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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913 + +Author: Various + +Release Date: September 24, 2011 [EBook #37526] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 1 FEVRIER 1913 *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913 + +AVEC CE NUMÉRO L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE +CONTENANT +KISMET + +LA REVUE COMIQUE, par Henriot. + +Ce numéro se compose de VINGT-QUATRE PAGES au lieu de seize et comprend +deux suppléments: + +1° _L'Illustration Théâtrale_ contenant KISMET, d'Edward Knoblauch +(texte français de Jules Lemaître); + +2° Le 2e fascicule des SOUVENIRS D'ALGÉRIE (Récits de chasse et de +guerre), du général Bruneau. + +L'ILLUSTRATION +_Prix de ce Numéro: Un Franc._ SAMEDI 1er FEVRIER 1913 +_71e Année.--Nº 3649._ + +[Illustration: Lieut.-Colonel Tyrrell. Enver Bey G. RÉMOND. +LENDEMAIN DE COUP D'ÉTAT: +ENVER BEY AU SELAMLIK Le chef des Jeunes-Turcs, qui la veille a arraché +la démission du cabinet après une tragique bagarre, s'entretient +paisiblement avec l'attaché militaire anglais et le correspondant de +«L'Illustration».--_Voir l'article, pages 80 et 81._] + +_Les prochains numéros de_ L'Illustration _contiendront:_ + +_La Femme seule, de_ M. BRIEUX; +_La Prise de Berg-op-Zoom, de_ M. SACHA GUITRY; +_Les Flambeaux_, de M. HENRY BATAILLE; +_Alsace_, de MM. GASTON LEROUX ET LUCIEN CAMILLE; +_L'Homme qui assassina_, de M. PIERRE FRONDAIE, _d'après le roman de_ M. +CLAUDE FARRÈRE; +_L'Habit vert_, de MM. ROBERT DE FLERS ET G.-A. DE CAILLAVET; +_Les Eclaireuses_, de M. MAURICE DONNAY. + + + +COURRIER DE PARIS + +JOYAUX + +Quelle étrange impression je ressens lorsqu'il m'arrive de recevoir un +de ces catalogues de bijoux fabuleux,--qui font rêver les femmes en les +plongeant dans de grands silences de convoitises! Je suis sûr que vous +avez éprouvé le même malaise, la même mélancolie, le même +désenchantement que moi quand vous ouvriez, comme un ouvrage sans +substance et qu'on ne lit pas, le volume richement traité, qui contient +si peu de texte et dans lequel ne sont imprimées d'autres pensées que +celles de l'envie, de la coquetterie brûlante et de l'amer regret? + +Voici les planches où sont représentés au naturel, en portrait, comme +des personnes, les diamants et les brillants, les perles et les pierres +de couleur. Images d'une infinie tristesse! La perfection, le soin voulu +avec lesquels on les a poussées en augmentent la froideur, l'inutile +opulence. On peut compter chaque perle, chaque pierre, les retourner de +l'oeil. Enfilées par ordre de taille, choisies avec angoisse, +rigoureusement mesurées, elles s'alignent, chapelets profanes, sur +lesquels n'a jamais glissé, venant du coeur aux lèvres et des lèvres aux +doigts, la plus fugitive prière. Ces colliers apparaissent véritablement +ce qu'ils sont, des chaînes, plus solides en dépit du mince fil qui les +constitue que si elles étaient faites d'anneaux de fer. Et plus lourdes, +mieux rivées que toutes, ces chaînes-là garrottent davantage les +volontaires captives qui en ont imprudemment contracté la trop grande +habitude. Les prisonnières du joyau ne sont délivrées que par la mort, +qui les dépouille en les remettant à nu comme à l'entrée des geôles de +la vie. + +En effet, les bijoux que l'on voit étalés dans l'écrin des catalogues ne +parlent pas d'autre chose. Ils disent qu'en ayant appartenu à tant +d'épaules, à tant de bras, à tant de cols gracieux et dont la jeunesse +se targuait de ne pas périr, ils n'ont jamais été à personne, qu'ils ne +sont pas l'objet d'une possession exclusive et durable. Plus que tous +les autres biens ils ne sont que prêtés, loués pour quelques saisons, et +quand ils changent de corps ils sont dénués de souvenirs, ils perdent, +plus que n'importe quoi, la mémoire, apparente ou cachée, de leurs +anciennes et successives maîtresses. Ils ne dégagent pas le moindre +regret. Une écharpe, un mouchoir, le gant d'une défunte, étalent plus de +sentiment. Les bijoux ont la beauté du dédain et de l'ingratitude. Ce +sont les paons de la parure. Ils ne gardent rien, n'emportent rien, ne +transmettent rien des fièvres et des frissons qu'ils ont si souvent +provoqués. Confidents de la chair qu'ils amusent et flattent, égoïstes +et faux amis, ils glissent et passent sur les peaux, sans trouble et +sans émoi, comme si c'était toujours la même, et sans laisser plus de +trace que l'eau qui roule sur le dos des cygnes. Ils n'ont ni esprit, ni +coeur, ni âme. Ils ne sont que des cailloux, d'un ordre moins naturel et +plus relevé que ceux du chemin, des verroteries de civilisés que la +femme, longtemps après les petites pierres rondes du torrent et du +ruisseau, et les coquillages de la grève, et les dents du carnassier, +suspend à son cou et met à ses poignets pour se plaire, se compléter et +donner de soi une impression plus vivement ornementale. Les bijoux, +photographiés dans leur immobilité, dans leur sec et particulier repos, +témoignent d'une désolante indifférence, d'un manque total de tendresse. +A les contempler, si parfaitement détachés, il paraît incroyable que +l'on ait pu s'attacher à eux, qu'ils aient été capables de fournir de la +joie, du plaisir, un agrément rapide. On leur en veut de leur éternelle +et trop facile complaisance. Ils ne cèdent en effet jamais à la plus +digne, mais au plus offrant... Leur platitude est écoeurante. On est +certain de les avoir dès qu'on peut y mettre le prix. Aussi restent-ils, +malgré leur factice noblesse, entachés de vénalité. Ils sont payés trop +cher, de toutes les façons, même et surtout par la plupart de celles qui +les obtiennent pour rien, comptant pour rien ce qui est plus que tout. +Dans une espèce de prostitution du charme de leurs feux, de leurs +éclairs et de leur orient, ils vont, de femme en femme, sans même les +connaître, sans se soucier de ce qui leur est arrivé d'heureux ou de +contraire, sans savoir leurs noms, leur âge, leur histoire, leur sourire +ou leurs pleurs, étrangers de leur personne, moins familiers de l'être +vivant, de l'animal humain qu'ils ont destin de harnacher que ne l'est +du boeuf le joug de bois plaintif, et de l'âne la bride racornie, et du +cheval le collier gluant et chaud. Les ardeurs mouvementées du sang, la +contraction fine et douce du muscle, et tous les frissonnements de +l'épiderme féminin soulèvent bien les joyaux, comme un flot qui porte +une barque... Mais, tandis que la barque au moins garde à ses flancs +amoureux et battus le ruissellement des baisers qu'y posent à tout +instant la lèvre et la langue de l'onde, les bijoux, muets, sans +réponse, et les colliers pesants, stupides, repoussant le contact et +chassant la caresse, ont l'air de se rétracter, et de se figer exprès +dans une hostile inertie. Ils renvoient la chaleur au lieu de la capter +et ils sont là, posés sur le satin blanc des poitrines, sur le velours +palpitant des épaules, tels que des emblèmes orgueilleux et glacés +donnant l'idée d'être les plaques, les cordons, les croix et les +chamarres d'un Ordre spécial et recherché qui serait celui du vain Éclat +et de l'Insensibilité. + +Ils suent le grand ennui des soirées, du bal, du monde, des loges +d'opéra, des interminables séances lumineuses qu'est la vie d'actif +épuisement d'une femme à la mode, et jamais ils ne peuvent conquérir un +aspect simple et détendu. Cela leur est interdit. Ils n'ont pas le droit +de quitter leur morgue et leur emphase de joyaux, de princières parures, +leur caractère de magnificence royale, leur tyrannie asiatique. Ah! +qu'il doit être dur certains jours, à une de ces Cléopâtre ou de ces +Jézabel marbrées de soucis, saccagées de passions, dévastées d'espérance +et ne pouvant plus agrafer les années qui leur échappent de toutes +parts, qu'il doit leur être dur, certains soirs, de planter sur leur +tête droite et si lasse, ou dans leurs cheveux cent fois déteints, le +diadème de Nessus aux mille feux, les aigrettes persanes, la flèche +crevant l'abcès nacré d'une perle ou le croissant de Diane, qui +tremblera sur son invisible tige! Et les bijoux, rayonnants et +impersonnels, allumant leurs mêmes flammes sur ces bûchers humains, +poursuivent leur carrière de parure et d'ostentation. Quand je vois au +front d'une duchesse un de ces féeriques bandeaux qui forcent les yeux +éblouis à se détourner comme s'ils s'inclinaient, je ne peux empêcher ma +pensée, plus prompte que tout, de sauter dessus. Elle prend cette +couronne, la retire avec brusquerie de la savante coiffure, la jette sur +une table et m'en retrace aussitôt la longue et inconcevable histoire. +En une minute, les pierres sont enlevées, arrachées comme des dents que +l'instrument précis et rude ferait sauter de l'alvéole d'argent, de la +gencive d'or, et chacun de ces brillants dispersés, chacune de ces +perles libres, s'en va, par son chemin, se replacer dans la paume des +marchands, d'où elle est partie dans le monde, au creux de laquelle, +avant de parvenir jusqu'aux doigts artistes des grands joailliers, elle +a d'abord été choisie par la pince, quand elle se trouvait retenue au +sillon d'un pli de chair dans cette première main à la fois grasse et +crochue. Je m'imagine ensuite les cafés puants où ces grains inféconds, +qui représentent tant de pain, ont été apportés dans les sacs de cuir, +montrés avec précaution, de tout près, en dépliant le papier qui les +contenait ainsi qu'une poudre merveilleuse, et pesés, examinés à la +loupe, échangés, montés et démontés sans cesse, allant partout, servant +tour à tour à un bracelet, à un collier, passant d'une bague à une +boucle d'oreilles, d'une broche de corsage au fermoir d'un réticule... +accomplissant ainsi d'innombrables voyages, connaissant les hauts et les +bas de maintes destinées, et vendus souvent en cachette, et donnés, et +volés aussi, et inspirant le crime, et le faisant commettre, et recélé, +enfouis dans la terre, jetés dans le fleuve, à l'égout... pour +disparaître... car, en dépit de leur magnifique apparence de sécurité, +les joyaux, comme le reste, ont au bout du compte une fin. Quand ils ont +été pendant beaucoup d'années, de mortes en mortes, et qu'ils sont +fatigués de briller, qu'ils n'en peuvent plus de parer une chair si vite +flétrie, il faut bien eux aussi qu'ils renoncent et meurent... Où et +comment? Ils n'en savent rien là-dessus, pas plus que l'homme et que la +femme. D'ailleurs je suis mal renseigné moi-même sur leur durée +possible. Quelle est la limite dernière et naturelle de leur existence? +Combien vit une perle? Jusqu'à quel point un diamant peut-il être +centenaire? Un rubis a-t-il sa pourpre éternellement chevillée au corps? +Le saphir et la turquoise possèdent-ils un magique bleu qui ne passera +qu'avec le ciel? Et la verte émeraude a-t-elle partie liée avec la verte +mer dont elle est une goutte? Peu importe. Naufrage, incendie, +tremblement de terre, cyclone, éruption, anéantissement fatal, les +joyaux meurent et mourront, feront aussi leurs miettes. Rien n'échappe à +la poussière. Le Régent diamant périra comme a péri l'autre dont il a +pris le nom. Où sont les bijoux d'Isabeau de Bavière, et de Marie +Stuart, et de Gabrielle? Et ceux de Marie-Antoinette et de la Dubarry? +Et ceux...? On n'en finirait jamais! Où seront, dans seulement trois +cents années, ceux de toutes les Madame X... dont la vente a été +faite... au comptant... + +Henri Lavedan. + +(Reproduction et traduction réservées.) + + + +LES ANGOISSES ET LES CONVULSIONS DE CONSTANTINOPLE + +LE «GRAND DIVAN» VIEUX-TURC DU 22 JANVIER ET LE COUP D'ÉTAT +JEUNE-TURC DU 23. + +_Le soir du 22 janvier, notre envoyé spécial Georges Rémond, resté à +Constantinople dans l'attente des événements (car il s'était jusque-là +refusé personnellement à croire que la paix se ferait à Londres), nous +adressait une intéressante correspondance relative à la réunion du +«Grand Divan», qui venait d'autoriser le ministère Kiamil pacha à céder +Andrinople aux alliés balkaniques. Le lendemain même allait se produire +le coup de force militaire que notre collaborateur, dans toutes ses +précédentes lettres privées, n'avait jamais cessé de considérer comme +possible. Et, le 24, il nous écrivait: «Je ne prévoyais certes plus cela +avant-hier. L'impression qui se dégageait du spectacle du «Grand Divan», +du décor matériel et moral au milieu duquel il s'était déroulé était +bien telle que je vous l'ai décrite. Je n'ai rien à changer à ce récit, +qui, si vous le publiez intégralement, formera, avec la relation des +faits ultérieurs, un contraste saisissant: les lecteurs de_ +L'Illustration _y trouveront un fidèle reflet des contradictions où se +débat l'Empire Ottoman, et le témoignage le plus probant des angoisses +et des convulsions de Constantinople.»_ + +LE «GRAND DIVAN» + +Constantinople, 22 janvier 1913. + +Je sors du «Grand Divan», convoqué à titre consultatif par le +gouvernement soucieux, au moment de décider de la paix ou de la guerre +et de répondre à la note collective des puissances, d'être assuré de +l'assentiment et de l'appui des personnages les plus illustres de la +nation. Une même assemblée avait été réunie en 1827, lors de la guerre +de l'indépendance grecque, une autre en 1877, au temps de la guerre +russo-turque. Toutes deux avaient décidé la continuation de la guerre à +outrance, jusqu'au dernier vaisseau, jusqu'au dernier canon. C'est la +paix qui sort de celle-ci. + +... A 11 heures 1/2, je me rends au palais impérial de Dolma Bagtché, en +compagnie de Jean Servien, du _Petit Marseillais_. Aux alentours pas un +curieux. A Paris, dans une occasion semblable, cent mille personnes +s'écraseraient dans les rues avoisinantes: elles n'en apprendraient rien +de plus, ni plus vite; mais, enfin, elles contempleraient de leurs yeux +l'endroit où se passe quelque chose qui intéresse la vie de leur pays, +elles manifesteraient d'un commun accord, ou en sens divers, par leurs +murmures, leurs discussions, leur agitation même, l'existence d'une +opinion publique, d'un peuple qui veut vivre et se sent vivre. Ici, +rien. J'ai constaté pareille indifférence à Hademkeui, la nuit de +l'armistice; deux journalistes français s'étaient, seuls, dérangés pour +assister au retour de Nazim pacha; et, le lendemain, le long de la route +jusqu'à Constantinople, pas un paysan, pas un soldat, ne les interrogea +sur la paix ou la guerre. Qu'importait, après tout? qu'importe encore +aujourd'hui? Et tant de silence et tant d'apathie ont pour nous autres +je ne sais quoi d'impressionnant, lorsque nous nous penchons pour +écouter en vain les palpitations du coeur de ce peuple et de cette +ville. + +Quelques patrouilles circulent d'un pas lourd et se dandinent pesamment. +Des policiers à pied et à cheval barrent les portes du palais; des +cavaliers sont massés dans la caserne voisine. On fait quelques +difficultés pour nous laisser passer; un officier de paix, assez +insolent, veut nous chasser, et, sur notre refus de partir, déclare que +les Européens sont plus barbares que les Turcs, quoi qu'ils prétendent. +Nous ne bougeons; je lui dis de nous faire arrêter, s'il lui plaît +ainsi, et la petite altercation continue quelque temps en langage turc +et dans cet ineffable «sabir» levantin ou plus exactement pérote, en +usage ici, jusqu'à ce qu'intervienne un haut fonctionnaire de police, +fort courtois, qui nous assigne une place. A midi moins le quart, des +landaus, des voitures de place, quelques automobiles, se succèdent, +amenant les notables; la grande porte s'ouvre pour laisser entrer +l'équipage du prince héritier Youssouf Jzeddine et du grand vizir. A +midi et demi, tout mouvement a cessé. + +Nous revenons à 2 heures. Même silence aux abords du palais. Les seuls +curieux sont toujours quelques journalistes français, Paul Erio, du +Journal, Cuinet, du _Matin_, Mothu, de l'_Havas_, Genève, du _Stamboul_, +et des journalistes locaux. Cette fois on nous laisse, sur notre +demande, pénétrer dans les jardins, puis, dans le grand salon du +rez-de-chaussée qui précède l'escalier d'honneur, lequel donne accès au +salon des ambassadeurs, ainsi nommé parce que le sultan Aziz y accordait +ses audiences aux ambassadeurs étrangers, et dans lequel se tient +aujourd'hui le «Grand Divan». + +On nous fait quelques communications: Mahmoud Chefket pacha, Hakki +pacha, l'ancien grand vizir, le prince Sabaheddine bey, l'ancien cheik +ul islam Moussa Kiasim effendi, l'ex-commandant de l'armée de l'Est, +Abdullah pacha, se sont excusés. Les princes assistent à la réunion d'un +salon voisin. Le sultan est demeuré dans ses appartements, mais on le +tient constamment au courant des débats. Dans la salle de réunion, les +notables se sont groupés par professions, militaires, ulémas, sénateurs, +fonctionnaires civils. A 1 heure 1/2, le grand vizir a proclamé +l'ouverture de l'assemblée; il a fait lire une traduction de la note +collective des puissances, suivie de quelques explications. Puis Nazim +pacha, ministre de la Guerre, a déclaré que l'armée était prête à faire +son devoir. Abdurrhaman bey, ministre des Finances, a exposé la +situation financière de l'empire et conclu à la nécessité de la paix; au +nom de Noradounghian effendi, ministre des Affaires étrangères, +indisposé, Saïd bey a donné lecture de l'exposé écrit par celui-ci, +concluant également à la paix. + +Nous n'avons point accès à la salle des délibérations. Je parcours les +salons du rez-de-chaussée: meubles dorés, rideaux, baldaquins à +l'européenne, pour ne pas dire pis, glaces prismatiques, lampadaires en +cristal, vases de Sèvres, quelques tableaux, parmi lesquels je distingue +une petite toile de Fromentin, un coin du Bosphore, d'un beau ton chaud +de coucher de soleil d'été, d'une pâte ambrée à la manière de Decamps, +et qui me retient seule au milieu d'un certain nombre d'oeuvres +également banales. Une galerie donne sur la mer et l'incomparable +paysage des côtes d'Asie. Devant nous, les cuirassés des puissances. On +nous offre le café dans de jolies petites tasses dorées; je pense +qu'autrefois, après avoir bu, l'étiquette était de mettre tasse et +soucoupe dans sa poche; j'en ai quelque envie, mais je n'ose. On nous +offre également des cigarettes énormes, si longues qu'elles n'en +finissent plus, et toutes dorées. Les beaux tapis, cet accueil délicat, +ces cafés, ces cigarettes, les huissiers et les domestiques muets qui +glissent sans faire de bruit, le grand silence, me rappellent, en dépit +du décor médiocre de ce palais, où je ne sais quel architecte, Arménien +sans doute, a macaroniquement entremêlé les formes les plus molles et +les plus décadentes du style hindou, de l'architecture antique, et de la +Renaissance ou du baroque italien, que ce peuple-ci a possédé un art +merveilleux, sans doute emprunté à l'ancienne Byzance, mais pourtant +original, qu'il a eu des demeures où la vie, différente de la nôtre, +était d'une douceur incomparable, et nuancée de finesses dont le +souvenir grise encore nos imaginations d'Occidentaux. Tout cela +disparaît. + +Il est 4 heures. Un uléma à longue barbe blanche, enveloppé dans une +pelisse noire, passe devant nous. Il s'approche de la fenêtre qui fait +face à l'Orient; des lueurs projetées par le soleil couchant y traînent +avant que s'y lève la nuit. Il prie, indifférent à notre présence, se +prosternant, se relevant, élevant les mains, ou les tenant autour des +oreilles, ou les passant sur la face, s'agenouillant de nouveau, vieux +corps assoupli à cette gymnastique sublime. L'occasion, la circonstance, +ne lui en font pas hâter ou saccader un geste; qu'importent, pense-t-il +sans doute, auprès de la grandeur de Dieu et des promesses faites à ses +croyants, ces accidents passagers de la vie d'un peuple à qui l'empire +du monde est malgré tout assuré par un décret divin? + +Il sort du «Grand Divan». Tout est terminé, nous dit-on. Après quelques +discours patriotiques de divers personnages, l'assemblée s'en remet au +gouvernement et cède sur tous les points(1). + +Nous quittons le palais et attendons dans les jardins la sortie des +notables. Le temps, beau durant la journée, s'est couvert de nuages +menaçants et il commence de pleuvoir. + +[Note 1: On m'apprend à la dernière minute trois incidents curieux de la +séance: + +Les deux vieux adversaires irréductibles, Saïd pacha et Kiamil pacha, se +sont serré la main, réconciliés, et ont longuement tenu conversation. + +Le représentant du ministre des Affaires étrangères a fait remarquer, à +la suite de l'exposé de la situation extérieure, que la Turquie avait à +répondre non seulement à la note des puissances, mais à une note +particulière de la Russie, menaçant de prendre à son compte les intérêts +des alliés. + +Enfin, lorsque tous les discours furent prononcés, on demanda s'il +fallait voter. Mais un uléma se leva et dit: «Nous risquerions, en +agissant ainsi, de montrer que nous sommes en désaccord dans une +circonstance si grave; bornons-nous, à aller tous baiser la main du +grand vizir,» Il en fut ainsi fait.] + +[Illustration: Après le «Grand Divan»: le vieux Saïd pacha sortant du +palais de Dolma Bagtché.] + +Un petit vieux tout brisé paraît au haut de l'escalier; il marche en +tremblant, un domestique le soutient, et, lentement, le conduit à sa +voiture. C'est Kutchuk Saïd pacha (le petit Saïd pacha), l'ancien grand +vizir. Izzet pacha, celui qui s'est illustré au Yémen, descend ensuite, +large, la tête puissante, massif comme un bloc; puis de vieux généraux, +des fonctionnaires en stambouline, des ulémas. Pas un mot, pas une +conversation, pas un geste qui trahisse colère ou désespoir; les visages +sont graves, imprégnés de tristesse; il me semble retrouver quelque +chose de cette expression poignante que j'ai vue sur les figures des +soldats vaincus de Loule-Bourgas et de Viza, identique sur tous, et qui +est celle de la défaite acceptée. Acceptation nécessaire, inéluctable +sans doute. Ils en portent le poids avec un tel air de noblesse, ces +prêtres, ces vieux soldats usés dans toutes les guerres, ces hauts +dignitaires de l'empire, qu'on se sent pénétré d'une émotion profonde. +Nous nous tenons tous découverts sur leur passage. Les derniers, au +sommet de l'escalier, apparaissent deux ulémas. Ils ont le turban vert +impeccablement roulé, l'ample pelisse noire, de longues barbes et des +visages très anciens. Ils s'arrêtent sur l'une des marches; l'un sort de +sa poche une belle tabatière et la présente à l'autre; celui-ci se sert +lentement, remercie, et tous deux hument le tabac parfumé, puis +continuent, lentement toujours, comme ils ont fait tout le reste, à +descendre le grand escalier. + +Ce vieillard cassé, si proche du tombeau, dont un domestique soutenait +les pas, ce prêtre qui priait, prosterné vers l'Orient, parmi +l'ameublement européen de ce salon prétentieux, ces deux ulémas qui +semblaient dater du quinzième siècle et prenaient d'un si beau geste +leur prise de tabac parfumé sur les marches du palais; mais surtout le +décor matériel et moral d'un tel spectacle, l'acharnement d'une partie +de l'Europe hostile, la trahison de l'autre, sur laquelle on comptait, +l'indifférence populaire, les haines politiques seules vivaces, les +cuirassés des puissances étrangères surveillant le palais, surveillant +la ville, tout cela ne semblait-il pas se traduire trop clairement en +deux mots: _Finis Turquiae_? Trop clairement, certes! Et, cependant, en +souvenir de tant d'années d'alliance, de tant de soldats morts pour les +mêmes causes, d'une terre où notre influence, notre langue, nos moeurs +même ont toujours régné et règnent encore, de l'amitié qui nous y fut +témoignée au temps de notre grand malheur et quand tous nous +abandonnèrent, il faut refuser de les écrire. Je pense qu'il n'est aucun +Français ayant vécu ici, approché les Turcs, éprouvé ce qu'il y a de +noble, d'excellent dans le coeur, non pas de certains, mais du plus +grand nombre, qui se défende de former aujourd'hui au fond de lui-même +un souhait de relèvement et de revanche en faveur d'un peuple si +malheureux. + +GEORGES RÉMOND. + + + +[Illustration: Enver bey tel qu'il était en Cyrénaïque. _Phot. Kiamil +effendi, prise au camp d'Ain el Mansour, devant Derna._ A comparer avec +sa physionomie actuelle, telle qu'elle apparaît dans notre photographie +de première page.] + +LE COUP D'ÉTAT DU 23 JANVIER + +_Sur le coup de théâtre décisif du 23 janvier, sur la tragédie byzantine +qui, en un quart d'heure, changea le gouvernement de l'empire, notre +collaborateur a voulu laisser la parole au Turc intelligent et lettré +qui fut toujours pour nous à Constantinople un précieux correspondant, +très-renseigné sur le monde politique ottoman, jeune-turc ou vieux-turc, +et que Georges Rémond tient, en conséquence, pour le plus apte à +apprécier les causes des derniers événements et à juger les individus à +leur exacte valeur._ + +Constantinople, le 25 janvier 1913. + +La Turquie est décidément le pays des grosses surprises, des imprévus +sensationnels. Bien malins sont les étrangers qui prétendent la +connaître quand les gens qui y sont nés et y ont vécu se laissent +eux-mêmes surprendre par les événements. Il y a six mois, au moment où +le cabinet Saïd pacha, appuyé sur le Comité Union et Progrès, qui venait +de faire aboutir triomphalement les élections en étouffant ses +adversaires, semblait inébranlable, il fut renversé en quelques jours; +la dissolution de la Chambre, la dispersion des clubs unionistes, +semblèrent marquer la fin du tout-puissant Comité. Après la chute +politique du parti vinrent les chutes personnelles de ses chefs les plus +influents, dont les uns prirent la fuite et les autres furent +emprisonnés, après avoir été traqués et poursuivis dans les rues. Il +semblait bien que l'Union et Progrès ne se relèverait jamais de ce coup +et Kiamil pacha, l'adversaire déclaré du Comité, paraissait devoir +garder longtemps le pouvoir, lorsque, patatras!... en moins d'un quart +d'heure, presque sans aucun concours militaire, le souffle puissant +d'Enver bey renversa comme un château de cartes le grand cabinet, qui +était remplacé instantanément par un ministère composé des partisans les +plus marquants de l'Union. La Turquie, qui semblait résignée à tout +sacrifier pour faire la paix, relève la tête belliqueusement et +revendique le droit de continuer de vivre en Europe. + +Le coup d'État du 23 janvier, qui aura peut-être des conséquences +incalculables, non seulement sur les destinées de la Turquie, mais aussi +sur celles de l'Europe entière, s'est accompli avec une simplicité et +une rapidité inouïes. Je n'y ai pas assisté, mais j'ai interrogé de +nombreux témoins de l'événement; j'ai causé avec Enver bey lui-même et +je puis vous fournir un récit qui se rapproche beaucoup de la vérité +historique, toujours impossible à atteindre. Mais je vais d'abord +remonter plus haut pour vous exposer l'état d'esprit de la population au +moment où ce violent changement s'est produit. + +Après l'abattement qui s'était manifesté dans le peuple turc au +lendemain des revers foudroyants éprouvés par les armées ottomanes au +début de la guerre, les esprits avaient commencé de se remonter à la +nouvelle du succès remporté à Tchataldja et de la résistance héroïque +opposée à l'ennemi par les garnisons de Scutari et d'Andrinople. On +concevait l'espoir d'une revanche prochaine qui permettrait la +conclusion d'une paix honorable sinon exempte de tout sacrifice. +Cependant, après la bataille de Tchataldja, livrée les 17 et 18 +novembre, le gouvernement arrêtait de lui-même les opérations militaires +et continuait à négocier l'armistice malgré le changement qui venait de +se produire à son avantage et, au bout de seize jours, cet armistice +était conclu à des conditions révoltantes: ravitaillement en vivres et +en munitions de l'armée bulgare assuré par les ports de la mer Noire et +le chemin de fer traversant la ligne des forts d'Andrinople, défense de +ravitailler la garnison de cette place dont le blocus par les troupes +bulgaro-serbes était maintenu. Lorsque ces détails furent connus, au +bout de quelques jours, on cria hautement à la trahison. Les délégués à +la conférence de la paix mirent dix jours à partir; les négociations de +Londres durèrent un temps infini et prirent une forme humiliante pour +l'amour-propre national et désastreuse pour les intérêts de la Turquie; +pendant ce temps, la garnison d'Andrinople continuait d'épuiser ses +ressources; on aurait dit que tout le monde, y compris le gouvernement +ottoman, attendait avec impatience la chute