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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913
+
+Author: Various
+
+Release Date: September 24, 2011 [EBook #37526]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 1 FEVRIER 1913 ***
+
+
+
+
+Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
+
+
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+
+
+L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913
+
+AVEC CE NUMÉRO L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
+CONTENANT
+KISMET
+
+LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
+
+Ce numéro se compose de VINGT-QUATRE PAGES au lieu de seize et comprend
+deux suppléments:
+
+1° _L'Illustration Théâtrale_ contenant KISMET, d'Edward Knoblauch
+(texte français de Jules Lemaître);
+
+2° Le 2e fascicule des SOUVENIRS D'ALGÉRIE (Récits de chasse et de
+guerre), du général Bruneau.
+
+L'ILLUSTRATION
+_Prix de ce Numéro: Un Franc._ SAMEDI 1er FEVRIER 1913
+_71e Année.--Nº 3649._
+
+[Illustration: Lieut.-Colonel Tyrrell. Enver Bey G. RÉMOND.
+LENDEMAIN DE COUP D'ÉTAT:
+ENVER BEY AU SELAMLIK Le chef des Jeunes-Turcs, qui la veille a arraché
+la démission du cabinet après une tragique bagarre, s'entretient
+paisiblement avec l'attaché militaire anglais et le correspondant de
+«L'Illustration».--_Voir l'article, pages 80 et 81._]
+
+_Les prochains numéros de_ L'Illustration _contiendront:_
+
+_La Femme seule, de_ M. BRIEUX;
+_La Prise de Berg-op-Zoom, de_ M. SACHA GUITRY;
+_Les Flambeaux_, de M. HENRY BATAILLE;
+_Alsace_, de MM. GASTON LEROUX ET LUCIEN CAMILLE;
+_L'Homme qui assassina_, de M. PIERRE FRONDAIE, _d'après le roman de_ M.
+CLAUDE FARRÈRE;
+_L'Habit vert_, de MM. ROBERT DE FLERS ET G.-A. DE CAILLAVET;
+_Les Eclaireuses_, de M. MAURICE DONNAY.
+
+
+
+COURRIER DE PARIS
+
+JOYAUX
+
+Quelle étrange impression je ressens lorsqu'il m'arrive de recevoir un
+de ces catalogues de bijoux fabuleux,--qui font rêver les femmes en les
+plongeant dans de grands silences de convoitises! Je suis sûr que vous
+avez éprouvé le même malaise, la même mélancolie, le même
+désenchantement que moi quand vous ouvriez, comme un ouvrage sans
+substance et qu'on ne lit pas, le volume richement traité, qui contient
+si peu de texte et dans lequel ne sont imprimées d'autres pensées que
+celles de l'envie, de la coquetterie brûlante et de l'amer regret?
+
+Voici les planches où sont représentés au naturel, en portrait, comme
+des personnes, les diamants et les brillants, les perles et les pierres
+de couleur. Images d'une infinie tristesse! La perfection, le soin voulu
+avec lesquels on les a poussées en augmentent la froideur, l'inutile
+opulence. On peut compter chaque perle, chaque pierre, les retourner de
+l'oeil. Enfilées par ordre de taille, choisies avec angoisse,
+rigoureusement mesurées, elles s'alignent, chapelets profanes, sur
+lesquels n'a jamais glissé, venant du coeur aux lèvres et des lèvres aux
+doigts, la plus fugitive prière. Ces colliers apparaissent véritablement
+ce qu'ils sont, des chaînes, plus solides en dépit du mince fil qui les
+constitue que si elles étaient faites d'anneaux de fer. Et plus lourdes,
+mieux rivées que toutes, ces chaînes-là garrottent davantage les
+volontaires captives qui en ont imprudemment contracté la trop grande
+habitude. Les prisonnières du joyau ne sont délivrées que par la mort,
+qui les dépouille en les remettant à nu comme à l'entrée des geôles de
+la vie.
+
+En effet, les bijoux que l'on voit étalés dans l'écrin des catalogues ne
+parlent pas d'autre chose. Ils disent qu'en ayant appartenu à tant
+d'épaules, à tant de bras, à tant de cols gracieux et dont la jeunesse
+se targuait de ne pas périr, ils n'ont jamais été à personne, qu'ils ne
+sont pas l'objet d'une possession exclusive et durable. Plus que tous
+les autres biens ils ne sont que prêtés, loués pour quelques saisons, et
+quand ils changent de corps ils sont dénués de souvenirs, ils perdent,
+plus que n'importe quoi, la mémoire, apparente ou cachée, de leurs
+anciennes et successives maîtresses. Ils ne dégagent pas le moindre
+regret. Une écharpe, un mouchoir, le gant d'une défunte, étalent plus de
+sentiment. Les bijoux ont la beauté du dédain et de l'ingratitude. Ce
+sont les paons de la parure. Ils ne gardent rien, n'emportent rien, ne
+transmettent rien des fièvres et des frissons qu'ils ont si souvent
+provoqués. Confidents de la chair qu'ils amusent et flattent, égoïstes
+et faux amis, ils glissent et passent sur les peaux, sans trouble et
+sans émoi, comme si c'était toujours la même, et sans laisser plus de
+trace que l'eau qui roule sur le dos des cygnes. Ils n'ont ni esprit, ni
+coeur, ni âme. Ils ne sont que des cailloux, d'un ordre moins naturel et
+plus relevé que ceux du chemin, des verroteries de civilisés que la
+femme, longtemps après les petites pierres rondes du torrent et du
+ruisseau, et les coquillages de la grève, et les dents du carnassier,
+suspend à son cou et met à ses poignets pour se plaire, se compléter et
+donner de soi une impression plus vivement ornementale. Les bijoux,
+photographiés dans leur immobilité, dans leur sec et particulier repos,
+témoignent d'une désolante indifférence, d'un manque total de tendresse.
+A les contempler, si parfaitement détachés, il paraît incroyable que
+l'on ait pu s'attacher à eux, qu'ils aient été capables de fournir de la
+joie, du plaisir, un agrément rapide. On leur en veut de leur éternelle
+et trop facile complaisance. Ils ne cèdent en effet jamais à la plus
+digne, mais au plus offrant... Leur platitude est écoeurante. On est
+certain de les avoir dès qu'on peut y mettre le prix. Aussi restent-ils,
+malgré leur factice noblesse, entachés de vénalité. Ils sont payés trop
+cher, de toutes les façons, même et surtout par la plupart de celles qui
+les obtiennent pour rien, comptant pour rien ce qui est plus que tout.
+Dans une espèce de prostitution du charme de leurs feux, de leurs
+éclairs et de leur orient, ils vont, de femme en femme, sans même les
+connaître, sans se soucier de ce qui leur est arrivé d'heureux ou de
+contraire, sans savoir leurs noms, leur âge, leur histoire, leur sourire
+ou leurs pleurs, étrangers de leur personne, moins familiers de l'être
+vivant, de l'animal humain qu'ils ont destin de harnacher que ne l'est
+du boeuf le joug de bois plaintif, et de l'âne la bride racornie, et du
+cheval le collier gluant et chaud. Les ardeurs mouvementées du sang, la
+contraction fine et douce du muscle, et tous les frissonnements de
+l'épiderme féminin soulèvent bien les joyaux, comme un flot qui porte
+une barque... Mais, tandis que la barque au moins garde à ses flancs
+amoureux et battus le ruissellement des baisers qu'y posent à tout
+instant la lèvre et la langue de l'onde, les bijoux, muets, sans
+réponse, et les colliers pesants, stupides, repoussant le contact et
+chassant la caresse, ont l'air de se rétracter, et de se figer exprès
+dans une hostile inertie. Ils renvoient la chaleur au lieu de la capter
+et ils sont là, posés sur le satin blanc des poitrines, sur le velours
+palpitant des épaules, tels que des emblèmes orgueilleux et glacés
+donnant l'idée d'être les plaques, les cordons, les croix et les
+chamarres d'un Ordre spécial et recherché qui serait celui du vain Éclat
+et de l'Insensibilité.
+
+Ils suent le grand ennui des soirées, du bal, du monde, des loges
+d'opéra, des interminables séances lumineuses qu'est la vie d'actif
+épuisement d'une femme à la mode, et jamais ils ne peuvent conquérir un
+aspect simple et détendu. Cela leur est interdit. Ils n'ont pas le droit
+de quitter leur morgue et leur emphase de joyaux, de princières parures,
+leur caractère de magnificence royale, leur tyrannie asiatique. Ah!
+qu'il doit être dur certains jours, à une de ces Cléopâtre ou de ces
+Jézabel marbrées de soucis, saccagées de passions, dévastées d'espérance
+et ne pouvant plus agrafer les années qui leur échappent de toutes
+parts, qu'il doit leur être dur, certains soirs, de planter sur leur
+tête droite et si lasse, ou dans leurs cheveux cent fois déteints, le
+diadème de Nessus aux mille feux, les aigrettes persanes, la flèche
+crevant l'abcès nacré d'une perle ou le croissant de Diane, qui
+tremblera sur son invisible tige! Et les bijoux, rayonnants et
+impersonnels, allumant leurs mêmes flammes sur ces bûchers humains,
+poursuivent leur carrière de parure et d'ostentation. Quand je vois au
+front d'une duchesse un de ces féeriques bandeaux qui forcent les yeux
+éblouis à se détourner comme s'ils s'inclinaient, je ne peux empêcher ma
+pensée, plus prompte que tout, de sauter dessus. Elle prend cette
+couronne, la retire avec brusquerie de la savante coiffure, la jette sur
+une table et m'en retrace aussitôt la longue et inconcevable histoire.
+En une minute, les pierres sont enlevées, arrachées comme des dents que
+l'instrument précis et rude ferait sauter de l'alvéole d'argent, de la
+gencive d'or, et chacun de ces brillants dispersés, chacune de ces
+perles libres, s'en va, par son chemin, se replacer dans la paume des
+marchands, d'où elle est partie dans le monde, au creux de laquelle,
+avant de parvenir jusqu'aux doigts artistes des grands joailliers, elle
+a d'abord été choisie par la pince, quand elle se trouvait retenue au
+sillon d'un pli de chair dans cette première main à la fois grasse et
+crochue. Je m'imagine ensuite les cafés puants où ces grains inféconds,
+qui représentent tant de pain, ont été apportés dans les sacs de cuir,
+montrés avec précaution, de tout près, en dépliant le papier qui les
+contenait ainsi qu'une poudre merveilleuse, et pesés, examinés à la
+loupe, échangés, montés et démontés sans cesse, allant partout, servant
+tour à tour à un bracelet, à un collier, passant d'une bague à une
+boucle d'oreilles, d'une broche de corsage au fermoir d'un réticule...
+accomplissant ainsi d'innombrables voyages, connaissant les hauts et les
+bas de maintes destinées, et vendus souvent en cachette, et donnés, et
+volés aussi, et inspirant le crime, et le faisant commettre, et recélé,
+enfouis dans la terre, jetés dans le fleuve, à l'égout... pour
+disparaître... car, en dépit de leur magnifique apparence de sécurité,
+les joyaux, comme le reste, ont au bout du compte une fin. Quand ils ont
+été pendant beaucoup d'années, de mortes en mortes, et qu'ils sont
+fatigués de briller, qu'ils n'en peuvent plus de parer une chair si vite
+flétrie, il faut bien eux aussi qu'ils renoncent et meurent... Où et
+comment? Ils n'en savent rien là-dessus, pas plus que l'homme et que la
+femme. D'ailleurs je suis mal renseigné moi-même sur leur durée
+possible. Quelle est la limite dernière et naturelle de leur existence?
+Combien vit une perle? Jusqu'à quel point un diamant peut-il être
+centenaire? Un rubis a-t-il sa pourpre éternellement chevillée au corps?
+Le saphir et la turquoise possèdent-ils un magique bleu qui ne passera
+qu'avec le ciel? Et la verte émeraude a-t-elle partie liée avec la verte
+mer dont elle est une goutte? Peu importe. Naufrage, incendie,
+tremblement de terre, cyclone, éruption, anéantissement fatal, les
+joyaux meurent et mourront, feront aussi leurs miettes. Rien n'échappe à
+la poussière. Le Régent diamant périra comme a péri l'autre dont il a
+pris le nom. Où sont les bijoux d'Isabeau de Bavière, et de Marie
+Stuart, et de Gabrielle? Et ceux de Marie-Antoinette et de la Dubarry?
+Et ceux...? On n'en finirait jamais! Où seront, dans seulement trois
+cents années, ceux de toutes les Madame X... dont la vente a été
+faite... au comptant...
+
+Henri Lavedan.
+
+(Reproduction et traduction réservées.)
+
+
+
+LES ANGOISSES ET LES CONVULSIONS DE CONSTANTINOPLE
+
+LE «GRAND DIVAN» VIEUX-TURC DU 22 JANVIER ET LE COUP D'ÉTAT
+JEUNE-TURC DU 23.
+
+_Le soir du 22 janvier, notre envoyé spécial Georges Rémond, resté à
+Constantinople dans l'attente des événements (car il s'était jusque-là
+refusé personnellement à croire que la paix se ferait à Londres), nous
+adressait une intéressante correspondance relative à la réunion du
+«Grand Divan», qui venait d'autoriser le ministère Kiamil pacha à céder
+Andrinople aux alliés balkaniques. Le lendemain même allait se produire
+le coup de force militaire que notre collaborateur, dans toutes ses
+précédentes lettres privées, n'avait jamais cessé de considérer comme
+possible. Et, le 24, il nous écrivait: «Je ne prévoyais certes plus cela
+avant-hier. L'impression qui se dégageait du spectacle du «Grand Divan»,
+du décor matériel et moral au milieu duquel il s'était déroulé était
+bien telle que je vous l'ai décrite. Je n'ai rien à changer à ce récit,
+qui, si vous le publiez intégralement, formera, avec la relation des
+faits ultérieurs, un contraste saisissant: les lecteurs de_
+L'Illustration _y trouveront un fidèle reflet des contradictions où se
+débat l'Empire Ottoman, et le témoignage le plus probant des angoisses
+et des convulsions de Constantinople.»_
+
+LE «GRAND DIVAN»
+
+Constantinople, 22 janvier 1913.
+
+Je sors du «Grand Divan», convoqué à titre consultatif par le
+gouvernement soucieux, au moment de décider de la paix ou de la guerre
+et de répondre à la note collective des puissances, d'être assuré de
+l'assentiment et de l'appui des personnages les plus illustres de la
+nation. Une même assemblée avait été réunie en 1827, lors de la guerre
+de l'indépendance grecque, une autre en 1877, au temps de la guerre
+russo-turque. Toutes deux avaient décidé la continuation de la guerre à
+outrance, jusqu'au dernier vaisseau, jusqu'au dernier canon. C'est la
+paix qui sort de celle-ci.
+
+... A 11 heures 1/2, je me rends au palais impérial de Dolma Bagtché, en
+compagnie de Jean Servien, du _Petit Marseillais_. Aux alentours pas un
+curieux. A Paris, dans une occasion semblable, cent mille personnes
+s'écraseraient dans les rues avoisinantes: elles n'en apprendraient rien
+de plus, ni plus vite; mais, enfin, elles contempleraient de leurs yeux
+l'endroit où se passe quelque chose qui intéresse la vie de leur pays,
+elles manifesteraient d'un commun accord, ou en sens divers, par leurs
+murmures, leurs discussions, leur agitation même, l'existence d'une
+opinion publique, d'un peuple qui veut vivre et se sent vivre. Ici,
+rien. J'ai constaté pareille indifférence à Hademkeui, la nuit de
+l'armistice; deux journalistes français s'étaient, seuls, dérangés pour
+assister au retour de Nazim pacha; et, le lendemain, le long de la route
+jusqu'à Constantinople, pas un paysan, pas un soldat, ne les interrogea
+sur la paix ou la guerre. Qu'importait, après tout? qu'importe encore
+aujourd'hui? Et tant de silence et tant d'apathie ont pour nous autres
+je ne sais quoi d'impressionnant, lorsque nous nous penchons pour
+écouter en vain les palpitations du coeur de ce peuple et de cette
+ville.
+
+Quelques patrouilles circulent d'un pas lourd et se dandinent pesamment.
+Des policiers à pied et à cheval barrent les portes du palais; des
+cavaliers sont massés dans la caserne voisine. On fait quelques
+difficultés pour nous laisser passer; un officier de paix, assez
+insolent, veut nous chasser, et, sur notre refus de partir, déclare que
+les Européens sont plus barbares que les Turcs, quoi qu'ils prétendent.
+Nous ne bougeons; je lui dis de nous faire arrêter, s'il lui plaît
+ainsi, et la petite altercation continue quelque temps en langage turc
+et dans cet ineffable «sabir» levantin ou plus exactement pérote, en
+usage ici, jusqu'à ce qu'intervienne un haut fonctionnaire de police,
+fort courtois, qui nous assigne une place. A midi moins le quart, des
+landaus, des voitures de place, quelques automobiles, se succèdent,
+amenant les notables; la grande porte s'ouvre pour laisser entrer
+l'équipage du prince héritier Youssouf Jzeddine et du grand vizir. A
+midi et demi, tout mouvement a cessé.
+
+Nous revenons à 2 heures. Même silence aux abords du palais. Les seuls
+curieux sont toujours quelques journalistes français, Paul Erio, du
+Journal, Cuinet, du _Matin_, Mothu, de l'_Havas_, Genève, du _Stamboul_,
+et des journalistes locaux. Cette fois on nous laisse, sur notre
+demande, pénétrer dans les jardins, puis, dans le grand salon du
+rez-de-chaussée qui précède l'escalier d'honneur, lequel donne accès au
+salon des ambassadeurs, ainsi nommé parce que le sultan Aziz y accordait
+ses audiences aux ambassadeurs étrangers, et dans lequel se tient
+aujourd'hui le «Grand Divan».
+
+On nous fait quelques communications: Mahmoud Chefket pacha, Hakki
+pacha, l'ancien grand vizir, le prince Sabaheddine bey, l'ancien cheik
+ul islam Moussa Kiasim effendi, l'ex-commandant de l'armée de l'Est,
+Abdullah pacha, se sont excusés. Les princes assistent à la réunion d'un
+salon voisin. Le sultan est demeuré dans ses appartements, mais on le
+tient constamment au courant des débats. Dans la salle de réunion, les
+notables se sont groupés par professions, militaires, ulémas, sénateurs,
+fonctionnaires civils. A 1 heure 1/2, le grand vizir a proclamé
+l'ouverture de l'assemblée; il a fait lire une traduction de la note
+collective des puissances, suivie de quelques explications. Puis Nazim
+pacha, ministre de la Guerre, a déclaré que l'armée était prête à faire
+son devoir. Abdurrhaman bey, ministre des Finances, a exposé la
+situation financière de l'empire et conclu à la nécessité de la paix; au
+nom de Noradounghian effendi, ministre des Affaires étrangères,
+indisposé, Saïd bey a donné lecture de l'exposé écrit par celui-ci,
+concluant également à la paix.
+
+Nous n'avons point accès à la salle des délibérations. Je parcours les
+salons du rez-de-chaussée: meubles dorés, rideaux, baldaquins à
+l'européenne, pour ne pas dire pis, glaces prismatiques, lampadaires en
+cristal, vases de Sèvres, quelques tableaux, parmi lesquels je distingue
+une petite toile de Fromentin, un coin du Bosphore, d'un beau ton chaud
+de coucher de soleil d'été, d'une pâte ambrée à la manière de Decamps,
+et qui me retient seule au milieu d'un certain nombre d'oeuvres
+également banales. Une galerie donne sur la mer et l'incomparable
+paysage des côtes d'Asie. Devant nous, les cuirassés des puissances. On
+nous offre le café dans de jolies petites tasses dorées; je pense
+qu'autrefois, après avoir bu, l'étiquette était de mettre tasse et
+soucoupe dans sa poche; j'en ai quelque envie, mais je n'ose. On nous
+offre également des cigarettes énormes, si longues qu'elles n'en
+finissent plus, et toutes dorées. Les beaux tapis, cet accueil délicat,
+ces cafés, ces cigarettes, les huissiers et les domestiques muets qui
+glissent sans faire de bruit, le grand silence, me rappellent, en dépit
+du décor médiocre de ce palais, où je ne sais quel architecte, Arménien
+sans doute, a macaroniquement entremêlé les formes les plus molles et
+les plus décadentes du style hindou, de l'architecture antique, et de la
+Renaissance ou du baroque italien, que ce peuple-ci a possédé un art
+merveilleux, sans doute emprunté à l'ancienne Byzance, mais pourtant
+original, qu'il a eu des demeures où la vie, différente de la nôtre,
+était d'une douceur incomparable, et nuancée de finesses dont le
+souvenir grise encore nos imaginations d'Occidentaux. Tout cela
+disparaît.
+
+Il est 4 heures. Un uléma à longue barbe blanche, enveloppé dans une
+pelisse noire, passe devant nous. Il s'approche de la fenêtre qui fait
+face à l'Orient; des lueurs projetées par le soleil couchant y traînent
+avant que s'y lève la nuit. Il prie, indifférent à notre présence, se
+prosternant, se relevant, élevant les mains, ou les tenant autour des
+oreilles, ou les passant sur la face, s'agenouillant de nouveau, vieux
+corps assoupli à cette gymnastique sublime. L'occasion, la circonstance,
+ne lui en font pas hâter ou saccader un geste; qu'importent, pense-t-il
+sans doute, auprès de la grandeur de Dieu et des promesses faites à ses
+croyants, ces accidents passagers de la vie d'un peuple à qui l'empire
+du monde est malgré tout assuré par un décret divin?
+
+Il sort du «Grand Divan». Tout est terminé, nous dit-on. Après quelques
+discours patriotiques de divers personnages, l'assemblée s'en remet au
+gouvernement et cède sur tous les points(1).
+
+Nous quittons le palais et attendons dans les jardins la sortie des
+notables. Le temps, beau durant la journée, s'est couvert de nuages
+menaçants et il commence de pleuvoir.
+
+[Note 1: On m'apprend à la dernière minute trois incidents curieux de la
+séance:
+
+Les deux vieux adversaires irréductibles, Saïd pacha et Kiamil pacha, se
+sont serré la main, réconciliés, et ont longuement tenu conversation.
+
+Le représentant du ministre des Affaires étrangères a fait remarquer, à
+la suite de l'exposé de la situation extérieure, que la Turquie avait à
+répondre non seulement à la note des puissances, mais à une note
+particulière de la Russie, menaçant de prendre à son compte les intérêts
+des alliés.
+
+Enfin, lorsque tous les discours furent prononcés, on demanda s'il
+fallait voter. Mais un uléma se leva et dit: «Nous risquerions, en
+agissant ainsi, de montrer que nous sommes en désaccord dans une
+circonstance si grave; bornons-nous, à aller tous baiser la main du
+grand vizir,» Il en fut ainsi fait.]
+
+[Illustration: Après le «Grand Divan»: le vieux Saïd pacha sortant du
+palais de Dolma Bagtché.]
+
+Un petit vieux tout brisé paraît au haut de l'escalier; il marche en
+tremblant, un domestique le soutient, et, lentement, le conduit à sa
+voiture. C'est Kutchuk Saïd pacha (le petit Saïd pacha), l'ancien grand
+vizir. Izzet pacha, celui qui s'est illustré au Yémen, descend ensuite,
+large, la tête puissante, massif comme un bloc; puis de vieux généraux,
+des fonctionnaires en stambouline, des ulémas. Pas un mot, pas une
+conversation, pas un geste qui trahisse colère ou désespoir; les visages
+sont graves, imprégnés de tristesse; il me semble retrouver quelque
+chose de cette expression poignante que j'ai vue sur les figures des
+soldats vaincus de Loule-Bourgas et de Viza, identique sur tous, et qui
+est celle de la défaite acceptée. Acceptation nécessaire, inéluctable
+sans doute. Ils en portent le poids avec un tel air de noblesse, ces
+prêtres, ces vieux soldats usés dans toutes les guerres, ces hauts
+dignitaires de l'empire, qu'on se sent pénétré d'une émotion profonde.
+Nous nous tenons tous découverts sur leur passage. Les derniers, au
+sommet de l'escalier, apparaissent deux ulémas. Ils ont le turban vert
+impeccablement roulé, l'ample pelisse noire, de longues barbes et des
+visages très anciens. Ils s'arrêtent sur l'une des marches; l'un sort de
+sa poche une belle tabatière et la présente à l'autre; celui-ci se sert
+lentement, remercie, et tous deux hument le tabac parfumé, puis
+continuent, lentement toujours, comme ils ont fait tout le reste, à
+descendre le grand escalier.
+
+Ce vieillard cassé, si proche du tombeau, dont un domestique soutenait
+les pas, ce prêtre qui priait, prosterné vers l'Orient, parmi
+l'ameublement européen de ce salon prétentieux, ces deux ulémas qui
+semblaient dater du quinzième siècle et prenaient d'un si beau geste
+leur prise de tabac parfumé sur les marches du palais; mais surtout le
+décor matériel et moral d'un tel spectacle, l'acharnement d'une partie
+de l'Europe hostile, la trahison de l'autre, sur laquelle on comptait,
+l'indifférence populaire, les haines politiques seules vivaces, les
+cuirassés des puissances étrangères surveillant le palais, surveillant
+la ville, tout cela ne semblait-il pas se traduire trop clairement en
+deux mots: _Finis Turquiae_? Trop clairement, certes! Et, cependant, en
+souvenir de tant d'années d'alliance, de tant de soldats morts pour les
+mêmes causes, d'une terre où notre influence, notre langue, nos moeurs
+même ont toujours régné et règnent encore, de l'amitié qui nous y fut
+témoignée au temps de notre grand malheur et quand tous nous
+abandonnèrent, il faut refuser de les écrire. Je pense qu'il n'est aucun
+Français ayant vécu ici, approché les Turcs, éprouvé ce qu'il y a de
+noble, d'excellent dans le coeur, non pas de certains, mais du plus
+grand nombre, qui se défende de former aujourd'hui au fond de lui-même
+un souhait de relèvement et de revanche en faveur d'un peuple si
+malheureux.
+
+GEORGES RÉMOND.
+
+
+
+[Illustration: Enver bey tel qu'il était en Cyrénaïque. _Phot. Kiamil
+effendi, prise au camp d'Ain el Mansour, devant Derna._ A comparer avec
+sa physionomie actuelle, telle qu'elle apparaît dans notre photographie
+de première page.]
+
+LE COUP D'ÉTAT DU 23 JANVIER
+
+_Sur le coup de théâtre décisif du 23 janvier, sur la tragédie byzantine
+qui, en un quart d'heure, changea le gouvernement de l'empire, notre
+collaborateur a voulu laisser la parole au Turc intelligent et lettré
+qui fut toujours pour nous à Constantinople un précieux correspondant,
+très-renseigné sur le monde politique ottoman, jeune-turc ou vieux-turc,
+et que Georges Rémond tient, en conséquence, pour le plus apte à
+apprécier les causes des derniers événements et à juger les individus à
+leur exacte valeur._
+
+Constantinople, le 25 janvier 1913.
+
+La Turquie est décidément le pays des grosses surprises, des imprévus
+sensationnels. Bien malins sont les étrangers qui prétendent la
+connaître quand les gens qui y sont nés et y ont vécu se laissent
+eux-mêmes surprendre par les événements. Il y a six mois, au moment où
+le cabinet Saïd pacha, appuyé sur le Comité Union et Progrès, qui venait
+de faire aboutir triomphalement les élections en étouffant ses
+adversaires, semblait inébranlable, il fut renversé en quelques jours;
+la dissolution de la Chambre, la dispersion des clubs unionistes,
+semblèrent marquer la fin du tout-puissant Comité. Après la chute
+politique du parti vinrent les chutes personnelles de ses chefs les plus
+influents, dont les uns prirent la fuite et les autres furent
+emprisonnés, après avoir été traqués et poursuivis dans les rues. Il
+semblait bien que l'Union et Progrès ne se relèverait jamais de ce coup
+et Kiamil pacha, l'adversaire déclaré du Comité, paraissait devoir
+garder longtemps le pouvoir, lorsque, patatras!... en moins d'un quart
+d'heure, presque sans aucun concours militaire, le souffle puissant
+d'Enver bey renversa comme un château de cartes le grand cabinet, qui
+était remplacé instantanément par un ministère composé des partisans les
+plus marquants de l'Union. La Turquie, qui semblait résignée à tout
+sacrifier pour faire la paix, relève la tête belliqueusement et
+revendique le droit de continuer de vivre en Europe.
+
+Le coup d'État du 23 janvier, qui aura peut-être des conséquences
+incalculables, non seulement sur les destinées de la Turquie, mais aussi
+sur celles de l'Europe entière, s'est accompli avec une simplicité et
+une rapidité inouïes. Je n'y ai pas assisté, mais j'ai interrogé de
+nombreux témoins de l'événement; j'ai causé avec Enver bey lui-même et
+je puis vous fournir un récit qui se rapproche beaucoup de la vérité
+historique, toujours impossible à atteindre. Mais je vais d'abord
+remonter plus haut pour vous exposer l'état d'esprit de la population au
+moment où ce violent changement s'est produit.
+
+Après l'abattement qui s'était manifesté dans le peuple turc au
+lendemain des revers foudroyants éprouvés par les armées ottomanes au
+début de la guerre, les esprits avaient commencé de se remonter à la
+nouvelle du succès remporté à Tchataldja et de la résistance héroïque
+opposée à l'ennemi par les garnisons de Scutari et d'Andrinople. On
+concevait l'espoir d'une revanche prochaine qui permettrait la
+conclusion d'une paix honorable sinon exempte de tout sacrifice.
+Cependant, après la bataille de Tchataldja, livrée les 17 et 18
+novembre, le gouvernement arrêtait de lui-même les opérations militaires
+et continuait à négocier l'armistice malgré le changement qui venait de
+se produire à son avantage et, au bout de seize jours, cet armistice
+était conclu à des conditions révoltantes: ravitaillement en vivres et
+en munitions de l'armée bulgare assuré par les ports de la mer Noire et
+le chemin de fer traversant la ligne des forts d'Andrinople, défense de
+ravitailler la garnison de cette place dont le blocus par les troupes
+bulgaro-serbes était maintenu. Lorsque ces détails furent connus, au
+bout de quelques jours, on cria hautement à la trahison. Les délégués à
+la conférence de la paix mirent dix jours à partir; les négociations de
+Londres durèrent un temps infini et prirent une forme humiliante pour
+l'amour-propre national et désastreuse pour les intérêts de la Turquie;
+pendant ce temps, la garnison d'Andrinople continuait d'épuiser ses
+ressources; on aurait dit que tout le monde, y compris le gouvernement
+ottoman, attendait avec impatience la chute de cette forteresse, en
+maudissant son commandant qui gênait le monde et empêchait la conclusion
+de la paix par sa résistance acharnée. D'un autre côté, on recevait les
+nouvelles du massacre systématique des musulmans en Macédoine, de la
+fortification des positions bulgares autour d'Andrinople et devant
+Tchataldja. Le récit de la bataille de Tchataldja, publié par M. A. de
+Pennenrun, dans _L'Illustration_, et reproduit et commenté par tous les
+journaux turcs, produisait une grande impression en faisant connaître à
+la population des vérités que l'état-major ottoman ne semblait pas très
+empressé de répandre et révélait l'occasion heureuse que l'on venait de
+perdre. Le mécontentement augmentait ainsi de jour en jour, et le Comité
+Union et Progrès profitait naturellement de cet état d'esprit.
