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+The Project Gutenberg EBook of La dette de jeux, by Paul Lacroix
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La dette de jeux
+
+Author: Paul Lacroix
+
+Release Date: September 24, 2011 [EBook #37524]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DETTE DE JEUX ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+book was produced from scanned images of public domain
+material from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+[Note de transcription:
+
+Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.
+
+Certaines autres corrections on été apportées. La liste de ces
+modifications se trouve à la fin du texte.
+
+Ce livre en deux volumes contient trois récits:
+
+ Volume 1
+
+ La dette de jeu
+ La plus belle lettre
+
+ Volume 2
+
+ La plus belle lettre (suite.) (Probablement par erreur,
+ l'éditeur a laissé comme titre «La dette de jeu».)
+ Un tavolazzo en Piémont. Une chasse au coq de bruyère
+ dans les Alpes.
+ Catalogue.]
+
+
+
+
+ LA DETTE DE JEU
+
+ (1572)
+
+ PAR PAUL L. JACOB.
+
+ Livres nouveaulx, livres vielz et antiques.
+ Étienne Dolet.
+
+ 1
+
+ [Illustration]
+
+ BRUXELLES,
+ KIESSLING ET COMPAGNIE,
+ 26, Montagne de la Cour.
+
+ 1849
+
+
+
+
+LA DETTE DE JEU
+
+
+
+
+I
+
+
+Une vingtaine de gentilshommes et de capitaines catholiques étaient
+réunis, à Paris, dans la maison d'un des leurs, le sire de Losse,
+capitaine des _harquebouziers_ du roi, le soir du samedi 23 août 1572,
+de la fête de Saint-Barthélemy.
+
+Cette réunion n'avait aucun caractère de complot ni de parti: on
+soupait; on devait jouer après le souper.
+
+Cependant les derniers événements et ceux qui se préparaient encore,
+ne pouvaient manquer de donner au souper une physionomie
+particulière, et de mêler aux entretiens quelques-unes des questions
+politiques qu'on agitait, à l'heure même, dans le conseil de Catherine
+de Médicis et de Charles IX.
+
+La reine mère, prévoyant depuis plusieurs mois une nouvelle levée de
+boucliers de la part des réformés, et voulant épargner au royaume de
+son fils les déchirements d'une _quatrième_ guerre civile, avait formé
+le projet atroce d'envelopper dans un massacre général les principaux
+chefs du protestantisme.
+
+Son second fils, le duc d'Anjou, qui depuis fut roi de France et qui
+était alors lieutenant du royaume, se trouva le premier initié à ce
+projet de massacre que les Guise avaient fomenté sourdement, sans oser
+le réclamer comme une nécessité d'État.
+
+Le comte de Retz, le comte de Saulx-Tavannes et le duc de Nevers, ces
+trois confidents favoris de Catherine, reçurent les inspirations
+perfides des ducs de Guise et d'Aumale, et firent remonter jusqu'à la
+cour de Rome la responsabilité de cette trahison sanguinaire.
+
+Charles IX, dont l'esprit faible, vacillant, impressionnable et
+mobile, ne savait ni dissimuler, ni persévérer longtemps, ignora tout
+ce qu'on tramait autour de lui et servit d'instrument aveugle aux
+mystérieuses machinations de sa mère et des Guise.
+
+Le mariage de Marguerite, soeur du roi, avec Henri de Bourbon, roi
+de Navarre, mariage qui semblait sceller la réconciliation des
+catholiques et des protestants, fut le moyen imaginé pour mettre un
+bandeau sur les yeux des victimes qu'on n'eût pas osé frapper en face.
+
+Quoique le contrat eût été signé au mois d'avril, les noces n'eurent
+lieu que le 18 août, à cause de la mort de la reine de Navarre, Jeanne
+d'Albret, qu'une maladie subite avait emportée avec la rapidité et les
+apparences d'un empoisonnement.
+
+Ces noces furent célébrées à Paris, en présence de la noblesse
+protestante qui avait été invitée aux fêtes magnifiques que le roi et
+la ville offrirent d'intelligence aux nouveaux époux.
+
+Chaque gentilhomme de la religion réformée avait tenu à honneur de
+paraître à la cour dans une circonstance si glorieuse pour le parti
+protestant et de si bon augure pour l'avenir, car l'alliance d'une
+princesse catholique de la maison royale de Valois avec un prince
+calviniste de la maison de Bourbon était comme une triomphante image
+de l'union des deux religions jusqu'alors ennemies implacables, même à
+l'ombre des édits de pacification.
+
+Toutes les provinces de France se voyaient donc représentées par leur
+meilleure noblesse que les lettres missives du roi et les avis
+officieux des chefs _de la religion_, le roi de Navarre, le prince de
+Condé et l'amiral de Coligny, avaient convoquée: plus de quatre mille
+protestants, ceux surtout qui étaient le plus attachés à la cause et
+qui l'avaient soutenue les armes à la main, se trouvaient alors à
+Paris; les catholiques s'y trouvaient aussi en bien plus grand nombre.
+
+Les trois jours qui suivirent la cérémonie nuptiale mi-partie
+protestante et catholique furent remplis par des festins, des
+concerts, des tournois et des bals somptueux.
+
+Les lices étaient dressées dans le préau de l'hôtel du Petit-Bourbon,
+près du Louvre et les principaux seigneurs des deux partis
+combattirent courtoisement à l'épée et à la lance, à pied et à cheval,
+dans les intermèdes d'un divertissement allégorique, qui n'avait pas
+été composé sans intention.
+
+On y voyait le paradis défendu par le roi et ses frères, les ducs
+d'Anjou et d'Alençon, et assiégé par le roi de Navarre et le prince de
+Condé, représentant les esprits des ténèbres: le spectacle se
+terminait par la destruction de l'enfer qui s'abîmait au milieu des
+flammes.
+
+Le choix de ce divertissement donna beaucoup à penser aux esprits
+sérieux et défiants; les autres ne s'en préoccupèrent pas et ne
+songèrent qu'à se divertir.
+
+Le soir, le Louvre retentissait du son des instruments et du bruit
+joyeux des danses qui se prolongeaient bien avant dans la nuit.
+
+Il en était de même par toute la ville, où l'on oubliait les vieilles
+querelles de religion, pour manger et boire ensemble, pour sceller à
+table un pacte de confiance et d'amitié.
+
+On pouvait croire, à de pareils indices, que la paix en France était
+rétablie, solide et durable: la messe et le prêche avaient l'air de
+s'accorder et de vivre en bonne intelligence.
+
+Tout changea le 22 août, lorsque Maurevert, embusqué dans une maison
+du cloître de Saint-Germain-l'Auxerrois, eut tiré par la fenêtre un
+coup d'arquebuse contre l'amiral de Coligny qui fut blessé au bras et
+à la main.
+
+Un cri d'indignation s'éleva parmi les protestants, à la nouvelle de
+ce guet-apens, et peu s'en fallut qu'ils ne prissent les armes; de
+leur côté, les catholiques s'émurent et s'apprêtèrent à la résistance.
+
+De ce moment où toutes les haines s'étaient réveillées, on s'éloigna
+les uns des autres, on s'observa, on se tint sur ses gardes.
+
+Charles IX paraissait pourtant décidé à s'associer aux justes plaintes
+des amis de l'amiral, qui accusaient les Guise: il jura par la
+_mort-Dieu_, son serment habituel, qu'il ferait justice de l'assassin
+et de ses complices; il ordonna même aux Guise de quitter la cour.
+
+Ce fut une première satisfaction donnée aux chefs protestants, qui se
+reprochèrent bientôt leur défiance et se reposèrent sur la bonne foi
+du roi.
+
+La blessure de l'amiral, qu'on avait transporté à l'hôtel où il
+logeait dans la rue de Béthisy, fut pansée par le célèbre Ambroise
+Paré: on craignait encore que la balle n'eût été empoisonnée.
+
+Le roi, accompagné de sa mère, de ses frères et de ses premiers
+officiers, vint rendre visite à Coligny et lui témoigna, en l'appelant
+son père, le chagrin qu'il éprouvait de cet odieux attentat.
+
+La démarche du roi et ses paroles toutes bienveillantes, qui passèrent
+aussitôt de bouche en bouche, achevèrent d'aveugler les calvinistes et
+d'endormir les soupçons.
+
+Paris néanmoins restait frappé de stupeur et comme dans l'attente.
+
+Les protestants s'écartaient des catholiques, et ceux-ci avaient des
+regards sombres, haineux et inquiets; une partie des boutiques
+restaient fermées; la milice bourgeoise était prête à marcher, au
+premier ordre des quarteniers; le Louvre se garnissait de soldats, et
+dans les rues désertes, où passaient des troupes de gens armés, on
+remarquait des groupes de peuple stationnant et parlant à voix basse.
+
+Les calvinistes, qui se trouvaient dispersés dans différents quartiers
+de la ville, avaient reçu secrètement avis de se rapprocher du
+quartier du Louvre où demeuraient leurs chefs: on accusa depuis
+Catherine de Médicis d'avoir transmis cet avis aux victimes qu'elle
+voulait, en quelque sorte, rassembler sous sa main avant le massacre.
+
+Catherine fut donc l'âme de cet horrible complot, qu'on ne révéla au
+roi que la veille de l'exécution. Charles IX s'emporta d'abord et
+refusa énergiquement d'y participer, même de l'autoriser; mais sa mère
+connaissait l'art de le soumettre aux opinions et aux actes qu'elle
+lui imposait, et après quelques insinuations perfides, quelques
+mensonges adroits, elle métamorphosa les idées du roi, au point de lui
+faire adopter, comme utile et nécessaire, le plan de l'extermination
+des hérétiques qui entretenaient la guerre civile en France.
+
+A l'instant, tout s'organisa en silence pour les nouvelles Vêpres
+siciliennes, qui devaient prendre le nom de _Matines françaises_ et
+qui furent fixées au dimanche 24 août, jour de la fête de saint
+Barthélemy.
+
+Le fatal secret resta fidèlement gardé entre six ou huit personnes,
+jusqu'à la veille au soir.
+
+Ce soir-là, le prévôt des marchands fut mandé au Louvre et introduit
+dans le conseil royal, où il reçut les instructions les plus précises
+pour seconder la prise d'armes des catholiques, en faveur de laquelle
+on prétextait une conspiration des calvinistes contre la vie du roi.
+Les quarteniers et les notables bourgeois furent convoqués pour minuit
+à l'hôtel de ville.
+
+Les chefs et les gentilshommes catholiques ignorent toujours ce qui
+se trame; mais ils savent que le conseil du roi et de la reine mère a
+été longtemps en séance aux Tuileries et au Louvre. Des bruits vagues
+d'émeute, d'assassinat et de guerre circulent de toutes parts et
+deviennent de plus en plus menaçants.
+
+Charles IX a envoyé un capitaine de sa garde, Cosseins, avec cinquante
+hommes, à l'hôtel de Béthisy, comme pour le garder et pour mettre en
+sûreté l'amiral; le roi de Navarre et le prince de Condé, qui logent
+au Louvre, ont été invités à rappeler auprès d'eux les officiers de
+leur maison, leurs capitaines et leurs amis, afin de pouvoir se réunir
+et faire tête au danger, en cas d'un soulèvement du peuple.
+
+La ville est tranquille, en apparence, et pas un habitant ne se montre
+dans la rue: des chandelles, des lanternes et des lampes, allumées aux
+fenêtres, répandent partout une vive clarté qui se reflète à l'horizon
+et qui semble assurer le sommeil des citoyens contre les embûches de
+leurs ennemis. Le Louvre seul et le quartier environnant sont plongés
+dans l'obscurité.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le souper avait été fort gai et fort animé chez le sire de Losse, qui
+occupait la maison d'un chanoine, son parent, à l'entrée du cloître
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Les convives s'étaient conduits à table comme s'ils voulaient ne
+prendre aucune part aux graves événements de la nuit: ils avaient fait
+si largement honneur au vin de leur hôte et surtout à l'hypocras, vin
+cuit, sucré et épicé, que le peu de raison qu'ils conservaient était à
+peine suffisante pour leur permettre de jouer aux cartes et aux dés.
+
+Ils ne quittèrent pas la salle du repas, afin de continuer à boire en
+jouant, et ils se contentèrent d'envoyer coucher les valets, après
+avoir fait enlever et dégarnir la nappe, où l'on ne laissa que les
+bouteilles pleines et les verres.
+
+Le jeu commença ensuite avec fureur.
+
+--Enfants, dit le capitaine de Losse en vidant son verre, honte et
+malédiction à quiconque sortira du jeu avant l'aube!--Oui-da,
+capitaine! je jouerai tant que mon escarcelle soit à sec, reprit un
+jeune homme assis à la droite du sire de Losse.
+
+Celui qui parlait ainsi était remarquable par sa jolie figure presque
+imberbe et par ses manières modestes, élégantes et gracieuses, qui
+décelaient un fils de famille, encore neuf au genre de vie de ses
+compagnons de table et de jeu.--Bon! après avoir tout perdu, il faut
+jouer davantage! répliqua Jacques de Savereux, un des plus rudes
+buveurs et joueurs de l'assemblée, en tortillant dans ses doigts sa
+longue moustache.--Bien dit, Savereux! s'écria le sire de Losse.
+
+En même temps, il frappa sur la table, en signe d'approbation, avec
+tant de force que les bouteilles et les verres s'entre-choquèrent avec
+fracas.
+
+--Dame Fortune, continua-t-il, onc ne revient vers les peureux qui se
+lassent de la poursuivre, et de même que le cerf en chasse, elle veut
+être forcée par des chiens de dés ou par des chiennes de cartes.
+
+--Messieurs, dit un convive à barbe grise, qui buvait et ne jouait
+pas, sommes-nous sûrs d'avoir toute cette belle nuit à donner aux dés
+et à la bouteille?--Par la messe! reprit Jacques de Savereux, qui
+avait une grande autorité de réputation et d'expérience dans les
+affaires de plaisir: Y a-t-il ici des moines et des novices qui
+doivent descendre au choeur, quand on sonnera matines à
+Saint-Germain-l'Auxerrois?--Monsieur de Savereux, vous êtes, m'est
+avis, le plus brave et le plus aventureux de céans, répondit le grison
+en secouant la tête et en faisant claquer ses lèvres.--Eh bien?
+interrompit brusquement celui à qui s'adressait cet éloge.--Eh bien!
+il n'y a ni cartes, ni dés, ni vin, ni fille, qui vous puissent
+arrêter lorsqu'on sonne le boute-selle, lequel vaut bien la cloche de
+matines pour des moines de votre espèce...--Qu'est-ce à dire,
+capitaine Salaboz? interrompit sévèrement le maître de la
+maison.--C'est-à-dire, camarade, que dans les circonstances présentes,
+il faut être prêt à monter à cheval et à faire son devoir. Ces
+scélérats de huguenots n'ont-ils pas failli assiéger hier Sa Majesté
+dans le Louvre.
+
+Le jeune homme, que le sire de Losse avait placé à sa droite, moins
+pour lui faire honneur que pour veiller sur lui, rougit et pâlit
+alternativement; puis, il redressa la tête, croisa les bras et regarda
+Salaboz avec une dédaigneuse colère.
+
+--Oh! le sot conte qu'on lui a fait là! interrompit encore le sire de
+Losse tournant les yeux vers son jeune voisin, dont il voyait et
+comprenait l'irritation. Les huguenots ne m'ont pas requis d'être leur
+avocat, mais je les crois trop sages, trop bons gardiens de leurs
+intérêts pour se fourvoyer dans une si ridicule entreprise que
+d'attaquer le Louvre.--Dites plutôt que vous les croyez trop loyaux
+sujets du roi pour être capables de le trahir? repartit avec chaleur
+le jeune homme, offensé d'une calomnie qui semblait avoir été dirigée
+contre tout le parti protestant, mais qui s'adressait plus
+particulièrement à lui-même. Capitaine Salaboz, parlez plus
+honnêtement...--Trêve, messieurs! s'écria d'un ton impérieux le
+capitaine de Losse, qui se leva, une bouteille à la main. Salaboz,
+votre verre! et vous, monsieur de Curson, le vôtre? Une santé à tous
+les bons sujets du roi, de quelque religion qu'ils soient! Buvons,
+messieurs, à la fin des troubles et à la prospérité de la France!
+
+Ce toast coupa court à toute explication, et la querelle qui allait
+s'engager entre Salaboz et M. de Curson, fut étouffée au cliquetis des
+verres.
+
+Le capitaine Salaboz se remit à boire, en jetant par intervalles un
+regard fauve et narquois à son jeune antagoniste qui était absorbé par
+les émotions du jeu.
+
+Chaque joueur avait mis en tas devant soi l'or et l'argent que
+contenait sa bourse; le sire de Curson était plus riche à lui seul que
+tous les autres ensemble, quoiqu'il eût déjà contribué, de ses deniers
+perdus, à former la mise de fonds de ses adversaires, ligués
+tacitement pour le dépouiller.
+
+Ce gentilhomme, qui perdait avec un calme et une patience dignes du
+joueur le plus endurci, n'en avait pas moins au plus haut degré la
+passion du jeu.
+
+Sa physionomie immobile, mais attentive, ses yeux fixes, mais ardents,
+ses mouvements rares, mais précis et résolus, trahissaient quelque
+chose de cette passion, aussi dominante chez lui, que si elle eût été
+invétérée par le temps et par l'habitude.
+
+Il n'avait pourtant pas à se louer des chances du sort, car chaque
+coup de dés, qu'il suivait d'un air impassible, diminuait, au profit
+des autres joueurs, le monceau de pièces d'or où il puisait sans
+cesse, quelquefois avec un sourire d'indifférence.
+
+On pouvait d'ailleurs, à son extérieur, juger qu'il était assez riche
+pour supporter des pertes plus considérables que celles qu'il faisait
+en ce moment.
+
+Son costume, entièrement noir, avait une apparence de simplicité, que
+démentaient la beauté de sa collerette _goudronnée_ à petits tuyaux en
+point de Venise et l'éclat d'une grosse chaîne d'or rehaussée de
+pierreries qui brillaient sur sa poitrine; son pourpoint de velours
+rembourré, à courtes basques, était serré à la taille par une grosse
+agrafe d'or ciselé; ses _trousses_, ample haut-de-chausses, qui
+ballonnait autour des reins, étaient brodées en jais ou _joyet_.
+
+Son épée, à poignée d'argent travaillé, son chapeau de feutre, à forme
+conique, orné d'un noeud de perles, au lieu de la croix blanche que
+portaient les catholiques comme signe de ralliement, son manteau de
+satin bordé de martre zibeline noire, avaient été déposés dans une
+autre salle avant le souper.
+
+Jacques de Savereux, qui était placé auprès du jeune sire de Curson,
+attirait à soi la meilleure part du gain que les chances du jeu
+distribuaient entre les assistants aux dépens du plus riche.
+
+Il se distinguait par sa figure et sa mine, plutôt que par son
+habillement peu luxueux et à peine présentable en compagnie honnête.
+
+Son pourpoint de soie verte, tailladé à crevés de satin rouge, avait
+été fait pour un homme de grande taille, et la sienne était médiocre;
+en outre, ce pourpoint portait des traces irrécusables d'un long et
+laborieux usage; ses trousses et ses chausses, d'étoffe brune fort
+modeste, étaient heureusement dans un état moins dangereux que le
+pourpoint, qui laissait voir une chemise à peu près blanche par des
+crevés que le tailleur n'avait pas inventés.
+
+Malgré les imperfections de sa garde-robe, Jacques de Savereux avait
+un air de gentilhomme que ne compromettaient nullement les trous de
+son habit.
+
+Ses traits régulièrement dessinés, ses yeux doux et fiers à la fois,
+sa bouche fine et expressive, ses cheveux, sa barbe et ses moustaches
+du plus beau noir, ses mains délicates et soignées, tout ce que la
+nature avait fait pour lui, et tout ce qu'il avait pu ajouter à la
+nature, compensaient amplement ce qui lui manquait du côté de la
+toilette.
+
+Ses nobles instincts, son coeur bon et généreux, son esprit
+audacieux et jovial, son caractère loyal et ferme, suppléaient à
+l'absence de toute éducation morale, mais ne corrigeaient pas ses deux
+vices dominants: l'amour du vin et l'amour du jeu.
+
+--Par ma foi! monsieur mon ami, dit-il gaiement à Yves de Curson, vous
+avez la main trop malheureuse! Çà, buvons, pour vous mettre en voie de
+fortune; buvons à vos amours, s'il vous plaît!--Je n'ai pas d'amours!
+reprit froidement, mais poliment le sire de Curson.--Pas d'amours! En
+vérité, vous sortez donc de nourrice, ou bien vous êtes en
+apprentissage pour devenir ministre de la religion prétendue
+réformée...--Savereux, je ne te reconnais pas! interrompit le sire de
+Losse. M. de Curson n'est pas plus huguenot que toi et moi, puisqu'il
+est mon hôte, et c'est mal fait à toi de le quereller là-dessus.--Je
+suis bon pour soutenir ma querelle, dit le jeune homme qui déjà
+cherchait des yeux son épée.--Par la messe! mon fils, je le sais bien
+et personne n'en doute! reprit le capitaine de Losse, en remplissant
+les verres à la ronde, moyen de conciliation qu'il avait toujours
+employé avec le même succès.--Certes, nous n'en doutons point, dit
+Savereux qui prit la main de son voisin et la secoua cordialement. M.
+de Curson, si vous avez quelque affaire d'honneur, appelez-moi pour
+vous servir de second.--Merci, je m'en souviendrai, repartit le sire
+de Curson qui s'était remis à jouer.
+
+Le jeu recommença de plus belle.
+
+--Par Notre-Dame! dit un joueur ramassant son gain: l'or des huguenots
+me semble bon catholique.--Notre saint-père le pape le prendrait sans
+l'excommunier ni l'exorciser, dit un autre.--J'irais au prêche
+volontiers, ajouta un troisième, si le diable ou le ministre crachait
+des écus d'or.--Tête et sang! je veux me faire huguenot, dit un
+quatrième, puisque les huguenots ont l'escarcelle si bien dorée.--Je
+vous empêcherai de blasphémer, en doublant la mise, interrompit le
+sire de Curson, que le démon du jeu exaltait davantage par le dépit de
+perdre toujours.--Pourquoi ne pas la tripler? répliqua le plus ivre de
+la compagnie.--Quadruplons-la, dit Jacques de Savereux qui
+s'abandonnait avec emportement à sa passion favorite.--Bien! reprit le
+jeune homme en présentant pour son enjeu une poignée d'écus d'or. Cinq
+et deux!--Trois et quatre!--Double as!--Dix!--Je gagne! s'écria
+Savereux, avant d'avoir jeté les dés qu'il agitait dans le cornet.
+Double six!--Voilà trois cents écus d'or perdus! murmura Yves de
+Curson, en comptant d'un air distrait les pièces qu'il avait encore
+devant lui. Je joue mon reste pour la revanche!--Soit! Je boirai, je
+jouerai, jusqu'au jugement dernier, dit Savereux.
+
+En disant ces mots d'une voix enrouée, il chancelait sur son siége,
+les yeux à demi clos, et portait à sa bouche le cornet avec les dés au
+lieu du verre.
+
+--On frappe! Écoutons, messieurs! interrompit le capitaine de Losse,
+réclamant un instant de silence que joueurs et buveurs ne se pressaient
+pas de lui accorder.--Mon ami, disait Savereux à M. de Curson,
+recommandez vos dés à saint Calvin, je vous conseille!--Qu'est-ce? Qui
+frappe en bas? demanda d'une voix forte le sire de Losse ouvrant la
+fenêtre.
+
+Il s'était avancé sur le balcon, pour reconnaître les gens qui
+frappaient sans interruption à la porte de la rue.
+
+--Capitaine, dit une voix d'enfant, descendez, s'il vous plaît, et
+allez au Louvre.--Au Louvre? répliqua le sire de Losse: c'est M. de
+Nançay qui fait le service de gardes...--Le roi vous mande tout à
+l'heure, reprit la voix. Où trouver maintenant le capitaine
+Salaboz?--Le voici! dit ce capitaine qui parut à la fenêtre, la
+bouteille et le verre en main.--Capitaine, on a besoin de vous à
+l'hôtel de Béthisy; M. de Cosseins vous instruira de ce qu'il faut
+faire.--M. de Losse, voyez si je me trompe! dit Salaboz à demi-voix:
+la danse de ces païens s'en va commencer...--Qui es-tu, toi qui
+m'apportes un ordre du roi? demanda le sire de Losse avec défiance:
+quelles gens sont avec toi?--Je suis page de madame Catherine, et six
+arquebusiers de sa garde m'accompagnent.--Adieu, petit, bonsoir!
+
+Le sire de Losse referma la fenêtre, et se disposa sur-le-champ à
+obéir aux ordres du roi, sans que les joueurs se fussent dérangés
+pendant ce colloque.
+
+Yves de Curson venait de gagner au dernier coup de dés, et l'espoir de
+poursuivre cette heureuse veine augmentait son acharnement au jeu.
+
+Jacques de Savereux, qui avait fait rafle sur l'argent de tout le
+monde, s'étonnait tout haut de ce bonheur inusité, et discutait déjà
+l'emploi de son gain; la seule chose qu'il oubliât dans ses projets,
+c'était l'achat d'un pourpoint: il se proposait d'acquérir d'avance
+toute la vendange de l'année.
+
+--Mes amis et messieurs, dit le sire de Losse à ses convives,
+excusez-moi de vous quitter avant l'aube, ainsi qu'il était convenu:
+le roi me mande, mais je ne tarderai guère... N'arrêtez pas de boire,
+en attendant.--Capitaine, cria Savereux qui d'un coup de dés avait
+fait passer dans sa bourse le reste de celle d'Yves de Curson, dites à
+Sa Majesté que dame Fortune préfère les catholiques aux huguenots, et
+que je viens de vaincre à coups de dés le plus galant homme de la
+religion.--La nuit sera chaude, dit Salaboz en se séparant du
+capitaine de Losse qui se rendait au Louvre; je n'ai jamais senti si
+belle soif de sang huguenot! Au dire de monseigneur le duc de Guise,
+la saignée est bonne en août.
+
+
+
+
+III
+
+
+Quand les capitaines de Losse et Salaboz furent sortis, le jeu
+continua encore avec plus d'emportement, quoique la plupart des
+bourses eussent été épuisées par Jacques de Savereux, dont la veine de
+bonheur n'avait pas tari un instant.
+
+Plus il jouait avec indifférence, étourdi et presque assoupi par le
+vin qu'il versait à pleins verres dans son estomac, déjà chargé de
+bonne chère, plus il voyait la fortune s'obstiner à le favoriser.
+
+Il n'avait jamais rencontré une si belle chance, et il commençait à
+s'en fatiguer, car le plaisir d'un joueur consiste surtout dans ces
+alternatives de perte et de gain qui tiennent sans cesse son esprit en
+éveil, et qui lui font éprouver des émotions toujours nouvelles: un
+joueur, condamné à gagner infailliblement, se dégoûterait bien vite du
+jeu.
+
+Savereux, que la bouteille rendait encore plus gai et plus bavard qu'à
+l'ordinaire, buvait et parlait à lui seul autant que tout le monde.
+
+Il eût volontiers laissé là les dés, s'il n'avait pas eu en main
+l'argent de ses amis, et surtout celui d'Yves de Curson, qui s'était
+décidé, comme les autres, à jouer et à perdre sur parole.
+
+--Compagnons, nous sommes tous de beaux joueurs! dit Savereux, dont les
+yeux clignotants et larmoyants ne demandaient qu'à se fermer tout à
+fait; oui, les plus galants joueurs qui soient en la chrétienté!--Nous
+jouons comme des enfants! interrompit le sire de Curson, irrité de
+perdre avec persistance, et de plus en plus dominé par l'ardeur du jeu,
+qu'il refusait de noyer dans le vin. Quatre cents écus d'or, ce n'est
+pas une affaire!--Quatre cents écus d'or! reprit Savereux: voilà dix ans
+que je joue tous les jours, et je n'avais encore possédé pareille
+somme!--Çà, quel est donc, s'il vous plaît, le revenu de vos domaines de
+Savereux!--Mes domaines! s'écria Jacques de Savereux avec un énorme
+éclat de rire: je suis noble, parce que feu mon honoré père l'était, et
+qu'il a de son fait anobli le ventre de ma mère; mais je n'ai d'autre
+patrimoine que mon épée; qui m'a fait ce que je suis, à savoir enseigne
+dans le régiment de messire le chevalier d'Angoulême. Je n'attends nul
+héritage et me contente des produits de ma paye et du jeu, pourvu que le
+vin soit frais et abondant.--Vraiment! j'aurais honte et regret de vous
+ôter ainsi le pain de la bouche: je ne jouerai pas plus longtemps avec
+vous.--Oui-da, mon cousin, vous raillez? Mais, par Dieu! je suis à cette
+heure plus riche que vous, et ce n'est pas moi qui joue sur
+parole.--Entendez-vous dire que ma parole vaut moins qu'espèces
+sonnantes? repartit Yves de Curson, piqué et confus de cette allusion à
+l'état présent de sa bourse. Tenez, ajouta-t-il en détachant sa chaîne
+d'or et en la jetant sur la nappe, voici de quoi représenter et
+cautionner ma dette jusqu'à demain.--Fi! monsieur, répliqua fièrement
+Jacques de Savereux, me regardez-vous comme un juif prêteur sur
+gages?--Point, monsieur, mais il me convient de jouer contre vous ce
+joyau qui a coûté trois mille livres.--Je jouerai tout ce qu'il vous
+plaira de jouer, pourvu que ce soit sur parole, et que cette chaîne
+demeure à votre cou.--Jouons d'abord pour cette chaîne, que vous me
+restituerez moyennant trois cents écus d'or, si je la perds.--Je le fais
+afin de ne pas vous contrarier, mais à condition que nous boirons un peu
+pour nous tenir en haleine.--Buvez tout votre soûl, mon maître, et
+jouons, jouons... Il n'est pas tard encore?--Dix heures et demie!
+répondit un des assistants, accoudé sur la table et prêt à s'endormir.
+Qui frappe en bas?--La chaîne m'appartient! dit Savereux, sans regarder
+les dés qu'il avait lancés hors du cornet.--Non, pas la chaîne, mais les
+trois cents écus dont elle est le gage, dit tranquillement Yves de
+Curson. Ce ne sont là que bagatelles et enfantillages. Jouons maintenant
+par cinq cents écus d'or, à chaque jet de dés...--Cinq cents écus d'or!
+Monsieur mon ami, m'est avis que vous avez bu plus que moi, et aussi que
+vous êtes moins sage.--Je ne puis vous contraindre à jouer votre gain,
+dit amèrement le jeune homme.--Mon gain! Me le reprochez-vous? Pardieu!
+je le jouerai jusqu'à la dernière pièce.--Cinq cents écus par jet de
+dés! Vous, messieurs, qui ne jouez pas, jugez des coups et comptez les
+sommes?--On ne cesse de frapper, objecta quelqu'un.--Bon! c'est de Losse
+qui revient! dit un autre en se levant pour descendre à la porte.
+
+Il eut bien de la peine à se traîner jusqu'à la fenêtre qu'il ouvrit.
+
+--Capitaine?... Non, ce n'est pas lui, par le Saint-Sacrement! C'est
+une femme!--Une femme! s'écria Savereux, qui laissa là le jeu et
+courut en trébuchant vers la fenêtre.--Revenez donc, M. de Savereux!
+criait le sire de Curson avec dépit et impatience. Le merveilleux
+prétexte pour quitter le jeu!--C'est une femme à cheval, avec un valet
+qui l'escorte.--Au diable la nuit qui m'empêche de la voir! disait
+Savereux.
+
+Il se penchait par la fenêtre avec tant d'abandon qu'il serait tombé,
+si on ne l'eût retenu par derrière.
+
+--Que tous les diables catholiques emportent toutes les femmes!
+grommelait Yves de Curson, en martelant la table avec le
+poing.--Madame, que vous plaît-il de nous? dit Savereux, élevant la
+voix et saluant cette dame qui regardait en haut.--Messire, un
+gentilhomme de Bretagne, nommé Yves de Curson, n'est-il point avec
+vous? répondit l'inconnue.
+
+Elle tremblait en parlant ainsi à demi-voix, et elle ordonna en même
+temps au valet de prendre la bride du cheval.
+
+Jacques de Savereux n'eut pas plutôt obtenu cette réponse, que la
+curiosité, la galanterie et une sorte de pressentiment le poussèrent à
+descendre pour voir de plus près cette dame dont l'accent lui était
+tout à fait étranger.
+
+Il se précipita dans l'escalier, en se heurtant aux murs et à la
+rampe, comme un aveugle, et il alla tomber, de marche en marche, sur
+le seuil de la porte d'entrée.
+
+Le mouvement extraordinaire qu'il venait de donner à son corps acheva
+de troubler son cerveau en y faisant affluer les vapeurs du vin qu'il
+avait bu depuis plusieurs heures; ses yeux étaient voilés, sa langue
+épaisse et son gosier aride.
+
+Il n'en était pas moins empressé de paraître dans ce vilain état
+devant cette femme qu'il ne connaissait pas, mais qui lui avait semblé
+jolie et bien faite.
+
+Malgré ce désir dont lui-même ne se rendait pas bien compte, il fut
+longtemps à trouver la serrure, à tourner la clé et à ouvrir la porte.
+
+Il aurait fait encore une lourde chute, après laquelle il se serait
+relevé avec peine, s'il n'eût trouvé fort à propos la muraille pour
+s'y cramponner des deux mains et pour conserver de la sorte une
+apparence d'équilibre.
+
+--Ma... madame, dit-il d'une voix chevrotante et inintelligible,
+bienheureux est celui que vous honorez de vos bonnes grâces!--Ne
+pensez pas finir ainsi notre jeu! criait Yves de Curson, s'imaginant
+que Savereux cherchait un prétexte pour se retirer avec son gain.
+
+Il s'était élancé à la poursuite de ce gentilhomme et l'avait saisi
+par le bras avec tant de force qu'il le soutint, lorsque ses jambes
+vacillantes ne le soutenaient plus.
+
+--Ah! c'est vous, Yves! dit la dame, qui le reconnut à la voix, et qui
+fit approcher le cheval de la porte.--Oh! la divine et ravissante
+figure! s'écria Savereux, en essayant de se dégager de l'étreinte du
+jeune homme. Ce n'est pas une mortelle, mais quelque nymphe, quelque
+naïade de la Seine, quelque ange du ciel descendu sur la terre!
+
+Cette femme était, en effet, d'une grande beauté.
+
+Son visage, tourné vers Yves de Curson, avait été tout à coup éclairé
+par la lueur des torches portées par des soldats qui sortirent du
+Louvre.
+
+Jacques de Savereux, à la vue de cette douce et mélancolique figure
+qui ne lui apparut qu'un moment et qui rentra dans l'ombre presque
+aussitôt, oublia qu'il était ivre et voulut s'avancer dans la rue;
+mais le sire de Curson ne le lui permit pas, et, l'attirant dans le
+vestibule avec plus de ménagement que de violence, il le coucha
+doucement sur les dalles, où celui-ci s'agita et se roula inutilement,
+avec de terribles jurons, sans parvenir à se remettre debout.
+
+Tandis qu'il s'épuisait en efforts pour se relever et pour revoir
+encore la charmante femme qu'il avait entrevue, il recueillait
+précieusement dans son coeur le souvenir de cette jolie tête aux
+traits moelleux et corrects, aux yeux bleus pleins de finesse, aux
+joues pâles, sillonnées de larmes, aux blonds cheveux, dont quelques
+boucles s'étaient échappées du _scoffion_ de velours, sous lequel les
+femmes emprisonnaient alors la plus riche chevelure.
+
+Le scoffion, coiffe en forme de casque, surmontée d'une toque
+également en velours à aigrette et à lassure d'or, n'était pas chez
+cette inconnue le seul indice d'une naissance et d'une condition
+distinguées; car il fallait qu'elle fût d'une bonne noblesse pour être
+vêtue d'étoffe de soie noire à passements d'or, et pour avoir une robe
+à _vertugales_, c'est-à-dire enflée autour des reins avec des baleines
+et des bourrelets de crin qui, par comparaison, donnaient à la taille
+plus de finesse et d'élégance.
+
+Les lois somptuaires de Charles IX avaient renchéri sur toutes celles
+de ses prédécesseurs, et pendant son règne, une bourgeoise, même la
+femme d'un magistrat ou d'un procureur, ne se fût pas exposée à payer
+l'amende, en augmentant l'envergure de sa robe, en la bordant de
+velours ou de canetille d'or et d'argent, et en portant _dorures en la
+tête_, comme disait l'édit dont les défenses ne s'appliquaient pas
+sans doute à cette dame ou _damoiselle_, qui se montrait ainsi en
+public avec un _carcan_ ou collier et des bracelets émaillés.
+
+--Pour Dieu! Anne, que venez-vous faire céans? lui dit Yves de Curson,
+qui s'était approché d'elle pour n'être pas entendu.--Je viens savoir
+ce que vous devenez, reprit-elle timidement, et pourquoi vous ne
+rentrez pas?--Et que voulez-vous que je devienne? répliqua-t-il, en ne
+cachant pas son dépit et son impatience.--Ne vous fâchez pas,
+et dites-moi plutôt si M. de Pardaillan n'est point avec
+vous?--Pardaillan! il couche au Louvre, ne vous en a-t-il pas
+avertie?--Oui, par une lettre, reprit-elle en rougissant: il me
+disait, dans cette épître, que le roi de Navarre, craignant qu'il ne
+fût assez en sûreté à son logis, car on prévoyait une émotion du
+populaire, lui a ordonné de passer la nuit au Louvre, avec les autres
+officiers de la maison du roi de Navarre.--Alors, à quoi bon demander
+des nouvelles de Pardaillan?--C'est... c'est que je doutais de la
+vérité... et j'appréhendais qu'il ne restât en ville avec vous à jouer
+et à banqueter...--Je ne joue pas, je ne banquète pas! repartit le
+sire de Curson, qui feignit d'être irrité pour n'avoir pas l'air
+embarrassé. La peste soit des curieuses et des fiancées! Où allez-vous
+maintenant?--Mais... n'est-il pas heure de retourner à son lit,
+surtout quand on a devant soi une traite de demi-lieue?--Aussi bien,
+qu'aviez-vous affaire de venir? Et madame votre mère est insensée de
+vous laisser courir les rues...--Elle dort et ne soupçonne rien... Je
+m'étais fort réjouie par avance de la venue de M. de Pardaillan, et je
+l'ai attendu fort tristement jusqu'à ce que sa lettre m'ôtât toute
+espérance de le voir. Si du moins vous fussiez arrivé pour me tirer
+d'inquiétude! J'étais si fort en peine, que je n'aurais pu dormir...
+Puis, on disait par tout le faubourg que le peuple se remuait; puis de
+loin, la ville semblait en feu, à cause des lumières qui sont aux
+fenêtres des maisons... Je suis donc montée à cheval sans prendre le
+temps de changer d'habit et j'ai traversé la rivière...--Vous avez,
+ma mie, plus de courage, étant fille, que n'en aurait la femme d'un
+vieux capitaine de reîtres...--Je sors de l'hôtel de notre
+pauvre M. l'amiral, où j'ai su que vous soupiez ici avec des
+catholiques...--Qu'importe! Je vous trouve un peu bien téméraire de
+vous intriguer ainsi de mes actions!--Dix heures ont sonné à l'horloge
+du palais, lorsque je passais sur le Pont-au-Change.--Dix heures ou
+minuit, je m'en soucie comme de ça, et je ne me coucherai qu'au jour
+levé.--Quoi! mon ami, vous ne m'accompagnerez pas? Allons, mettez-vous
+en selle devant moi...--Non, vrai Dieu! vous retournerez comme vous
+êtes venue, et demain vous serez réprimandée tout à loisir.--Yves, mon
+ami, vous n'êtes pas sain d'esprit... Oh mon Dieu! comment
+retournerai-je?--Pierre, tu es bien armé? demanda-t-il sèchement au
+valet qui tenait la bride du cheval.--Une dague, une épée et deux
+pistolets, monseigneur! répondit le valet, qui avait servi dans
+l'armée calviniste.--Et tu en sais faire bon usage? Va-t'en vitement,
+et dorénavant sois moins docile aux fantaisies d'une folle!
+
+En prononçant ces mots avec froideur et sévérité, il tourna le dos à
+la jeune femme, rentra dans la maison et en referma la porte.
+
+L'inconnue, que cette dureté de la part du sire de Curson avait
+profondément blessée, resta un instant indécise et stupéfiée; elle
+regardait la porte, dans l'attente de la voir se rouvrir, et elle
+croyait encore qu'elle ne partirait pas seule: on entendait le murmure
+de ses sanglots étouffés.
+
+La porte ne se rouvrant pas, au bout de trois minutes, elle s'indigna
+d'avoir trop attendu, releva la tête, essuya ses pleurs, rejeta sur
+son visage le voile attaché à son scoffion, et tira si vivement la
+bride de sa monture, que le valet faillit être renversé par le cheval
+qui prenait le galop.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Au trépignement du cheval sur le pavé, Yves de Curson eut un remords
+et se repentit d'avoir été cruel, ingrat, égoïste.
+
+Il voulut arrêter le départ de la jeune fille, qui n'avait pas d'autre
+tort envers lui que d'avoir interrompu son jeu, et il se proposait de
+la suivre, de la rejoindre, de ne pas la quitter, lorsqu'il fut retenu
+et distrait de son idée par une agression imprévue.
+
+C'était Jacques de Savereux qui se démenait dans l'obscurité, en
+grondant, et qui, ayant rencontré la jambe du sire de Curson, ne la
+lâcha plus, quelque effort, quelque prière que celui-ci employât pour
+se délivrer de cette étreinte, semblable à l'agonie d'un noyé, qui se
+cramponne à tout ce qu'il peut saisir.
+
+Le pas du cheval s'éloignait et n'était déjà qu'un bruit indistinct,
+lorsque M. de Curson comprit que son honneur était intéressé à ne
+point partir.
+
+Savereux lui adressait des reproches et des provocations que la
+présence de témoins le forçait d'entendre et de relever, quoiqu'il dût
+les mettre sur le compte du vin et les excuser dans son for intérieur.
+
+--Mort et passion! criait Savereux, dont l'ivresse seule aliénait
+alors la bonté naturelle: monsieur le huguenot, si vous n'avez pas
+d'amour, tant pis pour vous, mais ne nous défendez pas d'en avoir, à
+votre barbe.--Quelle fête y a-t-il au Louvre cette nuit? dit un des
+gentilshommes qui étaient restés à la fenêtre de la salle du souper.
+Voyez ces porteurs de torches, ces petites troupes d'archers et
+d'arquebusiers de la garde du roi, le long des fossés? N'était ce
+silence, je penserais qu'on se bat quelque part.--Monsieur de
+Savereux, dit avec douceur Yves de Curson qui cherchait à calmer le
+ressentiment déraisonnable de ce buveur, nous reprendrons le jeu
+demain et jours suivants; mais il faut que je parte, ne vous
+déplaise...--Vous partirez, après m'avoir tué, si bon vous semble, par
+le sang-Dieu!--Dieu m'en garde! Êtes-vous en démence? Il vous faut
+dormir, monsieur de Savereux, et cuver votre vin.--C'est moi qui vous
+tuerai, j'espère, pour vous punir de m'avoir privé de la vue de ma
+dame...--Votre dame? répliqua hautement le sire de Curson, qui prit
+alors l'explication au sérieux.--Oui, ma dame, la plus belle, la plus
+plaisante, la plus honorable, la plus adorée!...--Vous vous gaussez de
+nous, messire! Vous ne connaissez seulement pas celle que vous nommez
+votre dame?--Je la connais mieux que vous!--La raillerie est malsaine
+et peut faire périr son homme. Si Pardaillan vous entendait...--Qui?
+Pardaillan? le bâtard de Gondrin, le capitaine du régiment béarnais
+du roi de Navarre?--Vous êtes ivre, monsieur de Savereux, sinon vous
+seriez un maladroit et malhonnête homme!--Sang et sang! aidez-moi un
+peu à remonter là-haut, et je vous montrerai qui je suis.
+
+Le bruit de cette discussion, qui dégénérait en injures et en menaces,
+avait attiré, sur le palier de l'étage supérieur, deux des convives
+portant de la lumière.
+
+Yves de Curson, pâle de colère, prêtait l'appui de son bras à Jacques
+de Savereux, qui, non moins courroucé que lui, mais le visage pourpre
+et les paupières demi-closes, trébuchait à chaque degré et retombait
+de tout son poids sur la poitrine de son adversaire.--Mille diables!
+mille morts! mille dieux! répétait Savereux, dont la voix était
+entrecoupée de hoquets.--Compagnons! cria de la fenêtre un gentilhomme
+s'adressant à un gros d'archers qui passaient à peu de distance. Ce
+n'est pas veille de la Saint-Jean, et il n'y a point de feu de joie à
+la place de Grève?--Non, c'est veille de la Saint-Barthélemy, répondit
+le chef de ces archers; le roi, dit-on, s'en va faire une chasse aux
+flambeaux, et nous sommes dépêchés pour contenir la foule des
+curieux.--Voilà certes, dit un autre gentilhomme, la première chasse
+qui s'est faite contre les rats et les chats de Paris!--Camarades,
+fermez la fenêtre! dit d'une voix forte Jacques de Savereux.
+
+Grâce au secours du sire de Curson, il était rentré enfin dans la
+salle du souper, et il retrempait sa présence d'esprit dans de
+nouvelles rasades, demandant son épée.
+
+--As-tu pas peur que les bouteilles s'envolent? rétorqua un des
+assistants: ce seraient plutôt les dés et les écus!--Vous serez
+témoins et juges du camp, messieurs; je provoque en duel monsieur de
+Curson.
+
+En prononçant ce défi avec colère, Jacques de Savereux, qui sentait
+ses jambes se dérober sous lui, tira son épée, qu'un témoin officieux
+venait de lui apporter, et se mit en posture de tenir tête à M. de
+Curson.
+
+Celui-ci, dont le vin n'avait pu troubler la raison ni le sang-froid,
+refusait de prendre son épée et de s'en servir contre l'agresseur que
+l'ivresse empêchait d'avoir son libre arbitre: il se croisa les bras
+et resta immobile, vis-à-vis de la lame que Savereux lui présentait
+presque à bout portant.
+
+Les convives murmurèrent de ce qui leur semblait lâcheté; car ils
+n'étaient pas trop disposés en faveur du sire de Curson, qu'ils
+savaient huguenot et que le capitaine de Losse avait eu beaucoup de
+peine à faire admettre dans leur compagnie.
+
+--Vive Dieu! messire, vous n'êtes donc pas gentilhomme! s'écria
+Savereux qui chancelait et s'appuyait au mur.--Je vous prouverai
+demain, au jour levé, que je suis meilleur gentilhomme que vous!
+reprit le sire de Curson.
+
+Il se repentait alors de n'avoir pas suivi la jeune femme et il voulut
+sortir pour la rejoindre, s'il était possible.
+
+--Halte là, compagnon! dit un gentilhomme, en lui barrant le passage:
+vous donnerez d'abord satisfaction à celui que vous avez offensé. En
+garde, monsieur!--En garde, huguenot! ajouta un autre que la vue des
+épées mit en humeur querelleuse.--Courage, Savereux! criait un
+troisième: Saigne, saigne ce maître parpaillot! c'est oeuvre
+pie!--Par les tripes de Dieu! monsieur de la Huguenoterie, disait un
+quatrième, vous avez affaire à une redoutable épée!--Vous n'êtes pas
+dans votre bon sens, monsieur de Savereux? dit doucement Yves de
+Curson.
+
+Il répugnait à se commettre avec un homme ivre, et il ne voyait
+d'ailleurs aucun motif de duel entre Jacques de Savereux et lui.
+
+--Bonsoir et à demain, messieurs!--Nenni! nous ne vous laisserons pas,
+dirent les témoins qui le retenaient, tant que vous n'aurez point vidé
+votre querelle.--Je n'ai pas de querelle avec M. de Savereux,
+répondit-il impatienté, mais j'en aurai, si vous y tenez fort.--Quoi!
+beau sire, répliqua Savereux lui présentant toujours la pointe de
+l'épée, vous niez l'injure que vous m'avez faite? Je croyais que MM.
+les huguenots n'entendaient rien à mentir...--Mentir! interrompit le
+sire de Curson.
+
+Il était devenu pâle et tremblant, à cette injure: il saisit son épée
+qu'on lui tendait.
+
+--En garde, mes braves! crièrent confusément les assistants, en
+remplissant les verres et en portant des santés à la victoire du
+champion catholique.--Savereux, disait l'un, tire-lui son mauvais
+sang!--Savereuse, disait l'autre, taille des boutonnières à son
+pourpoint!
+
+Jacques de Savereux n'était que trop bien animé à pousser son
+extravagante querelle aux dernières extrémités.
+
+Les cris et les encouragements de ses amis avaient achevé de
+l'exalter, et en ce moment, il eût juré de bonne foi que ses griefs
+contre le sire de Curson devaient être lavés avec du sang: il se
+persuadait que celui-ci avait tenté de lui enlever une maîtresse et
+avait même usé de violence pour le séparer de cette femme, qu'il eût
+été fort en peine de nommer!
+
+Yves de Curson, de son côté, avait fini par s'emporter malgré lui et
+par vouloir châtier l'antagoniste qu'on lui opposait avec des
+provocations et des injures réitérées; d'ailleurs, il ne pouvait
+croire que Jacques de Savereux eût trouvé, dans son imagination
+échauffée par les fumées du vin, tout un conte forgé à plaisir, au
+sujet de son amour pour une inconnue.
+
+Cet amour n'avait rien d'impossible ni même d'invraisemblable, et
+c'était en prouver la réalité, que d'en faire le sujet d'un duel. M.
+de Curson se sentait donc autorisé à prendre vengeance d'une intrigue
+qu'on lui avait laissé ignorer et que trahissait la démarche de la
+dame, à cette heure avancée de la soirée.
+
+L'esprit court si vite d'induction en induction, qu'il se félicita
+d'avoir par sa présence mis obstacle à un rendez-vous projeté; il
+s'expliqua dès lors la fureur de Savereux, et il donna aussi un motif
+à la sienne que les raillerie insultantes des convives avaient
+suffisamment excitée.
+
+Mais son indignation et son ressentiment ne tinrent pas longtemps, à
+la vue des efforts comiques que faisait Jacques de Savereux pour
+garder son équilibre et pour ne pas s'endormir. Il se promit tout bas
+de ne point abuser de l'état peu belliqueux de son adversaire, et il
+se mit seulement sur la défensive.
+
+--Messieurs, dit-il au moment où les épées se rencontrèrent, veillez à
+ce qu'il ne se blesse pas en tombant.
+
+Cette plaisanterie provoqua les murmures des témoins et un
+redoublement de rage chez Jacques de Savereux qui marcha sur son
+ennemi avec tant de vigueur et de témérité, qu'il faillit le percer de
+part en part en s'enferrant lui-même.
+
+Le sire de Curson avait eu le temps de relever l'épée qu'il voyait
+venir droit à sa poitrine, et le coup, ne portant que dans le haut du
+bras, pénétra au travers des chairs sans atteindre l'os ni l'artère.
+
+Il en résulta une large déchirure d'où le sang jaillit jusqu'au visage
+de Savereux, qui lâcha son épée par un mouvement d'horreur, et se
+rejeta tout épouvanté dans les bras de ses amis.
+
+Aucun ne se hâta d'aller au secours du blessé qui arrêtait son sang
+avec sa main et qui était moins ému que l'auteur même de sa blessure.
+
+--Ah! monsieur de Curson! s'écria Savereux, dont les remords s'étaient
+vaguement éveillés au milieu de son ivresse.--Il n'en mourra pas
+vraiment, ce païen de huguenot! grommela un des instigateurs de ce
+fatal combat.--Vous tenez-vous pour satisfait et content,
+monsieur de Savereux? demanda un autre, moins acharné contre les
+protestants.--Pardonnez-moi, monsieur de Curson! dit Jacques de
+Savereux.
