bout de leurs peines. Pris +par des pirates barbaresques, ils sont conduits sur la côte d'Afrique et +vendus au bey de Tunis. Rezia est exposée aux honneurs du harem; elle a +inspiré une passion violente au bey. Les deux autres amants (car +Chérasmin et Fatime ont fini, eux aussi, par s'aimer d'amour tendre) +sont plus heureux; ils n'ont point été séparés et leur tâche d'esclave +se borne à cultiver l'un des jardins de Sa Hautesse. + +L'eunuque Aboulifar leur apprend la révolution qui va s'accomplir dans +le harem, c'est-à -dire la déchéance de l'ancienne favorite et +l'élévation de Rezia. + +Mais Rezia repousse avec mépris les hommages du bey, elle restera fidèle +jusqu'à la mort à son chevalier. Puck, faisant habilement valoir cette +noble constance, obtient d'Obéron qu'une dernière et solennelle épreuve +soit accordée au chevalier. Le roi des génies y consent. Aussitôt Puck +repêche quelque part le pauvre Huon et le transporte dans le jardin du +bey de Tunis. Et nous le voyons entouré d'une foule de houris, toutes +plus ravissantes les unes que les autres, qui dansent, qui chantent, qui +l'enlacent dans leurs bras, le brûlent de leurs Å“illades, le dévorent +de leurs sourires... Vains efforts, Huon résiste aux séductions; il aime +Rezia, il n'aime qu'elle, il lui restera fidèle. Survient le bey qui, +trouvant un étranger au milieu de ses femmes, ordonne son empalement +immédiat. On va procéder à cette opération. Mais l'épreuve des amants a +été décisive: l'amour a triomphé; Obéron est satisfait. Son cor enchanté +se fait entendre, et aussitôt le bey, le chef des eunuques, les gardes +du harem, tout le harem de céder à une impulsion irrésistible qui les +force de danser, de pivoter comme des derviches tourneurs, de +tourbillonner enfin dans un mouvement de rotation de plus en plus +rapide, sous l'influence de plus en plus vive et impérieuse de +l'impitoyable cor; jusqu'à ce que, sur un coup de tamtam, cette foule +étourdie tombant à terre à demi-morte, Obéron, sa belle Titania et leur +fidèle Puck s'élèvent au ciel dans une gloire. Et le roi des génies +s'adressant aux amants: «Vous êtes restés fidèles l'un à l'autre, vous +avez résisté à toutes les séductions, soyez heureux! Retourne en France, +Huon; va présenter à la cour ta Rezia; ma protection t'y suivra.» + +Il faudrait écrire beaucoup trop pour analyser dignement la partition +d'_Obéron_, pour examiner les questions que le style de cet ouvrage fait +naître, expliquer les procédés employés par l'auteur et trouver la cause +du ravissement dans lequel cette musique plonge des auditeurs même +étrangers à toute notion, sinon à tout sentiment de l'art des sons. + +_Obéron_ est le pendant du _Freyschütz_. L'un appartient au fantastique +sombre, violent, diabolique; l'autre est du domaine des féeries +souriantes, gracieuses, enchanteresses. Le surnaturel dans _Obéron_ se +trouve si habilement combiné avec le monde réel, qu'on ne sait +précisément où l'un et l'autre commencent et finissent, et que la +passion et le sentiment s'y expriment dans un langage et avec des +accents qu'il semble qu'on n'ait jamais entendus auparavant. + +Cette musique est essentiellement mélodieuse, mais d'une autre façon que +celle des plus grands mélodistes. La mélodie s'y exhale des voix et des +instruments comme un parfum subtil qu'on respire avec bonheur, sans +pouvoir tout d'abord en déterminer le caractère. Une phrase qu'on n'a +pas entendu commencer est déjà maîtresse de l'auditeur au moment précis +où il la remarque; une autre qu'il n'a pas vu s'évanouir le préoccupe +encore quelque temps après qu'il a cessé de l'entendre. Ce qui en fait +le charme principal, c'est la grâce, une grâce exquise et un peu +étrange. On pourrait dire de l'inspiration de Weber dans _Obéron_ ce que +Laërtes dit de sa sÅ“ur Ophélia: + + _Thought and affliction; passion, hell itself,_ + _She turns to favour and to prettiness._ + + (La rêverie, l'affliction, la passion, l'enfer lui-même, elle + change tout en charme et en grâce.) + +N'était l'_enfer_ qui n'y figure pas, et qui d'ailleurs, sous la main de +Weber, n'a jamais pris des formes gracieuses, mais bien des formes +effrayantes et terribles au contraire. + +Les enchaînements harmoniques de Weber ont un coloris qu'on ne retrouve +chez aucun autre maître, et qui se reflète plus qu'on ne croit sur sa +mélodie. Leur effet est dû tantôt à l'altération de quelques notes de +l'accord, tantôt à des renversements peu usités, quelquefois même à la +suppression de certains sons réputés indispensables. Tel est, par +exemple, l'accord final du morceau des nymphes de la mer, où la tonique +est supprimée, et dans lequel, bien que le morceau soit en _mi_, +l'auteur n'a voulu laisser entendre que _sol_ dièse et _si_. De là le +vague de cette désinence et la rêverie où elle plonge l'auditeur. + +On en peut dire à peu près autant de ses modulations; si étranges +qu'elles soient, elles sont toujours amenées avec un grand art, sans +duretés, sans secousse, d'une façon presque toujours imprévue, pour +concourir à l'expression d'un sentiment et non pour causer à l'oreille +une puérile surprise. + +Weber admet la liberté absolue des formes rhythmiques; jamais personne +autant que lui ne s'est affranchi de la tyrannie de ce qu'on appelle la +_carrure_, et dont l'emploi exclusif et borné aux agglomérations de +nombres pairs contribue si cruellement, non-seulement à faire naître la +monotonie, mais à produire la platitude. Dans le _Freyschütz_, il avait +déjà donné des exemples nombreux d'une phraséologie nouvelle. Parmi ces +exemples, les musiciens français, les plus carrés des mélodistes après +les Italiens, furent tout surpris d'applaudir la chanson à boire de +Gaspard, qui se compose, dans sa première moitié, d'une succession de +phrases de trois mesures, et, dans sa seconde moitié, d'une succession +de phrases de quatre. Dans _Obéron_ on trouve divers passages où le +tissu mélodique est rhythmé de cinq en cinq. En général, chaque phrase +de cinq mesures ou de trois a son pendant qui constitue alors la +symétrie, produisant le nombre pair, si cher aux musiciens vulgaires, en +dépit du proverbe: _Numero Deus impare gaudet_. Mais Weber ne se croit +point obligé d'établir à tout prix et partout cette symétrie; +très-souvent sa phrase impaire n'a pas de pendant. Je m'adresserai aux +gens de lettres pour savoir si la Fontaine a employé une forme +excellente en jetant un petit vers isolé de deux pieds à la fin d'une de +ses fables: + + Mais qu'en sort-il souvent? + Du vent, + +Leur réponse affirmative, je n'en doute pas, explique et justifie le +procédé analogue introduit dans la musique par beaucoup de musiciens, au +nombre desquels il faut citer avec Weber, Gluck et Beethoven. Il nous +semble aussi absurde de vouloir rhythmer la musique exclusivement de +quatre en quatre mesures, que de n'admettre en poésie qu'une seule +espèce de vers. + +Si, au lieu d'avoir dit si finement: + + Mais qu'en sort-il souvent? + Du vent. + +le fabuliste eût écrit: + + Mais qu'en sort-il souvent? + Il n'en sort que du vent. + +il eût terminé sa fable par une insupportable platitude. L'analogie de +cet exemple avec la question musicale qui nous occupe est frappante. +L'entêtement de la routine peut seul la méconnaître ou en nier les +conséquences. + +Maintenant s'il nous paraît évident que la musique ne peut ni ne doit se +conformer aveuglément à l'usage de certaines écoles qui veulent +conserver la plus carrée des carrures en tout et partout, si nous +trouvons dans cette persistance ridicule à maintenir un préjugé la cause +de la fadeur, de la lâcheté de style, de l'exaspérant vulgarisme d'une +foule de productions de tous les temps et de tous les pays, nous n'en +reconnaîtrons pas moins qu'il est des irrégularités choquantes et qu'il +faut éviter avec soin. Gluck (dans _Iphigénie en Aulide_ surtout) en a +commis un grand nombre, il faut l'avouer, qui blessent le sentiment de +l'harmonie rhythmique. Weber n'en est pas exempt; nous en trouvons même +un exemple très-regrettable dans l'un des plus délicieux morceaux +d'_Obéron_, dans le chant des naïades, dont je parlais tout à l'heure. +Après la première grande phrase vocale, composée de quatre fois quatre +mesures, l'auteur a voulu donner à la voix un court repos. Ce silence +est rempli par l'orchestre. Croyant sans doute que l'oreille ne +tiendrait aucun compte du fragment instrumental, l'auteur a repris +ensuite son chant vocal, rhythmé carrément, comme si la mesure +d'orchestre n'existait pas. Mais, selon nous, il s'est trompé. L'oreille +souffre de cette addition d'une mesure dans la mélodie; on s'aperçoit +parfaitement que le mouvement d'oscillation a été rompu, que la phrase a +perdu la régularité du balancement qui lui donne tant de charme. +Revenant à ma comparaison de la mélodie avec la versification, je dirai +encore que, dans le cas dont il s'agit, le défaut est aussi évident +qu'il le serait dans une strophe de vers de dix pieds _dont un seul en +aurait onze_. + +De l'instrumentation de Weber je dirai seulement qu'elle est d'une +richesse, d'une variété et d'une nouveauté admirables. La distinction +encore est sa qualité dominante; jamais de moyens réprouvés par le goût, +de brutalités, de non-sens. Partout un coloris charmant, une sonorité +vive mais harmonieuse, une force contenue et une connaissance profonde +de la nature de chaque instrument, de ses divers caractères, de ses +sympathies ou de ses antipathies avec les autres membres de la famille +orchestrale; partout enfin les plus intimes rapports sont conservés +entre le théâtre et l'orchestre, nulle part ne se trouve un _effet_ sans +but, un _accent_ non motivé. + +On reproche à Weber sa manière d'écrire pour les voix; malheureusement +le reproche est fondé. Souvent il leur impose des successions d'une +difficulté excessive, qui seraient à peine convenables pour tout autre +instrument que le piano. Mais ce défaut, qui ne s'étend pas aussi loin +qu'on veut bien le dire, n'en est pas un quand la bizarrerie du dessin +vocal est motivée par une intention dramatique. C'est alors au contraire +une qualité; l'auteur en ce cas n'est blâmable qu'aux yeux des +chanteurs, obligés de prendre de la peine et de se livrer à des études +que la musique banale ne leur impose pas. + +Tels sont plusieurs passages vraiment diaboliques du rôle de Gaspard +dans le _Freyschütz_, passages qui, à mon sens, sont des traits évidents +de génie. + +Sur les vingt morceaux dont se compose la partition d'_Obéron_, je n'en +vois pas un de faible. L'invention, l'inspiration, le savoir, le bon +sens brillent dans tous: et c'est presque à regret que nous citerons de +préférence aux autres pièces le chÅ“ur mystérieux et suave de +l'introduction chanté par les génies autour du lit de fleurs où +sommeille Obéron;--l'air chevaleresque d'Huon dans lequel se trouve une +ravissante phrase déjà présentée au milieu de l'ouverture;--la +merveilleuse marche nocturne des gardes du sérail qui termine le premier +acte;--le chÅ“ur énergique et si rudement caractérisé: «Gloire au chef +des croyants!»--la prière d'Huon accompagnée seulement par les altos, +les violoncelles et les contre-basses;--la dramatique scène de Rezia sur +le bord de l'Océan;--le chant des nymphes confié aujourd'hui à Puck +seul, dans la nouvelle version du livret (à tort, selon moi; il devrait +être chanté au fond du théâtre, sur l'un des arrière-plans de la mer, +par plusieurs voix de choix à l'unisson, et avec une douceur +extrême);--le chÅ“ur de danse des esprits terminant le second +acte;--l'air si gracieusement gai de Fatime;--le duo suivant avec son +trait obstiné d'orchestre revenant à intervalles irréguliers;--le trio +si harmonieux, si admirablement modulé qu'accompagnent pianissimo les +instruments de cuivre;--et enfin le chÅ“ur dansé de la scène de +séduction, morceau unique dans son genre. Jamais la mélodie n'eut de +pareils sourires, le rhythme des caresses plus irrésistibles. Pour que +le chevalier Huon échappe aux enlacements de femmes chantant de telles +mélodies, il faut qu'il ait la vertu chevillée dans le corps. + +L'auditoire a fait répéter quatre morceaux et l'ouverture; la foule, qui +pendant trois heures avait bu avec délices cette musique d'une saveur si +nouvelle, est sortie dans un état de véritable enivrement. C'est un +succès, je le répète, un noble et grand succès. + +Le ténor Michot est doué d'une belle voix, d'un timbre riche et +sympathique, que l'étude ne tardera pas à assouplir. On le rappelle +chaque soir. Le voilà , comme on dit dans les théâtres, _posé_. Il +deviendra, il est déjà un sujet précieux. Madame Rossi-Caccia, après une +longue absence de la scène, y a reparu dans le rôle difficile de Rezia, +qu'elle chante avec talent. Mademoiselle Girard est une excellente +Fatime; que ne peut-elle corriger le tremblement de sa voix! +Mademoiselle Borghèse chante et joue bien le rôle du lutin Puck; +seulement elle est trop grande; mais le moyen de remédier à cela?... +Grillon s'acquitte fort bien de son rôle de Chérasmin, et Fromant de +celui d'Obéron. Quant à l'eunuque Girardot, il excite l'hilarité par son +costume, ses poses, sa voix étrange et _ses mots_. + +Désireux de reproduire sans mesquinerie le chef-d'Å“uvre de Weber, M. +Carvalho a ajouté à l'orchestre dix instruments à cordes qu'on n'a pu y +introduire qu'en prenant sur les places du public, et enrichi de douze +voix de femmes le chÅ“ur des génies. La mise en scène d'ailleurs est +extrêmement soignée; l'effet de l'apothéose de Titania et d'Obéron est +des plus poétiques. + + + + +ABOU-HASSAN + +OPÉRA EN UN ACTE DU JEUNE WEBER + +L'ENLÈVEMENT AU SÉRAIL + +OPÉRA EN DEUX ACTES, DU JEUNE MOZART + +LEUR PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE-LYRIQUE + + + 19 mai 1859. + +Abou-Hassan est une sorte de Turc amoureux d'une sorte de jeune Turque; +il a mauvaise tête et bon cÅ“ur, dit-on; il fait des dettes. Ou lui +donne de l'argent; au lieu de l'employer à satisfaire ses créanciers, il +achète des présents pour sa belle. Il faut payer enfin; il ne le peut. +Or le pacha son maître a pour habitude de donner 1,000 piastres (je ne +suis pas sûr de l'espèce de la monnaie) pour les funérailles de chacun +de ses serviteurs. Abou-Hassan imagine de contrefaire le mort. Sa +maîtresse (c'est peut-être bien sa femme) rivalise de zèle avec lui, et +contrefait la morte. Le pacha aura donc à donner deux mille piastres. +Cette somme tirera d'affaire nos amoureux. Mais le pacha découvre la +ruse, il en rit, il est désarmé, il pardonne. Les amants ou les époux +ressuscitent. Tout le monde est content. + +Weber avait dix-sept ans, dit-on, quand il écrivit la partition de +cette pièce ingénieuse. On dit même que M. Meyerbeer l'aida tant soit +peu dans son travail, mais qu'il n'avait alors, lui, que seize ans et +demi. De sorte que l'auteur des _Huguenots_ est aujourd'hui dans +l'impossibilité la plus absolue de reconnaître les morceaux dont il a +orné l'Å“uvre de son ami, et que si quelque vieux bibliophile venait lui +dire avec assurance: «Cet air est de vous,» il serait capable de faire +la réponse du bon la Fontaine, à qui on désignait un petit jeune homme +comme son fils, et qui répliqua: «C'est bien possible!» + +Tant il y a que la partition d'_Abou-Hassan_ contient plusieurs +drôleries fort jeunes, d'assez bonne tournure, entre autres un air que +Meillet a supérieurement chanté, et qu'on a redemandé avec de grandes +acclamations. Meillet d'ailleurs joue son rôle tout entier avec entrain +et une verve de bon goût. Il y a obtenu un succès complet de chanteur et +d'acteur. + +L'opéra de l'_Enlèvement au sérail_ est beaucoup plus vieux que celui +d'_Abou-Hassan_, et Mozart, lorsqu'il l'écrivit, n'avait peut-être pas +encore dix sept ans. Les personnes désireuses de savoir au juste ce +qu'il en est peuvent consulter le livre de M. Oulibicheff, un Russe qui +savait à quelle heure précise l'auteur de _Don Giovanni_ écrivit la +dernière note de telle ou telle de ses sonates pour le clavecin, qui +tombait pâmé à la renverse en entendant deux clarinettes donner l'accord +de tierce majeure (_ut mi_) dans l'orchestre du premier venu des opéras +de Mozart, et qui se levait indigné si ces deux mêmes clarinettes +faisaient entendre les deux mêmes notes dans le _Fidelio_ de Beethoven. +M. Oulibicheff a conservé toute sa vie un doute cruel, il n'était pas +bien sûr que Mozart fût le bon Dieu... + +L'_Enlèvement_ est précédé d'une petite ouverture en _ut_ majeur, d'une +impayable naïveté et qui a produit peu de sensation; c'est à peine si le +parterre y a pris garde. Cela fait, ne vous en déplaise, l'éloge du +parterre; car en vérité, si tant est qu'on puisse dire à peu près la +vérité là -dessus, le père Léopold Mozart, au lieu de pleurer +d'admiration, comme à l'ordinaire, devant cette Å“uvre de son fils, eût +mieux fait de la brûler et de dire au jeune compositeur: «Mon garçon, tu +viens de produire là une ouverture bien ridicule; tu as dit ton chapelet +avant de la commencer, je n'en doute pas, mais tu vas m'en faire une +autre, et cette fois tu diras ton rosaire pour obtenir des saints qu'ils +t'inspirent mieux.» Raca! abomination! blasphème! vont s'écrier tous les +Oulibicheff, en déchirant leurs vêtements et en se couvrant la tête de +cendres, blasphème! abomination! raca!--Holà ! calmez-vous, hommes +vénérables, ne déchirez pas vos vêtements, couvrez-vous la tête de +poudre à poudrer, s'il vous plaît, mais non de cendres, car il n'y a pas +de blasphème ni d'abomination dans l'énoncé de notre opinion; il est +aujourd'hui tout à fait prouvé que Mozart, à quinze ans surtout, n'était +pas le bon Dieu. Sachez en outre que nous l'admirons plus que vous, que +nous le connaissons mieux que vous, mais que notre admiration est +d'autant plus vive qu'elle n'est le résultat ni d'impressions puériles +ni d'absurdes préjugés. + +La pièce de l'_Enlèvement_ est encore une pièce turque. Il y a +l'éternelle esclave européenne qui résiste à l'éternel pacha. Cette +esclave a une jolie suivante; elles ont l'une et l'autre de jeunes +amants. Ces malheureux s'exposent à se faire empaler pour délivrer leurs +belles. Ils s'introduisent dans le sérail, ils y apportent une échelle, +voire même deux échelles. + +Mais Osmin, un magot turc, homme de confiance du pacha, déjoue leurs +projets, enlève une des échelles, arrête les quatre personnages et va +les livrer à la fureur du pal, quand le pacha, qui est un faux Turc +d'origine espagnole, apprenant que Belmont, l'amant de Constance, est le +fils d'un Espagnol de ses amis qui, jadis, lui sauva la vie, se hâte de +délivrer nos amoureux et de les renvoyer en Europe, où il est probable +qu'ils ont ensuite beaucoup d'enfants. + +C'est aussi fort que cela. + +Vous dire que Mozart a écrit là -dessus une merveille d'inspiration +serait encore plus fort. Il y a une foule de jolis petits morceaux de +chant sans doute, mais aussi une foule de formules qu'on regrette +d'autant plus d'entendre là que Mozart les a employées plus tard dans +ses chefs-d'Å“uvre, et qu'elles sont aujourd'hui pour nous une véritable +obsession. + +En général la mélodie de cet opéra est simple, douce, peu originale, les +accompagnements sont discrets, agréables, peu variés, enfantins; +l'instrumentation est celle de l'époque, mais déjà mieux ordonnée que +dans les Å“uvres des contemporains de l'auteur. L'orchestre contient +souvent ce qu'on appelait alors la _musique turque_, c'est-à -dire la +grosse caisse, les cymbales et le triangle, employés d'une façon toute +primitive. En outre, Mozart y a fait usage d'une petite flûte quinte, +_en sol_ (dite _en la_ à l'époque où les flûtes ordinaires étaient +appelées _en ré_). Quelquefois cet instrument y est réuni en trio aux +deux grandes flûtes. + +Si le premier air d'Osmin portait le nom d'un compositeur vivant, on +aurait le droit de le trouver assez dépourvu d'intérêt; si les trois +couplets chantés ensuite par ce personnage étaient dans le même cas, à +coup sûr on ne les eût pas _bissés_. Le chÅ“ur, avec accompagnement de +musique turque, a le caractère indiqué par le sujet. Le duo à six-huit +entre Osmin et la suivante, peu coloré, peu saillant, contenant beaucoup +de notes aiguës que le soprano doit lancer à ses risques et périls, est +d'un effet assez disgracieux. L'allegro de l'air suivant offre une +fâcheuse ressemblance avec l'air populaire parisien, _En avant, Fanfan +la Tulipe!_ que Mozart, à coup sûr, n'a jamais connu. Il faut donc +retourner la phrase, faire du blâme un éloge, et dire: Le pont-neuf +populaire parisien a l'honneur de ressembler au thème d'un allegro de +Mozart. + +L'air de Belmont, au contraire, est mélodieux, expressif, charmant. Le +quatuor, d'une naïveté extrême, prend vers la _coda_ un peu d'animation, +grâce à l'intervention d'un trait de violon rapide. Une marche avec +sourdines termine bien le premier acte. + +L'air de la soubrette est malheureusement entaché de ces traits et de +ces vocalisations grotesques employés par Mozart, même dans ses plus +magnifiques ouvrages. C'était le goût du temps, dira-t-on; tant pis pour +le temps et tant pis pour nous maintenant. Mozart, à coup sûr, eût mieux +fait de consulter son goût à lui. La partie de soprano de ce morceau +est, d'ailleurs, écrite trop constamment dans le haut. Ce défaut dut +être moins sensible à l'époque où le diapason était d'un grand demi-ton +plus bas que le diapason actuel. + +Les couplets fort plaisants chantés par Bataille et Froment, ont eu les +honneurs du _bis_. L'air en _ré_ d'Osmin, qui leur succède, offre cette +particularité, très-remarquable chez Mozart, d'un thème rhythmé de trois +en trois mesures, suivi d'une phrase rhythmée de quatre en quatre. +Mozart lui-même ne croyait pas qu'il fût insensé de rhythmer une mélodie +autrement que dans la forme dite carrée?... Tout un système se trouve +dérangé par ce fait. Le rôle de Belmont contient encore une gracieuse +romance; la chanson du signal, avec son accompagnement de violons en +pizzicato, est piquante; mais, à mon sens, le meilleur morceau de la +partition serait le duo entre Constance et Belmont, qui la termine. Le +sentiment en est fort beau, le style beaucoup plus élevé que tout ce qui +précède, la forme plus grande, et les idées en sont magistralement +développées. + +L'_Enlèvement_, au dire de presque tous nos confrères de la critique +musicale, a été exécuté au Théâtre-Lyrique avec la plus _scrupuleuse +fidélité_. On a seulement mis en deux actes la pièce qui était en trois, +_interverti l'ordre de succession de quelques morceaux, retiré un grand +air du rôle de madame Meillet pour le faire passer dans celui de madame +Ugalde, et placé entre les deux actes la fameuse marche turque si connue +des pianistes qui jouent Mozart_. + +Allons! à la bonne heure! voilà ce qu'on doit appeler une _scrupuleuse +fidélité_!... + + + + +MOYEN TROUVÉ PAR M. DELSARTE + +D'ACCORDER LES INSTRUMENTS A CORDES + +SANS LE SECOURS DE L'OREILLE + + +Entendez-vous, pianistes, guitaristes, violonistes, violoncellistes, +contre-bassistes, harpistes, accordeurs, et vous donc, chefs +d'orchestre! _sans le secours de l'oreille!!!_ Voilà une découverte +immense, incomparable, sans prix, pour nous autres surtout, tristes +auditeurs de pianos discordants, de violons, de violoncelles +discordants; de harpes discordantes; d'orchestres discordants. +L'invention de M. Delsarte va vous mettre dans l'obligation de ne plus +nous torturer, de ne plus nous faire suer de douleur, de ne plus nous +pousser au suicide. Sans le secours de l'oreille!!! Non-seulement +l'oreille devient inutile pour accorder les instruments, mais il est +dangereux de la consulter, mais il faut à toute force ne pas la +consulter. Quel avantage pour ceux qui n'en ont pas! Jusqu'à présent +c'était le contraire, et nous vous pardonnions les tourments que vous +nous infligiez; mais à l'avenir, si vos instruments, si vos orchestres +ne sont pas d'accord, vous n'aurez point d'excuses, et nous vous +dénoncerons à la vindicte publique. Sans le secours de l'oreille!!! +secours si souvent inutile et trompeur, et fatal! La découverte de M. +Delsarte n'a d'action que sur les instruments à cordes, et c'est +beaucoup, c'est énorme. D'où il suit que dans les orchestres dirigés et +accordés sans le secours de l'oreille, il n'y aura plus de discordance +maintenant qu'entre les flûtes, les hautbois, les clarinettes, les +bassons, les cors, les cornets, les trompettes, les trombones, +l'ophicléide, le tuba et les timbales. Le triangle pourrait, à la +rigueur, être accordé par le nouveau procédé, mais il est généralement +reconnu que cela n'est pas nécessaire; de même que pour les cloches, la +discordance entre le triangle et les autres instruments _fait bien_, on +aime cela dans tous les théâtres lyriques. + +Et les chanteurs, dont vous ne parlez pas, me dira-t-on, sera-t-il +possible de les faire chanter juste, de les faire s'accorder?--Les +chanteurs? Deux ou trois d'entre eux sont naturellement d'accord. +Quelques-uns, avec de bons soins et de la rigueur, pourront être à peu +près accordés; mais tous les autres ne furent, ne sont et ne seront +d'accord ni individuellement, ni entre eux, ni avec les instruments, ni +avec le chef d'orchestre, ni avec le rhythme, ni avec l'harmonie, ni +avec l'accent, ni avec l'expression, ni avec le diapason, ni avec la +langue, ni avec rien qui ressemble à la précision et au bon sens. Depuis +quelque temps ils ne sont même plus d'accord avec les claqueurs, qui +menacent de les abandonner. Ce sera bien fait; mais quelle catastrophe! + +M. Delsarte a rendu aisément praticable l'accord du piano surtout, au +moyen d'un instrument qu'il appelle le phonoptique, et dont il serait +trop long de faire ici la description. Il nous suffira de dire qu'il +contient une aiguille indiquant le moment précis où deux ou plusieurs +cordes sont exactement à l'unisson; en ajoutant que le résultat +invariable de l'opération est, pour quiconque en veut prendre la peine, +une justesse telle que l'oreille la plus exercée n'en saurait atteindre +la perfection. + +Les acousticiens ne manqueront pas de s'occuper prochainement de la +précieuse invention que nous signalons et dont l'emploi ne saurait +tarder à devenir populaire. + + + + +LA MUSIQUE A L'ÉGLISE + +PAR M. JOSEPH D'ORTIGUE + + +L'auteur a la probité littéraire et la modestie bien rares aujourd'hui +de déclarer dans sa préface qu'il nous présente un volume et non pas un +livre. «C'est, dit-il, un choix d'articles relatifs au plain-chant et à +la musique d'Église, publiés dans les journaux et les revues depuis +environ vingt-cinq ans. Ces articles, écrits souvent à de longs +intervalles les uns des autres, disséminés çà et là dans des feuilles +fort différentes entre elles de tendance et d'esprit, et s'adressant à +diverses classes de lecteurs, soumis en outre à une révision complète, +quelques-uns même à une refonte sévère, ces articles pourront être, +ainsi réunis, considérés comme voyant le jour pour la première fois. Tel +est ce volume. Si les matériaux en sont vieux, l'ensemble pourra +présenter quelque nouveauté.» Il en présente beaucoup, en effet, et il +joint à cet attrait de la nouveauté l'intérêt de tous les livres +vraiment utiles, écrits d'ailleurs d'une façon élégante, correcte et +parfaitement claire. Cette dernière qualité pour bien des gens, et je +suis du nombre, est d'un prix considérable, rien ne leur étant plus +odieux que ce style amphigourique, dont la prétendue profondeur a pour +effet bien moins encore de voiler la pensée de l'auteur, d'en rendre la +perception difficile, que d'en cacher l'absence. Ce sont des livres que +le lecteur ferme d'ordinaire à la quatrième page, en disant: «Je ne sais +ce que l'écrivain a voulu dire, et sans doute lui-même ne le sait pas +davantage.» Ceci me rappelle un traité d'harmonie composé dans un +système fort ingénieux, disait-on, par un savant mathématicien. Je le +lus avec une attention qui faillit me rendre malade, sans y rien +comprendre. L'auteur, à qui j'avais avoué que le sens de son Å“uvre +m'échappait complétement, m'offrit de venir me l'expliquer. Nous eûmes +un long entretien à ce sujet, et les explications verbales ne parvinrent +pas plus que la prose écrite à me faire pénétrer la signification de ce +traité mystérieux. «Je suis sans doute mal disposé aujourd'hui, dis-je à +l'auteur; si vous vouliez bien m'accorder une autre heure d'études, je +serais peut-être à cette seconde épreuve plus intelligent.» Nouveau +rendez-vous pris. Je m'obstinais, j'étais curieux de savoir si je +parviendrais à comprendre. Le théoricien revint, recommença l'exposé de +sa doctrine, de ses exemples, l'explication de son système, etc., etc. +Je faisais des efforts surhumains d'attention; mon cerveau semblait se +tordre dans mon crâne; quant à l'auteur, il suait à grosses gouttes, +voyant combien je mettais à l'écouter de bonne volonté sans résultats. +Enfin il fallut renoncer à prolonger l'expérience, et je dus dire au +démonstrateur: «C'est inutile, monsieur, je n'ai pas la moindre idée de +ce que vous voulez me faire entendre. C'est absolument comme si vous me +parliez chinois!» Et ce savant avait fait un gros livre pour enseigner +l'harmonie _à ceux qui ne la savent pas_... + +Rien de pareil, ai-je besoin de le répéter, dans l'ouvrage de M. +d'Ortigue; et si je diffère avec lui d'opinion sur quelques points, au +moins sais-je bien en quoi et pourquoi cette différence existe. Son +ouvrage a pour but principal d'étudier et de faire comprendre la nature +de l'art musical religieux, c'est-à -dire de l'art des sons appliqué au +service religieux, à chanter les textes sacrés dans les églises +catholiques; de démontrer les aberrations des musiciens qui, sans en +apprécier l'importance, ont osé entreprendre cette tâche, ainsi que la +tolérance coupable des membres du clergé à leur égard, tolérance +expliquée par une profonde ignorance du sens expressif de l'art des sons +et l'absence de goût. L'ouvrage de M. d'Ortigue se propose, en outre, +d'exalter le système musical du plain-chant aux dépens de la musique +moderne, aux dépens de la _musique_, en déclarant le plain-chant seul +capable d'exprimer dignement le sentiment religieux. L'auteur, en +conséquence, cherche d'une part les moyens de remédier aux innombrables +abus de la musique introduite à l'église, et, de l'autre, à tirer le +plain-chant de la corruption dans laquelle il est tombé. + +Ces abus révoltants, dont il donne des exemples, ne sont pas, il est +vrai, propres à notre temps; on sait jusqu'à quel degré de cynisme et +d'imbécillité étaient parvenus les anciens contre-pointistes qui +prenaient pour thèmes de leurs compositions dites religieuses des +chansons populaires dont les paroles grivoises et même obscènes étaient +connues de tous et qu'ils faisaient servir de fond à leur trame +harmonique pendant le service divin. On connaît la messe de l'_Homme +armé_. + +La gloire de Palestrina est d'avoir fait disparaître cette barbarie. + +Nous avons pourtant vu, il y a trente-cinq ans à peine, de quoi nos +prêtres missionnaires étaient capables dans leur niaise affection pour +la musique et leur zèle aveugle et sourd. Ils faisaient chanter dans +l'église de Sainte-Geneviève, pendant les cérémonies, des cantiques dont +les airs étaient empruntés aux vaudevilles du théâtre des Variétés, tels +que celui-ci: + + C'est l'amour, l'amour, l'amour, + Qui fait le monde + A la ronde! + +Mais le chef-d'Å“uvre du genre a été fourni plus récemment par un +musicien d'une certaine notoriété et qui a osé faire imprimer ledit +chef-d'Å“uvre pour l'édification des âmes religieuses et des gens de bon +sens. Ceci n'est pas un conte fait à plaisir; j'ai lu cette monstrueuse +partition. + +Voici en quels termes en parle M. d'Ortigue: + + «J'ai dit dans un précédent article que les _Concerts spirituels_, + publiés à Avignon en 1835, avaient été dépassés par une production + plus étrange encore. Ils ont été dépassés en effet, et de beaucoup, + par la _Messe de Rossini_, mise au jour il y a quelques années par + ce spirituel, mais trop jovial Castil-Blaze, qui semble avoir voulu + couronner sa carrière d'arrangeur par l'arrangement le plus inouï + qu'on puisse imaginer, comme s'il avait juré de se porter un défi à + lui-même. Je ne ferai qu'indiquer les principaux morceaux de cette + _Messe de Rossini_. Le _Kyrie_ est sur la marche de l'entrée + d'_Otello_. Le _Gloria_ débute par le chÅ“ur d'introduction du même + ouvrage, qui fournit encore quelques autres fragments jusqu'à la + seconde moitié du verset final: _Cum Sancto Spiritu, in gloria Dei + patris, amen_, paroles que l'arrangeur a ajustées sur la strette du + quintette de la _Cenerentola_, morceau bouffe d'une gaieté + désopilante, allegro rapide à trois temps. On ne peut se + représenter l'effet extravagant et grotesque de ce texte, _Cum + Sancto Spiritu_, débité syllabiquement, une syllabe par croche, sur + ce mouvement accéléré. Le reste est à l'avenant. Le _Credo_ s'ouvre + par la romance du _Barbier de Séville_: _Ecco ridente il cielo_; + puis viennent les duos guerriers de _Tancrède_, d'_Otello_, un + _Resurrexit_ sur des roulades à grands ramages, et enfin l'_Et + vitam venturi seculi_, sur le motif d'Arsace du finale de + _Semiramide_: _Atro evento prodigio_. Un mot encore. Le _Dona nobis + pacem_ est martelé en accords frappés par le chÅ“ur sur une + cabalette de _Tancrède_, la plus jolie et la plus pimpante du + monde.» + +M. d'Ortigue, bien entendu, ne rend pas Rossini responsable de toutes +ces extravagances, c'est sur l'arrangeur seul que tombe sa critique. Il +blâme vivement l'illustre maître, au contraire, d'avoir écrit certaines +parties de son _Stabat_, qu'il trouve avec raison, ce me semble, plus +théâtral dans son ensemble que religieux. Mais ce n'est pas la faute de +la musique, de l'art _mondain_, comme il l'appelle, et il a tort de se +laisser entraîner peu à peu à rendre ce bel art responsable des erreurs +des musiciens, au point de déclarer _qu'il ne saurait exister de +véritable musique religieuse hors de la tonalité ecclésiastique_. De +sorte que l'_Ave verum_ de Mozart, cette expression sublime de +l'adoration extatique, qui n'est point dans la tonalité ecclésiastique, +ne devrait pas être considéré comme de la vraie musique religieuse. Et +c'est là que se décèle chez M. d'Ortigue une partialité pour le +plain-chant que nous avouons ne pas partager. Bien plus, il nous est +absolument impossible de comprendre comment ce plain-chant, fils de la +musique grecque, de la musique des païens, peut lui paraître digne de +chanter les louanges du Dieu des chrétiens, quand la _musique_, +découverte moderne des chrétiens eux-mêmes, avec ses richesses de toute +espèce que le plain-chant ne possède pas, ne peut y prétendre. C'est +précisément la simplicité, le vague, la tonalité indécise, +l'_impersonnalité_, l'inexpression qui font, aux yeux de M. d'Ortigue, +le mérite principal du plain-chant. Il me semble qu'une statue récitant +avec sa froide impassibilité, et sur une seule note, les paroles +liturgiques, devrait alors réaliser l'idéal de la musique religieuse. M. +d'Ortigue ne va pas jusque-là , bien que sa théorie eût dû l'y conduire. + +Il blâme, au contraire, l'exécution du plain-chant, toujours chanté ou +plutôt beuglé dans nos églises par des voix de taureau, accompagnées +d'un serpent ou d'un ophicléide. Certes il a grandement raison. A +entendre de telles successions de notes hideuses, et à l'accent +menaçant, on se croirait transporté dans un antre de druides préparant +un sacrifice humain. C'est affreux, mais je dois encore avouer que tous +les morceaux de plain-chant que j'ai entendus étaient ainsi exécutés et +avaient à peu près ce caractère. + +Une discussion approfondie sur ce sujet et sur les questions qui s'y +rattachent nous mènerait fort loin, et je crois qu'il serait aisé, tout +en partageant l'indignation de notre savant confrère et ami contre les +abus qui se sont introduits dans la musique d'Église et les erreurs +révoltantes où sont tombés _presque tous_ les grands maîtres en traitant +ce genre difficile, je crois, dis-je, qu'il serait aisé de réhabiliter +la _musique_. Elle n'est point coupable du mauvais usage qu'on a fait de +sa puissance et de ses richesses. Elle produira d'ailleurs les effets du +plain-chant tant qu'elle voudra, quand le plain-chant demeurer a +forcément incapable de produire les effets de la musique. Quoiqu'il en +soit, il faut louer beaucoup le livre de la _Musique à l'église_, il +faut le recommander à tous les lecteurs qui s'intéressent à la dignité +du culte comme à la dignité de l'art. Les membres du clergé surtout, qui +par leur position ont à exercer une influence directe sur les mÅ“urs +musicales des églises, ne peuvent que gagner à le méditer. + + _Nocturnâ versate manu, versate diurnâ._ + + + + +MÅ’URS MUSICALES DE LA CHINE + + +On s'occupe beaucoup des Chinois, depuis quelque temps, et c'est +toujours d'une façon peu flatteuse pour eux. Nous ne nous contentons pas +de les battre, de tout bousculer dans leurs boutiques, de mettre en +fuite leur empereur, de prendre le palais de sa céleste Majesté, de nous +partager ses lingots, ses diamants, ses pierreries, ses soieries, il +faut encore que nous nous moquions de ce grand peuple, que nous +l'appellions peuple de vieillards, de maniaques, peuple de fous et +d'imbéciles, peuple amoureux de l'absurde, de l'horrible, du grotesque. +Nous rions de ses croyances, de ses mÅ“urs, de ses arts, de sa science, +de ses usages familiers même, sous prétexte qu'il mange son riz grain à +grain avec des bâtonnets, et qu'il lui faut presque autant de temps pour +apprendre à se servir de ces ridicules ustensiles que pour apprendre à +écrire (chose qu'il ne sait jamais complétement), comme si, disons-nous, +il n'était pas plus simple de manger du riz avec une cuiller. Et de ses +armes, et de ses armées, et de ses étendards à dragons peints, pour +effrayer l'ennemi, et de ses vieux fusils à mèche, et de ses canons dont +les boulets vont dans la lune, nous en moquons-nous! et de ses +instruments de musique, et de ses femmes aux pieds contrefaits, et de +tout enfin! Pourtant il a du bon, le peuple chinois, beaucoup de bon, et +ce n'est pas tout à fait sans raison qu'il nous appelle, nous autres +Européens, les diables rouges, les barbares. Par exemple: soixante mille +Chinois sont mis en déroute complète par quatre ou cinq mille +Anglo-Français, c'est vrai; mais leur général en chef, voyant la +bataille perdue, se scie le cou avec son sabre, très-bien, lui-même, +sans recourir pour cela à son domestique, comme faisaient les Romains, +et il n'est content que quand sa tête est à bas. C'est courageux cela; +essayez donc d'en faire autant. + +Il écrase les pieds de ses femmes de façon à les empêcher de marcher, +mais de façon aussi à les empêcher bien plus encore d'aller au bal, de +danser la polka, de valser, de rester, par conséquent, des nuits +entières aux bras de jeunes hommes qui leur serrent la taille, respirent +leur haleine, leur parlent à l'oreille, sous les yeux des pères, des +mères, des maris et des amants. + +Il a une musique que nous trouvons abominable, atroce, il chante comme +les chiens bâillent, comme les chats vomissent quand ils ont avalé une +arête; les instruments dont il se sert pour accompagner les voix nous +semblent de véritables instruments de torture. Mais il respecte au moins +sa musique, telle quelle, il protége les Å“uvres remarquables que le +génie chinois a produites; tandis que nous n'avons pas plus de +protection pour nos chefs-d'Å“uvre que d'horreur pour les monstruosités, +et que chez nous le beau et l'horrible sont également abandonnés à +l'indifférence publique. + +Chez eux tout est réglé suivant un code immuable, jusqu'à +l'instrumentation des opéras. La grandeur des tamtams et des gongs est +déterminée d'après le sujet du drame et le style musical qu'il comporte. +Il n'est pas permis d'employer pour un opéra-comique des tamtams aussi +grands que pour un opéra sérieux. Chez nous, au contraire, pour le +moindre opuscule lyrique maintenant, on emploie des grosses caisses +aussi vastes que les grosses caisses du grand Opéra. Il n'en était pas +ainsi il y a vingt-cinq ans, et c'est encore une preuve des avantages de +l'immutabilité du code musical chinois. + +Malgré les désastreux résultats de nos mÅ“urs changeantes et déréglées, +nous l'emportons néanmoins en musique, sous certains rapports, sur les +habitants du Céleste-Empire. Ainsi, de l'aveu même des mandarins +directeurs de la mélodie, les chanteurs et chanteuses de la Chine +chantent souvent faux, ce qui prouve à quel point ils sont inférieurs +aux nôtres, qui chantent si souvent juste. Mais les chanteurs chinois +savent presque tous leur langue; ils n'en violent pas l'accentuation, +ils en observent la prosodie. Il en était aussi de même chez nous il y a +vingt-cinq ans; aujourd'hui, par suite de notre manie de tout +bouleverser selon le caprice de chacun, il semble que la plupart des +chanteurs d'Europe chantent du chinois. + +Ce que l'on doit trouver vraiment beau et digne d'admiration, ce sont +les règlements et les lois en vigueur dans l'Empire-Céleste depuis un +temps immémorial pour protéger les chefs-d'Å“uvre des compositeurs. Il +n'est pas permis de les défigurer, de les interpréter d'une façon +infidèle, d'en altérer le texte, le sentiment ou l'esprit. Ces lois ne +sont pas préventives, on n'empêche personne d'essayer l'exécution d'un +ouvrage consacré, mais l'individu convaincu de l'avoir dénaturé est puni +d'une façon d'autant plus sévère que l'auteur est plus illustre et plus +admiré. Ainsi les peines encourues par les profanateurs des Å“uvres de +Confucius paraîtront cruelles à nous autres barbares habitués à tout +outrager impunément. Ce Confucius est appelé par les Chinois +Koang-fu-tsée; c'est encore une jolie habitude que nous avons +d'_arranger_ les noms propres, comme on _arrange_ les ouvrages que l'on +traduit d'une langue dans une autre, ou que l'on transporte seulement +d'une scène sur une autre scène. Nous ne pouvons conserver +intégralement, ni le nom des grands hommes, ni celui des grandes villes +des peuples étrangers. En France, nous appelons Ratisbonne la ville +d'Allemagne que les Allemands nomment Regensburg, et les Italiens +nomment Parigi la ville de Paris. Cette syllabe ajoutée, _gi_ (prononcez +_dgi_), leur plaît infiniment, et leur oreille serait choquée s'ils +disaient, comme les Français, Paris tout court. Il n'est donc pas +surprenant que nous disions en France Confucius pour Koang-fu-tsée, +d'abord parce que la désinence latine en _us_ est fort en honneur dans +la langue philosophique; ensuite parce que nous avons pour principe de +ne pas nous gêner quand il s'agit d'un nom difficile à prononcer. De là +cette précaution tant admirée d'un artiste d'origine allemande, qui, +dans la crainte de voir substituer à son nom tudesque un autre nom qui +ne lui plairait pas, mit sur ses cartes de visite: Schneitzoeffer, +prononcez Bertrand. Donc Koang-fu-tsée, ou Confucius, ou Bertrand, fut +un grand philosophe, on le sait, et il unit à sa philosophie un grand +fonds de science musicale; tellement qu'ayant composé des variations sur +l'air célèbre de Li-po, il les exécuta sur une guitare _ornée d'ivoire_, +d'un bout à l'autre du Céleste-Empire, dont il moralisa ainsi l'immense +population. Et c'est depuis ce temps que le peuple chinois est si +profondément moral. Mais l'Å“uvre de Koang-fu-tsée ne se borne pas à ces +fameuses variations pour la guitare ornée d'ivoire; non, le grand +philosophe musicien écrivit en outre bon nombre de cantates morales et +d'opéras moraux dont le mérite principal, au dire de tous les lettrés et +de tous les musiciens de la Chine, est une simplicité et une beauté de +style mélodique unies à la plus profonde expression des passions et des +sentiments. On cite ce fait remarquable d'une femme chinoise qui, +assistant à un opéra dans lequel Koang-fu-tsée a peint avec la plus +touchante vérité les joies de l'amour maternel, se prit, dès le septième +acte, à pleurer amèrement. Comme ses voisins lui demandaient la cause de +ses larmes: «Hélas! répondit-elle, j'ai donné le jour à neuf enfants, je +les ai tous noyés, et je regrette maintenant de n'en avoir pas gardé au +moins un; je l'aimerais tant!» Les législateurs chinois ont donc, et +avec grande raison, selon moi, prononcé des peines sévères, +non-seulement contre les directeurs de théâtre qui représenteraient mal +les belles Å“uvres lyriques de Koang-fu-tsée, mais encore contre les +chanteurs et les chanteuses qui se permettraient, dans les concerts, +d'en chanter des fragments indignement. Chaque semaine un rapport est +fait par la police musicale au mandarin directeur des arts; et si une +chanteuse s'est rendue coupable du délit de profanation que je viens +d'indiquer, on lui adresse un avertissement en lui coupant l'oreille +gauche. Si elle retombe dans la même faute, on lui coupe l'oreille +droite pour second avertissement; après quoi, si elle récidive encore, +vient l'application de la peine: on lui coupe le nez. Ce cas est fort +rare, et la législation chinoise, d'ailleurs, se montre là un peu +sévère, car on ne peut pas exiger une exécution irréprochable d'une +cantatrice qui n'a pas d'oreilles. Les pénalités de certains peuples ont +quelque chose de comique qui nous étonne toujours. Je me rappelle avoir +vu à Moscou une grande dame de l'aristocratie russe balayer une rue en +plein jour au moment du dégel. «C'est l'usage, me dit un Russe; on l'a +condamnée à balayer la rue pendant deux heures, pour la punir de s'être +laissé prendre en flagrant délit de vol dans un magasin de nouveautés.» + +A Taïti, cette charmante province française, les belles insulaires +convaincues d'avoir eu des sourires pour un trop grand nombre d'hommes, +Français ou Taïtiens, sont condamnées à exécuter de leurs mains un bout +de grande route plus ou moins long, pavé ou non pavé; et la galanterie +tourne ainsi à l'avantage des voies de communication. Que de femmes à +Paris qui n'arrivent à rien, et qui, dans ce pays-là , feraient joliment +leur chemin! + +On a dû trouver fort étrange le titre de _directeur des arts_ que j'ai +employé tout à l'heure pour un mandarin. On ne peut en effet concevoir +l'utilité d'une telle direction, chez nous, où l'art est si libre de +s'égarer, où il peut se faire mendiant, voleur, assassin, icoglan; où il +peut mourir de faim, ou parcourir ivre les rues de nos cités; où +chanteurs et cantatrices ont tous leur nez et leurs oreilles, où la +première condition requise pour être administrateur d'un théâtre musical +est de ne savoir pas la musique; où des lettrés sont les arbitres du +sort des musiciens; où les prix de composition musicale sont donnés par +des peintres, les prix de peinture par des architectes, les prix de +statuaire par des graveurs. Si les Chinois savaient cela! Pauvres +Chinois! Eh bien! pourtant, je vous l'ai dit, ils ont du bon. Ils ont +des directeurs des arts qui connaissent ce qu'ils dirigent; ils ont même +des colléges entiers de mandarins artistes, dont l'influence pourrait +être immense et s'exercer, pour le plus grand avantage de l'art, sur +l'empire tout entier. Il ne se publie pas dans toute la Chine un livre +sur la musique, la peinture, l'architecture, etc., que l'auteur ne +soumette son travail à l'examen des mandarins artistes, afin, s'ils +l'approuvent, de pouvoir inscrire sur la seconde édition de l'ouvrage: +_Approuvé par le collége_. Malheureusement les membres respectés de +cette institution, qui auraient souvent le droit de faire infliger aux +auteurs le supplice de la cangue, ont toujours été, à l'inverse des +directeurs spéciaux de l'art musical, animés d'une telle bienveillance, +qu'ils approuvent généralement tout ce qu'on leur présente. Aujourd'hui +ils loueront un auteur d'avoir exposé telle ou telle doctrine, préconisé +telle ou telle méthode de tamtam, demain un autre exposera la doctrine +contraire, prônera la méthode opposée, et le _collége_ ne manquera pas +de l'approuver encore. Ils en sont venus à un tel degré de bonhomie et +d'indulgence, que maintenant la plupart des auteurs, dès la première +édition de leurs livres, y placent la formule «_approuvé par le +collége_» avant même de le lui avoir présenté, tant ils sont certains +d'obtenir son suffrage. + +Ah! pauvres Chinois! il ne faut plus s'étonner de voir chez eux l'art +rester obstinément stationnaire! + +Mais je leur pardonne tout en faveur de leur règlement sur les tamtams +et de leurs lois contre les profanateurs. + +Alors, direz-vous, s'ils coupent le nez et les oreilles aux chanteurs +qui profanent les chefs-d'Å“uvre, que font-ils pour ceux qui les +interprètent avec fidélité, avec grandeur, avec inspiration?--Ce qu'ils +font? Ils les comblent de distinctions honorifiques de toute espèce, ils +leur donnent des bâtonnets en argent pour manger le riz, ils accordent +aux uns le bouton jaune, à d'autres le boulon bleu; à celui-ci le bouton +de cristal, à celui-là les trois boutons; on voit en Chine des virtuoses +qui sont couverts de boutons. Ce n'est pas comme en France, où l'on ne +donne la croix à un chanteur que s'il a quitté le théâtre, s'il a perdu +sa voix, s'il n'est plus bon à rien. + +Les mÅ“urs chinoises, si différentes des nôtres en tout ce qui touche +aux beaux-arts en général, et à la musique en particulier, s'en +rapprochent sur un seul point: pour diriger les flottes, ils prennent +des marins. Si nous continuons, à la vérité, nous finirons par leur +ressembler tout à fait. + + + + +A MM. + +LES MEMBRES DE L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS + +DE L'INSTITUT + + + 11 septembre 1861 + + Messieurs et chers confrères, + +Vous pensez que le récit de ce que je fais à Bade en ce moment pourra +intéresser l'auditoire d'une séance publique de l'Institut. Je ne +partage pas votre opinion[7]; mais, puisque vous le voulez, je me +résigne et je vous écris. + +N'imaginez pas pourtant que je me fourvoie au point de paraphraser tant +de descriptions de Bade, faites avec un si rare talent par MM. Eugène +Guinot, Achard et quelques autres écrivains. Non, je parlerai de +musique, de géologie, de zoologie, de ruines, de palais splendides, de +philosophie, de morale; nous évoquerons l'antiquité, le moyen âge; nous +examinerons le temps présent; je citerai l'Apocalypse, et Homère, et +Shakspeare, peut-être M. Paul de Kock; je critiquerai çà et là , par +habitude; je désapprouverai même quelques-unes de vos approbations, et +vous serez obligés néanmoins de tout entendre. Vous l'aurez voulu. + +Que de choses dans un menuet! disait le grand Vestris. Que de choses +dans une lettre! allez-vous dire. Rassurez-vous, ma lettre sera +peut-être fort convenable, claire et nette comme une lettre de faire +part. Cela va dépendre de ma santé, qui est détestable et des caprices +de ma névralgie. Je lâche ce mot à dessein, afin que vous puissiez dire, +quand je serai par trop ennuyeux:--C'est sa névralgie! + +En effet, beaucoup de gens sont dépourvus d'esprit et de bon sens quand +ils se portent bien; pour moi c'est tout le contraire, et mon défaut +d'esprit n'est jamais si évident que dans l'état de maladie. Je suis de +la seconde catégorie; trop heureux de me figurer que je n'appartiens pas +à la troisième, à celle des gens qui n'ont pas le sens commun dans tous +les cas. + +Ce que je fais à Bade?... J'y fais de la musique; chose qui m'est +absolument interdite à Paris, faute d'une bonne salle, faute d'argent +pour payer les répétitions, faute de temps pour les bien faire, faute de +public, faute de tout. + +M. Benazet, qui, pendant cinq mois, est le véritable souverain de Bade, +et qui exerce sa souveraineté pour la plus grande gloire de l'art et le +bonheur des artistes, me tint, il y a huit ans, à peu près ce langage: +«Mon cher monsieur, je donne beaucoup de concerts dans les petits salons +du palais de la Conversation. Tous les pianistes du monde y viennent +successivement et plusieurs y viennent simultanément faire leurs +exercices. On y entend les plus grands artistes et les virtuoses les +plus excentriques; on y voit des violonistes jouer de la flûte, des +flûtistes jouer du violon, des basses chanter en voix de soprano, des +soprani chanter en voix de basse; on y entend même des chanteurs qui ne +se servent d'aucune espèce de voix. Ce sont donc, en somme, de beaux +concerts. Pourtant, quoiqu'on prétende que le mieux est ennemi du bien, +j'ambitionne le mieux. Voulez-vous venir à Bade organiser annuellement +un grand concert festival? Je mettrai à votre disposition tout ce que +vous demanderez en chanteurs et en instrumentistes, pour former un +ensemble en rapport avec les dimensions de la grande salle du palais de +la Conversation, et surtout en rapport avec le style des Å“uvres que +vous ferez exécuter. Vous composerez vos programmes, vous désignerez les +jours de répétition; s'il nous manque certains artistes spéciaux dont le +concours soit nécessaire, faites-les venir, promettez-leur de ma part ce +qu'ils demanderont, j'ai confiance en vous, je ne me mêlerai de rien... +que de payer!--O Richard, ô mon roi! m'écriai-je éperdu, en entendant +ces sublimes paroles. Quoi! il y a un souverain capable de cela? Quoi! +vous me laisserez faire? Vous choisissez un musicien pour diriger une +institution musicale, une entreprise musicale, une fête musicale! Vous +abandonnez les errements de toute l'Europe! Vous ne prenez pas pour +directeur de vos concerts un capitaine de vaisseau, un colonel de +cavalerie, un avocat, un orfèvre? Il est donc vrai; Dieu a dit: Que la +lumière soit! et la lumière... est. Voilà le renversement des usages les +plus sacrés. Vous êtes un ultra-romantique, on va crier haro! sur vous. +On cassera vos vitres! Vous allez être horriblement compromis; les +autres souverains retireront leurs ambassadeurs.--N'importe, répliqua M. +Benazet; dût le concert européen en être bouleversé, j'y suis résolu, +c'est entendu! Je compte sur vous.» + +Depuis ce temps, tous les ans, à l'approche du mois d'août, une certaine +inquiétude que je ressens dans le bras droit m'annonce que je vais +bientôt avoir un orchestre à conduire. Aussitôt je m'occupe du +programme, s'il n'est pas (ce qui arrive presque toujours) composé dès +la saison précédente. Il me reste alors seulement à m'entendre avec les +dieux et les déesses du chant engagés pour le festival, sur le choix de +leurs morceaux. Quant à désigner moi-même ce qu'ils devront chanter, je +m'en garde, je sais trop le respect que les simples mortels doivent aux +divinités. Au bout de six semaines on parvient, en général, à découvrir +qu'on ne peut pas s'entendre, les cantatrices surtout ayant pour +habitude de changer dix fois d'avis avant le moment du concert. + +A l'heure qu'il est, pour le festival qui aura lieu dans quelques +jours, je ne sais pas encore quel duo le ténor et la prima donna +chanteront; il y a trois mois que je les supplie de me l'indiquer. + +Pour l'air du ténor seulement, nous nous sommes entendus tout de suite. +C'est un air admirable que la modestie d'un de nos confrères ne me +permet pas de désigner autrement. + +Je saisis cette occasion, messieurs, pour vous adresser une question. +Vous avez, m'a-t-on dit, approuvé dernièrement un ouvrage sur l'art du +chant dont l'auteur, homme de talent et d'esprit, par malheur, déclare +que c'est non-seulement le droit, mais le devoir du chanteur de broder +les airs d'expression, d'en changer à son gré certains passages, de les +modifier de cent façons, de se poser en collaborateur du compositeur et +de venir en aide à son insuffisance. Que croyez-vous que ferait le +musicien auteur de ce bel air, dites-le-moi franchement, si, mettant en +pratique cette incroyable théorie, un ténor s'avisait, en le chantant +devant lui, d'en dénaturer toutes les phrases dont l'expression est si +absolument vraie, le sentiment si profond, le style mélodique si +naturel? De quelle façon ses entrailles de père seraient-elles émues, si +le _traditore_ s'avisait d'ajouter seulement des apoggiatures au passage +sublime où respirent à la fois la candeur, l'innocence, une grâce +ingénue et la terreur naïve de la mort? + +Il n'est pas partisan du suicide, je le sais, mais s'il avait un +pistolet à la main, à coup sûr il lui brûlerait la cervelle. + +Soyez tranquilles, cela n'arrivera pas à Bade. Mon ténor est un artiste +sérieux; il ne rêva jamais de monstruosités pareilles. D'ailleurs je +serai là , et s'il était assez abandonné de son ange gardien pour +commettre à la répétition générale un tel crime de lèse-majesté de l'art +et du génie, je dirais aussitôt à l'orchestre ce que je lui ai dit une +fois à Londres, en semblable circonstance: «Messieurs, quand nous en +serons à ce passage, regardez-moi bien; si le chanteur ose le défigurer +comme il vient de le faire, je vous ferai signe de vous arrêter court; +je vous défends de jouer, il chantera sans accompagnement.» + + * * * * * + +Et vous approuveriez de pareilles incartades et la théorie qui les +consacre!... Vous!... quand vous mourriez pour revenir ensuite me +l'affirmer avec une voix d'outre-tombe, je ne le croirais pas. + +Et tenez, voici une jolie anecdote qui se rattache au sujet par tous les +points. Elle est vraie; j'en prends à témoin un autre de nos confrères +qui y figure comme victime d'un virtuose. Il s'agit ici d'un _traditore_ +instrumentiste. Car nous autres compositeurs nous avons la chance d'être +assassinés par tout le monde, par les chanteurs sans talent, par les +méchants virtuoses, par les mauvais orchestres, par les choristes sans +voix, par les chefs d'orchestre incapables, lymphatiques ou bilieux, par +les machinistes, par les metteurs en scène, par les copistes, par les +graveurs, par les marchands de cordes, par les fabricants d'instruments, +par les architectes qui construisent les salles, enfin par les claqueurs +qui nous applaudissent. Tellement que jamais, depuis qu'on exécute en +France le _Don Juan_ de Mozart, il n'a été possible d'entendre la belle +phrase instrumentale qui termine le trio des masques; elle est toujours +couverte par les applaudissements. + +En Allemagne, les applaudisseurs (il n'y a pas dans ce pays-là de +claqueurs de profession) sont plus avisés; ils n'applaudissent point +ainsi à tort et à travers; ils écoutent d'abord. Je me souviens d'avoir +assisté à Francfort à une représentation de _Fidelio_ pendant laquelle +le public ne donna pas une marque d'approbation. Arrivé là avec mes +idées et mes habitudes parisiennes, je m'indignais. Mais, après le +dernier accord du dernier acte, toute la salle se leva et salua l'Å“uvre +de Beethoven d'une foudroyante salve d'applaudissements. A la bonne +heure! mais il était temps. Je me trompe: il était temps, mais à la +bonne heure! + +Que vous disais-je? O névralgie! m'y voilà . Il s'agit d'une anecdote +sur ces virtuoses brigands qui égorgent les grands compositeurs. Celui +de mon histoire fit bien pis, il égorgea un membre de l'Institut! Je +vous vois frémir. Voici le fait: + +Il y a cinq ans, on donnait à Bade un nouvel et charmant opéra composé +exprès pour la saison, intitulé _le Sylphe_. On avait fait venir un +harpiste de Paris pour accompagner dans l'orchestre un morceau de chant +très-important. Persuadé qu'un homme de sa valeur se devait de faire +parler de lui en Allemagne, puisqu'il avait daigné y venir, et que +l'auteur de l'opéra ne voudrait pas écrire pour la harpe un solo que +l'action du drame lyrique ne comportait pas, notre homme se servit +lui-même; il écrivit clandestinement un petit concerto de harpe, et le +soir de la première représentation du _Sylphe_, au moment où, après la +ritournelle de l'orchestre, la cantatrice se disposait à commencer son +air, le virtuose, profitant d'un moment de silence, se mit +tranquillement à exécuter son concerto, au grand ébahissement du chef +d'orchestre, de tous les musiciens, de la cantatrice et du malheureux +compositeur, qui, suant d'anxiété et d'indignation, croyait faire un +mauvais rêve. J'y étais. L'auteur est philosophe, il n'a pas perdu du +coup trop de son embonpoint; mais j'en ai maigri pour lui. Dites, +messieurs, approuvez-vous aussi le concerto de harpe et la collaboration +forcée des virtuoses et des compositeurs? + +Je dois dire encore que ce même harpiste, quelques jours auparavant, +avait fait partie de l'orchestre du festival; il était placé tout près +de moi. Le voyant cesser de jouer dans un tutti: «Pourquoi ne jouez-vous +pas? lui dis-je.--C'est inutile, _on ne pourrait m'entendre_.» Il +n'admettait pas qu'il fût utile à l'ensemble ni convenable pour lui de +jouer quand sa harpe ne pouvait se faire remarquer parmi les autres +instruments. De sorte que si cette doctrine était en vigueur, à chaque +instant, presque toujours, dans les ensembles, la seconde flûte, le +second hautbois, la seconde clarinette, les troisième et quatrième cors, +et tous les altos auraient raison de s'abstenir... Ai-je besoin de vous +dire que ce noble ambitieux n'a pas remis et ne remettra jamais le pied +dans un orchestre placé sous ma direction? + +Ce système de suppressions est assez rarement pratiqué; celui des +additions, au contraire, est fort répandu. Rendons-en les désastres plus +frappants en le supposant appliqué à la littérature. + +Il y a des gens qui récitent en public des fragments de poésie et les +mettent plus ou moins en relief par leur manière de les dire; la plupart +du temps ils se font applaudir en outrant leur diction, en exagérant les +accents, en soulignant les mots, en prononçant avec emphase les +expressions simples, etc. Que l'un d'eux, en récitant la fable de La +Fontaine, _la Mort et le Mourant_, ait l'idée d'y introduire des vers de +sa façon pour obtenir plus d'effet, il se peut, il faut malheureusement +le reconnaître, qu'il y ait des esprits assez mal faits pour l'absoudre +de cette insolence et pour trouver même très-ingénieuse l'addition de +ses vers à ceux de l'immortel fabuliste. Qu'il dise ainsi: + + La mort ne surprend point le sage: + Il est toujours prêt à partir + _Sans gémir_. + +En effet, remarquera-t-on, pourquoi gémir, quand il est sûr que toute +plainte sera vaine, que rien au monde ne peut retarder l'instant fatal? +La Fontaine n'avait pas songé à cela. + +Donc: + + Il est toujours prêt à partir + _Sans gémir_, + S'étant su lui-même avertir + Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage + _D'usage_. + +«Ah! ceci est admirable, diront encore nos Philintes, rien n'est, à coup +sûr, plus en usage que la mort, et ce petit vers, ainsi jeté après un +alexandrin, est d'une intention excellente que La Fontaine eût +approuvée sans doute, si quelqu'un l'avait eue de son vivant.» + +Avouez, avouez, avouez donc que, témoins d'une pareille abomination +littéraire, bien loin de faire comme ces juges complaisants, toujours +prêts à soutenir les insulteurs contre l'insulté, vous demanderiez pour +ce lecteur de la Fontaine + + Un cabanon + A Charenton. + +Eh bien, c'est cela, et plus encore que l'on fait journellement en +musique. + +Ce n'est pas que tous les compositeurs s'indignent ouvertement d'être +corrigés par leurs interprètes. Rossini, par exemple, semble heureux +d'entendre parler des changements, des broderies et des mille vilenies +que les chanteurs introduisent dans ses airs. + +«Ma musique n'est pas encore _faite_, disait un jour le terrible +railleur; on y travaille. Mais ce n'est que le jour où il n'y restera +plus rien de moi qu'elle aura acquis toute sa valeur.» + +A la dernière répétition d'un opéra nouveau: + +«Ce passage ne me va pas, dit naïvement un chanteur, il faut _que je le +change_.--Oui, répliqua l'auteur, mettez quelque autre chose à la place. +Chantez la _Marseillaise_.» Ces ironies, si âcres qu'elles soient, ne +remédieront pas au mal. Les compositeurs ont tort de plaisanter à ce +sujet; les chanteurs ne manquant pas alors de dire: «Il a ri, il est +désarmé.» Il faut être armé, au contraire, et ne pas rire....... + +Autre exemple en sens inverse et pourtant analogue. + +Un célèbre chef d'orchestre, qui passait pour vénérer profondément +Beethoven, prenait néanmoins avec ses Å“uvres de déplorables libertés. + +Un jour il entra le visage très-animé dans un café où je me trouvais. + +«Ah! parbleu, dit-il en m'apercevant, vous venez de me faire avoir une +belle algarade!--Comment cela?--Je sors de la répétition de notre +premier concert; quand nous avons commencé le scherzo de la symphonie en +_ut_ mineur, ne voilà -t-il pas nos contre-bassistes qui se sont mis à +jouer; et comme je les arrêtais, ils ont invoqué votre opinion pour +blâmer la suppression que j'ai faite des contre-basses dans ce +passage.--Comment, répliquai-je, ces malheureux ont eu l'audace de vous +désapprouver et celle plus grande encore d'exécuter les parties de +contre-basse écrites par Beethoven! Cela crie vengeance!--Bah! bah! vous +raillez! Les contre-basses ne produisent pas là un bon effet; je les ai +retranchées il y a plus de vingt ans; j'aime mieux les violoncelles +seuls. Vous savez que lorsqu'on monte un ouvrage nouveau il faut +toujours que le chef d'orchestre y arrange quelque chose.--Moi? je +n'entendis jamais parler de cela. Je sais seulement que quand on étudie +pour la première fois un ouvrage, le chef d'orchestre et ses musiciens +doivent s'efforcer d'abord de le bien comprendre, et l'exécuter ensuite +avec une fidélité scrupuleuse unie à de l'inspiration, s'il se peut. +Voilà tout ce que je sais. Ayant écrit une symphonie, si vous aviez prié +Beethoven de la corriger, et s'il eût consenti à la retoucher de haut en +bas pour vous être agréable, cela paraîtrait tout naturel; mais vous, +sans autorisation, sans autorité, porter ainsi de bas en haut la main +sur une symphonie de Beethoven et en corriger l'orchestre, c'est bien +l'exemple le plus extravagant de témérité et d'irrévérence que l'on +puisse citer dans l'histoire de l'art. Quant à l'effet produit par les +contre-basses dans cet endroit, et qui est mauvais, dites-vous, cela ne +regarde ni vous, ni moi, ni personne. Les parties de contre-basse sont +écrites par l'auteur, on doit les exécuter. D'ailleurs votre sentiment +ne sera certainement pas celui de tous les chefs d'orchestre, autorisés +par votre exemple à vous imiter. Vous aimez mieux faire dire le thème du +scherzo par les violoncelles, un autre aimera mieux le faire chanter par +les bassons, celui-ci voudra des clarinettes, celui-là des altos; il +n'y aura que l'auteur qui n'aura pas voix au chapitre. N'est-ce pas le +désordre à son comble, une débâcle générale, la fin de l'art? Si +Beethoven revenait au monde, et si, en entendant sa symphonie ainsi +arrangée, il demandait qui s'est avisé de lui donner là une leçon +d'instrumentation, vous feriez en sa présence une singulière figure, +convenez-en. Oseriez-vous lui répondre: C'est moi? Lulli cassa un jour +un violon sur la tête d'un musicien de l'Opéra qui lui manquait de +respect; ce n'est pas un violon, mais une contre-basse que Beethoven +casserait sur la vôtre, en se voyant insulté et bravé de la sorte.» Mon +homme réfléchit un instant, puis, frappant du poing sur une table: +«C'est égal, dit-il, les contre-basses ne joueront pas!--Oh! quant à +cela, les gens qui vous connaissent n'en sauraient douter. Nous +attendrons.» Il mourut. Son successeur crut devoir réintégrer dans leurs +fonctions les contre-basses du scherzo. Mais ce changement n'était pas +le seul commis dans la splendide symphonie. Au final se trouve une +reprise indiquant que la première partie du morceau doit se dire deux +fois. Trouvant que cette répétition faisait longueur, on avait supprimé +la reprise. Le nouveau chef d'orchestre, qui, pour les contre-basses, +venait de donner raison à Beethoven contre son prédécesseur, donna +raison à celui-ci contre Beethoven et maintint la suppression de la +reprise. (Voyez l'exercice du libre arbitre de ces messieurs! n'est-ce +pas admirable?) Le nouveau chef mourut. Si M. T..., qui le remplace, +donne maintenant, comme il est probable, complétement raison à +Beethoven, il réinstallera la reprise, et il aura fallu en conséquence +trois générations de chefs d'orchestre et trente-cinq ans d'efforts des +admirateurs de Beethoven pour que cette Å“uvre merveilleuse du plus +grand des compositeurs de musique instrumentale ait pu être exécutée à +Paris telle que l'auteur l'a conçue. + +Certes, messieurs, vous n'approuverez pas cela. + +Voilà pourtant où conduit la tolérance de l'insubordination de certain +exécutants et du droit insensé qu'ils s'arrogent de corriger les +auteurs. + +L'un de nos plus illustres virtuoses a dit à ce sujet: «Nous ne sommes +pas le clou auquel ou suspend le tableau, nous sommes le soleil qui +l'éclaire.»--Ce à quoi on peut répondre: D'accord, nous admettons cette +modeste comparaison. Mais le soleil, en rayonnant sur un tableau, en +dévoile exactement le dessin et le coloris; il n'y fait pas pousser des +arbres ni de mauvaises herbes, apparaître des oiseaux ou des serpents là +où le peintre n'en a pas mis; il ne change pas l'expression des figures, +il ne rend pas tristes les visages gais, ni gais les visages tristes; il +n'élargit pas certains contours pour en rétrécir d'autres; il ne rend +pas blanc ce qui est noir, ou noir ce qui est blanc, il montre enfin le +tableau tel que le peintre l'a fait. Eh! que voulons-nous autre chose? +C'est justement ce que nous demandons. Soyez donc des soleils, mesdames +et messieurs, on sera heureux de vous adorer; soyez des soleils, et +tâchez de ne jamais être des rats-de-cave ou des lanternes de +chiffonnier. + + * * * * * + +Je suis monté au vieux château, à grands pas, en enrageant de toute mon +âme, forcé de reconnaître que les grands poëtes, comme les grands +artistes, sont fatalement destinés à être outragés de mille manières; +que, si l'on met en vaudeville l'_Iliade_, en ballets l'_Odyssée_, si +l'on place une pipe à la bouche de l'Hercule Farnèse, si l'on dessine +des moustaches sur la lèvre de la Vénus de Milo, si les praticiens +corrigent le travail des statuaires, si l'on mutile et déforme les +chefs-d'Å“uvre de l'art musical, il n'y aura personne pour les venger, +et les gouvernants ne daigneront pas s'en occuper. + + * * * * * + +Le vieux château de Bade est une ruine colossale du moyen âge, un nid de +vautours construit au sommet d'une montagne qui domine toute la vallée +de l'Oos. Au milieu d'une forêt de sapins gigantesques pendent de toutes +parts des pans de murs noirs et durs comme les rochers, des pans de +rochers droits comme les murs. Dans les cours président des chênes +séculaires; de vieux hêtres curieux passent par les fenêtres leurs têtes +chevelues; d'interminables escaliers, des puits sans fond se présentent +à chaque instant devant les pas de l'explorateur étonné, qui ne peut se +défendre d'une terreur secrète. Là , vécurent, on ne sait quand, on ne +sait quels landgraves, margraves ou burgraves, gens de proie et de +brigandage, de meurtre et de rapine, que la civilisation a fait +disparaître. Que de crimes ont été commis sous ces voûtes formidables, +que de cris de désespoir, que de sanglantes orgies en ont fait retentir +les lambris!... Aujourd'hui, ô prose! ô plate utilité! un restaurateur +les habite, on n'y entend que le bruit des fourneaux d'une vaste +cuisine, que les explosions des bouteilles de vin de Champagne, que les +éclats de rire des bourgeois allemands et des touristes français en +pointe de gaieté. Pourtant, si l'on a le courage d'entreprendre +l'ascension du faîte déchiré du monument, on retrouve peu à peu la +solitude, le silence et la poésie. Du haut de la dernière plate-forme on +aperçoit dans la plaine, de l'autre côté de la montagne, plusieurs +riantes petites villes allemandes, des champs bien cultivés, une +végétation luxuriante, et le Rhin, morne et silencieux, déroulant son +interminable ruban d'argent à l'horizon. + +C'est là que je suis parvenu, toujours grondant, comme une locomotive +impatiente. Peu à peu le calme et l'indifférence m'ont été rendus, en +écoutant les voix mystérieuses qui parlent là avec tant d'indifférence +et de calme des hommes et des temps qui ne sont plus. + +L'amour de la musique a semblé lui-même se ranimer en moi, en écoutant +les harmonies ineffables des harpes éoliennes, placées par quelque +charitable Allemand dans les anfractuosités des ruines, où les vents +leur font rendre de si poétiques plaintes. Ces accords vaporeux donnent +une idée de l'infini; on ne sait quand ils commencent ni quand ils +cessent... On croit les entendre encore quand ils ne vibrent plus. Cela +éveille de vagues souvenirs de jeunesse enfuie, d'amours éteintes, +d'espérances déçues... et l'on pleure tristement... si l'on n'est pas +trop vieux, car alors l'Å“il reste sec, il se ferme, et l'on s'endort. + +Il paraît qu'on ne doit pas encore me ranger parmi les vieux... je ne me +suis pas endormi. Loin de là , après l'averse le soleil est revenu, et +j'ai pensé à un petit ouvrage dont je m'occupe en ce moment. Assis sur +un créneau, le crayon à la main, je me suis mis à écrire les vers d'une +scène de nuit dont je tâcherai ces jours-ci de trouver la musique, et +que voici: + + Nuit paisible et sereine! + La lune, douce reine + Qui plane en souriant, + L'insecte des prairies + Dans les herbes fleuries + En secret bruissant, + Philomèle, + Qui mêle + Au murmure du bois + Les splendeurs de sa voix; + L'hirondelle + Fidèle + Caressant sous nos toits + Sa nichée en émois; + Dans sa coupe de marbre + Ce jet d'eau retombant + Écumant; + L'ombre de ce grand arbre + En spectre se mouvant + Sous le vent; + Harmonies + Infinies, + Que vous avez d'attraits + Et de charmes secrets + Pour les âmes attendries! + +J'en étais là de mon nocturne, quand un de ces oisons si nombreux à +Bade, à l'époque où nous sommes, est venu brusquement me replonger dans +la prose: «Tiens, c'est vous, m'a-t-il dit avec sa voix de sauveur du +Capitole, que diable faites-vous là tout seul, sur ce donjon perché? Ah! +des vers! voyons! Je parie que vous travaillez à l'opéra que M. Benazet +vous a commandé pour l'ouverture du théâtre de Bade. Eh! eh! il avance, +le nouveau théâtre, il sera fini l'an prochain. L'ouvrier qui le bâtit +est un peu âgé, il est vrai, mais encore vert; c'est le même qui, avant +1830, à Paris, travaillait avec tant d'ardeur à l'arc de Triomphe de +l'Étoile.--Précisément, mon très-cher, je m'occupe de ce petit opéra. +Mais n'employez donc pas, s'il vous plaît, des expressions aussi +inconvenantes. M. Benazet ne m'a rien _commandé_; on ne commande rien +aux artistes, vous devriez le savoir. Ou commande à un régiment français +d'aller se faire tuer, et il y va; à l'équipage d'un vaisseau français +de se faire sauter, il le fait; à un critique français d'entendre un +opéra-comique dont il doit rendre compte, et il l'entend; mais c'est +tout; et si l'on commandait à certains acteurs de déranger seulement +leurs habitudes, d'être simples, naturels, nobles, également éloignés de +la platitude et de l'enflure; si l'on commandait à certains chanteurs +d'avoir de l'âme et de bien rhythmer leur chant, à certains critiques de +connaître ce dont ils parlent, à certains écrivains de respecter la +grammaire, à certains compositeurs de savoir le contre-point, les +artistes sont fiers, ils n'obéiraient pas. Pour moi, dès qu'on me +commande quelque chose, on peut être assuré de l'effet de ce +commandement, il me paralyse, il me rend inerte et stupide; et comme je +vous crois organisé de la même façon, je vous prie très-instamment (il +est inutile de vous le commander), je vous conjure de redescendre à Bade +et de me laisser rêver sur mon donjon.» Et l'oison repartit en ricanant. +Mais le fil de mes idées était rompu; après d'inutiles efforts pour le +renouer, je suis resté là sans penser, écoutant l'hymne à l'empereur +d'Autriche, exécuté à une grande distance, dans le kiosque de la +Conversation, par la musique militaire prussienne, et que le vent du +sud m'apportait par lambeaux des profondeurs de la vallée. Que cette +mélodie du bon Haydn est touchante! Comme on y sent une sorte +d'affectuosité religieuse! C'est bien le chant d'un peuple qui aime son +souverain. Notez que je ne dis pas le _bon Haydn_ avec une intention +railleuse; non, Dieu m'en garde! Je me suis toujours indigné contre +Horace, ce poëte parisien de l'ancienne Rome, qui a osé dire: + + _Aliquando bonus dormitat Homerus_. + +Certes Haydn n'était pas un bonhomme, mais un homme bon; et la preuve, +c'est qu'il avait une femme insupportable qu'il n'a jamais battue, et +par qui, dit-on, il s'est quelquefois laissé battre. + +Enfin il a fallu redescendre; la nuit était venue, + + La lune, douce reine, + Planait en souriant. + +J'ai retraversé la forêt de sapins, plus sonore et d'une meilleure +sonorité que la plupart de nos salles de concerts. On y pourrait faire +des quatuor. J'ai souvent pensé à une admirable chose que l'on devrait y +exécuter par une belle nuit d'été, c'est l'acte des champs Élysées de +l'_Orphée_ de Gluck. Je crois entendre, sous ce dôme de verdure, dans +une demi-obscurité, ce chÅ“ur des ombres heureuses dont les paroles +italiennes augmentent le charme mélodieux: + + _Torna o bella all tuo consorte,_ + _Che non vuol che più diviso_ + _Sia di te pietoso il ciel._ + +Mais quand on a des velléités de musique dans les bois, c'est toujours à +la suite d'un déjeuner où l'on a mangé du pâté; ce sont alors des +fanfares qu'on y exécute, fanfares de cors, de trompes de chasse, +n'éveillant d'autres idées que celles des chiens, des piqueurs et des +marchands de vin... + +Au milieu de la montagne se trouve une fontaine qui coule avec un petit +bruit; je suis allé m'asseoir près de son bassin. J'y serais resté +jusqu'au lendemain à écouter son tranquille murmure s'il ne m'eût +rappelé celui des fontaines du corridor intérieur de la +Grande-Chartreuse, que j'entendis pour la première fois il y a +trente-cinq ans (hélas! trente-cinq ans!). La Grande-Chartreuse m'a fait +penser aux trappistes et à leur phrase obligée: + + Frère, il faut mourir! + +La lugubre phrase m'a rappelé que je devais aller le lendemain de bonne +heure à Carlsruhe faire répéter les chÅ“urs de mon _Requiem_, dont le +programme de cette année contient deux morceaux. Et j'ai regagné mon +gîte pour préparer ce voyage. + +«Où a-t-il la tête, allez-vous dire, de faire entendre aux gens de +plaisir réunis à Bade des morceaux d'une messe de morts?--C'est +précisément cette antithèse qui m'a séduit en faisant le programme. Cela +me semble la réalisation en musique de l'idée d'Hamlet tenant le crâne +d'Yorick: «Allez maintenant dans le boudoir d'une belle dame, dites-lui +que, quand elle se mettrait un pouce de fard sur le visage, il faudra +qu'elle en vienne à faire cette figure-là . Faites-la rire à cette idée.» + +Oui, faisons-les rire, me suis-je dit aussi, toutes ces beautés +crinolinées, si fières de leurs jeunes charmes, de leur vieux nom et de +leurs nombreux millions; faisons-les rire, ces femmes hardies qui +souillent et déchirent; faisons-les rire, ces marchands de corps et +d'âmes, ces abuseurs de la souffrance et de la pauvreté, en leur +chantant le redoutable poëme d'un poëte inconnu, dont le barbare latin +rimé du moyeu âge semble donner à ses menaces un accent plus effrayant: + + _Dies iræ, dies illa._ + + «Jour de colère, ce jour-là réduira l'univers en poudre. + + «Quel tremblement, quelle terreur alors, quand le juge viendra tout + scruter sévèrement. + + «Le livre où tout est écrit sera apporté, et son contenu motivera + la sentence. + + «La trompette, répandant un son terrible parmi les tombeaux des + contrées diverses, rassemblera l'humanité tout entière devant son + trône. + + «Lors donc que le juge sera assis, tout ce qui était caché + apparaîtra, rien ne demeurera sans vengeance. + + «Stupéfaction de la mort et de la nature.» + +Faisons-les rires à ces idées! + +Comme la grande majorité de l'auditoire ne sait pas le latin, j'aurai +soin que la traduction française soit imprimée sur le programme. +Faisons-les rire. + +Quel poëme! quel texte pour un musicien! Je ne saurais exprimer le +bouleversement de cÅ“ur que j'éprouve quand, dirigeant un orchestre +immense, j'arrive au verset: + + _Judex ergo cum sedebit._ + +Alors tout se fait noir autour de moi; je n'y vois plus, je crois tomber +dans la nuit éternelle. + +--Ah çà , vous avez donc affaire à un auditoire de prédestinés de +l'enfer? direz-vous.--Il est vrai, ma tirade apocalyptique pourrait le +faire croire, c'est le courant des idées shakspeariennes qui m'avait +entraîné; au contraire, la belle société de Bade se compose d'honnêtes +gens qui ne doivent avoir aucun sujet de crainte en songeant à l'autre +vie. On n'y compte qu'un petit nombre de scélérats, ceux qui ne vont pas +au concert. + +Vous allez aussi me demander comment, dans une si petite ville, je +pourrai trouver l'appareil musical nécessaire à l'exécution de ce _Dies +iræ_, appareil dont les éléments sont si difficiles à réunir à Paris, +comment on pourra les placer dans la salle du festival et comment on +supportera cette sonorité ébranlante. D'abord vous saurez que j'ai +arrangé la partition des timbales pour trois timbaliers seulement; +quant aux orchestres d'instruments de cuivre, + + _Mirum spargentes sonum_, + +nous les avons aisément formés avec les artistes de Carlsruhe réunis à +ceux de Bade et aux musiciens prussiens en garnison à Rastadt, +forteresse voisine de Carlsruhe. Le chÅ“ur a été rassemblé par les soins +de MM. Strauss et Krug, maître de chapelle et directeur des chÅ“urs du +grand-duc. Les choristes répètent depuis quinze jours. Je fais ici des +répétitions instrumentales trois fois par semaine. Tout se prépare +tranquillement avec une régularité parfaite. La veille et l'avant-veille +du concert, j'emmènerai par le chemin de fer nos artistes à Carlsruhe; +ils y répéteront avec ceux de la chapelle grand-ducale. Le jour du +concert, au contraire, de grand matin, M. Strauss m'amènera les artistes +de Carlsruhe pour les faire répéter avec ceux de Bade, sur une vaste +estrade élevée pendant la nuit à l'un des bouts de la salle de +Conversation. Les jeux sont suspendus ce jour-là . Derrière l'orchestre +se trouve une tribune assez vaste; c'est là que je placerai mon attirail +de timbales et les groupes d'instruments de cuivre. M. Kenneman, le chef +d'orchestre intelligent et dévoué de Bade, les conduira. Ces voix +formidables, ces bruits de tonnerre ne perdront rien de leur puissance +musicale, je l'espère, pour être lancés à cette distance. En outre le +mouvement du _tuba mirum_ est si large, que les deux chefs d'orchestre +pourront, en se suivant de l'Å“il et de l'oreille, marcher ensemble sans +accident. + +Vous voyez que je vais avoir une rude journée. De neuf heures du matin à +midi, dernière répétition générale; à trois heures, remise en ordre de +l'orchestre et de la musique plus ou moins bouleversés par la répétition +du matin, travail que je n'ose confier à personne; à huit heures du +soir, le concert. + +A minuit, en pareil cas, j'ai peu envie de danser. Mais madame la +princesse de Prusse (aujourd'hui reine) assiste ordinairement à cette +fête; souvent elle daigne me retenir quelques instants pour me faire ses +observations, toujours bienveillantes malgré leur finesse, sur les +principaux morceaux du programme. Elle cause avec tant de charme, elle +comprend si intimement la musique, elle a tant de sensibilité unie à un +si rare esprit, elle a si bien l'art de vous encourager, de vous donner +confiance, qu'après cinq minutes de son charmant entretien toute ma +fatigue disparaît, je serais prêt à recommencer. + +Voilà , messieurs, ce que je fais à Bade. J'aurais encore d'autres +détails à vous donner; Dieu me garde néanmoins de poursuivre; je vois +d'ici la moitié de votre auditoire... qui dort. + + + + +LE DIAPASON + + +M. le ministre d'État, inquiet sur l'avenir de plus en plus alarmant de +l'exécution musicale dans les théâtres lyriques, étonné du peu de durée +de la carrière des chanteurs, et persuadé avec raison que l'élévation +progressive du diapason est une cause de ruine pour les plus belles +voix, vient de nommer une commission pour examiner avec soin cette +question, déterminer l'étendue du mal et en découvrir le remède. + +En attendant que cette réunion d'hommes spéciaux, compositeurs, +physiciens et savants amateurs de musique, reprenne ses travaux +suspendus pendant le mois qui s'achève, nous allons tâcher de jeter +quelque jour sur l'ensemble des faits, et, sans rien préjuger du parti +que prendra la commission, lui soumettre d'avance nos observations et +nos idées. + + +LE DIAPASON A-T-IL RÉELLEMENT MONTÉ[8], ET DANS QUELLES PROPORTIONS +DEPUIS CENT ANS. + +Oui, sans doute, le fait de son ascension est reconnu de tous les +musiciens, de tous les chanteurs, et dans le monde musical tout entier. +La progression suivie par cet exhaussement semble avoir été à peu près +la même partout. La différence qui existe aujourd'hui entre le ton des +divers orchestres d'une même ville et entre celui des orchestres de pays +séparés par des distances considérables ne constitue en général que des +nuances qui n'empêchent point de réunir quelquefois ces orchestres et +d'en former, au moyen de certaines précautions, une grande masse +instrumentale dont l'accord est satisfaisant. S'il y avait, ainsi qu'on +le répète souvent à Paris, une grande dissemblance entre les diapasons +de l'Opéra, de l'Opéra-Comique, du Théâtre-Italien et des musiques +militaires, comment eussent été possibles les orchestres de sept à huit +cents musiciens qu'il m'est arrivé si souvent de diriger dans les vastes +locaux des Champs-Elysées, après les expositions de 1844 et de 1855, et +dans l'église de Saint-Eustache, puisque les éléments de ces congrès +musicaux se composaient nécessairement de presque tous les +instrumentistes disséminés dans les nombreux corps de musique de Paris? + +Les festivals d'Allemagne et d'Angleterre, où les orchestres de +plusieurs villes se réunissent fréquemment, prouvent que les différences +de diapason y sont également peu sensibles et que la précaution de +_tirer la coulisse_ des instruments à vent trop hauts suffit pour les +faire disparaître. + +Ces différences existent cependant, si petites qu'elles soient. On en +aura bientôt la preuve, la commission ayant écrit à presque tous les +maîtres de chapelle, maîtres de concert et chefs d'orchestre des villes +d'Europe et d'Amérique où l'art musical est cultivé, pour leur demander +un exemplaire de l'instrument d'acier dont on se sert chez eux comme +chez nous, sous divers noms, pour donner le _la_ aux orchestres et +accorder les orgues et les pianos. Ces diapasons contemporains, comparés +aux diapasons anciens (de 1790, de 1806, etc.) que nous possédons, +rendront évidente et précise la différence qui existe entre le ton +d'aujourd'hui et celui de la fin du siècle dernier. En outre les +vieilles orgues de plusieurs églises, à cause de la nature toute +spéciale des fonctions dans lesquelles le service religieux les a +renfermées, n'ayant jamais été mises en relations avec les instruments à +vent des théâtres, ont conservé le diapason de l'époque où elles furent +construites; or ce diapason est en général d'un ton plus bas que celui +d'aujourd'hui. + +De là l'usage d'appeler ces orgues en _si_ bémol, parce que leur _ut_ en +effet, étant d'un ton plus bas que le nôtre, se trouve à l'unisson de +noire _si_ bémol. Ces orgues ont au moins un siècle d'existence. Il +faudrait donc conclure de ces faits divers, mais concordants entre eux, +que le diapason ayant monté d'un ton en cent ans ou d'un demi-ton en un +demi-siècle, si sa marche ascendante continuait, il parcourrait en six +cents ans les douze demi-tons de la gamme, et serait nécessairement en +l'an 2458 haussé d'_une octave_. + +L'absurdité d'un pareil résultat suffit à démontrer l'importance de la +mesure prise par M. le ministre d'État, et il est fort regrettable que +l'un de ses prédécesseurs n'ait pas songé à la prendre longtemps avant +lui. + +Mais la musique a rarement jusqu'ici obtenu une protection éclairée, +officielle, bien que de tous les arts elle soit celui qui on a le plus +besoin. Presque toujours, presque partout, son sort a été remis aux +mains d'agents qui n'avaient pas le sentiment de son pouvoir, de sa +grandeur, de sa noblesse, et qui ne possédaient aucune connaissance de +sa nature et de ses moyens d'action. Presque toujours et presque partout +jusqu'à présent elle a été traitée comme une fille bohème qu'on faisait +chanter et danser sur les places publiques en compagnie des singes et +des chiens savants, qu'on couvrait d'oripeaux pour attirer sur elle +l'attention de la foule et qu'on ne demandait qu'à vendre à tout venant. + +La décision prise par M. le ministre d'État donne lieu d'espérer que la +musique aura prochainement en France la protection qui lui manquait, et +que d'autres réformes importantes dans la pratique et dans +l'enseignement de l'art musical suivront de près la réforme du diapason. + + +MAUVAIS EFFETS PRODUITS PAR L'EXHAUSSEMENT DU DIAPASON. + +A l'époque où l'on commença en France à écrire de la musique dramatique, +à produire des opéras, au temps de Lulli par exemple, le diapason étant +établi, mais non fixé (on le verra tout à l'heure), les chanteurs quels +qu'ils fussent n'éprouvèrent aucune peine à chanter des rôles écrits +dans les limites alors adoptées pour les voix. Quand ensuite le diapason +eut subi une élévation sensible, il eût été du devoir et de l'intérêt +des compositeurs d'en tenir compte et d'écrire un peu moins haut; ils ne +le firent pas. Cependant les rôles écrits pour les théâtres de Paris par +Rameau, Monsigny, Grétry, Glück, Piccini et Sacchini, dans un temps où +le diapason était de près d'un ton moins élevé qu'aujourd'hui, restèrent +longtemps chantables: la plupart le sont même encore, tant ces maîtres +ont mis de prudence et de réserve dans l'emploi des voix, à l'exception +de certains passages de Monsigny surtout, dont le tissu mélodique est +disposé dans une région de la voix déjà un peu haute pour son époque, et +qui l'est beaucoup trop pour la nôtre. + +Spontini dans la _Vestale_, dans _Cortez_ et _Olympie_, écrivit même des +rôles de ténor que les chanteurs actuels trouvent trop bas. + +Vingt-cinq ans plus tard (pendant lesquels le diapason avait rapidement +monté), on multiplia les notes hautes pour les soprani et les ténors; on +vit paraître les _ut_ naturels aigus, en voix de tête et en voix de +poitrine dans les rôles de ténor; l'_ut_ dièse aigu dans ces mêmes rôles +en voix de tête, il est vrai, mais que les anciens compositeurs n'eurent +jamais l'idée d'employer. On exigea de plus en plus souvent des ténors +le _si_ naturel aigu lancé avec force en voix de poitrine (qui eût été +pour l'ancien diapason un _ut_ dièse dont il n'y a pas trace dans les +partitions du siècle dernier), les _ut_ aigus attaqués et soutenus par +les soprani, et l'on sema les rôles de basse de _mi_ naturels hauts. Ce +dernier son, trop souvent employé par les vieux maîtres sous le nom de +_fa_ dièse haut, à l'époque du diapason bas, le fut pourtant beaucoup +moins qu'il ne l'est généralement aujourd'hui sous le nom de _mi_ +naturel. + +Enfin on multiplia tellement les intonations excessivement élevées, les +sons que le chanteur ne peut plus _émettre_ mais qu'il doit _extraire_ +avec violence, comme un opérateur vigoureux extrait une dent cariée, +que, tout bien considéré, nous sommes obligés de céder à l'évidence et +de tirer cette étrange conclusion: on a écrit en France pour le grand +opéra de plus en plus haut au fur et à mesure que le diapason montait. +On s'en convaincra aisément en comparant les partitions du siècle +dernier à celles de nos jours. + +Achille, dans _Iphigénie en Aulide_ (l'un des rôles de ténor les plus +hauts de Glück), ne monte qu'au _si naturel_, lequel _si_ était alors ce +qu'est aujourd'hui le _la_ et se trouvait en conséquence d'un ton plus +bas que le _si_ actuel. Une seule fois il écrivit dans _Orphée_ un _re_ +aigu; mais cette note unique, qui était le même son que l'_ut_ employé +trois fois dans _Guillaume Tell_, est présentée dans une vocalise lente +en voix de tête, de façon à être effleurée plutôt qu'entonnée, et ne +présente ni danger ni fatigue pour le chanteur. L'un des grands rôles de +femme de Glück contient le _si_ bémol haut lancé et soutenu avec force: +c'est celui d'Alceste. Ce _si_ bémol correspondait à notre _la_ bémol +actuel. Qui hésite maintenant à écrire pour une prima donna le _la_ +bémol et le _la_ naturel, et le _si_ bémol, et même le _si_ naturel, et +même l'_ut_? + +Le rôle de femme écrit le plus haut par Glück est celui de Daphné, dans +_Cythère assiégée_. Un air de ce personnage, «Ah quel bonheur d'aimer!» +monte par un trait rapide jusqu'à l'_ut_ (notre _si_ bémol +d'aujourd'hui), et l'inspection de l'ensemble du rôle démontre qu'il +fut composé pour une de ces cantatrices exceptionnelles, comme on en +trouve dans tous les temps, qu'on appelle chanteuses légères, et dont la +voix est d'une étendue extraordinaire dans le haut. Telles sont de nos +jours mesdames Cabel, Carvalho, Lagrange, Zerr et quelques autres. +Encore l'_ut_ aigu de Daphné, je le répète, correspondait-il à notre +_si_ bémol, note vulgaire aujourd'hui. Madame Cabel et mademoiselle Zerr +donnent le contre-_fa_ haut, madame Carvalho aborde sans peur le +contre-_mi_, et madame Lagrange ne recule pas devant le contre-_sol_ de +la flûte. + +Les anciens compositeurs (écrivant pour les théâtres de Paris) +s'obstinèrent seulement, je ne sais pourquoi, à pousser toujours dans le +haut les voix graves. Dans leurs rôles de basse, on ne rencontre presque +que des notes de baryton. Ils n'osèrent jamais faire descendre les +basses au-dessous du _si_ bémol; encore n'écrivirent-ils que bien +rarement cette note. Il passait pour avéré à l'Opéra, encore en 1827, +que les sons plus graves n'avaient pas de timbre et ne pouvaient être +entendus dans un grand théâtre. Les voix de basses furent ainsi +dénaturées, et les rôles de Thoas, d'Oreste, de Calchas, d'Agamemnon, de +Sylvain, que j'ai entendu chanter par Dérivis père, semblent avoir été +écrits par Glück et par Grétry pour des barytons. Ceux-là donc, bien +qu'ils fussent alors néanmoins chantables par de vraies basses, ne le +sont plus aujourd'hui. + +Mais jamais Glück ni ses émules n'eussent osé demander à leurs ténors ou +à leurs soprani dramatiques les sons hauts que je citais tout à l'heure +et dont on abuse de nos jours. + +Ces excès des plus savants maîtres de l'école moderne ont eu, certes, de +très-fâcheux résultats. Combien de ténors se sont brisé la voix sur les +_ut_ et les _si_ naturels de poitrine! combien de soprani ont poussé des +cris d'horreur et de détresse, au lieu de chanter, dans une foule de +passages du répertoire moderne qu'il serait trop long de citer ici! +Ajoutons que la violence des situations dramatiques motivant souvent +l'énergie (sinon les brutalités de l'orchestre) la sonorité excessive +des instruments, en pareil cas, excite encore les chanteurs, sans qu'ils +s'en doutent, à redoubler d'efforts pour se faire entendre et à produire +des hurlements qui n'ont plus rien d'humain. Certains maîtres ont eu au +moins l'adresse de ne pas employer les grands accords forts du plein +orchestre, en même temps que les sons importants des voix, laissant, au +moyen d'une espèce de dialogue, le chant à découvert; mais beaucoup +d'autres l'écrasent littéralement sous un monceau d'instruments de +cuivre et d'instruments à percussion. Quelques-uns de ceux-là pourtant +passent pour des modèles dans l'art d'accompagner les voix... Quel +accompagnement!... + +Ces défauts grossiers, palpables, évidents, aggravés par l'élévation du +diapason, ne pouvaient manquer d'amener le triste résultat qui frappe +aujourd'hui dans nos théâtres les auditeurs les moins attentifs. + +Mais l'exhaussement du _la_ en a encore produit un autre assez fâcheux: +les musiciens chargés des parties de cor, de trompette et de cornet ne +peuvent plus maintenant aborder sans danger, la plupart même ne peuvent +plus du tout attaquer certaines notes d'un usage général autrefois. Tels +sont le _sol_ haut de la trompette en _ré_, le _mi_ de la trompette en +_fa_ (ces deux notes produisent à l'oreille le son _la_), le _sol_ haut +du cor en _sol_, l'_ut_ haut de ce même cor en _sol_ (note employée par +Handel et par Glück, et qui est devenue impraticable), et l'_ut_ haut du +cornet en _la_. A chaque instant des sons éraillés, brisés, qu'on nomme +vulgairement _couacs_, viennent déparer un ensemble instrumental composé +quelquefois des plus excellents artistes. Et l'on dit: «Les joueurs de +trompette et de cor n'ont donc plus de lèvres? D'où cela vient-il? La +nature humaine pourtant n'a pas changé.» Non la nature humaine n'a pas +changé, c'est le diapason. Et beaucoup de compositeurs modernes semblent +ignorer ce changement. + + +CAUSES QUI ONT AMENÉ L'EXHAUSSEMENT DU DIAPASON. + +Il paraît prouvé maintenant que les facteurs d'instruments à vent sont +les seuls coupables du fait dont nous déplorons les conséquences. Afin +de donner un peu plus d'éclat aux flûtes, aux hautbois et aux +clarinettes, certains facteurs en ont clandestinement haussé le ton. Les +jeunes virtuoses entre les mains desquels ces instruments sont arrivés +ont dû d'abord, lorsqu'ils sont entrés dans un orchestre, en tirer un +peu la coulisse pour les mettre d'accord avec les autres. Mais comme cet +allongement du tube (des flûtes surtout) en dérange plus ou moins les +proportions, et par suite en altère la justesse, ces artistes se sont +peu à peu abstenus d'y recourir. Toute la masse des instruments à cordes +a suivi alors, peut-être à son insu, l'impulsion donnée par ces +instruments à vent aigus; les violons, les altos, les basses, en tendant +un peu plus leurs cordes, ont ainsi adopté facilement un diapason plus +haut. Les autres musiciens, les anciens de l'orchestre, chargés des +parties de basson, de cor, de trompette, de second hautbois, etc., +fatigués de ne pouvoir, malgré tous leurs efforts, se hausser jusqu'au +ton devenu le ton dominant, ont alors fini par porter leurs instruments +chez le facteur, pour en faire adroitement raccourcir le tube, pour le +_faire couper_ (c'est le terme adopté) et atteindre ainsi le ton +nouveau. Et voilà le diapason haut installé dans cet orchestre, et +bientôt après dans les concerts par des pianos accordés sur des +diapasons d'acier, dont les branches raccourcies à coups de lime avaient +pris le ton nouveau. + +Le même fait, plus ou moins avoué, mais réel, se reproduit à peu près +partout tous les vingt ans. + +Aujourd'hui les facteurs d'orgues eux-mêmes suivent le mouvement et +accordent leurs instruments au diapason haut. Nous ignorons certainement +celui pour lequel saint Grégoire et saint Ambroise composèrent les +plains-chants qu'ils ont légués à la liturgie ecclésiastique; mais il +est bien évident que plus le diapason des églises monte, et plus, si +c'est l'orgue qui donne le ton aux chantres et s'il ne transpose pas, le +système entier du plain-chant est altéré, plus aussi l'économie vocale +des hymnes sacrées se trouve dérangée. Les orgues devraient ou +transposer, quand elles accompagnent le plain-chant, si elles sont au +diapason moderne, ou être fixées au ton des plus anciennes; seulement +elles devraient l'être dans des rapports avec le ton moderne qui +n'empêcheraient point de leur adjoindre, _en transposant_, les +instruments d'orchestre. Ainsi, fussent-elles d'un ton et demi +au-dessous du diapason d'aujourd'hui, les instruments d'orchestre +pourraient néanmoins s'accorder parfaitement avec les orgues, en jouant, +par exemple, en _fa_ quand les orgues joueraient en _la_ bémol. + +Malheureusement quelques facteurs prennent le pire de tous les moyens +termes; ils construisent des orgues d'un quart de ton au-dessous du +diapason des théâtres. J'en ai fait il y a quelques années la cruelle +expérience dans l'église de Saint-Eustache, où, pour l'exécution d'un +_Te Deum_, il fut impossible, malgré l'allongement de tous les tubes +sonores de l'orchestre, de mettre la masse instrumentale d'accord avec +le nouvel orgue, achevé depuis trois ans à peine. + + +FAUT-IL BAISSER LE DIAPASON? + +Il ne pourrait, je crois, résulter de cet abaissement qu'un bien pour +l'art musical, pour l'art du chant surtout; mais il me semble +impraticable si l'on veut étendre la réforme sur la France entière. Un +abus produit par une longue succession d'années ne se détruit pas en +quelques jours; les musiciens, chanteurs et autres, les plus intéressés +à l'introduction d'un diapason moins haut seraient peut-être même les +premiers à s'y opposer; cela dérangerait leurs habitudes; et Dieu sait +s'il est en France quelque chose de plus irrésistible que des habitudes. +En supposant même qu'une volonté toute-puissante intervînt pour faire +adopter la réforme, il en coûterait des sommes énormes pour la réaliser. +Il faudrait, sans compter les orgues, acheter de nouveaux instruments à +vent pour tous les théâtres et pour les musiques militaires, et +interdire absolument l'emploi des anciens. Et si, la réforme une fois +opérée, le reste du monde ne suivait pas notre exemple, la France +resterait isolée avec son diapason bas et sans relations musicales +possibles avec les autres peuples. + + +IL FAUT DONC SEULEMENT FIXER LE DIAPASON ACTUEL? + +C'est, je pense, le parti le plus sage, et les moyens d'y parvenir, nous +les possédons. Grâce à l'ingénieux instrument dont l'acoustique a été +dotée il y a peu d'années, et qu'on nomme _sirène_, on peut compter avec +une précision mathématique le nombre de vibrations qu'exécute par +seconde un corps sonore. + +En adoptant le _la_ de l'Opéra de Paris comme le son type, comme +l'étalon sonore officiel, ce _la_ étant de 898 vibrations par seconde, +je suppose, on n'aura qu'à placer dans le foyer de tous les orchestres +de concert et de théâtre un tuyau d'orgue donnant exactement le son +désigné. Ce tuyau sera seul consulté pour le _la_, et l'orchestre ne +s'accordera plus, selon l'usage, sur le hautbois où sur la flûte, qui +peuvent aisément, soit l'un en pinçant son anche avec les lèvres, soit +l'autre en tournant son embouchure en dehors, faire monter le son. + +Les instruments à vent devront en conséquence être parfaitement d'accord +avec le tuyau d'orgue. Ils resteront en outre, dans l'intervalle des +représentations et des concerts, enfermés dans le foyer où se trouve ce +tuyau, lequel foyer sera, comme une serre, constamment maintenu à la +température moyenne d'une salle de spectacle remplie par le public. +Grâce à cette précaution, les instruments à vent n'arriveront point +froids à l'orchestre, et ne monteront point au bout d'une heure, par le +fait du souffle des exécutants et de leur immersion dans une atmosphère +plus chaude que celle d'où ils sortent. C'est dire aussi que les +instruments à vent d'un théâtre (d'un théâtre du gouvernement du moins) +ne devront jamais en sortir, sous aucun prétexte. Ils resteront dans +leur serre, comme les décors restent dans les magasins. Au reste, si +quelque instrumentiste s'avisait, en emportant au dehors sa flûte où sa +clarinette, de la faire _couper_, le méfait serait aussitôt reconnu, +puisque le _la_ de l'instrument coupé différerait de celui du tuyau +d'orgue, qui, je le répète, devra seul être consulté pour accorder +l'orchestre. Enfin le gouvernement, adoptant officiellement le _la_ de +898 vibrations, tout fabricant qui aura mis en circulation des +instruments à vent, des orgues, des pianos accordés au-dessus de ce +_la_, sera passible de certaines peines, comme les marchands qui vendent +à fausse mesure et à faux poids. + +De telles précautions une fois prises, et ces règlements étant +rigoureusement exécutés et maintenus, à coup sûr le diapason ne montera +plus. + +Mais le remède sera inutile pour conserver les voix, si les compositeurs +continuent à écrire les notes dangereuses que j'ai citées tout à +l'heure. + +L'autorité devrait donc encore intervenir et interdire aux compositeurs +(à ceux qui écrivent pour les théâtres subventionnés tout au moins) +l'emploi des sons exceptionnels qui ont détruit tant de beaux organes, +et leur _conseiller_ (une partition échappant nécessairement sous ce +rapport à toute censure) plus d'à -propos et plus d'adresse dans l'emploi +des moyens violents de l'instrumentation. + + + + +LES TEMPS SONT PROCHES + + +L'art musical est en bon train à cette heure à Paris. On va l'élever à +une haute dignité. Il sera fait Mamamouchi. _Voler far un paladina. Ioc! +Dar turbanta con galera. Ioc, Ioc! Hou la ba, ba la chou, ba la ba, ba +la da!_ Puis madame Jourdain, la raison publique, viendra quand il n'en +sera plus temps s'écrier: Hélas! mon Dieu, il est devenu fou. + +Heureusement il a quelquefois, quand on ne le mène pas au théâtre, des +éclairs d'intelligence qui pourraient rassurer ses amis. Nous avons +encore à Paris des concerts où l'on fait de la musique; nous avons des +virtuoses qui comprennent les chefs-d'Å“uvre et les exécutent dignement; +des auditeurs qui les écoutent avec respect et les adorent avec +sincérité. Il faut se dire cela pour ne pas aller se jeter dans un puits +la tête la première. + + * * * * * + +Le surlendemain de la représentation au théâtre de l'Opéra-Comique d'une +Å“uvre inqualifiable qui exaspéra le public, nous nous trouvions avec +quelques amis dans un salon musical. On venait de parler de la nouvelle +et effrayante partition exécutée l'avant-veille. Et l'on avait dit: De +quel messie ce compositeur est-il donc le Jean-Baptiste?--On songeait à +la maladie dont l'art musical est en ce moment atteint, aux étranges +médecins qu'on lui donne, aux entrepreneurs des pompes funèbres qui déjà +frappent à sa porte, aux marbriers qui sont occupés à graver son +épitaphe... quand quelqu'un s'avisa de se mettre aux pieds de madame +Massart et de la conjurer de vouloir bien jouer la grande sonate en _fa_ +mineur de Beethoven. La virtuose se rendit gracieusement à la prière +qu'on lui adressait, et bientôt toute l'assistance entra sous le charme +terrible et sublime de cette Å“uvre incomparable. En écoutant cette +musique de Titan exécutée avec une inspiration entraînante, avec une +fougue bien ordonnée et si habilement contenue, on oublia bien vite +toutes les défaillances, les misères, les hontes, les horreurs de la +musique contemporaine. On se sentait frémir et trembler d'admiration en +présence de la pensée profonde, de la passion impétueuse qui animent +l'Å“uvre de Beethoven; Å“uvre plus grande que ses plus grandes +symphonies, plus grande que tout ce qu'il a fait, supérieure en +conséquence à tout ce que l'art musical a jamais produit. + +Et la virtuose, épuisée après la dernière mesure du final, restait +haletante au piano, et nous pressions ses mains devenues froides, et +l'on se taisait... Que dire? Et nous formions dans ce salon, perdu au +centre de Paris, où l'antiharmonie ne pénétra jamais, un groupe +comparable à celui du tableau du _Décaméron_, où l'on voit des cavaliers +et de belles jeunes femmes respirant l'air embaumé d'une villa +délicieuse, pendant qu'à l'entour de cette oasis Florence est dévastée +par la peste noire. + + + + +CONCERTS DE RICHARD WAGNER + +LA MUSIQUE DE L'AVENIR + + +Après des peines excessives, des dépenses énormes, des répétitions +nombreuses, mais fort insuffisantes encore, Richard Wagner est parvenu à +faire entendre au Théâtre-Italien quelques-unes de ses compositions. Les +fragments empruntés à des ouvrages dramatiques perdent plus ou moins à +être ainsi exécutés hors du cadre qui leur fut destiné; les ouvertures +et introductions instrumentales y gagnent au contraire, parce qu'elles +sont rendues avec plus de pompe et d'éclat qu'elles ne le seraient par +un orchestre d'opéra ordinaire, bien moins nombreux et moins +avantageusement disposé qu'un orchestre de concert. + +Le résultat de l'expérience tentée sur le public parisien par le +compositeur allemand était facile à prévoir. Un certain nombre +d'auditeurs sans préventions ni préjugés a bien vite reconnu les +puissantes qualités de l'artiste et les fâcheuses tendances de son +système; un plus grand nombre n'a rien semblé reconnaître en Wagner +qu'une volonté violente, et dans sa musique qu'un bruit fastidieux et +irritant. Le foyer du Théâtre-Italien était curieux à observer le soir +du premier concert: c'étaient des fureurs, des cris, des discussions, +qui semblaient toujours sur le point de dégénérer en voies de fait. En +pareil cas, l'artiste qui a provoquée l'émotion du public voudrait la +voir aller plus loin encore, et ne serait pas fâché d'assister à une +lutte corps à corps entre ses partisans et ses détracteurs, à la +condition pourtant que ses partisans eussent le dessus. Victoire +improbable cette fois, Dieu étant toujours du côté des gros bataillons. +Ce qui se débite alors de non-sens, d'absurdités et même de mensonges, +est vraiment prodigieux, et prouve avec évidence que, chez nous au +moins, lorsqu'il s'agit d'apprécier une musique différente de celle qui +court les rues, la passion, le parti pris, prennent seuls la parole, et +empêchent le bon sens et le goût de parler. + +Les préventions, favorables ou hostiles, dictent même la plupart des +jugements sur les Å“uvres des maîtres reconnus et consacrés. Tel, +acclamé comme un grand mélodiste, écrira un jour une Å“uvre entièrement +dépourvue de mélodie, et n'en sera pas moins admiré pour cette même +Å“uvre par des gens qui l'eussent sifflée si elle eût porté un autre +nom. La grande, la sublime, l'entraînante ouverture d'_Éléonore_, de +Beethoven, passe auprès de beaucoup de critiques pour une composition +dépourvue de mélodie, bien qu'elle en soit pleine, bien que tout chante, +que tout pleure mélodieusement dans l'allégro comme dans l'andante; et +ces mêmes juges qui la dénigrent applaudissent et crient _bis_ fort +souvent après l'ouverture de _Don Juan_ de Mozart, où il n'y a pas trace +de ce qu'ils appellent mélodie; mais c'est de Mozart, le grand +mélodiste!... + +Ils adorent à juste titre, dans ce même opéra de _Don Juan_, la sublime +expression des sentiments, des passions et des caractères; et, quand +vient l'allegro du dernier air de dona Anna, pas un de ces aristarques +si sensibles en apparence à la musique expressive, si chatouilleux sur +les convenances dramatiques, n'est choqué des abominables vocalises que +Mozart, poussé par quelque démon dont le nom est demeuré un mystère, a +eu le malheur de laisser tomber de sa plume. La pauvre fille outragée +s'écrie: _Peut-être un jour le ciel encore sentira quelque pitié pour +moi_. Et c'est là -dessus que le compositeur a placé une série de notes +aiguës, vocalisées, piquées, caquetantes, sautillantes, qui n'ont pas +même le mérite de faire applaudir la cantatrice. S'il y avait jamais eu +quelque part en Europe un public vraiment intelligent et sensible, ce +crime (car c'en est un) ne fût pas demeuré impuni, et le coupable +allegro ne serait pas resté dans la partition de Mozart. + +Je pourrais citer une multitude d'exemples semblables pour prouver qu'à +de très-rares exceptions près on juge la musique par prévention +seulement et sous l'empire des plus déplorables préjugés. + +Ce sera mon excuse pour la liberté que je vais prendre de parler de +Richard Wagner d'après mon sentiment personnel et sans tenir aucun +compte des diverses opinions émises à son sujet. + +Il a osé composer le programme de sa première soirée exclusivement de +morceaux d'ensemble, chÅ“urs ou symphonies. C'était déjà un défi jeté +aux habitudes de notre public, qui, sous prétexte d'aimer la variété, se +montre toujours prêt à manifester le plus bruyant enthousiasme pour une +chansonnette bien dite, pour une fade cavatine bien vocalisée, pour un +solo de violon bien dansé sur la quatrième corde, ou pour des variations +bien sifflotées sur quelque instrument à vent, après avoir fait un +accueil honnête, mais froid, à quelque grande Å“uvre de génie. Ce +public-là pense que le roi et le berger sont égaux pendant leur vie. + +Rien de tel que de faire hardiment les choses faisables. Wagner vient de +le prouver; son programme, dépourvu des sucreries qui allèchent les +enfants de tout âge dans les festins musicaux, n'en a pas moins été +écouté avec une attention constante et un très-vif intérêt. + +Il commençait par l'ouverture du _Vaisseau-Fantôme_, opéra en deux +actes, que je vis représenter à Dresde, sous la direction de l'auteur, +en 1841, et dans lequel madame Schroeder-Devrient remplissait le +principal rôle. Ce morceau me fit alors l'impression qu'il m'a faite +récemment. Il débute par un foudroyant éclat d'orchestre où l'on croit +reconnaître tout d'abord les hurlements de la tempête, les cris des +matelots, les sifflements des cordages et les bruits orageux de la mer +en furie. Ce début est magnifique; il s'empare impérieusement de +l'auditeur et l'entraîne; mais, le même procédé de composition étant +ensuite constamment employé, le tremolo succédant au tremolo, les gammes +chromatiques n'aboutissant qu'à d'autres gammes chromatiques, sans qu'un +seul rayon de soleil vienne se faire jour au travers de ces sombres +nuées gorgées de fluide électrique et versant sans fin ni trêve leurs +torrents, sans que le moindre dessin mélodieux vienne colorer ces noires +harmonies, l'attention de l'auditeur se lasse, se décourage et finit par +succomber. Déjà se manifeste dans cette ouverture, dont le développement +me paraît en outre excessif, la tendance de Wagner et de son école à ne +pas tenir compte de la _sensation_, à ne voir que l'idée poétique ou +dramatique qu'il s'agit d'exprimer, sans s'inquiéter si l'expression de +cette idée oblige ou non le compositeur à sortir des conditions +musicales. + +L'ouverture du _Vaisseau-Fantôme_ est vigoureusement instrumentée, et +l'auteur a su tirer au début un parti extraordinaire de l'accord de +quinte nue. Cette sonorité ainsi présentée prend un aspect étrange et +sauvage qui fait frissonner. + +La grande scène du _Tanhauser_ (marche et chÅ“ur) est d'un éclat et +d'une pompe superbes, qu'augmente encore la sonorité spéciale du ton +_si_ naturel majeur. Le rhythme, qui ne se trouve jamais tourmenté ni +gêné dans son action par la juxtaposition d'autres rhythmes de nature +contraire, y prend des allures chevaleresques, fières, robustes. On est +bien sûr, sans voir la représentation de cette scène, qu'une telle +musique accompagne les mouvements d'hommes vaillants et forts et +couverts de brillantes armures. Ce morceau contient une mélodie +clairement dessinée, élégante, mais peu originale, qui rappelle par sa +forme, sinon par son accent, un thème célèbre du _Freyschütz_. + +Le dernier retour de la phrase vocale, au grand _tutti_, est plus +énergique encore que tout ce qui précède, grâce à l'intervention d'un +dessin des basses exécutant huit notes par mesure et contrastant avec la +partie supérieure qui n'en fait entendre que deux ou trois. Il y a bien +quelques modulations un peu dures et trop serrées les unes contre les +autres, mais l'orchestre les impose avec une telle vigueur, une telle +autorité, que l'oreille les accepte de prime abord sans résistance. En +somme, il faut reconnaître là une page magistrale, instrumentée, comme +tout le reste, par une main habile. Les instruments à vent et les voix y +sont animés par un souffle puissant, et les violons, écrits avec une +admirable aisance dans le haut de leur échelle, semblent lancer sur +l'ensemble d'éblouissantes étincelles. + +L'ouverture de _Tanhauser_ est en Allemagne le plus populaire des +morceaux d'orchestre de Wagner. La force et la grandeur y dominent +encore; mais il résulte, pour moi du moins, du parti pris de l'auteur +dans cette composition, une fatigue extrême. Elle débute par un andante +maestoso, sorte de choral d'un beau caractère, qui plus tard, vers la +fin de l'allegro, reparaît accompagné dans le haut par un trait obstiné +de violons. Le thème de cet allegro, composé de deux mesures seulement, +est en soi peu intéressant. Les développements auxquels il sert ensuite +de prétexte sont, comme dans l'ouverture du _Vaisseau-Fantôme_, hérissés +de successions chromatiques, de modulations et d'harmonies d'une extrême +dureté. Quand enfin le choral reparaît, ce thème étant lent et d'une +dimension considérable, le trait de violons qui doit l'accompagner +jusqu'au bout se répète nécessairement avec une persistance terrible +pour l'auditeur. Il a déjà été entendu vingt-quatre fois dans l'andante; +on l'entend dans la péroraison de l'allégro cent dix-huit fois. Ce +dessin obstiné, ou plutôt acharné, figure donc en somme cent +quarante-deux fois dans l'ouverture. N'est-ce pas trop? il reparaît +encore souvent dans le cours de l'opéra; ce qui me ferait supposer que +l'auteur lui attribue un sens expressif relatif à l'action et que je ne +devine pas. + +Les fragments de _Lohengrin_ brillent par des qualités plus saillantes +que les Å“uvres précédentes. Il y a là , ce me semble, plus de nouveauté +que dans le _Tanhauser_; l'introduction, qui tient lieu d'ouverture à +cet opéra, est une invention de Wagner de l'effet le plus saisissant. On +pourrait en donner une idée en parlant aux yeux par cette figure <>[** +symbol]. C'est en réalité un immense crescendo lent, qui, après avoir +atteint le dernier degré de la force sonore, suivant la progression +inverse, retourne au point d'où il était parti et finit dans un murmure +harmonieux presque imperceptible. Je ne sais quels rapports existent +entre cette forme d'ouverture et l'idée dramatique de l'opéra; mais, +sans me préoccuper de cette question et en considérant le morceau comme +une pièce symphonique seulement, je le trouve admirable de tout point. +Il n'y a pas de phrase proprement dite, il est vrai, mais les +enchaînements harmoniques en sont mélodieux, charmants, et l'intérêt ne +languit pas un instant, malgré la lenteur du crescendo et celle de la +décroissance. Ajoutons que c'est une merveille d'instrumentation dans +les teintes douces comme dans le coloris éclatant, et qu'on y remarque, +vers la fin, une basse montant toujours diatoniquement pendant que les +autres parties descendent, dont l'idée est fort ingénieuse. Ce beau +morceau d'ailleurs ne contient aucune espèce de duretés; c'est suave, +harmonieux autant que grand, fort et retentissant: pour moi, c'est un +chef-d'Å“uvre. + +La grande marche en _sol_, qui ouvre le second acte, a produit à Paris, +comme en Allemagne, une véritable commotion, malgré le vague de la +pensée au commencement et l'indécision froide du passage épisodique du +milieu. Ces mesures incolores où l'auteur semble tâtonner, chercher son +chemin, ne sont qu'une sorte de préparation pour arriver à une idée +formidable, irrésistible, où l'on doit voir le vrai thème de la marche. +Une phrase de quatre mesures, répétée deux fois en montant d'une +tierce, constitue la véhémente période à laquelle on ne trouverait +peut-être rien en musique qui pût lui être comparé pour l'emportement +grandiose, la force et l'éclat, et, qui, lancée par les instruments de +cuivre à l'unisson, fait des accents forts (_ut_, _mi_, _sol_) qui +commencent les trois phrases autant de coups de canon qui ébranlent la +poitrine de l'auditeur. + +Je crois que l'effet serait plus extraordinaire encore si l'auteur eût +évité les conflits de sons comme ceux qu'on a à subir dans la seconde +phrase, où le quatrième renversement de l'accord de neuvième majeure et +le retard de la quinte par la sixte produisent des dissonances doubles +que beaucoup de gens (et je suis du nombre) ne peuvent ici supporter. +Cette marche amène le chÅ“ur à deux temps (_Freulich geführt zichet +dahin_), qu'on est consterné de trouver là , tant le style en est petit, +je dirai même enfantin. L'effet en a été d'autant moins bon sur +l'auditoire de la salle Ventadour, que les premières mesures rappellent +un pauvre morceau des _Deux Nuits_ de Boïeldieu: «La belle nuit, la +belle fête!» introduit dans les vaudevilles, et que tout le monde +connaît à Paris. + +Je n'ai pas encore parlé de l'introduction instrumentale du dernier +opéra de Wagner, _Tristan et Iseult_. Il est singulier que l'auteur +l'ait fait exécuter au même concert que l'introduction de _Lohengrin_, +car il a suivi le même plan dans l'une et dans l'autre. Il s'agit de +nouveau d'un morceau lent, commencé pianissimo, s'élevant peu à peu +jusqu'au fortissimo, et retombant à la nuance de son point de départ, +sans autre thème qu'une sorte de gémissement chromatique, mais rempli +d'accords dissonants dont de longues appoggiatures, remplaçant la note +réelle de l'harmonie, augmentent encore la cruauté. + +J'ai lu et relu cette page étrange; je l'ai écoutée avec l'attention la +plus profonde et un vif désir d'en découvrir le sens; eh bien, il faut +l'avouer, je n'ai pas encore la moindre idée de ce que l'auteur a voulu +faire. + +Ce compte rendu sincère met assez en évidence les grandes qualités +musicales de Wagner. On doit en conclure, ce me semble, qu'il possède +cette rare intensité de sentiment, cette ardeur intérieure, cette +puissance de volonté, cette foi qui subjuguent, émeuvent et entraînent; +mais que ces qualités auraient bien plus d'éclat si elles étaient unies +à plus d'invention, à moins de recherche et à une plus juste +appréciation de certains éléments constitutifs de l'art. Voilà pour la +pratique. + +Maintenant, examinons les théories qu'on dit être celles de son école, +école généralement désignée aujourd'hui sous le nom d'école de la +musique de l'avenir, parce qu'on la suppose en opposition directe avec +le goût musical du temps présent, et certaine au contraire de se trouver +en parfaite concordance avec celui d'une époque future. + +On m'a longtemps attribué à ce sujet, en Allemagne et ailleurs, des +opinions qui ne sont pas les miennes; par suite, on m'a souvent adressé +des louanges où je pouvais voir de véritables injures; j'ai constamment +gardé le silence. Aujourd'hui, mis en demeure de m'expliquer +catégoriquement, puis-je me taire encore, ou dois-je faire une +profession de foi mensongère? Personne, je l'espère, ne sera de cet +avis. + +Parlons donc, et parlons avec une entière franchise. Si l'école de +l'avenir dit ceci: + + * * * * * + +«La musique, aujourd'hui dans la force de sa jeunesse, est émancipée, +libre; elle fait ce qu'elle veut. + +«Beaucoup de vieilles règles n'ont plus cours; elles furent faites par +des observateurs inattentifs ou par des esprits routiniers, pour +d'autres esprits routiniers. + +«De nouveaux besoins de l'esprit, du cÅ“ur et du sens de l'ouïe imposent +de nouvelles tentatives, et même dans certains cas l'infraction des +anciennes lois. + +«Diverses formes sont par trop usées pour être encore admises. + +«_Tout est bon_ d'ailleurs, _ou tout est mauvais_, suivant l'usage qu'on +en fait et la raison qui en amène l'usage. + +«Dans son union avec le drame, ou seulement avec la parole chantée, la +musique doit toujours être en rapport direct avec le sentiment exprimé +par la parole, avec le caractère du personnage qui chante, souvent même +avec l'accent et les inflexions vocales que l'on sent devoir être les +plus naturels du langage parlé. + +«Les opéras ne doivent pas être écrits pour des chanteurs; les +chanteurs, au contraire, doivent être formés pour les opéras. + +«Les Å“uvres écrites uniquement pour faire briller les talents de +certains virtuoses ne peuvent être que des compositions d'un ordre +secondaire et d'assez peu de valeur. + +«Les exécutants ne sont que des instruments plus ou moins intelligents +destinés à mettre en lumière la forme et le sens intime des Å“uvres: +leur despotisme est fini; + +«Le maître reste le maître; c'est à lui de commander. + +«Le son et la sonorité sont au-dessous de l'idée. + +«L'idée est au-dessous du sentiment et de la passion. + +«Les longues vocalisations rapides, les ornements du chant, le trille +vocal, une multitude de rhythmes, sont inconciliables avec l'expression +de la plupart des sentiments sérieux, nobles et profonds. + +«Il est en conséquence insensé d'écrire pour un _Kyrie eleison_ (la +prière la plus humble de l'Église catholique) des traits qui ressemblent +à s'y méprendre aux vociférations d'une troupe d'ivrognes attablés dans +un cabaret. + +«Il ne l'est peut-être pas moins d'appliquer la même musique à une +invocation à Baal par des idolâtres et à la prière adressée à Jehovah +par les enfants d'Israël. + +«Il est plus odieux encore de prendre une créature idéale, fille du plus +grand des poëtes, un ange de pureté et d'amour, et de la faire chanter +comme une fille de joie, etc., etc. + + * * * * * + +Si tel est le code musical de l'école de l'avenir, nous sommes de cette +école, nous lui appartenons corps et âme, avec la conviction la plus +profonde et les plus chaleureuses sympathies. + +Mais tout le monde en est; chacun aujourd'hui professe plus ou moins +ouvertement cette doctrine, en tout ou en partie. Y a-t-il un grand +maître qui n'écrive _ce qu'il veut_? Qui donc croit à l'infaillibilité +des règles scolastiques, sinon quelques bonshommes timides +qu'épouvanterait l'ombre de leur nez, s'ils en avaient un?... + +Je vais plus loin: il en est ainsi depuis longtemps. Gluck lui-même fut +en ce sens de l'école de l'avenir; il dit dans sa fameuse préface +d'_Alceste_: «_Il n'est aucune règle que je n'aie cru devoir sacrifier +de bonne grâce en faveur de l'effet._» + +Et Beethoven, que fut-il, sinon de tous les musiciens connus le plus +hardi, le plus indépendant, le plus impatient de tout frein? Longtemps +même avant Beethoven, Gluck avait admis l'emploi des pédales supérieures +(notes tenues à l'aigu) qui n'entrent pas dans l'harmonie et produisent +de doubles et triples dissonances. Il a su tirer des effets sublimes de +cette hardiesse, dans l'introduction de la scène des enfers d'_Orphée_, +dans un chÅ“ur d'_Iphigénie en Aulide_, et surtout dans ce passage de +l'air immortel d'_Iphigénie en Tauride_: + + Mêlez vos cris plaintifs à mes gémissements. + +M. Auber en a fait autant dans la tarentelle de la _Muette_. Quelles +libertés Gluck n'a-t-il pas prises aussi avec le rhythme? Mendelsohn, +qui passe pourtant dans l'école de l'avenir pour un classique, ne +s'est-il pas moqué de l'unité tonale dans sa belle ouverture +d'_Athalie_, qui commence en _fa_ et finit en _ré_ majeur, tout comme +Gluck, qui commence un chÅ“ur d'_Iphigénie en Tauride_ en _mi_ mineur +pour le finir en _la_ mineur? + +Donc nous sommes tous, sous ce rapport, de l'école de l'avenir. + +Mais si elle vient nous dire: + +«Il faut faire le contraire de ce qu'enseignent les règles. + +«On est las de la mélodie; on est las des dessins mélodiques; on est las +des airs, des duos, des trios, des morceaux dont le thème se développe +régulièrement; on est rassasié des harmonies consonnantes, des +dissonances simples, préparées et résolues, des modulations naturelles +et ménagées avec art. + +«Il ne faut tenir compte que de l'idée, ne pas faire le moindre cas de +la sensation. + +«Il faut mépriser l'oreille, cette guenille, la brutaliser pour la +dompter: la musique n'a pas pour objet de lui être agréable. Il faut +qu'elle s'accoutume à tout, aux séries de septièmes diminuées +ascendantes ou descendantes, semblables à une troupe de serpents qui se +tordent et s'entre-déchirent en sifflant; aux triples dissonances sans +préparation ni résolution; aux parties intermédiaires qu'on force de +marcher ensemble sans qu'elles s'accordent ni par l'harmonie ni par le +rhythme, et qui s'écorchent mutuellement; aux modulations atroces, qui +introduisent une tonalité dans un coin de l'orchestre avant que dans +l'autre la précédente soit sortie. + +«Il ne faut accorder aucune estime à l'art du chant, ne songer ni à sa +nature ni à ses exigences. + +«Il faut, dans un opéra, se borner à noter la déclamation, dût-on +employer les intervalles les plus inchantables, les plus saugrenus, les +plus laids. + +«Il n'y a point de différence à établir entre la musique destinée à être +lue par un musicien tranquillement assis devant son pupitre et celle qui +doit être chantée par cÅ“ur, en scène, par un artiste obligé de se +préoccuper en même temps de son action dramatique et de celle des autres +acteurs. + +«Il ne faut jamais s'inquiéter des possibilités de l'exécution. + +«Si les chanteurs éprouvent à retenir un rôle, à se le mettre dans la +voix, autant de peine qu'à apprendre par cÅ“ur une page de sanscrit ou à +avaler une poignée de coquilles de noix, tant pis pour eux; on les paye +pour travailler: ce sont des esclaves. + +«Les sorcières de Macbeth ont raison: le beau est horrible, l'horrible +est beau.» + +Si telle est cette religion, très-nouvelle en effet, je suis fort loin +de la professer; je n'en ai jamais été, je n'en suis pas, je n'en serai +jamais. + +Je lève la main et je le jure: _Non credo_. + +Je le crois, au contraire, fermement: le beau n'est pas horrible, +l'horrible n'est pas beau. La musique, sans doute, n'a pas pour objet +exclusif d'être agréable à l'oreille, mais elle a mille fois moins +encore pour objet de lui être désagréable, de la torturer, de +l'assassiner. + +Je suis de chair comme tout le monde; je veux qu'on tienne compte de mes +sensations, qu'on traite avec ménagement mon oreille, cette guenille. + + Guenille, si l'on veut; ma guenille m'est chère. + +Je répondrai donc imperturbablement dans l'occasion ce que je répondis +un jour à une dame d'un grand cÅ“ur et d'un grand esprit, que l'idée de +la liberté dans l'art, poussée jusqu'à l'absurde, a un peu séduite. Elle +me disait, à propos d'un morceau où les moyens charivariques se trouvent +employés, et sur lequel je m'abstenais d'émettre une opinion: «Vous +devez pourtant aimer cela, vous?--Oui, j'aime cela, comme on aime à +boire du vitriol et à manger de l'arsenic.» + +Plus tard, un célèbre chanteur, qu'on cite aujourd'hui comme l'un des +plus ardents antagonistes de la musique de l'avenir, me fit le même +compliment. Il a écrit un opéra où, dans une scène importante, la +canaille juive insulte un captif. Pour mieux rendre l'effet des huées +populaires, ce réaliste a écrit un orchestre et un chÅ“ur charivariques +en discordances continues. Enchanté de sa noble audace, l'auteur, +ouvrant un jour sa partition à l'endroit de la cacophonie, me dit, sans +malice aucune, je me plais à le reconnaître: «Il faut que je vous +montre cette scène; _elle doit vous plaire_.» Je ne répondis rien, et il +ne fut question ni de vitriol ni d'arsenic. Mais, puisque aujourd'hui je +parle et que j'ai encore le singulier compliment sur le cÅ“ur, je lui +dirai: + +«Non, mon cher D***, cela ne doit pas me plaire, et cela me déplaît au +contraire horriblement. En me traitant de réaliste charivariseur, vous +m'avez calomnié. Vous vous prononcez à cette heure, dit-on, contre +Wagner et ses adeptes, et ils ont plus de droit de vous classer parmi +les serpents à sonnettes de la musique de l'avenir, vous le musicien aux +trois quarts italien, capable et coupable de cette horreur, que vous +n'en avez de me placer même parmi les aigles de cette école, moi, le +musicien aux trois quarts Allemand, qui n'ai jamais rien écrit de +pareil, non, jamais, et je vous défie de me prouver le contraire. +Allons, invitez un de vos condisciples; faites apporter des coupes de +cuivre oxydé; versez du vitriol et buvez: moi, j'aime mieux de l'eau, +fût-elle tiède, ou un opéra de Cimarosa.» + + + + +SUNT LACRYMÆ RERUM + + +On ne sait pas assez, en général, au prix de quels labeurs la partition +d'un grand opéra est produite, et par quelle autre série d'efforts, bien +plus pénibles et bien plus douloureux encore, sa présentation au public +est obtenue. Le compositeur, obligé de recourir à deux ou trois cents +intermédiaires, est un homme prédestiné à souffrir. Ni les influences +morales, ni la puissance réelle déguisée sous toutes les formes, + + Ni l'or ni la grandeur ne le rendent heureux, + Et ces divinités n'accordent à ses vÅ“ux + Que des biens peu certains, des plaisirs peu tranquilles. + +On ne voit à l'abri des mille tourments qu'entraîne la composition d'une +Å“uvre musicale que le grand virtuose assez doué pour pouvoir +interpréter lui-même ses inspirations. C'est dire assez qu'en un certain +genre de musique cet auteur est presque un phénix, et qu'en musique +dramatique ou symphonique ou religieuse, exigeant le concours d'une +foule d'intelligences animées d'un bon vouloir, ce phénix ne peut +exister. Sophocle, dit-on, récitait ses poëmes aux solennités olympiques +de la Grèce, et par cette simple récitation exaltait jusqu'à +l'enthousiasme, attendrissait jusqu'aux larmes son immense auditoire. +Voilà un exemple de l'auteur heureux, puissant, radieux, presque divin! +On l'écoutait, on l'applaudissait, on le devinait à tel point, que les +quatre cinquièmes de ses auditeurs l'applaudissaient même sans +l'entendre. + +Essayez donc aujourd'hui de chanter un opéra que vous aurez composé +devant le moindre petit auditoire de six mille personnes (car un pareil +public, qu'est-il, comparé aux multitudes que les jeux olympiques +attiraient?), aujourd'hui que les compositeurs chantent encore plus mal +que les chanteurs de profession; maintenant que l'on se moque de la lyre +à quatre cordes, que l'on exige des orchestres de quatre-vingts +musiciens, des chÅ“urs de quatre-vingts voix, à cette heure de +communisme insensé où le dernier paltoquet, ayant payé ou sans avoir +payé sa place au parterre, prétend avoir le _droit_ (j'aime ce vieux mot +plus bouffon qu'il n'est long) d'entendre tout ce qui se dit, tout ce +qui se chante ou se crie sur la scène, tout ce qui se joue dans les plus +mystérieuses catacombes de l'orchestre, tout ce qui se hurle et se vagit +dans les replis les plus cachés des chÅ“urs; aujourd'hui que la foi dans +l'art n'existe plus, dans un temps où non-seulement elle ne saurait +transporter des hommes, mais où les montagnes elles-mêmes restent +sourdes à sa voix et ne répondent à ses pressants appels que par la plus +insolente inertie, la plus blasphématoire immobilité! + +Non, il faut payer comptant maintenant pour obtenir un succès, et payer +cher et souvent. Demandez à nos grands maîtres ce que leur coûte la +gloire bon an, mal an, ils ne vous le diront pas, mais ils le savent. Et +cette gloire une fois acquise, devenue une propriété incontestée, +presque incontestable, croyez-vous qu'elle va leur servir à +l'implantation de la foi? Croyez-vous qu'on va imiter les Athéniens et +dire en applaudissant: «Je n'entends rien, mais Sophocle parle, et ce +qu'il dit doit être sublime?» Tout au contraire, à chaque nouvel ouvrage +que produisent les Sophocles modernes, c'est à recommencer. Nos modernes +Athéniens, qui n'écoutent guère, mais qui entendent néanmoins de toute +la longueur de leurs oreilles, n'ont garde, en pareil cas, d'applaudir +avec les connaisseurs du parterre, et rient même, les malheureux! de +l'ardeur de ces savants applaudissements. On a beau leur dire: C'est du +Sophocle! Ils restent immobiles comme des collines ou folâtrent autour +du succès comme des agneaux. + +Et ce sont ces folâtreries surtout qui sont à craindre. J'aimerais +mieux, si j'étais un Sophocle, voir le mont Athos rester ferme et froid +devant moi, sourd à toutes mes conjurations, qu'être le centre des +rondes joyeuses d'un troupeau d'agneaux parisiens. Que serait-ce s'il +s'agissait des béliers et des boucs?... Il n'y a donc, pour dédommager +de tant de soins les artistes qui produisent sans songer au prix +commercial de leur Å“uvre, que la satisfaction intime de leur conscience +et leur joie profonde en mesurant l'espace qu'ils ont parcouru sur la +route du beau. Celui-là fait des centaines de kilomètres et tombe au +moment où il croit obtenir le prix; celui-ci avance davantage sans +arriver (car l'idéal ne saurait être atteint), cet autre s'avance moins; +mais tous progressent cependant, et tous préfèrent ce progrès tel quel +sous le soleil, et la soif et la fatigue qu'il cause, aux frais abris +ouverts, aux boissons enivrantes versées par la popularité, pour les +coureurs insoucieux du but inaccessible et qui lui tournent le dos. + + * * * * * + +Ajoutons une assez triste observation au sujet de l'indifférence +actuelle du public élégant, je ne dirai pas pour l'art, mais pour les +entreprises les plus sérieuses du théâtre de l'Opéra. Pas plus à la +première qu'à la centième représentation d'un ouvrage, pas plus à huit +heures qu'à sept, les propriétaires des premières loges ne sont à leur +poste. La curiosité même, ce vulgaire sentiment si puissant sur la +plupart des esprits, est impuissante à les entraîner aujourd'hui. +L'affiche annoncerait pour le premier acte d'un opéra nouveau un trio +chanté par l'ange Gabriel, l'archange Michel et sainte Madeleine en +personne, que l'affiche aurait tort, et la sainte et les deux esprits +célestes chanteraient leur trio devant des loges vides et un parterre +inattentif, comme de simples mortels. Un autre symptôme non moins +inquiétant se manifeste encore; autrefois, dans les entr'actes, le foyer +du public était assez généralement préoccupé de l'Å“uvre nouvelle, qu'il +jugeait toujours fort sévèrement; tout le monde disait: C'est +détestable, ce n'est pas de la musique, c'est assommant, etc., etc. +Aujourd'hui on n'en dit rien du tout; il n'est pas plus question de la +partition que de la pièce. On cause à bâtons rompus de la Bourse, des +courses du Champ de Mars, des _tables tournantes_, du succès de +Tamberlick à Londres, de ceux de mademoiselle Hayes à San-Francisco, du +dernier hôpital construit par Jenny Lind, du printemps, de la pousse des +feuilles; l'on dit: Je pars pour Bade, je vais en Angleterre, ou à Nice, +ou tout simplement à Fontainebleau. Et si quelque spectateur primitif, +quelque homme de l'âge d'or s'en vient étourdiment jeter au milieu d'une +conversation cette question saugrenue: Eh bien! qu'en pensez-vous?--De +quoi? lui répond-on.--De l'opéra nouveau!--Ah!... mais, je n'en pense +rien, ou du moins je ne me souviens plus de ce que j'en pensais tout à +l'heure. Je n'y ai pas fait grande attention. + +Le public semble, à l'égard de l'Opéra, avoir donné sa démission. C'est +le tambour-major découragé d'entendre toujours ses virtuoses faire des +_ra_ pour des _fla_; il a envoyé sa canne au ministre. + + * * * * * + +Parfois pourtant il se ranime, il se passionne même, et alors c'est avec +fureur que ses préventions, ses préjugés, ses engouements, se donnent +carrière. A la première représentation d'_Hernani_, de Victor Hugo, au +moment où le héros du drame s'écrie: «O vieillard stupide! il l'aime!» +un classique, bondissant d'indignation, s'écria: «Est-il possible? +_vieil as de pique!_ peut-on se moquer à ce point du public?» Aussitôt +un romantique, qui avait tout aussi bien entendu, rebondissant +d'admiration, répliqua: «Eh bien, _vieil as de pique_, qu'y a-t-il là ? +C'est magnifique, c'est la nature prise sur le fait. _Vieil as de +pique_, bravo! c'est superbe!» + +Voilà comment on juge la musique au théâtre. + + + + +SYMPHONIES DE H. REBER + +STEPHEN HELLER + + +En ce temps d'opéras-comiques, d'opérettes, d'opéras de salon, d'opéras +en plein air, de musique qui va sur l'eau, d'Å“uvres utiles enfin +destinées à soulager de leur labeur quotidien les gens fatigués de +gagner de l'argent, c'est une singulière idée, n'est-ce pas, que de +s'occuper d'un compositeur de symphonies? Mais la fantaisie qu'il a eue, +lui, ce compositeur, d'écrire des symphonies, est bien plus singulière +encore; car où des travaux de ce genre peuvent-ils, chez nous, conduire +un musicien? J'ai peur de le savoir. Voici en général ce qui arrive à +l'artiste qui a le malheur de succomber à la tentation de produire des +Å“uvres de cette nature. S'il a des idées (et il en faut absolument pour +écrire de la musique pure, sans paroles pour suggérer des semblants de +phrases, des lieux communs mélodiques, sans aucun accessoire pour amuser +les yeux de l'auditeur); donc, s'il a des idées, il doit passer un long +temps à les trier, à les mettre en ordre, à bien examiner leur valeur; +puis il fait un choix, et il développe avec tout son art celles qui lui +ont paru les plus saillantes, les plus dignes de figurer dans son +tableau musical. + +Le voilà à l'Å“uvre, le voilà acharné à tisser sa trame musicale; son +imagination s'allume, son cÅ“ur se gonfle; il tombe en des distractions +étranges: quand il a travaillé toute la journée et qu'à une heure +avancée du soir il sent le besoin de respirer l'air, il lui arrive de +sortir sans chapeau et une bougie allumée dans la main. Il se couche et +ne peut dormir; le peuple harmonieux des instruments de son orchestre se +livre dans son cerveau à des ébats inconciliables avec le sommeil. Alors +il trouve ses combinaisons les plus hardies, les plus neuves; il invente +des phrases originales, il imagine les contrastes les plus impossibles à +prévoir. C'est l'heure des véritables inspirations, c'est quelquefois +aussi celle des déceptions. Si, en effet, après avoir eu une belle idée, +après l'avoir bien envisagée sous toutes ses faces, l'avoir ruminée à +loisir, il a, comptant sur sa mémoire, la faiblesse de se laisser aller +au sommeil, remettant au lendemain le soin de l'écrire, presque toujours +il arrive qu'au réveil tout souvenir de la belle idée a disparu. Le +malheureux compositeur éprouve alors une torture qu'il faut renoncer à +décrire; il cherche à ressaisir ce fantôme mélodique ou harmonique dont +l'apparition l'avait tant charmé, mais c'est en vain, et, s'il en +retrouve en sa pensée quelques traits épars, ils sont difformes, sans +lien entre eux, et semblent être le résultat d'un cauchemar et non d'un +rêve poétique. Il maudit le sommeil: «Si je m'étais levé pour écrire, se +dit-il, le fantôme ne m'eût pas échappé; c'est une fatalité, n'y pensons +plus, sortons.» Le voilà marchant tranquillement à quelque distance de +sa demeure; il ne songe pas à sa symphonie, il fredonne en regardant +couler l'eau de la rivière, en suivant de l'Å“il le vol capricieux des +oiseaux, quand tout à coup le mouvement de ses pas, coïncidant par +hasard avec le rhythme de la phrase musicale qu'il avait oubliée, cette +phrase lui revient, il la reconnaît. «Ah! grand Dieu! s'écrie-t-il, la +voilà ! Cette fois, je ne la perdrai pas!» Il porte vivement la main à sa +poche: malheur! il n'a sur lui ni album ni crayon; impossible d'écrire. +Il chante sa phrase; tremblant de l'oublier encore, il la rechante, et +prend sa course vers sa maison en chantonnant toujours, se heurte contre +les passants, se fait dire des injures, redouble de vitesse, poursuivi +par les chiens aboyant sur sa trace, arrive enfin, toujours chantant et +avec un air égaré qui épouvante son portier; il ouvre la porte de son +appartement, saisit une feuille de papier, écrit d'une main frémissante +la maudite phrase, et tombe, accablé de fatigue et d'anxiété, mais plein +de joie; l'idée est à lui, il l'a prise par les ailes. C'est qu'il faut +bien le reconnaître, pour la plupart des compositeurs, il semble qu'ils +soient seulement les secrétaires d'un lutin musical qu'ils portent en +eux, qui leur dicte ses pensées quand il lui plaît, et dont les plus +ardentes sollicitations ne pourraient vaincre le silence quand il a +résolu de le garder. De là tant d'irrégularités dans le travail de la +composition, tant de caprices de la pensée; de là ces moments où le +secrétaire ne peut écrire assez vite, et ceux où le lutin semble le +railler en ne lui dictant que des sottises qu'il n'ose confier au +papier. + +Je me souviens que, m'étant mis en tête de faire une cantate avec +chÅ“urs sur le petit poëme de Déranger intitulé le _Cinq mai_, je +trouvai assez aisément la musique des premiers vers, mais que je fus +arrêté court par les deux derniers, les plus importants, puisqu'ils sont +le refrain de toutes les strophes: + + Pauvre soldat, je reverrai la France, + La main d'un fils me fermera les yeux. + +Je m'obstinai en vain pendant plusieurs semaines à chercher une mélodie +convenable pour ce refrain; je ne trouvais toujours que des banalités +sans style et sans expression. Enfin j'y renonçai; et par suite la +composition de la cantate fut abandonnée. Deux ans après, n'y pensant +plus, je me promenais un jour à Rome sur une rive escarpée du Tibre +qu'on nomme la _promenade du Poussin_; m'étant trop approché du bord, la +terre manqua sous mes pieds, et je tombai dans le fleuve. En tombant, +l'idée que j'allais me noyer me traversa l'esprit; mais, en m'apercevant +après la chute que j'en serais quitte pour un bain de pieds et que +j'étais tout bonnement tombé dans la vase, je me mis à rire et je sortis +du Tibre en chantant: + + Pauvre soldat, je reverrai la France, + +précisément sur la phrase si longuement et si inutilement cherchée deux +ans auparavant: «Ah! m'écriai-je, voilà mon affaire; mieux vaut tard que +jamais!» Et la cantate s'acheva. + +Je reviens à mon symphoniste. Supposons son Å“uvre terminée: il la +relit, l'examine avec attention; il en est content; il trouve, lui +aussi, _que cela est bon_. A partir de ce moment, le désir d'en faire +copier les parties l'obsède, et, après une résistance plus on moins +longue, il finit toujours par y céder. Il dépense en conséquence, pour +ces copies, une assez forte somme; mais quoi! il faut bien semer pour +recueillir! Cherchons maintenant une occasion pour faire entendre la +nouvelle symphonie. Il y a des sociétés musicales possédant toutes un +orchestre vaillant et fort capable de bien exécuter de telles Å“uvres. +Hélas! l'occasion peut-être ne viendra jamais. La symphonie n'est pas +demandée; si l'auteur la propose, elle n'est pas acceptée; si elle est +acceptée, on la trouve trop difficile, le temps manque pour la bien +étudier; si on peut la répéter assez et l'exécuter dignement, le public +la trouve d'un style trop sévère et n'y comprend rien; si, au contraire, +le public lui fait bon accueil, deux jours après néanmoins elle est +oubliée, et le compositeur demeure Gros-Jean comme devant. S'il s'avise +de donner un concert, c'est bien pis: il doit supporter des frais +énormes pour la salle, les exécutants, les affiches, etc., et payer en +outre un impôt considérable au fermier du droit des hospices. Sa +symphonie, entendue une fois, n'en est pas moins rapidement oubliée; il +s'est donné des peines infinies et il a perdu beaucoup d'argent. + +S'il ose proposer ensuite à un éditeur de publier sa partition, celui-ci +le regarde d'un air étonné, se demandant si le compositeur a perdu la +tête, et répond: Nous avons beaucoup de choses importantes à publier en +ce moment; la musique d'orchestre se vend fort peu... nous ne pouvons +pas...» etc., etc. Alors intervient quelquefois un éditeur hardi qui +croit à l'avenir du compositeur, qui court des risques pour arracher une +belle Å“uvre au néant. Cet éditeur se nomme Brandus ou Richaut; il +publie la symphonie, il la sauve, elle ne périra pas tout à fait: elle +sera placée dans dix ou douze bibliothèques musicales en Europe, cinq ou +six artistes dévoués l'achèteront, elle sera quelque jour écorchée par +une société philharmonique de province, et puis... et puis... et puis +voilà ! + +Telles sont les raisons, sans doute, pour lesquelles le nombre des +symphonies nouvelles va toujours diminuant. Haydn en écrivit plus de +cent, Mozart en laissa dix-sept, Beethoven neuf, Mendelssohn trois, +Schubert une. M. Reber a eu un peu plus de courage que ces derniers; il +en a écrit quatre, que l'honorable éditeur Richaut vient de publier en +grande partition. Ce sont des symphonies dans la forme classique adoptée +par Haydn et par Mozart; chacune se compose de quatre morceaux, un +allegro, un adagio, un scherzo ou un menuet, et un final d'un mouvement +vif. Il faut signaler cependant la diversité de caractère des troisièmes +morceaux de ces quatre symphonies. Celui de la première (en _ré_ mineur) +est un scherzo à deux temps, vif, léger, étincelant, dans le genre de +ceux de Mendelssohn. Dans la seconde (en _ut_), le scherzo est remplacé +par un morceau d'un mouvement un peu animé, à trois temps, de la famille +des menuets de Mozart et de Haydn. Le menuet de la troisième (en _mi_ +bémol) est au contraire un menuet grave, dont le mouvement et le +caractère sont précisément ceux de l'air de danse qui dans l'origine +porta ce nom. Enfin le troisième morceau de la quatrième (en _sol_ +majeur) est un scherzo à trois temps brefs, comme les scherzi de +Beethoven. De sorte que M. Reber, dans ses symphonies, a donné un +spécimen des divers genres de troisièmes morceaux adoptés successivement +par les quatre grands maîtres, Haydn, Mozart, Beethoven et Mendelssohn. +Il a de plus réintégré dans la symphonie (et nous l'en félicitons) le +menuet lent, le vrai menuet, essentiellement différent du menuet à +mouvement rapide de Haydn et de Mozart, et dont celui de l'_Armide_, de +Gluck, restera l'admirable modèle. On raconte, à propos de ce morceau, +que, Vestris ayant dit à Gluck, au moment des répétitions générales +d'_Armide_: «Eh bien, chevalier, avez-vous fait mon menuet?» Gluck lui +répondit: «Oui, mais il est d'un style si grand, que vous serez obligé +de le danser sur la place du Carrousel.» + +Le style mélodique de M. Reber est toujours distingué et pur; dans +quelques parties de ses trios de piano avec instruments à cordes, il +offre une tendance à l'archaïsme, il rappelle les formes des maîtres +anciens tels que Rameau, Couperin, mais avec une ampleur et une richesse +de développements que ces vieux maîtres n'ont pas connues. Il est plus +moderne dans ses symphonies. Son harmonie est plus hardie que celle de +Haydn et de Mozart, sans indiquer pourtant le moindre penchant pour les +discordances féroces, pour le style charivarique systématiquement adopté +depuis quatre ou cinq ans par quelques musiciens allemands dont la +raison n'est pas bien saine, et qui fait à cette heure l'épouvante et +l'horreur de la civilisation musicale. + +Quant à l'instrumentation de ses symphonies, elle est soignée, fine, +souvent ingénieuse et tout à fait exempte de brutalités. Chaque partie +est dessinée avec un soin et un art exquis. L'orchestre est composé +comme celui de Mozart; les instruments à grande voix, tels que les +trombones, en sont exclus; on n'y trouve pas non plus les instruments à +percussion, autres que les timbales, ni les modernes instruments à vent. +Inutile d'ajouter que la main de l'habile contre-pointiste se décèle +partout, et que les diverses parties de l'orchestre se croisent, se +poursuivent, s'imitent avec une aisance et une liberté d'allures dont la +clarté de l'ensemble n'a jamais rien à souffrir. Enfin il me semble +qu'un des mérites les plus évidents de M. Reber est dans la disposition +générale de ses morceaux, dans le ménagement des effets et dans l'art si +rare de s'arrêter à temps. Sans se renfermer dans des proportions +mesquines, il ne va pourtant jamais au delà du point où l'auditeur peut +se fatiguer à le suivre, et il semble avoir toujours présent à la pensée +l'aphorisme de Boileau: + + Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire. + +Je ne sais si les quatre symphonies de M. Reber ont été exécutées aux +concerts du Conservatoire, mais j'en ai entendu deux il y a quelques +années dans ces solennités où il est si difficile d'être admis, et l'une +et l'autre y obtinrent un brillant succès. + + * * * * * + +Stephen Heller me semble appartenir, lui aussi, à la famille peu +nombreuse des musiciens résignés qui aiment et respectent leur art. Il a +un grand talent, beaucoup d'esprit, une patience à toute épreuve, une +ambition modeste, et des convictions que ses études, ses observations de +chaque jour et son bon sens, rendent inébranlables. Pianiste +très-habile, il compose pour le piano et ne fait point valoir lui-même +ses Å“uvres, ne jouant jamais en public; il ne leur donne point cet +aspect brillanté uni à une facilité lâche et plate qui assure le succès +de la plupart des Å“uvres destinées aux salons; ses productions, où +toutes les ressources de l'art moderne du piano sont employées, ne +présentent point non plus ce grimoire inabordable qui fait acheter +certaines _études_ par des gens incapables d'en exécuter quatre mesures, +mais désireux de les étaler sur leur piano pour faire croire qu'ils +peuvent les jouer. On ne peut reprocher à Heller aucun genre de +charlatanisme. Il a même renoncé depuis quelques années à donner des +leçons, se privant ainsi de l'avantage, plus grand qu'on ne pense, +d'avoir des élèves pour le prôner. Il écrit tranquillement, à son heure, +de belles Å“uvres, riches d'idées, d'un coloris suave en général, +quelquefois aussi très-vif, qui se répandent peu à peu partout où l'art +du piano est cultivé d'une façon sérieuse; sa réputation grandit, il vit +tranquille, et les ridicules du monde musical le font à peine sourire. O +trop heureux homme! + + + + +ROMÉO ET JULIETTE + +OPÉRA EN QUATRE ACTES DE BELLINI + +SA PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE DE L'OPÉRA + +DÉBUTS DE MADAME VESTVALI + + +Il existe à cette heure cinq opéras de ce nom dont le drame immortel de +Shakspeare est censé avoir fourni le sujet. Rien cependant ne ressemble +moins au chef-d'Å“uvre du poëte anglais que les libretti, pour la +plupart difformes, mesquins, et quelquefois niais jusqu'à l'imbécillité, +que divers compositeurs ont mis en musique. Tous les librettistes ont +prétendu néanmoins s'inspirer de Shakspeare et allumer leur flambeau à +son soleil d'amour. Pâles flambeaux dont trois sont à peine de petites +bougies roses, dont un seul jeta en fumant quelque éclat, et dont +l'autre ne peut être comparé qu'au bout de chandelle d'un chiffonnier! + +Ce que les tailleurs de libretti français et italiens, à l'exception de +M. Romani (qui est, je crois, l'auteur de celui de Bellini), ont fait de +l'Å“uvre shakspearienne dépasse tout ce qu'on peut imaginer de puéril et +d'insensé. Ce n'est pas qu'il soit possible de transformer un drame +quelconque en opéra sans le modifier, le déranger, le gâter plus ou +moins. Je le sais. Mais il y a tant de manières intelligentes de faire +ce travail profanateur, imposé par les exigences de la musique! Par +exemple, bien qu'on n'ait pas pu conserver tous les personnages du +_Roméo_ de Shakspeare, comment n'est-il jamais venu à la pensée de l'un +des auteurs arrangeurs de garder au moins un de ceux que tous ils ont +supprimés? Dans les deux opéras français qui se jouaient sur des +théâtres où régnait l'opéra-comique, comment ne s'est-on pas avisé de +faire paraître ou Mercutio, ou la nourrice, deux personnages si +différents des acteurs principaux et qui eussent donné au musicien +l'occasion de placer dans sa partition de si piquants contrastes? En +revanche, dans ces deux productions, de mérites si inégaux, plusieurs +personnages nouveaux furent introduits. Ou y trouve un Antonio, un +Alberti, un Cébas, un Gennaro, un Adriani, une Nisa, une Cécile, etc.; +et pour quels emplois, pour arriver à quels résultats?... + +Dans les deux opéras français le dénoûment est heureux. Les dénoûments +funestes étaient alors repoussés sur tous nos théâtres lyriques; on y +avait interdit le spectacle de la mort par égard pour l'extrême +sensibilité du public. Dans les trois opéras italiens, au contraire, la +catastrophe finale est admise. Roméo s'empoisonne, Juliette se donne un +petit coup avec un joli petit poignard en vermeil; elle s'assied +doucement sur le théâtre, à côté du corps de Roméo, pousse un petit +«ah!» bien gentil qui représente son dernier soupir, et tout est dit. + +Bien entendu que ni Français ni Italiens, pas plus que les Anglais +eux-mêmes sur leurs théâtres consacrés au _drame légitime_, n'ont osé +conserver dans son intégrité le caractère de Roméo et laisser seulement +soupçonner son premier amour pour Rosaline. Fi donc? supposer que le +jeune Montaigu ait pu aimer d'abord une autre que la fille de Capulet! +ce serait indigne de l'idée que l'on se fait de ce modèle des amants, +cela le dépoétiserait tout à fait; le public n'est composé que d'âmes si +constantes et si pures!... + +Et pourtant combien est profonde la leçon qu'a voulu donner le poëte! +Combien de fois ne croit-on pas aimer avant de connaître le véritable +amour! Combien de Roméo sont morts sans l'avoir connu! Combien d'autres +ont senti leur cÅ“ur saigner durant de longues années pour une +_Rosaline_ séparée de leur âme par des abîmes dont ils ne voulaient pas +voir la profondeur!... Combien d'entre eux ont dit à un ami: «_Je me +cherche et ne me trouve plus; ce n'est pas Roméo que tu vois, il est +ailleurs. Adieu, tu ne saurais m'apprendre le secret d'oublier!_» +Combien de fois l'amoureux de Rosaline entend-il Mercutio lui dire: +«_Viens, nous saurons bien te tirer de ce bourbier d'amour_,» et +répond-il par un sourire d'incrédulité au joyeux philosophe, qui +s'éloigne fatigué de la tristesse de Roméo, en disant: «_Cette Rosaline +au visage pâle et au cÅ“ur de marbre le tourmente à tel point qu'il en +deviendra fou._» Jusqu'au moment où, parmi les splendeurs de la fête +donnée par le riche Capulet, il aperçoit Juliette, et à peine a-t-il +entendu quelques mots de cette voix émue, qu'il reconnaît l'être tant +cherché, que son cÅ“ur bondit et se dilate en aspirant la poétique +flamme, et que l'image de Rosaline s'évanouit comme un spectre au lever +du soleil. Et après la fête, errant à l'entour de la maison de Capulet, +en proie à une angoisse divine, pressentant l'immense révolution qui va +s'opérer en lui, il entend l'aveu de la noble fille, il tremble +d'étonnement et de joie; et alors commence l'immortel dialogue digne des +anges du ciel: + + JULIETTE. + + Je t'ai donné mon cÅ“ur avant que tu me l'aies demandé, et je + voudrais qu'il fût encore à donner. + + ROMÉO. + + Pour me le refuser? Est-ce pour cela, mon amour? + + JULIETTE. + + Non, pour être franche avec toi et te le donner de nouveau... + + ROMÉO. + + O nuit fortunée! nuit divine! j'ai peur que tout ceci ne soit qu'un + rêve; je n'ose croire à la réalité de tant de bonheur! + +Mais il faut se quitter, et le cÅ“ur de Roméo sent l'étreinte d'une +douleur intense, et il dit à l'aimée: «Je ne conçois pas qu'on puisse +nous séparer, j'ai peine à comprendre que je doive te quitter, même pour +quelques heures seulement. Entends, parmi les harmonies qui jaillissent +au loin, ce long cri douloureux qui s'élève... Il semble sortir de ma +poitrine... Vois ces splendeurs du ciel, vois toutes ces lumières +brillantes, ne dirait-on pas que les fées ont illuminé leur palais pour +y fêter notre amour?...» Et Juliette palpitante ne répond que par des +larmes. Et le vrai grand amour est né, immense, inexprimable, armé de +toutes les puissances de l'imagination, du cÅ“ur et des sens. Roméo et +Juliette, qui existaient seulement, vivent aujourd'hui, ils s'aiment... + + _Shakspeare! Father!_ + +Et quand on connaît le merveilleux poëme écrit en caractères de flamme, +et qu'on lui compare tant de grotesques libretti appelés opéras, qu'on +en a tirés, froides rapsodies écrites avec les sucs du concombre et du +nénufar, il faut dire: + + _Shakspeare! God!_ + +et songer que l'outrage ne peut l'atteindre. + +Des cinq opéras dont j'ai parlé en commençant, le _Roméo_ de Steibelt, +représenté pour la première fois sur le théâtre Feydeau, le 10 septembre +1793, est immensément supérieur aux autres. C'est une partition, cela +existe; il y a du style, du sentiment, de l'invention, des nouveautés +d'harmonie et d'instrumentation même fort remarquables, et qui durent +paraître à cette époque de véritables hardiesses. Il y a une ouverture +bien dessinée, pleine d'accents pathétiques et énergiques, savamment +traitée, un très-bel air précédé d'un beau récitatif: + + Du calme de la nuit tout ressent les doux charmes, + +dont l'andante est d'un tour mélodique expressif et distingué, et que +l'auteur a eu l'incroyable audace de finir sur la troisième note du ton +sans rabâcher la cadence finale, ainsi que la plupart de ses +contemporains. + +Cet air a pour sujet la seconde scène du troisième acte du _Roméo_ de +Shakspeare, où Juliette, seule dans sa chambre, et mariée dans la +journée à Roméo, attend son jeune époux. + + «Ferme tes épais rideaux, ô nuit, reine des amoureux mystères; + dérobe-les aux yeux indiscrets, et que Roméo s'élance dans mes + bras, inaperçu, invisible!--Le bonheur des amants n'a besoin d'être + éclairé que par la présence radieuse de l'objet aimé, et c'est la + nuit qui lui convient le mieux.--Viens donc, nuit solennelle, + matrone au maintien grave, au noir vêtement, guide mes pas dans la + lice où je dois trouver mon vainqueur.» + +Il faut signaler encore dans l'Å“uvre de Steibelt un air avec chÅ“ur du +vieux Capulet, plein de mouvement et d'un caractère farouche: + + Oui, la fureur de se venger + Est un _premier_ besoin de l'âme! + +La marche funèbre: + + Grâces, vertus, soyez en deuil! + +et l'air de Juliette, quand elle va boire le narcotique. C'est +dramatique, c'est même fort émouvant; mais quelle distance, grand Dieu! +de cette inspiration musicale, si bien ménagé qu'en soit l'intérêt +jusqu'à la fin, au prodigieux crescendo de Shakspeare (qui fut le +véritable inventeur du crescendo), morceau dont le pendant ne se trouve +qu'à la quatrième scène du troisième acte d'_Hamlet_, commençant par ces +mots: «Eh bien! ma mère, que me voulez-vous?» Quelle marée montante de +terreurs que ce long monologue de Juliette: + + _What if it be a poison which the friar_ + _Subtily hath minister'd to have me dead..._ + + «Mais si c'est du poison que le moine m'a remis pour me donner la + mort, dans la crainte du déshonneur qu'attirerait sur lui ce + mariage, parce qu'il m'a déjà mariée à Roméo? J'ai peur! Non, cela + ne saurait être; c'est un homme d'une sainteté éprouvée: rejetons + loin de moi cette odieuse pensée.--Mais si, une fois enfermée dans + la tombe, je m'éveille avant que Roméo vienne me délivrer? Oh! ce + serait horrible! nul air pur ne pénètre dans ce redoutable caveau, + et j'y serais infailliblement suffoquée avant l'arrivée de mon + Roméo. Ou, si je vis, que deviendrai-je dans les ténèbres de la + nuit et de la mort, au milieu des terreurs de ce funèbre séjour, + qui depuis tant de siècles a reçu les ossements de mes ancêtres; où + Tybalt, saignant encore, fraîchement inhumé, pourrit dans son + linceul; où, à certaines heures de la nuit, on prétend que les + esprits reviennent? Hélas! hélas! si je me réveille avant l'heure, + au milieu d'exhalaisons infectes, de gémissements comme ceux de la + mandragore qu'on déracine, voix étranges qu'un mortel ne peut + entendre sans être frappé de démence! O mon Dieu! entourée de ces + épouvantables terreurs, j'en deviendrai folle; mes mains insensées + joueront avec les squelettes de mes ancêtres! J'arracherai de son + linceul le cadavre sanglant de Tybalt, et dans mon aveugle + frénésie, transformant en massue l'un des ossements de mes pères, + je m'en servirai pour me briser le crâne.--Oh! il me semble voir + l'ombre de Tybalt; il cherche Roméo, dont la fatale épée a percé sa + poitrine.--Arrête, Tybalt; arrête! Roméo! Roméo! Roméo! voilà le + breuvage! Je bois à toi!» + +La musique, j'ose le croire, peut aller jusque-là ; mais quand y est-elle +allée, je ne sais. En entendant à la représentation ces deux terribles +scènes, il m'a toujours semblé sentir mon cerveau tournoyer dans mon +crâne et mes os craquer dans ma chair... et je n'oublierai jamais ce cri +prodigieux d'amour et d'angoisse qu'une seule fois j'entendis: + + _Romeo! Romeo!--Here's drink!--I drink to thee!_ + + * * * * * + +Et vous voulez qu'après avoir connu de telles Å“uvres, éprouvé de telles +impressions, on prenne au sérieux vos petites passions tièdes, vos +petits amours de cire à mettre sous un bocal... Vous voulez que ceux qui +ont vécu toute leur vie dans les contrées où rêvent ces grands lacs +océaniens, où s'élèvent fières et verdoyantes ces forêts vierges de +l'art, puissent s'accommoder de vos petits parterres, de vos bordures de +buis taillées carrément, de vos bocaux où nagent de petits poissons +rouges, ou de vos mares remplies de crapauds! Pauvres faiseurs de petits +opéras!... + + * * * * * + +L'autre partition française portant le titre de Roméo et Juliette, et +presque inconnue aujourd'hui, est, malheureusement pour notre +amour-propre national, de Dalayrac. L'auteur de l'abominable livret eut +l'esprit de ne pas se nommer. Cela est misérable, plat, bête, en tout et +partout. On dirait d'une Å“uvre composée par deux imbéciles qui ne +connaissent ni la passion, ni le sentiment, ni le bon sens, ni le +français, ni la musique. + +Dans ces deux opéras, au moins le rôle de Roméo est écrit pour un homme. +Les trois maestri italiens ont, au contraire, voulu que l'amant de +Juliette fût représenté par une femme. C'est un reste des anciennes +mÅ“urs musicales de l'école italienne. C'est le résultat de la +préoccupation constante d'un sensualisme enfantin. On voulait des femmes +pour chanter des rôles d'amants, parce que dans les duos deux voix +féminines produisent plus aisément les séries de tierces, chères à +l'oreille italienne. Dans les anciens opéras de cette école, on ne +trouve presque pas de rôles de basses; les voix graves étaient en +horreur à ce public de sybarites, friands des douceurs sonores comme les +enfants le sont des sucreries. + +L'opéra de Zingarelli a joui d'une vogue assez longue en France et en +Italie. C'est une musique tranquille et gracieuse; on n'y voit pas plus +de traces des caractères shakspeariens, pas plus de prétentions à +exprimer les passions des personnages que si le compositeur n'eût pas +compris la langue à laquelle il adaptait ses mélodies. On cite toujours +un air de Roméo: «Ombra adorata,» air célèbre qui suffit pendant +longtemps pour attirer le public au Théâtre-Italien de Paris et pour lui +faire supporter le froid ennui de tout le reste de l'Å“uvre. Ce morceau +est gracieux, élégant et fort bien conduit dans son ensemble; la flûte y +fait entendre de jolis petits traits qui dialoguent heureusement avec +des fragments de la phrase vocale. Tout est presque souriant dans cet +air. Roméo qui va mourir y exprime sa joie de retrouver bientôt +Juliette, et de jouir des pures délices de l'amour au séjour +bienheureux: + + _Nel fortunato Eliso_ + _Avrà contenti il cor._ + +Juliette chante des morceaux mélangés d'accents vrais et de +bouffonneries musicales. Dans un grand air, par exemple, elle s'écrie: +«Qu'il n'est pas une âme aussi accablée de maux que la sienne.» + + _Non v'é un alma a questo eccesso_ + _Sventurata al par di me._ + +Puis elle se recueille un instant, et partant _con brio_, vocalise _sans +paroles_ de longues séries de triolets de l'effet le plus joyeux, et +dont les facéties des premiers violons augmentent encore l'_allegria_. + +Quant au duo final, à la scène terrible où Juliette, qui croyait toucher +au bonheur, apprend que Roméo est empoisonné, assiste à son agonie, et +meurt enfin sur son corps, rien de plus calme que ces angoisses, rien de +plus charmant que ces convulsions; c'est le cas ou jamais de dire, comme +Hamlet: «_They do but jest, poison in jest._ Ils ne font que plaisanter, +c'est du poison pour rire.» + +Du _Roméo_ de Vaccaï ou n'exécute plus guère que le troisième acte, +généralement cité comme un morceau plein de passion et d'une belle +couleur dramatique. Je l'ai entendu à Londres, et je n'y ai vu, je +l'avoue, ni couleur ni passion. Les deux amants s'y désespèrent encore +d'une façon fort calme. _They do but jest, poison in jest._ Je ne sais +s'il est vrai que ce troisième acte soit celui qui forme maintenant le +quatrième de l'opéra de Bellini qu'on vient de représenter à l'Opéra, je +ne l'ai pas reconnu. On trouvait, disait-on il y a quelques semaines, le +dernier acte de Bellini _trop faible_. Le poison y semblait trop _in +jest_... Il faut que cela soit prodigieux. Je l'entendis à Florence il y +a vingt-cinq ans, et je n'ai conservé du dénoûment aucun souvenir. + +Ce _Roméo_, cinquième du nom, bien qu'il soit l'une des plus médiocres +partitions de Bellini, contient de jolies choses et un finale plein +d'élan, où se déploie une belle phrase chantée à l'unisson par les deux +amants. Ce passage me frappa le jour où je l'entendis pour la première +fois au théâtre de la Pergola. Il était bien rendu de toutes façons. Les +deux amants étaient séparés de force par leurs parents furieux; les +Montaigus retenaient Roméo, les Capulets Juliette; mais au dernier +retour de la belle phrase: + + Nous nous reverrons au ciel! + +s'échappant tous les deux des mains de leurs persécuteurs, ils +s'élançaient dans les bras l'un de l'autre et s'embrassaient avec une +fureur toute shakspearienne. A ce moment on commençait à croire à leur +amour. On s'est bien gardé à l'Opéra de risquer _cette hardiesse_; il +n'est pas décent en France que deux amants sur un théâtre s'embrassent +ainsi à corps perdu. Cela n'est pas convenable. Autant qu'il m'en +souvienne, le doux Bellini n'avait employé dans son _Roméo_ qu'une +instrumentation modérée. Il n'y avait mis ni tambour ni grosse caisse; +son orchestre a été pourvu à l'Opéra de ces deux auxiliaires de première +nécessité. Puisqu'il y a des scènes de guerre civile dans le drame, +l'orchestre peut-il se passer de tambour? et peut-on chanter et danser +aujourd'hui sans grosse caisse? Pourtant, au moment où Juliette se +traîne aux pieds de son père en poussant des cris de désespoir, la +grosse caisse, frappant imperturbablement les temps forts de la mesure +avec une pompeuse régularité, produit, il faut l'avouer, un effet d'un +comique irrésistible. Comme son bruit domine tout et attire l'attention, +on ne pense plus à Juliette, et l'on croit entendre une musique +militaire marchant en tête d'une légion de la garde nationale. + +Les airs de danse intercalés dans la partition de Bellini n'ont pas une +bien grande valeur; ils manquent de charme et d'entrain. Un andante +pourtant a fait plaisir: c'est celui qui a pour thème l'air de la +_Straniera_: + + _Meco tu vieni, ô misera._ + +l'une des plus touchantes inspirations de Bellini. On danse là -dessus... +Mais quoi! on danse sur tout. On fait tout sur tout. + +Les costumes n'offrent rien de remarquable; celui de Lorenzo seul a été +fort remarqué; c'est une houppelande fourrée de martre. Le bon Lorenzo +est vêtu comme un Polonais. Il faisait donc bien froid à Vérone dans ce +temps-là ?... Marié, qui remplissait ce rôle fourré, était enrhumé (_it +is the cause_). Il a eu plusieurs accidents vocaux. Gueymard est un +Thybald très-énergique. Madame Gueymard a chanté d'une façon musicale et +avec sa voix d'or le rôle de Juliette. La débutante, madame Vestvali, +est une grande et belle personne dont la voix de contralto, très-étendue +au grave, est dépourvue d'éclat dans le médium. Sa vocalisation est peu +aisée, et l'attaque du son, dans l'octave supérieure surtout, manque +parfois de justesse. Elle a joué Roméo avec beaucoup de... dignité. + +La scène du tombeau, représentée par les grands artistes anglais, +restera comme la plus sublime merveille de l'art dramatique. A ce nom de +Roméo, qui s'exhale faiblement des lèvres de Juliette renaissante, le +jeune Montaigu, frappé de stupeur, demeure un instant immobile; un +second appel plus tendre attire son regard vers le monument, un +mouvement de Juliette dissipe son doute. Elle vit! il s'élance sur la +couche funèbre, en arrache le corps adoré en déchirant voiles et +linceul, l'apporte sur l'avant-scène, le soutient debout entre ses bras. +Juliette tourne languissamment ses yeux ternes autour d'elle, Roméo +l'interpelle, la presse dans une étreinte éperdue, écarte les cheveux +qui cachent son front pâle, couvre son visage de baisers furieux, éclate +en rires convulsifs; dans sa joie déchirante, il a oublié qu'il va +mourir. Juliette respire. Juliette! Juliette!... Mais une douleur +affreuse l'avertit; le poison est à l'Å“uvre et lui ronge les +entrailles!... «_O potent poison! Capulet! Capulet! grâce!_» Il se +traîne à genoux, délirant, croyant voir le père de Juliette qui vient la +lui ravir encore... + +Cette même scène, dans l'opéra nouveau devient ceci: + +Des gradins sont pratiqués de chaque côté du tombeau de Juliette, afin +qu'elle puisse en descendre commodément et décemment. Elle en descend en +effet, et s'avance à pas comptés vers son amant immobile. Et les voilà +qui s'entretiennent de leurs petites affaires, et s'expliquent bien des +choses fort tranquillement. + + ROMÉO. + + Que vois-je! + + JULIETTE. + + Roméo! + + ROMÉO. + + Juliette vivante! + + JULIETTE. + + D'une mort apparente + Le réveil _en ce jour_ + A ton amour va donc me rendre! + + ROMÉO. + + _Dis-tu vrai?_ + + JULIETTE. + + Lorenzo n'a-t-il pu te l'apprendre? + + ROMÉO. + + Sans rien savoir, sans rien comprendre, + J'ai cru _pour mon malheur_ te perdre sans retour. + + * * * * * + + _Are there no stones in heaven?_ + +Non, il n'y a pas de carreaux au ciel. La question d'Othello est +oiseuse. Non, il n'y a rien de beau, il n'y a rien de laid, il n'y a ni +vrai, ni faux, ni sublime, ni absurde: tout est égal. Le public le sait +bien, lui, ce modèle d'indifférence impassible. + +Calmons-nous... Au point de vue de l'art... (il n'est pas question +d'art) au point de vue des intérêts pécuniaires de l'Opéra, nous croyons +que le directeur de ce beau grand théâtre, en engageant madame Vestvali +et en mettant en scène le _Roméo_ de Bellini, a fait une mauvaise +affaire. + + _Let us sleep!_ + _I can no more..._ + + + + +A PROPOS D'UN BALLET DE FAUST + +UN MOT DE BEETHOVEN + + +L'idée de faire danser Faust est bien la plus prodigieuse qui soit +jamais entrée dans la tête sans cervelle d'un de ces hommes qui touchent +à tout, profanent tout sans méchante intention, comme font les merles et +les moineaux des grands jardins publics, prenant pour perchoir les +chefs-d'Å“uvre de la statuaire. L'auteur du ballet de _Faust_ me paraît +cent fois plus étonnant que le marquis de Molière occupé à mettre _en +madrigaux toute l'histoire romaine_. Quant aux musiciens qui ont voulu +faire chanter les personnages du célèbre poëme, il faut leur pardonner +beaucoup, parce qu'ils ont beaucoup aimé et aussi parce que ces +personnages appartiennent de droit à l'art de la rêverie, de la passion, +à l'art du vague, de l'infini, à l'art immense des sons. + +De combien de dédicaces Goethe l'olympien a été affligé! Combien de +musiciens lui ont écrit: «O toi!» ou simplement: «O!» auxquels il a +répondu ou dû répondre: «Je suis bien reconnaissant, monsieur, que vous +ayez daigné illustrer un poëme qui, sans vous, fût demeuré dans +l'obscurité, etc.» Il était railleur, le dieu de Weimar, si mal nommé +pourtant par je ne sais qui le Voltaire de l'Allemagne. Une seule fois +il trouva son maître dans un musicien. Car, cela paraît prouvé +maintenant, l'art musical n'est pas aussi abrutissant que les gens de +lettres ont longtemps voulu le faire croire, et depuis un siècle il y a +eu, dit-on, presque autant de musiciens spirituels que de sots lettrés. + +Or donc, Goethe était venu passer quelques semaines à Vienne. Il aimait +la société de Beethoven, qui venait d'_illustrer_ réellement sa tragédie +d'_Egmont_. Errant un jour au Prater avec le Titan mélancolique, les +passants s'inclinaient avec respect devant les deux promeneurs, et +Goethe seul répondait à leurs salutations. Impatienté à la fin d'être +obligé de porter si souvent la main à son chapeau: «Que ces braves gens, +dit Goethe, sont fatigants avec leurs courbettes!--Ne vous fâchez pas, +_Excellence_, répliqua doucement Beethoven, c'est peut-être moi qu'ils +saluent.» + + + + +TO BE OR NOT TO BE + +PARAPHRASE + + +Être ou ne pas être, voilà la question. Une âme courageuse doit-elle +supporter les méchants opéras, les concerts ridicules, les virtuoses +médiocres, les compositeurs enragés, ou s'armer contre ce torrent de +maux, et, en le combattant, y mettre un terme? Mourir,--dormir,--rien de +plus. Et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux déchirements de +l'oreille, aux souffrances du cÅ“ur et de la raison, aux mille douleurs +imposées par l'exercice de la critique à notre intelligence et à nos +sens!--C'est là un résultat qu'on doit appeler de tous ses +vÅ“ux.--Mourir,--dormir,--dormir,--avoir le cauchemar peut-être.--Oui, +voilà le point embarrassant. Savons-nous quelles tortures nous +éprouverons en songe, dans ce sommeil de la mort, après que nous aurons +déposé le lourd fardeau de l'existence, quelles folles théories nous +aurons à examiner, quelles partitions discordantes à entendre, quels +imbéciles à louer, quels outrages nous verrons infliger aux +chefs-d'Å“uvre, quelles extravagances seront prônées, quels moulins à +vent pris pour des colosses? + +Il y a là de quoi faire réfléchir; c'est cette pensée qui rend les +feuilletons si nombreux et prolonge la vie des malheureux qui les +écrivent. + +Qui, en effet, voudrait supporter la fréquentation d'un monde insensé, +le spectacle de sa démence, les mépris et les méprises de son ignorance, +l'injustice de sa justice, la glaciale indifférence des gouvernants? Qui +voudrait tourbillonner au souffle du vent des passions les moins nobles, +des intérêts les plus mesquins prenant le nom d'amour de l'art, +s'abaisser jusqu'à la discussion de l'absurde, être soldat et apprendre +à son général à commander l'exercice, voyageur et guider son guide qui +s'égare néanmoins, lorsqu'il suffirait pour se délivrer de cette tâche +humiliante d'un flacon de chloroforme ou d'une balle à pointe d'acier? +Qui voudrait se résigner à voir dans ce bas monde le désespoir naître de +l'espoir, la lassitude de l'inaction, la colère de la patience, n'était +la crainte de quelque chose de pire par delà le trépas, ce pays ignoré +d'où nul critique n'est encore revenu?... Voilà ce qui ébranle et +trouble la volonté...--Allons, il n'est pas même permis de méditer +pendant quelques instants; voici la jeune cantatrice Ophélie, armée +d'une partition et grimaçant un sourire.--Que voulez-vous de moi? des +flatteries, n'est-ce pas? toujours, toujours.--Non, monseigneur; j'ai de +vous une partition que depuis longtemps je désirais vous rendre. +Veuillez la recevoir, je vous prie.--Moi! non certes, je ne vous ai +jamais rien donné.--Monseigneur, vous savez très-bien que c'est vous qui +m'avez fait ce don, et les paroles gracieuses dont vous l'avez +accompagné en ont encore relevé le prix. Reprenez-le, car, pour un noble +cÅ“ur, les dons les plus précieux deviennent sans valeur du moment où +celui qui les a faits n'a plus pour nous que de l'indifférence. Tenez, +monseigneur.--Ah! vous avez du cÅ“ur?--Monseigneur?--Et vous êtes +cantatrice?--Que veut dire Votre Altesse?--Que si vous avez du cÅ“ur et +si vous êtes cantatrice, vous devez interdire toute communication entre +la cantatrice et la femme de cÅ“ur.--Quel commerce sied mieux pourtant +à l'une que celui de l'autre?--Tant s'en faut; car l'influence d'un +talent comme le vôtre aura plutôt perverti les plus nobles élans du +cÅ“ur, que le cÅ“ur n'aura donné de la noblesse aux aspirations du +talent. Ceci passait autrefois pour un paradoxe; mais c'est aujourd'hui +un fait dont la preuve est acquise. Il fut un temps où je vous +admirais.--En effet, monseigneur, vous me l'avez fait croire.--Vous avez +eu tort de me croire. Mon admiration n'avait rien de réel.--Je n'en ai +été que plus trompée.--Allez vous enfermer dans un cloître. Quelle est +votre ambition? Un nom célèbre, beaucoup d'argent, les applaudissements +des sots, un époux titré, le nom de duchesse. Oui, oui, elles rêvent +toutes d'épouser un prince. Pourquoi vouloir donner le jour à une race +d'idiots?--Ayez pitié de lui, ciel miséricordieux!--Si vous vous mariez, +je vous donnerai pour dot cette vérité désolante: qu'une femme artiste +soit froide comme la glace, pure comme la neige, elle n'échappera point +à la calomnie. Allez au couvent. Adieu; ou s'il vous faut absolument un +mari, épousez un crétin, c'est ce que vous avez de mieux à faire; car +les hommes d'esprit savent trop bien les tourments que vous leur +réservez. Allez au couvent, sans tarder. Adieu.--Puissances célestes, +rendez-lui la raison!--J'ai aussi entendu parler de toutes vos +coquetteries vocales, de vos plaisantes prétentions, de votre sotte +vanité. Dieu vous a donné une voix, vous vous en faites une autre. On +vous confie un chef-d'Å“uvre, vous le dénaturez, vous le mutilez, vous +en changez le caractère, vous l'affublez de misérables ornements, vous y +faites d'insolentes coupures, vous y introduisez des traits grotesques, +des arpéges risibles, des trilles facétieux; vous insultez le maître, +les gens de goût, et l'art, et le bon sens. Allez, qu'on ne m'en parle +plus. Au couvent! au couvent!» (Il sort.) + +La jeune Ophélie n'a pas tout à fait tort, Hamlet a bien un peu perdu la +tête. Mais on ne s'en apercevra pas dans notre monde musical, où tout le +monde à cette heure est complétement fou. D'ailleurs, il a des instants +lucides, ce pauvre prince de Danemark; il n'est fou que lorsque le vent +souffle du nord-nord-ouest; quand le vent est au sud, il sait très-bien +distinguer un aigle d'une buse. + + + + +L'ÉCOLE DU PETIT CHIEN + + +L'_école du petit chien_ est celle des chanteuses dont la voix +extraordinairement étendue dans le haut, leur permet de lancer à tout +bout de chant des contre-_mi_ et des contre-_fa_ aigus, semblables, pour +le caractère et le plaisir qu'ils font à l'auditeur, au cri d'un +king's-charles dont on écrase la patte. Madame Cabel, il faut le +reconnaître, à l'époque où elle pratiquait ce système de chant, +atteignait toujours son but. Quand elle visait un _mi_ ou un _fa_, et +même un _sol_ suraigu, c'était un _sol_, un _fa_ ou un _mi_ qu'elle +touchait; mais on ne lui en savait aucun gré; tandis que ses élèves, ou +imitatrices ne parvenant d'ordinaire qu'au _ré_ dièze s'il s'agit du +_mi_, ou au _mi_ s'il s'agit du _fa_, excitent toujours ainsi des +transports d'admiration frénétiques. Cette injustice et cette injustesse +ont fini par dégoûter madame Cabel de son école. C'était fait pour cela. +Maintenant elle se borne à chanter comme une femme charmante qu'elle +est, et ne songe plus à imiter ni les petits chiens ni les oiseaux. + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +Musique 1 + +Étude critique des symphonies de Beethoven 15 + +Quelques mots sur les trios et les sonates de Beethoven 60 + +_Fidelio_, opéra en trois actes de Beethoven; sa représentation +au Théâtre-Lyrique 65 + +Beethoven dans l'anneau de Saturne, les médiums 83 + +Les appointements des chanteurs 88 + +Sur l'état actuel de l'art du chant dans les théâtres lyriques de France +et d'Italie, et sur les causes qui l'ont amené; les grandes salles, les +claqueurs, les instruments à percussion 89 + +Les mauvais chanteurs, les bons chanteurs, le public, les claqueurs 105 + +L'_Orphée_ de Gluck, au Théâtre-Lyrique 108 + +Lignes écrites quelque temps après la première représentation +d'_Orphée_ 122 + +L'_Alceste_ d'Euripide, celles de Quinault et de Calsabigi; les partitions +de Lulli, de Gluck, de Schweizer, de Guglielmi et de Handel sur ce +sujet 130 + +Reprise de l'_Alceste_ de Gluck, à l'Opéra 198 + +Les instruments ajoutés par les modernes aux partitions des maîtres +anciens 214 + +Les sons hauts et les sons bas, le haut et le bas du clavier 216 + +Le _Freyschütz_ de Weber 219 + +_Obéron_, opéra fantastique de Ch. M. Weber; sa première représentation +au Théâtre-Lyrique 225 + +_Abou-Hassan_, opéra en un acte du jeune Weber; l'_Enlèvement au sérail_, +opéra en deux actes du jeune Mozart; leur première représentation au +Théâtre-Lyrique 239 + +Moyen trouvé par M. Delsarte d'accorder les instruments à cordes sans +le secours de l'oreille 244 + +La _Musique à l'église_, par M. Joseph d'Ortigue 246 + +MÅ“urs musicales de la Chine 252 + +A MM. les membres de l'Académie des beaux-arts de l'Institut 259 + +Le diapason 278 + +Les temps sont proches 289 + +Concerts de Richard Wagner, la musique de l'avenir 291 + +_Sunt Lacrymæ rerum_ 304 + +Symphonies de H. Reber, Stephen Heller 309 + +_Roméo et Juliette_, opéra en quatre actes de Bellini; sa première +représentation au théâtre de l'Opéra; débuts de madame Vestvali 317 + +A propos d'un ballet de _Faust_; un mot de Beethoven 328 + +_To be or not to be_, paraphrase 330 + +L'école du petit chien 334 + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + PARIS.