de cette forteresse, en +maudissant son commandant qui gênait le monde et empêchait la conclusion +de la paix par sa résistance acharnée. D'un autre côté, on recevait les +nouvelles du massacre systématique des musulmans en Macédoine, de la +fortification des positions bulgares autour d'Andrinople et devant +Tchataldja. Le récit de la bataille de Tchataldja, publié par M. A. de +Pennenrun, dans _L'Illustration_, et reproduit et commenté par tous les +journaux turcs, produisait une grande impression en faisant connaître à +la population des vérités que l'état-major ottoman ne semblait pas très +empressé de répandre et révélait l'occasion heureuse que l'on venait de +perdre. Le mécontentement augmentait ainsi de jour en jour, et le Comité +Union et Progrès profitait naturellement de cet état d'esprit. + +Le gouvernement réprimait, d'ailleurs, avec la plus grande sévérité +toute manifestation du sentiment populaire en faveur de la guerre, toute +critique de ses actes ou de ses intentions. Les journaux de l'opposition +furent tous suspendus et on alla même jusqu'à fermer complètement leurs +imprimeries pour les empêcher de reparaître sous des noms différents. + +C'est ainsi que, pendant ces derniers jours, le gouvernement se crut +absolument maître de la situation à l'intérieur; il éprouva cependant le +besoin de convoquer une sorte d'assemblée supérieure consultative, +composée de personnes choisies à sa convenance, afin d'obtenir d'elle +l'appui moral qui lui était tout de même nécessaire devant la nation +pour répondre affirmativement à la note collective des puissances +mettant la Turquie en demeure de tout céder aux alliés, y compris la +forteresse et le vilayet d'Andrinople. + +Georges Rémond vous a fait part de ses impressions en ce qui concerne la +réunion de cette assemblée, au milieu de l'indifférence complète de la +population de Constantinople. + +Cette indifférence n'était qu'apparente; en réalité, l'orage grondait +sourdement et le Comité Union et Progrès avait tout préparé pour faire +aboutir, dans le minimum de temps et avec le minimum de risques, un coup +d'État qui renverserait le gouvernement et remettrait le pouvoir en ses +mains. + +Le jeudi 23 janvier, à 3 heures 1/2, alors que le cabinet était sur le +point de se réunir à la Sublime-Porte, sous la présidence de Kiamil +pacha, pour arrêter définitivement le texte de la réponse à remettre aux +ambassadeurs, le colonel Enver bey, à cheval, accompagné de deux +officiers subalternes avec des drapeaux à la main, suivi seulement de +quelques dizaines de personnes, descendit à une allure assez rapide, +mais avec calme, l'avenue qui aboutit à la Sublime-Porte en passant +devant le ministère des Travaux publics. A la hauteur de ce ministère, +deux groupes de manifestants sortant des rues voisines se joignent au +cortège; un peu plus bas, d'autres personnes débouchent de toutes les +voies latérales par petits groupes, et il y a, en un clin d'oeil, +plusieurs centaines de manifestants, sans armes, qui entourent la +Sublime-Porte. Tout cela se fait en moins de temps qu'il ne faut pour le +dire. + +Les factionnaires postés à la grille ne songent pas à barrer le chemin à +Enver bey et à ses deux camarades, qui sont en uniforme; ceux-ci se +précipitent comme des bombes et, suivis par quelques autres personnes, +pénètrent à l'intérieur avant que l'on soit revenu de la surprise que +cause l'événement. Pendant qu'Enver se rend directement au cabinet du +grand vizir, des coups de feu éclatent derrière lui; cinq personnes +tombent presque en même temps; les portes sont fermées; une foule qu'on +peut évaluer maintenant à un millier de gens entoure la grille du palais +du gouvernement qui est cerné intérieurement par une compagnie +d'infanterie. Au dehors, le peuple crie: «Démission! A bas ceux qui +vendent le pays!» + +Pendant ce temps, Enver bey arrache la démission du cabinet et reparaît +au bout de dix minutes sur le perron, où il prononce une courte +allocution pour engager la foule à se disperser, en lui annonçant que le +cabinet a démissionné; il montre le papier qu'il tient à la main; il dit +qu'il va si rendre immédiatement au palais impérial et file rapidement +en automobile, au milieu des acclamations générales. Tout cela a duré un +quart d'heure en tout. Après une heure, Enver bey revient accompagné du +premier secrétaire du palais, Fouad bey, du premier chambellan du +sultan, Halid Hourchid bey, qui apportent le firman de nomination de +Mahmoud Chefket pacha au grand vizirat. Tout est fini. + +Toutes les précautions avaient été prises, d'ailleurs, pour assurer le +succès du coup d'État et pour maintenir l'ordre dans la ville. Un +nouveau chef de la police, désigné par Enver bey, prit en mains le +service d'ordre de la capitale pendant que le coup était exécuté. Les +fils télégraphiques et téléphoniques étaient coupés et _l'armée de +Tchataldja elle-même ne communiquait plus avec le gouvernement._ + +Voici maintenant les détails tragiques que j'ai pu recueillir sur le +drame qui s'est déroulé immédiatement après l'entrée d'Enver bey à la +Sublime-Porte. + +Parmi ceux qui suivaient le colonel, se trouvait, en civil, le +lieutenant démissionnaire Moustafa Nédjib, originaire d'Oebrida, qui +était sous les ordres d'Enver en Macédoine, lors de la révolution de +1908, et qui était connu pour un homme d'une énergie extraordinaire. Un +des aides de camp du grand vizir, le capitaine Nafiz, l'un des auteurs +de la défection des troupes turques en Albanie lors du mouvement de +l'été dernier, en voyant arriver Moustafa Nédjib, se considéra comme +perdu; il saisit immédiatement son revolver; Moustafa Nédjib en fit +autant; les deux hommes tirèrent simultanément et tombèrent tous deux +foudroyés sur place. Comment s'est passé le reste? Personne ne saurait +le dire que les acteurs survivants de cette scène terrible et rapide; on +affirme cependant que les aides de camp du grand vizir et du ministre de +la Guerre étant accourus au bruit, d'autres coups de feu furent tirés de +part et d'autre; un officier de la suite d'Enver tomba encore; le +capitaine de cavalerie Tewfik Kibrizli bey, bien connu à Paris où il +était second attaché militaire, un charmant jeune homme, fut également +tué ainsi qu'un agent de police en bourgeois, de service au grand +vizirat. Le ministre de la Guerre, Nazim pacha, qui sortait en ce moment +du cabinet du grand vizir pour voir ce qui se passait, reçut une balle +qui l'étendit par terre, où il ne tarda pas à expirer. Telles sont les +victimes connues de ce drame qui ensanglanta le coup d'État. + +Le généralissime Nazim pacha a eu une existence bien agitée, avec des +hauts et des bas dans sa destinée. Exilé par Abdul Hamid, il revient +triomphalement après la proclamation de la constitution et prend le +commandement du corps d'armée d'Andrinople, où il réalise de sérieuses +réformes; il se brouille ensuite avec le Comité et tombe en disgrâce. On +l'envoie, plus tard, à Bagdad comme gouverneur général et inspecteur +d'armée, bien moins pour le remettre en faveur que pour l'éloigner de +Constantinople, où il a des partisans, et le déconsidérer en lui +imposant une tâche difficile qui lui est étrangère. Enfin, la chute des +Jeunes-Turcs, en juillet dernier, amène Nazim au ministère de la Guerre +comme un arbitre tout-puissant de la situation; ses malheurs comme +général en chef lui avaient enlevé quelque peu de son prestige, mais il +est à espérer que cette fin tragique et inattendue désarmera ses +adversaires les plus acharnés et qu'on respectera sa mémoire. + +Enver bey, que j'ai vu le lendemain de l'événement, m'a dit: «Je +regrette sincèrement d'avoir été obligé d'intervenir une seconde fois +pour renverser un gouvernement, mais il n'y avait plus moyen d'hésiter; +un retard de quelques heures et le pays allait être honteusement livré à +l'ennemi; jamais notre armée n'a été plus forte et je ne vois réellement +aucune raison qui nous oblige à capituler devant des exigences si +monstrueuses.» + +Quelle sera la conséquence de cette nouvelle révolution? Sûrement la +guerre. Enver bey ne paraît nullement la redouter. Il aura le +commandement d'un corps d'armée à Tchataldja, le colonel Djémal y +commandera l'autre corps, et Fethi sera le commandant du corps d'armée +de Gallipoli. Le général Izzet pacha, chef de l'état-major général, +officier du plus grand mérite, prend le commandement en chef. + +C'est dans ces conditions que les hostilités vont reprendre, à moins que +les alliés ne rabattent considérablement de leurs prétentions, et, cette +fois, on peut être sûr que la nation turque tout entière, dont l'élan +patriotique ne sera plus comprimé, combattra derrière ceux qui ont +confiance en ses destinées. + +Y. R. + + + +LENDEMAIN DE COUP D'ÉTAT: ENVER BEY AU SELAMLIK + +_Les impressions optimistes de notre correspondant turc, cet espoir--si +naturel et tellement respectable chez un patriote--d'un relèvement +brusque de la fortune de l'Empire à la faveur de la situation nouvelle +et de l'état d'esprit créés par le coup de force du 23 janvier, ne +paraissent point être tout à fait partagés par notre correspondant +Georges Rémond, dont la sympathie certaine pour Enver bey ne date point +d'aujourd'hui et qui, cependant, nous donne un son de cloche un peu +différent sur cette révolution, avec d'intéressants détails sur ce que +fut son lendemain:_ + +Constantinople, 24 janvier. + +Pour empêcher l'événement d'hier il eût suffi de cinquante hommes, mais +ils manquaient, car Nazim pacha dédaigna de se garder, ayant considéré +jusqu'au bout comme un bluff toute menace d'un mouvement jeune-turc. + +[Illustration: Arrivée des nouveaux ministres à la Sublime-Porte, le 24 +janvier. _Phot. Behaeddin Rahmizadé._] + +[Illustration: Nazim pacha, le ministre de la Guerre assassiné le 23 +janvier.] + +[Illustration: Mahmoud Chefket pacha, le nouveau grand vizir.] + +_Phot. Phébus._ + +Cette révolution est-elle profondément populaire? J'en doute, et les +maigres applaudissements de la foule, au moment de l'investiture du +grand vizir et du cheik ul islam ne m'ont point tiré de mon incertitude. +Tout a été fait, mené à bien par un politicien habile, Talaat bey, ayant +la pratique et le doigté du coup d'État, et par un soldat énergique, +Enver, secondés par quelques officiers d'un dévouement à toute épreuve +et par quelques douzaines de patriotes auxquels se joignirent peu à peu +quelques centaines de manifestants. + +La ville a son aspect accoutumé, les cafés-concerts, les cinémas +fonctionnent; beaucoup d'animation. On arrête, de côté et d'autre, +quelques membres du gouvernement qui vient de tomber. + +Aujourd'hui, je suis allé, dès le matin, à Stamboul. Enver bey passait +en automobile, accompagnant Mahmoud Chefket pacha. A peine eus-je le +temps de les entrevoir... Nous entrons à l'intérieur de la +Sublime-Porte; au dehors et dans les salles, rien ne trahit ce qui s'est +passé hier; le même «baboutchou» vous enlève vos galoches, votre +pardessus, votre appareil photographique et perçoit le même bakchich. +Pas d'inquiétude, de gens affairés, de groupes où l'on discute; +pourtant, me dit-on, les cadavres sont encore là; quelques soldats vont +et viennent dans la cour. + +A 11 heures, je me rends au Selamlik. Mahmoud Chefket pacha y arrive le +premier, accompagné d'Enver bey; il entre dans la mosquée, tandis que le +colonel se mêle aux groupes d'officiers. L'attaché militaire anglais et +moi nous approchons de lui: «Eh bien, dit le major Tyrrell, qu'est-ce +que vous avez fait là?» Et moi: «Mon colonel, pourquoi ne pas m'avoir +invité? j'aurais été discret.» + +Enver, à mon étonnement, me paraît aujourd'hui moins glacé, moins +impénétrable que de coutume, moins séparé de tous par l'immobilité du +visage. Il se défend d'avoir rien fait de personnel; les circonstances, +la volonté populaire, les hommes l'ont porté... «Nous envoyez-vous à la +guerre, mon colonel?» Combien de questions de ce genre ne lui a-t-on pas +posées depuis la veille? Et quel grand désir doit être le sien de ne +plus avoir à répondre et de pouvoir se détendre quelque peu après le +violent effort de la veille! + +Le sultan arrive entouré du cérémonial habituel: figure débonnaire et +fatiguée dont l'expression n'a pas changé. Comme son peuple, il en a +tant vu, lui aussi! Tout se passe sans incidents, sans manifestations. + +A 3 heures de l'après-midi, je retourne à la Sublime-Porte où doit avoir +lieu l'investiture du grand vizir et du cheik ul islam. On nous +introduit dans la grande salle. Là se trouvent les nouveaux ministres, +quelques hauts dignitaires, les drogmans des diverses ambassades. Les +voitures arrivent à 3 heures 1/2. Deux maîtres des cérémonies précèdent +le cheik ul islam et le grand vizir. Le nouveau cheik ul islam est ce +même vieillard que j'avais vu l'avant-veille descendre le premier du +«Grand Divan». Il est très vieux, très cassé, grand nez, longue barbe, +les yeux baissés vers le sol, l'air d'un patriarche. A côté de lui, +Mahmoud Chefket, raide, très droit, yeux étincelants, moustaches de +chat, l'expression implacablement résolue. Je compare mentalement ce +visage à la face placide au sourire d'épicurien sceptique de son +prédécesseur au ministère de la Guerre, de ce Nazim pacha qui vient +d'être tué, et dont l'étrange destinée fut d'être persécuté par l'ancien +régime, acclamé et traité en triomphateur par le nouveau, puis assassiné +par lui. + +Ali Fouad bey, premier secrétaire du palais, remet au grand vizir le +décret impérial enveloppé dans une étoffe de soie rouge; celui-ci le +porte à sa bouche et à son front. Le cheik ul islam fait de même; puis +il remet le firman au mustéchar (sous-secrétaire d'État) du grand vizir +qui le lit à haute voix; après quoi Obeïdullah effendi, ex-député +d'Aïdin et que la révolution vient de tirer de prison, prononce la +prière que tous répètent, les mains ouvertes vers le ciel. + +Le nouveau grand vizir et le cheik ul islam sortent de la Sublime-Porte. +Quelques applaudissements éclatent, mais bien maigres, sans écho. Cette +foule trop composite a-t-elle sur quelques points une âme commune? +Sait-elle ce qu'on lui veut? Depuis quelques années, n'a-t-elle pas trop +vu de révolutions, de changements, pour se passionner encore? + +Mon admiration pour Enver bey reste entière. En un tel instant de +l'agonie d'un empire, l'âme d'un homme qui aime sa patrie ne pouvait pas +ne point se révolter. Dans la façon dont l'affaire a été menée, je +retrouve la résolution, la promptitude, la sûreté de coup d'oil de +l'organisateur de la résistance arabe, du soldat héroïque de Derna. Cinq +victimes, c'est déplorable; mais un Français peut-il estimer que ce soit +un compte bien lourd dans une révolution? Quant à l'avenir, est-il +beaucoup plus sombre aujourd'hui qu'hier? Je ne le crois pas. Lorsque +tout semble perdu, il n'y a plus lieu d'ajourner les suprêmes +résolutions du désespoir. + +Georges Rémond. + +Voir plus loin, en double page, la seule photographie qui ait été prise +devant la Sublime-Porte, pendant que s'opérait le coup d'État d'Enver +bey. + + + +[Illustration: LES NOUVELLES MENACES DE LA SEINE ET DE SES AFFLUENTS.-Un +avis de M. le maire. _Dessin de L. SABATTIER._] + +«Avis! La Marée monte... La côte de... sera vraisemblablement atteinte +le... Prière d'assurer d'urgence l'exécution du règlement +préfectoral»!... Ceci est une scène de la crue, une scène de ces +derniers jours, saisie toute vivante, toute simple et toute vraie, par +le crayon de notre collaborateur L. Sabattier, dans un village de la +grande banlieue parisienne. Si vous ne voyez point la Marne, c'est +qu'elle n'est pas encore venue visiter les maisons comme il y a trois +ans. Mais vous la devinez tout près, à 50 mètres de là, au bas du chemin +de l'église, roulant ses eaux enflées et troubles. Au reste, déjà, vous +sentez «l'eau» qui enveloppe et pénètre ce paysage mouillé, alourdit les +dernières feuilles mortes des arbustes et empâte le sol sous les socs +des vieilles femmes... La rivière, une fois encore, menace de sortir de +son lit. Le tambour communal, entre deux sonores roulements de caisse, +vient de lire aux cinq ou six commères, seules oisives à cette heure du +jour, l'avis de l'administration. Un homme qui passe se tourne à demi, +maussade. L'eau encore! Toujours l'eau! Quel ennui! Mais on ne se frappe +pas davantage. On ne croit guère, chez nous, au retour des désastres +anciens ou récents. Et puis le crieur de la mairie, un brave gars si +calme, un brin faraud, ne vous a pas une tête à faire venir les +catastrophes... Seule, une petite fille amenée là s'effraie un peu de +quelque réflexion entendue et met une menotte devant ses yeux comme pour +chasser la vision de cette eau envahissante qui, l'autre fois, lors de +la fameuse inondation--dont se souviennent ses six ans--lui a fait sa +première grande peur. + +[Illustration: PRÉSIDENT DE RÉPUBLIQUE RECEVANT LE SERMENT D'UN NOUVEAU +MINISTRE.--C'est au Pérou: le ministre de l'Intérieur, M. Montez, s'est +agenouillé devant le chef de l'État, M. Guillermo Billinghurst.--Phot. +G. Robbiano.] + +La République du Pérou, qui compte parmi les plus anciennes, puisque sa +constitution date de 1856, n'est pas celle où sont le plus strictement +observées les règles de la simplicité démocratique: la photographie que +nous reproduisons à cette page en fait foi. C'était, il y a quelques +semaines, à Lima, dans un des salons de la présidence; entouré des +membres du gouvernement et du personnel, civil et militaire, de sa +maison, le chef de l'État, M. Guillermo Billinghurst, élu pour quatre +ans, au mois de septembre dernier, en remplacement de M. Leguia, devait +y recevoir, pour lui donner une sorte d'investiture officielle, son +nouveau ministre de l'Intérieur, M. Montez. La tradition veut qu'à son +entrée en fonctions chaque titulaire d'un portefeuille se présente au +président de la République et lui promette solennellement ses loyaux +services: M. Montez s'agenouilla, suivant l'étiquette, devant la table +recouverte de drap sombre derrière laquelle se tenait, debout, M. +Billinghurst, et remit entre ses mains la feuille où il avait inscrit la +formule du serment. Nulle coutume ne pouvait mieux symboliser sans doute +le respect que les ministres péruviens doivent au plus haut magistrat de +leur pays. + +Entre ce cérémonial de cour--le fauteuil présidentiel n'est-il pas doré +comme un trône?--et la sobre tenue des deux personnages, en habit, et +des spectateurs de cette scène, dont quelques-uns ont arboré le simple +veston, le contraste apparaîtra savoureux: les usages des peuples +lointains nous inspirent souvent un peu de cette surprise amusée +qu'avait, en visitant Paris, le bon Usbek des _Lettres persanes_. + +[Illustration: DEVANT LA SUBLIME-PORTE: LA MANIFESTATION JEUNE-TURQUE +QUI A RENVERSÉ, LE 23 JANVIER, LE GOUVERNEMENT DE KIAMIL PACHA. + +Enver bey, qui a préparé et exécuté le coup d'État, revient en auto du +Palais impérial, rapportant le firman qui enregistre la démission de +Kiamil pacha et élève Mahmoud Chefket pacha au grand vizirat. + +_Photographie Behaeddin Rahmizadé cédée exclusivement à_ +L'Illustration.--_Droits réservés_. + +_Voir l'article, pages 80 et 81._] + + + +[Illustration: _Blanche Virieu_ (Mlle MARCELLE LENDER). _La princesse_ +(Mlle DE POUZOLS). _Charlotte Alzette_ (Mlle SPINELLY). _Steinbacher_ +(M. SIGNORET). _Lucienne David_ (Mlle BARELLY). _Lehelloy_ (M. GARRY). +_Jeanne_ (Mlle DORZIAT). + +LES «ÉCLAIREUSES», DE M. MAURICE DONNAY Dans un salon de l'«École +féministe» qu'elles ont fondée, les Eclaireuses de France sont groupées +autour de la princesse-poète récitant une de ses oeuvres. + +_Dessin de J. SIMONT.--Voir l'article aux pages suivantes._] + +LA SALLE DE LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE DES «ÉCLAIREUSES» A LA +COMÉDIE-MARIGNY. + +_Dans l'avant-scène de la corbeille, M. et Mme Raymond Poincaré._ (A +côté de Mme Poincaré, Mme Marcel Prévost) + +_Photographie A. BERT prise au magnésium pour_ L'Illustration, _pendant +un entracte, le 25 janvier._ + +«LES ÉCLAIREUSES» + +Quand le printemps reviendra, quand les arbres et les parterres de nos +Champs-Elysées seront tout parés de fleurs fraîches écloses, les +divinités champêtres et policées, qui rôdent parmi ces bois citadins, +s'ébahiront de voir tant de théâtres encombrer leurs clairières et leurs +futaies. Thespis a maintenant des cornes de Sylvain. C'est une mode +heureuse. Il sera agréable de quitter désormais le théâtre sous un +minuit lunaire, et de découvrir, au sortir des fantasmagories de la +rampe, un paysage véritable, avec de l'herbe et des senteurs non +chimiques. Parfois même, il y aura de la neige, et les femmes, laissant +émerger leurs lèvres de leurs fourrures, souriront et pousseront de +petits cris amusés. + +Toutes ces considérations, et d'autres sans doute plus déterminantes, +ont décidé M. Abel Deval à créer la «Comédie-Marigny», qui ouvre ses +portes en plein bois,--en pleine allée des Champs-Elysées. De l'ancien +music-hall estival, il a fait un théâtre spacieux et clair qu'il a même +surélevé d'un étage, en prévision de l'envahissement des foules. Il +avait bien prévu. Inaugurant sa nouvelle maison avec _les Eclaireuses_, +de M. Maurice Donnay, il en a fait tout de suite un théâtre en vogue. La +«générale» des _Eclaireuses_ a été un de ces «événements parisiens» où +le snobisme et la grâce se mêlent. Il fallait y être allé, ou sinon on +était honteux. Et l'on a eu ainsi une de ces «brillantes» salles de +«générale» qui marquent une date dans la vie de Paris. Voyez-les, ces +privilégiés, que les artistes-photographes opérant pour _L'Illustration_ +ont réussi, par un prodige d'ingéniosité, à représenter ici, tous +ensemble. On avait songé à vous les nommer tous, mais on a dû y +renoncer: ils sont trop. Ils sont ceux-là même que directeurs et auteurs +acceptent d'ordinaire pour juges. Montesquieu, Saint-Simon, Thomas +Graindorge, Edmond de Goncourt, vous les ont dépeints maintes fois. Vous +savez par ces maîtres que quelques-uns de ces arbitres des lettres sont +souvent assez éloignés de la littérature. Mais nous, qui ne sommes ni +clairvoyants ni chagrins, nous les confondrons et les admirerons tous +également. Aussi bien n'avons-nous pas à rougir de nos élites. Il y a +plus de logique dans nos engouements qu'il n'y en avait jadis dans les +caprices des Précieuses et des beaux esprits. Vous rappelez-vous cette +réflexion de La Bruyère: + +«Quelle idée plus bizarre que de se représenter une foule de chrétiens +de l'un et de l'autre sexe qui se rassemblent à certains jours dans une +salle, pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que +par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance. Il me +semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins +sévèrement sur l'état des comédiens.» + +La Bruyère doit dormir content, maintenant. La «foule des chrétiens» est +devenue méconnaissable et quant aux «excommuniés» ils sont les héros de +l'heure présente. + +Il faut noter que, l'autre jour, à la Comédie-Marigny, la salle de +«générale» était peut-être la plus littéraire qu'on ait encore vue de +l'année. Il y régnait quelque élégance et l'on peut même dire quelque +majesté. Par l'esprit de l'auteur, d'abord, la banalité en était exclue, +et surtout par la présence de celui que couronnent encore les lauriers +de Versailles, du serein vainqueur d'hier qui avait voulu assister au +triomphe de son collègue de l'Académie: M. et Mme Raymond Poincaré, +qu'acclamait le Tout-Paris à leur arrivée, se tenaient, en compagnie de +M. et Mme Marcel Prévost, dans l'avant-scène de droite et +applaudissaient l'auteur des _Eclaireuses_, qui est aussi celui +_d'Amants_, du _Retour de Jérusalem_ et du _Ménage de Molière_. Ainsi, +quand, à l'invitation de Garry, ce parterre de rois à la mode, de la +finance, du journalisme et des lettres, eut pris la pose, sous +l'objectif de _L'Illustration_, il s'est trouvé que c'était une page +d'histoire que les opérateurs venaient de fixer. C'est donc un document +historique, en même temps qu'extraordinairement parisien, que nous +reproduisons ici. + + * + * * + + ... Et du matin au soir, poursuivant leurs jeux souples, + Sous les oliviers gris ou les verts orangers, + Ainsi les deux amants figurent tous les couples; + Toutes les nymphes, elle, et lui tous les bergers. + +Mlle de Pouzols, princesse féministe, dit--et fort bien--ces vers du +«Bel Adultère»; Mlle Dorziat l'écoute, digne et songeuse; Mlles +Spinelly, Lender, Barelly, l'entourent; Signoret et Garry approuvent, +l'un largement, l'autre discrètement: c'est cette scène que reconstitue, +à la page précédente, le crayon de Simont, et l'élégance ultra-moderne +du lieu, le charme de ces femmes audacieuses ou rebelles, mais si femmes +tout de même, sont aimablement et justement exprimés. + +On disait depuis plusieurs mois que M. Maurice Donnay allait faire +représenter une pièce antiféministe. J'en causais, il y a quelques +semaines, avec l'auteur, qui s'en indigna. M. Maurice Donnay est +féministe. Il ne l'est pas comme les suffragettes anglaises ni comme +certaines dames françaises, mais il l'est. Il reconnaît pour ses propres +paroles celles que profère son personnage principal qui, avouant trop +aimer les femmes pour ne pas s'intéresser à leurs rêves et à leurs +efforts, déclare que ce qui le préoccupe surtout dans l'avenir du +féminisme c'est de savoir ce que deviendra l'amour. Anatole France, dans +_Sur la pierre blanche_, a aussi montré cette inquiétude et il a conclu +à peu près comme M. Maurice Donnay. C'est l'amour qui fera éternellement +différents l'homme et la femme, c'est l'amour qui maintiendra entre eux +le nécessaire conflit dont le dénouement est la joie, c'est l'amour qui +sera toujours le sel de la vie, sa grâce, son parfum, sa couleur et sans +doute aussi sa force. Mais est-ce une raison, parce que l'amour doit +éternellement maintenir la femme dans un état de servitude bienheureuse, +pour qu'elle ne reçoive pas un juste traitement dans le jeu ordinaire et +matériel des choses, pour que l'amante soumise et dévouée soit +transformée en esclave? Voilà, je crois, le point de vue de M. Maurice +Donnay. + +Il n'a pas exprimé tout cela parce que le théâtre n'est heureusement ni +une chaire ni une tribune. Mais, comme il me le disait, il a +implicitement traité toutes les questions économiques que soulève le +féminisme, en traitant celle du vote des femmes,--qui les contient +toutes, du moins sous le régime du suffrage universel. + +Ceux qui se sentent gênés par de pareilles conclusions ont feint de ne +pas entendre les sages et généreuses insinuations de M. Maurice Donnay. +Un mari disait, au sortir des _Eclaireuses_: «Cette comédie me plaît: il +y est prouvé que les femmes doivent toujours céder aux hommes.» Je ne +sais si cette interprétation est juste quant à la situation conjugale de +ce mari, mais elle est évidemment fausse quant à la comédie de M. +Maurice Donnay, puisqu'on y voit une femme quitter un mari quand il +exige qu'elle lui cède. Oui, mais elle se soumet à un autre... Oui, mais +c'est qu'alors elle aime: ce qu'il fallait adroitement et délicatement +démontrer. + +Il est bien vrai que M. Maurice Donnay est féministe. On acquiert la +conviction, en se remémorant son théâtre, qu'il a toujours suivi avec +une attention tantôt amusée, tantôt attendrie, l'aspiration des femmes à +plus de liberté ou à plus de bonheur. Sous la forme plaisante, +Lysistrata est une pièce féministe, on l'a souvent remarqué depuis +quelques jours, et dont les conclusions sont loin d'être contradictoires +avec celles des Eclaireuses, et _Amants_ est la plus riche perle de ce +double collier que M. Maurice Donnay a composé pour le cou gracieux de +Vénus et de Minerve. Quelqu'un a profondément senti cette philosophie +secrète de l'ouvre de M. Maurice Donnay: c'est une admiratrice inconnue +qui suit avec une sorte de piété la carrière du jeune maître. Quand fut +jouée _Lysistrata_, elle lui fit anonymement don d'une petite Tanagra, +danseuse grecque enveloppée de voiles transparents. Et M. Maurice Donnay +plaça la petite statuette près de son écritoire, comme un talisman. Et +voilà qu'il a reçu, l'autre jour, de la même main, une minuscule +statuette vêtue à la moderne de soies légères, nuancées selon les plus +récentes règles de l'élégance: c'est une suffragette française, qui +revendique, mais qui sourit. Et la Tanagra et la Parisienne lui disent +ensemble, quand il humecte d'encre sa plume: «Nous sommes pareilles, +nous sommes soeurs. Sous le ciel d'Hellas, comme autour d'une table à +thé, nous souffrons des mêmes douleurs, et nous aspirons aux mêmes +joies. Toi qui nous as souvent comprises, ne cesse pas de nous +comprendre. Nous voulons être libres, mais nous voulons surtout être +aimées. Si nous nous sommes révoltées parfois, c'était moins contre +votre injustice que contre votre indifférence. Nous ne vous jalousons +pas et nous sommes toujours prêtes à adorer votre force, si vous +chérissez notre douceur!» + +Et M. Maurice Donnay, à la fois ému et flatté, caresse d'un regard les +deux poupées jolies, et se remet à écrire. + +_Jean Lefranc._ + + + +[Illustration: La casbah du caïd Anflous, qui vient d'être prise +d'assaut et détruite par la colonne Brulard. _Photographie du maréchal +des logis Gaudy._] + +UN BRILLANT FAIT DE GUERRE AU MAROC + +LA PRISE DE LA CASBAH D'ANFLOUS PAR LA COLONNE BRULARD + +Mystérieux et déconcertant Maroc! et quel sage ou quel devin nous +expliquera cette énigme? + +Au mois de novembre dernier, à peine tranquille à Marakech, le colonel +Charles Mangin pousse une pointe vers le Sud. Il y est accueilli en hôte +de marque. Il peut se flatter de l'amitié de deux des caïds importants, +le M'Tougui et Anflous. Ils le font guider, lui et son escorte, par des +hommes sûrs à travers les difficiles sentiers perdus, parmi les +oliviers, les arganiers, les inextricables broussailles, jusqu'à leurs +casbahs, véritables nids d'aigles, imprenables, gardées par des ravins +propres aux embuscades. + +[Illustration: Le caïd Anflous à l'une des portes de sa casbah.