+
+Réunissant ses forces pour se remettre sur pied, il s'approcha du
+blessé et l'embrassa coup sur coup, en se cramponnant à lui.
+
+--N'ayez pas regret de ce que vous avez fait, monsieur, répondit sans
+amertume le gentilhomme breton. Je vous rendrai peut-être un jour la
+pareille, et nous serons partant quittes et bons amis.--Votre sang
+coule, mon pauvre monsieur de Curson!... Je m'en vais querir un
+chirurgien...--J'aurais plus tôt fait d'y aller moi-même. Je retourne
+justement rue de Béthisy, chez monsieur l'amiral, auprès duquel maître
+Ambroise Paré doit passer la nuit; il me pansera cette égratignure et
+je n'en dormirai pas plus mal.--Je m'en vais bander votre plaie, dit
+Savereux.
+
+Il avait préparé son mouchoir en guise d'appareil, et il le noua
+autour du bras d'Yves pour comprimer l'hémorragie.
+
+--Vive Dieu! je voudrais avoir cette même blessure dans le ventre! Ne
+me pardonnez-vous pas?--Je vous pardonne de grand coeur, et foin de
+la rancune. Mais est-il vrai que ce soit votre dame?--Ma dame! oh! que
+non pas, puisque c'est la vôtre, j'imagine? Si elle était mienne, je
+n'aimerais plus le jeu ni le vin.--C'est vous, mon compère, qui avez
+follement interrompu notre jeu.--C'est vous plutôt, en attirant ici
+cette belle dame qui est cause de tout le mal.--Le mal n'est pas
+grand, et je ne sens plus ma blessure, à ce point que je jouerais
+encore volontiers...--Jouer! oh! cela ne se peut: il faut que je vous
+mène à maître Ambroise Paré.--Assurément, mais le cas n'est pas
+urgent, et nous pouvons faire ici quelques jets de dés.--Soit fait à
+votre plaisir, et Dieu vous donne meilleure chance!
+
+Ce fut Yves de Curson qui aida Savereux à s'asseoir devant la table,
+et qui lui présenta les dés que sa main maladroite cherchait à tâtons
+sur le tapis.
+
+--Jouons plus gros jeu! dit M. de Curson.--Je joue en un seul coup de
+dés tout ce que j'ai gagné ce soir. Douze!--Quatre! A vous les dés!
+Comptez combien je vous dois et doublons le jeu.--Vous avez perdu tout
+à l'heure mille écus d'or; comptez vous-même.--Ce n'est rien que
+cela; je jouerai cette fois trois mille écus...--Trois mille écus! je
+ne les ai pas, ne vous déplaise, et si je les perdais...--Bon!
+n'avez-vous pas votre parole comme j'ai la mienne? Trois mille écus
+sur ces dés: onze!--Et moi, douze! En vérité, j'ai honte de ce bonheur
+obstiné et ne veux plus de votre argent.--Je serais un bien méchant
+joueur, si je me décourageais déjà. Cinq mille écus, cette fois!--Cinq
+mille écus, monsieur mon ami! Voulez-vous pas que je les vole à Dieu
+ou au diable? Et votre blessure?--Je n'y prends pas garde; vous l'avez
+merveilleusement pansée, et votre mouchoir vaut, ce semble, tout un
+appareil de chirurgie... Nous jouons à ce coup cinq mille écus... Ne
+vous endormez pas, monsieur de Savereux?--Non, que je meure! je boirai
+tant seulement ce qui reste dans la bouteille... Çà, qu'avient-il des
+cinq mille écus?--Vous les avez gagnés comme les autres. Merci de moi!
+j'ai la main un peu bien malheureuse!
+
+Les convives, remarquant la bonne intelligence qui s'était établie
+entre les deux champions pour l'un desquels ils avaient pris
+ouvertement parti, se retirèrent dans la pièce voisine et se
+consultèrent entre eux sur les moyens d'abaisser l'orgueil de ce
+huguenot: ils avaient tous bu de manière à n'être pas plus maîtres de
+leurs paroles que de leurs actions.
+
+Le capitaine de Losse n'était pas là pour faire respecter son hôte, et
+les sentiments haineux, que le capitaine Salaboz avait manifestés
+énergiquement contre tout ce qui appartenait à la religion réformée,
+existaient de longue date dans le coeur de tous les catholiques.
+
+On vint à parler des derniers événements, du mariage du roi de
+Navarre avec Marguerite de Valois, de l'attentat de Maurevert sur la
+personne de Coligny, de la retraite des Guise exilés de la cour, des
+complots secrets du parti protestant contre le roi et le royaume.
+
+Le vin, qu'on versait encore à pleins verres, échauffa de plus en plus
+les esprits, et l'on forma le projet de chasser ignominieusement Yves
+de Curson, de le maltraiter même, s'il osait faire résistance et tenir
+tête aux agresseurs.
+
+Ce projet accepté aussitôt que proposé, ils firent irruption dans la
+salle où les deux joueurs étaient aux prises.
+
+Yves de Curson avait perdu sur parole soixante-dix mille écus d'or.
+
+--Il pue le huguenot! dit un des plus ivres et des plus fanatiques de
+la bande.--Monsieur le huguenot, vous êtes prié de vider les lieux
+tout à l'heure! ajouta le meneur de ce complot.--Si vous ne sortez
+bientôt par la porte, ajouta un autre, vous courrez risque de sortir
+par la fenêtre!--Rappelez-vous que ce fut de la maison voisine, dit un
+quatrième, que M. de Maurevert, digne et honnête gentilhomme
+catholique, adressa une balle d'arquebuse à ce vilain damné
+d'amiral!--Qu'est-ce? s'écria le sire de Curson, se levant indigné et
+mettant l'épée à la main.--Quels sont ces mécréants? s'écria Jacques
+de Savereux, se rangeant du côté du calviniste et tirant aussi son
+épée.--Messieurs, si quelqu'un d'entre vous a lieu de se plaindre de
+moi, je l'attendrai demain dans les fossés du Pré-aux-Clercs.--Et ce
+quelqu'un voudra bien venir avec un second, car je suis, moi, le
+second de messire de Curson.--Eh quoi! Savereux, êtes-vous en train
+d'apostasier et de vous rendre calviniste? dit un des ivrognes.--Nous
+sommes céans seize catholiques, dit un autre: Trouvez-vous en même
+nombre de huguenots pour cette rencontre.--Mordieu! vous me verrez
+parmi ces huguenots! répondit Savereux, dont l'ivresse et le sommeil
+furent un moment dissipés par une noble et généreuse indignation.
+Venez, monsieur de Curson. Ne demeurons pas davantage dans cette
+caverne de bêtes fauves.--J'ai perdu contre vous soixante-dix mille
+écus! lui dit Yves, que cette perte avait laissé profondément triste.
+Vous les aurez demain, monsieur de Savereux, et puis, nous serons
+frères d'armes, comme je le suis déjà avec Pardaillan.--Allez, beaux
+soudards de Genève! cria le plus insolent des gentilshommes
+catholiques.--Le fin premier qui s'aventure à insulter l'hôte du
+capitaine de Losse, répliqua Savereux d'une voix menaçante, je lui
+baillerai les étrivières à coups d'épée et de dague!--A demain,
+messieurs de la Papimanie! ajouta Yves de Curson. Nous nous
+rejoindrons au Pré-aux-Clercs, à midi sonnant, et le Seigneur viendra
+en aide aux bons contre les méchants!
+
+Le sire de Curson rendit à Jacques de Savereux l'or qu'il avait
+recueilli sur la table et lui passa autour du cou la chaîne qu'il
+avait ôtée du sien; ensuite, il le prit par le bras pour le soutenir
+et l'aider à marcher d'un pas lent et alourdi.
+
+Ils sortirent ensemble de la maison, sans être inquiétés ni suivis.
+
+--Frères d'armes! s'écrièrent-ils en s'embrassant, après avoir remis
+l'épée dans le fourreau, lorsqu'ils furent dans la rue. Oui, frères
+d'armes, à la vie, à la mort!--Ne vous en allez pas le chef
+découvert, gentils frères d'armes! leur cria-t-on d'en haut: vous
+pourriez gagner un rhume ou une pleurésie, bien que la nuit sera
+chaude!
+
+Et on leur jeta leurs chapeaux qu'ils avaient oubliés dans la
+précipitation de leur sortie.
+
+Ils les ramassèrent, en adressant des menaces aux auteurs de cet
+insolent adieu.
+
+La fenêtre s'était refermée, et des éclats de rire répondaient seuls à
+leurs imprécations.
+
+Ils s'éloignèrent sans s'apercevoir de l'échange involontaire qu'ils
+avaient fait de leurs chapeaux.
+
+Celui de M. de Curson, avec son noeud de perles et son lacet d'or,
+était sur la tête de Jacques de Savereux, et le vieux feutre usé,
+au-devant duquel Savereux avait attaché la croix blanche, signe de
+ralliement des catholiques, était sur la tête du gentilhomme huguenot.
+
+
+
+
+V
+
+
+--Où allons-nous? demanda Jacques de Savereux, dont l'air frais de la
+nuit combattait en vain l'ivresse et le sommeil.--Nous allons nous
+coucher, j'imagine? reprit Yves de Curson, qui était forcé de soutenir
+son compagnon de route pour l'empêcher de tomber endormi.--Où
+sommes-nous? ajouta Savereux en hésitant sur la direction qu'il devait
+prendre.--Nous sommes près du Louvre, mais je serais en peine de
+nommer ce carrefour.--Si nous allons nous coucher, camarade, ce sera
+nous épargner des pas, que de nous étendre là sur ce tapis.--Quel
+tapis? le pavé du roi? il est moins douillet qu'un lit d'hôpital, et
+c'est affaire aux gueux de dormir dans la rue.--Ma foi, vous êtes bien
+dégoûté! murmura Jacques de Savereux.
+
+Pour joindre l'exemple au précepte, il s'était laissé glisser par
+terre.
+
+--Je trouve, moi, ce coucher très-honorable.--Levez-vous, monsieur de
+Savereux, je vous en prie, pour votre honneur? Si quelqu'un vous
+voyait!...--Je voudrais que le roi me vît! répondit le gentilhomme
+ivre, qui persistait à rester étendu sur le pavé.--Si un cheval ou
+quelque charroi passait par là, vous seriez écrasé sans dire
+gare?--Mordieu! je serais réjoui qu'un rustre de cavalier ou de
+charretier me rompît une côte ou deux: je me déchargerais sur lui de
+la grosse colère que j'ai amassée ce soir contre ces ivrognes qui vous
+ont injurié et menacé...--Nous les retrouverons demain au
+Pré-aux-Clercs; mais pour y être dispos et vaillants, il nous faut ce
+soir chercher nos lits!--A demain donc, au Pré-aux-Clercs! répéta
+Jacques de Savereux, qui déjà ne voyait plus et entendait à
+peine.--Sur mon âme! monsieur de Savereux, je ne puis vous abandonner
+cuvant votre vin en pleine rue...--Or, couchez-vous près de moi: le
+lit est assez large pour deux.--Et vous, monsieur de Savereux, vous ne
+pouvez, sans vous faire tort, me délaisser errant et égaré en cette
+ville que je ne connais pas.--Que ne parliez-vous ainsi tout d'abord?
+reprit Savereux.
+
+Il fit un effort prodigieux de volonté, pour avoir le courage de se
+soulever, à moitié ivre mort, et de se remettre sur pied, avec l'aide
+du gentilhomme breton.
+
+--Marchons! dit-il en marchant pas à pas.--Par là, vous retournerez à
+l'endroit d'où nous venons!... Il serait bon de savoir où va chacun de
+nous.--Je m'en vais vous conduire à votre hôtel; après quoi, bonsoir,
+messieurs, et bonne nuit.--Je retournerai, s'il vous plaît, à l'hôtel
+de Béthisy, où loge M. l'amiral, et demain, dès l'aube, j'irai querir,
+au faubourg Saint-Germain, où demeure madame ma mère, la somme
+de soixante-dix mille écus, que j'ai perdue au jeu contre
+vous.--Soixante-dix mille écus! s'écria Savereux, à qui les fumées du
+vin enlevaient le souvenir de son bonheur au jeu: je n'en souhaiterais
+pas davantage!--Vous les aurez, répondit en soupirant M. de Curson.
+C'est à peu près la dot de ma soeur!--Par la messe! votre soeur
+est-elle jolie? je l'épouse.--Elle ne vous a pas attendu, par malheur,
+et elle se marie demain à un des plus braves gentilshommes de la
+religion.--J'en suis fâché, monsieur de Curson, car, étant déjà votre
+frère d'armes, je me serais fait votre frère d'alliance!
+
+Jacques de Savereux se traînait en chancelant sur les pas d'Yves de
+Curson et luttait faiblement contre le sommeil bachique qui devenait,
+à chaque instant, plus impérieux et plus irrésistible.
+
+Il était censé montrer le chemin à M. de Curson et le conduire à
+l'hôtel de Béthisy, mais il allait au hasard et en aveugle, suivant
+toujours la rue qui s'offrait la première et s'égarant de plus en plus
+dans le dédale du vieux quartier du Louvre.
+
+Le gentilhomme protestant, qui croyait parvenir tôt ou tard à sa
+destination, se prêtait lui-même à ces continuelles déviations de
+route, en ne les remarquant pas; car il était plongé dans une morne
+rêverie, et il marchait comme un somnambule, sans songer à s'orienter
+ni à s'expliquer comment il n'arrivait pas à l'hôtel de Béthisy.
+
+Il soupirait par intervalles et sentait des larmes humecter ses
+paupières: l'emportement et l'exaltation du jeu avaient cessé, et il
+se retrouvait avec toute sa raison, en face d'une énorme perte qu'il
+ne pouvait combler qu'aux dépens de la dot de sa soeur.
+
+Il ne parlait donc plus à M. de Savereux, qui profitait de ce silence
+pour sommeiller tout à son aise, en réglant son pas sur celui de son
+guide, et en se laissant aller, pour ainsi dire, à un mouvement
+machinal.
+
+--Voici encore le Louvre! s'écria M. de Curson.
+
+En sortant de la rue de la Vieille-Monnaie, à l'endroit où Henri III
+posa la première pierre du Pont-Neuf en 1578, il avait aperçu la Seine
+devant lui, et à sa droite l'hôtel du Petit-Bourbon, les tours et les
+bâtiments du Louvre, éclairés par une lune blafarde que d'épais nuages
+gris couvrirent alors comme d'un linceul.
+
+--Le Louvre? dit Savereux qui ne s'éveilla pas tout à fait en rouvrant
+les yeux. Nous lui tournons le dos depuis une heure.--Le voilà
+pourtant devant nous, et nous ne sommes pas près de la rue de Béthisy,
+ce me semble!--Ce que vous prenez pour le Louvre n'est autre que
+l'hôtel de Béthisy où est logé M. l'amiral.--Quoi! vous ne
+reconnaissez pas le Louvre? La rivière, à votre avis, coule-t-elle
+dans la rue de Béthisy?--Qui a la berlue de vous ou de moi? repartit
+avec obstination Jacques de Savereux.
+
+Il quitta le bras qui l'avait soutenu jusque-là, et il marcha d'un pas
+inégal dans la direction du Louvre.--Où va-t-il? disait Yves.--Je vais
+demander au roi si c'est bien le Louvre que je vois.--C'est à moi de
+le conduire, pensa Yves de Curson qui cherchait des yeux à retrouver
+son chemin: il a laissé sa raison au fond de la bouteille!--Ah!
+brigand! ah! traître! criait Savereux, qui, dans sa marche oblique,
+avait heurté contre la muraille d'une maison.
+
+Indigné de se sentir arrêté par cet obstacle qu'il croyait vivant et
+hostile, il voulut tirer son épée et se mettre en garde, en
+s'éloignant du mur sur lequel il retombait sans cesse.
+
+--Je t'apprendrai, criait-il, ce que c'est que ma Durandale, et te
+ferai confesser, le pied sur la gorge, que je suis fils de Roland, du
+côté de l'épée.--Savereux, mon ami, dit M. de Curson allant à lui et
+l'empêchant de dégainer, demeurez ici un instant, pendant que je
+m'enquerrai de la route? Je reviens à vous, dès que j'aurai avisé
+quelqu'un qui nous serve de guide.--Frère d'armes, embrasse-moi!
+murmura M. de Savereux.
+
+Il n'eut pas plutôt perdu l'équilibre, qu'il s'affaissa sur lui-même
+et se coucha le long du mur, en se disposant à dormir jusqu'au
+lendemain.
+
+--A boire encore, à boire, boire, boire! murmura-t-il en
+s'endormant.--La peste du buveur! il faudra le porter dans son lit...
+Je ne puis faire sentinelle à ses côtés toute la nuit... Si quelques
+bourgeois venaient à propos... Personne! tout le monde dort... excepté
+les voleurs et le guet... J'entends là-bas des gens qui passent... Le
+capitaine de Losse, qui me devait ramener à l'hôtel de l'amiral, ne
+tient guère sa parole.
+
+Yves de Curson voulut rejoindre les personnes qu'il ne voyait pas,
+mais qu'il entendait dans le lointain.
+
+Il courut de ce côté; mais le bruit des pas et des voix, qui l'avait
+guidé, cessa complétement, lorsqu'il se fut engagé dans les rues
+étroites et tortueuses, voisines de l'Arche-Marion.
+
+Il y avait des chandelles aux fenêtres des maisons: ces rues,
+ordinairement si ténébreuses, étaient mieux éclairées qu'elles ne
+l'avaient jamais été en plein jour; elles étaient aussi plus désertes
+et plus silencieuses que jamais.
+
+Par intervalles, une porte s'ouvrait, et il s'en échappait comme une
+ombre qui disparaissait sur-le-champ.
+
+M. de Curson appelait et n'obtenait aucune réponse.
+
+Une fois, il distingua une arquebuse sur l'épaule d'un homme qui
+sortait d'une maison et s'esquivait sans tourner la tête à son appel.
+
+Il essaya d'éveiller quelque marchand dans sa boutique: il frappa
+rudement à des volets, entre les fentes desquels il avait entrevu de
+la lumière; mais la lumière s'éteignit, et la boutique resta close et
+muette.
+
+Il espérait toujours rencontrer une patrouille du guet.
+
+Cette nuit-là, le guet ne se montra nulle part, et les gens sans aveu,
+qui étaient à cette époque plus nombreux que les soldats du guet, se
+tinrent renfermés dans leurs cours des Miracles.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Une heure sonnait en carillon à l'horloge du palais, lorsque le
+gentilhomme breton, découragé de ces recherches inutiles, retourna
+lentement sur ses pas et interrogea plusieurs fois les mêmes rues,
+avant de revenir à son point de départ.
+
+Il se trouvait sur le bord de l'eau, à l'extrémité de la rue de la
+Vieille-Monnaie; mais comme il ne vit pas Jacques de Savereux qu'il y
+avait laissé endormi, il crut un moment s'être encore égaré et n'avoir
+pas regagné au même endroit le bord de la rivière.
+
+La vue du Louvre, qu'il apercevait à travers une espèce de brume,
+l'empêcha de chercher ailleurs le lieu où était resté son compagnon de
+route; il appela M. de Savereux à plusieurs reprises, longea les
+premières maisons bâties sur la grève et arriva justement à la place
+que le dormeur avait occupée: il y ramassa une chaîne d'or.
+
+C'était bien la chaîne qu'il avait ôtée de son cou et que Jacques de
+Savereux avait mise au sien.
+
+Cette chaîne valait une grosse somme, et l'on pouvait affirmer que
+celui qui la portait n'avait point été attaqué par des voleurs,
+puisqu'un objet de si grand prix se trouvait à terre et témoignait que
+personne ne l'y avait vu.
+
+Yves de Curson en conclut que cette chaîne s'était détachée dans la
+chute du gentilhomme ivre.
+
+Il la cacha dans sa poche, le cadenas qui la fermait étant brisé, et
+il se promit de ne plus s'en dessaisir, même en pareille circonstance.
+
+Ces souvenirs de jeu l'attristèrent, et il soupira, en se disant qu'il
+devait soixante-dix mille écus d'or à M. de Savereux, qu'il ne les
+avait pas à lui, et qu'il s'était engagé à les payer le lendemain
+matin!
+
+Cette pensée le ramena naturellement à celle de sa mère et de sa
+soeur, sa soeur surtout, qui était venue comme un bon ange pour
+l'arracher à ce fatal jeu; sa soeur qu'il allait dépouiller, afin de
+faire honneur à une dette de jeu garantie par sa parole!
+
+Revoir sa soeur et sa mère, leur avouer son malheur et obtenir leur
+pardon, telle fut alors sa vive préoccupation, et il se rassura
+lui-même sur le sort de M. de Savereux, qui était sans doute rentré au
+Louvre, pour s'autoriser à se rendre au faubourg Saint-Germain où
+logeait sa famille, plutôt que de retourner à l'hôtel de Béthisy où il
+logeait comme appartenant à la maison de l'amiral.
+
+Il attendit encore quelques instants, en se promenant sur la rive,
+avec l'espoir d'être rejoint par Jacques de Savereux.
+
+Il l'appela de nouveau à plusieurs reprises; mais les échos de la
+rivière lui répondirent seuls, et il se décida enfin à s'acheminer
+vers le faubourg Saint-Germain, qu'il voyait de l'autre côté de l'eau
+et qu'il devait atteindre par un long détour, faute d'une barque pour
+passer la rivière.
+
+Il ne connaissait pas trop son chemin et il se dirigea pourtant à tout
+hasard vers le Pont-au-Change.
+
+Ses cris avaient attiré deux _harquebutiers_ de la garde du roi, qui
+s'approchèrent, la mèche allumée, et qui s'éloignèrent après l'avoir
+examiné en silence.
+
+En arrivant près du Grand-Châtelet, vis-à-vis du pont, il tomba au
+milieu d'une troupe d'hommes armés, qui venaient de l'hôtel de ville,
+à petits pas et sans flambeaux: il fut entouré avant qu'il eût le
+temps de tirer son épée et de se mettre sur la défensive.
+
+Les gens qui l'environnaient n'avaient heureusement pas une apparence
+très-formidable: c'étaient d'honnêtes figures de bourgeois, exprimant
+l'inquiétude plutôt que des intentions hostiles et menaçantes.
+
+Quelques-uns même paraissaient remplis d'une émotion qui ressemblait à
+celle de la peur.
+
+Les armes dont ils étaient chargés ajoutaient encore au comique de
+leur physionomie et n'annonçaient pas qu'ils voulussent en faire
+usage: l'un avait sur la tête un morion de fer bruni, l'autre un
+chapeau, celui-ci un bonnet, celui-là un vieux casque rouillé; qui
+succombait sous le poids d'un épieu; qui portait une arbalète hors de
+service; qui brandissait une épée à deux mains; qui faisait sonner sur
+son dos une arquebuse sans mèche; mais tous avaient des couteaux et
+des poignards.
+
+Le chef de la bande, sans être plus guerrier que ses soldats, se
+distinguait du moins par un équipement plus militaire.
+
+--Dieu vous garde, compère! vous êtes un des nôtres! dit ce chef.
+
+Et il désignait de la main le mouchoir noué autour du bras de M. de
+Curson et la croix blanche attachée au chapeau que Jacques de Savereux
+avait laissé en échange du sien à ce gentilhomme.
+
+Yves de Curson remarqua seulement alors le signe de ralliement, la
+croix blanche au chapeau et le mouchoir blanc au bras gauche, que
+portaient ces gens qu'il prenait pour une escouade du guet _dormant_
+ou milice bourgeoise.
+
+Il s'aperçut que le hasard lui avait donné aussi le même signe de
+ralliement, et il eut la prudence de ne leur demander aucune
+explication à ce sujet.
+
+--Vous semblez être un seigneur de la cour? dit le chef qui continuait
+à l'examiner: vous envoie-t-on à l'hôtel de ville?--Non, je m'en vais
+au faubourg Saint-Germain, répondit M. de Curson qui ne comprenait pas
+encore le danger de sa position.--Rien n'est-il changé aux ordres du
+roi? Nous avons vu monseigneur le duc de Guise qui s'en allait au
+Louvre...--M. de Guise est hors de Paris, reprit vivement Yves de
+Curson: il en est parti aussitôt après le crime de son domestique
+Maurevert...--Vous parlez comme un huguenot, dit un de la troupe: si
+l'amiral était mort, nous n'en serions pas là...--Silence! interrompit
+le capitaine qui avait beaucoup à faire pour retenir son monde sous
+les armes. Puisque vous venez du Louvre, je vous demanderai, monsieur,
+si l'horloge du palais sonnera bientôt le massacre: nous sommes las
+d'attendre!... Ce devait être pour le minuit; ensuite, pour une heure;
+après, pour deux heures, et maintenant...--Maintenant, dit quelqu'un
+qui devait être avocat, la cause est remise à huitaine pour être
+plaidoyée et entendue.--Qu'avait-on besoin de nous priver de sommeil,
+dit un autre, et de réduire nos femmes au désespoir?--On abuse, dit un
+troisième, de la bonne foi des gens de métiers, et l'on se joue de
+nous, m'est avis!--Ce beau massacre est encore retardé pour laisser le
+temps aux huguenots de ranimer la guerre civile!--Et ces vilains
+huguenots feront des catholiques ce que les catholiques voulaient
+faire d'eux!--Bonsoir, messieurs! dit le sire de Curson, qui s'était
+fait violence pour ne pas se déclarer protestant et pour ne pas
+manifester hautement son indignation. Quoi qu'il arrive, je vous
+souhaite d'estimer l'honneur plus que la vie!--Monsieur, je vous prie
+de raconter au roi ce que vous avez vu, dit le capitaine qui le suivit
+pour lui parler en particulier; je suis le libraire Koerver,
+demeurant sur le pont Notre-Dame, à l'enseigne de _la Licorne_: j'ai
+rassemblé les meilleurs catholiques du quartier et leur ai fait jurer
+de n'épargner aucun huguenot, fût-ce leur père ou leur frère.--Il
+n'appartient qu'au Dieu d'Israël de vous juger et de vous punir!
+murmura M. de Curson, qui lui tourna le dos, pour n'avoir pas à tirer
+l'épée. Le Seigneur fasse que mes frères s'éveillent!
+
+Il s'était jeté dans la première rue qui s'offrait à lui.
+
+Il en traversa plusieurs au pas de course, sans se rendre compte de la
+route qu'il avait prise, avec le projet de gagner la rue de Béthisy,
+pour avertir l'amiral du complot tramé par les catholiques, complot
+dont il ignorait l'étendue, mais que lui faisait apprécier le mot de
+_massacre_ employé par le quartenier Koerver.
+
+Il craignait que ce massacre ne commençât d'un moment à l'autre, avant
+qu'il eût appelé aux armes les capitaines de la religion.
+
+Quelles étaient les victimes désignées? quels assassins avait-on
+choisis?
+
+On avait nommé le roi et le duc de Guise! C'étaient donc eux qui
+dirigeaient cette sanglante machination.
+
+M. de Curson tremblait de tout son corps et respirait à peine, sous
+l'empire des sentiments d'horreur, de trouble, d'anxiété et
+d'impatience, qui s'exaltaient en lui: il précipitait sa marche et il
+se sentait près de défaillir, de tomber suffoqué.
+
+D'un pas et d'une minute dépendait peut-être le salut de ses
+co-religionnaires!
+
+--O mon Dieu! disait-il au fond de son coeur: arriverai-je à temps!
+Où vais-je? où suis-je? Les meurtriers veillent et les victimes
+dorment! M. l'amiral ne soupçonne rien de l'infâme trahison... Et ma
+mère! et ma soeur!...
+
+Il vint à songer au péril qui pouvait menacer deux têtes si chères, et
+aussitôt il s'arrêta.
+
+Il faillit retourner sur ses pas et courir à la défense de sa mère et
+de sa soeur qu'il abandonnait; mais la voix de la religion lui
+rappela qu'il devait d'abord sauver la vie de ses frères en
+Jésus-Christ, car les femmes, pensa-t-il, seraient certainement
+respectées dans un massacre général.
+
+C'était donc le massacre qu'il avait mission d'empêcher; c'était le
+chef suprême des protestants, l'amiral de Coligny, qu'il importait de
+prévenir.
+
+Il se remit à courir dans la direction qu'il supposait propre à le
+ramener à l'hôtel de Béthisy; il passa et repassa, tout haletant, par
+bien des rues qu'il parcourait pour la première fois et qu'il
+cherchait en vain à reconnaître.
+
+Épuisé, éperdu, désolé, il ne savait plus quel parti adopter, ni
+quelle route suivre, lorsqu'il crut se retrouver aux environs de la
+rue de Béthisy: les maisons, les enseignes des boutiques, un puits,
+une notre-dame à l'angle d'un carrefour, évoquent de vagues
+réminiscences dans sa mémoire; une lueur d'espérance brille à travers
+son découragement: il touche au but! il reprend ses forces, il va donc
+enfin arriver!...
+
+Mais, au détour d'une rue, il voit devant lui la Bastille!
+
+--Seigneur Dieu, murmure-t-il en pliant le genou et en joignant les
+mains, tu ne veux pas que je sauve tes fidèles!
+
+Dans ce moment, deux heures sonnent aux horloges des églises et des
+couvents.
+
+Les carillons, aux sons clairs et argentins, semblent se répondre
+joyeusement l'un à l'autre et forment un vaste concert, au milieu
+duquel la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois s'ébranle et
+donne le signal du massacre.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Jacques de Savereux n'avait pas dormi longtemps le long du mur où il
+s'était couché.
+
+Yves de Curson ne fut pas plutôt éloigné, que le dormeur se préoccupa,
+au milieu de son sommeil, du silence qui se faisait autour de lui;
+car, tout en dormant, son oreille restait ouverte à la voix du
+gentilhomme qu'il avait pris sous sa sauvegarde, et qu'il s'imaginait
+conduire, quoiqu'il eût grand besoin d'être conduit lui-même.
+
+Il entr'ouvrit les yeux, et il s'étonna de se voir seul.
+
+--M. de Curson! cria-t-il à plusieurs reprises, d'une voix traînante
+et indistincte... Est-il allé jouer et boire sans moi!... ce serait
+félonie... Ohé! monsieur mon frère d'armes! m'avez-vous vilainement
+trahi et abandonné!... A boire, mignon!... Double!... six! double!...
+Bon! le voici qui s'en revient... Là, là... monsieur de Curson...
+arrêtez un peu, s'il vous plaît?... Attendez-moi!... Est-ce pas
+l'heure de descendre au Pré-aux-Clercs?...
+
+Il ne pouvait venir à bout de se remettre sur ses jambes, et il
+retombait sans cesse plus lourdement, dès qu'il quittait l'appui de la
+muraille.
+
+Maugréant et blasphémant à travers les hoquets vineux, il ne se
+décourageait pourtant pas dans son projet de rejoindre M. de Curson.
+C'était là une idée fixe qui dominait chez lui la torpeur de
+l'ivresse.
+
+Enfin il réussit à se lever et à marcher en zigzags, dans la direction
+du Louvre, qu'il ne voyait pas cependant, et qu'il n'eût pas reconnu,
+lors même que quelques fanaux eussent éclairé le donjon et les
+tourelles de ce château qu'enveloppait une profonde obscurité.
+
+Cet instinct de conservation, qui préside toujours à la destinée des
+ivrognes, l'empêcha de se jeter dans la rivière, du haut de la berge
+qu'il côtoyait.
+
+Il fit beaucoup d'efforts et beaucoup de pas, mais fort peu de chemin,
+jusqu'à ce qu'il se trouvât au delà de la grande porte du vieux
+Louvre, qui regardait la tour de Nesle, et qui correspondait presque à
+la porte du Louvre actuelle, vis-à-vis du pont des Arts.
+
+Son état d'ivresse n'avait pas diminué.
+
+Il était, au contraire, tellement alourdi et assoupi, qu'il ne se
+souvenait plus du nom de M. de Curson, et qu'il cheminait à tâtons,
+comme un aveugle, sans but et sans dessein.
+
+Un obstacle qu'il rencontra tout à coup sur la voie, le fit trébucher
+et culbuter assez rudement.
+
+Il s'était heurté contre les corps de quatre soldats calvinistes qui
+avaient été tués à coups d'épée par les gardes des portes, parce
+qu'ils s'approchaient du Louvre pour épier ce qui s'y passait.
+
+Jacques de Savereux ne se rendit pas compte de la nature de l'obstacle
+qu'il essayait vainement de surmonter; il crut avoir affaire à des
+gens qui lui barraient le passage, et il se mit à lutter avec ces
+cadavres, en les injuriant et en les frappant, sans s'apercevoir qu'on
+ne répondait ni à ses cris ni à ses coups.
+
+--Dégainez, dégainez donc! criait-il en se démenant comme un
+possédé... Bélîtres, marauds, ânes galeux, couards! Que la peste, la
+teigne, la cacquesangue, la fièvre quarte vous prennent à la gorge!...
+Pour Dieu! je vous couperai les oreilles, mauvais garçons!... Holà! à
+moi, monsieur de Curson! frottez-les de votre épée, monsieur mon
+ami!... Bien! frappez dru, percez-les comme crible!... Encore!
+toujours!... Oh! que c'est gentiment travailler, cela!
+
+Il se persuadait qu'Yves de Curson était accouru à son aide pendant
+que ses adversaires, après lui avoir lié les mains, se disposaient à
+le voler; car le son de quelques pièces d'or, qui s'échappèrent de ses
+poches, lui avait rappelé la grosse somme dont il était porteur. Il se
+mit aussitôt en devoir de la défendre avec furie.
+
+Mais au lieu de recourir à son épée contre des ennemis imaginaires,
+ses deux bras, plongés jusqu'aux coudes dans les poches de ses
+trousses, y retenaient l'or qu'il avait gagné au jeu.
+
+Ses mains, contractées et devenues insensibles, lui semblaient
+garrottées; l'ivresse et l'émotion paralysant toutes les forces de son
+corps, il ne tarda pas à se figurer qu'on attachait aussi ses jambes
+avec des cordes et qu'on lui bâillonnait la bouche.
+
+Il n'avait plus de mouvement libre que celui de la tête, et il
+s'engagea, en rampant, sous ces corps morts et ensanglantés, qui,
+pesant sur lui de tout leur poids, avaient l'air de le terrasser.
+
+Il s'agita dans tous les sens pour se délivrer de cette horrible
+étreinte, qu'il sentait se resserrer à chaque instant: grinçant des
+dents, écumant, haletant, il s'épuisait en convulsions désespérées,
+jusqu'à ce qu'enfin, réduit à une immobilité absolue, et presque
+étouffé par les cadavres, il ne put supporter davantage les angoisses
+du cauchemar épouvantable qui l'obsédait.
+
+Il se crut au moment de mourir: il poussa des cris plaintifs, et
+s'évanouit en recommandant son âme et celle de son frère d'armes aux
+anges du paradis.
+
+Les cris poussés par Jacques de Savereux avaient fait sortir du Louvre
+une escouade d'archers de la garde du roi, qui visitèrent les bords de
+la rivière.
+
+Ils reconnurent les quatre premières victimes qu'ils avaient laissées
+sur la place, devant le balcon des appartements du roi, dans le
+nouveau Louvre; mais ils ne remarquèrent pas que le nombre des morts
+s'était augmenté d'un cinquième cadavre qu'on n'avait pas dépouillé à
+demi comme les autres.
+
+Ils commencèrent à les larder avec leurs pertuisanes. Par bonheur,
+Savereux, qui ne fut pas atteint, put passer pour aussi mort que ses
+voisins.
+
+--M'est avis que ce sont ces parpaillots qui hurlaient de se sentir
+damnés! dit un des archers en s'acharnant après eux.--Cinq cents
+charretées de diables! dit un second archer, désignant les jambes de
+Savereux, qui sortaient de dessous les corps où il était comme
+enseveli, voici un de nos galants qui a gardé ses chausses!
+Compte-t-il donc en faire usage à la cour de Belzébuth son maître?
+
+Cet archer voulut s'emparer des chausses du prétendu mort; mais, en
+les tirant à lui, le morceau lui resta dans la main, tant elles
+étaient mûres et usées.
+
+Il oublia les chausses pour courir ramasser deux écus d'or qui avaient
+roulé à quelques pas.
+
+Ces écus d'or détournèrent l'attention des archers en excitant leur
+cupidité; c'était une trouvaille à laquelle ils voulaient tous avoir
+part: ils faillirent en venir à une lutte sanglante.
+
+La fenêtre du balcon du roi s'ouvrit alors.
+
+Deux pages, portant des flambeaux allumés, précédèrent sur la terrasse
+du balcon plusieurs personnages qui s'approchèrent de la balustrade
+pour regarder l'aspect de Paris.
+
+Le reflet des flambeaux éclaira un visage pâle et sinistre, empreint
+du sceau de la fatalité, et bouleversé par de violentes passions aux
+prises avec la conscience.
+
+A cette apparition, les archers, qui se houspillaient, s'enfuirent en
+désordre et rentrèrent dans le Louvre.
+
+C'était Charles IX, accompagné de la reine-mère, de son frère le duc
+d'Anjou et de ses conseillers intimes, le duc de Nevers, Tavannes et
+le comte de Retz.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le roi contemplait en silence la ville, qui paraissait illuminée comme
+pour une fête et qui était pleine de rumeurs indistinctes.
+
+Soudain la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois sonna.
+
+--Qu'est cela? demanda Charles, qu'on eût dit éveillé en sursaut au
+son de cette cloche. Madame ma mère, ce n'est pas moi qui ai donné
+ordre?...--C'est moi, reprit Catherine de Médicis. Quand vous avez
+ordonné de purger le Louvre des gentilshommes huguenots qui y sont
+logés, j'ai ordonné de faire sonner la cloche des funérailles de
+l'amiral. Sire, vous serez royalement vengé, je vous assure, et déjà
+vous devez sentir que vous êtes vraiment roi.--Grand merci, madame,
+pour vos bonnes intentions à notre égard; mais le Seigneur Dieu m'est
+témoin que je me lave les mains de tout ce qui sera fait!... A-t-on
+bien avisé surtout à ce qu'il ne soit pas répandu de sang dans le
+Louvre, qui est la demeure inviolable des rois de France?--Selon votre
+commandement, sire, dit le comte de Retz, il y a peine de mort contre
+quiconque souillerait votre maison par un meurtre.
+
+Un tumulte, d'abord vague et couvert, puis bientôt plus éclatant,
+régnait dans l'intérieur du Louvre.
+
+Des clameurs lamentables et des cris menaçants retentissaient de
+toutes parts avec des cliquetis d'armes et d'armures. Les fenêtres
+s'ouvrirent et s'éclairèrent, en se garnissant de monde, surtout de
+femmes, qui attendaient un spectacle.
+
+Dans les corridors et les galeries, dans les cours et les préaux,
+couraient des soldats, l'épée nue et la torche à la main; quelques
+coups de feu accusaient la résistance des victimes qu'on poursuivait
+ainsi, mais qu'on ne massacrait pas encore.
+
+Enfin, la grande porte livra passage à ces victimes et à leurs
+bourreaux.
+
+C'étaient les Suisses de la garde du roi et ceux de la garde du duc
+d'Anjou, qui avaient reçu mission de se saisir de tous les
+gentilshommes de la maison du roi de Navarre et de celle du prince de
+Condé.
+
+C'étaient ces gentilshommes qu'on menait désarmés hors du Louvre pour
+les égorger!
+
+Les Suisses se servirent de leurs armes contre leurs prisonniers,
+quand ils eurent passé le pont-dormant de pierre, auquel aboutissait
+la principale entrée du château; alors, en criant: _Tue! tue!_ ils se
+précipitèrent sur les malheureux, qui criaient: _Grâce! merci!_ en
+essayant de s'enfuir ou de se défendre.
+
+Soit hasard, soit projet arrêté d'avance, on les poussait, l'épée dans
+les reins, jusqu'aux quatre cadavres qui avaient protégé Jacques de
+Savereux, toujours évanoui et presque ivre mort, et là on les frappait
+à coups de pique, de pertuisane, de dague et de pistolet.
+
+Le roi assistait impassible à ce spectacle horrible, qu'on semblait
+avoir mis exprès sous ses yeux; mais sa mère, son frère et ses favoris
+encourageaient de la voix et du geste les assassins.
+
+--Tuez! tuez! criait le duc d'Anjou, en applaudissant aux coups qu'il
+voyait porter.--Ce sont de vilains traîtres et faux méchants qui
+conspiraient contre le roi votre sire!--Ils s'étaient logés dans le
+Louvre, disait Catherine à haute voix, pour s'emparer de la personne
+du roi et régner en sa place!--Ainsi est déjouée et détruite la
+conspiration! reprenait le duc de Nevers. Ils voulaient exterminer les
+catholiques cette nuit même!
+
+Les Suisses, échauffés déjà par le vin et par l'argent qu'on leur
+avait distribués, s'animèrent davantage à la vue du sang et à la
+nouvelle d'un complot contre le roi et les catholiques; ils
+s'excitaient l'un l'autre à redoubler de fureur et de cruauté, en se
+montrant les morts et en se disant:
+
+--Ce sont ceux qui nous ont voulu forcer pour tuer le roi, notre bon
+et cher sire!... Tuons, tuons-les jusqu'au dernier!
+
+Les gentilshommes qu'ils immolaient sans pitié avaient été arrachés de
+leur lit; quelques-uns, des bras de leurs femmes; plusieurs même
+s'étaient en vain réfugiés dans la chambre de leurs maîtres, le roi de
+Navarre et le prince de Condé, qui ne purent leur venir en aide.
+
+Ils n'avaient donc aucun moyen de parer les coups qu'on leur adressait
+de tous côtés à la fois, et ils tombaient, criblés de blessures dont
+une seule eût suffi pour donner la mort.
+
+Du moins, ils n'avaient pas le temps de souffrir; ils étaient déjà
+expirants lorsqu'on leur mutilait le visage, lorsqu'on leur coupait
+les mains. Ceux qui pouvaient se reconnaître avant d'être frappés
+mortellement, remettaient à Dieu le soin de les venger.
+
+Les sieurs de Bourses, de Saint-Martin et de Beauvais, gouverneur du
+roi de Navarre, furent amenés ensemble, demi-nus, et rendirent l'âme
+en s'embrassant.
+
+--Voici le capitaine de Piles! s'écria Charles IX.
+
+Il désignait du doigt un seigneur richement vêtu, dont le regard fier
+et dédaigneux tenait en respect les meurtriers.
+
+--Je vois qu'il faut mourir, dit le capitaine de Piles.
+
+Il dégrafa son manteau brodé d'or et le jeta à un soldat qu'il
+aperçut en sentinelle sous le balcon du roi.
+
+--Tiens, compagnon, prends ceci pour te souvenir du capitaine huguenot
+qui a si bien festoyé les catholiques devant Saint-Jean-d'Angely!
+
+Un archer le perça d'outre en outre avec une grosse hallebarde et le
+renversa sur les autres.
+
+La commisération des tueurs faillit s'émouvoir en faveur d'un beau
+jeune homme qui s'avançait d'un pas ferme entre deux archers et qui
+salua le roi avec une noble assurance, comme s'il n'était pas
+intéressé dans ce qui se passait autour de lui.
+
+Charles IX le reconnut, et, se penchant en dehors de la balustrade,
+lui fit signe d'approcher.
+
+Mais le jeune seigneur, dont la figure exprimait la douleur et
+l'indignation, montra d'une main le monceau de morts qu'il allait
+grossir, et leva le bras vers le ciel pour le prendre à témoin des
+assassinats qui seraient été commis.
+
+Puis il porta vivement à ses lèvres l'écharpe de soie bleue, brodée
+d'or, qu'il avait sur sa poitrine.
+
+Les Suisses avaient reculé en voyant le geste du roi, qu'ils
+regardèrent comme un ordre d'épargner cette victime.
+
+--Gondrin, mon ami! lui cria Charles IX, je te prie d'abjurer, par
+amour de moi, et de te rendre catholique, ainsi que ton maître le roi
+de Navarre!--Sire! répondit le bâtard de Gondrin, baron de Pardaillan,
+à qui le roi faisait cette prière, j'abjurerais peut-être, par amour
+de vous; mais je ne le puis, par amour de ma dame, qui est de la
+religion, et qui ne m'épouserait pas catholique.--Méchant, reprit le
+roi avec dépit, préfères-tu ta dame à ton roi! Elle est donc bien
+belle, cette Anne de Curson?--Ah! sire, c'est la plus gente damoiselle
+de la Bretagne... Mais, au nom de la justice, pourquoi ces meurtres
+abominables?...--Les huguenots ont tramé une déloyale conspiration
+pour m'ôter la vie et la couronne. Tu n'étais pas conspirateur, toi,
+Gondrin, qui jouais tantôt à la paume avec moi? Hâte-toi donc
+d'abjurer, mon cher fils, sinon je ne réponds de rien... Dis, n'es-tu
+pas bon catholique?--Point, sire; je suis fiancé à damoiselle Anne de
+Curson, et, comme tel, calviniste jusqu'au bûcher, s'il le faut!
+
+A ces mots, un archer lui asséna sur la tête un coup de pertuisane, et
+l'ayant fait tomber à genoux, étourdi, aveuglé par le sang qui lui
+coulait dans les yeux, le frappa tant qu'il ne le crut pas mort,
+malgré les cris de Charles IX.
+
+Ce prince, voyant que Gondrin, confondu dans la foule des morts, ne
+donnait plus signe de vie, se cacha le visage entre les mains, et
+resta quelques instants absorbé dans ses regrets.
+
+Plus de quatre-vingts gentilshommes avaient été massacrés et gisaient
+en un seul tas qui atteignait presque à la hauteur du balcon.
+
+Des bourgeois, que le bruit des armes à feu, les cris des
+meurtriers et des victimes, la lueur des torches et le tocsin de
+Saint-Germain-l'Auxerrois avaient fait sortir de leurs maisons, se
+hasardèrent sur le théâtre du massacre, et le quittèrent en criant que
+les huguenots avaient tenté de forcer le Louvre et de tuer le roi.
+
+Cette calomnie se répandit en un moment par toute la ville, où l'on
+n'attendait que le signal de l'horloge du palais pour commencer le
+massacre, qui ne s'était pas encore étendu hors du quartier du
+Louvre.
+
+C'était dans ce quartier, autour de l'hôtel de Béthisy, où demeurait
+l'amiral, que les gentilshommes du parti calviniste avaient pris aussi
+leurs logements. Une sourde rumeur, venant de ce côté, témoignait que
+le duc de Guise, le principal ordonnateur de la Saint-Barthélemy, n'en
+avait plus retardé l'exécution.
+
+Tout à coup une fusée partit du haut du clocher de Saint Germain
+l'Auxerrois, et décrivant en l'air une courbe lumineuse, vint
+s'éteindre dans la Seine, en face du Louvre.
+
+--Sire, l'amiral n'existe plus pour votre ruine et celle du royaume!
+s'écria Catherine de Médicis: remerciez Dieu et le duc de Guise qui
+vous en ont délivré.
+
+Au même instant, la grosse cloche du palais sonna en carillon, et ses
+joyeux tintements se mêlèrent aux solennelles vibrations du tocsin de
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Aussitôt, une immense clameur, formée de mille cris, s'éleva, en
+grandissant, de tous les points de la ville.
+
+Chaque rue, chaque maison avait ses assassins et ses victimes:
+celles-ci essayaient de fuir plutôt que de se défendre. Les premiers,
+qui semblaient en proie à une sorte de vertige, n'eussent pas fait
+quartier ni à un parent ni à un ami. On égorgeait de sang-froid des
+vieillards, des femmes et des enfants, parce que les enfants, les
+femmes et les vieillards étaient au nombre des égorgeurs.
+
+--N'y a-t-il plus de huguenots au Louvre? demanda le roi au capitaine
+de Losse, qui avait été préposé à ces préliminaires du massacre
+général.--Un seul, le sire de Léran, a été sauvé par madame
+Marguerite, qui a promis de le rendre catholique. Il ne reste que le
+roi de Navarre et le prince de Condé...--Sire, venez, interrompit la
+reine mère: voici qu'on vous apporte en don la tête de l'amiral de
+Coligny.--Ah! nous avons hâte de la voir! s'écria Charles IX avec une
+joie farouche; mais c'est un don qui ne m'appartient pas et que
+j'enverrai à notre très-saint père le pape.
+
+Il quitta le balcon avec sa suite et alla dans ses appartements
+recevoir le trophée sanglant que Besme lui apportait de la part du duc
+de Guise.
+
+Le sire de Losse, dès que le roi se fut retiré, fit rentrer les
+Suisses de la garde dans le Louvre, dont les portes furent closes et
+qui ne sembla prendre aucune part à la tuerie organisée dans toute la
+ville.
+
+On aurait pu croire que le massacre n'était pas allé jusqu'au séjour
+du roi, si un amas considérable de morts ne fût resté sur la grève, en
+témoignage du contraire.
+
+La Saint-Barthélemy avait commencé là.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Parmi cet amas de morts, il y avait pourtant deux vivants:
+
+Le baron de Pardaillan, qui respirait encore, atteint de plusieurs
+blessures mortelles;
+
+Jacques de Savereux, qui n'était pas sorti de son évanouissement,
+quoique à demi étouffé par le poids des cadavres avec lesquels on
+l'avait confondu.
+
+Le manque d'air lui redonna la conscience de son existence, et il
+revint à lui par degrés, en faisant des efforts prodigieux afin
+d'écarter le fardeau qui gênait sa respiration: il fut assez heureux
+pour ramener sa tête à l'air libre et pour dégager un peu sa poitrine.
+
+Son ivresse avait sensiblement diminué par l'effet de cette espèce de
+léthargie qui s'était emparée de tous ses sens et de toutes ses
+facultés; il rouvrit les yeux et les referma d'abord avec effroi, en
+ne rencontrant que des figures grimaçantes et ensanglantées qu'il prit
+pour les bizarres créations du sommeil.
+
+Mais en ouvrant les yeux une seconde fois et en les tenant bien
+ouverts, bien fixes sur les objets qui l'entouraient; mais en avançant
+la main pour les toucher, il s'assura qu'il était éveillé.
+
+Le reste des fumées du vin qui obscurcissaient son cerveau fut dissipé
+subitement.
+
+Il ne pouvait toutefois se rendre compte des circonstances qui
+l'avaient mis au nombre des morts, et il ne s'expliquait pas davantage
+comment ces morts avaient été entassés à deux pas du Louvre. Il
+supposa quelque rixe, quelque duel, et il se demanda s'il ne s'était
+pas battu comme second du sire de Curson avec les convives du
+capitaine de Losse: c'était un souvenir vague qui surnageait dans sa
+mémoire.
+
+Mais il reconnut que son épée était encore dans le fourreau, et il se
+rappela que la rencontre convenue devait se faire le lendemain au
+Pré-aux-Clercs.
+
+Après un premier moment d'hésitation, où ses pensées eurent peine à
+suivre un cours régulier, il songea sérieusement à se tirer de la mare
+de sang dans laquelle il était couché.
+
+Il fit tant des pieds et des mains, qu'il parvint à s'ouvrir un
+passage à travers les cadavres.
+
+Il allait se trouver dégagé tout à fait, lorsqu'il fut arrêté par un
+bras qui ne pouvait appartenir qu'à un vivant.
+
+En même temps, un soupir et des paroles entrecoupées le convainquirent
+que tout n'était pas mort dans ce monceau de corps inanimés.
+
+--Holà! dit-il à voix haute, qui donc geint ici? Est-il quelqu'un qui
+vive encore et qui soit en état de venir avec moi?--Silence, au nom de
+Dieu! lui répondit-on à voix basse. S'ils vous entendent, ils s'en
+vont retourner au carnage, et c'en est fait de nous!--Eh! qui sont
+ceux-là, je vous prie, qui retourneraient pour nous mettre à mal?
+demanda Jacques de Savereux, en parlant plus bas.--Ceux qui nous ont
+laissés pour morts! dit la voix qui semblait près de s'éteindre par
+suffocation.--Des voleurs de nuit? des reîtres? Sur mon âme! je ne
+sais rien de ce qui s'est passé... Je ne suis pas mort ni endormi,
+m'est avis?--N'êtes-vous pas grièvement blessé, comme je le suis?--Je
+ne m'en aperçois pas, et blessé ou non, je me sens capable de jouer de
+l'épée galamment. Mais pourquoi cette tuerie?--Vous êtes bien malade,
+si vous n'avez plus nul souvenir de ces horreurs! Assommés et
+massacrés par les Suisses de la garde du roi, sous les yeux de Sa
+Majesté et de la reine sa mère!--Sous les yeux du roi! s'écria
+Savereux.
