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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:08:11 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La dette de jeux + +Author: Paul Lacroix + +Release Date: September 24, 2011 [EBook #37524] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DETTE DE JEUX *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + + + + +[Note de transcription: + +Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. + +Certaines autres corrections on été apportées. La liste de ces +modifications se trouve à la fin du texte. + +Ce livre en deux volumes contient trois récits: + + Volume 1 + + La dette de jeu + La plus belle lettre + + Volume 2 + + La plus belle lettre (suite.) (Probablement par erreur, + l'éditeur a laissé comme titre «La dette de jeu».) + Un tavolazzo en Piémont. Une chasse au coq de bruyère + dans les Alpes. + Catalogue.] + + + + + LA DETTE DE JEU + + (1572) + + PAR PAUL L. JACOB. + + Livres nouveaulx, livres vielz et antiques. + Étienne Dolet. + + 1 + + [Illustration] + + BRUXELLES, + KIESSLING ET COMPAGNIE, + 26, Montagne de la Cour. + + 1849 + + + + +LA DETTE DE JEU + + + + +I + + +Une vingtaine de gentilshommes et de capitaines catholiques étaient +réunis, à Paris, dans la maison d'un des leurs, le sire de Losse, +capitaine des _harquebouziers_ du roi, le soir du samedi 23 août 1572, +de la fête de Saint-Barthélemy. + +Cette réunion n'avait aucun caractère de complot ni de parti: on +soupait; on devait jouer après le souper. + +Cependant les derniers événements et ceux qui se préparaient encore, +ne pouvaient manquer de donner au souper une physionomie +particulière, et de mêler aux entretiens quelques-unes des questions +politiques qu'on agitait, à l'heure même, dans le conseil de Catherine +de Médicis et de Charles IX. + +La reine mère, prévoyant depuis plusieurs mois une nouvelle levée de +boucliers de la part des réformés, et voulant épargner au royaume de +son fils les déchirements d'une _quatrième_ guerre civile, avait formé +le projet atroce d'envelopper dans un massacre général les principaux +chefs du protestantisme. + +Son second fils, le duc d'Anjou, qui depuis fut roi de France et qui +était alors lieutenant du royaume, se trouva le premier initié à ce +projet de massacre que les Guise avaient fomenté sourdement, sans oser +le réclamer comme une nécessité d'État. + +Le comte de Retz, le comte de Saulx-Tavannes et le duc de Nevers, ces +trois confidents favoris de Catherine, reçurent les inspirations +perfides des ducs de Guise et d'Aumale, et firent remonter jusqu'à la +cour de Rome la responsabilité de cette trahison sanguinaire. + +Charles IX, dont l'esprit faible, vacillant, impressionnable et +mobile, ne savait ni dissimuler, ni persévérer longtemps, ignora tout +ce qu'on tramait autour de lui et servit d'instrument aveugle aux +mystérieuses machinations de sa mère et des Guise. + +Le mariage de Marguerite, soeur du roi, avec Henri de Bourbon, roi +de Navarre, mariage qui semblait sceller la réconciliation des +catholiques et des protestants, fut le moyen imaginé pour mettre un +bandeau sur les yeux des victimes qu'on n'eût pas osé frapper en face. + +Quoique le contrat eût été signé au mois d'avril, les noces n'eurent +lieu que le 18 août, à cause de la mort de la reine de Navarre, Jeanne +d'Albret, qu'une maladie subite avait emportée avec la rapidité et les +apparences d'un empoisonnement. + +Ces noces furent célébrées à Paris, en présence de la noblesse +protestante qui avait été invitée aux fêtes magnifiques que le roi et +la ville offrirent d'intelligence aux nouveaux époux. + +Chaque gentilhomme de la religion réformée avait tenu à honneur de +paraître à la cour dans une circonstance si glorieuse pour le parti +protestant et de si bon augure pour l'avenir, car l'alliance d'une +princesse catholique de la maison royale de Valois avec un prince +calviniste de la maison de Bourbon était comme une triomphante image +de l'union des deux religions jusqu'alors ennemies implacables, même à +l'ombre des édits de pacification. + +Toutes les provinces de France se voyaient donc représentées par leur +meilleure noblesse que les lettres missives du roi et les avis +officieux des chefs _de la religion_, le roi de Navarre, le prince de +Condé et l'amiral de Coligny, avaient convoquée: plus de quatre mille +protestants, ceux surtout qui étaient le plus attachés à la cause et +qui l'avaient soutenue les armes à la main, se trouvaient alors à +Paris; les catholiques s'y trouvaient aussi en bien plus grand nombre. + +Les trois jours qui suivirent la cérémonie nuptiale mi-partie +protestante et catholique furent remplis par des festins, des +concerts, des tournois et des bals somptueux. + +Les lices étaient dressées dans le préau de l'hôtel du Petit-Bourbon, +près du Louvre et les principaux seigneurs des deux partis +combattirent courtoisement à l'épée et à la lance, à pied et à cheval, +dans les intermèdes d'un divertissement allégorique, qui n'avait pas +été composé sans intention. + +On y voyait le paradis défendu par le roi et ses frères, les ducs +d'Anjou et d'Alençon, et assiégé par le roi de Navarre et le prince de +Condé, représentant les esprits des ténèbres: le spectacle se +terminait par la destruction de l'enfer qui s'abîmait au milieu des +flammes. + +Le choix de ce divertissement donna beaucoup à penser aux esprits +sérieux et défiants; les autres ne s'en préoccupèrent pas et ne +songèrent qu'à se divertir. + +Le soir, le Louvre retentissait du son des instruments et du bruit +joyeux des danses qui se prolongeaient bien avant dans la nuit. + +Il en était de même par toute la ville, où l'on oubliait les vieilles +querelles de religion, pour manger et boire ensemble, pour sceller à +table un pacte de confiance et d'amitié. + +On pouvait croire, à de pareils indices, que la paix en France était +rétablie, solide et durable: la messe et le prêche avaient l'air de +s'accorder et de vivre en bonne intelligence. + +Tout changea le 22 août, lorsque Maurevert, embusqué dans une maison +du cloître de Saint-Germain-l'Auxerrois, eut tiré par la fenêtre un +coup d'arquebuse contre l'amiral de Coligny qui fut blessé au bras et +à la main. + +Un cri d'indignation s'éleva parmi les protestants, à la nouvelle de +ce guet-apens, et peu s'en fallut qu'ils ne prissent les armes; de +leur côté, les catholiques s'émurent et s'apprêtèrent à la résistance. + +De ce moment où toutes les haines s'étaient réveillées, on s'éloigna +les uns des autres, on s'observa, on se tint sur ses gardes. + +Charles IX paraissait pourtant décidé à s'associer aux justes plaintes +des amis de l'amiral, qui accusaient les Guise: il jura par la +_mort-Dieu_, son serment habituel, qu'il ferait justice de l'assassin +et de ses complices; il ordonna même aux Guise de quitter la cour. + +Ce fut une première satisfaction donnée aux chefs protestants, qui se +reprochèrent bientôt leur défiance et se reposèrent sur la bonne foi +du roi. + +La blessure de l'amiral, qu'on avait transporté à l'hôtel où il +logeait dans la rue de Béthisy, fut pansée par le célèbre Ambroise +Paré: on craignait encore que la balle n'eût été empoisonnée. + +Le roi, accompagné de sa mère, de ses frères et de ses premiers +officiers, vint rendre visite à Coligny et lui témoigna, en l'appelant +son père, le chagrin qu'il éprouvait de cet odieux attentat. + +La démarche du roi et ses paroles toutes bienveillantes, qui passèrent +aussitôt de bouche en bouche, achevèrent d'aveugler les calvinistes et +d'endormir les soupçons. + +Paris néanmoins restait frappé de stupeur et comme dans l'attente. + +Les protestants s'écartaient des catholiques, et ceux-ci avaient des +regards sombres, haineux et inquiets; une partie des boutiques +restaient fermées; la milice bourgeoise était prête à marcher, au +premier ordre des quarteniers; le Louvre se garnissait de soldats, et +dans les rues désertes, où passaient des troupes de gens armés, on +remarquait des groupes de peuple stationnant et parlant à voix basse. + +Les calvinistes, qui se trouvaient dispersés dans différents quartiers +de la ville, avaient reçu secrètement avis de se rapprocher du +quartier du Louvre où demeuraient leurs chefs: on accusa depuis +Catherine de Médicis d'avoir transmis cet avis aux victimes qu'elle +voulait, en quelque sorte, rassembler sous sa main avant le massacre. + +Catherine fut donc l'âme de cet horrible complot, qu'on ne révéla au +roi que la veille de l'exécution. Charles IX s'emporta d'abord et +refusa énergiquement d'y participer, même de l'autoriser; mais sa mère +connaissait l'art de le soumettre aux opinions et aux actes qu'elle +lui imposait, et après quelques insinuations perfides, quelques +mensonges adroits, elle métamorphosa les idées du roi, au point de lui +faire adopter, comme utile et nécessaire, le plan de l'extermination +des hérétiques qui entretenaient la guerre civile en France. + +A l'instant, tout s'organisa en silence pour les nouvelles Vêpres +siciliennes, qui devaient prendre le nom de _Matines françaises_ et +qui furent fixées au dimanche 24 août, jour de la fête de saint +Barthélemy. + +Le fatal secret resta fidèlement gardé entre six ou huit personnes, +jusqu'à la veille au soir. + +Ce soir-là, le prévôt des marchands fut mandé au Louvre et introduit +dans le conseil royal, où il reçut les instructions les plus précises +pour seconder la prise d'armes des catholiques, en faveur de laquelle +on prétextait une conspiration des calvinistes contre la vie du roi. +Les quarteniers et les notables bourgeois furent convoqués pour minuit +à l'hôtel de ville. + +Les chefs et les gentilshommes catholiques ignorent toujours ce qui +se trame; mais ils savent que le conseil du roi et de la reine mère a +été longtemps en séance aux Tuileries et au Louvre. Des bruits vagues +d'émeute, d'assassinat et de guerre circulent de toutes parts et +deviennent de plus en plus menaçants. + +Charles IX a envoyé un capitaine de sa garde, Cosseins, avec cinquante +hommes, à l'hôtel de Béthisy, comme pour le garder et pour mettre en +sûreté l'amiral; le roi de Navarre et le prince de Condé, qui logent +au Louvre, ont été invités à rappeler auprès d'eux les officiers de +leur maison, leurs capitaines et leurs amis, afin de pouvoir se réunir +et faire tête au danger, en cas d'un soulèvement du peuple. + +La ville est tranquille, en apparence, et pas un habitant ne se montre +dans la rue: des chandelles, des lanternes et des lampes, allumées aux +fenêtres, répandent partout une vive clarté qui se reflète à l'horizon +et qui semble assurer le sommeil des citoyens contre les embûches de +leurs ennemis. Le Louvre seul et le quartier environnant sont plongés +dans l'obscurité. + + + + +II + + +Le souper avait été fort gai et fort animé chez le sire de Losse, qui +occupait la maison d'un chanoine, son parent, à l'entrée du cloître +Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Les convives s'étaient conduits à table comme s'ils voulaient ne +prendre aucune part aux graves événements de la nuit: ils avaient fait +si largement honneur au vin de leur hôte et surtout à l'hypocras, vin +cuit, sucré et épicé, que le peu de raison qu'ils conservaient était à +peine suffisante pour leur permettre de jouer aux cartes et aux dés. + +Ils ne quittèrent pas la salle du repas, afin de continuer à boire en +jouant, et ils se contentèrent d'envoyer coucher les valets, après +avoir fait enlever et dégarnir la nappe, où l'on ne laissa que les +bouteilles pleines et les verres. + +Le jeu commença ensuite avec fureur. + +--Enfants, dit le capitaine de Losse en vidant son verre, honte et +malédiction à quiconque sortira du jeu avant l'aube!--Oui-da, +capitaine! je jouerai tant que mon escarcelle soit à sec, reprit un +jeune homme assis à la droite du sire de Losse. + +Celui qui parlait ainsi était remarquable par sa jolie figure presque +imberbe et par ses manières modestes, élégantes et gracieuses, qui +décelaient un fils de famille, encore neuf au genre de vie de ses +compagnons de table et de jeu.--Bon! après avoir tout perdu, il faut +jouer davantage! répliqua Jacques de Savereux, un des plus rudes +buveurs et joueurs de l'assemblée, en tortillant dans ses doigts sa +longue moustache.--Bien dit, Savereux! s'écria le sire de Losse. + +En même temps, il frappa sur la table, en signe d'approbation, avec +tant de force que les bouteilles et les verres s'entre-choquèrent avec +fracas. + +--Dame Fortune, continua-t-il, onc ne revient vers les peureux qui se +lassent de la poursuivre, et de même que le cerf en chasse, elle veut +être forcée par des chiens de dés ou par des chiennes de cartes. + +--Messieurs, dit un convive à barbe grise, qui buvait et ne jouait +pas, sommes-nous sûrs d'avoir toute cette belle nuit à donner aux dés +et à la bouteille?--Par la messe! reprit Jacques de Savereux, qui +avait une grande autorité de réputation et d'expérience dans les +affaires de plaisir: Y a-t-il ici des moines et des novices qui +doivent descendre au choeur, quand on sonnera matines à +Saint-Germain-l'Auxerrois?--Monsieur de Savereux, vous êtes, m'est +avis, le plus brave et le plus aventureux de céans, répondit le grison +en secouant la tête et en faisant claquer ses lèvres.--Eh bien? +interrompit brusquement celui à qui s'adressait cet éloge.--Eh bien! +il n'y a ni cartes, ni dés, ni vin, ni fille, qui vous puissent +arrêter lorsqu'on sonne le boute-selle, lequel vaut bien la cloche de +matines pour des moines de votre espèce...--Qu'est-ce à dire, +capitaine Salaboz? interrompit sévèrement le maître de la +maison.--C'est-à-dire, camarade, que dans les circonstances présentes, +il faut être prêt à monter à cheval et à faire son devoir. Ces +scélérats de huguenots n'ont-ils pas failli assiéger hier Sa Majesté +dans le Louvre. + +Le jeune homme, que le sire de Losse avait placé à sa droite, moins +pour lui faire honneur que pour veiller sur lui, rougit et pâlit +alternativement; puis, il redressa la tête, croisa les bras et regarda +Salaboz avec une dédaigneuse colère. + +--Oh! le sot conte qu'on lui a fait là! interrompit encore le sire de +Losse tournant les yeux vers son jeune voisin, dont il voyait et +comprenait l'irritation. Les huguenots ne m'ont pas requis d'être leur +avocat, mais je les crois trop sages, trop bons gardiens de leurs +intérêts pour se fourvoyer dans une si ridicule entreprise que +d'attaquer le Louvre.--Dites plutôt que vous les croyez trop loyaux +sujets du roi pour être capables de le trahir? repartit avec chaleur +le jeune homme, offensé d'une calomnie qui semblait avoir été dirigée +contre tout le parti protestant, mais qui s'adressait plus +particulièrement à lui-même. Capitaine Salaboz, parlez plus +honnêtement...--Trêve, messieurs! s'écria d'un ton impérieux le +capitaine de Losse, qui se leva, une bouteille à la main. Salaboz, +votre verre! et vous, monsieur de Curson, le vôtre? Une santé à tous +les bons sujets du roi, de quelque religion qu'ils soient! Buvons, +messieurs, à la fin des troubles et à la prospérité de la France! + +Ce toast coupa court à toute explication, et la querelle qui allait +s'engager entre Salaboz et M. de Curson, fut étouffée au cliquetis des +verres. + +Le capitaine Salaboz se remit à boire, en jetant par intervalles un +regard fauve et narquois à son jeune antagoniste qui était absorbé par +les émotions du jeu. + +Chaque joueur avait mis en tas devant soi l'or et l'argent que +contenait sa bourse; le sire de Curson était plus riche à lui seul que +tous les autres ensemble, quoiqu'il eût déjà contribué, de ses deniers +perdus, à former la mise de fonds de ses adversaires, ligués +tacitement pour le dépouiller. + +Ce gentilhomme, qui perdait avec un calme et une patience dignes du +joueur le plus endurci, n'en avait pas moins au plus haut degré la +passion du jeu. + +Sa physionomie immobile, mais attentive, ses yeux fixes, mais ardents, +ses mouvements rares, mais précis et résolus, trahissaient quelque +chose de cette passion, aussi dominante chez lui, que si elle eût été +invétérée par le temps et par l'habitude. + +Il n'avait pourtant pas à se louer des chances du sort, car chaque +coup de dés, qu'il suivait d'un air impassible, diminuait, au profit +des autres joueurs, le monceau de pièces d'or où il puisait sans +cesse, quelquefois avec un sourire d'indifférence. + +On pouvait d'ailleurs, à son extérieur, juger qu'il était assez riche +pour supporter des pertes plus considérables que celles qu'il faisait +en ce moment. + +Son costume, entièrement noir, avait une apparence de simplicité, que +démentaient la beauté de sa collerette _goudronnée_ à petits tuyaux en +point de Venise et l'éclat d'une grosse chaîne d'or rehaussée de +pierreries qui brillaient sur sa poitrine; son pourpoint de velours +rembourré, à courtes basques, était serré à la taille par une grosse +agrafe d'or ciselé; ses _trousses_, ample haut-de-chausses, qui +ballonnait autour des reins, étaient brodées en jais ou _joyet_. + +Son épée, à poignée d'argent travaillé, son chapeau de feutre, à forme +conique, orné d'un noeud de perles, au lieu de la croix blanche que +portaient les catholiques comme signe de ralliement, son manteau de +satin bordé de martre zibeline noire, avaient été déposés dans une +autre salle avant le souper. + +Jacques de Savereux, qui était placé auprès du jeune sire de Curson, +attirait à soi la meilleure part du gain que les chances du jeu +distribuaient entre les assistants aux dépens du plus riche. + +Il se distinguait par sa figure et sa mine, plutôt que par son +habillement peu luxueux et à peine présentable en compagnie honnête. + +Son pourpoint de soie verte, tailladé à crevés de satin rouge, avait +été fait pour un homme de grande taille, et la sienne était médiocre; +en outre, ce pourpoint portait des traces irrécusables d'un long et +laborieux usage; ses trousses et ses chausses, d'étoffe brune fort +modeste, étaient heureusement dans un état moins dangereux que le +pourpoint, qui laissait voir une chemise à peu près blanche par des +crevés que le tailleur n'avait pas inventés. + +Malgré les imperfections de sa garde-robe, Jacques de Savereux avait +un air de gentilhomme que ne compromettaient nullement les trous de +son habit. + +Ses traits régulièrement dessinés, ses yeux doux et fiers à la fois, +sa bouche fine et expressive, ses cheveux, sa barbe et ses moustaches +du plus beau noir, ses mains délicates et soignées, tout ce que la +nature avait fait pour lui, et tout ce qu'il avait pu ajouter à la +nature, compensaient amplement ce qui lui manquait du côté de la +toilette. + +Ses nobles instincts, son coeur bon et généreux, son esprit +audacieux et jovial, son caractère loyal et ferme, suppléaient à +l'absence de toute éducation morale, mais ne corrigeaient pas ses deux +vices dominants: l'amour du vin et l'amour du jeu. + +--Par ma foi! monsieur mon ami, dit-il gaiement à Yves de Curson, vous +avez la main trop malheureuse! Çà, buvons, pour vous mettre en voie de +fortune; buvons à vos amours, s'il vous plaît!--Je n'ai pas d'amours! +reprit froidement, mais poliment le sire de Curson.--Pas d'amours! En +vérité, vous sortez donc de nourrice, ou bien vous êtes en +apprentissage pour devenir ministre de la religion prétendue +réformée...--Savereux, je ne te reconnais pas! interrompit le sire de +Losse. M. de Curson n'est pas plus huguenot que toi et moi, puisqu'il +est mon hôte, et c'est mal fait à toi de le quereller là-dessus.--Je +suis bon pour soutenir ma querelle, dit le jeune homme qui déjà +cherchait des yeux son épée.--Par la messe! mon fils, je le sais bien +et personne n'en doute! reprit le capitaine de Losse, en remplissant +les verres à la ronde, moyen de conciliation qu'il avait toujours +employé avec le même succès.--Certes, nous n'en doutons point, dit +Savereux qui prit la main de son voisin et la secoua cordialement. M. +de Curson, si vous avez quelque affaire d'honneur, appelez-moi pour +vous servir de second.--Merci, je m'en souviendrai, repartit le sire +de Curson qui s'était remis à jouer. + +Le jeu recommença de plus belle. + +--Par Notre-Dame! dit un joueur ramassant son gain: l'or des huguenots +me semble bon catholique.--Notre saint-père le pape le prendrait sans +l'excommunier ni l'exorciser, dit un autre.--J'irais au prêche +volontiers, ajouta un troisième, si le diable ou le ministre crachait +des écus d'or.--Tête et sang! je veux me faire huguenot, dit un +quatrième, puisque les huguenots ont l'escarcelle si bien dorée.--Je +vous empêcherai de blasphémer, en doublant la mise, interrompit le +sire de Curson, que le démon du jeu exaltait davantage par le dépit de +perdre toujours.--Pourquoi ne pas la tripler? répliqua le plus ivre de +la compagnie.--Quadruplons-la, dit Jacques de Savereux qui +s'abandonnait avec emportement à sa passion favorite.--Bien! reprit le +jeune homme en présentant pour son enjeu une poignée d'écus d'or. Cinq +et deux!--Trois et quatre!--Double as!--Dix!--Je gagne! s'écria +Savereux, avant d'avoir jeté les dés qu'il agitait dans le cornet. +Double six!--Voilà trois cents écus d'or perdus! murmura Yves de +Curson, en comptant d'un air distrait les pièces qu'il avait encore +devant lui. Je joue mon reste pour la revanche!--Soit! Je boirai, je +jouerai, jusqu'au jugement dernier, dit Savereux. + +En disant ces mots d'une voix enrouée, il chancelait sur son siége, +les yeux à demi clos, et portait à sa bouche le cornet avec les dés au +lieu du verre. + +--On frappe! Écoutons, messieurs! interrompit le capitaine de Losse, +réclamant un instant de silence que joueurs et buveurs ne se pressaient +pas de lui accorder.--Mon ami, disait Savereux à M. de Curson, +recommandez vos dés à saint Calvin, je vous conseille!--Qu'est-ce? Qui +frappe en bas? demanda d'une voix forte le sire de Losse ouvrant la +fenêtre. + +Il s'était avancé sur le balcon, pour reconnaître les gens qui +frappaient sans interruption à la porte de la rue. + +--Capitaine, dit une voix d'enfant, descendez, s'il vous plaît, et +allez au Louvre.--Au Louvre? répliqua le sire de Losse: c'est M. de +Nançay qui fait le service de gardes...--Le roi vous mande tout à +l'heure, reprit la voix. Où trouver maintenant le capitaine +Salaboz?--Le voici! dit ce capitaine qui parut à la fenêtre, la +bouteille et le verre en main.--Capitaine, on a besoin de vous à +l'hôtel de Béthisy; M. de Cosseins vous instruira de ce qu'il faut +faire.--M. de Losse, voyez si je me trompe! dit Salaboz à demi-voix: +la danse de ces païens s'en va commencer...--Qui es-tu, toi qui +m'apportes un ordre du roi? demanda le sire de Losse avec défiance: +quelles gens sont avec toi?--Je suis page de madame Catherine, et six +arquebusiers de sa garde m'accompagnent.--Adieu, petit, bonsoir! + +Le sire de Losse referma la fenêtre, et se disposa sur-le-champ à +obéir aux ordres du roi, sans que les joueurs se fussent dérangés +pendant ce colloque. + +Yves de Curson venait de gagner au dernier coup de dés, et l'espoir de +poursuivre cette heureuse veine augmentait son acharnement au jeu. + +Jacques de Savereux, qui avait fait rafle sur l'argent de tout le +monde, s'étonnait tout haut de ce bonheur inusité, et discutait déjà +l'emploi de son gain; la seule chose qu'il oubliât dans ses projets, +c'était l'achat d'un pourpoint: il se proposait d'acquérir d'avance +toute la vendange de l'année. + +--Mes amis et messieurs, dit le sire de Losse à ses convives, +excusez-moi de vous quitter avant l'aube, ainsi qu'il était convenu: +le roi me mande, mais je ne tarderai guère... N'arrêtez pas de boire, +en attendant.--Capitaine, cria Savereux qui d'un coup de dés avait +fait passer dans sa bourse le reste de celle d'Yves de Curson, dites à +Sa Majesté que dame Fortune préfère les catholiques aux huguenots, et +que je viens de vaincre à coups de dés le plus galant homme de la +religion.--La nuit sera chaude, dit Salaboz en se séparant du +capitaine de Losse qui se rendait au Louvre; je n'ai jamais senti si +belle soif de sang huguenot! Au dire de monseigneur le duc de Guise, +la saignée est bonne en août. + + + + +III + + +Quand les capitaines de Losse et Salaboz furent sortis, le jeu +continua encore avec plus d'emportement, quoique la plupart des +bourses eussent été épuisées par Jacques de Savereux, dont la veine de +bonheur n'avait pas tari un instant. + +Plus il jouait avec indifférence, étourdi et presque assoupi par le +vin qu'il versait à pleins verres dans son estomac, déjà chargé de +bonne chère, plus il voyait la fortune s'obstiner à le favoriser. + +Il n'avait jamais rencontré une si belle chance, et il commençait à +s'en fatiguer, car le plaisir d'un joueur consiste surtout dans ces +alternatives de perte et de gain qui tiennent sans cesse son esprit en +éveil, et qui lui font éprouver des émotions toujours nouvelles: un +joueur, condamné à gagner infailliblement, se dégoûterait bien vite du +jeu. + +Savereux, que la bouteille rendait encore plus gai et plus bavard qu'à +l'ordinaire, buvait et parlait à lui seul autant que tout le monde. + +Il eût volontiers laissé là les dés, s'il n'avait pas eu en main +l'argent de ses amis, et surtout celui d'Yves de Curson, qui s'était +décidé, comme les autres, à jouer et à perdre sur parole. + +--Compagnons, nous sommes tous de beaux joueurs! dit Savereux, dont les +yeux clignotants et larmoyants ne demandaient qu'à se fermer tout à +fait; oui, les plus galants joueurs qui soient en la chrétienté!--Nous +jouons comme des enfants! interrompit le sire de Curson, irrité de +perdre avec persistance, et de plus en plus dominé par l'ardeur du jeu, +qu'il refusait de noyer dans le vin. Quatre cents écus d'or, ce n'est +pas une affaire!--Quatre cents écus d'or! reprit Savereux: voilà dix ans +que je joue tous les jours, et je n'avais encore possédé pareille +somme!--Çà, quel est donc, s'il vous plaît, le revenu de vos domaines de +Savereux!--Mes domaines! s'écria Jacques de Savereux avec un énorme +éclat de rire: je suis noble, parce que feu mon honoré père l'était, et +qu'il a de son fait anobli le ventre de ma mère; mais je n'ai d'autre +patrimoine que mon épée; qui m'a fait ce que je suis, à savoir enseigne +dans le régiment de messire le chevalier d'Angoulême. Je n'attends nul +héritage et me contente des produits de ma paye et du jeu, pourvu que le +vin soit frais et abondant.--Vraiment! j'aurais honte et regret de vous +ôter ainsi le pain de la bouche: je ne jouerai pas plus longtemps avec +vous.--Oui-da, mon cousin, vous raillez? Mais, par Dieu! je suis à cette +heure plus riche que vous, et ce n'est pas moi qui joue sur +parole.--Entendez-vous dire que ma parole vaut moins qu'espèces +sonnantes? repartit Yves de Curson, piqué et confus de cette allusion à +l'état présent de sa bourse. Tenez, ajouta-t-il en détachant sa chaîne +d'or et en la jetant sur la nappe, voici de quoi représenter et +cautionner ma dette jusqu'à demain.--Fi! monsieur, répliqua fièrement +Jacques de Savereux, me regardez-vous comme un juif prêteur sur +gages?--Point, monsieur, mais il me convient de jouer contre vous ce +joyau qui a coûté trois mille livres.--Je jouerai tout ce qu'il vous +plaira de jouer, pourvu que ce soit sur parole, et que cette chaîne +demeure à votre cou.--Jouons d'abord pour cette chaîne, que vous me +restituerez moyennant trois cents écus d'or, si je la perds.--Je le fais +afin de ne pas vous contrarier, mais à condition que nous boirons un peu +pour nous tenir en haleine.--Buvez tout votre soûl, mon maître, et +jouons, jouons... Il n'est pas tard encore?--Dix heures et demie! +répondit un des assistants, accoudé sur la table et prêt à s'endormir. +Qui frappe en bas?--La chaîne m'appartient! dit Savereux, sans regarder +les dés qu'il avait lancés hors du cornet.--Non, pas la chaîne, mais les +trois cents écus dont elle est le gage, dit tranquillement Yves de +Curson. Ce ne sont là que bagatelles et enfantillages. Jouons maintenant +par cinq cents écus d'or, à chaque jet de dés...--Cinq cents écus d'or! +Monsieur mon ami, m'est avis que vous avez bu plus que moi, et aussi que +vous êtes moins sage.--Je ne puis vous contraindre à jouer votre gain, +dit amèrement le jeune homme.--Mon gain! Me le reprochez-vous? Pardieu! +je le jouerai jusqu'à la dernière pièce.--Cinq cents écus par jet de +dés! Vous, messieurs, qui ne jouez pas, jugez des coups et comptez les +sommes?--On ne cesse de frapper, objecta quelqu'un.--Bon! c'est de Losse +qui revient! dit un autre en se levant pour descendre à la porte. + +Il eut bien de la peine à se traîner jusqu'à la fenêtre qu'il ouvrit. + +--Capitaine?... Non, ce n'est pas lui, par le Saint-Sacrement! C'est +une femme!--Une femme! s'écria Savereux, qui laissa là le jeu et +courut en trébuchant vers la fenêtre.--Revenez donc, M. de Savereux! +criait le sire de Curson avec dépit et impatience. Le merveilleux +prétexte pour quitter le jeu!--C'est une femme à cheval, avec un valet +qui l'escorte.--Au diable la nuit qui m'empêche de la voir! disait +Savereux. + +Il se penchait par la fenêtre avec tant d'abandon qu'il serait tombé, +si on ne l'eût retenu par derrière. + +--Que tous les diables catholiques emportent toutes les femmes! +grommelait Yves de Curson, en martelant la table avec le +poing.--Madame, que vous plaît-il de nous? dit Savereux, élevant la +voix et saluant cette dame qui regardait en haut.--Messire, un +gentilhomme de Bretagne, nommé Yves de Curson, n'est-il point avec +vous? répondit l'inconnue. + +Elle tremblait en parlant ainsi à demi-voix, et elle ordonna en même +temps au valet de prendre la bride du cheval. + +Jacques de Savereux n'eut pas plutôt obtenu cette réponse, que la +curiosité, la galanterie et une sorte de pressentiment le poussèrent à +descendre pour voir de plus près cette dame dont l'accent lui était +tout à fait étranger. + +Il se précipita dans l'escalier, en se heurtant aux murs et à la +rampe, comme un aveugle, et il alla tomber, de marche en marche, sur +le seuil de la porte d'entrée. + +Le mouvement extraordinaire qu'il venait de donner à son corps acheva +de troubler son cerveau en y faisant affluer les vapeurs du vin qu'il +avait bu depuis plusieurs heures; ses yeux étaient voilés, sa langue +épaisse et son gosier aride. + +Il n'en était pas moins empressé de paraître dans ce vilain état +devant cette femme qu'il ne connaissait pas, mais qui lui avait semblé +jolie et bien faite. + +Malgré ce désir dont lui-même ne se rendait pas bien compte, il fut +longtemps à trouver la serrure, à tourner la clé et à ouvrir la porte. + +Il aurait fait encore une lourde chute, après laquelle il se serait +relevé avec peine, s'il n'eût trouvé fort à propos la muraille pour +s'y cramponner des deux mains et pour conserver de la sorte une +apparence d'équilibre. + +--Ma... madame, dit-il d'une voix chevrotante et inintelligible, +bienheureux est celui que vous honorez de vos bonnes grâces!--Ne +pensez pas finir ainsi notre jeu! criait Yves de Curson, s'imaginant +que Savereux cherchait un prétexte pour se retirer avec son gain. + +Il s'était élancé à la poursuite de ce gentilhomme et l'avait saisi +par le bras avec tant de force qu'il le soutint, lorsque ses jambes +vacillantes ne le soutenaient plus. + +--Ah! c'est vous, Yves! dit la dame, qui le reconnut à la voix, et qui +fit approcher le cheval de la porte.--Oh! la divine et ravissante +figure! s'écria Savereux, en essayant de se dégager de l'étreinte du +jeune homme. Ce n'est pas une mortelle, mais quelque nymphe, quelque +naïade de la Seine, quelque ange du ciel descendu sur la terre! + +Cette femme était, en effet, d'une grande beauté. + +Son visage, tourné vers Yves de Curson, avait été tout à coup éclairé +par la lueur des torches portées par des soldats qui sortirent du +Louvre. + +Jacques de Savereux, à la vue de cette douce et mélancolique figure +qui ne lui apparut qu'un moment et qui rentra dans l'ombre presque +aussitôt, oublia qu'il était ivre et voulut s'avancer dans la rue; +mais le sire de Curson ne le lui permit pas, et, l'attirant dans le +vestibule avec plus de ménagement que de violence, il le coucha +doucement sur les dalles, où celui-ci s'agita et se roula inutilement, +avec de terribles jurons, sans parvenir à se remettre debout. + +Tandis qu'il s'épuisait en efforts pour se relever et pour revoir +encore la charmante femme qu'il avait entrevue, il recueillait +précieusement dans son coeur le souvenir de cette jolie tête aux +traits moelleux et corrects, aux yeux bleus pleins de finesse, aux +joues pâles, sillonnées de larmes, aux blonds cheveux, dont quelques +boucles s'étaient échappées du _scoffion_ de velours, sous lequel les +femmes emprisonnaient alors la plus riche chevelure. + +Le scoffion, coiffe en forme de casque, surmontée d'une toque +également en velours à aigrette et à lassure d'or, n'était pas chez +cette inconnue le seul indice d'une naissance et d'une condition +distinguées; car il fallait qu'elle fût d'une bonne noblesse pour être +vêtue d'étoffe de soie noire à passements d'or, et pour avoir une robe +à _vertugales_, c'est-à-dire enflée autour des reins avec des baleines +et des bourrelets de crin qui, par comparaison, donnaient à la taille +plus de finesse et d'élégance. + +Les lois somptuaires de Charles IX avaient renchéri sur toutes celles +de ses prédécesseurs, et pendant son règne, une bourgeoise, même la +femme d'un magistrat ou d'un procureur, ne se fût pas exposée à payer +l'amende, en augmentant l'envergure de sa robe, en la bordant de +velours ou de canetille d'or et d'argent, et en portant _dorures en la +tête_, comme disait l'édit dont les défenses ne s'appliquaient pas +sans doute à cette dame ou _damoiselle_, qui se montrait ainsi en +public avec un _carcan_ ou collier et des bracelets émaillés. + +--Pour Dieu! Anne, que venez-vous faire céans? lui dit Yves de Curson, +qui s'était approché d'elle pour n'être pas entendu.--Je viens savoir +ce que vous devenez, reprit-elle timidement, et pourquoi vous ne +rentrez pas?--Et que voulez-vous que je devienne? répliqua-t-il, en ne +cachant pas son dépit et son impatience.--Ne vous fâchez pas, +et dites-moi plutôt si M. de Pardaillan n'est point avec +vous?--Pardaillan! il couche au Louvre, ne vous en a-t-il pas +avertie?--Oui, par une lettre, reprit-elle en rougissant: il me +disait, dans cette épître, que le roi de Navarre, craignant qu'il ne +fût assez en sûreté à son logis, car on prévoyait une émotion du +populaire, lui a ordonné de passer la nuit au Louvre, avec les autres +officiers de la maison du roi de Navarre.--Alors, à quoi bon demander +des nouvelles de Pardaillan?--C'est... c'est que je doutais de la +vérité... et j'appréhendais qu'il ne restât en ville avec vous à jouer +et à banqueter...--Je ne joue pas, je ne banquète pas! repartit le +sire de Curson, qui feignit d'être irrité pour n'avoir pas l'air +embarrassé. La peste soit des curieuses et des fiancées! Où allez-vous +maintenant?--Mais... n'est-il pas heure de retourner à son lit, +surtout quand on a devant soi une traite de demi-lieue?--Aussi bien, +qu'aviez-vous affaire de venir? Et madame votre mère est insensée de +vous laisser courir les rues...--Elle dort et ne soupçonne rien... Je +m'étais fort réjouie par avance de la venue de M. de Pardaillan, et je +l'ai attendu fort tristement jusqu'à ce que sa lettre m'ôtât toute +espérance de le voir. Si du moins vous fussiez arrivé pour me tirer +d'inquiétude! J'étais si fort en peine, que je n'aurais pu dormir... +Puis, on disait par tout le faubourg que le peuple se remuait; puis de +loin, la ville semblait en feu, à cause des lumières qui sont aux +fenêtres des maisons... Je suis donc montée à cheval sans prendre le +temps de changer d'habit et j'ai traversé la rivière...--Vous avez, +ma mie, plus de courage, étant fille, que n'en aurait la femme d'un +vieux capitaine de reîtres...--Je sors de l'hôtel de notre +pauvre M. l'amiral, où j'ai su que vous soupiez ici avec des +catholiques...--Qu'importe! Je vous trouve un peu bien téméraire de +vous intriguer ainsi de mes actions!--Dix heures ont sonné à l'horloge +du palais, lorsque je passais sur le Pont-au-Change.--Dix heures ou +minuit, je m'en soucie comme de ça, et je ne me coucherai qu'au jour +levé.--Quoi! mon ami, vous ne m'accompagnerez pas? Allons, mettez-vous +en selle devant moi...--Non, vrai Dieu! vous retournerez comme vous +êtes venue, et demain vous serez réprimandée tout à loisir.--Yves, mon +ami, vous n'êtes pas sain d'esprit... Oh mon Dieu! comment +retournerai-je?--Pierre, tu es bien armé? demanda-t-il sèchement au +valet qui tenait la bride du cheval.--Une dague, une épée et deux +pistolets, monseigneur! répondit le valet, qui avait servi dans +l'armée calviniste.--Et tu en sais faire bon usage? Va-t'en vitement, +et dorénavant sois moins docile aux fantaisies d'une folle! + +En prononçant ces mots avec froideur et sévérité, il tourna le dos à +la jeune femme, rentra dans la maison et en referma la porte. + +L'inconnue, que cette dureté de la part du sire de Curson avait +profondément blessée, resta un instant indécise et stupéfiée; elle +regardait la porte, dans l'attente de la voir se rouvrir, et elle +croyait encore qu'elle ne partirait pas seule: on entendait le murmure +de ses sanglots étouffés. + +La porte ne se rouvrant pas, au bout de trois minutes, elle s'indigna +d'avoir trop attendu, releva la tête, essuya ses pleurs, rejeta sur +son visage le voile attaché à son scoffion, et tira si vivement la +bride de sa monture, que le valet faillit être renversé par le cheval +qui prenait le galop. + + + + +IV + + +Au trépignement du cheval sur le pavé, Yves de Curson eut un remords +et se repentit d'avoir été cruel, ingrat, égoïste. + +Il voulut arrêter le départ de la jeune fille, qui n'avait pas d'autre +tort envers lui que d'avoir interrompu son jeu, et il se proposait de +la suivre, de la rejoindre, de ne pas la quitter, lorsqu'il fut retenu +et distrait de son idée par une agression imprévue. + +C'était Jacques de Savereux qui se démenait dans l'obscurité, en +grondant, et qui, ayant rencontré la jambe du sire de Curson, ne la +lâcha plus, quelque effort, quelque prière que celui-ci employât pour +se délivrer de cette étreinte, semblable à l'agonie d'un noyé, qui se +cramponne à tout ce qu'il peut saisir. + +Le pas du cheval s'éloignait et n'était déjà qu'un bruit indistinct, +lorsque M. de Curson comprit que son honneur était intéressé à ne +point partir. + +Savereux lui adressait des reproches et des provocations que la +présence de témoins le forçait d'entendre et de relever, quoiqu'il dût +les mettre sur le compte du vin et les excuser dans son for intérieur. + +--Mort et passion! criait Savereux, dont l'ivresse seule aliénait +alors la bonté naturelle: monsieur le huguenot, si vous n'avez pas +d'amour, tant pis pour vous, mais ne nous défendez pas d'en avoir, à +votre barbe.--Quelle fête y a-t-il au Louvre cette nuit? dit un des +gentilshommes qui étaient restés à la fenêtre de la salle du souper. +Voyez ces porteurs de torches, ces petites troupes d'archers et +d'arquebusiers de la garde du roi, le long des fossés? N'était ce +silence, je penserais qu'on se bat quelque part.--Monsieur de +Savereux, dit avec douceur Yves de Curson qui cherchait à calmer le +ressentiment déraisonnable de ce buveur, nous reprendrons le jeu +demain et jours suivants; mais il faut que je parte, ne vous +déplaise...--Vous partirez, après m'avoir tué, si bon vous semble, par +le sang-Dieu!--Dieu m'en garde! Êtes-vous en démence? Il vous faut +dormir, monsieur de Savereux, et cuver votre vin.--C'est moi qui vous +tuerai, j'espère, pour vous punir de m'avoir privé de la vue de ma +dame...--Votre dame? répliqua hautement le sire de Curson, qui prit +alors l'explication au sérieux.--Oui, ma dame, la plus belle, la plus +plaisante, la plus honorable, la plus adorée!...--Vous vous gaussez de +nous, messire! Vous ne connaissez seulement pas celle que vous nommez +votre dame?--Je la connais mieux que vous!--La raillerie est malsaine +et peut faire périr son homme. Si Pardaillan vous entendait...--Qui? +Pardaillan? le bâtard de Gondrin, le capitaine du régiment béarnais +du roi de Navarre?--Vous êtes ivre, monsieur de Savereux, sinon vous +seriez un maladroit et malhonnête homme!--Sang et sang! aidez-moi un +peu à remonter là-haut, et je vous montrerai qui je suis. + +Le bruit de cette discussion, qui dégénérait en injures et en menaces, +avait attiré, sur le palier de l'étage supérieur, deux des convives +portant de la lumière. + +Yves de Curson, pâle de colère, prêtait l'appui de son bras à Jacques +de Savereux, qui, non moins courroucé que lui, mais le visage pourpre +et les paupières demi-closes, trébuchait à chaque degré et retombait +de tout son poids sur la poitrine de son adversaire.--Mille diables! +mille morts! mille dieux! répétait Savereux, dont la voix était +entrecoupée de hoquets.--Compagnons! cria de la fenêtre un gentilhomme +s'adressant à un gros d'archers qui passaient à peu de distance. Ce +n'est pas veille de la Saint-Jean, et il n'y a point de feu de joie à +la place de Grève?--Non, c'est veille de la Saint-Barthélemy, répondit +le chef de ces archers; le roi, dit-on, s'en va faire une chasse aux +flambeaux, et nous sommes dépêchés pour contenir la foule des +curieux.--Voilà certes, dit un autre gentilhomme, la première chasse +qui s'est faite contre les rats et les chats de Paris!--Camarades, +fermez la fenêtre! dit d'une voix forte Jacques de Savereux. + +Grâce au secours du sire de Curson, il était rentré enfin dans la +salle du souper, et il retrempait sa présence d'esprit dans de +nouvelles rasades, demandant son épée. + +--As-tu pas peur que les bouteilles s'envolent? rétorqua un des +assistants: ce seraient plutôt les dés et les écus!--Vous serez +témoins et juges du camp, messieurs; je provoque en duel monsieur de +Curson. + +En prononçant ce défi avec colère, Jacques de Savereux, qui sentait +ses jambes se dérober sous lui, tira son épée, qu'un témoin officieux +venait de lui apporter, et se mit en posture de tenir tête à M. de +Curson. + +Celui-ci, dont le vin n'avait pu troubler la raison ni le sang-froid, +refusait de prendre son épée et de s'en servir contre l'agresseur que +l'ivresse empêchait d'avoir son libre arbitre: il se croisa les bras +et resta immobile, vis-à-vis de la lame que Savereux lui présentait +presque à bout portant. + +Les convives murmurèrent de ce qui leur semblait lâcheté; car ils +n'étaient pas trop disposés en faveur du sire de Curson, qu'ils +savaient huguenot et que le capitaine de Losse avait eu beaucoup de +peine à faire admettre dans leur compagnie. + +--Vive Dieu! messire, vous n'êtes donc pas gentilhomme! s'écria +Savereux qui chancelait et s'appuyait au mur.--Je vous prouverai +demain, au jour levé, que je suis meilleur gentilhomme que vous! +reprit le sire de Curson. + +Il se repentait alors de n'avoir pas suivi la jeune femme et il voulut +sortir pour la rejoindre, s'il était possible. + +--Halte là, compagnon! dit un gentilhomme, en lui barrant le passage: +vous donnerez d'abord satisfaction à celui que vous avez offensé. En +garde, monsieur!--En garde, huguenot! ajouta un autre que la vue des +épées mit en humeur querelleuse.--Courage, Savereux! criait un +troisième: Saigne, saigne ce maître parpaillot! c'est oeuvre +pie!--Par les tripes de Dieu! monsieur de la Huguenoterie, disait un +quatrième, vous avez affaire à une redoutable épée!--Vous n'êtes pas +dans votre bon sens, monsieur de Savereux? dit doucement Yves de +Curson. + +Il répugnait à se commettre avec un homme ivre, et il ne voyait +d'ailleurs aucun motif de duel entre Jacques de Savereux et lui. + +--Bonsoir et à demain, messieurs!--Nenni! nous ne vous laisserons pas, +dirent les témoins qui le retenaient, tant que vous n'aurez point vidé +votre querelle.--Je n'ai pas de querelle avec M. de Savereux, +répondit-il impatienté, mais j'en aurai, si vous y tenez fort.--Quoi! +beau sire, répliqua Savereux lui présentant toujours la pointe de +l'épée, vous niez l'injure que vous m'avez faite? Je croyais que MM. +les huguenots n'entendaient rien à mentir...--Mentir! interrompit le +sire de Curson. + +Il était devenu pâle et tremblant, à cette injure: il saisit son épée +qu'on lui tendait. + +--En garde, mes braves! crièrent confusément les assistants, en +remplissant les verres et en portant des santés à la victoire du +champion catholique.--Savereux, disait l'un, tire-lui son mauvais +sang!--Savereuse, disait l'autre, taille des boutonnières à son +pourpoint! + +Jacques de Savereux n'était que trop bien animé à pousser son +extravagante querelle aux dernières extrémités. + +Les cris et les encouragements de ses amis avaient achevé de +l'exalter, et en ce moment, il eût juré de bonne foi que ses griefs +contre le sire de Curson devaient être lavés avec du sang: il se +persuadait que celui-ci avait tenté de lui enlever une maîtresse et +avait même usé de violence pour le séparer de cette femme, qu'il eût +été fort en peine de nommer! + +Yves de Curson, de son côté, avait fini par s'emporter malgré lui et +par vouloir châtier l'antagoniste qu'on lui opposait avec des +provocations et des injures réitérées; d'ailleurs, il ne pouvait +croire que Jacques de Savereux eût trouvé, dans son imagination +échauffée par les fumées du vin, tout un conte forgé à plaisir, au +sujet de son amour pour une inconnue. + +Cet amour n'avait rien d'impossible ni même d'invraisemblable, et +c'était en prouver la réalité, que d'en faire le sujet d'un duel. M. +de Curson se sentait donc autorisé à prendre vengeance d'une intrigue +qu'on lui avait laissé ignorer et que trahissait la démarche de la +dame, à cette heure avancée de la soirée. + +L'esprit court si vite d'induction en induction, qu'il se félicita +d'avoir par sa présence mis obstacle à un rendez-vous projeté; il +s'expliqua dès lors la fureur de Savereux, et il donna aussi un motif +à la sienne que les raillerie insultantes des convives avaient +suffisamment excitée. + +Mais son indignation et son ressentiment ne tinrent pas longtemps, à +la vue des efforts comiques que faisait Jacques de Savereux pour +garder son équilibre et pour ne pas s'endormir. Il se promit tout bas +de ne point abuser de l'état peu belliqueux de son adversaire, et il +se mit seulement sur la défensive. + +--Messieurs, dit-il au moment où les épées se rencontrèrent, veillez à +ce qu'il ne se blesse pas en tombant. + +Cette plaisanterie provoqua les murmures des témoins et un +redoublement de rage chez Jacques de Savereux qui marcha sur son +ennemi avec tant de vigueur et de témérité, qu'il faillit le percer de +part en part en s'enferrant lui-même. + +Le sire de Curson avait eu le temps de relever l'épée qu'il voyait +venir droit à sa poitrine, et le coup, ne portant que dans le haut du +bras, pénétra au travers des chairs sans atteindre l'os ni l'artère. + +Il en résulta une large déchirure d'où le sang jaillit jusqu'au visage +de Savereux, qui lâcha son épée par un mouvement d'horreur, et se +rejeta tout épouvanté dans les bras de ses amis. + +Aucun ne se hâta d'aller au secours du blessé qui arrêtait son sang +avec sa main et qui était moins ému que l'auteur même de sa blessure. + +--Ah! monsieur de Curson! s'écria Savereux, dont les remords s'étaient +vaguement éveillés au milieu de son ivresse.--Il n'en mourra pas +vraiment, ce païen de huguenot! grommela un des instigateurs de ce +fatal combat.--Vous tenez-vous pour satisfait et content, +monsieur de Savereux? demanda un autre, moins acharné contre les +protestants.--Pardonnez-moi, monsieur de Curson! dit Jacques de +Savereux. + +Réunissant ses forces pour se remettre sur pied, il s'approcha du +blessé et l'embrassa coup sur coup, en se cramponnant à lui. + +--N'ayez pas regret de ce que vous avez fait, monsieur, répondit sans +amertume le gentilhomme breton. Je vous rendrai peut-être un jour la +pareille, et nous serons partant quittes et bons amis.--Votre sang +coule, mon pauvre monsieur de Curson!... Je m'en vais querir un +chirurgien...--J'aurais plus tôt fait d'y aller moi-même. Je retourne +justement rue de Béthisy, chez monsieur l'amiral, auprès duquel maître +Ambroise Paré doit passer la nuit; il me pansera cette égratignure et +je n'en dormirai pas plus mal.--Je m'en vais bander votre plaie, dit +Savereux. + +Il avait préparé son mouchoir en guise d'appareil, et il le noua +autour du bras d'Yves pour comprimer l'hémorragie. + +--Vive Dieu! je voudrais avoir cette même blessure dans le ventre! Ne +me pardonnez-vous pas?--Je vous pardonne de grand coeur, et foin de +la rancune. Mais est-il vrai que ce soit votre dame?--Ma dame! oh! que +non pas, puisque c'est la vôtre, j'imagine? Si elle était mienne, je +n'aimerais plus le jeu ni le vin.--C'est vous, mon compère, qui avez +follement interrompu notre jeu.--C'est vous plutôt, en attirant ici +cette belle dame qui est cause de tout le mal.--Le mal n'est pas +grand, et je ne sens plus ma blessure, à ce point que je jouerais +encore volontiers...--Jouer! oh! cela ne se peut: il faut que je vous +mène à maître Ambroise Paré.--Assurément, mais le cas n'est pas +urgent, et nous pouvons faire ici quelques jets de dés.--Soit fait à +votre plaisir, et Dieu vous donne meilleure chance! + +Ce fut Yves de Curson qui aida Savereux à s'asseoir devant la table, +et qui lui présenta les dés que sa main maladroite cherchait à tâtons +sur le tapis. + +--Jouons plus gros jeu! dit M. de Curson.--Je joue en un seul coup de +dés tout ce que j'ai gagné ce soir. Douze!--Quatre! A vous les dés! +Comptez combien je vous dois et doublons le jeu.--Vous avez perdu tout +à l'heure mille écus d'or; comptez vous-même.--Ce n'est rien que +cela; je jouerai cette fois trois mille écus...--Trois mille écus! je +ne les ai pas, ne vous déplaise, et si je les perdais...--Bon! +n'avez-vous pas votre parole comme j'ai la mienne? Trois mille écus +sur ces dés: onze!--Et moi, douze! En vérité, j'ai honte de ce bonheur +obstiné et ne veux plus de votre argent.--Je serais un bien méchant +joueur, si je me décourageais déjà. Cinq mille écus, cette fois!--Cinq +mille écus, monsieur mon ami! Voulez-vous pas que je les vole à Dieu +ou au diable? Et votre blessure?--Je n'y prends pas garde; vous l'avez +merveilleusement pansée, et votre mouchoir vaut, ce semble, tout un +appareil de chirurgie... Nous jouons à ce coup cinq mille écus... Ne +vous endormez pas, monsieur de Savereux?--Non, que je meure! je boirai +tant seulement ce qui reste dans la bouteille... Çà, qu'avient-il des +cinq mille écus?--Vous les avez gagnés comme les autres. Merci de moi! +j'ai la main un peu bien malheureuse! + +Les convives, remarquant la bonne intelligence qui s'était établie +entre les deux champions pour l'un desquels ils avaient pris +ouvertement parti, se retirèrent dans la pièce voisine et se +consultèrent entre eux sur les moyens d'abaisser l'orgueil de ce +huguenot: ils avaient tous bu de manière à n'être pas plus maîtres de +leurs paroles que de leurs actions. + +Le capitaine de Losse n'était pas là pour faire respecter son hôte, et +les sentiments haineux, que le capitaine Salaboz avait manifestés +énergiquement contre tout ce qui appartenait à la religion réformée, +existaient de longue date dans le coeur de tous les catholiques. + +On vint à parler des derniers événements, du mariage du roi de +Navarre avec Marguerite de Valois, de l'attentat de Maurevert sur la +personne de Coligny, de la retraite des Guise exilés de la cour, des +complots secrets du parti protestant contre le roi et le royaume. + +Le vin, qu'on versait encore à pleins verres, échauffa de plus en plus +les esprits, et l'on forma le projet de chasser ignominieusement Yves +de Curson, de le maltraiter même, s'il osait faire résistance et tenir +tête aux agresseurs. + +Ce projet accepté aussitôt que proposé, ils firent irruption dans la +salle où les deux joueurs étaient aux prises. + +Yves de Curson avait perdu sur parole soixante-dix mille écus d'or. + +--Il pue le huguenot! dit un des plus ivres et des plus fanatiques de +la bande.--Monsieur le huguenot, vous êtes prié de vider les lieux +tout à l'heure! ajouta le meneur de ce complot.--Si vous ne sortez +bientôt par la porte, ajouta un autre, vous courrez risque de sortir +par la fenêtre!--Rappelez-vous que ce fut de la maison voisine, dit un +quatrième, que M. de Maurevert, digne et honnête gentilhomme +catholique, adressa une balle d'arquebuse à ce vilain damné +d'amiral!--Qu'est-ce? s'écria le sire de Curson, se levant indigné et +mettant l'épée à la main.--Quels sont ces mécréants? s'écria Jacques +de Savereux, se rangeant du côté du calviniste et tirant aussi son +épée.--Messieurs, si quelqu'un d'entre vous a lieu de se plaindre de +moi, je l'attendrai demain dans les fossés du Pré-aux-Clercs.--Et ce +quelqu'un voudra bien venir avec un second, car je suis, moi, le +second de messire de Curson.--Eh quoi! Savereux, êtes-vous en train +d'apostasier et de vous rendre calviniste? dit un des ivrognes.--Nous +sommes céans seize catholiques, dit un autre: Trouvez-vous en même +nombre de huguenots pour cette rencontre.--Mordieu! vous me verrez +parmi ces huguenots! répondit Savereux, dont l'ivresse et le sommeil +furent un moment dissipés par une noble et généreuse indignation. +Venez, monsieur de Curson. Ne demeurons pas davantage dans cette +caverne de bêtes fauves.--J'ai perdu contre vous soixante-dix mille +écus! lui dit Yves, que cette perte avait laissé profondément triste. +Vous les aurez demain, monsieur de Savereux, et puis, nous serons +frères d'armes, comme je le suis déjà avec Pardaillan.--Allez, beaux +soudards de Genève! cria le plus insolent des gentilshommes +catholiques.--Le fin premier qui s'aventure à insulter l'hôte du +capitaine de Losse, répliqua Savereux d'une voix menaçante, je lui +baillerai les étrivières à coups d'épée et de dague!--A demain, +messieurs de la Papimanie! ajouta Yves de Curson. Nous nous +rejoindrons au Pré-aux-Clercs, à midi sonnant, et le Seigneur viendra +en aide aux bons contre les méchants! + +Le sire de Curson rendit à Jacques de Savereux l'or qu'il avait +recueilli sur la table et lui passa autour du cou la chaîne qu'il +avait ôtée du sien; ensuite, il le prit par le bras pour le soutenir +et l'aider à marcher d'un pas lent et alourdi. + +Ils sortirent ensemble de la maison, sans être inquiétés ni suivis. + +--Frères d'armes! s'écrièrent-ils en s'embrassant, après avoir remis +l'épée dans le fourreau, lorsqu'ils furent dans la rue. Oui, frères +d'armes, à la vie, à la mort!--Ne vous en allez pas le chef +découvert, gentils frères d'armes! leur cria-t-on d'en haut: vous +pourriez gagner un rhume ou une pleurésie, bien que la nuit sera +chaude! + +Et on leur jeta leurs chapeaux qu'ils avaient oubliés dans la +précipitation de leur sortie. + +Ils les ramassèrent, en adressant des menaces aux auteurs de cet +insolent adieu. + +La fenêtre s'était refermée, et des éclats de rire répondaient seuls à +leurs imprécations. + +Ils s'éloignèrent sans s'apercevoir de l'échange involontaire qu'ils +avaient fait de leurs chapeaux. + +Celui de M. de Curson, avec son noeud de perles et son lacet d'or, +était sur la tête de Jacques de Savereux, et le vieux feutre usé, +au-devant duquel Savereux avait attaché la croix blanche, signe de +ralliement des catholiques, était sur la tête du gentilhomme huguenot. + + + + +V + + +--Où allons-nous? demanda Jacques de Savereux, dont l'air frais de la +nuit combattait en vain l'ivresse et le sommeil.--Nous allons nous +coucher, j'imagine? reprit Yves de Curson, qui était forcé de soutenir +son compagnon de route pour l'empêcher de tomber endormi.--Où +sommes-nous? ajouta Savereux en hésitant sur la direction qu'il devait +prendre.--Nous sommes près du Louvre, mais je serais en peine de +nommer ce carrefour.--Si nous allons nous coucher, camarade, ce sera +nous épargner des pas, que de nous étendre là sur ce tapis.--Quel +tapis? le pavé du roi? il est moins douillet qu'un lit d'hôpital, et +c'est affaire aux gueux de dormir dans la rue.--Ma foi, vous êtes bien +dégoûté! murmura Jacques de Savereux. + +Pour joindre l'exemple au précepte, il s'était laissé glisser par +terre. + +--Je trouve, moi, ce coucher très-honorable.--Levez-vous, monsieur de +Savereux, je vous en prie, pour votre honneur? Si quelqu'un vous +voyait!...--Je voudrais que le roi me vît! répondit le gentilhomme +ivre, qui persistait à rester étendu sur le pavé.--Si un cheval ou +quelque charroi passait par là, vous seriez écrasé sans dire +gare?--Mordieu! je serais réjoui qu'un rustre de cavalier ou de +charretier me rompît une côte ou deux: je me déchargerais sur lui de +la grosse colère que j'ai amassée ce soir contre ces ivrognes qui vous +ont injurié et menacé...--Nous les retrouverons demain au +Pré-aux-Clercs; mais pour y être dispos et vaillants, il nous faut ce +soir chercher nos lits!--A demain donc, au Pré-aux-Clercs! répéta +Jacques de Savereux, qui déjà ne voyait plus et entendait à +peine.--Sur mon âme! monsieur de Savereux, je ne puis vous abandonner +cuvant votre vin en pleine rue...--Or, couchez-vous près de moi: le +lit est assez large pour deux.--Et vous, monsieur de Savereux, vous ne +pouvez, sans vous faire tort, me délaisser errant et égaré en cette +ville que je ne connais pas.--Que ne parliez-vous ainsi tout d'abord? +reprit Savereux. + +Il fit un effort prodigieux de volonté, pour avoir le courage de se +soulever, à moitié ivre mort, et de se remettre sur pied, avec l'aide +du gentilhomme breton. + +--Marchons! dit-il en marchant pas à pas.--Par là, vous retournerez à +l'endroit d'où nous venons!... Il serait bon de savoir où va chacun de +nous.--Je m'en vais vous conduire à votre hôtel; après quoi, bonsoir, +messieurs, et bonne nuit.--Je retournerai, s'il vous plaît, à l'hôtel +de Béthisy, où loge M. l'amiral, et demain, dès l'aube, j'irai querir, +au faubourg Saint-Germain, où demeure madame ma mère, la somme +de soixante-dix mille écus, que j'ai perdue au jeu contre +vous.--Soixante-dix mille écus! s'écria Savereux, à qui les fumées du +vin enlevaient le souvenir de son bonheur au jeu: je n'en souhaiterais +pas davantage!--Vous les aurez, répondit en soupirant M. de Curson. +C'est à peu près la dot de ma soeur!--Par la messe! votre soeur +est-elle jolie? je l'épouse.--Elle ne vous a pas attendu, par malheur, +et elle se marie demain à un des plus braves gentilshommes de la +religion.--J'en suis fâché, monsieur de Curson, car, étant déjà votre +frère d'armes, je me serais fait votre frère d'alliance! + +Jacques de Savereux se traînait en chancelant sur les pas d'Yves de +Curson et luttait faiblement contre le sommeil bachique qui devenait, +à chaque instant, plus impérieux et plus irrésistible. + +Il était censé montrer le chemin à M. de Curson et le conduire à +l'hôtel de Béthisy, mais il allait au hasard et en aveugle, suivant +toujours la rue qui s'offrait la première et s'égarant de plus en plus +dans le dédale du vieux quartier du Louvre. + +Le gentilhomme protestant, qui croyait parvenir tôt ou tard à sa +destination, se prêtait lui-même à ces continuelles déviations de +route, en ne les remarquant pas; car il était plongé dans une morne +rêverie, et il marchait comme un somnambule, sans songer à s'orienter +ni à s'expliquer comment il n'arrivait pas à l'hôtel de Béthisy. + +Il soupirait par intervalles et sentait des larmes humecter ses +paupières: l'emportement et l'exaltation du jeu avaient cessé, et il +se retrouvait avec toute sa raison, en face d'une énorme perte qu'il +ne pouvait combler qu'aux dépens de la dot de sa soeur. + +Il ne parlait donc plus à M. de Savereux, qui profitait de ce silence +pour sommeiller tout à son aise, en réglant son pas sur celui de son +guide, et en se laissant aller, pour ainsi dire, à un mouvement +machinal. + +--Voici encore le Louvre! s'écria M. de Curson. + +En sortant de la rue de la Vieille-Monnaie, à l'endroit où Henri III +posa la première pierre du Pont-Neuf en 1578, il avait aperçu la Seine +devant lui, et à sa droite l'hôtel du Petit-Bourbon, les tours et les +bâtiments du Louvre, éclairés par une lune blafarde que d'épais nuages +gris couvrirent alors comme d'un linceul. + +--Le Louvre? dit Savereux qui ne s'éveilla pas tout à fait en rouvrant +les yeux. Nous lui tournons le dos depuis une heure.--Le voilà +pourtant devant nous, et nous ne sommes pas près de la rue de Béthisy, +ce me semble!--Ce que vous prenez pour le Louvre n'est autre que +l'hôtel de Béthisy où est logé M. l'amiral.--Quoi! vous ne +reconnaissez pas le Louvre? La rivière, à votre avis, coule-t-elle +dans la rue de Béthisy?--Qui a la berlue de vous ou de moi? repartit +avec obstination Jacques de Savereux. + +Il quitta le bras qui l'avait soutenu jusque-là, et il marcha d'un pas +inégal dans la direction du Louvre.--Où va-t-il? disait Yves.--Je vais +demander au roi si c'est bien le Louvre que je vois.--C'est à moi de +le conduire, pensa Yves de Curson qui cherchait des yeux à retrouver +son chemin: il a laissé sa raison au fond de la bouteille!--Ah! +brigand! ah! traître! criait Savereux, qui, dans sa marche oblique, +avait heurté contre la muraille d'une maison. + +Indigné de se sentir arrêté par cet obstacle qu'il croyait vivant et +hostile, il voulut tirer son épée et se mettre en garde, en +s'éloignant du mur sur lequel il retombait sans cesse. + +--Je t'apprendrai, criait-il, ce que c'est que ma Durandale, et te +ferai confesser, le pied sur la gorge, que je suis fils de Roland, du +côté de l'épée.--Savereux, mon ami, dit M. de Curson allant à lui et +l'empêchant de dégainer, demeurez ici un instant, pendant que je +m'enquerrai de la route? Je reviens à vous, dès que j'aurai avisé +quelqu'un qui nous serve de guide.--Frère d'armes, embrasse-moi! +murmura M. de Savereux. + +Il n'eut pas plutôt perdu l'équilibre, qu'il s'affaissa sur lui-même +et se coucha le long du mur, en se disposant à dormir jusqu'au +lendemain. + +--A boire encore, à boire, boire, boire! murmura-t-il en +s'endormant.--La peste du buveur! il faudra le porter dans son lit... +Je ne puis faire sentinelle à ses côtés toute la nuit... Si quelques +bourgeois venaient à propos... Personne! tout le monde dort... excepté +les voleurs et le guet... J'entends là-bas des gens qui passent... Le +capitaine de Losse, qui me devait ramener à l'hôtel de l'amiral, ne +tient guère sa parole. + +Yves de Curson voulut rejoindre les personnes qu'il ne voyait pas, +mais qu'il entendait dans le lointain. + +Il courut de ce côté; mais le bruit des pas et des voix, qui l'avait +guidé, cessa complétement, lorsqu'il se fut engagé dans les rues +étroites et tortueuses, voisines de l'Arche-Marion. + +Il y avait des chandelles aux fenêtres des maisons: ces rues, +ordinairement si ténébreuses, étaient mieux éclairées qu'elles ne +l'avaient jamais été en plein jour; elles étaient aussi plus désertes +et plus silencieuses que jamais. + +Par intervalles, une porte s'ouvrait, et il s'en échappait comme une +ombre qui disparaissait sur-le-champ. + +M. de Curson appelait et n'obtenait aucune réponse. + +Une fois, il distingua une arquebuse sur l'épaule d'un homme qui +sortait d'une maison et s'esquivait sans tourner la tête à son appel. + +Il essaya d'éveiller quelque marchand dans sa boutique: il frappa +rudement à des volets, entre les fentes desquels il avait entrevu de +la lumière; mais la lumière s'éteignit, et la boutique resta close et +muette. + +Il espérait toujours rencontrer une patrouille du guet. + +Cette nuit-là, le guet ne se montra nulle part, et les gens sans aveu, +qui étaient à cette époque plus nombreux que les soldats du guet, se +tinrent renfermés dans leurs cours des Miracles. + + + + +VI + + +Une heure sonnait en carillon à l'horloge du palais, lorsque le +gentilhomme breton, découragé de ces recherches inutiles, retourna +lentement sur ses pas et interrogea plusieurs fois les mêmes rues, +avant de revenir à son point de départ. + +Il se trouvait sur le bord de l'eau, à l'extrémité de la rue de la +Vieille-Monnaie; mais comme il ne vit pas Jacques de Savereux qu'il y +avait laissé endormi, il crut un moment s'être encore égaré et n'avoir +pas regagné au même endroit le bord de la rivière. + +La vue du Louvre, qu'il apercevait à travers une espèce de brume, +l'empêcha de chercher ailleurs le lieu où était resté son compagnon de +route; il appela M. de Savereux à plusieurs reprises, longea les +premières maisons bâties sur la grève et arriva justement à la place +que le dormeur avait occupée: il y ramassa une chaîne d'or. + +C'était bien la chaîne qu'il avait ôtée de son cou et que Jacques de +Savereux avait mise au sien. + +Cette chaîne valait une grosse somme, et l'on pouvait affirmer que +celui qui la portait n'avait point été attaqué par des voleurs, +puisqu'un objet de si grand prix se trouvait à terre et témoignait que +personne ne l'y avait vu. + +Yves de Curson en conclut que cette chaîne s'était détachée dans la +chute du gentilhomme ivre. + +Il la cacha dans sa poche, le cadenas qui la fermait étant brisé, et +il se promit de ne plus s'en dessaisir, même en pareille circonstance. + +Ces souvenirs de jeu l'attristèrent, et il soupira, en se disant qu'il +devait soixante-dix mille écus d'or à M. de Savereux, qu'il ne les +avait pas à lui, et qu'il s'était engagé à les payer le lendemain +matin! + +Cette pensée le ramena naturellement à celle de sa mère et de sa +soeur, sa soeur surtout, qui était venue comme un bon ange pour +l'arracher à ce fatal jeu; sa soeur qu'il allait dépouiller, afin de +faire honneur à une dette de jeu garantie par sa parole! + +Revoir sa soeur et sa mère, leur avouer son malheur et obtenir leur +pardon, telle fut alors sa vive préoccupation, et il se rassura +lui-même sur le sort de M. de Savereux, qui était sans doute rentré au +Louvre, pour s'autoriser à se rendre au faubourg Saint-Germain où +logeait sa famille, plutôt que de retourner à l'hôtel de Béthisy où il +logeait comme appartenant à la maison de l'amiral. + +Il attendit encore quelques instants, en se promenant sur la rive, +avec l'espoir d'être rejoint par Jacques de Savereux. + +Il l'appela de nouveau à plusieurs reprises; mais les échos de la +rivière lui répondirent seuls, et il se décida enfin à s'acheminer +vers le faubourg Saint-Germain, qu'il voyait de l'autre côté de l'eau +et qu'il devait atteindre par un long détour, faute d'une barque pour +passer la rivière. + +Il ne connaissait pas trop son chemin et il se dirigea pourtant à tout +hasard vers le Pont-au-Change. + +Ses cris avaient attiré deux _harquebutiers_ de la garde du roi, qui +s'approchèrent, la mèche allumée, et qui s'éloignèrent après l'avoir +examiné en silence. + +En arrivant près du Grand-Châtelet, vis-à-vis du pont, il tomba au +milieu d'une troupe d'hommes armés, qui venaient de l'hôtel de ville, +à petits pas et sans flambeaux: il fut entouré avant qu'il eût le +temps de tirer son épée et de se mettre sur la défensive. + +Les gens qui l'environnaient n'avaient heureusement pas une apparence +très-formidable: c'étaient d'honnêtes figures de bourgeois, exprimant +l'inquiétude plutôt que des intentions hostiles et menaçantes. + +Quelques-uns même paraissaient remplis d'une émotion qui ressemblait à +celle de la peur. + +Les armes dont ils étaient chargés ajoutaient encore au comique de +leur physionomie et n'annonçaient pas qu'ils voulussent en faire +usage: l'un avait sur la tête un morion de fer bruni, l'autre un +chapeau, celui-ci un bonnet, celui-là un vieux casque rouillé; qui +succombait sous le poids d'un épieu; qui portait une arbalète hors de +service; qui brandissait une épée à deux mains; qui faisait sonner sur +son dos une arquebuse sans mèche; mais tous avaient des couteaux et +des poignards. + +Le chef de la bande, sans être plus guerrier que ses soldats, se +distinguait du moins par un équipement plus militaire. + +--Dieu vous garde, compère! vous êtes un des nôtres! dit ce chef. + +Et il désignait de la main le mouchoir noué autour du bras de M. de +Curson et la croix blanche attachée au chapeau que Jacques de Savereux +avait laissé en échange du sien à ce gentilhomme. + +Yves de Curson remarqua seulement alors le signe de ralliement, la +croix blanche au chapeau et le mouchoir blanc au bras gauche, que +portaient ces gens qu'il prenait pour une escouade du guet _dormant_ +ou milice bourgeoise. + +Il s'aperçut que le hasard lui avait donné aussi le même signe de +ralliement, et il eut la prudence de ne leur demander aucune +explication à ce sujet. + +--Vous semblez être un seigneur de la cour? dit le chef qui continuait +à l'examiner: vous envoie-t-on à l'hôtel de ville?--Non, je m'en vais +au faubourg Saint-Germain, répondit M. de Curson qui ne comprenait pas +encore le danger de sa position.--Rien n'est-il changé aux ordres du +roi? Nous avons vu monseigneur le duc de Guise qui s'en allait au +Louvre...--M. de Guise est hors de Paris, reprit vivement Yves de +Curson: il en est parti aussitôt après le crime de son domestique +Maurevert...--Vous parlez comme un huguenot, dit un de la troupe: si +l'amiral était mort, nous n'en serions pas là...--Silence! interrompit +le capitaine qui avait beaucoup à faire pour retenir son monde sous +les armes. Puisque vous venez du Louvre, je vous demanderai, monsieur, +si l'horloge du palais sonnera bientôt le massacre: nous sommes las +d'attendre!... Ce devait être pour le minuit; ensuite, pour une heure; +après, pour deux heures, et maintenant...--Maintenant, dit quelqu'un +qui devait être avocat, la cause est remise à huitaine pour être +plaidoyée et entendue.--Qu'avait-on besoin de nous priver de sommeil, +dit un autre, et de réduire nos femmes au désespoir?--On abuse, dit un +troisième, de la bonne foi des gens de métiers, et l'on se joue de +nous, m'est avis!--Ce beau massacre est encore retardé pour laisser le +temps aux huguenots de ranimer la guerre civile!--Et ces vilains +huguenots feront des catholiques ce que les catholiques voulaient +faire d'eux!--Bonsoir, messieurs! dit le sire de Curson, qui s'était +fait violence pour ne pas se déclarer protestant et pour ne pas +manifester hautement son indignation. Quoi qu'il arrive, je vous +souhaite d'estimer l'honneur plus que la vie!--Monsieur, je vous prie +de raconter au roi ce que vous avez vu, dit le capitaine qui le suivit +pour lui parler en particulier; je suis le libraire Koerver, +demeurant sur le pont Notre-Dame, à l'enseigne de _la Licorne_: j'ai +rassemblé les meilleurs catholiques du quartier et leur ai fait jurer +de n'épargner aucun huguenot, fût-ce leur père ou leur frère.--Il +n'appartient qu'au Dieu d'Israël de vous juger et de vous punir! +murmura M. de Curson, qui lui tourna le dos, pour n'avoir pas à tirer +l'épée. Le Seigneur fasse que mes frères s'éveillent! + +Il s'était jeté dans la première rue qui s'offrait à lui. + +Il en traversa plusieurs au pas de course, sans se rendre compte de la +route qu'il avait prise, avec le projet de gagner la rue de Béthisy, +pour avertir l'amiral du complot tramé par les catholiques, complot +dont il ignorait l'étendue, mais que lui faisait apprécier le mot de +_massacre_ employé par le quartenier Koerver. + +Il craignait que ce massacre ne commençât d'un moment à l'autre, avant +qu'il eût appelé aux armes les capitaines de la religion. + +Quelles étaient les victimes désignées? quels assassins avait-on +choisis? + +On avait nommé le roi et le duc de Guise! C'étaient donc eux qui +dirigeaient cette sanglante machination. + +M. de Curson tremblait de tout son corps et respirait à peine, sous +l'empire des sentiments d'horreur, de trouble, d'anxiété et +d'impatience, qui s'exaltaient en lui: il précipitait sa marche et il +se sentait près de défaillir, de tomber suffoqué. + +D'un pas et d'une minute dépendait peut-être le salut de ses +co-religionnaires! + +--O mon Dieu! disait-il au fond de son coeur: arriverai-je à temps! +Où vais-je? où suis-je? Les meurtriers veillent et les victimes +dorment! M. l'amiral ne soupçonne rien de l'infâme trahison... Et ma +mère! et ma soeur!... + +Il vint à songer au péril qui pouvait menacer deux têtes si chères, et +aussitôt il s'arrêta. + +Il faillit retourner sur ses pas et courir à la défense de sa mère et +de sa soeur qu'il abandonnait; mais la voix de la religion lui +rappela qu'il devait d'abord sauver la vie de ses frères en +Jésus-Christ, car les femmes, pensa-t-il, seraient certainement +respectées dans un massacre général. + +C'était donc le massacre qu'il avait mission d'empêcher; c'était le +chef suprême des protestants, l'amiral de Coligny, qu'il importait de +prévenir. + +Il se remit à courir dans la direction qu'il supposait propre à le +ramener à l'hôtel de Béthisy; il passa et repassa, tout haletant, par +bien des rues qu'il parcourait pour la première fois et qu'il +cherchait en vain à reconnaître. + +Épuisé, éperdu, désolé, il ne savait plus quel parti adopter, ni +quelle route suivre, lorsqu'il crut se retrouver aux environs de la +rue de Béthisy: les maisons, les enseignes des boutiques, un puits, +une notre-dame à l'angle d'un carrefour, évoquent de vagues +réminiscences dans sa mémoire; une lueur d'espérance brille à travers +son découragement: il touche au but! il reprend ses forces, il va donc +enfin arriver!... + +Mais, au détour d'une rue, il voit devant lui la Bastille! + +--Seigneur Dieu, murmure-t-il en pliant le genou et en joignant les +mains, tu ne veux pas que je sauve tes fidèles! + +Dans ce moment, deux heures sonnent aux horloges des églises et des +couvents. + +Les carillons, aux sons clairs et argentins, semblent se répondre +joyeusement l'un à l'autre et forment un vaste concert, au milieu +duquel la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois s'ébranle et +donne le signal du massacre. + + + + +VII + + +Jacques de Savereux n'avait pas dormi longtemps le long du mur où il +s'était couché. + +Yves de Curson ne fut pas plutôt éloigné, que le dormeur se préoccupa, +au milieu de son sommeil, du silence qui se faisait autour de lui; +car, tout en dormant, son oreille restait ouverte à la voix du +gentilhomme qu'il avait pris sous sa sauvegarde, et qu'il s'imaginait +conduire, quoiqu'il eût grand besoin d'être conduit lui-même. + +Il entr'ouvrit les yeux, et il s'étonna de se voir seul. + +--M. de Curson! cria-t-il à plusieurs reprises, d'une voix traînante +et indistincte... Est-il allé jouer et boire sans moi!... ce serait +félonie... Ohé! monsieur mon frère d'armes! m'avez-vous vilainement +trahi et abandonné!... A boire, mignon!... Double!... six! double!... +Bon! le voici qui s'en revient... Là, là... monsieur de Curson... +arrêtez un peu, s'il vous plaît?... Attendez-moi!... Est-ce pas +l'heure de descendre au Pré-aux-Clercs?... + +Il ne pouvait venir à bout de se remettre sur ses jambes, et il +retombait sans cesse plus lourdement, dès qu'il quittait l'appui de la +muraille. + +Maugréant et blasphémant à travers les hoquets vineux, il ne se +décourageait pourtant pas dans son projet de rejoindre M. de Curson. +C'était là une idée fixe qui dominait chez lui la torpeur de +l'ivresse. + +Enfin il réussit à se lever et à marcher en zigzags, dans la direction +du Louvre, qu'il ne voyait pas cependant, et qu'il n'eût pas reconnu, +lors même que quelques fanaux eussent éclairé le donjon et les +tourelles de ce château qu'enveloppait une profonde obscurité. + +Cet instinct de conservation, qui préside toujours à la destinée des +ivrognes, l'empêcha de se jeter dans la rivière, du haut de la berge +qu'il côtoyait. + +Il fit beaucoup d'efforts et beaucoup de pas, mais fort peu de chemin, +jusqu'à ce qu'il se trouvât au delà de la grande porte du vieux +Louvre, qui regardait la tour de Nesle, et qui correspondait presque à +la porte du Louvre actuelle, vis-à-vis du pont des Arts. + +Son état d'ivresse n'avait pas diminué. + +Il était, au contraire, tellement alourdi et assoupi, qu'il ne se +souvenait plus du nom de M. de Curson, et qu'il cheminait à tâtons, +comme un aveugle, sans but et sans dessein. + +Un obstacle qu'il rencontra tout à coup sur la voie, le fit trébucher +et culbuter assez rudement. + +Il s'était heurté contre les corps de quatre soldats calvinistes qui +avaient été tués à coups d'épée par les gardes des portes, parce +qu'ils s'approchaient du Louvre pour épier ce qui s'y passait. + +Jacques de Savereux ne se rendit pas compte de la nature de l'obstacle +qu'il essayait vainement de surmonter; il crut avoir affaire à des +gens qui lui barraient le passage, et il se mit à lutter avec ces +cadavres, en les injuriant et en les frappant, sans s'apercevoir qu'on +ne répondait ni à ses cris ni à ses coups. + +--Dégainez, dégainez donc! criait-il en se démenant comme un +possédé... Bélîtres, marauds, ânes galeux, couards! Que la peste, la +teigne, la cacquesangue, la fièvre quarte vous prennent à la gorge!... +Pour Dieu! je vous couperai les oreilles, mauvais garçons!... Holà! à +moi, monsieur de Curson! frottez-les de votre épée, monsieur mon +ami!... Bien! frappez dru, percez-les comme crible!... Encore! +toujours!... Oh! que c'est gentiment travailler, cela! + +Il se persuadait qu'Yves de Curson était accouru à son aide pendant +que ses adversaires, après lui avoir lié les mains, se disposaient à +le voler; car le son de quelques pièces d'or, qui s'échappèrent de ses +poches, lui avait rappelé la grosse somme dont il était porteur. Il se +mit aussitôt en devoir de la défendre avec furie. + +Mais au lieu de recourir à son épée contre des ennemis imaginaires, +ses deux bras, plongés jusqu'aux coudes dans les poches de ses +trousses, y retenaient l'or qu'il avait gagné au jeu. + +Ses mains, contractées et devenues insensibles, lui semblaient +garrottées; l'ivresse et l'émotion paralysant toutes les forces de son +corps, il ne tarda pas à se figurer qu'on attachait aussi ses jambes +avec des cordes et qu'on lui bâillonnait la bouche. + +Il n'avait plus de mouvement libre que celui de la tête, et il +s'engagea, en rampant, sous ces corps morts et ensanglantés, qui, +pesant sur lui de tout leur poids, avaient l'air de le terrasser. + +Il s'agita dans tous les sens pour se délivrer de cette horrible +étreinte, qu'il sentait se resserrer à chaque instant: grinçant des +dents, écumant, haletant, il s'épuisait en convulsions désespérées, +jusqu'à ce qu'enfin, réduit à une immobilité absolue, et presque +étouffé par les cadavres, il ne put supporter davantage les angoisses +du cauchemar épouvantable qui l'obsédait. + +Il se crut au moment de mourir: il poussa des cris plaintifs, et +s'évanouit en recommandant son âme et celle de son frère d'armes aux +anges du paradis. + +Les cris poussés par Jacques de Savereux avaient fait sortir du Louvre +une escouade d'archers de la garde du roi, qui visitèrent les bords de +la rivière. + +Ils reconnurent les quatre premières victimes qu'ils avaient laissées +sur la place, devant le balcon des appartements du roi, dans le +nouveau Louvre; mais ils ne remarquèrent pas que le nombre des morts +s'était augmenté d'un cinquième cadavre qu'on n'avait pas dépouillé à +demi comme les autres. + +Ils commencèrent à les larder avec leurs pertuisanes. Par bonheur, +Savereux, qui ne fut pas atteint, put passer pour aussi mort que ses +voisins. + +--M'est avis que ce sont ces parpaillots qui hurlaient de se sentir +damnés! dit un des archers en s'acharnant après eux.--Cinq cents +charretées de diables! dit un second archer, désignant les jambes de +Savereux, qui sortaient de dessous les corps où il était comme +enseveli, voici un de nos galants qui a gardé ses chausses! +Compte-t-il donc en faire usage à la cour de Belzébuth son maître? + +Cet archer voulut s'emparer des chausses du prétendu mort; mais, en +les tirant à lui, le morceau lui resta dans la main, tant elles +étaient mûres et usées. + +Il oublia les chausses pour courir ramasser deux écus d'or qui avaient +roulé à quelques pas. + +Ces écus d'or détournèrent l'attention des archers en excitant leur +cupidité; c'était une trouvaille à laquelle ils voulaient tous avoir +part: ils faillirent en venir à une lutte sanglante. + +La fenêtre du balcon du roi s'ouvrit alors. + +Deux pages, portant des flambeaux allumés, précédèrent sur la terrasse +du balcon plusieurs personnages qui s'approchèrent de la balustrade +pour regarder l'aspect de Paris. + +Le reflet des flambeaux éclaira un visage pâle et sinistre, empreint +du sceau de la fatalité, et bouleversé par de violentes passions aux +prises avec la conscience. + +A cette apparition, les archers, qui se houspillaient, s'enfuirent en +désordre et rentrèrent dans le Louvre. + +C'était Charles IX, accompagné de la reine-mère, de son frère le duc +d'Anjou et de ses conseillers intimes, le duc de Nevers, Tavannes et +le comte de Retz. + + + + +VIII + + +Le roi contemplait en silence la ville, qui paraissait illuminée comme +pour une fête et qui était pleine de rumeurs indistinctes. + +Soudain la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois sonna. + +--Qu'est cela? demanda Charles, qu'on eût dit éveillé en sursaut au +son de cette cloche. Madame ma mère, ce n'est pas moi qui ai donné +ordre?...--C'est moi, reprit Catherine de Médicis. Quand vous avez +ordonné de purger le Louvre des gentilshommes huguenots qui y sont +logés, j'ai ordonné de faire sonner la cloche des funérailles de +l'amiral. Sire, vous serez royalement vengé, je vous assure, et déjà +vous devez sentir que vous êtes vraiment roi.--Grand merci, madame, +pour vos bonnes intentions à notre égard; mais le Seigneur Dieu m'est +témoin que je me lave les mains de tout ce qui sera fait!... A-t-on +bien avisé surtout à ce qu'il ne soit pas répandu de sang dans le +Louvre, qui est la demeure inviolable des rois de France?--Selon votre +commandement, sire, dit le comte de Retz, il y a peine de mort contre +quiconque souillerait votre maison par un meurtre. + +Un tumulte, d'abord vague et couvert, puis bientôt plus éclatant, +régnait dans l'intérieur du Louvre. + +Des clameurs lamentables et des cris menaçants retentissaient de +toutes parts avec des cliquetis d'armes et d'armures. Les fenêtres +s'ouvrirent et s'éclairèrent, en se garnissant de monde, surtout de +femmes, qui attendaient un spectacle. + +Dans les corridors et les galeries, dans les cours et les préaux, +couraient des soldats, l'épée nue et la torche à la main; quelques +coups de feu accusaient la résistance des victimes qu'on poursuivait +ainsi, mais qu'on ne massacrait pas encore. + +Enfin, la grande porte livra passage à ces victimes et à leurs +bourreaux. + +C'étaient les Suisses de la garde du roi et ceux de la garde du duc +d'Anjou, qui avaient reçu mission de se saisir de tous les +gentilshommes de la maison du roi de Navarre et de celle du prince de +Condé. + +C'étaient ces gentilshommes qu'on menait désarmés hors du Louvre pour +les égorger! + +Les Suisses se servirent de leurs armes contre leurs prisonniers, +quand ils eurent passé le pont-dormant de pierre, auquel aboutissait +la principale entrée du château; alors, en criant: _Tue! tue!_ ils se +précipitèrent sur les malheureux, qui criaient: _Grâce! merci!_ en +essayant de s'enfuir ou de se défendre. + +Soit hasard, soit projet arrêté d'avance, on les poussait, l'épée dans +les reins, jusqu'aux quatre cadavres qui avaient protégé Jacques de +Savereux, toujours évanoui et presque ivre mort, et là on les frappait +à coups de pique, de pertuisane, de dague et de pistolet. + +Le roi assistait impassible à ce spectacle horrible, qu'on semblait +avoir mis exprès sous ses yeux; mais sa mère, son frère et ses favoris +encourageaient de la voix et du geste les assassins. + +--Tuez! tuez! criait le duc d'Anjou, en applaudissant aux coups qu'il +voyait porter.--Ce sont de vilains traîtres et faux méchants qui +conspiraient contre le roi votre sire!--Ils s'étaient logés dans le +Louvre, disait Catherine à haute voix, pour s'emparer de la personne +du roi et régner en sa place!--Ainsi est déjouée et détruite la +conspiration! reprenait le duc de Nevers. Ils voulaient exterminer les +catholiques cette nuit même! + +Les Suisses, échauffés déjà par le vin et par l'argent qu'on leur +avait distribués, s'animèrent davantage à la vue du sang et à la +nouvelle d'un complot contre le roi et les catholiques; ils +s'excitaient l'un l'autre à redoubler de fureur et de cruauté, en se +montrant les morts et en se disant: + +--Ce sont ceux qui nous ont voulu forcer pour tuer le roi, notre bon +et cher sire!... Tuons, tuons-les jusqu'au dernier! + +Les gentilshommes qu'ils immolaient sans pitié avaient été arrachés de +leur lit; quelques-uns, des bras de leurs femmes; plusieurs même +s'étaient en vain réfugiés dans la chambre de leurs maîtres, le roi de +Navarre et le prince de Condé, qui ne purent leur venir en aide. + +Ils n'avaient donc aucun moyen de parer les coups qu'on leur adressait +de tous côtés à la fois, et ils tombaient, criblés de blessures dont +une seule eût suffi pour donner la mort. + +Du moins, ils n'avaient pas le temps de souffrir; ils étaient déjà +expirants lorsqu'on leur mutilait le visage, lorsqu'on leur coupait +les mains. Ceux qui pouvaient se reconnaître avant d'être frappés +mortellement, remettaient à Dieu le soin de les venger. + +Les sieurs de Bourses, de Saint-Martin et de Beauvais, gouverneur du +roi de Navarre, furent amenés ensemble, demi-nus, et rendirent l'âme +en s'embrassant. + +--Voici le capitaine de Piles! s'écria Charles IX. + +Il désignait du doigt un seigneur richement vêtu, dont le regard fier +et dédaigneux tenait en respect les meurtriers. + +--Je vois qu'il faut mourir, dit le capitaine de Piles. + +Il dégrafa son manteau brodé d'or et le jeta à un soldat qu'il +aperçut en sentinelle sous le balcon du roi. + +--Tiens, compagnon, prends ceci pour te souvenir du capitaine huguenot +qui a si bien festoyé les catholiques devant Saint-Jean-d'Angely! + +Un archer le perça d'outre en outre avec une grosse hallebarde et le +renversa sur les autres. + +La commisération des tueurs faillit s'émouvoir en faveur d'un beau +jeune homme qui s'avançait d'un pas ferme entre deux archers et qui +salua le roi avec une noble assurance, comme s'il n'était pas +intéressé dans ce qui se passait autour de lui. + +Charles IX le reconnut, et, se penchant en dehors de la balustrade, +lui fit signe d'approcher. + +Mais le jeune seigneur, dont la figure exprimait la douleur et +l'indignation, montra d'une main le monceau de morts qu'il allait +grossir, et leva le bras vers le ciel pour le prendre à témoin des +assassinats qui seraient été commis. + +Puis il porta vivement à ses lèvres l'écharpe de soie bleue, brodée +d'or, qu'il avait sur sa poitrine. + +Les Suisses avaient reculé en voyant le geste du roi, qu'ils +regardèrent comme un ordre d'épargner cette victime. + +--Gondrin, mon ami! lui cria Charles IX, je te prie d'abjurer, par +amour de moi, et de te rendre catholique, ainsi que ton maître le roi +de Navarre!--Sire! répondit le bâtard de Gondrin, baron de Pardaillan, +à qui le roi faisait cette prière, j'abjurerais peut-être, par amour +de vous; mais je ne le puis, par amour de ma dame, qui est de la +religion, et qui ne m'épouserait pas catholique.--Méchant, reprit le +roi avec dépit, préfères-tu ta dame à ton roi! Elle est donc bien +belle, cette Anne de Curson?--Ah! sire, c'est la plus gente damoiselle +de la Bretagne... Mais, au nom de la justice, pourquoi ces meurtres +abominables?...--Les huguenots ont tramé une déloyale conspiration +pour m'ôter la vie et la couronne. Tu n'étais pas conspirateur, toi, +Gondrin, qui jouais tantôt à la paume avec moi? Hâte-toi donc +d'abjurer, mon cher fils, sinon je ne réponds de rien... Dis, n'es-tu +pas bon catholique?--Point, sire; je suis fiancé à damoiselle Anne de +Curson, et, comme tel, calviniste jusqu'au bûcher, s'il le faut! + +A ces mots, un archer lui asséna sur la tête un coup de pertuisane, et +l'ayant fait tomber à genoux, étourdi, aveuglé par le sang qui lui +coulait dans les yeux, le frappa tant qu'il ne le crut pas mort, +malgré les cris de Charles IX. + +Ce prince, voyant que Gondrin, confondu dans la foule des morts, ne +donnait plus signe de vie, se cacha le visage entre les mains, et +resta quelques instants absorbé dans ses regrets. + +Plus de quatre-vingts gentilshommes avaient été massacrés et gisaient +en un seul tas qui atteignait presque à la hauteur du balcon. + +Des bourgeois, que le bruit des armes à feu, les cris des +meurtriers et des victimes, la lueur des torches et le tocsin de +Saint-Germain-l'Auxerrois avaient fait sortir de leurs maisons, se +hasardèrent sur le théâtre du massacre, et le quittèrent en criant que +les huguenots avaient tenté de forcer le Louvre et de tuer le roi. + +Cette calomnie se répandit en un moment par toute la ville, où l'on +n'attendait que le signal de l'horloge du palais pour commencer le +massacre, qui ne s'était pas encore étendu hors du quartier du +Louvre. + +C'était dans ce quartier, autour de l'hôtel de Béthisy, où demeurait +l'amiral, que les gentilshommes du parti calviniste avaient pris aussi +leurs logements. Une sourde rumeur, venant de ce côté, témoignait que +le duc de Guise, le principal ordonnateur de la Saint-Barthélemy, n'en +avait plus retardé l'exécution. + +Tout à coup une fusée partit du haut du clocher de Saint Germain +l'Auxerrois, et décrivant en l'air une courbe lumineuse, vint +s'éteindre dans la Seine, en face du Louvre. + +--Sire, l'amiral n'existe plus pour votre ruine et celle du royaume! +s'écria Catherine de Médicis: remerciez Dieu et le duc de Guise qui +vous en ont délivré. + +Au même instant, la grosse cloche du palais sonna en carillon, et ses +joyeux tintements se mêlèrent aux solennelles vibrations du tocsin de +Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Aussitôt, une immense clameur, formée de mille cris, s'éleva, en +grandissant, de tous les points de la ville. + +Chaque rue, chaque maison avait ses assassins et ses victimes: +celles-ci essayaient de fuir plutôt que de se défendre. Les premiers, +qui semblaient en proie à une sorte de vertige, n'eussent pas fait +quartier ni à un parent ni à un ami. On égorgeait de sang-froid des +vieillards, des femmes et des enfants, parce que les enfants, les +femmes et les vieillards étaient au nombre des égorgeurs. + +--N'y a-t-il plus de huguenots au Louvre? demanda le roi au capitaine +de Losse, qui avait été préposé à ces préliminaires du massacre +général.--Un seul, le sire de Léran, a été sauvé par madame +Marguerite, qui a promis de le rendre catholique. Il ne reste que le +roi de Navarre et le prince de Condé...--Sire, venez, interrompit la +reine mère: voici qu'on vous apporte en don la tête de l'amiral de +Coligny.--Ah! nous avons hâte de la voir! s'écria Charles IX avec une +joie farouche; mais c'est un don qui ne m'appartient pas et que +j'enverrai à notre très-saint père le pape. + +Il quitta le balcon avec sa suite et alla dans ses appartements +recevoir le trophée sanglant que Besme lui apportait de la part du duc +de Guise. + +Le sire de Losse, dès que le roi se fut retiré, fit rentrer les +Suisses de la garde dans le Louvre, dont les portes furent closes et +qui ne sembla prendre aucune part à la tuerie organisée dans toute la +ville. + +On aurait pu croire que le massacre n'était pas allé jusqu'au séjour +du roi, si un amas considérable de morts ne fût resté sur la grève, en +témoignage du contraire. + +La Saint-Barthélemy avait commencé là. + + + + +IX + + +Parmi cet amas de morts, il y avait pourtant deux vivants: + +Le baron de Pardaillan, qui respirait encore, atteint de plusieurs +blessures mortelles; + +Jacques de Savereux, qui n'était pas sorti de son évanouissement, +quoique à demi étouffé par le poids des cadavres avec lesquels on +l'avait confondu. + +Le manque d'air lui redonna la conscience de son existence, et il +revint à lui par degrés, en faisant des efforts prodigieux afin +d'écarter le fardeau qui gênait sa respiration: il fut assez heureux +pour ramener sa tête à l'air libre et pour dégager un peu sa poitrine. + +Son ivresse avait sensiblement diminué par l'effet de cette espèce de +léthargie qui s'était emparée de tous ses sens et de toutes ses +facultés; il rouvrit les yeux et les referma d'abord avec effroi, en +ne rencontrant que des figures grimaçantes et ensanglantées qu'il prit +pour les bizarres créations du sommeil. + +Mais en ouvrant les yeux une seconde fois et en les tenant bien +ouverts, bien fixes sur les objets qui l'entouraient; mais en avançant +la main pour les toucher, il s'assura qu'il était éveillé. + +Le reste des fumées du vin qui obscurcissaient son cerveau fut dissipé +subitement. + +Il ne pouvait toutefois se rendre compte des circonstances qui +l'avaient mis au nombre des morts, et il ne s'expliquait pas davantage +comment ces morts avaient été entassés à deux pas du Louvre. Il +supposa quelque rixe, quelque duel, et il se demanda s'il ne s'était +pas battu comme second du sire de Curson avec les convives du +capitaine de Losse: c'était un souvenir vague qui surnageait dans sa +mémoire. + +Mais il reconnut que son épée était encore dans le fourreau, et il se +rappela que la rencontre convenue devait se faire le lendemain au +Pré-aux-Clercs. + +Après un premier moment d'hésitation, où ses pensées eurent peine à +suivre un cours régulier, il songea sérieusement à se tirer de la mare +de sang dans laquelle il était couché. + +Il fit tant des pieds et des mains, qu'il parvint à s'ouvrir un +passage à travers les cadavres. + +Il allait se trouver dégagé tout à fait, lorsqu'il fut arrêté par un +bras qui ne pouvait appartenir qu'à un vivant. + +En même temps, un soupir et des paroles entrecoupées le convainquirent +que tout n'était pas mort dans ce monceau de corps inanimés. + +--Holà! dit-il à voix haute, qui donc geint ici? Est-il quelqu'un qui +vive encore et qui soit en état de venir avec moi?--Silence, au nom de +Dieu! lui répondit-on à voix basse. S'ils vous entendent, ils s'en +vont retourner au carnage, et c'en est fait de nous!--Eh! qui sont +ceux-là, je vous prie, qui retourneraient pour nous mettre à mal? +demanda Jacques de Savereux, en parlant plus bas.--Ceux qui nous ont +laissés pour morts! dit la voix qui semblait près de s'éteindre par +suffocation.--Des voleurs de nuit? des reîtres? Sur mon âme! je ne +sais rien de ce qui s'est passé... Je ne suis pas mort ni endormi, +m'est avis?--N'êtes-vous pas grièvement blessé, comme je le suis?--Je +ne m'en aperçois pas, et blessé ou non, je me sens capable de jouer de +l'épée galamment. Mais pourquoi cette tuerie?--Vous êtes bien malade, +si vous n'avez plus nul souvenir de ces horreurs! Assommés et +massacrés par les Suisses de la garde du roi, sous les yeux de Sa +Majesté et de la reine sa mère!--Sous les yeux du roi! s'écria +Savereux. + +Il leva la tête, en écoutant le tocsin, les cris, les coups de feu qui +se mêlaient dans les airs. + +--Met-on la ville à sac? demanda-t-il.--Ce beau massacre n'a pas +commencé pour s'arrêter, et je me console de mourir, en pensant que je +ne verrai pas les meurtres de cette fatale nuit!--On se bat par les +rues! reprit Savereux qui voulut se mettre debout et qui fut encore +retenu par son voisin.--Ne bougez, mon ami! sinon, vous êtes mort sans +rémission!... Mais, vraiment, vous ne fûtes pas même blessé!--Je le +crois maintenant... Le grand diable me baille les étrivières, si je +comprends comment je me trouve là!... Vous n'étiez pas du souper chez +le capitaine de Losse? Vous n'avez point rencontré M. de +Curson?...--M. de Curson? interrompit la voix qui parut se raffermir: +où est-il? A-t-il pu échapper à la boucherie? A Dieu plaise!--J'ignore +ce qu'il devint depuis que je l'ai quitté: nous avons soupé, bu et +joué ensemble, si bien que je suis devenu son frère d'armes.--Vous! +reprit la voix qui sembla défaillir, tandis que du milieu des morts se +dressait une tête toute couverte de sang. Votre nom?--Jacques de +Savereux, gentilhomme périgourdin, le plus beau joueur de dés et de +cartes, le plus triomphant buveur qui soit en cour. Et vous?--Bâtard +de Gondrin, baron de Pardaillan, gentilhomme de la chambre du roi de +Navarre!--Par la messe! je ne vous aurais pas reconnu en ce piteux +état, vous, le glorieux baron de Pardaillan, favori de monseigneur +Henri de Bourbon! + +La voix s'était tue, et Savereux attendit en vain une réponse. + +Cette tête défigurée, qui s'était levée devant lui, venait de retomber +parmi les morts; mais il la distingua entre toutes au masque de sang +qui la couvrait et à l'horrible blessure qui avait fendu le crâne +jusqu'aux sourcils. + +Le baron de Pardaillan gisait sans mouvement; néanmoins, son pouls +battait toujours et ses mains conservaient un peu de chaleur. + +Savereux n'hésita pas à lui donner des secours empressés: il l'enleva +doucement de ce lit de cadavres et le porta près du bord de l'eau. + +Là, il lui lava le visage et se servit des lambeaux de sa chemise +qu'il déchirait pour arrêter le sang de trois blessures dont la +moindre était mortelle. + +Ensuite Savereux chercha dans son esprit le moyen de compléter sa +bonne action en procurant au blessé les soins nécessaires: il ne +voyait que le Louvre où l'on pût trouver ces soins que l'humanité ne +refuse jamais à quiconque les réclame. + +Pardaillan lui en avait dit assez pour le mettre en défiance à l'égard +de l'accueil qu'on leur ferait au Louvre cette nuit-là: non pas qu'il +ajoutât foi aux étranges déclarations de Pardaillan, accusant le roi +et les catholiques de trahison et d'assassinat; il supposa seulement +qu'une querelle s'étant élevée entre les gentilshommes huguenots et +catholiques, des morts et des blessés étaient restés sur le terrain. + +Cependant il s'étonnait, il s'effrayait de la situation de Paris. + +Ces cris n'étaient pas des cris de joie; ces coups de feu, des +réjouissances publiques; ce tocsin, une sonnerie de fête. + +Que se passait-il donc d'extraordinaire, de terrible? + +Il ne pouvait s'empêcher de craindre une grande catastrophe. + +Pardaillan n'avait pas repris ses sens. + +Savereux l'interrogeait en vain, dans l'espoir d'obtenir des +renseignements plus explicites, lorsqu'une troupe d'hommes armés et de +populace descendit du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois vers la Seine, +avec des torches, en vociférant. + +Savereux ne balance pas à marcher droit à eux, après avoir tiré son +épée. + +Ce sont des soldats qui traînent par les pieds un corps sans tête, +souillé de fange et de sang: un hideux cortége de misérables en +haillons s'agite et se presse autour de ces restes méconnaissables que +chacun veut contempler et outrager à son tour. + +--Au gibet, l'amiral! crient ces forcenés. Allons le pendre à +Montfaucon! Il sera mieux fêté au pilori des Halles! Oh! le méchant +païen! Mort aux huguenots! Pas de trêve, pas de rémission! Tuons! +tuons! Morte la bête, mort le venin! C'est donc là ce grand ennemi de +la messe? Brûlons sa charogne hérétique! + +--Salaboz, est-ce pas vous qui avez fait cette belle expédition? +demanda Savereux, apercevant ce capitaine qui avait beaucoup à faire +pour défendre le cadavre qu'on voulait lui arracher. L'amiral est-il +bien mort?--Que vous en semble? repartit Salaboz, en se retournant +d'un air menaçant vers l'inconnu qui l'avait interpellé par son +nom.--Çà, qui es-tu? dit à Savereux un des plus exaltés de la bande, +en lui présentant la pointe d'une dague. Crie: _Vive la messe!_ sinon, +au diable ton patron!--Ah! c'est vous, monsieur de Savereux! s'écria +Salaboz. + +Et, courant à lui, il le dégagea des mains de ses adversaires que ce +gentilhomme n'eût pas écartés aisément à coups d'épée. + +--Si je comprends rien à ce qui se passe, je veux être condamné à ne +boire que de l'eau et à ne toucher onc cartes ni dés!--Vous avez +pourtant noblement fait votre devoir? dit Salaboz qui le voyait tout +couvert de sang: combien en avez-vous tué déjà?--J'en ferai un jour le +compte, pour vous l'apprendre... Mais qui sont ceux-là qu'il faut +tuer?--Tous ceux qui sont huguenots avoués ou cachés, tous ceux qui +ont en haine le pape, le roi et le duc de Guise, tous ceux enfin qui +vous paraîtront bons à occire!--Vrai Dieu! capitaine Salaboz, je ne me +pique pas d'être si fervent catholique, et je vous laisse la meilleure +part de cette tuerie! + +Jacques de Savereux, indigné et attristé de ces excès de fanatisme +religieux, auxquels il ne se sentait pas capable de s'associer, tourna +le dos à Salaboz et regagna lentement le bord de la rivière où il +avait laissé Pardaillan sans connaissance. + +Savereux avait jusqu'alors partagé les passions hostiles des +catholiques à l'égard des protestants, non par raisonnement et par +conviction, mais par habitude car il était à peine suffisamment +chrétien, au baptême près. Il aurait donc pu, cette nuit-là, dans +toute autre situation d'esprit, suivre sans réflexion l'exemple de ses +compagnons ordinaires de jeu et de débauche, croire à la justice d'un +massacre général des huguenots ou du moins l'autoriser par des raisons +divines et humaines, se mêler avec un aveugle emportement à +l'exécution de ce vaste complot et se plaire comme Salaboz à répandre +un sang maudit. + +Les circonstances, au contraire, dans lesquelles il venait de se +trouver, avaient réagi fortement sur sa manière de voir et de sentir, +à tel point que la cause des huguenots lui parut alors la plus juste +et qu'il sympathisa dès ce moment avec elle. + +La générosité et la franchise de son caractère le prédisposaient +d'ailleurs à ce revirement d'opinion en présence d'une trahison aussi +lâche que criminelle: il aurait compris une lutte finale entre les +deux partis qui divisaient la France, et dans ce cas il n'eût pas +songé à quitter son drapeau, ni même à examiner de quel côté était le +bon droit; mais il aurait voulu que cette lutte se fît au grand jour, +avec partage égal de terrain et de soleil, comme un duel à mort réglé +par les lois de la chevalerie. + +Il se promit donc de rester neutre et de ne pas tremper dans l'odieuse +perfidie des catholiques. + +Ce fut sous l'influence de ces impressions qu'il retourna auprès du +baron de Pardaillan. + +Il ne le connaissait que pour l'avoir vu jouer à la paume et au mail, +que pour l'avoir entendu vanter comme un brave et digne gentilhomme; +il se souvenait surtout, ainsi qu'on se souvient d'un rêve, de cette +belle dame qui, la nuit même, était venue à cheval, suivie d'un valet, +et qui avait prononcé le nom de Pardaillan. + +Ces motifs n'eussent peut-être pas suffi pour déterminer Savereux à +s'attacher à la fortune de ce capitaine huguenot, qu'il avait +rencontré demi-mort gisant auprès de lui; mais la conformité de leur +sort pendant cette nuit sanglante lui semblait un lien qu'il ne devait +pas rompre: aussi bien, Pardaillan était-il dans un état à ne pas +permettre qu'on l'abandonnât sans inhumanité. + +Pardaillan ne fit aucun mouvement et ne rouvrit pas les yeux lorsque +Savereux se pencha vers lui; mais il respirait encore, et le sang ne +coulait plus de ses blessures. + +--Eh! monsieur de Pardaillan! lui cria dans l'oreille Jacques de +Savereux: il ne fait pas bon ici pour vous!... Ne sauriez-vous pas +marcher, en vous aidant de mon bras?--Vous êtes catholique? reprit +Pardaillan, avec un accent de douloureuse résignation: tuez-moi ici +plutôt qu'ailleurs, je vous prie!--Vous tuer? Bon! pourquoi vous +tuerais-je? repartit Savereux, offensé de ce soupçon qu'il n'avait pas +mérité: j'empêcherais plutôt qu'on ne vous tuât!--Vous n'êtes donc pas +catholique? Ce n'est donc point vous qui parliez tout à l'heure aux +meurtriers?--Je ne puis et ne veux être catholique ni huguenot; je +suis gentilhomme, et à ce titre je vous dois assistance et protection, +puisque vous êtes gentilhomme.--Voilà un beau et fier langage, dit +Pardaillan. Je vous prie désormais de me tenir pour votre frère et +ami. + +Et il lui tendit la main. + +--Soit! répliqua Savereux en acceptant la main qui lui était offerte. +Il s'agit de vous tirer de là et de vous mettre en lieu sûr.--Si je +pouvais seulement passer la rivière et me rendre au faubourg +Saint-Germain, avant que je meure!--Vous ne mourrez pas, si vous +voulez être mon frère et mon ami! Aurez-vous pas la force de vous +jucher sur mes épaules, pendant que je nagerai?...--Ce serait vous +noyer avec moi! Écoutez: mieux vaut me laisser à cette place jusqu'à +ce qu'on puisse me venir prendre en bateau, mort ou vif; et vous, +qui avez si bonne envie de me servir, vous ferez plus que me +sauver la vie: vous passerez la rivière à la nage et irez au +faubourg Saint-Germain, à l'hôtel de Genouillac, près la porte +Bussy...--Imaginez que j'y suis déjà, et dites ce que je dois +faire... Cordieu! Voici des gens qui se sauvent de tous côtés en +nageant...--Portez toutefois cette écharpe pour témoigner que vous +venez de ma part; or, l'ayant remise aux mains de damoiselle Anne de +Curson...--Anne de Curson! s'écria Savereux avec une émotion +indéfinissable. + +--Est-elle pas parente du jeune sire de Curson? + +--Oui, vraiment, c'est sa propre soeur, et n'était cette +malencontreuse nuit, je l'eusse épousée demain. + +Jacques de Savereux n'en écouta pas davantage, et sans communiquer son +projet au baron de Pardaillan, il se jeta dans l'eau tout habillé, +nagea vigoureusement vers l'autre rive et atteignit la barque du +passeur, amarrée à un pieu: s'élancer dedans, détacher l'amarre, +s'emparer des rames, tout cela se fit en quelques secondes, malgré les +cris du passeur qui était sorti de sa cabane. + +Au bout de dix minutes d'absence, Savereux était de retour auprès du +blessé qu'il enlevait entre ses bras et qu'il transportait dans la +barque. + +Il se mit à ramer avec ardeur: + +--Ah! quel noble coeur vous êtes! murmura Pardaillan: moi qui vous +accusais de m'avoir abandonné!--Vous abandonner! reprit Savereux avec +étonnement; ne vous avais-je pas dit que j'étais le frère d'armes de +votre futur beau-frère, Yves de Curson? + +La rivière était couverte de corps morts qui flottaient entre deux +eaux et de blessés qui s'enfuyaient à la nage: quelques-uns essayèrent +de s'accrocher au bateau, mais Savereux les repoussa avec les rames, +dans la crainte qu'ils ne fissent chavirer la frêle embarcation. + +Dans ce moment, le roi reparut sur le balcon du Louvre, avec des +torches, pour contempler la Seine teinte de sang. Plusieurs coups +d'arquebuse partirent de ce balcon, dirigés contre les fugitifs qui +passaient l'eau. + +Une balle siffla aux oreilles de Savereux qui reconnut le roi et ses +favoris comme les auteurs de ces arquebusades. + +--Dieu me damne! s'écria-t-il. Le roi de France très-chrétien tire à +la cible sur ses pauvres sujets! Certes, j'ai honte d'être catholique. + +La barque touchait la rive: il se trouvait hors de la portée des +balles; mais lorsqu'il s'apprêtait à descendre à terre le blessé, il +fut forcé de mettre l'épée à la main, pour tenir en respect le passeur +qui le menaçait d'un coup de croc. + +--Holà! compère, lui dit-il d'un ton d'autorité: lequel préfères-tu +des deux, ma rapière dans ton ventre ou cinq cents écus d'or dans ta +bourse?