--_Phot. +Gaudy._] + +Anflous est particulièrement cordial: il vient au-devant des nôtres, à +un jour de marche, puis, après avoir invité le colonel et son état-major +à lui rendre visite, repart, afin de préparer leur réception. Il leur +fait les honneurs de sa casbah,--pas, peut-être, on le verra, jusqu'au +tréfonds. Il leur offre d'opulents banquets et, le soir, après le dîner, +le divertissement d'un ballet, où paraissent quarante danseurs de choix, +appliqués à leur plaire. + +Anflous pousse l'amabilité jusqu'à l'extrême limite en se laissant +complaisamment photographier devant sa porte... Et puis, les burnous +rouges des spahis disparus au tournant du chemin, le caïd si accueillant +rentre chez lui, s'y enferme et prépare la trahison. Si bien que le +général Brulard vient d'être contraint d'emporter de vive force le dar +Anflous, où il a fait son entrée samedi dernier, non sans avoir éprouvé +une vive résistance. + +Le 20 janvier, la colonne quittait Mogador, et, au lieu de descendre +directement vers la casbah d'Anflous, par une région accidentée, +pénible, décrivait au nord un demi-cercle par Souk el Hadj et Souk el +Tleta el Hanchen. En vain le caïd Guellouli, en son nom et au nom de ses +deux alliés le M'Tougui et Anflous, faisait-il des ouvertures de paix: +on sait, désormais, ce que valent ces comédies. Le 23, un combat +s'engageait près de Bou Riki, sur l'oued Kseb. Le lendemain, la zaouia +El Hassen était enlevée, et le 25, on attaquait le dar Anflous. + +Les indigènes considéraient ce repaire comme inexpugnable: jamais un +sultan n'y était entré de vive force. De fait, la casbah fut +vigoureusement défendue. Le combat, acharné, ne dura pas moins de six +heures. Dans un terrain épouvantable, nos soldats déployèrent toutes +leurs qualités de sang-froid et d'audace intrépide. Ce fut dans une +charge superbe qu'ils emportèrent la forteresse. Nous avions 5 +morts--dont un officier supérieur--et 16 blessés. Leurs noms ne sont pas +encore publiés. + +Quand on visita, à fond, cette fois, la casbah, on y trouva, dans des +cachots, les squelettes de prisonniers, des armes, et jusqu'à une +fabrique de fausse monnaie. + +[Illustration: Carte de la région où a opéré le général Brulard.] + + + +[Illustration: Entrée de la Chambre des Députés.] + +UN MOIS A PÉKIN + +III + +POLITIQUE ET FINANCES + +Les Français déploient ici moins d'ostentation que leurs émules. Nous +avons une poudrière installée quelque part, à l'écart, comme toutes les +poudrières, derrière un mur crénelé, et la sentinelle qui la garde n'a +pas l'air de s'amuser beaucoup. Quelques mètres plus loin, une tourelle +jumelle, blindée, abrite deux canons, et toute la muraille est percée de +meurtrières en barbette, cependant que des sacs de terre garnissent les +créneaux et la crête du mur. Une des deux portes de la face nord est +sous notre surveillance, tandis que l'autre a été confiée aux Italiens. + +Nous avons, naturellement, la garde du Pé Tang. La cathédrale fut, on +s'en souvient, fort éprouvée en 1900. Une mine, creusée par les Boxers, +éclata dans une cour, faisant de nombreuses victimes, parmi lesquelles +l'enseigne Henry; l'excavation qu'elle a produite n'a pas été comblée et +elle sert aujourd'hui de cellier. Une trentaine de marsouins, commandés +actuellement par le lieutenant Klepper, y tiennent garnison. Ce point +serait particulièrement menacé en cas de troubles anti-étrangers; son +éloignement des légations, son isolement et l'étendue de ses bâtiments, +enserrés de tous côtés par les maisons voisines, en font une position +d'autant plus difficile à défendre que, comme bien on pense, rien n'a +été prévu à ce sujet lors de la construction de l'église. + +Nos soldats ont néanmoins fortifié du mieux qu'ils ont pu les points +stratégiques les plus importants, et les Pères, sous l'autorité de leur +aimable--et aimé--évêque Mgr Jarlin, sont prêts, le cas échéant, à +seconder leurs défenseurs comme ils le firent si vaillamment en 1900. + +Les Anglais n'ont aucune porte à garder, mais leur front fortifié est +très étendu, et l'intérieur de leur légation présente un aspect guerrier +peu ordinaire: des créneaux et des bastions partout; le _tennis ground_ +est abrité derrière un solide rempart percé de meurtrières. Des sacs de +terre sont disposés un peu partout, destinés à protéger les tireurs +contre les balles d'assaillants éventuels. + +En Italie, en Russie, au Japon, mêmes précautions. La paisible Hollande +et la bonne Belgique, seules, ont un petit air pacifique et reposant. +Les marins de la reine Wilhelmine n'ont pas l'air bien terrible et les +soldats du roi Albert ressemblent tellement à nos marsouins que c'est +tout juste si l'on s'aperçoit qu'il y a des Belges à Pékin. + +Entre temps, les troupes internationales, ici comme à Tien Tsin, ne +manquent pas de mêler à leurs travaux, souvent pénibles, les agréments +et les saines fatigues des sports, qui sont, pour les soldats, une bonne +école d'entraînement physique et moral; et ce n'est pas une des moindres +curiosités des rues de Pékin que l'apparition fréquente de coureurs en +maillot et en caleçon, suivis et précédés d'entraîneurs, haletant sous +les regards ironiques des Chinois, qui doivent considérer comme des fous +ces hommes se donnant un tel mal pour le plaisir. Les pousse-pousse +surtout, qui font ce métier-là pour de l'argent, n'en reviennent pas. + +L'émulation entre les diverses équipes est portée à son comble, tout en +restant dans les limites de la courtoisie la plus parfaite, et les +relations sont aussi bonnes entre Français et Allemands qu'entre Russes +et Japonais, Anglais et Américains. Le tirage à la corde est toujours le +numéro sensationnel et passionnant des réunions sportives qu'organisent +assez fréquemment l'une ou l'autre nation. + +Ces jours derniers, une puissante équipe russe a battu la fameuse équipe +française qui avait si brillamment triomphé l'autre jour à Tien Tsin; +cette dernière prenait, le lendemain, sa revanche sur les Allemands. + +LE DIFFICILE EMPRUNT + +1er juin. + +Tous ces travaux de défense, toutes ces précautions constituent une +sorte de traitement préventif qui ne laisse pas de frapper vivement les +nouveaux arrivants. Cette occupation militaire en pique-nique, outre le +curieux spectacle qu'elle offre à nos yeux, a un côté tragique et +angoissant qui ne peut échapper à personne. + +Je ne prétends pas écrire ici un article de politique internationale. Je +puis, du moins, donner mes impressions et rapporter ce que j'entends un +peu partout. + +Il paraît qu'en Europe on ne parle plus guère de la Chine en ce moment. +Cela n'a rien d'étonnant, car on doit être assez occupé avec le Maroc. +Mais, si j'en crois les gens d'ici, la nouvelle République pourrait +bien, avant peu, revenir à l'ordre du jour. De tous côtés on s'attend à +un prochain et violent mouvement anti-étranger qui se manigancerait au +sein du parti mandchou, lequel veut à tout prix rétablir l'empire à la +faveur des troubles qu'on provoquerait au sujet du fameux emprunt. + +Si l'emprunt se fait, ce sera avec la garantie du contrôle financier +exigé par les puissances. Ce contrôle empêcherait, en grande partie, les +gabegies, pots-de-vin, achats de fonctions et autres tours de bâton qui +sont, paraît-il, la base de tout le système administratif en Chine. Mais +il aura pour résultat, d'abord, la fureur des fonctionnaires et de tous +ceux qui peuvent aspirer à des fonctions; en second lieu, les Mandchous +présenteront aux populations du Nord cette ingérence dans les affaires +intérieures comme une invasion des étrangers, d'où un mouvement +xénophobe certain et très violent (2). + +[Note 2: Depuis que ces lignes Purent écrites, la question si importante +de l'emprunt a subi maintes vicissitudes. Les quatre puissances qui ont, +en Chine, des intérêts communs liés au maintien du _statu quo_, +Allemagne, Angleterre, États-Unis et France, avaient réussi à rallier à +leurs vues la Russie et le Japon, dont, en principe, elles pouvaient se +défier, leurs intérêts étant différents. Un consortium avait été formé +entre des banques des six puissances pour faire face à l'emprunt. Mais +ses conditions furent si dures que l'adroit Yuan Chi Kaï refusa de +conclure. Et il s'adressa, avec l'aide, sans doute, du docteur Morrison, +conseiller politique du gouvernement, à une maison anglaise, la banque +Birch, Crisp et Cie, relativement peu connue, mais soutenue par les plus +grosses banques anglaises, laquelle, à la fin de septembre, se déclarait +prête à conclure et à verser. Son succès ne faisait nullement l'affaire +du puissant groupe financier international. Fort des appuis officiels il +insista pour avoir du moins sa part, ne pouvant complètement évincer le +groupe Crisp. Après de laborieuses négociations, on avait trouvé un +terrain d'entente quand, ces jours derniers, le syndicat des six +puissances vient de faire savoir au gouvernement chinois que la +situation du marché, en raison de la guerre des Balkans, le forçait à +ajourner ses versements. Les choses en sont là. La Chine attend.] + +Après quoi, des événements qu'on ne saurait prévoir: intervention des +puissances et tout ce qui peut s'ensuivre. + +Si l'emprunt ne se fait pas, le gouvernement actuel, qui n'a pas le sou +et vit d'expédients, sera débordé et culbuté par les mêmes Mandchous qui +commencent à se ressaisir et à se rendre compte qu'ils se sont en +quelque sorte laissé bluffer par les révolutionnaires, ceux-ci ayant eu, +surtout, la chance de réussir. Les _Jeunes Chinois_ sont peu nombreux, +audacieux, il est vrai, ils l'ont prouvé, mais, dans le fond, pas très +forts, idéologues creux, superficiels et relativement isolés, car +l'énorme masse des Chinois demeure indifférente: pour ceux d'entre eux +qui se sont aperçus du changement de régime, l'opération s'est traduite +par un changement du personnel à payer,--avec de l'augmentation, comme +de juste, car tout augmente, ici aussi. + +La révolution s'est faite au cri de: _Plus d'impôts!_ La République a +pour devise: _Beaucoup plus d'impôts_. Le mot _plus_ a deux +significations contraires en chinois comme en français. + +Les Mandchous auront donc pour eux, si le fameux emprunt n'aboutit pas, +les nombreuses troupes qui, n'étant pas payées depuis longtemps, vont +s'excitant tous les jours davantage, se moquent de la République et sont +prêtes à marcher sur n'importe quoi, contre n'importe qui pour piller. + +Les derniers troubles n'ont pas eu d'autres causes, et c'est miracle +(toujours, à ce qu'on me dit) qu'il ne se passe rien en ce moment. + +Voilà, si j'ai bien compris, la situation telle que la voient les +résidants les plus expérimentés avec qui j'ai pu causer. C'est le +dilemme, c'est l'impasse, la bouteille à l'encre... de Chine. + +Conclusion: pessimisme général, nervosité, barricades. + +[Illustration: LE PARLEMENTARISME EN CHINE.--Une séance de la Chambre +des Députés (50 ou 60 membres seulement sont présents).] + +VISITE AU PARLEMENT + +3 juin. + +Je n'ai pas encore pu voir Yuan Chi Kaï. + +M. de Margerie, notre ministre plénipotentiaire, a bien voulu, dès mon +arrivée, avec une obligeance et une exquise bonne grâce dont je lui +garde une vive gratitude, faire des démarches pour m'obtenir une +audience,--ou, plutôt, une séance de pose. Je tiens beaucoup à dessiner +un portrait du Président. M. de Margerie a obtenu son agrément, en +principe, mais il faudra attendre, car il est accablé de travail et de +préoccupations de toute sorte. Soit! Attendons. + +En attendant, je suis allé à l'Assemblée nationale. Le palais législatif +est situé, à l'ouest de la ville tartare, sur l'espèce de chemin de +ronde qui longe la muraille. Dans ce quartier éloigné, peu d'animation; +beaucoup de tas d'ordures, des lacs de boue quand il pleut, un épais +tapis de poussière quand il fait beau. De temps en temps, une file de +chameaux; à chaque pas des chiens presque sauvages, méfiants et sales, +farfouillent dans les détritus ou font semblant de dormir au milieu du +chemin. Tous les quinze ou vingt mètres, un soldat appuyé sur son fusil, +baïonnette au canon, est en sentinelle, on se demande pourquoi. Aux +abords immédiats du temple des lois, la voirie est un peu plus soignée. +L'entrée du monument est ornée d'une sorte de marquise en nattes +abritant du soleil ou de la pluie les soldats de garde, en uniformes +kaki et en casquettes allemandes. Le bâtiment est quelconque, de style +européen, comme il convient, et rappelle un pensionnat de demoiselles de +la banlieue de Paris. Des députés, en pousse-pousse, arrivent dans des +flots de poussière et pénètrent dans la salle des séances. + +[Illustration: Le président de la Chambre, Ou Ching Sien, _avec sa +signature autographe._] + +Là dedans, j'ai vu, sur une estrade, dans une espèce d'alcôve, au fond +d'une grande salle de bal de barrière, un monsieur, en complet de +tussor, lire des papiers qu'il tenait dans sa main droite, la gauche +restant enfouie dans la poche de son veston. C'était le Président. +Derrière lui, deux drapeaux aux nouvelles couleurs chinoises--bien +laides--sont appliqués au mur; en face, le parterre, meublé d'une +centaine de petites tables disposées en hémicycle, devant lesquelles +étaient assises, bien sagement, une cinquantaine de personnes. + +J'ai cru d'abord m'être trompé et avoir pénétré dans quelque Sorbonne ou +quelque Université, tant les auditeurs me semblaient jeunes: plusieurs +d'entre eux ne paraissaient pas avoir plus de quinze ans. Et puis ils +avaient l'air si attentifs, si déférents, qu'il ne me serait jamais venu +à l'idée que ce put être des députés. Quelques-uns se sont levés, tour à +tour, et ont dit quelques mots; l'un d'eux a parlé assez longtemps (cinq +bonnes minutes), il a même fait quelques gestes. Ce devait être le +Jaurès de l'assemblée. Sur quoi je suis parti. J'allais oublier de vous +dire qu'autour de la salle il y a des tribunes pour le public: c'est un +vague balcon en bois, pas très solide, avec quelques bancs occupés par +des spectateurs clairsemés. Dans la tribune diplomatique, où j'étais +placé, il y avait des chaises. + +Sur les cinquante ou soixante députés présents, la moitié, environ, +portait le costume chinois; l'autre moitié était, habillée à +l'européenne, et certains vestons, remarquables par leur élégance, +symbolisaient, pour moi, l'influence des idées européennes dans ce +milieu énigmatique. + +Ici, pas une tresse,--le mot d'ordre est: Bas les nattes! + +PORTRAITS OFFICIELS + +4 juin. + +Cet après-midi, j'ai été reçu par le président et le vice-président de +la Chambre. Très aimablement ils ont posé devant moi et ont orné mes +croquis de leurs signatures respectives. + +[Illustration: Le vice-président de la Chambre, H. L. Tan, _avec sa +signature autographe._] + +Mes modèles ne sachant ni le français, ni l'anglais, l'entretien aurait +été languissant si le frère du vice-président, M. S. M. Tan, lui-même +vice-ministre de la Marine, n'était venu assister à la séance de pose +et, dans un français très pur, me parler de Paris, où il a séjourné +assez longtemps comme attaché à la légation de Chine et dont il garde un +souvenir exempt de mélancolie. C'est un homme tout jeune, élégant, +instruit et intelligent, à la figure très énergique, avec des yeux +pleins de résolution. + +Nous avons bu du thé en fumant des cigarettes et en causant de choses et +d'autres. Je dois avouer que nous n'avons presque pas parlé des affaires +du pays, de la révolution, du nouveau régime. Mon insurmontable aversion +pour tout ce qui touche à la politique, même étrangère, fait de moi un +très piètre interviewer en cette matière; d'autant plus que mes +interlocuteurs sont très fermés sur ces questions et qu'il faudrait des +prodiges d'insinuante diplomatie pour en tirer quelque chose. + +De mon côté, je crains de n'avoir pu leur cacher mon admiration pour +tout ce qu'ils veulent amender ou détruire en Chine, ni mon horreur de +ce qu'ils considèrent, eux, comme le Progrès et qui me fait l'effet +d'une profanation. + +Les têtes sont, à elles seules, d'intéressants sujets d'étude, et +j'éprouve beaucoup plus de plaisir à fouiller de l'oeil les traits si +étrangement expressifs du président Ou Ching Sien que je n'en aurais à +entendre sortir de sa bouche les considérations les plus éloquentes sur +les beautés du régime parlementaire dans l'Empire du Milieu. + +[Illustration: S. M. Tan, vice-ministre de la Marine.] + +[Illustration: Le général Munthe.] + +[Illustration: M. Bouillard.] + +Quel dommage, me disais-je, en dessinant, que cet homme ait renoncé à +son bonnet à bouton de corail, à sa natte, à sa belle robe de soie, pour +s'empêtrer, sous couleur de régénération nationale, dans un vêtement que +nous trouvons déjà hideux pour nous-mêmes, et qui, en tout cas, ne va +pas avec cette figure-là. + +On ne me fera jamais entrer dans la tête que le progrès consiste en un +changement de costume, et ces Chinois, reniant leurs traditions, +méprisant les beautés de leur art si particulièrement beau et émouvant, +me semblent aussi bêtement puérils que les jeunes paysannes de chez nous +qui se figurent être très élégantes sous les odieux chapeaux à fleurs +qu'elles substituent aux coiffes et aux bonnets de leurs mères et qui +les font si ridicules. + +Le vice-président H. L. Tan a une figure plus effacée, comme de juste, +que celle de son chef de file. Il souffre en ce moment d'une ophtalmie +qui l'oblige à porter des lunettes. Une fois mon croquis fini, il m'a +fait dire par son frère qu'habituellement il n'en mettait pas et que la +ressemblance pourrait s'en ressentir; mais c'est très difficile +d'effacer une paire de lunettes sur un dessin, et puis il faisait une +telle chaleur que les miennes ruisselaient de sueur, et je n'ai pas eu +le courage de recommencer le portrait si laborieusement achevé. + +Ces messieurs m'ont donné leurs photographies avec des dédicaces et +attendent avec impatience le moment où L'Illustration publiera mes +dessins. Qu'ils trouvent ici tous mes remerciements pour leur aimable +accueil et l'expression des vifs regrets que j'éprouve de n'avoir pu +faire avec eux plus ample connaissance. + +QUELQUES SILHOUETTES EUROPÉENNES + +14 juin 1912. + +On ne soupçonne pas, en France, la quantité d'Européens cultivés et +distingués qui, venus en Chine, pour quelques mois, il y a dix, quinze +ou vingt ans, ont été charmés et pris par ce pays extraordinaire et y +sont restés. + +Au nombre de ceux que Pékin a gardés, un des plus aimables et des plus +avertis est M. Bouillard, ingénieur et directeur du Chemin de fer +Pékin-Han-keou. Il est, je crois, le doyen des résidants français, sinon +par l'âge, du moins par la durée de son séjour. Il faut l'entendre +conter, avec sa souriante verve de Parisien montmartrois, quelques +épisodes du siège des légations, en 1900. Il faut, surtout, faire avec +lui une excursion aux environs. Son érudition et sa bonne grâce n'ont +d'égales que celles du commandant Vaudeseal dont je vous ai déjà parlé. +C'est une bonne fortune de trouver à l'étranger de pareils Français. + +Une des personnalités les plus marquantes et les plus sympathiques de +Pékin: le général Munthe, aide de camp du président Yuan Chi Kaï. C'est +un Norvégien établi en Chine depuis plus de vingt ans, très ami des +Français qui ont souvent recours à sa bienveillante intervention auprès +des autorités chinoises pour aplanir les obstacles, tourner les +difficultés, dénouer les conflits, adoucir les heurts, réparer les +gaffes, toutes choses fréquentes et inévitables dans les relations si +compliquées entre Chinois et Européens. + +[Illustration: L'inauguration de l'Assemblée nationale à Pékin, en avril +1912: au centre, le président Yuan Chi Kaï.] + +Le général Munthe est fort occupé. + +Il est officier de notre Légion d'honneur et en est très fier. + +Pour ma part, je lui ai fait perdre pas mal de temps, car c'est grâce à +lui que j'ai pu approcher les hommes politiques dont je vous envoie les +portraits. La légation, étant tenue à une certaine réserve dans ses +relations avec le nouveau gouvernement qui n'est pas encore +officiellement reconnu par les puissances, a été puissamment aidée dans +ses démarches par cet homme si obligeant. + +[Illustration: Les petits amis chinois d'un jeune Français de 6 ans, +fils de M. Barraud.] + +Parmi les résidants européens, Français ou autres, ayant subi l'emprise, +la _sinite_, deux anciens diplomates, M. Véroudart et M. d'Almeïda, sont +devenus peu à peu de fervents collectionneurs. Ils sont, chacun dans son +genre, des experts très autorisés en matière de curiosités et d'objets +d'art chinois. Ils font, de temps à autre, dans l'intérieur de l'empire, +des expéditions (pas toujours sans danger) pour chasser la pièce rare, +le bronze ancien, la vieille peinture, le meuble ou la porcelaine, la +pierre gravée, qui leur ont été signalés. Les joies de la réussite leur +sont douces et c'est avec un légitime orgueil qu'au retour ils laissent +admirer à quelques privilégiés leur butin artistique, souvent fort +difficilement acquis. + +Telle belle pièce que vous pouvez contempler aux vitrines des marchands +en renom, à Paris, ou dans nos musées, a été dénichée, conquise, au prix +de quels efforts, parfois! par l'un ou l'autre de ces amateurs +passionnés, qui ne se séparent ensuite qu'avec regret des ouvres d'art +tant aimées mais si coûteuses; car c'est une erreur de croire que les +Chinois vendent à vil prix leurs belles choses, auxquelles ils tiennent +beaucoup et qu'ils apprécient fort. + +Nos compatriotes habitant ici sont, on peut le dire, de la bonne espèce. +Moins nombreux, moins âpres, moins hommes d'affaires (qualité bien +française) que leurs co-résidants européens, japonais ou américains, ils +se rattrapent sur la dignité et la tenue, et sont, de la part des +Chinois, l'objet d'une considération et d'une sympathie très marquées. + +L'Université de Pékin compte au nombre de ses professeurs de jeunes +Français savants et intelligents, comme MM. Baudez, Barraud et Biaise, +qui représentent brillamment, en même temps que notre belle culture +littéraire, nos traditions de courtoisie, d'aisance et de bonne humeur. + +Et je vous assure que je n'éprouve pas, dans ce Pékin si distant et si +différent, la sensation d'isolement moral que je ressens à Londres, si +voisin pourtant de Paris. + +M. Barraud habite, avec sa femme et son jeune enfant, dans une ruelle +assez éloignée de la citadelle des légations, une maison chinoise, au +milieu d'une population presque exclusivement indigène avec laquelle il +entretient les meilleures relations de bon voisinage. Le jeune Barraud +(5 à 6 ans) compte, parmi les gamins du quartier, de nombreux amis. Il +parle chinois aussi bien qu'eux et sert souvent d'interprète à sa mère; +son père, quoique connaissant parfaitement la langue, ne craint pas de +l'appeler à son aide quand il s'agit d'une locution familière ou d'une +expression courante un peu obscure. + +La vie mondaine, à Pékin, est assez intense et ce n'est pas une petite +surprise, pour le nouveau débarqué, que celle de trouver, jouant au +tennis, allant aux courses, donnant des bals et des soirées musicales, +faisant des visites, en recevant, courant les boutiques, montant à +cheval, potinant, que sais-je encore? tous ces malheureux auxquels on ne +pense, périodiquement, en Europe, que lorsque les dépêches nous +apportent des nouvelles de troubles, de révoltes, de pillages, de +massacres,--et qu'on se représente volontiers comme vivant dans une +angoisse perpétuelle, l'oeil au guet, l'oreille tendue et la main au +revolver. + +Les habitants d'Herculanum n'eurent aucun mérite à mourir en joie--ils +ne pouvaient pas se douter--mais ici, il y a eu des précédents +terribles, et toute cette futilité élégante et sportive a un certain +petit air de crânerie qui n'est pas sans m'émouvoir un peu, car, de +l'avis général, les affaires sont assez embrouillées et, avec les +Chinois, un malheur est vite arrivé. + +[Illustration: Cour de la bibliothèque de l'Université de Pékin.] + +Il serait, toutefois, exagéré de dire que la population européenne de +Pékin courrait un danger immédiat, même en cas de troubles subits et de +mouvement xénophobe violent; trop de mesures de précaution ont été +prises pour qu'il soit possible de revoir les horreurs de 1900. Les +légations--autre ville interdite--sont assez fortifiées, défendues et +approvisionnées pour pouvoir résister longuement à toute attaque et +attendre des secours qui ne tarderaient guère: les Japonais ont, à +Port-Arthur, 12.000 hommes tout prêts à accourir sur un signe du «sans +fil» de la légation d'Italie. + +[Illustration: Ouverture d'une porte au Temple du Ciel.] + +LA FAÇON DE PAYER VAUT MIEUX QUE CE QU'ON PAIE + +Cependant, selon la saison, on excursionne, on patine, on va à la mer, à +la montagne; ou reçoit, on dîne, on joue au bridge. Les excursions se +font en voiture, à cheval, à âne, en chaise à porteurs, voire en auto, +quoique ce dernier genre de locomotion ne soit guère pratiqué, étant +donné l'état des routes. + +Dès les beaux jours, les pique-niques sont très en faveur. On en +organise soit dans une pagode des environs, soit au Temple du Ciel, qui +est tout près, et où l'on déjeune sur l'herbe ou sous quelque galerie, +au milieu des admirables portiques et des terrasses de marbre. + +Ce Temple du Ciel, relativement récent, est d'une majesté incomparable. +Il a ceci de particulier que, contrairement aux autres monuments +chinois, ses bâtiments sont distribués sur de larges espaces suivant une +vaste ordonnance qui fait songer à Versailles, tandis que le Palais +d'Été, par exemple, donne une sensation de fouillis, d'entassement et de +lourdeur. Ici, ce sont de grandes lignes, de somptueuses compositions, +et les détails les plus minutieux de l'ornementation se tiennent +sagement dans l'ampleur de cet ensemble admirablement décoratif. + +Et tout cela est désert, se dégrade, s'effrite; ce n'est pas la ruine, +la belle ruine, c'est l'abandon, la décrépitude, la dislocation, +résultats de l'incurie et du nonchaloir qui semblent être la dominante +de l'esprit chinois. + +[Illustration: Le Temple du Ciel.] + +Ces nobles vestiges sont, dirait-on, la propriété d'une poignée de +soi-disant gardiens, vermineux et puants, dont l'occupation consiste, en +principe, à ouvrir aux visiteurs les innombrables portes des cours, des +salles, des couloirs, des pagodes ou des jardins, et à chacune +desquelles il faut payer un droit de passage. C'est, du reste, toute une +cérémonie que ces ouvertures de portes. Dès l'entrée principale un bonze +quelconque s'empare de votre personne et vous précède. A votre suite, +des amateurs se joignent au cortège--pour leur plaisir, +croiriez-vous--pas du tout, ils vous réclameront leur salaire à la fin +de la tournée, comme s'ils vous avaient été bons à autre chose qu'à vous +empester de leur écoeurante odeur d'ail mal digéré. Pour les éloigner un +peu de moi, j'ai inventé un système: je leur marche sur les pieds sans +en avoir l'air. La première porte franchie, ils vous amènent devant une +seconde, fermée, bien entendu, cadenassée, barricadée de formidable +façon. Là, ce sont des appels vers l'intérieur, des supplications, des +cris aigus qui sont destinés à vous convaincre de la difficulté inouïe +qu'il y aura à faire ouvrir cette porte et du prix que vous devrez +attacher à cette faveur,--si vous l'obtenez. De l'autre côté, au bout +d'un moment, un compère fait semblant d'arriver de très loin, on +l'entend souffler, haleter; il fait semblant de déverrouiller tout un +système de fermetures, il se donne des airs d'avoir été interrompu dans +une occupation urgente; et c'est cousu de gros fil blanc: il n'a jamais +bougé de sa place, il était à son poste quand vous êtes arrivé, il vous +a vu venir, il a même, à votre apparition, fermé précipitamment cette +porte, qui était ouverte, pour avoir à vos yeux le mérite grand de +l'entre-bâiller. Enfin, il vous tend la main avec la mine d'un Chinois +qui vient de faire un immense effort, et vous passez,--en payant. Si +vous avez le malheur d'être généreux, vous êtes assailli immédiatement +de gémissements et de réclamations à n'en plus finir. Moi, qui ai le +pourboire facile, j'en étais même indigné, les premiers temps. J'ai eu, +depuis, l'explication de ce phénomène singulier; c'est encore une chose +bien chinoise; le raisonnement qu'ils se font ne manque pas de justesse +et, en tout cas, est d'une psychologie profonde. Voici, se disent-ils, +un imbécile qui me paie dix sous ce qui en vaut deux; donc il ignore le +prix des choses; donc je ne risque rien à lui réclamer davantage; il +marchera peut-être. Et vous marchez. Payez largement un pousse-pousse, +il gémira; donnez-lui juste ce que vous lui devez, il encaisse et vous +remercie. + +Quelle leçon pour nos cochers! + +Cette petite comédie se renouvelle à chaque porte,--et on dirait qu'il +en sort de terre, des portes, au Temple du Ciel; c'est à croire qu'on +vous t'ait repasser plusieurs fois par les mêmes. Après un quart d'heure +de cet exercice il ne vous reste plus de monnaie. Ne vous tourmentez pas +pour si peu: les estafiers qui vous suivent sont changeurs en même temps +que mendiants, et ils réalisent d'assez jolis bénéfices avec les +étrangers ignorant le cours du dollar ou n'y attachant pas d'importance. + +[Illustration: La barrière du Temple jaune.] + +Le dollar dit mexicain, qui est ici la monnaie courante, vaut, en +théorie, 100 _cents_--en réalité 120 ou 130, suivant les jours--vous +voyez, c'est appréciable. Mais il faut bien que tout le monde vive, et +on se fait vite à toutes ces histoires et à tous ces harcelants +parasites qui ne sont que de la Saint-Jean à côté d'un certain gardien +(très laid, d'ailleurs) du Temple jaune (qui, lui, est très beau). Ce +misérable a installé, au pied du monument bouddhique, qui est la perle +de cette pagode, une horrible barrière en bois, juste au milieu de +l'escalier de marbre qui y conduit, masquant ainsi et défigurant cette +merveille. Il est là, guettant le visiteur et exigeant impérieusement sa +récompense. Quand on arrive à ce bijou, on a la douleur de constater que +les bas-reliefs en ont été récemment mutilés d'une façon odieuse par +d'infâmes brutes. On m'a dit que c'étaient, en 1900, des soldats +étrangers qui avaient fait cela, à coups de crosse, pour s'amuser! +Quelle est la nation qui produit de tels monstres? + +L. SABATTIER. + +--_A suivre_.