+
+Le gouvernement réprimait, d'ailleurs, avec la plus grande sévérité
+toute manifestation du sentiment populaire en faveur de la guerre, toute
+critique de ses actes ou de ses intentions. Les journaux de l'opposition
+furent tous suspendus et on alla même jusqu'à fermer complètement leurs
+imprimeries pour les empêcher de reparaître sous des noms différents.
+
+C'est ainsi que, pendant ces derniers jours, le gouvernement se crut
+absolument maître de la situation à l'intérieur; il éprouva cependant le
+besoin de convoquer une sorte d'assemblée supérieure consultative,
+composée de personnes choisies à sa convenance, afin d'obtenir d'elle
+l'appui moral qui lui était tout de même nécessaire devant la nation
+pour répondre affirmativement à la note collective des puissances
+mettant la Turquie en demeure de tout céder aux alliés, y compris la
+forteresse et le vilayet d'Andrinople.
+
+Georges Rémond vous a fait part de ses impressions en ce qui concerne la
+réunion de cette assemblée, au milieu de l'indifférence complète de la
+population de Constantinople.
+
+Cette indifférence n'était qu'apparente; en réalité, l'orage grondait
+sourdement et le Comité Union et Progrès avait tout préparé pour faire
+aboutir, dans le minimum de temps et avec le minimum de risques, un coup
+d'État qui renverserait le gouvernement et remettrait le pouvoir en ses
+mains.
+
+Le jeudi 23 janvier, à 3 heures 1/2, alors que le cabinet était sur le
+point de se réunir à la Sublime-Porte, sous la présidence de Kiamil
+pacha, pour arrêter définitivement le texte de la réponse à remettre aux
+ambassadeurs, le colonel Enver bey, à cheval, accompagné de deux
+officiers subalternes avec des drapeaux à la main, suivi seulement de
+quelques dizaines de personnes, descendit à une allure assez rapide,
+mais avec calme, l'avenue qui aboutit à la Sublime-Porte en passant
+devant le ministère des Travaux publics. A la hauteur de ce ministère,
+deux groupes de manifestants sortant des rues voisines se joignent au
+cortège; un peu plus bas, d'autres personnes débouchent de toutes les
+voies latérales par petits groupes, et il y a, en un clin d'oeil,
+plusieurs centaines de manifestants, sans armes, qui entourent la
+Sublime-Porte. Tout cela se fait en moins de temps qu'il ne faut pour le
+dire.
+
+Les factionnaires postés à la grille ne songent pas à barrer le chemin à
+Enver bey et à ses deux camarades, qui sont en uniforme; ceux-ci se
+précipitent comme des bombes et, suivis par quelques autres personnes,
+pénètrent à l'intérieur avant que l'on soit revenu de la surprise que
+cause l'événement. Pendant qu'Enver se rend directement au cabinet du
+grand vizir, des coups de feu éclatent derrière lui; cinq personnes
+tombent presque en même temps; les portes sont fermées; une foule qu'on
+peut évaluer maintenant à un millier de gens entoure la grille du palais
+du gouvernement qui est cerné intérieurement par une compagnie
+d'infanterie. Au dehors, le peuple crie: «Démission! A bas ceux qui
+vendent le pays!»
+
+Pendant ce temps, Enver bey arrache la démission du cabinet et reparaît
+au bout de dix minutes sur le perron, où il prononce une courte
+allocution pour engager la foule à se disperser, en lui annonçant que le
+cabinet a démissionné; il montre le papier qu'il tient à la main; il dit
+qu'il va si rendre immédiatement au palais impérial et file rapidement
+en automobile, au milieu des acclamations générales. Tout cela a duré un
+quart d'heure en tout. Après une heure, Enver bey revient accompagné du
+premier secrétaire du palais, Fouad bey, du premier chambellan du
+sultan, Halid Hourchid bey, qui apportent le firman de nomination de
+Mahmoud Chefket pacha au grand vizirat. Tout est fini.
+
+Toutes les précautions avaient été prises, d'ailleurs, pour assurer le
+succès du coup d'État et pour maintenir l'ordre dans la ville. Un
+nouveau chef de la police, désigné par Enver bey, prit en mains le
+service d'ordre de la capitale pendant que le coup était exécuté. Les
+fils télégraphiques et téléphoniques étaient coupés et _l'armée de
+Tchataldja elle-même ne communiquait plus avec le gouvernement._
+
+Voici maintenant les détails tragiques que j'ai pu recueillir sur le
+drame qui s'est déroulé immédiatement après l'entrée d'Enver bey à la
+Sublime-Porte.
+
+Parmi ceux qui suivaient le colonel, se trouvait, en civil, le
+lieutenant démissionnaire Moustafa Nédjib, originaire d'Oebrida, qui
+était sous les ordres d'Enver en Macédoine, lors de la révolution de
+1908, et qui était connu pour un homme d'une énergie extraordinaire. Un
+des aides de camp du grand vizir, le capitaine Nafiz, l'un des auteurs
+de la défection des troupes turques en Albanie lors du mouvement de
+l'été dernier, en voyant arriver Moustafa Nédjib, se considéra comme
+perdu; il saisit immédiatement son revolver; Moustafa Nédjib en fit
+autant; les deux hommes tirèrent simultanément et tombèrent tous deux
+foudroyés sur place. Comment s'est passé le reste? Personne ne saurait
+le dire que les acteurs survivants de cette scène terrible et rapide; on
+affirme cependant que les aides de camp du grand vizir et du ministre de
+la Guerre étant accourus au bruit, d'autres coups de feu furent tirés de
+part et d'autre; un officier de la suite d'Enver tomba encore; le
+capitaine de cavalerie Tewfik Kibrizli bey, bien connu à Paris où il
+était second attaché militaire, un charmant jeune homme, fut également
+tué ainsi qu'un agent de police en bourgeois, de service au grand
+vizirat. Le ministre de la Guerre, Nazim pacha, qui sortait en ce moment
+du cabinet du grand vizir pour voir ce qui se passait, reçut une balle
+qui l'étendit par terre, où il ne tarda pas à expirer. Telles sont les
+victimes connues de ce drame qui ensanglanta le coup d'État.
+
+Le généralissime Nazim pacha a eu une existence bien agitée, avec des
+hauts et des bas dans sa destinée. Exilé par Abdul Hamid, il revient
+triomphalement après la proclamation de la constitution et prend le
+commandement du corps d'armée d'Andrinople, où il réalise de sérieuses
+réformes; il se brouille ensuite avec le Comité et tombe en disgrâce. On
+l'envoie, plus tard, à Bagdad comme gouverneur général et inspecteur
+d'armée, bien moins pour le remettre en faveur que pour l'éloigner de
+Constantinople, où il a des partisans, et le déconsidérer en lui
+imposant une tâche difficile qui lui est étrangère. Enfin, la chute des
+Jeunes-Turcs, en juillet dernier, amène Nazim au ministère de la Guerre
+comme un arbitre tout-puissant de la situation; ses malheurs comme
+général en chef lui avaient enlevé quelque peu de son prestige, mais il
+est à espérer que cette fin tragique et inattendue désarmera ses
+adversaires les plus acharnés et qu'on respectera sa mémoire.
+
+Enver bey, que j'ai vu le lendemain de l'événement, m'a dit: «Je
+regrette sincèrement d'avoir été obligé d'intervenir une seconde fois
+pour renverser un gouvernement, mais il n'y avait plus moyen d'hésiter;
+un retard de quelques heures et le pays allait être honteusement livré à
+l'ennemi; jamais notre armée n'a été plus forte et je ne vois réellement
+aucune raison qui nous oblige à capituler devant des exigences si
+monstrueuses.»
+
+Quelle sera la conséquence de cette nouvelle révolution? Sûrement la
+guerre. Enver bey ne paraît nullement la redouter. Il aura le
+commandement d'un corps d'armée à Tchataldja, le colonel Djémal y
+commandera l'autre corps, et Fethi sera le commandant du corps d'armée
+de Gallipoli. Le général Izzet pacha, chef de l'état-major général,
+officier du plus grand mérite, prend le commandement en chef.
+
+C'est dans ces conditions que les hostilités vont reprendre, à moins que
+les alliés ne rabattent considérablement de leurs prétentions, et, cette
+fois, on peut être sûr que la nation turque tout entière, dont l'élan
+patriotique ne sera plus comprimé, combattra derrière ceux qui ont
+confiance en ses destinées.
+
+Y. R.
+
+
+
+LENDEMAIN DE COUP D'ÉTAT: ENVER BEY AU SELAMLIK
+
+_Les impressions optimistes de notre correspondant turc, cet espoir--si
+naturel et tellement respectable chez un patriote--d'un relèvement
+brusque de la fortune de l'Empire à la faveur de la situation nouvelle
+et de l'état d'esprit créés par le coup de force du 23 janvier, ne
+paraissent point être tout à fait partagés par notre correspondant
+Georges Rémond, dont la sympathie certaine pour Enver bey ne date point
+d'aujourd'hui et qui, cependant, nous donne un son de cloche un peu
+différent sur cette révolution, avec d'intéressants détails sur ce que
+fut son lendemain:_
+
+Constantinople, 24 janvier.
+
+Pour empêcher l'événement d'hier il eût suffi de cinquante hommes, mais
+ils manquaient, car Nazim pacha dédaigna de se garder, ayant considéré
+jusqu'au bout comme un bluff toute menace d'un mouvement jeune-turc.
+
+[Illustration: Arrivée des nouveaux ministres à la Sublime-Porte, le 24
+janvier. _Phot. Behaeddin Rahmizadé._]
+
+[Illustration: Nazim pacha, le ministre de la Guerre assassiné le 23
+janvier.]
+
+[Illustration: Mahmoud Chefket pacha, le nouveau grand vizir.]
+
+_Phot. Phébus._
+
+Cette révolution est-elle profondément populaire? J'en doute, et les
+maigres applaudissements de la foule, au moment de l'investiture du
+grand vizir et du cheik ul islam ne m'ont point tiré de mon incertitude.
+Tout a été fait, mené à bien par un politicien habile, Talaat bey, ayant
+la pratique et le doigté du coup d'État, et par un soldat énergique,
+Enver, secondés par quelques officiers d'un dévouement à toute épreuve
+et par quelques douzaines de patriotes auxquels se joignirent peu à peu
+quelques centaines de manifestants.
+
+La ville a son aspect accoutumé, les cafés-concerts, les cinémas
+fonctionnent; beaucoup d'animation. On arrête, de côté et d'autre,
+quelques membres du gouvernement qui vient de tomber.
+
+Aujourd'hui, je suis allé, dès le matin, à Stamboul. Enver bey passait
+en automobile, accompagnant Mahmoud Chefket pacha. A peine eus-je le
+temps de les entrevoir... Nous entrons à l'intérieur de la
+Sublime-Porte; au dehors et dans les salles, rien ne trahit ce qui s'est
+passé hier; le même «baboutchou» vous enlève vos galoches, votre
+pardessus, votre appareil photographique et perçoit le même bakchich.
+Pas d'inquiétude, de gens affairés, de groupes où l'on discute;
+pourtant, me dit-on, les cadavres sont encore là; quelques soldats vont
+et viennent dans la cour.
+
+A 11 heures, je me rends au Selamlik. Mahmoud Chefket pacha y arrive le
+premier, accompagné d'Enver bey; il entre dans la mosquée, tandis que le
+colonel se mêle aux groupes d'officiers. L'attaché militaire anglais et
+moi nous approchons de lui: «Eh bien, dit le major Tyrrell, qu'est-ce
+que vous avez fait là?» Et moi: «Mon colonel, pourquoi ne pas m'avoir
+invité? j'aurais été discret.»
+
+Enver, à mon étonnement, me paraît aujourd'hui moins glacé, moins
+impénétrable que de coutume, moins séparé de tous par l'immobilité du
+visage. Il se défend d'avoir rien fait de personnel; les circonstances,
+la volonté populaire, les hommes l'ont porté... «Nous envoyez-vous à la
+guerre, mon colonel?» Combien de questions de ce genre ne lui a-t-on pas
+posées depuis la veille? Et quel grand désir doit être le sien de ne
+plus avoir à répondre et de pouvoir se détendre quelque peu après le
+violent effort de la veille!
+
+Le sultan arrive entouré du cérémonial habituel: figure débonnaire et
+fatiguée dont l'expression n'a pas changé. Comme son peuple, il en a
+tant vu, lui aussi! Tout se passe sans incidents, sans manifestations.
+
+A 3 heures de l'après-midi, je retourne à la Sublime-Porte où doit avoir
+lieu l'investiture du grand vizir et du cheik ul islam. On nous
+introduit dans la grande salle. Là se trouvent les nouveaux ministres,
+quelques hauts dignitaires, les drogmans des diverses ambassades. Les
+voitures arrivent à 3 heures 1/2. Deux maîtres des cérémonies précèdent
+le cheik ul islam et le grand vizir. Le nouveau cheik ul islam est ce
+même vieillard que j'avais vu l'avant-veille descendre le premier du
+«Grand Divan». Il est très vieux, très cassé, grand nez, longue barbe,
+les yeux baissés vers le sol, l'air d'un patriarche. A côté de lui,
+Mahmoud Chefket, raide, très droit, yeux étincelants, moustaches de
+chat, l'expression implacablement résolue. Je compare mentalement ce
+visage à la face placide au sourire d'épicurien sceptique de son
+prédécesseur au ministère de la Guerre, de ce Nazim pacha qui vient
+d'être tué, et dont l'étrange destinée fut d'être persécuté par l'ancien
+régime, acclamé et traité en triomphateur par le nouveau, puis assassiné
+par lui.
+
+Ali Fouad bey, premier secrétaire du palais, remet au grand vizir le
+décret impérial enveloppé dans une étoffe de soie rouge; celui-ci le
+porte à sa bouche et à son front. Le cheik ul islam fait de même; puis
+il remet le firman au mustéchar (sous-secrétaire d'État) du grand vizir
+qui le lit à haute voix; après quoi Obeïdullah effendi, ex-député
+d'Aïdin et que la révolution vient de tirer de prison, prononce la
+prière que tous répètent, les mains ouvertes vers le ciel.
+
+Le nouveau grand vizir et le cheik ul islam sortent de la Sublime-Porte.
+Quelques applaudissements éclatent, mais bien maigres, sans écho. Cette
+foule trop composite a-t-elle sur quelques points une âme commune?
+Sait-elle ce qu'on lui veut? Depuis quelques années, n'a-t-elle pas trop
+vu de révolutions, de changements, pour se passionner encore?
+
+Mon admiration pour Enver bey reste entière. En un tel instant de
+l'agonie d'un empire, l'âme d'un homme qui aime sa patrie ne pouvait pas
+ne point se révolter. Dans la façon dont l'affaire a été menée, je
+retrouve la résolution, la promptitude, la sûreté de coup d'oil de
+l'organisateur de la résistance arabe, du soldat héroïque de Derna. Cinq
+victimes, c'est déplorable; mais un Français peut-il estimer que ce soit
+un compte bien lourd dans une révolution? Quant à l'avenir, est-il
+beaucoup plus sombre aujourd'hui qu'hier? Je ne le crois pas. Lorsque
+tout semble perdu, il n'y a plus lieu d'ajourner les suprêmes
+résolutions du désespoir.
+
+Georges Rémond.
+
+Voir plus loin, en double page, la seule photographie qui ait été prise
+devant la Sublime-Porte, pendant que s'opérait le coup d'État d'Enver
+bey.
+
+
+
+[Illustration: LES NOUVELLES MENACES DE LA SEINE ET DE SES AFFLUENTS.-Un
+avis de M. le maire. _Dessin de L. SABATTIER._]
+
+«Avis! La Marée monte... La côte de... sera vraisemblablement atteinte
+le... Prière d'assurer d'urgence l'exécution du règlement
+préfectoral»!... Ceci est une scène de la crue, une scène de ces
+derniers jours, saisie toute vivante, toute simple et toute vraie, par
+le crayon de notre collaborateur L. Sabattier, dans un village de la
+grande banlieue parisienne. Si vous ne voyez point la Marne, c'est
+qu'elle n'est pas encore venue visiter les maisons comme il y a trois
+ans. Mais vous la devinez tout près, à 50 mètres de là, au bas du chemin
+de l'église, roulant ses eaux enflées et troubles. Au reste, déjà, vous
+sentez «l'eau» qui enveloppe et pénètre ce paysage mouillé, alourdit les
+dernières feuilles mortes des arbustes et empâte le sol sous les socs
+des vieilles femmes... La rivière, une fois encore, menace de sortir de
+son lit. Le tambour communal, entre deux sonores roulements de caisse,
+vient de lire aux cinq ou six commères, seules oisives à cette heure du
+jour, l'avis de l'administration. Un homme qui passe se tourne à demi,
+maussade. L'eau encore! Toujours l'eau! Quel ennui! Mais on ne se frappe
+pas davantage. On ne croit guère, chez nous, au retour des désastres
+anciens ou récents. Et puis le crieur de la mairie, un brave gars si
+calme, un brin faraud, ne vous a pas une tête à faire venir les
+catastrophes... Seule, une petite fille amenée là s'effraie un peu de
+quelque réflexion entendue et met une menotte devant ses yeux comme pour
+chasser la vision de cette eau envahissante qui, l'autre fois, lors de
+la fameuse inondation--dont se souviennent ses six ans--lui a fait sa
+première grande peur.
+
+[Illustration: PRÉSIDENT DE RÉPUBLIQUE RECEVANT LE SERMENT D'UN NOUVEAU
+MINISTRE.--C'est au Pérou: le ministre de l'Intérieur, M. Montez, s'est
+agenouillé devant le chef de l'État, M. Guillermo Billinghurst.--Phot.
+G. Robbiano.]
+
+La République du Pérou, qui compte parmi les plus anciennes, puisque sa
+constitution date de 1856, n'est pas celle où sont le plus strictement
+observées les règles de la simplicité démocratique: la photographie que
+nous reproduisons à cette page en fait foi. C'était, il y a quelques
+semaines, à Lima, dans un des salons de la présidence; entouré des
+membres du gouvernement et du personnel, civil et militaire, de sa
+maison, le chef de l'État, M. Guillermo Billinghurst, élu pour quatre
+ans, au mois de septembre dernier, en remplacement de M. Leguia, devait
+y recevoir, pour lui donner une sorte d'investiture officielle, son
+nouveau ministre de l'Intérieur, M. Montez. La tradition veut qu'à son
+entrée en fonctions chaque titulaire d'un portefeuille se présente au
+président de la République et lui promette solennellement ses loyaux
+services: M. Montez s'agenouilla, suivant l'étiquette, devant la table
+recouverte de drap sombre derrière laquelle se tenait, debout, M.
+Billinghurst, et remit entre ses mains la feuille où il avait inscrit la
+formule du serment. Nulle coutume ne pouvait mieux symboliser sans doute
+le respect que les ministres péruviens doivent au plus haut magistrat de
+leur pays.
+
+Entre ce cérémonial de cour--le fauteuil présidentiel n'est-il pas doré
+comme un trône?--et la sobre tenue des deux personnages, en habit, et
+des spectateurs de cette scène, dont quelques-uns ont arboré le simple
+veston, le contraste apparaîtra savoureux: les usages des peuples
+lointains nous inspirent souvent un peu de cette surprise amusée
+qu'avait, en visitant Paris, le bon Usbek des _Lettres persanes_.
+
+[Illustration: DEVANT LA SUBLIME-PORTE: LA MANIFESTATION JEUNE-TURQUE
+QUI A RENVERSÉ, LE 23 JANVIER, LE GOUVERNEMENT DE KIAMIL PACHA.
+
+Enver bey, qui a préparé et exécuté le coup d'État, revient en auto du
+Palais impérial, rapportant le firman qui enregistre la démission de
+Kiamil pacha et élève Mahmoud Chefket pacha au grand vizirat.
+
+_Photographie Behaeddin Rahmizadé cédée exclusivement à_
+L'Illustration.--_Droits réservés_.
+
+_Voir l'article, pages 80 et 81._]
+
+
+
+[Illustration: _Blanche Virieu_ (Mlle MARCELLE LENDER). _La princesse_
+(Mlle DE POUZOLS). _Charlotte Alzette_ (Mlle SPINELLY). _Steinbacher_
+(M. SIGNORET). _Lucienne David_ (Mlle BARELLY). _Lehelloy_ (M. GARRY).
+_Jeanne_ (Mlle DORZIAT).
+
+LES «ÉCLAIREUSES», DE M. MAURICE DONNAY Dans un salon de l'«École
+féministe» qu'elles ont fondée, les Eclaireuses de France sont groupées
+autour de la princesse-poète récitant une de ses oeuvres.
+
+_Dessin de J. SIMONT.--Voir l'article aux pages suivantes._]
+
+LA SALLE DE LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE DES «ÉCLAIREUSES» A LA
+COMÉDIE-MARIGNY.
+
+_Dans l'avant-scène de la corbeille, M. et Mme Raymond Poincaré._ (A
+côté de Mme Poincaré, Mme Marcel Prévost)
+
+_Photographie A. BERT prise au magnésium pour_ L'Illustration, _pendant
+un entracte, le 25 janvier._
+
+«LES ÉCLAIREUSES»
+
+Quand le printemps reviendra, quand les arbres et les parterres de nos
+Champs-Elysées seront tout parés de fleurs fraîches écloses, les
+divinités champêtres et policées, qui rôdent parmi ces bois citadins,
+s'ébahiront de voir tant de théâtres encombrer leurs clairières et leurs
+futaies. Thespis a maintenant des cornes de Sylvain. C'est une mode
+heureuse. Il sera agréable de quitter désormais le théâtre sous un
+minuit lunaire, et de découvrir, au sortir des fantasmagories de la
+rampe, un paysage véritable, avec de l'herbe et des senteurs non
+chimiques. Parfois même, il y aura de la neige, et les femmes, laissant
+émerger leurs lèvres de leurs fourrures, souriront et pousseront de
+petits cris amusés.
+
+Toutes ces considérations, et d'autres sans doute plus déterminantes,
+ont décidé M. Abel Deval à créer la «Comédie-Marigny», qui ouvre ses
+portes en plein bois,--en pleine allée des Champs-Elysées. De l'ancien
+music-hall estival, il a fait un théâtre spacieux et clair qu'il a même
+surélevé d'un étage, en prévision de l'envahissement des foules. Il
+avait bien prévu. Inaugurant sa nouvelle maison avec _les Eclaireuses_,
+de M. Maurice Donnay, il en a fait tout de suite un théâtre en vogue. La
+«générale» des _Eclaireuses_ a été un de ces «événements parisiens» où
+le snobisme et la grâce se mêlent. Il fallait y être allé, ou sinon on
+était honteux. Et l'on a eu ainsi une de ces «brillantes» salles de
+«générale» qui marquent une date dans la vie de Paris. Voyez-les, ces
+privilégiés, que les artistes-photographes opérant pour _L'Illustration_
+ont réussi, par un prodige d'ingéniosité, à représenter ici, tous
+ensemble. On avait songé à vous les nommer tous, mais on a dû y
+renoncer: ils sont trop. Ils sont ceux-là même que directeurs et auteurs
+acceptent d'ordinaire pour juges. Montesquieu, Saint-Simon, Thomas
+Graindorge, Edmond de Goncourt, vous les ont dépeints maintes fois. Vous
+savez par ces maîtres que quelques-uns de ces arbitres des lettres sont
+souvent assez éloignés de la littérature. Mais nous, qui ne sommes ni
+clairvoyants ni chagrins, nous les confondrons et les admirerons tous
+également. Aussi bien n'avons-nous pas à rougir de nos élites. Il y a
+plus de logique dans nos engouements qu'il n'y en avait jadis dans les
+caprices des Précieuses et des beaux esprits. Vous rappelez-vous cette
+réflexion de La Bruyère:
+
+«Quelle idée plus bizarre que de se représenter une foule de chrétiens
+de l'un et de l'autre sexe qui se rassemblent à certains jours dans une
+salle, pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que
+par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance. Il me
+semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins
+sévèrement sur l'état des comédiens.»
+
+La Bruyère doit dormir content, maintenant. La «foule des chrétiens» est
+devenue méconnaissable et quant aux «excommuniés» ils sont les héros de
+l'heure présente.
+
+Il faut noter que, l'autre jour, à la Comédie-Marigny, la salle de
+«générale» était peut-être la plus littéraire qu'on ait encore vue de
+l'année. Il y régnait quelque élégance et l'on peut même dire quelque
+majesté. Par l'esprit de l'auteur, d'abord, la banalité en était exclue,
+et surtout par la présence de celui que couronnent encore les lauriers
+de Versailles, du serein vainqueur d'hier qui avait voulu assister au
+triomphe de son collègue de l'Académie: M. et Mme Raymond Poincaré,
+qu'acclamait le Tout-Paris à leur arrivée, se tenaient, en compagnie de
+M. et Mme Marcel Prévost, dans l'avant-scène de droite et
+applaudissaient l'auteur des _Eclaireuses_, qui est aussi celui
+_d'Amants_, du _Retour de Jérusalem_ et du _Ménage de Molière_. Ainsi,
+quand, à l'invitation de Garry, ce parterre de rois à la mode, de la
+finance, du journalisme et des lettres, eut pris la pose, sous
+l'objectif de _L'Illustration_, il s'est trouvé que c'était une page
+d'histoire que les opérateurs venaient de fixer. C'est donc un document
+historique, en même temps qu'extraordinairement parisien, que nous
+reproduisons ici.
+
+ *
+ * *
+
+ ... Et du matin au soir, poursuivant leurs jeux souples,
+ Sous les oliviers gris ou les verts orangers,
+ Ainsi les deux amants figurent tous les couples;
+ Toutes les nymphes, elle, et lui tous les bergers.
+
+Mlle de Pouzols, princesse féministe, dit--et fort bien--ces vers du
+«Bel Adultère»; Mlle Dorziat l'écoute, digne et songeuse; Mlles
+Spinelly, Lender, Barelly, l'entourent; Signoret et Garry approuvent,
+l'un largement, l'autre discrètement: c'est cette scène que reconstitue,
+à la page précédente, le crayon de Simont, et l'élégance ultra-moderne
+du lieu, le charme de ces femmes audacieuses ou rebelles, mais si femmes
+tout de même, sont aimablement et justement exprimés.
+
+On disait depuis plusieurs mois que M. Maurice Donnay allait faire
+représenter une pièce antiféministe. J'en causais, il y a quelques
+semaines, avec l'auteur, qui s'en indigna. M. Maurice Donnay est
+féministe. Il ne l'est pas comme les suffragettes anglaises ni comme
+certaines dames françaises, mais il l'est. Il reconnaît pour ses propres
+paroles celles que profère son personnage principal qui, avouant trop
+aimer les femmes pour ne pas s'intéresser à leurs rêves et à leurs
+efforts, déclare que ce qui le préoccupe surtout dans l'avenir du
+féminisme c'est de savoir ce que deviendra l'amour. Anatole France, dans
+_Sur la pierre blanche_, a aussi montré cette inquiétude et il a conclu
+à peu près comme M. Maurice Donnay. C'est l'amour qui fera éternellement
+différents l'homme et la femme, c'est l'amour qui maintiendra entre eux
+le nécessaire conflit dont le dénouement est la joie, c'est l'amour qui
+sera toujours le sel de la vie, sa grâce, son parfum, sa couleur et sans
+doute aussi sa force. Mais est-ce une raison, parce que l'amour doit
+éternellement maintenir la femme dans un état de servitude bienheureuse,
+pour qu'elle ne reçoive pas un juste traitement dans le jeu ordinaire et
+matériel des choses, pour que l'amante soumise et dévouée soit
+transformée en esclave? Voilà, je crois, le point de vue de M. Maurice
+Donnay.
+
+Il n'a pas exprimé tout cela parce que le théâtre n'est heureusement ni
+une chaire ni une tribune. Mais, comme il me le disait, il a
+implicitement traité toutes les questions économiques que soulève le
+féminisme, en traitant celle du vote des femmes,--qui les contient
+toutes, du moins sous le régime du suffrage universel.
+
+Ceux qui se sentent gênés par de pareilles conclusions ont feint de ne
+pas entendre les sages et généreuses insinuations de M. Maurice Donnay.
+Un mari disait, au sortir des _Eclaireuses_: «Cette comédie me plaît: il
+y est prouvé que les femmes doivent toujours céder aux hommes.» Je ne
+sais si cette interprétation est juste quant à la situation conjugale de
+ce mari, mais elle est évidemment fausse quant à la comédie de M.
+Maurice Donnay, puisqu'on y voit une femme quitter un mari quand il
+exige qu'elle lui cède. Oui, mais elle se soumet à un autre... Oui, mais
+c'est qu'alors elle aime: ce qu'il fallait adroitement et délicatement
+démontrer.
+
+Il est bien vrai que M. Maurice Donnay est féministe. On acquiert la
+conviction, en se remémorant son théâtre, qu'il a toujours suivi avec
+une attention tantôt amusée, tantôt attendrie, l'aspiration des femmes à
+plus de liberté ou à plus de bonheur. Sous la forme plaisante,
+Lysistrata est une pièce féministe, on l'a souvent remarqué depuis
+quelques jours, et dont les conclusions sont loin d'être contradictoires
+avec celles des Eclaireuses, et _Amants_ est la plus riche perle de ce
+double collier que M. Maurice Donnay a composé pour le cou gracieux de
+Vénus et de Minerve. Quelqu'un a profondément senti cette philosophie
+secrète de l'ouvre de M. Maurice Donnay: c'est une admiratrice inconnue
+qui suit avec une sorte de piété la carrière du jeune maître. Quand fut
+jouée _Lysistrata_, elle lui fit anonymement don d'une petite Tanagra,
+danseuse grecque enveloppée de voiles transparents. Et M. Maurice Donnay
+plaça la petite statuette près de son écritoire, comme un talisman. Et
+voilà qu'il a reçu, l'autre jour, de la même main, une minuscule
+statuette vêtue à la moderne de soies légères, nuancées selon les plus
+récentes règles de l'élégance: c'est une suffragette française, qui
+revendique, mais qui sourit. Et la Tanagra et la Parisienne lui disent
+ensemble, quand il humecte d'encre sa plume: «Nous sommes pareilles,
+nous sommes soeurs. Sous le ciel d'Hellas, comme autour d'une table à
+thé, nous souffrons des mêmes douleurs, et nous aspirons aux mêmes
+joies. Toi qui nous as souvent comprises, ne cesse pas de nous
+comprendre. Nous voulons être libres, mais nous voulons surtout être
+aimées. Si nous nous sommes révoltées parfois, c'était moins contre
+votre injustice que contre votre indifférence. Nous ne vous jalousons
+pas et nous sommes toujours prêtes à adorer votre force, si vous
+chérissez notre douceur!»