--Cinq cents écus d'or! répéta le passeur qui ne pensa plus à +s'opposer à l'abordage. Que veut-on de moi? + +--Que tu m'aides à mener ce gentilhomme jusques à l'hôtel de +Genouillac près la porte Bussy. Mais pour te rendre sûr que tu seras +payé de la somme promise, voici que je te paye d'avance sans +compter.--O mon frère! mon ami! murmura Pardaillan oppressé par la +reconnaissance. Je m'en vais donc revoir Anne avant que de mourir! + + + + +X + + +Près de la porte Bussy, qui séparait la rue Saint-André-des-Arcs du +faubourg Saint-Germain-des-Prés, et qui était située vis-à-vis de la +rue Contrescarpe actuelle, s'élevait une vieille maison dite l'hôtel +de Bussy, parce que Simon de Bussy, conseiller du roi, au quatorzième +siècle, y avait logé: ses héritiers avaient vendu cet hôtel à la noble +famille de Genouillac, qui lui donna son nom. + +A cette époque, chaque famille noble possédait à Paris un hôtel, +qu'elle n'occupait presque jamais, mais où elle attachait son nom et +ses armes. C'était d'ailleurs un lieu de séjour prêt à recevoir les +propriétaires ou leurs parents et amis, lorsqu'ils se rendaient dans +la capitale, afin de ne pas descendre en quelque auberge, comme un +voyageur étranger, de médiocre condition. + +Le sire de Genouillac avait donc offert les clés de sa maison de Paris +à la baronne de Curson qui venait de Bretagne pour marier sa fille au +baron de Pardaillan. + +Dans une grande salle du premier étage, la dame de Curson, assise, +droite et immobile, sur une chaise haute et massive en bois de +châtaignier, écoutait la voix grave et solennelle d'un ministre +protestant, maître Simon de Labarche, qui lui lisait la Bible. + +Ils étaient tous les deux tellement absorbés, l'un par la lecture, et +l'autre par l'audition, qu'ils ressemblaient à deux statues, n'eût été +le mouvement que faisait la main du ministre en tournant la page du +livre. + +La lumière de deux grosses chandelles de cire jaune dans de lourds +flambeaux d'argent, éclairait faiblement cette scène nocturne, à +laquelle prêtaient d'étranges reflets la tenture de la chambre en +cordouan ou cuir doré et gaufré, et les vitraux peints des fenêtres +ogivales. + +Le silence et l'obscurité régnaient au dehors. + +On n'entendait par intervalles que le pas du veilleur de nuit, qui se +promenait le long de la plate-forme des tours de la porte de Bussy. + +Par intervalles aussi, une lueur errante traversait le vitrail et s'y +colorait avant de tomber sur le plancher couvert de nattes ou de +monter aux lambris armoriés du plafond: c'était le passage d'un piéton +ou d'un cavalier précédé d'un porteur de torche. + +En ce moment, le ministre lisait l'histoire de Joseph vendu par ses +frères: + +«Et ils prirent la robe de Joseph, et ayant tué un bouc d'entre les +chèvres, ils ensanglantèrent la robe. Puis, ils adressèrent à leur +père cette robe ensanglantée, en lui faisant dire: «Nous avons trouvé +ceci; connais maintenant si c'est la robe de ton fils ou non.» Et il +la connut et dit: «C'est la robe de mon fils; une bête féroce l'a +dévoré; assurément Joseph est mort.» Ce disant, Jacob déchira ses +vêtements, se ceignit d'un sac et mena deuil sur son fils plusieurs +jours durant.» + +--Ah! maître Simon! murmura la dame de Curson, avec un accent +lamentable: mon fils est mort et aussi ma bien-aimée fille Anne!--D'où +vous vient cette mauvaise pensée, madame? répondit le ministre, d'un +ton de réprimande: le Dieu d'Israël n'est-il pas toujours là pour +protéger les siens?--Il fera tantôt jour, et Anne n'est point revenue! +Voilà quatre heures et plus qu'elle partit à cheval, accompagnée de +notre vieux Daniel!--La faute en est à vous, qui l'avez laissée +partir. Est-il sage et convenable qu'une damoiselle noble, de son âge +et de sa beauté, s'en aille chevaucher par les rues de la ville en +pleine nuit? Vous avez péché par imprudence, madame, et maintenant +vous portez la peine du péché, qui est l'angoisse.--Eh! maître Simon, +je n'étais pas moins inquiète qu'elle-même à l'endroit de mon fils: il +est trop enclin aux passions et voluptés de ce monde...--Je m'en suis +maintesfois affligé avec vous; messire Yves ne sait se défendre des +attraits diaboliques de la sensualité; il se livre volontiers au +libertinage, à la débauche, au jeu, comme ferait un catholique. Je +l'ai prêché et admonesté là-dessus, sans qu'il fasse état de +s'amender. Hier encore, je lui conseillais de fuir la compagnie des +papistes qui ne peuvent que l'induire à mal; ainsi, hante-t-il un +certain capitaine de Losse, qui l'excite à boire et à jouer...--Dieu +me le rende, ce pauvre et cher enfant! murmura la dame de Curson, en +joignant les mains et en les élevant au ciel.--Dieu vous le rende pur +et immaculé, car autant vaut perdre la vie, que la souiller au +bourbier du vice. C'est affaire aux papistes que de se libérer +du remords et de la pénitence par une absolution. Le péché ne +s'efface que par la réparation; après le scandale, il faut le bon +exemple...--Où croyez-vous qu'elle puisse être? demanda la dame de +Curson, qui suivait son idée à travers les pieuses réflexions du +ministre.--Nous devons remercier la divine Providence qui se déclare +pour ceux de la religion, continua le ministre; mais c'est de +l'aveuglement et de l'ingratitude que d'imaginer que la paix nous est +donnée pour banqueter, jouer aux dés et aux cartes, tenir propos +dissolus et vivre en papisterie. Le bienfait de la paix mérite +d'être mieux employé: il importe de faire l'aumône, de pratiquer +les bonnes oeuvres, de méditer la sainte Écriture, d'assister aux +prêches...--Oyez, oyez! s'écria la dame de Curson. + +Elle étendait le bras dans la direction du Louvre, qu'on distinguait +dans le lointain, comme une masse noire dominant les toits des +maisons. + +--Quel est ce son de cloche? ce n'est pas la cloche des matines, ni +celle de l'angelus: c'est le tocsin!--Le tocsin? reprit le ministre +sans s'émouvoir et sans quitter sa place. Il y a tant de cloches en +cette ville, qu'on ne peut comprendre ce qu'elles disent. Les papistes +ne se contentent de sonner leurs messes: ils sonnent vêpres, complies, +matines; ils sonnent les mariages, les baptêmes, les morts...--Les +morts! c'est le jour des Morts! répéta la dame de Curson, dominée par +ses pressentiments: oyez ces cris, ces arquebusades, et par-dessus +tout le tocsin!--La volonté de Dieu soit faite en tout temps et en +tous lieux! répliqua tranquillement le ministre. Ne vous plaît-il pas, +madame, d'achever notre lecture?--Mon fils! ma fille! criait avec +désespoir la pauvre mère. + +Elle s'était élancée vers la fenêtre ouverte et fixait à l'horizon ses +regards obscurcis de larmes. + +--Où sont-ils, où sont-ils, grand Dieu! Le tocsin, toujours le +tocsin!... On se bat, on tue, on meurt!... Absents l'un et l'autre!... +Si je savais du moins les revoir!--C'est Dieu qui le sait, madame, et +je vous invite à l'intercéder dans vos prières, pour qu'il vous ramène +sains et saufs ceux que vous pleurez! + +La dame de Curson, accablée de douleur, obéit à ce conseil qui lui +permettait de se concentrer dans la pensée de ses enfants. + +Ses genoux fléchirent d'eux-mêmes et elle tomba prosternée, les yeux +fixés vers le point éloigné d'où s'élevait le tumulte qui paraissait +grandir et s'étendre à chaque instant; ses mains étaient crispées +l'une dans l'autre, plutôt que jointes pour prier; elle ne priait +pas, elle n'entendait pas seulement maître Simon priant à haute voix +auprès d'elle; mais elle offrait à Dieu sa propre vie en échange de +celles d'un fils et d'une fille que son imagination maternelle lui +représentait exposés aux plus grands périls. + +Elle resta écrasée sous le poids de l'anxiété qui la dévorait, +écoutant, regardant, attendant toujours. + +C'était un touchant spectacle que cette vieille dame agenouillée, ou +plutôt affaissée sur elle-même, semblable à une condamnée devant le +billot, tandis qu'à ses côtés, le ministre protestant, vieillard +chétif, au visage maigre et pâle, aux yeux vifs et ardents, au crâne +chauve et blanc, aux mains sèches et jaunes, se fortifiait par la +prière et s'animait au martyre. + +La dame de Curson avait arraché sa toque de velours noir pour mieux +prêter l'oreille à tous les bruits, et ses cheveux blancs, réunis +d'ordinaire en grosses touffes bouclées sur les tempes, s'étaient +déroulés et battaient ses joues inondées de larmes. + +L'aspect de son désespoir était encore plus saisissant, à cause de son +costume de laine noire, analogue à celui d'une religieuse, costume que +la reine Catherine de Médicis avait imposé aux veuves depuis la mort +de Henri II. + +Mais ce corsage plat terminé en pointe, cette robe longue à larges +plis, ce manteau traînant jusqu'à terre avec un collet relevé en +éventail à partir des épaules, ce n'étaient pas ces formes et cette +couleur sévère de vêtements qui pouvaient changer l'expression de +douceur et de bonté empreinte sur sa noble physionomie. + +Pour être veuve, elle n'en était que plus mère. + +Tout à coup elle se lève. + +Elle s'élance au balcon, elle se penche en avant pour distinguer dans +l'ombre des rues un objet qu'elle a pressenti: ses prunelles +rayonnent, sa bouche s'agite entr'ouverte, sa respiration est +suspendue, son coeur bat avec violence! + +Elle a reconnu le trot d'un cheval sur le pavé. + +Ce trot s'accélère en approchant de la porte de Bussy. + + + + +XI + + +Cependant une inexprimable confusion s'est répandue dans la ville +entière. + +Les cloches sont en branle dans tous les clochers et accompagnent à la +fois le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois et le carillon de +l'horloge du palais. + +Les coups de feu éclatent dans chaque rue et dans chaque maison; des +cris de grâce se mêlent aux cris de mort. + +La lugubre clarté des torches se promène çà et là, comme si l'incendie +allait succéder au massacre. Déjà le jour commence à poindre et le +ciel se colore à l'orient. + +Mais la dame de Curson n'entendait qu'un trot de cheval, qu'elle a pu +suivre entre tous les bruits. + +Bientôt elle croit voir, elle voit ce cheval dans la rue +Saint-André-des-Arcs; elle appelle Yves, elle appelle Anne! + +Deux voix ont répondu à chacun de ces deux appels, qu'elle réitère +avec moins de force et plus d'émotion pour s'assurer qu'elle n'est +point abusée par une illusion de son coeur. + +--C'est lui! c'est elle! ce sont eux! s'écrie-t-elle dans une joie +indicible: ô mon Dieu, mon Dieu! que béni soit son saint nom! + +Elle se précipite, elle franchit l'escalier, elle arrive à la porte de +la rue, elle en pousse les lourds verrous, elle tourne l'énorme clé +dans la serrure avec autant de facilité qu'une main vigoureuse aurait +su le faire: l'amour maternel a doublé ses forces. + +Mais, une fois dans la rue, elle est encore séparée de ses enfants par +un obstacle imprévu contre lequel ses efforts ne peuvent rien. + +La porte de Bussy, qui se ferme au couvre-feu, ne se rouvre qu'à cinq +heures du matin; les clés des serrures du côté de la ville sont en +dépôt chez le quartenier; les clés des serrures du côté du faubourg, +chez le prévôt de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés. + +Ces serrures ont été disposées de manière à empêcher un nouveau +Périnet-Leclerc de livrer l'entrée de la ville à l'ennemi, et les +portes, rétablies par François Ier, sont assez épaisses et assez +bardées de fer pour ne céder qu'à l'artillerie. + +Comment madame de Curson rejoindra-t-elle ses enfants? comment ceux-ci +rentreront-ils dans l'hôtel de Genouillac, qui les mettrait du moins +en sûreté? + +La dame de Curson frappe de ses deux poings contre la porte massive; +elle crie, elle intercède, elle demande qu'on ouvre cette porte, elle +promet une forte récompense à qui lui viendra en aide. + +Mais le veilleur s'est enfui au bruit du tocsin et des arquebusades; +les habitants du voisinage se tiennent renfermés chez eux, inquiets et +tremblants: le faubourg et les quartiers contigus sont encore +tranquilles et comme étrangers à ce qui se passe dans Paris. + +C'est alors que Yves de Curson et sa soeur se présentent devant la +porte de Bussy, et, sans descendre de la monture qui les amène tous +deux, annoncent leur arrivée par un cri de joie. + +--C'est vous, Anne, Yves? c'est vous, mes très-chers enfants! criait +la dame de Curson, qui essayait toujours avec ses faibles mains +d'ébranler cette porte que sa voix traversait à peine. Ne vous est-il +rien arrivé? êtes-vous tous les deux sains et saufs?--Pas de cri, pas +de bruit, madame ma mère! répondit Yves de Curson. Avisez seulement à +ce qu'on ouvre cette porte!--Les clés sont, d'une part, chez le prévôt +de l'Abbaye, et, d'autre part, chez le quartenier du quartier +Saint-André-des-Arcs, objecta tristement le vieux Daniel. Il eût +fallu, comme je le voulais, sortir de la ville par la porte +Saint-Michel, qui est ouverte la nuit comme le jour, et rentrer au +faubourg par la porte Abbatiale.--Oui, bien, si la rue de la Harpe +n'était pas déjà en émotion! reprit le jeune homme, qui se consultait +dans son for intérieur pour prendre un parti.--Qu'est-ce qui se passe? +demanda la dame de Curson. La ville est-elle au pillage? Qui sont les +ennemis? Pourquoi ce grand tumulte?--Ne voyez-vous pas quelque +expédient pour ouvrir cette porte? interrompit Yves de Curson; si la +chose est possible, ne tardez guère; sinon, retournez en votre logis, +éveillez vos gens, barricadez portes et fenêtres, tenez-vous en +défense, jusqu'à ce que je revienne par un autre chemin.--Madame ma +mère, dit Anne d'une voix tremblante, M. de Pardaillan n'est-il point +auprès de vous pour vous défendre?--M. de Pardaillan? répondit la dame +de Curson; je ne l'ai point vu et ne l'attends pas avant l'heure fixée +pour vos épousailles.--Ah! vous m'avez trompée, Yves, en m'assurant +que je trouverais ici M. de Pardaillan! s'écria la damoiselle de +Curson avec amertume; j'aurais mieux fait de suivre ma visée et +d'aller où mon coeur me menait, quand je vous ai rencontré devers la +Bastille.--Oui-da, ma mie, où seriez-vous allée, s'il vous plaît? +répliqua Yves: vous ne pouviez passer les ponts qui étaient gardés, +vous ne pouviez vous engager dans les rues de la ville, sous peine +d'être mise à mal. N'est-ce pas moi, méchante, qui vous ai conduite +jusqu'ici, malgré bien des périls?--Je vous remercierais, Yves, pour +ce bon secours, si M. de Pardaillan était céans, si je le savais, à +cette heure, en sûreté!--Il est plutôt en sûreté que vous-même, Anne, +puisqu'il loge au Louvre, dans la propre chambre du roi de +Navarre!--Le seigneur Dieu nous aide! s'écria le valet: voici des +cavaliers qui débouchent par la rue Saint-André-des-Arcs!--Merci de +nous! s'écria madame de Curson: voici une grosse bande de gens qui +sortent de l'Abbaye avec des torches!--Madame ma mère, rentrez chez +vous! dit le jeune homme d'un ton d'autorité que motivait la +circonstance. Je vous promets de n'être pas longtemps à vous +rejoindre, avec la grâce de Dieu. Et vous, ma soeur, sur votre vie, +ne prononcez pas une parole et me laissez faire ce qui conviendra pour +notre salut!--Oh! mon fils! ils viennent! ma pauvre fille! murmurait +la dame de Curson. + +Elle se cramponnait des deux mains à la porte qu'elle s'imaginait +faire mouvoir. + +--Par votre âme! madame ma mère, si vous ne rentrez promptement, vous +nous perdez tous! disait à demi-voix Yves de Curson. Çà, ma soeur, +ne vous lamentez pas ainsi, pour Dieu! + +Le sire de Curson attendit l'approche des cavaliers, sans descendre de +cheval. + +Il avait tiré son épée et il couvrait de son corps sa soeur, assise +en croupe derrière lui; le vieux Daniel se tenait prêt aussi à faire +usage de ses armes. + +Mais il ne fallait pas songer à une folle résistance. + +C'était la cavalerie que le duc de Guise envoyait, sous la conduite de +Maugiron, pour agir contre les huguenots logés au faubourg +Saint-Germain-des-Prés, et la garde abbatiale venait se joindre à ces +gens d'armes, afin de les seconder dans l'exécution du massacre. +Ceux-ci amenaient avec eux le quartenier qui devait leur ouvrir la +porte, ceux-là accompagnaient le prévôt de l'Abbaye. + +--Qui vive! cria-t-on, en apercevant un homme à cheval qui paraissait +garder la porte de Bussy: huguenot ou catholique?--Catholique! +répondit Yves de Curson. + +Le sire de Maugiron s'était porté le premier en avant pour voir à qui +l'on avait affaire. + +--Vous avez, de fait, la croix blanche au chapeau et le mouchoir au +bras droit? dit Maugiron, reconnaissant le jeune huguenot avec lequel +il avait soupé et joué la nuit même chez le capitaine de Losse. M'est +avis que vous vous êtes fait catholique depuis peu de temps?--Depuis +que je vous vis au jeu, répliqua le jeune homme avec une heureuse +présence d'esprit; depuis que je perdis contre vous vingt-cinq mille +écus d'or, que je vous dois encore...--Vingt-cinq mille écus d'or? +répéta le sire de Maugiron. + +Il comprit qu'on les lui offrait comme rançon, et il n'eut garde de +les refuser. + +--Vraiment! je me souviens de votre dette et vous sais bon gré de ne +l'avoir pas oubliée. Toutefois, je pensais que c'était cinquante mille +écus?--Vous avez sans doute meilleure mémoire que moi, messire, et je +m'en rapporte à votre opinion; ce sera donc cinquante mille écus +d'or.--Par la messe! vous êtes un beau joueur! Mais, je vous prie, +quand avisez-vous à me payer cette somme?--Je vous la payerai, sur ma +foi, aussitôt que vous prendrez congé de nous, si je puis retourner en +Bretagne avec ma mère, ma soeur et mes domestiques.--Où logez-vous? +dit à voix basse M. de Maugiron qui s'approcha d'Yves de Curson et lui +tendit la main. Je vais vous faire escorte jusqu'à votre logis; +j'ordonnerai qu'on en garde la porte: vous y serez renfermé avec vos +gens, et j'irai terminer notre marché, dès que je pourrai moi-même +vous conduire hors de Paris. + +Maugiron retourna vers sa cavalerie qui avait fait halte pendant qu'il +allait seul à la rencontre d'Yves de Curson; il annonça tout haut que +ce cavalier venait de lui transmettre des ordres de la part du roi. + +Le quartenier, escorté de soldats du guet, ouvrit la porte de Bussy, +que le prévôt de l'Abbaye ouvrait aussi de son côté. + +Les gens d'armes défilèrent, l'épée nue et le pistolet au poing, +devant le sire de Curson, sa soeur et leur valet, non sans les +regarder avec défiance et menace. + +Maugiron, après avoir distribué les postes et les instructions à sa +troupe, dont il remit le commandement à son lieutenant, se rapprocha +du jeune huguenot qu'il n'avait pas un instant perdu de vue. + +Des cris de mort retentirent dans les rues du faubourg où se +répandaient en tumulte les cavaliers de Maugiron et les archers de la +garde abbatiale. + +Yves de Curson crut qu'il n'avait plus qu'à vendre chèrement sa vie, +et il faillit ne pas attendre une attaque pour faire usage de ses +armes. + +--Je vous ai demandé où vous logiez, dit Maugiron qui n'avait aucune +intention hostile à l'égard de ceux qu'il s'apprêtait à rançonner.--La +rançon que je vous ai promise, reprit Yves de Curson, comprend toutes +les personnes de ma famille et de ma maison, sans exception?--Et, en +outre, M. de Pardaillan, qui sera mon mari, ajouta Anne troublée d'un +triste pressentiment qui fit trembler sa voix.--Ah! Pardaillan? répéta +Maugiron avec un signe de tête de mauvais augure: je souhaiterais pour +lui qu'il fût avec vous, mais il est au Louvre chez le roi de +Navarre.--Je n'entends parler que des personnes qui demeurent à +l'hôtel de Genouillac, répliqua Yves; vous vous engagez à les mener +sûrement hors de Paris?...--Oui, et tout à l'heure, avant que le +massacre soit plus échauffé. Faites monter tout votre monde à cheval +ou en litière, et je vous conduirai moi-même, sans qu'on vous ôte un +cheveu de la tête.--Si j'étais seul de ma personne, je ne consentirais +jamais à racheter ma vie à prix d'or et je mourrais plutôt avec mes +frères qu'on égorge traîtreusement!--Çà, mon maître, repartit vivement +Maugiron, avez-vous regret des cinquante mille écus qui sont, +disiez-vous, une dette de jeu?--Voici l'hôtel où loge madame ma mère, +répondit le jeune homme avec noblesse: je vous invite à y entrer pour +que je m'acquitte envers vous.--Eh! monsieur de Curson? est-ce pas +vous? cria Jacques de Savereux qui parut sur le balcon du premier +étage: montez vite, car on a grandement besoin de vous céans!--Je vous +attendrai ici, dit Maugiron à Yves de Curson; ne tardez guère, je vous +prie, si vous voulez que j'aie encore le pouvoir de tenir ma promesse +et de vous sauver tous! + + + + +XII + + +Anne de Curson avait seule entendu une voix mourante qui l'appelait +par son nom; elle ne put méconnaître cette voix, et elle s'était +élancée à terre, avant que son frère songeât à la retenir. + +Il la suivit dans l'hôtel dont la porte était restée entr'ouverte, et +ne la rejoignit qu'au moment où elle se précipitait, tout en larmes, +sur le corps de son fiancé. + +Pardaillan, près de rendre le dernier soupir, retrouva, en la voyant, +assez de force pour la presser dans ses bras et pour lui adresser un +adieu suprême. + +--Anne, chère Anne, lui dit-il à travers le râle de l'agonie, je ne +veux pas mourir sans vous avoir épousée, et j'entends que vous portiez +mon deuil par souvenir de moi.--Pensez que vous ne mourrez pas, je +vous conjure, reprit-elle en sanglotant; je vous soignerai, je vous +guérirai! fussiez-vous mort, je vous ressusciterai!--Non, ma +bien-aimée Anne, il n'y a pas de miracle de l'art qui fasse que je +survive à mes blessures, même qui me donne une heure d'existence; mais +le temps qui me reste suffit à nos épousailles, et j'ai prié maître +Labarche de nous marier chrétiennement, comme si nous devions être +conjoints pour bien vivre ensemble.--Je ne m'y oppose pas, si tel est +votre désir; mais je demande d'abord qu'un médecin soit mandé, qu'on +vous couche en un lit, qu'on bande vos plaies...--Oh! que de délais, +chère damoiselle! Vous ai-je pas déclaré que je meurs, que je suis +quasi mort? Ne mettez donc plus de retardement à la consolation que je +vous demande? Voici l'écharpe que j'ai gardée comme gage de votre +coeur, voilà l'anneau que je tenais comme gage de votre main!--Qu'il +soit fait selon votre volonté, mon cher seigneur; et j'ai confiance +que Dieu, qui va consacrer notre union, ne voudra pas qu'elle soit +sitôt rompue par la mort!--Monsieur de Curson, cria d'en bas le sire +Maugiron, quand aurez-vous fini vos préparatifs de départ? Hâtez-vous, +si vous n'aimez mieux ne partir jamais! + +Aucun des assistants ne prit garde à l'appel pressant de Maugiron, +aucun n'entendait les cris effrayants qui sortaient des maisons +voisines où l'on commençait à massacrer les huguenots et à les jeter +par les fenêtres. + +Le ministre protestant s'était mis en devoir de consacrer le mariage +du baron de Pardaillan et d'Anne de Curson, avec autant de calme et de +solennité que si la cérémonie avait eu lieu dans un temple sous la +garantie des édits de pacification. + +La dame de Curson et son fils s'étaient agenouillés auprès du +moribond, dont le visage ensanglanté se refusait à exprimer la joie +triste et douce qu'il sentait en lui-même pendant la célébration de +cet hymen funèbre. + +Jacques de Savereux, debout dans un coin de la salle, s'associait de +pensée aux prières du ministre et s'attachait de plus en plus à la +destinée de cette famille, au milieu de laquelle le hasard l'avait +introduit. + +Il ne se lassait pas de contempler la belle tête d'Anne, qui, le front +appuyé sur une de ses mains, tandis que de l'autre elle comptait les +battements du coeur de son époux, avait concentré toute son âme dans +un regard fixe et désespéré. + +--Sire de Gondrin, baron de Pardaillan, dit le ministre d'un ton ferme +et imposant, jurez-vous d'accorder loyale et honorable protection à la +damoiselle Anne de Curson, que vous prenez devant Dieu comme bonne +femme et légitime épouse?--Je le jure devant Dieu! répondit +Pardaillan, qui retrouva sa voix naturelle pour prononcer ce +serment.--Et vous, damoiselle Anne de Curson, jurez-vous d'aimer, de +servir et de contenter en toute chose messire de Gondrin, baron de +Pardaillan, que vous tiendrez devant Dieu pour votre bon et fidèle +mari?--Devant Dieu, je le jure, répondit la mariée en poussant de +nouveaux sanglots.--Par la messe! cria Maugiron avec impatience, en +aurez-vous bientôt fini? Descendez vitement ou sinon je vous envoie à +tous les diables!--C'est toi, Maugiron? dit Savereux qui se montra sur +le balcon, en reconnaissant la voix de son compagnon de table et de +jeu. Qu'attends-tu là-bas?--C'est toi, Savereux? reprit Maugiron, +étonné de cette rencontre qui lui donna tout d'abord à penser qu'on +s'était moqué de lui: que fais-tu là-haut?--Moi! je règle mes comptes +avec mon ami de Curson; après quoi, nous irons vous joindre au +Pré-aux-Clercs, en compagnie de dix ou douze bonnes épées huguenotes, +pour vider notre querelle du souper.--Songes-tu, ou bien es-tu en +démence? J'imagine que tu as dormi jusqu'à présent, pour ne savoir pas +qu'on fait la chasse aux huguenots et qu'il n'y en aura plus un à +Paris, le jour levé. Conseille donc à ton ami de Curson de venir +régler aussi ses comptes avec moi? + +Jacques de Savereux rentra dans la salle où son nom avait été +prononcé. + +Il vit le baron de Pardaillan, qui s'était soulevé sur un coude, et +qui prêtait l'oreille aux rumeurs du dehors, pendant que sa femme et +son beau-frère s'efforçaient de le retenir sur le tapis où il était +étendu. + +Pardaillan s'agitait convulsivement: il se frappait le front dans ses +mains, il s'arrachait les cheveux, comme s'il eût repris son énergie +pour comprendre le péril imminent qui menaçait les objets de son +affection. + +Il sembla se calmer en apercevant Savereux, et il retomba épuisé, +haletant, sans voix et presque sans regard; puis lui faisant signe +d'approcher: + +--Monsieur de Savereux, lui dit-il avec effort, vous vous êtes conduit +de telle sorte à mon égard, en vous dévouant pour me sauver, que je +suis assuré de votre dévouement envers une personne que j'aime plus +que moi-même: lorsque je serai mort, je vous confie ma veuve à +défendre et à garder, en mon lieu et place, comme si elle fût votre +propre femme et que vous fussiez mon frère d'alliance.--Monsieur de +Savereux, vous étiez déjà mon frère d'armes, reprit Yves de Curson, +soyez encore mon frère d'alliance!--Frère d'alliance, frère d'armes, +frère en Jésus-Christ! s'écria Jacques de Savereux, avec +exaltation.--Madame ma mère, la dot que vous devez octroyer à ma +soeur Anne n'est-elle que de soixante mille écus d'or?--Qui sont +renfermés en soixante sacs dans ce coffre? dit la dame de Curson: ils +sont à vous, monsieur de Pardaillan.--Je les donne et lègue à ma chère +veuve, reprit Pardaillan, pour en faire tel usage qu'il lui +conviendra...--J'en ai besoin ce jourd'hui, ma soeur, interrompit +Yves de Curson: je les emprunte et les rendrai sur mon patrimoine; car +il importe que je paye une dette de jeu, à savoir soixante-dix +mille écus que j'ai perdus cette nuit contre M. de Savereux +ci-présent...--Par la mordieu! que voulez-vous que j'en fasse? +s'écria Savereux, repoussant la cassette que le jeune homme lui +présentait.--Vous me les prêterez à votre tour, mon frère d'armes, +afin que je paye la rançon de ma mère, de ma soeur et la nôtre à +tous, moyennant la somme de cinquante mille écus d'or, que Maugiron +attend à la porte de l'hôtel.--Monsieur de Curson, cria encore +Maugiron, si vous tardez à venir, je ne réponds plus de rien et retire +ma promesse de sauf-conduit! + +Anne sanglotait, penchée sur son époux expirant qui ne la voyait plus, +mais qui lui parlait encore pour l'encourager. + +Elle était devenue insensible à tout le reste; elle n'avait aucune +conscience, ni aucun souci du péril imminent qui l'environnait: les +clameurs de la populace et de la soldatesque en délire n'arrivaient +pas à ses oreilles; elle se sentait comme seule au monde, avec l'être +chéri qu'elle croyait disputer à la mort. + +Pardaillan, quoique agonisant, avait saisi et compris quelques uns +des bruits lugubres qui remplissaient le faubourg: il se rendait +compte de la nécessité de fuir, faute de pouvoir se défendre; il était +impatient de mourir, pour n'être plus un obstacle à cette fuite. + +--Anne, je vous ordonne de suivre celui que je vous ai choisi pour +gardien, tuteur et défenseur! dit-il, d'un accent d'autorité. +Savereux, tenez, en souvenir de vos généreux services, mon écharpe et +cet anneau, que ma veuve, je l'espère, ne vous ôtera pas?--Venez, +madame, dit à sa mère le sire de Curson, qui était allé faire préparer +une litière et des chevaux; venez, ma soeur, il n'y a pas une minute +de répit! M. de Maugiron veut bien nous escorter en personne, jusqu'à +ce que vous soyez en lieu d'asile et de sûreté.--Adieu, vous dis-je, +madame de Pardaillan! s'écria le mourant: adieu, mon frère d'alliance! +adieu, Yves! adieu, vous tous que je fie à la garde de Dieu! + +En achevant ces mots, il arracha violemment les linges qui fermaient +ses blessures et provoqua ainsi une hémorragie qui l'étouffa aussitôt. + +Anne s'était évanouie parmi des flots de sang. + +Jacques de Savereux l'emporta, sans mouvement, dans la litière où Yves +de Curson avait déjà entraîné sa mère. + +Le cortége se mit en marche sous les auspices du sire de Maugiron, qui +eut beaucoup de peine à le faire passer sans accident à travers le +faubourg. + +Yves de Curson avait pourtant fait prendre à ses gens, et au ministre +protestant lui-même, le signe de ralliement des catholiques, la +cocarde blanche au chapeau et le mouchoir noué au bras gauche; mais +les meurtriers étaient si avides de carnage, qu'ils cherchaient +partout des victimes, et voyaient des huguenots dans ceux qui ne se +montraient pas teints de sang. + +Savereux, par bonheur, offrait à cet égard autant de garanties que ces +bourreaux pouvaient en désirer. + +--Celui-là, disait-on en le voyant, a gaillardement travaillé! Que je +devienne huguenot, s'il n'a pas gagné des pardons pour six vingts ans! + +Lorsque la litière fut sur la route de Saint-Cloud, à l'abri des +attaques et des poursuites du parti catholique, cette route étant +semée de fuyards échappés au massacre, Yves de Curson invita ses gens +à ôter les cocardes et les mouchoirs qui les avaient protégés +jusque-là et qui pouvaient plus loin leur être funestes. + +Il alla ensuite à M. de Maugiron, le remercia de sa protection, et lui +offrit la cassette qui contenait plus que la somme convenue entre eux +à titre de rançon. + +--La somme est entière et au delà, lui dit-il: vous n'avez que faire +de la compter. Nous ne sommes pas quittes toutefois, monsieur, et vous +me devez, ainsi que vos amis, une belle expertise d'armes qui ne se +fera pas au Pré-aux-Clercs, mais, Dieu aidant, sur quelque champ de +bataille où les huguenots prendront leur revanche de la perfidie des +catholiques. + +Maugiron reçut la cassette, l'ouvrit pour en voir le contenu, et la +plaça en selle devant lui; puis il partit au galop pour retourner à +Paris. + +Jacques de Savereux lui cria d'arrêter, le rejoignit à cinquante pas +du cortége, et se jetant à la bride de son cheval, l'épée au poing: + +--Tu es mon prisonnier, Maugiron, cria-t-il, et je t'impose à +quatre-vingt mille écus d'or de rançon! + +En même temps il portait la pointe de son épée sous la gorge du +prisonnier. + +--La gausserie est plaisante, Savereux! reprit Maugiron en riant. Mais +je n'ai pas le loisir de jouer à ce jeu-là: la besogne n'est pas faite +encore au faubourg Saint-Germain. Viens-tu pas y gagner le paradis +avec moi?--Je ne gausse pas, Maugiron, et je te prie de me bailler le +coffre où sont soixante mille écus d'or: tu m'en devras vingt mille du +demeurant, et je te laisse aller sur parole, à moins que tu ne +préfères m'accompagner à La Rochelle, les mains liées.--Savereux, +c'est un jeu, sans doute?--Est-ce donc aussi par jeu que tu emportes +la dot de la pauvre damoiselle de Curson? Çà, dépêche de la +rendre...--Quoi! méchant traître, tu prétends me dépouiller de mon +bien?...--Toi qui rançonnes les gens, il convient que tu sois +pareillement rançonné. Ne m'accuse pas de trahison, puisque je suis +maintenant huguenot...--Huguenot?--Oui, huguenot; et j'ai dès lors à +venger sur les catholiques le sang de mon frère d'alliance, le baron +de Pardaillan. + +Jacques de Savereux, en effet, abjura le catholicisme, épousa la veuve +de Pardaillan, et fut un des plus braves capitaines de l'armée +calviniste. Il garda toutefois au fond du coeur une espèce de +reconnaissance pour la Saint-Barthélemy, à laquelle il devait sa +fortune, sa femme et son bonheur. Depuis lors, il ne toucha jamais aux +dés ni aux cartes. + + +FIN. + + + + +La plus belle lettre. + + +Charles d'Orléans, fils aîné de Louis, duc d'Orléans, qui fut +assassiné par le duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, dans la rue +Barbette à Paris, le 25 novembre 1407, avait enfin sacrifié son juste +ressentiment à l'intérêt de la France et du roi. + +Il s'était réconcilié avec l'assassin de son père, après sept années +de discordes civiles, pendant lesquelles deux factions acharnées l'une +contre l'autre, les _Armagnacs_ ou _Orléanais_ et les _Bourguignons_, +avaient eu tour à tour entre leurs mains le pouvoir souverain et la +personne du malheureux Charles VI en démence. + +Le meurtre du duc d'Orléans n'était que le prétexte de cette lutte +furieuse des partis et des ambitions. + +Les princes et les grands sympathisaient sans doute avec le jeune duc +d'Orléans, qui représentait en quelque sorte la noblesse et la cour, +en tenant tête au duc de Bourgogne, lequel s'appuyait sur le bas +peuple et n'avait pas rougi de pactiser avec le boucher Caboche et le +bourreau Capeluche; mais les princes et les grands s'étaient vus +forcés à plusieurs reprises d'accepter la domination du terrible duc +de Bourgogne, qui avait à sa merci le roi lui-même et qui était +vraiment maître de Paris. + +Ce fut donc une déplorable suite de séditions, de massacres, de +perfidies, de traités et de guerres, jusqu'à ce que Jean-sans-Peur +eût reconnu qu'il n'était point assez fort pour résister à tous les +princes coalisés contre lui. + +La paix signée à Arras au mois de février 1415, on put croire que le +royaume allait se remettre de tant de secousses et jouir de quelques +années de repos: le Bourguignon promit de rester dans ses États, et +Charles VI rentra dans sa bonne ville de Paris, afin d'y recevoir avec +magnificence les ambassadeurs du roi d'Angleterre. + +Henri V avait jugé le moment opportun pour attaquer la France épuisée +et déchirée par tant de divisions intestines. + +Il régnait depuis deux ans à peine, et il nourrissait l'espérance de +réunir les couronnes de France et d'Angleterre sur sa tête, en +accomplissant les plans de conquête d'Édouard III... + +Il envoya pourtant à Charles VI une ambassade qui eut l'air de +proposer une trêve de cinquante ans avec des conditions honteuses et +intolérables, pendant qu'il achevait les préparatifs de l'expédition +projetée dès son avénement au trône. + +A son ambassade, Charles VI répondit par une ambassade qui n'eut pas +plus de succès, mais qui apprit au roi de France que son cousin +d'Angleterre était prêt à lui déclarer la guerre. + +En effet, Henri V lui écrivit, avant de s'embarquer, qu'il voulait +_combattre jusqu'à la mort pour justice_, et qu'il réclamait son +_héritage_, ainsi que la restitution de ses droits. + +En conséquence, il partit avec seize cents vaisseaux chargés de +troupes et d'approvisionnements, et vint mettre le siége devant +Harfleur, où s'était enfermée l'élite des chevaliers de la Normandie +pour défendre cette place forte qu'on regardait alors comme la clé du +pays. + +Pendant l'automne de cette même année 1415, Charles, duc d'Orléans, +habitait son château de Coucy, près de Laon. + +Il avait quitté la cour de Charles VI depuis plusieurs mois, et il +s'était éloigné des affaires politiques, qui ne lui avaient jamais +causé que de l'ennui et du dégoût. + +Son caractère, honnête et loyal, bon et généreux, se refusait aux +intrigues et aux mensonges dont cette cour était le foyer perpétuel; +il se trouvait assez riche de ses revenus et assez puissant dans ses +terres pour n'avoir pas besoin de se mêler du gouvernement de l'État, +ni de puiser dans les coffres du roi. + +Il aimait les armes, parce qu'il était brave, ainsi que tous les +princes et tous les nobles de cette époque, qui apprenaient dès +l'enfance à manier la lance et l'épée, mais il avait horreur de ces +sanglantes collisions entre concitoyens, entre parents, au milieu +desquelles sa jeunesse s'était si tristement écoulée. + +Ce fut là l'origine de la mélancolie qui restait toujours empreinte +sur son visage et qui planait souvent comme un nuage dans son esprit. + +Charles d'Orléans n'avait alors que vingt-quatre ans; mais le malheur +et l'étude lui avaient donné les qualités graves et solides d'un âge +plus mûr: souffrir et méditer, c'est vivre doublement, c'est se faire +une expérience précoce. + +Ce prince avait vu son père tomber assassiné par Jean-sans-Peur, duc +de Bourgogne; sa mère, la noble Valentine de Milan, se dessécher et +mourir de douleur; sa femme, Isabelle de France, expirer en donnant +le jour à son premier enfant: il ne s'était pas consolé de ces pertes +successives, quoiqu'il eût épousé en secondes noces une fille du comte +d'Armagnac et que cette union fût aussi heureuse qu'il pouvait le +désirer. + +Le duc d'Orléans aimait donc la retraite et les plaisirs calmes qu'on +y trouve dans le commerce intime des arts et des lettres: il +s'occupait surtout de poésie, et il composait des ballades et des +_rondels_ que les poëtes les plus renommés de son temps eussent été +fiers de s'attribuer. + +L'exemple est tout-puissant autour des grands; aussi, la poésie +faisait-elle les délices de la petite cour de cet aimable prince: sa +femme, ses officiers et ses domestiques participaient à ses goûts +artistiques et littéraires; on ne rêvait que peinture, musique, vers +et _gai-savoir_ au château de Coucy. + + + + +II + + +Ce jour-là, au commencement d'octobre 1415, Bonne d'Armagnac, duchesse +d'Orléans, était montée, de grand matin, sur la plate-forme de la +grosse tour ou donjon, qui dominait toutes les tourelles du château, +et qui, bien que démantelé et ruiné aujourd'hui, s'élève encore à une +hauteur considérable au-dessus de la ville de Coucy. + +La princesse, appuyée contre la muraille du parapet, regardait en +silence, par l'ouverture d'un créneau, des bandes de piétons et de +cavaliers armés, qui passaient de moment en moment, en se dirigeant +vers Compiègne, au son de la trompette. + +A ses côtés, se tenait debout, soucieuse et pensive, sa compagne +favorite, damoiselle Isabeau de Grailly, fiancée à Philippe de +Boulainvilliers, gentilhomme favori du duc d'Orléans. + +--Hélas! dit tristement la duchesse, ce bruit de trompettes viendra +enfin aux oreilles de monseigneur et lui apprendra ce que je veux lui +cacher!--Tant que monseigneur sera retiré dans son cabinet d'étude, +reprit Isabeau, il n'entendra rien, sinon les trompettes du jugement +dernier.--Oui-da, ma mie, mais j'appréhende qu'il n'étudie pas ainsi +tout le jour, et dès qu'il sera hors de son cabinet, il s'enquerra de +ces trompettes qui sonnent à me déchirer le coeur; ou plutôt il +devinera sur l'heure que le roi a mandé ses gens d'armes...--Nenni, +madame: on lui dira qu'il y a grande chasse dans la forêt de +Compiègne.--Vraiment! le roi et les princes ont seuls le droit de +chasser dans cette forêt du domaine du roi: or, monseigneur, s'il +croit ce que nous lui dirons de ces maudites trompettes, voudra s'en +aller à la chasse du roi notre sire.--N'est-il que ce prétexte! Nous +croira-t-on mieux, si nous prétendons que des jongleurs et des +baladins courent le pays, avec cette triomphante musique?--Certes, il +ordonnera qu'on lui amène baladins et jongleurs pour notre +divertissement.--Me donnez-vous permission, madame, reprit Isabeau, +d'inventer quelque bel expédient pour faire que ces gens de guerre se +taisent en passant près d'ici?--Je t'avouerai, ma fille, en tout ce +que tu feras à l'effet d'empêcher monseigneur de partir pour la +guerre.--A Dieu plaise, ma chère dame, que mon intention vienne à +bien pour vous complaire! mais qui me gardera de la colère de +monseigneur?--Moi, je t'assure; d'autant plus que sa colère ne saurait +durer, quand je lui dirai tendrement: «Monseigneur, toute femme qui +honore et chérit son époux doit haïr et détester les batailles; je +préfère donc vous conserver, indigné et rancuneux contre moi, que de +vous perdre, dévoué et bien aimant; voilà pourquoi j'ai fait tort à +votre gloire, qui vous appelait au champ d'honneur contre les +Anglais.--Monseigneur vous gourmandera peut-être de l'avoir privé de +cette gloire et de ces périls, mais il vous en aimera et estimera +davantage. Oh! que ne puis-je de même, ajouta-t-elle avec un +pressentiment mélancolique, retenir et mettre en chartre messire +Philippe de Boulainvilliers, mon fiancé, qui, j'imagine, a déjà +rejoint l'armée du roi, puisqu'il ne revient pas de son voyage de +Blois!--Ton fiancé, ma fille, ne voudra pas s'exposer à la fortune des +armes, avant de t'avoir dit adieu!--Donc, madame, au cas qu'il +retourne ici, vous m'autorisez à vous imiter et à lui fermer le champ, +pour qu'il n'aille pas combattre? Ce faisant, j'agirai comme si je +fusse déjà son épousée et non plus sa fiancée.--Je t'y autorise de +toutes mes forces, et te prie d'abord de t'employer promptement à +interrompre ces aubades qui me troublent et me navrent. + +Les sons des trompettes devenaient plus perçants, parce que le vent, +qui soufflait de l'ouest, les apportait du fond des bois et des +vallées dans la direction du château de Coucy. + +Tout le monde, dans ce château, les avait entendus, excepté le duc +d'Orléans qui, distrait et rêveur d'habitude, ne prenait pas garde +aux objets ni aux bruits extérieurs. + +Il s'était, d'ailleurs, levé avec l'aurore, pour se renfermer dans son +_retrait_, cabinet retiré, où n'arrivait aucun écho du dehors, tant +cette silencieuse retraite, consacrée à l'étude, était protégée par +l'épaisseur des murailles, des portes et des tentures. + +Depuis qu'on avait signalé le passage des gens de guerre sur la route +de Compiègne à Chauny et à La Fère, la duchesse, qui était seule +avertie de la cause de ces mouvements de troupes, avait fait défendre +à tous les habitants du château d'en sortir, ni de communiquer avec +aucun étranger, soit de vive voix, soit par écrit. + +Il semblait qu'on se tînt prêt à soutenir un siége: la herse était +abattue et le pont-levis levé devant la principale porte; les +guetteurs ou sentinelles se trouvaient à leur poste sur les remparts, +et l'on voyait par intervalles leurs têtes se montrer aux lucarnes des +guérites de pierre. + +Entre les créneaux, le soleil faisait étinceler des casques et des +armures. A chaque meurtrière s'avançait la gueule béante d'un de ces +longs canons nommés _serpenteaux_, _basilics_, _couleuvrines_, à cause +de leur ressemblance avec des serpents monstrueux. On avait aussi +affûté et apprêté les machines qui servaient à lancer au loin des +dards énormes, des masses de fer, de plomb, et des quartiers de roc. + +Capitaines et soldats ne doutaient pas que l'ennemi ne fût proche, +mais ils ignoraient quel était cet ennemi que le duc d'Orléans seul +semblait ne pas attendre. + +Isabeau de Grailly avait laissé la duchesse passer dans ses +appartements. + +Elle descendit jusqu'à l'entrée d'une galerie basse qui était pleine +de soldats dormant, buvant et jouant aux dés; elle s'arrêta sur le +seuil et fit signe à un vieux capitaine qu'elle aperçut ruminant à +l'écart et s'amusant à ficher sa dague dans la table devant laquelle +il était accoudé. + +Elle se retira sans que son apparition eût été d'ailleurs remarquée, +et le vieux capitaine, qu'elle avait fait sortir précipitamment, la +rejoignit sous une voûte sombre. + +--Oh! ma très-honorée dame, lui dit-il avec émotion, que vous plaît-il +et que puis-je faire pour votre service?--Maître Annebon, reprit-elle +en souriant, vous n'avez pas oublié votre serment?--Foi de moi! +j'oublierais plutôt le salut de mon âme! La reconnaissance est la +seule chose qui ne vieillit pas ou qui ne déchoit par la force des +ans. C'est à vous, c'est à votre gracieuse intercession, que je dois +d'être encore, à cette heure, capitaine d'armes sous la bannière de +monseigneur, et je vous ai promis, en récompense, de demeurer +perpétuellement votre dévoué serviteur.--Aussi, maître Annebon, y +compté-je aujourd'hui, quand je viens vous transmettre un ordre secret +de madame...--Dites-le, je vous prie, et quel qu'il soit, ma vie en +dépendît-elle, je l'exécuterai sur-le-champ.--Voici ce que c'est: +choisissez dix hommes de votre compagnie, les plus résolus de coeur +et les mieux assurés de langage; sortez avec eux du châtel, par +quelque poterne non fréquentée; allez distribuer vos hommes aux +carrefours de la route, entre Compiègne et La Fère, et ordonnez-leur +de dire à chaque compagnie d'armes qui viendra trompettes sonnantes: +«Passez votre chemin sans sonner, compagnons, car monseigneur +d'Orléans est gravement malade, et possible s'en va-t-il +mourir!...»--Merci de nous! s'écria douloureusement maître Annebon; +monseigneur est en péril de mort?--Avisez seulement à l'ordre que je +vous donne ici, et qui veut être accompli à l'instant même. Il faut +que ces trompettes ne sonnent plus!--Si monseigneur s'en va de vie à +trépas, ma très-excellente damoiselle, je ne vaux plus rien qu'à me +faire tuer par les Anglais. Ah! que le Seigneur Dieu garde les jours +de monseigneur, ce noble et glorieux rejeton de la branche royale +d'Orléans!--Ce n'est pas tout: quoi qu'il arrive de l'ordre de madame +et de son exécution, vous n'avouerez jamais l'avoir reçu de sa part, +non plus que de la mienne. Çà, faites vitement, messire, et cependant +ne vous lamentez pas trop sur monseigneur, en priant toutefois Dieu et +sa benoîte mère de lui octroyer bonne et longue vie en honneur et +prospérité.--Je ne me console pas de penser que monseigneur pourrait +mourir de maladie... J'aimerais mieux qu'il rendît l'âme en combattant +les Anglais. + +Le capitaine Annebon essuya du revers de sa main cicatrisée les larmes +qui coulaient le long de ses joues creuses, et il se mit en devoir +d'obéir aux ordres de la duchesse. + +Peu de moments après, il avait choisi dix hommes d'armes, vieillis +comme lui sous les harnais, à la solde de la maison d'Orléans, et il +les avait emmenés, vêtus de leurs hoquetons armoriés, montés sur leurs +grands chevaux caparaçonnés, sans leur dire à quelle espèce +d'expédition il les conduisait hors de la forteresse; mais il n'avait +pu s'empêcher de raconter à quelques-uns de ses camarades que les +jours du duc d'Orléans étaient en danger. + +Au bout d'une heure, on n'entendait plus sonner de trompettes aux +environs de Coucy, et dans l'intérieur du château, tout le monde +croyait que le prince était gravement malade. + +Ce fut une douleur générale qui s'accrut en raison des nouvelles plus +alarmantes qu'on faisait circuler sur la nature et les progrès de la +maladie. + + + + +III + + +Isabeau de Grailly était retournée auprès de la duchesse d'Orléans, +qui se réjouissait de n'avoir plus à craindre que son mari n'allât à +la guerre, lorsqu'un son de trompette retentit, clair et vibrant, à si +peu de distance, que la duchesse en tressaillit sur son siége et +laissa tomber la tapisserie qu'elle brodait à l'aiguille. + +C'était le signal ordinaire pour demander entrée dans un château fort. + +Isabeau courut à la fenêtre, dont les vitraux peints n'interceptaient +pas complètement la vue des objets en changeant leur couleur. + +Dès qu'elle aperçut au bord du fossé plusieurs cavaliers, parlementant +avec le capitaine du pont-levis, elle poussa un cri de joie et se mit +à bondir, comme une chevrette, autour de sa maîtresse, en frappant des +mains. + +--C'est lui, madame! dit-elle avec transport; c'est mon fiancé! c'est +messire Philippe de Boulainvilliers, qui s'en revient de +Blois!--J'espère qu'on ne lui permettra pas d'entrer dans le châtel, +reprit la princesse d'un air et d'un ton d'autorité.--Eh! pourquoi? ma +très-vénérée dame! reprit Isabeau tout attristée. M. de +Boulainvilliers n'est-il pas de vos domestiques?--J'ai fait +commandement exprès, sous telle peine qu'il appartiendra, de +n'introduire céans nul homme et nulle femme, sans mon bon +plaisir.--Aussi, je pense bien que vous ne ferez pas difficulté +d'ordonner... Mais votre ordre était donné d'avance, ajouta-t-elle en +regardant par la verrière; voici que le pont-levis s'abaisse et que le +sieur de Boulainvilliers entre avec ses compagnons.--Notre Dame nous +soit en aide! Je punirai bien celui qui a si mal tenu compte de mes +ordres! Va-t'en dire de ma part, Isabeau, que le sire de +Boulainvilliers et les autres nouveaux venus ne parlent à personne +avant d'avoir parlé à moi.--Je les avertirai bien de se taire, madame, +et ils seront muets comme s'ils avaient la langue coupée, je vous +jure. + +La damoiselle de Grailly, en descendant l'escalier, rencontra une de +ses compagnes, Hermine de Lahern, qui le montait rapidement; elles +passèrent l'une à côté de l'autre sans même s'adresser un regard. + +Elles n'avaient pas entre elles le moindre rapport de caractère ni de +sympathie, et elles étaient restées à peu près étrangères, en se +voyant sans cesse et en se trouvant réunies dans la familiarité de la +duchesse d'Orléans. Elles ne se ressemblaient pas plus au physique +qu'au moral. + +Isabeau, originaire du Périgord, avait l'humeur vive, légère et gaie +de ses compatriotes; elle joignait à un esprit fin et délié une naïve +et douce candeur; elle était d'une bonté angélique avec tout le monde, +et d'un dévouement sans bornes à l'égard de ses supérieurs. + +Sa famille, aussi riche que noble, l'avait placée toute jeune dans la +maison de Bonne d'Armagnac, pour qu'elle apprît de bonne heure les +usages de la noblesse et pour qu'elle se formât à l'école de la cour +la plus polie qui fût alors en Europe. + +La duchesse d'Orléans l'avait prise en affection, et pour ne jamais se +séparer d'elle, avait voulu la fiancer à Philippe de Boulainvilliers, +que le duc d'Orléans aimait plus que tous ses autres officiers. + +Isabeau semblait plus âgée qu'elle ne l'était en réalité: sa taille +svelte et toute formée, sa démarche élégante, sa physionomie +expressive, ne disaient pas qu'elle eût moins de quinze ans; ses beaux +yeux noirs, ses lèvres vermeilles et son teint éclatant de fraîcheur, +étaient les traits saillants de sa beauté méridionale. + +Hermine de Lahern, au contraire, avait les yeux d'un bleu verdâtre, le +visage pâle et les cheveux blonds; elle était petite et maigre, +tellement que rien chez elle ne dénotait ses vingt ans, excepté le +timbre de sa voix mâle et l'assurance de son regard. + +Elle appartenait à une ancienne famille de Bretagne, qui ne lui avait +laissé que son nom pour héritage, et ce nom, illustré par les hauts +faits de ses ancêtres, était plus précieux pour elle que la fortune et +les honneurs. Son sexe ne l'empêchait pas d'avoir les qualités qu'on +admire chez les hommes: la fierté, le courage, la force d'âme, la +générosité, la loyauté; elle se rappelait toujours que son père et ses +deux frères étaient morts dans les guerres contre les Anglais, et elle +sentait croître au fond de son coeur un implacable désir de +vengeance. + +Elle soupirait en voyant briller des armes, en entendant sonner les +clairons; elle s'indignait de n'être qu'une femme et de ne pouvoir +devenir un héros sur un champ de bataille. + +--Madame, dit la damoiselle de Lahern en abordant la duchesse, j'ai +autorisé, en votre nom, le capitaine du pont-levis à introduire le +sire de Boulainvilliers et sa suite, parmi laquelle se trouvait maître +Fredet, le secrétaire de monseigneur.--En vérité, je vous blâme fort +d'être allée à l'encontre de mon commandement et je vous en ferai +repentir.--Fredet, le sire de Boulainvilliers et les autres ne sont +pas gens étrangers, madame, et ils ont droit, comme vos domestiques, +d'être reçus en votre maison. D'ailleurs, maître Fredet apporte une +lettre du roi à monseigneur.--Une lettre du roi! J'entends qu'elle +soit remise entre mes mains, et je chasserai de ma présence quiconque +serait assez audacieux pour me désobéir!--Donc, madame, il faut se +résigner plutôt à désobéir au roi notre souverain et révéré +sire...--Le roi commande en sa cour, ainsi que moi en la mienne... Çà, +appelez Fredet, ma fille; qu'il se garde de rendre la lettre à autre +qu'à moi! Sais-tu bien que si monseigneur avait maintenant cette +lettre, il se ferait armer tout à l'heure et partirait avec sa +bannière?--Et ce serait agir en vrai duc d'Orléans, madame, ne vous +déplaise; car l'armée du roi s'assemble partout contre celle des +Anglais.--Ne dis pas un mot en plus, Hermine, si tu veux demeurer ma +petite servante!... Souviens-toi que, le monde entier fût-il en +guerre, le châtel de Coucy doit rester en paix.--Votre volonté soit +faite, madame; mais, sur ma vie, si j'étais femme d'un fils de France +et duc d'Orléans, je voudrais...--Aller guerroyer avec les capitaines, +à la manière de ces vaillantes dames, Judith, Débora et autres? Nenni, +ma fille, je ne suis pas sortie du sang de ces héroïnes, et je me +contente de n'être qu'une femme, ayant les moeurs et les devoirs +d'une femme, sans envier le rôle des hommes. Chacun en ce monde tienne +son état, s'il vous plaît: aux hommes, il appartient de faire des +prouesses d'armes...--Or donc, madame, souffrez que monseigneur tienne +aussi son état et s'en aille avec sa bannière à la poursuite des +Anglais!--Hermine, je vous renverrai en Bretagne, où vous vous ferez +nonnain dans un couvent, si vous continuez de me fâcher si +obstinément!... Tu veux donc, ma fille, ajouta-t-elle d'une voix émue, +que je perde l'époux que tant j'aime et sans lequel je mourrais +d'amertume? Ne t'ai-je pas conté ce vilain songe que j'ai fait et qui +m'avertit de grands maux, si monseigneur me quitte?--Je donnerais mon +sang et ma vie, chère et honorée dame, pour vous ôter une angoisse, +mais tous les songes du monde ne feront pas que j'ajoute foi à leurs +pronostics. La Providence est trop sage et trop juste, ce pensé-je, +pour que le démon, qui crée et invente les illusions du sommeil, +puisse avoir autorité sur l'avenir qui n'est point encore et que Dieu +seul pressent.--Certes, le diable qui est malin esprit, au dire des +doctes théologiens, s'empare quelquefois de notre sommeil; mais plus +souvent notre ange gardien, tandis que nous sommes endormis, vient à +nous très-amoureusement et nous entretient des choses futures. Enfin, +depuis ce songe fatal qui m'a montré monseigneur couvert de sang et +de blessures, étouffé quasi sous une montagne de morts qui +s'aggravait sans cesse, j'ai au coeur cette idée, que je serai veuve +et en habits de deuil, ainsi que j'étais en rêvant, si le duc, mon +mari, s'éloigne de moi!--Las! madame, le garderez-vous mieux quand les +Anglais auront mis en déroute l'armée royale et usurpé la noble +couronne de France! + +En ce moment, Philippe de Boulainvilliers et Fredet arrivèrent, encore +poudreux de la route qu'ils avaient faite à cheval. Les gens de leur +suite étaient restés dans un petit préau où Isabeau de Grailly les +avait fait enfermer, pour qu'ils ne communiquassent pas avec les +habitants du château avant d'avoir reçu les instructions précises de +la duchesse d'Orléans. + +C'était Isabeau qui précédait, en rougissant, son fiancé et le +secrétaire du duc, honteux de se présenter en costume de voyage devant +la princesse. + +--Ma très-révérée dame, dit-elle, voici messire de Boulainvilliers et +maître Fredet, qui n'ont encore parlé à personne céans. + +Philippe de Boulainvilliers était un beau jeune homme, de grande +taille, aux traits réguliers et fins, à la physionomie douce et +souriante; il portait, par-dessus son armure, une casaque de poil de +chèvre, brune, décorée de ses armoiries sur la poitrine, sans manches, +et flottant autour des reins; il n'avait pas encore déposé son +bassinet ou casque de fer battu, sans ornements, pour mettre sur sa +tête un chaperon d'étoffe à huppe et à queue, comme on les portait à +cette époque. + +Quant à Fredet, c'était un petit homme, dont la figure commune, mais +malicieuse et narquoise, dénotait la basse extraction; son esprit +naturel avait été l'origine de sa fortune. + +Fils d'un mercier ambulant, il était devenu l'élève des moines dans +une abbaye de bénédictins, et ses bienfaiteurs, en espoir de gagner à +leur ordre un néophyte éminent, l'avaient fait admettre comme boursier +dans un collége de Paris. Fredet avait répondu aux espérances des bons +pères en faisant de fortes et brillantes études; mais il avait +d'ailleurs tourné le dos à la vocation qu'on attendait de lui: au lieu +de se faire moine, il s'était fait poëte, et comme tous les poëtes de +son temps, il avait vivement attaqué les moines. + +Le duc d'Orléans, dans les mains de qui le hasard fit tomber un jour +des poésies satiriques de Fredet, voulut absolument le connaître +lui-même et se l'attacha en qualité de secrétaire. + +Fredet, dans sa nouvelle position, n'avait pourtant pas renoncé à la +satire, et sa langue mordante, qui n'épargnait pas même son maître, +était redoutée de tous. + +Hermine de Lahern était peut-être la seule personne au monde qui eût +un empire réel sur ce railleur effronté, qu'elle avait osé une fois +provoquer et vaincre avec les mêmes armes: non-seulement Fredet se +gardait bien de la blesser par des sarcasmes, mais encore il avait +pour elle une admiration et un dévouement qui ne manquaient aucune +occasion de se produire à tous les yeux. + +Il ne pouvait pourtant se promettre, lui qui n'avait pas d'autre +noblesse que celle de l'intelligence, d'épouser une noble damoiselle +de Bretagne, et de se faire aimer d'une jeune et charmante fille, lui +vieux et infirme. Ce qu'il admirait en elle, c'était un caractère fier +et indépendant, c'était une grandeur et une force d'âme devant +lesquelles il se sentait affaibli et abaissé, malgré sa verve piquante +et hardie qui ne s'était jamais imposé de retenue. + +Fredet portait une longue robe de velours noir, bordée de fourrure, +avec un chaperon pareillement noir, dont la huppe dentelée s'agitait +sur son front, et dont la queue flottante s'attachait sur son épaule +gauche; la couleur et l'étoffe de ce costume étaient, ainsi qu'une +grosse chaîne d'or à plusieurs rangs, les insignes de sa charge de +secrétaire. + +Il avait autour de la taille une ceinture de _cordouan_ ou cuir de +Cordoue, à laquelle étaient suspendus une _escarcelle_ en forme de +portefeuille, et un _galimard_ ou écritoire, dans un étui de corne; +ses souliers à demi _poulaine_, c'est-à-dire allongés en pointe, +avaient à peu près deux fois la dimension de son pied et ne +ressemblaient pas mal à des patins hollandais. Il était complétement +chauve, et il avait la barbe rasée; la malice et la raillerie +brillaient dans son regard clignotant et animaient son sourire +immobile. + +--Qui de vous deux a la lettre du roi? demanda la duchesse d'Orléans. + +Elle étendait la main pour la prendre, avant qu'on la lui eût +présentée. + +--Le roi notre sire m'a chargé de remettre une lettre aux propres +mains de monseigneur, répondit Fredet, et je me suis engagé sur +serment...--Oui bien, maître, je me ferai un solennel devoir de tenir +votre serment en temps et lieu. Çà, donnez-nous cette lettre, et n'en +parlez pas à notre seigneur le duc, d'autant qu'il est en pauvre et +chétive santé et ne s'occupe point d'affaires en ce moment.--Maître +Fredet, dit la demoiselle de Lahern voyant que le secrétaire faisait +la grimace et hésitait à obéir, n'auriez-vous pas, tout à l'instant, +égaré cette lettre par les montées? J'ai vu tomber sur le degré +certain papier fermé de lacs de soie...--Que ne l'avez-vous ramassée +aussitôt, ma fille? interrompit la duchesse avec vivacité. Vrai Dieu! +si quelqu'un rencontrait cette lettre et s'en allait vitement la +rendre à monseigneur! Fredet, courez voir à l'endroit où elle peut +être...--Bien volontiers, ma très-excellente dame; mais cette +honorable damoiselle me conduira, s'il vous plaît, là où a chu la +lettre, une précieuse lettre, par ma foi! Ses yeux viendront au +secours des miens pour la retrouver...--Dieu fasse que vous la +retrouviez! dit sévèrement la duchesse. Je ne vous pardonnerais jamais +une telle négligence; car j'entends que monseigneur ne voie cette +lettre qu'après la paix faite avec les Anglais.--Je m'en lave les +mains, ma très-haute et puissante dame, et je prie Dieu qu'il inspire +vos intentions. Mais si vous attendez la paix pour remettre l'épître +du roi à monseigneur, monseigneur aura barbe blanche auparavant, et le +roi, notre sire, ne recevra de réponse qu'en son tombeau. + +Le secrétaire sortit avec Hermine de Lahern, qui l'entraînait et qui +le retint dans un vestibule pour lui expliquer l'usage qu'elle voulait +faire de la lettre du roi. + +Quant à la duchesse d'Orléans, elle n'eut aucun soupçon sur la +véracité de Fredet qui avait accepté le faux-fuyant que lui suggérait +la damoiselle de Lahern, au moment où il s'apprêtait à résister en +face à une prétention exorbitante de la part de la princesse. + +Celle-ci était seulement très-émue de la perte de la lettre, et +pendant l'interrogatoire qu'elle fit subir à Philippe de +Boulainvilliers, elle tournait les yeux sans cesse vers la porte par +laquelle était sorti Fredet avec Hermine de Lahern. + +--Eh bien! messire, avez-vous aussi égaré les lettres que vous +apportiez à monseigneur? dit-elle avec impatience et dépit.--Dieu soit +loué! les voici! reprit le jeune homme. + +Il retira de sa casaque un paquet de papiers qu'il avait caché dans +son sein. + +La duchesse s'en empara si brusquement, qu'il n'eut pas le temps de +les défendre ni de protester contre cette violence. + +Elle brisa les cachets et ouvrit les correspondances adressées au duc +d'Orléans, en les parcourant d'un oeil inquiet et voilé de larmes, +tandis que le sire de Boulainvilliers balbutiait quelques phrases +inachevées et communiquait du regard son embarras à Isabeau de +Grailly. + +--Tous mes beaux cousins ont juré de me réduire au désespoir! s'écria +la duchesse. + +Elle froissait ces lettres qu'elle avait parcourues rapidement. + +--Me voilà moult perplexe et contristé, ma très-révérée dame, dit le +sire de Boulainvilliers. Quelle sera la grosse colère de monseigneur, +en recevant de mes mains ou des vôtres ces lettres tout ouvertes, en +voyant ces cachets rompus!...--Aussi ne les verra-t-il pas, quant à +présent. Je vous recommande expressément de ne rien dire à monseigneur +de tout ce qui se passe, du siége et de la prise de Harfleur, de la +retraite des Anglais vers la Somme, de l'assemblée des seigneurs +français...--Eh! madame, ne voulez-vous pas que la bannière du duc +d'Orléans se montre entre les bannières de l'armée du roi?--Non, sur +votre vie! Voulez-vous que monseigneur meure sur un champ de bataille? +Il mourrait, je vous assure, s'il prenait part a cette guerre... Il y +a en moi comme un esprit qui me conseille et qui m'avertit de +l'avenir: cet esprit ne cesse de se lamenter sur la destinée de mon +époux, que je perdrais sans retour, si je le laissais s'éloigner. +Donc, il restera, dussent les Anglais pénétrer au coeur du +royaume.--Dieu nous en garde, madame! Mieux vaut que nous mourions +tous et le duc notre sire avec nous, plutôt que d'être témoins de +cette désolation! Mais ne pensez-vous pas, ma très-chère et +très-honorée dame, que l'absence de monseigneur sera fort remarquée et +regrettée d'autant, dans l'armée du roi? Tous les princes et tous les +gentilshommes sont déjà sur les champs, hormis monseigneur de +Bourgogne: la noblesse de France s'empresse de courir sus au roi +anglais, qui se trouve environné et harcelé de telle sorte qu'il ne +peut passer la Somme pour retourner à Calais et qu'il a fait offrir de +belles conditions pour avoir le passage libre...--Ne vous opposez pas, +messire, à la volonté de madame d'Orléans, interrompit la damoiselle +de Grailly: elle a de hautes et valables raisons pour faire ce qu'elle +fait et fera. Monseigneur est grandement malade, et le repos lui +convient mieux à cette heure que la guerre.--Monseigneur malade! Je +refusais de croire à cette fâcheuse nouvelle, que j'ai sue en arrivant +ici... Mais si le duc d'Orléans est empêché pour son propre compte, ne +faut-il pas qu'il envoie ses gens d'armes et sa bannière à l'armée du +roi?--Est-ce à dire que vous iriez en guerre, vous, messire? reprit +Isabeau avec anxiété. Nenni; madame vous le défend, et je vous prie de +demeurer.--Il serait sage, en vérité, dit la duchesse, de conter les +événements à monseigneur et de vouloir qu'il s'abstienne d'y aller +voir! Non, vous dis-je; le duc d'Orléans est malade, mais son plus +grand empêchement vient de mon côté: je ne souffrirai pas qu'il me +quitte, et pour ce faire, j'éviterai qu'il apprenne rien de ce qui est +advenu. Telle est ma volonté souveraine et inébranlable.--Ma +très-bonne et très-digne dame, dit Fredet qui revint d'un air contrit +et narquois en même temps, la lettre du roi est sans doute retournée +d'elle-même à Rouen où je l'avais prise; car nul ne l'a vue ni +ramassée, quoique la damoiselle de Lahern ait déclaré qu'elle la +trouverait bien. J'ai promis dix écus d'or à quiconque me la +rapportera, et les étrivières à votre nain Bejaune, si on ne la +rapporte.--Et moi, je vous promets votre congé, maître Fredet, si +d'aventure cette lettre du roi arrive à son adresse et tombe aux mains +de monseigneur. + +Tout à coup, une voix aigre et stridente comme une cornemuse se fit +entendre. + + + + +IV + + +Le nain de la duchesse d'Orléans, vêtu des pieds à la tête en bleu +céleste parsemé de fleurs de lis d'or sans nombre (c'étaient les +couleurs et les armes d'Orléans) sortit de dessous une portière de +tapisserie, en se traînant sur les mains et sur les genoux, ainsi +qu'une espèce de lézard, et vint s'accroupir aux pieds de la +princesse. + +Le nain Bejaune, né à Cambray, d'où sa mère l'avait amené pour +remplacer une naine qui était morte au service de la maison d'Orléans, +ne manquait ni de jugement, ni d'esprit; seulement, l'organe faisait +faute à ses pensées, et il ne les exprimait qu'avec peine et par +monosyllabes. + +Il ôta son bonnet pointu surmonté d'une plume de héron, et s'en servit +en guise d'éventail pour rafraîchir son visage ridé et grimaçant, tout +ruisselant de sueur. Il fit la moue et montra les dents à Fredet; il +sourit au comte de Boulainvilliers. + +--Qu'est-ce? demanda la duchesse: monseigneur est-il issu de son +cabinet d'étude?--Guerre! guerre! guerre! cria le nain, qui se +cramponna de ses petites mains d'enfant au fourreau de l'épée du +seigneur de Boulainvilliers.--Compère, lui dit la princesse avec un +air imposant, si vous sonnez mot, je vous fais mettre en cage et +enchaperonner comme un oiseau de chasse.--France! France! France! +reprit le nain, d'une voix sourde et mélancolique, en cachant sa tête +entre ses mains. + +La portière de tapisserie se souleva doucement, et le duc Charles +d'Orléans avança la tête pour savoir quelles étaient les personnes +qu'il trouverait dans la salle en conférence avec la duchesse. + +Il poussa une exclamation de joie en reconnaissant son secrétaire et +le sire de Boulainvilliers. + +Il alla droit à celui-ci, et lui présenta la main à baiser; puis, se +tournant vers Fredet, il lui toucha la joue avec l'extrémité des +doigts et l'accueillit d'un sourire plein de bienveillance. + +Cette bienveillance était répandue sur tous les traits de Charles +d'Orléans, qui n'avait jamais pris un abord dur et hautain, même +vis-à-vis de ses plus infimes serviteurs, et qui semblait avoir +seulement à coeur de se faire aimer de tout le monde. + +Son visage gracieux et distingué, aux grands yeux mélancoliques, au +teint pâle, à la bouche souriante, n'exprimait donc que la mansuétude +de son caractère et la distraction de son esprit rêveur. + +Sa démarche et son geste nobles suffisaient pour témoigner de sa +naissance et de son rang; malgré la bonté et la douceur presque +modestes dont il s'enveloppait en quelque sorte, il savait se montrer +prince mieux que ses oncles et ses cousins: il n'avait qu'à prononcer +une parole pour imposer le respect en même temps que l'affection. + +Son costume était plus simple et moins soigné que celui de ses +officiers subalternes. + +Il conservait toujours le deuil depuis l'assassinat de son père, selon +le voeu de sa mère, Valentine de Milan. Ce jour-là, il avait une +sorte de robe de chambre tombant jusqu'à terre, à jupe large et +flottante, à manches très-amples, en drap de soie noir, quelque peu +taché et râpé par l'usage. + +Une ceinture de cuir doré, et des franges d'or au bas de sa robe ainsi +qu'autour du collet, étaient les seuls indices qui révélassent le haut +seigneur, dans ce temps où des lois, dites somptuaires, attribuaient à +chacun les étoffes et les parures qu'il devait porter en raison de sa +qualité et de son état. + +Son bonnet ou _aumusse_ en velours noir, qui ne couvrait que le sommet +de la tête et laissait descendre sur le cou la chevelure relevée en +bourrelet ou façonnée en rouleau, offrait un signe plus +caractéristique: c'était le bâton noueux, emblème choisi par le feu +duc d'Orléans, et accompagné de sa devise: _Je l'envie_; le tout +exécuté en broderie d'or et d'argent avec des entrelacs de perles. + +Enfin, il tenait sous son bras un gros volume couvert en _veluau_ ou +velours noir. + +--Quoi! de retour, messieurs mes amis! dit-il avec aménité, et vous ne +m'avez pas fait avertir que vous étiez là?--C'est moi, monseigneur, +qui n'ai pas permis qu'on vous troublât, reprit la duchesse; je vous +savais enfermé en votre étude dès l'aube.--Oui bien, madame, je +poétisais, songeais et écrivais; mais j'eusse été bien aise de voir +mon bon compère Fredet et mon grand ami Philippe. Quelles nouvelles de +par de çà? Vous venez de Blois, Philippe? Et vous, Fredet, de +Rouen?...--Monseigneur, interrompit la princesse, ils vous conteront +leur voyage après s'être reposés et rafraîchis, car ils ont fait une +bien longue traite à cheval, et ils ont eu de grosses aventures par +les chemins...--Mon Dieu! mes beaux amis, avez-vous rencontré des +bandes d'écorcheurs ou des malandrins qui vous auraient ôté jusqu'à la +chemise? Il est grand temps, la guerre finie, qu'on donne la chasse à +ces larrons qui s'opposent au bien de la paix.--La guerre avait cet +avantage, mon seigneur, dit Fredet, que les méchants voleurs faisaient +de bons soldats.--Mieux vaut paix que guerre, Fredet, je t'assure; car +si le roi levait l'oriflamme contre ses ennemis, nous ne pourrions +pas, à cette heure, rimer des rondels et des ballades, comme nous +faisons à loisir, et force serait de jouer de l'épée plutôt que de la +plume....--Vous vous échauffez trop au travail, monseigneur, dit la +duchesse qui voulait changer cette conversation, et votre santé en +pâtit.--Vraiment! je ne fus jamais si allègre et dispos, madame, à +cause de la vie tranquille qu'on mène ici, loin des soucis et des +tracas de la cour.--C'est la chaleur du travail, vous dis-je, qui vous +empêche de sentir que vous êtes malade...--Malade! s'écria le prince +en riant; vous m'apprenez là ce que j'ignorais moi-même: je n'eus onc +si bel appétit et si bonne humeur...--Eh! monseigneur, ce sont des +apparences fausses, des mensonges de la maladie; il faut bien vous le +déclarer, puisque vous n'y prenez pas garde: vous êtes malade et en +danger de le devenir davantage; donc, je vous conseille de vous mettre +au lit et d'appeler le médecin...--Dites de me mettre à table et +d'appeler l'échanson, pour boire à la bienheureuse revenue de Fredet +et de Boulainvilliers...--Mon redouté seigneur, dit alors Isabeau de +Grailly qui avait imaginé la prétendue maladie de Louis d'Orléans, +voilà plusieurs fois que madame la duchesse est grandement en peine de +votre santé et n'ose vous le déclarer, de peur que vous ne tombiez +dans la mélancolie.--Merci de moi! vous finirez par me faire croire +que je suis déjà mort et enterré...--A Dieu ne plaise! dit la +princesse; vous avez seulement une grosse fièvre, et il est bon que +vous gardiez la chambre, sinon le lit, et fassiez jeûne exemplaire, +comme au saint temps du carême...--Moi, j'ai la fièvre! Pour Dieu! si +j'y eusse pensé! Bien plus, madame, il vous plaît que je jeûne en +anachorète?...--Autrement, vous iriez de mal en pis, et vous seriez +affligé de quelque grosse maladie. Ainsi, vous avez le teint pâle et +l'oeil éteint...--En vérité! reprit le duc qui commençait à se +sentir persuadé: ai-je donc le teint si pâle et l'oeil si éteint, +Fredet?--Je ne sais pourquoi, mon très-redouté seigneur, répondit le +secrétaire, mais, en vous voyant je me demandais, à part moi, si le +grand air, l'exercice du corps, le chevaucher et le train des armes, +ne vous valaient pas mieux que le séjour, l'étude et la poésie.--Que +t'en semble, Philippe? demanda le duc en se tournant vers ce +gentilhomme: me conseilles-tu de mander médecin et apothicaire?--Je ne +vous puis conseiller, mon très-redouté seigneur, dit Philippe de +Boulainvilliers, docile aux instructions de sa fiancée, que de vous +remettre de tout aux avis et aux soins de madame d'Orléans qui n'a +rien de plus cher que votre vie.--En effet, répliqua Louis d'Orléans +qui éprouvait une sorte de malaise physique, résultant de la +contrainte morale qu'on exerçait sur lui: depuis deux semaines, j'ai +fait une terrible besogne, et il n'y a pas lieu d'être surpris si ce +labeur obstiné a pâli mon visage et fatigué mes yeux...--Ta, ta, ta! +se mit à fredonner le nain Bejaune, en imitant le son de la trompette, +malgré les regards courroucés que lui lançait la duchesse.--Tu me +donnes aussi un avertissement, Bejaune? repartit le duc, qui cherchait +à dissiper la préoccupation chagrine que lui avait communiquée cette +enquête sur sa santé. Tu me pries de célébrer quelque joute ou tournoi +dans le grand préau?--Boum! boum! boum! murmura le nain, imitant le +son de l'artillerie, sans tenir compte des ordres de madame +d'Orléans.--Ah! je te comprends enfin, Bejaune, mon ami: tu fêtes +et tu acclames l'anniversaire de mon mariage avec ma très-chère +dame Bonne d'Armagnac? Vrai Dieu! il y a cinq ans accomplis que +j'épousai l'excellente femme, laquelle j'aime davantage tous les +jours...--Grand merci de cet anniversaire, monseigneur! dit la +duchesse. + +Elle se leva, les larmes aux yeux, et courut embrasser son mari. + +--Prions le Seigneur Dieu de faire que le dit anniversaire ne soit +pas le dernier!--Qu'est-ce à dire, madame? avez vous encore tant +d'inquiétude sur ma santé? Je me soignerai donc et jeûnerai suivant +votre plaisir. Mais, en mémoire de ce joyeux anniversaire, recevez ce +beau livre que j'ai de ma main écrit et enluminé pour vous en faire +don. + +En disant ces mots, il lui présenta le volume qu'il tenait, et que +Bonne d'Armagnac s'empressa d'ouvrir avec une joie d'enfant qui lui +fit oublier un moment ses pressentiments sinistres. + +C'était le recueil des poésies du prince et de quelques-uns de ses +familiers, poésies d'un genre léger et gracieux, qui contrastait avec +les impressions tristes et désolées que tant d'événements tragiques +auraient dû faire passer dans l'esprit des auteurs: Charles d'Orléans, +et les poëtes de son école, qui appartenaient presque tous à sa +maison, avaient chanté le printemps, les fleurs, les oiseaux et les +femmes. + +Ce recueil, en belle écriture gothique, sur vélin blanc et lisse, +était orné de majuscules rehaussées d'or et de couleurs éclatantes, +ainsi que d'arabesques délicates, représentant des sujets variés de la +vie rustique, à l'entour des pages. + +--Mon bonheur n'aurait pas d'égal, monseigneur, dit la duchesse avec +émotion, si vous vouliez jurer sur ce livre comme sur Évangile...--Que +jurerai-je, madame? demanda vivement Louis d'Orléans, après avoir +attendu un moment que la duchesse achevât sa phrase.--De ne me +contredire en quoi que ce soit, monseigneur, et de croire, quoi qu'il +arrive, qu'une bonne femme a reçu, du sacrement du mariage, plein et +absolu pouvoir de garder son mari. C'est pourquoi je vous ordonne, mon +cher seigneur, de rester en votre chambre comme en chartre +privée.--Sur mon âme! je jurerai tout ce qu'il vous plaira, mais je +n'eusse onc présumé que j'étais si grièvement malade. + +Telle est la puissance de l'imagination sur tout notre organisme +matériel, que le duc d'Orléans, qui jouissait d'une parfaite santé et +dont aucun accident n'avait troublé la belle constitution, se laissa +convaincre de maladie et en ressentit réellement les symptômes. + +Il se mit à la diète, et se confina dans sa chambre, où Bonne +d'Armagnac s'installa pour lui donner les soins les plus empressés et +les plus tendres. + +Après un jour de diète, le prétendu malade avait les sens plus lourds, +la tête plus vide, le pouls plus faible: le médecin ou _physicien_, +qu'on avait mandé, prescrivait des drogues et des tisanes, que la +duchesse transformait, de concert avec Isabeau, en potions anodines et +inoffensives. + +C'est alors qu'elle répondit elle-même au roi, aux frères du roi, aux +princes du sang, aux officiers de la couronne, qui avaient écrit au +duc d'Orléans pour l'inviter à venir au plus tôt rejoindre l'armée +avec ses chevaliers bannerets, ses gens d'armes et ses vassaux. La +duchesse excusa l'absence de son mari en annonçant qu'il était +incapable non-seulement de monter à cheval, mais encore de sortir de +son lit. + +Le prince devenait tout à fait malade. + +La tristesse s'était emparée de lui et, à défaut d'un mal réel, le +consumait lentement. Le manque de nourriture, d'air et d'exercice, +l'avait tellement débilité, qu'il pouvait se regarder comme +dangereusement atteint. Il en vint à penser à son testament. + + + + +V + + +Cependant toute la population du château était dans l'attente et dans +l'anxiété. + +Il n'y avait que le prince qui, enfermé dans sa chambre et gardé à vue +par Bonne d'Armagnac, restât étranger aux événements de la guerre. +Chacun, homme ou femme, grand ou petit, prenait à coeur les +nouvelles vagues et incomplètes qui pénétraient de toutes parts dans +l'enceinte de Coucy. + +On savait que l'armée royale s'était rassemblée au nombre de 100,000 +combattants; que cette armée s'augmentait sans cesse par l'arrivée de +nouveaux renforts; que la noblesse de France avait juré d'anéantir les +Anglais; que ceux-ci, décimés par les maladies et la famine, mais +encouragés par la présence de leur roi, ne comptaient pas plus de +15,000 gens d'armes et archers; qu'ils avaient battu en retraite +cependant, sans accepter la bataille, et qu'après avoir passé la Somme +à gué, ils se croyaient sauvés, malgré la multitude d'ennemis qui les +environnaient et les harcelaient. + +On ne s'étonnait pas que le duc d'Orléans, malade comme on le disait, +manquât à la réunion des princes et seigneurs français, mais on avait +peine à comprendre qu'il n'eût pas envoyé à l'armée sa bannière avec +ses gentilshommes, ses capitaines et ses vassaux. + +On regardait cette indifférence de sa part comme un acte politique +motivé par la conduite du duc de Bourgogne, qui avait refusé aussi de +prêter secours au roi de France contre le roi d'Angleterre. + +Ce jour-là (c'était le 21 octobre), Charles d'Orléans, le corps épuisé +par la diète, la tête affaiblie par la préoccupation de son mal +imaginaire, le visage pâle et altéré, se souleva sur le coude dans +l'immense lit qui, semblable à une prison, l'enveloppait de l'ombre de +son ciel massif et de ses rideaux ou _courtines_ en soie bleue, +brochée d'or et fleurdelisée. + +Il appela, d'une voix débile, la duchesse, assise en ce moment près de +la fenêtre, et lisant avec une sorte de pieux recueillement les +poésies de son mari dans le beau manuscrit enluminé dont il lui avait +fait présent. + +--Bonne, lui dit-il, je mourrai d'ennui et de tristesse plutôt que de +mon mal: il faut que je sorte de ce lit, sous peine d'y rendre l'âme; +il faut que j'entende des voix humaines et contemple des visages +humains, sous peine de me croire déjà au purgatoire... Eh! +monseigneur, avez-vous la force de vous lever et tenir debout? +Voulez-vous, pour vous distraire, qu'on amène en votre chambre des +ménestrels, des bateleurs, des musiciens, des animaux savants, des +docteurs ès-sciences...--Non, je ne veux plus demeurer en cette +chambre; je veux me promener en plein air, dans les préaux, dans les +courtils et les vergers, sur les remparts: cette promenade me vaudra +mieux que les juleps des physiciens qui méritent le bonnet à oreilles +d'âne.--Vraiment, mon cher seigneur, vous ne pourriez vous soutenir ni +marcher. Vous êtes ou, du moins, vous avez été trop grandement +malade.--Je ne suis pas guéri encore; mais, dussé-je aller de vie à +trépas, je ne demeurerai davantage en ma couche. Dieu me vienne en +aide! je prétends oublier mon mal, s'il se peut, et célébrer quelque +fête ou cérémonie avant celle de mes funérailles.--Ne parlez pas +ainsi, mon bon seigneur, car vous me navrez au fin fond de l'âme, et +je souhaiterais alors être morte.--Demain, madame ma mie, je tiendrai +un beau puy de rhétorique dans la galerie des Armes, et vous +distribuerez, de votre main, les prix et couronnes que je décernerai +aux meilleurs poétiseurs. + +Bonne d'Armagnac fut contrariée, au dernier point, d'un pareil projet, +qui allait mettre le duc d'Orléans en présence de toute sa maison; +mais elle n'osa pas s'y opposer ouvertement, d'autant plus qu'en ce +temps-là l'obéissance d'une femme envers son mari devait être toujours +résignée et silencieuse. + +Fredet fut appelé, et, de concert avec son maître, il dressa le plan +détaillé de la fête. + +On nommait _puy de rhétorique_, une espèce de concours poétique, qui +s'ouvrait avec plus ou moins d'éclat dans les villes du nord de la +France et à la cour des seigneurs de ces provinces, où la poésie était +généralement aimée et cultivée. Ces puys de rhétorique excitaient et +répandaient le goût des lettres ou de la _gaie-science_, suivant une +expression en usage dans le Nord comme dans le Midi, qui avait aussi +ses concours poétiques sous le nom de _jeux floraux_ et de _cours +d'amour_. + +Quant au nom de _puy de rhétorique_, il signifie _trône de +littérature_; car le mot _puy_ (en bas latin, _podium_) s'employait +pour désigner un lieu élevé, une montagne ou une estrade: la +_rhétorique_ avait alors un sens beaucoup plus étendu qu'aujourd'hui, +et représentait à la fois tout ce que comprend l'art de bien dire. + +Le lendemain, les préparatifs de la solennité avaient été faits dans +la galerie des Armes, appelée ainsi à cause des trophées d'armes et +des panoplies qui la décoraient. + +Toutes les personnes faisant partie de la maison du duc d'Orléans +devaient assister à l'assemblée et y avaient été invitées par un +_cri_, c'est-à-dire par une proclamation au son des trompettes dans le +_tinel_ ou salle à manger des officiers et des dames. + +On n'avait pas convoqué à cette fête les châtelains et les nobles des +environs, parce que le temps eût manqué pour envoyer ces invitations à +vingt lieues à la ronde. Madame d'Orléans s'y serait d'ailleurs +refusée; tant elle craignait que son mari ne fût instruit de +l'imminence d'une bataille entre les Français et les Anglais. + +Elle redoubla même de précautions à cet égard, et elle menaça de sa +colère quiconque aurait l'imprudence de prononcer une parole capable +d'inquiéter ou d'éclairer le duc d'Orléans. + +Si ce prince n'avait point passé pour gravement malade auprès de tout +le monde, on n'eût rien compris à son indifférence au milieu des +grands événements qui se préparaient, et tous les gentilshommes de sa +maison seraient venus lui demander de les conduire à la guerre. + +C'était, à cette époque, une passion commune à tous, que celle des +armes, et un seigneur qui aurait évité une occasion d'exposer sa vie +en combattant, eût été honni et déshonoré. + +La chevalerie n'avait pas d'autre but que de former des hommes de +guerre et de glorifier la vaillance, cette première vertu de la +noblesse. + +Pendant que Louis d'Orléans se faisait vêtir par ses valets de +chambre, Bonne d'Armagnac, qui devait présider avec lui le puy de +rhétorique, descendit dans le verger, pour essayer de dissiper les +sombres nuages dont sa pensée et son front étaient obscurcis. + +Elle portait sous son bras le manuscrit des poésies de son mari, parce +qu'elle le lisait sans cesse et ne le quittait pas plus qu'un talisman +ou une amulette. Elle ne commença pas toutefois sa lecture: elle était +tombée dans une rêverie amère, en se disant que le duc d'Orléans ne +lui pardonnerait pas la ruse qu'elle avait employée pour l'empêcher de +faire son devoir de prince et de rejoindre l'armée du roi. + +Isabeau de Grailly et Hermine de Lahern ne tardèrent pas à venir la +retrouver sous une treille où elle s'était arrêtée machinalement dans +sa promenade solitaire. + +La duchesse avait un magnifique costume qui rehaussait l'éclat de sa +beauté noble et majestueuse. + +Sur sa tête s'élevait le _hennin_ ou bonnet à cornes, en forme de +demi-cercle, cette coiffure singulière que la reine Isabeau de Bavière +avait empruntée aux modes de son pays, et que les dames de la cour +adoptèrent avec tant de fureur que les prédicateurs en chaire +traitaient le _hennin_ d'invention du diable. Celui de Bonne +d'Armagnac était en soie rouge brodée d'argent, avec garniture de +canetilles d'or et de perles qui s'entrelaçaient en façon de +feuillages. + +Le _surcot_, qui, comme son nom l'indique, se portait par-dessus la +cotte, ressemblait assez au vêtement qu'on appelle maintenant _visite_ +et que les femmes ont ajouté à leur toilette d'hiver, si ce n'est que +le surcot dessinait exactement la taille et se découpait en basques +arrondies sur les hanches; le surcot de la princesse, qui n'avait pas +de manches, et qui laissait voir celles de sa robe en satin vert, se +composait d'un corsage en damas blanc, offrant sur la poitrine deux +larges bandes de fourrures de _menu vair_ ou petit gris, qui suivaient +le contour des basquines. + +La jupe, mi-partie ou divisée en trois zones de différentes couleurs, +en avait une seule verte, semblable aux manches; les deux autres +étaient blanche avec des fleurs de lis et des lions d'or, et amarante +avec des rosaces d'argent. + +Un riche manteau de brocard, analogue à la dalmatique d'un évêque, +tombait sur ses épaules et s'attachait par devant au moyen d'une +grosse agrafe de perles; une espèce de ceinture massive d'orfévrerie, +qui cachait le surcot, ne se révélait que par son extrémité ou +_pendant_ qui tombait jusqu'au bas de la jupe. + +La longueur de ce pendant se mesurait en raison du rang de la femme +qui portait ceinture; la ceinture, dans tous les cas, était un signe +distinctif de noble extraction, ce qui donna lieu au proverbe: «Mieux +vaut bonne renommée que ceinture dorée.» + +Les deux damoiselles d'honneur de la duchesse n'étaient pas moins +richement habillées. + +Isabeau avait aussi le surcot garni de fourrure et la ceinture +d'orfévrerie; mais celle-ci se déployait autour des reins, et son +_pendant_ n'atteignait pas le milieu de la jupe, également mi-partie +rouge et blanche, en soie brochée d'argent, aux armes de la maison de +Grailly. + +Le surcot violet, avec bordure de martre zibeline, était sans basques +et allait s'arrondissant sur les hanches, de même que le corset qui +fait la base de la toilette d'une femme aujourd'hui, et qui n'est +autre qu'un surtout dégénéré ou perfectionné. + +Isabeau n'avait pour coiffure qu'une sorte de calotte ou chaperon de +drap d'or, d'où s'échappaient ses beaux cheveux noirs épars sur son +cou et ondoyant autour d'elle. + +Quant à Hermine de Lahern, elle n'avait pas renoncé aux modes de son +pays natal. + +Ses cheveux blonds flottants encadraient sa figure comme d'une auréole +et se répandaient en boucles abondantes derrière son corsage; elle +était coiffée d'un haut bonnet de forme conique, pareil à celui que +les Cauchoises ont conservé; ce bonnet, d'étoffe bleue couverte de +point de Venise, se terminait par un ample voile qui aurait pu +l'envelopper tout entière. + +Elle portait deux robes: celle de dessous en brocard, à damier noir et +argent; celle de dessus, formant juste au corps, à manches ouvertes et +tombantes, en drap de soie blanc, fourré d'hermine, emblème de son +nom. + +Elle n'avait pas de ceinture d'orfévrerie, mais un _carcan_ ou collier +de perles à trois rangs, ainsi que des _aureillettes_ ou boucles +d'oreilles à pendeloques formées de ces mêmes perles, qui se pêchaient +sur les côtes de Bretagne, et qui passaient pour venir de l'Inde. + +--Ma très-chère dame, dit Hermine à la duchesse d'Orléans, savez-vous +le bruit qui court ici: l'armée du roi et celle d'Angleterre sont en +présence devers Saint-Pol et Azincourt, en sorte que la bataille se +donnera demain, si donnée elle n'est à cette heure.--Or çà, ma mie, +allez-y si bon vous semble, et bataillez à votre aise, repartit +brusquement Bonne d'Armagnac, mais gardez-vous de parler bataille +céans, où l'on n'y songe guère, car je vous enverrais plutôt en un +couvent de Bretagne.--Un couvent me conviendra fort, madame, pour y +prier en mémoire des vaillants chevaliers qui mourront aujourd'hui ou +demain.--Voilà une résolue batailleuse! dit la duchesse en se tournant +vers Isabeau, qui semblait triste et recueillie. Nous ne la fiancerons +pas comme toi, Isabeau, à quelque bon gentilhomme, mais nous en ferons +une béguine ou cordelière qui priera pour nous en son moutier.--Mieux +vaudrait n'être pas fiancée, reprit la damoiselle de Grailly, que +d'essuyer les reproches et les dédains de messire Philippe de +Boulainvilliers, qui menace de se tuer s'il ne va pas combattre les +Anglais!--Monseigneur ne vous excusera jamais, ajouta la damoiselle de +Lahern, de l'avoir retenu en sa chambre, quand il y a guerre et +bataille.--Oh! ma très-honorée dame, dit Isabeau, nous n'avons pas +refusé de vous obéir, et pourtant messire de Boulainvilliers m'a +déclaré que c'était faire honte et affront à monseigneur, que de le +garder ainsi prisonnier, sans l'avertir même du mandement du roi, qui +a fait lever l'oriflamme.--Quels regrets ce sera pour vous, madame, +dit Hermine, si les Français perdent cette journée, faute du secours +de leur valeureux prince, monseigneur le duc d'Orléans! quels regrets +aussi, chère et bonne dame, si monseigneur n'a pas sa part dans une +belle victoire!--M. de Boulainvilliers m'a dit que les capitaines de +mon redouté seigneur étaient déterminés à s'en aller d'eux-mêmes se +réunir au camp des Français?--On s'émerveille grandement partout, ma +très-honorée dame, que, vous, fille du brave comte d'Armagnac, et +femme du très-valeureux duc d'Orléans, vous demeuriez neutre et +insensible à ces bruits de guerre qui font palpiter les coeurs des +nobles dames.--Il n'est plus temps peut-être de partir en armes et de +déployer au vent la bannière d'Orléans?--Il est toujours temps de +faire son devoir et de se conduire généreusement en gentilhomme et en +prince!--Eh! quoi! mes filles! s'écria la duchesse, ébranlée par ces +attaques redoublées qui venaient battre en brèche sa résolution déjà +chancelante: vous voulez que je livre monseigneur à la mort, comme un +mouton qu'on mène à la boucherie?--Dieu m'est témoin, ma très-honorée +dame, répondit Hermine, que je verserais tout mon sang pour épargner +la moindre goutte du sang de monseigneur!--Pensez-vous donc, ma +très-excellente dame, ajouta Isabeau avec inquiétude, que tous ceux +qui vont à la guerre n'en reviennent pas?--Allez, mes filles, nous +avons chacune, au fond de notre coeur, une secrète voix qui nous +annonce l'avenir, et nos pressentiments ne sont que des avertissements +envoyés du ciel sur ce qui doit advenir. Or, j'ai ferme assurance que +monseigneur me sera pour toujours ravi, s'il me quitte en cette +occasion, et que, le voyant me quitter, je l'aurai vu pour la dernière +fois!--Hélas! madame, répliqua Isabeau de Grailly, il me semble qu'il +en sera de même de mon fiancé!--Ce sont chimères et mensonges que ces +pressentiments, mon honorée dame, repartit la damoiselle de Lahern. +Certes, si je me fiais à des présages et à des imaginations +semblables, je croirais que c'en est fait du beau royaume de France et +de la gentille noblesse française!--Le jour, la nuit, je suis +poursuivie de fantômes et d'images sinistres, dit la duchesse: tantôt +je me vois en habits de deuil; tantôt je pense être en prison et +chargée de chaînes de fer; tantôt monseigneur m'apparaît, mort et +percé de coups... O mon Dieu: qu'adviendra-t-il de tout +ceci?--N'avez-vous pas, très-honorée dame, dit Isabeau, consulté les +sorts et les horoscopes?--Je n'ai, ma mie, consulté que mon coeur, +et mon pauvre coeur m'a répondu que cette guerre serait bien fatale +à monseigneur.--Plaise à Dieu qu'elle ne soit plus fatale à mon beau +pays de France et au roi notre sire! murmura Hermine.--Que +n'interrogez-vous les sorts des lettres? continua Isabeau. Vous +n'aurez que faire de mander des devins ou des astrologues. Prenez tel +livre que vous voudrez; ouvrez-le en invoquant le destin, et voyez ce +que vous annoncera la première lettre au commencement de la page, à +votre droite: les douze lettres, qui font la tête de l'alphabet, +depuis l'_a_ jusqu'au _l_, sont heureuses et de bon augure; les +autres, depuis le _m_ jusqu'à la fin, sont malheureuses et de méchant +présage. Jamais, dit-on, cet horoscope n'a induit en erreur et abusé +personne au monde.--Vraiment! ne l'as-tu pas essayé pour ton propre +compte? demanda la duchesse, en ôtant les signets du volume qu'elle +avait par hasard sous la main.--Nenni, ma très-chère dame, reprit +naïvement la damoiselle de Grailly, j'appréhendais trop de me préparer +un mauvais sort.--Ce n'est rien qu'une lettre pour connaître +l'avenir, dit la damoiselle de Lahern; il faut s'attacher au premier +mot qui se présente à l'ouverture du livre, et même, parfois, on +retient le sens de la ligne ou de la phrase qui est au commencement de +la page. J'en ferai l'épreuve pour ma part, si vous le trouvez bon, +madame, et je conjure la fortune d'être propice à mes désirs. + +La duchesse d'Orléans tenait le livre fermé, et ses deux compagnes, +debout, à ses côtés, regardaient avec anxiété ce livre prophétique, +entre les feuillets duquel Hermine de Lahern se hasardait à chercher +l'oracle de l'avenir. + +Celle-ci indiqua du doigt l'endroit où elle voulait ouvrir le volume, +et posa la main sur le feuillet où se trouvaient la lettre, le mot et +la phrase qu'elle devait interpréter pour connaître son sort. La page +commençait par ce vers: + + Prison auras avec ton noble maître. + +La princesse tressaillit et relut plusieurs fois ce vers en silence. + +--La lettre et le mot ne sont guère favorables, dit la jeune fille, +mais la phrase l'est davantage, si le sort me donne à partager le sort +de monseigneur.--Ce pronostic n'a pas et ne peut avoir de sens, +repartit Bonne d'Armagnac, d'autant que monseigneur n'est pas +prisonnier... Mais, vraiment! s'écria-t-elle, en riant, voici déjà le +sort accompli, car c'est moi qui ai mis en captivité monseigneur +d'Orléans, de peur qu'il ne s'en aille à l'armée du roi, et tu es +pareillement captive, ma douce Hermine, en notre châtel de Coucy. Çà, +Isabeau, à ton tour de faire parler le sort à ton profit! + +Isabeau de Grailly rougit et ne répondit pas: elle eût bien souhaité +ne pas s'exposer à évoquer une mauvaise chance, mais elle n'osait pas +résister à un désir, encore moins à un ordre de sa maîtresse. + +Elle écarta donc les feuillets du livre d'une main tremblante, et +rencontra ce vers qui, malgré le fâcheux caractère de sa première +lettre, commençait par un mot qu'elle eût choisi elle-même et +contenait un présage qu'elle accueillit avec un battement de coeur, +un sourire de joie et un redoublement de rougeur: + + Mariage est la fin de tes ennuis. + +--Oui-da, ma fille, dit la duchesse avec gaieté, les horoscopes de ce +livre ne sont pas si contraires que je l'appréhendais. Au fait, rien +que de bon ne peut sortir de l'oeuvre de monseigneur, et j'ai à +coeur que ce beau mariage se fasse le plus prochainement possible, +pour mettre fin à tes ennuis.--Çà, ma très-chère dame, dit Hermine, ne +vous plaît-il pas de consulter aussi les sorts, pour savoir ce qui +adviendra de la guerre des Anglais?--Je me soucie bien de cette +guerre, vraiment! Il n'y en aura pas même un écho jusqu'ici, et je ne +craindrai pas pour les jours de mon époux bien-aimé.--Voyons ce que +vous conseille, en cette occurrence, l'horoscope des lettres! Faut-il +que monseigneur demeure céans ou rejoigne l'armée?--Il demeure et +demeurera céans, te dis-je; car j'aime mieux qu'il vive avec moins +d'honneur, que de le voir mort avec plus de triomphe.--Ouvrez un peu +le livre, madame, et demandez-lui s'il convient qu'un duc d'Orléans +reste au logis et se tienne coi, quand on va livrer bataille?--Ne me +tentes-tu pas comme le serpent du paradis terrestre, dit tristement +Bonne d'Armagnac, et n'est-ce pas manger le fruit de l'arbre défendu +de la science? + +La duchesse, un moment indécise, ouvrit brusquement le volume, et lut +avec effroi ce vers menaçant, au commencement de la page: + + Morte de deuil en pleurant tant de morts. + +Elle faillit laisser le livre s'échapper de ses mains; ses yeux se +voilèrent et une douleur poignante s'empara d'elle. + +Hermine de Lahern regardait avec stupeur cet arrêt de mort qu'elle +essayait en vain d'interpréter d'une manière rassurante. La damoiselle +de Grailly, saisie d'une émotion indéfinissable, approcha ses lèvres +de la main de Bonne d'Armagnac et y déposa un baiser qui ressemblait à +un adieu funèbre. + +--Hermine, lui dit solennellement la duchesse, c'est vous qui l'avez +voulu, c'est vous qui m'avez ôté la consolation de l'espérance!--Ne +vous méprenez pas sur le vrai sens de ce pronostic, très-vénérée dame, +répondit la damoiselle de Lahern, avec autant d'embarras que +d'anxiété: cela s'entend de la bataille, qui fera beaucoup de morts et +qui rendra quasi la France morte de deuil...--Il sera temps d'y +penser, le cas échéant, reprit froidement la duchesse; quant à cette +heure, il n'est pas question de bataille causant mort d'hommes, mais +tant seulement de bataille poétique entre les concurrents du puy de +rhétorique. Malheur à qui réveillera monseigneur! + +Les trompettes sonnèrent pour annoncer l'ouverture de puy de +rhétorique, et un orchestre, composé de flûtes, de hautbois, de violes +et de _rebecs_ ou violons à trois cordes, fit entendre une symphonie +lente et douce. + +La musique de ce temps-là, n'ayant que des instruments faibles, +monotones et imparfaits, se bornait à filer des sons et n'exécutait +que des espèces de gammes chromatiques, en montant et en descendant, +sans ensemble et sans énergie; elle rencontrait pourtant quelquefois +un chant gracieux et touchant malgré sa simplicité et son uniformité. + + + + +VI + + +La galerie des Armes, où la cérémonie devait avoir lieu, était +remarquable par sa longueur plutôt que par son élévation. Le plafond, +soutenu par des poutrelles ou lambris peints en rouge, représentait un +ciel d'azur étoilé; les murailles, également peintes à la détrempe, +avaient pour ornements une série d'écussons ou armoiries appartenant à +l'ancienne famille de Coucy, qui était alors éteinte et dont la maison +d'Orléans possédait les domaines seigneuriaux. + +De chaque côté de la galerie, s'élevaient des trophées d'armes +offensives et défensives, des mannequins couverts d'armures de +différentes époques et de différents pays, des faisceaux de lances, de +haches et d'épées, des amas de casques et de boucliers aux formes les +plus variées et les plus bizarres. + +A l'extrémité de la salle, on avait disposé le _puy_: c'était une +estrade, exhaussée de trois pieds au-dessus du plancher, couverte de +nattes en paille et décorée d'un dais ou baldaquin fleurdelisé, sous +lequel devait s'asseoir le duc d'Orléans. + +Ce prince entra le premier dans la salle, suivi de sa femme et des +juges du puy, choisis parmi les dames et les officiers de sa maison. + +Il était si faible, que son secrétaire Fredet soutenait sa démarche +chancelante; son visage pâle, ses lèvres blêmes et ses yeux éteints +témoignaient assez de l'altération de sa santé, qui n'était que le +résultat d'une longue diète, d'une triste préoccupation et d'un manque +absolu d'air et d'exercice. + +Il portait des vêtements noirs, suivant le voeu que sa mère +Valentine avait fait pour lui; mais il avait passé autour de son cou +plusieurs grosses chaînes avec les insignes des ordres de chevalerie +qu'il pouvait opposer à celui de la Toison-d'Or, créé et distribué par +le duc de Bourgogne. + +Il se traîna jusqu'au fauteuil qui lui était destiné; à ses côtés, se +plaça, sur un siége plus bas, la duchesse d'Orléans; derrière eux, les +personnes composant le tribunal poétique se rangèrent sur des bancs +garnis de tapis armoriés. + +Dans la salle, dont les portes s'ouvrirent alors aux invités, une +foule compacte de curieux empressés se précipita vers l'étroit espace +réservé au public subalterne, tandis que les gentilshommes, donnant la +main aux dames et aux damoiselles en habits de gala ou de cérémonie, +vinrent processionnellement, en saluant le duc et la duchesse, occuper +les places auxquelles ils avaient droit selon leur naissance et leur +rang. + +Un héraut d'armes, sa baguette blanche à la main, monta les degrés de +l'estrade et s'agenouilla devant le duc pour recevoir ses ordres; +puis, s'étant relevé, il imposa silence à l'assemblée, en agitant sa +baguette. + +--Mesdames et messeigneurs, dit-il à haute voix, nous vous faisons +assavoir que le prix du meilleur rondel sera une rose de vermeil ornée +de deux perles en imitation de gouttes de rosée, signifiant que les +dons du ciel ne font pas défaut aux merveilles de la nature. En outre, +la meilleure chanson aura pour prix et récompense un beau lis +d'argent, sur lequel est posée une mouche d'or et de diamant, +signifiant que candeur et innocence sont les trésors de l'âme; +finalement, la meilleure ballade sera honorée d'une couronne de fin +or, diaprée de rubis et de saphirs, signifiant que les poëtes sont les +princes de ce monde terrestre, et que les princes doivent aspirer à +égaler les poëtes. + +Les instruments à vent et à cordes recommencèrent leurs symphonies, +qui ne s'arrêtaient par intervalles que pour laisser entendre la +lecture des pièces de vers présentées au concours. + +L'exemple du maître est toujours un commandement: la plupart des +officiers du duc d'Orléans tenaient donc à honneur de se distinguer +dans cette joute littéraire, à laquelle présidait lui-même ce prince +qui n'estimait rien tant que la belle _rhétorique_. + +Les auteurs s'avançaient tour à tour au pied de l'estrade, et lisaient +leurs poésies, avant d'en déposer le manuscrit entre les mains de +Bonne d'Armagnac. Après chaque lecture, les juges délibéraient et +allaient aux voix, en prenant d'abord l'avis de la duchesse. + +L'assemblée avait le droit d'exprimer son opinion par des bravos, mais +non par des huées, le silence étant la seule marque permise de +désapprobation. + +--Monseigneur, et vous, ma très-haute et très-puissante dame, dit +Fredet, en s'inclinant avec respect, vous plaît-il d'admettre au +concours un jouteur inconnu qui ne veut pas nommer son nom, et qui n'a +pu assister à cette journée, faute d'être reçu au châtel.--Maître +Fredet, interrompit Bonne d'Armagnac inquiète de cet épisode imprévu, +la loi du puy de rhétorique exige que les concurrents y comparaissent +en personne, et surtout qu'ils soient de bonne vie et moeurs; ce +pourquoi convient-il qu'ils se nomment...--A moins que le chef suprême +du puy les dispense de se nommer, répliqua Charles d'Orléans, qui +sentait ses forces renaître et qui s'applaudissait d'avoir quitté son +lit. Or, il importe que je sois instruit des raisons qui invitent le +nouveau poëte à nous celer son nom.--Je m'excuse, monseigneur, d'être +son avoué et avocat, d'autant que je ne le connais pas davantage, +reprit Fredet que la demoiselle de Lahern encourageait du regard à +parler. C'est une flèche qu'on a lancée dans le châtel par-dessus la +muraille, et où se trouvait attaché cet écriteau: «Quiconque ramassera +ceci est convié et supplié de porter, au puy de rhétorique de +monseigneur, le rondel enfermé sous ce pli et scellé de ce cachet. Si +d'aventure ledit rondel est jugé digne du prix, ledit prix +appartiendra à celui qui aura été son parrain et avocat audit puy de +rhétorique.»--Voilà une plaisante façon d'entrer en lice! s'écria +gaiement le duc d'Orléans. Çà, Fredet, je t'autorise à être le parrain +de ce jouteur inconnu.--Ah! monseigneur, reprit la duchesse, qu'un +pressentiment douloureux avait fait pâlir, c'est enfreindre la loi des +puys de rhétorique!--Nenni, madame, puisque j'admets ce rimeur, quel +qu'il soit, noble ou vilain, à disputer le prix de la rose.--Et si +ledit rimeur, mon très-redouté seigneur, n'était autre qu'un +malfaiteur, condamné et décrié pour ses forfaitures, un larron?...--Fi +donc! jamais larron, jamais mauvais garçon ou bandit n'a pratiqué le +gentil métier de poésie et art de rhétorique!--Oui-da; mais si ce +rondel contenait choses mal sonnantes et attentatoires à l'honneur des +dames?--Maître Fredet qui le doit lire verra du premier coup ce qu'il +convient de faire. Je gage, au contraire, que ce rondel vient de +quelqu'un de la cour du roi, de messire Olivier de la Marche, du roi +de Sicile, de mon oncle de Berry. Or, écoutez, beaux juges du puy! + +Il se fit un silence général dans l'assemblée, que la curiosité tenait +immobile et attentive. + +Madame d'Orléans n'avait pas osé résister plus longtemps en public à +une volonté formelle de son mari: ses yeux s'étaient remplis de +larmes, et elle laissa tomber son front dans sa main. Le souvenir de +l'horoscope des lettres lui revint, en ce moment, avec de nouvelles +angoisses. + +Maître Fredet, satisfait de l'importance qu'il s'était donnée à +l'occasion d'un épisode dont il ignorait lui-même la portée, coupa les +lacs de soie engagés dans le cachet sans armoiries, qui fermait un +papier plié en forme de missive, et il lut aussitôt, d'un accent ferme +et vibrant, ce rondel qu'il ne comprit bien qu'après en avoir fait +lecture. + + Gentil duc, quand on crie aux armes, + Demeurez-vous point endormi? + Quand la France se noie en larmes, + Vous cachez-vous comme fourmi? + Quand le roi mande ses gens d'armes, + N'êtes-vous plus son grand ami. + Gentil duc, quand on crie aux armes! + +--Aux armes! répéta une voix glapissante, qui partait de dessous un +trophée d'armures et qui fut accompagnée d'un son de ferrailles que +rendit le choc de deux armures.