+
+Il leva la tête, en écoutant le tocsin, les cris, les coups de feu qui
+se mêlaient dans les airs.
+
+--Met-on la ville à sac? demanda-t-il.--Ce beau massacre n'a pas
+commencé pour s'arrêter, et je me console de mourir, en pensant que je
+ne verrai pas les meurtres de cette fatale nuit!--On se bat par les
+rues! reprit Savereux qui voulut se mettre debout et qui fut encore
+retenu par son voisin.--Ne bougez, mon ami! sinon, vous êtes mort sans
+rémission!... Mais, vraiment, vous ne fûtes pas même blessé!--Je le
+crois maintenant... Le grand diable me baille les étrivières, si je
+comprends comment je me trouve là!... Vous n'étiez pas du souper chez
+le capitaine de Losse? Vous n'avez point rencontré M. de
+Curson?...--M. de Curson? interrompit la voix qui parut se raffermir:
+où est-il? A-t-il pu échapper à la boucherie? A Dieu plaise!--J'ignore
+ce qu'il devint depuis que je l'ai quitté: nous avons soupé, bu et
+joué ensemble, si bien que je suis devenu son frère d'armes.--Vous!
+reprit la voix qui sembla défaillir, tandis que du milieu des morts se
+dressait une tête toute couverte de sang. Votre nom?--Jacques de
+Savereux, gentilhomme périgourdin, le plus beau joueur de dés et de
+cartes, le plus triomphant buveur qui soit en cour. Et vous?--Bâtard
+de Gondrin, baron de Pardaillan, gentilhomme de la chambre du roi de
+Navarre!--Par la messe! je ne vous aurais pas reconnu en ce piteux
+état, vous, le glorieux baron de Pardaillan, favori de monseigneur
+Henri de Bourbon!
+
+La voix s'était tue, et Savereux attendit en vain une réponse.
+
+Cette tête défigurée, qui s'était levée devant lui, venait de retomber
+parmi les morts; mais il la distingua entre toutes au masque de sang
+qui la couvrait et à l'horrible blessure qui avait fendu le crâne
+jusqu'aux sourcils.
+
+Le baron de Pardaillan gisait sans mouvement; néanmoins, son pouls
+battait toujours et ses mains conservaient un peu de chaleur.
+
+Savereux n'hésita pas à lui donner des secours empressés: il l'enleva
+doucement de ce lit de cadavres et le porta près du bord de l'eau.
+
+Là, il lui lava le visage et se servit des lambeaux de sa chemise
+qu'il déchirait pour arrêter le sang de trois blessures dont la
+moindre était mortelle.
+
+Ensuite Savereux chercha dans son esprit le moyen de compléter sa
+bonne action en procurant au blessé les soins nécessaires: il ne
+voyait que le Louvre où l'on pût trouver ces soins que l'humanité ne
+refuse jamais à quiconque les réclame.
+
+Pardaillan lui en avait dit assez pour le mettre en défiance à l'égard
+de l'accueil qu'on leur ferait au Louvre cette nuit-là: non pas qu'il
+ajoutât foi aux étranges déclarations de Pardaillan, accusant le roi
+et les catholiques de trahison et d'assassinat; il supposa seulement
+qu'une querelle s'étant élevée entre les gentilshommes huguenots et
+catholiques, des morts et des blessés étaient restés sur le terrain.
+
+Cependant il s'étonnait, il s'effrayait de la situation de Paris.
+
+Ces cris n'étaient pas des cris de joie; ces coups de feu, des
+réjouissances publiques; ce tocsin, une sonnerie de fête.
+
+Que se passait-il donc d'extraordinaire, de terrible?
+
+Il ne pouvait s'empêcher de craindre une grande catastrophe.
+
+Pardaillan n'avait pas repris ses sens.
+
+Savereux l'interrogeait en vain, dans l'espoir d'obtenir des
+renseignements plus explicites, lorsqu'une troupe d'hommes armés et de
+populace descendit du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois vers la Seine,
+avec des torches, en vociférant.
+
+Savereux ne balance pas à marcher droit à eux, après avoir tiré son
+épée.
+
+Ce sont des soldats qui traînent par les pieds un corps sans tête,
+souillé de fange et de sang: un hideux cortége de misérables en
+haillons s'agite et se presse autour de ces restes méconnaissables que
+chacun veut contempler et outrager à son tour.
+
+--Au gibet, l'amiral! crient ces forcenés. Allons le pendre à
+Montfaucon! Il sera mieux fêté au pilori des Halles! Oh! le méchant
+païen! Mort aux huguenots! Pas de trêve, pas de rémission! Tuons!
+tuons! Morte la bête, mort le venin! C'est donc là ce grand ennemi de
+la messe? Brûlons sa charogne hérétique!
+
+--Salaboz, est-ce pas vous qui avez fait cette belle expédition?
+demanda Savereux, apercevant ce capitaine qui avait beaucoup à faire
+pour défendre le cadavre qu'on voulait lui arracher. L'amiral est-il
+bien mort?--Que vous en semble? repartit Salaboz, en se retournant
+d'un air menaçant vers l'inconnu qui l'avait interpellé par son
+nom.--Çà, qui es-tu? dit à Savereux un des plus exaltés de la bande,
+en lui présentant la pointe d'une dague. Crie: _Vive la messe!_ sinon,
+au diable ton patron!--Ah! c'est vous, monsieur de Savereux! s'écria
+Salaboz.
+
+Et, courant à lui, il le dégagea des mains de ses adversaires que ce
+gentilhomme n'eût pas écartés aisément à coups d'épée.
+
+--Si je comprends rien à ce qui se passe, je veux être condamné à ne
+boire que de l'eau et à ne toucher onc cartes ni dés!--Vous avez
+pourtant noblement fait votre devoir? dit Salaboz qui le voyait tout
+couvert de sang: combien en avez-vous tué déjà?--J'en ferai un jour le
+compte, pour vous l'apprendre... Mais qui sont ceux-là qu'il faut
+tuer?--Tous ceux qui sont huguenots avoués ou cachés, tous ceux qui
+ont en haine le pape, le roi et le duc de Guise, tous ceux enfin qui
+vous paraîtront bons à occire!--Vrai Dieu! capitaine Salaboz, je ne me
+pique pas d'être si fervent catholique, et je vous laisse la meilleure
+part de cette tuerie!
+
+Jacques de Savereux, indigné et attristé de ces excès de fanatisme
+religieux, auxquels il ne se sentait pas capable de s'associer, tourna
+le dos à Salaboz et regagna lentement le bord de la rivière où il
+avait laissé Pardaillan sans connaissance.
+
+Savereux avait jusqu'alors partagé les passions hostiles des
+catholiques à l'égard des protestants, non par raisonnement et par
+conviction, mais par habitude car il était à peine suffisamment
+chrétien, au baptême près. Il aurait donc pu, cette nuit-là, dans
+toute autre situation d'esprit, suivre sans réflexion l'exemple de ses
+compagnons ordinaires de jeu et de débauche, croire à la justice d'un
+massacre général des huguenots ou du moins l'autoriser par des raisons
+divines et humaines, se mêler avec un aveugle emportement à
+l'exécution de ce vaste complot et se plaire comme Salaboz à répandre
+un sang maudit.
+
+Les circonstances, au contraire, dans lesquelles il venait de se
+trouver, avaient réagi fortement sur sa manière de voir et de sentir,
+à tel point que la cause des huguenots lui parut alors la plus juste
+et qu'il sympathisa dès ce moment avec elle.
+
+La générosité et la franchise de son caractère le prédisposaient
+d'ailleurs à ce revirement d'opinion en présence d'une trahison aussi
+lâche que criminelle: il aurait compris une lutte finale entre les
+deux partis qui divisaient la France, et dans ce cas il n'eût pas
+songé à quitter son drapeau, ni même à examiner de quel côté était le
+bon droit; mais il aurait voulu que cette lutte se fît au grand jour,
+avec partage égal de terrain et de soleil, comme un duel à mort réglé
+par les lois de la chevalerie.
+
+Il se promit donc de rester neutre et de ne pas tremper dans l'odieuse
+perfidie des catholiques.
+
+Ce fut sous l'influence de ces impressions qu'il retourna auprès du
+baron de Pardaillan.
+
+Il ne le connaissait que pour l'avoir vu jouer à la paume et au mail,
+que pour l'avoir entendu vanter comme un brave et digne gentilhomme;
+il se souvenait surtout, ainsi qu'on se souvient d'un rêve, de cette
+belle dame qui, la nuit même, était venue à cheval, suivie d'un valet,
+et qui avait prononcé le nom de Pardaillan.
+
+Ces motifs n'eussent peut-être pas suffi pour déterminer Savereux à
+s'attacher à la fortune de ce capitaine huguenot, qu'il avait
+rencontré demi-mort gisant auprès de lui; mais la conformité de leur
+sort pendant cette nuit sanglante lui semblait un lien qu'il ne devait
+pas rompre: aussi bien, Pardaillan était-il dans un état à ne pas
+permettre qu'on l'abandonnât sans inhumanité.
+
+Pardaillan ne fit aucun mouvement et ne rouvrit pas les yeux lorsque
+Savereux se pencha vers lui; mais il respirait encore, et le sang ne
+coulait plus de ses blessures.
+
+--Eh! monsieur de Pardaillan! lui cria dans l'oreille Jacques de
+Savereux: il ne fait pas bon ici pour vous!... Ne sauriez-vous pas
+marcher, en vous aidant de mon bras?--Vous êtes catholique? reprit
+Pardaillan, avec un accent de douloureuse résignation: tuez-moi ici
+plutôt qu'ailleurs, je vous prie!--Vous tuer? Bon! pourquoi vous
+tuerais-je? repartit Savereux, offensé de ce soupçon qu'il n'avait pas
+mérité: j'empêcherais plutôt qu'on ne vous tuât!--Vous n'êtes donc pas
+catholique? Ce n'est donc point vous qui parliez tout à l'heure aux
+meurtriers?--Je ne puis et ne veux être catholique ni huguenot; je
+suis gentilhomme, et à ce titre je vous dois assistance et protection,
+puisque vous êtes gentilhomme.--Voilà un beau et fier langage, dit
+Pardaillan. Je vous prie désormais de me tenir pour votre frère et
+ami.
+
+Et il lui tendit la main.
+
+--Soit! répliqua Savereux en acceptant la main qui lui était offerte.
+Il s'agit de vous tirer de là et de vous mettre en lieu sûr.--Si je
+pouvais seulement passer la rivière et me rendre au faubourg
+Saint-Germain, avant que je meure!--Vous ne mourrez pas, si vous
+voulez être mon frère et mon ami! Aurez-vous pas la force de vous
+jucher sur mes épaules, pendant que je nagerai?...--Ce serait vous
+noyer avec moi! Écoutez: mieux vaut me laisser à cette place jusqu'à
+ce qu'on puisse me venir prendre en bateau, mort ou vif; et vous,
+qui avez si bonne envie de me servir, vous ferez plus que me
+sauver la vie: vous passerez la rivière à la nage et irez au
+faubourg Saint-Germain, à l'hôtel de Genouillac, près la porte
+Bussy...--Imaginez que j'y suis déjà, et dites ce que je dois
+faire... Cordieu! Voici des gens qui se sauvent de tous côtés en
+nageant...--Portez toutefois cette écharpe pour témoigner que vous
+venez de ma part; or, l'ayant remise aux mains de damoiselle Anne de
+Curson...--Anne de Curson! s'écria Savereux avec une émotion
+indéfinissable.
+
+--Est-elle pas parente du jeune sire de Curson?
+
+--Oui, vraiment, c'est sa propre soeur, et n'était cette
+malencontreuse nuit, je l'eusse épousée demain.
+
+Jacques de Savereux n'en écouta pas davantage, et sans communiquer son
+projet au baron de Pardaillan, il se jeta dans l'eau tout habillé,
+nagea vigoureusement vers l'autre rive et atteignit la barque du
+passeur, amarrée à un pieu: s'élancer dedans, détacher l'amarre,
+s'emparer des rames, tout cela se fit en quelques secondes, malgré les
+cris du passeur qui était sorti de sa cabane.
+
+Au bout de dix minutes d'absence, Savereux était de retour auprès du
+blessé qu'il enlevait entre ses bras et qu'il transportait dans la
+barque.
+
+Il se mit à ramer avec ardeur:
+
+--Ah! quel noble coeur vous êtes! murmura Pardaillan: moi qui vous
+accusais de m'avoir abandonné!--Vous abandonner! reprit Savereux avec
+étonnement; ne vous avais-je pas dit que j'étais le frère d'armes de
+votre futur beau-frère, Yves de Curson?
+
+La rivière était couverte de corps morts qui flottaient entre deux
+eaux et de blessés qui s'enfuyaient à la nage: quelques-uns essayèrent
+de s'accrocher au bateau, mais Savereux les repoussa avec les rames,
+dans la crainte qu'ils ne fissent chavirer la frêle embarcation.
+
+Dans ce moment, le roi reparut sur le balcon du Louvre, avec des
+torches, pour contempler la Seine teinte de sang. Plusieurs coups
+d'arquebuse partirent de ce balcon, dirigés contre les fugitifs qui
+passaient l'eau.
+
+Une balle siffla aux oreilles de Savereux qui reconnut le roi et ses
+favoris comme les auteurs de ces arquebusades.
+
+--Dieu me damne! s'écria-t-il. Le roi de France très-chrétien tire à
+la cible sur ses pauvres sujets! Certes, j'ai honte d'être catholique.
+
+La barque touchait la rive: il se trouvait hors de la portée des
+balles; mais lorsqu'il s'apprêtait à descendre à terre le blessé, il
+fut forcé de mettre l'épée à la main, pour tenir en respect le passeur
+qui le menaçait d'un coup de croc.
+
+--Holà! compère, lui dit-il d'un ton d'autorité: lequel préfères-tu
+des deux, ma rapière dans ton ventre ou cinq cents écus d'or dans ta
+bourse?--Cinq cents écus d'or! répéta le passeur qui ne pensa plus à
+s'opposer à l'abordage. Que veut-on de moi?
+
+--Que tu m'aides à mener ce gentilhomme jusques à l'hôtel de
+Genouillac près la porte Bussy. Mais pour te rendre sûr que tu seras
+payé de la somme promise, voici que je te paye d'avance sans
+compter.--O mon frère! mon ami! murmura Pardaillan oppressé par la
+reconnaissance. Je m'en vais donc revoir Anne avant que de mourir!
+
+
+
+
+X
+
+
+Près de la porte Bussy, qui séparait la rue Saint-André-des-Arcs du
+faubourg Saint-Germain-des-Prés, et qui était située vis-à-vis de la
+rue Contrescarpe actuelle, s'élevait une vieille maison dite l'hôtel
+de Bussy, parce que Simon de Bussy, conseiller du roi, au quatorzième
+siècle, y avait logé: ses héritiers avaient vendu cet hôtel à la noble
+famille de Genouillac, qui lui donna son nom.
+
+A cette époque, chaque famille noble possédait à Paris un hôtel,
+qu'elle n'occupait presque jamais, mais où elle attachait son nom et
+ses armes. C'était d'ailleurs un lieu de séjour prêt à recevoir les
+propriétaires ou leurs parents et amis, lorsqu'ils se rendaient dans
+la capitale, afin de ne pas descendre en quelque auberge, comme un
+voyageur étranger, de médiocre condition.
+
+Le sire de Genouillac avait donc offert les clés de sa maison de Paris
+à la baronne de Curson qui venait de Bretagne pour marier sa fille au
+baron de Pardaillan.
+
+Dans une grande salle du premier étage, la dame de Curson, assise,
+droite et immobile, sur une chaise haute et massive en bois de
+châtaignier, écoutait la voix grave et solennelle d'un ministre
+protestant, maître Simon de Labarche, qui lui lisait la Bible.
+
+Ils étaient tous les deux tellement absorbés, l'un par la lecture, et
+l'autre par l'audition, qu'ils ressemblaient à deux statues, n'eût été
+le mouvement que faisait la main du ministre en tournant la page du
+livre.
+
+La lumière de deux grosses chandelles de cire jaune dans de lourds
+flambeaux d'argent, éclairait faiblement cette scène nocturne, à
+laquelle prêtaient d'étranges reflets la tenture de la chambre en
+cordouan ou cuir doré et gaufré, et les vitraux peints des fenêtres
+ogivales.
+
+Le silence et l'obscurité régnaient au dehors.
+
+On n'entendait par intervalles que le pas du veilleur de nuit, qui se
+promenait le long de la plate-forme des tours de la porte de Bussy.
+
+Par intervalles aussi, une lueur errante traversait le vitrail et s'y
+colorait avant de tomber sur le plancher couvert de nattes ou de
+monter aux lambris armoriés du plafond: c'était le passage d'un piéton
+ou d'un cavalier précédé d'un porteur de torche.
+
+En ce moment, le ministre lisait l'histoire de Joseph vendu par ses
+frères:
+
+«Et ils prirent la robe de Joseph, et ayant tué un bouc d'entre les
+chèvres, ils ensanglantèrent la robe. Puis, ils adressèrent à leur
+père cette robe ensanglantée, en lui faisant dire: «Nous avons trouvé
+ceci; connais maintenant si c'est la robe de ton fils ou non.» Et il
+la connut et dit: «C'est la robe de mon fils; une bête féroce l'a
+dévoré; assurément Joseph est mort.» Ce disant, Jacob déchira ses
+vêtements, se ceignit d'un sac et mena deuil sur son fils plusieurs
+jours durant.»
+
+--Ah! maître Simon! murmura la dame de Curson, avec un accent
+lamentable: mon fils est mort et aussi ma bien-aimée fille Anne!--D'où
+vous vient cette mauvaise pensée, madame? répondit le ministre, d'un
+ton de réprimande: le Dieu d'Israël n'est-il pas toujours là pour
+protéger les siens?--Il fera tantôt jour, et Anne n'est point revenue!
+Voilà quatre heures et plus qu'elle partit à cheval, accompagnée de
+notre vieux Daniel!--La faute en est à vous, qui l'avez laissée
+partir. Est-il sage et convenable qu'une damoiselle noble, de son âge
+et de sa beauté, s'en aille chevaucher par les rues de la ville en
+pleine nuit? Vous avez péché par imprudence, madame, et maintenant
+vous portez la peine du péché, qui est l'angoisse.--Eh! maître Simon,
+je n'étais pas moins inquiète qu'elle-même à l'endroit de mon fils: il
+est trop enclin aux passions et voluptés de ce monde...--Je m'en suis
+maintesfois affligé avec vous; messire Yves ne sait se défendre des
+attraits diaboliques de la sensualité; il se livre volontiers au
+libertinage, à la débauche, au jeu, comme ferait un catholique. Je
+l'ai prêché et admonesté là-dessus, sans qu'il fasse état de
+s'amender. Hier encore, je lui conseillais de fuir la compagnie des
+papistes qui ne peuvent que l'induire à mal; ainsi, hante-t-il un
+certain capitaine de Losse, qui l'excite à boire et à jouer...--Dieu
+me le rende, ce pauvre et cher enfant! murmura la dame de Curson, en
+joignant les mains et en les élevant au ciel.--Dieu vous le rende pur
+et immaculé, car autant vaut perdre la vie, que la souiller au
+bourbier du vice. C'est affaire aux papistes que de se libérer
+du remords et de la pénitence par une absolution. Le péché ne
+s'efface que par la réparation; après le scandale, il faut le bon
+exemple...--Où croyez-vous qu'elle puisse être? demanda la dame de
+Curson, qui suivait son idée à travers les pieuses réflexions du
+ministre.--Nous devons remercier la divine Providence qui se déclare
+pour ceux de la religion, continua le ministre; mais c'est de
+l'aveuglement et de l'ingratitude que d'imaginer que la paix nous est
+donnée pour banqueter, jouer aux dés et aux cartes, tenir propos
+dissolus et vivre en papisterie. Le bienfait de la paix mérite
+d'être mieux employé: il importe de faire l'aumône, de pratiquer
+les bonnes oeuvres, de méditer la sainte Écriture, d'assister aux
+prêches...--Oyez, oyez! s'écria la dame de Curson.
+
+Elle étendait le bras dans la direction du Louvre, qu'on distinguait
+dans le lointain, comme une masse noire dominant les toits des
+maisons.
+
+--Quel est ce son de cloche? ce n'est pas la cloche des matines, ni
+celle de l'angelus: c'est le tocsin!--Le tocsin? reprit le ministre
+sans s'émouvoir et sans quitter sa place. Il y a tant de cloches en
+cette ville, qu'on ne peut comprendre ce qu'elles disent. Les papistes
+ne se contentent de sonner leurs messes: ils sonnent vêpres, complies,
+matines; ils sonnent les mariages, les baptêmes, les morts...--Les
+morts! c'est le jour des Morts! répéta la dame de Curson, dominée par
+ses pressentiments: oyez ces cris, ces arquebusades, et par-dessus
+tout le tocsin!--La volonté de Dieu soit faite en tout temps et en
+tous lieux! répliqua tranquillement le ministre. Ne vous plaît-il pas,
+madame, d'achever notre lecture?--Mon fils! ma fille! criait avec
+désespoir la pauvre mère.
+
+Elle s'était élancée vers la fenêtre ouverte et fixait à l'horizon ses
+regards obscurcis de larmes.
+
+--Où sont-ils, où sont-ils, grand Dieu! Le tocsin, toujours le
+tocsin!... On se bat, on tue, on meurt!... Absents l'un et l'autre!...
+Si je savais du moins les revoir!--C'est Dieu qui le sait, madame, et
+je vous invite à l'intercéder dans vos prières, pour qu'il vous ramène
+sains et saufs ceux que vous pleurez!
+
+La dame de Curson, accablée de douleur, obéit à ce conseil qui lui
+permettait de se concentrer dans la pensée de ses enfants.
+
+Ses genoux fléchirent d'eux-mêmes et elle tomba prosternée, les yeux
+fixés vers le point éloigné d'où s'élevait le tumulte qui paraissait
+grandir et s'étendre à chaque instant; ses mains étaient crispées
+l'une dans l'autre, plutôt que jointes pour prier; elle ne priait
+pas, elle n'entendait pas seulement maître Simon priant à haute voix
+auprès d'elle; mais elle offrait à Dieu sa propre vie en échange de
+celles d'un fils et d'une fille que son imagination maternelle lui
+représentait exposés aux plus grands périls.
+
+Elle resta écrasée sous le poids de l'anxiété qui la dévorait,
+écoutant, regardant, attendant toujours.
+
+C'était un touchant spectacle que cette vieille dame agenouillée, ou
+plutôt affaissée sur elle-même, semblable à une condamnée devant le
+billot, tandis qu'à ses côtés, le ministre protestant, vieillard
+chétif, au visage maigre et pâle, aux yeux vifs et ardents, au crâne
+chauve et blanc, aux mains sèches et jaunes, se fortifiait par la
+prière et s'animait au martyre.
+
+La dame de Curson avait arraché sa toque de velours noir pour mieux
+prêter l'oreille à tous les bruits, et ses cheveux blancs, réunis
+d'ordinaire en grosses touffes bouclées sur les tempes, s'étaient
+déroulés et battaient ses joues inondées de larmes.
+
+L'aspect de son désespoir était encore plus saisissant, à cause de son
+costume de laine noire, analogue à celui d'une religieuse, costume que
+la reine Catherine de Médicis avait imposé aux veuves depuis la mort
+de Henri II.
+
+Mais ce corsage plat terminé en pointe, cette robe longue à larges
+plis, ce manteau traînant jusqu'à terre avec un collet relevé en
+éventail à partir des épaules, ce n'étaient pas ces formes et cette
+couleur sévère de vêtements qui pouvaient changer l'expression de
+douceur et de bonté empreinte sur sa noble physionomie.
+
+Pour être veuve, elle n'en était que plus mère.
+
+Tout à coup elle se lève.
+
+Elle s'élance au balcon, elle se penche en avant pour distinguer dans
+l'ombre des rues un objet qu'elle a pressenti: ses prunelles
+rayonnent, sa bouche s'agite entr'ouverte, sa respiration est
+suspendue, son coeur bat avec violence!
+
+Elle a reconnu le trot d'un cheval sur le pavé.
+
+Ce trot s'accélère en approchant de la porte de Bussy.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Cependant une inexprimable confusion s'est répandue dans la ville
+entière.
+
+Les cloches sont en branle dans tous les clochers et accompagnent à la
+fois le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois et le carillon de
+l'horloge du palais.
+
+Les coups de feu éclatent dans chaque rue et dans chaque maison; des
+cris de grâce se mêlent aux cris de mort.
+
+La lugubre clarté des torches se promène çà et là, comme si l'incendie
+allait succéder au massacre. Déjà le jour commence à poindre et le
+ciel se colore à l'orient.
+
+Mais la dame de Curson n'entendait qu'un trot de cheval, qu'elle a pu
+suivre entre tous les bruits.
+
+Bientôt elle croit voir, elle voit ce cheval dans la rue
+Saint-André-des-Arcs; elle appelle Yves, elle appelle Anne!
+
+Deux voix ont répondu à chacun de ces deux appels, qu'elle réitère
+avec moins de force et plus d'émotion pour s'assurer qu'elle n'est
+point abusée par une illusion de son coeur.
+
+--C'est lui! c'est elle! ce sont eux! s'écrie-t-elle dans une joie
+indicible: ô mon Dieu, mon Dieu! que béni soit son saint nom!
+
+Elle se précipite, elle franchit l'escalier, elle arrive à la porte de
+la rue, elle en pousse les lourds verrous, elle tourne l'énorme clé
+dans la serrure avec autant de facilité qu'une main vigoureuse aurait
+su le faire: l'amour maternel a doublé ses forces.
+
+Mais, une fois dans la rue, elle est encore séparée de ses enfants par
+un obstacle imprévu contre lequel ses efforts ne peuvent rien.
+
+La porte de Bussy, qui se ferme au couvre-feu, ne se rouvre qu'à cinq
+heures du matin; les clés des serrures du côté de la ville sont en
+dépôt chez le quartenier; les clés des serrures du côté du faubourg,
+chez le prévôt de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés.
+
+Ces serrures ont été disposées de manière à empêcher un nouveau
+Périnet-Leclerc de livrer l'entrée de la ville à l'ennemi, et les
+portes, rétablies par François Ier, sont assez épaisses et assez
+bardées de fer pour ne céder qu'à l'artillerie.
+
+Comment madame de Curson rejoindra-t-elle ses enfants? comment ceux-ci
+rentreront-ils dans l'hôtel de Genouillac, qui les mettrait du moins
+en sûreté?
+
+La dame de Curson frappe de ses deux poings contre la porte massive;
+elle crie, elle intercède, elle demande qu'on ouvre cette porte, elle
+promet une forte récompense à qui lui viendra en aide.
+
+Mais le veilleur s'est enfui au bruit du tocsin et des arquebusades;
+les habitants du voisinage se tiennent renfermés chez eux, inquiets et
+tremblants: le faubourg et les quartiers contigus sont encore
+tranquilles et comme étrangers à ce qui se passe dans Paris.
+
+C'est alors que Yves de Curson et sa soeur se présentent devant la
+porte de Bussy, et, sans descendre de la monture qui les amène tous
+deux, annoncent leur arrivée par un cri de joie.
+
+--C'est vous, Anne, Yves? c'est vous, mes très-chers enfants! criait
+la dame de Curson, qui essayait toujours avec ses faibles mains
+d'ébranler cette porte que sa voix traversait à peine. Ne vous est-il
+rien arrivé? êtes-vous tous les deux sains et saufs?--Pas de cri, pas
+de bruit, madame ma mère! répondit Yves de Curson. Avisez seulement à
+ce qu'on ouvre cette porte!--Les clés sont, d'une part, chez le prévôt
+de l'Abbaye, et, d'autre part, chez le quartenier du quartier
+Saint-André-des-Arcs, objecta tristement le vieux Daniel. Il eût
+fallu, comme je le voulais, sortir de la ville par la porte
+Saint-Michel, qui est ouverte la nuit comme le jour, et rentrer au
+faubourg par la porte Abbatiale.--Oui, bien, si la rue de la Harpe
+n'était pas déjà en émotion! reprit le jeune homme, qui se consultait
+dans son for intérieur pour prendre un parti.--Qu'est-ce qui se passe?
+demanda la dame de Curson. La ville est-elle au pillage? Qui sont les
+ennemis? Pourquoi ce grand tumulte?--Ne voyez-vous pas quelque
+expédient pour ouvrir cette porte? interrompit Yves de Curson; si la
+chose est possible, ne tardez guère; sinon, retournez en votre logis,
+éveillez vos gens, barricadez portes et fenêtres, tenez-vous en
+défense, jusqu'à ce que je revienne par un autre chemin.--Madame ma
+mère, dit Anne d'une voix tremblante, M. de Pardaillan n'est-il point
+auprès de vous pour vous défendre?--M. de Pardaillan? répondit la dame
+de Curson; je ne l'ai point vu et ne l'attends pas avant l'heure fixée
+pour vos épousailles.--Ah! vous m'avez trompée, Yves, en m'assurant
+que je trouverais ici M. de Pardaillan! s'écria la damoiselle de
+Curson avec amertume; j'aurais mieux fait de suivre ma visée et
+d'aller où mon coeur me menait, quand je vous ai rencontré devers la
+Bastille.--Oui-da, ma mie, où seriez-vous allée, s'il vous plaît?
+répliqua Yves: vous ne pouviez passer les ponts qui étaient gardés,
+vous ne pouviez vous engager dans les rues de la ville, sous peine
+d'être mise à mal. N'est-ce pas moi, méchante, qui vous ai conduite
+jusqu'ici, malgré bien des périls?--Je vous remercierais, Yves, pour
+ce bon secours, si M. de Pardaillan était céans, si je le savais, à
+cette heure, en sûreté!--Il est plutôt en sûreté que vous-même, Anne,
+puisqu'il loge au Louvre, dans la propre chambre du roi de
+Navarre!--Le seigneur Dieu nous aide! s'écria le valet: voici des
+cavaliers qui débouchent par la rue Saint-André-des-Arcs!--Merci de
+nous! s'écria madame de Curson: voici une grosse bande de gens qui
+sortent de l'Abbaye avec des torches!--Madame ma mère, rentrez chez
+vous! dit le jeune homme d'un ton d'autorité que motivait la
+circonstance. Je vous promets de n'être pas longtemps à vous
+rejoindre, avec la grâce de Dieu. Et vous, ma soeur, sur votre vie,
+ne prononcez pas une parole et me laissez faire ce qui conviendra pour
+notre salut!--Oh! mon fils! ils viennent! ma pauvre fille! murmurait
+la dame de Curson.
+
+Elle se cramponnait des deux mains à la porte qu'elle s'imaginait
+faire mouvoir.
+
+--Par votre âme! madame ma mère, si vous ne rentrez promptement, vous
+nous perdez tous! disait à demi-voix Yves de Curson. Çà, ma soeur,
+ne vous lamentez pas ainsi, pour Dieu!
+
+Le sire de Curson attendit l'approche des cavaliers, sans descendre de
+cheval.
+
+Il avait tiré son épée et il couvrait de son corps sa soeur, assise
+en croupe derrière lui; le vieux Daniel se tenait prêt aussi à faire
+usage de ses armes.
+
+Mais il ne fallait pas songer à une folle résistance.
+
+C'était la cavalerie que le duc de Guise envoyait, sous la conduite de
+Maugiron, pour agir contre les huguenots logés au faubourg
+Saint-Germain-des-Prés, et la garde abbatiale venait se joindre à ces
+gens d'armes, afin de les seconder dans l'exécution du massacre.
+Ceux-ci amenaient avec eux le quartenier qui devait leur ouvrir la
+porte, ceux-là accompagnaient le prévôt de l'Abbaye.
+
+--Qui vive! cria-t-on, en apercevant un homme à cheval qui paraissait
+garder la porte de Bussy: huguenot ou catholique?--Catholique!
+répondit Yves de Curson.
+
+Le sire de Maugiron s'était porté le premier en avant pour voir à qui
+l'on avait affaire.
+
+--Vous avez, de fait, la croix blanche au chapeau et le mouchoir au
+bras droit? dit Maugiron, reconnaissant le jeune huguenot avec lequel
+il avait soupé et joué la nuit même chez le capitaine de Losse. M'est
+avis que vous vous êtes fait catholique depuis peu de temps?--Depuis
+que je vous vis au jeu, répliqua le jeune homme avec une heureuse
+présence d'esprit; depuis que je perdis contre vous vingt-cinq mille
+écus d'or, que je vous dois encore...--Vingt-cinq mille écus d'or?
+répéta le sire de Maugiron.
+
+Il comprit qu'on les lui offrait comme rançon, et il n'eut garde de
+les refuser.
+
+--Vraiment! je me souviens de votre dette et vous sais bon gré de ne
+l'avoir pas oubliée. Toutefois, je pensais que c'était cinquante mille
+écus?--Vous avez sans doute meilleure mémoire que moi, messire, et je
+m'en rapporte à votre opinion; ce sera donc cinquante mille écus
+d'or.--Par la messe! vous êtes un beau joueur! Mais, je vous prie,
+quand avisez-vous à me payer cette somme?--Je vous la payerai, sur ma
+foi, aussitôt que vous prendrez congé de nous, si je puis retourner en
+Bretagne avec ma mère, ma soeur et mes domestiques.--Où logez-vous?
+dit à voix basse M. de Maugiron qui s'approcha d'Yves de Curson et lui
+tendit la main. Je vais vous faire escorte jusqu'à votre logis;
+j'ordonnerai qu'on en garde la porte: vous y serez renfermé avec vos
+gens, et j'irai terminer notre marché, dès que je pourrai moi-même
+vous conduire hors de Paris.
+
+Maugiron retourna vers sa cavalerie qui avait fait halte pendant qu'il
+allait seul à la rencontre d'Yves de Curson; il annonça tout haut que
+ce cavalier venait de lui transmettre des ordres de la part du roi.
+
+Le quartenier, escorté de soldats du guet, ouvrit la porte de Bussy,
+que le prévôt de l'Abbaye ouvrait aussi de son côté.
+
+Les gens d'armes défilèrent, l'épée nue et le pistolet au poing,
+devant le sire de Curson, sa soeur et leur valet, non sans les
+regarder avec défiance et menace.
+
+Maugiron, après avoir distribué les postes et les instructions à sa
+troupe, dont il remit le commandement à son lieutenant, se rapprocha
+du jeune huguenot qu'il n'avait pas un instant perdu de vue.
+
+Des cris de mort retentirent dans les rues du faubourg où se
+répandaient en tumulte les cavaliers de Maugiron et les archers de la
+garde abbatiale.
+
+Yves de Curson crut qu'il n'avait plus qu'à vendre chèrement sa vie,
+et il faillit ne pas attendre une attaque pour faire usage de ses
+armes.
+
+--Je vous ai demandé où vous logiez, dit Maugiron qui n'avait aucune
+intention hostile à l'égard de ceux qu'il s'apprêtait à rançonner.--La
+rançon que je vous ai promise, reprit Yves de Curson, comprend toutes
+les personnes de ma famille et de ma maison, sans exception?--Et, en
+outre, M. de Pardaillan, qui sera mon mari, ajouta Anne troublée d'un
+triste pressentiment qui fit trembler sa voix.--Ah! Pardaillan? répéta
+Maugiron avec un signe de tête de mauvais augure: je souhaiterais pour
+lui qu'il fût avec vous, mais il est au Louvre chez le roi de
+Navarre.--Je n'entends parler que des personnes qui demeurent à
+l'hôtel de Genouillac, répliqua Yves; vous vous engagez à les mener
+sûrement hors de Paris?...--Oui, et tout à l'heure, avant que le
+massacre soit plus échauffé. Faites monter tout votre monde à cheval
+ou en litière, et je vous conduirai moi-même, sans qu'on vous ôte un
+cheveu de la tête.--Si j'étais seul de ma personne, je ne consentirais
+jamais à racheter ma vie à prix d'or et je mourrais plutôt avec mes
+frères qu'on égorge traîtreusement!--Çà, mon maître, repartit vivement
+Maugiron, avez-vous regret des cinquante mille écus qui sont,
+disiez-vous, une dette de jeu?--Voici l'hôtel où loge madame ma mère,
+répondit le jeune homme avec noblesse: je vous invite à y entrer pour
+que je m'acquitte envers vous.--Eh! monsieur de Curson? est-ce pas
+vous? cria Jacques de Savereux qui parut sur le balcon du premier
+étage: montez vite, car on a grandement besoin de vous céans!--Je vous
+attendrai ici, dit Maugiron à Yves de Curson; ne tardez guère, je vous
+prie, si vous voulez que j'aie encore le pouvoir de tenir ma promesse
+et de vous sauver tous!
+
+
+
+
+XII
+
+
+Anne de Curson avait seule entendu une voix mourante qui l'appelait
+par son nom; elle ne put méconnaître cette voix, et elle s'était
+élancée à terre, avant que son frère songeât à la retenir.
+
+Il la suivit dans l'hôtel dont la porte était restée entr'ouverte, et
+ne la rejoignit qu'au moment où elle se précipitait, tout en larmes,
+sur le corps de son fiancé.
+
+Pardaillan, près de rendre le dernier soupir, retrouva, en la voyant,
+assez de force pour la presser dans ses bras et pour lui adresser un
+adieu suprême.
+
+--Anne, chère Anne, lui dit-il à travers le râle de l'agonie, je ne
+veux pas mourir sans vous avoir épousée, et j'entends que vous portiez
+mon deuil par souvenir de moi.--Pensez que vous ne mourrez pas, je
+vous conjure, reprit-elle en sanglotant; je vous soignerai, je vous
+guérirai! fussiez-vous mort, je vous ressusciterai!--Non, ma
+bien-aimée Anne, il n'y a pas de miracle de l'art qui fasse que je
+survive à mes blessures, même qui me donne une heure d'existence; mais
+le temps qui me reste suffit à nos épousailles, et j'ai prié maître
+Labarche de nous marier chrétiennement, comme si nous devions être
+conjoints pour bien vivre ensemble.--Je ne m'y oppose pas, si tel est
+votre désir; mais je demande d'abord qu'un médecin soit mandé, qu'on
+vous couche en un lit, qu'on bande vos plaies...--Oh! que de délais,
+chère damoiselle! Vous ai-je pas déclaré que je meurs, que je suis
+quasi mort? Ne mettez donc plus de retardement à la consolation que je
+vous demande? Voici l'écharpe que j'ai gardée comme gage de votre
+coeur, voilà l'anneau que je tenais comme gage de votre main!--Qu'il
+soit fait selon votre volonté, mon cher seigneur; et j'ai confiance
+que Dieu, qui va consacrer notre union, ne voudra pas qu'elle soit
+sitôt rompue par la mort!--Monsieur de Curson, cria d'en bas le sire
+Maugiron, quand aurez-vous fini vos préparatifs de départ? Hâtez-vous,
+si vous n'aimez mieux ne partir jamais!
+
+Aucun des assistants ne prit garde à l'appel pressant de Maugiron,
+aucun n'entendait les cris effrayants qui sortaient des maisons
+voisines où l'on commençait à massacrer les huguenots et à les jeter
+par les fenêtres.
+
+Le ministre protestant s'était mis en devoir de consacrer le mariage
+du baron de Pardaillan et d'Anne de Curson, avec autant de calme et de
+solennité que si la cérémonie avait eu lieu dans un temple sous la
+garantie des édits de pacification.
+
+La dame de Curson et son fils s'étaient agenouillés auprès du
+moribond, dont le visage ensanglanté se refusait à exprimer la joie
+triste et douce qu'il sentait en lui-même pendant la célébration de
+cet hymen funèbre.
+
+Jacques de Savereux, debout dans un coin de la salle, s'associait de
+pensée aux prières du ministre et s'attachait de plus en plus à la
+destinée de cette famille, au milieu de laquelle le hasard l'avait
+introduit.
+
+Il ne se lassait pas de contempler la belle tête d'Anne, qui, le front
+appuyé sur une de ses mains, tandis que de l'autre elle comptait les
+battements du coeur de son époux, avait concentré toute son âme dans
+un regard fixe et désespéré.
+
+--Sire de Gondrin, baron de Pardaillan, dit le ministre d'un ton ferme
+et imposant, jurez-vous d'accorder loyale et honorable protection à la
+damoiselle Anne de Curson, que vous prenez devant Dieu comme bonne
+femme et légitime épouse?--Je le jure devant Dieu! répondit
+Pardaillan, qui retrouva sa voix naturelle pour prononcer ce
+serment.--Et vous, damoiselle Anne de Curson, jurez-vous d'aimer, de
+servir et de contenter en toute chose messire de Gondrin, baron de
+Pardaillan, que vous tiendrez devant Dieu pour votre bon et fidèle
+mari?--Devant Dieu, je le jure, répondit la mariée en poussant de
+nouveaux sanglots.--Par la messe! cria Maugiron avec impatience, en
+aurez-vous bientôt fini? Descendez vitement ou sinon je vous envoie à
+tous les diables!--C'est toi, Maugiron? dit Savereux qui se montra sur
+le balcon, en reconnaissant la voix de son compagnon de table et de
+jeu. Qu'attends-tu là-bas?--C'est toi, Savereux? reprit Maugiron,
+étonné de cette rencontre qui lui donna tout d'abord à penser qu'on
+s'était moqué de lui: que fais-tu là-haut?--Moi! je règle mes comptes
+avec mon ami de Curson; après quoi, nous irons vous joindre au
+Pré-aux-Clercs, en compagnie de dix ou douze bonnes épées huguenotes,
+pour vider notre querelle du souper.--Songes-tu, ou bien es-tu en
+démence? J'imagine que tu as dormi jusqu'à présent, pour ne savoir pas
+qu'on fait la chasse aux huguenots et qu'il n'y en aura plus un à
+Paris, le jour levé. Conseille donc à ton ami de Curson de venir
+régler aussi ses comptes avec moi?
+
+Jacques de Savereux rentra dans la salle où son nom avait été
+prononcé.
+
+Il vit le baron de Pardaillan, qui s'était soulevé sur un coude, et
+qui prêtait l'oreille aux rumeurs du dehors, pendant que sa femme et
+son beau-frère s'efforçaient de le retenir sur le tapis où il était
+étendu.
+
+Pardaillan s'agitait convulsivement: il se frappait le front dans ses
+mains, il s'arrachait les cheveux, comme s'il eût repris son énergie
+pour comprendre le péril imminent qui menaçait les objets de son
+affection.
+
+Il sembla se calmer en apercevant Savereux, et il retomba épuisé,
+haletant, sans voix et presque sans regard; puis lui faisant signe
+d'approcher:
+
+--Monsieur de Savereux, lui dit-il avec effort, vous vous êtes conduit
+de telle sorte à mon égard, en vous dévouant pour me sauver, que je
+suis assuré de votre dévouement envers une personne que j'aime plus
+que moi-même: lorsque je serai mort, je vous confie ma veuve à
+défendre et à garder, en mon lieu et place, comme si elle fût votre
+propre femme et que vous fussiez mon frère d'alliance.--Monsieur de
+Savereux, vous étiez déjà mon frère d'armes, reprit Yves de Curson,
+soyez encore mon frère d'alliance!--Frère d'alliance, frère d'armes,
+frère en Jésus-Christ! s'écria Jacques de Savereux, avec
+exaltation.--Madame ma mère, la dot que vous devez octroyer à ma
+soeur Anne n'est-elle que de soixante mille écus d'or?--Qui sont
+renfermés en soixante sacs dans ce coffre? dit la dame de Curson: ils
+sont à vous, monsieur de Pardaillan.--Je les donne et lègue à ma chère
+veuve, reprit Pardaillan, pour en faire tel usage qu'il lui
+conviendra...--J'en ai besoin ce jourd'hui, ma soeur, interrompit
+Yves de Curson: je les emprunte et les rendrai sur mon patrimoine; car
+il importe que je paye une dette de jeu, à savoir soixante-dix
+mille écus que j'ai perdus cette nuit contre M. de Savereux
+ci-présent...--Par la mordieu! que voulez-vous que j'en fasse?
+s'écria Savereux, repoussant la cassette que le jeune homme lui
+présentait.--Vous me les prêterez à votre tour, mon frère d'armes,
+afin que je paye la rançon de ma mère, de ma soeur et la nôtre à
+tous, moyennant la somme de cinquante mille écus d'or, que Maugiron
+attend à la porte de l'hôtel.--Monsieur de Curson, cria encore
+Maugiron, si vous tardez à venir, je ne réponds plus de rien et retire
+ma promesse de sauf-conduit!
+
+Anne sanglotait, penchée sur son époux expirant qui ne la voyait plus,
+mais qui lui parlait encore pour l'encourager.
+
+Elle était devenue insensible à tout le reste; elle n'avait aucune
+conscience, ni aucun souci du péril imminent qui l'environnait: les
+clameurs de la populace et de la soldatesque en délire n'arrivaient
+pas à ses oreilles; elle se sentait comme seule au monde, avec l'être
+chéri qu'elle croyait disputer à la mort.
+
+Pardaillan, quoique agonisant, avait saisi et compris quelques uns
+des bruits lugubres qui remplissaient le faubourg: il se rendait
+compte de la nécessité de fuir, faute de pouvoir se défendre; il était
+impatient de mourir, pour n'être plus un obstacle à cette fuite.
+
+--Anne, je vous ordonne de suivre celui que je vous ai choisi pour
+gardien, tuteur et défenseur! dit-il, d'un accent d'autorité.
+Savereux, tenez, en souvenir de vos généreux services, mon écharpe et
+cet anneau, que ma veuve, je l'espère, ne vous ôtera pas?--Venez,
+madame, dit à sa mère le sire de Curson, qui était allé faire préparer
+une litière et des chevaux; venez, ma soeur, il n'y a pas une minute
+de répit! M. de Maugiron veut bien nous escorter en personne, jusqu'à
+ce que vous soyez en lieu d'asile et de sûreté.--Adieu, vous dis-je,
+madame de Pardaillan! s'écria le mourant: adieu, mon frère d'alliance!
+adieu, Yves! adieu, vous tous que je fie à la garde de Dieu!
+
+En achevant ces mots, il arracha violemment les linges qui fermaient
+ses blessures et provoqua ainsi une hémorragie qui l'étouffa aussitôt.
+
+Anne s'était évanouie parmi des flots de sang.
+
+Jacques de Savereux l'emporta, sans mouvement, dans la litière où Yves
+de Curson avait déjà entraîné sa mère.
+
+Le cortége se mit en marche sous les auspices du sire de Maugiron, qui
+eut beaucoup de peine à le faire passer sans accident à travers le
+faubourg.
+
+Yves de Curson avait pourtant fait prendre à ses gens, et au ministre
+protestant lui-même, le signe de ralliement des catholiques, la
+cocarde blanche au chapeau et le mouchoir noué au bras gauche; mais
+les meurtriers étaient si avides de carnage, qu'ils cherchaient
+partout des victimes, et voyaient des huguenots dans ceux qui ne se
+montraient pas teints de sang.
+
+Savereux, par bonheur, offrait à cet égard autant de garanties que ces
+bourreaux pouvaient en désirer.
+
+--Celui-là, disait-on en le voyant, a gaillardement travaillé! Que je
+devienne huguenot, s'il n'a pas gagné des pardons pour six vingts ans!
+
+Lorsque la litière fut sur la route de Saint-Cloud, à l'abri des
+attaques et des poursuites du parti catholique, cette route étant
+semée de fuyards échappés au massacre, Yves de Curson invita ses gens
+à ôter les cocardes et les mouchoirs qui les avaient protégés
+jusque-là et qui pouvaient plus loin leur être funestes.
+
+Il alla ensuite à M. de Maugiron, le remercia de sa protection, et lui
+offrit la cassette qui contenait plus que la somme convenue entre eux
+à titre de rançon.
+
+--La somme est entière et au delà, lui dit-il: vous n'avez que faire
+de la compter. Nous ne sommes pas quittes toutefois, monsieur, et vous
+me devez, ainsi que vos amis, une belle expertise d'armes qui ne se
+fera pas au Pré-aux-Clercs, mais, Dieu aidant, sur quelque champ de
+bataille où les huguenots prendront leur revanche de la perfidie des
+catholiques.
+
+Maugiron reçut la cassette, l'ouvrit pour en voir le contenu, et la
+plaça en selle devant lui; puis il partit au galop pour retourner à
+Paris.
+
+Jacques de Savereux lui cria d'arrêter, le rejoignit à cinquante pas
+du cortége, et se jetant à la bride de son cheval, l'épée au poing:
+
+--Tu es mon prisonnier, Maugiron, cria-t-il, et je t'impose à
+quatre-vingt mille écus d'or de rançon!
+
+En même temps il portait la pointe de son épée sous la gorge du
+prisonnier.
+
+--La gausserie est plaisante, Savereux! reprit Maugiron en riant. Mais
+je n'ai pas le loisir de jouer à ce jeu-là: la besogne n'est pas faite
+encore au faubourg Saint-Germain. Viens-tu pas y gagner le paradis
+avec moi?--Je ne gausse pas, Maugiron, et je te prie de me bailler le
+coffre où sont soixante mille écus d'or: tu m'en devras vingt mille du
+demeurant, et je te laisse aller sur parole, à moins que tu ne
+préfères m'accompagner à La Rochelle, les mains liées.--Savereux,
+c'est un jeu, sans doute?--Est-ce donc aussi par jeu que tu emportes
+la dot de la pauvre damoiselle de Curson? Çà, dépêche de la
+rendre...--Quoi! méchant traître, tu prétends me dépouiller de mon
+bien?...--Toi qui rançonnes les gens, il convient que tu sois
+pareillement rançonné. Ne m'accuse pas de trahison, puisque je suis
+maintenant huguenot...--Huguenot?--Oui, huguenot; et j'ai dès lors à
+venger sur les catholiques le sang de mon frère d'alliance, le baron
+de Pardaillan.
+
+Jacques de Savereux, en effet, abjura le catholicisme, épousa la veuve
+de Pardaillan, et fut un des plus braves capitaines de l'armée
+calviniste. Il garda toutefois au fond du coeur une espèce de
+reconnaissance pour la Saint-Barthélemy, à laquelle il devait sa
+fortune, sa femme et son bonheur. Depuis lors, il ne toucha jamais aux
+dés ni aux cartes.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+La plus belle lettre.
+
+
+Charles d'Orléans, fils aîné de Louis, duc d'Orléans, qui fut
+assassiné par le duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, dans la rue
+Barbette à Paris, le 25 novembre 1407, avait enfin sacrifié son juste
+ressentiment à l'intérêt de la France et du roi.
+
+Il s'était réconcilié avec l'assassin de son père, après sept années
+de discordes civiles, pendant lesquelles deux factions acharnées l'une
+contre l'autre, les _Armagnacs_ ou _Orléanais_ et les _Bourguignons_,
+avaient eu tour à tour entre leurs mains le pouvoir souverain et la
+personne du malheureux Charles VI en démence.
+
+Le meurtre du duc d'Orléans n'était que le prétexte de cette lutte
+furieuse des partis et des ambitions.
+
+Les princes et les grands sympathisaient sans doute avec le jeune duc
+d'Orléans, qui représentait en quelque sorte la noblesse et la cour,
+en tenant tête au duc de Bourgogne, lequel s'appuyait sur le bas
+peuple et n'avait pas rougi de pactiser avec le boucher Caboche et le
+bourreau Capeluche; mais les princes et les grands s'étaient vus
+forcés à plusieurs reprises d'accepter la domination du terrible duc
+de Bourgogne, qui avait à sa merci le roi lui-même et qui était
+vraiment maître de Paris.
+
+Ce fut donc une déplorable suite de séditions, de massacres, de
+perfidies, de traités et de guerres, jusqu'à ce que Jean-sans-Peur
+eût reconnu qu'il n'était point assez fort pour résister à tous les
+princes coalisés contre lui.