--IMPRIMERIE SIMON RAÇON ET Ce. RUE D'ERFURTH, 1. + + * * * * * + +NOTES: + +[1] Ce chapitre fut publié il y a une vingtaine d'années dans un livre +qui n'existe plus et dont divers fragments sont reproduits dans ce +volume. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de le retrouver avant de +nous suivre dans l'étude analytique, que nous allons entreprendre, de +quelques chefs-d'Å“uvre célèbres de l'art musical. H. B. + + +[2] Depuis que ces lignes furent écrites nous avons eu l'occasion en +France et en Angleterre, d'entendre des musiciens arabes, chinois et +persans, et toutes les expériences qu'il nous a été permis de l'aire sur +leurs chants, sur leurs instruments, comme aussi les questions que nous +avons adressées à quelques-uns d'entre eux qui parlaient français, tout +nous a confirmé dans cette opinion. + +[3] A quelque point de vue que l'on se place, si c'est là réellement une +intention de Beethoven, et s'il y a quelque chose de vrai dans les +anecdotes qui circulent à ce sujet, il faut convenir que ce caprice est +une absurdité. + +[4] Qu'on appelle toujours l'_adagio_ ou l'_andante_. + +[5] Cet air, dans la partition, appartient au rôle d'Eurydice. + +[6] Ajoutons qu'elle n'a pris avec le texte de son rôle aucune des +libertés qu'on a dû lui reprocher dans _Orphée_. + +[7] La lettre, en effet, a paru d'un style trop en dehors des habitudes +académiques et n'a pas été lue en séance publique. + +[8] J'emploie ici les termes adoptés généralement de sons _hauts_ et +_bas_, et les verbes _monter_, _descendre_, qui n'ont point de sens +réel, et qu'un usage absurde a pu seul introduire dans la langue +musicale pour distinguer les sons à vibrations rapides des sons à +vibrations lentes. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of A travers chants, by Hector Berlioz + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS CHANTS *** + +***** This file should be named 37534-0.txt or 37534-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/5/3/37534/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/37534-0.zip b/37534-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..56cc75d --- /dev/null +++ b/37534-0.zip diff --git a/37534-8.txt b/37534-8.txt new file mode 100644 index 0000000..4df0b81 --- /dev/null +++ b/37534-8.txt @@ -0,0 +1,11400 @@ +The Project Gutenberg EBook of A travers chants, by Hector Berlioz + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: A travers chants + +Author: Hector Berlioz + +Release Date: September 25, 2011 [EBook #37534] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS CHANTS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + A + + TRAVERS CHANTS + + + + + LIBRAIRIE DE MICHEL LÉVY FRÈRES + + DU MÊME AUTEUR: + + LES + + SOIRÉES DE L'ORCHESTRE + + 2e édition.--Un volume grand in-18 + + LES + + GROTESQUES DE LA MUSIQUE + + Un volume grand in-18. + + PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1. + + + + + A + + TRAVERS CHANTS + + ÉTUDES MUSICALES, ADORATIONS + + BOUTADES ET CRITIQUES + + PAR + + HECTOR BERLIOZ + + Love's labour's lost. (SHAKSPEARE.) + Hostis habet muros... (VIRGILE.) + +[Illustration: colophon] + +PARIS + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE +NOUVELLE + +1862 + +Tous droits réservés + + + + +A + +M. ERNEST LEGOUVÉ + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + + +A + +TRAVERS CHANTS + + + + +MUSIQUE[1] + + +MUSIQUE, art d'émouvoir par des combinaisons de sons les hommes +intelligents et doués d'organes spéciaux et exercés. Définir ainsi la +musique, c'est avouer que nous ne la croyons pas, comme on dit, _faite +pour tout le monde_. Quelles que soient en effet ses conditions +d'existence, quels qu'aient jamais été ses moyens d'action, simples ou +composés, doux ou énergiques, il a toujours paru évident à l'observateur +impartial qu'un grand nombre d'individus ne pouvant ressentir ni +comprendre sa puissance, ceux-là _n'étaient pas faits pour elle_, et que +par conséquent _elle n'était point faite pour eux_. + +La musique est à la fois un sentiment et une science; elle exige de la +part de celui qui la cultive, exécutant ou compositeur, une inspiration +naturelle et des connaissances qui ne s'acquièrent que par de longues +études et de profondes méditations. La réunion du savoir et de +l'inspiration constitue l'art. En dehors de ces conditions, le musicien +ne sera donc qu'un artiste incomplet, si tant est qu'il mérite le nom +d'artiste. La grande question de la prééminence de l'organisation sans +étude sur l'étude sans organisation, qu'Horace n'a pas osé résoudre +positivement pour les poëtes, nous paraît également difficile à trancher +pour les musiciens. On a vu quelques hommes parfaitement étrangers à la +science produire d'instinct des airs gracieux et même sublimes, témoin +Rouget de l'Isle et son immortelle _Marseillaise_; mais ces rares +éclairs d'inspiration n'illuminant qu'une partie de l'art, pendant que +les autres, non moins importantes, demeurent obscures, il s'ensuit, eu +égard à la nature complexe de notre musique, que ces hommes en +définitive ne peuvent être rangés parmi les musiciens: ILS NE SAVENT +PAS. + +On rencontre plus souvent encore des esprits méthodiques, calmes et +froids, qui, après avoir étudié patiemment la théorie, accumulé les +observations, exercé longuement leur esprit et tiré tout le parti +possible de leurs facultés incomplètes, parviennent à écrire des choses +qui répondent en apparence aux idées qu'on se fait vulgairement de la +musique, et satisfont l'oreille sans la charmer, et sans rien dire au +cÅ“ur ni à l'imagination. Or, la satisfaction de l'ouïe est fort loin +des sensations délicieuses que peut éprouver cet organe; les jouissances +du cÅ“ur et de l'imagination ne sont pas non plus de celles dont on +puisse faire aisément bon marché; et comme elles se trouvent réunies à +un plaisir sensuel des plus vifs dans les véritables Å“uvres musicales +de toutes les écoles, ces producteurs impuissants doivent donc encore, +selon nous, être rayés du nombre des musiciens: ILS NE SENTENT PAS. + +Ce que nous appelons _musique_ est un art nouveau, en ce sens qu'il ne +ressemble que fort peu, très-probablement, à ce que les anciens peuples +civilisés désignaient sous ce nom. D'ailleurs, il faut le dire tout de +suite, ce mot avait chez eux une acception tellement étendue, que loin +de signifier simplement, comme aujourd'hui, l'art des sons, il +s'appliquait également à la danse, au geste, à la poésie, à l'éloquence, +et même à la collection de toutes les sciences. En supposant +l'étymologie du mot _musique_ dans celui de _muse_, le vaste sens que +lui donnaient les anciens s'explique naturellement; il exprimait et +devait exprimer, en effet, _ce à quoi président les Muses_. De là les +erreurs où sont tombés, dans leurs interprétations, beaucoup de +commentateurs de l'antiquité. Il y a pourtant dans le langage actuel une +expression consacrée, dont le sens est presque aussi général. Nous +disons: _l'art_, en parlant de la réunion des travaux de l'intelligence, +soit seule, soit aidée par certains organes, et des exercices du corps +que l'esprit a poétisés. De sorte que le lecteur qui dans deux mille ans +trouvera dans nos livres cette phrase devenue le titre banal de bien des +divagations: «De l'état de l'art en Europe au dix-neuvième siècle» devra +l'interpréter ainsi: «De l'état de la poésie, de l'éloquence, de la +musique, de la peinture, de la gravure, de la statuaire, de +l'architecture, de l'action dramatique, de la pantomime et de la danse +en Europe au dix-neuvième siècle.» On voit qu'à l'exception près des +sciences exactes, auxquelles il ne s'applique pas, notre mot _art_ +correspond fort bien au mot _musique_ des anciens. + +Ce qu'était chez eux l'art des sons proprement dit, nous ne le savons +que fort imparfaitement. Quelques faits isolés, racontés peut-être avec +une exagération dont on voit journellement des exemples analogues, les +idées boursouflées ou tout à fait absurdes de certains philosophes, +quelquefois aussi la fausse interprétation de leurs écrits, tendraient à +lui attribuer une puissance immense, et une influence sur les mÅ“urs +telle, que les législateurs devaient, dans l'intérêt des peuples, en +déterminer la marche et en régler l'emploi. Sans tenir compte des causes +qui ont pu concourir à l'altération de la vérité à cet égard, et en +admettant que la musique des Grecs ait réellement produit sur quelques +individus des impressions extraordinaires, qui n'étaient dues ni aux +idées exprimées par la poésie, ni à l'expression des traits ou de la +pantomime du chanteur, mais bien à la musique elle-même et seulement à +elle, le fait ne prouverait en aucune façon que cet art eût atteint chez +eux un haut degré de perfection. Qui ne connaît la violente action des +sons musicaux, combinés de la façon la plus ordinaire, sur les +tempéraments nerveux dans certaines circonstances? Après un festin +splendide, par exemple, quand excité par les acclamations enivrantes +d'une foule d'adorateurs, par le souvenir d'un triomphe récent, par +l'espérance de victoires nouvelles, par l'aspect des armes, par celui +des belles esclaves qui l'entouraient, par les idées de volupté, +d'amour, de gloire, de puissance, d'immortalité, secondées de l'action +énergique de la bonne chère et du vin, Alexandre, dont l'organisation +d'ailleurs était si impressionnable, délirait aux accents de Timothée, +on conçoit très-bien qu'il n'ait pas fallu de grands efforts de génie de +la part du chanteur pour agir aussi fortement sur cette sensibilité +portée à un état presque maladif. + +Rousseau, en citant l'exemple plus moderne du roi de Danemark, Erric, +que certains chants rendaient furieux au point de tuer ses meilleurs +domestiques, fait bien observer, il est vrai, que ces malheureux +devaient être beaucoup moins que leur maître sensibles à la musique; +autrement il eût pu courir la moitié du danger. Mais l'instinct +paradoxal du philosophe se décèle encore dans cette spirituelle ironie. +Eh! oui, sans doute, les serviteurs du roi danois étaient moins +sensibles à la musique que leur souverain! Qu'y a-t-il là d'étonnant? Ne +serait-il pas fort étrange au contraire qu'il en eût été autrement? Ne +sait-on pas que le sens musical se développe par l'exercice? que +certaines affections de l'âme, très-actives chez quelques individus, le +sont fort peu chez beaucoup d'autres? que la sensibilité nerveuse est en +quelque sorte le partage des classes élevées de la société, quand les +classes inférieures, soit à cause des travaux manuels auxquels elles se +livrent, soit pour toute autre raison, en sont à peu près dépourvues? +et n'est-ce pas parce que cette inégalité dans les organisations est +incontestable et incontestée, que nous avons si fort restreint, en +définissant la musique, le nombre des hommes sur lesquels elle agit. + +Cependant Rousseau, tout en ridiculisant ainsi ces récits des merveilles +opérées par la musique antique, paraît en d'autres endroits leur +accorder assez de croyance pour placer beaucoup au-dessus de l'art +moderne cet art ancien que nous connaissons à peine et qu'il ne +connaissait pas mieux que nous. Il devait certes, moins que personne, +déprécier les effets de la musique actuelle, car l'enthousiasme avec +lequel il en parle partout ailleurs prouve qu'ils étaient sur lui d'une +intensité des moins ordinaires. Quoi qu'il en soit, et en jetant +seulement nos regards autour de nous, il sera facile de citer, en faveur +du pouvoir de notre musique, des faits certains, dont la valeur est au +moins égale à celle des anecdotes douteuses des anciens historiens. +Combien de fois n'avons-nous pas vu à l'audition des chefs-d'Å“uvre de +nos grands maîtres, des auditeurs agités de spasmes terribles, pleurer +et rire à la fois, et manifester tous les symptômes du délire et de la +fièvre! Un jeune musicien provençal, sous l'empire des sentiments +passionnés qu'avait fait naître en lui la _Vestale_ du Spontini, ne put +supporter l'idée de rentrer dans notre monde prosaïque, au sortir du +ciel de poésie qui venait de lui être ouvert; il prévint par lettres ses +amis de son dessein, et après avoir encore entendu le chef-d'Å“uvre, +objet de son admiration extatique, pensant avec raison qu'il avait +atteint le maximum de la somme de bonheur réservée à l'homme sur la +terre, un soir, à la porte de l'Opéra, il se brûla la cervelle. + +La célèbre cantatrice, madame Malibran, entendant pour la première fois, +au Conservatoire, la symphonie en _ut mineur_ de Beethoven, fut saisie +de convulsions telles, qu'il fallut l'emporter hors de la salle. Vingt +fois nous avons vu, en pareil cas, des hommes graves obligés de sortir +pour soustraire aux regards du public la violence de leurs émotions. +Quant à celles que l'auteur de cette étude doit personnellement à la +musique, il affirme que rien au monde ne saurait en donner l'idée exacte +à qui ne les a point éprouvées. Sans parler des affections morales que +cet art a développées en lui, et pour ne citer que les impressions +reçues et les effets éprouvés au moment même de l'exécution des ouvrages +qu'il admire, voici ce qu'il peut dire en toute vérité: A l'audition de +certains morceaux de musique, mes forces vitales semblent d'abord +doublées; je sens un plaisir délicieux, où le raisonnement n'entre pour +rien; l'habitude de l'analyse vient ensuite d'elle-même faire naître +l'admiration; l'émotion croissant en raison directe de l'énergie ou de +la grandeur des idées de l'auteur, produit bientôt une agitation étrange +dans la circulation du sang; mes artères battent avec violence; les +larmes qui, d'ordinaire, annoncent la fin du paroxysme, n'en indiquent +souvent qu'un état progressif, qui doit être de beaucoup dépassé. En ce +cas, ce sont des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement +de tous les membres, un _engourdissement total des pieds et des mains_, +une paralysie partielle des nerfs de la vision et de l'audition, je n'y +vois plus, j'entends à peine; vertige... demi-évanouissement... On pense +bien que des sensations portées à ce degré de violence sont assez rares, +et que d'ailleurs il y a un vigoureux contraste à leur opposer, celui du +_mauvais effet musical_, produisant le contraire de l'admiration et du +plaisir. Aucune musique n'agit plus fortement en ce sens, que celle dont +le défaut principal me paraît être la platitude jointe à la fausseté +d'expression. Alors je rougis comme de honte, une véritable indignation +s'empare de moi, on pourrait, à me voir, croire que je viens de recevoir +un de ces outrages pour lesquels il n'y a pas de pardon; il se fait, +pour chasser l'impression reçue, un soulèvement général, un effort +d'excrétion dans tout l'organisme, analogue aux efforts du vomissement, +quand l'estomac veut rejeter une liqueur nauséabonde. C'est le dégoût et +la haine portés à leur terme extrême; cette musique m'exaspère, et je la +vomis par tous les pores. + +Sans doute l'habitude de déguiser ou de maîtriser mes sentiments, permet +rarement à celui-ci de se montrer dans tout son jour; et s'il m'est +arrivé quelquefois, depuis ma première jeunesse, de lui donner carrière, +c'est que le temps de la réflexion m'avait manqué, j'avais été pris au +dépourvu. + +La musique moderne n'a donc rien à envier en puissance à celle des +anciens. A présent, quels sont les modes d'action de notre art musical? +Voici tous ceux que nous connaissons; et, bien qu'ils soient fort +nombreux, il n'est pas prouvé qu'on ne puisse dans la suite en découvrir +encore quelques autres. Ce sont: + + +LA MÉLODIE. + +Effet musical produit par différents sons entendus _successivement_, et +formulés en phrases plus ou moins symétriques. L'art d'enchaîner d'une +façon agréable ces séries de sons divers, ou de leur donner un sens +expressif, ne s'apprend point, c'est un don de la nature, que +l'observation des mélodies préexistantes et le caractère propre des +individus et des peuples modifient de mille manières. + + +L'HARMONIE. + +Effet musical produit par différents sons entendus _simultanément_. Les +dispositions naturelles peuvent seules, sans doute, faire le grand +harmoniste; cependant la connaissance des groupes de sons produisant les +_accords_ (généralement reconnus pour agréables et beaux), et l'art de +les enchaîner régulièrement, s'enseignent partout avec succès. + + +LE RHYTHME. + +Division symétrique du temps par les sons. On n'apprend pas au musicien +à trouver de belles formes rhythmiques; la faculté particulière qui les +lui fait découvrir est l'une des plus rares. Le rhythme, de toutes les +parties de la musique, nous paraît être aujourd'hui la moins avancée. + + +L'EXPRESSION. + +Qualité par laquelle la musique se trouve en rapport direct de caractère +avec les sentiments qu'elle veut rendre, les passions qu'elle veut +exciter. La perception de ce rapport est excessivement peu commune; on +voit fréquemment le public tout entier d'une salle d'opéra, qu'un son +douteux révolterait à l'instant, écouter sans mécontentement, et même +avec plaisir, des morceaux dont l'expression est d'une complète +fausseté. + + +LES MODULATIONS. + +On désigne aujourd'hui par ce mot les passages ou transitions d'un ton +ou d'un mode à un mode ou à un ton nouveau. L'étude peut faire beaucoup +pour apprendre au musicien l'art de déplacer ainsi avec avantage la +tonalité, et à modifier à propos sa constitution. En général les chants +populaires modulent peu. + + +L'INSTRUMENTATION. + +Consiste à faire exécuter, à chaque instrument ce qui convient le mieux +à sa nature propre et à l'effet qu'il s'agit de produire. C'est en outre +l'art de grouper les instruments de manière à modifier le son des uns +par celui des autres, en faisant résulter de l'ensemble un son +particulier que ne produirait aucun d'eux isolément, ni réuni aux +instruments de son espèce. Cette face de l'instrumentation est +exactement, en musique, ce que le coloris est en peinture. Puissante, +splendide et souvent outrée aujourd'hui, elle était à peine connue avant +la fin du siècle dernier. Nous croyons également, comme pour le rhythme, +la mélodie et l'expression, que l'étude des modèles peut mettre le +musicien sur la voie qui conduit à la posséder, mais qu'on n'y réussit +point sans des dispositions spéciales. + + +LE POINT DE DÉPART DES SONS. + +En plaçant l'auditeur à plus ou moins de distance des exécutants, et en +éloignant dans certaines occasions les instruments sonores les uns des +autres, on obtient dans l'effet musical des modifications qui n'ont pas +encore été suffisamment observées. + + +LE DEGRÉ D'INTENSITÉ DES SONS. + +Telles phrases et telles inflexions présentées avec douceur ou +modération ne produisent absolument rien, qui peuvent devenir fort +belles en leur donnant la force d'émission qu'elles réclament. La +proposition inverse amène des résultats encore plus frappants: en +violentant une idée douce, on arrive au ridicule et au monstrueux. + + +LA MULTIPLICITÉ DES SONS. + +Est l'un des plus puissants principes d'émotion musicale. Les +instruments ou les voix étant en grand nombre et occupant une large +surface, la masse d'air mise en vibration devient énorme, et ses +ondulations prennent alors un caractère dont elles sont ordinairement +dépourvues. Tellement que, dans une église occupée par une foule de +chanteurs, si un seul d'entre eux se fait entendre, quels que soient la +force, la beauté de son organe et l'art qu'il mettra dans l'exécution +d'un thème simple et lent, mais peu intéressant en soi, il ne produira +qu'un effet médiocre; tandis que ce même thème repris, sans beaucoup +d'art, à l'unisson, par toutes les voix, acquerra aussitôt une +incroyable majesté. + +Des diverses parties constitutives de la musique que nous venons de +signaler, presque toutes paraissent avoir été employées par les anciens. +La connaissance de l'harmonie leur est seule généralement contestée. Un +savant compositeur, notre contemporain, M. Lesueur, s'était, il y a +quarante ans, posé l'intrépide antagoniste de cette opinion. Voici les +motifs de ses adversaires: + +«_L'harmonie n'était pas connue des anciens_, disent-ils, _différents +passages de leurs historiens et une foule de documents en font foi_. Ils +n'employaient que l'unisson et l'octave. On sait en outre que l'harmonie +est une invention qui ne remonte pas au delà du huitième siècle. La +gamme et la constitution tonale des anciens n'étant pas les mêmes que +les nôtres, inventées par l'Italien Guido d'Arezzo, mais bien semblables +à celles du plain-chant, qui n'est lui-même qu'un reste de la musique +grecque, il est évident, pour tout homme versé dans la science des +accords, que cette sorte de chant, rebelle à l'accompagnement +harmonique, ne comporte que l'unisson et l'octave.» + +On pourrait répondre à cela que l'invention de l'harmonie au moyen âge +ce prouve point qu'elle ait été inconnue aux siècles antérieurs. +Plusieurs des connaissances humaines ont été perdues et retrouvées; et +l'une des plus importantes découvertes que l'Europe s'attribue, celle de +la poudre à canon, avait été faite en Chine fort longtemps auparavant. +Il n'est d'ailleurs rien moins que certain, au sujet des inventions de +Guido d'Arezzo, qu'elles soient réellement les siennes, car lui-même +dans ses écrits en cite plusieurs comme choses universellement admises +avant lui. Quant à la difficulté d'adapter au plaint-chant notre +harmonie, sans nier qu'elle ne s'unisse plus naturellement aux formes +mélodiques modernes, le fait du chant ecclésiastique exécuté en +contre-point à plusieurs parties, et de plus accompagné par les accords +de l'orgue dans toutes les églises, y répond suffisamment. Voyons à +présent sur quoi était basée l'opinion de M. Lesueur. + +«_L'harmonie était connue des anciens_, disait-il, _les Å“uvres de leurs +poëtes, philosophes et historiens le prouvent en maint endroit d'une +façon péremptoire._ Ces fragments historiques, fort clairs en eux-mêmes, +ont été traduits à contre-sens. Grâce à l'intelligence que nous avons de +la notation des Grecs, des morceaux entiers de leur musique, à plusieurs +voix accompagnées de divers instruments, sont là pour témoigner de cette +vérité. Des duos, trios et chÅ“urs, de Sapho, Olympe, Terpandre, +Aristoxène, etc., fidèlement reproduits dans nos signes musicaux, seront +publiés plus tard. On y trouvera une harmonie simple et claire, où les +accords les plus doux sont seuls employés, et dont le style est +absolument le même que celui de certains fragments de musique +religieuse, composés de nos jours. Leur gamme et leur système de +tonalité sont parfaitement identiques aux nôtres. C'est une erreur des +plus graves de voir dans le plain-chant, tradition monstrueuse des +hymnes barbares que les Druides hurlaient autour de la statue d'Odin, en +lui offrant d'horribles sacrifices, un débris de la musique grecque. +Quelques cantiques en usage dans le rituel de l'église catholique sont +grecs, il est vrai; aussi les trouvons-nous conçus dans le même système +que la musique moderne? D'ailleurs, quand les preuves de fait +manqueraient, celles de raisonnement ne suffisent-elles pas à démontrer +la fausseté de l'opinion qui refuse aux anciens la connaissance et +l'usage de l'harmonie? Quoi! les Grecs, ces fils ingénieux et polis de +la terre qui vit naître Homère, Sophocle, Pindare, Praxitèle, Phidias, +Apelles, Zeuxis, ce peuple artiste qui élevait des temples merveilleux +que le temps n'a pas encore abattus, dont le ciseau taillait dans le +marbre des formes humaines dignes de représenter les dieux; ce peuple, +dont les Å“uvres monumentales servent de modèles aux poëtes, statuaires, +architectes et peintres de nos jours, n'aurait eu qu'une musique +incomplète et grossière comme celle des barbares?... Quoi! ces milliers +de chanteurs des deux sexes entretenus à grands frais dans les temples, +ces myriades d'instruments de natures diverses qu'ils nommaient: _Lyra_, +_Psalterium_, _Trigonium_, _Sambuca_, _Cithara_, _Pectis_, _Maga_, +_Barbiton_, _Testudo_, _Epigonium_, _Simmicium_, _Épandoron_, _etc._, +pour les instruments à cordes; _Tuba_, _Fistula_, _Tibia_, _Cornu_, +_Lituus_, _etc._, pour les instruments à vent; _Tympanum_, _Cymbalum_, +_Crepitaculum_, _Tintinnabulum_, _Crotalum_, _etc._, pour les +instruments de percussion, n'auraient été employés qu'à produire de +froids et stériles unissons ou de pauvres octaves! On aurait ainsi fait +marcher du même pas la harpe et la trompette; on aurait enchaîné de +force dans un unisson grotesque deux instruments dont les allures, le +caractère et l'effet diffèrent si énormément! C'est faire à +l'intelligence et au sens musical d'un grand peuple une injure qu'il ne +mérite pas, c'est taxer la Grèce entière de barbarie.» + +Tels étaient les motifs de l'opinion de M. Lesueur. Quant aux faits +cités en preuves, on ne peut rien leur opposer; si l'illustre maître +avait publié son grand ouvrage sur la musique antique, avec les +fragments dont nous avons parlé plus haut; s'il avait indiqué les +sources où il a puisé, les manuscrits qu'il a compulsés; si les +incrédules avaient pu se convaincre par leurs propres yeux, que ces +_harmonies_ attribuées aux Grecs nous ont été réellement léguées par +eux; alors sans doute M. Lesueur eût gagné la cause au plaidoyer de +laquelle il a travaillé si longtemps avec une persévérance et une +conviction inébranlables. Malheureusement il ne l'a pas fait, et comme +le doute est encore très-permis sur cette question, nous allons discuter +les preuves de raisonnement avancées par M. Lesueur, avec l'impartialité +et l'attention que nous avons apportées dans l'examen des idées de ses +antagonistes. Nous lui répondrons donc: + +Les plains-chants que vous appelez barbares ne sont pas tous aussi +sévèrement jugés par la généralité des musiciens actuels; il en est +plusieurs, au contraire, qui leur paraissent empreints d'un rare +caractère de sévérité et de grandeur. Le système de tonalité dans lequel +ces hymnes sont écrites, et que vous condamnez, est susceptible de +rencontrer fréquemment d'admirables applications. Beaucoup de chants +populaires, pleins d'expression et de naïveté, sont dépourvus de _note +sensible_, et par conséquent écrits dans le système tonal du +plain-chant. D'autres, comme les airs écossais, appartiennent à une +échelle musicale bien plus étrange encore, puisque le 4e et le 7e +degré de notre gamme n'y figurent point. Quoi de plus frais cependant et +de plus énergique parfois que ces mélodies des montagnes? Déclarer +barbares des formes contraires à nos habitudes, ce n'est pas prouver +qu'une éducation différente de celle que nous avons reçue ne puisse en +venir à modifier singulièrement nos opinions à leur sujet. De plus, sans +aller jusqu'à taxer la Grèce de barbarie, admettons seulement que sa +musique, comparativement à la nôtre, fût encore dans l'enfance: le +contraste de cet état imparfait d'un art spécial et de la splendeur des +autres arts, qui n'ont avec lui aucun point de contact, aucune espèce de +rapport, n'est point du tout inadmissible. Le raisonnement qui tendrait +à faire regarder comme impossible cette anomalie est loin d'être +nouveau, et l'on sait qu'en mainte circonstance il a amené à des +conclusions que les faits ont ensuite démenties avec une brutalité +désespérante. + +L'argument tiré du peu de raison musicale qu'il y aurait à faire marcher +ensemble à l'unisson ou à l'octave des instruments de natures aussi +dissemblables qu'une lyre, une trompette et des timbales, est sans force +réelle; car enfin, cette disposition instrumentale est-elle praticable? +Oui, sans doute, et les musiciens actuels pourront l'employer quand ils +voudront. Il n'est donc pas extraordinaire qu'elle ait été admise chez +des peuples auxquels la constitution même de leur art ne permettait pas +d'en employer d'autre. + +A présent, quant à la supériorité de notre musique sur la musique +antique, elle paraît plus que probable. Soit en effet que les anciens +aient connu l'harmonie, soit qu'ils l'aient ignorée, en réunissant en +faisceau les idées que les partisans des deux opinions contraires nous +ont données de la nature et des moyens de leur art, il en résulte avec +assez d'évidence cette conclusion: + +Notre musique contient celle des anciens, mais la leur ne contenait pas +la nôtre; c'est-à -dire, nous pouvons aisément reproduire les effets de +la musique antique, et de plus un nombre infini d'autres effets qu'elle +n'a jamais connus et qu'il lui était impossible de rendre. + +Nous n'avons rien dit de l'art des sons en Orient; voici pourquoi: tout +ce que les voyageurs nous ont appris à ce sujet jusqu'ici se borne à des +puérilités informes et sans relations aucunes avec les idées que nous +attachons au mot musique. A moins donc de notions nouvelles et opposées +sur tous les points à celles qui nous sont acquises, nous devons +regarder la musique, chez les Orientaux, comme un bruit grotesque, +analogue à celui que font les enfants dans leurs jeux[2]. + + + + +ÉTUDE CRITIQUE + +DES + +SYMPHONIES DE BEETHOVEN + + +Il y a trente-six ou trente-sept ans qu'on fit, aux concerts spirituels +de l'Opéra, l'essai des Å“uvres de Beethoven, alors parfaitement +inconnues en France. On ne croirait pas aujourd'hui de quelle +réprobation fut frappée immédiatement cette admirable musique par la +plupart des artistes. C'était bizarre, incohérent, diffus, hérissé de +modulations dures, d'harmonies sauvages, dépourvu de mélodie, d'une +expression outrée, trop bruyant, et d'une difficulté horrible. M. +Habeneck, pour satisfaire aux exigences des hommes de goût qui +régentaient alors l'Académie royale de musique, se voyait forcé de +faire, dans ces mêmes symphonies dont il a organisé et dirigé avec tant +de soin, plus tard, l'exécution au Conservatoire, des coupures +monstrueuses, comme on s'en permettrait tout au plus dans un ballet de +Gallemberg ou un opéra de Gaveaux. Sans ces _corrections_, Beethoven +n'eût pas été admis à l'honneur de figurer, entre un solo de basson et +un concerto de flûte, sur le programme des concerts spirituels. A la +première audition des passages désignés au crayon rouge, Kreutzer +s'était enfui en se bouchant les oreilles, et il eut besoin de tout son +courage pour se décider, aux autres répétitions, à écouter _ce qui +restait_ de la symphonie en _ré_. N'oublions pas que l'opinion de M. +Kreutzer sur Beethoven était celle des quatre-vingt dix-neuf centièmes +des musiciens de Paris à cette époque, et que, sans les efforts réitérés +de l'imperceptible fraction qui professait l'opinion contraire, le plus +grand compositeur des temps modernes nous serait peut-être encore +aujourd'hui à peine connu. Le fait de l'exécution des fragments de +Beethoven à l'Opéra était donc d'une grande importance; nous en pouvons +juger, puisque sans lui, très-probablement, la société du Conservatoire +n'eût pas été constituée. C'est à ce petit nombre d'hommes intelligents +et au public qu'il faut faire honneur de cette belle institution. Le +public, en effet, le public véritable, celui _qui n'appartient à aucune +coterie_, ne juge que par sentiment et non point d'après les idées +étroites, les théories ridicules qu'il s'est faites sur l'art; ce +public-là , qui se trompe souvent malgré lui, puisqu'il lui arrive +maintes fois de revenir sur ses propres décisions, fut frappé de prime +abord par quelques-unes des éminentes qualités de Beethoven. Il ne +demanda point si telle modulation était relative de telle autre, si +certaines harmonies étaient admises par les _magisters_, ni s'il _était +permis_ d'employer certains rhythmes qu'on ne connaissait pas encore; il +s'aperçut seulement que ces rhythmes, ces harmonies et ces modulations, +ornés d'une mélodie noble et passionnée, et revêtus d'une +instrumentation puissante, l'impressionnaient fortement et d'une façon +toute nouvelle. En fallait-il davantage pour exciter ses +applaudissements? Notre public français n'éprouve qu'à de rares +intervalles la vive et brûlante émotion que peut produire l'art musical; +mais quand il lui arrive d'en être véritablement agité, rien n'égale sa +reconnaissance pour l'artiste, quel qu'il soit, qui la lui a donnée. Dès +sa première apparition, le célèbre allegretto en _la_ mineur de la +septième symphonie qu'on avait intercalé dans la deuxième _pour faire +passer le reste_, fut donc apprécié à sa valeur par l'auditoire des +concerts spirituels. Le parterre en masse le redemanda à grands cris, +et, à la seconde exécution, un succès presque égal accueillit le premier +morceau et le _scherzo_ de la symphonie en _ré_ qu'on avait peu goûtés à +la première épreuve. L'intérêt manifeste que le public commença dès lors +à prendre à Beethoven doubla les forces de ses défenseurs, réduisit, +sinon au silence, au moins à l'inaction la majorité de ses détracteurs, +et peu à peu, grâce à ces lueurs crépusculaires annonçant aux +clairvoyants de quel côté le soleil allait se lever, le noyau se grossit +et l'on en vint à fonder, presque uniquement pour Beethoven, la +magnifique société du Conservatoire, aujourd'hui à peu près sans rivale +dans le monde. + +Nous allons essayer l'analyse des symphonies de ce grand maître, en +commençant par la première que le Conservatoire exécute si rarement. + + +I + +SYMPHONIE EN UT MAJEUR + +Cette Å“uvre, par sa forme, par son style mélodique, par sa sobriété +harmonique et son instrumentation, se distingue tout à fait des autres +compositions de Beethoven qui lui ont succédé. L'auteur, en l'écrivant, +est évidemment resté sous l'empire des idées de Mozart, qu'il a +agrandies quelquefois, et partout ingénieusement imitées. Dans la +première et la seconde partie, pourtant, on voit poindre de temps en +temps quelques rhythmes dont l'auteur de _Don Juan_ a fait usage, il est +vrai, mais fort rarement et d'une façon beaucoup moins saillante. Le +premier allegro a pour thème une phrase de six mesures, qui, sans avoir +rien de bien caractérisé en soi, devient ensuite intéressante par l'art +avec lequel elle est traitée. Une mélodie épisodique lui succède, d'un +style peu distingué; et, au moyen d'une demi-cadence répétée trois ou +quatre fois, nous arrivons à un dessin d'instruments à vent en +imitations à la quarte, qu'on est d'autant plus étonné de trouver là , +qu'il avait été employé souvent déjà dans plusieurs ouvertures d'opéras +français. + +L'andante contient un accompagnement de timbales _piano_ qui paraît +aujourd'hui quelque chose de fort ordinaire, mais où il faut reconnaître +cependant le prélude des effets saisissants que Beethoven a produits +plus tard, à l'aide de cet instrument peu ou mal employé en général par +ses prédécesseurs. Ce morceau est plein de charme, le thème en est +gracieux et se prête bien aux développements fugués, au moyen desquels +l'auteur a su en tirer un parti si ingénieux et si piquant. + +Le scherzo est le premier né de cette famille de charmants badinages +(scherzi) dont Beethoven a inventé la forme, déterminé le mouvement, et +qu'il a substitués presque dans toutes ses Å“uvres instrumentales au +menuet de Mozart et de Haydn dont le mouvement est moins rapide du +double et le caractère tout différent. Celui-ci est d'une fraîcheur, +d'une agilité et d'une grâce exquises. C'est la seule véritable +nouveauté de cette symphonie, où l'idée poétique, si grande et si riche +dans la plupart des Å“uvres qui ont suivi celle-ci, manque tout à fait. +C'est de la musique admirablement faite, claire, vive, mais peu +accentuée, froide, et quelquefois mesquine, comme dans le rondo final, +par exemple, véritable enfantillage musical; en un mot, ce n'est pas là +Beethoven. Nous allons le trouver. + + +II + +SYMPHONIE EN RÉ + +Dans celle-ci tout est noble, énergique et fier; l'introduction +(_largo_) est un chef-d'Å“uvre. Les effets les plus beaux s'y succèdent +sans confusion et toujours d'une manière inattendue; le chant est d'une +solennité touchante qui, dès les premières mesures, impose le respect et +prépare à l'émotion. Déjà le rhythme se montre plus hardi, +l'orchestration plus riche, plus sonore et plus variée. A cet admirable +_adagio_ est lié un _allegro con brio_ d'une verve entraînante. Le +_grupetto_, qu'on rencontre dans la première mesure du thème proposé au +début par les altos et les violoncelles à l'unisson, est repris +isolément ensuite, pour établir, soit des progressions en crescendo, +soit des imitations entre les instruments à vent et les instruments à +cordes, qui toutes sont d'une physionomie aussi neuve qu'animée. Au +milieu se trouve une mélodie exécutée, dans sa première moitié, par les +clarinettes, les cors et les bassons, et terminée en tutti par le reste +de l'orchestre, dont la mâle énergie est encore rehaussée par l'heureux +choix des accords qui l'accompagnent. L'_andante_ n'est point traité de +la même manière que celui de la première symphonie; il ne se compose pas +d'un thème travaillé en imitations canoniques, mais bien d'un chant pur +et candide, exposé d'abord simplement par le _quatuor_, puis brodé avec +une rare élégance, au moyen de traits légers dont le caractère ne +s'éloigne jamais du sentiment de tendresse qui forme le trait distinctif +de l'idée principale. C'est la peinture ravissante d'un bonheur innocent +à peine assombri par quelques rares accents de mélancolie. Le _scherzo_ +est aussi franchement gai dans sa capricieuse fantaisie, que l'_andante_ +a été complétement heureux et calme; car tout est riant dans cette +symphonie, les élans guerriers du premier _allegro_ sont eux-mêmes tout +à fait exempts de violence; on n'y saurait voir que l'ardeur juvénile +d'un noble cÅ“ur dans lequel se sont conservées intactes les plus belles +illusions de la vie. L'auteur croit encore à la gloire immortelle, à +l'amour, au dévouement... Aussi, quel abandon dans sa gaieté! comme il +est spirituel! quelles saillies? A entendre ces divers instruments qui +se disputent des parcelles d'un motif qu'aucun d'eux n'exécute en +entier, mais dont chaque fragment se colore ainsi de mille nuances +diverses en passant de l'un à l'autre, ou croirait assister aux jeux +féeriques des gracieux esprits d'Obéron. Le final est de la même nature; +c'est un second _scherzo_ à deux temps, dont le badinage a peut-être +encore quelque chose de plus fin et de plus piquant. + + +III + +SYMPHONIE HÉROIQUE + + +On a grand tort de tronquer l'inscription placée en tête de celle-ci par +le compositeur. Elle est intitulée: _Symphonie héroïque pour fêter le +souvenir d'un grand homme_. Ou voit qu'il ne s'agit point ici de +batailles ni de marches triomphales, ainsi que beaucoup de gens, trompés +par la mutilation du titre, doivent s'y attendre, mais bien de pensers +graves et profonds, de mélancoliques souvenirs, de cérémonies imposantes +par leur grandeur et leur tristesse, en un mot, de l'_oraison funèbre_ +d'un héros. Je connais peu d'exemples en musique d'un style où la +douleur ait su conserver constamment des formes aussi pures et une telle +noblesse d'expressions. + +Le premier morceau est à trois temps et dans un mouvement à peu près +égal à celui de la valse. Quoi de plus sérieux cependant et de plus +dramatique que cet _allegro_? Le thème énergique qui en forme le fond ne +se présente pas d'abord dans son entier. Contrairement à l'usage, +l'auteur en commençant, nous a laissé seulement entrevoir son idée +mélodique; elle ne se montre avec tout son éclat qu'après un exorde de +quelques mesures. Le rhythme est excessivement remarquable par la +fréquence des syncopes et par des combinaisons de la mesure à deux +temps, jetées, par l'accentuation des temps faibles, dans la mesure à +trois temps. Quand à ce rhythme heurté viennent se joindre encore +certaines rudes dissonances, comme celle que nous trouvons vers le +milieu de la seconde reprise, où les premiers violons frappent le _fa_ +naturel aigu contre le _mi_ naturel, quinte de l'accord de _la_ mineur, +on ne peut réprimer un mouvement d'effroi à ce tableau de fureur +indomptable. C'est la voix du désespoir et presque de la rage. Seulement +on peut se dire: Pourquoi ce désespoir? pourquoi cette rage? On n'en +découvre pas le motif. L'orchestre se calme subitement à la mesure +suivante; on dirait que, brisé par l'emportement auquel il vient de se +livrer, les forces lui manquent tout à coup. Puis ce sont des phrases +plus douces, où nous retrouvons tout ce que le souvenir peut faire +naître dans l'âme de douloureux attendrissements. Il est impossible de +décrire, ou seulement d'indiquer, la multitude d'aspects mélodiques et +harmoniques sous lesquels Beethoven reproduit son thème; nous nous +bornerons à en indiquer un d'une extrême bizarrerie, qui a servi de +texte à bien des discussions, que l'éditeur français a corrigé dans la +partition, pensant que ce fût une faute de gravure, mais qu'on a rétabli +après un plus ample informé: les premiers et les seconds violons seuls +tiennent en trémolo la seconde majeure _si b_, _la b_, fragment de +l'accord de septième sur la dominante de _mi bémol_, quand un cor, qui a +l'air de se tromper et de partir quatre mesures trop tôt, vient +témérairement faire entendre le commencement du thème principal qui +roule exclusivement sur les notes, _mi_, _sol_, _mi_, _si_. On conçoit +quel étrange effet cette mélodie formée des trois notes de l'accord de +tonique doit produire contre les deux notes dissonantes de l'accord de +dominante, quoique l'écartement des parties en affaiblisse beaucoup le +froissement; mais, au moment où l'oreille est sur le point de se +révolter contre une semblable anomalie, un vigoureux _tutti_ vient +couper la parole au cor, et, se terminant _piano_ sur l'accord de la +tonique, laisse rentrer les violoncelles, qui disent alors le thème tout +entier sous l'harmonie qui lui convient. A considérer les choses d'un +peu haut, il est difficile de trouver une justification sérieuse à ce +caprice musical[3]. L'auteur, dit-on, y tenait beaucoup cependant; on +raconte même qu'à la première répétition de cette symphonie, M. Ries, +qui y assistait, s'écria en arrêtant l'orchestre: «Trop tôt, trop tôt, +le cor s'est trompé!» et que, pour récompense de son zèle, il reçut de +Beethoven furieux une semonce des plus vives. + +Aucune bizarrerie de cette nature ne se présente dans le reste de la +partition. La marche funèbre est tout un drame. On croit y trouver la +traduction des beaux vers de Virgile, sur le convoi du jeune Pallas: + + Multa que præterea Laurentis præmia pugnæ + Adgerat, et longo prædam jubet ordine duci. + Post bellator equus, positis insignibus, Æthon + It lacrymans, guttis que humectat grandibus ora. + +La fin surtout émeut profondément. Le thème de la marche reparaît, mais +par fragments coupés de silences et sans autre accompagnement que trois +coups _pizzicato_ de contre-basse; et quand ces lambeaux de la lugubre +mélodie, seuls, nus, brisés, effacés, sont tombés un à un jusque sur la +tonique, les instruments à vent poussent un cri, dernier adieu des +guerriers à leur compagnon d'armes, et tout l'orchestre s'éteint sur un +point d'orgue _pianissimo_. + +Le troisième morceau est intitulé _scherzo_, suivant l'usage. Le mot +italien signifie jeu, badinage. On ne voit pas trop, au premier coup +d'Å“il, comment un pareil genre de musique peut figurer dans cette +composition épique. Il faut l'entendre pour le concevoir. En effet, +c'est bien là le rhythme, le mouvement du _scherzo_; ce sont bien des +jeux, mais de véritables jeux funèbres, à chaque instant assombris par +des pensées de deuil, des jeux enfin comme ceux que les guerriers de +l'_Iliade_ célébraient autour des tombeaux de leurs chefs. + +Jusque dans les évolutions les plus capricieuses de son orchestre, +Beethoven a su conserver la couleur grave et sombre, la tristesse +profonde qui devaient naturellement dominer dans un tel sujet. Le finale +n'est qu'un développement de la même idée poétique. Un passage +d'instrumentation fort curieux se fait remarquer au début, et montre +tout l'effet qu'on peut tirer de l'opposition des timbres différents. +C'est un _si bémol_ frappé par les violons, et repris à l'instant par +les flûtes et les hautbois en manière d'écho. Bien que le son soit +répercuté sur le même degré de l'échelle, dans le même mouvement et avec +une force égale, il résulte cependant de ce dialogue une différence si +grande entre les mêmes notes, qu'on pourrait comparer la nuance qui les +distingue à celle qui sépare le _bleu_ du _violet_. De telles finesses +de tons étaient tout à fait inconnues avant Beethoven, c'est à lui que +nous les devons. + +Ce finale si varié est pourtant fait entièrement avec un thème fugué +fort simple, sur lequel l'auteur bâtit ensuite, outre mille ingénieux +détails, deux autres thèmes dont l'un est de la plus grande beauté. On +ne peut s'apercevoir, à la tournure de la mélodie, qu'elle a été pour +ainsi dire extraite d'une autre. Son expression au contraire est +beaucoup plus touchante, elle est incomparablement plus gracieuse que le +thème primitif, dont le caractère est plutôt celui d'une basse et qui en +tient fort bien lieu. Ce chant reparaît, un peu avant la fin, sur un +mouvement plus lent et avec une autre harmonie qui en redouble la +tristesse. Le héros coûte bien des pleurs. Après ces derniers regrets +donnés à sa mémoire, le poëte quitte l'élégie pour entonner avec +transport l'hymne de la gloire. Quoique un peu laconique, cette +péroraison est pleine d'éclat, elle couronne dignement le monument +musical. Beethoven a écrit des choses plus, saisissantes peut-être que +cette symphonie, plusieurs de ses autres compositions impressionnent +plus vivement le public, mais, il faut le reconnaître cependant, la +_Symphonie héroïque_ est tellement forte de pensée et d'exécution, le +style en est si nerveux, si constamment élevé, et la forme si poétique, +que son rang est égal à celui des plus hautes conceptions de son auteur. +Un sentiment de tristesse grave et pour ainsi dire antique me domine +toujours pendant l'exécution de cette symphonie; mais le public en +paraît médiocrement touché. Certes, il faut déplorer la misère de +l'artiste qui, brûlant d'un tel enthousiasme, n'a pu se faire assez bien +comprendre même d'un auditoire d'élite, pour l'élever jusqu'à la hauteur +de son inspiration. C'est d'autant plus triste que ce même auditoire, en +d'autres circonstances, s'échauffe, palpite et pleure avec lui; il se +prend d'une passion réelle et très-vive pour quelques-unes de ses +compositions également admirables, il est vrai, mais non plus belles que +celle-ci cependant; il apprécie à leur juste valeur l'_allegretto_ en +_la mineur_ de la septième symphonie, l'_allegretto scherzando_ de la +huitième, le finale de la cinquième, le _scherzo_ de la neuvième; il +paraît même fort ému de la marche funèbre de la symphonie dont il est +ici question (l'héroïque); mais quant au premier morceau, il est +impossible de se faire illusion, j'en ai fait la remarque depuis plus de +vingt ans, le public l'écoute presque de sang-froid; il y voit une +composition savante et d'une assez grande énergie; au delà ...., rien. Il +n'y a pas de philosophie qui tienne; on a beau se dire qu'il en fut +toujours ainsi en tous lieux et pour toutes les Å“uvres élevées de +l'esprit, que les causes de l'émotion poétique sont secrètes et +inappréciables, que le sentiment de certaines beautés dont quelques +individus sont doués, manque absolument chez les masses, qu'il est même +impossible qu'il en soit autrement..... Tout cela ne console pas, tout +cela ne calme pas l'indignation instinctive, involontaire, absurde, si +l'on veut, dont le cÅ“ur se remplit, à l'aspect d'une merveille +méconnue, d'une si noble composition, que la foule regarde sans voir, +écoute sans entendre, et laisse passer près d'elle sans presque +détourner la tête, comme s'il ne s'agissait que d'une chose médiocre ou +commune. Oh! c'est affreux de se dire, et cela avec une certitude +impitoyable: Ce que je trouve beau est _le beau_ pour moi, mais il ne le +sera peut-être pas pour mon meilleur ami; celui dont les sympathies sont +ordinairement les miennes sera affecté d'une tout autre manière; il se +peut que l'Å“uvre qui me transporte, qui me donne la fièvre, qui +m'arrache des larmes, le laisse froid, ou même lui déplaise, +l'impatiente... + +La plupart des grands poëtes ne sentent pas la musique ou ne goûtent que +les mélodies triviales et puériles; beaucoup de grands esprits, qui +croient l'aimer, ne se doutent même pas des émotions qu'elle fait +naître. Ce sont de tristes vérités, mais ce sont des vérités palpables, +évidentes, que l'entêtement de certains systèmes peut seul empêcher de +reconnaître. J'ai vu une chienne qui hurlait de plaisir en entendant la +tierce majeure tenue en double corde sur le violon, elle a fait des +petits sur qui la tierce, ni la quinte, ni la sixte, ni l'octave, ni +aucun accord consonnant ou dissonant, n'ont jamais produit la moindre +impression. Le public, de quelque manière qu'il soit composé, est +toujours, à l'égard des grandes conceptions musicales, comme cette +chienne et ses chiens. Il a certains nerfs qui vibrent à certaines +résonnances, mais cette organisation, tout incomplète qu'elle soit, +étant inégalement répartie et modifiée à l'infini, il s'ensuit qu'il y a +presque folie à compter sur tels moyens de l'art plutôt que sur tels +autres, pour agir sur lui; et que le compositeur n'a rien de mieux à +faire que d'obéir aveuglément à son sentiment propre, en se résignant +d'avance à toutes les chances du hasard. Je sors du Conservatoire avec +trois ou quatre dilettanti, un jour où l'on vient d'exécuter la +symphonie avec chÅ“urs. + +--Comment trouvez-vous cet ouvrage? me dit l'un d'eux. + +--Immense! magnifique! écrasant! + +--C'est singulier, je m'y suis cruellement ennuyé. Et vous? ajoute-t-il, +en s'adressant à un Italien... + +--Oh! moi, je trouve cela inintelligible, ou plutôt insupportable, il +n'y a pas de mélodie... Au reste, tenez, voici plusieurs journaux qui en +parlent, lisons: + +--La symphonie avec chÅ“urs de Beethoven représente le point culminant +de la musique moderne; l'art n'a rien produit encore qu'on puisse lui +comparer pour la noblesse du style, la grandeur du plan et le fini des +détails. + +(_Un autre journal._)--La symphonie avec chÅ“urs de Beethoven est une +monstruosité. + +(_Un autre._)--Cet ouvrage n'est pas absolument dépourvu d'idées, mais +elles sont mal disposées et ne forment qu'un ensemble incohérent et +dénué de charme. + +(_Un autre._)--La symphonie, avec chÅ“urs de Beethoven, contient +d'admirables passages, cependant on voit que les idées manquaient à +l'auteur, et que, son imagination épuisée ne le soutenant plus, il s'est +consumé en efforts souvent heureux pour suppléer à l'inspiration à force +d'art. Les quelques phrases qui s'y trouvent sont supérieurement +traitées et disposées dans un ordre parfaitement clair et logique. En +somme, c'est l'Å“uvre fort intéressante d'un _génie fatigué_. + +Où est la vérité? où est l'erreur? partout et nulle part. Chacun a +raison; ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour l'autre, par cela +seul que l'un a été ému et que l'autre est demeuré impassible, que le +premier a éprouvé une vive jouissance et le second une grande fatigue. +Que faire à cela?... rien..., mais c'est horrible; j'aimerais mieux être +fou et croire au beau absolu. + + +IV + +SYMPHONIE EN SI BÉMOL + +Ici Beethoven abandonne entièrement l'ode et l'élégie, pour retourner au +style moins élevé et moins sombre, mais non moins difficile, peut-être, +de la seconde symphonie. Le caractère de cette partition est +généralement vif, alerte, gai ou d'une douceur céleste. Si l'on en +excepte l'_adagio_ méditatif, qui lui sert d'introduction, le premier +morceau est presque entièrement consacré à la joie. Le motif en notes +détachées, par lequel débute l'_allegro_, n'est qu'un canevas sur lequel +l'auteur répand ensuite d'autres mélodies plus réelles, qui rendent +ainsi accessoire l'idée en apparence principale du commencement. + +Cet artifice, bien que fécond en résultats curieux et intéressants, +avait été déjà employé par Mozart et Haydn, avec un bonheur égal. Mais +on trouve dans la seconde partie du même allegro, une idée vraiment +neuve, dont les premières mesures captivent l'attention, et qui après +avoir entraîné l'esprit de l'auditeur dans ses développements +mystérieux, le frappe d'étonnement par sa conclusion inattendue. Voici +en quoi elle consiste: après un tutti assez vigoureux, les premiers +violons morcelant le premier thème, en forment un jeu dialogué +_pianissimo_ avec les seconds violons, qui vient aboutir sur des tenues +de l'accord de septième dominante du ton de _si naturel_; chacune de ces +tenues est coupée par deux mesures de silence, que remplit seul un léger +trémolo de timbales sur le _si bémol_, tierce majeure enharmonique du +_fa dièze_ fondamental. Après deux apparitions de cette nature, les +timbales se taisent pour laisser les instruments à cordes murmurer +doucement d'autres fragments du thème, et arriver, par une nouvelle +modulation enharmonique, sur l'accord de sixte et quarte de _si bémol_. +Les timbales rentrant alors sur le même son, qui, au lieu d'être une +note sensible comme la première fois, est une tonique véritable, +continuent le trémolo pendant une vingtaine de mesures. La force de +tonalité de ce _si bémol_, très-peu perceptible en commençant, devient +de plus en plus grande au fur et à mesure que le trémolo se prolonge; +puis les autres instruments, semant de petits traits inachevés leur +marche progressive, aboutissent avec le grondement continu de la timbale +à un _forte_ général où l'accord parfait de _si bémol_ s'établit enfin à +plein orchestre dans toute sa majesté. Cet étonnant crescendo est une +des choses les mieux inventées que nous connaissions en musique; on ne +lui trouverait guère de pendant que dans celui qui termine le célèbre +_scherzo_ de la symphonie en _ut mineur_. Encore ce dernier, malgré son +immense effet, est-il conçu sur une échelle moins vaste, partant du +_piano_ pour arriver à l'explosion finale, sans sortir du ton principal; +tandis que celui dont nous venons de décrire la marche, part du +_mezzo-forte_, va se perdre un instant dans un _pianissimo_ sous des +harmonies dont la couleur est constamment vague et indécise, puis +reparaît avec des accords d'une tonalité plus arrêtée, et n'éclate qu'au +moment où le nuage qui voilait cette modulation, est complétement +dissipé. On dirait d'un fleuve dont les eaux paisibles disparaissent +tout à coup, et ne sortent de leur lit souterrain que pour retomber avec +fracas en cascade écumante. + +Pour l'_adagio_, il échappe à l'analyse... C'est tellement pur de +formes, l'expression de la mélodie est si angélique et d'une si +irrésistible tendresse, que l'art prodigieux de la mise en Å“uvre +disparaît complétement. On est saisi, dès les premières mesures, d'une +émotion qui, à la fin devient accablante par son intensité; et ce n'est +que chez l'un des géants de la poésie, que nous pouvons trouver un point +de comparaison à cette page sublime du géant de la musique. Rien, en +effet, ne ressemble davantage à l'impression produite par cet _adagio_, +que celle qu'on éprouve à lire le touchant épisode de Francesca di +Rimini, dans la _Divina Comedia_, dont Virgile ne peut entendre le récit +_sans pleurer à sanglots_, et qui, au dernier vers, fait Dante _tomber, +comme tombe un corps mort_. Ce morceau semble avoir été soupiré par +l'archange Michel, un jour où, saisi d'un accès de mélancolie, il +contemplait les mondes, debout sur le seuil de l'empyrée. + +Le _scherzo_ consiste presque entièrement en phrases rhythmées à _deux_ +temps, forcées d'entrer dans les combinaisons de la mesure à _trois_. Ce +moyen, dont Beethoven a usé fréquemment, donne beaucoup de nerf au +style; les désinences mélodiques deviennent par là plus piquantes, plus +inattendues; et d'ailleurs, ces rhythmes à contre-temps ont en eux-mêmes +un charme très-réel, quoique difficile à expliquer. On éprouve du +plaisir à voir la mesure ainsi broyée se retrouver entière à la fin de +chaque période, et le sens du discours musical, quelque temps suspendu, +arriver cependant à une conclusion satisfaisante, à une solution +complète. La mélodie du _trio_, confiée aux instruments à vent, est +d'une délicieuse fraîcheur; le mouvement en est plus lent que celui du +reste du _scherzo_, et sa simplicité ressort plus élégante encore de +l'opposition des petites phrases que les violons jettent sur l'harmonie, +comme autant d'agaceries charmantes. Le finale, gai et sémillant, rentre +dans les formes rhythmiques ordinaires; il consiste en un cliquetis de +notes scintillantes, en un babillage continuel, entrecoupé cependant de +quelques accords rauques et sauvages, où les boutades colériques, que +nous avons eu déjà l'occasion de signaler chez l'auteur, se manifestent +encore. + + +V + +SYMPHONIE EN UT MINEUR + +La plus célèbre de toutes, sans contredit, est aussi la première, selon +nous, dans laquelle Beethoven ait donné carrière à sa vaste imagination, +sans prendre pour guide ou pour appui une pensée étrangère. Dans les +première, seconde et quatrième symphonies, il a plus ou moins agrandi +des formes déjà connues, en les poétisant de tout ce que sa vigoureuse +jeunesse pouvait y ajouter d'inspirations brillantes ou passionnées; +dans la troisième (l'héroïque), la forme tend à s'élargir, il est vrai, +et la pensée s'élève à une grande hauteur; mais on ne saurait y +méconnaître cependant l'influence d'un de ces poëtes divins auxquels, +dès longtemps, le grand artiste avait élevé un temple dans son cÅ“ur. +Beethoven, fidèle au précepte d'Horace: + + «Nocturnâ versate manu, versate diurnâ,» + +lisait habituellement Homère, et dans sa magnifique épopée musicale, +qu'on a dit à tort ou à raison inspirée par un héros moderne, les +souvenirs de l'antique _Iliade_ jouent un rôle admirablement beau, mais +non moins évident. + +La symphonie en _ut mineur_, au contraire, nous paraît émaner +directement et uniquement du génie de Beethoven; c'est sa pensée intime +qu'il y va développer; ses douleurs secrètes, ses colères concentrées, +ses rêveries pleines d'un accablement si triste, ses visions nocturnes, +ses élans d'enthousiasme en fourniront le sujet; et les formes de la +mélodie, de l'harmonie, du rhythme et de l'instrumentation s'y +montreront aussi essentiellement individuelles et neuves que douées de +puissance et de noblesse. + +Le premier morceau est consacré à la peinture des sentiments désordonnés +qui bouleversent une grande âme en proie au désespoir; non ce désespoir +concentré, calme, qui emprunte les apparences de la résignation; non pas +cette douleur sombre et muette de Roméo apprenant la mort de Juliette, +mais bien la fureur terrible d'Othello recevant de la bouche d'Iago les +calomnies empoisonnées qui le persuadent du crime de Desdémona. C'est +tantôt un délire frénétique qui éclate en cris effrayants; tantôt un +abattement excessif qui n'a que des accents de regret et se prend en +pitié lui-même. Écoutez ces hoquets de l'orchestre, ces accords +dialogués entre les instruments à vent et les instruments à cordes, qui +vont et viennent en s'affaiblissant toujours, comme la respiration +pénible d'un mourant, puis font place à une phrase pleine de violence, +où l'orchestre semble se relever, ranimé par un éclair de fureur; voyez +cette masse frémissante hésiter un instant et se précipiter ensuite tout +entière, divisée en deux unissons ardents comme deux ruisseaux de lave; +et dites si ce style passionné n'est pas en dehors et au-dessus de tout +ce qu'on avait produit auparavant en musique instrumentale. + +On trouve dans ce morceau un exemple frappant de l'effet produit par le +redoublement excessif des parties dans certaines circonstances, et de +l'aspect sauvage de l'accord de quarte sur la seconde note du ton, +autrement dit, du second renversement de l'accord de la dominante. On le +rencontre fréquemment sans préparation ni résolution, et une fois même +sans la note sensible et sur un point d'orgue, le _ré_ se trouvant au +grave dans tous les instruments à cordes, pendant que le sol dissonne +tout seul à l'aigu dans quelques parties d'instruments à vent. + +L'_adagio_ présente quelques rapports de caractère avec l'_allegretto_ +en _la mineur_ de la septième symphonie, et celui en _mi bémol_ de la +quatrième. Il tient également de la gravité mélancolique du premier, et +de la grâce touchante du second. Le thème proposé d'abord par les +violoncelles et les altos unis, avec un simple accompagnement de +contre-basses _pizzicato_, est suivi d'une phrase des instruments à +vent, qui revient constamment la même, et dans le même ton, d'un bout à +l'autre du morceau, quelles que soient les modifications subies +successivement par le premier thème. Cette persistance de la même phrase +à se représenter toujours dans sa simplicité si profondément triste, +produit peu à peu sur l'âme de l'auditeur une impression qu'on ne +saurait décrire, et qui est certainement la plus vive de cette nature +que nous ayons éprouvée. Parmi les effets harmoniques les plus osés de +cette élégie sublime nous citerons: 1º la tenue des flûtes et des +clarinettes à l'aigu, sur la dominante _mi bémol_, pendant que les +instruments à cordes s'agitent dans le grave en passant par l'accord de +sixte _ré bémol_, _fa_, _si bémol_, dont la tenue supérieure ne fait +point partie; 2º la phrase incidente exécutée par une flûte, un hautbois +et deux clarinettes, qui se meuvent en mouvement contraire, de manière à +produire de temps en temps des dissonances de seconde non préparées +entre le _sol_, note sensible, et le _fa_ sixte majeure de _la bémol_. +Ce troisième renversement de l'accord de _septième de sensible_ est +prohibé, tout comme la pédale haute que nous venons de citer, par la +plupart des théoriciens, et n'en produit pas moins un effet délicieux. +Il y a encore à la dernière rentrée du premier thème un _canon à +l'unisson à une mesure de distance_, entre les violons et les flûtes, +les clarinettes et les bassons, qui donnerait à la mélodie ainsi traitée +un nouvel intérêt, s'il était possible d'entendre l'imitation des +instruments à vent; malheureusement l'orchestre entier joue fort dans le +même moment et la rend presque insaisissable. + +Le _scherzo_ est une étrange composition dont les premières mesures, qui +n'ont rien de terrible cependant, causent cette émotion inexplicable +qu'on éprouve sous le regard magnétique de certains individus. Tout y +est mystérieux et sombre; les jeux d'instrumentation, d'un aspect plus +ou moins sinistre, semblent se rattacher à l'ordre d'idées qui créa la +fameuse scène du Bloksberg, dans le _Faust_ de Goethe. Les nuances du +_piano_ et du _mezzo forte_ y dominent. Le milieu (le trio) est occupé +par un trait de basses, exécuté de toute la force des archets, dont la +lourde rudesse fait trembler sur leurs pieds les pupitres de l'orchestre +et ressemble assez aux ébats d'un éléphant en gaieté..... Mais le +monstre s'éloigne, et le bruit de sa folle course se perd graduellement. +Le motif du _scherzo_ reparaît en _pizzicato_; le silence s'établit peu +à peu, on n'entend plus que quelques notes légèrement pincées par les +violons et les petits gloussements étranges que produisent les bassons +donnant le _la bémol_ aigu, froissé de très-près par le _sol_ octave du +son fondamental de l'accord de neuvième dominante mineure; puis, rompant +la cadence, les instruments à cordes prennent doucement avec l'archet +l'accord de _la bémol_ et s'endorment sur cette tenue. Les timbales +seules entretiennent le rhythme en frappant avec des baguettes couvertes +d'éponge de légers coups qui se dessinent sourdement sur la stagnation +générale du reste de l'orchestre. Ces notes de timbales sont des _ut_; +le ton du morceau est celui d'_ut mineur_; mais l'accord de _la bémol_, +longtemps soutenu par les autres instruments, semble introduire une +tonalité différente; de son côté le martellement isolé des timbales sur +l'_ut_ tend à conserver le sentiment du ton primitif. L'oreille +hésite... on ne sait où va aboutir ce mystère d'harmonie... quand les +sourdes pulsations des timbales augmentant peu à peu d'intensité +arrivent avec les violons qui ont repris part au mouvement et changé +l'harmonie, à l'accord de septième dominante, _sol_, _si_, _ré_, _fa_, +au milieu duquel les timbales roulent obstinément leur _ut tonique_; +tout l'orchestre, aidé des trombones qui n'ont point encore paru, éclate +alors dans le mode majeur sur un thème de marche triomphale, et le +finale commence. On sait l'effet de ce coup de foudre, il est inutile +d'en entretenir le lecteur. + +La critique a essayé pourtant d'atténuer le mérite de l'auteur en +affirmant qu'il n'avait employé qu'un procédé vulgaire, l'éclat du mode +majeur succédant avec pompe à l'obscurité d'un _pianissimo mineur_; que +le thème triomphal manquait d'originalité, et que l'intérêt allait en +diminuant jusqu'à la fin, au lieu de suivre la progression contraire. +Nous lui répondrons: a-t-il fallu moins de génie pour créer une Å“uvre +pareille, parce que le passage du _piano_ au _forte_, et celui du +_mineur_ au _majeur_, étaient des moyens déjà connus?... Combien +d'autres compositeurs n'ont-ils pas voulu mettre en jeu le même ressort; +et en quoi le résultat qu'ils ont obtenu se peut-il comparer au +gigantesque chant de victoire dans lequel l'âme du poëte musicien, libre +désormais des entraves et des souffrances terrestres, semble s'élancer +rayonnante vers les cieux?... Les quatre premières mesures du thème ne +sont pas, il est vrai, d'une grande originalité; mais les formes de la +fanfare sont naturellement bornées, et nous ne croyons pas qu'il soit +possible d'en trouver de nouvelles sans sortir tout à fait du caractère +simple, grandiose et pompeux qui lui est propre. Aussi Beethoven +n'a-t-il voulu pour le début de son finale qu'une entrée de fanfare, et +il retrouve bien vite dans tout le reste du morceau et même dans la +suite de la phrase principale, cette élévation et cette nouveauté de +style qui ne l'abandonnent jamais. Quant au reproche de n'avoir pas +augmenté l'intérêt jusqu'au dénoûment, voici ce qu'on pourrait dire: la +musique ne saurait, dans l'état où nous la connaissons du moins, +produire un effet plus violent que celui de cette transition du +_scherzo_ à la marche triomphale; il était donc impossible de +l'augmenter en avançant. + +Se soutenir à une pareille hauteur est déjà un prodigieux effort; malgré +l'ampleur des développements auxquels il s'est livré, Beethoven +cependant a pu le faire. Mais cette égalité même, entre le commencement +et la fin, suffit pour faire supposer une décroissance, à cause de la +secousse terrible que reçoivent au début les organes des auditeurs, et +qui, élevant à son plus violent paroxysme l'émotion nerveuse, la rend +d'autant plus difficile l'instant d'après. Dans une longue file de +colonnes de la même hauteur, une illusion d'optique fait paraître plus +petites les plus éloignées. Peut-être notre faible organisation +s'accommoderait-elle mieux d'une péroraison plus laconique semblable au: +_Notre général vous rappelle_, de Gluck; l'auditoire ainsi n'aurait pas +le temps de se refroidir, et la symphonie finirait avant que la fatigue +l'ait mis dans l'impossibilité d'avancer encore sur les pas de l'auteur. +Toutefois, cette observation ne porte, pour ainsi dire, que sur la mise +en scène de l'ouvrage, et n'empêche pas que ce finale ne soit en +lui-même d'une magnificence et d'une richesse auprès desquelles bien peu +de morceaux pourraient paraître sans en être écrasés. + + +VI + +SYMPHONIE PASTORALE + +Cet étonnant paysage semble avoir été composé par Poussin et dessiné par +Michel-Ange. L'auteur de _Fidelio_ et de la symphonie héroïque veut +peindre le calme de la campagne, les douces mÅ“urs des bergers. Mais +entendons-nous: il ne s'agit pas des bergers roses-verts et enrubanés de +M. de Florian, encore moins de ceux de M. Lebrun, auteur du _Rossignol_, +ou de ceux de J. J. Rousseau, auteur du _Devin du Village_. C'est de la +nature vraie qu'il s'agit ici. Il intitule son premier morceau: +_Sensations douces qu'inspire l'aspect d'un riant paysage_. Les pâtres +commencent à circuler dans les champs, avec leur allure nonchalante, +leurs pipeaux qu'on entend au loin et tout près; de ravissantes phrases +vous caressent délicieusement comme la brise parfumée du matin; des +vols ou plutôt des essaims d'oiseaux babillards passent en bruissant sur +votre tête, et de temps en temps l'atmosphère semble chargée de vapeurs; +de grands nuages viennent cacher le soleil, puis tout à coup ils se +dissipent et laissent tomber d'aplomb sur les champs et les bois des +torrents d'une éblouissante lumière. Voilà ce que je me représente en +entendant ce morceau, et je crois que, malgré le vague de l'expression +instrumentale, bien des auditeurs ont pu en être impressionnés de la +même manière. + +Plus loin est une _scène au bord de la rivière_. Contemplation....... +L'auteur a sans doute créé cet admirable _adagio_, couché dans l'herbe, +les yeux au ciel, l'oreille au vent, fasciné par mille et mille doux +reflets de sons et de lumière, regardant et écoutant à la fois les +petites vagues blanches, scintillantes du ruisseau, se brisant avec un +léger bruit sur les cailloux du rivage; c'est délicieux. Quelques +personnes reprochent vivement à Beethoven d'avoir, à la fin de +l'_adagio_, voulu faire entendre successivement et ensemble le chant de +trois oiseaux. Comme, à mon avis, le succès ou le non succès décident +pour l'ordinaire de la raison ou de l'absurdité de pareilles tentatives, +je dirai aux adversaires de celle-ci que leur critique me paraît juste +quant au rossignol dont le chant n'est guère mieux imité ici que dans le +fameux solo de flûte de M. Lebrun; par la raison toute simple que le +rossignol, ne faisant entendre que des sons inappréciables ou variables, +ne peut être imité par des instruments à sons fixes dans un diapason +arrêté; mais il me semble qu'il n'en est pas ainsi pour la caille et le +coucou, dont le cri ne formant que deux notes pour l'un, et une seule +note pour l'autre, notes justes et fixes, ont par cela seul permis une +imitation exacte et complète. + +A présent, si l'on reproche au musicien, comme une puérilité, d'avoir +fait entendre exactement le chant des oiseaux, dans une scène où toutes +les voix calmes du ciel, de la terre et des eaux doivent naturellement +trouver place, je répondrai que la même objection peut lui être +adressée, quand, dans un orage, il imite aussi exactement les vents, les +éclats de la foudre, le mugissement des troupeaux. Et Dieu sait +cependant s'il est jamais entré dans la tête d'un critique de blâmer +l'orage de la symphonie pastorale! Continuons: le poëte nous amène à +présent au milieu d'une _réunion joyeuse de paysans_. On danse, on rit, +avec modération d'abord; la musette fait entendre un gai refrain, +accompagné d'un basson qui ne sait faire que deux notes. Beethoven a +sans doute voulu caractériser par là quelque bon vieux paysan allemand, +monté sur un tonneau, armé d'un mauvais instrument délabré, dont il tire +à peine les deux sons principaux du ton de _fa_, la dominante et la +tonique. Chaque fois que le hautbois entonne son chant de musette naïf +et gai comme une jeune fille endimanchée, le vieux basson vient souffler +ses deux notes; la phrase mélodique module-t-elle, le basson se tait, +compte ses pauses tranquillement, jusqu'à ce que la rentrée dans le ton +primitif lui permette de replacer son imperturbable _fa_, _ut_, _fa_. +Cet effet, d'un grotesque excellent, échappe presque complétement à +l'attention du public. La danse s'anime, devient folle, bruyante. Le +rhythme change; un air grossier à deux temps annonce l'arrivée des +montagnards aux lourds sabots; le premier morceau à trois temps +recommence plus animé que jamais: tout se mêle, s'entraîne; les cheveux +des femmes commencent à voler sur leurs épaules; les montagnards ont +apporté leur joie bruyante et avinée; on frappe dans les mains; on crie, +on court, on se précipite; c'est une fureur, une rage... Quand un coup +de tonnerre lointain vient jeter l'épouvante au milieu du bal champêtre +et mettre en fuite les danseurs. + +_Orage, éclairs._ Je désespère de pouvoir donner une idée de ce +prodigieux morceau; il faut l'entendre pour concevoir jusqu'à quel degré +de vérité et de sublime peut atteindre la musique pittoresque entre les +mains d'un homme comme Beethoven. Écoutez, écoutez ces rafales de vent +chargées de pluie, ces sourds grondements des basses, le sifflement aigu +des petites flûtes qui nous annoncent une horrible tempête sur le point +d'éclater; l'ouragan s'approche, grossit; un immense trait chromatique, +parti des hauteurs de l'instrumentation, vient fouiller jusqu'aux +dernières profondeurs de l'orchestre, y accroche les basses, les +entraîne avec lui et remonte en frémissant comme un tourbillon qui +renverse tout sur son passage. Alors les trombones éclatent, le tonnerre +des timbales redouble de violence; ce n'est plus de la pluie, du vent, +c'est un cataclysme épouvantable, le déluge universel, la fin du monde. +En vérité, cela donne des vertiges, et bien des gens, en entendant cet +orage, ne savent trop si l'émotion qu'ils ressentent est plaisir ou +douleur. La symphonie est terminée par l'_action de grâces des paysans +après le retour du beau temps_. Tout alors redevient riant, les pâtres +reparaissent, se répondent sur la montagne en rappelant leurs troupeaux +dispersés; le ciel est serein; les torrents s'écoulent peu à peu; le +calme renaît, et, avec lui, renaissent les chants agrestes dont la douce +mélodie repose l'âme ébranlée et consternée par l'horreur magnifique du +tableau précédent. + +Après cela, faudra-t-il absolument parler des étrangetés de style qu'on +rencontre dans cette Å“uvre gigantesque; de ces groupes de cinq notes de +violoncelles, opposés à des traits de quatre notes dans les +contre-basses, qui se froissent sans pouvoir se fondre dans un unisson +réel? Faudra-t-il signaler cet appel des cors, arpégeant l'accord d'_ut_ +pendant que les instruments à cordes tiennent celui de _fa_?... En +vérité, j'en suis incapable. Pour un travail de cette nature, il faut +raisonner froidement, et le moyen de se garantir de l'ivresse quand +l'esprit est préoccupé d'un pareil sujet!... Loin de là , on voudrait +dormir, dormir des mois entiers pour habiter en rêve la sphère inconnue +que le génie nous a fait un instant entrevoir. Que par malheur, après un +tel concert, on soit obligé d'assister à quelque opéra-comique, à +quelque soirée avec cavatines à la mode et _concerto_ de flûte, on aura +l'air stupide; quelqu'un vous demandera: + +--Comment trouvez-vous ce duo italien? + +On répondra d'un air grave: + +--Fort beau. + +--Et ces variations de clarinette? + +--Superbes. + +--Et ce finale du nouvel opéra? + +--Admirable. + +Et quelque artiste distingué qui aura entendu vos réponses sans +connaître la cause de votre préoccupation dira en vous montrant: «Quel +est donc cet imbécile?» + + * * * * * + +Comme les poëmes antiques, si beaux, si admirés qu'ils soient, pâlissent +à côté de cette merveille de la musique moderne! Théocrite et Virgile +furent de grands chanteurs paysagistes; c'est une suave musique que de +tels vers: + + «Tu quoque, magna Pales, et te, memorande, canemus + Pastor ab amphryso; vos Sylvæ amnes que Lycæi.» + +surtout s'ils ne sont pas récités par des barbares tels que nous autres +Français, qui prononçons le latin de façon à le faire prendre pour de +l'auvergnat..... + +Mais le poëme de Beethoven!... ces longues périodes si colorées!... ces +images parlantes!... ces parfums!... cette lumière!... ce silence +éloquent!... ces vastes horizons!... ces retraites enchantées dans les +bois!... ces moissons d'or!... ces nuées roses, taches errantes du +ciel!... cette plaine immense sommeillant sous les rayons de midi!... +L'homme est absent!... la nature seule se dévoile et s'admire... Et ce +repos profond de tout ce qui vit! Et cette vie délicieuse de tout ce qui +repose!... Le ruisseau enfant qui court en gazouillant vers le +fleuve!... le fleuve père des eaux, qui, dans un majestueux silence, +descend vers la grande mer!... Puis l'homme intervient, l'homme des +champs, robuste, religieux... ses joyeux ébats interrompus par +l'orage... ses terreurs... son hymne de reconnaissance... + +Voilez-vous la face, pauvres grands poëtes anciens, pauvres immortels; +votre langage conventionnel, si pur, si harmonieux, ne saurait lutter +contre l'art des sons. Vous êtes de glorieux vaincus, mais des vaincus! +Vous n'avez pas connu ce que nous nommons aujourd'hui la mélodie, +l'harmonie, les associations de timbres divers, le coloris instrumental, +les modulations, les savants conflits de sons ennemis qui se combattent +d'abord pour s'embrasser ensuite, nos surprises de l'oreille, nos +accents étranges qui font retentir les profondeurs de l'âme les plus +inexplorées. Les bégayements de l'art puéril que vous nommiez la musique +ne pouvaient vous en donner une idée; vous seuls étiez pour les esprits +cultivés les grands mélodistes, les harmonistes, les maîtres du rhythme +et de l'expression. Mais ces mots, dans vos langues, avaient un sens +fort différent de celui que nous leur donnons aujourd'hui. L'art des +sons proprement dit, indépendant de tout, est né d'hier; il est à peine +adulte, il a vingt ans. Il est beau, il est tout-puissant; c'est +l'Apollon Pythien des modernes. Nous lui devons un monde de sentiments +et de sensations qui vous resta fermé. Oui, grands poëtes adorés, vous +êtes vaincus: _Inclyti sed victi_. + + * * * * * + + +VII + +SYMPHONIE EN LA + +La septième symphonie est célèbre par son _allegretto_[4]. Ce n'est pas +que les trois autres parties soient moins dignes d'admiration; loin de +là . Mais le public ne jugeant d'ordinaire que par l'effet produit, et ne +mesurant cet effet que sur le bruit des applaudissements, il s'ensuit +que le morceau le plus applaudi passe toujours pour le plus beau (bien +qu'il y ait des beautés d'un prix infini qui ne sont pas de nature à +exciter de bruyants suffrages); ensuite, pour rehausser davantage +l'objet de cette prédilection, on lui sacrifie tout le reste. Tel est, +en France du moins, l'usage invariable. C'est pourquoi, en parlant de +Beethoven, on dit l'_Orage_ de la symphonie pastorale, le _finale_ de la +symphonie en _ut mineur_, l'_andante_ de la symphonie en _la_, etc., +etc. + +Il ne paraît pas prouvé que cette dernière ait été composée +postérieurement à la Pastorale et à l'Héroïque, plusieurs personnes +pensent au contraire qu'elle les a précédées de quelque temps. Le numéro +d'ordre qui la désigne comme la septième ne serait en conséquence, si +cette opinion est fondée, que celui de sa publication. + +Le premier morceau s'ouvre par une large et pompeuse introduction où la +mélodie, les modulations, les dessins d'orchestre, se disputent +successivement l'intérêt, et qui commence par un de ces effets +d'instrumentation dont Beethoven est incontestablement le créateur. La +masse entière frappe un accord fort et sec, laissant à découvert, +pendant le silence qui lui succède, un hautbois, dont l'entrée, cachée +par l'attaque de l'orchestre, n'a pu être aperçue, et qui développe seul +en sons tenus la mélodie. On ne saurait débuter d'une façon plus +originale. A la fin de l'introduction, la note _mi_ dominante de _la_, +ramenée après plusieurs excursions dans les tons voisins, devient le +sujet d'un jeu de timbres entre les violons et les flûtes, analogue à +celui qu'on trouve dans les premières mesures du finale de la symphonie +héroïque. Le _mi_ va et vient, sans accompagnement, pendant six mesures, +changeant d'aspect chaque fois qu'il passe des instruments à cordes aux +instruments à vent; gardé définitivement par la flûte et le hautbois, il +sert à lier l'introduction à l'_allegro_, et devient la première note +du thème principal, dont il dessine peu à peu la forme rhythmique. J'ai +entendu ridiculiser ce thème à cause de son agreste naïveté. +Probablement le reproche de manquer de noblesse ne lui eût point été +adressé, si l'auteur avait, comme dans sa pastorale, inscrit en grosses +lettres, en tête de son _allegro_: _Ronde de Paysans_. On voit par là +que, s'il est des auditeurs qui n'aiment point à être prévenus du sujet +traité par le musicien, il en est d'autres, au contraire, fort disposés +à mal accueillir toute idée qui se présente avec quelque étrangeté dans +son costume, quand on ne leur donne pas d'avance la raison de cette +anomalie. Faute de pouvoir se décider entre deux opinions aussi +divergentes, il est probable que l'artiste, en pareille occasion, n'a +rien de mieux à faire que de s'en tenir à son sentiment propre, sans +courir follement après la chimère du suffrage universel. + +La phrase dont il s'agit est d'un rhythme extrêmement marqué, qui, +passant ensuite dans l'harmonie, se reproduit sous une multitude +d'aspects, sans arrêter un instant sa marche cadencée jusqu'à la fin. +L'emploi d'une formule rhythmique obstinée n'a jamais été tenté avec +autant de bonheur; et cet _allegro_, dont les développements +considérables roulent constamment sur la même idée, est traité avec une +si incroyable sagacité; les variations de la tonalité y sont si +fréquentes, si ingénieuses; les accords y forment des groupes et des +enchaînements si nouveaux, que le morceau finit avant que l'attention et +l'émotion chaleureuse qu'il excite chez l'auditeur aient rien perdu de +leur extrême vivacité. + +L'effet harmonique le plus hautement blâmé par les partisans de la +discipline scolastique, et le plus heureux en même temps, est celui de +la résolution de la dissonance dans l'accord de sixte et quinte sur la +sous-dominante du ton de _mi naturel_. Cette dissonance de seconde +placée dans l'aigu sur un tremolo très-fort, entre les premiers et les +seconds violons, se résout d'une manière tout à fait nouvelle: on +pouvait faire rester le _mi_ et monter le _fa dièse_ sur le _sol_, ou +bien garder le _fa_ en faisant descendre le _mi_ sur le _ré_; Beethoven +ne fait ni l'un ni l'autre; sans changer de basse, il réunit les deux +parties dissonantes dans une octave sur le _fa naturel_, en faisant +descendre le _fa dièze_ d'un demi-ton, et le _mi_ d'une septième +majeure; l'accord, de quinte et sixte majeure qu'il était, devenant +ainsi sixte mineure, sans la quinte qui s'est perdue sur le _fa +naturel_. Le brusque passage du forte au piano, au moment précis de +cette singulière transformation de l'harmonie, lui donne encore une +physionomie plus tranchée et en double la grâce. N'oublions pas, avant +de passer au morceau suivant, de parler du crescendo curieux au moyen +duquel Beethoven ramène son rhythme favori un instant abandonné: il est +produit par une phrase de deux mesures (_ré_, _ut dièse_, _si dièse_, +_si dièse_, _ut dièse_) dans le ton de _la majeur_, répétée onze fois de +suite au grave par les basses et altos, pendant que les instruments à +vent tiennent le _mi_, en haut, en bas et dans le milieu, en quadruple +octave, et que les violons sonnent comme un carillon les trois notes +_mi_, _la_, _mi_, _ut_, répercutées de plus en plus vite, et combinées +de manière à présenter toujours la dominante, quand les basses attaquent +le _ré_ ou le _si dièse_ et la tonique ou sa tierce pendant qu'elles +font entendre l'_ut_. C'est absolument nouveau, et aucun imitateur, je +crois, n'a encore essayé fort heureusement de gaspiller cette belle +invention. + +Le rhythme, un rhythme simple comme celui du premier morceau, mais d'une +forme différente, est encore la cause principale de l'incroyable effet +produit par l'_allegretto_. Il consiste uniquement dans un _dactyle_ +suivi d'un _spondée_, frappés sans relâche, tantôt dans trois parties, +tantôt dans une seule, puis dans toutes ensemble; quelquefois servant +d'accompagnement, souvent concentrant l'attention sur eux seuls, ou +fournissant le premier thème d'une petite fugue épisodique à deux sujets +dans les instruments à cordes. Ils se montrent d'abord dans les cordes +graves des altos, des violoncelles et des contre-basses, nuancés d'un +_piano_ simple, pour être répétés bientôt après dans un _pianissimo_ +plein de mélancolie et de mystère; de là ils passent aux seconds +violons, pendant que les violoncelles chantent une sorte de lamentation +dans le mode mineur; la phrase rhythmique s'élevant toujours d'octave en +octave, arrive aux premiers violons, qui, par un crescendo, la +transmettent aux instruments à vent dans le haut de l'orchestre, où elle +éclate alors dans toute sa force. Là -dessus la mélodieuse plainte, émise +avec plus d'énergie, prend le caractère d'un gémissement convulsif; des +rhythmes inconciliables s'agitent péniblement les uns contre les autres; +ce sont des pleurs, des sanglots, des supplications; c'est l'expression +d'une douleur sans bornes, d'une souffrance dévorante... Mais une lueur +d'espoir vient de naître: à ces accents déchirants succède une vaporeuse +mélodie, pure, simple, douce, triste et résignée _comme la patience +souriant à la douleur_. Les basses seules continuent leur inexorable +rhythme sous cet arc-en-ciel mélodieux; c'est, pour emprunter encore une +citation à la poésie anglaise, + + «One fatal remembrance, one sorrow, that throws + Its black shade alike o'er our joys and our woes.» + +Après quelques alternatives semblables d'angoisse et de résignation, +l'orchestre, comme fatigué d'une si pénible lutte, ne fait plus entendre +que des débris de la phrase principale; il s'éteint affaissé. Les flûtes +et les hautbois reprennent le thème d'une voix mourante, mais la force +leur manque pour l'achever; ce sont les violons qui la terminent par +quelques notes de _pizzicato_ à peine perceptibles; après quoi, se +ranimant tout à coup comme la flamme d'une lampe qui va s'éteindre, les +instruments à vent exhalent un profond soupir sur une harmonie indécise +et... _le reste est silence_. Cette exclamation plaintive, par laquelle +l'_andante_ commence et finit, est produite par un accord (celui de +_sixte et quarte_) qui tend toujours à se résoudre sur un autre, et +dont le sens harmonique incomplet est le seul qui pût permettre de +finir, en laissant l'auditeur dans le vague et en augmentant +l'impression de tristesse rêveuse où tout ce qui précède a dû +nécessairement le plonger.--Le motif du scherzo est modulé d'une façon +très-neuve. Il est en _fa majeur_ et, au lieu de se terminer, à la fin +de la première reprise: en _ut_, en _si bémol_, en _ré mineur_, en _la +mineur_, en _la bémol_, ou en _ré bémol_, comme la plupart des morceaux +de ce genre, c'est au ton de la tierce supérieure, c'est à _la naturel +majeur_ que la modulation aboutit. Le _scherzo_ de la symphonie +pastorale, en _fa_ comme celui-ci, module à la tierce inférieure, en _ré +majeur_. Il y a quelque ressemblance dans la couleur de ces +enchaînements de tons; mais l'on peut remarquer encore d'autres +affinités entre les deux ouvrages. Le trio de celui-ci (_presto meno +assaï_), où les violons tiennent presque continuellement la dominante, +pendant que les hautbois et les clarinettes exécutent une riante mélodie +champêtre au-dessous, est tout à fait dans le sentiment du paysage et de +l'idylle. On y trouve encore une nouvelle forme de _crescendo_, dessinée +au grave par un second cor, qui murmure les deux notes _la_, _sol +dièse_, dans un rhythme binaire, bien que la mesure soit à trois temps, +et en accentuant le _sol dièse_, quoique le _la_ soit la note réelle. Le +public paraît toujours frappé d'étonnement à l'audition de ce passage. + +Le finale est au moins aussi riche que les morceaux précédents en +nouvelles combinaisons, en modulations piquantes, en caprices charmants. +Le thème offre quelques rapports avec celui de l'ouverture d'_Armide_, +mais c'est dans l'arrangement des premières notes seulement, et pour +l'Å“il plutôt que pour l'oreille; car à l'exécution rien de plus +dissemblable que ces deux idées. On apprécierait mieux la fraîcheur et +la coquetterie de la phrase de Beethoven, bien différentes de l'élan +chevaleresque du thème de Gluck, si les accords frappés à l'aigu par les +instruments à vent dominaient moins les premiers violons chantant dans +le médium, pendant que les seconds violons et les altos accompagnent la +mélodie en dessous par un trémolo en double corde. Beethoven a tiré des +effets aussi gracieux qu'imprévus, dans tout le cours de ce final, de la +transition subite du ton d'_ut dièse mineur_ à celui de _ré majeur_. +L'une de ses plus heureuses hardiesses harmoniques est, sans contredit, +la grande pédale sur la dominante _mi_, brodée par un _ré dièze_ d'une +valeur égale à celle de la bonne note. L'accord de septième se trouve +amené quelquefois au-dessus, de manière à ce que le _ré naturel_ des +parties supérieures tombe précisément sur le _ré dièse_ des basses; on +peut croire qu'il en résultera une horrible discordance, ou tout au +moins un défaut de clarté dans l'harmonie; il n'en est pas ainsi +cependant, la force tonale de cette dominante est telle, que le _ré +dièze_ ne l'altère en aucune façon, et qu'on entend bourdonner le _mi_ +exclusivement. Beethoven ne faisait pas de musique _pour les yeux_. La +coda, amenée par cette pédale menaçante, est d'un éclat extraordinaire, +et bien digne de terminer un pareil chef-d'Å“uvre d'habileté technique, +de goût, de fantaisie, de savoir et d'inspiration. + + +VIII + +SYMPHONIE EN FA + +Celle-ci est en _fa_ comme la pastorale, mais conçue dans des +proportions moins vastes que les symphonies précédentes. Pourtant si +elle ne dépasse guère, quant à l'ampleur des formes, la première +symphonie (en _ut majeur_), elle lui est au moins de beaucoup supérieure +sous le triple rapport de l'instrumentation, du rhythme et du style +mélodique. + +Le premier morceau contient deux thèmes, l'un et l'autre d'un caractère +doux et calme. Le second, le plus remarquable selon nous, semble éviter +toujours la cadence parfaite, en modulant d'abord d'une façon tout à +fait inattendue (la phrase commence en _ré majeur_ et se termine en _ut +majeur_), et en se perdant ensuite, sans conclure sur l'accord de +septième diminuée de la sous-dominante. + +On dirait, à entendre ce caprice mélodique, que l'auteur, disposé aux +douces émotions, en est détourné tout à coup par une idée triste qui +vient interrompre son chant joyeux. + +L'_andante scherzando_ est une de ces productions auxquelles on ne peut +trouver ni modèle ni pendant: cela tombe du ciel tout entier dans la +pensée de l'artiste; il l'écrit tout d'un trait, et nous nous ébahissons +à l'entendre. Les instruments à vent jouent ici le rôle opposé de celui +qu'ils remplissent ordinairement: ils accompagnent d'accords plaqués, +frappés huit fois _pianissimo_ dans chaque mesure, le léger dialogue _a +punta d'arco_ des violons et des basses. C'est doux, ingénu et d'une +indolence toute gracieuse, comme la chanson de deux enfants cueillant +des fleurs dans une prairie par une belle matinée de printemps. La +phrase principale se compose de deux membres, de trois mesures chacun, +dont la disposition symétrique se trouve dérangée par le silence qui +succède à la réponse des basses; le premier membre finit ainsi sur le +temps faible, et le second sur le temps fort. Les répercussions +harmoniques des hautbois, des clarinettes, des cors et des bassons, +intéressent si fort, que l'auditeur ne prend pas garde, en les écoutant, +au défaut de symétrie produit dans le chant des instruments à cordes par +la mesure de silence surajoutée. + +Cette mesure elle-même n'existe évidemment que pour laisser plus +longtemps à découvert le délicieux accord sur lequel va voltiger la +fraîche mélodie. On voit encore, par cet exemple, que la loi de la +carrure peut être quelquefois enfreinte avec bonheur. Croirait-on que +cette ravissante idylle finit par celui de tous les lieux communs pour +lequel Beethoven avait le plus d'aversion: par la cadence italienne? Au +moment où la conversation instrumentale des deux petits orchestres, à +vent et à cordes, attache le plus, l'auteur, comme s'il eût été +subitement obligé de finir, fait se succéder en _tremolo_, dans les +violons, les quatre notes, _sol_, _fa_, _la_, _si bémol_ (sixte, +dominante, sensible et tonique), les répète plusieurs fois +précipitamment, ni plus ni moins que les Italiens quand ils chantent +_Felicità _, et s'arrête court. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette +boutade. + +Un menuet avec la coupe et le mouvement des menuets d'Haydn remplace ici +le _scherzo_ à trois temps brefs que Beethoven inventa, et dont il a +fait dans toutes ses autres compositions symphoniques un emploi si +ingénieux et si piquant. A vrai dire, ce morceau est assez ordinaire, la +vétusté de la forme semble avoir étouffé la pensée. Le finale, au +contraire, étincelle de verve, les idées en sont brillantes, neuves et +développées avec luxe. On y trouve des progressions diatoniques à deux +parties en mouvement contraire, au moyen desquelles l'auteur obtient un +crescendo d'une immense étendue et d'un grand effet pour sa péroraison. +L'harmonie renferme seulement quelques duretés produites par des notes +de passage, dont la résolution sur la bonne note n'est pas assez +prompte, et qui s'arrêtent même quelquefois sur un silence. + +En violentant un peu la lettre de la théorie, il est facile d'expliquer +ces discordances passagères; mais, à l'exécution, l'oreille en souffre +toujours plus ou moins. Au contraire, la pédale haute des flûtes et des +hautbois sur le _fa_, pendant que les timbales accordées en octave +martellent cette même note en dessous, à la rentrée du thème, les +violons faisant entendre les notes _ut_, _sol_, _si bémol_ de l'accord +de septième dominante, précédées de la tierce _fa_, _la_, fragment de +l'accord de tonique, cette note tenue à l'aigu, dis-je, non autorisée +par la théorie, puisqu'elle n'entre pas toujours dans l'harmonie, ne +choque point du tout; loin de là , grâce à l'adroite disposition des +instruments et au caractère propre de la phrase, le résultat de cette +agrégation de sons est excellent et d'une douceur remarquable. Nous ne +pouvons nous dispenser de citer, avant de finir, un effet d'orchestre, +celui de tous, peut-être, qui surprend le plus l'auditeur à l'exécution +de ce final: c'est la note _ut dièse_ attaquée très-fort par toute la +masse instrumentale, à l'unisson et à l'octave, après un _diminuendo_ +qui est venu s'éteindre sur le ton d'_ut naturel_. Ce rugissement est +immédiatement suivi, les deux premières fois, du retour du thème en +_fa_; et l'on comprend alors que l'_ut dièze_ n'était qu'un _ré bémol_ +enharmonique, sixième note altérée du ton principal. La troisième +apparition de cette étrange rentrée est d'un tout autre aspect; +l'orchestre, après avoir modulé en _ut_, comme précédemment, frappe un +véritable _ré bémol_ suivi d'un fragment du thème en _ré bémol_, puis un +véritable _ut dièse_, auquel succède une autre parcelle du thème en _ut +dièze mineur_; reprenant enfin ce même _ut dièze_, et le répétant trois +fois avec un redoublement de force, le thème rentre tout entier en _fa +dièse mineur_. Le son qui avait figuré au commencement comme une _sixte +mineure_ devient donc successivement, la dernière fois, _tonique majeure +bémolisée_, _tonique mineure diésée_, et enfin _dominante_. + +C'est fort curieux. + + +IX + +SYMPHONIE AVEC CHÅ’URS + +Analyser une pareille composition est une tâche difficile et dangereuse +que nous avons longtemps hésité à entreprendre, une tentative téméraire +dont l'excuse ne peut être que dans nos efforts persévérants pour nous +mettre au point de vue de l'auteur, pour pénétrer le sens intime de son +Å“uvre, pour en éprouver l'effet, et pour étudier les impressions +qu'elle a produites jusqu'ici sur certaines organisations +exceptionnelles et sur le public. Parmi les jugements divers qu'on a +portés sur cette partition, il n'y en a peut-être pas deux dont l'énoncé +soit identique. Certains critiques la regardent comme une _monstrueuse +folie_; d'autres n'y voient que les _dernières lueurs d'un génie +expirant_; quelques-uns, plus prudents, déclarent n'y rien comprendre +quant à présent, mais ne désespèrent pas de l'apprécier, au moins +approximativement, plus tard; la plupart des artistes la considèrent +comme une conception extraordinaire dont quelques parties néanmoins +demeurent encore inexpliquées ou sans but apparent. Un petit nombre de +musiciens naturellement portés à examiner avec soin tout ce qui tend à +agrandir le domaine de l'art, et qui ont mûrement réfléchi sur le plan +général de la symphonie avec chÅ“urs après l'avoir lue et écoutée +attentivement à plusieurs reprises, affirment que cet ouvrage leur +paraît être la plus magnifique expression du génie de Beethoven: cette +opinion, nous croyons l'avoir dit dans une des pages précédentes, est +celle que nous partageons. + +Sans chercher ce que le compositeur a pu vouloir exprimer d'idées à lui +personnelles dans ce vaste poëme musical, étude pour laquelle le champ +des conjectures est ouvert à chacun, voyons si la nouveauté de la forme +ne serait pas ici justifiée par une intention indépendante de toute +pensée philosophique ou religieuse, également raisonnable et belle pour +le chrétien fervent, comme pour le panthéiste et pour l'athée, par une +intention, enfin, purement musicale et poétique. + +Beethoven avait écrit déjà huit symphonies avant celle-ci. Pour aller au +delà du point où il était alors parvenu à l'aide des seules ressources +de l'instrumentation, quels moyens lui restaient? l'adjonction des voix +aux instruments. Mais pour observer la loi du crescendo, et mettre en +relief dans l'Å“uvre même la puissance de l'auxiliaire qu'il voulait +donner à l'orchestre, n'était-il pas nécessaire de laisser encore les +instruments figurer seuls sur le premier plan du tableau qu'il se +proposait de dérouler?... Une fois cette donnée admise, on conçoit fort +bien qu'il ait été amené à chercher une musique mixte qui pût servir de +liaison aux deux grandes divisions de la symphonie; le récitatif +instrumental fut le pont qu'il osa jeter entre le chÅ“ur et l'orchestre, +et sur lequel les instruments passèrent pour aller se joindre aux voix. +Le passage établi, l'auteur dut vouloir motiver, en l'annonçant, la +fusion qui allait s'opérer, et c'est alors que, parlant lui-même par la +voix d'un coryphée, il s'écria, en employant les notes du récitatif +instrumental qu'il venait de faire entendre: _Amis! plus de pareils +accords, mais commençons des chants plus agréables et plus remplis de +joie!_ Voilà donc, pour ainsi dire, le traité d'alliance conclu entre le +chÅ“ur et l'orchestre; la même phrase de récitatif, prononcée par l'un +et par l'autre, semble être la formule du serment. Libre au musicien +ensuite de choisir le texte de sa composition chorale: c'est à Schiller +que Beethoven va le demander; il s'empare de l'_Ode à la Joie_, la +colore de mille nuances que la poésie toute seule n'eût jamais pu rendre +sensibles, et s'avance en augmentant jusqu'à la fin de pompe, de +grandeur et d'éclat. + +Telle est peut-être la raison, plus ou moins plausible, de l'ordonnance +générale de cette immense composition, dont nous allons maintenant +étudier en détail toutes les parties. + +Le premier morceau, empreint d'une sombre majesté, ne ressemble à aucun +de ceux que Beethoven écrivit antérieurement. L'harmonie en est d'une +hardiesse quelquefois excessive: les dessins les plus originaux, les +traits les plus expressifs, se pressent, se croisent, s'entrelacent en +tout sens, mais sans produire ni obscurité, ni encombrement; il n'en +résulte, au contraire, qu'un effet parfaitement clair, et les voix +multiples de l'orchestre qui se plaignent ou menacent, chacune à sa +manière et dans son style spécial, semblent n'en former qu'une seule; +si grande est la force du sentiment qui les anime. + +Cet _allegro maestoso_, écrit en _ré_ mineur, commence cependant sur +l'accord de _la_, sans la tierce, c'est-à -dire sur une tenue des notes +_la_, _mi_, disposées en quinte, arpégées en dessus et en dessous par +les premiers violons, les altos et les contre-basses, de manière à ce +que l'auditeur ignore s'il entend l'accord de _la_ mineur, celui de _la_ +majeur, ou celui de la dominante de _ré_. Cette longue indécision de la +tonalité donne beaucoup de force et un grand caractère à l'entrée du +_tutti_ sur l'accord de _ré mineur_. La péroraison contient des accents +dont l'âme s'émeut tout entière; il est difficile de rien entendre de +plus profondément tragique que ce chant des instruments à vent sous +lequel une phrase chromatique en _tremolo_ des instruments à cordes +s'enfle et s'élève peu à peu, en grondant comme la mer aux approches de +l'orage. C'est là une magnifique inspiration. + +Nous aurons plus d'une occasion de faire remarquer dans cet ouvrage des +agrégations de notes auxquelles il est vraiment impossible de donner le +nom d'accords; et nous devrons reconnaître que la raison de ces +anomalies nous échappe complétement. Ainsi, à la page 17 de l'admirable +morceau dont nous venons de parler, ou trouve un dessin mélodique de +clarinettes et de bassons, accompagné de la façon suivante dans le ton +d'_ut mineur_: la basse frappe d'abord le _fa dièse_ portant _septième +diminuée_, puis _la bémol_ portant _tierce_, _quarte_ et _sixte +augmentée_, et enfin _sol_, au-dessus duquel les flûtes et les hautbois +frappent les notes _mi bémol_, _sol_, _ut_, qui donneraient un accord de +_sixte et quarte_, résolution excellente de l'accord précédent, si les +seconds violons et les altos ne venaient ajouter à l'harmonie les deux +sons _fa naturel_ et _la bémol_, qui la dénaturent et produisent une +confusion fort désagréable et heureusement fort courte. Ce passage est +peu chargé d'instrumentation et d'un caractère tout à fait exempt de +rudesse: je ne puis donc comprendre cette quadruple dissonance si +étrangement amenée et que rien ne motive. On pourrait croire à une +faute de gravure, mais en examinant bien ces deux mesures et celles qui +précèdent, le doute se dissipe et l'on demeure convaincu que telle a été +réellement l'intention de l'auteur. + +Le _scherzo vivace_ qui suit ne contient rien de semblable; on y trouve, +il est vrai, plusieurs pédales hautes et moyennes sur la tonique, +passant au travers de l'accord de dominante; mais j'ai déjà fait ma +profession de foi au sujet de ces tenues étrangères à l'harmonie, et il +n'est pas besoin de ce nouvel exemple pour prouver l'excellent parti +qu'on en peut tirer quand le sens musical les amène naturellement. C'est +au moyen du rhythme surtout que Beethoven a su répandre tant d'intérêt +sur ce charmant badinage; le thème si plein de vivacité, quand il se +présente avec sa réponse fuguée entrant au bout de quatre mesures, +pétille de verve ensuite lorsque la réponse, paraissant une mesure plus +tôt, vient dessiner un rhythme ternaire au lieu du rhythme binaire +adopté en commençant. + +Le milieu du _scherzo_ est occupé par un _presto_ à _deux temps_ d'une +jovialité toute villageoise, dont le thème se déploie sur une pédale +intermédiaire tantôt tonique et tantôt dominante, avec accompagnement +d'un contre-thème qui s'harmonise aussi également bien avec l'une et +l'autre note tenue, _dominante et tonique_. Ce chant est ramené en +dernier lieu par une phrase de hautbois, d'une ravissante fraîcheur, +qui, après s'être quelque temps balancée sur l'accord de neuvième +dominante majeure de _ré_, vient s'épanouir dans le ton de _fa naturel_ +d'une manière aussi gracieuse qu'inattendue. On retrouve là un reflet de +ces douces impressions si chères à Beethoven, que produisent l'aspect de +la nature riante et calme, la pureté de l'air, les premiers rayons d'une +aurore printanière. + +Dans l'_adagio cantabile_, le principe de l'unité est si peu observé +qu'on pourrait y voir plutôt deux morceaux distincts qu'un seul. Au +premier chant en _si bémol_ à quatre temps, succède une autre mélodie +absolument différente en _ré majeur_ et à trois temps; le premier +thème, légèrement altéré et varié par les premiers violons, fait une +seconde apparition dans le ton primitif pour ramener de nouveau la +mélodie à trois temps, sans altérations ni variations, mais dans le ton +de _sol majeur_; après quoi le premier thème s'établit définitivement et +ne permet plus à la phrase rivale de partager avec lui l'attention de +l'auditeur. Il faut entendre plusieurs fois ce merveilleux _adagio_ pour +s'accoutumer tout à fait à une aussi singulière disposition. Quant à la +beauté de toutes ces mélodies, à la grâce infinie des ornements dont +elles sont couvertes, aux sentiments de tendresse mélancolique, +d'abattement passionné, de religiosité rêveuse qu'elles expriment, si ma +prose pouvait en donner une idée seulement approximative, la musique +aurait trouvé dans la parole écrite une émule que le plus grand des +poëtes lui-même ne parviendra jamais à lui opposer. C'est une Å“uvre +immense, et quand on est entré sous son charme puissant, on ne peut que +répondre à la critique, reprochant à l'auteur d'avoir ici violé la loi +de l'unité: tant pis pour la loi! + +Nous touchons au moment où les voix vont s'unir à l'orchestre. Les +violoncelles et les contre-basses entonnent le récitatif dont nous avons +parlé plus haut, après une ritournelle des instruments à vent, rauque et +violente comme un cri de colère. L'accord de sixte majeure, _fa_, _la_, +_ré_, par lequel ce _presto_ débute, se trouve altéré par une +appogiature sur le _si bémol_, frappée en même temps par les flûtes, les +hautbois et les clarinettes; cette sixième note du ton de _ré mineur_ +grince horriblement contre la dominante et produit un effet +excessivement dur. Cela exprime bien la fureur et la rage, mais je ne +vois pas ici encore ce qui peut exciter un sentiment pareil, à moins que +l'auteur, avant de faire dire à son coryphée: _Commençons des chants +plus agréables_, n'ait voulu, par un bizarre caprice, calomnier +l'harmonie instrumentale. Il semble la regretter, cependant, car entre +chaque phrase du récitatif des basses, il reprend, comme autant de +souvenirs qui lui tiennent au cÅ“ur, des fragments des trois morceaux +précédents; et de plus, après ce même récitatif, il place dans +l'orchestre, au milieu d'un choix d'accords exquis, le beau thème que +vont bientôt chanter toutes les voix, sur l'ode de Schiller. Ce chant, +d'un caractère doux et calme, s'anime et se brillante peu à peu, en +passant des basses, qui le font entendre les premières, aux violons et +aux instruments à vent. Après une interruption soudaine, l'orchestre +entier reprend la furibonde ritournelle déjà citée et qui annonce ici le +récitatif vocal. + +Le premier accord est encore posé sur un _fa_ qui est censé porter la +tierce et la sixte, et qui les porte réellement; mais cette fois +l'auteur ne se contente pas de l'appogiature _si bémol_, il y ajoute +celles du _sol_, du _mi_ et de l'_ut dièze_, de sorte que TOUTES LES +NOTES DE LA GAMME DIATONIQUE MINEURE se trouvent frappées en même temps +et produisent l'épouvantable assemblage de sons: _fa_, _la_, _ut dièse_, +_mi_, _sol_, _si bémol_, _ré_. + +Le compositeur français Martin, dit Martini, dans son opéra de _Sapho_, +avait, il y a quarante ans, voulu produire un hurlement d'orchestre +analogue, en employant à la fois tous les intervalles diatoniques, +chromatiques et enharmoniques, au moment où l'amante de Phaon se +précipite dans les flots: sans examiner l'opportunité de sa tentative et +sans demander si elle portait ou non atteinte à la dignité de l'art, il +est certain que son but ne pouvait être méconnu. Ici, mes efforts pour +découvrir celui de Beethoven sont complétement inutiles. Je vois une +intention formelle, un projet calculé et réfléchi de produire deux +discordances, aux deux instants qui précèdent l'apparition successive du +récitatif dans les instruments et dans la voix; mais j'ai beaucoup +cherché la raison de cette idée, et je suis forcé d'avouer qu'elle m'est +inconnue. + +Le coryphée, après avoir chanté son récitatif, dont les paroles, nous +l'avons dit, sont de Beethoven, expose seul, avec un léger +accompagnement de deux instruments à vent et de l'orchestre à cordes en +_pizzicato_, le thème de l'_Ode à la Joie_. Ce thème paraît jusqu'à la +fin de la symphonie, on le reconnaît toujours, et pourtant il change +continuellement d'aspect. L'étude de ces diverses transformations offre +un intérêt d'autant plus puissant que chacune d'elles produit une nuance +nouvelle et tranchée dans l'expression d'un sentiment unique, celui de +la joie. Cette joie est au début pleine de douceur et de paix; elle +devient un peu plus vive au moment où la voix des femmes se fait +entendre. La mesure change; la phrase, chantée d'abord à quatre temps, +reparaît dans la mesure à 6/8 et formulée en syncopes continuelles; elle +prend alors un caractère plus fort, plus agile et qui se rapproche de +l'accent guerrier. C'est le chant de départ du héros sûr de vaincre; on +croit voir étinceler son armure et entendre le bruit cadencé de ses pas. +Un thème fugué, dans lequel on retrouve encore le dessin mélodique +primitif, sert pendant quelque temps de sujet aux ébats de l'orchestre: +ce sont les mouvements divers d'une foule active et remplie d'ardeur... +Mais le chÅ“ur rentre bientôt et chante énergiquement l'hymne joyeuse +dans sa simplicité première, aidé des instruments à vent qui plaquent +les accords en suivant la mélodie, et traversé en tous sens par un +dessin diatonique exécuté par la masse entière des instruments à cordes +en unissons et en octaves. L'_andante maestoso_ qui suit est une sorte +de choral qu'entonnent d'abord les ténors et les basses du chÅ“ur, +réunis à un trombone, aux violoncelles et aux contre-basses. La joie est +ici religieuse, grave, immense; le chÅ“ur se tait un instant, pour +reprendre avec moins de force ses larges accords, après un solo +d'orchestre d'où résulte un effet d'orgue d'une grande beauté. +L'imitation du majestueux instrument des temples chrétiens est produite +par des flûtes dans le bas, des clarinettes dans le chalumeau, des sons +graves de bassons, des altos divisés en deux parties, haute et moyenne, +et des violoncelles jouant sur leurs cordes à vide _sol_, _ré_, ou sur +l'_ut bas_ (à vide) et l'_ut_ du médium, toujours en double corde. Ce +morceau commence en _sol_, il passe en _ut_, puis en _fa_, et se termine +par un point d'orgue sur la septième dominante de _ré_. Suit un grand +_allegro_ à 6/4, où se réunissent dès le commencement le premier thème, +déjà tant et si diversement reproduit, et le choral de l'_andante_ +précédent. Le contraste de ces deux idées est rendu plus saillant encore +par une variation rapide du chant joyeux, exécutée au-dessus des grosses +notes du choral, non-seulement par les premiers violons, mais aussi par +les contre-basses. Or, il est impossible aux contre-basses d'exécuter +une succession de notes aussi rapides; et l'on ne peut encore là +s'expliquer comment un homme aussi habile que l'était Beethoven dans +l'art de l'instrumentation a pu s'oublier jusqu'à écrire, pour ce lourd +instrument, un trait tel que celui-ci. Il y a moins de fougue, moins de +grandeur et plus de légèreté dans le style du morceau suivant: une +gaieté naïve, exprimée d'abord par quatre voix seules et plus chaudement +colorée ensuite par l'adjonction du chÅ“ur, en fait le fond. Quelques +accents tendres et religieux y alternent à deux reprises différentes +avec la gaie mélodie, mais le mouvement devient plus précipité, tout +l'orchestre éclate, les instruments à percussion, timbales, cymbales, +triangle et grosse caisse, frappent rudement les temps forts de la +mesure; la joie reprend son empire, la joie populaire, tumultueuse, qui +ressemblerait à une orgie, si, en terminant, toutes les voix ne +s'arrêtaient de nouveau sur un rhythme solennel pour envoyer, dans une +exclamation extatique, leur dernier salut d'amour et de respect à la +joie religieuse. L'orchestre termine seul, non sans lancer dans son +ardente course des fragments du premier thème dont on ne se lasse pas. + +Une traduction aussi exacte que possible de la poésie allemande traitée +par Beethoven donnera maintenant au lecteur le motif de cette multitude +de combinaisons musicales, savants auxiliaires d'une inspiration +continue, instruments dociles d'un génie puissant et infatigable. La +voici: + + * * * * * + +«O Joie! belle étincelle des dieux, fille de l'Élysée, nous entrons +tout brûlants du feu divin dans ton sanctuaire! un pouvoir magique +réunit ceux que le monde et le rang séparent; à l'ombre de ton aile si +douce tous les hommes deviennent frères. + +«Celui qui a le bonheur d'être devenu l'ami d'un ami; celui qui possède +une femme aimable; oui, celui qui peut dire à soi une âme sur cette +terre, que sa joie se mêle à la nôtre! mais que l'homme à qui cette +félicité ne fut pas accordée se glisse en pleurant hors du lieu qui nous +rassemble! + +«Tous les êtres boivent la joie au sein de la nature; les bons et les +méchants suivent des chemins de fleurs. La nature nous a donné l'amour, +le vin et la mort, cette épreuve de l'amitié. Elle a donné la volupté au +ver; le chérubin est debout devant Dieu. + +«Gai! gai! comme les soleils roulent sur le plan magnifique du ciel, de +même, frères, courez fournir votre carrière, pleins de joie comme le +héros qui marche à la victoire. + +«Que des millions d'êtres, que le monde entier se confonde dans un même +embrassement! Frères, au delà des sphères doit habiter un père +bien-aimé. + +«Millions, vous vous prosternez? reconnaissez-vous l'Å“uvre du Créateur? +Cherchez l'auteur de ces merveilles au-dessus des astres, car c'est là +qu'il réside. + +«O Joie! belle étincelle des dieux, fille de l'Élysée, nous entrons tout +brûlants du feu divin dans ton sanctuaire! + +«Fille de l'Élysée, joie, belle étincelle des dieux!!» + + * * * * * + +Cette symphonie est la plus difficile d'exécution de toutes celles de +l'auteur; elle nécessite des études patientes et multipliées, et surtout +bien dirigées. Elle exige en outre un nombre de chanteurs d'autant plus +considérable que le chÅ“ur doit évidemment couvrir l'orchestre en maint +endroit, et que, d'ailleurs, la manière dont la musique est disposée sur +les paroles et l'élévation excessive de certaines parties de chant +rendent fort difficile rémission de la voix, et diminuent beaucoup le +volume et l'énergie des sons. + + * * * * * + +Quoi qu'il en soit, quand Beethoven, en terminant son Å“uvre, considéra +les majestueuses dimensions du monument qu'il venait d'élever, il dut se +dire: «Vienne la mort maintenant, ma tâche est accomplie.» + + + + +QUELQUES MOTS + +SUR LES + +TRIOS ET LES SONATES DE BEETHOVEN + + +Il y a beaucoup de gens en France pour qui le nom de Beethoven n'éveille +que les idées d'orchestre et de symphonies; ils ignorent que dans tous +les genres de musique, cet infatigable Titan a laissé des chefs-d'Å“uvre +presque également admirables. + +Il a fait un opéra: _Fidelio_; un ballet: _Prométhée_; un mélodrame: +_Egmont_; des ouvertures de tragédies: celles de _Coriolan_ et des +_Ruines d'Athènes_; six ou sept autres ouvertures sur des sujets +indéterminés; deux grandes messes; un oratorio: _le Christ au mont des +Oliviers_; dix-huit quatuors pour deux violons, alto et basse; plusieurs +autres quatuors et quintetti pour trois ou quatre instruments à vent et +piano; des trios pour piano, violon et basse; un grand nombre de sonates +pour le piano seul ou pour piano avec un instrument à cordes, basse ou +violon; un septuor pour quatre instruments à cordes et trois instruments +à vent; un grand concerto de violon; quatre ou cinq concertos de piano +avec orchestre; une fantaisie pour piano principal avec orchestre et +chÅ“urs; une multitude d'airs variés pour divers instruments; des +romances et des chansons avec accompagnement de piano; un cahier de +cantiques à une voix et à plusieurs voix; une cantate ou scène lyrique +avec orchestre; des chÅ“urs avec orchestre sur différentes poésies +allemandes, deux volumes d'études sur l'harmonie et le contre-point; et +enfin, les neuf fameuses symphonies. + +Il ne faut pas croire que cette fécondité de Beethoven ait rien de +commun avec celle des compositeurs italiens, qui ne comptent leurs +opéras que par cinquantaines, témoin les cent soixante partitions de +Paisiello. Non, certes! une telle opinion serait souverainement injuste. +Si nous en exceptons l'ouverture des _Ruines d'Athènes_, et peut-être +deux ou trois autres fragments vraiment indignes du grand nom de leur +auteur, et qui sont tombés de sa plume dans ces rares instants de +somnolence qu'Horace reproche, avec tant soit peu d'ironie, au _bon_ +Homère lui-même, tout le reste est de ce style noble, élevé, ferme, +hardi, expressif, poétique et toujours neuf, qui font incontestablement +de Beethoven la sentinelle avancée de la civilisation musicale. C'est +tout au plus si, dans ce grand nombre de compositions, on peut découvrir +quelques vagues ressemblances entre quelques-unes des mille phrases qui +en font la splendeur et la vie. Cette étonnante faculté d'être toujours +nouveau sans sortir du vrai et du beau se conçoit jusqu'à un certain +point dans les morceaux d'un mouvement vif; la pensée alors, aidée par +les puissances du rhythme, peut, dans ses bonds capricieux, sortir plus +aisément des routes battues; mais où l'on cesse de la comprendre, c'est +dans les _adagio_, c'est dans ces méditations extra-humaines où le génie +panthéiste de Beethoven aime tant à se plonger. Là , plus de passions, +plus de tableaux terrestres, plus d'hymnes à la joie, à l'amour, à la +gloire, plus de chants enfantins, de doux propos, de saillies mordantes +ou comiques, plus de ces terribles éclats de fureur, de ces accents de +haine que les élancements d'une souffrance secrète lui arrachent si +souvent; il n'a même plus de mépris dans le cÅ“ur, il n'est plus de +notre espèce, il l'a oubliée, il est sorti de notre atmosphère; calme +et solitaire, il nage dans l'éther; comme ces aigles des Andes planant à +des hauteurs au-dessous desquelles les autres créatures ne trouvent déjà +plus que l'asphyxie et la mort, ses regards plongent dans l'espace, il +vole à tous les soleils, chantant la nature infinie. Croirait-on que le +génie de cet homme ait pu prendre un pareil essor, pour ainsi dire, +quand il l'a voulu!... C'est ce dont on peut se convaincre cependant, +par les preuves nombreuses qu'il nous en a laissées, moins encore dans +ses symphonies que dans ses compositions de piano. Là , et seulement là , +n'ayant plus en vue un auditoire nombreux, le public, la foule, il +semble avoir écrit pour lui-même, avec ce majestueux abandon que la +foule ne comprend pas, et que la nécessité d'arriver promptement à ce +que nous appelons l'_effet_ doit altérer inévitablement. Là aussi la +tâche de l'exécutant devient écrasante, sinon par les difficultés de +mécanisme, au moins par le profond sentiment, par la grande intelligence +que de telles Å“uvres exigent de lui; il faut de toute nécessité que le +virtuose s'efface devant le compositeur comme fait l'orchestre dans les +symphonies; il doit y avoir absorption complète de l'un par l'autre; +mais c'est précisément en s'identifiant de la sorte avec la pensée qu'il +nous transmet que l'interprète grandit de toute la hauteur de son +modèle. + +Il y a une Å“uvre de Beethoven connue sous le nom de sonate en _ut +dièze_ mineur, dont l'adagio est une de ces poésies que le langage +humain ne sait comment désigner. Ses moyens d'action sont fort simples: +la main gauche étale doucement de larges accords d'un caractère +solennellement triste, et dont la durée permet aux vibrations du piano +de s'éteindre graduellement sur chacun d'eux; au-dessus, les doigts +inférieurs de la main droite arpégent un dessin d'accompagnement obstiné +dont la forme ne varie presque pas depuis la première mesure jusqu'à la +dernière, pendant que les autres doigts font entendre une sorte de +lamentation, efflorescence mélodique de cette sombre harmonie. Un jour, +il y a trente ans, Liszt exécutant cet adagio devant un petit cercle +dont je faisais partie, s'avisa de le dénaturer, suivant l'usage qu'il +avait alors adopté pour se faire applaudir du public fashionable: au +lieu de ces longues tenues des basses, au lieu de cette sévère +uniformité de rhythme et de mouvement dont je viens de parler, il plaça +des trilles, des _tremolo_, il pressa et ralentit la mesure, troublant +ainsi par des accents passionnés le calme de cette tristesse, et faisant +gronder le tonnerre dans ce ciel sans nuages qu'assombrit seulement le +départ du soleil... Je souffris cruellement, je l'avoue, plus encore +qu'il ne m'est jamais arrivé de souffrir en entendant nos malheureuses +cantatrices broder le grand air du _Freyschütz_; car à cette torture se +joignait le chagrin de voir un tel artiste donner dans le travers où ne +tombent d'ordinaire que des médiocrités. Mais qu'y faire? Liszt était +alors comme ces enfants qui, sans se plaindre, se relèvent eux-mêmes +d'une chute qu'on feint de ne pas apercevoir, et qui crient si on leur +tend la main. Il s'est fièrement relevé: aussi, quelques années après, +n'était-ce plus lui qui poursuivait le succès, mais bien le succès qui +perdait haleine à le suivre; les rôles étaient changés. Revenons à notre +sonate. Dernièrement un de ces hommes de cÅ“ur et d'esprit, que les +artistes sont si heureux de rencontrer, avait réuni quelques amis; +j'étais du nombre. Liszt arriva dans la soirée, et, trouvant la +discussion engagée sur la valeur d'un morceau de Weber, auquel le +public, soit à cause de la médiocrité de l'exécution, soit pour toute +autre raison, avait, dans un concert récent, fait un assez triste +accueil, se mit au piano pour répondre à sa manière aux antagonistes de +Weber. L'argument parut sans réplique, et on fut obligé d'avouer qu'une +Å“uvre de génie avait été méconnue. Comme il venait de finir, la lampe +qui éclairait l'appartement parut près de s'éteindre; l'un de nous +allait la ranimer: + +--N'en faites rien, lui dis-je; s'il veut jouer l'adagio en _ut dièze +mineur_ de Beethoven, ce demi-jour ne gâtera rien. + +--Volontiers, dit Listz, mais éteignez tout à fait la lumière, couvrez +le feu, que l'obscurité soit complète. + +Alors, au milieu de ces ténèbres, après un instant de recueillement, la +noble élégie, la même qu'il avait autrefois si étrangement défigurée, +s'éleva dans sa simplicité sublime; pas une note, pas un accent ne +furent ajoutés aux accents et aux notes de l'auteur. C'était l'ombre de +Beethoven, évoquée par le virtuose, dont nous entendions la grande voix. +Chacun de nous frissonnait en silence, et après le dernier accord on se +tut encore... nous pleurions. + +Une assez notable partie du public français ignore pourtant l'existence +de ces Å“uvres merveilleuses. Certes, le trio en _si bémol_ tout entier, +l'adagio de celui en _ré_ et la sonate en _la_ avec violoncelle ont dû +prouver à ceux qui les connaissent que l'illustre compositeur était loin +d'avoir versé dans l'orchestre tous les trésors de son génie. Mais son +dernier mot n'est pas là ; c'est dans les sonates pour piano seul qu'il +faut le chercher. Le moment viendra bientôt peut-être où ces Å“uvres, +qui laissent derrière elles ce qu'il y a de plus avancé dans l'art, +pourront être comprises, sinon de la foule, au moins d'un public +d'élite. C'est une expérience à tenter; si elle ne réussit pas, on la +recommencera plus tard. + +Les grandes sonates de Beethoven serviront d'échelle métrique pour +mesurer le développement de notre intelligence musicale. + + + + +FIDELIO + +OPÉRA EN TROIS ACTES DE BEETHOVEN + +SA REPRÉSENTATION AU THÉÂTRE LYRIQUE + + +Le 1er ventôse de l'an VI, le théâtre de la rue Feydeau représenta +pour la première fois LÉONORE, OU L'AMOUR CONJUGAL, _fait historique_ en +deux actes (tel était le titre de la pièce), paroles de M. Bouilly, +musique de P. Gaveaux. L'Å“uvre parut médiocre malgré le talent que +montrèrent, dans les deux rôles principaux, Gaveaux, l'auteur de la +musique, et madame Scio, une grande actrice de ce temps. + +Plusieurs années après, Paër écrivit une partition gracieuse sur un +libretto italien dont la _Léonore_ de Bouilly était encore l'héroïne, et +ce fut en sortant d'une représentation de cet ouvrage que Beethoven, +avec la rudesse humoriste qui lui était habituelle, dit à Paër: + +--Votre opéra me plaît, j'ai envie de le mettre en musique. + +Telle fut l'origine du chef-d'Å“uvre dont nous avons à nous occuper +aujourd'hui. La première apparition du _Fidelio_ de Beethoven sur la +scène allemande ne fit pas prévoir la célébrité réservée à cet ouvrage, +et les représentations, dit-on, en furent bientôt suspendues. Quelque +temps après il reparut, modifié de diverses façons dans la musique et +dans le drame, et précédé d'une nouvelle ouverture. Cette seconde +tentative eut un succès complet; Beethoven, rappelé à grands cris par +l'auditoire, fut traîné sur la scène après le premier et après le second +acte, dont le finale produisit un enthousiasme inconnu à Vienne +jusque-là . La partition de _Fidelio_ n'en dut pas moins subir mille +critiques plus ou moins acerbes; et cependant, à partir de ce moment, on +l'exécuta sur tous les théâtres d'Allemagne, où elle s'est maintenue +jusqu'à présent, où elle fait partie du répertoire classique. Le même +honneur lui arriva un peu plus tard sur les théâtres de Londres. En +1827, une troupe allemande étant venue donner des représentations à +Paris, _Fidelio_, dont les deux rôles principaux étaient chantés avec un +rare talent par Haitzinger et madame Schroeder-Devrient, fut accueilli +avec enthousiasme. Il vient d'être mis en scène au Théâtre-Lyrique; +quinze jours auparavant, il reparaissait à celui de Covent-Garden de +Londres; on le joue en ce moment à New-York. Cherchez les théâtres où +sont représentés à cette heure la _Léonore_ de Gaveaux et la _Leonora_ +de Paër... Les érudits seuls connaissent l'existence de ces deux opéras. +Ils ont passé... ils ne sont plus. C'est que, des trois partitions, la +première est d'une faiblesse extrême, la seconde à peine une Å“uvre de +talent, et la troisième une Å“uvre de génie. + +En effet, plus j'entends, plus je lis l'ouvrage de Beethoven, et plus je +le trouve digne d'admiration. L'ensemble et les détails m'en paraissent +également beaux; partout s'y décèlent l'énergie, la grandeur, +l'originalité et un sentiment profond autant que vrai. + +Il appartient à cette forte race d'Å“uvres calomniées sur lesquelles +s'accumulent les plus inconcevables préjugés, les mensonges les plus +manifestes, mais dont la vitalité est si intense, que rien contre elles +ne peut prévaloir. Comme ces hêtres vigoureux nés dans les rochers et +parmi les ruines, qui finissent par fendre les rocs, trouer les +murailles, et s'élever enfin fiers et verdoyants, d'autant plus +solidement fixés au sol qu'ils ont eu plus d'obstacles à vaincre pour en +sortir; tandis que des saules, qui poussèrent sans peine au bord d'une +rivière, tombent dans la vase, où ils pourrissent oubliés. + +Beethoven a écrit quatre ouvertures pour son unique opéra. Après avoir +terminé la première, il la recommença sans que l'on sache pourquoi; il +en garda la disposition générale et tous les thèmes, mais en les +enchaînant par d'autres modulations, en les instrumentant autrement, en +y ajoutant un effet de crescendo et un solo de flûte. Ce solo n'est pas +digne, à mon avis, du grand style de tout le reste de l'Å“uvre. L'auteur +semble avoir préféré pourtant cette seconde version, car elle fut +publiée la première. L'autre, dont le manuscrit était resté entre les +mains d'un ami de Beethoven, M. Schindler, parut, il y a dix ans +seulement, chez l'éditeur français Richaut. J'ai eu l'honneur d'en +diriger l'exécution une vingtaine de fois au théâtre de Drury-Lane à +Londres et dans quelques concerts à Paris; l'effet en est grandiose et +entraînant. La seconde version pourtant a conservé la popularité qui lui +était acquise sous le nom d'ouverture d'_Eléonore_; elle la gardera +probablement. + +Cette superbe ouverture, la plus belle peut-être de Beethoven, partagea +le sort de plusieurs morceaux de l'opéra, et fut supprimée après les +premières représentations. Une autre (en _ut majeur_, comme les deux +précédentes), d'un caractère doux et charmant, mais dont la conclusion +ne parut pas propre à exciter les applaudissements, ne fut pas plus +heureuse. Enfin l'auteur écrivit, pour la reprise de son opéra modifié, +l'ouverture en _mi majeur_, connue sous le nom d'ouverture de _Fidelio_, +qu'on adopta définitivement de préférence aux trois précédentes. C'est +une page magistrale, d'une verve et d'un éclat incomparables, un vrai +chef-d'Å“uvre symphonique, mais qui ne se rattache, ni par son caractère +ni par les thèmes qu'il contient, à l'opéra auquel on le fait servir de +préface. Les autres ouvertures, au contraire, sont en quelque sorte +l'opéra de _Fidelio_ en raccourci. On y trouve, avec les accents +tendres d'Éléonore, les lamentables plaintes du prisonnier mourant de +faim, les délicieuses mélodies du trio du dernier acte, la fanfare +lointaine de la trompette annonçant l'arrivée du ministre qui doit +délivrer Florestan; tout y est palpitant d'intérêt dramatique, et ce +sont bien des ouvertures de _Fidelio_. + + * * * * * + +Les principaux théâtres d'Allemagne et d'Angleterre s'étant aperçus, +après trente ou quarante ans, que la deuxième grande ouverture +d'_Éléonore_ (la première publiée) était une Å“uvre magnifique, +l'exécutent maintenant comme un entr'acte avant le second acte de +l'opéra, tout en conservant l'ouverture en _mi_ pour le premier. Il est +fâcheux que le Théâtre-Lyrique n'ait pas cru devoir suivre cet exemple. +Nous voudrions même que le Conservatoire tentât ce que fit un jour +Mendelssohn à l'un des concerts du Gewanthaus à Leipzig, et qu'il nous +donnât, dans une de ses séances, les quatre ouvertures de l'opéra de +Beethoven. + +Mais ceci paraîtrait peut-être à Paris une tentative par trop audacieuse +(pourquoi?), et l'audace, on le sait, n'est pas le défaut de nos +institutions musicales. + +Le sujet de _Fidelio_ (car il faut dire quelques mots de la pièce) est +triste et mélodramatique. Il n'a pas peu contribué à faire naître les +préventions que nourrissait le public français contre cet opéra. Il +s'agit d'un prisonnier d'état que le gouverneur d'une forteresse veut +faire mourir de faim dans son cachot. Sa femme Éléonore, déguisée en +jeune garçon, s'est fait agréer de Rocko le geôlier, comme domestique, +sous le nom de Fidelio. Marceline, fille de Rocko et fiancée du +guichetier Jacquino, bientôt séduite par la bonne mine de Fidelio, ne +tarde pas à délaisser pour lui son vulgaire amoureux. Pizarre, le +gouverneur, impatient de voir mourir sa victime et trouvant que la faim +n'agit pas assez vite, se résout à venir lui-même l'égorger sur son +grabat. Ordre est donné à Rocko de creuser dans un coin du cachot une +fosse où le prisonnier sera jeté dans quelques heures. + +Fidelio est choisi par Rocko pour l'aider dans ce lugubre office. +Angoisses de la pauvre femme en se trouvant ainsi auprès de son mari +qu'elle voit prêt à succomber et dont elle n'ose s'approcher. Bientôt le +cruel Pizarre se présente; le prisonnier enchaîné se lève, reconnaît son +bourreau, l'interpelle; Pizarre s'avance vers lui le poignard à la main, +quand Fidelio, s'élançant entre eux, tire un pistolet de son sein et le +présente à la face de Pizarre qui recule épouvanté. + +En ce moment même une trompette se fait entendre à quelque distance. +C'est le signal pour baisser la herse et ouvrir la porte de la +forteresse. On annonce l'arrivée du ministre; le gouverneur n'achèvera +pas son Å“uvre de sang; il sort précipitamment du cachot: le prisonnier +est sauvé. En effet, le ministre paraît, reconnaît, dans la victime de +Pizarre, son ami Florestan; allégresse générale et confusion de la +pauvre Marceline, qui, apprenant ainsi que Fidelio est une femme, +revient à son Jacquino. + +On a cru devoir, au Théâtre-Lyrique, calquer sur les situations de cette +pièce de M. Bouilly un drame nouveau, dont la scène se passe en 1495 à +Milan, et dont les personnages principaux sont Ludovic Sforza, Jean +Galeas, sa femme Isabelle d'Aragon et le roi de France Charles VIII. On +a pu introduire ainsi au dénoûment un brillant tableau final et des +costumes moins sombres que ceux de la pièce originale. Telle est la +raison, fort insuffisante sans doute, qui a porté M. Carvalho, l'habile +directeur de ce théâtre, au moment où _Fidelio_ a été mis à l'étude, à +désirer une telle substitution. On n'admet pas en France qu'on puisse +purement et simplement traduire un opéra étranger. Ce travail a été +fait, du reste, sans trop de préjudice pour la partition, dont tous les +morceaux restent unis à des situations d'un caractère semblable à celui +des scènes pour lesquelles ils furent écrits. + +Ce qui nuit à la musique de _Fidelio_ auprès du public parisien, c'est +la chasteté de sa mélodie, le mépris souverain de l'auteur pour l'effet +sonore quand il n'est pas motivé, pour les terminaisons banales, pour +les périodes prévues; c'est la sobriété opulente de son instrumentation, +la hardiesse de son harmonie; c'est surtout, j'ose le dire, la +profondeur même de son sentiment de l'expression. Il faut tout écouter +dans cette musique complexe, il faut tout entendre pour pouvoir +comprendre. Les parties de l'orchestre, les principales dans certains +cas, les plus obscures dans d'autres, contiennent quelquefois l'accent +expressif, le cri de passion, l'idée enfin que l'auteur n'a pas pu +donner à la partie vocale. Ce qui ne veut point dire que cette partie ne +soit pas restée prédominante, ainsi que le prétendent les éternels +rabâcheurs du reproche adressé par Grétry à Mozart: «Il a mis le +piédestal sur la scène et la statue dans l'orchestre,» reproche fait +auparavant à Gluck, et plus tard à Weber, à Spontini, à Beethoven, et +qui sera toujours fait à quiconque s'abstiendra d'écrire des platitudes +pour la voix et donnera à l'orchestre un rôle intéressant, quelle que +soit sa savante réserve. Il est vrai que les gens si prompts à blâmer +chez les vrais maîtres la prétendue prédominance des instruments sur la +voix ne font pas grand cas de cette réserve; et nous voyons tous les +jours, depuis dix ans surtout, l'orchestre transformé en bande +militaire, en atelier de forgeron, en boutique de chaudronnier, sans que +la critique s'indigne, sans qu'elle fasse même à ces énormités la +moindre attention. De sorte qu'à tout prendre, si l'orchestre est +bruyant, violent, brutal, plat, révoltant, exterminateur des voix et de +la mélodie, la critique ne dit rien; s'il est fin, délicat, intelligent, +s'il attire parfois sur lui l'attention par sa vivacité, sa grâce ou son +éloquence, et s'il reste néanmoins dans le rôle que les exigences +dramatiques et musicales lui assignent, il est censuré. On pardonne +aisément à l'orchestre de ne rien dire, ou, s'il parle, de ne dire que +des sottises ou des grossièretés. + +Il y a seize morceaux dans la partition de _Fidelio_, sans compter les +quatre ouvertures. Il y en avait davantage dans l'origine; quelques-uns +ont été supprimés lors de la seconde mise en scène de cet ouvrage à +Vienne, et de nombreuses coupures et modifications furent faites à la +même époque dans les morceaux conservés. Un éditeur de Leipzig s'avisa +(en 1855, je crois), de publier l'Å“uvre originale complète avec +l'indication des coupures et des changements qui lui furent infligés. +L'étude de cette partition curieuse donne l'idée des tortures que +l'impatient Beethoven a dû subir en se soumettant à de tels +remaniements, qu'il fit sans doute avec rage et en se comparant à +l'esclave d'Alfieri: + + _Servo, si, ma servo ognor fremente_. + +En Allemagne, comme en Italie, comme en France, comme partout, dans les +théâtres, tout le monde, sans exception, a plus d'esprit que l'auteur. +L'auteur y est un ennemi public; et si un garçon machiniste assure que +tel morceau de musique, de n'importe quel maître, est trop long, chacun +s'empressera de donner raison au garçon machiniste contre Gluck, ou +Weber, ou Mozart, ou Beethoven, ou Rossini. Voyez, à propos de Rossini, +les insolentes suppressions faites dans son _Guillaume Tell_, avant et +après la première représentation de ce chef-d'Å“uvre. Le théâtre, pour +les poëtes et les musiciens, est une école d'humilité; les uns y +reçoivent des leçons de gens qui ignorent la grammaire, les autres, de +gens qui ne savent pas la gamme; et tous ces aristarques, en outre, +prévenus contre ce qui porte une apparence de nouveauté ou de hardiesse, +sont pleins d'un indomptable amour pour les prudentes banalités. Dans +les théâtres lyriques surtout, chacun s'arroge le droit de pratiquer le +précepte de Boileau: + + Ajoutez quelquefois et souvent effacez. + +Et on le pratique si bien et de si diverses manières, les correcteurs +d'un théâtre voyant en noir ce que ceux d'un autre voient en blanc, que +d'une partition qui aurait été, sans protecteur, traînée sur une +cinquantaine de scènes, si l'on tenait compte du travail de tous les +correcteurs, il resterait à peine dix pages intactes. + +Les seize morceaux du _Fidelio_ de Beethoven ont presque tous une belle +et noble physionomie. Mais ils sont beaux de diverses façons, et c'est +précisément ce qui me paraît constituer leur mérite principal. Le +premier duo entre Marceline et son fiancé se distingue des autres par +son style familier, gai, d'une piquante simplicité; le caractère des +deux personnages s'y décèle tout d'abord. L'air en _ut mineur_ de la +jeune fille semble se rapprocher par sa forme mélodique du style des +meilleures pages de Mozart. L'orchestre cependant y est traité avec un +soin plus minutieux que ne le fut jamais celui du l'illustre devancier +de Beethoven. + +Un quatuor d'une mélodie exquise succède à ce joli morceau. Il est +traité en canon à l'octave, chacune des voix entrant à son tour pour +dire le thème, de manière à produire d'abord un solo accompagné par un +petit orchestre de violoncelles, d'altos et de clarinettes, puis un duo, +un trio et enfin un quatuor complet. Rossini écrivit une foule de choses +ravissantes dans cette forme; tel est le canon de Moïse: _Mi manca la +voce_. Mais le canon de _Fidelio_ est un andante non suivi de l'allégro +de rigueur, avec cabalette et coda bruyante. Et le public, tout charmé +qu'il soit par ce gracieux amiante, reste surpris, demeure stupide de ne +pas voir arriver son allegro final, sa cadence, son coup de fouet... Au +fait, pourquoi ne pas lui donner de coup de fouet?... + +On peut comparer les couplets de Rocko sur la puissance de l'or, écrits +par Gaveaux dans sa partition française, à ceux de la partition +allemande de Beethoven. C'est peut-être de tous les morceaux de la +_Léonore_ de Gaveaux celui qui supporte le mieux une telle comparaison. +La chanson de Beethoven charme par sa rondeur joviale, dont une +modulation et un changement de mesure survenant brusquement dans le +milieu altèrent un peu la vigoureuse simplicité; mais celle de Gaveaux, +d'un style moins relevé, n'en est pas moins intéressante par sa +franchise mélodique, l'excellente diction des paroles et une +orchestration piquante. + +Au trio suivant, Beethoven commence à employer la grande forme, les +vastes développements, l'instrumentation plus riche, plus agitée; on +sent qu'on entre dans le drame; la passion se décèle par de lointains +éclairs. + +Puis vient une marche dont la mélodie et les modulations sont des plus +heureuses, bien que la couleur générale en paraisse triste, comme peut +l'être du reste une marche de soldats gardiens d'une prison. Les deux +premières notes du thème, frappées sourdement par les timbales et un +pizzicato des basses, contribuent tout d'abord à l'assombrir. Ni cette +marche ni le trio qui la précède n'ont de pendant dans l'opéra de +Gaveaux. Il en est de même de beaucoup d'autres morceaux contenus dans +la riche partition de Beethoven. + +L'air de Pizarre est de ce nombre. Il n'obtient pas à Paris un seul +applaudissement; nous demandons néanmoins la permission de le traiter de +chef-d'Å“uvre. Dans ce morceau terrible, la joie féroce d'un scélérat +prêt à satisfaire sa vengeance est peinte avec la plus effrayante +vérité. Beethoven dans son opéra a parfaitement observé le précepte de +Gluck qui recommande de n'employer les instruments qu'_en raison du +degré d'intérêt et de passion_. Ici, pour la première fois, tout +l'orchestre se déchaîne; il débute avec fracas par l'accord de neuvième +mineure de _ré mineur_; tout frémit, tout s'agite, crie et frappe; la +partie vocale n'est, il est vrai, qu'une déclamation notée, mais quelle +déclamation! et combien son accent, toujours vrai, acquiert de sauvage +intensité quand, après avoir établi le mode majeur, l'auteur fait +intervenir le chÅ“ur des gardes de Pizarre, dont les voix, murmurantes +d'abord, accompagnent la sienne et éclatent enfin avec force à la +conclusion! C'est admirable. + +J'ai entendu chanter cet air en Allemagne d'une foudroyante façon par +Pischek. + +Le duo entre Rocko et le gouverneur, duo pour deux basses par +conséquent, n'est pas tout à fait à cette hauteur; pourtant je ne +saurais approuver la liberté qu'on a prise au Théâtre-Lyrique de le +supprimer. + +Une liberté semblable, mais au moins avec le consentement plus ou moins +réel de l'auteur, fut prise autrefois à Vienne pour le charmant duo de +soprani chanté par Fidelio et Marceline, où un seul violon et un seul +violoncelle, aidés de quelques entrées de l'orchestre, accompagnent si +élégamment les deux voix. Ce duo, retrouvé dans la partition de Leipzig +dont je parlais tout à l'heure, a été réintégré au Théâtre-Lyrique dans +l'Å“uvre de Beethoven. Ainsi les savants du théâtre de Paris ne +partagent pas l'avis de ceux du théâtre de Vienne!... Heureusement il y +a divergence d'opinions entre eux! Sans cela, nous eussions été privés +d'entendre ce dialogue musical, si frais, si doux, si élégant! + +C'est au souffleur du Théâtre-Lyrique, dit-on, que nous devons cette +réinstallation. Brave souffleur! + +Le grand air de Fidelio est avec récitatif, adagio cantabile, allegro +final et accompagnement obligé de trois cors et d'un basson. + +Je trouve le récitatif d'un beau mouvement dramatique, l'adagio sublime +par son accent tendre et sa grâce attristée, l'allegro entraînant, plein +d'un noble enthousiasme, magnifique, et bien digne d'avoir servi de +modèle à l'air d'Agathe, du _Freyschütz_. D'excellents critiques, je le +sais, ne sont pas de mon avis; je me sens heureux de n'être pas du +leur... + +Le thème de l'allegro de cet air admirable est proposé par les trois +cors et le basson seuls, qui se bornent à faire entendre successivement +les cinq notes de l'accord, _si_, _mi_, _sol_, _si_, _mi_. Cela forme +quatre mesures d'une incroyable originalité. On pourrait donner à tout +musicien qui ne les connaît pas ces cinq notes, en l'autorisant à les +combiner de cent manières différentes, et je parie que dans les cent +combinaisons ne se trouverait pas la phrase impétueuse et fière que +Beethoven en a tirée, tant le rhythme en est imprévu. Cet allegro, pour +beaucoup de gens, demeure entaché d'un défaut grave; il n'a pas de +petite phrase qu'on puisse aisément retenir. Ces amateurs, insensibles +aux nombreuses et éclatantes beautés du morceau, attendent leur phrase +de quatre mesures, comme les enfants attendent la fève dans un gâteau +des rois, comme les provinciaux attendent le _si_ naturel, la _note_ +d'un ténor qui fait son premier début. Le gâteau fût-il exquis, le ténor +fût-il le plus délicieux chanteur du monde, ni l'un ni l'autre n'auront +de succès sans le précieux accessoire! Il n'a pas de fève! il n'a pas la +note! + +L'air d'Agathe, dans le _Freyschütz_, est presque populaire; il a la +note. + +Combien de morceaux, de Rossini lui-même, ce prince des mélodistes, sont +restés dans l'ombre faute d'avoir la note! + +Les quatre instruments à vent qui accompagnent la voix dans cet air +troublent d'ailleurs tant soit peu la plupart des auditeurs en attirant +trop fortement leur attention. Ces instruments ne font pourtant aucun +étalage de difficultés inutiles; Beethoven ne les a point traités, comme +fit plusieurs fois Mozart du cor de basset, en instruments _soli_, dans +l'acception prétentieuse de ce mot. Mozart, dans _Tito_, donne à +exécuter une espèce de concerto au cor de basset pendant que la prima +donna dit _qu'elle voit la mort s'avancer_, etc. Ce contraste d'un +personnage animé des sentiments les plus tristes et d'un virtuose qui, +sous prétexte d'accompagner le chant, songe seulement à faire briller +l'agilité de ses doigts, est l'un des plus disgracieux, des plus +puérils, des plus contraires au bon sens dramatique, des plus +défavorables même au bon effet musical. Le rôle dévolu par Beethoven à +ses quatre instruments à vent n'est pas le même; il ne s'agit pas de les +faire briller, mais d'obtenir d'eux une sorte d'accompagnement +parfaitement d'accord avec le sentiment du personnage chantant et d'une +sonorité spéciale qu'aucune autre combinaison orchestrale ne saurait +produire. Le timbre voilé, un peu pénible même des cors, s'associe on ne +peut mieux à la joie douloureuse, à l'espérance inquiète dont le cÅ“ur +d'Éléonore est rempli; c'est doux et tendre comme le roucoulement des +ramiers. Spontini, vers la même époque, et sans avoir entendu le +_Fidelio_ de Beethoven, employait les cors avec une intention à peu près +semblable pour accompagner le bel air de la _Vestale_: + + Toi que j'implore. + +Plusieurs maîtres, depuis lors, Donizetti entre autres, dans sa _Lucia_, +l'ont fait avec le même bonheur. + +Telle est l'évidence de la force expressive propre à cet instrument, +dans certains cas, pour les compositeurs familiers avec le langage +musical des passions et des sentiments. + +Certes ce fut une grande âme tendre qui se répandit en cette émouvante +inspiration! + +L'émotion causée par le chÅ“ur des prisonniers, pour être moins vive, +n'en est pas moins profonde. + +Une troupe de malheureux sortent un instant de leur cachot et viennent +respirer sur le préau. Écoutez, à leur entrée en scène, ces premières +mesures de l'orchestre, ces douces et larges harmonies s'épanouissant +radieuses, et ces voix timides qui se groupent lentement et arrivent à +une expansion harmonique, s'exhalant de toutes ces poitrines oppressées +comme un soupir de bonheur. Et ce dessin si mélodieux des instruments à +vent qui les accompagne!... On pourra dire encore ici: «Pourquoi +l'auteur n'a-t-il pas donné le dessin mélodique aux voix et les parties +vocales à l'orchestre?» Pourquoi! parce que c'eût été une maladresse +évidente; les voix chantent précisément comme elles doivent chanter; une +note de plus, confiée aux parties vocales, en altérerait l'expression si +juste, si vraie, si profondément sentie; le dessin instrumental n'est +qu'une idée secondaire, tout mélodieux qu'il soit, et convient surtout +aux instruments à vent, et fait on ne peut mieux ressortir la douceur +des harmonies vocales si ingénieusement disposées au dessus de +l'orchestre. Il ne se trouvera pas, je crois, un compositeur de bon +sens, quelle que soit l'école à laquelle il appartienne, pour +désapprouver ici l'idée de Beethoven. + +Le bonheur des prisonniers est un instant troublé par l'apparition des +gardes chargés de les surveiller. Aussitôt le coloris musical change: +tout devient terne et sourd. Mais les gardes ont fini leur ronde; leur +regard soupçonneux a cessé de peser sur les prisonniers; la tonalité du +passage épisodique du chÅ“ur se rapproche de la tonalité principale; on +la pressent, on y touche; un court silence... et le premier thème +reparaît dans le ton primitif, avec un naturel et un charme dont je +n'essayerai pas de donner une idée. C'est la lumière, c'est l'air, c'est +la douce liberté, c'est la vie qui nous sont rendus. + +Quelques auditeurs, en essuyant leurs yeux à la fin de ce chÅ“ur, +s'indignent du silence de la salle qui devrait retentir d'une immense +acclamation. Il est possible que la majeure partie du public soit +réellement émue néanmoins; certaines beautés musicales, évidentes pour +tous, peuvent fort bien ne pas exciter les applaudissements. + +Le chÅ“ur des prisonniers de Gaveaux: + + Que ce beau ciel, cette verdure, + +est écrit dans le même sentiment. Mais, hélas! comparé à celui de +Beethoven, il paraît bien terne et bien plat! Remarquons, en outre, que +le compositeur français, fort réservé sur l'emploi des trombones dans +le cours de sa partition, les fait précisément intervenir ici, comme +s'ils faisaient partie de la famille des instruments doux, au timbre +calme et suave. Explique qui pourra cette étrange fantaisie. + +Dans la seconde partie du duo, où Rocko apprend à Fidelio qu'ils vont +aller ensemble creuser la fosse du prisonnier, se trouve un dessin +syncopé d'instruments à vent du plus étrange effet, mais, par son accent +gémissant et son mouvement inquiet, parfaitement adapté à la situation. +Ce duo et le quintette suivant contiennent de fort beaux passages, dont +quelques-uns se rapprochent, par le style des parties de chant, de la +manière de Mozart dans le _Mariage de Figaro_. + +Un quintette avec chÅ“ur termine cet acte. La couleur en est sombre; +elle doit l'être. Une modulation un peu sèche intervient brusquement +dans le milieu, et quelques voix exécutent des rhythmes qui se +distinguent au travers des autres, sans qu'on puisse voir bien +clairement l'intention de l'auteur. Mais le mystère qui plane sur +l'ensemble donne à ce finale une physionomie des plus dramatiques. Il +finit _piano_; il exprime la consternation, la crainte..... le public +parisien ne l'applaudit donc pas: il ne saurait applaudir une telle +conclusion, si contraire à ses habitudes. + +Avant le lever du rideau pour le troisième acte, l'orchestre fait +entendre une lente et lugubre symphonie, pleine de longs cris +d'angoisse, de sanglots, de tremblements, de lourdes pulsations. Nous +entrons dans le séjour des douleurs et des larmes; Florestan est étendu +sur sa couche de paille; nous allons assister à son agonie, entendre sa +voix délirante. + +L'orchestration de Gluck pour la scène du cachot d'Oreste dans +_Iphigénie en Tauride_ est bien belle, sans doute; mais de quelle +hauteur ici Beethoven domine son rival! Non pas seulement parce qu'il +est un immense symphoniste, parce qu'il sait mieux que lui faire parler +l'orchestre, mais, on doit le reconnaître, parce que sa pensée musicale, +dans ce morceau, est plus forte, plus grandiose et d'une expression +incomparablement plus pénétrante. On sent, dès les premières mesures, +que le malheureux enfermé dans cette prison a dû, en y entrant, _laisser +toute espérance_. + +Le voici. A un douloureux récitatif entrecoupé par les phrases +principales de la symphonie précédente succède un cantabile désolé, +navrant, dont l'accompagnement des instruments à vent accroît à chaque +instant la tristesse. La douleur du prisonnier devient de plus en plus +intense. Sa tête s'égare... l'aile de la mort l'a touché... Pris d'une +hallucination soudaine, il se croit libre, il sourit, des larmes de +tendresse roulent dans ses yeux mourants, il croit revoir sa femme, il +l'appelle, elle lui répond; il est ivre de liberté et d'amour... + +A d'autres de décrire cette mélodie sanglotante, ces palpitations de +l'orchestre, ce chant continu du hautbois qui suit le chant de Florestan +comme la voix de l'épouse adorée qu'il croit entendre; et ce crescendo +entraînant, et le dernier cri du moribond... Je ne le puis... + +Reconnaissons ici l'art souverain, l'inspiration brûlante, le vol +fulgurant du génie... + +Florestan, après cet accès d'agitation fébrile, est retombé sur sa +couche; voici venir Rocko et la tremblante Éléonore (Fidelio). La +terreur de cette scène est amoindrie par le nouveau libretto, où il ne +s'agit que de déblayer une citerne au lieu de creuser la fosse du +prisonnier encore vivant. (Vous voyez où conduisent tous ces +remaniements...) + +Rien de plus sinistre que ce duo célèbre, où la froide insensibilité de +Rocko contraste avec les aparté déchirants de Fidelio, où le sourd +murmure de l'orchestre est comparable au bruit mat de la terre tombant +sur une bière qu'on recouvre. Un de nos confrères de la critique +musicale a très-justement établi un rapprochement entre ce morceau et la +scène des fossoyeurs d'_Hamlet_. Pouvait-on plus dignement le louer? + +Les fossoyeurs de Beethoven terminent leur duo sans coda, sans +cabalette, sans éclat de voix; aussi le parterre garde encore à leur +égard un rigoureux silence. Voyez le malheur! + +Le trio suivant est plus heureux; on l'applaudit, bien qu'il ait aussi +une terminaison douce. Les trois personnages, animés de sentiments +affectueux, y chantent de suaves mélodies, que les plus harmonieux +accompagnements soutiennent sans recherche et sans effort. Rien de plus +élégant et de plus touchant à la fois que ce beau thème de vingt mesures +exposé par le ténor. C'est le chant dans sa plus exquise pureté, c'est +l'expression dans ce qu'elle a de plus vrai, de plus simple et de plus +pénétrant. Ce thème est ensuite repris, tantôt en entier, tantôt par +fragments, et, après des modulations très-hardies, ramené dans le ton +primitif avec un bonheur et une adresse incomparables. + +Le quatuor du pistolet est un long roulement de tonnerre, dont la menace +augmente sans cesse de violence et aboutit à une série d'explosions. A +partir du cri de Fidelio: «Je suis sa femme!» l'intérêt musical se +confond avec l'intérêt dramatique; on est ému, entraîné, bouleversé, +sans qu'on puisse distinguer si cette violente émotion est due aux voix, +aux instruments ou à la pantomime des acteurs et au mouvement de la +scène; tant le compositeur s'est identifié avec la situation qu'il a +peinte avec une vérité frappante et la plus prodigieuse énergie. Les +voix, qui s'interpellent et se répondent en brûlantes apostrophes, se +distinguent toujours au milieu du tumulte de l'orchestre et au travers +de ce trait des instruments à cordes, semblable aux vociférations d'une +foule agitée de mille passions. C'est un miracle de musique dramatique +auquel je ne connais de pendant chez aucun maître ancien ou moderne. Le +changement du livret a fait un tort énorme et bien regrettable à cette +belle scène. L'action ayant été transportée à une époque où le pistolet +n'était pas inventé, on a dû renoncer à le donner à Fidelio pour arme +offensive; la jeune femme menace maintenant Pizarre avec un levier de +fer, incomparablement moins dangereux, pour un tel homme surtout, que +le petit tube avec lequel cette faible main peut à coup sûr frapper de +mort Pizarre s'il fait le moindre mouvement. D'ailleurs le geste de +Fidelio, visant Pizarre au visage, prête à un grand effet de scène. Je +vois encore madame Devrient avec le tremblement de son bras qu'elle +tenait tendu vers Pizarre en riant d'un rire convulsif. + +Voilà ce qui résulte de tous ces tripotages de pièces et de partitions, +accommodées aux prétendues _exigences_ d'un public qui n'exige rien et +s'arrangerait fort qu'on voulût bien lui offrir certains ouvrages tels +que leurs auteurs les ont écrits. + +Après cet admirable quatuor, les deux époux demeurés seuls chantent un +duo non moins admirable, où la passion éperdue, la joie, la surprise, +l'abattement empruntent tour à tour à la musique des accents dont rien +ne peut donner une idée à qui ne les a pas entendus. Quel amour! quels +transports! quelles étreintes! avec quelle fureur ces deux êtres +s'embrassent! comme la passion les fait balbutier! Les paroles se +pressent sur leurs lèvres frémissantes, ils chancellent, ils sont +haletants..... ils s'aiment!... comprenez-vous?... ils s'aiment! Qu'y +a-t-il de commun entre un tel élan d'amour et ces fades duos d'époux +unis par un mariage de convenance?... Au dernier final on entend un +vaste morceau d'ensemble dont le rhythme de marche est interrompu +d'abord par quelques mouvements lents épisodiques. L'allegro reprend +ensuite et va en s'animant graduellement et en augmentant de sonorité +jusqu'à la fin. Dans cette péroraison, la majesté d'abord et la verve +ensuite éblouissent et entraînent les auditeurs même les plus froids et +les plus récalcitrants. Ils disent alors, en approuvant d'un air +contraint: «A la bonne heure!» Nous dirons aussi, en les voyant +applaudir: «A la bonne heure!» Mais tout le reste de la partition, qui +les touche si peu, n'en est pas moins admirable, et, sans vouloir +déprécier ce gigantesque finale, plusieurs des morceaux précédents lui +sont même de beaucoup supérieurs. Qui sait pourtant si la lumière ne se +fera pas plus tôt qu'on ne pense, pour ceux-là même dont l'âme est +fermée en ce moment à ce bel ouvrage de Beethoven, comme elle est aussi +fermée aux merveilles de la neuvième symphonie, des derniers quatuors et +des grandes sonates de piano de ce même incomparable inspiré? Un voile +épais semble quelquefois placé sur les _yeux de l'esprit_, quand on +regarde d'un certain côté du ciel de l'art et empêche de voir les grands +astres qui l'illuminent; puis tout d'un coup, sans cause connue, le +voile se déchire, on voit et l'on rougit d'avoir été aveugle si +longtemps. + +Ceci me rappelle ce pauvre Adolphe Nourrit. Il m'avouait un jour +n'admirer que _Macbeth_ dans l'Å“uvre entière de Shakspeare, et trouver +surtout absurde et inintelligible _Hamlet_. Trois ans après, il vint me +dire avec l'émotion d'un enthousiasme concentré: «_Hamlet_ est le +chef-d'Å“uvre du plus grand poëte philosophe qui ait jamais existé. Je +le comprends aujourd'hui. Mon cÅ“ur et ma tête en sont remplis, enivrés. +Vous avez dû garder de mon sens poétique et de mon intelligence une +singulière opinion... Rendez-moi votre estime.» _Alas! poor Yorick!_ + + + + +BEETHOVEN DANS L'ANNEAU DE SATURNE + +LES MEDIUMS + + +Le monde musical est en ce moment fort ému; toute la philosophie de +l'art semble bouleversée. On croyait généralement, il y a quelques jours +à peine, que le beau en musique, comme le médiocre, comme le laid, était +absolu, c'est-à -dire qu'un morceau beau, ou laid, ou médiocre pour les +gens qui s'intitulent gens de goût, connaisseurs, était également beau, +médiocre ou laid pour tout le monde, et par conséquent pour les gens +sans goût et sans connaissances. Il résultait de cette opinion +consolante que le chef-d'Å“uvre capable de faire couler les larmes des +yeux d'un habitant du nº 58 de la rue de la Chaussée-d'Antin, à Paris, +ou de l'ennuyer, ou de le révolter, devait nécessairement produire le +même effet sur un Cochinchinois, sur un Lapon, sur un pirate de Timor, +sur un Turc, sur un portefaix de la rue des Mauvaises-Paroles. Quand je +dis _on croyait_, je veux désigner par _on_ les savants, les docteurs et +les simples de cÅ“ur: car en ces questions les grands et les petits +esprits se rencontrent, et qui ne se ressemble pas s'assemble. Quant à +moi, qui ne suis ni savant, ni docteur, ni simple, je n'ai jamais trop +su à quoi m'en tenir sur ces graves sujets de controverse; je crois +pourtant que je ne croyais rien; mais à cette heure, j'en suis sûr, me +voilà fixé, et je crois au beau absolu beaucoup moins qu'à la corne des +licornes. Car pourquoi, je vous prie, ne pas croire à la corne des +licornes? Il est archiprouvé maintenant qu'il y a des licornes dans +plusieurs parties de l'Himalaya. On connaît l'aventure de M. +Kingsdoom.--Le célèbre voyageur anglais, étonné de rencontrer un de ces +animaux, qu'il croyait fabuleux (voilà ce que c'est que de croire!), et +le regardant avec une attention blessante pour l'élégant quadrupède, la +licorne irritée se précipita sur lui, le cloua contre un arbre et lui +laissa dans la poitrine un long morceau de corne pour preuve de son +existence. Le malheureux Anglais ne pouvait pas en revenir. + +Maintenant il faut dire pourquoi je suis certain de croire depuis peu +que je ne crois pas au beau absolu en musique. Une révolution a dû +s'opérer et s'est opérée réellement dans la philosophie depuis la +merveilleuse découverte des tables tournantes (en sapin), et par suite +des médiums, et par suite des évocations d'esprits, et par suite des +conversations _spiritistes_. La musique ne pouvait pas rester en dehors +de l'influence d'un fait aussi considérable et demeurer isolée du monde +des esprits, elle, la science de l'impalpable, de l'impondérable, de +l'insaisissable. Beaucoup de musiciens se sont donc mis en rapport avec +le monde des esprits (ils auraient dû le faire depuis longtemps). Au +moyen d'une table de sapin d'un prix fort modique, sur laquelle on +impose les mains, et qui, après quelques minutes de réflexions (de +réflexions de la table), se met à lever une ou deux de ses jambes, de +façon, malheureusement, à effaroucher la pudeur des dames anglaises, on +parvient non-seulement à évoquer l'esprit d'un grand compositeur, mais à +entrer même en conversation réglée avec lui, à le forcer de répondre à +toutes sortes de questions. Bien plus, en s'y prenant bien, on peut +obliger l'esprit du grand maître à dicter une nouvelle Å“uvre, une +composition tout entière sortant brûlante de son cerveau. Comme pour les +lettres de l'alphabet, il est convenu que la table, en levant ses +jambes et en les laissant retomber sur un parquet, frappe tant de coups +pour un _ut_, tant pour un _ré_, tant pour un _fa_, tant pour une simple +croche, tant pour une double croche, tant pour un soupir, pour un +demi-soupir, etc., etc. Je sais ce qu'on va me répondre: «Il est +convenu, direz-vous? Convenu avec qui? avec les esprits évidemment. Or, +avant que cette convention fût établie, comment s'y est pris le premier +médium pour savoir des esprits qu'on en convenait?» Je ne puis vous le +dire; ce qu'il y a de sûr, c'est que c'est sûr; et puis, dans ces +grandes questions, il faut absolument se laisser guider par le sens +intérieur, et surtout ne pas chercher la petite bête. + +Or donc déjà (comme disent les Russes) on a évoqué dernièrement l'esprit +de Beethoven, qui habite Saturne. Mozart habitant Jupiter, c'est connu +de tout le monde, il semble que l'auteur de _Fidelio_ eût dû choisir le +même astre pour sa nouvelle résidence; mais Beethoven, on ne l'ignore +pas, est un peu sauvage, capricieux, peut-être même a-t-il quelque +antipathie non avouée pour Mozart. Tant il y a qu'il habite Saturne ou +du moins son anneau. Et voilà que lundi dernier un médium très-familier +avec le grand homme, et sans craindre de mettre celui-ci de mauvaise +humeur, en lui faisant faire à propos de rien un si long voyage, pose +les mains sur sa table de sapin pour envoyer à Beethoven, dans l'anneau +de Saturne, l'ordre de venir un instant causer avec lui. La table +aussitôt de faire des mouvements indécents, de lever les jambes, et de +montrer..... que l'esprit était proche. Ces pauvres esprits, avouez-le, +sont bien obéissants. Beethoven, pendant sa vie terrestre, ne se fût pas +dérangé pour aller seulement de la porte de Carinthie au palais +impérial, si l'empereur d'Autriche l'eût fait prier de le venir voir, et +il quitte maintenant l'anneau de Saturne et interrompt ses hautes +contemplations pour obéir à l'_ordre_ (notez-le bien), à l'ordre du +premier venu, possesseur d'une table de sapin. + +Ce que c'est que la mort, comme cela vous transforme le caractère! et +que Marmontel a eu raison de dire dans son opéra de _Zémire et Azor_: + + Les esprits, dont on nous fait peur, + Sont les meilleures gens du monde. + +Il en est ainsi. Je vous ai déjà prévenu qu'en ces questions il ne +fallait pas chercher la petite bête. + +Beethoven arrive et dit par les pieds de la table: «Me voilà !» Le médium +enchanté lui tape sur le ventre...--Allons, me direz-vous, voilà que +vous laissez échapper des absurdités!--Bah!--Eh! oui, vous avez déjà +parlé de cerveau tout à l'heure à propos d'un esprit; les esprits ne +sont pas des corps.--Non... non, mais vous savez bien que ce sont des... +semi-corps. On a parfaitement expliqué cela. Ne m'interrompez plus pour +d'aussi futiles observations. Je continue mon triste récit. Le médium, +qui lui-même est un semi-esprit, frappe donc un semi-coup sur le +semi-ventre de Beethoven et prie sans façon le semi-dieu de lui dicter +une nouvelle sonate. L'autre ne se le fait pas dire deux fois, et la +table aussitôt de gambader... On écrit sous sa dictée. La sonate écrite, +Beethoven repart pour Saturne; le médium, entouré d'une douzaine de +spectateurs stupéfaits, s'approche du piano, exécute la sonate, et les +spectateurs stupéfaits deviennent des auditeurs confondus en +reconnaissant que la sonate est non pas une semi-platitude, mais bien +une platitude complète, un non-sens, une stupidité. + +Comment croire maintenant au beau absolu? Certainement Beethoven, en +allant habiter une sphère supérieure, n'a pu que se perfectionner, son +génie a dû s'agrandir, s'élever, et, en dictant une nouvelle sonate, il +a dû vouloir donner aux habitants de la terre une idée du nouveau style +qu'il a adopté dans son nouveau séjour, une idée de sa _quatrième +manière_, une idée de la musique qu'on exécute sur les Érards de +l'anneau de Saturne. Et voilà que ce nouveau style est précisément ce +que nous autres, musiciens infimes d'un monde infime et soussaturnien, +nous appelons le style plat, le style bête, le style insupportable; et, +bien loin de nous ravir au cinquante-huitième ciel, cela nous irrite et +nous donne des nausées... Ah! c'est à en perdre la raison, si la chose +était possible. + +Alors il faudra donc croire que le beau et le laid n'étant pas absolus, +universels, beaucoup de productions de l'esprit humain, admirées sur la +terre, seront méprisées dans le monde des esprits, et je me vois +autorisé à conclure (au reste, je m'en doutais depuis longtemps) que des +opéras représentés et applaudis journellement, même sur des théâtres que +la pudeur me permet de nommer, seraient sifflés dans Saturne, dans +Jupiter, dans Mars, dans Vénus, dans Pallas, dans Sirius, dans Neptune, +dans la grande et la petite Ourse, dans la constellation du Chariot, et +ne sont enfin que des platitudes infinies pour l'univers infini. + +Cette conviction n'est pas faite pour encourager les grands producteurs. +Plusieurs d'entre eux, accablés par la funeste découverte, sont tombés +malades, et pourraient bien, dit-on, passer à l'état d'esprits. +Heureusement ce sera long. + + + + +LES + +APPOINTEMENTS DES CHANTEURS + + +A l'inverse de la fameuse caisse de Robert Macaire, toujours ouverte +_pour recevoir_, la caisse des théâtres lyriques est toujours ouverte +pour payer. Ce que mangent les ténors, les soprani et les barytons +dépasse toute croyance; on n'a jamais vu de gargantualisme pareil. Le +public ne payant pas plus qu'autrefois, au contraire, les demi-dieux ont +dû tout naturellement et très-rapidement transformer la caisse des +malheureux directeurs en caisse des Danaïdes, où l'on verse des seaux +d'or sans qu'il y reste un sou. Encore Paris ne peut-il plus payer les +voix exceptionnelles. Aussitôt qu'un chanteur est sûr d'être un dieu, le +voilà qui prend en pitié les cinquantaines de mille francs qu'on lui +verse à Paris, et qui se met à chanter tant bien que mal l'italien pour +aller demander la _centaine de mille_ aux directeurs de Londres ou de +Saint-Pétersbourg. Un chanteur fort en voix qui ne gagne pas cent mille +francs par an se regarde aujourd'hui comme un paltoquet; et l'Angleterre +et la Russie, désireuses de ne pas lui laisser cette mauvaise opinion de +lui-même, acharnées d'ailleurs à interner chez elles les Grandgousiers +de l'art, les lui donnent. Qui a tort là -dedans? Eh! mon Dieu, personne. +_Sauvons la caisse!_ toujours. _L'art est une chimère_, sachons nous en +passer. + + + + +SUR + +L'ÉTAT ACTUEL DE L'ART DU CHANT + +DANS LES THÉATRES LYRIQUES DE FRANCE ET D'ITALIE, ET SUR LES CAUSES QUI +L'ONT AMENÉ + +LES GRANDES SALLES + +LES CLAQUEURS, LES INSTRUMENTS A PERCUSSION + + +Il semble au bon sens vulgaire que l'on devrait, dans les établissements +dits lyriques, avoir des chanteurs pour les opéras; mais c'est justement +le contraire qui a lieu: on y a des opéras pour les chanteurs. Il faut +toujours rajuster, retailler, rapiécer, rallonger, raccourcir plus ou +moins une partition pour la mettre on état (en quel état!) d'être +exécutée par les artistes auxquels on la livre. L'un trouve son rôle +trop haut, l'autre trouve le sien trop bas; celui-là a trop de morceaux, +celui-ci n'en a pas assez; le ténor veut des _i_ à tout bout de chant, +le baryton veut des _a_; ici l'un trouve un accompagnement qui le gêne, +là son émule se plaint d'un accord qui le contrarie; ceci est trop lent +pour la prima donna, cela est trop vif pour le ténor. Enfin un +malheureux compositeur qui s'aviserait d'écrire une gamme d'_ut_ dans +l'échelle moyenne et dans un mouvement lent, et sans accompagnement, ne +serait pas assuré de trouver des chanteurs pour la bien rendre _sans +changements_; la plupart de ces derniers prétendraient encore que la +gamme _n'est pas dans leur voix_, parce qu'elle n'a pas _été écrite pour +eux_. + +A l'heure qu'il est, en Europe, avec le système de chant qui y est en +vigueur (c'est le cas de le dire), sur dix individus qui se disent +chanteurs, c'est tout au plus s'il serait possible d'en trouver deux ou +trois capables de bien chanter, mais, là , tout à fait bien, avec +correction, justesse, expression, dans un bon style et avec une voix +pure et sympathique, une simple romance. Je suppose qu'on prenne l'un +d'eux au hasard et qu'on lui dise: «Voici un vieil air bien simple, bien +touchant, dont la douce mélodie ne module pas et reste enfermée dans la +modeste étendue d'une octave, chantez-nous cela;» il est très-possible +que votre chanteur, qui peut-être est un illustre, extermine la pauvre +fleurette musicale, et qu'en l'écoutant vous regrettiez quelque brave +fille de village par qui vous aurez entendu fredonner autrefois le vieil +air. + +Aucune pensée musicale, aucune forme mélodique, aucun accent expressif +ne résiste à l'affreux mode d'interprétation qui se répand de plus en +plus aujourd'hui. Encore s'il était le seul! mais nous avons de +nombreuses variétés de chant anti-mélodiques. Il y a d'abord le chant +_innocemment bête_, le chant _plat_, puis le chant _prétentieusement +bête_, le chant orné de toutes les stupidités que le chanteur s'avise +d'y introduire; celui-ci est déjà fort _coupable_. Vient ensuite le +chant _vicieux_, qui corrompt le public et l'attire dans de mauvaises +routes musicales, par l'attrait d'une certaine exécution capricieuse, +brillante, mais fausse d'expression, qui révolte à la fois le bon goût +et le bon sens; enfin nous avons le chant _criminel_, le chant +_scélérat_, qui joint à sa scélératesse un fonds inépuisable de bêtise, +qui ne procède que par grandes engueulées, se plaît + + Aux bruyantes mêlées, + Aux longs roulements des tambours, + +aux drames sombres, aux égorgements, aux empoisonnements, aux +malédictions, aux anathèmes, à toutes les horreurs dramatiques enfin qui +fournissent le plus d'occasions de _donner de la voix_. C'est ce dernier +qui règne, dit-on, despotiquement en Italie à cette heure. Mais la +cause, la cause? dira-t-on. La cause, ou les causes, répondrai-je, sont +faciles à trouver; c'est le remède que l'on connaît moins, ou, pour +parler franc, c'est le remède qu'on n'appliquera jamais, lors même qu'il +serait connu et que son efficacité serait parfaitement démontrée. Les +causes sont à la fois morales et physiques, toutes dépendantes les unes +des autres; et si les entreprises théâtrales n'avaient pas été de tout +temps, presque partout, livrées aux mains de gens avides d'argent avant +tout et ignorants des nécessités de l'art, ces causes n'existeraient +pas. + +Ce sont: la grandeur démesurée de la plupart des théâtres lyriques; + +Le système des applaudissements, salariés ou non; + +La prépondérance qu'on a laissé s'établir de l'exécution sur la +composition, du larynx sur le cerveau, de la matière sur l'esprit, et +trop souvent enfin la lâche soumission du génie à la sottise. + +_Les théâtres lyriques sont trop vastes._ Il est prouvé, il est certain +que le son, pour agir _musicalement_ sur l'organisation humaine, ne doit +pas partir d'un point trop éloigné de l'auditeur. On est toujours prêt à +répondre, lorsqu'on parle de la sonorité d'une salle d'opéra ou de +concert: _Tout s'y entend fort bien_. Mais j'entends aussi fort bien de +mon cabinet le canon que l'on tire sur l'esplanade des Invalides, et +cependant ce bruit, qui d'ailleurs est en dehors des conditions +musicales, ne me frappe, ne m'émeut, n'ébranle mon système nerveux en +aucune façon. Eh bien! c'est ce coup, cette émotion, cet ébranlement que +le son doit absolument donner à l'organe de l'ouïe, pour l'émouvoir +musicalement, que l'on ne reçoit pas des groupes même les plus puissants +de voix et d'instruments, lorsqu'on les écoute à trop grande distance. +Quelques savants pensent que le fluide électrique est impuissant à +parcourir un espace plus grand qu'un certain nombre de milliers de +lieues; j'ignore s'il en est ainsi, mais je suis sûr que le fluide +musical (je demande la permission de désigner ainsi la cause inconnue de +l'émotion musicale) est sans force, sans chaleur et sans vie à une +certaine distance de son point de départ. On _entend_, on ne _vibre +pas_. Or, _il faut vibrer_ soi-même avec les instruments et les voix, et +par eux, pour percevoir de véritables sensations musicales. Rien n'est +plus facile à démontrer. Placez un petit nombre de personnes, bien +organisées et douées de quelque connaissance de la musique, dans un +salon de médiocre grandeur, point trop meublé ni tapissé; exécutez +dignement devant elles quelque vrai chef-d'Å“uvre, d'un vrai +compositeur, vraiment inspiré, une Å“uvre bien pure de ces +insupportables beautés de convention que prônent les pédagogues et les +enthousiastes de parti pris, un simple trio pour piano, violon et basse, +le trio en _si_ bémol de Beethoven, par exemple; que va-t-il se passer? +Les auditeurs vont se sentir peu à peu remplis d'un trouble inaccoutumé, +ils éprouveront une jouissance intense, profonde, qui tantôt les agitera +vivement, tantôt les plongera dans un calme délicieux, dans une +véritable extase. Au milieu de l'andante, au troisième ou quatrième +retour de ce thème sublime et si passionnément religieux, il peut +arriver à l'un d'eux de ne pouvoir contenir ses larmes, et s'il les +laisse un instant couler, il finira peut-être (j'ai vu le phénomène se +produire) par pleurer avec violence, avec fureur, avec explosion. Voilà +un effet musical! voilà un auditeur saisi, enivré par l'art des sons, un +être élevé à une hauteur incommensurable au-dessus des régions +ordinaires de la vie! Il adore la musique, celui-là ; il ne sait comment +exprimer ce qu'il ressent, son admiration est ineffable, et sa +reconnaissance pour le grand poëte-compositeur qui vient de le ravir +ainsi égale son admiration. + +Maintenant, supposez qu'au milieu de ce même morceau, rendu par les +mêmes virtuoses, le salon dans lequel on l'exécute puisse s'agrandir +graduellement, et que par suite de cet agrandissement progressif du +local, l'auditoire soit peu à peu éloigné des exécutants. Bien; voilà +notre salon grand comme un théâtre ordinaire; notre auditeur, qui déjà +l'instant d'auparavant sentait l'émotion le gagner, commence à reprendre +son calme; il _entend_ toujours, mais il ne _vibre_ presque plus; il +admire l'Å“uvre, mais par raisonnement et non plus par sentiment ni par +suite d'un entraînement irrésistible. Le salon s'élargit encore, +l'auditeur est éloigné de plus en plus du foyer musical. Il en est aussi +loin qu'il le serait, si les trois concertants étaient groupés au milieu +de la scène de l'Opéra, et s'il était, lui, assis au balcon des +premières loges de face. Il _entend_ toujours, pas un son ne lui +échappe, mais il n'est plus atteint par le _fluide musical_ qui ne peut +parvenir jusqu'à lui; son trouble s'est dissipé, il redevient froid, il +éprouve même une sorte d'anxiété désagréable et d'autant plus pénible +qu'il fait plus d'efforts d'attention pour ne pas perdre le fil du +discours musical. Mais ses efforts sont vains, l'insensibilité les +paralyse, l'ennui le gagne, le grand maître le fatigue, l'obsède, le +chef-d'Å“uvre n'est plus pour lui qu'un petit bruit ridicule, le géant +un nain, l'art une déception; il s'impatiente et n'écoute plus. Autre +épreuve! + +Suivez une bande militaire exécutant une marche brillante dans la rue +Royale, je suppose; vous l'écoutez avec plaisir, vous marchez +allègrement à sa suite, son rhythme vous entraîne, ses fanfares +guerrières vous animent, et vous rêvez déjà de gloire et de combats. La +bande militaire entre sur la place de la Concorde, vous l'entendez +toujours, mais les réflecteurs du son n'existant plus, son prestige se +dissipe, vous ne vibrez plus et vous la laissez continuer son chemin, et +vous n'en faites pas plus de cas que d'une musique de saltimbanques. + +A présent, pour rentrer dans le cÅ“ur de notre sujet, combien de fois +m'est-il arrivé, au temps où l'on avait encore la bonté de représenter, +et pas trop mal, à l'Opéra, les Å“uvres de Gluck, de rester froid, mais +irrité de ma froideur, en entendant le premier acte d'_Orphée_! Je +savais, j'étais sûr pourtant que c'est là une merveille d'expression, de +poétique mélodie; l'exécution ne manquait d'aucune qualité essentielle. +Mais la scène représentant _un bois sacré_ était ouverte de toutes +parts, le son se perdait au fond, à droite et à gauche du théâtre, il +n'y avait pas de réflecteurs, et, partant, plus d'effet; Orphée semblait +chanter réellement dans une plaine de la Thrace: Gluck avait tort. Ce +même rôle d'Orphée chanté encore par A. Nourri, quelques jours après, +ces mêmes chÅ“urs exécutés par les mêmes choristes, ce même air +pantomime exécuté par le même orchestre, mais dans la salle du +Conservatoire, retrouvaient toute leur magie; on s'extasiait, on +s'imprégnait de poésie antique: Gluck avait raison. + +Les symphonies de Beethoven, qui bouleversent tout dans cette salle du +Conservatoire, ont été exécutées plusieurs fois à l'Opéra, elles n'y +produisaient rien; Beethoven avait tort. Le _Don Juan_ de Mozart, si +ardent, si passionné et si passionnant au Théâtre-Italien, quand +l'exécution en est bonne, est glacial à l'Opéra, tout le monde en +convient. Le _Mariage de Figaro_ y paraîtrait plus froid encore. A +l'Opéra, Mozart a donc tort!... + +Les chefs-d'Å“uvre de la première manière de Rossini, le _Barbier_, la +_Cenerentola_ et tant d'autres, perdent à l'Opéra leur physionomie si +piquante et si spirituelle; on en jouit encore, mais froidement _de +loin_, comme d'un jardin qu'on regarde avec un télescope. Ce Rossini-là +a donc tort!... + +Et le _Freyschütz_, voyez comme il se traîne languissant à l'Opéra, ce +drame musical si vivace, d'une si sauvage énergie! Weber a donc tort?... + +Je pourrais aisément multiplier mes citations. Qu'est-ce qu'un théâtre +dans lequel Gluck, Mozart, Weber, Beethoven et Rossini ont tort, sinon +un théâtre construit dans de mauvaises conditions musicales? Il ne +manque pourtant pas de sonorité. Non, mais comme tous les autres +théâtres de la même dimension, l'Opéra est trop grand. Le _son_ le +remplit aisément, mais non le _fluide musical_ que dégagent les moyens +ordinaires d'exécution. On objectera sans doute que plusieurs beaux +ouvrages y produisent néanmoins de l'effet, et qu'un chanteur habile, +lorsqu'il a le talent d'enchaîner et de concentrer sur soi l'attention +de l'auditoire, y peut aborder avec succès le _chant doux_. Mais je +répondrai que ce précieux chanteur impressionnerait bien plus vivement +encore son public dans une salle moins vaste, et qu'il en serait de même +de ces beaux ouvrages, écrits d'ailleurs spécialement pour le théâtre de +l'Opéra; que, de plus, sur vingt belles idées contenues dans ces +partitions exceptionnelles (les partitions écrites aujourd'hui même pour +le théâtre de l'Opéra), c'est à peine si quatre ou cinq surnagent; tout +le reste est perdu. Encore ces beautés n'apparaissent-elles que voilées +et amoindries par l'éloignement, et jamais sous tous leurs aspects, +jamais dans toute leur vivacité d'allures, jamais dans tout leur éclat. + +De là la nécessité tant raillée, mais réelle cependant, d'entendre +très-souvent un bel opéra pour le goûter et en découvrir le mérite. A sa +première représentation tout y paraît confus, vague, incolore, sans +forme, sans nerf; ce n'est qu'un tableau à demi effacé et dont il faut +suivre le dessin ligne à ligne. Écoutez les jugements du foyer dans les +entr'actes des premières représentations; l'ouvrage nouveau, au dire des +critiques, est _invariablement ennuyeux_ ou _détestable_. Voilà +vingt-cinq ans que je les écoute en pareil cas, sans les avoir entendus +une seule fois exprimer une opinion plus favorable. C'est bien pis aux +répétitions générales, quand la salle est à demi vide; alors rien ne +surnage, tout disparaît; ni grâce mélodique, ni science harmonique, ni +coloris d'instrumentation, ni amour, ni colère, n'y font rien; c'est un +bruit vague plus ou moins fatigant qui vous irrite ou vous assomme, et +l'on sort de là en maudissant l'Å“uvre et l'auteur. + +Je n'oublierai jamais la répétition générale des _Huguenots_. En +rencontrant M. Meyerbeer sur le théâtre, après le quatrième acte, je ne +pus lui dire que ceci: «Il y a un chÅ“ur dans l'avant-dernière scène +qui, _ce me semble_, doit produire de l'effet.» Je voulais parler du +chÅ“ur des moines, de la scène de la bénédiction des poignards, de l'une +des plus foudroyantes inspirations de l'art de tous les temps. Il _me +semblait_ que cela devait produire quelque effet. Je n'en avais pas été +autrement frappé. + + * * * * * + +La composition musicale dramatique, est un art double; il résulte de +l'association, de l'union intime de la poésie et de la musique. Les +accents mélodiques peuvent avoir sans doute un intérêt spécial, un +charme qui leur soit propre et résultant de la musique seulement; mais +leur force est doublée si on les voit concourir en outre à l'expression +d'une belle passion, d'un beau sentiment, indiqués par un poëme digne de +ce nom; les deux arts unis se renforcent alors l'un par l'autre. Or +cette union est détruite en grande partie dans les salles trop vastes, +où l'auditeur, malgré toute son attention, comprend à peine un vers sur +vingt, où il ne voit même pas bien les traits du visage des acteurs, où +il lui est en conséquence impossible de saisir les nuances délicates de +la mélodie, de l'harmonie, de l'instrumentation, et les motifs de ces +nuances, et leurs rapports avec l'élément dramatique déterminé par les +paroles, puisque ces paroles il ne les entend pas. + +La musique, je le répète, doit être entendue de près; dans +l'éloignement, son charme principal disparaît; il est tout au moins +singulièrement _modifié_ et affaibli. Trouverait-on quelque plaisir dans +la conversation des plus spirituelles gens du monde si l'on était obligé +de l'entretenir à trente pas de ses interlocuteurs. Le son, au delà +d'une certaine distance, bien qu'on l'entende encore, est comme une +flamme que l'on voit, mais dont on ne sent pas la chaleur? + +Cet avantage des petites salles sur les grandes est évident, et c'est +parce qu'il l'avait remarqué qu'un directeur de l'Opéra disait avec une +plaisante naïveté et un peu de mauvaise humeur: «Oh! dans votre salle du +Conservatoire, tout fait de l'effet.» Oui? et bien! essayez un peu d'y +faire entendre les grossièretés, les platitudes brutales, les non-sens, +les contre-sens, les discordances, les cacophonies, que l'on supporte +tant bien que mal dans votre salle de l'Opéra, et vous verrez le genre +d'effet qu'ils produiront... + +Maintenant examinons un autre côté de la question, celui qui se rattache +à l'art du chant et à l'art du compositeur; nous trouverons bien vite la +preuve de ce que j'ai avancé en commençant, à savoir que si l'art du +chant est devenu ce qu'il est aujourd'hui, l'art du cri, la trop grande +dimension des théâtres en est la cause; nous trouverons aussi que de là +sont sortis d'autres excès qui déshonorent la musique aujourd'hui. + +Le théâtre de la Scala, à Milan, est immense; celui de la Cannobianna +est très-vaste aussi; le théâtre de Saint-Charles, à Naples, et beaucoup +d'autres que je pourrais citer, ont également d'énormes dimensions. Or, +d'où est partie l'école de chant que l'on blâme si ouvertement et à si +juste titre aujourd'hui? des grands centres musicaux de l'Italie. Le +public italien étant en outre dans l'usage de parler pendant les +représentations aussi haut que l'on parle chez nous à la Bourse, les +chanteurs ont été amenés peu à peu, ainsi que les compositeurs, à +chercher tous les moyens de concentrer sur eux l'attention de ce public +qui prétend aimer _sa_ musique. On a visé dès lors à la sonorité avant +tout; pour l'obtenir, on a supprimé l'emploi _des nuances_, celui de la +_voix mixte_, de la _voix de tête_, et des _notes inférieures_ de +l'échelle de chaque voix, on n'a plus admis pour les ténors que les sons +hauts dits _de poitrine_; les basses, ne chantant plus que sur les +degrés élevés de leur échelle, se sont transformées en barytons; les +voix d'hommes, ne gagnant pas en réalité dans le haut tout ce qu'elles +perdaient dans le bas, se sont privées d'un tiers de leur étendue; les +compositeurs, en écrivant pour ces chanteurs, ont dû se renfermer dans +une octave, et, se bornant à l'emploi de huit notes tout au plus, ne +produire que des mélodies d'une monotonie et d'un vulgarisme +désespérants; les voix de femmes les plus aiguës, les plus lancinantes, +ont obtenu sur toutes les autres une préférence marquée. Ces ténors, ces +barytons, ces soprani, lancés à toute volée, à sons perdus, ont seuls +été applaudis; les compositeurs les ont secondés de leur mieux en +écrivant dans le sens de leurs prétentions stentoréennes; les duos à +l'unisson, les trios, les quatuors, les chÅ“urs à l'unisson se sont +produits; ce mode de composition étant d'ailleurs plus facile et plus +expéditif pour les maestri et plus commode pour les exécutants, a +prévalu; et, la grosse caisse aidant, on a vu s'établir dans une grande +partie de l'Europe le système de musique dramatique dont nous jouissons. + +Je fais cette restriction, parce qu'il n'existe réellement pas en +Allemagne. Là , pas de salles-gouffres. Celle du Grand-Opéra de Berlin +elle-même n'est point de dimensions disproportionnées. Les Allemands +chantent mal, dit-on; cela peut paraître vrai en général. Je ne veux pas +aborder ici la question de savoir si leur langue n'en est pas la cause, +et si madame Sontag, si Pischek, si Titchachek, si mademoiselle Lind, +presque Allemande, et plusieurs autres, ne constituent pas néanmoins de +magnifiques exceptions; mais en somme l'immense majorité des vocalistes +allemands chantent et ne hurlent pas; l'école du cri n'est pas la leur; +ils font de la musique. D'où cela vient-il? De ce qu'ils ont un +sentiment musical plus fin que beaucoup de leurs émules des autres +nations sans doute, mais aussi de ce que les théâtres lyriques allemands +étant tous de médiocres dimensions, le _fluide musical_ en atteint +exactement tous les points; de ce que le public s'y montrant toujours +silencieux et attentif, les efforts disgracieux des voix et de +l'instrumentation y deviennent inutiles, et y paraîtraient plus odieux +encore que chez nous. + +Voilà donc, direz-vous, le procès fait aux grands théâtres; on ne pourra +plus faire de recettes de 11,000 francs, ni réunir dix-huit cents +personnes à l'Opéra de Paris, à Covent-Garden de Londres, à la Scala, à +Saint-Charles, ni ailleurs, sous peine d'encourir la critique des +musiciens. Nous n'hésitons point à répondre par l'affirmative. Vous avez +lâché le grand mot: _La recette!