--Qu'est-ce que cela? demanda le duc, +en se levant et portant la main à son côté pour y chercher une épée +qu'il ne trouva pas.--Les Anglais seraient déjà devant Coucy! s'écria +involontairement Philippe de Boulainvilliers que ce bruit d'armes +avait fait tressaillir.--Monseigneur, dit tristement la duchesse +d'Orléans, n'est-ce pas messire Jean de Bourgogne qui vous envoie ce +message?--Continuez de lire, Fredet, repartit le duc d'Orléans ému et +agité de mille pensées turbulentes: j'ai hâte d'entendre la conclusion +du rondel.--Comme parrain de l'auteur, dit Fredet décontenancé par les +regards que lui lançait la duchesse, je requiers qu'il soit mis hors +de cause.--Point, maître! insista le duc! ces vers sont beaux et +honorables; je souhaite qu'ils méritent la rose de vermeil. + +Fredet obéit à regret et reprit sa lecture, en baissant la voix de +telle sorte qu'elle parvenait à peine jusqu'à l'extrémité de la salle, +malgré le profond silence qui y régnait. + +Le duc ne s'était pas rassis, quoique ses jambes tremblassent sous +lui, et il s'interrogeait tout bas pour découvrir un mystère que lui +annonçait l'anxiété peinte sur tous les visages: il prêtait encore +l'oreille à ce bruit d'armes, qui ne retentissait plus. + +Il ne perdit pourtant pas un seul mot de la lecture de cette seconde +strophe du rondel. + + Ayez le coeur haut affermi, + Maniez lances et guisarmes! + L'Anglais a fait assez d'alarmes: + Sus donc! courez à l'ennemi, + Gentil duc, quand on crie aux armes! + +--Aux armes! aux armes! répéta la même voix, qu'on avait déjà entendue +sortir des armures et qui cette fois ressemblait à un tocsin. + +On ne voyait personne. + +Mais, du milieu des casques et des cuirasses amoncelés, s'élevait un +bras nu, armé d'une de ces lourdes masses de fer hérissées de pointes, +que les anciens chevaliers portaient dans les batailles pour assommer +leurs adversaires, après avoir fait usage de l'épée et de la lance: +cette masse retombait sans cesse sur les armes, comme un marteau sur +une enclume, et faisait un épouvantable vacarme qui mit en rumeur +toute l'assemblée, comme si le château était surpris et assiégé par +les Anglais. + +Une terreur panique s'emparait déjà des assistants, lorsque +quelques-uns, plus braves ou plus curieux, s'approchèrent pour +rechercher la cause de cette alerte et trouvèrent le fou du duc +d'Orléans blotti dans le ventre d'une énorme cuirasse. + +--C'est Bejaune! cria-t-on de toutes parts, les uns riant, les autres +s'entre-regardant.--Bejaune? dit sévèrement le duc d'Orléans. + +Devant lui, le fou fut amené, la tête entièrement cachée dans une +_salade_, sorte de casque en fer battu sans visière et sans crête ni +panache. + +--Pourquoi as-tu crié de la sorte et causé pareil tumulte? lui +demanda-t-il. Es-tu vraiment fol devenu?--Aux armes! aux armes! répéta +Bejaune, brandissant et secouant la masse de fer qu'il tenait encore à +la main. L'Anglais! l'Anglais! l'Anglais!--Eh! monseigneur, dit la +duchesse qui fit signe d'éloigner le bouffon, avez-vous ouvert un puy +de rhétorique pour donner audience à un fol d'office? Ne voyez-vous +pas que Bejaune a voulu proclamer à sa façon ce méchant rondel, dont +il est peut-être l'auteur?--Ce rondel a sans doute un sens +prophétique, reprit d'une voix sombre Charles d'Orléans qui ne +remarquait autour de lui que visages inquiets et consternés. Il m'a +semblé, en l'écoutant, que c'était moi qu'on avertissait de venir à la +bataille...--Mon bon seigneur, interrompit la princesse, vous avez eu +grandement tort de vouloir tenir un puy de rhétorique quand vous êtes +si débile et si malade encore. A peine pouvez-vous, hélas! vous +soutenir. Vous ferez mieux de retourner en votre chambre et de vous +remettre au lit.--Aux armes! a-t-on dit, répliqua le prince. + +Son imagination s'exaltait, en arrivant à des rapprochements de faits +et d'idées qui le conduisirent presque à la vérité. + +--Que parle-t-on des Anglais? les Anglais ne sont pas en France et n'y +reviendront jamais! Si la guerre s'allumait de rechef, c'est en leur +Angleterre qu'il faudrait aller les chercher!... Mais la trêve +n'est-elle point expirée? car ce n'était qu'une trêve, et la paix +restait à conclure... Que signifierait, d'ailleurs, cette flèche +annexée à ce rondel belliqueux? La flèche est l'image de la guerre; +c'est ainsi que dans la _Vie d'Alexandre_, écrite par Quintus Curtius, +la nation scythe déclare qu'elle est prête à combattre le +Macédonien... Oui, sur mon âme! cette flèche annonce la guerre, et le +rondel qui l'accompagne en est comme le signal! Aux armes donc, et, +s'il le faut, à la bataille!--Ah! monseigneur, mon vénéré seigneur! +disait Bonne d'Armagnac fondant en larmes: ordonnez-vous que mon +horoscope s'accomplisse: _Morte de deuil en pleurant tant de +morts!_--Quel horoscope? reprit le duc dont la tête s'égarait +davantage, par suite de la faiblesse extrême où l'avait mis la +privation de nourriture. _Morte de deuil en pleurant tant de morts!_ +Qui a dit cela? qui a fait ce vers que je me remémore? Morte de deuil! +qui est celle-là que le deuil a tuée? quels sont ces morts qu'elle +pleure? Et vous, ma chère dame, comment vous trouvez-vous intéressée +dans ce mystère? Philippe, mon ami, va-t'en faire préparer mon cheval +et mes armes! Maître Fredet, je veux ouïr une messe en l'honneur du +Saint-Esprit, devant que de partir pour la guerre!... Çà, messieurs, +on me cèle quelque chose: on me laisse ignorer ce que je dois +savoir!... Que s'est-il passé durant ma maladie?... Que se passe-t-il +à cette heure?... Est-il venu des lettres de la part du roi notre sire +ou de la part de mes beaux-oncles de Bourbon et de Berry? Est-il vrai +que nous sommes en guerre avec les Anglais?... Ah! monsieur de +Boulainvilliers, je veux être instruit de tout. + +Ces questions adressées aux uns et aux autres, ces réflexions, faites +à haute voix, se succédaient si rapidement, que la duchesse d'Orléans +ne pouvait ni les arrêter ni les détourner. Elle donna ordre aux +hérauts d'armes de faire évacuer la salle, et elle s'y trouva bientôt +seule avec son mari, entourée de quelques dames et officiers de sa +maison. + +Tous les témoins de cette scène ne doutèrent pas que le prince ne fût +gravement malade, et ses paroles incohérentes, prononcées d'un air +hagard et accompagnées de gestes impatients, firent même croire que sa +raison avait été atteinte. + +Le duc d'Orléans, après cet accès de surexcitation nerveuse, retomba +dans un morne accablement. Il avait arraché des mains de Fredet le +papier où était écrit le rondel mystérieux, et il le relisait sans +cesse à demi-voix pour en découvrir le sens ainsi que l'origine. + +L'exaltation de son cerveau s'augmentait à chaque instant, et les +_physiciens_, qui furent appelés, ne dissimulèrent pas à la duchesse +que l'état du duc était assez grave pour qu'on eût à en craindre les +suites: la démence pouvait éclater d'un moment à l'autre, comme celle +du roi Charles VI. + +--Hélas! ma très-honorée dame, dit Hermine de Lahern à la duchesse, +monseigneur eût été moins en péril sur le champ de bataille, vis-à-vis +des Anglais, que dans son lit, vis-à-vis des physiciens et +apothicaires! Dieu fasse que vous me permettiez de le soigner à ma +guise et de le ramener en santé! + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + + LA DETTE DE JEU + + (1572) + + PAR PAUL L. JACOB. + + Livres nouveaulx, livres vielz et antiques. + Étienne Dolet. + + 2 + + [Illustration] + + Bruxelles, + KIESSLING ET COMPAGNIE, + 26, Montagne de la Cour. + + 1850 + + + + +LA DETTE DE JEU. + + + + +VII + + +Charles d'Orléans fut transporté dans son lit, sans qu'on parvînt à +lui enlever ce papier, sur lequel il ne cessait de fixer les yeux, +quoiqu'il sût par coeur le rondel dont il commentait chaque vers et +chaque mot. + +Il demeurait indifférent à tout le reste, comme s'il ne voyait pas, +comme s'il n'entendait pas les personnes qui s'approchaient de son +lit. + +La duchesse fondait en larmes et priait, derrière les rideaux qu'elle +entr'ouvrait par intervalles pour voir si l'agitation du malade se +calmait. + +Isabeau de Grailly, assise auprès d'elle, pleurait aussi, sans essayer +de la consoler. + +La damoiselle de Lahern s'indignait tout bas de l'ignorance des +médecins qui s'obstinaient à traiter une maladie là où il n'y avait +qu'un affaiblissement physique et moral, causé par la diète, le régime +sédentaire et la préoccupation. + +Le bruit s'était répandu dans le château que le duc d'Orléans touchait +à l'agonie. + +--Madame, dit Hermine à la duchesse, monseigneur s'en va mourir ou +entrer en frénésie, à moins que vous ne me donniez congé de sauver sa +raison et sa vie?--Les Anglais! les Anglais! criait le duc, en +roidissant les bras et en battant l'air de ses poings: n'est-ce pas +mon cousin de Bourgogne, qui les a fait venir et qui leur livre le +noble royaume de France? Toute trahison est du fait de notre damné +cousin! Par la mort-Dieu! je serai bien aise de le rencontrer en +bataille et de le payer de mes vieilles dettes! Avez-vous pas encore +fourbi mon armure et affilé mes armes? Boulainvilliers, as-tu rangé ma +compagnie d'ordonnance? la bannière d'Orléans est-elle déployée? O ma +bonne épée, viens là, que je te taille une glorieuse besogne!--Madame, +rappelez-vous le roi Charles, dit encore Hermine à la duchesse: il fut +ainsi malade et pris de fortes fièvres, sans que les physiciens +connussent son mal et y remédiassent; puis, ce mal empirant, il tomba +en démence et fureur, où il est encore après vingt ans.--Hélas! ma +fille, que voudrais-tu faire? reprit tristement Bonne d'Armagnac. +Rappelle-toi aussi mon horoscope: _Morte de deuil en pleurant tant de +morts!_ J'aime mieux voir monseigneur gisant de sorte en son lit, que +de le voir sur un champ de bataille!--Empêchez donc d'abord que +monseigneur ne meure ici de faim, madame, et laissez-moi lui donner de +quoi se réconforter; car vous savez, comme moi, que votre redouté +seigneur n'a d'autre mal que défaut de nourriture; or, sa grande +faiblesse de corps cause seule cette faiblesse d'esprit.--Eh bien, ma +chère fille, je te donne pouvoir de faire ce qu'il faut pour la santé +de monseigneur.--Merci, merci, vous dis-je, ma très-douce dame! je +vous promets que demain monseigneur sera remis en pied; et pour ce +faire, je vais d'abord renvoyer ces ânes fourrés de médecins qui +l'assassinent de leurs recettes et de leurs drogues. + +Hermine de Lahern, s'autorisant des ordres particuliers de la +duchesse, congédia les médecins qui discutaient entre eux sur la +maladie du prince; elle fit sortir aussi les officiers de la maison, +qui entouraient le lit et qui, par leur présence, augmentaient +l'exaltation du malade. + +Ensuite elle invita sa maîtresse à se retirer de même, et elle lui +jura qu'elle ne quitterait pas le chevet du duc qui avait besoin de +repos et de silence. + +Bonne d'Armagnac, accablée de fatigue, après tant de jours et tant de +nuits pendant lesquels l'inquiétude l'avait tenue éveillée, consentit +enfin à donner quelques heures au sommeil, et passa dans sa chambre, +avec Isabeau qui couchait près d'elle. + +Hermine, restée seule avec Fredet pour garder le prince, qui était +retombé dans un morne abattement, fit apporter une collation composée +de mets légers et succulents, de vin généreux et de pain _curial_ ou +de cour, espèce de pain mollet fait de fine fleur de farine. + +--Monseigneur, dit-elle en s'approchant du lit, vous plairait-il de +prendre un peu de nourriture pour vous réconforter? + +Charles d'Orléans la regarda avec étonnement et ne lui répondit pas. + +Elle lui présenta alors une de ces soupes exquises que nos ancêtres +savaient faire avec un mélange de viandes, de légumes et d'épices +réduits en purée par une longue cuisson. On était si friand de soupes +à cette époque, que l'art culinaire en avait inventé un très-grand +nombre d'espèces différentes, qui ne nous sont plus même connues de +nom. + +--Monseigneur, lui dit-elle encore, vous avez besoin de vous refaire +et de gagner des forces, si vous voulez monter à cheval et aller à la +guerre? + +Charles d'Orléans, surpris de ce langage, fixa sur la damoiselle de +Lahern un regard scrutateur, eut l'air de réfléchir et de +s'interroger, puis se mit à faire honneur au repas qu'on lui offrait. + +Son appétit, qui n'était qu'engourdi par les boissons fades et +sucrées, ne fut pas longtemps à se montrer. Il mangeait donc avec un +plaisir extrême, et il se sentait revivre à chaque bouchée, tellement +qu'il ne comprenait pas lui-même ce prompt retour à son état ordinaire +de santé. + +--Monseigneur, lui dit Hermine en lui versant à boire, certes vous +boirez de grand coeur au salut de la France et à la confusion des +Anglais?--Encore les Anglais! s'écria le duc; qui avait tressailli à +ce nom et qui crut encore entendre retentir le bruit des armes. +Puissé-je les rencontrer en bataille!--Monseigneur, vous les +rencontrerez! dit à voix basse Hermine; mais auparavant, dormez, s'il +vous plaît, pour achever votre guérison. Je vous adjure tant +seulement, mon redouté seigneur, de ne vous fier à nul, excepté à moi +et au bonhomme Fredet: dormez donc ou faites-en le semblant, jusqu'à +ce que je revienne vers vous.--Fredet, mon ami, qu'est-ce donc qui se +passe? demanda le prince qui se sentait tout disposé à s'abandonner +aux conseils de la damoiselle de Lahern.--Il se passe ceci, mon bon +seigneur, répondit Fredet, que cette gente damoiselle vous a guéri +mieux que n'eussent fait tous les physiciens du monde.--De fait, je me +trouve quasi réconforté et je veux me lever tout à l'heure pour +retourner au puy de rhétorique...--Monseigneur, mon cher sire, +interrompit Hermine, ayez confiance absolue en nous, et pensez que +vous avez autre devoir à remplir que de tenir un puy de rhétorique en +votre châtel; mais attendez qu'il soit nuit, pour savoir ce qui est à +faire, et jusque-là ne parlez à personne. + +La porte s'ouvrit, et la duchesse d'Orléans, qui n'avait pas voulu +s'endormir avant de se rendre compte de la situation du malade, entra +doucement. + +Le duc, cédant à l'empire que la damoiselle de Lahern exerçait sur +lui, avait fermé les yeux et feignait de dormir. Celle-ci fit signe à +Fredet de la suivre et alla vers la princesse qu'elle empêcha +d'avancer. + +--Monseigneur sommeille, lui dit-elle à voix basse; je suppose qu'il +dormira longtemps, à Dieu plaise! Demain, au réveil, il sera rétabli +en sa santé première, sans autre médecine que ce repas qu'il a pris de +grand appétit.--Ainsi, à ton avis, n'a-t-il aucun souci des événements +de la guerre? répliqua Bonne d'Armagnac contemplant la figure calme du +prince qui paraissait endormi et qui ne perdait pas une parole de cet +entretien.--Il rêvera peut-être des Anglais, dit Fredet en souriant; +mais assurément il ne dormirait pas, s'il connaissait les +nouvelles.--Il les saura toujours assez tôt, reprit Hermine; le somme +et la nourriture lui rendront les forces qu'il faut pour aller à la +guerre...--Il n'ira point, sur ma vie! s'écria la duchesse: je ne veux +pas mourir, en pleurant sa mort!--Retournez en votre chambre, ma +très-excellente dame, et s'il se peut, imitez monseigneur qui dort de +grand courage. Nous apprendrons demain si l'armée du roi de France a +taillé en pièces l'armée du roi d'Angleterre, et si monseigneur +d'Orléans est encore au lit. + +Ils sortirent tous de l'appartement du prince. + +Celui-ci, qui avait entendu cette conversation, ne douta plus que la +guerre ne fût rallumée en France. Il était sur le point d'interpeller +la duchesse et Fredet, de demander des explications qu'on n'eût pas +osé lui refuser, et même de partir à l'instant pour se transporter là +où sa présence serait utile; mais un geste d'intelligence, que lui +adressa Hermine de Lahern en se retirant, le retint dans son sommeil +simulé et lui donna la patience d'attendre. + +Il avait bien deviné que sa femme s'opposait à ce qu'il fût instruit +des événements, dans la crainte qu'il ne voulût y prendre part. Il +n'eut d'ailleurs qu'à se rappeler toutes les circonstances du retour +de Fredet et de Philippe de Boulainvilliers, pour être certain qu'on +lui avait caché un secret important. + +Il espéra donc que la damoiselle de Lahern ne tarderait pas à venir +lui révéler ce secret. Il prêtait l'oreille au moindre bruit; il +croyait, à chaque minute, que la porte se rouvrait; il se soulevait +sur le coude pour mieux écouter les rumeurs du dehors: il se +figurait, dans sa préoccupation, entendre au loin des détonations +d'artillerie et des cliquetis d'armes. + +Enfin, ses paupières s'abaissèrent, son agitation s'apaisa, et il +tomba par degrés, malgré lui, dans un profond sommeil. + +La duchesse d'Orléans n'avait pas moins besoin de repos; mais elle ne +s'y livra qu'après avoir fait promettre à Fredet et à Hermine de +Lahern de veiller sur le prince et de ne laisser personne s'approcher +de lui jusqu'à ce qu'elle eût repris elle-même son poste de gardienne +ou plutôt de geôlière. + +--Je vous jure ma foi, très-honorée dame, avait dit avec émotion la +damoiselle de Lahern, que je ne quitterai pas monseigneur et que je le +garderai en votre lieu et place! + +La duchesse dormait donc pendant que Fredet et sa jeune compagne +veillaient, en échangeant quelques paroles à voix basse, dans une +petite galerie qui précédait la chambre du prince. + + + + +VIII + + +Il était environ dix heures du soir; le château tout entier semblait +enseveli dans les ténèbres et dans le silence. + +On n'entendait pas d'autre bruit que le grincement des girouettes de +fer sur les tourelles et les cris des chouettes perchées sur les +créneaux. Le couvre-feu était sonné depuis longtemps, et aucune +lumière ne brillait aux fenêtres, excepté à celle de la chambre du +duc d'Orléans. + +Un homme venait d'entrer dans cette chambre avec une lampe qu'il posa +sur le plancher. + +Le duc, qui s'éveilla en sursaut dans le cours d'un rêve où les +Anglais avaient joué un rôle belligérant, ne fut pas peu étonné de +voir, à quelques pas devant lui, un page ou écuyer, couvert d'armes +brunies et la visière baissée. + +Il crut, au premier moment, que c'était un assassin qui venait le +frapper dans son sommeil, et il se disposait à chercher de quoi se +défendre, lorsque ses appréhensions furent calmées aussitôt par la +contenance respectueuse de l'inconnu qui avait mis un genou en terre +et qui lui présentait une lettre scellée de cire rouge à deux lacs de +soie pendants. + +--Qui es-tu? demanda le prince, avant de prendre cette lettre: d'où +viens-tu? que veux-tu?--Mon redouté seigneur, reprit l'écuyer avec une +voix douce et tremblante que Charles d'Orléans n'entendait pas pour la +première fois, je viens, de la part du roi notre sire, vous apporter +ces lettres et vous prier d'y avoir égard; quant à ce que je suis, ne +doutez pas que je ne sois votre très-humble serviteur. + +Le duc prit la lettre sans aucune défiance, en brisa les cachets et la +lut tout bas, tandis que le messager tenait la lampe élevée en l'air, +de manière à l'éclairer dans sa lecture, qui l'impressionnait +visiblement. + +La lettre était ainsi conçue: + +«Mon cher fils et beau neveu, je m'émerveille fort de n'avoir point eu +nouvelles de vous ni réponse aux lettres que je vous ai fait remettre, +avec le mandement royal qui convoquait tous les seigneurs de mon +royaume pour combattre le roi d'Angleterre et ses gens. A cette +heure, l'armée de France est quasi assemblée, et ceux de mes hauts +barons qui manquent sous l'oriflamme et bannière des lis, sont en +route pour venir bien accompagnés d'archers et d'hommes d'armes. Tous +m'ont déclaré qu'ils viendraient et n'auraient garde d'être absents le +jour de la bataille qui est prochaine; car le roi anglais s'efforce de +regagner son camp de Boulogne avec sa petite armée qui diminue +continuellement par les maladies, les escarmouches et la désertion. +Nous avons, au contraire, plus de cent mille hommes sur les champs, et +ce sera notre faute s'il échappe un seul Anglais, ce qui doit être +grand profit pour notre couronne. Donc, mon beau neveu, je vous +avertis de nouveau d'aller, avec vos gentilshommes et votre milice, +devers la rivière de la Somme, où trouverez réunie la fine fleur de la +chevalerie française, hormis notre cousin de Bourgogne que j'estime +allié et partisan du roi Henri d'Angleterre. Sur ce, je prie Dieu +notre Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. + +»De Rouen, le 30e du mois de septembre 1415, + + »CHARLES.» + +--Le 30e jour de septembre! s'écria le duc d'Orléans, en cherchant à +renouer ses souvenirs. Or çà, quel jour est-ce maintenant?--Le 21e +d'octobre, monseigneur, et le 22e ne tardera guère à commencer, car +il est dix heures du soir...--Par saint Denis! interrompit le duc +irrité, comment une lettre, écrite de Rouen le 30e jour de septembre, +arrive-t-elle à Coucy seulement le 21e d'octobre?--C'est miracle, +monseigneur, qu'elle y soit arrivée, car je ne sais combien d'autres +sont restées en route, que vous ne lirez jamais.--Les messagers +ont-ils été arrêtés par les Anglais? dit amèrement Charles d'Orléans, +qui comprit que ces lettres avaient été interceptées par ordre de sa +femme. Sur ma foi! on m'a rendu là le plus méchant service, et je +tiens pour ennemi de mon honneur quiconque m'a empêché de +partir...--Eh! monseigneur, n'ayez rancune que contre vos médecins qui +vous emprisonnent en cette chambre pour mieux rétablir votre +santé...--Vite! appelez Philippe de Boulainvilliers! appelez Fredet! +Il faut que je parte tout à l'heure! il faut que je mande le ban et +l'arrière-ban de mes vassaux! il faut que j'aille joindre avec ma +bannière l'armée du roi!... Pourvu qu'on n'ait pas encore livré +bataille!--Monseigneur, ne menez pas tant de bruit, je vous conjure; +n'avertissez pas madame d'Orléans, qui vous empêcherait encore de +partir...--Certes, nulle force humaine ne m'empêcherait de faire mon +devoir!... Je n'ai que trop tardé, vraiment! Fais donc venir céans +Fredet et Boulainvilliers.--Je m'en vais vous obéir, monseigneur; mais +auparavant, en récompense de mon message, accordez-moi deux +grâces...--Lesquelles? je t'en accorderai cent, si j'arrive à l'armée +du roi avant que la bataille se soit donnée.--La première grâce, +monseigneur, c'est de consentir à ce que je demeure attachée à votre +personne, en qualité d'écuyer, jusqu'à la fin de la guerre.--Cette +grâce est trop méritée pour que je te la dénie, mon cher fils. Qui que +tu sois, noble ou roturier, je te fais mon écuyer d'armes.--La seconde +grâce, monseigneur, c'est de sortir du châtel le plus secrètement que +faire se pourra, avec si petite suite qu'on ignore votre départ, +jusqu'à demain...--Oui-da! est-ce ainsi qu'un duc d'Orléans s'en ira à +la guerre? ne faut-il pas que je conduise au camp du roi ma compagnie +d'armes et mes archers? Mon cher fils, c'est aux clartés des +flambeaux, c'est aux sons des trompettes et clairons que je sortirai +de Coucy...--N'en faites rien, monseigneur; n'éveillez pas madame +d'Orléans, ne vous exposez pas à son désespoir! Vous la verriez, +monseigneur, se jeter sous les pieds de votre cheval et embrasser en +gémissant les arçons de votre selle. Puis, ce qui est chétive +considération, je l'avoue, ne me perdez pas, ne me livrez pas à la +colère, au ressentiment de ma très-excellente et révérée +dame...--Encore une fois, qui donc es-tu, pour craindre si fort le +courroux de madame d'Orléans après m'avoir honorablement +servi?--Hélas! monseigneur, je suis Hermine de Lahern, damoiselle +d'honneur de ma très-digne dame d'Orléans, à qui j'ai promis +solennellement de ne vous point quitter jusqu'à ce que je vous aie +rendu à sa garde. Or, je ne fausserai pas ma promesse puisque je vous +accompagne à l'armée comme votre écuyer et serviteur.--Ma chère +damoiselle, reprit le prince touché et embarrassé à la fois de ce +dévouement, j'aimerais mieux vous relever de votre promesse par-devant +madame; car j'ai scrupule de mener en guerre une personne de votre +sexe et de votre âge...--J'ai votre parole, monseigneur, et ne vous la +rends point. Je me réjouis de vous suivre à l'armée, et de montrer +qu'une femme qui a du coeur ne craint pas de répandre son sang pour +la défense d'une si bonne cause que celle du roi de France.--Ma +très-chère fille, dit le duc avec émotion, je récompenserai cette +belle vertu et vous marierai au retour de la guerre...--Nenni, +monseigneur, reprit tristement la damoiselle de Lahern; j'aurais honte +de prendre la quenouille après avoir porté la lance et l'épée. + +Hermine de Lahern se retira pour laisser le duc d'Orléans se lever et +s'armer. + +Fredet et Philippe de Boulainvilliers étaient d'accord avec elle et +attendaient à la porte; ils entrèrent dans la chambre avec les +habillements de guerre du prince, qui s'en revêtit sans prononcer une +parole. + +La collation que la damoiselle de Lahern lui avait fait servir, le +sommeil réparateur auquel il s'était livré ensuite, et plus que tout, +le sentiment du devoir, le regret d'avoir paru désobéir à l'appel du +roi, et l'espoir d'arriver encore à l'armée en temps utile, tout +contribuait à lui rendre ses forces physiques et à raviver son énergie +morale. + +Il n'eut donc pas besoin d'aide pour sortir du lit et pour se couvrir +de ses armes, d'autant plus que le sire de Boulainvilliers avait eu +soin de lui apporter, au lieu d'une lourde cuirasse d'airain, un +_gambeson_ ou pourpoint de cuir à endosser sous sa casaque ou cotte +d'armes; au lieu d'un _heaume_ ou casque pesant surmonté d'un cimier +gigantesque en métal, un simple _morion_ de fer battu; en un mot, en +choisissant ce qui pouvait déguiser le qualité du prince, on avait eu +égard à son état de faiblesse et de convalescence. + +Charles d'Orléans se reprochait intérieurement d'abandonner ainsi la +duchesse, sans l'avoir prévenue, sans lui dire adieu. + +--Maître Fredet, dit-il à son secrétaire, mettez la plume à la main +et vitement écrivez ce que je vous dicterai. + +Fredet portait à sa ceinture tout ce qu'il fallait pour écrire: +papier, encre et plume; il écrivit ces vers que le prince improvisa +sur-le-champ: + + Mieux vaut mourir que vivre sans honneur! + Or, vivre ainsi ne ferait pas mon compte. + Consolez-vous, en cas qu'une mort prompte + Sur le carreau laisse votre seigneur: + Car, échappant aux périls que j'affronte, + Si, sain de corps et non de déshonneur, + J'eusse évité la mort au champ d'honneur, + Je serais mort de même, mais de honte. + +Le duc prit la plume de son secrétaire et apposa son seing au bas de +ces vers qu'il attacha aux courtines de son lit. + +Hermine entr'ouvrit la porte et annonça, d'une voix émue, que la +duchesse allait s'éveiller. + +Le prince s'appuya sur le bras de Boulainvilliers et sortit, à pas +comptés, de sa chambre. En passant près de celle de Bonne d'Armagnac, +il s'arrêta un moment, comme indécis; il écoutait, et il entendit la +princesse répéter, en dormant, ce vers qui la troublait dans ses +rêves: + + Morte de deuil en pleurant tant de morts. + +--Oh! la bonne femme que j'ai! pensa-t-il avec cette satisfaction +intime d'un auteur qui se voit applaudi et apprécié: elle sait par +coeur mes poésies et elle les répète en son sommeil! Je ne +changerais pas mon vert laurier de poëte contre la couronne du roi de +France. + +Ce départ ressemblait à une fuite. + +La damoiselle de Lahern, qui l'avait préparée, précédait son maître, +la lampe à la main. Ils descendirent avec précaution les escaliers +sonores; ils traversèrent sans bruit plusieurs galeries désertes, et +ils arrivèrent sous une voûte basse qui aboutissait à un souterrain +par lequel on sortait du château dans la campagne. + +Toutes les issues étaient ouvertes, et personne ne se présenta sur le +passage du prince, qui n'eût pas d'ailleurs été reconnu par ses +propres officiers. + +Il ne restait plus qu'une porte à ouvrir: c'était la dernière. Dans +les ténèbres du souterrain, où la lampe ne jetait qu'une douteuse +clarté, apparut alors une espèce de forme humaine qui aurait pu +appartenir à un être des mondes invisibles. + +Charles d'Orléans, malgré sa préoccupation inquiète, ne se retint pas +de rire en voyant son fou Bejaune, complice aussi de son évasion, +pousser les verrous et tourner les clés dans les serrures et les +cadenas qui fermaient cette porte de fer. + +--Je ne pensais pas, dit-il, que je dusse jamais m'enfuir de mon +châtel ainsi que d'une prison! + +--Monseigneur, répondit la damoiselle de Lahern; voici plus de trois +mois que vous êtes prisonnier de madame d'Orléans, sans le +savoir.--Dieu fasse que je n'aie jamais de prison plus rigoureuse! +murmura-t-il avec mélancolie. Que t'en semble, monsieur le +fou?--Hélas! hélas! s'écria le bouffon avec un accent consterné, qui +exprimait comme un pressentiment. + +Le duc ne put se défendre d'une triste émotion en se rappelant que les +fous avaient le privilége, suivant la croyance généralement répandue, +de connaître l'avenir. + +Il leva les yeux vers les fenêtres du château qu'il laissait derrière +lui, et il vit s'éclairer tout à coup les verrières d'une chambre qui +devait être la sienne; mais la lumière s'éteignit presque aussitôt, et +il crut entendre un long cri étouffé qui ne retentissait que dans son +coeur. + +Il hésita encore une fois, et il se reprocha de partir de la sorte, à +la hâte et en cachette, à l'instar d'un voleur de nuit, et non comme +un prince et seigneur qui va combattre. + +Il saisit le bras de Fredet pour lui donner un ordre: + +--Monseigneur, dit Fredet, nous sommes tous vos serviteurs soumis et +fidèles; mais aucun de nous n'eût osé vous enlever de vive force à +madame d'Orléans. + +--Votre gloire, mon redouté seigneur, m'est plus chère que la vie, +reprit Hermine avec fierté; il ne sera pas écrit dans l'histoire que +toute la noblesse et chevalerie de France s'est ruée contre les +Anglais et que le duc d'Orléans n'est point venu faire son devoir à la +bataille. + +Des chevaux étaient là, tout sellés, avec une escorte de quelques gens +d'armes commandés par le capitaine Annebon, qui mit un genou en terre, +sans bien se rendre compte si cet hommage s'adressait au duc d'Orléans +ou à la damoiselle de Lahern. + +Le duc d'Orléans n'avait donc plus à balancer: il se mit en selle et +donna le signal du départ. + + + + +IX + + +La route fut longue et pénible, surtout pour le prince qui était +encore affaibli comme s'il relevait d'une maladie véritable: il eut +pourtant le courage de faire en trois jours plus de vingt-cinq lieues, +pour atteindre l'armée des Français, qui était campée dans les plaines +d'Azincourt, vis-à-vis l'armée anglaise qu'elle enveloppait de tous +côtés. + +Le prince, harassé de la route qu'il avait faite à franc étrier, n'eut +pas le temps de se reposer avant la bataille. + +C'était le vendredi, 25 octobre: il faisait à peine jour, quand les +Français, impatients d'écraser un ennemi qui paraissait incapable de +leur résister, se précipitèrent en tumulte, sans tenir compte de +l'ordonnance du combat que les chefs avaient arrêtée entre eux. + +Les princes et les seigneurs donnèrent eux-mêmes l'exemple de ce +désordre en voulant combattre les premiers; mais les Anglais formaient +une masse compacte et immobile, protégée par leurs archers qui +lancèrent une grêle de traits. La cavalerie française, étonnée de ce +rude accueil, recula et mit en désarroi l'infanterie qui la suivait et +qui manquait d'espace pour se développer. + +Ce fut une mêlée effroyable, qui s'augmentait sans cesse du mouvement +continuel des troupes dans la même direction. + +Les archers anglais tiraient toujours au milieu de cette mêlée, où +chaque coup portait, où les chevaux en tombant écrasaient les hommes, +où ceux qui auraient dû s'entr'aider luttaient les uns contre les +autres, où d'horribles clameurs d'effroi et de désespoir empêchaient +la voix des chefs de se faire entendre, où la retraite était devenue +aussi impossible que le combat. + +L'armée française fut perdue avant de s'être rangée en bataille. + +Vainement les seigneurs essayèrent-ils de rétablir un peu d'ordre +parmi ces insensés, qui jetaient leurs armes ou qui s'en servaient au +hasard; vainement firent-ils des efforts inouïs pour enfoncer le corps +d'armée des Anglais. + +Ceux-ci refermèrent leurs rangs derrière une poignée d'assaillants qui +les avaient rompus, et il n'y eut pas de prisonniers. + +Le duc d'Orléans resta enseveli sous un monceau de cadavres. + +Alors commença le carnage: les Anglais égorgèrent avec leurs épées ou +leurs poignards, assommèrent avec leurs maillets de fer une foule de +malheureux qui ne se défendaient plus ou qui s'offraient à rançon. + +Le roi d'Angleterre avait fait crier, au son de la trompette, que +chacun, sous peine de la mort, tuât ses prisonniers. Cet ordre barbare +s'exécuta de toutes parts, jusqu'à ce que la lassitude suspendît le +massacre. + +Plus de dix-huit mille hommes avaient péri du côté des Français, +presque tous appartenant à la noblesse; parmi eux, on comptait les +plus grands seigneurs de France, plusieurs princes du sang, plusieurs +grands officiers de la couronne, le connétable, l'amiral, et les +meilleurs gentilshommes. + +Toutefois, malgré l'ordre du roi d'Angleterre, qui avait eu peur de sa +victoire contre un ennemi si supérieur en nombre, il y eut encore bien +des prisonniers de distinction auxquels on accorda la vie sauve. Les +Anglais n'eurent pas seize cents morts pour leur part. + +Le soir de cette déplorable journée, deux femmes, vêtues de l'habit +des religieuses augustines, parcouraient, en sanglotant et en se +lamentant, le champ de bataille couvert de sang et de débris, de +mourants et de morts. + +Le costume religieux de ces femmes les faisait respecter des +maraudeurs qui dépouillaient les cadavres et qui les eussent +dépouillées elles-mêmes, si elles avaient été vêtues selon leur +condition. + +C'était la duchesse d'Orléans, accompagnée d'Isabeau de Grailly. + +Celle-ci poussa un cri de joie et de douleur en se jetant sur un +blessé qui l'avait reconnue et qui l'appelait par son nom. + +C'était Philippe de Boulainvilliers. + +--Et monseigneur? lui demanda Bonne d'Armagnac, avec un trouble +inexprimable qui se peignait dans ses yeux fixes, remplis de +larmes.--Il est mort! répondit le sire de Boulainvilliers: il était +là, près de moi qui veillais encore sur lui, après qu'il eut rendu son +âme à Dieu!...--Où est-il? s'écria d'une voix sourde la duchesse dont +la raison s'égarait: ne pourrai-je l'embrasser, tout mort qu'il est! +Mort! mort! Et moi, moi!... _Morte de deuil en pleurant tant de +morts._ + +La duchesse d'Orléans ne recouvra pas la raison: elle mourut peu de +jours après, en répétant sans cesse ce fatal horoscope, sans avoir +appris que son mari vivait. + +On avait trouvé le duc, criblé de blessures, mais respirant encore, +sous un amas de cadavres. + +Son écuyer, qui n'était autre qu'Hermine de Lahern, lui avait fait un +rempart de son corps, et avait reçu la moitié des coups qui lui +étaient destinés. + +Tous les deux restèrent prisonniers des Anglais et furent menés en +Angleterre, où la captivité de Charles d'Orléans se prolongea pendant +vingt-cinq années. + +La damoiselle de Lahern réalisa ainsi la prophétie qui la concernait: +_Prison auras avec ton gentil maître._ + +Isabeau de Grailly ne pouvait manquer de voir également se confirmer +son horoscope; elle avait soigné les blessures de son fiancé, Philippe +de Boulainvilliers, et elle put se dire en l'épousant: _Mariage est la +fin de tes ennuis._ + +Quant à Fredet, qui eût volontiers imité cet exemple en se mariant +avec la damoiselle de Lahern, il attendit qu'elle fût de retour en +France pour s'apercevoir qu'il avait attendu trop tard pour se marier. + + +FIN. + + + + +Un tavolazzo en Piémont. Une chasse au coq de bruyère dans les Alpes. + + +En 1823, j'avais rencontré aux eaux d'Aix en Savoie un jeune +gentilhomme piémontais, nommé le comte Stephano de Nora. Il était +alors attaché en qualité de premier écuyer à la personne du prince +Charles-Albert de Savoie-Carignan, à cette époque en disgrâce, et il +cumulait ces fonctions purement honorifiques avec celles de capitaine +de cavalerie dans un régiment qui tenait, autant que je puis m'en +souvenir, garnison à Verceil ou à Novare. Stephano appartenait à une +des plus grandes familles historiques de Piémont, et pendant la +réunion de l'Italie à la France, son père avait exercé une des plus +hautes charges de la cour de Napoléon. Cette vieille et noble maison +de Nora comptait dans son ascendance des généraux illustres, des +ambassadeurs habiles, des écrivains célèbres, des religieux canonisés, +et même quelques archevêques qui ne l'avaient pas été, faute de +preuves suffisantes sans doute. Stephano avait vingt-quatre ans, une +figure franche et chevaleresque, une tournure martiale, des manières +engageantes et un esprit prompt et original. Ses débuts dans la +carrière militaire avaient été des plus brillants. A vingt ans, +n'étant encore que simple lieutenant, il s'était conduit, lors de +l'insurrection de Gênes en 1821, de la manière la plus héroïque. Au +milieu de la défection générale des troupes, en face d'une révolte +formidable et triomphante, il avait su maintenir son escadron dans le +devoir, et à la tête de cette poignée d'hommes il s'était battu comme +un lion pendant deux jours, avait reçu dix-huit blessures au visage et +dans la poitrine, et forcé d'évacuer Gênes, il s'était mis en route +avec sa petite phalange pour rejoindre le roi qui s'était réfugié à +Florence. Sa retraite à travers des populations insurgées avait été un +combat de quinze jours sans une heure de trêve; mais enfin le noble et +courageux officier avait eu le bonheur d'arriver à sa destination, et +la gloire de remettre entre les mains de son souverain, stupéfait de +tant d'audace, son étendard rougi de son sang et déchiré par les +balles de l'insurrection. «Que puis-je faire pour toi, vaillant +enfant? lui avait dit le roi Charles-Félix. Je t'autorise à me +demander tout ce que tu voudras. Eh bien! sire, je demande à Votre +Majesté la permission d'aller rejoindre mon prince. Il est +malheureux, exilé; qu'il ait au moins un ami pour le consoler dans son +exil. Tu es un brave jeune homme, avait répondu le roi en embrassant +Stephano: fais ce que tu voudras, moi je me chargerai de ce qui te +regarde.» + +Ces détails étaient connus de tout le monde à Aix, et d'ailleurs +Stephano les racontait lui-même dès qu'on lui témoignait le désir de +les entendre, sans qu'il y eût la moindre jactance dans son fait. Il +va sans dire que les belles baigneuses s'étaient plus d'une fois émues +au récit des combats homériques du jeune comte, qui ne savait plus +comment s'y prendre pour faire face à toutes les sympathies plus ou +moins sentimentales dont il était l'objet. Eût-il eu les cent yeux +d'Argus à son service, je doute encore qu'ils eussent pu suffire pour +répondre aux nombreuses oeillades qui lui arrivaient de tous les +côtés. _J'ai eu moins de besogne à Gênes_, me disait-il quelquefois en +riant, car il était essentiellement ce que le naïf et goguenard +Brantôme appelle un bon compagnon. Nous passâmes trois semaines +ensemble, dans une intimité beaucoup plus sérieuse que cela n'arrive +d'ordinaire aux eaux, et nous ne nous quittâmes pas sans quelque +regret. Toutefois je ne garantirais pas que deux mois après nous être +séparés nous fussions encore occupés l'un de l'autre, et je ne me +souviens pas d'avoir demandé une seule fois de ses nouvelles jusqu'à +la circonstance que je vais rapporter. + +Au mois de mai 1832, par conséquent sept ans après cette première +rencontre, je me promenais dans les rues de Turin, où j'étais venu +pour quelques affaires dont il est inutile de parler ici, lorsque je +vis s'avancer quatre ou cinq personnages en uniformes brodés sur +toutes les coutures. Comme la parade venait de défiler devant le +château, je compris que c'était une partie de l'état-major qui se +retirait, et je ne fus pas fâché d'avoir une si bonne occasion de +juger la tenue des grands dignitaires de l'armée de Sa Majesté le roi +de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, excusez du peu. La brillante +phalange approchait toujours; déjà je pouvais distinguer l'émail des +nombreuses décorations qui scintillaient sur toutes les poitrines, +quand un de ces beaux officiers, le plus beau même, je dois le dire, +se détachant du groupe principal, se dirigea tout droit sur moi. + +--Que fais-tu ici? me demanda-t-il d'un ton aussi naturel que si nous +nous étions quittés la veille et qu'il dût s'attendre à me rencontrer. + +Je toisai de la tête aux pieds l'individu qui m'interpellait avec tant +de familiarité, puis je lui sautai au cou en poussant un cri de joie: +j'avais reconnu mon ami Stephano. + +--Comment, reprit-il, tu es à Turin et tu n'es pas venu loger chez +moi! Mais c'est absurde! Voyons, où es-tu descendu? Je veux le savoir +tout de suite.--A l'hôtel Feder.--Je vais t'y accompagner; je +t'aiderai à refaire tes paquets, et un garçon de l'hôtel portera tes +bagages au palais Nora; tout cela peut être arrangé dans un quart +d'heure.--Mais je suis peut-être ici pour un mois.--Raison de plus; +que ferais-tu tout ce temps-là à l'auberge? Tu y périrais d'ennui. +Turin n'est pas gai quand on n'y connaît personne. + +Il n'y avait pas trop moyen de résister à une invitation si imprévue, +si pressante, si amicale. Je n'avais d'ailleurs aucune raison sérieuse +pour refuser, et j'ai eu toute ma vie un goût prononcé pour tous ces +petits hasards de la destinée qu'on trouve sur sa route au moment où +l'on y pense le moins. Je pris donc le bras de Stephano, en me gardant +bien de lui dire que je n'avais pas une seule fois pensé à lui depuis +quarante-huit heures que j'étais à Turin, et nous nous dirigeâmes vers +l'hôtel Feder, dont nous étions fort heureusement très-près. + +Chemin faisant, Stephano me conta que son père était mort, ce qui +l'avait fait marquis de Nora en lui donnant quatre-vingt mille livres +de rente; qu'il était lieutenant-colonel, premier écuyer du roi +Charles-Albert, successeur du roi Charles-Félix, et qu'il devait +partir prochainement pour Naples, chargé d'une mission diplomatique +importante. + +Tout cela ne l'empêcha pas, quand nous fûmes arrivés à mon auberge, de +m'aider à refaire ma malle avec la plus aimable bonhomie: s'il n'y +avait eu personne chez Feder pour la porter jusqu'au palais Nora, il +aurait été capable de la charger sur son épaule et de traverser ainsi +la moitié de la ville, tant il craignait de me laisser échapper. + +--A propos, me dit-il en entassant des bottes dans un sac de nuit, je +suis marié; mais que cela ne te fasse pas peur, ma femme sera aussi +charmée que moi de te recevoir: j'ai déjà deux enfants, l'aîné est le +filleul du roi. + +Une demi-heure après, j'avais été présenté à la marquise qui m'avait +fait l'accueil le plus gracieux, et j'étais installé dans une des +meilleures chambres du palais Nora, l'un des plus beaux de Turin. + +Je passai vingt-cinq jours dans cet intérieur tout à fait aimable et +bon, et quand le moment du départ arriva, j'avais le coeur +véritablement triste, bien qu'il eût été convenu entre mes amis et moi +que je reviendrais au mois de septembre prochain, et cette fois +accompagné de ma femme et de mes enfants, afin de n'avoir aucune +raison d'abréger un séjour dont je me faisais une véritable fête. + +Il y a, règle générale, peu d'obstacles aux engagements qui plaisent; +le 31 août, mon briska roulait rapidement sur les pentes sinueuses et +pittoresques du Mont-Cenis, du côté de Suze; quelques heures après +nous descendions au palais Nora, où Stephano nous attendait; pour rien +au monde je n'aurais voulu faire une seconde fois la faute de m'en +aller loger à l'auberge. + +Le lendemain nous montrâmes à ma femme les curiosités de la ville, et +nous finîmes notre soirée au théâtre d'Angenne, où l'on jouait pour la +trentième fois depuis six semaines, _Zadig et Astarte, del signor +Vaccaï_. + +La marquise n'était pas à Turin; elle nous attendait dans son +magnifique château de Nora où nous devions la rejoindre le jour +suivant, et où il était dit que nous passerions le reste de l'automne +qui n'était cependant pas encore commencé. + +Le 2 septembre, à trois heures de l'après-midi, nous sortions de la +capitale du Piémont par la porte de Carignan, et nous prenions la +route qui conduit à cette ville. A notre gauche, et à une portée de +fusil à peine, se déroulait la belle et poétique colline de Turin, +avec ses charmantes _villa_ au milieu des fleurs, ses couvents à demi +cachés dans la verdure, ses madones sculptées dans le tronc des vieux +chênes, et ses _pergola_[1] toutes chargées de grappes transparentes +et parfumées. A notre droite, mais à une distance de sept ou huit +lieues, s'élevaient les majestueuses cimes des Alpes, que semblaient +défendre, comme deux géants debout et menaçants, le mont Rosa et le +mont Viso, l'un et l'autre couronnés d'une auréole de neige +éblouissante. Entre ce fond de tableau vraiment grandiose et la route +que nous suivions, s'étendait la fertile plaine du Piémont où l'on +coupait les foins pour la quatrième fois. Le temps était magnifique, +la température délicieuse, les bourgs et les villages que nous +traversions avaient un aspect de richesse et de bien-être qui nous +réjouissait. Stephano nous montrait tout, nous expliquait tout, ce qui +ne l'empêchait pas d'échanger de temps en temps des phrases amicales +en patois piémontais avec les passants qui le saluaient par son titre. +Il était facile de voir que tout le monde l'aimait et que cette +popularité avait la plus noble origine. J'ajouterai que Stephano en +jouissait sans ivresse et qu'il avait la modestie et le bon goût de la +considérer bien plus comme un héritage de famille que comme une +conquête personnelle. + + [Note 1: Sortes de treilles en arceaux qui décorent ordinairement + les terrasses.] + +Il y avait environ trois heures que nous courions: nous avions déjà +changé deux fois de chevaux, la première à Carmagnole et la seconde à +Carignan, quand Stephano, qui avait voulu se mettre sur le briska, +nous dit: + +--Ah! voilà ma femme! j'étais sûr qu'elle viendrait au-devant de +nous: maintenant nous serons rendus au château avant dix minutes. + +Nous nous hâtâmes de mettre pied à terre. Je baisai la main de la +marquise, qui embrassa ma femme, afin de couper court à la cérémonie +toujours ennuyeuse des présentations. + +Nous étions en ce moment à l'entrée d'une petite ville bâtie en +amphithéâtre sur le versant occidental d'un mamelon qui s'élevait à +notre gauche. Je cherchai au-dessus de ses toits pressés et parmi les +clochers et les dômes de ses églises et de ses couvents, où pouvait +être situé le château; mais je n'aperçus que la plate-forme d'une +large tour crénelée sur laquelle venaient mourir les derniers rayons +d'un splendide soleil couchant. + +Notre voiture continua sa route, et nous, nous prîmes un sentier +rapide qui nous fut indiqué par le chien de la marquise qui courait +devant nous. + +Nous avancions lentement parce que nous nous arrêtions à chaque +instant pour attendre Stephano qui, tantôt sous un prétexte et tantôt +sous un autre, restait en arrière: une fois, c'était pour questionner +une pauvre femme dont le mari avait fait une chute; le moment d'après, +c'était pour aider un vieillard à remettre un fardeau sur sa tête; +puis il soulevait des petits enfants dans ses bras; il accostait des +ouvriers qui revenaient après leur journée finie: on eût dit qu'il +était absent depuis six mois et qu'il voulait s'enquérir de tout ce +qui s'était passé dans le pays pendant son absence. + +Tout à coup je m'arrêtai en poussant un cri d'admiration et de +surprise: le château de Nora venait de m'apparaître brusquement à un +détour du sentier. + +C'était un vieil et majestueux édifice, construit en briques jadis +rouges que le temps avait brunies. Il occupait le sommet du mamelon +dont j'ai parlé, et dominait la ville qu'il semblait protéger; deux +tours immenses le flanquaient à droite et à gauche et lui donnaient un +aspect imposant. Celle de gauche, toute couverte d'un épais réseau de +lierre, était sombre; celle de droite, enlacée par les pampres d'une +vigne vierge, dont le soleil d'automne avait doré le feuillage, était +éblouissante; une troisième tour carrée et percée d'une voûte servait +d'entrée au manoir féodal, et montrait au-dessus d'un immense portail +l'écusson gigantesque des Nora, surmonté de leur devise; belle devise +s'il en fut, car elle se composait de ces deux mots tout parfumés +d'honneur et de chevalerie: _Franc et léal_. + +L'intérieur du château n'était pas fait pour détruire l'impression que +causait sa première vue. Le salon, vaste galerie éclairée par six +fenêtres donnant sur la chaîne des Alpes, était décoré de vieilles +armures disposées en faisceaux avec un goût sévère et intelligent; la +salle à manger n'avait pour ornements que d'antiques portraits de +famille, représentant des guerriers aux visages fiers et mâles, et de +nobles dames aux costumes sévères. Un lustre de fer, portant sur ses +bras contournés des bougies en cire jaune, descendait du milieu du +plafond d'un vestibule dont les murs étaient garnis de bancs en bois +de chêne, noircis par le temps et lustrés par l'usage. Dans les +chambres à coucher tous les lits étaient à colonnes et à baldaquin, et +il n'y avait pas d'autres meubles que des bahuts respectables et des +fauteuils qu'il fallait prendre à deux mains pour les changer de +place. Eh bien! rien de tout cela n'était triste ni prétentieux; +l'harmonie était parfaite entre le cadre et le tableau, et le maître +de cette demeure imposante avait l'air assez grand seigneur pour se +faire pardonner les splendeurs aristocratiques qui l'environnaient. + +Pendant les trois mois que je passai à Nora, je pus prendre une idée +de ces grandes existences d'autrefois dont j'avais beaucoup entendu +parler à mon père sans y croire complétement. Il n'y avait de luxe +nulle part, mais de l'abondance partout. Le domestique nombreux se +composait de jeunes serviteurs actifs et vigilants et d'anciens +gagistes, passés à l'état de commensaux et devenus en quelque sorte +les amis du châtelain. La table, solidement servie, n'offrait jamais +un seul de ces mets recherchés qui ne satisfont que les caprices de +l'estomac. Maintenant, mes chers lecteurs, laissez-moi vous dire la +première chose qui se faisait à cette table, quand le dîner était +apporté: chaque plat était mis à son tour devant le marquis qui en +retirait lui-même la part des pauvres et des malades. Voyons, +messieurs les puissants du jour, la main sur la conscience (ô flatteur +que je suis), en faites-vous autant? Et vous, impudents prôneurs de +liberté et d'égalité, pipeurs habiles de popularité éphémère, +levez-vous la dîme sur vos splendides festins pour apaiser la faim qui +pleure silencieusement à la porte de vos hôtels? «A quoi bon? +direz-vous; il y a tant de malheureux!» C'est vrai pour Paris; mais +dans vos terres, dans vos châteaux, excellents démocrates, quelles +marques de sympathie donnez-vous à vos semblables dans la souffrance? +Imitez-vous le marquis de Nora qui, chaque matin, pansait lui-même, +_dans son salon_, les malades qu'on pouvait lui amener, et qui allait +visiter ensuite chez eux ceux qui n'étaient pas transportables? Et +avec quelles bonnes paroles, avec quels égards touchants tout cela +s'accomplissait! Aussi que de bénédictions j'ai entendues dans ce +vieux manoir, qu'on eût pris pour la propriété de tous, tant chacun y +avait l'air comme chez soi! Et ne croyez pas que le marquis de Nora +fût une exception dans son pays! tous les seigneurs ses voisins +étaient animés du même esprit de charité et de fraternité. Aussi le +Piémont est-il resté calme au milieu des troubles qui ont agité +l'Italie après la révolution de juillet. Il est resté calme, parce que +les novateurs y étaient sans crédit; parce que la noblesse qu'on +aurait voulu humilier était plus aimée et plus bienfaisante que la +bourgeoisie sa rivale. Nouvelle preuve de ce que nous avons souvent +pensé, que c'est moins la dureté des aristocrates de vieille souche +que l'insolence des parvenus qui rend nécessaires les révolutions. + +Le soir même de notre arrivée, Stephano interrompit une histoire de +chasse fort amusante qu'il me racontait, pour me dire du ton d'une +personne qui a oublié de faire une communication importante à +quelqu'un qu'elle peut intéresser. + +--A propos, c'est demain l'ouverture du _tavolazzo_.--J'en suis charmé +si cela te fait plaisir, mais qu'est-ce que le _tavolazzo_? +répondis-je.--C'est le tir à la carabine de nos pays: tous les ans il +a lieu le jour de Saint-Grégoire.--Et comment les choses se +passent-elles? demandai-je.--La distance est de cent quatre-vingts +pas, et le but est grand comme le fond de ton chapeau. Chaque tireur a +sa cible qui porte son nom, et il doit tirer, nombre fixe, six fois. +Le vainqueur est celui qui met le plus de balles autour d'un petit +rond en papier doré, grand comme un pain à cacheter, lequel est placé +au centre du _barelet_: c'est le nom que nous donnons à nos cibles, +parce qu'elles ont la forme d'un petit baril. Ce petit baril est peint +en blanc, ce qui ne le rend pas plus facile à viser pour cela.--Je +suis enchanté de connaître tous ces détails, parce qu'alors je +prendrai rang parmi les spectateurs, repartis-je; je ne crains pas de +rival pour rouler un lièvre ou pour faire coup double sur des perdrix +rouges après la Toussaint; mais votre tir à la carabine ne me sourit +pas le moins du monde: je m'abstiendrai.--Quelle folie! interrompit +vivement Stephano; ce serait avouer d'avance que tu doutes de ton +adresse; au lieu qu'en t'exécutant de bonne grâce, le hasard peut te +servir.--Et s'il me trahit?--S'il te trahit, tu ne seras pas le seul: +j'attends demain matin le ministre d'Autriche et le chargé d'affaires +de Prusse, deux maladroits s'il en fut; ils te tiendront compagnie: je +les ai justement engagés à cause de toi.--Eh bien! nous verrons +demain.--Enfin, tu peux compter sur une arme excellente et sur une +main infaillible pour te la charger. Je te donnerai un brave homme qui +ne mettra pas dans le canon un atome de poudre de plus une fois qu'une +autre. + +Le lendemain après le déjeuner, j'étais dans la galerie des vieilles +armures où je faisais une partie de billard avec le chapelain du +château, lorsque je crus entendre dans l'éloignement les sons d'une +espèce de musique militaire. + +Je mis au port d'armes ma queue qui visait un carambolage, et mon +regard interrogea probablement le bon chapelain, car il me dit sans +que j'eusse besoin de le questionner: + +--C'est le _tavolazzo_, _signor marchese_, on vient chercher les +habitants du château: vous verrez, la procession est très-belle. + +En ce moment, Stephano entra pour m'avertir de me préparer; son +chasseur le suivait portant deux carabines; une des femmes de la +marquise venait ensuite; j'aperçus dans ses mains un petit carton +rempli de rubans de toutes les couleurs. + +--Prends cette arme et choisis bien vite un de ces rubans, me dit +brusquement le marquis de Nora; il faut que nous soyons prêts quand le +cortége arrivera. De Bombelles et Schulz sont déjà dans le vestibule. + +Les explications qu'on demande aux gens pressés sont en général peu +satisfaisantes; je pris donc, sans mot dire, un ruban vert céladon que +la belle camériste noua autour de mon bras gauche; puis je mis mon +chapeau un peu plus sur l'oreille que de coutume, la carabine sur mon +épaule, et je suivis Stephano qui paraissait fort impatient. + +Avant de sortir de la galerie, je me retournai pour savoir ce que +devenait le chapelain, et je le vis qui se faisait aussi nouer un +ruban autour du bras, un beau ruban couleur feu, ma foi! Quelques +secondes après, il nous rejoignit dans le vestibule: il avait, comme +nous tous, la carabine sur l'épaule et le chapeau légèrement incliné +du côté gauche. + +Nous sortîmes alors du château, ayant le marquis à notre tête: en ce +moment la procession du _tavolazzo_ débouchait du grand portail de la +cour carrée, se dirigeant vers nous; nous nous arrêtâmes aussitôt pour +l'attendre; j'ai su depuis que le cérémonial était réglé ainsi depuis +des siècles. + +C'était vraiment quelque chose de très-pittoresque et de +particulièrement nouveau pour moi que ce cortége qui s'avançait à +notre rencontre. Il était précédé par une trentaine de musiciens +enrubanés de la tête aux pieds, qui jouaient en manière de marche une +_monferine_ vive et gracieuse; derrière eux, les trois syndics de la +ville de Nora marchaient gravement entre deux hommes de haute taille, +dont l'un, celui de droite, portait une bannière aux couleurs du +marquis, et l'autre une bannière aux couleurs de la ville: +immédiatement après ces cinq personnes, venaient sur deux rangs les +tireurs de la compagnie du _tavolazzo_, au nombre de vingt environ, +parmi lesquels je comptai sept ou huit prêtres. + +La musique s'arrêta et se rangea de côté; le marquis fit quelques pas +à la rencontre des syndics, dont le doyen prononça un petit discours +en piémontais, que nous applaudîmes vigoureusement. + +Stephano répliqua et fut à plusieurs reprises interrompu par les +acclamations de l'assemblée. On était venu, comme chaque année, lui +offrir la présidence du _tavolazzo_, et, comme chaque année, il avait +répondu qu'il l'acceptait, bien qu'elle lui fût offerte par de plus +dignes que lui de l'obtenir. Cet échange de bons procédés accomplis, +nous nous mêlâmes au cortége en ayant soin de ne pas avoir l'air de +nous grouper entre nous. Le comte de Bombelles se mit à côté d'un +tisserand; le baron de Schulz eut pour compagnon un fabricant de +_saucissons de Bologne_; le hasard me donna pour voisin un petit +cabaretier. + +La musique se replaça à notre tête, la _monferine_ recommença de plus +belle, et le cortége reprit le chemin du bourg qu'il dut traverser en +entier pour arriver à l'endroit où le _tavolazzo_ était établi. + +Toute la ville avait un air de fête, quoique ce ne fût pas un +dimanche: les femmes et les jeunes filles étaient parées de leurs plus +beaux atours; les petits garçons avaient de gros bouquets à la +boutonnière; des drapeaux et des banderoles flottaient à toutes les +fenêtres; on battait des mains sur le passage du cortége. + +Arrivés à notre destination, chacun de nous reçut un _barelet_ sur +lequel il inscrivit son nom, et prit au hasard, dans un sac, un numéro +destiné à marquer son rang dans le tir; le président lui-même n'était +pas exempt de cette formalité, qui n'avait, on en conviendra, rien de +bien aristocratique. + +Le hasard me donna le numéro 3, Stephano amena le numéro 9, le numéro +1 tomba à un sec et long chanoine qu'on appelait le _Theologo_: je +n'ai jamais su pourquoi; mais je présume que ce nom répondait à +quelques fonctions ecclésiastiques. + +Je ne m'étais point exagéré la distance de cent quatre-vingts pas dont +Stephano m'avait parlé la veille: elle me sembla prodigieuse, eu égard +surtout à la petitesse du but qui, en outre, était disposé en +trompe-l'oeil, c'est-à-dire que le _satané barelet_, plus gros du +ventre que des extrémités, offrait une ampleur qu'en réalité il +n'avait pas. Quant au petit rond de papier doré, on ne le voyait pas +plus qu'on ne voit les étoiles à dix heures du matin au mois de +juillet. + +Une fanfare annonça l'ouverture du tir; quand elle fut finie, un +roulement de tambours se fit entendre: c'était le dernier signal. + +Le _Theologo_, qui se tenait depuis quelques instants l'arme haute à +la troisième position, baissa majestueusement sa carabine, inclina la +tête sur la batterie, et ferma l'oeil gauche. + +Je crus que le coup allait partir et je regardai la cible. + +Impatienté de ne rien entendre, je me retournai vers le _Theologo_; il +avait relevé son arme et causait tranquillement avec son voisin. + +--Eh bien! qu'est-il arrivé? demandai-je à Stephano.--Peu de chose: +une mouche s'est posée sur le canon de sa carabine, et lui faisait un +faux point de mire.--Comment, vous y mettez cette importance-là? +repris-je; mais alors ce n'est pas un plaisir, c'est... + +Je n'achevai pas, car en ce moment le _Theologo_ s'était remis en +joue: cette fois le coup partit. + +Quand la fumée de la poudre fut dissipée, j'aperçus un homme debout à +côte du _barelet_ du _Theologo_. + +Cet homme ôta son chapeau et salua en se tournant vers les tireurs. + +Puis il leva une petite baguette, dont il appliqua l'extrémité contre +le centre du _barelet_. + +Je regardai avec attention, et au beau milieu du petit disque peint en +blanc, je vis le trou noir qu'avait fait la balle; la moitié du rond +de papier doré était emportée. + +--C'est un hasard, dis-je à voix basse au marquis. + +--_Patienzza_, me répondit-il en mettant un doigt sur sa bouche. + +Le second coup du _Theologo_ partit, et la balle mordit sur la moitié +du trou qu'avait fait la première. + +Il en fut à peu près de même des quatre autres: toutes les six ne +tinrent guère plus de place que ne l'eussent fait six trous de vrille +placés à dessein les uns à côté des autres. + +Après le _Theologo_ vint le tisserand, puis moi, puis le fabricant de +saucissons de Bologne, puis le ministre d'Autriche, etc.; bref, le feu +ne discontinua pas pendant cinq heures. + +Le premier prix appartint sans contestation au _Theologo_; Stephano +eut le second; un gros chanoine et moi nous tirâmes le troisième au +sort, et j'eus la bonne chance de gagner. + +On ne pouvait concourir à un de ces prix, qui se composaient de pièces +d'argenterie d'une assez grande valeur, qu'autant qu'on avait mis ses +six balles dans la cible; puis, parmi ceux qui se trouvaient dans ce +cas, on choisissait les trois dont les coups tenaient le moins de +place. + +--Tu t'es moqué de moi, me dit Stephano avec bonhomie.--Je te promets +que c'est un pur hasard, répondis-je, je n'ai jamais tiré à la cible +de ma vie.--Si tu reviens l'année prochaine, tu nous battras tous, +reprit-il: regarde ce pauvre _Theologo_, il n'est pas encore remis de +la frayeur que les trois premiers coups lui ont causée: voilà +cinquante ans qu'il s'étudie à être le meilleur tireur du pays, et +c'est la dix-neuvième fois de suite qu'il reçoit le premier prix. + +Le moment du retour était arrivé, et un roulement de tambours indiqua +qu'il fallait reformer les rangs. La musique, les porte-bannières, les +syndics reprirent la tête de la colonne; chaque tireur retrouva son +compagnon, puis on se remit en marche pour le château. + +Je crus que c'était simplement une conduite courtoise qu'on faisait +au marquis, et que la fête était terminée; mais je me trompais, comme +vous allez voir. + +Pendant notre absence, une table de soixante couverts avait été +dressée sous une magnifique treille qui occupait toute la longueur +d'une terrasse située au couchant du vieux manoir. + +Tous les membres du _tavolazzo_ y prirent place avec leurs épouses, +leurs filles et leurs nièces; parmi ces dernières, je remarquai deux +ravissantes personnes, que le gros chanoine, mon rival pour le +troisième prix, me dit être les enfants de sa soeur cadette: je +déclare n'avoir aucun motif de douter de la vérité de cette assertion. + +Toutes les places d'honneur de la table furent pour les habitants de +la ville. La marquise de Nora mit le _Theologo_ à sa droite et le +doyen des syndics à sa gauche; Stephano en fit autant pour la femme du +bailli et la fille du maître de poste: le comte de Bombelles, le baron +de Schulz, ma femme et moi, aidâmes de notre mieux les nobles +châtelains à faire les honneurs de leur festin, et j'ose dire que nous +nous en acquittâmes à la satisfaction générale. + +Tout le monde était à son aise dans cette réunion où presque toutes +les classes de la société étaient représentées: d'une part, le respect +n'avait rien de servile; de l'autre, le sans-façon n'avait rien de +choquant. Au dessert, le marquis se leva, son verre à la main, et dit +d'une voix vibrante et émue: + +--A la santé de mes bons amis les habitants de Nora! Puissent les +liens qui nous unissent depuis des siècles durer des siècles encore! +Puissent nos enfants s'aimer comme nous nous aimons et comme nos pères +s'aimaient! + +Un tonnerre d'applaudissements accueillit ce toast affectueux; alors +le syndic se leva à son tour et répondit: + +--Au nom des habitants de la cité dont j'ai l'honneur d'être le plus +ancien magistrat, je porte la santé de son premier citoyen, de son +plus digne enfant! Au marquis Stephano de Nora! s'écria-t-il d'une +voix retentissante. A sa noble compagne! à ses enfants! à la +prospérité de sa maison! + +Une nouvelle salve d'acclamations, plus bruyante, plus unanime que la +première, témoigna de la sympathie que ces paroles trouvaient dans +tous les coeurs. Les verres se choquèrent, les mains s'étreignirent, +les yeux échangèrent des regards brillants de dévouement et +d'affection: je n'ai vu de ma vie rien de plus touchant. + +Le soir, le château fut illuminé, on tira un feu d'artifice sur la +terrasse, et on dansa jusqu'à minuit dans la galerie des vieilles +armures transformée en salle de bal. + +La danse ne chassa pas les prêtres; ils étaient tous trop honnêtes +pour se croire obligés de faire les hypocrites: ceci soit dit sans +offenser ceux qui font autrement; mais chaque pays a ses usages, n'en +blâmons aucun. + +--Eh bien! que penses-tu du Piémont? me demanda Stephano le lendemain +matin.--Ma foi! je pense que je voudrais bien l'habiter, répondis-je. +Cette soirée d'hier m'a ravi! Maintenant, pourras-tu m'expliquer de +semblables moeurs après quarante ans de révolutions à votre porte? +Quant à moi, je n'ai pu résoudre la question.--Rien n'est plus facile +cependant: nous ne nous isolons pas, voilà tout notre secret. Les +vaniteux croient que la familiarité engendre le mépris, c'est une +erreur: quand il est démontré qu'elle n'est pas un calcul, elle +augmente le respect et elle entretient l'affection, j'en acquiers la +preuve chaque jour.--Cependant votre noblesse a de grands priviléges, +et il n'en faut pas davantage pour faire des mécontents.--Ce ne sont +point les priviléges qui blessent ceux qui ne les ont pas, c'est la +manière dont les exploitent ceux qui les ont. Servez-vous d'une grande +fortune pour soulager vos semblables; tirez parti d'une belle position +au profit de ceux qui n'en possèdent que de médiocres, et fortune et +position vous seront pardonnées. Chacun sait que si j'étais pauvre il +y aurait bien plus de pauvres dans le pays; personne n'ignore que si +la ville possède un hospice, c'est à un Nora qu'elle le doit. Quand le +roi me fait une grâce, je l'accepte; mais quand je lui demande une +faveur, ce n'est jamais en mon nom que je parle. Comprends-tu +maintenant?--Très-bien; seulement une semblable conduite +demande...--Rien que du bon sens de part et d'autre, interrompit +Stephano. Mais au diable cette conversation sérieuse! ajouta-t-il, +j'étais venu te voir pour tout autre chose. Voyons, es-tu disposé à +faire une chasse un peu rude demain?--Certainement.--Eh bien! fais +toutes tes dispositions pour une absence de quatre ou cinq jours, nous +partirons après le déjeuner, nous dînerons le soir à Pignerol, et nous +irons coucher chez un braconnier de mes amis qui sera enchanté de +faire ta connaissance. C'est une des curiosités de notre pays. Je te +laisse à tes affaires et vais veiller aux préparatifs de notre petite +campagne. + +A onze heures, le lendemain, nous étions prêts et nous montions, +Stephano, son chasseur et moi, dans une petite voiture de chasse dont +le coffre regorgeait d'excellentes provisions: un panier attaché +derrière renfermait nos chiens; nos fusils étaient entre nos jambes et +nos carnassières sur nos épaules. + +Le trajet se fit rapidement et gaiement. Les deux petits étalons +sardes attelés à notre voiture couraient comme des biches +effarouchées; le marquis me contait une foule de ces bonnes histoires +de chasse dont on n'a jamais l'air de douter, afin de se réserver le +droit d'y répondre par de plus merveilleuses encore; bref, le temps +s'écoula si vite, que j'accusai de radotage les horloges de Pignerol +qui sonnaient quatre heures comme nous mettions pied à terre dans la +cour de l'auberge de la _Croce-Bianca_, la meilleure de la ville. + +Cinquante minutes après, nous avions dîné et nous enfourchions des +mulets qui devaient nous hisser par des chemins diaboliques jusqu'à la +cabane du vieux braconnier. + +Cette ascension fut tout ce qu'on peut se figurer de plus pittoresque. +Le sentier que nous suivions, taillé en zig-zag sur le flanc d'une +montagne à pic, nous découvrait à chaque instant des points de vue +d'autant plus admirables, que le soleil, en se couchant, jetait des +flots de lumière sur une des plus belles contrées du monde. A nos +pieds, Pignerol disparaissait lentement dans l'ombre croissante du +soir; plus loin Racconis, Savigliano, Fossano étincelaient de magiques +clartés, et un rayon plus splendide que tous les autres illuminait le +château de Nora que nous apercevions distinctement malgré une distance +de huit lieues à vol d'oiseau. Les cours d'eau étaient marqués par une +brume légère suspendue aux saules de leurs rives, et des nuages de +poussière brillante indiquaient les sinuosités des routes qui se +croisaient en tous sens dans la magnifique plaine que nous avions sous +les yeux. Des bêlements de troupeaux, des sons lointains de cloches, +des bruits confus de voix arrivaient jusqu'à nous dans une harmonie +remplie de charme et de grandeur qui nous plongeait dans une douce et +rayonnante mélancolie. Quand le soleil eut complétement disparu +derrière les cimes des Alpes, le spectacle devint, s'il est possible, +plus merveilleux encore. Les neiges du mont Viso se parèrent des plus +riches teintes; des jets d'ombres fantastiques se répandirent sur la +campagne, et la lune, entourée d'un brillant cortége d'étoiles, vint +montrer sa face rougeâtre sur les hauteurs boisées des Apennins. + +Ce tableau m'avait jeté dans une admiration si profonde que si mon +mulet eût fait un faux pas, je ne me serais point avisé, je crois, de +le retenir, et j'aurais fait une seconde entrée à Pignerol, dont les +badauds de l'endroit eussent conservé longtemps le souvenir. + +L'air qui était devenu plus vif, et nos montures qui marchaient plus +facilement, me firent supposer que nous avions atteint le plateau de +la montagne dont nous escaladions les flancs depuis deux heures +environ: cette supposition me fut confirmée par Stephano qui poussa +son mulet près du mien en me disant: + +--Nous pouvons marcher maintenant côte à côte: la route a trois lieues +de largeur; mais ce ne sera pas pour bien longtemps, car nous allons +être obligés de descendre par un sentier tout semblable à l'autre. +Si ta bête tombe, laisse-la se relever toute seule; autrement +tu es perdu: les mulets n'aiment pas qu'on se mêle de leurs +affaires.--Sommes-nous encore loin de la cabane de ton braconnier?--A +trois quarts de lieue environ; mais il nous faudra au moins une heure +et demie pour les faire.--Comme qui dirait le temps de fumer trois +cigares.--A peu près. + +La descente se fit heureusement. Au bout de cinq quarts d'heure de +marche nous entendîmes les aboiements d'un chien; presque en même +temps nous aperçûmes une lumière qui brillait au-dessous de nous à une +profondeur prodigieuse. + +--Encore dix minutes et nous serons arrivés, me dit Stephano; mais le +bout de chemin qui nous reste à faire n'est pas des plus faciles. +Adresse une petite prière à ton ange gardien, cela ne nuit jamais. + +Je ne voulus pas convenir que la chose était déjà faite, et je la +recommençai. + +Tout à coup mon mulet s'arrêta court, celui de Stephano qui le +précédait en avait fait autant: le chien aboyait toujours. + +Une porte s'ouvrit et nous vîmes l'intérieur d'une cabane éclairée par +un grand feu. + +--Ce ne peut être que le marquis de Nora qui arrive à une pareille +heure, dit une grosse voix joviale. Les coqs de bruyère n'ont qu'à se +bien tenir demain.--Bonsoir, Titano, répondit le marquis en mettant +pied à terre. Tu ne t'attendais guère à me voir, n'est-ce pas?--C'est +ce qui vous trompe, Excellence. Votre lit est fait depuis hier, et +j'ai couru la montagne toute la journée pour savoir où se tenait le +gibier.--Je t'amène un ami, un Français, reprit le marquis.--Soyez les +bienvenus tous les deux, Excellences. + +Pendant ce colloque, j'étais aussi descendu de mon mulet, et j'avais +suivi le marquis dans la cabane. + +Le feu dont j'ai parlé l'illuminait du haut en bas et dans tous ses +recoins, mieux que n'eût pu le faire la clarté du jour. Je pus donc +prendre immédiatement connaissance des lieux et de la figure de notre +hôte. + +La cabane était spacieuse, propre et assez bien garnie d'un solide +mobilier rustique. Il y avait un petit lit à droite de la cheminée et +un autre beaucoup plus grand à gauche. Une table occupait le milieu de +la chambre; un buffet couvert de poterie grossière s'emboîtait dans un +des angles, faisant face à une maie placée dans l'angle opposé. Des +quartiers de lard pendaient au plafond, et le manteau de la cheminée +portait un râtelier d'armes, véritable arsenal, composé d'une +canardière, d'un fusil double, d'une carabine, d'une paire de +pistolets et d'un sabre de fantassin, à la poignée duquel étaient +attachées une dragonne et deux épaulettes en laine rouge. Quelques +gravures communes, collées le long des murs représentaient le roi +Charles-Albert, l'empereur Napoléon et l'archiduc Charles: ces trois +personnages étaient les héros de prédilection de Titano. + +Quant à ce dernier, c'était bien le plus singulier individu que +j'eusse jamais rencontré, et je ne pouvais me lasser de le regarder. +Il avait près de six pieds, et contrairement à l'habitude des hommes +de haute taille, il se tenait droit comme un jonc. Sa maigreur était +phénoménale, ses jambes et ses bras d'une longueur démesurée, son nez +immense, sa bouche, sans une dent, fendue d'une oreille à l'autre. Son +oeil droit, vif et largement ouvert, contrastait avec son voisin +qu'il tenait habituellement fermé comme un homme qui couche en joue. +Sa peau avait la teinte de la tige d'une vieille botte, et elle était +ridée comme une pomme à la fin du carême. Eh bien! cet extérieur +bizarre jusqu'au fantastique ne me parut pas ridicule. Ce grand corps +fluet était agile et adroit dans tous ses mouvements; cette figure +hétéroclite étincelait d'esprit et de bonté; l'oeil ouvert avait de +la bienveillance; sous la paupière de l'oeil fermé, on voyait +briller doucement la fine goguenardise des chasseurs de profession. +Titano n'avait pas d'âge: à le voir agir, on ne lui aurait donné que +25 ans; à regarder son visage, on l'aurait volontiers gratifié d'un +siècle. La vérité est qu'il jouissait de quatorze lustres, ce qui ne +l'empêchait pas de marcher quinze heures de suite sans se reposer cinq +minutes. J'en eus la preuve le lendemain. + +Pendant mon examen, le chasseur du marquis avait déchargé les mulets +que nous montions et ceux qui portaient notre bagage, et la table de +Titano se trouva bientôt encombrée de pâtés, de jambons, de cervelas +et autres _harnois de gueule_, comme dit le bonhomme du Fouilloux: les +bouteilles de toutes les dimensions et de toutes les formes n'avaient +pas été oubliées. + +--Excellence, je ne suis pas content, dit Titano qui examinait tous +ces préparatifs d'un oeil mélancolique. Vous vous défiez pour la +première fois de la cave et de la cuisine du vieux soldat.--Non, mon +bon Titano, répondit le marquis en posant avec une affectueuse +familiarité sa main aristocratique sur l'épaule osseuse du braconnier; +mais il est possible que nous poussions notre excursion plus loin que +ce canton, et comme nous ne trouverons pas partout des toits aussi +hospitaliers que le tien, j'ai dû prendre mes précautions. + +La figure de Titano s'illumina. + +--Alors, dit-il, votre Excellence acceptera le souper que j'avais +préparé pour elle, car je l'attendais.--Sans aucun doute! s'écria +joyeusement le marquis. Tu peux faire dresser la table. + +En un clin d'oeil, Titano eut rangé les provisions apportées par +nous dans son buffet; puis il se mit à l'oeuvre avec une activité +extraordinaire, et en peu d'instants notre couvert fut dressé. + +L'air vif des montagnes m'avait donné un de ces appétits de chasseur +qui sont passés en proverbe; de sorte que je fus médiocrement +satisfait de la perspective que les vivres de notre hôte, dont je ne +me faisais pas une bien haute idée, remplaceraient les excellentes +provisions apportées par nous et préparées par le cuisinier du +marquis, l'un des meilleurs _maîtres-queux_ que j'eusse jamais +rencontrés. + +Je ne pus m'empêcher d'en faire, en plaisantant, le reproche à +Stephano. + +--Ne t'inquiète pas, me répondit-il: c'est plus encore par gourmandise +que pour ne pas affliger ce bon Titano que j'ai accepté son +invitation. Ce brave homme, tel que tu le vois, nous donnera un souper +délicieux, et nous fera boire du vin comme le roi n'en a pas dans sa +cave.--Il est donc riche?--Lui? il ne possède, comme disent les +Sardes, que le terrain qui est sous son pied: c'est ce que vous +appelez en France un pauvre diable.--Alors comment fait-il?--C'est +une espèce de secret, mais je puis bien te le dire à toi, parce que tu +ne le trahiras pas: Titano sert de télégraphe aux contrebandiers de +ton pays.--Et on le laisse faire?--On ne l'a jamais pris en flagrant +délit; puis comme on sait qu'il ne s'est pas enrichi à ce métier, on +ne le tourmente pas trop.--Quel est son système?--Il se fait payer en +comestibles les petits services qu'il rend. Aux uns il dit: Vous êtes +de la Provence, vous m'apporterez de l'huile d'olive, des anchois et +des saucissons d'Arles; aux autres: Vous êtes du Dauphiné, je veux des +truffes, du vin de l'Hermitage et du poisson de l'Isère; à ceux-ci, il +demande des volailles; de ceux-là il exige du café, des liqueurs et du +chocolat; et tous le servent à merveille, parce que si on le trompe +une fois, il est impossible de jamais rien obtenir de lui.--Mais avec +un semblable métier, il doit être toujours par monts et par vaux. +Comment cela s'arrange-t-il avec son goût pour la chasse, et comment, +toi, étais-tu sûr de le rencontrer ici ce soir?--Je t'ai dit qu'il +était le télégraphe des contrebandiers, je ne t'ai pas dit qu'il fût +leur guide: il n'est pas assez niais pour cela.--Je commence à +comprendre.--Demain, quand tu auras vu la position de sa chaumière, tu +comprendras encore mieux: c'est sans quitter le pas de sa porte qu'il +fait sa petite affaire. Je vais t'expliquer... + +Stephano s'arrêta, et, après avoir examiné la table que notre hôte +avait préparée, il reprit en s'adressant à lui: + +--Que signifient ces deux couverts, Titano? est-ce que tu ne +serais pas homme à souper une seconde fois si tu as soupé une +première?--Mais, Excellence, je ne sais pas si ce... ce monsieur +français voudra me faire l'honneur de...--Le crois-tu donc plus bête +que moi, interrompit le marquis. Je te réponds de lui. Mets un +troisième couvert, mon bon vieux Titano, et ne te tourmente pas du +reste. + +Je m'empressai de confirmer les paroles de Stephano, et comme en ce +moment le vieux braconnier s'approchait de la cheminée près de +laquelle nous étions, pour mettre une poêle à frire sur le feu, je lui +donnai une cordiale poignée de main qui acheva de le convaincre que +j'étais un aussi bon compagnon que mon ami le marquis de Nora. + +--Vous avez là un bien beau chien, dis-je à Titano qui, pour placer +convenablement sa poêle, venait de faire lever un peu brusquement un +magnifique épagneul couché en travers du foyer, et dont j'avais +respecté le sommeil, bien qu'il occupât la meilleure place et que le +froid qui m'avait creusé l'estomac m'eût aussi engourdi les +membres.--C'est vrai qu'il est beau, Excellence, me répondit le vieux +braconnier avec une sorte d'orgueil, et ce qui vaut encore mieux, +c'est qu'il n'a point son pareil non plus pour la bonté. +Malheureusement il commence à n'être plus jeune; mais il a encore bon +pied, bon oeil et l'oreille fine comme à deux ans.--Comment +l'appelez-vous?--Torquato.--Vous lui avez donné là un nom bien +célèbre.--Ce n'est pas moi: il était tout baptisé quand je le reçus +d'une belle dame anglaise qui passait à Pignerol. Le chien avait alors +deux mois. On voulait le noyer. + +En ce moment Torquato, qui avait deviné qu'on parlait de lui, s'était +rapproché de moi, et sa belle tête appuyée contre mon genou, il +m'examinait avec un regard brillant d'une intelligence presque +humaine. + +C'était un épagneul de la plus grande espèce et d'une irréprochable +perfection de formes. Il avait le rein court, large et un peu bombé. +Son cou, se détachant avec grâce entre deux épaules plates et +vigoureuses, supportait la plus belle face canine que j'eusse jamais +vue: front développé, oreilles longues, souples, arrondies; mâchoires +fines et mobiles terminées par un museau couleur de chair; le tout +illuminé par des yeux flamboyants et doux, avec lesquels on aurait pu +faire la conversation, tant ils paraissaient comprendre et parler, +écouter et répondre. A l'exception de la nuque, des oreilles et des +sourcils, qui étaient d'un nankin scintillant admirable, tout le reste +du corps était d'une blancheur éblouissante, qui eût fait honte au +plumage d'un cygne. La queue, légèrement recourbée, représentait un +panache d'une ampleur et d'une richesse extraordinaires, et les +jambes, dans toute leur longueur, étaient garnies de poils lisses et +chatoyants, qu'on aurait pris volontiers pour des houpes où l'argent +et la soie eussent été savamment mélangés. + +--Ce bel animal n'est sans doute pas à vendre, dis-je à Titano d'un +ton caressant et interrogatif, qui signifiait clairement: _Si vous +étiez disposé à vous en défaire, je l'achèterais bien volontiers, et +je le payerais très-cher._--Vendre mon chien! me séparer de mon fidèle +Torquato! s'écria le vieux braconnier avec une vivacité qui +ressemblait presque à de l'indignation; non, non, Excellence! c'est +mon meilleur ami; il ne me quittera jamais de mon vivant; et si je +meurs avant lui, comme c'est, Dieu merci, assez probable, Son +Excellence le marquis de Nora, ici présent, m'a promis de lui donner +les invalides dans son château. + +--Et je te renouvelle cette promesse, mon bon Titano, avec l'espoir +que je ne serai pas de sitôt dans la nécessité de la tenir, reprit le +marquis avec une affectueuse bonhomie. + +Il ne fallait plus songer à m'approprier Torquato au moyen d'un de ces +marchés que les chasseurs font quelquefois entre eux; alors je +rabattis mes prétentions de la manière suivante: + +--Ne pourrait-on, du moins, avoir un rejeton de ce magnifique animal? +demandai-je. + +Titano me lança en dessous un regard tout à la fois bienveillant et +narquois, qui illumina sa physionomie rabelaisienne et fit jaillir un +trait d'esprit de chacune des rides de sa face. + +--Je ne demanderais pas mieux que de vous en donner un, Excellence, me +répondit-il... Mais, voyez-vous, Torquato est un peu comme moi, +l'amour n'est pas son affaire: il n'a jamais vu qu'une chienne dans sa +vie, et j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de +l'étrangler; après cela, il faut dire qu'elle était bien laide et +qu'elle courait accompagnée d'un affreux roquet pour lequel elle +semblait avoir une préférence marquée. + +Moi qui n'ai jamais pu me décider à faire la cour à une femme affublée +d'un vilain mari, je compris parfaitement la répugnance de Torquato, +et je n'en conçus que plus d'estime pour son caractère. + +Cependant, comme je savais qu'il existe bon nombre d'hommes dont la +continence n'est pas aussi méritoire qu'ils voudraient le faire +supposer, je me dis qu'il pourrait bien en être de même de certains +chiens, et sous l'influence de cette pensée, je m'approchai de +Stephano et je lui glissai quelques mots dans l'oreille. + +--Ma foi! je n'en sais rien, me répondit-il en riant: demande-le-lui +toi-même; mais il est homme à ne pas comprendre ce que tu lui +diras.--Cependant il a été soldat.--Ce qui ne signifie rien du tout: +s'il avait été moine, à la bonne heure... Voyons, fais-lui ta +question.--Peut-être que ce serait plus facile en patois piémontais, +repris-je avec cette insistance que l'on met quelquefois à vaincre des +difficultés insignifiantes.--Au fait, tu as peut-être raison: le +piémontais est un peu comme le latin. + +Et le marquis adressa à Titano quelques mots dans ce jargon mêlé +désagréablement de mauvais français et de mauvais italien, qui forme +la langue dont on se sert dans les États héréditaires de Sa Majesté le +roi de Sardaigne. + +Titano partit d'un immense éclat de rire, avec lequel fit +immédiatement _chorus_ la poêle à frire, dont le contenu était arrivé +à son plus haut degré d'ébullition. + +Le vieux braconnier n'attendait peut-être que la fin de son hilarité +pour répondre à la question du marquis, lorsque Torquato, dont la tête +reposait toujours contre mon genou, dressa les oreilles autant que +leur conformation le permettait, leva le nez comme pour mieux aspirer +l'air, et s'élança d'un seul bond vers la porte de la chaumière, +contre laquelle il se dressa de toute sa hauteur. + +A l'instant même la figure épanouie de Titano prit une expression de +gravité et d'inquiétude que je n'avais pas encore remarquée en elle. +La transformation fut complète, et elle se produisit d'une manière si +prompte que je ne pus la comparer dans le moment qu'à la rapidité avec +laquelle un ciel orageux redevient sombre quand un éclair l'a +sillonné. + +Bientôt on entendit au dehors le bruit sourd et monotone de pas +réguliers. + +Puis un murmure confus de voix et un vague cliquetis d'armes vinrent +se mêler presque aussitôt à ce premier bruit, dans une harmonie qui +avait quelque chose de solennel et presque de lugubre. + +Enfin des crosses de fusil retombèrent lourdement sur les roches +aplaties qui environnaient la chaumière de Titano, et l'une d'elles, +dirigée par une main brutale ou impatiente, frappa la porte comme si +on eût voulu l'enfoncer. + +A mon grand étonnement, Torquato, en entendant tout ce tapage, retomba +sur ses quatre pattes et revint s'étendre nonchalamment devant la +cheminée. Je remarquai même qu'il ferma immédiatement les yeux comme +quelqu'un qui fait semblant de dormir. + +--Il n'y a donc personne dans cette baraque? cria au dehors une voix +rude et grossière en mauvais français. Voilà pourtant de la lumière. + +Et un second coup de crosse plus formidable que le premier mit de +nouveau à l'épreuve la solidité de la porte: quelques jurons +énergiques lui servirent d'accompagnement. + +--Veux-tu que j'aille ouvrir? demanda à voix basse le marquis à Titano +qui, de même que son chien, ne paraissait plus s'inquiéter de ce qui +se passait à l'extérieur. Le trouble de sa physionomie s'était dissipé +comme par enchantement à dater du moment où Torquato était venu +reprendre sa place auprès du foyer.--Ce sont les douaniers, +Excellence: ne nous gênons pas pour eux; ils peuvent bien attendre +qu'il plaise à ces tanches d'être frites à point.--Mais ils démoliront +la maison s'ils se mettent de mauvaise humeur.--Qu'ils cassent +seulement la porte, et je vous promets, Excellence, que ce mauvais +morceau de bois leur coûtera aussi cher que si c'était de l'argent +massif. Il y a longtemps que je cherche l'occasion de leur faire +un procès.--Tu n'en aurais pas le droit en cette circonstance, +puisqu'on est obligé de leur ouvrir à toute heure et à première +réquisition.--C'est vrai pour les portes fermées, Excellence... Mais +pour celles qui ne le sont pas, la loi ne dit rien; ce qui signifie +qu'ils peuvent bien prendre la peine de la pousser eux-mêmes. Eh bien! +qu'ils mettent la mienne en mille morceaux si ça les amuse; je vous +prendrai à témoin qu'elle ne tenait que par le loquet, et nous verrons +une drôle d'affaire au tribunal de Pignerol. + +En ce moment Titano jugea que ses tanches étaient frites, +convenablement car il retira sa poêle de la partie ardente du foyer et +il la posa sur des cendres chaudes. + +On entendait au dehors les douaniers parler à voix basse comme des +gens qui délibèrent. + +--Puisqu'ils sont si bons enfants, je vais leur ouvrir, dit Titano en +se dirigeant vers la porte, dont il leva le loquet avec un seul doigt. + +Cinq ou six hommes armés parurent sur le seuil; mais aucun d'eux ne +fit mine de vouloir entrer. + +--Tu l'as échappé belle, dit celui qui paraissait le chef de la +bande.--Vous veniez pour me prendre?... répondit le vieux braconnier +d'un ton goguenard.--Ce sera pour un autre jour... mais nous allions +mettre ta porte en déroute, quand nous avons appris que Son Excellence +le marquis de Nora était chez toi. + +Et en prononçant ces mots le chef des douaniers salua militairement +Stephano qui s'était avancé pour intervenir au besoin. + +Nous comprîmes alors ce qui s'était passé: le chasseur du marquis, en +revenant d'un petit hangar voisin, où il était allé porter la _mouée_ +à nos chiens, avait raconté à ces hommes que son maître était chez +Titano, et à l'instant même les mesures violentes avaient été +abandonnées.--Ah! vous auriez mis ma porte en déroute, dit le vieux +braconnier. _Corpo di Bacco!_ je suis joliment fâché que vous ne +l'ayez pas fait! Maintenant, que me voulez-vous? ajouta-t-il, parlez +vite et dépêchez-vous de me montrer les talons.--Je veux, répondit le +chef des douaniers, te prévenir que c'est moi qui remplace le +brigadier Broschi, destitué depuis hier pour fait de connivence avec +toi, et...--C'est un mensonge qui a servi à une injustice, interrompit +Titano avec indignation. Broschi faisait bien son devoir, quoiqu'il ne +fût pas un enfonceur de portes ouvertes, comme toi, mon +camarade.--Tâche toujours de marcher droit, reprit le brigadier.--Si +je marche droit, ce sera parce que c'est mon habitude, car tu ne me +fais pas peur. As-tu tout dit? Attention! peloton, demi-tour à gauche, +en avant, pas accéléré, marche! + +Les douaniers restèrent immobiles, et leur chef se pencha en avant +pour examiner tout l'intérieur de la chaumière. + +--Ah! ah! dit-il, voilà donc ce fameux chien? + +Et il désigna du doigt Torquato toujours étendu devant le foyer. + +Je jetai à la dérobée un regard sur Titano, et il me sembla que sa +physionomie joviale et triomphante devenait tout à coup sombre et +abattue. + +--Eh bien! oui, voilà ce fameux chien, répéta-t-il avec humeur... +et après?--Après? Je te dirai que vous ne vous ressemblez guère. +Tu es insolent, toi, et lui, il me fait l'effet d'être le plus +grand sournois du monde... Mais, qu'il y prenne garde, j'aurai +aussi l'oeil sur lui, et...--De sorte, interrompit Titano une +seconde fois avec un accent de menace, que s'il arrive quelque +malheur à mon chien, je saurai que c'est toi qui en auras été la +cause.--Précisément.--Alors tu feras bien de veiller sur ta peau; +car le jour où on en arrachera un seul poil, la tienne sera bien +près d'avoir une entaille. + +Stephano pensa que le moment était arrivé pour lui de dire son mot +dans ce débat qui commençait à devenir un peu vif. + +--Paix, mon bon Titano, dit-il d'une voix affectueuse en posant sa +main droite sur l'épaule du vieux braconnier; tout cela n'est que de +la goguenardise de soldat: le brigadier ne songe pas à faire du mal à +ton chien.--Lui soldat, Excellence! s'écria Titano, il ne l'a jamais +été.--Il en a les dangers s'il n'en a pas la gloire, reprit le +marquis, sans s'apercevoir qu'il venait de faire un alexandrin +classique des plus ronflants. Touchez-vous la main, et faites en sorte +de n'avoir rien à démêler ensemble.--Que je touche la main d'un homme +qui a menacé Torquato! Jamais! Excellence!--S'il l'a fait pour +rire.--Je ne veux pas qu'on rie de mon chien.--Voyons, brigadier, +reprit Stephano en s'adressant au chef des douaniers, affirmez à mon +vieil ami Titano que ce n'est pas sérieusement que vous menacez son +chien.--J'aime mieux le mettre en colère que le tromper, Excellence, +répondit le brigadier avec une assurance respectueuse. A tort +ou à raison, on nous a dénoncé son chien comme un serviteur +très-intelligent et très-dévoué des contrebandiers, et j'ai l'ordre de +le tuer si je le prends en flagrant délit. En venant le prévenir ici, +je crois avoir fait une bonne action. + +Le marquis fit un signe de tête approbatif en se tournant du côté de +Titano, comme pour lui dire _Tu vois, ce qu'il a fait n'est pas d'un +méchant homme._ + +--Ah! on a dénoncé mon chien, reprit le vieux braconnier d'une voix +sombre: et qu'a-t-on dit qu'il faisait?--Ceci me regarde... Tiens-le +_de court_ seulement, repartit le brigadier, je ne te prends pas en +traître j'espère.--Et qu'appelles-tu prendre un chien en flagrant +délit? demanda Titano.--Je veux bien encore répondre à cette question, +quoique rien ne m'y oblige. Eh bien! donc, si je rencontre ton chien +errant tout seul dans la montagne, ou si je le vois passer en +compagnie de gens suspects, je lui enverrai une balle dans la tête +aussi sûr que je m'appelle Carlo Volenti.--Mais si tu rencontres +Torquato qui est un chien de chasse, je serai peut-être derrière lui, +mon fusil à la main; dans ce cas le tueras-tu toujours? + +Et la physionomie déjà sombre et terrible de Titano avait pris une +expression féroce, pendant qu'il adressait cette question au brigadier +Volenti. + +--Je ne suis pas un enfant, répondit ce dernier, et je sais distinguer +le bien du mal; ton chien peut chasser tant qu'il voudra, il ne courra +pas le moindre danger; mais s'il se mêle de contrebande, tu sais ce +que je t'ai dit...--C'est bon, c'est bon, grommela Titano avec une +sorte de bonne humeur, en même temps que ses traits reprenaient leur +sérénité joviale: il ne s'agit que de s'entendre. Eh bien, c'est +convenu, si tu rencontres Torquato avec moi, tu ne lui feras pas de +mal...--Pourvu, bien entendu, que vous soyez en chasse tous les deux, +interrompit le brigadier. + +Pendant toute cette conversation, la porte de la chaumière était +restée ouverte, de sorte que, dans l'intervalle qui sépare toujours +les phrases d'un dialogue, on entendait les bruits du dehors, bornés +du reste, à cette heure avancée de la soirée, au frémissement du vent +dans le feuillage et au murmure doux et monotone d'une petite source +dans les environs de la chaumière de Titano. + +En ce moment le chant plaintif d'un hibou vint faire sa partie dans ce +concert, qu'il n'égaya pas, comme on doit le supposer. + +Je jetai par hasard les yeux sur Torquato, toujours allongé devant +l'âtre, et il me sembla qu'une contraction nerveuse agitait ses +membres et que sa paupière tressaillait comme si elle allait se +soulever. + +Cependant le chien ne bougea pas et ses yeux ne s'ouvrirent point. + +J'ai dit que Titano avait paru s'humaniser après la dernière réponse +du brigadier Volenti; cette disposition était devenue plus marquée, et +elle se manifesta tout à fait quelques instants plus tard. + +--Eh bien! brigadier Volenti, dit-il avec jovialité, puisqu'il est +bien entendu que nous devons vivre désormais en bonne intelligence, tu +ne refuseras pas de boire un verre de vin d'_Asti_ avec moi. Entrez, +entrez, camarades! Voici la table de Son Éminence le marquis de Nora; +mais il sera facile d'en dresser une pour vous à côté. + +Les douaniers entrèrent, mais ils eurent le soin de laisser la porte +de la chaumière toute grande ouverte, afin de surveiller tout ce qui +pourrait se passer au dehors: nous sûmes depuis qu'ils avaient eu avis +qu'une vaste opération de fraude devait se faire, cette nuit-là, par +des sentiers détournés, situés à peu de distance de la demeure de +Titano. + +Cependant ce dernier se donnait un mouvement extraordinaire pour bien +recevoir ses nouveaux hôtes. Il apportait des chaises, étendait une +nappe sur une seconde table, rinçait des verres et mettait du bois sur +le foyer, qui n'avait pas besoin pourtant d'être alimenté. + +Il se trouva que Torquato le gêna pour cette dernière opération, et à +ma profonde surprise, je vis le vieux braconnier allonger un vigoureux +coup de pied à ce noble chien, pour lequel il paraissait avoir une +véritable passion. + +Torquato se leva en poussant un hurlement plaintif, et il se réfugia +sur le seuil de la chaumière, ayant tout le train de devant hors de la +maison et tout le train de derrière dans l'intérieur. + +Le hibou venait de chanter une seconde fois, et le chien poussa un +second hurlement comme si la douleur du horion qu'il avait reçu se +réveillait de nouveau. + +--Votre chien est bien douillet ce soir, père Titano, dit un douanier +en vidant son verre.--Ce n'est pas que je lui aie fait grand mal, +répondit le vieux braconnier. Si le coup lui avait été donné par vous, +il ne se serait pas seulement dérangé; mais quand c'est moi qui le +_tape_, il _gueule_ pendant un quart d'heure... Allons, allons, mon +bon chien, faisons la paix, reprit Titano en appelant l'épagneul par +un claquement de ses doigts osseux. + +Torquato quitta le seuil de la chaumière, vint près de la table des +douaniers lécher la main de son maître, qui dans ce moment leur +reversait à boire, puis il retourna s'étendre tout de son long devant +l'âtre. + +--Ce chien est bien mollasse et bien sensible aux coups, pour le +métier qu'on prétend qu'il fait, murmura à voix basse le brigadier +Volenti en s'adressant à celui de ses hommes qui était debout à son +côté auprès de la table; on m'aura donné de faux renseignements.--Je +vous l'avais bien dit, repartit du même ton le douanier. Le maître et +le chien ne pensent qu'à la chasse, c'est connu de tous les honnêtes +gens du pays. Ceux qui disent le contraire, voyez-vous, mon brigadier, +sont des jaloux et des menteurs, peut-être des fraudeurs eux-mêmes... +Il a beaucoup d'ennemis, ce pauvre Titano, qui n'a cependant jamais +fait de mal à un enfant: et savez-vous pourquoi il en a tant? Parce +qu'il a pour protecteurs tous les nobles de la contrée, à commencer +par le marquis de Nora qui est le meilleur ami du roi. S'il faisait la +contrebande il serait riche, et on le rencontrerait quelquefois avec +des personnes mal famées; au lieu de cela, il est pauvre, et il va +toujours seul comme un ours. Croyez-moi, surveillons-le, mais ne le +tracassons pas.--Je ne demande pas mieux, Ravina, et...--A votre +santé, brigadier Volenti, interrompit Titano qui n'avait pas perdu un +mot de ce dialogue, bien qu'il eût été à peu près confidentiel. A +votre santé, mon brave! et la première fois que je descendrai à +Pignerol pour acheter de la poudre et du plomb, je vous porterai une +couple de faisans ou un quartier de chamois, et peut-être tous les +deux si la chasse a été bonne. + +Le vieux braconnier, en cessant de tutoyer Volenti, prouvait que sa +rancune était complètement évanouie, car le tutoiement chez lui comme +chez toutes les natures un peu sauvages, était toujours un signe de +colère et presque une menace de vengeance. + +Le brigadier répondit avec un mélange de bonhomie et de rudesse qui +semblait former le fond de son caractère: + +--Père Titano, j'accepterai de bon coeur vos faisans et votre +quartier de chamois, si ce n'est pas pour m'aveugler que vous me les +jetez à la tête. Moi, je suis bon enfant, mais je ne connais qu'une +chose: c'est le service du roi... En outre, je suis père de famille, +et je ne me soucie pas de perdre ma place. Donc, si par malheur je +vous prenais en fraude, et par les reliques de mon saint patron je ne +le souhaite point, m'eussiez-vous donné tous les faisans qui volent +depuis le col de Tende jusqu'au Splügen et tous les chamois qui +gambadent entre le mont Viso et le grand Saint-Bernard, je n'en ferais +pas moins un bon rapport contre vous; de même que si vous ne me +donniez rien, je ne vous vexerais pas inutilement. A tort ou à raison, +on a destitué le vieux Broschi, sous prétexte que vous vous entendiez +tous les deux comme larrons en foire; à tort ou à raison, on prétend +encore que votre épagneul et vous, vous avez une foule de ruses pour +servir les nombreux contrebandiers qui parcourent ces montagnes: ça +peut être un mensonge comme il peut se faire aussi que ce soit une +vérité: j'en déciderai par moi-même... En attendant, à votre santé, +père Titano! et puissions-nous un jour être non pas complices, mais +bons camarades comme il convient à d'anciens soldats. + +Et le brigadier vida d'un trait son verre où pétillait une liqueur +couleur de topaze, de l'aspect le plus réjouissant. + +--Cet asti est délicieux, reprit-il en faisant claquer ses lèvres... +On dirait, sur mon honneur, du petit muscat de France.--Ah! c'est +qu'il est vieux, repartit Titano avec un hochement de tête qui +paraissait vouloir dire: Tout ce qui est vieux est excellent. + +En ce moment le hibou fit entendre de nouveau son chant plaintif et +monotone, mais plus faible et plus éloigné, et dans une direction +entièrement opposée à celle où il avait retenti les deux premières +fois. + +--Père Titano, vous avez donc beaucoup de ces vilaines volailles dans +vos montagnes? demanda à notre hôte celui des douaniers qui avait +intercédé pour lui auprès de son chef, quelques minutes +auparavant.--Vous pouvez bien le dire que nous en avons, Ravina. C'est +une vraie peste. J'en tue au moins cinquante ou soixante tous les ans, +et vous voyez qu'il n'y paraît guère. Il y a des soirs où c'est à ne +pas s'entendre.--Ils annoncent le beau temps, n'est-ce pas? reprit +Ravina.--Ça dépend, répliqua le vieux braconnier d'un ton goguenard: +quand ils chantent la veille d'un beau jour, c'est le beau temps +qu'ils annoncent; mais quand ils chantent la nuit qui précède une +grande pluie, évidemment c'est le mauvais temps qu'ils prédisent. + +Je ne pus m'empêcher de rire de cette réponse qui me rappela les +aphorismes railleurs du vieux Denis, dont mon père venait de +m'apprendre, dans sa dernière lettre, la maladie qui devait nous +l'enlever quelques mois après. + +Le hibou chanta une dernière fois, mais ce fut à peine si nous +l'entendîmes. + +Torquato, qui n'avait pas quitté sa place devant le feu, se leva +alors avec lenteur, s'allongea, se détira, et après avoir exécuté un +de ces formidables bâillements de chien que tous les chasseurs +connaissent, se laissa tomber de nouveau comme une masse inerte, en +poussant un de ces soupirs qui annoncent la fatigue ou l'ennui, +quelquefois tous les deux ensemble. + +Pendant cette petite scène, Stephano et moi nous étions restés près de +la cheminée, et nous échangions de temps en temps quelques paroles à +voix basse. + +Neuf heures sonnèrent à une pièce de coucou qui était le meuble le +plus élégant de la chaumière de Titano. + +A ce signal, les douaniers quittèrent la table, reprirent leurs +carabines qu'ils avaient appuyées debout contre les murs, en entrant, +serrèrent l'un après l'autre, le brigadier en tête, bien entendu, +la main de Titano, défilèrent devant nous en nous saluant +respectueusement; enfin ils sortirent, et bientôt le bruit de leurs +pas se perdit dans le lointain. + +Titano les accompagna jusqu'à une certaine distance, et quand il +revint, je remarquai qu'il laissa la porte de la chaumière ouverte, +quoique le vent qui venait du dehors fût un peu piquant à cette heure. + +--Ma foi! tu t'en es joliment bien tiré, mon vieux! lui dit le +marquis. Tâche seulement d'être aussi heureux à l'avenir; mais ce ne +sera pas chose facile, car tu n'auras plus affaire au vieux Broschi. + +Le braconnier posa son doigt sur ses lèvres, en indiquant de l'oeil +la porte ouverte, voulant sans doute faire entendre qu'il ne serait +point impossible qu'on l'espionnât du dehors. + +--Pst! fit-il ensuite. + +Torquato se leva avec une vivacité surnaturelle, et d'un seul bond il +fut aux pieds de son maître, sur les yeux duquel il attacha les +regards les plus intelligents et je dirais presque les plus +passionnés. + +--Apporte! lui dit le vieux braconnier d'une voix si basse que le son +vint à peine jusqu'à moi qui étais à trois pas d'eux. + +Torquato s'élança comme un trait hors de la chaumière: son ardeur +était quelque chose d'incroyable. + +J'examinai cette pantomime avec une extrême curiosité, et je voyais +que Stephano s'amusait beaucoup du plaisir que je semblais prendre à +cet examen, et de l'idée que je ne comprenais rien à ce qui se +passait. + +L'épagneul resta environ dix minutes absent: nous l'attendîmes dans un +profond silence. Pour ma part j'étais intéressé au plus haut degré à +ce qui se passait. + +Le chien rentra en gambadant comme il était sorti, puis il sauta sur +son maître, contre lequel il se tint debout; et le vieux braconnier +ayant un peu incliné la tête, Torquato lui lécha la face à deux ou +trois reprises. + +--Nous pouvons rire à présent! s'écria Titano. + +Et il se mit à sauter absolument comme l'épagneul avait fait quelques +secondes auparavant: son agilité tenait vraiment du prodige, et ce +qu'il y avait de plus drôle dans tout cela, c'est que le chien faisait +autant de cabrioles que son maître. + +--Partis! tous partis! reprit Titano sans interrompre ses gambades... +Ah! vous croyez, Excellence, que j'aurai plus de peine à me tirer +d'affaire avec Volenti qu'avec Broschi? Erreur! erreur, _signor +marchese_. Avez-vous vu comment nous avons débuté tous les +deux?--J'ai compris que tu avais réussi à jeter des doutes dans son +esprit au sujet de tes relations avec les fraudeurs qui font la +contrebande.--Comment! vous n'avez vu que cela, Excellence?--Pas autre +chose, je te jure.--Excellence, vous feriez un mauvais douanier.--Je +ne te dis pas le contraire.--Mais vous avez du moins entendu le chant +du hibou?--Oui.--Et vous vous souvenez que j'ai donné presque dans le +même moment où ce chant retentissait pour la première fois, un coup de +pied à mon pauvre chien qui était étendu, comme un chamois mort, +devant la cheminée.--Je crois effectivement me rappeler...--Eh bien! +Excellence, tout cela était convenu entre nous.--Comment! entre +nous?--Entre moi et mon chien.--Quel diable de conte viens-tu nous +faire là?--Et les douaniers n'y ont vu que du feu: Volenti tout le +premier.--Explique-toi plus clairement.--Mon Dieu, ça n'est pas bien +difficile. Le hibou, c'était la bande de Gomberti, le contrebandier de +Briançon. Elle a passé à deux minutes d'ici pendant que les habits +verts buvaient mon vin, et quand j'ai envoyé Torquato crier sur la +porte, c'était pour l'avertir que la route était libre, attendu que +les douaniers étaient chez moi.--Et ton chien sait ce qu'il a +fait?--Parfaitement.--Ça n'est pas croyable, dis-je à mon +tour.--Excellence, je vous en ferai voir bien d'autres demain pendant +la chasse.--Que lui avez-vous ordonné de faire tout à l'heure quand +vous l'avez envoyé dehors?--Une patrouille.--Et vous avez compris +à sa manière d'agir au retour, que les douaniers s'étaient +éloignés?