+
+La paix signée à Arras au mois de février 1415, on put croire que le
+royaume allait se remettre de tant de secousses et jouir de quelques
+années de repos: le Bourguignon promit de rester dans ses États, et
+Charles VI rentra dans sa bonne ville de Paris, afin d'y recevoir avec
+magnificence les ambassadeurs du roi d'Angleterre.
+
+Henri V avait jugé le moment opportun pour attaquer la France épuisée
+et déchirée par tant de divisions intestines.
+
+Il régnait depuis deux ans à peine, et il nourrissait l'espérance de
+réunir les couronnes de France et d'Angleterre sur sa tête, en
+accomplissant les plans de conquête d'Édouard III...
+
+Il envoya pourtant à Charles VI une ambassade qui eut l'air de
+proposer une trêve de cinquante ans avec des conditions honteuses et
+intolérables, pendant qu'il achevait les préparatifs de l'expédition
+projetée dès son avénement au trône.
+
+A son ambassade, Charles VI répondit par une ambassade qui n'eut pas
+plus de succès, mais qui apprit au roi de France que son cousin
+d'Angleterre était prêt à lui déclarer la guerre.
+
+En effet, Henri V lui écrivit, avant de s'embarquer, qu'il voulait
+_combattre jusqu'à la mort pour justice_, et qu'il réclamait son
+_héritage_, ainsi que la restitution de ses droits.
+
+En conséquence, il partit avec seize cents vaisseaux chargés de
+troupes et d'approvisionnements, et vint mettre le siége devant
+Harfleur, où s'était enfermée l'élite des chevaliers de la Normandie
+pour défendre cette place forte qu'on regardait alors comme la clé du
+pays.
+
+Pendant l'automne de cette même année 1415, Charles, duc d'Orléans,
+habitait son château de Coucy, près de Laon.
+
+Il avait quitté la cour de Charles VI depuis plusieurs mois, et il
+s'était éloigné des affaires politiques, qui ne lui avaient jamais
+causé que de l'ennui et du dégoût.
+
+Son caractère, honnête et loyal, bon et généreux, se refusait aux
+intrigues et aux mensonges dont cette cour était le foyer perpétuel;
+il se trouvait assez riche de ses revenus et assez puissant dans ses
+terres pour n'avoir pas besoin de se mêler du gouvernement de l'État,
+ni de puiser dans les coffres du roi.
+
+Il aimait les armes, parce qu'il était brave, ainsi que tous les
+princes et tous les nobles de cette époque, qui apprenaient dès
+l'enfance à manier la lance et l'épée, mais il avait horreur de ces
+sanglantes collisions entre concitoyens, entre parents, au milieu
+desquelles sa jeunesse s'était si tristement écoulée.
+
+Ce fut là l'origine de la mélancolie qui restait toujours empreinte
+sur son visage et qui planait souvent comme un nuage dans son esprit.
+
+Charles d'Orléans n'avait alors que vingt-quatre ans; mais le malheur
+et l'étude lui avaient donné les qualités graves et solides d'un âge
+plus mûr: souffrir et méditer, c'est vivre doublement, c'est se faire
+une expérience précoce.
+
+Ce prince avait vu son père tomber assassiné par Jean-sans-Peur, duc
+de Bourgogne; sa mère, la noble Valentine de Milan, se dessécher et
+mourir de douleur; sa femme, Isabelle de France, expirer en donnant
+le jour à son premier enfant: il ne s'était pas consolé de ces pertes
+successives, quoiqu'il eût épousé en secondes noces une fille du comte
+d'Armagnac et que cette union fût aussi heureuse qu'il pouvait le
+désirer.
+
+Le duc d'Orléans aimait donc la retraite et les plaisirs calmes qu'on
+y trouve dans le commerce intime des arts et des lettres: il
+s'occupait surtout de poésie, et il composait des ballades et des
+_rondels_ que les poëtes les plus renommés de son temps eussent été
+fiers de s'attribuer.
+
+L'exemple est tout-puissant autour des grands; aussi, la poésie
+faisait-elle les délices de la petite cour de cet aimable prince: sa
+femme, ses officiers et ses domestiques participaient à ses goûts
+artistiques et littéraires; on ne rêvait que peinture, musique, vers
+et _gai-savoir_ au château de Coucy.
+
+
+
+
+II
+
+
+Ce jour-là, au commencement d'octobre 1415, Bonne d'Armagnac, duchesse
+d'Orléans, était montée, de grand matin, sur la plate-forme de la
+grosse tour ou donjon, qui dominait toutes les tourelles du château,
+et qui, bien que démantelé et ruiné aujourd'hui, s'élève encore à une
+hauteur considérable au-dessus de la ville de Coucy.
+
+La princesse, appuyée contre la muraille du parapet, regardait en
+silence, par l'ouverture d'un créneau, des bandes de piétons et de
+cavaliers armés, qui passaient de moment en moment, en se dirigeant
+vers Compiègne, au son de la trompette.
+
+A ses côtés, se tenait debout, soucieuse et pensive, sa compagne
+favorite, damoiselle Isabeau de Grailly, fiancée à Philippe de
+Boulainvilliers, gentilhomme favori du duc d'Orléans.
+
+--Hélas! dit tristement la duchesse, ce bruit de trompettes viendra
+enfin aux oreilles de monseigneur et lui apprendra ce que je veux lui
+cacher!--Tant que monseigneur sera retiré dans son cabinet d'étude,
+reprit Isabeau, il n'entendra rien, sinon les trompettes du jugement
+dernier.--Oui-da, ma mie, mais j'appréhende qu'il n'étudie pas ainsi
+tout le jour, et dès qu'il sera hors de son cabinet, il s'enquerra de
+ces trompettes qui sonnent à me déchirer le coeur; ou plutôt il
+devinera sur l'heure que le roi a mandé ses gens d'armes...--Nenni,
+madame: on lui dira qu'il y a grande chasse dans la forêt de
+Compiègne.--Vraiment! le roi et les princes ont seuls le droit de
+chasser dans cette forêt du domaine du roi: or, monseigneur, s'il
+croit ce que nous lui dirons de ces maudites trompettes, voudra s'en
+aller à la chasse du roi notre sire.--N'est-il que ce prétexte! Nous
+croira-t-on mieux, si nous prétendons que des jongleurs et des
+baladins courent le pays, avec cette triomphante musique?--Certes, il
+ordonnera qu'on lui amène baladins et jongleurs pour notre
+divertissement.--Me donnez-vous permission, madame, reprit Isabeau,
+d'inventer quelque bel expédient pour faire que ces gens de guerre se
+taisent en passant près d'ici?--Je t'avouerai, ma fille, en tout ce
+que tu feras à l'effet d'empêcher monseigneur de partir pour la
+guerre.--A Dieu plaise, ma chère dame, que mon intention vienne à
+bien pour vous complaire! mais qui me gardera de la colère de
+monseigneur?--Moi, je t'assure; d'autant plus que sa colère ne saurait
+durer, quand je lui dirai tendrement: «Monseigneur, toute femme qui
+honore et chérit son époux doit haïr et détester les batailles; je
+préfère donc vous conserver, indigné et rancuneux contre moi, que de
+vous perdre, dévoué et bien aimant; voilà pourquoi j'ai fait tort à
+votre gloire, qui vous appelait au champ d'honneur contre les
+Anglais.--Monseigneur vous gourmandera peut-être de l'avoir privé de
+cette gloire et de ces périls, mais il vous en aimera et estimera
+davantage. Oh! que ne puis-je de même, ajouta-t-elle avec un
+pressentiment mélancolique, retenir et mettre en chartre messire
+Philippe de Boulainvilliers, mon fiancé, qui, j'imagine, a déjà
+rejoint l'armée du roi, puisqu'il ne revient pas de son voyage de
+Blois!--Ton fiancé, ma fille, ne voudra pas s'exposer à la fortune des
+armes, avant de t'avoir dit adieu!--Donc, madame, au cas qu'il
+retourne ici, vous m'autorisez à vous imiter et à lui fermer le champ,
+pour qu'il n'aille pas combattre? Ce faisant, j'agirai comme si je
+fusse déjà son épousée et non plus sa fiancée.--Je t'y autorise de
+toutes mes forces, et te prie d'abord de t'employer promptement à
+interrompre ces aubades qui me troublent et me navrent.
+
+Les sons des trompettes devenaient plus perçants, parce que le vent,
+qui soufflait de l'ouest, les apportait du fond des bois et des
+vallées dans la direction du château de Coucy.
+
+Tout le monde, dans ce château, les avait entendus, excepté le duc
+d'Orléans qui, distrait et rêveur d'habitude, ne prenait pas garde
+aux objets ni aux bruits extérieurs.
+
+Il s'était, d'ailleurs, levé avec l'aurore, pour se renfermer dans son
+_retrait_, cabinet retiré, où n'arrivait aucun écho du dehors, tant
+cette silencieuse retraite, consacrée à l'étude, était protégée par
+l'épaisseur des murailles, des portes et des tentures.
+
+Depuis qu'on avait signalé le passage des gens de guerre sur la route
+de Compiègne à Chauny et à La Fère, la duchesse, qui était seule
+avertie de la cause de ces mouvements de troupes, avait fait défendre
+à tous les habitants du château d'en sortir, ni de communiquer avec
+aucun étranger, soit de vive voix, soit par écrit.
+
+Il semblait qu'on se tînt prêt à soutenir un siége: la herse était
+abattue et le pont-levis levé devant la principale porte; les
+guetteurs ou sentinelles se trouvaient à leur poste sur les remparts,
+et l'on voyait par intervalles leurs têtes se montrer aux lucarnes des
+guérites de pierre.
+
+Entre les créneaux, le soleil faisait étinceler des casques et des
+armures. A chaque meurtrière s'avançait la gueule béante d'un de ces
+longs canons nommés _serpenteaux_, _basilics_, _couleuvrines_, à cause
+de leur ressemblance avec des serpents monstrueux. On avait aussi
+affûté et apprêté les machines qui servaient à lancer au loin des
+dards énormes, des masses de fer, de plomb, et des quartiers de roc.
+
+Capitaines et soldats ne doutaient pas que l'ennemi ne fût proche,
+mais ils ignoraient quel était cet ennemi que le duc d'Orléans seul
+semblait ne pas attendre.
+
+Isabeau de Grailly avait laissé la duchesse passer dans ses
+appartements.
+
+Elle descendit jusqu'à l'entrée d'une galerie basse qui était pleine
+de soldats dormant, buvant et jouant aux dés; elle s'arrêta sur le
+seuil et fit signe à un vieux capitaine qu'elle aperçut ruminant à
+l'écart et s'amusant à ficher sa dague dans la table devant laquelle
+il était accoudé.
+
+Elle se retira sans que son apparition eût été d'ailleurs remarquée,
+et le vieux capitaine, qu'elle avait fait sortir précipitamment, la
+rejoignit sous une voûte sombre.
+
+--Oh! ma très-honorée dame, lui dit-il avec émotion, que vous plaît-il
+et que puis-je faire pour votre service?--Maître Annebon, reprit-elle
+en souriant, vous n'avez pas oublié votre serment?--Foi de moi!
+j'oublierais plutôt le salut de mon âme! La reconnaissance est la
+seule chose qui ne vieillit pas ou qui ne déchoit par la force des
+ans. C'est à vous, c'est à votre gracieuse intercession, que je dois
+d'être encore, à cette heure, capitaine d'armes sous la bannière de
+monseigneur, et je vous ai promis, en récompense, de demeurer
+perpétuellement votre dévoué serviteur.--Aussi, maître Annebon, y
+compté-je aujourd'hui, quand je viens vous transmettre un ordre secret
+de madame...--Dites-le, je vous prie, et quel qu'il soit, ma vie en
+dépendît-elle, je l'exécuterai sur-le-champ.--Voici ce que c'est:
+choisissez dix hommes de votre compagnie, les plus résolus de coeur
+et les mieux assurés de langage; sortez avec eux du châtel, par
+quelque poterne non fréquentée; allez distribuer vos hommes aux
+carrefours de la route, entre Compiègne et La Fère, et ordonnez-leur
+de dire à chaque compagnie d'armes qui viendra trompettes sonnantes:
+«Passez votre chemin sans sonner, compagnons, car monseigneur
+d'Orléans est gravement malade, et possible s'en va-t-il
+mourir!...»--Merci de nous! s'écria douloureusement maître Annebon;
+monseigneur est en péril de mort?--Avisez seulement à l'ordre que je
+vous donne ici, et qui veut être accompli à l'instant même. Il faut
+que ces trompettes ne sonnent plus!--Si monseigneur s'en va de vie à
+trépas, ma très-excellente damoiselle, je ne vaux plus rien qu'à me
+faire tuer par les Anglais. Ah! que le Seigneur Dieu garde les jours
+de monseigneur, ce noble et glorieux rejeton de la branche royale
+d'Orléans!--Ce n'est pas tout: quoi qu'il arrive de l'ordre de madame
+et de son exécution, vous n'avouerez jamais l'avoir reçu de sa part,
+non plus que de la mienne. Çà, faites vitement, messire, et cependant
+ne vous lamentez pas trop sur monseigneur, en priant toutefois Dieu et
+sa benoîte mère de lui octroyer bonne et longue vie en honneur et
+prospérité.--Je ne me console pas de penser que monseigneur pourrait
+mourir de maladie... J'aimerais mieux qu'il rendît l'âme en combattant
+les Anglais.
+
+Le capitaine Annebon essuya du revers de sa main cicatrisée les larmes
+qui coulaient le long de ses joues creuses, et il se mit en devoir
+d'obéir aux ordres de la duchesse.
+
+Peu de moments après, il avait choisi dix hommes d'armes, vieillis
+comme lui sous les harnais, à la solde de la maison d'Orléans, et il
+les avait emmenés, vêtus de leurs hoquetons armoriés, montés sur leurs
+grands chevaux caparaçonnés, sans leur dire à quelle espèce
+d'expédition il les conduisait hors de la forteresse; mais il n'avait
+pu s'empêcher de raconter à quelques-uns de ses camarades que les
+jours du duc d'Orléans étaient en danger.
+
+Au bout d'une heure, on n'entendait plus sonner de trompettes aux
+environs de Coucy, et dans l'intérieur du château, tout le monde
+croyait que le prince était gravement malade.
+
+Ce fut une douleur générale qui s'accrut en raison des nouvelles plus
+alarmantes qu'on faisait circuler sur la nature et les progrès de la
+maladie.
+
+
+
+
+III
+
+
+Isabeau de Grailly était retournée auprès de la duchesse d'Orléans,
+qui se réjouissait de n'avoir plus à craindre que son mari n'allât à
+la guerre, lorsqu'un son de trompette retentit, clair et vibrant, à si
+peu de distance, que la duchesse en tressaillit sur son siége et
+laissa tomber la tapisserie qu'elle brodait à l'aiguille.
+
+C'était le signal ordinaire pour demander entrée dans un château fort.
+
+Isabeau courut à la fenêtre, dont les vitraux peints n'interceptaient
+pas complètement la vue des objets en changeant leur couleur.
+
+Dès qu'elle aperçut au bord du fossé plusieurs cavaliers, parlementant
+avec le capitaine du pont-levis, elle poussa un cri de joie et se mit
+à bondir, comme une chevrette, autour de sa maîtresse, en frappant des
+mains.
+
+--C'est lui, madame! dit-elle avec transport; c'est mon fiancé! c'est
+messire Philippe de Boulainvilliers, qui s'en revient de
+Blois!--J'espère qu'on ne lui permettra pas d'entrer dans le châtel,
+reprit la princesse d'un air et d'un ton d'autorité.--Eh! pourquoi? ma
+très-vénérée dame! reprit Isabeau tout attristée. M. de
+Boulainvilliers n'est-il pas de vos domestiques?--J'ai fait
+commandement exprès, sous telle peine qu'il appartiendra, de
+n'introduire céans nul homme et nulle femme, sans mon bon
+plaisir.--Aussi, je pense bien que vous ne ferez pas difficulté
+d'ordonner... Mais votre ordre était donné d'avance, ajouta-t-elle en
+regardant par la verrière; voici que le pont-levis s'abaisse et que le
+sieur de Boulainvilliers entre avec ses compagnons.--Notre Dame nous
+soit en aide! Je punirai bien celui qui a si mal tenu compte de mes
+ordres! Va-t'en dire de ma part, Isabeau, que le sire de
+Boulainvilliers et les autres nouveaux venus ne parlent à personne
+avant d'avoir parlé à moi.--Je les avertirai bien de se taire, madame,
+et ils seront muets comme s'ils avaient la langue coupée, je vous
+jure.
+
+La damoiselle de Grailly, en descendant l'escalier, rencontra une de
+ses compagnes, Hermine de Lahern, qui le montait rapidement; elles
+passèrent l'une à côté de l'autre sans même s'adresser un regard.
+
+Elles n'avaient pas entre elles le moindre rapport de caractère ni de
+sympathie, et elles étaient restées à peu près étrangères, en se
+voyant sans cesse et en se trouvant réunies dans la familiarité de la
+duchesse d'Orléans. Elles ne se ressemblaient pas plus au physique
+qu'au moral.
+
+Isabeau, originaire du Périgord, avait l'humeur vive, légère et gaie
+de ses compatriotes; elle joignait à un esprit fin et délié une naïve
+et douce candeur; elle était d'une bonté angélique avec tout le monde,
+et d'un dévouement sans bornes à l'égard de ses supérieurs.
+
+Sa famille, aussi riche que noble, l'avait placée toute jeune dans la
+maison de Bonne d'Armagnac, pour qu'elle apprît de bonne heure les
+usages de la noblesse et pour qu'elle se formât à l'école de la cour
+la plus polie qui fût alors en Europe.
+
+La duchesse d'Orléans l'avait prise en affection, et pour ne jamais se
+séparer d'elle, avait voulu la fiancer à Philippe de Boulainvilliers,
+que le duc d'Orléans aimait plus que tous ses autres officiers.
+
+Isabeau semblait plus âgée qu'elle ne l'était en réalité: sa taille
+svelte et toute formée, sa démarche élégante, sa physionomie
+expressive, ne disaient pas qu'elle eût moins de quinze ans; ses beaux
+yeux noirs, ses lèvres vermeilles et son teint éclatant de fraîcheur,
+étaient les traits saillants de sa beauté méridionale.
+
+Hermine de Lahern, au contraire, avait les yeux d'un bleu verdâtre, le
+visage pâle et les cheveux blonds; elle était petite et maigre,
+tellement que rien chez elle ne dénotait ses vingt ans, excepté le
+timbre de sa voix mâle et l'assurance de son regard.
+
+Elle appartenait à une ancienne famille de Bretagne, qui ne lui avait
+laissé que son nom pour héritage, et ce nom, illustré par les hauts
+faits de ses ancêtres, était plus précieux pour elle que la fortune et
+les honneurs. Son sexe ne l'empêchait pas d'avoir les qualités qu'on
+admire chez les hommes: la fierté, le courage, la force d'âme, la
+générosité, la loyauté; elle se rappelait toujours que son père et ses
+deux frères étaient morts dans les guerres contre les Anglais, et elle
+sentait croître au fond de son coeur un implacable désir de
+vengeance.
+
+Elle soupirait en voyant briller des armes, en entendant sonner les
+clairons; elle s'indignait de n'être qu'une femme et de ne pouvoir
+devenir un héros sur un champ de bataille.
+
+--Madame, dit la damoiselle de Lahern en abordant la duchesse, j'ai
+autorisé, en votre nom, le capitaine du pont-levis à introduire le
+sire de Boulainvilliers et sa suite, parmi laquelle se trouvait maître
+Fredet, le secrétaire de monseigneur.--En vérité, je vous blâme fort
+d'être allée à l'encontre de mon commandement et je vous en ferai
+repentir.--Fredet, le sire de Boulainvilliers et les autres ne sont
+pas gens étrangers, madame, et ils ont droit, comme vos domestiques,
+d'être reçus en votre maison. D'ailleurs, maître Fredet apporte une
+lettre du roi à monseigneur.--Une lettre du roi! J'entends qu'elle
+soit remise entre mes mains, et je chasserai de ma présence quiconque
+serait assez audacieux pour me désobéir!--Donc, madame, il faut se
+résigner plutôt à désobéir au roi notre souverain et révéré
+sire...--Le roi commande en sa cour, ainsi que moi en la mienne... Çà,
+appelez Fredet, ma fille; qu'il se garde de rendre la lettre à autre
+qu'à moi! Sais-tu bien que si monseigneur avait maintenant cette
+lettre, il se ferait armer tout à l'heure et partirait avec sa
+bannière?--Et ce serait agir en vrai duc d'Orléans, madame, ne vous
+déplaise; car l'armée du roi s'assemble partout contre celle des
+Anglais.--Ne dis pas un mot en plus, Hermine, si tu veux demeurer ma
+petite servante!... Souviens-toi que, le monde entier fût-il en
+guerre, le châtel de Coucy doit rester en paix.--Votre volonté soit
+faite, madame; mais, sur ma vie, si j'étais femme d'un fils de France
+et duc d'Orléans, je voudrais...--Aller guerroyer avec les capitaines,
+à la manière de ces vaillantes dames, Judith, Débora et autres? Nenni,
+ma fille, je ne suis pas sortie du sang de ces héroïnes, et je me
+contente de n'être qu'une femme, ayant les moeurs et les devoirs
+d'une femme, sans envier le rôle des hommes. Chacun en ce monde tienne
+son état, s'il vous plaît: aux hommes, il appartient de faire des
+prouesses d'armes...--Or donc, madame, souffrez que monseigneur tienne
+aussi son état et s'en aille avec sa bannière à la poursuite des
+Anglais!--Hermine, je vous renverrai en Bretagne, où vous vous ferez
+nonnain dans un couvent, si vous continuez de me fâcher si
+obstinément!... Tu veux donc, ma fille, ajouta-t-elle d'une voix émue,
+que je perde l'époux que tant j'aime et sans lequel je mourrais
+d'amertume? Ne t'ai-je pas conté ce vilain songe que j'ai fait et qui
+m'avertit de grands maux, si monseigneur me quitte?--Je donnerais mon
+sang et ma vie, chère et honorée dame, pour vous ôter une angoisse,
+mais tous les songes du monde ne feront pas que j'ajoute foi à leurs
+pronostics. La Providence est trop sage et trop juste, ce pensé-je,
+pour que le démon, qui crée et invente les illusions du sommeil,
+puisse avoir autorité sur l'avenir qui n'est point encore et que Dieu
+seul pressent.--Certes, le diable qui est malin esprit, au dire des
+doctes théologiens, s'empare quelquefois de notre sommeil; mais plus
+souvent notre ange gardien, tandis que nous sommes endormis, vient à
+nous très-amoureusement et nous entretient des choses futures. Enfin,
+depuis ce songe fatal qui m'a montré monseigneur couvert de sang et
+de blessures, étouffé quasi sous une montagne de morts qui
+s'aggravait sans cesse, j'ai au coeur cette idée, que je serai veuve
+et en habits de deuil, ainsi que j'étais en rêvant, si le duc, mon
+mari, s'éloigne de moi!--Las! madame, le garderez-vous mieux quand les
+Anglais auront mis en déroute l'armée royale et usurpé la noble
+couronne de France!
+
+En ce moment, Philippe de Boulainvilliers et Fredet arrivèrent, encore
+poudreux de la route qu'ils avaient faite à cheval. Les gens de leur
+suite étaient restés dans un petit préau où Isabeau de Grailly les
+avait fait enfermer, pour qu'ils ne communiquassent pas avec les
+habitants du château avant d'avoir reçu les instructions précises de
+la duchesse d'Orléans.
+
+C'était Isabeau qui précédait, en rougissant, son fiancé et le
+secrétaire du duc, honteux de se présenter en costume de voyage devant
+la princesse.
+
+--Ma très-révérée dame, dit-elle, voici messire de Boulainvilliers et
+maître Fredet, qui n'ont encore parlé à personne céans.
+
+Philippe de Boulainvilliers était un beau jeune homme, de grande
+taille, aux traits réguliers et fins, à la physionomie douce et
+souriante; il portait, par-dessus son armure, une casaque de poil de
+chèvre, brune, décorée de ses armoiries sur la poitrine, sans manches,
+et flottant autour des reins; il n'avait pas encore déposé son
+bassinet ou casque de fer battu, sans ornements, pour mettre sur sa
+tête un chaperon d'étoffe à huppe et à queue, comme on les portait à
+cette époque.
+
+Quant à Fredet, c'était un petit homme, dont la figure commune, mais
+malicieuse et narquoise, dénotait la basse extraction; son esprit
+naturel avait été l'origine de sa fortune.
+
+Fils d'un mercier ambulant, il était devenu l'élève des moines dans
+une abbaye de bénédictins, et ses bienfaiteurs, en espoir de gagner à
+leur ordre un néophyte éminent, l'avaient fait admettre comme boursier
+dans un collége de Paris. Fredet avait répondu aux espérances des bons
+pères en faisant de fortes et brillantes études; mais il avait
+d'ailleurs tourné le dos à la vocation qu'on attendait de lui: au lieu
+de se faire moine, il s'était fait poëte, et comme tous les poëtes de
+son temps, il avait vivement attaqué les moines.
+
+Le duc d'Orléans, dans les mains de qui le hasard fit tomber un jour
+des poésies satiriques de Fredet, voulut absolument le connaître
+lui-même et se l'attacha en qualité de secrétaire.
+
+Fredet, dans sa nouvelle position, n'avait pourtant pas renoncé à la
+satire, et sa langue mordante, qui n'épargnait pas même son maître,
+était redoutée de tous.
+
+Hermine de Lahern était peut-être la seule personne au monde qui eût
+un empire réel sur ce railleur effronté, qu'elle avait osé une fois
+provoquer et vaincre avec les mêmes armes: non-seulement Fredet se
+gardait bien de la blesser par des sarcasmes, mais encore il avait
+pour elle une admiration et un dévouement qui ne manquaient aucune
+occasion de se produire à tous les yeux.
+
+Il ne pouvait pourtant se promettre, lui qui n'avait pas d'autre
+noblesse que celle de l'intelligence, d'épouser une noble damoiselle
+de Bretagne, et de se faire aimer d'une jeune et charmante fille, lui
+vieux et infirme. Ce qu'il admirait en elle, c'était un caractère fier
+et indépendant, c'était une grandeur et une force d'âme devant
+lesquelles il se sentait affaibli et abaissé, malgré sa verve piquante
+et hardie qui ne s'était jamais imposé de retenue.
+
+Fredet portait une longue robe de velours noir, bordée de fourrure,
+avec un chaperon pareillement noir, dont la huppe dentelée s'agitait
+sur son front, et dont la queue flottante s'attachait sur son épaule
+gauche; la couleur et l'étoffe de ce costume étaient, ainsi qu'une
+grosse chaîne d'or à plusieurs rangs, les insignes de sa charge de
+secrétaire.
+
+Il avait autour de la taille une ceinture de _cordouan_ ou cuir de
+Cordoue, à laquelle étaient suspendus une _escarcelle_ en forme de
+portefeuille, et un _galimard_ ou écritoire, dans un étui de corne;
+ses souliers à demi _poulaine_, c'est-à-dire allongés en pointe,
+avaient à peu près deux fois la dimension de son pied et ne
+ressemblaient pas mal à des patins hollandais. Il était complétement
+chauve, et il avait la barbe rasée; la malice et la raillerie
+brillaient dans son regard clignotant et animaient son sourire
+immobile.
+
+--Qui de vous deux a la lettre du roi? demanda la duchesse d'Orléans.
+
+Elle étendait la main pour la prendre, avant qu'on la lui eût
+présentée.
+
+--Le roi notre sire m'a chargé de remettre une lettre aux propres
+mains de monseigneur, répondit Fredet, et je me suis engagé sur
+serment...--Oui bien, maître, je me ferai un solennel devoir de tenir
+votre serment en temps et lieu. Çà, donnez-nous cette lettre, et n'en
+parlez pas à notre seigneur le duc, d'autant qu'il est en pauvre et
+chétive santé et ne s'occupe point d'affaires en ce moment.--Maître
+Fredet, dit la demoiselle de Lahern voyant que le secrétaire faisait
+la grimace et hésitait à obéir, n'auriez-vous pas, tout à l'instant,
+égaré cette lettre par les montées? J'ai vu tomber sur le degré
+certain papier fermé de lacs de soie...--Que ne l'avez-vous ramassée
+aussitôt, ma fille? interrompit la duchesse avec vivacité. Vrai Dieu!
+si quelqu'un rencontrait cette lettre et s'en allait vitement la
+rendre à monseigneur! Fredet, courez voir à l'endroit où elle peut
+être...--Bien volontiers, ma très-excellente dame; mais cette
+honorable damoiselle me conduira, s'il vous plaît, là où a chu la
+lettre, une précieuse lettre, par ma foi! Ses yeux viendront au
+secours des miens pour la retrouver...--Dieu fasse que vous la
+retrouviez! dit sévèrement la duchesse. Je ne vous pardonnerais jamais
+une telle négligence; car j'entends que monseigneur ne voie cette
+lettre qu'après la paix faite avec les Anglais.--Je m'en lave les
+mains, ma très-haute et puissante dame, et je prie Dieu qu'il inspire
+vos intentions. Mais si vous attendez la paix pour remettre l'épître
+du roi à monseigneur, monseigneur aura barbe blanche auparavant, et le
+roi, notre sire, ne recevra de réponse qu'en son tombeau.
+
+Le secrétaire sortit avec Hermine de Lahern, qui l'entraînait et qui
+le retint dans un vestibule pour lui expliquer l'usage qu'elle voulait
+faire de la lettre du roi.
+
+Quant à la duchesse d'Orléans, elle n'eut aucun soupçon sur la
+véracité de Fredet qui avait accepté le faux-fuyant que lui suggérait
+la damoiselle de Lahern, au moment où il s'apprêtait à résister en
+face à une prétention exorbitante de la part de la princesse.
+
+Celle-ci était seulement très-émue de la perte de la lettre, et
+pendant l'interrogatoire qu'elle fit subir à Philippe de
+Boulainvilliers, elle tournait les yeux sans cesse vers la porte par
+laquelle était sorti Fredet avec Hermine de Lahern.
+
+--Eh bien! messire, avez-vous aussi égaré les lettres que vous
+apportiez à monseigneur? dit-elle avec impatience et dépit.--Dieu soit
+loué! les voici! reprit le jeune homme.
+
+Il retira de sa casaque un paquet de papiers qu'il avait caché dans
+son sein.
+
+La duchesse s'en empara si brusquement, qu'il n'eut pas le temps de
+les défendre ni de protester contre cette violence.
+
+Elle brisa les cachets et ouvrit les correspondances adressées au duc
+d'Orléans, en les parcourant d'un oeil inquiet et voilé de larmes,
+tandis que le sire de Boulainvilliers balbutiait quelques phrases
+inachevées et communiquait du regard son embarras à Isabeau de
+Grailly.
+
+--Tous mes beaux cousins ont juré de me réduire au désespoir! s'écria
+la duchesse.
+
+Elle froissait ces lettres qu'elle avait parcourues rapidement.
+
+--Me voilà moult perplexe et contristé, ma très-révérée dame, dit le
+sire de Boulainvilliers. Quelle sera la grosse colère de monseigneur,
+en recevant de mes mains ou des vôtres ces lettres tout ouvertes, en
+voyant ces cachets rompus!...--Aussi ne les verra-t-il pas, quant à
+présent. Je vous recommande expressément de ne rien dire à monseigneur
+de tout ce qui se passe, du siége et de la prise de Harfleur, de la
+retraite des Anglais vers la Somme, de l'assemblée des seigneurs
+français...--Eh! madame, ne voulez-vous pas que la bannière du duc
+d'Orléans se montre entre les bannières de l'armée du roi?--Non, sur
+votre vie! Voulez-vous que monseigneur meure sur un champ de bataille?
+Il mourrait, je vous assure, s'il prenait part a cette guerre... Il y
+a en moi comme un esprit qui me conseille et qui m'avertit de
+l'avenir: cet esprit ne cesse de se lamenter sur la destinée de mon
+époux, que je perdrais sans retour, si je le laissais s'éloigner.
+Donc, il restera, dussent les Anglais pénétrer au coeur du
+royaume.--Dieu nous en garde, madame! Mieux vaut que nous mourions
+tous et le duc notre sire avec nous, plutôt que d'être témoins de
+cette désolation! Mais ne pensez-vous pas, ma très-chère et
+très-honorée dame, que l'absence de monseigneur sera fort remarquée et
+regrettée d'autant, dans l'armée du roi? Tous les princes et tous les
+gentilshommes sont déjà sur les champs, hormis monseigneur de
+Bourgogne: la noblesse de France s'empresse de courir sus au roi
+anglais, qui se trouve environné et harcelé de telle sorte qu'il ne
+peut passer la Somme pour retourner à Calais et qu'il a fait offrir de
+belles conditions pour avoir le passage libre...--Ne vous opposez pas,
+messire, à la volonté de madame d'Orléans, interrompit la damoiselle
+de Grailly: elle a de hautes et valables raisons pour faire ce qu'elle
+fait et fera. Monseigneur est grandement malade, et le repos lui
+convient mieux à cette heure que la guerre.--Monseigneur malade! Je
+refusais de croire à cette fâcheuse nouvelle, que j'ai sue en arrivant
+ici... Mais si le duc d'Orléans est empêché pour son propre compte, ne
+faut-il pas qu'il envoie ses gens d'armes et sa bannière à l'armée du
+roi?--Est-ce à dire que vous iriez en guerre, vous, messire? reprit
+Isabeau avec anxiété. Nenni; madame vous le défend, et je vous prie de
+demeurer.--Il serait sage, en vérité, dit la duchesse, de conter les
+événements à monseigneur et de vouloir qu'il s'abstienne d'y aller
+voir! Non, vous dis-je; le duc d'Orléans est malade, mais son plus
+grand empêchement vient de mon côté: je ne souffrirai pas qu'il me
+quitte, et pour ce faire, j'éviterai qu'il apprenne rien de ce qui est
+advenu. Telle est ma volonté souveraine et inébranlable.--Ma
+très-bonne et très-digne dame, dit Fredet qui revint d'un air contrit
+et narquois en même temps, la lettre du roi est sans doute retournée
+d'elle-même à Rouen où je l'avais prise; car nul ne l'a vue ni
+ramassée, quoique la damoiselle de Lahern ait déclaré qu'elle la
+trouverait bien. J'ai promis dix écus d'or à quiconque me la
+rapportera, et les étrivières à votre nain Bejaune, si on ne la
+rapporte.--Et moi, je vous promets votre congé, maître Fredet, si
+d'aventure cette lettre du roi arrive à son adresse et tombe aux mains
+de monseigneur.
+
+Tout à coup, une voix aigre et stridente comme une cornemuse se fit
+entendre.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le nain de la duchesse d'Orléans, vêtu des pieds à la tête en bleu
+céleste parsemé de fleurs de lis d'or sans nombre (c'étaient les
+couleurs et les armes d'Orléans) sortit de dessous une portière de
+tapisserie, en se traînant sur les mains et sur les genoux, ainsi
+qu'une espèce de lézard, et vint s'accroupir aux pieds de la
+princesse.
+
+Le nain Bejaune, né à Cambray, d'où sa mère l'avait amené pour
+remplacer une naine qui était morte au service de la maison d'Orléans,
+ne manquait ni de jugement, ni d'esprit; seulement, l'organe faisait
+faute à ses pensées, et il ne les exprimait qu'avec peine et par
+monosyllabes.
+
+Il ôta son bonnet pointu surmonté d'une plume de héron, et s'en servit
+en guise d'éventail pour rafraîchir son visage ridé et grimaçant, tout
+ruisselant de sueur. Il fit la moue et montra les dents à Fredet; il
+sourit au comte de Boulainvilliers.
+
+--Qu'est-ce? demanda la duchesse: monseigneur est-il issu de son
+cabinet d'étude?--Guerre! guerre! guerre! cria le nain, qui se
+cramponna de ses petites mains d'enfant au fourreau de l'épée du
+seigneur de Boulainvilliers.--Compère, lui dit la princesse avec un
+air imposant, si vous sonnez mot, je vous fais mettre en cage et
+enchaperonner comme un oiseau de chasse.--France! France! France!
+reprit le nain, d'une voix sourde et mélancolique, en cachant sa tête
+entre ses mains.
+
+La portière de tapisserie se souleva doucement, et le duc Charles
+d'Orléans avança la tête pour savoir quelles étaient les personnes
+qu'il trouverait dans la salle en conférence avec la duchesse.
+
+Il poussa une exclamation de joie en reconnaissant son secrétaire et
+le sire de Boulainvilliers.
+
+Il alla droit à celui-ci, et lui présenta la main à baiser; puis, se
+tournant vers Fredet, il lui toucha la joue avec l'extrémité des
+doigts et l'accueillit d'un sourire plein de bienveillance.
+
+Cette bienveillance était répandue sur tous les traits de Charles
+d'Orléans, qui n'avait jamais pris un abord dur et hautain, même
+vis-à-vis de ses plus infimes serviteurs, et qui semblait avoir
+seulement à coeur de se faire aimer de tout le monde.
+
+Son visage gracieux et distingué, aux grands yeux mélancoliques, au
+teint pâle, à la bouche souriante, n'exprimait donc que la mansuétude
+de son caractère et la distraction de son esprit rêveur.
+
+Sa démarche et son geste nobles suffisaient pour témoigner de sa
+naissance et de son rang; malgré la bonté et la douceur presque
+modestes dont il s'enveloppait en quelque sorte, il savait se montrer
+prince mieux que ses oncles et ses cousins: il n'avait qu'à prononcer
+une parole pour imposer le respect en même temps que l'affection.
+
+Son costume était plus simple et moins soigné que celui de ses
+officiers subalternes.
+
+Il conservait toujours le deuil depuis l'assassinat de son père, selon
+le voeu de sa mère, Valentine de Milan. Ce jour-là, il avait une
+sorte de robe de chambre tombant jusqu'à terre, à jupe large et
+flottante, à manches très-amples, en drap de soie noir, quelque peu
+taché et râpé par l'usage.
+
+Une ceinture de cuir doré, et des franges d'or au bas de sa robe ainsi
+qu'autour du collet, étaient les seuls indices qui révélassent le haut
+seigneur, dans ce temps où des lois, dites somptuaires, attribuaient à
+chacun les étoffes et les parures qu'il devait porter en raison de sa
+qualité et de son état.
+
+Son bonnet ou _aumusse_ en velours noir, qui ne couvrait que le sommet
+de la tête et laissait descendre sur le cou la chevelure relevée en
+bourrelet ou façonnée en rouleau, offrait un signe plus
+caractéristique: c'était le bâton noueux, emblème choisi par le feu
+duc d'Orléans, et accompagné de sa devise: _Je l'envie_; le tout
+exécuté en broderie d'or et d'argent avec des entrelacs de perles.
+
+Enfin, il tenait sous son bras un gros volume couvert en _veluau_ ou
+velours noir.
+
+--Quoi! de retour, messieurs mes amis! dit-il avec aménité, et vous ne
+m'avez pas fait avertir que vous étiez là?--C'est moi, monseigneur,
+qui n'ai pas permis qu'on vous troublât, reprit la duchesse; je vous
+savais enfermé en votre étude dès l'aube.--Oui bien, madame, je
+poétisais, songeais et écrivais; mais j'eusse été bien aise de voir
+mon bon compère Fredet et mon grand ami Philippe. Quelles nouvelles de
+par de çà? Vous venez de Blois, Philippe? Et vous, Fredet, de
+Rouen?...--Monseigneur, interrompit la princesse, ils vous conteront
+leur voyage après s'être reposés et rafraîchis, car ils ont fait une
+bien longue traite à cheval, et ils ont eu de grosses aventures par
+les chemins...--Mon Dieu! mes beaux amis, avez-vous rencontré des
+bandes d'écorcheurs ou des malandrins qui vous auraient ôté jusqu'à la
+chemise? Il est grand temps, la guerre finie, qu'on donne la chasse à
+ces larrons qui s'opposent au bien de la paix.--La guerre avait cet
+avantage, mon seigneur, dit Fredet, que les méchants voleurs faisaient
+de bons soldats.--Mieux vaut paix que guerre, Fredet, je t'assure; car
+si le roi levait l'oriflamme contre ses ennemis, nous ne pourrions
+pas, à cette heure, rimer des rondels et des ballades, comme nous
+faisons à loisir, et force serait de jouer de l'épée plutôt que de la
+plume....--Vous vous échauffez trop au travail, monseigneur, dit la
+duchesse qui voulait changer cette conversation, et votre santé en
+pâtit.--Vraiment! je ne fus jamais si allègre et dispos, madame, à
+cause de la vie tranquille qu'on mène ici, loin des soucis et des
+tracas de la cour.--C'est la chaleur du travail, vous dis-je, qui vous
+empêche de sentir que vous êtes malade...--Malade! s'écria le prince
+en riant; vous m'apprenez là ce que j'ignorais moi-même: je n'eus onc
+si bel appétit et si bonne humeur...--Eh! monseigneur, ce sont des
+apparences fausses, des mensonges de la maladie; il faut bien vous le
+déclarer, puisque vous n'y prenez pas garde: vous êtes malade et en
+danger de le devenir davantage; donc, je vous conseille de vous mettre
+au lit et d'appeler le médecin...--Dites de me mettre à table et
+d'appeler l'échanson, pour boire à la bienheureuse revenue de Fredet
+et de Boulainvilliers...--Mon redouté seigneur, dit alors Isabeau de
+Grailly qui avait imaginé la prétendue maladie de Louis d'Orléans,
+voilà plusieurs fois que madame la duchesse est grandement en peine de
+votre santé et n'ose vous le déclarer, de peur que vous ne tombiez
+dans la mélancolie.--Merci de moi! vous finirez par me faire croire
+que je suis déjà mort et enterré...--A Dieu ne plaise! dit la
+princesse; vous avez seulement une grosse fièvre, et il est bon que
+vous gardiez la chambre, sinon le lit, et fassiez jeûne exemplaire,
+comme au saint temps du carême...--Moi, j'ai la fièvre! Pour Dieu! si
+j'y eusse pensé! Bien plus, madame, il vous plaît que je jeûne en
+anachorète?...--Autrement, vous iriez de mal en pis, et vous seriez
+affligé de quelque grosse maladie. Ainsi, vous avez le teint pâle et
+l'oeil éteint...--En vérité! reprit le duc qui commençait à se
+sentir persuadé: ai-je donc le teint si pâle et l'oeil si éteint,
+Fredet?--Je ne sais pourquoi, mon très-redouté seigneur, répondit le
+secrétaire, mais, en vous voyant je me demandais, à part moi, si le
+grand air, l'exercice du corps, le chevaucher et le train des armes,
+ne vous valaient pas mieux que le séjour, l'étude et la poésie.--Que
+t'en semble, Philippe? demanda le duc en se tournant vers ce
+gentilhomme: me conseilles-tu de mander médecin et apothicaire?--Je ne
+vous puis conseiller, mon très-redouté seigneur, dit Philippe de
+Boulainvilliers, docile aux instructions de sa fiancée, que de vous
+remettre de tout aux avis et aux soins de madame d'Orléans qui n'a
+rien de plus cher que votre vie.--En effet, répliqua Louis d'Orléans
+qui éprouvait une sorte de malaise physique, résultant de la
+contrainte morale qu'on exerçait sur lui: depuis deux semaines, j'ai
+fait une terrible besogne, et il n'y a pas lieu d'être surpris si ce
+labeur obstiné a pâli mon visage et fatigué mes yeux...--Ta, ta, ta!
+se mit à fredonner le nain Bejaune, en imitant le son de la trompette,
+malgré les regards courroucés que lui lançait la duchesse.--Tu me
+donnes aussi un avertissement, Bejaune? repartit le duc, qui cherchait
+à dissiper la préoccupation chagrine que lui avait communiquée cette
+enquête sur sa santé. Tu me pries de célébrer quelque joute ou tournoi
+dans le grand préau?--Boum! boum! boum! murmura le nain, imitant le
+son de l'artillerie, sans tenir compte des ordres de madame
+d'Orléans.--Ah! je te comprends enfin, Bejaune, mon ami: tu fêtes
+et tu acclames l'anniversaire de mon mariage avec ma très-chère
+dame Bonne d'Armagnac? Vrai Dieu! il y a cinq ans accomplis que
+j'épousai l'excellente femme, laquelle j'aime davantage tous les
+jours...--Grand merci de cet anniversaire, monseigneur! dit la
+duchesse.
+
+Elle se leva, les larmes aux yeux, et courut embrasser son mari.
+
+--Prions le Seigneur Dieu de faire que le dit anniversaire ne soit
+pas le dernier!--Qu'est-ce à dire, madame? avez vous encore tant
+d'inquiétude sur ma santé? Je me soignerai donc et jeûnerai suivant
+votre plaisir. Mais, en mémoire de ce joyeux anniversaire, recevez ce
+beau livre que j'ai de ma main écrit et enluminé pour vous en faire
+don.
+
+En disant ces mots, il lui présenta le volume qu'il tenait, et que
+Bonne d'Armagnac s'empressa d'ouvrir avec une joie d'enfant qui lui
+fit oublier un moment ses pressentiments sinistres.
+
+C'était le recueil des poésies du prince et de quelques-uns de ses
+familiers, poésies d'un genre léger et gracieux, qui contrastait avec
+les impressions tristes et désolées que tant d'événements tragiques
+auraient dû faire passer dans l'esprit des auteurs: Charles d'Orléans,
+et les poëtes de son école, qui appartenaient presque tous à sa
+maison, avaient chanté le printemps, les fleurs, les oiseaux et les
+femmes.
+
+Ce recueil, en belle écriture gothique, sur vélin blanc et lisse,
+était orné de majuscules rehaussées d'or et de couleurs éclatantes,
+ainsi que d'arabesques délicates, représentant des sujets variés de la
+vie rustique, à l'entour des pages.
+
+--Mon bonheur n'aurait pas d'égal, monseigneur, dit la duchesse avec
+émotion, si vous vouliez jurer sur ce livre comme sur Évangile...--Que
+jurerai-je, madame? demanda vivement Louis d'Orléans, après avoir
+attendu un moment que la duchesse achevât sa phrase.--De ne me
+contredire en quoi que ce soit, monseigneur, et de croire, quoi qu'il
+arrive, qu'une bonne femme a reçu, du sacrement du mariage, plein et
+absolu pouvoir de garder son mari. C'est pourquoi je vous ordonne, mon
+cher seigneur, de rester en votre chambre comme en chartre
+privée.--Sur mon âme! je jurerai tout ce qu'il vous plaira, mais je
+n'eusse onc présumé que j'étais si grièvement malade.
+
+Telle est la puissance de l'imagination sur tout notre organisme
+matériel, que le duc d'Orléans, qui jouissait d'une parfaite santé et
+dont aucun accident n'avait troublé la belle constitution, se laissa
+convaincre de maladie et en ressentit réellement les symptômes.
+
+Il se mit à la diète, et se confina dans sa chambre, où Bonne
+d'Armagnac s'installa pour lui donner les soins les plus empressés et
+les plus tendres.
+
+Après un jour de diète, le prétendu malade avait les sens plus lourds,
+la tête plus vide, le pouls plus faible: le médecin ou _physicien_,
+qu'on avait mandé, prescrivait des drogues et des tisanes, que la
+duchesse transformait, de concert avec Isabeau, en potions anodines et
+inoffensives.
+
+C'est alors qu'elle répondit elle-même au roi, aux frères du roi, aux
+princes du sang, aux officiers de la couronne, qui avaient écrit au
+duc d'Orléans pour l'inviter à venir au plus tôt rejoindre l'armée
+avec ses chevaliers bannerets, ses gens d'armes et ses vassaux. La
+duchesse excusa l'absence de son mari en annonçant qu'il était
+incapable non-seulement de monter à cheval, mais encore de sortir de
+son lit.
+
+Le prince devenait tout à fait malade.
+
+La tristesse s'était emparée de lui et, à défaut d'un mal réel, le
+consumait lentement. Le manque de nourriture, d'air et d'exercice,
+l'avait tellement débilité, qu'il pouvait se regarder comme
+dangereusement atteint. Il en vint à penser à son testament.
+
+
+
+
+V
+
+
+Cependant toute la population du château était dans l'attente et dans
+l'anxiété.
+
+Il n'y avait que le prince qui, enfermé dans sa chambre et gardé à vue
+par Bonne d'Armagnac, restât étranger aux événements de la guerre.
+Chacun, homme ou femme, grand ou petit, prenait à coeur les
+nouvelles vagues et incomplètes qui pénétraient de toutes parts dans
+l'enceinte de Coucy.
+
+On savait que l'armée royale s'était rassemblée au nombre de 100,000
+combattants; que cette armée s'augmentait sans cesse par l'arrivée de
+nouveaux renforts; que la noblesse de France avait juré d'anéantir les
+Anglais; que ceux-ci, décimés par les maladies et la famine, mais
+encouragés par la présence de leur roi, ne comptaient pas plus de
+15,000 gens d'armes et archers; qu'ils avaient battu en retraite
+cependant, sans accepter la bataille, et qu'après avoir passé la Somme
+à gué, ils se croyaient sauvés, malgré la multitude d'ennemis qui les
+environnaient et les harcelaient.
+
+On ne s'étonnait pas que le duc d'Orléans, malade comme on le disait,
+manquât à la réunion des princes et seigneurs français, mais on avait
+peine à comprendre qu'il n'eût pas envoyé à l'armée sa bannière avec
+ses gentilshommes, ses capitaines et ses vassaux.
+
+On regardait cette indifférence de sa part comme un acte politique
+motivé par la conduite du duc de Bourgogne, qui avait refusé aussi de
+prêter secours au roi de France contre le roi d'Angleterre.
+
+Ce jour-là (c'était le 21 octobre), Charles d'Orléans, le corps épuisé
+par la diète, la tête affaiblie par la préoccupation de son mal
+imaginaire, le visage pâle et altéré, se souleva sur le coude dans
+l'immense lit qui, semblable à une prison, l'enveloppait de l'ombre de
+son ciel massif et de ses rideaux ou _courtines_ en soie bleue,
+brochée d'or et fleurdelisée.
+
+Il appela, d'une voix débile, la duchesse, assise en ce moment près de
+la fenêtre, et lisant avec une sorte de pieux recueillement les
+poésies de son mari dans le beau manuscrit enluminé dont il lui avait
+fait présent.
+
+--Bonne, lui dit-il, je mourrai d'ennui et de tristesse plutôt que de
+mon mal: il faut que je sorte de ce lit, sous peine d'y rendre l'âme;
+il faut que j'entende des voix humaines et contemple des visages
+humains, sous peine de me croire déjà au purgatoire... Eh!
+monseigneur, avez-vous la force de vous lever et tenir debout?
+Voulez-vous, pour vous distraire, qu'on amène en votre chambre des
+ménestrels, des bateleurs, des musiciens, des animaux savants, des
+docteurs ès-sciences...--Non, je ne veux plus demeurer en cette
+chambre; je veux me promener en plein air, dans les préaux, dans les
+courtils et les vergers, sur les remparts: cette promenade me vaudra
+mieux que les juleps des physiciens qui méritent le bonnet à oreilles
+d'âne.--Vraiment, mon cher seigneur, vous ne pourriez vous soutenir ni
+marcher. Vous êtes ou, du moins, vous avez été trop grandement
+malade.--Je ne suis pas guéri encore; mais, dussé-je aller de vie à
+trépas, je ne demeurerai davantage en ma couche. Dieu me vienne en
+aide! je prétends oublier mon mal, s'il se peut, et célébrer quelque
+fête ou cérémonie avant celle de mes funérailles.--Ne parlez pas
+ainsi, mon bon seigneur, car vous me navrez au fin fond de l'âme, et
+je souhaiterais alors être morte.--Demain, madame ma mie, je tiendrai
+un beau puy de rhétorique dans la galerie des Armes, et vous
+distribuerez, de votre main, les prix et couronnes que je décernerai
+aux meilleurs poétiseurs.