-- + + + +LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS + +_Romans_. + +Faut-il, lorsque _la Maison brûle_, s'évader à temps pour rebâtir +ailleurs, ou bien doit-on, par un vain stoïcisme, se laisser ensevelir +dans le désastre que nuls efforts ne peuvent plus conjurer? Vous devinez +ce dont il s'agit. Une femme, mauvaise compagne, mère sans tendresse, +belle-fille sans respect, vindicative, méfiante, frivole, inaccessible +au raisonnement, à la gratitude, à la pitié, a voué au malheur définitif +l'homme qui s'est efforcé de lui faire une existence heureuse et qui, +déjà, a eu la force de pardonner, quoique bien inutilement, un premier +crime. C'est, pour le présent et pour tout l'avenir, la haine au foyer, +le dégoût de chaque jour d'une vie sans dignité. Et l'homme cependant +est sensible, bon, facilement attendri. Il a trente-sept ans, +c'est-à-dire que, déjà, il a dépensé la moitié de sa vie, «atteint la +cime derrière laquelle on redescend affaibli, voûté, au gîte de la +dernière halte». En telles scènes poignantes de ce nouveau livre de +l'angoisse humaine, que nous donne M. Paul Margueritte (Plon), on +devine, tout proche, le fantôme de _la Femme de Claude_, et il nous +semble entendre, nous souhaitons presque entendre, le trop fameux +«Tue-la!» L'homme, cependant, ne tuera pas, mais il aura l'énergie +d'abandonner la maison qui brûle en sauvant tout ce qui pourra être +sauvé, ce qui demeure encore en lui de santé morale, de courage, +d'espoir et de puissance d'aimer. Mais ce n'est point toujours aisé de +s'évader d'une catastrophe. Oh! ne croyez point que M. Paul Margueritte +ait eu l'intention de mettre en son livre une thèse nouvelle sur la +légitimité du divorce. L'éminent romancier a surtout voulu reconstituer +un calvaire humain, la voie douloureuse et rude de celui qui tente de +rétablir à coups d'énergie, comme à coups de hache, son destin, qui y +parvient une minute et qui, au moment où, dans une seconde vie, auprès +d'une compagne douce, noble, aimante, il croit avoir atteint enfin la +plénitude du bonheur, voit ce bonheur tout neuf foudroyé à ses côtés, +sans que l'on puisse tirer de conclusions de ce drame, sinon que l'ordre +imposé à l'homme par la fatalité et si éloquemment paraphrasé par +Goethe: «Renonce», est toujours d'une vérité implacable. + +_L'Aéroplane sur la cathédrale_ (Lib. Calmann-Lévy), c'est le titre, +symbolique, d'un roman, moderne et catholique, bien que d'un +catholicisme sans modernisme. M. Henri de Noussanne a réussi, comme en +se jouant, et avec autant d'élégance que de tact et d'art que +d'érudition, à intéresser ce qu'il y a de meilleur dans notre esprit à +des discussions d'idées et de dogmes, cependant que notre imagination, +envolée sur les ailes de «Pégase» (qui n'est plus le cheval du poète, +mais l'avion d'un irrésistible pilote militaire), suit avec une +curiosité souriante d'abord, passionnée bientôt, angoissée enfin, une +idylle qui, entre ciel et terre, menace de tourner au drame. Chaque +jour, l'aéroplane léger survole la cathédrale massive, très vieille, +très effritée, mais solide quand même comme la tradition et puissante +comme la foi. Il promène dans les nuages un ardent officier, impatient, +comme tous ceux qui risquent à chaque seconde la mort, de réaliser +sur-le-champ, bonnes ou mauvaises, ses joies terrestres. Le lieutenant +Aymard des Andlys a séduit la jeune et jolie femme de l'austère, mais si +digne, pasteur Bladen que la fatalité de la fortune a conduit à +Saint-Brice. L'aviateur exige que la faible créature abandonne son foyer +pour le suivre. Sinon, il se tuera, en beauté, dans une chute +effroyable. Mais, alors, intervient Mgr Gerbert, un évêque qui a l'âme +de Mgr Myriel avec l'esprit et la science de Mgr Duchesne, ce qui fait à +peu près un saint homme d'aujourd'hui. Au départ--qui doit être +tragique, Sirs Bladen ayant renoncé au mal--le prélat s'impose comme +passager sur le monoplan et s'élève vers le ciel avec l'homme qui veut +se suicider... Ce qu'il advient ensuite, nous ne vous le dirons point, +car M. Henri de Noussanne le conte merveilleusement et c'est à lui qu'il +vous faut demander la fin très dramatique et un instant grandiose de ce +roman d'hier et de demain, où le progrès n'est point l'ennemi de la +prière et où la vision contemporaine de notre société d'agités nous +arrive bien joliment adoucie et remise au point par des vitraux de +basilique. + +[Illustration: Charles Nieuport qui vient de se tuer en aéroplane avec +son mécanicien.] + +Lorsque commence, sous le second Empire, son histoire sentimentale, +_Lina_, la jeune femme allemande que nous présente dans le plus adroit +et le plus délicieusement suranné des romans d'amour Mme Claude Lemaître +(Ed. Tallandier), est veuve d'un Français, avec trois beaux enfants +frais et rieurs comme leur mère. Dans une situation difficile dès avant +la mort du mari, Lina, aidée par son double tempérament de pratique +ménagère et d'inlassable sentimentale, parvient à conserver presque +l'aisance à sa maison, et beaucoup d'illusions à son coeur. Après son +veuvage elle refuse de revenir en Allemagne et préfère continuer de +vivre la vie charmante des brillants salons français où l'on utilise ses +talents de musicienne et où elle s'éprend d'un galant officier des +guides, qu'elle épouse malgré les conseils de son entourage. Mais son +bonheur est court. C'est la guerre, le départ et le retour aussi, après +la défaite, du vaincu transformé, abattu par les épreuves d'une pénible +captivité. Nerveux, il ne supporte même plus les soins prévenants de la +douce Lina. Créature de tendresse, elle ne se désespère point. De son +coeur jamais las d'aimer vient une force tranquille et sûre. Son roman à +elle achevé, elle a encore pour ses chers petits tout un avenir à rêver, +à prévoir; elle leur apprendra à aimer la vie, et, de ses doigts +attentifs, saura varier pour eux les fils du destin. + + + +DEUX NOUVELLES VICTIMES DE L'AVIATION. + +L'odyssée des frères Nieuport comptera, sans doute, parmi les plus +tragiques et les plus glorieuses dans l'histoire de l'aviation. + +En septembre 1911, la fin des grandes manoeuvres du 6° corps fut +attristée par la chute mortelle d'Edouard Nieuport qui accomplissait, +comme sapeur réserviste, une période d'instruction durant laquelle il +avait fait apprécier, autant que son habileté de pilote, la valeur du +monoplan souple et léger construit sous sa direction. Il y a quelques +jours, Charles Nieuport, frère cadet d'Edouard, s'est tué à Etampes, +avec son mécanicien, en essayant un appareil devant la commission +militaire chargée de le recevoir. + +A la suite d'un atterrissage un peu dur, on fit remarquer au pilote +qu'une pédale de gauchissement paraissait légèrement faussée. Charles +Nieuport jugea inutile de la réparer, et il s'envola de nouveau. Il +avait atteint une hauteur d'environ 300 mètres, quand, après avoir cessé +d'entendre le bruit du moteur, on vit l'appareil descendre en vol plané, +puis subitement glisser sur une aile et tomber avec une rapidité telle +que le moteur s'enfonça de près d'un mètre dans le sol. Le malheureux +pilote et son mécanicien, René Guyot, qu'il avait emmené comme passager, +furent relevés horriblement broyés, ne donnant plus le moindre signe de +vie. + +Fils du colonel de Nieuport, dont il portait le nom légèrement modifié, +Charles Nieuport était né à Lagny en 187 8. Chose curieuse, les succès +de son frère ne lui donnèrent point le désir de voler. C'est seulement +après la mort d'Edouard qu'il commença son apprentissage, et il obtint +son brevet de pilote en février 1912. Poussé par un sentiment touchant +de piété fraternelle, il voulait conquérir la croix de la Légion +d'honneur pour la déposer sur la tombe du grand frère, en remplacement +de celle qui fut reprise presque aussitôt que donnée, les règles de +l'Ordre ne permettant pas de décorer un mort. + + + +DEUX GRANDS SEIGNEURS ARABES A PARIS. + +Deux grands seigneurs arabes, l'un fils, l'autre petit-fils de l'émir +Abd el Kader, étaient, ces jours derniers, de passage à Paris où ils ont +visité le président du Conseil des ministres, M. Aristide Briand, et +diverses notabilités politiques. + +L'émir Ali pacha--le septième des huit fils d'Abd el Kader--qui réside +habituellement à Damas, et dont l'influence est considérable en Turquie, +est revenu de Libye où, pendant plusieurs mois, il encouragea à la +résistance les chefs arabes auxquels il était venu prêter l'appui de son +courage et de son nom. Notre correspondant Georges Rémond fut témoin +(voir _L'Illustration_ du 18 mai 1912) de l'enthousiasme qui accueillit +le fils d'Abd el Kader à son arrivée à Syrte, le 18 mars 1912, lorsque, +venant de Benghazi, Ali pacha se rendait en Tripolitaine en compagnie de +ses fils. Brave, éloquent, très soucieux de la gloire de son nom, l'émir +Ali est peut-être le plus énergique des fils d'Abd el Kader. Ses +sentiments francophiles sont connus. Et nous ne saurions oublier que +c'est grâce à son intervention et à celle de son plus jeune frère, Omar, +que le consul de France à Damas, M. Piat, parvint, en décembre 1910, à +arrêter un massacre de chrétiens à Karak, près de Jérusalem, Ali et Omar +reçurent, l'un et l'autre, à cette occasion, la croix de la Légion +d'honneur. + +L'émir Khaled est le fils de l'émir Abd el Maleck, qui vit actuellement +au Maroc et qui est le sixième fils d'Abd el Kader. L'émir Khaled, lui, +est officier français. C'est un magnifique capitaine indigène de spahis, +qui met au service de nos armes et de notre drapeau toute la fougue +traditionnelle de sa race. Il est à peine remis de la blessure qu'il a +reçue en pleine poitrine en combattant au Maroc en héros. + +[Illustration: Un fils et un petit-fils d'Abd el Kader à Paris: l'émir +Ali pacha et son neveu l'émir Khaled, capitaine de spahis.--_Phot. +Gerschel._] + + + +LES THÉÂTRES + +Les débuts de Mlle Géniat hors de la Comédie-Française, abandonnée avec +quelque fracas, étaient fort attendus, ainsi que la pièce nouvelle où +ils devaient avoir lieu: _l'Épate_, de MM. André Picard et Alfred +Savoir. La comédie et son interprète, et même, pour être juste, tous ses +interprètes, ont été fort applaudis, au Théâtre Femina. Les temps vont +vite et le désir de «paraître» que relevait déjà, il y a six ans, M. +Maurice Donnay, est devenu le besoin «d'épater»; il fait d'ailleurs plus +d'une victime et c'est, en l'espèce, une jeune fille à marier que ses +parents sacrifient à l'espérance de partis toujours plus avantageux et +toujours plus aléatoires,--jusqu'au moment où elle se révolte et pousse +aussitôt jusqu'à l'excès son indépendance. Cette comédie est d'une +observation ironique, satirique et d'une hardiesse parfois un peu +effarouchante, mais à travers laquelle, aussi, percent, aux moments +opportuns, de justes attendrissements. Mlle Géniat l'a jouée avec une +force, une émotion vibrantes qui font bien augurer de sa carrière hors +de la Comédie-Française; Mlle Juliette Darcourt a prouvé une fois de +plus qu'elle est une parfaite comédienne; Mlle Marguerite Deval et M. +Vilbert font, entre elles, originale figure de comédiens. + +A l'Opéra, une reprise de la _Salomé_, de Strauss, a permis, aux +habitués de notre Académie nationale de musique, d'entendre et +d'applaudir la voix généreuse d'une cantatrice italienne, la comtesse +Maria Labia, de la Scala de Milan. + + + +[Illustration: Le tribunal. Le greffier. Abbé Baron. Chanoine Delassus. +Un huissier. Mgr Battandier. Mgr Boudinhon. Abbé Lemire. L'officialité +du diocèse de Cambrai réunie pour juger les plaintes de l'abbé Lemire +contre deux ecclésiastiques.--_Phot. Deleplanque._] + +UN PROCÈS ECCLÉSIASTIQUE + +C'est une véritable résurrection de la justice ecclésiastique, cette +session de deux audiences que vient de tenir l'officialité du diocèse de +Cambrai, saisie d'une double plainte de M. l'abbé Lemire, député, contre +M. l'abbé Beck, curé d'Arnèke (Nord), et contre Mgr Delassus, directeur +de la _Semaine religieuse_. Au temps où le Concordat était en vigueur, +M. l'abbé Lemire eût pu obtenir que ses adversaires fussent déférés +«comme d'abus» devant le Conseil d'État. Il n'a plus maintenant de +recours contre eux que devant la juridiction épiscopale. + +Les incidents qui ont amené, comme plaignant, le député d'Hazebrouck, +devant l'official, remontent au mois de mai 1911. M. l'abbé Lemire, +prenant part, comme chaque année, au pèlerinage d'Arnèke, qui jouit dans +la région d'une grande faveur, se vit interdire, par M. le curé Beck, de +célébrer la messe dans l'église paroissiale,--affront public +qu'aggravait, à quelques jours de là, un article de la _Semaine +religieuse_ commentant l'acte du curé d'Arnèke et arguant, pour le +justifier, de ce que M. l'abbé Lemire aurait été rayé de la liste des +chanoines honoraires de Bourges et que, de plus, il serait frappé de +suspense. En vain M. l'abbé Lemire protesta que les deux faits avancés +étaient faux; en vain il sollicita de la _Semaine religieuse_ une +rectification. Les attaques contre lui redoublèrent. C'est alors que, de +guerre lasse, il déposa entre les mains de son supérieur hiérarchique, +Mgr l'archevêque de Cambrai, une plainte en due forme, lui demandant «de +vouloir bien user, en cette circonstance, des moyens dont il disposait +pour sauvegarder l'honneur de ses prêtres». La plainte, transmise à la +cour de Rome, fut renvoyée devant le tribunal ecclésiastique de première +instance, c'est-à-dire devant l'officialité de Cambrai. La cause a été +évoquée samedi dernier. + +Le tribunal, composé, en somme, d'un juge unique, l'official, M. Cateau, +vicaire général du diocèse, assisté de deux assesseurs, MM. Sapelier et +Catteau, ayant seulement voix consultative, siégeait dans la salle d'un +patronage, proche de la cathédrale,--une pièce sans solennité, encombrée +d'un gros poêle qui semble le centre du décor, entre deux tables et +quelques chaises. + +Les débats occupèrent deux audiences. + +M. l'abbé Lemire était défendu par Mgr Boudinhon, professeur à +l'Institut catholique de Paris. Mgr Battandier, venu tout exprès de +Rome, assistait Mgr Delassus; M. l'abbé Beck, un vieillard presque +nonagénaire, était représenté par M. l'abbé Baron, mais ce fut Mgr +Battandier qui présenta également sa défense. + +La double plaidoirie du prélat romain prit, en réalité, toute l'allure +d'un réquisitoire, et des plus vifs; ce fut «une digression agressive» +put proclamer le défenseur de M. l'abbé Lemire. Mais le +plaignant--devenu ainsi accusé, autant dire--prononça lui-même contre +les allégations dont on l'accablait une protestation si émouvante, que +des applaudissements nourris, éclatant parmi l'assistance, en saluèrent +la péroraison. + +A une audience ultérieure, l'official rendra son double jugement. + + + +LES SUFFRAGETTES + +RECOMMENCENT + +On les croyait calmées. Il est vrai qu'il y a deux mois elles avaient +imaginé de détruire au moyen d'un liquide corrosif le contenu des boîtes +aux lettres dans la cité de Londres. Leur faculté d'invention étant +inépuisable, elles avaient brisé quelques jours plus tard les +avertisseurs d'incendie, jetant l'effroi dans le coeur des pompiers de +la capitale et, de là, dans celui des habitants. Mais cet exploit avait +paru être le dernier. Et voici que, tout à coup, elles se réveillent. De +nouvelles vitres viennent d'être cassées. Une vénérable dame, Mrs +Despard, arrêtée à Trafalgar square, est condamnée à quinze jours de +prison. Que se passe-t-il donc? + +[Illustration: Une vénérable suffragette: Mrs Despard, soeur du général +French, haranguant la foule à Trafalgar square.] + +Un phénomène très ordinaire dans l'histoire du mouvement suffragiste. +Les femmes s'étaient un instant calmées pour «donner une chance au +Parlement», c'est ainsi qu'elles s'expriment là-bas. Mais le Parlement +les a trompées une fois de plus et les voilà qui repartent en guerre. + +Le gouvernement anglais ressemble, en effet, à un marchand de drap un +peu lourd que sa femme tourmenterait de réclamations continuelles. Le +bruit l'énervé moins qu'un mari français. Pourtant, il essaie une fois +par an environ d'acheter la paix du ménage par des concessions. Le +premier ministre annonce aux déléguées de l'Union politique et sociale +de la Femme (W. S. P. U.) que l'heure d'un libre débat sur le vote des +femmes a enfin sonné au Parlement de Westminster. Aussitôt les cris +cessent, dans l'attente du grand événement qui doit consacrer +l'émancipation des Anglaises. + +Par malheur, l'événement ne se produit pas. Il arrive d'ordinaire une +chose fort simple. Les _bills_ favorables au suffrage des femmes sont de +deux sortes. Les uns accordent aux femmes le suffrage universel: ils +irritent ceux des féministes qui sont conservateurs. Les autres ne leur +donnent qu'un suffrage restreint: ils apparaissent comme inacceptables à +ceux des féministes qui sont libéraux. Comme d'autre part le +gouvernement évite de prendre parti et demeure complaisant mais +irrésolu, le suffrage des femmes est toujours battu à la Chambre des +Communes. Cette fois, il n'a même pas été nécessaire de voter. La +procédure parlementaire anglaise, interprétée par le président de la +Chambre, a obligé le gouvernement à retirer le projet de réforme +électorale avant toute discussion. + +Mais, dès lors, le concert des imprécations devait reprendre aussitôt: +«Je désespère dos hommes politiques, s'est écriée Mrs Pankhurst; je ne +suis pas loin de désespérer de l'homme en général.» La déconvenue est, +en effet, plus vive que toutes celles des années antérieures. Songez que +cette fois plusieurs membres du gouvernement, sir Edward Grey, M. Lloyd +George, le grave lord Haldane lui-même, s'étaient nettement rangés du +côté des femmes. On parlait d'un schisme à l'intérieur du cabinet, d'une +crise ministérielle prochaine. C'était donc que, pour la première fois, +le débat devait être sérieux... Et tant d'espoirs s'effondrent en +quelques instants! + +De là l'irritation des dames. De là aussi le plan de campagne qu'elles +viennent d'arrêter. «A part la vie humaine, nous ne respecterons rien!» +a déclaré Mrs Pankhurst. Une autre militante, miss Annie Kenney, comme +quelqu'un l'interrompait, s'est tournée vers lui d'un air menaçant: «Si +vous êtes boutiquier, s'est-elle écriée, vous ferez bien de prendre +garde!» Menace trop claire. Aussi bien, dès avant-hier, les magasins des +environs de Trafalgar square avaient-ils barricadé leurs devantures. On +se souvient encore à Londres du _big smash_ de l'an dernier, quand +toutes les vitres de Regent street volèrent d'un seul coup en éclats. +Nul doute que les habitants de Londres n'aient à souffrir une fois de +plus des imprudences de leur gouvernement. A en croire certains +avertissements plus mystérieux, la W. S. P. U. prépare même des dégâts +inédits. On se demande avec curiosité ce que l'esprit inventif de ses +chefs pourra bien inventer de nouveau. Peut-être la colonne de Nelson +va-t-elle s'écrouler un beau matin à travers Trafalgar square à moins +que Wellington, à Hyde Park Corner, ne tombe de cheval. + +Procédés fort irritants pour les hommes, il faut l'avouer. Mais tentez +de raisonner un instant avec calme, vous verrez que les suffragettes ne +peuvent guère s'y prendre autrement pour arriver à leurs fins. + +Ce qui caractérise, en effet, le Parlement anglais, de même que le +nôtre, c'est de ne céder jamais qu'à la violence. Cent ans d'histoire +suffisent à le démontrer. Chaque fois que les Communes et les Lords ont +consenti, au siècle dernier, à élargir le suffrage des électeurs mâles, +ils venaient, comme par hasard, d'être terrorisés par des manifestations +redoutables. Des ouvriers s'étaient assembles par centaines de mille à +Manchester ou à Liverpool. Des paysans avaient brûlé des châteaux. Sans +remonter aussi loin, les mineurs de Grande-Bretagne n'obtinrent l'an +dernier le salaire minimum que grâce à une grève qui affola le +gouvernement. Au contraire, les pétitions pacifiques n'obtiennent jamais +que des égards. Les bonnes gens du Royaume-Uni s'en sont aperçus depuis +longtemps. + +Les suffragettes aussi. J'ai rencontré, l'an dernier, Mrs Pankhurst, +comme elle sortait de prison et qu'elle méditait d'y rentrer. Ce n'est +pas la Ménade échevelée que vous vous représentez certainement. Aucun +visage n'est plus calme, aucun regard n'est empreint d'une telle douceur +et d'une telle sérénité. «Croyez-vous, me dit-elle, qu'il soit dans mon +caractère d'aimer la violence? Tout m'en éloigne au contraire, mon +tempérament comme mon éducation. Mais que voulez-vous? Tant que nous +nous sommes bornées à appeler respectueusement l'attention du +gouvernement sur les droits méconnus de la femme, on nous a poliment +éconduites. Il a suffi, au contraire, que nous dérangions, par quelques +inoffensives brimades, le confort des parlementaires pour qu'aussitôt +notre cause fît au Parlement de surprenants progrès. Nous avons donc +l'intention de rester fidèles à cette seconde méthode.» + +Mrs Pankhurst a évidemment tort. La fermeté d'un Parlement n'est pas de +celles que désarme l'obstination de quelques pauvres femmes, tournées en +ridicule par la presse de tous les partis. Mais, d'autre part, un +malaise évident gagne chaque jour un plus grand nombre d'hommes, depuis +que quelques trahisons notoires se sont déclarées dans leurs rangs. Et +ce qui est manifeste, c'est que ni la prison de Holloway, ni au besoin +le chat à neuf queues ne viendront à bout de la ténacité des femmes +anglaises. Mrs Pethick Lawrence, une des martyres de l'an dernier, le +disait à ses juges: «Il y a quelque chose du bouledogue dans les femmes +de ce pays-ci aussi bien que dans les hommes.» + +PHILIPPE MILLET. + + + +DOLÉANCES DE STATUES, par Henriot. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3649, 1 Février +1913, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 1 FEVRIER 1913 *** + +***** This file should be named 37526-8.txt or 37526-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/7/5/2/37526/ + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/37526-8.zip b/37526-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ab50988 --- /dev/null +++ b/37526-8.zip diff --git a/37526-h.zip b/37526-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3eba8d8 --- /dev/null +++ b/37526-h.zip diff --git a/37526-h/37526-h.htm b/37526-h/37526-h.htm new file mode 100644 index 0000000..70513e1 --- /dev/null +++ b/37526-h/37526-h.htm @@ -0,0 +1,2505 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913 by Various</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} +.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA } + + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913 + +Author: Various + +Release Date: September 24, 2011 [EBook #37526] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 1 FEVRIER 1913 *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + + + +<p>L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913</p> + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p> +<br> + +<div class="sml"> +<p>Ce numéro se compose de <span class="sc">vingt-quatre pages</span> au lieu de seize et comprend +deux suppléments:<br> + +1° <i>L'Illustration Théâtrale</i> contenant <span class="sc">Kismet</span>, d'Edward Knoblauch +(texte français de Jules Lemaître);<br> + +2° Le 2e fascicule des <span class="sc">Souvenirs d'Algérie</span> (Récits de chasse et de +guerre), du général Bruneau.</p> +</div> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br> Lieut.-Colonel Tyrrell. Enver Bey G. Rémond.<br><b>LENDEMAIN DE COUP D'ÉTAT: +ENVER BEY AU SELAMLIK<br>Le chef des Jeunes-Turcs, qui la veille a arraché +la démission du cabinet après une tragique bagarre, s'entretient +paisiblement avec l'attaché militaire anglais et le correspondant de +«L'Illustration».</b>--<i>Voir l'article, pages 80 et 81.</i></p> +<br><br> + +<div class="somm"> +<p><i>Les prochains numéros de</i> L'Illustration <i>contiendront:</i></p> + +<p><i><b>La Femme seule, de</b></i> <span class="sc">M. Brieux</span>;<br> + +<i><b>La Prise de Berg-op-Zoom</b>, de</i> <span class="sc">M. Sacha Guitry</span>;<br> + +<i><b>Les Flambeaux</b></i>, de M. <span class="sc">Henry Bataille</span>;<br> + +<i><b>Alsace</b></i>, de MM. <span class="sc">Gaston Leroux et Lucien Camille</span>;<br> + +<i><b>L'Homme qui assassina</b></i>, de <span class="sc">M. Pierre Frondaie</span>, <i>d'après le roman de</i> <span class="sc">M. +Claude Farrère</span>;<br> + +<i><b>L'Habit vert</b></i>, de <span class="sc">MM. Robert de Flers et G.-A. de Caillavet</span>;<br> + +<i><b>Les Eclaireuses</b></i>, de <span class="sc">M. Maurice Donnay</span>.</p> +</div> +<br> + +<h3>COURRIER DE PARIS</h3> + +<h4>JOYAUX</h4> + +<p>Quelle étrange impression je ressens lorsqu'il m'arrive de recevoir un +de ces catalogues de bijoux fabuleux,--qui font rêver les femmes en les +plongeant dans de grands silences de convoitises! Je suis sûr que vous +avez éprouvé le même malaise, la même mélancolie, le même +désenchantement que moi quand vous ouvriez, comme un ouvrage sans +substance et qu'on ne lit pas, le volume richement traité, qui contient +si peu de texte et dans lequel ne sont imprimées d'autres pensées que +celles de l'envie, de la coquetterie brûlante et de l'amer regret?