--Précisément.--Il avait l'air tout joyeux: cela se comprend, +il vous apportait une bonne nouvelle; mais s'il vous en eût apporté +une mauvaise, comme par exemple l'avis que votre chaumière était +surveillée, comment se serait-il comporté?--Comme vous avez vu qu'il a +fait quand les douaniers ont frappé à ma porte: il se serait couché +tout de son long. Plus alors son apathie est grande, plus le danger +qu'elle signale est grand aussi.--Tout cela tient du prodige, et je +conçois, père Titano, que vous vous refusiez à vendre un animal aussi +précieux. Sa supériorité comme _chasseur_ est-elle égale à celle qu'il +déploie comme contrebandier?--A cet égard, je ne vous dis rien, +Excellence..... Vous jugerez vous-même demain. + +Et Titano se remit aux préparatifs de notre souper, que tous ces +événements avaient un peu retardés. La prodigieuse activité de notre +hôte, délivré désormais de toute inquiétude, lui eut bientôt fait +réparer le temps perdu. En un clin d'oeil la friture de tanches, +remise un instant sur le feu, fut posée sur notre table. Pendant que +nous lui faisions fête, Titano alla prendre dans son bahut, pour les +mettre aussi devant nous, un magnifique pâté de perdreaux et de +faisans, confectionné par lui avec un talent que n'eût pas désavoué le +plus habile cuisinier; un jambon de _Milan_, du thon de _Marseille_, +_sans doute apporté sur l'aile des hiboux_; des anchois, des olives et +des friandises sans nombre. Quant aux vins, ils étaient exquis et +aussi variés que les mets. Pour l'ordinaire, de l'_Hermitage blanc_; +pour l'entremets, du _Côte-Rôtie_ et du _Saint-Péray_; au dessert, qui +fut du reste assez maigre, du _Rivesaltes_ comme je n'en avais jamais +bu. + +Quand notre table fut garnie de tout ce qui nous était nécessaire +pour souper bien et longtemps, Titano, sur une nouvelle invitation du +marquis, vint prendre sa place entre Stephano et moi. + +--Excellence, dit-il en s'adressant au premier, vous n'aurez pas votre +_caviar_ aujourd'hui; mais je vous le promets pour demain... Le hibou +a chanté ce soir.--Mais demain aurons-nous beau temps pour la chasse? +demandai-je.--Magnifique, Excellence! et je vous promets gibier et +plaisir.--Et si les contrebandiers ont besoin de vous pendant votre +absence, comment feront-ils?--Ils ne passent jamais qu'après le +coucher du soleil, et alors il est probable que nous serons de retour; +d'ailleurs...--Écoute, mon bon Titano, interrompit le marquis avec une +affectueuse gravité, tu as tort de ne pas abandonner ce métier +périlleux, et, permets-moi d'ajouter, peu convenable, pour un vieux +soldat qui n'a jamais rien eu à se reprocher. Tu es dénoncé +sérieusement aujourd'hui; tu es surveillé; ceux qui t'ont vendu comme +ceux qui t'observent ne te laisseront ni paix ni trêve. On finira par +te prendre en flagrant délit; on te tuera ton chien, et on te fera +payer une amende qui te réduira à la besace.--Me tuer mon chien, +Excellence! s'écria Titano en devenant pâle de colère et en frappant +du poing sur la table. Malheur à celui qui serait assez hardi pour +cela!--Tu le tuerais à ton tour, n'est-ce pas?--Aussi vrai que vous +êtes le plus noble et le plus brave seigneur de tout le Piémont.--Ce +serait, ma foi! une belle affaire. Voyons, m'aimes-tu un peu?--Si je +vous aime, Excellence!--Eh bien! promets-moi que tu laisseras +désormais ces gens se tirer tout seuls d'embarras.--Je me suis engagé +encore pour une passe.--Va pour une, mais après...--Après... après, +répondit Titano en hésitant... Je ferai ce que Votre Excellence +voudra.--C'est promis?--C'est juré! Excellence, à votre santé! + +Debout de bonne heure, le lendemain, j'acquis d'abord la certitude +qu'au moins une des promesses que le vieux Titano nous avait faites, +la veille au soir, serait réalisée, car tout annonçait une journée +magnifique, une de ces journées dont l'apparence seule suffit pour +faire entrer l'espoir et la joie au coeur du chasseur. Quand +j'arrivai sur la porte de la cabane, que j'avais ouverte avec +précaution pour ne pas réveiller mon compagnon et mon hôte, la nuit +n'était pas entièrement achevée encore, mais comme elle était belle à +son déclin! Elle avait la transparence des jours les plus purs et la +douceur des soirées les plus tièdes. Le bruit sourd de la chute de +quelque cascade lointaine, et le murmure voisin d'une source +rapprochée arrivaient à mon oreille, confondus dans une harmonie tout +à la fois imposante et mélancolique. La brise, fraîche et parfumée +comme l'haleine d'un enfant à la mamelle, m'apportait les suaves +émanations des violettes et des tubéreuses sauvages qui croissent en +automne sur les hauts sommets des Alpes, charmant et dernier effort de +leur âpre nature, bientôt paralysée par l'hiver. A ma droite, le +croissant de la lune, mince comme un arc d'argent, disparaissait +derrière un pic couvert de neige, qu'il éclairait d'une teinte rosée +dont l'effet était ravissant et tout à fait nouveau pour moi. A ma +gauche, le feuillage d'un groupe d'arbres bruissait avec une volupté +mystérieuse, semblable à la conversation nocturne de deux amants. Rien +ne saurait donner l'idée du charme et de la paix de ces rapides +instants que je savourais avec une ivresse recueillie. Bientôt +l'aurore se leva à la fois riante et splendide, comme une jeune fille +que Dieu aurait douée tout ensemble d'une grâce enchanteresse et d'une +majestueuse beauté. Quelques étoiles brillaient encore dans l'azur +sombre du ciel, que déjà une gerbe de rayons d'un éclat sans pareil +s'élançait à l'horizon, semblable au bouquet d'un feu d'artifice. +D'abord les dentelures des montagnes se détachèrent inégales et noires +sur ce fond lumineux; puis elles prirent bientôt elles-mêmes ses +riches couleurs de pourpre et d'or, et dans quelques minutes le +spectacle que j'avais sous les yeux fut le plus admirable qui eût +jamais frappé mes regards. A mesure que le soleil montait et avant +même que son disque eût paru, l'ombre semblait fuir devant l'éclat de +ce triomphateur, et, de seconde en seconde, de nouvelles merveilles +s'offraient à mon admiration toujours croissante. Ici, un petit lac +sortait peu à peu de la brume qui le voilait, comme un oeil bleu +dont la paupière se soulèverait lentement, là, de sombres sapins, +lugubres fantômes pendant la nuit, dégageaient leurs têtes de +l'obscurité, et progressivement resplendissaient depuis le plus jeune +rameau de leurs plus hautes branches jusqu'à la base noueuse de leurs +troncs séculaires. Derrière moi, de grandes masses de forêts +couronnaient de gigantesques montagnes; à mes pieds, un gazon fin et +brillant servait de tapis à une large et profonde vallée, au milieu de +laquelle serpentait une petite rivière indiquée par une longue et +sinueuse traînée de vapeurs que le soleil n'avait pas encore eu le +temps d'atteindre. Dans ce tableau, le côté sévère était sublime, et +ce qu'il avait de riant était délicieux: c'était la nature dans sa +grâce et dans sa majesté. + +Je pus alors prendre cette idée exacte de la position qu'occupait la +cabane de Titano, et juger combien elle était favorable à la double +profession exercée par le vieux braconnier. De quelque côté que la vue +se portât, elle pouvait sans obstacle s'étendre au loin. Dans la +direction de Pignerol, elle rencontrait les montagnes disposées en +amphithéâtre; à l'opposé, la vallée large et profonde dont j'ai parlé. +Ainsi, sans quitter le seuil de sa cabane, Titano pouvait inspecter +les environs, de manière à toujours éviter une surprise pour lui ou +ses amis, et à prévenir ceux-ci au moyen de signaux parfaitement +innocents en apparence, et dès lors incompréhensibles pour l'oeil +soupçonneux de la douane. A coup sûr, si j'eusse habité ce lieu, je me +serais distrait par la contrebande les jours où il ne m'eût pas été +possible d'aller à la chasse. + +Comme je faisais justement cette réflexion, j'aperçus une grande ombre +qui s'allongeait devant moi sur ma droite, et je sentis en même temps +une haleine sur ma main gauche pendante à mon côté. + +L'ombre, c'était Titano qui me saluait; l'haleine chaude, c'était +Torquato qui me léchait les doigts. + +Je tendis une main amicale au premier, et je caressai le museau +velouté du second. + +--Eh bien! Excellence, me dit le vieux braconnier, j'espère que vous +achèterez de mes almanachs. Quel temps nous allons avoir +aujourd'hui!--Un peu chaud peut-être, répondis-je.--Dans la vallée, +oui, je ne dis pas, Excellence, reprit Titano; mais quand nous aurons +grimpé jusqu'à ces sapins que vous voyez là-bas, je vous réponds que +l'air qui nous soufflera au visage ne nous donnera pas la +migraine.--Et vous croyez que nous trouverons du gibier?--Si nous en +trouverons, Excellence! ah! vous pouvez bien le dire. Il n'y a que moi +qui chasse par ici, et quoique j'en tue un peu tous les jours, toute +l'année, il n'en manque jamais: d'ailleurs, chaque automne je ne +touche pas aux meilleurs cantons, que M. le marquis n'ait fait sa +tournée; ainsi nous aurons du neuf aujourd'hui.--Alors vous me +répondez que vous me ferez tuer quelques coqs de bruyère.--Je vous +dirai cela quand je vous aurai vu jeter votre premier coup de fusil; +jusque-là je ne m'engage qu'à vous en faire tirer une vingtaine: le +reste vous regarde.--Une vingtaine! m'écriai-je; on dit cependant que +c'est un gibier si rare.--Il est rare, en effet, pour les paresseux +qui ne se donnent pas la peine de le chercher, et pour les ignorants +qui ne savent pas où il se tient; mais le vieux Titano a de bonnes +jambes et le nez fin.--Et que trouverons-nous encore, en fait de +gibier, dans vos montagnes? demandai-je avec une curiosité qui sera +comprise de tous les vrais chasseurs.--Des gélinottes, des lièvres et +des perdrix grises, rouges et blanches; mais pour ces dernières, si +vous êtes curieux d'en voir, il ne faudra pas craindre vos peines; +elles ne descendent jamais plus bas que les dernières neiges.--Vous +trouverez, j'espère, en moi, un compagnon ayant bon pied, bon oeil, +digne de vous, enfin, mon cher Titano; et je vous prie de ne pas me +ménager la fatigue: je veux voir tout ce qu'il y a de curieux en ce +pays, comme chasse: ainsi, par exemple, je donnerais deux louis pour +tuer un chamois; mais c'est impossible, n'est-ce pas?--Bah! qui sait, +Excellence? un chasseur, de même qu'un soldat, ne doit jamais dire: +c'est impossible... le diable est bien malin et le père Titano n'est +pas gauche.--Eh bien! voilà qui est convenu: vous me ferez tuer un +chamois et je vous donnerai deux louis.--Je ferai de mon mieux pour +l'un, Excellence; mais je refuse l'autre. Titano n'a jamais vendu le +plaisir qu'il a procuré, et il ne commencera pas par un ami du marquis +de Nora.--Nous mettrons-nous en chasse bien loin d'ici? repris-je en +serrant la main au braconnier pour lui exprimer ma reconnaissance de +sa délicatesse.--Vous voyez bien ces trois grands sapins là-bas?--Au +penchant de cette montagne grise?--Précisément. Eh bien! quand nous +serons arrivés là, nous pourrons armer nos fusils, car nous ne +tarderons pas à être dans le cas de nous en servir.--Mais je ne vois +pas de couvert dans le lieu que vous m'indiquez. Où diable le gibier +peut-il se cacher?--Vous n'apercevez pas de couvert, Excellence, et +cependant il y en a un dont vous aurez assez de peine à arracher vos +jambes quand vous y serez. Ce qui vous paraît gris d'ici est vert +foncé. Toute cette montagne est couverte de _nerprun_, petit +arbrisseau épineux qui porte des fruits dont les coqs de bruyère sont +très-friands; mais il est possible que vos chiens ne se soucient pas +d'entrer là dedans. Au surplus Torquato fera le service pour tout le +monde. N'est-ce pas, mon vieux, continua le braconnier en posant sa +large main osseuse sur la tête de son magnifique épagneul; n'est-ce +pas que tu travailleras bien aujourd'hui? + +Torquato arrêta sur son maître un regard rempli d'intelligence et +d'affection, qu'on pouvait prendre pour une promesse. + +En ce moment, le marquis de Nora vint nous joindre, et, comme tous +les gens en retard, il demanda pourquoi on ne partait pas, et comment +le déjeuner n'était point encore prêt. + +--Excellence, il le sera dans cinq minutes, répondit Titano; mais tout +à l'heure, vous voyant si bien dormir, je n'ai pas voulu faire de +bruit, de peur de vous déranger. Promenez-vous là un moment, pour vous +aiguiser l'appétit, et bientôt je vous enverrai mon domestique pour +vous prévenir que le déjeuner est servi. + +Et ayant dit ces mots, Titano s'éloigna, suivi de son fidèle compagnon +l'épagneul. + +--Eh bien! que penses-tu de mon vieil original? fit Stephano en +suivant d'un regard affectueux le braconnier qui rentrait chez +lui.--Que je ne regretterais pas d'être venu ici, alors même que nous +ne devrions rien tuer aujourd'hui: cet homme est un des meilleurs +types que j'aie jamais rencontrés.--Bah! tu ne le connais pas +encore!--Il me reste à juger de sa vigueur et de son adresse; mais +comme je m'en fais une très-haute idée, il me semble que c'est +absolument comme si je les connaissais.--Elles surpassent tout ce que +tu peux te figurer dans ce genre.--Je m'attends à l'impossible.--Alors +tu approcheras peut-être de la vérité... mais ce n'est pas encore ce +qu'il y a de plus extraordinaire en lui...--J'ai eu hier un +échantillon de ses talents comme contrebandier, interrompis-je.--Ce +n'est pas cela non plus.--Ma foi, je ne devine pas.--Eh bien! Titano, +qui est ce qu'on peut appeler pauvre, est d'une charité et d'un +désintéressement prodigieux. Croirais-tu bien que, depuis dix ans que +je viens chez lui, je n'ai jamais pu lui faire accepter la plus petite +somme d'argent pour l'indemniser de la dépense que je lui occasionne, +et il m'a fallu employer toutes sortes de ruses pour le déterminer à +recevoir un fusil que j'ai fait faire exprès pour lui à Londres, chez +le fameux Manton.--Ce que tu m'apprends là ne me surprend pas le moins +du monde, répondis-je. + +Et je racontai à Stephano le refus que m'avait fait le vieux +braconnier d'une récompense de deux louis, s'il me mettait à même de +tuer un chamois. + +--Toujours le même! dit le marquis. Quel dommage qu'il ait cette +funeste passion de la contrebande! mais il m'a promis que passé +aujourd'hui...--Et tu comptes sur sa parole?--S'il y manquait, ce +serait la première fois. + +Comme le marquis prononçait ces mots, nous vîmes Torquato sortir en +gambadant de la cabane et venir à nous au petit galop: il portait dans +sa gueule quelque chose que je ne reconnus pas d'abord. + +--Allons déjeuner, me dit Stephano: nous sommes servis.--Comment le +sais-tu?--Regarde ce chien.--Je l'ai vu.--Il accourt nous avertir: +c'est le maître d'hôtel de Titano: seulement comme il ne pouvait venir +la serviette sous le bras, il la porte entre ses dents.--C'est, ma +foi, vrai! m'écriai-je. + +Et prenant le bras de Stephano, nous nous dirigeâmes vers la cabane, +précédés par le chien, qui s'arrêta à la porte pour nous laisser +passer, en serviteur bien appris qu'il était. + +--Mais c'est qu'il ne manque à rien! repris-je de plus en plus +émerveillé.--Tu en verras bien d'autres. + +Nous nous mîmes à table et nous commençâmes à fonctionner avec un +appétit que je souhaite à tous les abonnés du _Journal des Chasseurs_. + +Le déjeuner était bon et copieux, le vin parfait; le pain seul était +noir et dur: la contrebande ne le fournissait pas. + +--Ah mon Dieu! Excellence, j'ai oublié votre caviar! s'écria Titano. +Je suis sûr cependant qu'il est arrivé; mais ce sera l'affaire de +quelques minutes. + +Et le vieux braconnier se leva. + +Le chien, qui était assis, les yeux fixés sur son maître, se leva +aussi. + +Je compris que quelque chose d'extraordinaire allait se passer, et je +posai ma fourchette pour suivre avec plus d'attention tous les +mouvements de l'épagneul et de son maître. + +Ce dernier ouvrit une espèce d'ancien bahut, et il en tira un petit +baril allongé, dans le genre de ceux dont les Marseillais se servent +pour renfermer leurs anchois marinés. Ce baril était vide et défoncé +par un bout. + +Titano le présenta au chien qui y introduisit son museau en aspirant +bruyamment à deux ou trois reprises. + +Le baril fut remis dans le bahut, et le vieux braconnier revint +prendre sa place à table, après avoir montré la porte à Torquato qui +sortit en courant. + +J'échangeai un rapide regard avec le marquis, mais nous ne fîmes +aucune réflexion. + +Titano avait l'air parfaitement tranquille sur les suites de +l'événement. + +L'absence de l'épagneul dura un peu plus d'un demi-quart d'heure. + +J'étais convaincu que nous le verrions revenir apportant un baril de +caviar dans sa gueule. + +Il arriva, mais il n'apportait rien. + +Titano lui adressa quelques mots en patois piémontais. + +Le chien se laissa tomber sur le carreau comme la veille, et il fit +semblant de dormir. + +Le vieux braconnier se leva, et d'un geste il sembla nous inviter à en +faire autant. + +En un clin d'oeil nous fûmes debout. + +Titano se dirigea vers un des coins de la cabane où nous le suivîmes. + +Arrivé contre le mur, il poussa de droite à gauche un petit morceau de +bois qui avait la forme et la dimension d'un verrou ordinaire. + +J'aperçus alors une ouverture de la grandeur à peu près d'une carte de +visite. + +Titano y appliqua son oeil comme il eût fait au verre d'une +lorgnette. + +Il se retira au bout d'une demi-minute environ, en me disant: + +--Mettez-vous là, Excellence, et regardez tout droit devant vous.--J'y +suis.--Que voyez-vous, Excellence?--Des montagnes, des montagnes, et +toujours des montagnes.--Ne jetez pas les yeux si loin.--Ah! +j'aperçois une femme qui file appuyée contre une grosse roche grise, +et deux chèvres qui broutent à quelque distance.--Vous y êtes.--Cela +n'est pas bien curieux: la femme est vieille et les chèvres sont +maigres et pelées.--Eh bien! Excellence, cette roche grise masque une +petite cachette dans laquelle se trouve le caviar que j'avais envoyé +chercher par mon chien.--Et pourquoi ne l'a-t-il pas apporté?--Parce +que cette vieille sorcière est apostée là par les douaniers pour nous +surveiller, moi et mon pauvre chien; et Torquato s'en étant douté, +il est revenu la gueule vide.--Ceci me semble impossible! +m'écriai-je.--En voulez-vous la preuve à l'instant même? cela ne sera +pas bien long.--Si je la veux! mais sans aucun doute... Que dois-je +faire pour l'acquérir?--Rester provisoirement là où vous êtes, et +suivre avec attention tous les mouvements de la vieille femme jusqu'à +ce que je vous fasse signe d'aller sur la porte. + +Je remis mon oeil à la petite lucarne, et Titano recommença à +adresser quelques mots en patois à son chien qui repartit à toutes +jambes, mais cette fois en aboyant. + +Au second coup de voix, je vis la vieille femme tourner vivement la +tête du côté de notre cabane, qu'elle ne paraissait pas observer +auparavant, puis elle quitta sa place en chassant ses chèvres devant +elle, et elle prit un sentier qui se rapprochait de nous. + +Titano et le marquis étaient sur la porte: le premier m'appela à voix +basse. + +Quand j'arrivai près d'eux, la vieille femme et ses chèvres passaient +à dix pas de la cabane, un peu sur la gauche. Le sentier qu'elles +suivaient menait au fond de la vallée dont j'ai parlé. + +Torquato, toujours aboyant, était déjà au fond de la vallée; il +courait à droite et à gauche comme un jeune chien poursuivant des +alouettes qui se lèvent devant lui les unes après les autres. + +Comme le sentier descendait presque à pic à peu de distance de la +cabane à l'entrée de laquelle nous étions placés, nous perdîmes +bientôt de vue la vieille femme et les deux chèvres. + +Quelques minutes s'écoulèrent: Torquato disparut aussi. + +J'ai dit que la vallée était traversée dans toute sa longueur par une +petite rivière. Cette petite rivière coulait assez encaissée entre des +plantations d'aulnes et de saules. + +C'était derrière ces plantations que Torquato s'était éclipsé comme un +acteur qui passe derrière la coulisse. + +--L'affaire est aux trois quarts faite, Excellence, me dit Titano. +Maintenant, si vous voulez en voir la conclusion, allez vous replacer +à mon petit _judas_ et regardez bien sur votre droite. Vous ne +tarderez pas à voir quelqu'un de votre connaissance. + +Je n'eus garde de dédaigner cet avertissement, et pendant que le +marquis et Titano se remettaient à table, moi je collais de nouveau +mon oeil sur la lucarne, dirigeant mon regard vers la droite de la +roche grise. + +Il n'y avait pas deux minutes que j'étais là, quand je vis Torquato +accourir à toutes jambes. + +--Le voilà! le voilà! dis-je à voix basse à Titano. Au train dont il +va, un lévrier aurait de la peine à le suivre.--Ne le perdez pas de +vue, Excellence, et dites-nous bien ce qu'il fait.--Je ne le vois +plus... il a disparu de nouveau derrière ce rocher... Ah! le voici +encore! il revient de notre côté! Sur mon honneur, il apporte un petit +baril tout semblable à celui que vous lui avez montré!--C'est le +caviar de Son Excellence le marquis! s'écria Titano enchanté de la +nouvelle que je lui donnais. + +J'en étais sûr, du reste. Ah! mes drôles, vous êtes bien malins, mais +Torquato, qui n'est pourtant qu'une bête, en sait encore plus long que +vous! + +En ce moment, le bel épagneul entrait et déposait aux pieds de son +maître le petit baril qu'il portait dans sa gueule. Il était +magnifique dans son triomphe. + +--C'est merveilleux! incompréhensible! m'écriai-je. Mais comment +diable cela s'est-il fait?--Comme vous avez vu, Excellence, répondit +le vieux braconnier. Torquato, la première fois qu'il est sorti, a +aperçu la vieille sorcière; il l'a flairée, puis il est revenu +m'apprendre qu'on l'espionnait; alors je l'ai envoyé courir au fond de +la vallée, bien sûr qu'on l'y suivrait, ce qui n'a pas manqué +d'arriver. Quand il a jugé que la vieille était assez bas dans le +sentier pour qu'elle ne pût plus remonter avant lui, il s'est coulé le +long des saules qui bordent la rivière jusqu'à un autre sentier creux +qui se trouve à trois ou quatre cents pas d'ici, et il a regagné les +rochers par cette route. La vieille, j'en mettrais ma main au feu, le +cherche encore là-bas. Tenez, Excellence, ajouta-t-il, la voyez-vous +dans les buissons avec ses deux chèvres? Le bon de l'histoire, c'est +qu'elle va dire que mon dépôt de comestibles est sous la berge de la +rivière. Ça va les occuper pendant huit jours. + +Et Titano se mit à rire aux éclats, tout en débouchant le baril de +caviar; et après m'avoir montré, par la porte toujours ouverte de sa +cabane, la vieille femme qui explorait sans trop de précautions les +buissons qui croissaient au bord de l'eau, dans le fond de la vallée, +il reprit: + +--Je serais sûr maintenant d'attraper Carlo Volenti comme j'attrapais +le vieux Broschi. Mais...--Mais... tu sais ce que tu m'as promis, +interrompit le marquis de Nora avec une sévérité affectueuse.--Oui, +Excellence, je le sais, et vous pouvez compter sur ma parole comme si +le notaire y avait passé, répondit Titano en posant la main sur son +coeur. Comme je vous le disais hier, je me suis engagé à donner un +coup de main ce soir, mais ce sera pour la dernière fois. Cette nuit +je débarrasserai complétement mon magasin du dehors, et demain je leur +ferai savoir à Pignerol qu'ils ne doivent plus compter sur moi. Vous +avez raison, Excellence, ce n'est pas là un métier pour un vieux +soldat.--S'il m'était permis de vous donner aussi un avis, mon bon +Titano, repris-je à mon tour, je vous engagerais à vous défier du +hibou, ce soir. J'ai cru remarquer pendant qu'il chantait hier, que le +brigadier Volenti l'écoutait avec plus d'attention qu'il n'aurait dû +en accorder à une circonstance aussi peu importante: il est sur ses +gardes.--J'ai aussi vu cela, Excellence; mais soyez tranquille, nous +ne faisons jamais chanter le même oiseau deux jours de suite, et +Torquato connaît tous les ramages. Comme il va s'ennuyer pendant les +longues soirées d'hiver, mon pauvre chien! ajouta Titano en baissant +la voix comme s'il se parlait à lui-même... C'est égal, j'ai promis et +je serai fidèle à mon serment. + +Et en prononçant ces derniers mots, le vieux braconnier poussa un gros +soupir et caressa mélancoliquement la tête de son magnifique épagneul. + +Quelques minutes après nous quittions la table, et un quart d'heure ne +s'était pas écoulé, que nous sortions de la cabane, armés, équipés et +précédés de nos chiens, que Torquato avait accueillis avec cette +bienveillance digne qui est le caractère distinctif des êtres vraiment +supérieurs. + +Nous avions à peu près un quart de lieue à faire avant de nous mettre +en chasse, et cette faible distance fut encore raccourcie par +l'intérêt que je prenais à la conversation de Titano: le digne +braconnier, comme tous ses pareils, était bavard, mais je ne le +trouvais pas ennuyeux. + +Durant le trajet, et tout en écoutant les histoires de notre hôte, je +l'examinais de tous mes yeux, et je n'eus pas de peine à reconnaître +que je n'avais jamais vu un être plus extraordinaire. Sa haute taille, +sa maigreur, sa décrépitude et son agilité me parurent encore plus +prodigieuses que la veille; quoiqu'il marchât en apparence lentement, +nous avions de la peine à le suivre, tant il embrassait d'espace à +chacune de ses enjambées phénoménales. Son costume n'était pas moins +bizarre que sa personne. Il consistait en un vêtement complet d'une +seule pièce: guêtres, pantalon, veste, tout se tenait comme ces +vêtements que portaient les petits garçons, il y a une quinzaine +d'années. Cette espèce d'enveloppe était en basane épaisse couleur de +terre, ce qui avait le double avantage de garantir Titano des épines +les plus acérées, et de lui permettre, en se couchant sur un sol nu, +de dissimuler sa présence comme un lièvre au gîte dans un lieu +fraîchement labouré. Une carnassière, assez grande pour pouvoir servir +à l'enlèvement d'une jeune fille de quinze ans, pendait au côté gauche +de Titano, qui portait sur son épaule droite le fameux fusil de +Manton, dont le marquis de Nora lui avait fait présent. + +Cette arme était vraiment magnifique, mais nul autre que Titano +n'aurait pu s'en servir. Le canon, long de quarante-deux pouces, était +de calibre six, et lourd à proportion. J'essayai, chemin faisant, de +mettre cette couleuvrine en joue: je ne pus jamais la maintenir assez +solidement à mon épaule pour fixer le point de mire sur un objet de +dimension ordinaire. + +Enfin nous arrivâmes auprès des trois sapins que Titano m'avait +montrés le matin, en me disant que c'était là le canton où nous +pourrions commencer à nous mettre en chasse: nos chiens, guidés par +Torquato, quêtaient déjà depuis quelques minutes. + +Le mien était un admirable braque, nommé Soliman, qui a eu une +réputation de beauté et d'excellence, longtemps célèbre dans toute la +Bourgogne. Sans vouloir déprécier les chiens anglais, pour lesquels +j'ai eu depuis des faiblesses dont mon patriotisme s'est souvent +indigné, je déclare n'en avoir jamais vu un seul qu'on pût comparer à +Soliman. Torquato avait donc trouvé là un émule digne de lui, et ces +deux grands génies s'étaient compris en se flairant... Qu'on me cite +deux généraux illustres, deux orateurs éloquents, deux poëtes +célèbres, capables de s'apprécier aussi vite à l'aide d'un moyen aussi +simple. Oh! les chiens valent bien mieux que nous! + +Ceci me rappelle un mot charmant de M. Brifaut, l'un des quarante de +l'Académie française, comme on dit encore à Bourges et à Carpentras. + +Madame la vicomtesse de F***, qui est aujourd'hui une des femmes les +plus spirituelles de Paris, était, dans sa toute petite jeunesse, _un +enfant terrible_, d'une fécondité de méchancetés naïves à défrayer +Gavarni pendant six mois. Elle se trouvait au château du Marais, chez +sa tante madame de la Briche, en même temps que l'académicien que je +vous ai nommé tout à l'heure. + +--M. Brifaut, lui dit-elle, vous avez le nom d'un chien.--Ce que vous +dites est parfaitement juste, mademoiselle.--Mais pourquoi avez-vous +le nom d'un chien, M. Brifaut? ça n'est pas joli.--Je vais vous le +dire, mademoiselle. Autrefois mes ancêtres étaient des chiens, mais +ils sont devenus méchants, et, pour les punir, Dieu les a changés en +hommes. + +Quelle philosophie douce et profonde! et surtout quel magnifique éloge +de la race canine! + +J'ai dit que nous étions arrivés auprès des trois sapins que Titano +m'avait montrés le matin, de sa porte. + +Ils étaient plantés au tiers environ de la hauteur d'une montagne +assez élevée que nous venions de gravir. Immédiatement derrière eux +commençait une espèce de taillis qui n'avait guère que dix-huit pouces +à deux pieds de haut, mais qui était si fourré et si épineux qu'une +belette un peu délicate aurait hésité à s'y glisser: une seule espèce +de plante composait cet inextricable fouillis; c'était un petit +arbuste au feuillage sombre et aux baies noires, que Titano m'avait +désigné sous le nom de _nerprun_, en ajoutant que les coqs de bruyère +étaient très-friands de ses fruits. + +Nous armâmes nos fusils et nous fîmes signe à nos chiens d'entrer dans +le taillis que Torquato fouillait déjà. + +Soliman essaya d'écarter les branches avec son museau. Après plusieurs +tentatives, ne pouvant en venir à bout, il prit une résolution +héroïque, ce fut de s'élancer en avant par un bond formidable. + +Je le vis effectivement disparaître dans les broussailles, mais en +même temps, je l'entendis crier comme s'il s'était douloureusement +blessé. Toutefois il ne revint pas: alors je me décidai à le suivre en +employant le même procédé qui lui avait à peu près réussi. + +Je compris la cause de ses gémissements en m'enfonçant à mon tour +dans les buissons. Des milliers d'épines, aiguës comme des épingles, +m'étaient entrées dans les mollets et dans les genoux. Comme Soliman, +je fis belle contenance, et je me mis à marcher droit devant moi. Le +marquis côtoyait le taillis sur ma gauche, et Titano, protégé par son +vêtement de basane, le battait sur ma droite. A quelques pas en avant +de lui, j'apercevais au-dessus des branches la belle et intelligente +tête, et la queue en panache de Torquato. Le noble animal quêtait +fièrement comme s'il eût été à son aise dans un carré de luzerne. + +--Eh bien! Excellence, me demanda Titano en faisant allusion à notre +conversation du matin, pensez-vous qu'il y ait assez de couvert ici +pour cacher le gibier?--Je pense que si celui qui y est a autant de +peine à en sortir que j'en ai eu à y entrer, nous ne brûlerons pas +beaucoup de poudre tant que nous serons dans ce fagot d'épines.--En +attendant, prenez garde à vous: Torquato vient de tomber en arrêt... +Oh! vous n'avez pas besoin de vous presser, il ne bougera pas. + +On comprend qu'au premier avertissement du vieux braconnier je m'étais +porté en avant avec résolution, malgré les épines qui me lardaient +impitoyablement les jambes. + +J'arrivai ainsi à dix pas environ de l'épagneul, et je vis avec une +indicible satisfaction que Soliman était à son côté, et en arrêt comme +lui: tous deux se trouvaient en ce moment dans une petite éclaircie, +ce qui me permit d'admirer la beauté de leurs poses, également +magnifiques quoique dissemblables. + +Torquato, que le gibier avait surpris, était légèrement replié sur ses +jarrets. Il avait la tête haute, le cou tendu, la prunelle ardente et +fixe comme un charbon; sa queue, relevée en arc sur son rein, me parut +ferme comme si elle eût été coulée en bronze. + +Soliman, qui n'était tombé en arrêt que par imitation, avait pris ses +aises. Couché sur le ventre, le museau allongé sur ses pattes de +devant, on l'aurait cru endormi, sans les éclairs qui jaillissaient de +ses yeux fauves, et sans le frémissement de son nez rosé qui cherchait +à se rendre compte du fumet d'un gibier tout nouveau pour lui. + +Titano m'avait rejoint: le marquis, toujours sur la lisière du taillis +et à vingt-cinq pas environ en avant de nous, était aussi dans une +excellente position pour tirer. + +Titano fit un signe. + +L'épagneul allongea encore le cou, puis il promena sa tête de droite à +gauche en l'inclinant à diverses reprises comme une personne qui salue +légèrement. + +--Ce sont des coqs de bruyère, me dit Titano à demi-voix, il y en a +sept: Torquato vient de les compter. + +Je n'eus pas le temps de demander l'explication de ces paroles, car +elles étaient à peine prononcées, que les coqs de bruyère se levaient +lourdement entre nos deux chiens: ils étaient au nombre de sept, ainsi +que l'avait dit le vieux braconnier. Je jetai mes deux coups de fusil, +un peu au hasard, je dois le dire, et j'eus le bonheur de voir tomber +le chef de la bande et un jeune coq. + +--Bravo! Excellence! me cria Titano. + +Et en même temps la double détonation de sa couleuvrine se fit +entendre, mais avec un intervalle de quelques secondes entre chacune +d'elles. A la première je m'étais retourné et j'avais vu tomber la +poule-mère: la seconde venait d'abattre deux jeunes coqs qui se +croisaient à une distance déjà considérable. + +Des deux qui restaient, l'un passa à portée du marquis: il eut le même +sort que cinq de ses compagnons. + +C'était débuter d'une manière brillante, on en conviendra. J'étais +ravi! transporté! je le fus bien plus encore quand je vis Soliman +déposer à mes pieds le premier des deux oiseaux que j'avais tués: +c'était le vieux coq. + +Il appartenait à la plus grande espèce de ces gallinacés sauvages, et +sa beauté surpassait tout ce que je m'étais imaginé de l'élégance et +de la grosseur de ce gibier, dont on me parlait sans cesse depuis mon +arrivée en Piémont. Son plumage, d'un noir bleu irisé de violet et de +vert, avait des reflets et des chatoiements d'une richesse sans +pareille. Une membrane, d'un magnifique écarlate, entourait ses yeux, +son bec et remontait en crête sur son large crâne; deux bandes, d'une +blancheur éblouissante, coupaient transversalement ses ailes; et sa +queue, séparée en deux, de manière à former la fourche, lui donnait +des proportions vraiment gigantesques. Quand je le soulevai, je fus +aussi confondu de sa pesanteur; enfin, je ne pouvais me lasser de +l'admirer et de remercier Titano à qui je devais ce superbe coup de +fusil. + +Tandis que nous rechargions nos armes, je demandai au vieux braconnier +si c'était au hasard qu'il m'avait annoncé sept coqs de bruyère +pendant que nos chiens étaient en arrêt. + +--Non, Excellence. C'est l'habitude de Torquato, quand le gibier à +plume tient bien, de faire un mouvement de tête pour chaque oiseau qui +est sous son nez, et il ne se trompe pas une fois sur dix.--De plus +fort en plus fort, répondis-je: mais où est-il donc votre merveilleux +chien?--Il cherche la poule qui n'est, je crois, que démontée. +Marchons toujours, il nous retrouvera bien. + +Nous fîmes une centaine de pas, précédés par Soliman qui croisait +devant nous sans se soucier des épines. Le courageux animal était +cependant tout moucheté de petites taches roses qui attestaient ses +nombreuses blessures. + +--Ah! voilà votre chien, dis-je à Titano. + +Je venais d'apercevoir l'épagneul, immobile derrière une grosse touffe +de genévrier. + +--Il doit être en arrêt puisqu'il n'est pas devant moi, me répondit le +vieux braconnier.--C'est impossible, repris-je. Il tient votre poule +dans sa gueule. Il a l'air d'écouter pour savoir si vous +l'appelez.--Torquato écouter! Torquato croire que je l'appelle! +Excellence, c'est impossible. Je vous dis qu'il est en arrêt. + +Je fis le tour de la touffe de genévrier, et je vis l'épagneul en +plein corps: il était effectivement en arrêt et dans une pose +magnifique. + +--Vous avez raison, criai-je à Titano.--A-t-il la queue droite ou +relevée?--Droite.--Alors ce sont des perdrix ou des gélinottes. +Préparez-vous toujours à tirer. + +Une compagnie de gélinottes se leva en effet; mais je ne mis pas même +en joue: il me sembla qu'elles étaient hors de portée. + +--Eh bien! à quoi pensez-vous, Excellence?--C'est trop loin.--Bah! +fit Titano en portant la crosse de son fusil à son épaule. + +Les deux coups partirent, et deux gélinottes tombèrent, littéralement +fracassées comme des cailles qu'on tire en primeur. Je comptai la +distance. C'était fabuleux, il y avait cent vingt-sept pas. + +Le départ bruyant du gibier, les deux coups de fusil, rien n'avait +troublé Torquato. Après la double détonation, il vint poser sa poule +devant son maître, puis il courut à la recherche des deux gélinottes +qu'il rapporta l'une après l'autre. + +Nous passâmes quatre heures dans ce taillis, et quand nous en +sortîmes, nous avions trente-trois pièces de gibier, à savoir: quinze +coqs de bruyère, huit gélinottes et dix perdreaux rouges. + +Titano m'avait galamment permis d'être le roi. J'avais pour ma part +quatorze pièces, et Soliman s'était montré le digne émule de Torquato. + +Le marquis nous avait rejoints depuis longtemps, et nous nous assîmes +au bord d'une petite source ombragée par un groupe de bouleaux et de +saules. + +--Il est maintenant onze heures à peu près, nous dit Titano. +Reposez-vous jusqu'à midi, Excellences. Pendant ce temps-là, j'irai +jusque chez moi déposer toute cette volaille qui nous gênerait un peu +dans l'expédition que nous avons encore à faire, et à mon retour nous +nous remettrons en campagne.--Pourquoi prendre toute cette peine? +dis-je à Titano; il vaudrait bien mieux, ce me semble, cacher dans +quelque buisson notre gibier que nous retrouverions ce soir.--J'ai +besoin de retourner à la maison, reprit le vieux braconnier, et +puisqu'il est sage que vous preniez quelques instants de repos, autant +vaut que j'en profite pour aller à mes affaires. Avant une heure, je +serai certainement revenu. + +Et tout en parlant, Titano mettait l'une après l'autre nos +trente-trois pièces de gibier dans son immense carnassière, en +commençant par les plus lourdes. + +Quand le sac qu'il avait posé à terre pour le remplir eut englouti le +dernier perdreau dans ses vastes profondeurs, j'essayai de le +soulever. + +J'y parvins, mais ce fut tout ce que je pus faire en employant toute +ma force, et je le laissai aussitôt retomber. + +--Et vous allez porter cela? demandai-je à Titano. + +Il me regarda d'un air goguenard, et prenant la carnassière d'une +seule main, il la fit tournoyer comme si c'eût été le sac d'une petite +pensionnaire, et il la posa sur son épaule qui reçut ce poids énorme +sans fléchir. + +--Laisse-nous du moins ton fusil, lui dit alors le marquis.--Et si je +trouve quelque bon coup à faire en chemin, Excellence?--Tu ne le feras +pas.--Mais que dira Torquato? je ne veux pas que mon chien puisse +croire que je baisse. Au revoir, Excellences. + +Et il partit d'un pas aussi léger que s'il n'avait eu que vingt ans et +qu'il n'eût rien porté. + +Nous le suivîmes des yeux jusqu'à ce que l'inclinaison du terrain nous +l'eût caché; puis nous le revîmes, quelques instants après, traverser +la vallée, gravir la pente opposée, et enfin entrer dans sa cabane, +dont il ferma la porte derrière lui. Il paraît qu'il ne trouva pas de +gibier chemin faisant, car nous ne l'entendîmes pas tirer. + +--Quel homme extraordinaire! dis-je à Stephano.--C'est vrai qu'il n'a +pas son pareil: mais je mettrais ma main au feu que ce n'est pas pour +se débarrasser de notre gibier, qu'il pouvait très-bien cacher par +ici, comme tu le lui as conseillé, qu'il est retourné chez lui.--Et +que supposes-tu qui l'occupe?--Toujours sa maudite contrebande. +Quelque avis à recevoir ou quelque signal à donner. Tiens, regarde! +continua le marquis.--Quoi?--Comment, tu ne vois rien?--Non, sa porte +est toujours fermée.--Examine le toit.--Eh bien!--Cette fumée +épaisse...--Tu as pardieu raison! Le pauvre homme ne se corrigera +jamais, et je considère la promesse qu'il t'a faite comme un serment +d'ivrogne.--Je commence à le craindre aussi. + +En ce moment, le bruit d'un pas retentit derrière nous; nous nous +retournâmes et nous aperçûmes le brigadier Volenti qui s'avançait la +carabine sur l'épaule. + +--Eh bien! Excellence, avez-vous fait bonne chasse? demanda-t-il au +marquis en le saluant militairement.--Si bonne, répondit Stephano, que +nous avons été obligés d'envoyer Titano jusque chez lui pour nous +débarrasser de notre gibier.--Il paraît qu'il le fait déjà cuire, si +j'en juge par la fumée qui sort de sa cheminée, reprit le +brigadier.--Il en est bien capable, répliqua le marquis +froidement.--Vous vous intéressez à lui, n'est-ce pas, +Excellence?--Sans aucun doute.--Alors conseillez-lui donc de renoncer +à la contrebande! tout cela finira mal pour lui. J'ai les ordres les +plus sévères à son sujet, et si malin qu'il soit, je le prendrai un +jour en flagrant délit.--Vous l'avez averti hier: le reste vous +regarde tous les deux. Toutefois j'ai lieu de croire qu'il ne +s'exposera plus.--Et il fera bien. Excellence, avez-vous quelques +ordres à faire transmettre à vos gens que vous avez laissés à la +Croce-Bianca à Pignerol? J'y retourne de ce pas.--Je vous remercie, +brigadier. + +Volenti renouvela son salut militaire, puis il s'éloigna. En ce moment +Titano sortait de sa cabane, et il s'avançait vers nous à grands pas. + +Vingt-cinq minutes après, il nous rejoignait. Son absence n'avait pas +duré en tout trois quarts d'heure. + +Stephano lui conta ce qui s'était passé, en insistant sur la remarque +de Volenti au sujet de la fumée. + +--Le drôle en sait long, répondit Titano en secouant la tête comme un +homme contrarié; mais puisqu'il retourne à Pignerol ce soir, je n'ai +rien à craindre pour cette nuit; et demain, vous savez, +Excellence...--Prends-y garde, interrompit le marquis; il est capable +d'avoir dit qu'il s'en allait, pour que je te le répète, et t'inspirer +par ce moyen une fausse sécurité. A ta place, je me tiendrais +tranquille ce soir.--Excellence, c'est impossible. J'ai donné ma +parole, et si j'y manquais vous seriez en droit de douter à votre tour +de la promesse que j'ai faite. Ce serait bien le diable si j'étais +pris dans ma dernière expédition.--Enfin les avertissements ne +t'auront pas manqué. Maintenant en route, mes amis: il ne nous reste +plus que six heures de jour, il faut en profiter. Où vas-tu nous +conduire?--J'ai promis à Son Excellence le marquis français de lui +montrer des perdrix blanches et un chamois. Pour cela il faut gagner +les hauteurs de Bricherasco.--Alors nous n'avons pas une minute à +perdre. + +Titano nous avait apporté une gourde remplie d'excellent ratafia de +Grenoble. Nous en avalâmes quelques gorgées, puis nous partîmes +remplis d'une ardeur nouvelle. Nos chiens galopaient devant nous avec +une légèreté qui nous fit supposer que nous pouvions compter sur eux. + +Après une heure de marche environ, pendant laquelle nous ne cessâmes +pas un seul instant de monter, nous atteignîmes un point des hauteurs +qui se dressaient devant nous, où régnait un brouillard d'une opacité +telle, que nous fûmes obligés de nous tenir à trois pas les uns des +autres pour ne pas nous perdre de vue. Le changement de la température +avait été aussi brusque et aussi complet que celui de la lumière, et +je sentais se glacer sur mon visage la transpiration bienfaisante que +notre course ascensionnelle et non interrompue avait provoquée chez +moi. Si j'avais eu un tout autre guide que Titano, je n'aurais, à coup +sûr, pas manqué de lui demander ce que des chasseurs pouvaient faire +au milieu de cette brume épaisse; mais ma confiance dans le vieux +braconnier était si grande, qu'il ne me vint même pas à l'esprit la +plus petite inquiétude sur le résultat de notre entreprise. Une chose +cependant aurait dû au moins m'étonner: Torquato, à dater du moment où +nous étions entrés dans les ténèbres visibles qui nous environnaient +de toutes parts, avait cessé sa quête, et il était venu se mettre sur +les talons de son maître, comme un animal intelligent qui ne prend +jamais une fatigue inutile. Soliman avait suivi cet exemple au bout de +quelques minutes; quant au chien du marquis, croyant sans doute la +chasse finie, il avait déserté sans cérémonie. + +Le sol sur lequel nous marchions était une espèce de terreau +noirâtre, parsemé çà et là de touffes de mousses et de lichens d'un +vert sombre et d'un aspect misérable. Bientôt quelques lignes blanches +vinrent couper de distance en distance cette triste surface: je +compris alors que nous ne tarderions pas à arriver à la région des +neiges, dont Titano m'avait parlé. + +En effet, le brouillard s'éclaircit un peu, et j'aperçus d'abord le +disque rougeâtre du soleil, qui semblait nager dans des flots de +vapeurs à demi lumineuses. En même temps, mes pieds foulèrent une +neige de quelques centimètres d'épaisseur, et molle comme du coton +fraîchement cardé. Peu à peu ce tapis éblouissant acquit plus de +solidité, et enfin nous sortîmes de la brume aussi brusquement que +nous y étions entrés. + +Un magnifique spectacle s'offrit alors à ma vue, et me fit pousser un +cri de surprise et d'admiration. Nous avions atteint le point +culminant des hauteurs que nous venions d'escalader, et nous nous +trouvions sur le bord des versants opposés. Tout était neige et glace +autour de nous, aussi loin que nos yeux éblouis pouvaient étendre +leurs regards. Un ciel d'un bleu sombre, dont la splendeur était sans +pareille, étincelait au-dessus de nos têtes. J'y aurais vainement +cherché un nuage de la grosseur d'un papillon. Aucune description ne +pourrait donner une idée exacte de l'éclatante beauté du soleil, +roulant dans ce vide d'une teinte si riche et si nouvelle pour moi. +Les rayons qu'il dardait obliquement, car il commençait à descendre +vers l'horizon, coloraient de teintes merveilleuses tous les objets +qu'ils frappaient. Sous leur magique clarté, la neige chatoyait comme +l'opale, les glaciers brillaient comme l'émeraude et le saphir. Les +pins, les houx et les genévriers, qui croissaient de distance en +distance, étaient couverts d'un givre qu'on eût pris pour une broderie +de perles et de diamants. Un silence imposant régnait sur ces +magnificences, et ajoutait sa majesté à leur éclat: je n'avais de ma +vie vu ni rêvé rien de semblable. + +Titano, à qui ces richesses étaient familières, ne s'étonna pas de mon +admiration, mais il me sembla qu'il en était charmé. A la satisfaction +qu'exprimait sa physionomie, d'un grotesque si intelligent, on eût dit +un châtelain qui fait les honneurs de son parc à quelque visiteur +étranger, et je fus si bien dupe de cette apparence, que je me crus +obligé d'adresser un petit compliment à ce digne homme. + +--Eh bien! Excellence, ce que vous me dites là me flatte, me +répondit-il en accompagnant ces paroles de la plus spirituelle de ses +grimaces, je suis un peu ici comme chez moi, car il n'y a guère que +moi qui y vienne, ajouta-t-il. Maintenant, faisons encore chacun une +petite caresse à cette bouteille de vieux ratafia, et remettons-nous +en campagne. Voilà Torquato qui porte le nez au vent: nous n'irons pas +loin sans voir voler quelque chose. + +Nous nous mîmes en ligne, à trente-cinq ou quarante pas, à peu près, +les uns des autres, Titano occupant le milieu, et nous commençâmes à +battre le terrain devant nous, comme nous aurions fait d'un champ +d'avoine ou d'un carré de luzerne. + +La neige que nous foulions était vierge de toute empreinte de pied +humain; mais elle portait des traces assez nombreuses d'oiseaux, parmi +lesquelles il ne me fut pas difficile de reconnaître quelques frayés +de perdrix. + +Titano, qui les avait remarqués en même temps que moi, me fit un signe +d'intelligence; presque au même instant, Soliman tomba en arrêt, ce +qui ne laissa pas que de me flatter infiniment, d'autant plus que +Torquato vint se placer immédiatement à côté de lui. + +Comme c'était devant moi que la chose se passait, mes compagnons se +rapprochèrent, et nous entourâmes les deux chiens qui portaient la +tête inclinée de côté, de manière à faire supposer que le gibier était +sous leur nez. + +Titano fit comme les chiens, et ses yeux perçants prirent la direction +des leurs. + +--Je les aperçois, Excellence! me dit-il vivement après un examen de +quelques secondes: elles sont exactement sous le nez de votre chien, +il ne tiendrait qu'à lui d'en _gueuler_ une. Allons! allons! je vois +qu'il est sage.--Moi, je ne vois rien, dis-je à Titano après avoir +regardé à mon tour.--Avancez encore un peu... encore... là, très-bien; +arrêtez-vous maintenant. En voilà une dont l'aile vient de frissonner; +elles ne tarderont pas à partir... deux, quatre, cinq, six, huit... il +y en a neuf ou dix, Excellence. Eh bien! les voyez-vous?--Non; et toi? +demandai-je à Stephano.--Moi, je distingue un petit boursouflement, +comme si le vent avait poussé un peu plus de neige en cet endroit: ce +doit être ça, me répondit le marquis de Nora.--Précisément, +Excellence. Préparez vous maintenant! s'écria Titano. + +J'entendis comme un bruit d'ailes et une sorte de chant plaintif; +puis, je vis entre les deux chiens, qui avaient relevé la tête +brusquement, un petit rond noir que je reconnus évidemment pour +l'endroit où les perdrix s'étaient blotties, et où elles avaient fait +fondre la neige. + +Je regardai en l'air; rien; je jetai rapidement la vue devant moi: +rien non plus; cela tenait du prodige. + +--Eh bien! Excellence, vous ne tirez donc pas? me demanda Titano en +portant son arme à son épaule.--Tirer! quoi? je ne vois +rien.--Alors... + +Deux effroyables détonations, répercutées aussitôt par des milliers +d'échos, retentirent à mes oreilles, se prolongèrent pendant un espace +de temps dont il me fut impossible d'apprécier la durée, et se +terminèrent par des grondements sourds et toujours plus lointains, +semblables à ceux de la foudre quand un orage s'éloigne. + +Quand je fus un peu remis de ma surprise, je vis nos deux chiens qui +revenaient à nous: Torquato alla à son maître, Soliman s'approcha de +moi. + +Chacun d'eux rapportait une perdrix. + +Je pris celle que Soliman me présentait, et je l'examinai avec une +curiosité que tous les véritables chasseurs comprendront, j'en suis +sûr. + +C'était bien la plus ravissante petite créature de la terre. Le grain +de plomb, qui l'avait atteinte sous l'aile, ne l'avait pas endommagée +le moins du monde, et on l'aurait crue plutôt endormie que morte. En +admirant la blancheur merveilleuse de son plumage, je commençai à +m'expliquer comment il avait pu se confondre avec la neige dont nous +étions entourés, et je ne fus plus étonné que de la finesse de vue du +braconnier. Cette perdrix était d'un tiers environ moins grosse que +notre perdrix grise ordinaire, mais elle en avait toutes les formes, +avec plus de finesse et d'élégance. Ses pieds étaient noirs, armés +d'ongles courts d'un gris rosé. Le bec, de même couleur, se +rapprochait, quant à la conformation, de celui de la tourterelle, et +l'iris de l'oeil était d'un brun cannelle un peu clair; un petit +cercle rose vif bordait les paupières. + +Titano me dit que c'était la chanterelle; il me fit voir en même temps +l'autre bête, qu'il m'assura être un mâle: il était plus gros, et ses +pieds avaient des ergots. + +--Mais comment diable avez-vous fait pour exécuter ce coup double? +demandai-je à Titano; moi je déclare, sur l'honneur; n'avoir rien vu +voler.--Quelque chose a volé, cependant, me répondit-il en +goguenardant, puisque quelque chose ne vole plus. + +Il n'y avait rien de plus logique que ce raisonnement, mais il ne +répondait pas à ma question, que je m'empressai de renouveler. + +--Voyez-vous, Excellence, l'air est d'une si grande pureté par ici, +qu'avec un peu d'attention on y peut découvrir la plus faible vapeur +qui le traverse. Tenez, par exemple, regardez ce corbeau qui passe +là-bas.--Eh bien?--Ne remarquez-vous rien de particulier en lui?--Rien +absolument.--Examinez mieux.--J'y mets une telle attention que mes +yeux en pleurent... Ah! attendez un moment! je ne sais si c'est un +effet de ma vue fatiguée, mais il me semble voir une petite traînée de +fumée grise derrière cette bête.--C'est cela même, Excellence; et +c'est de cette manière que mon oeil suit les perdrix blanches. Cette +petite traînée de fumée est produite par la chaleur qui s'exhale du +corps de tout animal, et comme l'air est très-pur à cette hauteur, +cela fait que.... ma foi, M. le curé de Pignerol me l'a bien expliqué, +mais je l'ai oublié.--Je comprends à peu près, dis-je à Titano; +seulement, jamais je ne distinguerai assez bien cette fumée pour tirer +juste; aussi, je suis tenté d'attribuer au hasard le coup double que +vous avez fait.--Eh bien! je recommencerai tout à l'heure, Excellence. +Combien faudra-t-il encore de hasards pour vous convaincre que je vous +dis la vérité?--Un seul.--Alors, en route! reprit Titano qui, pendant +ce petit colloque, avait rechargé son arme. + +Nous nous remîmes en marche, et nos chiens se remirent en quête. + +Après un quart d'heure environ de recherches, toujours cheminant droit +devant nous, Soliman, qui galopait sur ma gauche, se retourna +brusquement, puis resta immobile, le corps plié, comme s'il eût été +pétrifié dans la position qu'il avait prise. Il était en arrêt, et le +gibier l'avait surpris. + +Je fis un signe au vieux braconnier, qui s'empressa de venir à moi. + +--Allons, _signor marchese_, me dit-il, ouvrez bien les yeux et +rappelez-vous ce que je vous ai dit tout à l'heure: il ne faut qu'un +peu d'habitude: si vous manquez, je tirerai tout de suite après vous, +pour faire mon second hasard; vous savez bien?... + +Une courte description des localités est indispensable pour bien faire +comprendre ce qui va suivre. + +L'endroit où Soliman venait de tomber en arrêt était couvert de neige +comme celui où Titano avait fait son coup double peu d'instants +auparavant; mais à une quarantaine de pas environ au delà du chien, +et, par conséquent, dans la direction que le gibier qui devait se +lever prendrait sans doute, commençait une sorte de glacier de peu de +largeur, dont la surface bleuâtre tranchait d'une manière assez +marquante sur la nappe d'une éblouissante blancheur qui l'environnait +de toutes parts: j'avais remarqué ce petit accident pittoresque, sans +me douter le moins du monde de l'utilité que je pourrais en tirer. + +Comme la première fois encore, je regardai sous le nez de mon chien, +mais je ne pus rien voir, bien que Titano et même le marquis +m'assurassent qu'ils distinguaient parfaitement cinq ou six perdrix +les unes à côté des autres. + +Le bruit d'ailes et le chant plaintif m'avertirent qu'elles étaient +parties. + +Je mis en joue devant moi, dans l'espoir de découvrir les petites +vapeurs grises et de faire feu avec une demi-certitude, mais je +n'aperçus absolument rien de semblable. + +Tout à coup je poussai un cri de joie, immédiatement suivi de la +double détonation de mon fusil, et j'eus la satisfaction de pouvoir +dire à Soliman: _apporte!_ + +Voici ce qui s'était passé: + +Tant que les pauvres petites perdrix avaient volé en rasant la neige, +elles s'étaient confondues en quelque sorte avec elle; mais une fois +arrivées au-dessus de l'azur du glacier, elles s'étaient détachées sur +ce fond plus sombre qu'elles, comme de petits nuages blancs dans le +ciel, et j'avais profité de cette circonstance pour viser rapidement +et faire feu: mes deux coups avaient aussi porté. + +--Bravo, _signor marchese_! s'écria Titano. Seulement vous pouvez vous +flatter d'avoir de la chance; mais, il n'y a rien à dire, c'est tiré +en maître. + +Je dis à Titano que j'étais très-fier de son approbation, et mis les +deux perdrix dans ma carnassière, soin que les chasseurs négligent +très-rarement de prendre. + +--Maintenant, Excellence, je vous demanderai de vouloir bien charger +votre fusil à balle: ça se trouve joliment bien que vous venez de le +nettoyer de son plomb.--Ce n'est donc pas une plaisanterie?--Quoi, +Excellence?--Ce chamois...--Eh bien! Excellence, je vous demande une +demi-heure de grande fatigue encore; mais là ce qui s'appelle de la +fatigue; ce ne sera pas de la promenade, la canne à la main, comme +nous en avons fait depuis ce matin. + +J'avoue, à ma très-grande confusion, que si Titano ne se fût pas +souvenu de sa promesse, je ne la lui aurais certainement pas rappelée. +Je n'en pouvais plus, et intérieurement j'envoyai de bon coeur le +chamois à tous les diables. + +Mais ce coquin d'amour-propre, qui m'a fait faire tant de sottises +dans ma vie, m'empêcha de convenir que j'aimerais mieux regagner la +chaumière de Titano, pour y dormir sur mes lauriers déjà cueillis, que +de courir après un nouveau triomphe. + +Je poussai l'hypocrisie jusqu'à donner le signal du départ; je fis +mieux encore: je me mis à marcher d'un train de poste, ce qui m'attira +deux ou trois bonnes goguenardises du vieux braconnier, qui, je dois +en convenir, ne fut pas dupe un seul instant de mon faux empressement. + +Toutefois, le premier quart d'heure se passa assez bien; mais les +difficultés du terrain devenant de moment en moment plus grandes, +j'eus bientôt besoin de toute ma force morale pour ne pas prendre le +parti de me refuser à aller plus loin. + +Titano avait cessé de me décocher ses respectueuses épigrammes, et, +pour me faire prendre patience, il me contait d'incroyables traits +d'esprit de son épagneul; enfin, me voyant de plus en plus abattu, il +me dit: + +--Excellence, j'ai deux bonnes nouvelles à vous donner.--Ah! +répondis-je avec l'indifférence des grandes détresses.--Nous serons +arrivés dans quatre ou cinq minutes, à l'endroit où se tiennent les +chamois, reprit-il. + +Un second _ah!_ encore plus détaché que le premier des choses de ce +monde fut mon unique réponse. + +--Et ce qu'il y a de mieux, reprit-il, c'est que, sans que vous vous +en doutiez, nous sommes moins éloignés de chez moi que nous ne +l'étions il y a une heure et demie. + +Pour le coup, cette nouvelle me parut intéressante, et l'heureuse +influence qu'elle exerça sur mon esprit me rendit un peu de vigueur. + +--Voilà le dernier coup de collier à donner, fit soudain Titano; mais, +comme dit le proverbe français, il n'y a rien de plus difficile à +écorcher que la queue. + +Ces paroles me firent relever la tête, et le spectacle qui s'offrit à +mes regards ne fut pas de nature à me réjouir le coeur. + +L'espèce de chemin que nous suivions depuis quelques instants à +travers mille obstacles, était brusquement interrompu par un monticule +de glace presque à pic. + +--Eh! quoi! nous faudra-t-il donc escalader cette muraille! +demandai-je à Titano avec l'accent d'un profond découragement.--Oui, +Excellence, me répondit le vieux braconnier, en tirant de son immense +carnassière une courte hache et trois paires de patins, sorte de +semelles de bois garnies de crampons d'acier.--Eh bien! franchement, +repris-je aussitôt, j'aime mieux ne jamais voir bondir un chamois de +ma vie.--Aimez-vous mieux aussi, Excellence, refaire tout le chemin +que nous avons déjà fait, pour retourner à ma cabane? Il n'y a que ces +deux partis-là à prendre. + +Je gardai le silence, mais ma physionomie exprima une consternation si +grande, que le bon Titano, que la sensibilité n'étouffait pas +cependant, eut l'air presque attendri. + +--Tenez, _signor marchese_, me dit-il, ceci n'est effrayant qu'à la +vue. Je vais vous tailler là dedans un petit escalier de cristal si +coquet, que rien qu'en le voyant vous vous sentirez la force de le +monter.--Et après? quand nous serons là-haut?--Quand nous serons +là-haut, il y a cent à parier contre un que nous verrons des +chamois.--Que le diable emporte les chamois! m'écriai-je impatienté et +un peu honteux.--Vous ne me laissez pas le temps d'achever, +Excellence; j'allais ajouter qu'il ne nous faudra guère que vingt +minutes de marche pour regagner notre gîte. Cela vous va-t-il?--Crois +ce qu'il te dit, reprit alors le marquis. J'ai fait une fois cette +même tournée avec lui; comme toi je n'en pouvais plus; eh bien! j'ai +eu la preuve évidente que le retour par là était quatre fois plus +court.--D'ailleurs, continua Titano, si Votre Excellence était tout à +fait dans l'impossibilité de marcher, le vieux chasseur a encore les +reins assez forts pour la porter une partie du chemin. + +L'idée que je pourrais subir cette humiliation me rendit soudainement +toute mon énergie morale, et il me sembla en même temps que je me +sentais plus vigoureux. + +Je remerciai Titano de son dévouement, et je lui dis que j'étais prêt +à tout, même à tuer un chamois si l'occasion s'en présentait. + +--J'en étais sûr! s'écria-t-il. Maintenant, buvez encore un bon coup +de ce ratafia, et attachez solidement à vos pieds ces patins garnis de +crampons et de courroies. Pendant ce temps-là, je vous ferai votre +escalier.--_Corpo di Bacco!_ ajouta-t-il aussitôt en se reprenant, +votre chien va nous gêner! je n'avais pas pensé à cela, grand imbécile +que je suis!--Mon chien va nous gêner? demandai-je: eh bien! et le +vôtre?--Oh! le mien, il n'y a pas à s'en occuper: je vais lui faire +signe de s'en aller et il s'en ira. Voyez-vous, les chamois sont les +bêtes les plus défiantes de la terre; nous ne pourrons les approcher +qu'en nous traînant sur le ventre comme des limaçons, et vous +comprenez, Excellence, qu'un chien...--Il a raison, interrompit le +marquis. Mais comment faire? je ne vois aucun moyen.--Mon chien +restera derrière moi, et il est capable de ramper aussi si je lui en +donne l'exemple.--D'accord; mais il est blanc.--Tant mieux, on le +verra moins sur la neige.--Là-haut, il n'y en a plus, Excellence.--Ah! +diable!--Il me vient une idée! reprit vivement le vieux braconnier, +comme s'il était frappé d'une inspiration soudaine, ce qui était vrai +effectivement.--Quelle est ton idée, vieux sorcier? demanda le marquis +de Nora.--Je couplerai le braque de Son Excellence avec mon épagneul, +et ils s'en iront ensemble.--Mon chien ne comprendra pas ce que cela +veut dire; il se défendra, prendra de l'humeur, et nous n'en pourrons +plus rien faire ensuite.--Torquato lui expliquera l'affaire, _signor +marchese_; et quand ils auront causé un moment, ils s'entendront +peut-être à merveille.--Soliman ne sait pas le piémontais, dis-je en +riant, car je n'envisageais la chose que comme une plaisanterie.--Mais +Torquato sait le français, Excellence, répondit le vieux chasseur avec +le plus grand sérieux. Comment, sans cela, pourrait-il s'entendre avec +les contrebandiers?--Nous pouvons toujours essayer, ajouta le marquis. +Si cela ne va pas, nous rendrons la liberté à ton chien avant qu'il +ait eu le temps de prendre de l'humeur.--Soit, dis-je, et j'appelai +Soliman qui se désaltérait avec de la neige à quelques pas de moi. + +Il vint, et Titano tira encore de sa gibecière, qui contenait autant +de choses que le chapeau miraculeux de M. Robert Houdin, une couple en +poils de sanglier, et en un clin d'oeil il eut attaché les deux +chiens l'un à l'autre. + +Soliman me regarda d'un air profondément étonné; mais, à ma grande +surprise, il ne fit aucune résistance: il est vrai que nous n'en +étions encore qu'au prologue de la pièce. + +Titano laissa s'écouler quelques secondes sans exécuter aucun geste, +sans prononcer aucune parole; puis il fit un signe de la main et il +dit deux ou trois mots en patois. + +Torquato regarda Soliman, et, sur mon honneur, son regard signifiait, +à ne pas s'y tromper: _mon cher ami, quand vous voudrez; je suis +entièrement à vos ordres_. + +Soliman me consulta à son tour d'un coup d'oeil. + +--Allez! lui dis-je. + +Ils partirent, ma foi! tous les deux, à ma profonde stupéfaction. Je +les suivis pendant quelques instants du regard, convaincu que +l'entente cordiale de ces deux bêtes ne serait pas de longue durée: +l'événement ne justifia pas cette crainte: tout en galopant, Soliman +tourna une ou deux fois la tête de mon côté, mais ce fut tout. + +Titano se mit alors à son escalier, et nous nous occupâmes de chausser +nos patins. + +En moins de vingt minutes tout était terminé, et ce temps de repos +m'avait à peu près remis. + +Titano s'attacha une longue corde autour des reins, puis il me dit +d'en faire autant; l'extrémité de la corde fut nouée à la ceinture du +marquis. + +Nous formions ainsi une espèce de chaîne, dont Titano était la tête, +moi le centre et Nora la queue. + +Alors l'ascension commença. + +Elle fut plus effrayante que laborieuse. Deux fois mes pieds mal +assurés se dérobèrent sous moi; mais Titano, ferme comme un roc, me +remit debout. Le marquis broncha aussi une fois et me fit chanceler, +Titano nous retint tous les deux. + +Nous atteignîmes ainsi le sommet du glacier en quelques minutes, et +nous nous trouvâmes sur un petit plateau gazonné et couvert de +buissons épais. + +--Maintenant du silence! nous dit Titano à voix basse, pendant que +nous nous débarrassions de notre corde et de nos chaussures de bois. +Je vais aller à la découverte. + +Il se mit à plat ventre et nous le vîmes disparaître dans les +buissons, sans faire plus de bruit qu'un serpent qui se coule dans +l'herbe. + +Au bout d'un quart d'heure il revint, et quatre de ses doigts qu'il +leva en l'air avec un regard triomphant, nous annoncèrent qu'il avait +vu quatre chamois à portée. + +Nous nous couchâmes alors comme lui, rampant à l'aide de la main +gauche, et tenant notre fusil de la main droite. Il va sans dire que +Titano nous guidait; je le suivais immédiatement. + +Il s'arrêta, se souleva sur ses deux genoux, écarta avec précaution +quelques broussailles, puis il me fit signe de regarder. + +Nous étions sur le bord du plateau, et à deux cents pieds environ +au-dessous de nous s'ouvrait une petite vallée, au fond de laquelle +broutaient paisiblement quatre chamois. + +Un cinquième, debout sur la pointe d'un rocher situé beaucoup plus +loin, semblait placé en sentinelle. Ce fut lui que j'aperçus d'abord, +car il se détachait sur l'azur du ciel, tandis que ses compagnons se +confondaient un peu avec la verdure sombre de la vallée, d'ailleurs un +peu envahie déjà par la brume du soir. + +--Appuyez votre fusil sur mon épaule, murmura Titano à mon oreille, et +envoyez-moi une balle à ce vieux gredin qui marche en tête des trois +autres. Je lui garde rancune, car je l'ai manqué déjà deux fois. Je le +reconnais parce qu'une de mes balles lui a cassé la corne gauche. +Dépêchez-vous! reprit-il vivement, mais toujours aussi bas. La +sentinelle nous a éventés; avant trois secondes elle sifflera, et +alors, bonsoir, la chasse sera... + +J'avais ajusté, je fis feu! + +Au moment où mon coup de fusil retentissait, le chamois de garde fit +entendre un cri aigu et disparut comme par enchantement: nous nous +levâmes tous les trois comme un seul homme. + +--Bravo! bravo! _signor marchese!_ s'écria Titano en jetant sa +coiffure en l'air. Eh bien! êtes-vous encore fatigué? + +Trois des chamois avaient fui, je ne sais par où ni comment; mais le +quatrième, celui que j'avais ajusté, se débattait dans les convulsions +de l'agonie. + +Nous nous élançâmes sur une pente d'une rapidité effrayante, mais dont +le sol un peu spongieux nous préservait des chutes, et nous fûmes en +moins d'une demi-minute auprès du chamois qui rendait le dernier +soupir. Ma balle était entrée dans le dos et ressortait sous le +ventre, ce qui s'expliquait par la position que j'occupais quand +j'avais tiré. + +Titano était radieux. Il prit le chamois, le mit en travers sur ses +épaules, comme fait le bon pasteur pour la brebis égarée qu'il ramène +au bercail, puis nous nous dirigeâmes vers un sentier facile qui +serpentait dans la vallée. Il commençait à faire nuit. + +Titano ne m'avait pas bercé d'une espérance trompeuse, car nous fûmes +rendus à sa cabane beaucoup plus promptement que je n'osais l'espérer; +il est vrai que le digne homme eut soin, pour me faire paraître la +distance plus courte encore, de se remettre à me conter une foule +d'histoires de chasse, toutes plus intéressantes les unes que les +autres; enfin, de façon ou d'autre, il fit si bien, qu'en arrivant +chez lui j'étais un peu moins fatigué qu'une heure auparavant. + +--Eh bien! Excellence, me disait-il tout en cheminant, je vous ai +fidèlement tenu tout ce que je vous ai promis. Aussi j'espère que +quand vous reviendrez dans notre pays, j'aurai encore votre visite... +mais il ne faudra pas trop tarder, reprit-il avec un mélange +d'insouciance et de mélancolie, car il n'y aura bientôt plus d'huile +dans la lampe.--Bah! fit le marquis, tu nous enterreras tous, pour peu +que tu y mettes de l'entêtement: voilà vingt ans que je te connais et +que je te vois toujours le même.--C'est que, voyez-vous, Excellence, +il y a vingt ans j'étais déjà très-vieux: tenez, c'est justement à +cette époque-là que j'ai commencé à oublier mon âge.--Cependant je +parie que tu es le moins fatigué de nous trois.--L'habitude, _signor +marchese_; mais si je m'arrête une fois, je suis sûr que je tomberai +tout à fait.--Écoute, reprit le marquis, je crois que je puis te faire +une proposition qui te conviendra.--Votre Excellence sait....--Pas de +phrases: tu te souviens de ce que tu m'as promis?--Un honnête homme +n'a que sa parole: à dater de demain je dirai adieu pour toujours à la +contrebande.--C'est cela même: eh bien! qui t'empêcherait alors de +prendre tout à fait ta retraite et de venir t'établir chez +moi.--Quitter mes montagnes, Excellence! Vous êtes bien bon, +certainement, mais autant vaudrait me faire conduire tout de suite au +cimetière.--Tu reviendras les voir quelquefois.--Ce n'est pas la même +chose, Excellence. Je me connais, voyez-vous; il me faut cet air vif, +cette solitude, ce silence, et puis surtout ma liberté.--Oh! pour ce +qui est de cela, tu l'aurais chez moi aussi complète qu'ici.--Vous ne +me gêneriez pas, je le sais bien, _signor marchese_; mais moi je me +gênerais, ce qui reviendrait absolument au même.--Tu es un vieux fou! +interrompit le marquis avec impatience.--On est toujours fou, +Excellence, quand on n'est pas sage à la manière des autres.--Que +deviendrais-tu, par exemple, si tu tombais malade?--Mais, Excellence, +je ne serai jamais malade.--Tu parlais cependant tout à l'heure de ta +fin prochaine.--C'est bien différent.... + +En ce moment nous arrivions, ce qui mit tout naturellement un terme à +cette conversation. J'en fus fâché, car j'aurais été très-curieux +d'entendre Titano développer sa théorie sur la possibilité de mourir +bien portant. + +Nous trouvâmes sur le seuil de la cabane le chasseur du marquis qui +nous attendait, et les deux chiens qu'il avait découplés. Ainsi, ces +nobles bêtes avaient heureusement fait leur voyage: j'ajouterai que la +meilleure intelligence semblait toujours présider à leurs relations. +Quant au braque anglais du marquis, qui avait déserté vers le milieu +de la chasse, honteux de sa fuite il s'était réfugié à l'écurie près +de nos mulets. + +Ceux-ci étaient prêts; mais, outre qu'il n'eût pas été prudent de nous +engager à cette heure dans les sentiers qui ramenaient à Pignerol, +nous avions un grand besoin de repos, le marquis et moi, de telle +sorte que nous acceptâmes avec un véritable plaisir l'offre que nous +fit le bon Titano de passer encore une nuit sous son toit. + +Nous l'engageâmes, à notre tour, à laisser le domestique s'occuper des +préparatifs du souper et à venir se reposer avec nous devant le feu; +mais il ne voulut pas entendre raison sur ce chapitre, et s'étant +seulement débarrassé de son immense carnassière, il se mit à +l'oeuvre avec la même activité que j'avais déjà admirée la veille, +et qui me parut surnaturelle après la fatigue de la journée. + +Pendant qu'il allait et venait, souriant, grimaçant, clignant de +l'oeil et se parlant quelquefois à lui-même, nous ne le perdions +pas de vue, le marquis et moi, et nous eûmes l'occasion de nous faire +remarquer réciproquement que son chien suivait aussi du regard tous +ses mouvements, comme l'eût pu faire un serviteur rempli de zèle et +d'affection pour son maître. C'était, en vérité, l'étude la plus +curieuse à faire que celle de la sympathie qui semblait unir ces deux +êtres, et quand on s'y était livré pendant quelques instants, on se +surprenait à se demander sérieusement ce que deviendrait celui des +deux qui serait condamné à survivre à l'autre. A coup sûr on est +beaucoup moins inquiet de l'avenir quand il s'agit de quelque +association de bipèdes; j'en demande pardon à mes semblables. + +--Tels que tu les vois, me dit le marquis, je mettrais ma main dans ce +brasier que c'est déjà l'affaire de cette nuit qui les met en +communication de regards et de pensées.--J'ai vu bien des choses +incompréhensibles depuis hier, mais en vérité celle-là serait par trop +forte, répondis-je. A la rigueur, je veux bien que ce chien sache que +le chant du hibou est le signal du passage d'une troupe de +contrebandiers; je comprends aussi, quoique avec plus de peine, qu'il +reconnaisse, dans une gardeuse de chèvres, une personne chargée de +l'espionner; mais comment veux-tu que j'admette chez un animal la +prescience d'un événement que rien n'annonce encore? C'est absolument +comme si tu me disais qu'il est capable de lire une lettre.--Tant que +tu voudras, mon cher ami; mais je suis à peu près sûr de ce que +j'avance. Examine-les avec attention, et trouve-moi à cette +conversation muette qui a lieu entre eux une autre raison que celle +que je t'ai donnée.--Rien n'est plus facile: Titano prépare notre +souper, et Torquato qui a faim lui demande quelque chose.--Si cela +était, au lieu de se borner à le suivre du regard, il se tiendrait sur +ses talons pour tâcher d'attraper quelque chose: il interroge, mais il +ne sollicite pas. Étudie-les tous deux avec attention. + +Le hasard voulut qu'en ce moment Titano, en sortant de son bahut un +énorme pâté auquel nous avions fait le matin même une brèche profonde, +en laissa tomber quelques bribes par terre: c'eût été, à coup sûr, une +bonne occasion pour Torquato: cependant il ne bougea pas, et Soliman +s'élança seul pour nettoyer la chambre, ce qui fut fait en un clin +d'oeil. + +--Tu vois? me dit le marquis.--C'est ma foi vrai! Titano est un +sorcier et son chien est son démon familier.--Vos Excellences sont +servies, nous dit le vieux braconnier en nous montrant la table, qui, +sans exagération, fléchissait sous le poids de toutes les bonnes et +solides choses dont il l'avait couverte. + +Nous nous assîmes tous les trois, et Titano se disposa à nous servir, +comme il avait déjà fait le matin. + +--Écoute, mon vieux, lui dit le marquis, tu as peut-être quelque chose +à faire; dans ce cas, il ne faudrait pas te gêner pour nous. Ainsi +lorsque tu auras satisfait ton appétit, laisse-nous en compagnie de +ces bouteilles et va où le devoir t'appellera. Puisque tu fais encore +la contrebande ce soir, fais-la en conscience: seulement, préviens ces +gens que tu les obliges pour la dernière fois.--Excellence, le moment +n'est pas encore venu, répondit Titano en jetant à la dérobée un coup +d'oeil sur sa pendule qui marquait huit heures... Et puis, +ajouta-t-il, il peut arriver qu'ils ne soient pas exacts ou qu'ils +passent ailleurs...--Et alors?--Alors, _signor marchese_, je serai +dégagé de la promesse que je leur ai faite, et s'ils réclament mes +services pour demain ou un autre jour, je leur ferai savoir qu'ils ne +doivent plus compter sur moi.--Tu es un brave homme! s'écria Nora en +tendant la main au vieux braconnier; aussi, quand je te quitterai, je +serai aussi tranquille que si je t'emmenais avec moi.--Nous nous +ennuierons un peu, mon chien et moi, pendant les longues soirées +d'hiver; mais je penserai que je fais une chose que vous m'avez +demandée, et je me coucherai le coeur content. A votre santé, +Excellence; à la vôtre aussi, _signor marchese_, reprit Titano en se +tournant de mon côté. + +Nous levâmes nos verres pour faire raison à notre hôte; en ce moment, +l'épagneul, qui était accroupi devant la cheminée, les yeux toujours +attachés sur son maître, se dérangea brusquement et vint poser sa tête +sur le bord de la table. + +Je lui présentai un morceau de pain _saucé_, mais il ne daigna pas +seulement le flairer. + +--Ah! ah! fit le braconnier, les drôles seront exacts. + +Ces mots étaient à peine prononcés, qu'un chien gratta à la porte de +la cabane. + +Je crus que c'était le braque anglais du marquis de Nora; mais Titano +ayant ouvert, nous vîmes entrer un petit barbet noir de l'aspect le +plus misérable: vrai caniche d'aveugle s'il en fut. + +--Plus de doute, dit Titano d'un air mécontent. Sur mon honneur je me +serais bien passé de cette corvée.--Ils passent donc décidément? +demanda le marquis.--Ils veulent passer, Excellence; et ils +m'envoient _Mouton_ pour me prier de leur faire savoir si le passage +est libre.--Et comment le sauras-tu toi-même?--En allant m'en assurer, +ce que je vais faire à la minute.--Seras-tu longtemps absent?--Une +demi-heure, tout au plus. Mangez doucement, ne buvez pas tout, et je +viendrai bientôt trinquer avec vous à la santé de ce pauvre Volenti, +qui va être joué sous jambe, tout malin qu'il est.--Sois prudent, mon +vieux brave, interrompit avec l'accent d'une vive sollicitude le +marquis, qui vit que le braconnier prenait un de ses fusils accrochés +au manteau de la cheminée: il serait dur, pour ta dernière +campagne...--Ne craignez rien, Excellence. Ce que j'ai à faire est la +chose la plus simple du monde. Le passage dangereux n'est qu'à dix +minutes d'ici, et n'a guère plus de trois cents pas de long. Je vais +me placer à l'entrée; Torquato fera une bonne patrouille aux +alentours, et s'il ne découvre rien de suspect il ira prévenir les +autres, qui continueront leur route tranquillement.--Alors, pourquoi +prends-tu un fusil?--Je ne sors jamais sans cela; mais depuis quinze +ans que je fais ce métier, je n'ai jamais eu une seule fois l'occasion +de le mettre en joue. A bientôt, Excellence, reprit Titano en se +dirigeant vers la porte.--Et le barbet? demandai-je.--Il est parti +pour annoncer qu'il m'a trouvé à mon poste; il ne fait jamais de plus +longue conversation que cela. + +Nous nous étions levés, Nora et moi, pour accompagner notre hôte +jusque sur le seuil de sa cabane, et, à la clarté de la lune, qu'aucun +nuage ne voilait, nous le vîmes s'engager dans le sentier qui +conduisait au fond de la petite vallée que nous avions traversée le +matin pour nous mettre en chasse. + +--Je crois qu'il a assez de ce métier, dis-je au marquis, et je suis +sûr qu'il te sait bon gré de l'avoir engagé à y renoncer. Dieu veuille +maintenant que tout aille bien.--Je l'espère, répondit Nora avec +préoccupation; mais cependant je voudrais bien que le pauvre diable +fût déjà de retour. Ce Volenti est un rusé compère, et il m'a semblé, +quand il nous a quittés ce matin, qu'il avait l'air bien +triomphant.--Raison de plus, ce me semble, pour supposer qu'il ne +savait rien: s'il se fût douté de quelque chose, il ne serait pas venu +rôder autour de nous, et il ne nous aurait pas priés de répéter à +Titano les avertissements qu'il lui avait donnés hier. Je crois +plutôt, au contraire, qu'obligé d'aller en expédition d'un autre côté, +il aura voulu effrayer notre vieil ami, afin de l'obliger à rester +tranquille cette nuit.--Tu as pardieu raison! s'écria le marquis. +C'est là l'unique cause de ses menaces. Maintenant que je suis +rassuré, allons nous remettre à table pour prendre patience jusqu'au +retour de Titano. Il nous a dit qu'il serait absent environ une +demi-heure; la moitié de ce temps est déjà passée. + +Tout en causant, nous nous étions un peu éloignés de la maison, que +les accidents nombreux du terrain nous avaient cachée pendant quelques +secondes seulement: nous fûmes donc assez surpris, le marquis et moi, +d'entendre, en nous rapprochant, deux personnes causer dans +l'intérieur, où nous n'avions laissé que notre domestique. + +Nous hâtâmes le pas sans prononcer une seule parole, mais poussés tous +deux par le même pressentiment. + +Outre notre domestique, il y avait deux hommes dans la cabane: ces +deux hommes étaient le brigadier Volenti et le simple douanier Ravina. + +Ils nous saluèrent poliment quand nous entrâmes, et le premier dit au +marquis: + +--Excellence, je regrette vivement de vous retrouver ici, car mes gens +vont sans doute ramener ce vieil entêté de père Titano, qui aura été +pris en flagrant délit: j'ai vingt-cinq hommes dispersés dans les +environs, et ce serait bien le diable si l'un d'eux ne découvrait pas +le _pot aux roses_.--Êtes-vous donc sûr, brigadier, demanda le +marquis, qu'une bande de contrebandiers doit passer près d'ici cette +nuit?--Parfaitement sûr, Excellence; un des leurs les a vendus depuis +hier.--Vous savez que c'est une de leurs ruses habituelles pour se +faire surveiller justement dans l'endroit où ils ne passent pas.--Je +suis certain du fait, Excellence; et j'en suis fâché, car j'aurais +autant aimé ne pas trouver cet homme en faute.--Il ne tient qu'à +vous.--Comment cela, Excellence?--En fermant les yeux si on vous le +ramène.--Désolé de vous refuser, Excellence; mais c'est impossible. On +me dénoncerait comme on a dénoncé le vieux Broschi, mon prédécesseur, +et je perdrais ma place.--Écoutez, Volenti, reprit le marquis avec une +gravité croissante, Titano m'a donné sa parole d'honneur qu'à dater de +demain il n'aurait plus aucune relation avec les contrebandiers: eh +bien! si par hasard il était compromis ce soir, faites-lui grâce pour +cette fois.--Et si l'on me dénonce, Excellence?--Je me chargerai +d'arranger l'affaire directement avec le roi; et j'irai même lui en +parler dès demain en passant à Racconigi où il est en ce +moment.--Excellence, il ne sera pas dit qu'un soldat piémontais qui a +vu le marquis de Nora se battre à Gênes dans le _vingt et un_[2], lui +aura refusé quelque chose; si le vieux Titano est pris, je ne +dresserai pas de procès-verbal contre lui... Mais vous comprenez, +Excellence, c'est à la condition qu'il ne recommencera plus...--J'en +prends l'engagement en son nom.--Cela me suffit. Excellence, +excusez-nous de vous avoir dérangé; je vais faire une petite ronde ici +aux environs; si, pendant mon absence, qui ne sera pas longue, on +amène ici votre protégé, dites-lui ce qui a été convenu entre nous: je +ne tarderai pas beaucoup à revenir. + + [Note 2: C'est ainsi que les Piémontais désignent leur révolution de + 1821.] + +Volenti et Ravina saluèrent respectueusement, puis ils sortirent de la +cabane. + +--Voilà, Dieu merci! une affaire arrangée! s'écria Nora. Le pauvre +Titano l'a échappé belle. Quel bonheur que j'ai eu l'idée de cette +chasse. Buvons à la santé de Volenti!--Excellence, voulez-vous remplir +mon verre, dit une grosse voix joviale. + +Nous nous retournâmes: Titano était debout sur le seuil, secouant ses +pieds couverts de rosée. + +--Comment, tu n'es pas pris? lui demanda vivement le marquis.--J'ai +failli l'être dix fois, Excellence; mais Torquato marchait devant moi +et il m'a fait éviter tous les hommes placés en embuscade. A l'heure +qu'il est le convoi doit être passé, et une fois dans les grottes de +Villetri, tous les douaniers de l'Italie ne trouveraient pas les +marchandises. Nous pouvons maintenant finir tranquillement de +souper.--Et ton chien? fit le marquis.--Il va revenir tout à l'heure. +Il les conduit jusqu'au bout du passage pour plus de sûreté.--Je suis +fâché qu'il soit pas revenu avec toi.--Pourquoi cela, Excellence? +demanda Titano d'un air sombre et en reposant sa main sur son fusil +qu'il venait de remettre à son rang sur le râtelier d'armes.--Parce +que si Volenti ou un de ses hommes le rencontrent, ils peuvent...--Le +tuer! s'écria Titano. Excellence, je vais à la rencontre de mon +vaillant et fidèle Torquato. + +Et le fusil fut de nouveau décroché. + +--Mon ami, si tu trouves Volenti sur ton chemin, ne te fais pas de +mauvaises affaires avec lui, reprit le marquis; il sort d'ici et j'ai +sa promesse formelle que si tu étais pris, il ne dresserait pas de +procès-verbal contre toi: tu vois donc que c'est un brave homme.--Je +ne vous dis pas le contraire, Excellence; mais je vais à la rencontre +de mon chien: adieu; c'est l'affaire de quelques minutes, un quart +d'heure au plus. + +Et il disparut de nouveau. + +--Nous restâmes, le marquis et moi, pensifs, silencieux et +instinctivement tourmentés: il n'y avait cependant pas de quoi, +puisque tout était arrangé. + +Soudain nous bondîmes sur nos siéges: deux détonations d'armes à feu +avaient retenti coup sur coup à peu de distance, et dans l'une de ces +détonations nous avions reconnu le grondement formidable du fusil +monstre de Titano. + +Nous nous élançâmes dans le petit sentier qui conduisait au fond de la +vallée: c'était par là que le brigadier avait disparu et que le vieux +braconnier venait aussi de disparaître. + +Nous n'avions pas fait deux cents pas, que nous rencontrâmes Titano; +mais dans quelle situation! + +Le pauvre homme était accroupi dans le sentier et soutenait la tête de +son bel épagneul, dont le corps se tordait dans les dernières +convulsions de l'agonie. + +--Qui a commis cette lâche action! m'écriai-je indigné.--Je ne le +sais pas, Excellence, me répondit Titano d'une voix brisée par la +douleur; mais si vous êtes curieux de le savoir, faites une +quarantaine de pas vers votre gauche, et cherchez dans ces +buissons de genévriers.--Malheureux! tu as tué un homme! s'écria à +son tour le marquis.--On a tiré sur mon chien, et moi j'ai fait +feu sur l'homme qui avait tiré. + +Nous reprîmes notre course, et en quelques enjambées nous arrivâmes +dans les genévriers. + +Nos premiers pas se heurtèrent contre un homme étendu, dans une +complète immobilité, la face contre terre. + +Nous nous hâtâmes de le soulever et de le retourner, et à la clarté de +la lune nous reconnûmes le brigadier Volenti. + +Une balle lui avait traversé la tête; la mort avait dû être +instantanée. + +Nous laissâmes retomber le cadavre avec horreur, et plongés dans une +profonde consternation, nous nous demandâmes, le marquis et moi, ce +que nous devions faire après cette terrible catastrophe. + +En vérité, nous ne le savions pas; mais ce qui devait infailliblement +arriver ne nous paraissait pas douteux: Titano serait arrêté le +lendemain, et alors... + +Des pas se firent entendre dans différentes directions, et nous vîmes +s'approcher des hommes qui nous entourèrent: c'étaient les subordonnés +de Volenti, qui, dispersés de côté et d'autre dans la vallée, +s'étaient réunis vers le point d'où les coups de fusil venaient de +partir. + +Ravina porta la parole le premier, pour dire à ses camarades qu'il +savait qui avait fait le coup, que ce n'était pas nous, et qu'en +conséquence il ne fallait pas nous inquiéter en raison de ce crime, +dont l'auteur serait entre leurs mains dans quelques minutes. + +Quatre de ces hommes chargèrent sur leurs épaules le corps du +malheureux brigadier, et escortant ce triste convoi, nous nous remîmes +en chemin pour regagner la cabane de Titano. + +Comme nous allions en franchir le seuil, nous fûmes rejoints par +Titano lui-même. Le pauvre homme portait dans ses bras le cadavre de +son chien. + +--Titano, vous êtes notre prisonnier, lui dit Ravina. Vous serez gardé +à vue cette nuit, et demain, dès le point du jour, nous vous +conduirons dans la prison de Pignerol. Vous avez tué un homme qui +avait promis de vous épargner.--Il n'a pas épargné mon chien, murmura +le vieux braconnier d'une voix sombre. + +Après avoir prononcé ces paroles, il s'assit par terre devant le feu, +posa son chien en travers sur ses genoux, et resta immobile, les deux +mains appuyées sur le flanc du bel épagneul. + +Le corps du brigadier fut étendu dans un coin de la cabane et +recouvert de son manteau; quant aux douaniers, ils se mirent +paisiblement à table et achevèrent lentement notre souper; après quoi +ils se couchèrent sur le carreau. + +Brisés de fatigue et d'émotions, certains en outre que nous ne +pourrions, pour le moment, être d'aucune utilité à Titano, nous nous +décidâmes, le marquis et moi, à nous coucher aussi, en nous promettant +mutuellement que le premier éveillé appellerait l'autre, afin d'être +prêts tous les deux avant le jour. + +Nous voulions accompagner Titano jusqu'à Pignerol, et de là nous +rendre à Racconigi auprès du roi pour demander la grâce du coupable. + +Nous dormîmes peu et mal: longtemps avant le jour nous étions sur +pied; une lampe mourante éclairait faiblement la chambre. + +Un silence profond régnait dans la cabane; on n'entendait au dehors +que le pas régulier du douanier placé en faction à la porte. + +Titano était exactement à la même place et dans la même position que +la veille: sa tête penchée sur sa poitrine, ses deux mains appuyées +sur le corps de son chien. + +--Dieu soit loué, me dit le marquis à voix basse, il aura pu oublier +son chagrin pendant quelques heures. + +Un soupçon rapide comme l'éclair traversa mon cerveau: je pris la +lampe dont je ranimai passagèrement la flamme en tirant la mèche, et +je dirigeai la lumière, par-dessous, sur le visage du vieux +braconnier. + +--Ce n'est pas pendant quelques heures qu'il a oublié son chagrin, +m'écriai-je: c'est pour toujours!--Que dis-tu là?--Qu'il est +mort!--Mort!--Regarde toi-même.--C'est, ma foi, vrai! Eh bien! c'est +ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, puisqu'il avait perdu tout +ce qu'il aimait dans ce monde. + +Nous pensons que nos lecteurs seront de cet avis. + + +FIN. + + + + +CATALOGUE.--1850. + + + ARLINCOURT (D'). Les Fiancés de la Mort, 1 vol. + + ACHARD (A.). Roche-Blanche, 1 vol. + + ALBI (E.). La Captivité du trompette Escoffier, 2 vol. + + ARNAUD. Georges, 1 vol. + ---- Léna, 1 vol. + ---- Thérésa, 1 vol. + ---- Valdepeyras, 2 vol. + + ARNOULD (AUG.). La Roue de Fortune, 1 vol. + ---- Un Secret, 1 vol. + ---- Adèle Launay, 1 vol. + ---- Une Idée fixe, 1 vol. + + AYCARD (MARIE). La Logique des passions, 1 vol. + + BABEL, par une société de gens de lettres, 4 vol. + + BALZAC (H. de). Cousin Pons, ou les deux Musiciens, 3 v. + ---- Les petits Manéges d'une Femme vertueuse, 1 v. + ---- Honorine, 1 vol. + ---- Gambara, 1 vol. + ---- Esther, 2 vol. + ---- Eugénie Grandet, 1 vol. + ---- Pierrette, 1 vol. + ---- Le Foyer de l'Opéra, 1 vol. + ---- Une Instruction criminelle, 1 vol. + ---- Véronique, 1 vol. + ---- Le Député d'Arcis, 1 vol. + + BANIN. La Famille Nowlan, 3 vol. + + BAWR (Mad. de). Robertine, 1 vol. + ---- La famille Récour, 2 vol. + + BEAUVOIR (R. de). Chevalier de St-Georges, 4 vol. + ---- Safia, 2 vol. + + Bec dans l'eau, par une société de gens de lettres, 1 v. + + BERNARD (CH. de). Un Beau-Père, 4 vol. + + BERTHET (ÉLIE). Les Vases sacrés, 1 vol. + ---- L'Ami du Château, 1 vol. + ---- Une Maison de Paris, 2 vol. + ---- Le Loup-Garou, 1 vol. + ---- Le Château d'Auvergne, 2 vol. + + BODIN (C.). Alice de Lostange, 2 vol. + + CAUSSIDIÈRE. Mémoires, 5 vol. + + CURRER BELL. Jane Eyre, 2 vol. + + CUSTINE (Marq. de). Romuald ou la Vocation, 7 vol. + + DASH (Mad. la comtesse). Mikaël, 2 vol. + ---- Les Degrés de L'Échelle, 3 vol. + + DIDIER. Thécla, 2 vol. + ---- Chevalier Robert, 2 vol. + + A. DUMAS. Louis XV, 5 vol. + ---- Mille et un Fantômes, 6 vol. + ---- Le Comte de Monte-Christo, 10 vol. + ---- Gabriel Lambert, 1 vol. + ---- Sylvandire, 2 vol. + ---- Les Médicis, 1 vol. + ---- Une Famille corse, 1 vol. + ---- Les Deux Diane, 9 vol. + ---- Les Mémoires d'un Médecin, 9 vol. + ---- Le Collier, suite des Mém. d'un Médecin, vol. 1 à 6. + ---- L'Espagne, le Maroc et l'Algérie (_de Paris à Cadix_), 4 vol. + ---- Le Véloce. + ---- La Régence, 2 vol. + ---- Les Trois Mousquetaires, 5 vol. + ---- Vingt Ans après, 8 vol. + ---- Le Vicomte de Bragelonne, 18 vol. + ---- Édouard III, 2 vol. + ---- Comtesse de Salisbury, 2 vol. + ---- Michel-Ange, 1 vol. + + DUMAS FILS. Trois Hommes forts, 2 vol. + ---- Césarine, 1 vol. + ---- Docteur Servans, 1 vol. + ---- Antonine, 2 vol. + + ELLIS. Souvenirs d'un Escroc du grand monde, 2 v. + + FÉVAL (P.). Alizia Pauli, 2 vol. + ---- Les Belles-de-Nuit. 1 à 3. + ---- Château de Croïat, 1 vol. + ---- Un Drôle de Corps, 2 vol. + ---- Une Pécheresse, 2 vol. + ---- Mademoiselle de Presmes, 1 vol. + ---- Le Jeu de la Mort, vol. 1 à 2. + + FOUDRAS. Les Chevaliers du Lansquenet, 9 vol. + ---- Le Capitaine de Beauvoisis, 1 vol. + ---- Les Viveurs d'autrefois, 2 vol. + ---- Jacques de Brancion, 3 vol. + + GAY (S.). Le comte de Guiche, 2 vol. + + GONDRECOURT. Un Ami diabolique, 3 vol. + ---- La marquise de Candeuil, 3 vol. + + GONZALÈS. Les Francs-Juges, 1 vol. + ---- Pour un Cheveu blond, 1 vol. + ---- Le Médecin du Pecq, 3 vol. + ---- Céleste, 1 vol. + ---- Esaü le Lépreux, vol. 1 à 4. + + GOZLAN (LÉON). Le Marchepied, 2 vol. + ---- Les Maîtresses délaissées, 1 vol. + + HUGO (VICTOR). Le Rhin, 2 vol. + ---- Les Rayons et les Ombres, 1 vol. + + JACOB. Les Catacombes de Rome, 2 vol. + ---- Le Fils du Notaire, 1 vol. + ---- Le Château de la Pommeraie, 2 vol. + ---- La Dette de Jeu, 2 vol. + + JOLY (V.). Jean de Weert, 1 vol. + + KOCK (PAUL de). La Femme, le Mari et l'Amant, 4 vol. + ---- Une Gaillarde, 5 vol. + ---- Un Tourlourou, 4 vol. + ---- Moustache, 4 vol. + ---- Le Cocu, 4 vol. + ---- Un jeune Homme charmant, 4 vol. + ---- Zizine, 4 vol. + ---- Le Barbier de Paris, 4 vol. + ---- La Maison blanche, 5 vol. + ---- L'Enfant de ma femme, 2 vol. + ---- La Laitière de Montfermeil, 5 vol. + ---- La Jolie Fille du Faubourg, 4 vol. + ---- Georgette ou la Nièce du Tabellion, 4 vol. + ---- L'Homme de la nature et l'Homme policé, 5 vol. + ---- Mon voisin Raymond, 4 vol. + ---- Gustave, ou le mauvais Sujet, 3 vol. + ---- La Pucelle de Belleville, 4 vol. + ---- Un bon Enfant, 4 vol. + ---- Carotin, 3 vol. + ---- Madeleine, 4 vol. + ---- Jean, 4 vol. + ---- André le Savoyard, 5 vol. + ---- L'Homme aux trois Culottes, 4 vol. + ---- Petits Tableaux de moeurs, 2 vol. + ---- M. Dupont, ou la Jeune Fille et sa Bonne, 4 vol. + ---- Frère Jacques, 4 vol. + ---- Ni Jamais, ni Toujours, 4 vol. + ---- Contes en vers, 1 vol. + ---- Jenny, ou les trois Marchés aux Fleurs, 1 vol. + ---- La Grande Ville, 6 vol. + ---- Mon ami Piffard, 2 vol. + ---- Tyler le Couvreur, 1 vol. + ---- L'Amour qui passe, etc., 1 vol. + + LACROIX. La Justice des hommes, 2 vol. + + LAMARTINE. Recueillements poétiques, 1 vol. + ---- Raphaël, 1 vol. + ---- Les Confidences, 2 vol. + ---- La Révolution de 1848, 4 vol. + + LATOUCHE. Un Mirage, 1 vol. + ---- Le comte de Mansfeld, 1 vol. + + LEBRUN. Esquisses bruxelloises, 1 vol. + + LOTTIN DE LAVAL. Le Comte de Montgommery, 1 vol. + + MALLEFILLE. Le capitaine la Rose, 1 vol. + + MICHEL MASSON.--Raphaël et Lucien, 2 vol. + ---- Souvenirs d'un Enfant du peuple, 8 vol. + ---- Trois Marie, 2 vol. + + MENCIAUX. Madame de Brabantane, 1 vol. + + MERY. La Floride, 1 vol. + ---- Les deux Amazones, 1 vol. + ---- A Louer présentement, 1 vol. + + MONTÉPIN (X. de). Pivoine, 2 vol. + ---- Les Amours d'un Fou, 2 vol. + ---- Le Vicomte de Torcy, 1 vol. + ---- Les Confessions d'un Bohème, vol. 1 et 2. + + MONTHOLON. Hist. de la Captivité de Sainte-Hélène, 3 v. + + MUSSET (P. de). Les deux Maîtresses, 1 vol. + ---- La Duchesse de Berry, 1 vol. + ---- Puylaurens, 2 vol. + + NODIER (CH.). La Neuvaine de la Chandeleur, 1 vol. + + OLD NICK.--Violette (sous presse). + + OURLIAC (E.). Suzanne, 1 vol. + ---- Brigitte, 1 vol. + + PRÉVOST. Manon Lescaut, 1 vol. + + RABOU (CH.). L'Allée des Veuves, 3 vol. + ---- Le Cabinet noir, vol. 1 à 5. + + REYBAUD (MADAME CH.). Les deux Marguerite, 1 vol. + ---- Gabrielle, 1 vol. + ---- Sans Dot, 2 vol. + ---- Marie d'Enambuc, 1 vol. + ---- Hélène, 1 vol. + + REYBAUD (L.). Édouard Mongeron, 5 vol. + ---- Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des + Républiques, 6 vol. + + ROYER. Robert-Macaire en Orient, 1 vol. + + SAINT-AGUET (M.). Lucienne, 1 vol. + + SAINT-FÉLIX. Les Officiers du Roi, 2 vol. + ---- Sylvanie, 2 vol. + ---- Soupers du Directoire, 2 vol. + + SAINT-HILAIRE (ÉMILE-MARCO). Napoléon au Conseil d'État, 2 vol. + ---- La Veuve de la grande Armée, 2 vol. + + SAINTINE. Histoire de la belle Cordière, 1 vol. + ---- L'esclave du Pacha, 1 vol. + ---- Métamorphose de la Femme, 1 vol. + ---- Antoine, 1 vol. + + SAND (G.). Le Péché de monsieur Antoine, 3 vol. + ---- Jeanne, 2 vol. + ---- Le Meunier d'Angibault, 3 vol. + ---- François le Champi, 2 vol. + ---- Petite Fadette, 1 vol. + + SANDEAU. Les Revenants, 1 vol. + ---- Un Héritage, 1 vol. + ---- Sacs et Parchemins, 2 vol. + + SCRIBE (E.). Carlo Broschi, 1 vol. + + SORR (DE). La plus heureuse Femme du monde, 1 vol. + + SOUBIRAN (A. de). Marguerite et Jeanne, 2 vol. + + SOULIÉ (FRÉD.). Au Jour le Jour, 2 vol. + ---- Le Duc de Guise, 2 vol. + ---- Le Vicomte de Béziers, 2 vol. + ---- Les Prétendus, 2 vol. + ---- Eulalie Pontois, 1 vol. + + SOULIÉ (FR). La Lionne, 2 vol. + ---- Si Jeunesse savait! etc., 5 vol. + ---- La Comtesse de Monrion, 3 vol. + ---- Pierre Landais, 1 vol. + + SOUVESTRE (E.). Mémoires d'un Sans-Culotte, 3 vol. + ---- Les Péchés de Jeunesse, 1 vol. + + SUAU DE VARENNES. Mystères de Bruxelles, 8 vol. + + SUE (E.). La Salamandre, 2 vol. + ---- L'Aventurier, 3 vol. + ---- Les Mystères de Paris, 10 vol. + ---- Gérolstein, 1 vol. + ---- Le Juif-Errant, 13 vol. + ---- Les Mystères du Peuple, 1 et 2. + ---- Les Mystères de Paris, drame, 1 vol. + ---- Les sept Péchés capitaux (L'Orgueil), 5 vol. + ---- Id. (L'Envie), 3 vol. + ---- Id. (La Colère), 2 vol. + ---- Id. (La Luxure), 2 vol. + ---- Id. (La Paresse), 1 vol. + + THIERS. Le Consulat et l'Empire, vol. 1 à 24. + + VIGNY (ALFRED de). Cinq-Mars, 2 vol. + + + + +Liste des modifications + + p. 9 restaient fermés remplacé par restaient fermées + p. 113 (Chapitre) V -> IV + p. 135 tap s -> tapis + p. 152 uns petite galerie -> une petite galerie + p. 175 esprit du charité -> esprit de charité + p. 177 on, vient chercher -> on vient chercher + p. 215 Ce qui sous paraît -> Ce qui vous paraît + p. 230 je ne mis pas même joue -> je ne mis pas même en joue + p. 234 Crocia-Biença -> Croce-Bianca + p. 235 qui se dressaient de nous -> qui se dressaient devant nous + p. 238 entrer les deux chiens -> entre les deux chiens + p. 265 ordre alphabétique des auteurs rétabli + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La dette de jeux, by Paul Lacroix + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DETTE DE JEUX *** + +***** This file should be named 37524-8.txt or 37524-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/7/5/2/37524/ + +Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La dette de jeux + +Author: Paul Lacroix + +Release Date: September 24, 2011 [EBook #37524] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DETTE DE JEUX *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note de transcription:</p> + +<p>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> + +<p>Les corrections sont indiquées dans le texte. Pour les voir, +faites glisser votre souris, sans cliquer, sur un mot souligné <ins +title="texte original"> en pointillés gris</ins> et le texte d'origine +apparaîtra.</p> + +<p>Ce livre en deux volumes contient trois récits:</p> + +<div class="tmat"> +<p class="t3 sep2"><a href="#Page_001">Volume 1</a></p> +<p class="catal"><a href="#Page_005">La dette de jeu</a></p> +<p class="catal"><a href="#Page_093">La plus belle lettre</a></p> + +<p class="t3 sep2"><a href="#Page_145">Volume 2</a></p> +<p class="catal"><a href="#Page_147">La plus belle lettre (suite)</a>. (Probablement par erreur, l'éditeur a laissé comme titre «La dette de jeu».)</p> +<p class="catal"><a href="#Page_167">Un tavolazzo en Piémont. Une chasse au coq de bruyère +dans les Alpes.</a></p> +<p class="catal"><a href="#Page_265">Catalogue</a></p> +</div> +</div> + +<p><a name="Page_001" id="Page_001"></a></p> + +<h1 class="sep4">LA DETTE DE JEU</h1> + +<p class="t2">(1572)</p> + +<p class="t3"><b>PAR PAUL L. JACOB.</b></p> + +<div class="bloc60"> +<p class="t3">Livres nouveaulx, livres vielz et antiques.<br /> +Étienne Dolet.</p> +</div> + +<div> +<p class="t2 sep2">1</p> +</div> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/logo.png" width="150" height="133" +alt="Logo éditeur" title="Logo éditeur" /> +</div> + +<p class="t3 sep0">BRUXELLES,</p> +<p class="t3">KIESSLING <small>ET</small> COMPAGNIE,</p> +<p class="t4">26, Montagne de la Cour.</p> + +<p class="t3">1849</p> + +<p><a name="Page_005" id="Page_005"></a></p> + +<h2 class="sep4">LA DETTE DE JEU</h2> + +<h3 class="sep3">I</h3> + +<p>Une vingtaine de gentilshommes et de capitaines catholiques étaient +réunis, à Paris, dans la maison d'un des leurs, le sire de Losse, +capitaine des <i>harquebouziers</i> du roi, le soir du samedi 23 août 1572, +de la fête de Saint-Barthélemy.</p> + +<p>Cette réunion n'avait aucun caractère de complot ni de parti: on +soupait; on devait jouer après le souper.</p> + +<p>Cependant les derniers événements et ceux qui se préparaient encore, +ne pouvaient manquer de donner au souper une physionomie +particulière, et de mêler aux entretiens quelques-unes des questions +politiques qu'on agitait, à l'heure même, dans le conseil de Catherine +de Médicis et de Charles IX.</p> + +<p>La reine mère, prévoyant depuis plusieurs mois une nouvelle levée de +boucliers de la part des réformés, et voulant épargner au royaume de +son fils les déchirements d'une <i>quatrième</i> guerre civile, avait formé +le projet atroce d'envelopper dans un massacre général les principaux +chefs du protestantisme.</p> + +<p>Son second fils, le duc d'Anjou, qui depuis fut roi de France et qui +était alors lieutenant du royaume, se trouva le premier initié à ce +projet de massacre que les Guise avaient fomenté sourdement, sans oser +le réclamer comme une nécessité d'État.</p> + +<p>Le comte de Retz, le comte de Saulx-Tavannes et le duc de Nevers, ces +trois confidents favoris de Catherine, reçurent les inspirations +perfides des ducs de Guise et d'Aumale, et firent remonter jusqu'à la +cour de Rome la responsabilité de cette trahison sanguinaire.</p> + +<p>Charles IX, dont l'esprit faible, vacillant, impressionnable et +mobile, ne savait ni dissimuler, ni persévérer longtemps, ignora tout +ce qu'on tramait autour de lui et servit d'instrument aveugle aux +mystérieuses machinations de sa mère et des Guise.</p> + +<p>Le mariage de Marguerite, sœur du roi, avec Henri de Bourbon, roi +de Navarre, mariage qui semblait sceller la réconciliation des +catholiques et des protestants, fut le moyen imaginé pour mettre un +bandeau sur les yeux des victimes qu'on n'eût pas osé frapper en face.</p> + +<p>Quoique le contrat eût été signé au mois d'avril, les noces n'eurent +lieu que le 18 août, à cause de la mort de la reine de Navarre, Jeanne +d'Albret, qu'une maladie subite avait emportée avec la rapidité et les +apparences d'un empoisonnement.</p> + +<p>Ces noces furent célébrées à Paris, en présence de la noblesse +protestante qui avait été invitée aux fêtes magnifiques que le roi et +la ville offrirent d'intelligence aux nouveaux époux.</p> + +<p>Chaque gentilhomme de la religion réformée avait tenu à honneur de +paraître à la cour dans une circonstance si glorieuse pour le parti +protestant et de si bon augure pour l'avenir, car l'alliance d'une +princesse catholique de la maison royale de Valois avec un prince +calviniste de la maison de Bourbon était comme une triomphante image +de l'union des deux religions jusqu'alors ennemies implacables, même à +l'ombre des édits de pacification.</p> + +<p>Toutes les provinces de France se voyaient donc représentées par leur +meilleure noblesse que les lettres missives du roi et les avis +officieux des chefs <i>de la religion</i>, le roi de Navarre, le prince de +Condé et l'amiral de Coligny, avaient convoquée: plus de quatre mille +protestants, ceux surtout qui étaient le plus attachés à la cause et +qui l'avaient soutenue les armes à la main, se trouvaient alors à +Paris; les catholiques s'y trouvaient aussi en bien plus grand nombre.</p> + +<p>Les trois jours qui suivirent la cérémonie nuptiale mi-partie +protestante et catholique furent remplis par des festins, des +concerts, des tournois et des bals somptueux.</p> + +<p>Les lices étaient dressées dans le préau de l'hôtel du Petit-Bourbon, +près du Louvre et les principaux seigneurs des deux partis +combattirent courtoisement à l'épée et à la lance, à pied et à cheval, +dans les intermèdes d'un divertissement allégorique, qui n'avait pas +été composé sans intention.</p> + +<p>On y voyait le paradis défendu par le roi et ses frères, les ducs +d'Anjou et d'Alençon, et assiégé par le roi de Navarre et le prince de +Condé, représentant les esprits des ténèbres: le spectacle se +terminait par la destruction de l'enfer qui s'abîmait au milieu des +flammes.</p> + +<p>Le choix de ce divertissement donna beaucoup à penser aux esprits +sérieux et défiants; les autres ne s'en préoccupèrent pas et ne +songèrent qu'à se divertir.</p> + +<p>Le soir, le Louvre retentissait du son des instruments et du bruit +joyeux des danses qui se prolongeaient bien avant dans la nuit.</p> + +<p>Il en était de même par toute la ville, où l'on oubliait les vieilles +querelles de religion, pour manger et boire ensemble, pour sceller à +table un pacte de confiance et d'amitié.</p> + +<p>On pouvait croire, à de pareils indices, que la paix en France était +rétablie, solide et durable: la messe et le prêche avaient l'air de +s'accorder et de vivre en bonne intelligence.</p> + +<p>Tout changea le 22 août, lorsque Maurevert, embusqué dans une maison +du cloître de Saint-Germain-l'Auxerrois, eut tiré par la fenêtre un +coup d'arquebuse contre l'amiral de Coligny qui fut blessé au bras et +à la main.</p> + +<p>Un cri d'indignation s'éleva parmi les protestants, à la nouvelle de +ce guet-apens, et peu s'en fallut qu'ils ne prissent les armes; de +leur côté, les catholiques s'émurent et s'apprêtèrent à la résistance.</p> + +<p>De ce moment où toutes les haines s'étaient réveillées, on s'éloigna +les uns des autres, on s'observa, on se tint sur ses gardes.</p> + +<p>Charles IX paraissait pourtant décidé à s'associer aux justes plaintes +des amis de l'amiral, qui accusaient les Guise: il jura par la +<i>mort-Dieu</i>, son serment habituel, qu'il ferait justice de l'assassin +et de ses complices; il ordonna même aux Guise de quitter la cour.</p> + +<p>Ce fut une première satisfaction donnée aux chefs protestants, qui se +reprochèrent bientôt leur défiance et se reposèrent sur la bonne foi +du roi.</p> + +<p>La blessure de l'amiral, qu'on avait transporté à l'hôtel où il +logeait dans la rue de Béthisy, fut pansée par le célèbre Ambroise +Paré: on craignait encore que la balle n'eût été empoisonnée.</p> + +<p>Le roi, accompagné de sa mère, de ses frères et de ses premiers +officiers, vint rendre visite à Coligny et lui témoigna, en l'appelant +son père, le chagrin qu'il éprouvait de cet odieux attentat.</p> + +<p>La démarche du roi et ses paroles toutes bienveillantes, qui passèrent +aussitôt de bouche en bouche, achevèrent d'aveugler les calvinistes et +d'endormir les soupçons.</p> + +<p>Paris néanmoins restait frappé de stupeur et comme dans l'attente.