+
+Et M. Maurice Donnay, à la fois ému et flatté, caresse d'un regard les
+deux poupées jolies, et se remet à écrire.
+
+_Jean Lefranc._
+
+
+
+[Illustration: La casbah du caïd Anflous, qui vient d'être prise
+d'assaut et détruite par la colonne Brulard. _Photographie du maréchal
+des logis Gaudy._]
+
+UN BRILLANT FAIT DE GUERRE AU MAROC
+
+LA PRISE DE LA CASBAH D'ANFLOUS PAR LA COLONNE BRULARD
+
+Mystérieux et déconcertant Maroc! et quel sage ou quel devin nous
+expliquera cette énigme?
+
+Au mois de novembre dernier, à peine tranquille à Marakech, le colonel
+Charles Mangin pousse une pointe vers le Sud. Il y est accueilli en hôte
+de marque. Il peut se flatter de l'amitié de deux des caïds importants,
+le M'Tougui et Anflous. Ils le font guider, lui et son escorte, par des
+hommes sûrs à travers les difficiles sentiers perdus, parmi les
+oliviers, les arganiers, les inextricables broussailles, jusqu'à leurs
+casbahs, véritables nids d'aigles, imprenables, gardées par des ravins
+propres aux embuscades.
+
+[Illustration: Le caïd Anflous à l'une des portes de sa casbah.--_Phot.
+Gaudy._]
+
+Anflous est particulièrement cordial: il vient au-devant des nôtres, à
+un jour de marche, puis, après avoir invité le colonel et son état-major
+à lui rendre visite, repart, afin de préparer leur réception. Il leur
+fait les honneurs de sa casbah,--pas, peut-être, on le verra, jusqu'au
+tréfonds. Il leur offre d'opulents banquets et, le soir, après le dîner,
+le divertissement d'un ballet, où paraissent quarante danseurs de choix,
+appliqués à leur plaire.
+
+Anflous pousse l'amabilité jusqu'à l'extrême limite en se laissant
+complaisamment photographier devant sa porte... Et puis, les burnous
+rouges des spahis disparus au tournant du chemin, le caïd si accueillant
+rentre chez lui, s'y enferme et prépare la trahison. Si bien que le
+général Brulard vient d'être contraint d'emporter de vive force le dar
+Anflous, où il a fait son entrée samedi dernier, non sans avoir éprouvé
+une vive résistance.
+
+Le 20 janvier, la colonne quittait Mogador, et, au lieu de descendre
+directement vers la casbah d'Anflous, par une région accidentée,
+pénible, décrivait au nord un demi-cercle par Souk el Hadj et Souk el
+Tleta el Hanchen. En vain le caïd Guellouli, en son nom et au nom de ses
+deux alliés le M'Tougui et Anflous, faisait-il des ouvertures de paix:
+on sait, désormais, ce que valent ces comédies. Le 23, un combat
+s'engageait près de Bou Riki, sur l'oued Kseb. Le lendemain, la zaouia
+El Hassen était enlevée, et le 25, on attaquait le dar Anflous.
+
+Les indigènes considéraient ce repaire comme inexpugnable: jamais un
+sultan n'y était entré de vive force. De fait, la casbah fut
+vigoureusement défendue. Le combat, acharné, ne dura pas moins de six
+heures. Dans un terrain épouvantable, nos soldats déployèrent toutes
+leurs qualités de sang-froid et d'audace intrépide. Ce fut dans une
+charge superbe qu'ils emportèrent la forteresse. Nous avions 5
+morts--dont un officier supérieur--et 16 blessés. Leurs noms ne sont pas
+encore publiés.
+
+Quand on visita, à fond, cette fois, la casbah, on y trouva, dans des
+cachots, les squelettes de prisonniers, des armes, et jusqu'à une
+fabrique de fausse monnaie.
+
+[Illustration: Carte de la région où a opéré le général Brulard.]
+
+
+
+[Illustration: Entrée de la Chambre des Députés.]
+
+UN MOIS A PÉKIN
+
+III
+
+POLITIQUE ET FINANCES
+
+Les Français déploient ici moins d'ostentation que leurs émules. Nous
+avons une poudrière installée quelque part, à l'écart, comme toutes les
+poudrières, derrière un mur crénelé, et la sentinelle qui la garde n'a
+pas l'air de s'amuser beaucoup. Quelques mètres plus loin, une tourelle
+jumelle, blindée, abrite deux canons, et toute la muraille est percée de
+meurtrières en barbette, cependant que des sacs de terre garnissent les
+créneaux et la crête du mur. Une des deux portes de la face nord est
+sous notre surveillance, tandis que l'autre a été confiée aux Italiens.
+
+Nous avons, naturellement, la garde du Pé Tang. La cathédrale fut, on
+s'en souvient, fort éprouvée en 1900. Une mine, creusée par les Boxers,
+éclata dans une cour, faisant de nombreuses victimes, parmi lesquelles
+l'enseigne Henry; l'excavation qu'elle a produite n'a pas été comblée et
+elle sert aujourd'hui de cellier. Une trentaine de marsouins, commandés
+actuellement par le lieutenant Klepper, y tiennent garnison. Ce point
+serait particulièrement menacé en cas de troubles anti-étrangers; son
+éloignement des légations, son isolement et l'étendue de ses bâtiments,
+enserrés de tous côtés par les maisons voisines, en font une position
+d'autant plus difficile à défendre que, comme bien on pense, rien n'a
+été prévu à ce sujet lors de la construction de l'église.
+
+Nos soldats ont néanmoins fortifié du mieux qu'ils ont pu les points
+stratégiques les plus importants, et les Pères, sous l'autorité de leur
+aimable--et aimé--évêque Mgr Jarlin, sont prêts, le cas échéant, à
+seconder leurs défenseurs comme ils le firent si vaillamment en 1900.
+
+Les Anglais n'ont aucune porte à garder, mais leur front fortifié est
+très étendu, et l'intérieur de leur légation présente un aspect guerrier
+peu ordinaire: des créneaux et des bastions partout; le _tennis ground_
+est abrité derrière un solide rempart percé de meurtrières. Des sacs de
+terre sont disposés un peu partout, destinés à protéger les tireurs
+contre les balles d'assaillants éventuels.
+
+En Italie, en Russie, au Japon, mêmes précautions. La paisible Hollande
+et la bonne Belgique, seules, ont un petit air pacifique et reposant.
+Les marins de la reine Wilhelmine n'ont pas l'air bien terrible et les
+soldats du roi Albert ressemblent tellement à nos marsouins que c'est
+tout juste si l'on s'aperçoit qu'il y a des Belges à Pékin.
+
+Entre temps, les troupes internationales, ici comme à Tien Tsin, ne
+manquent pas de mêler à leurs travaux, souvent pénibles, les agréments
+et les saines fatigues des sports, qui sont, pour les soldats, une bonne
+école d'entraînement physique et moral; et ce n'est pas une des moindres
+curiosités des rues de Pékin que l'apparition fréquente de coureurs en
+maillot et en caleçon, suivis et précédés d'entraîneurs, haletant sous
+les regards ironiques des Chinois, qui doivent considérer comme des fous
+ces hommes se donnant un tel mal pour le plaisir. Les pousse-pousse
+surtout, qui font ce métier-là pour de l'argent, n'en reviennent pas.
+
+L'émulation entre les diverses équipes est portée à son comble, tout en
+restant dans les limites de la courtoisie la plus parfaite, et les
+relations sont aussi bonnes entre Français et Allemands qu'entre Russes
+et Japonais, Anglais et Américains. Le tirage à la corde est toujours le
+numéro sensationnel et passionnant des réunions sportives qu'organisent
+assez fréquemment l'une ou l'autre nation.
+
+Ces jours derniers, une puissante équipe russe a battu la fameuse équipe
+française qui avait si brillamment triomphé l'autre jour à Tien Tsin;
+cette dernière prenait, le lendemain, sa revanche sur les Allemands.
+
+LE DIFFICILE EMPRUNT
+
+1er juin.
+
+Tous ces travaux de défense, toutes ces précautions constituent une
+sorte de traitement préventif qui ne laisse pas de frapper vivement les
+nouveaux arrivants. Cette occupation militaire en pique-nique, outre le
+curieux spectacle qu'elle offre à nos yeux, a un côté tragique et
+angoissant qui ne peut échapper à personne.
+
+Je ne prétends pas écrire ici un article de politique internationale. Je
+puis, du moins, donner mes impressions et rapporter ce que j'entends un
+peu partout.
+
+Il paraît qu'en Europe on ne parle plus guère de la Chine en ce moment.
+Cela n'a rien d'étonnant, car on doit être assez occupé avec le Maroc.
+Mais, si j'en crois les gens d'ici, la nouvelle République pourrait
+bien, avant peu, revenir à l'ordre du jour. De tous côtés on s'attend à
+un prochain et violent mouvement anti-étranger qui se manigancerait au
+sein du parti mandchou, lequel veut à tout prix rétablir l'empire à la
+faveur des troubles qu'on provoquerait au sujet du fameux emprunt.
+
+Si l'emprunt se fait, ce sera avec la garantie du contrôle financier
+exigé par les puissances. Ce contrôle empêcherait, en grande partie, les
+gabegies, pots-de-vin, achats de fonctions et autres tours de bâton qui
+sont, paraît-il, la base de tout le système administratif en Chine. Mais
+il aura pour résultat, d'abord, la fureur des fonctionnaires et de tous
+ceux qui peuvent aspirer à des fonctions; en second lieu, les Mandchous
+présenteront aux populations du Nord cette ingérence dans les affaires
+intérieures comme une invasion des étrangers, d'où un mouvement
+xénophobe certain et très violent (2).
+
+[Note 2: Depuis que ces lignes Purent écrites, la question si importante
+de l'emprunt a subi maintes vicissitudes. Les quatre puissances qui ont,
+en Chine, des intérêts communs liés au maintien du _statu quo_,
+Allemagne, Angleterre, États-Unis et France, avaient réussi à rallier à
+leurs vues la Russie et le Japon, dont, en principe, elles pouvaient se
+défier, leurs intérêts étant différents. Un consortium avait été formé
+entre des banques des six puissances pour faire face à l'emprunt. Mais
+ses conditions furent si dures que l'adroit Yuan Chi Kaï refusa de
+conclure. Et il s'adressa, avec l'aide, sans doute, du docteur Morrison,
+conseiller politique du gouvernement, à une maison anglaise, la banque
+Birch, Crisp et Cie, relativement peu connue, mais soutenue par les plus
+grosses banques anglaises, laquelle, à la fin de septembre, se déclarait
+prête à conclure et à verser. Son succès ne faisait nullement l'affaire
+du puissant groupe financier international. Fort des appuis officiels il
+insista pour avoir du moins sa part, ne pouvant complètement évincer le
+groupe Crisp. Après de laborieuses négociations, on avait trouvé un
+terrain d'entente quand, ces jours derniers, le syndicat des six
+puissances vient de faire savoir au gouvernement chinois que la
+situation du marché, en raison de la guerre des Balkans, le forçait à
+ajourner ses versements. Les choses en sont là. La Chine attend.]
+
+Après quoi, des événements qu'on ne saurait prévoir: intervention des
+puissances et tout ce qui peut s'ensuivre.
+
+Si l'emprunt ne se fait pas, le gouvernement actuel, qui n'a pas le sou
+et vit d'expédients, sera débordé et culbuté par les mêmes Mandchous qui
+commencent à se ressaisir et à se rendre compte qu'ils se sont en
+quelque sorte laissé bluffer par les révolutionnaires, ceux-ci ayant eu,
+surtout, la chance de réussir. Les _Jeunes Chinois_ sont peu nombreux,
+audacieux, il est vrai, ils l'ont prouvé, mais, dans le fond, pas très
+forts, idéologues creux, superficiels et relativement isolés, car
+l'énorme masse des Chinois demeure indifférente: pour ceux d'entre eux
+qui se sont aperçus du changement de régime, l'opération s'est traduite
+par un changement du personnel à payer,--avec de l'augmentation, comme
+de juste, car tout augmente, ici aussi.
+
+La révolution s'est faite au cri de: _Plus d'impôts!_ La République a
+pour devise: _Beaucoup plus d'impôts_. Le mot _plus_ a deux
+significations contraires en chinois comme en français.
+
+Les Mandchous auront donc pour eux, si le fameux emprunt n'aboutit pas,
+les nombreuses troupes qui, n'étant pas payées depuis longtemps, vont
+s'excitant tous les jours davantage, se moquent de la République et sont
+prêtes à marcher sur n'importe quoi, contre n'importe qui pour piller.
+
+Les derniers troubles n'ont pas eu d'autres causes, et c'est miracle
+(toujours, à ce qu'on me dit) qu'il ne se passe rien en ce moment.
+
+Voilà, si j'ai bien compris, la situation telle que la voient les
+résidants les plus expérimentés avec qui j'ai pu causer. C'est le
+dilemme, c'est l'impasse, la bouteille à l'encre... de Chine.
+
+Conclusion: pessimisme général, nervosité, barricades.
+
+[Illustration: LE PARLEMENTARISME EN CHINE.--Une séance de la Chambre
+des Députés (50 ou 60 membres seulement sont présents).]
+
+VISITE AU PARLEMENT
+
+3 juin.
+
+Je n'ai pas encore pu voir Yuan Chi Kaï.
+
+M. de Margerie, notre ministre plénipotentiaire, a bien voulu, dès mon
+arrivée, avec une obligeance et une exquise bonne grâce dont je lui
+garde une vive gratitude, faire des démarches pour m'obtenir une
+audience,--ou, plutôt, une séance de pose. Je tiens beaucoup à dessiner
+un portrait du Président. M. de Margerie a obtenu son agrément, en
+principe, mais il faudra attendre, car il est accablé de travail et de
+préoccupations de toute sorte. Soit! Attendons.
+
+En attendant, je suis allé à l'Assemblée nationale. Le palais législatif
+est situé, à l'ouest de la ville tartare, sur l'espèce de chemin de
+ronde qui longe la muraille. Dans ce quartier éloigné, peu d'animation;
+beaucoup de tas d'ordures, des lacs de boue quand il pleut, un épais
+tapis de poussière quand il fait beau. De temps en temps, une file de
+chameaux; à chaque pas des chiens presque sauvages, méfiants et sales,
+farfouillent dans les détritus ou font semblant de dormir au milieu du
+chemin. Tous les quinze ou vingt mètres, un soldat appuyé sur son fusil,
+baïonnette au canon, est en sentinelle, on se demande pourquoi. Aux
+abords immédiats du temple des lois, la voirie est un peu plus soignée.
+L'entrée du monument est ornée d'une sorte de marquise en nattes
+abritant du soleil ou de la pluie les soldats de garde, en uniformes
+kaki et en casquettes allemandes. Le bâtiment est quelconque, de style
+européen, comme il convient, et rappelle un pensionnat de demoiselles de
+la banlieue de Paris. Des députés, en pousse-pousse, arrivent dans des
+flots de poussière et pénètrent dans la salle des séances.
+
+[Illustration: Le président de la Chambre, Ou Ching Sien, _avec sa
+signature autographe._]
+
+Là dedans, j'ai vu, sur une estrade, dans une espèce d'alcôve, au fond
+d'une grande salle de bal de barrière, un monsieur, en complet de
+tussor, lire des papiers qu'il tenait dans sa main droite, la gauche
+restant enfouie dans la poche de son veston. C'était le Président.
+Derrière lui, deux drapeaux aux nouvelles couleurs chinoises--bien
+laides--sont appliqués au mur; en face, le parterre, meublé d'une
+centaine de petites tables disposées en hémicycle, devant lesquelles
+étaient assises, bien sagement, une cinquantaine de personnes.
+
+J'ai cru d'abord m'être trompé et avoir pénétré dans quelque Sorbonne ou
+quelque Université, tant les auditeurs me semblaient jeunes: plusieurs
+d'entre eux ne paraissaient pas avoir plus de quinze ans. Et puis ils
+avaient l'air si attentifs, si déférents, qu'il ne me serait jamais venu
+à l'idée que ce put être des députés. Quelques-uns se sont levés, tour à
+tour, et ont dit quelques mots; l'un d'eux a parlé assez longtemps (cinq
+bonnes minutes), il a même fait quelques gestes. Ce devait être le
+Jaurès de l'assemblée. Sur quoi je suis parti. J'allais oublier de vous
+dire qu'autour de la salle il y a des tribunes pour le public: c'est un
+vague balcon en bois, pas très solide, avec quelques bancs occupés par
+des spectateurs clairsemés. Dans la tribune diplomatique, où j'étais
+placé, il y avait des chaises.
+
+Sur les cinquante ou soixante députés présents, la moitié, environ,
+portait le costume chinois; l'autre moitié était, habillée à
+l'européenne, et certains vestons, remarquables par leur élégance,
+symbolisaient, pour moi, l'influence des idées européennes dans ce
+milieu énigmatique.
+
+Ici, pas une tresse,--le mot d'ordre est: Bas les nattes!
+
+PORTRAITS OFFICIELS
+
+4 juin.
+
+Cet après-midi, j'ai été reçu par le président et le vice-président de
+la Chambre. Très aimablement ils ont posé devant moi et ont orné mes
+croquis de leurs signatures respectives.
+
+[Illustration: Le vice-président de la Chambre, H. L. Tan, _avec sa
+signature autographe._]
+
+Mes modèles ne sachant ni le français, ni l'anglais, l'entretien aurait
+été languissant si le frère du vice-président, M. S. M. Tan, lui-même
+vice-ministre de la Marine, n'était venu assister à la séance de pose
+et, dans un français très pur, me parler de Paris, où il a séjourné
+assez longtemps comme attaché à la légation de Chine et dont il garde un
+souvenir exempt de mélancolie. C'est un homme tout jeune, élégant,
+instruit et intelligent, à la figure très énergique, avec des yeux
+pleins de résolution.
+
+Nous avons bu du thé en fumant des cigarettes et en causant de choses et
+d'autres. Je dois avouer que nous n'avons presque pas parlé des affaires
+du pays, de la révolution, du nouveau régime. Mon insurmontable aversion
+pour tout ce qui touche à la politique, même étrangère, fait de moi un
+très piètre interviewer en cette matière; d'autant plus que mes
+interlocuteurs sont très fermés sur ces questions et qu'il faudrait des
+prodiges d'insinuante diplomatie pour en tirer quelque chose.
+
+De mon côté, je crains de n'avoir pu leur cacher mon admiration pour
+tout ce qu'ils veulent amender ou détruire en Chine, ni mon horreur de
+ce qu'ils considèrent, eux, comme le Progrès et qui me fait l'effet
+d'une profanation.
+
+Les têtes sont, à elles seules, d'intéressants sujets d'étude, et
+j'éprouve beaucoup plus de plaisir à fouiller de l'oeil les traits si
+étrangement expressifs du président Ou Ching Sien que je n'en aurais à
+entendre sortir de sa bouche les considérations les plus éloquentes sur
+les beautés du régime parlementaire dans l'Empire du Milieu.
+
+[Illustration: S. M. Tan, vice-ministre de la Marine.]
+
+[Illustration: Le général Munthe.]
+
+[Illustration: M. Bouillard.]
+
+Quel dommage, me disais-je, en dessinant, que cet homme ait renoncé à
+son bonnet à bouton de corail, à sa natte, à sa belle robe de soie, pour
+s'empêtrer, sous couleur de régénération nationale, dans un vêtement que
+nous trouvons déjà hideux pour nous-mêmes, et qui, en tout cas, ne va
+pas avec cette figure-là.
+
+On ne me fera jamais entrer dans la tête que le progrès consiste en un
+changement de costume, et ces Chinois, reniant leurs traditions,
+méprisant les beautés de leur art si particulièrement beau et émouvant,
+me semblent aussi bêtement puérils que les jeunes paysannes de chez nous
+qui se figurent être très élégantes sous les odieux chapeaux à fleurs
+qu'elles substituent aux coiffes et aux bonnets de leurs mères et qui
+les font si ridicules.
+
+Le vice-président H. L. Tan a une figure plus effacée, comme de juste,
+que celle de son chef de file. Il souffre en ce moment d'une ophtalmie
+qui l'oblige à porter des lunettes. Une fois mon croquis fini, il m'a
+fait dire par son frère qu'habituellement il n'en mettait pas et que la
+ressemblance pourrait s'en ressentir; mais c'est très difficile
+d'effacer une paire de lunettes sur un dessin, et puis il faisait une
+telle chaleur que les miennes ruisselaient de sueur, et je n'ai pas eu
+le courage de recommencer le portrait si laborieusement achevé.
+
+Ces messieurs m'ont donné leurs photographies avec des dédicaces et
+attendent avec impatience le moment où L'Illustration publiera mes
+dessins. Qu'ils trouvent ici tous mes remerciements pour leur aimable
+accueil et l'expression des vifs regrets que j'éprouve de n'avoir pu
+faire avec eux plus ample connaissance.
+
+QUELQUES SILHOUETTES EUROPÉENNES
+
+14 juin 1912.
+
+On ne soupçonne pas, en France, la quantité d'Européens cultivés et
+distingués qui, venus en Chine, pour quelques mois, il y a dix, quinze
+ou vingt ans, ont été charmés et pris par ce pays extraordinaire et y
+sont restés.
+
+Au nombre de ceux que Pékin a gardés, un des plus aimables et des plus
+avertis est M. Bouillard, ingénieur et directeur du Chemin de fer
+Pékin-Han-keou. Il est, je crois, le doyen des résidants français, sinon
+par l'âge, du moins par la durée de son séjour. Il faut l'entendre
+conter, avec sa souriante verve de Parisien montmartrois, quelques
+épisodes du siège des légations, en 1900. Il faut, surtout, faire avec
+lui une excursion aux environs. Son érudition et sa bonne grâce n'ont
+d'égales que celles du commandant Vaudeseal dont je vous ai déjà parlé.
+C'est une bonne fortune de trouver à l'étranger de pareils Français.
+
+Une des personnalités les plus marquantes et les plus sympathiques de
+Pékin: le général Munthe, aide de camp du président Yuan Chi Kaï. C'est
+un Norvégien établi en Chine depuis plus de vingt ans, très ami des
+Français qui ont souvent recours à sa bienveillante intervention auprès
+des autorités chinoises pour aplanir les obstacles, tourner les
+difficultés, dénouer les conflits, adoucir les heurts, réparer les
+gaffes, toutes choses fréquentes et inévitables dans les relations si
+compliquées entre Chinois et Européens.
+
+[Illustration: L'inauguration de l'Assemblée nationale à Pékin, en avril
+1912: au centre, le président Yuan Chi Kaï.]
+
+Le général Munthe est fort occupé.
+
+Il est officier de notre Légion d'honneur et en est très fier.
+
+Pour ma part, je lui ai fait perdre pas mal de temps, car c'est grâce à
+lui que j'ai pu approcher les hommes politiques dont je vous envoie les
+portraits. La légation, étant tenue à une certaine réserve dans ses
+relations avec le nouveau gouvernement qui n'est pas encore
+officiellement reconnu par les puissances, a été puissamment aidée dans
+ses démarches par cet homme si obligeant.
+
+[Illustration: Les petits amis chinois d'un jeune Français de 6 ans,
+fils de M. Barraud.]
+
+Parmi les résidants européens, Français ou autres, ayant subi l'emprise,
+la _sinite_, deux anciens diplomates, M. Véroudart et M. d'Almeïda, sont
+devenus peu à peu de fervents collectionneurs. Ils sont, chacun dans son
+genre, des experts très autorisés en matière de curiosités et d'objets
+d'art chinois. Ils font, de temps à autre, dans l'intérieur de l'empire,
+des expéditions (pas toujours sans danger) pour chasser la pièce rare,
+le bronze ancien, la vieille peinture, le meuble ou la porcelaine, la
+pierre gravée, qui leur ont été signalés. Les joies de la réussite leur
+sont douces et c'est avec un légitime orgueil qu'au retour ils laissent
+admirer à quelques privilégiés leur butin artistique, souvent fort
+difficilement acquis.
+
+Telle belle pièce que vous pouvez contempler aux vitrines des marchands
+en renom, à Paris, ou dans nos musées, a été dénichée, conquise, au prix
+de quels efforts, parfois! par l'un ou l'autre de ces amateurs
+passionnés, qui ne se séparent ensuite qu'avec regret des ouvres d'art
+tant aimées mais si coûteuses; car c'est une erreur de croire que les
+Chinois vendent à vil prix leurs belles choses, auxquelles ils tiennent
+beaucoup et qu'ils apprécient fort.
+
+Nos compatriotes habitant ici sont, on peut le dire, de la bonne espèce.
+Moins nombreux, moins âpres, moins hommes d'affaires (qualité bien
+française) que leurs co-résidants européens, japonais ou américains, ils
+se rattrapent sur la dignité et la tenue, et sont, de la part des
+Chinois, l'objet d'une considération et d'une sympathie très marquées.
+
+L'Université de Pékin compte au nombre de ses professeurs de jeunes
+Français savants et intelligents, comme MM. Baudez, Barraud et Biaise,
+qui représentent brillamment, en même temps que notre belle culture
+littéraire, nos traditions de courtoisie, d'aisance et de bonne humeur.
+
+Et je vous assure que je n'éprouve pas, dans ce Pékin si distant et si
+différent, la sensation d'isolement moral que je ressens à Londres, si
+voisin pourtant de Paris.
+
+M. Barraud habite, avec sa femme et son jeune enfant, dans une ruelle
+assez éloignée de la citadelle des légations, une maison chinoise, au
+milieu d'une population presque exclusivement indigène avec laquelle il
+entretient les meilleures relations de bon voisinage. Le jeune Barraud
+(5 à 6 ans) compte, parmi les gamins du quartier, de nombreux amis. Il
+parle chinois aussi bien qu'eux et sert souvent d'interprète à sa mère;
+son père, quoique connaissant parfaitement la langue, ne craint pas de
+l'appeler à son aide quand il s'agit d'une locution familière ou d'une
+expression courante un peu obscure.
+
+La vie mondaine, à Pékin, est assez intense et ce n'est pas une petite
+surprise, pour le nouveau débarqué, que celle de trouver, jouant au
+tennis, allant aux courses, donnant des bals et des soirées musicales,
+faisant des visites, en recevant, courant les boutiques, montant à
+cheval, potinant, que sais-je encore? tous ces malheureux auxquels on ne
+pense, périodiquement, en Europe, que lorsque les dépêches nous
+apportent des nouvelles de troubles, de révoltes, de pillages, de
+massacres,--et qu'on se représente volontiers comme vivant dans une
+angoisse perpétuelle, l'oeil au guet, l'oreille tendue et la main au
+revolver.
+
+Les habitants d'Herculanum n'eurent aucun mérite à mourir en joie--ils
+ne pouvaient pas se douter--mais ici, il y a eu des précédents
+terribles, et toute cette futilité élégante et sportive a un certain
+petit air de crânerie qui n'est pas sans m'émouvoir un peu, car, de
+l'avis général, les affaires sont assez embrouillées et, avec les
+Chinois, un malheur est vite arrivé.
+
+[Illustration: Cour de la bibliothèque de l'Université de Pékin.]
+
+Il serait, toutefois, exagéré de dire que la population européenne de
+Pékin courrait un danger immédiat, même en cas de troubles subits et de
+mouvement xénophobe violent; trop de mesures de précaution ont été
+prises pour qu'il soit possible de revoir les horreurs de 1900. Les
+légations--autre ville interdite--sont assez fortifiées, défendues et
+approvisionnées pour pouvoir résister longuement à toute attaque et
+attendre des secours qui ne tarderaient guère: les Japonais ont, à
+Port-Arthur, 12.000 hommes tout prêts à accourir sur un signe du «sans
+fil» de la légation d'Italie.
+
+[Illustration: Ouverture d'une porte au Temple du Ciel.]
+
+LA FAÇON DE PAYER VAUT MIEUX QUE CE QU'ON PAIE
+
+Cependant, selon la saison, on excursionne, on patine, on va à la mer, à
+la montagne; ou reçoit, on dîne, on joue au bridge. Les excursions se
+font en voiture, à cheval, à âne, en chaise à porteurs, voire en auto,
+quoique ce dernier genre de locomotion ne soit guère pratiqué, étant
+donné l'état des routes.
+
+Dès les beaux jours, les pique-niques sont très en faveur. On en
+organise soit dans une pagode des environs, soit au Temple du Ciel, qui
+est tout près, et où l'on déjeune sur l'herbe ou sous quelque galerie,
+au milieu des admirables portiques et des terrasses de marbre.
+
+Ce Temple du Ciel, relativement récent, est d'une majesté incomparable.
+Il a ceci de particulier que, contrairement aux autres monuments
+chinois, ses bâtiments sont distribués sur de larges espaces suivant une
+vaste ordonnance qui fait songer à Versailles, tandis que le Palais
+d'Été, par exemple, donne une sensation de fouillis, d'entassement et de
+lourdeur. Ici, ce sont de grandes lignes, de somptueuses compositions,
+et les détails les plus minutieux de l'ornementation se tiennent
+sagement dans l'ampleur de cet ensemble admirablement décoratif.
+
+Et tout cela est désert, se dégrade, s'effrite; ce n'est pas la ruine,
+la belle ruine, c'est l'abandon, la décrépitude, la dislocation,
+résultats de l'incurie et du nonchaloir qui semblent être la dominante
+de l'esprit chinois.
+
+[Illustration: Le Temple du Ciel.]