</p> + +<p>Voici les planches où sont représentés au naturel, en portrait, comme +des personnes, les diamants et les brillants, les perles et les pierres +de couleur. Images d'une infinie tristesse! La perfection, le soin voulu +avec lesquels on les a poussées en augmentent la froideur, l'inutile +opulence. On peut compter chaque perle, chaque pierre, les retourner de +l'oeil. Enfilées par ordre de taille, choisies avec angoisse, +rigoureusement mesurées, elles s'alignent, chapelets profanes, sur +lesquels n'a jamais glissé, venant du coeur aux lèvres et des lèvres aux +doigts, la plus fugitive prière. Ces colliers apparaissent véritablement +ce qu'ils sont, des chaînes, plus solides en dépit du mince fil qui les +constitue que si elles étaient faites d'anneaux de fer. Et plus lourdes, +mieux rivées que toutes, ces chaînes-là garrottent davantage les +volontaires captives qui en ont imprudemment contracté la trop grande +habitude. Les prisonnières du joyau ne sont délivrées que par la mort, +qui les dépouille en les remettant à nu comme à l'entrée des geôles de +la vie.</p> + +<p>En effet, les bijoux que l'on voit étalés dans l'écrin des catalogues ne +parlent pas d'autre chose. Ils disent qu'en ayant appartenu à tant +d'épaules, à tant de bras, à tant de cols gracieux et dont la jeunesse +se targuait de ne pas périr, ils n'ont jamais été à personne, qu'ils ne +sont pas l'objet d'une possession exclusive et durable. Plus que tous +les autres biens ils ne sont que prêtés, loués pour quelques saisons, et +quand ils changent de corps ils sont dénués de souvenirs, ils perdent, +plus que n'importe quoi, la mémoire, apparente ou cachée, de leurs +anciennes et successives maîtresses. Ils ne dégagent pas le moindre +regret. Une écharpe, un mouchoir, le gant d'une défunte, étalent plus de +sentiment. Les bijoux ont la beauté du dédain et de l'ingratitude. Ce +sont les paons de la parure. Ils ne gardent rien, n'emportent rien, ne +transmettent rien des fièvres et des frissons qu'ils ont si souvent +provoqués. Confidents de la chair qu'ils amusent et flattent, égoïstes +et faux amis, ils glissent et passent sur les peaux, sans trouble et +sans émoi, comme si c'était toujours la même, et sans laisser plus de +trace que l'eau qui roule sur le dos des cygnes. Ils n'ont ni esprit, ni +coeur, ni âme. Ils ne sont que des cailloux, d'un ordre moins naturel et +plus relevé que ceux du chemin, des verroteries de civilisés que la +femme, longtemps après les petites pierres rondes du torrent et du +ruisseau, et les coquillages de la grève, et les dents du carnassier, +suspend à son cou et met à ses poignets pour se plaire, se compléter et +donner de soi une impression plus vivement ornementale. Les bijoux, +photographiés dans leur immobilité, dans leur sec et particulier repos, +témoignent d'une désolante indifférence, d'un manque total de tendresse. +A les contempler, si parfaitement détachés, il paraît incroyable que +l'on ait pu s'attacher à eux, qu'ils aient été capables de fournir de la +joie, du plaisir, un agrément rapide. On leur en veut de leur éternelle +et trop facile complaisance. Ils ne cèdent en effet jamais à la plus +digne, mais au plus offrant... Leur platitude est écoeurante. On est +certain de les avoir dès qu'on peut y mettre le prix. Aussi restent-ils, +malgré leur factice noblesse, entachés de vénalité. Ils sont payés trop +cher, de toutes les façons, même et surtout par la plupart de celles qui +les obtiennent pour rien, comptant pour rien ce qui est plus que tout. +Dans une espèce de prostitution du charme de leurs feux, de leurs +éclairs et de leur orient, ils vont, de femme en femme, sans même les +connaître, sans se soucier de ce qui leur est arrivé d'heureux ou de +contraire, sans savoir leurs noms, leur âge, leur histoire, leur sourire +ou leurs pleurs, étrangers de leur personne, moins familiers de l'être +vivant, de l'animal humain qu'ils ont destin de harnacher que ne l'est +du boeuf le joug de bois plaintif, et de l'âne la bride racornie, et du +cheval le collier gluant et chaud. Les ardeurs mouvementées du sang, la +contraction fine et douce du muscle, et tous les frissonnements de +l'épiderme féminin soulèvent bien les joyaux, comme un flot qui porte +une barque... Mais, tandis que la barque au moins garde à ses flancs +amoureux et battus le ruissellement des baisers qu'y posent à tout +instant la lèvre et la langue de l'onde, les bijoux, muets, sans +réponse, et les colliers pesants, stupides, repoussant le contact et +chassant la caresse, ont l'air de se rétracter, et de se figer exprès +dans une hostile inertie. Ils renvoient la chaleur au lieu de la capter +et ils sont là, posés sur le satin blanc des poitrines, sur le velours +palpitant des épaules, tels que des emblèmes orgueilleux et glacés +donnant l'idée d'être les plaques, les cordons, les croix et les +chamarres d'un Ordre spécial et recherché qui serait celui du vain Éclat +et de l'Insensibilité.</p> + +<p>Ils suent le grand ennui des soirées, du bal, du monde, des loges +d'opéra, des interminables séances lumineuses qu'est la vie d'actif +épuisement d'une femme à la mode, et jamais ils ne peuvent conquérir un +aspect simple et détendu. Cela leur est interdit. Ils n'ont pas le droit +de quitter leur morgue et leur emphase de joyaux, de princières parures, +leur caractère de magnificence royale, leur tyrannie asiatique. Ah! +qu'il doit être dur certains jours, à une de ces Cléopâtre ou de ces +Jézabel marbrées de soucis, saccagées de passions, dévastées d'espérance +et ne pouvant plus agrafer les années qui leur échappent de toutes +parts, qu'il doit leur être dur, certains soirs, de planter sur leur +tête droite et si lasse, ou dans leurs cheveux cent fois déteints, le +diadème de Nessus aux mille feux, les aigrettes persanes, la flèche +crevant l'abcès nacré d'une perle ou le croissant de Diane, qui +tremblera sur son invisible tige! Et les bijoux, rayonnants et +impersonnels, allumant leurs mêmes flammes sur ces bûchers humains, +poursuivent leur carrière de parure et d'ostentation. Quand je vois au +front d'une duchesse un de ces féeriques bandeaux qui forcent les yeux +éblouis à se détourner comme s'ils s'inclinaient, je ne peux empêcher ma +pensée, plus prompte que tout, de sauter dessus. Elle prend cette +couronne, la retire avec brusquerie de la savante coiffure, la jette sur +une table et m'en retrace aussitôt la longue et inconcevable histoire. +En une minute, les pierres sont enlevées, arrachées comme des dents que +l'instrument précis et rude ferait sauter de l'alvéole d'argent, de la +gencive d'or, et chacun de ces brillants dispersés, chacune de ces +perles libres, s'en va, par son chemin, se replacer dans la paume des +marchands, d'où elle est partie dans le monde, au creux de laquelle, +avant de parvenir jusqu'aux doigts artistes des grands joailliers, elle +a d'abord été choisie par la pince, quand elle se trouvait retenue au +sillon d'un pli de chair dans cette première main à la fois grasse et +crochue. Je m'imagine ensuite les cafés puants où ces grains inféconds, +qui représentent tant de pain, ont été apportés dans les sacs de cuir, +montrés avec précaution, de tout près, en dépliant le papier qui les +contenait ainsi qu'une poudre merveilleuse, et pesés, examinés à la +loupe, échangés, montés et démontés sans cesse, allant partout, servant +tour à tour à un bracelet, à un collier, passant d'une bague à une +boucle d'oreilles, d'une broche de corsage au fermoir d'un réticule... +accomplissant ainsi d'innombrables voyages, connaissant les hauts et les +bas de maintes destinées, et vendus souvent en cachette, et donnés, et +volés aussi, et inspirant le crime, et le faisant commettre, et recélé, +enfouis dans la terre, jetés dans le fleuve, à l'égout... pour +disparaître... car, en dépit de leur magnifique apparence de sécurité, +les joyaux, comme le reste, ont au bout du compte une fin. Quand ils ont +été pendant beaucoup d'années, de mortes en mortes, et qu'ils sont +fatigués de briller, qu'ils n'en peuvent plus de parer une chair si vite +flétrie, il faut bien eux aussi qu'ils renoncent et meurent... Où et +comment? Ils n'en savent rien là-dessus, pas plus que l'homme et que la +femme. D'ailleurs je suis mal renseigné moi-même sur leur durée +possible. Quelle est la limite dernière et naturelle de leur existence? +Combien vit une perle? Jusqu'à quel point un diamant peut-il être +centenaire? Un rubis a-t-il sa pourpre éternellement chevillée au corps? +Le saphir et la turquoise possèdent-ils un magique bleu qui ne passera +qu'avec le ciel? Et la verte émeraude a-t-elle partie liée avec la verte +mer dont elle est une goutte? Peu importe. Naufrage, incendie, +tremblement de terre, cyclone, éruption, anéantissement fatal, les +joyaux meurent et mourront, feront aussi leurs miettes. Rien n'échappe à +la poussière. Le Régent diamant périra comme a péri l'autre dont il a +pris le nom. Où sont les bijoux d'Isabeau de Bavière, et de Marie +Stuart, et de Gabrielle? Et ceux de Marie-Antoinette et de la Dubarry? +Et ceux...? On n'en finirait jamais! Où seront, dans seulement trois +cents années, ceux de toutes les Madame X... dont la vente a été +faite... au comptant...<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Henri Lavedan.</span></span></p> + +<p>(Reproduction et traduction réservées.)</p><br><br> + +<h3>LES ANGOISSES ET LES CONVULSIONS DE CONSTANTINOPLE</h3> + +<h4>LE «GRAND DIVAN» VIEUX-TURC DU 22 JANVIER ET LE COUP D'ÉTAT +JEUNE-TURC DU 23</h4> + +<p><i>Le soir du 22 janvier, notre envoyé spécial Georges Rémond, resté à +Constantinople dans l'attente des événements (car il s'était jusque-là +refusé personnellement à croire que la paix se ferait à Londres), nous +adressait une intéressante correspondance relative à la réunion du +«Grand Divan», qui venait d'autoriser le ministère Kiamil pacha à céder +Andrinople aux alliés balkaniques. Le lendemain même allait se produire +le coup de force militaire que notre collaborateur, dans toutes ses +précédentes lettres privées, n'avait jamais cessé de considérer comme +possible. Et, le 24, il nous écrivait: «Je ne prévoyais certes plus cela +avant-hier. L'impression qui se dégageait du spectacle du «Grand Divan», +du décor matériel et moral au milieu duquel il s'était déroulé était +bien telle que je vous l'ai décrite. Je n'ai rien à changer à ce récit, +qui, si vous le publiez intégralement, formera, avec la relation des +faits ultérieurs, un contraste saisissant: les lecteurs de</i> +L'Illustration <i>y trouveront un fidèle reflet des contradictions où se +débat l'Empire Ottoman, et le témoignage le plus probant des angoisses +et des convulsions de Constantinople.»</i></p> + +<h4>LE «GRAND DIVAN»</h4> + +<p class="rig">Constantinople, 22 janvier 1913.</p><br><br> + +<p>Je sors du «Grand Divan», convoqué à titre consultatif par le +gouvernement soucieux, au moment de décider de la paix ou de la guerre +et de répondre à la note collective des puissances, d'être assuré de +l'assentiment et de l'appui des personnages les plus illustres de la +nation. Une même assemblée avait été réunie en 1827, lors de la guerre +de l'indépendance grecque, une autre en 1877, au temps de la guerre +russo-turque. Toutes deux avaient décidé la continuation de la guerre à +outrance, jusqu'au dernier vaisseau, jusqu'au dernier canon. C'est la +paix qui sort de celle-ci.</p> + +<p>... A 11 heures 1/2, je me rends au palais impérial de Dolma Bagtché, en +compagnie de Jean Servien, du <i>Petit Marseillais</i>. Aux alentours pas un +curieux. A Paris, dans une occasion semblable, cent mille personnes +s'écraseraient dans les rues avoisinantes: elles n'en apprendraient rien +de plus, ni plus vite; mais, enfin, elles contempleraient de leurs yeux +l'endroit où se passe quelque chose qui intéresse la vie de leur pays, +elles manifesteraient d'un commun accord, ou en sens divers, par leurs +murmures, leurs discussions, leur agitation même, l'existence d'une +opinion publique, d'un peuple qui veut vivre et se sent vivre. Ici, +rien. J'ai constaté pareille indifférence à Hademkeui, la nuit de +l'armistice; deux journalistes français s'étaient, seuls, dérangés pour +assister au retour de Nazim pacha; et, le lendemain, le long de la route +jusqu'à Constantinople, pas un paysan, pas un soldat, ne les interrogea +sur la paix ou la guerre. Qu'importait, après tout? qu'importe encore +aujourd'hui? Et tant de silence et tant d'apathie ont pour nous autres +je ne sais quoi d'impressionnant, lorsque nous nous penchons pour +écouter en vain les palpitations du coeur de ce peuple et de cette +ville.</p> + +<p>Quelques patrouilles circulent d'un pas lourd et se dandinent pesamment. +Des policiers à pied et à cheval barrent les portes du palais; des +cavaliers sont massés dans la caserne voisine. On fait quelques +difficultés pour nous laisser passer; un officier de paix, assez +insolent, veut nous chasser, et, sur notre refus de partir, déclare que +les Européens sont plus barbares que les Turcs, quoi qu'ils prétendent. +Nous ne bougeons; je lui dis de nous faire arrêter, s'il lui plaît +ainsi, et la petite altercation continue quelque temps en langage turc +et dans cet ineffable «sabir» levantin ou plus exactement pérote, en +usage ici, jusqu'à ce qu'intervienne un haut fonctionnaire de police, +fort courtois, qui nous assigne une place. A midi moins le quart, des +landaus, des voitures de place, quelques automobiles, se succèdent, +amenant les notables; la grande porte s'ouvre pour laisser entrer +l'équipage du prince héritier Youssouf Jzeddine et du grand vizir. A +midi et demi, tout mouvement a cessé.</p> + +<p>Nous revenons à 2 heures. Même silence aux abords du palais. Les seuls +curieux sont toujours quelques journalistes français, Paul Erio, du +Journal, Cuinet, du <i>Matin</i>, Mothu, de l'<i>Havas</i>, Genève, du <i>Stamboul</i>, +et des journalistes locaux. Cette fois on nous laisse, sur notre +demande, pénétrer dans les jardins, puis, dans le grand salon du +rez-de-chaussée qui précède l'escalier d'honneur, lequel donne accès au +salon des ambassadeurs, ainsi nommé parce que le sultan Aziz y accordait +ses audiences aux ambassadeurs étrangers, et dans lequel se tient +aujourd'hui le «Grand Divan».</p> + +<p>On nous fait quelques communications: Mahmoud Chefket pacha, Hakki +pacha, l'ancien grand vizir, le prince Sabaheddine bey, l'ancien cheik +ul islam Moussa Kiasim effendi, l'ex-commandant de l'armée de l'Est, +Abdullah pacha, se sont excusés. Les princes assistent à la réunion d'un +salon voisin. Le sultan est demeuré dans ses appartements, mais on le +tient constamment au courant des débats. Dans la salle de réunion, les +notables se sont groupés par professions, militaires, ulémas, sénateurs, +fonctionnaires civils. A 1 heure 1/2, le grand vizir a proclamé +l'ouverture de l'assemblée; il a fait lire une traduction de la note +collective des puissances, suivie de quelques explications. Puis Nazim +pacha, ministre de la Guerre, a déclaré que l'armée était prête à faire +son devoir. Abdurrhaman bey, ministre des Finances, a exposé la +situation financière de l'empire et conclu à la nécessité de la paix; au +nom de Noradounghian effendi, ministre des Affaires étrangères, +indisposé, Saïd bey a donné lecture de l'exposé écrit par celui-ci, +concluant également à la paix.</p> + +<p>Nous n'avons point accès à la salle des délibérations. Je parcours les +salons du rez-de-chaussée: meubles dorés, rideaux, baldaquins à +l'européenne, pour ne pas dire pis, glaces prismatiques, lampadaires en +cristal, vases de Sèvres, quelques tableaux, parmi lesquels je distingue +une petite toile de Fromentin, un coin du Bosphore, d'un beau ton chaud +de coucher de soleil d'été, d'une pâte ambrée à la manière de Decamps, +et qui me retient seule au milieu d'un certain nombre d'oeuvres +également banales. Une galerie donne sur la mer et l'incomparable +paysage des côtes d'Asie. Devant nous, les cuirassés des puissances. On +nous offre le café dans de jolies petites tasses dorées; je pense +qu'autrefois, après avoir bu, l'étiquette était de mettre tasse et +soucoupe dans sa poche; j'en ai quelque envie, mais je n'ose. On nous +offre également des cigarettes énormes, si longues qu'elles n'en +finissent plus, et toutes dorées. Les beaux tapis, cet accueil délicat, +ces cafés, ces cigarettes, les huissiers et les domestiques muets qui +glissent sans faire de bruit, le grand silence, me rappellent, en dépit +du décor médiocre de ce palais, où je ne sais quel architecte, Arménien +sans doute, a macaroniquement entremêlé les formes les plus molles et +les plus décadentes du style hindou, de l'architecture antique, et de la +Renaissance ou du baroque italien, que ce peuple-ci a possédé un art +merveilleux, sans doute emprunté à l'ancienne Byzance, mais pourtant +original, qu'il a eu des demeures où la vie, différente de la nôtre, +était d'une douceur incomparable, et nuancée de finesses dont le +souvenir grise encore nos imaginations d'Occidentaux. Tout cela +disparaît.</p> + +<p>Il est 4 heures. Un uléma à longue barbe blanche, enveloppé dans une +pelisse noire, passe devant nous. Il s'approche de la fenêtre qui fait +face à l'Orient; des lueurs projetées par le soleil couchant y traînent +avant que s'y lève la nuit. Il prie, indifférent à notre présence, se +prosternant, se relevant, élevant les mains, ou les tenant autour des +oreilles, ou les passant sur la face, s'agenouillant de nouveau, vieux +corps assoupli à cette gymnastique sublime. L'occasion, la circonstance, +ne lui en font pas hâter ou saccader un geste; qu'importent, pense-t-il +sans doute, auprès de la grandeur de Dieu et des promesses faites à ses +croyants, ces accidents passagers de la vie d'un peuple à qui l'empire +du monde est malgré tout assuré par un décret divin?</p> + +<p>Il sort du «Grand Divan». Tout est terminé, nous dit-on. Après quelques +discours patriotiques de divers personnages, l'assemblée s'en remet au +gouvernement et cède sur tous les points(1).</p> + +<p>Nous quittons le palais et attendons dans les jardins la sortie des +notables. Le temps, beau durant la journée, s'est couvert de nuages +menaçants et il commence de pleuvoir.</p> + +<blockquote>Note 1: On m'apprend à la dernière minute trois incidents curieux de la +séance:<br> + +<p>Les deux vieux adversaires irréductibles, Saïd pacha et Kiamil pacha, se +sont serré la main, réconciliés, et ont longuement tenu conversation.</p> + +<p>Le représentant du ministre des Affaires étrangères a fait remarquer, à +la suite de l'exposé de la situation extérieure, que la Turquie avait à +répondre non seulement à la note des puissances, mais à une note +particulière de la Russie, menaçant de prendre à son compte les intérêts +des alliés.</p> + +<p>Enfin, lorsque tous les discours furent prononcés, on demanda s'il +fallait voter. Mais un uléma se leva et dit: «Nous risquerions, en +agissant ainsi, de montrer que nous sommes en désaccord dans une +circonstance si grave; bornons-nous, à aller tous baiser la main du +grand vizir,» Il en fut ainsi fait.</p> +</blockquote> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/002.png"><br><b> +Après le «Grand Divan»: le vieux Saïd pacha<br> + sortant du palais de Dolma Bagtché.</b></p> + +<p>Un petit vieux tout brisé paraît au haut de l'escalier; il marche en +tremblant, un domestique le soutient, et, lentement, le conduit à sa +voiture. C'est Kutchuk Saïd pacha (le petit Saïd pacha), l'ancien grand +vizir. Izzet pacha, celui qui s'est illustré au Yémen, descend ensuite, +large, la tête puissante, massif comme un bloc; puis de vieux généraux, +des fonctionnaires en stambouline, des ulémas. Pas un mot, pas une +conversation, pas un geste qui trahisse colère ou désespoir; les visages +sont graves, imprégnés de tristesse; il me semble retrouver quelque +chose de cette expression poignante que j'ai vue sur les figures des +soldats vaincus de Loule-Bourgas et de Viza, identique sur tous, et qui +est celle de la défaite acceptée. Acceptation nécessaire, inéluctable +sans doute. Ils en portent le poids avec un tel air de noblesse, ces +prêtres, ces vieux soldats usés dans toutes les guerres, ces hauts +dignitaires de l'empire, qu'on se sent pénétré d'une émotion profonde. +Nous nous tenons tous découverts sur leur passage. Les derniers, au +sommet de l'escalier, apparaissent deux ulémas. Ils ont le turban vert +impeccablement roulé, l'ample pelisse noire, de longues barbes et des +visages très anciens. Ils s'arrêtent sur l'une des marches; l'un sort de +sa poche une belle tabatière et la présente à l'autre; celui-ci se sert +lentement, remercie, et tous deux hument le tabac parfumé, puis +continuent, lentement toujours, comme ils ont fait tout le reste, à +descendre le grand escalier.</p> + +<p>Ce vieillard cassé, si proche du tombeau, dont un domestique soutenait +les pas, ce prêtre qui priait, prosterné vers l'Orient, parmi +l'ameublement européen de ce salon prétentieux, ces deux ulémas qui +semblaient dater du quinzième siècle et prenaient d'un si beau geste +leur prise de tabac parfumé sur les marches du palais; mais surtout le +décor matériel et moral d'un tel spectacle, l'acharnement d'une partie +de l'Europe hostile, la trahison de l'autre, sur laquelle on comptait, +l'indifférence populaire, les haines politiques seules vivaces, les +cuirassés des puissances étrangères surveillant le palais, surveillant +la ville, tout cela ne semblait-il pas se traduire trop clairement en +deux mots: <i>Finis Turquiae</i>? Trop clairement, certes! Et, cependant, en +souvenir de tant d'années d'alliance, de tant de soldats morts pour les +mêmes causes, d'une terre où notre influence, notre langue, nos moeurs +même ont toujours régné et règnent encore, de l'amitié qui nous y fut +témoignée au temps de notre grand malheur et quand tous nous +abandonnèrent, il faut refuser de les écrire. Je pense qu'il n'est aucun +Français ayant vécu ici, approché les Turcs, éprouvé ce qu'il y a de +noble, d'excellent dans le coeur, non pas de certains, mais du plus +grand nombre, qui se défende de former aujourd'hui au fond de lui-même +un souhait de relèvement et de revanche en faveur d'un peuple si +malheureux.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Georges Rémond</span>.</span></p><br><br> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/003.png"><br> +<b>Enver bey tel qu'il était en Cyrénaïque.</b><br> +<span class="sml"><i>Phot. Kiamil effendi, prise au camp d'Ain<br> + el Mansour, devant Derna.</i> A comparer<br> + avec sa physionomie actuelle, telle<br> + qu'elle apparaît dans notre photographie<br> + de première page.</span></p> + +<h3>LE COUP D'ÉTAT DU 23 JANVIER</h3> + +<p><i>Sur le coup de théâtre décisif du 23 janvier, sur la tragédie byzantine +qui, en un quart d'heure, changea le gouvernement de l'empire, notre +collaborateur a voulu laisser la parole au Turc intelligent et lettré +qui fut toujours pour nous à Constantinople un précieux correspondant, +très-renseigné sur le monde politique ottoman, jeune-turc ou vieux-turc, +et que Georges Rémond tient, en conséquence, pour le plus apte à +apprécier les causes des derniers événements et à juger les individus à +leur exacte valeur.</i><br> + +<p class="rig">Constantinople, le 25 janvier 1913.</p><br><br> + +<p>La Turquie est décidément le pays des grosses surprises, des imprévus +sensationnels. Bien malins sont les étrangers qui prétendent la +connaître quand les gens qui y sont nés et y ont vécu se laissent +eux-mêmes surprendre par les événements. Il y a six mois, au moment où +le cabinet Saïd pacha, appuyé sur le Comité Union et Progrès, qui venait +de faire aboutir triomphalement les élections en étouffant ses +adversaires, semblait inébranlable, il fut renversé en quelques jours; +la dissolution de la Chambre, la dispersion des clubs unionistes, +semblèrent marquer la fin du tout-puissant Comité. Après la chute +politique du parti vinrent les chutes personnelles de ses chefs les plus +influents, dont les uns prirent la fuite et les autres furent +emprisonnés, après avoir été traqués et poursuivis dans les rues. Il +semblait bien que l'Union et Progrès ne se relèverait jamais de ce coup +et Kiamil pacha, l'adversaire déclaré du Comité, paraissait devoir +garder longtemps le pouvoir, lorsque, patatras!... en moins d'un quart +d'heure, presque sans aucun concours militaire, le souffle puissant +d'Enver bey renversa comme un château de cartes le grand cabinet, qui +était remplacé instantanément par un ministère composé des partisans les +plus marquants de l'Union. La Turquie, qui semblait résignée à tout +sacrifier pour faire la paix, relève la tête belliqueusement et +revendique le droit de continuer de vivre en Europe.</p> + +<p>Le coup d'État du 23 janvier, qui aura peut-être des conséquences +incalculables, non seulement sur les destinées de la Turquie, mais aussi +sur celles de l'Europe entière, s'est accompli avec une simplicité et +une rapidité inouïes. Je n'y ai pas assisté, mais j'ai interrogé de +nombreux témoins de l'événement; j'ai causé avec Enver bey lui-même et +je puis vous fournir un récit qui se rapproche beaucoup de la vérité +historique, toujours impossible à atteindre. Mais je vais d'abord +remonter plus haut pour vous exposer l'état d'esprit de la population au +moment où ce violent changement s'est produit.</p> + +<p>Après l'abattement qui s'était manifesté dans le peuple turc au +lendemain des revers foudroyants éprouvés par les armées ottomanes au +début de la guerre, les esprits avaient commencé de se remonter à la +nouvelle du succès remporté à Tchataldja et de la résistance héroïque +opposée à l'ennemi par les garnisons de Scutari et d'Andrinople. On +concevait l'espoir d'une revanche prochaine qui permettrait la +conclusion d'une paix honorable sinon exempte de tout sacrifice. +Cependant, après la bataille de Tchataldja, livrée les 17 et 18 +novembre, le gouvernement arrêtait de lui-même les opérations militaires +et continuait à négocier l'armistice malgré le changement qui venait de +se produire à son avantage et, au bout de seize jours, cet armistice +était conclu à des conditions révoltantes: ravitaillement en vivres et +en munitions de l'armée bulgare assuré par les ports de la mer Noire et +le chemin de fer traversant la ligne des forts d'Andrinople, défense de +ravitailler la garnison de cette place dont le blocus par les troupes +bulgaro-serbes était maintenu. Lorsque ces détails furent connus, au +bout de quelques jours, on cria hautement à la trahison. Les délégués à +la conférence de la paix mirent dix jours à partir; les négociations de +Londres durèrent un temps infini et prirent une forme humiliante pour +l'amour-propre national et désastreuse pour les intérêts de la Turquie; +pendant ce temps, la garnison d'Andrinople continuait d'épuiser ses +ressources; on aurait dit que tout le monde, y compris le gouvernement +ottoman, attendait avec impatience la chute de cette forteresse, en +maudissant son commandant qui gênait le monde et empêchait la conclusion +de la paix par sa résistance acharnée. D'un autre côté, on recevait les +nouvelles du massacre systématique des musulmans en Macédoine, de la +fortification des positions bulgares autour d'Andrinople et devant +Tchataldja. Le récit de la bataille de Tchataldja, publié par M. A. de +Pennenrun, dans <i>L'Illustration</i>, et reproduit et commenté par tous les +journaux turcs, produisait une grande impression en faisant connaître à +la population des vérités que l'état-major ottoman ne semblait pas très +empressé de répandre et révélait l'occasion heureuse que l'on venait de +perdre. Le mécontentement augmentait ainsi de jour en jour, et le Comité +Union et Progrès profitait naturellement de cet état d'esprit.</p> + +<p>Le gouvernement réprimait, d'ailleurs, avec la plus grande sévérité +toute manifestation du sentiment populaire en faveur de la guerre, toute +critique de ses actes ou de ses intentions. Les journaux de l'opposition +furent tous suspendus et on alla même jusqu'à fermer complètement leurs +imprimeries pour les empêcher de reparaître sous des noms différents.