</p> + +<p>Les protestants s'écartaient des catholiques, et ceux-ci avaient des +regards sombres, haineux et inquiets; une partie des boutiques restaient +<ins title="'fermés' dans l'original">fermées</ins>; +la milice bourgeoise était prête à marcher, au +premier ordre des quarteniers; le Louvre se garnissait de soldats, et +dans les rues désertes, où passaient des troupes de gens armés, on +remarquait des groupes de peuple stationnant et parlant à voix basse.</p> + +<p>Les calvinistes, qui se trouvaient dispersés dans différents quartiers +de la ville, avaient reçu secrètement avis de se rapprocher du +quartier du Louvre où demeuraient leurs chefs: on accusa depuis +Catherine de Médicis d'avoir transmis cet avis aux victimes qu'elle +voulait, en quelque sorte, rassembler sous sa main avant le massacre.</p> + +<p>Catherine fut donc l'âme de cet horrible complot, qu'on ne révéla au +roi que la veille de l'exécution. Charles IX s'emporta d'abord et +refusa énergiquement d'y participer, même de l'autoriser; mais sa mère +connaissait l'art de le soumettre aux opinions et aux actes qu'elle +lui imposait, et après quelques insinuations perfides, quelques +mensonges adroits, elle métamorphosa les idées du roi, au point de lui +faire adopter, comme utile et nécessaire, le plan de l'extermination +des hérétiques qui entretenaient la guerre civile en France.</p> + +<p>A l'instant, tout s'organisa en silence pour les nouvelles Vêpres +siciliennes, qui devaient prendre le nom de <i>Matines françaises</i> et +qui furent fixées au dimanche 24 août, jour de la fête de saint +Barthélemy.</p> + +<p>Le fatal secret resta fidèlement gardé entre six ou huit personnes, +jusqu'à la veille au soir.</p> + +<p>Ce soir-là, le prévôt des marchands fut mandé au Louvre et introduit +dans le conseil royal, où il reçut les instructions les plus précises +pour seconder la prise d'armes des catholiques, en faveur de laquelle +on prétextait une conspiration des calvinistes contre la vie du roi. +Les quarteniers et les notables bourgeois furent convoqués pour minuit +à l'hôtel de ville.</p> + +<p>Les chefs et les gentilshommes catholiques ignorent toujours ce qui +se trame; mais ils savent que le conseil du roi et de la reine mère a +été longtemps en séance aux Tuileries et au Louvre. Des bruits vagues +d'émeute, d'assassinat et de guerre circulent de toutes parts et +deviennent de plus en plus menaçants.</p> + +<p>Charles IX a envoyé un capitaine de sa garde, Cosseins, avec cinquante +hommes, à l'hôtel de Béthisy, comme pour le garder et pour mettre en +sûreté l'amiral; le roi de Navarre et le prince de Condé, qui logent +au Louvre, ont été invités à rappeler auprès d'eux les officiers de +leur maison, leurs capitaines et leurs amis, afin de pouvoir se réunir +et faire tête au danger, en cas d'un soulèvement du peuple.</p> + +<p>La ville est tranquille, en apparence, et pas un habitant ne se montre +dans la rue: des chandelles, des lanternes et des lampes, allumées aux +fenêtres, répandent partout une vive clarté qui se reflète à l'horizon +et qui semble assurer le sommeil des citoyens contre les embûches de +leurs ennemis. Le Louvre seul et le quartier environnant sont plongés +dans l'obscurité.</p> + +<h3 class="sep3">II</h3> + +<p>Le souper avait été fort gai et fort animé chez le sire de Losse, qui +occupait la maison d'un chanoine, son parent, à l'entrée du cloître +Saint-Germain-l'Auxerrois.</p> + +<p>Les convives s'étaient conduits à table comme s'ils voulaient ne +prendre aucune part aux graves événements de la nuit: ils avaient fait +si largement honneur au vin de leur hôte et surtout à l'hypocras, vin +cuit, sucré et épicé, que le peu de raison qu'ils conservaient était à +peine suffisante pour leur permettre de jouer aux cartes et aux dés.</p> + +<p>Ils ne quittèrent pas la salle du repas, afin de continuer à boire en +jouant, et ils se contentèrent d'envoyer coucher les valets, après +avoir fait enlever et dégarnir la nappe, où l'on ne laissa que les +bouteilles pleines et les verres.</p> + +<p>Le jeu commença ensuite avec fureur.</p> + +<p>—Enfants, dit le capitaine de Losse en vidant son verre, honte et +malédiction à quiconque sortira du jeu avant l'aube!—Oui-da, +capitaine! je jouerai tant que mon escarcelle soit à sec, reprit un +jeune homme assis à la droite du sire de Losse.</p> + +<p>Celui qui parlait ainsi était remarquable par sa jolie figure presque +imberbe et par ses manières modestes, élégantes et gracieuses, qui +décelaient un fils de famille, encore neuf au genre de vie de ses +compagnons de table et de jeu.—Bon! après avoir tout perdu, il faut +jouer davantage! répliqua Jacques de Savereux, un des plus rudes +buveurs et joueurs de l'assemblée, en tortillant dans ses doigts sa +longue moustache.—Bien dit, Savereux! s'écria le sire de Losse.</p> + +<p>En même temps, il frappa sur la table, en signe d'approbation, avec +tant de force que les bouteilles et les verres s'entre-choquèrent avec +fracas.</p> + +<p>—Dame Fortune, continua-t-il, onc ne revient vers les peureux qui se +lassent de la poursuivre, et de même que le cerf en chasse, elle veut +être forcée par des chiens de dés ou par des chiennes de cartes.</p> + +<p>—Messieurs, dit un convive à barbe grise, qui buvait et ne jouait +pas, sommes-nous sûrs d'avoir toute cette belle nuit à donner aux dés +et à la bouteille?—Par la messe! reprit Jacques de Savereux, qui +avait une grande autorité de réputation et d'expérience dans les +affaires de plaisir: Y a-t-il ici des moines et des novices qui +doivent descendre au chœur, quand on sonnera matines à +Saint-Germain-l'Auxerrois?—Monsieur de Savereux, vous êtes, m'est +avis, le plus brave et le plus aventureux de céans, répondit le grison +en secouant la tête et en faisant claquer ses lèvres.—Eh bien? +interrompit brusquement celui à qui s'adressait cet éloge.—Eh bien! +il n'y a ni cartes, ni dés, ni vin, ni fille, qui vous puissent +arrêter lorsqu'on sonne le boute-selle, lequel vaut bien la cloche de +matines pour des moines de votre espèce...—Qu'est-ce à dire, +capitaine Salaboz? interrompit sévèrement le maître de la +maison.—C'est-à-dire, camarade, que dans les circonstances présentes, +il faut être prêt à monter à cheval et à faire son devoir. Ces +scélérats de huguenots n'ont-ils pas failli assiéger hier Sa Majesté +dans le Louvre.</p> + +<p>Le jeune homme, que le sire de Losse avait placé à sa droite, moins +pour lui faire honneur que pour veiller sur lui, rougit et pâlit +alternativement; puis, il redressa la tête, croisa les bras et regarda +Salaboz avec une dédaigneuse colère.</p> + +<p>—Oh! le sot conte qu'on lui a fait là! interrompit encore le sire de +Losse tournant les yeux vers son jeune voisin, dont il voyait et +comprenait l'irritation. Les huguenots ne m'ont pas requis d'être leur +avocat, mais je les crois trop sages, trop bons gardiens de leurs +intérêts pour se fourvoyer dans une si ridicule entreprise que +d'attaquer le Louvre.—Dites plutôt que vous les croyez trop loyaux +sujets du roi pour être capables de le trahir? repartit avec chaleur +le jeune homme, offensé d'une calomnie qui semblait avoir été dirigée +contre tout le parti protestant, mais qui s'adressait plus +particulièrement à lui-même. Capitaine Salaboz, parlez plus +honnêtement...—Trêve, messieurs! s'écria d'un ton impérieux le +capitaine de Losse, qui se leva, une bouteille à la main. Salaboz, +votre verre! et vous, monsieur de Curson, le vôtre? Une santé à tous +les bons sujets du roi, de quelque religion qu'ils soient! Buvons, +messieurs, à la fin des troubles et à la prospérité de la France!</p> + +<p>Ce toast coupa court à toute explication, et la querelle qui allait +s'engager entre Salaboz et M. de Curson, fut étouffée au cliquetis des +verres.</p> + +<p>Le capitaine Salaboz se remit à boire, en jetant par intervalles un +regard fauve et narquois à son jeune antagoniste qui était absorbé par +les émotions du jeu.</p> + +<p>Chaque joueur avait mis en tas devant soi l'or et l'argent que +contenait sa bourse; le sire de Curson était plus riche à lui seul que +tous les autres ensemble, quoiqu'il eût déjà contribué, de ses deniers +perdus, à former la mise de fonds de ses adversaires, ligués +tacitement pour le dépouiller.</p> + +<p>Ce gentilhomme, qui perdait avec un calme et une patience dignes du +joueur le plus endurci, n'en avait pas moins au plus haut degré la +passion du jeu.</p> + +<p>Sa physionomie immobile, mais attentive, ses yeux fixes, mais ardents, +ses mouvements rares, mais précis et résolus, trahissaient quelque +chose de cette passion, aussi dominante chez lui, que si elle eût été +invétérée par le temps et par l'habitude.</p> + +<p>Il n'avait pourtant pas à se louer des chances du sort, car chaque +coup de dés, qu'il suivait d'un air impassible, diminuait, au profit +des autres joueurs, le monceau de pièces d'or où il puisait sans +cesse, quelquefois avec un sourire d'indifférence.</p> + +<p>On pouvait d'ailleurs, à son extérieur, juger qu'il était assez riche +pour supporter des pertes plus considérables que celles qu'il faisait +en ce moment.</p> + +<p>Son costume, entièrement noir, avait une apparence de simplicité, que +démentaient la beauté de sa collerette <i>goudronnée</i> à petits tuyaux en +point de Venise et l'éclat d'une grosse chaîne d'or rehaussée de +pierreries qui brillaient sur sa poitrine; son pourpoint de velours +rembourré, à courtes basques, était serré à la taille par une grosse +agrafe d'or ciselé; ses <i>trousses</i>, ample haut-de-chausses, qui +<ins title="'balonnait' dans l'original">ballonnait</ins> autour des reins, +étaient brodées en jais ou <i>joyet</i>.</p> + +<p>Son épée, à poignée d'argent travaillé, son chapeau de feutre, à forme +conique, orné d'un nœud de perles, au lieu de la croix blanche que +portaient les catholiques comme signe de ralliement, son manteau de +satin bordé de martre zibeline noire, avaient été déposés dans une +autre salle avant le souper.</p> + +<p>Jacques de Savereux, qui était placé auprès du jeune sire de Curson, +attirait à soi la meilleure part du gain que les chances du jeu +distribuaient entre les assistants aux dépens du plus riche.</p> + +<p>Il se distinguait par sa figure et sa mine, plutôt que par son +habillement peu luxueux et à peine présentable en compagnie honnête.</p> + +<p>Son pourpoint de soie verte, tailladé à crevés de satin rouge, avait +été fait pour un homme de grande taille, et la sienne était médiocre; +en outre, ce pourpoint portait des traces irrécusables d'un long et +laborieux usage; ses trousses et ses chausses, d'étoffe brune fort +modeste, étaient heureusement dans un état moins dangereux que le +pourpoint, qui laissait voir une chemise à peu près blanche par des +crevés que le tailleur n'avait pas inventés.</p> + +<p>Malgré les imperfections de sa garde-robe, Jacques de Savereux avait +un air de gentilhomme que ne compromettaient nullement les trous de +son habit.</p> + +<p>Ses traits régulièrement dessinés, ses yeux doux et fiers à la fois, +sa bouche fine et expressive, ses cheveux, sa barbe et ses moustaches +du plus beau noir, ses mains délicates et soignées, tout ce que la +nature avait fait pour lui, et tout ce qu'il avait pu ajouter à la +nature, compensaient amplement ce qui lui manquait du côté de la +toilette.</p> + +<p>Ses nobles instincts, son cœur bon et généreux, son esprit +audacieux et jovial, son caractère loyal et ferme, suppléaient à +l'absence de toute éducation morale, mais ne corrigeaient pas ses deux +vices dominants: l'amour du vin et l'amour du jeu.</p> + +<p>—Par ma foi! monsieur mon ami, dit-il gaiement à Yves de Curson, vous +avez la main trop malheureuse! Çà, buvons, pour vous mettre en voie de +fortune; buvons à vos amours, s'il vous plaît!—Je n'ai pas d'amours! +reprit froidement, mais poliment le sire de Curson.—Pas d'amours! En +vérité, vous sortez donc de nourrice, ou bien vous êtes en +apprentissage pour devenir ministre de la religion prétendue +réformée...—Savereux, je ne te reconnais pas! interrompit le sire de +Losse. M. de Curson n'est pas plus huguenot que toi et moi, puisqu'il +est mon hôte, et c'est mal fait à toi de le quereller là-dessus.—Je +suis bon pour soutenir ma querelle, dit le jeune homme qui déjà +cherchait des yeux son épée.—Par la messe! mon fils, je le sais bien +et personne n'en doute! reprit le capitaine de Losse, en remplissant +les verres à la ronde, moyen de conciliation qu'il avait toujours +employé avec le même succès.—Certes, nous n'en doutons point, dit +Savereux qui prit la main de son voisin et la secoua cordialement. M. +de Curson, si vous avez quelque affaire d'honneur, appelez-moi pour +vous servir de second.—Merci, je m'en souviendrai, repartit le sire +de Curson qui s'était remis à jouer.</p> + +<p>Le jeu recommença de plus belle.</p> + +<p>—Par Notre-Dame! dit un joueur ramassant son gain: l'or des huguenots +me semble bon catholique.—Notre saint-père le pape le prendrait sans +l'excommunier ni l'exorciser, dit un autre.—J'irais au prêche +volontiers, ajouta un troisième, si le diable ou le ministre crachait +des écus d'or.—Tête et sang! je veux me faire huguenot, dit un +quatrième, puisque les huguenots ont l'escarcelle si bien dorée.—Je +vous empêcherai de blasphémer, en doublant la mise, interrompit le +sire de Curson, que le démon du jeu exaltait davantage par le dépit de +perdre toujours.—Pourquoi ne pas la tripler? répliqua le plus ivre de +la compagnie.—Quadruplons-la, dit Jacques de Savereux qui +s'abandonnait avec emportement à sa passion favorite.—Bien! reprit le +jeune homme en présentant pour son enjeu une poignée d'écus d'or. Cinq +et deux!—Trois et quatre!—Double as!—Dix!—Je gagne! s'écria +Savereux, avant d'avoir jeté les dés qu'il agitait dans le cornet. +Double six!—Voilà trois cents écus d'or perdus! murmura Yves de +Curson, en comptant d'un air distrait les pièces qu'il avait encore +devant lui. Je joue mon reste pour la revanche!—Soit! Je boirai, je +jouerai, jusqu'au jugement dernier, dit Savereux.</p> + +<p>En disant ces mots d'une voix enrouée, il chancelait sur son siége, +les yeux à demi clos, et portait à sa bouche le cornet avec les dés au +lieu du verre.</p> + +<p>—On frappe! Écoutons, messieurs! interrompit le capitaine de +Losse, réclamant un instant de silence que joueurs et buveurs ne +se pressaient pas de lui accorder.—Mon ami, disait Savereux à M. +de Curson, recommandez vos dés à saint Calvin, je vous +conseille!—Qu'est-ce? Qui frappe en bas? demanda d'une voix forte +le sire de Losse ouvrant la fenêtre.</p> + +<p>Il s'était avancé sur le balcon, pour reconnaître les gens qui +frappaient sans interruption à la porte de la rue.</p> + +<p>—Capitaine, dit une voix d'enfant, descendez, s'il vous plaît, et +allez au Louvre.—Au Louvre? répliqua le sire de Losse: c'est M. de +Nançay qui fait le service de gardes...—Le roi vous mande tout à +l'heure, reprit la voix. Où trouver maintenant le capitaine +Salaboz?—Le voici! dit ce capitaine qui parut à la fenêtre, la +bouteille et le verre en main.—Capitaine, on a besoin de vous à +l'hôtel de Béthisy; M. de Cosseins vous instruira de ce qu'il faut +faire.—M. de Losse, voyez si je me trompe! dit Salaboz à demi-voix: +la danse de ces païens s'en va commencer...—Qui es-tu, toi qui +m'apportes un ordre du roi? demanda le sire de Losse avec défiance: +quelles gens sont avec toi?—Je suis page de madame Catherine, et six +arquebusiers de sa garde m'accompagnent.—Adieu, petit, bonsoir!</p> + +<p>Le sire de Losse referma la fenêtre, et se disposa sur-le-champ à +obéir aux ordres du roi, sans que les joueurs se fussent dérangés +pendant ce colloque.</p> + +<p>Yves de Curson venait de gagner au dernier coup de dés, et l'espoir de +poursuivre cette heureuse veine augmentait son acharnement au jeu.</p> + +<p>Jacques de Savereux, qui avait fait rafle sur l'argent de tout le +monde, s'étonnait tout haut de ce bonheur inusité, et discutait déjà +l'emploi de son gain; la seule chose qu'il oubliât dans ses projets, +c'était l'achat d'un pourpoint: il se proposait d'acquérir d'avance +toute la vendange de l'année.</p> + +<p>—Mes amis et messieurs, dit le sire de Losse à ses convives, +excusez-moi de vous quitter avant l'aube, ainsi qu'il était convenu: +le roi me mande, mais je ne tarderai guère... N'arrêtez pas de boire, +en attendant.—Capitaine, cria Savereux qui d'un coup de dés avait +fait passer dans sa bourse le reste de celle d'Yves de Curson, dites à +Sa Majesté que dame Fortune préfère les catholiques aux huguenots, et +que je viens de vaincre à coups de dés le plus galant homme de la +religion.—La nuit sera chaude, dit Salaboz en se séparant du +capitaine de Losse qui se rendait au Louvre; je n'ai jamais senti si +belle soif de sang huguenot! Au dire de monseigneur le duc de Guise, +la saignée est bonne en août.</p> + +<h3 class="sep3">III</h3> + +<p>Quand les capitaines de Losse et Salaboz furent sortis, le jeu +continua encore avec plus d'emportement, quoique la plupart des +bourses eussent été épuisées par Jacques de Savereux, dont la veine de +bonheur n'avait pas tari un instant.</p> + +<p>Plus il jouait avec indifférence, étourdi et presque assoupi par le +vin qu'il versait à pleins verres dans son estomac, déjà chargé de +bonne chère, plus il voyait la fortune s'obstiner à le favoriser.</p> + +<p>Il n'avait jamais rencontré une si belle chance, et il commençait à +s'en fatiguer, car le plaisir d'un joueur consiste surtout dans ces +alternatives de perte et de gain qui tiennent sans cesse son esprit en +éveil, et qui lui font éprouver des émotions toujours nouvelles: un +joueur, condamné à gagner infailliblement, se dégoûterait bien vite du +jeu.</p> + +<p>Savereux, que la bouteille rendait encore plus gai et plus bavard qu'à +l'ordinaire, buvait et parlait à lui seul autant que tout le monde.</p> + +<p>Il eût volontiers laissé là les dés, s'il n'avait pas eu en main +l'argent de ses amis, et surtout celui d'Yves de Curson, qui s'était +décidé, comme les autres, à jouer et à perdre sur parole.</p> + +<p>—Compagnons, nous sommes tous de beaux joueurs! dit Savereux, dont +les yeux clignotants et larmoyants ne demandaient qu'à se fermer tout +à fait; oui, les plus galants joueurs qui soient en la +chrétienté!—Nous jouons comme des enfants! interrompit le sire de +Curson, irrité de perdre avec persistance, et de plus en plus dominé +par l'ardeur du jeu, qu'il refusait de noyer dans le vin. Quatre cents +écus d'or, ce n'est pas une affaire!—Quatre cents écus d'or! reprit +Savereux: voilà dix ans que je joue tous les jours, et je n'avais +encore possédé pareille somme!—Çà, quel est donc, s'il vous plaît, le +revenu de vos domaines de Savereux!—Mes domaines! s'écria Jacques de +Savereux avec un énorme éclat de rire: je suis noble, parce que feu +mon honoré père l'était, et qu'il a de son fait anobli le ventre de ma +mère; mais je n'ai d'autre patrimoine que mon épée; qui m'a fait ce +que je suis, à savoir enseigne dans le régiment de messire le +chevalier d'Angoulême. Je n'attends nul héritage et me contente des +produits de ma paye et du jeu, pourvu que le vin soit frais et +abondant.—Vraiment! j'aurais honte et regret de vous ôter ainsi le +pain de la bouche: je ne jouerai pas plus longtemps avec +vous.—Oui-da, mon cousin, vous raillez? Mais, par Dieu! je suis à +cette heure plus riche que vous, et ce n'est pas moi qui joue sur +parole.—Entendez-vous dire que ma parole vaut moins qu'espèces +sonnantes? repartit Yves de Curson, piqué et confus de cette allusion +à l'état présent de sa bourse. Tenez, ajouta-t-il en détachant sa +chaîne d'or et en la jetant sur la nappe, voici de quoi représenter et +cautionner ma dette jusqu'à demain.—Fi! monsieur, répliqua fièrement +Jacques de Savereux, me regardez-vous comme un juif prêteur sur +gages?—Point, monsieur, mais il me convient de jouer contre vous ce +joyau qui a coûté trois mille livres.—Je jouerai tout ce qu'il vous +plaira de jouer, pourvu que ce soit sur parole, et que cette chaîne +demeure à votre cou.—Jouons d'abord pour cette chaîne, que vous me +restituerez moyennant trois cents écus d'or, si je la perds.—Je le +fais afin de ne pas vous contrarier, mais à condition que nous boirons +un peu pour nous tenir en haleine.—Buvez tout votre soûl, mon maître, +et jouons, jouons... Il n'est pas tard encore?—Dix heures et demie! +répondit un des assistants, accoudé sur la table et prêt à s'endormir. +Qui frappe en bas?—La chaîne m'appartient! dit Savereux, sans +regarder les dés qu'il avait lancés hors du cornet.—Non, pas la +chaîne, mais les trois cents écus dont elle est le gage, dit +tranquillement Yves de Curson. Ce ne sont là que bagatelles et +enfantillages. Jouons maintenant par cinq cents écus d'or, à chaque +jet de dés...—Cinq cents écus d'or! Monsieur mon ami, m'est avis que +vous avez bu plus que moi, et aussi que vous êtes moins sage.—Je ne +puis vous contraindre à jouer votre gain, dit amèrement le jeune +homme.—Mon gain! Me le reprochez-vous? Pardieu! je le jouerai jusqu'à +la dernière pièce.—Cinq cents écus par jet de dés! Vous, messieurs, +qui ne jouez pas, jugez des coups et comptez les sommes?—On ne cesse +de frapper, objecta quelqu'un.—Bon! c'est de Losse qui revient! dit +un autre en se levant pour descendre à la porte.</p> + +<p>Il eut bien de la peine à se traîner jusqu'à la fenêtre qu'il ouvrit.</p> + +<p>—Capitaine?... Non, ce n'est pas lui, par le Saint-Sacrement! C'est +une femme!—Une femme! s'écria Savereux, qui laissa là le jeu et +courut en trébuchant vers la fenêtre.—Revenez donc, M. de Savereux! +criait le sire de Curson avec dépit et impatience. Le merveilleux +prétexte pour quitter le jeu!—C'est une femme à cheval, avec un valet +qui l'escorte.—Au diable la nuit qui m'empêche de la voir! disait +Savereux.</p> + +<p>Il se penchait par la fenêtre avec tant d'abandon qu'il serait tombé, +si on ne l'eût retenu par derrière.</p> + +<p>—Que tous les diables catholiques emportent toutes les femmes! +grommelait Yves de Curson, en martelant la table avec le +poing.—Madame, que vous plaît-il de nous? dit Savereux, élevant la +voix et saluant cette dame qui regardait en haut.—Messire, un +gentilhomme de Bretagne, nommé Yves de Curson, n'est-il point avec +vous? répondit l'inconnue.</p> + +<p>Elle tremblait en parlant ainsi à demi-voix, et elle ordonna en même +temps au valet de prendre la bride du cheval.</p> + +<p>Jacques de Savereux n'eut pas plutôt obtenu cette réponse, que la +curiosité, la galanterie et une sorte de pressentiment le poussèrent à +descendre pour voir de plus près cette dame dont l'accent lui était +tout à fait étranger.</p> + +<p>Il se précipita dans l'escalier, en se heurtant aux murs et à la +rampe, comme un aveugle, et il alla tomber, de marche en marche, sur +le seuil de la porte d'entrée.</p> + +<p>Le mouvement extraordinaire qu'il venait de donner à son corps acheva +de troubler son cerveau en y faisant affluer les vapeurs du vin qu'il +avait bu depuis plusieurs heures; ses yeux étaient voilés, sa langue +épaisse et son gosier aride.</p> + +<p>Il n'en était pas moins empressé de paraître dans ce vilain état +devant cette femme qu'il ne connaissait pas, mais qui lui avait semblé +jolie et bien faite.</p> + +<p>Malgré ce désir dont lui-même ne se rendait pas bien compte, il fut +longtemps à trouver la serrure, à tourner la clé et à ouvrir la porte.</p> + +<p>Il aurait fait encore une lourde chute, après laquelle il se serait +relevé avec peine, s'il n'eût trouvé fort à propos la muraille pour +s'y cramponner des deux mains et pour conserver de la sorte une +apparence d'équilibre.</p> + +<p>—Ma... madame, dit-il d'une voix chevrotante et inintelligible, +bienheureux est celui que vous honorez de vos bonnes grâces!—Ne +pensez pas finir ainsi notre jeu! criait Yves de Curson, s'imaginant +que Savereux cherchait un prétexte pour se retirer avec son gain.</p> + +<p>Il s'était élancé à la poursuite de ce gentilhomme et l'avait saisi +par le bras avec tant de force qu'il le soutint, lorsque ses jambes +vacillantes ne le soutenaient plus.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, Yves! dit la dame, qui le reconnut à la voix, et qui +fit approcher le cheval de la porte.—Oh! la divine et ravissante +figure! s'écria Savereux, en essayant de se dégager de l'étreinte du +jeune homme. Ce n'est pas une mortelle, mais quelque nymphe, quelque +naïade de la Seine, quelque ange du ciel descendu sur la terre!</p> + +<p>Cette femme était, en effet, d'une grande beauté.</p> + +<p>Son visage, tourné vers Yves de Curson, avait été tout à coup éclairé +par la lueur des torches portées par des soldats qui sortirent du +Louvre.</p> + +<p>Jacques de Savereux, à la vue de cette douce et mélancolique figure +qui ne lui apparut qu'un moment et qui rentra dans l'ombre presque +aussitôt, oublia qu'il était ivre et voulut s'avancer dans la rue; +mais le sire de Curson ne le lui permit pas, et, l'attirant dans le +vestibule avec plus de ménagement que de violence, il le coucha +doucement sur les dalles, où celui-ci s'agita et se roula inutilement, +avec de terribles jurons, sans parvenir à se remettre debout.</p> + +<p>Tandis qu'il s'épuisait en efforts pour se relever et pour revoir +encore la charmante femme qu'il avait entrevue, il recueillait +précieusement dans son cœur le souvenir de cette jolie tête aux +traits moelleux et corrects, aux yeux bleus pleins de finesse, aux +joues pâles, sillonnées de larmes, aux blonds cheveux, dont quelques +boucles s'étaient échappées du <i>scoffion</i> de velours, sous lequel les +femmes emprisonnaient alors la plus riche chevelure.</p> + +<p>Le scoffion, coiffe en forme de casque, surmontée d'une toque +également en velours à aigrette et à lassure d'or, n'était pas chez +cette inconnue le seul indice d'une naissance et d'une condition +distinguées; car il fallait qu'elle fût d'une bonne noblesse pour être +vêtue d'étoffe de soie noire à passements d'or, et pour avoir une robe +à <i>vertugales</i>, c'est-à-dire enflée autour des reins avec des baleines +et des bourrelets de crin qui, par comparaison, donnaient à la taille +plus de finesse et d'élégance.</p> + +<p>Les lois somptuaires de Charles IX avaient renchéri sur toutes celles +de ses prédécesseurs, et pendant son règne, une bourgeoise, même la +femme d'un magistrat ou d'un procureur, ne se fût pas exposée à payer +l'amende, en augmentant l'envergure de sa robe, en la bordant de +velours ou de canetille d'or et d'argent, et en portant <i>dorures en la +tête</i>, comme disait l'édit dont les défenses ne s'appliquaient pas +sans doute à cette dame ou <i>damoiselle</i>, qui se montrait ainsi en +public avec un <i>carcan</i> ou collier et des bracelets émaillés.</p> + +<p>—Pour Dieu! Anne, que venez-vous faire céans? lui dit Yves de +Curson, qui s'était approché d'elle pour n'être pas entendu.—Je +viens savoir ce que vous devenez, reprit-elle timidement, et pourquoi +vous ne rentrez pas?—Et que voulez-vous que je devienne? +répliqua-t-il, en ne cachant pas son dépit et son impatience.—Ne +vous fâchez pas, et dites-moi plutôt si M. de Pardaillan n'est point +avec vous?—Pardaillan! il couche au Louvre, ne vous en a-t-il pas +avertie?—Oui, par une lettre, reprit-elle en rougissant: il me +disait, dans cette épître, que le roi de Navarre, craignant qu'il ne +fût assez en sûreté à son logis, car on prévoyait une émotion du +populaire, lui a ordonné de passer la nuit au Louvre, avec les autres +officiers de la maison du roi de Navarre.—Alors, à quoi bon demander +des nouvelles de Pardaillan?—C'est... c'est que je doutais de la +vérité... et j'appréhendais qu'il ne restât en ville avec vous à +jouer et à banqueter...—Je ne joue pas, je ne banquète pas! repartit +le sire de Curson, qui feignit d'être irrité pour n'avoir pas l'air +embarrassé. La peste soit des curieuses et des fiancées! Où +allez-vous maintenant?—Mais... n'est-il pas heure de retourner à son +lit, surtout quand on a devant soi une traite de demi-lieue?—Aussi +bien, qu'aviez-vous affaire de venir? Et madame votre mère est +insensée de vous laisser courir les rues...—Elle dort et ne +soupçonne rien... Je m'étais fort réjouie par avance de la venue de +M. de Pardaillan, et je l'ai attendu fort tristement jusqu'à ce que +sa lettre m'ôtât toute espérance de le voir. Si du moins vous fussiez +arrivé pour me tirer d'inquiétude! J'étais si fort en peine, que je +n'aurais pu dormir... Puis, on disait par tout le faubourg que le +peuple se remuait; puis de loin, la ville semblait en feu, à cause +des lumières qui sont aux fenêtres des maisons... Je suis donc montée +à cheval sans prendre le temps de changer d'habit et j'ai traversé la +rivière...—Vous avez, ma mie, plus de courage, étant fille, que n'en +aurait la femme d'un vieux capitaine de reîtres...—Je sors de +l'hôtel de notre pauvre M. l'amiral, où j'ai su que vous soupiez ici +avec des catholiques...—Qu'importe! Je vous trouve un peu bien +téméraire de vous intriguer ainsi de mes actions!—Dix heures ont +sonné à l'horloge du palais, lorsque je passais sur le +Pont-au-Change.—Dix heures ou minuit, je m'en soucie comme de ça, et +je ne me coucherai qu'au jour levé.—Quoi! mon ami, vous ne +m'accompagnerez pas? Allons, mettez-vous en selle devant moi...—Non, +vrai Dieu! vous retournerez comme vous êtes venue, et demain vous +serez réprimandée tout à loisir.—Yves, mon ami, vous n'êtes pas sain +d'esprit... Oh mon Dieu! comment retournerai-je?—Pierre, tu es bien +armé? demanda-t-il sèchement au valet qui tenait la bride du +cheval.—Une dague, une épée et deux pistolets, monseigneur! répondit +le valet, qui avait servi dans l'armée calviniste.—Et tu en sais +faire bon usage? Va-t'en vitement, et dorénavant sois moins docile +aux fantaisies d'une folle!</p> + +<p>En prononçant ces mots avec froideur et sévérité, il tourna le dos à +la jeune femme, rentra dans la maison et en referma la porte.</p> + +<p>L'inconnue, que cette dureté de la part du sire de Curson avait +profondément blessée, resta un instant indécise et stupéfiée; elle +regardait la porte, dans l'attente de la voir se rouvrir, et elle +croyait encore qu'elle ne partirait pas seule: on entendait le murmure +de ses sanglots étouffés.</p> + +<p>La porte ne se rouvrant pas, au bout de trois minutes, elle s'indigna +d'avoir trop attendu, releva la tête, essuya ses pleurs, rejeta sur +son visage le voile attaché à son scoffion, et tira si vivement la +bride de sa monture, que le valet faillit être renversé par le cheval +qui prenait le galop.</p> + +<h3 class="sep3">IV</h3> + +<p>Au trépignement du cheval sur le pavé, Yves de Curson eut un remords +et se repentit d'avoir été cruel, ingrat, égoïste.</p> + +<p>Il voulut arrêter le départ de la jeune fille, qui n'avait pas d'autre +tort envers lui que d'avoir interrompu son jeu, et il se proposait de +la suivre, de la rejoindre, de ne pas la quitter, lorsqu'il fut retenu +et distrait de son idée par une agression imprévue.</p> + +<p>C'était Jacques de Savereux qui se démenait dans l'obscurité, en +grondant, et qui, ayant rencontré la jambe du sire de Curson, ne la +lâcha plus, quelque effort, quelque prière que celui-ci employât pour +se délivrer de cette étreinte, semblable à l'agonie d'un noyé, qui se +cramponne à tout ce qu'il peut saisir.</p> + +<p>Le pas du cheval s'éloignait et n'était déjà qu'un bruit indistinct, +lorsque M. de Curson comprit que son honneur était intéressé à ne +point partir.</p> + +<p>Savereux lui adressait des reproches et des provocations que la +présence de témoins le forçait d'entendre et de relever, quoiqu'il dût +les mettre sur le compte du vin et les excuser dans son for intérieur.</p> + +<p>—Mort et passion! criait Savereux, dont l'ivresse seule aliénait +alors la bonté naturelle: monsieur le huguenot, si vous n'avez pas +d'amour, tant pis pour vous, mais ne nous défendez pas d'en avoir, à +votre barbe.—Quelle fête y a-t-il au Louvre cette nuit? dit un des +gentilshommes qui étaient restés à la fenêtre de la salle du souper. +Voyez ces porteurs de torches, ces petites troupes d'archers et +d'arquebusiers de la garde du roi, le long des fossés? N'était ce +silence, je penserais qu'on se bat quelque part.—Monsieur de +Savereux, dit avec douceur Yves de Curson qui cherchait à calmer le +ressentiment déraisonnable de ce buveur, nous reprendrons le jeu +demain et jours suivants; mais il faut que je parte, ne vous +déplaise...—Vous partirez, après m'avoir tué, si bon vous semble, par +le sang-Dieu!—Dieu m'en garde! Êtes-vous en démence? Il vous faut +dormir, monsieur de Savereux, et cuver votre vin.—C'est moi qui vous +tuerai, j'espère, pour vous punir de m'avoir privé de la vue de ma +dame...—Votre dame? répliqua hautement le sire de Curson, qui prit +alors l'explication au sérieux.—Oui, ma dame, la plus belle, la plus +plaisante, la plus honorable, la plus adorée!...—Vous vous gaussez de +nous, messire! Vous ne connaissez seulement pas celle que vous nommez +votre dame?—Je la connais mieux que vous!—La raillerie est malsaine +et peut faire périr son homme. Si Pardaillan vous entendait...—Qui? +Pardaillan? le bâtard de Gondrin, le capitaine du régiment béarnais +du roi de Navarre?—Vous êtes ivre, monsieur de Savereux, sinon vous +seriez un maladroit et malhonnête homme!—Sang et sang! aidez-moi un +peu à remonter là-haut, et je vous montrerai qui je suis.</p> + +<p>Le bruit de cette discussion, qui dégénérait en injures et en menaces, +avait attiré, sur le palier de l'étage supérieur, deux des convives +portant de la lumière.</p> + +<p>Yves de Curson, pâle de colère, prêtait l'appui de son bras à Jacques +de Savereux, qui, non moins courroucé que lui, mais le visage pourpre +et les paupières demi-closes, trébuchait à chaque degré et retombait +de tout son poids sur la poitrine de son adversaire.—Mille diables! +mille morts! mille dieux! répétait Savereux, dont la voix était +entrecoupée de hoquets.—Compagnons! cria de la fenêtre un gentilhomme +s'adressant à un gros d'archers qui passaient à peu de distance. Ce +n'est pas veille de la Saint-Jean, et il n'y a point de feu de joie à +la place de Grève?—Non, c'est veille de la Saint-Barthélemy, répondit +le chef de ces archers; le roi, dit-on, s'en va faire une chasse aux +flambeaux, et nous sommes dépêchés pour contenir la foule des +curieux.—Voilà certes, dit un autre gentilhomme, la première chasse +qui s'est faite contre les rats et les chats de Paris!—Camarades, +fermez la fenêtre! dit d'une voix forte Jacques de Savereux.</p> + +<p>Grâce au secours du sire de Curson, il était rentré enfin dans la +salle du souper, et il retrempait sa présence d'esprit dans de +nouvelles rasades, demandant son épée.</p> + +<p>—As-tu pas peur que les bouteilles s'envolent? rétorqua un des +assistants: ce seraient plutôt les dés et les écus!—Vous serez +témoins et juges du camp, messieurs; je provoque en duel monsieur de +Curson.</p> + +<p>En prononçant ce défi avec colère, Jacques de Savereux, qui sentait +ses jambes se dérober sous lui, tira son épée, qu'un témoin officieux +venait de lui apporter, et se mit en posture de tenir tête à M. de +Curson.</p> + +<p>Celui-ci, dont le vin n'avait pu troubler la raison ni le sang-froid, +refusait de prendre son épée et de s'en servir contre l'agresseur que +l'ivresse empêchait d'avoir son libre arbitre: il se croisa les bras +et resta immobile, vis-à-vis de la lame que Savereux lui présentait +presque à bout portant.</p> + +<p>Les convives murmurèrent de ce qui leur semblait lâcheté; car ils +n'étaient pas trop disposés en faveur du sire de Curson, qu'ils +savaient huguenot et que le capitaine de Losse avait eu beaucoup de +peine à faire admettre dans leur compagnie.</p> + +<p>—Vive Dieu! messire, vous n'êtes donc pas gentilhomme! s'écria +Savereux qui chancelait et s'appuyait au mur.—Je vous prouverai +demain, au jour levé, que je suis meilleur gentilhomme que vous! +reprit le sire de Curson.</p> + +<p>Il se repentait alors de n'avoir pas suivi la jeune femme et il voulut +sortir pour la rejoindre, s'il était possible.</p> + +<p>—Halte là, compagnon! dit un gentilhomme, en lui barrant le passage: +vous donnerez d'abord satisfaction à celui que vous avez offensé. En +garde, monsieur!—En garde, huguenot! ajouta un autre que la vue des +épées mit en humeur querelleuse.—Courage, Savereux! criait un +troisième: Saigne, saigne ce maître parpaillot! c'est œuvre +pie!—Par les tripes de Dieu! monsieur de la Huguenoterie, disait un +quatrième, vous avez affaire à une redoutable épée!—Vous n'êtes pas +dans votre bon sens, monsieur de Savereux? dit doucement Yves de +Curson.</p> + +<p>Il répugnait à se commettre avec un homme ivre, et il ne voyait +d'ailleurs aucun motif de duel entre Jacques de Savereux et lui.</p> + +<p>—Bonsoir et à demain, messieurs!—Nenni! nous ne vous laisserons pas, +dirent les témoins qui le retenaient, tant que vous n'aurez point vidé +votre querelle.—Je n'ai pas de querelle avec M. de Savereux, +répondit-il impatienté, mais j'en aurai, si vous y tenez fort.—Quoi! +beau sire, répliqua Savereux lui présentant toujours la pointe de +l'épée, vous niez l'injure que vous m'avez faite? Je croyais que MM. +les huguenots n'entendaient rien à mentir...—Mentir! interrompit le +sire de Curson.</p> + +<p>Il était devenu pâle et tremblant, à cette injure: il saisit son épée +qu'on lui tendait.</p> + +<p>—En garde, mes braves! crièrent confusément les assistants, en +remplissant les verres et en portant des santés à la victoire du +champion catholique.—Savereux, disait l'un, tire-lui son mauvais +sang!—Savereuse, disait l'autre, taille des boutonnières à son +pourpoint!</p> + +<p>Jacques de Savereux n'était que trop bien animé à pousser son +extravagante querelle aux dernières extrémités.</p> + +<p>Les cris et les encouragements de ses amis avaient achevé de +l'exalter, et en ce moment, il eût juré de bonne foi que ses griefs +contre le sire de Curson devaient être lavés avec du sang: il se +persuadait que celui-ci avait tenté de lui enlever une maîtresse et +avait même usé de violence pour le séparer de cette femme, qu'il eût +été fort en peine de nommer!</p> + +<p>Yves de Curson, de son côté, avait fini par s'emporter malgré lui et +par vouloir châtier l'antagoniste qu'on lui opposait avec des +provocations et des injures réitérées; d'ailleurs, il ne pouvait +croire que Jacques de Savereux eût trouvé, dans son imagination +échauffée par les fumées du vin, tout un conte forgé à plaisir, au +sujet de son amour pour une inconnue.</p> + +<p>Cet amour n'avait rien d'impossible ni même d'invraisemblable, et +c'était en prouver la réalité, que d'en faire le sujet d'un duel. M. +de Curson se sentait donc autorisé à prendre vengeance d'une intrigue +qu'on lui avait laissé ignorer et que trahissait la démarche de la +dame, à cette heure avancée de la soirée.</p> + +<p>L'esprit court si vite d'induction en induction, qu'il se félicita +d'avoir par sa présence mis obstacle à un rendez-vous projeté; il +s'expliqua dès lors la fureur de Savereux, et il donna aussi un motif +à la sienne que les raillerie insultantes des convives avaient +suffisamment excitée.</p> + +<p>Mais son indignation et son ressentiment ne tinrent pas longtemps, à +la vue des efforts comiques que faisait Jacques de Savereux pour +garder son équilibre et pour ne pas s'endormir. Il se promit tout bas +de ne point abuser de l'état peu belliqueux de son adversaire, et il +se mit seulement sur la défensive.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il au moment où les épées se rencontrèrent, veillez à +ce qu'il ne se blesse pas en tombant.</p> + +<p>Cette plaisanterie provoqua les murmures des témoins et un +redoublement de rage chez Jacques de Savereux qui marcha sur son +ennemi avec tant de vigueur et de témérité, qu'il faillit le percer de +part en part en s'enferrant lui-même.</p> + +<p>Le sire de Curson avait eu le temps de relever l'épée qu'il voyait +venir droit à sa poitrine, et le coup, ne portant que dans le haut du +bras, pénétra au travers des chairs sans atteindre l'os ni l'artère.</p> + +<p>Il en résulta une large déchirure d'où le sang jaillit jusqu'au visage +de Savereux, qui lâcha son épée par un mouvement d'horreur, et se +rejeta tout épouvanté dans les bras de ses amis.</p> + +<p>Aucun ne se hâta d'aller au secours du blessé qui arrêtait son sang +avec sa main et qui était moins ému que l'auteur même de sa blessure.</p> + +<p>—Ah! monsieur de Curson! s'écria Savereux, dont les remords s'étaient +vaguement éveillés au milieu de son ivresse.—Il n'en mourra pas +vraiment, ce païen de huguenot! grommela un des instigateurs de ce +fatal combat.—Vous tenez-vous pour satisfait et content, monsieur de +Savereux? demanda un autre, moins acharné contre les +protestants.—Pardonnez-moi, monsieur de Curson! dit Jacques de +Savereux.</p> + +<p>Réunissant ses forces pour se remettre sur pied, il s'approcha du +blessé et l'embrassa coup sur coup, en se cramponnant à lui.</p> + +<p>—N'ayez pas regret de ce que vous avez fait, monsieur, répondit sans +amertume le gentilhomme breton. Je vous rendrai peut-être un jour la +pareille, et nous serons partant quittes et bons amis.—Votre sang +coule, mon pauvre monsieur de Curson!... Je m'en vais querir un +chirurgien...—J'aurais plus tôt fait d'y aller moi-même. Je retourne +justement rue de Béthisy, chez monsieur l'amiral, auprès duquel maître +Ambroise Paré doit passer la nuit; il me pansera cette égratignure et +je n'en dormirai pas plus mal.—Je m'en vais bander votre plaie, dit +Savereux.</p> + +<p>Il avait préparé son mouchoir en guise d'appareil, et il le noua +autour du bras d'Yves pour comprimer l'hémorragie.</p> + +<p>—Vive Dieu! je voudrais avoir cette même blessure dans le ventre! Ne +me pardonnez-vous pas?—Je vous pardonne de grand cœur, et foin de +la rancune. Mais est-il vrai que ce soit votre dame?—Ma dame! oh! que +non pas, puisque c'est la vôtre, j'imagine? Si elle était mienne, je +n'aimerais plus le jeu ni le vin.—C'est vous, mon compère, qui avez +follement interrompu notre jeu.—C'est vous plutôt, en attirant ici +cette belle dame qui est cause de tout le mal.—Le mal n'est pas +grand, et je ne sens plus ma blessure, à ce point que je jouerais +encore volontiers...—Jouer! oh! cela ne se peut: il faut que je vous +mène à maître Ambroise Paré.—Assurément, mais le cas n'est pas +urgent, et nous pouvons faire ici quelques jets de dés.—Soit fait à +votre plaisir, et Dieu vous donne meilleure chance!</p> + +<p>Ce fut Yves de Curson qui aida Savereux à s'asseoir devant la table, +et qui lui présenta les dés que sa main maladroite cherchait à tâtons +sur le tapis.</p> + +<p>—Jouons plus gros jeu! dit M. de Curson.—Je joue en un seul coup de +dés tout ce que j'ai gagné ce soir. Douze!—Quatre! A vous les dés! +Comptez combien je vous dois et doublons le jeu.—Vous avez perdu tout +à l'heure mille écus d'or; comptez vous-même.—Ce n'est rien que +cela; je jouerai cette fois trois mille écus...—Trois mille écus! je +ne les ai pas, ne vous déplaise, et si je les perdais...—Bon! +n'avez-vous pas votre parole comme j'ai la mienne? Trois mille écus +sur ces dés: onze!—Et moi, douze! En vérité, j'ai honte de ce bonheur +obstiné et ne veux plus de votre argent.—Je serais un bien méchant +joueur, si je me décourageais déjà. Cinq mille écus, cette fois!—Cinq +mille écus, monsieur mon ami! Voulez-vous pas que je les vole à Dieu +ou au diable? Et votre blessure?—Je n'y prends pas garde; vous l'avez +merveilleusement pansée, et votre mouchoir vaut, ce semble, tout un +appareil de chirurgie... Nous jouons à ce coup cinq mille écus... Ne +vous endormez pas, monsieur de Savereux?—Non, que je meure! je boirai +tant seulement ce qui reste dans la bouteille... Çà, qu'avient-il des +cinq mille écus?—Vous les avez gagnés comme les autres. Merci de moi! +j'ai la main un peu bien malheureuse!</p> + +<p>Les convives, remarquant la bonne intelligence qui s'était établie +entre les deux champions pour l'un desquels ils avaient pris +ouvertement parti, se retirèrent dans la pièce voisine et se +consultèrent entre eux sur les moyens d'abaisser l'orgueil de ce +huguenot: ils avaient tous bu de manière à n'être pas plus maîtres de +leurs paroles que de leurs actions.</p> + +<p>Le capitaine de Losse n'était pas là pour faire respecter son hôte, et +les sentiments haineux, que le capitaine Salaboz avait manifestés +énergiquement contre tout ce qui appartenait à la religion réformée, +existaient de longue date dans le cœur de tous les catholiques.</p> + +<p>On vint à parler des derniers événements, du mariage du roi de +Navarre avec Marguerite de Valois, de l'attentat de Maurevert sur la +personne de Coligny, de la retraite des Guise exilés de la cour, des +complots secrets du parti protestant contre le roi et le royaume.</p> + +<p>Le vin, qu'on versait encore à pleins verres, échauffa de plus en plus +les esprits, et l'on forma le projet de chasser ignominieusement Yves +de Curson, de le maltraiter même, s'il osait faire résistance et tenir +tête aux agresseurs.</p> + +<p>Ce projet accepté aussitôt que proposé, ils firent irruption dans la +salle où les deux joueurs étaient aux prises.</p> + +<p>Yves de Curson avait perdu sur parole soixante-dix mille écus d'or.</p> + +<p>—Il pue le huguenot! dit un des plus ivres et des plus fanatiques de +la bande.—Monsieur le huguenot, vous êtes prié de vider les lieux +tout à l'heure! ajouta le meneur de ce complot.—Si vous ne sortez +bientôt par la porte, ajouta un autre, vous courrez risque de sortir +par la fenêtre!—Rappelez-vous que ce fut de la maison voisine, dit un +quatrième, que M. de Maurevert, digne et honnête gentilhomme +catholique, adressa une balle d'arquebuse à ce vilain damné +d'amiral!—Qu'est-ce? s'écria le sire de Curson, se levant indigné et +mettant l'épée à la main.—Quels sont ces mécréants? s'écria Jacques +de Savereux, se rangeant du côté du calviniste et tirant aussi son +épée.—Messieurs, si quelqu'un d'entre vous a lieu de se plaindre de +moi, je l'attendrai demain dans les fossés du Pré-aux-Clercs.—Et ce +quelqu'un voudra bien venir avec un second, car je suis, moi, le +second de messire de Curson.—Eh quoi! Savereux, êtes-vous en train +d'apostasier et de vous rendre calviniste? dit un des ivrognes.—Nous +sommes céans seize catholiques, dit un autre: Trouvez-vous en même +nombre de huguenots pour cette rencontre.—Mordieu! vous me verrez +parmi ces huguenots! répondit Savereux, dont l'ivresse et le sommeil +furent un moment dissipés par une noble et généreuse indignation. +Venez, monsieur de Curson. Ne demeurons pas davantage dans cette +caverne de bêtes fauves.—J'ai perdu contre vous soixante-dix mille +écus! lui dit Yves, que cette perte avait laissé profondément triste. +Vous les aurez demain, monsieur de Savereux, et puis, nous serons +frères d'armes, comme je le suis déjà avec Pardaillan.—Allez, beaux +soudards de Genève! cria le plus insolent des gentilshommes +catholiques.—Le fin premier qui s'aventure à insulter l'hôte du +capitaine de Losse, répliqua Savereux d'une voix menaçante, je lui +baillerai les étrivières à coups d'épée et de dague!—A demain, +messieurs de la Papimanie! ajouta Yves de Curson. Nous nous +rejoindrons au Pré-aux-Clercs, à midi sonnant, et le Seigneur viendra +en aide aux bons contre les méchants!</p> + +<p>Le sire de Curson rendit à Jacques de Savereux l'or qu'il avait +recueilli sur la table et lui passa autour du cou la chaîne qu'il +avait ôtée du sien; ensuite, il le prit par le bras pour le soutenir +et l'aider à marcher d'un pas lent et alourdi.</p> + +<p>Ils sortirent ensemble de la maison, sans être inquiétés ni suivis.</p> + +<p>—Frères d'armes! s'écrièrent-ils en s'embrassant, après avoir remis +l'épée dans le fourreau, lorsqu'ils furent dans la rue. Oui, frères +d'armes, à la vie, à la mort!—Ne vous en allez pas le chef +découvert, gentils frères d'armes! leur cria-t-on d'en haut: vous +pourriez gagner un rhume ou une pleurésie, bien que la nuit sera +chaude!</p> + +<p>Et on leur jeta leurs chapeaux qu'ils avaient oubliés dans la +précipitation de leur sortie.</p> + +<p>Ils les ramassèrent, en adressant des menaces aux auteurs de cet +insolent adieu.</p> + +<p>La fenêtre s'était refermée, et des éclats de rire répondaient seuls à +leurs imprécations.</p> + +<p>Ils s'éloignèrent sans s'apercevoir de l'échange involontaire qu'ils +avaient fait de leurs chapeaux.</p> + +<p>Celui de M. de Curson, avec son nœud de perles et son lacet d'or, +était sur la tête de Jacques de Savereux, et le vieux feutre usé, +au-devant duquel Savereux avait attaché la croix blanche, signe de +ralliement des catholiques, était sur la tête du gentilhomme huguenot.</p> + +<h3 class="sep3">V</h3> + +<p>—Où allons-nous? demanda Jacques de Savereux, dont l'air frais de la +nuit combattait en vain l'ivresse et le sommeil.—Nous allons nous +coucher, j'imagine? reprit Yves de Curson, qui était forcé de soutenir +son compagnon de route pour l'empêcher de tomber endormi.—Où +sommes-nous? ajouta Savereux en hésitant sur la direction qu'il devait +prendre.—Nous sommes près du Louvre, mais je serais en peine de +nommer ce carrefour.—Si nous allons nous coucher, camarade, ce sera +nous épargner des pas, que de nous étendre là sur ce tapis.—Quel +tapis? le pavé du roi? il est moins douillet qu'un lit d'hôpital, et +c'est affaire aux gueux de dormir dans la rue.—Ma foi, vous êtes bien +dégoûté! murmura Jacques de Savereux.</p> + +<p>Pour joindre l'exemple au précepte, il s'était laissé glisser par +terre.</p> + +<p>—Je trouve, moi, ce coucher très-honorable.—Levez-vous, monsieur de +Savereux, je vous en prie, pour votre honneur? Si quelqu'un vous +voyait!...—Je voudrais que le roi me vît! répondit le gentilhomme +ivre, qui persistait à rester étendu sur le pavé.—Si un cheval ou +quelque charroi passait par là, vous seriez écrasé sans dire +gare?—Mordieu! je serais réjoui qu'un rustre de cavalier ou de +charretier me rompît une côte ou deux: je me déchargerais sur lui de +la grosse colère que j'ai amassée ce soir contre ces ivrognes qui vous +ont injurié et menacé...—Nous les retrouverons demain au +Pré-aux-Clercs; mais pour y être dispos et vaillants, il nous faut ce +soir chercher nos lits!—A demain donc, au Pré-aux-Clercs! répéta +Jacques de Savereux, qui déjà ne voyait plus et entendait à +peine.—Sur mon âme! monsieur de Savereux, je ne puis vous abandonner +cuvant votre vin en pleine rue...—Or, couchez-vous près de moi: le +lit est assez large pour deux.—Et vous, monsieur de Savereux, vous ne +pouvez, sans vous faire tort, me délaisser errant et égaré en cette +ville que je ne connais pas.—Que ne parliez-vous ainsi tout d'abord? +reprit Savereux.</p> + +<p>Il fit un effort prodigieux de volonté, pour avoir le courage de se +soulever, à moitié ivre mort, et de se remettre sur pied, avec l'aide +du gentilhomme breton.</p> + +<p>—Marchons! dit-il en marchant pas à pas.—Par là, vous retournerez à +l'endroit d'où nous venons!... Il serait bon de savoir où va chacun de +nous.—Je m'en vais vous conduire à votre hôtel; après quoi, bonsoir, +messieurs, et bonne nuit.—Je retournerai, s'il vous plaît, à l'hôtel +de Béthisy, où loge M. l'amiral, et demain, dès l'aube, j'irai querir, +au faubourg Saint-Germain, où demeure madame ma mère, la somme de +soixante-dix mille écus, que j'ai perdue au jeu contre +vous.—Soixante-dix mille écus! s'écria Savereux, à qui les fumées du +vin enlevaient le souvenir de son bonheur au jeu: je n'en souhaiterais +pas davantage!—Vous les aurez, répondit en soupirant M. de Curson. +C'est à peu près la dot de ma sœur!—Par la messe! votre sœur +est-elle jolie? je l'épouse.—Elle ne vous a pas attendu, par malheur, +et elle se marie demain à un des plus braves gentilshommes de la +religion.—J'en suis fâché, monsieur de Curson, car, étant déjà votre +frère d'armes, je me serais fait votre frère d'alliance!</p> + +<p>Jacques de Savereux se traînait en chancelant sur les pas d'Yves de +Curson et luttait faiblement contre le sommeil bachique qui devenait, +à chaque instant, plus impérieux et plus irrésistible.</p> + +<p>Il était censé montrer le chemin à M. de Curson et le conduire à +l'hôtel de Béthisy, mais il allait au hasard et en aveugle, suivant +toujours la rue qui s'offrait la première et s'égarant de plus en plus +dans le dédale du vieux quartier du Louvre.</p> + +<p>Le gentilhomme protestant, qui croyait parvenir tôt ou tard à sa +destination, se prêtait lui-même à ces continuelles déviations de +route, en ne les remarquant pas; car il était plongé dans une morne +rêverie, et il marchait comme un somnambule, sans songer à s'orienter +ni à s'expliquer comment il n'arrivait pas à l'hôtel de Béthisy.</p> + +<p>Il soupirait par intervalles et sentait des larmes humecter ses +paupières: l'emportement et l'exaltation du jeu avaient cessé, et il +se retrouvait avec toute sa raison, en face d'une énorme perte qu'il +ne pouvait combler qu'aux dépens de la dot de sa sœur.</p> + +<p>Il ne parlait donc plus à M. de Savereux, qui profitait de ce silence +pour sommeiller tout à son aise, en réglant son pas sur celui de son +guide, et en se laissant aller, pour ainsi dire, à un mouvement +machinal.</p> + +<p>—Voici encore le Louvre! s'écria M. de Curson.</p> + +<p>En sortant de la rue de la Vieille-Monnaie, à l'endroit où Henri III +posa la première pierre du Pont-Neuf en 1578, il avait aperçu la Seine +devant lui, et à sa droite l'hôtel du Petit-Bourbon, les tours et les +bâtiments du Louvre, éclairés par une lune blafarde que d'épais nuages +gris couvrirent alors comme d'un linceul.</p> + +<p>—Le Louvre? dit Savereux qui ne s'éveilla pas tout à fait en rouvrant +les yeux. Nous lui tournons le dos depuis une heure.—Le voilà +pourtant devant nous, et nous ne sommes pas près de la rue de Béthisy, +ce me semble!—Ce que vous prenez pour le Louvre n'est autre que +l'hôtel de Béthisy où est logé M. l'amiral.—Quoi! vous ne +reconnaissez pas le Louvre? La rivière, à votre avis, coule-t-elle +dans la rue de Béthisy?—Qui a la berlue de vous ou de moi? repartit +avec obstination Jacques de Savereux.</p> + +<p>Il quitta le bras qui l'avait soutenu jusque-là, et il marcha d'un pas +inégal dans la direction du Louvre.—Où va-t-il? disait Yves.—Je vais +demander au roi si c'est bien le Louvre que je vois.—C'est à moi de +le conduire, pensa Yves de Curson qui cherchait des yeux à retrouver +son chemin: il a laissé sa raison au fond de la bouteille!—Ah! +brigand! ah! traître! criait Savereux, qui, dans sa marche oblique, +avait heurté contre la muraille d'une maison.</p> + +<p>Indigné de se sentir arrêté par cet obstacle qu'il croyait vivant et +hostile, il voulut tirer son épée et se mettre en garde, en +s'éloignant du mur sur lequel il retombait sans cesse.</p> + +<p>—Je t'apprendrai, criait-il, ce que c'est que ma Durandale, et te +ferai confesser, le pied sur la gorge, que je suis fils de Roland, du +côté de l'épée.—Savereux, mon ami, dit M. de Curson allant à lui et +l'empêchant de dégainer, demeurez ici un instant, pendant que je +m'enquerrai de la route? Je reviens à vous, dès que j'aurai avisé +quelqu'un qui nous serve de guide.—Frère d'armes, embrasse-moi! +murmura M. de Savereux.</p> + +<p>Il n'eut pas plutôt perdu l'équilibre, qu'il s'affaissa sur lui-même +et se coucha le long du mur, en se disposant à dormir jusqu'au +lendemain.</p> + +<p>—A boire encore, à boire, boire, boire! murmura-t-il en +s'endormant.—La peste du buveur! il faudra le porter dans son lit... +Je ne puis faire sentinelle à ses côtés toute la nuit... Si quelques +bourgeois venaient à propos... Personne! tout le monde dort... excepté +les voleurs et le guet... J'entends là-bas des gens qui passent... Le +capitaine de Losse, qui me devait ramener à l'hôtel de l'amiral, ne +tient guère sa parole.</p> + +<p>Yves de Curson voulut rejoindre les personnes qu'il ne voyait pas, +mais qu'il entendait dans le lointain.</p> + +<p>Il courut de ce côté; mais le bruit des pas et des voix, qui l'avait +guidé, cessa complétement, lorsqu'il se fut engagé dans les rues +étroites et tortueuses, voisines de l'Arche-Marion.</p> + +<p>Il y avait des chandelles aux fenêtres des maisons: ces rues, +ordinairement si ténébreuses, étaient mieux éclairées qu'elles ne +l'avaient jamais été en plein jour; elles étaient aussi plus désertes +et plus silencieuses que jamais.</p> + +<p>Par intervalles, une porte s'ouvrait, et il s'en échappait comme une +ombre qui disparaissait sur-le-champ.</p> + +<p>M. de Curson appelait et n'obtenait aucune réponse.</p> + +<p>Une fois, il distingua une arquebuse sur l'épaule d'un homme qui +sortait d'une maison et s'esquivait sans tourner la tête à son appel.</p> + +<p>Il essaya d'éveiller quelque marchand dans sa boutique: il frappa +rudement à des volets, entre les fentes desquels il avait entrevu de +la lumière; mais la lumière s'éteignit, et la boutique resta close et +muette.</p> + +<p>Il espérait toujours rencontrer une patrouille du guet.</p> + +<p>Cette nuit-là, le guet ne se montra nulle part, et les gens sans aveu, +qui étaient à cette époque plus nombreux que les soldats du guet, se +tinrent renfermés dans leurs cours des Miracles.</p> + +<h3 class="sep3">VI</h3> + +<p>Une heure sonnait en carillon à l'horloge du palais, lorsque le +gentilhomme breton, découragé de ces recherches inutiles, retourna +lentement sur ses pas et interrogea plusieurs fois les mêmes rues, +avant de revenir à son point de départ.</p> + +<p>Il se trouvait sur le bord de l'eau, à l'extrémité de la rue de la +Vieille-Monnaie; mais comme il ne vit pas Jacques de Savereux qu'il y +avait laissé endormi, il crut un moment s'être encore égaré et n'avoir +pas regagné au même endroit le bord de la rivière.</p> + +<p>La vue du Louvre, qu'il apercevait à travers une espèce de brume, +l'empêcha de chercher ailleurs le lieu où était resté son compagnon de +route; il appela M. de Savereux à plusieurs reprises, longea les +premières maisons bâties sur la grève et arriva justement à la place +que le dormeur avait occupée: il y ramassa une chaîne d'or.</p> + +<p>C'était bien la chaîne qu'il avait ôtée de son cou et que Jacques de +Savereux avait mise au sien.</p> + +<p>Cette chaîne valait une grosse somme, et l'on pouvait affirmer que +celui qui la portait n'avait point été attaqué par des voleurs, +puisqu'un objet de si grand prix se trouvait à terre et témoignait que +personne ne l'y avait vu.</p> + +<p>Yves de Curson en conclut que cette chaîne s'était détachée dans la +chute du gentilhomme ivre.</p> + +<p>Il la cacha dans sa poche, le cadenas qui la fermait étant brisé, et +il se promit de ne plus s'en dessaisir, même en pareille circonstance.</p> + +<p>Ces souvenirs de jeu l'attristèrent, et il soupira, en se disant qu'il +devait soixante-dix mille écus d'or à M. de Savereux, qu'il ne les +avait pas à lui, et qu'il s'était engagé à les payer le lendemain +matin!</p> + +<p>Cette pensée le ramena naturellement à celle de sa mère et de sa +sœur, sa sœur surtout, qui était venue comme un bon ange pour +l'arracher à ce fatal jeu; sa sœur qu'il allait dépouiller, afin de +faire honneur à une dette de jeu garantie par sa parole!</p> + +<p>Revoir sa sœur et sa mère, leur avouer son malheur et obtenir leur +pardon, telle fut alors sa vive préoccupation, et il se rassura +lui-même sur le sort de M. de Savereux, qui était sans doute rentré au +Louvre, pour s'autoriser à se rendre au faubourg Saint-Germain où +logeait sa famille, plutôt que de retourner à l'hôtel de Béthisy où il +logeait comme appartenant à la maison de l'amiral.</p> + +<p>Il attendit encore quelques instants, en se promenant sur la rive, +avec l'espoir d'être rejoint par Jacques de Savereux.</p> + +<p>Il l'appela de nouveau à plusieurs reprises; mais les échos de la +rivière lui répondirent seuls, et il se décida enfin à s'acheminer +vers le faubourg Saint-Germain, qu'il voyait de l'autre côté de l'eau +et qu'il devait atteindre par un long détour, faute d'une barque pour +passer la rivière.</p> + +<p>Il ne connaissait pas trop son chemin et il se dirigea pourtant à tout +hasard vers le Pont-au-Change.</p> + +<p>Ses cris avaient attiré deux <i>harquebutiers</i> de la garde du roi, qui +s'approchèrent, la mèche allumée, et qui s'éloignèrent après l'avoir +examiné en silence.</p> + +<p>En arrivant près du Grand-Châtelet, vis-à-vis du pont, il tomba au +milieu d'une troupe d'hommes armés, qui venaient de l'hôtel de ville, +à petits pas et sans flambeaux: il fut entouré avant qu'il eût le +temps de tirer son épée et de se mettre sur la défensive.</p> + +<p>Les gens qui l'environnaient n'avaient heureusement pas une apparence +très-formidable: c'étaient d'honnêtes figures de bourgeois, exprimant +l'inquiétude plutôt que des intentions hostiles et menaçantes.</p> + +<p>Quelques-uns même paraissaient remplis d'une émotion qui ressemblait à +celle de la peur.</p> + +<p>Les armes dont ils étaient chargés ajoutaient encore au comique de +leur physionomie et n'annonçaient pas qu'ils voulussent en faire +usage: l'un avait sur la tête un morion de fer bruni, l'autre un +chapeau, celui-ci un bonnet, celui-là un vieux casque rouillé; qui +succombait sous le poids d'un épieu; qui portait une arbalète hors de +service; qui brandissait une épée à deux mains; qui faisait sonner sur +son dos une arquebuse sans mèche; mais tous avaient des couteaux et +des poignards.</p> + +<p>Le chef de la bande, sans être plus guerrier que ses soldats, se +distinguait du moins par un équipement plus militaire.</p> + +<p>—Dieu vous garde, compère! vous êtes un des nôtres! dit ce chef.</p> + +<p>Et il désignait de la main le mouchoir noué autour du bras de M. de +Curson et la croix blanche attachée au chapeau que Jacques de Savereux +avait laissé en échange du sien à ce gentilhomme.</p> + +<p>Yves de Curson remarqua seulement alors le signe de ralliement, la +croix blanche au chapeau et le mouchoir blanc au bras gauche, que +portaient ces gens qu'il prenait pour une escouade du guet <i>dormant</i> +ou milice bourgeoise.</p> + +<p>Il s'aperçut que le hasard lui avait donné aussi le même signe de +ralliement, et il eut la prudence de ne leur demander aucune +explication à ce sujet.</p> + +<p>—Vous semblez être un seigneur de la cour? dit le chef qui continuait +à l'examiner: vous envoie-t-on à l'hôtel de ville?—Non, je m'en vais +au faubourg Saint-Germain, répondit M. de Curson qui ne comprenait pas +encore le danger de sa position.—Rien n'est-il changé aux ordres du +roi? Nous avons vu monseigneur le duc de Guise qui s'en allait au +Louvre...—M. de Guise est hors de Paris, reprit vivement Yves de +Curson: il en est parti aussitôt après le crime de son domestique +Maurevert...—Vous parlez comme un huguenot, dit un de la troupe: si +l'amiral était mort, nous n'en serions pas là...—Silence! interrompit +le capitaine qui avait beaucoup à faire pour retenir son monde sous +les armes. Puisque vous venez du Louvre, je vous demanderai, monsieur, +si l'horloge du palais sonnera bientôt le massacre: nous sommes las +d'attendre!... Ce devait être pour le minuit; ensuite, pour une heure; +après, pour deux heures, et maintenant...—Maintenant, dit quelqu'un +qui devait être avocat, la cause est remise à huitaine pour être +plaidoyée et entendue.—Qu'avait-on besoin de nous priver de sommeil, +dit un autre, et de réduire nos femmes au désespoir?—On abuse, dit un +troisième, de la bonne foi des gens de métiers, et l'on se joue de +nous, m'est avis!—Ce beau massacre est encore retardé pour laisser le +temps aux huguenots de ranimer la guerre civile!—Et ces vilains +huguenots feront des catholiques ce que les catholiques voulaient +faire d'eux!—Bonsoir, messieurs! dit le sire de Curson, qui s'était +fait violence pour ne pas se déclarer protestant et pour ne pas +manifester hautement son indignation. Quoi qu'il arrive, je vous +souhaite d'estimer l'honneur plus que la vie!—Monsieur, je vous prie +de raconter au roi ce que vous avez vu, dit le capitaine qui le suivit +pour lui parler en particulier; je suis le libraire Kœrver, +demeurant sur le pont Notre-Dame, à l'enseigne de <i>la Licorne</i>: j'ai +rassemblé les meilleurs catholiques du quartier et leur ai fait jurer +de n'épargner aucun huguenot, fût-ce leur père ou leur frère.—Il +n'appartient qu'au Dieu d'Israël de vous juger et de vous punir! +murmura M. de Curson, qui lui tourna le dos, pour n'avoir pas à tirer +l'épée. Le Seigneur fasse que mes frères s'éveillent!</p> + +<p>Il s'était jeté dans la première rue qui s'offrait à lui.</p> + +<p>Il en traversa plusieurs au pas de course, sans se rendre compte de la +route qu'il avait prise, avec le projet de gagner la rue de Béthisy, +pour avertir l'amiral du complot tramé par les catholiques, complot +dont il ignorait l'étendue, mais que lui faisait apprécier le mot de +<i>massacre</i> employé par le quartenier Kœrver.</p> + +<p>Il craignait que ce massacre ne commençât d'un moment à l'autre, avant +qu'il eût appelé aux armes les capitaines de la religion.</p> + +<p>Quelles étaient les victimes désignées? quels assassins avait-on +choisis?</p> + +<p>On avait nommé le roi et le duc de Guise! C'étaient donc eux qui +dirigeaient cette sanglante machination.</p> + +<p>M. de Curson tremblait de tout son corps et respirait à peine, sous +l'empire des sentiments d'horreur, de trouble, d'anxiété et +d'impatience, qui s'exaltaient en lui: il précipitait sa marche et il +se sentait près de défaillir, de tomber suffoqué.</p> + +<p>D'un pas et d'une minute dépendait peut-être le salut de ses +co-religionnaires!</p> + +<p>—O mon Dieu! disait-il au fond de son cœur: arriverai-je à temps! +Où vais-je? où suis-je? Les meurtriers veillent et les victimes +dorment! M. l'amiral ne soupçonne rien de l'infâme trahison... Et ma +mère! et ma sœur!...</p> + +<p>Il vint à songer au péril qui pouvait menacer deux têtes si chères, et +aussitôt il s'arrêta.</p> + +<p>Il faillit retourner sur ses pas et courir à la défense de sa mère et +de sa sœur qu'il abandonnait; mais la voix de la religion lui +rappela qu'il devait d'abord sauver la vie de ses frères en +Jésus-Christ, car les femmes, pensa-t-il, seraient certainement +respectées dans un massacre général.</p> + +<p>C'était donc le massacre qu'il avait mission d'empêcher; c'était le +chef suprême des protestants, l'amiral de Coligny, qu'il importait de +prévenir.</p> + +<p>Il se remit à courir dans la direction qu'il supposait propre à le +ramener à l'hôtel de Béthisy; il passa et repassa, tout haletant, par +bien des rues qu'il parcourait pour la première fois et qu'il +cherchait en vain à reconnaître.</p> + +<p>Épuisé, éperdu, désolé, il ne savait plus quel parti adopter, ni +quelle route suivre, lorsqu'il crut se retrouver aux environs de la +rue de Béthisy: les maisons, les enseignes des boutiques, un puits, +une notre-dame à l'angle d'un carrefour, évoquent de vagues +réminiscences dans sa mémoire; une lueur d'espérance brille à travers +son découragement: il touche au but! il reprend ses forces, il va donc +enfin arriver!...</p> + +<p>Mais, au détour d'une rue, il voit devant lui la Bastille!</p> + +<p>—Seigneur Dieu, murmure-t-il en pliant le genou et en joignant les +mains, tu ne veux pas que je sauve tes fidèles!</p> + +<p>Dans ce moment, deux heures sonnent aux horloges des églises et des +couvents.</p> + +<p>Les carillons, aux sons clairs et argentins, semblent se répondre +joyeusement l'un à l'autre et forment un vaste concert, au milieu +duquel la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois s'ébranle et +donne le signal du massacre.</p> + +<h3 class="sep3">VII</h3> + +<p>Jacques de Savereux n'avait pas dormi longtemps le long du mur où il +s'était couché.</p> + +<p>Yves de Curson ne fut pas plutôt éloigné, que le dormeur se préoccupa, +au milieu de son sommeil, du silence qui se faisait autour de lui; +car, tout en dormant, son oreille restait ouverte à la voix du +gentilhomme qu'il avait pris sous sa sauvegarde, et qu'il s'imaginait +conduire, quoiqu'il eût grand besoin d'être conduit lui-même.</p> + +<p>Il entr'ouvrit les yeux, et il s'étonna de se voir seul.</p> + +<p>—M. de Curson! cria-t-il à plusieurs reprises, d'une voix traînante +et indistincte... Est-il allé jouer et boire sans moi!... ce serait +félonie... Ohé! monsieur mon frère d'armes! m'avez-vous vilainement +trahi et abandonné!... A boire, mignon!... Double!... six! double!... +Bon! le voici qui s'en revient... Là, là... monsieur de Curson... +arrêtez un peu, s'il vous plaît?... Attendez-moi!... Est-ce pas +l'heure de descendre au Pré-aux-Clercs?...</p> + +<p>Il ne pouvait venir à bout de se remettre sur ses jambes, et il +retombait sans cesse plus lourdement, dès qu'il quittait l'appui de la +muraille.</p> + +<p>Maugréant et blasphémant à travers les hoquets vineux, il ne se +décourageait pourtant pas dans son projet de rejoindre M. de Curson. +C'était là une idée fixe qui dominait chez lui la torpeur de +l'ivresse.</p> + +<p>Enfin il réussit à se lever et à marcher en zigzags, dans la direction +du Louvre, qu'il ne voyait pas cependant, et qu'il n'eût pas reconnu, +lors même que quelques fanaux eussent éclairé le donjon et les +tourelles de ce château qu'enveloppait une profonde obscurité.</p> + +<p>Cet instinct de conservation, qui préside toujours à la destinée des +ivrognes, l'empêcha de se jeter dans la rivière, du haut de la berge +qu'il côtoyait.</p> + +<p>Il fit beaucoup d'efforts et beaucoup de pas, mais fort peu de chemin, +jusqu'à ce qu'il se trouvât au delà de la grande porte du vieux +Louvre, qui regardait la tour de Nesle, et qui correspondait presque à +la porte du Louvre actuelle, vis-à-vis du pont des Arts.</p> + +<p>Son état d'ivresse n'avait pas diminué.</p> + +<p>Il était, au contraire, tellement alourdi et assoupi, qu'il ne se +souvenait plus du nom de M. de Curson, et qu'il cheminait à tâtons, +comme un aveugle, sans but et sans dessein.</p> + +<p>Un obstacle qu'il rencontra tout à coup sur la voie, le fit trébucher +et culbuter assez rudement.</p> + +<p>Il s'était heurté contre les corps de quatre soldats calvinistes qui +avaient été tués à coups d'épée par les gardes des portes, parce +qu'ils s'approchaient du Louvre pour épier ce qui s'y passait.</p> + +<p>Jacques de Savereux ne se rendit pas compte de la nature de l'obstacle +qu'il essayait vainement de surmonter; il crut avoir affaire à des +gens qui lui barraient le passage, et il se mit à lutter avec ces +cadavres, en les injuriant et en les frappant, sans s'apercevoir qu'on +ne répondait ni à ses cris ni à ses coups.</p> + +<p>—Dégainez, dégainez donc! criait-il en se démenant comme un +possédé... Bélîtres, marauds, ânes galeux, couards! Que la peste, la +teigne, la cacquesangue, la fièvre quarte vous prennent à la gorge!... +Pour Dieu! je vous couperai les oreilles, mauvais garçons!... Holà! à +moi, monsieur de Curson! frottez-les de votre épée, monsieur mon +ami!... Bien! frappez dru, percez-les comme crible!... Encore! +toujours!... Oh! que c'est gentiment travailler, cela!</p> + +<p>Il se persuadait qu'Yves de Curson était accouru à son aide pendant +que ses adversaires, après lui avoir lié les mains, se disposaient à +le voler; car le son de quelques pièces d'or, qui s'échappèrent de ses +poches, lui avait rappelé la grosse somme dont il était porteur. Il se +mit aussitôt en devoir de la défendre avec furie.</p> + +<p>Mais au lieu de recourir à son épée contre des ennemis imaginaires, +ses deux bras, plongés jusqu'aux coudes dans les poches de ses +trousses, y retenaient l'or qu'il avait gagné au jeu.</p> + +<p>Ses mains, contractées et devenues insensibles, lui semblaient +garrottées; l'ivresse et l'émotion paralysant toutes les forces de son +corps, il ne tarda pas à se figurer qu'on attachait aussi ses jambes +avec des cordes et qu'on lui bâillonnait la bouche.</p> + +<p>Il n'avait plus de mouvement libre que celui de la tête, et il +s'engagea, en rampant, sous ces corps morts et ensanglantés, qui, +pesant sur lui de tout leur poids, avaient l'air de le terrasser.</p> + +<p>Il s'agita dans tous les sens pour se délivrer de cette horrible +étreinte, qu'il sentait se resserrer à chaque instant: grinçant des +dents, écumant, haletant, il s'épuisait en convulsions désespérées, +jusqu'à ce qu'enfin, réduit à une immobilité absolue, et presque +étouffé par les cadavres, il ne put supporter davantage les angoisses +du cauchemar épouvantable qui l'obsédait.</p> + +<p>Il se crut au moment de mourir: il poussa des cris plaintifs, et +s'évanouit en recommandant son âme et celle de son frère d'armes aux +anges du paradis.</p> + +<p>Les cris poussés par Jacques de Savereux avaient fait sortir du Louvre +une escouade d'archers de la garde du roi, qui visitèrent les bords de +la rivière.</p> + +<p>Ils reconnurent les quatre premières victimes qu'ils avaient laissées +sur la place, devant le balcon des appartements du roi, dans le +nouveau Louvre; mais ils ne remarquèrent pas que le nombre des morts +s'était augmenté d'un cinquième cadavre qu'on n'avait pas dépouillé à +demi comme les autres.</p> + +<p>Ils commencèrent à les larder avec leurs pertuisanes. Par bonheur, +Savereux, qui ne fut pas atteint, put passer pour aussi mort que ses +voisins.</p> + +<p>—M'est avis que ce sont ces parpaillots qui hurlaient de se sentir +damnés! dit un des archers en s'acharnant après eux.—Cinq cents +charretées de diables! dit un second archer, désignant les jambes de +Savereux, qui sortaient de dessous les corps où il était comme +enseveli, voici un de nos galants qui a gardé ses chausses! +Compte-t-il donc en faire usage à la cour de Belzébuth son maître?</p> + +<p>Cet archer voulut s'emparer des chausses du prétendu mort; mais, en +les tirant à lui, le morceau lui resta dans la main, tant elles +étaient mûres et usées.</p> + +<p>Il oublia les chausses pour courir ramasser deux écus d'or qui avaient +roulé à quelques pas.</p> + +<p>Ces écus d'or détournèrent l'attention des archers en excitant leur +cupidité; c'était une trouvaille à laquelle ils voulaient tous avoir +part: ils faillirent en venir à une lutte sanglante.</p> + +<p>La fenêtre du balcon du roi s'ouvrit alors.</p> + +<p>Deux pages, portant des flambeaux allumés, précédèrent sur la terrasse +du balcon plusieurs personnages qui s'approchèrent de la balustrade +pour regarder l'aspect de Paris.</p> + +<p>Le reflet des flambeaux éclaira un visage pâle et sinistre, empreint +du sceau de la fatalité, et bouleversé par de violentes passions aux +prises avec la conscience.</p> + +<p>A cette apparition, les archers, qui se houspillaient, s'enfuirent en +désordre et rentrèrent dans le Louvre.</p> + +<p>C'était Charles IX, accompagné de la reine-mère, de son frère le duc +d'Anjou et de ses conseillers intimes, le duc de Nevers, Tavannes et +le comte de Retz.</p> + +<h3 class="sep3">VIII</h3> + +<p>Le roi contemplait en silence la ville, qui paraissait illuminée comme +pour une fête et qui était pleine de rumeurs indistinctes.</p> + +<p>Soudain la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois sonna.</p> + +<p>—Qu'est cela? demanda Charles, qu'on eût dit éveillé en sursaut au +son de cette cloche. Madame ma mère, ce n'est pas moi qui ai donné +ordre?...—C'est moi, reprit Catherine de Médicis. Quand vous avez +ordonné de purger le Louvre des gentilshommes huguenots qui y sont +logés, j'ai ordonné de faire sonner la cloche des funérailles de +l'amiral. Sire, vous serez royalement vengé, je vous assure, et déjà +vous devez sentir que vous êtes vraiment roi.—Grand merci, madame, +pour vos bonnes intentions à notre égard; mais le Seigneur Dieu m'est +témoin que je me lave les mains de tout ce qui sera fait!... A-t-on +bien avisé surtout à ce qu'il ne soit pas répandu de sang dans le +Louvre, qui est la demeure inviolable des rois de France?—Selon votre +commandement, sire, dit le comte de Retz, il y a peine de mort contre +quiconque souillerait votre maison par un meurtre.</p> + +<p>Un tumulte, d'abord vague et couvert, puis bientôt plus éclatant, +régnait dans l'intérieur du Louvre.</p> + +<p>Des clameurs lamentables et des cris menaçants retentissaient de +toutes parts avec des cliquetis d'armes et d'armures. Les fenêtres +s'ouvrirent et s'éclairèrent, en se garnissant de monde, surtout de +femmes, qui attendaient un spectacle.</p> + +<p>Dans les corridors et les galeries, dans les cours et les préaux, +couraient des soldats, l'épée nue et la torche à la main; quelques +coups de feu accusaient la résistance des victimes qu'on poursuivait +ainsi, mais qu'on ne massacrait pas encore.</p> + +<p>Enfin, la grande porte livra passage à ces victimes et à leurs +bourreaux.</p> + +<p>C'étaient les Suisses de la garde du roi et ceux de la garde du duc +d'Anjou, qui avaient reçu mission de se saisir de tous les +gentilshommes de la maison du roi de Navarre et de celle du prince de +Condé.</p> + +<p>C'étaient ces gentilshommes qu'on menait désarmés hors du Louvre pour +les égorger!</p> + +<p>Les Suisses se servirent de leurs armes contre leurs prisonniers, +quand ils eurent passé le pont-dormant de pierre, auquel aboutissait +la principale entrée du château; alors, en criant: <i>Tue! tue!</i> ils se +précipitèrent sur les malheureux, qui criaient: <i>Grâce! merci!</i> en +essayant de s'enfuir ou de se défendre.</p> + +<p>Soit hasard, soit projet arrêté d'avance, on les poussait, l'épée dans +les reins, jusqu'aux quatre cadavres qui avaient protégé Jacques de +Savereux, toujours évanoui et presque ivre mort, et là on les frappait +à coups de pique, de pertuisane, de dague et de pistolet.</p> + +<p>Le roi assistait impassible à ce spectacle horrible, qu'on semblait +avoir mis exprès sous ses yeux; mais sa mère, son frère et ses favoris +encourageaient de la voix et du geste les assassins.</p> + +<p>—Tuez! tuez! criait le duc d'Anjou, en applaudissant aux coups qu'il +voyait porter.—Ce sont de vilains traîtres et faux méchants qui +conspiraient contre le roi votre sire!—Ils s'étaient logés dans le +Louvre, disait Catherine à haute voix, pour s'emparer de la personne +du roi et régner en sa place!—Ainsi est déjouée et détruite la +conspiration! reprenait le duc de Nevers. Ils voulaient exterminer les +catholiques cette nuit même!</p> + +<p>Les Suisses, échauffés déjà par le vin et par l'argent qu'on leur +avait distribués, s'animèrent davantage à la vue du sang et à la +nouvelle d'un complot contre le roi et les catholiques; ils +s'excitaient l'un l'autre à redoubler de fureur et de cruauté, en se +montrant les morts et en se disant:</p> + +<p>—Ce sont ceux qui nous ont voulu forcer pour tuer le roi, notre bon +et cher sire!... Tuons, tuons-les jusqu'au dernier!</p> + +<p>Les gentilshommes qu'ils immolaient sans pitié avaient été arrachés de +leur lit; quelques-uns, des bras de leurs femmes; plusieurs même +s'étaient en vain réfugiés dans la chambre de leurs maîtres, le roi de +Navarre et le prince de Condé, qui ne purent leur venir en aide.</p> + +<p>Ils n'avaient donc aucun moyen de parer les coups qu'on leur adressait +de tous côtés à la fois, et ils tombaient, criblés de blessures dont +une seule eût suffi pour donner la mort.</p> + +<p>Du moins, ils n'avaient pas le temps de souffrir; ils étaient déjà +expirants lorsqu'on leur mutilait le visage, lorsqu'on leur coupait +les mains. Ceux qui pouvaient se reconnaître avant d'être frappés +mortellement, remettaient à Dieu le soin de les venger.</p> + +<p>Les sieurs de Bourses, de Saint-Martin et de Beauvais, gouverneur du +roi de Navarre, furent amenés ensemble, demi-nus, et rendirent l'âme +en s'embrassant.</p> + +<p>—Voici le capitaine de Piles! s'écria Charles IX.</p> + +<p>Il désignait du doigt un seigneur richement vêtu, dont le regard fier +et dédaigneux tenait en respect les meurtriers.</p> + +<p>—Je vois qu'il faut mourir, dit le capitaine de Piles.</p> + +<p>Il dégrafa son manteau brodé d'or et le jeta à un soldat qu'il +aperçut en sentinelle sous le balcon du roi.</p> + +<p>—Tiens, compagnon, prends ceci pour te souvenir du capitaine huguenot +qui a si bien festoyé les catholiques devant Saint-Jean-d'Angely!</p> + +<p>Un archer le perça d'outre en outre avec une grosse hallebarde et le +renversa sur les autres.</p> + +<p>La commisération des tueurs faillit s'émouvoir en faveur d'un beau +jeune homme qui s'avançait d'un pas ferme entre deux archers et qui +salua le roi avec une noble assurance, comme s'il n'était pas +intéressé dans ce qui se passait autour de lui.</p> + +<p>Charles IX le reconnut, et, se penchant en dehors de la balustrade, +lui fit signe d'approcher.</p> + +<p>Mais le jeune seigneur, dont la figure exprimait la douleur et +l'indignation, montra d'une main le monceau de morts qu'il allait +grossir, et leva le bras vers le ciel pour le prendre à témoin des +assassinats qui seraient été commis.</p> + +<p>Puis il porta vivement à ses lèvres l'écharpe de soie bleue, brodée +d'or, qu'il avait sur sa poitrine.</p> + +<p>Les Suisses avaient reculé en voyant le geste du roi, qu'ils +regardèrent comme un ordre d'épargner cette victime.</p> + +<p>—Gondrin, mon ami! lui cria Charles IX, je te prie d'abjurer, par +amour de moi, et de te rendre catholique, ainsi que ton maître le roi +de Navarre!—Sire! répondit le bâtard de Gondrin, baron de Pardaillan, +à qui le roi faisait cette prière, j'abjurerais peut-être, par amour +de vous; mais je ne le puis, par amour de ma dame, qui est de la +religion, et qui ne m'épouserait pas catholique.—Méchant, reprit le +roi avec dépit, préfères-tu ta dame à ton roi! Elle est donc bien +belle, cette Anne de Curson?—Ah! sire, c'est la plus gente damoiselle +de la Bretagne... Mais, au nom de la justice, pourquoi ces meurtres +abominables?...—Les huguenots ont tramé une déloyale conspiration +pour m'ôter la vie et la couronne. Tu n'étais pas conspirateur, toi, +Gondrin, qui jouais tantôt à la paume avec moi? Hâte-toi donc +d'abjurer, mon cher fils, sinon je ne réponds de rien... Dis, n'es-tu +pas bon catholique?—Point, sire; je suis fiancé à damoiselle Anne de +Curson, et, comme tel, calviniste jusqu'au bûcher, s'il le faut!</p> + +<p>A ces mots, un archer lui asséna sur la tête un coup de pertuisane, et +l'ayant fait tomber à genoux, étourdi, aveuglé par le sang qui lui +coulait dans les yeux, le frappa tant qu'il ne le crut pas mort, +malgré les cris de Charles IX.</p> + +<p>Ce prince, voyant que Gondrin, confondu dans la foule des morts, ne +donnait plus signe de vie, se cacha le visage entre les mains, et +resta quelques instants absorbé dans ses regrets.</p> + +<p>Plus de quatre-vingts gentilshommes avaient été massacrés et gisaient +en un seul tas qui atteignait presque à la hauteur du balcon.</p> + +<p>Des bourgeois, que le bruit des armes à feu, les cris des meurtriers +et des victimes, la lueur des torches et le tocsin de +Saint-Germain-l'Auxerrois avaient fait sortir de leurs maisons, se +hasardèrent sur le théâtre du massacre, et le quittèrent en criant que +les huguenots avaient tenté de forcer le Louvre et de tuer le roi.</p> + +<p>Cette calomnie se répandit en un moment par toute la ville, où l'on +n'attendait que le signal de l'horloge du palais pour commencer le +massacre, qui ne s'était pas encore étendu hors du quartier du +Louvre.</p> + +<p>C'était dans ce quartier, autour de l'hôtel de Béthisy, où demeurait +l'amiral, que les gentilshommes du parti calviniste avaient pris aussi +leurs logements. Une sourde rumeur, venant de ce côté, témoignait que +le duc de Guise, le principal ordonnateur de la Saint-Barthélemy, n'en +avait plus retardé l'exécution.</p> + +<p>Tout à coup une fusée partit du haut du clocher de Saint Germain +l'Auxerrois, et décrivant en l'air une courbe lumineuse, vint +s'éteindre dans la Seine, en face du Louvre.</p> + +<p>—Sire, l'amiral n'existe plus pour votre ruine et celle du royaume! +s'écria Catherine de Médicis: remerciez Dieu et le duc de Guise qui +vous en ont délivré.</p> + +<p>Au même instant, la grosse cloche du palais sonna en carillon, et ses +joyeux tintements se mêlèrent aux solennelles vibrations du tocsin de +Saint-Germain-l'Auxerrois.</p> + +<p>Aussitôt, une immense clameur, formée de mille cris, s'éleva, en +grandissant, de tous les points de la ville.</p> + +<p>Chaque rue, chaque maison avait ses assassins et ses victimes: +celles-ci essayaient de fuir plutôt que de se défendre. Les premiers, +qui semblaient en proie à une sorte de vertige, n'eussent pas fait +quartier ni à un parent ni à un ami. On égorgeait de sang-froid des +vieillards, des femmes et des enfants, parce que les enfants, les +femmes et les vieillards étaient au nombre des égorgeurs.</p> + +<p>—N'y a-t-il plus de huguenots au Louvre? demanda le roi au capitaine +de Losse, qui avait été préposé à ces préliminaires du massacre +général.—Un seul, le sire de Léran, a été sauvé par madame +Marguerite, qui a promis de le rendre catholique. Il ne reste que le +roi de Navarre et le prince de Condé...—Sire, venez, interrompit la +reine mère: voici qu'on vous apporte en don la tête de l'amiral de +Coligny.—Ah! nous avons hâte de la voir! s'écria Charles IX avec une +joie farouche; mais c'est un don qui ne m'appartient pas et que +j'enverrai à notre très-saint père le pape.</p> + +<p>Il quitta le balcon avec sa suite et alla dans ses appartements +recevoir le trophée sanglant que Besme lui apportait de la part du duc +de Guise.</p> + +<p>Le sire de Losse, dès que le roi se fut retiré, fit rentrer les +Suisses de la garde dans le Louvre, dont les portes furent closes et +qui ne sembla prendre aucune part à la tuerie organisée dans toute la +ville.</p> + +<p>On aurait pu croire que le massacre n'était pas allé jusqu'au séjour +du roi, si un amas considérable de morts ne fût resté sur la grève, en +témoignage du contraire.</p> + +<p>La Saint-Barthélemy avait commencé là.</p> + +<h3 class="sep3">IX</h3> + +<p>Parmi cet amas de morts, il y avait pourtant deux vivants:</p> + +<p>Le baron de Pardaillan, qui respirait encore, atteint de plusieurs +blessures mortelles;</p> + +<p>Jacques de Savereux, qui n'était pas sorti de son évanouissement, +quoique à demi étouffé par le poids des cadavres avec lesquels on +l'avait confondu.</p> + +<p>Le manque d'air lui redonna la conscience de son existence, et il +revint à lui par degrés, en faisant des efforts prodigieux afin +d'écarter le fardeau qui gênait sa respiration: il fut assez heureux +pour ramener sa tête à l'air libre et pour dégager un peu sa poitrine.</p> + +<p>Son ivresse avait sensiblement diminué par l'effet de cette espèce de +léthargie qui s'était emparée de tous ses sens et de toutes ses +facultés; il rouvrit les yeux et les referma d'abord avec effroi, en +ne rencontrant que des figures grimaçantes et ensanglantées qu'il prit +pour les bizarres créations du sommeil.</p> + +<p>Mais en ouvrant les yeux une seconde fois et en les tenant bien +ouverts, bien fixes sur les objets qui l'entouraient; mais en avançant +la main pour les toucher, il s'assura qu'il était éveillé.</p> + +<p>Le reste des fumées du vin qui obscurcissaient son cerveau fut dissipé +subitement.</p> + +<p>Il ne pouvait toutefois se rendre compte des circonstances qui +l'avaient mis au nombre des morts, et il ne s'expliquait pas davantage +comment ces morts avaient été entassés à deux pas du Louvre. Il +supposa quelque rixe, quelque duel, et il se demanda s'il ne s'était +pas battu comme second du sire de Curson avec les convives du +capitaine de Losse: c'était un souvenir vague qui surnageait dans sa +mémoire.</p> + +<p>Mais il reconnut que son épée était encore dans le fourreau, et il se +rappela que la rencontre convenue devait se faire le lendemain au +Pré-aux-Clercs.</p> + +<p>Après un premier moment d'hésitation, où ses pensées eurent peine à +suivre un cours régulier, il songea sérieusement à se tirer de la mare +de sang dans laquelle il était couché.</p> + +<p>Il fit tant des pieds et des mains, qu'il parvint à s'ouvrir un +passage à travers les cadavres.</p> + +<p>Il allait se trouver dégagé tout à fait, lorsqu'il fut arrêté par un +bras qui ne pouvait appartenir qu'à un vivant.</p> + +<p>En même temps, un soupir et des paroles entrecoupées le convainquirent +que tout n'était pas mort dans ce monceau de corps inanimés.</p> + +<p>—Holà! dit-il à voix haute, qui donc geint ici? Est-il quelqu'un qui +vive encore et qui soit en état de venir avec moi?—Silence, au nom de +Dieu! lui répondit-on à voix basse. S'ils vous entendent, ils s'en +vont retourner au carnage, et c'en est fait de nous!—Eh! qui sont +ceux-là, je vous prie, qui retourneraient pour nous mettre à mal? +demanda Jacques de Savereux, en parlant plus bas.—Ceux qui nous ont +laissés pour morts! dit la voix qui semblait près de s'éteindre par +suffocation.—Des voleurs de nuit? des reîtres? Sur mon âme! je ne +sais rien de ce qui s'est passé... Je ne suis pas mort ni endormi, +m'est avis?—N'êtes-vous pas grièvement blessé, comme je le suis?—Je +ne m'en aperçois pas, et blessé ou non, je me sens capable de jouer de +l'épée galamment. Mais pourquoi cette tuerie?—Vous êtes bien malade, +si vous n'avez plus nul souvenir de ces horreurs! Assommés et +massacrés par les Suisses de la garde du roi, sous les yeux de Sa +Majesté et de la reine sa mère!—Sous les yeux du roi! s'écria +Savereux.</p> + +<p>Il leva la tête, en écoutant le tocsin, les cris, les coups de feu qui +se mêlaient dans les airs.</p> + +<p>—Met-on la ville à sac? demanda-t-il.—Ce beau massacre n'a pas +commencé pour s'arrêter, et je me console de mourir, en pensant que je +ne verrai pas les meurtres de cette fatale nuit!—On se bat par les +rues! reprit Savereux qui voulut se mettre debout et qui fut encore +retenu par son voisin.—Ne bougez, mon ami! sinon, vous êtes mort sans +rémission!... Mais, vraiment, vous ne fûtes pas même blessé!—Je le +crois maintenant... Le grand diable me baille les étrivières, si je +comprends comment je me trouve là!... Vous n'étiez pas du souper chez +le capitaine de Losse? Vous n'avez point rencontré M. de +Curson?...—M. de Curson? interrompit la voix qui parut se raffermir: +où est-il? A-t-il pu échapper à la boucherie? A Dieu plaise!—J'ignore +ce qu'il devint depuis que je l'ai quitté: nous avons soupé, bu et +joué ensemble, si bien que je suis devenu son frère d'armes.—Vous! +reprit la voix qui sembla défaillir, tandis que du milieu des morts se +dressait une tête toute couverte de sang. Votre nom?—Jacques de +Savereux, gentilhomme périgourdin, le plus beau joueur de dés et de +cartes, le plus triomphant buveur qui soit en cour. Et vous?—Bâtard +de Gondrin, baron de Pardaillan, gentilhomme de la chambre du roi de +Navarre!—Par la messe! je ne vous aurais pas reconnu en ce piteux +état, vous, le glorieux baron de Pardaillan, favori de monseigneur +Henri de Bourbon!</p> + +<p>La voix s'était tue, et Savereux attendit en vain une réponse.</p> + +<p>Cette tête défigurée, qui s'était levée devant lui, venait de retomber +parmi les morts; mais il la distingua entre toutes au masque de sang +qui la couvrait et à l'horrible blessure qui avait fendu le crâne +jusqu'aux sourcils.</p> + +<p>Le baron de Pardaillan gisait sans mouvement; néanmoins, son pouls +battait toujours et ses mains conservaient un peu de chaleur.</p> + +<p>Savereux n'hésita pas à lui donner des secours empressés: il l'enleva +doucement de ce lit de cadavres et le porta près du bord de l'eau.</p> + +<p>Là, il lui lava le visage et se servit des lambeaux de sa chemise +qu'il déchirait pour arrêter le sang de trois blessures dont la +moindre était mortelle.</p> + +<p>Ensuite Savereux chercha dans son esprit le moyen de compléter sa +bonne action en procurant au blessé les soins nécessaires: il ne +voyait que le Louvre où l'on pût trouver ces soins que l'humanité ne +refuse jamais à quiconque les réclame.</p> + +<p>Pardaillan lui en avait dit assez pour le mettre en défiance à l'égard +de l'accueil qu'on leur ferait au Louvre cette nuit-là: non pas qu'il +ajoutât foi aux étranges déclarations de Pardaillan, accusant le roi +et les catholiques de trahison et d'assassinat; il supposa seulement +qu'une querelle s'étant élevée entre les gentilshommes huguenots et +catholiques, des morts et des blessés étaient restés sur le terrain.</p> + +<p>Cependant il s'étonnait, il s'effrayait de la situation de Paris.</p> + +<p>Ces cris n'étaient pas des cris de joie; ces coups de feu, des +réjouissances publiques; ce tocsin, une sonnerie de fête.</p> + +<p>Que se passait-il donc d'extraordinaire, de terrible?</p> + +<p>Il ne pouvait s'empêcher de craindre une grande catastrophe.</p> + +<p>Pardaillan n'avait pas repris ses sens.</p> + +<p>Savereux l'interrogeait en vain, dans l'espoir d'obtenir des +renseignements plus explicites, lorsqu'une troupe d'hommes armés et de +populace descendit du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois vers la Seine, +avec des torches, en vociférant.</p> + +<p>Savereux ne balance pas à marcher droit à eux, après avoir tiré son +épée.</p> + +<p>Ce sont des soldats qui traînent par les pieds un corps sans tête, +souillé de fange et de sang: un hideux cortége de misérables en +haillons s'agite et se presse autour de ces restes méconnaissables que +chacun veut contempler et outrager à son tour.</p> + +<p>—Au gibet, l'amiral! crient ces forcenés. Allons le pendre à +Montfaucon! Il sera mieux fêté au pilori des Halles! Oh! le méchant +païen! Mort aux huguenots! Pas de trêve, pas de rémission! Tuons! +tuons! Morte la bête, mort le venin! C'est donc là ce grand ennemi de +la messe? Brûlons sa charogne hérétique!</p> + +<p>—Salaboz, est-ce pas vous qui avez fait cette belle expédition? +demanda Savereux, apercevant ce capitaine qui avait beaucoup à faire +pour défendre le cadavre qu'on voulait lui arracher. L'amiral est-il +bien mort?—Que vous en semble? repartit Salaboz, en se retournant +d'un air menaçant vers l'inconnu qui l'avait interpellé par son +nom.—Çà, qui es-tu? dit à Savereux un des plus exaltés de la bande, +en lui présentant la pointe d'une dague. Crie: <i>Vive la messe!</i> sinon, +au diable ton patron!—Ah! c'est vous, monsieur de Savereux! s'écria +Salaboz.</p> + +<p>Et, courant à lui, il le dégagea des mains de ses adversaires que ce +gentilhomme n'eût pas écartés aisément à coups d'épée.</p> + +<p>—Si je comprends rien à ce qui se passe, je veux être condamné à ne +boire que de l'eau et à ne toucher onc cartes ni dés!—Vous avez +pourtant noblement fait votre devoir? dit Salaboz qui le voyait tout +couvert de sang: combien en avez-vous tué déjà?—J'en ferai un jour le +compte, pour vous l'apprendre... Mais qui sont ceux-là qu'il faut +tuer?—Tous ceux qui sont huguenots avoués ou cachés, tous ceux qui +ont en haine le pape, le roi et le duc de Guise, tous ceux enfin qui +vous paraîtront bons à occire!—Vrai Dieu! capitaine Salaboz, je ne me +pique pas d'être si fervent catholique, et je vous laisse la meilleure +part de cette tuerie!</p> + +<p>Jacques de Savereux, indigné et attristé de ces excès de fanatisme +religieux, auxquels il ne se sentait pas capable de s'associer, tourna +le dos à Salaboz et regagna lentement le bord de la rivière où il +avait laissé Pardaillan sans connaissance.</p> + +<p>Savereux avait jusqu'alors partagé les passions hostiles des +catholiques à l'égard des protestants, non par raisonnement et par +conviction, mais par habitude car il était à peine suffisamment +chrétien, au baptême près. Il aurait donc pu, cette nuit-là, dans +toute autre situation d'esprit, suivre sans réflexion l'exemple de ses +compagnons ordinaires de jeu et de débauche, croire à la justice d'un +massacre général des huguenots ou du moins l'autoriser par des raisons +divines et humaines, se mêler avec un aveugle emportement à +l'exécution de ce vaste complot et se plaire comme Salaboz à répandre +un sang maudit.</p> + +<p>Les circonstances, au contraire, dans lesquelles il venait de se +trouver, avaient réagi fortement sur sa manière de voir et de sentir, +à tel point que la cause des huguenots lui parut alors la plus juste +et qu'il sympathisa dès ce moment avec elle.</p> + +<p>La générosité et la franchise de son caractère le prédisposaient +d'ailleurs à ce revirement d'opinion en présence d'une trahison aussi +lâche que criminelle: il aurait compris une lutte finale entre les +deux partis qui divisaient la France, et dans ce cas il n'eût pas +songé à quitter son drapeau, ni même à examiner de quel côté était le +bon droit; mais il aurait voulu que cette lutte se fît au grand jour, +avec partage égal de terrain et de soleil, comme un duel à mort réglé +par les lois de la chevalerie.</p> + +<p>Il se promit donc de rester neutre et de ne pas tremper dans l'odieuse +perfidie des catholiques.</p> + +<p>Ce fut sous l'influence de ces impressions qu'il retourna auprès du +baron de Pardaillan.</p> + +<p>Il ne le connaissait que pour l'avoir vu jouer à la paume et au mail, +que pour l'avoir entendu vanter comme un brave et digne gentilhomme; +il se souvenait surtout, ainsi qu'on se souvient d'un rêve, de cette +belle dame qui, la nuit même, était venue à cheval, suivie d'un valet, +et qui avait prononcé le nom de Pardaillan.</p> + +<p>Ces motifs n'eussent peut-être pas suffi pour déterminer Savereux à +s'attacher à la fortune de ce capitaine huguenot, qu'il avait +rencontré demi-mort gisant auprès de lui; mais la conformité de leur +sort pendant cette nuit sanglante lui semblait un lien qu'il ne devait +pas rompre: aussi bien, Pardaillan était-il dans un état à ne pas +permettre qu'on l'abandonnât sans inhumanité.</p> + +<p>Pardaillan ne fit aucun mouvement et ne rouvrit pas les yeux lorsque +Savereux se pencha vers lui; mais il respirait encore, et le sang ne +coulait plus de ses blessures.</p> + +<p>—Eh! monsieur de Pardaillan! lui cria dans l'oreille Jacques de +Savereux: il ne fait pas bon ici pour vous!... Ne sauriez-vous pas +marcher, en vous aidant de mon bras?—Vous êtes catholique? reprit +Pardaillan, avec un accent de douloureuse résignation: tuez-moi ici +plutôt qu'ailleurs, je vous prie!—Vous tuer? Bon! pourquoi vous +tuerais-je? repartit Savereux, offensé de ce soupçon qu'il n'avait pas +mérité: j'empêcherais plutôt qu'on ne vous tuât!—Vous n'êtes donc pas +catholique? Ce n'est donc point vous qui parliez tout à l'heure aux +meurtriers?—Je ne puis et ne veux être catholique ni huguenot; je +suis gentilhomme, et à ce titre je vous dois assistance et protection, +puisque vous êtes gentilhomme.—Voilà un beau et fier langage, dit +Pardaillan. Je vous prie désormais de me tenir pour votre frère et +ami.</p> + +<p>Et il lui tendit la main.</p> + +<p>—Soit! répliqua Savereux en acceptant la main qui lui était offerte. +Il s'agit de vous tirer de là et de vous mettre en lieu sûr.—Si je +pouvais seulement passer la rivière et me rendre au faubourg +Saint-Germain, avant que je meure!—Vous ne mourrez pas, si vous +voulez être mon frère et mon ami! Aurez-vous pas la force de vous +jucher sur mes épaules, pendant que je nagerai?...—Ce serait vous +noyer avec moi! Écoutez: mieux vaut me laisser à cette place jusqu'à +ce qu'on puisse me venir prendre en bateau, mort ou vif; et vous, qui +avez si bonne envie de me servir, vous ferez plus que me sauver la +vie: vous passerez la rivière à la nage et irez au faubourg +Saint-Germain, à l'hôtel de Genouillac, près la porte +Bussy...—Imaginez que j'y suis déjà, et dites +ce que je dois faire... +Cordieu! Voici des gens qui se sauvent de tous côtés en +nageant...—Portez toutefois cette écharpe pour témoigner que vous +venez de ma part; or, l'ayant remise aux mains de damoiselle Anne de +Curson...—Anne de Curson! s'écria Savereux avec une émotion +indéfinissable.</p> + +<p>—Est-elle pas parente du jeune sire de Curson?</p> + +<p>—Oui, vraiment, c'est sa propre sœur, et n'était cette +malencontreuse nuit, je l'eusse épousée demain.</p> + +<p>Jacques de Savereux n'en écouta pas davantage, et sans communiquer son +projet au baron de Pardaillan, il se jeta dans l'eau tout habillé, +nagea vigoureusement vers l'autre rive et atteignit la barque du +passeur, amarrée à un pieu: s'élancer dedans, détacher l'amarre, +s'emparer des rames, tout cela se fit en quelques secondes, malgré les +cris du passeur qui était sorti de sa cabane.</p> + +<p>Au bout de dix minutes d'absence, Savereux était de retour auprès du +blessé qu'il enlevait entre ses bras et qu'il transportait dans la +barque.</p> + +<p>Il se mit à ramer avec ardeur:</p> + +<p>—Ah! quel noble cœur vous êtes! murmura Pardaillan: moi qui vous +accusais de m'avoir abandonné!—Vous abandonner! reprit Savereux avec +étonnement; ne vous avais-je pas dit que j'étais le frère d'armes de +votre futur beau-frère, Yves de Curson?</p> + +<p>La rivière était couverte de corps morts qui flottaient entre deux +eaux et de blessés qui s'enfuyaient à la nage: quelques-uns essayèrent +de s'accrocher au bateau, mais Savereux les repoussa avec les rames, +dans la crainte qu'ils ne fissent chavirer la frêle embarcation.</p> + +<p>Dans ce moment, le roi reparut sur le balcon du Louvre, avec des +torches, pour contempler la Seine teinte de sang. Plusieurs coups +d'arquebuse partirent de ce balcon, dirigés contre les fugitifs qui +passaient l'eau.</p> + +<p>Une balle siffla aux oreilles de Savereux qui reconnut le roi et ses +favoris comme les auteurs de ces arquebusades.</p> + +<p>—Dieu me damne! s'écria-t-il. Le roi de France très-chrétien tire à +la cible sur ses pauvres sujets! Certes, j'ai honte d'être catholique.</p> + +<p>La barque touchait la rive: il se trouvait hors de la portée des +balles; mais lorsqu'il s'apprêtait à descendre à terre le blessé, il +fut forcé de mettre l'épée à la main, pour tenir en respect le passeur +qui le menaçait d'un coup de croc.</p> + +<p>—Holà! compère, lui dit-il d'un ton d'autorité: lequel préfères-tu +des deux, ma rapière dans ton ventre ou cinq cents écus d'or dans ta +bourse?—Cinq cents écus d'or! répéta le passeur qui ne pensa plus à +s'opposer à l'abordage. Que veut-on de moi?</p> + +<p>—Que tu m'aides à mener ce gentilhomme jusques à l'hôtel de +Genouillac près la porte Bussy. Mais pour te rendre sûr que tu seras +payé de la somme promise, voici que je te paye d'avance sans +compter.—O mon frère! mon ami! murmura Pardaillan oppressé par la +reconnaissance. Je m'en vais donc revoir Anne avant que de mourir!</p> + +<h3 class="sep3">X</h3> + +<p>Près de la porte Bussy, qui séparait la rue Saint-André-des-Arcs du +faubourg Saint-Germain-des-Prés, et qui était située vis-à-vis de la +rue Contrescarpe actuelle, s'élevait une vieille maison dite l'hôtel +de Bussy, parce que Simon de Bussy, conseiller du roi, au quatorzième +siècle, y avait logé: ses héritiers avaient vendu cet hôtel à la noble +famille de Genouillac, qui lui donna son nom.</p> + +<p>A cette époque, chaque famille noble possédait à Paris un hôtel, +qu'elle n'occupait presque jamais, mais où elle attachait son nom et +ses armes. C'était d'ailleurs un lieu de séjour prêt à recevoir les +propriétaires ou leurs parents et amis, lorsqu'ils se rendaient dans +la capitale, afin de ne pas descendre en quelque auberge, comme un +voyageur étranger, de médiocre condition.</p> + +<p>Le sire de Genouillac avait donc offert les clés de sa maison de Paris +à la baronne de Curson qui venait de Bretagne pour marier sa fille au +baron de Pardaillan.</p> + +<p>Dans une grande salle du premier étage, la dame de Curson, assise, +droite et immobile, sur une chaise haute et massive en bois de +châtaignier, écoutait la voix grave et solennelle d'un ministre +protestant, maître Simon de Labarche, qui lui lisait la Bible.</p> + +<p>Ils étaient tous les deux tellement absorbés, l'un par la lecture, et +l'autre par l'audition, qu'ils ressemblaient à deux statues, n'eût été +le mouvement que faisait la main du ministre en tournant la page du +livre.</p> + +<p>La lumière de deux grosses chandelles de cire jaune dans de lourds +flambeaux d'argent, éclairait faiblement cette scène nocturne, à +laquelle prêtaient d'étranges reflets la tenture de la chambre en +cordouan ou cuir doré et gaufré, et les vitraux peints des fenêtres +ogivales.</p> + +<p>Le silence et l'obscurité régnaient au dehors.</p> + +<p>On n'entendait par intervalles que le pas du veilleur de nuit, qui se +promenait le long de la plate-forme des tours de la porte de Bussy.</p> + +<p>Par intervalles aussi, une lueur errante traversait le vitrail et s'y +colorait avant de tomber sur le plancher couvert de nattes ou de +monter aux lambris armoriés du plafond: c'était le passage d'un piéton +ou d'un cavalier précédé d'un porteur de torche.</p> + +<p>En ce moment, le ministre lisait l'histoire de Joseph vendu par ses +frères:</p> + +<p>«Et ils prirent la robe de Joseph, et ayant tué un bouc d'entre les +chèvres, ils ensanglantèrent la robe. Puis, ils adressèrent à leur +père cette robe ensanglantée, en lui faisant dire: «Nous avons trouvé +ceci; connais maintenant si c'est la robe de ton fils ou non.» Et il +la connut et dit: «C'est la robe de mon fils; une bête féroce l'a +dévoré; assurément Joseph est mort.» Ce disant, Jacob déchira ses +vêtements, se ceignit d'un sac et mena deuil sur son fils plusieurs +jours durant.»</p> + +<p>—Ah! maître Simon! murmura la dame de Curson, avec un accent +lamentable: mon fils est mort et aussi ma bien-aimée fille Anne!—D'où +vous vient cette mauvaise pensée, madame? répondit le ministre, d'un +ton de réprimande: le Dieu d'Israël n'est-il pas toujours là pour +protéger les siens?—Il fera tantôt jour, et Anne n'est point revenue! +Voilà quatre heures et plus qu'elle partit à cheval, accompagnée de +notre vieux Daniel!—La faute en est à vous, qui l'avez laissée +partir. Est-il sage et convenable qu'une damoiselle noble, de son âge +et de sa beauté, s'en aille chevaucher par les rues de la ville en +pleine nuit? Vous avez péché par imprudence, madame, et maintenant +vous portez la peine du péché, qui est l'angoisse.—Eh! maître Simon, +je n'étais pas moins inquiète qu'elle-même à l'endroit de mon fils: il +est trop enclin aux passions et voluptés de ce monde...—Je m'en suis +<ins title="'maintefois' dans l'original">maintesfois</ins> affligé avec vous; +messire Yves ne sait se défendre des +attraits diaboliques de la sensualité; il se livre volontiers au +libertinage, à la débauche, au jeu, comme ferait un catholique. Je +l'ai prêché et admonesté là-dessus, sans qu'il fasse état de +s'amender. Hier encore, je lui conseillais de fuir la compagnie des +papistes qui ne peuvent que l'induire à mal; ainsi, hante-t-il un +certain capitaine de Losse, qui l'excite à boire et à jouer...—Dieu +me le rende, ce pauvre et cher enfant! murmura la dame de Curson, en +joignant les mains et en les élevant au ciel.—Dieu vous le rende pur +et immaculé, car autant vaut perdre la vie, que la souiller au +bourbier du vice. C'est affaire aux papistes que de se libérer du +remords et de la pénitence par une absolution. Le péché ne s'efface +que par la réparation; après le scandale, il faut le bon +exemple...—Où croyez-vous qu'elle puisse être? demanda la dame de +Curson, qui suivait son idée à travers les pieuses réflexions du +ministre.