_ Vous êtes des spéculateurs, nous +sommes des artistes, et nous ne parlons pas de l'art de battre monnaie, +qui est le seul auquel vous vous intéressiez. + +L'art véritable a ses conditions de puissance et de beauté; la +spéculation, que je me garderai de confondre avec l'industrie, a les +siennes de succès plus ou moins moral, et, en dernière analyse, l'art et +la spéculation s'exècrent mutuellement. Leur antagonisme est de tous les +lieux et de toutes les époques, il sera éternel; il réside dans le cÅ“ur +même des questions. Parlez à un directeur de spectacle, demandez-lui +quelle est la meilleure salle d'opéra; il répondra, ou au moins il +pensera s'il n'ose le dire, que c'est la salle où l'on peut faire _les +plus fortes recettes_. Parlez à un musicien instruit ou à un savant +architecte ami de la musique, ils vous diront ceci: «Une salle d'Opéra, +si l'on veut que les qualités essentielles de l'art des sons puissent y +être appréciables, doit être _un instrument de musique_; or elle ne +l'est point, si dans sa construction on n'a pas tenu compte de certaines +lois physiques dont la nature est parfaitement connue. Toutes les autres +considérations sont sans force et sans autorité contre celle-là . Tendez +des cordes métalliques sur une caisse d'emballage, adaptez-y un clavier, +vous n'aurez pas pour cela un piano. Tendez des cordes à boyau et en +soie sur un sabot, vous n'aurez pas pour cela un violon. L'habileté des +pianistes et des violonistes sera impuissante à transformer en +véritables instruments de musique ces machines ridicules, quand même la +caisse serait en bois de rose, quand le sabot serait en bois de sandal. +Vous aurez beau faire souffler les tempêtes dans un tuyau de poêle, le +son peut-être très-énergique qui en sortira ne fera pas qu'il soit un +tuyau d'orgue, ni un trombone, ni un tuba, ni un cor. Toutes les raisons +imaginables, raisons de perspective, raisons de splendeur, raisons +d'argent, quand il s'agira de la construction d'une salle d'opéra, +tomberont devant le fait des lois de l'acoustique et de celles de la +transmission du fluide musical, car ces lois existent. C'est un fait, et +l'entêtement d'un fait est proverbial.» Voilà ce qu'ils diront ces... +artistes. Mais ils veulent faire de la musique, et vous voulez faire de +l'argent. + +Quant à l'effet de l'orchestre dans les salles trop grandes, il est +défectueux, incomplet et faux, en ce sens qu'il est autre que le +compositeur ne l'a imaginé en écrivant sa partition, lors même que la +partition a été écrite exprès pour la grande salle où elle est entendue. + +Comme la portée du fluide musical des divers projecteurs du son est +inégale, il s'ensuit nécessairement que les instruments à longue portée +seront dans mainte occasion d'une puissance en désaccord avec +l'importance que le compositeur leur a accordée, quand ceux à courte +portée disparaîtront ou seront déchus de l'emploi qui leur fut assigné +pour atteindre le but de la composition. Car pour que l'_action +musicale_ des voix et des instruments soit complète, il faut que tous +les sons arrivent simultanément et avec la même vitalité de vibrations à +l'auditeur. Il faut, en un mot, que les sons écrits en partition (les +musiciens me comprendront) parviennent à l'oreille _en partition_. + +Une autre conséquence de l'extrême grandeur de la salle dans les +théâtres lyriques, conséquence que j'ai laissé entrevoir tout à l'heure +en rappelant l'emploi que l'on fait aujourd'hui de la grosse caisse, a +été en effet l'introduction de tous les violents auxiliaires de +l'instrumentation dans les orchestres ordinaires. Et cet abus poussé +maintenant à ses dernières limites, tout en ruinant la puissance de +l'orchestre lui-même, n'a pas peu contribué à amener le système de chant +dont on déplore l'existence, en excitant les chanteurs, à lutter de +violence avec l'orchestre dans l'émission des sons. + +Voici comment le règne des instruments à percussion s'est établi. + +Les lecteurs amis de la musique me pardonneront-ils d'entrer dans +d'aussi longs développements? Je l'espère. Quant aux autres, je crains +peu de les ennuyer; ils ne me liront pas. + +Ce fut, ou je me trompe fort, dans l'_Iphigénie en Aulide_ de Gluck que +la grosse caisse se fit entendre pour la première fois à l'Opéra de +Paris, mais seule, sans cymbales ni aucun autre instrument à percussion. +Elle figure dans le dernier chÅ“ur des Grecs (chÅ“ur à l'unisson, notons +ceci en passant), dont les premières paroles sont: _Partons, volons à la +victoire!_ Ce chÅ“ur est en mouvement de marche et à reprises. Il +servait au défilé de l'armée thessalienne. La grosse caisse y frappe le +temps fort de chaque mesure, comme dans les marches vulgaires. Ce chÅ“ur +ayant disparu lorsque le dénoûment de l'opéra fut changé, la grosse +caisse ne fut plus entendue jusqu'au commencement du siècle suivant. + +Gluck introduisit aussi les cymbales (et l'on sait avec quel admirable +effet) dans le chÅ“ur des Scythes d'_Iphigénie en Tauride_, les +_cymbales seules_, sans la grosse caisse, que les routiniers de tous les +pays en croient inséparable. Dans un ballet du même opéra il employa +avec le plus rare bonheur le _triangle seul_. Et ce fut tout. + +En 1808, Spontini admit la grosse caisse et les cymbales dans la marche +triomphale et dans l'air de danse des gladiateurs de la _Vestale_. Plus +tard il s'en servit encore dans la marche du cortége de Telasco de +_Fernand Cortez_. Il y avait jusque-là emploi, sinon très-ingénieux, au +moins convenable et fort réservé de ces instruments. Mais Rossini vint +donner à l'Opéra le _Siége de Corinthe_. Il avait remarqué, non sans +chagrin, la somnolence du public de notre grand théâtre pendant +l'exécution des Å“uvres les plus belles, somnolence amenée bien plus +encore par les causes physiques contraires à l'effet musical que je +viens de signaler, que par le style des Å“uvres magistrales de cette +époque; et Rossini jura de n'en pas subir l'affront. «Je saurai bien +vous empêcher de dormir,» dit-il. Et il mit la grosse caisse partout, et +les cymbales et le triangle, et les trombones et l'ophicléide par +paquets d'accords, et frappant à tour de bras sur des rhythmes +précipités il fit jaillir de l'orchestre de tels éclairs de sonorité, +sinon d'harmonie, de tels coups de foudre, que le public, se frottant +les yeux, se plût à ce nouveau genre d'émotions plus vives, sinon plus +musicales que celles qu'il avait ressenties jusque alors. Encouragé par +le succès, il poussa plus loin encore cet abus en écrivant _Moïse_, où, +dans le fameux finale du troisième acte, la grosse caisse, les cymbales +et le triangle frappent dans les _forte_ les quatre temps de la mesure, +et font en conséquence autant _de notes que les voix_, qui s'accommodent +comme on peut le penser d'un pareil accompagnement. Néanmoins +l'orchestre et le chÅ“ur de ce morceau sont construits de telle sorte, +la sonorité des voix et des instruments ainsi disposés est si +foudroyante, que _la musique_ surnage au milieu de ce fracas, et que le +_fluide musical_, projeté à flots cette fois sur tous les points de la +salle, malgré ses vastes dimensions, saisit l'auditoire, le secoue, le +_fait vibrer_, et que l'un des plus grands effets qu'on ait eu à +signaler dans la salle de l'Opéra depuis qu'elle existe est produit. +Mais les instruments à percussion y contribuent-ils? Oui si on les +considère comme un excitant furieux pour les autres instruments et pour +les voix; non, si l'on tient seulement compte de la part réelle qu'ils +prennent à l'action musicale, car ils écrasent l'orchestre et les voix, +et substituent un bruit violent jusqu'à la folie à une sonorité d'une +belle énergie. + +Quoi qu'il en soit, à dater de l'arrivée de Rossini à l'Opéra, la +révolution instrumentale des orchestres de théâtre fut faite. On employa +les grands bruits à tout propos et dans tous les ouvrages, quel que fût +le style qu'imposait le sujet. Bientôt les timbales, la grosse caisse, +et les cymbales et le triangle ne suffisant plus, on leur adjoignit un +tambour, puis deux cornets vinrent en aide aux trompettes, aux trombones +et à l'ophicléide; l'orgue s'installa dans les coulisses à côté des +cloches, et l'on vit entrer sur la scène les bandes militaires, et enfin +les grands instruments de Sax, qui sont aux autres voix de l'orchestre +comme une pièce de canon est à un fusil. Enfin, Halévy dans sa +_Magicienne_ ajouta à tous ces moyens violents de l'instrumentation, le +tamtam. Les nouveaux compositeurs, irrités de l'obstacle que leur +opposait l'immensité de la salle, pensèrent qu'il fallait, sous peine de +mort pour leurs Å“uvres, le renverser. Maintenant est-on resté +généralement dans les conditions de l'art digne et élevé en employant +ces moyens extrêmes pour tourner l'obstacle en croyant le détruire? Non, +certes! les exceptions sont rares. + +L'emploi judicieux des instruments les plus vulgaires, les plus +grossiers même, peut être avoué par l'art, peut servir à accroître +réellement sa richesse et sa puissance. Rien n'est à dédaigner dans les +moyens qui nous sont acquis aujourd'hui; mais les horreurs +instrumentales dont nous sommes témoins n'en deviennent que plus +odieuses, et je crois avoir démontré qu'elles ont, pour leur part, +beaucoup contribué à faire naître les excès vocaux qui ont motivé ces +trop longues et, je le crains, trop inutiles réflexions. + +Ajoutez que ces mêmes excès, introduits graduellement par l'esprit +d'imitation dans le théâtre de l'Opéra-Comique, y sont, eu égard aux +conditions particulières de ce théâtre, de son orchestre, de ses +chanteurs, du ton général de son répertoire, incomparablement plus +révoltants. + +J'ai cru devoir aborder de front, pour la première fois, cette question +d'où dépend évidemment la vie de la musique théâtrale; ces vérités +pourront déplaire à de grands artistes, à d'excellents et puissants +esprits; mais je crois qu'en leur conscience ils reconnaîtront que ce +sont des vérités. + +J'ai signalé, en commençant, des causes morales à l'immense désordre +dont je viens d'étudier les causes physiques. L'influence des +applaudissements et de ce que les artistes dramatiques surtout ont +encore l'étonnante naïveté d'appeler _le succès_, doit y figurer en +première ligne. L'importance ridicule accordée aux exécutants qui sont +ou que l'on croit indispensables, l'autorité qu'ils ont usurpée, ne sont +pas à oublier non plus. Mais ce n'est point ici le lieu de nous livrer à +l'examen de ces questions; il y aurait un livre à écrire là -dessus. + + + + +LES + +MAUVAIS CHANTEURS, LES BONS CHANTEURS + +LE PUBLIC, LES CLAQUEURS + + +Je l'ai déjà dit, un chanteur ou une cantatrice capable de chanter seize +mesures seulement de bonne musique avec une voix naturelle, bien posée, +sympathique, et de les chanter sans efforts, sans écarteler la phrase, +sans exagérer jusqu'à la charge les accents, sans platitude, sans +afféterie, sans mièvreries, sans fautes de français, sans liaisons +dangereuses, sans hiatus, sans insolentes modifications du texte, sans +transposition, sans hoquets, sans aboiements, sans chevrotements, sans +intonations fausses, sans faire boiter le rhythme, sans ridicules +ornements, sans nauséabondes appogiatures, de manière enfin que la +période écrite par le compositeur devienne compréhensible, et reste tout +simplement _ce qu'il l'a faite_, est un oiseau rare, très-rare, +excessivement rare. + +Sa rareté deviendra bien plus grande encore si les aberrations du goût +du public continuent à se manifester, comme elles le font, avec éclat, +avec passion, avec haine pour le sens commun. + +Un homme a-t-il une voix forte, sans savoir le moins du monde s'en +servir, sans posséder les notions les plus élémentaires de l'art du +chant: s'il pousse un son avec violence, on applaudit violemment _la +sonorité_ de cette note. + +Une femme possède-t-elle pour tout bien une étendue de voix +exceptionnelle: quand elle donne, à propos ou non, un _sol_ ou un _fa_ +grave plus semblable au râle d'un malade qu'à un son musical, ou bien un +_fa_ aigu aussi agréable que le cri d'un petit chien dont on écrase la +patte, cela suffit pour que la salle retentisse d'acclamations. + +Celle-ci, qui ne pourrait faire entendre la moindre mélodie simple sans +vous causer des crispations, dont la chaleur d'âme égale celle d'un bloc +de glace du Canada, a-t-elle le don de l'agilité instrumentale: aussitôt +qu'elle lance ses serpenteaux, ses fusées volantes, à seize doubles +croches par mesure, dès qu'elle peut de son trille infernal vous vriller +le tympan avec une insistance féroce pendant une minute entière sans +reprendre haleine, vous êtes assuré de voir _bondir et hurler d'aise_ + + Les claqueurs monstrueux au parterre accroupis. + +Un déclamateur s'est-il fourré en tête que l'accentuation vraie ou +fausse, mais outrée, est tout dans la musique dramatique, quelle peut +tenir lieu de sonorité, de mesure, de rhythme, qu'elle suffit à +remplacer le chant, la forme, la mélodie, le mouvement, la tonalité; +que, pour satisfaire les exigences d'un tel style ampoulé, boursouflé, +bouffi, crevant d'emphase, on a le droit de prendre avec les plus +admirables productions les plus étranges libertés: quand il met ce +système en pratique devant un certain public, l'enthousiasme le plus vif +et le plus sincère le récompense d'avoir égorgé un grand maître, abîmé +un chef-d'Å“uvre, mis en loque une belle mélodie, déchiré comme un +haillon une passion sublime. + +Ces gens-là ont une qualité qui, en tous cas, ne suffirait point à faire +d'eux des chanteurs, mais qu'ils ont d'ailleurs, en l'exagérant, +transformée en défaut, en vice repoussant. Ce n'est plus un grain de +beauté, c'est une verrue, un polype, une loupe qui s'étale sur un visage +d'une insignifiance parfaite, quand il n'est pas d'une laideur absolue. +De pareils praticiens sont les fléaux de la musique; ils démoralisent le +public, et c'est une mauvaise action de les encourager. Quant aux +chanteurs qui ont une voix, une voix humaine et qui chantent, qui savent +vocaliser et qui chantent, qui savent la musique et qui chantent, qui +savent le français et qui chantent, qui savent accentuer avec +discernement et qui chantent, et qui tout en chantant respectent +l'Å“uvre et l'auteur dont ils sont les interprètes attentifs, fidèles et +intelligents, le public n'a trop souvent pour eux qu'un dédain superbe +ou de tièdes encouragements. Leur visage régulier, tout uni, n'a pas de +grain de beauté, pas de loupe, pas la moindre verrue. Ils ne portent pas +d'oripeaux, ils ne dansent pas sur la phrase. Ceux-là n'en sont pas +moins les véritables chanteurs utiles et charmants, qui, restant dans +les conditions de l'art, méritent les suffrages des gens de goût en +général, et la reconnaissance des compositeurs en particulier. C'est par +eux que l'art existe, c'est par les autres qu'il périt. Mais, +direz-vous, oserait-on prétendre que le public n'applaudit pas aussi, et +très-chaleureusement, de grands artistes maîtres de toutes les +ressources réelles du chant dramatique musical, doués de sensibilité, +d'intelligence, de virtuosité et de cette faculté si rare qu'on nommé +l'inspiration? Non, sans doute; le public quelquefois applaudit _aussi_ +ceux-là . Le public ressemble alors à ces requins qui suivent les navires +et qu'on pêche à la ligne: il avale tout, le morceau de lard et le +harpon. + + + + +L'ORPHEE DE GLUCK + +AU THÉATRE LYRIQUE + + +Au mois de novembre 1859, M. Carvalho, directeur du Théâtre-Lyrique, a +osé entreprendre de remettre en scène l'_Orphée_ de Gluck, et a obtenu +par ce coup d'audace un des plus grands succès dont nous ayons été +témoins. Il fallait être hardi, en effet, et parfaitement convaincu que +le beau est beau pour braver les préventions des esprits frivoles, les +préjugés des routiniers qui de toutes parts s'élevaient contre sa +tentative. Il fallait aussi fermer l'oreille aux récriminations des gens +intéressés à se montrer hostiles à la résurrection des chefs-d'Å“uvre +qu'il suffit de montrer pour faire établir par le public intelligent +d'écrasantes comparaisons. Bien plus, il fallait avec des ressources +bornées arriver à une de ces exécutions fidèles, animées, vivantes, +faute desquelles tant et tant de magnifiques productions sont trop +souvent calomniées, défigurées, anéanties. + +A Paris, quand on le veut bien et qu'on sait choisir, on trouve aisément +à former un excellent orchestre, un chÅ“ur satisfaisant, une collection +de demi-chanteurs pour remplir passablement les demi-rôles dans un +opéra; mais s'il s'agit de s'assurer d'un artiste de premier ordre pour +une de ces grandes figures qui ne supportent rien d'incomplet ni de +mesquin dans leur reproduction, la difficulté est presque toujours +insurmontable. _Orphée_ est de celles-là . Où trouver le ténor réunissant +les qualités spéciales que la représentation de ce personnage exige: +connaissance profonde de la musique, habileté dans le chant large; +possession complète du style simple et sévère; organe puissant et noble; +profonde sensibilité, expression du visage, beauté et naturel du geste; +enfin compréhension parfaite et par suite amour raisonné de l'Å“uvre de +Gluck? Heureusement le directeur du Théâtre-Lyrique savait que le rôle +d'Orphée fut écrit dans l'origine pour une voix de contralto, il comprit +qu'en le faisant accepter à madame Viardot il assurait le succès de son +entreprise. Il y parvint. Une fois sûr du concours de la grande artiste, +il fit entreprendre pour la partition un travail spécial que nous allons +indiquer. + +L'_Orfeo ed Euridice_, azione theatrale per la musica, del signor +cavaliere Cristofano Gluck, fut d'abord un opéra en trois actes fort +courts, dont le texte italien avait été écrit par Calzabigi. Il fut +représenté pour la première fois à Vienne, en 1764, bientôt après à +Parme, puis sur une foule d'autres théâtres d'Italie. + +A Vienne, les rôles étaient ainsi distribués: + +Orfeo, signor Gaetano Guadagni (contralto castrat); + +Eurydice, signora Marianna Bianchi; + +Amore, signora Lucia Clavarau. + +On a même conservé le nom du maître des ballets, Gasparo Angiolini, et +celui du metteur en scène, Maria Quaglio. + +Plus tard, Gluck, étant venu en France pour reproduire _Orphée_ sur la +scène de l'Académie royale de musique, fit traduire le libretto de +Calzabigi par M. Molines, transposa ou fit transposer le rôle principal +pour la voix de haute-contre (ténor haut) du chanteur Legros, ajouta +beaucoup de morceaux nouveaux à sa partition, et fit subir aux anciens +une foule de modifications importantes. Parmi les morceaux nouveaux, +nous signalerons seulement le premier air de l'Amour: + + Si les doux accords de ta lyre; + +celui d'Eurydice avec chÅ“ur: + + Cet asile aimable et tranquille; + +l'air de bravoure qu'il introduisit à la fin du premier acte: + + L'espoir renaît dans mon âme; + +l'air pantomime pour flûte seule dans la première scène des champs +Élysées, et plusieurs airs de ballet fort développés. + +En outre, il ajouta six mesures au premier chant d'Orphée, dans la scène +infernale, trois au second, trois à la péroraison de l'air: _Che faro +senza Euridice_,» une seule au chÅ“ur des ombres heureuses: «_Torna o +bella al tuo consorte_.» (Il s'aperçut fort tard que l'absence de cette +mesure détruisait la régularité de la phrase finale). Il réinstrumenta +presque de fond en comble la délicieuse symphonie descriptive qui sert +d'accompagnement au chant d'Orphée à son entrée dans les champs +Elyséens: + + _Che puro ciel! che chiaro sol!_ + +supprima plus de quarante mesures dans le récitatif qui commence le +troisième acte et en refit entièrement un second. + +Ces remaniements, et quelques-uns que je néglige d'indiquer ici, étaient +tous à l'avantage de la partition. Malheureusement d'autres corrections +furent faites, peut-être par une main étrangère, qui mutilèrent certains +passages de la plus barbare façon. Ces mutilations ont été conservées +dans la partition française gravée, et toujours reproduites aux +exécutions d'_Orphée_ que j'ai entendues si souvent à l'Opéra, de 1825 à +1830. Il y avait, à l'époque où Gluck écrivit l'_Orfeo_ à Vienne, un +instrument à vent dont on se sert encore aujourd'hui dans quelques +églises d'Allemagne pour accompagner les chorals, et qu'il nomme +cornetto. Il est en bois, percé de trous, et se joue avec une embouchure +de cuivre ou de corne semblable à l'embouchure de la trompette. + +Dans la cérémonie religieuse funèbre qui se fait autour du tombeau +d'Eurydice, au premier acte d'_Orfeo_, Gluck adjoignit le cornetto aux +trois trombones pour accompagner les quatre parties du chÅ“ur. Le +cornetto, n'étant pas connu à l'Opéra de Paris, fut plus tard supprimé +sans être remplacé par un autre instrument, et les soprani du chÅ“ur, +dont il suit le dessin à l'unisson dans la partition italienne, furent +ainsi privés de leur doublure instrumentale. Dans la troisième strophe +de la romance du premier acte: + + _Piango il mio ben cosi_, + +l'auteur a introduit deux cors anglais. L'orchestre de l'Opéra français +n'en possédant pas, les cors anglais furent remplacés par deux +clarinettes. + +Aux voix de contralto, d'un si heureux effet dans les chÅ“urs, et que +Gluck employa dans _Orfeo_, comme tous les maîtres italiens et +allemands, on substitua à Paris les voix criardes de haute-contre. Bien +plus, dans le chÅ“ur des champs Élysées: + + Viens dans ce séjour paisible, + +au passage des coryphées chantant: + + Eurydice va paraître + +si bien écrit dans la partition italienne, cette partie de haute-contre +fut modifiée, sans qu'on puisse concevoir pourquoi, de manière à +produire _quatre fois_ la faute d'harmonie la plus plate qui se puisse +commettre. + +Quant aux fautes de gravure existant dans les deux partitions, +l'italienne et la française, aux indications essentielles omises, aux +nuances mal placées, je n'en finirais pas de les signaler. + +Gluck semble avoir été d'une paresse extrême, et fort peu soucieux du +rédiger, non-seulement avec la correction harmonique digne d'un maître, +mais même avec le soin d'un bon copiste, ses plus belles compositions. +Souvent, pour ne pas se donner la peine d'écrire la partie de l'alto de +l'orchestre, il l'indique par ces mots: «col basso,» sans prendre garde +que par suite de cette indication la partie d'alto qui se trouve à la +double octave haute des basses va monter au-dessus des premiers violons. +En quelques endroits, dans le dernier chÅ“ur des ombres heureuses, par +exemple, il a même écrit en toutes notes cette partie trop haut et de +façon à produire des octaves entre les deux parties extrêmes de +l'harmonie; faute d'enfant qu'on est aussi surpris qu'affligé de trouver +là . + +Enfin des trombones furent ajoutés par l'un des anciens chefs +d'orchestre de l'Opéra dans certaines parties de la scène des enfers où +l'auteur n'en avait pas mis, ce qui affaiblissait nécessairement l'effet +de leur intervention dans la fameuse réponse des démons (Non!) où le +compositeur a voulu les faire entendre. + +On conçoit maintenant le genre de travail qu'il a fallu faire pour +remettre cet ouvrage en ordre, approprier à la voix de contralto les +récitatifs et airs nouveaux ajoutés par Gluck au rôle principal, lors de +sa transformation en Orphée ténor, ôter les trombones ajoutés par un +inconnu, et remplacer par un cornet moderne en cuivre le cornetto en +bois dont personne ne joue à Paris, et qui double les soprani du chÅ“ur +en marchant avec le groupe des trombones au premier acte et au second. + +De plus on a corrigé dans le livret quelques vers de M. Molines, dont la +niaiserie paraissait dangereuse et inacceptable même par un publie +accoutumé au style des Molines de notre temps. + +Pouvait-on, par exemple, laisser dire à Eurydice, qui veut absolument se +faire regarder par son _époux_: + + Contente mon envie! + +et quelques autres gentillesses semblables?... + +Après ce long préambule, nécessaire peut-être, nous sommes plus à l'aise +pour parler de l'_Orphée_ de Gluck et de la façon dont il a été remis en +scène au Théâtre-Lyrique. + +M. Janin l'écrivait dernièrement: «Nous ne reprenons pas les +chefs-d'Å“uvre, ce sont les chefs-d'Å“uvre qui nous reprennent.» + +En effet, voilà qu'_Orphée_ nous a repris, nous tous qui sommes de bonne +prise. Quant aux autres, quant à ces Polonius qui trouvent tout trop +long et à qui il faut un conte grivois ou quelque sale parodie pour les +tenir éveillés, aucun chef-d'Å“uvre ne voudrait d'eux, et _Orphée_ +n'aurait garde de les reprendre. + +On sait cela, et pourtant on sent son cÅ“ur se serrer en écoutant les +opinions diverses émises par la foule toutes les fois qu'une production +importante de l'art est soumise à son jugement. On sent son cÅ“ur se +soulever, surtout si, après de nobles émotions, on entend discuter le +produit probable en gros sous de l'Å“uvre qui les a causées, et répéter +autour de soi cette phrase infâme: «Cela fera-t-il de l'argent?» + +Mais n'abordons pas ces questions de lucre et de trafic auxquelles on +ramène tout aujourd'hui, laissons-nous aller franchement _aux choses qui +nous prennent par les entrailles, et ne nous donnons pas de la peine +pour nous empêcher d'avoir du plaisir_. Qu'est-ce que le génie? +qu'est-ce que la gloire? qu'est-ce que le beau? Je ne sais, et ni vous, +monsieur, ni vous, madame, ne le savez mieux que moi. Seulement il me +semble que si un artiste a pu produire une Å“uvre capable de faire +naître en tous temps des sentiments élevés, de belles passions dans le +cÅ“ur d'une certaine classe d'hommes que nous croyons, par la +délicatesse de leurs organes et la culture de leur esprit, supérieurs +aux autres hommes, il me semble, dis-je, que cet artiste a du génie, +qu'il mérite la gloire, qu'il a produit du beau. Tel fut Gluck. Son +_Orphée_ est presque centenaire, et après un siècle d'évolutions, de +révolutions, d'agitations diverses dans l'art et dans tout, cette Å“uvre +a profondément attendri et charmé le public du Théâtre-Lyrique. +Qu'importe, après cela, l'opinion des gens à qui il faut, comme au +Polonius de Shakspeare, _un conte grivois_ pour les empêcher de +s'endormir... Les affections et les passions d'art sont comme l'amour: +on aime parce qu'on aime, et sans tenir le moindre compte des +conséquences plus ou moins funestes de l'amour. + +Oui, l'immense majorité des auditeurs, à la première représentation +d'_Orphée_, a éprouvé une admiration sincère pour tant de traits de +génie répandus dans cette ancienne partition. On a trouvé les chÅ“urs de +l'introduction d'un caractère sombre parfaitement motivé par le drame, +et constamment émouvants, par la lenteur même de leur rhythme et la +solennité triste de leur mélodie. Ce cri douloureux d'Orphée «Eurydice!» +jeté par intervalles au milieu des lamentations du chÅ“ur, est +admirable, disait-on de toutes parts. La musique de la romance: + + Objet de mon amour, + Je te demande au jour + Avant l'aurore, + +est une digne traduction des vers de Virgile: + + _Te dulcis conjux, te solo in littore secum, + Te veniente die, te decedente canebat._ + +Les récitatifs dont les deux strophes de ce morceau sont précédées et +suivies ont une vérité d'accent et une élégance de formes très-rares; +l'orchestre lointain, placé dans la coulisse et répétant en écho la fin +de chaque phrase du poète éploré, en augmente encore le charme +douloureux. Le premier air de l'Amour a une certaine grâce malicieuse +comme celle que l'on prête au dieu de Paphos; le second contient +beaucoup de formules de mauvais goût et qui ont en conséquence vieilli. +L'air de bravoure a vieilli bien plus encore. Au reste, bâtons-nous de +dire qu'il n'est pas de Gluck. Ce morceau, dont la présence dans la +partition d'_Orphée_ est inexplicable, est tiré d'un opéra de +_Tancrede_, d'un maître italien nommé Bertoni. Nous en parlerons tout à +l'heure. + +Dans l'acte des Enfers, l'introduction instrumentale, l'air pantomime +des Furies, le chÅ“ur des Démons, menaçants d'abord et peu à peu +touchés, domptés par le chant d'Orphée, les déchirantes et pourtant +mélodieuses supplications de celui-ci, tout est sublime. + +Et quelle merveille que la musique des champs Élysées! ces harmonies +vaporeuses, ces mélodies mélancoliques comme le bonheur, cette +instrumentation douce et faible donnant si bien l'idée de la paix +infinie!... tout cela caresse et fascine. On se prend à détester les +sensations grossières de la vie, à désirer de mourir pour entendre +éternellement ce divin murmure. + +Que de gens, qui rougissent de laisser voir leur émotion, ont versé des +larmes, en dépit de leurs efforts pour les contenir, au dernier chÅ“ur +de cet acte: + + Près du tendre objet qu'on aime, + +au suave monologue d'Orphée décrivant le séjour bienheureux: + + Quel nouveau ciel pare ces lieux! + +Enfin le duo plein d'une agitation désespérée, l'accent tragique du +grand air d'Eurydice, le thème mélodieux de celui d'Orphée: + + J'ai perdu mon Euridice... + +entrecoupé de mouvements lents épisodiques de la plus poignante +expression, et le court mais admirable largo: + + Oui, je te suis, cher objet de ma foi. + +où se reconnaît si bien le sentiment de joie extatique de l'amant qui va +mourir pour rejoindre son aimée, ont paru couronner dignement ce beau +poëme antique que Gluck nous a légué, et dont quatre-vingt-quinze années +n'ont altéré ni la force expressive ni la grâce. Je crois avoir dit tout +à l'heure qu'on n'avait touché à l'instrumentation qu'afin de la rendre +absolument telle que Gluck l'a composée. + +Mademoiselle Marimon est gracieuse dans le rôle de l'Amour; elle laisse +voir de temps en temps un désir de ralentir les mouvements contre lequel +nous l'engageons à se tenir en garde. Il ne faut pas oublier que son +personnage est le dieu ailé de Paphos et de Cnide, et non la déesse de +la sagesse. + +On a fait répéter à mademoiselle Moreau (l'Ombre heureuse) l'air avec +chÅ“ur[5]: «Cet asile aimable et tranquille,» qui exige un soprano aigu, +et qu'elle a purement chanté. Mademoiselle Sax met beaucoup d'énergie, +un peu trop même, dans le rôle de l'amante d'Orphée. Eurydice est une +jeune femme douce, timide, et son chant ne comporte guère les grands +éclats de voix; mademoiselle Sax a fort bien dit toutefois son air: +«Fortune ennemie.» + +Pour parler maintenant de madame Viardot, c'est toute une étude à faire. +Son talent est si complet, si varié, il touche à tant de points de +l'art, il réunit à tant de science une si entraînante spontanéité, qu'il +produit à la fois l'étonnement et l'émotion; il frappe et attendrit; il +impose et persuade. Sa voix, d'une étendue exceptionnelle, est au +service de la plus savante vocalisation et d'un art de phraser le chant +large dont les exemples sont bien rares aujourd'hui. Elle réunit à une +verve indomptable, entraînante, despotique, une sensibilité profonde et +des facultés presque déplorables pour exprimer les immenses douleurs. +Son geste est sobre, noble autant que vrai, et l'expression de son +visage, toujours si puissante, l'est plus encore dans les scènes muettes +que dans celles où elle doit renforcer l'accentuation du chant. + +Au début du premier acte d'_Orphée_, ses poses auprès du tombeau +d'Eurydice rappellent celles de certains personnages des paysages de +Poussin, ou plutôt certains bas-reliefs que Poussin prit pour modèles. +Le costume viril antique, d'ailleurs, lui sied on ne peut mieux. + +Madame Viardot, à partir de son premier récitatif: + + Aux mânes sacrés d'Eurydice + Rendez les suprêmes honneurs, + Et couvrez son tombeau de fleurs, + +s'est emparée de l'auditoire. Chaque mot, chaque note portaient. La +grande et belle mélodie, «Objet de mon amour,» dite avec une largeur de +style incomparable et une profonde douleur calme, a plusieurs fois été +interrompue par les exclamations échappées aux auditeurs les plus +impressionnables. Rien de plus gracieux que son geste, de plus touchant +que sa voix, lorsqu'elle se tourne vers le fond de la scène, contemple +les arbres du bois sacré et dit: + + Sur ces troncs dépouillés de l'écorce naissante + On lit ce mot, gravé par une main tremblante: + +Voilà l'élégie, voilà l'idylle antique, c'est Théocrite, c'est Virgile. + +Mais à ce cri: + + Implacables tyrans, j'irai vous la ravir! + +tout change, la rêverie et la douleur cèdent la place à l'enthousiasme +et à la passion. Orphée saisit sa lyre, il va descendre aux enfers; + + Les monstres du Ténare ne l'épouvantent pas. + +il ramènera Eurydice. Dire ce que madame Viardot a fait de cet air de +bravoure est à peu près impossible. On ne songe pas, en l'écoutant, au +style du morceau. On est saisi, entraîné par ce torrent de vocalisations +impétueuses motivées par la situation. + +On sait comment madame Viardot chante la scène des enfers; elle l'a +exécutée souvent à Londres et à Paris. Jamais pourtant, et cela se +conçoit, elle n'y mit, au concert, cette ardeur de supplication, ces +tremblements de voix, ces sons mourants qui rendent vraisemblable +l'attendrissement des larves, des spectres et des monstres infernaux. + +Mais, et c'est ici que s'est manifesté avec le plus d'évidence le talent +de l'actrice, nous voici dans le séjour de l'éternelle paix. Émues par +le chant d'Orphée, les ombres légères, simulacres privés de la vie, +viennent des profondeurs de l'Érèbe, nombreuses comme ces milliers +d'oiseaux qui se cachent dans les feuillages: + + _Matres, atque viri, defuncta que corpora vita + Magnanimum heroum, pueri, innuptæque puellæ._ + +Il s'agissait pour la grande artiste d'atteindre à la hauteur de la +poésie virgilienne, et certes elle y est parvenue. + +Rien de plus solennel que son entrée dans cette partie de l'Élysée que +viennent d'abandonner les ombres, rien de plus doucement grave que ces +beaux sons de contralto qu'on entend s'exhaler au fond de la scène dans +cette solitude, pendant l'harmonieux murmure des eaux et du feuillage, à +ces mots: + + Quel nouveau ciel pare ces lieux! + +Mais l'aimée ne paraît point; où la trouver? Orphée s'inquiète; le +sourire qui illuminait ses traits s'efface. Eurydice! Eurydice! en quels +lieux es-tu? Viennent les jeunes ombres, les jeunes belles, les amantes, +les vierges «_innuptæ puellæ_» groupées de trois en trois, de deux en +deux, les bras enlacés, la tête légèrement inclinée sur l'épaule, l'Å“il +curieux, tournant en silence autour du vivant. Orphée, de plus en plus +anxieux, va de groupe en groupe, examinant ces beaux jeunes visages +pâles, espérant reconnaître celui d'Eurydice, et toujours trompé dans +son attente. Le découragement, la crainte, s'emparent de lui, il va +désespérer, quand des voix s'élevant d'un bosquet peu éloigné lui +chantent sur une ineffable mélodie: + + Eurydice va paraître + Avec de nouveaux attraits. + +Alors sa joie renaît; il sourit de ce sourire mouillé de larmes que font +naître les suprêmes ravissements. Les ombres amènent enfin la douce +épouse, «_dulcis conjux_.» Orphée, sans se retourner, sans la voir, et +averti de son approche par le sens inconnu de l'extase, le sens du grand +amour, commence à frissonner. La main d'Eurydice est mise dans la +sienne; à ce contact adoré, on le voit bouleversé, haletant, près de +tomber sans force. Il s'éloigne cependant d'un pas incertain, entraînant +Eurydice encore froide et étonnée, et gravit ainsi la colline qui +conduit sous le ciel des vivants, pendant que les ombres immobiles et +silencieuses tendent d'en bas, en signe d'adieu, leurs bras vers les +deux amants. Quel tableau! quelle musique! et quelle pantomime de madame +Viardot! C'est le sublime dans la grâce, c'est l'idéal de l'amour, c'est +divinement beau. + +O Polonius sans cÅ“ur qui ne sentez pas cela, vous êtes bien à plaindre. + +Nous avons à admirer beaucoup encore. Sans parler de l'agitation +douloureuse avec laquelle madame Viardot a dit toute la partie +d'_Orphée_ dans le grand duo: + + Viens, suis un époux qui t'adore. + +de son attitude et de son accent dans son aparté de l'autre duo, à ces +mots placés sur une déchirante progression chromatique: + + Que mon sort est à plaindre! + +Il nous reste à signaler le chef-d'Å“uvre culminant de la grande +artiste dans cette _création_ du rôle d'Orphée; je veux parler de son +exécution de l'air célèbre: + + J'ai perdu mon Eurydice. + +Gluck a dit quelque part: «Changez la moindre nuance de mouvement et +d'accent à cet air, et vous en ferez un air de danse.» Madame Viardot en +fait ce qu'il en fallait faire, c'est-à -dire ce qu'il est, un de ces +prodiges d'expression à peu près incompréhensibles pour les chanteurs +vulgaires, et qui sont, hélas! si souvent profanés. Elle en a dit le +thème de trois façons différentes: d'abord dans son mouvement lent avec +une douleur contenue, puis, après l'adagio épisodique: + + Mortel silence! + Vaine espérance! + +en sotto voce, pianissimo, d'une voix tremblante, étouffée par un flot +de larmes, et enfin, après le second adagio, elle a repris le thème sur +un mouvement plus animé, en quittant le corps d'Eurydice auprès duquel +elle était agenouillée, et en s'élançant, folle de désespoir, vers le +côté opposé de la scène, avec tous les cris, tous les sanglots d'une +douleur éperdue. Je n'essayerai pas de décrire les transports de +l'auditoire à cette scène bouleversante. Quelques admirateurs maladroits +se sont même oubliés jusqu'à crier _bis_ avant le sublime passage: + + Entends ma voix qui t'appelle, + +et on a eu beaucoup de peine à leur imposer silence. Certaines gens +crieraient _bis_ pour la scène de Priam dans la tente d'Achille, ou pour +le _To be or not to be_ d'Hamlet. Pourquoi faut-il que l'on puisse +reprocher à madame Viardot un changement déplorable à la fin de cet air, +changement produit par une tenue qu'elle fait sur le sol aigu et qui +oblige, non-seulement d'arrêter l'orchestre quand Gluck le précipite +impétueusement vers la conclusion, mais encore de modifier l'harmonie et +de substituer l'accord de la dominante à celui de la sixte sur la +sous-dominante; de faire enfin _le contraire de ce que Gluck a +voulu_!... + +Pourquoi peut-on lui reprocher aussi quelques autres altérations du +texte et quelques roulades déplacées dans un récitatif? + +Hélas! + +La mise en scène, je l'ai déjà dit, est digne de l'Å“uvre musicale. On +ne saurait imaginer rien de plus ingénieux ni de plus en rapport avec le +sujet, surtout pour les champs Élysées et pour la scène des enfers. Les +costumes d'ailleurs sont charmants et les danses suffisantes. Cette +résurrection de la poétique partition de Gluck fait le plus grand +honneur à M. Carvalho et lui donne des titres à la reconnaissance de +tous les amis de l'art. + + + + +LIGNES ÉCRITES QUELQUE TEMPS APRÈS + +LA + +PREMIÈRE REPRÉSENTATION D'ORPHÉE + + +Orphée commence à avoir une vogue inquiétante. Il faut espérer pourtant +que Gluck ne deviendra pas à _la mode_. Que le théâtre soit plein à +chacune des représentations du chef-d'Å“uvre, tant mieux; que M. +Carvalho gagne beaucoup d'argent, tant mieux; que les mÅ“urs musicales +des Parisiens s'épurent, que leurs petites idées s'agrandissent et +s'élèvent, tant mieux encore; que le public artiste se complaise dans sa +joie exceptionnelle, tant mieux, mille fois tant mieux. Mais que les +Polonius (c'est le nouveau nom de monsieur Prud'homme) se croient +obligés maintenant de rester éveillés aux représentations d'Orphée, +qu'ils se cachent pour aller voir leurs chères parodies dans un théâtre +qu'il est interdit de nommer, qu'ils feignent de trouver la musique de +Gluck _charmante_, tant pis! tant pis! Pourquoi chasser le naturel, +puisqu'il ne tardera pas à revenir au galop? Pourquoi, quand on est un +respectable M. Prud'homme, un Polonius barbu ou non barbu, ne pas parler +la langue de son _emploi_, faire semblant de comprendre et de sentir, et +ne pas dire franchement avec tant d'autres: «C'est assommant, ah! c'est +assommant!» (Je ne cite pas le mot en usage dans la langue des +Polonius, il est trop peu littéraire.) Pourquoi baisser la voix pour +dire, comme je l'ai entendu dire si haut: «Veuillez m'excuser, madame, +de vous avoir fait subir une telle rapsodie; assister à ce long +enterrement; nous irons voir Guignol demain aux Champs-Elysées pour nous +dédommager; car nous sommes volés, dans toute la force du terme, volés +comme ou ne l'est pas en pleine forêt de Bondy. Ce sont ces imbéciles de +journalistes qui nous ont amenés dans ce traquenard.» Ou bien: «C'est de +la musique savante, très-savante; mais s'il faut étudier le contre-point +pour la bien goûter, vous avouerez, ma chère madame Prud'homme, qu'elle +est encore au-dessus de _nos moyens_.»--Ou bien: «Il n'y a pas deux +mesures de mélodie là -dedans; si nous autres jeunes compositeurs nous +écrivions de pareille musique, on nous jetterait des pommes de +terre.»--Ou bien: «C'est de la musique _faite par le calcul_, et bonne +seulement pour des mathématiciens.»--Ou bien: «C'est beau mais c'est +bien long.»--Ou bien: «C'est long, mais ce n'est pas beau.» Et tant +d'autres aphorismes dignes d'admiration. + +Oui, tant pis, tant pis, si ce nouveau genre de tartuferie vient à se +répandre; car rien n'est plus délicieux et plus flatteur pour les gens +organisés d'une certaine façon que de voir les choses qu'ils aiment et +admirent insultées par les gens organisés d'autre sorte. C'est le +complément de leur bonheur. Et dans le cas contraire ils sont toujours +tentés de paraphraser l'aparté d'un orateur de l'antiquité, et de dire: +«Les Polonius sont enchantés, admirerions-nous une platitude?...» + +Mais, rassurons-nous, il n'en sera pas ainsi; Gluck ne deviendra pas à +la mode, et Guignol, depuis quelques jours, voit grossir le chiffre de +ses recettes, tant il y a de gens qui vont le voir pour se dédommager. + + * * * * * + +Une des causes de l'excellent effet produit au Théâtre-Lyrique par +l'Å“uvre de Gluck doit être attribuée aux dimensions modestes de la +salle qui permettent d'entendre et les paroles si intimement unies à la +musique, et les délicatesses de l'instrumentation. Je crois l'avoir +prouvé, les salles trop vastes sont fatales à toute musique expressive, +aux finesses et aux charmes les plus intimes de l'art. Ce sont les +vastes salles qui ont amené dans les livrets d'opéras l'emploi de ces +non-sens, de ces sottises audacieuses, _qu'on n'entend pas_ (disent les +cyniques qui les commettent). Ce sont les salles trop vastes, je ne me +lasserai pas de le répéter, qui semblent justifier certains compositeurs +des brutalités insensées de leur orchestre. Les salles trop vastes +n'ont-elles pas ainsi contribué à produire l'école de chant dont nous +jouissons, école où l'on vocifère au lieu de chanter, où, pour donner +plus de force à l'émission du son, le chanteur respire de quatre en +quatre notes, souvent de trois en trois, brisant, morcelant, +désarticulant, détruisant ainsi toute phrase bien faite, toute noble +mélodie, supprimant les élisions, faisant à tout bout de chant des vers +de treize ou de quatorze pieds, sans compter l'écartèlement du rhythme +musical, sans compter les hiatus et cent autres vilenies qui +transforment la mélodie en récitatif, les vers en prose, le français en +auvergnat? Ce sont ces gouffres à _recettes_ qui ont amené de tout temps +les hurlements des ténors, des basses, des soprani de l'Opéra, et ont +fait les plus fameux chanteurs de ce théâtre mériter les appellations de +taureaux, de paons et de pintades, que leur donnaient les gens +grossiers, accoutumés à appeler les choses par leur nom. + +On cite même à ce sujet un joli mot de Gluck. Pendant les répétitions +d'_Orphée_ à l'Académie royale de musique, Legros s'obstinait à hurler, +selon sa méthode, la phrase de l'entrée au Tartare: «Laissez-vous +toucher par mes pleurs!» Un jour enfin le compositeur exaspéré +l'interrompit au milieu de sa période et lui envoya cette bourrade en +pleine poitrine: «Monsieur! monsieur! voulez-vous bien modérer vos +clameurs! De par le diable, on ne crie pas ainsi en enfer!» + + Comme avec irrévérence + Parlait aux dieux ce maraud! + +Et pourtant on était déjà loin du beau temps où Lulli cassait son violon +sur la tête d'un mauvais musicien, où Handel jetait une cantatrice +récalcitrante par la fenêtre. Mais Gluck était protégé par sa gracieuse +élève, la reine de France, et Vestris, le _diou_ de la danse, ayant osé +dire que les airs de ballets de Gluck n'étaient pas dansants, se voyait +contraint, par un ordre de Marie-Antoinette, d'aller faire des excuses +au chevalier Gluck. On prétend même que cette entrevue fut très-agitée. +Gluck était grand et fort; en voyant entrer le léger petit _diou_, il +courut à lui, le prit sous les aisselles en chantonnant un air de danse +d'_Iphigénie en Aulide_, et le fit sauter bon gré mal gré autour de +l'appartement. Après quoi, le déposant tout essoufflé sur un siége: «Eh! +eh! lui dit-il en ricanant, vous voyez bien que mes airs de ballets sont +dansants, puisque seulement à me les entendre fredonner vous ne pouvez +vous empêcher de bondir comme un chevreau!» + +Le Théâtre-Lyrique a précisément les dimensions les plus convenables à +l'effet complet d'une Å“uvre telle qu'_Orphée_. Rien n'y est perdu, ni +des sons de l'orchestre, ni de ceux des voix, ni de l'expression des +traits des acteurs. + + * * * * * + +A propos d'Orphée, je signalerai ici un des plagiats les plus audacieux +dont il y ait d'exemple dans l'histoire de la musique, et que je +découvris il y a quelques années en parcourant une partition de +Philidor. Ce savant musicien, on le sait, avait eu entre les mains des +épreuves de la partition italienne d'_Orfeo_ qui se publiait à Paris en +l'absence de l'auteur. Il jugea à propos de s'emparer de la mélodie + + Objet de mon amour, + +et de l'adapter tant bien que mal aux paroles d'un morceau de son opéra +le _Sorcier_, qu'il écrivait alors. Il en changea seulement les mesures +1, 5, 6, 7 et 8, et transforma la première période de Gluck, composée de +trois fois trois mesures, en une autre formée de deux fois quatre +mesures, parce que la coupe des vers l'y obligeait. Mais à partir de ces +paroles: + + Dans son cÅ“ur on ne sent éclore + Que le seul désir de se voir, + +Philidor a copié la mélodie de Gluck, sa basse, son harmonie, et même +les échos de hautbois de son petit orchestre placé dans la coulisse, en +transposant le tout en _la_. Je n'avais point entendu parler alors de ce +vol impudent et qui paraîtra manifeste à quiconque voudra jeter les yeux +sur la romance de Bastien: + + Nous étions dans cet âge, + +à la page 33 de la partition du _Sorcier_. + +J'apprends que M. de Sévelinges l'avait déjà signalé dans une notice +publiée par lui sur Philidor dans la _Biographie universelle_ de +Michaud, et que M. Fétis a voulu en défendre le musicien français. La +première représentation d'_Orfeo_ étant censée avoir eu lieu à Vienne +dans le courant de 1764, et celle du _Sorcier_ ayant eu lieu en effet à +Paris le 2 janvier de la même année, il lui paraît impossible que +Philidor ait eu connaissance de l'ouvrage de Gluck. Mais M. Farrenc a +prouvé dernièrement par des documents authentiques que l'_Orfeo_ fut +joué pour la première fois à Vienne en 1762, que Favart fut chargé d'en +publier la partition à Paris pendant l'année 1763, et que Philidor +_s'offrit_, dans ce même temps, pour corriger les épreuves et _inspecter +la gravure de l'ouvrage_. + +Or il me semble très-vraisemblable que l'officieux correcteur +d'épreuves, après avoir pillé la romance de Gluck, aura lui-même changé +sur le titre de la partition d'_Orfeo_ la date de 1762 en celle de 1764, +afin de rendre plausible l'argument que cette fausse date a suggéré à M. +Fétis: «Philidor ne peut avoir volé Gluck, puisque le _Sorcier_ a été +joué avant _Orfeo_.» Le vol est de la dernière évidence. Avec un peu +plus d'audace, Philidor eût pu faire passer Gluck pour le voleur. + +Je reviens maintenant à l'air de bravoure qui termine le premier acte de +l'_Orphée_ français. J'avais entendu dire qu'il n'était pas de Gluck, +qui, pourtant, dans quelques-unes de ses partitions italiennes, a écrit +plusieurs airs de cette espèce. J'ai voulu m'en assurer. Après avoir +cherché inutilement à la bibliothèque du Conservatoire la partition du +_Tancrede_ de Bertoni, d'où on le disait tiré, j'ai fini par la trouver +à la bibliothèque impériale, et en feuilletant le premier acte de cet +ouvrage, j'ai reconnu du premier coup d'Å“il le morceau en question: il +est impossible de le méconnaître; quelques notes seulement, dans la +version d'_Orphée_, ont été ajoutées à la ritournelle. Comment cet air +a-t-il été introduit dans l'opéra de Gluck? et par qui le fut-il? c'est +ce que j'ignore. Dans une brochure française qu'un nommé Coquiau, +antagoniste de Gluck, publia à Paris en 1779, et qui a pour titre: +_Entretiens sur l'état actuel de l'opéra de Paris_, le grand compositeur +était violemment attaqué, et accusé de divers plagiats, notamment +d'avoir pris un air entier dans une partition de Bertoni. Les partisans +de Gluck ayant nié le fait, Coquiau écrivit à Bertoni, de qui il reçut +la réponse suivante qu'il publia dans un supplément à sa brochure, +intitulé: _Suite des entretiens sur l'état actuel de l'opéra de Paris_, +ou _Lettres à M. S._ (Suard). + +Malgré la circonspection et l'embarras du musicien italien, et sa +crainte comique de se compromettre, la vérité n'en éclate pas moins, +d'une façon surabondante, je le répète, dans cette lettre dont nous +devons la communication à l'obligeance de M. Anders, de la bibliothèque +impériale. La voici: + + «Londres, ce 9 septembre 1779. + + «Monsieur, + +«Je suis très-surpris de me voir interpellé par la lettre que vous me +faites l'honneur de m'écrire, et je désirerais fort n'être point +compromis dans une querelle musicale qui, par la chaleur que vous y +mettez, pourrait devenir d'une très-grande conséquence, puisque vous +m'assurez d'ailleurs que le _fanatisme_ s'en mêle, ce qui est une raison +de plus pour me soustraire à ses effets; je vous prierai donc de me +permettre de vous répondre simplement que l'air de _S'oche dal ciel +discende_ a été composé par moi à Turin, pour la signora Girelli, je ne +me rappelle pas dans quelle année, je ne pourrais pas même vous dire si +je l'ai réellement _faite_ (sic) pour l'_Iphigénie en Tauride_, comme +vous m'en assurez, je croirais plutôt qu'_elle_ (sic) appartient à mon +opéra de _Tancrede_; mais cela n'empêche pas que l'air ne soit de moi: +c'est ce que je puis, c'est ce que je dois certifier avec toute la +vérité d'un homme d'honneur, plein de respect pour tous les ouvrages des +grands maîtres, mais plein de tendresse pour les siens; c'est avec ces +sentiments et la plus parfaite reconnaissance que je suis, + + «Monsieur, + + «Votre très-humble et très-obéissant serviteur, + + «FERDINANDO BERTONI.» + +_Tancrede_ fut joué à Venise pendant le carnaval de 1767, et l'_Orphée_ +français ne fut représenté à Paris qu'en 1774. Probablement le chanteur +Legros, qui créa à Paris le rôle d'Orphée, ne s'accommodant pas du +simple récitatif par lequel Calzabigi et Gluck avaient terminé leur +premier acte, aura exigé un air de bravoure: Gluck, s'obstinant à ne pas +vouloir l'écrire, et cédant néanmoins à ses instances, lui aura dit +peut-être, en lui présentant l'air de Bertoni: «Tenez, chantez cela et +laissez-moi tranquille.» Mais Gluck n'est pas justifié ainsi d'avoir +laissé imprimer l'air de Bertoni dans sa partition, sans indiquer où ni +à qui il l'avait pris. Cela n'explique pas davantage le silence qu'il +semble avoir gardé, quand l'auteur de la brochure dont je viens de +parler dénonça le plagiat. + +Il faut savoir que ce Bertoni, si inconnu aujourd'hui, avait, en 1766, +fait représenter au théâtre de San Benedetto, de Venise, l'_Orfeo_ de +Calsabigi, dont il avait refait la musique. + +En publiant sa partition (que j'ai lue), il crut devoir s'excuser d'une +telle hardiesse. «Je ne prétends ni n'espère, dit-il dans sa préface, +obtenir pour mon _Orfeo_ un succès comparable à celui qui vient +d'accueillir le chef-d'Å“uvre de M. Gluck, dans toute l'Europe, et si je +puis seulement mériter les encouragements de mes compatriotes, je +m'estimerai trop heureux.» + +Il avait raison d'être modeste, car sa musique est en quelque sorte +calquée sur celle de Gluck; en plusieurs endroits même, dans la scène +des enfers surtout, les formes rhythmiques du maître allemand sont si +fidèlement imitées, que, si l'on regarde la partition d'une certaine +distance, la figure des groupes de notes fait illusion, et l'on croit +voir l'_Orphée_ de Gluck. + +Ne se peut-il pas que celui-ci ait dit, à l'occasion de l'air de +_Tancrede_: «Cet Italien m'a assez pillé pour son _Orfeo_, je puis bien +à mon tour lui prendre un air?» Cela est possible, mais trop peu digne +d'un tel homme pour qu'on se laisse aller volontiers à le croire. + +Je ne sais rien de plus sur ce fait. + + * * * * * + +Quand Adolphe Nourrit chanta à l'Opéra le rôle d'Orphée, il supprima +l'air de bravoure, soit que le morceau ne lui plût pas, soit qu'il +connût la fraude, et le remplaça par un fort bel air agité de l'_Écho_ +et _Narcisse_, de Gluck, + + O transport, ô désordre extrême. + +dont les paroles et la musique se trouvent par hasard convenir à la +situation. C'est, je crois, ce qu'on devrait faire toujours. + + + + +L'ALCESTE D'EURIPIDE + +CELLES DE QUINAULT ET DE CALSABIGI + +LES PARTITIONS + +DE LULLI, DE GLUCK, DE SCHWEIZER, DE GUGLIELMI ET DE HANDEL SUR CE SUJET + + +_Alceste_, tragédie d'Euripide, a servi de sujet à plusieurs opéras; un +de Quinault, mis en musique par Lulli, un autre de Calsabigi, mis en +musique par Gluck, un autre de Wieland, mis en musique par Schweizer, et +quelques autres. Celui de Gluck, écrit d'abord sur un texte italien pour +l'Opéra de Vienne, fut ensuite traduit en français avec quelques +modifications pour l'Académie royale de musique de Paris, et enrichi par +Gluck de plusieurs morceaux importants. Aucune de ces Å“uvres lyriques +ne ressemble complétement à la tragédie grecque; il n'est peut-être pas +inutile, au moment de la remise en scène de l'Å“uvre monumentale de +Gluck, d'examiner la pièce originale antique d'où les pièces modernes +furent tirées. + +La tragédie d'Euripide choquerait aujourd'hui les mÅ“urs, les idées et +les sentiments de tous les peuples civilisés. En la lisant peu +attentivement, on conçoit presque qu'un professeur de rhétorique ait osé +dire à ses élèves: «C'est une farce de Bobêche!» tant les mÅ“urs ont +changé d'une part, et tant l'éducation littéraire de l'autre, celle des +Français surtout, a pris à tâche de faire détester le naturel et la +vérité. On devrait pourtant se dire que les Athéniens n'étaient ni des +barbares ni des sots, et trouver au moins improbable qu'ils aient en +littérature admiré et applaudi des monstruosités et des impertinences. + +D'Euripide comme de Shakspeare, nous exigerions volontiers qu'ils +eussent tenu compte de nos habitudes, de nos croyances religieuses même, +de nos préjugés, de nos vices nouveaux, et il nous faut tout au moins un +grand effort de probité littéraire et de bon sens pour reconnaître qu'un +poëte grec vivant à Athènes il y a deux mille ans, et écrivant pour un +peuple dont nous ne connaissons bien ni la langue ni la religion, n'a +pas dû se proposer d'obtenir le suffrage des Parisiens de l'an 1861. +Ceci n'est que pour le fond de la question. Ne peut-on dire encore que +les grands poëtes grecs qui se sont servis de la langue la plus +harmonieuse peut-être que les hommes aient jamais parlée sont fatalement +et inévitablement défigurés par d'infidèles traducteurs incapables de +les comprendre fort souvent, et qui se trouvent toujours dans +l'impossibilité de faire passer l'harmonie du style, les images et les +pensées même de l'original, dans nos langues modernes, si peu colorées +et d'une pruderie si inconciliable avec l'expression vraie de certains +sentiments? Les poëtes latins sont à peu près dans le même cas. Qui +oserait aujourd'hui, s'il le pouvait, traduire fidèlement en français +ces touchantes et naïves paroles de la Didon de Virgile: + + _Si quis mihi parvulus aula_ + _Luderet Æneas, qui te tamen ore referret_; + +une telle traduction ferait rire. _Un petit Énée_, dirait-on, _un petit +Énée jouant dans ma cour_! A quoi joue-t-il, au cerceau, à la toupie? Ce +qu'il y a de plaisant, c'est que dans un certain monde littéraire on +croit sincèrement connaître les poèmes antiques par nos traductions et +imitations modernes, et l'on étonnerait fort beaucoup de gens en leur +prouvant que Bitaubé ne donne pas plus une idée d'Homère que l'abbé +Delille n'en donne une de Virgile, et que Racine des tragiques grecs. + +Ces réserves faites contre les traducteurs, qui sont nécessairement les +plus perfides gens du monde, voyons ce que le Père Brumoy nous laisse +entrevoir de l'_Alceste_ d'Euripide, ou du moins de l'enchaînement de +scènes, à peu près dépourvu de ce que nous appelons aujourd'hui +l'action, et qui constitue cette tragédie. + +Admète, roi de Phères en Thessalie, était sur le point de mourir, quand +Apollon, qui, exilé du ciel par le courroux de Jupiter, avait été +pendant le temps de sa disgrâce berger chez Admète, trompe les Parques +et dérobe le jeune roi à leurs coups. Les déesses pourtant ne consentent +à laisser la vie à Admète que si une autre victime leur est livrée. Il +faut que quelqu'un consente à mourir à sa place. Personne n'y ayant +consenti, la reine s'offre à la mort pour son époux. D'un débat assez +vif qui s'élève à ce sujet dès le début de la pièce entre Apollon et +Orcus (le génie de la mort), il résulte que le dévouement de la reine +est déjà connu et accepté d'Admète lui-même. Il aime Alceste avec +passion, mais il aime la vie davantage, et se laisse, quoiqu'à regret, +sauver à ce prix. Douleur profonde de tous les personnages, deuil +général, cris déchirants des enfants d'Alceste, lamentations du peuple, +terreurs et désespoir de la jeune reine qui s'est dévouée, mais qui +tremble devant l'accomplissement de son sacrifice. Scène touchante dans +laquelle la reine mourante conjure Admète éploré de lui rester fidèle et +de ne pas conduire une nouvelle épouse à l'autel de l'hymen. Admète s'y +engage, et la reine consolée s'éteint entre ses bras. On prépare la +cérémonie funèbre, on apporte les ornements et les dons qui doivent être +déposés avec Alceste dans le tombeau. C'est alors que survient le vieux +Phérès, père d'Admète, et que se déroule une scène abominable selon nos +idées et nos mÅ“urs, mais qui n'en est pas moins évidemment sublime. Je +laisse au traducteur la responsabilité de sa traduction. + +PHÉRÈS. + +«J'entre dans vos peines, mon fils. La perte que vous avez faite est +considérable, on ne peut en disconvenir. Vous perdez une épouse +accomplie; mais enfin, quelque accablant que soit le poids de votre +malheur, il faut le supporter. Recevez de ma main ces vêtements précieux +pour les mettre dans la tombe. On ne saurait trop honorer une épouse qui +a bien voulu s'immoler pour vous. C'est à elle que je dois le bonheur +_de m'avoir_ (le traducteur veut dire _d'avoir_) conservé un fils. C'est +elle qui n'a pu souffrir qu'un père au désespoir traînât sa vieillesse +dans le deuil. + + * * * * * + +ADMÈTE. + +«Je ne vous ai point appelé à ces funérailles, et, pour ne vous rien +celer, votre présence en ces lieux ne m'est point agréable. Remportez +ces vêtements, jamais ils ne seront mis sur le corps d'Alceste. Je +saurai bien faire en sorte qu'elle se passe de vos dons dans le tombeau. +Vous m'avez vu sur le point de mourir. C'était le temps de pleurer. Que +faisiez-vous alors? Vous sied-il à présent de verser des larmes, après +avoir fui le danger qui me menaçait, après avoir laissé mourir Alceste à +la fleur de l'âge, tandis que vous êtes courbé sous le poids des années? +Non, je ne suis plus votre fils et je ne vous reconnais point pour mon +père. + + * * * * * + +«Il faut que vous soyez le plus lâche des hommes, puisque, arrivé au +terme de la carrière, vous n'avez eu ni la volonté ni le courage de +mourir pour un fils, puisque enfin vous n'avez pas eu honte de laisser +remplir ce devoir à une étrangère... + + * * * * * + +PHÉRÈS. + +«Mon fils, à qui s'adresse ce discours hautain? Pensez-vous parler à +quelque esclave de Lydie ou de Phrygie?... Quand la nature et la Grèce +ont-elles imposé aux pères la loi de mourir pour leurs enfants? Vous +m'accusez de lâcheté; et toutefois, lâche vous-même, vous n'avez pas +rougi d'employer tous vos efforts pour prolonger vos jours au delà du +terme fatal en sacrifiant votre épouse. L'heureux artifice pour éluder +maintenant le trépas, que celui de persuader à son épouse qu'elle doit +mourir pour son époux!» + + * * * * * + +Puis un dialogue rapide, précipité, où les interlocuteurs s'accablent de +mots atroces comme ceux-ci. + +ADMÈTE. + +«La vieillesse a perdu toute honte. + +PHÉRÈS. + +«Épousez plusieurs femmes pour multiplier vos années! + + * * * * * + +ADMÈTE. + +«Allez, vous et votre indigne femme, allez traîner une misérable +vieillesse sans enfants, quoique je vive encore; voilà le prix de votre +lâcheté. Je ne veux plus rien de commun avec vous, pas même la demeure, +et que ne puis-je avec bienséance vous interdire votre palais! Je ne +rougirais pas de le faire en public.» + +On ne peut lire cela sans frémir. Shakspeare n'est pas allé plus loin. +Ces deux poëtes semblent avoir connu des replis inexplorés du cÅ“ur +humain, sombres cavernes dont les esprits ordinaires n'osent sonder la +noire profondeur, où seul le génie aux prunelles ardentes pénètre sans +crainte, pour en ressortir traînant au grand jour des monstres +invraisemblables. Invraisemblables, et trop réels! car où sont les +hommes qui refuseront le sacrifice de la femme même la plus aimée se +dévouant pour leur conserver la vie? Ils existent, sans doute; mais à +coup sûr ils sont aussi rares que les femmes capables d'un pareil +dévouement. Chacun de nous peut dire: Il me semble que je suis de +ceux-là . Mais le poëte philosophe répondra: Hélas! vous vous trompez +peut-être; vous aimeriez mieux gémir que mourir. + +Phérès a raison: _Chacun est ici-bas pour soi. La lumière du jour vous +est précieuse et douce, pensez-vous qu'elle me le soit moins?_ Molière, +vingt siècles plus tard, a fait dire à l'un de ses plus honnêtes +personnages parlant de son corps: «Guenille si l'on veut, ma guenille +m'est chère.» Et la Fontaine a dit presque dans les mêmes termes que +l'Admète d'Euripide: + + Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret. + +Au milieu de ces scènes terribles, où le cÅ“ur du jeune roi se montre +exaspéré par la douleur jusqu'à l'impiété parricide, survient un +étranger. «O habitants de Phères, dit-il, trouverai-je Admète dans ce +palais?» C'est Hercule, ce chevalier errant de l'antiquité. Il va, +obéissant à un ordre d'Eurystée, roi de Tyrinthe, enlever à Diomède, +fils de Mars, ses chevaux anthropophages, que Diomède lui seul a pu +dompter jusqu'à ce jour. En passant à Phères pour remplir cette +dangereuse mission, le vaillant fils d'Alcmène veut voir son ami. Admète +s'avance et l'invite à entrer dans son palais. Mais l'air consterné du +jeune roi étonne Hercule et l'arrête sur le seuil hospitalier. «Quel +malheur t'a frappé? as-tu perdu ton père?--Non.--Ton fils?--Non.--Alceste? +Je sais qu'elle s'est engagée à mourir pour toi...» Admète dissimule +encore et assure à Hercule que la femme qu'on pleure est une étrangère +élevée dans le palais. Il craint, en avouant la vérité, que son ami ne +refuse l'hospitalité qui lui est offerte dans cette demeure désolée. Et +ce serait pour lui un nouveau malheur. Hercule entre enfin, se laisse +conduire dans l'appartement qui lui est destiné, où les esclaves lui +préparent un festin somptueux. Et le roi ajoute ces mots touchants: +«Fermez le vestibule du milieu. Ce serait une indécence de troubler un +festin par des cris et des larmes. Il faut épargner aux yeux et aux +oreilles de l'hôte que nous recevons le triste appareil des +funérailles.» Hercule, rassuré tant bien que mal, se met à table, se +couronne de myrte, mange, boit, s'enivre un peu, fait retentir le palais +de ses chants, jusqu'au moment où, frappé de la stupeur des esclaves qui +le servent, il les interpelle et apprend enfin la vérité. «Alceste est +morte! Dieux! et comment dans cette situation avez-vous eu le moindre +égard à l'hospitalité?» (Shakspeare fait dire aussi par Cassius à Brutus +qu'il vient d'insulter: Porcia est morte! et tu ne m'as pas tué!) + +HERCULE. + +«Alceste n'est plus. Cependant, malheureux, j'ai fait éclater ma joie +dans un festin; j'ai couronné ma tête de fleurs dans la maison d'un ami +désespéré. C'est toi qui es coupable de ce crime. Que ne me +découvrais-tu ce funeste mystère? Où est le tombeau? Parle. Quelle route +dois-je suivre? + +L'OFFICIER. + +«Celle qui conduit à Larisse. A l'issue du faubourg, le tombeau +s'offrira d'abord à vos yeux.» + +Hercule alors se rend au tombeau royal, se place auprès en embuscade, +s'élance sur Oreus, au moment où il vient pour boire le sang des +victimes, et malgré ses efforts le contraint à lui rendre Alceste +vivante. Revenu avec elle au palais, il la présente voilée à Admète. «Tu +vois cette femme, lui dit-il, je te la confie et j'attends de ton amitié +que tu la gardes jusqu'à ce qu'après avoir tué Diomède et enlevé ses +coursiers je revienne triomphant.» + +Admète le conjure de ne pas exiger ce service, la vue seule d'une femme +lui rappelant Alceste lui déchirerait le cÅ“ur. + +L'insistance d'Hercule devient telle, qu'Admète n'ose refuser sa demande +et tend la main à la femme voilée. Hercule satisfait lève aussitôt le +voile qui cache les traits de l'inconnue, et Admète éperdu reconnaît +Alceste. Mais pourquoi reste-t-elle immobile et sans voix? Dévouée aux +divinités infernales, il faut qu'elle soit purifiée, et ce n'est que +dans trois jours qu'elle sera complétement rendue à la tendresse de son +heureux époux. Des réjouissances publiques sont ordonnées; Hercule part +pour son périlleux voyage, et la tragédie finit par cette moralité du +chÅ“ur: + +«Que les dieux font jouer des ressorts extraordinaires pour parvenir aux +fins qu'ils su proposent! C'est par leur secrète puissance que les +grands événements qu'ils ménagent semblent éclore contre l'attente des +mortels. Tel est le prodige qui fait notre admiration et notre joie.» + +Nos charpentiers ou charpenteurs de drames sont autrement forts +qu'Euripide, et on le voit par cette rapide analyse du poëme grec, +l'_Alceste_ ressemble si peu à leurs pièces, qu'ils ont raison de dire: +«Il n'y a pas de pièce là -dedans.» + +Voyons maintenant ce que cette donnée du dévouement conjugal est devenue +entre les mains de Quinault, qui ne fut pas non plus, on le sait, un +très-habile charpentier. + +L'opéra débute, comme la plupart des ouvrages de ce temps composés pour +l'Académie royale de musique, par un prologue. Dans ce prologue, les +nymphes de la Seine, de la Marne et des Tuileries expriment leur désir +de voir revenir le roi et font des reproches à la Gloire de le retenir +si longtemps. + + Tout languit avec moi dans ces lieux pleins d'appas. + Le héros que j'attends ne reviendra-t-il pas? + Serai-je toujours languissante + Dans une si cruelle attente? + +Quand les nymphes de la Seine, de la Marne et des Tuileries, les +Plaisirs et la Gloire, les naïades et les hamadryades françaises ont +chanté assez de fadeurs, la pièce commence. + +Alceste vient d'épouser Admète. Deux prétendants évincés brûlent pour +elle: ce sont Hercule et Lycomède, frère de Thétis, et roi de l'île de +Scyros. Sous prétexte de la faire assister à une fête nautique, Lycomède +invite Alceste à venir sur un de ses vaisseaux. A peine l'imprudente +princesse, qui ne s'est pas fait accompagner par son mari, y est-elle +montée, que le perfide Lycomède lève l'ancre, et, aidé par sa sÅ“ur +Thétis qui lui envoie des vents favorables, il conduit Alceste à Scyros. +Le rapt est consommé. Les deux rivaux de Lycomède se mettent aussitôt à +la poursuite du ravisseur. Hercule et Admète arrivent à Scyros, +assiégent la ville, en enfoncent les portes, mettent tout à feu et à +sang en chantant: + + Donnons, donnons, donnons de toutes parts. + Que chacun à l'envi combatte, + Que l'on abatte + Les tours et les remparts. + +Alceste est reprise, et probablement Lycomède est tué, car on n'entend +plus parler de lui. Mais, dans le combat, Admète est grièvement blessé, +il va mourir si quelqu'un ne meurt volontairement à sa place. Le théâtre +représente un grand monument élevé par les arts. Un autel _vide_ paraît +au milieu pour servir à porter l'image de la personne qui s'immolera +pour Admète. Cette personne ne se présente pas; alors Alceste se dévoue. +L'autel s'ouvre et l'on voit sortir l'image d'Alceste qui se perce le +sein. La voilà descendue aux sombres bords. Désolation générale. +Hercule, qui allait partir pour _vaincre un tyran_ quelconque, se ravise +alors et tient à Admète cet étrange langage: + + J'aime Alceste; il est temps de ne m'en plus défendre; + Elle meurt; ton amour n'a plus rien à prétendre. + Admète, cède-moi la beauté que tu perds; + Au palais de Pluton j'entreprends de descendre: + J'irai jusqu'au fond des enfers + Forcer la mort à me la rendre. + +Admète consent à cette étrange transaction et répond à Hercule: + + Qu'elle vive pour vous avec tous ses appas, + Admète est trop heureux pourvu qu'Alceste vive. + +Le grand Alcide arrive au bord du Styx. Il y trouve Caron repoussant à +grand coups d'aviron les misérables ombres qui n'ont pas de quoi payer +leur passage. + +UNE OMBRE _qui n'a pas d'argent_. + + Hélas! Caron, hélas! hélas! + +CARON. + + Crie hélas! tant que tu voudras; + Rien pour rien en tous lieux est une loi suivie; + Les mains vides sont sans appas, + Et ce n'est point assez de payer dans la vie, + Il faut encor payer au delà du trépas. + +Hercule s'élance dans la barque, qui craque sous son poids et fait eau +de toutes parts. Il parvient néanmoins sur l'autre bord. Arrivé près du +palais de Pluton, Alecton donne l'alarme. Pluton furieux s'écrie: + + Qu'on arrête ce téméraire; + Armez-vous, amis, armez-vous. + Qu'on déchaîne Cerbère, + Courez tous, courez tous. + +On entend aboyer Cerbère. + +Mais Proserpine est touchée de l'amour d'Alcide pour Alceste, et décide +Pluton à la lui rendre. + + Il faut que l'amour extrême + Soit plus fort + Que la mort, + +Alceste, revenue sur la terre, pleure en apprenant qu'elle est devenue +la propriété de son libérateur. Admète, de son côté, n'est pas gai. +Hercule s'aperçoit de toutes ces tristesses. + + Vous détournez les yeux! je vous trouve insensible! + +ALCESTE. + + Je fais ce qui m'est possible + Pour ne regarder que vous. + +Ceci ne fait pas le compte d'Hercule; mais comme après tout ce demi-dieu +est un brave homme, il fait un effort sur lui-même, et, remettant +Alceste à son époux, il lui chante: + + Non, vous ne devez pas croire + Qu'un vainqueur des tyrans soit tyran à son tour. + Sur l'enfer, sur la mort j'emporte la victoire; + Il ne manque plus à ma gloire + Que de triompher de l'Amour. + +Et voilà pourquoi ce curieux opéra s'appelle _Alceste ou le Triomphe +d'Alcide_. On trouve encore dans cette tragédie lyrique beaucoup +d'autres personnages que je n'ai pas désignés. Il y a, entre autres, une +petite drôlesse de quinze ans, suivante d'Alceste, aimée de Lycas et de +Straton, confidents d'Hercule et de Lycomède, et qui débite des +moralités de cette force quand ses deux amoureux la pressent de faire un +choix entre eux: + + Je n'ai point de choix à faire: + Parlons d'aimer et de plaire, + Et vivons toujours en paix. + L'hymen détruit la tendresse + Il rend l'amour sans attraits: + Voulez-vous aimer sans cesse? + Amants, n'épousez jamais. + +Boileau, convenons-en, n'avait pas grand tort de fustiger cette poésie +de confiseur et de perruquier: + + Et tous ces lieux communs de morale lubrique + Que Lulli réchauffa des sons de sa musique. + +Seulement il aurait dû dire: que Lulli _refroidit_, car rien de glacial, +de languissant, de plat, de misérable comme les sons de cette musique à +la fois vieillote et enfantine. + +L'excellent chanteur Alizard a fait entendre plusieurs fois dans les +concerts, et non sans succès, la scène de Caron avec les ombres. + +Le rhythme donne à ce morceau une certaine rondeur bouffonne qui +plaisait au public et qu'on applaudissait en riant, sans savoir +précisément si l'on riait des paroles ou de la musique. L'expression de +la partie de chant est vraie, et le thème: + + Il faut passer tôt ou tard, + Il faut passer dans ma barque, + +convient on ne peut mieux au caractère d'un Caron demi-grotesque tel que +celui de Quinault. + +Au reste, si l'on veut avoir aujourd'hui une idée assez juste du style +musical de Lulli, on le peut en écoutant au Théâtre-Français les +morceaux qu'il écrivit pour les comédies de Molière, et sa musique +d'_Alceste_ a la couleur, le ton et toutes les allures de celle du +_Bourgeois gentilhomme_. + +Il n'avait que de très-rares idées et appliquait à tous les genres le +seul procédé de composition qu'il connût. Cela devait être chez les +musiciens de l'enfance de l'art, et c'est ainsi que Palestrina, dans un +genre essentiellement différent, composa des chansons de table +semblables à ses messes, et que tant d'autres ont fait des messes +semblables à des chansons de table. + +Une opinion assez répandue attribue la monotonie des Å“uvres des +très-anciens compositeurs au peu de ressources dont ils disposaient; on +dit: «Les instruments dont nous nous servons n'étaient pas inventés.» +C'est une erreur évidente; Palestrina n'écrivait que pour des voix, et +les chanteurs de son époque étaient probablement fort capables +d'exécuter autre chose que des contre-points à cinq ou six parties. +Quant aux instrumentistes, bien qu'ils fussent, au temps de Lulli, peu +exercés et d'une infériorité incontestable relativement aux nôtres, un +compositeur moderne de talent pourrait tirer un assez grand parti de +ceux qu'il avait à ses ordres. Il ne faut pas attribuer une telle +importance aux moyens matériels de l'art des sons. Une sonate de +Beethoven, exécutée sur une épinette, n'en restera pas moins une +merveille d'inspiration, quand tant d'autres que je pourrais citer, +exécutées sur le plus magnifique des pianos d'Érard ou de Broadwood, +demeureront des non-sens et des platitudes. + +Les arts enfants ne connaissent pas tous les mots de leur langue, et une +foule de préjugés dont ils sont fort lents à se débarrasser les +empêchent d'ailleurs de les apprendre. Qu'un homme doué d'un vrai +génie, de cette réunion de facultés qui comporte nécessairement, avec la +puissance créatrice, le bon sens à sa plus haute expression, la force, +l'esprit, le courage et un certain mépris des jugements de la foule, +paraisse à ces époques crépusculaires, et, en dépit de tous les +obstacles, il fait faire à l'art spécial auquel il s'est voué, un +mouvement subit de progression, s'il ne peut à lui seul opérer son +émancipation complète. Tel fut Gluck, dont nous allons étudier la grande +Å“uvre. + +Nous avons vu ce que l'_Alceste_ d'Euripide était devenue entre les +mains de Quinault et l'étrange poésie + + Que Lulli refroidit des sons de sa musique. + +Plus tard, un homme qui n'était pas, comme le musicien florentin, +_écuyer_, _conseiller_, _secrétaire du roi maison couronne de France et +de ses finances_, pas même _surintendant de la musique_ d'une majesté +quelconque, mais qui avait une puissante intelligence, un cÅ“ur chaud +plein de l'amour du beau, et un esprit hardi, Gluck enfin jeta les yeux +sur l'_Alceste_ d'Euripide et la choisit pour texte d'un opéra. Il +comptait écrire cet ouvrage d'un style tel, que ce fût le point de +départ d'une révolution radicale dans la musique dramatique. Gluck +vivait alors à Vienne, après avoir fait un long séjour en Italie. Et +c'est pendant ce voyage qu'il avait pris en si profond mépris le système +de composition musicale, seul alors en usage dans les théâtres, qui +choquait à la fois le bon sens et les plus nobles instincts du cÅ“ur +humain, d'après lequel un opéra devait être en général un prétexte pour +faire briller des chanteurs venant sur la scène _jouer du larynx_ comme +dans un concert les virtuoses y viennent jouer de la clarinette ou du +hautbois. + +Il vit que l'art musical possédait une puissance bien autrement grande +que celle de chatouiller l'oreille par d'agréables vocalisations, et il +se demanda pourquoi cette puissance expressive, qu'on ne pouvait +méconnaître dans la mélodie, dans l'harmonie et aussi dans +l'instrumentation, ne serait pas employée à produire des Å“uvres +raisonnables, émouvantes, dignes enfin de l'intérêt d'un auditoire +sérieux et des gens de goût. Sans exclure la sensation, il voulut que la +part fût faite au sentiment; sans considérer la poésie comme l'objet +principal de l'opéra, il pensa qu'elle devait être unie à la musique, de +telle sorte qu'il ne pût résulter de cette union qu'un seul tout dont la +force expressive serait incomparablement plus grande que celle de l'un +ou de l'autre art pris isolément. Un poëte italien qui se trouvait alors +à Vienne et avec lequel il eut de fréquents entretiens à ce sujet, +entrant avec chaleur et conviction dans ses vues, l'aida à faire le plan +de cette indispensable réforme et devint, comme nous le verrons, son +intelligent collaborateur. + +Il ne faut pas croire pourtant que Gluck se soit avisé tout d'un coup +pour _Alceste_ d'introduire sur la scène la musique expressive et +dramatique. _Orfeo_, qui précéda _Alceste_, prouve le contraire. Depuis +longtemps d'ailleurs il avait préludé à cette hardiesse; son instinct +l'y poussait, et déjà , en maint endroit de ses partitions italiennes, +écrites en Italie pour des Italiens, il avait osé produire des morceaux +du style le plus sévère, le plus expressif et le plus noblement beau. La +preuve qu'ils méritent ces éloges, c'est que plus tard il les a lui-même +trouvés dignes de prendre place dans ses plus illustres partitions +françaises, pour lesquelles on croit à tort qu'ils furent écrits, tant +ils ont été adaptés avec soin à de nouvelles scènes et mis en Å“uvre +avec sagacité. + +L'air de _Telemaco_: «_Umbra mesta del padre_» dans l'opéra italien de +ce nom, a été transformé en un duo aujourd'hui fameux de l'_Armide_: +«Esprits de haine et de rage.» On peut citer encore parmi les morceaux +de cette partition italienne, qu'il a en quelque sorte dépouillée au +bénéfice de ses opéras français, un air d'_Ulysse_ qui sert de thème à +l'introduction instrumentale de l'ouverture d'_Iphigénie en Aulide_; un +autre air de _Télémaque_, dont une grande partie se retrouve dans celui +d'Oreste d'_Iphigénie en Tauride_: «Dieux qui me poursuivez;» la scène +tout entière de Circé évoquant les esprits infernaux pour changer en +bêtes les compagnons d'Ulysse, qui est devenue celle de la Haine dans +_Armide_; le grand air de Circé, dont l'auteur a fait, en en développant +un peu l'orchestration, l'air en _la_ au quatrième acte d'_Iphigénie en +Tauride_: «Je t'implore et je tremble;» l'ouverture, qu'il a seulement +enrichie d'un thème épisodique, pour la faire précéder l'opera +d'_Armide_. On se prend à regretter qu'il n'ait pas complété le pillage +de _Telemaco_, en employant quelque part l'adorable air de la nymphe +Asteria: + + _Ah! l'ho presente ognor_, + +une merveille. L'expression des regrets d'un amour dédaigné est telle +dans cette élégie, que jamais, depuis lors, chez aucun maître, ni chez +Gluck lui-même, elle ne revêtit une forme aussi belle et n'emprunta à un +cÅ“ur brisé des accents aussi mélodieusement douloureux. + +Enfin, pour terminer la liste des emprunts que Gluck a faits à ses +partitions italiennes, et où nous trouvons la preuve évidente qu'il +avait écrit de la musique _dramatique_ bien longtemps avant de produire +_Alceste_, citons encore l'air immortel: «O malheureuse Iphigénie» de +l'_Iphigénie en Tauride_, tiré tout entier de son opéra italien de +_Tito_; le charmant chÅ“ur de l'_Alceste_ française: «Parez vos fronts +de fleurs nouvelles;» le chÅ“ur final d'_Iphigénie en Tauride_: «Les +dieux longtemps en courroux,» tirés l'un et l'autre de la partition +d'_Elena e Paride_. + +Le choix du sujet qu'il voulait traiter dans un nouvel opéra étant tombé +sur l'_Alceste_ d'Euripide, Calsabigi, alors poëte de la cour de +Marie-Thérèse, et qui comprenait bien le génie et les intentions de +Gluck, se mit à l'Å“uvre. Il élagua prudemment du poëme grec tout ce +que nous appelons aujourd'hui des défauts, et sut en faire jaillir des +situations nouvelles fort dramatiques et on ne peut plus favorables, il +faut en convenir, aux grands développements d'un opéra. Il supprima +seulement, et il eut grand tort, je le crois, le personnage d'Hercule, +dont il était possible de tirer un si heureux parti. Au début de +l'action, dans son poëme, le peuple thessalien est assemblé devant le +palais de Phérès, attendant des nouvelles de la santé d'Admète, +gravement malade. Un héraut annonce à la foule consternée que le roi +touche à ses derniers moments. La reine paraît suivie de ses enfants, et +invite le peuple à se rendre avec elle au temple d'Apollon pour implorer +ce dieu en faveur d'Admète. + +La décoration change et la cérémonie religieuse commence dans le temple. +Le prêtre consulte les entrailles des victimes, et, saisi de terreur, +annonce que le dieu va parler. Tous se prosternent, et au milieu d'un +silence solennel la voix de l'oracle fait entendre ces mots: + + _Il re morrà s'altro per lui non more._ + + Le roi doit mourir aujourd'hui. + Si quelque autre au trépas ne se livre pour lui. + +Le prêtre interroge la foule consternée: «Qui de vous à la mort veut +s'offrir? Personne ne répond!... Votre roi va mourir!» Le peuple se +disperse en tumulte et laisse la malheureuse reine à demi évanouie au +pied de l'autel. Mais Admète ne mourra pas; Alceste, dans un mouvement +sublime de tendresse héroïque, s'approche de la statue d'Apollon et jure +solennellement de donner sa vie pour son époux. Le prêtre rentre +annoncer à Alceste que son sacrifice est accepté, et qu'à la fin du jour +les ministres du dieu des morts viendront l'attendre aux portes de +l'enfer. Cet acte est rempli de mouvement et excite de vives émotions. +Au second, toute la ville de Phères est dans l'ivresse, Admète est +rétabli; nous le voyons, plein de joie, recevoir les félicitations de +ses amis. Mais Alceste ne paraît pas, et le roi s'inquiète de son +absence. Elle est au temple, dit-on, elle est allée remercier les dieux +du rétablissement du roi. Alceste revient, et malgré tous ses efforts, +loin de partager l'allégresse publique, elle laisse échapper de +douloureux sanglots. Admète la supplie et lui ordonne enfin de faire +connaître la cause de ses larmes, et la malheureuse femme avoue la +vérité. Désespoir du roi, qui refuse d'accepter cet affreux sacrifice; +il jure que si Alceste s'obstine à l'accomplir, il n'en mourra pas +moins. + +Cependant l'heure approche; Alceste a pu échapper à la surveillance du +roi et s'est rendue à l'entrée du Tartare: «Que veux-tu? lui crient des +voix invisibles. Le moment n'est pas encore venu; attends que le jour +ait fait place aux ténèbres; tu n'attendras pas longtemps.» A ces +étranges et lugubres accents, aux sombres lueurs qui s'échappent de +l'antre infernal, Alceste sent la raison l'abandonner; elle court +éperdue autour de l'autel de la mort, chancelante, à demi folle de +terreur, et pourtant elle persiste dans son dessein. Admète accourt et +redouble de supplications pour l'empêcher de l'exécuter. Pendant ce +déchirant débat l'heure est venue; une divinité infernale, sortant de +l'abîme, vient s'abattre sur l'autel de la Mort, du haut duquel elle +somme la reine de tenir sa promesse. + +Du bord du Styx Caron, le funèbre nocher, appelle Alceste en sonnant à +trois reprises de sa conque aux sons rauques et caverneux. Le dieu des +enfers laisse pourtant encore un refuge à Alceste contre sa terrible +résolution; il peut la relever de son vÅ“u; mais si elle le révoque +Admète à l'instant mourra. «Qu'il vive! s'écrie-t-elle, et des enfers +montrez-moi le chemin!» Aussitôt, malgré les cris d'Admète, une troupe +de démons vient saisir la reine et l'entraîne au Tartare. Dans le drame +de Calsabigi, Apollon, bientôt après, apparaissait dans un nuage et +rendait Alceste vivante à son époux. Dans la pièce française, ce +dénoûment avait été d'abord conservé; quelques années après la première +représentation, le bailli Durollet, auteur de la traduction de +l'_Alceste_ italienne, crut devoir faire brusquement intervenir Hercule; +et c'est lui maintenant qui descend aux enfers et en ramène Alceste. +Apollon n'en paraît pas moins, mais seulement pour féliciter le héros de +sa belle action et lui annoncer que sa place est déjà marquée au rang +des dieux. + +On le voit, Calsabigi s'est conformé aux exigences du goût et des mÅ“urs +modernes dans l'arrangement de son drame; il y a un nÅ“ud, une action, +on y trouve les surprises voulues. Admète, loin d'accepter le dévouement +de la reine, tombe dans le désespoir quand il en est instruit. La scène +du temple, qui ne se trouve pas et ne pouvait se trouver dans Euripide, +est d'une saisissante majesté. Le caractère d'Alceste, au cÅ“ur noble +mais non intrépide, qui tremble devant l'accomplissement d'un vÅ“u +qu'elle ne remplit pas moins, est bien soutenu. Les réjouissances +publiques après le rétablissement du roi forment le contraste le plus +dramatique avec la douleur de la reine, obligée d'y assister et qui ne +peut contenir ses larmes. + +Mais, quoi qu'en ait dit Gluck dans son épître dédicatoire adressée à +l'archiduc Léopold, grand-duc de Toscane, il y a dans le poëme +d'_Alceste_ peu de variété. Les accents de douleur, d'effroi, de +désespoir s'y succèdent presque continuellement, et il est impossible +que le public n'en soit pas promptement fatigué. De là les reproches +qu'on fit à la musique de Gluck à Vienne et à Paris, reproches que la +pièce seule méritait. On ne saurait au contraire assez admirer la +richesse d'idées, l'inspiration constante, la véhémence des accents avec +lesquelles, d'un bout à l'autre de sa partition, Gluck a su combattre, +autant qu'il était possible, cette fâcheuse monotonie. + +Nous avons, il y a plus de vingt ans, examiné déjà avec quelques détails +le système de Gluck et l'exposé qu'il en fait dans l'épître dédicatoire +qui sert de préface à l'_Alceste_ italienne. On nous permettra d'y +revenir en y ajoutant quelques observations nouvelles. + +«Lorsque j'entrepris, dit-il, de mettre en musique l'opéra d'_Alceste_, +je me proposai d'éviter tous les abus que la vanité mal entendue des +chanteurs et l'excessive complaisance des compositeurs avaient +introduits dans l'opéra italien, et qui du plus pompeux et du plus beau +de tous les spectacles en avaient fait le plus ennuyeux et le plus +ridicule; je cherchai à réduire la musique à sa véritable fonction, +celle de seconder la poésie pour fortifier l'expression des sentiments +et l'intérêt des situations sans interrompre l'action et la refroidir +par des ornements superflus; je crus que la musique devait ajouter à la +poésie ce qu'ajoutent à un dessin correct et bien composé la vivacité +des couleurs et l'accord heureux des lumières et des ombres qui servent +à animer les figures sans en altérer les contours. + +«Je me suis bien gardé d'interrompre un acteur dans la chaleur du +dialogue, pour lui faire attendre la fin d'une ritournelle, ou de +l'arrêter au milieu de son discours sur une voyelle favorable, soit pour +déployer dans un long passage l'agilité de sa belle voix, soit pour +attendre que l'orchestre lui donnât le temps de reprendre haleine pour +faire une cadence. Je n'ai pas cru devoir passer rapidement sur la +seconde partie d'un air, bien qu'elle fût la plus passionnée et la plus +importante, et finir l'air quand le sens ne finit pas, pour donner +facilité au chanteur de faire voir qu'il peut varier capricieusement un +passage de diverses manières; en somme, j'ai tenté de bannir tous ces +abus contre lesquels depuis longtemps réclamaient en vain le bon sens et +la raison. + +«J'ai imaginé que l'ouverture devait prévenir les spectateurs sur le +caractère de l'action qu'on allait mettre sous leurs yeux et leur en +indiquer le sujet; que les instruments ne devaient être mis en action +qu'en proportion du degré d'intérêt ou de passion, et qu'il fallait +éviter de laisser dans le dialogue une disparate trop tranchante entre +l'air et le récitatif, ne pas tronquer à contre-sens la période et ne +pas interrompre mal à propos le mouvement et la chaleur de la scène. +J'ai cru encore que mon travail devait avoir surtout pour but de +chercher une belle simplicité, et j'ai évité de faire parade de +difficultés aux dépens de la clarté; je n'ai attaché aucun prix à la +découverte d'une nouveauté, à moins qu'elle ne fût naturellement donnée +par la situation et liée à l'expression; enfin il n'y a aucune règle que +je n'aie cru devoir sacrifier de bonne grâce en faveur de l'effet.» + +Cette profession de foi nous paraît admirable, en général, de franchise +et de raison; les points de doctrine qui en forment le fond, et dont on +a fait depuis quelques années un abus si monstrueux et si ridicule, sont +basés sur des raisonnements fort justes et sur un profond sentiment de +la vraie musique dramatique. A part quelques-uns que nous signalerons +tout à l'heure, ces principes sont d'une telle excellence, qu'ils ont +été en grande partie suivis par la plupart des grands compositeurs de +toutes les nations. Maintenant Gluck, en promulguant cette théorie dont +le moindre sentiment de l'art et même le simple bon sens démontraient à +son époque la nécessité, n'en a-t-il pas un peu exagéré en quelques +endroits les conséquences? C'est ce qu'on méconnaîtra difficilement +après un examen impartial, et lui-même dans ses ouvrages ne l'a pas +appliquée avec une rigoureuse exactitude. Ainsi, dans l'_Alceste_ +italienne, on trouve des récitatifs accompagnés seulement de la basse +chiffrée et probablement par les accords du cembalo (clavecin), comme il +était d'usage alors dans les théâtres italiens. Il résulte pourtant de +cette sorte d'accompagnement et de ce genre de récitation vocale une +_disparate fort tranchée_ entre le récitatif et l'air. + +Plusieurs de ses airs sont précédés d'un assez long solo instrumental; +il faut bien alors que le chanteur garde le silence et _attende la fin +de la ritournelle_. En outre, il emploie fréquemment une forme d'airs +qu'il aurait dû proscrire dans sa théorie sur la musique dramatique. Je +veux parler des airs à reprises dont chaque partie se dit deux fois sans +que cette répétition soit en rien motivée et comme si le public avait +demandé _bis_. Tel est l'air d'Alceste: + + Je n'ai jamais chéri la vie + Que pour te prouver mon amour; + Ah! pour te conserver le jour, + Qu'elle me soit cent fois ravie! + +Pourquoi, lorsque la mélodie est arrivée à la cadence sur le ton de la +dominante, recommencer sans le moindre changement ni dans la partie +vocale ni dans l'orchestre: + + Je n'ai jamais chéri la vie, etc.? + +A coup sûr le sens dramatique est choqué d'une pareille répétition, et +si quelqu'un a dû s'abstenir de cette faute contre le naturel et la +vraisemblance, c'est Gluck. Pourtant il l'a commise dans presque tous +ses ouvrages. On n'en trouve pas d'exemples dans la musique moderne, et +les compositeurs qui succédèrent à Gluck se sont montrés sous ce rapport +plus sévères que lui. + +Maintenant, quand il dit que la musique d'un drame lyrique n'a d'autre +but que d'ajouter à la poésie ce qu'ajoute le coloris au dessin, je +crois qu'il se trompe essentiellement. La tâche du compositeur dans un +opéra est, ce me semble, d'une bien autre importance. Son Å“uvre +contient à la fois le dessin et le coloris, et, pour continuer la +comparaison de Gluck, les paroles sont le _sujet_ du tableau, à peine +quelque chose de plus. L'expression n'est pas le seul but de la musique +dramatique; il serait aussi maladroit que pédantesque de dédaigner le +plaisir purement sensuel que nous trouvons à certains effets de mélodie, +d'harmonie, de rhythme ou d'instrumentation, indépendamment de tous +leurs rapports avec la peinture des sentiments et des passions du drame. +Et, de plus, voulût-on même priver l'auditeur de cette source de +jouissances et ne pas lui permettre de raviver son attention en la +détournant un instant de son objet principal, il y aurait encore à citer +un bon nombre de cas où le compositeur est appelé à soutenir seul +l'intérêt de l'Å“uvre lyrique. Dans les danses de caractère, par +exemple, dans les pantomimes, dans les marches, dans tous les morceaux +enfin dont la musique instrumentale fait seule les frais, et qui par +conséquent n'ont pas de paroles, que devient l'importance du poëte?... +La musique doit bien, là , contenir forcément le dessin et le coloris. + +Si l'on excepte quelques-unes de ces brillantes sonates d'orchestre où +le génie de Rossini se jouait avec tant de grâce, il est certain que, il +y a trente ans encore, la plupart des compilations instrumentales +honorées par les Italiens du nom d'ouvertures étaient de grotesques +non-sens. Mais combien ne devaient-elles pas être plus plaisantes il y a +cent ans, quand Gluck lui-même, entraîné par l'exemple, et qui +d'ailleurs il faut bien le reconnaître, ne fut pas à beaucoup près aussi +grand comme musicien proprement dit que comme musicien scénique, ne +craignait pas de laisser tomber de sa plume l'incroyable niaiserie +intitulée _Ouverture d'Orphée_! Il fit mieux pour _Alceste_ et surtout +pour _Iphigénie en Aulide_. Sa théorie des ouvertures expressives donna +l'impulsion qui produisit plus tard des chefs-d'Å“uvre symphoniques, +qui, malgré la chute ou l'oubli profond des opéras pour lesquels ils +furent écrits, sont restés debout, péristyles superbes de temples +écroulés. Pourtant, ici encore, en outrant une idée juste, Gluck est +sorti du vrai; non pas cette fois pour restreindre le pouvoir de la +musique, mais pour lui en attribuer un au contraire qu'elle ne possédera +jamais: c'est quand il dit que l'ouverture doit indiquer le _sujet_ de +la pièce. L'expression musicale ne saurait aller jusque-là ; elle +reproduira bien la joie, la douleur, la gravité, l'enjouement; elle +établira une différence saillante entre la joie d'un peuple pasteur et +celle d'une nation guerrière, entre la douleur d'une reine et le chagrin +d'une simple villageoise, entre une méditation sérieuse et calme et les +ardentes rêveries qui précèdent l'éclat des passions. Empruntant ensuite +aux différents peuples le style musical qui leur est propre, il est +bien évident qu'elle pourra faire distinguer la sérénade d'un brigand +des Abruzzes de celle d'un chasseur tyrolien on écossais, la marche +nocturne de pèlerins aux habitudes mystiques de celle d'une troupe de +marchands de bÅ“ufs revenant de la foire; elle pourra mettre l'extrême +brutalité, la trivialité, le grotesque, en opposition avec la pureté +angélique, la noblesse et la candeur. Mais si elle veut sortir de ce +cercle immense, la musique devra, de toute nécessité, avoir recours à la +parole chantée, récitée ou lue, pour combler les lacunes que ses moyens +d'expression laissent dans une Å“uvre qui s'adresse en même temps à +l'esprit et à l'imagination. Ainsi l'ouverture d'_Alceste_ annoncera des +scènes de désolation et de tendresse, mais elle ne saurait dire ni +l'objet de cette tendresse ni les causes de cette désolation; elle +n'apprendra jamais au spectateur que l'époux d'Alceste est un roi de +Thessalie condamné par les dieux à perdre la vie si quelqu'un ne se +dévoue à la mort pour lui; c'est là pourtant le _sujet_ de la pièce. +Peut-être s'étonnera-t-on de trouver l'auteur de cet article imbu de +tels principes, grâce à certaines gens qui l'ont cru ou ont feint de le +croire, dans ses opinions sur la puissance expressive de la musique, +aussi loin au delà du vrai qu'ils le sont en deçà , et lui ont, en +conséquence, prêté généreusement leur part entière de ridicule. Ceci +soit dit sans rancune, en passant. + +La troisième proposition dont je me permettrai de contester l'à -propos +dans la théorie de Gluck est celle par laquelle il déclare n'attacher +aucun prix à la _découverte d'une nouveauté_. On avait déjà barbouillé +bien du papier réglé à son époque, et une découverte musicale +quelconque, ne fût-elle qu'indirectement liée à l'expression scénique, +n'était pas à dédaigner. + +Pour toutes les autres, je crois qu'on ne saurait les combattre avec +chance de succès, voire même la dernière, qui annonce une indifférence +pour les règles que beaucoup de professeurs trouveront blasphématoire et +impie. Gluck bien qu'il ne fut pas, je le répète, un musicien +proprement dit de la force de quelques-uns de ses successeurs, l'était +pourtant assez pour avoir le droit de répondre à ses critiques ce que +Beethoven osa dire un jour: «Qui donc défend cette harmonie?--Fux, +Albrechtsberger et vingt autres théoriciens.--Eh bien, moi, je la +permets,» ou de leur faire encore cette réponse laconique d'un de nos +plus grands poëtes lisant une de ses Å“uvres devant le comité du +Théâtre-Français. Un des membres de l'aréopage l'ayant interrompu +timidement au milieu de sa lecture: «Qu'y a-t-il, monsieur? répliqua le +poëte avec un calme écrasant.--Mais il me semble... je trouve...--Quoi +donc, monsieur?--Que cette expression n'est pas française.--Elle le +sera, monsieur.» + +Cette superbe assurance convient même mieux au musicien qu'au poëte; il +est plus autorisé à croire possible l'admission de ses néologismes, sa +langue n'étant pas une langue de convention. + +Nous savons maintenant quelles furent les théories de Gluck sur la +musique dramatique. Certes, l'_Alceste_ est l'une des plus magnifiques +applications qu'il en ait faites, l'_Alceste_ française surtout. Pendant +les années qui séparent la composition de cet ouvrage à Vienne de sa +représentation à Paris, le génie de l'auteur semble s'être agrandi, +raffermi. L'opposition qu'il rencontra chez ses compatriotes comme chez +les Italiens paraît avoir doublé ses forces et donné plus de pénétration +à son esprit. De là l'admirable transformation de l'_Alceste_ italienne, +dont plusieurs morceaux ont été conservés intégralement, il est vrai, +dans l'opéra français (on ne voit pas trop, tant ils sont beaux, quelles +modifications l'auteur y aurait pu apporter), mais dont beaucoup +d'autres, au contraire (à une seule exception que nous signalerons), ont +reçu un perfectionnement sensible en passant sur notre scène et en +s'unissant à notre langue. Les contours mélodiques de ceux-là sont +devenus plus amples, plus nets, certains accents plus pénétrants, +l'instrumentation s'est enrichie en devenant plus ingénieuse, et en +outre un nombre assez grand de morceaux nouveaux, airs, chÅ“urs et +récitatifs, ont été ajoutes à la partition, dont le compositeur semble +avoir pétri l'élément musical, comme fait le sculpteur de la terre dont +il façonne sa statue. + +En relisant ce que j'écrivis autrefois sur la partition d'_Alceste_, je +trouve des critiques qui ne me paraissent plus justes. J'avais pourtant +été vivement frappé par toutes les beautés qu'elle contient, et certes +je n'oublierai jamais l'impression que je ressentis à la répétition +générale à laquelle j'assistai lors de la rentrée de madame Blanchu dans +le rôle principal, en 1825. Mais je me sentais alors si violemment +passionné pour cette Å“uvre, que la crainte de tomber dans un fanatisme +aveugle devint chez moi une préoccupation, et que je crus m'y soustraire +en cherchant à blâmer certaines choses que j'admirais en réalité. +Aujourd'hui je n'ai plus cette crainte, je suis sûr que mon admiration +n'est point aveugle, et je ne veux pas, par des scrupules déplacés, en +atténuer l'expression. + +L'ouverture, sans être très-riche d'idées, contient plusieurs accents +pathétiques et touchants; la couleur sombre y domine; l'instrumentation +n'en a pas l'éclat ni la violence des compositions instrumentales de +notre temps; elle est plus chargée et plus forte néanmoins que celle des +autres ouvertures de Gluck. Les trombones y figurent dès le +commencement; les trompettes et les timbales seules en sont exclues. Il +est bon de dire à ce sujet que, par une singularité dont on citerait peu +d'exemples, il n'y a pas une note de trompettes ni de timbales dans tout +l'opéra (à l'exception des deux trompettes qui se font entendre sur la +scène au moment où le héraut va parler au peuple). + +Ajoutons, pour détruire certaines erreurs assez répandues, que Gluck, +dans sa partition, a employé, avec les flûtes et les hautbois, les +clarinettes, les bassons, les cors et les trombones. Dans l'_Alceste_ +italienne il a souvent recouru aux cors anglais; mais cet instrument +n'étant pas connu en France quand il y arriva, il les remplaça partout +très-habilement, dans l'_Alceste_ française, par des clarinettes. Il n'y +a pas non plus de petites flûtes dans cet ouvrage; il en a banni tout ce +qui est criard, perçant et brutal, pour ne recourir qu'aux sonorités +douces ou grandioses. + +L'ouverture d'_Alceste_, ainsi que celles d'_Iphigénie en Aulide_, de +_Don Giovanni_, de _Démophoon_, ne finit pas complétement avant le lever +de la toile; elle se lie au premier morceau de l'opéra par un +enchaînement harmonique au moyen duquel la cadence se trouve suspendue +indéfiniment. Je ne vois pas trop, malgré l'emploi qu'en ont fait Gluck, +Mozart et Vogel, quel peut être l'avantage de cette forme inachevée pour +les ouvertures. Elles sont mieux liées à l'action, il est vrai; mais +l'auditeur, désappointé de se voir privé de la conclusion de la préface +instrumentale, en éprouve un instant de malaise fatal à ce qui précède, +sans être très-favorable à ce qui suit; l'opéra y gagne peu et +l'ouverture y perd beaucoup. + +Au lever de la toile, le chÅ“ur, entrant sur un accord qui rompt la +cadence harmonique de l'orchestre, s'écrie: «Dieux, rendez-nous notre +roi, notre père!» Cette exclamation nous fournit dès la première mesure +le sujet d'une observation applicable au tissu vocal de tous les autres +chÅ“urs de Gluck. + +On sait que la classification naturelle des voix humaines est celle-ci: +_soprano_ et _contralto_ pour les femmes, _ténor_ et _basse_ pour les +hommes. Les voix féminines se trouvant à l'octave supérieure des voix +masculines, et dans le même rapport entre elles, le _contralto_, dont +l'échelle est d'une quinte au-dessous de celle du _soprano_, est donc à +celui-ci exactement comme la _basse_ est au _ténor_. On prétendait à +l'Opéra, il y a trente ans encore, que la France ne produisait pas de +contralti. En conséquence, les chÅ“urs français ne possédaient que des +soprani, et les contralti s'y trouvaient remplacés par une voix criarde, +forcée et assez rare, qu'on appelait haute-contre, et qui n'est, à tout +prendre, qu'un premier ténor. + +Gluck, en arrivant à Paris, se vit forcé d'abandonner l'excellente +disposition chorale adoptée en Italie et en Allemagne, pour se conformer +à l'usage français. Il dérangea sa partie de contralto pour l'approprier +à la voix de haute-contre. Soixante ans après, on découvrit que la +nature produisait des contralti en France comme ailleurs. Nous possédons +en conséquence à l'Opéra aujourd'hui beaucoup de ces voix graves de +femmes et très-peu de hautes-contre. Ou a donc eu raison de rétablir +presque partout dans _Alceste_ la hiérarchie vocale naturelle que Gluck +avait observée dans sa partition italienne. Je dis que cette restitution +des contralti a été opérée _presque_ partout, parce qu'en effet elle ne +peut pas être faite sans restrictions; il est des chÅ“urs écrits pour +des voix d'hommes seulement, dans lesquels la partie de haute-contre +doit nécessairement rester aux premiers ténors. + +Le chÅ“ur «O dieux! qu'allons-nous devenir?» suivant l'annonce du +héraut, est plein d'une tristesse noble, qui fait mieux ressortir par sa +gravité l'agitation de la stretta qui lui succède: «Non, jamais le +courroux céleste,» dont les principaux dessins mélodiques sont aussi +bien déclamés et d'une accentuation aussi vraie que les plus savants +récitatifs. + +Il en est de même du chÅ“ur dialogué: «O malheureux Admète,» dont la +dernière phrase surtout, «malheureuse patrie!» est d'une poignante +vérité d'expression. + +Dans le récitatif d'Alceste à son entrée, l'âme tout entière de la jeune +reine se dévoile en quelques mesures. Le bel air: «Grands dieux, du +destin qui m'accable,» est à trois mouvements: un mouvement lent à +quatre temps, un autre à trois temps, et un allegro agité. C'est dans +cet agitato que se trouve ce bel accent d'orchestre, repris ensuite par +la voix, avec ces mots: «Quand je vous presse sur mon sein,» et dont un +musicien disait un jour: «C'est le _cÅ“ur de l'orchestre_ qui s'agite!» +Cet air présente, pour la diction des paroles, l'enchaînement des +phrases mélodiques et l'art de ménager la force des accents jusqu'à +l'explosion finale, des difficultés dont la plupart des cantatrices ne +se doutent pas. + +La troisième scène s'ouvre dans le temple d'Apollon. Entrent le +grand-prêtre, les sacrificateurs avec les trépieds enflammés et les +instruments du sacrifice, ensuite Alceste conduisant ses enfants, les +courtisans, le peuple. Ici Gluck a fait de la couleur locale s'il en fut +jamais; c'est la Grèce antique qu'il nous révèle dans toute sa +majestueuse et belle simplicité. Écoutez ce morceau instrumental, sur +lequel entre le cortége; entendez (si vous n'avez pas près de vous +quelque parleur impitoyable) cette mélodie douce, voilée, calme, +résignée, cette pure harmonie, ce rhythme à peine sensible des basses +dont les mouvements onduleux se dérobent sous l'orchestre, comme les +pieds des prêtresses sous leurs blanches tuniques; prêtez l'oreille à la +voix insolite de ces flûtes dans le grave, à ces enlacements des deux +parties de violon dialoguant le chant, et dites s'il y a en musique +quelque chose de plus beau, dans le sens antique du mot, que cette +marche religieuse. L'instrumentation en est simple, mais exquise; il n'y +a que les instruments à cordes et deux instruments à vent. Et là , comme +en maint autre passage de ses Å“uvres, se décèle l'instinct de l'auteur; +il a trouvé précisément les timbres qu'il fallait. Mettez deux hautbois +à la place des flûtes et vous gâterez tout. + +La cérémonie commence par une prière dont le grand-prêtre seul a +prononcé d'un ton solennel les premiers mots: «Dieu puissant, écarte du +trône,» entrecoupés de trois larges accords d'ut pris à demi-voix, puis +enflés jusqu'au _fortissimo_ par les instruments de cuivre. Rien de plus +imposant que ce dialogue entre la voix du prêtre et cette harmonie +pompeuse des _trompettes sacrées_. Le chÅ“ur, après un court silence, +reprend les mêmes paroles dans un morceau assez animé à six-huit, dont +la forme et la mélodie frappent d'étonnement par leur étrangeté. On +s'attend, en effet, à ce qu'une prière soit d'un mouvement lent et dans +une mesure tout autre que la mesure à six-huit. Pourquoi celle-ci, sans +perdre de sa gravité, joint-elle à une espèce d'agitation tragique un +rhythme fortement marqué et une instrumentation éclatante? Je penche +fort à croire que certaines cérémonies religieuses de l'antiquité étant +accompagnées, dit-on, de saltations ou danses symboliques, Gluck, +préoccupé de cette idée, aura voulu donner à sa musique un caractère en +rapport avec cet usage présumé. L'impression produite à la +représentation par ce chÅ“ur semble prouver que malgré l'ignorance où +sont les plus habiles chorégraphes sur le rituel des anciens sacrifices, +son sens poétique n'a pas abusé le compositeur en le guidant dans cette +voie. + +Le récitatif obligé du grand-prêtre: «Apollon est sensible à nos +gémissements,» est évidemment la plus ingénieuse et la plus étonnante +application de cette partie du système de l'auteur, qui consiste à +n'employer les masses instrumentales qu'en proportion du _degré +d'intérêt et de passion_. Ici les instruments à cordes débutent seuls +par un unisson dont le dessin se reproduit jusqu'à la fin de la scène +avec une énergie croissante. Au moment où l'exaltation prophétique du +prêtre commence à se manifester: «Tout m'annonce du dieu la présence +suprême,» les seconds violons et les altos entament un _tremulando_ +arpégé, qui, s'il est bien exécuté en écrasant les cordes près du +chevalet, produit un effet semblable au bruit d'une cataracte, et sur +lequel tombe de temps en temps un coup violent des basses et des +premiers violons. Les flûtes, les hautbois et les clarinettes n'entrent +que successivement dans les intervalles des exclamations du pontife +inspiré; les cors et les trombones se taisent toujours. Mais à ces mots: + + Le saint trépied s'agite, + Tout se remplit d'un juste effroi! + +la masse de cuivre vomit sa bordée si longtemps contenue, les flûtes et +les hautbois font entendre leurs cris féminins; le frémissement des +violons redouble, la marche terrible des basses ébranle tout +l'orchestre: «Il va parler!» puis un silence subit: + + Saisi de crainte et de respect. + Peuple, observe un profond silence. + Reine, dépose à son aspect + Le vain orgueil de la puissance! + Tremble!... + +Ce dernier mot, prononcé sur une seule note soutenue, pendant que le +prêtre, promenant sur Alceste un regard égaré, lui indique du geste le +degré inférieur de l'autel où elle doit incliner son front royal, +couronne d'une manière sublime cette scène extraordinaire. C'est +prodigieux, c'est de la musique de géant, dont jamais avant Gluck on +n'avait soupçonné l'existence. + +Après un long silence général, dont le compositeur, avec une précision +qui n'était pas dans ses habitudes, a déterminé exactement la durée en +faisant compter aux voix et aux instruments deux mesures et demie, on +entend la voix de l'oracle: + + Le roi doit mourir aujourd'hui, + Si quelque autre au trépas ne se livre pour lui. + +Cette phrase, dite presque en entier sur une seule note, et les sombres +accords de trombones qui l'accompagnent ont été imités ou plutôt copiés +par Mozart dans _Don Giovanni_, pour les quelques mots prononcés par la +statue du commandeur dans le cimetière. Le chÅ“ur à demi-voix qui suit +est d'un grand caractère; c'est bien la stupeur et la consternation d'un +peuple dont l'amour pour son roi ne va pas jusqu'à se dévouer pour lui. +L'auteur a supprimé dans l'opéra français un second chÅ“ur qui, dans +l'_Alceste_ italienne, murmurait derrière la scène les mots: _Fuggiamo! +fuggiamo!_ pendant que le premier chÅ“ur, tout entier à son étonnement, +répétait sans songer à fuir: _Che annunzio funesto!_ (quel oracle +funeste!) A la place de ce deuxième chÅ“ur, il a fait parler le +grand-prêtre d'une façon tout à fait naturelle et dramatique. Nous +indiquerons à ce sujet une tradition importante dont l'oubli +affaiblirait l'effet de la péroraison de cette admirable scène. Voici en +quoi elle consiste: à la fin du _largo_ à trois temps qui précède la +_coda_ agitée «Fuyons, nul espoir ne nous reste,» le rôle du +grand-prêtre indique, dans la partition, ces mots: «Votre roi va +mourir!» sous les notes _ut ut ré ré ré fa_, dans le _medium_ et placées +sur l'avant-dernier accord du chÅ“ur. A l'exécution, au contraire, le +grand-prêtre attend que le chÅ“ur ne se fasse plus entendre, et au +milieu de ce silence de mort il lance à l'_octave supérieure_ son: +«Votre roi va mourir!» comme le cri d'alarme qui donne à cette foule +épouvantée le signal de la fuite. Ce changement fut, dit-on, indiqué aux +répétitions par Gluck lui-même, qui négligea de le faire reproduire dans +sa partition. + +Tous alors de se disperser en tumulte sur un chÅ“ur d'un admirable +laconisme, abandonnant Alceste évanouie au pied de l'autel. + +J. J. Rousseau a reproché à cet _allegro agitato_ d'exprimer aussi bien +le désordre de la joie que celui de la terreur. On peut répondre à cette +critique que le musicien se trouvait là placé sur la limite ou sur le +point de contact des deux passions, et qu'il lui était en conséquence à +peu près impossible de ne pas encourir un pareil reproche. Et la preuve, +c'est que, dans les vociférations d'une multitude qui se précipite d'un +lieu à un autre, l'auditeur placé à distance ne saurait, sans être +prévenu, découvrir si le sentiment qui agite la foule est celui de la +frayeur ou d'une folle gaieté. Pour rendre plus complétement ma pensée, +je dirai: Un compositeur peut bien écrire un chÅ“ur dont l'intention +joyeuse ne saurait en aucun cas être méconnue, mais l'inverse n'a pas +lieu; et les agitations d'une foule traduites musicalement, quand elles +n'ont pas pour cause la haine ou le désir de la vengeance, se +rapprocheront toujours beaucoup, au moins pour le mouvement et le +rhythme, du mouvement et des formes rhythmiques de la joie tumultueuse. +On pourrait trouver à ce chÅ“ur un défaut plus réel au point de vue des +nécessités de l'action scénique: il est trop court, et son laconisme +nuit aussi à l'effet musical, puisque sur les dix-huit mesures qui le +composent il est fort difficile aux choristes de trouver le temps de +sortir de la scène sans sacrifier entièrement la dernière partie du +morceau. + +La reine, demeurée seule dans le temple, exprime son anxiété par un de +ces récitatifs comme Gluck seul en a jamais su faire; ce monologue, déjà +beau en italien, en français est sublime. Je ne crois pas qu'on puisse +rien trouver de comparable, pour la vérité et la force de l'expression, +à la musique (car un tel récitatif en est une aussi admirable que les +plus beaux airs) des paroles suivantes: + + Il n'est plus pour moi d'espérance! + Tout fuit... tout m'abandonne à mon funeste sort; + De l'amitié, de la reconnaissance + J'espérerais en vain un si pénible effort. + Ah! l'amour seul en est capable! + Cher époux, tu vivras; tu me devras le jour; + Ce jour dont te privait la Parque impitoyable + Te sera rendu par l'amour. + +Au cinquième vers, l'orchestre commence un crescendo, image musicale de +la grande idée de dévouement qui vient de poindre dans l'âme d'Alceste, +l'exalte, l'embrase et aboutit à cet état d'orgueil et d'enthousiasme: +«Ah! l'amour seul en est capable!» après quoi le débit devient +précipité, la phrase vocale court avec tant d'ardeur que l'orchestre +semble renoncer à la suivre, s'arrête haletant, et ne reparaît qu'à la +fin pour s'épanouir en accords pleins de tendresse sous le dernier vers. +Tout cela appartient en propre à la partition française, aussi bien que +l'air suivant: + + Non, ce n'est point un sacrifice! + +Dans ce morceau, qui est à la fois un air et un récitatif, la +connaissance la plus complète des traditions et du style de l'auteur +peut seule guider le chef d'orchestre et la cantatrice. Les changements +de mouvement y sont fréquents, difficiles à prévoir, et quelques-uns ne +sont pas marqués dans la partition. Ainsi, après le dernier temps +d'arrêt, Alceste en disant: «Mes chers fils, je ne vous verrai plus!» +doit ralentir la mesure d'un peu plus du double, de manière à donner aux +notes _noires_ une valeur égale à celle de _blanches pointées_ du +mouvement précédent. Un autre passage, le plus saisissant, deviendrait +tout à fait un non-sens si le mouvement n'en était ménagé avec une +extrême délicatesse; c'est à la seconde apparition du motif: + + Non, ce n'est point un sacrifice! + Eh! pourrai-je vivre sans toi, + Sans toi, cher Admète? + +Cette fois, au moment d'achever sa phrase, Alceste, frappée d'une idée +désolante, s'arrête tout à coup à «Sans toi...» Un souvenir est venu +étreindre son cÅ“ur de mère et briser l'élan héroïque qui l'entraînait à +la mort... Deux hautbois élèvent leurs voix gémissantes dans le court +intervalle de silence que laisse l'interruption soudaine du chant et de +l'orchestre; aussitôt Alceste: «O mes enfants! ô regrets superflus!» +Elle pense à ses fils, elle croit les entendre. Égarée et tremblante, +elle les cherche autour d'elle, répondant aux plaintes entrecoupées de +l'orchestre par une plainte folle, convulsive, qui tient autant du +délire que de la douleur, et rend incomparablement plus frappant +l'effort de la malheureuse pour résister à ces voix chéries, et répéter +une dernière fois, avec l'accent d'une résolution inébranlable: «Non, ce +n'est point un sacrifice.» En vérité, quand la musique dramatique est +parvenue à ce degré d'élévation poétique, il faut plaindre les +exécutants chargés de rendre la pensée du compositeur; le talent suffit +à peine pour cette tâche écrasante; il faut presque du génie. + +Le récitatif _Arbitres du sort des humains_, dans lequel Alceste, +agenouillée aux pieds de la statue d'Apollon, prononce son terrible +vÅ“u, manque, comme l'air précédent, dans la partition italienne; +l'accent en est énergique et grandiose. Il offre cela de particulier +dans son instrumentation, que la voix y est presque constamment suivie à +l'unisson et à l'octave par six instruments à vent, deux hautbois, deux +clarinettes et deux cors, sur le _tremoto_ de tous les instruments à +cordes. Ce mot _tremoto_ (tremblé) n'indique pas dans les partitions de +Gluck ce frémissement d'orchestre qu'il a employé ailleurs fort souvent, +et qu'on nomme trémolo, dans lequel la même note est répétée aussi +rapidement que possible par une multitude de petits coups d'archet. Il +ne s'agit ici que de ce tremblement du doigt de la main gauche appuyé +sur la corde, et qui donne au son une sorte d'ondulation; Gluck +l'indique par ce signe, placé sur les notes tenues: <> et +quelquefois aussi par le mot _appogiato_ (appuyé). Il y a encore une +autre espèce de tremblement qu'il emploie dans les récitatifs, dont +l'effet est fort dramatique; il le désigne par des points placés +au-dessus d'une grosse note, et couverts par un coulé ainsi: [illustration] +Cela signifie que les archets doivent répéter sans rapidité le même son +d'une façon irrégulière, les uns faisant quatre notes par mesure, +d'autres huit, d'autres cinq, ou sept, ou six, produisant ainsi une +multitude de rhythmes divers qui, par leur incohérence, troublent +profondément tout l'orchestre et répandent sur les accompagnements ce +vague ému qui convient à tant de situations. + +Dans le récitatif que je viens de citer, ce système d'orchestration avec +le _tremoto appogiato_, la voix solennelle des instruments à vent +suivant la partie de chant, les dessins formidables des basses +descendant diatoniquement, pendant les intervalles de silence de la +partie vocale, produisent un effet d'un grandiose incomparable. + +Remarquons le singulier enchaînement de modulations suivi par l'auteur, +pour lier ensemble les deux grands airs que chante Alceste à la fin de +ce premier acte. Le premier est en _ré_ majeur; le récitatif qui lui +succède, et dont je viens de parler, commençant aussi en _ré_, finit en +_ut_ dièze mineur; l'entrée du grand prêtre rentrant pour dire que le +vÅ“u d'Alceste est accepté a lieu sur une ritournelle en _ut_ dièze +mineur qui aboutit à un air en _mi_ bémol, et le dernier air de la reine +est en _si_ bémol. + +Ce morceau du prêtre, «Déjà la mort s'apprête,» est à deux mouvements et +d'un caractère presque menaçant dans sa seconde partie. Il est fait avec +l'air d'Ismène de l'_Alceste_ italienne, «_Parto ma senti_,» mais +transfiguré et agrandi par l'art extrême avec lequel Gluck l'a modifié +en l'adaptant à de nouvelles paroles. En français, l'_andante_ est plus +court, l'_allegro_ plus long, et une partie de bassons assez +intéressante est ajoutée à l'orchestre. Du reste, le fond de la pensée +première est presque partout conservé. Il faut ici signaler une nuance +très-importante dont l'indication manque à la partition française +gravée, ne se trouvait pas davantage dans la partition manuscrite de +l'Opéra, et fut marquée, au contraire, avec le plus grand soin dans la +partition italienne. Dans le dessin continu de seconds violons qui +accompagne tout _allegro_, la première moitié de chaque mesure doit être +exécutée _forte_ et la seconde _piano_. Malgré l'oubli des graveurs et +des copistes, il est évident que cette double nuance est d'un effet trop +saillant pour qu'on puisse la négliger et exécuter _mezzo forte_ d'un +bout à l'autre le passage en question, ainsi que je l'ai vu faire +autrefois à l'Opéra. + +Probablement c'est encore là une de ces fautes de rédaction que Gluck +rectifiait aux répétitions, mais qui, n'étant pas corrigées sur les +parties ni sur la partition, ne pouvaient manquer d'induire en erreur +les exécutants longtemps après, quand le _maître-soleil_ avait disparu. + +J'arrive à l'air: _Divinités du Styx_! Alceste est seule de nouveau; le +grand prêtre l'a quittée, en lui annonçant que les ministres du dieu des +morts l'attendront aux abords du Tartare à la fin du jour. C'en est +fait; quelques heures à peine lui restent. Mais la faible femme, la +tremblante mère, ont disparu pour faire place à un être qui, jeté hors +de la nature par le fanatisme de l'amour, se croit désormais +inaccessible à la crainte et capable de frapper, sans pâlir, aux portes +de l'enfer. + +Dans ce paroxysme d'enthousiasme héroïque, Alceste interpelle les dieux +du Styx pour les braver; une voix rauque et terrible lui répond; le cri +de joie des cohortes infernales, l'affreuse fanfare de la trombe +tartaréenne retentit pour la première fois aux oreilles de la jeune et +belle reine qui va mourir. Son courage n'en est point ébranlé; elle +apostrophe, au contraire, avec un redoublement d'énergie ces dieux +avides dont elle méprise les menaces et dédaigne la pitié. Elle a bien +un instant d'attendrissement, mais son audace renait, ses paroles se +précipitent: _Je sens une force nouvelle_. Sa voix s'élève +graduellement, les inflexions en deviennent de plus en plus passionnées: +_Mon cÅ“ur est animé du plus noble transport_. Et après un court +silence, reprenant sa frémissante évocation, sourde aux aboiements de +Cerbère comme à l'appel menaçant des ombres, elle répète encore: _Je +n'invoquerai point votre pitié cruelle_, avec de tels accents, que les +bruits étranges de l'abîme disparaissent vaincus par le dernier cri de +cet enthousiasme mêlé d'angoisse et d'horreur. + +Je crois que ce prodigieux morceau est la manifestation la plus complète +des facultés de Gluck, facultés qui ne se représenteront peut-être +jamais réunies au même degré chez le même musicien: inspiration +entraînante, haute raison, grandeur de style, abondance de pensées, +connaissance profonde de l'art de dramatiser l'orchestre, mélodie +pénétrante, expression toujours juste, naturelle et pittoresque, +désordre apparent qui n'est qu'un ordre plus savant, simplicité +d'harmonie, clarté de dessins, et, par-dessus tout, force immense qui +épouvante l'imagination capable de l'apprécier. + +Cet air monumental, ce climax d'un vaste crescendo préparé pendant toute +la dernière moitié du premier acte, ne manque jamais de transporter +l'auditoire quand il est bien exécuté, et cause une de ces émotions +qu'il serait inutile de chercher à décrire. Il faut, pour que son +exécution soit fidèle et complète, que le rôle d'Alceste soit confié à +une grande actrice possédant une grande voix et une certaine agilité, +non pas de vocalisation, mais d'émission des sons, qui lui permette de +bien faire entendre le débit rapide sans prendre des temps pour poser +chaque note. Sans cela, le _prestissimo_ épisodique du milieu: _Je sens +une force nouvelle_, serait à peu près perdu. Remarquons la liberté +grande que Gluck a prise dans ce passage, comme dans beaucoup d'autres, +de se moquer de la carrure et même de la symétrie; ce prestissimo est +composé de cinq membres de phrase de cinq mesures chacun et de quatre +mesures en plus. Et cette succession irrégulière, loin de choquer, +saisit de prime abord et entraîne l'auditeur. + +Pour bien rendre cet air, il faut en outre que les mouvements en soient +saisis avec sagacité au début, où se fait sentir une certaine majesté +sombre, et bien délicatement modifiés ensuite, pour la dernière et si +touchante mélodie: + + Mourir pour ce qu'on aime est un trop doux effort, + Une vertu si naturelle! + +dont chaque mesure tire larmes et sang. + +De plus, il faut absolument que l'orchestre soit inspiré comme la +cantatrice, que les _forte_ soient terribles, les _piano_ tantôt +menaçants et tantôt attendris, et que les instruments de cuivre surtout +donnent à leurs deux premières notes une sonorité tonnante, en les +attaquant vigoureusement et en les soutenant sans fléchir pendant toute +la durée de la mesure. Alors on arrive à un résultat dont les plus +savants efforts de l'art musical ont offert bien peu d'exemples +jusqu'ici. + +Conçoit-on que Gluck, pour se prêter aux exigences de la versification +française ou à l'impuissance de son traducteur, ait consenti à défigurer +ou, pour parler plus juste, à détruire la merveilleuse ordonnance du +début de cet air incomparable, qu'il a au contraire si avantageusement +modifié dans presque tout le reste? C'est pourtant la vérité. Le premier +vers du texte italien est celui-ci: + + _Ombre, larve, compagne di morte._ + +Le premier mot, _ombre_, par lequel l'air commence, étant placé sur deux +larges notes, dont la première peut et doit être enflée, donne à la voix +le temps de se développer et rend la réponse des dieux infernaux, +représentés par les cors et les trombones, beaucoup plus saillante, le +chant cessant au moment où s'élève le cri instrumental. Il en est de +même des deux sons écrits une tierce plus haut que les premiers, pour le +second mot _larve_. Dans la traduction française, à la place de ces deux +mots italiens, qui étaient tout traduits en y ajoutant un _s_, nous +avons, _Divinités du Styx_, par conséquent, au lieu d'un membre de +phrase excellent pour la voix, d'un sens complet enfermé dans une +mesure, le changement produit cinq répercussions insipides de la même +note pour les cinq syllabes _di-vi-ni-tés du_, le mot Styx étant placé à +la mesure suivante, en même temps que l'entrée des instruments à vent et +le fortissimo de l'orchestre qui l'écrasent et empêchent de l'entendre. +Par là , le sens demeurant incomplet dans la mesure où le chant est à +découvert, l'orchestre a l'air de partir trop tôt et de répondre à une +interpellation inachevée. De plus, la phrase italienne _compagne di +morte_, sur laquelle la voix se déploie si bien, étant supprimée en +français et remplacée par un silence, laisse dans la partie de chant une +lacune que rien ne saurait justifier. La belle pensée du compositeur +serait reproduite sans altération, si, au lieu des mots que je viens de +désigner, on lui eût adapté ceux-ci: + + Ombres, larves, pâles compagnes de la mort! + +Sans doute le _poëte_ n'eût pas su se contenter de la structure de ce +quasi-vers, et plutôt que de manquer aux règles de l'hémistiche, il a +inutile, défiguré, détruit l'une des plus étonnantes inspirations de +l'art musical. C'était quelque chose de si important, en effet, que les +vers de M. du Rollet! Madame Viardot, faisant à cette occasion de +l'éclectisme et n'osant pas supprimer les mots _Divinités du Styx_, +devenus célèbres et que tous les amateurs attendent quand on exécute ce +morceau, a conservé en partie la mutilation de du Rollet, et réinstallé +la seconde phrase de l'air italien avec les mots: _Pâles compagnes de la +mort_. C'est toujours cela de gagné! + +Quelle fière joie doit ressentir en son cÅ“ur la cantatrice qui, sûre +d'elle-même, voyant à ses pieds un auditoire frémissant, et soutenue par +les ailes du génie dont elle est l'interprète, s'apprête à commencer cet +air! Cela doit ressembler au bonheur de l'aigle s'élançant d'un pic +élevé pour nager libre dans l'espace!................... + +Gluck a souvent mis en usage dans toutes ses partitions, mais dans +_Iphigénie en Tauride_ plus qu'ailleurs, un genre d'accompagnement pour +le récitatif simple, qui consiste en accords à quatre parties, tenus +sans interruption par la masse entière des instruments à cordes, pendant +toute la durée de la récitation musicale des vers. Cette harmonie +stagnante produit sur les organes des auditeurs inattentifs, et le +nombre en est grand, un effet de torpeur et d'engourdissement +irrésistible, et finit par les plonger dans une lourde somnolence qui +les rend complétement indifférents aux plus rares efforts du compositeur +pour les émouvoir. Il était vraiment impossible de trouver quelque chose +de plus antipathique à des Français que ce long et obstiné +bourdonnement. On ne peut donc pas s'étonner qu'il arrive à beaucoup +d'entre eux d'éprouver à la représentation des ouvrages de Gluck autant +d'ennui que d'admiration. Ce qui doit surprendre, c'est que le génie +puisse s'abuser ainsi sur l'importance des accessoires, au point de se +servir de moyens qu'un instant de réflexion lui ferait rejeter comme +insuffisants ou dangereux, et dans lesquels réside la cause obscure des +mécomptes cruels que ses productions les plus magnifiques lui font trop +souvent éprouver. + +Une autre cause encore concourt, dans l'orchestre de Gluck, à produire +cette redoutable monotonie, c'est la simplicité des basses, qui ne sont +presque jamais dessinées d'une façon intéressante, et se bornent à +soutenir l'harmonie en frappant d'une façon monotone les temps de la +mesure ou en suivant note contre note le rhythme de la mélodie. +Aujourd'hui les compositeurs habiles ne dédaignent plus aucune partie de +l'orchestre, s'attachent à répandre sur toutes de l'intérêt et à varier +les formes rhythmiques autant que possible. L'orchestre de Gluck en +général a peu d'éclat, si on le compare, non pas aux masses +grossièrement bruyantes, mais aux orchestres bien écrits des vrais +maîtres de notre siècle. Cela tient à l'emploi constant des instruments +à timbre aigu dans le médium, défaut rendu plus sensible par la rudesse +des basses, écrites fréquemment, au contraire, dans le haut et dominant +alors outre mesure le reste de la masse harmonique. On trouverait +aisément la raison de ce système, qui ne fut pas, du reste, +exclusivement le partage de Gluck, dans la faiblesse des exécutants de +ce temps-là ; faiblesse telle, que l'_ut_ au-dessus des portées faisait +trembler les violons, le _la_ aigu les flûtes, et le _ré_ les hautbois. +D'un autre côté, les violoncelles paraissant (comme aujourd'hui encore +en Italie) un instrument de luxe dont on tâchait de se passer dans les +théâtres, les contre-basses demeuraient chargées presque seules de la +partie grave; de sorte que si le compositeur avait besoin de serrer son +harmonie, il devait nécessairement, vu l'impossibilité de faire entendre +assez les violoncelles et l'extrême gravité du son des contre-basses, +écrire cette partie très-haut afin de la rapprocher davantage des +violons. + +Depuis lors on a senti en France et en Allemagne l'absurdité de cet +usage; les violoncelles ont été introduits dans l'orchestre en nombre +supérieur à celui des contre-basses; d'où il est résulté que les basses +de Gluck, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, se trouvent +aujourd'hui placées dans des circonstances essentiellement différentes +de celles qui existaient de son temps, et qu'il ne faut pas lui +reprocher l'exubérance qu'elles ont acquise malgré lui aux dépens du +reste de l'orchestre. Il s'est abstenu si constamment des sons graves de +la clarinette, de ceux du cor et des trombones, qu'il semble ne les +avoir pas connus. Une étude approfondie de son instrumentation nous +entraînerait trop loin de notre sujet; disons seulement qu'il a employé +le premier en France, et une seule fois, la grosse caisse (sans +cymbales) dans le chÅ“ur final d'_Iphigénie en Aulide_, les cymbales +(sans grosse caisse) le triangle et le tambourin dans le premier acte +d'_Iphigénie en Tauride_; instruments dont on fait aujourd'hui un emploi +si stupide et un abus si révoltant. + +Les second et troisième actes d'_Alceste_ passent, dans l'opinion de +quelques juges superficiels, pour inférieurs au premier. Les situations +seules du drame sont moins saillantes et se nuisent entre elles par leur +ressemblance et leur fâcheuse monotonie. Mais le musicien ne fléchit pas +un instant; il semble même redoubler d'inspiration pour combattre ce +défaut; jusqu'au dernier moment le même souffle l'anime; il trouve des +formes nouvelles pour peindre, et toujours avec une puissance plus +irrésistible, le deuil, le désespoir, l'effroi, l'attendrissement, +l'angoisse, la stupeur; il vous inonde de mélodies navrantes, d'accents +douloureux, dans les voix, dans les parties hautes, dans les parties +intermédiaires de l'orchestre; tout supplie, tout pleure, gémit; et ces +pleurs intarissables nous touchent cependant; telles sont la force et la +beauté de l'inspiration du poëte musicien. + +Au second acte, d'ailleurs, les réjouissances motivées par le +rétablissement du roi amènent les morceaux les plus gracieux, les +mélodies les plus riantes, dont le charme est doublé par leur contraste +avec tout le reste. + +Le chÅ“ur, «Que les plus doux transports,» et celui, «Livrons-nous à +l'allégresse,» n'ont pas précisément le brio que désireraient certains +auditeurs; la gaieté que ces morceaux expriment est une sorte de gaieté +tendre et naïve, où je trouve un grand mérite spécial. C'est la joie +d'un peuple qui aime son roi; les cÅ“urs sont encore endoloris par +l'anxiété dont ils viennent à peine d'être délivrés. Et comme le dit +Admète à son entrée, les Thessaliens sont moins ses sujets que ses amis. + +La mélodie: + + Admète va faire encore + De son peuple qui l'adore + Et la gloire et le bonheur, + +est tout entière dans ce sentiment. + +Au milieu de ce même air de danse chanté, la reine, passant au travers +des groupes, s'écrie: + + Ces chants me déchirent le cÅ“ur! + +et la joie publique redouble. + +Dans une étude comme celle-ci, où la critique est presque toujours +admirative, il faut relever les défaillances de l'auteur, ne fût-ce que +pour constater les points par lesquels il se rattache à la nature +humaine. + +Au milieu du premier chÅ“ur du peuple thessalien dont la joie douce est, +je le répète, exprimée d'une façon si vraie et si charmante, se trouve +une absurdité d'instrumentation, une partie de cor faisant des sauts +d'octave et des successions diatoniques impossibles à exécuter dans un +mouvement aussi animé. Le moindre musicien, témoin de ce _lapsus +calami_, aurait pu dire à Gluck: «Eh! monseigneur, que faites-vous donc? +Vous savez bien que cette façon d'arpéger des octaves et que tout ce +dessin rapide, déjà difficile pour des violoncelles, est impraticable +pour des instruments à embouchure tels que des cors, des cors en _sol_ +surtout! et vous n'ignorez pas que si par impossible on parvenait à +exécuter un semblable passage, son effet, loin d'être bon, provoquerait +le rire.» Une telle distraction chez un grand maître est absolument +inexplicable. + +Un troisième chÅ“ur joyeux me paraît plus empreint encore que les deux +précédents de cette affection du peuple pour son roi; c'est celui: + + Vivez, coulez des jours dignes d'envie! + +Il est à reprises, comme ces airs dont j'ai signalé l'incompatibilité +avec la vraisemblance dramatique. Mais ici le défaut de cette forme +disparaît, parce que la première reprise de chaque fragment chantée par +les coryphées seuls est répétée ensuite par le grand chÅ“ur, comme si le +peuple s'associait au sentiment exprimé d'abord par les principaux amis +d'Admète. La répétition de chaque période est ainsi parfaitement +justifiée. Le chant placé sur les deux vers: + + Ah! quel que soit cet ami généreux + Qui pour son roi se sacrifie... + +est d'une rare beauté, et les mots _son roi_ y forment une sorte +d'exclamation dans laquelle les sentiments affectueux du peuple se +révèlent avec force et une sorte d'admiration. Vient maintenant un autre +chÅ“ur dansé, où tout ce que la grâce mélodique a de plus séduisant est +répandu à profusion. On chante: + + Parez vos fronts de fleurs nouvelles, + Tendres amants, heureux époux, + Et l'hymen et l'amour de leurs mains immortelles + S'empressent d'en cueillir pour vous. + +Et l'orchestre accompagne doucement en pizzicato. Tout n'est que charme +et voluptueux sourires, on se croit transporté dans un gynécée antique, +on imagine voir les beautés de l'Ionie enlacer aux sons de la lyre leurs +bras divins et balancer leur torse digne du ciseau de Phidias. + +Le thème de ce délicieux morceau a été, je l'ai déjà dit, emprunté par +Gluck à sa partition d'_Elena e Paride_. Il y a ajouté les deux strophes +chantées par une jeune Grecque, qui ramènent la mélodie principale avec +un si rare bonheur, et encore le solo de flûte dans le mode mineur, sur +lequel on danse pendant qu'Alceste éplorée, et détournant la tête, dit +avec de si déchirantes inflexions + + O dieux! soutenez mon courage, + Je ne puis plus cacher l'excès de mes douleurs. + Ah! malgré moi des pleurs + S'échappent de mes yeux et baignent mon visage. + +Puis le divin sourire rayonne de nouveau, et le chÅ“ur reprend dans le +mode majeur, avec son accompagnement pizzicato: + + Parez vos fronts de fleurs nouvelles. + +Un grand poëte l'a dit, + + Les forts sont les plus doux. + +L'air d'Admète: _Bannis la crainte et les alarmes_, est plein d'une +tendre sérénité; la joie du jeune roi revenu à la vie est aussi complète +que son amour pour Alceste est profond. La mélodie de ce morceau me +paraît d'une exquise élégance, et les accompagnements des violons +l'enlacent comme des caresses d'une charmante chasteté. Signalons en +passant l'effet des deux hautbois à la tierce l'un de l'autre et des +sanglots haletants des instruments à cordes pendant ces deux vers du +récitatif suivant: + + Je cherche tes regards, tu détournes les yeux; + Ton cÅ“ur me fuit, je l'entends qui soupire. + +et cette admirable exclamation de la reine: + + Ils savent, ces dieux, si je t'aime, + +Ici la répétition des premiers mots: _Ils savent, ces dieux_, que le +musicien s'est permise, au lieu d'être un non-sens ou une fadeur comme +il arrive trop souvent en pareil cas dans les Å“uvres d'un style +vulgaire, double la puissance excessive de la phrase et l'intensité du +sentiment exprimé. + +La mélodie de l'air: _Je n'ai jamais chéri la vie_, est suave autant que +noble; son accent est celui d'une tendresse ardente qui éclate surtout +au vers: + + Qu'elle me soit cent fois ravie! + +Il était certes impossible de mieux jeter les deux mots _cent fois_, où +se décèle l'immense amour de ce cÅ“ur dévoué. On est frappé par l'image +produite au passage: _Jusque dans la nuit éternelle_, dont l'effet des +cors à l'octave de la partie vocale augmente la solennité; mais ce n'est +pas parce que la phrase parcourt un intervalle de dixième, de l'aigu au +grave; ce n'est pas parce que la voix _descend_ jusqu'aux mots «la nuit +éternelle.» Je crois avoir prouvé ailleurs qu'il n'y a pas, en réalité, +de sons qui _montent_ ou _descendent_, et que ces termes de sons _hauts_ +et _bas_ ont été admis seulement par suite de l'habitude des yeux +suivant les notes qui se dirigent de haut en bas ou de bas en haut _sur +le papier_. La beauté de ce passage et l'image musicale qui en résulte +sont dues à ce que la voix, en passant des sons aigus aux sons plus +graves, prend par cela même un caractère plus sombre, augmenté par la +transition du mode majeur au mineur et par l'accord sinistre que produit +l'entrée des basses au mot _éternelle_. Ce n'est pas non plus pour le +plaisir puéril de jouer sur les mots que Gluck a mis là cette teinte +noire dont le temps d'arrêt qui se trouve sur la pénultième syllabe +semble compléter l'obscurité, mais bien parce qu'il est naturel +qu'Alceste, sur le point de mourir, ne puisse contenir sa terreur en +parlant de la mort, qui pour elle est si prochaine. + +Cet air, je l'ai déjà dit, est, à reprises, composé de deux périodes +dont chacune se dit deux fois, sans qu'aucun motif plausible justifie +cette répétition. L'oreille s'en accommode fort bien, parce qu'on ne se +lasse pas d'écouter d'aussi belle musique; mais le sens dramatique en +est choqué, et Gluck se met ici en contradiction évidente avec +lui-même. + +L'immense récitatif pendant lequel Admète, à force d'instances, arrache +enfin à Alceste le secret de son dévouement, est l'un des plus étonnants +de la partition. Pas un mot qui n'y soit bien dit, pas une intention qui +n'y soit mise en relief. Les interpellations d'Admète, les aparté +douloureux d'Alceste, la chaleur croissante du dialogue, l'emportement +furieux de l'orchestre quand le roi désespéré s'écrie: + + Non, je cours réclamer leur suprême justice! + +font presque de cette scène le pendant du récitatif du prêtre au premier +acte; et l'air qui la termine la couronne magnifiquement. On ne conçoit +pas que par des moyens aussi simples la musique puisse atteindre à une +pareille intensité d'expression, à un pathétique aussi élevé. Il +s'agissait ici de mêler l'accent du reproche à celui de l'amour, de +confondre la fureur et la tendresse, et le compositeur y est parvenu. + + Barbare! non sans toi je ne puis vivre, + Tu le sais, tu n'en doutes pas! + +s'écrie le malheureux Admète, et quand, interrompu un instant par +Alceste, qui ne peut contenir cette exclamation: «_Ah! cher époux!_» il +reprend avec plus de véhémence qu'auparavant: _Je ne puis vivre, tu le +sais, tu n'en doutes pas!_ et se précipite éperdu hors de la scène, +c'est à peine si le spectateur a la force d'applaudir. + +Le récitatif qui suit nous montre la reine plus calme. Sa résignation ne +sera pas de longue durée. + +Le chÅ“ur prend la parole à son tour: + + Tant de grâces! tant de beauté! + Son amour, sa fidélité, + Tant de vertus, de si doux charmes, + Nos vÅ“ux, nos prières, nos larmes, + Grands dieux! ne peuvent vous fléchir, + Et vous allez nous la ravir! + +A une voix isolée répond une autre voix, puis les deux voix s'unissent, +le chÅ“ur entier s'exclame, se lamente, et quand toutes les voix se sont +éteintes dans un _pianissimo_, les instruments, restés seuls, terminent +et complètent ce concert de douleurs par quatre mesures d'une expression +grave et résignée qui, dans la langue mystérieuse de l'orchestre, +semblent dire au cÅ“ur et à la pensée bien plus que n'ont dit les vers +du poëte. + + Dérobez-moi ces pleurs, cessez de m'attendrir. + +reprend Alceste en se levant du siége sur lequel elle était tombée +pendant la lamentation précédente. Après cet instant de résignation, le +désespoir est sur le point d'envahir de nouveau son âme. Elle se tait. +Un instrument de l'orchestre élève une plainte mélodieuse +qu'accompagnent d'autres instruments avec une sorte d'arpége obstiné +lent, dont la quatrième note est toujours accentuée. Ce retour constant +du même accent, au même endroit, avec le même degré d'intensité, est +l'image de la douleur qu'éveille chaque pulsation du cÅ“ur d'Alceste +sous l'obsession d'une implacable pensée. La reine pleure sur elle-même +et implore la pitié de ses amis dans cet immortel adagio qui dépasse en +grandeur de style tout ce que l'on connaît du même genre en musique: + + Ah! malgré moi mon faible cÅ“ur partage... + +Quel tissu mélodique! quelles modulations! quelle gradation dans les +accents sur cet accompagnement acharné de l'orchestre! + + Voyez quelle est la rigueur de mon sort! + Epouse, mère et reine si chérie. + Rien ne manquait au bonheur de ma vie, + Et je n'ai plus d'autre espoir que la mort! + +Mais voilà l'accès revenu, le désespoir encore est le maître, le délire +fiévreux reparaît plus brûlant; l'orchestre tremble dans un mouvement +rapide: + + O ciel! quel supplice et quelle douleur! + Il faut quitter tout ce que j'aime! + Cet effort, ce tourment extrême, + Et me déchire et m'arrache le cÅ“ur! + +Les paroles sont entrecoupées: _Il faut--quitter--tout ce--que j'aime_. +Ici la faute de prosodie (_tout ce_) est une beauté. Alceste sanglote et +ne peut plus parler; et enfin la voix parvenue sur le _la_ bémol aigu se +porte avec effort vers le _la_ naturel à ces mots: _M'arrache le cÅ“ur!_ + +Rendons ici justice au traducteur français; il a trouvé cette expression +incomparablement plus forte et qui rend bien mieux l'image musicale que +le vers de Calsabigi dans l'_Alceste_ italienne: + + _E lasciar li nel pianto cosi._ + +Alceste tombe de nouveau sur son siége, à demi évanouie. Le chÅ“ur +reprend, un chÅ“ur moralisant comme le chÅ“ur antique: + + Ah! que le songe de la vie + Avec rapidité s'enfuit! + +Dans ce morceau se trouve, vers la fin, une belle période dite par +toutes les voix à l'octave et à l'unisson: + + Et la parque injuste et cruelle + De son bonheur tranche le cours. + +dont l'effet est d'autant meilleur que Gluck a plus rarement usé de ce +procédé aujourd'hui banal. + +L'acte se termine par Alceste seule, à qui l'on vient d'amener ses +enfants et qui répète en les pressant sur son sein, avec un redoublement +d'anxiété, son _agitato_: + + O ciel! quel supplice et quelle douleur! + +pendant que le chÅ“ur, consterné par ce douloureux spectacle, garde le +silence. Cette scène est de celles qui ont fait dire avec tant de raison +à l'un des contemporains de Gluck qu'il avait _retrouvé la douleur +antique_. Ce à quoi le marquis de Carracioli a répondu _qu'il aimait +mieux le plaisir moderne_. + +Mon Dieu! que le pauvre esprit est donc bête et qu'il paraît ridicule +quand, avec ses petites dents, il veut ainsi mordre le diamant... + +A entendre cela le cÅ“ur se gonfle, on voudrait avoir quelque chose à +étreindre. Il me semble alors que si j'avais devant moi le marbre de la +Niobé je le briserais entre mes bras. + +Au troisième acte le peuple encombre le palais d'Admète. On sait que la +reine s'est dirigée vers l'entrée du Tartare pour accomplir son vÅ“u. La +consternation est à son comble: «Pleure!» s'écrie la foule, sur de +larges accords mineurs: + + Pleure, ô patrie! + O Thessalie! + Alceste va mourir! + +Par une idée de mise en scène musicale très-belle et que son poëte +n'avait pas même indiquée, Gluck a trouvé là encore un effet sublime. Il +a placé au loin dans le fond du théâtre, un deuxième groupe de voix +ainsi désigné: _Coro di dentro_ (chÅ“ur de l'intérieur), lequel, sur la +dernière syllabe du premier chÅ“ur, reprend la phrase: «Pleure, ô +patrie,» comme un écho douloureux. Le palais tout entier retentit ainsi +de lamentations, le deuil est au dehors, au dedans, dans les cours, sur +les balcons, dans les vastes salles, partout. + +C'est pour accompagner ce groupe de voix lointaines que le compositeur, +pour la première fois, a employé l'_ut_ grave du trombone-basse, que nos +trombones-ténors ne possèdent pas, et pour lequel on emploie maintenant +à l'Opéra un grand trombone en _fa_. L'effet en est majestueusement +lugubre. + +A ce moment intervient Hercule. L'air qu'il chante après son robuste +récitatif débute par quelques mesures d'une belle énergie; mais bientôt +le style en devient plat, redondant; l'orchestre fait entendre des +passages d'instruments à vent d'une tournure vulgaire. L'air n'est pas +de Gluck. + +Hercule, on le sait, ne paraît pas dans l'_Alceste_ de Calsabigi; il ne +figurait pas non plus d'abord dans l'_Alceste_ française, traduite et +arrangée par du Rollet. + +Après les quatre premières représentations, disent les journaux du +temps, Gluck, ayant reçu la nouvelle de la mort de sa nièce, qu'il +aimait tendrement, partit pour Vienne, où ce deuil de famille +l'appelait. Aussitôt après son départ, l'_Alceste_, contre laquelle les +habitués de l'Opéra se prononçaient de plus en plus, disparut de +l'affiche. Ou voulut _dédommager_ le public en montant à grands frais un +ballet nouveau. Le ballet tomba à plat. L'administration de l'Opéra, ne +sachant alors de quel bois faire flèche, _osa_ reprendre l'opéra de +Gluck, mais en y ajoutant ce rôle d'Hercule qui, présenté de la sorte +vers la fin du drame, n'offre aucun intérêt et ne sert absolument à +rien, le dénoûment pouvant s'opérer par la seule intervention d'Apollon, +ainsi que l'avait pensé Calsabigi. Il contient en outre une scène dont +le ridicule est injustement attribué à Euripide par beaucoup de gens qui +n'ont pas lu la tragédie grecque. + +Dans Euripide, Hercule ne vient point avec une naïveté grotesque chasser +les ombres à coups de massue; il ne descend pas même aux enfers. Il +force Orcus, le génie de la mort, à lui rendre Alceste vivante, et son +combat près de la tombe royale a lieu hors de la vue du spectateur. + +Ce fut donc une idée malheureuse qu'on suggéra à du Rollet pour cette +reprise, et l'on peut supposer que Gluck, à qui on la soumit sans doute +par lettres pendant son séjour à Vienne, ne l'adopta qu'à regret, +puisqu'il refusa obstinément d'écrire un air pour le nouveau personnage. + +Un jeune musicien français nommé Gossec fut alors chargé de le composer. +Mais comment Gluck a-t-il consenti à laisser introduire ainsi et graver +dans sa partition un pareil morceau, dû à une main étrangère? Je ne puis +me l'expliquer. + + * * * * * + +La scène change et représente les abords du Tartare. Ici Gluck, dans le +style descriptif, se montre presque aussi grand qu'il l'a été dans le +style expressif et passionné. L'orchestre est morne, stagnant, il laisse +dire au silence: + + Tout de la mort, dans ces horribles lieux, + Reconnaît la loi souveraine. + +Un long murmure roule dans ses profondeurs pendant que dans les parties +moins graves s'élève le cri des oiseaux de nuit. Alceste succombe à +l'épouvante; sa terreur, son vertige, l'incertitude de ses pas sont +admirablement décrits, et son suprême effort l'est encore mieux quand +elle s'écrie: + + Ah! l'amour me redonne une force nouvelle; + A l'autel de la mort lui-même me conduit, + Et des antres profonds de l'éternelle nuit + J'entends sa voix qui m'appelle! + +A la place de ce merveilleux récitatif, terminé par de si tendres +accents, ou a dernièrement, à l'Opéra, réinstallé le morceau de +l'Alceste italienne: _Chi mi parla! che rispondo?_ supprimé par du +Rollet. On pouvait nous le rendre sans faire cette horrible coupure; +l'intérêt de toutes ces pages est si grand, qu'on eût été heureux +d'entendre l'un et l'autre morceau. Dans celui-ci, Gluck a voulu peindre +surtout la peur de la malheureuse femme. Ce n'est pas un air, puisque +pas une phrase formulée ne s'y trouve; ce n'est pas un récitatif, +puisque le rhythme en est impérieux et entraînant. Ce ne sont que des +exclamations désordonnées en apparence: «Qui me parle?... que +répondre?... Ah! que vois-je?... quelle épouvante!... où fuir?... où me +cacher? Je brûle... j'ai froid... Le cÅ“ur me manque... je le sens... +dans mon sein... len...te...ment... pal...piter... Ah! la force... me +reste... à peine... pour me plaindre... et... pour... trembler...» +L'enthousiasme et l'amour sont bien loin maintenant du cÅ“ur d'Alceste; +l'élan de dévouement qui l'a conduite vers cet antre affreux est brisé. +Le sentiment de la conservation l'emporte; elle court effarée çà et là , +bouleversée de terreur, pendant que l'orchestre, agité d'une façon +étrange, fait entendre son rhythme précipité des instruments à cordes, +avec sourdines, qu'entrecoupé une sorte de râle des instruments à vent +dans le grave, où l'on croit reconnaître la voix des pâles habitants du +séjour ténébreux. Cela s'enchaîne sans interruption avec un chÅ“ur +d'ombres invisibles: «Malheureuse, où vas-tu?» chanté sur une seule note +qu'accompagnent les cors, les trombones, les clarinettes et les +instruments à cordes. Les lugubres accords de l'orchestre tournent +autour de cette morne pédale vocale, la heurtent, la couvrent +quelquefois, sans qu'elle cesse de faire partie intégrante de +l'harmonie... C'est d'une rigidité terrible, cela glace d'effroi. +Alceste répond aussitôt par un air d'une expression humble, où l'accent +de la résignation domine dans une forme mélodique d'une incomparable +beauté: + + Ah! divinités implacables, + Ne craignez pas que par mes pleurs + Je veuille fléchir les rigueurs + De vos cÅ“urs impitoyables. + +Remarquons ici la sagacité avec laquelle le compositeur a senti qu'à cet +air il ne fallait pas de ritournelle, pas même un accord de préparation. +A peine les dieux infernaux ont-ils terminé leur phrase monotone: + + Tu n'attendras pas longtemps, + +qu'Alceste leur répond. Évidemment le moindre retard apporté à sa +réponse par un moyen musical quelconque serait là un grossier +contre-sens. Cet air, dont je suis parfaitement incapable de décrire le +charme douloureux, est encore à reprises, pour sa première partie du +moins. Dans la seconde, les paroles se répètent bien aussi, mais avec +des changements dans la musique. Les vers suivants se disent deux fois: + + La mort a pour moi trop d'appas, + Elle est mon unique espérance! + Ce n'est pas vous faire une offense + Que de vous conjurer de hâter mon trépas. + +Dans la deuxième version musicale, la prière devient plus instante, +l'imploration plus vive; le vers: + + Ce n'est pas vous faire une offense, + +est dit avec une sorte de timidité, puis la voix s'élève de plus en plus +sur les mots: _que de vous conjurer_, et retombe solennellement pour la +cadence finale sur ceux: _de hâter mon trépas_. + +Il faudrait être un grand écrivain, un poëte au cÅ“ur brûlant, pour +décrire dignement un tel chef-d'Å“uvre de grâce éplorée, un tel modèle +de beauté antique, un si frappant exemple de philosophie musicale unie à +tant de sensibilité et de noblesse. Et encore le plus grand des poëtes y +parviendrait-il? Une pareille musique ne se décrit pas; il faut +l'entendre et la sentir. De ceux qui ne la sentent pas ou qui la sentent +peu..... que dire?..... ils sont très-malheureux, on doit les plaindre. + +Il en est de même du grand air d'Admète: + + Alceste, au nom des dieux! + +car si l'on a justement appelé Beethoven un infatigable Titan, Gluck, +dans un autre genre, a tout autant de droits à ce nom. Quand il s'agit +d'exprimer la passion, de faire parler le cÅ“ur humain, son éloquence ne +tarit pas; sa pensée et sa force de conception, à la fin de ses Å“uvres, +ont autant de puissance qu'au début. Il va jusqu'à ce que la terre lui +manque. Seulement, en écoutant Beethoven, on sent que c'est lui qui +chante; en écoutant Gluck, on croit reconnaître que ce sont ses +personnages, dont il n'a fait que noter les accents. Après tant de +douleurs exprimées, il trouve encore de nouvelles formes mélodiques, de +nouvelles combinaisons harmoniques, de nouveaux rhythmes, de nouveaux +cris du cÅ“ur, de nouveaux effets d'orchestre, pour ce grand air +d'Admète. On y remarque même une audacieuse modulation, d'_ut_ mineur +en _ré_ mineur, qui produit une impression admirablement pénible à +laquelle on est loin de s'attendre, tant la transition est inusitée. +Beethoven a souvent passé avec le plus rare bonheur d'une tonique +mineure à une autre placée sur le degré diatonique inférieur; d'_ut_ +mineur à _si_ bémol mineur, par exemple. Au début de son ouverture de +_Coriolan_, cette modulation subite donne à sa phrase un bel accent de +fierté farouche, presque sauvage. Mais de l'emploi de la modulation +ascendante (d'_ut_ mineur en _ré_ mineur), je ne trouve pas dans ma +mémoire d'autre exemple que celui de Gluck. Cet air est de ceux dans +lesquels l'emploi d'un dessin obstiné fait de l'orchestre un personnage. +Les instruments, on peut le dire, n'accompagnent pas la voix, ils +parlent, ils chantent en même temps que le chanteur; ils souffrent de sa +souffrance, ils pleurent ses larmes. Ici, en outre du dessin obstiné, +l'orchestre fait entendre une phrase mélodique revenant à chaque +instant, qui précède ou suit la phrase vocale dont elle augmente la +force expressive. Cette partie vocale est pourtant semée de traits +frappants qui pourraient se passer d'auxiliaires. Tel est celui: + + Je pousserais des cris que tu n'entendrais pas; + +et cet autre passage encore où la voix, se portant du _fa_ grave au _la_ +bémol aigu, franchit brusquement un intervalle de dixième mineure à ces +mots: «_Me reprocher ta mort_» pour finir par une navrante conclusion +sur le vers: + + Me demander leur mère. + +Et cette progression ascendante: + + Au nom des dieux + Sois sensible au sort qui m'accable, + +où le même membre de phrase se répétant quatre fois avec une instance de +plus en plus vive semble indiquer les mouvements d'Admète qui se traîne +sanglotant aux pieds de sa femme. + +Quiconque, ayant le sentiment de ce genre de beautés musicales a pu +entendre cet air bien exécuté, en conservera la mémoire toute sa vie. Il +est des impressions dont le souvenir ne s'efface jamais. + +Le morceau suivant, sans être de la même valeur que l'air d'Admète, est +cependant fort remarquable par sa contexture spéciale. C'est le seul duo +de la partition, et le compositeur, qui ne s'est pas astreint dans ses +autres ouvrages à une logique aussi rigoureuse, n'y a permis aux voix de +chanter ensemble que lorsque l'impatience de l'un des personnages ne lui +permet pas d'attendre que l'autre ait fini de parler. De là la +terminaison du duo par Admète seul, Alceste ayant plutôt que lui achevé +sa phrase. C'est curieux. + +L'air du dieu infernal venant annoncer à Alceste que l'heure est venue +et que Caron l'appelle est l'un des plus célèbres de la partition. C'est +un morceau d'une physionomie toute spéciale. Bien que le développement +intérieur, à partir du vers; + + Si tu révoques le vÅ“u qui t'engage, + +ait un accent menaçant qu'accroît encore le timbre des trois trombones à +l'unisson accompagnant la voix à demi-jeu, l'aspect général de l'air est +d'un calme terrible. La mort est puissante et sans efforts elle saisit +sa proie. Le thème + + Caron t'appelle, entends sa voix! + +est encore monotone comme le chÅ“ur des dieux infernaux: «Malheureuse où +vas-tu?» Il se dit trois fois, d'abord sur la tonique, puis sur la +dominante, et une dernière fois sur la tonique. Il est toujours précédé +et suivi de trois sons de cors donnant la même note que la voix, mais +d'un caractère mystérieux, rauque, caverneux. C'est la conque du vieux +nocher du Styx, retentissant dans les profondeurs du Tartare. Les notes +naturelles (dites _ouvertes_) du cor sont fort loin d'avoir cette +sonorité bizarrement lugubre que Gluck rêvait pour l'appel de Caron, et +si l'on s'avisait de laisser les cornistes exécuter tout simplement les +notes écrites, on commettrait une grave erreur et une infidélité +capitale. Gluck ne trouva pas tout d'abord cet étonnant effet +d'orchestre. Dans l'_Alceste_ italienne, il avait employé, pour +représenter la conque de Caron, trois trombones avec les deux cors, et +sur une note assez élevée (le _ré_ au-dessus des portées, clef de _fa_). +C'était trop sonore, c'était presque violent, c'était vulgaire. Pour la +nouvelle version du même morceau, il changea le rhythme de ce lointain +appel, et il supprima les trombones. Mais les deux cors à l'unisson, +avec leurs notes toniques et dominantes, et par conséquent leurs sons +_ouverts_, ne produisaient point du tout ce qu'il cherchait. Enfin il +s'avisa de faire aboucher les cors pavillon contre pavillon; les deux +instruments se servant ainsi mutuellement de sourdine, et, les sons +s'entre-choquant à leur sortie, le timbre extraordinaire fut trouvé. Ce +procédé offre des inconvénients que les cornistes ne manquent pas de +mettre en avant quand on leur demande de l'employer. Il faut, pour jouer +ainsi du cor, prendre une posture forcée qui peut aisément déranger +l'embouchure et rendre incertaine l'attaque du son. De là la résistance +des artistes qui, dans certains concerts où ce morceau a été exécuté, se +sont abstenus de rien changer à leurs habitudes, et ont détruit ainsi un +si remarquable effet. La même chose allait arriver à l'Opéra, quand on +s'est avisé de remplacer le moyen dangereux inventé par Gluck par un +autre qui amène un résultat plus frappant encore. + +L'air du dieu infernal ayant été baissé d'un ton, se chante maintenant +en _ut_. On a dit alors aux cornistes de prendre des cors en _mi +naturel_ au lieu des cors en _ut_, et de donner les notes _la bémol_, +_mi bémol_, qui, sur le ton de _mi_, produisent _ut_, _sol_, pour +l'auditeur. Ces deux notes étant ce qu'on appelle des sons _bouchés_, la +main droite fermant aux deux tiers pour l'une et à demi pour l'autre le +pavillon de l'instrument, leur timbre est précisément celui que Gluck +voulait obtenir. Le grand maître connaissait probablement l'effet de ces +sons _bouchés_ du cor, mais l'inhabileté des cornistes de son époque +l'aura empêché d'y recourir. + +Le chÅ“ur des esprits infernaux venant chercher Alceste répond bien à +l'idée que l'on s'en peut faire. C'est la vaste clameur de l'avare +Achéron qui réclame sa proie. Les grands accords plaqués des trombones +et le violent trémolo des instruments à cordes, reprenant à intervalles +irréguliers, en augmentent le caractère sauvage. Le dernier solo +d'Admète: + + Aux enfers je suivrai tes pas! + +est un bel élan désespéré. Seulement, et ici encore la faute n'en est +pas au compositeur, il dure trop longtemps. Admète, demeuré seul, et +répétant si souvent: «Que votre main barbare porte sur moi ses coups! +Frappez! frappez!» à des démons qui ne sont plus présents, au lieu de se +précipiter dans l'antre infernal sur les pas d'Hercule, est +invraisemblable et ridicule, quelles que soient la force et la vérité +des accents que lui prête le compositeur. Mais _le fils de Jupiter de +l'enfer est vainqueur_, Alceste est rendue à la vie. Apollon descend des +cieux quand son intervention n'est plus nécessaire, et y remonte après +avoir félicité les deux époux sur leur bonheur et Hercule sur son +courage. Ces trois personnages chantent alors un petit trio d'un style +assez peu élevé, qui pourrait bien être encore de Gossec, et qu'on a cru +devoir supprimer à la dernière reprise qu'on vient de faire d'_Alceste_ +à l'Opéra. Il en est de même du chÅ“ur final: «Qu'ils vivent à jamais, +ces fortunés époux!» Non qu'il puisse y avoir le moindre doute sur +l'authenticité du morceau, qui est bien de Gluck, mais parce qu'on a +craint de manquer de respect à l'homme de génie, en faisant entendre à +la fin de son chef-d'Å“uvre, et après tant de merveilles, une page si +indigne de lui. C'est en effet trivial, mesquin, détestable de tout +point. «C'est le chÅ“ur des banquettes, disait-on aux répétitions; Gluck +n'aura pas voulu se donner la peine de l'écrire, et il aura dit un jour +à son domestique: «Fritz, quand tu auras ciré mes bottes, fais-moi la +musique de ce chÅ“ur final.» Mais cette explication n'est pas +admissible; non-seulement le morceau est bien de Gluck, mais il ne fut +jamais considéré par lui comme un chÅ“ur de banquettes, puisque dans la +partition de l'_Alceste_ italienne il sert de final au PREMIER ACTE. +Bien plus, dans la partition française où l'addition de quelques +mesures, exigée par la coupe des vers, en a rendu en certains endroits +la mélodie difforme, désordonnée, bancroche, au moins n'est-il pas en +opposition avec le sentiment de joie populaire exprimé par les paroles, +tandis que dans la partition italienne, cette musique, convenable à un +chÅ“ur de masques avinés gambadant au sortir du cabaret, est un +abominable contre-sens et produit le plus choquant contraste avec les +vers de Calsabigi, renfermant une sorte de moralité sur les vicissitudes +humaines. Ces vers sont chantés, après la scène de l'oracle et le vÅ“u +d'Alceste, par les courtisans qui viennent de se reconnaître incapables +de se dévouer pour leur roi. + +Voici la traduction exacte des paroles de ce chÅ“ur cabriolant: + + Qui sert et qui règne + Est né pour les peines; + Le trône n'est pas + Le comble du bonheur. + Douleurs, soucis, + Soupçons, inquiétudes, + Sont les tyrans des rois. + +Et il faut voir, vers la fin du morceau, sur quel bouffon crescendo et +avec quel redoublement de jovialité dans les voix et dans l'orchestre +sont ramenés ces mots: + + _Vi sono le cure, + Gli affani, i sospetti, + Tiranni de' re._ + +On n'en peut croire ses yeux. C'est bien le cas de modifier l'expression +d'Horace; + +Homère ici ne _sommeille_ pas, il délire. + +Que se passe-t-il donc à certains moments dans ces grands cerveaux?... +On pleurerait de douleur à ce spectacle. + + * * * * * + +Je n'ai rien dit des airs de danse d'_Alceste_. La plupart sont gracieux +et d'une gaieté charmante. Ils ne me semblent pas néanmoins avoir la +valeur musicale des ballets d'_Armide_ et des deux _Iphigénies_. + +J'ai à parler maintenant de trois autres opéras écrits sur le sujet +d'Alceste. + +Commençons par celui de Guglielmi. Si, en analysant la partition de +Gluck, j'ai été souvent au-dessous de ma tâche et embarrassé pour varier +les formes de l'éloge, ici mon embarras ne sera pas moindre pour +exprimer le contraire de l'admiration. + +Il y eut trois Guglielmi, et dans le catalogue des Å“uvres d'aucun +d'eux, l'_Alceste_ ne se trouve mentionnée. C'est heureux pour tous les +trois. Croirait-on que le malheureux qui écrivit celle que j'ai sous les +yeux a pris le texte même de Calsabigi mis en musique par Gluck? Il a +osé, ce pygmée, lutter corps à corps avec le géant, comme Bertoni +l'avait déjà fait pour Orfeo. L'histoire de l'art fournit plusieurs +exemples d'un même livret d'opéra ainsi mis en musique par plusieurs +compositeurs. Mais on n'a conservé le souvenir que des partitions +victorieuses dont l'auteur a tué son prédécesseur. Rossini, en refaisant +la musique du _Barbiere_, a tué Paisiello; Gluck, en refaisant _Armide_, +a tué Lulli. En pareil cas, le meurtre seul peut justifier le vol. Cela +est vrai, même quand un musicien traite le sujet d'un de ses devanciers, +sans lui prendre précisément le texte de son opéra. Ainsi Beethoven, en +écrivant la partition de _Fidelio_, dont le sujet est emprunté à la +_Léonore_ de M. Bouilly, tua du même coup Gaveaux et Paër, auteurs l'un +et l'autre d'une _Léonore_, et le _Guillaume Tell_ de Grétry me semble +bien malade depuis la naissance de celui de Rossini. + +Le Guglielmi, quel qu'il soit, auteur de la nouvelle _Alceste_, n'a pas +de meurtre semblable à se reprocher. Sa partition est bien écrite, dans +le style à la mode au commencement de notre siècle; cela ressemble à +tout ce qu'on produisait alors sur les théâtres d'Italie. La mélodie est +en général banale, l'harmonie pure, correcte, mais banale aussi, +l'instrumentation honnêtement insignifiante; quant à l'expression, il +faut en reconnaître presque partout la nullité, quand elle n'est pas +d'une fausseté absolue; et l'ensemble de l'Å“uvre est tout à fait sans +caractère. Alceste chante des airs à roulades, riches en gammes +ascendantes, en trilles, mais fort pauvres d'accents et de sentiment +dramatique. Quelques scènes paraissent même tellement dépourvues de +prétentions à ces qualités, qu'elles en sont comiques. Dans la scène du +temple, le récitatif du prêtre: + + _L'altare ondeggia_ + _Il tripode vacilla_ + +ne peut être mis en regard du sublime récitatif du prêtre de Gluck: + + Le marbre est animé, + Le saint trépied s'agite, + +sans provoquer le rire du lecteur; que serait-ce de l'auditeur? + +Guglielmi s'est gardé, pour cette scène imposante, d'écrire une marche +religieuse. C'est un trait d'esprit de sa part. Il n'a point fait non +plus d'ouverture. En revanche, un trait monumental de sottise nous est +offert par le chÅ“ur du peuple après l'oracle: + + _Che annunzio funesto! + Fuggiamo da questo + Soggiorno d'orrore!_ + + Quel oracle funeste + Fuyons! nul espoir ne nous reste! + +Le compositeur italien a cru trouver là une belle occasion de faire +étalage de son savoir de contre-pointiste. Comme il est question d'une +foule qui _fuit_ consternée, et que le mot _fuga_ veut dire _fuite_ +(mais fuite des parties de chant qui, entrant successivement, semblent +se fuir et se poursuivre), il a imaginé d'écrire une longue fugue, +très-bien faite, ma foi, mais où il est question de l'art de traiter un +thème, de faire une _exposition_, une _contre-exposition_, une _stretta_ +sur la pédale, d'amener épisodiquement des imitations canoniques, etc., +et point du tout d'exprimer le sentiment de terreur des personnages. +Dans Gluck, après un mouvement très-lent, où elle dit d'un ton bas et +consterné: «_Quel oracle funeste!_» la foule se disperse rapidement en +répétant sur un mouvement vif, d'une façon en apparence désordonnée: +«_Fuyons, nul espoir ne nous reste!_» Cet allegro, d'un admirable +laconisme, n'a que dix-huit mesures. La fugue de Guglielmi en a cent +vingt; il faut en conséquence que les choristes, en chantant: _Fuyons!_ +restent fort longtemps et fort tranquillement en place. Le contraste +entre les deux partitions est plus plaisant encore pour l'air suivant. + +Une agréable gaieté respire dans le thème de Guglielmi: + + _Ombre, larve, compagne di morte, + Non vi chiedo, non voglio pieta._ + + (Divinités du Styx, ministres de la mort, + Je n'implorerai point votre pitié cruelle!) + +Il y a de plus, dans le milieu de l'air, à ces mots: «_Non v' offenda si +giusta pieta!_» un trait vocalisé volant comme une flèche jusqu'à l'_ut_ +suraigu, qui a dû faire chaudement applaudir la prima-donna chargée du +rôle d'Alceste. Le chÅ“ur final de ce premier acte, + + _Qui serve e chi regna_ + _E nato alle pene_, + +est plus brillant et tout aussi jovial que celui de Gluck, et, je dois +l'avouer, moins plat. Il paraît que décidément il faut parler gaiement +des malheurs de la condition humaine. + +Au second acte, le fameux morceau d'Alceste, éperdue de terreur: + + _Chi mi parla? che rispondo?_ + +est intitulé _cavata_. C'est dans le fait une espèce de cavatine fort +régulière et surtout fort tranquille, plus tranquille encore dans +l'orchestre que dans le chant. L'Alceste de Guglielmi est courageuse, et +n'a pas, comme celle de Gluck, de folles terreurs en entendant la voix +des dieux infernaux, en voyant les sombres lueurs du Tartare. Son +sang-froid atteint surtout les dernières limites du comique, à la +conclusion de la phrase: + + _Il vigor mi resta a pena_ + _Per doler mi e per tremar_, + +où le musicien, pour mieux accomplir la cadence, répète trois fois + + _E per tremar, e per tremar,_ + _E per tremar._ + +comme on répétait alors le mot _felicità _. + +Le chÅ“ur des esprits infernaux: + + _E vuoi morire o misera!