+
+Ces nobles vestiges sont, dirait-on, la propriété d'une poignée de
+soi-disant gardiens, vermineux et puants, dont l'occupation consiste, en
+principe, à ouvrir aux visiteurs les innombrables portes des cours, des
+salles, des couloirs, des pagodes ou des jardins, et à chacune
+desquelles il faut payer un droit de passage. C'est, du reste, toute une
+cérémonie que ces ouvertures de portes. Dès l'entrée principale un bonze
+quelconque s'empare de votre personne et vous précède. A votre suite,
+des amateurs se joignent au cortège--pour leur plaisir,
+croiriez-vous--pas du tout, ils vous réclameront leur salaire à la fin
+de la tournée, comme s'ils vous avaient été bons à autre chose qu'à vous
+empester de leur écoeurante odeur d'ail mal digéré. Pour les éloigner un
+peu de moi, j'ai inventé un système: je leur marche sur les pieds sans
+en avoir l'air. La première porte franchie, ils vous amènent devant une
+seconde, fermée, bien entendu, cadenassée, barricadée de formidable
+façon. Là, ce sont des appels vers l'intérieur, des supplications, des
+cris aigus qui sont destinés à vous convaincre de la difficulté inouïe
+qu'il y aura à faire ouvrir cette porte et du prix que vous devrez
+attacher à cette faveur,--si vous l'obtenez. De l'autre côté, au bout
+d'un moment, un compère fait semblant d'arriver de très loin, on
+l'entend souffler, haleter; il fait semblant de déverrouiller tout un
+système de fermetures, il se donne des airs d'avoir été interrompu dans
+une occupation urgente; et c'est cousu de gros fil blanc: il n'a jamais
+bougé de sa place, il était à son poste quand vous êtes arrivé, il vous
+a vu venir, il a même, à votre apparition, fermé précipitamment cette
+porte, qui était ouverte, pour avoir à vos yeux le mérite grand de
+l'entre-bâiller. Enfin, il vous tend la main avec la mine d'un Chinois
+qui vient de faire un immense effort, et vous passez,--en payant. Si
+vous avez le malheur d'être généreux, vous êtes assailli immédiatement
+de gémissements et de réclamations à n'en plus finir. Moi, qui ai le
+pourboire facile, j'en étais même indigné, les premiers temps. J'ai eu,
+depuis, l'explication de ce phénomène singulier; c'est encore une chose
+bien chinoise; le raisonnement qu'ils se font ne manque pas de justesse
+et, en tout cas, est d'une psychologie profonde. Voici, se disent-ils,
+un imbécile qui me paie dix sous ce qui en vaut deux; donc il ignore le
+prix des choses; donc je ne risque rien à lui réclamer davantage; il
+marchera peut-être. Et vous marchez. Payez largement un pousse-pousse,
+il gémira; donnez-lui juste ce que vous lui devez, il encaisse et vous
+remercie.
+
+Quelle leçon pour nos cochers!
+
+Cette petite comédie se renouvelle à chaque porte,--et on dirait qu'il
+en sort de terre, des portes, au Temple du Ciel; c'est à croire qu'on
+vous t'ait repasser plusieurs fois par les mêmes. Après un quart d'heure
+de cet exercice il ne vous reste plus de monnaie. Ne vous tourmentez pas
+pour si peu: les estafiers qui vous suivent sont changeurs en même temps
+que mendiants, et ils réalisent d'assez jolis bénéfices avec les
+étrangers ignorant le cours du dollar ou n'y attachant pas d'importance.
+
+[Illustration: La barrière du Temple jaune.]
+
+Le dollar dit mexicain, qui est ici la monnaie courante, vaut, en
+théorie, 100 _cents_--en réalité 120 ou 130, suivant les jours--vous
+voyez, c'est appréciable. Mais il faut bien que tout le monde vive, et
+on se fait vite à toutes ces histoires et à tous ces harcelants
+parasites qui ne sont que de la Saint-Jean à côté d'un certain gardien
+(très laid, d'ailleurs) du Temple jaune (qui, lui, est très beau). Ce
+misérable a installé, au pied du monument bouddhique, qui est la perle
+de cette pagode, une horrible barrière en bois, juste au milieu de
+l'escalier de marbre qui y conduit, masquant ainsi et défigurant cette
+merveille. Il est là, guettant le visiteur et exigeant impérieusement sa
+récompense. Quand on arrive à ce bijou, on a la douleur de constater que
+les bas-reliefs en ont été récemment mutilés d'une façon odieuse par
+d'infâmes brutes. On m'a dit que c'étaient, en 1900, des soldats
+étrangers qui avaient fait cela, à coups de crosse, pour s'amuser!
+Quelle est la nation qui produit de tels monstres?
+
+L. SABATTIER.
+
+--_A suivre_.--
+
+
+
+LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
+
+_Romans_.
+
+Faut-il, lorsque _la Maison brûle_, s'évader à temps pour rebâtir
+ailleurs, ou bien doit-on, par un vain stoïcisme, se laisser ensevelir
+dans le désastre que nuls efforts ne peuvent plus conjurer? Vous devinez
+ce dont il s'agit. Une femme, mauvaise compagne, mère sans tendresse,
+belle-fille sans respect, vindicative, méfiante, frivole, inaccessible
+au raisonnement, à la gratitude, à la pitié, a voué au malheur définitif
+l'homme qui s'est efforcé de lui faire une existence heureuse et qui,
+déjà, a eu la force de pardonner, quoique bien inutilement, un premier
+crime. C'est, pour le présent et pour tout l'avenir, la haine au foyer,
+le dégoût de chaque jour d'une vie sans dignité. Et l'homme cependant
+est sensible, bon, facilement attendri. Il a trente-sept ans,
+c'est-à-dire que, déjà, il a dépensé la moitié de sa vie, «atteint la
+cime derrière laquelle on redescend affaibli, voûté, au gîte de la
+dernière halte». En telles scènes poignantes de ce nouveau livre de
+l'angoisse humaine, que nous donne M. Paul Margueritte (Plon), on
+devine, tout proche, le fantôme de _la Femme de Claude_, et il nous
+semble entendre, nous souhaitons presque entendre, le trop fameux
+«Tue-la!» L'homme, cependant, ne tuera pas, mais il aura l'énergie
+d'abandonner la maison qui brûle en sauvant tout ce qui pourra être
+sauvé, ce qui demeure encore en lui de santé morale, de courage,
+d'espoir et de puissance d'aimer. Mais ce n'est point toujours aisé de
+s'évader d'une catastrophe. Oh! ne croyez point que M. Paul Margueritte
+ait eu l'intention de mettre en son livre une thèse nouvelle sur la
+légitimité du divorce. L'éminent romancier a surtout voulu reconstituer
+un calvaire humain, la voie douloureuse et rude de celui qui tente de
+rétablir à coups d'énergie, comme à coups de hache, son destin, qui y
+parvient une minute et qui, au moment où, dans une seconde vie, auprès
+d'une compagne douce, noble, aimante, il croit avoir atteint enfin la
+plénitude du bonheur, voit ce bonheur tout neuf foudroyé à ses côtés,
+sans que l'on puisse tirer de conclusions de ce drame, sinon que l'ordre
+imposé à l'homme par la fatalité et si éloquemment paraphrasé par
+Goethe: «Renonce», est toujours d'une vérité implacable.
+
+_L'Aéroplane sur la cathédrale_ (Lib. Calmann-Lévy), c'est le titre,
+symbolique, d'un roman, moderne et catholique, bien que d'un
+catholicisme sans modernisme. M. Henri de Noussanne a réussi, comme en
+se jouant, et avec autant d'élégance que de tact et d'art que
+d'érudition, à intéresser ce qu'il y a de meilleur dans notre esprit à
+des discussions d'idées et de dogmes, cependant que notre imagination,
+envolée sur les ailes de «Pégase» (qui n'est plus le cheval du poète,
+mais l'avion d'un irrésistible pilote militaire), suit avec une
+curiosité souriante d'abord, passionnée bientôt, angoissée enfin, une
+idylle qui, entre ciel et terre, menace de tourner au drame. Chaque
+jour, l'aéroplane léger survole la cathédrale massive, très vieille,
+très effritée, mais solide quand même comme la tradition et puissante
+comme la foi. Il promène dans les nuages un ardent officier, impatient,
+comme tous ceux qui risquent à chaque seconde la mort, de réaliser
+sur-le-champ, bonnes ou mauvaises, ses joies terrestres. Le lieutenant
+Aymard des Andlys a séduit la jeune et jolie femme de l'austère, mais si
+digne, pasteur Bladen que la fatalité de la fortune a conduit à
+Saint-Brice. L'aviateur exige que la faible créature abandonne son foyer
+pour le suivre. Sinon, il se tuera, en beauté, dans une chute
+effroyable. Mais, alors, intervient Mgr Gerbert, un évêque qui a l'âme
+de Mgr Myriel avec l'esprit et la science de Mgr Duchesne, ce qui fait à
+peu près un saint homme d'aujourd'hui. Au départ--qui doit être
+tragique, Sirs Bladen ayant renoncé au mal--le prélat s'impose comme
+passager sur le monoplan et s'élève vers le ciel avec l'homme qui veut
+se suicider... Ce qu'il advient ensuite, nous ne vous le dirons point,
+car M. Henri de Noussanne le conte merveilleusement et c'est à lui qu'il
+vous faut demander la fin très dramatique et un instant grandiose de ce
+roman d'hier et de demain, où le progrès n'est point l'ennemi de la
+prière et où la vision contemporaine de notre société d'agités nous
+arrive bien joliment adoucie et remise au point par des vitraux de
+basilique.
+
+[Illustration: Charles Nieuport qui vient de se tuer en aéroplane avec
+son mécanicien.]
+
+Lorsque commence, sous le second Empire, son histoire sentimentale,
+_Lina_, la jeune femme allemande que nous présente dans le plus adroit
+et le plus délicieusement suranné des romans d'amour Mme Claude Lemaître
+(Ed. Tallandier), est veuve d'un Français, avec trois beaux enfants
+frais et rieurs comme leur mère. Dans une situation difficile dès avant
+la mort du mari, Lina, aidée par son double tempérament de pratique
+ménagère et d'inlassable sentimentale, parvient à conserver presque
+l'aisance à sa maison, et beaucoup d'illusions à son coeur. Après son
+veuvage elle refuse de revenir en Allemagne et préfère continuer de
+vivre la vie charmante des brillants salons français où l'on utilise ses
+talents de musicienne et où elle s'éprend d'un galant officier des
+guides, qu'elle épouse malgré les conseils de son entourage. Mais son
+bonheur est court. C'est la guerre, le départ et le retour aussi, après
+la défaite, du vaincu transformé, abattu par les épreuves d'une pénible
+captivité. Nerveux, il ne supporte même plus les soins prévenants de la
+douce Lina. Créature de tendresse, elle ne se désespère point. De son
+coeur jamais las d'aimer vient une force tranquille et sûre. Son roman à
+elle achevé, elle a encore pour ses chers petits tout un avenir à rêver,
+à prévoir; elle leur apprendra à aimer la vie, et, de ses doigts
+attentifs, saura varier pour eux les fils du destin.
+
+
+
+DEUX NOUVELLES VICTIMES DE L'AVIATION.
+
+L'odyssée des frères Nieuport comptera, sans doute, parmi les plus
+tragiques et les plus glorieuses dans l'histoire de l'aviation.
+
+En septembre 1911, la fin des grandes manoeuvres du 6° corps fut
+attristée par la chute mortelle d'Edouard Nieuport qui accomplissait,
+comme sapeur réserviste, une période d'instruction durant laquelle il
+avait fait apprécier, autant que son habileté de pilote, la valeur du
+monoplan souple et léger construit sous sa direction. Il y a quelques
+jours, Charles Nieuport, frère cadet d'Edouard, s'est tué à Etampes,
+avec son mécanicien, en essayant un appareil devant la commission
+militaire chargée de le recevoir.
+
+A la suite d'un atterrissage un peu dur, on fit remarquer au pilote
+qu'une pédale de gauchissement paraissait légèrement faussée. Charles
+Nieuport jugea inutile de la réparer, et il s'envola de nouveau. Il
+avait atteint une hauteur d'environ 300 mètres, quand, après avoir cessé
+d'entendre le bruit du moteur, on vit l'appareil descendre en vol plané,
+puis subitement glisser sur une aile et tomber avec une rapidité telle
+que le moteur s'enfonça de près d'un mètre dans le sol. Le malheureux
+pilote et son mécanicien, René Guyot, qu'il avait emmené comme passager,
+furent relevés horriblement broyés, ne donnant plus le moindre signe de
+vie.
+
+Fils du colonel de Nieuport, dont il portait le nom légèrement modifié,
+Charles Nieuport était né à Lagny en 187 8. Chose curieuse, les succès
+de son frère ne lui donnèrent point le désir de voler. C'est seulement
+après la mort d'Edouard qu'il commença son apprentissage, et il obtint
+son brevet de pilote en février 1912. Poussé par un sentiment touchant
+de piété fraternelle, il voulait conquérir la croix de la Légion
+d'honneur pour la déposer sur la tombe du grand frère, en remplacement
+de celle qui fut reprise presque aussitôt que donnée, les règles de
+l'Ordre ne permettant pas de décorer un mort.
+
+
+
+DEUX GRANDS SEIGNEURS ARABES A PARIS.
+
+Deux grands seigneurs arabes, l'un fils, l'autre petit-fils de l'émir
+Abd el Kader, étaient, ces jours derniers, de passage à Paris où ils ont
+visité le président du Conseil des ministres, M. Aristide Briand, et
+diverses notabilités politiques.
+
+L'émir Ali pacha--le septième des huit fils d'Abd el Kader--qui réside
+habituellement à Damas, et dont l'influence est considérable en Turquie,
+est revenu de Libye où, pendant plusieurs mois, il encouragea à la
+résistance les chefs arabes auxquels il était venu prêter l'appui de son
+courage et de son nom. Notre correspondant Georges Rémond fut témoin
+(voir _L'Illustration_ du 18 mai 1912) de l'enthousiasme qui accueillit
+le fils d'Abd el Kader à son arrivée à Syrte, le 18 mars 1912, lorsque,
+venant de Benghazi, Ali pacha se rendait en Tripolitaine en compagnie de
+ses fils. Brave, éloquent, très soucieux de la gloire de son nom, l'émir
+Ali est peut-être le plus énergique des fils d'Abd el Kader. Ses
+sentiments francophiles sont connus. Et nous ne saurions oublier que
+c'est grâce à son intervention et à celle de son plus jeune frère, Omar,
+que le consul de France à Damas, M. Piat, parvint, en décembre 1910, à
+arrêter un massacre de chrétiens à Karak, près de Jérusalem, Ali et Omar
+reçurent, l'un et l'autre, à cette occasion, la croix de la Légion
+d'honneur.
+
+L'émir Khaled est le fils de l'émir Abd el Maleck, qui vit actuellement
+au Maroc et qui est le sixième fils d'Abd el Kader. L'émir Khaled, lui,
+est officier français. C'est un magnifique capitaine indigène de spahis,
+qui met au service de nos armes et de notre drapeau toute la fougue
+traditionnelle de sa race. Il est à peine remis de la blessure qu'il a
+reçue en pleine poitrine en combattant au Maroc en héros.
+
+[Illustration: Un fils et un petit-fils d'Abd el Kader à Paris: l'émir
+Ali pacha et son neveu l'émir Khaled, capitaine de spahis.--_Phot.
+Gerschel._]
+
+
+
+LES THÉÂTRES
+
+Les débuts de Mlle Géniat hors de la Comédie-Française, abandonnée avec
+quelque fracas, étaient fort attendus, ainsi que la pièce nouvelle où
+ils devaient avoir lieu: _l'Épate_, de MM. André Picard et Alfred
+Savoir. La comédie et son interprète, et même, pour être juste, tous ses
+interprètes, ont été fort applaudis, au Théâtre Femina. Les temps vont
+vite et le désir de «paraître» que relevait déjà, il y a six ans, M.
+Maurice Donnay, est devenu le besoin «d'épater»; il fait d'ailleurs plus
+d'une victime et c'est, en l'espèce, une jeune fille à marier que ses
+parents sacrifient à l'espérance de partis toujours plus avantageux et
+toujours plus aléatoires,--jusqu'au moment où elle se révolte et pousse
+aussitôt jusqu'à l'excès son indépendance. Cette comédie est d'une
+observation ironique, satirique et d'une hardiesse parfois un peu
+effarouchante, mais à travers laquelle, aussi, percent, aux moments
+opportuns, de justes attendrissements. Mlle Géniat l'a jouée avec une
+force, une émotion vibrantes qui font bien augurer de sa carrière hors
+de la Comédie-Française; Mlle Juliette Darcourt a prouvé une fois de
+plus qu'elle est une parfaite comédienne; Mlle Marguerite Deval et M.
+Vilbert font, entre elles, originale figure de comédiens.
+
+A l'Opéra, une reprise de la _Salomé_, de Strauss, a permis, aux
+habitués de notre Académie nationale de musique, d'entendre et
+d'applaudir la voix généreuse d'une cantatrice italienne, la comtesse
+Maria Labia, de la Scala de Milan.
+
+
+
+[Illustration: Le tribunal. Le greffier. Abbé Baron. Chanoine Delassus.
+Un huissier. Mgr Battandier. Mgr Boudinhon. Abbé Lemire. L'officialité
+du diocèse de Cambrai réunie pour juger les plaintes de l'abbé Lemire
+contre deux ecclésiastiques.--_Phot. Deleplanque._]
+
+UN PROCÈS ECCLÉSIASTIQUE
+
+C'est une véritable résurrection de la justice ecclésiastique, cette
+session de deux audiences que vient de tenir l'officialité du diocèse de
+Cambrai, saisie d'une double plainte de M. l'abbé Lemire, député, contre
+M. l'abbé Beck, curé d'Arnèke (Nord), et contre Mgr Delassus, directeur
+de la _Semaine religieuse_. Au temps où le Concordat était en vigueur,
+M. l'abbé Lemire eût pu obtenir que ses adversaires fussent déférés
+«comme d'abus» devant le Conseil d'État. Il n'a plus maintenant de
+recours contre eux que devant la juridiction épiscopale.
+
+Les incidents qui ont amené, comme plaignant, le député d'Hazebrouck,
+devant l'official, remontent au mois de mai 1911. M. l'abbé Lemire,
+prenant part, comme chaque année, au pèlerinage d'Arnèke, qui jouit dans
+la région d'une grande faveur, se vit interdire, par M. le curé Beck, de
+célébrer la messe dans l'église paroissiale,--affront public
+qu'aggravait, à quelques jours de là, un article de la _Semaine
+religieuse_ commentant l'acte du curé d'Arnèke et arguant, pour le
+justifier, de ce que M. l'abbé Lemire aurait été rayé de la liste des
+chanoines honoraires de Bourges et que, de plus, il serait frappé de
+suspense. En vain M. l'abbé Lemire protesta que les deux faits avancés
+étaient faux; en vain il sollicita de la _Semaine religieuse_ une
+rectification. Les attaques contre lui redoublèrent. C'est alors que, de
+guerre lasse, il déposa entre les mains de son supérieur hiérarchique,
+Mgr l'archevêque de Cambrai, une plainte en due forme, lui demandant «de
+vouloir bien user, en cette circonstance, des moyens dont il disposait
+pour sauvegarder l'honneur de ses prêtres». La plainte, transmise à la
+cour de Rome, fut renvoyée devant le tribunal ecclésiastique de première
+instance, c'est-à-dire devant l'officialité de Cambrai. La cause a été
+évoquée samedi dernier.
+
+Le tribunal, composé, en somme, d'un juge unique, l'official, M. Cateau,
+vicaire général du diocèse, assisté de deux assesseurs, MM. Sapelier et
+Catteau, ayant seulement voix consultative, siégeait dans la salle d'un
+patronage, proche de la cathédrale,--une pièce sans solennité, encombrée
+d'un gros poêle qui semble le centre du décor, entre deux tables et
+quelques chaises.
+
+Les débats occupèrent deux audiences.
+
+M. l'abbé Lemire était défendu par Mgr Boudinhon, professeur à
+l'Institut catholique de Paris. Mgr Battandier, venu tout exprès de
+Rome, assistait Mgr Delassus; M. l'abbé Beck, un vieillard presque
+nonagénaire, était représenté par M. l'abbé Baron, mais ce fut Mgr
+Battandier qui présenta également sa défense.
+
+La double plaidoirie du prélat romain prit, en réalité, toute l'allure
+d'un réquisitoire, et des plus vifs; ce fut «une digression agressive»
+put proclamer le défenseur de M. l'abbé Lemire. Mais le
+plaignant--devenu ainsi accusé, autant dire--prononça lui-même contre
+les allégations dont on l'accablait une protestation si émouvante, que
+des applaudissements nourris, éclatant parmi l'assistance, en saluèrent
+la péroraison.
+
+A une audience ultérieure, l'official rendra son double jugement.
+
+
+
+LES SUFFRAGETTES
+
+RECOMMENCENT
+
+On les croyait calmées. Il est vrai qu'il y a deux mois elles avaient
+imaginé de détruire au moyen d'un liquide corrosif le contenu des boîtes
+aux lettres dans la cité de Londres. Leur faculté d'invention étant
+inépuisable, elles avaient brisé quelques jours plus tard les
+avertisseurs d'incendie, jetant l'effroi dans le coeur des pompiers de
+la capitale et, de là, dans celui des habitants. Mais cet exploit avait
+paru être le dernier. Et voici que, tout à coup, elles se réveillent. De
+nouvelles vitres viennent d'être cassées. Une vénérable dame, Mrs
+Despard, arrêtée à Trafalgar square, est condamnée à quinze jours de
+prison. Que se passe-t-il donc?
+
+[Illustration: Une vénérable suffragette: Mrs Despard, soeur du général
+French, haranguant la foule à Trafalgar square.]
+
+Un phénomène très ordinaire dans l'histoire du mouvement suffragiste.
+Les femmes s'étaient un instant calmées pour «donner une chance au
+Parlement», c'est ainsi qu'elles s'expriment là-bas. Mais le Parlement
+les a trompées une fois de plus et les voilà qui repartent en guerre.
+
+Le gouvernement anglais ressemble, en effet, à un marchand de drap un
+peu lourd que sa femme tourmenterait de réclamations continuelles. Le
+bruit l'énervé moins qu'un mari français. Pourtant, il essaie une fois
+par an environ d'acheter la paix du ménage par des concessions. Le
+premier ministre annonce aux déléguées de l'Union politique et sociale
+de la Femme (W. S. P. U.) que l'heure d'un libre débat sur le vote des
+femmes a enfin sonné au Parlement de Westminster. Aussitôt les cris
+cessent, dans l'attente du grand événement qui doit consacrer
+l'émancipation des Anglaises.
+
+Par malheur, l'événement ne se produit pas. Il arrive d'ordinaire une
+chose fort simple. Les _bills_ favorables au suffrage des femmes sont de
+deux sortes. Les uns accordent aux femmes le suffrage universel: ils
+irritent ceux des féministes qui sont conservateurs. Les autres ne leur
+donnent qu'un suffrage restreint: ils apparaissent comme inacceptables à
+ceux des féministes qui sont libéraux. Comme d'autre part le
+gouvernement évite de prendre parti et demeure complaisant mais
+irrésolu, le suffrage des femmes est toujours battu à la Chambre des
+Communes. Cette fois, il n'a même pas été nécessaire de voter. La
+procédure parlementaire anglaise, interprétée par le président de la
+Chambre, a obligé le gouvernement à retirer le projet de réforme
+électorale avant toute discussion.
+
+Mais, dès lors, le concert des imprécations devait reprendre aussitôt:
+«Je désespère dos hommes politiques, s'est écriée Mrs Pankhurst; je ne
+suis pas loin de désespérer de l'homme en général.» La déconvenue est,
+en effet, plus vive que toutes celles des années antérieures. Songez que
+cette fois plusieurs membres du gouvernement, sir Edward Grey, M. Lloyd
+George, le grave lord Haldane lui-même, s'étaient nettement rangés du
+côté des femmes. On parlait d'un schisme à l'intérieur du cabinet, d'une
+crise ministérielle prochaine. C'était donc que, pour la première fois,
+le débat devait être sérieux... Et tant d'espoirs s'effondrent en
+quelques instants!
+
+De là l'irritation des dames. De là aussi le plan de campagne qu'elles
+viennent d'arrêter. «A part la vie humaine, nous ne respecterons rien!»
+a déclaré Mrs Pankhurst. Une autre militante, miss Annie Kenney, comme
+quelqu'un l'interrompait, s'est tournée vers lui d'un air menaçant: «Si
+vous êtes boutiquier, s'est-elle écriée, vous ferez bien de prendre
+garde!» Menace trop claire. Aussi bien, dès avant-hier, les magasins des
+environs de Trafalgar square avaient-ils barricadé leurs devantures. On
+se souvient encore à Londres du _big smash_ de l'an dernier, quand
+toutes les vitres de Regent street volèrent d'un seul coup en éclats.
+Nul doute que les habitants de Londres n'aient à souffrir une fois de
+plus des imprudences de leur gouvernement. A en croire certains
+avertissements plus mystérieux, la W. S. P. U. prépare même des dégâts
+inédits. On se demande avec curiosité ce que l'esprit inventif de ses
+chefs pourra bien inventer de nouveau. Peut-être la colonne de Nelson
+va-t-elle s'écrouler un beau matin à travers Trafalgar square à moins
+que Wellington, à Hyde Park Corner, ne tombe de cheval.
+
+Procédés fort irritants pour les hommes, il faut l'avouer. Mais tentez
+de raisonner un instant avec calme, vous verrez que les suffragettes ne
+peuvent guère s'y prendre autrement pour arriver à leurs fins.
+
+Ce qui caractérise, en effet, le Parlement anglais, de même que le
+nôtre, c'est de ne céder jamais qu'à la violence. Cent ans d'histoire
+suffisent à le démontrer. Chaque fois que les Communes et les Lords ont
+consenti, au siècle dernier, à élargir le suffrage des électeurs mâles,
+ils venaient, comme par hasard, d'être terrorisés par des manifestations
+redoutables. Des ouvriers s'étaient assembles par centaines de mille à
+Manchester ou à Liverpool. Des paysans avaient brûlé des châteaux. Sans
+remonter aussi loin, les mineurs de Grande-Bretagne n'obtinrent l'an
+dernier le salaire minimum que grâce à une grève qui affola le
+gouvernement. Au contraire, les pétitions pacifiques n'obtiennent jamais
+que des égards. Les bonnes gens du Royaume-Uni s'en sont aperçus depuis
+longtemps.
+
+Les suffragettes aussi. J'ai rencontré, l'an dernier, Mrs Pankhurst,
+comme elle sortait de prison et qu'elle méditait d'y rentrer. Ce n'est
+pas la Ménade échevelée que vous vous représentez certainement. Aucun
+visage n'est plus calme, aucun regard n'est empreint d'une telle douceur
+et d'une telle sérénité. «Croyez-vous, me dit-elle, qu'il soit dans mon
+caractère d'aimer la violence? Tout m'en éloigne au contraire, mon
+tempérament comme mon éducation. Mais que voulez-vous? Tant que nous
+nous sommes bornées à appeler respectueusement l'attention du
+gouvernement sur les droits méconnus de la femme, on nous a poliment
+éconduites. Il a suffi, au contraire, que nous dérangions, par quelques
+inoffensives brimades, le confort des parlementaires pour qu'aussitôt
+notre cause fît au Parlement de surprenants progrès. Nous avons donc
+l'intention de rester fidèles à cette seconde méthode.»
+
+Mrs Pankhurst a évidemment tort. La fermeté d'un Parlement n'est pas de
+celles que désarme l'obstination de quelques pauvres femmes, tournées en
+ridicule par la presse de tous les partis. Mais, d'autre part, un
+malaise évident gagne chaque jour un plus grand nombre d'hommes, depuis
+que quelques trahisons notoires se sont déclarées dans leurs rangs. Et
+ce qui est manifeste, c'est que ni la prison de Holloway, ni au besoin
+le chat à neuf queues ne viendront à bout de la ténacité des femmes
+anglaises. Mrs Pethick Lawrence, une des martyres de l'an dernier, le
+disait à ses juges: «Il y a quelque chose du bouledogue dans les femmes
+de ce pays-ci aussi bien que dans les hommes.»
+
+PHILIPPE MILLET.
+
+
+
+DOLÉANCES DE STATUES, par Henriot.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3649, 1 Février
+1913, by Various
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913 by Various</title>
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913
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+Author: Various
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+Release Date: September 24, 2011 [EBook #37526]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 1 FEVRIER 1913 ***
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+Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
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+<div class="cont">
+
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+<p>L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p>
+<br>
+
+<div class="sml">
+<p>Ce numéro se compose de <span class="sc">vingt-quatre pages</span> au lieu de seize et comprend
+deux suppléments:<br>
+
+1° <i>L'Illustration Théâtrale</i> contenant <span class="sc">Kismet</span>, d'Edward Knoblauch
+(texte français de Jules Lemaître);<br>
+
+2° Le 2e fascicule des <span class="sc">Souvenirs d'Algérie</span> (Récits de chasse et de
+guerre), du général Bruneau.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Lieut.-Colonel Tyrrell. &nbsp;&nbsp;Enver Bey&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; G. Rémond.<br><b>LENDEMAIN DE COUP D'ÉTAT:
+ENVER BEY AU SELAMLIK<br>Le chef des Jeunes-Turcs, qui la veille a arraché
+la démission du cabinet après une tragique bagarre, s'entretient
+paisiblement avec l'attaché militaire anglais et le correspondant de
+«L'Illustration».</b>--<i>Voir l'article, pages 80 et 81.</i></p>
+<br><br>
+
+<div class="somm">
+<p><i>Les prochains numéros de</i> L'Illustration <i>contiendront:</i></p>
+
+<p><i><b>La Femme seule, de</b></i> <span class="sc">M. Brieux</span>;<br>
+
+<i><b>La Prise de Berg-op-Zoom</b>, de</i> <span class="sc">M. Sacha Guitry</span>;<br>
+
+<i><b>Les Flambeaux</b></i>, de M. <span class="sc">Henry Bataille</span>;<br>
+
+<i><b>Alsace</b></i>, de MM. <span class="sc">Gaston Leroux et Lucien Camille</span>;<br>
+
+<i><b>L'Homme qui assassina</b></i>, de <span class="sc">M. Pierre Frondaie</span>, <i>d'après le roman de</i> <span class="sc">M.