—Nous devons remercier la divine Providence qui se déclare +pour ceux de la religion, continua le ministre; mais c'est de +l'aveuglement et de l'ingratitude que d'imaginer que la paix nous est +donnée pour banqueter, jouer aux dés et aux cartes, tenir propos +dissolus et vivre en papisterie. Le bienfait de la paix mérite d'être +mieux employé: il importe de faire l'aumône, de pratiquer les bonnes +œuvres, de méditer la sainte Écriture, d'assister aux +prêches...—Oyez, oyez! s'écria la dame de Curson.</p> + +<p>Elle étendait le bras dans la direction du Louvre, qu'on distinguait +dans le lointain, comme une masse noire dominant les toits des +maisons.</p> + +<p>—Quel est ce son de cloche? ce n'est pas la cloche des matines, ni +celle de l'angelus: c'est le tocsin!—Le tocsin? reprit le ministre +sans s'émouvoir et sans quitter sa place. Il y a tant de cloches en +cette ville, qu'on ne peut comprendre ce qu'elles disent. Les papistes +ne se contentent de sonner leurs messes: ils sonnent vêpres, complies, +matines; ils sonnent les mariages, les baptêmes, les morts...—Les +morts! c'est le jour des Morts! répéta la dame de Curson, dominée par +ses pressentiments: oyez ces cris, ces arquebusades, et par-dessus +tout le tocsin!—La volonté de Dieu soit faite en tout temps et en +tous lieux! répliqua tranquillement le ministre. Ne vous plaît-il pas, +madame, d'achever notre lecture?—Mon fils! ma fille! criait avec +désespoir la pauvre mère.</p> + +<p>Elle s'était élancée vers la fenêtre ouverte et fixait à l'horizon ses +regards obscurcis de larmes.</p> + +<p>—Où sont-ils, où sont-ils, grand Dieu! Le tocsin, toujours le +tocsin!... On se bat, on tue, on meurt!... +Absents l'un et l'autre!... +Si je savais du moins les revoir!—C'est Dieu qui le sait, madame, et +je vous invite à l'intercéder dans vos prières, pour qu'il vous ramène +sains et saufs ceux que vous pleurez!</p> + +<p>La dame de Curson, accablée de douleur, obéit à ce conseil qui lui +permettait de se concentrer dans la pensée de ses enfants.</p> + +<p>Ses genoux fléchirent d'eux-mêmes et elle tomba prosternée, les yeux +fixés vers le point éloigné d'où s'élevait le tumulte qui paraissait +grandir et s'étendre à chaque instant; ses mains étaient crispées +l'une dans l'autre, plutôt que jointes pour prier; elle ne priait +pas, elle n'entendait pas seulement maître Simon priant à haute voix +auprès d'elle; mais elle offrait à Dieu sa propre vie en échange de +celles d'un fils et d'une fille que son imagination maternelle lui +représentait exposés aux plus grands périls.</p> + +<p>Elle resta écrasée sous le poids de l'anxiété qui la dévorait, +écoutant, regardant, attendant toujours.</p> + +<p>C'était un touchant spectacle que cette vieille dame agenouillée, ou +plutôt affaissée sur elle-même, semblable à une condamnée devant le +billot, tandis qu'à ses côtés, le ministre protestant, vieillard +chétif, au visage maigre et pâle, aux yeux vifs et ardents, au crâne +chauve et blanc, aux mains sèches et jaunes, se fortifiait par la +prière et s'animait au martyre.</p> + +<p>La dame de Curson avait arraché sa toque de velours noir pour mieux +prêter l'oreille à tous les bruits, et ses cheveux blancs, réunis +d'ordinaire en grosses touffes bouclées sur les tempes, s'étaient +déroulés et battaient ses joues inondées de larmes.</p> + +<p>L'aspect de son désespoir était encore plus saisissant, à cause de son +costume de laine noire, analogue à celui d'une religieuse, costume que +la reine Catherine de Médicis avait imposé aux veuves depuis la mort +de Henri II.</p> + +<p>Mais ce corsage plat terminé en pointe, cette robe longue à larges +plis, ce manteau traînant jusqu'à terre avec un collet relevé en +éventail à partir des épaules, ce n'étaient pas ces formes et cette +couleur sévère de vêtements qui pouvaient changer l'expression de +douceur et de bonté empreinte sur sa noble physionomie.</p> + +<p>Pour être veuve, elle n'en était que plus mère.</p> + +<p>Tout à coup elle se lève.</p> + +<p>Elle s'élance au balcon, elle se penche en avant pour distinguer dans +l'ombre des rues un objet qu'elle a pressenti: ses prunelles +rayonnent, sa bouche s'agite entr'ouverte, sa respiration est +suspendue, son cœur bat avec violence!</p> + +<p>Elle a reconnu le trot d'un cheval sur le pavé.</p> + +<p>Ce trot s'accélère en approchant de la porte de Bussy.</p> + +<h3 class="sep3">XI</h3> + +<p>Cependant une inexprimable confusion s'est répandue dans la ville +entière.</p> + +<p>Les cloches sont en branle dans tous les clochers et accompagnent à la +fois le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois et le carillon de +l'horloge du palais.</p> + +<p>Les coups de feu éclatent dans chaque rue et dans chaque maison; des +cris de grâce se mêlent aux cris de mort.</p> + +<p>La lugubre clarté des torches se promène çà et là, comme si l'incendie +allait succéder au massacre. Déjà le jour commence à poindre et le +ciel se colore à l'orient.</p> + +<p>Mais la dame de Curson n'entendait qu'un trot de cheval, qu'elle a pu +suivre entre tous les bruits.</p> + +<p>Bientôt elle croit voir, elle voit ce cheval dans la rue +Saint-André-des-Arcs; elle appelle Yves, elle appelle Anne!</p> + +<p>Deux voix ont répondu à chacun de ces deux appels, qu'elle réitère +avec moins de force et plus d'émotion pour s'assurer qu'elle n'est +point abusée par une illusion de son cœur.</p> + +<p>—C'est lui! c'est elle! ce sont eux! s'écrie-t-elle dans une joie +indicible: ô mon Dieu, mon Dieu! que béni soit son saint nom!</p> + +<p>Elle se précipite, elle franchit l'escalier, elle arrive à la porte de +la rue, elle en pousse les lourds verrous, elle tourne l'énorme clé +dans la serrure avec autant de facilité qu'une main vigoureuse aurait +su le faire: l'amour maternel a doublé ses forces.</p> + +<p>Mais, une fois dans la rue, elle est encore séparée de ses enfants par +un obstacle imprévu contre lequel ses efforts ne peuvent rien.</p> + +<p>La porte de Bussy, qui se ferme au couvre-feu, ne se rouvre qu'à cinq +heures du matin; les clés des serrures du côté de la ville sont en +dépôt chez le quartenier; les clés des serrures du côté du faubourg, +chez le prévôt de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés.</p> + +<p>Ces serrures ont été disposées de manière à empêcher un nouveau +Périnet-Leclerc de livrer l'entrée de la ville à l'ennemi, et les +portes, rétablies par François I<sup>er</sup>, sont assez épaisses et assez +bardées de fer pour ne céder qu'à l'artillerie.</p> + +<p>Comment madame de Curson rejoindra-t-elle ses enfants? comment ceux-ci +rentreront-ils dans l'hôtel de Genouillac, qui les mettrait du moins +en sûreté?</p> + +<p>La dame de Curson frappe de ses deux poings contre la porte massive; +elle crie, elle intercède, elle demande qu'on ouvre cette porte, elle +promet une forte récompense à qui lui viendra en aide.</p> + +<p>Mais le veilleur s'est enfui au bruit du tocsin et des arquebusades; +les habitants du voisinage se tiennent renfermés chez eux, inquiets et +tremblants: le faubourg et les quartiers contigus sont encore +tranquilles et comme étrangers à ce qui se passe dans Paris.</p> + +<p>C'est alors que Yves de Curson et sa sœur se présentent devant la +porte de Bussy, et, sans descendre de la monture qui les amène tous +deux, annoncent leur arrivée par un cri de joie.</p> + +<p>—C'est vous, Anne, Yves? c'est vous, mes très-chers enfants! criait +la dame de Curson, qui essayait toujours avec ses faibles mains +d'ébranler cette porte que sa voix traversait à peine. Ne vous est-il +rien arrivé? êtes-vous tous les deux sains et saufs?—Pas de cri, pas +de bruit, madame ma mère! répondit Yves de Curson. Avisez seulement à +ce qu'on ouvre cette porte!—Les clés sont, d'une part, chez le prévôt +de l'Abbaye, et, d'autre part, chez le quartenier du quartier +Saint-André-des-Arcs, objecta tristement le vieux Daniel. Il eût +fallu, comme je le voulais, sortir de la ville par la porte +Saint-Michel, qui est ouverte la nuit comme le jour, et rentrer au +faubourg par la porte Abbatiale.—Oui, bien, si la rue de la Harpe +n'était pas déjà en émotion! reprit le jeune homme, qui se consultait +dans son for intérieur pour prendre un parti.—Qu'est-ce qui se passe? +demanda la dame de Curson. La ville est-elle au pillage? Qui sont les +ennemis? Pourquoi ce grand tumulte?—Ne voyez-vous pas quelque +expédient pour ouvrir cette porte? interrompit Yves de Curson; si la +chose est possible, ne tardez guère; sinon, retournez en votre logis, +éveillez vos gens, barricadez portes et fenêtres, tenez-vous en +défense, jusqu'à ce que je revienne par un autre chemin.—Madame ma +mère, dit Anne d'une voix tremblante, M. de Pardaillan n'est-il point +auprès de vous pour vous défendre?—M. de Pardaillan? répondit la dame +de Curson; je ne l'ai point vu et ne l'attends pas avant l'heure fixée +pour vos épousailles.—Ah! vous m'avez trompée, Yves, en m'assurant +que je trouverais ici M. de Pardaillan! s'écria la damoiselle de +Curson avec amertume; j'aurais mieux fait de suivre ma visée et +d'aller où mon cœur me menait, quand je vous ai rencontré devers la +Bastille.—Oui-da, ma mie, où seriez-vous allée, s'il vous plaît? +répliqua Yves: vous ne pouviez passer les ponts qui étaient gardés, +vous ne pouviez vous engager dans les rues de la ville, sous peine +d'être mise à mal. N'est-ce pas moi, méchante, qui vous ai conduite +jusqu'ici, malgré bien des périls?—Je vous remercierais, Yves, pour +ce bon secours, si M. de Pardaillan était céans, si je le savais, à +cette heure, en sûreté!—Il est plutôt en sûreté que vous-même, Anne, +puisqu'il loge au Louvre, dans la propre chambre du roi de +Navarre!—Le seigneur Dieu nous aide! s'écria le valet: voici des +cavaliers qui débouchent par la rue Saint-André-des-Arcs!—Merci de +nous! s'écria madame de Curson: voici une grosse bande de gens qui +sortent de l'Abbaye avec des torches!—Madame ma mère, rentrez chez +vous! dit le jeune homme d'un ton d'autorité que motivait la +circonstance. Je vous promets de n'être pas longtemps à vous +rejoindre, avec la grâce de Dieu. Et vous, ma sœur, sur votre vie, +ne prononcez pas une parole et me laissez faire ce qui conviendra pour +notre salut!—Oh! mon fils! ils viennent! ma pauvre fille! murmurait +la dame de Curson.</p> + +<p>Elle se cramponnait des deux mains à la porte qu'elle s'imaginait +faire mouvoir.</p> + +<p>—Par votre âme! madame ma mère, si vous ne rentrez promptement, vous +nous perdez tous! disait à demi-voix Yves de Curson. Çà, ma sœur, +ne vous lamentez pas ainsi, pour Dieu!</p> + +<p>Le sire de Curson attendit l'approche des cavaliers, sans descendre de +cheval.</p> + +<p>Il avait tiré son épée et il couvrait de son corps sa sœur, assise +en croupe derrière lui; le vieux Daniel se tenait prêt aussi à faire +usage de ses armes.</p> + +<p>Mais il ne fallait pas songer à une folle résistance.</p> + +<p>C'était la cavalerie que le duc de Guise envoyait, sous la conduite de +Maugiron, pour agir contre les huguenots logés au faubourg +Saint-Germain-des-Prés, et la garde abbatiale venait se joindre à ces +gens d'armes, afin de les seconder dans l'exécution du massacre. +Ceux-ci amenaient avec eux le quartenier qui devait leur ouvrir la +porte, ceux-là accompagnaient le prévôt de l'Abbaye.</p> + +<p>—Qui vive! cria-t-on, en apercevant un homme à cheval qui paraissait +garder la porte de Bussy: huguenot ou catholique?—Catholique! +répondit Yves de Curson.</p> + +<p>Le sire de Maugiron s'était porté le premier en avant pour voir à qui +l'on avait affaire.</p> + +<p>—Vous avez, de fait, la croix blanche au chapeau et le mouchoir au +bras droit? dit Maugiron, reconnaissant le jeune huguenot avec lequel +il avait soupé et joué la nuit même chez le capitaine de Losse. M'est +avis que vous vous êtes fait catholique depuis peu de temps?—Depuis +que je vous vis au jeu, répliqua le jeune homme avec une heureuse +présence d'esprit; depuis que je perdis contre vous vingt-cinq mille +<ins title="'écu' dans l'original">écus</ins> d'or, que je vous dois +encore...—Vingt-cinq mille écus d'or? répéta le sire de Maugiron.</p> + +<p>Il comprit qu'on les lui offrait comme rançon, et il n'eut garde de +les refuser.</p> + +<p>—Vraiment! je me souviens de votre dette et vous sais bon gré de ne +l'avoir pas oubliée. Toutefois, je pensais que c'était cinquante mille +écus?—Vous avez sans doute meilleure mémoire que moi, messire, et je +m'en rapporte à votre opinion; ce sera donc cinquante mille écus +d'or.—Par la messe! vous êtes un beau joueur! Mais, je vous prie, +quand avisez-vous à me payer cette somme?—Je vous la payerai, sur ma +foi, aussitôt que vous prendrez congé de nous, si je puis retourner en +Bretagne avec ma mère, ma sœur et mes domestiques.—Où logez-vous? +dit à voix basse M. de Maugiron qui s'approcha d'Yves de Curson et lui +tendit la main. Je vais vous faire escorte jusqu'à votre logis; +j'ordonnerai qu'on en garde la porte: vous y serez renfermé avec vos +gens, et j'irai terminer notre marché, dès que je pourrai moi-même +vous conduire hors de Paris.</p> + +<p>Maugiron retourna vers sa cavalerie qui avait fait halte pendant qu'il +allait seul à la rencontre d'Yves de Curson; il annonça tout haut que +ce cavalier venait de lui transmettre des ordres de la part du roi.</p> + +<p>Le quartenier, escorté de soldats du guet, ouvrit la porte de Bussy, +que le prévôt de l'Abbaye ouvrait aussi de son côté.</p> + +<p>Les gens d'armes défilèrent, l'épée nue et le pistolet au poing, +devant le sire de Curson, sa sœur et leur valet, non sans les +regarder avec défiance et menace.</p> + +<p>Maugiron, après avoir distribué les postes et les instructions à sa +troupe, dont il remit le commandement à son lieutenant, se rapprocha +du jeune huguenot qu'il n'avait pas un instant perdu de vue.</p> + +<p>Des cris de mort retentirent dans les rues du faubourg où se +répandaient en tumulte les cavaliers de Maugiron et les archers de la +garde abbatiale.</p> + +<p>Yves de Curson crut qu'il n'avait plus qu'à vendre chèrement sa vie, +et il faillit ne pas attendre une attaque pour faire usage de ses +armes.</p> + +<p>—Je vous ai demandé où vous logiez, dit Maugiron qui n'avait aucune +intention hostile à l'égard de ceux qu'il s'apprêtait à rançonner.—La +rançon que je vous ai promise, reprit Yves de Curson, comprend toutes +les personnes de ma famille et de ma maison, sans exception?—Et, en +outre, M. de Pardaillan, qui sera mon mari, ajouta Anne troublée d'un +triste pressentiment qui fit trembler sa voix.—Ah! Pardaillan? répéta +Maugiron avec un signe de tête de mauvais augure: je souhaiterais pour +lui qu'il fût avec vous, mais il est au Louvre chez le roi de +Navarre.—Je n'entends parler que des personnes qui demeurent à +l'hôtel de Genouillac, répliqua Yves; vous vous engagez à les mener +sûrement hors de Paris?...—Oui, et tout à l'heure, avant que le +massacre soit plus échauffé. Faites monter tout votre monde à cheval +ou en litière, et je vous conduirai moi-même, sans qu'on vous ôte un +cheveu de la tête.—Si j'étais seul de ma personne, je ne consentirais +jamais à racheter ma vie à prix d'or et je mourrais plutôt avec mes +frères qu'on égorge traîtreusement!—Çà, mon maître, repartit vivement +Maugiron, avez-vous regret des cinquante mille écus qui sont, +disiez-vous, une dette de jeu?—Voici l'hôtel où loge madame ma mère, +répondit le jeune homme avec noblesse: je vous invite à y entrer pour +que je m'acquitte envers vous.—Eh! monsieur de Curson? est-ce pas +vous? cria Jacques de Savereux qui parut sur le balcon du premier +étage: montez vite, car on a grandement besoin de vous céans!—Je vous +attendrai ici, dit Maugiron à Yves de Curson; ne tardez guère, je vous +prie, si vous voulez que j'aie encore le pouvoir de tenir ma promesse +et de vous sauver tous!</p> + +<h3 class="sep3">XII</h3> + +<p>Anne de Curson avait seule entendu une voix mourante qui l'appelait +par son nom; elle ne put méconnaître cette voix, et elle s'était +élancée à terre, avant que son frère songeât à la retenir.</p> + +<p>Il la suivit dans l'hôtel dont la porte était restée entr'ouverte, et +ne la rejoignit qu'au moment où elle se précipitait, tout en larmes, +sur le corps de son fiancé.</p> + +<p>Pardaillan, près de rendre le dernier soupir, retrouva, en la voyant, +assez de force pour la presser dans ses bras et pour lui adresser un +adieu suprême.</p> + +<p>—Anne, chère Anne, lui dit-il à travers le râle de l'agonie, je ne +veux pas mourir sans vous avoir épousée, et j'entends que vous portiez +mon deuil par souvenir de moi.—Pensez que vous ne mourrez pas, je +vous conjure, reprit-elle en sanglotant; je vous soignerai, je vous +guérirai! fussiez-vous mort, je vous ressusciterai!—Non, ma +bien-aimée Anne, il n'y a pas de miracle de l'art qui fasse que je +survive à mes blessures, même qui me donne une heure d'existence; mais +le temps qui me reste suffit à nos épousailles, et j'ai prié maître +Labarche de nous marier chrétiennement, comme si nous devions être +conjoints pour bien vivre ensemble.—Je ne m'y oppose pas, si tel est +votre désir; mais je demande d'abord qu'un médecin soit mandé, qu'on +vous couche en un lit, qu'on bande vos plaies...—Oh! que de délais, +chère damoiselle! Vous ai-je pas déclaré que je meurs, que je suis +quasi mort? Ne mettez donc plus de retardement à la consolation que je +vous demande? Voici l'écharpe que j'ai gardée comme gage de votre +cœur, voilà l'anneau que je tenais comme gage de votre main!—Qu'il +soit fait selon votre volonté, mon cher seigneur; et j'ai confiance +que Dieu, qui va consacrer notre union, ne voudra pas qu'elle soit +sitôt rompue par la mort!—Monsieur de Curson, cria d'en bas le sire +Maugiron, quand aurez-vous fini vos préparatifs de départ? Hâtez-vous, +si vous n'aimez mieux ne partir jamais!</p> + +<p>Aucun des assistants ne prit garde à l'appel pressant de Maugiron, +aucun n'entendait les cris effrayants qui sortaient des maisons +voisines où l'on commençait à massacrer les huguenots et à les jeter +par les fenêtres.</p> + +<p>Le ministre protestant s'était mis en devoir de consacrer le mariage +du baron de Pardaillan et d'Anne de Curson, avec autant de calme et de +solennité que si la cérémonie avait eu lieu dans un temple sous la +garantie des édits de pacification.</p> + +<p>La dame de Curson et son fils s'étaient agenouillés auprès du +moribond, dont le visage ensanglanté se refusait à exprimer la joie +triste et douce qu'il sentait en lui-même pendant la célébration de +cet hymen funèbre.</p> + +<p>Jacques de Savereux, debout dans un coin de la salle, s'associait de +pensée aux prières du ministre et s'attachait de plus en plus à la +destinée de cette famille, au milieu de laquelle le hasard l'avait +introduit.</p> + +<p>Il ne se lassait pas de contempler la belle tête d'Anne, qui, le front +appuyé sur une de ses mains, tandis que de l'autre elle comptait les +battements du cœur de son époux, avait concentré toute son âme dans +un regard fixe et désespéré.</p> + +<p>—Sire de Gondrin, baron de Pardaillan, dit le ministre d'un ton ferme +et imposant, jurez-vous d'accorder loyale et honorable protection à la +damoiselle Anne de Curson, que vous prenez devant Dieu comme bonne +femme et légitime épouse?—Je le jure devant Dieu! répondit +Pardaillan, qui retrouva sa voix naturelle pour prononcer ce +serment.—Et vous, damoiselle Anne de Curson, jurez-vous d'aimer, de +servir et de contenter en toute chose messire de Gondrin, baron de +Pardaillan, que vous tiendrez devant Dieu pour votre bon et fidèle +mari?—Devant Dieu, je le jure, répondit la mariée en poussant de +nouveaux sanglots.—Par la messe! cria Maugiron avec impatience, en +aurez-vous bientôt fini? Descendez vitement ou sinon je vous envoie à +tous les diables!—C'est toi, Maugiron? dit Savereux qui se montra sur +le balcon, en reconnaissant la voix de son compagnon de table et de +jeu. Qu'attends-tu là-bas?—C'est toi, Savereux? reprit Maugiron, +étonné de cette rencontre qui lui donna tout d'abord à penser qu'on +s'était moqué de lui: que fais-tu là-haut?—Moi! je règle mes comptes +avec mon ami de Curson; après quoi, nous irons vous joindre au +Pré-aux-Clercs, en compagnie de dix ou douze bonnes épées huguenotes, +pour vider notre querelle du souper.—Songes-tu, ou bien es-tu en +démence? J'imagine que tu as dormi jusqu'à présent, pour ne savoir pas +qu'on fait la chasse aux huguenots et qu'il n'y en aura plus un à +Paris, le jour levé. Conseille donc à ton ami de Curson de venir +régler aussi ses comptes avec moi?</p> + +<p>Jacques de Savereux rentra dans la salle où son nom avait été +prononcé.</p> + +<p>Il vit le baron de Pardaillan, qui s'était soulevé sur un coude, et +qui prêtait l'oreille aux rumeurs du dehors, pendant que sa femme et +son beau-frère s'efforçaient de le retenir sur le tapis où il était +étendu.</p> + +<p>Pardaillan s'agitait convulsivement: il se frappait le front dans ses +mains, il s'arrachait les cheveux, comme s'il eût repris son énergie +pour comprendre le péril imminent qui menaçait les objets de son +affection.</p> + +<p>Il sembla se calmer en apercevant Savereux, et il retomba épuisé, +haletant, sans voix et presque sans regard; puis lui faisant signe +d'approcher:</p> + +<p>—Monsieur de Savereux, lui dit-il avec effort, vous vous êtes conduit +de telle sorte à mon égard, en vous dévouant pour me sauver, que je +suis assuré de votre dévouement envers une personne que j'aime plus +que moi-même: lorsque je serai mort, je vous confie ma veuve à +défendre et à garder, en mon lieu et place, comme si elle fût votre +propre femme et que vous fussiez mon frère d'alliance.—Monsieur de +Savereux, vous étiez déjà mon frère d'armes, reprit Yves de Curson, +soyez encore mon frère d'alliance!—Frère d'alliance, frère d'armes, +frère en Jésus-Christ! s'écria Jacques de Savereux, avec +exaltation.—Madame ma mère, la dot que vous devez octroyer à ma +sœur Anne n'est-elle que de soixante mille écus d'or?—Qui sont +renfermés en soixante sacs dans ce coffre? dit la dame de Curson: ils +sont à vous, monsieur de Pardaillan.—Je les donne et lègue à ma chère +veuve, reprit Pardaillan, pour en faire tel usage qu'il lui +conviendra...—J'en ai besoin ce jourd'hui, ma sœur, interrompit +Yves de Curson: je les emprunte et les rendrai sur mon patrimoine; car +il importe que je paye une dette de jeu, à savoir soixante-dix mille +écus que j'ai perdus cette nuit contre M. de Savereux +ci-présent...—Par la mordieu! que voulez-vous que j'en fasse? s'écria +Savereux, repoussant la cassette que le jeune homme lui +présentait.—Vous me les prêterez à votre tour, mon frère d'armes, +afin que je paye la rançon de ma mère, de ma sœur et la nôtre à +tous, moyennant la somme de cinquante mille écus d'or, que Maugiron +attend à la porte de l'hôtel.—Monsieur de Curson, cria encore +Maugiron, si vous tardez à venir, je ne réponds plus de rien et retire +ma promesse de sauf-conduit!</p> + +<p>Anne sanglotait, penchée sur son époux expirant qui ne la voyait plus, +mais qui lui parlait encore pour l'encourager.</p> + +<p>Elle était devenue insensible à tout le reste; elle n'avait aucune +conscience, ni aucun souci du péril imminent qui l'environnait: les +clameurs de la populace et de la soldatesque en délire n'arrivaient +pas à ses oreilles; elle se sentait comme seule au monde, avec l'être +chéri qu'elle croyait disputer à la mort.</p> + +<p>Pardaillan, quoique agonisant, avait saisi et compris quelques uns +des bruits lugubres qui remplissaient le faubourg: il se rendait +compte de la nécessité de fuir, faute de pouvoir se défendre; il était +impatient de mourir, pour n'être plus un obstacle à cette fuite.</p> + +<p>—Anne, je vous ordonne de suivre celui que je vous ai choisi pour +gardien, tuteur et défenseur! dit-il, d'un accent d'autorité. +Savereux, tenez, en souvenir de vos généreux services, mon écharpe et +cet anneau, que ma veuve, je l'espère, ne vous ôtera pas?—Venez, +madame, dit à sa mère le sire de Curson, qui était allé faire préparer +une litière et des chevaux; venez, ma sœur, il n'y a pas une minute +de répit! M. de Maugiron veut bien nous escorter en personne, jusqu'à +ce que vous soyez en lieu d'asile et de sûreté.—Adieu, vous dis-je, +madame de Pardaillan! s'écria le mourant: adieu, mon frère d'alliance! +adieu, Yves! adieu, vous tous que je fie à la garde de Dieu!</p> + +<p>En achevant ces mots, il arracha violemment les linges qui fermaient +ses blessures et provoqua ainsi une hémorragie qui l'étouffa aussitôt.</p> + +<p>Anne s'était évanouie parmi des flots de sang.</p> + +<p>Jacques de Savereux l'emporta, sans mouvement, dans la litière où Yves +de Curson avait déjà entraîné sa mère.</p> + +<p>Le cortége se mit en marche sous les auspices du sire de Maugiron, qui +eut beaucoup de peine à le faire passer sans accident à travers le +faubourg.</p> + +<p>Yves de Curson avait pourtant fait prendre à ses gens, et au ministre +protestant lui-même, le signe de ralliement des catholiques, la +cocarde blanche au chapeau et le mouchoir noué au bras gauche; mais +les meurtriers étaient si avides de carnage, qu'ils cherchaient +partout des victimes, et voyaient des huguenots dans ceux qui ne se +montraient pas teints de sang.</p> + +<p>Savereux, par bonheur, offrait à cet égard autant de garanties que ces +bourreaux pouvaient en désirer.</p> + +<p>—Celui-là, disait-on en le voyant, a gaillardement travaillé! Que je +devienne huguenot, s'il n'a pas gagné des pardons pour six vingts ans!</p> + +<p>Lorsque la litière fut sur la route de Saint-Cloud, à l'abri des +attaques et des poursuites du parti catholique, cette route étant +semée de fuyards échappés au massacre, Yves de Curson invita ses gens +à ôter les cocardes et les mouchoirs qui les avaient protégés +jusque-là et qui pouvaient plus loin leur être funestes.</p> + +<p>Il alla ensuite à M. de Maugiron, le remercia de sa protection, et lui +offrit la cassette qui contenait plus que la somme convenue entre eux +à titre de rançon.</p> + +<p>—La somme est entière et au delà, lui dit-il: vous n'avez que faire +de la compter. Nous ne sommes pas quittes toutefois, monsieur, et vous +me devez, ainsi que vos amis, une belle expertise d'armes qui ne se +fera pas au Pré-aux-Clercs, mais, Dieu aidant, sur quelque champ de +bataille où les huguenots prendront leur revanche de la perfidie des +catholiques.</p> + +<p>Maugiron reçut la cassette, l'ouvrit pour en voir le contenu, et la +plaça en selle devant lui; puis il partit au galop pour retourner à +Paris.</p> + +<p>Jacques de Savereux lui cria d'arrêter, le rejoignit à cinquante pas +du cortége, et se jetant à la bride de son cheval, l'épée au poing:</p> + +<p>—Tu es mon prisonnier, Maugiron, cria-t-il, et je t'impose à +quatre-vingt mille écus d'or de rançon!</p> + +<p>En même temps il portait la pointe de son épée sous la gorge du +prisonnier.</p> + +<p>—La gausserie est plaisante, Savereux! reprit Maugiron en riant. Mais +je n'ai pas le loisir de jouer à ce jeu-là: la besogne n'est pas faite +encore au faubourg Saint-Germain. Viens-tu pas y gagner le paradis +avec moi?—Je ne gausse pas, Maugiron, et je te prie de me bailler le +coffre où sont soixante mille écus d'or: tu m'en devras vingt mille du +demeurant, et je te laisse aller sur parole, à moins que tu ne +préfères m'accompagner à La Rochelle, les mains liées.—Savereux, +c'est un jeu, sans doute?—Est-ce donc aussi par jeu que tu emportes +la dot de la pauvre damoiselle de Curson? Çà, dépêche de la +rendre...—Quoi! méchant traître, tu prétends me dépouiller de mon +bien?...—Toi qui rançonnes les gens, il convient que tu sois +pareillement rançonné. Ne m'accuse pas de trahison, puisque je suis +maintenant huguenot...—Huguenot?—Oui, huguenot; et j'ai dès lors +à venger sur les catholiques le sang de mon frère d'alliance, le baron +de Pardaillan.</p> + +<p>Jacques de Savereux, en effet, abjura le catholicisme, épousa la veuve +de Pardaillan, et fut un des plus braves capitaines de l'armée +calviniste. Il garda toutefois au fond du cœur une espèce de +reconnaissance pour la Saint-Barthélemy, à laquelle il devait sa +fortune, sa femme et son bonheur. Depuis lors, il ne toucha jamais aux +dés ni aux cartes.</p> + +<p class="t3 sep2">FIN.</p> + +<p><a name="Page_093" id="Page_093"></a></p> + +<h2 class="sep4">La plus <ins title="'belles' dans l'original">belle</ins> lettre.</h2> + +<p>Charles d'Orléans, fils aîné de Louis, duc d'Orléans, qui fut +assassiné par le duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, dans la rue +Barbette à Paris, le 25 novembre 1407, avait enfin sacrifié son juste +ressentiment à l'intérêt de la France et du roi.</p> + +<p>Il s'était réconcilié avec l'assassin de son père, après sept années +de discordes civiles, pendant lesquelles deux factions acharnées l'une +contre l'autre, les <i>Armagnacs</i> ou <i>Orléanais</i> et les <i>Bourguignons</i>, +avaient eu tour à tour entre leurs mains le pouvoir souverain et la +personne du malheureux Charles VI en démence.</p> + +<p>Le meurtre du duc d'Orléans n'était que le prétexte de cette lutte +furieuse des partis et des ambitions.</p> + +<p>Les princes et les grands sympathisaient sans doute avec le jeune duc +d'Orléans, qui représentait en quelque sorte la noblesse et la cour, +en tenant tête au duc de Bourgogne, lequel s'appuyait sur le bas +peuple et n'avait pas rougi de pactiser avec le boucher Caboche et le +bourreau Capeluche; mais les princes et les grands s'étaient vus +forcés à plusieurs reprises d'accepter la domination du terrible duc +de Bourgogne, qui avait à sa merci le roi lui-même et qui était +vraiment maître de Paris.</p> + +<p>Ce fut donc une déplorable suite de séditions, de massacres, de +perfidies, de traités et de guerres, jusqu'à ce que Jean-sans-Peur +eût reconnu qu'il n'était point assez fort pour résister à tous les +princes coalisés contre lui.</p> + +<p>La paix signée à Arras au mois de février 1415, on put croire que le +royaume allait se remettre de tant de secousses et jouir de quelques +années de repos: le Bourguignon promit de rester dans ses États, et +Charles VI rentra dans sa bonne ville de Paris, afin d'y recevoir avec +magnificence les ambassadeurs du roi d'Angleterre.</p> + +<p>Henri V avait jugé le moment opportun pour attaquer la France épuisée +et déchirée par tant de divisions intestines.</p> + +<p>Il régnait depuis deux ans à peine, et il nourrissait l'espérance de +réunir les couronnes de France et d'Angleterre sur sa tête, en +accomplissant les plans de conquête d'Édouard III...</p> + +<p>Il envoya pourtant à Charles VI une ambassade qui eut l'air de +proposer une trêve de cinquante ans avec des conditions honteuses et +intolérables, pendant qu'il achevait les préparatifs de l'expédition +projetée dès son avénement au trône.</p> + +<p>A son ambassade, Charles VI répondit par une ambassade qui n'eut pas +plus de succès, mais qui apprit au roi de France que son cousin +d'Angleterre était prêt à lui déclarer la guerre.</p> + +<p>En effet, Henri V lui écrivit, avant de s'embarquer, qu'il voulait +<i>combattre jusqu'à la mort pour justice</i>, et qu'il réclamait son +<i>héritage</i>, ainsi que la restitution de ses droits.</p> + +<p>En conséquence, il partit avec seize cents vaisseaux chargés de +troupes et d'approvisionnements, et vint mettre le siége devant +Harfleur, où s'était enfermée l'élite des chevaliers de la Normandie +pour défendre cette place forte qu'on regardait alors comme la clé du +pays.</p> + +<p>Pendant l'automne de cette même année 1415, Charles, duc d'Orléans, +habitait son château de Coucy, près de Laon.</p> + +<p>Il avait quitté la cour de Charles VI depuis plusieurs mois, et il +s'était éloigné des affaires politiques, qui ne lui avaient jamais +causé que de l'ennui et du dégoût.</p> + +<p>Son caractère, honnête et loyal, bon et généreux, se refusait aux +intrigues et aux mensonges dont cette cour était le foyer perpétuel; +il se trouvait assez riche de ses revenus et assez puissant dans ses +terres pour n'avoir pas besoin de se mêler du gouvernement de l'État, +ni de puiser dans les coffres du roi.</p> + +<p>Il aimait les armes, parce qu'il était brave, ainsi que tous les +princes et tous les nobles de cette époque, qui apprenaient dès +l'enfance à manier la lance et l'épée, mais il avait horreur de ces +sanglantes collisions entre concitoyens, entre parents, au milieu +desquelles sa jeunesse s'était si tristement écoulée.</p> + +<p>Ce fut là l'origine de la mélancolie qui restait toujours empreinte +sur son visage et qui planait souvent comme un nuage dans son esprit.</p> + +<p>Charles d'Orléans n'avait alors que vingt-quatre ans; mais le malheur +et l'étude lui avaient donné les qualités graves et solides d'un âge +plus mûr: souffrir et méditer, c'est vivre doublement, c'est se faire +une expérience précoce.</p> + +<p>Ce prince avait vu son père tomber assassiné par Jean-sans-Peur, duc +de Bourgogne; sa mère, la noble Valentine de Milan, se dessécher et +mourir de douleur; sa femme, Isabelle de France, expirer en donnant +le jour à son premier enfant: il ne s'était pas consolé de ces pertes +successives, quoiqu'il eût épousé en secondes noces une fille du comte +d'Armagnac et que cette union fût aussi heureuse qu'il pouvait le +désirer.</p> + +<p>Le duc d'Orléans aimait donc la retraite et les plaisirs calmes qu'on +y trouve dans le commerce intime des arts et des lettres: il +s'occupait surtout de poésie, et il composait des ballades et des +<i>rondels</i> que les poëtes les plus renommés de son temps eussent été +fiers de s'attribuer.</p> + +<p>L'exemple est tout-puissant autour des grands; aussi, la poésie +faisait-elle les délices de la petite cour de cet aimable prince: sa +femme, ses officiers et ses domestiques participaient à ses goûts +artistiques et littéraires; on ne rêvait que peinture, musique, vers +et <i>gai-savoir</i> au château de Coucy.</p> + +<h3 class="sep3">II</h3> + +<p>Ce jour-là, au commencement d'octobre 1415, Bonne d'Armagnac, duchesse +d'Orléans, était montée, de grand matin, sur la plate-forme de la +grosse tour ou donjon, qui dominait toutes les tourelles du château, +et qui, bien que démantelé et ruiné aujourd'hui, s'élève encore à une +hauteur considérable au-dessus de la ville de Coucy.</p> + +<p>La princesse, appuyée contre la muraille du parapet, regardait en +silence, par l'ouverture d'un créneau, des bandes de piétons et de +cavaliers armés, qui passaient de moment en moment, en se dirigeant +vers Compiègne, au son de la trompette.</p> + +<p>A ses côtés, se tenait debout, soucieuse et pensive, sa compagne +favorite, damoiselle Isabeau de Grailly, fiancée à Philippe de +Boulainvilliers, gentilhomme favori du duc d'Orléans.</p> + +<p>—Hélas! dit tristement la duchesse, ce bruit de trompettes viendra +enfin aux oreilles de monseigneur et lui apprendra ce que je veux lui +cacher!—Tant que monseigneur sera retiré dans son cabinet d'étude, +reprit Isabeau, il n'entendra rien, sinon les trompettes du jugement +dernier.—Oui-da, ma mie, mais j'appréhende qu'il n'étudie pas ainsi +tout le jour, et dès qu'il sera hors de son cabinet, il s'enquerra de +ces trompettes qui sonnent à me déchirer le cœur; ou plutôt il +devinera sur l'heure que le roi a mandé ses gens d'armes...—Nenni, +madame: on lui dira qu'il y a grande chasse dans la forêt de +Compiègne.—Vraiment! le roi et les princes ont seuls le droit de +chasser dans cette forêt du domaine du roi: or, monseigneur, s'il +croit ce que nous lui dirons de ces maudites trompettes, voudra s'en +aller à la chasse du roi notre sire.—N'est-il que ce prétexte! Nous +croira-t-on mieux, si nous prétendons que des jongleurs et des +baladins courent le pays, avec cette triomphante musique?—Certes, il +ordonnera qu'on lui amène baladins et jongleurs pour notre +divertissement.—Me donnez-vous permission, madame, reprit Isabeau, +d'inventer quelque bel expédient pour faire que ces gens de guerre se +taisent en passant près d'ici?—Je t'avouerai, ma fille, en tout ce +que tu feras à l'effet d'empêcher monseigneur de partir pour la +guerre.—A Dieu plaise, ma chère dame, que mon intention vienne à +bien pour vous complaire! mais qui me gardera de la colère de +monseigneur?—Moi, je t'assure; d'autant plus que sa colère ne saurait +durer, quand je lui dirai tendrement: «Monseigneur, toute femme qui +honore et chérit son époux doit haïr et détester les batailles; je +préfère donc vous conserver, indigné et rancuneux contre moi, que de +vous perdre, dévoué et bien aimant; voilà pourquoi j'ai fait tort à +votre gloire, qui vous appelait au champ d'honneur contre les +Anglais.—Monseigneur vous gourmandera peut-être de l'avoir privé de +cette gloire et de ces périls, mais il vous en aimera et estimera +davantage. Oh! que ne puis-je de même, ajouta-t-elle avec un +pressentiment mélancolique, retenir et mettre en chartre messire +Philippe de Boulainvilliers, mon fiancé, qui, j'imagine, a déjà +rejoint l'armée du roi, puisqu'il ne revient pas de son voyage de +Blois!—Ton fiancé, ma fille, ne voudra pas s'exposer à la fortune des +armes, avant de t'avoir dit adieu!—Donc, madame, au cas qu'il +retourne ici, vous m'autorisez à vous imiter et à lui fermer le champ, +pour qu'il n'aille pas combattre? Ce faisant, j'agirai comme si je +fusse déjà son épousée et non plus sa fiancée.—Je t'y autorise de +toutes mes forces, et te prie d'abord de t'employer promptement à +interrompre ces aubades qui me troublent et me navrent.</p> + +<p>Les sons des trompettes devenaient plus perçants, parce que le vent, +qui soufflait de l'ouest, les apportait du fond des bois et des +vallées dans la direction du château de Coucy.</p> + +<p>Tout le monde, dans ce château, les avait entendus, excepté le duc +d'Orléans qui, distrait et rêveur d'habitude, ne prenait pas garde +aux objets ni aux bruits extérieurs.</p> + +<p>Il s'était, d'ailleurs, levé avec l'aurore, pour se renfermer dans son +<i>retrait</i>, cabinet retiré, où n'arrivait aucun écho du dehors, tant +cette silencieuse retraite, consacrée à l'étude, était protégée par +l'épaisseur des murailles, des portes et des tentures.</p> + +<p>Depuis qu'on avait signalé le passage des gens de guerre sur la route +de Compiègne à Chauny et à La Fère, la duchesse, qui était seule +avertie de la cause de ces mouvements de troupes, avait fait défendre +à tous les habitants du château d'en sortir, ni de communiquer avec +aucun étranger, soit de vive voix, soit par écrit.</p> + +<p>Il semblait qu'on se tînt prêt à soutenir un siége: la herse était +abattue et le pont-levis levé devant la principale porte; les +guetteurs ou sentinelles se trouvaient à leur poste sur les remparts, +et l'on voyait par intervalles leurs têtes se montrer aux lucarnes des +guérites de pierre.</p> + +<p>Entre les créneaux, le soleil faisait étinceler des casques et des +armures. A chaque meurtrière s'avançait la gueule béante d'un de ces +longs canons nommés <i>serpenteaux</i>, <i>basilics</i>, <i>couleuvrines</i>, +à cause de leur ressemblance avec des serpents monstrueux. On avait aussi +affûté et apprêté les machines qui servaient à lancer au loin des +dards énormes, des masses de fer, de plomb, et des quartiers de roc.</p> + +<p>Capitaines et soldats ne doutaient pas que l'ennemi ne fût proche, +mais ils ignoraient quel était cet ennemi que le duc d'Orléans seul +semblait ne pas attendre.</p> + +<p>Isabeau de Grailly avait laissé la duchesse passer dans ses +appartements.</p> + +<p>Elle descendit jusqu'à l'entrée d'une galerie basse qui était pleine +de soldats dormant, buvant et jouant aux dés; elle s'arrêta sur le +seuil et fit signe à un vieux capitaine qu'elle aperçut ruminant à +l'écart et s'amusant à ficher sa dague dans la table devant laquelle +il était accoudé.</p> + +<p>Elle se retira sans que son apparition eût été d'ailleurs remarquée, +et le vieux capitaine, qu'elle avait fait sortir précipitamment, la +rejoignit sous une voûte sombre.</p> + +<p>—Oh! ma très-honorée dame, lui dit-il avec émotion, que vous plaît-il +et que puis-je faire pour votre service?—Maître Annebon, reprit-elle +en souriant, vous n'avez pas oublié votre serment?—Foi de moi! +j'oublierais plutôt le salut de mon âme! La reconnaissance est la +seule chose qui ne vieillit pas ou qui ne déchoit par la force des +ans. C'est à vous, c'est à votre gracieuse intercession, que je dois +d'être encore, à cette heure, capitaine d'armes sous la bannière de +monseigneur, et je vous ai promis, en récompense, de demeurer +perpétuellement votre dévoué serviteur.—Aussi, maître Annebon, y +compté-je aujourd'hui, quand je viens vous transmettre un ordre secret +de madame...—Dites-le, je vous prie, et quel qu'il soit, ma vie en +dépendît-elle, je l'exécuterai sur-le-champ.—Voici ce que c'est: +choisissez dix hommes de votre compagnie, les plus résolus de cœur +et les mieux assurés de langage; sortez avec eux du châtel, par +quelque poterne non fréquentée; allez distribuer vos hommes aux +carrefours de la route, entre Compiègne et La Fère, et ordonnez-leur +de dire à chaque compagnie d'armes qui viendra trompettes sonnantes: +«Passez votre chemin sans sonner, compagnons, car monseigneur +d'Orléans est gravement malade, et possible s'en va-t-il +mourir!...»—Merci de nous! s'écria douloureusement maître Annebon; +monseigneur est en péril de mort?—Avisez seulement à l'ordre que je +vous donne ici, et qui veut être accompli à l'instant même. Il faut +que ces trompettes ne sonnent plus!—Si monseigneur s'en va de vie à +trépas, ma très-excellente damoiselle, je ne vaux plus rien qu'à me +faire tuer par les Anglais. Ah! que le Seigneur Dieu garde les jours +de monseigneur, ce noble et glorieux rejeton de la branche royale +d'Orléans!—Ce n'est pas tout: quoi qu'il arrive de l'ordre de madame +et de son exécution, vous n'avouerez jamais l'avoir reçu de sa part, +non plus que de la mienne. Çà, faites vitement, messire, et cependant +ne vous lamentez pas trop sur monseigneur, en priant toutefois Dieu et +sa benoîte mère de lui octroyer bonne et longue vie en honneur et +prospérité.—Je ne me console pas de penser que monseigneur pourrait +mourir de maladie... J'aimerais mieux qu'il rendît l'âme en combattant +les Anglais.</p> + +<p>Le capitaine Annebon essuya du revers de sa main cicatrisée les larmes +qui coulaient le long de ses joues creuses, et il se mit en devoir +d'obéir aux ordres de la duchesse.</p> + +<p>Peu de moments après, il avait choisi dix hommes d'armes, vieillis +comme lui sous les harnais, à la solde de la maison d'Orléans, et il +les avait emmenés, vêtus de leurs hoquetons armoriés, montés sur leurs +grands chevaux caparaçonnés, sans leur dire à quelle espèce +d'expédition il les conduisait hors de la forteresse; mais il n'avait +pu s'empêcher de raconter à quelques-uns de ses camarades que les +jours du duc d'Orléans étaient en danger.</p> + +<p>Au bout d'une heure, on n'entendait plus sonner de trompettes aux +environs de Coucy, et dans l'intérieur du château, tout le monde +croyait que le prince était gravement malade.</p> + +<p>Ce fut une douleur générale qui s'accrut en raison des nouvelles plus +alarmantes qu'on faisait circuler sur la nature et les progrès de la +maladie.</p> + +<h3 class="sep3">III</h3> + +<p>Isabeau de Grailly était retournée auprès de la duchesse d'Orléans, +qui se réjouissait de n'avoir plus à craindre que son mari n'allât à +la guerre, lorsqu'un son de trompette retentit, clair et vibrant, à si +peu de distance, que la duchesse en tressaillit sur son siége et +laissa tomber la tapisserie qu'elle brodait à l'aiguille.</p> + +<p>C'était le signal ordinaire pour demander entrée dans un château fort.</p> + +<p>Isabeau courut à la fenêtre, dont les vitraux peints n'interceptaient +pas complètement la vue des objets en changeant leur couleur.</p> + +<p>Dès qu'elle aperçut au bord du fossé plusieurs cavaliers, parlementant +avec le capitaine du pont-levis, elle poussa un cri de joie et se mit +à bondir, comme une chevrette, autour de sa maîtresse, en frappant des +mains.</p> + +<p>—C'est lui, madame! dit-elle avec transport; c'est mon fiancé! c'est +messire Philippe de Boulainvilliers, qui s'en revient de +Blois!—J'espère qu'on ne lui permettra pas d'entrer dans le châtel, +reprit la princesse d'un air et d'un ton d'autorité.—Eh! pourquoi? ma +très-vénérée dame! reprit Isabeau tout attristée. M. de +Boulainvilliers n'est-il pas de vos domestiques?—J'ai fait +commandement exprès, sous telle peine qu'il appartiendra, de +n'introduire céans nul homme et nulle femme, sans mon bon +plaisir.—Aussi, je pense bien que vous ne ferez pas difficulté +d'ordonner... Mais votre ordre était donné d'avance, ajouta-t-elle en +regardant par la verrière; voici que le pont-levis s'abaisse et que le +sieur de Boulainvilliers entre avec ses compagnons.—Notre Dame nous +soit en aide! Je punirai bien celui qui a si mal tenu compte de mes +ordres! Va-t'en dire de ma part, Isabeau, que le sire de +Boulainvilliers et les autres nouveaux venus ne parlent à personne +avant d'avoir parlé à moi.—Je les avertirai bien de se taire, madame, +et ils seront muets comme s'ils avaient la langue coupée, je vous +jure.</p> + +<p>La damoiselle de Grailly, en descendant l'escalier, rencontra une de +ses compagnes, Hermine de Lahern, qui le montait rapidement; elles +passèrent l'une à côté de l'autre sans même s'adresser un regard.</p> + +<p>Elles n'avaient pas entre elles le moindre rapport de caractère ni de +sympathie, et elles étaient restées à peu près étrangères, en se +voyant sans cesse et en se trouvant réunies dans la familiarité de la +duchesse d'Orléans. Elles ne se ressemblaient pas plus au physique +qu'au moral.</p> + +<p>Isabeau, originaire du Périgord, avait l'humeur vive, légère et gaie +de ses compatriotes; elle joignait à un esprit fin et délié une naïve +et douce candeur; elle était d'une bonté angélique avec tout le monde, +et d'un dévouement sans bornes à l'égard de ses supérieurs.</p> + +<p>Sa famille, aussi riche que noble, l'avait placée toute jeune dans la +maison de Bonne d'Armagnac, pour qu'elle apprît de bonne heure les +usages de la noblesse et pour qu'elle se formât à l'école de la cour +la plus polie qui fût alors en Europe.</p> + +<p>La duchesse d'Orléans l'avait prise en affection, et pour ne jamais se +séparer d'elle, avait voulu la fiancer à Philippe de Boulainvilliers, +que le duc d'Orléans aimait plus que tous ses autres officiers.</p> + +<p>Isabeau semblait plus âgée qu'elle ne l'était en réalité: sa taille +svelte et toute formée, sa démarche élégante, sa physionomie +expressive, ne disaient pas qu'elle eût moins de quinze ans; ses beaux +yeux noirs, ses lèvres vermeilles et son teint éclatant de +<ins title="'raîcheur' dans l'original">fraîcheur</ins>, +étaient les traits saillants de sa beauté méridionale.</p> + +<p>Hermine de Lahern, au contraire, avait les yeux d'un bleu verdâtre, le +visage pâle et les cheveux blonds; elle était petite et maigre, +tellement que rien chez elle ne dénotait ses vingt ans, excepté le +timbre de sa voix mâle et l'assurance de son regard.</p> + +<p>Elle appartenait à une ancienne famille de Bretagne, qui ne lui avait +laissé que son nom pour héritage, et ce nom, illustré par les hauts +faits de ses ancêtres, était plus précieux pour elle que la fortune et +les honneurs. Son sexe ne l'empêchait pas d'avoir les qualités qu'on +admire chez les hommes: la fierté, le courage, la force d'âme, la +générosité, la loyauté; elle se rappelait toujours que son père et ses +deux frères étaient morts dans les guerres contre les Anglais, et elle +sentait croître au fond de son cœur un implacable désir de +vengeance.</p> + +<p>Elle soupirait en voyant briller des armes, en entendant sonner les +clairons; elle s'indignait de n'être qu'une femme et de ne pouvoir +devenir un héros sur un champ de bataille.</p> + +<p>—Madame, dit la damoiselle de Lahern en abordant la duchesse, j'ai +autorisé, en votre nom, le capitaine du pont-levis à introduire le +sire de Boulainvilliers et sa suite, parmi laquelle se trouvait maître +Fredet, le secrétaire de monseigneur.—En vérité, je vous blâme fort +d'être allée à l'encontre de mon commandement et je vous en ferai +repentir.—Fredet, le sire de Boulainvilliers et les autres ne sont +pas gens étrangers, madame, et ils ont droit, comme vos domestiques, +d'être reçus en votre maison. D'ailleurs, maître Fredet apporte une +lettre du roi à monseigneur.—Une lettre du roi! J'entends qu'elle +soit remise entre mes mains, et je chasserai de ma présence quiconque +serait assez audacieux pour me désobéir!—Donc, madame, il faut se +résigner plutôt à désobéir au roi notre souverain et révéré +sire...—Le roi commande en sa cour, ainsi que moi en la mienne... +Çà, appelez Fredet, ma fille; qu'il se garde de rendre la lettre à autre +qu'à moi! Sais-tu bien que si monseigneur avait maintenant cette +lettre, il se ferait armer tout à l'heure et partirait avec sa +bannière?—Et ce serait agir en vrai duc d'Orléans, madame, ne vous +déplaise; car l'armée du roi s'assemble partout contre celle des +Anglais.—Ne dis pas un mot en plus, Hermine, si tu veux demeurer ma +petite servante!... Souviens-toi que, le monde entier fût-il en +guerre, le châtel de Coucy doit rester en paix.—Votre volonté soit +faite, madame; mais, sur ma vie, si j'étais femme d'un fils de France +et duc d'Orléans, je voudrais...—Aller guerroyer avec les capitaines, +à la manière de ces vaillantes dames, Judith, Débora et autres? Nenni, +ma fille, je ne suis pas sortie du sang de ces héroïnes, et je me +contente de n'être qu'une femme, ayant les mœurs et les devoirs +d'une femme, sans envier le rôle des hommes. Chacun en ce monde tienne +son état, s'il vous plaît: aux hommes, il appartient de faire des +prouesses d'armes...—Or donc, madame, souffrez que monseigneur tienne +aussi son état et s'en aille avec sa bannière à la poursuite des +Anglais!—Hermine, je vous renverrai en Bretagne, où vous vous ferez +nonnain dans un couvent, si vous continuez de me fâcher si +obstinément!... Tu veux donc, ma fille, ajouta-t-elle d'une voix émue, +que je perde l'époux que tant j'aime et sans lequel je mourrais +d'amertume? Ne t'ai-je pas conté ce vilain songe que j'ai fait et qui +m'avertit de grands maux, si monseigneur me quitte?—Je donnerais mon +sang et ma vie, chère et honorée dame, pour vous ôter une angoisse, +mais tous les songes du monde ne feront pas que j'ajoute foi à leurs +pronostics. La Providence est trop sage et trop juste, ce pensé-je, +pour que le démon, qui crée et invente les illusions du sommeil, +puisse avoir autorité sur l'avenir qui n'est point encore et que Dieu +seul pressent.—Certes, le diable qui est malin esprit, au dire des +doctes théologiens, s'empare quelquefois de notre sommeil; mais plus +souvent notre ange gardien, tandis que nous sommes endormis, vient à +nous très-amoureusement et nous entretient des choses futures. Enfin, +depuis ce songe fatal qui m'a montré monseigneur couvert de sang et +de blessures, étouffé quasi sous une montagne de morts qui +s'aggravait sans cesse, j'ai au cœur cette idée, que je serai veuve +et en habits de deuil, ainsi que j'étais en rêvant, si le duc, mon +mari, s'éloigne de moi!—Las! madame, le garderez-vous mieux quand les +Anglais auront mis en déroute l'armée royale et usurpé la noble +couronne de France!</p> + +<p>En ce moment, Philippe de Boulainvilliers et Fredet arrivèrent, encore +poudreux de la route qu'ils avaient faite à cheval. Les gens de leur +suite étaient restés dans un petit préau où Isabeau de Grailly les +avait fait enfermer, pour qu'ils ne communiquassent pas avec les +habitants du château avant d'avoir reçu les instructions précises de +la duchesse d'Orléans.</p> + +<p>C'était Isabeau qui précédait, en rougissant, son fiancé et le +secrétaire du duc, honteux de se présenter en costume de voyage devant +la princesse.</p> + +<p>—Ma très-révérée dame, dit-elle, voici messire de Boulainvilliers et +maître Fredet, qui n'ont encore parlé à personne céans.</p> + +<p>Philippe de Boulainvilliers était un beau jeune homme, de grande +taille, aux traits réguliers et fins, à la physionomie douce et +souriante; il portait, par-dessus son armure, une casaque de poil de +chèvre, brune, décorée de ses armoiries sur la poitrine, sans manches, +et flottant autour des reins; il n'avait pas encore déposé son +bassinet ou casque de fer battu, sans ornements, pour mettre sur sa +tête un chaperon d'étoffe à huppe et à queue, comme on les portait à +cette époque.</p> + +<p>Quant à Fredet, c'était un petit homme, dont la figure commune, mais +malicieuse et narquoise, dénotait la basse extraction; son esprit +naturel avait été l'origine de sa fortune.</p> + +<p>Fils d'un mercier ambulant, il était devenu l'élève des moines dans +une abbaye de bénédictins, et ses bienfaiteurs, en espoir de gagner à +leur ordre un néophyte éminent, l'avaient fait admettre comme boursier +dans un collége de Paris. Fredet avait répondu aux espérances des bons +pères en faisant de fortes et brillantes études; mais il avait +d'ailleurs tourné le dos à la vocation qu'on attendait de lui: au lieu +de se faire moine, il s'était fait poëte, et comme tous les poëtes de +son temps, il avait vivement attaqué les moines.</p> + +<p>Le duc d'Orléans, dans les mains de qui le hasard fit tomber un jour +des poésies satiriques de Fredet, voulut absolument le connaître +lui-même et se l'attacha en qualité de secrétaire.</p> + +<p>Fredet, dans sa nouvelle position, n'avait pourtant pas renoncé à la +satire, et sa langue mordante, qui n'épargnait pas même son maître, +était redoutée de tous.</p> + +<p>Hermine de Lahern était peut-être la seule personne au monde qui eût +un empire réel sur ce railleur effronté, qu'elle avait osé une fois +provoquer et vaincre avec les mêmes armes: non-seulement Fredet se +gardait bien de la blesser par des sarcasmes, mais encore il avait +pour elle une admiration et un dévouement qui ne manquaient aucune +occasion de se produire à tous les yeux.</p> + +<p>Il ne pouvait pourtant se promettre, lui qui n'avait pas d'autre +noblesse que celle de l'intelligence, d'épouser une noble damoiselle +de Bretagne, et de se faire aimer d'une jeune et charmante fille, lui +vieux et infirme. Ce qu'il admirait en elle, c'était un caractère fier +et indépendant, c'était une grandeur et une force d'âme devant +lesquelles il se sentait affaibli et abaissé, malgré sa verve piquante +et hardie qui ne s'était jamais imposé de retenue.</p> + +<p>Fredet portait une longue robe de velours noir, bordée de fourrure, +avec un chaperon pareillement noir, dont la huppe dentelée s'agitait +sur son front, et dont la queue flottante s'attachait sur son épaule +gauche; la couleur et l'étoffe de ce costume étaient, ainsi qu'une +grosse chaîne d'or à plusieurs rangs, les insignes de sa charge de +secrétaire.</p> + +<p>Il avait autour de la taille une ceinture de <i>cordouan</i> ou cuir de +Cordoue, à laquelle étaient suspendus une <i>escarcelle</i> en forme de +portefeuille, et un <i>galimard</i> ou écritoire, dans un étui de corne; +ses souliers à demi <i>poulaine</i>, c'est-à-dire allongés en pointe, +avaient à peu près deux fois la dimension de son pied et ne +ressemblaient pas mal à des patins hollandais. Il était complétement +chauve, et il avait la barbe rasée; la malice et la raillerie +brillaient dans son regard clignotant et animaient son sourire +immobile.</p> + +<p>—Qui de vous deux a la lettre du roi? demanda la duchesse d'Orléans.</p> + +<p>Elle étendait la main pour la prendre, avant qu'on la lui eût +présentée.</p> + +<p>—Le roi notre sire m'a chargé de remettre une lettre aux propres +mains de monseigneur, répondit Fredet, et je me suis engagé sur +serment...—Oui bien, maître, je me ferai un solennel devoir de tenir +votre serment en temps et lieu. Çà, donnez-nous cette lettre, et n'en +parlez pas à notre seigneur le duc, d'autant qu'il est en pauvre et +chétive santé et ne s'occupe point d'affaires en ce moment.—Maître +Fredet, dit la demoiselle de Lahern voyant que le secrétaire faisait +la grimace et hésitait à obéir, n'auriez-vous pas, tout à l'instant, +égaré cette lettre par les montées? J'ai vu tomber sur le degré +certain papier fermé de lacs de soie...—Que ne l'avez-vous ramassée +aussitôt, ma fille? interrompit la duchesse avec vivacité. Vrai Dieu! +si quelqu'un rencontrait cette lettre et s'en allait vitement la +rendre à monseigneur! Fredet, courez voir à l'endroit où elle peut +être...—Bien volontiers, ma très-excellente dame; mais cette +honorable damoiselle me conduira, s'il vous plaît, là où a chu la +lettre, une précieuse lettre, par ma foi! Ses yeux viendront au +secours des miens pour la retrouver...—Dieu fasse que vous la +retrouviez! dit sévèrement la duchesse. Je ne vous pardonnerais jamais +une telle négligence; car j'entends que monseigneur ne voie cette +lettre qu'après la paix faite avec les Anglais.—Je m'en lave les +mains, ma très-haute et puissante dame, et je prie Dieu qu'il inspire +vos intentions. Mais si vous attendez la paix pour remettre l'épître +du roi à monseigneur, monseigneur aura barbe blanche auparavant, et le +roi, notre sire, ne recevra de réponse qu'en son tombeau.</p> + +<p>Le secrétaire sortit avec Hermine de Lahern, qui l'entraînait et qui +le retint dans un vestibule pour lui expliquer l'usage qu'elle voulait +faire de la lettre du roi.</p> + +<p>Quant à la duchesse d'Orléans, elle n'eut aucun soupçon sur la +véracité de Fredet qui avait accepté le faux-fuyant que lui suggérait +la damoiselle de Lahern, au moment où il s'apprêtait à résister en +face à une prétention exorbitante de la part de la princesse.</p> + +<p>Celle-ci était seulement très-émue de la perte de la lettre, et +pendant l'interrogatoire qu'elle fit subir à Philippe de +Boulainvilliers, elle tournait les yeux sans cesse vers la porte par +laquelle était sorti Fredet avec Hermine de Lahern.</p> + +<p>—Eh bien! messire, avez-vous aussi égaré les lettres que vous +apportiez à monseigneur? dit-elle avec impatience et dépit.—Dieu soit +loué! les voici! reprit le jeune homme.</p> + +<p>Il retira de sa casaque un paquet de papiers qu'il avait caché dans +son sein.</p> + +<p>La duchesse s'en empara si brusquement, qu'il n'eut pas le temps de +les défendre ni de protester contre cette violence.</p> + +<p>Elle brisa les cachets et ouvrit les correspondances adressées au duc +d'Orléans, en les parcourant d'un œil inquiet et voilé de larmes, +tandis que le sire de Boulainvilliers balbutiait quelques phrases +inachevées et communiquait du regard son embarras à Isabeau de +Grailly.</p> + +<p>—Tous mes beaux cousins ont juré de me réduire au désespoir! s'écria +la duchesse.</p> + +<p>Elle froissait ces lettres qu'elle avait parcourues rapidement.</p> + +<p>—Me voilà moult perplexe et contristé, ma très-révérée dame, dit le +sire de Boulainvilliers. Quelle sera la grosse colère de monseigneur, +en recevant de mes mains ou des vôtres ces lettres tout ouvertes, en +voyant ces cachets rompus!...—Aussi ne les verra-t-il pas, quant à +présent. Je vous recommande expressément de ne rien dire à monseigneur +de tout ce qui se passe, du siége et de la prise de Harfleur, de la +retraite des Anglais vers la Somme, de l'assemblée des seigneurs +français...—Eh! madame, ne voulez-vous pas que la bannière du duc +d'Orléans se montre entre les bannières de l'armée du roi?—Non, sur +votre vie! Voulez-vous que monseigneur meure sur un champ de bataille? +Il mourrait, je vous assure, s'il prenait part a cette guerre... Il y +a en moi comme un esprit qui me conseille et qui m'avertit de +l'avenir: cet esprit ne cesse de se lamenter sur la destinée de mon +époux, que je perdrais sans retour, si je le laissais s'éloigner. +Donc, il restera, dussent les Anglais pénétrer au cœur du +royaume.—Dieu nous en garde, madame! Mieux vaut que nous mourions +tous et le duc notre sire avec nous, plutôt que d'être témoins de +cette désolation! Mais ne pensez-vous pas, ma très-chère et +très-honorée dame, que l'absence de monseigneur sera fort remarquée et +regrettée d'autant, dans l'armée du roi? Tous les princes et tous les +gentilshommes sont déjà sur les champs, hormis monseigneur de +Bourgogne: la noblesse de France s'empresse de courir sus au roi +anglais, qui se trouve environné et harcelé de telle sorte qu'il ne +peut passer la Somme pour retourner à Calais et qu'il a fait offrir de +belles conditions pour avoir le passage libre...—Ne vous opposez pas, +messire, à la volonté de madame d'Orléans, interrompit la damoiselle +de Grailly: elle a de hautes et valables raisons pour faire ce qu'elle +fait et fera. Monseigneur est grandement malade, et le repos lui +convient mieux à cette heure que la guerre.—Monseigneur malade! Je +refusais de croire à cette fâcheuse nouvelle, que j'ai sue en arrivant +ici... Mais si le duc d'Orléans est empêché pour son propre compte, ne +faut-il pas qu'il envoie ses gens d'armes et sa bannière à l'armée du +roi?—Est-ce à dire que vous iriez en guerre, vous, messire? reprit +Isabeau avec anxiété. Nenni; madame vous le défend, et je vous prie de +demeurer.—Il serait sage, en vérité, dit la duchesse, de conter les +événements à monseigneur et de vouloir qu'il s'abstienne d'y aller +voir! Non, vous dis-je; le duc d'Orléans est malade, mais son plus +grand empêchement vient de mon côté: je ne souffrirai pas qu'il me +quitte, et pour ce faire, j'éviterai qu'il apprenne rien de ce qui est +advenu. Telle est ma volonté souveraine et inébranlable.—Ma +très-bonne et très-digne dame, dit Fredet qui revint d'un air contrit +et narquois en même temps, la lettre du roi est sans doute retournée +d'elle-même à Rouen où je l'avais prise; car nul ne l'a vue ni +ramassée, quoique la damoiselle de Lahern ait déclaré qu'elle la +trouverait bien. J'ai promis dix écus d'or à quiconque me la +rapportera, et les étrivières à votre nain Bejaune, si on ne la +rapporte.—Et moi, je vous promets votre congé, maître Fredet, si +d'aventure cette lettre du roi arrive à son adresse et tombe aux mains +de monseigneur.</p> + +<p>Tout à coup, une voix aigre et stridente comme une cornemuse se fit +entendre.</p> + +<h3 class="sep3"><ins title="'V' dans l'original">IV</ins></h3> + +<p>Le nain de la duchesse d'Orléans, vêtu des pieds à la tête en bleu +céleste parsemé de fleurs de lis d'or sans nombre (c'étaient les +couleurs et les armes d'Orléans) sortit de dessous une portière de +tapisserie, en se traînant sur les mains et sur les genoux, ainsi +qu'une espèce de lézard, et vint s'accroupir aux pieds de la +princesse.</p> + +<p>Le nain Bejaune, né à Cambray, d'où sa mère l'avait amené pour +remplacer une naine qui était morte au service de la maison d'Orléans, +ne manquait ni de jugement, ni d'esprit; seulement, l'organe faisait +faute à ses pensées, et il ne les exprimait qu'avec peine et par +monosyllabes.</p> + +<p>Il ôta son bonnet pointu surmonté d'une plume de héron, et s'en servit +en guise d'éventail pour rafraîchir son visage ridé et grimaçant, tout +ruisselant de sueur. Il fit la moue et montra les dents à Fredet; il +sourit au comte de Boulainvilliers.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda la duchesse: monseigneur est-il issu de son +cabinet d'étude?—Guerre! guerre! guerre! cria le nain, qui se +cramponna de ses petites mains d'enfant au fourreau de l'épée du +seigneur de Boulainvilliers.—Compère, lui dit la princesse avec un +air imposant, si vous sonnez mot, je vous fais mettre en cage et +enchaperonner comme un oiseau de chasse.—France! France! France! +reprit le nain, d'une voix sourde et mélancolique, en cachant sa tête +entre ses mains.</p> + +<p>La portière de tapisserie se souleva doucement, et le duc Charles +d'Orléans avança la tête pour savoir quelles étaient les personnes +qu'il trouverait dans la salle en conférence avec la duchesse.</p> + +<p>Il poussa une exclamation de joie en reconnaissant son secrétaire et +le sire de Boulainvilliers.</p> + +<p>Il alla droit à celui-ci, et lui présenta la main à baiser; puis, se +tournant vers Fredet, il lui toucha la joue avec l'extrémité des +doigts et l'accueillit d'un sourire plein de bienveillance.</p> + +<p>Cette bienveillance était répandue sur tous les traits de Charles +d'Orléans, qui n'avait jamais pris un abord dur et hautain, même +vis-à-vis de ses plus infimes serviteurs, et qui semblait avoir +seulement à cœur de se faire aimer de tout le monde.</p> + +<p>Son visage gracieux et distingué, aux grands yeux mélancoliques, au +teint pâle, à la bouche souriante, n'exprimait donc que la mansuétude +de son caractère et la distraction de son esprit rêveur.</p> + +<p>Sa démarche et son geste nobles suffisaient pour témoigner de sa +naissance et de son rang; malgré la bonté et la douceur presque +modestes dont il s'enveloppait en quelque sorte, il savait se montrer +prince mieux que ses oncles et ses cousins: il n'avait qu'à prononcer +une parole pour imposer le respect en même temps que l'affection.</p> + +<p>Son costume était plus simple et moins soigné que celui de ses +officiers subalternes.</p> + +<p>Il conservait toujours le deuil depuis l'assassinat de son père, selon +le vœu de sa mère, Valentine de Milan. Ce jour-là, il avait une +sorte de robe de chambre tombant jusqu'à terre, à jupe large et +flottante, à manches très-amples, en drap de soie noir, quelque peu +taché et râpé par l'usage.</p> + +<p>Une ceinture de cuir doré, et des franges d'or au bas de sa robe ainsi +qu'autour du collet, étaient les seuls indices qui révélassent le haut +seigneur, dans ce temps où des lois, dites somptuaires, attribuaient à +chacun les étoffes et les parures qu'il devait porter en raison de sa +qualité et de son état.</p> + +<p>Son bonnet ou <i>aumusse</i> en velours noir, qui ne couvrait que le sommet +de la tête et laissait descendre sur le cou la chevelure relevée en +bourrelet ou façonnée en rouleau, offrait un signe plus +caractéristique: c'était le bâton noueux, emblème choisi par le feu +duc d'Orléans, et accompagné de sa devise: <i>Je l'envie</i>; le tout +exécuté en broderie d'or et d'argent avec des entrelacs de perles.</p> + +<p>Enfin, il tenait sous son bras un gros volume couvert en <i>veluau</i> ou +velours noir.</p> + +<p>—Quoi! de retour, messieurs mes amis! dit-il avec aménité, et vous ne +m'avez pas fait avertir que vous étiez là?—C'est moi, monseigneur, +qui n'ai pas permis qu'on vous troublât, reprit la duchesse; je vous +savais enfermé en votre étude dès l'aube.—Oui bien, madame, je +poétisais, songeais et écrivais; mais j'eusse été bien aise de voir +mon bon compère Fredet et mon grand ami Philippe. Quelles nouvelles de +par de çà? Vous venez de Blois, Philippe? Et vous, Fredet, de +Rouen?...—Monseigneur, interrompit la princesse, ils vous conteront +leur voyage après s'être reposés et rafraîchis, car ils ont fait une +bien longue traite à cheval, et ils ont eu de grosses aventures par +les chemins...—Mon Dieu! mes beaux amis, avez-vous rencontré des +bandes d'écorcheurs ou des malandrins qui vous auraient ôté jusqu'à la +chemise? Il est grand temps, la guerre finie, qu'on donne la chasse à +ces larrons qui s'opposent au bien de la paix.—La guerre avait cet +avantage, mon seigneur, dit Fredet, que les méchants voleurs faisaient +de bons soldats.—Mieux vaut paix que guerre, Fredet, je t'assure; car +si le roi levait l'oriflamme contre ses ennemis, nous ne pourrions +pas, à cette heure, rimer des rondels et des ballades, comme nous +faisons à loisir, et force serait de jouer de l'épée plutôt que de la +plume....—Vous vous échauffez trop au travail, monseigneur, dit la +duchesse qui voulait changer cette conversation, et votre santé en +pâtit.—Vraiment! je ne fus jamais si allègre et dispos, madame, à +cause de la vie tranquille qu'on mène ici, loin des soucis et des +tracas de la cour.—C'est la chaleur du travail, vous dis-je, qui vous +empêche de sentir que vous êtes malade...—Malade! s'écria le prince +en riant; vous m'apprenez là ce que j'ignorais moi-même: je n'eus onc +si bel appétit et si bonne humeur...—Eh! monseigneur, ce sont des +apparences fausses, des mensonges de la maladie; il faut bien vous le +déclarer, puisque vous n'y prenez pas garde: vous êtes malade et en +danger de le devenir davantage; donc, je vous conseille de vous mettre +au lit et d'appeler le médecin...—Dites de me mettre à table et +d'appeler l'échanson, pour boire à la bienheureuse revenue de Fredet +et de Boulainvilliers...—Mon redouté seigneur, dit alors Isabeau de +Grailly qui avait imaginé la prétendue maladie de Louis d'Orléans, +voilà plusieurs fois que madame la duchesse est grandement en peine de +votre santé et n'ose vous le déclarer, de peur que vous ne tombiez +dans la mélancolie.—Merci de moi! vous finirez par me faire croire +que je suis déjà mort et enterré...—A Dieu ne plaise! dit la +princesse; vous avez seulement une grosse fièvre, et il est bon que +vous gardiez la chambre, sinon le lit, et fassiez jeûne exemplaire, +comme au saint temps du carême...—Moi, j'ai la fièvre! Pour Dieu! si +j'y eusse pensé! Bien plus, madame, il vous plaît que je jeûne en +anachorète?...—Autrement, vous iriez de mal en pis, et vous seriez +affligé de quelque grosse maladie. Ainsi, vous avez le teint pâle et +l'œil éteint...—En vérité! reprit le duc qui commençait à se +sentir persuadé: ai-je donc le teint si pâle et l'œil si éteint, +Fredet?—Je ne sais pourquoi, mon très-redouté seigneur, répondit le +secrétaire, mais, en vous voyant je me demandais, à part moi, si le +grand air, l'exercice du corps, le chevaucher et le train des armes, +ne vous valaient pas mieux que le séjour, l'étude et la poésie.—Que +t'en semble, Philippe? demanda le duc en se tournant vers ce +gentilhomme: me conseilles-tu de mander médecin et apothicaire?—Je ne +vous puis conseiller, mon très-redouté seigneur, dit Philippe de +Boulainvilliers, docile aux instructions de sa fiancée, que de vous +remettre de tout aux avis et aux soins de madame d'Orléans qui n'a +rien de plus cher que votre vie.—En effet, répliqua Louis d'Orléans +qui éprouvait une sorte de malaise physique, résultant de la +contrainte morale qu'on exerçait sur lui: depuis deux semaines, j'ai +fait une terrible besogne, et il n'y a pas lieu d'être surpris si ce +labeur obstiné a pâli mon visage et fatigué mes yeux...—Ta, ta, ta! +se mit à fredonner le nain Bejaune, en imitant le son de la trompette, +malgré les regards courroucés que lui lançait la duchesse.—Tu me +donnes aussi un avertissement, Bejaune? repartit le duc, qui cherchait +à dissiper la préoccupation chagrine que lui avait communiquée cette +enquête sur sa santé. Tu me pries de célébrer quelque joute ou tournoi +dans le grand préau?—Boum! boum! boum! murmura le nain, imitant le +son de l'artillerie, sans tenir compte des ordres de madame +d'Orléans.—Ah! je te comprends enfin, Bejaune, mon ami: tu fêtes et +tu acclames l'anniversaire de mon mariage avec ma très-chère dame +Bonne d'Armagnac? Vrai Dieu! il y a cinq ans accomplis que j'épousai +l'excellente femme, laquelle j'aime davantage tous les +jours...—Grand merci de cet anniversaire, monseigneur! dit la +duchesse.</p> + +<p>Elle se leva, les larmes aux yeux, et courut embrasser son mari.</p> + +<p>—Prions le Seigneur Dieu de faire que le dit anniversaire ne soit pas +le dernier!—Qu'est-ce à dire, madame? avez vous encore tant +d'inquiétude sur ma santé? Je me soignerai donc et jeûnerai suivant +votre plaisir. Mais, en mémoire de ce joyeux anniversaire, recevez ce +beau livre que j'ai de ma main écrit et enluminé pour vous en faire +don.</p> + +<p>En disant ces mots, il lui présenta le volume qu'il tenait, et que +Bonne d'Armagnac s'empressa d'ouvrir avec une joie d'enfant qui lui +fit oublier un moment ses pressentiments sinistres.</p> + +<p>C'était le recueil des poésies du prince et de quelques-uns de ses +familiers, poésies d'un genre léger et gracieux, qui contrastait avec +les impressions tristes et désolées que tant d'événements tragiques +auraient dû faire passer dans l'esprit des auteurs: Charles d'Orléans, +et les poëtes de son école, qui appartenaient presque tous à sa +maison, avaient chanté le printemps, les fleurs, les oiseaux et les +femmes.</p> + +<p>Ce recueil, en belle écriture gothique, sur vélin blanc et lisse, +était orné de majuscules rehaussées d'or et de couleurs éclatantes, +ainsi que d'arabesques délicates, représentant des sujets variés de la +vie rustique, à l'entour des pages.</p> + +<p>—Mon bonheur n'aurait pas d'égal, monseigneur, dit la duchesse avec +émotion, si vous vouliez jurer sur ce livre comme sur Évangile...—Que +jurerai-je, madame? demanda vivement Louis d'Orléans, après avoir +attendu un moment que la duchesse achevât sa phrase.—De ne me +contredire en quoi que ce soit, monseigneur, et de croire, quoi qu'il +arrive, qu'une bonne femme a reçu, du sacrement du mariage, plein et +absolu pouvoir de garder son mari. C'est pourquoi je vous ordonne, mon +cher seigneur, de rester en votre chambre comme en chartre +privée.—Sur mon âme! je jurerai tout ce qu'il vous plaira, mais je +n'eusse onc présumé que j'étais si grièvement malade.</p> + +<p>Telle est la puissance de l'imagination sur tout notre organisme +matériel, que le duc d'Orléans, qui jouissait d'une parfaite santé et +dont aucun accident n'avait troublé la belle constitution, se laissa +convaincre de maladie et en ressentit réellement les symptômes.</p> + +<p>Il se mit à la diète, et se confina dans sa chambre, où Bonne +d'Armagnac s'installa pour lui donner les soins les plus empressés et +les plus tendres.</p> + +<p>Après un jour de diète, le prétendu malade avait les sens plus lourds, +la tête plus vide, le pouls plus faible: le médecin ou <i>physicien</i>, +qu'on avait mandé, prescrivait des drogues et des tisanes, que la +duchesse transformait, de concert avec Isabeau, en potions anodines et +inoffensives.</p> + +<p>C'est alors qu'elle répondit elle-même au roi, aux frères du roi, aux +princes du sang, aux officiers de la couronne, qui avaient écrit au +duc d'Orléans pour l'inviter à venir au plus tôt rejoindre l'armée +avec ses chevaliers bannerets, ses gens d'armes et ses vassaux. La +duchesse excusa l'absence de son mari en annonçant qu'il était +incapable non-seulement de monter à cheval, mais encore de sortir de +son lit.</p> + +<p>Le prince devenait tout à fait malade.</p> + +<p>La tristesse s'était emparée de lui et, à défaut d'un mal réel, le +consumait lentement. Le manque de nourriture, d'air et d'exercice, +l'avait tellement débilité, qu'il pouvait se regarder comme +dangereusement atteint. Il en vint à penser à son testament.</p> + +<h3 class="sep3">V</h3> + +<p>Cependant toute la population du château était dans l'attente et dans +l'anxiété.</p> + +<p>Il n'y avait que le prince qui, enfermé dans sa chambre et gardé à vue +par Bonne d'Armagnac, restât étranger aux événements de la guerre. +Chacun, homme ou femme, grand ou petit, prenait à cœur les +nouvelles vagues et incomplètes qui pénétraient de toutes parts dans +l'enceinte de Coucy.</p> + +<p>On savait que l'armée royale s'était rassemblée au nombre de 100,000 +combattants; que cette armée s'augmentait sans cesse par l'arrivée de +nouveaux renforts; que la noblesse de France avait juré d'anéantir les +Anglais; que ceux-ci, décimés par les maladies et la famine, mais +encouragés par la présence de leur roi, ne comptaient pas plus de +15,000 gens d'armes et archers; qu'ils avaient battu en retraite +cependant, sans accepter la bataille, et qu'après avoir passé la Somme +à gué, ils se croyaient sauvés, malgré la multitude d'ennemis qui les +environnaient et les harcelaient.</p> + +<p>On ne s'étonnait pas que le duc d'Orléans, malade comme on le disait, +manquât à la réunion des princes et seigneurs français, mais on avait +peine à comprendre qu'il n'eût pas envoyé à l'armée sa bannière avec +ses gentilshommes, ses capitaines et ses vassaux.</p> + +<p>On regardait cette indifférence de sa part comme un acte politique +motivé par la conduite du duc de Bourgogne, qui avait refusé aussi de +prêter secours au roi de France contre le roi d'Angleterre.</p> + +<p>Ce jour-là (c'était le 21 octobre), Charles d'Orléans, le corps épuisé +par la diète, la tête affaiblie par la préoccupation de son mal +imaginaire, le visage pâle et altéré, se souleva sur le coude dans +l'immense lit qui, semblable à une prison, l'enveloppait de l'ombre de +son ciel massif et de ses rideaux ou <i>courtines</i> en soie bleue, +brochée d'or et fleurdelisée.</p> + +<p>Il appela, d'une voix débile, la duchesse, assise en ce moment près de +la fenêtre, et lisant avec une sorte de pieux recueillement les +poésies de son mari dans le beau manuscrit enluminé dont il lui avait +fait présent.</p> + +<p>—Bonne, lui dit-il, je mourrai d'ennui et de tristesse plutôt que de +mon mal: il faut que je sorte de ce lit, sous peine d'y rendre l'âme; +il faut que j'entende des voix humaines et contemple des visages +humains, sous peine de me croire déjà au purgatoire... Eh! +monseigneur, avez-vous la force de vous lever et tenir debout? +Voulez-vous, pour vous distraire, qu'on amène en votre chambre des +ménestrels, des bateleurs, des musiciens, des animaux savants, des +docteurs ès-sciences...—Non, je ne veux plus demeurer en cette +chambre; je veux me promener en plein air, dans les préaux, dans les +courtils et les vergers, sur les remparts: cette promenade me vaudra +mieux que les juleps des physiciens qui méritent le bonnet à oreilles +d'âne.—Vraiment, mon cher seigneur, vous ne pourriez vous soutenir ni +marcher. Vous êtes ou, du moins, vous avez été trop grandement +malade.—Je ne suis pas guéri encore; mais, dussé-je aller de vie à +trépas, je ne demeurerai davantage en ma couche. Dieu me vienne en +aide! je prétends oublier mon mal, s'il se peut, et célébrer quelque +fête ou cérémonie avant celle de mes funérailles.—Ne parlez pas +ainsi, mon bon seigneur, car vous me navrez au fin fond de l'âme, et +je souhaiterais alors être morte.—Demain, madame ma mie, je tiendrai +un beau puy de rhétorique dans la galerie des Armes, et vous +distribuerez, de votre main, les prix et couronnes que je décernerai +aux meilleurs poétiseurs.</p> + +<p>Bonne d'Armagnac fut contrariée, au dernier point, d'un pareil projet, +qui allait mettre le duc d'Orléans en présence de toute sa maison; +mais elle n'osa pas s'y opposer ouvertement, d'autant plus qu'en ce +temps-là l'obéissance d'une femme envers son mari devait être toujours +résignée et silencieuse.</p> + +<p>Fredet fut appelé, et, de concert avec son maître, il dressa le plan +détaillé de la fête.</p> + +<p>On nommait <i>puy de rhétorique</i>, une espèce de concours poétique, qui +s'ouvrait avec plus ou moins d'éclat dans les villes du nord de la +France et à la cour des seigneurs de ces provinces, où la poésie était +généralement aimée et cultivée. Ces puys de rhétorique excitaient et +répandaient le goût des lettres ou de la <i>gaie-science</i>, suivant une +expression en usage dans le Nord comme dans le Midi, qui avait aussi +ses concours poétiques sous le nom de <i>jeux floraux</i> et de <i>cours +d'amour</i>.</p> + +<p>Quant au nom de <i>puy de rhétorique</i>, il signifie <i>trône de +littérature</i>; car le mot <i>puy</i> (en bas latin, <i>podium</i>) s'employait +pour désigner un lieu élevé, une montagne ou une estrade: la +<i>rhétorique</i> avait alors un sens beaucoup plus étendu qu'aujourd'hui, +et représentait à la fois tout ce que comprend l'art de bien dire.</p> + +<p>Le lendemain, les préparatifs de la solennité avaient été faits dans +la galerie des Armes, appelée ainsi à cause des trophées d'armes et +des panoplies qui la décoraient.</p> + +<p>Toutes les personnes faisant partie de la maison du duc d'Orléans +devaient assister à l'assemblée et y avaient été invitées par un +<i>cri</i>, c'est-à-dire par une proclamation au son des trompettes dans le +<i>tinel</i> ou salle à manger des officiers et des dames.</p> + +<p>On n'avait pas convoqué à cette fête les châtelains et les nobles des +environs, parce que le temps eût manqué pour envoyer ces invitations à +vingt lieues à la ronde. Madame d'Orléans s'y serait d'ailleurs +refusée; tant elle craignait que son mari ne fût instruit de +l'imminence d'une bataille entre les Français et les Anglais.</p> + +<p>Elle redoubla même de précautions à cet égard, et elle menaça de sa +colère quiconque aurait l'imprudence de prononcer une parole capable +d'inquiéter ou d'éclairer le duc d'Orléans.</p> + +<p>Si ce prince n'avait point passé pour gravement malade auprès de tout +le monde, on n'eût rien compris à son indifférence au milieu des +grands événements qui se préparaient, et tous les gentilshommes de sa +maison seraient venus lui demander de les conduire à la guerre.</p> + +<p>C'était, à cette époque, une passion commune à tous, que celle des +armes, et un seigneur qui aurait évité une occasion d'exposer sa vie +en combattant, eût été honni et déshonoré.</p> + +<p>La chevalerie n'avait pas d'autre but que de former des hommes de +guerre et de glorifier la vaillance, cette première vertu de la +noblesse.</p> + +<p>Pendant que Louis d'Orléans se faisait vêtir par ses valets de +chambre, Bonne d'Armagnac, qui devait présider avec lui le puy de +rhétorique, descendit dans le verger, pour essayer de dissiper les +sombres nuages dont sa pensée et son front étaient obscurcis.</p> + +<p>Elle portait sous son bras le manuscrit des poésies de son mari, parce +qu'elle le lisait sans cesse et ne le quittait pas plus qu'un talisman +ou une amulette. Elle ne commença pas toutefois sa lecture: elle était +tombée dans une rêverie amère, en se disant que le duc d'Orléans ne +lui pardonnerait pas la ruse qu'elle avait employée pour l'empêcher de +faire son devoir de prince et de rejoindre l'armée du roi.</p> + +<p>Isabeau de Grailly et Hermine de Lahern ne tardèrent pas à venir la +retrouver sous une treille où elle s'était arrêtée machinalement dans +sa promenade solitaire.</p> + +<p>La duchesse avait un magnifique costume qui rehaussait l'éclat de sa +beauté noble et majestueuse.</p> + +<p>Sur sa tête s'élevait le <i>hennin</i> ou bonnet à cornes, en forme de +demi-cercle, cette coiffure singulière que la reine Isabeau de Bavière +avait empruntée aux modes de son pays, et que les dames de la cour +adoptèrent avec tant de fureur que les prédicateurs en chaire +traitaient le <i>hennin</i> d'invention du diable. Celui de Bonne +d'Armagnac était en soie rouge brodée d'argent, avec garniture de +canetilles d'or et de perles qui s'entrelaçaient en façon de +feuillages.</p> + +<p>Le <i>surcot</i>, qui, comme son nom l'indique, se portait par-dessus la +cotte, ressemblait assez au vêtement qu'on appelle maintenant <i>visite</i> +et que les femmes ont ajouté à leur toilette d'hiver, si ce n'est que +le surcot dessinait exactement la taille et se découpait en basques +arrondies sur les hanches; le surcot de la princesse, qui n'avait pas +de manches, et qui laissait voir celles de sa robe en satin vert, se +composait d'un corsage en damas blanc, offrant sur la poitrine deux +larges bandes de fourrures de <i>menu vair</i> ou petit gris, qui suivaient +le contour des basquines.</p> + +<p>La jupe, mi-partie ou divisée en trois zones de différentes couleurs, +en avait une seule verte, semblable aux manches; les deux autres +étaient blanche avec des fleurs de lis et des lions d'or, et amarante +avec des rosaces d'argent.</p> + +<p>Un riche manteau de brocard, analogue à la dalmatique d'un évêque, +tombait sur ses épaules et s'attachait par devant au moyen d'une +grosse agrafe de perles; une espèce de ceinture massive d'orfévrerie, +qui cachait le surcot, ne se révélait que par son extrémité ou +<i>pendant</i> qui tombait jusqu'au bas de la jupe.</p> + +<p>La longueur de ce pendant se mesurait en raison du rang de la femme +qui portait ceinture; la ceinture, dans tous les cas, était un signe +distinctif de noble extraction, ce qui donna lieu au proverbe: «Mieux +vaut bonne renommée que ceinture dorée.»</p> + +<p>Les deux damoiselles d'honneur de la duchesse n'étaient pas moins +richement habillées.</p> + +<p>Isabeau avait aussi le surcot garni de fourrure et la ceinture +d'orfévrerie; mais celle-ci se déployait autour des reins, et son +<i>pendant</i> n'atteignait pas le milieu de la jupe, également mi-partie +rouge et blanche, en soie brochée d'argent, aux armes de la maison de +Grailly.</p> + +<p>Le surcot violet, avec bordure de martre zibeline, était sans basques +et allait s'arrondissant sur les hanches, de même que le corset qui +fait la base de la toilette d'une femme aujourd'hui, et qui n'est +autre qu'un surtout dégénéré ou perfectionné.</p> + +<p>Isabeau n'avait pour coiffure qu'une sorte de calotte ou chaperon de +drap d'or, d'où s'échappaient ses beaux cheveux noirs épars sur son +cou et ondoyant autour d'elle.</p> + +<p>Quant à Hermine de Lahern, elle n'avait pas renoncé aux modes de son +pays natal.</p> + +<p>Ses cheveux blonds flottants encadraient sa figure comme d'une auréole +et se répandaient en boucles abondantes derrière son corsage; elle +était coiffée d'un haut bonnet de forme conique, pareil à celui que +les Cauchoises ont conservé; ce bonnet, d'étoffe bleue couverte de +point de Venise, se terminait par un ample voile qui aurait pu +l'envelopper tout entière.</p> + +<p>Elle portait deux robes: celle de dessous en brocard, à damier noir et +argent; celle de dessus, formant juste au corps, à manches ouvertes et +tombantes, en drap de soie blanc, fourré d'hermine, emblème de son +nom.</p> + +<p>Elle n'avait pas de ceinture d'orfévrerie, mais un <i>carcan</i> ou collier +de perles à trois rangs, ainsi que des <i>aureillettes</i> ou boucles +d'oreilles à pendeloques formées de ces mêmes perles, qui se pêchaient +sur les côtes de Bretagne, et qui passaient pour venir de l'Inde.</p> + +<p>—Ma très-chère dame, dit Hermine à la duchesse d'Orléans, savez-vous +le bruit qui court ici: l'armée du roi et celle d'Angleterre sont en +présence devers Saint-Pol et Azincourt, en sorte que la bataille se +donnera demain, si donnée elle n'est à cette heure.—Or çà, ma mie, +allez-y si bon vous semble, et bataillez à votre aise, repartit +brusquement Bonne d'Armagnac, mais gardez-vous de parler bataille +céans, où l'on n'y songe guère, car je vous enverrais plutôt en un +couvent de Bretagne.—Un couvent me conviendra fort, madame, pour y +prier en mémoire des vaillants chevaliers qui mourront aujourd'hui ou +demain.—Voilà une résolue batailleuse! dit la duchesse en se tournant +vers Isabeau, qui semblait triste et recueillie. Nous ne la fiancerons +pas comme toi, Isabeau, à quelque bon gentilhomme, mais nous en ferons +une béguine ou cordelière qui priera pour nous en son moutier.—Mieux +vaudrait n'être pas fiancée, reprit la damoiselle de Grailly, que +d'essuyer les reproches et les dédains de messire Philippe de +Boulainvilliers, qui menace de se tuer s'il ne va pas combattre les +Anglais!—Monseigneur ne vous excusera jamais, ajouta la damoiselle de +Lahern, de l'avoir retenu en sa chambre, quand il y a guerre et +bataille.—Oh! ma très-honorée dame, dit Isabeau, nous n'avons pas +refusé de vous obéir, et pourtant messire de Boulainvilliers m'a +déclaré que c'était faire honte et affront à monseigneur, que de le +garder ainsi prisonnier, sans l'avertir même du mandement du roi, qui +a fait lever l'oriflamme.—Quels regrets ce sera pour vous, madame, +dit Hermine, si les Français perdent cette journée, faute du secours +de leur valeureux prince, monseigneur le duc d'Orléans! quels regrets +aussi, chère et bonne dame, si monseigneur n'a pas sa part dans une +belle victoire!—M. de Boulainvilliers m'a dit que les capitaines de +mon redouté seigneur étaient déterminés à s'en aller d'eux-mêmes se +réunir au camp des Français?—On s'émerveille grandement partout, ma +très-honorée dame, que, vous, fille du brave comte d'Armagnac, et +femme du très-valeureux duc d'Orléans, vous demeuriez neutre et +insensible à ces bruits de guerre qui font palpiter les cœurs des +nobles dames.—Il n'est plus temps peut-être de partir en armes et de +déployer au vent la bannière d'Orléans?—Il est toujours temps de +faire son devoir et de se conduire généreusement en gentilhomme et en +prince!—Eh! quoi! mes filles! s'écria la duchesse, ébranlée par ces +attaques redoublées qui venaient battre en brèche sa résolution déjà +chancelante: vous voulez que je livre monseigneur à la mort, comme un +mouton qu'on mène à la boucherie?—Dieu m'est témoin, ma très-honorée +dame, répondit Hermine, que je verserais tout mon sang pour épargner +la moindre goutte du sang de monseigneur!—Pensez-vous donc, ma +très-excellente dame, ajouta Isabeau avec inquiétude, que tous ceux +qui vont à la guerre n'en reviennent pas?—Allez, mes filles, nous +avons chacune, au fond de notre cœur, une secrète voix qui nous +annonce l'avenir, et nos pressentiments ne sont que des avertissements +envoyés du ciel sur ce qui doit advenir. Or, j'ai ferme assurance que +monseigneur me sera pour toujours ravi, s'il me quitte en cette +occasion, et que, le voyant me quitter, je l'aurai vu pour la dernière +fois!—Hélas! madame, répliqua Isabeau de Grailly, il me semble qu'il +en sera de même de mon fiancé!—Ce sont chimères et mensonges que ces +pressentiments, mon honorée dame, repartit la damoiselle de Lahern. +Certes, si je me fiais à des présages et à des imaginations +semblables, je croirais que c'en est fait du beau royaume de France et +de la gentille noblesse française!—Le jour, la nuit, je suis +poursuivie de fantômes et d'images sinistres, dit la duchesse: tantôt +je me vois en habits de deuil; tantôt je pense être en prison et +chargée de chaînes de fer; tantôt monseigneur m'apparaît, mort et +percé de coups... O mon Dieu: qu'adviendra-t-il de tout +ceci?—N'avez-vous pas, très-honorée dame, dit Isabeau, consulté les +sorts et les horoscopes?—Je n'ai, ma mie, consulté que mon cœur, +et mon pauvre cœur m'a répondu que cette guerre serait bien fatale +à monseigneur.—Plaise à Dieu qu'elle ne soit plus fatale à mon beau +pays de France et au roi notre sire! murmura Hermine.—Que +n'interrogez-vous les sorts des lettres? continua Isabeau. Vous +n'aurez que faire de mander des devins ou des astrologues. Prenez tel +livre que vous voudrez; ouvrez-le en invoquant le destin, et voyez ce +que vous annoncera la première lettre au commencement de la page, à +votre droite: les douze lettres, qui font la tête de l'alphabet, +depuis l'<i>a</i> jusqu'au <i>l</i>, sont heureuses et de bon augure; les +autres, depuis le <i>m</i> jusqu'à la fin, sont malheureuses et de méchant +présage. Jamais, dit-on, cet horoscope n'a induit en erreur et abusé +personne au monde.—Vraiment! ne l'as-tu pas essayé pour ton propre +compte? demanda la duchesse, en ôtant les +<ins title="'sinets' dans l'original">signets</ins> du volume qu'elle +avait par hasard sous la main.—Nenni, ma très-chère dame, reprit +naïvement la damoiselle de Grailly, j'appréhendais trop de me préparer +un mauvais sort.—Ce n'est rien qu'une lettre pour connaître +l'avenir, dit la damoiselle de Lahern; il faut s'attacher au premier +mot qui se présente à l'ouverture du livre, et même, parfois, on +retient le sens de la ligne ou de la phrase qui est au commencement de +la page. J'en ferai l'épreuve pour ma part, si vous le trouvez bon, +madame, et je conjure la fortune d'être propice à mes désirs.</p> + +<p>La duchesse d'Orléans tenait le livre fermé, et ses deux compagnes, +debout, à ses côtés, regardaient avec anxiété ce livre prophétique, +entre les feuillets duquel Hermine de Lahern se hasardait à chercher +l'oracle de l'avenir.</p> + +<p>Celle-ci indiqua du doigt l'endroit où elle voulait ouvrir le volume, +et posa la main sur le feuillet où se trouvaient la lettre, le mot et +la phrase qu'elle devait interpréter pour connaître son sort. La page +commençait par ce vers:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<span class="i0">Prison auras avec ton noble maître.</span> +</div> +</div> + +<p>La princesse tressaillit et relut plusieurs fois ce vers en silence.</p> + +<p>—La lettre et le mot ne sont guère favorables, dit la jeune fille, +mais la phrase l'est davantage, si le sort me donne à partager le sort +de monseigneur.—Ce pronostic n'a pas et ne peut avoir de sens, +repartit Bonne d'Armagnac, d'autant que monseigneur n'est pas +prisonnier... Mais, vraiment! s'écria-t-elle, en riant, voici déjà le +sort accompli, car c'est moi qui ai mis en captivité monseigneur +d'Orléans, de peur qu'il ne s'en aille à l'armée du roi, et tu es +pareillement captive, ma douce Hermine, en notre châtel de Coucy. Çà, +Isabeau, à ton tour de faire parler le sort à ton profit!</p> + +<p>Isabeau de Grailly rougit et ne répondit pas: elle eût bien souhaité +ne pas s'exposer à évoquer une mauvaise chance, mais elle n'osait pas +résister à un désir, encore moins à un ordre de sa maîtresse.</p> + +<p>Elle écarta donc les feuillets du livre d'une main tremblante, et +rencontra ce vers qui, malgré le fâcheux caractère de sa première +lettre, commençait par un mot qu'elle eût choisi elle-même et +contenait un présage qu'elle accueillit avec un battement de cœur, +un sourire de joie et un redoublement de rougeur:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mariage est la fin de tes ennuis.</span> + </div> +</div> + +<p>—Oui-da, ma fille, dit la duchesse avec gaieté, les horoscopes de ce +livre ne sont pas si contraires que je l'appréhendais. Au fait, rien +que de bon ne peut sortir de l'œuvre de monseigneur, et j'ai à +cœur que ce beau mariage se fasse le plus prochainement possible, +pour mettre fin à tes ennuis.—Çà, ma très-chère dame, dit Hermine, ne +vous plaît-il pas de consulter aussi les sorts, pour savoir ce qui +adviendra de la guerre des Anglais?—Je me soucie bien de cette +guerre, vraiment! Il n'y en aura pas même un écho jusqu'ici, et je ne +craindrai pas pour les jours de mon époux bien-aimé.—Voyons ce que +vous conseille, en cette occurrence, l'horoscope des lettres! Faut-il +que monseigneur demeure céans ou rejoigne l'armée?—Il demeure et +demeurera céans, te dis-je; car j'aime mieux qu'il vive avec moins +d'honneur, que de le voir mort avec plus de triomphe.—Ouvrez un peu +le livre, madame, et demandez-lui s'il convient qu'un duc d'Orléans +reste au logis et se tienne coi, quand on va livrer bataille?—Ne me +tentes-tu pas comme le serpent du paradis terrestre, dit tristement +Bonne d'Armagnac, et n'est-ce pas manger le fruit de l'arbre défendu +de la science?</p> + +<p>La duchesse, un moment indécise, ouvrit brusquement le volume, et lut +avec effroi ce vers menaçant, au commencement de la page:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Morte de deuil en pleurant tant de morts.</span> + </div> +</div> + +<p>Elle faillit laisser le livre s'échapper de ses mains; ses yeux se +voilèrent et une douleur poignante s'empara d'elle.</p> + +<p>Hermine de Lahern regardait avec stupeur cet arrêt de mort qu'elle +essayait en vain d'interpréter d'une manière rassurante. La damoiselle +de Grailly, saisie d'une émotion indéfinissable, approcha ses lèvres +de la main de Bonne d'Armagnac et y déposa un baiser qui ressemblait à +un adieu funèbre.</p> + +<p>—Hermine, lui dit solennellement la duchesse, c'est vous qui l'avez +voulu, c'est vous qui m'avez ôté la consolation de l'espérance!—Ne +vous méprenez pas sur le vrai sens de ce pronostic, très-vénérée dame, +répondit la damoiselle de Lahern, avec autant d'embarras que +d'anxiété: cela s'entend de la bataille, qui fera beaucoup de morts et +qui rendra quasi la France morte de deuil...—Il sera temps d'y +penser, le cas échéant, reprit froidement la duchesse; quant à cette +heure, il n'est pas question de bataille causant mort d'hommes, mais +tant seulement de bataille poétique entre les concurrents du puy de +rhétorique. Malheur à qui réveillera monseigneur!</p> + +<p>Les trompettes sonnèrent pour annoncer l'ouverture de puy de +rhétorique, et un orchestre, composé de flûtes, de hautbois, de violes +et de <i>rebecs</i> ou violons à trois cordes, fit entendre une symphonie +lente et douce.</p> + +<p>La musique de ce temps-là, n'ayant que des instruments faibles, +monotones et imparfaits, se bornait à filer des sons et n'exécutait +que des espèces de gammes chromatiques, en montant et en descendant, +sans ensemble et sans énergie; elle rencontrait pourtant quelquefois +un chant gracieux et touchant malgré sa simplicité et son uniformité.</p> + +<h3 class="sep3">VI</h3> + +<p>La galerie des Armes, où la cérémonie devait avoir lieu, était +remarquable par sa longueur plutôt que par son élévation. Le plafond, +soutenu par des poutrelles ou lambris peints en rouge, représentait un +ciel d'azur étoilé; les murailles, également peintes à la détrempe, +avaient pour ornements une série d'écussons ou armoiries appartenant à +l'ancienne famille de Coucy, qui était alors éteinte et dont la maison +d'Orléans possédait les domaines seigneuriaux.</p> + +<p>De chaque côté de la galerie, s'élevaient des trophées d'armes +offensives et défensives, des mannequins couverts d'armures de +différentes époques et de différents pays, des faisceaux de lances, de +haches et d'épées, des amas de casques et de boucliers aux formes les +plus variées et les plus bizarres.</p> + +<p>A l'extrémité de la salle, on avait disposé le <i>puy</i>: c'était une +estrade, exhaussée de trois pieds au-dessus du plancher, couverte de +nattes en paille et décorée d'un dais ou baldaquin fleurdelisé, sous +lequel devait s'asseoir le duc d'Orléans.</p> + +<p>Ce prince entra le premier dans la salle, suivi de sa femme et des +juges du puy, choisis parmi les dames et les officiers de sa maison.</p> + +<p>Il était si faible, que son secrétaire Fredet soutenait sa démarche +chancelante; son visage pâle, ses lèvres blêmes et ses yeux éteints +témoignaient assez de l'altération de sa santé, qui n'était que le +résultat d'une longue diète, d'une triste préoccupation et d'un manque +absolu d'air et d'exercice.</p> + +<p>Il portait des vêtements noirs, suivant le vœu que sa mère +Valentine avait fait pour lui; mais il avait passé autour de son cou +plusieurs grosses chaînes avec les insignes des ordres de chevalerie +qu'il pouvait opposer à celui de la Toison-d'Or, créé et distribué par +le duc de Bourgogne.</p> + +<p>Il se traîna jusqu'au fauteuil qui lui était destiné; à ses côtés, se +plaça, sur un siége plus bas, la duchesse d'Orléans; derrière eux, les +personnes composant le tribunal poétique se rangèrent sur des bancs +garnis de <ins title="'tap s' dans l'original">tapis</ins> armoriés.</p> + +<p>Dans la salle, dont les portes s'ouvrirent alors aux invités, une +foule compacte de curieux empressés se précipita vers l'étroit espace +réservé au public subalterne, tandis que les gentilshommes, donnant la +main aux dames et aux damoiselles en habits de gala ou de cérémonie, +vinrent processionnellement, en saluant le duc et la duchesse, occuper +les places auxquelles ils avaient droit selon leur naissance et leur +rang.</p> + +<p>Un héraut d'armes, sa baguette blanche à la main, monta les degrés de +l'estrade et s'agenouilla devant le duc pour recevoir ses ordres; +puis, s'étant relevé, il imposa silence à l'assemblée, en agitant sa +baguette.</p> + +<p>—Mesdames et messeigneurs, dit-il à haute voix, nous vous faisons +assavoir que le prix du meilleur rondel sera une rose de vermeil ornée +de deux perles en imitation de gouttes de rosée, signifiant que les +dons du ciel ne font pas défaut aux merveilles de la nature. En outre, +la meilleure chanson aura pour prix et récompense un beau lis +d'argent, sur lequel est posée une mouche d'or et de diamant, +signifiant que candeur et innocence sont les trésors de l'âme; +finalement, la meilleure ballade sera honorée d'une couronne de fin +or, diaprée de rubis et de saphirs, signifiant que les poëtes sont les +princes de ce monde terrestre, et que les princes doivent aspirer à +égaler les poëtes.</p> + +<p>Les instruments à vent et à cordes recommencèrent leurs symphonies, +qui ne s'arrêtaient par intervalles que pour laisser entendre la +lecture des pièces de vers présentées au concours.</p> + +<p>L'exemple du maître est toujours un commandement: la plupart des +officiers du duc d'Orléans tenaient donc à honneur de se distinguer +dans cette joute littéraire, à laquelle présidait lui-même ce prince +qui n'estimait rien tant que la belle <i>rhétorique</i>.</p> + +<p>Les auteurs s'avançaient tour à tour au pied de l'estrade, et lisaient +leurs poésies, avant d'en déposer le manuscrit entre les mains de +Bonne d'Armagnac. Après chaque lecture, les juges délibéraient et +allaient aux voix, en prenant d'abord l'avis de la duchesse.</p> + +<p>L'assemblée avait le droit d'exprimer son opinion par des bravos, mais +non par des huées, le silence étant la seule marque permise de +désapprobation.</p> + +<p>—Monseigneur, et vous, ma très-haute et très-puissante dame, dit +Fredet, en s'inclinant avec respect, vous plaît-il d'admettre au +concours un jouteur inconnu qui ne veut pas nommer son nom, et qui n'a +pu assister à cette journée, faute d'être reçu au châtel.—Maître +Fredet, interrompit Bonne d'Armagnac inquiète de cet épisode imprévu, +la loi du puy de rhétorique exige que les concurrents y comparaissent +en personne, et surtout qu'ils soient de bonne vie et mœurs; ce +pourquoi convient-il qu'ils se nomment...—A moins que le chef suprême +du puy les dispense de se nommer, répliqua Charles d'Orléans, qui +sentait ses forces renaître et qui s'applaudissait d'avoir quitté son +lit. Or, il importe que je sois instruit des raisons qui invitent le +nouveau poëte à nous celer son nom.—Je m'excuse, monseigneur, d'être +son avoué et avocat, d'autant que je ne le connais pas davantage, +reprit Fredet que la demoiselle de Lahern encourageait du regard à +parler. C'est une flèche qu'on a lancée dans le châtel par-dessus la +muraille, et où se trouvait attaché cet écriteau: «Quiconque ramassera +ceci est convié et supplié de porter, au puy de rhétorique de +monseigneur, le rondel enfermé sous ce pli et scellé de ce cachet. Si +d'aventure ledit rondel est jugé digne du prix, ledit prix +appartiendra à celui qui aura été son parrain et avocat audit puy de +rhétorique.»—Voilà une plaisante façon d'entrer en lice! s'écria +gaiement le duc d'Orléans. Çà, Fredet, je t'autorise à être le parrain +de ce jouteur inconnu.—Ah! monseigneur, reprit la duchesse, qu'un +pressentiment douloureux avait fait pâlir, c'est enfreindre la loi des +puys de rhétorique!—Nenni, madame, puisque j'admets ce rimeur, quel +qu'il soit, noble ou vilain, à disputer le prix de la rose.—Et si +ledit rimeur, mon très-redouté seigneur, n'était autre qu'un +malfaiteur, condamné et décrié pour ses forfaitures, un larron?...—Fi +donc! jamais larron, jamais mauvais garçon ou bandit n'a pratiqué le +gentil métier de poésie et art de rhétorique!—Oui-da; mais si ce +rondel contenait choses mal sonnantes et attentatoires à l'honneur des +dames?—Maître Fredet qui le doit lire verra du premier coup ce qu'il +convient de faire. Je gage, au contraire, que ce rondel vient de +quelqu'un de la cour du roi, de messire Olivier de la Marche, du roi +de Sicile, de mon oncle de Berry. Or, écoutez, beaux juges du puy!</p> + +<p>Il se fit un silence général dans l'assemblée, que la curiosité tenait +immobile et attentive.</p> + +<p>Madame d'Orléans n'avait pas osé résister plus longtemps en public à +une volonté formelle de son mari: ses yeux s'étaient remplis de +larmes, et elle laissa tomber son front dans sa main. Le souvenir de +l'horoscope des lettres lui <ins title="'rvient' dans l'original">revint</ins>, +en ce moment, avec de nouvelles angoisses.</p> + +<p>Maître Fredet, satisfait de l'importance qu'il s'était donnée à +l'occasion d'un épisode dont il ignorait lui-même la portée, coupa les +lacs de soie engagés dans le cachet sans armoiries, qui fermait un +papier plié en forme de missive, et il lut aussitôt, d'un accent ferme +et vibrant, ce rondel qu'il ne comprit bien qu'après en avoir fait +lecture.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Gentil duc, quand on crie aux armes,<br /></span> + <span class="i0">Demeurez-vous point endormi?<br /></span> + <span class="i0">Quand la France se noie en larmes,<br /></span> + <span class="i0">Vous cachez-vous comme fourmi?<br /></span> + <span class="i0">Quand le roi mande ses gens d'armes,<br /></span> + <span class="i0">N'êtes-vous plus son grand ami.<br /></span> + <span class="i0">Gentil duc, quand on crie aux armes!<br /></span> + </div> +</div> + +<p>—Aux armes! répéta une voix glapissante, qui partait de dessous un +trophée d'armures et qui fut accompagnée d'un son de ferrailles que +rendit le choc de deux armures.—Qu'est-ce que cela? demanda le duc, +en se levant et portant la main à son côté pour y chercher une épée +qu'il ne trouva pas.—Les Anglais seraient déjà devant Coucy! s'écria +involontairement Philippe de Boulainvilliers que ce bruit d'armes +avait fait tressaillir.—Monseigneur, dit tristement la duchesse +d'Orléans, n'est-ce pas messire Jean de Bourgogne qui vous envoie ce +message?—Continuez de lire, Fredet, repartit le duc d'Orléans ému et +agité de mille pensées turbulentes: j'ai hâte d'entendre la conclusion +du rondel.—Comme parrain de l'auteur, dit Fredet décontenancé par les +regards que lui lançait la duchesse, je requiers qu'il soit mis hors +de cause.—Point, maître! insista le duc! ces vers sont beaux et +honorables; je souhaite qu'ils méritent la rose de vermeil.</p> + +<p>Fredet obéit à regret et reprit sa lecture, en baissant la voix de +telle sorte qu'elle parvenait à peine jusqu'à l'extrémité de la salle, +malgré le profond silence qui y régnait.</p> + +<p>Le duc ne s'était pas rassis, quoique ses jambes tremblassent sous +lui, et il s'interrogeait tout bas pour découvrir un mystère que lui +annonçait l'anxiété peinte sur tous les visages: il prêtait encore +l'oreille à ce bruit d'armes, qui ne retentissait plus.</p> + +<p>Il ne perdit pourtant pas un seul mot de la lecture de cette seconde +strophe du rondel.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ayez le cœur haut affermi,<br /></span> + <span class="i0">Maniez lances et guisarmes!<br /></span> + <span class="i0">L'Anglais a fait assez d'alarmes:<br /></span> + <span class="i0">Sus donc! courez à l'ennemi,<br /></span> + <span class="i0">Gentil duc, quand on crie aux armes!<br /></span> + </div> +</div> + +<p>—Aux armes! aux armes! répéta la même voix, qu'on avait déjà entendue +sortir des armures et qui cette fois ressemblait à un tocsin.</p> + +<p>On ne voyait personne.</p> + +<p>Mais, du milieu des casques et des cuirasses amoncelés, s'élevait un +bras nu, armé d'une de ces lourdes masses de fer hérissées de pointes, +que les anciens chevaliers portaient dans les batailles pour assommer +leurs adversaires, après avoir fait usage de l'épée et de la lance: +cette masse retombait sans cesse sur les armes, comme un marteau sur +une enclume, et faisait un épouvantable vacarme qui mit en rumeur +toute l'assemblée, comme si le château était surpris et assiégé par +les Anglais.