_ + +celui que Gluck écrivit sur une seule note entourée de si terribles +harmonies, est à deux parties et d'un tour mélodique... gracieux. Le +troisième acte, entre autres bouffonneries, contient un grand air de +bravoure d'Admète et un duo, dans lequel les deux époux cherchent à +consoler leurs enfants, avec accompagnement d'un orchestre très-consolé. +On me permettra de ne pas pousser plus loin cette analyse... + +L'_Alceste_ de Schweizer fut écrite sur un texte allemand de Wieland. La +pièce diffère beaucoup du poëme de Calsabigi. Il y a seulement quatre +personnages: Alceste, Admète, Parthenia et Hercule. On y trouve deux +chÅ“urs, deux duos, deux trios et beaucoup d'airs à plusieurs +mouvements, composés d'un petit andante s'enchaînant avec un petit +allegro, et contenant chacun une longue vocalise. Tout cela est +correctement écrit selon les us et coutumes d'une petite école mixte +germano-italienne, qui fut longtemps en honneur en Allemagne. Le chant +y est plus lourd sans être plus expressif que chez Guglielmi; on subit +dans tous les airs les mêmes traits vocalisés, mais un peu plus roides +et tout aussi ridicules. Le petit orchestre y est traité avec soin; il +faut y louer une certaine adresse dans l'art de tisser l'harmonie et +d'enchaîner les modulations. C'est la musique d'un bon maître d'école +qui a longtemps enseigné le contre-point, que tout le monde dans son +endroit respecte, le saluant avec affection, l'appelant Herr doctor, ou +Herr professor, ou Herr capell meister; qui a beaucoup d'enfants, +lesquels savent tous un peu de musique, voire même un peu de français. A +six heures du soir, ce petit monde s'assemble dans la maison paternelle +autour d'une grande table. On lit pieusement la Bible; une moitié de +l'auditoire tricote, l'autre moitié fume en avalant de temps en temps un +verre de bière, et toutes ces honnêtes personnes s'endorment à neuf +heures avec la conscience d'une journée bien remplie et la certitude de +n'avoir pas écrit ou frappé sur le clavecin une dissonance mal préparée +ou mal résolue. Ce Schweizer, dont la musique me donne de lui des idées +si patriarcales, fut peut-être garçon et n'eut des qualités de famille +que je lui attribue que celles de bien savoir le contre-point, de bien +fumer et de bien boire. Il fut, en tout cas, maître de chapelle du duc +de Gotha, et son _Alceste_, digne ménagère s'il en fut, obtint assez de +succès dans cette résidence pour faire ensuite le tour de l'Allemagne, +dont tous les théâtres la représentèrent pendant plusieurs années, quand +celle de Gluck y était à peine connue. Tel est l'immense avantage de la +musique économique, employant de petits moyens pour rendre de petites +idées, et d'une incontestable médiocrité. + +Il y a une ouverture à cette partition, une honnête ouverture, dans le +genre des ouvertures de Handel, commençant par un mouvement grave dans +lequel se trouvent les marches de basses et les progressions de +septièmes voulues; puis vient une fugue d'un mouvement modéré, une fugue +à un sujet, claire, pure, mais insipide aussi et froide comme de l'eau +de puits. Ce n'est pas plus l'ouverture d'_Alceste_ que celle de tout +autre opéra, c'est de la musique bien portante, sans mauvaises passions, +et qui ne peut faire ni tort ni honneur au brave homme qui l'écrivit. Je +n'en dirai pas autant d'un air d'Alceste au premier acte, où se trouve +une vocalise terminée par un trille, sur ces mots «_mein Tod_» (ma +mort), qui eût fait Gluck s'évanouir d'indignation. La Parthenia en fait +bien d'autres dans ses airs; elle vous lance à tout bout de chant des +fusées, des arpéges, montant jusqu'au contre-ré et au contre-fa +suraigus, et ornés de ces notes piquées semblables pour le rhythme au +caquet des poules en gaieté, et pour le timbre, au cri d'un petit chien +dont on écrase la queue, des traits enfin trop fidèlement imités de ceux +que Mozart eut le malheur d'écrire pour la reine de la nuit dans la +_Flûte magique_, et pour dona Anna dans un air de _Don Juan_. Hercule ne +roule et ne roucoule pas mal non plus; il roule même depuis le _fa_ aigu +de la voix de basse jusqu'au contre-_ut_ grave, le dernier du +violoncelle; deux octaves et demie. Il paraît qu'il y avait alors à +Gotha un gaillard doué d'une voix exceptionnelle. Admète seul ne se +livre pas à de trop grandes excentricités, les traits et les trilles de +son rôle ne s'y trouvent que pour constater la filiation de cette +Å“uvre, appartenant, je l'ai déjà dit, à une école italienne germanisée. +Ce n'est pas la peine de citer les deux chÅ“urs; ils viennent là +seulement pour dire... qu'ils n'ont rien à vous dire. (Ce _mot_ est de +Wagner, je ne veux pas le lui voler.) + +Il me reste à parler maintenant de l'_Admetus_ de Handel, dont je +connaissais un morceau seulement et dont j'ai pu dernièrement me +procurer la grande partition. Malgré son titre à désinence latine, c'est +encore un opéra italien écrit pour un théâtre de Londres par le célèbre +maître allemand naturalisé Anglais. Il fait partie de la nombreuse +collection d'ouvrages de ce genre dus à la plume infatigable de Handel +et qu'il destinait chaque année aux chanteurs italiens engagés pour la +saison, comme on écrit maintenant des albums pour le premier jour de +l'an. _Admetus_, canevas lyrique sur le sujet d'_Alceste_, n'est en +effet qu'une grosse collection d'airs; ainsi que _Julius Cæsar_, +_Tamerlane_, _Rodelinda_, _Scipio_, _Lotharius_, _Alexander_, etc., du +même auteur, ainsi que les opéras de Buononcini, son prétendu rival, et +ceux de beaucoup d'autres. + +Le premier acte d'_Admetus_ contient neuf airs, le deuxième en contient +douze, et le troisième neuf et un duo, et un petit chÅ“ur des +banquettes. Il s'y trouve de plus une ouverture et une _sinfonia_ +servant d'introduction au second acte. Quant aux récitatifs, accompagnés +probablement au clavecin, suivant l'usage du temps, on ne les a pas +jugés d'assez d'importance pour les publier dans la grande partition, et +il est permis de croire que Handel ne s'était même pas donné la peine de +les écrire. Il y avait alors des copistes intelligents, dont le métier +consistait à noter, selon une formule invariable, le dialogue servant à +amener les morceaux de musique, et à donner à ces espèces de concerts en +costumes une apparence de drame. Il est impossible, à la lecture de ces +trente airs, de reconnaître quelle fut précisément la donnée du canevas +scénique d'_Admetus_. Il n'y est jamais question de l'action, et pas un +nom de personnage ne s'y trouve même prononcé. Chacun des airs est +désigné seulement par le nom du chanteur ou de la cantatrice qui +l'exécutait. + +Ainsi il y en a sept pour le signor Senesino, huit pour la signora +Faustina, sept pour la signora Cuzzoni, quatre pour le signor Baldi, +deux pour le signor Boschi, et un seulement pour la pauvre signora Dotti +et pour le malheureux signor Palmerini, qui venaient sans doute tous les +deux dire leur petite affaire, pour donner aux dieux et aux déesses, si +richement partagés, le temps de respirer. L'unique duetto est chanté un +peu avant la fin du _concert_ par le signor Senesino et la signora +Faustina, sans doute Admète et Alceste. Les paroles n'indiquent rien +autre que deux amants ou époux heureux de se retrouver: + + _Alma mia_ + _Dolce ristore,_ + _Io ti stringo,_ + _Io t'abbrachio,_ + _In questo sen._ + +Il est accompagné par deux parties d'orchestre seulement, les violons et +les basses; et l'on trouve dans les parties de chant une ombre de +sentiment, quelques velléités de passion, d'autant plus agréables que +ces qualités sont fort rares dans les vingt-neuf airs qui précèdent ce +duo. Malheureusement l'orchestre fait entendre, avant et après l'entrée +des voix, de petites ritournelles d'une grosse gaieté, dont le caractère +un peu grotesque ramène l'auditeur, bien loin de toute impression +poétique, à la lourde prose du contre-pointiste. Quant aux trente airs, +ils sont à peu près tous taillés sur le même patron. L'orchestre, soit à +quatre parties d'instruments à cordes, soit à trois ou à deux parties +seulement, enrichi parfois de deux hautbois, ou de deux flûtes +traversières, ou de deux cors et de deux bassons, déroule d'abord une +ritournelle, en général assez longue, après laquelle le chant expose le +thème à son tour. Ce thème, d'un tour mélodique peu gracieux, est +accompagné souvent par les basses seules, qui frappent lourdement un +dessin analogue à celui du chant. Après quelques mesures de +développements faits dans un système de parties à rhythme semblable ou à +peu près, la voix presque toujours s'empare d'une syllabe quelconque, +favorable à la vocalisation ou non, coupe ainsi un mot en deux et +déroule sur la première moitié un long _passage_. Souvent ce _passage_ +est interrompu par des silences, sans que le mot soit achevé pour cela; +il est semé de trilles, de notes syncopées et répercutées qui +conviendraient beaucoup mieux à un trait instrumental qu'à une roulade +vocale; le tout est lourd et roide comme une chaîne de cabestan. +Ajoutons que souvent aussi une partie d'orchestre suit la voix à +l'unisson ou à l'octave, et augmente par son adjonction la roideur de la +vocalise. Le plus curieux de tous ces _passages_ se trouve dans l'air de +la signora Faustina (que je suppose être Alceste) sur la seconde +syllabe du mot _risor-ge_, + + _In me a poco a poco_ + _Risorge l'amor_. + +En général le compositeur paraît avoir mesuré la longueur de ses +vocalises à la célébrité du dio ou de la diva qui devait le chanter. Les +_passages_ des airs de la Faustina, cette déesse élève de Marcello et +qui fut la femme de Hasse, sont interminables; ceux de la Cuzzoni sont +un peu moins longs; ceux du signor Baldi moins longs encore; la povera +ignota Dotti, dans son air unique, n'en a pas. Quand le _passage_ de +rigueur est arrivé à sa cadence de conclusion, une seconde partie de +l'air conduit le chant dans un des tons relatifs du ton principal, une +nouvelle cadence s'accomplit dans ce nouveau ton, presque toujours avec +accompagnement des basses seules, et l'on recommence jusqu'au point +d'orgue final. + +On doit supposer qu'assujetti à l'application constante de ce procédé, +le musicien ne pouvait guère se préoccuper de la vérité d'expression et +de caractère. Handel en effet n'y songeait guère et ses chanteurs se +fussent révoltés s'il y eût songé. + +Je n'ai rien dit de l'ouverture ni de la sinfonia qui ouvre le second +acte. Je ne saurais, par l'analyse, donner une idée d'une pareille +musique instrumentale. Cet _Admetus_ précéda de plusieurs années +l'_Alceste_ italienne de Gluck. Peut-être même fut-il représenté à +l'époque où ce dernier, jeune encore, écrivait pour le théâtre italien +de Londres de mauvais ouvrages, tels que _Pyrame et Thisbé_ et la _Chute +des Géants_. On peut supposer alors que l'_Admetus_ donna à Gluck l'idée +de son _Alceste_. + +C'est sans doute aussi après avoir entendu les deux mauvais opéras +italiens de Gluck que Handel dit un jour, en parlant de lui: «Mon +cuisinier est plus musicien que cet homme-là .» + +Handel, il faut le croire, était trop impartial pour ne pas rendre +pleine justice à son cuisinier. Reconnaissons seulement que, depuis le +jour où l'auteur du _Messie_ formula ce jugement sur Gluck, celui-ci a +fait de notables progrès et laissé bien loin derrière lui l'artiste +culinaire. + +Je me résume, et, tout en tenant compte de l'état où se trouvait l'art +en France, en Allemagne et en Italie, aux époques diverses où ces +ouvrages furent écrits, l'_Alceste_ de Handel me paraît supérieure à +l'_Alceste_ de Lulli, celle de Schweiser à celle de Handel, celle de +Guglielmi à celle de Schweiser, et, en somme, ces quatre ouvrages, à mon +avis, ressemblent à l'_Alceste_ de Gluck, comme les figures grotesques +taillées avec un canif dans un marron d'Inde pour divertir les enfants +ressemblent à une tête de Phidias. + + + + +REPRISE DE L'ALCESTE DE GLUCK + +A L'OPÉRA + + +Cette reprise tant de fois annoncée, et retardée par diverses causes, a +eu lieu le 21 octobre 1861, avec un magnifique succès; et ce-jour-là les +prévisions fâcheuses, les pronostics malveillants ont reçu le plus +éclatant démenti. + +L'auditoire a paru frappé de la majestueuse ordonnance de l'Å“uvre dans +son ensemble, de la profondeur de l'expression mélodique, de la chaleur +du mouvement scénique et de mille beautés qui sont pour lui originales +et nouvelles, telle est leur dissemblance avec ce qu'on produit, en +général, sur notre grande scène aujourd'hui. Je penche à croire une +notable partie du public plus capable qu'autrefois de sentir et de +comprendre une partition pareille. L'éducation musicale a fait des +progrès d'une part, et, de l'autre, à force d'indifférence, on en est +venu à ne plus éprouver de haine pour le beau. La plupart des habitués +de l'Opéra, contre leur usage, étaient venus pour entendre et non pour +voir et pour être vus. On a écouté, on a réfléchi, et, comme le disait +Gluck d'un enfant qui avait pleuré à la première représentation +d'_Alceste_, on s'est _laissé faire_. Les Polonais n'ont pas manqué, +tout comme pour _Orphée_, de déclarer le chef-d'Å“uvre assommant, +insupportable. Mais on s'y attendait, et l'on n'a tenu compte de leurs +doléances. + +Cette reprise, venue à point, nous le croyons, ne peut qu'exercer une +excellente influence sur le goût général des amateurs de musique et +détruire bien des préjugés. Il est seulement à regretter qu'on n'ait pas +pu la faire dans des conditions de fidélité plus rigoureuses. +L'obligation de transposer d'un bout à l'autre le rôle d'Alceste, pour +l'approprier à la voix de madame Viardot, et les modifications de +détails qui devaient nécessairement résulter de cette transposition, +ont, en maint endroit, altéré la physionomie de l'ouvrage. Quelques airs +perdent peu, il est vrai, à être ainsi baissés, mais l'effet de beaucoup +d'autres est affaibli, pour ne pas dire détruit; l'orchestration devient +flasque, sourde; l'enchaînement des modulations n'est plus celui de +l'auteur, puisque la nécessité de préparer la transposition et celle de +rentrer dans le ton primitif après les morceaux transposés oblige d'en +suivre un autre. Ce n'est pas ici le lieu de faire un cours de +composition musicale; on comprendra aisément, d'ailleurs, que de tels +bouleversements, praticables, dans une certaine mesure, pour des +fragments isolés, destinés au concert, deviennent désastreux apportés à +un opéra entier qu'on rend à la scène. + +«Plus on s'attache à chercher la perfection et la vérité, a dit Gluck +dans sa préface d'_Elena et Paride_, plus la précision et l'exactitude +deviennent nécessaires. Les traits qui distinguent Raphaël de la foule +des peintres sont en quelque sorte insensibles; de légères altérations +dans les contours ne détruiront point la ressemblance dans une tête de +caricature, mais elles défigureront entièrement le visage d'une belle +personne.» + +Cette proposition s'applique à tous les genres d'infidélité dans +l'exécution des Å“uvres musicales, mais elle est surtout vraie quand il +s'agit des Å“uvres de Gluck. + +Hâtons-nous de reconnaître que, sous tous les autres rapports, +l'exécution d'_Alceste_ à l'Opéra est d'une assez respectueuse +exactitude. Les chanteurs ne changent presque pas une note de leurs +rôles; les mélodies, les récitatifs, les chÅ“urs sont reproduits +absolument tels que l'auteur les écrivit. Quelques personnes croient +qu'on a ajouté à l'orchestration des instruments à vent; c'est une +erreur. M. Royer, considérant que les instruments à cordes remplissent +le rôle principal dans l'orchestre d'_Alceste_, a seulement voulu leur +donner plus de puissance en en augmentant un peu le nombre. Celui des +violons, en conséquence, a été porté à vingt-huit, celui des altos à +dix, celui des violoncelles à onze, et celui des contre-basses à neuf. +On ne peut qu'applaudir à cette mesure, qui ne sera pas, il faut +l'espérer, adoptée désormais pour _Alceste_ seulement, et qui rendra +l'orchestre de l'Opéra plus riche encore que celui de Covent-Garden, à +Londres, l'un des plus puissants de l'Europe. On a engagé aussi un +trombone-basse, nécessaire pour l'exécution de certaines notes graves +que les trombones-ténors dont on se sert exclusivement à l'Opéra ne +possèdent pas. La reprise d'_Alceste_, qui eut lieu en 1825, ne fut, à +beaucoup près, ni aussi soignée ni aussi complète que celle à laquelle +nous venons d'assister. Plusieurs morceaux furent alors indignement +mutilés, quantité d'autres, et des plus admirables, supprimés. On vient +de nous les rendre à peu près tous, et intacts. «Comment, _à peu près_? +direz-vous. Les chefs du service musical de l'Opéra parlent pourtant, +avec une satisfaction qui les honore, de leur respect pour la partition, +et se montrent tout fiers de n'avoir point à se reprocher les attentats +de 1825.» Cela me rappelle ces héros populaires qui, le 29 juillet 1830, +s'écriaient dans l'ardeur de leur enthousiasme: «Ah! on ne dira rien +contre la révolution cette fois, ni contre nous. Nous sommes les maîtres +de Paris, depuis quarante-huit heures, et nous n'avons rien volé, rien +détruit!» Ils étaient tout fiers de n'être pas des brigands. + +Il y avait pourtant bien quelques petites choses à dire. + +Mais il faut rendre justice à cette probité relative. Ici le mieux est +ami du bien. L'esprit général du personnel de l'Opéra a d'ailleurs été +excellent pendant les études, que tout le monde a faites avec zèle et le +plus grand soin. Et, certes, la tâche n'était facile à remplir pour +personne. Le désordre dans lequel se trouvaient la partition et les +parties de chÅ“ur et d'orchestre eût été tel, augmenté par les +transpositions, qu'on a dû recopier tout comme s'il se fût agi d'un +opéra nouveau. On pouvait voir, par l'inexactitude des anciennes copies, +par l'absence des nuances, des indications de mouvement, par les fautes +qu'on y remarquait, combien nos pères étaient peu exigeants pour +l'exécution des opéras. Pourvu que le rôle principal fût confié à un +grand artiste, ils faisaient bon marché du reste, et n'allaient pas trop +s'enquérir de l'intelligence de l'orchestre ni de celle de son chef, +nommé alors (avec juste raison) batteur de mesure. Les choristes et les +coryphées chantaient toujours assez juste, et quelques fausses notes +dans l'harmonie des instruments ou des voix ne les choquaient pas trop. + + Les délicats sont malheureux, + Rien ne saurait les satisfaire. + +Le public, cette fois, n'a pourtant pas paru trop malheureux. + +Disons que, pour _Alceste_, les erreurs et les grossièretés de +l'exécution ont toujours été dues en grande partie à la paresse de +Gluck, pour qui il semble que la rédaction attentive et soignée de ses +Å“uvres ait été un travail au-dessus de ses forces. Ses partitions +furent toutes écrites avec un incroyable laisser-aller. Quand on en vint +ensuite à les graver, le graveur ajouta ses fautes à celles du +manuscrit, et il ne paraît pas que l'auteur ait daigné s'occuper alors +de la correction des épreuves. Tantôt les premiers violons sont écrits +sur la ligne des seconds, tantôt les altos, devant être à l'unisson des +basses, se trouvent, par suite d'un _col basso_ négligemment jeté, +écrits à la double octave haute de celles-ci, et font, en conséquence, +entendre parfois les notes de la basse au-dessus de celles de la +mélodie; l'auteur ici oublie d'indiquer le ton des cors; ailleurs il a +négligé d'indiquer même l'instrument à vent qui doit exécuter une partie +saillante; est-ce une flûte, un hautbois, une clarinette? on ne sait. +Quelquefois il écrit sur la ligne des contre-basses quelques notes +importantes pour les bassons, puis il ne s'occupe plus d'eux et l'on ne +peut savoir ce qu'ils deviennent ensuite. + +Dans la partition de l'_Alceste_ italienne, imprimée à Vienne et un peu +moins incorrecte que la partition française, on trouve des causes +d'erreurs pour les copistes et les exécutants, telles que celles-ci: Le +mot _Bos_ s'y trouve fréquemment; qu'est-ce que _Bos_? C'est une faute +d'impression; il fallait _Pos._ Mais qu'est-ce donc que _Pos_? C'est +l'abréviation du mot allemand _Posaunen_, qui signifie trombones; et +l'on est d'autant plus pardonnable de ne pas le deviner que partout +ailleurs, dans la même partition, il désigne les trombones par leur nom +italien de _tromboni_. Je n'ai pu savoir exactement quel instrument il a +voulu désigner dans l'_Alceste_ italienne par le mot bizarre de +_chalamaux_; est-ce la clarinette employée dans le _chalumeau_? le doute +est permis. + +Je n'en finirais pas de décrire un tel désordre. Il y a même, dans la +grande partition française, par suite d'une faute de copie, une +cacophonie d'instruments de cuivre, digne de certaines partitions +modernes, qui ferait bondir et hurler de douleur l'auditoire le plus +amoureux de l'horrible, et qui a l'air d'avoir été écrite, comme on en +écrit maintenant, avec la plus scrupuleuse férocité. + +Gluck dit dans une de ses lettres: «Ma présence aux répétitions de mes +ouvrages est aussi indispensable que le soleil l'est à la création.» Je +le crois bien, mais elle l'eût été un peu moins s'il se fût donné la +peine d'écrire avec plus d'attention et s'il n'eût pas laissé aux +exécutants tant d'intentions à deviner et tant d'erreurs à rectifier. +Aussi ne se figure-t-on pas ce que ses Å“uvres deviennent quand on les +représente dans les théâtres où les traditions ne se sont pas +conservées. J'ai vu une représentation d'_Iphigénie en Tauride_, à +Prague, qui m'eût donné le choléra, si je n'avais fini par en rire de +tout mon cÅ“ur. La mise en scène était digne du reste. Au dénouement, le +vaisseau sur lequel Oreste et sa sÅ“ur allaient monter pour retourner en +Grèce, était orné d'une triple rangée de canons. + +L'exécution musicale ni la mise en scène des Å“uvres de Gluck à l'Opéra +de Paris n'ont rien de commun avec ces exhibitions grotesques. Cette +fois-ci surtout, on a donné au grand homme un palais peuplé de +serviteurs dévoués et intelligents; partout ailleurs (excepté à Berlin), +il serait dans une grange. Les chanteurs et les instrumentistes de +l'Opéra ne sont pas, il faut en convenir, entrés tout d'abord dans +l'esprit de ce noble style; mais au fur et à mesure que le nombre des +répétitions augmentait, ils sentaient le charme les prendre, et +l'intelligence leur venait avec le sentiment de ces beautés si nouvelles +pour eux. C'est que, lorsqu'il s'agit des Å“uvres de Gluck, rien n'est +plus différent de l'exécution rêvée par l'auteur qu'une certaine +exécution fidèle, mais plate, et qui consisterait à dire la note +seulement. Il faut à une fidélité absolue dans le chant, dans le +rhythme, dans les accents, dans tout, unir en outre une manière de +phraser les mélodies, un ménagement des nuances, une articulation des +mots tels que, sans ces qualités, la divine fleur d'expression qui rend +ces Å“uvres si émouvantes n'a plus ni couleurs ni parfums, et que +l'Å“uvre entière périt. Gluck avait raison de trouver sa présence aux +répétitions de ses ouvrages aussi indispensable que le soleil l'est à la +création. + +Lui seul pouvait tout éclairer, tout animer, donner à tout la chaleur et +la vie. Mais il eut cruellement à souffrir. Ses interprètes mirent sa +patience à de rudes épreuves. + +A son époque, les chÅ“urs n'agissaient pas; plantés à droite et à gauche +de la scène comme des tuyaux d'orgues, ils récitaient leur leçon avec un +calme désespérant. Ce fut lui qui tenta de les ranimer; il leur +indiquait les gestes et les mouvements à faire; il se consumait en +efforts, et il eût succombé à la peine sans la robuste nature dont il +était doué. A l'une des dernières répétitions d'_Alceste_, il venait de +tomber sur un siége ruisselant et fumant, comme s'il eût été plongé dans +le Styx, quand la femme du maître des ballets, qui s'était constituée sa +garde attentive, lui apporta un grand verre de punch: «O ma houri, +dit-il en lui baisant les mains, vous me ranimez. Sans vous, j'allais +boire au Cocyte.» + +Je ne sais quelle fut la nature du talent de mademoiselle Levasseur, qui +joua la première à Paris le rôle d'Alceste; cette actrice passe pour +avoir eu une grande voix dont elle faisait un assez médiocre emploi. La +Saint-Huberti, qui lui succéda, fut au contraire une véritable artiste; +il n'en pouvait guère être autrement, Gluck lui-même s'était chargé de +son éducation musicale. Mademoiselle Maillard, la troisième Alceste, +était grande, belle et bête. + +La quatrième, madame Branchu, que j'ai vue et qui n'était ni grande ni +belle, m'a semblé la tragédie lyrique incarnée. Son soprano, d'une +puissance extraordinaire, se prêtait comme nul autre aux accents doux. +Elle chantait le pianissimo d'une façon irréprochable, qui tenait à +l'extrême facilité d'émission de sa voix dans le medium; et l'instant +d'après, cette même voix remplissait de ses éclats la vaste salle de +l'Opéra et couvrait les plus violents _tutti_ de l'orchestre. Ses yeux +noirs lançaient des éclairs. Elle se faisait illusion à elle-même; une +fois en scène, elle croyait fermement être Alceste, Clytemnestre, +Iphigénie, la Vestale, Statira. Elle m'a assuré avoir eu dans sa +jeunesse une extrême facilité de vocalisation, que Garat, son maître, +l'avait empêchée de développer, l'avertissant que si elle se livrait à +ce genre d'études elle ne chanterait jamais bien le style large. + +Elle disait les vers avec une pureté remarquable; talent nécessaire pour +bien chanter comme pour bien composer dans le grand genre dramatique. Je +fus témoin d'une ovation qu'elle obtint un jour dans une soirée de +bénéfice à l'Opéra-Comique, en jouant le rôle de la femme de Sylvain, +dans un opéra de Grétry, dont le dialogue parlé est en vers. + +J'étais alors presque un enfant. Je me souviens du triste tableau que me +fit madame Branchu de la carrière du compositeur français. «Ce n'est +rien, me dit-elle, que d'écrire un bel opéra, il faut le faire jouer. Ce +n'est rien encore, il faut le faire _bien_ jouer; et ce n'est guère d'en +obtenir une représentation excellente, il faut amener le public à le +comprendre. Gluck n'eût jamais pu devenir ce qu'il est devenu à Paris +sans la protection directe et active de la reine Marie-Antoinette, à qui +il avait appris la musique à Vienne, et qui conservait pour son maître +une affectueuse reconnaissance. Cette haute protection et le génie de +Gluck et la valeur immense de ses Å“uvres ne l'ont pas empêché d'être +accablé d'injures par le marquis de Carracioli, par Marmontel, par La +Harpe et cent autres _gens d'esprit_. Vous me parlez d'_Alceste_, ce +chef-d'Å“uvre fut très-froidement accueilli à sa première +représentation; le public ne sentit, ne comprit rien. + +«En France, le plus grand mérite musical est presque sans valeur pour +celui qui le possède; trop peu de gens peuvent le reconnaître et trop de +gens ont intérêt à le nier ou à le cacher. Les hommes puissants qui +tiennent en leurs mains le sort des artistes sont trop aisément trompés, +et se trouvent dans l'impossibilité de découvrir d'eux-mêmes la vérité. +Tout n'est que hasard dans cette terrible carrière. Les compositeurs +rencontrent quelquefois même des ennemis parmi leurs interprètes. Moi +qui vous parle, quand on commença les études de la _Vestale_, j'ai fait +partie pendant quinze jours d'une cabale contre Spontini. Ses +merveilleux récitatifs me donnaient trop de peine à apprendre, ils me +paraissaient inchantables; à la vérité, j'ai promptement et bien changé +d'opinion. Enfin, ce que je sais de la carrière du compositeur me la +fait regarder comme presque impraticable chez nous. Si mon fils voulait +la suivre, je l'en détournerais de tout mon pouvoir.»..... + +Après sa retraite de l'Opéra en 1826 ou 1827, madame Branchu alla vivre +en Suisse. Vingt ans après, je me trouvais à Paris dans un magasin de +musique où elle entra. Pendant qu'on lui cherchait un morceau qu'elle +venait acheter, elle me regarda assez attentivement, puis ressortit sans +m'adresser la parole. Elle ne m'avait pas reconnu. + +Notre monde musical seul n'avait pas changé. + +Ces souvenirs, réveillés avec beaucoup d'autres par la récente +représentation d'_Alceste_, ne sont pas tout à fait étrangers à mon +sujet; ils me conduisent naturellement à parler de la grande artiste qui +vient d'aborder avec tant de succès ce rôle presque inabordable de la +reine de Thessalie. + +On sait l'effet extraordinaire que madame Viardot produisit, il y a +quelques mois, en chantant au Conservatoire quelques fragments +d'_Alceste_; ce fut alors la cantatrice seulement qui fut applaudie. A +l'Opéra, c'est aussi l'actrice éminente, l'artiste enthousiaste, +inspirée et savante, qui a excité pendant toute la durée de trois grands +actes l'émotion de l'assemblée. En lutte avec les révoltes de sa voix, +comme Gluck l'est avec la monotonie de son poëme, ils sont restés les +plus forts tous les deux. Madame Viardot a été admirable de douloureuse +tendresse, d'énergie, d'accablement; sa démarche, ses quelques gestes en +entrant dans le temple; son attitude brisée pendant la fête du second +acte; son égarement au troisième; son jeu de physionomie au moment de +l'interrogatoire que lui fait subir Admète; son regard fixe pendant le +chÅ“ur des ombres: «Malheureuse, où vas-tu?» toutes ces attitudes de +bas-reliefs antiques, toutes ces belles poses sculpturales ont excité la +plus vive admiration. Dans l'air: «Divinités du Styx!» la phrase «pâles +compagnes de la mort» a excité des applaudissements qui ont presque +empêché d'entendre la mélodie suivante: «Mourir pour ce qu'on aime,» +qu'elle a dite avec une profonde sensibilité. Au dernier acte, l'air +«Ah! divinités implacables,» chanté avec cet accent de résignation +désolée si difficile à trouver, a été interrompu trois fois par les +applaudissements. En un mot, _Alceste_ est pour madame Viardot un +nouveau triomphe, et celui qui se trouvait pour elle le plus difficile à +obtenir[6]. Michot (Admète) a surpris tout le monde comme chanteur et +comme acteur. Sa voix de ténor haut, qui lui permet de tout chanter en +sons de poitrine, convient parfaitement au rôle. Il a dit ses airs et la +plupart de ses difficiles récitatifs d'une belle manière et avec ces +accents émus qu'on entend trop rarement. Citons surtout l'air «Non, sans +toi je ne puis vivre!» dont la dernière phrase, reprise sur quatre notes +aiguës: + + Je ne puis vivre; + Tu le sais, tu n'en doutes pas, + +a remué toute la salle. Il a bien fait ressortir la tendre sérénité de +celui: + + Bannis la crainte et les alarmes. + +Le dernier, qui est la clef de voûte du rôle, et dont Michot a +parfaitement rendu les principaux passages, celui-ci surtout: + + Je pousserais des cris que tu n'entendrais pas. + +perd la moitié de son effet à être chanté si lentement. C'est une +andante, et pour Gluck, _andante_ ne veut pas dire _lent_, il indique un +mouvement d'une certaine animation relative à la nature du sentiment +qu'il s'agit d'exprimer, quelque chose qui _va_, qui _marche_. Ici, +d'ailleurs, le caractère de la partie de chant, celui du dessin +d'accompagnement des seconds violons, le tissu général du morceau, +indiquent une sorte d'agitation que les paroles, en outre, exigent +impérieusement. + +Il en est de même de quelques récitatifs qui veulent être _dits_ sans +emphase et non _posés_, et de quelques autres dont l'entraînement +passionné ne permet pas une telle largeur dans le débit. Ainsi les vers: + + Parle, quel est celui dont la pitié cruelle + L'entraîne à s'immoler pour moi? + +doivent absolument être jetés avec une sorte de précipitation anxieuse. +Nourrit père, qui, à mon sens, ne valait pas Michot, produisait dans ce +rôle de grands effets précisément par cette rapidité de débit. Les +artistes, en général, répondent, quand on la leur demande: «Il est +très-difficile, en chantant si vite, de trouver le moyen de poser la +voix.» Sans doute c'est difficile, mais l'_art_ consiste à vaincre les +difficultés; s'il en était autrement, à quoi serviraient les études? Le +premier venu, doué d'une voix quelconque, serait un chanteur. + +Ce n'est pour Michot qu'un léger effort à faire; quand il voudra +l'animer davantage, il doublera l'effet de ce rôle d'Admète qui lui fait +le plus grand honneur. + +La splendide voix de Cazaux ne pouvait manquer de faire merveilles dans +le rôle du grand prêtre; aussi Cazaux a-t-il été couvert +d'applaudissements pendant et après sa scène: + + Apollon est sensible à nos gémissements, + +et au passage: + + Perce d'un rayon éclatant + Le voile affreux qui l'environne. + +Il a été tout à fait à la hauteur de l'inspiration de Gluck quand il a +dit avec sa voix tonnante: + + Le marbre est animé, + Le saint trépied s'agite. + +Je ne crois pas pouvoir lui adresser un plus flatteur éloge. + +Je l'engage à travailler son _ré_ d'en haut, qu'il attaque toujours un +peu bas. + +Borchardt, qui débutait dans le petit rôle d'Hercule, a reçu un accueil +qui doit l'encourager. Sa stature, sa voix robuste, le caractère de sa +tête, conviennent parfaitement au personnage. L'étendue de sa voix de +baryton-basse lui permet, en outre, d'attaquer sans danger les notes +hautes du rôle, impossibles à atteindre pour la plupart des chanteurs. +Borchardt est une bonne acquisition pour l'Opéra. + +Mademoiselle de Taisy avait eu la complaisance de se charger du solo de +la jeune Grecque dans la fête. Elle a dit avec une grâce exquise ce +ravissant morceau épisodique placé au milieu du chÅ“ur: + + Parez vos fronts de fleurs nouvelles. + +Autrefois c'était une choriste qui, chantant indignement faux avec une +petite voix aigre, venait défigurer cette charmante page et jeter du +ridicule sur l'ensemble de l'exécution. + +L'exemple de mademoiselle de Taisy doit être suivi; désormais tout solo, +court ou non, sera chanté, il faut l'espérer, par un artiste. Koenig +s'acquitte bien aussi de son petit rôle du confident Évandre; enfin +Coulon a fait frissonner la salle dans son air du dieu infernal: + + Caron t'appelle. + +Le ténor frais et jeune de Grisy convient tout à fait au blond Phoebus, +dont on avait à tort voulu confier d'abord le court récitatif de la fin +à une voix de basse. + +Les chÅ“urs bien exercés, sous la direction de M. Massé, ne laissent +rien à désirer. Les choristes qui chantent au loin, derrière le théâtre, +suivent avec une régularité parfaite la mesure de l'orchestre, qu'ils ne +peuvent entendre cependant. Il y a quinze jours, cet ensemble eût été +impossible; le métronome électrique n'était pas encore introduit à +l'Opéra. Quant à M. Dietsch, la reprise d'_Alceste_ a été pour lui +l'occasion d'un succès qui comptera dans sa vie. Il n'a pas, ce me +semble, commis la moindre erreur de mouvement et il a fait observer +toutes les nuances avec un scrupule intelligent. Aussi, de toutes parts, +entendait-on dans la salle louer l'exécution de l'orchestre, sa +discrétion dans les accompagnements, son ensemble, sa précision, sa +force imposante. Jamais la scène du temple ne fut exécutée nulle part de +la sorte. La marche religieuse a été applaudie à trois reprises; +l'auditoire, recueilli, était entièrement absorbé par la contemplation +de ce divin morceau. MM. Dorus et Altès ont trouvé précisément le degré +de force qu'il faut y donner aux sons graves de la flûte et qui revêtent +la mélodie d'un si chaste coloris. Autrefois, quand j'entendis +_Alceste_, le premier flûtiste de l'Opéra, qui n'était ni modeste ni le +premier dans son art, comme M. Dorus, détruisait complétement ce bel +effet d'instrumentation. Il ne voulait pas que la seconde flûte jouât +avec lui, et il transposait, pour mieux dominer l'orchestre, sa partie à +l'octave supérieure, se moquant parfaitement de l'intention de Gluck. Et +on le laissait faire. Après une telle incartade, il méritait d'être +renvoyé de l'Opéra et condamné à six mois de prison. + +Il ne faut pas oublier le petit solo de hautbois de M. Cras, dans l'air: +«Grands dieux, du destin qui m'accable,» dont il joue seulement un peu +trop piano les deux dernières mesures, et moins encore la belle +ritournelle de clarinette de celui «Ah! malgré moi,» exécutée par M. +Leroy avec les beaux sons et le beau style dont ce virtuose a le secret. + +Les danses gracieuses ont été dessinées par M. Petipa. M. Cormon a su +vaincre avec un rare bonheur les difficultés de la mise en scène. Tout y +est réglé avec une intelligence parfaite des exigences de la musique, +dont les metteurs en scène ne tiennent pas compte ordinairement, et avec +un grand goût de l'antique. C'est la première fois que l'on voit à +l'Opéra des démons et des ombres assez ingénieusement costumés et +groupés pour paraître fantastiques et non ridicules. + +Enfin, après cent ans et plus, voici l'_Alceste_ placée presque dans son +jour, et admirée et comprise; et bien des gens répètent depuis lundi le +mot de l'abbé Arnault. Quelqu'un disant devant lui qu'_Alceste_ était +tombée à sa première représentation: «Oui, répliqua-t-il, tombée du +ciel.» + +Mais cette reprise d'_Alceste_, bien qu'elle ne soit pas de tout point +irréprochable, constitue seulement une exception à la règle. En général, +quand un ancien chef-d'Å“uvre est remis en scène après la mort de +l'auteur, c'est le roi Lear qui n'est plus roi; le théâtre c'est le +palais de ses filles, Goneril et Régane, où fourmillent des serviteurs +irrévérencieux qui maltraitent les officiers de l'hôte illustré, lui +manquent à lui-même de respect, et sont toujours prêts à dire, si l'on +se plaint de leurs indignes procédés: «Oui, nous avons mis Kent dans les +Ceps; il commandait ici en maître, et cela nous déplaît. Oui, nous avons +chassé vingt-cinq des chevaliers de Lear; ils étaient incommodes et +encombraient le palais. Il en reste vingt-cinq autres, et c'est assez. +Quel besoin avait le roi de cinquante chevaliers pour le servir? Quel +besoin a-t-il de vingt-cinq, de vingt, de dix, d'un seul même? Ceux du +palais ne sont-ils pas suffisants pour satisfaire les caprices du +vieillard entêté, impérieux et chagrin?» jusqu'à ce que Lear, poussé à +bout par tant d'outrages, sorte enfin courroucé, renonçant à cette +hospitalité parricide, et, seul avec son fidèle Kent et son fou, dans la +nuit et l'orage, sur la bruyère déserte, délirant de douleur, s'écrie: +«Foudres du ciel, grondez, frappez ma tête blanche! crevez sur moi, +froids nuages! ouragans, arrachez et dispersez ma chevelure! vous le +pouvez, je vous pardonne, à vous, vous n'êtes pas mes filles!...» Et +nous qui sommes les fous dévoués, avec le fidèle Kent, le noble Edgard +et la douce Cordelia, nous ne pouvons que gémir et environner la majesté +mourante de notre amour et de nos respects. O Shakspeare! Shakspeare! +grand outragé! toi qui eus pour rivaux les ours combattant dans les +cirques de Londres et les bambins du théâtre du Globe, c'était pour toi, +mais c'était aussi pour tes successeurs de tous les temps, de tous les +lieux, que tu mettais dans la bouche de ton Hamlet ces amères paroles: + +«Vous me déchirez de la passion comme des lambeaux de vieille +étoffe.--C'est trop long, dites-vous; c'est comme votre barbe, on +pourra raccourcir le tout en même temps.--N'écoute pas cet idiot; il lui +faut une ballade, quelque conte licencieux, ou il s'endort.--N'allez pas +ajouter des sottises à vos rôles pour exciter les applaudissements des +imbéciles du parterre.» Et tant d'autres. + +Et l'on raille un grand maître, encore vivant par bonheur, pour les +murailles fortifiées qu'il élève autour de ses Å“uvres, pour ses +impitoyables exigences, pour ses prévisions inquiètes, pour sa méfiance +de tous les instants et de tous les hommes. Ah! qu'il a bien raison, le +savant musicien, le savant homme, de toujours imposer pour la +représentation de ses nouvelles Å“uvres des conditions ainsi formulées: +Vous me donnerez tels chanteurs, telles cantatrices, tant de choristes, +tant de musiciens, tels musiciens et tels choristes; ils feront tant de +répétitions sous ma direction; on ne répétera rien autre que mon ouvrage +pendant tant de mois; je dirigerai ces études comme je l'entendrai, +etc., etc., etc., etc., ou vous _me payerez cinquante mille francs_! + +C'est seulement ainsi que les grandes compositions complexes de l'art +musical peuvent être sauvées et garanties de la morsure des rats qui +grouillent dans les théâtres, dans les théâtres de France, d'Angleterre, +d'Italie, d'Allemagne même, de partout. Car, il ne faut pas se faire +illusion, les théâtres lyriques sont tous les mêmes; ce sont les mauvais +lieux de la musique, et la chaste muse qu'on y traîne ne peut y rentrer +qu'en frémissant. Pourquoi cela? Oh! nous le savons trop, on l'a trop +souvent dit, il n'y a nul besoin de le redire. Répétons seulement qu'une +Å“uvre de la nature d'_Alceste_ ne sera jamais dignement exécutée _en +l'absence de l'auteur_, que sous la surveillance d'un artiste dévoué qui +la connaît parfaitement, depuis longtemps familier avec le style du +maître, possédant à fond toutes les questions qui se rattachent à la +musique et aux études musicales, profondément pénétré de ce qu'il y a de +grand et de beau dans l'art, et qui, jouissant d'une autorité justifiée +par son caractère, ses connaissances spéciales et l'élévation de ses +vues, l'exerce tantôt avec douceur, tantôt avec une rigidité absolue; +qui ne connaît ni amis ni ennemis; un Brutus l'Ancien qui, une fois ses +ordres donnés et les voyant transgressés, est toujours prêt à dire: _I +lictor, liga ad palum!_ Va, licteur, lie au poteau le coupable!»--Mais +c'est M. ***, c'est mademoiselle ***, c'est madame ***.--_I lictor!_ + +Vous demandez l'établissement du despotisme dans les théâtres? me +dira-t-on. Et je répondrai: Oui, dans les théâtres lyriques surtout, et +dans les établissements qui ont pour objet d'obtenir un beau résultat +musical au moyen d'un personnel nombreux d'exécutants de divers ordres, +obligés de concourir à un seul et même but; il faut le despotisme, +souverainement intelligent sans doute, mais le despotisme enfin, le +despotisme militaire, le despotisme d'un général en chef, d'un amiral en +temps de guerre. Hors de là il n'y a que résultats incomplets, contre +sens, désordre et cacophonie. + + + + +LES + +INSTRUMENTS AJOUTÉS PAR LES MODERNES + +AUX PARTITIONS DES MAITRES ANCIENS + + + * * * * * + +On remarquait dernièrement à l'un des concerts du Conservatoire que, +dans le duo de l'_Armide_ de Gluck (Esprits de haine et de rage), les +voix étaient très-souvent couvertes par de grands cris de trombones, et +perdaient ainsi beaucoup de leur effet. Ces trombones ont été ajoutés à +Paris par je ne sais qui, et d'une manière assez plate; on en a ajouté +bien plus encore dans le même ouvrage à Berlin. Or, il n'est pas inutile +de dire à ce sujet que, pour _Armide_ comme pour _Iphigénie en Aulide_, +Gluck n'a pas écrit une seule note de trombone. Il ne faut pas répondre +que, s'il s'est abstenu d'employer cet instrument dans _Armide_, c'est +qu'il n'y avait pas alors de trombones à l'orchestre de l'Opéra, car ils +jouent un grand rôle dans _Alceste_, il y en a dans _Orphée_, partitions +qui l'une et l'autre furent représentées avant _Armide_. Il y en a dans +_Iphigénie en Tauride_. + +Il est singulier qu'un compositeur, si grand qu'il soit, ne puisse pas +écrire son orchestre comme il l'entend, et surtout qu'il ne soit pas +libre de s'abstenir de l'emploi de certains instruments quand il le juge +convenable. D'illustres maîtres eux-mêmes ont pris maintes fois la +liberté de corriger l'instrumentation de leurs prédécesseurs, à qui ils +faisaient ainsi l'aumône de leur science et de leur goût. Mozart a +instrumenté les oratorios de Handel. La justice divine a voulu que plus +tard les opéras de Mozart fussent à leur tour réinstrumentés en +Angleterre et qu'on bourrât _Figaro_ et _Don Juan_ de trombones, +d'ophicléides et de grosses caisses. Spontini m'avouait un jour avoir +ajouté, avec bien de la discrétion il est vrai, des instruments à vent à +ceux qui se trouvent déjà dans l'_Iphigénie en Tauride_ de Gluck. Deux +ans après, se plaignant avec amertume devant moi des excès de ce genre +dont il était témoin, des abominables grossièretés ajoutées à +l'orchestre de pauvres morts qui ne pouvaient se défendre contre de +telles calomnies, Spontini s'écria: «C'est indigne! affreux! Mais on me +corrigera donc aussi, moi, quand je serai mort?...»--Ce à quoi je +répondis tristement: «Hélas! cher maître, vous avez bien corrigé Gluck!» + +Le plus grand symphoniste qui ait jamais existé n'a pas échappé lui-même +à ces inqualifiables outrages. Sans compter l'ouverture de _Fidelio_, +trombonisée d'un bout à l'autre en Angleterre, où l'on trouve que +Beethoven dans cette ouverture a employé les trombones avec trop de +réserve, on a déjà commencé ailleurs à corriger l'instrumentation de la +SYMPHONIE EN UT MINEUR.... + +Je vous dirai quelque jour, dans un travail spécial, le nom de tous ces +ravageurs de chefs-d'Å“uvre.... + + + + +LES SONS HAUTS ET LES SONS BAS + +LE HAUT ET LE BAS DU CLAVIER + + +Je remarquais un jour dans un opéra une _gamme descendante_ vocalisée, +une roulade, sur ces mots: _Je roulais dans l'abîme_, dont l'intention +imitative est des plus plaisantes. + +Il est clair que le musicien a pensé qu'une roulade descendante +exprimait parfaitement le mouvement d'un corps roulant de haut en bas. +Les notes écrites sur la portée représentent en effet _à l'Å“il_ cette +direction descendante; si le système de la musique chiffrée venait à +prévaloir, les signes de l'écriture musicale ne parleraient plus ainsi +_à l'Å“il_. Bien plus, si, par un caprice de l'exécutant lecteur, il +venait à tenir son cahier de musique à rebours, les notes +représenteraient au contraire un mouvement ascendant. + +N'est-il pas pitoyable que l'on puisse citer en musique de nombreux +exemples de ces enfantillages causés par une fausse interprétation des +mots? + +On dit _monter, descendre_, pour exprimer le mouvement des corps qui +s'éloignent du centre de la terre ou qui s'en rapprochent. Je défie que +l'on trouve un autre sens à ces deux verbes. Or, le son, impondérable +comme l'électricité, comme la lumière, peut-il, en tant que son plus ou +moins grave, se rapprocher ou s'éloigner du centre de la terre? + +On appelle son haut ou aigu le son produit par un corps sonore, +exécutant, dans un temps donné, un certain nombre de vibrations; le son +bas ou grave est celui qui résulte d'un nombre de vibrations moins +grand, et par conséquent de vibrations plus lentes exécutées dans le +même espace de temps. Voilà pourquoi l'expression de _son grave_ ou +_lent_ est plus convenable que celle de son _bas_, qui ne signifie rien; +de même celle de son _aigu_ (qui perce l'oreille comme un corps aigu) +est raisonnable, prise au figuré, tandis que celle de son _haut_ est +absurde. Car pourquoi le son produit par une corde exécutant trente-deux +vibrations par seconde serait-il plus rapproché du centre de la terre +que le son produit par une autre corde exécutant par seconde huit cents +vibrations? + +Comment le côté droit du clavier de l'orgue ou du piano est-il le _haut_ +du clavier, ainsi qu'on a l'habitude de l'appeler? Le clavier est +horizontal. Quand un violoniste, tenant son violon à la manière +ordinaire, veut produire des sons aigus, sa main gauche, en se +rapprochant du chevalet, monte en effet; mais un violoncelliste, dont +l'instrument est placé d'une façon contraire, se voit obligé de faire +_descendre_ sa main pour produire les mêmes sons aigus, dits sons hauts +si improprement. + +Il est pourtant vrai que ces abus de mots, dont le moindre examen +attentif suffit à démontrer le ridicule, ont amené même de grands +maîtres à écrire les plus incroyables non-sens, et par contre-coup +ensuite des gens d'esprit, impatientés par de telles niaiseries, à +confondre dans une réprobation commune toutes les images musicales et à +ridiculiser celles même que le bon sens et le goût peuvent avouer et qui +parlent le plus clairement à l'imagination de l'_auditeur_. + +Je me souviens de la naïve sincérité avec laquelle un maître de +composition faisait admirer à ses élèves l'accompagnement en gammes +descendantes d'un passage d'_Alceste_, où le grand-prêtre, invoquant +Apollon le dieu du jour, dit: + + Perce d'un rayon éclatant + Le voile affreux qui l'environne. + +«Voyez-vous, disait-il, cette gamme obstinée en triples croches +_descendant_ d'_ut_ à _ut_ dans les premiers violons? C'est le _rayon_, +le _rayon éclatant_, qui _descend_ à la voix du grand-prêtre.» Et ce +qu'il y a de plus triste encore à avouer, c'est que Gluck évidemment a +cru imiter ainsi le _rayon_. + + + + +LE FREYSCHÜTZ + +DE WEBER + + +Le public français comprend et apprécie aujourd'hui dans son ensemble et +ses détails cette composition qui naguère encore ne lui paraissait +qu'une amusante excentricité. Il voit la raison des choses demeurées +obscures pour lui jusqu'ici; il reconnaît dans Weber la plus sévère +unité de pensée, le sentiment le plus juste de l'expression, des +convenances dramatiques, unis à une surabondance d'idées musicales mises +en Å“uvre avec une réserve pleine de sagesse, à une imagination dont les +ailes immenses n'emportent cependant jamais l'auteur hors des limites où +finit l'idéal, où l'absurde commence. + +Il est difficile, en effet, en cherchant dans l'ancienne et la nouvelle +école, de trouver une partition aussi irréprochable de tout point que +celle du _Freyschütz_; aussi constamment intéressante d'un bout à +l'autre; dont la mélodie ait plus de fraîcheur dans les formes diverses +qu'il lui plaît de revêtir; dont les rhythmes soient plus saisissants, +les inventions harmoniques plus nombreuses, plus saillantes, et l'emploi +des masses de voix et d'instruments plus énergique sans efforts, plus +suave sans afféterie. Depuis le début de l'ouverture jusqu'au dernier +accord du chÅ“ur final, il m'est impossible de trouver une mesure dont +la suppression ou le changement me paraisse désirable. L'intelligence, +l'imagination, le génie brillent de toutes parts avec une force de +rayonnement dont les yeux d'aigle pourraient seuls n'être point +fatigués, si une sensibilité inépuisable, autant que contenue, ne venait +en adoucir l'éclat et étendre sur l'auditeur le doux abri de son voile. + +L'ouverture est couronnée reine aujourd'hui; personne ne songe à le +contester. On la cite comme le modèle du genre. Le thème de l'_andante_ +et celui de l'_allegro_ se chantent partout. Il en est un que je dois +citer, parce qu'on le remarque moins et qu'il m'émeut incomparablement +plus que tout le reste. C'est cette longue mélodie gémissante, jetée par +la clarinette au travers du _tremolo_ de l'orchestre, comme une plainte +lointaine dispersée par les vents dans les profondeurs des bois. Cela +frappe droit au cÅ“ur; et, pour moi du moins, ce chant virginal qui +semble exhaler vers le ciel un timide reproche, pendant qu'une sombre +harmonie frémit et menace au-dessous de lui, est une des oppositions les +plus neuves, les plus poétiques et les plus belles qu'ait produites en +musique l'art moderne. Dans cette inspiration instrumentale on peut +aisément reconnaître déjà un reflet du caractère d'Agathe qui va se +développer bientôt avec toute sa candeur passionnée. Elle est pourtant +empruntée au rôle de Max. C'est l'exclamation du jeune chasseur au +moment où, du haut des rochers, il sonde de l'Å“il les abîmes de +l'infernale vallée. Mais, un peu modifiée dans ses contours, et +instrumentée de la sorte, cette phrase change complétement d'aspect et +d'accent. + +L'auteur possédait au suprême degré l'art d'opérer ces transformations +mélodiques. + +Il faudrait écrire un volume pour étudier isolément chacune des faces de +cette Å“uvre si riche de beautés diverses. Les principaux traits de sa +physionomie sont d'ailleurs à peu près généralement connus. Chacun +admire la mordante gaieté des couplets de Kilian, avec le refrain du +chÅ“ur riant aux éclats; le surprenant effet de ces voix de femmes, +groupées en _seconde majeure_, et le rhythme heurté des voix d'hommes +qui complètent ce bizarre concert de railleries. Qui n'a senti +l'accablement, la désolation de Max, la bonté touchante qui respire dans +le thème du chÅ“ur cherchant à le consoler, la joie exubérante de ces +robustes paysans partant pour la chasse, la platitude comique de cette +marche jouée par les ménétriers villageois en tête du cortége de Kilian +triomphant; et cette chanson diabolique de Gaspard, dont le rire +grimace, et cette clameur sauvage de son grand air: _Triomphe! +triomphe!_ qui prépare d'une façon si menaçante l'explosion finale! Tous +à présent, amateurs et artistes, écoutent avec ravissement ce délicieux +duo, où se dessinent dès l'abord les caractères contrastants des deux +jeunes filles. Cette idée du maître une fois reconnue, on n'a plus de +peine à en suivre jusqu'au bout le développement. Toujours Agathe est +tendre et rêveuse; toujours Annette, l'heureuse enfant qui n'a point +aimé, se plaît en d'innocentes coquetteries; toujours son joyeux +babillage, son chant de linotte, viennent jeter d'étincelantes saillies +au milieu des entretiens des deux amante inquiets, tristement +préoccupés. Rien n'échappe à l'auditeur de ces soupirs de l'orchestre +pendant la prière de la jeune vierge attendant son fiancé, de ces +bruissements doucement étranges, où l'oreille attentive croit retrouver + + Le bruit sourd du noir sapin + Que le vent des nuits balance. + +et il semble que l'obscurité devienne tout d'un coup plus intense et +plus froide, à cette magique modulation en _ut_ majeur: + + Tout s'endort dans le silence. + +De quel frémissement sympathique n'est-on pas agité plus loin à cet +élan: _C'est lui! c'est lui!_ + +Et surtout à ce cri immortel qui ébranle l'âme entière: + + C'est le ciel ouvert pour moi! + +Non, non, il faut le dire, il n'y a point de si bel air. Jamais aucun +maître, allemand, italien ou français, n'a fait ainsi parler +successivement dans la même scène la prière sainte, la mélancolie, +l'inquiétude, la méditation, le sommeil de la nature, la silencieuse +éloquence de la nuit, l'harmonieux mystère des cieux étoilés, le +tourment de l'attente, l'espoir, la demi-certitude, la joie, l'ivresse, +le transport, l'amour éperdu! Et quel orchestre pour accompagner ces +nobles mélodies vocales! Quelles inventions! Quelles recherches +ingénieuses! Quels trésors qu'une inspiration soudaine fit découvrir! +Ces flûtes dans le grave, ces violons en quatuor, ces dessins d'altos et +de violoncelles à la sixte, ce rhythme palpitant des basses, ce +crescendo qui monte et éclate au terme de sa lumineuse ascension, ces +silences pendant lesquels la passion semble recueillir ses forces pour +s'élancer ensuite avec plus de violence. Il n'y a rien de pareil! c'est +l'art divin! c'est la poésie! c'est l'amour même! Le jour où Weber +entendit pour la première fois cette scène rendue comme il avait rêvé +qu'elle pût l'être, s'il l'entendit jamais ainsi, ce jour radieux sans +doute, lui montra bien tristes et bien pâles tous les jours qui devaient +lui succéder. Il aurait dû mourir! que faire de la vie après des joies +pareilles! + + * * * * * + +Certains théâtres d'Allemagne, pour aller aussi avant que possible dans +une vérité en horreur à l'art, font entendre, dit-on, pendant la scène +de la fonte des balles, les plus discordantes rumeurs, cris d'animaux, +aboiements, glapissements, hurlements, bruits d'arbres fracassés, etc., +etc. Comment entendre la musique au milieu de ce hideux tumulte? Et +pourquoi, dans le cas même où on l'entendrait, mettre la réalité auprès +de l'imitation? Si j'admire le rauque aboiement des cors à l'orchestre, +la voix de vos chiens du théâtre ne peut m'inspirer que le dégoût. La +cascade naturelle au contraire n'est point de ces effets scéniques +incompatibles avec l'intérêt de la partition; loin de là , elle y ajoute. +Ce bruit d'eau égal et continu, porte à la rêverie; il impressionne +surtout durant ces longs points d'orgue que le compositeur a si +habilement amenés, et s'unit on ne peut mieux avec les sons de la cloche +éloignée qui tinte lentement l'heure fatale. + +Lorsqu'en 1837 ou 1838 on voulut mettre en scène le _Freyschütz_ à +l'Opéra, on sait que j'acceptai la tâche d'écrire les récitatifs pour +remplacer le dialogue parlé de l'ouvrage original, dont le règlement de +l'Opéra interdit l'usage. Je n'ai pas besoin de dire aux Allemands que +dans cette scène étrange et hardie, entre Samiel et Gaspard, je me suis +abstenu de faire chanter Samiel. Il y avait là une intention trop +formelle; Weber a fait Gaspard chanter, et Samiel parler les quelques +mots de sa réponse. Une fois seulement la parole du diable est rhythmée, +chacune de ses syllabes portant sur une note de timbales. La rigueur du +règlement qui interdit le dialogue parlé à l'Opéra n'est pas telle qu'on +ne puisse introduire dans une scène musicale quelques mots prononcés de +la sorte; on s'est donc empressé d'user de la latitude qu'il laissait +pour conserver aussi cette idée du compositeur. + +La partition du _Freyschütz_, grâce à mon insistance, fut exécutée +intégralement et dans l'ordre exact où l'auteur l'a écrite. + +Le livret fut traduit et non arrangé par M. Emilien Pacini. + +Il résulta de la fidélité, trop rare en tout temps et partout, avec +laquelle l'Opéra monta ce chef-d'Å“uvre, que le finale du troisième acte +fut pour les Parisiens à peu près une nouveauté. Quelques-uns l'avaient +entendu quatorze ans auparavant aux représentations d'été de la troupe +allemande; le plus grand nombre ne le connaissait pas. Ce finale est une +magnifique conception. Tout ce que chante Max aux pieds du prince est +empreint de repentir et de honte; le premier chÅ“ur en _ut_ mineur, +après la chute d'Agathe et de Gaspard, est d'une belle couleur tragique +et annonce on ne peut mieux la catastrophe qui va s'accomplir. Puis le +retour d'Agathe à la vie, sa tendre exclamation _ô Max!_ les _vivat_ du +peuple, les menaces d'Ottokar, l'intervention religieuse de l'ermite, +l'onction de sa parole conciliatrice, les instances de tous ces paysans +et chasseurs pour obtenir la grâce de Max, noble cÅ“ur un instant égaré; +ce sextuor où l'on voit l'espérance et le bonheur renaître, cette +bénédiction du vieux moine qui courbe tous ces fronts émus et, du sein +de la foule prosternée, fait jaillir un hymne immense dans son +laconisme; et enfin ce chÅ“ur final où reparaît pour la troisième fois +le thème de l'_allegro_ de l'air d'Agathe, déjà entendu dans +l'ouverture; tout cela est beau et digne d'admiration comme ce qui +précède, ni plus ni moins. Il n'y a pas une note qui ne soit à sa place, +et qui puisse être supprimée sans détruire l'harmonie de l'ensemble. Les +esprits superficiels ne seront pas de cet avis peut-être, mais pour tout +auditeur attentif la chose est certaine, et plus on entendra ce finale +plus ou en sera convaincu. + +Quelques années après cette mise en scène du _Freyschütz_ à l'Opéra, +pendant que j'étais absent de Paris, le chef-d'Å“uvre de Weber, +raccourci, mutilé de vingt façons, a été transformé en lever de rideau +pour les ballets; l'exécution en est devenue détestable, scandaleuse +même; se relèvera-t-elle jamais?.... On ne peut que l'espérer. + + + + +OBÉRON + +OPÉRA FANTASTIQUE DE CH. M. WEBER + +SA PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE-LYRIQUE + + + 6 mars 1857. + +L'atmosphère musicale de Paris est en général brumeuse, humide, sombre, +froide, orageuse même parfois. Les saisons y manifestent des caprices +étranges. A certains moments il neige des cirons, il pleut des +sauterelles, il grêle des crapauds, et il n'y a parapluies de toile ni +de tôle qui puissent garantir les honnêtes gens de cette vermine. Puis +tout d'un coup le ciel s'éclaircit, il ne tombe pas de la manne, il est +vrai, mais on jouit d'un air tiède et pur, on découvre ça et là de +splendides fleurs épanouies parmi les chardons, les ronces, les orties, +les euphorbes, et l'on court avec ravissement les respirer et les +cueillir. Nous jouissons à cette heure des caresses de ce bienfaisant +rayon; plusieurs très-belles fleurs de l'art viennent d'éclore et nous +sommes dans la joie de les avoir découvertes. Citons d'abord le plus +grand événement musical qu'on ait eu à signaler chez nous depuis bien +des années, la mise en scène récente de l'_Obéron_ de Weber au +Théâtre-Lyrique. Ce chef-d'Å“uvre (c'est un vrai chef-d'Å“uvre, pur, +radieux, complet) existe depuis trente et un ans. Il fut représenté pour +la première fois le 12 avril 1826. Weber l'avait composé en Allemagne +sur les paroles d'un librettiste anglais, M. Planchet, à la demande du +directeur d'un théâtre lyrique de Londres qui croyait au génie de +l'auteur du _Freyschütz_, et qui comptait sur une belle partition et sur +une bonne _affaire_. + +Le rôle principal (Huon) fut écrit pour le célèbre ténor Braham, qui le +chanta, dit-on, avec une verve extraordinaire; ce qui n'empêcha pas +l'Å“uvre nouvelle d'éprouver devant le public britannique un échec à peu +près complet. Dieu sait ce qu'était alors l'éducation musicale des +dilettanti d'outre-Manche!..... Weber venait de subir une autre +quasi-défaite dans son propre pays; sa partition d'_Euryanthe_ y avait +été froidement reçue. Des gaillards qui vous avalent sans sourciller +d'effroyables oratorios capables de changer les hommes en pierre et de +congeler l'esprit-de-vin, s'avisèrent de s'ennuyer à _Euryanthe_. Ils +étaient tout fiers d'avoir pu s'ennuyer à quelque chose et de prouver +ainsi que leur sang circulait. Cela leur donnait un petit air sémillant, +léger, Français, Parisien; et pour y ajouter l'air spirituel, ils +inventèrent un calembour par _à peu près_ et nommèrent l'_Euryanthe_ +l'_Ennuyante_, en prononçant l'_ennyante_. Dire le succès de cette +lourde bêtise est impossible; il dure encore. Il y a trente-trois ans +que le mot circule en Allemagne, et l'on n'est pas à cette heure parvenu +à persuader aux facétieux qu'il n'est pas français, qu'on dit une pièce +ennuyeuse et non une pièce ennuyante, et que les garçons épiciers de +France eux-mêmes ne commettent pas de cuirs de cette force-là . + +L'_Euryanthe_ tomba donc, pour le moment, écrasée sous cette stupide +plaisanterie. Weber, triste et découragé quand on lui proposa d'écrire +_Obéron_, ne se décida pas sans hésitation à entreprendre une nouvelle +lutte avec le public. Il s'y résigna pourtant, et demanda dix-huit mois +pour écrire sa partition. Il n'improvisait pas. Arrivé à Londres, il eut +beaucoup à souffrir tout d'abord des _idées_ de quelques-uns de ses +chanteurs; il les mit pourtant enfin tant bien que mal à la raison. +L'exécution d'_Obéron_ fut satisfaisante. Weber, l'un des plus habiles +chefs d'orchestre de son temps, avait été prié de la diriger. Mais +l'auditoire resta froid, sérieux, morne (_very grave_) pour employer +encore un jeu de mots qui au moins est anglais. Et _Obéron_ ne fit pas +d'argent, et l'entrepreneur ne put couvrir ses frais; il avait obtenu la +belle partition et fait une mauvaise affaire. Qui peut savoir ce qui se +passa alors dans l'âme de l'artiste, sûr de la valeur de son Å“uvre?... +Afin de le ranimer par un succès qu'ils croyaient facile de lui faire +obtenir, ses amis lui persuadèrent de donner un concert, pour lequel +Weber composa une grande cantate intitulée, si je ne me trompe, le +_Triomphe de la paix_. Le concert eut lieu, la cantate fut exécutée +devant une salle presque vide, et la recette n'égala pas les dépenses de +la soirée... + +Weber, à son arrivée à Londres, avait accepté l'hospitalité de +l'honorable maître de chapelle sir George Smart. Je ne sais si ce fut en +rentrant de ce triste concert ou quelques jours plus tard seulement; +mais un soir, après avoir causé une heure avec son hôte, Weber, accablé, +se mit au lit, où, le lendemain, sir George le trouva déjà froid, la +tête appuyée sur l'une de ses mains, mort d'une rupture du cÅ“ur. + +Aussitôt on annonça une représentation solennelle d'_Obéron_; toutes les +loges furent rapidement louées; les spectateurs se présentèrent _tous en +deuil_; la salle fut pleine d'un public recueilli, dont l'attitude, +exprimant des regrets sincères, semblait dire: «Nous sommes désolés de +n'avoir pas compris son Å“uvre, mais nous savons que c'était _un homme_ +(_He was a man, we shall not look upon his like again_) et que nous ne +reverrons pas son pareil!.....» + +Peu de mois après, l'ouverture d'_Obéron_ fut publiée; le théâtre de +l'Odéon de Paris, qui avait fait fortune avec le _Freyschütz_ désossé et +écorché, fut curieux de connaître au moins un morceau du dernier ouvrage +de Weber. Le directeur ordonna la mise à l'étude de cette merveille +symphonique. L'orchestre n'y vit qu'un tissu de bizarreries, de duretés +et de non-sens, et je ne sais même si l'ouverture obtint les honneurs +d'un égorgement en public. + +Dix ou douze ans plus tard, ces mêmes musiciens de l'Odéon, transplantés +dans l'orchestre monumental du Conservatoire, exécutaient sous une vraie +direction, sous la direction d'Habeneck, cette même ouverture, et +mêlaient leurs cris d'admiration aux applaudissements du public... Huit +ou neuf autres années ensuite, la Société des concerts du Conservatoire +exécuta un chÅ“ur de génies et le finale du premier acte d'_Obéron_ que +le public acclama avec un enthousiasme égal à celui qui avait accueilli +l'ouverture; plus tard encore, deux autres fragments eurent le même +bonheur... et ce fut tout. + +Une petite troupe allemande venue à Paris perdre son temps et son argent +pendant l'été fit seule entendre deux fois, il y a quelque vingt-sept +ans, l'_Obéron_ complet au théâtre Favart (aujourd'hui l'Opéra-Comique). +Le rôle de Rezia y fut chanté par la célèbre madame Schroeder-Devrient. +Mais cette troupe était fort insuffisante; le chÅ“ur mesquin, +l'orchestre misérable; les décors troués, vermoulus; les costumes +délabrés inspiraient la pitié; le public musical un peu intelligent +était absent de Paris; _Obéron_ passa inaperçu. Quelques artistes et +amateurs clairvoyants adoraient seuls dans le secret, de leur cÅ“ur ce +divin poëme, et répétaient, en pensant à Weber, les paroles d'Hamlet: + +«C'était un homme et nous ne reverrons pas son pareil!» + +Pourtant l'Allemagne avait recueilli la perle éclose dans l'huître +britannique et que dédaignait le coq gaulois, si friand de grains de +mil. Une traduction allemande de la pièce de M. Planchet se répandit peu +à peu dans les théâtres de Berlin, de Dresde, de Hambourg, de Leipzig, +de Francfort, de Munich, et la partition d'_Obéron_ fut sauvée. Je ne +sais si on l'a jamais exécutée en entier dans la ville spirituelle et +malicieuse qui avait trouvé l'Å“uvre précédente de Weber _Ennyante_. +Cela est probable. Les générations se suivent sans se ressembler. + +Enfin, _après trente et un ans_, le hasard ayant placé à la tête de l'un +des théâtres lyriques de Paris un homme qui comprend et sent la musique +de style, un homme intelligent, hardi, actif et dévoué à l'idée qu'il a +une fois adoptée, le merveilleux poëme de Weber nous a enfin été révélé. +Le public n'a fait sur le maître ni sur son Å“uvre aucun nauséabond jeu +de mots, n'est pas resté _grave_, mais a applaudi avec des transports +véritables de plus en plus ardents; bien que cette musique dérange, +culbute, bouscule avec un prodigieux mépris ses habitudes les plus +chères, les plus enracinées, les plus inhérentes à ses instincts secrets +ou avoués. + +Le succès d'_Obéron_ au Théâtre-Lyrique est très-grand, très-loyal, +très-réel. C'est un succès de bonne compagnie qui attirera même la +mauvaise. Tout Paris voudra entendre et voir _Obéron_, admirer sa +délicieuse musique, ses beaux décors, ses riches costumes, et applaudir +son nouveau ténor. Car il y en a un qui s'y révèle; M. Carvalho a +découvert pour le rôle d'Huon un vrai ténor (Michot), et à chaque +représentation la faveur du phénix augmente. Et pour achever d'expliquer +la vogue de ce chef-d'Å“uvre, sachez qu'au dénoûment on rit à se tordre, +et que la salle entière entre en convulsions. + +On n'a pas cru devoir faire une traduction pure et simple du livret +anglais de M. Planchet, mais une sorte d'imitation de ce livret et du +poëme d'_Obéron_ de Wieland. Je ne sais si c'est à tort ou à raison que +cette liberté a été prise; au moins la partition a-t-elle été à peu près +respectée. On ne l'a ni mutilée, ni instrumentée, ni insultée d'aucune +façon, selon l'usage. Quelques morceaux seulement ont été transplantés +d'une scène dans une autre, mais toujours dans une situation semblable à +celle pour laquelle ils furent composés. Voici ce dont il s'agit dans +cette féerie. Obéron, le roi des génies, aime tendrement sa reine +Titania. Pourtant ces deux époux se disputent souvent. Titania s'obstine +à soutenir la cause des femmes coupables (sans doute en souvenir de ses +étranges amours avec le savetier Bottom. Un savetier qui porte une tête +d'âne et qui s'appelle Bottom!... Je ne vous dirai pas ce que signifie +ce nom anglais. Cherchez. Lisez le _Songe d'une nuit d'été_. L'ironie de +Shakspeare a dépassé là de cent coudées celle des plus terribles +railleurs). Obéron défend la cause des hommes plus ou moins injustement +trompés. Une belle nuit d'été, la patience lui échappe, et il se sépare +de Titania en jurant de ne jamais la revoir. Il lui pardonnera +seulement, si deux jeunes amants, épris l'un pour l'autre d'un amour +chaste et fidèle, résistent à toutes les épreuves où pourront être +soumises leur constance et leur vertu. Clause bizarre, car enfin les +belles qualités quelconques d'un couple humain ne font rien aux +mauvaises qualités de sa féerique majesté la reine Titania, et je ne +vois pas ce que le roi des génies pourra gagner, en reprenant sa femme, +au triomphe de la vertu de deux étrangers. Mais tel est le nÅ“ud de la +pièce. Obéron a pour génie familier un petit esprit gracieux, doucement +malicieux, espiègle sans méchanceté, adorable, charmant (du moins tel +est le lutin de Shakspeare) qui se nomme Puck. Puck voit son maître +triste et languissant. Il veut le réunir à Titania; il sait à quelles +conditions il y parviendra. A l'Å“uvre donc. Il a découvert en France un +beau chevalier, Huon, de Bordeaux; à Bagdad, une ravissante princesse, +Rezia, fille du calife, et à l'aide d'un songe qu'il envoie +simultanément à chacun d'eux, il les rend épris l'un de l'autre. Déjà +Huon est en marche par monts et par vaux à la recherche de la princesse +qu'il adore. Une bonne vieille qu'il rencontre au milieu d'une forêt lui +apprend que Rezia habite Bagdad, et propose au chevalier et à son écuyer +Chérasmin de les y transporter en une minute, si Huon veut jurer de +rester toute sa vie fidèle à sa bien-aimée, et de ne pas lui demander la +plus légère faveur jusqu'au moment de leur union. Huon prononce le +double serment. Aussitôt la vieille se change en un gracieux esprit. +C'est Puck qui reprend sa forme. Obéron survient, confirme les paroles +de Puck, et nos voyageurs sont tout d'un coup transportés à cinq cents +lieues de là , dans les jardins du harem du calife de Bagdad. Rezia y +pleure l'absence de son chevalier inconnu et se désespère d'un mariage +odieux auquel son père veut la contraindre. En promenant ses langueurs +dans le jardin du palais, elle rencontre les nouveaux débarqués; dans +l'un d'eux elle reconnaît le chevalier de son rêve: «O bonheur, c'est +donc vous?--Je vous adore.--Je vous sauverai.--Revenez ce soir. Quand +l'iman appellera les croyants à la prière, je serai là et nous +concerterons tout pour notre fuite.» Le soir, en effet, nos amants se +retrouvent, mais les gardes du palais saisissent les deux étrangers, les +jettent en prison et le calife ordonne leur mort. La puissance +surnaturelle d'Obéron vient à leur aide; ils sont libres; ils enlèvent +de vive force un léger navire sur lequel Aboukan (le mari imposé à +Rezia) venait chercher sa fiancée, Rezia reparaît avec sa suivante +Fatime, ils partent tous les quatre. + + Et vogue la nacelle qui porte leurs amours. + +Hélas! la chair est faible, et longs sont les ennuis de la navigation. +On conçoit que deux amants, tels que les nôtres, enfermés dans un étroit +navire, puissent avoir quelque peine à contenir l'élan de leurs pensers +d'amour. Obéron lit dans le cÅ“ur du chevalier, et furieux des désirs +qu'il y découvre, il se résout à le séparer de Rezia. «Souffle, tempête, +bouleverse l'Océan, que le vaisseau périsse!» Les vents accourent, +Eurus, et Notus, et Borée, et vingt autres, suivis des esprits du feu, +des météores, etc. + +La nuit noire s'étend sur les eaux. Rezia est jetée seule sur un rocher, +un autre écueil reçoit Fatime et Chérasmin. On ne sait ce qu'est devenu +le chevalier. Les naufragés ne sont pas au bout de leurs peines. Pris +par des pirates barbaresques, ils sont conduits sur la côte d'Afrique et +vendus au bey de Tunis. Rezia est exposée aux honneurs du harem; elle a +inspiré une passion violente au bey. Les deux autres amants (car +Chérasmin et Fatime ont fini, eux aussi, par s'aimer d'amour tendre) +sont plus heureux; ils n'ont point été séparés et leur tâche d'esclave +se borne à cultiver l'un des jardins de Sa Hautesse. + +L'eunuque Aboulifar leur apprend la révolution qui va s'accomplir dans +le harem, c'est-à -dire la déchéance de l'ancienne favorite et +l'élévation de Rezia. + +Mais Rezia repousse avec mépris les hommages du bey, elle restera fidèle +jusqu'à la mort à son chevalier. Puck, faisant habilement valoir cette +noble constance, obtient d'Obéron qu'une dernière et solennelle épreuve +soit accordée au chevalier. Le roi des génies y consent. Aussitôt Puck +repêche quelque part le pauvre Huon et le transporte dans le jardin du +bey de Tunis. Et nous le voyons entouré d'une foule de houris, toutes +plus ravissantes les unes que les autres, qui dansent, qui chantent, qui +l'enlacent dans leurs bras, le brûlent de leurs Å“illades, le dévorent +de leurs sourires... Vains efforts, Huon résiste aux séductions; il aime +Rezia, il n'aime qu'elle, il lui restera fidèle. Survient le bey qui, +trouvant un étranger au milieu de ses femmes, ordonne son empalement +immédiat. On va procéder à cette opération. Mais l'épreuve des amants a +été décisive: l'amour a triomphé; Obéron est satisfait. Son cor enchanté +se fait entendre, et aussitôt le bey, le chef des eunuques, les gardes +du harem, tout le harem de céder à une impulsion irrésistible qui les +force de danser, de pivoter comme des derviches tourneurs, de +tourbillonner enfin dans un mouvement de rotation de plus en plus +rapide, sous l'influence de plus en plus vive et impérieuse de +l'impitoyable cor; jusqu'à ce que, sur un coup de tamtam, cette foule +étourdie tombant à terre à demi-morte, Obéron, sa belle Titania et leur +fidèle Puck s'élèvent au ciel dans une gloire. Et le roi des génies +s'adressant aux amants: «Vous êtes restés fidèles l'un à l'autre, vous +avez résisté à toutes les séductions, soyez heureux! Retourne en France, +Huon; va présenter à la cour ta Rezia; ma protection t'y suivra.» + +Il faudrait écrire beaucoup trop pour analyser dignement la partition +d'_Obéron_, pour examiner les questions que le style de cet ouvrage fait +naître, expliquer les procédés employés par l'auteur et trouver la cause +du ravissement dans lequel cette musique plonge des auditeurs même +étrangers à toute notion, sinon à tout sentiment de l'art des sons. + +_Obéron_ est le pendant du _Freyschütz_. L'un appartient au fantastique +sombre, violent, diabolique; l'autre est du domaine des féeries +souriantes, gracieuses, enchanteresses. Le surnaturel dans _Obéron_ se +trouve si habilement combiné avec le monde réel, qu'on ne sait +précisément où l'un et l'autre commencent et finissent, et que la +passion et le sentiment s'y expriment dans un langage et avec des +accents qu'il semble qu'on n'ait jamais entendus auparavant. + +Cette musique est essentiellement mélodieuse, mais d'une autre façon que +celle des plus grands mélodistes. La mélodie s'y exhale des voix et des +instruments comme un parfum subtil qu'on respire avec bonheur, sans +pouvoir tout d'abord en déterminer le caractère. Une phrase qu'on n'a +pas entendu commencer est déjà maîtresse de l'auditeur au moment précis +où il la remarque; une autre qu'il n'a pas vu s'évanouir le préoccupe +encore quelque temps après qu'il a cessé de l'entendre. Ce qui en fait +le charme principal, c'est la grâce, une grâce exquise et un peu +étrange. On pourrait dire de l'inspiration de Weber dans _Obéron_ ce que +Laërtes dit de sa sÅ“ur Ophélia: + + _Thought and affliction; passion, hell itself,_ + _She turns to favour and to prettiness._ + + (La rêverie, l'affliction, la passion, l'enfer lui-même, elle + change tout en charme et en grâce.) + +N'était l'_enfer_ qui n'y figure pas, et qui d'ailleurs, sous la main de +Weber, n'a jamais pris des formes gracieuses, mais bien des formes +effrayantes et terribles au contraire. + +Les enchaînements harmoniques de Weber ont un coloris qu'on ne retrouve +chez aucun autre maître, et qui se reflète plus qu'on ne croit sur sa +mélodie. Leur effet est dû tantôt à l'altération de quelques notes de +l'accord, tantôt à des renversements peu usités, quelquefois même à la +suppression de certains sons réputés indispensables. Tel est, par +exemple, l'accord final du morceau des nymphes de la mer, où la tonique +est supprimée, et dans lequel, bien que le morceau soit en _mi_, +l'auteur n'a voulu laisser entendre que _sol_ dièse et _si_. De là le +vague de cette désinence et la rêverie où elle plonge l'auditeur. + +On en peut dire à peu près autant de ses modulations; si étranges +qu'elles soient, elles sont toujours amenées avec un grand art, sans +duretés, sans secousse, d'une façon presque toujours imprévue, pour +concourir à l'expression d'un sentiment et non pour causer à l'oreille +une puérile surprise. + +Weber admet la liberté absolue des formes rhythmiques; jamais personne +autant que lui ne s'est affranchi de la tyrannie de ce qu'on appelle la +_carrure_, et dont l'emploi exclusif et borné aux agglomérations de +nombres pairs contribue si cruellement, non-seulement à faire naître la +monotonie, mais à produire la platitude. Dans le _Freyschütz_, il avait +déjà donné des exemples nombreux d'une phraséologie nouvelle. Parmi ces +exemples, les musiciens français, les plus carrés des mélodistes après +les Italiens, furent tout surpris d'applaudir la chanson à boire de +Gaspard, qui se compose, dans sa première moitié, d'une succession de +phrases de trois mesures, et, dans sa seconde moitié, d'une succession +de phrases de quatre. Dans _Obéron_ on trouve divers passages où le +tissu mélodique est rhythmé de cinq en cinq. En général, chaque phrase +de cinq mesures ou de trois a son pendant qui constitue alors la +symétrie, produisant le nombre pair, si cher aux musiciens vulgaires, en +dépit du proverbe: _Numero Deus impare gaudet_. Mais Weber ne se croit +point obligé d'établir à tout prix et partout cette symétrie; +très-souvent sa phrase impaire n'a pas de pendant. Je m'adresserai aux +gens de lettres pour savoir si la Fontaine a employé une forme +excellente en jetant un petit vers isolé de deux pieds à la fin d'une de +ses fables: + + Mais qu'en sort-il souvent? + Du vent, + +Leur réponse affirmative, je n'en doute pas, explique et justifie le +procédé analogue introduit dans la musique par beaucoup de musiciens, au +nombre desquels il faut citer avec Weber, Gluck et Beethoven. Il nous +semble aussi absurde de vouloir rhythmer la musique exclusivement de +quatre en quatre mesures, que de n'admettre en poésie qu'une seule +espèce de vers. + +Si, au lieu d'avoir dit si finement: + + Mais qu'en sort-il souvent? + Du vent. + +le fabuliste eût écrit: + + Mais qu'en sort-il souvent? + Il n'en sort que du vent. + +il eût terminé sa fable par une insupportable platitude. L'analogie de +cet exemple avec la question musicale qui nous occupe est frappante. +L'entêtement de la routine peut seul la méconnaître ou en nier les +conséquences. + +Maintenant s'il nous paraît évident que la musique ne peut ni ne doit se +conformer aveuglément à l'usage de certaines écoles qui veulent +conserver la plus carrée des carrures en tout et partout, si nous +trouvons dans cette persistance ridicule à maintenir un préjugé la cause +de la fadeur, de la lâcheté de style, de l'exaspérant vulgarisme d'une +foule de productions de tous les temps et de tous les pays, nous n'en +reconnaîtrons pas moins qu'il est des irrégularités choquantes et qu'il +faut éviter avec soin. Gluck (dans _Iphigénie en Aulide_ surtout) en a +commis un grand nombre, il faut l'avouer, qui blessent le sentiment de +l'harmonie rhythmique. Weber n'en est pas exempt; nous en trouvons même +un exemple très-regrettable dans l'un des plus délicieux morceaux +d'_Obéron_, dans le chant des naïades, dont je parlais tout à l'heure. +Après la première grande phrase vocale, composée de quatre fois quatre +mesures, l'auteur a voulu donner à la voix un court repos. Ce silence +est rempli par l'orchestre. Croyant sans doute que l'oreille ne +tiendrait aucun compte du fragment instrumental, l'auteur a repris +ensuite son chant vocal, rhythmé carrément, comme si la mesure +d'orchestre n'existait pas. Mais, selon nous, il s'est trompé. L'oreille +souffre de cette addition d'une mesure dans la mélodie; on s'aperçoit +parfaitement que le mouvement d'oscillation a été rompu, que la phrase a +perdu la régularité du balancement qui lui donne tant de charme. +Revenant à ma comparaison de la mélodie avec la versification, je dirai +encore que, dans le cas dont il s'agit, le défaut est aussi évident +qu'il le serait dans une strophe de vers de dix pieds _dont un seul en +aurait onze_. + +De l'instrumentation de Weber je dirai seulement qu'elle est d'une +richesse, d'une variété et d'une nouveauté admirables. La distinction +encore est sa qualité dominante; jamais de moyens réprouvés par le goût, +de brutalités, de non-sens. Partout un coloris charmant, une sonorité +vive mais harmonieuse, une force contenue et une connaissance profonde +de la nature de chaque instrument, de ses divers caractères, de ses +sympathies ou de ses antipathies avec les autres membres de la famille +orchestrale; partout enfin les plus intimes rapports sont conservés +entre le théâtre et l'orchestre, nulle part ne se trouve un _effet_ sans +but, un _accent_ non motivé. + +On reproche à Weber sa manière d'écrire pour les voix; malheureusement +le reproche est fondé. Souvent il leur impose des successions d'une +difficulté excessive, qui seraient à peine convenables pour tout autre +instrument que le piano. Mais ce défaut, qui ne s'étend pas aussi loin +qu'on veut bien le dire, n'en est pas un quand la bizarrerie du dessin +vocal est motivée par une intention dramatique. C'est alors au contraire +une qualité; l'auteur en ce cas n'est blâmable qu'aux yeux des +chanteurs, obligés de prendre de la peine et de se livrer à des études +que la musique banale ne leur impose pas. + +Tels sont plusieurs passages vraiment diaboliques du rôle de Gaspard +dans le _Freyschütz_, passages qui, à mon sens, sont des traits évidents +de génie. + +Sur les vingt morceaux dont se compose la partition d'_Obéron_, je n'en +vois pas un de faible. L'invention, l'inspiration, le savoir, le bon +sens brillent dans tous: et c'est presque à regret que nous citerons de +préférence aux autres pièces le chÅ“ur mystérieux et suave de +l'introduction chanté par les génies autour du lit de fleurs où +sommeille Obéron;--l'air chevaleresque d'Huon dans lequel se trouve une +ravissante phrase déjà présentée au milieu de l'ouverture;--la +merveilleuse marche nocturne des gardes du sérail qui termine le premier +acte;--le chÅ“ur énergique et si rudement caractérisé: «Gloire au chef +des croyants!»--la prière d'Huon accompagnée seulement par les altos, +les violoncelles et les contre-basses;--la dramatique scène de Rezia sur +le bord de l'Océan;--le chant des nymphes confié aujourd'hui à Puck +seul, dans la nouvelle version du livret (à tort, selon moi; il devrait +être chanté au fond du théâtre, sur l'un des arrière-plans de la mer, +par plusieurs voix de choix à l'unisson, et avec une douceur +extrême);--le chÅ“ur de danse des esprits terminant le second +acte;--l'air si gracieusement gai de Fatime;--le duo suivant avec son +trait obstiné d'orchestre revenant à intervalles irréguliers;--le trio +si harmonieux, si admirablement modulé qu'accompagnent pianissimo les +instruments de cuivre;--et enfin le chÅ“ur dansé de la scène de +séduction, morceau unique dans son genre. Jamais la mélodie n'eut de +pareils sourires, le rhythme des caresses plus irrésistibles. Pour que +le chevalier Huon échappe aux enlacements de femmes chantant de telles +mélodies, il faut qu'il ait la vertu chevillée dans le corps. + +L'auditoire a fait répéter quatre morceaux et l'ouverture; la foule, qui +pendant trois heures avait bu avec délices cette musique d'une saveur si +nouvelle, est sortie dans un état de véritable enivrement. C'est un +succès, je le répète, un noble et grand succès. + +Le ténor Michot est doué d'une belle voix, d'un timbre riche et +sympathique, que l'étude ne tardera pas à assouplir. On le rappelle +chaque soir. Le voilà , comme on dit dans les théâtres, _posé_. Il +deviendra, il est déjà un sujet précieux. Madame Rossi-Caccia, après une +longue absence de la scène, y a reparu dans le rôle difficile de Rezia, +qu'elle chante avec talent. Mademoiselle Girard est une excellente +Fatime; que ne peut-elle corriger le tremblement de sa voix! +Mademoiselle Borghèse chante et joue bien le rôle du lutin Puck; +seulement elle est trop grande; mais le moyen de remédier à cela?... +Grillon s'acquitte fort bien de son rôle de Chérasmin, et Fromant de +celui d'Obéron. Quant à l'eunuque Girardot, il excite l'hilarité par son +costume, ses poses, sa voix étrange et _ses mots_. + +Désireux de reproduire sans mesquinerie le chef-d'Å“uvre de Weber, M. +Carvalho a ajouté à l'orchestre dix instruments à cordes qu'on n'a pu y +introduire qu'en prenant sur les places du public, et enrichi de douze +voix de femmes le chÅ“ur des génies. La mise en scène d'ailleurs est +extrêmement soignée; l'effet de l'apothéose de Titania et d'Obéron est +des plus poétiques. + + + + +ABOU-HASSAN + +OPÉRA EN UN ACTE DU JEUNE WEBER + +L'ENLÈVEMENT AU SÉRAIL + +OPÉRA EN DEUX ACTES, DU JEUNE MOZART + +LEUR PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE-LYRIQUE + + + 19 mai 1859. + +Abou-Hassan est une sorte de Turc amoureux d'une sorte de jeune Turque; +il a mauvaise tête et bon cÅ“ur, dit-on; il fait des dettes. Ou lui +donne de l'argent; au lieu de l'employer à satisfaire ses créanciers, il +achète des présents pour sa belle. Il faut payer enfin; il ne le peut. +Or le pacha son maître a pour habitude de donner 1,000 piastres (je ne +suis pas sûr de l'espèce de la monnaie) pour les funérailles de chacun +de ses serviteurs. Abou-Hassan imagine de contrefaire le mort. Sa +maîtresse (c'est peut-être bien sa femme) rivalise de zèle avec lui, et +contrefait la morte. Le pacha aura donc à donner deux mille piastres. +Cette somme tirera d'affaire nos amoureux. Mais le pacha découvre la +ruse, il en rit, il est désarmé, il pardonne. Les amants ou les époux +ressuscitent. Tout le monde est content. + +Weber avait dix-sept ans, dit-on, quand il écrivit la partition de +cette pièce ingénieuse. On dit même que M. Meyerbeer l'aida tant soit +peu dans son travail, mais qu'il n'avait alors, lui, que seize ans et +demi. De sorte que l'auteur des _Huguenots_ est aujourd'hui dans +l'impossibilité la plus absolue de reconnaître les morceaux dont il a +orné l'Å“uvre de son ami, et que si quelque vieux bibliophile venait lui +dire avec assurance: «Cet air est de vous,» il serait capable de faire +la réponse du bon la Fontaine, à qui on désignait un petit jeune homme +comme son fils, et qui répliqua: «C'est bien possible!» + +Tant il y a que la partition d'_Abou-Hassan_ contient plusieurs +drôleries fort jeunes, d'assez bonne tournure, entre autres un air que +Meillet a supérieurement chanté, et qu'on a redemandé avec de grandes +acclamations. Meillet d'ailleurs joue son rôle tout entier avec entrain +et une verve de bon goût. Il y a obtenu un succès complet de chanteur et +d'acteur. + +L'opéra de l'_Enlèvement au sérail_ est beaucoup plus vieux que celui +d'_Abou-Hassan_, et Mozart, lorsqu'il l'écrivit, n'avait peut-être pas +encore dix sept ans. Les personnes désireuses de savoir au juste ce +qu'il en est peuvent consulter le livre de M. Oulibicheff, un Russe qui +savait à quelle heure précise l'auteur de _Don Giovanni_ écrivit la +dernière note de telle ou telle de ses sonates pour le clavecin, qui +tombait pâmé à la renverse en entendant deux clarinettes donner l'accord +de tierce majeure (_ut mi_) dans l'orchestre du premier venu des opéras +de Mozart, et qui se levait indigné si ces deux mêmes clarinettes +faisaient entendre les deux mêmes notes dans le _Fidelio_ de Beethoven. +M. Oulibicheff a conservé toute sa vie un doute cruel, il n'était pas +bien sûr que Mozart fût le bon Dieu... + +L'_Enlèvement_ est précédé d'une petite ouverture en _ut_ majeur, d'une +impayable naïveté et qui a produit peu de sensation; c'est à peine si le +parterre y a pris garde. Cela fait, ne vous en déplaise, l'éloge du +parterre; car en vérité, si tant est qu'on puisse dire à peu près la +vérité là -dessus, le père Léopold Mozart, au lieu de pleurer +d'admiration, comme à l'ordinaire, devant cette Å“uvre de son fils, eût +mieux fait de la brûler et de dire au jeune compositeur: «Mon garçon, tu +viens de produire là une ouverture bien ridicule; tu as dit ton chapelet +avant de la commencer, je n'en doute pas, mais tu vas m'en faire une +autre, et cette fois tu diras ton rosaire pour obtenir des saints qu'ils +t'inspirent mieux.» Raca! abomination! blasphème! vont s'écrier tous les +Oulibicheff, en déchirant leurs vêtements et en se couvrant la tête de +cendres, blasphème! abomination! raca!--Holà ! calmez-vous, hommes +vénérables, ne déchirez pas vos vêtements, couvrez-vous la tête de +poudre à poudrer, s'il vous plaît, mais non de cendres, car il n'y a pas +de blasphème ni d'abomination dans l'énoncé de notre opinion; il est +aujourd'hui tout à fait prouvé que Mozart, à quinze ans surtout, n'était +pas le bon Dieu. Sachez en outre que nous l'admirons plus que vous, que +nous le connaissons mieux que vous, mais que notre admiration est +d'autant plus vive qu'elle n'est le résultat ni d'impressions puériles +ni d'absurdes préjugés. + +La pièce de l'_Enlèvement_ est encore une pièce turque. Il y a +l'éternelle esclave européenne qui résiste à l'éternel pacha. Cette +esclave a une jolie suivante; elles ont l'une et l'autre de jeunes +amants. Ces malheureux s'exposent à se faire empaler pour délivrer leurs +belles. Ils s'introduisent dans le sérail, ils y apportent une échelle, +voire même deux échelles. + +Mais Osmin, un magot turc, homme de confiance du pacha, déjoue leurs +projets, enlève une des échelles, arrête les quatre personnages et va +les livrer à la fureur du pal, quand le pacha, qui est un faux Turc +d'origine espagnole, apprenant que Belmont, l'amant de Constance, est le +fils d'un Espagnol de ses amis qui, jadis, lui sauva la vie, se hâte de +délivrer nos amoureux et de les renvoyer en Europe, où il est probable +qu'ils ont ensuite beaucoup d'enfants. + +C'est aussi fort que cela. + +Vous dire que Mozart a écrit là -dessus une merveille d'inspiration +serait encore plus fort. Il y a une foule de jolis petits morceaux de +chant sans doute, mais aussi une foule de formules qu'on regrette +d'autant plus d'entendre là que Mozart les a employées plus tard dans +ses chefs-d'Å“uvre, et qu'elles sont aujourd'hui pour nous une véritable +obsession. + +En général la mélodie de cet opéra est simple, douce, peu originale, les +accompagnements sont discrets, agréables, peu variés, enfantins; +l'instrumentation est celle de l'époque, mais déjà mieux ordonnée que +dans les Å“uvres des contemporains de l'auteur. L'orchestre contient +souvent ce qu'on appelait alors la _musique turque_, c'est-à -dire la +grosse caisse, les cymbales et le triangle, employés d'une façon toute +primitive. En outre, Mozart y a fait usage d'une petite flûte quinte, +_en sol_ (dite _en la_ à l'époque où les flûtes ordinaires étaient +appelées _en ré_). Quelquefois cet instrument y est réuni en trio aux +deux grandes flûtes. + +Si le premier air d'Osmin portait le nom d'un compositeur vivant, on +aurait le droit de le trouver assez dépourvu d'intérêt; si les trois +couplets chantés ensuite par ce personnage étaient dans le même cas, à +coup sûr on ne les eût pas _bissés_. Le chÅ“ur, avec accompagnement de +musique turque, a le caractère indiqué par le sujet. Le duo à six-huit +entre Osmin et la suivante, peu coloré, peu saillant, contenant beaucoup +de notes aiguës que le soprano doit lancer à ses risques et périls, est +d'un effet assez disgracieux. L'allegro de l'air suivant offre une +fâcheuse ressemblance avec l'air populaire parisien, _En avant, Fanfan +la Tulipe!_ que Mozart, à coup sûr, n'a jamais connu. Il faut donc +retourner la phrase, faire du blâme un éloge, et dire: Le pont-neuf +populaire parisien a l'honneur de ressembler au thème d'un allegro de +Mozart. + +L'air de Belmont, au contraire, est mélodieux, expressif, charmant. Le +quatuor, d'une naïveté extrême, prend vers la _coda_ un peu d'animation, +grâce à l'intervention d'un trait de violon rapide. Une marche avec +sourdines termine bien le premier acte. + +L'air de la soubrette est malheureusement entaché de ces traits et de +ces vocalisations grotesques employés par Mozart, même dans ses plus +magnifiques ouvrages. C'était le goût du temps, dira-t-on; tant pis pour +le temps et tant pis pour nous maintenant. Mozart, à coup sûr, eût mieux +fait de consulter son goût à lui. La partie de soprano de ce morceau +est, d'ailleurs, écrite trop constamment dans le haut. Ce défaut dut +être moins sensible à l'époque où le diapason était d'un grand demi-ton +plus bas que le diapason actuel. + +Les couplets fort plaisants chantés par Bataille et Froment, ont eu les +honneurs du _bis_. L'air en _ré_ d'Osmin, qui leur succède, offre cette +particularité, très-remarquable chez Mozart, d'un thème rhythmé de trois +en trois mesures, suivi d'une phrase rhythmée de quatre en quatre. +Mozart lui-même ne croyait pas qu'il fût insensé de rhythmer une mélodie +autrement que dans la forme dite carrée?... Tout un système se trouve +dérangé par ce fait. Le rôle de Belmont contient encore une gracieuse +romance; la chanson du signal, avec son accompagnement de violons en +pizzicato, est piquante; mais, à mon sens, le meilleur morceau de la +partition serait le duo entre Constance et Belmont, qui la termine. Le +sentiment en est fort beau, le style beaucoup plus élevé que tout ce qui +précède, la forme plus grande, et les idées en sont magistralement +développées. + +L'_Enlèvement_, au dire de presque tous nos confrères de la critique +musicale, a été exécuté au Théâtre-Lyrique avec la plus _scrupuleuse +fidélité_. On a seulement mis en deux actes la pièce qui était en trois, +_interverti l'ordre de succession de quelques morceaux, retiré un grand +air du rôle de madame Meillet pour le faire passer dans celui de madame +Ugalde, et placé entre les deux actes la fameuse marche turque si connue +des pianistes qui jouent Mozart_. + +Allons! à la bonne heure! voilà ce qu'on doit appeler une _scrupuleuse +fidélité_!... + + + + +MOYEN TROUVÉ PAR M. DELSARTE + +D'ACCORDER LES INSTRUMENTS A CORDES + +SANS LE SECOURS DE L'OREILLE + + +Entendez-vous, pianistes, guitaristes, violonistes, violoncellistes, +contre-bassistes, harpistes, accordeurs, et vous donc, chefs +d'orchestre! _sans le secours de l'oreille!!!_ Voilà une découverte +immense, incomparable, sans prix, pour nous autres surtout, tristes +auditeurs de pianos discordants, de violons, de violoncelles +discordants; de harpes discordantes; d'orchestres discordants. +L'invention de M. Delsarte va vous mettre dans l'obligation de ne plus +nous torturer, de ne plus nous faire suer de douleur, de ne plus nous +pousser au suicide. Sans le secours de l'oreille!!! Non-seulement +l'oreille devient inutile pour accorder les instruments, mais il est +dangereux de la consulter, mais il faut à toute force ne pas la +consulter. Quel avantage pour ceux qui n'en ont pas! Jusqu'à présent +c'était le contraire, et nous vous pardonnions les tourments que vous +nous infligiez; mais à l'avenir, si vos instruments, si vos orchestres +ne sont pas d'accord, vous n'aurez point d'excuses, et nous vous +dénoncerons à la vindicte publique. Sans le secours de l'oreille!!! +secours si souvent inutile et trompeur, et fatal! La découverte de M. +Delsarte n'a d'action que sur les instruments à cordes, et c'est +beaucoup, c'est énorme. D'où il suit que dans les orchestres dirigés et +accordés sans le secours de l'oreille, il n'y aura plus de discordance +maintenant qu'entre les flûtes, les hautbois, les clarinettes, les +bassons, les cors, les cornets, les trompettes, les trombones, +l'ophicléide, le tuba et les timbales. Le triangle pourrait, à la +rigueur, être accordé par le nouveau procédé, mais il est généralement +reconnu que cela n'est pas nécessaire; de même que pour les cloches, la +discordance entre le triangle et les autres instruments _fait bien_, on +aime cela dans tous les théâtres lyriques. + +Et les chanteurs, dont vous ne parlez pas, me dira-t-on, sera-t-il +possible de les faire chanter juste, de les faire s'accorder?--Les +chanteurs? Deux ou trois d'entre eux sont naturellement d'accord. +Quelques-uns, avec de bons soins et de la rigueur, pourront être à peu +près accordés; mais tous les autres ne furent, ne sont et ne seront +d'accord ni individuellement, ni entre eux, ni avec les instruments, ni +avec le chef d'orchestre, ni avec le rhythme, ni avec l'harmonie, ni +avec l'accent, ni avec l'expression, ni avec le diapason, ni avec la +langue, ni avec rien qui ressemble à la précision et au bon sens. Depuis +quelque temps ils ne sont même plus d'accord avec les claqueurs, qui +menacent de les abandonner. Ce sera bien fait; mais quelle catastrophe! + +M. Delsarte a rendu aisément praticable l'accord du piano surtout, au +moyen d'un instrument qu'il appelle le phonoptique, et dont il serait +trop long de faire ici la description. Il nous suffira de dire qu'il +contient une aiguille indiquant le moment précis où deux ou plusieurs +cordes sont exactement à l'unisson; en ajoutant que le résultat +invariable de l'opération est, pour quiconque en veut prendre la peine, +une justesse telle que l'oreille la plus exercée n'en saurait atteindre +la perfection. + +Les acousticiens ne manqueront pas de s'occuper prochainement de la +précieuse invention que nous signalons et dont l'emploi ne saurait +tarder à devenir populaire. + + + + +LA MUSIQUE A L'ÉGLISE + +PAR M. JOSEPH D'ORTIGUE + + +L'auteur a la probité littéraire et la modestie bien rares aujourd'hui +de déclarer dans sa préface qu'il nous présente un volume et non pas un +livre. «C'est, dit-il, un choix d'articles relatifs au plain-chant et à +la musique d'Église, publiés dans les journaux et les revues depuis +environ vingt-cinq ans. Ces articles, écrits souvent à de longs +intervalles les uns des autres, disséminés çà et là dans des feuilles +fort différentes entre elles de tendance et d'esprit, et s'adressant à +diverses classes de lecteurs, soumis en outre à une révision complète, +quelques-uns même à une refonte sévère, ces articles pourront être, +ainsi réunis, considérés comme voyant le jour pour la première fois. Tel +est ce volume. Si les matériaux en sont vieux, l'ensemble pourra +présenter quelque nouveauté.» Il en présente beaucoup, en effet, et il +joint à cet attrait de la nouveauté l'intérêt de tous les livres +vraiment utiles, écrits d'ailleurs d'une façon élégante, correcte et +parfaitement claire. Cette dernière qualité pour bien des gens, et je +suis du nombre, est d'un prix considérable, rien ne leur étant plus +odieux que ce style amphigourique, dont la prétendue profondeur a pour +effet bien moins encore de voiler la pensée de l'auteur, d'en rendre la +perception difficile, que d'en cacher l'absence. Ce sont des livres que +le lecteur ferme d'ordinaire à la quatrième page, en disant: «Je ne sais +ce que l'écrivain a voulu dire, et sans doute lui-même ne le sait pas +davantage.» Ceci me rappelle un traité d'harmonie composé dans un +système fort ingénieux, disait-on, par un savant mathématicien. Je le +lus avec une attention qui faillit me rendre malade, sans y rien +comprendre. L'auteur, à qui j'avais avoué que le sens de son Å“uvre +m'échappait complétement, m'offrit de venir me l'expliquer. Nous eûmes +un long entretien à ce sujet, et les explications verbales ne parvinrent +pas plus que la prose écrite à me faire pénétrer la signification de ce +traité mystérieux. «Je suis sans doute mal disposé aujourd'hui, dis-je à +l'auteur; si vous vouliez bien m'accorder une autre heure d'études, je +serais peut-être à cette seconde épreuve plus intelligent.» Nouveau +rendez-vous pris. Je m'obstinais, j'étais curieux de savoir si je +parviendrais à comprendre. Le théoricien revint, recommença l'exposé de +sa doctrine, de ses exemples, l'explication de son système, etc., etc. +Je faisais des efforts surhumains d'attention; mon cerveau semblait se +tordre dans mon crâne; quant à l'auteur, il suait à grosses gouttes, +voyant combien je mettais à l'écouter de bonne volonté sans résultats. +Enfin il fallut renoncer à prolonger l'expérience, et je dus dire au +démonstrateur: «C'est inutile, monsieur, je n'ai pas la moindre idée de +ce que vous voulez me faire entendre. C'est absolument comme si vous me +parliez chinois!» Et ce savant avait fait un gros livre pour enseigner +l'harmonie _à ceux qui ne la savent pas_... + +Rien de pareil, ai-je besoin de le répéter, dans l'ouvrage de M. +d'Ortigue; et si je diffère avec lui d'opinion sur quelques points, au +moins sais-je bien en quoi et pourquoi cette différence existe. Son +ouvrage a pour but principal d'étudier et de faire comprendre la nature +de l'art musical religieux, c'est-à -dire de l'art des sons appliqué au +service religieux, à chanter les textes sacrés dans les églises +catholiques; de démontrer les aberrations des musiciens qui, sans en +apprécier l'importance, ont osé entreprendre cette tâche, ainsi que la +tolérance coupable des membres du clergé à leur égard, tolérance +expliquée par une profonde ignorance du sens expressif de l'art des sons +et l'absence de goût. L'ouvrage de M. d'Ortigue se propose, en outre, +d'exalter le système musical du plain-chant aux dépens de la musique +moderne, aux dépens de la _musique_, en déclarant le plain-chant seul +capable d'exprimer dignement le sentiment religieux. L'auteur, en +conséquence, cherche d'une part les moyens de remédier aux innombrables +abus de la musique introduite à l'église, et, de l'autre, à tirer le +plain-chant de la corruption dans laquelle il est tombé. + +Ces abus révoltants, dont il donne des exemples, ne sont pas, il est +vrai, propres à notre temps; on sait jusqu'à quel degré de cynisme et +d'imbécillité étaient parvenus les anciens contre-pointistes qui +prenaient pour thèmes de leurs compositions dites religieuses des +chansons populaires dont les paroles grivoises et même obscènes étaient +connues de tous et qu'ils faisaient servir de fond à leur trame +harmonique pendant le service divin. On connaît la messe de l'_Homme +armé_. + +La gloire de Palestrina est d'avoir fait disparaître cette barbarie. + +Nous avons pourtant vu, il y a trente-cinq ans à peine, de quoi nos +prêtres missionnaires étaient capables dans leur niaise affection pour +la musique et leur zèle aveugle et sourd. Ils faisaient chanter dans +l'église de Sainte-Geneviève, pendant les cérémonies, des cantiques dont +les airs étaient empruntés aux vaudevilles du théâtre des Variétés, tels +que celui-ci: + + C'est l'amour, l'amour, l'amour, + Qui fait le monde + A la ronde! + +Mais le chef-d'Å“uvre du genre a été fourni plus récemment par un +musicien d'une certaine notoriété et qui a osé faire imprimer ledit +chef-d'Å“uvre pour l'édification des âmes religieuses et des gens de bon +sens. Ceci n'est pas un conte fait à plaisir; j'ai lu cette monstrueuse +partition. + +Voici en quels termes en parle M. d'Ortigue: + + «J'ai dit dans un précédent article que les _Concerts spirituels_, + publiés à Avignon en 1835, avaient été dépassés par une production + plus étrange encore. Ils ont été dépassés en effet, et de beaucoup, + par la _Messe de Rossini_, mise au jour il y a quelques années par + ce spirituel, mais trop jovial Castil-Blaze, qui semble avoir voulu + couronner sa carrière d'arrangeur par l'arrangement le plus inouï + qu'on puisse imaginer, comme s'il avait juré de se porter un défi à + lui-même. Je ne ferai qu'indiquer les principaux morceaux de cette + _Messe de Rossini_. Le _Kyrie_ est sur la marche de l'entrée + d'_Otello_. Le _Gloria_ débute par le chÅ“ur d'introduction du même + ouvrage, qui fournit encore quelques autres fragments jusqu'à la + seconde moitié du verset final: _Cum Sancto Spiritu, in gloria Dei + patris, amen_, paroles que l'arrangeur a ajustées sur la strette du + quintette de la _Cenerentola_, morceau bouffe d'une gaieté + désopilante, allegro rapide à trois temps. On ne peut se + représenter l'effet extravagant et grotesque de ce texte, _Cum + Sancto Spiritu_, débité syllabiquement, une syllabe par croche, sur + ce mouvement accéléré. Le reste est à l'avenant. Le _Credo_ s'ouvre + par la romance du _Barbier de Séville_: _Ecco ridente il cielo_; + puis viennent les duos guerriers de _Tancrède_, d'_Otello_, un + _Resurrexit_ sur des roulades à grands ramages, et enfin l'_Et + vitam venturi seculi_, sur le motif d'Arsace du finale de + _Semiramide_: _Atro evento prodigio_. Un mot encore. Le _Dona nobis + pacem_ est martelé en accords frappés par le chÅ“ur sur une + cabalette de _Tancrède_, la plus jolie et la plus pimpante du + monde.» + +M. d'Ortigue, bien entendu, ne rend pas Rossini responsable de toutes +ces extravagances, c'est sur l'arrangeur seul que tombe sa critique. Il +blâme vivement l'illustre maître, au contraire, d'avoir écrit certaines +parties de son _Stabat_, qu'il trouve avec raison, ce me semble, plus +théâtral dans son ensemble que religieux. Mais ce n'est pas la faute de +la musique, de l'art _mondain_, comme il l'appelle, et il a tort de se +laisser entraîner peu à peu à rendre ce bel art responsable des erreurs +des musiciens, au point de déclarer _qu'il ne saurait exister de +véritable musique religieuse hors de la tonalité ecclésiastique_. De +sorte que l'_Ave verum_ de Mozart, cette expression sublime de +l'adoration extatique, qui n'est point dans la tonalité ecclésiastique, +ne devrait pas être considéré comme de la vraie musique religieuse. Et +c'est là que se décèle chez M. d'Ortigue une partialité pour le +plain-chant que nous avouons ne pas partager. Bien plus, il nous est +absolument impossible de comprendre comment ce plain-chant, fils de la +musique grecque, de la musique des païens, peut lui paraître digne de +chanter les louanges du Dieu des chrétiens, quand la _musique_, +découverte moderne des chrétiens eux-mêmes, avec ses richesses de toute +espèce que le plain-chant ne possède pas, ne peut y prétendre. C'est +précisément la simplicité, le vague, la tonalité indécise, +l'_impersonnalité_, l'inexpression qui font, aux yeux de M. d'Ortigue, +le mérite principal du plain-chant. Il me semble qu'une statue récitant +avec sa froide impassibilité, et sur une seule note, les paroles +liturgiques, devrait alors réaliser l'idéal de la musique religieuse. M. +d'Ortigue ne va pas jusque-là , bien que sa théorie eût dû l'y conduire. + +Il blâme, au contraire, l'exécution du plain-chant, toujours chanté ou +plutôt beuglé dans nos églises par des voix de taureau, accompagnées +d'un serpent ou d'un ophicléide. Certes il a grandement raison. A +entendre de telles successions de notes hideuses, et à l'accent +menaçant, on se croirait transporté dans un antre de druides préparant +un sacrifice humain. C'est affreux, mais je dois encore avouer que tous +les morceaux de plain-chant que j'ai entendus étaient ainsi exécutés et +avaient à peu près ce caractère. + +Une discussion approfondie sur ce sujet et sur les questions qui s'y +rattachent nous mènerait fort loin, et je crois qu'il serait aisé, tout +en partageant l'indignation de notre savant confrère et ami contre les +abus qui se sont introduits dans la musique d'Église et les erreurs +révoltantes où sont tombés _presque tous_ les grands maîtres en traitant +ce genre difficile, je crois, dis-je, qu'il serait aisé de réhabiliter +la _musique_. Elle n'est point coupable du mauvais usage qu'on a fait de +sa puissance et de ses richesses. Elle produira d'ailleurs les effets du +plain-chant tant qu'elle voudra, quand le plain-chant demeurer a +forcément incapable de produire les effets de la musique. Quoiqu'il en +soit, il faut louer beaucoup le livre de la _Musique à l'église_, il +faut le recommander à tous les lecteurs qui s'intéressent à la dignité +du culte comme à la dignité de l'art. Les membres du clergé surtout, qui +par leur position ont à exercer une influence directe sur les mÅ“urs +musicales des églises, ne peuvent que gagner à le méditer. + + _Nocturnâ versate manu, versate diurnâ._ + + + + +MÅ’URS MUSICALES DE LA CHINE + + +On s'occupe beaucoup des Chinois, depuis quelque temps, et c'est +toujours d'une façon peu flatteuse pour eux. Nous ne nous contentons pas +de les battre, de tout bousculer dans leurs boutiques, de mettre en +fuite leur empereur, de prendre le palais de sa céleste Majesté, de nous +partager ses lingots, ses diamants, ses pierreries, ses soieries, il +faut encore que nous nous moquions de ce grand peuple, que nous +l'appellions peuple de vieillards, de maniaques, peuple de fous et +d'imbéciles, peuple amoureux de l'absurde, de l'horrible, du grotesque. +Nous rions de ses croyances, de ses mÅ“urs, de ses arts, de sa science, +de ses usages familiers même, sous prétexte qu'il mange son riz grain à +grain avec des bâtonnets, et qu'il lui faut presque autant de temps pour +apprendre à se servir de ces ridicules ustensiles que pour apprendre à +écrire (chose qu'il ne sait jamais complétement), comme si, disons-nous, +il n'était pas plus simple de manger du riz avec une cuiller. Et de ses +armes, et de ses armées, et de ses étendards à dragons peints, pour +effrayer l'ennemi, et de ses vieux fusils à mèche, et de ses canons dont +les boulets vont dans la lune, nous en moquons-nous! et de ses +instruments de musique, et de ses femmes aux pieds contrefaits, et de +tout enfin! Pourtant il a du bon, le peuple chinois, beaucoup de bon, et +ce n'est pas tout à fait sans raison qu'il nous appelle, nous autres +Européens, les diables rouges, les barbares. Par exemple: soixante mille +Chinois sont mis en déroute complète par quatre ou cinq mille +Anglo-Français, c'est vrai; mais leur général en chef, voyant la +bataille perdue, se scie le cou avec son sabre, très-bien, lui-même, +sans recourir pour cela à son domestique, comme faisaient les Romains, +et il n'est content que quand sa tête est à bas. C'est courageux cela; +essayez donc d'en faire autant. + +Il écrase les pieds de ses femmes de façon à les empêcher de marcher, +mais de façon aussi à les empêcher bien plus encore d'aller au bal, de +danser la polka, de valser, de rester, par conséquent, des nuits +entières aux bras de jeunes hommes qui leur serrent la taille, respirent +leur haleine, leur parlent à l'oreille, sous les yeux des pères, des +mères, des maris et des amants. + +Il a une musique que nous trouvons abominable, atroce, il chante comme +les chiens bâillent, comme les chats vomissent quand ils ont avalé une +arête; les instruments dont il se sert pour accompagner les voix nous +semblent de véritables instruments de torture. Mais il respecte au moins +sa musique, telle quelle, il protége les Å“uvres remarquables que le +génie chinois a produites; tandis que nous n'avons pas plus de +protection pour nos chefs-d'Å“uvre que d'horreur pour les monstruosités, +et que chez nous le beau et l'horrible sont également abandonnés à +l'indifférence publique. + +Chez eux tout est réglé suivant un code immuable, jusqu'à +l'instrumentation des opéras. La grandeur des tamtams et des gongs est +déterminée d'après le sujet du drame et le style musical qu'il comporte. +Il n'est pas permis d'employer pour un opéra-comique des tamtams aussi +grands que pour un opéra sérieux. Chez nous, au contraire, pour le +moindre opuscule lyrique maintenant, on emploie des grosses caisses +aussi vastes que les grosses caisses du grand Opéra. Il n'en était pas +ainsi il y a vingt-cinq ans, et c'est encore une preuve des avantages de +l'immutabilité du code musical chinois. + +Malgré les désastreux résultats de nos mÅ“urs changeantes et déréglées, +nous l'emportons néanmoins en musique, sous certains rapports, sur les +habitants du Céleste-Empire. Ainsi, de l'aveu même des mandarins +directeurs de la mélodie, les chanteurs et chanteuses de la Chine +chantent souvent faux, ce qui prouve à quel point ils sont inférieurs +aux nôtres, qui chantent si souvent juste. Mais les chanteurs chinois +savent presque tous leur langue; ils n'en violent pas l'accentuation, +ils en observent la prosodie. Il en était aussi de même chez nous il y a +vingt-cinq ans; aujourd'hui, par suite de notre manie de tout +bouleverser selon le caprice de chacun, il semble que la plupart des +chanteurs d'Europe chantent du chinois. + +Ce que l'on doit trouver vraiment beau et digne d'admiration, ce sont +les règlements et les lois en vigueur dans l'Empire-Céleste depuis un +temps immémorial pour protéger les chefs-d'Å“uvre des compositeurs. Il +n'est pas permis de les défigurer, de les interpréter d'une façon +infidèle, d'en altérer le texte, le sentiment ou l'esprit. Ces lois ne +sont pas préventives, on n'empêche personne d'essayer l'exécution d'un +ouvrage consacré, mais l'individu convaincu de l'avoir dénaturé est puni +d'une façon d'autant plus sévère que l'auteur est plus illustre et plus +admiré. Ainsi les peines encourues par les profanateurs des Å“uvres de +Confucius paraîtront cruelles à nous autres barbares habitués à tout +outrager impunément. Ce Confucius est appelé par les Chinois +Koang-fu-tsée; c'est encore une jolie habitude que nous avons +d'_arranger_ les noms propres, comme on _arrange_ les ouvrages que l'on +traduit d'une langue dans une autre, ou que l'on transporte seulement +d'une scène sur une autre scène. Nous ne pouvons conserver +intégralement, ni le nom des grands hommes, ni celui des grandes villes +des peuples étrangers. En France, nous appelons Ratisbonne la ville +d'Allemagne que les Allemands nomment Regensburg, et les Italiens +nomment Parigi la ville de Paris. Cette syllabe ajoutée, _gi_ (prononcez +_dgi_), leur plaît infiniment, et leur oreille serait choquée s'ils +disaient, comme les Français, Paris tout court. Il n'est donc pas +surprenant que nous disions en France Confucius pour Koang-fu-tsée, +d'abord parce que la désinence latine en _us_ est fort en honneur dans +la langue philosophique; ensuite parce que nous avons pour principe de +ne pas nous gêner quand il s'agit d'un nom difficile à prononcer. De là +cette précaution tant admirée d'un artiste d'origine allemande, qui, +dans la crainte de voir substituer à son nom tudesque un autre nom qui +ne lui plairait pas, mit sur ses cartes de visite: Schneitzoeffer, +prononcez Bertrand. Donc Koang-fu-tsée, ou Confucius, ou Bertrand, fut +un grand philosophe, on le sait, et il unit à sa philosophie un grand +fonds de science musicale; tellement qu'ayant composé des variations sur +l'air célèbre de Li-po, il les exécuta sur une guitare _ornée d'ivoire_, +d'un bout à l'autre du Céleste-Empire, dont il moralisa ainsi l'immense +population. Et c'est depuis ce temps que le peuple chinois est si +profondément moral. Mais l'Å“uvre de Koang-fu-tsée ne se borne pas à ces +fameuses variations pour la guitare ornée d'ivoire; non, le grand +philosophe musicien écrivit en outre bon nombre de cantates morales et +d'opéras moraux dont le mérite principal, au dire de tous les lettrés et +de tous les musiciens de la Chine, est une simplicité et une beauté de +style mélodique unies à la plus profonde expression des passions et des +sentiments. On cite ce fait remarquable d'une femme chinoise qui, +assistant à un opéra dans lequel Koang-fu-tsée a peint avec la plus +touchante vérité les joies de l'amour maternel, se prit, dès le septième +acte, à pleurer amèrement. Comme ses voisins lui demandaient la cause de +ses larmes: «Hélas! répondit-elle, j'ai donné le jour à neuf enfants, je +les ai tous noyés, et je regrette maintenant de n'en avoir pas gardé au +moins un; je l'aimerais tant!» Les législateurs chinois ont donc, et +avec grande raison, selon moi, prononcé des peines sévères, +non-seulement contre les directeurs de théâtre qui représenteraient mal +les belles Å“uvres lyriques de Koang-fu-tsée, mais encore contre les +chanteurs et les chanteuses qui se permettraient, dans les concerts, +d'en chanter des fragments indignement. Chaque semaine un rapport est +fait par la police musicale au mandarin directeur des arts; et si une +chanteuse s'est rendue coupable du délit de profanation que je viens +d'indiquer, on lui adresse un avertissement en lui coupant l'oreille +gauche. Si elle retombe dans la même faute, on lui coupe l'oreille +droite pour second avertissement; après quoi, si elle récidive encore, +vient l'application de la peine: on lui coupe le nez. Ce cas est fort +rare, et la législation chinoise, d'ailleurs, se montre là un peu +sévère, car on ne peut pas exiger une exécution irréprochable d'une +cantatrice qui n'a pas d'oreilles. Les pénalités de certains peuples ont +quelque chose de comique qui nous étonne toujours. Je me rappelle avoir +vu à Moscou une grande dame de l'aristocratie russe balayer une rue en +plein jour au moment du dégel. «C'est l'usage, me dit un Russe; on l'a +condamnée à balayer la rue pendant deux heures, pour la punir de s'être +laissé prendre en flagrant délit de vol dans un magasin de nouveautés.» + +A Taïti, cette charmante province française, les belles insulaires +convaincues d'avoir eu des sourires pour un trop grand nombre d'hommes, +Français ou Taïtiens, sont condamnées à exécuter de leurs mains un bout +de grande route plus ou moins long, pavé ou non pavé; et la galanterie +tourne ainsi à l'avantage des voies de communication. Que de femmes à +Paris qui n'arrivent à rien, et qui, dans ce pays-là , feraient joliment +leur chemin! + +On a dû trouver fort étrange le titre de _directeur des arts_ que j'ai +employé tout à l'heure pour un mandarin. On ne peut en effet concevoir +l'utilité d'une telle direction, chez nous, où l'art est si libre de +s'égarer, où il peut se faire mendiant, voleur, assassin, icoglan; où il +peut mourir de faim, ou parcourir ivre les rues de nos cités; où +chanteurs et cantatrices ont tous leur nez et leurs oreilles, où la +première condition requise pour être administrateur d'un théâtre musical +est de ne savoir pas la musique; où des lettrés sont les arbitres du +sort des musiciens; où les prix de composition musicale sont donnés par +des peintres, les prix de peinture par des architectes, les prix de +statuaire par des graveurs. Si les Chinois savaient cela! Pauvres +Chinois! Eh bien! pourtant, je vous l'ai dit, ils ont du bon. Ils ont +des directeurs des arts qui connaissent ce qu'ils dirigent; ils ont même +des colléges entiers de mandarins artistes, dont l'influence pourrait +être immense et s'exercer, pour le plus grand avantage de l'art, sur +l'empire tout entier. Il ne se publie pas dans toute la Chine un livre +sur la musique, la peinture, l'architecture, etc., que l'auteur ne +soumette son travail à l'examen des mandarins artistes, afin, s'ils +l'approuvent, de pouvoir inscrire sur la seconde édition de l'ouvrage: +_Approuvé par le collége_. Malheureusement les membres respectés de +cette institution, qui auraient souvent le droit de faire infliger aux +auteurs le supplice de la cangue, ont toujours été, à l'inverse des +directeurs spéciaux de l'art musical, animés d'une telle bienveillance, +qu'ils approuvent généralement tout ce qu'on leur présente. Aujourd'hui +ils loueront un auteur d'avoir exposé telle ou telle doctrine, préconisé +telle ou telle méthode de tamtam, demain un autre exposera la doctrine +contraire, prônera la méthode opposée, et le _collége_ ne manquera pas +de l'approuver encore. Ils en sont venus à un tel degré de bonhomie et +d'indulgence, que maintenant la plupart des auteurs, dès la première +édition de leurs livres, y placent la formule «_approuvé par le +collége_» avant même de le lui avoir présenté, tant ils sont certains +d'obtenir son suffrage. + +Ah! pauvres Chinois! il ne faut plus s'étonner de voir chez eux l'art +rester obstinément stationnaire! + +Mais je leur pardonne tout en faveur de leur règlement sur les tamtams +et de leurs lois contre les profanateurs. + +Alors, direz-vous, s'ils coupent le nez et les oreilles aux chanteurs +qui profanent les chefs-d'Å“uvre, que font-ils pour ceux qui les +interprètent avec fidélité, avec grandeur, avec inspiration?--Ce qu'ils +font? Ils les comblent de distinctions honorifiques de toute espèce, ils +leur donnent des bâtonnets en argent pour manger le riz, ils accordent +aux uns le bouton jaune, à d'autres le boulon bleu; à celui-ci le bouton +de cristal, à celui-là les trois boutons; on voit en Chine des virtuoses +qui sont couverts de boutons. Ce n'est pas comme en France, où l'on ne +donne la croix à un chanteur que s'il a quitté le théâtre, s'il a perdu +sa voix, s'il n'est plus bon à rien. + +Les mÅ“urs chinoises, si différentes des nôtres en tout ce qui touche +aux beaux-arts en général, et à la musique en particulier, s'en +rapprochent sur un seul point: pour diriger les flottes, ils prennent +des marins. Si nous continuons, à la vérité, nous finirons par leur +ressembler tout à fait. + + + + +A MM. + +LES MEMBRES DE L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS + +DE L'INSTITUT + + + 11 septembre 1861 + + Messieurs et chers confrères, + +Vous pensez que le récit de ce que je fais à Bade en ce moment pourra +intéresser l'auditoire d'une séance publique de l'Institut. Je ne +partage pas votre opinion[7]; mais, puisque vous le voulez, je me +résigne et je vous écris. + +N'imaginez pas pourtant que je me fourvoie au point de paraphraser tant +de descriptions de Bade, faites avec un si rare talent par MM. Eugène +Guinot, Achard et quelques autres écrivains. Non, je parlerai de +musique, de géologie, de zoologie, de ruines, de palais splendides, de +philosophie, de morale; nous évoquerons l'antiquité, le moyen âge; nous +examinerons le temps présent; je citerai l'Apocalypse, et Homère, et +Shakspeare, peut-être M. Paul de Kock; je critiquerai çà et là , par +habitude; je désapprouverai même quelques-unes de vos approbations, et +vous serez obligés néanmoins de tout entendre. Vous l'aurez voulu. + +Que de choses dans un menuet! disait le grand Vestris. Que de choses +dans une lettre! allez-vous dire. Rassurez-vous, ma lettre sera +peut-être fort convenable, claire et nette comme une lettre de faire +part. Cela va dépendre de ma santé, qui est détestable et des caprices +de ma névralgie. Je lâche ce mot à dessein, afin que vous puissiez dire, +quand je serai par trop ennuyeux:--C'est sa névralgie! + +En effet, beaucoup de gens sont dépourvus d'esprit et de bon sens quand +ils se portent bien; pour moi c'est tout le contraire, et mon défaut +d'esprit n'est jamais si évident que dans l'état de maladie. Je suis de +la seconde catégorie; trop heureux de me figurer que je n'appartiens pas +à la troisième, à celle des gens qui n'ont pas le sens commun dans tous +les cas. + +Ce que je fais à Bade?... J'y fais de la musique; chose qui m'est +absolument interdite à Paris, faute d'une bonne salle, faute d'argent +pour payer les répétitions, faute de temps pour les bien faire, faute de +public, faute de tout. + +M. Benazet, qui, pendant cinq mois, est le véritable souverain de Bade, +et qui exerce sa souveraineté pour la plus grande gloire de l'art et le +bonheur des artistes, me tint, il y a huit ans, à peu près ce langage: +«Mon cher monsieur, je donne beaucoup de concerts dans les petits salons +du palais de la Conversation. Tous les pianistes du monde y viennent +successivement et plusieurs y viennent simultanément faire leurs +exercices. On y entend les plus grands artistes et les virtuoses les +plus excentriques; on y voit des violonistes jouer de la flûte, des +flûtistes jouer du violon, des basses chanter en voix de soprano, des +soprani chanter en voix de basse; on y entend même des chanteurs qui ne +se servent d'aucune espèce de voix. Ce sont donc, en somme, de beaux +concerts. Pourtant, quoiqu'on prétende que le mieux est ennemi du bien, +j'ambitionne le mieux. Voulez-vous venir à Bade organiser annuellement +un grand concert festival? Je mettrai à votre disposition tout ce que +vous demanderez en chanteurs et en instrumentistes, pour former un +ensemble en rapport avec les dimensions de la grande salle du palais de +la Conversation, et surtout en rapport avec le style des Å“uvres que +vous ferez exécuter. Vous composerez vos programmes, vous désignerez les +jours de répétition; s'il nous manque certains artistes spéciaux dont le +concours soit nécessaire, faites-les venir, promettez-leur de ma part ce +qu'ils demanderont, j'ai confiance en vous, je ne me mêlerai de rien... +que de payer!--O Richard, ô mon roi! m'écriai-je éperdu, en entendant +ces sublimes paroles. Quoi! il y a un souverain capable de cela? Quoi! +vous me laisserez faire? Vous choisissez un musicien pour diriger une +institution musicale, une entreprise musicale, une fête musicale! Vous +abandonnez les errements de toute l'Europe! Vous ne prenez pas pour +directeur de vos concerts un capitaine de vaisseau, un colonel de +cavalerie, un avocat, un orfèvre? Il est donc vrai; Dieu a dit: Que la +lumière soit! et la lumière... est. Voilà le renversement des usages les +plus sacrés. Vous êtes un ultra-romantique, on va crier haro! sur vous. +On cassera vos vitres! Vous allez être horriblement compromis; les +autres souverains retireront leurs ambassadeurs.--N'importe, répliqua M. +Benazet; dût le concert européen en être bouleversé, j'y suis résolu, +c'est entendu! Je compte sur vous.» + +Depuis ce temps, tous les ans, à l'approche du mois d'août, une certaine +inquiétude que je ressens dans le bras droit m'annonce que je vais +bientôt avoir un orchestre à conduire. Aussitôt je m'occupe du +programme, s'il n'est pas (ce qui arrive presque toujours) composé dès +la saison précédente. Il me reste alors seulement à m'entendre avec les +dieux et les déesses du chant engagés pour le festival, sur le choix de +leurs morceaux. Quant à désigner moi-même ce qu'ils devront chanter, je +m'en garde, je sais trop le respect que les simples mortels doivent aux +divinités. Au bout de six semaines on parvient, en général, à découvrir +qu'on ne peut pas s'entendre, les cantatrices surtout ayant pour +habitude de changer dix fois d'avis avant le moment du concert. + +A l'heure qu'il est, pour le festival qui aura lieu dans quelques +jours, je ne sais pas encore quel duo le ténor et la prima donna +chanteront; il y a trois mois que je les supplie de me l'indiquer. + +Pour l'air du ténor seulement, nous nous sommes entendus tout de suite. +C'est un air admirable que la modestie d'un de nos confrères ne me +permet pas de désigner autrement. + +Je saisis cette occasion, messieurs, pour vous adresser une question. +Vous avez, m'a-t-on dit, approuvé dernièrement un ouvrage sur l'art du +chant dont l'auteur, homme de talent et d'esprit, par malheur, déclare +que c'est non-seulement le droit, mais le devoir du chanteur de broder +les airs d'expression, d'en changer à son gré certains passages, de les +modifier de cent façons, de se poser en collaborateur du compositeur et +de venir en aide à son insuffisance. Que croyez-vous que ferait le +musicien auteur de ce bel air, dites-le-moi franchement, si, mettant en +pratique cette incroyable théorie, un ténor s'avisait, en le chantant +devant lui, d'en dénaturer toutes les phrases dont l'expression est si +absolument vraie, le sentiment si profond, le style mélodique si +naturel? De quelle façon ses entrailles de père seraient-elles émues, si +le _traditore_ s'avisait d'ajouter seulement des apoggiatures au passage +sublime où respirent à la fois la candeur, l'innocence, une grâce +ingénue et la terreur naïve de la mort? + +Il n'est pas partisan du suicide, je le sais, mais s'il avait un +pistolet à la main, à coup sûr il lui brûlerait la cervelle. + +Soyez tranquilles, cela n'arrivera pas à Bade. Mon ténor est un artiste +sérieux; il ne rêva jamais de monstruosités pareilles. D'ailleurs je +serai là , et s'il était assez abandonné de son ange gardien pour +commettre à la répétition générale un tel crime de lèse-majesté de l'art +et du génie, je dirais aussitôt à l'orchestre ce que je lui ai dit une +fois à Londres, en semblable circonstance: «Messieurs, quand nous en +serons à ce passage, regardez-moi bien; si le chanteur ose le défigurer +comme il vient de le faire, je vous ferai signe de vous arrêter court; +je vous défends de jouer, il chantera sans accompagnement.» + + * * * * * + +Et vous approuveriez de pareilles incartades et la théorie qui les +consacre!... Vous!... quand vous mourriez pour revenir ensuite me +l'affirmer avec une voix d'outre-tombe, je ne le croirais pas. + +Et tenez, voici une jolie anecdote qui se rattache au sujet par tous les +points. Elle est vraie; j'en prends à témoin un autre de nos confrères +qui y figure comme victime d'un virtuose. Il s'agit ici d'un _traditore_ +instrumentiste. Car nous autres compositeurs nous avons la chance d'être +assassinés par tout le monde, par les chanteurs sans talent, par les +méchants virtuoses, par les mauvais orchestres, par les choristes sans +voix, par les chefs d'orchestre incapables, lymphatiques ou bilieux, par +les machinistes, par les metteurs en scène, par les copistes, par les +graveurs, par les marchands de cordes, par les fabricants d'instruments, +par les architectes qui construisent les salles, enfin par les claqueurs +qui nous applaudissent. Tellement que jamais, depuis qu'on exécute en +France le _Don Juan_ de Mozart, il n'a été possible d'entendre la belle +phrase instrumentale qui termine le trio des masques; elle est toujours +couverte par les applaudissements. + +En Allemagne, les applaudisseurs (il n'y a pas dans ce pays-là de +claqueurs de profession) sont plus avisés; ils n'applaudissent point +ainsi à tort et à travers; ils écoutent d'abord. Je me souviens d'avoir +assisté à Francfort à une représentation de _Fidelio_ pendant laquelle +le public ne donna pas une marque d'approbation. Arrivé là avec mes +idées et mes habitudes parisiennes, je m'indignais. Mais, après le +dernier accord du dernier acte, toute la salle se leva et salua l'Å“uvre +de Beethoven d'une foudroyante salve d'applaudissements. A la bonne +heure! mais il était temps. Je me trompe: il était temps, mais à la +bonne heure! + +Que vous disais-je? O névralgie! m'y voilà . Il s'agit d'une anecdote +sur ces virtuoses brigands qui égorgent les grands compositeurs. Celui +de mon histoire fit bien pis, il égorgea un membre de l'Institut! Je +vous vois frémir. Voici le fait: + +Il y a cinq ans, on donnait à Bade un nouvel et charmant opéra composé +exprès pour la saison, intitulé _le Sylphe_. On avait fait venir un +harpiste de Paris pour accompagner dans l'orchestre un morceau de chant +très-important. Persuadé qu'un homme de sa valeur se devait de faire +parler de lui en Allemagne, puisqu'il avait daigné y venir, et que +l'auteur de l'opéra ne voudrait pas écrire pour la harpe un solo que +l'action du drame lyrique ne comportait pas, notre homme se servit +lui-même; il écrivit clandestinement un petit concerto de harpe, et le +soir de la première représentation du _Sylphe_, au moment où, après la +ritournelle de l'orchestre, la cantatrice se disposait à commencer son +air, le virtuose, profitant d'un moment de silence, se mit +tranquillement à exécuter son concerto, au grand ébahissement du chef +d'orchestre, de tous les musiciens, de la cantatrice et du malheureux +compositeur, qui, suant d'anxiété et d'indignation, croyait faire un +mauvais rêve. J'y étais. L'auteur est philosophe, il n'a pas perdu du +coup trop de son embonpoint; mais j'en ai maigri pour lui. Dites, +messieurs, approuvez-vous aussi le concerto de harpe et la collaboration +forcée des virtuoses et des compositeurs? + +Je dois dire encore que ce même harpiste, quelques jours auparavant, +avait fait partie de l'orchestre du festival; il était placé tout près +de moi. Le voyant cesser de jouer dans un tutti: «Pourquoi ne jouez-vous +pas? lui dis-je.--C'est inutile, _on ne pourrait m'entendre_.» Il +n'admettait pas qu'il fût utile à l'ensemble ni convenable pour lui de +jouer quand sa harpe ne pouvait se faire remarquer parmi les autres +instruments. De sorte que si cette doctrine était en vigueur, à chaque +instant, presque toujours, dans les ensembles, la seconde flûte, le +second hautbois, la seconde clarinette, les troisième et quatrième cors, +et tous les altos auraient raison de s'abstenir... Ai-je besoin de vous +dire que ce noble ambitieux n'a pas remis et ne remettra jamais le pied +dans un orchestre placé sous ma direction? + +Ce système de suppressions est assez rarement pratiqué; celui des +additions, au contraire, est fort répandu. Rendons-en les désastres plus +frappants en le supposant appliqué à la littérature. + +Il y a des gens qui récitent en public des fragments de poésie et les +mettent plus ou moins en relief par leur manière de les dire; la plupart +du temps ils se font applaudir en outrant leur diction, en exagérant les +accents, en soulignant les mots, en prononçant avec emphase les +expressions simples, etc. Que l'un d'eux, en récitant la fable de La +Fontaine, _la Mort et le Mourant_, ait l'idée d'y introduire des vers de +sa façon pour obtenir plus d'effet, il se peut, il faut malheureusement +le reconnaître, qu'il y ait des esprits assez mal faits pour l'absoudre +de cette insolence et pour trouver même très-ingénieuse l'addition de +ses vers à ceux de l'immortel fabuliste. Qu'il dise ainsi: + + La mort ne surprend point le sage: + Il est toujours prêt à partir + _Sans gémir_. + +En effet, remarquera-t-on, pourquoi gémir, quand il est sûr que toute +plainte sera vaine, que rien au monde ne peut retarder l'instant fatal? +La Fontaine n'avait pas songé à cela. + +Donc: + + Il est toujours prêt à partir + _Sans gémir_, + S'étant su lui-même avertir + Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage + _D'usage_. + +«Ah! ceci est admirable, diront encore nos Philintes, rien n'est, à coup +sûr, plus en usage que la mort, et ce petit vers, ainsi jeté après un +alexandrin, est d'une intention excellente que La Fontaine eût +approuvée sans doute, si quelqu'un l'avait eue de son vivant.» + +Avouez, avouez, avouez donc que, témoins d'une pareille abomination +littéraire, bien loin de faire comme ces juges complaisants, toujours +prêts à soutenir les insulteurs contre l'insulté, vous demanderiez pour +ce lecteur de la Fontaine + + Un cabanon + A Charenton. + +Eh bien, c'est cela, et plus encore que l'on fait journellement en +musique. + +Ce n'est pas que tous les compositeurs s'indignent ouvertement d'être +corrigés par leurs interprètes. Rossini, par exemple, semble heureux +d'entendre parler des changements, des broderies et des mille vilenies +que les chanteurs introduisent dans ses airs. + +«Ma musique n'est pas encore _faite_, disait un jour le terrible +railleur; on y travaille. Mais ce n'est que le jour où il n'y restera +plus rien de moi qu'elle aura acquis toute sa valeur.» + +A la dernière répétition d'un opéra nouveau: + +«Ce passage ne me va pas, dit naïvement un chanteur, il faut _que je le +change_.--Oui, répliqua l'auteur, mettez quelque autre chose à la place. +Chantez la _Marseillaise_.» Ces ironies, si âcres qu'elles soient, ne +remédieront pas au mal. Les compositeurs ont tort de plaisanter à ce +sujet; les chanteurs ne manquant pas alors de dire: «Il a ri, il est +désarmé.» Il faut être armé, au contraire, et ne pas rire....... + +Autre exemple en sens inverse et pourtant analogue. + +Un célèbre chef d'orchestre, qui passait pour vénérer profondément +Beethoven, prenait néanmoins avec ses Å“uvres de déplorables libertés. + +Un jour il entra le visage très-animé dans un café où je me trouvais. + +«Ah! parbleu, dit-il en m'apercevant, vous venez de me faire avoir une +belle algarade!--Comment cela?--Je sors de la répétition de notre +premier concert; quand nous avons commencé le scherzo de la symphonie en +_ut_ mineur, ne voilà -t-il pas nos contre-bassistes qui se sont mis à +jouer; et comme je les arrêtais, ils ont invoqué votre opinion pour +blâmer la suppression que j'ai faite des contre-basses dans ce +passage.--Comment, répliquai-je, ces malheureux ont eu l'audace de vous +désapprouver et celle plus grande encore d'exécuter les parties de +contre-basse écrites par Beethoven! Cela crie vengeance!--Bah! bah! vous +raillez! Les contre-basses ne produisent pas là un bon effet; je les ai +retranchées il y a plus de vingt ans; j'aime mieux les violoncelles +seuls. Vous savez que lorsqu'on monte un ouvrage nouveau il faut +toujours que le chef d'orchestre y arrange quelque chose.--Moi? je +n'entendis jamais parler de cela. Je sais seulement que quand on étudie +pour la première fois un ouvrage, le chef d'orchestre et ses musiciens +doivent s'efforcer d'abord de le bien comprendre, et l'exécuter ensuite +avec une fidélité scrupuleuse unie à de l'inspiration, s'il se peut. +Voilà tout ce que je sais. Ayant écrit une symphonie, si vous aviez prié +Beethoven de la corriger, et s'il eût consenti à la retoucher de haut en +bas pour vous être agréable, cela paraîtrait tout naturel; mais vous, +sans autorisation, sans autorité, porter ainsi de bas en haut la main +sur une symphonie de Beethoven et en corriger l'orchestre, c'est bien +l'exemple le plus extravagant de témérité et d'irrévérence que l'on +puisse citer dans l'histoire de l'art. Quant à l'effet produit par les +contre-basses dans cet endroit, et qui est mauvais, dites-vous, cela ne +regarde ni vous, ni moi, ni personne. Les parties de contre-basse sont +écrites par l'auteur, on doit les exécuter. D'ailleurs votre sentiment +ne sera certainement pas celui de tous les chefs d'orchestre, autorisés +par votre exemple à vous imiter. Vous aimez mieux faire dire le thème du +scherzo par les violoncelles, un autre aimera mieux le faire chanter par +les bassons, celui-ci voudra des clarinettes, celui-là des altos; il +n'y aura que l'auteur qui n'aura pas voix au chapitre. N'est-ce pas le +désordre à son comble, une débâcle générale, la fin de l'art? Si +Beethoven revenait au monde, et si, en entendant sa symphonie ainsi +arrangée, il demandait qui s'est avisé de lui donner là une leçon +d'instrumentation, vous feriez en sa présence une singulière figure, +convenez-en. Oseriez-vous lui répondre: C'est moi? Lulli cassa un jour +un violon sur la tête d'un musicien de l'Opéra qui lui manquait de +respect; ce n'est pas un violon, mais une contre-basse que Beethoven +casserait sur la vôtre, en se voyant insulté et bravé de la sorte.» Mon +homme réfléchit un instant, puis, frappant du poing sur une table: +«C'est égal, dit-il, les contre-basses ne joueront pas!--Oh! quant à +cela, les gens qui vous connaissent n'en sauraient douter. Nous +attendrons.» Il mourut. Son successeur crut devoir réintégrer dans leurs +fonctions les contre-basses du scherzo. Mais ce changement n'était pas +le seul commis dans la splendide symphonie. Au final se trouve une +reprise indiquant que la première partie du morceau doit se dire deux +fois. Trouvant que cette répétition faisait longueur, on avait supprimé +la reprise. Le nouveau chef d'orchestre, qui, pour les contre-basses, +venait de donner raison à Beethoven contre son prédécesseur, donna +raison à celui-ci contre Beethoven et maintint la suppression de la +reprise. (Voyez l'exercice du libre arbitre de ces messieurs! n'est-ce +pas admirable?) Le nouveau chef mourut. Si M. T..., qui le remplace, +donne maintenant, comme il est probable, complétement raison à +Beethoven, il réinstallera la reprise, et il aura fallu en conséquence +trois générations de chefs d'orchestre et trente-cinq ans d'efforts des +admirateurs de Beethoven pour que cette Å“uvre merveilleuse du plus +grand des compositeurs de musique instrumentale ait pu être exécutée à +Paris telle que l'auteur l'a conçue. + +Certes, messieurs, vous n'approuverez pas cela. + +Voilà pourtant où conduit la tolérance de l'insubordination de certain +exécutants et du droit insensé qu'ils s'arrogent de corriger les +auteurs. + +L'un de nos plus illustres virtuoses a dit à ce sujet: «Nous ne sommes +pas le clou auquel ou suspend le tableau, nous sommes le soleil qui +l'éclaire.»--Ce à quoi on peut répondre: D'accord, nous admettons cette +modeste comparaison. Mais le soleil, en rayonnant sur un tableau, en +dévoile exactement le dessin et le coloris; il n'y fait pas pousser des +arbres ni de mauvaises herbes, apparaître des oiseaux ou des serpents là +où le peintre n'en a pas mis; il ne change pas l'expression des figures, +il ne rend pas tristes les visages gais, ni gais les visages tristes; il +n'élargit pas certains contours pour en rétrécir d'autres; il ne rend +pas blanc ce qui est noir, ou noir ce qui est blanc, il montre enfin le +tableau tel que le peintre l'a fait. Eh! que voulons-nous autre chose? +C'est justement ce que nous demandons. Soyez donc des soleils, mesdames +et messieurs, on sera heureux de vous adorer; soyez des soleils, et +tâchez de ne jamais être des rats-de-cave ou des lanternes de +chiffonnier. + + * * * * * + +Je suis monté au vieux château, à grands pas, en enrageant de toute mon +âme, forcé de reconnaître que les grands poëtes, comme les grands +artistes, sont fatalement destinés à être outragés de mille manières; +que, si l'on met en vaudeville l'_Iliade_, en ballets l'_Odyssée_, si +l'on place une pipe à la bouche de l'Hercule Farnèse, si l'on dessine +des moustaches sur la lèvre de la Vénus de Milo, si les praticiens +corrigent le travail des statuaires, si l'on mutile et déforme les +chefs-d'Å“uvre de l'art musical, il n'y aura personne pour les venger, +et les gouvernants ne daigneront pas s'en occuper. + + * * * * * + +Le vieux château de Bade est une ruine colossale du moyen âge, un nid de +vautours construit au sommet d'une montagne qui domine toute la vallée +de l'Oos. Au milieu d'une forêt de sapins gigantesques pendent de toutes +parts des pans de murs noirs et durs comme les rochers, des pans de +rochers droits comme les murs. Dans les cours président des chênes +séculaires; de vieux hêtres curieux passent par les fenêtres leurs têtes +chevelues; d'interminables escaliers, des puits sans fond se présentent +à chaque instant devant les pas de l'explorateur étonné, qui ne peut se +défendre d'une terreur secrète. Là , vécurent, on ne sait quand, on ne +sait quels landgraves, margraves ou burgraves, gens de proie et de +brigandage, de meurtre et de rapine, que la civilisation a fait +disparaître. Que de crimes ont été commis sous ces voûtes formidables, +que de cris de désespoir, que de sanglantes orgies en ont fait retentir +les lambris!... Aujourd'hui, ô prose! ô plate utilité! un restaurateur +les habite, on n'y entend que le bruit des fourneaux d'une vaste +cuisine, que les explosions des bouteilles de vin de Champagne, que les +éclats de rire des bourgeois allemands et des touristes français en +pointe de gaieté. Pourtant, si l'on a le courage d'entreprendre +l'ascension du faîte déchiré du monument, on retrouve peu à peu la +solitude, le silence et la poésie. Du haut de la dernière plate-forme on +aperçoit dans la plaine, de l'autre côté de la montagne, plusieurs +riantes petites villes allemandes, des champs bien cultivés, une +végétation luxuriante, et le Rhin, morne et silencieux, déroulant son +interminable ruban d'argent à l'horizon. + +C'est là que je suis parvenu, toujours grondant, comme une locomotive +impatiente. Peu à peu le calme et l'indifférence m'ont été rendus, en +écoutant les voix mystérieuses qui parlent là avec tant d'indifférence +et de calme des hommes et des temps qui ne sont plus. + +L'amour de la musique a semblé lui-même se ranimer en moi, en écoutant +les harmonies ineffables des harpes éoliennes, placées par quelque +charitable Allemand dans les anfractuosités des ruines, où les vents +leur font rendre de si poétiques plaintes. Ces accords vaporeux donnent +une idée de l'infini; on ne sait quand ils commencent ni quand ils +cessent... On croit les entendre encore quand ils ne vibrent plus. Cela +éveille de vagues souvenirs de jeunesse enfuie, d'amours éteintes, +d'espérances déçues... et l'on pleure tristement... si l'on n'est pas +trop vieux, car alors l'Å“il reste sec, il se ferme, et l'on s'endort. + +Il paraît qu'on ne doit pas encore me ranger parmi les vieux... je ne me +suis pas endormi. Loin de là , après l'averse le soleil est revenu, et +j'ai pensé à un petit ouvrage dont je m'occupe en ce moment. Assis sur +un créneau, le crayon à la main, je me suis mis à écrire les vers d'une +scène de nuit dont je tâcherai ces jours-ci de trouver la musique, et +que voici: + + Nuit paisible et sereine! + La lune, douce reine + Qui plane en souriant, + L'insecte des prairies + Dans les herbes fleuries + En secret bruissant, + Philomèle, + Qui mêle + Au murmure du bois + Les splendeurs de sa voix; + L'hirondelle + Fidèle + Caressant sous nos toits + Sa nichée en émois; + Dans sa coupe de marbre + Ce jet d'eau retombant + Écumant; + L'ombre de ce grand arbre + En spectre se mouvant + Sous le vent; + Harmonies + Infinies, + Que vous avez d'attraits + Et de charmes secrets + Pour les âmes attendries! + +J'en étais là de mon nocturne, quand un de ces oisons si nombreux à +Bade, à l'époque où nous sommes, est venu brusquement me replonger dans +la prose: «Tiens, c'est vous, m'a-t-il dit avec sa voix de sauveur du +Capitole, que diable faites-vous là tout seul, sur ce donjon perché? Ah! +des vers! voyons! Je parie que vous travaillez à l'opéra que M. Benazet +vous a commandé pour l'ouverture du théâtre de Bade. Eh! eh! il avance, +le nouveau théâtre, il sera fini l'an prochain. L'ouvrier qui le bâtit +est un peu âgé, il est vrai, mais encore vert; c'est le même qui, avant +1830, à Paris, travaillait avec tant d'ardeur à l'arc de Triomphe de +l'Étoile.--Précisément, mon très-cher, je m'occupe de ce petit opéra. +Mais n'employez donc pas, s'il vous plaît, des expressions aussi +inconvenantes. M. Benazet ne m'a rien _commandé_; on ne commande rien +aux artistes, vous devriez le savoir. Ou commande à un régiment français +d'aller se faire tuer, et il y va; à l'équipage d'un vaisseau français +de se faire sauter, il le fait; à un critique français d'entendre un +opéra-comique dont il doit rendre compte, et il l'entend; mais c'est +tout; et si l'on commandait à certains acteurs de déranger seulement +leurs habitudes, d'être simples, naturels, nobles, également éloignés de +la platitude et de l'enflure; si l'on commandait à certains chanteurs +d'avoir de l'âme et de bien rhythmer leur chant, à certains critiques de +connaître ce dont ils parlent, à certains écrivains de respecter la +grammaire, à certains compositeurs de savoir le contre-point, les +artistes sont fiers, ils n'obéiraient pas. Pour moi, dès qu'on me +commande quelque chose, on peut être assuré de l'effet de ce +commandement, il me paralyse, il me rend inerte et stupide; et comme je +vous crois organisé de la même façon, je vous prie très-instamment (il +est inutile de vous le commander), je vous conjure de redescendre à Bade +et de me laisser rêver sur mon donjon.» Et l'oison repartit en ricanant. +Mais le fil de mes idées était rompu; après d'inutiles efforts pour le +renouer, je suis resté là sans penser, écoutant l'hymne à l'empereur +d'Autriche, exécuté à une grande distance, dans le kiosque de la +Conversation, par la musique militaire prussienne, et que le vent du +sud m'apportait par lambeaux des profondeurs de la vallée. Que cette +mélodie du bon Haydn est touchante! Comme on y sent une sorte +d'affectuosité religieuse! C'est bien le chant d'un peuple qui aime son +souverain. Notez que je ne dis pas le _bon Haydn_ avec une intention +railleuse; non, Dieu m'en garde! Je me suis toujours indigné contre +Horace, ce poëte parisien de l'ancienne Rome, qui a osé dire: + + _Aliquando bonus dormitat Homerus_. + +Certes Haydn n'était pas un bonhomme, mais un homme bon; et la preuve, +c'est qu'il avait une femme insupportable qu'il n'a jamais battue, et +par qui, dit-on, il s'est quelquefois laissé battre. + +Enfin il a fallu redescendre; la nuit était venue, + + La lune, douce reine, + Planait en souriant. + +J'ai retraversé la forêt de sapins, plus sonore et d'une meilleure +sonorité que la plupart de nos salles de concerts. On y pourrait faire +des quatuor. J'ai souvent pensé à une admirable chose que l'on devrait y +exécuter par une belle nuit d'été, c'est l'acte des champs Élysées de +l'_Orphée_ de Gluck. Je crois entendre, sous ce dôme de verdure, dans +une demi-obscurité, ce chÅ“ur des ombres heureuses dont les paroles +italiennes augmentent le charme mélodieux: + + _Torna o bella all tuo consorte,_ + _Che non vuol che più diviso_ + _Sia di te pietoso il ciel._ + +Mais quand on a des velléités de musique dans les bois, c'est toujours à +la suite d'un déjeuner où l'on a mangé du pâté; ce sont alors des +fanfares qu'on y exécute, fanfares de cors, de trompes de chasse, +n'éveillant d'autres idées que celles des chiens, des piqueurs et des +marchands de vin... + +Au milieu de la montagne se trouve une fontaine qui coule avec un petit +bruit; je suis allé m'asseoir près de son bassin. J'y serais resté +jusqu'au lendemain à écouter son tranquille murmure s'il ne m'eût +rappelé celui des fontaines du corridor intérieur de la +Grande-Chartreuse, que j'entendis pour la première fois il y a +trente-cinq ans (hélas! trente-cinq ans!). La Grande-Chartreuse m'a fait +penser aux trappistes et à leur phrase obligée: + + Frère, il faut mourir! + +La lugubre phrase m'a rappelé que je devais aller le lendemain de bonne +heure à Carlsruhe faire répéter les chÅ“urs de mon _Requiem_, dont le +programme de cette année contient deux morceaux. Et j'ai regagné mon +gîte pour préparer ce voyage. + +«Où a-t-il la tête, allez-vous dire, de faire entendre aux gens de +plaisir réunis à Bade des morceaux d'une messe de morts?--C'est +précisément cette antithèse qui m'a séduit en faisant le programme. Cela +me semble la réalisation en musique de l'idée d'Hamlet tenant le crâne +d'Yorick: «Allez maintenant dans le boudoir d'une belle dame, dites-lui +que, quand elle se mettrait un pouce de fard sur le visage, il faudra +qu'elle en vienne à faire cette figure-là . Faites-la rire à cette idée.» + +Oui, faisons-les rire, me suis-je dit aussi, toutes ces beautés +crinolinées, si fières de leurs jeunes charmes, de leur vieux nom et de +leurs nombreux millions; faisons-les rire, ces femmes hardies qui +souillent et déchirent; faisons-les rire, ces marchands de corps et +d'âmes, ces abuseurs de la souffrance et de la pauvreté, en leur +chantant le redoutable poëme d'un poëte inconnu, dont le barbare latin +rimé du moyeu âge semble donner à ses menaces un accent plus effrayant: + + _Dies iræ, dies illa._ + + «Jour de colère, ce jour-là réduira l'univers en poudre. + + «Quel tremblement, quelle terreur alors, quand le juge viendra tout + scruter sévèrement. + + «Le livre où tout est écrit sera apporté, et son contenu motivera + la sentence. + + «La trompette, répandant un son terrible parmi les tombeaux des + contrées diverses, rassemblera l'humanité tout entière devant son + trône. + + «Lors donc que le juge sera assis, tout ce qui était caché + apparaîtra, rien ne demeurera sans vengeance. + + «Stupéfaction de la mort et de la nature.» + +Faisons-les rires à ces idées! + +Comme la grande majorité de l'auditoire ne sait pas le latin, j'aurai +soin que la traduction française soit imprimée sur le programme. +Faisons-les rire. + +Quel poëme! quel texte pour un musicien! Je ne saurais exprimer le +bouleversement de cÅ“ur que j'éprouve quand, dirigeant un orchestre +immense, j'arrive au verset: + + _Judex ergo cum sedebit._ + +Alors tout se fait noir autour de moi; je n'y vois plus, je crois tomber +dans la nuit éternelle. + +--Ah çà , vous avez donc affaire à un auditoire de prédestinés de +l'enfer? direz-vous.--Il est vrai, ma tirade apocalyptique pourrait le +faire croire, c'est le courant des idées shakspeariennes qui m'avait +entraîné; au contraire, la belle société de Bade se compose d'honnêtes +gens qui ne doivent avoir aucun sujet de crainte en songeant à l'autre +vie. On n'y compte qu'un petit nombre de scélérats, ceux qui ne vont pas +au concert. + +Vous allez aussi me demander comment, dans une si petite ville, je +pourrai trouver l'appareil musical nécessaire à l'exécution de ce _Dies +iræ_, appareil dont les éléments sont si difficiles à réunir à Paris, +comment on pourra les placer dans la salle du festival et comment on +supportera cette sonorité ébranlante. D'abord vous saurez que j'ai +arrangé la partition des timbales pour trois timbaliers seulement; +quant aux orchestres d'instruments de cuivre, + + _Mirum spargentes sonum_, + +nous les avons aisément formés avec les artistes de Carlsruhe réunis à +ceux de Bade et aux musiciens prussiens en garnison à Rastadt, +forteresse voisine de Carlsruhe. Le chÅ“ur a été rassemblé par les soins +de MM. Strauss et Krug, maître de chapelle et directeur des chÅ“urs du +grand-duc. Les choristes répètent depuis quinze jours. Je fais ici des +répétitions instrumentales trois fois par semaine. Tout se prépare +tranquillement avec une régularité parfaite. La veille et l'avant-veille +du concert, j'emmènerai par le chemin de fer nos artistes à Carlsruhe; +ils y répéteront avec ceux de la chapelle grand-ducale. Le jour du +concert, au contraire, de grand matin, M. Strauss m'amènera les artistes +de Carlsruhe pour les faire répéter avec ceux de Bade, sur une vaste +estrade élevée pendant la nuit à l'un des bouts de la salle de +Conversation. Les jeux sont suspendus ce jour-là . Derrière l'orchestre +se trouve une tribune assez vaste; c'est là que je placerai mon attirail +de timbales et les groupes d'instruments de cuivre. M. Kenneman, le chef +d'orchestre intelligent et dévoué de Bade, les conduira. Ces voix +formidables, ces bruits de tonnerre ne perdront rien de leur puissance +musicale, je l'espère, pour être lancés à cette distance. En outre le +mouvement du _tuba mirum_ est si large, que les deux chefs d'orchestre +pourront, en se suivant de l'Å“il et de l'oreille, marcher ensemble sans +accident. + +Vous voyez que je vais avoir une rude journée. De neuf heures du matin à +midi, dernière répétition générale; à trois heures, remise en ordre de +l'orchestre et de la musique plus ou moins bouleversés par la répétition +du matin, travail que je n'ose confier à personne; à huit heures du +soir, le concert. + +A minuit, en pareil cas, j'ai peu envie de danser. Mais madame la +princesse de Prusse (aujourd'hui reine) assiste ordinairement à cette +fête; souvent elle daigne me retenir quelques instants pour me faire ses +observations, toujours bienveillantes malgré leur finesse, sur les +principaux morceaux du programme. Elle cause avec tant de charme, elle +comprend si intimement la musique, elle a tant de sensibilité unie à un +si rare esprit, elle a si bien l'art de vous encourager, de vous donner +confiance, qu'après cinq minutes de son charmant entretien toute ma +fatigue disparaît, je serais prêt à recommencer. + +Voilà , messieurs, ce que je fais à Bade. J'aurais encore d'autres +détails à vous donner; Dieu me garde néanmoins de poursuivre; je vois +d'ici la moitié de votre auditoire... qui dort. + + + + +LE DIAPASON + + +M. le ministre d'État, inquiet sur l'avenir de plus en plus alarmant de +l'exécution musicale dans les théâtres lyriques, étonné du peu de durée +de la carrière des chanteurs, et persuadé avec raison que l'élévation +progressive du diapason est une cause de ruine pour les plus belles +voix, vient de nommer une commission pour examiner avec soin cette +question, déterminer l'étendue du mal et en découvrir le remède. + +En attendant que cette réunion d'hommes spéciaux, compositeurs, +physiciens et savants amateurs de musique, reprenne ses travaux +suspendus pendant le mois qui s'achève, nous allons tâcher de jeter +quelque jour sur l'ensemble des faits, et, sans rien préjuger du parti +que prendra la commission, lui soumettre d'avance nos observations et +nos idées. + + +LE DIAPASON A-T-IL RÉELLEMENT MONTÉ[8], ET DANS QUELLES PROPORTIONS +DEPUIS CENT ANS. + +Oui, sans doute, le fait de son ascension est reconnu de tous les +musiciens, de tous les chanteurs, et dans le monde musical tout entier. +La progression suivie par cet exhaussement semble avoir été à peu près +la même partout. La différence qui existe aujourd'hui entre le ton des +divers orchestres d'une même ville et entre celui des orchestres de pays +séparés par des distances considérables ne constitue en général que des +nuances qui n'empêchent point de réunir quelquefois ces orchestres et +d'en former, au moyen de certaines précautions, une grande masse +instrumentale dont l'accord est satisfaisant. S'il y avait, ainsi qu'on +le répète souvent à Paris, une grande dissemblance entre les diapasons +de l'Opéra, de l'Opéra-Comique, du Théâtre-Italien et des musiques +militaires, comment eussent été possibles les orchestres de sept à huit +cents musiciens qu'il m'est arrivé si souvent de diriger dans les vastes +locaux des Champs-Elysées, après les expositions de 1844 et de 1855, et +dans l'église de Saint-Eustache, puisque les éléments de ces congrès +musicaux se composaient nécessairement de presque tous les +instrumentistes disséminés dans les nombreux corps de musique de Paris? + +Les festivals d'Allemagne et d'Angleterre, où les orchestres de +plusieurs villes se réunissent fréquemment, prouvent que les différences +de diapason y sont également peu sensibles et que la précaution de +_tirer la coulisse_ des instruments à vent trop hauts suffit pour les +faire disparaître. + +Ces différences existent cependant, si petites qu'elles soient. On en +aura bientôt la preuve, la commission ayant écrit à presque tous les +maîtres de chapelle, maîtres de concert et chefs d'orchestre des villes +d'Europe et d'Amérique où l'art musical est cultivé, pour leur demander +un exemplaire de l'instrument d'acier dont on se sert chez eux comme +chez nous, sous divers noms, pour donner le _la_ aux orchestres et +accorder les orgues et les pianos. Ces diapasons contemporains, comparés +aux diapasons anciens (de 1790, de 1806, etc.) que nous possédons, +rendront évidente et précise la différence qui existe entre le ton +d'aujourd'hui et celui de la fin du siècle dernier. En outre les +vieilles orgues de plusieurs églises, à cause de la nature toute +spéciale des fonctions dans lesquelles le service religieux les a +renfermées, n'ayant jamais été mises en relations avec les instruments à +vent des théâtres, ont conservé le diapason de l'époque où elles furent +construites; or ce diapason est en général d'un ton plus bas que celui +d'aujourd'hui. + +De là l'usage d'appeler ces orgues en _si_ bémol, parce que leur _ut_ en +effet, étant d'un ton plus bas que le nôtre, se trouve à l'unisson de +noire _si_ bémol. Ces orgues ont au moins un siècle d'existence. Il +faudrait donc conclure de ces faits divers, mais concordants entre eux, +que le diapason ayant monté d'un ton en cent ans ou d'un demi-ton en un +demi-siècle, si sa marche ascendante continuait, il parcourrait en six +cents ans les douze demi-tons de la gamme, et serait nécessairement en +l'an 2458 haussé d'_une octave_. + +L'absurdité d'un pareil résultat suffit à démontrer l'importance de la +mesure prise par M. le ministre d'État, et il est fort regrettable que +l'un de ses prédécesseurs n'ait pas songé à la prendre longtemps avant +lui. + +Mais la musique a rarement jusqu'ici obtenu une protection éclairée, +officielle, bien que de tous les arts elle soit celui qui on a le plus +besoin. Presque toujours, presque partout, son sort a été remis aux +mains d'agents qui n'avaient pas le sentiment de son pouvoir, de sa +grandeur, de sa noblesse, et qui ne possédaient aucune connaissance de +sa nature et de ses moyens d'action. Presque toujours et presque partout +jusqu'à présent elle a été traitée comme une fille bohème qu'on faisait +chanter et danser sur les places publiques en compagnie des singes et +des chiens savants, qu'on couvrait d'oripeaux pour attirer sur elle +l'attention de la foule et qu'on ne demandait qu'à vendre à tout venant. + +La décision prise par M. le ministre d'État donne lieu d'espérer que la +musique aura prochainement en France la protection qui lui manquait, et +que d'autres réformes importantes dans la pratique et dans +l'enseignement de l'art musical suivront de près la réforme du diapason. + + +MAUVAIS EFFETS PRODUITS PAR L'EXHAUSSEMENT DU DIAPASON. + +A l'époque où l'on commença en France à écrire de la musique dramatique, +à produire des opéras, au temps de Lulli par exemple, le diapason étant +établi, mais non fixé (on le verra tout à l'heure), les chanteurs quels +qu'ils fussent n'éprouvèrent aucune peine à chanter des rôles écrits +dans les limites alors adoptées pour les voix. Quand ensuite le diapason +eut subi une élévation sensible, il eût été du devoir et de l'intérêt +des compositeurs d'en tenir compte et d'écrire un peu moins haut; ils ne +le firent pas. Cependant les rôles écrits pour les théâtres de Paris par +Rameau, Monsigny, Grétry, Glück, Piccini et Sacchini, dans un temps où +le diapason était de près d'un ton moins élevé qu'aujourd'hui, restèrent +longtemps chantables: la plupart le sont même encore, tant ces maîtres +ont mis de prudence et de réserve dans l'emploi des voix, à l'exception +de certains passages de Monsigny surtout, dont le tissu mélodique est +disposé dans une région de la voix déjà un peu haute pour son époque, et +qui l'est beaucoup trop pour la nôtre. + +Spontini dans la _Vestale_, dans _Cortez_ et _Olympie_, écrivit même des +rôles de ténor que les chanteurs actuels trouvent trop bas. + +Vingt-cinq ans plus tard (pendant lesquels le diapason avait rapidement +monté), on multiplia les notes hautes pour les soprani et les ténors; on +vit paraître les _ut_ naturels aigus, en voix de tête et en voix de +poitrine dans les rôles de ténor; l'_ut_ dièse aigu dans ces mêmes rôles +en voix de tête, il est vrai, mais que les anciens compositeurs n'eurent +jamais l'idée d'employer. On exigea de plus en plus souvent des ténors +le _si_ naturel aigu lancé avec force en voix de poitrine (qui eût été +pour l'ancien diapason un _ut_ dièse dont il n'y a pas trace dans les +partitions du siècle dernier), les _ut_ aigus attaqués et soutenus par +les soprani, et l'on sema les rôles de basse de _mi_ naturels hauts. Ce +dernier son, trop souvent employé par les vieux maîtres sous le nom de +_fa_ dièse haut, à l'époque du diapason bas, le fut pourtant beaucoup +moins qu'il ne l'est généralement aujourd'hui sous le nom de _mi_ +naturel. + +Enfin on multiplia tellement les intonations excessivement élevées, les +sons que le chanteur ne peut plus _émettre_ mais qu'il doit _extraire_ +avec violence, comme un opérateur vigoureux extrait une dent cariée, +que, tout bien considéré, nous sommes obligés de céder à l'évidence et +de tirer cette étrange conclusion: on a écrit en France pour le grand +opéra de plus en plus haut au fur et à mesure que le diapason montait. +On s'en convaincra aisément en comparant les partitions du siècle +dernier à celles de nos jours. + +Achille, dans _Iphigénie en Aulide_ (l'un des rôles de ténor les plus +hauts de Glück), ne monte qu'au _si naturel_, lequel _si_ était alors ce +qu'est aujourd'hui le _la_ et se trouvait en conséquence d'un ton plus +bas que le _si_ actuel. Une seule fois il écrivit dans _Orphée_ un _re_ +aigu; mais cette note unique, qui était le même son que l'_ut_ employé +trois fois dans _Guillaume Tell_, est présentée dans une vocalise lente +en voix de tête, de façon à être effleurée plutôt qu'entonnée, et ne +présente ni danger ni fatigue pour le chanteur. L'un des grands rôles de +femme de Glück contient le _si_ bémol haut lancé et soutenu avec force: +c'est celui d'Alceste. Ce _si_ bémol correspondait à notre _la_ bémol +actuel. Qui hésite maintenant à écrire pour une prima donna le _la_ +bémol et le _la_ naturel, et le _si_ bémol, et même le _si_ naturel, et +même l'_ut_? + +Le rôle de femme écrit le plus haut par Glück est celui de Daphné, dans +_Cythère assiégée_. Un air de ce personnage, «Ah quel bonheur d'aimer!» +monte par un trait rapide jusqu'à l'_ut_ (notre _si_ bémol +d'aujourd'hui), et l'inspection de l'ensemble du rôle démontre qu'il +fut composé pour une de ces cantatrices exceptionnelles, comme on en +trouve dans tous les temps, qu'on appelle chanteuses légères, et dont la +voix est d'une étendue extraordinaire dans le haut. Telles sont de nos +jours mesdames Cabel, Carvalho, Lagrange, Zerr et quelques autres. +Encore l'_ut_ aigu de Daphné, je le répète, correspondait-il à notre +_si_ bémol, note vulgaire aujourd'hui. Madame Cabel et mademoiselle Zerr +donnent le contre-_fa_ haut, madame Carvalho aborde sans peur le +contre-_mi_, et madame Lagrange ne recule pas devant le contre-_sol_ de +la flûte. + +Les anciens compositeurs (écrivant pour les théâtres de Paris) +s'obstinèrent seulement, je ne sais pourquoi, à pousser toujours dans le +haut les voix graves. Dans leurs rôles de basse, on ne rencontre presque +que des notes de baryton. Ils n'osèrent jamais faire descendre les +basses au-dessous du _si_ bémol; encore n'écrivirent-ils que bien +rarement cette note. Il passait pour avéré à l'Opéra, encore en 1827, +que les sons plus graves n'avaient pas de timbre et ne pouvaient être +entendus dans un grand théâtre. Les voix de basses furent ainsi +dénaturées, et les rôles de Thoas, d'Oreste, de Calchas, d'Agamemnon, de +Sylvain, que j'ai entendu chanter par Dérivis père, semblent avoir été +écrits par Glück et par Grétry pour des barytons. Ceux-là donc, bien +qu'ils fussent alors néanmoins chantables par de vraies basses, ne le +sont plus aujourd'hui. + +Mais jamais Glück ni ses émules n'eussent osé demander à leurs ténors ou +à leurs soprani dramatiques les sons hauts que je citais tout à l'heure +et dont on abuse de nos jours. + +Ces excès des plus savants maîtres de l'école moderne ont eu, certes, de +très-fâcheux résultats. Combien de ténors se sont brisé la voix sur les +_ut_ et les _si_ naturels de poitrine! combien de soprani ont poussé des +cris d'horreur et de détresse, au lieu de chanter, dans une foule de +passages du répertoire moderne qu'il serait trop long de citer ici! +Ajoutons que la violence des situations dramatiques motivant souvent +l'énergie (sinon les brutalités de l'orchestre) la sonorité excessive +des instruments, en pareil cas, excite encore les chanteurs, sans qu'ils +s'en doutent, à redoubler d'efforts pour se faire entendre et à produire +des hurlements qui n'ont plus rien d'humain. Certains maîtres ont eu au +moins l'adresse de ne pas employer les grands accords forts du plein +orchestre, en même temps que les sons importants des voix, laissant, au +moyen d'une espèce de dialogue, le chant à découvert; mais beaucoup +d'autres l'écrasent littéralement sous un monceau d'instruments de +cuivre et d'instruments à percussion. Quelques-uns de ceux-là pourtant +passent pour des modèles dans l'art d'accompagner les voix... Quel +accompagnement!... + +Ces défauts grossiers, palpables, évidents, aggravés par l'élévation du +diapason, ne pouvaient manquer d'amener le triste résultat qui frappe +aujourd'hui dans nos théâtres les auditeurs les moins attentifs. + +Mais l'exhaussement du _la_ en a encore produit un autre assez fâcheux: +les musiciens chargés des parties de cor, de trompette et de cornet ne +peuvent plus maintenant aborder sans danger, la plupart même ne peuvent +plus du tout attaquer certaines notes d'un usage général autrefois. Tels +sont le _sol_ haut de la trompette en _ré_, le _mi_ de la trompette en +_fa_ (ces deux notes produisent à l'oreille le son _la_), le _sol_ haut +du cor en _sol_, l'_ut_ haut de ce même cor en _sol_ (note employée par +Handel et par Glück, et qui est devenue impraticable), et l'_ut_ haut du +cornet en _la_. A chaque instant des sons éraillés, brisés, qu'on nomme +vulgairement _couacs_, viennent déparer un ensemble instrumental composé +quelquefois des plus excellents artistes. Et l'on dit: «Les joueurs de +trompette et de cor n'ont donc plus de lèvres? D'où cela vient-il? La +nature humaine pourtant n'a pas changé.» Non la nature humaine n'a pas +changé, c'est le diapason. Et beaucoup de compositeurs modernes semblent +ignorer ce changement. + + +CAUSES QUI ONT AMENÉ L'EXHAUSSEMENT DU DIAPASON. + +Il paraît prouvé maintenant que les facteurs d'instruments à vent sont +les seuls coupables du fait dont nous déplorons les conséquences. Afin +de donner un peu plus d'éclat aux flûtes, aux hautbois et aux +clarinettes, certains facteurs en ont clandestinement haussé le ton. Les +jeunes virtuoses entre les mains desquels ces instruments sont arrivés +ont dû d'abord, lorsqu'ils sont entrés dans un orchestre, en tirer un +peu la coulisse pour les mettre d'accord avec les autres. Mais comme cet +allongement du tube (des flûtes surtout) en dérange plus ou moins les +proportions, et par suite en altère la justesse, ces artistes se sont +peu à peu abstenus d'y recourir. Toute la masse des instruments à cordes +a suivi alors, peut-être à son insu, l'impulsion donnée par ces +instruments à vent aigus; les violons, les altos, les basses, en tendant +un peu plus leurs cordes, ont ainsi adopté facilement un diapason plus +haut. Les autres musiciens, les anciens de l'orchestre, chargés des +parties de basson, de cor, de trompette, de second hautbois, etc., +fatigués de ne pouvoir, malgré tous leurs efforts, se hausser jusqu'au +ton devenu le ton dominant, ont alors fini par porter leurs instruments +chez le facteur, pour en faire adroitement raccourcir le tube, pour le +_faire couper_ (c'est le terme adopté) et atteindre ainsi le ton +nouveau. Et voilà le diapason haut installé dans cet orchestre, et +bientôt après dans les concerts par des pianos accordés sur des +diapasons d'acier, dont les branches raccourcies à coups de lime avaient +pris le ton nouveau. + +Le même fait, plus ou moins avoué, mais réel, se reproduit à peu près +partout tous les vingt ans. + +Aujourd'hui les facteurs d'orgues eux-mêmes suivent le mouvement et +accordent leurs instruments au diapason haut. Nous ignorons certainement +celui pour lequel saint Grégoire et saint Ambroise composèrent les +plains-chants qu'ils ont légués à la liturgie ecclésiastique; mais il +est bien évident que plus le diapason des églises monte, et plus, si +c'est l'orgue qui donne le ton aux chantres et s'il ne transpose pas, le +système entier du plain-chant est altéré, plus aussi l'économie vocale +des hymnes sacrées se trouve dérangée. Les orgues devraient ou +transposer, quand elles accompagnent le plain-chant, si elles sont au +diapason moderne, ou être fixées au ton des plus anciennes; seulement +elles devraient l'être dans des rapports avec le ton moderne qui +n'empêcheraient point de leur adjoindre, _en transposant_, les +instruments d'orchestre. Ainsi, fussent-elles d'un ton et demi +au-dessous du diapason d'aujourd'hui, les instruments d'orchestre +pourraient néanmoins s'accorder parfaitement avec les orgues, en jouant, +par exemple, en _fa_ quand les orgues joueraient en _la_ bémol. + +Malheureusement quelques facteurs prennent le pire de tous les moyens +termes; ils construisent des orgues d'un quart de ton au-dessous du +diapason des théâtres. J'en ai fait il y a quelques années la cruelle +expérience dans l'église de Saint-Eustache, où, pour l'exécution d'un +_Te Deum_, il fut impossible, malgré l'allongement de tous les tubes +sonores de l'orchestre, de mettre la masse instrumentale d'accord avec +le nouvel orgue, achevé depuis trois ans à peine. + + +FAUT-IL BAISSER LE DIAPASON? + +Il ne pourrait, je crois, résulter de cet abaissement qu'un bien pour +l'art musical, pour l'art du chant surtout; mais il me semble +impraticable si l'on veut étendre la réforme sur la France entière. Un +abus produit par une longue succession d'années ne se détruit pas en +quelques jours; les musiciens, chanteurs et autres, les plus intéressés +à l'introduction d'un diapason moins haut seraient peut-être même les +premiers à s'y opposer; cela dérangerait leurs habitudes; et Dieu sait +s'il est en France quelque chose de plus irrésistible que des habitudes. +En supposant même qu'une volonté toute-puissante intervînt pour faire +adopter la réforme, il en coûterait des sommes énormes pour la réaliser. +Il faudrait, sans compter les orgues, acheter de nouveaux instruments à +vent pour tous les théâtres et pour les musiques militaires, et +interdire absolument l'emploi des anciens. Et si, la réforme une fois +opérée, le reste du monde ne suivait pas notre exemple, la France +resterait isolée avec son diapason bas et sans relations musicales +possibles avec les autres peuples. + + +IL FAUT DONC SEULEMENT FIXER LE DIAPASON ACTUEL? + +C'est, je pense, le parti le plus sage, et les moyens d'y parvenir, nous +les possédons. Grâce à l'ingénieux instrument dont l'acoustique a été +dotée il y a peu d'années, et qu'on nomme _sirène_, on peut compter avec +une précision mathématique le nombre de vibrations qu'exécute par +seconde un corps sonore. + +En adoptant le _la_ de l'Opéra de Paris comme le son type, comme +l'étalon sonore officiel, ce _la_ étant de 898 vibrations par seconde, +je suppose, on n'aura qu'à placer dans le foyer de tous les orchestres +de concert et de théâtre un tuyau d'orgue donnant exactement le son +désigné. Ce tuyau sera seul consulté pour le _la_, et l'orchestre ne +s'accordera plus, selon l'usage, sur le hautbois où sur la flûte, qui +peuvent aisément, soit l'un en pinçant son anche avec les lèvres, soit +l'autre en tournant son embouchure en dehors, faire monter le son. + +Les instruments à vent devront en conséquence être parfaitement d'accord +avec le tuyau d'orgue. Ils resteront en outre, dans l'intervalle des +représentations et des concerts, enfermés dans le foyer où se trouve ce +tuyau, lequel foyer sera, comme une serre, constamment maintenu à la +température moyenne d'une salle de spectacle remplie par le public. +Grâce à cette précaution, les instruments à vent n'arriveront point +froids à l'orchestre, et ne monteront point au bout d'une heure, par le +fait du souffle des exécutants et de leur immersion dans une atmosphère +plus chaude que celle d'où ils sortent. C'est dire aussi que les +instruments à vent d'un théâtre (d'un théâtre du gouvernement du moins) +ne devront jamais en sortir, sous aucun prétexte. Ils resteront dans +leur serre, comme les décors restent dans les magasins. Au reste, si +quelque instrumentiste s'avisait, en emportant au dehors sa flûte où sa +clarinette, de la faire _couper_, le méfait serait aussitôt reconnu, +puisque le _la_ de l'instrument coupé différerait de celui du tuyau +d'orgue, qui, je le répète, devra seul être consulté pour accorder +l'orchestre. Enfin le gouvernement, adoptant officiellement le _la_ de +898 vibrations, tout fabricant qui aura mis en circulation des +instruments à vent, des orgues, des pianos accordés au-dessus de ce +_la_, sera passible de certaines peines, comme les marchands qui vendent +à fausse mesure et à faux poids. + +De telles précautions une fois prises, et ces règlements étant +rigoureusement exécutés et maintenus, à coup sûr le diapason ne montera +plus. + +Mais le remède sera inutile pour conserver les voix, si les compositeurs +continuent à écrire les notes dangereuses que j'ai citées tout à +l'heure. + +L'autorité devrait donc encore intervenir et interdire aux compositeurs +(à ceux qui écrivent pour les théâtres subventionnés tout au moins) +l'emploi des sons exceptionnels qui ont détruit tant de beaux organes, +et leur _conseiller_ (une partition échappant nécessairement sous ce +rapport à toute censure) plus d'à -propos et plus d'adresse dans l'emploi +des moyens violents de l'instrumentation. + + + + +LES TEMPS SONT PROCHES + + +L'art musical est en bon train à cette heure à Paris. On va l'élever à +une haute dignité. Il sera fait Mamamouchi. _Voler far un paladina. Ioc! +Dar turbanta con galera. Ioc, Ioc! Hou la ba, ba la chou, ba la ba, ba +la da!_ Puis madame Jourdain, la raison publique, viendra quand il n'en +sera plus temps s'écrier: Hélas! mon Dieu, il est devenu fou. + +Heureusement il a quelquefois, quand on ne le mène pas au théâtre, des +éclairs d'intelligence qui pourraient rassurer ses amis. Nous avons +encore à Paris des concerts où l'on fait de la musique; nous avons des +virtuoses qui comprennent les chefs-d'Å“uvre et les exécutent dignement; +des auditeurs qui les écoutent avec respect et les adorent avec +sincérité. Il faut se dire cela pour ne pas aller se jeter dans un puits +la tête la première. + + * * * * * + +Le surlendemain de la représentation au théâtre de l'Opéra-Comique d'une +Å“uvre inqualifiable qui exaspéra le public, nous nous trouvions avec +quelques amis dans un salon musical. On venait de parler de la nouvelle +et effrayante partition exécutée l'avant-veille. Et l'on avait dit: De +quel messie ce compositeur est-il donc le Jean-Baptiste?--On songeait à +la maladie dont l'art musical est en ce moment atteint, aux étranges +médecins qu'on lui donne, aux entrepreneurs des pompes funèbres qui déjà +frappent à sa porte, aux marbriers qui sont occupés à graver son +épitaphe... quand quelqu'un s'avisa de se mettre aux pieds de madame +Massart et de la conjurer de vouloir bien jouer la grande sonate en _fa_ +mineur de Beethoven. La virtuose se rendit gracieusement à la prière +qu'on lui adressait, et bientôt toute l'assistance entra sous le charme +terrible et sublime de cette Å“uvre incomparable. En écoutant cette +musique de Titan exécutée avec une inspiration entraînante, avec une +fougue bien ordonnée et si habilement contenue, on oublia bien vite +toutes les défaillances, les misères, les hontes, les horreurs de la +musique contemporaine. On se sentait frémir et trembler d'admiration en +présence de la pensée profonde, de la passion impétueuse qui animent +l'Å“uvre de Beethoven; Å“uvre plus grande que ses plus grandes +symphonies, plus grande que tout ce qu'il a fait, supérieure en +conséquence à tout ce que l'art musical a jamais produit. + +Et la virtuose, épuisée après la dernière mesure du final, restait +haletante au piano, et nous pressions ses mains devenues froides, et +l'on se taisait... Que dire? Et nous formions dans ce salon, perdu au +centre de Paris, où l'antiharmonie ne pénétra jamais, un groupe +comparable à celui du tableau du _Décaméron_, où l'on voit des cavaliers +et de belles jeunes femmes respirant l'air embaumé d'une villa +délicieuse, pendant qu'à l'entour de cette oasis Florence est dévastée +par la peste noire. + + + + +CONCERTS DE RICHARD WAGNER + +LA MUSIQUE DE L'AVENIR + + +Après des peines excessives, des dépenses énormes, des répétitions +nombreuses, mais fort insuffisantes encore, Richard Wagner est parvenu à +faire entendre au Théâtre-Italien quelques-unes de ses compositions. Les +fragments empruntés à des ouvrages dramatiques perdent plus ou moins à +être ainsi exécutés hors du cadre qui leur fut destiné; les ouvertures +et introductions instrumentales y gagnent au contraire, parce qu'elles +sont rendues avec plus de pompe et d'éclat qu'elles ne le seraient par +un orchestre d'opéra ordinaire, bien moins nombreux et moins +avantageusement disposé qu'un orchestre de concert. + +Le résultat de l'expérience tentée sur le public parisien par le +compositeur allemand était facile à prévoir. Un certain nombre +d'auditeurs sans préventions ni préjugés a bien vite reconnu les +puissantes qualités de l'artiste et les fâcheuses tendances de son +système; un plus grand nombre n'a rien semblé reconnaître en Wagner +qu'une volonté violente, et dans sa musique qu'un bruit fastidieux et +irritant. Le foyer du Théâtre-Italien était curieux à observer le soir +du premier concert: c'étaient des fureurs, des cris, des discussions, +qui semblaient toujours sur le point de dégénérer en voies de fait. En +pareil cas, l'artiste qui a provoquée l'émotion du public voudrait la +voir aller plus loin encore, et ne serait pas fâché d'assister à une +lutte corps à corps entre ses partisans et ses détracteurs, à la +condition pourtant que ses partisans eussent le dessus. Victoire +improbable cette fois, Dieu étant toujours du côté des gros bataillons. +Ce qui se débite alors de non-sens, d'absurdités et même de mensonges, +est vraiment prodigieux, et prouve avec évidence que, chez nous au +moins, lorsqu'il s'agit d'apprécier une musique différente de celle qui +court les rues, la passion, le parti pris, prennent seuls la parole, et +empêchent le bon sens et le goût de parler. + +Les préventions, favorables ou hostiles, dictent même la plupart des +jugements sur les Å“uvres des maîtres reconnus et consacrés. Tel, +acclamé comme un grand mélodiste, écrira un jour une Å“uvre entièrement +dépourvue de mélodie, et n'en sera pas moins admiré pour cette même +Å“uvre par des gens qui l'eussent sifflée si elle eût porté un autre +nom. La grande, la sublime, l'entraînante ouverture d'_Éléonore_, de +Beethoven, passe auprès de beaucoup de critiques pour une composition +dépourvue de mélodie, bien qu'elle en soit pleine, bien que tout chante, +que tout pleure mélodieusement dans l'allégro comme dans l'andante; et +ces mêmes juges qui la dénigrent applaudissent et crient _bis_ fort +souvent après l'ouverture de _Don Juan_ de Mozart, où il n'y a pas trace +de ce qu'ils appellent mélodie; mais c'est de Mozart, le grand +mélodiste!... + +Ils adorent à juste titre, dans ce même opéra de _Don Juan_, la sublime +expression des sentiments, des passions et des caractères; et, quand +vient l'allegro du dernier air de dona Anna, pas un de ces aristarques +si sensibles en apparence à la musique expressive, si chatouilleux sur +les convenances dramatiques, n'est choqué des abominables vocalises que +Mozart, poussé par quelque démon dont le nom est demeuré un mystère, a +eu le malheur de laisser tomber de sa plume. La pauvre fille outragée +s'écrie: _Peut-être un jour le ciel encore sentira quelque pitié pour +moi_. Et c'est là -dessus que le compositeur a placé une série de notes +aiguës, vocalisées, piquées, caquetantes, sautillantes, qui n'ont pas +même le mérite de faire applaudir la cantatrice. S'il y avait jamais eu +quelque part en Europe un public vraiment intelligent et sensible, ce +crime (car c'en est un) ne fût pas demeuré impuni, et le coupable +allegro ne serait pas resté dans la partition de Mozart. + +Je pourrais citer une multitude d'exemples semblables pour prouver qu'à +de très-rares exceptions près on juge la musique par prévention +seulement et sous l'empire des plus déplorables préjugés. + +Ce sera mon excuse pour la liberté que je vais prendre de parler de +Richard Wagner d'après mon sentiment personnel et sans tenir aucun +compte des diverses opinions émises à son sujet. + +Il a osé composer le programme de sa première soirée exclusivement de +morceaux d'ensemble, chÅ“urs ou symphonies. C'était déjà un défi jeté +aux habitudes de notre public, qui, sous prétexte d'aimer la variété, se +montre toujours prêt à manifester le plus bruyant enthousiasme pour une +chansonnette bien dite, pour une fade cavatine bien vocalisée, pour un +solo de violon bien dansé sur la quatrième corde, ou pour des variations +bien sifflotées sur quelque instrument à vent, après avoir fait un +accueil honnête, mais froid, à quelque grande Å“uvre de génie. Ce +public-là pense que le roi et le berger sont égaux pendant leur vie. + +Rien de tel que de faire hardiment les choses faisables. Wagner vient de +le prouver; son programme, dépourvu des sucreries qui allèchent les +enfants de tout âge dans les festins musicaux, n'en a pas moins été +écouté avec une attention constante et un très-vif intérêt. + +Il commençait par l'ouverture du _Vaisseau-Fantôme_, opéra en deux +actes, que je vis représenter à Dresde, sous la direction de l'auteur, +en 1841, et dans lequel madame Schroeder-Devrient remplissait le +principal rôle. Ce morceau me fit alors l'impression qu'il m'a faite +récemment. Il débute par un foudroyant éclat d'orchestre où l'on croit +reconnaître tout d'abord les hurlements de la tempête, les cris des +matelots, les sifflements des cordages et les bruits orageux de la mer +en furie. Ce début est magnifique; il s'empare impérieusement de +l'auditeur et l'entraîne; mais, le même procédé de composition étant +ensuite constamment employé, le tremolo succédant au tremolo, les gammes +chromatiques n'aboutissant qu'à d'autres gammes chromatiques, sans qu'un +seul rayon de soleil vienne se faire jour au travers de ces sombres +nuées gorgées de fluide électrique et versant sans fin ni trêve leurs +torrents, sans que le moindre dessin mélodieux vienne colorer ces noires +harmonies, l'attention de l'auditeur se lasse, se décourage et finit par +succomber. Déjà se manifeste dans cette ouverture, dont le développement +me paraît en outre excessif, la tendance de Wagner et de son école à ne +pas tenir compte de la _sensation_, à ne voir que l'idée poétique ou +dramatique qu'il s'agit d'exprimer, sans s'inquiéter si l'expression de +cette idée oblige ou non le compositeur à sortir des conditions +musicales. + +L'ouverture du _Vaisseau-Fantôme_ est vigoureusement instrumentée, et +l'auteur a su tirer au début un parti extraordinaire de l'accord de +quinte nue. Cette sonorité ainsi présentée prend un aspect étrange et +sauvage qui fait frissonner. + +La grande scène du _Tanhauser_ (marche et chÅ“ur) est d'un éclat et +d'une pompe superbes, qu'augmente encore la sonorité spéciale du ton +_si_ naturel majeur. Le rhythme, qui ne se trouve jamais tourmenté ni +gêné dans son action par la juxtaposition d'autres rhythmes de nature +contraire, y prend des allures chevaleresques, fières, robustes. On est +bien sûr, sans voir la représentation de cette scène, qu'une telle +musique accompagne les mouvements d'hommes vaillants et forts et +couverts de brillantes armures. Ce morceau contient une mélodie +clairement dessinée, élégante, mais peu originale, qui rappelle par sa +forme, sinon par son accent, un thème célèbre du _Freyschütz_. + +Le dernier retour de la phrase vocale, au grand _tutti_, est plus +énergique encore que tout ce qui précède, grâce à l'intervention d'un +dessin des basses exécutant huit notes par mesure et contrastant avec la +partie supérieure qui n'en fait entendre que deux ou trois. Il y a bien +quelques modulations un peu dures et trop serrées les unes contre les +autres, mais l'orchestre les impose avec une telle vigueur, une telle +autorité, que l'oreille les accepte de prime abord sans résistance. En +somme, il faut reconnaître là une page magistrale, instrumentée, comme +tout le reste, par une main habile. Les instruments à vent et les voix y +sont animés par un souffle puissant, et les violons, écrits avec une +admirable aisance dans le haut de leur échelle, semblent lancer sur +l'ensemble d'éblouissantes étincelles. + +L'ouverture de _Tanhauser_ est en Allemagne le plus populaire des +morceaux d'orchestre de Wagner. La force et la grandeur y dominent +encore; mais il résulte, pour moi du moins, du parti pris de l'auteur +dans cette composition, une fatigue extrême. Elle débute par un andante +maestoso, sorte de choral d'un beau caractère, qui plus tard, vers la +fin de l'allegro, reparaît accompagné dans le haut par un trait obstiné +de violons. Le thème de cet allegro, composé de deux mesures seulement, +est en soi peu intéressant. Les développements auxquels il sert ensuite +de prétexte sont, comme dans l'ouverture du _Vaisseau-Fantôme_, hérissés +de successions chromatiques, de modulations et d'harmonies d'une extrême +dureté. Quand enfin le choral reparaît, ce thème étant lent et d'une +dimension considérable, le trait de violons qui doit l'accompagner +jusqu'au bout se répète nécessairement avec une persistance terrible +pour l'auditeur. Il a déjà été entendu vingt-quatre fois dans l'andante; +on l'entend dans la péroraison de l'allégro cent dix-huit fois. Ce +dessin obstiné, ou plutôt acharné, figure donc en somme cent +quarante-deux fois dans l'ouverture. N'est-ce pas trop? il reparaît +encore souvent dans le cours de l'opéra; ce qui me ferait supposer que +l'auteur lui attribue un sens expressif relatif à l'action et que je ne +devine pas. + +Les fragments de _Lohengrin_ brillent par des qualités plus saillantes +que les Å“uvres précédentes. Il y a là , ce me semble, plus de nouveauté +que dans le _Tanhauser_; l'introduction, qui tient lieu d'ouverture à +cet opéra, est une invention de Wagner de l'effet le plus saisissant. On +pourrait en donner une idée en parlant aux yeux par cette figure <>[** +symbol]. C'est en réalité un immense crescendo lent, qui, après avoir +atteint le dernier degré de la force sonore, suivant la progression +inverse, retourne au point d'où il était parti et finit dans un murmure +harmonieux presque imperceptible. Je ne sais quels rapports existent +entre cette forme d'ouverture et l'idée dramatique de l'opéra; mais, +sans me préoccuper de cette question et en considérant le morceau comme +une pièce symphonique seulement, je le trouve admirable de tout point. +Il n'y a pas de phrase proprement dite, il est vrai, mais les +enchaînements harmoniques en sont mélodieux, charmants, et l'intérêt ne +languit pas un instant, malgré la lenteur du crescendo et celle de la +décroissance. Ajoutons que c'est une merveille d'instrumentation dans +les teintes douces comme dans le coloris éclatant, et qu'on y remarque, +vers la fin, une basse montant toujours diatoniquement pendant que les +autres parties descendent, dont l'idée est fort ingénieuse. Ce beau +morceau d'ailleurs ne contient aucune espèce de duretés; c'est suave, +harmonieux autant que grand, fort et retentissant: pour moi, c'est un +chef-d'Å“uvre. + +La grande marche en _sol_, qui ouvre le second acte, a produit à Paris, +comme en Allemagne, une véritable commotion, malgré le vague de la +pensée au commencement et l'indécision froide du passage épisodique du +milieu. Ces mesures incolores où l'auteur semble tâtonner, chercher son +chemin, ne sont qu'une sorte de préparation pour arriver à une idée +formidable, irrésistible, où l'on doit voir le vrai thème de la marche. +Une phrase de quatre mesures, répétée deux fois en montant d'une +tierce, constitue la véhémente période à laquelle on ne trouverait +peut-être rien en musique qui pût lui être comparé pour l'emportement +grandiose, la force et l'éclat, et, qui, lancée par les instruments de +cuivre à l'unisson, fait des accents forts (_ut_, _mi_, _sol_) qui +commencent les trois phrases autant de coups de canon qui ébranlent la +poitrine de l'auditeur. + +Je crois que l'effet serait plus extraordinaire encore si l'auteur eût +évité les conflits de sons comme ceux qu'on a à subir dans la seconde +phrase, où le quatrième renversement de l'accord de neuvième majeure et +le retard de la quinte par la sixte produisent des dissonances doubles +que beaucoup de gens (et je suis du nombre) ne peuvent ici supporter. +Cette marche amène le chÅ“ur à deux temps (_Freulich geführt zichet +dahin_), qu'on est consterné de trouver là , tant le style en est petit, +je dirai même enfantin. L'effet en a été d'autant moins bon sur +l'auditoire de la salle Ventadour, que les premières mesures rappellent +un pauvre morceau des _Deux Nuits_ de Boïeldieu: «La belle nuit, la +belle fête!» introduit dans les vaudevilles, et que tout le monde +connaît à Paris. + +Je n'ai pas encore parlé de l'introduction instrumentale du dernier +opéra de Wagner, _Tristan et Iseult_. Il est singulier que l'auteur +l'ait fait exécuter au même concert que l'introduction de _Lohengrin_, +car il a suivi le même plan dans l'une et dans l'autre. Il s'agit de +nouveau d'un morceau lent, commencé pianissimo, s'élevant peu à peu +jusqu'au fortissimo, et retombant à la nuance de son point de départ, +sans autre thème qu'une sorte de gémissement chromatique, mais rempli +d'accords dissonants dont de longues appoggiatures, remplaçant la note +réelle de l'harmonie, augmentent encore la cruauté. + +J'ai lu et relu cette page étrange; je l'ai écoutée avec l'attention la +plus profonde et un vif désir d'en découvrir le sens; eh bien, il faut +l'avouer, je n'ai pas encore la moindre idée de ce que l'auteur a voulu +faire. + +Ce compte rendu sincère met assez en évidence les grandes qualités +musicales de Wagner. On doit en conclure, ce me semble, qu'il possède +cette rare intensité de sentiment, cette ardeur intérieure, cette +puissance de volonté, cette foi qui subjuguent, émeuvent et entraînent; +mais que ces qualités auraient bien plus d'éclat si elles étaient unies +à plus d'invention, à moins de recherche et à une plus juste +appréciation de certains éléments constitutifs de l'art. Voilà pour la +pratique. + +Maintenant, examinons les théories qu'on dit être celles de son école, +école généralement désignée aujourd'hui sous le nom d'école de la +musique de l'avenir, parce qu'on la suppose en opposition directe avec +le goût musical du temps présent, et certaine au contraire de se trouver +en parfaite concordance avec celui d'une époque future. + +On m'a longtemps attribué à ce sujet, en Allemagne et ailleurs, des +opinions qui ne sont pas les miennes; par suite, on m'a souvent adressé +des louanges où je pouvais voir de véritables injures; j'ai constamment +gardé le silence. Aujourd'hui, mis en demeure de m'expliquer +catégoriquement, puis-je me taire encore, ou dois-je faire une +profession de foi mensongère? Personne, je l'espère, ne sera de cet +avis. + +Parlons donc, et parlons avec une entière franchise. Si l'école de +l'avenir dit ceci: + + * * * * * + +«La musique, aujourd'hui dans la force de sa jeunesse, est émancipée, +libre; elle fait ce qu'elle veut. + +«Beaucoup de vieilles règles n'ont plus cours; elles furent faites par +des observateurs inattentifs ou par des esprits routiniers, pour +d'autres esprits routiniers. + +«De nouveaux besoins de l'esprit, du cÅ“ur et du sens de l'ouïe imposent +de nouvelles tentatives, et même dans certains cas l'infraction des +anciennes lois. + +«Diverses formes sont par trop usées pour être encore admises. + +«_Tout est bon_ d'ailleurs, _ou tout est mauvais_, suivant l'usage qu'on +en fait et la raison qui en amène l'usage. + +«Dans son union avec le drame, ou seulement avec la parole chantée, la +musique doit toujours être en rapport direct avec le sentiment exprimé +par la parole, avec le caractère du personnage qui chante, souvent même +avec l'accent et les inflexions vocales que l'on sent devoir être les +plus naturels du langage parlé. + +«Les opéras ne doivent pas être écrits pour des chanteurs; les +chanteurs, au contraire, doivent être formés pour les opéras. + +«Les Å“uvres écrites uniquement pour faire briller les talents de +certains virtuoses ne peuvent être que des compositions d'un ordre +secondaire et d'assez peu de valeur. + +«Les exécutants ne sont que des instruments plus ou moins intelligents +destinés à mettre en lumière la forme et le sens intime des Å“uvres: +leur despotisme est fini; + +«Le maître reste le maître; c'est à lui de commander. + +«Le son et la sonorité sont au-dessous de l'idée. + +«L'idée est au-dessous du sentiment et de la passion. + +«Les longues vocalisations rapides, les ornements du chant, le trille +vocal, une multitude de rhythmes, sont inconciliables avec l'expression +de la plupart des sentiments sérieux, nobles et profonds. + +«Il est en conséquence insensé d'écrire pour un _Kyrie eleison_ (la +prière la plus humble de l'Église catholique) des traits qui ressemblent +à s'y méprendre aux vociférations d'une troupe d'ivrognes attablés dans +un cabaret. + +«Il ne l'est peut-être pas moins d'appliquer la même musique à une +invocation à Baal par des idolâtres et à la prière adressée à Jehovah +par les enfants d'Israël. + +«Il est plus odieux encore de prendre une créature idéale, fille du plus +grand des poëtes, un ange de pureté et d'amour, et de la faire chanter +comme une fille de joie, etc., etc. + + * * * * * + +Si tel est le code musical de l'école de l'avenir, nous sommes de cette +école, nous lui appartenons corps et âme, avec la conviction la plus +profonde et les plus chaleureuses sympathies. + +Mais tout le monde en est; chacun aujourd'hui professe plus ou moins +ouvertement cette doctrine, en tout ou en partie. Y a-t-il un grand +maître qui n'écrive _ce qu'il veut_? Qui donc croit à l'infaillibilité +des règles scolastiques, sinon quelques bonshommes timides +qu'épouvanterait l'ombre de leur nez, s'ils en avaient un?... + +Je vais plus loin: il en est ainsi depuis longtemps. Gluck lui-même fut +en ce sens de l'école de l'avenir; il dit dans sa fameuse préface +d'_Alceste_: «_Il n'est aucune règle que je n'aie cru devoir sacrifier +de bonne grâce en faveur de l'effet._» + +Et Beethoven, que fut-il, sinon de tous les musiciens connus le plus +hardi, le plus indépendant, le plus impatient de tout frein? Longtemps +même avant Beethoven, Gluck avait admis l'emploi des pédales supérieures +(notes tenues à l'aigu) qui n'entrent pas dans l'harmonie et produisent +de doubles et triples dissonances. Il a su tirer des effets sublimes de +cette hardiesse, dans l'introduction de la scène des enfers d'_Orphée_, +dans un chÅ“ur d'_Iphigénie en Aulide_, et surtout dans ce passage de +l'air immortel d'_Iphigénie en Tauride_: + + Mêlez vos cris plaintifs à mes gémissements. + +M. Auber en a fait autant dans la tarentelle de la _Muette_. Quelles +libertés Gluck n'a-t-il pas prises aussi avec le rhythme? Mendelsohn, +qui passe pourtant dans l'école de l'avenir pour un classique, ne +s'est-il pas moqué de l'unité tonale dans sa belle ouverture +d'_Athalie_, qui commence en _fa_ et finit en _ré_ majeur, tout comme +Gluck, qui commence un chÅ“ur d'_Iphigénie en Tauride_ en _mi_ mineur +pour le finir en _la_ mineur? + +Donc nous sommes tous, sous ce rapport, de l'école de l'avenir. + +Mais si elle vient nous dire: + +«Il faut faire le contraire de ce qu'enseignent les règles. + +«On est las de la mélodie; on est las des dessins mélodiques; on est las +des airs, des duos, des trios, des morceaux dont le thème se développe +régulièrement; on est rassasié des harmonies consonnantes, des +dissonances simples, préparées et résolues, des modulations naturelles +et ménagées avec art. + +«Il ne faut tenir compte que de l'idée, ne pas faire le moindre cas de +la sensation. + +«Il faut mépriser l'oreille, cette guenille, la brutaliser pour la +dompter: la musique n'a pas pour objet de lui être agréable. Il faut +qu'elle s'accoutume à tout, aux séries de septièmes diminuées +ascendantes ou descendantes, semblables à une troupe de serpents qui se +tordent et s'entre-déchirent en sifflant; aux triples dissonances sans +préparation ni résolution; aux parties intermédiaires qu'on force de +marcher ensemble sans qu'elles s'accordent ni par l'harmonie ni par le +rhythme, et qui s'écorchent mutuellement; aux modulations atroces, qui +introduisent une tonalité dans un coin de l'orchestre avant que dans +l'autre la précédente soit sortie. + +«Il ne faut accorder aucune estime à l'art du chant, ne songer ni à sa +nature ni à ses exigences. + +«Il faut, dans un opéra, se borner à noter la déclamation, dût-on +employer les intervalles les plus inchantables, les plus saugrenus, les +plus laids. + +«Il n'y a point de différence à établir entre la musique destinée à être +lue par un musicien tranquillement assis devant son pupitre et celle qui +doit être chantée par cÅ“ur, en scène, par un artiste obligé de se +préoccuper en même temps de son action dramatique et de celle des autres +acteurs. + +«Il ne faut jamais s'inquiéter des possibilités de l'exécution. + +«Si les chanteurs éprouvent à retenir un rôle, à se le mettre dans la +voix, autant de peine qu'à apprendre par cÅ“ur une page de sanscrit ou à +avaler une poignée de coquilles de noix, tant pis pour eux; on les paye +pour travailler: ce sont des esclaves. + +«Les sorcières de Macbeth ont raison: le beau est horrible, l'horrible +est beau.» + +Si telle est cette religion, très-nouvelle en effet, je suis fort loin +de la professer; je n'en ai jamais été, je n'en suis pas, je n'en serai +jamais. + +Je lève la main et je le jure: _Non credo_. + +Je le crois, au contraire, fermement: le beau n'est pas horrible, +l'horrible n'est pas beau. La musique, sans doute, n'a pas pour objet +exclusif d'être agréable à l'oreille, mais elle a mille fois moins +encore pour objet de lui être désagréable, de la torturer, de +l'assassiner. + +Je suis de chair comme tout le monde; je veux qu'on tienne compte de mes +sensations, qu'on traite avec ménagement mon oreille, cette guenille. + + Guenille, si l'on veut; ma guenille m'est chère. + +Je répondrai donc imperturbablement dans l'occasion ce que je répondis +un jour à une dame d'un grand cÅ“ur et d'un grand esprit, que l'idée de +la liberté dans l'art, poussée jusqu'à l'absurde, a un peu séduite. Elle +me disait, à propos d'un morceau où les moyens charivariques se trouvent +employés, et sur lequel je m'abstenais d'émettre une opinion: «Vous +devez pourtant aimer cela, vous?