+Claude Farrère</span>;<br>
+
+<i><b>L'Habit vert</b></i>, de <span class="sc">MM. Robert de Flers et G.-A. de Caillavet</span>;<br>
+
+<i><b>Les Eclaireuses</b></i>, de <span class="sc">M. Maurice Donnay</span>.</p>
+</div>
+<br>
+
+<h3>COURRIER DE PARIS</h3>
+
+<h4>JOYAUX</h4>
+
+<p>Quelle étrange impression je ressens lorsqu'il m'arrive de recevoir un
+de ces catalogues de bijoux fabuleux,--qui font rêver les femmes en les
+plongeant dans de grands silences de convoitises! Je suis sûr que vous
+avez éprouvé le même malaise, la même mélancolie, le même
+désenchantement que moi quand vous ouvriez, comme un ouvrage sans
+substance et qu'on ne lit pas, le volume richement traité, qui contient
+si peu de texte et dans lequel ne sont imprimées d'autres pensées que
+celles de l'envie, de la coquetterie brûlante et de l'amer regret?</p>
+
+<p>Voici les planches où sont représentés au naturel, en portrait, comme
+des personnes, les diamants et les brillants, les perles et les pierres
+de couleur. Images d'une infinie tristesse! La perfection, le soin voulu
+avec lesquels on les a poussées en augmentent la froideur, l'inutile
+opulence. On peut compter chaque perle, chaque pierre, les retourner de
+l'oeil. Enfilées par ordre de taille, choisies avec angoisse,
+rigoureusement mesurées, elles s'alignent, chapelets profanes, sur
+lesquels n'a jamais glissé, venant du coeur aux lèvres et des lèvres aux
+doigts, la plus fugitive prière. Ces colliers apparaissent véritablement
+ce qu'ils sont, des chaînes, plus solides en dépit du mince fil qui les
+constitue que si elles étaient faites d'anneaux de fer. Et plus lourdes,
+mieux rivées que toutes, ces chaînes-là garrottent davantage les
+volontaires captives qui en ont imprudemment contracté la trop grande
+habitude. Les prisonnières du joyau ne sont délivrées que par la mort,
+qui les dépouille en les remettant à nu comme à l'entrée des geôles de
+la vie.</p>
+
+<p>En effet, les bijoux que l'on voit étalés dans l'écrin des catalogues ne
+parlent pas d'autre chose. Ils disent qu'en ayant appartenu à tant
+d'épaules, à tant de bras, à tant de cols gracieux et dont la jeunesse
+se targuait de ne pas périr, ils n'ont jamais été à personne, qu'ils ne
+sont pas l'objet d'une possession exclusive et durable. Plus que tous
+les autres biens ils ne sont que prêtés, loués pour quelques saisons, et
+quand ils changent de corps ils sont dénués de souvenirs, ils perdent,
+plus que n'importe quoi, la mémoire, apparente ou cachée, de leurs
+anciennes et successives maîtresses. Ils ne dégagent pas le moindre
+regret. Une écharpe, un mouchoir, le gant d'une défunte, étalent plus de
+sentiment. Les bijoux ont la beauté du dédain et de l'ingratitude. Ce
+sont les paons de la parure. Ils ne gardent rien, n'emportent rien, ne
+transmettent rien des fièvres et des frissons qu'ils ont si souvent
+provoqués. Confidents de la chair qu'ils amusent et flattent, égoïstes
+et faux amis, ils glissent et passent sur les peaux, sans trouble et
+sans émoi, comme si c'était toujours la même, et sans laisser plus de
+trace que l'eau qui roule sur le dos des cygnes. Ils n'ont ni esprit, ni
+coeur, ni âme. Ils ne sont que des cailloux, d'un ordre moins naturel et
+plus relevé que ceux du chemin, des verroteries de civilisés que la
+femme, longtemps après les petites pierres rondes du torrent et du
+ruisseau, et les coquillages de la grève, et les dents du carnassier,
+suspend à son cou et met à ses poignets pour se plaire, se compléter et
+donner de soi une impression plus vivement ornementale. Les bijoux,
+photographiés dans leur immobilité, dans leur sec et particulier repos,
+témoignent d'une désolante indifférence, d'un manque total de tendresse.
+A les contempler, si parfaitement détachés, il paraît incroyable que
+l'on ait pu s'attacher à eux, qu'ils aient été capables de fournir de la
+joie, du plaisir, un agrément rapide. On leur en veut de leur éternelle
+et trop facile complaisance. Ils ne cèdent en effet jamais à la plus
+digne, mais au plus offrant... Leur platitude est écoeurante. On est
+certain de les avoir dès qu'on peut y mettre le prix. Aussi restent-ils,
+malgré leur factice noblesse, entachés de vénalité. Ils sont payés trop
+cher, de toutes les façons, même et surtout par la plupart de celles qui
+les obtiennent pour rien, comptant pour rien ce qui est plus que tout.
+Dans une espèce de prostitution du charme de leurs feux, de leurs
+éclairs et de leur orient, ils vont, de femme en femme, sans même les
+connaître, sans se soucier de ce qui leur est arrivé d'heureux ou de
+contraire, sans savoir leurs noms, leur âge, leur histoire, leur sourire
+ou leurs pleurs, étrangers de leur personne, moins familiers de l'être
+vivant, de l'animal humain qu'ils ont destin de harnacher que ne l'est
+du boeuf le joug de bois plaintif, et de l'âne la bride racornie, et du
+cheval le collier gluant et chaud. Les ardeurs mouvementées du sang, la
+contraction fine et douce du muscle, et tous les frissonnements de
+l'épiderme féminin soulèvent bien les joyaux, comme un flot qui porte
+une barque... Mais, tandis que la barque au moins garde à ses flancs
+amoureux et battus le ruissellement des baisers qu'y posent à tout
+instant la lèvre et la langue de l'onde, les bijoux, muets, sans
+réponse, et les colliers pesants, stupides, repoussant le contact et
+chassant la caresse, ont l'air de se rétracter, et de se figer exprès
+dans une hostile inertie. Ils renvoient la chaleur au lieu de la capter
+et ils sont là, posés sur le satin blanc des poitrines, sur le velours
+palpitant des épaules, tels que des emblèmes orgueilleux et glacés
+donnant l'idée d'être les plaques, les cordons, les croix et les
+chamarres d'un Ordre spécial et recherché qui serait celui du vain Éclat
+et de l'Insensibilité.</p>
+
+<p>Ils suent le grand ennui des soirées, du bal, du monde, des loges
+d'opéra, des interminables séances lumineuses qu'est la vie d'actif
+épuisement d'une femme à la mode, et jamais ils ne peuvent conquérir un
+aspect simple et détendu. Cela leur est interdit. Ils n'ont pas le droit
+de quitter leur morgue et leur emphase de joyaux, de princières parures,
+leur caractère de magnificence royale, leur tyrannie asiatique. Ah!
+qu'il doit être dur certains jours, à une de ces Cléopâtre ou de ces
+Jézabel marbrées de soucis, saccagées de passions, dévastées d'espérance
+et ne pouvant plus agrafer les années qui leur échappent de toutes
+parts, qu'il doit leur être dur, certains soirs, de planter sur leur
+tête droite et si lasse, ou dans leurs cheveux cent fois déteints, le
+diadème de Nessus aux mille feux, les aigrettes persanes, la flèche
+crevant l'abcès nacré d'une perle ou le croissant de Diane, qui
+tremblera sur son invisible tige! Et les bijoux, rayonnants et
+impersonnels, allumant leurs mêmes flammes sur ces bûchers humains,
+poursuivent leur carrière de parure et d'ostentation. Quand je vois au
+front d'une duchesse un de ces féeriques bandeaux qui forcent les yeux
+éblouis à se détourner comme s'ils s'inclinaient, je ne peux empêcher ma
+pensée, plus prompte que tout, de sauter dessus. Elle prend cette
+couronne, la retire avec brusquerie de la savante coiffure, la jette sur
+une table et m'en retrace aussitôt la longue et inconcevable histoire.
+En une minute, les pierres sont enlevées, arrachées comme des dents que
+l'instrument précis et rude ferait sauter de l'alvéole d'argent, de la
+gencive d'or, et chacun de ces brillants dispersés, chacune de ces
+perles libres, s'en va, par son chemin, se replacer dans la paume des
+marchands, d'où elle est partie dans le monde, au creux de laquelle,
+avant de parvenir jusqu'aux doigts artistes des grands joailliers, elle
+a d'abord été choisie par la pince, quand elle se trouvait retenue au
+sillon d'un pli de chair dans cette première main à la fois grasse et
+crochue. Je m'imagine ensuite les cafés puants où ces grains inféconds,
+qui représentent tant de pain, ont été apportés dans les sacs de cuir,
+montrés avec précaution, de tout près, en dépliant le papier qui les
+contenait ainsi qu'une poudre merveilleuse, et pesés, examinés à la
+loupe, échangés, montés et démontés sans cesse, allant partout, servant
+tour à tour à un bracelet, à un collier, passant d'une bague à une
+boucle d'oreilles, d'une broche de corsage au fermoir d'un réticule...
+accomplissant ainsi d'innombrables voyages, connaissant les hauts et les
+bas de maintes destinées, et vendus souvent en cachette, et donnés, et
+volés aussi, et inspirant le crime, et le faisant commettre, et recélé,
+enfouis dans la terre, jetés dans le fleuve, à l'égout... pour
+disparaître... car, en dépit de leur magnifique apparence de sécurité,
+les joyaux, comme le reste, ont au bout du compte une fin. Quand ils ont
+été pendant beaucoup d'années, de mortes en mortes, et qu'ils sont
+fatigués de briller, qu'ils n'en peuvent plus de parer une chair si vite
+flétrie, il faut bien eux aussi qu'ils renoncent et meurent... Où et
+comment? Ils n'en savent rien là-dessus, pas plus que l'homme et que la
+femme. D'ailleurs je suis mal renseigné moi-même sur leur durée
+possible. Quelle est la limite dernière et naturelle de leur existence?
+Combien vit une perle? Jusqu'à quel point un diamant peut-il être
+centenaire? Un rubis a-t-il sa pourpre éternellement chevillée au corps?
+Le saphir et la turquoise possèdent-ils un magique bleu qui ne passera
+qu'avec le ciel? Et la verte émeraude a-t-elle partie liée avec la verte
+mer dont elle est une goutte? Peu importe. Naufrage, incendie,
+tremblement de terre, cyclone, éruption, anéantissement fatal, les
+joyaux meurent et mourront, feront aussi leurs miettes. Rien n'échappe à
+la poussière. Le Régent diamant périra comme a péri l'autre dont il a
+pris le nom. Où sont les bijoux d'Isabeau de Bavière, et de Marie
+Stuart, et de Gabrielle? Et ceux de Marie-Antoinette et de la Dubarry?
+Et ceux...? On n'en finirait jamais! Où seront, dans seulement trois
+cents années, ceux de toutes les Madame X... dont la vente a été
+faite... au comptant...<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Henri Lavedan.</span></span></p>
+
+<p>(Reproduction et traduction réservées.)</p><br><br>
+
+<h3>LES ANGOISSES ET LES CONVULSIONS DE CONSTANTINOPLE</h3>
+
+<h4>LE «GRAND DIVAN» VIEUX-TURC DU 22 JANVIER ET LE COUP D'ÉTAT
+JEUNE-TURC DU 23</h4>
+
+<p><i>Le soir du 22 janvier, notre envoyé spécial Georges Rémond, resté à
+Constantinople dans l'attente des événements (car il s'était jusque-là
+refusé personnellement à croire que la paix se ferait à Londres), nous
+adressait une intéressante correspondance relative à la réunion du
+«Grand Divan», qui venait d'autoriser le ministère Kiamil pacha à céder
+Andrinople aux alliés balkaniques. Le lendemain même allait se produire
+le coup de force militaire que notre collaborateur, dans toutes ses
+précédentes lettres privées, n'avait jamais cessé de considérer comme
+possible. Et, le 24, il nous écrivait: «Je ne prévoyais certes plus cela
+avant-hier. L'impression qui se dégageait du spectacle du «Grand Divan»,
+du décor matériel et moral au milieu duquel il s'était déroulé était
+bien telle que je vous l'ai décrite. Je n'ai rien à changer à ce récit,
+qui, si vous le publiez intégralement, formera, avec la relation des
+faits ultérieurs, un contraste saisissant: les lecteurs de</i>
+L'Illustration <i>y trouveront un fidèle reflet des contradictions où se
+débat l'Empire Ottoman, et le témoignage le plus probant des angoisses
+et des convulsions de Constantinople.»</i></p>
+
+<h4>LE «GRAND DIVAN»</h4>
+
+<p class="rig">Constantinople, 22 janvier 1913.</p><br><br>
+
+<p>Je sors du «Grand Divan», convoqué à titre consultatif par le
+gouvernement soucieux, au moment de décider de la paix ou de la guerre
+et de répondre à la note collective des puissances, d'être assuré de
+l'assentiment et de l'appui des personnages les plus illustres de la
+nation. Une même assemblée avait été réunie en 1827, lors de la guerre
+de l'indépendance grecque, une autre en 1877, au temps de la guerre
+russo-turque. Toutes deux avaient décidé la continuation de la guerre à
+outrance, jusqu'au dernier vaisseau, jusqu'au dernier canon. C'est la
+paix qui sort de celle-ci.</p>
+
+<p>... A 11 heures 1/2, je me rends au palais impérial de Dolma Bagtché, en
+compagnie de Jean Servien, du <i>Petit Marseillais</i>. Aux alentours pas un
+curieux. A Paris, dans une occasion semblable, cent mille personnes
+s'écraseraient dans les rues avoisinantes: elles n'en apprendraient rien
+de plus, ni plus vite; mais, enfin, elles contempleraient de leurs yeux
+l'endroit où se passe quelque chose qui intéresse la vie de leur pays,
+elles manifesteraient d'un commun accord, ou en sens divers, par leurs
+murmures, leurs discussions, leur agitation même, l'existence d'une
+opinion publique, d'un peuple qui veut vivre et se sent vivre. Ici,
+rien. J'ai constaté pareille indifférence à Hademkeui, la nuit de
+l'armistice; deux journalistes français s'étaient, seuls, dérangés pour
+assister au retour de Nazim pacha; et, le lendemain, le long de la route
+jusqu'à Constantinople, pas un paysan, pas un soldat, ne les interrogea
+sur la paix ou la guerre. Qu'importait, après tout? qu'importe encore
+aujourd'hui? Et tant de silence et tant d'apathie ont pour nous autres
+je ne sais quoi d'impressionnant, lorsque nous nous penchons pour
+écouter en vain les palpitations du coeur de ce peuple et de cette
+ville.</p>
+
+<p>Quelques patrouilles circulent d'un pas lourd et se dandinent pesamment.
+Des policiers à pied et à cheval barrent les portes du palais; des
+cavaliers sont massés dans la caserne voisine. On fait quelques
+difficultés pour nous laisser passer; un officier de paix, assez
+insolent, veut nous chasser, et, sur notre refus de partir, déclare que
+les Européens sont plus barbares que les Turcs, quoi qu'ils prétendent.
+Nous ne bougeons; je lui dis de nous faire arrêter, s'il lui plaît
+ainsi, et la petite altercation continue quelque temps en langage turc
+et dans cet ineffable «sabir» levantin ou plus exactement pérote, en
+usage ici, jusqu'à ce qu'intervienne un haut fonctionnaire de police,
+fort courtois, qui nous assigne une place. A midi moins le quart, des
+landaus, des voitures de place, quelques automobiles, se succèdent,
+amenant les notables; la grande porte s'ouvre pour laisser entrer
+l'équipage du prince héritier Youssouf Jzeddine et du grand vizir. A
+midi et demi, tout mouvement a cessé.</p>
+
+<p>Nous revenons à 2 heures. Même silence aux abords du palais. Les seuls
+curieux sont toujours quelques journalistes français, Paul Erio, du
+Journal, Cuinet, du <i>Matin</i>, Mothu, de l'<i>Havas</i>, Genève, du <i>Stamboul</i>,
+et des journalistes locaux. Cette fois on nous laisse, sur notre
+demande, pénétrer dans les jardins, puis, dans le grand salon du
+rez-de-chaussée qui précède l'escalier d'honneur, lequel donne accès au
+salon des ambassadeurs, ainsi nommé parce que le sultan Aziz y accordait
+ses audiences aux ambassadeurs étrangers, et dans lequel se tient
+aujourd'hui le «Grand Divan».</p>
+
+<p>On nous fait quelques communications: Mahmoud Chefket pacha, Hakki
+pacha, l'ancien grand vizir, le prince Sabaheddine bey, l'ancien cheik
+ul islam Moussa Kiasim effendi, l'ex-commandant de l'armée de l'Est,
+Abdullah pacha, se sont excusés. Les princes assistent à la réunion d'un
+salon voisin. Le sultan est demeuré dans ses appartements, mais on le
+tient constamment au courant des débats. Dans la salle de réunion, les
+notables se sont groupés par professions, militaires, ulémas, sénateurs,
+fonctionnaires civils. A 1 heure 1/2, le grand vizir a proclamé
+l'ouverture de l'assemblée; il a fait lire une traduction de la note
+collective des puissances, suivie de quelques explications. Puis Nazim
+pacha, ministre de la Guerre, a déclaré que l'armée était prête à faire
+son devoir. Abdurrhaman bey, ministre des Finances, a exposé la
+situation financière de l'empire et conclu à la nécessité de la paix; au
+nom de Noradounghian effendi, ministre des Affaires étrangères,
+indisposé, Saïd bey a donné lecture de l'exposé écrit par celui-ci,
+concluant également à la paix.</p>
+
+<p>Nous n'avons point accès à la salle des délibérations. Je parcours les
+salons du rez-de-chaussée: meubles dorés, rideaux, baldaquins à
+l'européenne, pour ne pas dire pis, glaces prismatiques, lampadaires en
+cristal, vases de Sèvres, quelques tableaux, parmi lesquels je distingue
+une petite toile de Fromentin, un coin du Bosphore, d'un beau ton chaud
+de coucher de soleil d'été, d'une pâte ambrée à la manière de Decamps,
+et qui me retient seule au milieu d'un certain nombre d'oeuvres
+également banales. Une galerie donne sur la mer et l'incomparable
+paysage des côtes d'Asie. Devant nous, les cuirassés des puissances. On
+nous offre le café dans de jolies petites tasses dorées; je pense
+qu'autrefois, après avoir bu, l'étiquette était de mettre tasse et
+soucoupe dans sa poche; j'en ai quelque envie, mais je n'ose. On nous
+offre également des cigarettes énormes, si longues qu'elles n'en
+finissent plus, et toutes dorées. Les beaux tapis, cet accueil délicat,
+ces cafés, ces cigarettes, les huissiers et les domestiques muets qui
+glissent sans faire de bruit, le grand silence, me rappellent, en dépit
+du décor médiocre de ce palais, où je ne sais quel architecte, Arménien
+sans doute, a macaroniquement entremêlé les formes les plus molles et
+les plus décadentes du style hindou, de l'architecture antique, et de la
+Renaissance ou du baroque italien, que ce peuple-ci a possédé un art
+merveilleux, sans doute emprunté à l'ancienne Byzance, mais pourtant
+original, qu'il a eu des demeures où la vie, différente de la nôtre,
+était d'une douceur incomparable, et nuancée de finesses dont le
+souvenir grise encore nos imaginations d'Occidentaux. Tout cela
+disparaît.</p>
+
+<p>Il est 4 heures. Un uléma à longue barbe blanche, enveloppé dans une
+pelisse noire, passe devant nous. Il s'approche de la fenêtre qui fait
+face à l'Orient; des lueurs projetées par le soleil couchant y traînent
+avant que s'y lève la nuit. Il prie, indifférent à notre présence, se
+prosternant, se relevant, élevant les mains, ou les tenant autour des
+oreilles, ou les passant sur la face, s'agenouillant de nouveau, vieux
+corps assoupli à cette gymnastique sublime. L'occasion, la circonstance,
+ne lui en font pas hâter ou saccader un geste; qu'importent, pense-t-il
+sans doute, auprès de la grandeur de Dieu et des promesses faites à ses
+croyants, ces accidents passagers de la vie d'un peuple à qui l'empire
+du monde est malgré tout assuré par un décret divin?</p>
+
+<p>Il sort du «Grand Divan». Tout est terminé, nous dit-on. Après quelques
+discours patriotiques de divers personnages, l'assemblée s'en remet au
+gouvernement et cède sur tous les points(1).</p>
+
+<p>Nous quittons le palais et attendons dans les jardins la sortie des
+notables. Le temps, beau durant la journée, s'est couvert de nuages
+menaçants et il commence de pleuvoir.</p>
+
+<blockquote>Note 1: On m'apprend à la dernière minute trois incidents curieux de la
+séance:<br>
+
+<p>Les deux vieux adversaires irréductibles, Saïd pacha et Kiamil pacha, se
+sont serré la main, réconciliés, et ont longuement tenu conversation.</p>
+
+<p>Le représentant du ministre des Affaires étrangères a fait remarquer, à
+la suite de l'exposé de la situation extérieure, que la Turquie avait à
+répondre non seulement à la note des puissances, mais à une note
+particulière de la Russie, menaçant de prendre à son compte les intérêts
+des alliés.</p>
+
+<p>Enfin, lorsque tous les discours furent prononcés, on demanda s'il
+fallait voter. Mais un uléma se leva et dit: «Nous risquerions, en
+agissant ainsi, de montrer que nous sommes en désaccord dans une
+circonstance si grave; bornons-nous, à aller tous baiser la main du
+grand vizir,» Il en fut ainsi fait.</p>
+</blockquote>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/002.png"><br><b>
+Après le «Grand Divan»: le vieux Saïd pacha<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;sortant du palais de Dolma Bagtché.</b></p>
+
+<p>Un petit vieux tout brisé paraît au haut de l'escalier; il marche en
+tremblant, un domestique le soutient, et, lentement, le conduit à sa
+voiture. C'est Kutchuk Saïd pacha (le petit Saïd pacha), l'ancien grand
+vizir. Izzet pacha, celui qui s'est illustré au Yémen, descend ensuite,
+large, la tête puissante, massif comme un bloc; puis de vieux généraux,
+des fonctionnaires en stambouline, des ulémas. Pas un mot, pas une
+conversation, pas un geste qui trahisse colère ou désespoir; les visages
+sont graves, imprégnés de tristesse; il me semble retrouver quelque
+chose de cette expression poignante que j'ai vue sur les figures des
+soldats vaincus de Loule-Bourgas et de Viza, identique sur tous, et qui
+est celle de la défaite acceptée. Acceptation nécessaire, inéluctable
+sans doute. Ils en portent le poids avec un tel air de noblesse, ces
+prêtres, ces vieux soldats usés dans toutes les guerres, ces hauts
+dignitaires de l'empire, qu'on se sent pénétré d'une émotion profonde.
+Nous nous tenons tous découverts sur leur passage. Les derniers, au
+sommet de l'escalier, apparaissent deux ulémas. Ils ont le turban vert
+impeccablement roulé, l'ample pelisse noire, de longues barbes et des
+visages très anciens. Ils s'arrêtent sur l'une des marches; l'un sort de
+sa poche une belle tabatière et la présente à l'autre; celui-ci se sert
+lentement, remercie, et tous deux hument le tabac parfumé, puis
+continuent, lentement toujours, comme ils ont fait tout le reste, à
+descendre le grand escalier.</p>
+
+<p>Ce vieillard cassé, si proche du tombeau, dont un domestique soutenait
+les pas, ce prêtre qui priait, prosterné vers l'Orient, parmi
+l'ameublement européen de ce salon prétentieux, ces deux ulémas qui
+semblaient dater du quinzième siècle et prenaient d'un si beau geste
+leur prise de tabac parfumé sur les marches du palais; mais surtout le
+décor matériel et moral d'un tel spectacle, l'acharnement d'une partie
+de l'Europe hostile, la trahison de l'autre, sur laquelle on comptait,
+l'indifférence populaire, les haines politiques seules vivaces, les
+cuirassés des puissances étrangères surveillant le palais, surveillant
+la ville, tout cela ne semblait-il pas se traduire trop clairement en
+deux mots: <i>Finis Turquiae</i>? Trop clairement, certes! Et, cependant, en
+souvenir de tant d'années d'alliance, de tant de soldats morts pour les
+mêmes causes, d'une terre où notre influence, notre langue, nos moeurs
+même ont toujours régné et règnent encore, de l'amitié qui nous y fut
+témoignée au temps de notre grand malheur et quand tous nous
+abandonnèrent, il faut refuser de les écrire. Je pense qu'il n'est aucun
+Français ayant vécu ici, approché les Turcs, éprouvé ce qu'il y a de
+noble, d'excellent dans le coeur, non pas de certains, mais du plus
+grand nombre, qui se défende de former aujourd'hui au fond de lui-même
+un souhait de relèvement et de revanche en faveur d'un peuple si
+malheureux.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Georges Rémond</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/003.png"><br>
+<b>Enver bey tel qu'il était en Cyrénaïque.</b><br>
+<span class="sml"><i>Phot. Kiamil effendi, prise au camp d'Ain<br>
+ el Mansour, devant Derna.</i> A comparer<br>
+ avec sa physionomie actuelle, telle<br>
+ qu'elle apparaît dans notre photographie<br>
+ de première page.</span></p>
+
+<h3>LE COUP D'ÉTAT DU 23 JANVIER</h3>
+
+<p><i>Sur le coup de théâtre décisif du 23 janvier, sur la tragédie byzantine
+qui, en un quart d'heure, changea le gouvernement de l'empire, notre
+collaborateur a voulu laisser la parole au Turc intelligent et lettré
+qui fut toujours pour nous à Constantinople un précieux correspondant,
+très-renseigné sur le monde politique ottoman, jeune-turc ou vieux-turc,
+et que Georges Rémond tient, en conséquence, pour le plus apte à
+apprécier les causes des derniers événements et à juger les individus à
+leur exacte valeur.</i><br>
+
+<p class="rig">Constantinople, le 25 janvier 1913.</p><br><br>
+
+<p>La Turquie est décidément le pays des grosses surprises, des imprévus
+sensationnels. Bien malins sont les étrangers qui prétendent la
+connaître quand les gens qui y sont nés et y ont vécu se laissent
+eux-mêmes surprendre par les événements. Il y a six mois, au moment où
+le cabinet Saïd pacha, appuyé sur le Comité Union et Progrès, qui venait
+de faire aboutir triomphalement les élections en étouffant ses
+adversaires, semblait inébranlable, il fut renversé en quelques jours;
+la dissolution de la Chambre, la dispersion des clubs unionistes,
+semblèrent marquer la fin du tout-puissant Comité. Après la chute
+politique du parti vinrent les chutes personnelles de ses chefs les plus
+influents, dont les uns prirent la fuite et les autres furent
+emprisonnés, après avoir été traqués et poursuivis dans les rues. Il
+semblait bien que l'Union et Progrès ne se relèverait jamais de ce coup
+et Kiamil pacha, l'adversaire déclaré du Comité, paraissait devoir
+garder longtemps le pouvoir, lorsque, patatras!... en moins d'un quart
+d'heure, presque sans aucun concours militaire, le souffle puissant
+d'Enver bey renversa comme un château de cartes le grand cabinet, qui
+était remplacé instantanément par un ministère composé des partisans les
+plus marquants de l'Union. La Turquie, qui semblait résignée à tout
+sacrifier pour faire la paix, relève la tête belliqueusement et
+revendique le droit de continuer de vivre en Europe.</p>
+
+<p>Le coup d'État du 23 janvier, qui aura peut-être des conséquences
+incalculables, non seulement sur les destinées de la Turquie, mais aussi
+sur celles de l'Europe entière, s'est accompli avec une simplicité et
+une rapidité inouïes. Je n'y ai pas assisté, mais j'ai interrogé de
+nombreux témoins de l'événement; j'ai causé avec Enver bey lui-même et
+je puis vous fournir un récit qui se rapproche beaucoup de la vérité
+historique, toujours impossible à atteindre. Mais je vais d'abord
+remonter plus haut pour vous exposer l'état d'esprit de la population au
+moment où ce violent changement s'est produit.</p>
+
+<p>Après l'abattement qui s'était manifesté dans le peuple turc au
+lendemain des revers foudroyants éprouvés par les armées ottomanes au
+début de la guerre, les esprits avaient commencé de se remonter à la
+nouvelle du succès remporté à Tchataldja et de la résistance héroïque
+opposée à l'ennemi par les garnisons de Scutari et d'Andrinople. On
+concevait l'espoir d'une revanche prochaine qui permettrait la
+conclusion d'une paix honorable sinon exempte de tout sacrifice.