</p> + +<p>Une terreur panique s'emparait déjà des assistants, lorsque +quelques-uns, plus braves ou plus curieux, s'approchèrent pour +rechercher la cause de cette alerte et trouvèrent le fou du duc +d'Orléans blotti dans le ventre d'une énorme cuirasse.</p> + +<p>—C'est Bejaune! cria-t-on de toutes parts, les uns riant, les autres +s'entre-regardant.—Bejaune? dit sévèrement le duc d'Orléans.</p> + +<p>Devant lui, le fou fut amené, la tête entièrement cachée dans une +<i>salade</i>, sorte de casque en fer battu sans visière et sans crête ni +panache.</p> + +<p>—Pourquoi as-tu crié de la sorte et causé pareil tumulte? lui +demanda-t-il. Es-tu vraiment fol devenu?—Aux armes! aux armes! répéta +Bejaune, brandissant et secouant la masse de fer qu'il tenait encore à +la main. L'Anglais! l'Anglais! l'Anglais!—Eh! monseigneur, dit la +duchesse qui fit signe d'éloigner le bouffon, avez-vous ouvert un puy +de rhétorique pour donner audience à un fol d'office? Ne voyez-vous +pas que Bejaune a voulu proclamer à sa façon ce méchant rondel, dont +il est peut-être l'auteur?—Ce rondel a sans doute un sens +prophétique, reprit d'une voix sombre Charles d'Orléans qui ne +remarquait autour de lui que visages inquiets et consternés. Il m'a +semblé, en l'écoutant, que c'était moi qu'on avertissait de venir à la +bataille...—Mon bon seigneur, interrompit la princesse, vous avez eu +grandement tort de vouloir tenir un puy de rhétorique quand vous êtes +si débile et si malade encore. A peine pouvez-vous, hélas! vous +soutenir. Vous ferez mieux de retourner en votre chambre et de vous +remettre au lit.—Aux armes! a-t-on dit, répliqua le prince.</p> + +<p>Son imagination s'exaltait, en arrivant à des rapprochements de faits +et d'idées qui le conduisirent presque à la vérité.</p> + +<p>—Que parle-t-on des Anglais? les Anglais ne sont pas en France et n'y +reviendront jamais! Si la guerre s'allumait de rechef, c'est en leur +Angleterre qu'il faudrait aller les chercher!... Mais la trêve +n'est-elle point expirée? car ce n'était qu'une trêve, et la paix +restait à conclure... Que signifierait, d'ailleurs, cette flèche +annexée à ce rondel belliqueux? La flèche est l'image de la guerre; +c'est ainsi que dans la <i>Vie d'Alexandre</i>, écrite par Quintus Curtius, +la nation scythe déclare qu'elle est prête à combattre le +Macédonien... Oui, sur mon âme! cette flèche annonce la guerre, et le +rondel qui l'accompagne en est comme le signal! Aux armes donc, et, +s'il le faut, à la bataille!—Ah! monseigneur, mon vénéré seigneur! +disait Bonne d'Armagnac fondant en larmes: ordonnez-vous que mon +horoscope s'accomplisse: <i>Morte de deuil en pleurant tant de +morts!</i>—Quel horoscope? reprit le duc dont la tête s'égarait +davantage, par suite de la faiblesse extrême où l'avait mis la +privation de nourriture. <i>Morte de deuil en pleurant tant de morts!</i> +Qui a dit cela? qui a fait ce vers que je me remémore? Morte de deuil! +qui est celle-là que le deuil a tuée? quels sont ces morts qu'elle +pleure? Et vous, ma chère dame, comment vous trouvez-vous intéressée +dans ce mystère? Philippe, mon ami, va-t'en faire préparer mon cheval +et mes armes! Maître Fredet, je veux ouïr une messe en l'honneur du +Saint-Esprit, devant que de partir pour la guerre!... Çà, messieurs, +on me cèle quelque chose: on me laisse ignorer ce que je dois +savoir!... Que s'est-il passé durant ma maladie?... Que se passe-t-il +à cette heure?... Est-il venu des lettres de la part du roi notre sire +ou de la part de mes beaux-oncles de Bourbon et de Berry? Est-il vrai +que nous sommes en guerre avec les Anglais?... Ah! monsieur de +Boulainvilliers, je veux être instruit de tout.</p> + +<p>Ces questions adressées aux uns et aux autres, ces réflexions, faites +à haute voix, se succédaient si rapidement, que la duchesse d'Orléans +ne pouvait ni les<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143"></a></span> +arrêter ni les détourner. Elle donna ordre aux +hérauts d'armes de faire évacuer la salle, et elle s'y trouva bientôt +seule avec son mari, entourée de quelques dames et officiers de sa +maison.</p> + +<p>Tous les témoins de cette scène ne doutèrent pas que le prince ne fût +gravement malade, et ses paroles incohérentes, prononcées d'un air +hagard et accompagnées de gestes impatients, firent même croire que sa +raison avait été atteinte.</p> + +<p>Le duc d'Orléans, après cet accès de surexcitation nerveuse, retomba +dans un morne accablement. Il avait arraché des mains de Fredet le +papier où était écrit le rondel mystérieux, et il le relisait sans +cesse à demi-voix pour en découvrir le sens ainsi que l'origine.</p> + +<p>L'exaltation de son cerveau s'augmentait à chaque instant, et les +<i>physiciens</i>, qui furent appelés, ne dissimulèrent pas à la duchesse +que l'état du duc était assez grave pour qu'on eût à en craindre les +suites: la démence pouvait éclater d'un moment à l'autre, comme celle +du roi Charles VI.</p> + +<p>—Hélas! ma très-honorée dame, dit Hermine de Lahern à la duchesse, +monseigneur eût été moins en péril sur le champ de bataille, vis-à-vis +des Anglais, que dans son lit, vis-à-vis des physiciens et +apothicaires! Dieu fasse que vous me permettiez de le soigner à ma +guise et de le ramener en santé!</p> + +<p class="t3 sep2">FIN DU TOME PREMIER.</p> + +<p><a name="Page_145" id="Page_145"></a></p> + +<h1 class="sep4">LA DETTE DE JEU</h1> + +<p class="t2">(1572)</p> + +<p class="t3"><b>PAR PAUL L. JACOB.</b></p> + +<div class="bloc60"> +<p class="t3">Livres nouveaulx, livres vielz et antiques.<br /> +Étienne Dolet.</p> +</div> + +<div> +<p class="t2 sep2">2</p> +</div> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/logo.png" width="150" height="133" +alt="Logo éditeur" title="Logo éditeur" /> +</div> + +<p class="t3 sep0">Bruxelles,</p> +<p class="t3">KIESSLING <small>ET</small> COMPAGNIE,</p> +<p class="t4">26, Montagne de la Cour.</p> + +<p class="t3">1850</p> + +<p><a name="Page_147" id="Page_147"></a></p> + +<h2 class="sep4">LA DETTE DE JEU.</h2> + +<h3 class="sep3">VII</h3> + +<p>Charles d'Orléans fut transporté dans son lit, sans qu'on parvînt à +lui enlever ce papier, sur lequel il ne cessait de fixer les yeux, +quoiqu'il sût par cœur le rondel dont il commentait chaque vers et +chaque mot.</p> + +<p>Il demeurait indifférent à tout le reste, comme s'il ne voyait pas, +comme s'il n'entendait pas les personnes qui s'approchaient de son +lit.</p> + +<p>La duchesse fondait en larmes et priait, derrière les rideaux qu'elle +entr'ouvrait par intervalles pour voir si l'agitation du malade se +calmait.</p> + +<p>Isabeau de Grailly, assise auprès d'elle, pleurait aussi, sans essayer +de la consoler.</p> + +<p>La damoiselle de Lahern s'indignait tout bas de l'ignorance des +médecins qui s'obstinaient à traiter une maladie là où il n'y avait +qu'un affaiblissement physique et moral, causé par la diète, le régime +sédentaire et la préoccupation.</p> + +<p>Le bruit s'était répandu dans le château que le duc d'Orléans touchait +à l'agonie.</p> + +<p>—Madame, dit Hermine à la duchesse, monseigneur s'en va mourir ou +entrer en frénésie, à moins que vous ne me donniez congé de sauver sa +raison et sa vie?—Les Anglais! les Anglais! criait le duc, en +roidissant les bras et en battant l'air de ses poings: n'est-ce pas +mon cousin de Bourgogne, qui les a fait venir et qui leur livre le +noble royaume de France? Toute trahison est du fait de notre damné +cousin! Par la mort-Dieu! je serai bien aise de le rencontrer en +bataille et de le payer de mes vieilles dettes! Avez-vous pas encore +fourbi mon armure et affilé mes armes? Boulainvilliers, as-tu rangé ma +compagnie d'ordonnance? la bannière d'Orléans est-elle déployée? O ma +bonne épée, viens là, que je te taille une glorieuse besogne!—Madame, +rappelez-vous le roi Charles, dit encore Hermine à la duchesse: il fut +ainsi malade et pris de fortes fièvres, sans que les physiciens +connussent son mal et y remédiassent; puis, ce mal empirant, il tomba +en démence et fureur, où il est encore après vingt ans.—Hélas! ma +fille, que voudrais-tu faire? reprit tristement Bonne d'Armagnac. +Rappelle-toi aussi mon horoscope: <i>Morte de deuil en pleurant tant de +morts!</i> J'aime mieux voir monseigneur gisant de sorte en son lit, que +de le voir sur un champ de bataille!—Empêchez donc d'abord que +monseigneur ne meure ici de faim, madame, et laissez-moi lui donner de +quoi se réconforter; car vous savez, comme moi, que votre redouté +seigneur n'a d'autre mal que défaut de nourriture; or, sa grande +faiblesse de corps cause seule cette faiblesse d'esprit.—Eh bien, ma +chère fille, je te donne pouvoir de faire ce qu'il faut pour la santé +de monseigneur.—Merci, merci, vous dis-je, ma très-douce dame! je +vous promets que demain monseigneur sera remis en pied; et pour ce +faire, je vais d'abord renvoyer ces ânes fourrés de médecins qui +l'assassinent de leurs recettes et de leurs drogues.</p> + +<p>Hermine de Lahern, s'autorisant des ordres particuliers de la +duchesse, congédia les médecins qui discutaient entre eux sur la +maladie du prince; elle fit sortir aussi les officiers de la maison, +qui entouraient le lit et qui, par leur présence, augmentaient +l'exaltation du malade.</p> + +<p>Ensuite elle invita sa maîtresse à se retirer de même, et elle lui +jura qu'elle ne quitterait pas le chevet du duc qui avait besoin de +repos et de silence.</p> + +<p>Bonne d'Armagnac, accablée de fatigue, après tant de jours et tant de +nuits pendant lesquels l'inquiétude l'avait tenue éveillée, consentit +enfin à donner quelques heures au sommeil, et passa dans sa chambre, +avec Isabeau qui couchait près d'elle.</p> + +<p>Hermine, restée seule avec Fredet pour garder le prince, qui était +retombé dans un morne abattement, fit apporter une collation composée +de mets légers et succulents, de vin généreux et de pain <i>curial</i> ou +de cour, espèce de pain mollet fait de fine fleur de farine.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-elle en s'approchant du lit, vous plairait-il de +prendre un peu de nourriture pour vous réconforter?</p> + +<p>Charles d'Orléans la regarda avec étonnement et ne lui répondit pas.</p> + +<p>Elle lui présenta alors une de ces soupes exquises que nos ancêtres +savaient faire avec un mélange de viandes, de légumes et d'épices +réduits en purée par une longue cuisson. On était si friand de soupes +à cette époque, que l'art culinaire en avait inventé un très-grand +nombre d'espèces différentes, qui ne nous sont plus même connues de +nom.</p> + +<p>—Monseigneur, lui dit-elle encore, vous avez besoin de vous refaire +et de gagner des forces, si vous voulez monter à cheval et aller à la +guerre?</p> + +<p>Charles d'Orléans, surpris de ce langage, fixa sur la damoiselle de +Lahern un regard scrutateur, eut l'air de réfléchir et de +s'interroger, puis se mit à faire honneur au repas qu'on lui offrait.</p> + +<p>Son appétit, qui n'était qu'engourdi par les boissons fades et +sucrées, ne fut pas longtemps à se montrer. Il mangeait donc avec un +plaisir extrême, et il se sentait revivre à chaque bouchée, tellement +qu'il ne comprenait pas lui-même ce prompt retour à son état ordinaire +de santé.</p> + +<p>—Monseigneur, lui dit Hermine en lui versant à boire, certes vous +boirez de grand cœur au salut de la France et à la confusion des +Anglais?—Encore les Anglais! s'écria le duc; qui avait tressailli à +ce nom et qui crut encore entendre retentir le bruit des armes. +Puissé-je les rencontrer en bataille!—Monseigneur, vous les +rencontrerez! dit à voix basse Hermine; mais auparavant, dormez, s'il +vous plaît, pour achever votre guérison. Je vous adjure tant +seulement, mon redouté seigneur, de ne vous fier à nul, excepté à moi +et au bonhomme Fredet: dormez donc ou faites-en le semblant, jusqu'à +ce que je revienne vers vous.—Fredet, mon ami, qu'est-ce donc qui se +passe? demanda le prince qui se sentait tout disposé à s'abandonner +aux conseils de la damoiselle de Lahern.—Il se passe ceci, mon bon +seigneur, répondit Fredet, que cette gente damoiselle vous a guéri +mieux que n'eussent fait tous les physiciens du monde.—De fait, je me +trouve quasi réconforté et je veux me lever tout à l'heure pour +retourner au puy de rhétorique...—Monseigneur, mon cher sire, +interrompit Hermine, ayez confiance absolue en nous, et pensez que +vous avez autre devoir à remplir que de tenir un puy de rhétorique en +votre châtel; mais attendez qu'il soit nuit, pour savoir ce qui est à +faire, et jusque-là ne parlez à personne.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, et la duchesse d'Orléans, qui n'avait pas voulu +s'endormir avant de se rendre compte de la situation du malade, entra +doucement.</p> + +<p>Le duc, cédant à l'empire que la damoiselle de Lahern exerçait sur +lui, avait fermé les yeux et feignait de dormir. Celle-ci fit signe à +Fredet de la suivre et alla vers la princesse qu'elle empêcha +d'avancer.</p> + +<p>—Monseigneur sommeille, lui dit-elle à voix basse; je suppose qu'il +dormira longtemps, à Dieu plaise! Demain, au réveil, il sera rétabli +en sa santé première, sans autre médecine que ce repas qu'il a pris de +grand appétit.—Ainsi, à ton avis, n'a-t-il aucun souci des événements +de la guerre? répliqua Bonne d'Armagnac contemplant la figure calme du +prince qui paraissait endormi et qui ne perdait pas une parole de cet +entretien.—Il rêvera peut-être des Anglais, dit Fredet en souriant; +mais assurément il ne dormirait pas, s'il connaissait les +nouvelles.—Il les saura toujours assez tôt, reprit Hermine; le somme +et la nourriture lui rendront les forces qu'il faut pour aller à la +guerre...—Il n'ira point, sur ma vie! s'écria la duchesse: je ne veux +pas mourir, en pleurant sa mort!—Retournez en votre chambre, ma +très-excellente dame, et s'il se peut, imitez monseigneur qui dort de +grand courage. Nous apprendrons demain si l'armée du roi de France a +taillé en pièces l'armée du roi d'Angleterre, et si monseigneur +d'Orléans est encore au lit.</p> + +<p>Ils sortirent tous de l'appartement du prince.</p> + +<p>Celui-ci, qui avait entendu cette conversation, ne douta plus que la +guerre ne fût rallumée en France. Il était sur le point d'interpeller +la duchesse et Fredet, de demander des explications qu'on n'eût pas +osé lui refuser, et même de partir à l'instant pour se transporter là +où sa présence serait utile; mais un geste d'intelligence, que lui +adressa Hermine de Lahern en se retirant, le retint dans son sommeil +simulé et lui donna la patience d'attendre.</p> + +<p>Il avait bien deviné que sa femme s'opposait à ce qu'il fût instruit +des événements, dans la crainte qu'il ne voulût y prendre part. Il +n'eut d'ailleurs qu'à se rappeler toutes les circonstances du retour +de Fredet et de Philippe de Boulainvilliers, pour être certain qu'on +lui avait caché un secret important.</p> + +<p>Il espéra donc que la damoiselle de Lahern ne tarderait pas à venir +lui révéler ce secret. Il prêtait l'oreille au moindre bruit; il +croyait, à chaque minute, que la porte se rouvrait; il se soulevait +sur le coude pour mieux écouter les rumeurs du dehors: il se +figurait, dans sa préoccupation, entendre au loin des détonations +d'artillerie et des cliquetis d'armes.</p> + +<p>Enfin, ses paupières s'abaissèrent, son agitation s'apaisa, et il +tomba par degrés, malgré lui, dans un profond sommeil.</p> + +<p>La duchesse d'Orléans n'avait pas moins besoin de repos; mais elle ne +s'y livra qu'après avoir fait promettre à Fredet et à Hermine de +Lahern de veiller sur le prince et de ne laisser personne s'approcher +de lui jusqu'à ce qu'elle eût repris elle-même son poste de gardienne +ou plutôt de geôlière.</p> + +<p>—Je vous jure ma foi, très-honorée dame, avait dit avec émotion la +damoiselle de Lahern, que je ne quitterai pas monseigneur et que je le +garderai en votre lieu et place!</p> + +<p>La duchesse dormait donc pendant que Fredet et sa jeune compagne +veillaient, en échangeant quelques paroles à voix basse, +dans <ins title="'uns' dans l'original">une</ins> +petite galerie qui précédait la chambre du prince.</p> + +<h3 class="sep3">VIII</h3> + +<p>Il était environ dix heures du soir; le château tout entier semblait +enseveli dans les ténèbres et dans le silence.</p> + +<p>On n'entendait pas d'autre bruit que le grincement des girouettes de +fer sur les tourelles et les cris des chouettes perchées sur les +créneaux. Le couvre-feu était sonné depuis longtemps, et aucune +lumière ne brillait aux fenêtres, excepté à celle de la chambre du +duc d'Orléans.</p> + +<p>Un homme venait d'entrer dans cette chambre avec une lampe qu'il posa +sur le plancher.</p> + +<p>Le duc, qui s'éveilla en sursaut dans le cours d'un rêve où les +Anglais avaient joué un rôle belligérant, ne fut pas peu étonné de +voir, à quelques pas devant lui, un page ou écuyer, couvert d'armes +brunies et la visière baissée.</p> + +<p>Il crut, au premier moment, que c'était un assassin qui venait le +frapper dans son sommeil, et il se disposait à chercher de quoi se +défendre, lorsque ses appréhensions furent calmées aussitôt par la +contenance respectueuse de l'inconnu qui avait mis un genou en terre +et qui lui présentait une lettre scellée de cire rouge à deux lacs de +soie pendants.</p> + +<p>—Qui es-tu? demanda le prince, avant de prendre cette lettre: d'où +viens-tu? que veux-tu?—Mon redouté seigneur, reprit l'écuyer avec une +voix douce et tremblante que Charles d'Orléans n'entendait pas pour la +première fois, je viens, de la part du roi notre sire, vous apporter +ces lettres et vous prier d'y avoir égard; quant à ce que je suis, ne +doutez pas que je ne sois votre très-humble serviteur.</p> + +<p>Le duc prit la lettre sans aucune défiance, en brisa les cachets et la +lut tout bas, tandis que le messager tenait la lampe élevée en l'air, +de manière à l'éclairer dans sa lecture, qui l'impressionnait +visiblement.</p> + +<p>La lettre était ainsi conçue:</p> + +<p>«Mon cher fils et beau neveu, je m'émerveille fort de n'avoir point eu +nouvelles de vous ni réponse aux lettres que je vous ai fait remettre, +avec le mandement royal qui convoquait tous les seigneurs de mon +royaume pour combattre le roi d'Angleterre et ses gens. A cette +heure, l'armée de France est quasi assemblée, et ceux de mes hauts +barons qui manquent sous l'oriflamme et bannière des lis, sont en +route pour venir bien accompagnés d'archers et d'hommes d'armes. Tous +m'ont déclaré qu'ils viendraient et n'auraient garde d'être absents le +jour de la bataille qui est prochaine; car le roi anglais s'efforce de +regagner son camp de Boulogne avec sa petite armée qui diminue +continuellement par les maladies, les escarmouches et la désertion. +Nous avons, au contraire, plus de cent mille hommes sur les champs, et +ce sera notre faute s'il échappe un seul Anglais, ce qui doit être +grand profit pour notre couronne. Donc, mon beau neveu, je vous +avertis de nouveau d'aller, avec vos gentilshommes et votre milice, +devers la rivière de la Somme, où trouverez réunie la fine fleur de la +chevalerie française, hormis notre cousin de Bourgogne que j'estime +allié et partisan du roi Henri d'Angleterre. Sur ce, je prie Dieu +notre Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.</p> + +<p class="catal sep0">»De Rouen, le 30<sup>e</sup> du mois de septembre 1415,</p> + +<p class="aut sep0">»<span class="smcap">Charles.</span>»</p> + +<p>—Le 30<sup>e</sup> jour de septembre! s'écria le duc d'Orléans, en cherchant +à renouer ses souvenirs. Or çà, quel jour est-ce maintenant?—Le 21<sup>e</sup> +d'octobre, monseigneur, et le 22<sup>e</sup> ne tardera guère à commencer, car +il est dix heures du soir...—Par saint Denis! interrompit le duc +irrité, comment une lettre, écrite de Rouen le 30<sup>e</sup> jour de septembre, +arrive-t-elle à Coucy seulement le 21<sup>e</sup> d'octobre?—C'est miracle, +monseigneur, qu'elle y soit arrivée, car je ne sais combien d'autres +sont restées en route, que vous ne lirez jamais.—Les messagers +ont-ils été arrêtés par les Anglais? dit amèrement Charles d'Orléans, +qui comprit que ces lettres avaient été interceptées par ordre de sa +femme. Sur ma foi! on m'a rendu là le plus méchant service, et je +tiens pour ennemi de mon honneur quiconque m'a empêché de +partir...—Eh! monseigneur, n'ayez rancune que contre vos médecins qui +vous emprisonnent en cette chambre pour mieux rétablir votre +santé...—Vite! appelez Philippe de Boulainvilliers! appelez Fredet! +Il faut que je parte tout à l'heure! il faut que je mande le ban et +l'arrière-ban de mes vassaux! il faut que j'aille joindre avec ma +bannière l'armée du roi!... Pourvu qu'on n'ait pas encore livré +bataille!—Monseigneur, ne menez pas tant de bruit, je vous conjure; +n'avertissez pas madame d'Orléans, qui vous empêcherait encore de +partir...—Certes, nulle force humaine ne m'empêcherait de faire mon +devoir!... Je n'ai que trop tardé, vraiment! Fais donc venir céans +Fredet et Boulainvilliers.—Je m'en vais vous obéir, monseigneur; mais +auparavant, en récompense de mon message, accordez-moi deux +grâces...—Lesquelles? je t'en accorderai cent, si j'arrive à l'armée +du roi avant que la bataille se soit donnée.—La première grâce, +monseigneur, c'est de consentir à ce que je demeure attachée à votre +personne, en qualité d'écuyer, jusqu'à la fin de la guerre.—Cette +grâce est trop méritée pour que je te la dénie, mon cher fils. Qui que +tu sois, noble ou roturier, je te fais mon écuyer d'armes.—La seconde +grâce, monseigneur, c'est de sortir du châtel le plus secrètement que +faire se pourra, avec si petite suite qu'on ignore votre départ, +jusqu'à demain...—Oui-da! est-ce ainsi qu'un duc d'Orléans s'en ira à +la guerre? ne faut-il pas que je conduise au camp du roi ma compagnie +d'armes et mes archers? Mon cher fils, c'est aux clartés des +flambeaux, c'est aux sons des trompettes et clairons que je sortirai +de Coucy...—N'en faites rien, monseigneur; n'éveillez pas madame +d'Orléans, ne vous exposez pas à son désespoir! Vous la verriez, +monseigneur, se jeter sous les pieds de votre cheval et embrasser en +gémissant les arçons de votre selle. Puis, ce qui est chétive +considération, je l'avoue, ne me perdez pas, ne me livrez pas à la +colère, au ressentiment de ma très-excellente et révérée +dame...—Encore une fois, qui donc es-tu, pour craindre si fort le +courroux de madame d'Orléans après m'avoir honorablement +servi?—Hélas! monseigneur, je suis Hermine de Lahern, damoiselle +d'honneur de ma très-digne dame d'Orléans, à qui j'ai promis +solennellement de ne vous point quitter jusqu'à ce que je vous aie +rendu à sa garde. Or, je ne fausserai pas ma promesse puisque je vous +accompagne à l'armée comme votre écuyer et serviteur.—Ma chère +damoiselle, reprit le prince touché et embarrassé à la fois de ce +dévouement, j'aimerais mieux vous relever de votre promesse par-devant +madame; car j'ai scrupule de mener en guerre une personne de votre +sexe et de votre âge...—J'ai votre parole, monseigneur, et ne vous la +rends point. Je me réjouis de vous suivre à l'armée, et de montrer +qu'une femme qui a du cœur ne craint pas de répandre son sang pour +la défense d'une si bonne cause que celle du roi de France.—Ma +très-chère fille, dit le duc avec émotion, je récompenserai cette +belle vertu et vous marierai au retour de la guerre...—Nenni, +monseigneur, reprit tristement la damoiselle de Lahern; j'aurais honte +de prendre la quenouille après avoir porté la lance et l'épée.</p> + +<p>Hermine de Lahern se retira pour laisser le duc d'Orléans se lever et +s'armer.</p> + +<p>Fredet et Philippe de Boulainvilliers étaient d'accord avec elle et +attendaient à la porte; ils entrèrent dans la chambre avec les +habillements de guerre du prince, qui s'en revêtit sans prononcer une +parole.</p> + +<p>La collation que la damoiselle de Lahern lui avait fait servir, le +sommeil réparateur auquel il s'était livré ensuite, et plus que tout, +le sentiment du devoir, le regret d'avoir paru désobéir à l'appel du +roi, et l'espoir d'arriver encore à l'armée en temps utile, tout +contribuait à lui rendre ses forces physiques et à raviver son énergie +morale.</p> + +<p>Il n'eut donc pas besoin d'aide pour sortir du lit et pour se couvrir +de ses armes, d'autant plus que le sire de Boulainvilliers avait eu +soin de lui apporter, au lieu d'une lourde cuirasse d'airain, un +<i>gambeson</i> ou pourpoint de cuir à endosser sous sa casaque ou cotte +d'armes; au lieu d'un <i>heaume</i> ou casque pesant surmonté d'un cimier +gigantesque en métal, un simple <i>morion</i> de fer battu; en un mot, en +choisissant ce qui pouvait déguiser le qualité du prince, on avait eu +égard à son état de faiblesse et de convalescence.</p> + +<p>Charles d'Orléans se reprochait intérieurement d'abandonner ainsi la +duchesse, sans l'avoir prévenue, sans lui dire adieu.</p> + +<p>—Maître Fredet, dit-il à son secrétaire, mettez la plume à la main +et vitement écrivez ce que je vous dicterai.</p> + +<p>Fredet portait à sa ceinture tout ce qu'il fallait pour écrire: +papier, encre et plume; il écrivit ces vers que le prince improvisa +sur-le-champ:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mieux vaut mourir que vivre sans honneur!<br /></span> + <span class="i0">Or, vivre ainsi ne ferait pas mon compte.<br /></span> + <span class="i0">Consolez-vous, en cas qu'une mort prompte<br /></span> + <span class="i0">Sur le carreau laisse votre seigneur:<br /></span> + <span class="i0">Car, échappant aux périls que j'affronte,<br /></span> + <span class="i0">Si, sain de corps et non de déshonneur,<br /></span> + <span class="i0">J'eusse évité la mort au champ d'honneur,<br /></span> + <span class="i0">Je serais mort de même, mais de honte.<br /></span> + </div> +</div> + +<p>Le duc prit la plume de son secrétaire et apposa son seing au bas de +ces vers qu'il attacha aux courtines de son lit.</p> + +<p>Hermine entr'ouvrit la porte et annonça, d'une voix émue, que la +duchesse allait s'éveiller.</p> + +<p>Le prince s'appuya sur le bras de Boulainvilliers et sortit, à pas +comptés, de sa chambre. En passant près de celle de Bonne d'Armagnac, +il s'arrêta un moment, comme indécis; il écoutait, et il entendit la +princesse répéter, en dormant, ce vers qui la troublait dans ses +rêves:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0"><ins title="'Mort' dans l'original">Morte</ins> + de deuil en pleurant tant de morts.</span> + </div> +</div> + +<p>—Oh! la bonne femme que j'ai! pensa-t-il avec cette satisfaction +intime d'un auteur qui se voit applaudi et apprécié: elle sait par +cœur mes poésies et elle les répète en son sommeil! Je ne +changerais pas mon vert laurier de poëte contre la couronne du roi de +France.</p> + +<p>Ce départ ressemblait à une fuite.</p> + +<p>La damoiselle de Lahern, qui l'avait préparée, précédait son maître, +la lampe à la main. Ils descendirent avec précaution les escaliers +sonores; ils traversèrent sans bruit plusieurs galeries désertes, et +ils arrivèrent sous une voûte basse qui aboutissait à un souterrain +par lequel on sortait du château dans la campagne.</p> + +<p>Toutes les issues étaient ouvertes, et personne ne se présenta sur le +passage du prince, qui n'eût pas d'ailleurs été reconnu par ses +propres officiers.</p> + +<p>Il ne restait plus qu'une porte à ouvrir: c'était la dernière. Dans +les ténèbres du souterrain, où la lampe ne jetait qu'une douteuse +clarté, apparut alors une espèce de forme humaine qui aurait pu +appartenir à un être des mondes invisibles.</p> + +<p>Charles d'Orléans, malgré sa préoccupation inquiète, ne se retint pas +de rire en voyant son fou Bejaune, complice aussi de son évasion, +pousser les verrous et tourner les clés dans les serrures et les +cadenas qui fermaient cette porte de fer.</p> + +<p>—Je ne pensais pas, dit-il, que je dusse jamais m'enfuir de mon +châtel ainsi que d'une prison!</p> + +<p>—Monseigneur, répondit la damoiselle de Lahern; voici plus de trois +mois que vous êtes prisonnier de madame d'Orléans, sans le +savoir.—Dieu fasse que je n'aie jamais de prison plus rigoureuse! +murmura-t-il avec mélancolie. Que t'en semble, monsieur le +fou?—Hélas! hélas! s'écria le bouffon avec un accent consterné, qui +exprimait comme un pressentiment.</p> + +<p>Le duc ne put se défendre d'une triste émotion en se rappelant que les +fous avaient le privilége, suivant la croyance généralement répandue, +de connaître l'avenir.</p> + +<p>Il leva les yeux vers les fenêtres du château qu'il laissait derrière +lui, et il vit s'éclairer tout à coup les verrières d'une chambre qui +devait être la sienne; mais la lumière s'éteignit presque aussitôt, et +il crut entendre un long cri étouffé qui ne retentissait que dans son +cœur.</p> + +<p>Il hésita encore une fois, et il se reprocha de partir de la sorte, à +la hâte et en cachette, à l'instar d'un voleur de nuit, et non comme +un prince et seigneur qui va combattre.</p> + +<p>Il saisit le bras de Fredet pour lui donner un ordre:</p> + +<p>—Monseigneur, dit Fredet, nous sommes tous vos serviteurs soumis et +fidèles; mais aucun de nous n'eût osé vous enlever de vive force à +madame d'Orléans.</p> + +<p>—Votre gloire, mon redouté seigneur, m'est plus chère que la vie, +reprit Hermine avec fierté; il ne sera pas écrit dans l'histoire que +toute la noblesse et chevalerie de France s'est ruée contre les +Anglais et que le duc d'Orléans n'est point venu faire son devoir à la +bataille.</p> + +<p>Des chevaux étaient là, tout sellés, avec une escorte de quelques gens +d'armes commandés par le capitaine Annebon, qui mit un genou en terre, +sans bien se rendre compte si cet hommage s'adressait au duc d'Orléans +ou à la damoiselle de Lahern.</p> + +<p>Le duc d'Orléans n'avait donc plus à balancer: il se mit en selle et +donna le signal du départ.</p> + +<h3 class="sep3">IX</h3> + +<p>La route fut longue et pénible, surtout pour le prince qui était +encore affaibli comme s'il relevait d'une maladie véritable: il eut +pourtant le courage de faire en trois jours plus de vingt-cinq lieues, +pour atteindre l'armée des Français, qui était campée dans les plaines +d'Azincourt, vis-à-vis l'armée anglaise qu'elle enveloppait de tous +côtés.</p> + +<p>Le prince, harassé de la route qu'il avait faite à franc étrier, n'eut +pas le temps de se reposer avant la bataille.</p> + +<p>C'était le vendredi, 25 octobre: il faisait à peine jour, quand les +Français, impatients d'écraser un ennemi qui paraissait incapable de +leur résister, se précipitèrent en tumulte, sans tenir compte de +l'ordonnance du combat que les chefs avaient arrêtée entre eux.</p> + +<p>Les princes et les seigneurs donnèrent eux-mêmes l'exemple de ce +désordre en voulant combattre les premiers; mais les Anglais formaient +une masse compacte et immobile, protégée par leurs archers qui +lancèrent une grêle de traits. La cavalerie française, étonnée de ce +rude accueil, recula et mit en désarroi l'infanterie qui la suivait et +qui manquait d'espace pour se développer.</p> + +<p>Ce fut une mêlée effroyable, qui s'augmentait sans cesse du mouvement +continuel des troupes dans la même direction.</p> + +<p>Les archers anglais tiraient toujours au milieu de cette mêlée, où +chaque coup portait, où les chevaux en tombant écrasaient les hommes, +où ceux qui auraient dû s'entr'aider luttaient les uns contre les +autres, où d'horribles clameurs d'effroi et de désespoir empêchaient +la voix des chefs de se faire entendre, où la retraite était devenue +aussi impossible que le combat.</p> + +<p>L'armée française fut perdue avant de s'être rangée en bataille.</p> + +<p>Vainement les seigneurs essayèrent-ils de rétablir un peu d'ordre +parmi ces insensés, qui jetaient leurs armes ou qui s'en servaient au +hasard; vainement firent-ils des efforts inouïs pour enfoncer le corps +d'armée des Anglais.</p> + +<p>Ceux-ci refermèrent leurs rangs derrière une poignée d'assaillants qui +les avaient rompus, et il n'y eut pas de prisonniers.</p> + +<p>Le duc d'Orléans resta enseveli sous un monceau de cadavres.</p> + +<p>Alors commença le carnage: les Anglais égorgèrent avec leurs épées ou +leurs poignards, assommèrent avec leurs maillets de fer une foule de +malheureux qui ne se défendaient plus ou qui s'offraient à rançon.</p> + +<p>Le roi d'Angleterre avait fait crier, au son de la trompette, que +chacun, sous peine de la mort, tuât ses prisonniers. Cet ordre barbare +s'exécuta de toutes parts, jusqu'à ce que la lassitude suspendît le +massacre.</p> + +<p>Plus de dix-huit mille hommes avaient péri du côté des Français, +presque tous appartenant à la noblesse; parmi eux, on comptait les +plus grands seigneurs de France, plusieurs princes du sang, plusieurs +grands officiers de la couronne, le connétable, l'amiral, et les +meilleurs gentilshommes.</p> + +<p>Toutefois, malgré l'ordre du roi d'Angleterre, qui avait eu peur de sa +victoire contre un ennemi si supérieur en nombre, il y eut encore bien +des prisonniers de distinction auxquels on accorda la vie sauve. Les +Anglais n'eurent pas seize cents morts pour leur part.</p> + +<p>Le soir de cette déplorable journée, deux femmes, vêtues de l'habit +des religieuses augustines, parcouraient, en sanglotant et en se +lamentant, le champ de bataille couvert de sang et de débris, de +mourants et de morts.</p> + +<p>Le costume religieux de ces femmes les faisait respecter des +maraudeurs qui dépouillaient les cadavres et qui les eussent +dépouillées elles-mêmes, si elles avaient été vêtues selon leur +condition.</p> + +<p>C'était la duchesse d'Orléans, accompagnée d'Isabeau de Grailly.</p> + +<p>Celle-ci poussa un cri de joie et de douleur en se jetant sur un +blessé qui l'avait reconnue et qui l'appelait par son nom.</p> + +<p>C'était Philippe de Boulainvilliers.</p> + +<p>—Et monseigneur? lui demanda Bonne d'Armagnac, avec un trouble +inexprimable qui se peignait dans ses yeux fixes, remplis de +larmes.—Il est mort! répondit le sire de Boulainvilliers: il était +là, près de moi qui veillais encore sur lui, après qu'il eut rendu son +âme à Dieu!...—Où est-il? s'écria d'une voix sourde la duchesse dont +la raison s'égarait: ne pourrai-je l'embrasser, tout mort qu'il est! +Mort! mort! Et moi, moi!... <i>Morte de deuil en pleurant tant de +morts.</i></p> + +<p>La duchesse d'Orléans ne recouvra pas la raison: elle mourut peu de +jours après, en répétant sans cesse ce fatal horoscope, sans avoir +appris que son mari vivait.</p> + +<p>On avait trouvé le duc, criblé de blessures, mais respirant encore, +sous un amas de cadavres.</p> + +<p>Son écuyer, qui n'était autre qu'Hermine de Lahern, lui avait fait un +rempart de son corps, et avait reçu la moitié des coups qui lui +étaient destinés.</p> + +<p>Tous les deux restèrent prisonniers des Anglais et furent menés en +Angleterre, où la captivité de Charles d'Orléans se prolongea pendant +vingt-cinq années.</p> + +<p>La damoiselle de Lahern réalisa ainsi la prophétie qui la concernait: +<i>Prison auras avec ton gentil maître.</i></p> + +<p>Isabeau de Grailly ne pouvait manquer de voir également se confirmer +son horoscope; elle avait soigné les blessures de son fiancé, Philippe +de Boulainvilliers, et elle put se dire en l'épousant: <i>Mariage est la +fin de tes ennuis.</i></p> + +<p>Quant à Fredet, qui eût volontiers imité cet exemple en se mariant +avec la damoiselle de Lahern, il attendit qu'elle fût de retour en +France pour s'apercevoir qu'il avait attendu trop tard pour se marier.</p> + +<p class="t3 sep2">FIN.</p> + +<p><a name="Page_167" id="Page_167"></a></p> + +<h2 class="sep4">Un tavolazzo en Piémont. +Une chasse au coq de bruyère dans les Alpes.</h2> + +<p>En 1823, j'avais rencontré aux eaux d'Aix en Savoie un jeune +gentilhomme piémontais, nommé le comte Stephano de Nora. Il était +alors attaché en qualité de premier écuyer à la personne du prince +Charles-Albert de Savoie-Carignan, à cette époque en disgrâce, et il +cumulait ces fonctions purement honorifiques avec celles de capitaine +de cavalerie dans un régiment qui tenait, autant que je puis m'en +souvenir, garnison à Verceil ou à Novare. Stephano appartenait à une +des plus grandes familles historiques de Piémont, et pendant la +réunion de l'Italie à la France, son père avait exercé une des plus +hautes charges de la cour de Napoléon. Cette vieille et noble maison +de Nora comptait dans son ascendance des généraux illustres, des +ambassadeurs habiles, des écrivains célèbres, des religieux canonisés, +et même quelques archevêques qui ne l'avaient pas été, faute de +preuves suffisantes sans doute. Stephano avait vingt-quatre ans, une +figure franche et chevaleresque, une tournure martiale, des manières +engageantes et un esprit prompt et original. Ses débuts dans la +carrière militaire avaient été des plus brillants. A vingt ans, +n'étant encore que simple lieutenant, il s'était conduit, lors de +l'insurrection de Gênes en 1821, de la manière la plus héroïque. Au +milieu de la défection générale des troupes, en face d'une révolte +formidable et triomphante, il avait su maintenir son escadron dans le +devoir, et à la tête de cette poignée d'hommes il s'était battu comme +un lion pendant deux jours, avait reçu dix-huit blessures au visage et +dans la poitrine, et forcé d'évacuer Gênes, il s'était mis en route +avec sa petite phalange pour rejoindre le roi qui s'était réfugié à +Florence. Sa retraite à travers des populations insurgées avait été un +combat de quinze jours sans une heure de trêve; mais enfin le noble et +courageux officier avait eu le bonheur d'arriver à sa destination, et +la gloire de remettre entre les mains de son souverain, stupéfait de +tant d'audace, son étendard rougi de son sang et déchiré par les +balles de l'insurrection. «Que puis-je faire pour toi, vaillant +enfant? lui avait dit le roi Charles-Félix. Je t'autorise à me +demander tout ce que tu voudras. Eh bien! sire, je demande à Votre +Majesté la permission d'aller rejoindre mon prince. Il est +malheureux, exilé; qu'il ait au moins un ami pour le consoler dans son +exil. Tu es un brave jeune homme, avait répondu le roi en embrassant +Stephano: fais ce que tu voudras, moi je me chargerai de ce qui te +regarde.»</p> + +<p>Ces détails étaient connus de tout le monde à Aix, et d'ailleurs +Stephano les racontait lui-même dès qu'on lui témoignait le désir de +les entendre, sans qu'il y eût la moindre jactance dans son fait. Il +va sans dire que les belles baigneuses s'étaient plus d'une fois émues +au récit des combats homériques du jeune comte, qui ne savait plus +comment s'y prendre pour faire face à toutes les sympathies plus ou +moins sentimentales dont il était l'objet. Eût-il eu les cent yeux +d'Argus à son service, je doute encore qu'ils eussent pu suffire pour +répondre aux nombreuses œillades qui lui arrivaient de tous les +côtés. <i>J'ai eu moins de besogne à Gênes</i>, me disait-il quelquefois en +riant, car il était essentiellement ce que le naïf et goguenard +Brantôme appelle un bon compagnon. Nous passâmes trois semaines +ensemble, dans une intimité beaucoup plus sérieuse que cela n'arrive +d'ordinaire aux eaux, et nous ne nous quittâmes pas sans quelque +regret. Toutefois je ne garantirais pas que deux mois après nous être +séparés nous fussions encore occupés l'un de l'autre, et je ne me +souviens pas d'avoir demandé une seule fois de ses nouvelles jusqu'à +la circonstance que je vais rapporter.</p> + +<p>Au mois de mai 1832, par conséquent sept ans après cette première +rencontre, je me promenais dans les rues de Turin, où j'étais venu +pour quelques affaires dont il est inutile de parler ici, lorsque je +vis s'avancer quatre ou cinq personnages en uniformes brodés sur +toutes les coutures. Comme la parade venait de défiler devant le +château, je compris que c'était une partie de l'état-major qui se +retirait, et je ne fus pas fâché d'avoir une si bonne occasion de +juger la tenue des grands dignitaires de l'armée de Sa Majesté le roi +de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, excusez du peu. La brillante +phalange approchait toujours; déjà je pouvais distinguer l'émail des +nombreuses décorations qui scintillaient sur toutes les poitrines, +quand un de ces beaux officiers, le plus beau même, je dois le dire, +se détachant du groupe principal, se dirigea tout droit sur moi.</p> + +<p>—Que fais-tu ici? me demanda-t-il d'un ton aussi naturel que si nous +nous étions quittés la veille et qu'il dût s'attendre à me rencontrer.</p> + +<p>Je toisai de la tête aux pieds l'individu qui m'interpellait avec tant +de familiarité, puis je lui sautai au cou en poussant un cri de joie: +j'avais reconnu mon ami Stephano.</p> + +<p>—Comment, reprit-il, tu es à Turin et tu n'es pas venu loger chez +moi! Mais c'est absurde! Voyons, où es-tu descendu? Je veux le savoir +tout de suite.—A l'hôtel Feder.—Je vais t'y accompagner; je +t'aiderai à refaire tes paquets, et un garçon de l'hôtel portera tes +bagages au palais Nora; tout cela peut être arrangé dans un quart +d'heure.—Mais je suis peut-être ici pour un mois.—Raison de plus; +que ferais-tu tout ce temps-là à l'auberge? Tu y périrais d'ennui. +Turin n'est pas gai quand on n'y connaît personne.</p> + +<p>Il n'y avait pas trop moyen de résister à une invitation si imprévue, +si pressante, si amicale. Je n'avais d'ailleurs aucune raison sérieuse +pour refuser, et j'ai eu toute ma vie un goût prononcé pour tous ces +petits hasards de la destinée qu'on trouve sur sa route au moment où +l'on y pense le moins. Je pris donc le bras de Stephano, en me gardant +bien de lui dire que je n'avais pas une seule fois pensé à lui depuis +quarante-huit heures que j'étais à Turin, et nous nous dirigeâmes vers +l'hôtel Feder, dont nous étions fort heureusement très-près.</p> + +<p>Chemin faisant, Stephano me conta que son père était mort, ce qui +l'avait fait marquis de Nora en lui donnant quatre-vingt mille livres +de rente; qu'il était lieutenant-colonel, premier écuyer du roi +Charles-Albert, successeur du roi Charles-Félix, et qu'il devait +partir prochainement pour Naples, chargé d'une mission diplomatique +importante.</p> + +<p>Tout cela ne l'empêcha pas, quand nous fûmes arrivés à mon auberge, de +m'aider à refaire ma malle avec la plus aimable bonhomie: s'il n'y +avait eu personne chez Feder pour la porter jusqu'au palais Nora, il +aurait été capable de la charger sur son épaule et de traverser ainsi +la moitié de la ville, tant il craignait de me laisser échapper.</p> + +<p>—A propos, me dit-il en entassant des bottes dans un sac de nuit, je +suis marié; mais que cela ne te fasse pas peur, ma femme sera aussi +charmée que moi de te recevoir: j'ai déjà deux enfants, l'aîné est le +filleul du roi.</p> + +<p>Une demi-heure après, j'avais été présenté à la marquise qui m'avait +fait l'accueil le plus gracieux, et j'étais installé dans une des +meilleures chambres du palais Nora, l'un des plus beaux de Turin.</p> + +<p>Je passai vingt-cinq jours dans cet intérieur tout à fait aimable et +bon, et quand le moment du départ arriva, j'avais le cœur +véritablement triste, bien qu'il eût été convenu entre mes amis et moi +que je reviendrais au mois de septembre prochain, et cette fois +accompagné de ma femme et de mes enfants, afin de n'avoir aucune +raison d'abréger un séjour dont je me faisais une véritable fête.</p> + +<p>Il y a, règle générale, peu d'obstacles aux engagements qui plaisent; +le 31 août, mon briska roulait rapidement sur les pentes sinueuses et +pittoresques du Mont-Cenis, du côté de Suze; quelques heures après +nous descendions au palais Nora, où Stephano nous attendait; pour rien +au monde je n'aurais voulu faire une seconde fois la faute de m'en +aller loger à l'auberge.</p> + +<p>Le lendemain nous montrâmes à ma femme les curiosités de la ville, et +nous finîmes notre soirée au théâtre d'Angenne, où l'on jouait pour la +trentième fois depuis six semaines, <i>Zadig et Astarte, del signor +Vaccaï</i>.</p> + +<p>La marquise n'était pas à Turin; elle nous attendait dans son +magnifique château de Nora où nous devions la rejoindre le jour +suivant, et où il était dit que nous passerions le reste de l'automne +qui n'était cependant pas encore commencé.</p> + +<p>Le 2 septembre, à trois heures de l'après-midi, nous sortions de la +capitale du Piémont par la porte de Carignan, et nous prenions la +route qui conduit à cette ville. A notre gauche, et à une portée de +fusil à peine, se déroulait la belle et poétique colline de Turin, +avec ses charmantes <i>villa</i> au milieu des fleurs, ses couvents à demi +cachés dans la verdure, ses madones sculptées dans le tronc des vieux +chênes, et ses <i>pergola</i><a name="FNanchor_1" +id="FNanchor_1" href="#Note_1" class="fnanchor">[1]</a> +toutes chargées de grappes transparentes +et parfumées. A notre droite, mais à une distance de sept ou huit +lieues, s'élevaient les majestueuses cimes des Alpes, que semblaient +défendre, comme deux géants debout et menaçants, le mont Rosa et le +mont Viso, l'un et l'autre couronnés d'une auréole de neige +éblouissante. Entre ce fond de tableau vraiment grandiose et la route +que nous suivions, s'étendait la fertile plaine du Piémont où l'on +coupait les foins pour la quatrième fois. Le temps était magnifique, +la température délicieuse, les bourgs et les villages que nous +traversions avaient un aspect de richesse et de bien-être qui nous +réjouissait. Stephano nous montrait tout, nous expliquait tout, ce qui +ne l'empêchait pas d'échanger de temps en temps des phrases amicales +en patois piémontais avec les passants qui le saluaient par son titre. +Il était facile de voir que tout le monde l'aimait et que cette +popularité avait la plus noble origine. J'ajouterai que Stephano en +jouissait sans ivresse et qu'il avait la modestie et le bon goût de la +considérer bien plus comme un héritage de famille que comme une +conquête personnelle.</p> + +<p>Il y avait environ trois heures que nous courions: nous avions déjà +changé deux fois de chevaux, la première à Carmagnole et la seconde à +Carignan, quand Stephano, qui avait voulu se mettre sur le briska, +nous dit:</p> + +<p>—Ah! voilà ma femme! j'étais sûr qu'elle viendrait +au-devant de nous: maintenant nous serons rendus au château avant dix +minutes.</p> + +<p>Nous nous hâtâmes de mettre pied à terre. Je baisai la main de la +marquise, qui embrassa ma femme, afin de couper court à la cérémonie +toujours ennuyeuse des présentations.</p> + +<p>Nous étions en ce moment à l'entrée d'une petite ville bâtie en +amphithéâtre sur le versant occidental d'un mamelon qui s'élevait à +notre gauche. Je cherchai au-dessus de ses toits pressés et parmi les +clochers et les dômes de ses églises et de ses couvents, où pouvait +être situé le château; mais je n'aperçus que la plate-forme d'une +large tour crénelée sur laquelle venaient mourir les derniers rayons +d'un splendide soleil couchant.</p> + +<p>Notre voiture continua sa route, et nous, nous prîmes un sentier +rapide qui nous fut indiqué par le chien de la marquise qui courait +devant nous.</p> + +<p>Nous avancions lentement parce que nous nous arrêtions à chaque +instant pour attendre Stephano qui, tantôt sous un prétexte et tantôt +sous un autre, restait en arrière: une fois, c'était pour questionner +une pauvre femme dont le mari avait fait une chute; le moment d'après, +c'était pour aider un vieillard à remettre un fardeau sur sa tête; +puis il soulevait des petits enfants dans ses bras; il accostait des +ouvriers qui revenaient après leur journée finie: on eût dit qu'il +était absent depuis six mois et qu'il voulait s'enquérir de tout ce +qui s'était passé dans le pays pendant son absence.</p> + +<p>Tout à coup je m'arrêtai en poussant un cri d'admiration et de +surprise: le château de Nora venait de m'apparaître brusquement à un +détour du sentier.</p> + +<p>C'était un vieil et majestueux édifice, construit en briques jadis +rouges que le temps avait brunies. Il occupait le sommet du mamelon +dont j'ai parlé, et dominait la ville qu'il semblait protéger; deux +tours immenses le flanquaient à droite et à gauche et lui donnaient un +aspect imposant. Celle de gauche, toute couverte d'un épais réseau de +lierre, était sombre; celle de droite, enlacée par les pampres d'une +vigne vierge, dont le soleil d'automne avait doré le feuillage, était +éblouissante; une troisième tour carrée et percée d'une voûte servait +d'entrée au manoir féodal, et montrait au-dessus d'un immense portail +l'écusson gigantesque des Nora, surmonté de leur devise; belle devise +s'il en fut, car elle se composait de ces deux mots tout parfumés +d'honneur et de chevalerie: <i>Franc et léal</i>.</p> + +<p>L'intérieur du château n'était pas fait pour détruire l'impression que +causait sa première vue. Le salon, vaste galerie éclairée par six +fenêtres donnant sur la chaîne des Alpes, était décoré de vieilles +armures disposées en faisceaux avec un goût sévère et intelligent; la +salle à manger n'avait pour ornements que d'antiques portraits de +famille, représentant des guerriers aux visages fiers et mâles, et de +nobles dames aux costumes sévères. Un lustre de fer, portant sur ses +bras contournés des bougies en cire jaune, descendait du milieu du +plafond d'un vestibule dont les murs étaient garnis de bancs en bois +de chêne, noircis par le temps et lustrés par l'usage. Dans les +chambres à coucher tous les lits étaient à colonnes et à baldaquin, et +il n'y avait pas d'autres meubles que des bahuts respectables et des +fauteuils qu'il fallait prendre à deux mains pour les changer de +place. Eh bien! rien de tout cela n'était triste ni prétentieux; +l'harmonie était parfaite entre le cadre et le tableau, et le maître +de cette demeure imposante avait l'air assez grand seigneur pour se +faire pardonner les splendeurs aristocratiques qui l'environnaient.</p> + +<p>Pendant les trois mois que je passai à Nora, je pus prendre une idée +de ces grandes existences d'autrefois dont j'avais beaucoup entendu +parler à mon père sans y croire complétement. Il n'y avait de luxe +nulle part, mais de l'abondance partout. Le domestique nombreux se +composait de jeunes serviteurs actifs et vigilants et d'anciens +gagistes, passés à l'état de commensaux et devenus en quelque sorte +les amis du châtelain. La table, solidement servie, n'offrait jamais +un seul de ces mets recherchés qui ne satisfont que les caprices de +l'estomac. Maintenant, mes chers lecteurs, laissez-moi vous dire la +première chose qui se faisait à cette table, quand le dîner était +apporté: chaque plat était mis à son tour devant le marquis qui en +retirait lui-même la part des pauvres et des malades. Voyons, +messieurs les puissants du jour, la main sur la conscience (ô flatteur +que je suis), en faites-vous autant? Et vous, impudents prôneurs de +liberté et d'égalité, pipeurs habiles de popularité éphémère, +levez-vous la dîme sur vos splendides festins pour apaiser la faim qui +pleure silencieusement à la porte de vos hôtels? «A quoi bon? +direz-vous; il y a tant de malheureux!» C'est vrai pour Paris; mais +dans vos terres, dans vos châteaux, excellents démocrates, quelles +marques de sympathie donnez-vous à vos semblables dans la souffrance? +Imitez-vous le marquis de Nora qui, chaque matin, pansait lui-même, +<i>dans son salon</i>, les malades qu'on pouvait lui amener, et qui allait +visiter ensuite chez eux ceux qui n'étaient pas transportables? Et +avec quelles bonnes paroles, avec quels égards touchants tout cela +s'accomplissait! Aussi que de bénédictions j'ai entendues dans ce +vieux manoir, qu'on eût pris pour la propriété de tous, tant chacun y +avait l'air comme chez soi! Et ne croyez pas que le marquis de Nora +fût une exception dans son pays! tous les seigneurs ses voisins +étaient animés du même esprit <ins title="'du' dans l'original">de</ins> +charité et de fraternité. Aussi le +Piémont est-il resté calme au milieu des troubles qui ont agité +l'Italie après la révolution de juillet. Il est resté calme, parce que +les novateurs y étaient sans crédit; parce que la noblesse qu'on +aurait voulu humilier était plus aimée et plus bienfaisante que la +bourgeoisie sa rivale. Nouvelle preuve de ce que nous avons souvent +pensé, que c'est moins la dureté des aristocrates de vieille souche +que l'insolence des parvenus qui rend nécessaires les révolutions.</p> + +<p>Le soir même de notre arrivée, Stephano interrompit une histoire de +chasse fort amusante qu'il me racontait, pour me dire du ton d'une +personne qui a oublié de faire une communication importante à +quelqu'un qu'elle peut intéresser.</p> + +<p>—A propos, c'est demain l'ouverture du +<i>tavolazzo</i>.—J'en suis charmé +si cela te fait plaisir, mais qu'est-ce que le <i>tavolazzo</i>? +répondis-je.—C'est le tir à la carabine de nos pays: tous les ans il +a lieu le jour de Saint-Grégoire.—Et comment les choses se +passent-elles? demandai-je.—La distance est de cent quatre-vingts +pas, et le but est grand comme le fond de ton chapeau. Chaque tireur a +sa cible qui porte son nom, et il doit tirer, nombre fixe, six fois. +Le vainqueur est celui qui met le plus de balles autour d'un petit +rond en papier doré, grand comme un pain à cacheter, lequel est placé +au centre du <i>barelet</i>: c'est le nom que nous donnons à nos cibles, +parce qu'elles ont la forme d'un petit baril. Ce petit baril est peint +en blanc, ce qui ne le rend pas plus facile à viser pour cela.—Je +suis enchanté de connaître tous ces détails, parce qu'alors je +prendrai rang parmi les spectateurs, repartis-je; je ne crains pas de +rival pour rouler un lièvre ou pour faire coup double sur des perdrix +rouges après la Toussaint; mais votre tir à la carabine ne me sourit +pas le moins du monde: je m'abstiendrai.—Quelle folie! interrompit +vivement Stephano; ce serait avouer d'avance que tu doutes de ton +adresse; au lieu qu'en t'exécutant de bonne grâce, le hasard peut te +servir.—Et s'il me trahit?—S'il te trahit, tu ne seras pas le seul: +j'attends demain matin le ministre d'Autriche et le chargé d'affaires +de Prusse, deux maladroits s'il en fut; ils te tiendront compagnie: je +les ai justement engagés à cause de toi.—Eh bien! nous verrons +demain.—Enfin, tu peux compter sur une arme excellente et sur une +main infaillible pour te la charger. Je te donnerai un brave homme qui +ne mettra pas dans le canon un atome de poudre de plus une fois qu'une +autre.</p> + +<p>Le lendemain après le déjeuner, j'étais dans la galerie des vieilles +armures où je faisais une partie de billard avec le chapelain du +château, lorsque je crus entendre dans l'éloignement les sons d'une +espèce de musique militaire.</p> + +<p>Je mis au port d'armes ma queue qui visait un carambolage, et mon +regard interrogea probablement le bon chapelain, car il me dit sans +que j'eusse besoin de le questionner:</p> + +<p>—C'est le <i>tavolazzo</i>, <i>signor marchese</i>, +<ins title="'on, vient' dans l'original">on vient</ins> chercher les +habitants du château: vous verrez, la procession est très-belle.</p> + +<p>En ce moment, Stephano entra pour m'avertir de me préparer; son +chasseur le suivait portant deux carabines; une des femmes de la +marquise venait ensuite; j'aperçus dans ses mains un petit carton +rempli de rubans de toutes les couleurs.</p> + +<p>—Prends cette arme et choisis bien vite un de ces rubans, me dit +brusquement le marquis de Nora; il faut que nous soyons prêts quand le +cortége arrivera. De Bombelles et Schulz sont déjà dans le vestibule.</p> + +<p>Les explications qu'on demande aux gens pressés sont en général peu +satisfaisantes; je pris donc, sans mot dire, un ruban vert céladon que +la belle camériste noua autour de mon bras gauche; puis je mis mon +chapeau un peu plus sur l'oreille que de coutume, la carabine sur mon +épaule, et je suivis Stephano qui paraissait fort impatient.</p> + +<p>Avant de sortir de la galerie, je me retournai pour savoir ce que +devenait le chapelain, et je le vis qui se faisait aussi nouer un +ruban autour du bras, un beau ruban couleur feu, ma foi! Quelques +secondes après, il nous rejoignit dans le vestibule: il avait, comme +nous tous, la carabine sur l'épaule et le chapeau légèrement incliné +du côté gauche.</p> + +<p>Nous sortîmes alors du château, ayant le marquis à notre tête: en ce +moment la procession du <i>tavolazzo</i> débouchait du grand portail de la +cour carrée, se dirigeant vers nous; nous nous arrêtâmes aussitôt pour +l'attendre; j'ai su depuis que le cérémonial était réglé ainsi depuis +des siècles.</p> + +<p>C'était vraiment quelque chose de très-pittoresque et de +particulièrement nouveau pour moi que ce cortége qui s'avançait à +notre rencontre. Il était précédé par une trentaine de musiciens +enrubanés de la tête aux pieds, qui jouaient en manière de marche une +<i>monferine</i> vive et gracieuse; derrière eux, les trois syndics de la +ville de Nora marchaient gravement entre deux hommes de haute taille, +dont l'un, celui de droite, portait une bannière aux couleurs du +marquis, et l'autre une bannière aux couleurs de la ville: +immédiatement après ces cinq personnes, venaient sur deux rangs les +tireurs de la compagnie du <ins title="'tavolozzo' dans l'original"> +<i>tavolazzo</i></ins>, au nombre de vingt environ, +parmi lesquels je comptai sept ou huit prêtres.</p> + +<p>La musique s'arrêta et se rangea de côté; le marquis fit quelques pas +à la rencontre des syndics, dont le doyen prononça un petit discours +en piémontais, que nous applaudîmes vigoureusement.</p> + +<p>Stephano répliqua et fut à plusieurs reprises interrompu par les +acclamations de l'assemblée. On était venu, comme chaque année, lui +offrir la présidence du <i>tavolazzo</i>, et, comme chaque année, il avait +répondu qu'il l'acceptait, bien qu'elle lui fût offerte par de plus +dignes que lui de l'obtenir. Cet échange de bons procédés accomplis, +nous nous mêlâmes au cortége en ayant soin de ne pas avoir l'air de +nous grouper entre nous. Le comte de Bombelles se mit à côté d'un +tisserand; le baron de Schulz eut pour compagnon un fabricant de +<i>saucissons de Bologne</i>; le hasard me donna pour voisin un petit +cabaretier.</p> + +<p>La musique se replaça à notre tête, la <i>monferine</i> recommença de plus +belle, et le cortége reprit le chemin du bourg qu'il dut traverser en +entier pour arriver à l'endroit où le <i>tavolazzo</i> était établi.</p> + +<p>Toute la ville avait un air de fête, quoique ce ne fût pas un +dimanche: les femmes et les jeunes filles étaient parées de leurs plus +beaux atours; les petits garçons avaient de gros bouquets à la +boutonnière; des drapeaux et des banderoles flottaient à toutes les +fenêtres; on battait des mains sur le passage du cortége.</p> + +<p>Arrivés à notre destination, chacun de nous reçut un <i>barelet</i> sur +lequel il inscrivit son nom, et prit au hasard, dans un sac, un numéro +destiné à marquer son rang dans le tir; le président lui-même n'était +pas exempt de cette formalité, qui n'avait, on en conviendra, rien de +bien aristocratique.</p> + +<p>Le hasard me donna le numéro 3, Stephano amena le numéro 9, le numéro +1 tomba à un sec et long chanoine qu'on appelait le <i>Theologo</i>: je +n'ai jamais su pourquoi; mais je présume que ce nom répondait à +quelques fonctions ecclésiastiques.</p> + +<p>Je ne m'étais point exagéré la distance de cent quatre-vingts pas dont +Stephano m'avait parlé la veille: elle me sembla prodigieuse, eu égard +surtout à la petitesse du but qui, en outre, était disposé en +trompe-l'œil, c'est-à-dire que le <i>satané barelet</i>, plus gros du +ventre que des extrémités, offrait une ampleur qu'en réalité il +n'avait pas. Quant au petit rond de papier doré, on ne le voyait pas +plus qu'on ne voit les étoiles à dix heures du matin au mois de +juillet.</p> + +<p>Une fanfare annonça l'ouverture du tir; quand elle fut finie, un +roulement de tambours se fit entendre: c'était le dernier signal.</p> + +<p>Le <i>Theologo</i>, qui se tenait depuis quelques instants l'arme haute à +la troisième position, baissa majestueusement sa carabine, inclina la +tête sur la batterie, et ferma l'œil gauche.</p> + +<p>Je crus que le coup allait partir et je regardai la cible.</p> + +<p>Impatienté de ne rien entendre, je me retournai vers le <i>Theologo</i>; il +avait relevé son arme et causait tranquillement avec son voisin.</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-il arrivé? demandai-je à Stephano.—Peu de chose: +une mouche s'est posée sur le canon de sa carabine, et lui faisait un +faux point de mire.—Comment, vous y mettez cette importance-là? +repris-je; mais alors ce n'est pas un plaisir, c'est...</p> + +<p>Je n'achevai pas, car en ce moment le <i>Theologo</i> s'était remis en +joue: cette fois le coup partit.</p> + +<p>Quand la fumée de la poudre fut dissipée, j'aperçus un homme debout à +côte du <i>barelet</i> du <i>Theologo</i>.</p> + +<p>Cet homme ôta son chapeau et salua en se tournant vers les tireurs.</p> + +<p>Puis il leva une petite baguette, dont il appliqua l'extrémité contre +le centre du <i>barelet</i>.</p> + +<p>Je regardai avec attention, et au beau milieu du petit disque peint en +blanc, je vis le trou noir qu'avait fait la balle; la moitié du rond +de papier doré était emportée.</p> + +<p>—C'est un hasard, dis-je à voix basse au marquis.</p> + +<p>—<i>Patienzza</i>, me répondit-il en mettant un doigt sur sa bouche.</p> + +<p>Le second coup du <i>Theologo</i> partit, et la balle mordit sur la moitié +du trou qu'avait fait la première.</p> + +<p>Il en fut à peu près de même des quatre autres: toutes les six ne +tinrent guère plus de place que ne l'eussent fait six trous de vrille +placés à dessein les uns à côté des autres.</p> + +<p>Après le <i>Theologo</i> vint le tisserand, puis moi, puis le fabricant de +saucissons de Bologne, puis le ministre d'Autriche, etc.; bref, le feu +ne discontinua pas pendant cinq heures.</p> + +<p>Le premier prix appartint sans contestation au <i>Theologo</i>; Stephano +eut le second; un gros chanoine et moi nous tirâmes le troisième au +sort, et j'eus la bonne chance de gagner.</p> + +<p>On ne pouvait concourir à un de ces prix, qui se composaient de pièces +d'argenterie d'une assez grande valeur, qu'autant qu'on avait mis ses +six balles dans la cible; puis, parmi ceux qui se trouvaient dans ce +cas, on choisissait les trois dont les coups tenaient le moins de +place.</p> + +<p>—Tu t'es moqué de moi, me dit Stephano avec bonhomie.—Je te promets +que c'est un pur hasard, répondis-je, je n'ai jamais tiré à la cible +de ma vie.—Si tu reviens l'année prochaine, tu nous battras tous, +reprit-il: regarde ce pauvre <i>Theologo</i>, il n'est pas encore remis de +la frayeur que les trois premiers coups lui ont causée: voilà +cinquante ans qu'il s'étudie à être le meilleur tireur du pays, et +c'est la dix-neuvième fois de suite qu'il reçoit le premier prix.</p> + +<p>Le moment du retour était arrivé, et un roulement de tambours indiqua +qu'il fallait reformer les rangs. La musique, les porte-bannières, les +syndics reprirent la tête de la colonne; chaque tireur retrouva son +compagnon, puis on se remit en marche pour le château.</p> + +<p>Je crus que c'était simplement une conduite courtoise qu'on faisait +au marquis, et que la fête était terminée; mais je me trompais, comme +vous allez voir.</p> + +<p>Pendant notre absence, une table de soixante couverts avait été +dressée sous une magnifique treille qui occupait toute la longueur +d'une terrasse située au couchant du vieux manoir.</p> + +<p>Tous les membres du <i>tavolazzo</i> y prirent place avec leurs épouses, +leurs filles et leurs nièces; parmi ces dernières, je remarquai deux +ravissantes personnes, que le gros chanoine, mon rival pour le +troisième prix, me dit être les enfants de sa sœur cadette: je +déclare n'avoir aucun motif de douter de la vérité de cette assertion.</p> + +<p>Toutes les places d'honneur de la table furent pour les habitants de +la ville. La marquise de Nora mit le <i>Theologo</i> à sa droite et le +doyen des syndics à sa gauche; Stephano en fit autant pour la femme du +bailli et la fille du maître de poste: le comte de Bombelles, le baron +de Schulz, ma femme et moi, aidâmes de notre mieux les nobles +châtelains à faire les honneurs de leur festin, et j'ose dire que nous +nous en acquittâmes à la satisfaction générale.</p> + +<p>Tout le monde était à son aise dans cette réunion où presque toutes +les classes de la société étaient représentées: d'une part, le respect +n'avait rien de servile; de l'autre, le sans-façon n'avait rien de +choquant. Au dessert, le marquis se leva, son verre à la main, et dit +d'une voix vibrante et émue:</p> + +<p>—A la santé de mes bons amis les habitants de Nora! Puissent les +liens qui nous unissent depuis des siècles durer des siècles encore! +Puissent nos enfants s'aimer comme nous nous aimons et comme nos pères +s'aimaient!</p> + +<p>Un tonnerre d'applaudissements accueillit ce toast affectueux; alors +le syndic se leva à son tour et répondit:</p> + +<p>—Au nom des habitants de la cité dont j'ai l'honneur d'être le plus +ancien magistrat, je porte la santé de son premier citoyen, de son +plus digne enfant! Au marquis Stephano de Nora! s'écria-t-il d'une +voix retentissante. A sa noble compagne! à ses enfants! à la +prospérité de sa maison!</p> + +<p>Une nouvelle salve d'acclamations, plus bruyante, plus unanime que la +première, témoigna de la sympathie que ces paroles trouvaient dans +tous les cœurs. Les verres se choquèrent, les mains s'étreignirent, +les yeux échangèrent des regards brillants de dévouement et +d'affection: je n'ai vu de ma vie rien de plus touchant.</p> + +<p>Le soir, le château fut illuminé, on tira un feu d'artifice sur la +terrasse, et on dansa jusqu'à minuit dans la galerie des vieilles +armures transformée en salle de bal.</p> + +<p>La danse ne chassa pas les prêtres; ils étaient tous trop honnêtes +pour se croire obligés de faire les hypocrites: ceci soit dit sans +offenser ceux qui font autrement; mais chaque pays a ses usages, n'en +blâmons aucun.</p> + +<p>—Eh bien! que penses-tu du Piémont? me demanda Stephano le lendemain +matin.—Ma foi! je pense que je voudrais bien l'habiter, répondis-je. +Cette soirée d'hier m'a ravi! Maintenant, pourras-tu m'expliquer de +semblables mœurs après quarante ans de révolutions à votre porte? +Quant à moi, je n'ai pu résoudre la question.—Rien n'est plus facile +cependant: nous ne nous isolons pas, voilà tout notre secret. Les +vaniteux croient que la familiarité engendre le mépris, c'est une +erreur: quand il est démontré qu'elle n'est pas un calcul, elle +augmente le respect et elle entretient l'affection, j'en acquiers la +preuve chaque jour.—Cependant votre noblesse a de grands priviléges, +et il n'en faut pas davantage pour faire des mécontents.—Ce ne sont +point les priviléges qui blessent ceux qui ne les ont pas, c'est la +manière dont les exploitent ceux qui les ont. Servez-vous d'une grande +fortune pour soulager vos semblables; tirez parti d'une belle position +au profit de ceux qui n'en possèdent que de médiocres, et fortune et +position vous seront pardonnées. Chacun sait que si j'étais pauvre il +y aurait bien plus de pauvres dans le pays; personne n'ignore que si +la ville possède un hospice, c'est à un Nora qu'elle le doit. Quand le +roi me fait une grâce, je l'accepte; mais quand je lui demande une +faveur, ce n'est jamais en mon nom que je parle. Comprends-tu +maintenant?—Très-bien; seulement une semblable conduite +demande...—Rien que du bon sens de part et d'autre, interrompit +Stephano. Mais au diable cette conversation sérieuse! ajouta-t-il, +j'étais venu te voir pour tout autre chose. Voyons, es-tu disposé à +faire une chasse un peu rude demain?—Certainement.—Eh bien! fais +toutes tes dispositions pour une absence de quatre ou cinq jours, nous +partirons après le déjeuner, nous dînerons le soir à Pignerol, et nous +irons coucher chez un braconnier de mes amis qui sera enchanté de +faire ta connaissance. C'est une des curiosités de notre pays. Je te +laisse à tes affaires et vais veiller aux préparatifs de notre petite +campagne.</p> + +<p>A onze heures, le lendemain, nous étions prêts et nous montions, +Stephano, son chasseur et moi, dans une petite voiture de chasse dont +le coffre regorgeait d'excellentes provisions: un panier attaché +derrière renfermait nos chiens; nos fusils étaient entre nos jambes et +nos carnassières sur nos épaules.</p> + +<p>Le trajet se fit rapidement et gaiement. Les deux petits étalons +sardes attelés à notre voiture couraient comme des biches +effarouchées; le marquis me contait une foule de ces bonnes histoires +de chasse dont on n'a jamais l'air de douter, afin de se réserver le +droit d'y répondre par de plus merveilleuses encore; bref, le temps +s'écoula si vite, que j'accusai de radotage les horloges de Pignerol +qui sonnaient quatre heures comme nous mettions pied à terre dans la +cour de l'auberge de la <i>Croce-Bianca</i>, la meilleure de la ville.</p> + +<p>Cinquante minutes après, nous avions dîné et nous enfourchions des +mulets qui devaient nous hisser par des chemins diaboliques jusqu'à la +cabane du vieux braconnier.</p> + +<p>Cette ascension fut tout ce qu'on peut se figurer de plus pittoresque. +Le sentier que nous suivions, taillé en zig-zag sur le flanc d'une +montagne à pic, nous découvrait à chaque instant des points de vue +d'autant plus admirables, que le soleil, en se couchant, jetait des +flots de lumière sur une des plus belles contrées du monde. A nos +pieds, Pignerol disparaissait lentement dans l'ombre croissante du +soir; plus loin Racconis, Savigliano, Fossano étincelaient de magiques +clartés, et un rayon plus splendide que tous les autres illuminait le +château de Nora que nous apercevions distinctement malgré une distance +de huit lieues à vol d'oiseau. Les cours d'eau étaient marqués par une +brume légère suspendue aux saules de leurs rives, et des nuages de +poussière brillante indiquaient les sinuosités des routes qui se +croisaient en tous sens dans la magnifique plaine que nous avions sous +les yeux. Des bêlements de troupeaux, des sons lointains de cloches, +des bruits confus de voix arrivaient jusqu'à nous dans une harmonie +remplie de charme et de grandeur qui nous plongeait dans une douce et +rayonnante mélancolie. Quand le soleil eut complétement disparu +derrière les cimes des Alpes, le spectacle devint, s'il est possible, +plus merveilleux encore. Les neiges du mont Viso se parèrent des plus +riches teintes; des jets d'ombres fantastiques se répandirent sur la +campagne, et la lune, entourée d'un brillant cortége d'étoiles, vint +montrer sa face rougeâtre sur les hauteurs boisées des Apennins.</p> + +<p>Ce tableau m'avait jeté dans une admiration si profonde que si mon +mulet eût fait un faux pas, je ne me serais point avisé, je crois, de +le retenir, et j'aurais fait une seconde entrée à Pignerol, dont les +badauds de l'endroit eussent conservé longtemps le souvenir.</p> + +<p>L'air qui était devenu plus vif, et nos montures qui marchaient plus +facilement, me firent supposer que nous avions atteint le plateau de +la montagne dont nous escaladions les flancs depuis deux heures +environ: cette supposition me fut confirmée par Stephano qui poussa +son mulet près du mien en me disant:</p> + +<p>—Nous pouvons marcher maintenant côte à côte: la route a trois lieues +de largeur; mais ce ne sera pas pour bien longtemps, car nous allons +être obligés de descendre par un sentier tout semblable à l'autre. Si +ta bête tombe, laisse-la se relever toute seule; autrement tu es +perdu: les mulets n'aiment pas qu'on se mêle de leurs +affaires.—Sommes-nous encore loin de la cabane de ton braconnier?—A +trois quarts de lieue environ; mais il nous faudra au moins une heure +et demie pour les faire.—Comme qui dirait le temps de fumer trois +cigares.—A peu près.</p> + +<p>La descente se fit heureusement. Au bout de cinq quarts d'heure de +marche nous entendîmes les aboiements d'un chien; presque en même +temps nous aperçûmes une lumière qui brillait au-dessous de nous à une +profondeur prodigieuse.</p> + +<p>—Encore dix minutes et nous serons arrivés, me dit Stephano; mais le +bout de chemin qui nous reste à faire n'est pas des plus faciles. +Adresse une petite prière à ton ange gardien, cela ne nuit jamais.</p> + +<p>Je ne voulus pas convenir que la chose était déjà faite, et je la +recommençai.</p> + +<p>Tout à coup mon mulet s'arrêta court, celui de Stephano qui le +précédait en avait fait autant: le chien aboyait toujours.</p> + +<p>Une porte s'ouvrit et nous vîmes l'intérieur d'une cabane éclairée par +un grand feu.</p> + +<p>—Ce ne peut être que le marquis de Nora qui arrive à une pareille +heure, dit une grosse voix joviale. Les coqs de bruyère n'ont qu'à se +bien tenir demain.—Bonsoir, Titano, répondit le marquis en mettant +pied à terre. Tu ne t'attendais guère à me voir, n'est-ce pas?—C'est +ce qui vous trompe, Excellence. Votre lit est fait depuis hier, et +j'ai couru la montagne toute la journée pour savoir où se tenait le +gibier.—Je t'amène un ami, un Français, reprit le marquis.—Soyez les +bienvenus tous les deux, Excellences.</p> + +<p>Pendant ce colloque, j'étais aussi descendu de mon mulet, et j'avais +suivi le marquis dans la cabane.</p> + +<p>Le feu dont j'ai parlé l'illuminait du haut en bas et dans tous ses +recoins, mieux que n'eût pu le faire la clarté du jour. Je pus donc +prendre immédiatement connaissance des lieux et de la figure de notre +hôte.</p> + +<p>La cabane était spacieuse, propre et assez bien garnie d'un solide +mobilier rustique. Il y avait un petit lit à droite de la cheminée et +un autre beaucoup plus grand à gauche. Une table occupait le milieu de +la chambre; un buffet couvert de poterie grossière s'emboîtait dans un +des angles, faisant face à une maie placée dans l'angle opposé. Des +quartiers de lard pendaient au plafond, et le manteau de la cheminée +portait un râtelier d'armes, véritable arsenal, composé d'une +canardière, d'un fusil double, d'une carabine, d'une paire de +pistolets et d'un sabre de fantassin, à la poignée duquel étaient +attachées une dragonne et deux épaulettes en laine rouge. Quelques +gravures communes, collées le long des murs représentaient le roi +Charles-Albert, l'empereur Napoléon et l'archiduc Charles: ces trois +personnages étaient les héros de prédilection de Titano.</p> + +<p>Quant à ce dernier, c'était bien le plus singulier individu que +j'eusse jamais rencontré, et je ne pouvais me lasser de le regarder. +Il avait près de six pieds, et contrairement à l'habitude des hommes +de haute taille, il se tenait droit comme un jonc. Sa maigreur était +phénoménale, ses jambes et ses bras d'une longueur démesurée, son nez +immense, sa bouche, sans une dent, fendue d'une oreille à l'autre. Son +œil droit, vif et largement ouvert, contrastait avec son voisin +qu'il tenait habituellement fermé comme un homme qui couche en joue. +Sa peau avait la teinte de la tige d'une vieille botte, et elle était +ridée comme une pomme à la fin du carême. Eh bien! cet extérieur +bizarre jusqu'au fantastique ne me parut pas ridicule. Ce grand corps +fluet était agile et adroit dans tous ses mouvements; cette figure +hétéroclite étincelait d'esprit et de bonté; l'œil ouvert avait de +la bienveillance; sous la paupière de l'œil fermé, on voyait +briller doucement la fine goguenardise des chasseurs de profession. +Titano n'avait pas d'âge: à le voir agir, on ne lui aurait donné que +25 ans; à regarder son visage, on l'aurait volontiers gratifié d'un +siècle. La vérité est qu'il jouissait de quatorze lustres, ce qui ne +l'empêchait pas de marcher quinze heures de suite sans se reposer cinq +minutes. J'en eus la preuve le lendemain.</p> + +<p>Pendant mon examen, le chasseur du marquis avait déchargé les mulets +que nous montions et ceux qui portaient notre bagage, et la table de +Titano se trouva bientôt encombrée de pâtés, de jambons, de cervelas +et autres <i>harnois de gueule</i>, comme dit le bonhomme du Fouilloux: les +bouteilles de toutes les dimensions et de toutes les formes n'avaient +pas été oubliées.</p> + +<p>—Excellence, je ne suis pas content, dit Titano qui examinait tous +ces préparatifs d'un œil mélancolique. Vous vous défiez pour la +première fois de la cave et de la cuisine du vieux soldat.—Non, mon +bon Titano, répondit le marquis en posant avec une affectueuse +familiarité sa main aristocratique sur l'épaule osseuse du braconnier; +mais il est possible que nous poussions notre excursion plus loin que +ce canton, et comme nous ne trouverons pas partout des toits aussi +hospitaliers que le tien, j'ai dû prendre mes précautions.</p> + +<p>La figure de Titano s'illumina.</p> + +<p>—Alors, dit-il, votre Excellence acceptera le souper que j'avais +préparé pour elle, car je l'attendais.—Sans aucun doute! s'écria +joyeusement le marquis. Tu peux faire dresser la table.</p> + +<p>En un clin d'œil, Titano eut rangé les provisions apportées par +nous dans son buffet; puis il se mit à l'œuvre avec une activité +extraordinaire, et en peu d'instants notre couvert fut dressé.</p> + +<p>L'air vif des montagnes m'avait donné un de ces appétits de chasseur +qui sont passés en proverbe; de sorte que je fus médiocrement +satisfait de la perspective que les vivres de notre hôte, dont je ne +me faisais pas une bien haute idée, remplaceraient les excellentes +provisions apportées par nous et préparées par le cuisinier du +marquis, l'un des meilleurs <i>maîtres-queux</i> que j'eusse jamais +rencontrés.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher d'en faire, en plaisantant, le reproche à +Stephano.</p> + +<p>—Ne t'inquiète pas, me répondit-il: c'est plus encore par gourmandise +que pour ne pas affliger ce bon Titano que j'ai accepté son +invitation. Ce brave homme, tel que tu le vois, nous donnera un souper +délicieux, et nous fera boire du vin comme le roi n'en a pas dans sa +cave.—Il est donc riche?—Lui? il ne possède, comme disent les +Sardes, que le terrain qui est sous son pied: c'est ce que vous +appelez en France un pauvre diable.—Alors comment fait-il?—C'est +une espèce de secret, mais je puis bien te le dire à toi, parce que tu +ne le trahiras pas: Titano sert de télégraphe aux contrebandiers de +ton pays.—Et on le laisse faire?—On ne l'a jamais pris en flagrant +délit; puis comme on sait qu'il ne s'est pas enrichi à ce métier, on +ne le tourmente pas trop.—Quel est son système?—Il se fait payer en +comestibles les petits services qu'il rend. Aux uns il dit: Vous êtes +de la Provence, vous m'apporterez de l'huile d'olive, des anchois et +des saucissons d'Arles; aux autres: Vous êtes du Dauphiné, je veux des +truffes, du vin de l'Hermitage et du poisson de l'Isère; à ceux-ci, il +demande des volailles; de ceux-là il exige du café, des liqueurs et du +chocolat; et tous le servent à merveille, parce que si on le trompe +une fois, il est impossible de jamais rien obtenir de lui.—Mais avec +un semblable métier, il doit être toujours par monts et par vaux. +Comment cela s'arrange-t-il avec son goût pour la chasse, et comment, +toi, étais-tu sûr de le rencontrer ici ce soir?—Je t'ai dit qu'il +était le télégraphe des contrebandiers, je ne t'ai pas dit qu'il fût +leur guide: il n'est pas assez niais pour cela.—Je commence à +comprendre.—Demain, quand tu auras vu la position de sa chaumière, tu +comprendras encore mieux: c'est sans quitter le pas de sa porte qu'il +fait sa petite affaire. Je vais t'expliquer...</p> + +<p>Stephano s'arrêta, et, après avoir examiné la table que notre hôte +avait préparée, il reprit en s'adressant à lui:</p> + +<p>—Que signifient ces deux couverts, Titano? est-ce que tu ne serais +pas homme à souper une seconde fois si tu as soupé une +première?—Mais, Excellence, je ne sais pas si ce... ce monsieur +français voudra me faire l'honneur de...—Le crois-tu donc plus bête +que moi, interrompit le marquis. Je te réponds de lui. Mets un +troisième couvert, mon bon vieux Titano, et ne te tourmente pas du +reste.</p> + +<p>Je m'empressai de confirmer les paroles de Stephano, et comme en ce +moment le vieux braconnier s'approchait de la cheminée près de +laquelle nous étions, pour mettre une poêle à frire sur le feu, je lui +donnai une cordiale poignée de main qui acheva de le convaincre que +j'étais un aussi bon compagnon que mon ami le marquis de Nora.</p> + +<p>—Vous avez là un bien beau chien, dis-je à Titano qui, pour placer +convenablement sa poêle, venait de faire lever un peu brusquement un +magnifique épagneul couché en travers du foyer, et dont j'avais +respecté le sommeil, bien qu'il occupât la meilleure place et que le +froid qui m'avait creusé l'estomac m'eût aussi engourdi les +membres.—C'est vrai qu'il est beau, Excellence, me répondit le vieux +braconnier avec une sorte d'orgueil, et ce qui vaut encore mieux, +c'est qu'il n'a point son pareil non plus pour la bonté. +Malheureusement il commence à n'être plus jeune; mais il a encore bon +pied, bon œil et l'oreille fine comme à deux ans.—Comment +l'appelez-vous?—Torquato.—Vous lui avez donné là un nom bien +célèbre.—Ce n'est pas moi: il était tout baptisé quand je le reçus +d'une belle dame anglaise qui passait à Pignerol. Le chien avait alors +deux mois. On voulait le noyer.</p> + +<p>En ce moment Torquato, qui avait deviné qu'on parlait de lui, s'était +rapproché de moi, et sa belle tête appuyée contre mon genou, il +m'examinait avec un regard brillant d'une intelligence presque +humaine.</p> + +<p>C'était un épagneul de la plus grande espèce et d'une irréprochable +perfection de formes. Il avait le rein court, large et un peu bombé. +Son cou, se détachant avec grâce entre deux épaules plates et +vigoureuses, supportait la plus belle face canine que j'eusse jamais +vue: front développé, oreilles longues, souples, arrondies; mâchoires +fines et mobiles terminées par un museau couleur de chair; le tout +illuminé par des yeux flamboyants et doux, avec lesquels on aurait pu +faire la conversation, tant ils paraissaient comprendre et parler, +écouter et répondre. A l'exception de la nuque, des oreilles et des +sourcils, qui étaient d'un nankin scintillant admirable, tout le reste +du corps était d'une blancheur éblouissante, qui eût fait honte au +plumage d'un cygne. La queue, légèrement recourbée, représentait un +panache d'une ampleur et d'une richesse extraordinaires, et les +jambes, dans toute leur longueur, étaient garnies de poils lisses et +chatoyants, qu'on aurait pris volontiers pour des +<ins title="'houpes' dans l'original">houppes</ins> où l'argent +et la soie eussent été savamment mélangés.</p> + +<p>—Ce bel animal n'est sans doute pas à vendre, dis-je à Titano d'un +ton caressant et interrogatif, qui signifiait clairement: <i>Si vous +étiez disposé à vous en défaire, je l'achèterais bien volontiers, et +je le payerais très-cher.</i>—Vendre mon chien! me séparer de mon fidèle +Torquato! s'écria le vieux braconnier avec une vivacité qui +ressemblait presque à de l'indignation; non, non, Excellence! c'est +mon meilleur ami; il ne me quittera jamais de mon vivant; et si je +meurs avant lui, comme c'est, Dieu merci, assez probable, Son +Excellence le marquis de Nora, ici présent, m'a promis de lui donner +les invalides dans son château.</p> + +<p>—Et je te renouvelle cette promesse, mon bon Titano, avec l'espoir +que je ne serai pas de sitôt dans la nécessité de la tenir, reprit le +marquis avec une affectueuse bonhomie.</p> + +<p>Il ne fallait plus songer à m'approprier Torquato au moyen d'un de ces +marchés que les chasseurs font quelquefois entre eux; alors je +rabattis mes prétentions de la manière suivante:</p> + +<p>—Ne pourrait-on, du moins, avoir un rejeton de ce magnifique animal? +demandai-je.</p> + +<p>Titano me lança en dessous un regard tout à la fois bienveillant et +narquois, qui illumina sa physionomie rabelaisienne et fit jaillir un +trait d'esprit de chacune des rides de sa face.</p> + +<p>—Je ne demanderais pas mieux que de vous en donner un, Excellence, me +répondit-il... Mais, voyez-vous, Torquato est un peu comme moi, +l'amour n'est pas son affaire: il n'a jamais vu qu'une chienne dans sa +vie, et j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de +l'étrangler; après cela, il faut dire qu'elle était bien laide et +qu'elle courait accompagnée d'un affreux roquet pour lequel elle +semblait avoir une préférence marquée.</p> + +<p>Moi qui n'ai jamais pu me décider à faire la cour à une femme affublée +d'un vilain mari, je compris parfaitement la répugnance de Torquato, +et je n'en conçus que plus d'estime pour son caractère.</p> + +<p>Cependant, comme je savais qu'il existe bon nombre d'hommes dont la +continence n'est pas aussi méritoire qu'ils voudraient le faire +supposer, je me dis qu'il pourrait bien en être de même de certains +chiens, et sous l'influence de cette pensée, je m'approchai de +Stephano et je lui glissai quelques mots dans l'oreille.</p> + +<p>—Ma foi! je n'en sais rien, me répondit-il en riant: demande-le-lui +toi-même; mais il est homme à ne pas comprendre ce que tu lui +diras.—Cependant il a été soldat.—Ce qui ne signifie rien du tout: +s'il avait été moine, à la bonne heure... Voyons, fais-lui ta +question.—Peut-être que ce serait plus facile en patois piémontais, +repris-je avec cette insistance que l'on met quelquefois à vaincre des +difficultés insignifiantes.—Au fait, tu as peut-être raison: le +piémontais est un peu comme le latin.</p> + +<p>Et le marquis adressa à Titano quelques mots dans ce jargon mêlé +désagréablement de mauvais français et de mauvais italien, qui forme +la langue dont on se sert dans les États héréditaires de Sa Majesté le +roi de Sardaigne.</p> + +<p>Titano partit d'un immense éclat de rire, avec lequel fit +immédiatement <i>chorus</i> la poêle à frire, dont le contenu était arrivé +à son plus haut degré d'ébullition.</p> + +<p>Le vieux braconnier n'attendait peut-être que la fin de son hilarité +pour répondre à la question du marquis, lorsque Torquato, dont la tête +reposait toujours contre mon genou, dressa les oreilles autant que +leur conformation le permettait, leva le nez comme pour mieux aspirer +l'air, et s'élança d'un seul bond vers la porte de la chaumière, +contre laquelle il se dressa de toute sa hauteur.</p> + +<p>A l'instant même la figure épanouie de Titano prit une expression de +gravité et d'inquiétude que je n'avais pas encore remarquée en elle. +La transformation fut complète, et elle se produisit d'une manière si +prompte que je ne pus la comparer dans le moment qu'à la rapidité avec +laquelle un ciel orageux redevient sombre quand un éclair l'a +sillonné.</p> + +<p>Bientôt on entendit au dehors le bruit sourd et monotone de pas +réguliers.</p> + +<p>Puis un murmure confus de voix et un vague cliquetis d'armes vinrent +se mêler presque aussitôt à ce premier bruit, dans une harmonie qui +avait quelque chose de solennel et presque de lugubre.</p> + +<p>Enfin des crosses de fusil retombèrent lourdement sur les roches +aplaties qui environnaient la chaumière de Titano, et l'une d'elles, +dirigée par une main brutale ou impatiente, frappa la porte comme si +on eût voulu l'enfoncer.</p> + +<p>A mon grand étonnement, Torquato, en entendant tout ce tapage, retomba +sur ses quatre pattes et revint s'étendre nonchalamment devant la +cheminée. Je remarquai même qu'il ferma immédiatement les yeux comme +quelqu'un qui fait semblant de dormir.</p> + +<p>—Il n'y a donc personne dans cette baraque? cria au dehors une voix +rude et grossière en mauvais français. Voilà pourtant de la lumière.</p> + +<p>Et un second coup de crosse plus formidable que le premier mit de +nouveau à l'épreuve la solidité de la porte: quelques jurons +énergiques lui servirent d'accompagnement.</p> + +<p>—Veux-tu que j'aille ouvrir? demanda à voix basse le marquis à Titano +qui, de même que son chien, ne paraissait plus s'inquiéter de ce qui +se passait à l'extérieur. Le trouble de sa physionomie s'était dissipé +comme par enchantement à dater du moment où Torquato était venu +reprendre sa place auprès du foyer.—Ce sont les douaniers, +Excellence: ne nous gênons pas pour eux; ils peuvent bien attendre +qu'il plaise à ces tanches d'être frites à point.—Mais ils démoliront +la maison s'ils se mettent de mauvaise humeur.—Qu'ils cassent +seulement la porte, et je vous promets, Excellence, que ce mauvais +morceau de bois leur coûtera aussi cher que si c'était de l'argent +massif. Il y a longtemps que je cherche l'occasion de leur faire un +procès.—Tu n'en aurais pas le droit en cette circonstance, puisqu'on +est obligé de leur ouvrir à toute heure et à première +réquisition.—C'est vrai pour les portes fermées, Excellence... Mais +pour celles qui ne le sont pas, la loi ne dit rien; ce qui signifie +qu'ils peuvent bien prendre la peine de la pousser eux-mêmes. Eh bien! +qu'ils mettent la mienne en mille morceaux si ça les amuse; je vous +prendrai à témoin qu'elle ne tenait que par le loquet, et nous verrons +une drôle d'affaire au tribunal de Pignerol.</p> + +<p>En ce moment Titano jugea que ses tanches étaient frites, +convenablement car il retira sa poêle de la partie ardente du foyer et +il la posa sur des cendres chaudes.</p> + +<p>On entendait au dehors les douaniers parler à voix basse comme des +gens qui délibèrent.</p> + +<p>—Puisqu'ils sont si bons enfants, je vais leur ouvrir, dit Titano en +se dirigeant vers la porte, dont il leva le loquet avec un seul doigt.</p> + +<p>Cinq ou six hommes armés parurent sur le seuil; mais aucun d'eux ne +fit mine de vouloir entrer.</p> + +<p>—Tu l'as échappé belle, dit celui qui paraissait le chef de la +bande.—Vous veniez pour me prendre?... répondit le vieux braconnier +d'un ton goguenard.—Ce sera pour un autre jour... mais nous allions +mettre ta porte en déroute, quand nous avons appris que Son Excellence +le marquis <ins title="'de Fora' dans l'original">de Nora</ins> était chez toi.</p> + +<p>Et en prononçant ces mots le chef des douaniers salua militairement +Stephano qui s'était avancé pour intervenir au besoin.</p> + +<p>Nous comprîmes alors ce qui s'était passé: le chasseur du marquis, en +revenant d'un petit hangar voisin, où il était allé porter la <i>mouée</i> +à nos chiens, avait raconté à ces hommes que son maître était chez +Titano, et à l'instant même les mesures violentes avaient été +abandonnées.—Ah! vous auriez mis ma porte en déroute, dit le vieux +braconnier. <i>Corpo di Bacco!</i> je suis joliment fâché que vous ne +l'ayez pas fait! Maintenant, que me voulez-vous? ajouta-t-il, parlez +vite et dépêchez-vous de me montrer les talons.—Je veux, répondit le +chef des douaniers, te prévenir que c'est moi qui remplace le +brigadier Broschi, destitué depuis hier pour fait de connivence avec +toi, et...—C'est un mensonge qui a servi à une injustice, interrompit +Titano avec indignation. Broschi faisait bien son devoir, quoiqu'il ne +fût pas un enfonceur de portes ouvertes, comme toi, mon +camarade.—Tâche toujours de marcher droit, reprit le brigadier.—Si +je marche droit, ce sera parce que c'est mon habitude, car tu ne me +fais pas peur. As-tu tout dit? Attention! peloton, demi-tour à gauche, +en avant, pas accéléré, marche!</p> + +<p>Les douaniers restèrent immobiles, et leur chef se pencha en avant +pour examiner tout l'intérieur de la chaumière.</p> + +<p>—Ah! ah! dit-il, voilà donc ce fameux chien?</p> + +<p>Et il désigna du doigt Torquato toujours étendu devant le foyer.</p> + +<p>Je jetai à la dérobée un regard sur Titano, et il me sembla que sa +physionomie joviale et triomphante devenait tout à coup sombre et +abattue.</p> + +<p>—Eh bien! oui, voilà ce fameux chien, répéta-t-il avec humeur... +et après?—Après? Je te dirai que vous ne vous ressemblez guère. +Tu es insolent, toi, et lui, il me fait l'effet d'être le plus +grand sournois du monde... Mais, qu'il y prenne garde, j'aurai +aussi l'œil sur lui, et...—De sorte, interrompit Titano une +seconde fois avec un accent de menace, que s'il arrive quelque +malheur à mon chien, je saurai que c'est toi qui en auras été la +cause.—Précisément.—Alors tu feras bien de veiller sur ta peau; +car le jour où on en arrachera un seul poil, la tienne sera bien +près d'avoir une entaille.</p> + +<p>Stephano pensa que le moment était arrivé pour lui de dire son mot +dans ce débat qui commençait à devenir un peu vif.</p> + +<p>—Paix, mon bon Titano, dit-il d'une voix affectueuse en posant sa +main droite sur l'épaule du vieux braconnier; tout cela n'est que de +la goguenardise de soldat: le brigadier ne songe pas à faire du mal à +ton chien.—Lui soldat, Excellence! s'écria Titano, il ne l'a jamais +été.—Il en a les dangers s'il n'en a pas la gloire, reprit le +marquis, sans s'apercevoir qu'il venait de faire un alexandrin +classique des plus ronflants. Touchez-vous la main, et faites en sorte +de n'avoir rien à démêler ensemble.—Que je touche la main d'un homme +qui a menacé Torquato! Jamais! Excellence!—S'il l'a fait pour +rire.—Je ne veux pas qu'on rie de mon chien.—Voyons, brigadier, +reprit Stephano en s'adressant au chef des douaniers, affirmez à mon +vieil ami Titano que ce n'est pas sérieusement que vous menacez son +chien.—J'aime mieux le mettre en colère que le tromper, Excellence, +répondit le brigadier avec une assurance respectueuse. A tort ou à +raison, on nous a dénoncé son chien comme un serviteur +très-intelligent et très-dévoué des contrebandiers, et j'ai l'ordre de +le tuer si je le prends en flagrant délit. En venant le prévenir ici, +je crois avoir fait une bonne action.</p> + +<p>Le marquis fit un signe de tête approbatif en se tournant du côté de +Titano, comme pour lui dire <i>Tu vois, ce qu'il a fait n'est pas d'un +méchant homme.</i></p> + +<p>—Ah! on a dénoncé mon chien, reprit le vieux braconnier d'une voix +sombre: et qu'a-t-on dit qu'il faisait?—Ceci me regarde... Tiens-le +<i>de court</i> seulement, repartit le brigadier, je ne te prends pas en +traître j'espère.—Et qu'appelles-tu prendre un chien en flagrant +délit? demanda Titano.—Je veux bien encore répondre à cette question, +quoique rien ne m'y oblige. Eh bien! donc, si je rencontre ton chien +errant tout seul dans la montagne, ou si je le vois passer en +compagnie de gens suspects, je lui enverrai une balle dans la tête +aussi sûr que je m'appelle Carlo Volenti.—Mais si tu rencontres +Torquato qui est un chien de chasse, je serai peut-être derrière lui, +mon fusil à la main; dans ce cas le tueras-tu toujours?</p> + +<p>Et la physionomie déjà sombre et terrible de Titano avait pris une +expression féroce, pendant qu'il adressait cette question au brigadier +Volenti.</p> + +<p>—Je ne suis pas un enfant, répondit ce dernier, et je sais distinguer +le bien du mal; ton chien peut chasser tant qu'il voudra, il ne courra +pas le moindre danger; mais s'il se mêle de contrebande, tu sais ce +que je t'ai dit...—C'est bon, c'est bon, grommela Titano avec une +sorte de bonne humeur, en même temps que ses traits reprenaient leur +sérénité joviale: il ne s'agit que de s'entendre. Eh bien, c'est +convenu, si tu rencontres Torquato avec moi, tu ne lui feras pas de +mal...—Pourvu, bien entendu, que vous soyez en chasse tous les deux, +interrompit le brigadier.</p> + +<p>Pendant toute cette conversation, la porte de la chaumière était +restée ouverte, de sorte que, dans l'intervalle qui sépare toujours +les phrases d'un dialogue, on entendait les bruits du dehors, bornés +du reste, à cette heure avancée de la soirée, au frémissement du vent +dans le feuillage et au murmure doux et monotone d'une petite source +dans les environs de la chaumière de Titano.</p> + +<p>En ce moment le chant plaintif d'un hibou vint faire sa partie dans ce +concert, qu'il n'égaya pas, comme on doit le supposer.</p> + +<p>Je jetai par hasard les yeux sur Torquato, toujours allongé devant +l'âtre, et il me sembla qu'une contraction nerveuse agitait ses +membres et que sa paupière tressaillait comme si elle allait se +soulever.</p> + +<p>Cependant le chien ne bougea pas et ses yeux ne s'ouvrirent point.</p> + +<p>J'ai dit que Titano avait paru s'humaniser après la dernière réponse +du brigadier Volenti; cette disposition était devenue plus marquée, et +elle se manifesta tout à fait quelques instants plus tard.</p> + +<p>—Eh bien! brigadier Volenti, dit-il avec jovialité, puisqu'il est +bien entendu que nous devons vivre désormais en bonne intelligence, tu +ne refuseras pas de boire un verre de vin d'<i>Asti</i> avec moi. Entrez, +entrez, camarades! Voici la table de Son Éminence le marquis de Nora; +mais il sera facile d'en dresser une pour vous à côté.</p> + +<p>Les douaniers entrèrent, mais ils eurent le soin de laisser la porte +de la chaumière toute grande ouverte, afin de surveiller tout ce qui +pourrait se passer au dehors: nous sûmes depuis qu'ils avaient eu avis +qu'une vaste opération de fraude devait se faire, cette nuit-là, par +des sentiers détournés, situés à peu de distance de la demeure de +Titano.</p> + +<p>Cependant ce dernier se donnait un mouvement extraordinaire pour bien +recevoir ses nouveaux hôtes. Il apportait des chaises, étendait une +nappe sur une seconde table, rinçait des verres et mettait du bois sur +le foyer, qui n'avait pas besoin pourtant d'être alimenté.</p> + +<p>Il se trouva que Torquato le gêna pour cette dernière opération, et à +ma profonde surprise, je vis le vieux braconnier allonger un vigoureux +coup de pied à ce noble chien, pour lequel il paraissait avoir une +véritable passion.</p> + +<p>Torquato se leva en poussant un hurlement plaintif, et il se réfugia +sur le seuil de la chaumière, ayant tout le train de devant hors de la +maison et tout le train de derrière dans l'intérieur.</p> + +<p>Le hibou venait de chanter une seconde fois, et le chien poussa un +second hurlement comme si la douleur du horion qu'il avait reçu se +réveillait de nouveau.</p> + +<p>—Votre chien est bien douillet ce soir, père Titano, dit un douanier +en vidant son verre.—Ce n'est pas que je lui aie fait grand mal, +répondit le vieux braconnier. Si le coup lui avait été donné par vous, +il ne se serait pas seulement dérangé; mais quand c'est moi qui le +<i>tape</i>, il <i>gueule</i> pendant un quart d'heure... Allons, allons, +mon bon chien, faisons la paix, reprit Titano en appelant l'épagneul par +un claquement de ses doigts osseux.</p> + +<p>Torquato quitta le seuil de la chaumière, vint près de la table des +douaniers lécher la main de son maître, qui dans ce moment leur +reversait à boire, puis il retourna s'étendre tout de son long devant +l'âtre.</p> + +<p>—Ce chien est bien mollasse et bien sensible aux coups, pour le +métier qu'on prétend qu'il fait, murmura à voix basse le brigadier +Volenti en s'adressant à celui de ses hommes qui était debout à son +côté auprès de la table; on m'aura donné de faux renseignements.—Je +vous l'avais bien dit, repartit du même ton le douanier. Le maître et +le chien ne pensent qu'à la chasse, c'est connu de tous les honnêtes +gens du pays. Ceux qui disent le contraire, voyez-vous, mon brigadier, +sont des jaloux et des menteurs, peut-être des fraudeurs eux-mêmes... +Il a beaucoup d'ennemis, ce pauvre Titano, qui n'a cependant jamais +fait de mal à un enfant: et savez-vous pourquoi il en a tant? Parce +qu'il a pour protecteurs tous les nobles de la contrée, à commencer +par le marquis de Nora qui est le meilleur ami du roi. S'il faisait la +contrebande il serait riche, et on le rencontrerait quelquefois avec +des personnes mal famées; au lieu de cela, il est pauvre, et il va +toujours seul comme un ours. Croyez-moi, surveillons-le, mais ne le +tracassons pas.—Je ne demande pas mieux, Ravina, et...—A votre +santé, brigadier Volenti, interrompit Titano qui n'avait pas perdu un +mot de ce dialogue, bien qu'il eût été à peu près confidentiel. A +votre santé, mon brave! et la première fois que je descendrai à +Pignerol pour acheter de la poudre et du plomb, je vous porterai une +couple de faisans ou un quartier de chamois, et peut-être tous les +deux si la chasse a été bonne.</p> + +<p>Le vieux braconnier, en cessant de tutoyer Volenti, prouvait que sa +rancune était complètement évanouie, car le tutoiement chez lui comme +chez toutes les natures un peu sauvages, était toujours un signe de +colère et presque une menace de vengeance.</p> + +<p>Le brigadier répondit avec un mélange de bonhomie et de rudesse qui +semblait former le fond de son caractère:</p> + +<p>—Père Titano, j'accepterai de bon cœur vos faisans et votre +quartier de chamois, si ce n'est pas pour m'aveugler que vous me les +jetez à la tête. Moi, je suis bon enfant, mais je ne connais qu'une +chose: c'est le service du roi... En outre, je suis père de famille, +et je ne me soucie pas de perdre ma place. Donc, si par malheur je +vous prenais en fraude, et par les reliques de mon saint patron je ne +le souhaite point, m'eussiez-vous donné tous les faisans qui volent +depuis le col de Tende jusqu'au Splügen et tous les chamois qui +gambadent entre le mont Viso et le grand Saint-Bernard, je n'en ferais +pas moins un bon rapport contre vous; de même que si vous ne me +donniez rien, je ne vous vexerais pas inutilement. A tort ou à raison, +on a destitué le vieux Broschi, sous prétexte que vous vous entendiez +tous les deux comme larrons en foire; à tort ou à raison, on prétend +encore que votre épagneul et vous, vous avez une foule de ruses pour +servir les nombreux <ins title="'contrebantiers' dans l'original">contrebandiers</ins> +qui parcourent ces montagnes: ça +peut être un mensonge comme il peut se faire aussi que ce soit une +vérité: j'en déciderai par moi-même... En attendant, à votre santé, +père Titano! et puissions-nous un jour être non pas complices, mais +bons camarades comme il convient à d'anciens soldats.</p> + +<p>Et le brigadier vida d'un trait son verre où pétillait une liqueur +couleur de topaze, de l'aspect le plus réjouissant.</p> + +<p>—Cet asti est délicieux, reprit-il en faisant claquer ses lèvres... +On dirait, sur mon honneur, du petit muscat de France.—Ah! c'est +qu'il est vieux, repartit Titano avec un hochement de tête qui +paraissait vouloir dire: Tout ce qui est vieux est excellent.</p> + +<p>En ce moment le hibou fit entendre de nouveau son chant plaintif et +monotone, mais plus faible et plus éloigné, et dans une direction +entièrement opposée à celle où il avait retenti les deux premières +fois.</p> + +<p>—Père Titano, vous avez donc beaucoup de ces vilaines volailles dans +vos montagnes? demanda à notre hôte celui des douaniers qui avait +intercédé pour lui auprès de son chef, quelques minutes +auparavant.—Vous pouvez bien le dire que nous en avons, Ravina. C'est +une vraie peste. J'en tue au moins cinquante ou soixante tous les ans, +et vous voyez qu'il n'y paraît guère. Il y a des soirs où c'est à ne +pas s'entendre.—Ils annoncent le beau temps, n'est-ce pas? reprit +Ravina.—Ça dépend, répliqua le vieux braconnier d'un ton goguenard: +quand ils chantent la veille d'un beau jour, c'est le beau temps +qu'ils annoncent; mais quand ils chantent la nuit qui précède une +grande pluie, évidemment c'est le mauvais temps qu'ils prédisent.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de rire de cette réponse qui me rappela les +aphorismes railleurs du vieux Denis, dont mon père venait de +m'apprendre, dans sa dernière lettre, la maladie qui devait nous +l'enlever quelques mois après.</p> + +<p>Le hibou chanta une dernière fois, mais ce fut à peine si nous +l'entendîmes.</p> + +<p>Torquato, qui n'avait pas quitté sa place devant le feu, se leva +alors avec lenteur, s'allongea, se détira, et après avoir exécuté un +de ces formidables bâillements de chien que tous les chasseurs +connaissent, se laissa tomber de nouveau comme une masse inerte, en +poussant un de ces soupirs qui annoncent la fatigue ou l'ennui, +quelquefois tous les deux ensemble.</p> + +<p>Pendant cette petite scène, Stephano et moi nous étions restés près de +la cheminée, et nous échangions de temps en temps quelques paroles à +voix basse.</p> + +<p>Neuf heures sonnèrent à une pièce de coucou qui était le meuble le +plus élégant de la chaumière de Titano.</p> + +<p>A ce signal, les douaniers quittèrent la table, reprirent leurs +carabines qu'ils avaient appuyées debout contre les murs, en entrant, +serrèrent l'un après l'autre, le brigadier en tête, bien entendu, la +main de Titano, défilèrent devant nous en nous saluant +respectueusement; enfin ils sortirent, et bientôt le bruit de leurs +pas se perdit dans le lointain.</p> + +<p>Titano les accompagna jusqu'à une certaine distance, et quand il +revint, je remarquai qu'il laissa la porte de la chaumière ouverte, +quoique le vent qui venait du dehors fût un peu piquant à cette heure.</p> + +<p>—Ma foi! tu t'en es joliment bien tiré, mon vieux! lui dit le +marquis. Tâche seulement d'être aussi heureux à l'avenir; mais ce ne +sera pas chose facile, car tu n'auras plus affaire au vieux Broschi.</p> + +<p>Le braconnier posa son doigt sur ses lèvres, en indiquant de l'œil +la porte ouverte, voulant sans doute faire entendre qu'il ne serait +point impossible qu'on l'espionnât du dehors.</p> + +<p>—Pst! fit-il ensuite.</p> + +<p>Torquato se leva avec une vivacité surnaturelle, et d'un seul bond il +fut aux pieds de son maître, sur les yeux duquel il attacha les +regards les plus intelligents et je dirais presque les plus +passionnés.</p> + +<p>—Apporte! lui dit le vieux braconnier d'une voix si basse que le son +vint à peine jusqu'à moi qui étais à trois pas d'eux.</p> + +<p>Torquato s'élança comme un trait hors de la chaumière: son ardeur +était quelque chose d'incroyable.</p> + +<p>J'examinai cette pantomime avec une extrême curiosité, et je voyais +que Stephano s'amusait beaucoup du plaisir que je semblais prendre à +cet examen, et de l'idée que je ne comprenais rien à ce qui se +passait.</p> + +<p>L'épagneul resta environ dix minutes absent: nous l'attendîmes dans un +profond silence. Pour ma part j'étais intéressé au plus haut degré à +ce qui se passait.</p> + +<p>Le chien rentra en gambadant comme il était sorti, puis il sauta sur +son maître, contre lequel il se tint debout; et le vieux braconnier +ayant un peu incliné la tête, Torquato lui lécha la face à deux ou +trois reprises.</p> + +<p>—Nous pouvons rire à présent! s'écria Titano.</p> + +<p>Et il se mit à sauter absolument comme l'épagneul avait fait quelques +secondes auparavant: son agilité tenait vraiment du prodige, et ce +qu'il y avait de plus drôle dans tout cela, c'est que le chien faisait +autant de cabrioles que son maître.</p> + +<p>—Partis! tous partis! reprit Titano sans interrompre ses gambades... +Ah! vous croyez, Excellence, que j'aurai plus de peine à me tirer +d'affaire avec Volenti qu'avec Broschi? Erreur! erreur, <i>signor +marchese</i>. Avez-vous vu comment nous avons débuté tous les +deux?—J'ai compris que tu avais réussi à jeter des doutes dans son +esprit au sujet de tes relations avec les fraudeurs qui font la +contrebande.