+
+Bonne d'Armagnac fut contrariée, au dernier point, d'un pareil projet,
+qui allait mettre le duc d'Orléans en présence de toute sa maison;
+mais elle n'osa pas s'y opposer ouvertement, d'autant plus qu'en ce
+temps-là l'obéissance d'une femme envers son mari devait être toujours
+résignée et silencieuse.
+
+Fredet fut appelé, et, de concert avec son maître, il dressa le plan
+détaillé de la fête.
+
+On nommait _puy de rhétorique_, une espèce de concours poétique, qui
+s'ouvrait avec plus ou moins d'éclat dans les villes du nord de la
+France et à la cour des seigneurs de ces provinces, où la poésie était
+généralement aimée et cultivée. Ces puys de rhétorique excitaient et
+répandaient le goût des lettres ou de la _gaie-science_, suivant une
+expression en usage dans le Nord comme dans le Midi, qui avait aussi
+ses concours poétiques sous le nom de _jeux floraux_ et de _cours
+d'amour_.
+
+Quant au nom de _puy de rhétorique_, il signifie _trône de
+littérature_; car le mot _puy_ (en bas latin, _podium_) s'employait
+pour désigner un lieu élevé, une montagne ou une estrade: la
+_rhétorique_ avait alors un sens beaucoup plus étendu qu'aujourd'hui,
+et représentait à la fois tout ce que comprend l'art de bien dire.
+
+Le lendemain, les préparatifs de la solennité avaient été faits dans
+la galerie des Armes, appelée ainsi à cause des trophées d'armes et
+des panoplies qui la décoraient.
+
+Toutes les personnes faisant partie de la maison du duc d'Orléans
+devaient assister à l'assemblée et y avaient été invitées par un
+_cri_, c'est-à-dire par une proclamation au son des trompettes dans le
+_tinel_ ou salle à manger des officiers et des dames.
+
+On n'avait pas convoqué à cette fête les châtelains et les nobles des
+environs, parce que le temps eût manqué pour envoyer ces invitations à
+vingt lieues à la ronde. Madame d'Orléans s'y serait d'ailleurs
+refusée; tant elle craignait que son mari ne fût instruit de
+l'imminence d'une bataille entre les Français et les Anglais.
+
+Elle redoubla même de précautions à cet égard, et elle menaça de sa
+colère quiconque aurait l'imprudence de prononcer une parole capable
+d'inquiéter ou d'éclairer le duc d'Orléans.
+
+Si ce prince n'avait point passé pour gravement malade auprès de tout
+le monde, on n'eût rien compris à son indifférence au milieu des
+grands événements qui se préparaient, et tous les gentilshommes de sa
+maison seraient venus lui demander de les conduire à la guerre.
+
+C'était, à cette époque, une passion commune à tous, que celle des
+armes, et un seigneur qui aurait évité une occasion d'exposer sa vie
+en combattant, eût été honni et déshonoré.
+
+La chevalerie n'avait pas d'autre but que de former des hommes de
+guerre et de glorifier la vaillance, cette première vertu de la
+noblesse.
+
+Pendant que Louis d'Orléans se faisait vêtir par ses valets de
+chambre, Bonne d'Armagnac, qui devait présider avec lui le puy de
+rhétorique, descendit dans le verger, pour essayer de dissiper les
+sombres nuages dont sa pensée et son front étaient obscurcis.
+
+Elle portait sous son bras le manuscrit des poésies de son mari, parce
+qu'elle le lisait sans cesse et ne le quittait pas plus qu'un talisman
+ou une amulette. Elle ne commença pas toutefois sa lecture: elle était
+tombée dans une rêverie amère, en se disant que le duc d'Orléans ne
+lui pardonnerait pas la ruse qu'elle avait employée pour l'empêcher de
+faire son devoir de prince et de rejoindre l'armée du roi.
+
+Isabeau de Grailly et Hermine de Lahern ne tardèrent pas à venir la
+retrouver sous une treille où elle s'était arrêtée machinalement dans
+sa promenade solitaire.
+
+La duchesse avait un magnifique costume qui rehaussait l'éclat de sa
+beauté noble et majestueuse.
+
+Sur sa tête s'élevait le _hennin_ ou bonnet à cornes, en forme de
+demi-cercle, cette coiffure singulière que la reine Isabeau de Bavière
+avait empruntée aux modes de son pays, et que les dames de la cour
+adoptèrent avec tant de fureur que les prédicateurs en chaire
+traitaient le _hennin_ d'invention du diable. Celui de Bonne
+d'Armagnac était en soie rouge brodée d'argent, avec garniture de
+canetilles d'or et de perles qui s'entrelaçaient en façon de
+feuillages.
+
+Le _surcot_, qui, comme son nom l'indique, se portait par-dessus la
+cotte, ressemblait assez au vêtement qu'on appelle maintenant _visite_
+et que les femmes ont ajouté à leur toilette d'hiver, si ce n'est que
+le surcot dessinait exactement la taille et se découpait en basques
+arrondies sur les hanches; le surcot de la princesse, qui n'avait pas
+de manches, et qui laissait voir celles de sa robe en satin vert, se
+composait d'un corsage en damas blanc, offrant sur la poitrine deux
+larges bandes de fourrures de _menu vair_ ou petit gris, qui suivaient
+le contour des basquines.
+
+La jupe, mi-partie ou divisée en trois zones de différentes couleurs,
+en avait une seule verte, semblable aux manches; les deux autres
+étaient blanche avec des fleurs de lis et des lions d'or, et amarante
+avec des rosaces d'argent.
+
+Un riche manteau de brocard, analogue à la dalmatique d'un évêque,
+tombait sur ses épaules et s'attachait par devant au moyen d'une
+grosse agrafe de perles; une espèce de ceinture massive d'orfévrerie,
+qui cachait le surcot, ne se révélait que par son extrémité ou
+_pendant_ qui tombait jusqu'au bas de la jupe.
+
+La longueur de ce pendant se mesurait en raison du rang de la femme
+qui portait ceinture; la ceinture, dans tous les cas, était un signe
+distinctif de noble extraction, ce qui donna lieu au proverbe: «Mieux
+vaut bonne renommée que ceinture dorée.»
+
+Les deux damoiselles d'honneur de la duchesse n'étaient pas moins
+richement habillées.
+
+Isabeau avait aussi le surcot garni de fourrure et la ceinture
+d'orfévrerie; mais celle-ci se déployait autour des reins, et son
+_pendant_ n'atteignait pas le milieu de la jupe, également mi-partie
+rouge et blanche, en soie brochée d'argent, aux armes de la maison de
+Grailly.
+
+Le surcot violet, avec bordure de martre zibeline, était sans basques
+et allait s'arrondissant sur les hanches, de même que le corset qui
+fait la base de la toilette d'une femme aujourd'hui, et qui n'est
+autre qu'un surtout dégénéré ou perfectionné.
+
+Isabeau n'avait pour coiffure qu'une sorte de calotte ou chaperon de
+drap d'or, d'où s'échappaient ses beaux cheveux noirs épars sur son
+cou et ondoyant autour d'elle.
+
+Quant à Hermine de Lahern, elle n'avait pas renoncé aux modes de son
+pays natal.
+
+Ses cheveux blonds flottants encadraient sa figure comme d'une auréole
+et se répandaient en boucles abondantes derrière son corsage; elle
+était coiffée d'un haut bonnet de forme conique, pareil à celui que
+les Cauchoises ont conservé; ce bonnet, d'étoffe bleue couverte de
+point de Venise, se terminait par un ample voile qui aurait pu
+l'envelopper tout entière.
+
+Elle portait deux robes: celle de dessous en brocard, à damier noir et
+argent; celle de dessus, formant juste au corps, à manches ouvertes et
+tombantes, en drap de soie blanc, fourré d'hermine, emblème de son
+nom.
+
+Elle n'avait pas de ceinture d'orfévrerie, mais un _carcan_ ou collier
+de perles à trois rangs, ainsi que des _aureillettes_ ou boucles
+d'oreilles à pendeloques formées de ces mêmes perles, qui se pêchaient
+sur les côtes de Bretagne, et qui passaient pour venir de l'Inde.
+
+--Ma très-chère dame, dit Hermine à la duchesse d'Orléans, savez-vous
+le bruit qui court ici: l'armée du roi et celle d'Angleterre sont en
+présence devers Saint-Pol et Azincourt, en sorte que la bataille se
+donnera demain, si donnée elle n'est à cette heure.--Or çà, ma mie,
+allez-y si bon vous semble, et bataillez à votre aise, repartit
+brusquement Bonne d'Armagnac, mais gardez-vous de parler bataille
+céans, où l'on n'y songe guère, car je vous enverrais plutôt en un
+couvent de Bretagne.--Un couvent me conviendra fort, madame, pour y
+prier en mémoire des vaillants chevaliers qui mourront aujourd'hui ou
+demain.--Voilà une résolue batailleuse! dit la duchesse en se tournant
+vers Isabeau, qui semblait triste et recueillie. Nous ne la fiancerons
+pas comme toi, Isabeau, à quelque bon gentilhomme, mais nous en ferons
+une béguine ou cordelière qui priera pour nous en son moutier.--Mieux
+vaudrait n'être pas fiancée, reprit la damoiselle de Grailly, que
+d'essuyer les reproches et les dédains de messire Philippe de
+Boulainvilliers, qui menace de se tuer s'il ne va pas combattre les
+Anglais!--Monseigneur ne vous excusera jamais, ajouta la damoiselle de
+Lahern, de l'avoir retenu en sa chambre, quand il y a guerre et
+bataille.--Oh! ma très-honorée dame, dit Isabeau, nous n'avons pas
+refusé de vous obéir, et pourtant messire de Boulainvilliers m'a
+déclaré que c'était faire honte et affront à monseigneur, que de le
+garder ainsi prisonnier, sans l'avertir même du mandement du roi, qui
+a fait lever l'oriflamme.--Quels regrets ce sera pour vous, madame,
+dit Hermine, si les Français perdent cette journée, faute du secours
+de leur valeureux prince, monseigneur le duc d'Orléans! quels regrets
+aussi, chère et bonne dame, si monseigneur n'a pas sa part dans une
+belle victoire!--M. de Boulainvilliers m'a dit que les capitaines de
+mon redouté seigneur étaient déterminés à s'en aller d'eux-mêmes se
+réunir au camp des Français?--On s'émerveille grandement partout, ma
+très-honorée dame, que, vous, fille du brave comte d'Armagnac, et
+femme du très-valeureux duc d'Orléans, vous demeuriez neutre et
+insensible à ces bruits de guerre qui font palpiter les coeurs des
+nobles dames.--Il n'est plus temps peut-être de partir en armes et de
+déployer au vent la bannière d'Orléans?--Il est toujours temps de
+faire son devoir et de se conduire généreusement en gentilhomme et en
+prince!--Eh! quoi! mes filles! s'écria la duchesse, ébranlée par ces
+attaques redoublées qui venaient battre en brèche sa résolution déjà
+chancelante: vous voulez que je livre monseigneur à la mort, comme un
+mouton qu'on mène à la boucherie?--Dieu m'est témoin, ma très-honorée
+dame, répondit Hermine, que je verserais tout mon sang pour épargner
+la moindre goutte du sang de monseigneur!--Pensez-vous donc, ma
+très-excellente dame, ajouta Isabeau avec inquiétude, que tous ceux
+qui vont à la guerre n'en reviennent pas?--Allez, mes filles, nous
+avons chacune, au fond de notre coeur, une secrète voix qui nous
+annonce l'avenir, et nos pressentiments ne sont que des avertissements
+envoyés du ciel sur ce qui doit advenir. Or, j'ai ferme assurance que
+monseigneur me sera pour toujours ravi, s'il me quitte en cette
+occasion, et que, le voyant me quitter, je l'aurai vu pour la dernière
+fois!--Hélas! madame, répliqua Isabeau de Grailly, il me semble qu'il
+en sera de même de mon fiancé!--Ce sont chimères et mensonges que ces
+pressentiments, mon honorée dame, repartit la damoiselle de Lahern.
+Certes, si je me fiais à des présages et à des imaginations
+semblables, je croirais que c'en est fait du beau royaume de France et
+de la gentille noblesse française!--Le jour, la nuit, je suis
+poursuivie de fantômes et d'images sinistres, dit la duchesse: tantôt
+je me vois en habits de deuil; tantôt je pense être en prison et
+chargée de chaînes de fer; tantôt monseigneur m'apparaît, mort et
+percé de coups... O mon Dieu: qu'adviendra-t-il de tout
+ceci?--N'avez-vous pas, très-honorée dame, dit Isabeau, consulté les
+sorts et les horoscopes?--Je n'ai, ma mie, consulté que mon coeur,
+et mon pauvre coeur m'a répondu que cette guerre serait bien fatale
+à monseigneur.--Plaise à Dieu qu'elle ne soit plus fatale à mon beau
+pays de France et au roi notre sire! murmura Hermine.--Que
+n'interrogez-vous les sorts des lettres? continua Isabeau. Vous
+n'aurez que faire de mander des devins ou des astrologues. Prenez tel
+livre que vous voudrez; ouvrez-le en invoquant le destin, et voyez ce
+que vous annoncera la première lettre au commencement de la page, à
+votre droite: les douze lettres, qui font la tête de l'alphabet,
+depuis l'_a_ jusqu'au _l_, sont heureuses et de bon augure; les
+autres, depuis le _m_ jusqu'à la fin, sont malheureuses et de méchant
+présage. Jamais, dit-on, cet horoscope n'a induit en erreur et abusé
+personne au monde.--Vraiment! ne l'as-tu pas essayé pour ton propre
+compte? demanda la duchesse, en ôtant les signets du volume qu'elle
+avait par hasard sous la main.--Nenni, ma très-chère dame, reprit
+naïvement la damoiselle de Grailly, j'appréhendais trop de me préparer
+un mauvais sort.--Ce n'est rien qu'une lettre pour connaître
+l'avenir, dit la damoiselle de Lahern; il faut s'attacher au premier
+mot qui se présente à l'ouverture du livre, et même, parfois, on
+retient le sens de la ligne ou de la phrase qui est au commencement de
+la page. J'en ferai l'épreuve pour ma part, si vous le trouvez bon,
+madame, et je conjure la fortune d'être propice à mes désirs.
+
+La duchesse d'Orléans tenait le livre fermé, et ses deux compagnes,
+debout, à ses côtés, regardaient avec anxiété ce livre prophétique,
+entre les feuillets duquel Hermine de Lahern se hasardait à chercher
+l'oracle de l'avenir.
+
+Celle-ci indiqua du doigt l'endroit où elle voulait ouvrir le volume,
+et posa la main sur le feuillet où se trouvaient la lettre, le mot et
+la phrase qu'elle devait interpréter pour connaître son sort. La page
+commençait par ce vers:
+
+ Prison auras avec ton noble maître.
+
+La princesse tressaillit et relut plusieurs fois ce vers en silence.
+
+--La lettre et le mot ne sont guère favorables, dit la jeune fille,
+mais la phrase l'est davantage, si le sort me donne à partager le sort
+de monseigneur.--Ce pronostic n'a pas et ne peut avoir de sens,
+repartit Bonne d'Armagnac, d'autant que monseigneur n'est pas
+prisonnier... Mais, vraiment! s'écria-t-elle, en riant, voici déjà le
+sort accompli, car c'est moi qui ai mis en captivité monseigneur
+d'Orléans, de peur qu'il ne s'en aille à l'armée du roi, et tu es
+pareillement captive, ma douce Hermine, en notre châtel de Coucy. Çà,
+Isabeau, à ton tour de faire parler le sort à ton profit!
+
+Isabeau de Grailly rougit et ne répondit pas: elle eût bien souhaité
+ne pas s'exposer à évoquer une mauvaise chance, mais elle n'osait pas
+résister à un désir, encore moins à un ordre de sa maîtresse.
+
+Elle écarta donc les feuillets du livre d'une main tremblante, et
+rencontra ce vers qui, malgré le fâcheux caractère de sa première
+lettre, commençait par un mot qu'elle eût choisi elle-même et
+contenait un présage qu'elle accueillit avec un battement de coeur,
+un sourire de joie et un redoublement de rougeur:
+
+ Mariage est la fin de tes ennuis.
+
+--Oui-da, ma fille, dit la duchesse avec gaieté, les horoscopes de ce
+livre ne sont pas si contraires que je l'appréhendais. Au fait, rien
+que de bon ne peut sortir de l'oeuvre de monseigneur, et j'ai à
+coeur que ce beau mariage se fasse le plus prochainement possible,
+pour mettre fin à tes ennuis.--Çà, ma très-chère dame, dit Hermine, ne
+vous plaît-il pas de consulter aussi les sorts, pour savoir ce qui
+adviendra de la guerre des Anglais?--Je me soucie bien de cette
+guerre, vraiment! Il n'y en aura pas même un écho jusqu'ici, et je ne
+craindrai pas pour les jours de mon époux bien-aimé.--Voyons ce que
+vous conseille, en cette occurrence, l'horoscope des lettres! Faut-il
+que monseigneur demeure céans ou rejoigne l'armée?--Il demeure et
+demeurera céans, te dis-je; car j'aime mieux qu'il vive avec moins
+d'honneur, que de le voir mort avec plus de triomphe.--Ouvrez un peu
+le livre, madame, et demandez-lui s'il convient qu'un duc d'Orléans
+reste au logis et se tienne coi, quand on va livrer bataille?--Ne me
+tentes-tu pas comme le serpent du paradis terrestre, dit tristement
+Bonne d'Armagnac, et n'est-ce pas manger le fruit de l'arbre défendu
+de la science?
+
+La duchesse, un moment indécise, ouvrit brusquement le volume, et lut
+avec effroi ce vers menaçant, au commencement de la page:
+
+ Morte de deuil en pleurant tant de morts.
+
+Elle faillit laisser le livre s'échapper de ses mains; ses yeux se
+voilèrent et une douleur poignante s'empara d'elle.
+
+Hermine de Lahern regardait avec stupeur cet arrêt de mort qu'elle
+essayait en vain d'interpréter d'une manière rassurante. La damoiselle
+de Grailly, saisie d'une émotion indéfinissable, approcha ses lèvres
+de la main de Bonne d'Armagnac et y déposa un baiser qui ressemblait à
+un adieu funèbre.
+
+--Hermine, lui dit solennellement la duchesse, c'est vous qui l'avez
+voulu, c'est vous qui m'avez ôté la consolation de l'espérance!--Ne
+vous méprenez pas sur le vrai sens de ce pronostic, très-vénérée dame,
+répondit la damoiselle de Lahern, avec autant d'embarras que
+d'anxiété: cela s'entend de la bataille, qui fera beaucoup de morts et
+qui rendra quasi la France morte de deuil...--Il sera temps d'y
+penser, le cas échéant, reprit froidement la duchesse; quant à cette
+heure, il n'est pas question de bataille causant mort d'hommes, mais
+tant seulement de bataille poétique entre les concurrents du puy de
+rhétorique. Malheur à qui réveillera monseigneur!
+
+Les trompettes sonnèrent pour annoncer l'ouverture de puy de
+rhétorique, et un orchestre, composé de flûtes, de hautbois, de violes
+et de _rebecs_ ou violons à trois cordes, fit entendre une symphonie
+lente et douce.
+
+La musique de ce temps-là, n'ayant que des instruments faibles,
+monotones et imparfaits, se bornait à filer des sons et n'exécutait
+que des espèces de gammes chromatiques, en montant et en descendant,
+sans ensemble et sans énergie; elle rencontrait pourtant quelquefois
+un chant gracieux et touchant malgré sa simplicité et son uniformité.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La galerie des Armes, où la cérémonie devait avoir lieu, était
+remarquable par sa longueur plutôt que par son élévation. Le plafond,
+soutenu par des poutrelles ou lambris peints en rouge, représentait un
+ciel d'azur étoilé; les murailles, également peintes à la détrempe,
+avaient pour ornements une série d'écussons ou armoiries appartenant à
+l'ancienne famille de Coucy, qui était alors éteinte et dont la maison
+d'Orléans possédait les domaines seigneuriaux.
+
+De chaque côté de la galerie, s'élevaient des trophées d'armes
+offensives et défensives, des mannequins couverts d'armures de
+différentes époques et de différents pays, des faisceaux de lances, de
+haches et d'épées, des amas de casques et de boucliers aux formes les
+plus variées et les plus bizarres.
+
+A l'extrémité de la salle, on avait disposé le _puy_: c'était une
+estrade, exhaussée de trois pieds au-dessus du plancher, couverte de
+nattes en paille et décorée d'un dais ou baldaquin fleurdelisé, sous
+lequel devait s'asseoir le duc d'Orléans.
+
+Ce prince entra le premier dans la salle, suivi de sa femme et des
+juges du puy, choisis parmi les dames et les officiers de sa maison.
+
+Il était si faible, que son secrétaire Fredet soutenait sa démarche
+chancelante; son visage pâle, ses lèvres blêmes et ses yeux éteints
+témoignaient assez de l'altération de sa santé, qui n'était que le
+résultat d'une longue diète, d'une triste préoccupation et d'un manque
+absolu d'air et d'exercice.
+
+Il portait des vêtements noirs, suivant le voeu que sa mère
+Valentine avait fait pour lui; mais il avait passé autour de son cou
+plusieurs grosses chaînes avec les insignes des ordres de chevalerie
+qu'il pouvait opposer à celui de la Toison-d'Or, créé et distribué par
+le duc de Bourgogne.
+
+Il se traîna jusqu'au fauteuil qui lui était destiné; à ses côtés, se
+plaça, sur un siége plus bas, la duchesse d'Orléans; derrière eux, les
+personnes composant le tribunal poétique se rangèrent sur des bancs
+garnis de tapis armoriés.
+
+Dans la salle, dont les portes s'ouvrirent alors aux invités, une
+foule compacte de curieux empressés se précipita vers l'étroit espace
+réservé au public subalterne, tandis que les gentilshommes, donnant la
+main aux dames et aux damoiselles en habits de gala ou de cérémonie,
+vinrent processionnellement, en saluant le duc et la duchesse, occuper
+les places auxquelles ils avaient droit selon leur naissance et leur
+rang.
+
+Un héraut d'armes, sa baguette blanche à la main, monta les degrés de
+l'estrade et s'agenouilla devant le duc pour recevoir ses ordres;
+puis, s'étant relevé, il imposa silence à l'assemblée, en agitant sa
+baguette.
+
+--Mesdames et messeigneurs, dit-il à haute voix, nous vous faisons
+assavoir que le prix du meilleur rondel sera une rose de vermeil ornée
+de deux perles en imitation de gouttes de rosée, signifiant que les
+dons du ciel ne font pas défaut aux merveilles de la nature. En outre,
+la meilleure chanson aura pour prix et récompense un beau lis
+d'argent, sur lequel est posée une mouche d'or et de diamant,
+signifiant que candeur et innocence sont les trésors de l'âme;
+finalement, la meilleure ballade sera honorée d'une couronne de fin
+or, diaprée de rubis et de saphirs, signifiant que les poëtes sont les
+princes de ce monde terrestre, et que les princes doivent aspirer à
+égaler les poëtes.
+
+Les instruments à vent et à cordes recommencèrent leurs symphonies,
+qui ne s'arrêtaient par intervalles que pour laisser entendre la
+lecture des pièces de vers présentées au concours.
+
+L'exemple du maître est toujours un commandement: la plupart des
+officiers du duc d'Orléans tenaient donc à honneur de se distinguer
+dans cette joute littéraire, à laquelle présidait lui-même ce prince
+qui n'estimait rien tant que la belle _rhétorique_.
+
+Les auteurs s'avançaient tour à tour au pied de l'estrade, et lisaient
+leurs poésies, avant d'en déposer le manuscrit entre les mains de
+Bonne d'Armagnac. Après chaque lecture, les juges délibéraient et
+allaient aux voix, en prenant d'abord l'avis de la duchesse.
+
+L'assemblée avait le droit d'exprimer son opinion par des bravos, mais
+non par des huées, le silence étant la seule marque permise de
+désapprobation.
+
+--Monseigneur, et vous, ma très-haute et très-puissante dame, dit
+Fredet, en s'inclinant avec respect, vous plaît-il d'admettre au
+concours un jouteur inconnu qui ne veut pas nommer son nom, et qui n'a
+pu assister à cette journée, faute d'être reçu au châtel.--Maître
+Fredet, interrompit Bonne d'Armagnac inquiète de cet épisode imprévu,
+la loi du puy de rhétorique exige que les concurrents y comparaissent
+en personne, et surtout qu'ils soient de bonne vie et moeurs; ce
+pourquoi convient-il qu'ils se nomment...--A moins que le chef suprême
+du puy les dispense de se nommer, répliqua Charles d'Orléans, qui
+sentait ses forces renaître et qui s'applaudissait d'avoir quitté son
+lit. Or, il importe que je sois instruit des raisons qui invitent le
+nouveau poëte à nous celer son nom.--Je m'excuse, monseigneur, d'être
+son avoué et avocat, d'autant que je ne le connais pas davantage,
+reprit Fredet que la demoiselle de Lahern encourageait du regard à
+parler. C'est une flèche qu'on a lancée dans le châtel par-dessus la
+muraille, et où se trouvait attaché cet écriteau: «Quiconque ramassera
+ceci est convié et supplié de porter, au puy de rhétorique de
+monseigneur, le rondel enfermé sous ce pli et scellé de ce cachet. Si
+d'aventure ledit rondel est jugé digne du prix, ledit prix
+appartiendra à celui qui aura été son parrain et avocat audit puy de
+rhétorique.»--Voilà une plaisante façon d'entrer en lice! s'écria
+gaiement le duc d'Orléans. Çà, Fredet, je t'autorise à être le parrain
+de ce jouteur inconnu.--Ah! monseigneur, reprit la duchesse, qu'un
+pressentiment douloureux avait fait pâlir, c'est enfreindre la loi des
+puys de rhétorique!--Nenni, madame, puisque j'admets ce rimeur, quel
+qu'il soit, noble ou vilain, à disputer le prix de la rose.--Et si
+ledit rimeur, mon très-redouté seigneur, n'était autre qu'un
+malfaiteur, condamné et décrié pour ses forfaitures, un larron?...--Fi
+donc! jamais larron, jamais mauvais garçon ou bandit n'a pratiqué le
+gentil métier de poésie et art de rhétorique!--Oui-da; mais si ce
+rondel contenait choses mal sonnantes et attentatoires à l'honneur des
+dames?--Maître Fredet qui le doit lire verra du premier coup ce qu'il
+convient de faire. Je gage, au contraire, que ce rondel vient de
+quelqu'un de la cour du roi, de messire Olivier de la Marche, du roi
+de Sicile, de mon oncle de Berry. Or, écoutez, beaux juges du puy!
+
+Il se fit un silence général dans l'assemblée, que la curiosité tenait
+immobile et attentive.
+
+Madame d'Orléans n'avait pas osé résister plus longtemps en public à
+une volonté formelle de son mari: ses yeux s'étaient remplis de
+larmes, et elle laissa tomber son front dans sa main. Le souvenir de
+l'horoscope des lettres lui revint, en ce moment, avec de nouvelles
+angoisses.
+
+Maître Fredet, satisfait de l'importance qu'il s'était donnée à
+l'occasion d'un épisode dont il ignorait lui-même la portée, coupa les
+lacs de soie engagés dans le cachet sans armoiries, qui fermait un
+papier plié en forme de missive, et il lut aussitôt, d'un accent ferme
+et vibrant, ce rondel qu'il ne comprit bien qu'après en avoir fait
+lecture.
+
+ Gentil duc, quand on crie aux armes,
+ Demeurez-vous point endormi?
+ Quand la France se noie en larmes,
+ Vous cachez-vous comme fourmi?
+ Quand le roi mande ses gens d'armes,
+ N'êtes-vous plus son grand ami.
+ Gentil duc, quand on crie aux armes!
+
+--Aux armes! répéta une voix glapissante, qui partait de dessous un
+trophée d'armures et qui fut accompagnée d'un son de ferrailles que
+rendit le choc de deux armures.--Qu'est-ce que cela? demanda le duc,
+en se levant et portant la main à son côté pour y chercher une épée
+qu'il ne trouva pas.--Les Anglais seraient déjà devant Coucy! s'écria
+involontairement Philippe de Boulainvilliers que ce bruit d'armes
+avait fait tressaillir.--Monseigneur, dit tristement la duchesse
+d'Orléans, n'est-ce pas messire Jean de Bourgogne qui vous envoie ce
+message?--Continuez de lire, Fredet, repartit le duc d'Orléans ému et
+agité de mille pensées turbulentes: j'ai hâte d'entendre la conclusion
+du rondel.--Comme parrain de l'auteur, dit Fredet décontenancé par les
+regards que lui lançait la duchesse, je requiers qu'il soit mis hors
+de cause.--Point, maître! insista le duc! ces vers sont beaux et
+honorables; je souhaite qu'ils méritent la rose de vermeil.
+
+Fredet obéit à regret et reprit sa lecture, en baissant la voix de
+telle sorte qu'elle parvenait à peine jusqu'à l'extrémité de la salle,
+malgré le profond silence qui y régnait.
+
+Le duc ne s'était pas rassis, quoique ses jambes tremblassent sous
+lui, et il s'interrogeait tout bas pour découvrir un mystère que lui
+annonçait l'anxiété peinte sur tous les visages: il prêtait encore
+l'oreille à ce bruit d'armes, qui ne retentissait plus.
+
+Il ne perdit pourtant pas un seul mot de la lecture de cette seconde
+strophe du rondel.
+
+ Ayez le coeur haut affermi,
+ Maniez lances et guisarmes!
+ L'Anglais a fait assez d'alarmes:
+ Sus donc! courez à l'ennemi,
+ Gentil duc, quand on crie aux armes!
+
+--Aux armes! aux armes! répéta la même voix, qu'on avait déjà entendue
+sortir des armures et qui cette fois ressemblait à un tocsin.
+
+On ne voyait personne.
+
+Mais, du milieu des casques et des cuirasses amoncelés, s'élevait un
+bras nu, armé d'une de ces lourdes masses de fer hérissées de pointes,
+que les anciens chevaliers portaient dans les batailles pour assommer
+leurs adversaires, après avoir fait usage de l'épée et de la lance:
+cette masse retombait sans cesse sur les armes, comme un marteau sur
+une enclume, et faisait un épouvantable vacarme qui mit en rumeur
+toute l'assemblée, comme si le château était surpris et assiégé par
+les Anglais.
+
+Une terreur panique s'emparait déjà des assistants, lorsque
+quelques-uns, plus braves ou plus curieux, s'approchèrent pour
+rechercher la cause de cette alerte et trouvèrent le fou du duc
+d'Orléans blotti dans le ventre d'une énorme cuirasse.
+
+--C'est Bejaune! cria-t-on de toutes parts, les uns riant, les autres
+s'entre-regardant.--Bejaune? dit sévèrement le duc d'Orléans.
+
+Devant lui, le fou fut amené, la tête entièrement cachée dans une
+_salade_, sorte de casque en fer battu sans visière et sans crête ni
+panache.
+
+--Pourquoi as-tu crié de la sorte et causé pareil tumulte? lui
+demanda-t-il. Es-tu vraiment fol devenu?--Aux armes! aux armes! répéta
+Bejaune, brandissant et secouant la masse de fer qu'il tenait encore à
+la main. L'Anglais! l'Anglais! l'Anglais!--Eh! monseigneur, dit la
+duchesse qui fit signe d'éloigner le bouffon, avez-vous ouvert un puy
+de rhétorique pour donner audience à un fol d'office? Ne voyez-vous
+pas que Bejaune a voulu proclamer à sa façon ce méchant rondel, dont
+il est peut-être l'auteur?--Ce rondel a sans doute un sens
+prophétique, reprit d'une voix sombre Charles d'Orléans qui ne
+remarquait autour de lui que visages inquiets et consternés. Il m'a
+semblé, en l'écoutant, que c'était moi qu'on avertissait de venir à la
+bataille...--Mon bon seigneur, interrompit la princesse, vous avez eu
+grandement tort de vouloir tenir un puy de rhétorique quand vous êtes
+si débile et si malade encore. A peine pouvez-vous, hélas! vous
+soutenir. Vous ferez mieux de retourner en votre chambre et de vous
+remettre au lit.--Aux armes! a-t-on dit, répliqua le prince.
+
+Son imagination s'exaltait, en arrivant à des rapprochements de faits
+et d'idées qui le conduisirent presque à la vérité.
+
+--Que parle-t-on des Anglais? les Anglais ne sont pas en France et n'y
+reviendront jamais! Si la guerre s'allumait de rechef, c'est en leur
+Angleterre qu'il faudrait aller les chercher!... Mais la trêve
+n'est-elle point expirée? car ce n'était qu'une trêve, et la paix
+restait à conclure... Que signifierait, d'ailleurs, cette flèche
+annexée à ce rondel belliqueux? La flèche est l'image de la guerre;
+c'est ainsi que dans la _Vie d'Alexandre_, écrite par Quintus Curtius,
+la nation scythe déclare qu'elle est prête à combattre le
+Macédonien... Oui, sur mon âme! cette flèche annonce la guerre, et le
+rondel qui l'accompagne en est comme le signal! Aux armes donc, et,
+s'il le faut, à la bataille!--Ah! monseigneur, mon vénéré seigneur!
+disait Bonne d'Armagnac fondant en larmes: ordonnez-vous que mon
+horoscope s'accomplisse: _Morte de deuil en pleurant tant de
+morts!_--Quel horoscope? reprit le duc dont la tête s'égarait
+davantage, par suite de la faiblesse extrême où l'avait mis la
+privation de nourriture. _Morte de deuil en pleurant tant de morts!_
+Qui a dit cela? qui a fait ce vers que je me remémore? Morte de deuil!
+qui est celle-là que le deuil a tuée? quels sont ces morts qu'elle
+pleure? Et vous, ma chère dame, comment vous trouvez-vous intéressée
+dans ce mystère? Philippe, mon ami, va-t'en faire préparer mon cheval
+et mes armes! Maître Fredet, je veux ouïr une messe en l'honneur du
+Saint-Esprit, devant que de partir pour la guerre!... Çà, messieurs,
+on me cèle quelque chose: on me laisse ignorer ce que je dois
+savoir!... Que s'est-il passé durant ma maladie?... Que se passe-t-il
+à cette heure?... Est-il venu des lettres de la part du roi notre sire
+ou de la part de mes beaux-oncles de Bourbon et de Berry? Est-il vrai
+que nous sommes en guerre avec les Anglais?... Ah! monsieur de
+Boulainvilliers, je veux être instruit de tout.
+
+Ces questions adressées aux uns et aux autres, ces réflexions, faites
+à haute voix, se succédaient si rapidement, que la duchesse d'Orléans
+ne pouvait ni les arrêter ni les détourner. Elle donna ordre aux
+hérauts d'armes de faire évacuer la salle, et elle s'y trouva bientôt
+seule avec son mari, entourée de quelques dames et officiers de sa
+maison.
+
+Tous les témoins de cette scène ne doutèrent pas que le prince ne fût
+gravement malade, et ses paroles incohérentes, prononcées d'un air
+hagard et accompagnées de gestes impatients, firent même croire que sa
+raison avait été atteinte.
+
+Le duc d'Orléans, après cet accès de surexcitation nerveuse, retomba
+dans un morne accablement. Il avait arraché des mains de Fredet le
+papier où était écrit le rondel mystérieux, et il le relisait sans
+cesse à demi-voix pour en découvrir le sens ainsi que l'origine.
+
+L'exaltation de son cerveau s'augmentait à chaque instant, et les
+_physiciens_, qui furent appelés, ne dissimulèrent pas à la duchesse
+que l'état du duc était assez grave pour qu'on eût à en craindre les
+suites: la démence pouvait éclater d'un moment à l'autre, comme celle
+du roi Charles VI.
+
+--Hélas! ma très-honorée dame, dit Hermine de Lahern à la duchesse,
+monseigneur eût été moins en péril sur le champ de bataille, vis-à-vis
+des Anglais, que dans son lit, vis-à-vis des physiciens et
+apothicaires! Dieu fasse que vous me permettiez de le soigner à ma
+guise et de le ramener en santé!
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+ LA DETTE DE JEU
+
+ (1572)
+
+ PAR PAUL L. JACOB.
+
+ Livres nouveaulx, livres vielz et antiques.
+ Étienne Dolet.
+
+ 2
+
+ [Illustration]
+
+ Bruxelles,
+ KIESSLING ET COMPAGNIE,
+ 26, Montagne de la Cour.
+
+ 1850
+
+
+
+
+LA DETTE DE JEU.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Charles d'Orléans fut transporté dans son lit, sans qu'on parvînt à
+lui enlever ce papier, sur lequel il ne cessait de fixer les yeux,
+quoiqu'il sût par coeur le rondel dont il commentait chaque vers et
+chaque mot.
+
+Il demeurait indifférent à tout le reste, comme s'il ne voyait pas,
+comme s'il n'entendait pas les personnes qui s'approchaient de son
+lit.
+
+La duchesse fondait en larmes et priait, derrière les rideaux qu'elle
+entr'ouvrait par intervalles pour voir si l'agitation du malade se
+calmait.
+
+Isabeau de Grailly, assise auprès d'elle, pleurait aussi, sans essayer
+de la consoler.
+
+La damoiselle de Lahern s'indignait tout bas de l'ignorance des
+médecins qui s'obstinaient à traiter une maladie là où il n'y avait
+qu'un affaiblissement physique et moral, causé par la diète, le régime
+sédentaire et la préoccupation.
+
+Le bruit s'était répandu dans le château que le duc d'Orléans touchait
+à l'agonie.
+
+--Madame, dit Hermine à la duchesse, monseigneur s'en va mourir ou
+entrer en frénésie, à moins que vous ne me donniez congé de sauver sa
+raison et sa vie?--Les Anglais! les Anglais! criait le duc, en
+roidissant les bras et en battant l'air de ses poings: n'est-ce pas
+mon cousin de Bourgogne, qui les a fait venir et qui leur livre le
+noble royaume de France? Toute trahison est du fait de notre damné
+cousin! Par la mort-Dieu! je serai bien aise de le rencontrer en
+bataille et de le payer de mes vieilles dettes! Avez-vous pas encore
+fourbi mon armure et affilé mes armes? Boulainvilliers, as-tu rangé ma
+compagnie d'ordonnance? la bannière d'Orléans est-elle déployée? O ma
+bonne épée, viens là, que je te taille une glorieuse besogne!--Madame,
+rappelez-vous le roi Charles, dit encore Hermine à la duchesse: il fut
+ainsi malade et pris de fortes fièvres, sans que les physiciens
+connussent son mal et y remédiassent; puis, ce mal empirant, il tomba
+en démence et fureur, où il est encore après vingt ans.--Hélas! ma
+fille, que voudrais-tu faire? reprit tristement Bonne d'Armagnac.
+Rappelle-toi aussi mon horoscope: _Morte de deuil en pleurant tant de
+morts!_ J'aime mieux voir monseigneur gisant de sorte en son lit, que
+de le voir sur un champ de bataille!--Empêchez donc d'abord que
+monseigneur ne meure ici de faim, madame, et laissez-moi lui donner de
+quoi se réconforter; car vous savez, comme moi, que votre redouté
+seigneur n'a d'autre mal que défaut de nourriture; or, sa grande
+faiblesse de corps cause seule cette faiblesse d'esprit.--Eh bien, ma
+chère fille, je te donne pouvoir de faire ce qu'il faut pour la santé
+de monseigneur.--Merci, merci, vous dis-je, ma très-douce dame! je
+vous promets que demain monseigneur sera remis en pied; et pour ce
+faire, je vais d'abord renvoyer ces ânes fourrés de médecins qui
+l'assassinent de leurs recettes et de leurs drogues.
+
+Hermine de Lahern, s'autorisant des ordres particuliers de la
+duchesse, congédia les médecins qui discutaient entre eux sur la
+maladie du prince; elle fit sortir aussi les officiers de la maison,
+qui entouraient le lit et qui, par leur présence, augmentaient
+l'exaltation du malade.
+
+Ensuite elle invita sa maîtresse à se retirer de même, et elle lui
+jura qu'elle ne quitterait pas le chevet du duc qui avait besoin de
+repos et de silence.
+
+Bonne d'Armagnac, accablée de fatigue, après tant de jours et tant de
+nuits pendant lesquels l'inquiétude l'avait tenue éveillée, consentit
+enfin à donner quelques heures au sommeil, et passa dans sa chambre,
+avec Isabeau qui couchait près d'elle.
+
+Hermine, restée seule avec Fredet pour garder le prince, qui était
+retombé dans un morne abattement, fit apporter une collation composée
+de mets légers et succulents, de vin généreux et de pain _curial_ ou
+de cour, espèce de pain mollet fait de fine fleur de farine.
+
+--Monseigneur, dit-elle en s'approchant du lit, vous plairait-il de
+prendre un peu de nourriture pour vous réconforter?
+
+Charles d'Orléans la regarda avec étonnement et ne lui répondit pas.
+
+Elle lui présenta alors une de ces soupes exquises que nos ancêtres
+savaient faire avec un mélange de viandes, de légumes et d'épices
+réduits en purée par une longue cuisson. On était si friand de soupes
+à cette époque, que l'art culinaire en avait inventé un très-grand
+nombre d'espèces différentes, qui ne nous sont plus même connues de
+nom.
+
+--Monseigneur, lui dit-elle encore, vous avez besoin de vous refaire
+et de gagner des forces, si vous voulez monter à cheval et aller à la
+guerre?
+
+Charles d'Orléans, surpris de ce langage, fixa sur la damoiselle de
+Lahern un regard scrutateur, eut l'air de réfléchir et de
+s'interroger, puis se mit à faire honneur au repas qu'on lui offrait.
+
+Son appétit, qui n'était qu'engourdi par les boissons fades et
+sucrées, ne fut pas longtemps à se montrer. Il mangeait donc avec un
+plaisir extrême, et il se sentait revivre à chaque bouchée, tellement
+qu'il ne comprenait pas lui-même ce prompt retour à son état ordinaire
+de santé.
+
+--Monseigneur, lui dit Hermine en lui versant à boire, certes vous
+boirez de grand coeur au salut de la France et à la confusion des
+Anglais?--Encore les Anglais! s'écria le duc; qui avait tressailli à
+ce nom et qui crut encore entendre retentir le bruit des armes.
+Puissé-je les rencontrer en bataille!--Monseigneur, vous les
+rencontrerez! dit à voix basse Hermine; mais auparavant, dormez, s'il
+vous plaît, pour achever votre guérison. Je vous adjure tant
+seulement, mon redouté seigneur, de ne vous fier à nul, excepté à moi
+et au bonhomme Fredet: dormez donc ou faites-en le semblant, jusqu'à
+ce que je revienne vers vous.--Fredet, mon ami, qu'est-ce donc qui se
+passe? demanda le prince qui se sentait tout disposé à s'abandonner
+aux conseils de la damoiselle de Lahern.--Il se passe ceci, mon bon
+seigneur, répondit Fredet, que cette gente damoiselle vous a guéri
+mieux que n'eussent fait tous les physiciens du monde.--De fait, je me
+trouve quasi réconforté et je veux me lever tout à l'heure pour
+retourner au puy de rhétorique...--Monseigneur, mon cher sire,
+interrompit Hermine, ayez confiance absolue en nous, et pensez que
+vous avez autre devoir à remplir que de tenir un puy de rhétorique en
+votre châtel; mais attendez qu'il soit nuit, pour savoir ce qui est à
+faire, et jusque-là ne parlez à personne.
+
+La porte s'ouvrit, et la duchesse d'Orléans, qui n'avait pas voulu
+s'endormir avant de se rendre compte de la situation du malade, entra
+doucement.
+
+Le duc, cédant à l'empire que la damoiselle de Lahern exerçait sur
+lui, avait fermé les yeux et feignait de dormir. Celle-ci fit signe à
+Fredet de la suivre et alla vers la princesse qu'elle empêcha
+d'avancer.
+
+--Monseigneur sommeille, lui dit-elle à voix basse; je suppose qu'il
+dormira longtemps, à Dieu plaise! Demain, au réveil, il sera rétabli
+en sa santé première, sans autre médecine que ce repas qu'il a pris de
+grand appétit.--Ainsi, à ton avis, n'a-t-il aucun souci des événements
+de la guerre? répliqua Bonne d'Armagnac contemplant la figure calme du
+prince qui paraissait endormi et qui ne perdait pas une parole de cet
+entretien.--Il rêvera peut-être des Anglais, dit Fredet en souriant;
+mais assurément il ne dormirait pas, s'il connaissait les
+nouvelles.--Il les saura toujours assez tôt, reprit Hermine; le somme
+et la nourriture lui rendront les forces qu'il faut pour aller à la
+guerre...--Il n'ira point, sur ma vie! s'écria la duchesse: je ne veux
+pas mourir, en pleurant sa mort!--Retournez en votre chambre, ma
+très-excellente dame, et s'il se peut, imitez monseigneur qui dort de
+grand courage. Nous apprendrons demain si l'armée du roi de France a
+taillé en pièces l'armée du roi d'Angleterre, et si monseigneur
+d'Orléans est encore au lit.
+
+Ils sortirent tous de l'appartement du prince.
+
+Celui-ci, qui avait entendu cette conversation, ne douta plus que la
+guerre ne fût rallumée en France. Il était sur le point d'interpeller
+la duchesse et Fredet, de demander des explications qu'on n'eût pas
+osé lui refuser, et même de partir à l'instant pour se transporter là
+où sa présence serait utile; mais un geste d'intelligence, que lui
+adressa Hermine de Lahern en se retirant, le retint dans son sommeil
+simulé et lui donna la patience d'attendre.
+
+Il avait bien deviné que sa femme s'opposait à ce qu'il fût instruit
+des événements, dans la crainte qu'il ne voulût y prendre part. Il
+n'eut d'ailleurs qu'à se rappeler toutes les circonstances du retour
+de Fredet et de Philippe de Boulainvilliers, pour être certain qu'on
+lui avait caché un secret important.
+
+Il espéra donc que la damoiselle de Lahern ne tarderait pas à venir
+lui révéler ce secret. Il prêtait l'oreille au moindre bruit; il
+croyait, à chaque minute, que la porte se rouvrait; il se soulevait
+sur le coude pour mieux écouter les rumeurs du dehors: il se
+figurait, dans sa préoccupation, entendre au loin des détonations
+d'artillerie et des cliquetis d'armes.
+
+Enfin, ses paupières s'abaissèrent, son agitation s'apaisa, et il
+tomba par degrés, malgré lui, dans un profond sommeil.
+
+La duchesse d'Orléans n'avait pas moins besoin de repos; mais elle ne
+s'y livra qu'après avoir fait promettre à Fredet et à Hermine de
+Lahern de veiller sur le prince et de ne laisser personne s'approcher
+de lui jusqu'à ce qu'elle eût repris elle-même son poste de gardienne
+ou plutôt de geôlière.
+
+--Je vous jure ma foi, très-honorée dame, avait dit avec émotion la
+damoiselle de Lahern, que je ne quitterai pas monseigneur et que je le
+garderai en votre lieu et place!
+
+La duchesse dormait donc pendant que Fredet et sa jeune compagne
+veillaient, en échangeant quelques paroles à voix basse, dans une
+petite galerie qui précédait la chambre du prince.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Il était environ dix heures du soir; le château tout entier semblait
+enseveli dans les ténèbres et dans le silence.
+
+On n'entendait pas d'autre bruit que le grincement des girouettes de
+fer sur les tourelles et les cris des chouettes perchées sur les
+créneaux. Le couvre-feu était sonné depuis longtemps, et aucune
+lumière ne brillait aux fenêtres, excepté à celle de la chambre du
+duc d'Orléans.
+
+Un homme venait d'entrer dans cette chambre avec une lampe qu'il posa
+sur le plancher.
+
+Le duc, qui s'éveilla en sursaut dans le cours d'un rêve où les
+Anglais avaient joué un rôle belligérant, ne fut pas peu étonné de
+voir, à quelques pas devant lui, un page ou écuyer, couvert d'armes
+brunies et la visière baissée.
+
+Il crut, au premier moment, que c'était un assassin qui venait le
+frapper dans son sommeil, et il se disposait à chercher de quoi se
+défendre, lorsque ses appréhensions furent calmées aussitôt par la
+contenance respectueuse de l'inconnu qui avait mis un genou en terre
+et qui lui présentait une lettre scellée de cire rouge à deux lacs de
+soie pendants.
+
+--Qui es-tu? demanda le prince, avant de prendre cette lettre: d'où
+viens-tu? que veux-tu?--Mon redouté seigneur, reprit l'écuyer avec une
+voix douce et tremblante que Charles d'Orléans n'entendait pas pour la
+première fois, je viens, de la part du roi notre sire, vous apporter
+ces lettres et vous prier d'y avoir égard; quant à ce que je suis, ne
+doutez pas que je ne sois votre très-humble serviteur.
+
+Le duc prit la lettre sans aucune défiance, en brisa les cachets et la
+lut tout bas, tandis que le messager tenait la lampe élevée en l'air,
+de manière à l'éclairer dans sa lecture, qui l'impressionnait
+visiblement.
+
+La lettre était ainsi conçue:
+
+«Mon cher fils et beau neveu, je m'émerveille fort de n'avoir point eu
+nouvelles de vous ni réponse aux lettres que je vous ai fait remettre,
+avec le mandement royal qui convoquait tous les seigneurs de mon
+royaume pour combattre le roi d'Angleterre et ses gens. A cette
+heure, l'armée de France est quasi assemblée, et ceux de mes hauts
+barons qui manquent sous l'oriflamme et bannière des lis, sont en
+route pour venir bien accompagnés d'archers et d'hommes d'armes. Tous
+m'ont déclaré qu'ils viendraient et n'auraient garde d'être absents le
+jour de la bataille qui est prochaine; car le roi anglais s'efforce de
+regagner son camp de Boulogne avec sa petite armée qui diminue
+continuellement par les maladies, les escarmouches et la désertion.
+Nous avons, au contraire, plus de cent mille hommes sur les champs, et
+ce sera notre faute s'il échappe un seul Anglais, ce qui doit être
+grand profit pour notre couronne. Donc, mon beau neveu, je vous
+avertis de nouveau d'aller, avec vos gentilshommes et votre milice,
+devers la rivière de la Somme, où trouverez réunie la fine fleur de la
+chevalerie française, hormis notre cousin de Bourgogne que j'estime
+allié et partisan du roi Henri d'Angleterre. Sur ce, je prie Dieu
+notre Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
+
+»De Rouen, le 30e du mois de septembre 1415,
+
+ »CHARLES.»
+
+--Le 30e jour de septembre! s'écria le duc d'Orléans, en cherchant à
+renouer ses souvenirs. Or çà, quel jour est-ce maintenant?--Le 21e
+d'octobre, monseigneur, et le 22e ne tardera guère à commencer, car
+il est dix heures du soir...--Par saint Denis! interrompit le duc
+irrité, comment une lettre, écrite de Rouen le 30e jour de septembre,
+arrive-t-elle à Coucy seulement le 21e d'octobre?--C'est miracle,
+monseigneur, qu'elle y soit arrivée, car je ne sais combien d'autres
+sont restées en route, que vous ne lirez jamais.--Les messagers
+ont-ils été arrêtés par les Anglais? dit amèrement Charles d'Orléans,
+qui comprit que ces lettres avaient été interceptées par ordre de sa
+femme. Sur ma foi! on m'a rendu là le plus méchant service, et je
+tiens pour ennemi de mon honneur quiconque m'a empêché de
+partir...--Eh! monseigneur, n'ayez rancune que contre vos médecins qui
+vous emprisonnent en cette chambre pour mieux rétablir votre
+santé...--Vite! appelez Philippe de Boulainvilliers! appelez Fredet!