--Oui, j'aime cela, comme on aime à +boire du vitriol et à manger de l'arsenic.» + +Plus tard, un célèbre chanteur, qu'on cite aujourd'hui comme l'un des +plus ardents antagonistes de la musique de l'avenir, me fit le même +compliment. Il a écrit un opéra où, dans une scène importante, la +canaille juive insulte un captif. Pour mieux rendre l'effet des huées +populaires, ce réaliste a écrit un orchestre et un chÅ“ur charivariques +en discordances continues. Enchanté de sa noble audace, l'auteur, +ouvrant un jour sa partition à l'endroit de la cacophonie, me dit, sans +malice aucune, je me plais à le reconnaître: «Il faut que je vous +montre cette scène; _elle doit vous plaire_.» Je ne répondis rien, et il +ne fut question ni de vitriol ni d'arsenic. Mais, puisque aujourd'hui je +parle et que j'ai encore le singulier compliment sur le cÅ“ur, je lui +dirai: + +«Non, mon cher D***, cela ne doit pas me plaire, et cela me déplaît au +contraire horriblement. En me traitant de réaliste charivariseur, vous +m'avez calomnié. Vous vous prononcez à cette heure, dit-on, contre +Wagner et ses adeptes, et ils ont plus de droit de vous classer parmi +les serpents à sonnettes de la musique de l'avenir, vous le musicien aux +trois quarts italien, capable et coupable de cette horreur, que vous +n'en avez de me placer même parmi les aigles de cette école, moi, le +musicien aux trois quarts Allemand, qui n'ai jamais rien écrit de +pareil, non, jamais, et je vous défie de me prouver le contraire. +Allons, invitez un de vos condisciples; faites apporter des coupes de +cuivre oxydé; versez du vitriol et buvez: moi, j'aime mieux de l'eau, +fût-elle tiède, ou un opéra de Cimarosa.» + + + + +SUNT LACRYMÆ RERUM + + +On ne sait pas assez, en général, au prix de quels labeurs la partition +d'un grand opéra est produite, et par quelle autre série d'efforts, bien +plus pénibles et bien plus douloureux encore, sa présentation au public +est obtenue. Le compositeur, obligé de recourir à deux ou trois cents +intermédiaires, est un homme prédestiné à souffrir. Ni les influences +morales, ni la puissance réelle déguisée sous toutes les formes, + + Ni l'or ni la grandeur ne le rendent heureux, + Et ces divinités n'accordent à ses vÅ“ux + Que des biens peu certains, des plaisirs peu tranquilles. + +On ne voit à l'abri des mille tourments qu'entraîne la composition d'une +Å“uvre musicale que le grand virtuose assez doué pour pouvoir +interpréter lui-même ses inspirations. C'est dire assez qu'en un certain +genre de musique cet auteur est presque un phénix, et qu'en musique +dramatique ou symphonique ou religieuse, exigeant le concours d'une +foule d'intelligences animées d'un bon vouloir, ce phénix ne peut +exister. Sophocle, dit-on, récitait ses poëmes aux solennités olympiques +de la Grèce, et par cette simple récitation exaltait jusqu'à +l'enthousiasme, attendrissait jusqu'aux larmes son immense auditoire. +Voilà un exemple de l'auteur heureux, puissant, radieux, presque divin! +On l'écoutait, on l'applaudissait, on le devinait à tel point, que les +quatre cinquièmes de ses auditeurs l'applaudissaient même sans +l'entendre. + +Essayez donc aujourd'hui de chanter un opéra que vous aurez composé +devant le moindre petit auditoire de six mille personnes (car un pareil +public, qu'est-il, comparé aux multitudes que les jeux olympiques +attiraient?), aujourd'hui que les compositeurs chantent encore plus mal +que les chanteurs de profession; maintenant que l'on se moque de la lyre +à quatre cordes, que l'on exige des orchestres de quatre-vingts +musiciens, des chÅ“urs de quatre-vingts voix, à cette heure de +communisme insensé où le dernier paltoquet, ayant payé ou sans avoir +payé sa place au parterre, prétend avoir le _droit_ (j'aime ce vieux mot +plus bouffon qu'il n'est long) d'entendre tout ce qui se dit, tout ce +qui se chante ou se crie sur la scène, tout ce qui se joue dans les plus +mystérieuses catacombes de l'orchestre, tout ce qui se hurle et se vagit +dans les replis les plus cachés des chÅ“urs; aujourd'hui que la foi dans +l'art n'existe plus, dans un temps où non-seulement elle ne saurait +transporter des hommes, mais où les montagnes elles-mêmes restent +sourdes à sa voix et ne répondent à ses pressants appels que par la plus +insolente inertie, la plus blasphématoire immobilité! + +Non, il faut payer comptant maintenant pour obtenir un succès, et payer +cher et souvent. Demandez à nos grands maîtres ce que leur coûte la +gloire bon an, mal an, ils ne vous le diront pas, mais ils le savent. Et +cette gloire une fois acquise, devenue une propriété incontestée, +presque incontestable, croyez-vous qu'elle va leur servir à +l'implantation de la foi? Croyez-vous qu'on va imiter les Athéniens et +dire en applaudissant: «Je n'entends rien, mais Sophocle parle, et ce +qu'il dit doit être sublime?» Tout au contraire, à chaque nouvel ouvrage +que produisent les Sophocles modernes, c'est à recommencer. Nos modernes +Athéniens, qui n'écoutent guère, mais qui entendent néanmoins de toute +la longueur de leurs oreilles, n'ont garde, en pareil cas, d'applaudir +avec les connaisseurs du parterre, et rient même, les malheureux! de +l'ardeur de ces savants applaudissements. On a beau leur dire: C'est du +Sophocle! Ils restent immobiles comme des collines ou folâtrent autour +du succès comme des agneaux. + +Et ce sont ces folâtreries surtout qui sont à craindre. J'aimerais +mieux, si j'étais un Sophocle, voir le mont Athos rester ferme et froid +devant moi, sourd à toutes mes conjurations, qu'être le centre des +rondes joyeuses d'un troupeau d'agneaux parisiens. Que serait-ce s'il +s'agissait des béliers et des boucs?... Il n'y a donc, pour dédommager +de tant de soins les artistes qui produisent sans songer au prix +commercial de leur Å“uvre, que la satisfaction intime de leur conscience +et leur joie profonde en mesurant l'espace qu'ils ont parcouru sur la +route du beau. Celui-là fait des centaines de kilomètres et tombe au +moment où il croit obtenir le prix; celui-ci avance davantage sans +arriver (car l'idéal ne saurait être atteint), cet autre s'avance moins; +mais tous progressent cependant, et tous préfèrent ce progrès tel quel +sous le soleil, et la soif et la fatigue qu'il cause, aux frais abris +ouverts, aux boissons enivrantes versées par la popularité, pour les +coureurs insoucieux du but inaccessible et qui lui tournent le dos. + + * * * * * + +Ajoutons une assez triste observation au sujet de l'indifférence +actuelle du public élégant, je ne dirai pas pour l'art, mais pour les +entreprises les plus sérieuses du théâtre de l'Opéra. Pas plus à la +première qu'à la centième représentation d'un ouvrage, pas plus à huit +heures qu'à sept, les propriétaires des premières loges ne sont à leur +poste. La curiosité même, ce vulgaire sentiment si puissant sur la +plupart des esprits, est impuissante à les entraîner aujourd'hui. +L'affiche annoncerait pour le premier acte d'un opéra nouveau un trio +chanté par l'ange Gabriel, l'archange Michel et sainte Madeleine en +personne, que l'affiche aurait tort, et la sainte et les deux esprits +célestes chanteraient leur trio devant des loges vides et un parterre +inattentif, comme de simples mortels. Un autre symptôme non moins +inquiétant se manifeste encore; autrefois, dans les entr'actes, le foyer +du public était assez généralement préoccupé de l'Å“uvre nouvelle, qu'il +jugeait toujours fort sévèrement; tout le monde disait: C'est +détestable, ce n'est pas de la musique, c'est assommant, etc., etc. +Aujourd'hui on n'en dit rien du tout; il n'est pas plus question de la +partition que de la pièce. On cause à bâtons rompus de la Bourse, des +courses du Champ de Mars, des _tables tournantes_, du succès de +Tamberlick à Londres, de ceux de mademoiselle Hayes à San-Francisco, du +dernier hôpital construit par Jenny Lind, du printemps, de la pousse des +feuilles; l'on dit: Je pars pour Bade, je vais en Angleterre, ou à Nice, +ou tout simplement à Fontainebleau. Et si quelque spectateur primitif, +quelque homme de l'âge d'or s'en vient étourdiment jeter au milieu d'une +conversation cette question saugrenue: Eh bien! qu'en pensez-vous?--De +quoi? lui répond-on.--De l'opéra nouveau!--Ah!... mais, je n'en pense +rien, ou du moins je ne me souviens plus de ce que j'en pensais tout à +l'heure. Je n'y ai pas fait grande attention. + +Le public semble, à l'égard de l'Opéra, avoir donné sa démission. C'est +le tambour-major découragé d'entendre toujours ses virtuoses faire des +_ra_ pour des _fla_; il a envoyé sa canne au ministre. + + * * * * * + +Parfois pourtant il se ranime, il se passionne même, et alors c'est avec +fureur que ses préventions, ses préjugés, ses engouements, se donnent +carrière. A la première représentation d'_Hernani_, de Victor Hugo, au +moment où le héros du drame s'écrie: «O vieillard stupide! il l'aime!» +un classique, bondissant d'indignation, s'écria: «Est-il possible? +_vieil as de pique!_ peut-on se moquer à ce point du public?» Aussitôt +un romantique, qui avait tout aussi bien entendu, rebondissant +d'admiration, répliqua: «Eh bien, _vieil as de pique_, qu'y a-t-il là ? +C'est magnifique, c'est la nature prise sur le fait. _Vieil as de +pique_, bravo! c'est superbe!» + +Voilà comment on juge la musique au théâtre. + + + + +SYMPHONIES DE H. REBER + +STEPHEN HELLER + + +En ce temps d'opéras-comiques, d'opérettes, d'opéras de salon, d'opéras +en plein air, de musique qui va sur l'eau, d'Å“uvres utiles enfin +destinées à soulager de leur labeur quotidien les gens fatigués de +gagner de l'argent, c'est une singulière idée, n'est-ce pas, que de +s'occuper d'un compositeur de symphonies? Mais la fantaisie qu'il a eue, +lui, ce compositeur, d'écrire des symphonies, est bien plus singulière +encore; car où des travaux de ce genre peuvent-ils, chez nous, conduire +un musicien? J'ai peur de le savoir. Voici en général ce qui arrive à +l'artiste qui a le malheur de succomber à la tentation de produire des +Å“uvres de cette nature. S'il a des idées (et il en faut absolument pour +écrire de la musique pure, sans paroles pour suggérer des semblants de +phrases, des lieux communs mélodiques, sans aucun accessoire pour amuser +les yeux de l'auditeur); donc, s'il a des idées, il doit passer un long +temps à les trier, à les mettre en ordre, à bien examiner leur valeur; +puis il fait un choix, et il développe avec tout son art celles qui lui +ont paru les plus saillantes, les plus dignes de figurer dans son +tableau musical. + +Le voilà à l'Å“uvre, le voilà acharné à tisser sa trame musicale; son +imagination s'allume, son cÅ“ur se gonfle; il tombe en des distractions +étranges: quand il a travaillé toute la journée et qu'à une heure +avancée du soir il sent le besoin de respirer l'air, il lui arrive de +sortir sans chapeau et une bougie allumée dans la main. Il se couche et +ne peut dormir; le peuple harmonieux des instruments de son orchestre se +livre dans son cerveau à des ébats inconciliables avec le sommeil. Alors +il trouve ses combinaisons les plus hardies, les plus neuves; il invente +des phrases originales, il imagine les contrastes les plus impossibles à +prévoir. C'est l'heure des véritables inspirations, c'est quelquefois +aussi celle des déceptions. Si, en effet, après avoir eu une belle idée, +après l'avoir bien envisagée sous toutes ses faces, l'avoir ruminée à +loisir, il a, comptant sur sa mémoire, la faiblesse de se laisser aller +au sommeil, remettant au lendemain le soin de l'écrire, presque toujours +il arrive qu'au réveil tout souvenir de la belle idée a disparu. Le +malheureux compositeur éprouve alors une torture qu'il faut renoncer à +décrire; il cherche à ressaisir ce fantôme mélodique ou harmonique dont +l'apparition l'avait tant charmé, mais c'est en vain, et, s'il en +retrouve en sa pensée quelques traits épars, ils sont difformes, sans +lien entre eux, et semblent être le résultat d'un cauchemar et non d'un +rêve poétique. Il maudit le sommeil: «Si je m'étais levé pour écrire, se +dit-il, le fantôme ne m'eût pas échappé; c'est une fatalité, n'y pensons +plus, sortons.» Le voilà marchant tranquillement à quelque distance de +sa demeure; il ne songe pas à sa symphonie, il fredonne en regardant +couler l'eau de la rivière, en suivant de l'Å“il le vol capricieux des +oiseaux, quand tout à coup le mouvement de ses pas, coïncidant par +hasard avec le rhythme de la phrase musicale qu'il avait oubliée, cette +phrase lui revient, il la reconnaît. «Ah! grand Dieu! s'écrie-t-il, la +voilà ! Cette fois, je ne la perdrai pas!» Il porte vivement la main à sa +poche: malheur! il n'a sur lui ni album ni crayon; impossible d'écrire. +Il chante sa phrase; tremblant de l'oublier encore, il la rechante, et +prend sa course vers sa maison en chantonnant toujours, se heurte contre +les passants, se fait dire des injures, redouble de vitesse, poursuivi +par les chiens aboyant sur sa trace, arrive enfin, toujours chantant et +avec un air égaré qui épouvante son portier; il ouvre la porte de son +appartement, saisit une feuille de papier, écrit d'une main frémissante +la maudite phrase, et tombe, accablé de fatigue et d'anxiété, mais plein +de joie; l'idée est à lui, il l'a prise par les ailes. C'est qu'il faut +bien le reconnaître, pour la plupart des compositeurs, il semble qu'ils +soient seulement les secrétaires d'un lutin musical qu'ils portent en +eux, qui leur dicte ses pensées quand il lui plaît, et dont les plus +ardentes sollicitations ne pourraient vaincre le silence quand il a +résolu de le garder. De là tant d'irrégularités dans le travail de la +composition, tant de caprices de la pensée; de là ces moments où le +secrétaire ne peut écrire assez vite, et ceux où le lutin semble le +railler en ne lui dictant que des sottises qu'il n'ose confier au +papier. + +Je me souviens que, m'étant mis en tête de faire une cantate avec +chÅ“urs sur le petit poëme de Déranger intitulé le _Cinq mai_, je +trouvai assez aisément la musique des premiers vers, mais que je fus +arrêté court par les deux derniers, les plus importants, puisqu'ils sont +le refrain de toutes les strophes: + + Pauvre soldat, je reverrai la France, + La main d'un fils me fermera les yeux. + +Je m'obstinai en vain pendant plusieurs semaines à chercher une mélodie +convenable pour ce refrain; je ne trouvais toujours que des banalités +sans style et sans expression. Enfin j'y renonçai; et par suite la +composition de la cantate fut abandonnée. Deux ans après, n'y pensant +plus, je me promenais un jour à Rome sur une rive escarpée du Tibre +qu'on nomme la _promenade du Poussin_; m'étant trop approché du bord, la +terre manqua sous mes pieds, et je tombai dans le fleuve. En tombant, +l'idée que j'allais me noyer me traversa l'esprit; mais, en m'apercevant +après la chute que j'en serais quitte pour un bain de pieds et que +j'étais tout bonnement tombé dans la vase, je me mis à rire et je sortis +du Tibre en chantant: + + Pauvre soldat, je reverrai la France, + +précisément sur la phrase si longuement et si inutilement cherchée deux +ans auparavant: «Ah! m'écriai-je, voilà mon affaire; mieux vaut tard que +jamais!» Et la cantate s'acheva. + +Je reviens à mon symphoniste. Supposons son Å“uvre terminée: il la +relit, l'examine avec attention; il en est content; il trouve, lui +aussi, _que cela est bon_. A partir de ce moment, le désir d'en faire +copier les parties l'obsède, et, après une résistance plus on moins +longue, il finit toujours par y céder. Il dépense en conséquence, pour +ces copies, une assez forte somme; mais quoi! il faut bien semer pour +recueillir! Cherchons maintenant une occasion pour faire entendre la +nouvelle symphonie. Il y a des sociétés musicales possédant toutes un +orchestre vaillant et fort capable de bien exécuter de telles Å“uvres. +Hélas! l'occasion peut-être ne viendra jamais. La symphonie n'est pas +demandée; si l'auteur la propose, elle n'est pas acceptée; si elle est +acceptée, on la trouve trop difficile, le temps manque pour la bien +étudier; si on peut la répéter assez et l'exécuter dignement, le public +la trouve d'un style trop sévère et n'y comprend rien; si, au contraire, +le public lui fait bon accueil, deux jours après néanmoins elle est +oubliée, et le compositeur demeure Gros-Jean comme devant. S'il s'avise +de donner un concert, c'est bien pis: il doit supporter des frais +énormes pour la salle, les exécutants, les affiches, etc., et payer en +outre un impôt considérable au fermier du droit des hospices. Sa +symphonie, entendue une fois, n'en est pas moins rapidement oubliée; il +s'est donné des peines infinies et il a perdu beaucoup d'argent. + +S'il ose proposer ensuite à un éditeur de publier sa partition, celui-ci +le regarde d'un air étonné, se demandant si le compositeur a perdu la +tête, et répond: Nous avons beaucoup de choses importantes à publier en +ce moment; la musique d'orchestre se vend fort peu... nous ne pouvons +pas...» etc., etc. Alors intervient quelquefois un éditeur hardi qui +croit à l'avenir du compositeur, qui court des risques pour arracher une +belle Å“uvre au néant. Cet éditeur se nomme Brandus ou Richaut; il +publie la symphonie, il la sauve, elle ne périra pas tout à fait: elle +sera placée dans dix ou douze bibliothèques musicales en Europe, cinq ou +six artistes dévoués l'achèteront, elle sera quelque jour écorchée par +une société philharmonique de province, et puis... et puis... et puis +voilà ! + +Telles sont les raisons, sans doute, pour lesquelles le nombre des +symphonies nouvelles va toujours diminuant. Haydn en écrivit plus de +cent, Mozart en laissa dix-sept, Beethoven neuf, Mendelssohn trois, +Schubert une. M. Reber a eu un peu plus de courage que ces derniers; il +en a écrit quatre, que l'honorable éditeur Richaut vient de publier en +grande partition. Ce sont des symphonies dans la forme classique adoptée +par Haydn et par Mozart; chacune se compose de quatre morceaux, un +allegro, un adagio, un scherzo ou un menuet, et un final d'un mouvement +vif. Il faut signaler cependant la diversité de caractère des troisièmes +morceaux de ces quatre symphonies. Celui de la première (en _ré_ mineur) +est un scherzo à deux temps, vif, léger, étincelant, dans le genre de +ceux de Mendelssohn. Dans la seconde (en _ut_), le scherzo est remplacé +par un morceau d'un mouvement un peu animé, à trois temps, de la famille +des menuets de Mozart et de Haydn. Le menuet de la troisième (en _mi_ +bémol) est au contraire un menuet grave, dont le mouvement et le +caractère sont précisément ceux de l'air de danse qui dans l'origine +porta ce nom. Enfin le troisième morceau de la quatrième (en _sol_ +majeur) est un scherzo à trois temps brefs, comme les scherzi de +Beethoven. De sorte que M. Reber, dans ses symphonies, a donné un +spécimen des divers genres de troisièmes morceaux adoptés successivement +par les quatre grands maîtres, Haydn, Mozart, Beethoven et Mendelssohn. +Il a de plus réintégré dans la symphonie (et nous l'en félicitons) le +menuet lent, le vrai menuet, essentiellement différent du menuet à +mouvement rapide de Haydn et de Mozart, et dont celui de l'_Armide_, de +Gluck, restera l'admirable modèle. On raconte, à propos de ce morceau, +que, Vestris ayant dit à Gluck, au moment des répétitions générales +d'_Armide_: «Eh bien, chevalier, avez-vous fait mon menuet?» Gluck lui +répondit: «Oui, mais il est d'un style si grand, que vous serez obligé +de le danser sur la place du Carrousel.» + +Le style mélodique de M. Reber est toujours distingué et pur; dans +quelques parties de ses trios de piano avec instruments à cordes, il +offre une tendance à l'archaïsme, il rappelle les formes des maîtres +anciens tels que Rameau, Couperin, mais avec une ampleur et une richesse +de développements que ces vieux maîtres n'ont pas connues. Il est plus +moderne dans ses symphonies. Son harmonie est plus hardie que celle de +Haydn et de Mozart, sans indiquer pourtant le moindre penchant pour les +discordances féroces, pour le style charivarique systématiquement adopté +depuis quatre ou cinq ans par quelques musiciens allemands dont la +raison n'est pas bien saine, et qui fait à cette heure l'épouvante et +l'horreur de la civilisation musicale. + +Quant à l'instrumentation de ses symphonies, elle est soignée, fine, +souvent ingénieuse et tout à fait exempte de brutalités. Chaque partie +est dessinée avec un soin et un art exquis. L'orchestre est composé +comme celui de Mozart; les instruments à grande voix, tels que les +trombones, en sont exclus; on n'y trouve pas non plus les instruments à +percussion, autres que les timbales, ni les modernes instruments à vent. +Inutile d'ajouter que la main de l'habile contre-pointiste se décèle +partout, et que les diverses parties de l'orchestre se croisent, se +poursuivent, s'imitent avec une aisance et une liberté d'allures dont la +clarté de l'ensemble n'a jamais rien à souffrir. Enfin il me semble +qu'un des mérites les plus évidents de M. Reber est dans la disposition +générale de ses morceaux, dans le ménagement des effets et dans l'art si +rare de s'arrêter à temps. Sans se renfermer dans des proportions +mesquines, il ne va pourtant jamais au delà du point où l'auditeur peut +se fatiguer à le suivre, et il semble avoir toujours présent à la pensée +l'aphorisme de Boileau: + + Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire. + +Je ne sais si les quatre symphonies de M. Reber ont été exécutées aux +concerts du Conservatoire, mais j'en ai entendu deux il y a quelques +années dans ces solennités où il est si difficile d'être admis, et l'une +et l'autre y obtinrent un brillant succès. + + * * * * * + +Stephen Heller me semble appartenir, lui aussi, à la famille peu +nombreuse des musiciens résignés qui aiment et respectent leur art. Il a +un grand talent, beaucoup d'esprit, une patience à toute épreuve, une +ambition modeste, et des convictions que ses études, ses observations de +chaque jour et son bon sens, rendent inébranlables. Pianiste +très-habile, il compose pour le piano et ne fait point valoir lui-même +ses Å“uvres, ne jouant jamais en public; il ne leur donne point cet +aspect brillanté uni à une facilité lâche et plate qui assure le succès +de la plupart des Å“uvres destinées aux salons; ses productions, où +toutes les ressources de l'art moderne du piano sont employées, ne +présentent point non plus ce grimoire inabordable qui fait acheter +certaines _études_ par des gens incapables d'en exécuter quatre mesures, +mais désireux de les étaler sur leur piano pour faire croire qu'ils +peuvent les jouer. On ne peut reprocher à Heller aucun genre de +charlatanisme. Il a même renoncé depuis quelques années à donner des +leçons, se privant ainsi de l'avantage, plus grand qu'on ne pense, +d'avoir des élèves pour le prôner. Il écrit tranquillement, à son heure, +de belles Å“uvres, riches d'idées, d'un coloris suave en général, +quelquefois aussi très-vif, qui se répandent peu à peu partout où l'art +du piano est cultivé d'une façon sérieuse; sa réputation grandit, il vit +tranquille, et les ridicules du monde musical le font à peine sourire. O +trop heureux homme! + + + + +ROMÉO ET JULIETTE + +OPÉRA EN QUATRE ACTES DE BELLINI + +SA PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE DE L'OPÉRA + +DÉBUTS DE MADAME VESTVALI + + +Il existe à cette heure cinq opéras de ce nom dont le drame immortel de +Shakspeare est censé avoir fourni le sujet. Rien cependant ne ressemble +moins au chef-d'Å“uvre du poëte anglais que les libretti, pour la +plupart difformes, mesquins, et quelquefois niais jusqu'à l'imbécillité, +que divers compositeurs ont mis en musique. Tous les librettistes ont +prétendu néanmoins s'inspirer de Shakspeare et allumer leur flambeau à +son soleil d'amour. Pâles flambeaux dont trois sont à peine de petites +bougies roses, dont un seul jeta en fumant quelque éclat, et dont +l'autre ne peut être comparé qu'au bout de chandelle d'un chiffonnier! + +Ce que les tailleurs de libretti français et italiens, à l'exception de +M. Romani (qui est, je crois, l'auteur de celui de Bellini), ont fait de +l'Å“uvre shakspearienne dépasse tout ce qu'on peut imaginer de puéril et +d'insensé. Ce n'est pas qu'il soit possible de transformer un drame +quelconque en opéra sans le modifier, le déranger, le gâter plus ou +moins. Je le sais. Mais il y a tant de manières intelligentes de faire +ce travail profanateur, imposé par les exigences de la musique! Par +exemple, bien qu'on n'ait pas pu conserver tous les personnages du +_Roméo_ de Shakspeare, comment n'est-il jamais venu à la pensée de l'un +des auteurs arrangeurs de garder au moins un de ceux que tous ils ont +supprimés? Dans les deux opéras français qui se jouaient sur des +théâtres où régnait l'opéra-comique, comment ne s'est-on pas avisé de +faire paraître ou Mercutio, ou la nourrice, deux personnages si +différents des acteurs principaux et qui eussent donné au musicien +l'occasion de placer dans sa partition de si piquants contrastes? En +revanche, dans ces deux productions, de mérites si inégaux, plusieurs +personnages nouveaux furent introduits. Ou y trouve un Antonio, un +Alberti, un Cébas, un Gennaro, un Adriani, une Nisa, une Cécile, etc.; +et pour quels emplois, pour arriver à quels résultats?... + +Dans les deux opéras français le dénoûment est heureux. Les dénoûments +funestes étaient alors repoussés sur tous nos théâtres lyriques; on y +avait interdit le spectacle de la mort par égard pour l'extrême +sensibilité du public. Dans les trois opéras italiens, au contraire, la +catastrophe finale est admise. Roméo s'empoisonne, Juliette se donne un +petit coup avec un joli petit poignard en vermeil; elle s'assied +doucement sur le théâtre, à côté du corps de Roméo, pousse un petit +«ah!» bien gentil qui représente son dernier soupir, et tout est dit. + +Bien entendu que ni Français ni Italiens, pas plus que les Anglais +eux-mêmes sur leurs théâtres consacrés au _drame légitime_, n'ont osé +conserver dans son intégrité le caractère de Roméo et laisser seulement +soupçonner son premier amour pour Rosaline. Fi donc? supposer que le +jeune Montaigu ait pu aimer d'abord une autre que la fille de Capulet! +ce serait indigne de l'idée que l'on se fait de ce modèle des amants, +cela le dépoétiserait tout à fait; le public n'est composé que d'âmes si +constantes et si pures!... + +Et pourtant combien est profonde la leçon qu'a voulu donner le poëte! +Combien de fois ne croit-on pas aimer avant de connaître le véritable +amour! Combien de Roméo sont morts sans l'avoir connu! Combien d'autres +ont senti leur cÅ“ur saigner durant de longues années pour une +_Rosaline_ séparée de leur âme par des abîmes dont ils ne voulaient pas +voir la profondeur!... Combien d'entre eux ont dit à un ami: «_Je me +cherche et ne me trouve plus; ce n'est pas Roméo que tu vois, il est +ailleurs. Adieu, tu ne saurais m'apprendre le secret d'oublier!_» +Combien de fois l'amoureux de Rosaline entend-il Mercutio lui dire: +«_Viens, nous saurons bien te tirer de ce bourbier d'amour_,» et +répond-il par un sourire d'incrédulité au joyeux philosophe, qui +s'éloigne fatigué de la tristesse de Roméo, en disant: «_Cette Rosaline +au visage pâle et au cÅ“ur de marbre le tourmente à tel point qu'il en +deviendra fou._» Jusqu'au moment où, parmi les splendeurs de la fête +donnée par le riche Capulet, il aperçoit Juliette, et à peine a-t-il +entendu quelques mots de cette voix émue, qu'il reconnaît l'être tant +cherché, que son cÅ“ur bondit et se dilate en aspirant la poétique +flamme, et que l'image de Rosaline s'évanouit comme un spectre au lever +du soleil. Et après la fête, errant à l'entour de la maison de Capulet, +en proie à une angoisse divine, pressentant l'immense révolution qui va +s'opérer en lui, il entend l'aveu de la noble fille, il tremble +d'étonnement et de joie; et alors commence l'immortel dialogue digne des +anges du ciel: + + JULIETTE. + + Je t'ai donné mon cÅ“ur avant que tu me l'aies demandé, et je + voudrais qu'il fût encore à donner. + + ROMÉO. + + Pour me le refuser? Est-ce pour cela, mon amour? + + JULIETTE. + + Non, pour être franche avec toi et te le donner de nouveau... + + ROMÉO. + + O nuit fortunée! nuit divine! j'ai peur que tout ceci ne soit qu'un + rêve; je n'ose croire à la réalité de tant de bonheur! + +Mais il faut se quitter, et le cÅ“ur de Roméo sent l'étreinte d'une +douleur intense, et il dit à l'aimée: «Je ne conçois pas qu'on puisse +nous séparer, j'ai peine à comprendre que je doive te quitter, même pour +quelques heures seulement. Entends, parmi les harmonies qui jaillissent +au loin, ce long cri douloureux qui s'élève... Il semble sortir de ma +poitrine... Vois ces splendeurs du ciel, vois toutes ces lumières +brillantes, ne dirait-on pas que les fées ont illuminé leur palais pour +y fêter notre amour?...» Et Juliette palpitante ne répond que par des +larmes. Et le vrai grand amour est né, immense, inexprimable, armé de +toutes les puissances de l'imagination, du cÅ“ur et des sens. Roméo et +Juliette, qui existaient seulement, vivent aujourd'hui, ils s'aiment... + + _Shakspeare! Father!_ + +Et quand on connaît le merveilleux poëme écrit en caractères de flamme, +et qu'on lui compare tant de grotesques libretti appelés opéras, qu'on +en a tirés, froides rapsodies écrites avec les sucs du concombre et du +nénufar, il faut dire: + + _Shakspeare! God!_ + +et songer que l'outrage ne peut l'atteindre. + +Des cinq opéras dont j'ai parlé en commençant, le _Roméo_ de Steibelt, +représenté pour la première fois sur le théâtre Feydeau, le 10 septembre +1793, est immensément supérieur aux autres. C'est une partition, cela +existe; il y a du style, du sentiment, de l'invention, des nouveautés +d'harmonie et d'instrumentation même fort remarquables, et qui durent +paraître à cette époque de véritables hardiesses. Il y a une ouverture +bien dessinée, pleine d'accents pathétiques et énergiques, savamment +traitée, un très-bel air précédé d'un beau récitatif: + + Du calme de la nuit tout ressent les doux charmes, + +dont l'andante est d'un tour mélodique expressif et distingué, et que +l'auteur a eu l'incroyable audace de finir sur la troisième note du ton +sans rabâcher la cadence finale, ainsi que la plupart de ses +contemporains. + +Cet air a pour sujet la seconde scène du troisième acte du _Roméo_ de +Shakspeare, où Juliette, seule dans sa chambre, et mariée dans la +journée à Roméo, attend son jeune époux. + + «Ferme tes épais rideaux, ô nuit, reine des amoureux mystères; + dérobe-les aux yeux indiscrets, et que Roméo s'élance dans mes + bras, inaperçu, invisible!--Le bonheur des amants n'a besoin d'être + éclairé que par la présence radieuse de l'objet aimé, et c'est la + nuit qui lui convient le mieux.--Viens donc, nuit solennelle, + matrone au maintien grave, au noir vêtement, guide mes pas dans la + lice où je dois trouver mon vainqueur.» + +Il faut signaler encore dans l'Å“uvre de Steibelt un air avec chÅ“ur du +vieux Capulet, plein de mouvement et d'un caractère farouche: + + Oui, la fureur de se venger + Est un _premier_ besoin de l'âme! + +La marche funèbre: + + Grâces, vertus, soyez en deuil! + +et l'air de Juliette, quand elle va boire le narcotique. C'est +dramatique, c'est même fort émouvant; mais quelle distance, grand Dieu! +de cette inspiration musicale, si bien ménagé qu'en soit l'intérêt +jusqu'à la fin, au prodigieux crescendo de Shakspeare (qui fut le +véritable inventeur du crescendo), morceau dont le pendant ne se trouve +qu'à la quatrième scène du troisième acte d'_Hamlet_, commençant par ces +mots: «Eh bien! ma mère, que me voulez-vous?» Quelle marée montante de +terreurs que ce long monologue de Juliette: + + _What if it be a poison which the friar_ + _Subtily hath minister'd to have me dead..._ + + «Mais si c'est du poison que le moine m'a remis pour me donner la + mort, dans la crainte du déshonneur qu'attirerait sur lui ce + mariage, parce qu'il m'a déjà mariée à Roméo? J'ai peur! Non, cela + ne saurait être; c'est un homme d'une sainteté éprouvée: rejetons + loin de moi cette odieuse pensée.--Mais si, une fois enfermée dans + la tombe, je m'éveille avant que Roméo vienne me délivrer? Oh! ce + serait horrible! nul air pur ne pénètre dans ce redoutable caveau, + et j'y serais infailliblement suffoquée avant l'arrivée de mon + Roméo. Ou, si je vis, que deviendrai-je dans les ténèbres de la + nuit et de la mort, au milieu des terreurs de ce funèbre séjour, + qui depuis tant de siècles a reçu les ossements de mes ancêtres; où + Tybalt, saignant encore, fraîchement inhumé, pourrit dans son + linceul; où, à certaines heures de la nuit, on prétend que les + esprits reviennent? Hélas! hélas! si je me réveille avant l'heure, + au milieu d'exhalaisons infectes, de gémissements comme ceux de la + mandragore qu'on déracine, voix étranges qu'un mortel ne peut + entendre sans être frappé de démence! O mon Dieu! entourée de ces + épouvantables terreurs, j'en deviendrai folle; mes mains insensées + joueront avec les squelettes de mes ancêtres! J'arracherai de son + linceul le cadavre sanglant de Tybalt, et dans mon aveugle + frénésie, transformant en massue l'un des ossements de mes pères, + je m'en servirai pour me briser le crâne.--Oh! il me semble voir + l'ombre de Tybalt; il cherche Roméo, dont la fatale épée a percé sa + poitrine.--Arrête, Tybalt; arrête! Roméo! Roméo! Roméo! voilà le + breuvage! Je bois à toi!» + +La musique, j'ose le croire, peut aller jusque-là ; mais quand y est-elle +allée, je ne sais. En entendant à la représentation ces deux terribles +scènes, il m'a toujours semblé sentir mon cerveau tournoyer dans mon +crâne et mes os craquer dans ma chair... et je n'oublierai jamais ce cri +prodigieux d'amour et d'angoisse qu'une seule fois j'entendis: + + _Romeo! Romeo!--Here's drink!--I drink to thee!_ + + * * * * * + +Et vous voulez qu'après avoir connu de telles Å“uvres, éprouvé de telles +impressions, on prenne au sérieux vos petites passions tièdes, vos +petits amours de cire à mettre sous un bocal... Vous voulez que ceux qui +ont vécu toute leur vie dans les contrées où rêvent ces grands lacs +océaniens, où s'élèvent fières et verdoyantes ces forêts vierges de +l'art, puissent s'accommoder de vos petits parterres, de vos bordures de +buis taillées carrément, de vos bocaux où nagent de petits poissons +rouges, ou de vos mares remplies de crapauds! Pauvres faiseurs de petits +opéras!... + + * * * * * + +L'autre partition française portant le titre de Roméo et Juliette, et +presque inconnue aujourd'hui, est, malheureusement pour notre +amour-propre national, de Dalayrac. L'auteur de l'abominable livret eut +l'esprit de ne pas se nommer. Cela est misérable, plat, bête, en tout et +partout. On dirait d'une Å“uvre composée par deux imbéciles qui ne +connaissent ni la passion, ni le sentiment, ni le bon sens, ni le +français, ni la musique. + +Dans ces deux opéras, au moins le rôle de Roméo est écrit pour un homme. +Les trois maestri italiens ont, au contraire, voulu que l'amant de +Juliette fût représenté par une femme. C'est un reste des anciennes +mÅ“urs musicales de l'école italienne. C'est le résultat de la +préoccupation constante d'un sensualisme enfantin. On voulait des femmes +pour chanter des rôles d'amants, parce que dans les duos deux voix +féminines produisent plus aisément les séries de tierces, chères à +l'oreille italienne. Dans les anciens opéras de cette école, on ne +trouve presque pas de rôles de basses; les voix graves étaient en +horreur à ce public de sybarites, friands des douceurs sonores comme les +enfants le sont des sucreries. + +L'opéra de Zingarelli a joui d'une vogue assez longue en France et en +Italie. C'est une musique tranquille et gracieuse; on n'y voit pas plus +de traces des caractères shakspeariens, pas plus de prétentions à +exprimer les passions des personnages que si le compositeur n'eût pas +compris la langue à laquelle il adaptait ses mélodies. On cite toujours +un air de Roméo: «Ombra adorata,» air célèbre qui suffit pendant +longtemps pour attirer le public au Théâtre-Italien de Paris et pour lui +faire supporter le froid ennui de tout le reste de l'Å“uvre. Ce morceau +est gracieux, élégant et fort bien conduit dans son ensemble; la flûte y +fait entendre de jolis petits traits qui dialoguent heureusement avec +des fragments de la phrase vocale. Tout est presque souriant dans cet +air. Roméo qui va mourir y exprime sa joie de retrouver bientôt +Juliette, et de jouir des pures délices de l'amour au séjour +bienheureux: + + _Nel fortunato Eliso_ + _Avrà contenti il cor._ + +Juliette chante des morceaux mélangés d'accents vrais et de +bouffonneries musicales. Dans un grand air, par exemple, elle s'écrie: +«Qu'il n'est pas une âme aussi accablée de maux que la sienne.» + + _Non v'é un alma a questo eccesso_ + _Sventurata al par di me._ + +Puis elle se recueille un instant, et partant _con brio_, vocalise _sans +paroles_ de longues séries de triolets de l'effet le plus joyeux, et +dont les facéties des premiers violons augmentent encore l'_allegria_. + +Quant au duo final, à la scène terrible où Juliette, qui croyait toucher +au bonheur, apprend que Roméo est empoisonné, assiste à son agonie, et +meurt enfin sur son corps, rien de plus calme que ces angoisses, rien de +plus charmant que ces convulsions; c'est le cas ou jamais de dire, comme +Hamlet: «_They do but jest, poison in jest._ Ils ne font que plaisanter, +c'est du poison pour rire.» + +Du _Roméo_ de Vaccaï ou n'exécute plus guère que le troisième acte, +généralement cité comme un morceau plein de passion et d'une belle +couleur dramatique. Je l'ai entendu à Londres, et je n'y ai vu, je +l'avoue, ni couleur ni passion. Les deux amants s'y désespèrent encore +d'une façon fort calme. _They do but jest, poison in jest._ Je ne sais +s'il est vrai que ce troisième acte soit celui qui forme maintenant le +quatrième de l'opéra de Bellini qu'on vient de représenter à l'Opéra, je +ne l'ai pas reconnu. On trouvait, disait-on il y a quelques semaines, le +dernier acte de Bellini _trop faible_. Le poison y semblait trop _in +jest_... Il faut que cela soit prodigieux. Je l'entendis à Florence il y +a vingt-cinq ans, et je n'ai conservé du dénoûment aucun souvenir. + +Ce _Roméo_, cinquième du nom, bien qu'il soit l'une des plus médiocres +partitions de Bellini, contient de jolies choses et un finale plein +d'élan, où se déploie une belle phrase chantée à l'unisson par les deux +amants. Ce passage me frappa le jour où je l'entendis pour la première +fois au théâtre de la Pergola. Il était bien rendu de toutes façons. Les +deux amants étaient séparés de force par leurs parents furieux; les +Montaigus retenaient Roméo, les Capulets Juliette; mais au dernier +retour de la belle phrase: + + Nous nous reverrons au ciel! + +s'échappant tous les deux des mains de leurs persécuteurs, ils +s'élançaient dans les bras l'un de l'autre et s'embrassaient avec une +fureur toute shakspearienne. A ce moment on commençait à croire à leur +amour. On s'est bien gardé à l'Opéra de risquer _cette hardiesse_; il +n'est pas décent en France que deux amants sur un théâtre s'embrassent +ainsi à corps perdu. Cela n'est pas convenable. Autant qu'il m'en +souvienne, le doux Bellini n'avait employé dans son _Roméo_ qu'une +instrumentation modérée. Il n'y avait mis ni tambour ni grosse caisse; +son orchestre a été pourvu à l'Opéra de ces deux auxiliaires de première +nécessité. Puisqu'il y a des scènes de guerre civile dans le drame, +l'orchestre peut-il se passer de tambour? et peut-on chanter et danser +aujourd'hui sans grosse caisse? Pourtant, au moment où Juliette se +traîne aux pieds de son père en poussant des cris de désespoir, la +grosse caisse, frappant imperturbablement les temps forts de la mesure +avec une pompeuse régularité, produit, il faut l'avouer, un effet d'un +comique irrésistible. Comme son bruit domine tout et attire l'attention, +on ne pense plus à Juliette, et l'on croit entendre une musique +militaire marchant en tête d'une légion de la garde nationale. + +Les airs de danse intercalés dans la partition de Bellini n'ont pas une +bien grande valeur; ils manquent de charme et d'entrain. Un andante +pourtant a fait plaisir: c'est celui qui a pour thème l'air de la +_Straniera_: + + _Meco tu vieni, ô misera._ + +l'une des plus touchantes inspirations de Bellini. On danse là -dessus... +Mais quoi! on danse sur tout. On fait tout sur tout. + +Les costumes n'offrent rien de remarquable; celui de Lorenzo seul a été +fort remarqué; c'est une houppelande fourrée de martre. Le bon Lorenzo +est vêtu comme un Polonais. Il faisait donc bien froid à Vérone dans ce +temps-là ?... Marié, qui remplissait ce rôle fourré, était enrhumé (_it +is the cause_). Il a eu plusieurs accidents vocaux. Gueymard est un +Thybald très-énergique. Madame Gueymard a chanté d'une façon musicale et +avec sa voix d'or le rôle de Juliette. La débutante, madame Vestvali, +est une grande et belle personne dont la voix de contralto, très-étendue +au grave, est dépourvue d'éclat dans le médium. Sa vocalisation est peu +aisée, et l'attaque du son, dans l'octave supérieure surtout, manque +parfois de justesse. Elle a joué Roméo avec beaucoup de... dignité. + +La scène du tombeau, représentée par les grands artistes anglais, +restera comme la plus sublime merveille de l'art dramatique. A ce nom de +Roméo, qui s'exhale faiblement des lèvres de Juliette renaissante, le +jeune Montaigu, frappé de stupeur, demeure un instant immobile; un +second appel plus tendre attire son regard vers le monument, un +mouvement de Juliette dissipe son doute. Elle vit! il s'élance sur la +couche funèbre, en arrache le corps adoré en déchirant voiles et +linceul, l'apporte sur l'avant-scène, le soutient debout entre ses bras. +Juliette tourne languissamment ses yeux ternes autour d'elle, Roméo +l'interpelle, la presse dans une étreinte éperdue, écarte les cheveux +qui cachent son front pâle, couvre son visage de baisers furieux, éclate +en rires convulsifs; dans sa joie déchirante, il a oublié qu'il va +mourir. Juliette respire. Juliette! Juliette!... Mais une douleur +affreuse l'avertit; le poison est à l'Å“uvre et lui ronge les +entrailles!... «_O potent poison! Capulet! Capulet! grâce!_» Il se +traîne à genoux, délirant, croyant voir le père de Juliette qui vient la +lui ravir encore... + +Cette même scène, dans l'opéra nouveau devient ceci: + +Des gradins sont pratiqués de chaque côté du tombeau de Juliette, afin +qu'elle puisse en descendre commodément et décemment. Elle en descend en +effet, et s'avance à pas comptés vers son amant immobile. Et les voilà +qui s'entretiennent de leurs petites affaires, et s'expliquent bien des +choses fort tranquillement. + + ROMÉO. + + Que vois-je! + + JULIETTE. + + Roméo! + + ROMÉO. + + Juliette vivante! + + JULIETTE. + + D'une mort apparente + Le réveil _en ce jour_ + A ton amour va donc me rendre! + + ROMÉO. + + _Dis-tu vrai?_ + + JULIETTE. + + Lorenzo n'a-t-il pu te l'apprendre? + + ROMÉO. + + Sans rien savoir, sans rien comprendre, + J'ai cru _pour mon malheur_ te perdre sans retour. + + * * * * * + + _Are there no stones in heaven?_ + +Non, il n'y a pas de carreaux au ciel. La question d'Othello est +oiseuse. Non, il n'y a rien de beau, il n'y a rien de laid, il n'y a ni +vrai, ni faux, ni sublime, ni absurde: tout est égal. Le public le sait +bien, lui, ce modèle d'indifférence impassible. + +Calmons-nous... Au point de vue de l'art... (il n'est pas question +d'art) au point de vue des intérêts pécuniaires de l'Opéra, nous croyons +que le directeur de ce beau grand théâtre, en engageant madame Vestvali +et en mettant en scène le _Roméo_ de Bellini, a fait une mauvaise +affaire. + + _Let us sleep!_ + _I can no more..._ + + + + +A PROPOS D'UN BALLET DE FAUST + +UN MOT DE BEETHOVEN + + +L'idée de faire danser Faust est bien la plus prodigieuse qui soit +jamais entrée dans la tête sans cervelle d'un de ces hommes qui touchent +à tout, profanent tout sans méchante intention, comme font les merles et +les moineaux des grands jardins publics, prenant pour perchoir les +chefs-d'Å“uvre de la statuaire. L'auteur du ballet de _Faust_ me paraît +cent fois plus étonnant que le marquis de Molière occupé à mettre _en +madrigaux toute l'histoire romaine_. Quant aux musiciens qui ont voulu +faire chanter les personnages du célèbre poëme, il faut leur pardonner +beaucoup, parce qu'ils ont beaucoup aimé et aussi parce que ces +personnages appartiennent de droit à l'art de la rêverie, de la passion, +à l'art du vague, de l'infini, à l'art immense des sons. + +De combien de dédicaces Goethe l'olympien a été affligé! Combien de +musiciens lui ont écrit: «O toi!» ou simplement: «O!» auxquels il a +répondu ou dû répondre: «Je suis bien reconnaissant, monsieur, que vous +ayez daigné illustrer un poëme qui, sans vous, fût demeuré dans +l'obscurité, etc.» Il était railleur, le dieu de Weimar, si mal nommé +pourtant par je ne sais qui le Voltaire de l'Allemagne. Une seule fois +il trouva son maître dans un musicien. Car, cela paraît prouvé +maintenant, l'art musical n'est pas aussi abrutissant que les gens de +lettres ont longtemps voulu le faire croire, et depuis un siècle il y a +eu, dit-on, presque autant de musiciens spirituels que de sots lettrés. + +Or donc, Goethe était venu passer quelques semaines à Vienne. Il aimait +la société de Beethoven, qui venait d'_illustrer_ réellement sa tragédie +d'_Egmont_. Errant un jour au Prater avec le Titan mélancolique, les +passants s'inclinaient avec respect devant les deux promeneurs, et +Goethe seul répondait à leurs salutations. Impatienté à la fin d'être +obligé de porter si souvent la main à son chapeau: «Que ces braves gens, +dit Goethe, sont fatigants avec leurs courbettes!--Ne vous fâchez pas, +_Excellence_, répliqua doucement Beethoven, c'est peut-être moi qu'ils +saluent.» + + + + +TO BE OR NOT TO BE + +PARAPHRASE + + +Être ou ne pas être, voilà la question. Une âme courageuse doit-elle +supporter les méchants opéras, les concerts ridicules, les virtuoses +médiocres, les compositeurs enragés, ou s'armer contre ce torrent de +maux, et, en le combattant, y mettre un terme? Mourir,--dormir,--rien de +plus. Et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux déchirements de +l'oreille, aux souffrances du cÅ“ur et de la raison, aux mille douleurs +imposées par l'exercice de la critique à notre intelligence et à nos +sens!--C'est là un résultat qu'on doit appeler de tous ses +vÅ“ux.--Mourir,--dormir,--dormir,--avoir le cauchemar peut-être.--Oui, +voilà le point embarrassant. Savons-nous quelles tortures nous +éprouverons en songe, dans ce sommeil de la mort, après que nous aurons +déposé le lourd fardeau de l'existence, quelles folles théories nous +aurons à examiner, quelles partitions discordantes à entendre, quels +imbéciles à louer, quels outrages nous verrons infliger aux +chefs-d'Å“uvre, quelles extravagances seront prônées, quels moulins à +vent pris pour des colosses? + +Il y a là de quoi faire réfléchir; c'est cette pensée qui rend les +feuilletons si nombreux et prolonge la vie des malheureux qui les +écrivent. + +Qui, en effet, voudrait supporter la fréquentation d'un monde insensé, +le spectacle de sa démence, les mépris et les méprises de son ignorance, +l'injustice de sa justice, la glaciale indifférence des gouvernants? Qui +voudrait tourbillonner au souffle du vent des passions les moins nobles, +des intérêts les plus mesquins prenant le nom d'amour de l'art, +s'abaisser jusqu'à la discussion de l'absurde, être soldat et apprendre +à son général à commander l'exercice, voyageur et guider son guide qui +s'égare néanmoins, lorsqu'il suffirait pour se délivrer de cette tâche +humiliante d'un flacon de chloroforme ou d'une balle à pointe d'acier? +Qui voudrait se résigner à voir dans ce bas monde le désespoir naître de +l'espoir, la lassitude de l'inaction, la colère de la patience, n'était +la crainte de quelque chose de pire par delà le trépas, ce pays ignoré +d'où nul critique n'est encore revenu?... Voilà ce qui ébranle et +trouble la volonté...--Allons, il n'est pas même permis de méditer +pendant quelques instants; voici la jeune cantatrice Ophélie, armée +d'une partition et grimaçant un sourire.--Que voulez-vous de moi? des +flatteries, n'est-ce pas? toujours, toujours.--Non, monseigneur; j'ai de +vous une partition que depuis longtemps je désirais vous rendre. +Veuillez la recevoir, je vous prie.--Moi! non certes, je ne vous ai +jamais rien donné.--Monseigneur, vous savez très-bien que c'est vous qui +m'avez fait ce don, et les paroles gracieuses dont vous l'avez +accompagné en ont encore relevé le prix. Reprenez-le, car, pour un noble +cÅ“ur, les dons les plus précieux deviennent sans valeur du moment où +celui qui les a faits n'a plus pour nous que de l'indifférence. Tenez, +monseigneur.--Ah! vous avez du cÅ“ur?--Monseigneur?--Et vous êtes +cantatrice?--Que veut dire Votre Altesse?--Que si vous avez du cÅ“ur et +si vous êtes cantatrice, vous devez interdire toute communication entre +la cantatrice et la femme de cÅ“ur.--Quel commerce sied mieux pourtant +à l'une que celui de l'autre?--Tant s'en faut; car l'influence d'un +talent comme le vôtre aura plutôt perverti les plus nobles élans du +cÅ“ur, que le cÅ“ur n'aura donné de la noblesse aux aspirations du +talent. Ceci passait autrefois pour un paradoxe; mais c'est aujourd'hui +un fait dont la preuve est acquise. Il fut un temps où je vous +admirais.--En effet, monseigneur, vous me l'avez fait croire.--Vous avez +eu tort de me croire. Mon admiration n'avait rien de réel.--Je n'en ai +été que plus trompée.--Allez vous enfermer dans un cloître. Quelle est +votre ambition? Un nom célèbre, beaucoup d'argent, les applaudissements +des sots, un époux titré, le nom de duchesse. Oui, oui, elles rêvent +toutes d'épouser un prince. Pourquoi vouloir donner le jour à une race +d'idiots?--Ayez pitié de lui, ciel miséricordieux!--Si vous vous mariez, +je vous donnerai pour dot cette vérité désolante: qu'une femme artiste +soit froide comme la glace, pure comme la neige, elle n'échappera point +à la calomnie. Allez au couvent. Adieu; ou s'il vous faut absolument un +mari, épousez un crétin, c'est ce que vous avez de mieux à faire; car +les hommes d'esprit savent trop bien les tourments que vous leur +réservez. Allez au couvent, sans tarder. Adieu.--Puissances célestes, +rendez-lui la raison!--J'ai aussi entendu parler de toutes vos +coquetteries vocales, de vos plaisantes prétentions, de votre sotte +vanité. Dieu vous a donné une voix, vous vous en faites une autre. On +vous confie un chef-d'Å“uvre, vous le dénaturez, vous le mutilez, vous +en changez le caractère, vous l'affublez de misérables ornements, vous y +faites d'insolentes coupures, vous y introduisez des traits grotesques, +des arpéges risibles, des trilles facétieux; vous insultez le maître, +les gens de goût, et l'art, et le bon sens. Allez, qu'on ne m'en parle +plus. Au couvent! au couvent!» (Il sort.) + +La jeune Ophélie n'a pas tout à fait tort, Hamlet a bien un peu perdu la +tête. Mais on ne s'en apercevra pas dans notre monde musical, où tout le +monde à cette heure est complétement fou. D'ailleurs, il a des instants +lucides, ce pauvre prince de Danemark; il n'est fou que lorsque le vent +souffle du nord-nord-ouest; quand le vent est au sud, il sait très-bien +distinguer un aigle d'une buse. + + + + +L'ÉCOLE DU PETIT CHIEN + + +L'_école du petit chien_ est celle des chanteuses dont la voix +extraordinairement étendue dans le haut, leur permet de lancer à tout +bout de chant des contre-_mi_ et des contre-_fa_ aigus, semblables, pour +le caractère et le plaisir qu'ils font à l'auditeur, au cri d'un +king's-charles dont on écrase la patte. Madame Cabel, il faut le +reconnaître, à l'époque où elle pratiquait ce système de chant, +atteignait toujours son but. Quand elle visait un _mi_ ou un _fa_, et +même un _sol_ suraigu, c'était un _sol_, un _fa_ ou un _mi_ qu'elle +touchait; mais on ne lui en savait aucun gré; tandis que ses élèves, ou +imitatrices ne parvenant d'ordinaire qu'au _ré_ dièze s'il s'agit du +_mi_, ou au _mi_ s'il s'agit du _fa_, excitent toujours ainsi des +transports d'admiration frénétiques. Cette injustice et cette injustesse +ont fini par dégoûter madame Cabel de son école. C'était fait pour cela. +Maintenant elle se borne à chanter comme une femme charmante qu'elle +est, et ne songe plus à imiter ni les petits chiens ni les oiseaux. + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +Musique 1 + +Étude critique des symphonies de Beethoven 15 + +Quelques mots sur les trios et les sonates de Beethoven 60 + +_Fidelio_, opéra en trois actes de Beethoven; sa représentation +au Théâtre-Lyrique 65 + +Beethoven dans l'anneau de Saturne, les médiums 83 + +Les appointements des chanteurs 88 + +Sur l'état actuel de l'art du chant dans les théâtres lyriques de France +et d'Italie, et sur les causes qui l'ont amené; les grandes salles, les +claqueurs, les instruments à percussion 89 + +Les mauvais chanteurs, les bons chanteurs, le public, les claqueurs 105 + +L'_Orphée_ de Gluck, au Théâtre-Lyrique 108 + +Lignes écrites quelque temps après la première représentation +d'_Orphée_ 122 + +L'_Alceste_ d'Euripide, celles de Quinault et de Calsabigi; les partitions +de Lulli, de Gluck, de Schweizer, de Guglielmi et de Handel sur ce +sujet 130 + +Reprise de l'_Alceste_ de Gluck, à l'Opéra 198 + +Les instruments ajoutés par les modernes aux partitions des maîtres +anciens 214 + +Les sons hauts et les sons bas, le haut et le bas du clavier 216 + +Le _Freyschütz_ de Weber 219 + +_Obéron_, opéra fantastique de Ch. M. Weber; sa première représentation +au Théâtre-Lyrique 225 + +_Abou-Hassan_, opéra en un acte du jeune Weber; l'_Enlèvement au sérail_, +opéra en deux actes du jeune Mozart; leur première représentation au +Théâtre-Lyrique 239 + +Moyen trouvé par M. Delsarte d'accorder les instruments à cordes sans +le secours de l'oreille 244 + +La _Musique à l'église_, par M. Joseph d'Ortigue 246 + +MÅ“urs musicales de la Chine 252 + +A MM. les membres de l'Académie des beaux-arts de l'Institut 259 + +Le diapason 278 + +Les temps sont proches 289 + +Concerts de Richard Wagner, la musique de l'avenir 291 + +_Sunt Lacrymæ rerum_ 304 + +Symphonies de H. Reber, Stephen Heller 309 + +_Roméo et Juliette_, opéra en quatre actes de Bellini; sa première +représentation au théâtre de l'Opéra; débuts de madame Vestvali 317 + +A propos d'un ballet de _Faust_; un mot de Beethoven 328 + +_To be or not to be_, paraphrase 330 + +L'école du petit chien 334 + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + PARIS.--IMPRIMERIE SIMON RAÇON ET Ce. RUE D'ERFURTH, 1. + + * * * * * + +NOTES: + +[1] Ce chapitre fut publié il y a une vingtaine d'années dans un livre +qui n'existe plus et dont divers fragments sont reproduits dans ce +volume. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de le retrouver avant de +nous suivre dans l'étude analytique, que nous allons entreprendre, de +quelques chefs-d'Å“uvre célèbres de l'art musical. H. B. + + +[2] Depuis que ces lignes furent écrites nous avons eu l'occasion en +France et en Angleterre, d'entendre des musiciens arabes, chinois et +persans, et toutes les expériences qu'il nous a été permis de l'aire sur +leurs chants, sur leurs instruments, comme aussi les questions que nous +avons adressées à quelques-uns d'entre eux qui parlaient français, tout +nous a confirmé dans cette opinion. + +[3] A quelque point de vue que l'on se place, si c'est là réellement une +intention de Beethoven, et s'il y a quelque chose de vrai dans les +anecdotes qui circulent à ce sujet, il faut convenir que ce caprice est +une absurdité. + +[4] Qu'on appelle toujours l'_adagio_ ou l'_andante_. + +[5] Cet air, dans la partition, appartient au rôle d'Eurydice. + +[6] Ajoutons qu'elle n'a pris avec le texte de son rôle aucune des +libertés qu'on a dû lui reprocher dans _Orphée_. + +[7] La lettre, en effet, a paru d'un style trop en dehors des habitudes +académiques et n'a pas été lue en séance publique. + +[8] J'emploie ici les termes adoptés généralement de sons _hauts_ et +_bas_, et les verbes _monter_, _descendre_, qui n'ont point de sens +réel, et qu'un usage absurde a pu seul introduire dans la langue +musicale pour distinguer les sons à vibrations rapides des sons à +vibrations lentes. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of A travers chants, by Hector Berlioz + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS CHANTS *** + +***** This file should be named 37534-8.txt or 37534-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/5/3/37534/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: A travers chants + +Author: Hector Berlioz + +Release Date: September 25, 2011 [EBook #37534] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS CHANTS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p class="cb">A<br /> +<big>TRAVERS CHANTS</big></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">LIBRAIRIE DE MICHEL LÉVY FRÈRES<br /><br /> +———<br /><br /> +DU MÊME AUTEUR:<br /><br /> +LES<br /> +<big>SOIRÉES DE L'ORCHESTRE</big><br /> +2<sup>e</sup> édition.—Un volume grand in-18<br /> +———<br /><br /> +LES<br /> +<big>GROTESQUES DE LA MUSIQUE</big><br /> +Un volume grand in-18.</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">PARIS.—IMP<span class="ov">RIMERIE SIMON RAÇON ET COMP. RUE </span>D'ERFURTH, 1.</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<h1>A<br /><br /> +<big>TRAVERS CHANTS</big><br /> +<small><small>ÉTUDES MUSICALES, ADORATIONS<br /> +BOUTADES ET CRITIQUES<br /><br /> +PAR</small></small><br /><br /> +HECTOR BERLIOZ</h1> + +<p class="r"> +Love's labour's lost. (S<small>HAKSPEARE</small>.)<br /> +Hostis habet muros... (V<small>IRGILE</small>.)</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/colophon.png" width="100" height="57" alt="colophon" title="colophon" /> +</p> + +<p class="cb">PARIS<br /> +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br /> +<small>RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15<br /> +A LA LIBRAIRIE +NOUVELLE</small><br /> +——<br /> +1862<br /><br /> +Tous droits réservés</p> + +<p class="cb">A<br /><br /> +M. ERNEST LEGOUVÉ<br /><br /> +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h1>A<br /><br /> +<big>TRAVERS CHANTS</big></h1> + +<p> +<br /> +</p> + +<table border="2" cellpadding="4" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a></td></tr> +</table> + +<h2><a name="MUSIQUE" id="MUSIQUE"></a>MUSIQUE<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor"><span style="font-size:75%;">[1]</span></a></h2> + +<p>M<small>USIQUE</small>, art d'émouvoir par des combinaisons de sons les hommes +intelligents et doués d'organes spéciaux et exercés. Définir ainsi la +musique, c'est avouer que nous ne la croyons pas, comme on dit, <i>faite +pour tout le monde</i>. Quelles que soient en effet ses conditions +d'existence, quels qu'aient jamais été ses moyens d'action, simples ou +composés, doux ou énergiques, il a toujours paru évident à l'observateur +impartial qu'un grand nombre d'individus ne pouvant ressentir ni +comprendre sa puissance, ceux-là <i>n'étaient pas faits pour elle</i>, et que +par conséquent <i>elle n'était point faite pour eux</i>.</p> + +<p>La musique est à la fois un sentiment et une science; elle exige de la +part de celui qui la cultive, exécutant ou compositeur, une inspiration +naturelle et des connaissances qui ne s'acquièrent que par de longues +études et de profondes méditations.<a name="page_002" id="page_002"></a> La réunion du savoir et de +l'inspiration constitue l'art. En dehors de ces conditions, le musicien +ne sera donc qu'un artiste incomplet, si tant est qu'il mérite le nom +d'artiste. La grande question de la prééminence de l'organisation sans +étude sur l'étude sans organisation, qu'Horace n'a pas osé résoudre +positivement pour les poëtes, nous paraît également difficile à trancher +pour les musiciens. On a vu quelques hommes parfaitement étrangers à la +science produire d'instinct des airs gracieux et même sublimes, témoin +Rouget de l'Isle et son immortelle <i>Marseillaise</i>; mais ces rares +éclairs d'inspiration n'illuminant qu'une partie de l'art, pendant que +les autres, non moins importantes, demeurent obscures, il s'ensuit, eu +égard à la nature complexe de notre musique, que ces hommes en +définitive ne peuvent être rangés parmi les musiciens: <small>ILS NE SAVENT +PAS</small>.</p> + +<p>On rencontre plus souvent encore des esprits méthodiques, calmes et +froids, qui, après avoir étudié patiemment la théorie, accumulé les +observations, exercé longuement leur esprit et tiré tout le parti +possible de leurs facultés incomplètes, parviennent à écrire des choses +qui répondent en apparence aux idées qu'on se fait vulgairement de la +musique, et satisfont l'oreille sans la charmer, et sans rien dire au +cœur ni à l'imagination. Or, la satisfaction de l'ouïe est fort loin +des sensations délicieuses que peut éprouver cet organe; les jouissances +du cœur et de l'imagination ne sont pas non plus de celles dont on +puisse faire aisément bon marché; et comme elles se trouvent réunies à +un plaisir sensuel des plus vifs dans les véritables œuvres musicales +de toutes les écoles, ces producteurs impuissants doivent donc encore, +selon nous, être rayés du nombre des musiciens: <small>ILS NE SENTENT PAS</small>.</p> + +<p>Ce que nous appelons <i>musique</i> est un art nouveau, en ce sens qu'il ne +ressemble que fort peu, très-probablement, à ce que les anciens peuples +civilisés désignaient sous ce nom. D'ailleurs, il faut le dire tout de +suite, ce mot avait chez eux une acception tellement étendue, que loin +de signifier simplement,<a name="page_003" id="page_003"></a> comme aujourd'hui, l'art des sons, il +s'appliquait également à la danse, au geste, à la poésie, à l'éloquence, +et même à la collection de toutes les sciences. En supposant +l'étymologie du mot <i>musique</i> dans celui de <i>muse</i>, le vaste sens que +lui donnaient les anciens s'explique naturellement; il exprimait et +devait exprimer, en effet, <i>ce à quoi président les Muses</i>. De là les +erreurs où sont tombés, dans leurs interprétations, beaucoup de +commentateurs de l'antiquité. Il y a pourtant dans le langage actuel une +expression consacrée, dont le sens est presque aussi général. Nous +disons: <i>l'art</i>, en parlant de la réunion des travaux de l'intelligence, +soit seule, soit aidée par certains organes, et des exercices du corps +que l'esprit a poétisés. De sorte que le lecteur qui dans deux mille ans +trouvera dans nos livres cette phrase devenue le titre banal de bien des +divagations: «De l'état de l'art en Europe au dix-neuvième siècle» devra +l'interpréter ainsi: «De l'état de la poésie, de l'éloquence, de la +musique, de la peinture, de la gravure, de la statuaire, de +l'architecture, de l'action dramatique, de la pantomime et de la danse +en Europe au dix-neuvième siècle.» On voit qu'à l'exception près des +sciences exactes, auxquelles il ne s'applique pas, notre mot <i>art</i> +correspond fort bien au mot <i>musique</i> des anciens.</p> + +<p>Ce qu'était chez eux l'art des sons proprement dit, nous ne le savons +que fort imparfaitement. Quelques faits isolés, racontés peut-être avec +une exagération dont on voit journellement des exemples analogues, les +idées boursouflées ou tout à fait absurdes de certains philosophes, +quelquefois aussi la fausse interprétation de leurs écrits, tendraient à +lui attribuer une puissance immense, et une influence sur les mœurs +telle, que les législateurs devaient, dans l'intérêt des peuples, en +déterminer la marche et en régler l'emploi. Sans tenir compte des causes +qui ont pu concourir à l'altération de la vérité à cet égard, et en +admettant que la musique des Grecs ait réellement produit sur quelques +individus des impressions extraordinaires,<a name="page_004" id="page_004"></a> qui n'étaient dues ni aux +idées exprimées par la poésie, ni à l'expression des traits ou de la +pantomime du chanteur, mais bien à la musique elle-même et seulement à +elle, le fait ne prouverait en aucune façon que cet art eût atteint chez +eux un haut degré de perfection. Qui ne connaît la violente action des +sons musicaux, combinés de la façon la plus ordinaire, sur les +tempéraments nerveux dans certaines circonstances? Après un festin +splendide, par exemple, quand excité par les acclamations enivrantes +d'une foule d'adorateurs, par le souvenir d'un triomphe récent, par +l'espérance de victoires nouvelles, par l'aspect des armes, par celui +des belles esclaves qui l'entouraient, par les idées de volupté, +d'amour, de gloire, de puissance, d'immortalité, secondées de l'action +énergique de la bonne chère et du vin, Alexandre, dont l'organisation +d'ailleurs était si impressionnable, délirait aux accents de Timothée, +on conçoit très-bien qu'il n'ait pas fallu de grands efforts de génie de +la part du chanteur pour agir aussi fortement sur cette sensibilité +portée à un état presque maladif.</p> + +<p>Rousseau, en citant l'exemple plus moderne du roi de Danemark, Erric, +que certains chants rendaient furieux au point de tuer ses meilleurs +domestiques, fait bien observer, il est vrai, que ces malheureux +devaient être beaucoup moins que leur maître sensibles à la musique; +autrement il eût pu courir la moitié du danger. Mais l'instinct +paradoxal du philosophe se décèle encore dans cette spirituelle ironie. +Eh! oui, sans doute, les serviteurs du roi danois étaient moins +sensibles à la musique que leur souverain! Qu'y a-t-il là d'étonnant? Ne +serait-il pas fort étrange au contraire qu'il en eût été autrement? Ne +sait-on pas que le sens musical se développe par l'exercice? que +certaines affections de l'âme, très-actives chez quelques individus, le +sont fort peu chez beaucoup d'autres? que la sensibilité nerveuse est en +quelque sorte le partage des classes élevées de la société, quand les +classes inférieures, soit à cause des travaux manuels auxquels elles se +livrent, soit pour toute<a name="page_005" id="page_005"></a> autre raison, en sont à peu près dépourvues? +et n'est-ce pas parce que cette inégalité dans les organisations est +incontestable et incontestée, que nous avons si fort restreint, en +définissant la musique, le nombre des hommes sur lesquels elle agit.</p> + +<p>Cependant Rousseau, tout en ridiculisant ainsi ces récits des merveilles +opérées par la musique antique, paraît en d'autres endroits leur +accorder assez de croyance pour placer beaucoup au-dessus de l'art +moderne cet art ancien que nous connaissons à peine et qu'il ne +connaissait pas mieux que nous. Il devait certes, moins que personne, +déprécier les effets de la musique actuelle, car l'enthousiasme avec +lequel il en parle partout ailleurs prouve qu'ils étaient sur lui d'une +intensité des moins ordinaires. Quoi qu'il en soit, et en jetant +seulement nos regards autour de nous, il sera facile de citer, en faveur +du pouvoir de notre musique, des faits certains, dont la valeur est au +moins égale à celle des anecdotes douteuses des anciens historiens. +Combien de fois n'avons-nous pas vu à l'audition des chefs-d'œuvre de +nos grands maîtres, des auditeurs agités de spasmes terribles, pleurer +et rire à la fois, et manifester tous les symptômes du délire et de la +fièvre! Un jeune musicien provençal, sous l'empire des sentiments +passionnés qu'avait fait naître en lui la <i>Vestale</i> du Spontini, ne put +supporter l'idée de rentrer dans notre monde prosaïque, au sortir du +ciel de poésie qui venait de lui être ouvert; il prévint par lettres ses +amis de son dessein, et après avoir encore entendu le chef-d'œuvre, +objet de son admiration extatique, pensant avec raison qu'il avait +atteint le maximum de la somme de bonheur réservée à l'homme sur la +terre, un soir, à la porte de l'Opéra, il se brûla la cervelle.</p> + +<p>La célèbre cantatrice, madame Malibran, entendant pour la première fois, +au Conservatoire, la symphonie en <i>ut mineur</i> de Beethoven, fut saisie +de convulsions telles, qu'il fallut l'emporter hors de la salle. Vingt +fois nous avons vu, en pareil cas,<a name="page_006" id="page_006"></a> des hommes graves obligés de sortir +pour soustraire aux regards du public la violence de leurs émotions. +Quant à celles que l'auteur de cette étude doit personnellement à la +musique, il affirme que rien au monde ne saurait en donner l'idée exacte +à qui ne les a point éprouvées. Sans parler des affections morales que +cet art a développées en lui, et pour ne citer que les impressions +reçues et les effets éprouvés au moment même de l'exécution des ouvrages +qu'il admire, voici ce qu'il peut dire en toute vérité: A l'audition de +certains morceaux de musique, mes forces vitales semblent d'abord +doublées; je sens un plaisir délicieux, où le raisonnement n'entre pour +rien; l'habitude de l'analyse vient ensuite d'elle-même faire naître +l'admiration; l'émotion croissant en raison directe de l'énergie ou de +la grandeur des idées de l'auteur, produit bientôt une agitation étrange +dans la circulation du sang; mes artères battent avec violence; les +larmes qui, d'ordinaire, annoncent la fin du paroxysme, n'en indiquent +souvent qu'un état progressif, qui doit être de beaucoup dépassé. En ce +cas, ce sont des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement +de tous les membres, un <i>engourdissement total des pieds et des mains</i>, +une paralysie partielle des nerfs de la vision et de l'audition, je n'y +vois plus, j'entends à peine; vertige... demi-évanouissement... On pense +bien que des sensations portées à ce degré de violence sont assez rares, +et que d'ailleurs il y a un vigoureux contraste à leur opposer, celui du +<i>mauvais effet musical</i>, produisant le contraire de l'admiration et du +plaisir. Aucune musique n'agit plus fortement en ce sens, que celle dont +le défaut principal me paraît être la platitude jointe à la fausseté +d'expression. Alors je rougis comme de honte, une véritable indignation +s'empare de moi, on pourrait, à me voir, croire que je viens de recevoir +un de ces outrages pour lesquels il n'y a pas de pardon; il se fait, +pour chasser l'impression reçue, un soulèvement général, un effort +d'excrétion dans tout l'organisme, analogue aux efforts<a name="page_007" id="page_007"></a> du vomissement, +quand l'estomac veut rejeter une liqueur nauséabonde. C'est le dégoût et +la haine portés à leur terme extrême; cette musique m'exaspère, et je la +vomis par tous les pores.</p> + +<p>Sans doute l'habitude de déguiser ou de maîtriser mes sentiments, permet +rarement à celui-ci de se montrer dans tout son jour; et s'il m'est +arrivé quelquefois, depuis ma première jeunesse, de lui donner carrière, +c'est que le temps de la réflexion m'avait manqué, j'avais été pris au +dépourvu.</p> + +<p>La musique moderne n'a donc rien à envier en puissance à celle des +anciens. A présent, quels sont les modes d'action de notre art musical? +Voici tous ceux que nous connaissons; et, bien qu'ils soient fort +nombreux, il n'est pas prouvé qu'on ne puisse dans la suite en découvrir +encore quelques autres. Ce sont:</p> + +<h3>LA MÉLODIE.</h3> + +<p>Effet musical produit par différents sons entendus <i>successivement</i>, et +formulés en phrases plus ou moins symétriques. L'art d'enchaîner d'une +façon agréable ces séries de sons divers, ou de leur donner un sens +expressif, ne s'apprend point, c'est un don de la nature, que +l'observation des mélodies préexistantes et le caractère propre des +individus et des peuples modifient de mille manières.</p> + +<h3>L'HARMONIE.</h3> + +<p>Effet musical produit par différents sons entendus <i>simultanément</i>. Les +dispositions naturelles peuvent seules, sans doute, faire le grand +harmoniste; cependant la connaissance des groupes de sons produisant les +<i>accords</i> (généralement reconnus pour agréables et beaux), et l'art de +les enchaîner régulièrement, s'enseignent partout avec succès.</p> + +<h3>LE RHYTHME.</h3> + +<p>Division symétrique du temps par les sons. On n'apprend<a name="page_008" id="page_008"></a> pas au musicien +à trouver de belles formes rhythmiques; la faculté particulière qui les +lui fait découvrir est l'une des plus rares. Le rhythme, de toutes les +parties de la musique, nous paraît être aujourd'hui la moins avancée.</p> + +<h3>L'EXPRESSION.</h3> + +<p>Qualité par laquelle la musique se trouve en rapport direct de caractère +avec les sentiments qu'elle veut rendre, les passions qu'elle veut +exciter. La perception de ce rapport est excessivement peu commune; on +voit fréquemment le public tout entier d'une salle d'opéra, qu'un son +douteux révolterait à l'instant, écouter sans mécontentement, et même +avec plaisir, des morceaux dont l'expression est d'une complète +fausseté.</p> + +<h3>LES MODULATIONS.</h3> + +<p>On désigne aujourd'hui par ce mot les passages ou transitions d'un ton +ou d'un mode à un mode ou à un ton nouveau. L'étude peut faire beaucoup +pour apprendre au musicien l'art de déplacer ainsi avec avantage la +tonalité, et à modifier à propos sa constitution. En général les chants +populaires modulent peu.</p> + +<h3>L'INSTRUMENTATION.</h3> + +<p>Consiste à faire exécuter, à chaque instrument ce qui convient le mieux +à sa nature propre et à l'effet qu'il s'agit de produire. C'est en outre +l'art de grouper les instruments de manière à modifier le son des uns +par celui des autres, en faisant résulter de l'ensemble un son +particulier que ne produirait aucun d'eux isolément, ni réuni aux +instruments de son espèce. Cette face de l'instrumentation est +exactement, en musique, ce que le coloris est en peinture. Puissante, +splendide et souvent outrée aujourd'hui, elle était à peine connue avant +la fin du siècle dernier. Nous croyons également, comme pour le rhythme, +la mélodie et l'expression, que l'étude des<a name="page_009" id="page_009"></a> modèles peut mettre le +musicien sur la voie qui conduit à la posséder, mais qu'on n'y réussit +point sans des dispositions spéciales.</p> + +<h3>LE POINT DE DÉPART DES SONS.</h3> + +<p>En plaçant l'auditeur à plus ou moins de distance des exécutants, et en +éloignant dans certaines occasions les instruments sonores les uns des +autres, on obtient dans l'effet musical des modifications qui n'ont pas +encore été suffisamment observées.</p> + +<h3>LE DEGRÉ D'INTENSITÉ DES SONS.</h3> + +<p>Telles phrases et telles inflexions présentées avec douceur ou +modération ne produisent absolument rien, qui peuvent devenir fort +belles en leur donnant la force d'émission qu'elles réclament. La +proposition inverse amène des résultats encore plus frappants: en +violentant une idée douce, on arrive au ridicule et au monstrueux.</p> + +<h3>LA MULTIPLICITÉ DES SONS.</h3> + +<p>Est l'un des plus puissants principes d'émotion musicale. Les +instruments ou les voix étant en grand nombre et occupant une large +surface, la masse d'air mise en vibration devient énorme, et ses +ondulations prennent alors un caractère dont elles sont ordinairement +dépourvues. Tellement que, dans une église occupée par une foule de +chanteurs, si un seul d'entre eux se fait entendre, quels que soient la +force, la beauté de son organe et l'art qu'il mettra dans l'exécution +d'un thème simple et lent, mais peu intéressant en soi, il ne produira +qu'un effet médiocre; tandis que ce même thème repris, sans beaucoup +d'art, à l'unisson, par toutes les voix, acquerra aussitôt une +incroyable majesté.</p> + +<p>Des diverses parties constitutives de la musique que nous<a name="page_010" id="page_010"></a> venons de +signaler, presque toutes paraissent avoir été employées par les anciens. +La connaissance de l'harmonie leur est seule généralement contestée. Un +savant compositeur, notre contemporain, M. Lesueur, s'était, il y a +quarante ans, posé l'intrépide antagoniste de cette opinion. Voici les +motifs de ses adversaires:</p> + +<p>«<i>L'harmonie n'était pas connue des anciens</i>, disent-ils, <i>différents +passages de leurs historiens et une foule de documents en font foi</i>. Ils +n'employaient que l'unisson et l'octave. On sait en outre que l'harmonie +est une invention qui ne remonte pas au delà du huitième siècle. La +gamme et la constitution tonale des anciens n'étant pas les mêmes que +les nôtres, inventées par l'Italien Guido d'Arezzo, mais bien semblables +à celles du plain-chant, qui n'est lui-même qu'un reste de la musique +grecque, il est évident, pour tout homme versé dans la science des +accords, que cette sorte de chant, rebelle à l'accompagnement +harmonique, ne comporte que l'unisson et l'octave.»</p> + +<p>On pourrait répondre à cela que l'invention de l'harmonie au moyen âge +ce prouve point qu'elle ait été inconnue aux siècles antérieurs. +Plusieurs des connaissances humaines ont été perdues et retrouvées; et +l'une des plus importantes découvertes que l'Europe s'attribue, celle de +la poudre à canon, avait été faite en Chine fort longtemps auparavant. +Il n'est d'ailleurs rien moins que certain, au sujet des inventions de +Guido d'Arezzo, qu'elles soient réellement les siennes, car lui-même +dans ses écrits en cite plusieurs comme choses universellement admises +avant lui. Quant à la difficulté d'adapter au plaint-chant notre +harmonie, sans nier qu'elle ne s'unisse plus naturellement aux formes +mélodiques modernes, le fait du chant ecclésiastique exécuté en +contre-point à plusieurs parties, et de plus accompagné par les accords +de l'orgue dans toutes les églises, y répond suffisamment. Voyons à +présent sur quoi était basée l'opinion de M. Lesueur.<a name="page_011" id="page_011"></a></p> + +<p>«<i>L'harmonie était connue des anciens</i>, disait-il, <i>les œuvres de leurs +poëtes, philosophes et historiens le prouvent en maint endroit d'une +façon péremptoire.</i> Ces fragments historiques, fort clairs en eux-mêmes, +ont été traduits à contre-sens. Grâce à l'intelligence que nous avons de +la notation des Grecs, des morceaux entiers de leur musique, à plusieurs +voix accompagnées de divers instruments, sont là pour témoigner de cette +vérité. Des duos, trios et chœurs, de Sapho, Olympe, Terpandre, +Aristoxène, etc., fidèlement reproduits dans nos signes musicaux, seront +publiés plus tard. On y trouvera une harmonie simple et claire, où les +accords les plus doux sont seuls employés, et dont le style est +absolument le même que celui de certains fragments de musique +religieuse, composés de nos jours. Leur gamme et leur système de +tonalité sont parfaitement identiques aux nôtres. C'est une erreur des +plus graves de voir dans le plain-chant, tradition monstrueuse des +hymnes barbares que les Druides hurlaient autour de la statue d'Odin, en +lui offrant d'horribles sacrifices, un débris de la musique grecque. +Quelques cantiques en usage dans le rituel de l'église catholique sont +grecs, il est vrai; aussi les trouvons-nous conçus dans le même système +que la musique moderne? D'ailleurs, quand les preuves de fait +manqueraient, celles de raisonnement ne suffisent-elles pas à démontrer +la fausseté de l'opinion qui refuse aux anciens la connaissance et +l'usage de l'harmonie? Quoi! les Grecs, ces fils ingénieux et polis de +la terre qui vit naître Homère, Sophocle, Pindare, Praxitèle, Phidias, +Apelles, Zeuxis, ce peuple artiste qui élevait des temples merveilleux +que le temps n'a pas encore abattus, dont le ciseau taillait dans le +marbre des formes humaines dignes de représenter les dieux; ce peuple, +dont les œuvres monumentales servent de modèles aux poëtes, statuaires, +architectes et peintres de nos jours, n'aurait eu qu'une musique +incomplète et grossière comme celle des barbares?... Quoi! ces milliers +de chanteurs des deux sexes entretenus à grands frais dans les<a name="page_012" id="page_012"></a> temples, +ces myriades d'instruments de natures diverses qu'ils nommaient: <i>Lyra</i>, +<i>Psalterium</i>, <i>Trigonium</i>, <i>Sambuca</i>, <i>Cithara</i>, <i>Pectis</i>, <i>Maga</i>, +<i>Barbiton</i>, <i>Testudo</i>, <i>Epigonium</i>, <i>Simmicium</i>, <i>Épandoron</i>, <i>etc.</i>, +pour les instruments à cordes; <i>Tuba</i>, <i>Fistula</i>, <i>Tibia</i>, <i>Cornu</i>, +<i>Lituus</i>, <i>etc.</i>, pour les instruments à vent; <i>Tympanum</i>, <i>Cymbalum</i>, +<i>Crepitaculum</i>, <i>Tintinnabulum</i>, <i>Crotalum</i>, <i>etc.</i>, pour les +instruments de percussion, n'auraient été employés qu'à produire de +froids et stériles unissons ou de pauvres octaves! On aurait ainsi fait +marcher du même pas la harpe et la trompette; on aurait enchaîné de +force dans un unisson grotesque deux instruments dont les allures, le +caractère et l'effet diffèrent si énormément! C'est faire à +l'intelligence et au sens musical d'un grand peuple une injure qu'il ne +mérite pas, c'est taxer la Grèce entière de barbarie.»</p> + +<p>Tels étaient les motifs de l'opinion de M. Lesueur. Quant aux faits +cités en preuves, on ne peut rien leur opposer; si l'illustre maître +avait publié son grand ouvrage sur la musique antique, avec les +fragments dont nous avons parlé plus haut; s'il avait indiqué les +sources où il a puisé, les manuscrits qu'il a compulsés; si les +incrédules avaient pu se convaincre par leurs propres yeux, que ces +<i>harmonies</i> attribuées aux Grecs nous ont été réellement léguées par +eux; alors sans doute M. Lesueur eût gagné la cause au plaidoyer de +laquelle il a travaillé si longtemps avec une persévérance et une +conviction inébranlables. Malheureusement il ne l'a pas fait, et comme +le doute est encore très-permis sur cette question, nous allons discuter +les preuves de raisonnement avancées par M. Lesueur, avec l'impartialité +et l'attention que nous avons apportées dans l'examen des idées de ses +antagonistes. Nous lui répondrons donc:</p> + +<p>Les plains-chants que vous appelez barbares ne sont pas tous aussi +sévèrement jugés par la généralité des musiciens actuels; il en est +plusieurs, au contraire, qui leur paraissent<a name="page_013" id="page_013"></a> empreints d'un rare +caractère de sévérité et de grandeur. Le système de tonalité dans lequel +ces hymnes sont écrites, et que vous condamnez, est susceptible de +rencontrer fréquemment d'admirables applications. Beaucoup de chants +populaires, pleins d'expression et de naïveté, sont dépourvus de <i>note +sensible</i>, et par conséquent écrits dans le système tonal du +plain-chant. D'autres, comme les airs écossais, appartiennent à une +échelle musicale bien plus étrange encore, puisque le 4<sup>e</sup> et le 7<sup>e</sup> +degré de notre gamme n'y figurent point. Quoi de plus frais cependant et +de plus énergique parfois que ces mélodies des montagnes? Déclarer +barbares des formes contraires à nos habitudes, ce n'est pas prouver +qu'une éducation différente de celle que nous avons reçue ne puisse en +venir à modifier singulièrement nos opinions à leur sujet. De plus, sans +aller jusqu'à taxer la Grèce de barbarie, admettons seulement que sa +musique, comparativement à la nôtre, fût encore dans l'enfance: le +contraste de cet état imparfait d'un art spécial et de la splendeur des +autres arts, qui n'ont avec lui aucun point de contact, aucune espèce de +rapport, n'est point du tout inadmissible. Le raisonnement qui tendrait +à faire regarder comme impossible cette anomalie est loin d'être +nouveau, et l'on sait qu'en mainte circonstance il a amené à des +conclusions que les faits ont ensuite démenties avec une brutalité +désespérante.</p> + +<p>L'argument tiré du peu de raison musicale qu'il y aurait à faire marcher +ensemble à l'unisson ou à l'octave des instruments de natures aussi +dissemblables qu'une lyre, une trompette et des timbales, est sans force +réelle; car enfin, cette disposition instrumentale est-elle praticable? +Oui, sans doute, et les musiciens actuels pourront l'employer quand ils +voudront. Il n'est donc pas extraordinaire qu'elle ait été admise chez +des peuples auxquels la constitution même de leur art ne permettait pas +d'en employer d'autre.</p> + +<p>A présent, quant à la supériorité de notre musique sur la musique +antique, elle paraît plus que probable. Soit en effet<a name="page_014" id="page_014"></a> que les anciens +aient connu l'harmonie, soit qu'ils l'aient ignorée, en réunissant en +faisceau les idées que les partisans des deux opinions contraires nous +ont données de la nature et des moyens de leur art, il en résulte avec +assez d'évidence cette conclusion:</p> + +<p>Notre musique contient celle des anciens, mais la leur ne contenait pas +la nôtre; c'est-à-dire, nous pouvons aisément reproduire les effets de +la musique antique, et de plus un nombre infini d'autres effets qu'elle +n'a jamais connus et qu'il lui était impossible de rendre.</p> + +<p>Nous n'avons rien dit de l'art des sons en Orient; voici pourquoi: tout +ce que les voyageurs nous ont appris à ce sujet jusqu'ici se borne à des +puérilités informes et sans relations aucunes avec les idées que nous +attachons au mot musique. A moins donc de notions nouvelles et opposées +sur tous les points à celles qui nous sont acquises, nous devons +regarder la musique, chez les Orientaux, comme un bruit grotesque, +analogue à celui que font les enfants dans leurs jeux<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.<a name="page_015" id="page_015"></a></p> + +<h2><a name="ETUDE_CRITIQUE" id="ETUDE_CRITIQUE"></a>ÉTUDE CRITIQUE<br /><br /> +<small>DES</small><br /><br /> +SYMPHONIES DE BEETHOVEN</h2> + +<p>Il y a trente-six ou trente-sept ans qu'on fit, aux concerts spirituels +de l'Opéra, l'essai des œuvres de Beethoven, alors parfaitement +inconnues en France. On ne croirait pas aujourd'hui de quelle +réprobation fut frappée immédiatement cette admirable musique par la +plupart des artistes. C'était bizarre, incohérent, diffus, hérissé de +modulations dures, d'harmonies sauvages, dépourvu de mélodie, d'une +expression outrée, trop bruyant, et d'une difficulté horrible. M. +Habeneck, pour satisfaire aux exigences des hommes de goût qui +régentaient alors l'Académie royale de musique, se voyait forcé de +faire, dans ces mêmes symphonies dont il a organisé et dirigé avec tant +de soin, plus tard, l'exécution au Conservatoire, des coupures +monstrueuses, comme on s'en permettrait tout au plus dans un ballet de +Gallemberg ou un opéra de Gaveaux. Sans ces <i>corrections</i>, Beethoven +n'eût pas été admis à l'honneur de figurer, entre un solo de basson et +un concerto de flûte, sur le programme des concerts spirituels. A la +première audition des passages désignés au crayon rouge, Kreutzer +s'était enfui en se bouchant les oreilles, et il eut besoin de tout son +courage<a name="page_016" id="page_016"></a> pour se décider, aux autres répétitions, à écouter <i>ce qui +restait</i> de la symphonie en <i>ré</i>. N'oublions pas que l'opinion de M. +Kreutzer sur Beethoven était celle des quatre-vingt dix-neuf centièmes +des musiciens de Paris à cette époque, et que, sans les efforts réitérés +de l'imperceptible fraction qui professait l'opinion contraire, le plus +grand compositeur des temps modernes nous serait peut-être encore +aujourd'hui à peine connu. Le fait de l'exécution des fragments de +Beethoven à l'Opéra était donc d'une grande importance; nous en pouvons +juger, puisque sans lui, très-probablement, la société du Conservatoire +n'eût pas été constituée. C'est à ce petit nombre d'hommes intelligents +et au public qu'il faut faire honneur de cette belle institution. Le +public, en effet, le public véritable, celui <i>qui n'appartient à aucune +coterie</i>, ne juge que par sentiment et non point d'après les idées +étroites, les théories ridicules qu'il s'est faites sur l'art; ce +public-là, qui se trompe souvent malgré lui, puisqu'il lui arrive +maintes fois de revenir sur ses propres décisions, fut frappé de prime +abord par quelques-unes des éminentes qualités de Beethoven. Il ne +demanda point si telle modulation était relative de telle autre, si +certaines harmonies étaient admises par les <i>magisters</i>, ni s'il <i>était +permis</i> d'employer certains rhythmes qu'on ne connaissait pas encore; il +s'aperçut seulement que ces rhythmes, ces harmonies et ces modulations, +ornés d'une mélodie noble et passionnée, et revêtus d'une +instrumentation puissante, l'impressionnaient fortement et d'une façon +toute nouvelle. En fallait-il davantage pour exciter ses +applaudissements? Notre public français n'éprouve qu'à de rares +intervalles la vive et brûlante émotion que peut produire l'art musical; +mais quand il lui arrive d'en être véritablement agité, rien n'égale sa +reconnaissance pour l'artiste, quel qu'il soit, qui la lui a donnée. Dès +sa première apparition, le célèbre allegretto en <i>la</i> mineur de la +septième symphonie qu'on avait intercalé dans la deuxième <i>pour faire +passer le reste</i>, fut donc apprécié à sa valeur par l'auditoire<a name="page_017" id="page_017"></a> des +concerts spirituels. Le parterre en masse le redemanda à grands cris, +et, à la seconde exécution, un succès presque égal accueillit le premier +morceau et le <i>scherzo</i> de la symphonie en <i>ré</i> qu'on avait peu goûtés à +la première épreuve. L'intérêt manifeste que le public commença dès lors +à prendre à Beethoven doubla les forces de ses défenseurs, réduisit, +sinon au silence, au moins à l'inaction la majorité de ses détracteurs, +et peu à peu, grâce à ces lueurs crépusculaires annonçant aux +clairvoyants de quel côté le soleil allait se lever, le noyau se grossit +et l'on en vint à fonder, presque uniquement pour Beethoven, la +magnifique société du Conservatoire, aujourd'hui à peu près sans rivale +dans le monde.</p> + +<p>Nous allons essayer l'analyse des symphonies de ce grand maître, en +commençant par la première que le Conservatoire exécute si rarement.</p> + +<h3>I<br /><br /> +SYMPHONIE EN UT MAJEUR</h3> + +<p>Cette œuvre, par sa forme, par son style mélodique, par sa sobriété +harmonique et son instrumentation, se distingue tout à fait des autres +compositions de Beethoven qui lui ont succédé. L'auteur, en l'écrivant, +est évidemment resté sous l'empire des idées de Mozart, qu'il a +agrandies quelquefois, et partout ingénieusement imitées. Dans la +première et la seconde partie, pourtant, on voit poindre de temps en +temps quelques rhythmes dont l'auteur de <i>Don Juan</i> a fait usage, il est +vrai, mais fort rarement et d'une façon beaucoup moins saillante. Le +premier allegro a pour thème une phrase de six mesures, qui, sans avoir +rien de bien caractérisé en soi, devient ensuite intéressante par l'art +avec lequel elle est traitée. Une mélodie<a name="page_018" id="page_018"></a> épisodique lui succède, d'un +style peu distingué; et, au moyen d'une demi-cadence répétée trois ou +quatre fois, nous arrivons à un dessin d'instruments à vent en +imitations à la quarte, qu'on est d'autant plus étonné de trouver là, +qu'il avait été employé souvent déjà dans plusieurs ouvertures d'opéras +français.</p> + +<p>L'andante contient un accompagnement de timbales <i>piano</i> qui paraît +aujourd'hui quelque chose de fort ordinaire, mais où il faut reconnaître +cependant le prélude des effets saisissants que Beethoven a produits +plus tard, à l'aide de cet instrument peu ou mal employé en général par +ses prédécesseurs. Ce morceau est plein de charme, le thème en est +gracieux et se prête bien aux développements fugués, au moyen desquels +l'auteur a su en tirer un parti si ingénieux et si piquant.</p> + +<p>Le scherzo est le premier né de cette famille de charmants badinages +(scherzi) dont Beethoven a inventé la forme, déterminé le mouvement, et +qu'il a substitués presque dans toutes ses œuvres instrumentales au +menuet de Mozart et de Haydn dont le mouvement est moins rapide du +double et le caractère tout différent. Celui-ci est d'une fraîcheur, +d'une agilité et d'une grâce exquises. C'est la seule véritable +nouveauté de cette symphonie, où l'idée poétique, si grande et si riche +dans la plupart des œuvres qui ont suivi celle-ci, manque tout à fait. +C'est de la musique admirablement faite, claire, vive, mais peu +accentuée, froide, et quelquefois mesquine, comme dans le rondo final, +par exemple, véritable enfantillage musical; en un mot, ce n'est pas là +Beethoven. Nous allons le trouver.</p> + +<h3>II<br /><br /> +SYMPHONIE EN RÉ</h3> + +<p>Dans celle-ci tout est noble, énergique et fier; l'introduction +(<i>largo</i>) est un chef-d'œuvre. Les effets les plus beaux s'y succèdent<a name="page_019" id="page_019"></a> +sans confusion et toujours d'une manière inattendue; le chant est d'une +solennité touchante qui, dès les premières mesures, impose le respect et +prépare à l'émotion. Déjà le rhythme se montre plus hardi, +l'orchestration plus riche, plus sonore et plus variée. A cet admirable +<i>adagio</i> est lié un <i>allegro con brio</i> d'une verve entraînante. Le +<i>grupetto</i>, qu'on rencontre dans la première mesure du thème proposé au +début par les altos et les violoncelles à l'unisson, est repris +isolément ensuite, pour établir, soit des progressions en crescendo, +soit des imitations entre les instruments à vent et les instruments à +cordes, qui toutes sont d'une physionomie aussi neuve qu'animée. Au +milieu se trouve une mélodie exécutée, dans sa première moitié, par les +clarinettes, les cors et les bassons, et terminée en tutti par le reste +de l'orchestre, dont la mâle énergie est encore rehaussée par l'heureux +choix des accords qui l'accompagnent. L'<i>andante</i> n'est point traité de +la même manière que celui de la première symphonie; il ne se compose pas +d'un thème travaillé en imitations canoniques, mais bien d'un chant pur +et candide, exposé d'abord simplement par le <i>quatuor</i>, puis brodé avec +une rare élégance, au moyen de traits légers dont le caractère ne +s'éloigne jamais du sentiment de tendresse qui forme le trait distinctif +de l'idée principale. C'est la peinture ravissante d'un bonheur innocent +à peine assombri par quelques rares accents de mélancolie. Le <i>scherzo</i> +est aussi franchement gai dans sa capricieuse fantaisie, que l'<i>andante</i> +a été complétement heureux et calme; car tout est riant dans cette +symphonie, les élans guerriers du premier <i>allegro</i> sont eux-mêmes tout +à fait exempts de violence; on n'y saurait voir que l'ardeur juvénile +d'un noble cœur dans lequel se sont conservées intactes les plus belles +illusions de la vie. L'auteur croit encore à la gloire immortelle, à +l'amour, au dévouement... Aussi, quel abandon dans sa gaieté! comme il +est spirituel! quelles saillies? A entendre ces divers instruments qui +se disputent des parcelles d'un motif qu'aucun d'eux n'exécute en +entier, mais dont<a name="page_020" id="page_020"></a> chaque fragment se colore ainsi de mille nuances +diverses en passant de l'un à l'autre, ou croirait assister aux jeux +féeriques des gracieux esprits d'Obéron. Le final est de la même nature; +c'est un second <i>scherzo</i> à deux temps, dont le badinage a peut-être +encore quelque chose de plus fin et de plus piquant.</p> + +<h3>III<br /><br /> +SYMPHONIE HÉROIQUE</h3> + +<p>On a grand tort de tronquer l'inscription placée en tête de celle-ci par +le compositeur. Elle est intitulée: <i>Symphonie héroïque pour fêter le +souvenir d'un grand homme</i>. Ou voit qu'il ne s'agit point ici de +batailles ni de marches triomphales, ainsi que beaucoup de gens, trompés +par la mutilation du titre, doivent s'y attendre, mais bien de pensers +graves et profonds, de mélancoliques souvenirs, de cérémonies imposantes +par leur grandeur et leur tristesse, en un mot, de l'<i>oraison funèbre</i> +d'un héros. Je connais peu d'exemples en musique d'un style où la +douleur ait su conserver constamment des formes aussi pures et une telle +noblesse d'expressions.</p> + +<p>Le premier morceau est à trois temps et dans un mouvement à peu près +égal à celui de la valse. Quoi de plus sérieux cependant et de plus +dramatique que cet <i>allegro</i>? Le thème énergique qui en forme le fond ne +se présente pas d'abord dans son entier. Contrairement à l'usage, +l'auteur en commençant, nous a laissé seulement entrevoir son idée +mélodique; elle ne se montre avec tout son éclat qu'après un exorde de +quelques mesures. Le rhythme est excessivement remarquable par la +fréquence des syncopes et par des combinaisons de la mesure à deux +temps, jetées, par l'accentuation des temps faibles,<a name="page_021" id="page_021"></a> dans la mesure à +trois temps. Quand à ce rhythme heurté viennent se joindre encore +certaines rudes dissonances, comme celle que nous trouvons vers le +milieu de la seconde reprise, où les premiers violons frappent le <i>fa</i> +naturel aigu contre le <i>mi</i> naturel, quinte de l'accord de <i>la</i> mineur, +on ne peut réprimer un mouvement d'effroi à ce tableau de fureur +indomptable. C'est la voix du désespoir et presque de la rage. Seulement +on peut se dire: Pourquoi ce désespoir? pourquoi cette rage? On n'en +découvre pas le motif. L'orchestre se calme subitement à la mesure +suivante; on dirait que, brisé par l'emportement auquel il vient de se +livrer, les forces lui manquent tout à coup. Puis ce sont des phrases +plus douces, où nous retrouvons tout ce que le souvenir peut faire +naître dans l'âme de douloureux attendrissements. Il est impossible de +décrire, ou seulement d'indiquer, la multitude d'aspects mélodiques et +harmoniques sous lesquels Beethoven reproduit son thème; nous nous +bornerons à en indiquer un d'une extrême bizarrerie, qui a servi de +texte à bien des discussions, que l'éditeur français a corrigé dans la +partition, pensant que ce fût une faute de gravure, mais qu'on a rétabli +après un plus ample informé: les premiers et les seconds violons seuls +tiennent en trémolo la seconde majeure <i>si b</i>, <i>la b</i>, fragment de +l'accord de septième sur la dominante de <i>mi bémol</i>, quand un cor, qui a +l'air de se tromper et de partir quatre mesures trop tôt, vient +témérairement faire entendre le commencement du thème principal qui +roule exclusivement sur les notes, <i>mi</i>, <i>sol</i>, <i>mi</i>, <i>si</i>. On conçoit +quel étrange effet cette mélodie formée des trois notes de l'accord de +tonique doit produire contre les deux notes dissonantes de l'accord de +dominante, quoique l'écartement des parties en affaiblisse beaucoup le +froissement; mais, au moment où l'oreille est sur le point de se +révolter contre une semblable anomalie, un vigoureux <i>tutti</i> vient +couper la parole au cor, et, se terminant <i>piano</i> sur l'accord de la +tonique, laisse rentrer les violoncelles, qui disent alors le thème tout +entier sous l'harmonie<a name="page_022" id="page_022"></a> qui lui convient. A considérer les choses d'un +peu haut, il est difficile de trouver une justification sérieuse à ce +caprice musical<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. L'auteur, dit-on, y tenait beaucoup cependant; on +raconte même qu'à la première répétition de cette symphonie, M. Ries, +qui y assistait, s'écria en arrêtant l'orchestre: «Trop tôt, trop tôt, +le cor s'est trompé!» et que, pour récompense de son zèle, il reçut de +Beethoven furieux une semonce des plus vives.</p> + +<p>Aucune bizarrerie de cette nature ne se présente dans le reste de la +partition. La marche funèbre est tout un drame. On croit y trouver la +traduction des beaux vers de Virgile, sur le convoi du jeune Pallas:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Multa que præterea Laurentis præmia pugnæ</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Adgerat, et longo prædam jubet ordine duci.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Post bellator equus, positis insignibus, Æthon</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">It lacrymans, guttis que humectat grandibus ora.</span><br /> +</p> + +<p>La fin surtout émeut profondément. Le thème de la marche reparaît, mais +par fragments coupés de silences et sans autre accompagnement que trois +coups <i>pizzicato</i> de contre-basse; et quand ces lambeaux de la lugubre +mélodie, seuls, nus, brisés, effacés, sont tombés un à un jusque sur la +tonique, les instruments à vent poussent un cri, dernier adieu des +guerriers à leur compagnon d'armes, et tout l'orchestre s'éteint sur un +point d'orgue <i>pianissimo</i>.</p> + +<p>Le troisième morceau est intitulé <i>scherzo</i>, suivant l'usage. Le mot +italien signifie jeu, badinage. On ne voit pas trop, au premier coup +d'œil, comment un pareil genre de musique peut figurer dans cette +composition épique. Il faut l'entendre pour le concevoir. En effet, +c'est bien là le rhythme, le mouvement du <i>scherzo</i>; ce sont bien des +jeux, mais de véritables jeux<a name="page_023" id="page_023"></a> funèbres, à chaque instant assombris par +des pensées de deuil, des jeux enfin comme ceux que les guerriers de +l'<i>Iliade</i> célébraient autour des tombeaux de leurs chefs.</p> + +<p>Jusque dans les évolutions les plus capricieuses de son orchestre, +Beethoven a su conserver la couleur grave et sombre, la tristesse +profonde qui devaient naturellement dominer dans un tel sujet. Le finale +n'est qu'un développement de la même idée poétique. Un passage +d'instrumentation fort curieux se fait remarquer au début, et montre +tout l'effet qu'on peut tirer de l'opposition des timbres différents. +C'est un <i>si bémol</i> frappé par les violons, et repris à l'instant par +les flûtes et les hautbois en manière d'écho. Bien que le son soit +répercuté sur le même degré de l'échelle, dans le même mouvement et avec +une force égale, il résulte cependant de ce dialogue une différence si +grande entre les mêmes notes, qu'on pourrait comparer la nuance qui les +distingue à celle qui sépare le <i>bleu</i> du <i>violet</i>. De telles finesses +de tons étaient tout à fait inconnues avant Beethoven, c'est à lui que +nous les devons.</p> + +<p>Ce finale si varié est pourtant fait entièrement avec un thème fugué +fort simple, sur lequel l'auteur bâtit ensuite, outre mille ingénieux +détails, deux autres thèmes dont l'un est de la plus grande beauté. On +ne peut s'apercevoir, à la tournure de la mélodie, qu'elle a été pour +ainsi dire extraite d'une autre. Son expression au contraire est +beaucoup plus touchante, elle est incomparablement plus gracieuse que le +thème primitif, dont le caractère est plutôt celui d'une basse et qui en +tient fort bien lieu. Ce chant reparaît, un peu avant la fin, sur un +mouvement plus lent et avec une autre harmonie qui en redouble la +tristesse. Le héros coûte bien des pleurs. Après ces derniers regrets +donnés à sa mémoire, le poëte quitte l'élégie pour entonner avec +transport l'hymne de la gloire. Quoique un peu laconique, cette +péroraison est pleine d'éclat, elle couronne dignement le monument +musical. Beethoven a écrit des choses plus, saisissantes peut-être que +cette symphonie, plusieurs de ses autres<a name="page_024" id="page_024"></a> compositions impressionnent +plus vivement le public, mais, il faut le reconnaître cependant, la +<i>Symphonie héroïque</i> est tellement forte de pensée et d'exécution, le +style en est si nerveux, si constamment élevé, et la forme si poétique, +que son rang est égal à celui des plus hautes conceptions de son auteur. +Un sentiment de tristesse grave et pour ainsi dire antique me domine +toujours pendant l'exécution de cette symphonie; mais le public en +paraît médiocrement touché. Certes, il faut déplorer la misère de +l'artiste qui, brûlant d'un tel enthousiasme, n'a pu se faire assez bien +comprendre même d'un auditoire d'élite, pour l'élever jusqu'à la hauteur +de son inspiration. C'est d'autant plus triste que ce même auditoire, en +d'autres circonstances, s'échauffe, palpite et pleure avec lui; il se +prend d'une passion réelle et très-vive pour quelques-unes de ses +compositions également admirables, il est vrai, mais non plus belles que +celle-ci cependant; il apprécie à leur juste valeur l'<i>allegretto</i> en +<i>la mineur</i> de la septième symphonie, l'<i>allegretto scherzando</i> de la +huitième, le finale de la cinquième, le <i>scherzo</i> de la neuvième; il +paraît même fort ému de la marche funèbre de la symphonie dont il est +ici question (l'héroïque); mais quant au premier morceau, il est +impossible de se faire illusion, j'en ai fait la remarque depuis plus de +vingt ans, le public l'écoute presque de sang-froid; il y voit une +composition savante et d'une assez grande énergie; au delà...., rien. Il +n'y a pas de philosophie qui tienne; on a beau se dire qu'il en fut +toujours ainsi en tous lieux et pour toutes les œuvres élevées de +l'esprit, que les causes de l'émotion poétique sont secrètes et +inappréciables, que le sentiment de certaines beautés dont quelques +individus sont doués, manque absolument chez les masses, qu'il est même +impossible qu'il en soit autrement..... Tout cela ne console pas, tout +cela ne calme pas l'indignation instinctive, involontaire, absurde, si +l'on veut, dont le cœur se remplit, à l'aspect d'une merveille +méconnue, d'une si noble composition, que la foule regarde sans voir, +écoute sans entendre,<a name="page_025" id="page_025"></a> et laisse passer près d'elle sans presque +détourner la tête, comme s'il ne s'agissait que d'une chose médiocre ou +commune. Oh! c'est affreux de se dire, et cela avec une certitude +impitoyable: Ce que je trouve beau est <i>le beau</i> pour moi, mais il ne le +sera peut-être pas pour mon meilleur ami; celui dont les sympathies sont +ordinairement les miennes sera affecté d'une tout autre manière; il se +peut que l'œuvre qui me transporte, qui me donne la fièvre, qui +m'arrache des larmes, le laisse froid, ou même lui déplaise, +l'impatiente...</p> + +<p>La plupart des grands poëtes ne sentent pas la musique ou ne goûtent que +les mélodies triviales et puériles; beaucoup de grands esprits, qui +croient l'aimer, ne se doutent même pas des émotions qu'elle fait +naître. Ce sont de tristes vérités, mais ce sont des vérités palpables, +évidentes, que l'entêtement de certains systèmes peut seul empêcher de +reconnaître. J'ai vu une chienne qui hurlait de plaisir en entendant la +tierce majeure tenue en double corde sur le violon, elle a fait des +petits sur qui la tierce, ni la quinte, ni la sixte, ni l'octave, ni +aucun accord consonnant ou dissonant, n'ont jamais produit la moindre +impression. Le public, de quelque manière qu'il soit composé, est +toujours, à l'égard des grandes conceptions musicales, comme cette +chienne et ses chiens. Il a certains nerfs qui vibrent à certaines +résonnances, mais cette organisation, tout incomplète qu'elle soit, +étant inégalement répartie et modifiée à l'infini, il s'ensuit qu'il y a +presque folie à compter sur tels moyens de l'art plutôt que sur tels +autres, pour agir sur lui; et que le compositeur n'a rien de mieux à +faire que d'obéir aveuglément à son sentiment propre, en se résignant +d'avance à toutes les chances du hasard. Je sors du Conservatoire avec +trois ou quatre dilettanti, un jour où l'on vient d'exécuter la +symphonie avec chœurs.</p> + +<p>—Comment trouvez-vous cet ouvrage? me dit l'un d'eux.</p> + +<p>—Immense! magnifique! écrasant!<a name="page_026" id="page_026"></a></p> + +<p>—C'est singulier, je m'y suis cruellement ennuyé. Et vous? ajoute-t-il, +en s'adressant à un Italien...</p> + +<p>—Oh! moi, je trouve cela inintelligible, ou plutôt insupportable, il +n'y a pas de mélodie... Au reste, tenez, voici plusieurs journaux qui en +parlent, lisons:</p> + +<p>—La symphonie avec chœurs de Beethoven représente le point culminant +de la musique moderne; l'art n'a rien produit encore qu'on puisse lui +comparer pour la noblesse du style, la grandeur du plan et le fini des +détails.</p> + +<p>(<i>Un autre journal.</i>)—La symphonie avec chœurs de Beethoven est une +monstruosité.</p> + +<p>(<i>Un autre.</i>)—Cet ouvrage n'est pas absolument dépourvu d'idées, mais +elles sont mal disposées et ne forment qu'un ensemble incohérent et +dénué de charme.</p> + +<p>(<i>Un autre.</i>)—La symphonie, avec chœurs de Beethoven, contient +d'admirables passages, cependant on voit que les idées manquaient à +l'auteur, et que, son imagination épuisée ne le soutenant plus, il s'est +consumé en efforts souvent heureux pour suppléer à l'inspiration à force +d'art. Les quelques phrases qui s'y trouvent sont supérieurement +traitées et disposées dans un ordre parfaitement clair et logique. En +somme, c'est l'œuvre fort intéressante d'un <i>génie fatigué</i>.</p> + +<p>Où est la vérité? où est l'erreur? partout et nulle part. Chacun a +raison; ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour l'autre, par cela +seul que l'un a été ému et que l'autre est demeuré impassible, que le +premier a éprouvé une vive jouissance et le second une grande fatigue. +Que faire à cela?... rien..., mais c'est horrible; j'aimerais mieux être +fou et croire au beau absolu.<a name="page_027" id="page_027"></a></p> + +<h3>IV<br /><br /> +SYMPHONIE EN SI BÉMOL</h3> + +<p>Ici Beethoven abandonne entièrement l'ode et l'élégie, pour retourner au +style moins élevé et moins sombre, mais non moins difficile, peut-être, +de la seconde symphonie. Le caractère de cette partition est +généralement vif, alerte, gai ou d'une douceur céleste. Si l'on en +excepte l'<i>adagio</i> méditatif, qui lui sert d'introduction, le premier +morceau est presque entièrement consacré à la joie. Le motif en notes +détachées, par lequel débute l'<i>allegro</i>, n'est qu'un canevas sur lequel +l'auteur répand ensuite d'autres mélodies plus réelles, qui rendent +ainsi accessoire l'idée en apparence principale du commencement.</p> + +<p>Cet artifice, bien que fécond en résultats curieux et intéressants, +avait été déjà employé par Mozart et Haydn, avec un bonheur égal. Mais +on trouve dans la seconde partie du même allegro, une idée vraiment +neuve, dont les premières mesures captivent l'attention, et qui après +avoir entraîné l'esprit de l'auditeur dans ses développements +mystérieux, le frappe d'étonnement par sa conclusion inattendue. Voici +en quoi elle consiste: après un tutti assez vigoureux, les premiers +violons morcelant le premier thème, en forment un jeu dialogué +<i>pianissimo</i> avec les seconds violons, qui vient aboutir sur des tenues +de l'accord de septième dominante du ton de <i>si naturel</i>; chacune de ces +tenues est coupée par deux mesures de silence, que remplit seul un léger +trémolo de timbales sur le <i>si bémol</i>, tierce majeure enharmonique du +<i>fa dièze</i> fondamental. Après deux apparitions de cette nature, les +timbales se taisent pour laisser les instruments à cordes murmurer +doucement d'autres fragments du thème, et arriver, par une nouvelle +modulation<a name="page_028" id="page_028"></a> enharmonique, sur l'accord de sixte et quarte de <i>si bémol</i>. +Les timbales rentrant alors sur le même son, qui, au lieu d'être une +note sensible comme la première fois, est une tonique véritable, +continuent le trémolo pendant une vingtaine de mesures. La force de +tonalité de ce <i>si bémol</i>, très-peu perceptible en commençant, devient +de plus en plus grande au fur et à mesure que le trémolo se prolonge; +puis les autres instruments, semant de petits traits inachevés leur +marche progressive, aboutissent avec le grondement continu de la timbale +à un <i>forte</i> général où l'accord parfait de <i>si bémol</i> s'établit enfin à +plein orchestre dans toute sa majesté. Cet étonnant crescendo est une +des choses les mieux inventées que nous connaissions en musique; on ne +lui trouverait guère de pendant que dans celui qui termine le célèbre +<i>scherzo</i> de la symphonie en <i>ut mineur</i>. Encore ce dernier, malgré son +immense effet, est-il conçu sur une échelle moins vaste, partant du +<i>piano</i> pour arriver à l'explosion finale, sans sortir du ton principal; +tandis que celui dont nous venons de décrire la marche, part du +<i>mezzo-forte</i>, va se perdre un instant dans un <i>pianissimo</i> sous des +harmonies dont la couleur est constamment vague et indécise, puis +reparaît avec des accords d'une tonalité plus arrêtée, et n'éclate qu'au +moment où le nuage qui voilait cette modulation, est complétement +dissipé. On dirait d'un fleuve dont les eaux paisibles disparaissent +tout à coup, et ne sortent de leur lit souterrain que pour retomber avec +fracas en cascade écumante.</p> + +<p>Pour l'<i>adagio</i>, il échappe à l'analyse... C'est tellement pur de +formes, l'expression de la mélodie est si angélique et d'une si +irrésistible tendresse, que l'art prodigieux de la mise en œuvre +disparaît complétement. On est saisi, dès les premières mesures, d'une +émotion qui, à la fin devient accablante par son intensité; et ce n'est +que chez l'un des géants de la poésie, que nous pouvons trouver un point +de comparaison à cette page sublime du géant de la musique. Rien, en +effet, ne ressemble<a name="page_029" id="page_029"></a> davantage à l'impression produite par cet <i>adagio</i>, +que celle qu'on éprouve à lire le touchant épisode de Francesca di +Rimini, dans la <i>Divina Comedia</i>, dont Virgile ne peut entendre le récit +<i>sans pleurer à sanglots</i>, et qui, au dernier vers, fait Dante <i>tomber, +comme tombe un corps mort</i>. Ce morceau semble avoir été soupiré par +l'archange Michel, un jour où, saisi d'un accès de mélancolie, il +contemplait les mondes, debout sur le seuil de l'empyrée.</p> + +<p>Le <i>scherzo</i> consiste presque entièrement en phrases rhythmées à <i>deux</i> +temps, forcées d'entrer dans les combinaisons de la mesure à <i>trois</i>. Ce +moyen, dont Beethoven a usé fréquemment, donne beaucoup de nerf au +style; les désinences mélodiques deviennent par là plus piquantes, plus +inattendues; et d'ailleurs, ces rhythmes à contre-temps ont en eux-mêmes +un charme très-réel, quoique difficile à expliquer. On éprouve du +plaisir à voir la mesure ainsi broyée se retrouver entière à la fin de +chaque période, et le sens du discours musical, quelque temps suspendu, +arriver cependant à une conclusion satisfaisante, à une solution +complète. La mélodie du <i>trio</i>, confiée aux instruments à vent, est +d'une délicieuse fraîcheur; le mouvement en est plus lent que celui du +reste du <i>scherzo</i>, et sa simplicité ressort plus élégante encore de +l'opposition des petites phrases que les violons jettent sur l'harmonie, +comme autant d'agaceries charmantes. Le finale, gai et sémillant, rentre +dans les formes rhythmiques ordinaires; il consiste en un cliquetis de +notes scintillantes, en un babillage continuel, entrecoupé cependant de +quelques accords rauques et sauvages, où les boutades colériques, que +nous avons eu déjà l'occasion de signaler chez l'auteur, se manifestent +encore.<a name="page_030" id="page_030"></a></p> + +<h3>V<br /><br /> +SYMPHONIE EN UT MINEUR</h3> + +<p>La plus célèbre de toutes, sans contredit, est aussi la première, selon +nous, dans laquelle Beethoven ait donné carrière à sa vaste imagination, +sans prendre pour guide ou pour appui une pensée étrangère. Dans les +première, seconde et quatrième symphonies, il a plus ou moins agrandi +des formes déjà connues, en les poétisant de tout ce que sa vigoureuse +jeunesse pouvait y ajouter d'inspirations brillantes ou passionnées; +dans la troisième (l'héroïque), la forme tend à s'élargir, il est vrai, +et la pensée s'élève à une grande hauteur; mais on ne saurait y +méconnaître cependant l'influence d'un de ces poëtes divins auxquels, +dès longtemps, le grand artiste avait élevé un temple dans son cœur. +Beethoven, fidèle au précepte d'Horace:</p> + +<p class="c">«Nocturnâ versate manu, versate diurnâ,»</p> + +<p class="nind">lisait habituellement Homère, et dans sa magnifique épopée musicale, +qu'on a dit à tort ou à raison inspirée par un héros moderne, les +souvenirs de l'antique <i>Iliade</i> jouent un rôle admirablement beau, mais +non moins évident.</p> + +<p>La symphonie en <i>ut mineur</i>, au contraire, nous paraît émaner +directement et uniquement du génie de Beethoven; c'est sa pensée intime +qu'il y va développer; ses douleurs secrètes, ses colères concentrées, +ses rêveries pleines d'un accablement si triste, ses visions nocturnes, +ses élans d'enthousiasme en fourniront le sujet; et les formes de la +mélodie, de<a name="page_031" id="page_031"></a> l'harmonie, du rhythme et de l'instrumentation s'y +montreront aussi essentiellement individuelles et neuves que douées de +puissance et de noblesse.</p> + +<p>Le premier morceau est consacré à la peinture des sentiments désordonnés +qui bouleversent une grande âme en proie au désespoir; non ce désespoir +concentré, calme, qui emprunte les apparences de la résignation; non pas +cette douleur sombre et muette de Roméo apprenant la mort de Juliette, +mais bien la fureur terrible d'Othello recevant de la bouche d'Iago les +calomnies empoisonnées qui le persuadent du crime de Desdémona. C'est +tantôt un délire frénétique qui éclate en cris effrayants; tantôt un +abattement excessif qui n'a que des accents de regret et se prend en +pitié lui-même. Écoutez ces hoquets de l'orchestre, ces accords +dialogués entre les instruments à vent et les instruments à cordes, qui +vont et viennent en s'affaiblissant toujours, comme la respiration +pénible d'un mourant, puis font place à une phrase pleine de violence, +où l'orchestre semble se relever, ranimé par un éclair de fureur; voyez +cette masse frémissante hésiter un instant et se précipiter ensuite tout +entière, divisée en deux unissons ardents comme deux ruisseaux de lave; +et dites si ce style passionné n'est pas en dehors et au-dessus de tout +ce qu'on avait produit auparavant en musique instrumentale.</p> + +<p>On trouve dans ce morceau un exemple frappant de l'effet produit par le +redoublement excessif des parties dans certaines circonstances, et de +l'aspect sauvage de l'accord de quarte sur la seconde note du ton, +autrement dit, du second renversement de l'accord de la dominante. On le +rencontre fréquemment sans préparation ni résolution, et une fois même +sans la note sensible et sur un point d'orgue, le <i>ré</i> se trouvant au +grave dans tous les instruments à cordes, pendant que le sol dissonne +tout seul à l'aigu dans quelques parties d'instruments à vent.</p> + +<p>L'<i>adagio</i> présente quelques rapports de caractère avec l'<i>allegretto</i> +en <i>la mineur</i> de la septième symphonie, et celui en <i>mi<a name="page_032" id="page_032"></a> bémol</i> de la +quatrième. Il tient également de la gravité mélancolique du premier, et +de la grâce touchante du second. Le thème proposé d'abord par les +violoncelles et les altos unis, avec un simple accompagnement de +contre-basses <i>pizzicato</i>, est suivi d'une phrase des instruments à +vent, qui revient constamment la même, et dans le même ton, d'un bout à +l'autre du morceau, quelles que soient les modifications subies +successivement par le premier thème. Cette persistance de la même phrase +à se représenter toujours dans sa simplicité si profondément triste, +produit peu à peu sur l'âme de l'auditeur une impression qu'on ne +saurait décrire, et qui est certainement la plus vive de cette nature +que nous ayons éprouvée. Parmi les effets harmoniques les plus osés de +cette élégie sublime nous citerons: 1º la tenue des flûtes et des +clarinettes à l'aigu, sur la dominante <i>mi bémol</i>, pendant que les +instruments à cordes s'agitent dans le grave en passant par l'accord de +sixte <i>ré bémol</i>, <i>fa</i>, <i>si bémol</i>, dont la tenue supérieure ne fait +point partie; 2º la phrase incidente exécutée par une flûte, un hautbois +et deux clarinettes, qui se meuvent en mouvement contraire, de manière à +produire de temps en temps des dissonances de seconde non préparées +entre le <i>sol</i>, note sensible, et le <i>fa</i> sixte majeure de <i>la bémol</i>. +Ce troisième renversement de l'accord de <i>septième de sensible</i> est +prohibé, tout comme la pédale haute que nous venons de citer, par la +plupart des théoriciens, et n'en produit pas moins un effet délicieux. +Il y a encore à la dernière rentrée du premier thème un <i>canon à +l'unisson à une mesure de distance</i>, entre les violons et les flûtes, +les clarinettes et les bassons, qui donnerait à la mélodie ainsi traitée +un nouvel intérêt, s'il était possible d'entendre l'imitation des +instruments à vent; malheureusement l'orchestre entier joue fort dans le +même moment et la rend presque insaisissable.</p> + +<p>Le <i>scherzo</i> est une étrange composition dont les premières mesures, qui +n'ont rien de terrible cependant, causent cette<a name="page_033" id="page_033"></a> émotion inexplicable +qu'on éprouve sous le regard magnétique de certains individus. Tout y +est mystérieux et sombre; les jeux d'instrumentation, d'un aspect plus +ou moins sinistre, semblent se rattacher à l'ordre d'idées qui créa la +fameuse scène du Bloksberg, dans le <i>Faust</i> de Goethe. Les nuances du +<i>piano</i> et du <i>mezzo forte</i> y dominent. Le milieu (le trio) est occupé +par un trait de basses, exécuté de toute la force des archets, dont la +lourde rudesse fait trembler sur leurs pieds les pupitres de l'orchestre +et ressemble assez aux ébats d'un éléphant en gaieté..... Mais le +monstre s'éloigne, et le bruit de sa folle course se perd graduellement. +Le motif du <i>scherzo</i> reparaît en <i>pizzicato</i>; le silence s'établit peu +à peu, on n'entend plus que quelques notes légèrement pincées par les +violons et les petits gloussements étranges que produisent les bassons +donnant le <i>la bémol</i> aigu, froissé de très-près par le <i>sol</i> octave du +son fondamental de l'accord de neuvième dominante mineure; puis, rompant +la cadence, les instruments à cordes prennent doucement avec l'archet +l'accord de <i>la bémol</i> et s'endorment sur cette tenue. Les timbales +seules entretiennent le rhythme en frappant avec des baguettes couvertes +d'éponge de légers coups qui se dessinent sourdement sur la stagnation +générale du reste de l'orchestre. Ces notes de timbales sont des <i>ut</i>; +le ton du morceau est celui d'<i>ut mineur</i>; mais l'accord de <i>la bémol</i>, +longtemps soutenu par les autres instruments, semble introduire une +tonalité différente; de son côté le martellement isolé des timbales sur +l'<i>ut</i> tend à conserver le sentiment du ton primitif. L'oreille +hésite... on ne sait où va aboutir ce mystère d'harmonie... quand les +sourdes pulsations des timbales augmentant peu à peu d'intensité +arrivent avec les violons qui ont repris part au mouvement et changé +l'harmonie, à l'accord de septième dominante, <i>sol</i>, <i>si</i>, <i>ré</i>, <i>fa</i>, +au milieu duquel les timbales roulent obstinément leur <i>ut tonique</i>; +tout l'orchestre, aidé des trombones qui n'ont point encore paru, éclate +alors dans le mode majeur sur un thème de marche triomphale, et<a name="page_034" id="page_034"></a> le +finale commence. On sait l'effet de ce coup de foudre, il est inutile +d'en entretenir le lecteur.</p> + +<p>La critique a essayé pourtant d'atténuer le mérite de l'auteur en +affirmant qu'il n'avait employé qu'un procédé vulgaire, l'éclat du mode +majeur succédant avec pompe à l'obscurité d'un <i>pianissimo mineur</i>; que +le thème triomphal manquait d'originalité, et que l'intérêt allait en +diminuant jusqu'à la fin, au lieu de suivre la progression contraire. +Nous lui répondrons: a-t-il fallu moins de génie pour créer une œuvre +pareille, parce que le passage du <i>piano</i> au <i>forte</i>, et celui du +<i>mineur</i> au <i>majeur</i>, étaient des moyens déjà connus?... Combien +d'autres compositeurs n'ont-ils pas voulu mettre en jeu le même ressort; +et en quoi le résultat qu'ils ont obtenu se peut-il comparer au +gigantesque chant de victoire dans lequel l'âme du poëte musicien, libre +désormais des entraves et des souffrances terrestres, semble s'élancer +rayonnante vers les cieux?... Les quatre premières mesures du thème ne +sont pas, il est vrai, d'une grande originalité; mais les formes de la +fanfare sont naturellement bornées, et nous ne croyons pas qu'il soit +possible d'en trouver de nouvelles sans sortir tout à fait du caractère +simple, grandiose et pompeux qui lui est propre. Aussi Beethoven +n'a-t-il voulu pour le début de son finale qu'une entrée de fanfare, et +il retrouve bien vite dans tout le reste du morceau et même dans la +suite de la phrase principale, cette élévation et cette nouveauté de +style qui ne l'abandonnent jamais. Quant au reproche de n'avoir pas +augmenté l'intérêt jusqu'au dénoûment, voici ce qu'on pourrait dire: la +musique ne saurait, dans l'état où nous la connaissons du moins, +produire un effet plus violent que celui de cette transition du +<i>scherzo</i> à la marche triomphale; il était donc impossible de +l'augmenter en avançant.</p> + +<p>Se soutenir à une pareille hauteur est déjà un prodigieux effort; malgré +l'ampleur des développements auxquels il s'est livré, Beethoven +cependant a pu le faire. Mais cette égalité même, entre le commencement +et la fin, suffit pour faire supposer une<a name="page_035" id="page_035"></a> décroissance, à cause de la +secousse terrible que reçoivent au début les organes des auditeurs, et +qui, élevant à son plus violent paroxysme l'émotion nerveuse, la rend +d'autant plus difficile l'instant d'après. Dans une longue file de +colonnes de la même hauteur, une illusion d'optique fait paraître plus +petites les plus éloignées. Peut-être notre faible organisation +s'accommoderait-elle mieux d'une péroraison plus laconique semblable au: +<i>Notre général vous rappelle</i>, de Gluck; l'auditoire ainsi n'aurait pas +le temps de se refroidir, et la symphonie finirait avant que la fatigue +l'ait mis dans l'impossibilité d'avancer encore sur les pas de l'auteur. +Toutefois, cette observation ne porte, pour ainsi dire, que sur la mise +en scène de l'ouvrage, et n'empêche pas que ce finale ne soit en +lui-même d'une magnificence et d'une richesse auprès desquelles bien peu +de morceaux pourraient paraître sans en être écrasés.</p> + +<h3>VI<br /><br /> +SYMPHONIE PASTORALE</h3> + +<p>Cet étonnant paysage semble avoir été composé par Poussin et dessiné par +Michel-Ange. L'auteur de <i>Fidelio</i> et de la symphonie héroïque veut +peindre le calme de la campagne, les douces mœurs des bergers. Mais +entendons-nous: il ne s'agit pas des bergers roses-verts et enrubanés de +M. de Florian, encore moins de ceux de M. Lebrun, auteur du <i>Rossignol</i>, +ou de ceux de J. J. Rousseau, auteur du <i>Devin du Village</i>. C'est de la +nature vraie qu'il s'agit ici. Il intitule son premier morceau: +<i>Sensations douces qu'inspire l'aspect d'un riant paysage</i>. Les pâtres +commencent à circuler dans les champs, avec leur allure nonchalante, +leurs pipeaux qu'on entend au loin et tout près; de ravissantes phrases +vous caressent<a name="page_036" id="page_036"></a> délicieusement comme la brise parfumée du matin; des +vols ou plutôt des essaims d'oiseaux babillards passent en bruissant sur +votre tête, et de temps en temps l'atmosphère semble chargée de vapeurs; +de grands nuages viennent cacher le soleil, puis tout à coup ils se +dissipent et laissent tomber d'aplomb sur les champs et les bois des +torrents d'une éblouissante lumière. Voilà ce que je me représente en +entendant ce morceau, et je crois que, malgré le vague de l'expression +instrumentale, bien des auditeurs ont pu en être impressionnés de la +même manière.</p> + +<p>Plus loin est une <i>scène au bord de la rivière</i>. Contemplation....... +L'auteur a sans doute créé cet admirable <i>adagio</i>, couché dans l'herbe, +les yeux au ciel, l'oreille au vent, fasciné par mille et mille doux +reflets de sons et de lumière, regardant et écoutant à la fois les +petites vagues blanches, scintillantes du ruisseau, se brisant avec un +léger bruit sur les cailloux du rivage; c'est délicieux. Quelques +personnes reprochent vivement à Beethoven d'avoir, à la fin de +l'<i>adagio</i>, voulu faire entendre successivement et ensemble le chant de +trois oiseaux. Comme, à mon avis, le succès ou le non succès décident +pour l'ordinaire de la raison ou de l'absurdité de pareilles tentatives, +je dirai aux adversaires de celle-ci que leur critique me paraît juste +quant au rossignol dont le chant n'est guère mieux imité ici que dans le +fameux solo de flûte de M. Lebrun; par la raison toute simple que le +rossignol, ne faisant entendre que des sons inappréciables ou variables, +ne peut être imité par des instruments à sons fixes dans un diapason +arrêté; mais il me semble qu'il n'en est pas ainsi pour la caille et le +coucou, dont le cri ne formant que deux notes pour l'un, et une seule +note pour l'autre, notes justes et fixes, ont par cela seul permis une +imitation exacte et complète.</p> + +<p>A présent, si l'on reproche au musicien, comme une puérilité, d'avoir +fait entendre exactement le chant des oiseaux, dans une scène où toutes +les voix calmes du ciel, de la terre et des<a name="page_037" id="page_037"></a> eaux doivent naturellement +trouver place, je répondrai que la même objection peut lui être +adressée, quand, dans un orage, il imite aussi exactement les vents, les +éclats de la foudre, le mugissement des troupeaux. Et Dieu sait +cependant s'il est jamais entré dans la tête d'un critique de blâmer +l'orage de la symphonie pastorale! Continuons: le poëte nous amène à +présent au milieu d'une <i>réunion joyeuse de paysans</i>. On danse, on rit, +avec modération d'abord; la musette fait entendre un gai refrain, +accompagné d'un basson qui ne sait faire que deux notes. Beethoven a +sans doute voulu caractériser par là quelque bon vieux paysan allemand, +monté sur un tonneau, armé d'un mauvais instrument délabré, dont il tire +à peine les deux sons principaux du ton de <i>fa</i>, la dominante et la +tonique. Chaque fois que le hautbois entonne son chant de musette naïf +et gai comme une jeune fille endimanchée, le vieux basson vient souffler +ses deux notes; la phrase mélodique module-t-elle, le basson se tait, +compte ses pauses tranquillement, jusqu'à ce que la rentrée dans le ton +primitif lui permette de replacer son imperturbable <i>fa</i>, <i>ut</i>, <i>fa</i>. +Cet effet, d'un grotesque excellent, échappe presque complétement à +l'attention du public. La danse s'anime, devient folle, bruyante. Le +rhythme change; un air grossier à deux temps annonce l'arrivée des +montagnards aux lourds sabots; le premier morceau à trois temps +recommence plus animé que jamais: tout se mêle, s'entraîne; les cheveux +des femmes commencent à voler sur leurs épaules; les montagnards ont +apporté leur joie bruyante et avinée; on frappe dans les mains; on crie, +on court, on se précipite; c'est une fureur, une rage... Quand un coup +de tonnerre lointain vient jeter l'épouvante au milieu du bal champêtre +et mettre en fuite les danseurs.</p> + +<p><i>Orage, éclairs.</i> Je désespère de pouvoir donner une idée de ce +prodigieux morceau; il faut l'entendre pour concevoir jusqu'à quel degré +de vérité et de sublime peut atteindre la musique pittoresque entre les +mains d'un homme comme Beethoven.<a name="page_038" id="page_038"></a> Écoutez, écoutez ces rafales de vent +chargées de pluie, ces sourds grondements des basses, le sifflement aigu +des petites flûtes qui nous annoncent une horrible tempête sur le point +d'éclater; l'ouragan s'approche, grossit; un immense trait chromatique, +parti des hauteurs de l'instrumentation, vient fouiller jusqu'aux +dernières profondeurs de l'orchestre, y accroche les basses, les +entraîne avec lui et remonte en frémissant comme un tourbillon qui +renverse tout sur son passage. Alors les trombones éclatent, le tonnerre +des timbales redouble de violence; ce n'est plus de la pluie, du vent, +c'est un cataclysme épouvantable, le déluge universel, la fin du monde. +En vérité, cela donne des vertiges, et bien des gens, en entendant cet +orage, ne savent trop si l'émotion qu'ils ressentent est plaisir ou +douleur. La symphonie est terminée par l'<i>action de grâces des paysans +après le retour du beau temps</i>. Tout alors redevient riant, les pâtres +reparaissent, se répondent sur la montagne en rappelant leurs troupeaux +dispersés; le ciel est serein; les torrents s'écoulent peu à peu; le +calme renaît, et, avec lui, renaissent les chants agrestes dont la douce +mélodie repose l'âme ébranlée et consternée par l'horreur magnifique du +tableau précédent.</p> + +<p>Après cela, faudra-t-il absolument parler des étrangetés de style qu'on +rencontre dans cette œuvre gigantesque; de ces groupes de cinq notes de +violoncelles, opposés à des traits de quatre notes dans les +contre-basses, qui se froissent sans pouvoir se fondre dans un unisson +réel? Faudra-t-il signaler cet appel des cors, arpégeant l'accord d'<i>ut</i> +pendant que les instruments à cordes tiennent celui de <i>fa</i>?... En +vérité, j'en suis incapable. Pour un travail de cette nature, il faut +raisonner froidement, et le moyen de se garantir de l'ivresse quand +l'esprit est préoccupé d'un pareil sujet!... Loin de là, on voudrait +dormir, dormir des mois entiers pour habiter en rêve la sphère inconnue +que le génie nous a fait un instant entrevoir. Que par malheur, après un +tel concert, on soit obligé d'assister à quelque opéra-comique,<a name="page_039" id="page_039"></a> à +quelque soirée avec cavatines à la mode et <i>concerto</i> de flûte, on aura +l'air stupide; quelqu'un vous demandera:</p> + +<p>—Comment trouvez-vous ce duo italien?</p> + +<p>On répondra d'un air grave:</p> + +<p>—Fort beau.</p> + +<p>—Et ces variations de clarinette?</p> + +<p>—Superbes.</p> + +<p>—Et ce finale du nouvel opéra?</p> + +<p>—Admirable.</p> + +<p>Et quelque artiste distingué qui aura entendu vos réponses sans +connaître la cause de votre préoccupation dira en vous montrant: «Quel +est donc cet imbécile?»</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Comme les poëmes antiques, si beaux, si admirés qu'ils soient, pâlissent +à côté de cette merveille de la musique moderne! Théocrite et Virgile +furent de grands chanteurs paysagistes; c'est une suave musique que de +tels vers:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">«Tu quoque, magna Pales, et te, memorande, canemus</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pastor ab amphryso; vos Sylvæ amnes que Lycæi.»</span><br /> +</p> + +<p class="nind">surtout s'ils ne sont pas récités par des barbares tels que nous autres +Français, qui prononçons le latin de façon à le faire prendre pour de +l'auvergnat.....</p> + +<p>Mais le poëme de Beethoven!... ces longues périodes si colorées!... ces +images parlantes!... ces parfums!... cette lumière!... ce silence +éloquent!... ces vastes horizons!... ces retraites enchantées dans les +bois!... ces moissons d'or!... ces nuées roses, taches errantes du +ciel!... cette plaine immense sommeillant sous les rayons de midi!... +L'homme est absent!... la nature seule se dévoile et s'admire... Et ce +repos profond de tout ce qui vit! Et cette vie délicieuse de tout ce qui +repose!... Le ruisseau enfant qui court en gazouillant vers le +fleuve!... le fleuve père des eaux, qui, dans un majestueux silence, +descend vers la grande mer!... Puis l'homme intervient, l'homme des<a name="page_040" id="page_040"></a> +champs, robuste, religieux... ses joyeux ébats interrompus par +l'orage... ses terreurs... son hymne de reconnaissance...</p> + +<p>Voilez-vous la face, pauvres grands poëtes anciens, pauvres immortels; +votre langage conventionnel, si pur, si harmonieux, ne saurait lutter +contre l'art des sons. Vous êtes de glorieux vaincus, mais des vaincus! +Vous n'avez pas connu ce que nous nommons aujourd'hui la mélodie, +l'harmonie, les associations de timbres divers, le coloris instrumental, +les modulations, les savants conflits de sons ennemis qui se combattent +d'abord pour s'embrasser ensuite, nos surprises de l'oreille, nos +accents étranges qui font retentir les profondeurs de l'âme les plus +inexplorées. Les bégayements de l'art puéril que vous nommiez la musique +ne pouvaient vous en donner une idée; vous seuls étiez pour les esprits +cultivés les grands mélodistes, les harmonistes, les maîtres du rhythme +et de l'expression. Mais ces mots, dans vos langues, avaient un sens +fort différent de celui que nous leur donnons aujourd'hui. L'art des +sons proprement dit, indépendant de tout, est né d'hier; il est à peine +adulte, il a vingt ans. Il est beau, il est tout-puissant; c'est +l'Apollon Pythien des modernes. Nous lui devons un monde de sentiments +et de sensations qui vous resta fermé. Oui, grands poëtes adorés, vous +êtes vaincus: <i>Inclyti sed victi</i>.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<h3>VII<br /><br /> +SYMPHONIE EN LA</h3> + +<p>La septième symphonie est célèbre par son <i>allegretto</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. Ce n'est pas +que les trois autres parties soient moins dignes d'admiration;<a name="page_041" id="page_041"></a> loin de +là. Mais le public ne jugeant d'ordinaire que par l'effet produit, et ne +mesurant cet effet que sur le bruit des applaudissements, il s'ensuit +que le morceau le plus applaudi passe toujours pour le plus beau (bien +qu'il y ait des beautés d'un prix infini qui ne sont pas de nature à +exciter de bruyants suffrages); ensuite, pour rehausser davantage +l'objet de cette prédilection, on lui sacrifie tout le reste. Tel est, +en France du moins, l'usage invariable. C'est pourquoi, en parlant de +Beethoven, on dit l'<i>Orage</i> de la symphonie pastorale, le <i>finale</i> de la +symphonie en <i>ut mineur</i>, l'<i>andante</i> de la symphonie en <i>la</i>, etc., +etc.</p> + +<p>Il ne paraît pas prouvé que cette dernière ait été composée +postérieurement à la Pastorale et à l'Héroïque, plusieurs personnes +pensent au contraire qu'elle les a précédées de quelque temps. Le numéro +d'ordre qui la désigne comme la septième ne serait en conséquence, si +cette opinion est fondée, que celui de sa publication.</p> + +<p>Le premier morceau s'ouvre par une large et pompeuse introduction où la +mélodie, les modulations, les dessins d'orchestre, se disputent +successivement l'intérêt, et qui commence par un de ces effets +d'instrumentation dont Beethoven est incontestablement le créateur. La +masse entière frappe un accord fort et sec, laissant à découvert, +pendant le silence qui lui succède, un hautbois, dont l'entrée, cachée +par l'attaque de l'orchestre, n'a pu être aperçue, et qui développe seul +en sons tenus la mélodie. On ne saurait débuter d'une façon plus +originale. A la fin de l'introduction, la note <i>mi</i> dominante de <i>la</i>, +ramenée après plusieurs excursions dans les tons voisins, devient le +sujet d'un jeu de timbres entre les violons et les flûtes, analogue à +celui qu'on trouve dans les premières mesures du finale de la symphonie +héroïque. Le <i>mi</i> va et vient, sans accompagnement, pendant six mesures, +changeant d'aspect chaque fois qu'il passe des instruments à cordes aux +instruments à vent; gardé définitivement par la flûte et le hautbois, il +sert<a name="page_042" id="page_042"></a> à lier l'introduction à l'<i>allegro</i>, et devient la première note +du thème principal, dont il dessine peu à peu la forme rhythmique. J'ai +entendu ridiculiser ce thème à cause de son agreste naïveté. +Probablement le reproche de manquer de noblesse ne lui eût point été +adressé, si l'auteur avait, comme dans sa pastorale, inscrit en grosses +lettres, en tête de son <i>allegro</i>: <i>Ronde de Paysans</i>. On voit par là +que, s'il est des auditeurs qui n'aiment point à être prévenus du sujet +traité par le musicien, il en est d'autres, au contraire, fort disposés +à mal accueillir toute idée qui se présente avec quelque étrangeté dans +son costume, quand on ne leur donne pas d'avance la raison de cette +anomalie. Faute de pouvoir se décider entre deux opinions aussi +divergentes, il est probable que l'artiste, en pareille occasion, n'a +rien de mieux à faire que de s'en tenir à son sentiment propre, sans +courir follement après la chimère du suffrage universel.</p> + +<p>La phrase dont il s'agit est d'un rhythme extrêmement marqué, qui, +passant ensuite dans l'harmonie, se reproduit sous une multitude +d'aspects, sans arrêter un instant sa marche cadencée jusqu'à la fin. +L'emploi d'une formule rhythmique obstinée n'a jamais été tenté avec +autant de bonheur; et cet <i>allegro</i>, dont les développements +considérables roulent constamment sur la même idée, est traité avec une +si incroyable sagacité; les variations de la tonalité y sont si +fréquentes, si ingénieuses; les accords y forment des groupes et des +enchaînements si nouveaux, que le morceau finit avant que l'attention et +l'émotion chaleureuse qu'il excite chez l'auditeur aient rien perdu de +leur extrême vivacité.</p> + +<p>L'effet harmonique le plus hautement blâmé par les partisans de la +discipline scolastique, et le plus heureux en même temps, est celui de +la résolution de la dissonance dans l'accord de sixte et quinte sur la +sous-dominante du ton de <i>mi naturel</i>. Cette dissonance de seconde +placée dans l'aigu sur un tremolo très-fort, entre les premiers et les +seconds violons, se résout d'une<a name="page_043" id="page_043"></a> manière tout à fait nouvelle: on +pouvait faire rester le <i>mi</i> et monter le <i>fa dièse</i> sur le <i>sol</i>, ou +bien garder le <i>fa</i> en faisant descendre le <i>mi</i> sur le <i>ré</i>; Beethoven +ne fait ni l'un ni l'autre; sans changer de basse, il réunit les deux +parties dissonantes dans une octave sur le <i>fa naturel</i>, en faisant +descendre le <i>fa dièze</i> d'un demi-ton, et le <i>mi</i> d'une septième +majeure; l'accord, de quinte et sixte majeure qu'il était, devenant +ainsi sixte mineure, sans la quinte qui s'est perdue sur le <i>fa +naturel</i>. Le brusque passage du forte au piano, au moment précis de +cette singulière transformation de l'harmonie, lui donne encore une +physionomie plus tranchée et en double la grâce. N'oublions pas, avant +de passer au morceau suivant, de parler du crescendo curieux au moyen +duquel Beethoven ramène son rhythme favori un instant abandonné: il est +produit par une phrase de deux mesures (<i>ré</i>, <i>ut dièse</i>, <i>si dièse</i>, +<i>si dièse</i>, <i>ut dièse</i>) dans le ton de <i>la majeur</i>, répétée onze fois de +suite au grave par les basses et altos, pendant que les instruments à +vent tiennent le <i>mi</i>, en haut, en bas et dans le milieu, en quadruple +octave, et que les violons sonnent comme un carillon les trois notes +<i>mi</i>, <i>la</i>, <i>mi</i>, <i>ut</i>, répercutées de plus en plus vite, et combinées +de manière à présenter toujours la dominante, quand les basses attaquent +le <i>ré</i> ou le <i>si dièse</i> et la tonique ou sa tierce pendant qu'elles +font entendre l'<i>ut</i>. C'est absolument nouveau, et aucun imitateur, je +crois, n'a encore essayé fort heureusement de gaspiller cette belle +invention.</p> + +<p>Le rhythme, un rhythme simple comme celui du premier morceau, mais d'une +forme différente, est encore la cause principale de l'incroyable effet +produit par l'<i>allegretto</i>. Il consiste uniquement dans un <i>dactyle</i> +suivi d'un <i>spondée</i>, frappés sans relâche, tantôt dans trois parties, +tantôt dans une seule, puis dans toutes ensemble; quelquefois servant +d'accompagnement, souvent concentrant l'attention sur eux seuls, ou +fournissant le premier thème d'une petite fugue épisodique à deux sujets +dans les instruments à cordes. Ils se montrent d'abord dans les<a name="page_044" id="page_044"></a> cordes +graves des altos, des violoncelles et des contre-basses, nuancés d'un +<i>piano</i> simple, pour être répétés bientôt après dans un <i>pianissimo</i> +plein de mélancolie et de mystère; de là ils passent aux seconds +violons, pendant que les violoncelles chantent une sorte de lamentation +dans le mode mineur; la phrase rhythmique s'élevant toujours d'octave en +octave, arrive aux premiers violons, qui, par un crescendo, la +transmettent aux instruments à vent dans le haut de l'orchestre, où elle +éclate alors dans toute sa force. Là-dessus la mélodieuse plainte, émise +avec plus d'énergie, prend le caractère d'un gémissement convulsif; des +rhythmes inconciliables s'agitent péniblement les uns contre les autres; +ce sont des pleurs, des sanglots, des supplications; c'est l'expression +d'une douleur sans bornes, d'une souffrance dévorante... Mais une lueur +d'espoir vient de naître: à ces accents déchirants succède une vaporeuse +mélodie, pure, simple, douce, triste et résignée <i>comme la patience +souriant à la douleur</i>. Les basses seules continuent leur inexorable +rhythme sous cet arc-en-ciel mélodieux; c'est, pour emprunter encore une +citation à la poésie anglaise,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">«One fatal remembrance, one sorrow, that throws</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Its black shade alike o'er our joys and our woes.»</span><br /> +</p> + +<p>Après quelques alternatives semblables d'angoisse et de résignation, +l'orchestre, comme fatigué d'une si pénible lutte, ne fait plus entendre +que des débris de la phrase principale; il s'éteint affaissé. Les flûtes +et les hautbois reprennent le thème d'une voix mourante, mais la force +leur manque pour l'achever; ce sont les violons qui la terminent par +quelques notes de <i>pizzicato</i> à peine perceptibles; après quoi, se +ranimant tout à coup comme la flamme d'une lampe qui va s'éteindre, les +instruments à vent exhalent un profond soupir sur une harmonie indécise +et... <i>le reste est silence</i>. Cette exclamation plaintive, par laquelle +l'<i>andante</i> commence et finit, est produite par un accord (celui de +<i>sixte et quarte</i>) qui tend toujours à se résoudre<a name="page_045" id="page_045"></a> sur un autre, et +dont le sens harmonique incomplet est le seul qui pût permettre de +finir, en laissant l'auditeur dans le vague et en augmentant +l'impression de tristesse rêveuse où tout ce qui précède a dû +nécessairement le plonger.—Le motif du scherzo est modulé d'une façon +très-neuve. Il est en <i>fa majeur</i> et, au lieu de se terminer, à la fin +de la première reprise: en <i>ut</i>, en <i>si bémol</i>, en <i>ré mineur</i>, en <i>la +mineur</i>, en <i>la bémol</i>, ou en <i>ré bémol</i>, comme la plupart des morceaux +de ce genre, c'est au ton de la tierce supérieure, c'est à <i>la naturel +majeur</i> que la modulation aboutit. Le <i>scherzo</i> de la symphonie +pastorale, en <i>fa</i> comme celui-ci, module à la tierce inférieure, en <i>ré +majeur</i>. Il y a quelque ressemblance dans la couleur de ces +enchaînements de tons; mais l'on peut remarquer encore d'autres +affinités entre les deux ouvrages. Le trio de celui-ci (<i>presto meno +assaï</i>), où les violons tiennent presque continuellement la dominante, +pendant que les hautbois et les clarinettes exécutent une riante mélodie +champêtre au-dessous, est tout à fait dans le sentiment du paysage et de +l'idylle. On y trouve encore une nouvelle forme de <i>crescendo</i>, dessinée +au grave par un second cor, qui murmure les deux notes <i>la</i>, <i>sol +dièse</i>, dans un rhythme binaire, bien que la mesure soit à trois temps, +et en accentuant le <i>sol dièse</i>, quoique le <i>la</i> soit la note réelle. Le +public paraît toujours frappé d'étonnement à l'audition de ce passage.</p> + +<p>Le finale est au moins aussi riche que les morceaux précédents en +nouvelles combinaisons, en modulations piquantes, en caprices charmants. +Le thème offre quelques rapports avec celui de l'ouverture d'<i>Armide</i>, +mais c'est dans l'arrangement des premières notes seulement, et pour +l'œil plutôt que pour l'oreille; car à l'exécution rien de plus +dissemblable que ces deux idées. On apprécierait mieux la fraîcheur et +la coquetterie de la phrase de Beethoven, bien différentes de l'élan +chevaleresque du thème de Gluck, si les accords frappés à l'aigu par les +instruments à vent dominaient moins les premiers violons<a name="page_046" id="page_046"></a> chantant dans +le médium, pendant que les seconds violons et les altos accompagnent la +mélodie en dessous par un trémolo en double corde. Beethoven a tiré des +effets aussi gracieux qu'imprévus, dans tout le cours de ce final, de la +transition subite du ton d'<i>ut dièse mineur</i> à celui de <i>ré majeur</i>. +L'une de ses plus heureuses hardiesses harmoniques est, sans contredit, +la grande pédale sur la dominante <i>mi</i>, brodée par un <i>ré dièze</i> d'une +valeur égale à celle de la bonne note. L'accord de septième se trouve +amené quelquefois au-dessus, de manière à ce que le <i>ré naturel</i> des +parties supérieures tombe précisément sur le <i>ré dièse</i> des basses; on +peut croire qu'il en résultera une horrible discordance, ou tout au +moins un défaut de clarté dans l'harmonie; il n'en est pas ainsi +cependant, la force tonale de cette dominante est telle, que le <i>ré +dièze</i> ne l'altère en aucune façon, et qu'on entend bourdonner le <i>mi</i> +exclusivement. Beethoven ne faisait pas de musique <i>pour les yeux</i>. La +coda, amenée par cette pédale menaçante, est d'un éclat extraordinaire, +et bien digne de terminer un pareil chef-d'œuvre d'habileté technique, +de goût, de fantaisie, de savoir et d'inspiration.</p> + +<h3>VIII<br /><br /> +SYMPHONIE EN FA</h3> + +<p>Celle-ci est en <i>fa</i> comme la pastorale, mais conçue dans des +proportions moins vastes que les symphonies précédentes. Pourtant si +elle ne dépasse guère, quant à l'ampleur des formes, la première +symphonie (en <i>ut majeur</i>), elle lui est au moins de beaucoup supérieure +sous le triple rapport de l'instrumentation, du rhythme et du style +mélodique.<a name="page_047" id="page_047"></a></p> + +<p>Le premier morceau contient deux thèmes, l'un et l'autre d'un caractère +doux et calme. Le second, le plus remarquable selon nous, semble éviter +toujours la cadence parfaite, en modulant d'abord d'une façon tout à +fait inattendue (la phrase commence en <i>ré majeur</i> et se termine en <i>ut +majeur</i>), et en se perdant ensuite, sans conclure sur l'accord de +septième diminuée de la sous-dominante.</p> + +<p>On dirait, à entendre ce caprice mélodique, que l'auteur, disposé aux +douces émotions, en est détourné tout à coup par une idée triste qui +vient interrompre son chant joyeux.</p> + +<p>L'<i>andante scherzando</i> est une de ces productions auxquelles on ne peut +trouver ni modèle ni pendant: cela tombe du ciel tout entier dans la +pensée de l'artiste; il l'écrit tout d'un trait, et nous nous ébahissons +à l'entendre. Les instruments à vent jouent ici le rôle opposé de celui +qu'ils remplissent ordinairement: ils accompagnent d'accords plaqués, +frappés huit fois <i>pianissimo</i> dans chaque mesure, le léger dialogue <i>a +punta d'arco</i> des violons et des basses. C'est doux, ingénu et d'une +indolence toute gracieuse, comme la chanson de deux enfants cueillant +des fleurs dans une prairie par une belle matinée de printemps. La +phrase principale se compose de deux membres, de trois mesures chacun, +dont la disposition symétrique se trouve dérangée par le silence qui +succède à la réponse des basses; le premier membre finit ainsi sur le +temps faible, et le second sur le temps fort. Les répercussions +harmoniques des hautbois, des clarinettes, des cors et des bassons, +intéressent si fort, que l'auditeur ne prend pas garde, en les écoutant, +au défaut de symétrie produit dans le chant des instruments à cordes par +la mesure de silence surajoutée.</p> + +<p>Cette mesure elle-même n'existe évidemment que pour laisser plus +longtemps à découvert le délicieux accord sur lequel va voltiger la +fraîche mélodie. On voit encore, par cet exemple, que la loi de la +carrure peut être quelquefois enfreinte avec bonheur. Croirait-on que +cette ravissante idylle finit par<a name="page_048" id="page_048"></a> celui de tous les lieux communs pour +lequel Beethoven avait le plus d'aversion: par la cadence italienne? Au +moment où la conversation instrumentale des deux petits orchestres, à +vent et à cordes, attache le plus, l'auteur, comme s'il eût été +subitement obligé de finir, fait se succéder en <i>tremolo</i>, dans les +violons, les quatre notes, <i>sol</i>, <i>fa</i>, <i>la</i>, <i>si bémol</i> (sixte, +dominante, sensible et tonique), les répète plusieurs fois +précipitamment, ni plus ni moins que les Italiens quand ils chantent +<i>Felicità</i>, et s'arrête court. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette +boutade.</p> + +<p>Un menuet avec la coupe et le mouvement des menuets d'Haydn remplace ici +le <i>scherzo</i> à trois temps brefs que Beethoven inventa, et dont il a +fait dans toutes ses autres compositions symphoniques un emploi si +ingénieux et si piquant. A vrai dire, ce morceau est assez ordinaire, la +vétusté de la forme semble avoir étouffé la pensée. Le finale, au +contraire, étincelle de verve, les idées en sont brillantes, neuves et +développées avec luxe. On y trouve des progressions diatoniques à deux +parties en mouvement contraire, au moyen desquelles l'auteur obtient un +crescendo d'une immense étendue et d'un grand effet pour sa péroraison. +L'harmonie renferme seulement quelques duretés produites par des notes +de passage, dont la résolution sur la bonne note n'est pas assez +prompte, et qui s'arrêtent même quelquefois sur un silence.</p> + +<p>En violentant un peu la lettre de la théorie, il est facile d'expliquer +ces discordances passagères; mais, à l'exécution, l'oreille en souffre +toujours plus ou moins. Au contraire, la pédale haute des flûtes et des +hautbois sur le <i>fa</i>, pendant que les timbales accordées en octave +martellent cette même note en dessous, à la rentrée du thème, les +violons faisant entendre les notes <i>ut</i>, <i>sol</i>, <i>si bémol</i> de l'accord +de septième dominante, précédées de la tierce <i>fa</i>, <i>la</i>, fragment de +l'accord de tonique, cette note tenue à l'aigu, dis-je, non autorisée +par la théorie, puisqu'elle n'entre pas toujours dans l'harmonie, ne +choque point du tout; loin de là, grâce à l'adroite disposition des +instruments<a name="page_049" id="page_049"></a> et au caractère propre de la phrase, le résultat de cette +agrégation de sons est excellent et d'une douceur remarquable. Nous ne +pouvons nous dispenser de citer, avant de finir, un effet d'orchestre, +celui de tous, peut-être, qui surprend le plus l'auditeur à l'exécution +de ce final: c'est la note <i>ut dièse</i> attaquée très-fort par toute la +masse instrumentale, à l'unisson et à l'octave, après un <i>diminuendo</i> +qui est venu s'éteindre sur le ton d'<i>ut naturel</i>. Ce rugissement est +immédiatement suivi, les deux premières fois, du retour du thème en +<i>fa</i>; et l'on comprend alors que l'<i>ut dièze</i> n'était qu'un <i>ré bémol</i> +enharmonique, sixième note altérée du ton principal. La troisième +apparition de cette étrange rentrée est d'un tout autre aspect; +l'orchestre, après avoir modulé en <i>ut</i>, comme précédemment, frappe un +véritable <i>ré bémol</i> suivi d'un fragment du thème en <i>ré bémol</i>, puis un +véritable <i>ut dièse</i>, auquel succède une autre parcelle du thème en <i>ut +dièze mineur</i>; reprenant enfin ce même <i>ut dièze</i>, et le répétant trois +fois avec un redoublement de force, le thème rentre tout entier en <i>fa +dièse mineur</i>. Le son qui avait figuré au commencement comme une <i>sixte +mineure</i> devient donc successivement, la dernière fois, <i>tonique majeure +bémolisée</i>, <i>tonique mineure diésée</i>, et enfin <i>dominante</i>.</p> + +<p>C'est fort curieux.</p> + +<h3>IX<br /><br /> +SYMPHONIE AVEC CHŒURS</h3> + +<p>Analyser une pareille composition est une tâche difficile et dangereuse +que nous avons longtemps hésité à entreprendre, une tentative téméraire +dont l'excuse ne peut être que dans nos efforts persévérants pour nous +mettre au point de vue de<a name="page_050" id="page_050"></a> l'auteur, pour pénétrer le sens intime de son +œuvre, pour en éprouver l'effet, et pour étudier les impressions +qu'elle a produites jusqu'ici sur certaines organisations +exceptionnelles et sur le public. Parmi les jugements divers qu'on a +portés sur cette partition, il n'y en a peut-être pas deux dont l'énoncé +soit identique. Certains critiques la regardent comme une <i>monstrueuse +folie</i>; d'autres n'y voient que les <i>dernières lueurs d'un génie +expirant</i>; quelques-uns, plus prudents, déclarent n'y rien comprendre +quant à présent, mais ne désespèrent pas de l'apprécier, au moins +approximativement, plus tard; la plupart des artistes la considèrent +comme une conception extraordinaire dont quelques parties néanmoins +demeurent encore inexpliquées ou sans but apparent. Un petit nombre de +musiciens naturellement portés à examiner avec soin tout ce qui tend à +agrandir le domaine de l'art, et qui ont mûrement réfléchi sur le plan +général de la symphonie avec chœurs après l'avoir lue et écoutée +attentivement à plusieurs reprises, affirment que cet ouvrage leur +paraît être la plus magnifique expression du génie de Beethoven: cette +opinion, nous croyons l'avoir dit dans une des pages précédentes, est +celle que nous partageons.</p> + +<p>Sans chercher ce que le compositeur a pu vouloir exprimer d'idées à lui +personnelles dans ce vaste poëme musical, étude pour laquelle le champ +des conjectures est ouvert à chacun, voyons si la nouveauté de la forme +ne serait pas ici justifiée par une intention indépendante de toute +pensée philosophique ou religieuse, également raisonnable et belle pour +le chrétien fervent, comme pour le panthéiste et pour l'athée, par une +intention, enfin, purement musicale et poétique.</p> + +<p>Beethoven avait écrit déjà huit symphonies avant celle-ci. Pour aller au +delà du point où il était alors parvenu à l'aide des seules ressources +de l'instrumentation, quels moyens lui restaient? l'adjonction des voix +aux instruments. Mais pour observer la loi du crescendo, et mettre en +relief dans l'œuvre même la puissance de l'auxiliaire qu'il voulait +donner à l'orchestre,<a name="page_051" id="page_051"></a> n'était-il pas nécessaire de laisser encore les +instruments figurer seuls sur le premier plan du tableau qu'il se +proposait de dérouler?... Une fois cette donnée admise, on conçoit fort +bien qu'il ait été amené à chercher une musique mixte qui pût servir de +liaison aux deux grandes divisions de la symphonie; le récitatif +instrumental fut le pont qu'il osa jeter entre le chœur et l'orchestre, +et sur lequel les instruments passèrent pour aller se joindre aux voix. +Le passage établi, l'auteur dut vouloir motiver, en l'annonçant, la +fusion qui allait s'opérer, et c'est alors que, parlant lui-même par la +voix d'un coryphée, il s'écria, en employant les notes du récitatif +instrumental qu'il venait de faire entendre: <i>Amis! plus de pareils +accords, mais commençons des chants plus agréables et plus remplis de +joie!</i> Voilà donc, pour ainsi dire, le traité d'alliance conclu entre le +chœur et l'orchestre; la même phrase de récitatif, prononcée par l'un +et par l'autre, semble être la formule du serment. Libre au musicien +ensuite de choisir le texte de sa composition chorale: c'est à Schiller +que Beethoven va le demander; il s'empare de l'<i>Ode à la Joie</i>, la +colore de mille nuances que la poésie toute seule n'eût jamais pu rendre +sensibles, et s'avance en augmentant jusqu'à la fin de pompe, de +grandeur et d'éclat.</p> + +<p>Telle est peut-être la raison, plus ou moins plausible, de l'ordonnance +générale de cette immense composition, dont nous allons maintenant +étudier en détail toutes les parties.</p> + +<p>Le premier morceau, empreint d'une sombre majesté, ne ressemble à aucun +de ceux que Beethoven écrivit antérieurement. L'harmonie en est d'une +hardiesse quelquefois excessive: les dessins les plus originaux, les +traits les plus expressifs, se pressent, se croisent, s'entrelacent en +tout sens, mais sans produire ni obscurité, ni encombrement; il n'en +résulte, au contraire, qu'un effet parfaitement clair, et les voix +multiples de l'orchestre qui se plaignent ou menacent, chacune à sa +manière et dans son style spécial, semblent n'en former<a name="page_052" id="page_052"></a> qu'une seule; +si grande est la force du sentiment qui les anime.</p> + +<p>Cet <i>allegro maestoso</i>, écrit en <i>ré</i> mineur, commence cependant sur +l'accord de <i>la</i>, sans la tierce, c'est-à-dire sur une tenue des notes +<i>la</i>, <i>mi</i>, disposées en quinte, arpégées en dessus et en dessous par +les premiers violons, les altos et les contre-basses, de manière à ce +que l'auditeur ignore s'il entend l'accord de <i>la</i> mineur, celui de <i>la</i> +majeur, ou celui de la dominante de <i>ré</i>. Cette longue indécision de la +tonalité donne beaucoup de force et un grand caractère à l'entrée du +<i>tutti</i> sur l'accord de <i>ré mineur</i>. La péroraison contient des accents +dont l'âme s'émeut tout entière; il est difficile de rien entendre de +plus profondément tragique que ce chant des instruments à vent sous +lequel une phrase chromatique en <i>tremolo</i> des instruments à cordes +s'enfle et s'élève peu à peu, en grondant comme la mer aux approches de +l'orage. C'est là une magnifique inspiration.</p> + +<p>Nous aurons plus d'une occasion de faire remarquer dans cet ouvrage des +agrégations de notes auxquelles il est vraiment impossible de donner le +nom d'accords; et nous devrons reconnaître que la raison de ces +anomalies nous échappe complétement. Ainsi, à la page 17 de l'admirable +morceau dont nous venons de parler, ou trouve un dessin mélodique de +clarinettes et de bassons, accompagné de la façon suivante dans le ton +d'<i>ut mineur</i>: la basse frappe d'abord le <i>fa dièse</i> portant <i>septième +diminuée</i>, puis <i>la bémol</i> portant <i>tierce</i>, <i>quarte</i> et <i>sixte +augmentée</i>, et enfin <i>sol</i>, au-dessus duquel les flûtes et les hautbois +frappent les notes <i>mi bémol</i>, <i>sol</i>, <i>ut</i>, qui donneraient un accord de +<i>sixte et quarte</i>, résolution excellente de l'accord précédent, si les +seconds violons et les altos ne venaient ajouter à l'harmonie les deux +sons <i>fa naturel</i> et <i>la bémol</i>, qui la dénaturent et produisent une +confusion fort désagréable et heureusement fort courte. Ce passage est +peu chargé d'instrumentation et d'un caractère tout à fait exempt de +rudesse: je ne puis donc comprendre cette quadruple dissonance si +étrangement<a name="page_053" id="page_053"></a> amenée et que rien ne motive. On pourrait croire à une +faute de gravure, mais en examinant bien ces deux mesures et celles qui +précèdent, le doute se dissipe et l'on demeure convaincu que telle a été +réellement l'intention de l'auteur.</p> + +<p>Le <i>scherzo vivace</i> qui suit ne contient rien de semblable; on y trouve, +il est vrai, plusieurs pédales hautes et moyennes sur la tonique, +passant au travers de l'accord de dominante; mais j'ai déjà fait ma +profession de foi au sujet de ces tenues étrangères à l'harmonie, et il +n'est pas besoin de ce nouvel exemple pour prouver l'excellent parti +qu'on en peut tirer quand le sens musical les amène naturellement. C'est +au moyen du rhythme surtout que Beethoven a su répandre tant d'intérêt +sur ce charmant badinage; le thème si plein de vivacité, quand il se +présente avec sa réponse fuguée entrant au bout de quatre mesures, +pétille de verve ensuite lorsque la réponse, paraissant une mesure plus +tôt, vient dessiner un rhythme ternaire au lieu du rhythme binaire +adopté en commençant.</p> + +<p>Le milieu du <i>scherzo</i> est occupé par un <i>presto</i> à <i>deux temps</i> d'une +jovialité toute villageoise, dont le thème se déploie sur une pédale +intermédiaire tantôt tonique et tantôt dominante, avec accompagnement +d'un contre-thème qui s'harmonise aussi également bien avec l'une et +l'autre note tenue, <i>dominante et tonique</i>. Ce chant est ramené en +dernier lieu par une phrase de hautbois, d'une ravissante fraîcheur, +qui, après s'être quelque temps balancée sur l'accord de neuvième +dominante majeure de <i>ré</i>, vient s'épanouir dans le ton de <i>fa naturel</i> +d'une manière aussi gracieuse qu'inattendue. On retrouve là un reflet de +ces douces impressions si chères à Beethoven, que produisent l'aspect de +la nature riante et calme, la pureté de l'air, les premiers rayons d'une +aurore printanière.</p> + +<p>Dans l'<i>adagio cantabile</i>, le principe de l'unité est si peu observé +qu'on pourrait y voir plutôt deux morceaux distincts qu'un seul. Au +premier chant en <i>si bémol</i> à quatre temps, succède une autre mélodie +absolument différente en <i>ré majeur</i> et<a name="page_054" id="page_054"></a> à trois temps; le premier +thème, légèrement altéré et varié par les premiers violons, fait une +seconde apparition dans le ton primitif pour ramener de nouveau la +mélodie à trois temps, sans altérations ni variations, mais dans le ton +de <i>sol majeur</i>; après quoi le premier thème s'établit définitivement et +ne permet plus à la phrase rivale de partager avec lui l'attention de +l'auditeur. Il faut entendre plusieurs fois ce merveilleux <i>adagio</i> pour +s'accoutumer tout à fait à une aussi singulière disposition. Quant à la +beauté de toutes ces mélodies, à la grâce infinie des ornements dont +elles sont couvertes, aux sentiments de tendresse mélancolique, +d'abattement passionné, de religiosité rêveuse qu'elles expriment, si ma +prose pouvait en donner une idée seulement approximative, la musique +aurait trouvé dans la parole écrite une émule que le plus grand des +poëtes lui-même ne parviendra jamais à lui opposer. C'est une œuvre +immense, et quand on est entré sous son charme puissant, on ne peut que +répondre à la critique, reprochant à l'auteur d'avoir ici violé la loi +de l'unité: tant pis pour la loi!</p> + +<p>Nous touchons au moment où les voix vont s'unir à l'orchestre. Les +violoncelles et les contre-basses entonnent le récitatif dont nous avons +parlé plus haut, après une ritournelle des instruments à vent, rauque et +violente comme un cri de colère. L'accord de sixte majeure, <i>fa</i>, <i>la</i>, +<i>ré</i>, par lequel ce <i>presto</i> débute, se trouve altéré par une +appogiature sur le <i>si bémol</i>, frappée en même temps par les flûtes, les +hautbois et les clarinettes; cette sixième note du ton de <i>ré mineur</i> +grince horriblement contre la dominante et produit un effet +excessivement dur. Cela exprime bien la fureur et la rage, mais je ne +vois pas ici encore ce qui peut exciter un sentiment pareil, à moins que +l'auteur, avant de faire dire à son coryphée: <i>Commençons des chants +plus agréables</i>, n'ait voulu, par un bizarre caprice, calomnier +l'harmonie instrumentale. Il semble la regretter, cependant, car entre +chaque phrase du récitatif des basses, il reprend, comme autant de +souvenirs qui lui tiennent au cœur,<a name="page_055" id="page_055"></a> des fragments des trois morceaux +précédents; et de plus, après ce même récitatif, il place dans +l'orchestre, au milieu d'un choix d'accords exquis, le beau thème que +vont bientôt chanter toutes les voix, sur l'ode de Schiller. Ce chant, +d'un caractère doux et calme, s'anime et se brillante peu à peu, en +passant des basses, qui le font entendre les premières, aux violons et +aux instruments à vent. Après une interruption soudaine, l'orchestre +entier reprend la furibonde ritournelle déjà citée et qui annonce ici le +récitatif vocal.</p> + +<p>Le premier accord est encore posé sur un <i>fa</i> qui est censé porter la +tierce et la sixte, et qui les porte réellement; mais cette fois +l'auteur ne se contente pas de l'appogiature <i>si bémol</i>, il y ajoute +celles du <i>sol</i>, du <i>mi</i> et de l'<i>ut dièze</i>, de sorte que <span class="smcap">TOUTES LES +NOTES DE LA GAMME DIATONIQUE MINEURE</span> se trouvent frappées en même temps +et produisent l'épouvantable assemblage de sons: <i>fa</i>, <i>la</i>, <i>ut dièse</i>, +<i>mi</i>, <i>sol</i>, <i>si bémol</i>, <i>ré</i>.</p> + +<p>Le compositeur français Martin, dit Martini, dans son opéra de <i>Sapho</i>, +avait, il y a quarante ans, voulu produire un hurlement d'orchestre +analogue, en employant à la fois tous les intervalles diatoniques, +chromatiques et enharmoniques, au moment où l'amante de Phaon se +précipite dans les flots: sans examiner l'opportunité de sa tentative et +sans demander si elle portait ou non atteinte à la dignité de l'art, il +est certain que son but ne pouvait être méconnu. Ici, mes efforts pour +découvrir celui de Beethoven sont complétement inutiles. Je vois une +intention formelle, un projet calculé et réfléchi de produire deux +discordances, aux deux instants qui précèdent l'apparition successive du +récitatif dans les instruments et dans la voix; mais j'ai beaucoup +cherché la raison de cette idée, et je suis forcé d'avouer qu'elle m'est +inconnue.</p> + +<p>Le coryphée, après avoir chanté son récitatif, dont les paroles, nous +l'avons dit, sont de Beethoven, expose seul, avec un léger +accompagnement de deux instruments à vent et de l'orchestre à cordes en +<i>pizzicato</i>, le thème de l'<i>Ode à la Joie</i>. Ce thème<a name="page_056" id="page_056"></a> paraît jusqu'à la +fin de la symphonie, on le reconnaît toujours, et pourtant il change +continuellement d'aspect. L'étude de ces diverses transformations offre +un intérêt d'autant plus puissant que chacune d'elles produit une nuance +nouvelle et tranchée dans l'expression d'un sentiment unique, celui de +la joie. Cette joie est au début pleine de douceur et de paix; elle +devient un peu plus vive au moment où la voix des femmes se fait +entendre. La mesure change; la phrase, chantée d'abord à quatre temps, +reparaît dans la mesure à 6/8 et formulée en syncopes continuelles; elle +prend alors un caractère plus fort, plus agile et qui se rapproche de +l'accent guerrier. C'est le chant de départ du héros sûr de vaincre; on +croit voir étinceler son armure et entendre le bruit cadencé de ses pas. +Un thème fugué, dans lequel on retrouve encore le dessin mélodique +primitif, sert pendant quelque temps de sujet aux ébats de l'orchestre: +ce sont les mouvements divers d'une foule active et remplie d'ardeur... +Mais le chœur rentre bientôt et chante énergiquement l'hymne joyeuse +dans sa simplicité première, aidé des instruments à vent qui plaquent +les accords en suivant la mélodie, et traversé en tous sens par un +dessin diatonique exécuté par la masse entière des instruments à cordes +en unissons et en octaves. L'<i>andante maestoso</i> qui suit est une sorte +de choral qu'entonnent d'abord les ténors et les basses du chœur, +réunis à un trombone, aux violoncelles et aux contre-basses. La joie est +ici religieuse, grave, immense; le chœur se tait un instant, pour +reprendre avec moins de force ses larges accords, après un solo +d'orchestre d'où résulte un effet d'orgue d'une grande beauté. +L'imitation du majestueux instrument des temples chrétiens est produite +par des flûtes dans le bas, des clarinettes dans le chalumeau, des sons +graves de bassons, des altos divisés en deux parties, haute et moyenne, +et des violoncelles jouant sur leurs cordes à vide <i>sol</i>, <i>ré</i>, ou sur +l'<i>ut bas</i> (à vide) et l'<i>ut</i> du médium, toujours en double corde. Ce +morceau commence en <i>sol</i>, il passe en <i>ut</i>, puis en <i>fa</i>, et se termine +par un point<a name="page_057" id="page_057"></a> d'orgue sur la septième dominante de <i>ré</i>. Suit un grand +<i>allegro</i> à 6/4, où se réunissent dès le commencement le premier thème, +déjà tant et si diversement reproduit, et le choral de l'<i>andante</i> +précédent. Le contraste de ces deux idées est rendu plus saillant encore +par une variation rapide du chant joyeux, exécutée au-dessus des grosses +notes du choral, non-seulement par les premiers violons, mais aussi par +les contre-basses. Or, il est impossible aux contre-basses d'exécuter +une succession de notes aussi rapides; et l'on ne peut encore là +s'expliquer comment un homme aussi habile que l'était Beethoven dans +l'art de l'instrumentation a pu s'oublier jusqu'à écrire, pour ce lourd +instrument, un trait tel que celui-ci. Il y a moins de fougue, moins de +grandeur et plus de légèreté dans le style du morceau suivant: une +gaieté naïve, exprimée d'abord par quatre voix seules et plus chaudement +colorée ensuite par l'adjonction du chœur, en fait le fond. Quelques +accents tendres et religieux y alternent à deux reprises différentes +avec la gaie mélodie, mais le mouvement devient plus précipité, tout +l'orchestre éclate, les instruments à percussion, timbales, cymbales, +triangle et grosse caisse, frappent rudement les temps forts de la +mesure; la joie reprend son empire, la joie populaire, tumultueuse, qui +ressemblerait à une orgie, si, en terminant, toutes les voix ne +s'arrêtaient de nouveau sur un rhythme solennel pour envoyer, dans une +exclamation extatique, leur dernier salut d'amour et de respect à la +joie religieuse. L'orchestre termine seul, non sans lancer dans son +ardente course des fragments du premier thème dont on ne se lasse pas.</p> + +<p>Une traduction aussi exacte que possible de la poésie allemande traitée +par Beethoven donnera maintenant au lecteur le motif de cette multitude +de combinaisons musicales, savants auxiliaires d'une inspiration +continue, instruments dociles d'un génie puissant et infatigable. La +voici:</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«O Joie! belle étincelle des dieux, fille de l'Élysée, nous<a name="page_058" id="page_058"></a> entrons +tout brûlants du feu divin dans ton sanctuaire! un pouvoir magique +réunit ceux que le monde et le rang séparent; à l'ombre de ton aile si +douce tous les hommes deviennent frères.