</p> + +<p>C'est ainsi que, pendant ces derniers jours, le gouvernement se crut +absolument maître de la situation à l'intérieur; il éprouva cependant le +besoin de convoquer une sorte d'assemblée supérieure consultative, +composée de personnes choisies à sa convenance, afin d'obtenir d'elle +l'appui moral qui lui était tout de même nécessaire devant la nation +pour répondre affirmativement à la note collective des puissances +mettant la Turquie en demeure de tout céder aux alliés, y compris la +forteresse et le vilayet d'Andrinople.</p> + +<p>Georges Rémond vous a fait part de ses impressions en ce qui concerne la +réunion de cette assemblée, au milieu de l'indifférence complète de la +population de Constantinople.</p> + +<p>Cette indifférence n'était qu'apparente; en réalité, l'orage grondait +sourdement et le Comité Union et Progrès avait tout préparé pour faire +aboutir, dans le minimum de temps et avec le minimum de risques, un coup +d'État qui renverserait le gouvernement et remettrait le pouvoir en ses +mains.</p> + +<p>Le jeudi 23 janvier, à 3 heures 1/2, alors que le cabinet était sur le +point de se réunir à la Sublime-Porte, sous la présidence de Kiamil +pacha, pour arrêter définitivement le texte de la réponse à remettre aux +ambassadeurs, le colonel Enver bey, à cheval, accompagné de deux +officiers subalternes avec des drapeaux à la main, suivi seulement de +quelques dizaines de personnes, descendit à une allure assez rapide, +mais avec calme, l'avenue qui aboutit à la Sublime-Porte en passant +devant le ministère des Travaux publics. A la hauteur de ce ministère, +deux groupes de manifestants sortant des rues voisines se joignent au +cortège; un peu plus bas, d'autres personnes débouchent de toutes les +voies latérales par petits groupes, et il y a, en un clin d'oeil, +plusieurs centaines de manifestants, sans armes, qui entourent la +Sublime-Porte. Tout cela se fait en moins de temps qu'il ne faut pour le +dire.</p> + +<p>Les factionnaires postés à la grille ne songent pas à barrer le chemin à +Enver bey et à ses deux camarades, qui sont en uniforme; ceux-ci se +précipitent comme des bombes et, suivis par quelques autres personnes, +pénètrent à l'intérieur avant que l'on soit revenu de la surprise que +cause l'événement. Pendant qu'Enver se rend directement au cabinet du +grand vizir, des coups de feu éclatent derrière lui; cinq personnes +tombent presque en même temps; les portes sont fermées; une foule qu'on +peut évaluer maintenant à un millier de gens entoure la grille du palais +du gouvernement qui est cerné intérieurement par une compagnie +d'infanterie. Au dehors, le peuple crie: «Démission! A bas ceux qui +vendent le pays!»</p> + +<p>Pendant ce temps, Enver bey arrache la démission du cabinet et reparaît +au bout de dix minutes sur le perron, où il prononce une courte +allocution pour engager la foule à se disperser, en lui annonçant que le +cabinet a démissionné; il montre le papier qu'il tient à la main; il dit +qu'il va si rendre immédiatement au palais impérial et file rapidement +en automobile, au milieu des acclamations générales. Tout cela a duré un +quart d'heure en tout. Après une heure, Enver bey revient accompagné du +premier secrétaire du palais, Fouad bey, du premier chambellan du +sultan, Halid Hourchid bey, qui apportent le firman de nomination de +Mahmoud Chefket pacha au grand vizirat. Tout est fini.</p> + +<p>Toutes les précautions avaient été prises, d'ailleurs, pour assurer le +succès du coup d'État et pour maintenir l'ordre dans la ville. Un +nouveau chef de la police, désigné par Enver bey, prit en mains le +service d'ordre de la capitale pendant que le coup était exécuté. Les +fils télégraphiques et téléphoniques étaient coupés et <i>l'armée de +Tchataldja elle-même ne communiquait plus avec le gouvernement.</i></p> + +<p>Voici maintenant les détails tragiques que j'ai pu recueillir sur le +drame qui s'est déroulé immédiatement après l'entrée d'Enver bey à la +Sublime-Porte.</p> + +<p>Parmi ceux qui suivaient le colonel, se trouvait, en civil, le +lieutenant démissionnaire Moustafa Nédjib, originaire d'Oebrida, qui +était sous les ordres d'Enver en Macédoine, lors de la révolution de +1908, et qui était connu pour un homme d'une énergie extraordinaire. Un +des aides de camp du grand vizir, le capitaine Nafiz, l'un des auteurs +de la défection des troupes turques en Albanie lors du mouvement de +l'été dernier, en voyant arriver Moustafa Nédjib, se considéra comme +perdu; il saisit immédiatement son revolver; Moustafa Nédjib en fit +autant; les deux hommes tirèrent simultanément et tombèrent tous deux +foudroyés sur place. Comment s'est passé le reste? Personne ne saurait +le dire que les acteurs survivants de cette scène terrible et rapide; on +affirme cependant que les aides de camp du grand vizir et du ministre de +la Guerre étant accourus au bruit, d'autres coups de feu furent tirés de +part et d'autre; un officier de la suite d'Enver tomba encore; le +capitaine de cavalerie Tewfik Kibrizli bey, bien connu à Paris où il +était second attaché militaire, un charmant jeune homme, fut également +tué ainsi qu'un agent de police en bourgeois, de service au grand +vizirat. Le ministre de la Guerre, Nazim pacha, qui sortait en ce moment +du cabinet du grand vizir pour voir ce qui se passait, reçut une balle +qui l'étendit par terre, où il ne tarda pas à expirer. Telles sont les +victimes connues de ce drame qui ensanglanta le coup d'État.</p> + +<p>Le généralissime Nazim pacha a eu une existence bien agitée, avec des +hauts et des bas dans sa destinée. Exilé par Abdul Hamid, il revient +triomphalement après la proclamation de la constitution et prend le +commandement du corps d'armée d'Andrinople, où il réalise de sérieuses +réformes; il se brouille ensuite avec le Comité et tombe en disgrâce. On +l'envoie, plus tard, à Bagdad comme gouverneur général et inspecteur +d'armée, bien moins pour le remettre en faveur que pour l'éloigner de +Constantinople, où il a des partisans, et le déconsidérer en lui +imposant une tâche difficile qui lui est étrangère. Enfin, la chute des +Jeunes-Turcs, en juillet dernier, amène Nazim au ministère de la Guerre +comme un arbitre tout-puissant de la situation; ses malheurs comme +général en chef lui avaient enlevé quelque peu de son prestige, mais il +est à espérer que cette fin tragique et inattendue désarmera ses +adversaires les plus acharnés et qu'on respectera sa mémoire.</p> + +<p>Enver bey, que j'ai vu le lendemain de l'événement, m'a dit: «Je +regrette sincèrement d'avoir été obligé d'intervenir une seconde fois +pour renverser un gouvernement, mais il n'y avait plus moyen d'hésiter; +un retard de quelques heures et le pays allait être honteusement livré à +l'ennemi; jamais notre armée n'a été plus forte et je ne vois réellement +aucune raison qui nous oblige à capituler devant des exigences si +monstrueuses.»</p> + +<p>Quelle sera la conséquence de cette nouvelle révolution? Sûrement la +guerre. Enver bey ne paraît nullement la redouter. Il aura le +commandement d'un corps d'armée à Tchataldja, le colonel Djémal y +commandera l'autre corps, et Fethi sera le commandant du corps d'armée +de Gallipoli. Le général Izzet pacha, chef de l'état-major général, +officier du plus grand mérite, prend le commandement en chef.</p> + +<p>C'est dans ces conditions que les hostilités vont reprendre, à moins que +les alliés ne rabattent considérablement de leurs prétentions, et, cette +fois, on peut être sûr que la nation turque tout entière, dont l'élan +patriotique ne sera plus comprimé, combattra derrière ceux qui ont +confiance en ses destinées.<br> + +<p class="rig">Y. R.</p><br><br> + +<h3>LENDEMAIN DE COUP D'ÉTAT: ENVER BEY AU SELAMLIK</h3> + +<p><i>Les impressions optimistes de notre correspondant turc, cet espoir--si +naturel et tellement respectable chez un patriote--d'un relèvement +brusque de la fortune de l'Empire à la faveur de la situation nouvelle +et de l'état d'esprit créés par le coup de force du 23 janvier, ne +paraissent point être tout à fait partagés par notre correspondant +Georges Rémond, dont la sympathie certaine pour Enver bey ne date point +d'aujourd'hui et qui, cependant, nous donne un son de cloche un peu +différent sur cette révolution, avec d'intéressants détails sur ce que +fut son lendemain:</i><br> + +<p class="rig">Constantinople, 24 janvier.</p><br><br> + +<p>Pour empêcher l'événement d'hier il eût suffi de cinquante hommes, mais +ils manquaient, car Nazim pacha dédaigna de se garder, ayant considéré +jusqu'au bout comme un bluff toute menace d'un mouvement jeune-turc.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b> + Arrivée des nouveaux ministres à la Sublime-Porte,<br> + le 24 janvier.</b> <i>Phot. Behaeddin Rahmizadé.</i></p> + + + +<p>Cette révolution est-elle profondément populaire? J'en doute, et les +maigres applaudissements de la foule, au moment de l'investiture du +grand vizir et du cheik ul islam ne m'ont point tiré de mon incertitude. +Tout a été fait, mené à bien par un politicien habile, Talaat bey, ayant +la pratique et le doigté du coup d'État, et par un soldat énergique, +Enver, secondés par quelques officiers d'un dévouement à toute épreuve +et par quelques douzaines de patriotes auxquels se joignirent peu à peu +quelques centaines de manifestants.</p> + +<p>La ville a son aspect accoutumé, les cafés-concerts, les cinémas +fonctionnent; beaucoup d'animation. On arrête, de côté et d'autre, +quelques membres du gouvernement qui vient de tomber.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/004b.png"><br> +<span class="sml"><b>Nazim pacha, le ministre de Mahmoud Chefket pacha,<br> +la Guerre assassiné le 23 le nouveau grand vizir.<br> +janvier. <i>Phot. Phébus.</i>.</b> +</span></p> + +<p>Aujourd'hui, je suis allé, dès le matin, à Stamboul. Enver bey passait +en automobile, accompagnant Mahmoud Chefket pacha. A peine eus-je le +temps de les entrevoir... Nous entrons à l'intérieur de la +Sublime-Porte; au dehors et dans les salles, rien ne trahit ce qui s'est +passé hier; le même «baboutchou» vous enlève vos galoches, votre +pardessus, votre appareil photographique et perçoit le même bakchich. +Pas d'inquiétude, de gens affairés, de groupes où l'on discute; +pourtant, me dit-on, les cadavres sont encore là; quelques soldats vont +et viennent dans la cour.</p> + +<p>A 11 heures, je me rends au Selamlik. Mahmoud Chefket pacha y arrive le +premier, accompagné d'Enver bey; il entre dans la mosquée, tandis que le +colonel se mêle aux groupes d'officiers. L'attaché militaire anglais et +moi nous approchons de lui: «Eh bien, dit le major Tyrrell, qu'est-ce +que vous avez fait là?» Et moi: «Mon colonel, pourquoi ne pas m'avoir +invité? j'aurais été discret.»</p> + +<p>Enver, à mon étonnement, me paraît aujourd'hui moins glacé, moins +impénétrable que de coutume, moins séparé de tous par l'immobilité du +visage. Il se défend d'avoir rien fait de personnel; les circonstances, +la volonté populaire, les hommes l'ont porté... «Nous envoyez-vous à la +guerre, mon colonel?» Combien de questions de ce genre ne lui a-t-on pas +posées depuis la veille? Et quel grand désir doit être le sien de ne +plus avoir à répondre et de pouvoir se détendre quelque peu après le +violent effort de la veille!</p> + +<p>Le sultan arrive entouré du cérémonial habituel: figure débonnaire et +fatiguée dont l'expression n'a pas changé. Comme son peuple, il en a +tant vu, lui aussi! Tout se passe sans incidents, sans manifestations.</p> + +<p>A 3 heures de l'après-midi, je retourne à la Sublime-Porte où doit avoir +lieu l'investiture du grand vizir et du cheik ul islam. On nous +introduit dans la grande salle. Là se trouvent les nouveaux ministres, +quelques hauts dignitaires, les drogmans des diverses ambassades. Les +voitures arrivent à 3 heures 1/2. Deux maîtres des cérémonies précèdent +le cheik ul islam et le grand vizir. Le nouveau cheik ul islam est ce +même vieillard que j'avais vu l'avant-veille descendre le premier du +«Grand Divan». Il est très vieux, très cassé, grand nez, longue barbe, +les yeux baissés vers le sol, l'air d'un patriarche. A côté de lui, +Mahmoud Chefket, raide, très droit, yeux étincelants, moustaches de +chat, l'expression implacablement résolue. Je compare mentalement ce +visage à la face placide au sourire d'épicurien sceptique de son +prédécesseur au ministère de la Guerre, de ce Nazim pacha qui vient +d'être tué, et dont l'étrange destinée fut d'être persécuté par l'ancien +régime, acclamé et traité en triomphateur par le nouveau, puis assassiné +par lui.</p> + +<p>Ali Fouad bey, premier secrétaire du palais, remet au grand vizir le +décret impérial enveloppé dans une étoffe de soie rouge; celui-ci le +porte à sa bouche et à son front. Le cheik ul islam fait de même; puis +il remet le firman au mustéchar (sous-secrétaire d'État) du grand vizir +qui le lit à haute voix; après quoi Obeïdullah effendi, ex-député +d'Aïdin et que la révolution vient de tirer de prison, prononce la +prière que tous répètent, les mains ouvertes vers le ciel.</p> + +<p>Le nouveau grand vizir et le cheik ul islam sortent de la Sublime-Porte. +Quelques applaudissements éclatent, mais bien maigres, sans écho. Cette +foule trop composite a-t-elle sur quelques points une âme commune? +Sait-elle ce qu'on lui veut? Depuis quelques années, n'a-t-elle pas trop +vu de révolutions, de changements, pour se passionner encore?</p> + +<p>Mon admiration pour Enver bey reste entière. En un tel instant de +l'agonie d'un empire, l'âme d'un homme qui aime sa patrie ne pouvait pas +ne point se révolter. Dans la façon dont l'affaire a été menée, je +retrouve la résolution, la promptitude, la sûreté de coup d'oil de +l'organisateur de la résistance arabe, du soldat héroïque de Derna. Cinq +victimes, c'est déplorable; mais un Français peut-il estimer que ce soit +un compte bien lourd dans une révolution? Quant à l'avenir, est-il +beaucoup plus sombre aujourd'hui qu'hier? Je ne le crois pas. Lorsque +tout semble perdu, il n'y a plus lieu d'ajourner les suprêmes +résolutions du désespoir.<br> + +<p class="rig"><span class="sc">Georges Rémond.</span></p><br><br> + +<p><b>Voir plus loin, en double page, la seule photographie qui ait été prise +devant la Sublime-Porte, pendant que s'opérait le coup d'État d'Enver +bey.</b></p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>LES NOUVELLES MENACES DE LA SEINE ET DE SES AFFLUENTS.<br>--Un +avis de M. le maire.</b><br><i>Dessin de L. SABATTIER.</i></p> + +<p>«Avis! La Marée monte... La côte de... sera vraisemblablement atteinte +le... Prière d'assurer d'urgence l'exécution du règlement +préfectoral»!... Ceci est une scène de la crue, une scène de ces +derniers jours, saisie toute vivante, toute simple et toute vraie, par +le crayon de notre collaborateur L. Sabattier, dans un village de la +grande banlieue parisienne. Si vous ne voyez point la Marne, c'est +qu'elle n'est pas encore venue visiter les maisons comme il y a trois +ans. Mais vous la devinez tout près, à 50 mètres de là, au bas du chemin +de l'église, roulant ses eaux enflées et troubles. Au reste, déjà, vous +sentez «l'eau» qui enveloppe et pénètre ce paysage mouillé, alourdit les +dernières feuilles mortes des arbustes et empâte le sol sous les socs +des vieilles femmes... La rivière, une fois encore, menace de sortir de +son lit. Le tambour communal, entre deux sonores roulements de caisse, +vient de lire aux cinq ou six commères, seules oisives à cette heure du +jour, l'avis de l'administration. Un homme qui passe se tourne à demi, +maussade. L'eau encore! Toujours l'eau! Quel ennui! Mais on ne se frappe +pas davantage. On ne croit guère, chez nous, au retour des désastres +anciens ou récents. Et puis le crieur de la mairie, un brave gars si +calme, un brin faraud, ne vous a pas une tête à faire venir les +catastrophes... Seule, une petite fille amenée là s'effraie un peu de +quelque réflexion entendue et met une menotte devant ses yeux comme pour +chasser la vision de cette eau envahissante qui, l'autre fois, lors de +la fameuse inondation--dont se souviennent ses six ans--lui a fait sa +première grande peur.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>PRÉSIDENT DE RÉPUBLIQUE RECEVANT LE SERMENT D'UN NOUVEAU +MINISTRE.<br>--C'est au Pérou: le ministre de l'Intérieur, M. Montez, s'est +agenouillé devant le chef de l'État, M. Guillermo Billinghurst.</b><br>--Phot. +G. Robbiano.</p> + +<p>La République du Pérou, qui compte parmi les plus anciennes, puisque sa +constitution date de 1856, n'est pas celle où sont le plus strictement +observées les règles de la simplicité démocratique: la photographie que +nous reproduisons à cette page en fait foi. C'était, il y a quelques +semaines, à Lima, dans un des salons de la présidence; entouré des +membres du gouvernement et du personnel, civil et militaire, de sa +maison, le chef de l'État, M. Guillermo Billinghurst, élu pour quatre +ans, au mois de septembre dernier, en remplacement de M. Leguia, devait +y recevoir, pour lui donner une sorte d'investiture officielle, son +nouveau ministre de l'Intérieur, M. Montez. La tradition veut qu'à son +entrée en fonctions chaque titulaire d'un portefeuille se présente au +président de la République et lui promette solennellement ses loyaux +services: M. Montez s'agenouilla, suivant l'étiquette, devant la table +recouverte de drap sombre derrière laquelle se tenait, debout, M. +Billinghurst, et remit entre ses mains la feuille où il avait inscrit la +formule du serment. Nulle coutume ne pouvait mieux symboliser sans doute +le respect que les ministres péruviens doivent au plus haut magistrat de +leur pays.</p> + +<p>Entre ce cérémonial de cour--le fauteuil présidentiel n'est-il pas doré +comme un trône?--et la sobre tenue des deux personnages, en habit, et +des spectateurs de cette scène, dont quelques-uns ont arboré le simple +veston, le contraste apparaîtra savoureux: les usages des peuples +lointains nous inspirent souvent un peu de cette surprise amusée +qu'avait, en visitant Paris, le bon Usbek des <i>Lettres persanes</i>.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>DEVANT LA SUBLIME-PORTE: LA MANIFESTATION JEUNE-TURQUE<br> +QUI A RENVERSÉ, LE 23 JANVIER, LE GOUVERNEMENT DE KIAMIL PACHA.<br> +Enver bey, qui a préparé et exécuté le coup d'État, revient en auto du +Palais impérial, rapportant le firman qui enregistre la démission de +Kiamil pacha et élève Mahmoud Chefket pacha au grand vizirat.</b><br> + +<span class="sml"><i>Photographie Behaeddin Rahmizadé cédée exclusivement à</i> +L'Illustration.--<i>Droits réservés</i>.<br> +<i>Voir l'article, pages 80 et 81.</i></span></p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"><br><span class="sml"><i>Blanche Virieu</i> (Mlle <span class="sc">Marcelle Lender</span>). <i>La princesse</i> +(Mlle <span class="sc">de Pouzols</span>). <i>Charlotte Alzette</i> (Mlle <span class="sc">Spinelly</span>). <i>Steinbacher</i> +(<span class="sc">M. Signoret</span>). <i>Lucienne David</i> (Mlle <span class="sc">Barelly</span>). <i>Lehelloy</i> (<span class="sc">M. Garry</span>). +<i>Jeanne</i> (Mlle <span class="sc">Dorziat</span>).</span><br> + +<b>LES «ÉCLAIREUSES», DE M. MAURICE DONNAY Dans un salon de l'«École +féministe» qu'elles ont fondée, les Eclaireuses de France sont groupées +autour de la princesse-poète récitant une de ses oeuvres.</b><br> + +<i>Dessin de <span class="sc">J. Simont</span>.--Voir l'article aux pages suivantes.</i></p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"><br><b>LA SALLE DE LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE DES «ÉCLAIREUSES» A LA +COMÉDIE-MARIGNY.</b><br> + +<i>Dans l'avant-scène de la corbeille, M. et Mme Raymond Poincaré.</i> (A +côté de Mme Poincaré, Mme Marcel Prévost)<br> + +<i>Photographie <span class="sc">A. BERT</span> prise au magnésium pour</i> L'Illustration, <i>pendant +un entracte, le 25 janvier.</i></p> + +<h3>«LES ÉCLAIREUSES»</h3> + +<p>Quand le printemps reviendra, quand les arbres et les parterres de nos +Champs-Elysées seront tout parés de fleurs fraîches écloses, les +divinités champêtres et policées, qui rôdent parmi ces bois citadins, +s'ébahiront de voir tant de théâtres encombrer leurs clairières et leurs +futaies. Thespis a maintenant des cornes de Sylvain. C'est une mode +heureuse. Il sera agréable de quitter désormais le théâtre sous un +minuit lunaire, et de découvrir, au sortir des fantasmagories de la +rampe, un paysage véritable, avec de l'herbe et des senteurs non +chimiques. Parfois même, il y aura de la neige, et les femmes, laissant +émerger leurs lèvres de leurs fourrures, souriront et pousseront de +petits cris amusés.</p> + +<p>Toutes ces considérations, et d'autres sans doute plus déterminantes, +ont décidé M. Abel Deval à créer la «Comédie-Marigny», qui ouvre ses +portes en plein bois,--en pleine allée des Champs-Elysées. De l'ancien +music-hall estival, il a fait un théâtre spacieux et clair qu'il a même +surélevé d'un étage, en prévision de l'envahissement des foules. Il +avait bien prévu. Inaugurant sa nouvelle maison avec <i>les Eclaireuses</i>, +de M. Maurice Donnay, il en a fait tout de suite un théâtre en vogue. La +«générale» des <i>Eclaireuses</i> a été un de ces «événements parisiens» où +le snobisme et la grâce se mêlent. Il fallait y être allé, ou sinon on +était honteux. Et l'on a eu ainsi une de ces «brillantes» salles de +«générale» qui marquent une date dans la vie de Paris. Voyez-les, ces +privilégiés, que les artistes-photographes opérant pour <i>L'Illustration</i> +ont réussi, par un prodige d'ingéniosité, à représenter ici, tous +ensemble. On avait songé à vous les nommer tous, mais on a dû y +renoncer: ils sont trop. Ils sont ceux-là même que directeurs et auteurs +acceptent d'ordinaire pour juges. Montesquieu, Saint-Simon, Thomas +Graindorge, Edmond de Goncourt, vous les ont dépeints maintes fois. Vous +savez par ces maîtres que quelques-uns de ces arbitres des lettres sont +souvent assez éloignés de la littérature. Mais nous, qui ne sommes ni +clairvoyants ni chagrins, nous les confondrons et les admirerons tous +également. Aussi bien n'avons-nous pas à rougir de nos élites. Il y a +plus de logique dans nos engouements qu'il n'y en avait jadis dans les +caprices des Précieuses et des beaux esprits. Vous rappelez-vous cette +réflexion de La Bruyère:</p> + +<p>«Quelle idée plus bizarre que de se représenter une foule de chrétiens +de l'un et de l'autre sexe qui se rassemblent à certains jours dans une +salle, pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que +par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance. Il me +semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins +sévèrement sur l'état des comédiens.»</p> + +<p>La Bruyère doit dormir content, maintenant. La «foule des chrétiens» est +devenue méconnaissable et quant aux «excommuniés» ils sont les héros de +l'heure présente.</p> + +<p>Il faut noter que, l'autre jour, à la Comédie-Marigny, la salle de +«générale» était peut-être la plus littéraire qu'on ait encore vue de +l'année. Il y régnait quelque élégance et l'on peut même dire quelque +majesté. Par l'esprit de l'auteur, d'abord, la banalité en était exclue, +et surtout par la présence de celui que couronnent encore les lauriers +de Versailles, du serein vainqueur d'hier qui avait voulu assister au +triomphe de son collègue de l'Académie: M. et Mme Raymond Poincaré, +qu'acclamait le Tout-Paris à leur arrivée, se tenaient, en compagnie de +M. et Mme Marcel Prévost, dans l'avant-scène de droite et +applaudissaient l'auteur des <i>Eclaireuses</i>, qui est aussi celui +<i>d'Amants</i>, du <i>Retour de Jérusalem</i> et du <i>Ménage de Molière</i>. Ainsi, +quand, à l'invitation de Garry, ce parterre de rois à la mode, de la +finance, du journalisme et des lettres, eut pris la pose, sous +l'objectif de <i>L'Illustration</i>, il s'est trouvé que c'était une page +d'histoire que les opérateurs venaient de fixer. C'est donc un document +historique, en même temps qu'extraordinairement parisien, que nous +reproduisons ici.</p> + +<p class="mid">*<br>* *</p> + +<div class="poem" > <div class="stanza" > +<p class="i14"> ... Et du matin au soir, poursuivant leurs jeux souples,</p> +<p class="i14"> Sous les oliviers gris ou les verts orangers,</p> +<p class="i14"> Ainsi les deux amants figurent tous les couples;</p> +<p class="i14"> Toutes les nymphes, elle, et lui tous les bergers.</p> +</div></div> + +<p>Mlle de Pouzols, princesse féministe, dit--et fort bien--ces vers du +«Bel Adultère»; Mlle Dorziat l'écoute, digne et songeuse; Mlles +Spinelly, Lender, Barelly, l'entourent; Signoret et Garry approuvent, +l'un largement, l'autre discrètement: c'est cette scène que reconstitue, +à la page précédente, le crayon de Simont, et l'élégance ultra-moderne +du lieu, le charme de ces femmes audacieuses ou rebelles, mais si femmes +tout de même, sont aimablement et justement exprimés.</p> + +<p>On disait depuis plusieurs mois que M. Maurice Donnay allait faire +représenter une pièce antiféministe. J'en causais, il y a quelques +semaines, avec l'auteur, qui s'en indigna. M. Maurice Donnay est +féministe. Il ne l'est pas comme les suffragettes anglaises ni comme +certaines dames françaises, mais il l'est. Il reconnaît pour ses propres +paroles celles que profère son personnage principal qui, avouant trop +aimer les femmes pour ne pas s'intéresser à leurs rêves et à leurs +efforts, déclare que ce qui le préoccupe surtout dans l'avenir du +féminisme c'est de savoir ce que deviendra l'amour. Anatole France, dans +<i>Sur la pierre blanche</i>, a aussi montré cette inquiétude et il a conclu +à peu près comme M. Maurice Donnay. C'est l'amour qui fera éternellement +différents l'homme et la femme, c'est l'amour qui maintiendra entre eux +le nécessaire conflit dont le dénouement est la joie, c'est l'amour qui +sera toujours le sel de la vie, sa grâce, son parfum, sa couleur et sans +doute aussi sa force. Mais est-ce une raison, parce que l'amour doit +éternellement maintenir la femme dans un état de servitude bienheureuse, +pour qu'elle ne reçoive pas un juste traitement dans le jeu ordinaire et +matériel des choses, pour que l'amante soumise et dévouée soit +transformée en esclave? Voilà, je crois, le point de vue de M. Maurice +Donnay.</p> + +<p>Il n'a pas exprimé tout cela parce que le théâtre n'est heureusement ni +une chaire ni une tribune. Mais, comme il me le disait, il a +implicitement traité toutes les questions économiques que soulève le +féminisme, en traitant celle du vote des femmes,--qui les contient +toutes, du moins sous le régime du suffrage universel.</p> + +<p>Ceux qui se sentent gênés par de pareilles conclusions ont feint de ne +pas entendre les sages et généreuses insinuations de M. Maurice Donnay. +Un mari disait, au sortir des <i>Eclaireuses</i>: «Cette comédie me plaît: il +y est prouvé que les femmes doivent toujours céder aux hommes.» Je ne +sais si cette interprétation est juste quant à la situation conjugale de +ce mari, mais elle est évidemment fausse quant à la comédie de M. +Maurice Donnay, puisqu'on y voit une femme quitter un mari quand il +exige qu'elle lui cède. Oui, mais elle se soumet à un autre... Oui, mais +c'est qu'alors elle aime: ce qu'il fallait adroitement et délicatement +démontrer.</p> + +<p>Il est bien vrai que M. Maurice Donnay est féministe. On acquiert la +conviction, en se remémorant son théâtre, qu'il a toujours suivi avec +une attention tantôt amusée, tantôt attendrie, l'aspiration des femmes à +plus de liberté ou à plus de bonheur. Sous la forme plaisante, +Lysistrata est une pièce féministe, on l'a souvent remarqué depuis +quelques jours, et dont les conclusions sont loin d'être contradictoires +avec celles des Eclaireuses, et <i>Amants</i> est la plus riche perle de ce +double collier que M. Maurice Donnay a composé pour le cou gracieux de +Vénus et de Minerve. Quelqu'un a profondément senti cette philosophie +secrète de l'ouvre de M. Maurice Donnay: c'est une admiratrice inconnue +qui suit avec une sorte de piété la carrière du jeune maître. Quand fut +jouée <i>Lysistrata</i>, elle lui fit anonymement don d'une petite Tanagra, +danseuse grecque enveloppée de voiles transparents. Et M. Maurice Donnay +plaça la petite statuette près de son écritoire, comme un talisman. Et +voilà qu'il a reçu, l'autre jour, de la même main, une minuscule +statuette vêtue à la moderne de soies légères, nuancées selon les plus +récentes règles de l'élégance: c'est une suffragette française, qui +revendique, mais qui sourit. Et la Tanagra et la Parisienne lui disent +ensemble, quand il humecte d'encre sa plume: «Nous sommes pareilles, +nous sommes soeurs. Sous le ciel d'Hellas, comme autour d'une table à +thé, nous souffrons des mêmes douleurs, et nous aspirons aux mêmes +joies. Toi qui nous as souvent comprises, ne cesse pas de nous +comprendre. Nous voulons être libres, mais nous voulons surtout être +aimées. Si nous nous sommes révoltées parfois, c'était moins contre +votre injustice que contre votre indifférence. Nous ne vous jalousons +pas et nous sommes toujours prêtes à adorer votre force, si vous +chérissez notre douceur!»