+Il faut que je parte tout à l'heure! il faut que je mande le ban et
+l'arrière-ban de mes vassaux! il faut que j'aille joindre avec ma
+bannière l'armée du roi!... Pourvu qu'on n'ait pas encore livré
+bataille!--Monseigneur, ne menez pas tant de bruit, je vous conjure;
+n'avertissez pas madame d'Orléans, qui vous empêcherait encore de
+partir...--Certes, nulle force humaine ne m'empêcherait de faire mon
+devoir!... Je n'ai que trop tardé, vraiment! Fais donc venir céans
+Fredet et Boulainvilliers.--Je m'en vais vous obéir, monseigneur; mais
+auparavant, en récompense de mon message, accordez-moi deux
+grâces...--Lesquelles? je t'en accorderai cent, si j'arrive à l'armée
+du roi avant que la bataille se soit donnée.--La première grâce,
+monseigneur, c'est de consentir à ce que je demeure attachée à votre
+personne, en qualité d'écuyer, jusqu'à la fin de la guerre.--Cette
+grâce est trop méritée pour que je te la dénie, mon cher fils. Qui que
+tu sois, noble ou roturier, je te fais mon écuyer d'armes.--La seconde
+grâce, monseigneur, c'est de sortir du châtel le plus secrètement que
+faire se pourra, avec si petite suite qu'on ignore votre départ,
+jusqu'à demain...--Oui-da! est-ce ainsi qu'un duc d'Orléans s'en ira à
+la guerre? ne faut-il pas que je conduise au camp du roi ma compagnie
+d'armes et mes archers? Mon cher fils, c'est aux clartés des
+flambeaux, c'est aux sons des trompettes et clairons que je sortirai
+de Coucy...--N'en faites rien, monseigneur; n'éveillez pas madame
+d'Orléans, ne vous exposez pas à son désespoir! Vous la verriez,
+monseigneur, se jeter sous les pieds de votre cheval et embrasser en
+gémissant les arçons de votre selle. Puis, ce qui est chétive
+considération, je l'avoue, ne me perdez pas, ne me livrez pas à la
+colère, au ressentiment de ma très-excellente et révérée
+dame...--Encore une fois, qui donc es-tu, pour craindre si fort le
+courroux de madame d'Orléans après m'avoir honorablement
+servi?--Hélas! monseigneur, je suis Hermine de Lahern, damoiselle
+d'honneur de ma très-digne dame d'Orléans, à qui j'ai promis
+solennellement de ne vous point quitter jusqu'à ce que je vous aie
+rendu à sa garde. Or, je ne fausserai pas ma promesse puisque je vous
+accompagne à l'armée comme votre écuyer et serviteur.--Ma chère
+damoiselle, reprit le prince touché et embarrassé à la fois de ce
+dévouement, j'aimerais mieux vous relever de votre promesse par-devant
+madame; car j'ai scrupule de mener en guerre une personne de votre
+sexe et de votre âge...--J'ai votre parole, monseigneur, et ne vous la
+rends point. Je me réjouis de vous suivre à l'armée, et de montrer
+qu'une femme qui a du coeur ne craint pas de répandre son sang pour
+la défense d'une si bonne cause que celle du roi de France.--Ma
+très-chère fille, dit le duc avec émotion, je récompenserai cette
+belle vertu et vous marierai au retour de la guerre...--Nenni,
+monseigneur, reprit tristement la damoiselle de Lahern; j'aurais honte
+de prendre la quenouille après avoir porté la lance et l'épée.
+
+Hermine de Lahern se retira pour laisser le duc d'Orléans se lever et
+s'armer.
+
+Fredet et Philippe de Boulainvilliers étaient d'accord avec elle et
+attendaient à la porte; ils entrèrent dans la chambre avec les
+habillements de guerre du prince, qui s'en revêtit sans prononcer une
+parole.
+
+La collation que la damoiselle de Lahern lui avait fait servir, le
+sommeil réparateur auquel il s'était livré ensuite, et plus que tout,
+le sentiment du devoir, le regret d'avoir paru désobéir à l'appel du
+roi, et l'espoir d'arriver encore à l'armée en temps utile, tout
+contribuait à lui rendre ses forces physiques et à raviver son énergie
+morale.
+
+Il n'eut donc pas besoin d'aide pour sortir du lit et pour se couvrir
+de ses armes, d'autant plus que le sire de Boulainvilliers avait eu
+soin de lui apporter, au lieu d'une lourde cuirasse d'airain, un
+_gambeson_ ou pourpoint de cuir à endosser sous sa casaque ou cotte
+d'armes; au lieu d'un _heaume_ ou casque pesant surmonté d'un cimier
+gigantesque en métal, un simple _morion_ de fer battu; en un mot, en
+choisissant ce qui pouvait déguiser le qualité du prince, on avait eu
+égard à son état de faiblesse et de convalescence.
+
+Charles d'Orléans se reprochait intérieurement d'abandonner ainsi la
+duchesse, sans l'avoir prévenue, sans lui dire adieu.
+
+--Maître Fredet, dit-il à son secrétaire, mettez la plume à la main
+et vitement écrivez ce que je vous dicterai.
+
+Fredet portait à sa ceinture tout ce qu'il fallait pour écrire:
+papier, encre et plume; il écrivit ces vers que le prince improvisa
+sur-le-champ:
+
+ Mieux vaut mourir que vivre sans honneur!
+ Or, vivre ainsi ne ferait pas mon compte.
+ Consolez-vous, en cas qu'une mort prompte
+ Sur le carreau laisse votre seigneur:
+ Car, échappant aux périls que j'affronte,
+ Si, sain de corps et non de déshonneur,
+ J'eusse évité la mort au champ d'honneur,
+ Je serais mort de même, mais de honte.
+
+Le duc prit la plume de son secrétaire et apposa son seing au bas de
+ces vers qu'il attacha aux courtines de son lit.
+
+Hermine entr'ouvrit la porte et annonça, d'une voix émue, que la
+duchesse allait s'éveiller.
+
+Le prince s'appuya sur le bras de Boulainvilliers et sortit, à pas
+comptés, de sa chambre. En passant près de celle de Bonne d'Armagnac,
+il s'arrêta un moment, comme indécis; il écoutait, et il entendit la
+princesse répéter, en dormant, ce vers qui la troublait dans ses
+rêves:
+
+ Morte de deuil en pleurant tant de morts.
+
+--Oh! la bonne femme que j'ai! pensa-t-il avec cette satisfaction
+intime d'un auteur qui se voit applaudi et apprécié: elle sait par
+coeur mes poésies et elle les répète en son sommeil! Je ne
+changerais pas mon vert laurier de poëte contre la couronne du roi de
+France.
+
+Ce départ ressemblait à une fuite.
+
+La damoiselle de Lahern, qui l'avait préparée, précédait son maître,
+la lampe à la main. Ils descendirent avec précaution les escaliers
+sonores; ils traversèrent sans bruit plusieurs galeries désertes, et
+ils arrivèrent sous une voûte basse qui aboutissait à un souterrain
+par lequel on sortait du château dans la campagne.
+
+Toutes les issues étaient ouvertes, et personne ne se présenta sur le
+passage du prince, qui n'eût pas d'ailleurs été reconnu par ses
+propres officiers.
+
+Il ne restait plus qu'une porte à ouvrir: c'était la dernière. Dans
+les ténèbres du souterrain, où la lampe ne jetait qu'une douteuse
+clarté, apparut alors une espèce de forme humaine qui aurait pu
+appartenir à un être des mondes invisibles.
+
+Charles d'Orléans, malgré sa préoccupation inquiète, ne se retint pas
+de rire en voyant son fou Bejaune, complice aussi de son évasion,
+pousser les verrous et tourner les clés dans les serrures et les
+cadenas qui fermaient cette porte de fer.
+
+--Je ne pensais pas, dit-il, que je dusse jamais m'enfuir de mon
+châtel ainsi que d'une prison!
+
+--Monseigneur, répondit la damoiselle de Lahern; voici plus de trois
+mois que vous êtes prisonnier de madame d'Orléans, sans le
+savoir.--Dieu fasse que je n'aie jamais de prison plus rigoureuse!
+murmura-t-il avec mélancolie. Que t'en semble, monsieur le
+fou?--Hélas! hélas! s'écria le bouffon avec un accent consterné, qui
+exprimait comme un pressentiment.
+
+Le duc ne put se défendre d'une triste émotion en se rappelant que les
+fous avaient le privilége, suivant la croyance généralement répandue,
+de connaître l'avenir.
+
+Il leva les yeux vers les fenêtres du château qu'il laissait derrière
+lui, et il vit s'éclairer tout à coup les verrières d'une chambre qui
+devait être la sienne; mais la lumière s'éteignit presque aussitôt, et
+il crut entendre un long cri étouffé qui ne retentissait que dans son
+coeur.
+
+Il hésita encore une fois, et il se reprocha de partir de la sorte, à
+la hâte et en cachette, à l'instar d'un voleur de nuit, et non comme
+un prince et seigneur qui va combattre.
+
+Il saisit le bras de Fredet pour lui donner un ordre:
+
+--Monseigneur, dit Fredet, nous sommes tous vos serviteurs soumis et
+fidèles; mais aucun de nous n'eût osé vous enlever de vive force à
+madame d'Orléans.
+
+--Votre gloire, mon redouté seigneur, m'est plus chère que la vie,
+reprit Hermine avec fierté; il ne sera pas écrit dans l'histoire que
+toute la noblesse et chevalerie de France s'est ruée contre les
+Anglais et que le duc d'Orléans n'est point venu faire son devoir à la
+bataille.
+
+Des chevaux étaient là, tout sellés, avec une escorte de quelques gens
+d'armes commandés par le capitaine Annebon, qui mit un genou en terre,
+sans bien se rendre compte si cet hommage s'adressait au duc d'Orléans
+ou à la damoiselle de Lahern.
+
+Le duc d'Orléans n'avait donc plus à balancer: il se mit en selle et
+donna le signal du départ.
+
+
+
+
+IX
+
+
+La route fut longue et pénible, surtout pour le prince qui était
+encore affaibli comme s'il relevait d'une maladie véritable: il eut
+pourtant le courage de faire en trois jours plus de vingt-cinq lieues,
+pour atteindre l'armée des Français, qui était campée dans les plaines
+d'Azincourt, vis-à-vis l'armée anglaise qu'elle enveloppait de tous
+côtés.
+
+Le prince, harassé de la route qu'il avait faite à franc étrier, n'eut
+pas le temps de se reposer avant la bataille.
+
+C'était le vendredi, 25 octobre: il faisait à peine jour, quand les
+Français, impatients d'écraser un ennemi qui paraissait incapable de
+leur résister, se précipitèrent en tumulte, sans tenir compte de
+l'ordonnance du combat que les chefs avaient arrêtée entre eux.
+
+Les princes et les seigneurs donnèrent eux-mêmes l'exemple de ce
+désordre en voulant combattre les premiers; mais les Anglais formaient
+une masse compacte et immobile, protégée par leurs archers qui
+lancèrent une grêle de traits. La cavalerie française, étonnée de ce
+rude accueil, recula et mit en désarroi l'infanterie qui la suivait et
+qui manquait d'espace pour se développer.
+
+Ce fut une mêlée effroyable, qui s'augmentait sans cesse du mouvement
+continuel des troupes dans la même direction.
+
+Les archers anglais tiraient toujours au milieu de cette mêlée, où
+chaque coup portait, où les chevaux en tombant écrasaient les hommes,
+où ceux qui auraient dû s'entr'aider luttaient les uns contre les
+autres, où d'horribles clameurs d'effroi et de désespoir empêchaient
+la voix des chefs de se faire entendre, où la retraite était devenue
+aussi impossible que le combat.
+
+L'armée française fut perdue avant de s'être rangée en bataille.
+
+Vainement les seigneurs essayèrent-ils de rétablir un peu d'ordre
+parmi ces insensés, qui jetaient leurs armes ou qui s'en servaient au
+hasard; vainement firent-ils des efforts inouïs pour enfoncer le corps
+d'armée des Anglais.
+
+Ceux-ci refermèrent leurs rangs derrière une poignée d'assaillants qui
+les avaient rompus, et il n'y eut pas de prisonniers.
+
+Le duc d'Orléans resta enseveli sous un monceau de cadavres.
+
+Alors commença le carnage: les Anglais égorgèrent avec leurs épées ou
+leurs poignards, assommèrent avec leurs maillets de fer une foule de
+malheureux qui ne se défendaient plus ou qui s'offraient à rançon.
+
+Le roi d'Angleterre avait fait crier, au son de la trompette, que
+chacun, sous peine de la mort, tuât ses prisonniers. Cet ordre barbare
+s'exécuta de toutes parts, jusqu'à ce que la lassitude suspendît le
+massacre.
+
+Plus de dix-huit mille hommes avaient péri du côté des Français,
+presque tous appartenant à la noblesse; parmi eux, on comptait les
+plus grands seigneurs de France, plusieurs princes du sang, plusieurs
+grands officiers de la couronne, le connétable, l'amiral, et les
+meilleurs gentilshommes.
+
+Toutefois, malgré l'ordre du roi d'Angleterre, qui avait eu peur de sa
+victoire contre un ennemi si supérieur en nombre, il y eut encore bien
+des prisonniers de distinction auxquels on accorda la vie sauve. Les
+Anglais n'eurent pas seize cents morts pour leur part.
+
+Le soir de cette déplorable journée, deux femmes, vêtues de l'habit
+des religieuses augustines, parcouraient, en sanglotant et en se
+lamentant, le champ de bataille couvert de sang et de débris, de
+mourants et de morts.
+
+Le costume religieux de ces femmes les faisait respecter des
+maraudeurs qui dépouillaient les cadavres et qui les eussent
+dépouillées elles-mêmes, si elles avaient été vêtues selon leur
+condition.
+
+C'était la duchesse d'Orléans, accompagnée d'Isabeau de Grailly.
+
+Celle-ci poussa un cri de joie et de douleur en se jetant sur un
+blessé qui l'avait reconnue et qui l'appelait par son nom.
+
+C'était Philippe de Boulainvilliers.
+
+--Et monseigneur? lui demanda Bonne d'Armagnac, avec un trouble
+inexprimable qui se peignait dans ses yeux fixes, remplis de
+larmes.--Il est mort! répondit le sire de Boulainvilliers: il était
+là, près de moi qui veillais encore sur lui, après qu'il eut rendu son
+âme à Dieu!...--Où est-il? s'écria d'une voix sourde la duchesse dont
+la raison s'égarait: ne pourrai-je l'embrasser, tout mort qu'il est!
+Mort! mort! Et moi, moi!... _Morte de deuil en pleurant tant de
+morts._
+
+La duchesse d'Orléans ne recouvra pas la raison: elle mourut peu de
+jours après, en répétant sans cesse ce fatal horoscope, sans avoir
+appris que son mari vivait.
+
+On avait trouvé le duc, criblé de blessures, mais respirant encore,
+sous un amas de cadavres.
+
+Son écuyer, qui n'était autre qu'Hermine de Lahern, lui avait fait un
+rempart de son corps, et avait reçu la moitié des coups qui lui
+étaient destinés.
+
+Tous les deux restèrent prisonniers des Anglais et furent menés en
+Angleterre, où la captivité de Charles d'Orléans se prolongea pendant
+vingt-cinq années.
+
+La damoiselle de Lahern réalisa ainsi la prophétie qui la concernait:
+_Prison auras avec ton gentil maître._
+
+Isabeau de Grailly ne pouvait manquer de voir également se confirmer
+son horoscope; elle avait soigné les blessures de son fiancé, Philippe
+de Boulainvilliers, et elle put se dire en l'épousant: _Mariage est la
+fin de tes ennuis._
+
+Quant à Fredet, qui eût volontiers imité cet exemple en se mariant
+avec la damoiselle de Lahern, il attendit qu'elle fût de retour en
+France pour s'apercevoir qu'il avait attendu trop tard pour se marier.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+Un tavolazzo en Piémont. Une chasse au coq de bruyère dans les Alpes.
+
+
+En 1823, j'avais rencontré aux eaux d'Aix en Savoie un jeune
+gentilhomme piémontais, nommé le comte Stephano de Nora. Il était
+alors attaché en qualité de premier écuyer à la personne du prince
+Charles-Albert de Savoie-Carignan, à cette époque en disgrâce, et il
+cumulait ces fonctions purement honorifiques avec celles de capitaine
+de cavalerie dans un régiment qui tenait, autant que je puis m'en
+souvenir, garnison à Verceil ou à Novare. Stephano appartenait à une
+des plus grandes familles historiques de Piémont, et pendant la
+réunion de l'Italie à la France, son père avait exercé une des plus
+hautes charges de la cour de Napoléon. Cette vieille et noble maison
+de Nora comptait dans son ascendance des généraux illustres, des
+ambassadeurs habiles, des écrivains célèbres, des religieux canonisés,
+et même quelques archevêques qui ne l'avaient pas été, faute de
+preuves suffisantes sans doute. Stephano avait vingt-quatre ans, une
+figure franche et chevaleresque, une tournure martiale, des manières
+engageantes et un esprit prompt et original. Ses débuts dans la
+carrière militaire avaient été des plus brillants. A vingt ans,
+n'étant encore que simple lieutenant, il s'était conduit, lors de
+l'insurrection de Gênes en 1821, de la manière la plus héroïque. Au
+milieu de la défection générale des troupes, en face d'une révolte
+formidable et triomphante, il avait su maintenir son escadron dans le
+devoir, et à la tête de cette poignée d'hommes il s'était battu comme
+un lion pendant deux jours, avait reçu dix-huit blessures au visage et
+dans la poitrine, et forcé d'évacuer Gênes, il s'était mis en route
+avec sa petite phalange pour rejoindre le roi qui s'était réfugié à
+Florence. Sa retraite à travers des populations insurgées avait été un
+combat de quinze jours sans une heure de trêve; mais enfin le noble et
+courageux officier avait eu le bonheur d'arriver à sa destination, et
+la gloire de remettre entre les mains de son souverain, stupéfait de
+tant d'audace, son étendard rougi de son sang et déchiré par les
+balles de l'insurrection. «Que puis-je faire pour toi, vaillant
+enfant? lui avait dit le roi Charles-Félix. Je t'autorise à me
+demander tout ce que tu voudras. Eh bien! sire, je demande à Votre
+Majesté la permission d'aller rejoindre mon prince. Il est
+malheureux, exilé; qu'il ait au moins un ami pour le consoler dans son
+exil. Tu es un brave jeune homme, avait répondu le roi en embrassant
+Stephano: fais ce que tu voudras, moi je me chargerai de ce qui te
+regarde.»
+
+Ces détails étaient connus de tout le monde à Aix, et d'ailleurs
+Stephano les racontait lui-même dès qu'on lui témoignait le désir de
+les entendre, sans qu'il y eût la moindre jactance dans son fait. Il
+va sans dire que les belles baigneuses s'étaient plus d'une fois émues
+au récit des combats homériques du jeune comte, qui ne savait plus
+comment s'y prendre pour faire face à toutes les sympathies plus ou
+moins sentimentales dont il était l'objet. Eût-il eu les cent yeux
+d'Argus à son service, je doute encore qu'ils eussent pu suffire pour
+répondre aux nombreuses oeillades qui lui arrivaient de tous les
+côtés. _J'ai eu moins de besogne à Gênes_, me disait-il quelquefois en
+riant, car il était essentiellement ce que le naïf et goguenard
+Brantôme appelle un bon compagnon. Nous passâmes trois semaines
+ensemble, dans une intimité beaucoup plus sérieuse que cela n'arrive
+d'ordinaire aux eaux, et nous ne nous quittâmes pas sans quelque
+regret. Toutefois je ne garantirais pas que deux mois après nous être
+séparés nous fussions encore occupés l'un de l'autre, et je ne me
+souviens pas d'avoir demandé une seule fois de ses nouvelles jusqu'à
+la circonstance que je vais rapporter.
+
+Au mois de mai 1832, par conséquent sept ans après cette première
+rencontre, je me promenais dans les rues de Turin, où j'étais venu
+pour quelques affaires dont il est inutile de parler ici, lorsque je
+vis s'avancer quatre ou cinq personnages en uniformes brodés sur
+toutes les coutures. Comme la parade venait de défiler devant le
+château, je compris que c'était une partie de l'état-major qui se
+retirait, et je ne fus pas fâché d'avoir une si bonne occasion de
+juger la tenue des grands dignitaires de l'armée de Sa Majesté le roi
+de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, excusez du peu. La brillante
+phalange approchait toujours; déjà je pouvais distinguer l'émail des
+nombreuses décorations qui scintillaient sur toutes les poitrines,
+quand un de ces beaux officiers, le plus beau même, je dois le dire,
+se détachant du groupe principal, se dirigea tout droit sur moi.
+
+--Que fais-tu ici? me demanda-t-il d'un ton aussi naturel que si nous
+nous étions quittés la veille et qu'il dût s'attendre à me rencontrer.
+
+Je toisai de la tête aux pieds l'individu qui m'interpellait avec tant
+de familiarité, puis je lui sautai au cou en poussant un cri de joie:
+j'avais reconnu mon ami Stephano.
+
+--Comment, reprit-il, tu es à Turin et tu n'es pas venu loger chez
+moi! Mais c'est absurde! Voyons, où es-tu descendu? Je veux le savoir
+tout de suite.--A l'hôtel Feder.--Je vais t'y accompagner; je
+t'aiderai à refaire tes paquets, et un garçon de l'hôtel portera tes
+bagages au palais Nora; tout cela peut être arrangé dans un quart
+d'heure.--Mais je suis peut-être ici pour un mois.--Raison de plus;
+que ferais-tu tout ce temps-là à l'auberge? Tu y périrais d'ennui.
+Turin n'est pas gai quand on n'y connaît personne.
+
+Il n'y avait pas trop moyen de résister à une invitation si imprévue,
+si pressante, si amicale. Je n'avais d'ailleurs aucune raison sérieuse
+pour refuser, et j'ai eu toute ma vie un goût prononcé pour tous ces
+petits hasards de la destinée qu'on trouve sur sa route au moment où
+l'on y pense le moins. Je pris donc le bras de Stephano, en me gardant
+bien de lui dire que je n'avais pas une seule fois pensé à lui depuis
+quarante-huit heures que j'étais à Turin, et nous nous dirigeâmes vers
+l'hôtel Feder, dont nous étions fort heureusement très-près.
+
+Chemin faisant, Stephano me conta que son père était mort, ce qui
+l'avait fait marquis de Nora en lui donnant quatre-vingt mille livres
+de rente; qu'il était lieutenant-colonel, premier écuyer du roi
+Charles-Albert, successeur du roi Charles-Félix, et qu'il devait
+partir prochainement pour Naples, chargé d'une mission diplomatique
+importante.
+
+Tout cela ne l'empêcha pas, quand nous fûmes arrivés à mon auberge, de
+m'aider à refaire ma malle avec la plus aimable bonhomie: s'il n'y
+avait eu personne chez Feder pour la porter jusqu'au palais Nora, il
+aurait été capable de la charger sur son épaule et de traverser ainsi
+la moitié de la ville, tant il craignait de me laisser échapper.
+
+--A propos, me dit-il en entassant des bottes dans un sac de nuit, je
+suis marié; mais que cela ne te fasse pas peur, ma femme sera aussi
+charmée que moi de te recevoir: j'ai déjà deux enfants, l'aîné est le
+filleul du roi.
+
+Une demi-heure après, j'avais été présenté à la marquise qui m'avait
+fait l'accueil le plus gracieux, et j'étais installé dans une des
+meilleures chambres du palais Nora, l'un des plus beaux de Turin.
+
+Je passai vingt-cinq jours dans cet intérieur tout à fait aimable et
+bon, et quand le moment du départ arriva, j'avais le coeur
+véritablement triste, bien qu'il eût été convenu entre mes amis et moi
+que je reviendrais au mois de septembre prochain, et cette fois
+accompagné de ma femme et de mes enfants, afin de n'avoir aucune
+raison d'abréger un séjour dont je me faisais une véritable fête.
+
+Il y a, règle générale, peu d'obstacles aux engagements qui plaisent;
+le 31 août, mon briska roulait rapidement sur les pentes sinueuses et
+pittoresques du Mont-Cenis, du côté de Suze; quelques heures après
+nous descendions au palais Nora, où Stephano nous attendait; pour rien
+au monde je n'aurais voulu faire une seconde fois la faute de m'en
+aller loger à l'auberge.
+
+Le lendemain nous montrâmes à ma femme les curiosités de la ville, et
+nous finîmes notre soirée au théâtre d'Angenne, où l'on jouait pour la
+trentième fois depuis six semaines, _Zadig et Astarte, del signor
+Vaccaï_.
+
+La marquise n'était pas à Turin; elle nous attendait dans son
+magnifique château de Nora où nous devions la rejoindre le jour
+suivant, et où il était dit que nous passerions le reste de l'automne
+qui n'était cependant pas encore commencé.
+
+Le 2 septembre, à trois heures de l'après-midi, nous sortions de la
+capitale du Piémont par la porte de Carignan, et nous prenions la
+route qui conduit à cette ville. A notre gauche, et à une portée de
+fusil à peine, se déroulait la belle et poétique colline de Turin,
+avec ses charmantes _villa_ au milieu des fleurs, ses couvents à demi
+cachés dans la verdure, ses madones sculptées dans le tronc des vieux
+chênes, et ses _pergola_[1] toutes chargées de grappes transparentes
+et parfumées. A notre droite, mais à une distance de sept ou huit
+lieues, s'élevaient les majestueuses cimes des Alpes, que semblaient
+défendre, comme deux géants debout et menaçants, le mont Rosa et le
+mont Viso, l'un et l'autre couronnés d'une auréole de neige
+éblouissante. Entre ce fond de tableau vraiment grandiose et la route
+que nous suivions, s'étendait la fertile plaine du Piémont où l'on
+coupait les foins pour la quatrième fois. Le temps était magnifique,
+la température délicieuse, les bourgs et les villages que nous
+traversions avaient un aspect de richesse et de bien-être qui nous
+réjouissait. Stephano nous montrait tout, nous expliquait tout, ce qui
+ne l'empêchait pas d'échanger de temps en temps des phrases amicales
+en patois piémontais avec les passants qui le saluaient par son titre.
+Il était facile de voir que tout le monde l'aimait et que cette
+popularité avait la plus noble origine. J'ajouterai que Stephano en
+jouissait sans ivresse et qu'il avait la modestie et le bon goût de la
+considérer bien plus comme un héritage de famille que comme une
+conquête personnelle.
+
+ [Note 1: Sortes de treilles en arceaux qui décorent ordinairement
+ les terrasses.]
+
+Il y avait environ trois heures que nous courions: nous avions déjà
+changé deux fois de chevaux, la première à Carmagnole et la seconde à
+Carignan, quand Stephano, qui avait voulu se mettre sur le briska,
+nous dit:
+
+--Ah! voilà ma femme! j'étais sûr qu'elle viendrait au-devant de
+nous: maintenant nous serons rendus au château avant dix minutes.
+
+Nous nous hâtâmes de mettre pied à terre. Je baisai la main de la
+marquise, qui embrassa ma femme, afin de couper court à la cérémonie
+toujours ennuyeuse des présentations.
+
+Nous étions en ce moment à l'entrée d'une petite ville bâtie en
+amphithéâtre sur le versant occidental d'un mamelon qui s'élevait à
+notre gauche. Je cherchai au-dessus de ses toits pressés et parmi les
+clochers et les dômes de ses églises et de ses couvents, où pouvait
+être situé le château; mais je n'aperçus que la plate-forme d'une
+large tour crénelée sur laquelle venaient mourir les derniers rayons
+d'un splendide soleil couchant.
+
+Notre voiture continua sa route, et nous, nous prîmes un sentier
+rapide qui nous fut indiqué par le chien de la marquise qui courait
+devant nous.
+
+Nous avancions lentement parce que nous nous arrêtions à chaque
+instant pour attendre Stephano qui, tantôt sous un prétexte et tantôt
+sous un autre, restait en arrière: une fois, c'était pour questionner
+une pauvre femme dont le mari avait fait une chute; le moment d'après,
+c'était pour aider un vieillard à remettre un fardeau sur sa tête;
+puis il soulevait des petits enfants dans ses bras; il accostait des
+ouvriers qui revenaient après leur journée finie: on eût dit qu'il
+était absent depuis six mois et qu'il voulait s'enquérir de tout ce
+qui s'était passé dans le pays pendant son absence.
+
+Tout à coup je m'arrêtai en poussant un cri d'admiration et de
+surprise: le château de Nora venait de m'apparaître brusquement à un
+détour du sentier.
+
+C'était un vieil et majestueux édifice, construit en briques jadis
+rouges que le temps avait brunies. Il occupait le sommet du mamelon
+dont j'ai parlé, et dominait la ville qu'il semblait protéger; deux
+tours immenses le flanquaient à droite et à gauche et lui donnaient un
+aspect imposant. Celle de gauche, toute couverte d'un épais réseau de
+lierre, était sombre; celle de droite, enlacée par les pampres d'une
+vigne vierge, dont le soleil d'automne avait doré le feuillage, était
+éblouissante; une troisième tour carrée et percée d'une voûte servait
+d'entrée au manoir féodal, et montrait au-dessus d'un immense portail
+l'écusson gigantesque des Nora, surmonté de leur devise; belle devise
+s'il en fut, car elle se composait de ces deux mots tout parfumés
+d'honneur et de chevalerie: _Franc et léal_.
+
+L'intérieur du château n'était pas fait pour détruire l'impression que
+causait sa première vue. Le salon, vaste galerie éclairée par six
+fenêtres donnant sur la chaîne des Alpes, était décoré de vieilles
+armures disposées en faisceaux avec un goût sévère et intelligent; la
+salle à manger n'avait pour ornements que d'antiques portraits de
+famille, représentant des guerriers aux visages fiers et mâles, et de
+nobles dames aux costumes sévères. Un lustre de fer, portant sur ses
+bras contournés des bougies en cire jaune, descendait du milieu du
+plafond d'un vestibule dont les murs étaient garnis de bancs en bois
+de chêne, noircis par le temps et lustrés par l'usage. Dans les
+chambres à coucher tous les lits étaient à colonnes et à baldaquin, et
+il n'y avait pas d'autres meubles que des bahuts respectables et des
+fauteuils qu'il fallait prendre à deux mains pour les changer de
+place. Eh bien! rien de tout cela n'était triste ni prétentieux;
+l'harmonie était parfaite entre le cadre et le tableau, et le maître
+de cette demeure imposante avait l'air assez grand seigneur pour se
+faire pardonner les splendeurs aristocratiques qui l'environnaient.
+
+Pendant les trois mois que je passai à Nora, je pus prendre une idée
+de ces grandes existences d'autrefois dont j'avais beaucoup entendu
+parler à mon père sans y croire complétement. Il n'y avait de luxe
+nulle part, mais de l'abondance partout. Le domestique nombreux se
+composait de jeunes serviteurs actifs et vigilants et d'anciens
+gagistes, passés à l'état de commensaux et devenus en quelque sorte
+les amis du châtelain. La table, solidement servie, n'offrait jamais
+un seul de ces mets recherchés qui ne satisfont que les caprices de
+l'estomac. Maintenant, mes chers lecteurs, laissez-moi vous dire la
+première chose qui se faisait à cette table, quand le dîner était
+apporté: chaque plat était mis à son tour devant le marquis qui en
+retirait lui-même la part des pauvres et des malades. Voyons,
+messieurs les puissants du jour, la main sur la conscience (ô flatteur
+que je suis), en faites-vous autant? Et vous, impudents prôneurs de
+liberté et d'égalité, pipeurs habiles de popularité éphémère,
+levez-vous la dîme sur vos splendides festins pour apaiser la faim qui
+pleure silencieusement à la porte de vos hôtels? «A quoi bon?
+direz-vous; il y a tant de malheureux!» C'est vrai pour Paris; mais
+dans vos terres, dans vos châteaux, excellents démocrates, quelles
+marques de sympathie donnez-vous à vos semblables dans la souffrance?
+Imitez-vous le marquis de Nora qui, chaque matin, pansait lui-même,
+_dans son salon_, les malades qu'on pouvait lui amener, et qui allait
+visiter ensuite chez eux ceux qui n'étaient pas transportables? Et
+avec quelles bonnes paroles, avec quels égards touchants tout cela
+s'accomplissait! Aussi que de bénédictions j'ai entendues dans ce
+vieux manoir, qu'on eût pris pour la propriété de tous, tant chacun y
+avait l'air comme chez soi! Et ne croyez pas que le marquis de Nora
+fût une exception dans son pays! tous les seigneurs ses voisins
+étaient animés du même esprit de charité et de fraternité. Aussi le
+Piémont est-il resté calme au milieu des troubles qui ont agité
+l'Italie après la révolution de juillet. Il est resté calme, parce que
+les novateurs y étaient sans crédit; parce que la noblesse qu'on
+aurait voulu humilier était plus aimée et plus bienfaisante que la
+bourgeoisie sa rivale. Nouvelle preuve de ce que nous avons souvent
+pensé, que c'est moins la dureté des aristocrates de vieille souche
+que l'insolence des parvenus qui rend nécessaires les révolutions.
+
+Le soir même de notre arrivée, Stephano interrompit une histoire de
+chasse fort amusante qu'il me racontait, pour me dire du ton d'une
+personne qui a oublié de faire une communication importante à
+quelqu'un qu'elle peut intéresser.
+
+--A propos, c'est demain l'ouverture du _tavolazzo_.--J'en suis charmé
+si cela te fait plaisir, mais qu'est-ce que le _tavolazzo_?
+répondis-je.--C'est le tir à la carabine de nos pays: tous les ans il
+a lieu le jour de Saint-Grégoire.--Et comment les choses se
+passent-elles? demandai-je.--La distance est de cent quatre-vingts
+pas, et le but est grand comme le fond de ton chapeau. Chaque tireur a
+sa cible qui porte son nom, et il doit tirer, nombre fixe, six fois.
+Le vainqueur est celui qui met le plus de balles autour d'un petit
+rond en papier doré, grand comme un pain à cacheter, lequel est placé
+au centre du _barelet_: c'est le nom que nous donnons à nos cibles,
+parce qu'elles ont la forme d'un petit baril. Ce petit baril est peint
+en blanc, ce qui ne le rend pas plus facile à viser pour cela.--Je
+suis enchanté de connaître tous ces détails, parce qu'alors je
+prendrai rang parmi les spectateurs, repartis-je; je ne crains pas de
+rival pour rouler un lièvre ou pour faire coup double sur des perdrix
+rouges après la Toussaint; mais votre tir à la carabine ne me sourit
+pas le moins du monde: je m'abstiendrai.--Quelle folie! interrompit
+vivement Stephano; ce serait avouer d'avance que tu doutes de ton
+adresse; au lieu qu'en t'exécutant de bonne grâce, le hasard peut te
+servir.--Et s'il me trahit?--S'il te trahit, tu ne seras pas le seul:
+j'attends demain matin le ministre d'Autriche et le chargé d'affaires
+de Prusse, deux maladroits s'il en fut; ils te tiendront compagnie: je
+les ai justement engagés à cause de toi.--Eh bien! nous verrons
+demain.--Enfin, tu peux compter sur une arme excellente et sur une
+main infaillible pour te la charger. Je te donnerai un brave homme qui
+ne mettra pas dans le canon un atome de poudre de plus une fois qu'une
+autre.
+
+Le lendemain après le déjeuner, j'étais dans la galerie des vieilles
+armures où je faisais une partie de billard avec le chapelain du
+château, lorsque je crus entendre dans l'éloignement les sons d'une
+espèce de musique militaire.
+
+Je mis au port d'armes ma queue qui visait un carambolage, et mon
+regard interrogea probablement le bon chapelain, car il me dit sans
+que j'eusse besoin de le questionner:
+
+--C'est le _tavolazzo_, _signor marchese_, on vient chercher les
+habitants du château: vous verrez, la procession est très-belle.
+
+En ce moment, Stephano entra pour m'avertir de me préparer; son
+chasseur le suivait portant deux carabines; une des femmes de la
+marquise venait ensuite; j'aperçus dans ses mains un petit carton
+rempli de rubans de toutes les couleurs.
+
+--Prends cette arme et choisis bien vite un de ces rubans, me dit
+brusquement le marquis de Nora; il faut que nous soyons prêts quand le
+cortége arrivera. De Bombelles et Schulz sont déjà dans le vestibule.
+
+Les explications qu'on demande aux gens pressés sont en général peu
+satisfaisantes; je pris donc, sans mot dire, un ruban vert céladon que
+la belle camériste noua autour de mon bras gauche; puis je mis mon
+chapeau un peu plus sur l'oreille que de coutume, la carabine sur mon
+épaule, et je suivis Stephano qui paraissait fort impatient.
+
+Avant de sortir de la galerie, je me retournai pour savoir ce que
+devenait le chapelain, et je le vis qui se faisait aussi nouer un
+ruban autour du bras, un beau ruban couleur feu, ma foi! Quelques
+secondes après, il nous rejoignit dans le vestibule: il avait, comme
+nous tous, la carabine sur l'épaule et le chapeau légèrement incliné
+du côté gauche.
+
+Nous sortîmes alors du château, ayant le marquis à notre tête: en ce
+moment la procession du _tavolazzo_ débouchait du grand portail de la
+cour carrée, se dirigeant vers nous; nous nous arrêtâmes aussitôt pour
+l'attendre; j'ai su depuis que le cérémonial était réglé ainsi depuis
+des siècles.
+
+C'était vraiment quelque chose de très-pittoresque et de
+particulièrement nouveau pour moi que ce cortége qui s'avançait à
+notre rencontre. Il était précédé par une trentaine de musiciens
+enrubanés de la tête aux pieds, qui jouaient en manière de marche une
+_monferine_ vive et gracieuse; derrière eux, les trois syndics de la
+ville de Nora marchaient gravement entre deux hommes de haute taille,
+dont l'un, celui de droite, portait une bannière aux couleurs du
+marquis, et l'autre une bannière aux couleurs de la ville:
+immédiatement après ces cinq personnes, venaient sur deux rangs les
+tireurs de la compagnie du _tavolazzo_, au nombre de vingt environ,
+parmi lesquels je comptai sept ou huit prêtres.
+
+La musique s'arrêta et se rangea de côté; le marquis fit quelques pas
+à la rencontre des syndics, dont le doyen prononça un petit discours
+en piémontais, que nous applaudîmes vigoureusement.
+
+Stephano répliqua et fut à plusieurs reprises interrompu par les
+acclamations de l'assemblée. On était venu, comme chaque année, lui
+offrir la présidence du _tavolazzo_, et, comme chaque année, il avait
+répondu qu'il l'acceptait, bien qu'elle lui fût offerte par de plus
+dignes que lui de l'obtenir. Cet échange de bons procédés accomplis,
+nous nous mêlâmes au cortége en ayant soin de ne pas avoir l'air de
+nous grouper entre nous. Le comte de Bombelles se mit à côté d'un
+tisserand; le baron de Schulz eut pour compagnon un fabricant de
+_saucissons de Bologne_; le hasard me donna pour voisin un petit
+cabaretier.
+
+La musique se replaça à notre tête, la _monferine_ recommença de plus
+belle, et le cortége reprit le chemin du bourg qu'il dut traverser en
+entier pour arriver à l'endroit où le _tavolazzo_ était établi.
+
+Toute la ville avait un air de fête, quoique ce ne fût pas un
+dimanche: les femmes et les jeunes filles étaient parées de leurs plus
+beaux atours; les petits garçons avaient de gros bouquets à la
+boutonnière; des drapeaux et des banderoles flottaient à toutes les
+fenêtres; on battait des mains sur le passage du cortége.
+
+Arrivés à notre destination, chacun de nous reçut un _barelet_ sur
+lequel il inscrivit son nom, et prit au hasard, dans un sac, un numéro
+destiné à marquer son rang dans le tir; le président lui-même n'était
+pas exempt de cette formalité, qui n'avait, on en conviendra, rien de
+bien aristocratique.
+
+Le hasard me donna le numéro 3, Stephano amena le numéro 9, le numéro
+1 tomba à un sec et long chanoine qu'on appelait le _Theologo_: je
+n'ai jamais su pourquoi; mais je présume que ce nom répondait à
+quelques fonctions ecclésiastiques.
+
+Je ne m'étais point exagéré la distance de cent quatre-vingts pas dont
+Stephano m'avait parlé la veille: elle me sembla prodigieuse, eu égard
+surtout à la petitesse du but qui, en outre, était disposé en
+trompe-l'oeil, c'est-à-dire que le _satané barelet_, plus gros du
+ventre que des extrémités, offrait une ampleur qu'en réalité il
+n'avait pas. Quant au petit rond de papier doré, on ne le voyait pas
+plus qu'on ne voit les étoiles à dix heures du matin au mois de
+juillet.
+
+Une fanfare annonça l'ouverture du tir; quand elle fut finie, un
+roulement de tambours se fit entendre: c'était le dernier signal.
+
+Le _Theologo_, qui se tenait depuis quelques instants l'arme haute à
+la troisième position, baissa majestueusement sa carabine, inclina la
+tête sur la batterie, et ferma l'oeil gauche.
+
+Je crus que le coup allait partir et je regardai la cible.
+
+Impatienté de ne rien entendre, je me retournai vers le _Theologo_; il
+avait relevé son arme et causait tranquillement avec son voisin.
+
+--Eh bien! qu'est-il arrivé? demandai-je à Stephano.--Peu de chose:
+une mouche s'est posée sur le canon de sa carabine, et lui faisait un
+faux point de mire.--Comment, vous y mettez cette importance-là?
+repris-je; mais alors ce n'est pas un plaisir, c'est...
+
+Je n'achevai pas, car en ce moment le _Theologo_ s'était remis en
+joue: cette fois le coup partit.
+
+Quand la fumée de la poudre fut dissipée, j'aperçus un homme debout à
+côte du _barelet_ du _Theologo_.
+
+Cet homme ôta son chapeau et salua en se tournant vers les tireurs.
+
+Puis il leva une petite baguette, dont il appliqua l'extrémité contre
+le centre du _barelet_.
+
+Je regardai avec attention, et au beau milieu du petit disque peint en
+blanc, je vis le trou noir qu'avait fait la balle; la moitié du rond
+de papier doré était emportée.
+
+--C'est un hasard, dis-je à voix basse au marquis.
+
+--_Patienzza_, me répondit-il en mettant un doigt sur sa bouche.
+
+Le second coup du _Theologo_ partit, et la balle mordit sur la moitié
+du trou qu'avait fait la première.
+
+Il en fut à peu près de même des quatre autres: toutes les six ne
+tinrent guère plus de place que ne l'eussent fait six trous de vrille
+placés à dessein les uns à côté des autres.
+
+Après le _Theologo_ vint le tisserand, puis moi, puis le fabricant de
+saucissons de Bologne, puis le ministre d'Autriche, etc.; bref, le feu
+ne discontinua pas pendant cinq heures.
+
+Le premier prix appartint sans contestation au _Theologo_; Stephano
+eut le second; un gros chanoine et moi nous tirâmes le troisième au
+sort, et j'eus la bonne chance de gagner.
+
+On ne pouvait concourir à un de ces prix, qui se composaient de pièces
+d'argenterie d'une assez grande valeur, qu'autant qu'on avait mis ses
+six balles dans la cible; puis, parmi ceux qui se trouvaient dans ce
+cas, on choisissait les trois dont les coups tenaient le moins de
+place.
+
+--Tu t'es moqué de moi, me dit Stephano avec bonhomie.--Je te promets
+que c'est un pur hasard, répondis-je, je n'ai jamais tiré à la cible
+de ma vie.--Si tu reviens l'année prochaine, tu nous battras tous,
+reprit-il: regarde ce pauvre _Theologo_, il n'est pas encore remis de
+la frayeur que les trois premiers coups lui ont causée: voilà
+cinquante ans qu'il s'étudie à être le meilleur tireur du pays, et
+c'est la dix-neuvième fois de suite qu'il reçoit le premier prix.
+
+Le moment du retour était arrivé, et un roulement de tambours indiqua
+qu'il fallait reformer les rangs. La musique, les porte-bannières, les
+syndics reprirent la tête de la colonne; chaque tireur retrouva son
+compagnon, puis on se remit en marche pour le château.
+
+Je crus que c'était simplement une conduite courtoise qu'on faisait
+au marquis, et que la fête était terminée; mais je me trompais, comme
+vous allez voir.
+
+Pendant notre absence, une table de soixante couverts avait été
+dressée sous une magnifique treille qui occupait toute la longueur
+d'une terrasse située au couchant du vieux manoir.
+
+Tous les membres du _tavolazzo_ y prirent place avec leurs épouses,
+leurs filles et leurs nièces; parmi ces dernières, je remarquai deux
+ravissantes personnes, que le gros chanoine, mon rival pour le
+troisième prix, me dit être les enfants de sa soeur cadette: je
+déclare n'avoir aucun motif de douter de la vérité de cette assertion.
+
+Toutes les places d'honneur de la table furent pour les habitants de
+la ville. La marquise de Nora mit le _Theologo_ à sa droite et le
+doyen des syndics à sa gauche; Stephano en fit autant pour la femme du
+bailli et la fille du maître de poste: le comte de Bombelles, le baron
+de Schulz, ma femme et moi, aidâmes de notre mieux les nobles
+châtelains à faire les honneurs de leur festin, et j'ose dire que nous
+nous en acquittâmes à la satisfaction générale.
+
+Tout le monde était à son aise dans cette réunion où presque toutes
+les classes de la société étaient représentées: d'une part, le respect
+n'avait rien de servile; de l'autre, le sans-façon n'avait rien de
+choquant. Au dessert, le marquis se leva, son verre à la main, et dit
+d'une voix vibrante et émue:
+
+--A la santé de mes bons amis les habitants de Nora! Puissent les
+liens qui nous unissent depuis des siècles durer des siècles encore!
+Puissent nos enfants s'aimer comme nous nous aimons et comme nos pères
+s'aimaient!
+
+Un tonnerre d'applaudissements accueillit ce toast affectueux; alors
+le syndic se leva à son tour et répondit:
+
+--Au nom des habitants de la cité dont j'ai l'honneur d'être le plus
+ancien magistrat, je porte la santé de son premier citoyen, de son
+plus digne enfant! Au marquis Stephano de Nora! s'écria-t-il d'une
+voix retentissante. A sa noble compagne! à ses enfants! à la
+prospérité de sa maison!
+
+Une nouvelle salve d'acclamations, plus bruyante, plus unanime que la
+première, témoigna de la sympathie que ces paroles trouvaient dans
+tous les coeurs. Les verres se choquèrent, les mains s'étreignirent,
+les yeux échangèrent des regards brillants de dévouement et
+d'affection: je n'ai vu de ma vie rien de plus touchant.
+
+Le soir, le château fut illuminé, on tira un feu d'artifice sur la
+terrasse, et on dansa jusqu'à minuit dans la galerie des vieilles
+armures transformée en salle de bal.
+
+La danse ne chassa pas les prêtres; ils étaient tous trop honnêtes
+pour se croire obligés de faire les hypocrites: ceci soit dit sans
+offenser ceux qui font autrement; mais chaque pays a ses usages, n'en
+blâmons aucun.
+
+--Eh bien! que penses-tu du Piémont? me demanda Stephano le lendemain
+matin.--Ma foi! je pense que je voudrais bien l'habiter, répondis-je.
+Cette soirée d'hier m'a ravi! Maintenant, pourras-tu m'expliquer de
+semblables moeurs après quarante ans de révolutions à votre porte?
+Quant à moi, je n'ai pu résoudre la question.--Rien n'est plus facile
+cependant: nous ne nous isolons pas, voilà tout notre secret. Les
+vaniteux croient que la familiarité engendre le mépris, c'est une
+erreur: quand il est démontré qu'elle n'est pas un calcul, elle
+augmente le respect et elle entretient l'affection, j'en acquiers la
+preuve chaque jour.--Cependant votre noblesse a de grands priviléges,
+et il n'en faut pas davantage pour faire des mécontents.--Ce ne sont
+point les priviléges qui blessent ceux qui ne les ont pas, c'est la
+manière dont les exploitent ceux qui les ont. Servez-vous d'une grande
+fortune pour soulager vos semblables; tirez parti d'une belle position
+au profit de ceux qui n'en possèdent que de médiocres, et fortune et
+position vous seront pardonnées. Chacun sait que si j'étais pauvre il
+y aurait bien plus de pauvres dans le pays; personne n'ignore que si
+la ville possède un hospice, c'est à un Nora qu'elle le doit. Quand le
+roi me fait une grâce, je l'accepte; mais quand je lui demande une
+faveur, ce n'est jamais en mon nom que je parle. Comprends-tu
+maintenant?--Très-bien; seulement une semblable conduite
+demande...--Rien que du bon sens de part et d'autre, interrompit
+Stephano. Mais au diable cette conversation sérieuse! ajouta-t-il,
+j'étais venu te voir pour tout autre chose. Voyons, es-tu disposé à
+faire une chasse un peu rude demain?--Certainement.--Eh bien! fais
+toutes tes dispositions pour une absence de quatre ou cinq jours, nous
+partirons après le déjeuner, nous dînerons le soir à Pignerol, et nous
+irons coucher chez un braconnier de mes amis qui sera enchanté de
+faire ta connaissance. C'est une des curiosités de notre pays. Je te
+laisse à tes affaires et vais veiller aux préparatifs de notre petite
+campagne.
+
+A onze heures, le lendemain, nous étions prêts et nous montions,
+Stephano, son chasseur et moi, dans une petite voiture de chasse dont
+le coffre regorgeait d'excellentes provisions: un panier attaché
+derrière renfermait nos chiens; nos fusils étaient entre nos jambes et
+nos carnassières sur nos épaules.
+
+Le trajet se fit rapidement et gaiement. Les deux petits étalons
+sardes attelés à notre voiture couraient comme des biches
+effarouchées; le marquis me contait une foule de ces bonnes histoires
+de chasse dont on n'a jamais l'air de douter, afin de se réserver le
+droit d'y répondre par de plus merveilleuses encore; bref, le temps
+s'écoula si vite, que j'accusai de radotage les horloges de Pignerol
+qui sonnaient quatre heures comme nous mettions pied à terre dans la
+cour de l'auberge de la _Croce-Bianca_, la meilleure de la ville.
+
+Cinquante minutes après, nous avions dîné et nous enfourchions des
+mulets qui devaient nous hisser par des chemins diaboliques jusqu'à la
+cabane du vieux braconnier.
+
+Cette ascension fut tout ce qu'on peut se figurer de plus pittoresque.
+Le sentier que nous suivions, taillé en zig-zag sur le flanc d'une
+montagne à pic, nous découvrait à chaque instant des points de vue
+d'autant plus admirables, que le soleil, en se couchant, jetait des
+flots de lumière sur une des plus belles contrées du monde. A nos
+pieds, Pignerol disparaissait lentement dans l'ombre croissante du
+soir; plus loin Racconis, Savigliano, Fossano étincelaient de magiques
+clartés, et un rayon plus splendide que tous les autres illuminait le
+château de Nora que nous apercevions distinctement malgré une distance
+de huit lieues à vol d'oiseau. Les cours d'eau étaient marqués par une
+brume légère suspendue aux saules de leurs rives, et des nuages de
+poussière brillante indiquaient les sinuosités des routes qui se
+croisaient en tous sens dans la magnifique plaine que nous avions sous
+les yeux. Des bêlements de troupeaux, des sons lointains de cloches,
+des bruits confus de voix arrivaient jusqu'à nous dans une harmonie
+remplie de charme et de grandeur qui nous plongeait dans une douce et
+rayonnante mélancolie. Quand le soleil eut complétement disparu
+derrière les cimes des Alpes, le spectacle devint, s'il est possible,
+plus merveilleux encore. Les neiges du mont Viso se parèrent des plus
+riches teintes; des jets d'ombres fantastiques se répandirent sur la
+campagne, et la lune, entourée d'un brillant cortége d'étoiles, vint
+montrer sa face rougeâtre sur les hauteurs boisées des Apennins.
+
+Ce tableau m'avait jeté dans une admiration si profonde que si mon
+mulet eût fait un faux pas, je ne me serais point avisé, je crois, de
+le retenir, et j'aurais fait une seconde entrée à Pignerol, dont les
+badauds de l'endroit eussent conservé longtemps le souvenir.
+
+L'air qui était devenu plus vif, et nos montures qui marchaient plus
+facilement, me firent supposer que nous avions atteint le plateau de
+la montagne dont nous escaladions les flancs depuis deux heures
+environ: cette supposition me fut confirmée par Stephano qui poussa
+son mulet près du mien en me disant:
+
+--Nous pouvons marcher maintenant côte à côte: la route a trois lieues
+de largeur; mais ce ne sera pas pour bien longtemps, car nous allons
+être obligés de descendre par un sentier tout semblable à l'autre.