</p> + +<p>«Celui qui a le bonheur d'être devenu l'ami d'un ami; celui qui possède +une femme aimable; oui, celui qui peut dire à soi une âme sur cette +terre, que sa joie se mêle à la nôtre! mais que l'homme à qui cette +félicité ne fut pas accordée se glisse en pleurant hors du lieu qui nous +rassemble!</p> + +<p>«Tous les êtres boivent la joie au sein de la nature; les bons et les +méchants suivent des chemins de fleurs. La nature nous a donné l'amour, +le vin et la mort, cette épreuve de l'amitié. Elle a donné la volupté au +ver; le chérubin est debout devant Dieu.</p> + +<p>«Gai! gai! comme les soleils roulent sur le plan magnifique du ciel, de +même, frères, courez fournir votre carrière, pleins de joie comme le +héros qui marche à la victoire.</p> + +<p>«Que des millions d'êtres, que le monde entier se confonde dans un même +embrassement! Frères, au delà des sphères doit habiter un père +bien-aimé.</p> + +<p>«Millions, vous vous prosternez? reconnaissez-vous l'œuvre du Créateur? +Cherchez l'auteur de ces merveilles au-dessus des astres, car c'est là +qu'il réside.</p> + +<p>«O Joie! belle étincelle des dieux, fille de l'Élysée, nous entrons tout +brûlants du feu divin dans ton sanctuaire!</p> + +<p>«Fille de l'Élysée, joie, belle étincelle des dieux!!»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Cette symphonie est la plus difficile d'exécution de toutes celles de +l'auteur; elle nécessite des études patientes et multipliées, et surtout +bien dirigées. Elle exige en outre un nombre de chanteurs d'autant plus +considérable que le chœur doit évidemment couvrir l'orchestre en maint +endroit, et que, d'ailleurs, la manière dont la musique est disposée sur +les paroles et l'élévation excessive de certaines parties de chant +rendent fort difficile<a name="page_059" id="page_059"></a> rémission de la voix, et diminuent beaucoup le +volume et l'énergie des sons.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, quand Beethoven, en terminant son œuvre, considéra +les majestueuses dimensions du monument qu'il venait d'élever, il dut se +dire: «Vienne la mort maintenant, ma tâche est accomplie.»<a name="page_060" id="page_060"></a></p> + +<h2><a name="QUELQUES_MOTS" id="QUELQUES_MOTS"></a><small>QUELQUES MOTS<br /><br /> +SUR LES</small><br /><br /> +TRIOS ET LES SONATES DE BEETHOVEN</h2> + +<p>Il y a beaucoup de gens en France pour qui le nom de Beethoven n'éveille +que les idées d'orchestre et de symphonies; ils ignorent que dans tous +les genres de musique, cet infatigable Titan a laissé des chefs-d'œuvre +presque également admirables.</p> + +<p>Il a fait un opéra: <i>Fidelio</i>; un ballet: <i>Prométhée</i>; un mélodrame: +<i>Egmont</i>; des ouvertures de tragédies: celles de <i>Coriolan</i> et des +<i>Ruines d'Athènes</i>; six ou sept autres ouvertures sur des sujets +indéterminés; deux grandes messes; un oratorio: <i>le Christ au mont des +Oliviers</i>; dix-huit quatuors pour deux violons, alto et basse; plusieurs +autres quatuors et quintetti pour trois ou quatre instruments à vent et +piano; des trios pour piano, violon et basse; un grand nombre de sonates +pour le piano seul ou pour piano avec un instrument à cordes, basse ou +violon; un septuor pour quatre instruments à cordes et trois instruments +à vent; un grand concerto de violon; quatre ou cinq concertos de piano +avec orchestre; une fantaisie pour piano principal avec orchestre et +chœurs; une multitude d'airs variés pour divers instruments; des +romances et des chansons avec accompagnement<a name="page_061" id="page_061"></a> de piano; un cahier de +cantiques à une voix et à plusieurs voix; une cantate ou scène lyrique +avec orchestre; des chœurs avec orchestre sur différentes poésies +allemandes, deux volumes d'études sur l'harmonie et le contre-point; et +enfin, les neuf fameuses symphonies.</p> + +<p>Il ne faut pas croire que cette fécondité de Beethoven ait rien de +commun avec celle des compositeurs italiens, qui ne comptent leurs +opéras que par cinquantaines, témoin les cent soixante partitions de +Paisiello. Non, certes! une telle opinion serait souverainement injuste. +Si nous en exceptons l'ouverture des <i>Ruines d'Athènes</i>, et peut-être +deux ou trois autres fragments vraiment indignes du grand nom de leur +auteur, et qui sont tombés de sa plume dans ces rares instants de +somnolence qu'Horace reproche, avec tant soit peu d'ironie, au <i>bon</i> +Homère lui-même, tout le reste est de ce style noble, élevé, ferme, +hardi, expressif, poétique et toujours neuf, qui font incontestablement +de Beethoven la sentinelle avancée de la civilisation musicale. C'est +tout au plus si, dans ce grand nombre de compositions, on peut découvrir +quelques vagues ressemblances entre quelques-unes des mille phrases qui +en font la splendeur et la vie. Cette étonnante faculté d'être toujours +nouveau sans sortir du vrai et du beau se conçoit jusqu'à un certain +point dans les morceaux d'un mouvement vif; la pensée alors, aidée par +les puissances du rhythme, peut, dans ses bonds capricieux, sortir plus +aisément des routes battues; mais où l'on cesse de la comprendre, c'est +dans les <i>adagio</i>, c'est dans ces méditations extra-humaines où le génie +panthéiste de Beethoven aime tant à se plonger. Là, plus de passions, +plus de tableaux terrestres, plus d'hymnes à la joie, à l'amour, à la +gloire, plus de chants enfantins, de doux propos, de saillies mordantes +ou comiques, plus de ces terribles éclats de fureur, de ces accents de +haine que les élancements d'une souffrance secrète lui arrachent si +souvent; il n'a même plus de mépris dans le cœur, il n'est plus de +notre espèce, il l'a oubliée, il est sorti de notre<a name="page_062" id="page_062"></a> atmosphère; calme +et solitaire, il nage dans l'éther; comme ces aigles des Andes planant à +des hauteurs au-dessous desquelles les autres créatures ne trouvent déjà +plus que l'asphyxie et la mort, ses regards plongent dans l'espace, il +vole à tous les soleils, chantant la nature infinie. Croirait-on que le +génie de cet homme ait pu prendre un pareil essor, pour ainsi dire, +quand il l'a voulu!... C'est ce dont on peut se convaincre cependant, +par les preuves nombreuses qu'il nous en a laissées, moins encore dans +ses symphonies que dans ses compositions de piano. Là, et seulement là, +n'ayant plus en vue un auditoire nombreux, le public, la foule, il +semble avoir écrit pour lui-même, avec ce majestueux abandon que la +foule ne comprend pas, et que la nécessité d'arriver promptement à ce +que nous appelons l'<i>effet</i> doit altérer inévitablement. Là aussi la +tâche de l'exécutant devient écrasante, sinon par les difficultés de +mécanisme, au moins par le profond sentiment, par la grande intelligence +que de telles œuvres exigent de lui; il faut de toute nécessité que le +virtuose s'efface devant le compositeur comme fait l'orchestre dans les +symphonies; il doit y avoir absorption complète de l'un par l'autre; +mais c'est précisément en s'identifiant de la sorte avec la pensée qu'il +nous transmet que l'interprète grandit de toute la hauteur de son +modèle.</p> + +<p>Il y a une œuvre de Beethoven connue sous le nom de sonate en <i>ut +dièze</i> mineur, dont l'adagio est une de ces poésies que le langage +humain ne sait comment désigner. Ses moyens d'action sont fort simples: +la main gauche étale doucement de larges accords d'un caractère +solennellement triste, et dont la durée permet aux vibrations du piano +de s'éteindre graduellement sur chacun d'eux; au-dessus, les doigts +inférieurs de la main droite arpégent un dessin d'accompagnement obstiné +dont la forme ne varie presque pas depuis la première mesure jusqu'à la +dernière, pendant que les autres doigts font entendre une sorte de +lamentation, efflorescence mélodique de cette<a name="page_063" id="page_063"></a> sombre harmonie. Un jour, +il y a trente ans, Liszt exécutant cet adagio devant un petit cercle +dont je faisais partie, s'avisa de le dénaturer, suivant l'usage qu'il +avait alors adopté pour se faire applaudir du public fashionable: au +lieu de ces longues tenues des basses, au lieu de cette sévère +uniformité de rhythme et de mouvement dont je viens de parler, il plaça +des trilles, des <i>tremolo</i>, il pressa et ralentit la mesure, troublant +ainsi par des accents passionnés le calme de cette tristesse, et faisant +gronder le tonnerre dans ce ciel sans nuages qu'assombrit seulement le +départ du soleil... Je souffris cruellement, je l'avoue, plus encore +qu'il ne m'est jamais arrivé de souffrir en entendant nos malheureuses +cantatrices broder le grand air du <i>Freyschütz</i>; car à cette torture se +joignait le chagrin de voir un tel artiste donner dans le travers où ne +tombent d'ordinaire que des médiocrités. Mais qu'y faire? Liszt était +alors comme ces enfants qui, sans se plaindre, se relèvent eux-mêmes +d'une chute qu'on feint de ne pas apercevoir, et qui crient si on leur +tend la main. Il s'est fièrement relevé: aussi, quelques années après, +n'était-ce plus lui qui poursuivait le succès, mais bien le succès qui +perdait haleine à le suivre; les rôles étaient changés. Revenons à notre +sonate. Dernièrement un de ces hommes de cœur et d'esprit, que les +artistes sont si heureux de rencontrer, avait réuni quelques amis; +j'étais du nombre. Liszt arriva dans la soirée, et, trouvant la +discussion engagée sur la valeur d'un morceau de Weber, auquel le +public, soit à cause de la médiocrité de l'exécution, soit pour toute +autre raison, avait, dans un concert récent, fait un assez triste +accueil, se mit au piano pour répondre à sa manière aux antagonistes de +Weber. L'argument parut sans réplique, et on fut obligé d'avouer qu'une +œuvre de génie avait été méconnue. Comme il venait de finir, la lampe +qui éclairait l'appartement parut près de s'éteindre; l'un de nous +allait la ranimer:</p> + +<p>—N'en faites rien, lui dis-je; s'il veut jouer l'adagio en <i>ut dièze +mineur</i> de Beethoven, ce demi-jour ne gâtera rien.<a name="page_064" id="page_064"></a></p> + +<p>—Volontiers, dit Listz, mais éteignez tout à fait la lumière, couvrez +le feu, que l'obscurité soit complète.</p> + +<p>Alors, au milieu de ces ténèbres, après un instant de recueillement, la +noble élégie, la même qu'il avait autrefois si étrangement défigurée, +s'éleva dans sa simplicité sublime; pas une note, pas un accent ne +furent ajoutés aux accents et aux notes de l'auteur. C'était l'ombre de +Beethoven, évoquée par le virtuose, dont nous entendions la grande voix. +Chacun de nous frissonnait en silence, et après le dernier accord on se +tut encore... nous pleurions.</p> + +<p>Une assez notable partie du public français ignore pourtant l'existence +de ces œuvres merveilleuses. Certes, le trio en <i>si bémol</i> tout entier, +l'adagio de celui en <i>ré</i> et la sonate en <i>la</i> avec violoncelle ont dû +prouver à ceux qui les connaissent que l'illustre compositeur était loin +d'avoir versé dans l'orchestre tous les trésors de son génie. Mais son +dernier mot n'est pas là; c'est dans les sonates pour piano seul qu'il +faut le chercher. Le moment viendra bientôt peut-être où ces œuvres, +qui laissent derrière elles ce qu'il y a de plus avancé dans l'art, +pourront être comprises, sinon de la foule, au moins d'un public +d'élite. C'est une expérience à tenter; si elle ne réussit pas, on la +recommencera plus tard.</p> + +<p>Les grandes sonates de Beethoven serviront d'échelle métrique pour +mesurer le développement de notre intelligence musicale.<a name="page_065" id="page_065"></a></p> + +<h2><a name="FIDELIO" id="FIDELIO"></a>FIDELIO<br /><br /> +<small>OPÉRA EN TROIS ACTES DE BEETHOVEN</small><br /><br /> +<small><small>SA REPRÉSENTATION AU THÉÂTRE LYRIQUE</small></small></h2> + +<p>Le 1<sup>er</sup> ventôse de l'an VI, le théâtre de la rue Feydeau représenta +pour la première fois L<small>ÉONORE, OU L</small>'A<small>MOUR CONJUGAL</small>, <i>fait historique</i> en +deux actes (tel était le titre de la pièce), paroles de M. Bouilly, +musique de P. Gaveaux. L'œuvre parut médiocre malgré le talent que +montrèrent, dans les deux rôles principaux, Gaveaux, l'auteur de la +musique, et madame Scio, une grande actrice de ce temps.</p> + +<p>Plusieurs années après, Paër écrivit une partition gracieuse sur un +libretto italien dont la <i>Léonore</i> de Bouilly était encore l'héroïne, et +ce fut en sortant d'une représentation de cet ouvrage que Beethoven, +avec la rudesse humoriste qui lui était habituelle, dit à Paër:</p> + +<p>—Votre opéra me plaît, j'ai envie de le mettre en musique.</p> + +<p>Telle fut l'origine du chef-d'œuvre dont nous avons à nous occuper +aujourd'hui. La première apparition du <i>Fidelio</i> de Beethoven sur la +scène allemande ne fit pas prévoir la célébrité réservée à cet ouvrage, +et les représentations, dit-on, en furent bientôt suspendues. Quelque +temps après il reparut, modifié de<a name="page_066" id="page_066"></a> diverses façons dans la musique et +dans le drame, et précédé d'une nouvelle ouverture. Cette seconde +tentative eut un succès complet; Beethoven, rappelé à grands cris par +l'auditoire, fut traîné sur la scène après le premier et après le second +acte, dont le finale produisit un enthousiasme inconnu à Vienne +jusque-là. La partition de <i>Fidelio</i> n'en dut pas moins subir mille +critiques plus ou moins acerbes; et cependant, à partir de ce moment, on +l'exécuta sur tous les théâtres d'Allemagne, où elle s'est maintenue +jusqu'à présent, où elle fait partie du répertoire classique. Le même +honneur lui arriva un peu plus tard sur les théâtres de Londres. En +1827, une troupe allemande étant venue donner des représentations à +Paris, <i>Fidelio</i>, dont les deux rôles principaux étaient chantés avec un +rare talent par Haitzinger et madame Schroeder-Devrient, fut accueilli +avec enthousiasme. Il vient d'être mis en scène au Théâtre-Lyrique; +quinze jours auparavant, il reparaissait à celui de Covent-Garden de +Londres; on le joue en ce moment à New-York. Cherchez les théâtres où +sont représentés à cette heure la <i>Léonore</i> de Gaveaux et la <i>Leonora</i> +de Paër... Les érudits seuls connaissent l'existence de ces deux opéras. +Ils ont passé... ils ne sont plus. C'est que, des trois partitions, la +première est d'une faiblesse extrême, la seconde à peine une œuvre de +talent, et la troisième une œuvre de génie.</p> + +<p>En effet, plus j'entends, plus je lis l'ouvrage de Beethoven, et plus je +le trouve digne d'admiration. L'ensemble et les détails m'en paraissent +également beaux; partout s'y décèlent l'énergie, la grandeur, +l'originalité et un sentiment profond autant que vrai.</p> + +<p>Il appartient à cette forte race d'œuvres calomniées sur lesquelles +s'accumulent les plus inconcevables préjugés, les mensonges les plus +manifestes, mais dont la vitalité est si intense, que rien contre elles +ne peut prévaloir. Comme ces hêtres vigoureux nés dans les rochers et +parmi les ruines, qui finissent par fendre les rocs, trouer les +murailles, et s'élever enfin fiers<a name="page_067" id="page_067"></a> et verdoyants, d'autant plus +solidement fixés au sol qu'ils ont eu plus d'obstacles à vaincre pour en +sortir; tandis que des saules, qui poussèrent sans peine au bord d'une +rivière, tombent dans la vase, où ils pourrissent oubliés.</p> + +<p>Beethoven a écrit quatre ouvertures pour son unique opéra. Après avoir +terminé la première, il la recommença sans que l'on sache pourquoi; il +en garda la disposition générale et tous les thèmes, mais en les +enchaînant par d'autres modulations, en les instrumentant autrement, en +y ajoutant un effet de crescendo et un solo de flûte. Ce solo n'est pas +digne, à mon avis, du grand style de tout le reste de l'œuvre. L'auteur +semble avoir préféré pourtant cette seconde version, car elle fut +publiée la première. L'autre, dont le manuscrit était resté entre les +mains d'un ami de Beethoven, M. Schindler, parut, il y a dix ans +seulement, chez l'éditeur français Richaut. J'ai eu l'honneur d'en +diriger l'exécution une vingtaine de fois au théâtre de Drury-Lane à +Londres et dans quelques concerts à Paris; l'effet en est grandiose et +entraînant. La seconde version pourtant a conservé la popularité qui lui +était acquise sous le nom d'ouverture d'<i>Eléonore</i>; elle la gardera +probablement.</p> + +<p>Cette superbe ouverture, la plus belle peut-être de Beethoven, partagea +le sort de plusieurs morceaux de l'opéra, et fut supprimée après les +premières représentations. Une autre (en <i>ut majeur</i>, comme les deux +précédentes), d'un caractère doux et charmant, mais dont la conclusion +ne parut pas propre à exciter les applaudissements, ne fut pas plus +heureuse. Enfin l'auteur écrivit, pour la reprise de son opéra modifié, +l'ouverture en <i>mi majeur</i>, connue sous le nom d'ouverture de <i>Fidelio</i>, +qu'on adopta définitivement de préférence aux trois précédentes. C'est +une page magistrale, d'une verve et d'un éclat incomparables, un vrai +chef-d'œuvre symphonique, mais qui ne se rattache, ni par son caractère +ni par les thèmes qu'il contient, à l'opéra auquel on le fait servir de +préface. Les autres ouvertures, au contraire, sont en quelque sorte +l'opéra de <i>Fidelio<a name="page_068" id="page_068"></a></i> en raccourci. On y trouve, avec les accents +tendres d'Éléonore, les lamentables plaintes du prisonnier mourant de +faim, les délicieuses mélodies du trio du dernier acte, la fanfare +lointaine de la trompette annonçant l'arrivée du ministre qui doit +délivrer Florestan; tout y est palpitant d'intérêt dramatique, et ce +sont bien des ouvertures de <i>Fidelio</i>.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Les principaux théâtres d'Allemagne et d'Angleterre s'étant aperçus, +après trente ou quarante ans, que la deuxième grande ouverture +d'<i>Éléonore</i> (la première publiée) était une œuvre magnifique, +l'exécutent maintenant comme un entr'acte avant le second acte de +l'opéra, tout en conservant l'ouverture en <i>mi</i> pour le premier. Il est +fâcheux que le Théâtre-Lyrique n'ait pas cru devoir suivre cet exemple. +Nous voudrions même que le Conservatoire tentât ce que fit un jour +Mendelssohn à l'un des concerts du Gewanthaus à Leipzig, et qu'il nous +donnât, dans une de ses séances, les quatre ouvertures de l'opéra de +Beethoven.</p> + +<p>Mais ceci paraîtrait peut-être à Paris une tentative par trop audacieuse +(pourquoi?), et l'audace, on le sait, n'est pas le défaut de nos +institutions musicales.</p> + +<p>Le sujet de <i>Fidelio</i> (car il faut dire quelques mots de la pièce) est +triste et mélodramatique. Il n'a pas peu contribué à faire naître les +préventions que nourrissait le public français contre cet opéra. Il +s'agit d'un prisonnier d'état que le gouverneur d'une forteresse veut +faire mourir de faim dans son cachot. Sa femme Éléonore, déguisée en +jeune garçon, s'est fait agréer de Rocko le geôlier, comme domestique, +sous le nom de Fidelio. Marceline, fille de Rocko et fiancée du +guichetier Jacquino, bientôt séduite par la bonne mine de Fidelio, ne +tarde pas à délaisser pour lui son vulgaire amoureux. Pizarre, le +gouverneur, impatient de voir mourir sa victime et trouvant que la faim +n'agit pas assez vite, se résout à venir lui-même l'égorger sur son +grabat. Ordre est donné à Rocko de creuser dans un<a name="page_069" id="page_069"></a> coin du cachot une +fosse où le prisonnier sera jeté dans quelques heures.</p> + +<p>Fidelio est choisi par Rocko pour l'aider dans ce lugubre office. +Angoisses de la pauvre femme en se trouvant ainsi auprès de son mari +qu'elle voit prêt à succomber et dont elle n'ose s'approcher. Bientôt le +cruel Pizarre se présente; le prisonnier enchaîné se lève, reconnaît son +bourreau, l'interpelle; Pizarre s'avance vers lui le poignard à la main, +quand Fidelio, s'élançant entre eux, tire un pistolet de son sein et le +présente à la face de Pizarre qui recule épouvanté.</p> + +<p>En ce moment même une trompette se fait entendre à quelque distance. +C'est le signal pour baisser la herse et ouvrir la porte de la +forteresse. On annonce l'arrivée du ministre; le gouverneur n'achèvera +pas son œuvre de sang; il sort précipitamment du cachot: le prisonnier +est sauvé. En effet, le ministre paraît, reconnaît, dans la victime de +Pizarre, son ami Florestan; allégresse générale et confusion de la +pauvre Marceline, qui, apprenant ainsi que Fidelio est une femme, +revient à son Jacquino.</p> + +<p>On a cru devoir, au Théâtre-Lyrique, calquer sur les situations de cette +pièce de M. Bouilly un drame nouveau, dont la scène se passe en 1495 à +Milan, et dont les personnages principaux sont Ludovic Sforza, Jean +Galeas, sa femme Isabelle d'Aragon et le roi de France Charles VIII. On +a pu introduire ainsi au dénoûment un brillant tableau final et des +costumes moins sombres que ceux de la pièce originale. Telle est la +raison, fort insuffisante sans doute, qui a porté M. Carvalho, l'habile +directeur de ce théâtre, au moment où <i>Fidelio</i> a été mis à l'étude, à +désirer une telle substitution. On n'admet pas en France qu'on puisse +purement et simplement traduire un opéra étranger. Ce travail a été +fait, du reste, sans trop de préjudice pour la partition, dont tous les +morceaux restent unis à des situations d'un caractère semblable à celui +des scènes pour lesquelles ils furent écrits.<a name="page_070" id="page_070"></a></p> + +<p>Ce qui nuit à la musique de <i>Fidelio</i> auprès du public parisien, c'est +la chasteté de sa mélodie, le mépris souverain de l'auteur pour l'effet +sonore quand il n'est pas motivé, pour les terminaisons banales, pour +les périodes prévues; c'est la sobriété opulente de son instrumentation, +la hardiesse de son harmonie; c'est surtout, j'ose le dire, la +profondeur même de son sentiment de l'expression. Il faut tout écouter +dans cette musique complexe, il faut tout entendre pour pouvoir +comprendre. Les parties de l'orchestre, les principales dans certains +cas, les plus obscures dans d'autres, contiennent quelquefois l'accent +expressif, le cri de passion, l'idée enfin que l'auteur n'a pas pu +donner à la partie vocale. Ce qui ne veut point dire que cette partie ne +soit pas restée prédominante, ainsi que le prétendent les éternels +rabâcheurs du reproche adressé par Grétry à Mozart: «Il a mis le +piédestal sur la scène et la statue dans l'orchestre,» reproche fait +auparavant à Gluck, et plus tard à Weber, à Spontini, à Beethoven, et +qui sera toujours fait à quiconque s'abstiendra d'écrire des platitudes +pour la voix et donnera à l'orchestre un rôle intéressant, quelle que +soit sa savante réserve. Il est vrai que les gens si prompts à blâmer +chez les vrais maîtres la prétendue prédominance des instruments sur la +voix ne font pas grand cas de cette réserve; et nous voyons tous les +jours, depuis dix ans surtout, l'orchestre transformé en bande +militaire, en atelier de forgeron, en boutique de chaudronnier, sans que +la critique s'indigne, sans qu'elle fasse même à ces énormités la +moindre attention. De sorte qu'à tout prendre, si l'orchestre est +bruyant, violent, brutal, plat, révoltant, exterminateur des voix et de +la mélodie, la critique ne dit rien; s'il est fin, délicat, intelligent, +s'il attire parfois sur lui l'attention par sa vivacité, sa grâce ou son +éloquence, et s'il reste néanmoins dans le rôle que les exigences +dramatiques et musicales lui assignent, il est censuré. On pardonne +aisément à l'orchestre de ne rien dire, ou, s'il parle, de ne dire que +des sottises ou des grossièretés.<a name="page_071" id="page_071"></a></p> + +<p>Il y a seize morceaux dans la partition de <i>Fidelio</i>, sans compter les +quatre ouvertures. Il y en avait davantage dans l'origine; quelques-uns +ont été supprimés lors de la seconde mise en scène de cet ouvrage à +Vienne, et de nombreuses coupures et modifications furent faites à la +même époque dans les morceaux conservés. Un éditeur de Leipzig s'avisa +(en 1855, je crois), de publier l'œuvre originale complète avec +l'indication des coupures et des changements qui lui furent infligés. +L'étude de cette partition curieuse donne l'idée des tortures que +l'impatient Beethoven a dû subir en se soumettant à de tels +remaniements, qu'il fit sans doute avec rage et en se comparant à +l'esclave d'Alfieri:</p> + +<p class="c"><i>Servo, si, ma servo ognor fremente</i>.</p> + +<p>En Allemagne, comme en Italie, comme en France, comme partout, dans les +théâtres, tout le monde, sans exception, a plus d'esprit que l'auteur. +L'auteur y est un ennemi public; et si un garçon machiniste assure que +tel morceau de musique, de n'importe quel maître, est trop long, chacun +s'empressera de donner raison au garçon machiniste contre Gluck, ou +Weber, ou Mozart, ou Beethoven, ou Rossini. Voyez, à propos de Rossini, +les insolentes suppressions faites dans son <i>Guillaume Tell</i>, avant et +après la première représentation de ce chef-d'œuvre. Le théâtre, pour +les poëtes et les musiciens, est une école d'humilité; les uns y +reçoivent des leçons de gens qui ignorent la grammaire, les autres, de +gens qui ne savent pas la gamme; et tous ces aristarques, en outre, +prévenus contre ce qui porte une apparence de nouveauté ou de hardiesse, +sont pleins d'un indomptable amour pour les prudentes banalités. Dans +les théâtres lyriques surtout, chacun s'arroge le droit de pratiquer le +précepte de Boileau:</p> + +<p class="c">Ajoutez quelquefois et souvent effacez.</p> + +<p><a name="page_072" id="page_072"></a></p> + +<p>Et on le pratique si bien et de si diverses manières, les correcteurs +d'un théâtre voyant en noir ce que ceux d'un autre voient en blanc, que +d'une partition qui aurait été, sans protecteur, traînée sur une +cinquantaine de scènes, si l'on tenait compte du travail de tous les +correcteurs, il resterait à peine dix pages intactes.</p> + +<p>Les seize morceaux du <i>Fidelio</i> de Beethoven ont presque tous une belle +et noble physionomie. Mais ils sont beaux de diverses façons, et c'est +précisément ce qui me paraît constituer leur mérite principal. Le +premier duo entre Marceline et son fiancé se distingue des autres par +son style familier, gai, d'une piquante simplicité; le caractère des +deux personnages s'y décèle tout d'abord. L'air en <i>ut mineur</i> de la +jeune fille semble se rapprocher par sa forme mélodique du style des +meilleures pages de Mozart. L'orchestre cependant y est traité avec un +soin plus minutieux que ne le fut jamais celui du l'illustre devancier +de Beethoven.</p> + +<p>Un quatuor d'une mélodie exquise succède à ce joli morceau. Il est +traité en canon à l'octave, chacune des voix entrant à son tour pour +dire le thème, de manière à produire d'abord un solo accompagné par un +petit orchestre de violoncelles, d'altos et de clarinettes, puis un duo, +un trio et enfin un quatuor complet. Rossini écrivit une foule de choses +ravissantes dans cette forme; tel est le canon de Moïse: <i>Mi manca la +voce</i>. Mais le canon de <i>Fidelio</i> est un andante non suivi de l'allégro +de rigueur, avec cabalette et coda bruyante. Et le public, tout charmé +qu'il soit par ce gracieux amiante, reste surpris, demeure stupide de ne +pas voir arriver son allegro final, sa cadence, son coup de fouet... Au +fait, pourquoi ne pas lui donner de coup de fouet?...</p> + +<p>On peut comparer les couplets de Rocko sur la puissance de l'or, écrits +par Gaveaux dans sa partition française, à ceux de la partition +allemande de Beethoven. C'est peut-être de tous les morceaux de la +<i>Léonore</i> de Gaveaux celui qui supporte le mieux<a name="page_073" id="page_073"></a> une telle comparaison. +La chanson de Beethoven charme par sa rondeur joviale, dont une +modulation et un changement de mesure survenant brusquement dans le +milieu altèrent un peu la vigoureuse simplicité; mais celle de Gaveaux, +d'un style moins relevé, n'en est pas moins intéressante par sa +franchise mélodique, l'excellente diction des paroles et une +orchestration piquante.</p> + +<p>Au trio suivant, Beethoven commence à employer la grande forme, les +vastes développements, l'instrumentation plus riche, plus agitée; on +sent qu'on entre dans le drame; la passion se décèle par de lointains +éclairs.</p> + +<p>Puis vient une marche dont la mélodie et les modulations sont des plus +heureuses, bien que la couleur générale en paraisse triste, comme peut +l'être du reste une marche de soldats gardiens d'une prison. Les deux +premières notes du thème, frappées sourdement par les timbales et un +pizzicato des basses, contribuent tout d'abord à l'assombrir. Ni cette +marche ni le trio qui la précède n'ont de pendant dans l'opéra de +Gaveaux. Il en est de même de beaucoup d'autres morceaux contenus dans +la riche partition de Beethoven.</p> + +<p>L'air de Pizarre est de ce nombre. Il n'obtient pas à Paris un seul +applaudissement; nous demandons néanmoins la permission de le traiter de +chef-d'œuvre. Dans ce morceau terrible, la joie féroce d'un scélérat +prêt à satisfaire sa vengeance est peinte avec la plus effrayante +vérité. Beethoven dans son opéra a parfaitement observé le précepte de +Gluck qui recommande de n'employer les instruments qu'<i>en raison du +degré d'intérêt et de passion</i>. Ici, pour la première fois, tout +l'orchestre se déchaîne; il débute avec fracas par l'accord de neuvième +mineure de <i>ré mineur</i>; tout frémit, tout s'agite, crie et frappe; la +partie vocale n'est, il est vrai, qu'une déclamation notée, mais quelle +déclamation! et combien son accent, toujours vrai, acquiert de sauvage +intensité quand, après avoir établi le mode majeur, l'auteur fait +intervenir le chœur des<a name="page_074" id="page_074"></a> gardes de Pizarre, dont les voix, murmurantes +d'abord, accompagnent la sienne et éclatent enfin avec force à la +conclusion! C'est admirable.</p> + +<p>J'ai entendu chanter cet air en Allemagne d'une foudroyante façon par +Pischek.</p> + +<p>Le duo entre Rocko et le gouverneur, duo pour deux basses par +conséquent, n'est pas tout à fait à cette hauteur; pourtant je ne +saurais approuver la liberté qu'on a prise au Théâtre-Lyrique de le +supprimer.</p> + +<p>Une liberté semblable, mais au moins avec le consentement plus ou moins +réel de l'auteur, fut prise autrefois à Vienne pour le charmant duo de +soprani chanté par Fidelio et Marceline, où un seul violon et un seul +violoncelle, aidés de quelques entrées de l'orchestre, accompagnent si +élégamment les deux voix. Ce duo, retrouvé dans la partition de Leipzig +dont je parlais tout à l'heure, a été réintégré au Théâtre-Lyrique dans +l'œuvre de Beethoven. Ainsi les savants du théâtre de Paris ne +partagent pas l'avis de ceux du théâtre de Vienne!... Heureusement il y +a divergence d'opinions entre eux! Sans cela, nous eussions été privés +d'entendre ce dialogue musical, si frais, si doux, si élégant!</p> + +<p>C'est au souffleur du Théâtre-Lyrique, dit-on, que nous devons cette +réinstallation. Brave souffleur!</p> + +<p>Le grand air de Fidelio est avec récitatif, adagio cantabile, allegro +final et accompagnement obligé de trois cors et d'un basson.</p> + +<p>Je trouve le récitatif d'un beau mouvement dramatique, l'adagio sublime +par son accent tendre et sa grâce attristée, l'allegro entraînant, plein +d'un noble enthousiasme, magnifique, et bien digne d'avoir servi de +modèle à l'air d'Agathe, du <i>Freyschütz</i>. D'excellents critiques, je le +sais, ne sont pas de mon avis; je me sens heureux de n'être pas du +leur...</p> + +<p>Le thème de l'allegro de cet air admirable est proposé par les trois +cors et le basson seuls, qui se bornent à faire entendre<a name="page_075" id="page_075"></a> successivement +les cinq notes de l'accord, <i>si</i>, <i>mi</i>, <i>sol</i>, <i>si</i>, <i>mi</i>. Cela forme +quatre mesures d'une incroyable originalité. On pourrait donner à tout +musicien qui ne les connaît pas ces cinq notes, en l'autorisant à les +combiner de cent manières différentes, et je parie que dans les cent +combinaisons ne se trouverait pas la phrase impétueuse et fière que +Beethoven en a tirée, tant le rhythme en est imprévu. Cet allegro, pour +beaucoup de gens, demeure entaché d'un défaut grave; il n'a pas de +petite phrase qu'on puisse aisément retenir. Ces amateurs, insensibles +aux nombreuses et éclatantes beautés du morceau, attendent leur phrase +de quatre mesures, comme les enfants attendent la fève dans un gâteau +des rois, comme les provinciaux attendent le <i>si</i> naturel, la <i>note</i> +d'un ténor qui fait son premier début. Le gâteau fût-il exquis, le ténor +fût-il le plus délicieux chanteur du monde, ni l'un ni l'autre n'auront +de succès sans le précieux accessoire! Il n'a pas de fève! il n'a pas la +note!</p> + +<p>L'air d'Agathe, dans le <i>Freyschütz</i>, est presque populaire; il a la +note.</p> + +<p>Combien de morceaux, de Rossini lui-même, ce prince des mélodistes, sont +restés dans l'ombre faute d'avoir la note!</p> + +<p>Les quatre instruments à vent qui accompagnent la voix dans cet air +troublent d'ailleurs tant soit peu la plupart des auditeurs en attirant +trop fortement leur attention. Ces instruments ne font pourtant aucun +étalage de difficultés inutiles; Beethoven ne les a point traités, comme +fit plusieurs fois Mozart du cor de basset, en instruments <i>soli</i>, dans +l'acception prétentieuse de ce mot. Mozart, dans <i>Tito</i>, donne à +exécuter une espèce de concerto au cor de basset pendant que la prima +donna dit <i>qu'elle voit la mort s'avancer</i>, etc. Ce contraste d'un +personnage animé des sentiments les plus tristes et d'un virtuose qui, +sous prétexte d'accompagner le chant, songe seulement à faire briller +l'agilité de ses doigts, est l'un des plus disgracieux, des plus +puérils, des plus contraires au bon sens<a name="page_076" id="page_076"></a> dramatique, des plus +défavorables même au bon effet musical. Le rôle dévolu par Beethoven à +ses quatre instruments à vent n'est pas le même; il ne s'agit pas de les +faire briller, mais d'obtenir d'eux une sorte d'accompagnement +parfaitement d'accord avec le sentiment du personnage chantant et d'une +sonorité spéciale qu'aucune autre combinaison orchestrale ne saurait +produire. Le timbre voilé, un peu pénible même des cors, s'associe on ne +peut mieux à la joie douloureuse, à l'espérance inquiète dont le cœur +d'Éléonore est rempli; c'est doux et tendre comme le roucoulement des +ramiers. Spontini, vers la même époque, et sans avoir entendu le +<i>Fidelio</i> de Beethoven, employait les cors avec une intention à peu près +semblable pour accompagner le bel air de la <i>Vestale</i>:</p> + +<p class="c">Toi que j'implore.</p> + +<p>Plusieurs maîtres, depuis lors, Donizetti entre autres, dans sa <i>Lucia</i>, +l'ont fait avec le même bonheur.</p> + +<p>Telle est l'évidence de la force expressive propre à cet instrument, +dans certains cas, pour les compositeurs familiers avec le langage +musical des passions et des sentiments.</p> + +<p>Certes ce fut une grande âme tendre qui se répandit en cette émouvante +inspiration!</p> + +<p>L'émotion causée par le chœur des prisonniers, pour être moins vive, +n'en est pas moins profonde.</p> + +<p>Une troupe de malheureux sortent un instant de leur cachot et viennent +respirer sur le préau. Écoutez, à leur entrée en scène, ces premières +mesures de l'orchestre, ces douces et larges harmonies s'épanouissant +radieuses, et ces voix timides qui se groupent lentement et arrivent à +une expansion harmonique, s'exhalant de toutes ces poitrines oppressées +comme un soupir de bonheur. Et ce dessin si mélodieux des instruments à +vent qui les accompagne!... On pourra dire encore ici: «Pourquoi +l'auteur n'a-t-il pas donné le dessin mélodique aux voix et<a name="page_077" id="page_077"></a> les parties +vocales à l'orchestre?» Pourquoi! parce que c'eût été une maladresse +évidente; les voix chantent précisément comme elles doivent chanter; une +note de plus, confiée aux parties vocales, en altérerait l'expression si +juste, si vraie, si profondément sentie; le dessin instrumental n'est +qu'une idée secondaire, tout mélodieux qu'il soit, et convient surtout +aux instruments à vent, et fait on ne peut mieux ressortir la douceur +des harmonies vocales si ingénieusement disposées au dessus de +l'orchestre. Il ne se trouvera pas, je crois, un compositeur de bon +sens, quelle que soit l'école à laquelle il appartienne, pour +désapprouver ici l'idée de Beethoven.</p> + +<p>Le bonheur des prisonniers est un instant troublé par l'apparition des +gardes chargés de les surveiller. Aussitôt le coloris musical change: +tout devient terne et sourd. Mais les gardes ont fini leur ronde; leur +regard soupçonneux a cessé de peser sur les prisonniers; la tonalité du +passage épisodique du chœur se rapproche de la tonalité principale; on +la pressent, on y touche; un court silence... et le premier thème +reparaît dans le ton primitif, avec un naturel et un charme dont je +n'essayerai pas de donner une idée. C'est la lumière, c'est l'air, c'est +la douce liberté, c'est la vie qui nous sont rendus.</p> + +<p>Quelques auditeurs, en essuyant leurs yeux à la fin de ce chœur, +s'indignent du silence de la salle qui devrait retentir d'une immense +acclamation. Il est possible que la majeure partie du public soit +réellement émue néanmoins; certaines beautés musicales, évidentes pour +tous, peuvent fort bien ne pas exciter les applaudissements.</p> + +<p>Le chœur des prisonniers de Gaveaux:</p> + +<p class="c">Que ce beau ciel, cette verdure,</p> + +<p class="nind">est écrit dans le même sentiment. Mais, hélas! comparé à celui de +Beethoven, il paraît bien terne et bien plat! Remarquons, en outre, que +le compositeur français, fort réservé sur l'emploi<a name="page_078" id="page_078"></a> des trombones dans +le cours de sa partition, les fait précisément intervenir ici, comme +s'ils faisaient partie de la famille des instruments doux, au timbre +calme et suave. Explique qui pourra cette étrange fantaisie.</p> + +<p>Dans la seconde partie du duo, où Rocko apprend à Fidelio qu'ils vont +aller ensemble creuser la fosse du prisonnier, se trouve un dessin +syncopé d'instruments à vent du plus étrange effet, mais, par son accent +gémissant et son mouvement inquiet, parfaitement adapté à la situation. +Ce duo et le quintette suivant contiennent de fort beaux passages, dont +quelques-uns se rapprochent, par le style des parties de chant, de la +manière de Mozart dans le <i>Mariage de Figaro</i>.</p> + +<p>Un quintette avec chœur termine cet acte. La couleur en est sombre; +elle doit l'être. Une modulation un peu sèche intervient brusquement +dans le milieu, et quelques voix exécutent des rhythmes qui se +distinguent au travers des autres, sans qu'on puisse voir bien +clairement l'intention de l'auteur. Mais le mystère qui plane sur +l'ensemble donne à ce finale une physionomie des plus dramatiques. Il +finit <i>piano</i>; il exprime la consternation, la crainte..... le public +parisien ne l'applaudit donc pas: il ne saurait applaudir une telle +conclusion, si contraire à ses habitudes.</p> + +<p>Avant le lever du rideau pour le troisième acte, l'orchestre fait +entendre une lente et lugubre symphonie, pleine de longs cris +d'angoisse, de sanglots, de tremblements, de lourdes pulsations. Nous +entrons dans le séjour des douleurs et des larmes; Florestan est étendu +sur sa couche de paille; nous allons assister à son agonie, entendre sa +voix délirante.</p> + +<p>L'orchestration de Gluck pour la scène du cachot d'Oreste dans +<i>Iphigénie en Tauride</i> est bien belle, sans doute; mais de quelle +hauteur ici Beethoven domine son rival! Non pas seulement parce qu'il +est un immense symphoniste, parce qu'il sait mieux que lui faire parler +l'orchestre, mais, on doit le reconnaître, parce que sa pensée musicale, +dans ce morceau,<a name="page_079" id="page_079"></a> est plus forte, plus grandiose et d'une expression +incomparablement plus pénétrante. On sent, dès les premières mesures, +que le malheureux enfermé dans cette prison a dû, en y entrant, <i>laisser +toute espérance</i>.</p> + +<p>Le voici. A un douloureux récitatif entrecoupé par les phrases +principales de la symphonie précédente succède un cantabile désolé, +navrant, dont l'accompagnement des instruments à vent accroît à chaque +instant la tristesse. La douleur du prisonnier devient de plus en plus +intense. Sa tête s'égare... l'aile de la mort l'a touché... Pris d'une +hallucination soudaine, il se croit libre, il sourit, des larmes de +tendresse roulent dans ses yeux mourants, il croit revoir sa femme, il +l'appelle, elle lui répond; il est ivre de liberté et d'amour...</p> + +<p>A d'autres de décrire cette mélodie sanglotante, ces palpitations de +l'orchestre, ce chant continu du hautbois qui suit le chant de Florestan +comme la voix de l'épouse adorée qu'il croit entendre; et ce crescendo +entraînant, et le dernier cri du moribond... Je ne le puis...</p> + +<p>Reconnaissons ici l'art souverain, l'inspiration brûlante, le vol +fulgurant du génie...</p> + +<p>Florestan, après cet accès d'agitation fébrile, est retombé sur sa +couche; voici venir Rocko et la tremblante Éléonore (Fidelio). La +terreur de cette scène est amoindrie par le nouveau libretto, où il ne +s'agit que de déblayer une citerne au lieu de creuser la fosse du +prisonnier encore vivant. (Vous voyez où conduisent tous ces +remaniements...)</p> + +<p>Rien de plus sinistre que ce duo célèbre, où la froide insensibilité de +Rocko contraste avec les aparté déchirants de Fidelio, où le sourd +murmure de l'orchestre est comparable au bruit mat de la terre tombant +sur une bière qu'on recouvre. Un de nos confrères de la critique +musicale a très-justement établi un rapprochement entre ce morceau et la +scène des fossoyeurs d'<i>Hamlet</i>. Pouvait-on plus dignement le louer?</p> + +<p>Les fossoyeurs de Beethoven terminent leur duo sans coda,<a name="page_080" id="page_080"></a> sans +cabalette, sans éclat de voix; aussi le parterre garde encore à leur +égard un rigoureux silence. Voyez le malheur!</p> + +<p>Le trio suivant est plus heureux; on l'applaudit, bien qu'il ait aussi +une terminaison douce. Les trois personnages, animés de sentiments +affectueux, y chantent de suaves mélodies, que les plus harmonieux +accompagnements soutiennent sans recherche et sans effort. Rien de plus +élégant et de plus touchant à la fois que ce beau thème de vingt mesures +exposé par le ténor. C'est le chant dans sa plus exquise pureté, c'est +l'expression dans ce qu'elle a de plus vrai, de plus simple et de plus +pénétrant. Ce thème est ensuite repris, tantôt en entier, tantôt par +fragments, et, après des modulations très-hardies, ramené dans le ton +primitif avec un bonheur et une adresse incomparables.</p> + +<p>Le quatuor du pistolet est un long roulement de tonnerre, dont la menace +augmente sans cesse de violence et aboutit à une série d'explosions. A +partir du cri de Fidelio: «Je suis sa femme!» l'intérêt musical se +confond avec l'intérêt dramatique; on est ému, entraîné, bouleversé, +sans qu'on puisse distinguer si cette violente émotion est due aux voix, +aux instruments ou à la pantomime des acteurs et au mouvement de la +scène; tant le compositeur s'est identifié avec la situation qu'il a +peinte avec une vérité frappante et la plus prodigieuse énergie. Les +voix, qui s'interpellent et se répondent en brûlantes apostrophes, se +distinguent toujours au milieu du tumulte de l'orchestre et au travers +de ce trait des instruments à cordes, semblable aux vociférations d'une +foule agitée de mille passions. C'est un miracle de musique dramatique +auquel je ne connais de pendant chez aucun maître ancien ou moderne. Le +changement du livret a fait un tort énorme et bien regrettable à cette +belle scène. L'action ayant été transportée à une époque où le pistolet +n'était pas inventé, on a dû renoncer à le donner à Fidelio pour arme +offensive; la jeune femme menace maintenant Pizarre avec un levier de +fer, incomparablement moins<a name="page_081" id="page_081"></a> dangereux, pour un tel homme surtout, que +le petit tube avec lequel cette faible main peut à coup sûr frapper de +mort Pizarre s'il fait le moindre mouvement. D'ailleurs le geste de +Fidelio, visant Pizarre au visage, prête à un grand effet de scène. Je +vois encore madame Devrient avec le tremblement de son bras qu'elle +tenait tendu vers Pizarre en riant d'un rire convulsif.</p> + +<p>Voilà ce qui résulte de tous ces tripotages de pièces et de partitions, +accommodées aux prétendues <i>exigences</i> d'un public qui n'exige rien et +s'arrangerait fort qu'on voulût bien lui offrir certains ouvrages tels +que leurs auteurs les ont écrits.</p> + +<p>Après cet admirable quatuor, les deux époux demeurés seuls chantent un +duo non moins admirable, où la passion éperdue, la joie, la surprise, +l'abattement empruntent tour à tour à la musique des accents dont rien +ne peut donner une idée à qui ne les a pas entendus. Quel amour! quels +transports! quelles étreintes! avec quelle fureur ces deux êtres +s'embrassent! comme la passion les fait balbutier! Les paroles se +pressent sur leurs lèvres frémissantes, ils chancellent, ils sont +haletants..... ils s'aiment!... comprenez-vous?... ils s'aiment! Qu'y +a-t-il de commun entre un tel élan d'amour et ces fades duos d'époux +unis par un mariage de convenance?... Au dernier final on entend un +vaste morceau d'ensemble dont le rhythme de marche est interrompu +d'abord par quelques mouvements lents épisodiques. L'allegro reprend +ensuite et va en s'animant graduellement et en augmentant de sonorité +jusqu'à la fin. Dans cette péroraison, la majesté d'abord et la verve +ensuite éblouissent et entraînent les auditeurs même les plus froids et +les plus récalcitrants. Ils disent alors, en approuvant d'un air +contraint: «A la bonne heure!» Nous dirons aussi, en les voyant +applaudir: «A la bonne heure!» Mais tout le reste de la partition, qui +les touche si peu, n'en est pas moins admirable, et, sans vouloir +déprécier ce gigantesque finale, plusieurs des morceaux précédents lui +sont même de beaucoup supérieurs. Qui sait pourtant<a name="page_082" id="page_082"></a> si la lumière ne se +fera pas plus tôt qu'on ne pense, pour ceux-là même dont l'âme est +fermée en ce moment à ce bel ouvrage de Beethoven, comme elle est aussi +fermée aux merveilles de la neuvième symphonie, des derniers quatuors et +des grandes sonates de piano de ce même incomparable inspiré? Un voile +épais semble quelquefois placé sur les <i>yeux de l'esprit</i>, quand on +regarde d'un certain côté du ciel de l'art et empêche de voir les grands +astres qui l'illuminent; puis tout d'un coup, sans cause connue, le +voile se déchire, on voit et l'on rougit d'avoir été aveugle si +longtemps.</p> + +<p>Ceci me rappelle ce pauvre Adolphe Nourrit. Il m'avouait un jour +n'admirer que <i>Macbeth</i> dans l'œuvre entière de Shakspeare, et trouver +surtout absurde et inintelligible <i>Hamlet</i>. Trois ans après, il vint me +dire avec l'émotion d'un enthousiasme concentré: «<i>Hamlet</i> est le +chef-d'œuvre du plus grand poëte philosophe qui ait jamais existé. Je +le comprends aujourd'hui. Mon cœur et ma tête en sont remplis, enivrés. +Vous avez dû garder de mon sens poétique et de mon intelligence une +singulière opinion... Rendez-moi votre estime.» <i>Alas! poor Yorick!</i><a name="page_083" id="page_083"></a></p> + +<h2><a name="BEETHOVEN_DANS_LANNEAU_DE_SATURNE" id="BEETHOVEN_DANS_LANNEAU_DE_SATURNE"></a>BEETHOVEN DANS L'ANNEAU DE SATURNE<br /><br /> +<small>LES MEDIUMS</small></h2> + +<p>Le monde musical est en ce moment fort ému; toute la philosophie de +l'art semble bouleversée. On croyait généralement, il y a quelques jours +à peine, que le beau en musique, comme le médiocre, comme le laid, était +absolu, c'est-à-dire qu'un morceau beau, ou laid, ou médiocre pour les +gens qui s'intitulent gens de goût, connaisseurs, était également beau, +médiocre ou laid pour tout le monde, et par conséquent pour les gens +sans goût et sans connaissances. Il résultait de cette opinion +consolante que le chef-d'œuvre capable de faire couler les larmes des +yeux d'un habitant du nº 58 de la rue de la Chaussée-d'Antin, à Paris, +ou de l'ennuyer, ou de le révolter, devait nécessairement produire le +même effet sur un Cochinchinois, sur un Lapon, sur un pirate de Timor, +sur un Turc, sur un portefaix de la rue des Mauvaises-Paroles. Quand je +dis <i>on croyait</i>, je veux désigner par <i>on</i> les savants, les docteurs et +les simples de cœur: car en ces questions les grands et les petits +esprits se rencontrent, et qui ne se ressemble pas s'assemble. Quant à +moi, qui ne suis ni savant, ni docteur, ni simple, je n'ai jamais trop +su à quoi m'en tenir sur ces graves sujets de controverse; je crois<a name="page_084" id="page_084"></a> +pourtant que je ne croyais rien; mais à cette heure, j'en suis sûr, me +voilà fixé, et je crois au beau absolu beaucoup moins qu'à la corne des +licornes. Car pourquoi, je vous prie, ne pas croire à la corne des +licornes? Il est archiprouvé maintenant qu'il y a des licornes dans +plusieurs parties de l'Himalaya. On connaît l'aventure de M. +Kingsdoom.—Le célèbre voyageur anglais, étonné de rencontrer un de ces +animaux, qu'il croyait fabuleux (voilà ce que c'est que de croire!), et +le regardant avec une attention blessante pour l'élégant quadrupède, la +licorne irritée se précipita sur lui, le cloua contre un arbre et lui +laissa dans la poitrine un long morceau de corne pour preuve de son +existence. Le malheureux Anglais ne pouvait pas en revenir.</p> + +<p>Maintenant il faut dire pourquoi je suis certain de croire depuis peu +que je ne crois pas au beau absolu en musique. Une révolution a dû +s'opérer et s'est opérée réellement dans la philosophie depuis la +merveilleuse découverte des tables tournantes (en sapin), et par suite +des médiums, et par suite des évocations d'esprits, et par suite des +conversations <i>spiritistes</i>. La musique ne pouvait pas rester en dehors +de l'influence d'un fait aussi considérable et demeurer isolée du monde +des esprits, elle, la science de l'impalpable, de l'impondérable, de +l'insaisissable. Beaucoup de musiciens se sont donc mis en rapport avec +le monde des esprits (ils auraient dû le faire depuis longtemps). Au +moyen d'une table de sapin d'un prix fort modique, sur laquelle on +impose les mains, et qui, après quelques minutes de réflexions (de +réflexions de la table), se met à lever une ou deux de ses jambes, de +façon, malheureusement, à effaroucher la pudeur des dames anglaises, on +parvient non-seulement à évoquer l'esprit d'un grand compositeur, mais à +entrer même en conversation réglée avec lui, à le forcer de répondre à +toutes sortes de questions. Bien plus, en s'y prenant bien, on peut +obliger l'esprit du grand maître à dicter une nouvelle œuvre, une +composition tout entière sortant brûlante de son cerveau. Comme pour les +lettres de l'alphabet, il est convenu que la<a name="page_085" id="page_085"></a> table, en levant ses +jambes et en les laissant retomber sur un parquet, frappe tant de coups +pour un <i>ut</i>, tant pour un <i>ré</i>, tant pour un <i>fa</i>, tant pour une simple +croche, tant pour une double croche, tant pour un soupir, pour un +demi-soupir, etc., etc. Je sais ce qu'on va me répondre: «Il est +convenu, direz-vous? Convenu avec qui? avec les esprits évidemment. Or, +avant que cette convention fût établie, comment s'y est pris le premier +médium pour savoir des esprits qu'on en convenait?» Je ne puis vous le +dire; ce qu'il y a de sûr, c'est que c'est sûr; et puis, dans ces +grandes questions, il faut absolument se laisser guider par le sens +intérieur, et surtout ne pas chercher la petite bête.</p> + +<p>Or donc déjà (comme disent les Russes) on a évoqué dernièrement l'esprit +de Beethoven, qui habite Saturne. Mozart habitant Jupiter, c'est connu +de tout le monde, il semble que l'auteur de <i>Fidelio</i> eût dû choisir le +même astre pour sa nouvelle résidence; mais Beethoven, on ne l'ignore +pas, est un peu sauvage, capricieux, peut-être même a-t-il quelque +antipathie non avouée pour Mozart. Tant il y a qu'il habite Saturne ou +du moins son anneau. Et voilà que lundi dernier un médium très-familier +avec le grand homme, et sans craindre de mettre celui-ci de mauvaise +humeur, en lui faisant faire à propos de rien un si long voyage, pose +les mains sur sa table de sapin pour envoyer à Beethoven, dans l'anneau +de Saturne, l'ordre de venir un instant causer avec lui. La table +aussitôt de faire des mouvements indécents, de lever les jambes, et de +montrer..... que l'esprit était proche. Ces pauvres esprits, avouez-le, +sont bien obéissants. Beethoven, pendant sa vie terrestre, ne se fût pas +dérangé pour aller seulement de la porte de Carinthie au palais +impérial, si l'empereur d'Autriche l'eût fait prier de le venir voir, et +il quitte maintenant l'anneau de Saturne et interrompt ses hautes +contemplations pour obéir à l'<i>ordre</i> (notez-le bien), à l'ordre du +premier venu, possesseur d'une table de sapin.<a name="page_086" id="page_086"></a></p> + +<p>Ce que c'est que la mort, comme cela vous transforme le caractère! et +que Marmontel a eu raison de dire dans son opéra de <i>Zémire et Azor</i>:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Les esprits, dont on nous fait peur,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sont les meilleures gens du monde.</span><br /> +</p> + +<p>Il en est ainsi. Je vous ai déjà prévenu qu'en ces questions il ne +fallait pas chercher la petite bête.</p> + +<p>Beethoven arrive et dit par les pieds de la table: «Me voilà!» Le médium +enchanté lui tape sur le ventre...—Allons, me direz-vous, voilà que +vous laissez échapper des absurdités!—Bah!—Eh! oui, vous avez déjà +parlé de cerveau tout à l'heure à propos d'un esprit; les esprits ne +sont pas des corps.—Non... non, mais vous savez bien que ce sont des... +semi-corps. On a parfaitement expliqué cela. Ne m'interrompez plus pour +d'aussi futiles observations. Je continue mon triste récit. Le médium, +qui lui-même est un semi-esprit, frappe donc un semi-coup sur le +semi-ventre de Beethoven et prie sans façon le semi-dieu de lui dicter +une nouvelle sonate. L'autre ne se le fait pas dire deux fois, et la +table aussitôt de gambader... On écrit sous sa dictée. La sonate écrite, +Beethoven repart pour Saturne; le médium, entouré d'une douzaine de +spectateurs stupéfaits, s'approche du piano, exécute la sonate, et les +spectateurs stupéfaits deviennent des auditeurs confondus en +reconnaissant que la sonate est non pas une semi-platitude, mais bien +une platitude complète, un non-sens, une stupidité.</p> + +<p>Comment croire maintenant au beau absolu? Certainement Beethoven, en +allant habiter une sphère supérieure, n'a pu que se perfectionner, son +génie a dû s'agrandir, s'élever, et, en dictant une nouvelle sonate, il +a dû vouloir donner aux habitants de la terre une idée du nouveau style +qu'il a adopté dans son nouveau séjour, une idée de sa <i>quatrième +manière</i>, une idée de la musique qu'on exécute sur les Érards de +l'anneau de Saturne. Et voilà que ce nouveau style est précisément ce +que<a name="page_087" id="page_087"></a> nous autres, musiciens infimes d'un monde infime et soussaturnien, +nous appelons le style plat, le style bête, le style insupportable; et, +bien loin de nous ravir au cinquante-huitième ciel, cela nous irrite et +nous donne des nausées... Ah! c'est à en perdre la raison, si la chose +était possible.</p> + +<p>Alors il faudra donc croire que le beau et le laid n'étant pas absolus, +universels, beaucoup de productions de l'esprit humain, admirées sur la +terre, seront méprisées dans le monde des esprits, et je me vois +autorisé à conclure (au reste, je m'en doutais depuis longtemps) que des +opéras représentés et applaudis journellement, même sur des théâtres que +la pudeur me permet de nommer, seraient sifflés dans Saturne, dans +Jupiter, dans Mars, dans Vénus, dans Pallas, dans Sirius, dans Neptune, +dans la grande et la petite Ourse, dans la constellation du Chariot, et +ne sont enfin que des platitudes infinies pour l'univers infini.</p> + +<p>Cette conviction n'est pas faite pour encourager les grands producteurs. +Plusieurs d'entre eux, accablés par la funeste découverte, sont tombés +malades, et pourraient bien, dit-on, passer à l'état d'esprits. +Heureusement ce sera long.<a name="page_088" id="page_088"></a></p> + +<h2><a name="LES" id="LES"></a><small>LES</small><br /><br /> +APPOINTEMENTS DES CHANTEURS</h2> + +<p>A l'inverse de la fameuse caisse de Robert Macaire, toujours ouverte +<i>pour recevoir</i>, la caisse des théâtres lyriques est toujours ouverte +pour payer. Ce que mangent les ténors, les soprani et les barytons +dépasse toute croyance; on n'a jamais vu de gargantualisme pareil. Le +public ne payant pas plus qu'autrefois, au contraire, les demi-dieux ont +dû tout naturellement et très-rapidement transformer la caisse des +malheureux directeurs en caisse des Danaïdes, où l'on verse des seaux +d'or sans qu'il y reste un sou. Encore Paris ne peut-il plus payer les +voix exceptionnelles. Aussitôt qu'un chanteur est sûr d'être un dieu, le +voilà qui prend en pitié les cinquantaines de mille francs qu'on lui +verse à Paris, et qui se met à chanter tant bien que mal l'italien pour +aller demander la <i>centaine de mille</i> aux directeurs de Londres ou de +Saint-Pétersbourg. Un chanteur fort en voix qui ne gagne pas cent mille +francs par an se regarde aujourd'hui comme un paltoquet; et l'Angleterre +et la Russie, désireuses de ne pas lui laisser cette mauvaise opinion de +lui-même, acharnées d'ailleurs à interner chez elles les Grandgousiers +de l'art, les lui donnent. Qui a tort là-dedans? Eh! mon Dieu, personne. +<i>Sauvons la caisse!</i> toujours. <i>L'art est une chimère</i>, sachons nous en +passer.<a name="page_089" id="page_089"></a></p> + +<h2><a name="SUR" id="SUR"></a>SUR<br /><br /> +L'ÉTAT ACTUEL DE L'ART DU CHANT<br /> +<small><small>DANS LES THÉATRES LYRIQUES DE FRANCE ET D'ITALIE, ET SUR LES CAUSES QUI +L'ONT AMENÉ</small></small><br /><br /> +<small>LES GRANDES SALLES<br /> +LES CLAQUEURS, LES INSTRUMENTS A PERCUSSION</small></h2> + +<p>Il semble au bon sens vulgaire que l'on devrait, dans les établissements +dits lyriques, avoir des chanteurs pour les opéras; mais c'est justement +le contraire qui a lieu: on y a des opéras pour les chanteurs. Il faut +toujours rajuster, retailler, rapiécer, rallonger, raccourcir plus ou +moins une partition pour la mettre on état (en quel état!) d'être +exécutée par les artistes auxquels on la livre. L'un trouve son rôle +trop haut, l'autre trouve le sien trop bas; celui-là a trop de morceaux, +celui-ci n'en a pas assez; le ténor veut des <i>i</i> à tout bout de chant, +le baryton veut des <i>a</i>; ici l'un trouve un accompagnement qui le gêne, +là son émule se plaint d'un accord qui le contrarie; ceci est trop lent +pour la prima donna, cela est trop vif pour le ténor. Enfin un +malheureux compositeur qui s'aviserait d'écrire une gamme d'<i>ut</i> dans +l'échelle moyenne et dans un mouvement lent, et sans accompagnement, ne +serait pas assuré de trouver des<a name="page_090" id="page_090"></a> chanteurs pour la bien rendre <i>sans +changements</i>; la plupart de ces derniers prétendraient encore que la +gamme <i>n'est pas dans leur voix</i>, parce qu'elle n'a pas <i>été écrite pour +eux</i>.</p> + +<p>A l'heure qu'il est, en Europe, avec le système de chant qui y est en +vigueur (c'est le cas de le dire), sur dix individus qui se disent +chanteurs, c'est tout au plus s'il serait possible d'en trouver deux ou +trois capables de bien chanter, mais, là, tout à fait bien, avec +correction, justesse, expression, dans un bon style et avec une voix +pure et sympathique, une simple romance. Je suppose qu'on prenne l'un +d'eux au hasard et qu'on lui dise: «Voici un vieil air bien simple, bien +touchant, dont la douce mélodie ne module pas et reste enfermée dans la +modeste étendue d'une octave, chantez-nous cela;» il est très-possible +que votre chanteur, qui peut-être est un illustre, extermine la pauvre +fleurette musicale, et qu'en l'écoutant vous regrettiez quelque brave +fille de village par qui vous aurez entendu fredonner autrefois le vieil +air.</p> + +<p>Aucune pensée musicale, aucune forme mélodique, aucun accent expressif +ne résiste à l'affreux mode d'interprétation qui se répand de plus en +plus aujourd'hui. Encore s'il était le seul! mais nous avons de +nombreuses variétés de chant anti-mélodiques. Il y a d'abord le chant +<i>innocemment bête</i>, le chant <i>plat</i>, puis le chant <i>prétentieusement +bête</i>, le chant orné de toutes les stupidités que le chanteur s'avise +d'y introduire; celui-ci est déjà fort <i>coupable</i>. Vient ensuite le +chant <i>vicieux</i>, qui corrompt le public et l'attire dans de mauvaises +routes musicales, par l'attrait d'une certaine exécution capricieuse, +brillante, mais fausse d'expression, qui révolte à la fois le bon goût +et le bon sens; enfin nous avons le chant <i>criminel</i>, le chant +<i>scélérat</i>, qui joint à sa scélératesse un fonds inépuisable de bêtise, +qui ne procède que par grandes engueulées, se plaît</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3em;">Aux bruyantes mêlées,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Aux longs roulements des tambours,</span><br /> +</p> + +<p><a name="page_091" id="page_091"></a></p> + +<p class="nind">aux drames sombres, aux égorgements, aux empoisonnements, aux +malédictions, aux anathèmes, à toutes les horreurs dramatiques enfin qui +fournissent le plus d'occasions de <i>donner de la voix</i>. C'est ce dernier +qui règne, dit-on, despotiquement en Italie à cette heure. Mais la +cause, la cause? dira-t-on. La cause, ou les causes, répondrai-je, sont +faciles à trouver; c'est le remède que l'on connaît moins, ou, pour +parler franc, c'est le remède qu'on n'appliquera jamais, lors même qu'il +serait connu et que son efficacité serait parfaitement démontrée. Les +causes sont à la fois morales et physiques, toutes dépendantes les unes +des autres; et si les entreprises théâtrales n'avaient pas été de tout +temps, presque partout, livrées aux mains de gens avides d'argent avant +tout et ignorants des nécessités de l'art, ces causes n'existeraient +pas.</p> + +<p>Ce sont: la grandeur démesurée de la plupart des théâtres lyriques;</p> + +<p>Le système des applaudissements, salariés ou non;</p> + +<p>La prépondérance qu'on a laissé s'établir de l'exécution sur la +composition, du larynx sur le cerveau, de la matière sur l'esprit, et +trop souvent enfin la lâche soumission du génie à la sottise.</p> + +<p><i>Les théâtres lyriques sont trop vastes.</i> Il est prouvé, il est certain +que le son, pour agir <i>musicalement</i> sur l'organisation humaine, ne doit +pas partir d'un point trop éloigné de l'auditeur. On est toujours prêt à +répondre, lorsqu'on parle de la sonorité d'une salle d'opéra ou de +concert: <i>Tout s'y entend fort bien</i>. Mais j'entends aussi fort bien de +mon cabinet le canon que l'on tire sur l'esplanade des Invalides, et +cependant ce bruit, qui d'ailleurs est en dehors des conditions +musicales, ne me frappe, ne m'émeut, n'ébranle mon système nerveux en +aucune façon. Eh bien! c'est ce coup, cette émotion, cet ébranlement que +le son doit absolument donner à l'organe de l'ouïe, pour l'émouvoir +musicalement, que l'on ne reçoit pas des groupes même les plus puissants +de voix et d'instruments,<a name="page_092" id="page_092"></a> lorsqu'on les écoute à trop grande distance. +Quelques savants pensent que le fluide électrique est impuissant à +parcourir un espace plus grand qu'un certain nombre de milliers de +lieues; j'ignore s'il en est ainsi, mais je suis sûr que le fluide +musical (je demande la permission de désigner ainsi la cause inconnue de +l'émotion musicale) est sans force, sans chaleur et sans vie à une +certaine distance de son point de départ. On <i>entend</i>, on ne <i>vibre +pas</i>. Or, <i>il faut vibrer</i> soi-même avec les instruments et les voix, et +par eux, pour percevoir de véritables sensations musicales. Rien n'est +plus facile à démontrer. Placez un petit nombre de personnes, bien +organisées et douées de quelque connaissance de la musique, dans un +salon de médiocre grandeur, point trop meublé ni tapissé; exécutez +dignement devant elles quelque vrai chef-d'œuvre, d'un vrai +compositeur, vraiment inspiré, une œuvre bien pure de ces +insupportables beautés de convention que prônent les pédagogues et les +enthousiastes de parti pris, un simple trio pour piano, violon et basse, +le trio en <i>si</i> bémol de Beethoven, par exemple; que va-t-il se passer? +Les auditeurs vont se sentir peu à peu remplis d'un trouble inaccoutumé, +ils éprouveront une jouissance intense, profonde, qui tantôt les agitera +vivement, tantôt les plongera dans un calme délicieux, dans une +véritable extase. Au milieu de l'andante, au troisième ou quatrième +retour de ce thème sublime et si passionnément religieux, il peut +arriver à l'un d'eux de ne pouvoir contenir ses larmes, et s'il les +laisse un instant couler, il finira peut-être (j'ai vu le phénomène se +produire) par pleurer avec violence, avec fureur, avec explosion. Voilà +un effet musical! voilà un auditeur saisi, enivré par l'art des sons, un +être élevé à une hauteur incommensurable au-dessus des régions +ordinaires de la vie! Il adore la musique, celui-là; il ne sait comment +exprimer ce qu'il ressent, son admiration est ineffable, et sa +reconnaissance pour le grand poëte-compositeur qui vient de le ravir +ainsi égale son admiration.<a name="page_093" id="page_093"></a></p> + +<p>Maintenant, supposez qu'au milieu de ce même morceau, rendu par les +mêmes virtuoses, le salon dans lequel on l'exécute puisse s'agrandir +graduellement, et que par suite de cet agrandissement progressif du +local, l'auditoire soit peu à peu éloigné des exécutants. Bien; voilà +notre salon grand comme un théâtre ordinaire; notre auditeur, qui déjà +l'instant d'auparavant sentait l'émotion le gagner, commence à reprendre +son calme; il <i>entend</i> toujours, mais il ne <i>vibre</i> presque plus; il +admire l'œuvre, mais par raisonnement et non plus par sentiment ni par +suite d'un entraînement irrésistible. Le salon s'élargit encore, +l'auditeur est éloigné de plus en plus du foyer musical. Il en est aussi +loin qu'il le serait, si les trois concertants étaient groupés au milieu +de la scène de l'Opéra, et s'il était, lui, assis au balcon des +premières loges de face. Il <i>entend</i> toujours, pas un son ne lui +échappe, mais il n'est plus atteint par le <i>fluide musical</i> qui ne peut +parvenir jusqu'à lui; son trouble s'est dissipé, il redevient froid, il +éprouve même une sorte d'anxiété désagréable et d'autant plus pénible +qu'il fait plus d'efforts d'attention pour ne pas perdre le fil du +discours musical. Mais ses efforts sont vains, l'insensibilité les +paralyse, l'ennui le gagne, le grand maître le fatigue, l'obsède, le +chef-d'œuvre n'est plus pour lui qu'un petit bruit ridicule, le géant +un nain, l'art une déception; il s'impatiente et n'écoute plus. Autre +épreuve!</p> + +<p>Suivez une bande militaire exécutant une marche brillante dans la rue +Royale, je suppose; vous l'écoutez avec plaisir, vous marchez +allègrement à sa suite, son rhythme vous entraîne, ses fanfares +guerrières vous animent, et vous rêvez déjà de gloire et de combats. La +bande militaire entre sur la place de la Concorde, vous l'entendez +toujours, mais les réflecteurs du son n'existant plus, son prestige se +dissipe, vous ne vibrez plus et vous la laissez continuer son chemin, et +vous n'en faites pas plus de cas que d'une musique de saltimbanques.</p> + +<p>A présent, pour rentrer dans le cœur de notre sujet, combien<a name="page_094" id="page_094"></a> de fois +m'est-il arrivé, au temps où l'on avait encore la bonté de représenter, +et pas trop mal, à l'Opéra, les œuvres de Gluck, de rester froid, mais +irrité de ma froideur, en entendant le premier acte d'<i>Orphée</i>! Je +savais, j'étais sûr pourtant que c'est là une merveille d'expression, de +poétique mélodie; l'exécution ne manquait d'aucune qualité essentielle. +Mais la scène représentant <i>un bois sacré</i> était ouverte de toutes +parts, le son se perdait au fond, à droite et à gauche du théâtre, il +n'y avait pas de réflecteurs, et, partant, plus d'effet; Orphée semblait +chanter réellement dans une plaine de la Thrace: Gluck avait tort. Ce +même rôle d'Orphée chanté encore par A. Nourri, quelques jours après, +ces mêmes chœurs exécutés par les mêmes choristes, ce même air +pantomime exécuté par le même orchestre, mais dans la salle du +Conservatoire, retrouvaient toute leur magie; on s'extasiait, on +s'imprégnait de poésie antique: Gluck avait raison.</p> + +<p>Les symphonies de Beethoven, qui bouleversent tout dans cette salle du +Conservatoire, ont été exécutées plusieurs fois à l'Opéra, elles n'y +produisaient rien; Beethoven avait tort. Le <i>Don Juan</i> de Mozart, si +ardent, si passionné et si passionnant au Théâtre-Italien, quand +l'exécution en est bonne, est glacial à l'Opéra, tout le monde en +convient. Le <i>Mariage de Figaro</i> y paraîtrait plus froid encore. A +l'Opéra, Mozart a donc tort!...</p> + +<p>Les chefs-d'œuvre de la première manière de Rossini, le <i>Barbier</i>, la +<i>Cenerentola</i> et tant d'autres, perdent à l'Opéra leur physionomie si +piquante et si spirituelle; on en jouit encore, mais froidement <i>de +loin</i>, comme d'un jardin qu'on regarde avec un télescope. Ce Rossini-là +a donc tort!...</p> + +<p>Et le <i>Freyschütz</i>, voyez comme il se traîne languissant à l'Opéra, ce +drame musical si vivace, d'une si sauvage énergie! Weber a donc tort?...</p> + +<p>Je pourrais aisément multiplier mes citations. Qu'est-ce qu'un théâtre +dans lequel Gluck, Mozart, Weber, Beethoven<a name="page_095" id="page_095"></a> et Rossini ont tort, sinon +un théâtre construit dans de mauvaises conditions musicales? Il ne +manque pourtant pas de sonorité. Non, mais comme tous les autres +théâtres de la même dimension, l'Opéra est trop grand. Le <i>son</i> le +remplit aisément, mais non le <i>fluide musical</i> que dégagent les moyens +ordinaires d'exécution. On objectera sans doute que plusieurs beaux +ouvrages y produisent néanmoins de l'effet, et qu'un chanteur habile, +lorsqu'il a le talent d'enchaîner et de concentrer sur soi l'attention +de l'auditoire, y peut aborder avec succès le <i>chant doux</i>. Mais je +répondrai que ce précieux chanteur impressionnerait bien plus vivement +encore son public dans une salle moins vaste, et qu'il en serait de même +de ces beaux ouvrages, écrits d'ailleurs spécialement pour le théâtre de +l'Opéra; que, de plus, sur vingt belles idées contenues dans ces +partitions exceptionnelles (les partitions écrites aujourd'hui même pour +le théâtre de l'Opéra), c'est à peine si quatre ou cinq surnagent; tout +le reste est perdu. Encore ces beautés n'apparaissent-elles que voilées +et amoindries par l'éloignement, et jamais sous tous leurs aspects, +jamais dans toute leur vivacité d'allures, jamais dans tout leur éclat.</p> + +<p>De là la nécessité tant raillée, mais réelle cependant, d'entendre +très-souvent un bel opéra pour le goûter et en découvrir le mérite. A sa +première représentation tout y paraît confus, vague, incolore, sans +forme, sans nerf; ce n'est qu'un tableau à demi effacé et dont il faut +suivre le dessin ligne à ligne. Écoutez les jugements du foyer dans les +entr'actes des premières représentations; l'ouvrage nouveau, au dire des +critiques, est <i>invariablement ennuyeux</i> ou <i>détestable</i>. Voilà +vingt-cinq ans que je les écoute en pareil cas, sans les avoir entendus +une seule fois exprimer une opinion plus favorable. C'est bien pis aux +répétitions générales, quand la salle est à demi vide; alors rien ne +surnage, tout disparaît; ni grâce mélodique, ni science harmonique, ni +coloris d'instrumentation, ni amour, ni colère, n'y font rien; c'est un +bruit vague plus<a name="page_096" id="page_096"></a> ou moins fatigant qui vous irrite ou vous assomme, et +l'on sort de là en maudissant l'œuvre et l'auteur.</p> + +<p>Je n'oublierai jamais la répétition générale des <i>Huguenots</i>. En +rencontrant M. Meyerbeer sur le théâtre, après le quatrième acte, je ne +pus lui dire que ceci: «Il y a un chœur dans l'avant-dernière scène +qui, <i>ce me semble</i>, doit produire de l'effet.» Je voulais parler du +chœur des moines, de la scène de la bénédiction des poignards, de l'une +des plus foudroyantes inspirations de l'art de tous les temps. Il <i>me +semblait</i> que cela devait produire quelque effet. Je n'en avais pas été +autrement frappé.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>La composition musicale dramatique, est un art double; il résulte de +l'association, de l'union intime de la poésie et de la musique. Les +accents mélodiques peuvent avoir sans doute un intérêt spécial, un +charme qui leur soit propre et résultant de la musique seulement; mais +leur force est doublée si on les voit concourir en outre à l'expression +d'une belle passion, d'un beau sentiment, indiqués par un poëme digne de +ce nom; les deux arts unis se renforcent alors l'un par l'autre. Or +cette union est détruite en grande partie dans les salles trop vastes, +où l'auditeur, malgré toute son attention, comprend à peine un vers sur +vingt, où il ne voit même pas bien les traits du visage des acteurs, où +il lui est en conséquence impossible de saisir les nuances délicates de +la mélodie, de l'harmonie, de l'instrumentation, et les motifs de ces +nuances, et leurs rapports avec l'élément dramatique déterminé par les +paroles, puisque ces paroles il ne les entend pas.</p> + +<p>La musique, je le répète, doit être entendue de près; dans +l'éloignement, son charme principal disparaît; il est tout au moins +singulièrement <i>modifié</i> et affaibli. Trouverait-on quelque plaisir dans +la conversation des plus spirituelles gens du monde si l'on était obligé +de l'entretenir à trente pas de ses interlocuteurs. Le son, au delà +d'une certaine distance, bien<a name="page_097" id="page_097"></a> qu'on l'entende encore, est comme une +flamme que l'on voit, mais dont on ne sent pas la chaleur?</p> + +<p>Cet avantage des petites salles sur les grandes est évident, et c'est +parce qu'il l'avait remarqué qu'un directeur de l'Opéra disait avec une +plaisante naïveté et un peu de mauvaise humeur: «Oh! dans votre salle du +Conservatoire, tout fait de l'effet.» Oui? et bien! essayez un peu d'y +faire entendre les grossièretés, les platitudes brutales, les non-sens, +les contre-sens, les discordances, les cacophonies, que l'on supporte +tant bien que mal dans votre salle de l'Opéra, et vous verrez le genre +d'effet qu'ils produiront...</p> + +<p>Maintenant examinons un autre côté de la question, celui qui se rattache +à l'art du chant et à l'art du compositeur; nous trouverons bien vite la +preuve de ce que j'ai avancé en commençant, à savoir que si l'art du +chant est devenu ce qu'il est aujourd'hui, l'art du cri, la trop grande +dimension des théâtres en est la cause; nous trouverons aussi que de là +sont sortis d'autres excès qui déshonorent la musique aujourd'hui.</p> + +<p>Le théâtre de la Scala, à Milan, est immense; celui de la Cannobianna +est très-vaste aussi; le théâtre de Saint-Charles, à Naples, et beaucoup +d'autres que je pourrais citer, ont également d'énormes dimensions. Or, +d'où est partie l'école de chant que l'on blâme si ouvertement et à si +juste titre aujourd'hui? des grands centres musicaux de l'Italie. Le +public italien étant en outre dans l'usage de parler pendant les +représentations aussi haut que l'on parle chez nous à la Bourse, les +chanteurs ont été amenés peu à peu, ainsi que les compositeurs, à +chercher tous les moyens de concentrer sur eux l'attention de ce public +qui prétend aimer <i>sa</i> musique. On a visé dès lors à la sonorité avant +tout; pour l'obtenir, on a supprimé l'emploi <i>des nuances</i>, celui de la +<i>voix mixte</i>, de la <i>voix de tête</i>, et des <i>notes inférieures</i> de +l'échelle de chaque voix, on n'a plus admis pour les ténors que les sons +hauts dits <i>de poitrine</i>; les basses, ne chantant plus que sur les +degrés élevés de leur<a name="page_098" id="page_098"></a> échelle, se sont transformées en barytons; les +voix d'hommes, ne gagnant pas en réalité dans le haut tout ce qu'elles +perdaient dans le bas, se sont privées d'un tiers de leur étendue; les +compositeurs, en écrivant pour ces chanteurs, ont dû se renfermer dans +une octave, et, se bornant à l'emploi de huit notes tout au plus, ne +produire que des mélodies d'une monotonie et d'un vulgarisme +désespérants; les voix de femmes les plus aiguës, les plus lancinantes, +ont obtenu sur toutes les autres une préférence marquée. Ces ténors, ces +barytons, ces soprani, lancés à toute volée, à sons perdus, ont seuls +été applaudis; les compositeurs les ont secondés de leur mieux en +écrivant dans le sens de leurs prétentions stentoréennes; les duos à +l'unisson, les trios, les quatuors, les chœurs à l'unisson se sont +produits; ce mode de composition étant d'ailleurs plus facile et plus +expéditif pour les maestri et plus commode pour les exécutants, a +prévalu; et, la grosse caisse aidant, on a vu s'établir dans une grande +partie de l'Europe le système de musique dramatique dont nous jouissons.</p> + +<p>Je fais cette restriction, parce qu'il n'existe réellement pas en +Allemagne. Là, pas de salles-gouffres. Celle du Grand-Opéra de Berlin +elle-même n'est point de dimensions disproportionnées. Les Allemands +chantent mal, dit-on; cela peut paraître vrai en général. Je ne veux pas +aborder ici la question de savoir si leur langue n'en est pas la cause, +et si madame Sontag, si Pischek, si Titchachek, si mademoiselle Lind, +presque Allemande, et plusieurs autres, ne constituent pas néanmoins de +magnifiques exceptions; mais en somme l'immense majorité des vocalistes +allemands chantent et ne hurlent pas; l'école du cri n'est pas la leur; +ils font de la musique. D'où cela vient-il? De ce qu'ils ont un +sentiment musical plus fin que beaucoup de leurs émules des autres +nations sans doute, mais aussi de ce que les théâtres lyriques allemands +étant tous de médiocres dimensions, le <i>fluide musical</i> en atteint +exactement tous les points; de ce que le public s'y montrant toujours<a name="page_099" id="page_099"></a> +silencieux et attentif, les efforts disgracieux des voix et de +l'instrumentation y deviennent inutiles, et y paraîtraient plus odieux +encore que chez nous.</p> + +<p>Voilà donc, direz-vous, le procès fait aux grands théâtres; on ne pourra +plus faire de recettes de 11,000 francs, ni réunir dix-huit cents +personnes à l'Opéra de Paris, à Covent-Garden de Londres, à la Scala, à +Saint-Charles, ni ailleurs, sous peine d'encourir la critique des +musiciens. Nous n'hésitons point à répondre par l'affirmative. Vous avez +lâché le grand mot: <i>La recette!</i> Vous êtes des spéculateurs, nous +sommes des artistes, et nous ne parlons pas de l'art de battre monnaie, +qui est le seul auquel vous vous intéressiez.</p> + +<p>L'art véritable a ses conditions de puissance et de beauté; la +spéculation, que je me garderai de confondre avec l'industrie, a les +siennes de succès plus ou moins moral, et, en dernière analyse, l'art et +la spéculation s'exècrent mutuellement. Leur antagonisme est de tous les +lieux et de toutes les époques, il sera éternel; il réside dans le cœur +même des questions. Parlez à un directeur de spectacle, demandez-lui +quelle est la meilleure salle d'opéra; il répondra, ou au moins il +pensera s'il n'ose le dire, que c'est la salle où l'on peut faire <i>les +plus fortes recettes</i>. Parlez à un musicien instruit ou à un savant +architecte ami de la musique, ils vous diront ceci: «Une salle d'Opéra, +si l'on veut que les qualités essentielles de l'art des sons puissent y +être appréciables, doit être <i>un instrument de musique</i>; or elle ne +l'est point, si dans sa construction on n'a pas tenu compte de certaines +lois physiques dont la nature est parfaitement connue. Toutes les autres +considérations sont sans force et sans autorité contre celle-là. Tendez +des cordes métalliques sur une caisse d'emballage, adaptez-y un clavier, +vous n'aurez pas pour cela un piano. Tendez des cordes à boyau et en +soie sur un sabot, vous n'aurez pas pour cela un violon. L'habileté des +pianistes et des violonistes sera impuissante à transformer en +véritables instruments de musique ces machines<a name="page_100" id="page_100"></a> ridicules, quand même la +caisse serait en bois de rose, quand le sabot serait en bois de sandal. +Vous aurez beau faire souffler les tempêtes dans un tuyau de poêle, le +son peut-être très-énergique qui en sortira ne fera pas qu'il soit un +tuyau d'orgue, ni un trombone, ni un tuba, ni un cor. Toutes les raisons +imaginables, raisons de perspective, raisons de splendeur, raisons +d'argent, quand il s'agira de la construction d'une salle d'opéra, +tomberont devant le fait des lois de l'acoustique et de celles de la +transmission du fluide musical, car ces lois existent. C'est un fait, et +l'entêtement d'un fait est proverbial.» Voilà ce qu'ils diront ces... +artistes. Mais ils veulent faire de la musique, et vous voulez faire de +l'argent.</p> + +<p>Quant à l'effet de l'orchestre dans les salles trop grandes, il est +défectueux, incomplet et faux, en ce sens qu'il est autre que le +compositeur ne l'a imaginé en écrivant sa partition, lors même que la +partition a été écrite exprès pour la grande salle où elle est entendue.</p> + +<p>Comme la portée du fluide musical des divers projecteurs du son est +inégale, il s'ensuit nécessairement que les instruments à longue portée +seront dans mainte occasion d'une puissance en désaccord avec +l'importance que le compositeur leur a accordée, quand ceux à courte +portée disparaîtront ou seront déchus de l'emploi qui leur fut assigné +pour atteindre le but de la composition. Car pour que l'<i>action +musicale</i> des voix et des instruments soit complète, il faut que tous +les sons arrivent simultanément et avec la même vitalité de vibrations à +l'auditeur. Il faut, en un mot, que les sons écrits en partition (les +musiciens me comprendront) parviennent à l'oreille <i>en partition</i>.</p> + +<p>Une autre conséquence de l'extrême grandeur de la salle dans les +théâtres lyriques, conséquence que j'ai laissé entrevoir tout à l'heure +en rappelant l'emploi que l'on fait aujourd'hui de la grosse caisse, a +été en effet l'introduction de tous les violents auxiliaires de +l'instrumentation dans les orchestres ordinaires. Et cet abus poussé +maintenant à ses dernières limites,<a name="page_101" id="page_101"></a> tout en ruinant la puissance de +l'orchestre lui-même, n'a pas peu contribué à amener le système de chant +dont on déplore l'existence, en excitant les chanteurs, à lutter de +violence avec l'orchestre dans l'émission des sons.</p> + +<p>Voici comment le règne des instruments à percussion s'est établi.</p> + +<p>Les lecteurs amis de la musique me pardonneront-ils d'entrer dans +d'aussi longs développements? Je l'espère. Quant aux autres, je crains +peu de les ennuyer; ils ne me liront pas.</p> + +<p>Ce fut, ou je me trompe fort, dans l'<i>Iphigénie en Aulide</i> de Gluck que +la grosse caisse se fit entendre pour la première fois à l'Opéra de +Paris, mais seule, sans cymbales ni aucun autre instrument à percussion. +Elle figure dans le dernier chœur des Grecs (chœur à l'unisson, notons +ceci en passant), dont les premières paroles sont: <i>Partons, volons à la +victoire!</i> Ce chœur est en mouvement de marche et à reprises. Il +servait au défilé de l'armée thessalienne. La grosse caisse y frappe le +temps fort de chaque mesure, comme dans les marches vulgaires. Ce chœur +ayant disparu lorsque le dénoûment de l'opéra fut changé, la grosse +caisse ne fut plus entendue jusqu'au commencement du siècle suivant.</p> + +<p>Gluck introduisit aussi les cymbales (et l'on sait avec quel admirable +effet) dans le chœur des Scythes d'<i>Iphigénie en Tauride</i>, les +<i>cymbales seules</i>, sans la grosse caisse, que les routiniers de tous les +pays en croient inséparable. Dans un ballet du même opéra il employa +avec le plus rare bonheur le <i>triangle seul</i>. Et ce fut tout.</p> + +<p>En 1808, Spontini admit la grosse caisse et les cymbales dans la marche +triomphale et dans l'air de danse des gladiateurs de la <i>Vestale</i>. Plus +tard il s'en servit encore dans la marche du cortége de Telasco de +<i>Fernand Cortez</i>. Il y avait jusque-là emploi, sinon très-ingénieux, au +moins convenable et fort réservé de ces instruments. Mais Rossini vint +donner à<a name="page_102" id="page_102"></a> l'Opéra le <i>Siége de Corinthe</i>. Il avait remarqué, non sans +chagrin, la somnolence du public de notre grand théâtre pendant +l'exécution des œuvres les plus belles, somnolence amenée bien plus +encore par les causes physiques contraires à l'effet musical que je +viens de signaler, que par le style des œuvres magistrales de cette +époque; et Rossini jura de n'en pas subir l'affront. «Je saurai bien +vous empêcher de dormir,» dit-il. Et il mit la grosse caisse partout, et +les cymbales et le triangle, et les trombones et l'ophicléide par +paquets d'accords, et frappant à tour de bras sur des rhythmes +précipités il fit jaillir de l'orchestre de tels éclairs de sonorité, +sinon d'harmonie, de tels coups de foudre, que le public, se frottant +les yeux, se plût à ce nouveau genre d'émotions plus vives, sinon plus +musicales que celles qu'il avait ressenties jusque alors. Encouragé par +le succès, il poussa plus loin encore cet abus en écrivant <i>Moïse</i>, où, +dans le fameux finale du troisième acte, la grosse caisse, les cymbales +et le triangle frappent dans les <i>forte</i> les quatre temps de la mesure, +et font en conséquence autant <i>de notes que les voix</i>, qui s'accommodent +comme on peut le penser d'un pareil accompagnement. Néanmoins +l'orchestre et le chœur de ce morceau sont construits de telle sorte, +la sonorité des voix et des instruments ainsi disposés est si +foudroyante, que <i>la musique</i> surnage au milieu de ce fracas, et que le +<i>fluide musical</i>, projeté à flots cette fois sur tous les points de la +salle, malgré ses vastes dimensions, saisit l'auditoire, le secoue, le +<i>fait vibrer</i>, et que l'un des plus grands effets qu'on ait eu à +signaler dans la salle de l'Opéra depuis qu'elle existe est produit. +Mais les instruments à percussion y contribuent-ils? Oui si on les +considère comme un excitant furieux pour les autres instruments et pour +les voix; non, si l'on tient seulement compte de la part réelle qu'ils +prennent à l'action musicale, car ils écrasent l'orchestre et les voix, +et substituent un bruit violent jusqu'à la folie à une sonorité d'une +belle énergie.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, à dater de l'arrivée de Rossini à l'Opéra,<a name="page_103" id="page_103"></a> la +révolution instrumentale des orchestres de théâtre fut faite. On employa +les grands bruits à tout propos et dans tous les ouvrages, quel que fût +le style qu'imposait le sujet. Bientôt les timbales, la grosse caisse, +et les cymbales et le triangle ne suffisant plus, on leur adjoignit un +tambour, puis deux cornets vinrent en aide aux trompettes, aux trombones +et à l'ophicléide; l'orgue s'installa dans les coulisses à côté des +cloches, et l'on vit entrer sur la scène les bandes militaires, et enfin +les grands instruments de Sax, qui sont aux autres voix de l'orchestre +comme une pièce de canon est à un fusil. Enfin, Halévy dans sa +<i>Magicienne</i> ajouta à tous ces moyens violents de l'instrumentation, le +tamtam. Les nouveaux compositeurs, irrités de l'obstacle que leur +opposait l'immensité de la salle, pensèrent qu'il fallait, sous peine de +mort pour leurs œuvres, le renverser. Maintenant est-on resté +généralement dans les conditions de l'art digne et élevé en employant +ces moyens extrêmes pour tourner l'obstacle en croyant le détruire? Non, +certes! les exceptions sont rares.</p> + +<p>L'emploi judicieux des instruments les plus vulgaires, les plus +grossiers même, peut être avoué par l'art, peut servir à accroître +réellement sa richesse et sa puissance. Rien n'est à dédaigner dans les +moyens qui nous sont acquis aujourd'hui; mais les horreurs +instrumentales dont nous sommes témoins n'en deviennent que plus +odieuses, et je crois avoir démontré qu'elles ont, pour leur part, +beaucoup contribué à faire naître les excès vocaux qui ont motivé ces +trop longues et, je le crains, trop inutiles réflexions.</p> + +<p>Ajoutez que ces mêmes excès, introduits graduellement par l'esprit +d'imitation dans le théâtre de l'Opéra-Comique, y sont, eu égard aux +conditions particulières de ce théâtre, de son orchestre, de ses +chanteurs, du ton général de son répertoire, incomparablement plus +révoltants.</p> + +<p>J'ai cru devoir aborder de front, pour la première fois, cette question +d'où dépend évidemment la vie de la musique théâtrale;<a name="page_104" id="page_104"></a> ces vérités +pourront déplaire à de grands artistes, à d'excellents et puissants +esprits; mais je crois qu'en leur conscience ils reconnaîtront que ce +sont des vérités.</p> + +<p>J'ai signalé, en commençant, des causes morales à l'immense désordre +dont je viens d'étudier les causes physiques. L'influence des +applaudissements et de ce que les artistes dramatiques surtout ont +encore l'étonnante naïveté d'appeler <i>le succès</i>, doit y figurer en +première ligne. L'importance ridicule accordée aux exécutants qui sont +ou que l'on croit indispensables, l'autorité qu'ils ont usurpée, ne sont +pas à oublier non plus. Mais ce n'est point ici le lieu de nous livrer à +l'examen de ces questions; il y aurait un livre à écrire là-dessus.<a name="page_105" id="page_105"></a></p> + +<h2><a name="LES2" id="LES2"></a><small>LES</small><br /><br /> +MAUVAIS CHANTEURS, LES BONS CHANTEURS<br /><br /> +<small>LE PUBLIC, LES CLAQUEURS</small></h2> + +<p>Je l'ai déjà dit, un chanteur ou une cantatrice capable de chanter seize +mesures seulement de bonne musique avec une voix naturelle, bien posée, +sympathique, et de les chanter sans efforts, sans écarteler la phrase, +sans exagérer jusqu'à la charge les accents, sans platitude, sans +afféterie, sans mièvreries, sans fautes de français, sans liaisons +dangereuses, sans hiatus, sans insolentes modifications du texte, sans +transposition, sans hoquets, sans aboiements, sans chevrotements, sans +intonations fausses, sans faire boiter le rhythme, sans ridicules +ornements, sans nauséabondes appogiatures, de manière enfin que la +période écrite par le compositeur devienne compréhensible, et reste tout +simplement <i>ce qu'il l'a faite</i>, est un oiseau rare, très-rare, +excessivement rare.</p> + +<p>Sa rareté deviendra bien plus grande encore si les aberrations du goût +du public continuent à se manifester, comme elles le font, avec éclat, +avec passion, avec haine pour le sens commun.</p> + +<p>Un homme a-t-il une voix forte, sans savoir le moins du monde s'en +servir, sans posséder les notions les plus élémentaires<a name="page_106" id="page_106"></a> de l'art du +chant: s'il pousse un son avec violence, on applaudit violemment <i>la +sonorité</i> de cette note.</p> + +<p>Une femme possède-t-elle pour tout bien une étendue de voix +exceptionnelle: quand elle donne, à propos ou non, un <i>sol</i> ou un <i>fa</i> +grave plus semblable au râle d'un malade qu'à un son musical, ou bien un +<i>fa</i> aigu aussi agréable que le cri d'un petit chien dont on écrase la +patte, cela suffit pour que la salle retentisse d'acclamations.</p> + +<p>Celle-ci, qui ne pourrait faire entendre la moindre mélodie simple sans +vous causer des crispations, dont la chaleur d'âme égale celle d'un bloc +de glace du Canada, a-t-elle le don de l'agilité instrumentale: aussitôt +qu'elle lance ses serpenteaux, ses fusées volantes, à seize doubles +croches par mesure, dès qu'elle peut de son trille infernal vous vriller +le tympan avec une insistance féroce pendant une minute entière sans +reprendre haleine, vous êtes assuré de voir <i>bondir et hurler d'aise</i></p> + +<p class="c">Les claqueurs monstrueux au parterre accroupis.</p> + +<p>Un déclamateur s'est-il fourré en tête que l'accentuation vraie ou +fausse, mais outrée, est tout dans la musique dramatique, quelle peut +tenir lieu de sonorité, de mesure, de rhythme, qu'elle suffit à +remplacer le chant, la forme, la mélodie, le mouvement, la tonalité; +que, pour satisfaire les exigences d'un tel style ampoulé, boursouflé, +bouffi, crevant d'emphase, on a le droit de prendre avec les plus +admirables productions les plus étranges libertés: quand il met ce +système en pratique devant un certain public, l'enthousiasme le plus vif +et le plus sincère le récompense d'avoir égorgé un grand maître, abîmé +un chef-d'œuvre, mis en loque une belle mélodie, déchiré comme un +haillon une passion sublime.</p> + +<p>Ces gens-là ont une qualité qui, en tous cas, ne suffirait point à faire +d'eux des chanteurs, mais qu'ils ont d'ailleurs, en l'exagérant, +transformée en défaut, en vice repoussant. Ce n'est<a name="page_107" id="page_107"></a> plus un grain de +beauté, c'est une verrue, un polype, une loupe qui s'étale sur un visage +d'une insignifiance parfaite, quand il n'est pas d'une laideur absolue. +De pareils praticiens sont les fléaux de la musique; ils démoralisent le +public, et c'est une mauvaise action de les encourager. Quant aux +chanteurs qui ont une voix, une voix humaine et qui chantent, qui savent +vocaliser et qui chantent, qui savent la musique et qui chantent, qui +savent le français et qui chantent, qui savent accentuer avec +discernement et qui chantent, et qui tout en chantant respectent +l'œuvre et l'auteur dont ils sont les interprètes attentifs, fidèles et +intelligents, le public n'a trop souvent pour eux qu'un dédain superbe +ou de tièdes encouragements. Leur visage régulier, tout uni, n'a pas de +grain de beauté, pas de loupe, pas la moindre verrue. Ils ne portent pas +d'oripeaux, ils ne dansent pas sur la phrase. Ceux-là n'en sont pas +moins les véritables chanteurs utiles et charmants, qui, restant dans +les conditions de l'art, méritent les suffrages des gens de goût en +général, et la reconnaissance des compositeurs en particulier. C'est par +eux que l'art existe, c'est par les autres qu'il périt. Mais, +direz-vous, oserait-on prétendre que le public n'applaudit pas aussi, et +très-chaleureusement, de grands artistes maîtres de toutes les +ressources réelles du chant dramatique musical, doués de sensibilité, +d'intelligence, de virtuosité et de cette faculté si rare qu'on nommé +l'inspiration? Non, sans doute; le public quelquefois applaudit <i>aussi</i> +ceux-là. Le public ressemble alors à ces requins qui suivent les navires +et qu'on pêche à la ligne: il avale tout, le morceau de lard et le +harpon.<a name="page_108" id="page_108"></a></p> + +<h2><a name="LORPHEE_DE_GLUCK" id="LORPHEE_DE_GLUCK"></a>L'ORPHEE DE GLUCK<br /><br /> +<small>AU THÉATRE LYRIQUE</small></h2> + +<p>Au mois de novembre 1859, M. Carvalho, directeur du Théâtre-Lyrique, a +osé entreprendre de remettre en scène l'<i>Orphée</i> de Gluck, et a obtenu +par ce coup d'audace un des plus grands succès dont nous ayons été +témoins. Il fallait être hardi, en effet, et parfaitement convaincu que +le beau est beau pour braver les préventions des esprits frivoles, les +préjugés des routiniers qui de toutes parts s'élevaient contre sa +tentative. Il fallait aussi fermer l'oreille aux récriminations des gens +intéressés à se montrer hostiles à la résurrection des chefs-d'œuvre +qu'il suffit de montrer pour faire établir par le public intelligent +d'écrasantes comparaisons. Bien plus, il fallait avec des ressources +bornées arriver à une de ces exécutions fidèles, animées, vivantes, +faute desquelles tant et tant de magnifiques productions sont trop +souvent calomniées, défigurées, anéanties.</p> + +<p>A Paris, quand on le veut bien et qu'on sait choisir, on trouve aisément +à former un excellent orchestre, un chœur satisfaisant, une collection +de demi-chanteurs pour remplir passablement les demi-rôles dans un +opéra; mais s'il s'agit de<a name="page_109" id="page_109"></a> s'assurer d'un artiste de premier ordre pour +une de ces grandes figures qui ne supportent rien d'incomplet ni de +mesquin dans leur reproduction, la difficulté est presque toujours +insurmontable. <i>Orphée</i> est de celles-là. Où trouver le ténor réunissant +les qualités spéciales que la représentation de ce personnage exige: +connaissance profonde de la musique, habileté dans le chant large; +possession complète du style simple et sévère; organe puissant et noble; +profonde sensibilité, expression du visage, beauté et naturel du geste; +enfin compréhension parfaite et par suite amour raisonné de l'œuvre de +Gluck? Heureusement le directeur du Théâtre-Lyrique savait que le rôle +d'Orphée fut écrit dans l'origine pour une voix de contralto, il comprit +qu'en le faisant accepter à madame Viardot il assurait le succès de son +entreprise. Il y parvint. Une fois sûr du concours de la grande artiste, +il fit entreprendre pour la partition un travail spécial que nous allons +indiquer.</p> + +<p>L'<i>Orfeo ed Euridice</i>, azione theatrale per la musica, del signor +cavaliere Cristofano Gluck, fut d'abord un opéra en trois actes fort +courts, dont le texte italien avait été écrit par Calzabigi. Il fut +représenté pour la première fois à Vienne, en 1764, bientôt après à +Parme, puis sur une foule d'autres théâtres d'Italie.</p> + +<p>A Vienne, les rôles étaient ainsi distribués:</p> + +<p>Orfeo, signor Gaetano Guadagni (contralto castrat);</p> + +<p>Eurydice, signora Marianna Bianchi;</p> + +<p>Amore, signora Lucia Clavarau.</p> + +<p>On a même conservé le nom du maître des ballets, Gasparo Angiolini, et +celui du metteur en scène, Maria Quaglio.</p> + +<p>Plus tard, Gluck, étant venu en France pour reproduire <i>Orphée</i> sur la +scène de l'Académie royale de musique, fit traduire le libretto de +Calzabigi par M. Molines, transposa ou fit transposer le rôle principal +pour la voix de haute-contre (ténor haut) du chanteur Legros, ajouta +beaucoup de morceaux nouveaux à sa partition, et fit subir aux anciens +une foule de modifications<a name="page_110" id="page_110"></a> importantes. Parmi les morceaux nouveaux, +nous signalerons seulement le premier air de l'Amour:</p> + +<p class="c">Si les doux accords de ta lyre;</p> + +<p class="nind">celui d'Eurydice avec chœur:</p> + +<p class="c">Cet asile aimable et tranquille;</p> + +<p class="nind">l'air de bravoure qu'il introduisit à la fin du premier acte:</p> + +<p class="c">L'espoir renaît dans mon âme;</p> + +<p class="nind">l'air pantomime pour flûte seule dans la première scène des champs +Élysées, et plusieurs airs de ballet fort développés.</p> + +<p>En outre, il ajouta six mesures au premier chant d'Orphée, dans la scène +infernale, trois au second, trois à la péroraison de l'air: <i>Che faro +senza Euridice</i>,» une seule au chœur des ombres heureuses: «<i>Torna o +bella al tuo consorte</i>.» (Il s'aperçut fort tard que l'absence de cette +mesure détruisait la régularité de la phrase finale). Il réinstrumenta +presque de fond en comble la délicieuse symphonie descriptive qui sert +d'accompagnement au chant d'Orphée à son entrée dans les champs +Elyséens:</p> + +<p class="c"><i>Che puro ciel! che chiaro sol!</i></p> + +<p class="nind">supprima plus de quarante mesures dans le récitatif qui commence le +troisième acte et en refit entièrement un second.</p> + +<p>Ces remaniements, et quelques-uns que je néglige d'indiquer ici, étaient +tous à l'avantage de la partition. Malheureusement d'autres corrections +furent faites, peut-être par une main étrangère, qui mutilèrent certains +passages de la plus barbare façon. Ces mutilations ont été conservées +dans la partition française gravée, et toujours reproduites aux +exécutions d'<i>Orphée</i> que j'ai entendues si souvent à l'Opéra, de 1825 à +1830. Il y avait, à l'époque où Gluck écrivit l'<i>Orfeo</i> à Vienne, un +instrument à<a name="page_111" id="page_111"></a> vent dont on se sert encore aujourd'hui dans quelques +églises d'Allemagne pour accompagner les chorals, et qu'il nomme +cornetto. Il est en bois, percé de trous, et se joue avec une embouchure +de cuivre ou de corne semblable à l'embouchure de la trompette.</p> + +<p>Dans la cérémonie religieuse funèbre qui se fait autour du tombeau +d'Eurydice, au premier acte d'<i>Orfeo</i>, Gluck adjoignit le cornetto aux +trois trombones pour accompagner les quatre parties du chœur. Le +cornetto, n'étant pas connu à l'Opéra de Paris, fut plus tard supprimé +sans être remplacé par un autre instrument, et les soprani du chœur, +dont il suit le dessin à l'unisson dans la partition italienne, furent +ainsi privés de leur doublure instrumentale. Dans la troisième strophe +de la romance du premier acte:</p> + +<p class="c"><i>Piango il mio ben cosi</i>,</p> + +<p class="nind">l'auteur a introduit deux cors anglais. L'orchestre de l'Opéra français +n'en possédant pas, les cors anglais furent remplacés par deux +clarinettes.</p> + +<p>Aux voix de contralto, d'un si heureux effet dans les chœurs, et que +Gluck employa dans <i>Orfeo</i>, comme tous les maîtres italiens et +allemands, on substitua à Paris les voix criardes de haute-contre. Bien +plus, dans le chœur des champs Élysées:</p> + +<p class="c">Viens dans ce séjour paisible,</p> + +<p class="nind">au passage des coryphées chantant:</p> + +<p class="c">Eurydice va paraître</p> + +<p class="nind">si bien écrit dans la partition italienne, cette partie de haute-contre +fut modifiée, sans qu'on puisse concevoir pourquoi, de manière à +produire <i>quatre fois</i> la faute d'harmonie la plus plate qui se puisse +commettre.</p> + +<p>Quant aux fautes de gravure existant dans les deux partitions,<a name="page_112" id="page_112"></a> +l'italienne et la française, aux indications essentielles omises, aux +nuances mal placées, je n'en finirais pas de les signaler.</p> + +<p>Gluck semble avoir été d'une paresse extrême, et fort peu soucieux du +rédiger, non-seulement avec la correction harmonique digne d'un maître, +mais même avec le soin d'un bon copiste, ses plus belles compositions. +Souvent, pour ne pas se donner la peine d'écrire la partie de l'alto de +l'orchestre, il l'indique par ces mots: «col basso,» sans prendre garde +que par suite de cette indication la partie d'alto qui se trouve à la +double octave haute des basses va monter au-dessus des premiers violons. +En quelques endroits, dans le dernier chœur des ombres heureuses, par +exemple, il a même écrit en toutes notes cette partie trop haut et de +façon à produire des octaves entre les deux parties extrêmes de +l'harmonie; faute d'enfant qu'on est aussi surpris qu'affligé de trouver +là.</p> + +<p>Enfin des trombones furent ajoutés par l'un des anciens chefs +d'orchestre de l'Opéra dans certaines parties de la scène des enfers où +l'auteur n'en avait pas mis, ce qui affaiblissait nécessairement l'effet +de leur intervention dans la fameuse réponse des démons (Non!) où le +compositeur a voulu les faire entendre.</p> + +<p>On conçoit maintenant le genre de travail qu'il a fallu faire pour +remettre cet ouvrage en ordre, approprier à la voix de contralto les +récitatifs et airs nouveaux ajoutés par Gluck au rôle principal, lors de +sa transformation en Orphée ténor, ôter les trombones ajoutés par un +inconnu, et remplacer par un cornet moderne en cuivre le cornetto en +bois dont personne ne joue à Paris, et qui double les soprani du chœur +en marchant avec le groupe des trombones au premier acte et au second.</p> + +<p>De plus on a corrigé dans le livret quelques vers de M. Molines, dont la +niaiserie paraissait dangereuse et inacceptable même par un publie +accoutumé au style des Molines de notre temps.<a name="page_113" id="page_113"></a></p> + +<p>Pouvait-on, par exemple, laisser dire à Eurydice, qui veut absolument se +faire regarder par son <i>époux</i>:</p> + +<p class="c">Contente mon envie!</p> + +<p class="nind">et quelques autres gentillesses semblables?...</p> + +<p>Après ce long préambule, nécessaire peut-être, nous sommes plus à l'aise +pour parler de l'<i>Orphée</i> de Gluck et de la façon dont il a été remis en +scène au Théâtre-Lyrique.</p> + +<p>M. Janin l'écrivait dernièrement: «Nous ne reprenons pas les +chefs-d'œuvre, ce sont les chefs-d'œuvre qui nous reprennent.»</p> + +<p>En effet, voilà qu'<i>Orphée</i> nous a repris, nous tous qui sommes de bonne +prise. Quant aux autres, quant à ces Polonius qui trouvent tout trop +long et à qui il faut un conte grivois ou quelque sale parodie pour les +tenir éveillés, aucun chef-d'œuvre ne voudrait d'eux, et <i>Orphée</i> +n'aurait garde de les reprendre.</p> + +<p>On sait cela, et pourtant on sent son cœur se serrer en écoutant les +opinions diverses émises par la foule toutes les fois qu'une production +importante de l'art est soumise à son jugement. On sent son cœur se +soulever, surtout si, après de nobles émotions, on entend discuter le +produit probable en gros sous de l'œuvre qui les a causées, et répéter +autour de soi cette phrase infâme: «Cela fera-t-il de l'argent?»</p> + +<p>Mais n'abordons pas ces questions de lucre et de trafic auxquelles on +ramène tout aujourd'hui, laissons-nous aller franchement <i>aux choses qui +nous prennent par les entrailles, et ne nous donnons pas de la peine +pour nous empêcher d'avoir du plaisir</i>. Qu'est-ce que le génie? +qu'est-ce que la gloire? qu'est-ce que le beau? Je ne sais, et ni vous, +monsieur, ni vous, madame, ne le savez mieux que moi. Seulement il me +semble que si un artiste a pu produire une œuvre capable de faire +naître en tous temps des sentiments élevés, de belles passions dans le +cœur d'une certaine classe d'hommes que nous croyons, par la<a name="page_114" id="page_114"></a> +délicatesse de leurs organes et la culture de leur esprit, supérieurs +aux autres hommes, il me semble, dis-je, que cet artiste a du génie, +qu'il mérite la gloire, qu'il a produit du beau. Tel fut Gluck. Son +<i>Orphée</i> est presque centenaire, et après un siècle d'évolutions, de +révolutions, d'agitations diverses dans l'art et dans tout, cette œuvre +a profondément attendri et charmé le public du Théâtre-Lyrique. +Qu'importe, après cela, l'opinion des gens à qui il faut, comme au +Polonius de Shakspeare, <i>un conte grivois</i> pour les empêcher de +s'endormir... Les affections et les passions d'art sont comme l'amour: +on aime parce qu'on aime, et sans tenir le moindre compte des +conséquences plus ou moins funestes de l'amour.</p> + +<p>Oui, l'immense majorité des auditeurs, à la première représentation +d'<i>Orphée</i>, a éprouvé une admiration sincère pour tant de traits de +génie répandus dans cette ancienne partition. On a trouvé les chœurs de +l'introduction d'un caractère sombre parfaitement motivé par le drame, +et constamment émouvants, par la lenteur même de leur rhythme et la +solennité triste de leur mélodie. Ce cri douloureux d'Orphée «Eurydice!» +jeté par intervalles au milieu des lamentations du chœur, est +admirable, disait-on de toutes parts. La musique de la romance:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Objet de mon amour,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je te demande au jour</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Avant l'aurore,</span><br /> +</p> + +<p class="nind">est une digne traduction des vers de Virgile:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Te dulcis conjux, te solo in littore secum,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Te veniente die, te decedente canebat.</i></span><br /> +</p> + +<p>Les récitatifs dont les deux strophes de ce morceau sont précédées et +suivies ont une vérité d'accent et une élégance de formes très-rares; +l'orchestre lointain, placé dans la coulisse et répétant en écho la fin +de chaque phrase du poète éploré, en augmente encore le charme +douloureux. Le premier air de<a name="page_115" id="page_115"></a> l'Amour a une certaine grâce malicieuse +comme celle que l'on prête au dieu de Paphos; le second contient +beaucoup de formules de mauvais goût et qui ont en conséquence vieilli. +L'air de bravoure a vieilli bien plus encore. Au reste, bâtons-nous de +dire qu'il n'est pas de Gluck. Ce morceau, dont la présence dans la +partition d'<i>Orphée</i> est inexplicable, est tiré d'un opéra de +<i>Tancrede</i>, d'un maître italien nommé Bertoni. Nous en parlerons tout à +l'heure.</p> + +<p>Dans l'acte des Enfers, l'introduction instrumentale, l'air pantomime +des Furies, le chœur des Démons, menaçants d'abord et peu à peu +touchés, domptés par le chant d'Orphée, les déchirantes et pourtant +mélodieuses supplications de celui-ci, tout est sublime.</p> + +<p>Et quelle merveille que la musique des champs Élysées! ces harmonies +vaporeuses, ces mélodies mélancoliques comme le bonheur, cette +instrumentation douce et faible donnant si bien l'idée de la paix +infinie!... tout cela caresse et fascine. On se prend à détester les +sensations grossières de la vie, à désirer de mourir pour entendre +éternellement ce divin murmure.</p> + +<p>Que de gens, qui rougissent de laisser voir leur émotion, ont versé des +larmes, en dépit de leurs efforts pour les contenir, au dernier chœur +de cet acte:</p> + +<p class="c">Près du tendre objet qu'on aime,</p> + +<p class="nind">au suave monologue d'Orphée décrivant le séjour bienheureux:</p> + +<p class="c">Quel nouveau ciel pare ces lieux!</p> + +<p>Enfin le duo plein d'une agitation désespérée, l'accent tragique du +grand air d'Eurydice, le thème mélodieux de celui d'Orphée:</p> + +<p class="c">J'ai perdu mon Euridice...</p> + +<p class="nind">entrecoupé de mouvements lents épisodiques de la plus poignante +expression, et le court mais admirable largo:<a name="page_116" id="page_116"></a></p> + +<p class="c">Oui, je te suis, cher objet de ma foi.</p> + +<p class="nind">où se reconnaît si bien le sentiment de joie extatique de l'amant qui va +mourir pour rejoindre son aimée, ont paru couronner dignement ce beau +poëme antique que Gluck nous a légué, et dont quatre-vingt-quinze années +n'ont altéré ni la force expressive ni la grâce. Je crois avoir dit tout +à l'heure qu'on n'avait touché à l'instrumentation qu'afin de la rendre +absolument telle que Gluck l'a composée.</p> + +<p>Mademoiselle Marimon est gracieuse dans le rôle de l'Amour; elle laisse +voir de temps en temps un désir de ralentir les mouvements contre lequel +nous l'engageons à se tenir en garde. Il ne faut pas oublier que son +personnage est le dieu ailé de Paphos et de Cnide, et non la déesse de +la sagesse.</p> + +<p>On a fait répéter à mademoiselle Moreau (l'Ombre heureuse) l'air avec +chœur<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>: «Cet asile aimable et tranquille,» qui exige un soprano aigu, +et qu'elle a purement chanté. Mademoiselle Sax met beaucoup d'énergie, +un peu trop même, dans le rôle de l'amante d'Orphée. Eurydice est une +jeune femme douce, timide, et son chant ne comporte guère les grands +éclats de voix; mademoiselle Sax a fort bien dit toutefois son air: +«Fortune ennemie.»</p> + +<p>Pour parler maintenant de madame Viardot, c'est toute une étude à faire. +Son talent est si complet, si varié, il touche à tant de points de +l'art, il réunit à tant de science une si entraînante spontanéité, qu'il +produit à la fois l'étonnement et l'émotion; il frappe et attendrit; il +impose et persuade. Sa voix, d'une étendue exceptionnelle, est au +service de la plus savante vocalisation et d'un art de phraser le chant +large dont les exemples sont bien rares aujourd'hui. Elle réunit à une +verve indomptable, entraînante, despotique, une sensibilité profonde et +des facultés presque déplorables pour exprimer les immenses douleurs. +Son geste est sobre, noble autant que vrai, et l'expression<a name="page_117" id="page_117"></a> de son +visage, toujours si puissante, l'est plus encore dans les scènes muettes +que dans celles où elle doit renforcer l'accentuation du chant.</p> + +<p>Au début du premier acte d'<i>Orphée</i>, ses poses auprès du tombeau +d'Eurydice rappellent celles de certains personnages des paysages de +Poussin, ou plutôt certains bas-reliefs que Poussin prit pour modèles. +Le costume viril antique, d'ailleurs, lui sied on ne peut mieux.</p> + +<p>Madame Viardot, à partir de son premier récitatif:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Aux mânes sacrés d'Eurydice</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Rendez les suprêmes honneurs,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et couvrez son tombeau de fleurs,</span><br /> +</p> + +<p class="nind">s'est emparée de l'auditoire. Chaque mot, chaque note portaient. La +grande et belle mélodie, «Objet de mon amour,» dite avec une largeur de +style incomparable et une profonde douleur calme, a plusieurs fois été +interrompue par les exclamations échappées aux auditeurs les plus +impressionnables. Rien de plus gracieux que son geste, de plus touchant +que sa voix, lorsqu'elle se tourne vers le fond de la scène, contemple +les arbres du bois sacré et dit:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Sur ces troncs dépouillés de l'écorce naissante</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">On lit ce mot, gravé par une main tremblante:</span><br /> +</p> + +<p>Voilà l'élégie, voilà l'idylle antique, c'est Théocrite, c'est Virgile.</p> + +<p>Mais à ce cri:</p> + +<p class="c">Implacables tyrans, j'irai vous la ravir!</p> + +<p class="nind">tout change, la rêverie et la douleur cèdent la place à l'enthousiasme +et à la passion. Orphée saisit sa lyre, il va descendre aux enfers;</p> + +<p class="c">Les monstres du Ténare ne l'épouvantent pas.</p> + +<p class="nind">il ramènera Eurydice. Dire ce que madame Viardot a fait de<a name="page_118" id="page_118"></a> cet air de +bravoure est à peu près impossible. On ne songe pas, en l'écoutant, au +style du morceau. On est saisi, entraîné par ce torrent de vocalisations +impétueuses motivées par la situation.</p> + +<p>On sait comment madame Viardot chante la scène des enfers; elle l'a +exécutée souvent à Londres et à Paris. Jamais pourtant, et cela se +conçoit, elle n'y mit, au concert, cette ardeur de supplication, ces +tremblements de voix, ces sons mourants qui rendent vraisemblable +l'attendrissement des larves, des spectres et des monstres infernaux.</p> + +<p>Mais, et c'est ici que s'est manifesté avec le plus d'évidence le talent +de l'actrice, nous voici dans le séjour de l'éternelle paix. Émues par +le chant d'Orphée, les ombres légères, simulacres privés de la vie, +viennent des profondeurs de l'Érèbe, nombreuses comme ces milliers +d'oiseaux qui se cachent dans les feuillages:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Matres, atque viri, defuncta que corpora vita</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Magnanimum heroum, pueri, innuptæque puellæ.</i></span><br /> +</p> + +<p>Il s'agissait pour la grande artiste d'atteindre à la hauteur de la +poésie virgilienne, et certes elle y est parvenue.</p> + +<p>Rien de plus solennel que son entrée dans cette partie de l'Élysée que +viennent d'abandonner les ombres, rien de plus doucement grave que ces +beaux sons de contralto qu'on entend s'exhaler au fond de la scène dans +cette solitude, pendant l'harmonieux murmure des eaux et du feuillage, à +ces mots:</p> + +<p class="c">Quel nouveau ciel pare ces lieux!</p> + +<p>Mais l'aimée ne paraît point; où la trouver? Orphée s'inquiète; le +sourire qui illuminait ses traits s'efface. Eurydice! Eurydice! en quels +lieux es-tu? Viennent les jeunes ombres, les jeunes belles, les amantes, +les vierges «<i>innuptæ puellæ</i>» groupées de trois en trois, de deux en +deux, les bras enlacés, la tête légèrement inclinée sur l'épaule, l'œil +curieux, tournant en silence autour du vivant. Orphée, de plus en plus +anxieux, va de<a name="page_119" id="page_119"></a> groupe en groupe, examinant ces beaux jeunes visages +pâles, espérant reconnaître celui d'Eurydice, et toujours trompé dans +son attente. Le découragement, la crainte, s'emparent de lui, il va +désespérer, quand des voix s'élevant d'un bosquet peu éloigné lui +chantent sur une ineffable mélodie:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Eurydice va paraître</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Avec de nouveaux attraits.</span><br /> +</p> + +<p>Alors sa joie renaît; il sourit de ce sourire mouillé de larmes que font +naître les suprêmes ravissements. Les ombres amènent enfin la douce +épouse, «<i>dulcis conjux</i>.» Orphée, sans se retourner, sans la voir, et +averti de son approche par le sens inconnu de l'extase, le sens du grand +amour, commence à frissonner. La main d'Eurydice est mise dans la +sienne; à ce contact adoré, on le voit bouleversé, haletant, près de +tomber sans force. Il s'éloigne cependant d'un pas incertain, entraînant +Eurydice encore froide et étonnée, et gravit ainsi la colline qui +conduit sous le ciel des vivants, pendant que les ombres immobiles et +silencieuses tendent d'en bas, en signe d'adieu, leurs bras vers les +deux amants. Quel tableau! quelle musique! et quelle pantomime de madame +Viardot! C'est le sublime dans la grâce, c'est l'idéal de l'amour, c'est +divinement beau.</p> + +<p>O Polonius sans cœur qui ne sentez pas cela, vous êtes bien à plaindre.</p> + +<p>Nous avons à admirer beaucoup encore. Sans parler de l'agitation +douloureuse avec laquelle madame Viardot a dit toute la partie +d'<i>Orphée</i> dans le grand duo:</p> + +<p class="c">Viens, suis un époux qui t'adore.</p> + +<p class="nind">de son attitude et de son accent dans son aparté de l'autre duo, à ces +mots placés sur une déchirante progression chromatique:</p> + +<p class="c">Que mon sort est à plaindre!</p> + +<p>Il nous reste à signaler le chef-d'œuvre culminant de la<a name="page_120" id="page_120"></a> grande +artiste dans cette <i>création</i> du rôle d'Orphée; je veux parler de son +exécution de l'air célèbre:</p> + +<p class="c">J'ai perdu mon Eurydice.</p> + +<p>Gluck a dit quelque part: «Changez la moindre nuance de mouvement et +d'accent à cet air, et vous en ferez un air de danse.» Madame Viardot en +fait ce qu'il en fallait faire, c'est-à-dire ce qu'il est, un de ces +prodiges d'expression à peu près incompréhensibles pour les chanteurs +vulgaires, et qui sont, hélas! si souvent profanés. Elle en a dit le +thème de trois façons différentes: d'abord dans son mouvement lent avec +une douleur contenue, puis, après l'adagio épisodique:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Mortel silence!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vaine espérance!</span><br /> +</p> + +<p class="nind">en sotto voce, pianissimo, d'une voix tremblante, étouffée par un flot +de larmes, et enfin, après le second adagio, elle a repris le thème sur +un mouvement plus animé, en quittant le corps d'Eurydice auprès duquel +elle était agenouillée, et en s'élançant, folle de désespoir, vers le +côté opposé de la scène, avec tous les cris, tous les sanglots d'une +douleur éperdue. Je n'essayerai pas de décrire les transports de +l'auditoire à cette scène bouleversante. Quelques admirateurs maladroits +se sont même oubliés jusqu'à crier <i>bis</i> avant le sublime passage:</p> + +<p class="c">Entends ma voix qui t'appelle,</p> + +<p class="nind">et on a eu beaucoup de peine à leur imposer silence. Certaines gens +crieraient <i>bis</i> pour la scène de Priam dans la tente d'Achille, ou pour +le <i>To be or not to be</i> d'Hamlet. Pourquoi faut-il que l'on puisse +reprocher à madame Viardot un changement déplorable à la fin de cet air, +changement produit par une tenue qu'elle fait sur le sol aigu et qui +oblige, non-seulement d'arrêter l'orchestre quand Gluck le précipite +impétueusement vers la conclusion, mais encore de modifier l'harmonie et +de<a name="page_121" id="page_121"></a> substituer l'accord de la dominante à celui de la sixte sur la +sous-dominante; de faire enfin <i>le contraire de ce que Gluck a +voulu</i>!...</p> + +<p>Pourquoi peut-on lui reprocher aussi quelques autres altérations du +texte et quelques roulades déplacées dans un récitatif?</p> + +<p>Hélas!</p> + +<p>La mise en scène, je l'ai déjà dit, est digne de l'œuvre musicale. On +ne saurait imaginer rien de plus ingénieux ni de plus en rapport avec le +sujet, surtout pour les champs Élysées et pour la scène des enfers. Les +costumes d'ailleurs sont charmants et les danses suffisantes. Cette +résurrection de la poétique partition de Gluck fait le plus grand +honneur à M. Carvalho et lui donne des titres à la reconnaissance de +tous les amis de l'art.<a name="page_122" id="page_122"></a></p> + +<h2><a name="LIGNES_ECRITES_QUELQUE_TEMPS_APRES" id="LIGNES_ECRITES_QUELQUE_TEMPS_APRES"></a><small>LIGNES ÉCRITES QUELQUE TEMPS APRÈS<br /><br /> +LA</small><br /><br /> +PREMIÈRE REPRÉSENTATION D'ORPHÉE</h2> + +<p>Orphée commence à avoir une vogue inquiétante. Il faut espérer pourtant +que Gluck ne deviendra pas à <i>la mode</i>. Que le théâtre soit plein à +chacune des représentations du chef-d'œuvre, tant mieux; que M. +Carvalho gagne beaucoup d'argent, tant mieux; que les mœurs musicales +des Parisiens s'épurent, que leurs petites idées s'agrandissent et +s'élèvent, tant mieux encore; que le public artiste se complaise dans sa +joie exceptionnelle, tant mieux, mille fois tant mieux. Mais que les +Polonius (c'est le nouveau nom de monsieur Prud'homme) se croient +obligés maintenant de rester éveillés aux représentations d'Orphée, +qu'ils se cachent pour aller voir leurs chères parodies dans un théâtre +qu'il est interdit de nommer, qu'ils feignent de trouver la musique de +Gluck <i>charmante</i>, tant pis! tant pis! Pourquoi chasser le naturel, +puisqu'il ne tardera pas à revenir au galop? Pourquoi, quand on est un +respectable M. Prud'homme, un Polonius barbu ou non barbu, ne pas parler +la langue de son <i>emploi</i>, faire semblant de comprendre et de sentir, et +ne pas dire franchement avec tant d'autres: «C'est assommant, ah! c'est +assommant!» (Je ne cite pas le mot en<a name="page_123" id="page_123"></a> usage dans la langue des +Polonius, il est trop peu littéraire.) Pourquoi baisser la voix pour +dire, comme je l'ai entendu dire si haut: «Veuillez m'excuser, madame, +de vous avoir fait subir une telle rapsodie; assister à ce long +enterrement; nous irons voir Guignol demain aux Champs-Elysées pour nous +dédommager; car nous sommes volés, dans toute la force du terme, volés +comme ou ne l'est pas en pleine forêt de Bondy. Ce sont ces imbéciles de +journalistes qui nous ont amenés dans ce traquenard.» Ou bien: «C'est de +la musique savante, très-savante; mais s'il faut étudier le contre-point +pour la bien goûter, vous avouerez, ma chère madame Prud'homme, qu'elle +est encore au-dessus de <i>nos moyens</i>.»—Ou bien: «Il n'y a pas deux +mesures de mélodie là-dedans; si nous autres jeunes compositeurs nous +écrivions de pareille musique, on nous jetterait des pommes de +terre.»—Ou bien: «C'est de la musique <i>faite par le calcul</i>, et bonne +seulement pour des mathématiciens.»—Ou bien: «C'est beau mais c'est +bien long.»—Ou bien: «C'est long, mais ce n'est pas beau.» Et tant +d'autres aphorismes dignes d'admiration.</p> + +<p>Oui, tant pis, tant pis, si ce nouveau genre de tartuferie vient à se +répandre; car rien n'est plus délicieux et plus flatteur pour les gens +organisés d'une certaine façon que de voir les choses qu'ils aiment et +admirent insultées par les gens organisés d'autre sorte. C'est le +complément de leur bonheur. Et dans le cas contraire ils sont toujours +tentés de paraphraser l'aparté d'un orateur de l'antiquité, et de dire: +«Les Polonius sont enchantés, admirerions-nous une platitude?...»</p> + +<p>Mais, rassurons-nous, il n'en sera pas ainsi; Gluck ne deviendra pas à +la mode, et Guignol, depuis quelques jours, voit grossir le chiffre de +ses recettes, tant il y a de gens qui vont le voir pour se dédommager.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Une des causes de l'excellent effet produit au Théâtre-Lyrique par +l'œuvre de Gluck doit être attribuée aux dimensions<a name="page_124" id="page_124"></a> modestes de la +salle qui permettent d'entendre et les paroles si intimement unies à la +musique, et les délicatesses de l'instrumentation. Je crois l'avoir +prouvé, les salles trop vastes sont fatales à toute musique expressive, +aux finesses et aux charmes les plus intimes de l'art. Ce sont les +vastes salles qui ont amené dans les livrets d'opéras l'emploi de ces +non-sens, de ces sottises audacieuses, <i>qu'on n'entend pas</i> (disent les +cyniques qui les commettent). Ce sont les salles trop vastes, je ne me +lasserai pas de le répéter, qui semblent justifier certains compositeurs +des brutalités insensées de leur orchestre. Les salles trop vastes +n'ont-elles pas ainsi contribué à produire l'école de chant dont nous +jouissons, école où l'on vocifère au lieu de chanter, où, pour donner +plus de force à l'émission du son, le chanteur respire de quatre en +quatre notes, souvent de trois en trois, brisant, morcelant, +désarticulant, détruisant ainsi toute phrase bien faite, toute noble +mélodie, supprimant les élisions, faisant à tout bout de chant des vers +de treize ou de quatorze pieds, sans compter l'écartèlement du rhythme +musical, sans compter les hiatus et cent autres vilenies qui +transforment la mélodie en récitatif, les vers en prose, le français en +auvergnat? Ce sont ces gouffres à <i>recettes</i> qui ont amené de tout temps +les hurlements des ténors, des basses, des soprani de l'Opéra, et ont +fait les plus fameux chanteurs de ce théâtre mériter les appellations de +taureaux, de paons et de pintades, que leur donnaient les gens +grossiers, accoutumés à appeler les choses par leur nom.</p> + +<p>On cite même à ce sujet un joli mot de Gluck. Pendant les répétitions +d'<i>Orphée</i> à l'Académie royale de musique, Legros s'obstinait à hurler, +selon sa méthode, la phrase de l'entrée au Tartare: «Laissez-vous +toucher par mes pleurs!» Un jour enfin le compositeur exaspéré +l'interrompit au milieu de sa période et lui envoya cette bourrade en +pleine poitrine: «Monsieur! monsieur! voulez-vous bien modérer vos +clameurs! De par le diable, on ne crie pas ainsi en enfer!»<a name="page_125" id="page_125"></a></p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Comme avec irrévérence</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Parlait aux dieux ce maraud!</span><br /> +</p> + +<p>Et pourtant on était déjà loin du beau temps où Lulli cassait son violon +sur la tête d'un mauvais musicien, où Handel jetait une cantatrice +récalcitrante par la fenêtre. Mais Gluck était protégé par sa gracieuse +élève, la reine de France, et Vestris, le <i>diou</i> de la danse, ayant osé +dire que les airs de ballets de Gluck n'étaient pas dansants, se voyait +contraint, par un ordre de Marie-Antoinette, d'aller faire des excuses +au chevalier Gluck. On prétend même que cette entrevue fut très-agitée. +Gluck était grand et fort; en voyant entrer le léger petit <i>diou</i>, il +courut à lui, le prit sous les aisselles en chantonnant un air de danse +d'<i>Iphigénie en Aulide</i>, et le fit sauter bon gré mal gré autour de +l'appartement. Après quoi, le déposant tout essoufflé sur un siége: «Eh! +eh! lui dit-il en ricanant, vous voyez bien que mes airs de ballets sont +dansants, puisque seulement à me les entendre fredonner vous ne pouvez +vous empêcher de bondir comme un chevreau!»</p> + +<p>Le Théâtre-Lyrique a précisément les dimensions les plus convenables à +l'effet complet d'une œuvre telle qu'<i>Orphée</i>. Rien n'y est perdu, ni +des sons de l'orchestre, ni de ceux des voix, ni de l'expression des +traits des acteurs.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>A propos d'Orphée, je signalerai ici un des plagiats les plus audacieux +dont il y ait d'exemple dans l'histoire de la musique, et que je +découvris il y a quelques années en parcourant une partition de +Philidor. Ce savant musicien, on le sait, avait eu entre les mains des +épreuves de la partition italienne d'<i>Orfeo</i> qui se publiait à Paris en +l'absence de l'auteur. Il jugea à propos de s'emparer de la mélodie</p> + +<p class="c">Objet de mon amour,</p> + +<p class="nind">et de l'adapter tant bien que mal aux paroles d'un morceau de son opéra +le <i>Sorcier</i>, qu'il écrivait alors. Il en changea seulement<a name="page_126" id="page_126"></a> les mesures +1, 5, 6, 7 et 8, et transforma la première période de Gluck, composée de +trois fois trois mesures, en une autre formée de deux fois quatre +mesures, parce que la coupe des vers l'y obligeait. Mais à partir de ces +paroles:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Dans son cœur on ne sent éclore</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que le seul désir de se voir,</span><br /> +</p> + +<p>Philidor a copié la mélodie de Gluck, sa basse, son harmonie, et même +les échos de hautbois de son petit orchestre placé dans la coulisse, en +transposant le tout en <i>la</i>. Je n'avais point entendu parler alors de ce +vol impudent et qui paraîtra manifeste à quiconque voudra jeter les yeux +sur la romance de Bastien:</p> + +<p class="c">Nous étions dans cet âge,</p> + +<p>à la page 33 de la partition du <i>Sorcier</i>.</p> + +<p>J'apprends que M. de Sévelinges l'avait déjà signalé dans une notice +publiée par lui sur Philidor dans la <i>Biographie universelle</i> de +Michaud, et que M. Fétis a voulu en défendre le musicien français. La +première représentation d'<i>Orfeo</i> étant censée avoir eu lieu à Vienne +dans le courant de 1764, et celle du <i>Sorcier</i> ayant eu lieu en effet à +Paris le 2 janvier de la même année, il lui paraît impossible que +Philidor ait eu connaissance de l'ouvrage de Gluck. Mais M. Farrenc a +prouvé dernièrement par des documents authentiques que l'<i>Orfeo</i> fut +joué pour la première fois à Vienne en 1762, que Favart fut chargé d'en +publier la partition à Paris pendant l'année 1763, et que Philidor +<i>s'offrit</i>, dans ce même temps, pour corriger les épreuves et <i>inspecter +la gravure de l'ouvrage</i>.</p> + +<p>Or il me semble très-vraisemblable que l'officieux correcteur +d'épreuves, après avoir pillé la romance de Gluck, aura lui-même changé +sur le titre de la partition d'<i>Orfeo</i> la date de 1762 en celle de 1764, +afin de rendre plausible l'argument que cette fausse date a suggéré à M. +Fétis: «Philidor ne peut avoir<a name="page_127" id="page_127"></a> volé Gluck, puisque le <i>Sorcier</i> a été +joué avant <i>Orfeo</i>.» Le vol est de la dernière évidence. Avec un peu +plus d'audace, Philidor eût pu faire passer Gluck pour le voleur.</p> + +<p>Je reviens maintenant à l'air de bravoure qui termine le premier acte de +l'<i>Orphée</i> français. J'avais entendu dire qu'il n'était pas de Gluck, +qui, pourtant, dans quelques-unes de ses partitions italiennes, a écrit +plusieurs airs de cette espèce. J'ai voulu m'en assurer. Après avoir +cherché inutilement à la bibliothèque du Conservatoire la partition du +<i>Tancrede</i> de Bertoni, d'où on le disait tiré, j'ai fini par la trouver +à la bibliothèque impériale, et en feuilletant le premier acte de cet +ouvrage, j'ai reconnu du premier coup d'œil le morceau en question: il +est impossible de le méconnaître; quelques notes seulement, dans la +version d'<i>Orphée</i>, ont été ajoutées à la ritournelle. Comment cet air +a-t-il été introduit dans l'opéra de Gluck? et par qui le fut-il? c'est +ce que j'ignore. Dans une brochure française qu'un nommé Coquiau, +antagoniste de Gluck, publia à Paris en 1779, et qui a pour titre: +<i>Entretiens sur l'état actuel de l'opéra de Paris</i>, le grand compositeur +était violemment attaqué, et accusé de divers plagiats, notamment +d'avoir pris un air entier dans une partition de Bertoni. Les partisans +de Gluck ayant nié le fait, Coquiau écrivit à Bertoni, de qui il reçut +la réponse suivante qu'il publia dans un supplément à sa brochure, +intitulé: <i>Suite des entretiens sur l'état actuel de l'opéra de Paris</i>, +ou <i>Lettres à M. S.</i> (Suard).</p> + +<p>Malgré la circonspection et l'embarras du musicien italien, et sa +crainte comique de se compromettre, la vérité n'en éclate pas moins, +d'une façon surabondante, je le répète, dans cette lettre dont nous +devons la communication à l'obligeance de M. Anders, de la bibliothèque +impériale. La voici:</p> + +<p class="r">«Londres, ce 9 septembre 1779.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">«Monsieur,</span></p> + +<p>«Je suis très-surpris de me voir interpellé par la lettre que<a name="page_128" id="page_128"></a> vous me +faites l'honneur de m'écrire, et je désirerais fort n'être point +compromis dans une querelle musicale qui, par la chaleur que vous y +mettez, pourrait devenir d'une très-grande conséquence, puisque vous +m'assurez d'ailleurs que le <i>fanatisme</i> s'en mêle, ce qui est une raison +de plus pour me soustraire à ses effets; je vous prierai donc de me +permettre de vous répondre simplement que l'air de <i>S'oche dal ciel +discende</i> a été composé par moi à Turin, pour la signora Girelli, je ne +me rappelle pas dans quelle année, je ne pourrais pas même vous dire si +je l'ai réellement <i>faite</i> (sic) pour l'<i>Iphigénie en Tauride</i>, comme +vous m'en assurez, je croirais plutôt qu'<i>elle</i> (sic) appartient à mon +opéra de <i>Tancrede</i>; mais cela n'empêche pas que l'air ne soit de moi: +c'est ce que je puis, c'est ce que je dois certifier avec toute la +vérité d'un homme d'honneur, plein de respect pour tous les ouvrages des +grands maîtres, mais plein de tendresse pour les siens; c'est avec ces +sentiments et la plus parfaite reconnaissance que je suis,</p> + +<p> +<span style="margin-left: 3.5em;">«Monsieur,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,</span><br /> +<span style="margin-left: 7.5em;">«F<small>ERDINANDO</small> BERTONI.»</span><br /> +</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><i>Tancrede</i> fut joué à Venise pendant le carnaval de 1767, et l'<i>Orphée</i> +français ne fut représenté à Paris qu'en 1774. Probablement le chanteur +Legros, qui créa à Paris le rôle d'Orphée, ne s'accommodant pas du +simple récitatif par lequel Calzabigi et Gluck avaient terminé leur +premier acte, aura exigé un air de bravoure: Gluck, s'obstinant à ne pas +vouloir l'écrire, et cédant néanmoins à ses instances, lui aura dit +peut-être, en lui présentant l'air de Bertoni: «Tenez, chantez cela et +laissez-moi tranquille.» Mais Gluck n'est pas justifié ainsi d'avoir +laissé imprimer l'air de Bertoni dans sa partition, sans indiquer où ni +à qui il l'avait pris. Cela n'explique pas davantage le silence qu'il +semble avoir gardé, quand l'auteur de la brochure dont je viens de +parler dénonça le plagiat.<a name="page_129" id="page_129"></a></p> + +<p>Il faut savoir que ce Bertoni, si inconnu aujourd'hui, avait, en 1766, +fait représenter au théâtre de San Benedetto, de Venise, l'<i>Orfeo</i> de +Calsabigi, dont il avait refait la musique.</p> + +<p>En publiant sa partition (que j'ai lue), il crut devoir s'excuser d'une +telle hardiesse. «Je ne prétends ni n'espère, dit-il dans sa préface, +obtenir pour mon <i>Orfeo</i> un succès comparable à celui qui vient +d'accueillir le chef-d'œuvre de M. Gluck, dans toute l'Europe, et si je +puis seulement mériter les encouragements de mes compatriotes, je +m'estimerai trop heureux.»</p> + +<p>Il avait raison d'être modeste, car sa musique est en quelque sorte +calquée sur celle de Gluck; en plusieurs endroits même, dans la scène +des enfers surtout, les formes rhythmiques du maître allemand sont si +fidèlement imitées, que, si l'on regarde la partition d'une certaine +distance, la figure des groupes de notes fait illusion, et l'on croit +voir l'<i>Orphée</i> de Gluck.</p> + +<p>Ne se peut-il pas que celui-ci ait dit, à l'occasion de l'air de +<i>Tancrede</i>: «Cet Italien m'a assez pillé pour son <i>Orfeo</i>, je puis bien +à mon tour lui prendre un air?» Cela est possible, mais trop peu digne +d'un tel homme pour qu'on se laisse aller volontiers à le croire.</p> + +<p>Je ne sais rien de plus sur ce fait.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Quand Adolphe Nourrit chanta à l'Opéra le rôle d'Orphée, il supprima +l'air de bravoure, soit que le morceau ne lui plût pas, soit qu'il +connût la fraude, et le remplaça par un fort bel air agité de l'<i>Écho</i> +et <i>Narcisse</i>, de Gluck,</p> + +<p class="c">O transport, ô désordre extrême.</p> + +<p class="nind">dont les paroles et la musique se trouvent par hasard convenir à la +situation. C'est, je crois, ce qu'on devrait faire toujours.<a name="page_130" id="page_130"></a></p> + +<h2><a name="LALCESTE_DEURIPIDE" id="LALCESTE_DEURIPIDE"></a>L'ALCESTE D'EURIPIDE<br /> +<small>CELLES DE QUINAULT ET DE CALSABIGI<br /><br /> +LES PARTITIONS</small><br /> +<small><small>DE LULLI, DE GLUCK, DE SCHWEIZER, DE GUGLIELMI ET DE HANDEL SUR CE SUJET</small></small></h2> + +<p><i>Alceste</i>, tragédie d'Euripide, a servi de sujet à plusieurs opéras; un +de Quinault, mis en musique par Lulli, un autre de Calsabigi, mis en +musique par Gluck, un autre de Wieland, mis en musique par Schweizer, et +quelques autres. Celui de Gluck, écrit d'abord sur un texte italien pour +l'Opéra de Vienne, fut ensuite traduit en français avec quelques +modifications pour l'Académie royale de musique de Paris, et enrichi par +Gluck de plusieurs morceaux importants. Aucune de ces œuvres lyriques +ne ressemble complétement à la tragédie grecque; il n'est peut-être pas +inutile, au moment de la remise en scène de l'œuvre monumentale de +Gluck, d'examiner la pièce originale antique d'où les pièces modernes +furent tirées.</p> + +<p>La tragédie d'Euripide choquerait aujourd'hui les mœurs, les idées et +les sentiments de tous les peuples civilisés. En la lisant peu +attentivement, on conçoit presque qu'un professeur de rhétorique ait osé +dire à ses élèves: «C'est une farce de Bobêche!» tant les mœurs ont +changé d'une part, et tant l'éducation littéraire de l'autre, celle des +Français surtout, a pris<a name="page_131" id="page_131"></a> à tâche de faire détester le naturel et la +vérité. On devrait pourtant se dire que les Athéniens n'étaient ni des +barbares ni des sots, et trouver au moins improbable qu'ils aient en +littérature admiré et applaudi des monstruosités et des impertinences.</p> + +<p>D'Euripide comme de Shakspeare, nous exigerions volontiers qu'ils +eussent tenu compte de nos habitudes, de nos croyances religieuses même, +de nos préjugés, de nos vices nouveaux, et il nous faut tout au moins un +grand effort de probité littéraire et de bon sens pour reconnaître qu'un +poëte grec vivant à Athènes il y a deux mille ans, et écrivant pour un +peuple dont nous ne connaissons bien ni la langue ni la religion, n'a +pas dû se proposer d'obtenir le suffrage des Parisiens de l'an 1861. +Ceci n'est que pour le fond de la question. Ne peut-on dire encore que +les grands poëtes grecs qui se sont servis de la langue la plus +harmonieuse peut-être que les hommes aient jamais parlée sont fatalement +et inévitablement défigurés par d'infidèles traducteurs incapables de +les comprendre fort souvent, et qui se trouvent toujours dans +l'impossibilité de faire passer l'harmonie du style, les images et les +pensées même de l'original, dans nos langues modernes, si peu colorées +et d'une pruderie si inconciliable avec l'expression vraie de certains +sentiments? Les poëtes latins sont à peu près dans le même cas. Qui +oserait aujourd'hui, s'il le pouvait, traduire fidèlement en français +ces touchantes et naïves paroles de la Didon de Virgile:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 6em;"><i>Si quis mihi parvulus aula</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Luderet Æneas, qui te tamen ore referret</i>;</span><br /> +</p> + +<p class="nind">une telle traduction ferait rire. <i>Un petit Énée</i>, dirait-on, <i>un petit +Énée jouant dans ma cour</i>! A quoi joue-t-il, au cerceau, à la toupie? Ce +qu'il y a de plaisant, c'est que dans un certain monde littéraire on +croit sincèrement connaître les poèmes antiques par nos traductions et +imitations modernes, et l'on étonnerait<a name="page_132" id="page_132"></a> fort beaucoup de gens en leur +prouvant que Bitaubé ne donne pas plus une idée d'Homère que l'abbé +Delille n'en donne une de Virgile, et que Racine des tragiques grecs.</p> + +<p>Ces réserves faites contre les traducteurs, qui sont nécessairement les +plus perfides gens du monde, voyons ce que le Père Brumoy nous laisse +entrevoir de l'<i>Alceste</i> d'Euripide, ou du moins de l'enchaînement de +scènes, à peu près dépourvu de ce que nous appelons aujourd'hui +l'action, et qui constitue cette tragédie.</p> + +<p>Admète, roi de Phères en Thessalie, était sur le point de mourir, quand +Apollon, qui, exilé du ciel par le courroux de Jupiter, avait été +pendant le temps de sa disgrâce berger chez Admète, trompe les Parques +et dérobe le jeune roi à leurs coups. Les déesses pourtant ne consentent +à laisser la vie à Admète que si une autre victime leur est livrée. Il +faut que quelqu'un consente à mourir à sa place. Personne n'y ayant +consenti, la reine s'offre à la mort pour son époux. D'un débat assez +vif qui s'élève à ce sujet dès le début de la pièce entre Apollon et +Orcus (le génie de la mort), il résulte que le dévouement de la reine +est déjà connu et accepté d'Admète lui-même. Il aime Alceste avec +passion, mais il aime la vie davantage, et se laisse, quoiqu'à regret, +sauver à ce prix. Douleur profonde de tous les personnages, deuil +général, cris déchirants des enfants d'Alceste, lamentations du peuple, +terreurs et désespoir de la jeune reine qui s'est dévouée, mais qui +tremble devant l'accomplissement de son sacrifice. Scène touchante dans +laquelle la reine mourante conjure Admète éploré de lui rester fidèle et +de ne pas conduire une nouvelle épouse à l'autel de l'hymen. Admète s'y +engage, et la reine consolée s'éteint entre ses bras. On prépare la +cérémonie funèbre, on apporte les ornements et les dons qui doivent être +déposés avec Alceste dans le tombeau. C'est alors que survient le vieux +Phérès, père d'Admète, et que se déroule une scène abominable selon nos +idées et nos mœurs, mais qui n'en est pas moins évidemment<a name="page_133" id="page_133"></a> sublime. Je +laisse au traducteur la responsabilité de sa traduction.</p> + +<p class="c">PHÉRÈS.</p> + +<p>«J'entre dans vos peines, mon fils. La perte que vous avez faite est +considérable, on ne peut en disconvenir. Vous perdez une épouse +accomplie; mais enfin, quelque accablant que soit le poids de votre +malheur, il faut le supporter. Recevez de ma main ces vêtements précieux +pour les mettre dans la tombe. On ne saurait trop honorer une épouse qui +a bien voulu s'immoler pour vous. C'est à elle que je dois le bonheur +<i>de m'avoir</i> (le traducteur veut dire <i>d'avoir</i>) conservé un fils. C'est +elle qui n'a pu souffrir qu'un père au désespoir traînât sa vieillesse +dans le deuil.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="c">ADMÈTE.</p> + +<p>«Je ne vous ai point appelé à ces funérailles, et, pour ne vous rien +celer, votre présence en ces lieux ne m'est point agréable. Remportez +ces vêtements, jamais ils ne seront mis sur le corps d'Alceste. Je +saurai bien faire en sorte qu'elle se passe de vos dons dans le tombeau. +Vous m'avez vu sur le point de mourir. C'était le temps de pleurer. Que +faisiez-vous alors? Vous sied-il à présent de verser des larmes, après +avoir fui le danger qui me menaçait, après avoir laissé mourir Alceste à +la fleur de l'âge, tandis que vous êtes courbé sous le poids des années? +Non, je ne suis plus votre fils et je ne vous reconnais point pour mon +père.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>«Il faut que vous soyez le plus lâche des hommes, puisque, arrivé au +terme de la carrière, vous n'avez eu ni la volonté ni le courage de +mourir pour un fils, puisque enfin vous n'avez pas eu honte de laisser +remplir ce devoir à une étrangère...</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="c">PHÉRÈS.</p> + +<p>«Mon fils, à qui s'adresse ce discours hautain? Pensez-vous<a name="page_134" id="page_134"></a> parler à +quelque esclave de Lydie ou de Phrygie?... Quand la nature et la Grèce +ont-elles imposé aux pères la loi de mourir pour leurs enfants? Vous +m'accusez de lâcheté; et toutefois, lâche vous-même, vous n'avez pas +rougi d'employer tous vos efforts pour prolonger vos jours au delà du +terme fatal en sacrifiant votre épouse. L'heureux artifice pour éluder +maintenant le trépas, que celui de persuader à son épouse qu'elle doit +mourir pour son époux!»</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Puis un dialogue rapide, précipité, où les interlocuteurs s'accablent de +mots atroces comme ceux-ci.</p> + +<p class="c">ADMÈTE.</p> + +<p>«La vieillesse a perdu toute honte.</p> + +<p class="c">PHÉRÈS.</p> + +<p>«Épousez plusieurs femmes pour multiplier vos années!</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="c">ADMÈTE.</p> + +<p>«Allez, vous et votre indigne femme, allez traîner une misérable +vieillesse sans enfants, quoique je vive encore; voilà le prix de votre +lâcheté. Je ne veux plus rien de commun avec vous, pas même la demeure, +et que ne puis-je avec bienséance vous interdire votre palais! Je ne +rougirais pas de le faire en public.»</p> + +<p>On ne peut lire cela sans frémir. Shakspeare n'est pas allé plus loin. +Ces deux poëtes semblent avoir connu des replis inexplorés du cœur +humain, sombres cavernes dont les esprits ordinaires n'osent sonder la +noire profondeur, où seul le génie aux prunelles ardentes pénètre sans +crainte, pour en ressortir traînant au grand jour des monstres +invraisemblables. Invraisemblables, et trop réels! car où sont les +hommes qui refuseront le sacrifice de la femme même la plus aimée se +dévouant pour leur conserver la vie? Ils existent, sans doute; mais à +coup sûr ils sont aussi rares que les femmes capables d'un pareil +dévouement. Chacun de nous peut dire: Il me semble que je suis de<a name="page_135" id="page_135"></a> +ceux-là. Mais le poëte philosophe répondra: Hélas! vous vous trompez +peut-être; vous aimeriez mieux gémir que mourir.</p> + +<p>Phérès a raison: <i>Chacun est ici-bas pour soi. La lumière du jour vous +est précieuse et douce, pensez-vous qu'elle me le soit moins?</i> Molière, +vingt siècles plus tard, a fait dire à l'un de ses plus honnêtes +personnages parlant de son corps: «Guenille si l'on veut, ma guenille +m'est chère.» Et la Fontaine a dit presque dans les mêmes termes que +l'Admète d'Euripide:</p> + +<p class="c">Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.</p> + +<p>Au milieu de ces scènes terribles, où le cœur du jeune roi se montre +exaspéré par la douleur jusqu'à l'impiété parricide, survient un +étranger. «O habitants de Phères, dit-il, trouverai-je Admète dans ce +palais?» C'est Hercule, ce chevalier errant de l'antiquité. Il va, +obéissant à un ordre d'Eurystée, roi de Tyrinthe, enlever à Diomède, +fils de Mars, ses chevaux anthropophages, que Diomède lui seul a pu +dompter jusqu'à ce jour. En passant à Phères pour remplir cette +dangereuse mission, le vaillant fils d'Alcmène veut voir son ami. Admète +s'avance et l'invite à entrer dans son palais. Mais l'air consterné du +jeune roi étonne Hercule et l'arrête sur le seuil hospitalier. «Quel +malheur t'a frappé? as-tu perdu ton père?—Non.—Ton +fils?—Non.—Alceste? Je sais qu'elle s'est engagée à mourir pour +toi...» Admète dissimule encore et assure à Hercule que la femme qu'on +pleure est une étrangère élevée dans le palais. Il craint, en avouant la +vérité, que son ami ne refuse l'hospitalité qui lui est offerte dans +cette demeure désolée. Et ce serait pour lui un nouveau malheur. Hercule +entre enfin, se laisse conduire dans l'appartement qui lui est destiné, +où les esclaves lui préparent un festin somptueux. Et le roi ajoute ces +mots touchants: «Fermez le vestibule du milieu. Ce serait une indécence +de troubler un festin par des cris et des larmes. Il faut épargner aux +yeux et aux oreilles de l'hôte que nous recevons<a name="page_136" id="page_136"></a> le triste appareil des +funérailles.» Hercule, rassuré tant bien que mal, se met à table, se +couronne de myrte, mange, boit, s'enivre un peu, fait retentir le palais +de ses chants, jusqu'au moment où, frappé de la stupeur des esclaves qui +le servent, il les interpelle et apprend enfin la vérité. «Alceste est +morte! Dieux! et comment dans cette situation avez-vous eu le moindre +égard à l'hospitalité?» (Shakspeare fait dire aussi par Cassius à Brutus +qu'il vient d'insulter: Porcia est morte! et tu ne m'as pas tué!)</p> + +<p class="c">HERCULE.</p> + +<p>«Alceste n'est plus. Cependant, malheureux, j'ai fait éclater ma joie +dans un festin; j'ai couronné ma tête de fleurs dans la maison d'un ami +désespéré. C'est toi qui es coupable de ce crime. Que ne me +découvrais-tu ce funeste mystère? Où est le tombeau? Parle. Quelle route +dois-je suivre?</p> + +<p class="c">L'OFFICIER.</p> + +<p>«Celle qui conduit à Larisse. A l'issue du faubourg, le tombeau +s'offrira d'abord à vos yeux.»</p> + +<p>Hercule alors se rend au tombeau royal, se place auprès en embuscade, +s'élance sur Oreus, au moment où il vient pour boire le sang des +victimes, et malgré ses efforts le contraint à lui rendre Alceste +vivante. Revenu avec elle au palais, il la présente voilée à Admète. «Tu +vois cette femme, lui dit-il, je te la confie et j'attends de ton amitié +que tu la gardes jusqu'à ce qu'après avoir tué Diomède et enlevé ses +coursiers je revienne triomphant.»</p> + +<p>Admète le conjure de ne pas exiger ce service, la vue seule d'une femme +lui rappelant Alceste lui déchirerait le cœur.</p> + +<p>L'insistance d'Hercule devient telle, qu'Admète n'ose refuser sa demande +et tend la main à la femme voilée. Hercule satisfait lève aussitôt le +voile qui cache les traits de l'inconnue, et Admète éperdu reconnaît +Alceste. Mais pourquoi reste-t-elle immobile et sans voix? Dévouée aux +divinités infernales, il faut qu'elle soit purifiée, et ce n'est que +dans trois jours qu'elle<a name="page_137" id="page_137"></a> sera complétement rendue à la tendresse de son +heureux époux. Des réjouissances publiques sont ordonnées; Hercule part +pour son périlleux voyage, et la tragédie finit par cette moralité du +chœur:</p> + +<p>«Que les dieux font jouer des ressorts extraordinaires pour parvenir aux +fins qu'ils su proposent! C'est par leur secrète puissance que les +grands événements qu'ils ménagent semblent éclore contre l'attente des +mortels. Tel est le prodige qui fait notre admiration et notre joie.»</p> + +<p>Nos charpentiers ou charpenteurs de drames sont autrement forts +qu'Euripide, et on le voit par cette rapide analyse du poëme grec, +l'<i>Alceste</i> ressemble si peu à leurs pièces, qu'ils ont raison de dire: +«Il n'y a pas de pièce là-dedans.»</p> + +<p>Voyons maintenant ce que cette donnée du dévouement conjugal est devenue +entre les mains de Quinault, qui ne fut pas non plus, on le sait, un +très-habile charpentier.</p> + +<p>L'opéra débute, comme la plupart des ouvrages de ce temps composés pour +l'Académie royale de musique, par un prologue. Dans ce prologue, les +nymphes de la Seine, de la Marne et des Tuileries expriment leur désir +de voir revenir le roi et font des reproches à la Gloire de le retenir +si longtemps.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Tout languit avec moi dans ces lieux pleins d'appas.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le héros que j'attends ne reviendra-t-il pas?</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Serai-je toujours languissante</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Dans une si cruelle attente?</span><br /> +</p> + +<p>Quand les nymphes de la Seine, de la Marne et des Tuileries, les +Plaisirs et la Gloire, les naïades et les hamadryades françaises ont +chanté assez de fadeurs, la pièce commence.</p> + +<p>Alceste vient d'épouser Admète. Deux prétendants évincés brûlent pour +elle: ce sont Hercule et Lycomède, frère de Thétis, et roi de l'île de +Scyros. Sous prétexte de la faire assister à une fête nautique, Lycomède +invite Alceste à venir sur un de ses vaisseaux. A peine l'imprudente +princesse, qui ne s'est pas fait accompagner par son mari, y est-elle +montée, que le perfide<a name="page_138" id="page_138"></a> Lycomède lève l'ancre, et, aidé par sa sœur +Thétis qui lui envoie des vents favorables, il conduit Alceste à Scyros. +Le rapt est consommé. Les deux rivaux de Lycomède se mettent aussitôt à +la poursuite du ravisseur. Hercule et Admète arrivent à Scyros, +assiégent la ville, en enfoncent les portes, mettent tout à feu et à +sang en chantant:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Donnons, donnons, donnons de toutes parts.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que chacun à l'envi combatte,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que l'on abatte</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Les tours et les remparts.</span><br /> +</p> + +<p>Alceste est reprise, et probablement Lycomède est tué, car on n'entend +plus parler de lui. Mais, dans le combat, Admète est grièvement blessé, +il va mourir si quelqu'un ne meurt volontairement à sa place. Le théâtre +représente un grand monument élevé par les arts. Un autel <i>vide</i> paraît +au milieu pour servir à porter l'image de la personne qui s'immolera +pour Admète. Cette personne ne se présente pas; alors Alceste se dévoue. +L'autel s'ouvre et l'on voit sortir l'image d'Alceste qui se perce le +sein. La voilà descendue aux sombres bords. Désolation générale. +Hercule, qui allait partir pour <i>vaincre un tyran</i> quelconque, se ravise +alors et tient à Admète cet étrange langage:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">J'aime Alceste; il est temps de ne m'en plus défendre;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Elle meurt; ton amour n'a plus rien à prétendre.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Admète, cède-moi la beauté que tu perds;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Au palais de Pluton j'entreprends de descendre:</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">J'irai jusqu'au fond des enfers</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Forcer la mort à me la rendre.</span><br /> +</p> + +<p>Admète consent à cette étrange transaction et répond à Hercule:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Qu'elle vive pour vous avec tous ses appas,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Admète est trop heureux pourvu qu'Alceste vive.</span><br /> +</p> + +<p>Le grand Alcide arrive au bord du Styx. Il y trouve Caron repoussant à +grand coups d'aviron les misérables ombres qui n'ont pas de quoi payer +leur passage.<a name="page_139" id="page_139"></a></p> + +<p class="c">UNE OMBRE <i>qui n'a pas d'argent</i>.</p> + +<p class="c">Hélas! Caron, hélas! hélas!</p> + +<p class="c">CARON.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 4em;">Crie hélas! tant que tu voudras;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Rien pour rien en tous lieux est une loi suivie;</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Les mains vides sont sans appas,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et ce n'est point assez de payer dans la vie,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il faut encor payer au delà du trépas.</span><br /> +</p> + +<p>Hercule s'élance dans la barque, qui craque sous son poids et fait eau +de toutes parts. Il parvient néanmoins sur l'autre bord. Arrivé près du +palais de Pluton, Alecton donne l'alarme. Pluton furieux s'écrie:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Qu'on arrête ce téméraire;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Armez-vous, amis, armez-vous.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Qu'on déchaîne Cerbère,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Courez tous, courez tous.</span><br /> +</p> + +<p>On entend aboyer Cerbère.</p> + +<p>Mais Proserpine est touchée de l'amour d'Alcide pour Alceste, et décide +Pluton à la lui rendre.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Il faut que l'amour extrême</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Soit plus fort</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Que la mort,</span><br /> +</p> + +<p>Alceste, revenue sur la terre, pleure en apprenant qu'elle est devenue +la propriété de son libérateur. Admète, de son côté, n'est pas gai. +Hercule s'aperçoit de toutes ces tristesses.</p> + +<p class="c">Vous détournez les yeux! je vous trouve insensible!</p> + +<p class="c">ALCESTE.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Je fais ce qui m'est possible</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pour ne regarder que vous.</span><br /> +</p> + +<p>Ceci ne fait pas le compte d'Hercule; mais comme après tout ce demi-dieu +est un brave homme, il fait un effort sur lui-même, et, remettant +Alceste à son époux, il lui chante:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 4em;">Non, vous ne devez pas croire</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qu'un vainqueur des tyrans soit tyran à son tour.<a name="page_140" id="page_140"></a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sur l'enfer, sur la mort j'emporte la victoire;</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Il ne manque plus à ma gloire</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Que de triompher de l'Amour.</span><br /> +</p> + +<p>Et voilà pourquoi ce curieux opéra s'appelle <i>Alceste ou le Triomphe +d'Alcide</i>. On trouve encore dans cette tragédie lyrique beaucoup +d'autres personnages que je n'ai pas désignés. Il y a, entre autres, une +petite drôlesse de quinze ans, suivante d'Alceste, aimée de Lycas et de +Straton, confidents d'Hercule et de Lycomède, et qui débite des +moralités de cette force quand ses deux amoureux la pressent de faire un +choix entre eux:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Je n'ai point de choix à faire:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Parlons d'aimer et de plaire,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et vivons toujours en paix.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">L'hymen détruit la tendresse</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il rend l'amour sans attraits:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Voulez-vous aimer sans cesse?</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Amants, n'épousez jamais.</span><br /> +</p> + +<p>Boileau, convenons-en, n'avait pas grand tort de fustiger cette poésie +de confiseur et de perruquier:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Et tous ces lieux communs de morale lubrique</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que Lulli réchauffa des sons de sa musique.</span><br /> +</p> + +<p>Seulement il aurait dû dire: que Lulli <i>refroidit</i>, car rien de glacial, +de languissant, de plat, de misérable comme les sons de cette musique à +la fois vieillote et enfantine.</p> + +<p>L'excellent chanteur Alizard a fait entendre plusieurs fois dans les +concerts, et non sans succès, la scène de Caron avec les ombres.</p> + +<p>Le rhythme donne à ce morceau une certaine rondeur bouffonne qui +plaisait au public et qu'on applaudissait en riant, sans savoir +précisément si l'on riait des paroles ou de la musique. L'expression de +la partie de chant est vraie, et le thème:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Il faut passer tôt ou tard,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il faut passer dans ma barque,</span><br /> +</p> + +<p><a name="page_141" id="page_141"></a></p> + +<p class="nind">convient on ne peut mieux au caractère d'un Caron demi-grotesque tel que +celui de Quinault.</p> + +<p>Au reste, si l'on veut avoir aujourd'hui une idée assez juste du style +musical de Lulli, on le peut en écoutant au Théâtre-Français les +morceaux qu'il écrivit pour les comédies de Molière, et sa musique +d'<i>Alceste</i> a la couleur, le ton et toutes les allures de celle du +<i>Bourgeois gentilhomme</i>.</p> + +<p>Il n'avait que de très-rares idées et appliquait à tous les genres le +seul procédé de composition qu'il connût. Cela devait être chez les +musiciens de l'enfance de l'art, et c'est ainsi que Palestrina, dans un +genre essentiellement différent, composa des chansons de table +semblables à ses messes, et que tant d'autres ont fait des messes +semblables à des chansons de table.</p> + +<p>Une opinion assez répandue attribue la monotonie des œuvres des +très-anciens compositeurs au peu de ressources dont ils disposaient; on +dit: «Les instruments dont nous nous servons n'étaient pas inventés.» +C'est une erreur évidente; Palestrina n'écrivait que pour des voix, et +les chanteurs de son époque étaient probablement fort capables +d'exécuter autre chose que des contre-points à cinq ou six parties. +Quant aux instrumentistes, bien qu'ils fussent, au temps de Lulli, peu +exercés et d'une infériorité incontestable relativement aux nôtres, un +compositeur moderne de talent pourrait tirer un assez grand parti de +ceux qu'il avait à ses ordres. Il ne faut pas attribuer une telle +importance aux moyens matériels de l'art des sons. Une sonate de +Beethoven, exécutée sur une épinette, n'en restera pas moins une +merveille d'inspiration, quand tant d'autres que je pourrais citer, +exécutées sur le plus magnifique des pianos d'Érard ou de Broadwood, +demeureront des non-sens et des platitudes.</p> + +<p>Les arts enfants ne connaissent pas tous les mots de leur langue, et une +foule de préjugés dont ils sont fort lents à se débarrasser les +empêchent d'ailleurs de les apprendre. Qu'un<a name="page_142" id="page_142"></a> homme doué d'un vrai +génie, de cette réunion de facultés qui comporte nécessairement, avec la +puissance créatrice, le bon sens à sa plus haute expression, la force, +l'esprit, le courage et un certain mépris des jugements de la foule, +paraisse à ces époques crépusculaires, et, en dépit de tous les +obstacles, il fait faire à l'art spécial auquel il s'est voué, un +mouvement subit de progression, s'il ne peut à lui seul opérer son +émancipation complète. Tel fut Gluck, dont nous allons étudier la grande +œuvre.</p> + +<p>Nous avons vu ce que l'<i>Alceste</i> d'Euripide était devenue entre les +mains de Quinault et l'étrange poésie</p> + +<p class="c">Que Lulli refroidit des sons de sa musique.</p> + +<p>Plus tard, un homme qui n'était pas, comme le musicien florentin, +<i>écuyer</i>, <i>conseiller</i>, <i>secrétaire du roi maison couronne de France et +de ses finances</i>, pas même <i>surintendant de la musique</i> d'une majesté +quelconque, mais qui avait une puissante intelligence, un cœur chaud +plein de l'amour du beau, et un esprit hardi, Gluck enfin jeta les yeux +sur l'<i>Alceste</i> d'Euripide et la choisit pour texte d'un opéra. Il +comptait écrire cet ouvrage d'un style tel, que ce fût le point de +départ d'une révolution radicale dans la musique dramatique. Gluck +vivait alors à Vienne, après avoir fait un long séjour en Italie. Et +c'est pendant ce voyage qu'il avait pris en si profond mépris le système +de composition musicale, seul alors en usage dans les théâtres, qui +choquait à la fois le bon sens et les plus nobles instincts du cœur +humain, d'après lequel un opéra devait être en général un prétexte pour +faire briller des chanteurs venant sur la scène <i>jouer du larynx</i> comme +dans un concert les virtuoses y viennent jouer de la clarinette ou du +hautbois.</p> + +<p>Il vit que l'art musical possédait une puissance bien autrement grande +que celle de chatouiller l'oreille par d'agréables vocalisations, et il +se demanda pourquoi cette puissance expressive,<a name="page_143" id="page_143"></a> qu'on ne pouvait +méconnaître dans la mélodie, dans l'harmonie et aussi dans +l'instrumentation, ne serait pas employée à produire des œuvres +raisonnables, émouvantes, dignes enfin de l'intérêt d'un auditoire +sérieux et des gens de goût. Sans exclure la sensation, il voulut que la +part fût faite au sentiment; sans considérer la poésie comme l'objet +principal de l'opéra, il pensa qu'elle devait être unie à la musique, de +telle sorte qu'il ne pût résulter de cette union qu'un seul tout dont la +force expressive serait incomparablement plus grande que celle de l'un +ou de l'autre art pris isolément. Un poëte italien qui se trouvait alors +à Vienne et avec lequel il eut de fréquents entretiens à ce sujet, +entrant avec chaleur et conviction dans ses vues, l'aida à faire le plan +de cette indispensable réforme et devint, comme nous le verrons, son +intelligent collaborateur.</p> + +<p>Il ne faut pas croire pourtant que Gluck se soit avisé tout d'un coup +pour <i>Alceste</i> d'introduire sur la scène la musique expressive et +dramatique. <i>Orfeo</i>, qui précéda <i>Alceste</i>, prouve le contraire. Depuis +longtemps d'ailleurs il avait préludé à cette hardiesse; son instinct +l'y poussait, et déjà, en maint endroit de ses partitions italiennes, +écrites en Italie pour des Italiens, il avait osé produire des morceaux +du style le plus sévère, le plus expressif et le plus noblement beau. La +preuve qu'ils méritent ces éloges, c'est que plus tard il les a lui-même +trouvés dignes de prendre place dans ses plus illustres partitions +françaises, pour lesquelles on croit à tort qu'ils furent écrits, tant +ils ont été adaptés avec soin à de nouvelles scènes et mis en œuvre +avec sagacité.</p> + +<p>L'air de <i>Telemaco</i>: «<i>Umbra mesta del padre</i>» dans l'opéra italien de +ce nom, a été transformé en un duo aujourd'hui fameux de l'<i>Armide</i>: +«Esprits de haine et de rage.» On peut citer encore parmi les morceaux +de cette partition italienne, qu'il a en quelque sorte dépouillée au +bénéfice de ses opéras français, un air d'<i>Ulysse</i> qui sert de thème à +l'introduction<a name="page_144" id="page_144"></a> instrumentale de l'ouverture d'<i>Iphigénie en Aulide</i>; un +autre air de <i>Télémaque</i>, dont une grande partie se retrouve dans celui +d'Oreste d'<i>Iphigénie en Tauride</i>: «Dieux qui me poursuivez;» la scène +tout entière de Circé évoquant les esprits infernaux pour changer en +bêtes les compagnons d'Ulysse, qui est devenue celle de la Haine dans +<i>Armide</i>; le grand air de Circé, dont l'auteur a fait, en en développant +un peu l'orchestration, l'air en <i>la</i> au quatrième acte d'<i>Iphigénie en +Tauride</i>: «Je t'implore et je tremble;» l'ouverture, qu'il a seulement +enrichie d'un thème épisodique, pour la faire précéder l'opera +d'<i>Armide</i>. On se prend à regretter qu'il n'ait pas complété le pillage +de <i>Telemaco</i>, en employant quelque part l'adorable air de la nymphe +Asteria:</p> + +<p class="c"><i>Ah! l'ho presente ognor</i>,</p> + +<p class="nind">une merveille. L'expression des regrets d'un amour dédaigné est telle +dans cette élégie, que jamais, depuis lors, chez aucun maître, ni chez +Gluck lui-même, elle ne revêtit une forme aussi belle et n'emprunta à un +cœur brisé des accents aussi mélodieusement douloureux.</p> + +<p>Enfin, pour terminer la liste des emprunts que Gluck a faits à ses +partitions italiennes, et où nous trouvons la preuve évidente qu'il +avait écrit de la musique <i>dramatique</i> bien longtemps avant de produire +<i>Alceste</i>, citons encore l'air immortel: «O malheureuse Iphigénie» de +l'<i>Iphigénie en Tauride</i>, tiré tout entier de son opéra italien de +<i>Tito</i>; le charmant chœur de l'<i>Alceste</i> française: «Parez vos fronts +de fleurs nouvelles;» le chœur final d'<i>Iphigénie en Tauride</i>: «Les +dieux longtemps en courroux,» tirés l'un et l'autre de la partition +d'<i>Elena e Paride</i>.</p> + +<p>Le choix du sujet qu'il voulait traiter dans un nouvel opéra étant tombé +sur l'<i>Alceste</i> d'Euripide, Calsabigi, alors poëte de la cour de +Marie-Thérèse, et qui comprenait bien le génie et les intentions de +Gluck, se mit à l'œuvre. Il élagua prudemment<a name="page_145" id="page_145"></a> du poëme grec tout ce +que nous appelons aujourd'hui des défauts, et sut en faire jaillir des +situations nouvelles fort dramatiques et on ne peut plus favorables, il +faut en convenir, aux grands développements d'un opéra. Il supprima +seulement, et il eut grand tort, je le crois, le personnage d'Hercule, +dont il était possible de tirer un si heureux parti. Au début de +l'action, dans son poëme, le peuple thessalien est assemblé devant le +palais de Phérès, attendant des nouvelles de la santé d'Admète, +gravement malade. Un héraut annonce à la foule consternée que le roi +touche à ses derniers moments. La reine paraît suivie de ses enfants, et +invite le peuple à se rendre avec elle au temple d'Apollon pour implorer +ce dieu en faveur d'Admète.</p> + +<p>La décoration change et la cérémonie religieuse commence dans le temple. +Le prêtre consulte les entrailles des victimes, et, saisi de terreur, +annonce que le dieu va parler. Tous se prosternent, et au milieu d'un +silence solennel la voix de l'oracle fait entendre ces mots:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Il re morrà s'altro per lui non more.</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 3em;">Le roi doit mourir aujourd'hui.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Si quelque autre au trépas ne se livre pour lui.</span><br /> +</p> + +<p>Le prêtre interroge la foule consternée: «Qui de vous à la mort veut +s'offrir? Personne ne répond!... Votre roi va mourir!» Le peuple se +disperse en tumulte et laisse la malheureuse reine à demi évanouie au +pied de l'autel. Mais Admète ne mourra pas; Alceste, dans un mouvement +sublime de tendresse héroïque, s'approche de la statue d'Apollon et jure +solennellement de donner sa vie pour son époux. Le prêtre rentre +annoncer à Alceste que son sacrifice est accepté, et qu'à la fin du jour +les ministres du dieu des morts viendront l'attendre aux portes de +l'enfer. Cet acte est rempli de mouvement et excite de vives émotions. +Au second, toute la ville de Phères est dans l'ivresse, Admète est +rétabli; nous le voyons, plein de joie, recevoir<a name="page_146" id="page_146"></a> les félicitations de +ses amis. Mais Alceste ne paraît pas, et le roi s'inquiète de son +absence. Elle est au temple, dit-on, elle est allée remercier les dieux +du rétablissement du roi. Alceste revient, et malgré tous ses efforts, +loin de partager l'allégresse publique, elle laisse échapper de +douloureux sanglots. Admète la supplie et lui ordonne enfin de faire +connaître la cause de ses larmes, et la malheureuse femme avoue la +vérité. Désespoir du roi, qui refuse d'accepter cet affreux sacrifice; +il jure que si Alceste s'obstine à l'accomplir, il n'en mourra pas +moins.</p> + +<p>Cependant l'heure approche; Alceste a pu échapper à la surveillance du +roi et s'est rendue à l'entrée du Tartare: «Que veux-tu? lui crient des +voix invisibles. Le moment n'est pas encore venu; attends que le jour +ait fait place aux ténèbres; tu n'attendras pas longtemps.» A ces +étranges et lugubres accents, aux sombres lueurs qui s'échappent de +l'antre infernal, Alceste sent la raison l'abandonner; elle court +éperdue autour de l'autel de la mort, chancelante, à demi folle de +terreur, et pourtant elle persiste dans son dessein. Admète accourt et +redouble de supplications pour l'empêcher de l'exécuter. Pendant ce +déchirant débat l'heure est venue; une divinité infernale, sortant de +l'abîme, vient s'abattre sur l'autel de la Mort, du haut duquel elle +somme la reine de tenir sa promesse.</p> + +<p>Du bord du Styx Caron, le funèbre nocher, appelle Alceste en sonnant à +trois reprises de sa conque aux sons rauques et caverneux. Le dieu des +enfers laisse pourtant encore un refuge à Alceste contre sa terrible +résolution; il peut la relever de son vœu; mais si elle le révoque +Admète à l'instant mourra. «Qu'il vive! s'écrie-t-elle, et des enfers +montrez-moi le chemin!» Aussitôt, malgré les cris d'Admète, une troupe +de démons vient saisir la reine et l'entraîne au Tartare. Dans le drame +de Calsabigi, Apollon, bientôt après, apparaissait dans un nuage et +rendait Alceste vivante à son époux. Dans la pièce française, ce +dénoûment avait été d'abord conservé; quelques années après la première +représentation, le bailli Durollet, auteur de la traduction<a name="page_147" id="page_147"></a> de +l'<i>Alceste</i> italienne, crut devoir faire brusquement intervenir Hercule; +et c'est lui maintenant qui descend aux enfers et en ramène Alceste. +Apollon n'en paraît pas moins, mais seulement pour féliciter le héros de +sa belle action et lui annoncer que sa place est déjà marquée au rang +des dieux.</p> + +<p>On le voit, Calsabigi s'est conformé aux exigences du goût et des mœurs +modernes dans l'arrangement de son drame; il y a un nœud, une action, +on y trouve les surprises voulues. Admète, loin d'accepter le dévouement +de la reine, tombe dans le désespoir quand il en est instruit. La scène +du temple, qui ne se trouve pas et ne pouvait se trouver dans Euripide, +est d'une saisissante majesté. Le caractère d'Alceste, au cœur noble +mais non intrépide, qui tremble devant l'accomplissement d'un vœu +qu'elle ne remplit pas moins, est bien soutenu. Les réjouissances +publiques après le rétablissement du roi forment le contraste le plus +dramatique avec la douleur de la reine, obligée d'y assister et qui ne +peut contenir ses larmes.</p> + +<p>Mais, quoi qu'en ait dit Gluck dans son épître dédicatoire adressée à +l'archiduc Léopold, grand-duc de Toscane, il y a dans le poëme +d'<i>Alceste</i> peu de variété. Les accents de douleur, d'effroi, de +désespoir s'y succèdent presque continuellement, et il est impossible +que le public n'en soit pas promptement fatigué. De là les reproches +qu'on fit à la musique de Gluck à Vienne et à Paris, reproches que la +pièce seule méritait. On ne saurait au contraire assez admirer la +richesse d'idées, l'inspiration constante, la véhémence des accents avec +lesquelles, d'un bout à l'autre de sa partition, Gluck a su combattre, +autant qu'il était possible, cette fâcheuse monotonie.</p> + +<p>Nous avons, il y a plus de vingt ans, examiné déjà avec quelques détails +le système de Gluck et l'exposé qu'il en fait dans l'épître dédicatoire +qui sert de préface à l'<i>Alceste</i> italienne. On nous permettra d'y +revenir en y ajoutant quelques observations nouvelles.</p> + +<p>«Lorsque j'entrepris, dit-il, de mettre en musique l'opéra<a name="page_148" id="page_148"></a> d'<i>Alceste</i>, +je me proposai d'éviter tous les abus que la vanité mal entendue des +chanteurs et l'excessive complaisance des compositeurs avaient +introduits dans l'opéra italien, et qui du plus pompeux et du plus beau +de tous les spectacles en avaient fait le plus ennuyeux et le plus +ridicule; je cherchai à réduire la musique à sa véritable fonction, +celle de seconder la poésie pour fortifier l'expression des sentiments +et l'intérêt des situations sans interrompre l'action et la refroidir +par des ornements superflus; je crus que la musique devait ajouter à la +poésie ce qu'ajoutent à un dessin correct et bien composé la vivacité +des couleurs et l'accord heureux des lumières et des ombres qui servent +à animer les figures sans en altérer les contours.</p> + +<p>«Je me suis bien gardé d'interrompre un acteur dans la chaleur du +dialogue, pour lui faire attendre la fin d'une ritournelle, ou de +l'arrêter au milieu de son discours sur une voyelle favorable, soit pour +déployer dans un long passage l'agilité de sa belle voix, soit pour +attendre que l'orchestre lui donnât le temps de reprendre haleine pour +faire une cadence. Je n'ai pas cru devoir passer rapidement sur la +seconde partie d'un air, bien qu'elle fût la plus passionnée et la plus +importante, et finir l'air quand le sens ne finit pas, pour donner +facilité au chanteur de faire voir qu'il peut varier capricieusement un +passage de diverses manières; en somme, j'ai tenté de bannir tous ces +abus contre lesquels depuis longtemps réclamaient en vain le bon sens et +la raison.</p> + +<p>«J'ai imaginé que l'ouverture devait prévenir les spectateurs sur le +caractère de l'action qu'on allait mettre sous leurs yeux et leur en +indiquer le sujet; que les instruments ne devaient être mis en action +qu'en proportion du degré d'intérêt ou de passion, et qu'il fallait +éviter de laisser dans le dialogue une disparate trop tranchante entre +l'air et le récitatif, ne pas tronquer à contre-sens la période et ne +pas interrompre mal à propos le mouvement et la chaleur de la scène. +J'ai cru encore<a name="page_149" id="page_149"></a> que mon travail devait avoir surtout pour but de +chercher une belle simplicité, et j'ai évité de faire parade de +difficultés aux dépens de la clarté; je n'ai attaché aucun prix à la +découverte d'une nouveauté, à moins qu'elle ne fût naturellement donnée +par la situation et liée à l'expression; enfin il n'y a aucune règle que +je n'aie cru devoir sacrifier de bonne grâce en faveur de l'effet.»</p> + +<p>Cette profession de foi nous paraît admirable, en général, de franchise +et de raison; les points de doctrine qui en forment le fond, et dont on +a fait depuis quelques années un abus si monstrueux et si ridicule, sont +basés sur des raisonnements fort justes et sur un profond sentiment de +la vraie musique dramatique. A part quelques-uns que nous signalerons +tout à l'heure, ces principes sont d'une telle excellence, qu'ils ont +été en grande partie suivis par la plupart des grands compositeurs de +toutes les nations. Maintenant Gluck, en promulguant cette théorie dont +le moindre sentiment de l'art et même le simple bon sens démontraient à +son époque la nécessité, n'en a-t-il pas un peu exagéré en quelques +endroits les conséquences? C'est ce qu'on méconnaîtra difficilement +après un examen impartial, et lui-même dans ses ouvrages ne l'a pas +appliquée avec une rigoureuse exactitude. Ainsi, dans l'<i>Alceste</i> +italienne, on trouve des récitatifs accompagnés seulement de la basse +chiffrée et probablement par les accords du cembalo (clavecin), comme il +était d'usage alors dans les théâtres italiens. Il résulte pourtant de +cette sorte d'accompagnement et de ce genre de récitation vocale une +<i>disparate fort tranchée</i> entre le récitatif et l'air.</p> + +<p>Plusieurs de ses airs sont précédés d'un assez long solo instrumental; +il faut bien alors que le chanteur garde le silence et <i>attende la fin +de la ritournelle</i>. En outre, il emploie fréquemment une forme d'airs +qu'il aurait dû proscrire dans sa théorie sur la musique dramatique. Je +veux parler des airs à reprises dont chaque partie se dit deux fois sans +que cette répétition<a name="page_150" id="page_150"></a> soit en rien motivée et comme si le public avait +demandé <i>bis</i>. Tel est l'air d'Alceste:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Je n'ai jamais chéri la vie</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que pour te prouver mon amour;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! pour te conserver le jour,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qu'elle me soit cent fois ravie!</span><br /> +</p> + +<p>Pourquoi, lorsque la mélodie est arrivée à la cadence sur le ton de la +dominante, recommencer sans le moindre changement ni dans la partie +vocale ni dans l'orchestre:</p> + +<p class="c">Je n'ai jamais chéri la vie, etc.?</p> + +<p>A coup sûr le sens dramatique est choqué d'une pareille répétition, et +si quelqu'un a dû s'abstenir de cette faute contre le naturel et la +vraisemblance, c'est Gluck. Pourtant il l'a commise dans presque tous +ses ouvrages. On n'en trouve pas d'exemples dans la musique moderne, et +les compositeurs qui succédèrent à Gluck se sont montrés sous ce rapport +plus sévères que lui.</p> + +<p>Maintenant, quand il dit que la musique d'un drame lyrique n'a d'autre +but que d'ajouter à la poésie ce qu'ajoute le coloris au dessin, je +crois qu'il se trompe essentiellement. La tâche du compositeur dans un +opéra est, ce me semble, d'une bien autre importance. Son œuvre +contient à la fois le dessin et le coloris, et, pour continuer la +comparaison de Gluck, les paroles sont le <i>sujet</i> du tableau, à peine +quelque chose de plus. L'expression n'est pas le seul but de la musique +dramatique; il serait aussi maladroit que pédantesque de dédaigner le +plaisir purement sensuel que nous trouvons à certains effets de mélodie, +d'harmonie, de rhythme ou d'instrumentation, indépendamment de tous +leurs rapports avec la peinture des sentiments et des passions du drame. +Et, de plus, voulût-on même priver l'auditeur de cette source de +jouissances et ne pas lui permettre de raviver son attention en la +détournant un instant de son objet principal, il y aurait encore à citer +un bon nombre de cas où le<a name="page_151" id="page_151"></a> compositeur est appelé à soutenir seul +l'intérêt de l'œuvre lyrique. Dans les danses de caractère, par +exemple, dans les pantomimes, dans les marches, dans tous les morceaux +enfin dont la musique instrumentale fait seule les frais, et qui par +conséquent n'ont pas de paroles, que devient l'importance du poëte?... +La musique doit bien, là, contenir forcément le dessin et le coloris.