</p> + +<p>Et M. Maurice Donnay, à la fois ému et flatté, caresse d'un regard les +deux poupées jolies, et se remet à écrire.<br> + +<p class="rig"><span class="sc">Jean Lefranc.</span></p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>La casbah du caïd Anflous, qui vient d'être prise<br> +d'assaut et détruite par la colonne Brulard.</b><br><i>Photographie du maréchal +des logis Gaudy.</i></p> + +<h3>UN BRILLANT FAIT DE GUERRE AU MAROC</h3> + +<h4>LA PRISE DE LA CASBAH D'ANFLOUS PAR LA COLONNE BRULARD</h4> + +<p>Mystérieux et déconcertant Maroc! et quel sage ou quel devin nous +expliquera cette énigme?</p> + +<p>Au mois de novembre dernier, à peine tranquille à Marakech, le colonel +Charles Mangin pousse une pointe vers le Sud. Il y est accueilli en hôte +de marque. Il peut se flatter de l'amitié de deux des caïds importants, +le M'Tougui et Anflous. Ils le font guider, lui et son escorte, par des +hommes sûrs à travers les difficiles sentiers perdus, parmi les +oliviers, les arganiers, les inextricables broussailles, jusqu'à leurs +casbahs, véritables nids d'aigles, imprenables, gardées par des ravins +propres aux embuscades.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b> +Le caïd Anflous à l'une des portes de sa casbah.</b><br>--<i>Phot. +Gaudy.</i></p> + +<p>Anflous est particulièrement cordial: il vient au-devant des nôtres, à +un jour de marche, puis, après avoir invité le colonel et son état-major +à lui rendre visite, repart, afin de préparer leur réception. Il leur +fait les honneurs de sa casbah,--pas, peut-être, on le verra, jusqu'au +tréfonds. Il leur offre d'opulents banquets et, le soir, après le dîner, +le divertissement d'un ballet, où paraissent quarante danseurs de choix, +appliqués à leur plaire.</p> + +<p>Anflous pousse l'amabilité jusqu'à l'extrême limite en se laissant +complaisamment photographier devant sa porte... Et puis, les burnous +rouges des spahis disparus au tournant du chemin, le caïd si accueillant +rentre chez lui, s'y enferme et prépare la trahison. Si bien que le +général Brulard vient d'être contraint d'emporter de vive force le dar +Anflous, où il a fait son entrée samedi dernier, non sans avoir éprouvé +une vive résistance.</p> + +<p>Le 20 janvier, la colonne quittait Mogador, et, au lieu de descendre +directement vers la casbah d'Anflous, par une région accidentée, +pénible, décrivait au nord un demi-cercle par Souk el Hadj et Souk el +Tleta el Hanchen. En vain le caïd Guellouli, en son nom et au nom de ses +deux alliés le M'Tougui et Anflous, faisait-il des ouvertures de paix: +on sait, désormais, ce que valent ces comédies. Le 23, un combat +s'engageait près de Bou Riki, sur l'oued Kseb. Le lendemain, la zaouia +El Hassen était enlevée, et le 25, on attaquait le dar Anflous.</p> + +<p>Les indigènes considéraient ce repaire comme inexpugnable: jamais un +sultan n'y était entré de vive force. De fait, la casbah fut +vigoureusement défendue. Le combat, acharné, ne dura pas moins de six +heures. Dans un terrain épouvantable, nos soldats déployèrent toutes +leurs qualités de sang-froid et d'audace intrépide. Ce fut dans une +charge superbe qu'ils emportèrent la forteresse. Nous avions 5 +morts--dont un officier supérieur--et 16 blessés. Leurs noms ne sont pas +encore publiés.</p> + +<p>Quand on visita, à fond, cette fois, la casbah, on y trouva, dans des +cachots, les squelettes de prisonniers, des armes, et jusqu'à une +fabrique de fausse monnaie.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010c.png"><br><b>Carte de la région où a opéré le général Brulard.</b></p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"><br><b>Entrée de la Chambre des Députés.</b></p> + +<h2>UN MOIS A PÉKIN</h2> + +<h3>III</h3> + +<h4>POLITIQUE ET FINANCES</h4> + +<p>Les Français déploient ici moins d'ostentation que leurs émules. Nous +avons une poudrière installée quelque part, à l'écart, comme toutes les +poudrières, derrière un mur crénelé, et la sentinelle qui la garde n'a +pas l'air de s'amuser beaucoup. Quelques mètres plus loin, une tourelle +jumelle, blindée, abrite deux canons, et toute la muraille est percée de +meurtrières en barbette, cependant que des sacs de terre garnissent les +créneaux et la crête du mur. Une des deux portes de la face nord est +sous notre surveillance, tandis que l'autre a été confiée aux Italiens.</p> + +<p>Nous avons, naturellement, la garde du Pé Tang. La cathédrale fut, on +s'en souvient, fort éprouvée en 1900. Une mine, creusée par les Boxers, +éclata dans une cour, faisant de nombreuses victimes, parmi lesquelles +l'enseigne Henry; l'excavation qu'elle a produite n'a pas été comblée et +elle sert aujourd'hui de cellier. Une trentaine de marsouins, commandés +actuellement par le lieutenant Klepper, y tiennent garnison. Ce point +serait particulièrement menacé en cas de troubles anti-étrangers; son +éloignement des légations, son isolement et l'étendue de ses bâtiments, +enserrés de tous côtés par les maisons voisines, en font une position +d'autant plus difficile à défendre que, comme bien on pense, rien n'a +été prévu à ce sujet lors de la construction de l'église.</p> + +<p>Nos soldats ont néanmoins fortifié du mieux qu'ils ont pu les points +stratégiques les plus importants, et les Pères, sous l'autorité de leur +aimable--et aimé--évêque Mgr Jarlin, sont prêts, le cas échéant, à +seconder leurs défenseurs comme ils le firent si vaillamment en 1900.</p> + +<p>Les Anglais n'ont aucune porte à garder, mais leur front fortifié est +très étendu, et l'intérieur de leur légation présente un aspect guerrier +peu ordinaire: des créneaux et des bastions partout; le <i>tennis ground</i> +est abrité derrière un solide rempart percé de meurtrières. Des sacs de +terre sont disposés un peu partout, destinés à protéger les tireurs +contre les balles d'assaillants éventuels.</p> + +<p>En Italie, en Russie, au Japon, mêmes précautions. La paisible Hollande +et la bonne Belgique, seules, ont un petit air pacifique et reposant. +Les marins de la reine Wilhelmine n'ont pas l'air bien terrible et les +soldats du roi Albert ressemblent tellement à nos marsouins que c'est +tout juste si l'on s'aperçoit qu'il y a des Belges à Pékin.</p> + +<p>Entre temps, les troupes internationales, ici comme à Tien Tsin, ne +manquent pas de mêler à leurs travaux, souvent pénibles, les agréments +et les saines fatigues des sports, qui sont, pour les soldats, une bonne +école d'entraînement physique et moral; et ce n'est pas une des moindres +curiosités des rues de Pékin que l'apparition fréquente de coureurs en +maillot et en caleçon, suivis et précédés d'entraîneurs, haletant sous +les regards ironiques des Chinois, qui doivent considérer comme des fous +ces hommes se donnant un tel mal pour le plaisir. Les pousse-pousse +surtout, qui font ce métier-là pour de l'argent, n'en reviennent pas.</p> + +<p>L'émulation entre les diverses équipes est portée à son comble, tout en +restant dans les limites de la courtoisie la plus parfaite, et les +relations sont aussi bonnes entre Français et Allemands qu'entre Russes +et Japonais, Anglais et Américains. Le tirage à la corde est toujours le +numéro sensationnel et passionnant des réunions sportives qu'organisent +assez fréquemment l'une ou l'autre nation.</p> + +<p>Ces jours derniers, une puissante équipe russe a battu la fameuse équipe +française qui avait si brillamment triomphé l'autre jour à Tien Tsin; +cette dernière prenait, le lendemain, sa revanche sur les Allemands.</p> + +<h4>LE DIFFICILE EMPRUNT</h4> + +<p class="rig">1er juin.</p><br><br> + +<p>Tous ces travaux de défense, toutes ces précautions constituent une +sorte de traitement préventif qui ne laisse pas de frapper vivement les +nouveaux arrivants. Cette occupation militaire en pique-nique, outre le +curieux spectacle qu'elle offre à nos yeux, a un côté tragique et +angoissant qui ne peut échapper à personne.</p> + +<p>Je ne prétends pas écrire ici un article de politique internationale. Je +puis, du moins, donner mes impressions et rapporter ce que j'entends un +peu partout.</p> + +<p>Il paraît qu'en Europe on ne parle plus guère de la Chine en ce moment. +Cela n'a rien d'étonnant, car on doit être assez occupé avec le Maroc. +Mais, si j'en crois les gens d'ici, la nouvelle République pourrait +bien, avant peu, revenir à l'ordre du jour. De tous côtés on s'attend à +un prochain et violent mouvement anti-étranger qui se manigancerait au +sein du parti mandchou, lequel veut à tout prix rétablir l'empire à la +faveur des troubles qu'on provoquerait au sujet du fameux emprunt.</p> + +<p>Si l'emprunt se fait, ce sera avec la garantie du contrôle financier +exigé par les puissances. Ce contrôle empêcherait, en grande partie, les +gabegies, pots-de-vin, achats de fonctions et autres tours de bâton qui +sont, paraît-il, la base de tout le système administratif en Chine. Mais +il aura pour résultat, d'abord, la fureur des fonctionnaires et de tous +ceux qui peuvent aspirer à des fonctions; en second lieu, les Mandchous +présenteront aux populations du Nord cette ingérence dans les affaires +intérieures comme une invasion des étrangers, d'où un mouvement +xénophobe certain et très violent (1).</p> + +<blockquote>[Note 1: Depuis que ces lignes Purent écrites, la question si importante +de l'emprunt a subi maintes vicissitudes. Les quatre puissances qui ont, +en Chine, des intérêts communs liés au maintien du <i>statu quo</i>, +Allemagne, Angleterre, États-Unis et France, avaient réussi à rallier à +leurs vues la Russie et le Japon, dont, en principe, elles pouvaient se +défier, leurs intérêts étant différents. Un consortium avait été formé +entre des banques des six puissances pour faire face à l'emprunt. Mais +ses conditions furent si dures que l'adroit Yuan Chi Kaï refusa de +conclure. Et il s'adressa, avec l'aide, sans doute, du docteur Morrison, +conseiller politique du gouvernement, à une maison anglaise, la banque +Birch, Crisp et Cie, relativement peu connue, mais soutenue par les plus +grosses banques anglaises, laquelle, à la fin de septembre, se déclarait +prête à conclure et à verser. Son succès ne faisait nullement l'affaire +du puissant groupe financier international. Fort des appuis officiels il +insista pour avoir du moins sa part, ne pouvant complètement évincer le +groupe Crisp. Après de laborieuses négociations, on avait trouvé un +terrain d'entente quand, ces jours derniers, le syndicat des six +puissances vient de faire savoir au gouvernement chinois que la +situation du marché, en raison de la guerre des Balkans, le forçait à +ajourner ses versements. Les choses en sont là. La Chine attend.</blockquote> + +<p>Après quoi, des événements qu'on ne saurait prévoir: intervention des +puissances et tout ce qui peut s'ensuivre.</p> + +<p>Si l'emprunt ne se fait pas, le gouvernement actuel, qui n'a pas le sou +et vit d'expédients, sera débordé et culbuté par les mêmes Mandchous qui +commencent à se ressaisir et à se rendre compte qu'ils se sont en +quelque sorte laissé bluffer par les révolutionnaires, ceux-ci ayant eu, +surtout, la chance de réussir. Les <i>Jeunes Chinois</i> sont peu nombreux, +audacieux, il est vrai, ils l'ont prouvé, mais, dans le fond, pas très +forts, idéologues creux, superficiels et relativement isolés, car +l'énorme masse des Chinois demeure indifférente: pour ceux d'entre eux +qui se sont aperçus du changement de régime, l'opération s'est traduite +par un changement du personnel à payer,--avec de l'augmentation, comme +de juste, car tout augmente, ici aussi.</p> + +<p>La révolution s'est faite au cri de: <i>Plus d'impôts!</i> La République a +pour devise: <i>Beaucoup plus d'impôts</i>. Le mot <i>plus</i> a deux +significations contraires en chinois comme en français.</p> + +<p>Les Mandchous auront donc pour eux, si le fameux emprunt n'aboutit pas, +les nombreuses troupes qui, n'étant pas payées depuis longtemps, vont +s'excitant tous les jours davantage, se moquent de la République et sont +prêtes à marcher sur n'importe quoi, contre n'importe qui pour piller.</p> + +<p>Les derniers troubles n'ont pas eu d'autres causes, et c'est miracle +(toujours, à ce qu'on me dit) qu'il ne se passe rien en ce moment.</p> + +<p>Voilà, si j'ai bien compris, la situation telle que la voient les +résidants les plus expérimentés avec qui j'ai pu causer. C'est le +dilemme, c'est l'impasse, la bouteille à l'encre... de Chine.</p> + +<p>Conclusion: pessimisme général, nervosité, barricades.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"><br><b>LE PARLEMENTARISME EN CHINE.--Une séance de la Chambre<br> +des Députés (50 ou 60 membres seulement sont présents).</b></p> + +<h4>VISITE AU PARLEMENT</h4> + +<p class="rig">3 juin.</p><br><br> + +<p>Je n'ai pas encore pu voir Yuan Chi Kaï.</p> + +<p>M. de Margerie, notre ministre plénipotentiaire, a bien voulu, dès mon +arrivée, avec une obligeance et une exquise bonne grâce dont je lui +garde une vive gratitude, faire des démarches pour m'obtenir une +audience,--ou, plutôt, une séance de pose. Je tiens beaucoup à dessiner +un portrait du Président. M. de Margerie a obtenu son agrément, en +principe, mais il faudra attendre, car il est accablé de travail et de +préoccupations de toute sorte. Soit! Attendons.</p> + +<p>En attendant, je suis allé à l'Assemblée nationale. Le palais législatif +est situé, à l'ouest de la ville tartare, sur l'espèce de chemin de +ronde qui longe la muraille. Dans ce quartier éloigné, peu d'animation; +beaucoup de tas d'ordures, des lacs de boue quand il pleut, un épais +tapis de poussière quand il fait beau. De temps en temps, une file de +chameaux; à chaque pas des chiens presque sauvages, méfiants et sales, +farfouillent dans les détritus ou font semblant de dormir au milieu du +chemin. Tous les quinze ou vingt mètres, un soldat appuyé sur son fusil, +baïonnette au canon, est en sentinelle, on se demande pourquoi. Aux +abords immédiats du temple des lois, la voirie est un peu plus soignée. +L'entrée du monument est ornée d'une sorte de marquise en nattes +abritant du soleil ou de la pluie les soldats de garde, en uniformes +kaki et en casquettes allemandes. Le bâtiment est quelconque, de style +européen, comme il convient, et rappelle un pensionnat de demoiselles de +la banlieue de Paris. Des députés, en pousse-pousse, arrivent dans des +flots de poussière et pénètrent dans la salle des séances.</p> + +<p>Là dedans, j'ai vu, sur une estrade, dans une espèce d'alcôve, au fond +d'une grande salle de bal de barrière, un monsieur, en complet de +tussor, lire des papiers qu'il tenait dans sa main droite, la gauche +restant enfouie dans la poche de son veston. C'était le Président. +Derrière lui, deux drapeaux aux nouvelles couleurs chinoises--bien +laides--sont appliqués au mur; en face, le parterre, meublé d'une +centaine de petites tables disposées en hémicycle, devant lesquelles +étaient assises, bien sagement, une cinquantaine de personnes.</p> + +<p>J'ai cru d'abord m'être trompé et avoir pénétré dans quelque Sorbonne ou +quelque Université, tant les auditeurs me semblaient jeunes: plusieurs +d'entre eux ne paraissaient pas avoir plus de quinze ans. Et puis ils +avaient l'air si attentifs, si déférents, qu'il ne me serait jamais venu +à l'idée que ce put être des députés. Quelques-uns se sont levés, tour à +tour, et ont dit quelques mots; l'un d'eux a parlé assez longtemps (cinq +bonnes minutes), il a même fait quelques gestes. Ce devait être le +Jaurès de l'assemblée. Sur quoi je suis parti. J'allais oublier de vous +dire qu'autour de la salle il y a des tribunes pour le public: c'est un +vague balcon en bois, pas très solide, avec quelques bancs occupés par +des spectateurs clairsemés. Dans la tribune diplomatique, où j'étais +placé, il y avait des chaises.</p> + +<p>Sur les cinquante ou soixante députés présents, la moitié, environ, +portait le costume chinois; l'autre moitié était, habillée à +l'européenne, et certains vestons, remarquables par leur élégance, +symbolisaient, pour moi, l'influence des idées européennes dans ce +milieu énigmatique.</p> + +<p>Ici, pas une tresse,--le mot d'ordre est: Bas les nattes!</p> + +<h4>PORTRAITS OFFICIELS</h4> + +<p class="rig">4 juin.</p><br><br> + +<p>Cet après-midi, j'ai été reçu par le président et le vice-président de +la Chambre. Très aimablement ils ont posé devant moi et ont orné mes +croquis de leurs signatures respectives.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="Illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/012b.png"><br><b>Le président de la Chambre, Ou Ching Sien.</b> <i>avec sa +signature autographe.</i> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<br><img alt="" src="images/012c.png"><br><b>Le vice-président de la Chambre, H. L. Tan,</b> <i>avec sa +signature autographe.</i> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Mes modèles ne sachant ni le français, ni l'anglais, l'entretien aurait +été languissant si le frère du vice-président, M. S. M. Tan, lui-même +vice-ministre de la Marine, n'était venu assister à la séance de pose +et, dans un français très pur, me parler de Paris, où il a séjourné +assez longtemps comme attaché à la légation de Chine et dont il garde un +souvenir exempt de mélancolie. C'est un homme tout jeune, élégant, +instruit et intelligent, à la figure très énergique, avec des yeux +pleins de résolution.</p> + +<p>Nous avons bu du thé en fumant des cigarettes et en causant de choses et +d'autres. Je dois avouer que nous n'avons presque pas parlé des affaires +du pays, de la révolution, du nouveau régime. Mon insurmontable aversion +pour tout ce qui touche à la politique, même étrangère, fait de moi un +très piètre interviewer en cette matière; d'autant plus que mes +interlocuteurs sont très fermés sur ces questions et qu'il faudrait des +prodiges d'insinuante diplomatie pour en tirer quelque chose.</p> + +<p>De mon côté, je crains de n'avoir pu leur cacher mon admiration pour +tout ce qu'ils veulent amender ou détruire en Chine, ni mon horreur de +ce qu'ils considèrent, eux, comme le Progrès et qui me fait l'effet +d'une profanation.</p> + +<p>Les têtes sont, à elles seules, d'intéressants sujets d'étude, et +j'éprouve beaucoup plus de plaisir à fouiller de l'oeil les traits si +étrangement expressifs du président Ou Ching Sien que je n'en aurais à +entendre sortir de sa bouche les considérations les plus éloquentes sur +les beautés du régime parlementaire dans l'Empire du Milieu.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"><br> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="Illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;"> +<b>S. M. Tan, vice-ministre de la Marine.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 34%; text-align: center;"> +<b>Le général Munthe.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;"> +<b>M. Bouillard.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Quel dommage, me disais-je, en dessinant, que cet homme ait renoncé à +son bonnet à bouton de corail, à sa natte, à sa belle robe de soie, pour +s'empêtrer, sous couleur de régénération nationale, dans un vêtement que +nous trouvons déjà hideux pour nous-mêmes, et qui, en tout cas, ne va +pas avec cette figure-là.</p> + +<p>On ne me fera jamais entrer dans la tête que le progrès consiste en un +changement de costume, et ces Chinois, reniant leurs traditions, +méprisant les beautés de leur art si particulièrement beau et émouvant, +me semblent aussi bêtement puérils que les jeunes paysannes de chez nous +qui se figurent être très élégantes sous les odieux chapeaux à fleurs +qu'elles substituent aux coiffes et aux bonnets de leurs mères et qui +les font si ridicules.</p> + +<p>Le vice-président H. L. Tan a une figure plus effacée, comme de juste, +que celle de son chef de file. Il souffre en ce moment d'une ophtalmie +qui l'oblige à porter des lunettes. Une fois mon croquis fini, il m'a +fait dire par son frère qu'habituellement il n'en mettait pas et que la +ressemblance pourrait s'en ressentir; mais c'est très difficile +d'effacer une paire de lunettes sur un dessin, et puis il faisait une +telle chaleur que les miennes ruisselaient de sueur, et je n'ai pas eu +le courage de recommencer le portrait si laborieusement achevé.</p> + +<p>Ces messieurs m'ont donné leurs photographies avec des dédicaces et +attendent avec impatience le moment où L'Illustration publiera mes +dessins. Qu'ils trouvent ici tous mes remerciements pour leur aimable +accueil et l'expression des vifs regrets que j'éprouve de n'avoir pu +faire avec eux plus ample connaissance.</p> + +<h4>QUELQUES SILHOUETTES EUROPÉENNES</h4> + +<p class="rig">14 juin 1912.</p><br><br> + +<p>On ne soupçonne pas, en France, la quantité d'Européens cultivés et +distingués qui, venus en Chine, pour quelques mois, il y a dix, quinze +ou vingt ans, ont été charmés et pris par ce pays extraordinaire et y +sont restés.</p> + +<p>Au nombre de ceux que Pékin a gardés, un des plus aimables et des plus +avertis est M. Bouillard, ingénieur et directeur du Chemin de fer +Pékin-Han-keou. Il est, je crois, le doyen des résidants français, sinon +par l'âge, du moins par la durée de son séjour. Il faut l'entendre +conter, avec sa souriante verve de Parisien montmartrois, quelques +épisodes du siège des légations, en 1900. Il faut, surtout, faire avec +lui une excursion aux environs. Son érudition et sa bonne grâce n'ont +d'égales que celles du commandant Vaudeseal dont je vous ai déjà parlé. +C'est une bonne fortune de trouver à l'étranger de pareils Français.</p> + +<p>Une des personnalités les plus marquantes et les plus sympathiques de +Pékin: le général Munthe, aide de camp du président Yuan Chi Kaï. C'est +un Norvégien établi en Chine depuis plus de vingt ans, très ami des +Français qui ont souvent recours à sa bienveillante intervention auprès +des autorités chinoises pour aplanir les obstacles, tourner les +difficultés, dénouer les conflits, adoucir les heurts, réparer les +gaffes, toutes choses fréquentes et inévitables dans les relations si +compliquées entre Chinois et Européens.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013b.png"><br><b>L'inauguration de l'Assemblée nationale à Pékin, en avril<br> +1912: au centre, le président Yuan Chi Kaï.</b></p> + +<p>Le général Munthe est fort occupé.</p> + +<p>Il est officier de notre Légion d'honneur et en est très fier.</p> + +<p>Pour ma part, je lui ai fait perdre pas mal de temps, car c'est grâce à +lui que j'ai pu approcher les hommes politiques dont je vous envoie les +portraits. La légation, étant tenue à une certaine réserve dans ses +relations avec le nouveau gouvernement qui n'est pas encore +officiellement reconnu par les puissances, a été puissamment aidée dans +ses démarches par cet homme si obligeant.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/014a.png"><br><b>Les petits amis chinois d'un jeune Français de 6 ans, +fils de M. Barraud.</b></p> + +<p>Parmi les résidants européens, Français ou autres, ayant subi l'emprise, +la <i>sinite</i>, deux anciens diplomates, M. Véroudart et M. d'Almeïda, sont +devenus peu à peu de fervents collectionneurs. Ils sont, chacun dans son +genre, des experts très autorisés en matière de curiosités et d'objets +d'art chinois. Ils font, de temps à autre, dans l'intérieur de l'empire, +des expéditions (pas toujours sans danger) pour chasser la pièce rare, +le bronze ancien, la vieille peinture, le meuble ou la porcelaine, la +pierre gravée, qui leur ont été signalés. Les joies de la réussite leur +sont douces et c'est avec un légitime orgueil qu'au retour ils laissent +admirer à quelques privilégiés leur butin artistique, souvent fort +difficilement acquis.</p> + +<p>Telle belle pièce que vous pouvez contempler aux vitrines des marchands +en renom, à Paris, ou dans nos musées, a été dénichée, conquise, au prix +de quels efforts, parfois! par l'un ou l'autre de ces amateurs +passionnés, qui ne se séparent ensuite qu'avec regret des ouvres d'art +tant aimées mais si coûteuses; car c'est une erreur de croire que les +Chinois vendent à vil prix leurs belles choses, auxquelles ils tiennent +beaucoup et qu'ils apprécient fort.</p> + +<p>Nos compatriotes habitant ici sont, on peut le dire, de la bonne espèce. +Moins nombreux, moins âpres, moins hommes d'affaires (qualité bien +française) que leurs co-résidants européens, japonais ou américains, ils +se rattrapent sur la dignité et la tenue, et sont, de la part des +Chinois, l'objet d'une considération et d'une sympathie très marquées.</p> + +<p>L'Université de Pékin compte au nombre de ses professeurs de jeunes +Français savants et intelligents, comme MM. Baudez, Barraud et Biaise, +qui représentent brillamment, en même temps que notre belle culture +littéraire, nos traditions de courtoisie, d'aisance et de bonne humeur.</p> + +<p>Et je vous assure que je n'éprouve pas, dans ce Pékin si distant et si +différent, la sensation d'isolement moral que je ressens à Londres, si +voisin pourtant de Paris.</p> + +<p>M. Barraud habite, avec sa femme et son jeune enfant, dans une ruelle +assez éloignée de la citadelle des légations, une maison chinoise, au +milieu d'une population presque exclusivement indigène avec laquelle il +entretient les meilleures relations de bon voisinage. Le jeune Barraud +(5 à 6 ans) compte, parmi les gamins du quartier, de nombreux amis. Il +parle chinois aussi bien qu'eux et sert souvent d'interprète à sa mère; +son père, quoique connaissant parfaitement la langue, ne craint pas de +l'appeler à son aide quand il s'agit d'une locution familière ou d'une +expression courante un peu obscure.</p> + +<p>La vie mondaine, à Pékin, est assez intense et ce n'est pas une petite +surprise, pour le nouveau débarqué, que celle de trouver, jouant au +tennis, allant aux courses, donnant des bals et des soirées musicales, +faisant des visites, en recevant, courant les boutiques, montant à +cheval, potinant, que sais-je encore? tous ces malheureux auxquels on ne +pense, périodiquement, en Europe, que lorsque les dépêches nous +apportent des nouvelles de troubles, de révoltes, de pillages, de +massacres,--et qu'on se représente volontiers comme vivant dans une +angoisse perpétuelle, l'oeil au guet, l'oreille tendue et la main au +revolver.</p> + +<p>Les habitants d'Herculanum n'eurent aucun mérite à mourir en joie--ils +ne pouvaient pas se douter--mais ici, il y a eu des précédents +terribles, et toute cette futilité élégante et sportive a un certain +petit air de crânerie qui n'est pas sans m'émouvoir un peu, car, de +l'avis général, les affaires sont assez embrouillées et, avec les +Chinois, un malheur est vite arrivé.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/014b.png"><br><b>Cour de la bibliothèque de l'Université de Pékin.</b></p> + +<p>Il serait, toutefois, exagéré de dire que la population européenne de +Pékin courrait un danger immédiat, même en cas de troubles subits et de +mouvement xénophobe violent; trop de mesures de précaution ont été +prises pour qu'il soit possible de revoir les horreurs de 1900. Les +légations--autre ville interdite--sont assez fortifiées, défendues et +approvisionnées pour pouvoir résister longuement à toute attaque et +attendre des secours qui ne tarderaient guère: les Japonais ont, à +Port-Arthur, 12.000 hommes tout prêts à accourir sur un signe du «sans +fil» de la légation d'Italie.</p> + + + +<h4>LA FAÇON DE PAYER VAUT MIEUX QUE CE QU'ON PAIE</h4> + +<p>Cependant, selon la saison, on excursionne, on patine, on va à la mer, à +la montagne; ou reçoit, on dîne, on joue au bridge. Les excursions se +font en voiture, à cheval, à âne, en chaise à porteurs, voire en auto, +quoique ce dernier genre de locomotion ne soit guère pratiqué, étant +donné l'état des routes.</p> + +<p>Dès les beaux jours, les pique-niques sont très en faveur. On en +organise soit dans une pagode des environs, soit au Temple du Ciel, qui +est tout près, et où l'on déjeune sur l'herbe ou sous quelque galerie, +au milieu des admirables portiques et des terrasses de marbre.