+Si ta bête tombe, laisse-la se relever toute seule; autrement
+tu es perdu: les mulets n'aiment pas qu'on se mêle de leurs
+affaires.--Sommes-nous encore loin de la cabane de ton braconnier?--A
+trois quarts de lieue environ; mais il nous faudra au moins une heure
+et demie pour les faire.--Comme qui dirait le temps de fumer trois
+cigares.--A peu près.
+
+La descente se fit heureusement. Au bout de cinq quarts d'heure de
+marche nous entendîmes les aboiements d'un chien; presque en même
+temps nous aperçûmes une lumière qui brillait au-dessous de nous à une
+profondeur prodigieuse.
+
+--Encore dix minutes et nous serons arrivés, me dit Stephano; mais le
+bout de chemin qui nous reste à faire n'est pas des plus faciles.
+Adresse une petite prière à ton ange gardien, cela ne nuit jamais.
+
+Je ne voulus pas convenir que la chose était déjà faite, et je la
+recommençai.
+
+Tout à coup mon mulet s'arrêta court, celui de Stephano qui le
+précédait en avait fait autant: le chien aboyait toujours.
+
+Une porte s'ouvrit et nous vîmes l'intérieur d'une cabane éclairée par
+un grand feu.
+
+--Ce ne peut être que le marquis de Nora qui arrive à une pareille
+heure, dit une grosse voix joviale. Les coqs de bruyère n'ont qu'à se
+bien tenir demain.--Bonsoir, Titano, répondit le marquis en mettant
+pied à terre. Tu ne t'attendais guère à me voir, n'est-ce pas?--C'est
+ce qui vous trompe, Excellence. Votre lit est fait depuis hier, et
+j'ai couru la montagne toute la journée pour savoir où se tenait le
+gibier.--Je t'amène un ami, un Français, reprit le marquis.--Soyez les
+bienvenus tous les deux, Excellences.
+
+Pendant ce colloque, j'étais aussi descendu de mon mulet, et j'avais
+suivi le marquis dans la cabane.
+
+Le feu dont j'ai parlé l'illuminait du haut en bas et dans tous ses
+recoins, mieux que n'eût pu le faire la clarté du jour. Je pus donc
+prendre immédiatement connaissance des lieux et de la figure de notre
+hôte.
+
+La cabane était spacieuse, propre et assez bien garnie d'un solide
+mobilier rustique. Il y avait un petit lit à droite de la cheminée et
+un autre beaucoup plus grand à gauche. Une table occupait le milieu de
+la chambre; un buffet couvert de poterie grossière s'emboîtait dans un
+des angles, faisant face à une maie placée dans l'angle opposé. Des
+quartiers de lard pendaient au plafond, et le manteau de la cheminée
+portait un râtelier d'armes, véritable arsenal, composé d'une
+canardière, d'un fusil double, d'une carabine, d'une paire de
+pistolets et d'un sabre de fantassin, à la poignée duquel étaient
+attachées une dragonne et deux épaulettes en laine rouge. Quelques
+gravures communes, collées le long des murs représentaient le roi
+Charles-Albert, l'empereur Napoléon et l'archiduc Charles: ces trois
+personnages étaient les héros de prédilection de Titano.
+
+Quant à ce dernier, c'était bien le plus singulier individu que
+j'eusse jamais rencontré, et je ne pouvais me lasser de le regarder.
+Il avait près de six pieds, et contrairement à l'habitude des hommes
+de haute taille, il se tenait droit comme un jonc. Sa maigreur était
+phénoménale, ses jambes et ses bras d'une longueur démesurée, son nez
+immense, sa bouche, sans une dent, fendue d'une oreille à l'autre. Son
+oeil droit, vif et largement ouvert, contrastait avec son voisin
+qu'il tenait habituellement fermé comme un homme qui couche en joue.
+Sa peau avait la teinte de la tige d'une vieille botte, et elle était
+ridée comme une pomme à la fin du carême. Eh bien! cet extérieur
+bizarre jusqu'au fantastique ne me parut pas ridicule. Ce grand corps
+fluet était agile et adroit dans tous ses mouvements; cette figure
+hétéroclite étincelait d'esprit et de bonté; l'oeil ouvert avait de
+la bienveillance; sous la paupière de l'oeil fermé, on voyait
+briller doucement la fine goguenardise des chasseurs de profession.
+Titano n'avait pas d'âge: à le voir agir, on ne lui aurait donné que
+25 ans; à regarder son visage, on l'aurait volontiers gratifié d'un
+siècle. La vérité est qu'il jouissait de quatorze lustres, ce qui ne
+l'empêchait pas de marcher quinze heures de suite sans se reposer cinq
+minutes. J'en eus la preuve le lendemain.
+
+Pendant mon examen, le chasseur du marquis avait déchargé les mulets
+que nous montions et ceux qui portaient notre bagage, et la table de
+Titano se trouva bientôt encombrée de pâtés, de jambons, de cervelas
+et autres _harnois de gueule_, comme dit le bonhomme du Fouilloux: les
+bouteilles de toutes les dimensions et de toutes les formes n'avaient
+pas été oubliées.
+
+--Excellence, je ne suis pas content, dit Titano qui examinait tous
+ces préparatifs d'un oeil mélancolique. Vous vous défiez pour la
+première fois de la cave et de la cuisine du vieux soldat.--Non, mon
+bon Titano, répondit le marquis en posant avec une affectueuse
+familiarité sa main aristocratique sur l'épaule osseuse du braconnier;
+mais il est possible que nous poussions notre excursion plus loin que
+ce canton, et comme nous ne trouverons pas partout des toits aussi
+hospitaliers que le tien, j'ai dû prendre mes précautions.
+
+La figure de Titano s'illumina.
+
+--Alors, dit-il, votre Excellence acceptera le souper que j'avais
+préparé pour elle, car je l'attendais.--Sans aucun doute! s'écria
+joyeusement le marquis. Tu peux faire dresser la table.
+
+En un clin d'oeil, Titano eut rangé les provisions apportées par
+nous dans son buffet; puis il se mit à l'oeuvre avec une activité
+extraordinaire, et en peu d'instants notre couvert fut dressé.
+
+L'air vif des montagnes m'avait donné un de ces appétits de chasseur
+qui sont passés en proverbe; de sorte que je fus médiocrement
+satisfait de la perspective que les vivres de notre hôte, dont je ne
+me faisais pas une bien haute idée, remplaceraient les excellentes
+provisions apportées par nous et préparées par le cuisinier du
+marquis, l'un des meilleurs _maîtres-queux_ que j'eusse jamais
+rencontrés.
+
+Je ne pus m'empêcher d'en faire, en plaisantant, le reproche à
+Stephano.
+
+--Ne t'inquiète pas, me répondit-il: c'est plus encore par gourmandise
+que pour ne pas affliger ce bon Titano que j'ai accepté son
+invitation. Ce brave homme, tel que tu le vois, nous donnera un souper
+délicieux, et nous fera boire du vin comme le roi n'en a pas dans sa
+cave.--Il est donc riche?--Lui? il ne possède, comme disent les
+Sardes, que le terrain qui est sous son pied: c'est ce que vous
+appelez en France un pauvre diable.--Alors comment fait-il?--C'est
+une espèce de secret, mais je puis bien te le dire à toi, parce que tu
+ne le trahiras pas: Titano sert de télégraphe aux contrebandiers de
+ton pays.--Et on le laisse faire?--On ne l'a jamais pris en flagrant
+délit; puis comme on sait qu'il ne s'est pas enrichi à ce métier, on
+ne le tourmente pas trop.--Quel est son système?--Il se fait payer en
+comestibles les petits services qu'il rend. Aux uns il dit: Vous êtes
+de la Provence, vous m'apporterez de l'huile d'olive, des anchois et
+des saucissons d'Arles; aux autres: Vous êtes du Dauphiné, je veux des
+truffes, du vin de l'Hermitage et du poisson de l'Isère; à ceux-ci, il
+demande des volailles; de ceux-là il exige du café, des liqueurs et du
+chocolat; et tous le servent à merveille, parce que si on le trompe
+une fois, il est impossible de jamais rien obtenir de lui.--Mais avec
+un semblable métier, il doit être toujours par monts et par vaux.
+Comment cela s'arrange-t-il avec son goût pour la chasse, et comment,
+toi, étais-tu sûr de le rencontrer ici ce soir?--Je t'ai dit qu'il
+était le télégraphe des contrebandiers, je ne t'ai pas dit qu'il fût
+leur guide: il n'est pas assez niais pour cela.--Je commence à
+comprendre.--Demain, quand tu auras vu la position de sa chaumière, tu
+comprendras encore mieux: c'est sans quitter le pas de sa porte qu'il
+fait sa petite affaire. Je vais t'expliquer...
+
+Stephano s'arrêta, et, après avoir examiné la table que notre hôte
+avait préparée, il reprit en s'adressant à lui:
+
+--Que signifient ces deux couverts, Titano? est-ce que tu ne
+serais pas homme à souper une seconde fois si tu as soupé une
+première?--Mais, Excellence, je ne sais pas si ce... ce monsieur
+français voudra me faire l'honneur de...--Le crois-tu donc plus bête
+que moi, interrompit le marquis. Je te réponds de lui. Mets un
+troisième couvert, mon bon vieux Titano, et ne te tourmente pas du
+reste.
+
+Je m'empressai de confirmer les paroles de Stephano, et comme en ce
+moment le vieux braconnier s'approchait de la cheminée près de
+laquelle nous étions, pour mettre une poêle à frire sur le feu, je lui
+donnai une cordiale poignée de main qui acheva de le convaincre que
+j'étais un aussi bon compagnon que mon ami le marquis de Nora.
+
+--Vous avez là un bien beau chien, dis-je à Titano qui, pour placer
+convenablement sa poêle, venait de faire lever un peu brusquement un
+magnifique épagneul couché en travers du foyer, et dont j'avais
+respecté le sommeil, bien qu'il occupât la meilleure place et que le
+froid qui m'avait creusé l'estomac m'eût aussi engourdi les
+membres.--C'est vrai qu'il est beau, Excellence, me répondit le vieux
+braconnier avec une sorte d'orgueil, et ce qui vaut encore mieux,
+c'est qu'il n'a point son pareil non plus pour la bonté.
+Malheureusement il commence à n'être plus jeune; mais il a encore bon
+pied, bon oeil et l'oreille fine comme à deux ans.--Comment
+l'appelez-vous?--Torquato.--Vous lui avez donné là un nom bien
+célèbre.--Ce n'est pas moi: il était tout baptisé quand je le reçus
+d'une belle dame anglaise qui passait à Pignerol. Le chien avait alors
+deux mois. On voulait le noyer.
+
+En ce moment Torquato, qui avait deviné qu'on parlait de lui, s'était
+rapproché de moi, et sa belle tête appuyée contre mon genou, il
+m'examinait avec un regard brillant d'une intelligence presque
+humaine.
+
+C'était un épagneul de la plus grande espèce et d'une irréprochable
+perfection de formes. Il avait le rein court, large et un peu bombé.
+Son cou, se détachant avec grâce entre deux épaules plates et
+vigoureuses, supportait la plus belle face canine que j'eusse jamais
+vue: front développé, oreilles longues, souples, arrondies; mâchoires
+fines et mobiles terminées par un museau couleur de chair; le tout
+illuminé par des yeux flamboyants et doux, avec lesquels on aurait pu
+faire la conversation, tant ils paraissaient comprendre et parler,
+écouter et répondre. A l'exception de la nuque, des oreilles et des
+sourcils, qui étaient d'un nankin scintillant admirable, tout le reste
+du corps était d'une blancheur éblouissante, qui eût fait honte au
+plumage d'un cygne. La queue, légèrement recourbée, représentait un
+panache d'une ampleur et d'une richesse extraordinaires, et les
+jambes, dans toute leur longueur, étaient garnies de poils lisses et
+chatoyants, qu'on aurait pris volontiers pour des houpes où l'argent
+et la soie eussent été savamment mélangés.
+
+--Ce bel animal n'est sans doute pas à vendre, dis-je à Titano d'un
+ton caressant et interrogatif, qui signifiait clairement: _Si vous
+étiez disposé à vous en défaire, je l'achèterais bien volontiers, et
+je le payerais très-cher._--Vendre mon chien! me séparer de mon fidèle
+Torquato! s'écria le vieux braconnier avec une vivacité qui
+ressemblait presque à de l'indignation; non, non, Excellence! c'est
+mon meilleur ami; il ne me quittera jamais de mon vivant; et si je
+meurs avant lui, comme c'est, Dieu merci, assez probable, Son
+Excellence le marquis de Nora, ici présent, m'a promis de lui donner
+les invalides dans son château.
+
+--Et je te renouvelle cette promesse, mon bon Titano, avec l'espoir
+que je ne serai pas de sitôt dans la nécessité de la tenir, reprit le
+marquis avec une affectueuse bonhomie.
+
+Il ne fallait plus songer à m'approprier Torquato au moyen d'un de ces
+marchés que les chasseurs font quelquefois entre eux; alors je
+rabattis mes prétentions de la manière suivante:
+
+--Ne pourrait-on, du moins, avoir un rejeton de ce magnifique animal?
+demandai-je.
+
+Titano me lança en dessous un regard tout à la fois bienveillant et
+narquois, qui illumina sa physionomie rabelaisienne et fit jaillir un
+trait d'esprit de chacune des rides de sa face.
+
+--Je ne demanderais pas mieux que de vous en donner un, Excellence, me
+répondit-il... Mais, voyez-vous, Torquato est un peu comme moi,
+l'amour n'est pas son affaire: il n'a jamais vu qu'une chienne dans sa
+vie, et j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de
+l'étrangler; après cela, il faut dire qu'elle était bien laide et
+qu'elle courait accompagnée d'un affreux roquet pour lequel elle
+semblait avoir une préférence marquée.
+
+Moi qui n'ai jamais pu me décider à faire la cour à une femme affublée
+d'un vilain mari, je compris parfaitement la répugnance de Torquato,
+et je n'en conçus que plus d'estime pour son caractère.
+
+Cependant, comme je savais qu'il existe bon nombre d'hommes dont la
+continence n'est pas aussi méritoire qu'ils voudraient le faire
+supposer, je me dis qu'il pourrait bien en être de même de certains
+chiens, et sous l'influence de cette pensée, je m'approchai de
+Stephano et je lui glissai quelques mots dans l'oreille.
+
+--Ma foi! je n'en sais rien, me répondit-il en riant: demande-le-lui
+toi-même; mais il est homme à ne pas comprendre ce que tu lui
+diras.--Cependant il a été soldat.--Ce qui ne signifie rien du tout:
+s'il avait été moine, à la bonne heure... Voyons, fais-lui ta
+question.--Peut-être que ce serait plus facile en patois piémontais,
+repris-je avec cette insistance que l'on met quelquefois à vaincre des
+difficultés insignifiantes.--Au fait, tu as peut-être raison: le
+piémontais est un peu comme le latin.
+
+Et le marquis adressa à Titano quelques mots dans ce jargon mêlé
+désagréablement de mauvais français et de mauvais italien, qui forme
+la langue dont on se sert dans les États héréditaires de Sa Majesté le
+roi de Sardaigne.
+
+Titano partit d'un immense éclat de rire, avec lequel fit
+immédiatement _chorus_ la poêle à frire, dont le contenu était arrivé
+à son plus haut degré d'ébullition.
+
+Le vieux braconnier n'attendait peut-être que la fin de son hilarité
+pour répondre à la question du marquis, lorsque Torquato, dont la tête
+reposait toujours contre mon genou, dressa les oreilles autant que
+leur conformation le permettait, leva le nez comme pour mieux aspirer
+l'air, et s'élança d'un seul bond vers la porte de la chaumière,
+contre laquelle il se dressa de toute sa hauteur.
+
+A l'instant même la figure épanouie de Titano prit une expression de
+gravité et d'inquiétude que je n'avais pas encore remarquée en elle.
+La transformation fut complète, et elle se produisit d'une manière si
+prompte que je ne pus la comparer dans le moment qu'à la rapidité avec
+laquelle un ciel orageux redevient sombre quand un éclair l'a
+sillonné.
+
+Bientôt on entendit au dehors le bruit sourd et monotone de pas
+réguliers.
+
+Puis un murmure confus de voix et un vague cliquetis d'armes vinrent
+se mêler presque aussitôt à ce premier bruit, dans une harmonie qui
+avait quelque chose de solennel et presque de lugubre.
+
+Enfin des crosses de fusil retombèrent lourdement sur les roches
+aplaties qui environnaient la chaumière de Titano, et l'une d'elles,
+dirigée par une main brutale ou impatiente, frappa la porte comme si
+on eût voulu l'enfoncer.
+
+A mon grand étonnement, Torquato, en entendant tout ce tapage, retomba
+sur ses quatre pattes et revint s'étendre nonchalamment devant la
+cheminée. Je remarquai même qu'il ferma immédiatement les yeux comme
+quelqu'un qui fait semblant de dormir.
+
+--Il n'y a donc personne dans cette baraque? cria au dehors une voix
+rude et grossière en mauvais français. Voilà pourtant de la lumière.
+
+Et un second coup de crosse plus formidable que le premier mit de
+nouveau à l'épreuve la solidité de la porte: quelques jurons
+énergiques lui servirent d'accompagnement.
+
+--Veux-tu que j'aille ouvrir? demanda à voix basse le marquis à Titano
+qui, de même que son chien, ne paraissait plus s'inquiéter de ce qui
+se passait à l'extérieur. Le trouble de sa physionomie s'était dissipé
+comme par enchantement à dater du moment où Torquato était venu
+reprendre sa place auprès du foyer.--Ce sont les douaniers,
+Excellence: ne nous gênons pas pour eux; ils peuvent bien attendre
+qu'il plaise à ces tanches d'être frites à point.--Mais ils démoliront
+la maison s'ils se mettent de mauvaise humeur.--Qu'ils cassent
+seulement la porte, et je vous promets, Excellence, que ce mauvais
+morceau de bois leur coûtera aussi cher que si c'était de l'argent
+massif. Il y a longtemps que je cherche l'occasion de leur faire
+un procès.--Tu n'en aurais pas le droit en cette circonstance,
+puisqu'on est obligé de leur ouvrir à toute heure et à première
+réquisition.--C'est vrai pour les portes fermées, Excellence... Mais
+pour celles qui ne le sont pas, la loi ne dit rien; ce qui signifie
+qu'ils peuvent bien prendre la peine de la pousser eux-mêmes. Eh bien!
+qu'ils mettent la mienne en mille morceaux si ça les amuse; je vous
+prendrai à témoin qu'elle ne tenait que par le loquet, et nous verrons
+une drôle d'affaire au tribunal de Pignerol.
+
+En ce moment Titano jugea que ses tanches étaient frites,
+convenablement car il retira sa poêle de la partie ardente du foyer et
+il la posa sur des cendres chaudes.
+
+On entendait au dehors les douaniers parler à voix basse comme des
+gens qui délibèrent.
+
+--Puisqu'ils sont si bons enfants, je vais leur ouvrir, dit Titano en
+se dirigeant vers la porte, dont il leva le loquet avec un seul doigt.
+
+Cinq ou six hommes armés parurent sur le seuil; mais aucun d'eux ne
+fit mine de vouloir entrer.
+
+--Tu l'as échappé belle, dit celui qui paraissait le chef de la
+bande.--Vous veniez pour me prendre?... répondit le vieux braconnier
+d'un ton goguenard.--Ce sera pour un autre jour... mais nous allions
+mettre ta porte en déroute, quand nous avons appris que Son Excellence
+le marquis de Nora était chez toi.
+
+Et en prononçant ces mots le chef des douaniers salua militairement
+Stephano qui s'était avancé pour intervenir au besoin.
+
+Nous comprîmes alors ce qui s'était passé: le chasseur du marquis, en
+revenant d'un petit hangar voisin, où il était allé porter la _mouée_
+à nos chiens, avait raconté à ces hommes que son maître était chez
+Titano, et à l'instant même les mesures violentes avaient été
+abandonnées.--Ah! vous auriez mis ma porte en déroute, dit le vieux
+braconnier. _Corpo di Bacco!_ je suis joliment fâché que vous ne
+l'ayez pas fait! Maintenant, que me voulez-vous? ajouta-t-il, parlez
+vite et dépêchez-vous de me montrer les talons.--Je veux, répondit le
+chef des douaniers, te prévenir que c'est moi qui remplace le
+brigadier Broschi, destitué depuis hier pour fait de connivence avec
+toi, et...--C'est un mensonge qui a servi à une injustice, interrompit
+Titano avec indignation. Broschi faisait bien son devoir, quoiqu'il ne
+fût pas un enfonceur de portes ouvertes, comme toi, mon
+camarade.--Tâche toujours de marcher droit, reprit le brigadier.--Si
+je marche droit, ce sera parce que c'est mon habitude, car tu ne me
+fais pas peur. As-tu tout dit? Attention! peloton, demi-tour à gauche,
+en avant, pas accéléré, marche!
+
+Les douaniers restèrent immobiles, et leur chef se pencha en avant
+pour examiner tout l'intérieur de la chaumière.
+
+--Ah! ah! dit-il, voilà donc ce fameux chien?
+
+Et il désigna du doigt Torquato toujours étendu devant le foyer.
+
+Je jetai à la dérobée un regard sur Titano, et il me sembla que sa
+physionomie joviale et triomphante devenait tout à coup sombre et
+abattue.
+
+--Eh bien! oui, voilà ce fameux chien, répéta-t-il avec humeur...
+et après?--Après? Je te dirai que vous ne vous ressemblez guère.
+Tu es insolent, toi, et lui, il me fait l'effet d'être le plus
+grand sournois du monde... Mais, qu'il y prenne garde, j'aurai
+aussi l'oeil sur lui, et...--De sorte, interrompit Titano une
+seconde fois avec un accent de menace, que s'il arrive quelque
+malheur à mon chien, je saurai que c'est toi qui en auras été la
+cause.--Précisément.--Alors tu feras bien de veiller sur ta peau;
+car le jour où on en arrachera un seul poil, la tienne sera bien
+près d'avoir une entaille.
+
+Stephano pensa que le moment était arrivé pour lui de dire son mot
+dans ce débat qui commençait à devenir un peu vif.
+
+--Paix, mon bon Titano, dit-il d'une voix affectueuse en posant sa
+main droite sur l'épaule du vieux braconnier; tout cela n'est que de
+la goguenardise de soldat: le brigadier ne songe pas à faire du mal à
+ton chien.--Lui soldat, Excellence! s'écria Titano, il ne l'a jamais
+été.--Il en a les dangers s'il n'en a pas la gloire, reprit le
+marquis, sans s'apercevoir qu'il venait de faire un alexandrin
+classique des plus ronflants. Touchez-vous la main, et faites en sorte
+de n'avoir rien à démêler ensemble.--Que je touche la main d'un homme
+qui a menacé Torquato! Jamais! Excellence!--S'il l'a fait pour
+rire.--Je ne veux pas qu'on rie de mon chien.--Voyons, brigadier,
+reprit Stephano en s'adressant au chef des douaniers, affirmez à mon
+vieil ami Titano que ce n'est pas sérieusement que vous menacez son
+chien.--J'aime mieux le mettre en colère que le tromper, Excellence,
+répondit le brigadier avec une assurance respectueuse. A tort
+ou à raison, on nous a dénoncé son chien comme un serviteur
+très-intelligent et très-dévoué des contrebandiers, et j'ai l'ordre de
+le tuer si je le prends en flagrant délit. En venant le prévenir ici,
+je crois avoir fait une bonne action.
+
+Le marquis fit un signe de tête approbatif en se tournant du côté de
+Titano, comme pour lui dire _Tu vois, ce qu'il a fait n'est pas d'un
+méchant homme._
+
+--Ah! on a dénoncé mon chien, reprit le vieux braconnier d'une voix
+sombre: et qu'a-t-on dit qu'il faisait?--Ceci me regarde... Tiens-le
+_de court_ seulement, repartit le brigadier, je ne te prends pas en
+traître j'espère.--Et qu'appelles-tu prendre un chien en flagrant
+délit? demanda Titano.--Je veux bien encore répondre à cette question,
+quoique rien ne m'y oblige. Eh bien! donc, si je rencontre ton chien
+errant tout seul dans la montagne, ou si je le vois passer en
+compagnie de gens suspects, je lui enverrai une balle dans la tête
+aussi sûr que je m'appelle Carlo Volenti.--Mais si tu rencontres
+Torquato qui est un chien de chasse, je serai peut-être derrière lui,
+mon fusil à la main; dans ce cas le tueras-tu toujours?
+
+Et la physionomie déjà sombre et terrible de Titano avait pris une
+expression féroce, pendant qu'il adressait cette question au brigadier
+Volenti.
+
+--Je ne suis pas un enfant, répondit ce dernier, et je sais distinguer
+le bien du mal; ton chien peut chasser tant qu'il voudra, il ne courra
+pas le moindre danger; mais s'il se mêle de contrebande, tu sais ce
+que je t'ai dit...--C'est bon, c'est bon, grommela Titano avec une
+sorte de bonne humeur, en même temps que ses traits reprenaient leur
+sérénité joviale: il ne s'agit que de s'entendre. Eh bien, c'est
+convenu, si tu rencontres Torquato avec moi, tu ne lui feras pas de
+mal...--Pourvu, bien entendu, que vous soyez en chasse tous les deux,
+interrompit le brigadier.
+
+Pendant toute cette conversation, la porte de la chaumière était
+restée ouverte, de sorte que, dans l'intervalle qui sépare toujours
+les phrases d'un dialogue, on entendait les bruits du dehors, bornés
+du reste, à cette heure avancée de la soirée, au frémissement du vent
+dans le feuillage et au murmure doux et monotone d'une petite source
+dans les environs de la chaumière de Titano.
+
+En ce moment le chant plaintif d'un hibou vint faire sa partie dans ce
+concert, qu'il n'égaya pas, comme on doit le supposer.
+
+Je jetai par hasard les yeux sur Torquato, toujours allongé devant
+l'âtre, et il me sembla qu'une contraction nerveuse agitait ses
+membres et que sa paupière tressaillait comme si elle allait se
+soulever.
+
+Cependant le chien ne bougea pas et ses yeux ne s'ouvrirent point.
+
+J'ai dit que Titano avait paru s'humaniser après la dernière réponse
+du brigadier Volenti; cette disposition était devenue plus marquée, et
+elle se manifesta tout à fait quelques instants plus tard.
+
+--Eh bien! brigadier Volenti, dit-il avec jovialité, puisqu'il est
+bien entendu que nous devons vivre désormais en bonne intelligence, tu
+ne refuseras pas de boire un verre de vin d'_Asti_ avec moi. Entrez,
+entrez, camarades! Voici la table de Son Éminence le marquis de Nora;
+mais il sera facile d'en dresser une pour vous à côté.
+
+Les douaniers entrèrent, mais ils eurent le soin de laisser la porte
+de la chaumière toute grande ouverte, afin de surveiller tout ce qui
+pourrait se passer au dehors: nous sûmes depuis qu'ils avaient eu avis
+qu'une vaste opération de fraude devait se faire, cette nuit-là, par
+des sentiers détournés, situés à peu de distance de la demeure de
+Titano.
+
+Cependant ce dernier se donnait un mouvement extraordinaire pour bien
+recevoir ses nouveaux hôtes. Il apportait des chaises, étendait une
+nappe sur une seconde table, rinçait des verres et mettait du bois sur
+le foyer, qui n'avait pas besoin pourtant d'être alimenté.
+
+Il se trouva que Torquato le gêna pour cette dernière opération, et à
+ma profonde surprise, je vis le vieux braconnier allonger un vigoureux
+coup de pied à ce noble chien, pour lequel il paraissait avoir une
+véritable passion.
+
+Torquato se leva en poussant un hurlement plaintif, et il se réfugia
+sur le seuil de la chaumière, ayant tout le train de devant hors de la
+maison et tout le train de derrière dans l'intérieur.
+
+Le hibou venait de chanter une seconde fois, et le chien poussa un
+second hurlement comme si la douleur du horion qu'il avait reçu se
+réveillait de nouveau.
+
+--Votre chien est bien douillet ce soir, père Titano, dit un douanier
+en vidant son verre.--Ce n'est pas que je lui aie fait grand mal,
+répondit le vieux braconnier. Si le coup lui avait été donné par vous,
+il ne se serait pas seulement dérangé; mais quand c'est moi qui le
+_tape_, il _gueule_ pendant un quart d'heure... Allons, allons, mon
+bon chien, faisons la paix, reprit Titano en appelant l'épagneul par
+un claquement de ses doigts osseux.
+
+Torquato quitta le seuil de la chaumière, vint près de la table des
+douaniers lécher la main de son maître, qui dans ce moment leur
+reversait à boire, puis il retourna s'étendre tout de son long devant
+l'âtre.
+
+--Ce chien est bien mollasse et bien sensible aux coups, pour le
+métier qu'on prétend qu'il fait, murmura à voix basse le brigadier
+Volenti en s'adressant à celui de ses hommes qui était debout à son
+côté auprès de la table; on m'aura donné de faux renseignements.--Je
+vous l'avais bien dit, repartit du même ton le douanier. Le maître et
+le chien ne pensent qu'à la chasse, c'est connu de tous les honnêtes
+gens du pays. Ceux qui disent le contraire, voyez-vous, mon brigadier,
+sont des jaloux et des menteurs, peut-être des fraudeurs eux-mêmes...
+Il a beaucoup d'ennemis, ce pauvre Titano, qui n'a cependant jamais
+fait de mal à un enfant: et savez-vous pourquoi il en a tant? Parce
+qu'il a pour protecteurs tous les nobles de la contrée, à commencer
+par le marquis de Nora qui est le meilleur ami du roi. S'il faisait la
+contrebande il serait riche, et on le rencontrerait quelquefois avec
+des personnes mal famées; au lieu de cela, il est pauvre, et il va
+toujours seul comme un ours. Croyez-moi, surveillons-le, mais ne le
+tracassons pas.--Je ne demande pas mieux, Ravina, et...--A votre
+santé, brigadier Volenti, interrompit Titano qui n'avait pas perdu un
+mot de ce dialogue, bien qu'il eût été à peu près confidentiel. A
+votre santé, mon brave! et la première fois que je descendrai à
+Pignerol pour acheter de la poudre et du plomb, je vous porterai une
+couple de faisans ou un quartier de chamois, et peut-être tous les
+deux si la chasse a été bonne.
+
+Le vieux braconnier, en cessant de tutoyer Volenti, prouvait que sa
+rancune était complètement évanouie, car le tutoiement chez lui comme
+chez toutes les natures un peu sauvages, était toujours un signe de
+colère et presque une menace de vengeance.
+
+Le brigadier répondit avec un mélange de bonhomie et de rudesse qui
+semblait former le fond de son caractère:
+
+--Père Titano, j'accepterai de bon coeur vos faisans et votre
+quartier de chamois, si ce n'est pas pour m'aveugler que vous me les
+jetez à la tête. Moi, je suis bon enfant, mais je ne connais qu'une
+chose: c'est le service du roi... En outre, je suis père de famille,
+et je ne me soucie pas de perdre ma place. Donc, si par malheur je
+vous prenais en fraude, et par les reliques de mon saint patron je ne
+le souhaite point, m'eussiez-vous donné tous les faisans qui volent
+depuis le col de Tende jusqu'au Splügen et tous les chamois qui
+gambadent entre le mont Viso et le grand Saint-Bernard, je n'en ferais
+pas moins un bon rapport contre vous; de même que si vous ne me
+donniez rien, je ne vous vexerais pas inutilement. A tort ou à raison,
+on a destitué le vieux Broschi, sous prétexte que vous vous entendiez
+tous les deux comme larrons en foire; à tort ou à raison, on prétend
+encore que votre épagneul et vous, vous avez une foule de ruses pour
+servir les nombreux contrebandiers qui parcourent ces montagnes: ça
+peut être un mensonge comme il peut se faire aussi que ce soit une
+vérité: j'en déciderai par moi-même... En attendant, à votre santé,
+père Titano! et puissions-nous un jour être non pas complices, mais
+bons camarades comme il convient à d'anciens soldats.
+
+Et le brigadier vida d'un trait son verre où pétillait une liqueur
+couleur de topaze, de l'aspect le plus réjouissant.
+
+--Cet asti est délicieux, reprit-il en faisant claquer ses lèvres...
+On dirait, sur mon honneur, du petit muscat de France.--Ah! c'est
+qu'il est vieux, repartit Titano avec un hochement de tête qui
+paraissait vouloir dire: Tout ce qui est vieux est excellent.
+
+En ce moment le hibou fit entendre de nouveau son chant plaintif et
+monotone, mais plus faible et plus éloigné, et dans une direction
+entièrement opposée à celle où il avait retenti les deux premières
+fois.
+
+--Père Titano, vous avez donc beaucoup de ces vilaines volailles dans
+vos montagnes? demanda à notre hôte celui des douaniers qui avait
+intercédé pour lui auprès de son chef, quelques minutes
+auparavant.--Vous pouvez bien le dire que nous en avons, Ravina. C'est
+une vraie peste. J'en tue au moins cinquante ou soixante tous les ans,
+et vous voyez qu'il n'y paraît guère. Il y a des soirs où c'est à ne
+pas s'entendre.--Ils annoncent le beau temps, n'est-ce pas? reprit
+Ravina.--Ça dépend, répliqua le vieux braconnier d'un ton goguenard:
+quand ils chantent la veille d'un beau jour, c'est le beau temps
+qu'ils annoncent; mais quand ils chantent la nuit qui précède une
+grande pluie, évidemment c'est le mauvais temps qu'ils prédisent.
+
+Je ne pus m'empêcher de rire de cette réponse qui me rappela les
+aphorismes railleurs du vieux Denis, dont mon père venait de
+m'apprendre, dans sa dernière lettre, la maladie qui devait nous
+l'enlever quelques mois après.
+
+Le hibou chanta une dernière fois, mais ce fut à peine si nous
+l'entendîmes.
+
+Torquato, qui n'avait pas quitté sa place devant le feu, se leva
+alors avec lenteur, s'allongea, se détira, et après avoir exécuté un
+de ces formidables bâillements de chien que tous les chasseurs
+connaissent, se laissa tomber de nouveau comme une masse inerte, en
+poussant un de ces soupirs qui annoncent la fatigue ou l'ennui,
+quelquefois tous les deux ensemble.
+
+Pendant cette petite scène, Stephano et moi nous étions restés près de
+la cheminée, et nous échangions de temps en temps quelques paroles à
+voix basse.
+
+Neuf heures sonnèrent à une pièce de coucou qui était le meuble le
+plus élégant de la chaumière de Titano.
+
+A ce signal, les douaniers quittèrent la table, reprirent leurs
+carabines qu'ils avaient appuyées debout contre les murs, en entrant,
+serrèrent l'un après l'autre, le brigadier en tête, bien entendu,
+la main de Titano, défilèrent devant nous en nous saluant
+respectueusement; enfin ils sortirent, et bientôt le bruit de leurs
+pas se perdit dans le lointain.
+
+Titano les accompagna jusqu'à une certaine distance, et quand il
+revint, je remarquai qu'il laissa la porte de la chaumière ouverte,
+quoique le vent qui venait du dehors fût un peu piquant à cette heure.
+
+--Ma foi! tu t'en es joliment bien tiré, mon vieux! lui dit le
+marquis. Tâche seulement d'être aussi heureux à l'avenir; mais ce ne
+sera pas chose facile, car tu n'auras plus affaire au vieux Broschi.
+
+Le braconnier posa son doigt sur ses lèvres, en indiquant de l'oeil
+la porte ouverte, voulant sans doute faire entendre qu'il ne serait
+point impossible qu'on l'espionnât du dehors.
+
+--Pst! fit-il ensuite.
+
+Torquato se leva avec une vivacité surnaturelle, et d'un seul bond il
+fut aux pieds de son maître, sur les yeux duquel il attacha les
+regards les plus intelligents et je dirais presque les plus
+passionnés.
+
+--Apporte! lui dit le vieux braconnier d'une voix si basse que le son
+vint à peine jusqu'à moi qui étais à trois pas d'eux.
+
+Torquato s'élança comme un trait hors de la chaumière: son ardeur
+était quelque chose d'incroyable.
+
+J'examinai cette pantomime avec une extrême curiosité, et je voyais
+que Stephano s'amusait beaucoup du plaisir que je semblais prendre à
+cet examen, et de l'idée que je ne comprenais rien à ce qui se
+passait.
+
+L'épagneul resta environ dix minutes absent: nous l'attendîmes dans un
+profond silence. Pour ma part j'étais intéressé au plus haut degré à
+ce qui se passait.
+
+Le chien rentra en gambadant comme il était sorti, puis il sauta sur
+son maître, contre lequel il se tint debout; et le vieux braconnier
+ayant un peu incliné la tête, Torquato lui lécha la face à deux ou
+trois reprises.
+
+--Nous pouvons rire à présent! s'écria Titano.
+
+Et il se mit à sauter absolument comme l'épagneul avait fait quelques
+secondes auparavant: son agilité tenait vraiment du prodige, et ce
+qu'il y avait de plus drôle dans tout cela, c'est que le chien faisait
+autant de cabrioles que son maître.
+
+--Partis! tous partis! reprit Titano sans interrompre ses gambades...
+Ah! vous croyez, Excellence, que j'aurai plus de peine à me tirer
+d'affaire avec Volenti qu'avec Broschi? Erreur! erreur, _signor
+marchese_. Avez-vous vu comment nous avons débuté tous les
+deux?--J'ai compris que tu avais réussi à jeter des doutes dans son
+esprit au sujet de tes relations avec les fraudeurs qui font la
+contrebande.--Comment! vous n'avez vu que cela, Excellence?--Pas autre
+chose, je te jure.--Excellence, vous feriez un mauvais douanier.--Je
+ne te dis pas le contraire.--Mais vous avez du moins entendu le chant
+du hibou?--Oui.--Et vous vous souvenez que j'ai donné presque dans le
+même moment où ce chant retentissait pour la première fois, un coup de
+pied à mon pauvre chien qui était étendu, comme un chamois mort,
+devant la cheminée.--Je crois effectivement me rappeler...--Eh bien!
+Excellence, tout cela était convenu entre nous.--Comment! entre
+nous?--Entre moi et mon chien.--Quel diable de conte viens-tu nous
+faire là?--Et les douaniers n'y ont vu que du feu: Volenti tout le
+premier.--Explique-toi plus clairement.--Mon Dieu, ça n'est pas bien
+difficile. Le hibou, c'était la bande de Gomberti, le contrebandier de
+Briançon. Elle a passé à deux minutes d'ici pendant que les habits
+verts buvaient mon vin, et quand j'ai envoyé Torquato crier sur la
+porte, c'était pour l'avertir que la route était libre, attendu que
+les douaniers étaient chez moi.--Et ton chien sait ce qu'il a
+fait?--Parfaitement.--Ça n'est pas croyable, dis-je à mon
+tour.--Excellence, je vous en ferai voir bien d'autres demain pendant
+la chasse.--Que lui avez-vous ordonné de faire tout à l'heure quand
+vous l'avez envoyé dehors?--Une patrouille.--Et vous avez compris
+à sa manière d'agir au retour, que les douaniers s'étaient
+éloignés?--Précisément.--Il avait l'air tout joyeux: cela se comprend,
+il vous apportait une bonne nouvelle; mais s'il vous en eût apporté
+une mauvaise, comme par exemple l'avis que votre chaumière était
+surveillée, comment se serait-il comporté?--Comme vous avez vu qu'il a
+fait quand les douaniers ont frappé à ma porte: il se serait couché
+tout de son long. Plus alors son apathie est grande, plus le danger
+qu'elle signale est grand aussi.--Tout cela tient du prodige, et je
+conçois, père Titano, que vous vous refusiez à vendre un animal aussi
+précieux. Sa supériorité comme _chasseur_ est-elle égale à celle qu'il
+déploie comme contrebandier?--A cet égard, je ne vous dis rien,
+Excellence..... Vous jugerez vous-même demain.
+
+Et Titano se remit aux préparatifs de notre souper, que tous ces
+événements avaient un peu retardés. La prodigieuse activité de notre
+hôte, délivré désormais de toute inquiétude, lui eut bientôt fait
+réparer le temps perdu. En un clin d'oeil la friture de tanches,
+remise un instant sur le feu, fut posée sur notre table. Pendant que
+nous lui faisions fête, Titano alla prendre dans son bahut, pour les
+mettre aussi devant nous, un magnifique pâté de perdreaux et de
+faisans, confectionné par lui avec un talent que n'eût pas désavoué le
+plus habile cuisinier; un jambon de _Milan_, du thon de _Marseille_,
+_sans doute apporté sur l'aile des hiboux_; des anchois, des olives et
+des friandises sans nombre. Quant aux vins, ils étaient exquis et
+aussi variés que les mets. Pour l'ordinaire, de l'_Hermitage blanc_;
+pour l'entremets, du _Côte-Rôtie_ et du _Saint-Péray_; au dessert, qui
+fut du reste assez maigre, du _Rivesaltes_ comme je n'en avais jamais
+bu.
+
+Quand notre table fut garnie de tout ce qui nous était nécessaire
+pour souper bien et longtemps, Titano, sur une nouvelle invitation du
+marquis, vint prendre sa place entre Stephano et moi.
+
+--Excellence, dit-il en s'adressant au premier, vous n'aurez pas votre
+_caviar_ aujourd'hui; mais je vous le promets pour demain... Le hibou
+a chanté ce soir.--Mais demain aurons-nous beau temps pour la chasse?
+demandai-je.--Magnifique, Excellence! et je vous promets gibier et
+plaisir.--Et si les contrebandiers ont besoin de vous pendant votre
+absence, comment feront-ils?--Ils ne passent jamais qu'après le
+coucher du soleil, et alors il est probable que nous serons de retour;
+d'ailleurs...--Écoute, mon bon Titano, interrompit le marquis avec une
+affectueuse gravité, tu as tort de ne pas abandonner ce métier
+périlleux, et, permets-moi d'ajouter, peu convenable, pour un vieux
+soldat qui n'a jamais rien eu à se reprocher. Tu es dénoncé
+sérieusement aujourd'hui; tu es surveillé; ceux qui t'ont vendu comme
+ceux qui t'observent ne te laisseront ni paix ni trêve. On finira par
+te prendre en flagrant délit; on te tuera ton chien, et on te fera
+payer une amende qui te réduira à la besace.--Me tuer mon chien,
+Excellence! s'écria Titano en devenant pâle de colère et en frappant
+du poing sur la table. Malheur à celui qui serait assez hardi pour
+cela!--Tu le tuerais à ton tour, n'est-ce pas?--Aussi vrai que vous
+êtes le plus noble et le plus brave seigneur de tout le Piémont.--Ce
+serait, ma foi! une belle affaire. Voyons, m'aimes-tu un peu?--Si je
+vous aime, Excellence!--Eh bien! promets-moi que tu laisseras
+désormais ces gens se tirer tout seuls d'embarras.--Je me suis engagé
+encore pour une passe.--Va pour une, mais après...--Après... après,
+répondit Titano en hésitant... Je ferai ce que Votre Excellence
+voudra.--C'est promis?--C'est juré! Excellence, à votre santé!
+
+Debout de bonne heure, le lendemain, j'acquis d'abord la certitude
+qu'au moins une des promesses que le vieux Titano nous avait faites,
+la veille au soir, serait réalisée, car tout annonçait une journée
+magnifique, une de ces journées dont l'apparence seule suffit pour
+faire entrer l'espoir et la joie au coeur du chasseur. Quand
+j'arrivai sur la porte de la cabane, que j'avais ouverte avec
+précaution pour ne pas réveiller mon compagnon et mon hôte, la nuit
+n'était pas entièrement achevée encore, mais comme elle était belle à
+son déclin! Elle avait la transparence des jours les plus purs et la
+douceur des soirées les plus tièdes. Le bruit sourd de la chute de
+quelque cascade lointaine, et le murmure voisin d'une source
+rapprochée arrivaient à mon oreille, confondus dans une harmonie tout
+à la fois imposante et mélancolique. La brise, fraîche et parfumée
+comme l'haleine d'un enfant à la mamelle, m'apportait les suaves
+émanations des violettes et des tubéreuses sauvages qui croissent en
+automne sur les hauts sommets des Alpes, charmant et dernier effort de
+leur âpre nature, bientôt paralysée par l'hiver. A ma droite, le
+croissant de la lune, mince comme un arc d'argent, disparaissait
+derrière un pic couvert de neige, qu'il éclairait d'une teinte rosée
+dont l'effet était ravissant et tout à fait nouveau pour moi. A ma
+gauche, le feuillage d'un groupe d'arbres bruissait avec une volupté
+mystérieuse, semblable à la conversation nocturne de deux amants. Rien
+ne saurait donner l'idée du charme et de la paix de ces rapides
+instants que je savourais avec une ivresse recueillie. Bientôt
+l'aurore se leva à la fois riante et splendide, comme une jeune fille
+que Dieu aurait douée tout ensemble d'une grâce enchanteresse et d'une
+majestueuse beauté. Quelques étoiles brillaient encore dans l'azur
+sombre du ciel, que déjà une gerbe de rayons d'un éclat sans pareil
+s'élançait à l'horizon, semblable au bouquet d'un feu d'artifice.
+D'abord les dentelures des montagnes se détachèrent inégales et noires
+sur ce fond lumineux; puis elles prirent bientôt elles-mêmes ses
+riches couleurs de pourpre et d'or, et dans quelques minutes le
+spectacle que j'avais sous les yeux fut le plus admirable qui eût
+jamais frappé mes regards. A mesure que le soleil montait et avant
+même que son disque eût paru, l'ombre semblait fuir devant l'éclat de
+ce triomphateur, et, de seconde en seconde, de nouvelles merveilles
+s'offraient à mon admiration toujours croissante. Ici, un petit lac
+sortait peu à peu de la brume qui le voilait, comme un oeil bleu
+dont la paupière se soulèverait lentement, là, de sombres sapins,
+lugubres fantômes pendant la nuit, dégageaient leurs têtes de
+l'obscurité, et progressivement resplendissaient depuis le plus jeune
+rameau de leurs plus hautes branches jusqu'à la base noueuse de leurs
+troncs séculaires. Derrière moi, de grandes masses de forêts
+couronnaient de gigantesques montagnes; à mes pieds, un gazon fin et
+brillant servait de tapis à une large et profonde vallée, au milieu de
+laquelle serpentait une petite rivière indiquée par une longue et
+sinueuse traînée de vapeurs que le soleil n'avait pas encore eu le
+temps d'atteindre. Dans ce tableau, le côté sévère était sublime, et
+ce qu'il avait de riant était délicieux: c'était la nature dans sa
+grâce et dans sa majesté.
+
+Je pus alors prendre cette idée exacte de la position qu'occupait la
+cabane de Titano, et juger combien elle était favorable à la double
+profession exercée par le vieux braconnier. De quelque côté que la vue
+se portât, elle pouvait sans obstacle s'étendre au loin. Dans la
+direction de Pignerol, elle rencontrait les montagnes disposées en
+amphithéâtre; à l'opposé, la vallée large et profonde dont j'ai parlé.
+Ainsi, sans quitter le seuil de sa cabane, Titano pouvait inspecter
+les environs, de manière à toujours éviter une surprise pour lui ou
+ses amis, et à prévenir ceux-ci au moyen de signaux parfaitement
+innocents en apparence, et dès lors incompréhensibles pour l'oeil
+soupçonneux de la douane. A coup sûr, si j'eusse habité ce lieu, je me
+serais distrait par la contrebande les jours où il ne m'eût pas été
+possible d'aller à la chasse.
+
+Comme je faisais justement cette réflexion, j'aperçus une grande ombre
+qui s'allongeait devant moi sur ma droite, et je sentis en même temps
+une haleine sur ma main gauche pendante à mon côté.
+
+L'ombre, c'était Titano qui me saluait; l'haleine chaude, c'était
+Torquato qui me léchait les doigts.
+
+Je tendis une main amicale au premier, et je caressai le museau
+velouté du second.
+
+--Eh bien! Excellence, me dit le vieux braconnier, j'espère que vous
+achèterez de mes almanachs. Quel temps nous allons avoir
+aujourd'hui!--Un peu chaud peut-être, répondis-je.--Dans la vallée,
+oui, je ne dis pas, Excellence, reprit Titano; mais quand nous aurons
+grimpé jusqu'à ces sapins que vous voyez là-bas, je vous réponds que
+l'air qui nous soufflera au visage ne nous donnera pas la
+migraine.--Et vous croyez que nous trouverons du gibier?--Si nous en
+trouverons, Excellence! ah! vous pouvez bien le dire. Il n'y a que moi
+qui chasse par ici, et quoique j'en tue un peu tous les jours, toute
+l'année, il n'en manque jamais: d'ailleurs, chaque automne je ne
+touche pas aux meilleurs cantons, que M. le marquis n'ait fait sa
+tournée; ainsi nous aurons du neuf aujourd'hui.--Alors vous me
+répondez que vous me ferez tuer quelques coqs de bruyère.--Je vous
+dirai cela quand je vous aurai vu jeter votre premier coup de fusil;
+jusque-là je ne m'engage qu'à vous en faire tirer une vingtaine: le
+reste vous regarde.--Une vingtaine! m'écriai-je; on dit cependant que
+c'est un gibier si rare.--Il est rare, en effet, pour les paresseux
+qui ne se donnent pas la peine de le chercher, et pour les ignorants
+qui ne savent pas où il se tient; mais le vieux Titano a de bonnes
+jambes et le nez fin.--Et que trouverons-nous encore, en fait de
+gibier, dans vos montagnes? demandai-je avec une curiosité qui sera
+comprise de tous les vrais chasseurs.--Des gélinottes, des lièvres et
+des perdrix grises, rouges et blanches; mais pour ces dernières, si
+vous êtes curieux d'en voir, il ne faudra pas craindre vos peines;
+elles ne descendent jamais plus bas que les dernières neiges.--Vous
+trouverez, j'espère, en moi, un compagnon ayant bon pied, bon oeil,
+digne de vous, enfin, mon cher Titano; et je vous prie de ne pas me
+ménager la fatigue: je veux voir tout ce qu'il y a de curieux en ce
+pays, comme chasse: ainsi, par exemple, je donnerais deux louis pour
+tuer un chamois; mais c'est impossible, n'est-ce pas?--Bah! qui sait,
+Excellence? un chasseur, de même qu'un soldat, ne doit jamais dire:
+c'est impossible... le diable est bien malin et le père Titano n'est
+pas gauche.--Eh bien! voilà qui est convenu: vous me ferez tuer un
+chamois et je vous donnerai deux louis.--Je ferai de mon mieux pour
+l'un, Excellence; mais je refuse l'autre. Titano n'a jamais vendu le
+plaisir qu'il a procuré, et il ne commencera pas par un ami du marquis
+de Nora.--Nous mettrons-nous en chasse bien loin d'ici? repris-je en
+serrant la main au braconnier pour lui exprimer ma reconnaissance de
+sa délicatesse.--Vous voyez bien ces trois grands sapins là-bas?--Au
+penchant de cette montagne grise?--Précisément. Eh bien! quand nous
+serons arrivés là, nous pourrons armer nos fusils, car nous ne
+tarderons pas à être dans le cas de nous en servir.--Mais je ne vois
+pas de couvert dans le lieu que vous m'indiquez. Où diable le gibier
+peut-il se cacher?--Vous n'apercevez pas de couvert, Excellence, et
+cependant il y en a un dont vous aurez assez de peine à arracher vos
+jambes quand vous y serez. Ce qui vous paraît gris d'ici est vert
+foncé. Toute cette montagne est couverte de _nerprun_, petit
+arbrisseau épineux qui porte des fruits dont les coqs de bruyère sont
+très-friands; mais il est possible que vos chiens ne se soucient pas
+d'entrer là dedans. Au surplus Torquato fera le service pour tout le
+monde. N'est-ce pas, mon vieux, continua le braconnier en posant sa
+large main osseuse sur la tête de son magnifique épagneul; n'est-ce
+pas que tu travailleras bien aujourd'hui?