</p> + +<p>Si l'on excepte quelques-unes de ces brillantes sonates d'orchestre où +le génie de Rossini se jouait avec tant de grâce, il est certain que, il +y a trente ans encore, la plupart des compilations instrumentales +honorées par les Italiens du nom d'ouvertures étaient de grotesques +non-sens. Mais combien ne devaient-elles pas être plus plaisantes il y a +cent ans, quand Gluck lui-même, entraîné par l'exemple, et qui +d'ailleurs il faut bien le reconnaître, ne fut pas à beaucoup près aussi +grand comme musicien proprement dit que comme musicien scénique, ne +craignait pas de laisser tomber de sa plume l'incroyable niaiserie +intitulée <i>Ouverture d'Orphée</i>! Il fit mieux pour <i>Alceste</i> et surtout +pour <i>Iphigénie en Aulide</i>. Sa théorie des ouvertures expressives donna +l'impulsion qui produisit plus tard des chefs-d'œuvre symphoniques, +qui, malgré la chute ou l'oubli profond des opéras pour lesquels ils +furent écrits, sont restés debout, péristyles superbes de temples +écroulés. Pourtant, ici encore, en outrant une idée juste, Gluck est +sorti du vrai; non pas cette fois pour restreindre le pouvoir de la +musique, mais pour lui en attribuer un au contraire qu'elle ne possédera +jamais: c'est quand il dit que l'ouverture doit indiquer le <i>sujet</i> de +la pièce. L'expression musicale ne saurait aller jusque-là; elle +reproduira bien la joie, la douleur, la gravité, l'enjouement; elle +établira une différence saillante entre la joie d'un peuple pasteur et +celle d'une nation guerrière, entre la douleur d'une reine et le chagrin +d'une simple villageoise, entre une méditation sérieuse et calme et les +ardentes rêveries qui précèdent l'éclat des passions. Empruntant ensuite +aux différents<a name="page_152" id="page_152"></a> peuples le style musical qui leur est propre, il est +bien évident qu'elle pourra faire distinguer la sérénade d'un brigand +des Abruzzes de celle d'un chasseur tyrolien on écossais, la marche +nocturne de pèlerins aux habitudes mystiques de celle d'une troupe de +marchands de bœufs revenant de la foire; elle pourra mettre l'extrême +brutalité, la trivialité, le grotesque, en opposition avec la pureté +angélique, la noblesse et la candeur. Mais si elle veut sortir de ce +cercle immense, la musique devra, de toute nécessité, avoir recours à la +parole chantée, récitée ou lue, pour combler les lacunes que ses moyens +d'expression laissent dans une œuvre qui s'adresse en même temps à +l'esprit et à l'imagination. Ainsi l'ouverture d'<i>Alceste</i> annoncera des +scènes de désolation et de tendresse, mais elle ne saurait dire ni +l'objet de cette tendresse ni les causes de cette désolation; elle +n'apprendra jamais au spectateur que l'époux d'Alceste est un roi de +Thessalie condamné par les dieux à perdre la vie si quelqu'un ne se +dévoue à la mort pour lui; c'est là pourtant le <i>sujet</i> de la pièce. +Peut-être s'étonnera-t-on de trouver l'auteur de cet article imbu de +tels principes, grâce à certaines gens qui l'ont cru ou ont feint de le +croire, dans ses opinions sur la puissance expressive de la musique, +aussi loin au delà du vrai qu'ils le sont en deçà, et lui ont, en +conséquence, prêté généreusement leur part entière de ridicule. Ceci +soit dit sans rancune, en passant.</p> + +<p>La troisième proposition dont je me permettrai de contester l'à-propos +dans la théorie de Gluck est celle par laquelle il déclare n'attacher +aucun prix à la <i>découverte d'une nouveauté</i>. On avait déjà barbouillé +bien du papier réglé à son époque, et une découverte musicale +quelconque, ne fût-elle qu'indirectement liée à l'expression scénique, +n'était pas à dédaigner.</p> + +<p>Pour toutes les autres, je crois qu'on ne saurait les combattre avec +chance de succès, voire même la dernière, qui annonce une indifférence +pour les règles que beaucoup de professeurs trouveront blasphématoire et +impie. Gluck bien qu'il<a name="page_153" id="page_153"></a> ne fut pas, je le répète, un musicien +proprement dit de la force de quelques-uns de ses successeurs, l'était +pourtant assez pour avoir le droit de répondre à ses critiques ce que +Beethoven osa dire un jour: «Qui donc défend cette harmonie?—Fux, +Albrechtsberger et vingt autres théoriciens.—Eh bien, moi, je la +permets,» ou de leur faire encore cette réponse laconique d'un de nos +plus grands poëtes lisant une de ses œuvres devant le comité du +Théâtre-Français. Un des membres de l'aréopage l'ayant interrompu +timidement au milieu de sa lecture: «Qu'y a-t-il, monsieur? répliqua le +poëte avec un calme écrasant.—Mais il me semble... je trouve...—Quoi +donc, monsieur?—Que cette expression n'est pas française.—Elle le +sera, monsieur.»</p> + +<p>Cette superbe assurance convient même mieux au musicien qu'au poëte; il +est plus autorisé à croire possible l'admission de ses néologismes, sa +langue n'étant pas une langue de convention.</p> + +<p>Nous savons maintenant quelles furent les théories de Gluck sur la +musique dramatique. Certes, l'<i>Alceste</i> est l'une des plus magnifiques +applications qu'il en ait faites, l'<i>Alceste</i> française surtout. Pendant +les années qui séparent la composition de cet ouvrage à Vienne de sa +représentation à Paris, le génie de l'auteur semble s'être agrandi, +raffermi. L'opposition qu'il rencontra chez ses compatriotes comme chez +les Italiens paraît avoir doublé ses forces et donné plus de pénétration +à son esprit. De là l'admirable transformation de l'<i>Alceste</i> italienne, +dont plusieurs morceaux ont été conservés intégralement, il est vrai, +dans l'opéra français (on ne voit pas trop, tant ils sont beaux, quelles +modifications l'auteur y aurait pu apporter), mais dont beaucoup +d'autres, au contraire (à une seule exception que nous signalerons), ont +reçu un perfectionnement sensible en passant sur notre scène et en +s'unissant à notre langue. Les contours mélodiques de ceux-là sont +devenus plus amples, plus nets, certains accents plus pénétrants, +l'instrumentation<a name="page_154" id="page_154"></a> s'est enrichie en devenant plus ingénieuse, et en +outre un nombre assez grand de morceaux nouveaux, airs, chœurs et +récitatifs, ont été ajoutes à la partition, dont le compositeur semble +avoir pétri l'élément musical, comme fait le sculpteur de la terre dont +il façonne sa statue.</p> + +<p>En relisant ce que j'écrivis autrefois sur la partition d'<i>Alceste</i>, je +trouve des critiques qui ne me paraissent plus justes. J'avais pourtant +été vivement frappé par toutes les beautés qu'elle contient, et certes +je n'oublierai jamais l'impression que je ressentis à la répétition +générale à laquelle j'assistai lors de la rentrée de madame Blanchu dans +le rôle principal, en 1825. Mais je me sentais alors si violemment +passionné pour cette œuvre, que la crainte de tomber dans un fanatisme +aveugle devint chez moi une préoccupation, et que je crus m'y soustraire +en cherchant à blâmer certaines choses que j'admirais en réalité. +Aujourd'hui je n'ai plus cette crainte, je suis sûr que mon admiration +n'est point aveugle, et je ne veux pas, par des scrupules déplacés, en +atténuer l'expression.</p> + +<p>L'ouverture, sans être très-riche d'idées, contient plusieurs accents +pathétiques et touchants; la couleur sombre y domine; l'instrumentation +n'en a pas l'éclat ni la violence des compositions instrumentales de +notre temps; elle est plus chargée et plus forte néanmoins que celle des +autres ouvertures de Gluck. Les trombones y figurent dès le +commencement; les trompettes et les timbales seules en sont exclues. Il +est bon de dire à ce sujet que, par une singularité dont on citerait peu +d'exemples, il n'y a pas une note de trompettes ni de timbales dans tout +l'opéra (à l'exception des deux trompettes qui se font entendre sur la +scène au moment où le héraut va parler au peuple).</p> + +<p>Ajoutons, pour détruire certaines erreurs assez répandues, que Gluck, +dans sa partition, a employé, avec les flûtes et les hautbois, les +clarinettes, les bassons, les cors et les trombones. Dans l'<i>Alceste</i> +italienne il a souvent recouru aux cors anglais; mais cet instrument +n'étant pas connu en France quand il y<a name="page_155" id="page_155"></a> arriva, il les remplaça partout +très-habilement, dans l'<i>Alceste</i> française, par des clarinettes. Il n'y +a pas non plus de petites flûtes dans cet ouvrage; il en a banni tout ce +qui est criard, perçant et brutal, pour ne recourir qu'aux sonorités +douces ou grandioses.</p> + +<p>L'ouverture d'<i>Alceste</i>, ainsi que celles d'<i>Iphigénie en Aulide</i>, de +<i>Don Giovanni</i>, de <i>Démophoon</i>, ne finit pas complétement avant le lever +de la toile; elle se lie au premier morceau de l'opéra par un +enchaînement harmonique au moyen duquel la cadence se trouve suspendue +indéfiniment. Je ne vois pas trop, malgré l'emploi qu'en ont fait Gluck, +Mozart et Vogel, quel peut être l'avantage de cette forme inachevée pour +les ouvertures. Elles sont mieux liées à l'action, il est vrai; mais +l'auditeur, désappointé de se voir privé de la conclusion de la préface +instrumentale, en éprouve un instant de malaise fatal à ce qui précède, +sans être très-favorable à ce qui suit; l'opéra y gagne peu et +l'ouverture y perd beaucoup.</p> + +<p>Au lever de la toile, le chœur, entrant sur un accord qui rompt la +cadence harmonique de l'orchestre, s'écrie: «Dieux, rendez-nous notre +roi, notre père!» Cette exclamation nous fournit dès la première mesure +le sujet d'une observation applicable au tissu vocal de tous les autres +chœurs de Gluck.</p> + +<p>On sait que la classification naturelle des voix humaines est celle-ci: +<i>soprano</i> et <i>contralto</i> pour les femmes, <i>ténor</i> et <i>basse</i> pour les +hommes. Les voix féminines se trouvant à l'octave supérieure des voix +masculines, et dans le même rapport entre elles, le <i>contralto</i>, dont +l'échelle est d'une quinte au-dessous de celle du <i>soprano</i>, est donc à +celui-ci exactement comme la <i>basse</i> est au <i>ténor</i>. On prétendait à +l'Opéra, il y a trente ans encore, que la France ne produisait pas de +contralti. En conséquence, les chœurs français ne possédaient que des +soprani, et les contralti s'y trouvaient remplacés par une voix criarde, +forcée et assez rare, qu'on appelait haute-contre, et qui n'est, à tout +prendre, qu'un premier ténor.<a name="page_156" id="page_156"></a></p> + +<p>Gluck, en arrivant à Paris, se vit forcé d'abandonner l'excellente +disposition chorale adoptée en Italie et en Allemagne, pour se conformer +à l'usage français. Il dérangea sa partie de contralto pour l'approprier +à la voix de haute-contre. Soixante ans après, on découvrit que la +nature produisait des contralti en France comme ailleurs. Nous possédons +en conséquence à l'Opéra aujourd'hui beaucoup de ces voix graves de +femmes et très-peu de hautes-contre. Ou a donc eu raison de rétablir +presque partout dans <i>Alceste</i> la hiérarchie vocale naturelle que Gluck +avait observée dans sa partition italienne. Je dis que cette restitution +des contralti a été opérée <i>presque</i> partout, parce qu'en effet elle ne +peut pas être faite sans restrictions; il est des chœurs écrits pour +des voix d'hommes seulement, dans lesquels la partie de haute-contre +doit nécessairement rester aux premiers ténors.</p> + +<p>Le chœur «O dieux! qu'allons-nous devenir?» suivant l'annonce du +héraut, est plein d'une tristesse noble, qui fait mieux ressortir par sa +gravité l'agitation de la stretta qui lui succède: «Non, jamais le +courroux céleste,» dont les principaux dessins mélodiques sont aussi +bien déclamés et d'une accentuation aussi vraie que les plus savants +récitatifs.</p> + +<p>Il en est de même du chœur dialogué: «O malheureux Admète,» dont la +dernière phrase surtout, «malheureuse patrie!» est d'une poignante +vérité d'expression.</p> + +<p>Dans le récitatif d'Alceste à son entrée, l'âme tout entière de la jeune +reine se dévoile en quelques mesures. Le bel air: «Grands dieux, du +destin qui m'accable,» est à trois mouvements: un mouvement lent à +quatre temps, un autre à trois temps, et un allegro agité. C'est dans +cet agitato que se trouve ce bel accent d'orchestre, repris ensuite par +la voix, avec ces mots: «Quand je vous presse sur mon sein,» et dont un +musicien disait un jour: «C'est le <i>cœur de l'orchestre</i> qui s'agite!» +Cet air présente, pour la diction des paroles, l'enchaînement des +phrases mélodiques et l'art de ménager la force des<a name="page_157" id="page_157"></a> accents jusqu'à +l'explosion finale, des difficultés dont la plupart des cantatrices ne +se doutent pas.</p> + +<p>La troisième scène s'ouvre dans le temple d'Apollon. Entrent le +grand-prêtre, les sacrificateurs avec les trépieds enflammés et les +instruments du sacrifice, ensuite Alceste conduisant ses enfants, les +courtisans, le peuple. Ici Gluck a fait de la couleur locale s'il en fut +jamais; c'est la Grèce antique qu'il nous révèle dans toute sa +majestueuse et belle simplicité. Écoutez ce morceau instrumental, sur +lequel entre le cortége; entendez (si vous n'avez pas près de vous +quelque parleur impitoyable) cette mélodie douce, voilée, calme, +résignée, cette pure harmonie, ce rhythme à peine sensible des basses +dont les mouvements onduleux se dérobent sous l'orchestre, comme les +pieds des prêtresses sous leurs blanches tuniques; prêtez l'oreille à la +voix insolite de ces flûtes dans le grave, à ces enlacements des deux +parties de violon dialoguant le chant, et dites s'il y a en musique +quelque chose de plus beau, dans le sens antique du mot, que cette +marche religieuse. L'instrumentation en est simple, mais exquise; il n'y +a que les instruments à cordes et deux instruments à vent. Et là, comme +en maint autre passage de ses œuvres, se décèle l'instinct de l'auteur; +il a trouvé précisément les timbres qu'il fallait. Mettez deux hautbois +à la place des flûtes et vous gâterez tout.</p> + +<p>La cérémonie commence par une prière dont le grand-prêtre seul a +prononcé d'un ton solennel les premiers mots: «Dieu puissant, écarte du +trône,» entrecoupés de trois larges accords d'ut pris à demi-voix, puis +enflés jusqu'au <i>fortissimo</i> par les instruments de cuivre. Rien de plus +imposant que ce dialogue entre la voix du prêtre et cette harmonie +pompeuse des <i>trompettes sacrées</i>. Le chœur, après un court silence, +reprend les mêmes paroles dans un morceau assez animé à six-huit, dont +la forme et la mélodie frappent d'étonnement par leur étrangeté. On +s'attend, en effet, à ce qu'une prière soit d'un mouvement lent et dans +une mesure tout autre que la mesure à six-<a name="page_158" id="page_158"></a>huit. Pourquoi celle-ci, sans +perdre de sa gravité, joint-elle à une espèce d'agitation tragique un +rhythme fortement marqué et une instrumentation éclatante? Je penche +fort à croire que certaines cérémonies religieuses de l'antiquité étant +accompagnées, dit-on, de saltations ou danses symboliques, Gluck, +préoccupé de cette idée, aura voulu donner à sa musique un caractère en +rapport avec cet usage présumé. L'impression produite à la +représentation par ce chœur semble prouver que malgré l'ignorance où +sont les plus habiles chorégraphes sur le rituel des anciens sacrifices, +son sens poétique n'a pas abusé le compositeur en le guidant dans cette +voie.</p> + +<p>Le récitatif obligé du grand-prêtre: «Apollon est sensible à nos +gémissements,» est évidemment la plus ingénieuse et la plus étonnante +application de cette partie du système de l'auteur, qui consiste à +n'employer les masses instrumentales qu'en proportion du <i>degré +d'intérêt et de passion</i>. Ici les instruments à cordes débutent seuls +par un unisson dont le dessin se reproduit jusqu'à la fin de la scène +avec une énergie croissante. Au moment où l'exaltation prophétique du +prêtre commence à se manifester: «Tout m'annonce du dieu la présence +suprême,» les seconds violons et les altos entament un <i>tremulando</i> +arpégé, qui, s'il est bien exécuté en écrasant les cordes près du +chevalet, produit un effet semblable au bruit d'une cataracte, et sur +lequel tombe de temps en temps un coup violent des basses et des +premiers violons. Les flûtes, les hautbois et les clarinettes n'entrent +que successivement dans les intervalles des exclamations du pontife +inspiré; les cors et les trombones se taisent toujours. Mais à ces mots:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3em;">Le saint trépied s'agite,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tout se remplit d'un juste effroi!</span><br /> +</p> + +<p class="nind">la masse de cuivre vomit sa bordée si longtemps contenue, les flûtes et +les hautbois font entendre leurs cris féminins; le frémissement des +violons redouble, la marche terrible des basses<a name="page_159" id="page_159"></a> ébranle tout +l'orchestre: «Il va parler!» puis un silence subit:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Saisi de crainte et de respect.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Peuple, observe un profond silence.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Reine, dépose à son aspect</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le vain orgueil de la puissance!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tremble!...</span><br /> +</p> + +<p>Ce dernier mot, prononcé sur une seule note soutenue, pendant que le +prêtre, promenant sur Alceste un regard égaré, lui indique du geste le +degré inférieur de l'autel où elle doit incliner son front royal, +couronne d'une manière sublime cette scène extraordinaire. C'est +prodigieux, c'est de la musique de géant, dont jamais avant Gluck on +n'avait soupçonné l'existence.</p> + +<p>Après un long silence général, dont le compositeur, avec une précision +qui n'était pas dans ses habitudes, a déterminé exactement la durée en +faisant compter aux voix et aux instruments deux mesures et demie, on +entend la voix de l'oracle:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3em;">Le roi doit mourir aujourd'hui,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Si quelque autre au trépas ne se livre pour lui.</span><br /> +</p> + +<p>Cette phrase, dite presque en entier sur une seule note, et les sombres +accords de trombones qui l'accompagnent ont été imités ou plutôt copiés +par Mozart dans <i>Don Giovanni</i>, pour les quelques mots prononcés par la +statue du commandeur dans le cimetière. Le chœur à demi-voix qui suit +est d'un grand caractère; c'est bien la stupeur et la consternation d'un +peuple dont l'amour pour son roi ne va pas jusqu'à se dévouer pour lui. +L'auteur a supprimé dans l'opéra français un second chœur qui, dans +l'<i>Alceste</i> italienne, murmurait derrière la scène les mots: <i>Fuggiamo! +fuggiamo!</i> pendant que le premier chœur, tout entier à son étonnement, +répétait sans songer à fuir: <i>Che annunzio funesto!</i> (quel oracle +funeste!) A la place de ce deuxième chœur, il a fait parler le +grand-prêtre d'une façon tout à fait naturelle et dramatique. Nous +indiquerons à ce sujet<a name="page_160" id="page_160"></a> une tradition importante dont l'oubli +affaiblirait l'effet de la péroraison de cette admirable scène. Voici en +quoi elle consiste: à la fin du <i>largo</i> à trois temps qui précède la +<i>coda</i> agitée «Fuyons, nul espoir ne nous reste,» le rôle du +grand-prêtre indique, dans la partition, ces mots: «Votre roi va +mourir!» sous les notes <i>ut ut ré ré ré fa</i>, dans le <i>medium</i> et placées +sur l'avant-dernier accord du chœur. A l'exécution, au contraire, le +grand-prêtre attend que le chœur ne se fasse plus entendre, et au +milieu de ce silence de mort il lance à l'<i>octave supérieure</i> son: +«Votre roi va mourir!» comme le cri d'alarme qui donne à cette foule +épouvantée le signal de la fuite. Ce changement fut, dit-on, indiqué aux +répétitions par Gluck lui-même, qui négligea de le faire reproduire dans +sa partition.</p> + +<p>Tous alors de se disperser en tumulte sur un chœur d'un admirable +laconisme, abandonnant Alceste évanouie au pied de l'autel.</p> + +<p>J. J. Rousseau a reproché à cet <i>allegro agitato</i> d'exprimer aussi bien +le désordre de la joie que celui de la terreur. On peut répondre à cette +critique que le musicien se trouvait là placé sur la limite ou sur le +point de contact des deux passions, et qu'il lui était en conséquence à +peu près impossible de ne pas encourir un pareil reproche. Et la preuve, +c'est que, dans les vociférations d'une multitude qui se précipite d'un +lieu à un autre, l'auditeur placé à distance ne saurait, sans être +prévenu, découvrir si le sentiment qui agite la foule est celui de la +frayeur ou d'une folle gaieté. Pour rendre plus complétement ma pensée, +je dirai: Un compositeur peut bien écrire un chœur dont l'intention +joyeuse ne saurait en aucun cas être méconnue, mais l'inverse n'a pas +lieu; et les agitations d'une foule traduites musicalement, quand elles +n'ont pas pour cause la haine ou le désir de la vengeance, se +rapprocheront toujours beaucoup, au moins pour le mouvement et le +rhythme, du mouvement et des formes rhythmiques de la joie tumultueuse. +On pourrait trouver à ce chœur un défaut plus réel au point de vue des +nécessités<a name="page_161" id="page_161"></a> de l'action scénique: il est trop court, et son laconisme +nuit aussi à l'effet musical, puisque sur les dix-huit mesures qui le +composent il est fort difficile aux choristes de trouver le temps de +sortir de la scène sans sacrifier entièrement la dernière partie du +morceau.</p> + +<p>La reine, demeurée seule dans le temple, exprime son anxiété par un de +ces récitatifs comme Gluck seul en a jamais su faire; ce monologue, déjà +beau en italien, en français est sublime. Je ne crois pas qu'on puisse +rien trouver de comparable, pour la vérité et la force de l'expression, +à la musique (car un tel récitatif en est une aussi admirable que les +plus beaux airs) des paroles suivantes:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 4em;">Il n'est plus pour moi d'espérance!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tout fuit... tout m'abandonne à mon funeste sort;</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">De l'amitié, de la reconnaissance</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">J'espérerais en vain un si pénible effort.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Ah! l'amour seul en est capable!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Cher époux, tu vivras; tu me devras le jour;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ce jour dont te privait la Parque impitoyable</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Te sera rendu par l'amour.</span><br /> +</p> + +<p>Au cinquième vers, l'orchestre commence un crescendo, image musicale de +la grande idée de dévouement qui vient de poindre dans l'âme d'Alceste, +l'exalte, l'embrase et aboutit à cet état d'orgueil et d'enthousiasme: +«Ah! l'amour seul en est capable!» après quoi le débit devient +précipité, la phrase vocale court avec tant d'ardeur que l'orchestre +semble renoncer à la suivre, s'arrête haletant, et ne reparaît qu'à la +fin pour s'épanouir en accords pleins de tendresse sous le dernier vers. +Tout cela appartient en propre à la partition française, aussi bien que +l'air suivant:</p> + +<p class="c">Non, ce n'est point un sacrifice!</p> + +<p>Dans ce morceau, qui est à la fois un air et un récitatif, la +connaissance la plus complète des traditions et du style de l'auteur +peut seule guider le chef d'orchestre et la cantatrice. Les<a name="page_162" id="page_162"></a> changements +de mouvement y sont fréquents, difficiles à prévoir, et quelques-uns ne +sont pas marqués dans la partition. Ainsi, après le dernier temps +d'arrêt, Alceste en disant: «Mes chers fils, je ne vous verrai plus!» +doit ralentir la mesure d'un peu plus du double, de manière à donner aux +notes <i>noires</i> une valeur égale à celle de <i>blanches pointées</i> du +mouvement précédent. Un autre passage, le plus saisissant, deviendrait +tout à fait un non-sens si le mouvement n'en était ménagé avec une +extrême délicatesse; c'est à la seconde apparition du motif:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Non, ce n'est point un sacrifice!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Eh! pourrai-je vivre sans toi,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Sans toi, cher Admète?</span><br /> +</p> + +<p>Cette fois, au moment d'achever sa phrase, Alceste, frappée d'une idée +désolante, s'arrête tout à coup à «Sans toi...» Un souvenir est venu +étreindre son cœur de mère et briser l'élan héroïque qui l'entraînait à +la mort... Deux hautbois élèvent leurs voix gémissantes dans le court +intervalle de silence que laisse l'interruption soudaine du chant et de +l'orchestre; aussitôt Alceste: «O mes enfants! ô regrets superflus!» +Elle pense à ses fils, elle croit les entendre. Égarée et tremblante, +elle les cherche autour d'elle, répondant aux plaintes entrecoupées de +l'orchestre par une plainte folle, convulsive, qui tient autant du +délire que de la douleur, et rend incomparablement plus frappant +l'effort de la malheureuse pour résister à ces voix chéries, et répéter +une dernière fois, avec l'accent d'une résolution inébranlable: «Non, ce +n'est point un sacrifice.» En vérité, quand la musique dramatique est +parvenue à ce degré d'élévation poétique, il faut plaindre les +exécutants chargés de rendre la pensée du compositeur; le talent suffit +à peine pour cette tâche écrasante; il faut presque du génie.</p> + +<p>Le récitatif <i>Arbitres du sort des humains</i>, dans lequel Alceste, +agenouillée aux pieds de la statue d'Apollon, prononce<a name="page_163" id="page_163"></a> son terrible +vœu, manque, comme l'air précédent, dans la partition italienne; +l'accent en est énergique et grandiose. Il offre cela de particulier +dans son instrumentation, que la voix y est presque constamment suivie à +l'unisson et à l'octave par six instruments à vent, deux hautbois, deux +clarinettes et deux cors, sur le <i>tremoto</i> de tous les instruments à +cordes. Ce mot <i>tremoto</i> (tremblé) n'indique pas dans les partitions de +Gluck ce frémissement d'orchestre qu'il a employé ailleurs fort souvent, +et qu'on nomme trémolo, dans lequel la même note est répétée aussi +rapidement que possible par une multitude de petits coups d'archet. Il +ne s'agit ici que de ce tremblement du doigt de la main gauche appuyé +sur la corde, et qui donne au son une sorte d'ondulation; Gluck +l'indique par ce signe, placé sur les notes tenues: <small>\/\/\/\/</small> et +quelquefois aussi par le mot <i>appogiato</i> (appuyé). Il y a encore une +autre espèce de tremblement qu'il emploie dans les récitatifs, dont +l'effet est fort dramatique; il le désigne par des points placés +au-dessus d'une grosse note, et couverts par un coulé ainsi: <img +src="images/ill_001.png" +width="30" +height="13" +alt="" +title="" +/> Cela signifie que les archets doivent répéter sans rapidité le même son +d'une façon irrégulière, les uns faisant quatre notes par mesure, +d'autres huit, d'autres cinq, ou sept, ou six, produisant ainsi une +multitude de rhythmes divers qui, par leur incohérence, troublent +profondément tout l'orchestre et répandent sur les accompagnements ce +vague ému qui convient à tant de situations.</p> + +<p>Dans le récitatif que je viens de citer, ce système d'orchestration avec +le <i>tremoto appogiato</i>, la voix solennelle des instruments à vent +suivant la partie de chant, les dessins formidables des basses +descendant diatoniquement, pendant les intervalles de silence de la +partie vocale, produisent un effet d'un grandiose incomparable.</p> + +<p>Remarquons le singulier enchaînement de modulations suivi par l'auteur, +pour lier ensemble les deux grands airs que chante Alceste à la fin de +ce premier acte. Le premier est en <i>ré</i> majeur; le récitatif qui lui +succède, et dont je viens de parler,<a name="page_164" id="page_164"></a> commençant aussi en <i>ré</i>, finit en +<i>ut</i> dièze mineur; l'entrée du grand prêtre rentrant pour dire que le +vœu d'Alceste est accepté a lieu sur une ritournelle en <i>ut</i> dièze +mineur qui aboutit à un air en <i>mi</i> bémol, et le dernier air de la reine +est en <i>si</i> bémol.</p> + +<p>Ce morceau du prêtre, «Déjà la mort s'apprête,» est à deux mouvements et +d'un caractère presque menaçant dans sa seconde partie. Il est fait avec +l'air d'Ismène de l'<i>Alceste</i> italienne, «<i>Parto ma senti</i>,» mais +transfiguré et agrandi par l'art extrême avec lequel Gluck l'a modifié +en l'adaptant à de nouvelles paroles. En français, l'<i>andante</i> est plus +court, l'<i>allegro</i> plus long, et une partie de bassons assez +intéressante est ajoutée à l'orchestre. Du reste, le fond de la pensée +première est presque partout conservé. Il faut ici signaler une nuance +très-importante dont l'indication manque à la partition française +gravée, ne se trouvait pas davantage dans la partition manuscrite de +l'Opéra, et fut marquée, au contraire, avec le plus grand soin dans la +partition italienne. Dans le dessin continu de seconds violons qui +accompagne tout <i>allegro</i>, la première moitié de chaque mesure doit être +exécutée <i>forte</i> et la seconde <i>piano</i>. Malgré l'oubli des graveurs et +des copistes, il est évident que cette double nuance est d'un effet trop +saillant pour qu'on puisse la négliger et exécuter <i>mezzo forte</i> d'un +bout à l'autre le passage en question, ainsi que je l'ai vu faire +autrefois à l'Opéra.</p> + +<p>Probablement c'est encore là une de ces fautes de rédaction que Gluck +rectifiait aux répétitions, mais qui, n'étant pas corrigées sur les +parties ni sur la partition, ne pouvaient manquer d'induire en erreur +les exécutants longtemps après, quand le <i>maître-soleil</i> avait disparu.</p> + +<p>J'arrive à l'air: <i>Divinités du Styx</i>! Alceste est seule de nouveau; le +grand prêtre l'a quittée, en lui annonçant que les ministres du dieu des +morts l'attendront aux abords du Tartare à la fin du jour. C'en est +fait; quelques heures à peine lui restent. Mais la faible femme, la +tremblante mère, ont disparu<a name="page_165" id="page_165"></a> pour faire place à un être qui, jeté hors +de la nature par le fanatisme de l'amour, se croit désormais +inaccessible à la crainte et capable de frapper, sans pâlir, aux portes +de l'enfer.</p> + +<p>Dans ce paroxysme d'enthousiasme héroïque, Alceste interpelle les dieux +du Styx pour les braver; une voix rauque et terrible lui répond; le cri +de joie des cohortes infernales, l'affreuse fanfare de la trombe +tartaréenne retentit pour la première fois aux oreilles de la jeune et +belle reine qui va mourir. Son courage n'en est point ébranlé; elle +apostrophe, au contraire, avec un redoublement d'énergie ces dieux +avides dont elle méprise les menaces et dédaigne la pitié. Elle a bien +un instant d'attendrissement, mais son audace renait, ses paroles se +précipitent: <i>Je sens une force nouvelle</i>. Sa voix s'élève +graduellement, les inflexions en deviennent de plus en plus passionnées: +<i>Mon cœur est animé du plus noble transport</i>. Et après un court +silence, reprenant sa frémissante évocation, sourde aux aboiements de +Cerbère comme à l'appel menaçant des ombres, elle répète encore: <i>Je +n'invoquerai point votre pitié cruelle</i>, avec de tels accents, que les +bruits étranges de l'abîme disparaissent vaincus par le dernier cri de +cet enthousiasme mêlé d'angoisse et d'horreur.</p> + +<p>Je crois que ce prodigieux morceau est la manifestation la plus complète +des facultés de Gluck, facultés qui ne se représenteront peut-être +jamais réunies au même degré chez le même musicien: inspiration +entraînante, haute raison, grandeur de style, abondance de pensées, +connaissance profonde de l'art de dramatiser l'orchestre, mélodie +pénétrante, expression toujours juste, naturelle et pittoresque, +désordre apparent qui n'est qu'un ordre plus savant, simplicité +d'harmonie, clarté de dessins, et, par-dessus tout, force immense qui +épouvante l'imagination capable de l'apprécier.</p> + +<p>Cet air monumental, ce climax d'un vaste crescendo préparé pendant toute +la dernière moitié du premier acte, ne manque jamais de transporter +l'auditoire quand il est bien exécuté, et<a name="page_166" id="page_166"></a> cause une de ces émotions +qu'il serait inutile de chercher à décrire. Il faut, pour que son +exécution soit fidèle et complète, que le rôle d'Alceste soit confié à +une grande actrice possédant une grande voix et une certaine agilité, +non pas de vocalisation, mais d'émission des sons, qui lui permette de +bien faire entendre le débit rapide sans prendre des temps pour poser +chaque note. Sans cela, le <i>prestissimo</i> épisodique du milieu: <i>Je sens +une force nouvelle</i>, serait à peu près perdu. Remarquons la liberté +grande que Gluck a prise dans ce passage, comme dans beaucoup d'autres, +de se moquer de la carrure et même de la symétrie; ce prestissimo est +composé de cinq membres de phrase de cinq mesures chacun et de quatre +mesures en plus. Et cette succession irrégulière, loin de choquer, +saisit de prime abord et entraîne l'auditeur.</p> + +<p>Pour bien rendre cet air, il faut en outre que les mouvements en soient +saisis avec sagacité au début, où se fait sentir une certaine majesté +sombre, et bien délicatement modifiés ensuite, pour la dernière et si +touchante mélodie:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Mourir pour ce qu'on aime est un trop doux effort,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Une vertu si naturelle!</span><br /> +</p> + +<p class="nind">dont chaque mesure tire larmes et sang.</p> + +<p>De plus, il faut absolument que l'orchestre soit inspiré comme la +cantatrice, que les <i>forte</i> soient terribles, les <i>piano</i> tantôt +menaçants et tantôt attendris, et que les instruments de cuivre surtout +donnent à leurs deux premières notes une sonorité tonnante, en les +attaquant vigoureusement et en les soutenant sans fléchir pendant toute +la durée de la mesure. Alors on arrive à un résultat dont les plus +savants efforts de l'art musical ont offert bien peu d'exemples +jusqu'ici.</p> + +<p>Conçoit-on que Gluck, pour se prêter aux exigences de la versification +française ou à l'impuissance de son traducteur, ait consenti à défigurer +ou, pour parler plus juste, à détruire la merveilleuse ordonnance du +début de cet air incomparable,<a name="page_167" id="page_167"></a> qu'il a au contraire si avantageusement +modifié dans presque tout le reste? C'est pourtant la vérité. Le premier +vers du texte italien est celui-ci:</p> + +<p class="c"><i>Ombre, larve, compagne di morte.</i></p> + +<p>Le premier mot, <i>ombre</i>, par lequel l'air commence, étant placé sur deux +larges notes, dont la première peut et doit être enflée, donne à la voix +le temps de se développer et rend la réponse des dieux infernaux, +représentés par les cors et les trombones, beaucoup plus saillante, le +chant cessant au moment où s'élève le cri instrumental. Il en est de +même des deux sons écrits une tierce plus haut que les premiers, pour le +second mot <i>larve</i>. Dans la traduction française, à la place de ces deux +mots italiens, qui étaient tout traduits en y ajoutant un <i>s</i>, nous +avons, <i>Divinités du Styx</i>, par conséquent, au lieu d'un membre de +phrase excellent pour la voix, d'un sens complet enfermé dans une +mesure, le changement produit cinq répercussions insipides de la même +note pour les cinq syllabes <i>di-vi-ni-tés du</i>, le mot Styx étant placé à +la mesure suivante, en même temps que l'entrée des instruments à vent et +le fortissimo de l'orchestre qui l'écrasent et empêchent de l'entendre. +Par là, le sens demeurant incomplet dans la mesure où le chant est à +découvert, l'orchestre a l'air de partir trop tôt et de répondre à une +interpellation inachevée. De plus, la phrase italienne <i>compagne di +morte</i>, sur laquelle la voix se déploie si bien, étant supprimée en +français et remplacée par un silence, laisse dans la partie de chant une +lacune que rien ne saurait justifier. La belle pensée du compositeur +serait reproduite sans altération, si, au lieu des mots que je viens de +désigner, on lui eût adapté ceux-ci:</p> + +<p class="c">Ombres, larves, pâles compagnes de la mort!</p> + +<p>Sans doute le <i>poëte</i> n'eût pas su se contenter de la structure de ce +quasi-vers, et plutôt que de manquer aux règles de l'hémistiche,<a name="page_168" id="page_168"></a> il a +inutile, défiguré, détruit l'une des plus étonnantes inspirations de +l'art musical. C'était quelque chose de si important, en effet, que les +vers de M. du Rollet! Madame Viardot, faisant à cette occasion de +l'éclectisme et n'osant pas supprimer les mots <i>Divinités du Styx</i>, +devenus célèbres et que tous les amateurs attendent quand on exécute ce +morceau, a conservé en partie la mutilation de du Rollet, et réinstallé +la seconde phrase de l'air italien avec les mots: <i>Pâles compagnes de la +mort</i>. C'est toujours cela de gagné!</p> + +<p>Quelle fière joie doit ressentir en son cœur la cantatrice qui, sûre +d'elle-même, voyant à ses pieds un auditoire frémissant, et soutenue par +les ailes du génie dont elle est l'interprète, s'apprête à commencer cet +air! Cela doit ressembler au bonheur de l'aigle s'élançant d'un pic +élevé pour nager libre dans l'espace!...................</p> + +<p>Gluck a souvent mis en usage dans toutes ses partitions, mais dans +<i>Iphigénie en Tauride</i> plus qu'ailleurs, un genre d'accompagnement pour +le récitatif simple, qui consiste en accords à quatre parties, tenus +sans interruption par la masse entière des instruments à cordes, pendant +toute la durée de la récitation musicale des vers. Cette harmonie +stagnante produit sur les organes des auditeurs inattentifs, et le +nombre en est grand, un effet de torpeur et d'engourdissement +irrésistible, et finit par les plonger dans une lourde somnolence qui +les rend complétement indifférents aux plus rares efforts du compositeur +pour les émouvoir. Il était vraiment impossible de trouver quelque chose +de plus antipathique à des Français que ce long et obstiné +bourdonnement. On ne peut donc pas s'étonner qu'il arrive à beaucoup +d'entre eux d'éprouver à la représentation des ouvrages de Gluck autant +d'ennui que d'admiration. Ce qui doit surprendre, c'est que le génie +puisse s'abuser ainsi sur l'importance des accessoires, au point de se +servir de moyens qu'un instant de réflexion lui ferait rejeter comme +insuffisants ou dangereux, et dans lesquels réside la cause obscure des +mécomptes<a name="page_169" id="page_169"></a> cruels que ses productions les plus magnifiques lui font trop +souvent éprouver.</p> + +<p>Une autre cause encore concourt, dans l'orchestre de Gluck, à produire +cette redoutable monotonie, c'est la simplicité des basses, qui ne sont +presque jamais dessinées d'une façon intéressante, et se bornent à +soutenir l'harmonie en frappant d'une façon monotone les temps de la +mesure ou en suivant note contre note le rhythme de la mélodie. +Aujourd'hui les compositeurs habiles ne dédaignent plus aucune partie de +l'orchestre, s'attachent à répandre sur toutes de l'intérêt et à varier +les formes rhythmiques autant que possible. L'orchestre de Gluck en +général a peu d'éclat, si on le compare, non pas aux masses +grossièrement bruyantes, mais aux orchestres bien écrits des vrais +maîtres de notre siècle. Cela tient à l'emploi constant des instruments +à timbre aigu dans le médium, défaut rendu plus sensible par la rudesse +des basses, écrites fréquemment, au contraire, dans le haut et dominant +alors outre mesure le reste de la masse harmonique. On trouverait +aisément la raison de ce système, qui ne fut pas, du reste, +exclusivement le partage de Gluck, dans la faiblesse des exécutants de +ce temps-là; faiblesse telle, que l'<i>ut</i> au-dessus des portées faisait +trembler les violons, le <i>la</i> aigu les flûtes, et le <i>ré</i> les hautbois. +D'un autre côté, les violoncelles paraissant (comme aujourd'hui encore +en Italie) un instrument de luxe dont on tâchait de se passer dans les +théâtres, les contre-basses demeuraient chargées presque seules de la +partie grave; de sorte que si le compositeur avait besoin de serrer son +harmonie, il devait nécessairement, vu l'impossibilité de faire entendre +assez les violoncelles et l'extrême gravité du son des contre-basses, +écrire cette partie très-haut afin de la rapprocher davantage des +violons.</p> + +<p>Depuis lors on a senti en France et en Allemagne l'absurdité de cet +usage; les violoncelles ont été introduits dans l'orchestre en nombre +supérieur à celui des contre-basses; d'où il est résulté que les basses +de Gluck, dans plusieurs endroits de ses ouvrages,<a name="page_170" id="page_170"></a> se trouvent +aujourd'hui placées dans des circonstances essentiellement différentes +de celles qui existaient de son temps, et qu'il ne faut pas lui +reprocher l'exubérance qu'elles ont acquise malgré lui aux dépens du +reste de l'orchestre. Il s'est abstenu si constamment des sons graves de +la clarinette, de ceux du cor et des trombones, qu'il semble ne les +avoir pas connus. Une étude approfondie de son instrumentation nous +entraînerait trop loin de notre sujet; disons seulement qu'il a employé +le premier en France, et une seule fois, la grosse caisse (sans +cymbales) dans le chœur final d'<i>Iphigénie en Aulide</i>, les cymbales +(sans grosse caisse) le triangle et le tambourin dans le premier acte +d'<i>Iphigénie en Tauride</i>; instruments dont on fait aujourd'hui un emploi +si stupide et un abus si révoltant.</p> + +<p>Les second et troisième actes d'<i>Alceste</i> passent, dans l'opinion de +quelques juges superficiels, pour inférieurs au premier. Les situations +seules du drame sont moins saillantes et se nuisent entre elles par leur +ressemblance et leur fâcheuse monotonie. Mais le musicien ne fléchit pas +un instant; il semble même redoubler d'inspiration pour combattre ce +défaut; jusqu'au dernier moment le même souffle l'anime; il trouve des +formes nouvelles pour peindre, et toujours avec une puissance plus +irrésistible, le deuil, le désespoir, l'effroi, l'attendrissement, +l'angoisse, la stupeur; il vous inonde de mélodies navrantes, d'accents +douloureux, dans les voix, dans les parties hautes, dans les parties +intermédiaires de l'orchestre; tout supplie, tout pleure, gémit; et ces +pleurs intarissables nous touchent cependant; telles sont la force et la +beauté de l'inspiration du poëte musicien.</p> + +<p>Au second acte, d'ailleurs, les réjouissances motivées par le +rétablissement du roi amènent les morceaux les plus gracieux, les +mélodies les plus riantes, dont le charme est doublé par leur contraste +avec tout le reste.</p> + +<p>Le chœur, «Que les plus doux transports,» et celui, «Livrons-nous à +l'allégresse,» n'ont pas précisément le brio que désireraient<a name="page_171" id="page_171"></a> certains +auditeurs; la gaieté que ces morceaux expriment est une sorte de gaieté +tendre et naïve, où je trouve un grand mérite spécial. C'est la joie +d'un peuple qui aime son roi; les cœurs sont encore endoloris par +l'anxiété dont ils viennent à peine d'être délivrés. Et comme le dit +Admète à son entrée, les Thessaliens sont moins ses sujets que ses amis.</p> + +<p>La mélodie:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Admète va faire encore</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De son peuple qui l'adore</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et la gloire et le bonheur,</span><br /> +</p> + +<p class="nind">est tout entière dans ce sentiment.</p> + +<p>Au milieu de ce même air de danse chanté, la reine, passant au travers +des groupes, s'écrie:</p> + +<p class="c">Ces chants me déchirent le cœur!</p> + +<p class="nind">et la joie publique redouble.</p> + +<p>Dans une étude comme celle-ci, où la critique est presque toujours +admirative, il faut relever les défaillances de l'auteur, ne fût-ce que +pour constater les points par lesquels il se rattache à la nature +humaine.</p> + +<p>Au milieu du premier chœur du peuple thessalien dont la joie douce est, +je le répète, exprimée d'une façon si vraie et si charmante, se trouve +une absurdité d'instrumentation, une partie de cor faisant des sauts +d'octave et des successions diatoniques impossibles à exécuter dans un +mouvement aussi animé. Le moindre musicien, témoin de ce <i>lapsus +calami</i>, aurait pu dire à Gluck: «Eh! monseigneur, que faites-vous donc? +Vous savez bien que cette façon d'arpéger des octaves et que tout ce +dessin rapide, déjà difficile pour des violoncelles, est impraticable +pour des instruments à embouchure tels que des cors, des cors en <i>sol</i> +surtout! et vous n'ignorez pas que si par impossible on parvenait à +exécuter un semblable passage, son effet, loin d'être bon, provoquerait +le rire.» Une telle distraction chez un grand maître est absolument +inexplicable.<a name="page_172" id="page_172"></a></p> + +<p>Un troisième chœur joyeux me paraît plus empreint encore que les deux +précédents de cette affection du peuple pour son roi; c'est celui:</p> + +<p class="c">Vivez, coulez des jours dignes d'envie!</p> + +<p>Il est à reprises, comme ces airs dont j'ai signalé l'incompatibilité +avec la vraisemblance dramatique. Mais ici le défaut de cette forme +disparaît, parce que la première reprise de chaque fragment chantée par +les coryphées seuls est répétée ensuite par le grand chœur, comme si le +peuple s'associait au sentiment exprimé d'abord par les principaux amis +d'Admète. La répétition de chaque période est ainsi parfaitement +justifiée. Le chant placé sur les deux vers:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! quel que soit cet ami généreux</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui pour son roi se sacrifie...</span><br /> +</p> + +<p class="nind">est d'une rare beauté, et les mots <i>son roi</i> y forment une sorte +d'exclamation dans laquelle les sentiments affectueux du peuple se +révèlent avec force et une sorte d'admiration. Vient maintenant un autre +chœur dansé, où tout ce que la grâce mélodique a de plus séduisant est +répandu à profusion. On chante:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 5em;">Parez vos fronts de fleurs nouvelles,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Tendres amants, heureux époux,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et l'hymen et l'amour de leurs mains immortelles</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">S'empressent d'en cueillir pour vous.</span><br /> +</p> + +<p>Et l'orchestre accompagne doucement en pizzicato. Tout n'est que charme +et voluptueux sourires, on se croit transporté dans un gynécée antique, +on imagine voir les beautés de l'Ionie enlacer aux sons de la lyre leurs +bras divins et balancer leur torse digne du ciseau de Phidias.</p> + +<p>Le thème de ce délicieux morceau a été, je l'ai déjà dit, emprunté par +Gluck à sa partition d'<i>Elena e Paride</i>. Il y a ajouté les deux strophes +chantées par une jeune Grecque, qui ramènent la mélodie principale avec +un si rare bonheur, et<a name="page_173" id="page_173"></a> encore le solo de flûte dans le mode mineur, sur +lequel on danse pendant qu'Alceste éplorée, et détournant la tête, dit +avec de si déchirantes inflexions</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 6em;">O dieux! soutenez mon courage,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je ne puis plus cacher l'excès de mes douleurs.</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Ah! malgré moi des pleurs</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">S'échappent de mes yeux et baignent mon visage.</span><br /> +</p> + +<p>Puis le divin sourire rayonne de nouveau, et le chœur reprend dans le +mode majeur, avec son accompagnement pizzicato:</p> + +<p class="c">Parez vos fronts de fleurs nouvelles.</p> + +<p>Un grand poëte l'a dit,</p> + +<p class="c">Les forts sont les plus doux.</p> + +<p>L'air d'Admète: <i>Bannis la crainte et les alarmes</i>, est plein d'une +tendre sérénité; la joie du jeune roi revenu à la vie est aussi complète +que son amour pour Alceste est profond. La mélodie de ce morceau me +paraît d'une exquise élégance, et les accompagnements des violons +l'enlacent comme des caresses d'une charmante chasteté. Signalons en +passant l'effet des deux hautbois à la tierce l'un de l'autre et des +sanglots haletants des instruments à cordes pendant ces deux vers du +récitatif suivant:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Je cherche tes regards, tu détournes les yeux;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ton cœur me fuit, je l'entends qui soupire.</span><br /> +</p> + +<p class="nind">et cette admirable exclamation de la reine:</p> + +<p class="c">Ils savent, ces dieux, si je t'aime,</p> + +<p>Ici la répétition des premiers mots: <i>Ils savent, ces dieux</i>, que le +musicien s'est permise, au lieu d'être un non-sens ou une fadeur comme +il arrive trop souvent en pareil cas dans les œuvres d'un style +vulgaire, double la puissance excessive de la phrase et l'intensité du +sentiment exprimé.<a name="page_174" id="page_174"></a></p> + +<p>La mélodie de l'air: <i>Je n'ai jamais chéri la vie</i>, est suave autant que +noble; son accent est celui d'une tendresse ardente qui éclate surtout +au vers:</p> + +<p class="c">Qu'elle me soit cent fois ravie!</p> + +<p>Il était certes impossible de mieux jeter les deux mots <i>cent fois</i>, où +se décèle l'immense amour de ce cœur dévoué. On est frappé par l'image +produite au passage: <i>Jusque dans la nuit éternelle</i>, dont l'effet des +cors à l'octave de la partie vocale augmente la solennité; mais ce n'est +pas parce que la phrase parcourt un intervalle de dixième, de l'aigu au +grave; ce n'est pas parce que la voix <i>descend</i> jusqu'aux mots «la nuit +éternelle.» Je crois avoir prouvé ailleurs qu'il n'y a pas, en réalité, +de sons qui <i>montent</i> ou <i>descendent</i>, et que ces termes de sons <i>hauts</i> +et <i>bas</i> ont été admis seulement par suite de l'habitude des yeux +suivant les notes qui se dirigent de haut en bas ou de bas en haut <i>sur +le papier</i>. La beauté de ce passage et l'image musicale qui en résulte +sont dues à ce que la voix, en passant des sons aigus aux sons plus +graves, prend par cela même un caractère plus sombre, augmenté par la +transition du mode majeur au mineur et par l'accord sinistre que produit +l'entrée des basses au mot <i>éternelle</i>. Ce n'est pas non plus pour le +plaisir puéril de jouer sur les mots que Gluck a mis là cette teinte +noire dont le temps d'arrêt qui se trouve sur la pénultième syllabe +semble compléter l'obscurité, mais bien parce qu'il est naturel +qu'Alceste, sur le point de mourir, ne puisse contenir sa terreur en +parlant de la mort, qui pour elle est si prochaine.</p> + +<p>Cet air, je l'ai déjà dit, est, à reprises, composé de deux périodes +dont chacune se dit deux fois, sans qu'aucun motif plausible justifie +cette répétition. L'oreille s'en accommode fort bien, parce qu'on ne se +lasse pas d'écouter d'aussi belle musique; mais le sens dramatique en +est choqué, et Gluck se met ici en contradiction évidente avec +lui-même.<a name="page_175" id="page_175"></a></p> + +<p>L'immense récitatif pendant lequel Admète, à force d'instances, arrache +enfin à Alceste le secret de son dévouement, est l'un des plus étonnants +de la partition. Pas un mot qui n'y soit bien dit, pas une intention qui +n'y soit mise en relief. Les interpellations d'Admète, les aparté +douloureux d'Alceste, la chaleur croissante du dialogue, l'emportement +furieux de l'orchestre quand le roi désespéré s'écrie:</p> + +<p class="c">Non, je cours réclamer leur suprême justice!</p> + +<p class="nind">font presque de cette scène le pendant du récitatif du prêtre au premier +acte; et l'air qui la termine la couronne magnifiquement. On ne conçoit +pas que par des moyens aussi simples la musique puisse atteindre à une +pareille intensité d'expression, à un pathétique aussi élevé. Il +s'agissait ici de mêler l'accent du reproche à celui de l'amour, de +confondre la fureur et la tendresse, et le compositeur y est parvenu.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Barbare! non sans toi je ne puis vivre,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Tu le sais, tu n'en doutes pas!</span><br /> +</p> + +<p class="nind">s'écrie le malheureux Admète, et quand, interrompu un instant par +Alceste, qui ne peut contenir cette exclamation: «<i>Ah! cher époux!</i>» il +reprend avec plus de véhémence qu'auparavant: <i>Je ne puis vivre, tu le +sais, tu n'en doutes pas!</i> et se précipite éperdu hors de la scène, +c'est à peine si le spectateur a la force d'applaudir.</p> + +<p>Le récitatif qui suit nous montre la reine plus calme. Sa résignation ne +sera pas de longue durée.</p> + +<p>Le chœur prend la parole à son tour:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Tant de grâces! tant de beauté!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Son amour, sa fidélité,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tant de vertus, de si doux charmes,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Nos vœux, nos prières, nos larmes,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Grands dieux! ne peuvent vous fléchir,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et vous allez nous la ravir!</span><br /> +</p> + +<p>A une voix isolée répond une autre voix, puis les deux voix<a name="page_176" id="page_176"></a> s'unissent, +le chœur entier s'exclame, se lamente, et quand toutes les voix se sont +éteintes dans un <i>pianissimo</i>, les instruments, restés seuls, terminent +et complètent ce concert de douleurs par quatre mesures d'une expression +grave et résignée qui, dans la langue mystérieuse de l'orchestre, +semblent dire au cœur et à la pensée bien plus que n'ont dit les vers +du poëte.</p> + +<p class="c">Dérobez-moi ces pleurs, cessez de m'attendrir.</p> + +<p class="nind">reprend Alceste en se levant du siége sur lequel elle était tombée +pendant la lamentation précédente. Après cet instant de résignation, le +désespoir est sur le point d'envahir de nouveau son âme. Elle se tait. +Un instrument de l'orchestre élève une plainte mélodieuse +qu'accompagnent d'autres instruments avec une sorte d'arpége obstiné +lent, dont la quatrième note est toujours accentuée. Ce retour constant +du même accent, au même endroit, avec le même degré d'intensité, est +l'image de la douleur qu'éveille chaque pulsation du cœur d'Alceste +sous l'obsession d'une implacable pensée. La reine pleure sur elle-même +et implore la pitié de ses amis dans cet immortel adagio qui dépasse en +grandeur de style tout ce que l'on connaît du même genre en musique:</p> + +<p class="c">Ah! malgré moi mon faible cœur partage...</p> + +<p>Quel tissu mélodique! quelles modulations! quelle gradation dans les +accents sur cet accompagnement acharné de l'orchestre!</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Voyez quelle est la rigueur de mon sort!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Epouse, mère et reine si chérie.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Rien ne manquait au bonheur de ma vie,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et je n'ai plus d'autre espoir que la mort!</span><br /> +</p> + +<p>Mais voilà l'accès revenu, le désespoir encore est le maître, le délire +fiévreux reparaît plus brûlant; l'orchestre tremble dans un mouvement +rapide:<a name="page_177" id="page_177"></a></p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">O ciel! quel supplice et quelle douleur!</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Il faut quitter tout ce que j'aime!</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Cet effort, ce tourment extrême,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Et me déchire et m'arrache le cœur!</span><br /> +</p> + +<p>Les paroles sont entrecoupées: <i>Il faut—quitter—tout ce—que j'aime</i>. +Ici la faute de prosodie (<i>tout ce</i>) est une beauté. Alceste sanglote et +ne peut plus parler; et enfin la voix parvenue sur le <i>la</i> bémol aigu se +porte avec effort vers le <i>la</i> naturel à ces mots: <i>M'arrache le cœur!</i></p> + +<p>Rendons ici justice au traducteur français; il a trouvé cette expression +incomparablement plus forte et qui rend bien mieux l'image musicale que +le vers de Calsabigi dans l'<i>Alceste</i> italienne:</p> + +<p class="c"><i>E lasciar li nel pianto cosi.</i></p> + +<p>Alceste tombe de nouveau sur son siége, à demi évanouie. Le chœur +reprend, un chœur moralisant comme le chœur antique:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! que le songe de la vie</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Avec rapidité s'enfuit!</span><br /> +</p> + +<p>Dans ce morceau se trouve, vers la fin, une belle période dite par +toutes les voix à l'octave et à l'unisson:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Et la parque injuste et cruelle</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De son bonheur tranche le cours.</span><br /> +</p> + +<p class="nind">dont l'effet est d'autant meilleur que Gluck a plus rarement usé de ce +procédé aujourd'hui banal.</p> + +<p>L'acte se termine par Alceste seule, à qui l'on vient d'amener ses +enfants et qui répète en les pressant sur son sein, avec un redoublement +d'anxiété, son <i>agitato</i>:</p> + +<p class="c">O ciel! quel supplice et quelle douleur!</p> + +<p class="nind">pendant que le chœur, consterné par ce douloureux spectacle, garde le +silence. Cette scène est de celles qui ont fait dire avec tant de raison +à l'un des contemporains de Gluck qu'il avait<a name="page_178" id="page_178"></a> <i>retrouvé la douleur +antique</i>. Ce à quoi le marquis de Carracioli a répondu <i>qu'il aimait +mieux le plaisir moderne</i>.</p> + +<p>Mon Dieu! que le pauvre esprit est donc bête et qu'il paraît ridicule +quand, avec ses petites dents, il veut ainsi mordre le diamant...</p> + +<p>A entendre cela le cœur se gonfle, on voudrait avoir quelque chose à +étreindre. Il me semble alors que si j'avais devant moi le marbre de la +Niobé je le briserais entre mes bras.</p> + +<p>Au troisième acte le peuple encombre le palais d'Admète. On sait que la +reine s'est dirigée vers l'entrée du Tartare pour accomplir son vœu. La +consternation est à son comble: «Pleure!» s'écrie la foule, sur de +larges accords mineurs:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Pleure, ô patrie!</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">O Thessalie!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Alceste va mourir!</span><br /> +</p> + +<p>Par une idée de mise en scène musicale très-belle et que son poëte +n'avait pas même indiquée, Gluck a trouvé là encore un effet sublime. Il +a placé au loin dans le fond du théâtre, un deuxième groupe de voix +ainsi désigné: <i>Coro di dentro</i> (chœur de l'intérieur), lequel, sur la +dernière syllabe du premier chœur, reprend la phrase: «Pleure, ô +patrie,» comme un écho douloureux. Le palais tout entier retentit ainsi +de lamentations, le deuil est au dehors, au dedans, dans les cours, sur +les balcons, dans les vastes salles, partout.</p> + +<p>C'est pour accompagner ce groupe de voix lointaines que le compositeur, +pour la première fois, a employé l'<i>ut</i> grave du trombone-basse, que nos +trombones-ténors ne possèdent pas, et pour lequel on emploie maintenant +à l'Opéra un grand trombone en <i>fa</i>. L'effet en est majestueusement +lugubre.</p> + +<p>A ce moment intervient Hercule. L'air qu'il chante après son robuste +récitatif débute par quelques mesures d'une belle énergie; mais bientôt +le style en devient plat, redondant; l'orchestre fait entendre des +passages d'instruments à vent d'une tournure vulgaire. L'air n'est pas +de Gluck.<a name="page_179" id="page_179"></a></p> + +<p>Hercule, on le sait, ne paraît pas dans l'<i>Alceste</i> de Calsabigi; il ne +figurait pas non plus d'abord dans l'<i>Alceste</i> française, traduite et +arrangée par du Rollet.</p> + +<p>Après les quatre premières représentations, disent les journaux du +temps, Gluck, ayant reçu la nouvelle de la mort de sa nièce, qu'il +aimait tendrement, partit pour Vienne, où ce deuil de famille +l'appelait. Aussitôt après son départ, l'<i>Alceste</i>, contre laquelle les +habitués de l'Opéra se prononçaient de plus en plus, disparut de +l'affiche. Ou voulut <i>dédommager</i> le public en montant à grands frais un +ballet nouveau. Le ballet tomba à plat. L'administration de l'Opéra, ne +sachant alors de quel bois faire flèche, <i>osa</i> reprendre l'opéra de +Gluck, mais en y ajoutant ce rôle d'Hercule qui, présenté de la sorte +vers la fin du drame, n'offre aucun intérêt et ne sert absolument à +rien, le dénoûment pouvant s'opérer par la seule intervention d'Apollon, +ainsi que l'avait pensé Calsabigi. Il contient en outre une scène dont +le ridicule est injustement attribué à Euripide par beaucoup de gens qui +n'ont pas lu la tragédie grecque.</p> + +<p>Dans Euripide, Hercule ne vient point avec une naïveté grotesque chasser +les ombres à coups de massue; il ne descend pas même aux enfers. Il +force Orcus, le génie de la mort, à lui rendre Alceste vivante, et son +combat près de la tombe royale a lieu hors de la vue du spectateur.</p> + +<p>Ce fut donc une idée malheureuse qu'on suggéra à du Rollet pour cette +reprise, et l'on peut supposer que Gluck, à qui on la soumit sans doute +par lettres pendant son séjour à Vienne, ne l'adopta qu'à regret, +puisqu'il refusa obstinément d'écrire un air pour le nouveau personnage.</p> + +<p>Un jeune musicien français nommé Gossec fut alors chargé de le composer. +Mais comment Gluck a-t-il consenti à laisser introduire ainsi et graver +dans sa partition un pareil morceau, dû à une main étrangère? Je ne puis +me l'expliquer.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>La scène change et représente les abords du Tartare. Ici<a name="page_180" id="page_180"></a> Gluck, dans le +style descriptif, se montre presque aussi grand qu'il l'a été dans le +style expressif et passionné. L'orchestre est morne, stagnant, il laisse +dire au silence:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Tout de la mort, dans ces horribles lieux,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Reconnaît la loi souveraine.</span><br /> +</p> + +<p>Un long murmure roule dans ses profondeurs pendant que dans les parties +moins graves s'élève le cri des oiseaux de nuit. Alceste succombe à +l'épouvante; sa terreur, son vertige, l'incertitude de ses pas sont +admirablement décrits, et son suprême effort l'est encore mieux quand +elle s'écrie:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! l'amour me redonne une force nouvelle;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">A l'autel de la mort lui-même me conduit,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et des antres profonds de l'éternelle nuit</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">J'entends sa voix qui m'appelle!</span><br /> +</p> + +<p>A la place de ce merveilleux récitatif, terminé par de si tendres +accents, ou a dernièrement, à l'Opéra, réinstallé le morceau de +l'Alceste italienne: <i>Chi mi parla! che rispondo?</i> supprimé par du +Rollet. On pouvait nous le rendre sans faire cette horrible coupure; +l'intérêt de toutes ces pages est si grand, qu'on eût été heureux +d'entendre l'un et l'autre morceau. Dans celui-ci, Gluck a voulu peindre +surtout la peur de la malheureuse femme. Ce n'est pas un air, puisque +pas une phrase formulée ne s'y trouve; ce n'est pas un récitatif, +puisque le rhythme en est impérieux et entraînant. Ce ne sont que des +exclamations désordonnées en apparence: «Qui me parle?... que +répondre?... Ah! que vois-je?... quelle épouvante!... où fuir?... où me +cacher? Je brûle... j'ai froid... Le cœur me manque... je le sens... +dans mon sein... len...te...ment... pal...piter... Ah! la force... me +reste... à peine... pour me plaindre... et... pour... trembler...» +L'enthousiasme et l'amour sont bien loin maintenant du cœur d'Alceste; +l'élan de dévouement qui l'a conduite vers cet antre affreux est brisé. +Le sentiment de la conservation l'emporte; elle court effarée çà et<a name="page_181" id="page_181"></a> là, +bouleversée de terreur, pendant que l'orchestre, agité d'une façon +étrange, fait entendre son rhythme précipité des instruments à cordes, +avec sourdines, qu'entrecoupé une sorte de râle des instruments à vent +dans le grave, où l'on croit reconnaître la voix des pâles habitants du +séjour ténébreux. Cela s'enchaîne sans interruption avec un chœur +d'ombres invisibles: «Malheureuse, où vas-tu?» chanté sur une seule note +qu'accompagnent les cors, les trombones, les clarinettes et les +instruments à cordes. Les lugubres accords de l'orchestre tournent +autour de cette morne pédale vocale, la heurtent, la couvrent +quelquefois, sans qu'elle cesse de faire partie intégrante de +l'harmonie... C'est d'une rigidité terrible, cela glace d'effroi. +Alceste répond aussitôt par un air d'une expression humble, où l'accent +de la résignation domine dans une forme mélodique d'une incomparable +beauté:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! divinités implacables,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ne craignez pas que par mes pleurs</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je veuille fléchir les rigueurs</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De vos cœurs impitoyables.</span><br /> +</p> + +<p>Remarquons ici la sagacité avec laquelle le compositeur a senti qu'à cet +air il ne fallait pas de ritournelle, pas même un accord de préparation. +A peine les dieux infernaux ont-ils terminé leur phrase monotone:</p> + +<p class="c">Tu n'attendras pas longtemps,</p> + +<p class="nind">qu'Alceste leur répond. Évidemment le moindre retard apporté à sa +réponse par un moyen musical quelconque serait là un grossier +contre-sens. Cet air, dont je suis parfaitement incapable de décrire le +charme douloureux, est encore à reprises, pour sa première partie du +moins. Dans la seconde, les paroles se répètent bien aussi, mais avec +des changements dans la musique. Les vers suivants se disent deux fois:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">La mort a pour moi trop d'appas,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Elle est mon unique espérance!<a name="page_182" id="page_182"></a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ce n'est pas vous faire une offense</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que de vous conjurer de hâter mon trépas.</span><br /> +</p> + +<p>Dans la deuxième version musicale, la prière devient plus instante, +l'imploration plus vive; le vers:</p> + +<p class="c">Ce n'est pas vous faire une offense,</p> + +<p class="nind">est dit avec une sorte de timidité, puis la voix s'élève de plus en plus +sur les mots: <i>que de vous conjurer</i>, et retombe solennellement pour la +cadence finale sur ceux: <i>de hâter mon trépas</i>.</p> + +<p>Il faudrait être un grand écrivain, un poëte au cœur brûlant, pour +décrire dignement un tel chef-d'œuvre de grâce éplorée, un tel modèle +de beauté antique, un si frappant exemple de philosophie musicale unie à +tant de sensibilité et de noblesse. Et encore le plus grand des poëtes y +parviendrait-il? Une pareille musique ne se décrit pas; il faut +l'entendre et la sentir. De ceux qui ne la sentent pas ou qui la sentent +peu..... que dire?..... ils sont très-malheureux, on doit les plaindre.</p> + +<p>Il en est de même du grand air d'Admète:</p> + +<p class="c">Alceste, au nom des dieux!</p> + +<p class="nind">car si l'on a justement appelé Beethoven un infatigable Titan, Gluck, +dans un autre genre, a tout autant de droits à ce nom. Quand il s'agit +d'exprimer la passion, de faire parler le cœur humain, son éloquence ne +tarit pas; sa pensée et sa force de conception, à la fin de ses œuvres, +ont autant de puissance qu'au début. Il va jusqu'à ce que la terre lui +manque. Seulement, en écoutant Beethoven, on sent que c'est lui qui +chante; en écoutant Gluck, on croit reconnaître que ce sont ses +personnages, dont il n'a fait que noter les accents. Après tant de +douleurs exprimées, il trouve encore de nouvelles formes mélodiques, de +nouvelles combinaisons harmoniques, de nouveaux rhythmes, de nouveaux +cris du cœur, de nouveaux effets d'orchestre, pour ce grand air +d'Admète. On y remarque même une audacieuse modulation,<a name="page_183" id="page_183"></a> d'<i>ut</i> mineur +en <i>ré</i> mineur, qui produit une impression admirablement pénible à +laquelle on est loin de s'attendre, tant la transition est inusitée. +Beethoven a souvent passé avec le plus rare bonheur d'une tonique +mineure à une autre placée sur le degré diatonique inférieur; d'<i>ut</i> +mineur à <i>si</i> bémol mineur, par exemple. Au début de son ouverture de +<i>Coriolan</i>, cette modulation subite donne à sa phrase un bel accent de +fierté farouche, presque sauvage. Mais de l'emploi de la modulation +ascendante (d'<i>ut</i> mineur en <i>ré</i> mineur), je ne trouve pas dans ma +mémoire d'autre exemple que celui de Gluck. Cet air est de ceux dans +lesquels l'emploi d'un dessin obstiné fait de l'orchestre un personnage. +Les instruments, on peut le dire, n'accompagnent pas la voix, ils +parlent, ils chantent en même temps que le chanteur; ils souffrent de sa +souffrance, ils pleurent ses larmes. Ici, en outre du dessin obstiné, +l'orchestre fait entendre une phrase mélodique revenant à chaque +instant, qui précède ou suit la phrase vocale dont elle augmente la +force expressive. Cette partie vocale est pourtant semée de traits +frappants qui pourraient se passer d'auxiliaires. Tel est celui:</p> + +<p class="c">Je pousserais des cris que tu n'entendrais pas;</p> + +<p class="nind">et cet autre passage encore où la voix, se portant du <i>fa</i> grave au <i>la</i> +bémol aigu, franchit brusquement un intervalle de dixième mineure à ces +mots: «<i>Me reprocher ta mort</i>» pour finir par une navrante conclusion +sur le vers:</p> + +<p class="c">Me demander leur mère.</p> + +<p>Et cette progression ascendante:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 6em;">Au nom des dieux</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sois sensible au sort qui m'accable,</span><br /> +</p> + +<p class="nind">où le même membre de phrase se répétant quatre fois avec une instance de +plus en plus vive semble indiquer les mouvements d'Admète qui se traîne +sanglotant aux pieds de sa femme.</p> + +<p>Quiconque, ayant le sentiment de ce genre de beautés musicales<a name="page_184" id="page_184"></a> a pu +entendre cet air bien exécuté, en conservera la mémoire toute sa vie. Il +est des impressions dont le souvenir ne s'efface jamais.</p> + +<p>Le morceau suivant, sans être de la même valeur que l'air d'Admète, est +cependant fort remarquable par sa contexture spéciale. C'est le seul duo +de la partition, et le compositeur, qui ne s'est pas astreint dans ses +autres ouvrages à une logique aussi rigoureuse, n'y a permis aux voix de +chanter ensemble que lorsque l'impatience de l'un des personnages ne lui +permet pas d'attendre que l'autre ait fini de parler. De là la +terminaison du duo par Admète seul, Alceste ayant plutôt que lui achevé +sa phrase. C'est curieux.</p> + +<p>L'air du dieu infernal venant annoncer à Alceste que l'heure est venue +et que Caron l'appelle est l'un des plus célèbres de la partition. C'est +un morceau d'une physionomie toute spéciale. Bien que le développement +intérieur, à partir du vers;</p> + +<p class="c">Si tu révoques le vœu qui t'engage,</p> + +<p class="nind">ait un accent menaçant qu'accroît encore le timbre des trois trombones à +l'unisson accompagnant la voix à demi-jeu, l'aspect général de l'air est +d'un calme terrible. La mort est puissante et sans efforts elle saisit +sa proie. Le thème</p> + +<p class="c">Caron t'appelle, entends sa voix!</p> + +<p class="nind">est encore monotone comme le chœur des dieux infernaux: «Malheureuse où +vas-tu?» Il se dit trois fois, d'abord sur la tonique, puis sur la +dominante, et une dernière fois sur la tonique. Il est toujours précédé +et suivi de trois sons de cors donnant la même note que la voix, mais +d'un caractère mystérieux, rauque, caverneux. C'est la conque du vieux +nocher du Styx, retentissant dans les profondeurs du Tartare. Les notes +naturelles (dites <i>ouvertes</i>) du cor sont fort loin d'avoir cette +sonorité bizarrement lugubre que Gluck rêvait pour l'appel de Caron, et +si l'on s'avisait de laisser les cornistes exécuter tout simplement<a name="page_185" id="page_185"></a> les +notes écrites, on commettrait une grave erreur et une infidélité +capitale. Gluck ne trouva pas tout d'abord cet étonnant effet +d'orchestre. Dans l'<i>Alceste</i> italienne, il avait employé, pour +représenter la conque de Caron, trois trombones avec les deux cors, et +sur une note assez élevée (le <i>ré</i> au-dessus des portées, clef de <i>fa</i>). +C'était trop sonore, c'était presque violent, c'était vulgaire. Pour la +nouvelle version du même morceau, il changea le rhythme de ce lointain +appel, et il supprima les trombones. Mais les deux cors à l'unisson, +avec leurs notes toniques et dominantes, et par conséquent leurs sons +<i>ouverts</i>, ne produisaient point du tout ce qu'il cherchait. Enfin il +s'avisa de faire aboucher les cors pavillon contre pavillon; les deux +instruments se servant ainsi mutuellement de sourdine, et, les sons +s'entre-choquant à leur sortie, le timbre extraordinaire fut trouvé. Ce +procédé offre des inconvénients que les cornistes ne manquent pas de +mettre en avant quand on leur demande de l'employer. Il faut, pour jouer +ainsi du cor, prendre une posture forcée qui peut aisément déranger +l'embouchure et rendre incertaine l'attaque du son. De là la résistance +des artistes qui, dans certains concerts où ce morceau a été exécuté, se +sont abstenus de rien changer à leurs habitudes, et ont détruit ainsi un +si remarquable effet. La même chose allait arriver à l'Opéra, quand on +s'est avisé de remplacer le moyen dangereux inventé par Gluck par un +autre qui amène un résultat plus frappant encore.</p> + +<p>L'air du dieu infernal ayant été baissé d'un ton, se chante maintenant +en <i>ut</i>. On a dit alors aux cornistes de prendre des cors en <i>mi +naturel</i> au lieu des cors en <i>ut</i>, et de donner les notes <i>la bémol</i>, +<i>mi bémol</i>, qui, sur le ton de <i>mi</i>, produisent <i>ut</i>, <i>sol</i>, pour +l'auditeur. Ces deux notes étant ce qu'on appelle des sons <i>bouchés</i>, la +main droite fermant aux deux tiers pour l'une et à demi pour l'autre le +pavillon de l'instrument, leur timbre est précisément celui que Gluck +voulait obtenir. Le grand maître connaissait probablement l'effet de ces +sons <i>bouchés</i> du cor,<a name="page_186" id="page_186"></a> mais l'inhabileté des cornistes de son époque +l'aura empêché d'y recourir.</p> + +<p>Le chœur des esprits infernaux venant chercher Alceste répond bien à +l'idée que l'on s'en peut faire. C'est la vaste clameur de l'avare +Achéron qui réclame sa proie. Les grands accords plaqués des trombones +et le violent trémolo des instruments à cordes, reprenant à intervalles +irréguliers, en augmentent le caractère sauvage. Le dernier solo +d'Admète:</p> + +<p class="c">Aux enfers je suivrai tes pas!</p> + +<p class="nind">est un bel élan désespéré. Seulement, et ici encore la faute n'en est +pas au compositeur, il dure trop longtemps. Admète, demeuré seul, et +répétant si souvent: «Que votre main barbare porte sur moi ses coups! +Frappez! frappez!» à des démons qui ne sont plus présents, au lieu de se +précipiter dans l'antre infernal sur les pas d'Hercule, est +invraisemblable et ridicule, quelles que soient la force et la vérité +des accents que lui prête le compositeur. Mais <i>le fils de Jupiter de +l'enfer est vainqueur</i>, Alceste est rendue à la vie. Apollon descend des +cieux quand son intervention n'est plus nécessaire, et y remonte après +avoir félicité les deux époux sur leur bonheur et Hercule sur son +courage. Ces trois personnages chantent alors un petit trio d'un style +assez peu élevé, qui pourrait bien être encore de Gossec, et qu'on a cru +devoir supprimer à la dernière reprise qu'on vient de faire d'<i>Alceste</i> +à l'Opéra. Il en est de même du chœur final: «Qu'ils vivent à jamais, +ces fortunés époux!» Non qu'il puisse y avoir le moindre doute sur +l'authenticité du morceau, qui est bien de Gluck, mais parce qu'on a +craint de manquer de respect à l'homme de génie, en faisant entendre à +la fin de son chef-d'œuvre, et après tant de merveilles, une page si +indigne de lui. C'est en effet trivial, mesquin, détestable de tout +point. «C'est le chœur des banquettes, disait-on aux répétitions; Gluck +n'aura pas voulu se donner la peine de l'écrire, et il aura dit un jour +à son domestique:<a name="page_187" id="page_187"></a> «Fritz, quand tu auras ciré mes bottes, fais-moi la +musique de ce chœur final.» Mais cette explication n'est pas +admissible; non-seulement le morceau est bien de Gluck, mais il ne fut +jamais considéré par lui comme un chœur de banquettes, puisque dans la +partition de l'<i>Alceste</i> italienne il sert de final au <small>PREMIER ACTE</small>. +Bien plus, dans la partition française où l'addition de quelques +mesures, exigée par la coupe des vers, en a rendu en certains endroits +la mélodie difforme, désordonnée, bancroche, au moins n'est-il pas en +opposition avec le sentiment de joie populaire exprimé par les paroles, +tandis que dans la partition italienne, cette musique, convenable à un +chœur de masques avinés gambadant au sortir du cabaret, est un +abominable contre-sens et produit le plus choquant contraste avec les +vers de Calsabigi, renfermant une sorte de moralité sur les vicissitudes +humaines. Ces vers sont chantés, après la scène de l'oracle et le vœu +d'Alceste, par les courtisans qui viennent de se reconnaître incapables +de se dévouer pour leur roi.</p> + +<p>Voici la traduction exacte des paroles de ce chœur cabriolant:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Qui sert et qui règne</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Est né pour les peines;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le trône n'est pas</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le comble du bonheur.</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Douleurs, soucis,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Soupçons, inquiétudes,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sont les tyrans des rois.</span><br /> +</p> + +<p>Et il faut voir, vers la fin du morceau, sur quel bouffon crescendo et +avec quel redoublement de jovialité dans les voix et dans l'orchestre +sont ramenés ces mots:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Vi sono le cure,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Gli affani, i sospetti,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Tiranni de' re.</i></span><br /> +</p> + +<p>On n'en peut croire ses yeux. C'est bien le cas de modifier l'expression +d'Horace;</p> + +<p>Homère ici ne <i>sommeille</i> pas, il délire.<a name="page_188" id="page_188"></a></p> + +<p>Que se passe-t-il donc à certains moments dans ces grands cerveaux?... +On pleurerait de douleur à ce spectacle.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Je n'ai rien dit des airs de danse d'<i>Alceste</i>. La plupart sont gracieux +et d'une gaieté charmante. Ils ne me semblent pas néanmoins avoir la +valeur musicale des ballets d'<i>Armide</i> et des deux <i>Iphigénies</i>.</p> + +<p>J'ai à parler maintenant de trois autres opéras écrits sur le sujet +d'Alceste.</p> + +<p>Commençons par celui de Guglielmi. Si, en analysant la partition de +Gluck, j'ai été souvent au-dessous de ma tâche et embarrassé pour varier +les formes de l'éloge, ici mon embarras ne sera pas moindre pour +exprimer le contraire de l'admiration.</p> + +<p>Il y eut trois Guglielmi, et dans le catalogue des œuvres d'aucun +d'eux, l'<i>Alceste</i> ne se trouve mentionnée. C'est heureux pour tous les +trois. Croirait-on que le malheureux qui écrivit celle que j'ai sous les +yeux a pris le texte même de Calsabigi mis en musique par Gluck? Il a +osé, ce pygmée, lutter corps à corps avec le géant, comme Bertoni +l'avait déjà fait pour Orfeo. L'histoire de l'art fournit plusieurs +exemples d'un même livret d'opéra ainsi mis en musique par plusieurs +compositeurs. Mais on n'a conservé le souvenir que des partitions +victorieuses dont l'auteur a tué son prédécesseur. Rossini, en refaisant +la musique du <i>Barbiere</i>, a tué Paisiello; Gluck, en refaisant <i>Armide</i>, +a tué Lulli. En pareil cas, le meurtre seul peut justifier le vol. Cela +est vrai, même quand un musicien traite le sujet d'un de ses devanciers, +sans lui prendre précisément le texte de son opéra. Ainsi Beethoven, en +écrivant la partition de <i>Fidelio</i>, dont le sujet est emprunté à la +<i>Léonore</i> de M. Bouilly, tua du même coup Gaveaux et Paër, auteurs l'un +et l'autre d'une <i>Léonore</i>, et le <i>Guillaume Tell</i> de Grétry me semble +bien malade depuis la naissance de celui de Rossini.</p> + +<p>Le Guglielmi, quel qu'il soit, auteur de la nouvelle <i>Alceste</i>,<a name="page_189" id="page_189"></a> n'a pas +de meurtre semblable à se reprocher. Sa partition est bien écrite, dans +le style à la mode au commencement de notre siècle; cela ressemble à +tout ce qu'on produisait alors sur les théâtres d'Italie. La mélodie est +en général banale, l'harmonie pure, correcte, mais banale aussi, +l'instrumentation honnêtement insignifiante; quant à l'expression, il +faut en reconnaître presque partout la nullité, quand elle n'est pas +d'une fausseté absolue; et l'ensemble de l'œuvre est tout à fait sans +caractère. Alceste chante des airs à roulades, riches en gammes +ascendantes, en trilles, mais fort pauvres d'accents et de sentiment +dramatique. Quelques scènes paraissent même tellement dépourvues de +prétentions à ces qualités, qu'elles en sont comiques. Dans la scène du +temple, le récitatif du prêtre:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>L'altare ondeggia</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Il tripode vacilla</i></span><br /> +</p> + +<p class="nind">ne peut être mis en regard du sublime récitatif du prêtre de Gluck:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Le marbre est animé,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le saint trépied s'agite,</span><br /> +</p> + +<p class="nind">sans provoquer le rire du lecteur; que serait-ce de l'auditeur?</p> + +<p>Guglielmi s'est gardé, pour cette scène imposante, d'écrire une marche +religieuse. C'est un trait d'esprit de sa part. Il n'a point fait non +plus d'ouverture. En revanche, un trait monumental de sottise nous est +offert par le chœur du peuple après l'oracle:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Che annunzio funesto!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Fuggiamo da questo</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Soggiorno d'orrore!</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 3em;">Quel oracle funeste</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Fuyons! nul espoir ne nous reste!</span><br /> +</p> + +<p>Le compositeur italien a cru trouver là une belle occasion de faire +étalage de son savoir de contre-pointiste. Comme il est question d'une +foule qui <i>fuit</i> consternée, et que le mot <i>fuga</i><a name="page_190" id="page_190"></a> veut dire <i>fuite</i> +(mais fuite des parties de chant qui, entrant successivement, semblent +se fuir et se poursuivre), il a imaginé d'écrire une longue fugue, +très-bien faite, ma foi, mais où il est question de l'art de traiter un +thème, de faire une <i>exposition</i>, une <i>contre-exposition</i>, une <i>stretta</i> +sur la pédale, d'amener épisodiquement des imitations canoniques, etc., +et point du tout d'exprimer le sentiment de terreur des personnages. +Dans Gluck, après un mouvement très-lent, où elle dit d'un ton bas et +consterné: «<i>Quel oracle funeste!</i>» la foule se disperse rapidement en +répétant sur un mouvement vif, d'une façon en apparence désordonnée: +«<i>Fuyons, nul espoir ne nous reste!</i>» Cet allegro, d'un admirable +laconisme, n'a que dix-huit mesures. La fugue de Guglielmi en a cent +vingt; il faut en conséquence que les choristes, en chantant: <i>Fuyons!</i> +restent fort longtemps et fort tranquillement en place. Le contraste +entre les deux partitions est plus plaisant encore pour l'air suivant.</p> + +<p>Une agréable gaieté respire dans le thème de Guglielmi:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Ombre, larve, compagne di morte,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Non vi chiedo, non voglio pieta.</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">(Divinités du Styx, ministres de la mort,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Je n'implorerai point votre pitié cruelle!)</span><br /> +</p> + +<p>Il y a de plus, dans le milieu de l'air, à ces mots: «<i>Non v' offenda si +giusta pieta!</i>» un trait vocalisé volant comme une flèche jusqu'à l'<i>ut</i> +suraigu, qui a dû faire chaudement applaudir la prima-donna chargée du +rôle d'Alceste. Le chœur final de ce premier acte,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Qui serve e chi regna</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>E nato alle pene</i>,</span><br /> +</p> + +<p class="nind">est plus brillant et tout aussi jovial que celui de Gluck, et, je dois +l'avouer, moins plat. Il paraît que décidément il faut parler gaiement +des malheurs de la condition humaine.</p> + +<p>Au second acte, le fameux morceau d'Alceste, éperdue de terreur:</p> + +<p class="c"><i>Chi mi parla? che rispondo?</i></p> + +<p><a name="page_191" id="page_191"></a></p> + +<p class="nind">est intitulé <i>cavata</i>. C'est dans le fait une espèce de cavatine fort +régulière et surtout fort tranquille, plus tranquille encore dans +l'orchestre que dans le chant. L'Alceste de Guglielmi est courageuse, et +n'a pas, comme celle de Gluck, de folles terreurs en entendant la voix +des dieux infernaux, en voyant les sombres lueurs du Tartare. Son +sang-froid atteint surtout les dernières limites du comique, à la +conclusion de la phrase:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Il vigor mi resta a pena</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Per doler mi e per tremar</i>,</span><br /> +</p> + +<p class="nind">où le musicien, pour mieux accomplir la cadence, répète trois fois</p> + +<p class="poem"> +<i>E per tremar, e per tremar,</i><br /> +<i>E per tremar.</i> +</p> + +<p class="nind">comme on répétait alors le mot <i>felicità</i>.</p> + +<p>Le chœur des esprits infernaux:</p> + +<p class="c"><i>E vuoi morire o misera!</i></p> + +<p class="nind">celui que Gluck écrivit sur une seule note entourée de si terribles +harmonies, est à deux parties et d'un tour mélodique... gracieux. Le +troisième acte, entre autres bouffonneries, contient un grand air de +bravoure d'Admète et un duo, dans lequel les deux époux cherchent à +consoler leurs enfants, avec accompagnement d'un orchestre très-consolé. +On me permettra de ne pas pousser plus loin cette analyse...</p> + +<p>L'<i>Alceste</i> de Schweizer fut écrite sur un texte allemand de Wieland. La +pièce diffère beaucoup du poëme de Calsabigi. Il y a seulement quatre +personnages: Alceste, Admète, Parthenia et Hercule. On y trouve deux +chœurs, deux duos, deux trios et beaucoup d'airs à plusieurs +mouvements, composés d'un petit andante s'enchaînant avec un petit +allegro, et contenant chacun une longue vocalise. Tout cela est +correctement écrit selon les us et coutumes d'une petite école mixte +germano-italienne, qui fut longtemps en honneur en Allemagne. Le<a name="page_192" id="page_192"></a> chant +y est plus lourd sans être plus expressif que chez Guglielmi; on subit +dans tous les airs les mêmes traits vocalisés, mais un peu plus roides +et tout aussi ridicules. Le petit orchestre y est traité avec soin; il +faut y louer une certaine adresse dans l'art de tisser l'harmonie et +d'enchaîner les modulations. C'est la musique d'un bon maître d'école +qui a longtemps enseigné le contre-point, que tout le monde dans son +endroit respecte, le saluant avec affection, l'appelant Herr doctor, ou +Herr professor, ou Herr capell meister; qui a beaucoup d'enfants, +lesquels savent tous un peu de musique, voire même un peu de français. A +six heures du soir, ce petit monde s'assemble dans la maison paternelle +autour d'une grande table. On lit pieusement la Bible; une moitié de +l'auditoire tricote, l'autre moitié fume en avalant de temps en temps un +verre de bière, et toutes ces honnêtes personnes s'endorment à neuf +heures avec la conscience d'une journée bien remplie et la certitude de +n'avoir pas écrit ou frappé sur le clavecin une dissonance mal préparée +ou mal résolue. Ce Schweizer, dont la musique me donne de lui des idées +si patriarcales, fut peut-être garçon et n'eut des qualités de famille +que je lui attribue que celles de bien savoir le contre-point, de bien +fumer et de bien boire. Il fut, en tout cas, maître de chapelle du duc +de Gotha, et son <i>Alceste</i>, digne ménagère s'il en fut, obtint assez de +succès dans cette résidence pour faire ensuite le tour de l'Allemagne, +dont tous les théâtres la représentèrent pendant plusieurs années, quand +celle de Gluck y était à peine connue. Tel est l'immense avantage de la +musique économique, employant de petits moyens pour rendre de petites +idées, et d'une incontestable médiocrité.</p> + +<p>Il y a une ouverture à cette partition, une honnête ouverture, dans le +genre des ouvertures de Handel, commençant par un mouvement grave dans +lequel se trouvent les marches de basses et les progressions de +septièmes voulues; puis vient une fugue d'un mouvement modéré, une fugue +à un sujet, claire, pure, mais insipide aussi et froide comme de l'eau +de puits. Ce<a name="page_193" id="page_193"></a> n'est pas plus l'ouverture d'<i>Alceste</i> que celle de tout +autre opéra, c'est de la musique bien portante, sans mauvaises passions, +et qui ne peut faire ni tort ni honneur au brave homme qui l'écrivit. Je +n'en dirai pas autant d'un air d'Alceste au premier acte, où se trouve +une vocalise terminée par un trille, sur ces mots «<i>mein Tod</i>» (ma +mort), qui eût fait Gluck s'évanouir d'indignation. La Parthenia en fait +bien d'autres dans ses airs; elle vous lance à tout bout de chant des +fusées, des arpéges, montant jusqu'au contre-ré et au contre-fa +suraigus, et ornés de ces notes piquées semblables pour le rhythme au +caquet des poules en gaieté, et pour le timbre, au cri d'un petit chien +dont on écrase la queue, des traits enfin trop fidèlement imités de ceux +que Mozart eut le malheur d'écrire pour la reine de la nuit dans la +<i>Flûte magique</i>, et pour dona Anna dans un air de <i>Don Juan</i>. Hercule ne +roule et ne roucoule pas mal non plus; il roule même depuis le <i>fa</i> aigu +de la voix de basse jusqu'au contre-<i>ut</i> grave, le dernier du +violoncelle; deux octaves et demie. Il paraît qu'il y avait alors à +Gotha un gaillard doué d'une voix exceptionnelle. Admète seul ne se +livre pas à de trop grandes excentricités, les traits et les trilles de +son rôle ne s'y trouvent que pour constater la filiation de cette +œuvre, appartenant, je l'ai déjà dit, à une école italienne germanisée. +Ce n'est pas la peine de citer les deux chœurs; ils viennent là +seulement pour dire... qu'ils n'ont rien à vous dire. (Ce <i>mot</i> est de +Wagner, je ne veux pas le lui voler.)</p> + +<p>Il me reste à parler maintenant de l'<i>Admetus</i> de Handel, dont je +connaissais un morceau seulement et dont j'ai pu dernièrement me +procurer la grande partition. Malgré son titre à désinence latine, c'est +encore un opéra italien écrit pour un théâtre de Londres par le célèbre +maître allemand naturalisé Anglais. Il fait partie de la nombreuse +collection d'ouvrages de ce genre dus à la plume infatigable de Handel +et qu'il destinait chaque année aux chanteurs italiens engagés pour la +saison, comme on écrit maintenant des albums pour le premier jour<a name="page_194" id="page_194"></a> de +l'an. <i>Admetus</i>, canevas lyrique sur le sujet d'<i>Alceste</i>, n'est en +effet qu'une grosse collection d'airs; ainsi que <i>Julius Cæsar</i>, +<i>Tamerlane</i>, <i>Rodelinda</i>, <i>Scipio</i>, <i>Lotharius</i>, <i>Alexander</i>, etc., du +même auteur, ainsi que les opéras de Buononcini, son prétendu rival, et +ceux de beaucoup d'autres.</p> + +<p>Le premier acte d'<i>Admetus</i> contient neuf airs, le deuxième en contient +douze, et le troisième neuf et un duo, et un petit chœur des +banquettes. Il s'y trouve de plus une ouverture et une <i>sinfonia</i> +servant d'introduction au second acte. Quant aux récitatifs, accompagnés +probablement au clavecin, suivant l'usage du temps, on ne les a pas +jugés d'assez d'importance pour les publier dans la grande partition, et +il est permis de croire que Handel ne s'était même pas donné la peine de +les écrire. Il y avait alors des copistes intelligents, dont le métier +consistait à noter, selon une formule invariable, le dialogue servant à +amener les morceaux de musique, et à donner à ces espèces de concerts en +costumes une apparence de drame. Il est impossible, à la lecture de ces +trente airs, de reconnaître quelle fut précisément la donnée du canevas +scénique d'<i>Admetus</i>. Il n'y est jamais question de l'action, et pas un +nom de personnage ne s'y trouve même prononcé. Chacun des airs est +désigné seulement par le nom du chanteur ou de la cantatrice qui +l'exécutait.</p> + +<p>Ainsi il y en a sept pour le signor Senesino, huit pour la signora +Faustina, sept pour la signora Cuzzoni, quatre pour le signor Baldi, +deux pour le signor Boschi, et un seulement pour la pauvre signora Dotti +et pour le malheureux signor Palmerini, qui venaient sans doute tous les +deux dire leur petite affaire, pour donner aux dieux et aux déesses, si +richement partagés, le temps de respirer. L'unique duetto est chanté un +peu avant la fin du <i>concert</i> par le signor Senesino et la signora +Faustina, sans doute Admète et Alceste. Les paroles n'indiquent rien +autre que deux amants ou époux heureux de se retrouver:<a name="page_195" id="page_195"></a></p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Alma mia</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Dolce ristore,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Io ti stringo,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Io t'abbrachio,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>In questo sen.</i></span><br /> +</p> + +<p>Il est accompagné par deux parties d'orchestre seulement, les violons et +les basses; et l'on trouve dans les parties de chant une ombre de +sentiment, quelques velléités de passion, d'autant plus agréables que +ces qualités sont fort rares dans les vingt-neuf airs qui précèdent ce +duo. Malheureusement l'orchestre fait entendre, avant et après l'entrée +des voix, de petites ritournelles d'une grosse gaieté, dont le caractère +un peu grotesque ramène l'auditeur, bien loin de toute impression +poétique, à la lourde prose du contre-pointiste. Quant aux trente airs, +ils sont à peu près tous taillés sur le même patron. L'orchestre, soit à +quatre parties d'instruments à cordes, soit à trois ou à deux parties +seulement, enrichi parfois de deux hautbois, ou de deux flûtes +traversières, ou de deux cors et de deux bassons, déroule d'abord une +ritournelle, en général assez longue, après laquelle le chant expose le +thème à son tour. Ce thème, d'un tour mélodique peu gracieux, est +accompagné souvent par les basses seules, qui frappent lourdement un +dessin analogue à celui du chant. Après quelques mesures de +développements faits dans un système de parties à rhythme semblable ou à +peu près, la voix presque toujours s'empare d'une syllabe quelconque, +favorable à la vocalisation ou non, coupe ainsi un mot en deux et +déroule sur la première moitié un long <i>passage</i>. Souvent ce <i>passage</i> +est interrompu par des silences, sans que le mot soit achevé pour cela; +il est semé de trilles, de notes syncopées et répercutées qui +conviendraient beaucoup mieux à un trait instrumental qu'à une roulade +vocale; le tout est lourd et roide comme une chaîne de cabestan. +Ajoutons que souvent aussi une partie d'orchestre suit la voix à +l'unisson ou à l'octave, et augmente par son adjonction la roideur de la +vocalise. Le plus curieux de tous ces <i>passages</i> se trouve dans l'air de +la<a name="page_196" id="page_196"></a> signora Faustina (que je suppose être Alceste) sur la seconde +syllabe du mot <i>risor-ge</i>,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>In me a poco a poco</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Risorge l'amor</i>.</span><br /> +</p> + +<p>En général le compositeur paraît avoir mesuré la longueur de ses +vocalises à la célébrité du dio ou de la diva qui devait le chanter. Les +<i>passages</i> des airs de la Faustina, cette déesse élève de Marcello et +qui fut la femme de Hasse, sont interminables; ceux de la Cuzzoni sont +un peu moins longs; ceux du signor Baldi moins longs encore; la povera +ignota Dotti, dans son air unique, n'en a pas. Quand le <i>passage</i> de +rigueur est arrivé à sa cadence de conclusion, une seconde partie de +l'air conduit le chant dans un des tons relatifs du ton principal, une +nouvelle cadence s'accomplit dans ce nouveau ton, presque toujours avec +accompagnement des basses seules, et l'on recommence jusqu'au point +d'orgue final.</p> + +<p>On doit supposer qu'assujetti à l'application constante de ce procédé, +le musicien ne pouvait guère se préoccuper de la vérité d'expression et +de caractère. Handel en effet n'y songeait guère et ses chanteurs se +fussent révoltés s'il y eût songé.</p> + +<p>Je n'ai rien dit de l'ouverture ni de la sinfonia qui ouvre le second +acte. Je ne saurais, par l'analyse, donner une idée d'une pareille +musique instrumentale. Cet <i>Admetus</i> précéda de plusieurs années +l'<i>Alceste</i> italienne de Gluck. Peut-être même fut-il représenté à +l'époque où ce dernier, jeune encore, écrivait pour le théâtre italien +de Londres de mauvais ouvrages, tels que <i>Pyrame et Thisbé</i> et la <i>Chute +des Géants</i>. On peut supposer alors que l'<i>Admetus</i> donna à Gluck l'idée +de son <i>Alceste</i>.</p> + +<p>C'est sans doute aussi après avoir entendu les deux mauvais opéras +italiens de Gluck que Handel dit un jour, en parlant de lui: «Mon +cuisinier est plus musicien que cet homme-là.»</p> + +<p>Handel, il faut le croire, était trop impartial pour ne pas rendre +pleine justice à son cuisinier. Reconnaissons seulement<a name="page_197" id="page_197"></a> que, depuis le +jour où l'auteur du <i>Messie</i> formula ce jugement sur Gluck, celui-ci a +fait de notables progrès et laissé bien loin derrière lui l'artiste +culinaire.</p> + +<p>Je me résume, et, tout en tenant compte de l'état où se trouvait l'art +en France, en Allemagne et en Italie, aux époques diverses où ces +ouvrages furent écrits, l'<i>Alceste</i> de Handel me paraît supérieure à +l'<i>Alceste</i> de Lulli, celle de Schweiser à celle de Handel, celle de +Guglielmi à celle de Schweiser, et, en somme, ces quatre ouvrages, à mon +avis, ressemblent à l'<i>Alceste</i> de Gluck, comme les figures grotesques +taillées avec un canif dans un marron d'Inde pour divertir les enfants +ressemblent à une tête de Phidias.<a name="page_198" id="page_198"></a></p> + +<h2><a name="REPRISE_DE_LALCESTE_DE_GLUCK" id="REPRISE_DE_LALCESTE_DE_GLUCK"></a>REPRISE DE L'ALCESTE DE GLUCK<br /><br /> +<small>A L'OPÉRA</small></h2> + +<p>Cette reprise tant de fois annoncée, et retardée par diverses causes, a +eu lieu le 21 octobre 1861, avec un magnifique succès; et ce-jour-là les +prévisions fâcheuses, les pronostics malveillants ont reçu le plus +éclatant démenti.</p> + +<p>L'auditoire a paru frappé de la majestueuse ordonnance de l'œuvre dans +son ensemble, de la profondeur de l'expression mélodique, de la chaleur +du mouvement scénique et de mille beautés qui sont pour lui originales +et nouvelles, telle est leur dissemblance avec ce qu'on produit, en +général, sur notre grande scène aujourd'hui. Je penche à croire une +notable partie du public plus capable qu'autrefois de sentir et de +comprendre une partition pareille. L'éducation musicale a fait des +progrès d'une part, et, de l'autre, à force d'indifférence, on en est +venu à ne plus éprouver de haine pour le beau. La plupart des habitués +de l'Opéra, contre leur usage, étaient venus pour entendre et non pour +voir et pour être vus. On a écouté, on a réfléchi, et, comme le disait +Gluck d'un enfant qui avait pleuré à la première représentation +d'<i>Alceste</i>, on s'est <i>laissé faire</i>. Les Polonais n'ont pas manqué, +tout comme pour <i>Orphée</i>, de déclarer le chef-d'œuvre assommant, +insupportable.<a name="page_199" id="page_199"></a> Mais on s'y attendait, et l'on n'a tenu compte de leurs +doléances.</p> + +<p>Cette reprise, venue à point, nous le croyons, ne peut qu'exercer une +excellente influence sur le goût général des amateurs de musique et +détruire bien des préjugés. Il est seulement à regretter qu'on n'ait pas +pu la faire dans des conditions de fidélité plus rigoureuses. +L'obligation de transposer d'un bout à l'autre le rôle d'Alceste, pour +l'approprier à la voix de madame Viardot, et les modifications de +détails qui devaient nécessairement résulter de cette transposition, +ont, en maint endroit, altéré la physionomie de l'ouvrage. Quelques airs +perdent peu, il est vrai, à être ainsi baissés, mais l'effet de beaucoup +d'autres est affaibli, pour ne pas dire détruit; l'orchestration devient +flasque, sourde; l'enchaînement des modulations n'est plus celui de +l'auteur, puisque la nécessité de préparer la transposition et celle de +rentrer dans le ton primitif après les morceaux transposés oblige d'en +suivre un autre. Ce n'est pas ici le lieu de faire un cours de +composition musicale; on comprendra aisément, d'ailleurs, que de tels +bouleversements, praticables, dans une certaine mesure, pour des +fragments isolés, destinés au concert, deviennent désastreux apportés à +un opéra entier qu'on rend à la scène.</p> + +<p>«Plus on s'attache à chercher la perfection et la vérité, a dit Gluck +dans sa préface d'<i>Elena et Paride</i>, plus la précision et l'exactitude +deviennent nécessaires. Les traits qui distinguent Raphaël de la foule +des peintres sont en quelque sorte insensibles; de légères altérations +dans les contours ne détruiront point la ressemblance dans une tête de +caricature, mais elles défigureront entièrement le visage d'une belle +personne.»</p> + +<p>Cette proposition s'applique à tous les genres d'infidélité dans +l'exécution des œuvres musicales, mais elle est surtout vraie quand il +s'agit des œuvres de Gluck.</p> + +<p>Hâtons-nous de reconnaître que, sous tous les autres rapports, +l'exécution d'<i>Alceste</i> à l'Opéra est d'une assez respectueuse<a name="page_200" id="page_200"></a> +exactitude. Les chanteurs ne changent presque pas une note de leurs +rôles; les mélodies, les récitatifs, les chœurs sont reproduits +absolument tels que l'auteur les écrivit. Quelques personnes croient +qu'on a ajouté à l'orchestration des instruments à vent; c'est une +erreur. M. Royer, considérant que les instruments à cordes remplissent +le rôle principal dans l'orchestre d'<i>Alceste</i>, a seulement voulu leur +donner plus de puissance en en augmentant un peu le nombre. Celui des +violons, en conséquence, a été porté à vingt-huit, celui des altos à +dix, celui des violoncelles à onze, et celui des contre-basses à neuf. +On ne peut qu'applaudir à cette mesure, qui ne sera pas, il faut +l'espérer, adoptée désormais pour <i>Alceste</i> seulement, et qui rendra +l'orchestre de l'Opéra plus riche encore que celui de Covent-Garden, à +Londres, l'un des plus puissants de l'Europe. On a engagé aussi un +trombone-basse, nécessaire pour l'exécution de certaines notes graves +que les trombones-ténors dont on se sert exclusivement à l'Opéra ne +possèdent pas. La reprise d'<i>Alceste</i>, qui eut lieu en 1825, ne fut, à +beaucoup près, ni aussi soignée ni aussi complète que celle à laquelle +nous venons d'assister. Plusieurs morceaux furent alors indignement +mutilés, quantité d'autres, et des plus admirables, supprimés. On vient +de nous les rendre à peu près tous, et intacts. «Comment, <i>à peu près</i>? +direz-vous. Les chefs du service musical de l'Opéra parlent pourtant, +avec une satisfaction qui les honore, de leur respect pour la partition, +et se montrent tout fiers de n'avoir point à se reprocher les attentats +de 1825.» Cela me rappelle ces héros populaires qui, le 29 juillet 1830, +s'écriaient dans l'ardeur de leur enthousiasme: «Ah! on ne dira rien +contre la révolution cette fois, ni contre nous. Nous sommes les maîtres +de Paris, depuis quarante-huit heures, et nous n'avons rien volé, rien +détruit!» Ils étaient tout fiers de n'être pas des brigands.</p> + +<p>Il y avait pourtant bien quelques petites choses à dire.</p> + +<p>Mais il faut rendre justice à cette probité relative. Ici le mieux<a name="page_201" id="page_201"></a> est +ami du bien. L'esprit général du personnel de l'Opéra a d'ailleurs été +excellent pendant les études, que tout le monde a faites avec zèle et le +plus grand soin. Et, certes, la tâche n'était facile à remplir pour +personne. Le désordre dans lequel se trouvaient la partition et les +parties de chœur et d'orchestre eût été tel, augmenté par les +transpositions, qu'on a dû recopier tout comme s'il se fût agi d'un +opéra nouveau. On pouvait voir, par l'inexactitude des anciennes copies, +par l'absence des nuances, des indications de mouvement, par les fautes +qu'on y remarquait, combien nos pères étaient peu exigeants pour +l'exécution des opéras. Pourvu que le rôle principal fût confié à un +grand artiste, ils faisaient bon marché du reste, et n'allaient pas trop +s'enquérir de l'intelligence de l'orchestre ni de celle de son chef, +nommé alors (avec juste raison) batteur de mesure. Les choristes et les +coryphées chantaient toujours assez juste, et quelques fausses notes +dans l'harmonie des instruments ou des voix ne les choquaient pas trop.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Les délicats sont malheureux,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Rien ne saurait les satisfaire.</span><br /> +</p> + +<p>Le public, cette fois, n'a pourtant pas paru trop malheureux.</p> + +<p>Disons que, pour <i>Alceste</i>, les erreurs et les grossièretés de +l'exécution ont toujours été dues en grande partie à la paresse de +Gluck, pour qui il semble que la rédaction attentive et soignée de ses +œuvres ait été un travail au-dessus de ses forces. Ses partitions +furent toutes écrites avec un incroyable laisser-aller. Quand on en vint +ensuite à les graver, le graveur ajouta ses fautes à celles du +manuscrit, et il ne paraît pas que l'auteur ait daigné s'occuper alors +de la correction des épreuves. Tantôt les premiers violons sont écrits +sur la ligne des seconds, tantôt les altos, devant être à l'unisson des +basses, se trouvent, par suite d'un <i>col basso</i> négligemment jeté, +écrits à la double octave haute de celles-ci, et font, en conséquence, +entendre parfois les notes de la basse au-dessus de celles de la +mélodie;<a name="page_202" id="page_202"></a> l'auteur ici oublie d'indiquer le ton des cors; ailleurs il a +négligé d'indiquer même l'instrument à vent qui doit exécuter une partie +saillante; est-ce une flûte, un hautbois, une clarinette? on ne sait. +Quelquefois il écrit sur la ligne des contre-basses quelques notes +importantes pour les bassons, puis il ne s'occupe plus d'eux et l'on ne +peut savoir ce qu'ils deviennent ensuite.</p> + +<p>Dans la partition de l'<i>Alceste</i> italienne, imprimée à Vienne et un peu +moins incorrecte que la partition française, on trouve des causes +d'erreurs pour les copistes et les exécutants, telles que celles-ci: Le +mot <i>Bos</i> s'y trouve fréquemment; qu'est-ce que <i>Bos</i>? C'est une faute +d'impression; il fallait <i>Pos.</i> Mais qu'est-ce donc que <i>Pos</i>? C'est +l'abréviation du mot allemand <i>Posaunen</i>, qui signifie trombones; et +l'on est d'autant plus pardonnable de ne pas le deviner que partout +ailleurs, dans la même partition, il désigne les trombones par leur nom +italien de <i>tromboni</i>. Je n'ai pu savoir exactement quel instrument il a +voulu désigner dans l'<i>Alceste</i> italienne par le mot bizarre de +<i>chalamaux</i>; est-ce la clarinette employée dans le <i>chalumeau</i>? le doute +est permis.</p> + +<p>Je n'en finirais pas de décrire un tel désordre. Il y a même, dans la +grande partition française, par suite d'une faute de copie, une +cacophonie d'instruments de cuivre, digne de certaines partitions +modernes, qui ferait bondir et hurler de douleur l'auditoire le plus +amoureux de l'horrible, et qui a l'air d'avoir été écrite, comme on en +écrit maintenant, avec la plus scrupuleuse férocité.</p> + +<p>Gluck dit dans une de ses lettres: «Ma présence aux répétitions de mes +ouvrages est aussi indispensable que le soleil l'est à la création.» Je +le crois bien, mais elle l'eût été un peu moins s'il se fût donné la +peine d'écrire avec plus d'attention et s'il n'eût pas laissé aux +exécutants tant d'intentions à deviner et tant d'erreurs à rectifier. +Aussi ne se figure-t-on pas ce que ses œuvres deviennent quand on les +représente dans les théâtres où les traditions ne se sont pas +conservées. J'ai vu une<a name="page_203" id="page_203"></a> représentation d'<i>Iphigénie en Tauride</i>, à +Prague, qui m'eût donné le choléra, si je n'avais fini par en rire de +tout mon cœur. La mise en scène était digne du reste. Au dénouement, le +vaisseau sur lequel Oreste et sa sœur allaient monter pour retourner en +Grèce, était orné d'une triple rangée de canons.</p> + +<p>L'exécution musicale ni la mise en scène des œuvres de Gluck à l'Opéra +de Paris n'ont rien de commun avec ces exhibitions grotesques. Cette +fois-ci surtout, on a donné au grand homme un palais peuplé de +serviteurs dévoués et intelligents; partout ailleurs (excepté à Berlin), +il serait dans une grange. Les chanteurs et les instrumentistes de +l'Opéra ne sont pas, il faut en convenir, entrés tout d'abord dans +l'esprit de ce noble style; mais au fur et à mesure que le nombre des +répétitions augmentait, ils sentaient le charme les prendre, et +l'intelligence leur venait avec le sentiment de ces beautés si nouvelles +pour eux. C'est que, lorsqu'il s'agit des œuvres de Gluck, rien n'est +plus différent de l'exécution rêvée par l'auteur qu'une certaine +exécution fidèle, mais plate, et qui consisterait à dire la note +seulement. Il faut à une fidélité absolue dans le chant, dans le +rhythme, dans les accents, dans tout, unir en outre une manière de +phraser les mélodies, un ménagement des nuances, une articulation des +mots tels que, sans ces qualités, la divine fleur d'expression qui rend +ces œuvres si émouvantes n'a plus ni couleurs ni parfums, et que +l'œuvre entière périt. Gluck avait raison de trouver sa présence aux +répétitions de ses ouvrages aussi indispensable que le soleil l'est à la +création.</p> + +<p>Lui seul pouvait tout éclairer, tout animer, donner à tout la chaleur et +la vie. Mais il eut cruellement à souffrir. Ses interprètes mirent sa +patience à de rudes épreuves.</p> + +<p>A son époque, les chœurs n'agissaient pas; plantés à droite et à gauche +de la scène comme des tuyaux d'orgues, ils récitaient leur leçon avec un +calme désespérant. Ce fut lui qui tenta de les ranimer; il leur +indiquait les gestes et les mouvements à faire; il se consumait en +efforts, et il eût succombé à la peine<a name="page_204" id="page_204"></a> sans la robuste nature dont il +était doué. A l'une des dernières répétitions d'<i>Alceste</i>, il venait de +tomber sur un siége ruisselant et fumant, comme s'il eût été plongé dans +le Styx, quand la femme du maître des ballets, qui s'était constituée sa +garde attentive, lui apporta un grand verre de punch: «O ma houri, +dit-il en lui baisant les mains, vous me ranimez. Sans vous, j'allais +boire au Cocyte.»</p> + +<p>Je ne sais quelle fut la nature du talent de mademoiselle Levasseur, qui +joua la première à Paris le rôle d'Alceste; cette actrice passe pour +avoir eu une grande voix dont elle faisait un assez médiocre emploi. La +Saint-Huberti, qui lui succéda, fut au contraire une véritable artiste; +il n'en pouvait guère être autrement, Gluck lui-même s'était chargé de +son éducation musicale. Mademoiselle Maillard, la troisième Alceste, +était grande, belle et bête.</p> + +<p>La quatrième, madame Branchu, que j'ai vue et qui n'était ni grande ni +belle, m'a semblé la tragédie lyrique incarnée. Son soprano, d'une +puissance extraordinaire, se prêtait comme nul autre aux accents doux. +Elle chantait le pianissimo d'une façon irréprochable, qui tenait à +l'extrême facilité d'émission de sa voix dans le medium; et l'instant +d'après, cette même voix remplissait de ses éclats la vaste salle de +l'Opéra et couvrait les plus violents <i>tutti</i> de l'orchestre. Ses yeux +noirs lançaient des éclairs. Elle se faisait illusion à elle-même; une +fois en scène, elle croyait fermement être Alceste, Clytemnestre, +Iphigénie, la Vestale, Statira. Elle m'a assuré avoir eu dans sa +jeunesse une extrême facilité de vocalisation, que Garat, son maître, +l'avait empêchée de développer, l'avertissant que si elle se livrait à +ce genre d'études elle ne chanterait jamais bien le style large.</p> + +<p>Elle disait les vers avec une pureté remarquable; talent nécessaire pour +bien chanter comme pour bien composer dans le grand genre dramatique. Je +fus témoin d'une ovation qu'elle obtint un jour dans une soirée de +bénéfice à l'Opéra-Comique,<a name="page_205" id="page_205"></a> en jouant le rôle de la femme de Sylvain, +dans un opéra de Grétry, dont le dialogue parlé est en vers.</p> + +<p>J'étais alors presque un enfant. Je me souviens du triste tableau que me +fit madame Branchu de la carrière du compositeur français. «Ce n'est +rien, me dit-elle, que d'écrire un bel opéra, il faut le faire jouer. Ce +n'est rien encore, il faut le faire <i>bien</i> jouer; et ce n'est guère d'en +obtenir une représentation excellente, il faut amener le public à le +comprendre. Gluck n'eût jamais pu devenir ce qu'il est devenu à Paris +sans la protection directe et active de la reine Marie-Antoinette, à qui +il avait appris la musique à Vienne, et qui conservait pour son maître +une affectueuse reconnaissance. Cette haute protection et le génie de +Gluck et la valeur immense de ses œuvres ne l'ont pas empêché d'être +accablé d'injures par le marquis de Carracioli, par Marmontel, par La +Harpe et cent autres <i>gens d'esprit</i>. Vous me parlez d'<i>Alceste</i>, ce +chef-d'œuvre fut très-froidement accueilli à sa première +représentation; le public ne sentit, ne comprit rien.</p> + +<p>«En France, le plus grand mérite musical est presque sans valeur pour +celui qui le possède; trop peu de gens peuvent le reconnaître et trop de +gens ont intérêt à le nier ou à le cacher. Les hommes puissants qui +tiennent en leurs mains le sort des artistes sont trop aisément trompés, +et se trouvent dans l'impossibilité de découvrir d'eux-mêmes la vérité. +Tout n'est que hasard dans cette terrible carrière. Les compositeurs +rencontrent quelquefois même des ennemis parmi leurs interprètes. Moi +qui vous parle, quand on commença les études de la <i>Vestale</i>, j'ai fait +partie pendant quinze jours d'une cabale contre Spontini. Ses +merveilleux récitatifs me donnaient trop de peine à apprendre, ils me +paraissaient inchantables; à la vérité, j'ai promptement et bien changé +d'opinion. Enfin, ce que je sais de la carrière du compositeur me la +fait regarder comme presque impraticable chez nous. Si mon fils voulait +la suivre, je l'en détournerais de tout mon pouvoir.».....<a name="page_206" id="page_206"></a></p> + +<p>Après sa retraite de l'Opéra en 1826 ou 1827, madame Branchu alla vivre +en Suisse. Vingt ans après, je me trouvais à Paris dans un magasin de +musique où elle entra. Pendant qu'on lui cherchait un morceau qu'elle +venait acheter, elle me regarda assez attentivement, puis ressortit sans +m'adresser la parole. Elle ne m'avait pas reconnu.</p> + +<p>Notre monde musical seul n'avait pas changé.</p> + +<p>Ces souvenirs, réveillés avec beaucoup d'autres par la récente +représentation d'<i>Alceste</i>, ne sont pas tout à fait étrangers à mon +sujet; ils me conduisent naturellement à parler de la grande artiste qui +vient d'aborder avec tant de succès ce rôle presque inabordable de la +reine de Thessalie.</p> + +<p>On sait l'effet extraordinaire que madame Viardot produisit, il y a +quelques mois, en chantant au Conservatoire quelques fragments +d'<i>Alceste</i>; ce fut alors la cantatrice seulement qui fut applaudie. A +l'Opéra, c'est aussi l'actrice éminente, l'artiste enthousiaste, +inspirée et savante, qui a excité pendant toute la durée de trois grands +actes l'émotion de l'assemblée. En lutte avec les révoltes de sa voix, +comme Gluck l'est avec la monotonie de son poëme, ils sont restés les +plus forts tous les deux. Madame Viardot a été admirable de douloureuse +tendresse, d'énergie, d'accablement; sa démarche, ses quelques gestes en +entrant dans le temple; son attitude brisée pendant la fête du second +acte; son égarement au troisième; son jeu de physionomie au moment de +l'interrogatoire que lui fait subir Admète; son regard fixe pendant le +chœur des ombres: «Malheureuse, où vas-tu?» toutes ces attitudes de +bas-reliefs antiques, toutes ces belles poses sculpturales ont excité la +plus vive admiration. Dans l'air: «Divinités du Styx!» la phrase «pâles +compagnes de la mort» a excité des applaudissements qui ont presque +empêché d'entendre la mélodie suivante: «Mourir pour ce qu'on aime,» +qu'elle a dite avec une profonde sensibilité. Au dernier acte, l'air +«Ah! divinités implacables,» chanté avec cet accent de résignation +désolée si difficile à trouver, a été<a name="page_207" id="page_207"></a> interrompu trois fois par les +applaudissements. En un mot, <i>Alceste</i> est pour madame Viardot un +nouveau triomphe, et celui qui se trouvait pour elle le plus difficile à +obtenir<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. Michot (Admète) a surpris tout le monde comme chanteur et +comme acteur. Sa voix de ténor haut, qui lui permet de tout chanter en +sons de poitrine, convient parfaitement au rôle. Il a dit ses airs et la +plupart de ses difficiles récitatifs d'une belle manière et avec ces +accents émus qu'on entend trop rarement. Citons surtout l'air «Non, sans +toi je ne puis vivre!» dont la dernière phrase, reprise sur quatre notes +aiguës:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3em;">Je ne puis vivre;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tu le sais, tu n'en doutes pas,</span><br /> +</p> + +<p class="nind">a remué toute la salle. Il a bien fait ressortir la tendre sérénité de +celui:</p> + +<p class="c">Bannis la crainte et les alarmes.</p> + +<p>Le dernier, qui est la clef de voûte du rôle, et dont Michot a +parfaitement rendu les principaux passages, celui-ci surtout:</p> + +<p class="c">Je pousserais des cris que tu n'entendrais pas.</p> + +<p class="nind">perd la moitié de son effet à être chanté si lentement. C'est une +andante, et pour Gluck, <i>andante</i> ne veut pas dire <i>lent</i>, il indique un +mouvement d'une certaine animation relative à la nature du sentiment +qu'il s'agit d'exprimer, quelque chose qui <i>va</i>, qui <i>marche</i>. Ici, +d'ailleurs, le caractère de la partie de chant, celui du dessin +d'accompagnement des seconds violons, le tissu général du morceau, +indiquent une sorte d'agitation que les paroles, en outre, exigent +impérieusement.</p> + +<p>Il en est de même de quelques récitatifs qui veulent être <i>dits</i> sans +emphase et non <i>posés</i>, et de quelques autres dont l'entraînement<a name="page_208" id="page_208"></a> +passionné ne permet pas une telle largeur dans le débit. Ainsi les vers:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Parle, quel est celui dont la pitié cruelle</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">L'entraîne à s'immoler pour moi?</span><br /> +</p> + +<p class="nind">doivent absolument être jetés avec une sorte de précipitation anxieuse. +Nourrit père, qui, à mon sens, ne valait pas Michot, produisait dans ce +rôle de grands effets précisément par cette rapidité de débit. Les +artistes, en général, répondent, quand on la leur demande: «Il est +très-difficile, en chantant si vite, de trouver le moyen de poser la +voix.» Sans doute c'est difficile, mais l'<i>art</i> consiste à vaincre les +difficultés; s'il en était autrement, à quoi serviraient les études? Le +premier venu, doué d'une voix quelconque, serait un chanteur.</p> + +<p>Ce n'est pour Michot qu'un léger effort à faire; quand il voudra +l'animer davantage, il doublera l'effet de ce rôle d'Admète qui lui fait +le plus grand honneur.</p> + +<p>La splendide voix de Cazaux ne pouvait manquer de faire merveilles dans +le rôle du grand prêtre; aussi Cazaux a-t-il été couvert +d'applaudissements pendant et après sa scène:</p> + +<p class="c">Apollon est sensible à nos gémissements,</p> + +<p class="nind">et au passage:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Perce d'un rayon éclatant</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le voile affreux qui l'environne.</span><br /> +</p> + +<p>Il a été tout à fait à la hauteur de l'inspiration de Gluck quand il a +dit avec sa voix tonnante:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Le marbre est animé,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le saint trépied s'agite.</span><br /> +</p> + +<p>Je ne crois pas pouvoir lui adresser un plus flatteur éloge.</p> + +<p>Je l'engage à travailler son <i>ré</i> d'en haut, qu'il attaque toujours un +peu bas.</p> + +<p>Borchardt, qui débutait dans le petit rôle d'Hercule, a reçu un accueil +qui doit l'encourager. Sa stature, sa voix robuste, le caractère de sa +tête, conviennent parfaitement au personnage.<a name="page_209" id="page_209"></a> L'étendue de sa voix de +baryton-basse lui permet, en outre, d'attaquer sans danger les notes +hautes du rôle, impossibles à atteindre pour la plupart des chanteurs. +Borchardt est une bonne acquisition pour l'Opéra.</p> + +<p>Mademoiselle de Taisy avait eu la complaisance de se charger du solo de +la jeune Grecque dans la fête. Elle a dit avec une grâce exquise ce +ravissant morceau épisodique placé au milieu du chœur:</p> + +<p class="c">Parez vos fronts de fleurs nouvelles.</p> + +<p>Autrefois c'était une choriste qui, chantant indignement faux avec une +petite voix aigre, venait défigurer cette charmante page et jeter du +ridicule sur l'ensemble de l'exécution.</p> + +<p>L'exemple de mademoiselle de Taisy doit être suivi; désormais tout solo, +court ou non, sera chanté, il faut l'espérer, par un artiste. Koenig +s'acquitte bien aussi de son petit rôle du confident Évandre; enfin +Coulon a fait frissonner la salle dans son air du dieu infernal:</p> + +<p class="c">Caron t'appelle.</p> + +<p>Le ténor frais et jeune de Grisy convient tout à fait au blond Phoebus, +dont on avait à tort voulu confier d'abord le court récitatif de la fin +à une voix de basse.</p> + +<p>Les chœurs bien exercés, sous la direction de M. Massé, ne laissent +rien à désirer. Les choristes qui chantent au loin, derrière le théâtre, +suivent avec une régularité parfaite la mesure de l'orchestre, qu'ils ne +peuvent entendre cependant. Il y a quinze jours, cet ensemble eût été +impossible; le métronome électrique n'était pas encore introduit à +l'Opéra. Quant à M. Dietsch, la reprise d'<i>Alceste</i> a été pour lui +l'occasion d'un succès qui comptera dans sa vie. Il n'a pas, ce me +semble, commis la moindre erreur de mouvement et il a fait observer +toutes les nuances avec un scrupule intelligent. Aussi, de toutes parts, +entendait-on dans la salle louer l'exécution de l'orchestre, sa +discrétion dans les accompagnements,<a name="page_210" id="page_210"></a> son ensemble, sa précision, sa +force imposante. Jamais la scène du temple ne fut exécutée nulle part de +la sorte. La marche religieuse a été applaudie à trois reprises; +l'auditoire, recueilli, était entièrement absorbé par la contemplation +de ce divin morceau. MM. Dorus et Altès ont trouvé précisément le degré +de force qu'il faut y donner aux sons graves de la flûte et qui revêtent +la mélodie d'un si chaste coloris. Autrefois, quand j'entendis +<i>Alceste</i>, le premier flûtiste de l'Opéra, qui n'était ni modeste ni le +premier dans son art, comme M. Dorus, détruisait complétement ce bel +effet d'instrumentation. Il ne voulait pas que la seconde flûte jouât +avec lui, et il transposait, pour mieux dominer l'orchestre, sa partie à +l'octave supérieure, se moquant parfaitement de l'intention de Gluck. Et +on le laissait faire. Après une telle incartade, il méritait d'être +renvoyé de l'Opéra et condamné à six mois de prison.</p> + +<p>Il ne faut pas oublier le petit solo de hautbois de M. Cras, dans l'air: +«Grands dieux, du destin qui m'accable,» dont il joue seulement un peu +trop piano les deux dernières mesures, et moins encore la belle +ritournelle de clarinette de celui «Ah! malgré moi,» exécutée par M. +Leroy avec les beaux sons et le beau style dont ce virtuose a le secret.</p> + +<p>Les danses gracieuses ont été dessinées par M. Petipa. M. Cormon a su +vaincre avec un rare bonheur les difficultés de la mise en scène. Tout y +est réglé avec une intelligence parfaite des exigences de la musique, +dont les metteurs en scène ne tiennent pas compte ordinairement, et avec +un grand goût de l'antique. C'est la première fois que l'on voit à +l'Opéra des démons et des ombres assez ingénieusement costumés et +groupés pour paraître fantastiques et non ridicules.</p> + +<p>Enfin, après cent ans et plus, voici l'<i>Alceste</i> placée presque dans son +jour, et admirée et comprise; et bien des gens répètent depuis lundi le +mot de l'abbé Arnault. Quelqu'un disant devant lui qu'<i>Alceste</i> était +tombée à sa première représentation: «Oui, répliqua-t-il, tombée du +ciel.»<a name="page_211" id="page_211"></a></p> + +<p>Mais cette reprise d'<i>Alceste</i>, bien qu'elle ne soit pas de tout point +irréprochable, constitue seulement une exception à la règle. En général, +quand un ancien chef-d'œuvre est remis en scène après la mort de +l'auteur, c'est le roi Lear qui n'est plus roi; le théâtre c'est le +palais de ses filles, Goneril et Régane, où fourmillent des serviteurs +irrévérencieux qui maltraitent les officiers de l'hôte illustré, lui +manquent à lui-même de respect, et sont toujours prêts à dire, si l'on +se plaint de leurs indignes procédés: «Oui, nous avons mis Kent dans les +Ceps; il commandait ici en maître, et cela nous déplaît. Oui, nous avons +chassé vingt-cinq des chevaliers de Lear; ils étaient incommodes et +encombraient le palais. Il en reste vingt-cinq autres, et c'est assez. +Quel besoin avait le roi de cinquante chevaliers pour le servir? Quel +besoin a-t-il de vingt-cinq, de vingt, de dix, d'un seul même? Ceux du +palais ne sont-ils pas suffisants pour satisfaire les caprices du +vieillard entêté, impérieux et chagrin?» jusqu'à ce que Lear, poussé à +bout par tant d'outrages, sorte enfin courroucé, renonçant à cette +hospitalité parricide, et, seul avec son fidèle Kent et son fou, dans la +nuit et l'orage, sur la bruyère déserte, délirant de douleur, s'écrie: +«Foudres du ciel, grondez, frappez ma tête blanche! crevez sur moi, +froids nuages! ouragans, arrachez et dispersez ma chevelure! vous le +pouvez, je vous pardonne, à vous, vous n'êtes pas mes filles!...» Et +nous qui sommes les fous dévoués, avec le fidèle Kent, le noble Edgard +et la douce Cordelia, nous ne pouvons que gémir et environner la majesté +mourante de notre amour et de nos respects. O Shakspeare! Shakspeare! +grand outragé! toi qui eus pour rivaux les ours combattant dans les +cirques de Londres et les bambins du théâtre du Globe, c'était pour toi, +mais c'était aussi pour tes successeurs de tous les temps, de tous les +lieux, que tu mettais dans la bouche de ton Hamlet ces amères paroles:</p> + +<p>«Vous me déchirez de la passion comme des lambeaux de vieille +étoffe.—C'est trop long, dites-vous; c'est comme votre<a name="page_212" id="page_212"></a> barbe, on +pourra raccourcir le tout en même temps.—N'écoute pas cet idiot; il lui +faut une ballade, quelque conte licencieux, ou il s'endort.—N'allez pas +ajouter des sottises à vos rôles pour exciter les applaudissements des +imbéciles du parterre.» Et tant d'autres.</p> + +<p>Et l'on raille un grand maître, encore vivant par bonheur, pour les +murailles fortifiées qu'il élève autour de ses œuvres, pour ses +impitoyables exigences, pour ses prévisions inquiètes, pour sa méfiance +de tous les instants et de tous les hommes. Ah! qu'il a bien raison, le +savant musicien, le savant homme, de toujours imposer pour la +représentation de ses nouvelles œuvres des conditions ainsi formulées: +Vous me donnerez tels chanteurs, telles cantatrices, tant de choristes, +tant de musiciens, tels musiciens et tels choristes; ils feront tant de +répétitions sous ma direction; on ne répétera rien autre que mon ouvrage +pendant tant de mois; je dirigerai ces études comme je l'entendrai, +etc., etc., etc., etc., ou vous <i>me payerez cinquante mille francs</i>!</p> + +<p>C'est seulement ainsi que les grandes compositions complexes de l'art +musical peuvent être sauvées et garanties de la morsure des rats qui +grouillent dans les théâtres, dans les théâtres de France, d'Angleterre, +d'Italie, d'Allemagne même, de partout. Car, il ne faut pas se faire +illusion, les théâtres lyriques sont tous les mêmes; ce sont les mauvais +lieux de la musique, et la chaste muse qu'on y traîne ne peut y rentrer +qu'en frémissant. Pourquoi cela? Oh! nous le savons trop, on l'a trop +souvent dit, il n'y a nul besoin de le redire. Répétons seulement qu'une +œuvre de la nature d'<i>Alceste</i> ne sera jamais dignement exécutée <i>en +l'absence de l'auteur</i>, que sous la surveillance d'un artiste dévoué qui +la connaît parfaitement, depuis longtemps familier avec le style du +maître, possédant à fond toutes les questions qui se rattachent à la +musique et aux études musicales, profondément pénétré de ce qu'il y a de +grand et de beau dans l'art, et qui, jouissant d'une autorité justifiée +par son<a name="page_213" id="page_213"></a> caractère, ses connaissances spéciales et l'élévation de ses +vues, l'exerce tantôt avec douceur, tantôt avec une rigidité absolue; +qui ne connaît ni amis ni ennemis; un Brutus l'Ancien qui, une fois ses +ordres donnés et les voyant transgressés, est toujours prêt à dire: <i>I +lictor, liga ad palum!</i> Va, licteur, lie au poteau le coupable!»—Mais +c'est M. ***, c'est mademoiselle ***, c'est madame ***.—<i>I lictor!</i></p> + +<p>Vous demandez l'établissement du despotisme dans les théâtres? me +dira-t-on. Et je répondrai: Oui, dans les théâtres lyriques surtout, et +dans les établissements qui ont pour objet d'obtenir un beau résultat +musical au moyen d'un personnel nombreux d'exécutants de divers ordres, +obligés de concourir à un seul et même but; il faut le despotisme, +souverainement intelligent sans doute, mais le despotisme enfin, le +despotisme militaire, le despotisme d'un général en chef, d'un amiral en +temps de guerre. Hors de là il n'y a que résultats incomplets, contre +sens, désordre et cacophonie.<a name="page_214" id="page_214"></a></p> + +<h2><a name="LES1" id="LES1"></a>LES<br /><br /> +INSTRUMENTS AJOUTÉS PAR LES MODERNES<br /><br /> +<small>AUX PARTITIONS DES MAITRES ANCIENS</small></h2> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>On remarquait dernièrement à l'un des concerts du Conservatoire que, +dans le duo de l'<i>Armide</i> de Gluck (Esprits de haine et de rage), les +voix étaient très-souvent couvertes par de grands cris de trombones, et +perdaient ainsi beaucoup de leur effet. Ces trombones ont été ajoutés à +Paris par je ne sais qui, et d'une manière assez plate; on en a ajouté +bien plus encore dans le même ouvrage à Berlin. Or, il n'est pas inutile +de dire à ce sujet que, pour <i>Armide</i> comme pour <i>Iphigénie en Aulide</i>, +Gluck n'a pas écrit une seule note de trombone. Il ne faut pas répondre +que, s'il s'est abstenu d'employer cet instrument dans <i>Armide</i>, c'est +qu'il n'y avait pas alors de trombones à l'orchestre de l'Opéra, car ils +jouent un grand rôle dans <i>Alceste</i>, il y en a dans <i>Orphée</i>, partitions +qui l'une et l'autre furent représentées avant <i>Armide</i>. Il y en a dans +<i>Iphigénie en Tauride</i>.</p> + +<p>Il est singulier qu'un compositeur, si grand qu'il soit, ne puisse pas +écrire son orchestre comme il l'entend, et surtout qu'il ne soit pas +libre de s'abstenir de l'emploi de certains instruments quand il le juge +convenable. D'illustres maîtres eux-<a name="page_215" id="page_215"></a>mêmes ont pris maintes fois la +liberté de corriger l'instrumentation de leurs prédécesseurs, à qui ils +faisaient ainsi l'aumône de leur science et de leur goût. Mozart a +instrumenté les oratorios de Handel. La justice divine a voulu que plus +tard les opéras de Mozart fussent à leur tour réinstrumentés en +Angleterre et qu'on bourrât <i>Figaro</i> et <i>Don Juan</i> de trombones, +d'ophicléides et de grosses caisses. Spontini m'avouait un jour avoir +ajouté, avec bien de la discrétion il est vrai, des instruments à vent à +ceux qui se trouvent déjà dans l'<i>Iphigénie en Tauride</i> de Gluck. Deux +ans après, se plaignant avec amertume devant moi des excès de ce genre +dont il était témoin, des abominables grossièretés ajoutées à +l'orchestre de pauvres morts qui ne pouvaient se défendre contre de +telles calomnies, Spontini s'écria: «C'est indigne! affreux! Mais on me +corrigera donc aussi, moi, quand je serai mort?...»—Ce à quoi je +répondis tristement: «Hélas! cher maître, vous avez bien corrigé Gluck!»</p> + +<p>Le plus grand symphoniste qui ait jamais existé n'a pas échappé lui-même +à ces inqualifiables outrages. Sans compter l'ouverture de <i>Fidelio</i>, +trombonisée d'un bout à l'autre en Angleterre, où l'on trouve que +Beethoven dans cette ouverture a employé les trombones avec trop de +réserve, on a déjà commencé ailleurs à corriger l'instrumentation de la +<small>SYMPHONIE EN UT MINEUR</small>....</p> + +<p>Je vous dirai quelque jour, dans un travail spécial, le nom de tous ces +ravageurs de chefs-d'œuvre....<a name="page_216" id="page_216"></a></p> + +<h2><a name="LES_SONS_HAUTS_ET_LES_SONS_BAS" id="LES_SONS_HAUTS_ET_LES_SONS_BAS"></a>LES SONS HAUTS ET LES SONS BAS<br /><br /> +<small>LE HAUT ET LE BAS DU CLAVIER</small></h2> + +<p>Je remarquais un jour dans un opéra une <i>gamme descendante</i> vocalisée, +une roulade, sur ces mots: <i>Je roulais dans l'abîme</i>, dont l'intention +imitative est des plus plaisantes.</p> + +<p>Il est clair que le musicien a pensé qu'une roulade descendante +exprimait parfaitement le mouvement d'un corps roulant de haut en bas. +Les notes écrites sur la portée représentent en effet <i>à l'œil</i> cette +direction descendante; si le système de la musique chiffrée venait à +prévaloir, les signes de l'écriture musicale ne parleraient plus ainsi +<i>à l'œil</i>. Bien plus, si, par un caprice de l'exécutant lecteur, il +venait à tenir son cahier de musique à rebours, les notes +représenteraient au contraire un mouvement ascendant.</p> + +<p>N'est-il pas pitoyable que l'on puisse citer en musique de nombreux +exemples de ces enfantillages causés par une fausse interprétation des +mots?</p> + +<p>On dit <i>monter, descendre</i>, pour exprimer le mouvement des corps qui +s'éloignent du centre de la terre ou qui s'en rapprochent. Je défie que +l'on trouve un autre sens à ces deux verbes. Or, le son, impondérable +comme l'électricité, comme<a name="page_217" id="page_217"></a> la lumière, peut-il, en tant que son plus ou +moins grave, se rapprocher ou s'éloigner du centre de la terre?</p> + +<p>On appelle son haut ou aigu le son produit par un corps sonore, +exécutant, dans un temps donné, un certain nombre de vibrations; le son +bas ou grave est celui qui résulte d'un nombre de vibrations moins +grand, et par conséquent de vibrations plus lentes exécutées dans le +même espace de temps. Voilà pourquoi l'expression de <i>son grave</i> ou +<i>lent</i> est plus convenable que celle de son <i>bas</i>, qui ne signifie rien; +de même celle de son <i>aigu</i> (qui perce l'oreille comme un corps aigu) +est raisonnable, prise au figuré, tandis que celle de son <i>haut</i> est +absurde. Car pourquoi le son produit par une corde exécutant trente-deux +vibrations par seconde serait-il plus rapproché du centre de la terre +que le son produit par une autre corde exécutant par seconde huit cents +vibrations?</p> + +<p>Comment le côté droit du clavier de l'orgue ou du piano est-il le <i>haut</i> +du clavier, ainsi qu'on a l'habitude de l'appeler? Le clavier est +horizontal. Quand un violoniste, tenant son violon à la manière +ordinaire, veut produire des sons aigus, sa main gauche, en se +rapprochant du chevalet, monte en effet; mais un violoncelliste, dont +l'instrument est placé d'une façon contraire, se voit obligé de faire +<i>descendre</i> sa main pour produire les mêmes sons aigus, dits sons hauts +si improprement.</p> + +<p>Il est pourtant vrai que ces abus de mots, dont le moindre examen +attentif suffit à démontrer le ridicule, ont amené même de grands +maîtres à écrire les plus incroyables non-sens, et par contre-coup +ensuite des gens d'esprit, impatientés par de telles niaiseries, à +confondre dans une réprobation commune toutes les images musicales et à +ridiculiser celles même que le bon sens et le goût peuvent avouer et qui +parlent le plus clairement à l'imagination de l'<i>auditeur</i>.</p> + +<p>Je me souviens de la naïve sincérité avec laquelle un maître de +composition faisait admirer à ses élèves l'accompagnement<a name="page_218" id="page_218"></a> en gammes +descendantes d'un passage d'<i>Alceste</i>, où le grand-prêtre, invoquant +Apollon le dieu du jour, dit:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Perce d'un rayon éclatant</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le voile affreux qui l'environne.</span><br /> +</p> + +<p>«Voyez-vous, disait-il, cette gamme obstinée en triples croches +<i>descendant</i> d'<i>ut</i> à <i>ut</i> dans les premiers violons? C'est le <i>rayon</i>, +le <i>rayon éclatant</i>, qui <i>descend</i> à la voix du grand-prêtre.» Et ce +qu'il y a de plus triste encore à avouer, c'est que Gluck évidemment a +cru imiter ainsi le <i>rayon</i>.<a name="page_219" id="page_219"></a></p> + +<h2><a name="LE_FREYSCHUTZ" id="LE_FREYSCHUTZ"></a>LE FREYSCHÜTZ<br /><br /> +<small>DE WEBER</small></h2> + +<p>Le public français comprend et apprécie aujourd'hui dans son ensemble et +ses détails cette composition qui naguère encore ne lui paraissait +qu'une amusante excentricité. Il voit la raison des choses demeurées +obscures pour lui jusqu'ici; il reconnaît dans Weber la plus sévère +unité de pensée, le sentiment le plus juste de l'expression, des +convenances dramatiques, unis à une surabondance d'idées musicales mises +en œuvre avec une réserve pleine de sagesse, à une imagination dont les +ailes immenses n'emportent cependant jamais l'auteur hors des limites où +finit l'idéal, où l'absurde commence.</p> + +<p>Il est difficile, en effet, en cherchant dans l'ancienne et la nouvelle +école, de trouver une partition aussi irréprochable de tout point que +celle du <i>Freyschütz</i>; aussi constamment intéressante d'un bout à +l'autre; dont la mélodie ait plus de fraîcheur dans les formes diverses +qu'il lui plaît de revêtir; dont les rhythmes soient plus saisissants, +les inventions harmoniques plus nombreuses, plus saillantes, et l'emploi +des masses de voix et d'instruments plus énergique sans efforts, plus +suave sans afféterie. Depuis le début de l'ouverture jusqu'au dernier +accord du chœur final, il m'est impossible de trouver une mesure<a name="page_220" id="page_220"></a> dont +la suppression ou le changement me paraisse désirable. L'intelligence, +l'imagination, le génie brillent de toutes parts avec une force de +rayonnement dont les yeux d'aigle pourraient seuls n'être point +fatigués, si une sensibilité inépuisable, autant que contenue, ne venait +en adoucir l'éclat et étendre sur l'auditeur le doux abri de son voile.</p> + +<p>L'ouverture est couronnée reine aujourd'hui; personne ne songe à le +contester. On la cite comme le modèle du genre. Le thème de l'<i>andante</i> +et celui de l'<i>allegro</i> se chantent partout. Il en est un que je dois +citer, parce qu'on le remarque moins et qu'il m'émeut incomparablement +plus que tout le reste. C'est cette longue mélodie gémissante, jetée par +la clarinette au travers du <i>tremolo</i> de l'orchestre, comme une plainte +lointaine dispersée par les vents dans les profondeurs des bois. Cela +frappe droit au cœur; et, pour moi du moins, ce chant virginal qui +semble exhaler vers le ciel un timide reproche, pendant qu'une sombre +harmonie frémit et menace au-dessous de lui, est une des oppositions les +plus neuves, les plus poétiques et les plus belles qu'ait produites en +musique l'art moderne. Dans cette inspiration instrumentale on peut +aisément reconnaître déjà un reflet du caractère d'Agathe qui va se +développer bientôt avec toute sa candeur passionnée. Elle est pourtant +empruntée au rôle de Max. C'est l'exclamation du jeune chasseur au +moment où, du haut des rochers, il sonde de l'œil les abîmes de +l'infernale vallée. Mais, un peu modifiée dans ses contours, et +instrumentée de la sorte, cette phrase change complétement d'aspect et +d'accent.</p> + +<p>L'auteur possédait au suprême degré l'art d'opérer ces transformations +mélodiques.</p> + +<p>Il faudrait écrire un volume pour étudier isolément chacune des faces de +cette œuvre si riche de beautés diverses. Les principaux traits de sa +physionomie sont d'ailleurs à peu près généralement connus. Chacun +admire la mordante gaieté des couplets de Kilian, avec le refrain du +chœur riant aux éclats;<a name="page_221" id="page_221"></a> le surprenant effet de ces voix de femmes, +groupées en <i>seconde majeure</i>, et le rhythme heurté des voix d'hommes +qui complètent ce bizarre concert de railleries. Qui n'a senti +l'accablement, la désolation de Max, la bonté touchante qui respire dans +le thème du chœur cherchant à le consoler, la joie exubérante de ces +robustes paysans partant pour la chasse, la platitude comique de cette +marche jouée par les ménétriers villageois en tête du cortége de Kilian +triomphant; et cette chanson diabolique de Gaspard, dont le rire +grimace, et cette clameur sauvage de son grand air: <i>Triomphe! +triomphe!</i> qui prépare d'une façon si menaçante l'explosion finale! Tous +à présent, amateurs et artistes, écoutent avec ravissement ce délicieux +duo, où se dessinent dès l'abord les caractères contrastants des deux +jeunes filles. Cette idée du maître une fois reconnue, on n'a plus de +peine à en suivre jusqu'au bout le développement. Toujours Agathe est +tendre et rêveuse; toujours Annette, l'heureuse enfant qui n'a point +aimé, se plaît en d'innocentes coquetteries; toujours son joyeux +babillage, son chant de linotte, viennent jeter d'étincelantes saillies +au milieu des entretiens des deux amante inquiets, tristement +préoccupés. Rien n'échappe à l'auditeur de ces soupirs de l'orchestre +pendant la prière de la jeune vierge attendant son fiancé, de ces +bruissements doucement étranges, où l'oreille attentive croit retrouver</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Le bruit sourd du noir sapin</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que le vent des nuits balance.</span><br /> +</p> + +<p class="nind">et il semble que l'obscurité devienne tout d'un coup plus intense et +plus froide, à cette magique modulation en <i>ut</i> majeur:</p> + +<p class="c">Tout s'endort dans le silence.</p> + +<p>De quel frémissement sympathique n'est-on pas agité plus loin à cet +élan: <i>C'est lui! c'est lui!</i></p> + +<p>Et surtout à ce cri immortel qui ébranle l'âme entière:</p> + +<p class="c">C'est le ciel ouvert pour moi!</p> + +<p><a name="page_222" id="page_222"></a></p> + +<p>Non, non, il faut le dire, il n'y a point de si bel air. Jamais aucun +maître, allemand, italien ou français, n'a fait ainsi parler +successivement dans la même scène la prière sainte, la mélancolie, +l'inquiétude, la méditation, le sommeil de la nature, la silencieuse +éloquence de la nuit, l'harmonieux mystère des cieux étoilés, le +tourment de l'attente, l'espoir, la demi-certitude, la joie, l'ivresse, +le transport, l'amour éperdu! Et quel orchestre pour accompagner ces +nobles mélodies vocales! Quelles inventions! Quelles recherches +ingénieuses! Quels trésors qu'une inspiration soudaine fit découvrir! +Ces flûtes dans le grave, ces violons en quatuor, ces dessins d'altos et +de violoncelles à la sixte, ce rhythme palpitant des basses, ce +crescendo qui monte et éclate au terme de sa lumineuse ascension, ces +silences pendant lesquels la passion semble recueillir ses forces pour +s'élancer ensuite avec plus de violence. Il n'y a rien de pareil! c'est +l'art divin! c'est la poésie! c'est l'amour même! Le jour où Weber +entendit pour la première fois cette scène rendue comme il avait rêvé +qu'elle pût l'être, s'il l'entendit jamais ainsi, ce jour radieux sans +doute, lui montra bien tristes et bien pâles tous les jours qui devaient +lui succéder. Il aurait dû mourir! que faire de la vie après des joies +pareilles!</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Certains théâtres d'Allemagne, pour aller aussi avant que possible dans +une vérité en horreur à l'art, font entendre, dit-on, pendant la scène +de la fonte des balles, les plus discordantes rumeurs, cris d'animaux, +aboiements, glapissements, hurlements, bruits d'arbres fracassés, etc., +etc. Comment entendre la musique au milieu de ce hideux tumulte? Et +pourquoi, dans le cas même où on l'entendrait, mettre la réalité auprès +de l'imitation? Si j'admire le rauque aboiement des cors à l'orchestre, +la voix de vos chiens du théâtre ne peut m'inspirer que le dégoût. La +cascade naturelle au contraire n'est point de ces<a name="page_223" id="page_223"></a> effets scéniques +incompatibles avec l'intérêt de la partition; loin de là, elle y ajoute. +Ce bruit d'eau égal et continu, porte à la rêverie; il impressionne +surtout durant ces longs points d'orgue que le compositeur a si +habilement amenés, et s'unit on ne peut mieux avec les sons de la cloche +éloignée qui tinte lentement l'heure fatale.</p> + +<p>Lorsqu'en 1837 ou 1838 on voulut mettre en scène le <i>Freyschütz</i> à +l'Opéra, on sait que j'acceptai la tâche d'écrire les récitatifs pour +remplacer le dialogue parlé de l'ouvrage original, dont le règlement de +l'Opéra interdit l'usage. Je n'ai pas besoin de dire aux Allemands que +dans cette scène étrange et hardie, entre Samiel et Gaspard, je me suis +abstenu de faire chanter Samiel. Il y avait là une intention trop +formelle; Weber a fait Gaspard chanter, et Samiel parler les quelques +mots de sa réponse. Une fois seulement la parole du diable est rhythmée, +chacune de ses syllabes portant sur une note de timbales. La rigueur du +règlement qui interdit le dialogue parlé à l'Opéra n'est pas telle qu'on +ne puisse introduire dans une scène musicale quelques mots prononcés de +la sorte; on s'est donc empressé d'user de la latitude qu'il laissait +pour conserver aussi cette idée du compositeur.</p> + +<p>La partition du <i>Freyschütz</i>, grâce à mon insistance, fut exécutée +intégralement et dans l'ordre exact où l'auteur l'a écrite.</p> + +<p>Le livret fut traduit et non arrangé par M. Emilien Pacini.</p> + +<p>Il résulta de la fidélité, trop rare en tout temps et partout, avec +laquelle l'Opéra monta ce chef-d'œuvre, que le finale du troisième acte +fut pour les Parisiens à peu près une nouveauté. Quelques-uns l'avaient +entendu quatorze ans auparavant aux représentations d'été de la troupe +allemande; le plus grand nombre ne le connaissait pas. Ce finale est une +magnifique conception. Tout ce que chante Max aux pieds du prince est +empreint de repentir et de honte; le premier chœur en <i>ut</i> mineur, +après la chute d'Agathe et de Gaspard, est d'une belle couleur tragique +et annonce on ne peut mieux la catastrophe qui va s'accomplir.<a name="page_224" id="page_224"></a> Puis le +retour d'Agathe à la vie, sa tendre exclamation <i>ô Max!</i> les <i>vivat</i> du +peuple, les menaces d'Ottokar, l'intervention religieuse de l'ermite, +l'onction de sa parole conciliatrice, les instances de tous ces paysans +et chasseurs pour obtenir la grâce de Max, noble cœur un instant égaré; +ce sextuor où l'on voit l'espérance et le bonheur renaître, cette +bénédiction du vieux moine qui courbe tous ces fronts émus et, du sein +de la foule prosternée, fait jaillir un hymne immense dans son +laconisme; et enfin ce chœur final où reparaît pour la troisième fois +le thème de l'<i>allegro</i> de l'air d'Agathe, déjà entendu dans +l'ouverture; tout cela est beau et digne d'admiration comme ce qui +précède, ni plus ni moins. Il n'y a pas une note qui ne soit à sa place, +et qui puisse être supprimée sans détruire l'harmonie de l'ensemble. Les +esprits superficiels ne seront pas de cet avis peut-être, mais pour tout +auditeur attentif la chose est certaine, et plus on entendra ce finale +plus ou en sera convaincu.</p> + +<p>Quelques années après cette mise en scène du <i>Freyschütz</i> à l'Opéra, +pendant que j'étais absent de Paris, le chef-d'œuvre de Weber, +raccourci, mutilé de vingt façons, a été transformé en lever de rideau +pour les ballets; l'exécution en est devenue détestable, scandaleuse +même; se relèvera-t-elle jamais?.... On ne peut que l'espérer.<a name="page_225" id="page_225"></a></p> + +<h2><a name="OBERON" id="OBERON"></a>OBÉRON<br /> +<small>OPÉRA FANTASTIQUE DE CH. M. WEBER</small><br /><br /> +<small><small>SA PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE-LYRIQUE</small></small></h2> + +<p class="r">6 mars 1857.</p> + +<p>L'atmosphère musicale de Paris est en général brumeuse, humide, sombre, +froide, orageuse même parfois. Les saisons y manifestent des caprices +étranges. A certains moments il neige des cirons, il pleut des +sauterelles, il grêle des crapauds, et il n'y a parapluies de toile ni +de tôle qui puissent garantir les honnêtes gens de cette vermine. Puis +tout d'un coup le ciel s'éclaircit, il ne tombe pas de la manne, il est +vrai, mais on jouit d'un air tiède et pur, on découvre ça et là de +splendides fleurs épanouies parmi les chardons, les ronces, les orties, +les euphorbes, et l'on court avec ravissement les respirer et les +cueillir. Nous jouissons à cette heure des caresses de ce bienfaisant +rayon; plusieurs très-belles fleurs de l'art viennent d'éclore et nous +sommes dans la joie de les avoir découvertes. Citons d'abord le plus +grand événement musical qu'on ait eu à signaler chez nous depuis bien +des années, la mise en scène récente de l'<i>Obéron</i> de Weber au +Théâtre-Lyrique. Ce chef-d'œuvre (c'est un vrai chef-d'œuvre, pur, +radieux, complet) existe depuis trente et un ans. Il fut représenté pour +la première fois le 12 avril 1826. Weber l'avait composé en Allemagne +sur les paroles d'un librettiste<a name="page_226" id="page_226"></a> anglais, M. Planchet, à la demande du +directeur d'un théâtre lyrique de Londres qui croyait au génie de +l'auteur du <i>Freyschütz</i>, et qui comptait sur une belle partition et sur +une bonne <i>affaire</i>.</p> + +<p>Le rôle principal (Huon) fut écrit pour le célèbre ténor Braham, qui le +chanta, dit-on, avec une verve extraordinaire; ce qui n'empêcha pas +l'œuvre nouvelle d'éprouver devant le public britannique un échec à peu +près complet. Dieu sait ce qu'était alors l'éducation musicale des +dilettanti d'outre-Manche!..... Weber venait de subir une autre +quasi-défaite dans son propre pays; sa partition d'<i>Euryanthe</i> y avait +été froidement reçue. Des gaillards qui vous avalent sans sourciller +d'effroyables oratorios capables de changer les hommes en pierre et de +congeler l'esprit-de-vin, s'avisèrent de s'ennuyer à <i>Euryanthe</i>. Ils +étaient tout fiers d'avoir pu s'ennuyer à quelque chose et de prouver +ainsi que leur sang circulait. Cela leur donnait un petit air sémillant, +léger, Français, Parisien; et pour y ajouter l'air spirituel, ils +inventèrent un calembour par <i>à peu près</i> et nommèrent l'<i>Euryanthe</i> +l'<i>Ennuyante</i>, en prononçant l'<i>ennyante</i>. Dire le succès de cette +lourde bêtise est impossible; il dure encore. Il y a trente-trois ans +que le mot circule en Allemagne, et l'on n'est pas à cette heure parvenu +à persuader aux facétieux qu'il n'est pas français, qu'on dit une pièce +ennuyeuse et non une pièce ennuyante, et que les garçons épiciers de +France eux-mêmes ne commettent pas de cuirs de cette force-là.</p> + +<p>L'<i>Euryanthe</i> tomba donc, pour le moment, écrasée sous cette stupide +plaisanterie. Weber, triste et découragé quand on lui proposa d'écrire +<i>Obéron</i>, ne se décida pas sans hésitation à entreprendre une nouvelle +lutte avec le public. Il s'y résigna pourtant, et demanda dix-huit mois +pour écrire sa partition. Il n'improvisait pas. Arrivé à Londres, il eut +beaucoup à souffrir tout d'abord des <i>idées</i> de quelques-uns de ses +chanteurs; il les mit pourtant enfin tant bien que mal à la raison. +L'exécution d'<i>Obéron</i> fut satisfaisante. Weber, l'un des plus habiles +chefs d'orchestre<a name="page_227" id="page_227"></a> de son temps, avait été prié de la diriger. Mais +l'auditoire resta froid, sérieux, morne (<i>very grave</i>) pour employer +encore un jeu de mots qui au moins est anglais. Et <i>Obéron</i> ne fit pas +d'argent, et l'entrepreneur ne put couvrir ses frais; il avait obtenu la +belle partition et fait une mauvaise affaire. Qui peut savoir ce qui se +passa alors dans l'âme de l'artiste, sûr de la valeur de son œuvre?... +Afin de le ranimer par un succès qu'ils croyaient facile de lui faire +obtenir, ses amis lui persuadèrent de donner un concert, pour lequel +Weber composa une grande cantate intitulée, si je ne me trompe, le +<i>Triomphe de la paix</i>. Le concert eut lieu, la cantate fut exécutée +devant une salle presque vide, et la recette n'égala pas les dépenses de +la soirée...</p> + +<p>Weber, à son arrivée à Londres, avait accepté l'hospitalité de +l'honorable maître de chapelle sir George Smart. Je ne sais si ce fut en +rentrant de ce triste concert ou quelques jours plus tard seulement; +mais un soir, après avoir causé une heure avec son hôte, Weber, accablé, +se mit au lit, où, le lendemain, sir George le trouva déjà froid, la +tête appuyée sur l'une de ses mains, mort d'une rupture du cœur.</p> + +<p>Aussitôt on annonça une représentation solennelle d'<i>Obéron</i>; toutes les +loges furent rapidement louées; les spectateurs se présentèrent <i>tous en +deuil</i>; la salle fut pleine d'un public recueilli, dont l'attitude, +exprimant des regrets sincères, semblait dire: «Nous sommes désolés de +n'avoir pas compris son œuvre, mais nous savons que c'était <i>un homme</i> +(<i>He was a man, we shall not look upon his like again</i>) et que nous ne +reverrons pas son pareil!.....»</p> + +<p>Peu de mois après, l'ouverture d'<i>Obéron</i> fut publiée; le théâtre de +l'Odéon de Paris, qui avait fait fortune avec le <i>Freyschütz</i> désossé et +écorché, fut curieux de connaître au moins un morceau du dernier ouvrage +de Weber. Le directeur ordonna la mise à l'étude de cette merveille +symphonique. L'orchestre n'y vit qu'un tissu de bizarreries, de duretés +et de non-sens, et<a name="page_228" id="page_228"></a> je ne sais même si l'ouverture obtint les honneurs +d'un égorgement en public.</p> + +<p>Dix ou douze ans plus tard, ces mêmes musiciens de l'Odéon, transplantés +dans l'orchestre monumental du Conservatoire, exécutaient sous une vraie +direction, sous la direction d'Habeneck, cette même ouverture, et +mêlaient leurs cris d'admiration aux applaudissements du public... Huit +ou neuf autres années ensuite, la Société des concerts du Conservatoire +exécuta un chœur de génies et le finale du premier acte d'<i>Obéron</i> que +le public acclama avec un enthousiasme égal à celui qui avait accueilli +l'ouverture; plus tard encore, deux autres fragments eurent le même +bonheur... et ce fut tout.</p> + +<p>Une petite troupe allemande venue à Paris perdre son temps et son argent +pendant l'été fit seule entendre deux fois, il y a quelque vingt-sept +ans, l'<i>Obéron</i> complet au théâtre Favart (aujourd'hui l'Opéra-Comique). +Le rôle de Rezia y fut chanté par la célèbre madame Schroeder-Devrient. +Mais cette troupe était fort insuffisante; le chœur mesquin, +l'orchestre misérable; les décors troués, vermoulus; les costumes +délabrés inspiraient la pitié; le public musical un peu intelligent +était absent de Paris; <i>Obéron</i> passa inaperçu. Quelques artistes et +amateurs clairvoyants adoraient seuls dans le secret, de leur cœur ce +divin poëme, et répétaient, en pensant à Weber, les paroles d'Hamlet:</p> + +<p>«C'était un homme et nous ne reverrons pas son pareil!»</p> + +<p>Pourtant l'Allemagne avait recueilli la perle éclose dans l'huître +britannique et que dédaignait le coq gaulois, si friand de grains de +mil. Une traduction allemande de la pièce de M. Planchet se répandit peu +à peu dans les théâtres de Berlin, de Dresde, de Hambourg, de Leipzig, +de Francfort, de Munich, et la partition d'<i>Obéron</i> fut sauvée. Je ne +sais si on l'a jamais exécutée en entier dans la ville spirituelle et +malicieuse qui avait trouvé l'œuvre précédente de Weber <i>Ennyante</i>. +Cela est probable. Les générations se suivent sans se ressembler.<a name="page_229" id="page_229"></a></p> + +<p>Enfin, <i>après trente et un ans</i>, le hasard ayant placé à la tête de l'un +des théâtres lyriques de Paris un homme qui comprend et sent la musique +de style, un homme intelligent, hardi, actif et dévoué à l'idée qu'il a +une fois adoptée, le merveilleux poëme de Weber nous a enfin été révélé. +Le public n'a fait sur le maître ni sur son œuvre aucun nauséabond jeu +de mots, n'est pas resté <i>grave</i>, mais a applaudi avec des transports +véritables de plus en plus ardents; bien que cette musique dérange, +culbute, bouscule avec un prodigieux mépris ses habitudes les plus +chères, les plus enracinées, les plus inhérentes à ses instincts secrets +ou avoués.</p> + +<p>Le succès d'<i>Obéron</i> au Théâtre-Lyrique est très-grand, très-loyal, +très-réel. C'est un succès de bonne compagnie qui attirera même la +mauvaise. Tout Paris voudra entendre et voir <i>Obéron</i>, admirer sa +délicieuse musique, ses beaux décors, ses riches costumes, et applaudir +son nouveau ténor. Car il y en a un qui s'y révèle; M. Carvalho a +découvert pour le rôle d'Huon un vrai ténor (Michot), et à chaque +représentation la faveur du phénix augmente. Et pour achever d'expliquer +la vogue de ce chef-d'œuvre, sachez qu'au dénoûment on rit à se tordre, +et que la salle entière entre en convulsions.</p> + +<p>On n'a pas cru devoir faire une traduction pure et simple du livret +anglais de M. Planchet, mais une sorte d'imitation de ce livret et du +poëme d'<i>Obéron</i> de Wieland. Je ne sais si c'est à tort ou à raison que +cette liberté a été prise; au moins la partition a-t-elle été à peu près +respectée. On ne l'a ni mutilée, ni instrumentée, ni insultée d'aucune +façon, selon l'usage. Quelques morceaux seulement ont été transplantés +d'une scène dans une autre, mais toujours dans une situation semblable à +celle pour laquelle ils furent composés. Voici ce dont il s'agit dans +cette féerie. Obéron, le roi des génies, aime tendrement sa reine +Titania. Pourtant ces deux époux se disputent souvent. Titania s'obstine +à soutenir la cause des femmes coupables (sans doute en souvenir de ses +étranges amours avec le savetier<a name="page_230" id="page_230"></a> Bottom. Un savetier qui porte une tête +d'âne et qui s'appelle Bottom!... Je ne vous dirai pas ce que signifie +ce nom anglais. Cherchez. Lisez le <i>Songe d'une nuit d'été</i>. L'ironie de +Shakspeare a dépassé là de cent coudées celle des plus terribles +railleurs). Obéron défend la cause des hommes plus ou moins injustement +trompés. Une belle nuit d'été, la patience lui échappe, et il se sépare +de Titania en jurant de ne jamais la revoir. Il lui pardonnera +seulement, si deux jeunes amants, épris l'un pour l'autre d'un amour +chaste et fidèle, résistent à toutes les épreuves où pourront être +soumises leur constance et leur vertu. Clause bizarre, car enfin les +belles qualités quelconques d'un couple humain ne font rien aux +mauvaises qualités de sa féerique majesté la reine Titania, et je ne +vois pas ce que le roi des génies pourra gagner, en reprenant sa femme, +au triomphe de la vertu de deux étrangers. Mais tel est le nœud de la +pièce. Obéron a pour génie familier un petit esprit gracieux, doucement +malicieux, espiègle sans méchanceté, adorable, charmant (du moins tel +est le lutin de Shakspeare) qui se nomme Puck. Puck voit son maître +triste et languissant. Il veut le réunir à Titania; il sait à quelles +conditions il y parviendra. A l'œuvre donc. Il a découvert en France un +beau chevalier, Huon, de Bordeaux; à Bagdad, une ravissante princesse, +Rezia, fille du calife, et à l'aide d'un songe qu'il envoie +simultanément à chacun d'eux, il les rend épris l'un de l'autre. Déjà +Huon est en marche par monts et par vaux à la recherche de la princesse +qu'il adore. Une bonne vieille qu'il rencontre au milieu d'une forêt lui +apprend que Rezia habite Bagdad, et propose au chevalier et à son écuyer +Chérasmin de les y transporter en une minute, si Huon veut jurer de +rester toute sa vie fidèle à sa bien-aimée, et de ne pas lui demander la +plus légère faveur jusqu'au moment de leur union. Huon prononce le +double serment. Aussitôt la vieille se change en un gracieux esprit. +C'est Puck qui reprend sa forme. Obéron survient, confirme les paroles +de Puck, et nos<a name="page_231" id="page_231"></a> voyageurs sont tout d'un coup transportés à cinq cents +lieues de là, dans les jardins du harem du calife de Bagdad. Rezia y +pleure l'absence de son chevalier inconnu et se désespère d'un mariage +odieux auquel son père veut la contraindre. En promenant ses langueurs +dans le jardin du palais, elle rencontre les nouveaux débarqués; dans +l'un d'eux elle reconnaît le chevalier de son rêve: «O bonheur, c'est +donc vous?—Je vous adore.—Je vous sauverai.—Revenez ce soir. Quand +l'iman appellera les croyants à la prière, je serai là et nous +concerterons tout pour notre fuite.» Le soir, en effet, nos amants se +retrouvent, mais les gardes du palais saisissent les deux étrangers, les +jettent en prison et le calife ordonne leur mort. La puissance +surnaturelle d'Obéron vient à leur aide; ils sont libres; ils enlèvent +de vive force un léger navire sur lequel Aboukan (le mari imposé à +Rezia) venait chercher sa fiancée, Rezia reparaît avec sa suivante +Fatime, ils partent tous les quatre.</p> + +<p class="c">Et vogue la nacelle qui porte leurs amours.</p> + +<p>Hélas! la chair est faible, et longs sont les ennuis de la navigation. +On conçoit que deux amants, tels que les nôtres, enfermés dans un étroit +navire, puissent avoir quelque peine à contenir l'élan de leurs pensers +d'amour. Obéron lit dans le cœur du chevalier, et furieux des désirs +qu'il y découvre, il se résout à le séparer de Rezia. «Souffle, tempête, +bouleverse l'Océan, que le vaisseau périsse!» Les vents accourent, +Eurus, et Notus, et Borée, et vingt autres, suivis des esprits du feu, +des météores, etc.</p> + +<p>La nuit noire s'étend sur les eaux. Rezia est jetée seule sur un rocher, +un autre écueil reçoit Fatime et Chérasmin. On ne sait ce qu'est devenu +le chevalier. Les naufragés ne sont pas au bout de leurs peines. Pris +par des pirates barbaresques, ils sont conduits sur la côte d'Afrique et +vendus au bey de Tunis. Rezia est exposée aux honneurs du harem; elle a +inspiré une<a name="page_232" id="page_232"></a> passion violente au bey. Les deux autres amants (car +Chérasmin et Fatime ont fini, eux aussi, par s'aimer d'amour tendre) +sont plus heureux; ils n'ont point été séparés et leur tâche d'esclave +se borne à cultiver l'un des jardins de Sa Hautesse.</p> + +<p>L'eunuque Aboulifar leur apprend la révolution qui va s'accomplir dans +le harem, c'est-à-dire la déchéance de l'ancienne favorite et +l'élévation de Rezia.</p> + +<p>Mais Rezia repousse avec mépris les hommages du bey, elle restera fidèle +jusqu'à la mort à son chevalier. Puck, faisant habilement valoir cette +noble constance, obtient d'Obéron qu'une dernière et solennelle épreuve +soit accordée au chevalier. Le roi des génies y consent. Aussitôt Puck +repêche quelque part le pauvre Huon et le transporte dans le jardin du +bey de Tunis. Et nous le voyons entouré d'une foule de houris, toutes +plus ravissantes les unes que les autres, qui dansent, qui chantent, qui +l'enlacent dans leurs bras, le brûlent de leurs œillades, le dévorent +de leurs sourires... Vains efforts, Huon résiste aux séductions; il aime +Rezia, il n'aime qu'elle, il lui restera fidèle. Survient le bey qui, +trouvant un étranger au milieu de ses femmes, ordonne son empalement +immédiat. On va procéder à cette opération. Mais l'épreuve des amants a +été décisive: l'amour a triomphé; Obéron est satisfait. Son cor enchanté +se fait entendre, et aussitôt le bey, le chef des eunuques, les gardes +du harem, tout le harem de céder à une impulsion irrésistible qui les +force de danser, de pivoter comme des derviches tourneurs, de +tourbillonner enfin dans un mouvement de rotation de plus en plus +rapide, sous l'influence de plus en plus vive et impérieuse de +l'impitoyable cor; jusqu'à ce que, sur un coup de tamtam, cette foule +étourdie tombant à terre à demi-morte, Obéron, sa belle Titania et leur +fidèle Puck s'élèvent au ciel dans une gloire. Et le roi des génies +s'adressant aux amants: «Vous êtes restés fidèles l'un à l'autre, vous +avez résisté à toutes les séductions, soyez heureux! Retourne en France, +Huon; va présenter à la cour ta Rezia; ma protection t'y suivra.»<a name="page_233" id="page_233"></a></p> + +<p>Il faudrait écrire beaucoup trop pour analyser dignement la partition +d'<i>Obéron</i>, pour examiner les questions que le style de cet ouvrage fait +naître, expliquer les procédés employés par l'auteur et trouver la cause +du ravissement dans lequel cette musique plonge des auditeurs même +étrangers à toute notion, sinon à tout sentiment de l'art des sons.</p> + +<p><i>Obéron</i> est le pendant du <i>Freyschütz</i>. L'un appartient au fantastique +sombre, violent, diabolique; l'autre est du domaine des féeries +souriantes, gracieuses, enchanteresses. Le surnaturel dans <i>Obéron</i> se +trouve si habilement combiné avec le monde réel, qu'on ne sait +précisément où l'un et l'autre commencent et finissent, et que la +passion et le sentiment s'y expriment dans un langage et avec des +accents qu'il semble qu'on n'ait jamais entendus auparavant.</p> + +<p>Cette musique est essentiellement mélodieuse, mais d'une autre façon que +celle des plus grands mélodistes. La mélodie s'y exhale des voix et des +instruments comme un parfum subtil qu'on respire avec bonheur, sans +pouvoir tout d'abord en déterminer le caractère. Une phrase qu'on n'a +pas entendu commencer est déjà maîtresse de l'auditeur au moment précis +où il la remarque; une autre qu'il n'a pas vu s'évanouir le préoccupe +encore quelque temps après qu'il a cessé de l'entendre. Ce qui en fait +le charme principal, c'est la grâce, une grâce exquise et un peu +étrange. On pourrait dire de l'inspiration de Weber dans <i>Obéron</i> ce que +Laërtes dit de sa sœur Ophélia:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Thought and affliction; passion, hell itself,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>She turns to favour and to prettiness.</i></span><br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p>(La rêverie, l'affliction, la passion, l'enfer lui-même, elle +change tout en charme et en grâce.)</p></div> + +<p>N'était l'<i>enfer</i> qui n'y figure pas, et qui d'ailleurs, sous la main de +Weber, n'a jamais pris des formes gracieuses, mais bien des formes +effrayantes et terribles au contraire.</p> + +<p>Les enchaînements harmoniques de Weber ont un coloris<a name="page_234" id="page_234"></a> qu'on ne retrouve +chez aucun autre maître, et qui se reflète plus qu'on ne croit sur sa +mélodie. Leur effet est dû tantôt à l'altération de quelques notes de +l'accord, tantôt à des renversements peu usités, quelquefois même à la +suppression de certains sons réputés indispensables. Tel est, par +exemple, l'accord final du morceau des nymphes de la mer, où la tonique +est supprimée, et dans lequel, bien que le morceau soit en <i>mi</i>, +l'auteur n'a voulu laisser entendre que <i>sol</i> dièse et <i>si</i>. De là le +vague de cette désinence et la rêverie où elle plonge l'auditeur.</p> + +<p>On en peut dire à peu près autant de ses modulations; si étranges +qu'elles soient, elles sont toujours amenées avec un grand art, sans +duretés, sans secousse, d'une façon presque toujours imprévue, pour +concourir à l'expression d'un sentiment et non pour causer à l'oreille +une puérile surprise.</p> + +<p>Weber admet la liberté absolue des formes rhythmiques; jamais personne +autant que lui ne s'est affranchi de la tyrannie de ce qu'on appelle la +<i>carrure</i>, et dont l'emploi exclusif et borné aux agglomérations de +nombres pairs contribue si cruellement, non-seulement à faire naître la +monotonie, mais à produire la platitude. Dans le <i>Freyschütz</i>, il avait +déjà donné des exemples nombreux d'une phraséologie nouvelle. Parmi ces +exemples, les musiciens français, les plus carrés des mélodistes après +les Italiens, furent tout surpris d'applaudir la chanson à boire de +Gaspard, qui se compose, dans sa première moitié, d'une succession de +phrases de trois mesures, et, dans sa seconde moitié, d'une succession +de phrases de quatre. Dans <i>Obéron</i> on trouve divers passages où le +tissu mélodique est rhythmé de cinq en cinq. En général, chaque phrase +de cinq mesures ou de trois a son pendant qui constitue alors la +symétrie, produisant le nombre pair, si cher aux musiciens vulgaires, en +dépit du proverbe: <i>Numero Deus impare gaudet</i>. Mais Weber ne se croit +point obligé d'établir à tout prix et partout cette symétrie; +très-souvent sa phrase impaire n'a pas de pendant.<a name="page_235" id="page_235"></a> Je m'adresserai aux +gens de lettres pour savoir si la Fontaine a employé une forme +excellente en jetant un petit vers isolé de deux pieds à la fin d'une de +ses fables:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Mais qu'en sort-il souvent?</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Du vent,</span><br /> +</p> + +<p>Leur réponse affirmative, je n'en doute pas, explique et justifie le +procédé analogue introduit dans la musique par beaucoup de musiciens, au +nombre desquels il faut citer avec Weber, Gluck et Beethoven. Il nous +semble aussi absurde de vouloir rhythmer la musique exclusivement de +quatre en quatre mesures, que de n'admettre en poésie qu'une seule +espèce de vers.</p> + +<p>Si, au lieu d'avoir dit si finement:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Mais qu'en sort-il souvent?</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Du vent.</span><br /> +</p> + +<p class="nind">le fabuliste eût écrit:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Mais qu'en sort-il souvent?</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il n'en sort que du vent.</span><br /> +</p> + +<p class="nind">il eût terminé sa fable par une insupportable platitude. L'analogie de +cet exemple avec la question musicale qui nous occupe est frappante. +L'entêtement de la routine peut seul la méconnaître ou en nier les +conséquences.</p> + +<p>Maintenant s'il nous paraît évident que la musique ne peut ni ne doit se +conformer aveuglément à l'usage de certaines écoles qui veulent +conserver la plus carrée des carrures en tout et partout, si nous +trouvons dans cette persistance ridicule à maintenir un préjugé la cause +de la fadeur, de la lâcheté de style, de l'exaspérant vulgarisme d'une +foule de productions de tous les temps et de tous les pays, nous n'en +reconnaîtrons pas moins qu'il est des irrégularités choquantes et qu'il +faut éviter avec soin. Gluck (dans <i>Iphigénie en Aulide</i> surtout) en<a name="page_236" id="page_236"></a> a +commis un grand nombre, il faut l'avouer, qui blessent le sentiment de +l'harmonie rhythmique. Weber n'en est pas exempt; nous en trouvons même +un exemple très-regrettable dans l'un des plus délicieux morceaux +d'<i>Obéron</i>, dans le chant des naïades, dont je parlais tout à l'heure. +Après la première grande phrase vocale, composée de quatre fois quatre +mesures, l'auteur a voulu donner à la voix un court repos. Ce silence +est rempli par l'orchestre. Croyant sans doute que l'oreille ne +tiendrait aucun compte du fragment instrumental, l'auteur a repris +ensuite son chant vocal, rhythmé carrément, comme si la mesure +d'orchestre n'existait pas. Mais, selon nous, il s'est trompé. L'oreille +souffre de cette addition d'une mesure dans la mélodie; on s'aperçoit +parfaitement que le mouvement d'oscillation a été rompu, que la phrase a +perdu la régularité du balancement qui lui donne tant de charme. +Revenant à ma comparaison de la mélodie avec la versification, je dirai +encore que, dans le cas dont il s'agit, le défaut est aussi évident +qu'il le serait dans une strophe de vers de dix pieds <i>dont un seul en +aurait onze</i>.</p> + +<p>De l'instrumentation de Weber je dirai seulement qu'elle est d'une +richesse, d'une variété et d'une nouveauté admirables. La distinction +encore est sa qualité dominante; jamais de moyens réprouvés par le goût, +de brutalités, de non-sens. Partout un coloris charmant, une sonorité +vive mais harmonieuse, une force contenue et une connaissance profonde +de la nature de chaque instrument, de ses divers caractères, de ses +sympathies ou de ses antipathies avec les autres membres de la famille +orchestrale; partout enfin les plus intimes rapports sont conservés +entre le théâtre et l'orchestre, nulle part ne se trouve un <i>effet</i> sans +but, un <i>accent</i> non motivé.</p> + +<p>On reproche à Weber sa manière d'écrire pour les voix; malheureusement +le reproche est fondé. Souvent il leur impose des successions d'une +difficulté excessive, qui seraient à peine convenables pour tout autre +instrument que le piano. Mais ce<a name="page_237" id="page_237"></a> défaut, qui ne s'étend pas aussi loin +qu'on veut bien le dire, n'en est pas un quand la bizarrerie du dessin +vocal est motivée par une intention dramatique. C'est alors au contraire +une qualité; l'auteur en ce cas n'est blâmable qu'aux yeux des +chanteurs, obligés de prendre de la peine et de se livrer à des études +que la musique banale ne leur impose pas.</p> + +<p>Tels sont plusieurs passages vraiment diaboliques du rôle de Gaspard +dans le <i>Freyschütz</i>, passages qui, à mon sens, sont des traits évidents +de génie.</p> + +<p>Sur les vingt morceaux dont se compose la partition d'<i>Obéron</i>, je n'en +vois pas un de faible. L'invention, l'inspiration, le savoir, le bon +sens brillent dans tous: et c'est presque à regret que nous citerons de +préférence aux autres pièces le chœur mystérieux et suave de +l'introduction chanté par les génies autour du lit de fleurs où +sommeille Obéron;—l'air chevaleresque d'Huon dans lequel se trouve une +ravissante phrase déjà présentée au milieu de l'ouverture;—la +merveilleuse marche nocturne des gardes du sérail qui termine le premier +acte;—le chœur énergique et si rudement caractérisé: «Gloire au chef +des croyants!»—la prière d'Huon accompagnée seulement par les altos, +les violoncelles et les contre-basses;—la dramatique scène de Rezia sur +le bord de l'Océan;—le chant des nymphes confié aujourd'hui à Puck +seul, dans la nouvelle version du livret (à tort, selon moi; il devrait +être chanté au fond du théâtre, sur l'un des arrière-plans de la mer, +par plusieurs voix de choix à l'unisson, et avec une douceur +extrême);—le chœur de danse des esprits terminant le second +acte;—l'air si gracieusement gai de Fatime;—le duo suivant avec son +trait obstiné d'orchestre revenant à intervalles irréguliers;—le trio +si harmonieux, si admirablement modulé qu'accompagnent pianissimo les +instruments de cuivre;—et enfin le chœur dansé de la scène de +séduction, morceau unique dans son genre. Jamais la mélodie n'eut de +pareils sourires, le rhythme des caresses plus irrésistibles. Pour que +le chevalier<a name="page_238" id="page_238"></a> Huon échappe aux enlacements de femmes chantant de telles +mélodies, il faut qu'il ait la vertu chevillée dans le corps.</p> + +<p>L'auditoire a fait répéter quatre morceaux et l'ouverture; la foule, qui +pendant trois heures avait bu avec délices cette musique d'une saveur si +nouvelle, est sortie dans un état de véritable enivrement. C'est un +succès, je le répète, un noble et grand succès.</p> + +<p>Le ténor Michot est doué d'une belle voix, d'un timbre riche et +sympathique, que l'étude ne tardera pas à assouplir. On le rappelle +chaque soir. Le voilà, comme on dit dans les théâtres, <i>posé</i>. Il +deviendra, il est déjà un sujet précieux. Madame Rossi-Caccia, après une +longue absence de la scène, y a reparu dans le rôle difficile de Rezia, +qu'elle chante avec talent. Mademoiselle Girard est une excellente +Fatime; que ne peut-elle corriger le tremblement de sa voix! +Mademoiselle Borghèse chante et joue bien le rôle du lutin Puck; +seulement elle est trop grande; mais le moyen de remédier à cela?... +Grillon s'acquitte fort bien de son rôle de Chérasmin, et Fromant de +celui d'Obéron. Quant à l'eunuque Girardot, il excite l'hilarité par son +costume, ses poses, sa voix étrange et <i>ses mots</i>.</p> + +<p>Désireux de reproduire sans mesquinerie le chef-d'œuvre de Weber, M. +Carvalho a ajouté à l'orchestre dix instruments à cordes qu'on n'a pu y +introduire qu'en prenant sur les places du public, et enrichi de douze +voix de femmes le chœur des génies. La mise en scène d'ailleurs est +extrêmement soignée; l'effet de l'apothéose de Titania et d'Obéron est +des plus poétiques.<a name="page_239" id="page_239"></a></p> + +<h2><a name="ABOU-HASSAN" id="ABOU-HASSAN"></a>ABOU-HASSAN<br /> +<small>OPÉRA EN UN ACTE DU JEUNE WEBER</small><br /><br /> +L'ENLÈVEMENT AU SÉRAIL<br /> +<small>OPÉRA EN DEUX ACTES, DU JEUNE MOZART</small><br /><br /> +<small><small>LEUR PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE-LYRIQUE</small></small></h2> + +<p class="r">19 mai 1859.</p> + +<p>Abou-Hassan est une sorte de Turc amoureux d'une sorte de jeune Turque; +il a mauvaise tête et bon cœur, dit-on; il fait des dettes. Ou lui +donne de l'argent; au lieu de l'employer à satisfaire ses créanciers, il +achète des présents pour sa belle. Il faut payer enfin; il ne le peut. +Or le pacha son maître a pour habitude de donner 1,000 piastres (je ne +suis pas sûr de l'espèce de la monnaie) pour les funérailles de chacun +de ses serviteurs. Abou-Hassan imagine de contrefaire le mort. Sa +maîtresse (c'est peut-être bien sa femme) rivalise de zèle avec lui, et +contrefait la morte. Le pacha aura donc à donner deux mille piastres. +Cette somme tirera d'affaire nos amoureux. Mais le pacha découvre la +ruse, il en rit, il est désarmé, il pardonne. Les amants ou les époux +ressuscitent. Tout le monde est content.</p> + +<p>Weber avait dix-sept ans, dit-on, quand il écrivit la partition<a name="page_240" id="page_240"></a> de +cette pièce ingénieuse. On dit même que M. Meyerbeer l'aida tant soit +peu dans son travail, mais qu'il n'avait alors, lui, que seize ans et +demi. De sorte que l'auteur des <i>Huguenots</i> est aujourd'hui dans +l'impossibilité la plus absolue de reconnaître les morceaux dont il a +orné l'œuvre de son ami, et que si quelque vieux bibliophile venait lui +dire avec assurance: «Cet air est de vous,» il serait capable de faire +la réponse du bon la Fontaine, à qui on désignait un petit jeune homme +comme son fils, et qui répliqua: «C'est bien possible!»</p> + +<p>Tant il y a que la partition d'<i>Abou-Hassan</i> contient plusieurs +drôleries fort jeunes, d'assez bonne tournure, entre autres un air que +Meillet a supérieurement chanté, et qu'on a redemandé avec de grandes +acclamations. Meillet d'ailleurs joue son rôle tout entier avec entrain +et une verve de bon goût. Il y a obtenu un succès complet de chanteur et +d'acteur.</p> + +<p>L'opéra de l'<i>Enlèvement au sérail</i> est beaucoup plus vieux que celui +d'<i>Abou-Hassan</i>, et Mozart, lorsqu'il l'écrivit, n'avait peut-être pas +encore dix sept ans. Les personnes désireuses de savoir au juste ce +qu'il en est peuvent consulter le livre de M. Oulibicheff, un Russe qui +savait à quelle heure précise l'auteur de <i>Don Giovanni</i> écrivit la +dernière note de telle ou telle de ses sonates pour le clavecin, qui +tombait pâmé à la renverse en entendant deux clarinettes donner l'accord +de tierce majeure (<i>ut mi</i>) dans l'orchestre du premier venu des opéras +de Mozart, et qui se levait indigné si ces deux mêmes clarinettes +faisaient entendre les deux mêmes notes dans le <i>Fidelio</i> de Beethoven. +M. Oulibicheff a conservé toute sa vie un doute cruel, il n'était pas +bien sûr que Mozart fût le bon Dieu...</p> + +<p>L'<i>Enlèvement</i> est précédé d'une petite ouverture en <i>ut</i> majeur, d'une +impayable naïveté et qui a produit peu de sensation; c'est à peine si le +parterre y a pris garde. Cela fait, ne vous en déplaise, l'éloge du +parterre; car en vérité, si tant est qu'on puisse dire à peu près la +vérité là-dessus, le père Léopold Mozart, au lieu de pleurer +d'admiration, comme à l'ordinaire,<a name="page_241" id="page_241"></a> devant cette œuvre de son fils, eût +mieux fait de la brûler et de dire au jeune compositeur: «Mon garçon, tu +viens de produire là une ouverture bien ridicule; tu as dit ton chapelet +avant de la commencer, je n'en doute pas, mais tu vas m'en faire une +autre, et cette fois tu diras ton rosaire pour obtenir des saints qu'ils +t'inspirent mieux.» Raca! abomination! blasphème! vont s'écrier tous les +Oulibicheff, en déchirant leurs vêtements et en se couvrant la tête de +cendres, blasphème! abomination! raca!—Holà! calmez-vous, hommes +vénérables, ne déchirez pas vos vêtements, couvrez-vous la tête de +poudre à poudrer, s'il vous plaît, mais non de cendres, car il n'y a pas +de blasphème ni d'abomination dans l'énoncé de notre opinion; il est +aujourd'hui tout à fait prouvé que Mozart, à quinze ans surtout, n'était +pas le bon Dieu. Sachez en outre que nous l'admirons plus que vous, que +nous le connaissons mieux que vous, mais que notre admiration est +d'autant plus vive qu'elle n'est le résultat ni d'impressions puériles +ni d'absurdes préjugés.</p> + +<p>La pièce de l'<i>Enlèvement</i> est encore une pièce turque. Il y a +l'éternelle esclave européenne qui résiste à l'éternel pacha. Cette +esclave a une jolie suivante; elles ont l'une et l'autre de jeunes +amants. Ces malheureux s'exposent à se faire empaler pour délivrer leurs +belles. Ils s'introduisent dans le sérail, ils y apportent une échelle, +voire même deux échelles.</p> + +<p>Mais Osmin, un magot turc, homme de confiance du pacha, déjoue leurs +projets, enlève une des échelles, arrête les quatre personnages et va +les livrer à la fureur du pal, quand le pacha, qui est un faux Turc +d'origine espagnole, apprenant que Belmont, l'amant de Constance, est le +fils d'un Espagnol de ses amis qui, jadis, lui sauva la vie, se hâte de +délivrer nos amoureux et de les renvoyer en Europe, où il est probable +qu'ils ont ensuite beaucoup d'enfants.</p> + +<p>C'est aussi fort que cela.</p> + +<p>Vous dire que Mozart a écrit là-dessus une merveille d'inspiration +serait encore plus fort. Il y a une foule de jolis petits<a name="page_242" id="page_242"></a> morceaux de +chant sans doute, mais aussi une foule de formules qu'on regrette +d'autant plus d'entendre là que Mozart les a employées plus tard dans +ses chefs-d'œuvre, et qu'elles sont aujourd'hui pour nous une véritable +obsession.