+Cependant, après la bataille de Tchataldja, livrée les 17 et 18
+novembre, le gouvernement arrêtait de lui-même les opérations militaires
+et continuait à négocier l'armistice malgré le changement qui venait de
+se produire à son avantage et, au bout de seize jours, cet armistice
+était conclu à des conditions révoltantes: ravitaillement en vivres et
+en munitions de l'armée bulgare assuré par les ports de la mer Noire et
+le chemin de fer traversant la ligne des forts d'Andrinople, défense de
+ravitailler la garnison de cette place dont le blocus par les troupes
+bulgaro-serbes était maintenu. Lorsque ces détails furent connus, au
+bout de quelques jours, on cria hautement à la trahison. Les délégués à
+la conférence de la paix mirent dix jours à partir; les négociations de
+Londres durèrent un temps infini et prirent une forme humiliante pour
+l'amour-propre national et désastreuse pour les intérêts de la Turquie;
+pendant ce temps, la garnison d'Andrinople continuait d'épuiser ses
+ressources; on aurait dit que tout le monde, y compris le gouvernement
+ottoman, attendait avec impatience la chute de cette forteresse, en
+maudissant son commandant qui gênait le monde et empêchait la conclusion
+de la paix par sa résistance acharnée. D'un autre côté, on recevait les
+nouvelles du massacre systématique des musulmans en Macédoine, de la
+fortification des positions bulgares autour d'Andrinople et devant
+Tchataldja. Le récit de la bataille de Tchataldja, publié par M. A. de
+Pennenrun, dans <i>L'Illustration</i>, et reproduit et commenté par tous les
+journaux turcs, produisait une grande impression en faisant connaître à
+la population des vérités que l'état-major ottoman ne semblait pas très
+empressé de répandre et révélait l'occasion heureuse que l'on venait de
+perdre. Le mécontentement augmentait ainsi de jour en jour, et le Comité
+Union et Progrès profitait naturellement de cet état d'esprit.</p>
+
+<p>Le gouvernement réprimait, d'ailleurs, avec la plus grande sévérité
+toute manifestation du sentiment populaire en faveur de la guerre, toute
+critique de ses actes ou de ses intentions. Les journaux de l'opposition
+furent tous suspendus et on alla même jusqu'à fermer complètement leurs
+imprimeries pour les empêcher de reparaître sous des noms différents.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, pendant ces derniers jours, le gouvernement se crut
+absolument maître de la situation à l'intérieur; il éprouva cependant le
+besoin de convoquer une sorte d'assemblée supérieure consultative,
+composée de personnes choisies à sa convenance, afin d'obtenir d'elle
+l'appui moral qui lui était tout de même nécessaire devant la nation
+pour répondre affirmativement à la note collective des puissances
+mettant la Turquie en demeure de tout céder aux alliés, y compris la
+forteresse et le vilayet d'Andrinople.</p>
+
+<p>Georges Rémond vous a fait part de ses impressions en ce qui concerne la
+réunion de cette assemblée, au milieu de l'indifférence complète de la
+population de Constantinople.</p>
+
+<p>Cette indifférence n'était qu'apparente; en réalité, l'orage grondait
+sourdement et le Comité Union et Progrès avait tout préparé pour faire
+aboutir, dans le minimum de temps et avec le minimum de risques, un coup
+d'État qui renverserait le gouvernement et remettrait le pouvoir en ses
+mains.</p>
+
+<p>Le jeudi 23 janvier, à 3 heures 1/2, alors que le cabinet était sur le
+point de se réunir à la Sublime-Porte, sous la présidence de Kiamil
+pacha, pour arrêter définitivement le texte de la réponse à remettre aux
+ambassadeurs, le colonel Enver bey, à cheval, accompagné de deux
+officiers subalternes avec des drapeaux à la main, suivi seulement de
+quelques dizaines de personnes, descendit à une allure assez rapide,
+mais avec calme, l'avenue qui aboutit à la Sublime-Porte en passant
+devant le ministère des Travaux publics. A la hauteur de ce ministère,
+deux groupes de manifestants sortant des rues voisines se joignent au
+cortège; un peu plus bas, d'autres personnes débouchent de toutes les
+voies latérales par petits groupes, et il y a, en un clin d'oeil,
+plusieurs centaines de manifestants, sans armes, qui entourent la
+Sublime-Porte. Tout cela se fait en moins de temps qu'il ne faut pour le
+dire.</p>
+
+<p>Les factionnaires postés à la grille ne songent pas à barrer le chemin à
+Enver bey et à ses deux camarades, qui sont en uniforme; ceux-ci se
+précipitent comme des bombes et, suivis par quelques autres personnes,
+pénètrent à l'intérieur avant que l'on soit revenu de la surprise que
+cause l'événement. Pendant qu'Enver se rend directement au cabinet du
+grand vizir, des coups de feu éclatent derrière lui; cinq personnes
+tombent presque en même temps; les portes sont fermées; une foule qu'on
+peut évaluer maintenant à un millier de gens entoure la grille du palais
+du gouvernement qui est cerné intérieurement par une compagnie
+d'infanterie. Au dehors, le peuple crie: «Démission! A bas ceux qui
+vendent le pays!»</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Enver bey arrache la démission du cabinet et reparaît
+au bout de dix minutes sur le perron, où il prononce une courte
+allocution pour engager la foule à se disperser, en lui annonçant que le
+cabinet a démissionné; il montre le papier qu'il tient à la main; il dit
+qu'il va si rendre immédiatement au palais impérial et file rapidement
+en automobile, au milieu des acclamations générales. Tout cela a duré un
+quart d'heure en tout. Après une heure, Enver bey revient accompagné du
+premier secrétaire du palais, Fouad bey, du premier chambellan du
+sultan, Halid Hourchid bey, qui apportent le firman de nomination de
+Mahmoud Chefket pacha au grand vizirat. Tout est fini.</p>
+
+<p>Toutes les précautions avaient été prises, d'ailleurs, pour assurer le
+succès du coup d'État et pour maintenir l'ordre dans la ville. Un
+nouveau chef de la police, désigné par Enver bey, prit en mains le
+service d'ordre de la capitale pendant que le coup était exécuté. Les
+fils télégraphiques et téléphoniques étaient coupés et <i>l'armée de
+Tchataldja elle-même ne communiquait plus avec le gouvernement.</i></p>
+
+<p>Voici maintenant les détails tragiques que j'ai pu recueillir sur le
+drame qui s'est déroulé immédiatement après l'entrée d'Enver bey à la
+Sublime-Porte.</p>
+
+<p>Parmi ceux qui suivaient le colonel, se trouvait, en civil, le
+lieutenant démissionnaire Moustafa Nédjib, originaire d'Oebrida, qui
+était sous les ordres d'Enver en Macédoine, lors de la révolution de
+1908, et qui était connu pour un homme d'une énergie extraordinaire. Un
+des aides de camp du grand vizir, le capitaine Nafiz, l'un des auteurs
+de la défection des troupes turques en Albanie lors du mouvement de
+l'été dernier, en voyant arriver Moustafa Nédjib, se considéra comme
+perdu; il saisit immédiatement son revolver; Moustafa Nédjib en fit
+autant; les deux hommes tirèrent simultanément et tombèrent tous deux
+foudroyés sur place. Comment s'est passé le reste? Personne ne saurait
+le dire que les acteurs survivants de cette scène terrible et rapide; on
+affirme cependant que les aides de camp du grand vizir et du ministre de
+la Guerre étant accourus au bruit, d'autres coups de feu furent tirés de
+part et d'autre; un officier de la suite d'Enver tomba encore; le
+capitaine de cavalerie Tewfik Kibrizli bey, bien connu à Paris où il
+était second attaché militaire, un charmant jeune homme, fut également
+tué ainsi qu'un agent de police en bourgeois, de service au grand
+vizirat. Le ministre de la Guerre, Nazim pacha, qui sortait en ce moment
+du cabinet du grand vizir pour voir ce qui se passait, reçut une balle
+qui l'étendit par terre, où il ne tarda pas à expirer. Telles sont les
+victimes connues de ce drame qui ensanglanta le coup d'État.</p>
+
+<p>Le généralissime Nazim pacha a eu une existence bien agitée, avec des
+hauts et des bas dans sa destinée. Exilé par Abdul Hamid, il revient
+triomphalement après la proclamation de la constitution et prend le
+commandement du corps d'armée d'Andrinople, où il réalise de sérieuses
+réformes; il se brouille ensuite avec le Comité et tombe en disgrâce. On
+l'envoie, plus tard, à Bagdad comme gouverneur général et inspecteur
+d'armée, bien moins pour le remettre en faveur que pour l'éloigner de
+Constantinople, où il a des partisans, et le déconsidérer en lui
+imposant une tâche difficile qui lui est étrangère. Enfin, la chute des
+Jeunes-Turcs, en juillet dernier, amène Nazim au ministère de la Guerre
+comme un arbitre tout-puissant de la situation; ses malheurs comme
+général en chef lui avaient enlevé quelque peu de son prestige, mais il
+est à espérer que cette fin tragique et inattendue désarmera ses
+adversaires les plus acharnés et qu'on respectera sa mémoire.</p>
+
+<p>Enver bey, que j'ai vu le lendemain de l'événement, m'a dit: «Je
+regrette sincèrement d'avoir été obligé d'intervenir une seconde fois
+pour renverser un gouvernement, mais il n'y avait plus moyen d'hésiter;
+un retard de quelques heures et le pays allait être honteusement livré à
+l'ennemi; jamais notre armée n'a été plus forte et je ne vois réellement
+aucune raison qui nous oblige à capituler devant des exigences si
+monstrueuses.»</p>
+
+<p>Quelle sera la conséquence de cette nouvelle révolution? Sûrement la
+guerre. Enver bey ne paraît nullement la redouter. Il aura le
+commandement d'un corps d'armée à Tchataldja, le colonel Djémal y
+commandera l'autre corps, et Fethi sera le commandant du corps d'armée
+de Gallipoli. Le général Izzet pacha, chef de l'état-major général,
+officier du plus grand mérite, prend le commandement en chef.</p>
+
+<p>C'est dans ces conditions que les hostilités vont reprendre, à moins que
+les alliés ne rabattent considérablement de leurs prétentions, et, cette
+fois, on peut être sûr que la nation turque tout entière, dont l'élan
+patriotique ne sera plus comprimé, combattra derrière ceux qui ont
+confiance en ses destinées.<br>
+
+<p class="rig">Y. R.</p><br><br>
+
+<h3>LENDEMAIN DE COUP D'ÉTAT: ENVER BEY AU SELAMLIK</h3>
+
+<p><i>Les impressions optimistes de notre correspondant turc, cet espoir--si
+naturel et tellement respectable chez un patriote--d'un relèvement
+brusque de la fortune de l'Empire à la faveur de la situation nouvelle
+et de l'état d'esprit créés par le coup de force du 23 janvier, ne
+paraissent point être tout à fait partagés par notre correspondant
+Georges Rémond, dont la sympathie certaine pour Enver bey ne date point
+d'aujourd'hui et qui, cependant, nous donne un son de cloche un peu
+différent sur cette révolution, avec d'intéressants détails sur ce que
+fut son lendemain:</i><br>
+
+<p class="rig">Constantinople, 24 janvier.</p><br><br>
+
+<p>Pour empêcher l'événement d'hier il eût suffi de cinquante hommes, mais
+ils manquaient, car Nazim pacha dédaigna de se garder, ayant considéré
+jusqu'au bout comme un bluff toute menace d'un mouvement jeune-turc.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Arrivée des nouveaux ministres à la Sublime-Porte,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;le 24 janvier.</b> <i>Phot. Behaeddin Rahmizadé.</i></p>
+
+
+
+<p>Cette révolution est-elle profondément populaire? J'en doute, et les
+maigres applaudissements de la foule, au moment de l'investiture du
+grand vizir et du cheik ul islam ne m'ont point tiré de mon incertitude.
+Tout a été fait, mené à bien par un politicien habile, Talaat bey, ayant
+la pratique et le doigté du coup d'État, et par un soldat énergique,
+Enver, secondés par quelques officiers d'un dévouement à toute épreuve
+et par quelques douzaines de patriotes auxquels se joignirent peu à peu
+quelques centaines de manifestants.</p>
+
+<p>La ville a son aspect accoutumé, les cafés-concerts, les cinémas
+fonctionnent; beaucoup d'animation. On arrête, de côté et d'autre,
+quelques membres du gouvernement qui vient de tomber.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/004b.png"><br>
+<span class="sml"><b>Nazim pacha, le ministre de&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mahmoud Chefket pacha,<br>
+la Guerre assassiné le 23&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;le nouveau grand vizir.<br>
+janvier.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>Phot. Phébus.</i>.</b>
+</span></p>
+
+<p>Aujourd'hui, je suis allé, dès le matin, à Stamboul. Enver bey passait
+en automobile, accompagnant Mahmoud Chefket pacha. A peine eus-je le
+temps de les entrevoir... Nous entrons à l'intérieur de la
+Sublime-Porte; au dehors et dans les salles, rien ne trahit ce qui s'est
+passé hier; le même «baboutchou» vous enlève vos galoches, votre
+pardessus, votre appareil photographique et perçoit le même bakchich.
+Pas d'inquiétude, de gens affairés, de groupes où l'on discute;
+pourtant, me dit-on, les cadavres sont encore là; quelques soldats vont
+et viennent dans la cour.</p>
+
+<p>A 11 heures, je me rends au Selamlik. Mahmoud Chefket pacha y arrive le
+premier, accompagné d'Enver bey; il entre dans la mosquée, tandis que le
+colonel se mêle aux groupes d'officiers. L'attaché militaire anglais et
+moi nous approchons de lui: «Eh bien, dit le major Tyrrell, qu'est-ce
+que vous avez fait là?» Et moi: «Mon colonel, pourquoi ne pas m'avoir
+invité? j'aurais été discret.»</p>
+
+<p>Enver, à mon étonnement, me paraît aujourd'hui moins glacé, moins
+impénétrable que de coutume, moins séparé de tous par l'immobilité du
+visage. Il se défend d'avoir rien fait de personnel; les circonstances,
+la volonté populaire, les hommes l'ont porté... «Nous envoyez-vous à la
+guerre, mon colonel?» Combien de questions de ce genre ne lui a-t-on pas
+posées depuis la veille? Et quel grand désir doit être le sien de ne
+plus avoir à répondre et de pouvoir se détendre quelque peu après le
+violent effort de la veille!</p>
+
+<p>Le sultan arrive entouré du cérémonial habituel: figure débonnaire et
+fatiguée dont l'expression n'a pas changé. Comme son peuple, il en a
+tant vu, lui aussi! Tout se passe sans incidents, sans manifestations.</p>
+
+<p>A 3 heures de l'après-midi, je retourne à la Sublime-Porte où doit avoir
+lieu l'investiture du grand vizir et du cheik ul islam. On nous
+introduit dans la grande salle. Là se trouvent les nouveaux ministres,
+quelques hauts dignitaires, les drogmans des diverses ambassades. Les
+voitures arrivent à 3 heures 1/2. Deux maîtres des cérémonies précèdent
+le cheik ul islam et le grand vizir. Le nouveau cheik ul islam est ce
+même vieillard que j'avais vu l'avant-veille descendre le premier du
+«Grand Divan». Il est très vieux, très cassé, grand nez, longue barbe,
+les yeux baissés vers le sol, l'air d'un patriarche. A côté de lui,
+Mahmoud Chefket, raide, très droit, yeux étincelants, moustaches de
+chat, l'expression implacablement résolue. Je compare mentalement ce
+visage à la face placide au sourire d'épicurien sceptique de son
+prédécesseur au ministère de la Guerre, de ce Nazim pacha qui vient
+d'être tué, et dont l'étrange destinée fut d'être persécuté par l'ancien
+régime, acclamé et traité en triomphateur par le nouveau, puis assassiné
+par lui.</p>
+
+<p>Ali Fouad bey, premier secrétaire du palais, remet au grand vizir le
+décret impérial enveloppé dans une étoffe de soie rouge; celui-ci le
+porte à sa bouche et à son front. Le cheik ul islam fait de même; puis
+il remet le firman au mustéchar (sous-secrétaire d'État) du grand vizir
+qui le lit à haute voix; après quoi Obeïdullah effendi, ex-député
+d'Aïdin et que la révolution vient de tirer de prison, prononce la
+prière que tous répètent, les mains ouvertes vers le ciel.</p>
+
+<p>Le nouveau grand vizir et le cheik ul islam sortent de la Sublime-Porte.
+Quelques applaudissements éclatent, mais bien maigres, sans écho. Cette
+foule trop composite a-t-elle sur quelques points une âme commune?
+Sait-elle ce qu'on lui veut? Depuis quelques années, n'a-t-elle pas trop
+vu de révolutions, de changements, pour se passionner encore?</p>
+
+<p>Mon admiration pour Enver bey reste entière. En un tel instant de
+l'agonie d'un empire, l'âme d'un homme qui aime sa patrie ne pouvait pas
+ne point se révolter. Dans la façon dont l'affaire a été menée, je
+retrouve la résolution, la promptitude, la sûreté de coup d'oil de
+l'organisateur de la résistance arabe, du soldat héroïque de Derna. Cinq
+victimes, c'est déplorable; mais un Français peut-il estimer que ce soit
+un compte bien lourd dans une révolution? Quant à l'avenir, est-il
+beaucoup plus sombre aujourd'hui qu'hier? Je ne le crois pas. Lorsque
+tout semble perdu, il n'y a plus lieu d'ajourner les suprêmes
+résolutions du désespoir.<br>
+
+<p class="rig"><span class="sc">Georges Rémond.</span></p><br><br>
+
+<p><b>Voir plus loin, en double page, la seule photographie qui ait été prise
+devant la Sublime-Porte, pendant que s'opérait le coup d'État d'Enver
+bey.</b></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>LES NOUVELLES MENACES DE LA SEINE ET DE SES AFFLUENTS.<br>--Un
+avis de M. le maire.</b><br><i>Dessin de L. SABATTIER.</i></p>
+
+<p>«Avis! La Marée monte... La côte de... sera vraisemblablement atteinte
+le... Prière d'assurer d'urgence l'exécution du règlement
+préfectoral»!... Ceci est une scène de la crue, une scène de ces
+derniers jours, saisie toute vivante, toute simple et toute vraie, par
+le crayon de notre collaborateur L. Sabattier, dans un village de la
+grande banlieue parisienne. Si vous ne voyez point la Marne, c'est
+qu'elle n'est pas encore venue visiter les maisons comme il y a trois
+ans. Mais vous la devinez tout près, à 50 mètres de là, au bas du chemin
+de l'église, roulant ses eaux enflées et troubles. Au reste, déjà, vous
+sentez «l'eau» qui enveloppe et pénètre ce paysage mouillé, alourdit les
+dernières feuilles mortes des arbustes et empâte le sol sous les socs
+des vieilles femmes... La rivière, une fois encore, menace de sortir de
+son lit. Le tambour communal, entre deux sonores roulements de caisse,
+vient de lire aux cinq ou six commères, seules oisives à cette heure du
+jour, l'avis de l'administration. Un homme qui passe se tourne à demi,
+maussade. L'eau encore! Toujours l'eau! Quel ennui! Mais on ne se frappe
+pas davantage. On ne croit guère, chez nous, au retour des désastres
+anciens ou récents. Et puis le crieur de la mairie, un brave gars si
+calme, un brin faraud, ne vous a pas une tête à faire venir les
+catastrophes... Seule, une petite fille amenée là s'effraie un peu de
+quelque réflexion entendue et met une menotte devant ses yeux comme pour
+chasser la vision de cette eau envahissante qui, l'autre fois, lors de
+la fameuse inondation--dont se souviennent ses six ans--lui a fait sa
+première grande peur.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>PRÉSIDENT DE RÉPUBLIQUE RECEVANT LE SERMENT D'UN NOUVEAU
+MINISTRE.<br>--C'est au Pérou: le ministre de l'Intérieur, M. Montez, s'est
+agenouillé devant le chef de l'État, M. Guillermo Billinghurst.</b><br>--Phot.
+G. Robbiano.</p>
+
+<p>La République du Pérou, qui compte parmi les plus anciennes, puisque sa
+constitution date de 1856, n'est pas celle où sont le plus strictement
+observées les règles de la simplicité démocratique: la photographie que
+nous reproduisons à cette page en fait foi. C'était, il y a quelques
+semaines, à Lima, dans un des salons de la présidence; entouré des
+membres du gouvernement et du personnel, civil et militaire, de sa
+maison, le chef de l'État, M. Guillermo Billinghurst, élu pour quatre
+ans, au mois de septembre dernier, en remplacement de M. Leguia, devait
+y recevoir, pour lui donner une sorte d'investiture officielle, son
+nouveau ministre de l'Intérieur, M. Montez. La tradition veut qu'à son
+entrée en fonctions chaque titulaire d'un portefeuille se présente au
+président de la République et lui promette solennellement ses loyaux
+services: M. Montez s'agenouilla, suivant l'étiquette, devant la table
+recouverte de drap sombre derrière laquelle se tenait, debout, M.
+Billinghurst, et remit entre ses mains la feuille où il avait inscrit la
+formule du serment. Nulle coutume ne pouvait mieux symboliser sans doute
+le respect que les ministres péruviens doivent au plus haut magistrat de
+leur pays.</p>
+
+<p>Entre ce cérémonial de cour--le fauteuil présidentiel n'est-il pas doré
+comme un trône?--et la sobre tenue des deux personnages, en habit, et
+des spectateurs de cette scène, dont quelques-uns ont arboré le simple
+veston, le contraste apparaîtra savoureux: les usages des peuples
+lointains nous inspirent souvent un peu de cette surprise amusée
+qu'avait, en visitant Paris, le bon Usbek des <i>Lettres persanes</i>.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>DEVANT LA SUBLIME-PORTE: LA MANIFESTATION JEUNE-TURQUE<br>
+QUI A RENVERSÉ, LE 23 JANVIER, LE GOUVERNEMENT DE KIAMIL PACHA.<br>
+Enver bey, qui a préparé et exécuté le coup d'État, revient en auto du
+Palais impérial, rapportant le firman qui enregistre la démission de
+Kiamil pacha et élève Mahmoud Chefket pacha au grand vizirat.</b><br>
+
+<span class="sml"><i>Photographie Behaeddin Rahmizadé cédée exclusivement à</i>
+L'Illustration.--<i>Droits réservés</i>.<br>
+<i>Voir l'article, pages 80 et 81.</i></span></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"><br><span class="sml"><i>Blanche Virieu</i> (Mlle <span class="sc">Marcelle Lender</span>). <i>La princesse</i>
+(Mlle <span class="sc">de Pouzols</span>). <i>Charlotte Alzette</i> (Mlle <span class="sc">Spinelly</span>). <i>Steinbacher</i>
+(<span class="sc">M. Signoret</span>). <i>Lucienne David</i> (Mlle <span class="sc">Barelly</span>). <i>Lehelloy</i> (<span class="sc">M. Garry</span>).
+<i>Jeanne</i> (Mlle <span class="sc">Dorziat</span>).</span><br>
+
+<b>LES «ÉCLAIREUSES», DE M. MAURICE DONNAY Dans un salon de l'«École
+féministe» qu'elles ont fondée, les Eclaireuses de France sont groupées
+autour de la princesse-poète récitant une de ses oeuvres.</b><br>
+
+<i>Dessin de <span class="sc">J. Simont</span>.--Voir l'article aux pages suivantes.</i></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"><br><b>LA SALLE DE LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE DES «ÉCLAIREUSES» A LA
+COMÉDIE-MARIGNY.</b><br>
+
+<i>Dans l'avant-scène de la corbeille, M. et Mme Raymond Poincaré.</i> (A
+côté de Mme Poincaré, Mme Marcel Prévost)<br>
+
+<i>Photographie <span class="sc">A. BERT</span> prise au magnésium pour</i> L'Illustration, <i>pendant
+un entracte, le 25 janvier.</i></p>
+
+<h3>«LES ÉCLAIREUSES»</h3>
+
+<p>Quand le printemps reviendra, quand les arbres et les parterres de nos
+Champs-Elysées seront tout parés de fleurs fraîches écloses, les
+divinités champêtres et policées, qui rôdent parmi ces bois citadins,
+s'ébahiront de voir tant de théâtres encombrer leurs clairières et leurs
+futaies. Thespis a maintenant des cornes de Sylvain. C'est une mode
+heureuse. Il sera agréable de quitter désormais le théâtre sous un
+minuit lunaire, et de découvrir, au sortir des fantasmagories de la
+rampe, un paysage véritable, avec de l'herbe et des senteurs non
+chimiques. Parfois même, il y aura de la neige, et les femmes, laissant
+émerger leurs lèvres de leurs fourrures, souriront et pousseront de
+petits cris amusés.</p>
+
+<p>Toutes ces considérations, et d'autres sans doute plus déterminantes,
+ont décidé M. Abel Deval à créer la «Comédie-Marigny», qui ouvre ses
+portes en plein bois,--en pleine allée des Champs-Elysées. De l'ancien
+music-hall estival, il a fait un théâtre spacieux et clair qu'il a même
+surélevé d'un étage, en prévision de l'envahissement des foules. Il
+avait bien prévu. Inaugurant sa nouvelle maison avec <i>les Eclaireuses</i>,
+de M. Maurice Donnay, il en a fait tout de suite un théâtre en vogue. La
+«générale» des <i>Eclaireuses</i> a été un de ces «événements parisiens» où
+le snobisme et la grâce se mêlent. Il fallait y être allé, ou sinon on
+était honteux. Et l'on a eu ainsi une de ces «brillantes» salles de
+«générale» qui marquent une date dans la vie de Paris. Voyez-les, ces
+privilégiés, que les artistes-photographes opérant pour <i>L'Illustration</i>
+ont réussi, par un prodige d'ingéniosité, à représenter ici, tous
+ensemble. On avait songé à vous les nommer tous, mais on a dû y
+renoncer: ils sont trop. Ils sont ceux-là même que directeurs et auteurs
+acceptent d'ordinaire pour juges. Montesquieu, Saint-Simon, Thomas
+Graindorge, Edmond de Goncourt, vous les ont dépeints maintes fois. Vous
+savez par ces maîtres que quelques-uns de ces arbitres des lettres sont
+souvent assez éloignés de la littérature. Mais nous, qui ne sommes ni
+clairvoyants ni chagrins, nous les confondrons et les admirerons tous
+également. Aussi bien n'avons-nous pas à rougir de nos élites. Il y a
+plus de logique dans nos engouements qu'il n'y en avait jadis dans les
+caprices des Précieuses et des beaux esprits. Vous rappelez-vous cette
+réflexion de La Bruyère:</p>
+
+<p>«Quelle idée plus bizarre que de se représenter une foule de chrétiens
+de l'un et de l'autre sexe qui se rassemblent à certains jours dans une
+salle, pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que
+par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance. Il me
+semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins
+sévèrement sur l'état des comédiens.»</p>
+
+<p>La Bruyère doit dormir content, maintenant. La «foule des chrétiens» est
+devenue méconnaissable et quant aux «excommuniés» ils sont les héros de
+l'heure présente.</p>
+
+<p>Il faut noter que, l'autre jour, à la Comédie-Marigny, la salle de
+«générale» était peut-être la plus littéraire qu'on ait encore vue de
+l'année. Il y régnait quelque élégance et l'on peut même dire quelque
+majesté. Par l'esprit de l'auteur, d'abord, la banalité en était exclue,
+et surtout par la présence de celui que couronnent encore les lauriers
+de Versailles, du serein vainqueur d'hier qui avait voulu assister au
+triomphe de son collègue de l'Académie: M. et Mme Raymond Poincaré,
+qu'acclamait le Tout-Paris à leur arrivée, se tenaient, en compagnie de
+M. et Mme Marcel Prévost, dans l'avant-scène de droite et
+applaudissaient l'auteur des <i>Eclaireuses</i>, qui est aussi celui
+<i>d'Amants</i>, du <i>Retour de Jérusalem</i> et du <i>Ménage de Molière</i>. Ainsi,
+quand, à l'invitation de Garry, ce parterre de rois à la mode, de la
+finance, du journalisme et des lettres, eut pris la pose, sous
+l'objectif de <i>L'Illustration</i>, il s'est trouvé que c'était une page
+d'histoire que les opérateurs venaient de fixer. C'est donc un document
+historique, en même temps qu'extraordinairement parisien, que nous
+reproduisons ici.</p>
+
+<p class="mid">*<br>* *</p>
+
+<div class="poem" > <div class="stanza" >
+<p class="i14"> ... Et du matin au soir, poursuivant leurs jeux souples,</p>
+<p class="i14"> Sous les oliviers gris ou les verts orangers,</p>
+<p class="i14"> Ainsi les deux amants figurent tous les couples;</p>
+<p class="i14"> Toutes les nymphes, elle, et lui tous les bergers.</p>
+</div></div>
+
+<p>Mlle de Pouzols, princesse féministe, dit--et fort bien--ces vers du
+«Bel Adultère»; Mlle Dorziat l'écoute, digne et songeuse; Mlles
+Spinelly, Lender, Barelly, l'entourent; Signoret et Garry approuvent,
+l'un largement, l'autre discrètement: c'est cette scène que reconstitue,
+à la page précédente, le crayon de Simont, et l'élégance ultra-moderne
+du lieu, le charme de ces femmes audacieuses ou rebelles, mais si femmes
+tout de même, sont aimablement et justement exprimés.</p>
+
+<p>On disait depuis plusieurs mois que M. Maurice Donnay allait faire
+représenter une pièce antiféministe. J'en causais, il y a quelques
+semaines, avec l'auteur, qui s'en indigna. M. Maurice Donnay est
+féministe. Il ne l'est pas comme les suffragettes anglaises ni comme
+certaines dames françaises, mais il l'est. Il reconnaît pour ses propres
+paroles celles que profère son personnage principal qui, avouant trop
+aimer les femmes pour ne pas s'intéresser à leurs rêves et à leurs
+efforts, déclare que ce qui le préoccupe surtout dans l'avenir du
+féminisme c'est de savoir ce que deviendra l'amour. Anatole France, dans
+<i>Sur la pierre blanche</i>, a aussi montré cette inquiétude et il a conclu
+à peu près comme M. Maurice Donnay. C'est l'amour qui fera éternellement
+différents l'homme et la femme, c'est l'amour qui maintiendra entre eux
+le nécessaire conflit dont le dénouement est la joie, c'est l'amour qui
+sera toujours le sel de la vie, sa grâce, son parfum, sa couleur et sans
+doute aussi sa force. Mais est-ce une raison, parce que l'amour doit
+éternellement maintenir la femme dans un état de servitude bienheureuse,
+pour qu'elle ne reçoive pas un juste traitement dans le jeu ordinaire et
+matériel des choses, pour que l'amante soumise et dévouée soit
+transformée en esclave? Voilà, je crois, le point de vue de M. Maurice
+Donnay.</p>
+
+<p>Il n'a pas exprimé tout cela parce que le théâtre n'est heureusement ni
+une chaire ni une tribune. Mais, comme il me le disait, il a
+implicitement traité toutes les questions économiques que soulève le
+féminisme, en traitant celle du vote des femmes,--qui les contient
+toutes, du moins sous le régime du suffrage universel.</p>
+
+<p>Ceux qui se sentent gênés par de pareilles conclusions ont feint de ne
+pas entendre les sages et généreuses insinuations de M. Maurice Donnay.
+Un mari disait, au sortir des <i>Eclaireuses</i>: «Cette comédie me plaît: il
+y est prouvé que les femmes doivent toujours céder aux hommes.» Je ne
+sais si cette interprétation est juste quant à la situation conjugale de
+ce mari, mais elle est évidemment fausse quant à la comédie de M.