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/015a.png"><br><b>Ouverture d'une porte au Temple du Ciel.</b></p> + +<p>Ce Temple du Ciel, relativement récent, est d'une majesté incomparable. +Il a ceci de particulier que, contrairement aux autres monuments +chinois, ses bâtiments sont distribués sur de larges espaces suivant une +vaste ordonnance qui fait songer à Versailles, tandis que le Palais +d'Été, par exemple, donne une sensation de fouillis, d'entassement et de +lourdeur. Ici, ce sont de grandes lignes, de somptueuses compositions, +et les détails les plus minutieux de l'ornementation se tiennent +sagement dans l'ampleur de cet ensemble admirablement décoratif.</p> + +<p>Et tout cela est désert, se dégrade, s'effrite; ce n'est pas la ruine, +la belle ruine, c'est l'abandon, la décrépitude, la dislocation, +résultats de l'incurie et du nonchaloir qui semblent être la dominante +de l'esprit chinois.</p> + + + +<p class="rig"><img alt="" src="images/015b.png"><br> <b>Le Temple du Ciel.</b></p> + +<p>Ces nobles vestiges sont, dirait-on, la propriété d'une poignée de +soi-disant gardiens, vermineux et puants, dont l'occupation consiste, en +principe, à ouvrir aux visiteurs les innombrables portes des cours, des +salles, des couloirs, des pagodes ou des jardins, et à chacune +desquelles il faut payer un droit de passage. C'est, du reste, toute une +cérémonie que ces ouvertures de portes. Dès l'entrée principale un bonze +quelconque s'empare de votre personne et vous précède. A votre suite, +des amateurs se joignent au cortège--pour leur plaisir, +croiriez-vous--pas du tout, ils vous réclameront leur salaire à la fin +de la tournée, comme s'ils vous avaient été bons à autre chose qu'à vous +empester de leur écoeurante odeur d'ail mal digéré. Pour les éloigner un +peu de moi, j'ai inventé un système: je leur marche sur les pieds sans +en avoir l'air. La première porte franchie, ils vous amènent devant une +seconde, fermée, bien entendu, cadenassée, barricadée de formidable +façon. Là, ce sont des appels vers l'intérieur, des supplications, des +cris aigus qui sont destinés à vous convaincre de la difficulté inouïe +qu'il y aura à faire ouvrir cette porte et du prix que vous devrez +attacher à cette faveur,--si vous l'obtenez. De l'autre côté, au bout +d'un moment, un compère fait semblant d'arriver de très loin, on +l'entend souffler, haleter; il fait semblant de déverrouiller tout un +système de fermetures, il se donne des airs d'avoir été interrompu dans +une occupation urgente; et c'est cousu de gros fil blanc: il n'a jamais +bougé de sa place, il était à son poste quand vous êtes arrivé, il vous +a vu venir, il a même, à votre apparition, fermé précipitamment cette +porte, qui était ouverte, pour avoir à vos yeux le mérite grand de +l'entre-bâiller. Enfin, il vous tend la main avec la mine d'un Chinois +qui vient de faire un immense effort, et vous passez,--en payant. Si +vous avez le malheur d'être généreux, vous êtes assailli immédiatement +de gémissements et de réclamations à n'en plus finir. Moi, qui ai le +pourboire facile, j'en étais même indigné, les premiers temps. J'ai eu, +depuis, l'explication de ce phénomène singulier; c'est encore une chose +bien chinoise; le raisonnement qu'ils se font ne manque pas de justesse +et, en tout cas, est d'une psychologie profonde. Voici, se disent-ils, +un imbécile qui me paie dix sous ce qui en vaut deux; donc il ignore le +prix des choses; donc je ne risque rien à lui réclamer davantage; il +marchera peut-être. Et vous marchez. Payez largement un pousse-pousse, +il gémira; donnez-lui juste ce que vous lui devez, il encaisse et vous +remercie.</p> + +<p>Quelle leçon pour nos cochers!</p> + +<p>Cette petite comédie se renouvelle à chaque porte,--et on dirait qu'il +en sort de terre, des portes, au Temple du Ciel; c'est à croire qu'on +vous t'ait repasser plusieurs fois par les mêmes. Après un quart d'heure +de cet exercice il ne vous reste plus de monnaie. Ne vous tourmentez pas +pour si peu: les estafiers qui vous suivent sont changeurs en même temps +que mendiants, et ils réalisent d'assez jolis bénéfices avec les +étrangers ignorant le cours du dollar ou n'y attachant pas d'importance.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/015c.png"><br><b>La barrière du Temple jaune.</b></p> + +<p>Le dollar dit mexicain, qui est ici la monnaie courante, vaut, en +théorie, 100 <i>cents</i>--en réalité 120 ou 130, suivant les jours--vous +voyez, c'est appréciable. Mais il faut bien que tout le monde vive, et +on se fait vite à toutes ces histoires et à tous ces harcelants +parasites qui ne sont que de la Saint-Jean à côté d'un certain gardien +(très laid, d'ailleurs) du Temple jaune (qui, lui, est très beau). Ce +misérable a installé, au pied du monument bouddhique, qui est la perle +de cette pagode, une horrible barrière en bois, juste au milieu de +l'escalier de marbre qui y conduit, masquant ainsi et défigurant cette +merveille. Il est là, guettant le visiteur et exigeant impérieusement sa +récompense. Quand on arrive à ce bijou, on a la douleur de constater que +les bas-reliefs en ont été récemment mutilés d'une façon odieuse par +d'infâmes brutes. On m'a dit que c'étaient, en 1900, des soldats +étrangers qui avaient fait cela, à coups de crosse, pour s'amuser! +Quelle est la nation qui produit de tels monstres?<br> + +<span class="rig"><span class="sc">L. Sabattier</span>.</span></p><br> + +<p>--<i>A suivre</i>.--</p> + +<br><br> + +<h3>LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS</h3> + +<p class="rig"><i>Romans</i>.</p><br><br> + +<p>Faut-il, lorsque <i>la Maison brûle</i>, s'évader à temps pour rebâtir +ailleurs, ou bien doit-on, par un vain stoïcisme, se laisser ensevelir +dans le désastre que nuls efforts ne peuvent plus conjurer? Vous devinez +ce dont il s'agit. Une femme, mauvaise compagne, mère sans tendresse, +belle-fille sans respect, vindicative, méfiante, frivole, inaccessible +au raisonnement, à la gratitude, à la pitié, a voué au malheur définitif +l'homme qui s'est efforcé de lui faire une existence heureuse et qui, +déjà, a eu la force de pardonner, quoique bien inutilement, un premier +crime. C'est, pour le présent et pour tout l'avenir, la haine au foyer, +le dégoût de chaque jour d'une vie sans dignité. Et l'homme cependant +est sensible, bon, facilement attendri. Il a trente-sept ans, +c'est-à-dire que, déjà, il a dépensé la moitié de sa vie, «atteint la +cime derrière laquelle on redescend affaibli, voûté, au gîte de la +dernière halte». En telles scènes poignantes de ce nouveau livre de +l'angoisse humaine, que nous donne M. Paul Margueritte (Plon), on +devine, tout proche, le fantôme de <i>la Femme de Claude</i>, et il nous +semble entendre, nous souhaitons presque entendre, le trop fameux +«Tue-la!» L'homme, cependant, ne tuera pas, mais il aura l'énergie +d'abandonner la maison qui brûle en sauvant tout ce qui pourra être +sauvé, ce qui demeure encore en lui de santé morale, de courage, +d'espoir et de puissance d'aimer. Mais ce n'est point toujours aisé de +s'évader d'une catastrophe. Oh! ne croyez point que M. Paul Margueritte +ait eu l'intention de mettre en son livre une thèse nouvelle sur la +légitimité du divorce. L'éminent romancier a surtout voulu reconstituer +un calvaire humain, la voie douloureuse et rude de celui qui tente de +rétablir à coups d'énergie, comme à coups de hache, son destin, qui y +parvient une minute et qui, au moment où, dans une seconde vie, auprès +d'une compagne douce, noble, aimante, il croit avoir atteint enfin la +plénitude du bonheur, voit ce bonheur tout neuf foudroyé à ses côtés, +sans que l'on puisse tirer de conclusions de ce drame, sinon que l'ordre +imposé à l'homme par la fatalité et si éloquemment paraphrasé par +Goethe: «Renonce», est toujours d'une vérité implacable.</p> + +<p><i>L'Aéroplane sur la cathédrale</i> (Lib. Calmann-Lévy), c'est le titre, +symbolique, d'un roman, moderne et catholique, bien que d'un +catholicisme sans modernisme. M. Henri de Noussanne a réussi, comme en +se jouant, et avec autant d'élégance que de tact et d'art que +d'érudition, à intéresser ce qu'il y a de meilleur dans notre esprit à +des discussions d'idées et de dogmes, cependant que notre imagination, +envolée sur les ailes de «Pégase» (qui n'est plus le cheval du poète, +mais l'avion d'un irrésistible pilote militaire), suit avec une +curiosité souriante d'abord, passionnée bientôt, angoissée enfin, une +idylle qui, entre ciel et terre, menace de tourner au drame. Chaque +jour, l'aéroplane léger survole la cathédrale massive, très vieille, +très effritée, mais solide quand même comme la tradition et puissante +comme la foi. Il promène dans les nuages un ardent officier, impatient, +comme tous ceux qui risquent à chaque seconde la mort, de réaliser +sur-le-champ, bonnes ou mauvaises, ses joies terrestres. Le lieutenant +Aymard des Andlys a séduit la jeune et jolie femme de l'austère, mais si +digne, pasteur Bladen que la fatalité de la fortune a conduit à +Saint-Brice. L'aviateur exige que la faible créature abandonne son foyer +pour le suivre. Sinon, il se tuera, en beauté, dans une chute +effroyable. Mais, alors, intervient Mgr Gerbert, un évêque qui a l'âme +de Mgr Myriel avec l'esprit et la science de Mgr Duchesne, ce qui fait à +peu près un saint homme d'aujourd'hui. Au départ--qui doit être +tragique, Sirs Bladen ayant renoncé au mal--le prélat s'impose comme +passager sur le monoplan et s'élève vers le ciel avec l'homme qui veut +se suicider... Ce qu'il advient ensuite, nous ne vous le dirons point, +car M. Henri de Noussanne le conte merveilleusement et c'est à lui qu'il +vous faut demander la fin très dramatique et un instant grandiose de ce +roman d'hier et de demain, où le progrès n'est point l'ennemi de la +prière et où la vision contemporaine de notre société d'agités nous +arrive bien joliment adoucie et remise au point par des vitraux de +basilique.</p> + + + +<p>Lorsque commence, sous le second Empire, son histoire sentimentale, +<i>Lina</i>, la jeune femme allemande que nous présente dans le plus adroit +et le plus délicieusement suranné des romans d'amour Mme Claude Lemaître +(Ed. Tallandier), est veuve d'un Français, avec trois beaux enfants +frais et rieurs comme leur mère. Dans une situation difficile dès avant +la mort du mari, Lina, aidée par son double tempérament de pratique +ménagère et d'inlassable sentimentale, parvient à conserver presque +l'aisance à sa maison, et beaucoup d'illusions à son coeur. Après son +veuvage elle refuse de revenir en Allemagne et préfère continuer de +vivre la vie charmante des brillants salons français où l'on utilise ses +talents de musicienne et où elle s'éprend d'un galant officier des +guides, qu'elle épouse malgré les conseils de son entourage. Mais son +bonheur est court. C'est la guerre, le départ et le retour aussi, après +la défaite, du vaincu transformé, abattu par les épreuves d'une pénible +captivité. Nerveux, il ne supporte même plus les soins prévenants de la +douce Lina. Créature de tendresse, elle ne se désespère point. De son +coeur jamais las d'aimer vient une force tranquille et sûre. Son roman à +elle achevé, elle a encore pour ses chers petits tout un avenir à rêver, +à prévoir; elle leur apprendra à aimer la vie, et, de ses doigts +attentifs, saura varier pour eux les fils du destin.</p><br><br> + +<h3>DEUX NOUVELLES VICTIMES DE L'AVIATION.</h3> + +<p>L'odyssée des frères Nieuport comptera, sans doute, parmi les plus +tragiques et les plus glorieuses dans l'histoire de l'aviation.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/016a.png"><br><b> + Charles Nieuport qui vient de se tuer<br> + en aéroplane avec son mécanicien.</b></p> + +<p>En septembre 1911, la fin des grandes manoeuvres du 6° corps fut +attristée par la chute mortelle d'Edouard Nieuport qui accomplissait, +comme sapeur réserviste, une période d'instruction durant laquelle il +avait fait apprécier, autant que son habileté de pilote, la valeur du +monoplan souple et léger construit sous sa direction. Il y a quelques +jours, Charles Nieuport, frère cadet d'Edouard, s'est tué à Etampes, +avec son mécanicien, en essayant un appareil devant la commission +militaire chargée de le recevoir.</p> + +<p>A la suite d'un atterrissage un peu dur, on fit remarquer au pilote +qu'une pédale de gauchissement paraissait légèrement faussée. Charles +Nieuport jugea inutile de la réparer, et il s'envola de nouveau. Il +avait atteint une hauteur d'environ 300 mètres, quand, après avoir cessé +d'entendre le bruit du moteur, on vit l'appareil descendre en vol plané, +puis subitement glisser sur une aile et tomber avec une rapidité telle +que le moteur s'enfonça de près d'un mètre dans le sol. Le malheureux +pilote et son mécanicien, René Guyot, qu'il avait emmené comme passager, +furent relevés horriblement broyés, ne donnant plus le moindre signe de +vie.</p> + +<p>Fils du colonel de Nieuport, dont il portait le nom légèrement modifié, +Charles Nieuport était né à Lagny en 187 8. Chose curieuse, les succès +de son frère ne lui donnèrent point le désir de voler. C'est seulement +après la mort d'Edouard qu'il commença son apprentissage, et il obtint +son brevet de pilote en février 1912. Poussé par un sentiment touchant +de piété fraternelle, il voulait conquérir la croix de la Légion +d'honneur pour la déposer sur la tombe du grand frère, en remplacement +de celle qui fut reprise presque aussitôt que donnée, les règles de +l'Ordre ne permettant pas de décorer un mort.</p> + +<br><br> + +<h3>DEUX GRANDS SEIGNEURS ARABES A PARIS.</h3> + +<p>Deux grands seigneurs arabes, l'un fils, l'autre petit-fils de l'émir +Abd el Kader, étaient, ces jours derniers, de passage à Paris où ils ont +visité le président du Conseil des ministres, M. Aristide Briand, et +diverses notabilités politiques.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/016b.png"><br><b> + Un fils et un petit-fils d'Abd el Kader à<br> + Paris: l'émir Ali pacha et son neveu l'émir<br> + Khaled, capitaine de spahis.</b>--<i>Phot.<br> + Gerschel.</i></p> + +<p>L'émir Ali pacha--le septième des huit fils d'Abd el Kader--qui réside +habituellement à Damas, et dont l'influence est considérable en Turquie, +est revenu de Libye où, pendant plusieurs mois, il encouragea à la +résistance les chefs arabes auxquels il était venu prêter l'appui de son +courage et de son nom. Notre correspondant Georges Rémond fut témoin +(voir <i>L'Illustration</i> du 18 mai 1912) de l'enthousiasme qui accueillit +le fils d'Abd el Kader à son arrivée à Syrte, le 18 mars 1912, lorsque, +venant de Benghazi, Ali pacha se rendait en Tripolitaine en compagnie de +ses fils. Brave, éloquent, très soucieux de la gloire de son nom, l'émir +Ali est peut-être le plus énergique des fils d'Abd el Kader. Ses +sentiments francophiles sont connus. Et nous ne saurions oublier que +c'est grâce à son intervention et à celle de son plus jeune frère, Omar, +que le consul de France à Damas, M. Piat, parvint, en décembre 1910, à +arrêter un massacre de chrétiens à Karak, près de Jérusalem, Ali et Omar +reçurent, l'un et l'autre, à cette occasion, la croix de la Légion +d'honneur.</p> + +<p>L'émir Khaled est le fils de l'émir Abd el Maleck, qui vit actuellement +au Maroc et qui est le sixième fils d'Abd el Kader. L'émir Khaled, lui, +est officier français. C'est un magnifique capitaine indigène de spahis, +qui met au service de nos armes et de notre drapeau toute la fougue +traditionnelle de sa race. Il est à peine remis de la blessure qu'il a +reçue en pleine poitrine en combattant au Maroc en héros.</p> + +<br><br> + +<h3>LES THÉÂTRES</h3> + +<p>Les débuts de Mlle Géniat hors de la Comédie-Française, abandonnée avec +quelque fracas, étaient fort attendus, ainsi que la pièce nouvelle où +ils devaient avoir lieu: <i>l'Épate</i>, de MM. André Picard et Alfred +Savoir. La comédie et son interprète, et même, pour être juste, tous ses +interprètes, ont été fort applaudis, au Théâtre Femina. Les temps vont +vite et le désir de «paraître» que relevait déjà, il y a six ans, M. +Maurice Donnay, est devenu le besoin «d'épater»; il fait d'ailleurs plus +d'une victime et c'est, en l'espèce, une jeune fille à marier que ses +parents sacrifient à l'espérance de partis toujours plus avantageux et +toujours plus aléatoires,--jusqu'au moment où elle se révolte et pousse +aussitôt jusqu'à l'excès son indépendance. Cette comédie est d'une +observation ironique, satirique et d'une hardiesse parfois un peu +effarouchante, mais à travers laquelle, aussi, percent, aux moments +opportuns, de justes attendrissements. Mlle Géniat l'a jouée avec une +force, une émotion vibrantes qui font bien augurer de sa carrière hors +de la Comédie-Française; Mlle Juliette Darcourt a prouvé une fois de +plus qu'elle est une parfaite comédienne; Mlle Marguerite Deval et M. +Vilbert font, entre elles, originale figure de comédiens.</p> + +<p>A l'Opéra, une reprise de la <i>Salomé</i>, de Strauss, a permis, aux +habitués de notre Académie nationale de musique, d'entendre et +d'applaudir la voix généreuse d'une cantatrice italienne, la comtesse +Maria Labia, de la Scala de Milan.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/017a.png"><br><span class="sml">Le tribunal. Le greffier. Abbé Baron. Chanoine Delassus. +Un huissier. Mgr Battandier. Mgr Boudinhon. Abbé Lemire.</span> <b>L'officialité +du diocèse de Cambrai réunie pour juger les plaintes de l'abbé Lemire +contre deux ecclésiastiques.</b>--<i>Phot. Deleplanque.</i>]</p> + +<h3>UN PROCÈS ECCLÉSIASTIQUE</h3> + +<p>C'est une véritable résurrection de la justice ecclésiastique, cette +session de deux audiences que vient de tenir l'officialité du diocèse de +Cambrai, saisie d'une double plainte de M. l'abbé Lemire, député, contre +M. l'abbé Beck, curé d'Arnèke (Nord), et contre Mgr Delassus, directeur +de la <i>Semaine religieuse</i>. Au temps où le Concordat était en vigueur, +M. l'abbé Lemire eût pu obtenir que ses adversaires fussent déférés +«comme d'abus» devant le Conseil d'État. Il n'a plus maintenant de +recours contre eux que devant la juridiction épiscopale.</p> + +<p>Les incidents qui ont amené, comme plaignant, le député d'Hazebrouck, +devant l'official, remontent au mois de mai 1911. M. l'abbé Lemire, +prenant part, comme chaque année, au pèlerinage d'Arnèke, qui jouit dans +la région d'une grande faveur, se vit interdire, par M. le curé Beck, de +célébrer la messe dans l'église paroissiale,--affront public +qu'aggravait, à quelques jours de là, un article de la <i>Semaine +religieuse</i> commentant l'acte du curé d'Arnèke et arguant, pour le +justifier, de ce que M. l'abbé Lemire aurait été rayé de la liste des +chanoines honoraires de Bourges et que, de plus, il serait frappé de +suspense. En vain M. l'abbé Lemire protesta que les deux faits avancés +étaient faux; en vain il sollicita de la <i>Semaine religieuse</i> une +rectification. Les attaques contre lui redoublèrent. C'est alors que, de +guerre lasse, il déposa entre les mains de son supérieur hiérarchique, +Mgr l'archevêque de Cambrai, une plainte en due forme, lui demandant «de +vouloir bien user, en cette circonstance, des moyens dont il disposait +pour sauvegarder l'honneur de ses prêtres». La plainte, transmise à la +cour de Rome, fut renvoyée devant le tribunal ecclésiastique de première +instance, c'est-à-dire devant l'officialité de Cambrai. La cause a été +évoquée samedi dernier.</p> + +<p>Le tribunal, composé, en somme, d'un juge unique, l'official, M. Cateau, +vicaire général du diocèse, assisté de deux assesseurs, MM. Sapelier et +Catteau, ayant seulement voix consultative, siégeait dans la salle d'un +patronage, proche de la cathédrale,--une pièce sans solennité, encombrée +d'un gros poêle qui semble le centre du décor, entre deux tables et +quelques chaises.</p> + +<p>Les débats occupèrent deux audiences.</p> + +<p>M. l'abbé Lemire était défendu par Mgr Boudinhon, professeur à +l'Institut catholique de Paris. Mgr Battandier, venu tout exprès de +Rome, assistait Mgr Delassus; M. l'abbé Beck, un vieillard presque +nonagénaire, était représenté par M. l'abbé Baron, mais ce fut Mgr +Battandier qui présenta également sa défense.</p> + +<p>La double plaidoirie du prélat romain prit, en réalité, toute l'allure +d'un réquisitoire, et des plus vifs; ce fut «une digression agressive» +put proclamer le défenseur de M. l'abbé Lemire. Mais le +plaignant--devenu ainsi accusé, autant dire--prononça lui-même contre +les allégations dont on l'accablait une protestation si émouvante, que +des applaudissements nourris, éclatant parmi l'assistance, en saluèrent +la péroraison.</p> + +<p>A une audience ultérieure, l'official rendra son double jugement.</p> + +<br><br> + +<h3>LES SUFFRAGETTES</h3> + +<h4>RECOMMENCENT</h4> + +<p>On les croyait calmées. Il est vrai qu'il y a deux mois elles avaient +imaginé de détruire au moyen d'un liquide corrosif le contenu des boîtes +aux lettres dans la cité de Londres. Leur faculté d'invention étant +inépuisable, elles avaient brisé quelques jours plus tard les +avertisseurs d'incendie, jetant l'effroi dans le coeur des pompiers de +la capitale et, de là, dans celui des habitants. Mais cet exploit avait +paru être le dernier. Et voici que, tout à coup, elles se réveillent. De +nouvelles vitres viennent d'être cassées. Une vénérable dame, Mrs +Despard, arrêtée à Trafalgar square, est condamnée à quinze jours de +prison. Que se passe-t-il donc?</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/017b.png"><br><b> + Une vénérable suffragette: Mrs Despard,<br> + soeur du général French, haranguant la<br> + foule à Trafalgar square.</b></p> + +<p>Un phénomène très ordinaire dans l'histoire du mouvement suffragiste. +Les femmes s'étaient un instant calmées pour «donner une chance au +Parlement», c'est ainsi qu'elles s'expriment là-bas. Mais le Parlement +les a trompées une fois de plus et les voilà qui repartent en guerre.</p> + +<p>Le gouvernement anglais ressemble, en effet, à un marchand de drap un +peu lourd que sa femme tourmenterait de réclamations continuelles. Le +bruit l'énervé moins qu'un mari français. Pourtant, il essaie une fois +par an environ d'acheter la paix du ménage par des concessions. Le +premier ministre annonce aux déléguées de l'Union politique et sociale +de la Femme (W. S. P. U.) que l'heure d'un libre débat sur le vote des +femmes a enfin sonné au Parlement de Westminster. Aussitôt les cris +cessent, dans l'attente du grand événement qui doit consacrer +l'émancipation des Anglaises.</p> + +<p>Par malheur, l'événement ne se produit pas. Il arrive d'ordinaire une +chose fort simple. Les <i>bills</i> favorables au suffrage des femmes sont de +deux sortes. Les uns accordent aux femmes le suffrage universel: ils +irritent ceux des féministes qui sont conservateurs. Les autres ne leur +donnent qu'un suffrage restreint: ils apparaissent comme inacceptables à +ceux des féministes qui sont libéraux. Comme d'autre part le +gouvernement évite de prendre parti et demeure complaisant mais +irrésolu, le suffrage des femmes est toujours battu à la Chambre des +Communes. Cette fois, il n'a même pas été nécessaire de voter. La +procédure parlementaire anglaise, interprétée par le président de la +Chambre, a obligé le gouvernement à retirer le projet de réforme +électorale avant toute discussion.</p> + +<p>Mais, dès lors, le concert des imprécations devait reprendre aussitôt: +«Je désespère dos hommes politiques, s'est écriée Mrs Pankhurst; je ne +suis pas loin de désespérer de l'homme en général.» La déconvenue est, +en effet, plus vive que toutes celles des années antérieures. Songez que +cette fois plusieurs membres du gouvernement, sir Edward Grey, M. Lloyd +George, le grave lord Haldane lui-même, s'étaient nettement rangés du +côté des femmes. On parlait d'un schisme à l'intérieur du cabinet, d'une +crise ministérielle prochaine. C'était donc que, pour la première fois, +le débat devait être sérieux... Et tant d'espoirs s'effondrent en +quelques instants!</p> + +<p>De là l'irritation des dames. De là aussi le plan de campagne qu'elles +viennent d'arrêter. «A part la vie humaine, nous ne respecterons rien!» +a déclaré Mrs Pankhurst. Une autre militante, miss Annie Kenney, comme +quelqu'un l'interrompait, s'est tournée vers lui d'un air menaçant: «Si +vous êtes boutiquier, s'est-elle écriée, vous ferez bien de prendre +garde!» Menace trop claire. Aussi bien, dès avant-hier, les magasins des +environs de Trafalgar square avaient-ils barricadé leurs devantures. On +se souvient encore à Londres du <i>big smash</i> de l'an dernier, quand +toutes les vitres de Regent street volèrent d'un seul coup en éclats. +Nul doute que les habitants de Londres n'aient à souffrir une fois de +plus des imprudences de leur gouvernement. A en croire certains +avertissements plus mystérieux, la W. S. P. U. prépare même des dégâts +inédits. On se demande avec curiosité ce que l'esprit inventif de ses +chefs pourra bien inventer de nouveau. Peut-être la colonne de Nelson +va-t-elle s'écrouler un beau matin à travers Trafalgar square à moins +que Wellington, à Hyde Park Corner, ne tombe de cheval.</p> + +<p>Procédés fort irritants pour les hommes, il faut l'avouer. Mais tentez +de raisonner un instant avec calme, vous verrez que les suffragettes ne +peuvent guère s'y prendre autrement pour arriver à leurs fins.</p> + +<p>Ce qui caractérise, en effet, le Parlement anglais, de même que le +nôtre, c'est de ne céder jamais qu'à la violence. Cent ans d'histoire +suffisent à le démontrer. Chaque fois que les Communes et les Lords ont +consenti, au siècle dernier, à élargir le suffrage des électeurs mâles, +ils venaient, comme par hasard, d'être terrorisés par des manifestations +redoutables. Des ouvriers s'étaient assembles par centaines de mille à +Manchester ou à Liverpool. Des paysans avaient brûlé des châteaux. Sans +remonter aussi loin, les mineurs de Grande-Bretagne n'obtinrent l'an +dernier le salaire minimum que grâce à une grève qui affola le +gouvernement. Au contraire, les pétitions pacifiques n'obtiennent jamais +que des égards. Les bonnes gens du Royaume-Uni s'en sont aperçus depuis +longtemps.</p> + +<p>Les suffragettes aussi. J'ai rencontré, l'an dernier, Mrs Pankhurst, +comme elle sortait de prison et qu'elle méditait d'y rentrer. Ce n'est +pas la Ménade échevelée que vous vous représentez certainement. Aucun +visage n'est plus calme, aucun regard n'est empreint d'une telle douceur +et d'une telle sérénité. «Croyez-vous, me dit-elle, qu'il soit dans mon +caractère d'aimer la violence? Tout m'en éloigne au contraire, mon +tempérament comme mon éducation. Mais que voulez-vous? Tant que nous +nous sommes bornées à appeler respectueusement l'attention du +gouvernement sur les droits méconnus de la femme, on nous a poliment +éconduites. Il a suffi, au contraire, que nous dérangions, par quelques +inoffensives brimades, le confort des parlementaires pour qu'aussitôt +notre cause fît au Parlement de surprenants progrès. Nous avons donc +l'intention de rester fidèles à cette seconde méthode.»</p> + +<p>Mrs Pankhurst a évidemment tort. La fermeté d'un Parlement n'est pas de +celles que désarme l'obstination de quelques pauvres femmes, tournées en +ridicule par la presse de tous les partis. Mais, d'autre part, un +malaise évident gagne chaque jour un plus grand nombre d'hommes, depuis +que quelques trahisons notoires se sont déclarées dans leurs rangs. Et +ce qui est manifeste, c'est que ni la prison de Holloway, ni au besoin +le chat à neuf queues ne viendront à bout de la ténacité des femmes +anglaises. Mrs Pethick Lawrence, une des martyres de l'an dernier, le +disait à ses juges: «Il y a quelque chose du bouledogue dans les femmes +de ce pays-ci aussi bien que dans les hommes.»<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Philippe Millet.</span></span></p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/018small.png"><br><a href="images/018large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/supp1.png"><br> +[Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés en titre<br>ne nous ont pas été fournis.] + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3649, 1 Février +1913, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 1 FEVRIER 1913 *** + +***** This file should be named 37526-h.htm or 37526-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/7/5/2/37526/ + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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