</p> + +<p>En général la mélodie de cet opéra est simple, douce, peu originale, les +accompagnements sont discrets, agréables, peu variés, enfantins; +l'instrumentation est celle de l'époque, mais déjà mieux ordonnée que +dans les œuvres des contemporains de l'auteur. L'orchestre contient +souvent ce qu'on appelait alors la <i>musique turque</i>, c'est-à-dire la +grosse caisse, les cymbales et le triangle, employés d'une façon toute +primitive. En outre, Mozart y a fait usage d'une petite flûte quinte, +<i>en sol</i> (dite <i>en la</i> à l'époque où les flûtes ordinaires étaient +appelées <i>en ré</i>). Quelquefois cet instrument y est réuni en trio aux +deux grandes flûtes.</p> + +<p>Si le premier air d'Osmin portait le nom d'un compositeur vivant, on +aurait le droit de le trouver assez dépourvu d'intérêt; si les trois +couplets chantés ensuite par ce personnage étaient dans le même cas, à +coup sûr on ne les eût pas <i>bissés</i>. Le chœur, avec accompagnement de +musique turque, a le caractère indiqué par le sujet. Le duo à six-huit +entre Osmin et la suivante, peu coloré, peu saillant, contenant beaucoup +de notes aiguës que le soprano doit lancer à ses risques et périls, est +d'un effet assez disgracieux. L'allegro de l'air suivant offre une +fâcheuse ressemblance avec l'air populaire parisien, <i>En avant, Fanfan +la Tulipe!</i> que Mozart, à coup sûr, n'a jamais connu. Il faut donc +retourner la phrase, faire du blâme un éloge, et dire: Le pont-neuf +populaire parisien a l'honneur de ressembler au thème d'un allegro de +Mozart.</p> + +<p>L'air de Belmont, au contraire, est mélodieux, expressif, charmant. Le +quatuor, d'une naïveté extrême, prend vers la <i>coda</i> un peu d'animation, +grâce à l'intervention d'un trait de violon rapide. Une marche avec +sourdines termine bien le premier acte.<a name="page_243" id="page_243"></a></p> + +<p>L'air de la soubrette est malheureusement entaché de ces traits et de +ces vocalisations grotesques employés par Mozart, même dans ses plus +magnifiques ouvrages. C'était le goût du temps, dira-t-on; tant pis pour +le temps et tant pis pour nous maintenant. Mozart, à coup sûr, eût mieux +fait de consulter son goût à lui. La partie de soprano de ce morceau +est, d'ailleurs, écrite trop constamment dans le haut. Ce défaut dut +être moins sensible à l'époque où le diapason était d'un grand demi-ton +plus bas que le diapason actuel.</p> + +<p>Les couplets fort plaisants chantés par Bataille et Froment, ont eu les +honneurs du <i>bis</i>. L'air en <i>ré</i> d'Osmin, qui leur succède, offre cette +particularité, très-remarquable chez Mozart, d'un thème rhythmé de trois +en trois mesures, suivi d'une phrase rhythmée de quatre en quatre. +Mozart lui-même ne croyait pas qu'il fût insensé de rhythmer une mélodie +autrement que dans la forme dite carrée?... Tout un système se trouve +dérangé par ce fait. Le rôle de Belmont contient encore une gracieuse +romance; la chanson du signal, avec son accompagnement de violons en +pizzicato, est piquante; mais, à mon sens, le meilleur morceau de la +partition serait le duo entre Constance et Belmont, qui la termine. Le +sentiment en est fort beau, le style beaucoup plus élevé que tout ce qui +précède, la forme plus grande, et les idées en sont magistralement +développées.</p> + +<p>L'<i>Enlèvement</i>, au dire de presque tous nos confrères de la critique +musicale, a été exécuté au Théâtre-Lyrique avec la plus <i>scrupuleuse +fidélité</i>. On a seulement mis en deux actes la pièce qui était en trois, +<i>interverti l'ordre de succession de quelques morceaux, retiré un grand +air du rôle de madame Meillet pour le faire passer dans celui de madame +Ugalde, et placé entre les deux actes la fameuse marche turque si connue +des pianistes qui jouent Mozart</i>.</p> + +<p>Allons! à la bonne heure! voilà ce qu'on doit appeler une <i>scrupuleuse +fidélité</i>!...<a name="page_244" id="page_244"></a></p> + +<h2><a name="MOYEN_TROUVE_PAR_M_DELSARTE" id="MOYEN_TROUVE_PAR_M_DELSARTE"></a><small>MOYEN TROUVÉ PAR M. DELSARTE</small><br /><br /> +D'ACCORDER LES INSTRUMENTS A CORDES<br /><br /> +<small><small>SANS LE SECOURS DE L'OREILLE</small></small></h2> + +<p>Entendez-vous, pianistes, guitaristes, violonistes, violoncellistes, +contre-bassistes, harpistes, accordeurs, et vous donc, chefs +d'orchestre! <i>sans le secours de l'oreille!!!</i> Voilà une découverte +immense, incomparable, sans prix, pour nous autres surtout, tristes +auditeurs de pianos discordants, de violons, de violoncelles +discordants; de harpes discordantes; d'orchestres discordants. +L'invention de M. Delsarte va vous mettre dans l'obligation de ne plus +nous torturer, de ne plus nous faire suer de douleur, de ne plus nous +pousser au suicide. Sans le secours de l'oreille!!! Non-seulement +l'oreille devient inutile pour accorder les instruments, mais il est +dangereux de la consulter, mais il faut à toute force ne pas la +consulter. Quel avantage pour ceux qui n'en ont pas! Jusqu'à présent +c'était le contraire, et nous vous pardonnions les tourments que vous +nous infligiez; mais à l'avenir, si vos instruments, si vos orchestres +ne sont pas d'accord, vous n'aurez point d'excuses, et nous vous +dénoncerons à la vindicte publique. Sans le secours de l'oreille!!! +secours si souvent inutile et trompeur, et fatal! La découverte de M. +Delsarte n'a d'action que sur les instruments à cordes, et c'est +beaucoup, c'est énorme. D'où il suit que dans<a name="page_245" id="page_245"></a> les orchestres dirigés et +accordés sans le secours de l'oreille, il n'y aura plus de discordance +maintenant qu'entre les flûtes, les hautbois, les clarinettes, les +bassons, les cors, les cornets, les trompettes, les trombones, +l'ophicléide, le tuba et les timbales. Le triangle pourrait, à la +rigueur, être accordé par le nouveau procédé, mais il est généralement +reconnu que cela n'est pas nécessaire; de même que pour les cloches, la +discordance entre le triangle et les autres instruments <i>fait bien</i>, on +aime cela dans tous les théâtres lyriques.</p> + +<p>Et les chanteurs, dont vous ne parlez pas, me dira-t-on, sera-t-il +possible de les faire chanter juste, de les faire s'accorder?—Les +chanteurs? Deux ou trois d'entre eux sont naturellement d'accord. +Quelques-uns, avec de bons soins et de la rigueur, pourront être à peu +près accordés; mais tous les autres ne furent, ne sont et ne seront +d'accord ni individuellement, ni entre eux, ni avec les instruments, ni +avec le chef d'orchestre, ni avec le rhythme, ni avec l'harmonie, ni +avec l'accent, ni avec l'expression, ni avec le diapason, ni avec la +langue, ni avec rien qui ressemble à la précision et au bon sens. Depuis +quelque temps ils ne sont même plus d'accord avec les claqueurs, qui +menacent de les abandonner. Ce sera bien fait; mais quelle catastrophe!</p> + +<p>M. Delsarte a rendu aisément praticable l'accord du piano surtout, au +moyen d'un instrument qu'il appelle le phonoptique, et dont il serait +trop long de faire ici la description. Il nous suffira de dire qu'il +contient une aiguille indiquant le moment précis où deux ou plusieurs +cordes sont exactement à l'unisson; en ajoutant que le résultat +invariable de l'opération est, pour quiconque en veut prendre la peine, +une justesse telle que l'oreille la plus exercée n'en saurait atteindre +la perfection.</p> + +<p>Les acousticiens ne manqueront pas de s'occuper prochainement de la +précieuse invention que nous signalons et dont l'emploi ne saurait +tarder à devenir populaire.<a name="page_246" id="page_246"></a></p> + +<h2><a name="LA_MUSIQUE_A_LEGLISE" id="LA_MUSIQUE_A_LEGLISE"></a>LA MUSIQUE A L'ÉGLISE<br /><br /> +<small>PAR M. JOSEPH D'ORTIGUE</small></h2> + +<p>L'auteur a la probité littéraire et la modestie bien rares aujourd'hui +de déclarer dans sa préface qu'il nous présente un volume et non pas un +livre. «C'est, dit-il, un choix d'articles relatifs au plain-chant et à +la musique d'Église, publiés dans les journaux et les revues depuis +environ vingt-cinq ans. Ces articles, écrits souvent à de longs +intervalles les uns des autres, disséminés çà et là dans des feuilles +fort différentes entre elles de tendance et d'esprit, et s'adressant à +diverses classes de lecteurs, soumis en outre à une révision complète, +quelques-uns même à une refonte sévère, ces articles pourront être, +ainsi réunis, considérés comme voyant le jour pour la première fois. Tel +est ce volume. Si les matériaux en sont vieux, l'ensemble pourra +présenter quelque nouveauté.» Il en présente beaucoup, en effet, et il +joint à cet attrait de la nouveauté l'intérêt de tous les livres +vraiment utiles, écrits d'ailleurs d'une façon élégante, correcte et +parfaitement claire. Cette dernière qualité pour bien des gens, et je +suis du nombre, est d'un prix considérable, rien ne leur étant plus +odieux que ce style amphigourique, dont la prétendue profondeur a pour +effet bien moins encore de voiler la pensée de l'auteur, d'en rendre la +perception difficile, que d'en cacher l'absence. Ce sont des livres que +le lecteur ferme d'ordinaire à la quatrième page, en disant: «Je ne sais +ce<a name="page_247" id="page_247"></a> que l'écrivain a voulu dire, et sans doute lui-même ne le sait pas +davantage.» Ceci me rappelle un traité d'harmonie composé dans un +système fort ingénieux, disait-on, par un savant mathématicien. Je le +lus avec une attention qui faillit me rendre malade, sans y rien +comprendre. L'auteur, à qui j'avais avoué que le sens de son œuvre +m'échappait complétement, m'offrit de venir me l'expliquer. Nous eûmes +un long entretien à ce sujet, et les explications verbales ne parvinrent +pas plus que la prose écrite à me faire pénétrer la signification de ce +traité mystérieux. «Je suis sans doute mal disposé aujourd'hui, dis-je à +l'auteur; si vous vouliez bien m'accorder une autre heure d'études, je +serais peut-être à cette seconde épreuve plus intelligent.» Nouveau +rendez-vous pris. Je m'obstinais, j'étais curieux de savoir si je +parviendrais à comprendre. Le théoricien revint, recommença l'exposé de +sa doctrine, de ses exemples, l'explication de son système, etc., etc. +Je faisais des efforts surhumains d'attention; mon cerveau semblait se +tordre dans mon crâne; quant à l'auteur, il suait à grosses gouttes, +voyant combien je mettais à l'écouter de bonne volonté sans résultats. +Enfin il fallut renoncer à prolonger l'expérience, et je dus dire au +démonstrateur: «C'est inutile, monsieur, je n'ai pas la moindre idée de +ce que vous voulez me faire entendre. C'est absolument comme si vous me +parliez chinois!» Et ce savant avait fait un gros livre pour enseigner +l'harmonie <i>à ceux qui ne la savent pas</i>...</p> + +<p>Rien de pareil, ai-je besoin de le répéter, dans l'ouvrage de M. +d'Ortigue; et si je diffère avec lui d'opinion sur quelques points, au +moins sais-je bien en quoi et pourquoi cette différence existe. Son +ouvrage a pour but principal d'étudier et de faire comprendre la nature +de l'art musical religieux, c'est-à-dire de l'art des sons appliqué au +service religieux, à chanter les textes sacrés dans les églises +catholiques; de démontrer les aberrations des musiciens qui, sans en +apprécier l'importance, ont osé entreprendre cette tâche, ainsi que la +tolérance coupable<a name="page_248" id="page_248"></a> des membres du clergé à leur égard, tolérance +expliquée par une profonde ignorance du sens expressif de l'art des sons +et l'absence de goût. L'ouvrage de M. d'Ortigue se propose, en outre, +d'exalter le système musical du plain-chant aux dépens de la musique +moderne, aux dépens de la <i>musique</i>, en déclarant le plain-chant seul +capable d'exprimer dignement le sentiment religieux. L'auteur, en +conséquence, cherche d'une part les moyens de remédier aux innombrables +abus de la musique introduite à l'église, et, de l'autre, à tirer le +plain-chant de la corruption dans laquelle il est tombé.</p> + +<p>Ces abus révoltants, dont il donne des exemples, ne sont pas, il est +vrai, propres à notre temps; on sait jusqu'à quel degré de cynisme et +d'imbécillité étaient parvenus les anciens contre-pointistes qui +prenaient pour thèmes de leurs compositions dites religieuses des +chansons populaires dont les paroles grivoises et même obscènes étaient +connues de tous et qu'ils faisaient servir de fond à leur trame +harmonique pendant le service divin. On connaît la messe de l'<i>Homme +armé</i>.</p> + +<p>La gloire de Palestrina est d'avoir fait disparaître cette barbarie.</p> + +<p>Nous avons pourtant vu, il y a trente-cinq ans à peine, de quoi nos +prêtres missionnaires étaient capables dans leur niaise affection pour +la musique et leur zèle aveugle et sourd. Ils faisaient chanter dans +l'église de Sainte-Geneviève, pendant les cérémonies, des cantiques dont +les airs étaient empruntés aux vaudevilles du théâtre des Variétés, tels +que celui-ci:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">C'est l'amour, l'amour, l'amour,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Qui fait le monde</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">A la ronde!</span><br /> +</p> + +<p>Mais le chef-d'œuvre du genre a été fourni plus récemment par un +musicien d'une certaine notoriété et qui a osé faire imprimer ledit +chef-d'œuvre pour l'édification des âmes religieuses et des gens de bon +sens. Ceci n'est pas un conte fait à plaisir; j'ai lu cette monstrueuse +partition.<a name="page_249" id="page_249"></a></p> + +<p>Voici en quels termes en parle M. d'Ortigue:</p> + +<div class="blockquot"><p>«J'ai dit dans un précédent article que les <i>Concerts spirituels</i>, +publiés à Avignon en 1835, avaient été dépassés par une production +plus étrange encore. Ils ont été dépassés en effet, et de beaucoup, +par la <i>Messe de Rossini</i>, mise au jour il y a quelques années par +ce spirituel, mais trop jovial Castil-Blaze, qui semble avoir voulu +couronner sa carrière d'arrangeur par l'arrangement le plus inouï +qu'on puisse imaginer, comme s'il avait juré de se porter un défi à +lui-même. Je ne ferai qu'indiquer les principaux morceaux de cette +<i>Messe de Rossini</i>. Le <i>Kyrie</i> est sur la marche de l'entrée +d'<i>Otello</i>. Le <i>Gloria</i> débute par le chœur d'introduction du même +ouvrage, qui fournit encore quelques autres fragments jusqu'à la +seconde moitié du verset final: <i>Cum Sancto Spiritu, in gloria Dei +patris, amen</i>, paroles que l'arrangeur a ajustées sur la strette du +quintette de la <i>Cenerentola</i>, morceau bouffe d'une gaieté +désopilante, allegro rapide à trois temps. On ne peut se +représenter l'effet extravagant et grotesque de ce texte, <i>Cum +Sancto Spiritu</i>, débité syllabiquement, une syllabe par croche, sur +ce mouvement accéléré. Le reste est à l'avenant. Le <i>Credo</i> s'ouvre +par la romance du <i>Barbier de Séville</i>: <i>Ecco ridente il cielo</i>; +puis viennent les duos guerriers de <i>Tancrède</i>, d'<i>Otello</i>, un +<i>Resurrexit</i> sur des roulades à grands ramages, et enfin l'<i>Et +vitam venturi seculi</i>, sur le motif d'Arsace du finale de +<i>Semiramide</i>: <i>Atro evento prodigio</i>. Un mot encore. Le <i>Dona nobis +pacem</i> est martelé en accords frappés par le chœur sur une +cabalette de <i>Tancrède</i>, la plus jolie et la plus pimpante du +monde.»</p></div> + +<p>M. d'Ortigue, bien entendu, ne rend pas Rossini responsable de toutes +ces extravagances, c'est sur l'arrangeur seul que tombe sa critique. Il +blâme vivement l'illustre maître, au contraire, d'avoir écrit certaines +parties de son <i>Stabat</i>, qu'il trouve avec raison, ce me semble, plus +théâtral dans son ensemble que religieux. Mais ce n'est pas la faute de +la musique, de l'art <i>mondain</i>, comme il l'appelle, et il a tort de se +laisser entraîner peu à peu à rendre ce bel art responsable des erreurs +des musiciens, au point de déclarer <i>qu'il ne saurait exister de +véritable musique religieuse hors de la tonalité ecclésiastique</i>. De +sorte que l'<i>Ave verum</i> de Mozart, cette expression sublime de +l'adoration extatique, qui n'est point dans la tonalité ecclésiastique, +ne devrait pas être considéré comme de la vraie musique religieuse. Et +c'est là que se décèle chez M. d'Ortigue une partialité pour le +plain-chant que nous avouons ne pas partager.<a name="page_250" id="page_250"></a> Bien plus, il nous est +absolument impossible de comprendre comment ce plain-chant, fils de la +musique grecque, de la musique des païens, peut lui paraître digne de +chanter les louanges du Dieu des chrétiens, quand la <i>musique</i>, +découverte moderne des chrétiens eux-mêmes, avec ses richesses de toute +espèce que le plain-chant ne possède pas, ne peut y prétendre. C'est +précisément la simplicité, le vague, la tonalité indécise, +l'<i>impersonnalité</i>, l'inexpression qui font, aux yeux de M. d'Ortigue, +le mérite principal du plain-chant. Il me semble qu'une statue récitant +avec sa froide impassibilité, et sur une seule note, les paroles +liturgiques, devrait alors réaliser l'idéal de la musique religieuse. M. +d'Ortigue ne va pas jusque-là, bien que sa théorie eût dû l'y conduire.</p> + +<p>Il blâme, au contraire, l'exécution du plain-chant, toujours chanté ou +plutôt beuglé dans nos églises par des voix de taureau, accompagnées +d'un serpent ou d'un ophicléide. Certes il a grandement raison. A +entendre de telles successions de notes hideuses, et à l'accent +menaçant, on se croirait transporté dans un antre de druides préparant +un sacrifice humain. C'est affreux, mais je dois encore avouer que tous +les morceaux de plain-chant que j'ai entendus étaient ainsi exécutés et +avaient à peu près ce caractère.</p> + +<p>Une discussion approfondie sur ce sujet et sur les questions qui s'y +rattachent nous mènerait fort loin, et je crois qu'il serait aisé, tout +en partageant l'indignation de notre savant confrère et ami contre les +abus qui se sont introduits dans la musique d'Église et les erreurs +révoltantes où sont tombés <i>presque tous</i> les grands maîtres en traitant +ce genre difficile, je crois, dis-je, qu'il serait aisé de réhabiliter +la <i>musique</i>. Elle n'est point coupable du mauvais usage qu'on a fait de +sa puissance et de ses richesses. Elle produira d'ailleurs les effets du +plain-chant tant qu'elle voudra, quand le plain-chant demeurer a +forcément incapable de produire les effets de la musique. Quoiqu'il en +soit, il faut louer beaucoup le livre de la <i>Musique à l'église</i>, il +faut<a name="page_251" id="page_251"></a> le recommander à tous les lecteurs qui s'intéressent à la dignité +du culte comme à la dignité de l'art. Les membres du clergé surtout, qui +par leur position ont à exercer une influence directe sur les mœurs +musicales des églises, ne peuvent que gagner à le méditer.</p> + +<p class="c"><i>Nocturnâ versate manu, versate diurnâ.</i></p> + +<p><a name="page_252" id="page_252"></a></p> + +<h2><a name="MOEURS_MUSICALES_DE_LA_CHINE" id="MOEURS_MUSICALES_DE_LA_CHINE"></a>MŒURS MUSICALES DE LA CHINE</h2> + +<p>On s'occupe beaucoup des Chinois, depuis quelque temps, et c'est +toujours d'une façon peu flatteuse pour eux. Nous ne nous contentons pas +de les battre, de tout bousculer dans leurs boutiques, de mettre en +fuite leur empereur, de prendre le palais de sa céleste Majesté, de nous +partager ses lingots, ses diamants, ses pierreries, ses soieries, il +faut encore que nous nous moquions de ce grand peuple, que nous +l'appellions peuple de vieillards, de maniaques, peuple de fous et +d'imbéciles, peuple amoureux de l'absurde, de l'horrible, du grotesque. +Nous rions de ses croyances, de ses mœurs, de ses arts, de sa science, +de ses usages familiers même, sous prétexte qu'il mange son riz grain à +grain avec des bâtonnets, et qu'il lui faut presque autant de temps pour +apprendre à se servir de ces ridicules ustensiles que pour apprendre à +écrire (chose qu'il ne sait jamais complétement), comme si, disons-nous, +il n'était pas plus simple de manger du riz avec une cuiller. Et de ses +armes, et de ses armées, et de ses étendards à dragons peints, pour +effrayer l'ennemi, et de ses vieux fusils à mèche, et de ses canons dont +les boulets vont dans la lune, nous en moquons-nous! et de ses +instruments de musique, et de ses femmes aux pieds contrefaits, et de +tout enfin! Pourtant il a du bon, le peuple chinois, beaucoup de bon, et +ce n'est pas tout à fait<a name="page_253" id="page_253"></a> sans raison qu'il nous appelle, nous autres +Européens, les diables rouges, les barbares. Par exemple: soixante mille +Chinois sont mis en déroute complète par quatre ou cinq mille +Anglo-Français, c'est vrai; mais leur général en chef, voyant la +bataille perdue, se scie le cou avec son sabre, très-bien, lui-même, +sans recourir pour cela à son domestique, comme faisaient les Romains, +et il n'est content que quand sa tête est à bas. C'est courageux cela; +essayez donc d'en faire autant.</p> + +<p>Il écrase les pieds de ses femmes de façon à les empêcher de marcher, +mais de façon aussi à les empêcher bien plus encore d'aller au bal, de +danser la polka, de valser, de rester, par conséquent, des nuits +entières aux bras de jeunes hommes qui leur serrent la taille, respirent +leur haleine, leur parlent à l'oreille, sous les yeux des pères, des +mères, des maris et des amants.</p> + +<p>Il a une musique que nous trouvons abominable, atroce, il chante comme +les chiens bâillent, comme les chats vomissent quand ils ont avalé une +arête; les instruments dont il se sert pour accompagner les voix nous +semblent de véritables instruments de torture. Mais il respecte au moins +sa musique, telle quelle, il protége les œuvres remarquables que le +génie chinois a produites; tandis que nous n'avons pas plus de +protection pour nos chefs-d'œuvre que d'horreur pour les monstruosités, +et que chez nous le beau et l'horrible sont également abandonnés à +l'indifférence publique.</p> + +<p>Chez eux tout est réglé suivant un code immuable, jusqu'à +l'instrumentation des opéras. La grandeur des tamtams et des gongs est +déterminée d'après le sujet du drame et le style musical qu'il comporte. +Il n'est pas permis d'employer pour un opéra-comique des tamtams aussi +grands que pour un opéra sérieux. Chez nous, au contraire, pour le +moindre opuscule lyrique maintenant, on emploie des grosses caisses +aussi vastes que les grosses caisses du grand Opéra. Il n'en était pas +ainsi il y a vingt-cinq ans, et c'est encore une preuve des avantages de +l'immutabilité du code musical chinois.<a name="page_254" id="page_254"></a></p> + +<p>Malgré les désastreux résultats de nos mœurs changeantes et déréglées, +nous l'emportons néanmoins en musique, sous certains rapports, sur les +habitants du Céleste-Empire. Ainsi, de l'aveu même des mandarins +directeurs de la mélodie, les chanteurs et chanteuses de la Chine +chantent souvent faux, ce qui prouve à quel point ils sont inférieurs +aux nôtres, qui chantent si souvent juste. Mais les chanteurs chinois +savent presque tous leur langue; ils n'en violent pas l'accentuation, +ils en observent la prosodie. Il en était aussi de même chez nous il y a +vingt-cinq ans; aujourd'hui, par suite de notre manie de tout +bouleverser selon le caprice de chacun, il semble que la plupart des +chanteurs d'Europe chantent du chinois.</p> + +<p>Ce que l'on doit trouver vraiment beau et digne d'admiration, ce sont +les règlements et les lois en vigueur dans l'Empire-Céleste depuis un +temps immémorial pour protéger les chefs-d'œuvre des compositeurs. Il +n'est pas permis de les défigurer, de les interpréter d'une façon +infidèle, d'en altérer le texte, le sentiment ou l'esprit. Ces lois ne +sont pas préventives, on n'empêche personne d'essayer l'exécution d'un +ouvrage consacré, mais l'individu convaincu de l'avoir dénaturé est puni +d'une façon d'autant plus sévère que l'auteur est plus illustre et plus +admiré. Ainsi les peines encourues par les profanateurs des œuvres de +Confucius paraîtront cruelles à nous autres barbares habitués à tout +outrager impunément. Ce Confucius est appelé par les Chinois +Koang-fu-tsée; c'est encore une jolie habitude que nous avons +d'<i>arranger</i> les noms propres, comme on <i>arrange</i> les ouvrages que l'on +traduit d'une langue dans une autre, ou que l'on transporte seulement +d'une scène sur une autre scène. Nous ne pouvons conserver +intégralement, ni le nom des grands hommes, ni celui des grandes villes +des peuples étrangers. En France, nous appelons Ratisbonne la ville +d'Allemagne que les Allemands nomment Regensburg, et les Italiens +nomment Parigi la ville de Paris. Cette syllabe ajoutée, <i>gi</i> (prononcez +<i>dgi</i>), leur plaît infiniment, et leur oreille serait choquée<a name="page_255" id="page_255"></a> s'ils +disaient, comme les Français, Paris tout court. Il n'est donc pas +surprenant que nous disions en France Confucius pour Koang-fu-tsée, +d'abord parce que la désinence latine en <i>us</i> est fort en honneur dans +la langue philosophique; ensuite parce que nous avons pour principe de +ne pas nous gêner quand il s'agit d'un nom difficile à prononcer. De là +cette précaution tant admirée d'un artiste d'origine allemande, qui, +dans la crainte de voir substituer à son nom tudesque un autre nom qui +ne lui plairait pas, mit sur ses cartes de visite: Schneitzoeffer, +prononcez Bertrand. Donc Koang-fu-tsée, ou Confucius, ou Bertrand, fut +un grand philosophe, on le sait, et il unit à sa philosophie un grand +fonds de science musicale; tellement qu'ayant composé des variations sur +l'air célèbre de Li-po, il les exécuta sur une guitare <i>ornée d'ivoire</i>, +d'un bout à l'autre du Céleste-Empire, dont il moralisa ainsi l'immense +population. Et c'est depuis ce temps que le peuple chinois est si +profondément moral. Mais l'œuvre de Koang-fu-tsée ne se borne pas à ces +fameuses variations pour la guitare ornée d'ivoire; non, le grand +philosophe musicien écrivit en outre bon nombre de cantates morales et +d'opéras moraux dont le mérite principal, au dire de tous les lettrés et +de tous les musiciens de la Chine, est une simplicité et une beauté de +style mélodique unies à la plus profonde expression des passions et des +sentiments. On cite ce fait remarquable d'une femme chinoise qui, +assistant à un opéra dans lequel Koang-fu-tsée a peint avec la plus +touchante vérité les joies de l'amour maternel, se prit, dès le septième +acte, à pleurer amèrement. Comme ses voisins lui demandaient la cause de +ses larmes: «Hélas! répondit-elle, j'ai donné le jour à neuf enfants, je +les ai tous noyés, et je regrette maintenant de n'en avoir pas gardé au +moins un; je l'aimerais tant!» Les législateurs chinois ont donc, et +avec grande raison, selon moi, prononcé des peines sévères, +non-seulement contre les directeurs de théâtre qui représenteraient mal +les belles œuvres lyriques de Koang-fu-tsée, mais encore contre les +chanteurs et les chanteuses<a name="page_256" id="page_256"></a> qui se permettraient, dans les concerts, +d'en chanter des fragments indignement. Chaque semaine un rapport est +fait par la police musicale au mandarin directeur des arts; et si une +chanteuse s'est rendue coupable du délit de profanation que je viens +d'indiquer, on lui adresse un avertissement en lui coupant l'oreille +gauche. Si elle retombe dans la même faute, on lui coupe l'oreille +droite pour second avertissement; après quoi, si elle récidive encore, +vient l'application de la peine: on lui coupe le nez. Ce cas est fort +rare, et la législation chinoise, d'ailleurs, se montre là un peu +sévère, car on ne peut pas exiger une exécution irréprochable d'une +cantatrice qui n'a pas d'oreilles. Les pénalités de certains peuples ont +quelque chose de comique qui nous étonne toujours. Je me rappelle avoir +vu à Moscou une grande dame de l'aristocratie russe balayer une rue en +plein jour au moment du dégel. «C'est l'usage, me dit un Russe; on l'a +condamnée à balayer la rue pendant deux heures, pour la punir de s'être +laissé prendre en flagrant délit de vol dans un magasin de nouveautés.»</p> + +<p>A Taïti, cette charmante province française, les belles insulaires +convaincues d'avoir eu des sourires pour un trop grand nombre d'hommes, +Français ou Taïtiens, sont condamnées à exécuter de leurs mains un bout +de grande route plus ou moins long, pavé ou non pavé; et la galanterie +tourne ainsi à l'avantage des voies de communication. Que de femmes à +Paris qui n'arrivent à rien, et qui, dans ce pays-là, feraient joliment +leur chemin!</p> + +<p>On a dû trouver fort étrange le titre de <i>directeur des arts</i> que j'ai +employé tout à l'heure pour un mandarin. On ne peut en effet concevoir +l'utilité d'une telle direction, chez nous, où l'art est si libre de +s'égarer, où il peut se faire mendiant, voleur, assassin, icoglan; où il +peut mourir de faim, ou parcourir ivre les rues de nos cités; où +chanteurs et cantatrices ont tous leur nez et leurs oreilles, où la +première condition requise pour être administrateur d'un théâtre musical +est de ne savoir<a name="page_257" id="page_257"></a> pas la musique; où des lettrés sont les arbitres du +sort des musiciens; où les prix de composition musicale sont donnés par +des peintres, les prix de peinture par des architectes, les prix de +statuaire par des graveurs. Si les Chinois savaient cela! Pauvres +Chinois! Eh bien! pourtant, je vous l'ai dit, ils ont du bon. Ils ont +des directeurs des arts qui connaissent ce qu'ils dirigent; ils ont même +des colléges entiers de mandarins artistes, dont l'influence pourrait +être immense et s'exercer, pour le plus grand avantage de l'art, sur +l'empire tout entier. Il ne se publie pas dans toute la Chine un livre +sur la musique, la peinture, l'architecture, etc., que l'auteur ne +soumette son travail à l'examen des mandarins artistes, afin, s'ils +l'approuvent, de pouvoir inscrire sur la seconde édition de l'ouvrage: +<i>Approuvé par le collége</i>. Malheureusement les membres respectés de +cette institution, qui auraient souvent le droit de faire infliger aux +auteurs le supplice de la cangue, ont toujours été, à l'inverse des +directeurs spéciaux de l'art musical, animés d'une telle bienveillance, +qu'ils approuvent généralement tout ce qu'on leur présente. Aujourd'hui +ils loueront un auteur d'avoir exposé telle ou telle doctrine, préconisé +telle ou telle méthode de tamtam, demain un autre exposera la doctrine +contraire, prônera la méthode opposée, et le <i>collége</i> ne manquera pas +de l'approuver encore. Ils en sont venus à un tel degré de bonhomie et +d'indulgence, que maintenant la plupart des auteurs, dès la première +édition de leurs livres, y placent la formule «<i>approuvé par le +collége</i>» avant même de le lui avoir présenté, tant ils sont certains +d'obtenir son suffrage.</p> + +<p>Ah! pauvres Chinois! il ne faut plus s'étonner de voir chez eux l'art +rester obstinément stationnaire!</p> + +<p>Mais je leur pardonne tout en faveur de leur règlement sur les tamtams +et de leurs lois contre les profanateurs.</p> + +<p>Alors, direz-vous, s'ils coupent le nez et les oreilles aux chanteurs +qui profanent les chefs-d'œuvre, que font-ils pour ceux qui les +interprètent avec fidélité, avec grandeur, avec inspiration?<a name="page_258" id="page_258"></a>—Ce qu'ils +font? Ils les comblent de distinctions honorifiques de toute espèce, ils +leur donnent des bâtonnets en argent pour manger le riz, ils accordent +aux uns le bouton jaune, à d'autres le boulon bleu; à celui-ci le bouton +de cristal, à celui-là les trois boutons; on voit en Chine des virtuoses +qui sont couverts de boutons. Ce n'est pas comme en France, où l'on ne +donne la croix à un chanteur que s'il a quitté le théâtre, s'il a perdu +sa voix, s'il n'est plus bon à rien.</p> + +<p>Les mœurs chinoises, si différentes des nôtres en tout ce qui touche +aux beaux-arts en général, et à la musique en particulier, s'en +rapprochent sur un seul point: pour diriger les flottes, ils prennent +des marins. Si nous continuons, à la vérité, nous finirons par leur +ressembler tout à fait.<a name="page_259" id="page_259"></a></p> + +<h2><a name="A_MM" id="A_MM"></a><small>A MM.</small><br /><br /> +LES MEMBRES DE L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS<br /><br /> +<small>DE L'INSTITUT</small></h2> + +<p class="r">11 septembre 1861</p> + +<p><span style="margin-left: 3em;">Messieurs et chers confrères,</span></p> + +<p>Vous pensez que le récit de ce que je fais à Bade en ce moment pourra +intéresser l'auditoire d'une séance publique de l'Institut. Je ne +partage pas votre opinion<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>; mais, puisque vous le voulez, je me +résigne et je vous écris.</p> + +<p>N'imaginez pas pourtant que je me fourvoie au point de paraphraser tant +de descriptions de Bade, faites avec un si rare talent par MM. Eugène +Guinot, Achard et quelques autres écrivains. Non, je parlerai de +musique, de géologie, de zoologie, de ruines, de palais splendides, de +philosophie, de morale; nous évoquerons l'antiquité, le moyen âge; nous +examinerons le temps présent; je citerai l'Apocalypse, et Homère, et +Shakspeare, peut-être M. Paul de Kock; je critiquerai çà et là, par +habitude; je désapprouverai même quelques-unes de vos approbations, et +vous serez obligés néanmoins de tout entendre. Vous l'aurez voulu.</p> + +<p>Que de choses dans un menuet! disait le grand Vestris. Que de choses +dans une lettre! allez-vous dire. Rassurez-vous, ma<a name="page_260" id="page_260"></a> lettre sera +peut-être fort convenable, claire et nette comme une lettre de faire +part. Cela va dépendre de ma santé, qui est détestable et des caprices +de ma névralgie. Je lâche ce mot à dessein, afin que vous puissiez dire, +quand je serai par trop ennuyeux:—C'est sa névralgie!</p> + +<p>En effet, beaucoup de gens sont dépourvus d'esprit et de bon sens quand +ils se portent bien; pour moi c'est tout le contraire, et mon défaut +d'esprit n'est jamais si évident que dans l'état de maladie. Je suis de +la seconde catégorie; trop heureux de me figurer que je n'appartiens pas +à la troisième, à celle des gens qui n'ont pas le sens commun dans tous +les cas.</p> + +<p>Ce que je fais à Bade?... J'y fais de la musique; chose qui m'est +absolument interdite à Paris, faute d'une bonne salle, faute d'argent +pour payer les répétitions, faute de temps pour les bien faire, faute de +public, faute de tout.</p> + +<p>M. Benazet, qui, pendant cinq mois, est le véritable souverain de Bade, +et qui exerce sa souveraineté pour la plus grande gloire de l'art et le +bonheur des artistes, me tint, il y a huit ans, à peu près ce langage: +«Mon cher monsieur, je donne beaucoup de concerts dans les petits salons +du palais de la Conversation. Tous les pianistes du monde y viennent +successivement et plusieurs y viennent simultanément faire leurs +exercices. On y entend les plus grands artistes et les virtuoses les +plus excentriques; on y voit des violonistes jouer de la flûte, des +flûtistes jouer du violon, des basses chanter en voix de soprano, des +soprani chanter en voix de basse; on y entend même des chanteurs qui ne +se servent d'aucune espèce de voix. Ce sont donc, en somme, de beaux +concerts. Pourtant, quoiqu'on prétende que le mieux est ennemi du bien, +j'ambitionne le mieux. Voulez-vous venir à Bade organiser annuellement +un grand concert festival? Je mettrai à votre disposition tout ce que +vous demanderez en chanteurs et en instrumentistes, pour former un +ensemble en rapport avec les dimensions de la grande salle du palais de +la Conversation, et surtout en rapport avec<a name="page_261" id="page_261"></a> le style des œuvres que +vous ferez exécuter. Vous composerez vos programmes, vous désignerez les +jours de répétition; s'il nous manque certains artistes spéciaux dont le +concours soit nécessaire, faites-les venir, promettez-leur de ma part ce +qu'ils demanderont, j'ai confiance en vous, je ne me mêlerai de rien... +que de payer!—O Richard, ô mon roi! m'écriai-je éperdu, en entendant +ces sublimes paroles. Quoi! il y a un souverain capable de cela? Quoi! +vous me laisserez faire? Vous choisissez un musicien pour diriger une +institution musicale, une entreprise musicale, une fête musicale! Vous +abandonnez les errements de toute l'Europe! Vous ne prenez pas pour +directeur de vos concerts un capitaine de vaisseau, un colonel de +cavalerie, un avocat, un orfèvre? Il est donc vrai; Dieu a dit: Que la +lumière soit! et la lumière... est. Voilà le renversement des usages les +plus sacrés. Vous êtes un ultra-romantique, on va crier haro! sur vous. +On cassera vos vitres! Vous allez être horriblement compromis; les +autres souverains retireront leurs ambassadeurs.—N'importe, répliqua M. +Benazet; dût le concert européen en être bouleversé, j'y suis résolu, +c'est entendu! Je compte sur vous.»</p> + +<p>Depuis ce temps, tous les ans, à l'approche du mois d'août, une certaine +inquiétude que je ressens dans le bras droit m'annonce que je vais +bientôt avoir un orchestre à conduire. Aussitôt je m'occupe du +programme, s'il n'est pas (ce qui arrive presque toujours) composé dès +la saison précédente. Il me reste alors seulement à m'entendre avec les +dieux et les déesses du chant engagés pour le festival, sur le choix de +leurs morceaux. Quant à désigner moi-même ce qu'ils devront chanter, je +m'en garde, je sais trop le respect que les simples mortels doivent aux +divinités. Au bout de six semaines on parvient, en général, à découvrir +qu'on ne peut pas s'entendre, les cantatrices surtout ayant pour +habitude de changer dix fois d'avis avant le moment du concert.</p> + +<p>A l'heure qu'il est, pour le festival qui aura lieu dans quelques<a name="page_262" id="page_262"></a> +jours, je ne sais pas encore quel duo le ténor et la prima donna +chanteront; il y a trois mois que je les supplie de me l'indiquer.</p> + +<p>Pour l'air du ténor seulement, nous nous sommes entendus tout de suite. +C'est un air admirable que la modestie d'un de nos confrères ne me +permet pas de désigner autrement.</p> + +<p>Je saisis cette occasion, messieurs, pour vous adresser une question. +Vous avez, m'a-t-on dit, approuvé dernièrement un ouvrage sur l'art du +chant dont l'auteur, homme de talent et d'esprit, par malheur, déclare +que c'est non-seulement le droit, mais le devoir du chanteur de broder +les airs d'expression, d'en changer à son gré certains passages, de les +modifier de cent façons, de se poser en collaborateur du compositeur et +de venir en aide à son insuffisance. Que croyez-vous que ferait le +musicien auteur de ce bel air, dites-le-moi franchement, si, mettant en +pratique cette incroyable théorie, un ténor s'avisait, en le chantant +devant lui, d'en dénaturer toutes les phrases dont l'expression est si +absolument vraie, le sentiment si profond, le style mélodique si +naturel? De quelle façon ses entrailles de père seraient-elles émues, si +le <i>traditore</i> s'avisait d'ajouter seulement des apoggiatures au passage +sublime où respirent à la fois la candeur, l'innocence, une grâce +ingénue et la terreur naïve de la mort?</p> + +<p>Il n'est pas partisan du suicide, je le sais, mais s'il avait un +pistolet à la main, à coup sûr il lui brûlerait la cervelle.</p> + +<p>Soyez tranquilles, cela n'arrivera pas à Bade. Mon ténor est un artiste +sérieux; il ne rêva jamais de monstruosités pareilles. D'ailleurs je +serai là, et s'il était assez abandonné de son ange gardien pour +commettre à la répétition générale un tel crime de lèse-majesté de l'art +et du génie, je dirais aussitôt à l'orchestre ce que je lui ai dit une +fois à Londres, en semblable circonstance: «Messieurs, quand nous en +serons à ce passage, regardez-moi bien; si le chanteur ose le défigurer +comme il vient de le faire, je vous ferai signe de vous arrêter court;<a name="page_263" id="page_263"></a> +je vous défends de jouer, il chantera sans accompagnement.»</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Et vous approuveriez de pareilles incartades et la théorie qui les +consacre!... Vous!... quand vous mourriez pour revenir ensuite me +l'affirmer avec une voix d'outre-tombe, je ne le croirais pas.</p> + +<p>Et tenez, voici une jolie anecdote qui se rattache au sujet par tous les +points. Elle est vraie; j'en prends à témoin un autre de nos confrères +qui y figure comme victime d'un virtuose. Il s'agit ici d'un <i>traditore</i> +instrumentiste. Car nous autres compositeurs nous avons la chance d'être +assassinés par tout le monde, par les chanteurs sans talent, par les +méchants virtuoses, par les mauvais orchestres, par les choristes sans +voix, par les chefs d'orchestre incapables, lymphatiques ou bilieux, par +les machinistes, par les metteurs en scène, par les copistes, par les +graveurs, par les marchands de cordes, par les fabricants d'instruments, +par les architectes qui construisent les salles, enfin par les claqueurs +qui nous applaudissent. Tellement que jamais, depuis qu'on exécute en +France le <i>Don Juan</i> de Mozart, il n'a été possible d'entendre la belle +phrase instrumentale qui termine le trio des masques; elle est toujours +couverte par les applaudissements.</p> + +<p>En Allemagne, les applaudisseurs (il n'y a pas dans ce pays-là de +claqueurs de profession) sont plus avisés; ils n'applaudissent point +ainsi à tort et à travers; ils écoutent d'abord. Je me souviens d'avoir +assisté à Francfort à une représentation de <i>Fidelio</i> pendant laquelle +le public ne donna pas une marque d'approbation. Arrivé là avec mes +idées et mes habitudes parisiennes, je m'indignais. Mais, après le +dernier accord du dernier acte, toute la salle se leva et salua l'œuvre +de Beethoven d'une foudroyante salve d'applaudissements. A la bonne +heure! mais il était temps. Je me trompe: il était temps, mais à la +bonne heure!</p> + +<p>Que vous disais-je? O névralgie! m'y voilà. Il s'agit d'une<a name="page_264" id="page_264"></a> anecdote +sur ces virtuoses brigands qui égorgent les grands compositeurs. Celui +de mon histoire fit bien pis, il égorgea un membre de l'Institut! Je +vous vois frémir. Voici le fait:</p> + +<p>Il y a cinq ans, on donnait à Bade un nouvel et charmant opéra composé +exprès pour la saison, intitulé <i>le Sylphe</i>. On avait fait venir un +harpiste de Paris pour accompagner dans l'orchestre un morceau de chant +très-important. Persuadé qu'un homme de sa valeur se devait de faire +parler de lui en Allemagne, puisqu'il avait daigné y venir, et que +l'auteur de l'opéra ne voudrait pas écrire pour la harpe un solo que +l'action du drame lyrique ne comportait pas, notre homme se servit +lui-même; il écrivit clandestinement un petit concerto de harpe, et le +soir de la première représentation du <i>Sylphe</i>, au moment où, après la +ritournelle de l'orchestre, la cantatrice se disposait à commencer son +air, le virtuose, profitant d'un moment de silence, se mit +tranquillement à exécuter son concerto, au grand ébahissement du chef +d'orchestre, de tous les musiciens, de la cantatrice et du malheureux +compositeur, qui, suant d'anxiété et d'indignation, croyait faire un +mauvais rêve. J'y étais. L'auteur est philosophe, il n'a pas perdu du +coup trop de son embonpoint; mais j'en ai maigri pour lui. Dites, +messieurs, approuvez-vous aussi le concerto de harpe et la collaboration +forcée des virtuoses et des compositeurs?</p> + +<p>Je dois dire encore que ce même harpiste, quelques jours auparavant, +avait fait partie de l'orchestre du festival; il était placé tout près +de moi. Le voyant cesser de jouer dans un tutti: «Pourquoi ne jouez-vous +pas? lui dis-je.—C'est inutile, <i>on ne pourrait m'entendre</i>.» Il +n'admettait pas qu'il fût utile à l'ensemble ni convenable pour lui de +jouer quand sa harpe ne pouvait se faire remarquer parmi les autres +instruments. De sorte que si cette doctrine était en vigueur, à chaque +instant, presque toujours, dans les ensembles, la seconde flûte, le +second hautbois, la seconde clarinette, les troisième et quatrième cors, +et tous les altos auraient raison de s'abstenir...<a name="page_265" id="page_265"></a> Ai-je besoin de vous +dire que ce noble ambitieux n'a pas remis et ne remettra jamais le pied +dans un orchestre placé sous ma direction?</p> + +<p>Ce système de suppressions est assez rarement pratiqué; celui des +additions, au contraire, est fort répandu. Rendons-en les désastres plus +frappants en le supposant appliqué à la littérature.</p> + +<p>Il y a des gens qui récitent en public des fragments de poésie et les +mettent plus ou moins en relief par leur manière de les dire; la plupart +du temps ils se font applaudir en outrant leur diction, en exagérant les +accents, en soulignant les mots, en prononçant avec emphase les +expressions simples, etc. Que l'un d'eux, en récitant la fable de La +Fontaine, <i>la Mort et le Mourant</i>, ait l'idée d'y introduire des vers de +sa façon pour obtenir plus d'effet, il se peut, il faut malheureusement +le reconnaître, qu'il y ait des esprits assez mal faits pour l'absoudre +de cette insolence et pour trouver même très-ingénieuse l'addition de +ses vers à ceux de l'immortel fabuliste. Qu'il dise ainsi:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">La mort ne surprend point le sage:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il est toujours prêt à partir</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;"><i>Sans gémir</i>.</span><br /> +</p> + +<p>En effet, remarquera-t-on, pourquoi gémir, quand il est sûr que toute +plainte sera vaine, que rien au monde ne peut retarder l'instant fatal? +La Fontaine n'avait pas songé à cela.</p> + +<p>Donc:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 4em;">Il est toujours prêt à partir</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;"><i>Sans gémir</i>,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">S'étant su lui-même avertir</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage</span><br /> +<span style="margin-left: 7em;"><i>D'usage</i>.</span><br /> +</p> + +<p>«Ah! ceci est admirable, diront encore nos Philintes, rien n'est, à coup +sûr, plus en usage que la mort, et ce petit vers, ainsi jeté après un +alexandrin, est d'une intention excellente<a name="page_266" id="page_266"></a> que La Fontaine eût +approuvée sans doute, si quelqu'un l'avait eue de son vivant.»</p> + +<p>Avouez, avouez, avouez donc que, témoins d'une pareille abomination +littéraire, bien loin de faire comme ces juges complaisants, toujours +prêts à soutenir les insulteurs contre l'insulté, vous demanderiez pour +ce lecteur de la Fontaine</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Un cabanon</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">A Charenton.</span><br /> +</p> + +<p>Eh bien, c'est cela, et plus encore que l'on fait journellement en +musique.</p> + +<p>Ce n'est pas que tous les compositeurs s'indignent ouvertement d'être +corrigés par leurs interprètes. Rossini, par exemple, semble heureux +d'entendre parler des changements, des broderies et des mille vilenies +que les chanteurs introduisent dans ses airs.</p> + +<p>«Ma musique n'est pas encore <i>faite</i>, disait un jour le terrible +railleur; on y travaille. Mais ce n'est que le jour où il n'y restera +plus rien de moi qu'elle aura acquis toute sa valeur.»</p> + +<p>A la dernière répétition d'un opéra nouveau:</p> + +<p>«Ce passage ne me va pas, dit naïvement un chanteur, il faut <i>que je le +change</i>.—Oui, répliqua l'auteur, mettez quelque autre chose à la place. +Chantez la <i>Marseillaise</i>.» Ces ironies, si âcres qu'elles soient, ne +remédieront pas au mal. Les compositeurs ont tort de plaisanter à ce +sujet; les chanteurs ne manquant pas alors de dire: «Il a ri, il est +désarmé.» Il faut être armé, au contraire, et ne pas rire.......</p> + +<p>Autre exemple en sens inverse et pourtant analogue.</p> + +<p>Un célèbre chef d'orchestre, qui passait pour vénérer profondément +Beethoven, prenait néanmoins avec ses œuvres de déplorables libertés.</p> + +<p>Un jour il entra le visage très-animé dans un café où je me trouvais.<a name="page_267" id="page_267"></a></p> + +<p>«Ah! parbleu, dit-il en m'apercevant, vous venez de me faire avoir une +belle algarade!—Comment cela?—Je sors de la répétition de notre +premier concert; quand nous avons commencé le scherzo de la symphonie en +<i>ut</i> mineur, ne voilà-t-il pas nos contre-bassistes qui se sont mis à +jouer; et comme je les arrêtais, ils ont invoqué votre opinion pour +blâmer la suppression que j'ai faite des contre-basses dans ce +passage.—Comment, répliquai-je, ces malheureux ont eu l'audace de vous +désapprouver et celle plus grande encore d'exécuter les parties de +contre-basse écrites par Beethoven! Cela crie vengeance!—Bah! bah! vous +raillez! Les contre-basses ne produisent pas là un bon effet; je les ai +retranchées il y a plus de vingt ans; j'aime mieux les violoncelles +seuls. Vous savez que lorsqu'on monte un ouvrage nouveau il faut +toujours que le chef d'orchestre y arrange quelque chose.—Moi? je +n'entendis jamais parler de cela. Je sais seulement que quand on étudie +pour la première fois un ouvrage, le chef d'orchestre et ses musiciens +doivent s'efforcer d'abord de le bien comprendre, et l'exécuter ensuite +avec une fidélité scrupuleuse unie à de l'inspiration, s'il se peut. +Voilà tout ce que je sais. Ayant écrit une symphonie, si vous aviez prié +Beethoven de la corriger, et s'il eût consenti à la retoucher de haut en +bas pour vous être agréable, cela paraîtrait tout naturel; mais vous, +sans autorisation, sans autorité, porter ainsi de bas en haut la main +sur une symphonie de Beethoven et en corriger l'orchestre, c'est bien +l'exemple le plus extravagant de témérité et d'irrévérence que l'on +puisse citer dans l'histoire de l'art. Quant à l'effet produit par les +contre-basses dans cet endroit, et qui est mauvais, dites-vous, cela ne +regarde ni vous, ni moi, ni personne. Les parties de contre-basse sont +écrites par l'auteur, on doit les exécuter. D'ailleurs votre sentiment +ne sera certainement pas celui de tous les chefs d'orchestre, autorisés +par votre exemple à vous imiter. Vous aimez mieux faire dire le thème du +scherzo par les violoncelles, un autre aimera mieux le faire chanter par +les<a name="page_268" id="page_268"></a> bassons, celui-ci voudra des clarinettes, celui-là des altos; il +n'y aura que l'auteur qui n'aura pas voix au chapitre. N'est-ce pas le +désordre à son comble, une débâcle générale, la fin de l'art? Si +Beethoven revenait au monde, et si, en entendant sa symphonie ainsi +arrangée, il demandait qui s'est avisé de lui donner là une leçon +d'instrumentation, vous feriez en sa présence une singulière figure, +convenez-en. Oseriez-vous lui répondre: C'est moi? Lulli cassa un jour +un violon sur la tête d'un musicien de l'Opéra qui lui manquait de +respect; ce n'est pas un violon, mais une contre-basse que Beethoven +casserait sur la vôtre, en se voyant insulté et bravé de la sorte.» Mon +homme réfléchit un instant, puis, frappant du poing sur une table: +«C'est égal, dit-il, les contre-basses ne joueront pas!—Oh! quant à +cela, les gens qui vous connaissent n'en sauraient douter. Nous +attendrons.» Il mourut. Son successeur crut devoir réintégrer dans leurs +fonctions les contre-basses du scherzo. Mais ce changement n'était pas +le seul commis dans la splendide symphonie. Au final se trouve une +reprise indiquant que la première partie du morceau doit se dire deux +fois. Trouvant que cette répétition faisait longueur, on avait supprimé +la reprise. Le nouveau chef d'orchestre, qui, pour les contre-basses, +venait de donner raison à Beethoven contre son prédécesseur, donna +raison à celui-ci contre Beethoven et maintint la suppression de la +reprise. (Voyez l'exercice du libre arbitre de ces messieurs! n'est-ce +pas admirable?) Le nouveau chef mourut. Si M. T..., qui le remplace, +donne maintenant, comme il est probable, complétement raison à +Beethoven, il réinstallera la reprise, et il aura fallu en conséquence +trois générations de chefs d'orchestre et trente-cinq ans d'efforts des +admirateurs de Beethoven pour que cette œuvre merveilleuse du plus +grand des compositeurs de musique instrumentale ait pu être exécutée à +Paris telle que l'auteur l'a conçue.</p> + +<p>Certes, messieurs, vous n'approuverez pas cela.</p> + +<p>Voilà pourtant où conduit la tolérance de l'insubordination<a name="page_269" id="page_269"></a> de certain +exécutants et du droit insensé qu'ils s'arrogent de corriger les +auteurs.</p> + +<p>L'un de nos plus illustres virtuoses a dit à ce sujet: «Nous ne sommes +pas le clou auquel ou suspend le tableau, nous sommes le soleil qui +l'éclaire.»—Ce à quoi on peut répondre: D'accord, nous admettons cette +modeste comparaison. Mais le soleil, en rayonnant sur un tableau, en +dévoile exactement le dessin et le coloris; il n'y fait pas pousser des +arbres ni de mauvaises herbes, apparaître des oiseaux ou des serpents là +où le peintre n'en a pas mis; il ne change pas l'expression des figures, +il ne rend pas tristes les visages gais, ni gais les visages tristes; il +n'élargit pas certains contours pour en rétrécir d'autres; il ne rend +pas blanc ce qui est noir, ou noir ce qui est blanc, il montre enfin le +tableau tel que le peintre l'a fait. Eh! que voulons-nous autre chose? +C'est justement ce que nous demandons. Soyez donc des soleils, mesdames +et messieurs, on sera heureux de vous adorer; soyez des soleils, et +tâchez de ne jamais être des rats-de-cave ou des lanternes de +chiffonnier.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Je suis monté au vieux château, à grands pas, en enrageant de toute mon +âme, forcé de reconnaître que les grands poëtes, comme les grands +artistes, sont fatalement destinés à être outragés de mille manières; +que, si l'on met en vaudeville l'<i>Iliade</i>, en ballets l'<i>Odyssée</i>, si +l'on place une pipe à la bouche de l'Hercule Farnèse, si l'on dessine +des moustaches sur la lèvre de la Vénus de Milo, si les praticiens +corrigent le travail des statuaires, si l'on mutile et déforme les +chefs-d'œuvre de l'art musical, il n'y aura personne pour les venger, +et les gouvernants ne daigneront pas s'en occuper.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Le vieux château de Bade est une ruine colossale du moyen âge, un nid de +vautours construit au sommet d'une montagne<a name="page_270" id="page_270"></a> qui domine toute la vallée +de l'Oos. Au milieu d'une forêt de sapins gigantesques pendent de toutes +parts des pans de murs noirs et durs comme les rochers, des pans de +rochers droits comme les murs. Dans les cours président des chênes +séculaires; de vieux hêtres curieux passent par les fenêtres leurs têtes +chevelues; d'interminables escaliers, des puits sans fond se présentent +à chaque instant devant les pas de l'explorateur étonné, qui ne peut se +défendre d'une terreur secrète. Là, vécurent, on ne sait quand, on ne +sait quels landgraves, margraves ou burgraves, gens de proie et de +brigandage, de meurtre et de rapine, que la civilisation a fait +disparaître. Que de crimes ont été commis sous ces voûtes formidables, +que de cris de désespoir, que de sanglantes orgies en ont fait retentir +les lambris!... Aujourd'hui, ô prose! ô plate utilité! un restaurateur +les habite, on n'y entend que le bruit des fourneaux d'une vaste +cuisine, que les explosions des bouteilles de vin de Champagne, que les +éclats de rire des bourgeois allemands et des touristes français en +pointe de gaieté. Pourtant, si l'on a le courage d'entreprendre +l'ascension du faîte déchiré du monument, on retrouve peu à peu la +solitude, le silence et la poésie. Du haut de la dernière plate-forme on +aperçoit dans la plaine, de l'autre côté de la montagne, plusieurs +riantes petites villes allemandes, des champs bien cultivés, une +végétation luxuriante, et le Rhin, morne et silencieux, déroulant son +interminable ruban d'argent à l'horizon.</p> + +<p>C'est là que je suis parvenu, toujours grondant, comme une locomotive +impatiente. Peu à peu le calme et l'indifférence m'ont été rendus, en +écoutant les voix mystérieuses qui parlent là avec tant d'indifférence +et de calme des hommes et des temps qui ne sont plus.</p> + +<p>L'amour de la musique a semblé lui-même se ranimer en moi, en écoutant +les harmonies ineffables des harpes éoliennes, placées par quelque +charitable Allemand dans les anfractuosités des ruines, où les vents +leur font rendre de si poétiques plaintes.<a name="page_271" id="page_271"></a> Ces accords vaporeux donnent +une idée de l'infini; on ne sait quand ils commencent ni quand ils +cessent... On croit les entendre encore quand ils ne vibrent plus. Cela +éveille de vagues souvenirs de jeunesse enfuie, d'amours éteintes, +d'espérances déçues... et l'on pleure tristement... si l'on n'est pas +trop vieux, car alors l'œil reste sec, il se ferme, et l'on s'endort.</p> + +<p>Il paraît qu'on ne doit pas encore me ranger parmi les vieux... je ne me +suis pas endormi. Loin de là, après l'averse le soleil est revenu, et +j'ai pensé à un petit ouvrage dont je m'occupe en ce moment. Assis sur +un créneau, le crayon à la main, je me suis mis à écrire les vers d'une +scène de nuit dont je tâcherai ces jours-ci de trouver la musique, et +que voici:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Nuit paisible et sereine!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La lune, douce reine</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui plane en souriant,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">L'insecte des prairies</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dans les herbes fleuries</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">En secret bruissant,</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Philomèle,</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Qui mêle</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Au murmure du bois</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les splendeurs de sa voix;</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">L'hirondelle</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Fidèle</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Caressant sous nos toits</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sa nichée en émois;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dans sa coupe de marbre</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ce jet d'eau retombant</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Écumant;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">L'ombre de ce grand arbre</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">En spectre se mouvant</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Sous le vent;</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Harmonies</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Infinies,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que vous avez d'attraits</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et de charmes secrets</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pour les âmes attendries!</span><br /> +</p> + +<p>J'en étais là de mon nocturne, quand un de ces oisons si nombreux à +Bade, à l'époque où nous sommes, est venu brusquement<a name="page_272" id="page_272"></a> me replonger dans +la prose: «Tiens, c'est vous, m'a-t-il dit avec sa voix de sauveur du +Capitole, que diable faites-vous là tout seul, sur ce donjon perché? Ah! +des vers! voyons! Je parie que vous travaillez à l'opéra que M. Benazet +vous a commandé pour l'ouverture du théâtre de Bade. Eh! eh! il avance, +le nouveau théâtre, il sera fini l'an prochain. L'ouvrier qui le bâtit +est un peu âgé, il est vrai, mais encore vert; c'est le même qui, avant +1830, à Paris, travaillait avec tant d'ardeur à l'arc de Triomphe de +l'Étoile.—Précisément, mon très-cher, je m'occupe de ce petit opéra. +Mais n'employez donc pas, s'il vous plaît, des expressions aussi +inconvenantes. M. Benazet ne m'a rien <i>commandé</i>; on ne commande rien +aux artistes, vous devriez le savoir. Ou commande à un régiment français +d'aller se faire tuer, et il y va; à l'équipage d'un vaisseau français +de se faire sauter, il le fait; à un critique français d'entendre un +opéra-comique dont il doit rendre compte, et il l'entend; mais c'est +tout; et si l'on commandait à certains acteurs de déranger seulement +leurs habitudes, d'être simples, naturels, nobles, également éloignés de +la platitude et de l'enflure; si l'on commandait à certains chanteurs +d'avoir de l'âme et de bien rhythmer leur chant, à certains critiques de +connaître ce dont ils parlent, à certains écrivains de respecter la +grammaire, à certains compositeurs de savoir le contre-point, les +artistes sont fiers, ils n'obéiraient pas. Pour moi, dès qu'on me +commande quelque chose, on peut être assuré de l'effet de ce +commandement, il me paralyse, il me rend inerte et stupide; et comme je +vous crois organisé de la même façon, je vous prie très-instamment (il +est inutile de vous le commander), je vous conjure de redescendre à Bade +et de me laisser rêver sur mon donjon.» Et l'oison repartit en ricanant. +Mais le fil de mes idées était rompu; après d'inutiles efforts pour le +renouer, je suis resté là sans penser, écoutant l'hymne à l'empereur +d'Autriche, exécuté à une grande distance, dans le kiosque de la +Conversation, par la musique militaire prussienne, et que le vent du<a name="page_273" id="page_273"></a> +sud m'apportait par lambeaux des profondeurs de la vallée. Que cette +mélodie du bon Haydn est touchante! Comme on y sent une sorte +d'affectuosité religieuse! C'est bien le chant d'un peuple qui aime son +souverain. Notez que je ne dis pas le <i>bon Haydn</i> avec une intention +railleuse; non, Dieu m'en garde! Je me suis toujours indigné contre +Horace, ce poëte parisien de l'ancienne Rome, qui a osé dire:</p> + +<p class="c"><i>Aliquando bonus dormitat Homerus</i>.</p> + +<p>Certes Haydn n'était pas un bonhomme, mais un homme bon; et la preuve, +c'est qu'il avait une femme insupportable qu'il n'a jamais battue, et +par qui, dit-on, il s'est quelquefois laissé battre.</p> + +<p>Enfin il a fallu redescendre; la nuit était venue,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">La lune, douce reine,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Planait en souriant.</span><br /> +</p> + +<p>J'ai retraversé la forêt de sapins, plus sonore et d'une meilleure +sonorité que la plupart de nos salles de concerts. On y pourrait faire +des quatuor. J'ai souvent pensé à une admirable chose que l'on devrait y +exécuter par une belle nuit d'été, c'est l'acte des champs Élysées de +l'<i>Orphée</i> de Gluck. Je crois entendre, sous ce dôme de verdure, dans +une demi-obscurité, ce chœur des ombres heureuses dont les paroles +italiennes augmentent le charme mélodieux:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Torna o bella all tuo consorte,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Che non vuol che più diviso</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Sia di te pietoso il ciel.</i></span><br /> +</p> + +<p>Mais quand on a des velléités de musique dans les bois, c'est toujours à +la suite d'un déjeuner où l'on a mangé du pâté; ce sont alors des +fanfares qu'on y exécute, fanfares de cors, de trompes de chasse, +n'éveillant d'autres idées que celles des chiens, des piqueurs et des +marchands de vin...<a name="page_274" id="page_274"></a></p> + +<p>Au milieu de la montagne se trouve une fontaine qui coule avec un petit +bruit; je suis allé m'asseoir près de son bassin. J'y serais resté +jusqu'au lendemain à écouter son tranquille murmure s'il ne m'eût +rappelé celui des fontaines du corridor intérieur de la +Grande-Chartreuse, que j'entendis pour la première fois il y a +trente-cinq ans (hélas! trente-cinq ans!). La Grande-Chartreuse m'a fait +penser aux trappistes et à leur phrase obligée:</p> + +<p class="c">Frère, il faut mourir!</p> + +<p>La lugubre phrase m'a rappelé que je devais aller le lendemain de bonne +heure à Carlsruhe faire répéter les chœurs de mon <i>Requiem</i>, dont le +programme de cette année contient deux morceaux. Et j'ai regagné mon +gîte pour préparer ce voyage.</p> + +<p>«Où a-t-il la tête, allez-vous dire, de faire entendre aux gens de +plaisir réunis à Bade des morceaux d'une messe de morts?—C'est +précisément cette antithèse qui m'a séduit en faisant le programme. Cela +me semble la réalisation en musique de l'idée d'Hamlet tenant le crâne +d'Yorick: «Allez maintenant dans le boudoir d'une belle dame, dites-lui +que, quand elle se mettrait un pouce de fard sur le visage, il faudra +qu'elle en vienne à faire cette figure-là. Faites-la rire à cette idée.»</p> + +<p>Oui, faisons-les rire, me suis-je dit aussi, toutes ces beautés +crinolinées, si fières de leurs jeunes charmes, de leur vieux nom et de +leurs nombreux millions; faisons-les rire, ces femmes hardies qui +souillent et déchirent; faisons-les rire, ces marchands de corps et +d'âmes, ces abuseurs de la souffrance et de la pauvreté, en leur +chantant le redoutable poëme d'un poëte inconnu, dont le barbare latin +rimé du moyeu âge semble donner à ses menaces un accent plus effrayant:</p> + +<p class="c"><i>Dies iræ, dies illa.</i></p> + +<div class="blockquot"><p>«Jour de colère, ce jour-là réduira l'univers en poudre.<a name="page_275" id="page_275"></a></p> + +<p>«Quel tremblement, quelle terreur alors, quand le juge viendra tout +scruter sévèrement.</p> + +<p>«Le livre où tout est écrit sera apporté, et son contenu motivera +la sentence.</p> + +<p>«La trompette, répandant un son terrible parmi les tombeaux des +contrées diverses, rassemblera l'humanité tout entière devant son +trône.</p> + +<p>«Lors donc que le juge sera assis, tout ce qui était caché +apparaîtra, rien ne demeurera sans vengeance.</p> + +<p>«Stupéfaction de la mort et de la nature.»</p></div> + +<p>Faisons-les rires à ces idées!</p> + +<p>Comme la grande majorité de l'auditoire ne sait pas le latin, j'aurai +soin que la traduction française soit imprimée sur le programme. +Faisons-les rire.</p> + +<p>Quel poëme! quel texte pour un musicien! Je ne saurais exprimer le +bouleversement de cœur que j'éprouve quand, dirigeant un orchestre +immense, j'arrive au verset:</p> + +<p class="c"><i>Judex ergo cum sedebit.</i></p> + +<p>Alors tout se fait noir autour de moi; je n'y vois plus, je crois tomber +dans la nuit éternelle.</p> + +<p>—Ah çà, vous avez donc affaire à un auditoire de prédestinés de +l'enfer? direz-vous.—Il est vrai, ma tirade apocalyptique pourrait le +faire croire, c'est le courant des idées shakspeariennes qui m'avait +entraîné; au contraire, la belle société de Bade se compose d'honnêtes +gens qui ne doivent avoir aucun sujet de crainte en songeant à l'autre +vie. On n'y compte qu'un petit nombre de scélérats, ceux qui ne vont pas +au concert.</p> + +<p>Vous allez aussi me demander comment, dans une si petite ville, je +pourrai trouver l'appareil musical nécessaire à l'exécution de ce <i>Dies +iræ</i>, appareil dont les éléments sont si difficiles à réunir à Paris, +comment on pourra les placer dans la salle du festival et comment on +supportera cette sonorité ébranlante. D'abord vous saurez que j'ai +arrangé la partition des timbales<a name="page_276" id="page_276"></a> pour trois timbaliers seulement; +quant aux orchestres d'instruments de cuivre,</p> + +<p class="c"><i>Mirum spargentes sonum</i>,</p> + +<p class="nind">nous les avons aisément formés avec les artistes de Carlsruhe réunis à +ceux de Bade et aux musiciens prussiens en garnison à Rastadt, +forteresse voisine de Carlsruhe. Le chœur a été rassemblé par les soins +de MM. Strauss et Krug, maître de chapelle et directeur des chœurs du +grand-duc. Les choristes répètent depuis quinze jours. Je fais ici des +répétitions instrumentales trois fois par semaine. Tout se prépare +tranquillement avec une régularité parfaite. La veille et l'avant-veille +du concert, j'emmènerai par le chemin de fer nos artistes à Carlsruhe; +ils y répéteront avec ceux de la chapelle grand-ducale. Le jour du +concert, au contraire, de grand matin, M. Strauss m'amènera les artistes +de Carlsruhe pour les faire répéter avec ceux de Bade, sur une vaste +estrade élevée pendant la nuit à l'un des bouts de la salle de +Conversation. Les jeux sont suspendus ce jour-là. Derrière l'orchestre +se trouve une tribune assez vaste; c'est là que je placerai mon attirail +de timbales et les groupes d'instruments de cuivre. M. Kenneman, le chef +d'orchestre intelligent et dévoué de Bade, les conduira. Ces voix +formidables, ces bruits de tonnerre ne perdront rien de leur puissance +musicale, je l'espère, pour être lancés à cette distance. En outre le +mouvement du <i>tuba mirum</i> est si large, que les deux chefs d'orchestre +pourront, en se suivant de l'œil et de l'oreille, marcher ensemble sans +accident.</p> + +<p>Vous voyez que je vais avoir une rude journée. De neuf heures du matin à +midi, dernière répétition générale; à trois heures, remise en ordre de +l'orchestre et de la musique plus ou moins bouleversés par la répétition +du matin, travail que je n'ose confier à personne; à huit heures du +soir, le concert.</p> + +<p>A minuit, en pareil cas, j'ai peu envie de danser. Mais madame la +princesse de Prusse (aujourd'hui reine) assiste ordinairement<a name="page_277" id="page_277"></a> à cette +fête; souvent elle daigne me retenir quelques instants pour me faire ses +observations, toujours bienveillantes malgré leur finesse, sur les +principaux morceaux du programme. Elle cause avec tant de charme, elle +comprend si intimement la musique, elle a tant de sensibilité unie à un +si rare esprit, elle a si bien l'art de vous encourager, de vous donner +confiance, qu'après cinq minutes de son charmant entretien toute ma +fatigue disparaît, je serais prêt à recommencer.</p> + +<p>Voilà, messieurs, ce que je fais à Bade. J'aurais encore d'autres +détails à vous donner; Dieu me garde néanmoins de poursuivre; je vois +d'ici la moitié de votre auditoire... qui dort.<a name="page_278" id="page_278"></a></p> + +<h2><a name="LE_DIAPASON" id="LE_DIAPASON"></a>LE DIAPASON</h2> + +<p>M. le ministre d'État, inquiet sur l'avenir de plus en plus alarmant de +l'exécution musicale dans les théâtres lyriques, étonné du peu de durée +de la carrière des chanteurs, et persuadé avec raison que l'élévation +progressive du diapason est une cause de ruine pour les plus belles +voix, vient de nommer une commission pour examiner avec soin cette +question, déterminer l'étendue du mal et en découvrir le remède.</p> + +<p>En attendant que cette réunion d'hommes spéciaux, compositeurs, +physiciens et savants amateurs de musique, reprenne ses travaux +suspendus pendant le mois qui s'achève, nous allons tâcher de jeter +quelque jour sur l'ensemble des faits, et, sans rien préjuger du parti +que prendra la commission, lui soumettre d'avance nos observations et +nos idées.</p> + +<h3>LE DIAPASON A-T-IL RÉELLEMENT MONTÉ<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, ET DANS QUELLES PROPORTIONS +DEPUIS CENT ANS.</h3> + +<p>Oui, sans doute, le fait de son ascension est reconnu de tous les +musiciens, de tous les chanteurs, et dans le monde musical tout entier. +La progression suivie par cet exhaussement semble<a name="page_279" id="page_279"></a> avoir été à peu près +la même partout. La différence qui existe aujourd'hui entre le ton des +divers orchestres d'une même ville et entre celui des orchestres de pays +séparés par des distances considérables ne constitue en général que des +nuances qui n'empêchent point de réunir quelquefois ces orchestres et +d'en former, au moyen de certaines précautions, une grande masse +instrumentale dont l'accord est satisfaisant. S'il y avait, ainsi qu'on +le répète souvent à Paris, une grande dissemblance entre les diapasons +de l'Opéra, de l'Opéra-Comique, du Théâtre-Italien et des musiques +militaires, comment eussent été possibles les orchestres de sept à huit +cents musiciens qu'il m'est arrivé si souvent de diriger dans les vastes +locaux des Champs-Elysées, après les expositions de 1844 et de 1855, et +dans l'église de Saint-Eustache, puisque les éléments de ces congrès +musicaux se composaient nécessairement de presque tous les +instrumentistes disséminés dans les nombreux corps de musique de Paris?</p> + +<p>Les festivals d'Allemagne et d'Angleterre, où les orchestres de +plusieurs villes se réunissent fréquemment, prouvent que les différences +de diapason y sont également peu sensibles et que la précaution de +<i>tirer la coulisse</i> des instruments à vent trop hauts suffit pour les +faire disparaître.</p> + +<p>Ces différences existent cependant, si petites qu'elles soient. On en +aura bientôt la preuve, la commission ayant écrit à presque tous les +maîtres de chapelle, maîtres de concert et chefs d'orchestre des villes +d'Europe et d'Amérique où l'art musical est cultivé, pour leur demander +un exemplaire de l'instrument d'acier dont on se sert chez eux comme +chez nous, sous divers noms, pour donner le <i>la</i> aux orchestres et +accorder les orgues et les pianos. Ces diapasons contemporains, comparés +aux diapasons anciens (de 1790, de 1806, etc.) que nous possédons, +rendront évidente et précise la différence qui existe entre le ton +d'aujourd'hui et celui de la fin du siècle dernier. En outre les +vieilles orgues de plusieurs églises, à<a name="page_280" id="page_280"></a> cause de la nature toute +spéciale des fonctions dans lesquelles le service religieux les a +renfermées, n'ayant jamais été mises en relations avec les instruments à +vent des théâtres, ont conservé le diapason de l'époque où elles furent +construites; or ce diapason est en général d'un ton plus bas que celui +d'aujourd'hui.</p> + +<p>De là l'usage d'appeler ces orgues en <i>si</i> bémol, parce que leur <i>ut</i> en +effet, étant d'un ton plus bas que le nôtre, se trouve à l'unisson de +noire <i>si</i> bémol. Ces orgues ont au moins un siècle d'existence. Il +faudrait donc conclure de ces faits divers, mais concordants entre eux, +que le diapason ayant monté d'un ton en cent ans ou d'un demi-ton en un +demi-siècle, si sa marche ascendante continuait, il parcourrait en six +cents ans les douze demi-tons de la gamme, et serait nécessairement en +l'an 2458 haussé d'<i>une octave</i>.</p> + +<p>L'absurdité d'un pareil résultat suffit à démontrer l'importance de la +mesure prise par M. le ministre d'État, et il est fort regrettable que +l'un de ses prédécesseurs n'ait pas songé à la prendre longtemps avant +lui.</p> + +<p>Mais la musique a rarement jusqu'ici obtenu une protection éclairée, +officielle, bien que de tous les arts elle soit celui qui on a le plus +besoin. Presque toujours, presque partout, son sort a été remis aux +mains d'agents qui n'avaient pas le sentiment de son pouvoir, de sa +grandeur, de sa noblesse, et qui ne possédaient aucune connaissance de +sa nature et de ses moyens d'action. Presque toujours et presque partout +jusqu'à présent elle a été traitée comme une fille bohème qu'on faisait +chanter et danser sur les places publiques en compagnie des singes et +des chiens savants, qu'on couvrait d'oripeaux pour attirer sur elle +l'attention de la foule et qu'on ne demandait qu'à vendre à tout venant.</p> + +<p>La décision prise par M. le ministre d'État donne lieu d'espérer que la +musique aura prochainement en France la protection qui lui manquait, et +que d'autres réformes importantes<a name="page_281" id="page_281"></a> dans la pratique et dans +l'enseignement de l'art musical suivront de près la réforme du diapason.</p> + +<h3>MAUVAIS EFFETS PRODUITS PAR L'EXHAUSSEMENT DU DIAPASON.</h3> + +<p>A l'époque où l'on commença en France à écrire de la musique dramatique, +à produire des opéras, au temps de Lulli par exemple, le diapason étant +établi, mais non fixé (on le verra tout à l'heure), les chanteurs quels +qu'ils fussent n'éprouvèrent aucune peine à chanter des rôles écrits +dans les limites alors adoptées pour les voix. Quand ensuite le diapason +eut subi une élévation sensible, il eût été du devoir et de l'intérêt +des compositeurs d'en tenir compte et d'écrire un peu moins haut; ils ne +le firent pas. Cependant les rôles écrits pour les théâtres de Paris par +Rameau, Monsigny, Grétry, Glück, Piccini et Sacchini, dans un temps où +le diapason était de près d'un ton moins élevé qu'aujourd'hui, restèrent +longtemps chantables: la plupart le sont même encore, tant ces maîtres +ont mis de prudence et de réserve dans l'emploi des voix, à l'exception +de certains passages de Monsigny surtout, dont le tissu mélodique est +disposé dans une région de la voix déjà un peu haute pour son époque, et +qui l'est beaucoup trop pour la nôtre.</p> + +<p>Spontini dans la <i>Vestale</i>, dans <i>Cortez</i> et <i>Olympie</i>, écrivit même des +rôles de ténor que les chanteurs actuels trouvent trop bas.</p> + +<p>Vingt-cinq ans plus tard (pendant lesquels le diapason avait rapidement +monté), on multiplia les notes hautes pour les soprani et les ténors; on +vit paraître les <i>ut</i> naturels aigus, en voix de tête et en voix de +poitrine dans les rôles de ténor; l'<i>ut</i> dièse aigu dans ces mêmes rôles +en voix de tête, il est vrai, mais que les anciens compositeurs n'eurent +jamais l'idée d'employer. On exigea de plus en plus souvent des ténors +le <i>si</i> naturel aigu lancé avec force en voix de poitrine (qui eût été +pour l'ancien<a name="page_282" id="page_282"></a> diapason un <i>ut</i> dièse dont il n'y a pas trace dans les +partitions du siècle dernier), les <i>ut</i> aigus attaqués et soutenus par +les soprani, et l'on sema les rôles de basse de <i>mi</i> naturels hauts. Ce +dernier son, trop souvent employé par les vieux maîtres sous le nom de +<i>fa</i> dièse haut, à l'époque du diapason bas, le fut pourtant beaucoup +moins qu'il ne l'est généralement aujourd'hui sous le nom de <i>mi</i> +naturel.</p> + +<p>Enfin on multiplia tellement les intonations excessivement élevées, les +sons que le chanteur ne peut plus <i>émettre</i> mais qu'il doit <i>extraire</i> +avec violence, comme un opérateur vigoureux extrait une dent cariée, +que, tout bien considéré, nous sommes obligés de céder à l'évidence et +de tirer cette étrange conclusion: on a écrit en France pour le grand +opéra de plus en plus haut au fur et à mesure que le diapason montait. +On s'en convaincra aisément en comparant les partitions du siècle +dernier à celles de nos jours.</p> + +<p>Achille, dans <i>Iphigénie en Aulide</i> (l'un des rôles de ténor les plus +hauts de Glück), ne monte qu'au <i>si naturel</i>, lequel <i>si</i> était alors ce +qu'est aujourd'hui le <i>la</i> et se trouvait en conséquence d'un ton plus +bas que le <i>si</i> actuel. Une seule fois il écrivit dans <i>Orphée</i> un <i>re</i> +aigu; mais cette note unique, qui était le même son que l'<i>ut</i> employé +trois fois dans <i>Guillaume Tell</i>, est présentée dans une vocalise lente +en voix de tête, de façon à être effleurée plutôt qu'entonnée, et ne +présente ni danger ni fatigue pour le chanteur. L'un des grands rôles de +femme de Glück contient le <i>si</i> bémol haut lancé et soutenu avec force: +c'est celui d'Alceste. Ce <i>si</i> bémol correspondait à notre <i>la</i> bémol +actuel. Qui hésite maintenant à écrire pour une prima donna le <i>la</i> +bémol et le <i>la</i> naturel, et le <i>si</i> bémol, et même le <i>si</i> naturel, et +même l'<i>ut</i>?</p> + +<p>Le rôle de femme écrit le plus haut par Glück est celui de Daphné, dans +<i>Cythère assiégée</i>. Un air de ce personnage, «Ah quel bonheur d'aimer!» +monte par un trait rapide jusqu'à l'<i>ut</i> (notre <i>si</i> bémol +d'aujourd'hui), et l'inspection de<a name="page_283" id="page_283"></a> l'ensemble du rôle démontre qu'il +fut composé pour une de ces cantatrices exceptionnelles, comme on en +trouve dans tous les temps, qu'on appelle chanteuses légères, et dont la +voix est d'une étendue extraordinaire dans le haut. Telles sont de nos +jours mesdames Cabel, Carvalho, Lagrange, Zerr et quelques autres. +Encore l'<i>ut</i> aigu de Daphné, je le répète, correspondait-il à notre +<i>si</i> bémol, note vulgaire aujourd'hui. Madame Cabel et mademoiselle Zerr +donnent le contre-<i>fa</i> haut, madame Carvalho aborde sans peur le +contre-<i>mi</i>, et madame Lagrange ne recule pas devant le contre-<i>sol</i> de +la flûte.</p> + +<p>Les anciens compositeurs (écrivant pour les théâtres de Paris) +s'obstinèrent seulement, je ne sais pourquoi, à pousser toujours dans le +haut les voix graves. Dans leurs rôles de basse, on ne rencontre presque +que des notes de baryton. Ils n'osèrent jamais faire descendre les +basses au-dessous du <i>si</i> bémol; encore n'écrivirent-ils que bien +rarement cette note. Il passait pour avéré à l'Opéra, encore en 1827, +que les sons plus graves n'avaient pas de timbre et ne pouvaient être +entendus dans un grand théâtre. Les voix de basses furent ainsi +dénaturées, et les rôles de Thoas, d'Oreste, de Calchas, d'Agamemnon, de +Sylvain, que j'ai entendu chanter par Dérivis père, semblent avoir été +écrits par Glück et par Grétry pour des barytons. Ceux-là donc, bien +qu'ils fussent alors néanmoins chantables par de vraies basses, ne le +sont plus aujourd'hui.</p> + +<p>Mais jamais Glück ni ses émules n'eussent osé demander à leurs ténors ou +à leurs soprani dramatiques les sons hauts que je citais tout à l'heure +et dont on abuse de nos jours.</p> + +<p>Ces excès des plus savants maîtres de l'école moderne ont eu, certes, de +très-fâcheux résultats. Combien de ténors se sont brisé la voix sur les +<i>ut</i> et les <i>si</i> naturels de poitrine! combien de soprani ont poussé des +cris d'horreur et de détresse, au lieu de chanter, dans une foule de +passages du répertoire moderne qu'il serait trop long de citer ici! +Ajoutons que la violence des situations dramatiques motivant souvent +l'énergie<a name="page_284" id="page_284"></a> (sinon les brutalités de l'orchestre) la sonorité excessive +des instruments, en pareil cas, excite encore les chanteurs, sans qu'ils +s'en doutent, à redoubler d'efforts pour se faire entendre et à produire +des hurlements qui n'ont plus rien d'humain. Certains maîtres ont eu au +moins l'adresse de ne pas employer les grands accords forts du plein +orchestre, en même temps que les sons importants des voix, laissant, au +moyen d'une espèce de dialogue, le chant à découvert; mais beaucoup +d'autres l'écrasent littéralement sous un monceau d'instruments de +cuivre et d'instruments à percussion. Quelques-uns de ceux-là pourtant +passent pour des modèles dans l'art d'accompagner les voix... Quel +accompagnement!...</p> + +<p>Ces défauts grossiers, palpables, évidents, aggravés par l'élévation du +diapason, ne pouvaient manquer d'amener le triste résultat qui frappe +aujourd'hui dans nos théâtres les auditeurs les moins attentifs.</p> + +<p>Mais l'exhaussement du <i>la</i> en a encore produit un autre assez fâcheux: +les musiciens chargés des parties de cor, de trompette et de cornet ne +peuvent plus maintenant aborder sans danger, la plupart même ne peuvent +plus du tout attaquer certaines notes d'un usage général autrefois. Tels +sont le <i>sol</i> haut de la trompette en <i>ré</i>, le <i>mi</i> de la trompette en +<i>fa</i> (ces deux notes produisent à l'oreille le son <i>la</i>), le <i>sol</i> haut +du cor en <i>sol</i>, l'<i>ut</i> haut de ce même cor en <i>sol</i> (note employée par +Handel et par Glück, et qui est devenue impraticable), et l'<i>ut</i> haut du +cornet en <i>la</i>. A chaque instant des sons éraillés, brisés, qu'on nomme +vulgairement <i>couacs</i>, viennent déparer un ensemble instrumental composé +quelquefois des plus excellents artistes. Et l'on dit: «Les joueurs de +trompette et de cor n'ont donc plus de lèvres? D'où cela vient-il? La +nature humaine pourtant n'a pas changé.» Non la nature humaine n'a pas +changé, c'est le diapason. Et beaucoup de compositeurs modernes semblent +ignorer ce changement.<a name="page_285" id="page_285"></a></p> + +<h3>CAUSES QUI ONT AMENÉ L'EXHAUSSEMENT DU DIAPASON.</h3> + +<p>Il paraît prouvé maintenant que les facteurs d'instruments à vent sont +les seuls coupables du fait dont nous déplorons les conséquences. Afin +de donner un peu plus d'éclat aux flûtes, aux hautbois et aux +clarinettes, certains facteurs en ont clandestinement haussé le ton. Les +jeunes virtuoses entre les mains desquels ces instruments sont arrivés +ont dû d'abord, lorsqu'ils sont entrés dans un orchestre, en tirer un +peu la coulisse pour les mettre d'accord avec les autres. Mais comme cet +allongement du tube (des flûtes surtout) en dérange plus ou moins les +proportions, et par suite en altère la justesse, ces artistes se sont +peu à peu abstenus d'y recourir. Toute la masse des instruments à cordes +a suivi alors, peut-être à son insu, l'impulsion donnée par ces +instruments à vent aigus; les violons, les altos, les basses, en tendant +un peu plus leurs cordes, ont ainsi adopté facilement un diapason plus +haut. Les autres musiciens, les anciens de l'orchestre, chargés des +parties de basson, de cor, de trompette, de second hautbois, etc., +fatigués de ne pouvoir, malgré tous leurs efforts, se hausser jusqu'au +ton devenu le ton dominant, ont alors fini par porter leurs instruments +chez le facteur, pour en faire adroitement raccourcir le tube, pour le +<i>faire couper</i> (c'est le terme adopté) et atteindre ainsi le ton +nouveau. Et voilà le diapason haut installé dans cet orchestre, et +bientôt après dans les concerts par des pianos accordés sur des +diapasons d'acier, dont les branches raccourcies à coups de lime avaient +pris le ton nouveau.</p> + +<p>Le même fait, plus ou moins avoué, mais réel, se reproduit à peu près +partout tous les vingt ans.</p> + +<p>Aujourd'hui les facteurs d'orgues eux-mêmes suivent le mouvement et +accordent leurs instruments au diapason haut. Nous ignorons certainement +celui pour lequel saint Grégoire et saint Ambroise composèrent les +plains-chants qu'ils ont légués à la liturgie ecclésiastique; mais il +est bien évident que plus le<a name="page_286" id="page_286"></a> diapason des églises monte, et plus, si +c'est l'orgue qui donne le ton aux chantres et s'il ne transpose pas, le +système entier du plain-chant est altéré, plus aussi l'économie vocale +des hymnes sacrées se trouve dérangée. Les orgues devraient ou +transposer, quand elles accompagnent le plain-chant, si elles sont au +diapason moderne, ou être fixées au ton des plus anciennes; seulement +elles devraient l'être dans des rapports avec le ton moderne qui +n'empêcheraient point de leur adjoindre, <i>en transposant</i>, les +instruments d'orchestre. Ainsi, fussent-elles d'un ton et demi +au-dessous du diapason d'aujourd'hui, les instruments d'orchestre +pourraient néanmoins s'accorder parfaitement avec les orgues, en jouant, +par exemple, en <i>fa</i> quand les orgues joueraient en <i>la</i> bémol.</p> + +<p>Malheureusement quelques facteurs prennent le pire de tous les moyens +termes; ils construisent des orgues d'un quart de ton au-dessous du +diapason des théâtres. J'en ai fait il y a quelques années la cruelle +expérience dans l'église de Saint-Eustache, où, pour l'exécution d'un +<i>Te Deum</i>, il fut impossible, malgré l'allongement de tous les tubes +sonores de l'orchestre, de mettre la masse instrumentale d'accord avec +le nouvel orgue, achevé depuis trois ans à peine.</p> + +<h3>FAUT-IL BAISSER LE DIAPASON?</h3> + +<p>Il ne pourrait, je crois, résulter de cet abaissement qu'un bien pour +l'art musical, pour l'art du chant surtout; mais il me semble +impraticable si l'on veut étendre la réforme sur la France entière. Un +abus produit par une longue succession d'années ne se détruit pas en +quelques jours; les musiciens, chanteurs et autres, les plus intéressés +à l'introduction d'un diapason moins haut seraient peut-être même les +premiers à s'y opposer; cela dérangerait leurs habitudes; et Dieu sait +s'il est en France quelque chose de plus irrésistible que des habitudes. +En supposant même qu'une volonté toute-puissante<a name="page_287" id="page_287"></a> intervînt pour faire +adopter la réforme, il en coûterait des sommes énormes pour la réaliser. +Il faudrait, sans compter les orgues, acheter de nouveaux instruments à +vent pour tous les théâtres et pour les musiques militaires, et +interdire absolument l'emploi des anciens. Et si, la réforme une fois +opérée, le reste du monde ne suivait pas notre exemple, la France +resterait isolée avec son diapason bas et sans relations musicales +possibles avec les autres peuples.</p> + +<h3>IL FAUT DONC SEULEMENT FIXER LE DIAPASON ACTUEL?</h3> + +<p>C'est, je pense, le parti le plus sage, et les moyens d'y parvenir, nous +les possédons. Grâce à l'ingénieux instrument dont l'acoustique a été +dotée il y a peu d'années, et qu'on nomme <i>sirène</i>, on peut compter avec +une précision mathématique le nombre de vibrations qu'exécute par +seconde un corps sonore.</p> + +<p>En adoptant le <i>la</i> de l'Opéra de Paris comme le son type, comme +l'étalon sonore officiel, ce <i>la</i> étant de 898 vibrations par seconde, +je suppose, on n'aura qu'à placer dans le foyer de tous les orchestres +de concert et de théâtre un tuyau d'orgue donnant exactement le son +désigné. Ce tuyau sera seul consulté pour le <i>la</i>, et l'orchestre ne +s'accordera plus, selon l'usage, sur le hautbois où sur la flûte, qui +peuvent aisément, soit l'un en pinçant son anche avec les lèvres, soit +l'autre en tournant son embouchure en dehors, faire monter le son.</p> + +<p>Les instruments à vent devront en conséquence être parfaitement d'accord +avec le tuyau d'orgue. Ils resteront en outre, dans l'intervalle des +représentations et des concerts, enfermés dans le foyer où se trouve ce +tuyau, lequel foyer sera, comme une serre, constamment maintenu à la +température moyenne d'une salle de spectacle remplie par le public. +Grâce à cette précaution, les instruments à vent n'arriveront point<a name="page_288" id="page_288"></a> +froids à l'orchestre, et ne monteront point au bout d'une heure, par le +fait du souffle des exécutants et de leur immersion dans une atmosphère +plus chaude que celle d'où ils sortent. C'est dire aussi que les +instruments à vent d'un théâtre (d'un théâtre du gouvernement du moins) +ne devront jamais en sortir, sous aucun prétexte. Ils resteront dans +leur serre, comme les décors restent dans les magasins. Au reste, si +quelque instrumentiste s'avisait, en emportant au dehors sa flûte où sa +clarinette, de la faire <i>couper</i>, le méfait serait aussitôt reconnu, +puisque le <i>la</i> de l'instrument coupé différerait de celui du tuyau +d'orgue, qui, je le répète, devra seul être consulté pour accorder +l'orchestre. Enfin le gouvernement, adoptant officiellement le <i>la</i> de +898 vibrations, tout fabricant qui aura mis en circulation des +instruments à vent, des orgues, des pianos accordés au-dessus de ce +<i>la</i>, sera passible de certaines peines, comme les marchands qui vendent +à fausse mesure et à faux poids.</p> + +<p>De telles précautions une fois prises, et ces règlements étant +rigoureusement exécutés et maintenus, à coup sûr le diapason ne montera +plus.</p> + +<p>Mais le remède sera inutile pour conserver les voix, si les compositeurs +continuent à écrire les notes dangereuses que j'ai citées tout à +l'heure.</p> + +<p>L'autorité devrait donc encore intervenir et interdire aux compositeurs +(à ceux qui écrivent pour les théâtres subventionnés tout au moins) +l'emploi des sons exceptionnels qui ont détruit tant de beaux organes, +et leur <i>conseiller</i> (une partition échappant nécessairement sous ce +rapport à toute censure) plus d'à-propos et plus d'adresse dans l'emploi +des moyens violents de l'instrumentation.<a name="page_289" id="page_289"></a></p> + +<h2><a name="LES_TEMPS_SONT_PROCHES" id="LES_TEMPS_SONT_PROCHES"></a>LES TEMPS SONT PROCHES</h2> + +<p>L'art musical est en bon train à cette heure à Paris. On va l'élever à +une haute dignité. Il sera fait Mamamouchi. <i>Voler far un paladina. Ioc! +Dar turbanta con galera. Ioc, Ioc! Hou la ba, ba la chou, ba la ba, ba +la da!</i> Puis madame Jourdain, la raison publique, viendra quand il n'en +sera plus temps s'écrier: Hélas! mon Dieu, il est devenu fou.</p> + +<p>Heureusement il a quelquefois, quand on ne le mène pas au théâtre, des +éclairs d'intelligence qui pourraient rassurer ses amis. Nous avons +encore à Paris des concerts où l'on fait de la musique; nous avons des +virtuoses qui comprennent les chefs-d'œuvre et les exécutent dignement; +des auditeurs qui les écoutent avec respect et les adorent avec +sincérité. Il faut se dire cela pour ne pas aller se jeter dans un puits +la tête la première.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Le surlendemain de la représentation au théâtre de l'Opéra-Comique d'une +œuvre inqualifiable qui exaspéra le public, nous nous trouvions avec +quelques amis dans un salon musical. On venait de parler de la nouvelle +et effrayante partition exécutée l'avant-veille. Et l'on avait dit: De +quel messie ce compositeur est-il donc le Jean-Baptiste?—On songeait à +la maladie dont l'art musical est en ce moment atteint, aux<a name="page_290" id="page_290"></a> étranges +médecins qu'on lui donne, aux entrepreneurs des pompes funèbres qui déjà +frappent à sa porte, aux marbriers qui sont occupés à graver son +épitaphe... quand quelqu'un s'avisa de se mettre aux pieds de madame +Massart et de la conjurer de vouloir bien jouer la grande sonate en <i>fa</i> +mineur de Beethoven. La virtuose se rendit gracieusement à la prière +qu'on lui adressait, et bientôt toute l'assistance entra sous le charme +terrible et sublime de cette œuvre incomparable. En écoutant cette +musique de Titan exécutée avec une inspiration entraînante, avec une +fougue bien ordonnée et si habilement contenue, on oublia bien vite +toutes les défaillances, les misères, les hontes, les horreurs de la +musique contemporaine. On se sentait frémir et trembler d'admiration en +présence de la pensée profonde, de la passion impétueuse qui animent +l'œuvre de Beethoven; œuvre plus grande que ses plus grandes +symphonies, plus grande que tout ce qu'il a fait, supérieure en +conséquence à tout ce que l'art musical a jamais produit.</p> + +<p>Et la virtuose, épuisée après la dernière mesure du final, restait +haletante au piano, et nous pressions ses mains devenues froides, et +l'on se taisait... Que dire? Et nous formions dans ce salon, perdu au +centre de Paris, où l'antiharmonie ne pénétra jamais, un groupe +comparable à celui du tableau du <i>Décaméron</i>, où l'on voit des cavaliers +et de belles jeunes femmes respirant l'air embaumé d'une villa +délicieuse, pendant qu'à l'entour de cette oasis Florence est dévastée +par la peste noire.<a name="page_291" id="page_291"></a></p> + +<h2><a name="CONCERTS_DE_RICHARD_WAGNER" id="CONCERTS_DE_RICHARD_WAGNER"></a>CONCERTS DE RICHARD WAGNER<br /><br /> +<small>LA MUSIQUE DE L'AVENIR</small></h2> + +<p>Après des peines excessives, des dépenses énormes, des répétitions +nombreuses, mais fort insuffisantes encore, Richard Wagner est parvenu à +faire entendre au Théâtre-Italien quelques-unes de ses compositions. Les +fragments empruntés à des ouvrages dramatiques perdent plus ou moins à +être ainsi exécutés hors du cadre qui leur fut destiné; les ouvertures +et introductions instrumentales y gagnent au contraire, parce qu'elles +sont rendues avec plus de pompe et d'éclat qu'elles ne le seraient par +un orchestre d'opéra ordinaire, bien moins nombreux et moins +avantageusement disposé qu'un orchestre de concert.</p> + +<p>Le résultat de l'expérience tentée sur le public parisien par le +compositeur allemand était facile à prévoir. Un certain nombre +d'auditeurs sans préventions ni préjugés a bien vite reconnu les +puissantes qualités de l'artiste et les fâcheuses tendances de son +système; un plus grand nombre n'a rien semblé reconnaître en Wagner +qu'une volonté violente, et dans sa musique qu'un bruit fastidieux et +irritant. Le foyer du Théâtre-Italien était curieux à observer le soir +du premier concert: c'étaient des fureurs, des cris, des discussions, +qui semblaient toujours sur le point de dégénérer en voies de fait. En +pareil cas, l'artiste qui a provoquée l'émotion du public voudrait la +voir aller<a name="page_292" id="page_292"></a> plus loin encore, et ne serait pas fâché d'assister à une +lutte corps à corps entre ses partisans et ses détracteurs, à la +condition pourtant que ses partisans eussent le dessus. Victoire +improbable cette fois, Dieu étant toujours du côté des gros bataillons. +Ce qui se débite alors de non-sens, d'absurdités et même de mensonges, +est vraiment prodigieux, et prouve avec évidence que, chez nous au +moins, lorsqu'il s'agit d'apprécier une musique différente de celle qui +court les rues, la passion, le parti pris, prennent seuls la parole, et +empêchent le bon sens et le goût de parler.</p> + +<p>Les préventions, favorables ou hostiles, dictent même la plupart des +jugements sur les œuvres des maîtres reconnus et consacrés. Tel, +acclamé comme un grand mélodiste, écrira un jour une œuvre entièrement +dépourvue de mélodie, et n'en sera pas moins admiré pour cette même +œuvre par des gens qui l'eussent sifflée si elle eût porté un autre +nom. La grande, la sublime, l'entraînante ouverture d'<i>Éléonore</i>, de +Beethoven, passe auprès de beaucoup de critiques pour une composition +dépourvue de mélodie, bien qu'elle en soit pleine, bien que tout chante, +que tout pleure mélodieusement dans l'allégro comme dans l'andante; et +ces mêmes juges qui la dénigrent applaudissent et crient <i>bis</i> fort +souvent après l'ouverture de <i>Don Juan</i> de Mozart, où il n'y a pas trace +de ce qu'ils appellent mélodie; mais c'est de Mozart, le grand +mélodiste!...</p> + +<p>Ils adorent à juste titre, dans ce même opéra de <i>Don Juan</i>, la sublime +expression des sentiments, des passions et des caractères; et, quand +vient l'allegro du dernier air de dona Anna, pas un de ces aristarques +si sensibles en apparence à la musique expressive, si chatouilleux sur +les convenances dramatiques, n'est choqué des abominables vocalises que +Mozart, poussé par quelque démon dont le nom est demeuré un mystère, a +eu le malheur de laisser tomber de sa plume. La pauvre fille outragée +s'écrie: <i>Peut-être un jour le ciel encore sentira quelque pitié pour +moi</i>. Et c'est là-dessus que le compositeur a placé<a name="page_293" id="page_293"></a> une série de notes +aiguës, vocalisées, piquées, caquetantes, sautillantes, qui n'ont pas +même le mérite de faire applaudir la cantatrice. S'il y avait jamais eu +quelque part en Europe un public vraiment intelligent et sensible, ce +crime (car c'en est un) ne fût pas demeuré impuni, et le coupable +allegro ne serait pas resté dans la partition de Mozart.</p> + +<p>Je pourrais citer une multitude d'exemples semblables pour prouver qu'à +de très-rares exceptions près on juge la musique par prévention +seulement et sous l'empire des plus déplorables préjugés.</p> + +<p>Ce sera mon excuse pour la liberté que je vais prendre de parler de +Richard Wagner d'après mon sentiment personnel et sans tenir aucun +compte des diverses opinions émises à son sujet.</p> + +<p>Il a osé composer le programme de sa première soirée exclusivement de +morceaux d'ensemble, chœurs ou symphonies. C'était déjà un défi jeté +aux habitudes de notre public, qui, sous prétexte d'aimer la variété, se +montre toujours prêt à manifester le plus bruyant enthousiasme pour une +chansonnette bien dite, pour une fade cavatine bien vocalisée, pour un +solo de violon bien dansé sur la quatrième corde, ou pour des variations +bien sifflotées sur quelque instrument à vent, après avoir fait un +accueil honnête, mais froid, à quelque grande œuvre de génie. Ce +public-là pense que le roi et le berger sont égaux pendant leur vie.</p> + +<p>Rien de tel que de faire hardiment les choses faisables. Wagner vient de +le prouver; son programme, dépourvu des sucreries qui allèchent les +enfants de tout âge dans les festins musicaux, n'en a pas moins été +écouté avec une attention constante et un très-vif intérêt.</p> + +<p>Il commençait par l'ouverture du <i>Vaisseau-Fantôme</i>, opéra en deux +actes, que je vis représenter à Dresde, sous la direction de l'auteur, +en 1841, et dans lequel madame Schroeder-Devrient remplissait le +principal rôle. Ce morceau me fit alors l'impression<a name="page_294" id="page_294"></a> qu'il m'a faite +récemment. Il débute par un foudroyant éclat d'orchestre où l'on croit +reconnaître tout d'abord les hurlements de la tempête, les cris des +matelots, les sifflements des cordages et les bruits orageux de la mer +en furie. Ce début est magnifique; il s'empare impérieusement de +l'auditeur et l'entraîne; mais, le même procédé de composition étant +ensuite constamment employé, le tremolo succédant au tremolo, les gammes +chromatiques n'aboutissant qu'à d'autres gammes chromatiques, sans qu'un +seul rayon de soleil vienne se faire jour au travers de ces sombres +nuées gorgées de fluide électrique et versant sans fin ni trêve leurs +torrents, sans que le moindre dessin mélodieux vienne colorer ces noires +harmonies, l'attention de l'auditeur se lasse, se décourage et finit par +succomber. Déjà se manifeste dans cette ouverture, dont le développement +me paraît en outre excessif, la tendance de Wagner et de son école à ne +pas tenir compte de la <i>sensation</i>, à ne voir que l'idée poétique ou +dramatique qu'il s'agit d'exprimer, sans s'inquiéter si l'expression de +cette idée oblige ou non le compositeur à sortir des conditions +musicales.</p> + +<p>L'ouverture du <i>Vaisseau-Fantôme</i> est vigoureusement instrumentée, et +l'auteur a su tirer au début un parti extraordinaire de l'accord de +quinte nue. Cette sonorité ainsi présentée prend un aspect étrange et +sauvage qui fait frissonner.</p> + +<p>La grande scène du <i>Tanhauser</i> (marche et chœur) est d'un éclat et +d'une pompe superbes, qu'augmente encore la sonorité spéciale du ton +<i>si</i> naturel majeur. Le rhythme, qui ne se trouve jamais tourmenté ni +gêné dans son action par la juxtaposition d'autres rhythmes de nature +contraire, y prend des allures chevaleresques, fières, robustes. On est +bien sûr, sans voir la représentation de cette scène, qu'une telle +musique accompagne les mouvements d'hommes vaillants et forts et +couverts de brillantes armures. Ce morceau contient une mélodie +clairement dessinée, élégante, mais peu originale, qui rappelle par sa +forme, sinon par son accent, un thème célèbre du <i>Freyschütz</i>.<a name="page_295" id="page_295"></a></p> + +<p>Le dernier retour de la phrase vocale, au grand <i>tutti</i>, est plus +énergique encore que tout ce qui précède, grâce à l'intervention d'un +dessin des basses exécutant huit notes par mesure et contrastant avec la +partie supérieure qui n'en fait entendre que deux ou trois. Il y a bien +quelques modulations un peu dures et trop serrées les unes contre les +autres, mais l'orchestre les impose avec une telle vigueur, une telle +autorité, que l'oreille les accepte de prime abord sans résistance. En +somme, il faut reconnaître là une page magistrale, instrumentée, comme +tout le reste, par une main habile. Les instruments à vent et les voix y +sont animés par un souffle puissant, et les violons, écrits avec une +admirable aisance dans le haut de leur échelle, semblent lancer sur +l'ensemble d'éblouissantes étincelles.</p> + +<p>L'ouverture de <i>Tanhauser</i> est en Allemagne le plus populaire des +morceaux d'orchestre de Wagner. La force et la grandeur y dominent +encore; mais il résulte, pour moi du moins, du parti pris de l'auteur +dans cette composition, une fatigue extrême. Elle débute par un andante +maestoso, sorte de choral d'un beau caractère, qui plus tard, vers la +fin de l'allegro, reparaît accompagné dans le haut par un trait obstiné +de violons. Le thème de cet allegro, composé de deux mesures seulement, +est en soi peu intéressant. Les développements auxquels il sert ensuite +de prétexte sont, comme dans l'ouverture du <i>Vaisseau-Fantôme</i>, hérissés +de successions chromatiques, de modulations et d'harmonies d'une extrême +dureté. Quand enfin le choral reparaît, ce thème étant lent et d'une +dimension considérable, le trait de violons qui doit l'accompagner +jusqu'au bout se répète nécessairement avec une persistance terrible +pour l'auditeur. Il a déjà été entendu vingt-quatre fois dans l'andante; +on l'entend dans la péroraison de l'allégro cent dix-huit fois. Ce +dessin obstiné, ou plutôt acharné, figure donc en somme cent +quarante-deux fois dans l'ouverture. N'est-ce pas trop? il reparaît +encore souvent dans le cours de l'opéra; ce qui me ferait<a name="page_296" id="page_296"></a> supposer que +l'auteur lui attribue un sens expressif relatif à l'action et que je ne +devine pas.</p> + +<p>Les fragments de <i>Lohengrin</i> brillent par des qualités plus saillantes +que les œuvres précédentes. Il y a là, ce me semble, plus de nouveauté +que dans le <i>Tanhauser</i>; l'introduction, qui tient lieu d'ouverture à +cet opéra, est une invention de Wagner de l'effet le plus saisissant. On +pourrait en donner une idée en parlant aux yeux par cette figure <b><big><></big></b>. C'est en réalité un immense crescendo lent, qui, après avoir +atteint le dernier degré de la force sonore, suivant la progression +inverse, retourne au point d'où il était parti et finit dans un murmure +harmonieux presque imperceptible. Je ne sais quels rapports existent +entre cette forme d'ouverture et l'idée dramatique de l'opéra; mais, +sans me préoccuper de cette question et en considérant le morceau comme +une pièce symphonique seulement, je le trouve admirable de tout point. +Il n'y a pas de phrase proprement dite, il est vrai, mais les +enchaînements harmoniques en sont mélodieux, charmants, et l'intérêt ne +languit pas un instant, malgré la lenteur du crescendo et celle de la +décroissance. Ajoutons que c'est une merveille d'instrumentation dans +les teintes douces comme dans le coloris éclatant, et qu'on y remarque, +vers la fin, une basse montant toujours diatoniquement pendant que les +autres parties descendent, dont l'idée est fort ingénieuse. Ce beau +morceau d'ailleurs ne contient aucune espèce de duretés; c'est suave, +harmonieux autant que grand, fort et retentissant: pour moi, c'est un +chef-d'œuvre.</p> + +<p>La grande marche en <i>sol</i>, qui ouvre le second acte, a produit à Paris, +comme en Allemagne, une véritable commotion, malgré le vague de la +pensée au commencement et l'indécision froide du passage épisodique du +milieu. Ces mesures incolores où l'auteur semble tâtonner, chercher son +chemin, ne sont qu'une sorte de préparation pour arriver à une idée +formidable, irrésistible, où l'on doit voir le vrai thème de la marche. +Une<a name="page_297" id="page_297"></a> phrase de quatre mesures, répétée deux fois en montant d'une +tierce, constitue la véhémente période à laquelle on ne trouverait +peut-être rien en musique qui pût lui être comparé pour l'emportement +grandiose, la force et l'éclat, et, qui, lancée par les instruments de +cuivre à l'unisson, fait des accents forts (<i>ut</i>, <i>mi</i>, <i>sol</i>) qui +commencent les trois phrases autant de coups de canon qui ébranlent la +poitrine de l'auditeur.</p> + +<p>Je crois que l'effet serait plus extraordinaire encore si l'auteur eût +évité les conflits de sons comme ceux qu'on a à subir dans la seconde +phrase, où le quatrième renversement de l'accord de neuvième majeure et +le retard de la quinte par la sixte produisent des dissonances doubles +que beaucoup de gens (et je suis du nombre) ne peuvent ici supporter. +Cette marche amène le chœur à deux temps (<i>Freulich geführt zichet +dahin</i>), qu'on est consterné de trouver là, tant le style en est petit, +je dirai même enfantin. L'effet en a été d'autant moins bon sur +l'auditoire de la salle Ventadour, que les premières mesures rappellent +un pauvre morceau des <i>Deux Nuits</i> de Boïeldieu: «La belle nuit, la +belle fête!» introduit dans les vaudevilles, et que tout le monde +connaît à Paris.</p> + +<p>Je n'ai pas encore parlé de l'introduction instrumentale du dernier +opéra de Wagner, <i>Tristan et Iseult</i>. Il est singulier que l'auteur +l'ait fait exécuter au même concert que l'introduction de <i>Lohengrin</i>, +car il a suivi le même plan dans l'une et dans l'autre. Il s'agit de +nouveau d'un morceau lent, commencé pianissimo, s'élevant peu à peu +jusqu'au fortissimo, et retombant à la nuance de son point de départ, +sans autre thème qu'une sorte de gémissement chromatique, mais rempli +d'accords dissonants dont de longues appoggiatures, remplaçant la note +réelle de l'harmonie, augmentent encore la cruauté.</p> + +<p>J'ai lu et relu cette page étrange; je l'ai écoutée avec l'attention la +plus profonde et un vif désir d'en découvrir le sens; eh bien, il faut +l'avouer, je n'ai pas encore la moindre idée de ce que l'auteur a voulu +faire.<a name="page_298" id="page_298"></a></p> + +<p>Ce compte rendu sincère met assez en évidence les grandes qualités +musicales de Wagner. On doit en conclure, ce me semble, qu'il possède +cette rare intensité de sentiment, cette ardeur intérieure, cette +puissance de volonté, cette foi qui subjuguent, émeuvent et entraînent; +mais que ces qualités auraient bien plus d'éclat si elles étaient unies +à plus d'invention, à moins de recherche et à une plus juste +appréciation de certains éléments constitutifs de l'art. Voilà pour la +pratique.</p> + +<p>Maintenant, examinons les théories qu'on dit être celles de son école, +école généralement désignée aujourd'hui sous le nom d'école de la +musique de l'avenir, parce qu'on la suppose en opposition directe avec +le goût musical du temps présent, et certaine au contraire de se trouver +en parfaite concordance avec celui d'une époque future.</p> + +<p>On m'a longtemps attribué à ce sujet, en Allemagne et ailleurs, des +opinions qui ne sont pas les miennes; par suite, on m'a souvent adressé +des louanges où je pouvais voir de véritables injures; j'ai constamment +gardé le silence. Aujourd'hui, mis en demeure de m'expliquer +catégoriquement, puis-je me taire encore, ou dois-je faire une +profession de foi mensongère? Personne, je l'espère, ne sera de cet +avis.</p> + +<p>Parlons donc, et parlons avec une entière franchise. Si l'école de +l'avenir dit ceci:</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«La musique, aujourd'hui dans la force de sa jeunesse, est +émancipée, libre; elle fait ce qu'elle veut.</p> + +<p>«Beaucoup de vieilles règles n'ont plus cours; elles furent faites +par des observateurs inattentifs ou par des esprits routiniers, +pour d'autres esprits routiniers.</p> + +<p>«De nouveaux besoins de l'esprit, du cœur et du sens de l'ouïe +imposent de nouvelles tentatives, et même dans certains cas +l'infraction des anciennes lois.</p> + +<p>«Diverses formes sont par trop usées pour être encore admises.<a name="page_299" id="page_299"></a></p> + +<p>«<i>Tout est bon</i> d'ailleurs, <i>ou tout est mauvais</i>, suivant l'usage +qu'on en fait et la raison qui en amène l'usage.</p> + +<p>«Dans son union avec le drame, ou seulement avec la parole chantée, +la musique doit toujours être en rapport direct avec le sentiment +exprimé par la parole, avec le caractère du personnage qui chante, +souvent même avec l'accent et les inflexions vocales que l'on sent +devoir être les plus naturels du langage parlé.</p> + +<p>«Les opéras ne doivent pas être écrits pour des chanteurs; les +chanteurs, au contraire, doivent être formés pour les opéras.</p> + +<p>«Les œuvres écrites uniquement pour faire briller les talents de +certains virtuoses ne peuvent être que des compositions d'un ordre +secondaire et d'assez peu de valeur.</p> + +<p>«Les exécutants ne sont que des instruments plus ou moins +intelligents destinés à mettre en lumière la forme et le sens +intime des œuvres: leur despotisme est fini;</p> + +<p>«Le maître reste le maître; c'est à lui de commander.</p> + +<p>«Le son et la sonorité sont au-dessous de l'idée.</p> + +<p>«L'idée est au-dessous du sentiment et de la passion.</p> + +<p>«Les longues vocalisations rapides, les ornements du chant, le +trille vocal, une multitude de rhythmes, sont inconciliables avec +l'expression de la plupart des sentiments sérieux, nobles et +profonds.</p> + +<p>«Il est en conséquence insensé d'écrire pour un <i>Kyrie eleison</i> (la +prière la plus humble de l'Église catholique) des traits qui +ressemblent à s'y méprendre aux vociférations d'une troupe +d'ivrognes attablés dans un cabaret.</p> + +<p>«Il ne l'est peut-être pas moins d'appliquer la même musique à une +invocation à Baal par des idolâtres et à la prière adressée à +Jehovah par les enfants d'Israël.</p> + +<p>«Il est plus odieux encore de prendre une créature idéale, fille du +plus grand des poëtes, un ange de pureté et d'amour, et de la faire +chanter comme une fille de joie, etc., etc.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p><a name="page_300" id="page_300"></a></p> + +<p>Si tel est le code musical de l'école de l'avenir, nous sommes de cette +école, nous lui appartenons corps et âme, avec la conviction la plus +profonde et les plus chaleureuses sympathies.</p> + +<p>Mais tout le monde en est; chacun aujourd'hui professe plus ou moins +ouvertement cette doctrine, en tout ou en partie. Y a-t-il un grand +maître qui n'écrive <i>ce qu'il veut</i>? Qui donc croit à l'infaillibilité +des règles scolastiques, sinon quelques bonshommes timides +qu'épouvanterait l'ombre de leur nez, s'ils en avaient un?...</p> + +<p>Je vais plus loin: il en est ainsi depuis longtemps. Gluck lui-même fut +en ce sens de l'école de l'avenir; il dit dans sa fameuse préface +d'<i>Alceste</i>: «<i>Il n'est aucune règle que je n'aie cru devoir sacrifier +de bonne grâce en faveur de l'effet.</i>»</p> + +<p>Et Beethoven, que fut-il, sinon de tous les musiciens connus le plus +hardi, le plus indépendant, le plus impatient de tout frein? Longtemps +même avant Beethoven, Gluck avait admis l'emploi des pédales supérieures +(notes tenues à l'aigu) qui n'entrent pas dans l'harmonie et produisent +de doubles et triples dissonances. Il a su tirer des effets sublimes de +cette hardiesse, dans l'introduction de la scène des enfers d'<i>Orphée</i>, +dans un chœur d'<i>Iphigénie en Aulide</i>, et surtout dans ce passage de +l'air immortel d'<i>Iphigénie en Tauride</i>:</p> + +<p class="c">Mêlez vos cris plaintifs à mes gémissements.</p> + +<p>M. Auber en a fait autant dans la tarentelle de la <i>Muette</i>. Quelles +libertés Gluck n'a-t-il pas prises aussi avec le rhythme? Mendelsohn, +qui passe pourtant dans l'école de l'avenir pour un classique, ne +s'est-il pas moqué de l'unité tonale dans sa belle ouverture +d'<i>Athalie</i>, qui commence en <i>fa</i> et finit en <i>ré</i> majeur, tout comme +Gluck, qui commence un chœur d'<i>Iphigénie en Tauride</i> en <i>mi</i> mineur +pour le finir en <i>la</i> mineur?</p> + +<p>Donc nous sommes tous, sous ce rapport, de l'école de l'avenir.</p> + +<p>Mais si elle vient nous dire:<a name="page_301" id="page_301"></a></p> + +<p>«Il faut faire le contraire de ce qu'enseignent les règles.</p> + +<p>«On est las de la mélodie; on est las des dessins mélodiques; on est las +des airs, des duos, des trios, des morceaux dont le thème se développe +régulièrement; on est rassasié des harmonies consonnantes, des +dissonances simples, préparées et résolues, des modulations naturelles +et ménagées avec art.</p> + +<p>«Il ne faut tenir compte que de l'idée, ne pas faire le moindre cas de +la sensation.</p> + +<p>«Il faut mépriser l'oreille, cette guenille, la brutaliser pour la +dompter: la musique n'a pas pour objet de lui être agréable. Il faut +qu'elle s'accoutume à tout, aux séries de septièmes diminuées +ascendantes ou descendantes, semblables à une troupe de serpents qui se +tordent et s'entre-déchirent en sifflant; aux triples dissonances sans +préparation ni résolution; aux parties intermédiaires qu'on force de +marcher ensemble sans qu'elles s'accordent ni par l'harmonie ni par le +rhythme, et qui s'écorchent mutuellement; aux modulations atroces, qui +introduisent une tonalité dans un coin de l'orchestre avant que dans +l'autre la précédente soit sortie.</p> + +<p>«Il ne faut accorder aucune estime à l'art du chant, ne songer ni à sa +nature ni à ses exigences.</p> + +<p>«Il faut, dans un opéra, se borner à noter la déclamation, dût-on +employer les intervalles les plus inchantables, les plus saugrenus, les +plus laids.</p> + +<p>«Il n'y a point de différence à établir entre la musique destinée à être +lue par un musicien tranquillement assis devant son pupitre et celle qui +doit être chantée par cœur, en scène, par un artiste obligé de se +préoccuper en même temps de son action dramatique et de celle des autres +acteurs.</p> + +<p>«Il ne faut jamais s'inquiéter des possibilités de l'exécution.</p> + +<p>«Si les chanteurs éprouvent à retenir un rôle, à se le mettre dans la +voix, autant de peine qu'à apprendre par cœur une page de sanscrit ou à +avaler une poignée de coquilles de noix,<a name="page_302" id="page_302"></a> tant pis pour eux; on les paye +pour travailler: ce sont des esclaves.</p> + +<p>«Les sorcières de Macbeth ont raison: le beau est horrible, l'horrible +est beau.»</p> + +<p>Si telle est cette religion, très-nouvelle en effet, je suis fort loin +de la professer; je n'en ai jamais été, je n'en suis pas, je n'en serai +jamais.</p> + +<p>Je lève la main et je le jure: <i>Non credo</i>.</p> + +<p>Je le crois, au contraire, fermement: le beau n'est pas horrible, +l'horrible n'est pas beau. La musique, sans doute, n'a pas pour objet +exclusif d'être agréable à l'oreille, mais elle a mille fois moins +encore pour objet de lui être désagréable, de la torturer, de +l'assassiner.</p> + +<p>Je suis de chair comme tout le monde; je veux qu'on tienne compte de mes +sensations, qu'on traite avec ménagement mon oreille, cette guenille.</p> + +<p class="c">Guenille, si l'on veut; ma guenille m'est chère.</p> + +<p>Je répondrai donc imperturbablement dans l'occasion ce que je répondis +un jour à une dame d'un grand cœur et d'un grand esprit, que l'idée de +la liberté dans l'art, poussée jusqu'à l'absurde, a un peu séduite. Elle +me disait, à propos d'un morceau où les moyens charivariques se trouvent +employés, et sur lequel je m'abstenais d'émettre une opinion: «Vous +devez pourtant aimer cela, vous?—Oui, j'aime cela, comme on aime à +boire du vitriol et à manger de l'arsenic.»</p> + +<p>Plus tard, un célèbre chanteur, qu'on cite aujourd'hui comme l'un des +plus ardents antagonistes de la musique de l'avenir, me fit le même +compliment. Il a écrit un opéra où, dans une scène importante, la +canaille juive insulte un captif. Pour mieux rendre l'effet des huées +populaires, ce réaliste a écrit un orchestre et un chœur charivariques +en discordances continues. Enchanté de sa noble audace, l'auteur, +ouvrant un jour sa partition à l'endroit de la cacophonie, me dit, sans +malice<a name="page_303" id="page_303"></a> aucune, je me plais à le reconnaître: «Il faut que je vous +montre cette scène; <i>elle doit vous plaire</i>.» Je ne répondis rien, et il +ne fut question ni de vitriol ni d'arsenic. Mais, puisque aujourd'hui je +parle et que j'ai encore le singulier compliment sur le cœur, je lui +dirai:</p> + +<p>«Non, mon cher D***, cela ne doit pas me plaire, et cela me déplaît au +contraire horriblement. En me traitant de réaliste charivariseur, vous +m'avez calomnié. Vous vous prononcez à cette heure, dit-on, contre +Wagner et ses adeptes, et ils ont plus de droit de vous classer parmi +les serpents à sonnettes de la musique de l'avenir, vous le musicien aux +trois quarts italien, capable et coupable de cette horreur, que vous +n'en avez de me placer même parmi les aigles de cette école, moi, le +musicien aux trois quarts Allemand, qui n'ai jamais rien écrit de +pareil, non, jamais, et je vous défie de me prouver le contraire. +Allons, invitez un de vos condisciples; faites apporter des coupes de +cuivre oxydé; versez du vitriol et buvez: moi, j'aime mieux de l'eau, +fût-elle tiède, ou un opéra de Cimarosa.»<a name="page_304" id="page_304"></a></p> + +<h2><a name="SUNT_LACRYMAE_RERUM" id="SUNT_LACRYMAE_RERUM"></a>SUNT LACRYMÆ RERUM</h2> + +<p>On ne sait pas assez, en général, au prix de quels labeurs la partition +d'un grand opéra est produite, et par quelle autre série d'efforts, bien +plus pénibles et bien plus douloureux encore, sa présentation au public +est obtenue. Le compositeur, obligé de recourir à deux ou trois cents +intermédiaires, est un homme prédestiné à souffrir. Ni les influences +morales, ni la puissance réelle déguisée sous toutes les formes,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ni l'or ni la grandeur ne le rendent heureux,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et ces divinités n'accordent à ses vœux</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que des biens peu certains, des plaisirs peu tranquilles.</span><br /> +</p> + +<p>On ne voit à l'abri des mille tourments qu'entraîne la composition d'une +œuvre musicale que le grand virtuose assez doué pour pouvoir +interpréter lui-même ses inspirations. C'est dire assez qu'en un certain +genre de musique cet auteur est presque un phénix, et qu'en musique +dramatique ou symphonique ou religieuse, exigeant le concours d'une +foule d'intelligences animées d'un bon vouloir, ce phénix ne peut +exister. Sophocle, dit-on, récitait ses poëmes aux solennités olympiques +de la Grèce, et par cette simple récitation exaltait jusqu'à +l'enthousiasme, attendrissait jusqu'aux larmes son immense auditoire. +Voilà un exemple de l'auteur heureux, puissant, radieux, presque divin! +On l'écoutait, on l'applaudissait, on le devinait à tel<a name="page_305" id="page_305"></a> point, que les +quatre cinquièmes de ses auditeurs l'applaudissaient même sans +l'entendre.</p> + +<p>Essayez donc aujourd'hui de chanter un opéra que vous aurez composé +devant le moindre petit auditoire de six mille personnes (car un pareil +public, qu'est-il, comparé aux multitudes que les jeux olympiques +attiraient?), aujourd'hui que les compositeurs chantent encore plus mal +que les chanteurs de profession; maintenant que l'on se moque de la lyre +à quatre cordes, que l'on exige des orchestres de quatre-vingts +musiciens, des chœurs de quatre-vingts voix, à cette heure de +communisme insensé où le dernier paltoquet, ayant payé ou sans avoir +payé sa place au parterre, prétend avoir le <i>droit</i> (j'aime ce vieux mot +plus bouffon qu'il n'est long) d'entendre tout ce qui se dit, tout ce +qui se chante ou se crie sur la scène, tout ce qui se joue dans les plus +mystérieuses catacombes de l'orchestre, tout ce qui se hurle et se vagit +dans les replis les plus cachés des chœurs; aujourd'hui que la foi dans +l'art n'existe plus, dans un temps où non-seulement elle ne saurait +transporter des hommes, mais où les montagnes elles-mêmes restent +sourdes à sa voix et ne répondent à ses pressants appels que par la plus +insolente inertie, la plus blasphématoire immobilité!</p> + +<p>Non, il faut payer comptant maintenant pour obtenir un succès, et payer +cher et souvent. Demandez à nos grands maîtres ce que leur coûte la +gloire bon an, mal an, ils ne vous le diront pas, mais ils le savent. Et +cette gloire une fois acquise, devenue une propriété incontestée, +presque incontestable, croyez-vous qu'elle va leur servir à +l'implantation de la foi? Croyez-vous qu'on va imiter les Athéniens et +dire en applaudissant: «Je n'entends rien, mais Sophocle parle, et ce +qu'il dit doit être sublime?» Tout au contraire, à chaque nouvel ouvrage +que produisent les Sophocles modernes, c'est à recommencer. Nos modernes +Athéniens, qui n'écoutent guère, mais qui entendent néanmoins de toute +la longueur de leurs oreilles, n'ont garde, en pareil cas, d'applaudir +avec les connaisseurs du<a name="page_306" id="page_306"></a> parterre, et rient même, les malheureux! de +l'ardeur de ces savants applaudissements. On a beau leur dire: C'est du +Sophocle! Ils restent immobiles comme des collines ou folâtrent autour +du succès comme des agneaux.</p> + +<p>Et ce sont ces folâtreries surtout qui sont à craindre. J'aimerais +mieux, si j'étais un Sophocle, voir le mont Athos rester ferme et froid +devant moi, sourd à toutes mes conjurations, qu'être le centre des +rondes joyeuses d'un troupeau d'agneaux parisiens. Que serait-ce s'il +s'agissait des béliers et des boucs?... Il n'y a donc, pour dédommager +de tant de soins les artistes qui produisent sans songer au prix +commercial de leur œuvre, que la satisfaction intime de leur conscience +et leur joie profonde en mesurant l'espace qu'ils ont parcouru sur la +route du beau. Celui-là fait des centaines de kilomètres et tombe au +moment où il croit obtenir le prix; celui-ci avance davantage sans +arriver (car l'idéal ne saurait être atteint), cet autre s'avance moins; +mais tous progressent cependant, et tous préfèrent ce progrès tel quel +sous le soleil, et la soif et la fatigue qu'il cause, aux frais abris +ouverts, aux boissons enivrantes versées par la popularité, pour les +coureurs insoucieux du but inaccessible et qui lui tournent le dos........</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Ajoutons une assez triste observation au sujet de l'indifférence +actuelle du public élégant, je ne dirai pas pour l'art, mais pour les +entreprises les plus sérieuses du théâtre de l'Opéra. Pas plus à la +première qu'à la centième représentation d'un ouvrage, pas plus à huit +heures qu'à sept, les propriétaires des premières loges ne sont à leur +poste. La curiosité même, ce vulgaire sentiment si puissant sur la +plupart des esprits, est impuissante à les entraîner aujourd'hui. +L'affiche annoncerait pour le premier acte d'un opéra nouveau un trio +chanté par l'ange Gabriel, l'archange Michel et sainte Madeleine en +personne, que l'affiche aurait tort, et la sainte et les deux<a name="page_307" id="page_307"></a> esprits +célestes chanteraient leur trio devant des loges vides et un parterre +inattentif, comme de simples mortels. Un autre symptôme non moins +inquiétant se manifeste encore; autrefois, dans les entr'actes, le foyer +du public était assez généralement préoccupé de l'œuvre nouvelle, qu'il +jugeait toujours fort sévèrement; tout le monde disait: C'est +détestable, ce n'est pas de la musique, c'est assommant, etc., etc. +Aujourd'hui on n'en dit rien du tout; il n'est pas plus question de la +partition que de la pièce. On cause à bâtons rompus de la Bourse, des +courses du Champ de Mars, des <i>tables tournantes</i>, du succès de +Tamberlick à Londres, de ceux de mademoiselle Hayes à San-Francisco, du +dernier hôpital construit par Jenny Lind, du printemps, de la pousse des +feuilles; l'on dit: Je pars pour Bade, je vais en Angleterre, ou à Nice, +ou tout simplement à Fontainebleau. Et si quelque spectateur primitif, +quelque homme de l'âge d'or s'en vient étourdiment jeter au milieu d'une +conversation cette question saugrenue: Eh bien! qu'en pensez-vous?—De +quoi? lui répond-on.—De l'opéra nouveau!—Ah!... mais, je n'en pense +rien, ou du moins je ne me souviens plus de ce que j'en pensais tout à +l'heure. Je n'y ai pas fait grande attention.</p> + +<p>Le public semble, à l'égard de l'Opéra, avoir donné sa démission. C'est +le tambour-major découragé d'entendre toujours ses virtuoses faire des +<i>ra</i> pour des <i>fla</i>; il a envoyé sa canne au ministre...........</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> +<p>Parfois pourtant il se ranime, il se passionne même, et alors c'est avec +fureur que ses préventions, ses préjugés, ses engouements, se donnent +carrière. A la première représentation d'<i>Hernani</i>, de Victor Hugo, au +moment où le héros du drame s'écrie: «O vieillard stupide! il l'aime!» +un classique, bondissant d'indignation, s'écria: «Est-il possible? +<i>vieil as de pique!</i> peut-on se moquer à ce point du public?» Aussitôt +un romantique, qui avait tout aussi bien entendu, rebondissant +d'admiration,<a name="page_308" id="page_308"></a> répliqua: «Eh bien, <i>vieil as de pique</i>, qu'y a-t-il là? +C'est magnifique, c'est la nature prise sur le fait. <i>Vieil as de +pique</i>, bravo! c'est superbe!»</p> + +<p>Voilà comment on juge la musique au théâtre.<a name="page_309" id="page_309"></a></p> + +<h2><a name="SYMPHONIES_DE_H_REBER" id="SYMPHONIES_DE_H_REBER"></a>SYMPHONIES DE H. REBER<br /><br /> +STEPHEN HELLER</h2> + +<p>En ce temps d'opéras-comiques, d'opérettes, d'opéras de salon, d'opéras +en plein air, de musique qui va sur l'eau, d'œuvres utiles enfin +destinées à soulager de leur labeur quotidien les gens fatigués de +gagner de l'argent, c'est une singulière idée, n'est-ce pas, que de +s'occuper d'un compositeur de symphonies? Mais la fantaisie qu'il a eue, +lui, ce compositeur, d'écrire des symphonies, est bien plus singulière +encore; car où des travaux de ce genre peuvent-ils, chez nous, conduire +un musicien? J'ai peur de le savoir. Voici en général ce qui arrive à +l'artiste qui a le malheur de succomber à la tentation de produire des +œuvres de cette nature. S'il a des idées (et il en faut absolument pour +écrire de la musique pure, sans paroles pour suggérer des semblants de +phrases, des lieux communs mélodiques, sans aucun accessoire pour amuser +les yeux de l'auditeur); donc, s'il a des idées, il doit passer un long +temps à les trier, à les mettre en ordre, à bien examiner leur valeur; +puis il fait un choix, et il développe avec tout son art celles qui lui +ont paru les plus saillantes, les plus dignes de figurer dans son +tableau musical.</p> + +<p>Le voilà à l'œuvre, le voilà acharné à tisser sa trame musicale; son +imagination s'allume, son cœur se gonfle; il tombe en des distractions +étranges: quand il a travaillé toute la journée<a name="page_310" id="page_310"></a> et qu'à une heure +avancée du soir il sent le besoin de respirer l'air, il lui arrive de +sortir sans chapeau et une bougie allumée dans la main. Il se couche et +ne peut dormir; le peuple harmonieux des instruments de son orchestre se +livre dans son cerveau à des ébats inconciliables avec le sommeil. Alors +il trouve ses combinaisons les plus hardies, les plus neuves; il invente +des phrases originales, il imagine les contrastes les plus impossibles à +prévoir. C'est l'heure des véritables inspirations, c'est quelquefois +aussi celle des déceptions. Si, en effet, après avoir eu une belle idée, +après l'avoir bien envisagée sous toutes ses faces, l'avoir ruminée à +loisir, il a, comptant sur sa mémoire, la faiblesse de se laisser aller +au sommeil, remettant au lendemain le soin de l'écrire, presque toujours +il arrive qu'au réveil tout souvenir de la belle idée a disparu. Le +malheureux compositeur éprouve alors une torture qu'il faut renoncer à +décrire; il cherche à ressaisir ce fantôme mélodique ou harmonique dont +l'apparition l'avait tant charmé, mais c'est en vain, et, s'il en +retrouve en sa pensée quelques traits épars, ils sont difformes, sans +lien entre eux, et semblent être le résultat d'un cauchemar et non d'un +rêve poétique. Il maudit le sommeil: «Si je m'étais levé pour écrire, se +dit-il, le fantôme ne m'eût pas échappé; c'est une fatalité, n'y pensons +plus, sortons.» Le voilà marchant tranquillement à quelque distance de +sa demeure; il ne songe pas à sa symphonie, il fredonne en regardant +couler l'eau de la rivière, en suivant de l'œil le vol capricieux des +oiseaux, quand tout à coup le mouvement de ses pas, coïncidant par +hasard avec le rhythme de la phrase musicale qu'il avait oubliée, cette +phrase lui revient, il la reconnaît. «Ah! grand Dieu! s'écrie-t-il, la +voilà! Cette fois, je ne la perdrai pas!» Il porte vivement la main à sa +poche: malheur! il n'a sur lui ni album ni crayon; impossible d'écrire. +Il chante sa phrase; tremblant de l'oublier encore, il la rechante, et +prend sa course vers sa maison en chantonnant toujours, se heurte contre +les passants, se fait dire des injures, redouble de<a name="page_311" id="page_311"></a> vitesse, poursuivi +par les chiens aboyant sur sa trace, arrive enfin, toujours chantant et +avec un air égaré qui épouvante son portier; il ouvre la porte de son +appartement, saisit une feuille de papier, écrit d'une main frémissante +la maudite phrase, et tombe, accablé de fatigue et d'anxiété, mais plein +de joie; l'idée est à lui, il l'a prise par les ailes. C'est qu'il faut +bien le reconnaître, pour la plupart des compositeurs, il semble qu'ils +soient seulement les secrétaires d'un lutin musical qu'ils portent en +eux, qui leur dicte ses pensées quand il lui plaît, et dont les plus +ardentes sollicitations ne pourraient vaincre le silence quand il a +résolu de le garder. De là tant d'irrégularités dans le travail de la +composition, tant de caprices de la pensée; de là ces moments où le +secrétaire ne peut écrire assez vite, et ceux où le lutin semble le +railler en ne lui dictant que des sottises qu'il n'ose confier au +papier.</p> + +<p>Je me souviens que, m'étant mis en tête de faire une cantate avec +chœurs sur le petit poëme de Déranger intitulé le <i>Cinq mai</i>, je +trouvai assez aisément la musique des premiers vers, mais que je fus +arrêté court par les deux derniers, les plus importants, puisqu'ils sont +le refrain de toutes les strophes:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Pauvre soldat, je reverrai la France,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La main d'un fils me fermera les yeux.</span><br /> +</p> + +<p>Je m'obstinai en vain pendant plusieurs semaines à chercher une mélodie +convenable pour ce refrain; je ne trouvais toujours que des banalités +sans style et sans expression. Enfin j'y renonçai; et par suite la +composition de la cantate fut abandonnée. Deux ans après, n'y pensant +plus, je me promenais un jour à Rome sur une rive escarpée du Tibre +qu'on nomme la <i>promenade du Poussin</i>; m'étant trop approché du bord, la +terre manqua sous mes pieds, et je tombai dans le fleuve. En tombant, +l'idée que j'allais me noyer me traversa l'esprit; mais, en m'apercevant +après la chute que j'en serais quitte pour un<a name="page_312" id="page_312"></a> bain de pieds et que +j'étais tout bonnement tombé dans la vase, je me mis à rire et je sortis +du Tibre en chantant:</p> + +<p class="c">Pauvre soldat, je reverrai la France,</p> + +<p class="nind">précisément sur la phrase si longuement et si inutilement cherchée deux +ans auparavant: «Ah! m'écriai-je, voilà mon affaire; mieux vaut tard que +jamais!» Et la cantate s'acheva.</p> + +<p>Je reviens à mon symphoniste. Supposons son œuvre terminée: il la +relit, l'examine avec attention; il en est content; il trouve, lui +aussi, <i>que cela est bon</i>. A partir de ce moment, le désir d'en faire +copier les parties l'obsède, et, après une résistance plus on moins +longue, il finit toujours par y céder. Il dépense en conséquence, pour +ces copies, une assez forte somme; mais quoi! il faut bien semer pour +recueillir! Cherchons maintenant une occasion pour faire entendre la +nouvelle symphonie. Il y a des sociétés musicales possédant toutes un +orchestre vaillant et fort capable de bien exécuter de telles œuvres. +Hélas! l'occasion peut-être ne viendra jamais. La symphonie n'est pas +demandée; si l'auteur la propose, elle n'est pas acceptée; si elle est +acceptée, on la trouve trop difficile, le temps manque pour la bien +étudier; si on peut la répéter assez et l'exécuter dignement, le public +la trouve d'un style trop sévère et n'y comprend rien; si, au contraire, +le public lui fait bon accueil, deux jours après néanmoins elle est +oubliée, et le compositeur demeure Gros-Jean comme devant. S'il s'avise +de donner un concert, c'est bien pis: il doit supporter des frais +énormes pour la salle, les exécutants, les affiches, etc., et payer en +outre un impôt considérable au fermier du droit des hospices. Sa +symphonie, entendue une fois, n'en est pas moins rapidement oubliée; il +s'est donné des peines infinies et il a perdu beaucoup d'argent.</p> + +<p>S'il ose proposer ensuite à un éditeur de publier sa partition, celui-ci +le regarde d'un air étonné, se demandant si le compositeur a perdu la +tête, et répond: Nous avons beaucoup de<a name="page_313" id="page_313"></a> choses importantes à publier en +ce moment; la musique d'orchestre se vend fort peu... nous ne pouvons +pas...» etc., etc. Alors intervient quelquefois un éditeur hardi qui +croit à l'avenir du compositeur, qui court des risques pour arracher une +belle œuvre au néant. Cet éditeur se nomme Brandus ou Richaut; il +publie la symphonie, il la sauve, elle ne périra pas tout à fait: elle +sera placée dans dix ou douze bibliothèques musicales en Europe, cinq ou +six artistes dévoués l'achèteront, elle sera quelque jour écorchée par +une société philharmonique de province, et puis... et puis... et puis +voilà!</p> + +<p>Telles sont les raisons, sans doute, pour lesquelles le nombre des +symphonies nouvelles va toujours diminuant. Haydn en écrivit plus de +cent, Mozart en laissa dix-sept, Beethoven neuf, Mendelssohn trois, +Schubert une. M. Reber a eu un peu plus de courage que ces derniers; il +en a écrit quatre, que l'honorable éditeur Richaut vient de publier en +grande partition. Ce sont des symphonies dans la forme classique adoptée +par Haydn et par Mozart; chacune se compose de quatre morceaux, un +allegro, un adagio, un scherzo ou un menuet, et un final d'un mouvement +vif. Il faut signaler cependant la diversité de caractère des troisièmes +morceaux de ces quatre symphonies. Celui de la première (en <i>ré</i> mineur) +est un scherzo à deux temps, vif, léger, étincelant, dans le genre de +ceux de Mendelssohn. Dans la seconde (en <i>ut</i>), le scherzo est remplacé +par un morceau d'un mouvement un peu animé, à trois temps, de la famille +des menuets de Mozart et de Haydn. Le menuet de la troisième (en <i>mi</i> +bémol) est au contraire un menuet grave, dont le mouvement et le +caractère sont précisément ceux de l'air de danse qui dans l'origine +porta ce nom. Enfin le troisième morceau de la quatrième (en <i>sol</i> +majeur) est un scherzo à trois temps brefs, comme les scherzi de +Beethoven. De sorte que M. Reber, dans ses symphonies, a donné un +spécimen des divers genres de troisièmes morceaux adoptés successivement +par les quatre grands maîtres, Haydn, Mozart, Beethoven<a name="page_314" id="page_314"></a> et Mendelssohn. +Il a de plus réintégré dans la symphonie (et nous l'en félicitons) le +menuet lent, le vrai menuet, essentiellement différent du menuet à +mouvement rapide de Haydn et de Mozart, et dont celui de l'<i>Armide</i>, de +Gluck, restera l'admirable modèle. On raconte, à propos de ce morceau, +que, Vestris ayant dit à Gluck, au moment des répétitions générales +d'<i>Armide</i>: «Eh bien, chevalier, avez-vous fait mon menuet?» Gluck lui +répondit: «Oui, mais il est d'un style si grand, que vous serez obligé +de le danser sur la place du Carrousel.»</p> + +<p>Le style mélodique de M. Reber est toujours distingué et pur; dans +quelques parties de ses trios de piano avec instruments à cordes, il +offre une tendance à l'archaïsme, il rappelle les formes des maîtres +anciens tels que Rameau, Couperin, mais avec une ampleur et une richesse +de développements que ces vieux maîtres n'ont pas connues. Il est plus +moderne dans ses symphonies. Son harmonie est plus hardie que celle de +Haydn et de Mozart, sans indiquer pourtant le moindre penchant pour les +discordances féroces, pour le style charivarique systématiquement adopté +depuis quatre ou cinq ans par quelques musiciens allemands dont la +raison n'est pas bien saine, et qui fait à cette heure l'épouvante et +l'horreur de la civilisation musicale.</p> + +<p>Quant à l'instrumentation de ses symphonies, elle est soignée, fine, +souvent ingénieuse et tout à fait exempte de brutalités. Chaque partie +est dessinée avec un soin et un art exquis. L'orchestre est composé +comme celui de Mozart; les instruments à grande voix, tels que les +trombones, en sont exclus; on n'y trouve pas non plus les instruments à +percussion, autres que les timbales, ni les modernes instruments à vent. +Inutile d'ajouter que la main de l'habile contre-pointiste se décèle +partout, et que les diverses parties de l'orchestre se croisent, se +poursuivent, s'imitent avec une aisance et une liberté d'allures dont la +clarté de l'ensemble n'a jamais rien à souffrir. Enfin il me semble +qu'un des mérites les plus évidents<a name="page_315" id="page_315"></a> de M. Reber est dans la disposition +générale de ses morceaux, dans le ménagement des effets et dans l'art si +rare de s'arrêter à temps. Sans se renfermer dans des proportions +mesquines, il ne va pourtant jamais au delà du point où l'auditeur peut +se fatiguer à le suivre, et il semble avoir toujours présent à la pensée +l'aphorisme de Boileau:</p> + +<p class="c">Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.</p> + +<p>Je ne sais si les quatre symphonies de M. Reber ont été exécutées aux +concerts du Conservatoire, mais j'en ai entendu deux il y a quelques +années dans ces solennités où il est si difficile d'être admis, et l'une +et l'autre y obtinrent un brillant succès.</p> + +<p class="c">————</p> + +<p>Stephen Heller me semble appartenir, lui aussi, à la famille peu +nombreuse des musiciens résignés qui aiment et respectent leur art. Il a +un grand talent, beaucoup d'esprit, une patience à toute épreuve, une +ambition modeste, et des convictions que ses études, ses observations de +chaque jour et son bon sens, rendent inébranlables. Pianiste +très-habile, il compose pour le piano et ne fait point valoir lui-même +ses œuvres, ne jouant jamais en public; il ne leur donne point cet +aspect brillanté uni à une facilité lâche et plate qui assure le succès +de la plupart des œuvres destinées aux salons; ses productions, où +toutes les ressources de l'art moderne du piano sont employées, ne +présentent point non plus ce grimoire inabordable qui fait acheter +certaines <i>études</i> par des gens incapables d'en exécuter quatre mesures, +mais désireux de les étaler sur leur piano pour faire croire qu'ils +peuvent les jouer. On ne peut reprocher à Heller aucun genre de +charlatanisme. Il a même renoncé depuis quelques années à donner des +leçons, se privant ainsi de<a name="page_316" id="page_316"></a> l'avantage, plus grand qu'on ne pense, +d'avoir des élèves pour le prôner. Il écrit tranquillement, à son heure, +de belles œuvres, riches d'idées, d'un coloris suave en général, +quelquefois aussi très-vif, qui se répandent peu à peu partout où l'art +du piano est cultivé d'une façon sérieuse; sa réputation grandit, il vit +tranquille, et les ridicules du monde musical le font à peine sourire. O +trop heureux homme!<a name="page_317" id="page_317"></a></p> + +<h2><a name="ROMEO_ET_JULIETTE" id="ROMEO_ET_JULIETTE"></a>ROMÉO ET JULIETTE<br /> +<small>OPÉRA EN QUATRE ACTES DE BELLINI</small><br /><br /> +<small>SA PREMIÈRE REPRÉSENTATION AU THÉATRE DE L'OPÉRA<br /> +DÉBUTS DE MADAME VESTVALI</small></h2> + +<p>Il existe à cette heure cinq opéras de ce nom dont le drame immortel de +Shakspeare est censé avoir fourni le sujet. Rien cependant ne ressemble +moins au chef-d'œuvre du poëte anglais que les libretti, pour la +plupart difformes, mesquins, et quelquefois niais jusqu'à l'imbécillité, +que divers compositeurs ont mis en musique. Tous les librettistes ont +prétendu néanmoins s'inspirer de Shakspeare et allumer leur flambeau à +son soleil d'amour. Pâles flambeaux dont trois sont à peine de petites +bougies roses, dont un seul jeta en fumant quelque éclat, et dont +l'autre ne peut être comparé qu'au bout de chandelle d'un chiffonnier!</p> + +<p>Ce que les tailleurs de libretti français et italiens, à l'exception de +M. Romani (qui est, je crois, l'auteur de celui de Bellini), ont fait de +l'œuvre shakspearienne dépasse tout ce qu'on peut imaginer de puéril et +d'insensé. Ce n'est pas qu'il soit possible de transformer un drame +quelconque en opéra sans le modifier, le déranger, le gâter plus ou +moins. Je le sais. Mais il y a tant de manières intelligentes de faire +ce travail profanateur, imposé par les exigences de la musique! Par +exemple, bien qu'on n'ait pas pu conserver tous les personnages du +<i>Roméo<a name="page_318" id="page_318"></a></i> de Shakspeare, comment n'est-il jamais venu à la pensée de l'un +des auteurs arrangeurs de garder au moins un de ceux que tous ils ont +supprimés? Dans les deux opéras français qui se jouaient sur des +théâtres où régnait l'opéra-comique, comment ne s'est-on pas avisé de +faire paraître ou Mercutio, ou la nourrice, deux personnages si +différents des acteurs principaux et qui eussent donné au musicien +l'occasion de placer dans sa partition de si piquants contrastes? En +revanche, dans ces deux productions, de mérites si inégaux, plusieurs +personnages nouveaux furent introduits. Ou y trouve un Antonio, un +Alberti, un Cébas, un Gennaro, un Adriani, une Nisa, une Cécile, etc.; +et pour quels emplois, pour arriver à quels résultats?...</p> + +<p>Dans les deux opéras français le dénoûment est heureux. Les dénoûments +funestes étaient alors repoussés sur tous nos théâtres lyriques; on y +avait interdit le spectacle de la mort par égard pour l'extrême +sensibilité du public. Dans les trois opéras italiens, au contraire, la +catastrophe finale est admise. Roméo s'empoisonne, Juliette se donne un +petit coup avec un joli petit poignard en vermeil; elle s'assied +doucement sur le théâtre, à côté du corps de Roméo, pousse un petit +«ah!» bien gentil qui représente son dernier soupir, et tout est dit.</p> + +<p>Bien entendu que ni Français ni Italiens, pas plus que les Anglais +eux-mêmes sur leurs théâtres consacrés au <i>drame légitime</i>, n'ont osé +conserver dans son intégrité le caractère de Roméo et laisser seulement +soupçonner son premier amour pour Rosaline. Fi donc? supposer que le +jeune Montaigu ait pu aimer d'abord une autre que la fille de Capulet! +ce serait indigne de l'idée que l'on se fait de ce modèle des amants, +cela le dépoétiserait tout à fait; le public n'est composé que d'âmes si +constantes et si pures!...</p> + +<p>Et pourtant combien est profonde la leçon qu'a voulu donner le poëte! +Combien de fois ne croit-on pas aimer avant de connaître le véritable +amour! Combien de Roméo sont morts sans l'avoir connu! Combien d'autres +ont senti leur cœur saigner<a name="page_319" id="page_319"></a> durant de longues années pour une +<i>Rosaline</i> séparée de leur âme par des abîmes dont ils ne voulaient pas +voir la profondeur!... Combien d'entre eux ont dit à un ami: «<i>Je me +cherche et ne me trouve plus; ce n'est pas Roméo que tu vois, il est +ailleurs. Adieu, tu ne saurais m'apprendre le secret d'oublier!</i>» +Combien de fois l'amoureux de Rosaline entend-il Mercutio lui dire: +«<i>Viens, nous saurons bien te tirer de ce bourbier d'amour</i>,» et +répond-il par un sourire d'incrédulité au joyeux philosophe, qui +s'éloigne fatigué de la tristesse de Roméo, en disant: «<i>Cette Rosaline +au visage pâle et au cœur de marbre le tourmente à tel point qu'il en +deviendra fou.</i>» Jusqu'au moment où, parmi les splendeurs de la fête +donnée par le riche Capulet, il aperçoit Juliette, et à peine a-t-il +entendu quelques mots de cette voix émue, qu'il reconnaît l'être tant +cherché, que son cœur bondit et se dilate en aspirant la poétique +flamme, et que l'image de Rosaline s'évanouit comme un spectre au lever +du soleil. Et après la fête, errant à l'entour de la maison de Capulet, +en proie à une angoisse divine, pressentant l'immense révolution qui va +s'opérer en lui, il entend l'aveu de la noble fille, il tremble +d'étonnement et de joie; et alors commence l'immortel dialogue digne des +anges du ciel:</p> + +<p class="c">JULIETTE.</p> + +<p>Je t'ai donné mon cœur avant que tu me l'aies demandé, et je +voudrais qu'il fût encore à donner.</p> + +<p class="c">ROMÉO.</p> + +<p>Pour me le refuser? Est-ce pour cela, mon amour?</p> + +<p class="c">JULIETTE.</p> + +<p>Non, pour être franche avec toi et te le donner de nouveau...</p> + +<p class="c">ROMÉO.</p> + +<p>O nuit fortunée! nuit divine! j'ai peur que tout ceci ne soit qu'un +rêve; je n'ose croire à la réalité de tant de bonheur!</p> + +<p>Mais il faut se quitter, et le cœur de Roméo sent l'étreinte d'une +douleur intense, et il dit à l'aimée: «Je ne conçois pas qu'on puisse +nous séparer, j'ai peine à comprendre que je doive te quitter, même pour +quelques heures seulement. Entends,<a name="page_320" id="page_320"></a> parmi les harmonies qui jaillissent +au loin, ce long cri douloureux qui s'élève... Il semble sortir de ma +poitrine... Vois ces splendeurs du ciel, vois toutes ces lumières +brillantes, ne dirait-on pas que les fées ont illuminé leur palais pour +y fêter notre amour?...» Et Juliette palpitante ne répond que par des +larmes. Et le vrai grand amour est né, immense, inexprimable, armé de +toutes les puissances de l'imagination, du cœur et des sens. Roméo et +Juliette, qui existaient seulement, vivent aujourd'hui, ils s'aiment...</p> + +<p class="c"><i>Shakspeare! Father!</i></p> + +<p>Et quand on connaît le merveilleux poëme écrit en caractères de flamme, +et qu'on lui compare tant de grotesques libretti appelés opéras, qu'on +en a tirés, froides rapsodies écrites avec les sucs du concombre et du +nénufar, il faut dire:</p> + +<p class="c"><i>Shakspeare! God!</i></p> + +<p class="nind">et songer que l'outrage ne peut l'atteindre.</p> + +<p>Des cinq opéras dont j'ai parlé en commençant, le <i>Roméo</i> de Steibelt, +représenté pour la première fois sur le théâtre Feydeau, le 10 septembre +1793, est immensément supérieur aux autres. C'est une partition, cela +existe; il y a du style, du sentiment, de l'invention, des nouveautés +d'harmonie et d'instrumentation même fort remarquables, et qui durent +paraître à cette époque de véritables hardiesses. Il y a une ouverture +bien dessinée, pleine d'accents pathétiques et énergiques, savamment +traitée, un très-bel air précédé d'un beau récitatif:</p> + +<p class="c">Du calme de la nuit tout ressent les doux charmes,</p> + +<p class="nind">dont l'andante est d'un tour mélodique expressif et distingué, et que +l'auteur a eu l'incroyable audace de finir sur la troisième note du ton +sans rabâcher la cadence finale, ainsi que la plupart de ses +contemporains.</p> + +<p>Cet air a pour sujet la seconde scène du troisième acte du<a name="page_321" id="page_321"></a> <i>Roméo</i> de +Shakspeare, où Juliette, seule dans sa chambre, et mariée dans la +journée à Roméo, attend son jeune époux.</p> + +<div class="blockquot"><p>«Ferme tes épais rideaux, ô nuit, reine des amoureux mystères; +dérobe-les aux yeux indiscrets, et que Roméo s'élance dans mes +bras, inaperçu, invisible!—Le bonheur des amants n'a besoin d'être +éclairé que par la présence radieuse de l'objet aimé, et c'est la +nuit qui lui convient le mieux.—Viens donc, nuit solennelle, +matrone au maintien grave, au noir vêtement, guide mes pas dans la +lice où je dois trouver mon vainqueur.»</p></div> + +<p>Il faut signaler encore dans l'œuvre de Steibelt un air avec chœur du +vieux Capulet, plein de mouvement et d'un caractère farouche:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Oui, la fureur de se venger</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Est un <i>premier</i> besoin de l'âme!</span><br /> +</p> + +<p>La marche funèbre:</p> + +<p class="c">Grâces, vertus, soyez en deuil!</p> + +<p class="nind">et l'air de Juliette, quand elle va boire le narcotique. C'est +dramatique, c'est même fort émouvant; mais quelle distance, grand Dieu! +de cette inspiration musicale, si bien ménagé qu'en soit l'intérêt +jusqu'à la fin, au prodigieux crescendo de Shakspeare (qui fut le +véritable inventeur du crescendo), morceau dont le pendant ne se trouve +qu'à la quatrième scène du troisième acte d'<i>Hamlet</i>, commençant par ces +mots: «Eh bien! ma mère, que me voulez-vous?» Quelle marée montante de +terreurs que ce long monologue de Juliette:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>What if it be a poison which the friar</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Subtily hath minister'd to have me dead...</i></span><br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p>«Mais si c'est du poison que le moine m'a remis pour me donner la +mort, dans la crainte du déshonneur qu'attirerait sur lui ce +mariage, parce qu'il m'a déjà mariée à Roméo? J'ai peur! Non, cela +ne saurait être; c'est un homme d'une sainteté éprouvée: rejetons +loin de moi cette odieuse pensée.—Mais si, une fois enfermée dans +la tombe, je m'éveille avant que Roméo vienne me délivrer? Oh! ce +serait horrible! nul air pur<a name="page_322" id="page_322"></a> ne pénètre dans ce redoutable caveau, +et j'y serais infailliblement suffoquée avant l'arrivée de mon +Roméo. Ou, si je vis, que deviendrai-je dans les ténèbres de la +nuit et de la mort, au milieu des terreurs de ce funèbre séjour, +qui depuis tant de siècles a reçu les ossements de mes ancêtres; où +Tybalt, saignant encore, fraîchement inhumé, pourrit dans son +linceul; où, à certaines heures de la nuit, on prétend que les +esprits reviennent? Hélas! hélas! si je me réveille avant l'heure, +au milieu d'exhalaisons infectes, de gémissements comme ceux de la +mandragore qu'on déracine, voix étranges qu'un mortel ne peut +entendre sans être frappé de démence! O mon Dieu! entourée de ces +épouvantables terreurs, j'en deviendrai folle; mes mains insensées +joueront avec les squelettes de mes ancêtres! J'arracherai de son +linceul le cadavre sanglant de Tybalt, et dans mon aveugle +frénésie, transformant en massue l'un des ossements de mes pères, +je m'en servirai pour me briser le crâne.—Oh! il me semble voir +l'ombre de Tybalt; il cherche Roméo, dont la fatale épée a percé sa +poitrine.—Arrête, Tybalt; arrête! Roméo! Roméo! Roméo! voilà le +breuvage! Je bois à toi!»</p></div> + +<p>La musique, j'ose le croire, peut aller jusque-là; mais quand y est-elle +allée, je ne sais. En entendant à la représentation ces deux terribles +scènes, il m'a toujours semblé sentir mon cerveau tournoyer dans mon +crâne et mes os craquer dans ma chair... et je n'oublierai jamais ce cri +prodigieux d'amour et d'angoisse qu'une seule fois j'entendis:</p> + +<p class="c"><i>Romeo! Romeo!—Here's drink!—I drink to thee!</i></p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Et vous voulez qu'après avoir connu de telles œuvres, éprouvé de telles +impressions, on prenne au sérieux vos petites passions tièdes, vos +petits amours de cire à mettre sous un bocal... Vous voulez que ceux qui +ont vécu toute leur vie dans les contrées où rêvent ces grands lacs +océaniens, où s'élèvent fières et verdoyantes ces forêts vierges de +l'art, puissent s'accommoder de vos petits parterres, de vos bordures de +buis taillées carrément, de vos bocaux où nagent de petits poissons +rouges, ou de vos mares remplies de crapauds! Pauvres faiseurs de petits +opéras!...</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p><a name="page_323" id="page_323"></a></p> + +<p>L'autre partition française portant le titre de Roméo et Juliette, et +presque inconnue aujourd'hui, est, malheureusement pour notre +amour-propre national, de Dalayrac. L'auteur de l'abominable livret eut +l'esprit de ne pas se nommer. Cela est misérable, plat, bête, en tout et +partout. On dirait d'une œuvre composée par deux imbéciles qui ne +connaissent ni la passion, ni le sentiment, ni le bon sens, ni le +français, ni la musique.</p> + +<p>Dans ces deux opéras, au moins le rôle de Roméo est écrit pour un homme. +Les trois maestri italiens ont, au contraire, voulu que l'amant de +Juliette fût représenté par une femme. C'est un reste des anciennes +mœurs musicales de l'école italienne. C'est le résultat de la +préoccupation constante d'un sensualisme enfantin. On voulait des femmes +pour chanter des rôles d'amants, parce que dans les duos deux voix +féminines produisent plus aisément les séries de tierces, chères à +l'oreille italienne. Dans les anciens opéras de cette école, on ne +trouve presque pas de rôles de basses; les voix graves étaient en +horreur à ce public de sybarites, friands des douceurs sonores comme les +enfants le sont des sucreries.</p> + +<p>L'opéra de Zingarelli a joui d'une vogue assez longue en France et en +Italie. C'est une musique tranquille et gracieuse; on n'y voit pas plus +de traces des caractères shakspeariens, pas plus de prétentions à +exprimer les passions des personnages que si le compositeur n'eût pas +compris la langue à laquelle il adaptait ses mélodies. On cite toujours +un air de Roméo: «Ombra adorata,» air célèbre qui suffit pendant +longtemps pour attirer le public au Théâtre-Italien de Paris et pour lui +faire supporter le froid ennui de tout le reste de l'œuvre. Ce morceau +est gracieux, élégant et fort bien conduit dans son ensemble; la flûte y +fait entendre de jolis petits traits qui dialoguent heureusement avec +des fragments de la phrase vocale. Tout est presque souriant dans cet +air. Roméo qui va mourir y exprime sa joie de retrouver bientôt +Juliette, et de jouir des pures délices de l'amour au séjour +bienheureux:<a name="page_324" id="page_324"></a></p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Nel fortunato Eliso</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Avrà contenti il cor.</i></span><br /> +</p> + +<p>Juliette chante des morceaux mélangés d'accents vrais et de +bouffonneries musicales. Dans un grand air, par exemple, elle s'écrie: +«Qu'il n'est pas une âme aussi accablée de maux que la sienne.»</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Non v'é un alma a questo eccesso</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4em;"><i>Sventurata al par di me.</i></span><br /> +</p> + +<p>Puis elle se recueille un instant, et partant <i>con brio</i>, vocalise <i>sans +paroles</i> de longues séries de triolets de l'effet le plus joyeux, et +dont les facéties des premiers violons augmentent encore l'<i>allegria</i>.</p> + +<p>Quant au duo final, à la scène terrible où Juliette, qui croyait toucher +au bonheur, apprend que Roméo est empoisonné, assiste à son agonie, et +meurt enfin sur son corps, rien de plus calme que ces angoisses, rien de +plus charmant que ces convulsions; c'est le cas ou jamais de dire, comme +Hamlet: «<i>They do but jest, poison in jest.</i> Ils ne font que plaisanter, +c'est du poison pour rire.»</p> + +<p>Du <i>Roméo</i> de Vaccaï ou n'exécute plus guère que le troisième acte, +généralement cité comme un morceau plein de passion et d'une belle +couleur dramatique. Je l'ai entendu à Londres, et je n'y ai vu, je +l'avoue, ni couleur ni passion. Les deux amants s'y désespèrent encore +d'une façon fort calme. <i>They do but jest, poison in jest.</i> Je ne sais +s'il est vrai que ce troisième acte soit celui qui forme maintenant le +quatrième de l'opéra de Bellini qu'on vient de représenter à l'Opéra, je +ne l'ai pas reconnu. On trouvait, disait-on il y a quelques semaines, le +dernier acte de Bellini <i>trop faible</i>. Le poison y semblait trop <i>in +jest</i>... Il faut que cela soit prodigieux. Je l'entendis à Florence il y +a vingt-cinq ans, et je n'ai conservé du dénoûment aucun souvenir.</p> + +<p>Ce <i>Roméo</i>, cinquième du nom, bien qu'il soit l'une des plus médiocres +partitions de Bellini, contient de jolies choses et<a name="page_325" id="page_325"></a> un finale plein +d'élan, où se déploie une belle phrase chantée à l'unisson par les deux +amants. Ce passage me frappa le jour où je l'entendis pour la première +fois au théâtre de la Pergola. Il était bien rendu de toutes façons. Les +deux amants étaient séparés de force par leurs parents furieux; les +Montaigus retenaient Roméo, les Capulets Juliette; mais au dernier +retour de la belle phrase:</p> + +<p class="c">Nous nous reverrons au ciel!</p> + +<p class="nind">s'échappant tous les deux des mains de leurs persécuteurs, ils +s'élançaient dans les bras l'un de l'autre et s'embrassaient avec une +fureur toute shakspearienne. A ce moment on commençait à croire à leur +amour. On s'est bien gardé à l'Opéra de risquer <i>cette hardiesse</i>; il +n'est pas décent en France que deux amants sur un théâtre s'embrassent +ainsi à corps perdu. Cela n'est pas convenable. Autant qu'il m'en +souvienne, le doux Bellini n'avait employé dans son <i>Roméo</i> qu'une +instrumentation modérée. Il n'y avait mis ni tambour ni grosse caisse; +son orchestre a été pourvu à l'Opéra de ces deux auxiliaires de première +nécessité. Puisqu'il y a des scènes de guerre civile dans le drame, +l'orchestre peut-il se passer de tambour? et peut-on chanter et danser +aujourd'hui sans grosse caisse? Pourtant, au moment où Juliette se +traîne aux pieds de son père en poussant des cris de désespoir, la +grosse caisse, frappant imperturbablement les temps forts de la mesure +avec une pompeuse régularité, produit, il faut l'avouer, un effet d'un +comique irrésistible. Comme son bruit domine tout et attire l'attention, +on ne pense plus à Juliette, et l'on croit entendre une musique +militaire marchant en tête d'une légion de la garde nationale.</p> + +<p>Les airs de danse intercalés dans la partition de Bellini n'ont pas une +bien grande valeur; ils manquent de charme et d'entrain. Un andante +pourtant a fait plaisir: c'est celui qui a pour thème l'air de la +<i>Straniera</i>:</p> + +<p class="c"><i>Meco tu vieni, ô misera.</i></p> + +<p><a name="page_326" id="page_326"></a></p> + +<p class="nind">l'une des plus touchantes inspirations de Bellini. On danse là-dessus... +Mais quoi! on danse sur tout. On fait tout sur tout.</p> + +<p>Les costumes n'offrent rien de remarquable; celui de Lorenzo seul a été +fort remarqué; c'est une houppelande fourrée de martre. Le bon Lorenzo +est vêtu comme un Polonais. Il faisait donc bien froid à Vérone dans ce +temps-là?... Marié, qui remplissait ce rôle fourré, était enrhumé (<i>it +is the cause</i>). Il a eu plusieurs accidents vocaux. Gueymard est un +Thybald très-énergique. Madame Gueymard a chanté d'une façon musicale et +avec sa voix d'or le rôle de Juliette. La débutante, madame Vestvali, +est une grande et belle personne dont la voix de contralto, très-étendue +au grave, est dépourvue d'éclat dans le médium. Sa vocalisation est peu +aisée, et l'attaque du son, dans l'octave supérieure surtout, manque +parfois de justesse. Elle a joué Roméo avec beaucoup de... dignité.</p> + +<p>La scène du tombeau, représentée par les grands artistes anglais, +restera comme la plus sublime merveille de l'art dramatique. A ce nom de +Roméo, qui s'exhale faiblement des lèvres de Juliette renaissante, le +jeune Montaigu, frappé de stupeur, demeure un instant immobile; un +second appel plus tendre attire son regard vers le monument, un +mouvement de Juliette dissipe son doute. Elle vit! il s'élance sur la +couche funèbre, en arrache le corps adoré en déchirant voiles et +linceul, l'apporte sur l'avant-scène, le soutient debout entre ses bras. +Juliette tourne languissamment ses yeux ternes autour d'elle, Roméo +l'interpelle, la presse dans une étreinte éperdue, écarte les cheveux +qui cachent son front pâle, couvre son visage de baisers furieux, éclate +en rires convulsifs; dans sa joie déchirante, il a oublié qu'il va +mourir. Juliette respire. Juliette! Juliette!... Mais une douleur +affreuse l'avertit; le poison est à l'œuvre et lui ronge les +entrailles!... «<i>O potent poison! Capulet! Capulet! grâce!</i>» Il se +traîne à genoux, délirant, croyant voir le père de Juliette qui vient la +lui ravir encore...</p> + +<p>Cette même scène, dans l'opéra nouveau devient ceci:<a name="page_327" id="page_327"></a></p> + +<p>Des gradins sont pratiqués de chaque côté du tombeau de Juliette, afin +qu'elle puisse en descendre commodément et décemment. Elle en descend en +effet, et s'avance à pas comptés vers son amant immobile. Et les voilà +qui s'entretiennent de leurs petites affaires, et s'expliquent bien des +choses fort tranquillement.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c">ROMÉO.</p> + +<p>Que vois-je!</p> + +<p class="c">JULIETTE.</p> + +<p class="poem">Roméo!</p> + +<p class="c">ROMÉO.</p> + +<p class="poem">Juliette vivante!</p> + +<p class="c">JULIETTE.</p> + +<p class="poem"> D'une mort apparente<br /> + Le réveil <i>en ce jour</i><br /> + A ton amour va donc me rendre!</p> + +<p class="c">ROMÉO.</p> + +<p><i>Dis-tu vrai?</i></p> + +<p class="c">JULIETTE.</p> + +<p class="c">Lorenzo n'a-t-il pu te l'apprendre?</p> + +<p class="c">ROMÉO.</p> + +<p class="poem">Sans rien savoir, sans rien comprendre,<br /> + J'ai cru <i>pour mon malheur</i> te perdre sans retour.</p> + +<p class="c">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="c"><i>Are there no stones in heaven?</i></p> + +<p>Non, il n'y a pas de carreaux au ciel. La question d'Othello est +oiseuse. Non, il n'y a rien de beau, il n'y a rien de laid, il n'y a ni +vrai, ni faux, ni sublime, ni absurde: tout est égal. Le public le sait +bien, lui, ce modèle d'indifférence impassible.</p> + +<p>Calmons-nous... Au point de vue de l'art... (il n'est pas question +d'art) au point de vue des intérêts pécuniaires de l'Opéra, nous croyons +que le directeur de ce beau grand théâtre, en engageant madame Vestvali +et en mettant en scène le <i>Roméo</i> de Bellini, a fait une mauvaise +affaire.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Let us sleep!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>I can no more...</i></span><br /> +</p> + +<p><a name="page_328" id="page_328"></a></p> + +<h2><a name="A_PROPOS_DUN_BALLET_DE_FAUST" id="A_PROPOS_DUN_BALLET_DE_FAUST"></a>A PROPOS D'UN BALLET DE FAUST<br /><br /> +<small>UN MOT DE BEETHOVEN</small></h2> + +<p>L'idée de faire danser Faust est bien la plus prodigieuse qui soit +jamais entrée dans la tête sans cervelle d'un de ces hommes qui touchent +à tout, profanent tout sans méchante intention, comme font les merles et +les moineaux des grands jardins publics, prenant pour perchoir les +chefs-d'œuvre de la statuaire. L'auteur du ballet de <i>Faust</i> me paraît +cent fois plus étonnant que le marquis de Molière occupé à mettre <i>en +madrigaux toute l'histoire romaine</i>. Quant aux musiciens qui ont voulu +faire chanter les personnages du célèbre poëme, il faut leur pardonner +beaucoup, parce qu'ils ont beaucoup aimé et aussi parce que ces +personnages appartiennent de droit à l'art de la rêverie, de la passion, +à l'art du vague, de l'infini, à l'art immense des sons.</p> + +<p>De combien de dédicaces Goethe l'olympien a été affligé! Combien de +musiciens lui ont écrit: «O toi!» ou simplement: «O!» auxquels il a +répondu ou dû répondre: «Je suis bien reconnaissant, monsieur, que vous +ayez daigné illustrer un poëme qui, sans vous, fût demeuré dans +l'obscurité, etc.» Il était railleur, le dieu de Weimar, si mal nommé +pourtant par je ne sais qui le Voltaire de l'Allemagne. Une seule fois +il trouva son maître dans un musicien. Car, cela paraît prouvé +maintenant,<a name="page_329" id="page_329"></a> l'art musical n'est pas aussi abrutissant que les gens de +lettres ont longtemps voulu le faire croire, et depuis un siècle il y a +eu, dit-on, presque autant de musiciens spirituels que de sots lettrés.</p> + +<p>Or donc, Goethe était venu passer quelques semaines à Vienne. Il aimait +la société de Beethoven, qui venait d'<i>illustrer</i> réellement sa tragédie +d'<i>Egmont</i>. Errant un jour au Prater avec le Titan mélancolique, les +passants s'inclinaient avec respect devant les deux promeneurs, et +Goethe seul répondait à leurs salutations. Impatienté à la fin d'être +obligé de porter si souvent la main à son chapeau: «Que ces braves gens, +dit Goethe, sont fatigants avec leurs courbettes!—Ne vous fâchez pas, +<i>Excellence</i>, répliqua doucement Beethoven, c'est peut-être moi qu'ils +saluent.»<a name="page_330" id="page_330"></a></p> + +<h2><a name="TO_BE_OR_NOT_TO_BE" id="TO_BE_OR_NOT_TO_BE"></a>TO BE OR NOT TO BE<br /><br /> +<small>PARAPHRASE</small></h2> + +<p>Être ou ne pas être, voilà la question. Une âme courageuse doit-elle +supporter les méchants opéras, les concerts ridicules, les virtuoses +médiocres, les compositeurs enragés, ou s'armer contre ce torrent de +maux, et, en le combattant, y mettre un terme? Mourir,—dormir,—rien de +plus. Et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux déchirements de +l'oreille, aux souffrances du cœur et de la raison, aux mille douleurs +imposées par l'exercice de la critique à notre intelligence et à nos +sens!—C'est là un résultat qu'on doit appeler de tous ses +vœux.—Mourir,—dormir,—dormir,—avoir le cauchemar peut-être.—Oui, +voilà le point embarrassant. Savons-nous quelles tortures nous +éprouverons en songe, dans ce sommeil de la mort, après que nous aurons +déposé le lourd fardeau de l'existence, quelles folles théories nous +aurons à examiner, quelles partitions discordantes à entendre, quels +imbéciles à louer, quels outrages nous verrons infliger aux +chefs-d'œuvre, quelles extravagances seront prônées, quels moulins à +vent pris pour des colosses?</p> + +<p>Il y a là de quoi faire réfléchir; c'est cette pensée qui rend les<a name="page_331" id="page_331"></a> +feuilletons si nombreux et prolonge la vie des malheureux qui les +écrivent.</p> + +<p>Qui, en effet, voudrait supporter la fréquentation d'un monde insensé, +le spectacle de sa démence, les mépris et les méprises de son ignorance, +l'injustice de sa justice, la glaciale indifférence des gouvernants? Qui +voudrait tourbillonner au souffle du vent des passions les moins nobles, +des intérêts les plus mesquins prenant le nom d'amour de l'art, +s'abaisser jusqu'à la discussion de l'absurde, être soldat et apprendre +à son général à commander l'exercice, voyageur et guider son guide qui +s'égare néanmoins, lorsqu'il suffirait pour se délivrer de cette tâche +humiliante d'un flacon de chloroforme ou d'une balle à pointe d'acier? +Qui voudrait se résigner à voir dans ce bas monde le désespoir naître de +l'espoir, la lassitude de l'inaction, la colère de la patience, n'était +la crainte de quelque chose de pire par delà le trépas, ce pays ignoré +d'où nul critique n'est encore revenu?... Voilà ce qui ébranle et +trouble la volonté...—Allons, il n'est pas même permis de méditer +pendant quelques instants; voici la jeune cantatrice Ophélie, armée +d'une partition et grimaçant un sourire.—Que voulez-vous de moi? des +flatteries, n'est-ce pas? toujours, toujours.—Non, monseigneur; j'ai de +vous une partition que depuis longtemps je désirais vous rendre. +Veuillez la recevoir, je vous prie.—Moi! non certes, je ne vous ai +jamais rien donné.—Monseigneur, vous savez très-bien que c'est vous qui +m'avez fait ce don, et les paroles gracieuses dont vous l'avez +accompagné en ont encore relevé le prix. Reprenez-le, car, pour un noble +cœur, les dons les plus précieux deviennent sans valeur du moment où +celui qui les a faits n'a plus pour nous que de l'indifférence. Tenez, +monseigneur.—Ah! vous avez du cœur?—Monseigneur?—Et vous êtes +cantatrice?—Que veut dire Votre Altesse?—Que si vous avez du cœur et +si vous êtes cantatrice, vous devez interdire toute communication entre +la cantatrice et la femme de cœur.—Quel commerce sied mieux pourtant +à<a name="page_332" id="page_332"></a> l'une que celui de l'autre?—Tant s'en faut; car l'influence d'un +talent comme le vôtre aura plutôt perverti les plus nobles élans du +cœur, que le cœur n'aura donné de la noblesse aux aspirations du +talent. Ceci passait autrefois pour un paradoxe; mais c'est aujourd'hui +un fait dont la preuve est acquise. Il fut un temps où je vous +admirais.—En effet, monseigneur, vous me l'avez fait croire.—Vous avez +eu tort de me croire. Mon admiration n'avait rien de réel.—Je n'en ai +été que plus trompée.—Allez vous enfermer dans un cloître. Quelle est +votre ambition? Un nom célèbre, beaucoup d'argent, les applaudissements +des sots, un époux titré, le nom de duchesse. Oui, oui, elles rêvent +toutes d'épouser un prince. Pourquoi vouloir donner le jour à une race +d'idiots?—Ayez pitié de lui, ciel miséricordieux!—Si vous vous mariez, +je vous donnerai pour dot cette vérité désolante: qu'une femme artiste +soit froide comme la glace, pure comme la neige, elle n'échappera point +à la calomnie. Allez au couvent. Adieu; ou s'il vous faut absolument un +mari, épousez un crétin, c'est ce que vous avez de mieux à faire; car +les hommes d'esprit savent trop bien les tourments que vous leur +réservez. Allez au couvent, sans tarder. Adieu.—Puissances célestes, +rendez-lui la raison!—J'ai aussi entendu parler de toutes vos +coquetteries vocales, de vos plaisantes prétentions, de votre sotte +vanité. Dieu vous a donné une voix, vous vous en faites une autre. On +vous confie un chef-d'œuvre, vous le dénaturez, vous le mutilez, vous +en changez le caractère, vous l'affublez de misérables ornements, vous y +faites d'insolentes coupures, vous y introduisez des traits grotesques, +des arpéges risibles, des trilles facétieux; vous insultez le maître, +les gens de goût, et l'art, et le bon sens. Allez, qu'on ne m'en parle +plus. Au couvent! au couvent!» (Il sort.)</p> + +<p>La jeune Ophélie n'a pas tout à fait tort, Hamlet a bien un peu perdu la +tête. Mais on ne s'en apercevra pas dans notre monde musical, où tout le +monde à cette heure est complétement fou. D'ailleurs, il a des instants +lucides, ce pauvre prince<a name="page_333" id="page_333"></a> de Danemark; il n'est fou que lorsque le vent +souffle du nord-nord-ouest; quand le vent est au sud, il sait très-bien +distinguer un aigle d'une buse.<a name="page_334" id="page_334"></a></p> + +<h2><a name="LECOLE_DU_PETIT_CHIEN" id="LECOLE_DU_PETIT_CHIEN"></a>L'ÉCOLE DU PETIT CHIEN</h2> + +<p>L'<i>école du petit chien</i> est celle des chanteuses dont la voix +extraordinairement étendue dans le haut, leur permet de lancer à tout +bout de chant des contre-<i>mi</i> et des contre-<i>fa</i> aigus, semblables, pour +le caractère et le plaisir qu'ils font à l'auditeur, au cri d'un +king's-charles dont on écrase la patte. Madame Cabel, il faut le +reconnaître, à l'époque où elle pratiquait ce système de chant, +atteignait toujours son but. Quand elle visait un <i>mi</i> ou un <i>fa</i>, et +même un <i>sol</i> suraigu, c'était un <i>sol</i>, un <i>fa</i> ou un <i>mi</i> qu'elle +touchait; mais on ne lui en savait aucun gré; tandis que ses élèves, ou +imitatrices ne parvenant d'ordinaire qu'au <i>ré</i> dièze s'il s'agit du +<i>mi</i>, ou au <i>mi</i> s'il s'agit du <i>fa</i>, excitent toujours ainsi des +transports d'admiration frénétiques. Cette injustice et cette injustesse +ont fini par dégoûter madame Cabel de son école. C'était fait pour cela. +Maintenant elle se borne à chanter comme une femme charmante qu'elle +est, et ne songe plus à imiter ni les petits chiens ni les oiseaux.</p> + +<p class="c">FIN</p> + +<p><a name="page_335" id="page_335"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="TABLE" +style="margin:5% 5% 5% 5%;"> + +<tr><th colspan="2" align="center"><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a><big>TABLE DES MATIÈRES</big></th></tr> + +<tr><td class="hang">Musique </td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_001">1</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Étude critique des symphonies de Beethoven</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_015">15</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Quelques mots sur les trios et les sonates de Beethoven</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_060">60</a></td></tr> + +<tr><td class="hang"><i>Fidelio</i>, opéra en trois actes de Beethoven; sa représentation au Théâtre-Lyrique</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_065">65</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Beethoven dans l'anneau de Saturne, les médiums</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_083">83</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Les appointements des chanteurs</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_088">88</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Sur l'état actuel de l'art du chant dans les théâtres lyriques de France +et d'Italie, et sur les causes qui l'ont amené; les grandes salles, les +claqueurs, les instruments à percussion</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_089">89</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Les mauvais chanteurs, les bons chanteurs, le public, les claqueurs</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_105">105</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">L'<i>Orphée</i> de Gluck, au Théâtre-Lyrique</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_108">108</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Lignes écrites quelque temps après la première représentation d'<i>Orphée</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_122">122</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">L'<i>Alceste</i> d'Euripide, celles de Quinault et de Calsabigi; les partitions +de Lulli, de Gluck, de Schweizer, de Guglielmi et de Handel sur ce +sujet</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_130">130</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Reprise de l'<i>Alceste</i> de Gluck, à l'Opéra</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_198">198</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Les instruments ajoutés par les modernes aux partitions des maîtres +anciens<a name="page_336" id="page_336"></a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_214">214</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Les sons hauts et les sons bas, le haut et le bas du clavier</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_216">216</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Le <i>Freyschütz</i> de Weber</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_219">219</a></td></tr> + +<tr><td class="hang"><i>Obéron</i>, opéra fantastique de Ch. M. Weber; sa première représentation +au Théâtre-Lyrique</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_225">225</a></td></tr> + +<tr><td class="hang"><i>Abou-Hassan</i>, opéra en un acte du jeune Weber; l'<i>Enlèvement au sérail</i>, +opéra en deux actes du jeune Mozart; leur première représentation au +Théâtre-Lyrique</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_239">239</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Moyen trouvé par M. Delsarte d'accorder les instruments à cordes sans +le secours de l'oreille</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_244">244</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">La <i>Musique à l'église</i>, par M. Joseph d'Ortigue</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_246">246</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Mœurs musicales de la Chine</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_252">252</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">A MM. les membres de l'Académie des beaux-arts de l'Institut</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_259">259</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Le diapason</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_278">278</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Les temps sont proches</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_289">289</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Concerts de Richard Wagner, la musique de l'avenir</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_291">291</a></td></tr> + +<tr><td class="hang"><i>Sunt Lacrymæ rerum</i></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_304">304</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">Symphonies de H. Reber, Stephen Heller</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_309">309</a></td></tr> + +<tr><td class="hang"><i>Roméo et Juliette</i>, opéra en quatre actes de Bellini; sa première représentation +au théâtre de l'Opéra; débuts de madame Vestvali</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_317">317</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">A propos d'un ballet de <i>Faust</i>; un mot de Beethoven</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_328">328</a></td></tr> + +<tr><td class="hang"><i>To be or not to be</i>, paraphrase</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_330">330</a></td></tr> + +<tr><td class="hang">L'école du petit chien</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_334">334</a></td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</td></tr> +</table> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="c">PARIS.—IMP<span class="ov">RIMERIE SIMON RAÇON ET C<sup>ie</sup>. RUE </span>D'ERFURTH, 1.</p> + +<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Ce chapitre fut publié il y a une vingtaine d'années dans +un livre qui n'existe plus et dont divers fragments sont reproduits dans +ce volume. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de le retrouver avant +de nous suivre dans l'étude analytique, que nous allons entreprendre, de +quelques chefs-d'œuvre célèbres de l'art musical. +</p> +<p class="r">H. B.</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Depuis que ces lignes furent écrites nous avons eu +l'occasion en France et en Angleterre, d'entendre des musiciens arabes, +chinois et persans, et toutes les expériences qu'il nous a été permis de +l'aire sur leurs chants, sur leurs instruments, comme aussi les +questions que nous avons adressées à quelques-uns d'entre eux qui +parlaient français, tout nous a confirmé dans cette opinion.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> A quelque point de vue que l'on se place, si c'est là +réellement une intention de Beethoven, et s'il y a quelque chose de vrai +dans les anecdotes qui circulent à ce sujet, il faut convenir que ce +caprice est une absurdité.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Qu'on appelle toujours l'<i>adagio</i> ou l'<i>andante</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Cet air, dans la partition, appartient au rôle d'Eurydice.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Ajoutons qu'elle n'a pris avec le texte de son rôle aucune +des libertés qu'on a dû lui reprocher dans <i>Orphée</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> La lettre, en effet, a paru d'un style trop en dehors des +habitudes académiques et n'a pas été lue en séance publique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> J'emploie ici les termes adoptés généralement de sons +<i>hauts</i> et <i>bas</i>, et les verbes <i>monter</i>, <i>descendre</i>, qui n'ont point +de sens réel, et qu'un usage absurde a pu seul introduire dans la langue +musicale pour distinguer les sons à vibrations rapides des sons à +vibrations lentes.</p></div> + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of A travers chants, by Hector Berlioz + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A TRAVERS CHANTS *** + +***** This file should be named 37534-h.htm or 37534-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/5/3/37534/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/37534-h/images/colophon.png b/37534-h/images/colophon.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4161f71 --- /dev/null +++ b/37534-h/images/colophon.png diff --git a/37534-h/images/ill_001.png b/37534-h/images/ill_001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f363b47 --- /dev/null +++ b/37534-h/images/ill_001.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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