+Maurice Donnay, puisqu'on y voit une femme quitter un mari quand il
+exige qu'elle lui cède. Oui, mais elle se soumet à un autre... Oui, mais
+c'est qu'alors elle aime: ce qu'il fallait adroitement et délicatement
+démontrer.</p>
+
+<p>Il est bien vrai que M. Maurice Donnay est féministe. On acquiert la
+conviction, en se remémorant son théâtre, qu'il a toujours suivi avec
+une attention tantôt amusée, tantôt attendrie, l'aspiration des femmes à
+plus de liberté ou à plus de bonheur. Sous la forme plaisante,
+Lysistrata est une pièce féministe, on l'a souvent remarqué depuis
+quelques jours, et dont les conclusions sont loin d'être contradictoires
+avec celles des Eclaireuses, et <i>Amants</i> est la plus riche perle de ce
+double collier que M. Maurice Donnay a composé pour le cou gracieux de
+Vénus et de Minerve. Quelqu'un a profondément senti cette philosophie
+secrète de l'ouvre de M. Maurice Donnay: c'est une admiratrice inconnue
+qui suit avec une sorte de piété la carrière du jeune maître. Quand fut
+jouée <i>Lysistrata</i>, elle lui fit anonymement don d'une petite Tanagra,
+danseuse grecque enveloppée de voiles transparents. Et M. Maurice Donnay
+plaça la petite statuette près de son écritoire, comme un talisman. Et
+voilà qu'il a reçu, l'autre jour, de la même main, une minuscule
+statuette vêtue à la moderne de soies légères, nuancées selon les plus
+récentes règles de l'élégance: c'est une suffragette française, qui
+revendique, mais qui sourit. Et la Tanagra et la Parisienne lui disent
+ensemble, quand il humecte d'encre sa plume: «Nous sommes pareilles,
+nous sommes soeurs. Sous le ciel d'Hellas, comme autour d'une table à
+thé, nous souffrons des mêmes douleurs, et nous aspirons aux mêmes
+joies. Toi qui nous as souvent comprises, ne cesse pas de nous
+comprendre. Nous voulons être libres, mais nous voulons surtout être
+aimées. Si nous nous sommes révoltées parfois, c'était moins contre
+votre injustice que contre votre indifférence. Nous ne vous jalousons
+pas et nous sommes toujours prêtes à adorer votre force, si vous
+chérissez notre douceur!»</p>
+
+<p>Et M. Maurice Donnay, à la fois ému et flatté, caresse d'un regard les
+deux poupées jolies, et se remet à écrire.<br>
+
+<p class="rig"><span class="sc">Jean Lefranc.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>La casbah du caïd Anflous, qui vient d'être prise<br>
+d'assaut et détruite par la colonne Brulard.</b><br><i>Photographie du maréchal
+des logis Gaudy.</i></p>
+
+<h3>UN BRILLANT FAIT DE GUERRE AU MAROC</h3>
+
+<h4>LA PRISE DE LA CASBAH D'ANFLOUS PAR LA COLONNE BRULARD</h4>
+
+<p>Mystérieux et déconcertant Maroc! et quel sage ou quel devin nous
+expliquera cette énigme?</p>
+
+<p>Au mois de novembre dernier, à peine tranquille à Marakech, le colonel
+Charles Mangin pousse une pointe vers le Sud. Il y est accueilli en hôte
+de marque. Il peut se flatter de l'amitié de deux des caïds importants,
+le M'Tougui et Anflous. Ils le font guider, lui et son escorte, par des
+hommes sûrs à travers les difficiles sentiers perdus, parmi les
+oliviers, les arganiers, les inextricables broussailles, jusqu'à leurs
+casbahs, véritables nids d'aigles, imprenables, gardées par des ravins
+propres aux embuscades.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>
+Le caïd Anflous à l'une des portes de sa casbah.</b><br>--<i>Phot.
+Gaudy.</i></p>
+
+<p>Anflous est particulièrement cordial: il vient au-devant des nôtres, à
+un jour de marche, puis, après avoir invité le colonel et son état-major
+à lui rendre visite, repart, afin de préparer leur réception. Il leur
+fait les honneurs de sa casbah,--pas, peut-être, on le verra, jusqu'au
+tréfonds. Il leur offre d'opulents banquets et, le soir, après le dîner,
+le divertissement d'un ballet, où paraissent quarante danseurs de choix,
+appliqués à leur plaire.</p>
+
+<p>Anflous pousse l'amabilité jusqu'à l'extrême limite en se laissant
+complaisamment photographier devant sa porte... Et puis, les burnous
+rouges des spahis disparus au tournant du chemin, le caïd si accueillant
+rentre chez lui, s'y enferme et prépare la trahison. Si bien que le
+général Brulard vient d'être contraint d'emporter de vive force le dar
+Anflous, où il a fait son entrée samedi dernier, non sans avoir éprouvé
+une vive résistance.</p>
+
+<p>Le 20 janvier, la colonne quittait Mogador, et, au lieu de descendre
+directement vers la casbah d'Anflous, par une région accidentée,
+pénible, décrivait au nord un demi-cercle par Souk el Hadj et Souk el
+Tleta el Hanchen. En vain le caïd Guellouli, en son nom et au nom de ses
+deux alliés le M'Tougui et Anflous, faisait-il des ouvertures de paix:
+on sait, désormais, ce que valent ces comédies. Le 23, un combat
+s'engageait près de Bou Riki, sur l'oued Kseb. Le lendemain, la zaouia
+El Hassen était enlevée, et le 25, on attaquait le dar Anflous.</p>
+
+<p>Les indigènes considéraient ce repaire comme inexpugnable: jamais un
+sultan n'y était entré de vive force. De fait, la casbah fut
+vigoureusement défendue. Le combat, acharné, ne dura pas moins de six
+heures. Dans un terrain épouvantable, nos soldats déployèrent toutes
+leurs qualités de sang-froid et d'audace intrépide. Ce fut dans une
+charge superbe qu'ils emportèrent la forteresse. Nous avions 5
+morts--dont un officier supérieur--et 16 blessés. Leurs noms ne sont pas
+encore publiés.</p>
+
+<p>Quand on visita, à fond, cette fois, la casbah, on y trouva, dans des
+cachots, les squelettes de prisonniers, des armes, et jusqu'à une
+fabrique de fausse monnaie.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010c.png"><br><b>Carte de la région où a opéré le général Brulard.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"><br><b>Entrée de la Chambre des Députés.</b></p>
+
+<h2>UN MOIS A PÉKIN</h2>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h4>POLITIQUE ET FINANCES</h4>
+
+<p>Les Français déploient ici moins d'ostentation que leurs émules. Nous
+avons une poudrière installée quelque part, à l'écart, comme toutes les
+poudrières, derrière un mur crénelé, et la sentinelle qui la garde n'a
+pas l'air de s'amuser beaucoup. Quelques mètres plus loin, une tourelle
+jumelle, blindée, abrite deux canons, et toute la muraille est percée de
+meurtrières en barbette, cependant que des sacs de terre garnissent les
+créneaux et la crête du mur. Une des deux portes de la face nord est
+sous notre surveillance, tandis que l'autre a été confiée aux Italiens.</p>
+
+<p>Nous avons, naturellement, la garde du Pé Tang. La cathédrale fut, on
+s'en souvient, fort éprouvée en 1900. Une mine, creusée par les Boxers,
+éclata dans une cour, faisant de nombreuses victimes, parmi lesquelles
+l'enseigne Henry; l'excavation qu'elle a produite n'a pas été comblée et
+elle sert aujourd'hui de cellier. Une trentaine de marsouins, commandés
+actuellement par le lieutenant Klepper, y tiennent garnison. Ce point
+serait particulièrement menacé en cas de troubles anti-étrangers; son
+éloignement des légations, son isolement et l'étendue de ses bâtiments,
+enserrés de tous côtés par les maisons voisines, en font une position
+d'autant plus difficile à défendre que, comme bien on pense, rien n'a
+été prévu à ce sujet lors de la construction de l'église.</p>
+
+<p>Nos soldats ont néanmoins fortifié du mieux qu'ils ont pu les points
+stratégiques les plus importants, et les Pères, sous l'autorité de leur
+aimable--et aimé--évêque Mgr Jarlin, sont prêts, le cas échéant, à
+seconder leurs défenseurs comme ils le firent si vaillamment en 1900.</p>
+
+<p>Les Anglais n'ont aucune porte à garder, mais leur front fortifié est
+très étendu, et l'intérieur de leur légation présente un aspect guerrier
+peu ordinaire: des créneaux et des bastions partout; le <i>tennis ground</i>
+est abrité derrière un solide rempart percé de meurtrières. Des sacs de
+terre sont disposés un peu partout, destinés à protéger les tireurs
+contre les balles d'assaillants éventuels.</p>
+
+<p>En Italie, en Russie, au Japon, mêmes précautions. La paisible Hollande
+et la bonne Belgique, seules, ont un petit air pacifique et reposant.
+Les marins de la reine Wilhelmine n'ont pas l'air bien terrible et les
+soldats du roi Albert ressemblent tellement à nos marsouins que c'est
+tout juste si l'on s'aperçoit qu'il y a des Belges à Pékin.</p>
+
+<p>Entre temps, les troupes internationales, ici comme à Tien Tsin, ne
+manquent pas de mêler à leurs travaux, souvent pénibles, les agréments
+et les saines fatigues des sports, qui sont, pour les soldats, une bonne
+école d'entraînement physique et moral; et ce n'est pas une des moindres
+curiosités des rues de Pékin que l'apparition fréquente de coureurs en
+maillot et en caleçon, suivis et précédés d'entraîneurs, haletant sous
+les regards ironiques des Chinois, qui doivent considérer comme des fous
+ces hommes se donnant un tel mal pour le plaisir. Les pousse-pousse
+surtout, qui font ce métier-là pour de l'argent, n'en reviennent pas.</p>
+
+<p>L'émulation entre les diverses équipes est portée à son comble, tout en
+restant dans les limites de la courtoisie la plus parfaite, et les
+relations sont aussi bonnes entre Français et Allemands qu'entre Russes
+et Japonais, Anglais et Américains. Le tirage à la corde est toujours le
+numéro sensationnel et passionnant des réunions sportives qu'organisent
+assez fréquemment l'une ou l'autre nation.</p>
+
+<p>Ces jours derniers, une puissante équipe russe a battu la fameuse équipe
+française qui avait si brillamment triomphé l'autre jour à Tien Tsin;
+cette dernière prenait, le lendemain, sa revanche sur les Allemands.</p>
+
+<h4>LE DIFFICILE EMPRUNT</h4>
+
+<p class="rig">1er juin.</p><br><br>
+
+<p>Tous ces travaux de défense, toutes ces précautions constituent une
+sorte de traitement préventif qui ne laisse pas de frapper vivement les
+nouveaux arrivants. Cette occupation militaire en pique-nique, outre le
+curieux spectacle qu'elle offre à nos yeux, a un côté tragique et
+angoissant qui ne peut échapper à personne.</p>
+
+<p>Je ne prétends pas écrire ici un article de politique internationale. Je
+puis, du moins, donner mes impressions et rapporter ce que j'entends un
+peu partout.</p>
+
+<p>Il paraît qu'en Europe on ne parle plus guère de la Chine en ce moment.
+Cela n'a rien d'étonnant, car on doit être assez occupé avec le Maroc.
+Mais, si j'en crois les gens d'ici, la nouvelle République pourrait
+bien, avant peu, revenir à l'ordre du jour. De tous côtés on s'attend à
+un prochain et violent mouvement anti-étranger qui se manigancerait au
+sein du parti mandchou, lequel veut à tout prix rétablir l'empire à la
+faveur des troubles qu'on provoquerait au sujet du fameux emprunt.</p>
+
+<p>Si l'emprunt se fait, ce sera avec la garantie du contrôle financier
+exigé par les puissances. Ce contrôle empêcherait, en grande partie, les
+gabegies, pots-de-vin, achats de fonctions et autres tours de bâton qui
+sont, paraît-il, la base de tout le système administratif en Chine. Mais
+il aura pour résultat, d'abord, la fureur des fonctionnaires et de tous
+ceux qui peuvent aspirer à des fonctions; en second lieu, les Mandchous
+présenteront aux populations du Nord cette ingérence dans les affaires
+intérieures comme une invasion des étrangers, d'où un mouvement
+xénophobe certain et très violent (1).</p>
+
+<blockquote>[Note 1: Depuis que ces lignes Purent écrites, la question si importante
+de l'emprunt a subi maintes vicissitudes. Les quatre puissances qui ont,
+en Chine, des intérêts communs liés au maintien du <i>statu quo</i>,
+Allemagne, Angleterre, États-Unis et France, avaient réussi à rallier à
+leurs vues la Russie et le Japon, dont, en principe, elles pouvaient se
+défier, leurs intérêts étant différents. Un consortium avait été formé
+entre des banques des six puissances pour faire face à l'emprunt. Mais
+ses conditions furent si dures que l'adroit Yuan Chi Kaï refusa de
+conclure. Et il s'adressa, avec l'aide, sans doute, du docteur Morrison,
+conseiller politique du gouvernement, à une maison anglaise, la banque
+Birch, Crisp et Cie, relativement peu connue, mais soutenue par les plus
+grosses banques anglaises, laquelle, à la fin de septembre, se déclarait
+prête à conclure et à verser. Son succès ne faisait nullement l'affaire
+du puissant groupe financier international. Fort des appuis officiels il
+insista pour avoir du moins sa part, ne pouvant complètement évincer le
+groupe Crisp. Après de laborieuses négociations, on avait trouvé un
+terrain d'entente quand, ces jours derniers, le syndicat des six
+puissances vient de faire savoir au gouvernement chinois que la
+situation du marché, en raison de la guerre des Balkans, le forçait à
+ajourner ses versements. Les choses en sont là. La Chine attend.</blockquote>
+
+<p>Après quoi, des événements qu'on ne saurait prévoir: intervention des
+puissances et tout ce qui peut s'ensuivre.</p>
+
+<p>Si l'emprunt ne se fait pas, le gouvernement actuel, qui n'a pas le sou
+et vit d'expédients, sera débordé et culbuté par les mêmes Mandchous qui
+commencent à se ressaisir et à se rendre compte qu'ils se sont en
+quelque sorte laissé bluffer par les révolutionnaires, ceux-ci ayant eu,
+surtout, la chance de réussir. Les <i>Jeunes Chinois</i> sont peu nombreux,
+audacieux, il est vrai, ils l'ont prouvé, mais, dans le fond, pas très
+forts, idéologues creux, superficiels et relativement isolés, car
+l'énorme masse des Chinois demeure indifférente: pour ceux d'entre eux
+qui se sont aperçus du changement de régime, l'opération s'est traduite
+par un changement du personnel à payer,--avec de l'augmentation, comme
+de juste, car tout augmente, ici aussi.</p>
+
+<p>La révolution s'est faite au cri de: <i>Plus d'impôts!</i> La République a
+pour devise: <i>Beaucoup plus d'impôts</i>. Le mot <i>plus</i> a deux
+significations contraires en chinois comme en français.</p>
+
+<p>Les Mandchous auront donc pour eux, si le fameux emprunt n'aboutit pas,
+les nombreuses troupes qui, n'étant pas payées depuis longtemps, vont
+s'excitant tous les jours davantage, se moquent de la République et sont
+prêtes à marcher sur n'importe quoi, contre n'importe qui pour piller.</p>
+
+<p>Les derniers troubles n'ont pas eu d'autres causes, et c'est miracle
+(toujours, à ce qu'on me dit) qu'il ne se passe rien en ce moment.</p>
+
+<p>Voilà, si j'ai bien compris, la situation telle que la voient les
+résidants les plus expérimentés avec qui j'ai pu causer. C'est le
+dilemme, c'est l'impasse, la bouteille à l'encre... de Chine.</p>
+
+<p>Conclusion: pessimisme général, nervosité, barricades.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"><br><b>LE PARLEMENTARISME EN CHINE.--Une séance de la Chambre<br>
+des Députés (50 ou 60 membres seulement sont présents).</b></p>
+
+<h4>VISITE AU PARLEMENT</h4>
+
+<p class="rig">3 juin.</p><br><br>
+
+<p>Je n'ai pas encore pu voir Yuan Chi Kaï.</p>
+
+<p>M. de Margerie, notre ministre plénipotentiaire, a bien voulu, dès mon
+arrivée, avec une obligeance et une exquise bonne grâce dont je lui
+garde une vive gratitude, faire des démarches pour m'obtenir une
+audience,--ou, plutôt, une séance de pose. Je tiens beaucoup à dessiner
+un portrait du Président. M. de Margerie a obtenu son agrément, en
+principe, mais il faudra attendre, car il est accablé de travail et de
+préoccupations de toute sorte. Soit! Attendons.</p>
+
+<p>En attendant, je suis allé à l'Assemblée nationale. Le palais législatif
+est situé, à l'ouest de la ville tartare, sur l'espèce de chemin de
+ronde qui longe la muraille. Dans ce quartier éloigné, peu d'animation;
+beaucoup de tas d'ordures, des lacs de boue quand il pleut, un épais
+tapis de poussière quand il fait beau. De temps en temps, une file de
+chameaux; à chaque pas des chiens presque sauvages, méfiants et sales,
+farfouillent dans les détritus ou font semblant de dormir au milieu du
+chemin. Tous les quinze ou vingt mètres, un soldat appuyé sur son fusil,
+baïonnette au canon, est en sentinelle, on se demande pourquoi. Aux
+abords immédiats du temple des lois, la voirie est un peu plus soignée.
+L'entrée du monument est ornée d'une sorte de marquise en nattes
+abritant du soleil ou de la pluie les soldats de garde, en uniformes
+kaki et en casquettes allemandes. Le bâtiment est quelconque, de style
+européen, comme il convient, et rappelle un pensionnat de demoiselles de
+la banlieue de Paris. Des députés, en pousse-pousse, arrivent dans des
+flots de poussière et pénètrent dans la salle des séances.</p>
+
+<p>Là dedans, j'ai vu, sur une estrade, dans une espèce d'alcôve, au fond
+d'une grande salle de bal de barrière, un monsieur, en complet de
+tussor, lire des papiers qu'il tenait dans sa main droite, la gauche
+restant enfouie dans la poche de son veston. C'était le Président.
+Derrière lui, deux drapeaux aux nouvelles couleurs chinoises--bien
+laides--sont appliqués au mur; en face, le parterre, meublé d'une
+centaine de petites tables disposées en hémicycle, devant lesquelles
+étaient assises, bien sagement, une cinquantaine de personnes.</p>
+
+<p>J'ai cru d'abord m'être trompé et avoir pénétré dans quelque Sorbonne ou
+quelque Université, tant les auditeurs me semblaient jeunes: plusieurs
+d'entre eux ne paraissaient pas avoir plus de quinze ans. Et puis ils
+avaient l'air si attentifs, si déférents, qu'il ne me serait jamais venu
+à l'idée que ce put être des députés. Quelques-uns se sont levés, tour à
+tour, et ont dit quelques mots; l'un d'eux a parlé assez longtemps (cinq
+bonnes minutes), il a même fait quelques gestes. Ce devait être le
+Jaurès de l'assemblée. Sur quoi je suis parti. J'allais oublier de vous
+dire qu'autour de la salle il y a des tribunes pour le public: c'est un
+vague balcon en bois, pas très solide, avec quelques bancs occupés par
+des spectateurs clairsemés. Dans la tribune diplomatique, où j'étais
+placé, il y avait des chaises.</p>
+
+<p>Sur les cinquante ou soixante députés présents, la moitié, environ,
+portait le costume chinois; l'autre moitié était, habillée à
+l'européenne, et certains vestons, remarquables par leur élégance,
+symbolisaient, pour moi, l'influence des idées européennes dans ce
+milieu énigmatique.</p>
+
+<p>Ici, pas une tresse,--le mot d'ordre est: Bas les nattes!</p>
+
+<h4>PORTRAITS OFFICIELS</h4>
+
+<p class="rig">4 juin.</p><br><br>
+
+<p>Cet après-midi, j'ai été reçu par le président et le vice-président de
+la Chambre. Très aimablement ils ont posé devant moi et ont orné mes
+croquis de leurs signatures respectives.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/012b.png"><br><b>Le président de la Chambre, Ou Ching Sien.</b> <i>avec sa
+signature autographe.</i>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<br><img alt="" src="images/012c.png"><br><b>Le vice-président de la Chambre, H. L. Tan,</b> <i>avec sa
+signature autographe.</i>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Mes modèles ne sachant ni le français, ni l'anglais, l'entretien aurait
+été languissant si le frère du vice-président, M. S. M. Tan, lui-même
+vice-ministre de la Marine, n'était venu assister à la séance de pose
+et, dans un français très pur, me parler de Paris, où il a séjourné
+assez longtemps comme attaché à la légation de Chine et dont il garde un
+souvenir exempt de mélancolie. C'est un homme tout jeune, élégant,
+instruit et intelligent, à la figure très énergique, avec des yeux
+pleins de résolution.</p>
+
+<p>Nous avons bu du thé en fumant des cigarettes et en causant de choses et
+d'autres. Je dois avouer que nous n'avons presque pas parlé des affaires
+du pays, de la révolution, du nouveau régime. Mon insurmontable aversion
+pour tout ce qui touche à la politique, même étrangère, fait de moi un
+très piètre interviewer en cette matière; d'autant plus que mes
+interlocuteurs sont très fermés sur ces questions et qu'il faudrait des
+prodiges d'insinuante diplomatie pour en tirer quelque chose.</p>
+
+<p>De mon côté, je crains de n'avoir pu leur cacher mon admiration pour
+tout ce qu'ils veulent amender ou détruire en Chine, ni mon horreur de
+ce qu'ils considèrent, eux, comme le Progrès et qui me fait l'effet
+d'une profanation.</p>
+
+<p>Les têtes sont, à elles seules, d'intéressants sujets d'étude, et
+j'éprouve beaucoup plus de plaisir à fouiller de l'oeil les traits si
+étrangement expressifs du président Ou Ching Sien que je n'en aurais à
+entendre sortir de sa bouche les considérations les plus éloquentes sur
+les beautés du régime parlementaire dans l'Empire du Milieu.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"><br>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="Illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;">
+<b>S. M. Tan, vice-ministre de la Marine.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 34%; text-align: center;">
+<b>Le général Munthe.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;">
+<b>M. Bouillard.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Quel dommage, me disais-je, en dessinant, que cet homme ait renoncé à
+son bonnet à bouton de corail, à sa natte, à sa belle robe de soie, pour
+s'empêtrer, sous couleur de régénération nationale, dans un vêtement que
+nous trouvons déjà hideux pour nous-mêmes, et qui, en tout cas, ne va
+pas avec cette figure-là.</p>
+
+<p>On ne me fera jamais entrer dans la tête que le progrès consiste en un
+changement de costume, et ces Chinois, reniant leurs traditions,
+méprisant les beautés de leur art si particulièrement beau et émouvant,
+me semblent aussi bêtement puérils que les jeunes paysannes de chez nous
+qui se figurent être très élégantes sous les odieux chapeaux à fleurs
+qu'elles substituent aux coiffes et aux bonnets de leurs mères et qui
+les font si ridicules.</p>
+
+<p>Le vice-président H. L. Tan a une figure plus effacée, comme de juste,
+que celle de son chef de file. Il souffre en ce moment d'une ophtalmie
+qui l'oblige à porter des lunettes. Une fois mon croquis fini, il m'a
+fait dire par son frère qu'habituellement il n'en mettait pas et que la
+ressemblance pourrait s'en ressentir; mais c'est très difficile
+d'effacer une paire de lunettes sur un dessin, et puis il faisait une
+telle chaleur que les miennes ruisselaient de sueur, et je n'ai pas eu
+le courage de recommencer le portrait si laborieusement achevé.</p>
+
+<p>Ces messieurs m'ont donné leurs photographies avec des dédicaces et
+attendent avec impatience le moment où L'Illustration publiera mes
+dessins. Qu'ils trouvent ici tous mes remerciements pour leur aimable
+accueil et l'expression des vifs regrets que j'éprouve de n'avoir pu
+faire avec eux plus ample connaissance.</p>
+
+<h4>QUELQUES SILHOUETTES EUROPÉENNES</h4>
+
+<p class="rig">14 juin 1912.</p><br><br>
+
+<p>On ne soupçonne pas, en France, la quantité d'Européens cultivés et
+distingués qui, venus en Chine, pour quelques mois, il y a dix, quinze
+ou vingt ans, ont été charmés et pris par ce pays extraordinaire et y
+sont restés.</p>
+
+<p>Au nombre de ceux que Pékin a gardés, un des plus aimables et des plus
+avertis est M. Bouillard, ingénieur et directeur du Chemin de fer
+Pékin-Han-keou. Il est, je crois, le doyen des résidants français, sinon
+par l'âge, du moins par la durée de son séjour. Il faut l'entendre
+conter, avec sa souriante verve de Parisien montmartrois, quelques
+épisodes du siège des légations, en 1900. Il faut, surtout, faire avec
+lui une excursion aux environs. Son érudition et sa bonne grâce n'ont
+d'égales que celles du commandant Vaudeseal dont je vous ai déjà parlé.
+C'est une bonne fortune de trouver à l'étranger de pareils Français.</p>
+
+<p>Une des personnalités les plus marquantes et les plus sympathiques de
+Pékin: le général Munthe, aide de camp du président Yuan Chi Kaï. C'est
+un Norvégien établi en Chine depuis plus de vingt ans, très ami des
+Français qui ont souvent recours à sa bienveillante intervention auprès
+des autorités chinoises pour aplanir les obstacles, tourner les
+difficultés, dénouer les conflits, adoucir les heurts, réparer les
+gaffes, toutes choses fréquentes et inévitables dans les relations si
+compliquées entre Chinois et Européens.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013b.png"><br><b>L'inauguration de l'Assemblée nationale à Pékin, en avril<br>
+1912: au centre, le président Yuan Chi Kaï.</b></p>
+
+<p>Le général Munthe est fort occupé.</p>
+
+<p>Il est officier de notre Légion d'honneur et en est très fier.</p>
+
+<p>Pour ma part, je lui ai fait perdre pas mal de temps, car c'est grâce à
+lui que j'ai pu approcher les hommes politiques dont je vous envoie les
+portraits. La légation, étant tenue à une certaine réserve dans ses
+relations avec le nouveau gouvernement qui n'est pas encore
+officiellement reconnu par les puissances, a été puissamment aidée dans
+ses démarches par cet homme si obligeant.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014a.png"><br><b>Les petits amis chinois d'un jeune Français de 6 ans,
+fils de M. Barraud.</b></p>
+
+<p>Parmi les résidants européens, Français ou autres, ayant subi l'emprise,
+la <i>sinite</i>, deux anciens diplomates, M. Véroudart et M. d'Almeïda, sont
+devenus peu à peu de fervents collectionneurs. Ils sont, chacun dans son
+genre, des experts très autorisés en matière de curiosités et d'objets
+d'art chinois. Ils font, de temps à autre, dans l'intérieur de l'empire,
+des expéditions (pas toujours sans danger) pour chasser la pièce rare,
+le bronze ancien, la vieille peinture, le meuble ou la porcelaine, la
+pierre gravée, qui leur ont été signalés. Les joies de la réussite leur
+sont douces et c'est avec un légitime orgueil qu'au retour ils laissent
+admirer à quelques privilégiés leur butin artistique, souvent fort
+difficilement acquis.</p>
+
+<p>Telle belle pièce que vous pouvez contempler aux vitrines des marchands
+en renom, à Paris, ou dans nos musées, a été dénichée, conquise, au prix
+de quels efforts, parfois! par l'un ou l'autre de ces amateurs
+passionnés, qui ne se séparent ensuite qu'avec regret des ouvres d'art
+tant aimées mais si coûteuses; car c'est une erreur de croire que les
+Chinois vendent à vil prix leurs belles choses, auxquelles ils tiennent
+beaucoup et qu'ils apprécient fort.</p>
+
+<p>Nos compatriotes habitant ici sont, on peut le dire, de la bonne espèce.
+Moins nombreux, moins âpres, moins hommes d'affaires (qualité bien
+française) que leurs co-résidants européens, japonais ou américains, ils
+se rattrapent sur la dignité et la tenue, et sont, de la part des
+Chinois, l'objet d'une considération et d'une sympathie très marquées.</p>
+
+<p>L'Université de Pékin compte au nombre de ses professeurs de jeunes
+Français savants et intelligents, comme MM. Baudez, Barraud et Biaise,
+qui représentent brillamment, en même temps que notre belle culture
+littéraire, nos traditions de courtoisie, d'aisance et de bonne humeur.</p>
+
+<p>Et je vous assure que je n'éprouve pas, dans ce Pékin si distant et si
+différent, la sensation d'isolement moral que je ressens à Londres, si
+voisin pourtant de Paris.</p>
+
+<p>M. Barraud habite, avec sa femme et son jeune enfant, dans une ruelle
+assez éloignée de la citadelle des légations, une maison chinoise, au
+milieu d'une population presque exclusivement indigène avec laquelle il
+entretient les meilleures relations de bon voisinage. Le jeune Barraud
+(5 à 6 ans) compte, parmi les gamins du quartier, de nombreux amis. Il
+parle chinois aussi bien qu'eux et sert souvent d'interprète à sa mère;
+son père, quoique connaissant parfaitement la langue, ne craint pas de
+l'appeler à son aide quand il s'agit d'une locution familière ou d'une
+expression courante un peu obscure.</p>
+
+<p>La vie mondaine, à Pékin, est assez intense et ce n'est pas une petite
+surprise, pour le nouveau débarqué, que celle de trouver, jouant au
+tennis, allant aux courses, donnant des bals et des soirées musicales,
+faisant des visites, en recevant, courant les boutiques, montant à
+cheval, potinant, que sais-je encore? tous ces malheureux auxquels on ne
+pense, périodiquement, en Europe, que lorsque les dépêches nous
+apportent des nouvelles de troubles, de révoltes, de pillages, de
+massacres,--et qu'on se représente volontiers comme vivant dans une
+angoisse perpétuelle, l'oeil au guet, l'oreille tendue et la main au
+revolver.</p>
+
+<p>Les habitants d'Herculanum n'eurent aucun mérite à mourir en joie--ils
+ne pouvaient pas se douter--mais ici, il y a eu des précédents
+terribles, et toute cette futilité élégante et sportive a un certain
+petit air de crânerie qui n'est pas sans m'émouvoir un peu, car, de
+l'avis général, les affaires sont assez embrouillées et, avec les
+Chinois, un malheur est vite arrivé.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014b.png"><br><b>Cour de la bibliothèque de l'Université de Pékin.</b></p>
+
+<p>Il serait, toutefois, exagéré de dire que la population européenne de
+Pékin courrait un danger immédiat, même en cas de troubles subits et de
+mouvement xénophobe violent; trop de mesures de précaution ont été
+prises pour qu'il soit possible de revoir les horreurs de 1900. Les
+légations--autre ville interdite--sont assez fortifiées, défendues et
+approvisionnées pour pouvoir résister longuement à toute attaque et
+attendre des secours qui ne tarderaient guère: les Japonais ont, à
+Port-Arthur, 12.000 hommes tout prêts à accourir sur un signe du «sans
+fil» de la légation d'Italie.</p>
+
+
+
+<h4>LA FAÇON DE PAYER VAUT MIEUX QUE CE QU'ON PAIE</h4>
+
+<p>Cependant, selon la saison, on excursionne, on patine, on va à la mer, à
+la montagne; ou reçoit, on dîne, on joue au bridge. Les excursions se
+font en voiture, à cheval, à âne, en chaise à porteurs, voire en auto,
+quoique ce dernier genre de locomotion ne soit guère pratiqué, étant
+donné l'état des routes.</p>
+
+<p>Dès les beaux jours, les pique-niques sont très en faveur. On en
+organise soit dans une pagode des environs, soit au Temple du Ciel, qui
+est tout près, et où l'on déjeune sur l'herbe ou sous quelque galerie,
+au milieu des admirables portiques et des terrasses de marbre.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/015a.png"><br><b>Ouverture d'une porte au Temple du Ciel.</b></p>
+
+<p>Ce Temple du Ciel, relativement récent, est d'une majesté incomparable.