—Comment! vous n'avez vu que cela, Excellence?—Pas autre +chose, je te jure.—Excellence, vous feriez un mauvais douanier.—Je +ne te dis pas le contraire.—Mais vous avez du moins entendu le chant +du hibou?—Oui.—Et vous vous souvenez que j'ai donné presque dans le +même moment où ce chant retentissait pour la première fois, un coup de +pied à mon pauvre chien qui était étendu, comme un chamois mort, +devant la cheminée.—Je crois effectivement me rappeler...—Eh bien! +Excellence, tout cela était convenu entre nous.—Comment! entre +nous?—Entre moi et mon chien.—Quel diable de conte viens-tu nous +faire là?—Et les douaniers n'y ont vu que du feu: Volenti tout le +premier.—Explique-toi plus clairement.—Mon Dieu, ça n'est pas bien +difficile. Le hibou, c'était la bande de Gomberti, le contrebandier de +Briançon. Elle a passé à deux minutes d'ici pendant que les habits +verts buvaient mon vin, et quand j'ai envoyé Torquato crier sur la +porte, c'était pour l'avertir que la route était libre, attendu que +les douaniers étaient chez moi.—Et ton chien sait ce qu'il a +fait?—Parfaitement.—Ça n'est pas croyable, dis-je à mon +tour.—Excellence, je vous en ferai voir bien d'autres demain pendant +la chasse.—Que lui avez-vous ordonné de faire tout à l'heure quand +vous l'avez envoyé dehors?—Une patrouille.—Et vous avez compris à sa +manière d'agir au retour, que les douaniers s'étaient +éloignés?—Précisément.—Il avait l'air tout joyeux: cela se comprend, +il vous apportait une bonne nouvelle; mais s'il vous en eût apporté +une mauvaise, comme par exemple l'avis que votre chaumière était +surveillée, comment se serait-il comporté?—Comme vous avez vu qu'il a +fait quand les douaniers ont frappé à ma porte: il se serait couché +tout de son long. Plus alors son apathie est grande, plus le danger +qu'elle signale est grand aussi.—Tout cela tient du prodige, et je +conçois, père Titano, que vous vous refusiez à vendre un animal aussi +précieux. Sa supériorité comme <i>chasseur</i> est-elle égale à celle qu'il +déploie comme contrebandier?—A cet égard, je ne vous dis rien, +Excellence..... Vous jugerez vous-même demain.</p> + +<p>Et Titano se remit aux préparatifs de notre souper, que tous ces +événements avaient un peu retardés. La prodigieuse activité de notre +hôte, délivré désormais de toute inquiétude, lui eut bientôt fait +réparer le temps perdu. En un clin d'œil la friture de tanches, +remise un instant sur le feu, fut posée sur notre table. Pendant que +nous lui faisions fête, Titano alla prendre dans son bahut, pour les +mettre aussi devant nous, un magnifique pâté de perdreaux et de +faisans, confectionné par lui avec un talent que n'eût pas désavoué le +plus habile cuisinier; un jambon de <i>Milan</i>, du thon de <i>Marseille</i>, +<i>sans doute apporté sur l'aile des hiboux</i>; des anchois, des olives et +des friandises sans nombre. Quant aux vins, ils étaient exquis et +aussi variés que les mets. Pour l'ordinaire, de l'<i>Hermitage blanc</i>; +pour l'entremets, du <i>Côte-Rôtie</i> et du <i>Saint-Péray</i>; au dessert, qui +fut du reste assez maigre, du <ins title="'Rivesalte' dans l'original"> +<i>Rivesaltes</i></ins> comme je n'en avais jamais bu.</p> + +<p>Quand notre table fut garnie de tout ce qui nous était nécessaire +pour souper bien et longtemps, Titano, sur une nouvelle invitation du +marquis, vint prendre sa place entre Stephano et moi.</p> + +<p>—Excellence, dit-il en s'adressant au premier, vous n'aurez pas votre +<i>caviar</i> aujourd'hui; mais je vous le promets pour demain... Le hibou +a chanté ce soir.—Mais demain aurons-nous beau temps pour la chasse? +demandai-je.—Magnifique, Excellence! et je vous promets gibier et +plaisir.—Et si les contrebandiers ont besoin de vous pendant votre +absence, comment feront-ils?—Ils ne passent jamais qu'après le +coucher du soleil, et alors il est probable que nous serons de retour; +d'ailleurs...—Écoute, mon bon Titano, interrompit le marquis avec une +affectueuse gravité, tu as tort de ne pas abandonner ce métier +périlleux, et, permets-moi d'ajouter, peu convenable, pour un vieux +soldat qui n'a jamais rien eu à se reprocher. Tu es dénoncé +sérieusement aujourd'hui; tu es surveillé; ceux qui t'ont vendu comme +ceux qui t'observent ne te laisseront ni paix ni trêve. On finira par +te prendre en flagrant délit; on te tuera ton chien, et on te fera +payer une amende qui te réduira à la besace.—Me tuer mon chien, +Excellence! s'écria Titano en devenant pâle de colère et en frappant +du poing sur la table. Malheur à celui qui serait assez hardi pour +cela!—Tu le tuerais à ton tour, n'est-ce pas?—Aussi vrai que vous +êtes le plus noble et le plus brave seigneur de tout le Piémont.—Ce +serait, ma foi! une belle affaire. Voyons, m'aimes-tu un peu?—Si je +vous aime, Excellence!—Eh bien! promets-moi que tu laisseras +désormais ces gens se tirer tout seuls d'embarras.—Je me suis engagé +encore pour une passe.—Va pour une, mais +après...—Après... après, +répondit Titano en hésitant... Je ferai ce que Votre Excellence +voudra.—C'est promis?—C'est juré! Excellence, à votre santé!</p> + +<p>Debout de bonne heure, le lendemain, j'acquis d'abord la certitude +qu'au moins une des promesses que le vieux Titano nous avait faites, +la veille au soir, serait réalisée, car tout annonçait une journée +magnifique, une de ces journées dont l'apparence seule suffit pour +faire entrer l'espoir et la joie au cœur du chasseur. Quand +j'arrivai sur la porte de la cabane, que j'avais ouverte avec +précaution pour ne pas réveiller mon compagnon et mon hôte, la nuit +n'était pas entièrement achevée encore, mais comme elle était belle à +son déclin! Elle avait la transparence des jours les plus purs et la +douceur des soirées les plus tièdes. Le bruit sourd de la chute de +quelque cascade lointaine, et le murmure voisin d'une source +rapprochée arrivaient à mon oreille, confondus dans une harmonie tout +à la fois imposante et mélancolique. La brise, fraîche et parfumée +comme l'haleine d'un enfant à la mamelle, m'apportait les suaves +émanations des violettes et des tubéreuses sauvages qui croissent en +automne sur les hauts sommets des Alpes, charmant et dernier effort de +leur âpre nature, bientôt paralysée par l'hiver. A ma droite, le +croissant de la lune, mince comme un arc d'argent, disparaissait +derrière un pic couvert de neige, qu'il éclairait d'une teinte rosée +dont l'effet était ravissant et tout à fait nouveau pour moi. A ma +gauche, le feuillage d'un groupe d'arbres bruissait avec une volupté +mystérieuse, semblable à la conversation nocturne de deux amants. Rien +ne saurait donner l'idée du charme et de la paix de ces rapides +instants que je savourais avec une ivresse recueillie. Bientôt +l'aurore se leva à la fois riante et splendide, comme une jeune fille +que Dieu aurait douée tout ensemble d'une grâce enchanteresse et d'une +majestueuse beauté. Quelques étoiles brillaient encore dans l'azur +sombre du ciel, que déjà une gerbe de rayons d'un éclat sans pareil +s'élançait à l'horizon, semblable au bouquet d'un feu d'artifice. +D'abord les dentelures des montagnes se détachèrent inégales et noires +sur ce fond lumineux; puis elles prirent bientôt elles-mêmes ses +riches couleurs de pourpre et d'or, et dans quelques minutes le +spectacle que j'avais sous les yeux fut le plus admirable qui eût +jamais frappé mes regards. A mesure que le soleil montait et avant +même que son disque eût paru, l'ombre semblait fuir devant l'éclat de +ce triomphateur, et, de seconde en seconde, de nouvelles merveilles +s'offraient à mon admiration toujours croissante. Ici, un petit lac +sortait peu à peu de la brume qui le voilait, comme un œil bleu +dont la paupière se soulèverait lentement, là, de sombres sapins, +lugubres fantômes pendant la nuit, dégageaient leurs têtes de +l'obscurité, et progressivement resplendissaient depuis le plus jeune +rameau de leurs plus hautes branches jusqu'à la base noueuse de leurs +troncs séculaires. Derrière moi, de grandes masses de forêts +couronnaient de gigantesques montagnes; à mes pieds, un gazon fin et +brillant servait de tapis à une large et profonde vallée, au milieu de +laquelle serpentait une petite rivière indiquée par une longue et +sinueuse traînée de vapeurs que le soleil n'avait pas encore eu le +temps d'atteindre. Dans ce tableau, le côté sévère était sublime, et +ce qu'il avait de riant était délicieux: c'était la nature dans sa +grâce et dans sa majesté.</p> + +<p>Je pus alors prendre cette idée exacte de la position qu'occupait la +cabane de Titano, et juger combien elle était favorable à la double +profession exercée par le vieux braconnier. De quelque côté que la vue +se portât, elle pouvait sans obstacle s'étendre au loin. Dans la +direction de Pignerol, elle rencontrait les montagnes disposées en +amphithéâtre; à l'opposé, la vallée large et profonde dont j'ai parlé. +Ainsi, sans quitter le seuil de sa cabane, Titano pouvait inspecter +les environs, de manière à toujours éviter une surprise pour lui ou +ses amis, et à prévenir ceux-ci au moyen de signaux parfaitement +innocents en apparence, et dès lors incompréhensibles pour l'œil +soupçonneux de la douane. A coup sûr, si j'eusse habité ce lieu, je me +serais distrait par la contrebande les jours où il ne m'eût pas été +possible d'aller à la chasse.</p> + +<p>Comme je faisais justement cette réflexion, j'aperçus une grande ombre +qui s'allongeait devant moi sur ma droite, et je sentis en même temps +une haleine sur ma main gauche pendante à mon côté.</p> + +<p>L'ombre, c'était Titano qui me saluait; l'haleine chaude, c'était +Torquato qui me léchait les doigts.</p> + +<p>Je tendis une main amicale au premier, et je caressai le museau +velouté du second.</p> + +<p>—Eh bien! Excellence, me dit le vieux braconnier, j'espère que vous +achèterez de mes almanachs. Quel temps nous allons avoir +aujourd'hui!—Un peu chaud peut-être, répondis-je.—Dans la vallée, +oui, je ne dis pas, Excellence, reprit Titano; mais quand nous aurons +grimpé jusqu'à ces sapins que vous voyez là-bas, je vous réponds que +l'air qui nous soufflera au visage ne nous donnera pas la +migraine.—Et vous croyez que nous trouverons du gibier?—Si nous en +trouverons, Excellence! ah! vous pouvez bien le dire. Il n'y a que moi +qui chasse par ici, et quoique j'en tue un peu tous les jours, toute +l'année, il n'en manque jamais: d'ailleurs, chaque automne je ne +touche pas aux meilleurs cantons, que M. le marquis n'ait fait sa +tournée; ainsi nous aurons du neuf aujourd'hui.—Alors vous me +répondez que vous me ferez tuer quelques coqs de bruyère.—Je vous +dirai cela quand je vous aurai vu jeter votre premier coup de fusil; +jusque-là je ne m'engage qu'à vous en faire tirer une vingtaine: le +reste vous regarde.—Une vingtaine! m'écriai-je; on dit cependant que +c'est un gibier si rare.—Il est rare, en effet, pour les paresseux +qui ne se donnent pas la peine de le chercher, et pour les ignorants +qui ne savent pas où il se tient; mais le vieux Titano a de bonnes +jambes et le nez fin.—Et que trouverons-nous encore, en fait de +gibier, dans vos montagnes? demandai-je avec une curiosité qui sera +comprise de tous les vrais chasseurs.—Des gélinottes, des lièvres et +des perdrix grises, rouges et blanches; mais pour ces dernières, si +vous êtes curieux d'en voir, il ne faudra pas craindre vos peines; +elles ne descendent jamais plus bas que les dernières neiges.—Vous +trouverez, j'espère, en moi, un compagnon ayant bon pied, bon œil, +digne de vous, enfin, mon cher Titano; et je vous prie de ne pas me +ménager la fatigue: je veux voir tout ce qu'il y a de curieux en ce +pays, comme chasse: ainsi, par exemple, je donnerais deux louis pour +tuer un chamois; mais c'est impossible, n'est-ce pas?—Bah! qui sait, +Excellence? un chasseur, de même qu'un soldat, ne doit jamais dire: +c'est impossible... le diable est bien malin et le père Titano n'est +pas gauche.—Eh bien! voilà qui est convenu: vous me ferez tuer un +chamois et je vous donnerai deux louis.—Je ferai de mon mieux pour +l'un, Excellence; mais je refuse l'autre. Titano n'a jamais vendu le +plaisir qu'il a procuré, et il ne commencera pas par un ami du marquis +de Nora.—Nous mettrons-nous en chasse bien loin d'ici? repris-je en +serrant la main au braconnier pour lui exprimer ma reconnaissance de +sa délicatesse.—Vous voyez bien ces trois grands sapins là-bas?—Au +penchant de cette montagne grise?—Précisément. Eh bien! quand nous +serons arrivés là, nous pourrons armer nos fusils, car nous ne +tarderons pas à être dans le cas de nous en servir.—Mais je ne vois +pas de couvert dans le lieu que vous m'indiquez. Où diable le gibier +peut-il se cacher?—Vous n'apercevez pas de couvert, Excellence, et +cependant il y en a un dont vous aurez assez de peine à arracher vos +jambes quand vous y serez. Ce qui +<ins title="'sous' dans l'original">vous</ins> paraît gris d'ici est vert +foncé. Toute cette montagne est couverte de <i>nerprun</i>, petit +arbrisseau épineux qui porte des fruits dont les coqs de bruyère sont +très-friands; mais il est possible que vos chiens ne se soucient pas +d'entrer là dedans. Au surplus Torquato fera le service pour tout le +monde. N'est-ce pas, mon vieux, continua le braconnier en posant sa +large main osseuse sur la tête de son magnifique épagneul; n'est-ce +pas que tu travailleras bien aujourd'hui?</p> + +<p>Torquato arrêta sur son maître un regard rempli d'intelligence et +d'affection, qu'on pouvait prendre pour une promesse.</p> + +<p>En ce moment, le marquis de Nora vint nous joindre, et, comme tous +les gens en retard, il demanda pourquoi on ne partait pas, et comment +le déjeuner n'était point encore prêt.</p> + +<p>—Excellence, il le sera dans cinq minutes, répondit Titano; mais tout +à l'heure, vous voyant si bien dormir, je n'ai pas voulu faire de +bruit, de peur de vous déranger. Promenez-vous là un moment, pour vous +aiguiser l'appétit, et bientôt je vous enverrai mon domestique pour +vous prévenir que le déjeuner est servi.</p> + +<p>Et ayant dit ces mots, Titano s'éloigna, suivi de son fidèle compagnon +l'épagneul.</p> + +<p>—Eh bien! que penses-tu de mon vieil original? fit Stephano en +suivant d'un regard affectueux le braconnier qui rentrait chez +lui.—Que je ne regretterais pas d'être venu ici, alors même que nous +ne devrions rien tuer aujourd'hui: cet homme est un des meilleurs +types que j'aie jamais rencontrés.—Bah! tu ne le connais pas +encore!—Il me reste à juger de sa vigueur et de son adresse; mais +comme je m'en fais une très-haute idée, il me semble que c'est +absolument comme si je les connaissais.—Elles surpassent tout ce que +tu peux te figurer dans ce genre.—Je m'attends à l'impossible.—Alors +tu approcheras peut-être de la vérité... mais ce n'est pas encore ce +qu'il y a de plus extraordinaire en lui...—J'ai eu hier un +échantillon de ses talents comme contrebandier, interrompis-je.—Ce +n'est pas cela non plus.—Ma foi, je ne devine pas.—Eh bien! Titano, +qui est ce qu'on peut appeler pauvre, est d'une charité et d'un +désintéressement prodigieux. Croirais-tu bien que, depuis dix ans que +je viens chez lui, je n'ai jamais pu lui faire accepter la plus petite +somme d'argent pour l'indemniser de la dépense que je lui occasionne, +et il m'a fallu employer toutes sortes de ruses pour le déterminer à +recevoir un fusil que j'ai fait faire exprès pour lui à Londres, chez +le fameux Manton.—Ce que tu m'apprends là ne me surprend pas le moins +du monde, répondis-je.</p> + +<p>Et je racontai à Stephano le refus que m'avait fait le vieux +braconnier d'une récompense de deux louis, s'il me mettait à même de +tuer un chamois.</p> + +<p>—Toujours le même! dit le marquis. Quel dommage qu'il ait cette +funeste passion de la contrebande! mais il m'a promis que passé +aujourd'hui...—Et tu comptes sur sa parole?—S'il y manquait, ce +serait la première fois.</p> + +<p>Comme le marquis prononçait ces mots, nous vîmes Torquato sortir en +gambadant de la cabane et venir à nous au petit galop: il portait dans +sa gueule quelque chose que je ne reconnus pas d'abord.</p> + +<p>—Allons déjeuner, me dit Stephano: nous sommes servis.—Comment le +sais-tu?—Regarde ce chien.—Je l'ai vu.—Il accourt nous avertir: +c'est le maître d'hôtel de Titano: seulement comme il ne pouvait venir +la serviette sous le bras, il la porte entre ses dents.—C'est, ma +foi, vrai! m'écriai-je.</p> + +<p>Et prenant le bras de Stephano, nous nous dirigeâmes vers la cabane, +précédés par le chien, qui s'arrêta à la porte pour nous laisser +passer, en serviteur bien appris qu'il était.</p> + +<p>—Mais c'est qu'il ne manque à rien! repris-je de plus en plus +émerveillé.—Tu en verras bien d'autres.</p> + +<p>Nous nous mîmes à table et nous commençâmes à fonctionner avec un +appétit que je souhaite à tous les abonnés du <i>Journal des Chasseurs</i>.</p> + +<p>Le déjeuner était bon et copieux, le vin parfait; le pain seul était +noir et dur: la contrebande ne le fournissait pas.</p> + +<p>—Ah mon Dieu! Excellence, j'ai oublié votre caviar! s'écria Titano. +Je suis sûr cependant qu'il est arrivé; mais ce sera l'affaire de +quelques minutes.</p> + +<p>Et le vieux braconnier se leva.</p> + +<p>Le chien, qui était assis, les yeux fixés sur son maître, se leva +aussi.</p> + +<p>Je compris que quelque chose d'extraordinaire allait se passer, et je +posai ma fourchette pour suivre avec plus d'attention tous les +mouvements de l'épagneul et de son maître.</p> + +<p>Ce dernier ouvrit une espèce d'ancien bahut, et il en tira un petit +baril allongé, dans le genre de ceux dont les Marseillais se servent +pour renfermer leurs anchois marinés. Ce baril était vide et défoncé +par un bout.</p> + +<p>Titano le présenta au chien qui y introduisit son museau en aspirant +bruyamment à deux ou trois reprises.</p> + +<p>Le baril fut remis dans le bahut, et le vieux braconnier revint +prendre sa place à table, après avoir montré la porte à Torquato qui +sortit en courant.</p> + +<p>J'échangeai un rapide regard avec le marquis, mais nous ne fîmes +aucune réflexion.</p> + +<p>Titano avait l'air parfaitement tranquille sur les suites de +l'événement.</p> + +<p>L'absence de l'épagneul dura un peu plus d'un demi-quart d'heure.</p> + +<p>J'étais convaincu que nous le verrions revenir apportant un baril de +caviar dans sa gueule.</p> + +<p>Il arriva, mais il n'apportait rien.</p> + +<p>Titano lui adressa quelques mots en patois piémontais.</p> + +<p>Le chien se laissa tomber sur le carreau comme la veille, et il fit +semblant de dormir.</p> + +<p>Le vieux braconnier se leva, et d'un geste il sembla nous inviter à en +faire autant.</p> + +<p>En un clin d'œil nous fûmes debout.</p> + +<p>Titano se dirigea vers un des coins de la cabane où nous le suivîmes.</p> + +<p>Arrivé contre le mur, il poussa de droite à gauche un petit morceau de +bois qui avait la forme et la dimension d'un verrou ordinaire.</p> + +<p>J'aperçus alors une ouverture de la grandeur à peu près d'une carte de +visite.</p> + +<p>Titano y appliqua son œil comme il eût fait au verre d'une +lorgnette.</p> + +<p>Il se retira au bout d'une demi-minute environ, en me disant:</p> + +<p>—Mettez-vous là, Excellence, et regardez tout droit devant vous.—J'y +suis.—Que voyez-vous, Excellence?—Des montagnes, des montagnes, et +toujours des montagnes.—Ne jetez pas les yeux si loin.—Ah! +j'aperçois une femme qui file appuyée contre une grosse roche grise, +et deux chèvres qui broutent à quelque distance.—Vous y êtes.—Cela +n'est pas bien curieux: la femme est vieille et les chèvres sont +maigres et pelées.—Eh bien! Excellence, cette roche grise masque une +petite cachette dans laquelle se trouve le caviar que j'avais envoyé +chercher par mon chien.—Et pourquoi ne l'a-t-il pas apporté?—Parce +que cette vieille sorcière est apostée là par les douaniers pour nous +surveiller, moi et mon pauvre chien; et Torquato s'en étant douté, il +est revenu la gueule vide.—Ceci me semble impossible! +m'écriai-je.—En voulez-vous la preuve à l'instant même? cela ne sera +pas bien long.—Si je la veux! mais sans aucun doute... Que dois-je +faire pour l'acquérir?—Rester provisoirement là où vous êtes, et +suivre avec attention tous les mouvements de la vieille femme jusqu'à +ce que je vous fasse signe d'aller sur la porte.</p> + +<p>Je remis mon œil à la petite lucarne, et Titano recommença à +adresser quelques mots en patois à son chien qui repartit à toutes +jambes, mais cette fois en aboyant.</p> + +<p>Au second coup de voix, je vis la vieille femme tourner vivement la +tête du côté de notre cabane, qu'elle ne paraissait pas observer +auparavant, puis elle quitta sa place en chassant ses chèvres devant +elle, et elle prit un sentier qui se rapprochait de nous.</p> + +<p>Titano et le marquis étaient sur la porte: le premier m'appela à voix +basse.</p> + +<p>Quand j'arrivai près d'eux, la vieille femme et ses chèvres passaient +à dix pas de la cabane, un peu sur la gauche. Le sentier qu'elles +suivaient menait au fond de la vallée dont j'ai parlé.</p> + +<p>Torquato, toujours aboyant, était déjà au fond de la vallée; il +courait à droite et à gauche comme un jeune chien poursuivant des +alouettes qui se lèvent devant lui les unes après les autres.</p> + +<p>Comme le sentier descendait presque à pic à peu de distance de la +cabane à l'entrée de laquelle nous étions placés, nous perdîmes +bientôt de vue la vieille femme et les deux chèvres.</p> + +<p>Quelques minutes s'écoulèrent: Torquato disparut aussi.</p> + +<p>J'ai dit que la vallée était traversée dans toute sa longueur par une +petite rivière. Cette petite rivière coulait assez encaissée entre des +plantations d'aulnes et de saules.</p> + +<p>C'était derrière ces plantations que Torquato s'était éclipsé comme un +acteur qui passe derrière la coulisse.</p> + +<p>—L'affaire est aux trois quarts faite, Excellence, me dit Titano. +Maintenant, si vous voulez en voir la conclusion, allez vous replacer +à mon petit <i>judas</i> et regardez bien sur votre droite. Vous ne +tarderez pas à voir quelqu'un de votre connaissance.</p> + +<p>Je n'eus garde de dédaigner cet avertissement, et pendant que le +marquis et Titano se remettaient à table, moi je collais de nouveau +mon œil sur la lucarne, dirigeant mon regard vers la droite de la +roche grise.</p> + +<p>Il n'y avait pas deux minutes que j'étais là, quand je vis Torquato +accourir à toutes jambes.</p> + +<p>—Le voilà! le voilà! dis-je à voix basse à Titano. Au train dont il +va, un lévrier aurait de la peine à le suivre.—Ne le perdez pas de +vue, Excellence, et dites-nous bien ce qu'il fait.—Je ne le vois +plus... il a disparu de nouveau derrière ce rocher... Ah! le voici +encore! il revient de notre côté! Sur mon honneur, il apporte un petit +baril tout semblable à celui que vous lui avez montré!—C'est le +caviar de Son Excellence le marquis! s'écria Titano enchanté de la +nouvelle que je lui donnais.</p> + +<p>J'en étais sûr, du reste. Ah! mes drôles, vous êtes bien malins, mais +Torquato, qui n'est pourtant qu'une bête, en sait encore plus long que +vous!</p> + +<p>En ce moment, le bel épagneul entrait et déposait aux pieds de son +maître le petit baril qu'il portait dans sa gueule. Il était +magnifique dans son triomphe.</p> + +<p>—C'est merveilleux! incompréhensible! m'écriai-je. Mais comment +diable cela s'est-il fait?—Comme vous avez vu, Excellence, répondit +le vieux braconnier. Torquato, la première fois qu'il est sorti, a +aperçu la vieille sorcière; il l'a flairée, puis il est revenu +m'apprendre qu'on l'espionnait; alors je l'ai envoyé courir au fond de +la vallée, bien sûr qu'on l'y suivrait, ce qui n'a pas manqué +d'arriver. Quand il a jugé que la vieille était assez bas dans le +sentier pour qu'elle ne pût plus remonter avant lui, il s'est coulé le +long des saules qui bordent la rivière jusqu'à un autre sentier creux +qui se trouve à trois ou quatre cents pas d'ici, et il a regagné les +rochers par cette route. La vieille, j'en mettrais ma main au feu, le +cherche encore là-bas. Tenez, Excellence, ajouta-t-il, la voyez-vous +dans les buissons avec ses deux chèvres? Le bon de l'histoire, c'est +qu'elle va dire que mon dépôt de comestibles est sous la berge de la +rivière. Ça va les occuper pendant huit jours.</p> + +<p>Et Titano se mit à rire aux éclats, tout en débouchant le baril de +caviar; et après m'avoir montré, par la porte toujours ouverte de sa +cabane, la vieille femme qui explorait sans trop de précautions les +buissons qui croissaient au bord de l'eau, dans le fond de la vallée, +il reprit:</p> + +<p>—Je serais sûr maintenant d'attraper Carlo Volenti comme j'attrapais +le vieux Broschi. Mais...—Mais... tu sais ce que tu m'as promis, +interrompit le marquis de Nora avec une sévérité affectueuse.—Oui, +Excellence, je le sais, et vous pouvez compter sur ma parole comme si +le notaire y avait passé, répondit Titano en posant la main sur son +cœur. Comme je vous le disais hier, je me suis engagé à donner un +coup de main ce soir, mais ce sera pour la dernière fois. Cette nuit +je débarrasserai complétement mon magasin du dehors, et demain je leur +ferai savoir à Pignerol qu'ils ne doivent plus compter sur moi. Vous +avez raison, Excellence, ce n'est pas là un métier pour un vieux +soldat.—S'il m'était permis de vous donner aussi un avis, mon bon +Titano, repris-je à mon tour, je vous engagerais à vous défier du +hibou, ce soir. J'ai cru remarquer pendant qu'il chantait hier, que le +brigadier Volenti l'écoutait avec plus d'attention qu'il n'aurait dû +en accorder à une circonstance aussi peu importante: il est sur ses +gardes.—J'ai aussi vu cela, Excellence; mais soyez tranquille, nous +ne faisons jamais chanter le même oiseau deux jours de suite, et +Torquato connaît tous les ramages. Comme il va s'ennuyer pendant les +longues soirées d'hiver, mon pauvre chien! ajouta Titano en baissant +la voix comme s'il se parlait à lui-même... C'est égal, j'ai promis et +je serai fidèle à mon serment.</p> + +<p>Et en prononçant ces derniers mots, le vieux braconnier poussa un gros +soupir et caressa mélancoliquement la tête de son magnifique épagneul.</p> + +<p>Quelques minutes après nous quittions la table, et un quart d'heure ne +s'était pas écoulé, que nous sortions de la cabane, armés, équipés et +précédés de nos chiens, que Torquato avait accueillis avec cette +bienveillance digne qui est le caractère distinctif des êtres vraiment +supérieurs.</p> + +<p>Nous avions à peu près un quart de lieue à faire avant de nous mettre +en chasse, et cette faible distance fut encore raccourcie par +l'intérêt que je prenais à la conversation de Titano: le digne +braconnier, comme tous ses pareils, était bavard, mais je ne le +trouvais pas ennuyeux.</p> + +<p>Durant le trajet, et tout en écoutant les histoires de notre hôte, je +l'examinais de tous mes yeux, et je n'eus pas de peine à reconnaître +que je n'avais jamais vu un être plus extraordinaire. Sa haute taille, +sa maigreur, sa décrépitude et son agilité me parurent encore plus +prodigieuses que la veille; quoiqu'il marchât en apparence lentement, +nous avions de la peine à le suivre, tant il embrassait d'espace à +chacune de ses enjambées phénoménales. Son costume n'était pas moins +bizarre que sa personne. Il consistait en un vêtement complet d'une +seule pièce: guêtres, pantalon, veste, tout se tenait comme ces +vêtements que portaient les petits garçons, il y a une quinzaine +d'années. Cette espèce d'enveloppe était en basane épaisse couleur de +terre, ce qui avait le double avantage de garantir Titano des épines +les plus acérées, et de lui permettre, en se couchant sur un sol nu, +de dissimuler sa présence comme un lièvre au gîte dans un lieu +fraîchement labouré. Une carnassière, assez grande pour pouvoir servir +à l'enlèvement d'une jeune fille de quinze ans, pendait au côté gauche +de Titano, qui portait sur son épaule droite le fameux fusil de +Manton, dont le marquis de Nora lui avait fait présent.</p> + +<p>Cette arme était vraiment magnifique, mais nul autre que Titano +n'aurait pu s'en servir. Le canon, long de quarante-deux pouces, était +de calibre six, et lourd à proportion. J'essayai, chemin faisant, de +mettre cette couleuvrine en joue: je ne pus jamais la maintenir assez +solidement à mon épaule pour fixer le point de mire sur un objet de +dimension ordinaire.</p> + +<p>Enfin nous arrivâmes auprès des trois sapins que Titano m'avait +montrés le matin, en me disant que c'était là le canton où nous +pourrions commencer à nous mettre en chasse: nos chiens, guidés par +Torquato, quêtaient déjà depuis quelques minutes.</p> + +<p>Le mien était un admirable braque, nommé Soliman, qui a eu une +réputation de beauté et d'excellence, longtemps célèbre dans toute la +Bourgogne. Sans vouloir déprécier les chiens anglais, pour lesquels +j'ai eu depuis des faiblesses dont mon patriotisme s'est souvent +indigné, je déclare n'en avoir jamais vu un seul qu'on pût comparer à +Soliman. Torquato avait donc trouvé là un émule digne de lui, et ces +deux grands génies s'étaient compris en se flairant... Qu'on me cite +deux généraux illustres, deux orateurs éloquents, deux poëtes +célèbres, capables de s'apprécier aussi vite à l'aide d'un moyen aussi +simple. Oh! les chiens valent bien mieux que nous!</p> + +<p>Ceci me rappelle un mot charmant de M. Brifaut, l'un des quarante de +l'Académie française, comme on dit encore à Bourges et à Carpentras.</p> + +<p>Madame la vicomtesse de F***, qui est aujourd'hui une des femmes les +plus spirituelles de Paris, était, dans sa toute petite jeunesse, <i>un +enfant terrible</i>, d'une fécondité de méchancetés naïves à défrayer +Gavarni pendant six mois. Elle se trouvait au château du Marais, chez +sa tante madame de la Briche, en même temps que l'académicien que je +vous ai nommé tout à l'heure.</p> + +<p>—M. Brifaut, lui dit-elle, vous avez le nom d'un chien.—Ce que vous +dites est parfaitement juste, mademoiselle.—Mais pourquoi avez-vous +le nom d'un chien, M. Brifaut? ça n'est pas joli.—Je vais vous le +dire, mademoiselle. Autrefois mes ancêtres étaient des chiens, mais +ils sont devenus méchants, et, pour les punir, Dieu les a changés en +hommes.</p> + +<p>Quelle philosophie douce et profonde! et surtout quel magnifique éloge +de la race canine!</p> + +<p>J'ai dit que nous étions arrivés auprès des trois sapins que Titano +m'avait montrés le matin, de sa porte.</p> + +<p>Ils étaient plantés au tiers environ de la hauteur d'une montagne +assez élevée que nous venions de gravir. Immédiatement derrière eux +commençait une espèce de taillis qui n'avait guère que dix-huit pouces +à deux pieds de haut, mais qui était si fourré et si épineux qu'une +belette un peu délicate aurait hésité à s'y glisser: une seule espèce +de plante composait cet inextricable fouillis; c'était un petit +arbuste au feuillage sombre et aux baies noires, que Titano m'avait +désigné sous le nom de <i>nerprun</i>, en ajoutant que les coqs de bruyère +étaient très-friands de ses fruits.</p> + +<p>Nous armâmes nos fusils et nous fîmes signe à nos chiens d'entrer dans +le taillis que Torquato fouillait déjà.</p> + +<p>Soliman essaya d'écarter les branches avec son museau. Après plusieurs +tentatives, ne pouvant en venir à bout, il prit une résolution +héroïque, ce fut de s'élancer en avant par un bond formidable.</p> + +<p>Je le vis effectivement disparaître dans les broussailles, mais en +même temps, je l'entendis crier comme s'il s'était douloureusement +blessé. Toutefois il ne revint pas: alors je me décidai à le suivre en +employant le même procédé qui lui avait à peu près réussi.</p> + +<p>Je compris la cause de ses gémissements en m'enfonçant à mon tour +dans les buissons. Des milliers d'épines, aiguës comme des épingles, +m'étaient entrées dans les mollets et dans les genoux. Comme Soliman, +je fis belle contenance, et je me mis à marcher droit devant moi. Le +marquis côtoyait le taillis sur ma gauche, et Titano, protégé par son +vêtement de basane, le battait sur ma droite. A quelques pas en avant +de lui, j'apercevais au-dessus des branches la belle et intelligente +tête, et la queue en panache de Torquato. Le noble animal quêtait +fièrement comme s'il eût été à son aise dans un carré de luzerne.</p> + +<p>—Eh bien! Excellence, me demanda Titano en faisant allusion à notre +conversation du matin, pensez-vous qu'il y ait assez de couvert ici +pour cacher le gibier?—Je pense que si celui qui y est a autant de +peine à en sortir que j'en ai eu à y entrer, nous ne brûlerons pas +beaucoup de poudre tant que nous serons dans ce fagot d'épines.—En +attendant, prenez garde à vous: Torquato vient de tomber en arrêt... +Oh! vous n'avez pas besoin de vous presser, il ne bougera pas.</p> + +<p>On comprend qu'au premier avertissement du vieux braconnier je m'étais +porté en avant avec résolution, malgré les épines qui me lardaient +impitoyablement les jambes.</p> + +<p>J'arrivai ainsi à dix pas environ de l'épagneul, et je vis avec une +indicible satisfaction que Soliman était à son côté, et en arrêt comme +lui: tous deux se trouvaient en ce moment dans une petite éclaircie, +ce qui me permit d'admirer la beauté de leurs poses, également +magnifiques quoique dissemblables.</p> + +<p>Torquato, que le gibier avait surpris, était légèrement replié sur ses +jarrets. Il avait la tête haute, le cou tendu, la prunelle ardente et +fixe comme un charbon; sa queue, relevée en arc sur son rein, me parut +ferme comme si elle eût été coulée en bronze.</p> + +<p>Soliman, qui n'était tombé en arrêt que par imitation, avait pris ses +aises. Couché sur le ventre, le museau allongé sur ses pattes de +devant, on l'aurait cru endormi, sans les éclairs qui jaillissaient de +ses yeux fauves, et sans le frémissement de son nez rosé qui cherchait +à se rendre compte du fumet d'un gibier tout nouveau pour lui.</p> + +<p>Titano m'avait rejoint: le marquis, toujours sur la lisière du taillis +et à vingt-cinq pas environ en avant de nous, était aussi dans une +excellente position pour tirer.</p> + +<p>Titano fit un signe.</p> + +<p>L'épagneul allongea encore le cou, puis il promena sa tête de droite à +gauche en l'inclinant à diverses reprises comme une personne qui salue +légèrement.</p> + +<p>—Ce sont des coqs de bruyère, me dit Titano à demi-voix, il y en a +sept: Torquato vient de les compter.</p> + +<p>Je n'eus pas le temps de demander l'explication de ces paroles, car +elles étaient à peine prononcées, que les coqs de bruyère se levaient +lourdement entre nos deux chiens: ils étaient au nombre de sept, ainsi +que l'avait dit le vieux braconnier. Je jetai mes deux coups de fusil, +un peu au hasard, je dois le dire, et j'eus le bonheur de voir tomber +le chef de la bande et un jeune coq.</p> + +<p>—Bravo! Excellence! me cria Titano.</p> + +<p>Et en même temps la double détonation de sa couleuvrine se fit +entendre, mais avec un intervalle de quelques secondes entre chacune +d'elles. A la première je m'étais retourné et j'avais vu tomber la +poule-mère: la seconde venait d'abattre deux jeunes coqs qui se +croisaient à une distance déjà considérable.</p> + +<p>Des deux qui restaient, l'un passa à portée du marquis: il eut le même +sort que cinq de ses compagnons.</p> + +<p>C'était débuter d'une manière brillante, on en conviendra. J'étais +ravi! transporté! je le fus bien plus encore quand je vis Soliman +déposer à mes pieds le premier des deux oiseaux que j'avais tués: +c'était le vieux coq.</p> + +<p>Il appartenait à la plus grande espèce de ces gallinacés sauvages, et +sa beauté surpassait tout ce que je m'étais imaginé de l'élégance et +de la grosseur de ce gibier, dont on me parlait sans cesse depuis mon +arrivée en Piémont. Son plumage, d'un noir bleu irisé de violet et de +vert, avait des reflets et des chatoiements d'une richesse sans +pareille. Une membrane, d'un magnifique écarlate, entourait ses yeux, +son bec et remontait en crête sur son large crâne; deux bandes, d'une +blancheur éblouissante, coupaient transversalement ses ailes; et sa +queue, séparée en deux, de manière à former la fourche, lui donnait +des proportions vraiment gigantesques. Quand je le soulevai, je fus +aussi confondu de sa pesanteur; enfin, je ne pouvais me lasser de +l'admirer et de remercier Titano à qui je devais ce superbe coup de +fusil.</p> + +<p>Tandis que nous rechargions nos armes, je demandai au vieux braconnier +si c'était au hasard qu'il m'avait annoncé sept coqs de bruyère +pendant que nos chiens étaient en arrêt.</p> + +<p>—Non, Excellence. C'est l'habitude de Torquato, quand le gibier à +plume tient bien, de faire un mouvement de tête pour chaque oiseau qui +est sous son nez, et il ne se trompe pas une fois sur dix.—De plus +fort en plus fort, répondis-je: mais où est-il donc votre merveilleux +chien?—Il cherche la poule qui n'est, je crois, que démontée. +Marchons toujours, il nous retrouvera bien.</p> + +<p>Nous fîmes une centaine de pas, précédés par Soliman qui croisait +devant nous sans se soucier des épines. Le courageux animal était +cependant tout moucheté de petites taches roses qui attestaient ses +nombreuses blessures.</p> + +<p>—Ah! voilà votre chien, dis-je à Titano.</p> + +<p>Je venais d'apercevoir l'épagneul, immobile derrière une grosse touffe +de genévrier.</p> + +<p>—Il doit être en arrêt puisqu'il n'est pas devant moi, me répondit le +vieux braconnier.—C'est impossible, repris-je. Il tient votre poule +dans sa gueule. Il a l'air d'écouter pour savoir si vous +l'appelez.—Torquato écouter! Torquato croire que je l'appelle! +Excellence, c'est impossible. Je vous dis qu'il est en arrêt.</p> + +<p>Je fis le tour de la touffe de genévrier, et je vis l'épagneul en +plein corps: il était effectivement en arrêt et dans une pose +magnifique.</p> + +<p>—Vous avez raison, criai-je à Titano.—A-t-il la queue droite ou +relevée?—Droite.—Alors ce sont des perdrix ou des gélinottes. +Préparez-vous toujours à tirer.</p> + +<p>Une compagnie de gélinottes se leva en effet; mais je ne mis +<ins title="'pas même joue' dans l'original">pas même +en joue</ins>: il me sembla qu'elles étaient hors de portée.</p> + +<p>—Eh bien! à quoi pensez-vous, Excellence?—C'est trop loin.—Bah! +fit Titano en portant la crosse de son fusil à son épaule.</p> + +<p>Les deux coups partirent, et deux gélinottes tombèrent, littéralement +fracassées comme des cailles qu'on tire en primeur. Je comptai la +distance. C'était fabuleux, il y avait cent vingt-sept pas.</p> + +<p>Le départ bruyant du gibier, les deux coups de fusil, rien n'avait +troublé Torquato. Après la double détonation, il vint poser sa poule +devant son maître, puis il courut à la recherche des deux gélinottes +qu'il rapporta l'une après l'autre.</p> + +<p>Nous passâmes quatre heures dans ce taillis, et quand nous en +sortîmes, nous avions trente-trois pièces de gibier, à savoir: quinze +coqs de bruyère, huit gélinottes et dix perdreaux rouges.</p> + +<p>Titano m'avait galamment permis d'être le roi. J'avais pour ma part +quatorze pièces, et Soliman s'était montré le digne émule de Torquato.</p> + +<p>Le marquis nous avait rejoints depuis longtemps, et nous nous assîmes +au bord d'une petite source ombragée par un groupe de bouleaux et de +saules.</p> + +<p>—Il est maintenant onze heures à peu près, nous dit Titano. +Reposez-vous jusqu'à midi, Excellences. Pendant ce temps-là, j'irai +jusque chez moi déposer toute cette volaille qui nous gênerait un peu +dans l'expédition que nous avons encore à faire, et à mon retour nous +nous remettrons en campagne.—Pourquoi prendre toute cette peine? +dis-je à Titano; il vaudrait bien mieux, ce me semble, cacher dans +quelque buisson notre gibier que nous retrouverions ce soir.—J'ai +besoin de retourner à la maison, reprit le vieux braconnier, et +puisqu'il est sage que vous preniez quelques instants de repos, autant +vaut que j'en profite pour aller à mes affaires. Avant une heure, je +serai certainement revenu.</p> + +<p>Et tout en parlant, Titano mettait l'une après l'autre nos +trente-trois pièces de gibier dans son immense carnassière, en +commençant par les plus lourdes.</p> + +<p>Quand le sac qu'il avait posé à terre pour le remplir eut englouti le +dernier perdreau dans ses vastes profondeurs, j'essayai de le +soulever.</p> + +<p>J'y parvins, mais ce fut tout ce que je pus faire en employant toute +ma force, et je le laissai aussitôt retomber.</p> + +<p>—Et vous allez porter cela? demandai-je à Titano.</p> + +<p>Il me regarda d'un air goguenard, et prenant la carnassière d'une +seule main, il la fit tournoyer comme si c'eût été le sac d'une petite +pensionnaire, et il la posa sur son épaule qui reçut ce poids énorme +sans fléchir.</p> + +<p>—Laisse-nous du moins ton fusil, lui dit alors le marquis.—Et si je +trouve quelque bon coup à faire en chemin, Excellence?—Tu ne le feras +pas.—Mais que dira Torquato? je ne veux pas que mon chien puisse +croire que je baisse. Au revoir, Excellences.</p> + +<p>Et il partit d'un pas aussi léger que s'il n'avait eu que vingt ans et +qu'il n'eût rien porté.</p> + +<p>Nous le suivîmes des yeux jusqu'à ce que l'inclinaison du terrain nous +l'eût caché; puis nous le revîmes, quelques instants après, traverser +la vallée, gravir la pente opposée, et enfin entrer dans sa cabane, +dont il ferma la porte derrière lui. Il paraît qu'il ne trouva pas de +gibier chemin faisant, car nous ne l'entendîmes pas tirer.</p> + +<p>—Quel homme extraordinaire! dis-je à Stephano.—C'est vrai qu'il n'a +pas son pareil: mais je mettrais ma main au feu que ce n'est pas pour +se débarrasser de notre gibier, qu'il pouvait très-bien cacher par +ici, comme tu le lui as conseillé, qu'il est retourné chez lui.—Et +que supposes-tu qui l'occupe?—Toujours sa maudite contrebande. +Quelque avis à recevoir ou quelque signal à donner. Tiens, regarde! +continua le marquis.—Quoi?—Comment, tu ne vois rien?—Non, sa porte +est toujours fermée.—Examine le toit.—Eh bien!—Cette fumée +épaisse...—Tu as pardieu raison! Le pauvre homme ne se corrigera +jamais, et je considère la promesse qu'il t'a faite comme un serment +d'ivrogne.—Je commence à le craindre aussi.</p> + +<p>En ce moment, le bruit d'un pas retentit derrière nous; nous nous +retournâmes et nous aperçûmes le brigadier Volenti qui s'avançait la +carabine sur l'épaule.</p> + +<p>—Eh bien! Excellence, avez-vous fait bonne chasse? demanda-t-il au +marquis en le saluant militairement.—Si bonne, répondit Stephano, que +nous avons été obligés d'envoyer Titano jusque chez lui pour nous +débarrasser de notre gibier.—Il paraît qu'il le fait déjà cuire, si +j'en juge par la fumée qui sort de sa cheminée, reprit le +brigadier.—Il en est bien capable, répliqua le marquis +froidement.—Vous vous intéressez à lui, n'est-ce pas, +Excellence?—Sans aucun doute.—Alors conseillez-lui donc de renoncer +à la contrebande! tout cela finira mal pour lui. J'ai les ordres les +plus sévères à son sujet, et si malin qu'il soit, je le prendrai un +jour en flagrant délit.—Vous l'avez averti hier: le reste vous +regarde tous les deux. Toutefois j'ai lieu de croire qu'il ne +s'exposera plus.—Et il fera bien. Excellence, avez-vous quelques +ordres à faire transmettre à vos gens que vous avez laissés à la +<ins title="'Crocia-Biença' dans l'original">Croce-Bianca</ins> +à Pignerol? J'y retourne de ce pas.—Je vous remercie, +brigadier.</p> + +<p>Volenti renouvela son salut militaire, puis il s'éloigna. En ce moment +Titano sortait de sa cabane, et il s'avançait vers nous à grands pas.</p> + +<p>Vingt-cinq minutes après, il nous rejoignait. Son absence n'avait pas +duré en tout trois quarts d'heure.</p> + +<p>Stephano lui conta ce qui s'était passé, en insistant sur la remarque +de Volenti au sujet de la fumée.</p> + +<p>—Le drôle en sait long, répondit Titano en secouant la tête comme un +homme contrarié; mais puisqu'il retourne à Pignerol ce soir, je n'ai +rien à craindre pour cette nuit; et demain, vous savez, +Excellence...—Prends-y garde, interrompit le marquis; il est capable +d'avoir dit qu'il s'en allait, pour que je te le répète, et t'inspirer +par ce moyen une fausse sécurité. A ta place, je me tiendrais +tranquille ce soir.—Excellence, c'est impossible. J'ai donné ma +parole, et si j'y manquais vous seriez en droit de douter à votre tour +de la promesse que j'ai faite. Ce serait bien le diable si j'étais +pris dans ma dernière expédition.—Enfin les avertissements ne +t'auront pas manqué. Maintenant en route, mes amis: il ne nous reste +plus que six heures de jour, il faut en profiter. Où vas-tu nous +conduire?—J'ai promis à Son Excellence le marquis français de lui +montrer des perdrix blanches et un chamois. Pour cela il faut gagner +les hauteurs de Bricherasco.—Alors nous n'avons pas une minute à +perdre.</p> + +<p>Titano nous avait apporté une gourde remplie d'excellent ratafia de +Grenoble. Nous en avalâmes quelques gorgées, puis nous partîmes +remplis d'une ardeur nouvelle. Nos chiens galopaient devant nous avec +une légèreté qui nous fit supposer que nous pouvions compter sur eux.</p> + +<p>Après une heure de marche environ, pendant laquelle nous ne cessâmes +pas un seul instant de monter, nous atteignîmes un point des hauteurs +qui se dressaient <ins title="'de' dans l'original">devant</ins> +nous, où régnait un brouillard d'une opacité +telle, que nous fûmes obligés de nous tenir à trois pas les uns des +autres pour ne pas nous perdre de vue. Le changement de la température +avait été aussi brusque et aussi complet que celui de la lumière, et +je sentais se glacer sur mon visage la transpiration bienfaisante que +notre course ascensionnelle et non interrompue avait provoquée chez +moi. Si j'avais eu un tout autre guide que Titano, je n'aurais, à coup +sûr, pas manqué de lui demander ce que des chasseurs pouvaient faire +au milieu de cette brume épaisse; mais ma confiance dans le vieux +braconnier était si grande, qu'il ne me vint même pas à l'esprit la +plus petite inquiétude sur le résultat de notre entreprise. Une chose +cependant aurait dû au moins m'étonner: Torquato, à dater du moment où +nous étions entrés dans les ténèbres visibles qui nous environnaient +de toutes parts, avait cessé sa quête, et il était venu se mettre sur +les talons de son maître, comme un animal intelligent qui ne prend +jamais une fatigue inutile. Soliman avait suivi cet exemple au bout de +quelques minutes; quant au chien du marquis, croyant sans doute la +chasse finie, il avait déserté sans cérémonie.</p> + +<p>Le sol sur lequel nous marchions était une espèce de terreau +noirâtre, parsemé çà et là de touffes de mousses et de lichens d'un +vert sombre et d'un aspect misérable. Bientôt quelques lignes blanches +vinrent couper de distance en distance cette triste surface: je +compris alors que nous ne tarderions pas à arriver à la région des +neiges, dont Titano m'avait parlé.</p> + +<p>En effet, le brouillard s'éclaircit un peu, et j'aperçus d'abord le +disque rougeâtre du soleil, qui semblait nager dans des flots de +vapeurs à demi lumineuses. En même temps, mes pieds foulèrent une +neige de quelques centimètres d'épaisseur, et molle comme du coton +fraîchement cardé. Peu à peu ce tapis éblouissant acquit plus de +solidité, et enfin nous sortîmes de la brume aussi brusquement que +nous y étions entrés.</p> + +<p>Un magnifique spectacle s'offrit alors à ma vue, et me fit pousser un +cri de surprise et d'admiration. Nous avions atteint le point +culminant des hauteurs que nous venions d'escalader, et nous nous +trouvions sur le bord des versants opposés. Tout était neige et glace +autour de nous, aussi loin que nos yeux éblouis pouvaient étendre +leurs regards. Un ciel d'un bleu sombre, dont la splendeur était sans +pareille, étincelait au-dessus de nos têtes. J'y aurais vainement +cherché un nuage de la grosseur d'un papillon. Aucune description ne +pourrait donner une idée exacte de l'éclatante beauté du soleil, +roulant dans ce vide d'une teinte si riche et si nouvelle pour moi. +Les rayons qu'il dardait obliquement, car il commençait à descendre +vers l'horizon, coloraient de teintes merveilleuses tous les objets +qu'ils frappaient. Sous leur magique clarté, la neige chatoyait comme +l'opale, les glaciers brillaient comme l'émeraude et le saphir. Les +pins, les houx et les genévriers, qui croissaient de distance en +distance, étaient couverts d'un givre qu'on eût pris pour une broderie +de perles et de diamants. Un silence imposant régnait sur ces +magnificences, et ajoutait sa majesté à leur éclat: je n'avais de ma +vie vu ni rêvé rien de semblable.</p> + +<p>Titano, à qui ces richesses étaient familières, ne s'étonna pas de mon +admiration, mais il me sembla qu'il en était charmé. A la satisfaction +qu'exprimait sa physionomie, d'un grotesque si intelligent, on eût dit +un châtelain qui fait les honneurs de son parc à quelque visiteur +étranger, et je fus si bien dupe de cette apparence, que je me crus +obligé d'adresser un petit compliment à ce digne homme.</p> + +<p>—Eh bien! Excellence, ce que vous me dites là me flatte, me +répondit-il en accompagnant ces paroles de la plus spirituelle de ses +grimaces, je suis un peu ici comme chez moi, car il n'y a guère que +moi qui y vienne, ajouta-t-il. Maintenant, faisons encore chacun une +petite caresse à cette bouteille de vieux ratafia, et remettons-nous +en campagne. Voilà Torquato qui porte le nez au vent: nous n'irons pas +loin sans voir voler quelque chose.</p> + +<p>Nous nous mîmes en ligne, à trente-cinq ou quarante pas, à peu près, +les uns des autres, Titano occupant le milieu, et nous commençâmes à +battre le terrain devant nous, comme nous aurions fait d'un champ +d'avoine ou d'un carré de luzerne.</p> + +<p>La neige que nous foulions était vierge de toute empreinte de pied +humain; mais elle portait des traces assez nombreuses d'oiseaux, parmi +lesquelles il ne me fut pas difficile de reconnaître quelques frayés +de perdrix.</p> + +<p>Titano, qui les avait remarqués en même temps que moi, me fit un signe +d'intelligence; presque au même instant, Soliman tomba en arrêt, ce +qui ne laissa pas que de me flatter infiniment, d'autant plus que +Torquato vint se placer immédiatement à côté de lui.</p> + +<p>Comme c'était devant moi que la chose se passait, mes compagnons se +rapprochèrent, et nous entourâmes les deux chiens qui portaient la +tête inclinée de côté, de manière à faire supposer que le gibier était +sous leur nez.</p> + +<p>Titano fit comme les chiens, et ses yeux perçants prirent la direction +des leurs.</p> + +<p>—Je les aperçois, Excellence! me dit-il vivement après un examen de +quelques secondes: elles sont exactement sous le nez de votre chien, +il ne tiendrait qu'à lui d'en <i>gueuler</i> une. Allons! allons! je vois +qu'il est sage.—Moi, je ne vois rien, dis-je à Titano après avoir +regardé à mon tour.—Avancez encore un peu... +encore... là, très-bien; +arrêtez-vous maintenant. En voilà une dont l'aile vient de frissonner; +elles ne tarderont pas à partir... deux, quatre, cinq, six, huit... il +y en a neuf ou dix, Excellence. Eh bien! les voyez-vous?—Non; et toi? +demandai-je à Stephano.—Moi, je distingue un petit boursouflement, +comme si le vent avait poussé un peu plus de neige en cet endroit: ce +doit être ça, me répondit le marquis de Nora.—Précisément, +Excellence. Préparez vous maintenant! s'écria Titano.</p> + +<p>J'entendis comme un bruit d'ailes et une sorte de chant plaintif; +puis, je vis <ins title="'entrer' dans l'original">entre</ins> +les deux chiens, qui avaient relevé la tête +brusquement, un petit rond noir que je reconnus évidemment pour +l'endroit où les perdrix s'étaient blotties, et où elles avaient fait +fondre la neige.</p> + +<p>Je regardai en l'air; rien; je jetai rapidement la vue devant moi: +rien non plus; cela tenait du prodige.</p> + +<p>—Eh bien! Excellence, vous ne tirez donc pas? me demanda Titano en +portant son arme à son épaule.—Tirer! quoi? je ne vois +rien.—Alors...</p> + +<p>Deux effroyables détonations, répercutées aussitôt par des milliers +d'échos, retentirent à mes oreilles, se prolongèrent pendant un espace +de temps dont il me fut impossible d'apprécier la durée, et se +terminèrent par des grondements sourds et toujours plus lointains, +semblables à ceux de la foudre quand un orage s'éloigne.</p> + +<p>Quand je fus un peu remis de ma surprise, je vis nos deux chiens qui +revenaient à nous: Torquato alla à son maître, Soliman s'approcha de +moi.</p> + +<p>Chacun d'eux rapportait une perdrix.</p> + +<p>Je pris celle que Soliman me présentait, et je l'examinai avec une +curiosité que tous les véritables chasseurs comprendront, j'en suis +sûr.</p> + +<p>C'était bien la plus ravissante petite créature de la terre. Le grain +de plomb, qui l'avait atteinte sous l'aile, ne l'avait pas endommagée +le moins du monde, et on l'aurait crue plutôt endormie que morte. En +admirant la blancheur merveilleuse de son plumage, je commençai à +m'expliquer comment il avait pu se confondre avec la neige dont nous +étions entourés, et je ne fus plus étonné que de la finesse de vue du +braconnier. Cette perdrix était d'un tiers environ moins grosse que +notre perdrix grise ordinaire, mais elle en avait toutes les formes, +avec plus de finesse et d'élégance. Ses pieds étaient noirs, armés +d'ongles courts d'un gris rosé. Le bec, de même couleur, se +rapprochait, quant à la conformation, de celui de la tourterelle, et +l'iris de l'œil était d'un brun cannelle un peu clair; un petit +cercle rose vif bordait les paupières.</p> + +<p>Titano me dit que c'était la chanterelle; il me fit voir en même temps +l'autre bête, qu'il m'assura être un mâle: il était plus gros, et ses +pieds avaient des ergots.</p> + +<p>—Mais comment diable avez-vous fait pour exécuter ce coup double? +demandai-je à Titano; moi je déclare, sur l'honneur; n'avoir rien vu +voler.—Quelque chose a volé, cependant, me répondit-il en +goguenardant, puisque quelque chose ne vole plus.</p> + +<p>Il n'y avait rien de plus logique que ce raisonnement, mais il ne +répondait pas à ma question, que je m'empressai de renouveler.</p> + +<p>—Voyez-vous, Excellence, l'air est d'une si grande pureté par ici, +qu'avec un peu d'attention on y peut découvrir la plus faible vapeur +qui le traverse. Tenez, par exemple, regardez ce corbeau qui passe +là-bas.—Eh bien?—Ne remarquez-vous +rien de particulier en lui?—Rien +absolument.—Examinez mieux.—J'y mets une telle attention que mes +yeux en pleurent... Ah! attendez un moment! je ne sais si c'est un +effet de ma vue fatiguée, mais il me semble voir une petite traînée de +fumée grise derrière cette bête.—C'est cela même, Excellence; et +c'est de cette manière que mon œil suit les perdrix blanches. Cette +petite traînée de fumée est produite par la chaleur qui s'exhale du +corps de tout animal, et comme l'air est très-pur à cette hauteur, +cela fait que.... ma foi, M. le curé de Pignerol me l'a bien expliqué, +mais je l'ai oublié.—Je comprends à peu près, dis-je à Titano; +seulement, jamais je ne distinguerai assez bien cette fumée pour tirer +juste; aussi, je suis tenté d'attribuer au hasard le coup double que +vous avez fait.—Eh bien! je recommencerai tout à l'heure, Excellence. +Combien faudra-t-il encore de hasards pour vous convaincre que je vous +dis la vérité?—Un seul.—Alors, en route! reprit Titano qui, pendant +ce petit colloque, avait rechargé son arme.</p> + +<p>Nous nous remîmes en marche, et nos chiens se remirent en quête.</p> + +<p>Après un quart d'heure environ de recherches, toujours cheminant droit +devant nous, Soliman, qui galopait sur ma gauche, se retourna +brusquement, puis resta immobile, le corps plié, comme s'il eût été +pétrifié dans la position qu'il avait prise. Il était en arrêt, et le +gibier l'avait surpris.</p> + +<p>Je fis un signe au vieux braconnier, qui s'empressa de venir à moi.</p> + +<p>—Allons, <i>signor marchese</i>, me dit-il, ouvrez bien les yeux et +rappelez-vous ce que je vous ai dit tout à l'heure: il ne faut qu'un +peu d'habitude: si vous manquez, je tirerai tout de suite après vous, +pour faire mon second hasard; vous savez bien?...</p> + +<p>Une courte description des localités est indispensable pour bien faire +comprendre ce qui va suivre.</p> + +<p>L'endroit où Soliman venait de tomber en arrêt était couvert de neige +comme celui où Titano avait fait son coup double peu d'instants +auparavant; mais à une quarantaine de pas environ au delà du chien, +et, par conséquent, dans la direction que le gibier qui devait se +lever prendrait sans doute, commençait une sorte de glacier de peu de +largeur, dont la surface bleuâtre tranchait d'une manière assez +marquante sur la nappe d'une éblouissante blancheur qui l'environnait +de toutes parts: j'avais remarqué ce petit accident pittoresque, sans +me douter le moins du monde de l'utilité que je pourrais en tirer.</p> + +<p>Comme la première fois encore, je regardai sous le nez de mon chien, +mais je ne pus rien voir, bien que Titano et même le marquis +m'assurassent qu'ils distinguaient parfaitement cinq ou six perdrix +les unes à côté des autres.</p> + +<p>Le bruit d'ailes et le chant plaintif m'avertirent qu'elles étaient +parties.</p> + +<p>Je mis en joue devant moi, dans l'espoir de découvrir les petites +vapeurs grises et de faire feu avec une demi-certitude, mais je +n'aperçus absolument rien de semblable.</p> + +<p>Tout à coup je poussai un cri de joie, immédiatement suivi de la +double détonation de mon fusil, et j'eus la satisfaction de pouvoir +dire à Soliman: <i>apporte!</i></p> + +<p>Voici ce qui s'était passé:</p> + +<p>Tant que les pauvres petites perdrix avaient volé en rasant la neige, +elles s'étaient confondues en quelque sorte avec elle; mais une fois +arrivées au-dessus de l'azur du glacier, elles s'étaient détachées sur +ce fond plus sombre qu'elles, comme de petits nuages blancs dans le +ciel, et j'avais profité de cette circonstance pour viser rapidement +et faire feu: mes deux coups avaient aussi porté.</p> + +<p>—Bravo, <i>signor marchese</i>! s'écria Titano. Seulement vous pouvez vous +flatter d'avoir de la chance; mais, il n'y a rien à dire, c'est tiré +en maître.</p> + +<p>Je dis à Titano que j'étais très-fier de son approbation, et mis les +deux perdrix dans ma carnassière, soin que les chasseurs négligent +très-rarement de prendre.</p> + +<p>—Maintenant, Excellence, je vous demanderai de vouloir bien charger +votre fusil à balle: ça se trouve joliment bien que vous venez de le +nettoyer de son plomb.—Ce n'est donc pas une plaisanterie?—Quoi, +Excellence?—Ce chamois...—Eh bien! Excellence, je vous demande une +demi-heure de grande fatigue encore; mais là ce qui s'appelle de la +fatigue; ce ne sera pas de la promenade, la canne à la main, comme +nous en avons fait depuis ce matin.</p> + +<p>J'avoue, à ma très-grande confusion, que si Titano ne se fût pas +souvenu de sa promesse, je ne la lui aurais certainement pas rappelée. +Je n'en pouvais plus, et intérieurement j'envoyai de bon cœur le +chamois à tous les diables.</p> + +<p>Mais ce coquin d'amour-propre, qui m'a fait faire tant de sottises +dans ma vie, m'empêcha de convenir que j'aimerais mieux regagner la +chaumière de Titano, pour y dormir sur mes lauriers déjà cueillis, que +de courir après un nouveau triomphe.</p> + +<p>Je poussai l'hypocrisie jusqu'à donner le signal du départ; je fis +mieux encore: je me mis à marcher d'un train de poste, ce qui m'attira +deux ou trois bonnes goguenardises du vieux braconnier, qui, je dois +en convenir, ne fut pas dupe un seul instant de mon faux empressement.</p> + +<p>Toutefois, le premier quart d'heure se passa assez bien; mais les +difficultés du terrain devenant de moment en moment plus grandes, +j'eus bientôt besoin de toute ma force morale pour ne pas prendre le +parti de me refuser à aller plus loin.</p> + +<p>Titano avait cessé de me décocher ses respectueuses épigrammes, et, +pour me faire prendre patience, il me contait d'incroyables traits +d'esprit de son épagneul; enfin, me voyant de plus en plus abattu, il +me dit:</p> + +<p>—Excellence, j'ai deux bonnes nouvelles à vous donner.—Ah! +répondis-je avec l'indifférence des grandes détresses.—Nous serons +arrivés dans quatre ou cinq minutes, à l'endroit où se tiennent les +chamois, reprit-il.</p> + +<p>Un second <i>ah!</i> encore plus détaché que le premier des choses de ce +monde fut mon unique réponse.</p> + +<p>—Et ce qu'il y a de mieux, reprit-il, c'est que, sans que vous vous +en doutiez, nous sommes moins éloignés de chez moi que nous ne +l'étions il y a une heure et demie.</p> + +<p>Pour le coup, cette nouvelle me parut intéressante, et l'heureuse +influence qu'elle exerça sur mon esprit me rendit un peu de vigueur.</p> + +<p>—Voilà le dernier coup de collier à donner, fit soudain Titano; mais, +comme dit le proverbe français, il n'y a rien de plus difficile à +écorcher que la queue.</p> + +<p>Ces paroles me firent relever la tête, et le spectacle qui s'offrit à +mes regards ne fut pas de nature à me réjouir le cœur.</p> + +<p>L'espèce de chemin que nous suivions depuis quelques instants à +travers mille obstacles, était brusquement interrompu par un monticule +de glace presque à pic.</p> + +<p>—Eh! quoi! nous faudra-t-il donc escalader cette muraille! +demandai-je à Titano avec l'accent d'un profond découragement.—Oui, +Excellence, me répondit le vieux braconnier, en tirant de son immense +carnassière une courte hache et trois paires de patins, sorte de +semelles de bois garnies de crampons d'acier.—Eh bien! franchement, +repris-je aussitôt, j'aime mieux ne jamais voir bondir un chamois de +ma vie.—Aimez-vous mieux aussi, Excellence, refaire tout le chemin +que nous avons déjà fait, pour retourner à ma cabane? Il n'y a que ces +deux partis-là à prendre.</p> + +<p>Je gardai le silence, mais ma physionomie exprima une consternation si +grande, que le bon Titano, que la sensibilité n'étouffait pas +cependant, eut l'air presque attendri.</p> + +<p>—Tenez, <i>signor marchese</i>, me dit-il, ceci n'est effrayant qu'à la +vue. Je vais vous tailler là dedans un petit escalier de cristal si +coquet, que rien qu'en le voyant vous vous sentirez la force de le +monter.—Et après? quand nous serons là-haut?—Quand nous serons +là-haut, il y a cent à parier contre un que nous verrons des +chamois.—Que le diable emporte les chamois! m'écriai-je impatienté et +un peu honteux.—Vous ne me laissez pas le temps d'achever, +Excellence; j'allais ajouter qu'il ne nous faudra guère que vingt +minutes de marche pour regagner notre gîte. Cela vous va-t-il?—Crois +ce qu'il te dit, reprit alors le marquis. J'ai fait une fois cette +même tournée avec lui; comme toi je n'en pouvais plus; eh bien! j'ai +eu la preuve évidente que le retour par là était quatre fois plus +court.—D'ailleurs, continua Titano, si Votre Excellence était tout à +fait dans l'impossibilité de marcher, le vieux chasseur a encore les +reins assez forts pour la porter une partie du chemin.</p> + +<p>L'idée que je pourrais subir cette humiliation me rendit soudainement +toute mon énergie morale, et il me sembla en même temps que je me +sentais plus vigoureux.</p> + +<p>Je remerciai Titano de son dévouement, et je lui dis que j'étais prêt +à tout, même à tuer un chamois si l'occasion s'en présentait.</p> + +<p>—J'en étais sûr! s'écria-t-il. Maintenant, buvez encore un bon coup +de ce ratafia, et attachez solidement à vos pieds ces patins garnis de +crampons et de courroies. Pendant ce temps-là, je vous ferai votre +escalier.—<i>Corpo di Bacco!</i> ajouta-t-il aussitôt en se reprenant, +votre chien va nous gêner! je n'avais pas pensé à cela, grand imbécile +que je suis!—Mon chien va nous gêner? demandai-je: eh bien! et le +vôtre?—Oh! le mien, il n'y a pas à s'en occuper: je vais lui faire +signe de s'en aller et il s'en ira. Voyez-vous, les chamois sont les +bêtes les plus défiantes de la terre; nous ne pourrons les approcher +qu'en nous traînant sur le ventre comme des limaçons, et vous +comprenez, Excellence, qu'un chien...—Il a raison, interrompit le +marquis. Mais comment faire? je ne vois aucun moyen.—Mon chien +restera derrière moi, et il est capable de ramper aussi si je lui en +donne l'exemple.—D'accord; mais il est blanc.—Tant mieux, on le +verra moins sur la neige.—Là-haut, il n'y en a plus, Excellence.—Ah! +diable!—Il me vient une idée! reprit vivement le vieux braconnier, +comme s'il était frappé d'une inspiration soudaine, ce qui était vrai +effectivement.—Quelle est ton idée, vieux sorcier? demanda le marquis +de Nora.—Je couplerai le braque de Son Excellence avec mon épagneul, +et ils s'en iront ensemble.—Mon chien ne comprendra pas ce que cela +veut dire; il se défendra, prendra de l'humeur, et nous n'en pourrons +plus rien faire ensuite.—Torquato lui expliquera l'affaire, <i>signor +marchese</i>; et quand ils auront causé un moment, ils s'entendront +peut-être à merveille.—Soliman ne sait pas le piémontais, dis-je en +riant, car je n'envisageais la chose que comme une plaisanterie.—Mais +Torquato sait le français, Excellence, répondit le vieux chasseur avec +le plus grand sérieux. Comment, sans cela, pourrait-il s'entendre avec +les contrebandiers?—Nous pouvons toujours essayer, ajouta le marquis. +Si cela ne va pas, nous rendrons la liberté à ton chien avant qu'il +ait eu le temps de prendre de l'humeur.—Soit, dis-je, et j'appelai +Soliman qui se désaltérait avec de la neige à quelques pas de moi.</p> + +<p>Il vint, et Titano tira encore de sa gibecière, qui contenait autant +de choses que le chapeau miraculeux de M. Robert Houdin, une couple en +poils de sanglier, et en un clin d'œil il eut attaché les deux +chiens l'un à l'autre.</p> + +<p>Soliman me regarda d'un air profondément étonné; mais, à ma grande +surprise, il ne fit aucune résistance: il est vrai que nous n'en +étions encore qu'au prologue de la pièce.</p> + +<p>Titano laissa s'écouler quelques secondes sans exécuter aucun geste, +sans prononcer aucune parole; puis il fit un signe de la main et il +dit deux ou trois mots en patois.</p> + +<p>Torquato regarda Soliman, et, sur mon honneur, son regard signifiait, +à ne pas s'y tromper: <i>mon cher ami, quand vous voudrez; je suis +entièrement à vos ordres</i>.</p> + +<p>Soliman me consulta à son tour d'un coup d'œil.</p> + +<p>—Allez! lui dis-je.</p> + +<p>Ils partirent, ma foi! tous les deux, à ma profonde stupéfaction. Je +les suivis pendant quelques instants du regard, convaincu que +l'entente cordiale de ces deux bêtes ne serait pas de longue durée: +l'événement ne justifia pas cette crainte: tout en galopant, Soliman +tourna une ou deux fois la tête de mon côté, mais ce fut tout.</p> + +<p>Titano se mit alors à son escalier, et nous nous occupâmes de chausser +nos patins.</p> + +<p>En moins de vingt minutes tout était terminé, et ce temps de repos +m'avait à peu près remis.</p> + +<p>Titano s'attacha une longue corde autour des reins, puis il me dit +d'en faire autant; l'extrémité de la corde fut nouée à la ceinture du +marquis.</p> + +<p>Nous formions ainsi une espèce de chaîne, dont Titano était la tête, +moi le centre et Nora la queue.</p> + +<p>Alors l'ascension commença.</p> + +<p>Elle fut plus effrayante que laborieuse. Deux fois mes pieds mal +assurés se dérobèrent sous moi; mais Titano, ferme comme un roc, me +remit debout. Le marquis broncha aussi une fois et me fit chanceler, +Titano nous retint tous les deux.</p> + +<p>Nous atteignîmes ainsi le sommet du glacier en quelques minutes, et +nous nous trouvâmes sur un petit plateau gazonné et couvert de +buissons épais.</p> + +<p>—Maintenant du silence! nous dit Titano à voix basse, pendant que +nous nous débarrassions de notre corde et de nos chaussures de bois. +Je vais aller à la découverte.</p> + +<p>Il se mit à plat ventre et nous le vîmes disparaître dans les +buissons, sans faire plus de bruit qu'un serpent qui se coule dans +l'herbe.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure il revint, et quatre de ses doigts qu'il +leva en l'air avec un regard triomphant, nous annoncèrent qu'il avait +vu quatre chamois à portée.</p> + +<p>Nous nous couchâmes alors comme lui, rampant à l'aide de la main +gauche, et tenant notre fusil de la main droite. Il va sans dire que +Titano nous guidait; je le suivais immédiatement.</p> + +<p>Il s'arrêta, se souleva sur ses deux genoux, écarta avec précaution +quelques broussailles, puis il me fit signe de regarder.</p> + +<p>Nous étions sur le bord du plateau, et à deux cents pieds environ +au-dessous de nous s'ouvrait une petite vallée, au fond de laquelle +broutaient paisiblement quatre chamois.</p> + +<p>Un cinquième, debout sur la pointe d'un rocher situé beaucoup plus +loin, semblait placé en sentinelle. Ce fut lui que j'aperçus d'abord, +car il se détachait sur l'azur du ciel, tandis que ses compagnons se +confondaient un peu avec la verdure sombre de la vallée, d'ailleurs un +peu envahie déjà par la brume du soir.</p> + +<p>—Appuyez votre fusil sur mon épaule, murmura Titano à mon oreille, et +envoyez-moi une balle à ce vieux gredin qui marche en tête des trois +autres. Je lui garde rancune, car je l'ai manqué déjà deux fois. Je le +reconnais parce qu'une de mes balles lui a cassé la corne gauche. +Dépêchez-vous! reprit-il vivement, mais toujours aussi bas. La +sentinelle nous a éventés; avant trois secondes elle sifflera, et +alors, bonsoir, la chasse sera...</p> + +<p>J'avais ajusté, je fis feu!</p> + +<p>Au moment où mon coup de fusil retentissait, le chamois de garde fit +entendre un cri aigu et disparut comme par enchantement: nous nous +levâmes tous les trois comme un seul homme.</p> + +<p>—Bravo! bravo! <i>signor marchese!</i> s'écria Titano en jetant sa +coiffure en l'air. Eh bien! êtes-vous encore fatigué?</p> + +<p>Trois des chamois avaient fui, je ne sais par où ni comment; mais le +quatrième, celui que j'avais ajusté, se débattait dans les convulsions +de l'agonie.</p> + +<p>Nous nous élançâmes sur une pente d'une rapidité effrayante, mais dont +le sol un peu spongieux nous préservait des chutes, et nous fûmes en +moins d'une demi-minute auprès du chamois qui rendait le dernier +soupir. Ma balle était entrée dans le dos et ressortait sous le +ventre, ce qui s'expliquait par la position que j'occupais quand +j'avais tiré.</p> + +<p>Titano était radieux. Il prit le chamois, le mit en travers sur ses +épaules, comme fait le bon pasteur pour la brebis égarée qu'il ramène +au bercail, puis nous nous dirigeâmes vers un sentier facile qui +serpentait dans la vallée. Il commençait à faire nuit.</p> + +<p>Titano ne m'avait pas bercé d'une espérance trompeuse, car nous fûmes +rendus à sa cabane beaucoup plus promptement que je n'osais l'espérer; +il est vrai que le digne homme eut soin, pour me faire paraître la +distance plus courte encore, de se remettre à me conter une foule +d'histoires de chasse, toutes plus intéressantes les unes que les +autres; enfin, de façon ou d'autre, il fit si bien, qu'en arrivant +chez lui j'étais un peu moins fatigué qu'une heure auparavant.</p> + +<p>—Eh bien! Excellence, me disait-il tout en cheminant, je vous ai +fidèlement tenu tout ce que je vous ai promis. Aussi j'espère que +quand vous reviendrez dans notre pays, j'aurai encore votre visite... +mais il ne faudra pas trop tarder, reprit-il avec un mélange +d'insouciance et de mélancolie, car il n'y aura bientôt plus d'huile +dans la lampe.—Bah! fit le marquis, tu nous enterreras tous, pour peu +que tu y mettes de l'entêtement: voilà vingt ans que je te connais et +que je te vois toujours le même.—C'est que, voyez-vous, Excellence, +il y a vingt ans j'étais déjà très-vieux: tenez, c'est justement à +cette époque-là que j'ai commencé à oublier mon âge.—Cependant je +parie que tu es le moins fatigué de nous trois.—L'habitude, <i>signor +marchese</i>; mais si je m'arrête une fois, je suis sûr que je tomberai +tout à fait.—Écoute, reprit le marquis, je crois que je puis te faire +une proposition qui te conviendra.—Votre Excellence sait....—Pas de +phrases: tu te souviens de ce que tu m'as promis?—Un honnête homme +n'a que sa parole: à dater de demain je dirai adieu pour toujours à la +contrebande.—C'est cela même: eh bien! qui t'empêcherait alors de +prendre tout à fait ta retraite et de venir t'établir chez +moi.—Quitter mes montagnes, Excellence! Vous êtes bien bon, +certainement, mais autant vaudrait me faire conduire tout de suite au +cimetière.—Tu reviendras les voir quelquefois.—Ce n'est pas la même +chose, Excellence. Je me connais, voyez-vous; il me faut cet air vif, +cette solitude, ce silence, et puis surtout ma liberté.—Oh! pour ce +qui est de cela, tu l'aurais chez moi aussi complète qu'ici.—Vous ne +me gêneriez pas, je le sais bien, <i>signor marchese</i>; mais moi je me +gênerais, ce qui reviendrait absolument au même.—Tu es un vieux fou! +interrompit le marquis avec impatience.—On est toujours fou, +Excellence, quand on n'est pas sage à la manière des autres.—Que +deviendrais-tu, par exemple, si tu tombais malade?—Mais, Excellence, +je ne serai jamais malade.—Tu parlais cependant tout à l'heure de ta +fin prochaine.—C'est bien différent....</p> + +<p>En ce moment nous arrivions, ce qui mit tout naturellement un terme à +cette conversation. J'en fus fâché, car j'aurais été très-curieux +d'entendre Titano développer sa théorie sur la possibilité de mourir +bien portant.</p> + +<p>Nous trouvâmes sur le seuil de la cabane le chasseur du marquis qui +nous attendait, et les deux chiens qu'il avait découplés. Ainsi, ces +nobles bêtes avaient heureusement fait leur voyage: j'ajouterai que la +meilleure intelligence semblait toujours présider à leurs relations. +Quant au braque anglais du marquis, qui avait déserté vers le milieu +de la chasse, honteux de sa fuite il s'était réfugié à l'écurie près +de nos mulets.</p> + +<p>Ceux-ci étaient prêts; mais, outre qu'il n'eût pas été prudent de nous +engager à cette heure dans les sentiers qui ramenaient à Pignerol, +nous avions un grand besoin de repos, le marquis et moi, de telle +sorte que nous acceptâmes avec un véritable plaisir l'offre que nous +fit le bon Titano de passer encore une nuit sous son toit.</p> + +<p>Nous l'engageâmes, à notre tour, à laisser le domestique s'occuper des +préparatifs du souper et à venir se reposer avec nous devant le feu; +mais il ne voulut pas entendre raison sur ce chapitre, et s'étant +seulement débarrassé de son immense carnassière, il se mit à +l'œuvre avec la même activité que j'avais déjà admirée la veille, +et qui me parut surnaturelle après la fatigue de la journée.</p> + +<p>Pendant qu'il allait et venait, souriant, grimaçant, clignant de +l'œil et se parlant quelquefois à lui-même, nous ne le perdions +pas de vue, le marquis et moi, et nous eûmes l'occasion de nous faire +remarquer réciproquement que son chien suivait aussi du regard tous +ses mouvements, comme l'eût pu faire un serviteur rempli de zèle et +d'affection pour son maître. C'était, en vérité, l'étude la plus +curieuse à faire que celle de la sympathie qui semblait unir ces deux +êtres, et quand on s'y était livré pendant quelques instants, on se +surprenait à se demander sérieusement ce que deviendrait celui des +deux qui serait condamné à survivre à l'autre. A coup sûr on est +beaucoup moins inquiet de l'avenir quand il s'agit de quelque +association de bipèdes; j'en demande pardon à mes semblables.</p> + +<p>—Tels que tu les vois, me dit le marquis, je mettrais ma main dans ce +brasier que c'est déjà l'affaire de cette nuit qui les met en +communication de regards et de pensées.—J'ai vu bien des choses +incompréhensibles depuis hier, mais en vérité celle-là serait par trop +forte, répondis-je. A la rigueur, je veux bien que ce chien sache que +le chant du hibou est le signal du passage d'une troupe de +contrebandiers; je comprends aussi, quoique avec plus de peine, qu'il +reconnaisse, dans une gardeuse de chèvres, une personne chargée de +l'espionner; mais comment veux-tu que j'admette chez un animal la +prescience d'un événement que rien n'annonce encore? C'est absolument +comme si tu me disais qu'il est capable de lire une lettre.—Tant que +tu voudras, mon cher ami; mais je suis à peu près sûr de ce que +j'avance. Examine-les avec attention, et trouve-moi à cette +conversation muette qui a lieu entre eux une autre raison que celle +que je t'ai donnée.—Rien n'est plus facile: Titano prépare notre +souper, et Torquato qui a faim lui demande quelque chose.—Si cela +était, au lieu de se borner à le suivre du regard, il se tiendrait sur +ses talons pour tâcher d'attraper quelque chose: il interroge, mais il +ne sollicite pas. Étudie-les tous deux avec attention.</p> + +<p>Le hasard voulut qu'en ce moment Titano, en sortant de son bahut un +énorme pâté auquel nous avions fait le matin même une brèche profonde, +en laissa tomber quelques bribes par terre: c'eût été, à coup sûr, une +bonne occasion pour Torquato: cependant il ne bougea pas, et Soliman +s'élança seul pour nettoyer la chambre, ce qui fut fait en un clin +d'œil.</p> + +<p>—Tu vois? me dit le marquis.—C'est ma foi vrai! Titano est un +sorcier et son chien est son démon familier.—Vos Excellences sont +servies, nous dit le vieux braconnier en nous montrant la table, qui, +sans exagération, fléchissait sous le poids de toutes les bonnes et +solides choses dont il l'avait couverte.</p> + +<p>Nous nous assîmes tous les trois, et Titano se disposa à nous servir, +comme il avait déjà fait le matin.</p> + +<p>—Écoute, mon vieux, lui dit le marquis, tu as peut-être quelque chose +à faire; dans ce cas, il ne faudrait pas te gêner pour nous. Ainsi +lorsque tu auras satisfait ton appétit, laisse-nous en compagnie de +ces bouteilles et va où le devoir t'appellera. Puisque tu fais encore +la contrebande ce soir, fais-la en conscience: seulement, préviens ces +gens que tu les obliges pour la dernière fois.—Excellence, le moment +n'est pas encore venu, répondit Titano en jetant à la dérobée un coup +d'œil sur sa pendule qui marquait huit heures... Et puis, +ajouta-t-il, il peut arriver qu'ils ne soient pas exacts ou qu'ils +passent ailleurs...—Et alors?—Alors, <i>signor marchese</i>, +je serai dégagé de la promesse que je leur ai faite, et s'ils réclament mes +services pour demain ou un autre jour, je leur ferai savoir qu'ils ne +doivent plus compter sur moi.—Tu es un brave homme! s'écria Nora en +tendant la main au vieux braconnier; aussi, quand je te quitterai, je +serai aussi tranquille que si je t'emmenais avec moi.—Nous nous +ennuierons un peu, mon chien et moi, pendant les longues soirées +d'hiver; mais je penserai que je fais une chose que vous m'avez +demandée, et je me coucherai le cœur content. A votre santé, +Excellence; à la vôtre aussi, <i>signor marchese</i>, reprit Titano en se +tournant de mon côté.</p> + +<p>Nous levâmes nos verres pour faire raison à notre hôte; en ce moment, +l'épagneul, qui était accroupi devant la cheminée, les yeux toujours +attachés sur son maître, se dérangea brusquement et vint poser sa tête +sur le bord de la table.</p> + +<p>Je lui présentai un morceau de pain <i>saucé</i>, mais il ne daigna pas +seulement le flairer.</p> + +<p>—Ah! ah! fit le braconnier, les drôles seront exacts.</p> + +<p>Ces mots étaient à peine prononcés, qu'un chien gratta à la porte de +la cabane.</p> + +<p>Je crus que c'était le braque anglais du marquis de Nora; mais Titano +ayant ouvert, nous vîmes entrer un petit barbet noir de l'aspect le +plus misérable: vrai caniche d'aveugle s'il en fut.</p> + +<p>—Plus de doute, dit Titano d'un air mécontent. Sur mon honneur je me +serais bien passé de cette corvée.—Ils passent donc décidément? +demanda le marquis.—Ils veulent passer, Excellence; et ils +m'envoient <i>Mouton</i> pour me prier de leur faire savoir si le passage +est libre.—Et comment le sauras-tu toi-même?—En allant m'en assurer, +ce que je vais faire à la minute.—Seras-tu longtemps absent?—Une +demi-heure, tout au plus. Mangez doucement, ne buvez pas tout, et je +viendrai bientôt trinquer avec vous à la santé de ce pauvre Volenti, +qui va être joué sous jambe, tout malin qu'il est.—Sois prudent, mon +vieux brave, interrompit avec l'accent d'une vive sollicitude le +marquis, qui vit que le braconnier prenait un de ses fusils accrochés +au manteau de la cheminée: il serait dur, pour ta dernière +campagne...—Ne craignez rien, Excellence. Ce que j'ai à faire est la +chose la plus simple du monde. Le passage dangereux n'est qu'à dix +minutes d'ici, et n'a guère plus de trois cents pas de long. Je vais +me placer à l'entrée; Torquato fera une bonne patrouille aux +alentours, et s'il ne découvre rien de suspect il ira prévenir les +autres, qui continueront leur route tranquillement.—Alors, pourquoi +prends-tu un fusil?—Je ne sors jamais sans cela; mais depuis quinze +ans que je fais ce métier, je n'ai jamais eu une seule fois l'occasion +de le mettre en joue. A bientôt, Excellence, reprit Titano en se +dirigeant vers la porte.—Et le barbet? demandai-je.—Il est parti +pour annoncer qu'il m'a trouvé à mon poste; il ne fait jamais de plus +longue conversation que cela.</p> + +<p>Nous nous étions levés, Nora et moi, pour accompagner notre hôte +jusque sur le seuil de sa cabane, et, à la clarté de la lune, qu'aucun +nuage ne voilait, nous le vîmes s'engager dans le sentier qui +conduisait au fond de la petite vallée que nous avions traversée le +matin pour nous mettre en chasse.</p> + +<p>—Je crois qu'il a assez de ce métier, dis-je au marquis, et je suis +sûr qu'il te sait bon gré de l'avoir engagé à y renoncer. Dieu veuille +maintenant que tout aille bien.—Je l'espère, répondit Nora avec +préoccupation; mais cependant je voudrais bien que le pauvre diable +fût déjà de retour. Ce Volenti est un rusé compère, et il m'a semblé, +quand il nous a quittés ce matin, qu'il avait l'air bien +triomphant.—Raison de plus, ce me semble, pour supposer qu'il ne +savait rien: s'il se fût douté de quelque chose, il ne serait pas venu +rôder autour de nous, et il ne nous aurait pas priés de répéter à +Titano les avertissements qu'il lui avait donnés hier. Je crois +plutôt, au contraire, qu'obligé d'aller en expédition d'un autre côté, +il aura voulu effrayer notre vieil ami, afin de l'obliger à rester +tranquille cette nuit.—Tu as pardieu raison! s'écria le marquis. +C'est là l'unique cause de ses menaces. Maintenant que je suis +rassuré, allons nous remettre à table pour prendre patience jusqu'au +retour de Titano. Il nous a dit qu'il serait absent environ une +demi-heure; la moitié de ce temps est déjà passée.</p> + +<p>Tout en causant, nous nous étions un peu éloignés de la maison, que +les accidents nombreux du terrain nous avaient cachée pendant quelques +secondes seulement: nous fûmes donc assez surpris, le marquis et moi, +d'entendre, en nous rapprochant, deux personnes causer dans +l'intérieur, où nous n'avions laissé que notre domestique.</p> + +<p>Nous hâtâmes le pas sans prononcer une seule parole, mais poussés tous +deux par le même pressentiment.</p> + +<p>Outre notre domestique, il y avait deux hommes dans la cabane: ces +deux hommes étaient le brigadier Volenti et le simple douanier Ravina.</p> + +<p>Ils nous saluèrent poliment quand nous entrâmes, et le premier dit au +marquis:</p> + +<p>—Excellence, je regrette vivement de vous retrouver ici, car mes gens +vont sans doute ramener ce vieil entêté de père Titano, qui aura été +pris en flagrant délit: j'ai vingt-cinq hommes dispersés dans les +environs, et ce serait bien le diable si l'un d'eux ne découvrait pas +le <i>pot aux roses</i>.—Êtes-vous donc sûr, brigadier, demanda le +marquis, qu'une bande de contrebandiers doit passer près d'ici cette +nuit?—Parfaitement sûr, Excellence; un des leurs les a vendus depuis +hier.—Vous savez que c'est une de leurs ruses habituelles pour se +faire surveiller justement dans l'endroit où ils ne passent pas.—Je +suis certain du fait, Excellence; et j'en suis fâché, car j'aurais +autant aimé ne pas trouver cet homme en faute.—Il ne tient qu'à +vous.—Comment cela, Excellence?—En fermant les yeux si on vous le +ramène.—Désolé de vous refuser, Excellence; mais c'est impossible. On +me dénoncerait comme on a dénoncé le vieux Broschi, mon prédécesseur, +et je perdrais ma place.—Écoutez, Volenti, reprit le marquis avec une +gravité croissante, Titano m'a donné sa parole d'honneur qu'à dater de +demain il n'aurait plus aucune relation avec les contrebandiers: eh +bien! si par hasard il était compromis ce soir, faites-lui grâce pour +cette fois.—Et si l'on me dénonce, Excellence?—Je me chargerai +d'arranger l'affaire directement avec le roi; et j'irai même lui en +parler dès demain en passant à Racconigi où il est en ce +moment.—Excellence, il ne sera pas dit qu'un soldat piémontais qui a +vu le marquis de Nora se battre à Gênes dans le <i>vingt et un</i> +<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Note_2" class="fnanchor">[2]</a>, lui +aura refusé quelque chose; si le vieux Titano est pris, je ne +dresserai pas de procès-verbal contre lui... Mais vous comprenez, +Excellence, c'est à la condition qu'il ne recommencera plus...—J'en +prends l'engagement en son nom.—Cela me suffit. Excellence, +excusez-nous de vous avoir dérangé; je vais faire une petite ronde ici +aux environs; si, pendant mon absence, qui ne sera pas longue, on +amène ici votre protégé, dites-lui ce qui a été convenu entre nous: je +ne tarderai pas beaucoup à revenir.</p> + +<p>Volenti et Ravina saluèrent respectueusement, puis ils sortirent de la +cabane.</p> + +<p>—Voilà, Dieu merci! une affaire arrangée! s'écria Nora. Le pauvre +Titano l'a échappé belle. Quel bonheur que j'ai eu l'idée de cette +chasse. Buvons à la santé de Volenti!—Excellence, voulez-vous remplir +mon verre, dit une grosse voix joviale.</p> + +<p>Nous nous retournâmes: Titano était debout sur le seuil, secouant ses +pieds couverts de rosée.</p> + +<p>—Comment, tu n'es pas pris? lui demanda vivement le marquis.—J'ai +failli l'être dix fois, Excellence; mais Torquato marchait devant moi +et il m'a fait éviter tous les hommes placés en embuscade. A l'heure +qu'il est le convoi doit être passé, et une fois dans les grottes de +Villetri, tous les douaniers de l'Italie ne trouveraient pas les +marchandises. Nous pouvons maintenant finir tranquillement de +souper.—Et ton chien? fit le marquis.—Il va revenir tout à l'heure. +Il les conduit jusqu'au bout du passage pour plus de sûreté.—Je suis +fâché qu'il soit pas revenu avec toi.—Pourquoi cela, Excellence? +demanda Titano d'un air sombre et en reposant sa main sur son fusil +qu'il venait de remettre à son rang sur le râtelier d'armes.—Parce +que si Volenti ou un de ses hommes le rencontrent, ils peuvent...—Le +tuer! s'écria Titano. Excellence, je vais à la rencontre de mon +vaillant et fidèle Torquato.</p> + +<p>Et le fusil fut de nouveau décroché.</p> + +<p>—Mon ami, si tu trouves Volenti sur ton chemin, ne te fais pas de +mauvaises affaires avec lui, reprit le marquis; il sort d'ici et j'ai +sa promesse formelle que si tu étais pris, il ne dresserait pas de +procès-verbal contre toi: tu vois donc que c'est un brave homme.—Je +ne vous dis pas le contraire, Excellence; mais je vais à la rencontre +de mon chien: adieu; c'est l'affaire de quelques minutes, un quart +d'heure au plus.</p> + +<p>Et il disparut de nouveau.</p> + +<p>—Nous restâmes, le marquis et moi, pensifs, silencieux et +instinctivement tourmentés: il n'y avait cependant pas de quoi, +puisque tout était arrangé.</p> + +<p>Soudain nous bondîmes sur nos siéges: deux détonations d'armes à feu +avaient retenti coup sur coup à peu de distance, et dans l'une de ces +détonations nous avions reconnu le grondement formidable du fusil +monstre de Titano.</p> + +<p>Nous nous élançâmes dans le petit sentier qui conduisait au fond de la +vallée: c'était par là que le brigadier avait disparu et que le vieux +braconnier venait aussi de disparaître.</p> + +<p>Nous n'avions pas fait deux cents pas, que nous rencontrâmes Titano; +mais dans quelle situation!</p> + +<p>Le pauvre homme était accroupi dans le sentier et soutenait la tête de +son bel épagneul, dont le corps se tordait dans les dernières +convulsions de l'agonie.</p> + +<p>—Qui a commis cette lâche action! m'écriai-je indigné.—Je ne le +sais pas, Excellence, me répondit Titano d'une voix brisée par la +douleur; mais si vous êtes curieux de le savoir, faites une +quarantaine de pas vers votre gauche, et cherchez dans ces +buissons de genévriers.—Malheureux! tu as tué un homme! s'écria à +son tour le marquis.—On a tiré sur mon chien, et moi j'ai fait +feu sur l'homme qui avait tiré.</p> + +<p>Nous reprîmes notre course, et en quelques enjambées nous arrivâmes +dans les genévriers.</p> + +<p>Nos premiers pas se heurtèrent contre un homme étendu, dans une +complète immobilité, la face contre terre.</p> + +<p>Nous nous hâtâmes de le soulever et de le retourner, et à la clarté de +la lune nous reconnûmes le brigadier Volenti.</p> + +<p>Une balle lui avait traversé la tête; la mort avait dû être +instantanée.</p> + +<p>Nous laissâmes retomber le cadavre avec horreur, et plongés dans une +profonde consternation, nous nous demandâmes, le marquis et moi, ce +que nous devions faire après cette terrible catastrophe.</p> + +<p>En vérité, nous ne le savions pas; mais ce qui devait infailliblement +arriver ne nous paraissait pas douteux: Titano serait arrêté le +lendemain, et alors...</p> + +<p>Des pas se firent entendre dans différentes directions, et nous vîmes +s'approcher des hommes qui nous entourèrent: c'étaient les subordonnés +de Volenti, qui, dispersés de côté et d'autre dans la vallée, +s'étaient réunis vers le point d'où les coups de fusil venaient de +partir.</p> + +<p>Ravina porta la parole le premier, pour dire à ses camarades qu'il +savait qui avait fait le coup, que ce n'était pas nous, et qu'en +conséquence il ne fallait pas nous inquiéter en raison de ce crime, +dont l'auteur serait entre leurs mains dans quelques minutes.</p> + +<p>Quatre de ces hommes chargèrent sur leurs épaules le corps du +malheureux brigadier, et escortant ce triste convoi, nous nous remîmes +en chemin pour regagner la cabane de Titano.</p> + +<p>Comme nous allions en franchir le seuil, nous fûmes rejoints par +Titano lui-même. Le pauvre homme portait dans ses bras le cadavre de +son chien.</p> + +<p>—Titano, vous êtes notre prisonnier, lui dit Ravina. Vous serez gardé +à vue cette nuit, et demain, dès le point du jour, nous vous +conduirons dans la prison de Pignerol. Vous avez tué un homme qui +avait promis de vous épargner.—Il n'a pas épargné mon chien, murmura +le vieux braconnier d'une voix sombre.</p> + +<p>Après avoir prononcé ces paroles, il s'assit par terre devant le feu, +posa son chien en travers sur ses genoux, et resta immobile, les deux +mains appuyées sur le flanc du bel épagneul.</p> + +<p>Le corps du brigadier fut étendu dans un coin de la cabane et +recouvert de son manteau; quant aux douaniers, ils se mirent +paisiblement à table et achevèrent lentement notre souper; après quoi +ils se couchèrent sur le carreau.</p> + +<p>Brisés de fatigue et d'émotions, certains en outre que nous ne +pourrions, pour le moment, être d'aucune utilité à Titano, nous nous +décidâmes, le marquis et moi, à nous coucher aussi, en nous promettant +mutuellement que le premier éveillé appellerait l'autre, afin d'être +prêts tous les deux avant le jour.</p> + +<p>Nous voulions accompagner Titano jusqu'à Pignerol, et de là nous +rendre à Racconigi auprès du roi pour demander la grâce du coupable.</p> + +<p>Nous dormîmes peu et mal: longtemps avant le jour nous étions sur +pied; une lampe mourante éclairait faiblement la chambre.</p> + +<p>Un silence profond régnait dans la cabane; on n'entendait au dehors +que le pas régulier du douanier placé en faction à la porte.</p> + +<p>Titano était exactement à la même place et dans la même position que +la veille: sa tête penchée sur sa poitrine, ses deux mains appuyées +sur le corps de son chien.</p> + +<p>—Dieu soit loué, me dit le marquis à voix basse, il aura pu oublier +son chagrin pendant quelques heures.</p> + +<p>Un soupçon rapide comme l'éclair traversa mon cerveau: je pris la +lampe dont je ranimai passagèrement la flamme en tirant la mèche, et +je dirigeai la lumière, par-dessous, sur le visage du vieux +braconnier.</p> + +<p>—Ce n'est pas pendant quelques heures qu'il a oublié son chagrin, +m'écriai-je: c'est pour toujours!—Que dis-tu là?—Qu'il est +mort!—Mort!—Regarde toi-même.—C'est, ma foi, vrai! Eh bien! c'est +ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, puisqu'il avait perdu tout +ce qu'il aimait dans ce monde.</p> + +<p>Nous pensons que nos lecteurs seront de cet avis.</p> + +<p class="t3 sep2">FIN.</p> + +<div class="footnotes sep3"> +<h3>NOTES</h3> +<div class="footnote"> +<p><a name="Note_1" id="Note_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> +Sortes de treilles en arceaux qui décorent ordinairement +les terrasses.</p> + +<p><a name="Note_2" id="Note_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> +C'est ainsi que les Piémontais désignent leur révolution +de 1821.</p> +</div> +</div> + +<p><a name="Page_265" id="Page_265"></a></p> + +<h3 class="sep4">CATALOGUE.—1850.</h3> + +<p class="catal"><span class="catcap">ARLINCOURT</span> +(<span class="catcap">D'</span>). Les Fiancés de la Mort, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">ACHARD</span> +(<span class="catcap">A.</span>). Roche-Blanche, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">ALBI</span> +(<span class="catcap">E.</span>). La Captivité du trompette Escoffier, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">ARNAUD</span>. Georges, 1 vol.<br /> +—— Léna, 1 vol.<br /> +—— Thérésa, 1 vol.<br /> +—— Valdepeyras, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">ARNOULD</span> +(<span class="catcap">AUG.</span>). La Roue de Fortune, 1 vol.<br /> +—— Un Secret, 1 vol.<br /> +—— Adèle Launay, 1 vol.<br /> +—— Une Idée fixe, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">AYCARD</span> +(<span class="catcap">MARIE</span>). La Logique des passions, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">BABEL</span>, +par une société de gens de lettres, 4 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">BALZAC</span> +(<span class="catcap">H.</span> de). Cousin Pons, ou les deux Musiciens, 3 v.<br /> +—— Les petits Manéges d'une Femme vertueuse, 1 v.<br /> +—— Honorine, 1 vol.<br /> +—— Gambara, 1 vol.<br /> +—— Esther, 2 vol.<br /> +—— Eugénie Grandet, 1 vol.<br /> +—— Pierrette, 1 vol.<br /> +—— Le Foyer de l'Opéra, 1 vol.<br /> +—— Une Instruction criminelle, 1 vol.<br /> +—— Véronique, 1 vol.<br /> +—— Le Député d'Arcis, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">BANIN</span>. La Famille Nowlan, 3 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">BAWR</span> (Mad. de). Robertine, 1 vol.<br /> +—— La famille Récour, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">BEAUVOIR</span> +(<span class="catcap">R.</span> de). Chevalier de St-Georges, 4 vol.<br /> +—— Safia, 2 vol.</p> + +<p class="catal">Bec dans l'eau, par une société de gens de lettres, 1 v.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">BERNARD</span> +(<span class="catcap">CH.</span> de). Un Beau-Père, 4 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">BERTHET</span> +(<span class="catcap">ÉLIE</span>). Les Vases sacrés, 1 vol.<br /> +—— L'Ami du Château, 1 vol.<br /> +—— Une Maison de Paris, 2 vol.<br /> +—— Le Loup-Garou, 1 vol.<br /> +—— Le Château d'Auvergne, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">BODIN</span> +(<span class="catcap">C.</span>). Alice de Lostange, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">CAUSSIDIÈRE</span>. Mémoires, 5 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">CURRER BELL</span>. Jane Eyre, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">CUSTINE</span> +(Marq. de). Romuald ou la Vocation, 7 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">DASH</span> +(Mad. la comtesse). Mikaël, 2 vol.<br /> +—— Les Degrés de L'Échelle, 3 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">DIDIER</span>. Thécla, 2 vol.<br /> +—— Chevalier Robert, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">A. DUMAS</span>. Louis XV, 5 vol.<br /> +—— Mille et un Fantômes, 6 vol.<br /> +—— Le Comte de Monte-Christo, 10 vol.<br /> +—— Gabriel Lambert, 1 vol.<br /> +—— Sylvandire, 2 vol.<br /> +—— Les Médicis, 1 vol.<br /> +—— Une Famille corse, 1 vol.<br /> +—— Les Deux Diane, 9 vol.<br /> +—— Les Mémoires d'un Médecin, 9 vol.<br /> +—— Le Collier, suite des Mém. d'un Médecin, vol. 1 à 6.<br /> +—— L'Espagne, le Maroc et l'Algérie +(<i>de Paris à Cadix</i>), 4 vol.<br /> +—— Le Véloce.<br /> +—— La Régence, 2 vol.<br /> +—— Les Trois Mousquetaires, 5 vol.<br /> +—— Vingt Ans après, 8 vol.<br /> +—— Le Vicomte de Bragelonne, 18 vol.<br /> +—— Édouard III, 2 vol.<br /> +—— Comtesse de Salisbury, 2 vol.<br /> +—— Michel-Ange, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">DUMAS FILS</span>. +Trois Hommes forts, 2 vol.<br /> +—— Césarine, 1 vol.<br /> +—— Docteur Servans, 1 vol.<br /> +—— Antonine, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">ELLIS</span>. +Souvenirs d'un Escroc du grand monde, 2 v.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">FÉVAL</span> +(<span class="catcap">P.</span>). Alizia Pauli, 2 vol.<br /> +—— Les Belles-de-Nuit. 1 à 3.<br /> +—— Château de Croïat, 1 vol.<br /> +—— Un Drôle de Corps, 2 vol.<br /> +—— Une Pécheresse, 2 vol.<br /> +—— Mademoiselle de Presmes, 1 vol.<br /> +—— Le Jeu de la Mort, vol. 1 à 2.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">FOUDRAS</span>. +Les Chevaliers du Lansquenet, 9 vol.<br /> +—— Le Capitaine de Beauvoisis, 1 vol.<br /> +—— Les Viveurs d'autrefois, 2 vol.<br /> +—— Jacques de Brancion, 3 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">GAY</span> +(<span class="catcap">S.</span>). Le comte de Guiche, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">GONDRECOURT</span>. +Un Ami diabolique, 3 vol.<br /> +—— La marquise de Candeuil, 3 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">GONZALÈS</span>. +Les Francs-Juges, 1 vol.<br /> +—— Pour un Cheveu blond, 1 vol.<br /> +—— Le Médecin du Pecq, 3 vol.<br /> +—— Céleste, 1 vol.<br /> +—— Esaü le Lépreux, vol. 1 à 4.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">GOZLAN</span> +(<span class="catcap">LÉON</span>). Le Marchepied, 2 vol.<br /> +—— Les Maîtresses délaissées, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">HUGO</span> +(<span class="catcap">VICTOR</span>). Le Rhin, 2 vol.<br /> +—— Les Rayons et les Ombres, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">JACOB</span>. +Les Catacombes de Rome, 2 vol.<br /> +—— Le Fils du Notaire, 1 vol.<br /> +—— Le Château de la Pommeraie, 2 vol.<br /> +—— La Dette de Jeu, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">JOLY</span> +(<span class="catcap">V.</span>). Jean de Weert, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">KOCK</span> +(<span class="catcap">PAUL</span> de). La Femme, le Mari et l'Amant, 4 vol.<br /> +—— Une Gaillarde, 5 vol.<br /> +—— Un Tourlourou, 4 vol.<br /> +—— Moustache, 4 vol.<br /> +—— Le Cocu, 4 vol.<br /> +—— Un jeune Homme charmant, 4 vol.<br /> +—— Zizine, 4 vol.<br /> +—— Le Barbier de Paris, 4 vol.<br /> +—— La Maison blanche, 5 vol.<br /> +—— L'Enfant de ma femme, 2 vol.<br /> +—— La Laitière de Montfermeil, 5 vol.<br /> +—— La Jolie Fille du Faubourg, 4 vol.<br /> +—— Georgette ou la Nièce du Tabellion, 4 vol.<br /> +—— L'Homme de la nature et l'Homme policé, 5 vol.<br /> +—— Mon voisin Raymond, 4 vol.<br /> +—— Gustave, ou le mauvais Sujet, 3 vol.<br /> +—— La Pucelle de Belleville, 4 vol.<br /> +—— Un bon Enfant, 4 vol.<br /> +—— Carotin, 3 vol.<br /> +—— Madeleine, 4 vol.<br /> +—— Jean, 4 vol.<br /> +—— André le Savoyard, 5 vol.<br /> +—— L'Homme aux trois Culottes, 4 vol.<br /> +—— Petits Tableaux de mœurs, 2 vol.<br /> +—— M. Dupont, ou la Jeune Fille et sa Bonne, 4 vol.<br /> +—— Frère Jacques, 4 vol.<br /> +—— Ni Jamais, ni Toujours, 4 vol.<br /> +—— Contes en vers, 1 vol.<br /> +—— Jenny, ou les trois Marchés aux Fleurs, 1 vol.<br /> +—— La Grande Ville, 6 vol.<br /> +—— Mon ami Piffard, 2 vol.<br /> +—— Tyler le Couvreur, 1 vol.<br /> +—— L'Amour qui passe, etc., 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">LACROIX</span>. +La Justice des hommes, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">LAMARTINE</span>. +Recueillements poétiques, 1 vol.<br /> +—— Raphaël, 1 vol.<br /> +—— Les Confidences, 2 vol.<br /> +—— La Révolution de 1848, 4 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">LATOUCHE</span>. Un Mirage, 1 vol.<br /> +—— Le comte de Mansfeld, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">LEBRUN</span>. +Esquisses bruxelloises, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">LOTTIN DE LAVAL</span>. +Le Comte de Montgommery, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">MALLEFILLE</span>. +Le capitaine la Rose, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">MICHEL MASSON</span>. +Raphaël et Lucien, 2 vol.<br /> +—— Souvenirs d'un Enfant du peuple, 8 vol.<br /> +—— Trois Marie, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">MENCIAUX</span>. +Madame de Brabantane, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">MERY</span>. La Floride, 1 vol.<br /> +—— Les deux Amazones, 1 vol.<br /> +—— A Louer présentement, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">MONTÉPIN</span> +(<span class="catcap">X.</span> de). Pivoine, 2 vol.<br /> +—— Les Amours d'un Fou, 2 vol.<br /> +—— Le Vicomte de Torcy, 1 vol.<br /> +—— Les Confessions d'un Bohème, vol. 1 et 2.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">MONTHOLON</span>. +Hist. de la Captivité de Sainte-Hélène, 3 v.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">MUSSET</span> +(<span class="catcap">P.</span> de). Les deux Maîtresses, 1 vol.<br /> +—— La Duchesse de Berry, 1 vol.<br /> +—— Puylaurens, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">NODIER</span> +(<span class="catcap">CH.</span>). La Neuvaine de la Chandeleur, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">OLD NICK</span>. +Violette (sous presse).</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">OURLIAC</span> +(<span class="catcap">E.</span>). Suzanne, 1 vol.<br /> +—— Brigitte, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">PRÉVOST</span>. Manon Lescaut, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">RABOU</span> +(<span class="catcap">CH.</span>). L'Allée des Veuves, 3 vol.<br /> +—— Le Cabinet noir, vol. 1 à 5.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">REYBAUD</span> +(<span class="catcap">MADAME CH.</span>). Les deux Marguerite, 1 vol.<br /> +—— Gabrielle, 1 vol.<br /> +—— Sans Dot, 2 vol.<br /> +—— Marie d'Enambuc, 1 vol.<br /> +—— Hélène, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">REYBAUD</span> +(<span class="catcap">L.</span>). Édouard Mongeron, 5 vol.<br /> +—— Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure + des Républiques, 6 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">ROYER</span>. +Robert-Macaire en Orient, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">SAINT-AGUET</span> +(<span class="catcap">M.</span>). Lucienne, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">SAINT-FÉLIX</span>. +Les Officiers du Roi, 2 vol.<br /> +—— Sylvanie, 2 vol.<br /> +—— Soupers du Directoire, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">SAINT-HILAIRE</span> +(<span class="catcap">ÉMILE-MARCO</span>). Napoléon au Conseil + d'État, 2 vol.<br /> +—— La Veuve de la grande Armée, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">SAINTINE</span>. +Histoire de la belle Cordière, 1 vol.<br /> +—— L'esclave du Pacha, 1 vol.<br /> +—— Métamorphose de la Femme, 1 vol.<br /> +—— Antoine, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">SAND</span> +(<span class="catcap">G.</span>). Le Péché de monsieur Antoine, 3 vol.<br /> +—— Jeanne, 2 vol.<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269"></a></span> +—— Le Meunier d'Angibault, 3 vol.<br /> +—— François le Champi, 2 vol.<br /> +—— Petite Fadette, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">SANDEAU</span>. Les Revenants, 1 vol.<br /> +—— Un Héritage, 1 vol.<br /> +—— Sacs et Parchemins, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">SCRIBE</span> +(<span class="catcap">E.</span>). Carlo Broschi, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">SORR</span> +(<span class="catcap">DE</span>). La plus heureuse Femme du monde, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">SOUBIRAN</span> +(<span class="catcap">A.</span> de). Marguerite et Jeanne, 2 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">SOULIÉ</span> +(<span class="catcap">FRÉD.</span>). Au Jour le Jour, 2 vol.<br /> +—— Le Duc de Guise, 2 vol.<br /> +—— Le Vicomte de Béziers, 2 vol.<br /> +—— Les Prétendus, 2 vol.<br /> +—— Eulalie Pontois, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">SOULIÉ</span> +(<span class="catcap">FR</span>). La Lionne, 2 vol.<br /> +—— Si Jeunesse savait! etc., 5 vol.<br /> +—— La Comtesse de Monrion, 3 vol.<br /> +—— Pierre Landais, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">SOUVESTRE</span> +(<span class="catcap">E.</span>). Mémoires d'un Sans-Culotte, 3 vol.<br /> +—— Les Péchés de Jeunesse, 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">SUAU DE VARENNES</span>. +Mystères de Bruxelles, 8 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">SUE</span> +(<span class="catcap">E.</span>). La Salamandre, 2 vol.<br /> +—— L'Aventurier, 3 vol.<br /> +—— Les Mystères de Paris, 10 vol.<br /> +—— Gérolstein, 1 vol.<br /> +—— Le Juif-Errant, 13 vol.<br /> +—— Les Mystères du Peuple, 1 et 2.<br /> +—— Les Mystères de Paris, drame, 1 vol.<br /> +—— Les sept Péchés capitaux (L'Orgueil), 5 vol.<br /> +—— Id. (L'Envie), 3 vol.<br /> +—— Id. (La Colère), 2 vol.<br /> +—— Id. (La Luxure), 2 vol.<br /> +—— Id. (La Paresse), 1 vol.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">THIERS</span>. +Le Consulat et l'Empire, vol. 1 à 24.</p> + +<p class="catal"><span class="catcap">VIGNY</span> +(<span class="catcap">ALFRED</span> de). Cinq-Mars, 2 vol.</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La dette de jeux, by Paul Lacroix + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DETTE DE JEUX *** + +***** This file should be named 37524-h.htm or 37524-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/7/5/2/37524/ + +Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +book was produced from scanned images of public domain +material from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/37524-h/images/logo.png b/37524-h/images/logo.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..82c9f50 --- /dev/null +++ b/37524-h/images/logo.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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