+Il a ceci de particulier que, contrairement aux autres monuments
+chinois, ses bâtiments sont distribués sur de larges espaces suivant une
+vaste ordonnance qui fait songer à Versailles, tandis que le Palais
+d'Été, par exemple, donne une sensation de fouillis, d'entassement et de
+lourdeur. Ici, ce sont de grandes lignes, de somptueuses compositions,
+et les détails les plus minutieux de l'ornementation se tiennent
+sagement dans l'ampleur de cet ensemble admirablement décoratif.</p>
+
+<p>Et tout cela est désert, se dégrade, s'effrite; ce n'est pas la ruine,
+la belle ruine, c'est l'abandon, la décrépitude, la dislocation,
+résultats de l'incurie et du nonchaloir qui semblent être la dominante
+de l'esprit chinois.</p>
+
+
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/015b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Le Temple du Ciel.</b></p>
+
+<p>Ces nobles vestiges sont, dirait-on, la propriété d'une poignée de
+soi-disant gardiens, vermineux et puants, dont l'occupation consiste, en
+principe, à ouvrir aux visiteurs les innombrables portes des cours, des
+salles, des couloirs, des pagodes ou des jardins, et à chacune
+desquelles il faut payer un droit de passage. C'est, du reste, toute une
+cérémonie que ces ouvertures de portes. Dès l'entrée principale un bonze
+quelconque s'empare de votre personne et vous précède. A votre suite,
+des amateurs se joignent au cortège--pour leur plaisir,
+croiriez-vous--pas du tout, ils vous réclameront leur salaire à la fin
+de la tournée, comme s'ils vous avaient été bons à autre chose qu'à vous
+empester de leur écoeurante odeur d'ail mal digéré. Pour les éloigner un
+peu de moi, j'ai inventé un système: je leur marche sur les pieds sans
+en avoir l'air. La première porte franchie, ils vous amènent devant une
+seconde, fermée, bien entendu, cadenassée, barricadée de formidable
+façon. Là, ce sont des appels vers l'intérieur, des supplications, des
+cris aigus qui sont destinés à vous convaincre de la difficulté inouïe
+qu'il y aura à faire ouvrir cette porte et du prix que vous devrez
+attacher à cette faveur,--si vous l'obtenez. De l'autre côté, au bout
+d'un moment, un compère fait semblant d'arriver de très loin, on
+l'entend souffler, haleter; il fait semblant de déverrouiller tout un
+système de fermetures, il se donne des airs d'avoir été interrompu dans
+une occupation urgente; et c'est cousu de gros fil blanc: il n'a jamais
+bougé de sa place, il était à son poste quand vous êtes arrivé, il vous
+a vu venir, il a même, à votre apparition, fermé précipitamment cette
+porte, qui était ouverte, pour avoir à vos yeux le mérite grand de
+l'entre-bâiller. Enfin, il vous tend la main avec la mine d'un Chinois
+qui vient de faire un immense effort, et vous passez,--en payant. Si
+vous avez le malheur d'être généreux, vous êtes assailli immédiatement
+de gémissements et de réclamations à n'en plus finir. Moi, qui ai le
+pourboire facile, j'en étais même indigné, les premiers temps. J'ai eu,
+depuis, l'explication de ce phénomène singulier; c'est encore une chose
+bien chinoise; le raisonnement qu'ils se font ne manque pas de justesse
+et, en tout cas, est d'une psychologie profonde. Voici, se disent-ils,
+un imbécile qui me paie dix sous ce qui en vaut deux; donc il ignore le
+prix des choses; donc je ne risque rien à lui réclamer davantage; il
+marchera peut-être. Et vous marchez. Payez largement un pousse-pousse,
+il gémira; donnez-lui juste ce que vous lui devez, il encaisse et vous
+remercie.</p>
+
+<p>Quelle leçon pour nos cochers!</p>
+
+<p>Cette petite comédie se renouvelle à chaque porte,--et on dirait qu'il
+en sort de terre, des portes, au Temple du Ciel; c'est à croire qu'on
+vous t'ait repasser plusieurs fois par les mêmes. Après un quart d'heure
+de cet exercice il ne vous reste plus de monnaie. Ne vous tourmentez pas
+pour si peu: les estafiers qui vous suivent sont changeurs en même temps
+que mendiants, et ils réalisent d'assez jolis bénéfices avec les
+étrangers ignorant le cours du dollar ou n'y attachant pas d'importance.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015c.png"><br><b>La barrière du Temple jaune.</b></p>
+
+<p>Le dollar dit mexicain, qui est ici la monnaie courante, vaut, en
+théorie, 100 <i>cents</i>--en réalité 120 ou 130, suivant les jours--vous
+voyez, c'est appréciable. Mais il faut bien que tout le monde vive, et
+on se fait vite à toutes ces histoires et à tous ces harcelants
+parasites qui ne sont que de la Saint-Jean à côté d'un certain gardien
+(très laid, d'ailleurs) du Temple jaune (qui, lui, est très beau). Ce
+misérable a installé, au pied du monument bouddhique, qui est la perle
+de cette pagode, une horrible barrière en bois, juste au milieu de
+l'escalier de marbre qui y conduit, masquant ainsi et défigurant cette
+merveille. Il est là, guettant le visiteur et exigeant impérieusement sa
+récompense. Quand on arrive à ce bijou, on a la douleur de constater que
+les bas-reliefs en ont été récemment mutilés d'une façon odieuse par
+d'infâmes brutes. On m'a dit que c'étaient, en 1900, des soldats
+étrangers qui avaient fait cela, à coups de crosse, pour s'amuser!
+Quelle est la nation qui produit de tels monstres?<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">L. Sabattier</span>.</span></p><br>
+
+<p>--<i>A suivre</i>.--</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LES LIVRES &amp; LES ÉCRIVAINS</h3>
+
+<p class="rig"><i>Romans</i>.</p><br><br>
+
+<p>Faut-il, lorsque <i>la Maison brûle</i>, s'évader à temps pour rebâtir
+ailleurs, ou bien doit-on, par un vain stoïcisme, se laisser ensevelir
+dans le désastre que nuls efforts ne peuvent plus conjurer? Vous devinez
+ce dont il s'agit. Une femme, mauvaise compagne, mère sans tendresse,
+belle-fille sans respect, vindicative, méfiante, frivole, inaccessible
+au raisonnement, à la gratitude, à la pitié, a voué au malheur définitif
+l'homme qui s'est efforcé de lui faire une existence heureuse et qui,
+déjà, a eu la force de pardonner, quoique bien inutilement, un premier
+crime. C'est, pour le présent et pour tout l'avenir, la haine au foyer,
+le dégoût de chaque jour d'une vie sans dignité. Et l'homme cependant
+est sensible, bon, facilement attendri. Il a trente-sept ans,
+c'est-à-dire que, déjà, il a dépensé la moitié de sa vie, «atteint la
+cime derrière laquelle on redescend affaibli, voûté, au gîte de la
+dernière halte». En telles scènes poignantes de ce nouveau livre de
+l'angoisse humaine, que nous donne M. Paul Margueritte (Plon), on
+devine, tout proche, le fantôme de <i>la Femme de Claude</i>, et il nous
+semble entendre, nous souhaitons presque entendre, le trop fameux
+«Tue-la!» L'homme, cependant, ne tuera pas, mais il aura l'énergie
+d'abandonner la maison qui brûle en sauvant tout ce qui pourra être
+sauvé, ce qui demeure encore en lui de santé morale, de courage,
+d'espoir et de puissance d'aimer. Mais ce n'est point toujours aisé de
+s'évader d'une catastrophe. Oh! ne croyez point que M. Paul Margueritte
+ait eu l'intention de mettre en son livre une thèse nouvelle sur la
+légitimité du divorce. L'éminent romancier a surtout voulu reconstituer
+un calvaire humain, la voie douloureuse et rude de celui qui tente de
+rétablir à coups d'énergie, comme à coups de hache, son destin, qui y
+parvient une minute et qui, au moment où, dans une seconde vie, auprès
+d'une compagne douce, noble, aimante, il croit avoir atteint enfin la
+plénitude du bonheur, voit ce bonheur tout neuf foudroyé à ses côtés,
+sans que l'on puisse tirer de conclusions de ce drame, sinon que l'ordre
+imposé à l'homme par la fatalité et si éloquemment paraphrasé par
+Goethe: «Renonce», est toujours d'une vérité implacable.</p>
+
+<p><i>L'Aéroplane sur la cathédrale</i> (Lib. Calmann-Lévy), c'est le titre,
+symbolique, d'un roman, moderne et catholique, bien que d'un
+catholicisme sans modernisme. M. Henri de Noussanne a réussi, comme en
+se jouant, et avec autant d'élégance que de tact et d'art que
+d'érudition, à intéresser ce qu'il y a de meilleur dans notre esprit à
+des discussions d'idées et de dogmes, cependant que notre imagination,
+envolée sur les ailes de «Pégase» (qui n'est plus le cheval du poète,
+mais l'avion d'un irrésistible pilote militaire), suit avec une
+curiosité souriante d'abord, passionnée bientôt, angoissée enfin, une
+idylle qui, entre ciel et terre, menace de tourner au drame. Chaque
+jour, l'aéroplane léger survole la cathédrale massive, très vieille,
+très effritée, mais solide quand même comme la tradition et puissante
+comme la foi. Il promène dans les nuages un ardent officier, impatient,
+comme tous ceux qui risquent à chaque seconde la mort, de réaliser
+sur-le-champ, bonnes ou mauvaises, ses joies terrestres. Le lieutenant
+Aymard des Andlys a séduit la jeune et jolie femme de l'austère, mais si
+digne, pasteur Bladen que la fatalité de la fortune a conduit à
+Saint-Brice. L'aviateur exige que la faible créature abandonne son foyer
+pour le suivre. Sinon, il se tuera, en beauté, dans une chute
+effroyable. Mais, alors, intervient Mgr Gerbert, un évêque qui a l'âme
+de Mgr Myriel avec l'esprit et la science de Mgr Duchesne, ce qui fait à
+peu près un saint homme d'aujourd'hui. Au départ--qui doit être
+tragique, Sirs Bladen ayant renoncé au mal--le prélat s'impose comme
+passager sur le monoplan et s'élève vers le ciel avec l'homme qui veut
+se suicider... Ce qu'il advient ensuite, nous ne vous le dirons point,
+car M. Henri de Noussanne le conte merveilleusement et c'est à lui qu'il
+vous faut demander la fin très dramatique et un instant grandiose de ce
+roman d'hier et de demain, où le progrès n'est point l'ennemi de la
+prière et où la vision contemporaine de notre société d'agités nous
+arrive bien joliment adoucie et remise au point par des vitraux de
+basilique.</p>
+
+
+
+<p>Lorsque commence, sous le second Empire, son histoire sentimentale,
+<i>Lina</i>, la jeune femme allemande que nous présente dans le plus adroit
+et le plus délicieusement suranné des romans d'amour Mme Claude Lemaître
+(Ed. Tallandier), est veuve d'un Français, avec trois beaux enfants
+frais et rieurs comme leur mère. Dans une situation difficile dès avant
+la mort du mari, Lina, aidée par son double tempérament de pratique
+ménagère et d'inlassable sentimentale, parvient à conserver presque
+l'aisance à sa maison, et beaucoup d'illusions à son coeur. Après son
+veuvage elle refuse de revenir en Allemagne et préfère continuer de
+vivre la vie charmante des brillants salons français où l'on utilise ses
+talents de musicienne et où elle s'éprend d'un galant officier des
+guides, qu'elle épouse malgré les conseils de son entourage. Mais son
+bonheur est court. C'est la guerre, le départ et le retour aussi, après
+la défaite, du vaincu transformé, abattu par les épreuves d'une pénible
+captivité. Nerveux, il ne supporte même plus les soins prévenants de la
+douce Lina. Créature de tendresse, elle ne se désespère point. De son
+coeur jamais las d'aimer vient une force tranquille et sûre. Son roman à
+elle achevé, elle a encore pour ses chers petits tout un avenir à rêver,
+à prévoir; elle leur apprendra à aimer la vie, et, de ses doigts
+attentifs, saura varier pour eux les fils du destin.</p><br><br>
+
+<h3>DEUX NOUVELLES VICTIMES DE L'AVIATION.</h3>
+
+<p>L'odyssée des frères Nieuport comptera, sans doute, parmi les plus
+tragiques et les plus glorieuses dans l'histoire de l'aviation.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/016a.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Charles Nieuport qui vient de se tuer<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;en aéroplane avec son mécanicien.</b></p>
+
+<p>En septembre 1911, la fin des grandes manoeuvres du 6° corps fut
+attristée par la chute mortelle d'Edouard Nieuport qui accomplissait,
+comme sapeur réserviste, une période d'instruction durant laquelle il
+avait fait apprécier, autant que son habileté de pilote, la valeur du
+monoplan souple et léger construit sous sa direction. Il y a quelques
+jours, Charles Nieuport, frère cadet d'Edouard, s'est tué à Etampes,
+avec son mécanicien, en essayant un appareil devant la commission
+militaire chargée de le recevoir.</p>
+
+<p>A la suite d'un atterrissage un peu dur, on fit remarquer au pilote
+qu'une pédale de gauchissement paraissait légèrement faussée. Charles
+Nieuport jugea inutile de la réparer, et il s'envola de nouveau. Il
+avait atteint une hauteur d'environ 300 mètres, quand, après avoir cessé
+d'entendre le bruit du moteur, on vit l'appareil descendre en vol plané,
+puis subitement glisser sur une aile et tomber avec une rapidité telle
+que le moteur s'enfonça de près d'un mètre dans le sol. Le malheureux
+pilote et son mécanicien, René Guyot, qu'il avait emmené comme passager,
+furent relevés horriblement broyés, ne donnant plus le moindre signe de
+vie.</p>
+
+<p>Fils du colonel de Nieuport, dont il portait le nom légèrement modifié,
+Charles Nieuport était né à Lagny en 187 8. Chose curieuse, les succès
+de son frère ne lui donnèrent point le désir de voler. C'est seulement
+après la mort d'Edouard qu'il commença son apprentissage, et il obtint
+son brevet de pilote en février 1912. Poussé par un sentiment touchant
+de piété fraternelle, il voulait conquérir la croix de la Légion
+d'honneur pour la déposer sur la tombe du grand frère, en remplacement
+de celle qui fut reprise presque aussitôt que donnée, les règles de
+l'Ordre ne permettant pas de décorer un mort.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>DEUX GRANDS SEIGNEURS ARABES A PARIS.</h3>
+
+<p>Deux grands seigneurs arabes, l'un fils, l'autre petit-fils de l'émir
+Abd el Kader, étaient, ces jours derniers, de passage à Paris où ils ont
+visité le président du Conseil des ministres, M. Aristide Briand, et
+diverses notabilités politiques.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/016b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Un fils et un petit-fils d'Abd el Kader à<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Paris: l'émir Ali pacha et son neveu l'émir<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Khaled, capitaine de spahis.</b>--<i>Phot.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Gerschel.</i></p>
+
+<p>L'émir Ali pacha--le septième des huit fils d'Abd el Kader--qui réside
+habituellement à Damas, et dont l'influence est considérable en Turquie,
+est revenu de Libye où, pendant plusieurs mois, il encouragea à la
+résistance les chefs arabes auxquels il était venu prêter l'appui de son
+courage et de son nom. Notre correspondant Georges Rémond fut témoin
+(voir <i>L'Illustration</i> du 18 mai 1912) de l'enthousiasme qui accueillit
+le fils d'Abd el Kader à son arrivée à Syrte, le 18 mars 1912, lorsque,
+venant de Benghazi, Ali pacha se rendait en Tripolitaine en compagnie de
+ses fils. Brave, éloquent, très soucieux de la gloire de son nom, l'émir
+Ali est peut-être le plus énergique des fils d'Abd el Kader. Ses
+sentiments francophiles sont connus. Et nous ne saurions oublier que
+c'est grâce à son intervention et à celle de son plus jeune frère, Omar,
+que le consul de France à Damas, M. Piat, parvint, en décembre 1910, à
+arrêter un massacre de chrétiens à Karak, près de Jérusalem, Ali et Omar
+reçurent, l'un et l'autre, à cette occasion, la croix de la Légion
+d'honneur.</p>
+
+<p>L'émir Khaled est le fils de l'émir Abd el Maleck, qui vit actuellement
+au Maroc et qui est le sixième fils d'Abd el Kader. L'émir Khaled, lui,
+est officier français. C'est un magnifique capitaine indigène de spahis,
+qui met au service de nos armes et de notre drapeau toute la fougue
+traditionnelle de sa race. Il est à peine remis de la blessure qu'il a
+reçue en pleine poitrine en combattant au Maroc en héros.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LES THÉÂTRES</h3>
+
+<p>Les débuts de Mlle Géniat hors de la Comédie-Française, abandonnée avec
+quelque fracas, étaient fort attendus, ainsi que la pièce nouvelle où
+ils devaient avoir lieu: <i>l'Épate</i>, de MM. André Picard et Alfred
+Savoir. La comédie et son interprète, et même, pour être juste, tous ses
+interprètes, ont été fort applaudis, au Théâtre Femina. Les temps vont
+vite et le désir de «paraître» que relevait déjà, il y a six ans, M.
+Maurice Donnay, est devenu le besoin «d'épater»; il fait d'ailleurs plus
+d'une victime et c'est, en l'espèce, une jeune fille à marier que ses
+parents sacrifient à l'espérance de partis toujours plus avantageux et
+toujours plus aléatoires,--jusqu'au moment où elle se révolte et pousse
+aussitôt jusqu'à l'excès son indépendance. Cette comédie est d'une
+observation ironique, satirique et d'une hardiesse parfois un peu
+effarouchante, mais à travers laquelle, aussi, percent, aux moments
+opportuns, de justes attendrissements. Mlle Géniat l'a jouée avec une
+force, une émotion vibrantes qui font bien augurer de sa carrière hors
+de la Comédie-Française; Mlle Juliette Darcourt a prouvé une fois de
+plus qu'elle est une parfaite comédienne; Mlle Marguerite Deval et M.
+Vilbert font, entre elles, originale figure de comédiens.</p>
+
+<p>A l'Opéra, une reprise de la <i>Salomé</i>, de Strauss, a permis, aux
+habitués de notre Académie nationale de musique, d'entendre et
+d'applaudir la voix généreuse d'une cantatrice italienne, la comtesse
+Maria Labia, de la Scala de Milan.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/017a.png"><br><span class="sml">Le tribunal. Le greffier. Abbé Baron. Chanoine Delassus.
+Un huissier. Mgr Battandier. Mgr Boudinhon. Abbé Lemire.</span> <b>L'officialité
+du diocèse de Cambrai réunie pour juger les plaintes de l'abbé Lemire
+contre deux ecclésiastiques.</b>--<i>Phot. Deleplanque.</i>]</p>
+
+<h3>UN PROCÈS ECCLÉSIASTIQUE</h3>
+
+<p>C'est une véritable résurrection de la justice ecclésiastique, cette
+session de deux audiences que vient de tenir l'officialité du diocèse de
+Cambrai, saisie d'une double plainte de M. l'abbé Lemire, député, contre
+M. l'abbé Beck, curé d'Arnèke (Nord), et contre Mgr Delassus, directeur
+de la <i>Semaine religieuse</i>. Au temps où le Concordat était en vigueur,
+M. l'abbé Lemire eût pu obtenir que ses adversaires fussent déférés
+«comme d'abus» devant le Conseil d'État. Il n'a plus maintenant de
+recours contre eux que devant la juridiction épiscopale.</p>
+
+<p>Les incidents qui ont amené, comme plaignant, le député d'Hazebrouck,
+devant l'official, remontent au mois de mai 1911. M. l'abbé Lemire,
+prenant part, comme chaque année, au pèlerinage d'Arnèke, qui jouit dans
+la région d'une grande faveur, se vit interdire, par M. le curé Beck, de
+célébrer la messe dans l'église paroissiale,--affront public
+qu'aggravait, à quelques jours de là, un article de la <i>Semaine
+religieuse</i> commentant l'acte du curé d'Arnèke et arguant, pour le
+justifier, de ce que M. l'abbé Lemire aurait été rayé de la liste des
+chanoines honoraires de Bourges et que, de plus, il serait frappé de
+suspense. En vain M. l'abbé Lemire protesta que les deux faits avancés
+étaient faux; en vain il sollicita de la <i>Semaine religieuse</i> une
+rectification. Les attaques contre lui redoublèrent. C'est alors que, de
+guerre lasse, il déposa entre les mains de son supérieur hiérarchique,
+Mgr l'archevêque de Cambrai, une plainte en due forme, lui demandant «de
+vouloir bien user, en cette circonstance, des moyens dont il disposait
+pour sauvegarder l'honneur de ses prêtres». La plainte, transmise à la
+cour de Rome, fut renvoyée devant le tribunal ecclésiastique de première
+instance, c'est-à-dire devant l'officialité de Cambrai. La cause a été
+évoquée samedi dernier.</p>
+
+<p>Le tribunal, composé, en somme, d'un juge unique, l'official, M. Cateau,
+vicaire général du diocèse, assisté de deux assesseurs, MM. Sapelier et
+Catteau, ayant seulement voix consultative, siégeait dans la salle d'un
+patronage, proche de la cathédrale,--une pièce sans solennité, encombrée
+d'un gros poêle qui semble le centre du décor, entre deux tables et
+quelques chaises.</p>
+
+<p>Les débats occupèrent deux audiences.</p>
+
+<p>M. l'abbé Lemire était défendu par Mgr Boudinhon, professeur à
+l'Institut catholique de Paris. Mgr Battandier, venu tout exprès de
+Rome, assistait Mgr Delassus; M. l'abbé Beck, un vieillard presque
+nonagénaire, était représenté par M. l'abbé Baron, mais ce fut Mgr
+Battandier qui présenta également sa défense.</p>
+
+<p>La double plaidoirie du prélat romain prit, en réalité, toute l'allure
+d'un réquisitoire, et des plus vifs; ce fut «une digression agressive»
+put proclamer le défenseur de M. l'abbé Lemire. Mais le
+plaignant--devenu ainsi accusé, autant dire--prononça lui-même contre
+les allégations dont on l'accablait une protestation si émouvante, que
+des applaudissements nourris, éclatant parmi l'assistance, en saluèrent
+la péroraison.</p>
+
+<p>A une audience ultérieure, l'official rendra son double jugement.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>LES SUFFRAGETTES</h3>
+
+<h4>RECOMMENCENT</h4>
+
+<p>On les croyait calmées. Il est vrai qu'il y a deux mois elles avaient
+imaginé de détruire au moyen d'un liquide corrosif le contenu des boîtes
+aux lettres dans la cité de Londres. Leur faculté d'invention étant
+inépuisable, elles avaient brisé quelques jours plus tard les
+avertisseurs d'incendie, jetant l'effroi dans le coeur des pompiers de
+la capitale et, de là, dans celui des habitants. Mais cet exploit avait
+paru être le dernier. Et voici que, tout à coup, elles se réveillent. De
+nouvelles vitres viennent d'être cassées. Une vénérable dame, Mrs
+Despard, arrêtée à Trafalgar square, est condamnée à quinze jours de
+prison. Que se passe-t-il donc?</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/017b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Une vénérable suffragette: Mrs Despard,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;soeur du général French, haranguant la<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;foule à Trafalgar square.</b></p>
+
+<p>Un phénomène très ordinaire dans l'histoire du mouvement suffragiste.
+Les femmes s'étaient un instant calmées pour «donner une chance au
+Parlement», c'est ainsi qu'elles s'expriment là-bas. Mais le Parlement
+les a trompées une fois de plus et les voilà qui repartent en guerre.</p>
+
+<p>Le gouvernement anglais ressemble, en effet, à un marchand de drap un
+peu lourd que sa femme tourmenterait de réclamations continuelles. Le
+bruit l'énervé moins qu'un mari français. Pourtant, il essaie une fois
+par an environ d'acheter la paix du ménage par des concessions. Le
+premier ministre annonce aux déléguées de l'Union politique et sociale
+de la Femme (W. S. P. U.) que l'heure d'un libre débat sur le vote des
+femmes a enfin sonné au Parlement de Westminster. Aussitôt les cris
+cessent, dans l'attente du grand événement qui doit consacrer
+l'émancipation des Anglaises.</p>
+
+<p>Par malheur, l'événement ne se produit pas. Il arrive d'ordinaire une
+chose fort simple. Les <i>bills</i> favorables au suffrage des femmes sont de
+deux sortes. Les uns accordent aux femmes le suffrage universel: ils
+irritent ceux des féministes qui sont conservateurs. Les autres ne leur
+donnent qu'un suffrage restreint: ils apparaissent comme inacceptables à
+ceux des féministes qui sont libéraux. Comme d'autre part le
+gouvernement évite de prendre parti et demeure complaisant mais
+irrésolu, le suffrage des femmes est toujours battu à la Chambre des
+Communes. Cette fois, il n'a même pas été nécessaire de voter. La
+procédure parlementaire anglaise, interprétée par le président de la
+Chambre, a obligé le gouvernement à retirer le projet de réforme
+électorale avant toute discussion.</p>
+
+<p>Mais, dès lors, le concert des imprécations devait reprendre aussitôt:
+«Je désespère dos hommes politiques, s'est écriée Mrs Pankhurst; je ne
+suis pas loin de désespérer de l'homme en général.» La déconvenue est,
+en effet, plus vive que toutes celles des années antérieures. Songez que
+cette fois plusieurs membres du gouvernement, sir Edward Grey, M. Lloyd
+George, le grave lord Haldane lui-même, s'étaient nettement rangés du
+côté des femmes. On parlait d'un schisme à l'intérieur du cabinet, d'une
+crise ministérielle prochaine. C'était donc que, pour la première fois,
+le débat devait être sérieux... Et tant d'espoirs s'effondrent en
+quelques instants!</p>
+
+<p>De là l'irritation des dames. De là aussi le plan de campagne qu'elles
+viennent d'arrêter. «A part la vie humaine, nous ne respecterons rien!»
+a déclaré Mrs Pankhurst. Une autre militante, miss Annie Kenney, comme
+quelqu'un l'interrompait, s'est tournée vers lui d'un air menaçant: «Si
+vous êtes boutiquier, s'est-elle écriée, vous ferez bien de prendre
+garde!» Menace trop claire. Aussi bien, dès avant-hier, les magasins des
+environs de Trafalgar square avaient-ils barricadé leurs devantures. On
+se souvient encore à Londres du <i>big smash</i> de l'an dernier, quand
+toutes les vitres de Regent street volèrent d'un seul coup en éclats.
+Nul doute que les habitants de Londres n'aient à souffrir une fois de
+plus des imprudences de leur gouvernement. A en croire certains
+avertissements plus mystérieux, la W. S. P. U. prépare même des dégâts
+inédits. On se demande avec curiosité ce que l'esprit inventif de ses
+chefs pourra bien inventer de nouveau. Peut-être la colonne de Nelson
+va-t-elle s'écrouler un beau matin à travers Trafalgar square à moins
+que Wellington, à Hyde Park Corner, ne tombe de cheval.</p>
+
+<p>Procédés fort irritants pour les hommes, il faut l'avouer. Mais tentez
+de raisonner un instant avec calme, vous verrez que les suffragettes ne
+peuvent guère s'y prendre autrement pour arriver à leurs fins.</p>
+
+<p>Ce qui caractérise, en effet, le Parlement anglais, de même que le
+nôtre, c'est de ne céder jamais qu'à la violence. Cent ans d'histoire
+suffisent à le démontrer. Chaque fois que les Communes et les Lords ont
+consenti, au siècle dernier, à élargir le suffrage des électeurs mâles,
+ils venaient, comme par hasard, d'être terrorisés par des manifestations
+redoutables. Des ouvriers s'étaient assembles par centaines de mille à
+Manchester ou à Liverpool. Des paysans avaient brûlé des châteaux. Sans
+remonter aussi loin, les mineurs de Grande-Bretagne n'obtinrent l'an
+dernier le salaire minimum que grâce à une grève qui affola le
+gouvernement. Au contraire, les pétitions pacifiques n'obtiennent jamais
+que des égards. Les bonnes gens du Royaume-Uni s'en sont aperçus depuis
+longtemps.</p>
+
+<p>Les suffragettes aussi. J'ai rencontré, l'an dernier, Mrs Pankhurst,
+comme elle sortait de prison et qu'elle méditait d'y rentrer. Ce n'est
+pas la Ménade échevelée que vous vous représentez certainement. Aucun
+visage n'est plus calme, aucun regard n'est empreint d'une telle douceur
+et d'une telle sérénité. «Croyez-vous, me dit-elle, qu'il soit dans mon
+caractère d'aimer la violence? Tout m'en éloigne au contraire, mon
+tempérament comme mon éducation. Mais que voulez-vous? Tant que nous
+nous sommes bornées à appeler respectueusement l'attention du
+gouvernement sur les droits méconnus de la femme, on nous a poliment
+éconduites. Il a suffi, au contraire, que nous dérangions, par quelques
+inoffensives brimades, le confort des parlementaires pour qu'aussitôt
+notre cause fît au Parlement de surprenants progrès. Nous avons donc
+l'intention de rester fidèles à cette seconde méthode.»</p>
+
+<p>Mrs Pankhurst a évidemment tort. La fermeté d'un Parlement n'est pas de
+celles que désarme l'obstination de quelques pauvres femmes, tournées en
+ridicule par la presse de tous les partis. Mais, d'autre part, un
+malaise évident gagne chaque jour un plus grand nombre d'hommes, depuis
+que quelques trahisons notoires se sont déclarées dans leurs rangs. Et
+ce qui est manifeste, c'est que ni la prison de Holloway, ni au besoin
+le chat à neuf queues ne viendront à bout de la ténacité des femmes
+anglaises. Mrs Pethick Lawrence, une des martyres de l'an dernier, le
+disait à ses juges: «Il y a quelque chose du bouledogue dans les femmes
+de ce pays-ci aussi bien que dans les hommes.»<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Philippe Millet.</span></span></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/018small.png"><br><a href="images/018large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/supp1.png"><br>
+[Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés en titre<br>ne nous ont pas été fournis.]
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3649, 1 Février
+1913, by Various
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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