+
+Torquato arrêta sur son maître un regard rempli d'intelligence et
+d'affection, qu'on pouvait prendre pour une promesse.
+
+En ce moment, le marquis de Nora vint nous joindre, et, comme tous
+les gens en retard, il demanda pourquoi on ne partait pas, et comment
+le déjeuner n'était point encore prêt.
+
+--Excellence, il le sera dans cinq minutes, répondit Titano; mais tout
+à l'heure, vous voyant si bien dormir, je n'ai pas voulu faire de
+bruit, de peur de vous déranger. Promenez-vous là un moment, pour vous
+aiguiser l'appétit, et bientôt je vous enverrai mon domestique pour
+vous prévenir que le déjeuner est servi.
+
+Et ayant dit ces mots, Titano s'éloigna, suivi de son fidèle compagnon
+l'épagneul.
+
+--Eh bien! que penses-tu de mon vieil original? fit Stephano en
+suivant d'un regard affectueux le braconnier qui rentrait chez
+lui.--Que je ne regretterais pas d'être venu ici, alors même que nous
+ne devrions rien tuer aujourd'hui: cet homme est un des meilleurs
+types que j'aie jamais rencontrés.--Bah! tu ne le connais pas
+encore!--Il me reste à juger de sa vigueur et de son adresse; mais
+comme je m'en fais une très-haute idée, il me semble que c'est
+absolument comme si je les connaissais.--Elles surpassent tout ce que
+tu peux te figurer dans ce genre.--Je m'attends à l'impossible.--Alors
+tu approcheras peut-être de la vérité... mais ce n'est pas encore ce
+qu'il y a de plus extraordinaire en lui...--J'ai eu hier un
+échantillon de ses talents comme contrebandier, interrompis-je.--Ce
+n'est pas cela non plus.--Ma foi, je ne devine pas.--Eh bien! Titano,
+qui est ce qu'on peut appeler pauvre, est d'une charité et d'un
+désintéressement prodigieux. Croirais-tu bien que, depuis dix ans que
+je viens chez lui, je n'ai jamais pu lui faire accepter la plus petite
+somme d'argent pour l'indemniser de la dépense que je lui occasionne,
+et il m'a fallu employer toutes sortes de ruses pour le déterminer à
+recevoir un fusil que j'ai fait faire exprès pour lui à Londres, chez
+le fameux Manton.--Ce que tu m'apprends là ne me surprend pas le moins
+du monde, répondis-je.
+
+Et je racontai à Stephano le refus que m'avait fait le vieux
+braconnier d'une récompense de deux louis, s'il me mettait à même de
+tuer un chamois.
+
+--Toujours le même! dit le marquis. Quel dommage qu'il ait cette
+funeste passion de la contrebande! mais il m'a promis que passé
+aujourd'hui...--Et tu comptes sur sa parole?--S'il y manquait, ce
+serait la première fois.
+
+Comme le marquis prononçait ces mots, nous vîmes Torquato sortir en
+gambadant de la cabane et venir à nous au petit galop: il portait dans
+sa gueule quelque chose que je ne reconnus pas d'abord.
+
+--Allons déjeuner, me dit Stephano: nous sommes servis.--Comment le
+sais-tu?--Regarde ce chien.--Je l'ai vu.--Il accourt nous avertir:
+c'est le maître d'hôtel de Titano: seulement comme il ne pouvait venir
+la serviette sous le bras, il la porte entre ses dents.--C'est, ma
+foi, vrai! m'écriai-je.
+
+Et prenant le bras de Stephano, nous nous dirigeâmes vers la cabane,
+précédés par le chien, qui s'arrêta à la porte pour nous laisser
+passer, en serviteur bien appris qu'il était.
+
+--Mais c'est qu'il ne manque à rien! repris-je de plus en plus
+émerveillé.--Tu en verras bien d'autres.
+
+Nous nous mîmes à table et nous commençâmes à fonctionner avec un
+appétit que je souhaite à tous les abonnés du _Journal des Chasseurs_.
+
+Le déjeuner était bon et copieux, le vin parfait; le pain seul était
+noir et dur: la contrebande ne le fournissait pas.
+
+--Ah mon Dieu! Excellence, j'ai oublié votre caviar! s'écria Titano.
+Je suis sûr cependant qu'il est arrivé; mais ce sera l'affaire de
+quelques minutes.
+
+Et le vieux braconnier se leva.
+
+Le chien, qui était assis, les yeux fixés sur son maître, se leva
+aussi.
+
+Je compris que quelque chose d'extraordinaire allait se passer, et je
+posai ma fourchette pour suivre avec plus d'attention tous les
+mouvements de l'épagneul et de son maître.
+
+Ce dernier ouvrit une espèce d'ancien bahut, et il en tira un petit
+baril allongé, dans le genre de ceux dont les Marseillais se servent
+pour renfermer leurs anchois marinés. Ce baril était vide et défoncé
+par un bout.
+
+Titano le présenta au chien qui y introduisit son museau en aspirant
+bruyamment à deux ou trois reprises.
+
+Le baril fut remis dans le bahut, et le vieux braconnier revint
+prendre sa place à table, après avoir montré la porte à Torquato qui
+sortit en courant.
+
+J'échangeai un rapide regard avec le marquis, mais nous ne fîmes
+aucune réflexion.
+
+Titano avait l'air parfaitement tranquille sur les suites de
+l'événement.
+
+L'absence de l'épagneul dura un peu plus d'un demi-quart d'heure.
+
+J'étais convaincu que nous le verrions revenir apportant un baril de
+caviar dans sa gueule.
+
+Il arriva, mais il n'apportait rien.
+
+Titano lui adressa quelques mots en patois piémontais.
+
+Le chien se laissa tomber sur le carreau comme la veille, et il fit
+semblant de dormir.
+
+Le vieux braconnier se leva, et d'un geste il sembla nous inviter à en
+faire autant.
+
+En un clin d'oeil nous fûmes debout.
+
+Titano se dirigea vers un des coins de la cabane où nous le suivîmes.
+
+Arrivé contre le mur, il poussa de droite à gauche un petit morceau de
+bois qui avait la forme et la dimension d'un verrou ordinaire.
+
+J'aperçus alors une ouverture de la grandeur à peu près d'une carte de
+visite.
+
+Titano y appliqua son oeil comme il eût fait au verre d'une
+lorgnette.
+
+Il se retira au bout d'une demi-minute environ, en me disant:
+
+--Mettez-vous là, Excellence, et regardez tout droit devant vous.--J'y
+suis.--Que voyez-vous, Excellence?--Des montagnes, des montagnes, et
+toujours des montagnes.--Ne jetez pas les yeux si loin.--Ah!
+j'aperçois une femme qui file appuyée contre une grosse roche grise,
+et deux chèvres qui broutent à quelque distance.--Vous y êtes.--Cela
+n'est pas bien curieux: la femme est vieille et les chèvres sont
+maigres et pelées.--Eh bien! Excellence, cette roche grise masque une
+petite cachette dans laquelle se trouve le caviar que j'avais envoyé
+chercher par mon chien.--Et pourquoi ne l'a-t-il pas apporté?--Parce
+que cette vieille sorcière est apostée là par les douaniers pour nous
+surveiller, moi et mon pauvre chien; et Torquato s'en étant douté,
+il est revenu la gueule vide.--Ceci me semble impossible!
+m'écriai-je.--En voulez-vous la preuve à l'instant même? cela ne sera
+pas bien long.--Si je la veux! mais sans aucun doute... Que dois-je
+faire pour l'acquérir?--Rester provisoirement là où vous êtes, et
+suivre avec attention tous les mouvements de la vieille femme jusqu'à
+ce que je vous fasse signe d'aller sur la porte.
+
+Je remis mon oeil à la petite lucarne, et Titano recommença à
+adresser quelques mots en patois à son chien qui repartit à toutes
+jambes, mais cette fois en aboyant.
+
+Au second coup de voix, je vis la vieille femme tourner vivement la
+tête du côté de notre cabane, qu'elle ne paraissait pas observer
+auparavant, puis elle quitta sa place en chassant ses chèvres devant
+elle, et elle prit un sentier qui se rapprochait de nous.
+
+Titano et le marquis étaient sur la porte: le premier m'appela à voix
+basse.
+
+Quand j'arrivai près d'eux, la vieille femme et ses chèvres passaient
+à dix pas de la cabane, un peu sur la gauche. Le sentier qu'elles
+suivaient menait au fond de la vallée dont j'ai parlé.
+
+Torquato, toujours aboyant, était déjà au fond de la vallée; il
+courait à droite et à gauche comme un jeune chien poursuivant des
+alouettes qui se lèvent devant lui les unes après les autres.
+
+Comme le sentier descendait presque à pic à peu de distance de la
+cabane à l'entrée de laquelle nous étions placés, nous perdîmes
+bientôt de vue la vieille femme et les deux chèvres.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent: Torquato disparut aussi.
+
+J'ai dit que la vallée était traversée dans toute sa longueur par une
+petite rivière. Cette petite rivière coulait assez encaissée entre des
+plantations d'aulnes et de saules.
+
+C'était derrière ces plantations que Torquato s'était éclipsé comme un
+acteur qui passe derrière la coulisse.
+
+--L'affaire est aux trois quarts faite, Excellence, me dit Titano.
+Maintenant, si vous voulez en voir la conclusion, allez vous replacer
+à mon petit _judas_ et regardez bien sur votre droite. Vous ne
+tarderez pas à voir quelqu'un de votre connaissance.
+
+Je n'eus garde de dédaigner cet avertissement, et pendant que le
+marquis et Titano se remettaient à table, moi je collais de nouveau
+mon oeil sur la lucarne, dirigeant mon regard vers la droite de la
+roche grise.
+
+Il n'y avait pas deux minutes que j'étais là, quand je vis Torquato
+accourir à toutes jambes.
+
+--Le voilà! le voilà! dis-je à voix basse à Titano. Au train dont il
+va, un lévrier aurait de la peine à le suivre.--Ne le perdez pas de
+vue, Excellence, et dites-nous bien ce qu'il fait.--Je ne le vois
+plus... il a disparu de nouveau derrière ce rocher... Ah! le voici
+encore! il revient de notre côté! Sur mon honneur, il apporte un petit
+baril tout semblable à celui que vous lui avez montré!--C'est le
+caviar de Son Excellence le marquis! s'écria Titano enchanté de la
+nouvelle que je lui donnais.
+
+J'en étais sûr, du reste. Ah! mes drôles, vous êtes bien malins, mais
+Torquato, qui n'est pourtant qu'une bête, en sait encore plus long que
+vous!
+
+En ce moment, le bel épagneul entrait et déposait aux pieds de son
+maître le petit baril qu'il portait dans sa gueule. Il était
+magnifique dans son triomphe.
+
+--C'est merveilleux! incompréhensible! m'écriai-je. Mais comment
+diable cela s'est-il fait?--Comme vous avez vu, Excellence, répondit
+le vieux braconnier. Torquato, la première fois qu'il est sorti, a
+aperçu la vieille sorcière; il l'a flairée, puis il est revenu
+m'apprendre qu'on l'espionnait; alors je l'ai envoyé courir au fond de
+la vallée, bien sûr qu'on l'y suivrait, ce qui n'a pas manqué
+d'arriver. Quand il a jugé que la vieille était assez bas dans le
+sentier pour qu'elle ne pût plus remonter avant lui, il s'est coulé le
+long des saules qui bordent la rivière jusqu'à un autre sentier creux
+qui se trouve à trois ou quatre cents pas d'ici, et il a regagné les
+rochers par cette route. La vieille, j'en mettrais ma main au feu, le
+cherche encore là-bas. Tenez, Excellence, ajouta-t-il, la voyez-vous
+dans les buissons avec ses deux chèvres? Le bon de l'histoire, c'est
+qu'elle va dire que mon dépôt de comestibles est sous la berge de la
+rivière. Ça va les occuper pendant huit jours.
+
+Et Titano se mit à rire aux éclats, tout en débouchant le baril de
+caviar; et après m'avoir montré, par la porte toujours ouverte de sa
+cabane, la vieille femme qui explorait sans trop de précautions les
+buissons qui croissaient au bord de l'eau, dans le fond de la vallée,
+il reprit:
+
+--Je serais sûr maintenant d'attraper Carlo Volenti comme j'attrapais
+le vieux Broschi. Mais...--Mais... tu sais ce que tu m'as promis,
+interrompit le marquis de Nora avec une sévérité affectueuse.--Oui,
+Excellence, je le sais, et vous pouvez compter sur ma parole comme si
+le notaire y avait passé, répondit Titano en posant la main sur son
+coeur. Comme je vous le disais hier, je me suis engagé à donner un
+coup de main ce soir, mais ce sera pour la dernière fois. Cette nuit
+je débarrasserai complétement mon magasin du dehors, et demain je leur
+ferai savoir à Pignerol qu'ils ne doivent plus compter sur moi. Vous
+avez raison, Excellence, ce n'est pas là un métier pour un vieux
+soldat.--S'il m'était permis de vous donner aussi un avis, mon bon
+Titano, repris-je à mon tour, je vous engagerais à vous défier du
+hibou, ce soir. J'ai cru remarquer pendant qu'il chantait hier, que le
+brigadier Volenti l'écoutait avec plus d'attention qu'il n'aurait dû
+en accorder à une circonstance aussi peu importante: il est sur ses
+gardes.--J'ai aussi vu cela, Excellence; mais soyez tranquille, nous
+ne faisons jamais chanter le même oiseau deux jours de suite, et
+Torquato connaît tous les ramages. Comme il va s'ennuyer pendant les
+longues soirées d'hiver, mon pauvre chien! ajouta Titano en baissant
+la voix comme s'il se parlait à lui-même... C'est égal, j'ai promis et
+je serai fidèle à mon serment.
+
+Et en prononçant ces derniers mots, le vieux braconnier poussa un gros
+soupir et caressa mélancoliquement la tête de son magnifique épagneul.
+
+Quelques minutes après nous quittions la table, et un quart d'heure ne
+s'était pas écoulé, que nous sortions de la cabane, armés, équipés et
+précédés de nos chiens, que Torquato avait accueillis avec cette
+bienveillance digne qui est le caractère distinctif des êtres vraiment
+supérieurs.
+
+Nous avions à peu près un quart de lieue à faire avant de nous mettre
+en chasse, et cette faible distance fut encore raccourcie par
+l'intérêt que je prenais à la conversation de Titano: le digne
+braconnier, comme tous ses pareils, était bavard, mais je ne le
+trouvais pas ennuyeux.
+
+Durant le trajet, et tout en écoutant les histoires de notre hôte, je
+l'examinais de tous mes yeux, et je n'eus pas de peine à reconnaître
+que je n'avais jamais vu un être plus extraordinaire. Sa haute taille,
+sa maigreur, sa décrépitude et son agilité me parurent encore plus
+prodigieuses que la veille; quoiqu'il marchât en apparence lentement,
+nous avions de la peine à le suivre, tant il embrassait d'espace à
+chacune de ses enjambées phénoménales. Son costume n'était pas moins
+bizarre que sa personne. Il consistait en un vêtement complet d'une
+seule pièce: guêtres, pantalon, veste, tout se tenait comme ces
+vêtements que portaient les petits garçons, il y a une quinzaine
+d'années. Cette espèce d'enveloppe était en basane épaisse couleur de
+terre, ce qui avait le double avantage de garantir Titano des épines
+les plus acérées, et de lui permettre, en se couchant sur un sol nu,
+de dissimuler sa présence comme un lièvre au gîte dans un lieu
+fraîchement labouré. Une carnassière, assez grande pour pouvoir servir
+à l'enlèvement d'une jeune fille de quinze ans, pendait au côté gauche
+de Titano, qui portait sur son épaule droite le fameux fusil de
+Manton, dont le marquis de Nora lui avait fait présent.
+
+Cette arme était vraiment magnifique, mais nul autre que Titano
+n'aurait pu s'en servir. Le canon, long de quarante-deux pouces, était
+de calibre six, et lourd à proportion. J'essayai, chemin faisant, de
+mettre cette couleuvrine en joue: je ne pus jamais la maintenir assez
+solidement à mon épaule pour fixer le point de mire sur un objet de
+dimension ordinaire.
+
+Enfin nous arrivâmes auprès des trois sapins que Titano m'avait
+montrés le matin, en me disant que c'était là le canton où nous
+pourrions commencer à nous mettre en chasse: nos chiens, guidés par
+Torquato, quêtaient déjà depuis quelques minutes.
+
+Le mien était un admirable braque, nommé Soliman, qui a eu une
+réputation de beauté et d'excellence, longtemps célèbre dans toute la
+Bourgogne. Sans vouloir déprécier les chiens anglais, pour lesquels
+j'ai eu depuis des faiblesses dont mon patriotisme s'est souvent
+indigné, je déclare n'en avoir jamais vu un seul qu'on pût comparer à
+Soliman. Torquato avait donc trouvé là un émule digne de lui, et ces
+deux grands génies s'étaient compris en se flairant... Qu'on me cite
+deux généraux illustres, deux orateurs éloquents, deux poëtes
+célèbres, capables de s'apprécier aussi vite à l'aide d'un moyen aussi
+simple. Oh! les chiens valent bien mieux que nous!
+
+Ceci me rappelle un mot charmant de M. Brifaut, l'un des quarante de
+l'Académie française, comme on dit encore à Bourges et à Carpentras.
+
+Madame la vicomtesse de F***, qui est aujourd'hui une des femmes les
+plus spirituelles de Paris, était, dans sa toute petite jeunesse, _un
+enfant terrible_, d'une fécondité de méchancetés naïves à défrayer
+Gavarni pendant six mois. Elle se trouvait au château du Marais, chez
+sa tante madame de la Briche, en même temps que l'académicien que je
+vous ai nommé tout à l'heure.
+
+--M. Brifaut, lui dit-elle, vous avez le nom d'un chien.--Ce que vous
+dites est parfaitement juste, mademoiselle.--Mais pourquoi avez-vous
+le nom d'un chien, M. Brifaut? ça n'est pas joli.--Je vais vous le
+dire, mademoiselle. Autrefois mes ancêtres étaient des chiens, mais
+ils sont devenus méchants, et, pour les punir, Dieu les a changés en
+hommes.
+
+Quelle philosophie douce et profonde! et surtout quel magnifique éloge
+de la race canine!
+
+J'ai dit que nous étions arrivés auprès des trois sapins que Titano
+m'avait montrés le matin, de sa porte.
+
+Ils étaient plantés au tiers environ de la hauteur d'une montagne
+assez élevée que nous venions de gravir. Immédiatement derrière eux
+commençait une espèce de taillis qui n'avait guère que dix-huit pouces
+à deux pieds de haut, mais qui était si fourré et si épineux qu'une
+belette un peu délicate aurait hésité à s'y glisser: une seule espèce
+de plante composait cet inextricable fouillis; c'était un petit
+arbuste au feuillage sombre et aux baies noires, que Titano m'avait
+désigné sous le nom de _nerprun_, en ajoutant que les coqs de bruyère
+étaient très-friands de ses fruits.
+
+Nous armâmes nos fusils et nous fîmes signe à nos chiens d'entrer dans
+le taillis que Torquato fouillait déjà.
+
+Soliman essaya d'écarter les branches avec son museau. Après plusieurs
+tentatives, ne pouvant en venir à bout, il prit une résolution
+héroïque, ce fut de s'élancer en avant par un bond formidable.
+
+Je le vis effectivement disparaître dans les broussailles, mais en
+même temps, je l'entendis crier comme s'il s'était douloureusement
+blessé. Toutefois il ne revint pas: alors je me décidai à le suivre en
+employant le même procédé qui lui avait à peu près réussi.
+
+Je compris la cause de ses gémissements en m'enfonçant à mon tour
+dans les buissons. Des milliers d'épines, aiguës comme des épingles,
+m'étaient entrées dans les mollets et dans les genoux. Comme Soliman,
+je fis belle contenance, et je me mis à marcher droit devant moi. Le
+marquis côtoyait le taillis sur ma gauche, et Titano, protégé par son
+vêtement de basane, le battait sur ma droite. A quelques pas en avant
+de lui, j'apercevais au-dessus des branches la belle et intelligente
+tête, et la queue en panache de Torquato. Le noble animal quêtait
+fièrement comme s'il eût été à son aise dans un carré de luzerne.
+
+--Eh bien! Excellence, me demanda Titano en faisant allusion à notre
+conversation du matin, pensez-vous qu'il y ait assez de couvert ici
+pour cacher le gibier?--Je pense que si celui qui y est a autant de
+peine à en sortir que j'en ai eu à y entrer, nous ne brûlerons pas
+beaucoup de poudre tant que nous serons dans ce fagot d'épines.--En
+attendant, prenez garde à vous: Torquato vient de tomber en arrêt...
+Oh! vous n'avez pas besoin de vous presser, il ne bougera pas.
+
+On comprend qu'au premier avertissement du vieux braconnier je m'étais
+porté en avant avec résolution, malgré les épines qui me lardaient
+impitoyablement les jambes.
+
+J'arrivai ainsi à dix pas environ de l'épagneul, et je vis avec une
+indicible satisfaction que Soliman était à son côté, et en arrêt comme
+lui: tous deux se trouvaient en ce moment dans une petite éclaircie,
+ce qui me permit d'admirer la beauté de leurs poses, également
+magnifiques quoique dissemblables.
+
+Torquato, que le gibier avait surpris, était légèrement replié sur ses
+jarrets. Il avait la tête haute, le cou tendu, la prunelle ardente et
+fixe comme un charbon; sa queue, relevée en arc sur son rein, me parut
+ferme comme si elle eût été coulée en bronze.
+
+Soliman, qui n'était tombé en arrêt que par imitation, avait pris ses
+aises. Couché sur le ventre, le museau allongé sur ses pattes de
+devant, on l'aurait cru endormi, sans les éclairs qui jaillissaient de
+ses yeux fauves, et sans le frémissement de son nez rosé qui cherchait
+à se rendre compte du fumet d'un gibier tout nouveau pour lui.
+
+Titano m'avait rejoint: le marquis, toujours sur la lisière du taillis
+et à vingt-cinq pas environ en avant de nous, était aussi dans une
+excellente position pour tirer.
+
+Titano fit un signe.
+
+L'épagneul allongea encore le cou, puis il promena sa tête de droite à
+gauche en l'inclinant à diverses reprises comme une personne qui salue
+légèrement.
+
+--Ce sont des coqs de bruyère, me dit Titano à demi-voix, il y en a
+sept: Torquato vient de les compter.
+
+Je n'eus pas le temps de demander l'explication de ces paroles, car
+elles étaient à peine prononcées, que les coqs de bruyère se levaient
+lourdement entre nos deux chiens: ils étaient au nombre de sept, ainsi
+que l'avait dit le vieux braconnier. Je jetai mes deux coups de fusil,
+un peu au hasard, je dois le dire, et j'eus le bonheur de voir tomber
+le chef de la bande et un jeune coq.
+
+--Bravo! Excellence! me cria Titano.
+
+Et en même temps la double détonation de sa couleuvrine se fit
+entendre, mais avec un intervalle de quelques secondes entre chacune
+d'elles. A la première je m'étais retourné et j'avais vu tomber la
+poule-mère: la seconde venait d'abattre deux jeunes coqs qui se
+croisaient à une distance déjà considérable.
+
+Des deux qui restaient, l'un passa à portée du marquis: il eut le même
+sort que cinq de ses compagnons.
+
+C'était débuter d'une manière brillante, on en conviendra. J'étais
+ravi! transporté! je le fus bien plus encore quand je vis Soliman
+déposer à mes pieds le premier des deux oiseaux que j'avais tués:
+c'était le vieux coq.
+
+Il appartenait à la plus grande espèce de ces gallinacés sauvages, et
+sa beauté surpassait tout ce que je m'étais imaginé de l'élégance et
+de la grosseur de ce gibier, dont on me parlait sans cesse depuis mon
+arrivée en Piémont. Son plumage, d'un noir bleu irisé de violet et de
+vert, avait des reflets et des chatoiements d'une richesse sans
+pareille. Une membrane, d'un magnifique écarlate, entourait ses yeux,
+son bec et remontait en crête sur son large crâne; deux bandes, d'une
+blancheur éblouissante, coupaient transversalement ses ailes; et sa
+queue, séparée en deux, de manière à former la fourche, lui donnait
+des proportions vraiment gigantesques. Quand je le soulevai, je fus
+aussi confondu de sa pesanteur; enfin, je ne pouvais me lasser de
+l'admirer et de remercier Titano à qui je devais ce superbe coup de
+fusil.
+
+Tandis que nous rechargions nos armes, je demandai au vieux braconnier
+si c'était au hasard qu'il m'avait annoncé sept coqs de bruyère
+pendant que nos chiens étaient en arrêt.
+
+--Non, Excellence. C'est l'habitude de Torquato, quand le gibier à
+plume tient bien, de faire un mouvement de tête pour chaque oiseau qui
+est sous son nez, et il ne se trompe pas une fois sur dix.--De plus
+fort en plus fort, répondis-je: mais où est-il donc votre merveilleux
+chien?--Il cherche la poule qui n'est, je crois, que démontée.
+Marchons toujours, il nous retrouvera bien.
+
+Nous fîmes une centaine de pas, précédés par Soliman qui croisait
+devant nous sans se soucier des épines. Le courageux animal était
+cependant tout moucheté de petites taches roses qui attestaient ses
+nombreuses blessures.
+
+--Ah! voilà votre chien, dis-je à Titano.
+
+Je venais d'apercevoir l'épagneul, immobile derrière une grosse touffe
+de genévrier.
+
+--Il doit être en arrêt puisqu'il n'est pas devant moi, me répondit le
+vieux braconnier.--C'est impossible, repris-je. Il tient votre poule
+dans sa gueule. Il a l'air d'écouter pour savoir si vous
+l'appelez.--Torquato écouter! Torquato croire que je l'appelle!
+Excellence, c'est impossible. Je vous dis qu'il est en arrêt.
+
+Je fis le tour de la touffe de genévrier, et je vis l'épagneul en
+plein corps: il était effectivement en arrêt et dans une pose
+magnifique.
+
+--Vous avez raison, criai-je à Titano.--A-t-il la queue droite ou
+relevée?--Droite.--Alors ce sont des perdrix ou des gélinottes.
+Préparez-vous toujours à tirer.
+
+Une compagnie de gélinottes se leva en effet; mais je ne mis pas même
+en joue: il me sembla qu'elles étaient hors de portée.
+
+--Eh bien! à quoi pensez-vous, Excellence?--C'est trop loin.--Bah!
+fit Titano en portant la crosse de son fusil à son épaule.
+
+Les deux coups partirent, et deux gélinottes tombèrent, littéralement
+fracassées comme des cailles qu'on tire en primeur. Je comptai la
+distance. C'était fabuleux, il y avait cent vingt-sept pas.
+
+Le départ bruyant du gibier, les deux coups de fusil, rien n'avait
+troublé Torquato. Après la double détonation, il vint poser sa poule
+devant son maître, puis il courut à la recherche des deux gélinottes
+qu'il rapporta l'une après l'autre.
+
+Nous passâmes quatre heures dans ce taillis, et quand nous en
+sortîmes, nous avions trente-trois pièces de gibier, à savoir: quinze
+coqs de bruyère, huit gélinottes et dix perdreaux rouges.
+
+Titano m'avait galamment permis d'être le roi. J'avais pour ma part
+quatorze pièces, et Soliman s'était montré le digne émule de Torquato.
+
+Le marquis nous avait rejoints depuis longtemps, et nous nous assîmes
+au bord d'une petite source ombragée par un groupe de bouleaux et de
+saules.
+
+--Il est maintenant onze heures à peu près, nous dit Titano.
+Reposez-vous jusqu'à midi, Excellences. Pendant ce temps-là, j'irai
+jusque chez moi déposer toute cette volaille qui nous gênerait un peu
+dans l'expédition que nous avons encore à faire, et à mon retour nous
+nous remettrons en campagne.--Pourquoi prendre toute cette peine?
+dis-je à Titano; il vaudrait bien mieux, ce me semble, cacher dans
+quelque buisson notre gibier que nous retrouverions ce soir.--J'ai
+besoin de retourner à la maison, reprit le vieux braconnier, et
+puisqu'il est sage que vous preniez quelques instants de repos, autant
+vaut que j'en profite pour aller à mes affaires. Avant une heure, je
+serai certainement revenu.
+
+Et tout en parlant, Titano mettait l'une après l'autre nos
+trente-trois pièces de gibier dans son immense carnassière, en
+commençant par les plus lourdes.
+
+Quand le sac qu'il avait posé à terre pour le remplir eut englouti le
+dernier perdreau dans ses vastes profondeurs, j'essayai de le
+soulever.
+
+J'y parvins, mais ce fut tout ce que je pus faire en employant toute
+ma force, et je le laissai aussitôt retomber.
+
+--Et vous allez porter cela? demandai-je à Titano.
+
+Il me regarda d'un air goguenard, et prenant la carnassière d'une
+seule main, il la fit tournoyer comme si c'eût été le sac d'une petite
+pensionnaire, et il la posa sur son épaule qui reçut ce poids énorme
+sans fléchir.
+
+--Laisse-nous du moins ton fusil, lui dit alors le marquis.--Et si je
+trouve quelque bon coup à faire en chemin, Excellence?--Tu ne le feras
+pas.--Mais que dira Torquato? je ne veux pas que mon chien puisse
+croire que je baisse. Au revoir, Excellences.
+
+Et il partit d'un pas aussi léger que s'il n'avait eu que vingt ans et
+qu'il n'eût rien porté.
+
+Nous le suivîmes des yeux jusqu'à ce que l'inclinaison du terrain nous
+l'eût caché; puis nous le revîmes, quelques instants après, traverser
+la vallée, gravir la pente opposée, et enfin entrer dans sa cabane,
+dont il ferma la porte derrière lui. Il paraît qu'il ne trouva pas de
+gibier chemin faisant, car nous ne l'entendîmes pas tirer.
+
+--Quel homme extraordinaire! dis-je à Stephano.--C'est vrai qu'il n'a
+pas son pareil: mais je mettrais ma main au feu que ce n'est pas pour
+se débarrasser de notre gibier, qu'il pouvait très-bien cacher par
+ici, comme tu le lui as conseillé, qu'il est retourné chez lui.--Et
+que supposes-tu qui l'occupe?--Toujours sa maudite contrebande.
+Quelque avis à recevoir ou quelque signal à donner. Tiens, regarde!
+continua le marquis.--Quoi?--Comment, tu ne vois rien?--Non, sa porte
+est toujours fermée.--Examine le toit.--Eh bien!--Cette fumée
+épaisse...--Tu as pardieu raison! Le pauvre homme ne se corrigera
+jamais, et je considère la promesse qu'il t'a faite comme un serment
+d'ivrogne.--Je commence à le craindre aussi.
+
+En ce moment, le bruit d'un pas retentit derrière nous; nous nous
+retournâmes et nous aperçûmes le brigadier Volenti qui s'avançait la
+carabine sur l'épaule.
+
+--Eh bien! Excellence, avez-vous fait bonne chasse? demanda-t-il au
+marquis en le saluant militairement.--Si bonne, répondit Stephano, que
+nous avons été obligés d'envoyer Titano jusque chez lui pour nous
+débarrasser de notre gibier.--Il paraît qu'il le fait déjà cuire, si
+j'en juge par la fumée qui sort de sa cheminée, reprit le
+brigadier.--Il en est bien capable, répliqua le marquis
+froidement.--Vous vous intéressez à lui, n'est-ce pas,
+Excellence?--Sans aucun doute.--Alors conseillez-lui donc de renoncer
+à la contrebande! tout cela finira mal pour lui. J'ai les ordres les
+plus sévères à son sujet, et si malin qu'il soit, je le prendrai un
+jour en flagrant délit.--Vous l'avez averti hier: le reste vous
+regarde tous les deux. Toutefois j'ai lieu de croire qu'il ne
+s'exposera plus.--Et il fera bien. Excellence, avez-vous quelques
+ordres à faire transmettre à vos gens que vous avez laissés à la
+Croce-Bianca à Pignerol? J'y retourne de ce pas.--Je vous remercie,
+brigadier.
+
+Volenti renouvela son salut militaire, puis il s'éloigna. En ce moment
+Titano sortait de sa cabane, et il s'avançait vers nous à grands pas.
+
+Vingt-cinq minutes après, il nous rejoignait. Son absence n'avait pas
+duré en tout trois quarts d'heure.
+
+Stephano lui conta ce qui s'était passé, en insistant sur la remarque
+de Volenti au sujet de la fumée.
+
+--Le drôle en sait long, répondit Titano en secouant la tête comme un
+homme contrarié; mais puisqu'il retourne à Pignerol ce soir, je n'ai
+rien à craindre pour cette nuit; et demain, vous savez,
+Excellence...--Prends-y garde, interrompit le marquis; il est capable
+d'avoir dit qu'il s'en allait, pour que je te le répète, et t'inspirer
+par ce moyen une fausse sécurité. A ta place, je me tiendrais
+tranquille ce soir.--Excellence, c'est impossible. J'ai donné ma
+parole, et si j'y manquais vous seriez en droit de douter à votre tour
+de la promesse que j'ai faite. Ce serait bien le diable si j'étais
+pris dans ma dernière expédition.--Enfin les avertissements ne
+t'auront pas manqué. Maintenant en route, mes amis: il ne nous reste
+plus que six heures de jour, il faut en profiter. Où vas-tu nous
+conduire?--J'ai promis à Son Excellence le marquis français de lui
+montrer des perdrix blanches et un chamois. Pour cela il faut gagner
+les hauteurs de Bricherasco.--Alors nous n'avons pas une minute à
+perdre.
+
+Titano nous avait apporté une gourde remplie d'excellent ratafia de
+Grenoble. Nous en avalâmes quelques gorgées, puis nous partîmes
+remplis d'une ardeur nouvelle. Nos chiens galopaient devant nous avec
+une légèreté qui nous fit supposer que nous pouvions compter sur eux.
+
+Après une heure de marche environ, pendant laquelle nous ne cessâmes
+pas un seul instant de monter, nous atteignîmes un point des hauteurs
+qui se dressaient devant nous, où régnait un brouillard d'une opacité
+telle, que nous fûmes obligés de nous tenir à trois pas les uns des
+autres pour ne pas nous perdre de vue. Le changement de la température
+avait été aussi brusque et aussi complet que celui de la lumière, et
+je sentais se glacer sur mon visage la transpiration bienfaisante que
+notre course ascensionnelle et non interrompue avait provoquée chez
+moi. Si j'avais eu un tout autre guide que Titano, je n'aurais, à coup
+sûr, pas manqué de lui demander ce que des chasseurs pouvaient faire
+au milieu de cette brume épaisse; mais ma confiance dans le vieux
+braconnier était si grande, qu'il ne me vint même pas à l'esprit la
+plus petite inquiétude sur le résultat de notre entreprise. Une chose
+cependant aurait dû au moins m'étonner: Torquato, à dater du moment où
+nous étions entrés dans les ténèbres visibles qui nous environnaient
+de toutes parts, avait cessé sa quête, et il était venu se mettre sur
+les talons de son maître, comme un animal intelligent qui ne prend
+jamais une fatigue inutile. Soliman avait suivi cet exemple au bout de
+quelques minutes; quant au chien du marquis, croyant sans doute la
+chasse finie, il avait déserté sans cérémonie.
+
+Le sol sur lequel nous marchions était une espèce de terreau
+noirâtre, parsemé çà et là de touffes de mousses et de lichens d'un
+vert sombre et d'un aspect misérable. Bientôt quelques lignes blanches
+vinrent couper de distance en distance cette triste surface: je
+compris alors que nous ne tarderions pas à arriver à la région des
+neiges, dont Titano m'avait parlé.
+
+En effet, le brouillard s'éclaircit un peu, et j'aperçus d'abord le
+disque rougeâtre du soleil, qui semblait nager dans des flots de
+vapeurs à demi lumineuses. En même temps, mes pieds foulèrent une
+neige de quelques centimètres d'épaisseur, et molle comme du coton
+fraîchement cardé. Peu à peu ce tapis éblouissant acquit plus de
+solidité, et enfin nous sortîmes de la brume aussi brusquement que
+nous y étions entrés.
+
+Un magnifique spectacle s'offrit alors à ma vue, et me fit pousser un
+cri de surprise et d'admiration. Nous avions atteint le point
+culminant des hauteurs que nous venions d'escalader, et nous nous
+trouvions sur le bord des versants opposés. Tout était neige et glace
+autour de nous, aussi loin que nos yeux éblouis pouvaient étendre
+leurs regards. Un ciel d'un bleu sombre, dont la splendeur était sans
+pareille, étincelait au-dessus de nos têtes. J'y aurais vainement
+cherché un nuage de la grosseur d'un papillon. Aucune description ne
+pourrait donner une idée exacte de l'éclatante beauté du soleil,
+roulant dans ce vide d'une teinte si riche et si nouvelle pour moi.
+Les rayons qu'il dardait obliquement, car il commençait à descendre
+vers l'horizon, coloraient de teintes merveilleuses tous les objets
+qu'ils frappaient. Sous leur magique clarté, la neige chatoyait comme
+l'opale, les glaciers brillaient comme l'émeraude et le saphir. Les
+pins, les houx et les genévriers, qui croissaient de distance en
+distance, étaient couverts d'un givre qu'on eût pris pour une broderie
+de perles et de diamants. Un silence imposant régnait sur ces
+magnificences, et ajoutait sa majesté à leur éclat: je n'avais de ma
+vie vu ni rêvé rien de semblable.
+
+Titano, à qui ces richesses étaient familières, ne s'étonna pas de mon
+admiration, mais il me sembla qu'il en était charmé. A la satisfaction
+qu'exprimait sa physionomie, d'un grotesque si intelligent, on eût dit
+un châtelain qui fait les honneurs de son parc à quelque visiteur
+étranger, et je fus si bien dupe de cette apparence, que je me crus
+obligé d'adresser un petit compliment à ce digne homme.
+
+--Eh bien! Excellence, ce que vous me dites là me flatte, me
+répondit-il en accompagnant ces paroles de la plus spirituelle de ses
+grimaces, je suis un peu ici comme chez moi, car il n'y a guère que
+moi qui y vienne, ajouta-t-il. Maintenant, faisons encore chacun une
+petite caresse à cette bouteille de vieux ratafia, et remettons-nous
+en campagne. Voilà Torquato qui porte le nez au vent: nous n'irons pas
+loin sans voir voler quelque chose.
+
+Nous nous mîmes en ligne, à trente-cinq ou quarante pas, à peu près,
+les uns des autres, Titano occupant le milieu, et nous commençâmes à
+battre le terrain devant nous, comme nous aurions fait d'un champ
+d'avoine ou d'un carré de luzerne.
+
+La neige que nous foulions était vierge de toute empreinte de pied
+humain; mais elle portait des traces assez nombreuses d'oiseaux, parmi
+lesquelles il ne me fut pas difficile de reconnaître quelques frayés
+de perdrix.
+
+Titano, qui les avait remarqués en même temps que moi, me fit un signe
+d'intelligence; presque au même instant, Soliman tomba en arrêt, ce
+qui ne laissa pas que de me flatter infiniment, d'autant plus que
+Torquato vint se placer immédiatement à côté de lui.
+
+Comme c'était devant moi que la chose se passait, mes compagnons se
+rapprochèrent, et nous entourâmes les deux chiens qui portaient la
+tête inclinée de côté, de manière à faire supposer que le gibier était
+sous leur nez.
+
+Titano fit comme les chiens, et ses yeux perçants prirent la direction
+des leurs.
+
+--Je les aperçois, Excellence! me dit-il vivement après un examen de
+quelques secondes: elles sont exactement sous le nez de votre chien,
+il ne tiendrait qu'à lui d'en _gueuler_ une. Allons! allons! je vois
+qu'il est sage.--Moi, je ne vois rien, dis-je à Titano après avoir
+regardé à mon tour.--Avancez encore un peu... encore... là, très-bien;
+arrêtez-vous maintenant. En voilà une dont l'aile vient de frissonner;
+elles ne tarderont pas à partir... deux, quatre, cinq, six, huit... il
+y en a neuf ou dix, Excellence. Eh bien! les voyez-vous?--Non; et toi?
+demandai-je à Stephano.--Moi, je distingue un petit boursouflement,
+comme si le vent avait poussé un peu plus de neige en cet endroit: ce
+doit être ça, me répondit le marquis de Nora.--Précisément,
+Excellence. Préparez vous maintenant! s'écria Titano.
+
+J'entendis comme un bruit d'ailes et une sorte de chant plaintif;
+puis, je vis entre les deux chiens, qui avaient relevé la tête
+brusquement, un petit rond noir que je reconnus évidemment pour
+l'endroit où les perdrix s'étaient blotties, et où elles avaient fait
+fondre la neige.
+
+Je regardai en l'air; rien; je jetai rapidement la vue devant moi:
+rien non plus; cela tenait du prodige.
+
+--Eh bien! Excellence, vous ne tirez donc pas? me demanda Titano en
+portant son arme à son épaule.--Tirer! quoi? je ne vois
+rien.--Alors...
+
+Deux effroyables détonations, répercutées aussitôt par des milliers
+d'échos, retentirent à mes oreilles, se prolongèrent pendant un espace
+de temps dont il me fut impossible d'apprécier la durée, et se
+terminèrent par des grondements sourds et toujours plus lointains,
+semblables à ceux de la foudre quand un orage s'éloigne.
+
+Quand je fus un peu remis de ma surprise, je vis nos deux chiens qui
+revenaient à nous: Torquato alla à son maître, Soliman s'approcha de
+moi.
+
+Chacun d'eux rapportait une perdrix.
+
+Je pris celle que Soliman me présentait, et je l'examinai avec une
+curiosité que tous les véritables chasseurs comprendront, j'en suis
+sûr.
+
+C'était bien la plus ravissante petite créature de la terre. Le grain
+de plomb, qui l'avait atteinte sous l'aile, ne l'avait pas endommagée
+le moins du monde, et on l'aurait crue plutôt endormie que morte. En
+admirant la blancheur merveilleuse de son plumage, je commençai à
+m'expliquer comment il avait pu se confondre avec la neige dont nous
+étions entourés, et je ne fus plus étonné que de la finesse de vue du
+braconnier. Cette perdrix était d'un tiers environ moins grosse que
+notre perdrix grise ordinaire, mais elle en avait toutes les formes,
+avec plus de finesse et d'élégance. Ses pieds étaient noirs, armés
+d'ongles courts d'un gris rosé. Le bec, de même couleur, se
+rapprochait, quant à la conformation, de celui de la tourterelle, et
+l'iris de l'oeil était d'un brun cannelle un peu clair; un petit
+cercle rose vif bordait les paupières.
+
+Titano me dit que c'était la chanterelle; il me fit voir en même temps
+l'autre bête, qu'il m'assura être un mâle: il était plus gros, et ses
+pieds avaient des ergots.
+
+--Mais comment diable avez-vous fait pour exécuter ce coup double?
+demandai-je à Titano; moi je déclare, sur l'honneur; n'avoir rien vu
+voler.--Quelque chose a volé, cependant, me répondit-il en
+goguenardant, puisque quelque chose ne vole plus.
+
+Il n'y avait rien de plus logique que ce raisonnement, mais il ne
+répondait pas à ma question, que je m'empressai de renouveler.
+
+--Voyez-vous, Excellence, l'air est d'une si grande pureté par ici,
+qu'avec un peu d'attention on y peut découvrir la plus faible vapeur
+qui le traverse. Tenez, par exemple, regardez ce corbeau qui passe
+là-bas.--Eh bien?--Ne remarquez-vous rien de particulier en lui?--Rien
+absolument.--Examinez mieux.--J'y mets une telle attention que mes
+yeux en pleurent... Ah! attendez un moment! je ne sais si c'est un
+effet de ma vue fatiguée, mais il me semble voir une petite traînée de
+fumée grise derrière cette bête.--C'est cela même, Excellence; et
+c'est de cette manière que mon oeil suit les perdrix blanches. Cette
+petite traînée de fumée est produite par la chaleur qui s'exhale du
+corps de tout animal, et comme l'air est très-pur à cette hauteur,
+cela fait que.... ma foi, M. le curé de Pignerol me l'a bien expliqué,
+mais je l'ai oublié.--Je comprends à peu près, dis-je à Titano;
+seulement, jamais je ne distinguerai assez bien cette fumée pour tirer
+juste; aussi, je suis tenté d'attribuer au hasard le coup double que
+vous avez fait.--Eh bien! je recommencerai tout à l'heure, Excellence.
+Combien faudra-t-il encore de hasards pour vous convaincre que je vous
+dis la vérité?--Un seul.--Alors, en route! reprit Titano qui, pendant
+ce petit colloque, avait rechargé son arme.
+
+Nous nous remîmes en marche, et nos chiens se remirent en quête.
+
+Après un quart d'heure environ de recherches, toujours cheminant droit
+devant nous, Soliman, qui galopait sur ma gauche, se retourna
+brusquement, puis resta immobile, le corps plié, comme s'il eût été
+pétrifié dans la position qu'il avait prise. Il était en arrêt, et le
+gibier l'avait surpris.
+
+Je fis un signe au vieux braconnier, qui s'empressa de venir à moi.
+
+--Allons, _signor marchese_, me dit-il, ouvrez bien les yeux et
+rappelez-vous ce que je vous ai dit tout à l'heure: il ne faut qu'un
+peu d'habitude: si vous manquez, je tirerai tout de suite après vous,
+pour faire mon second hasard; vous savez bien?...
+
+Une courte description des localités est indispensable pour bien faire
+comprendre ce qui va suivre.
+
+L'endroit où Soliman venait de tomber en arrêt était couvert de neige
+comme celui où Titano avait fait son coup double peu d'instants
+auparavant; mais à une quarantaine de pas environ au delà du chien,
+et, par conséquent, dans la direction que le gibier qui devait se
+lever prendrait sans doute, commençait une sorte de glacier de peu de
+largeur, dont la surface bleuâtre tranchait d'une manière assez
+marquante sur la nappe d'une éblouissante blancheur qui l'environnait
+de toutes parts: j'avais remarqué ce petit accident pittoresque, sans
+me douter le moins du monde de l'utilité que je pourrais en tirer.
+
+Comme la première fois encore, je regardai sous le nez de mon chien,
+mais je ne pus rien voir, bien que Titano et même le marquis
+m'assurassent qu'ils distinguaient parfaitement cinq ou six perdrix
+les unes à côté des autres.
+
+Le bruit d'ailes et le chant plaintif m'avertirent qu'elles étaient
+parties.
+
+Je mis en joue devant moi, dans l'espoir de découvrir les petites
+vapeurs grises et de faire feu avec une demi-certitude, mais je
+n'aperçus absolument rien de semblable.
+
+Tout à coup je poussai un cri de joie, immédiatement suivi de la
+double détonation de mon fusil, et j'eus la satisfaction de pouvoir
+dire à Soliman: _apporte!_
+
+Voici ce qui s'était passé:
+
+Tant que les pauvres petites perdrix avaient volé en rasant la neige,
+elles s'étaient confondues en quelque sorte avec elle; mais une fois
+arrivées au-dessus de l'azur du glacier, elles s'étaient détachées sur
+ce fond plus sombre qu'elles, comme de petits nuages blancs dans le
+ciel, et j'avais profité de cette circonstance pour viser rapidement
+et faire feu: mes deux coups avaient aussi porté.
+
+--Bravo, _signor marchese_! s'écria Titano. Seulement vous pouvez vous
+flatter d'avoir de la chance; mais, il n'y a rien à dire, c'est tiré
+en maître.
+
+Je dis à Titano que j'étais très-fier de son approbation, et mis les
+deux perdrix dans ma carnassière, soin que les chasseurs négligent
+très-rarement de prendre.
+
+--Maintenant, Excellence, je vous demanderai de vouloir bien charger
+votre fusil à balle: ça se trouve joliment bien que vous venez de le
+nettoyer de son plomb.--Ce n'est donc pas une plaisanterie?--Quoi,
+Excellence?--Ce chamois...--Eh bien! Excellence, je vous demande une
+demi-heure de grande fatigue encore; mais là ce qui s'appelle de la
+fatigue; ce ne sera pas de la promenade, la canne à la main, comme
+nous en avons fait depuis ce matin.
+
+J'avoue, à ma très-grande confusion, que si Titano ne se fût pas
+souvenu de sa promesse, je ne la lui aurais certainement pas rappelée.
+Je n'en pouvais plus, et intérieurement j'envoyai de bon coeur le
+chamois à tous les diables.
+
+Mais ce coquin d'amour-propre, qui m'a fait faire tant de sottises
+dans ma vie, m'empêcha de convenir que j'aimerais mieux regagner la
+chaumière de Titano, pour y dormir sur mes lauriers déjà cueillis, que
+de courir après un nouveau triomphe.
+
+Je poussai l'hypocrisie jusqu'à donner le signal du départ; je fis
+mieux encore: je me mis à marcher d'un train de poste, ce qui m'attira
+deux ou trois bonnes goguenardises du vieux braconnier, qui, je dois
+en convenir, ne fut pas dupe un seul instant de mon faux empressement.
+
+Toutefois, le premier quart d'heure se passa assez bien; mais les
+difficultés du terrain devenant de moment en moment plus grandes,
+j'eus bientôt besoin de toute ma force morale pour ne pas prendre le
+parti de me refuser à aller plus loin.
+
+Titano avait cessé de me décocher ses respectueuses épigrammes, et,
+pour me faire prendre patience, il me contait d'incroyables traits
+d'esprit de son épagneul; enfin, me voyant de plus en plus abattu, il
+me dit:
+
+--Excellence, j'ai deux bonnes nouvelles à vous donner.--Ah!
+répondis-je avec l'indifférence des grandes détresses.--Nous serons
+arrivés dans quatre ou cinq minutes, à l'endroit où se tiennent les
+chamois, reprit-il.
+
+Un second _ah!_ encore plus détaché que le premier des choses de ce
+monde fut mon unique réponse.
+
+--Et ce qu'il y a de mieux, reprit-il, c'est que, sans que vous vous
+en doutiez, nous sommes moins éloignés de chez moi que nous ne
+l'étions il y a une heure et demie.
+
+Pour le coup, cette nouvelle me parut intéressante, et l'heureuse
+influence qu'elle exerça sur mon esprit me rendit un peu de vigueur.
+
+--Voilà le dernier coup de collier à donner, fit soudain Titano; mais,
+comme dit le proverbe français, il n'y a rien de plus difficile à
+écorcher que la queue.
+
+Ces paroles me firent relever la tête, et le spectacle qui s'offrit à
+mes regards ne fut pas de nature à me réjouir le coeur.
+
+L'espèce de chemin que nous suivions depuis quelques instants à
+travers mille obstacles, était brusquement interrompu par un monticule
+de glace presque à pic.
+
+--Eh! quoi! nous faudra-t-il donc escalader cette muraille!
+demandai-je à Titano avec l'accent d'un profond découragement.--Oui,
+Excellence, me répondit le vieux braconnier, en tirant de son immense
+carnassière une courte hache et trois paires de patins, sorte de
+semelles de bois garnies de crampons d'acier.--Eh bien! franchement,
+repris-je aussitôt, j'aime mieux ne jamais voir bondir un chamois de
+ma vie.--Aimez-vous mieux aussi, Excellence, refaire tout le chemin
+que nous avons déjà fait, pour retourner à ma cabane? Il n'y a que ces
+deux partis-là à prendre.
+
+Je gardai le silence, mais ma physionomie exprima une consternation si
+grande, que le bon Titano, que la sensibilité n'étouffait pas
+cependant, eut l'air presque attendri.
+
+--Tenez, _signor marchese_, me dit-il, ceci n'est effrayant qu'à la
+vue. Je vais vous tailler là dedans un petit escalier de cristal si
+coquet, que rien qu'en le voyant vous vous sentirez la force de le
+monter.--Et après? quand nous serons là-haut?--Quand nous serons
+là-haut, il y a cent à parier contre un que nous verrons des
+chamois.--Que le diable emporte les chamois! m'écriai-je impatienté et
+un peu honteux.--Vous ne me laissez pas le temps d'achever,
+Excellence; j'allais ajouter qu'il ne nous faudra guère que vingt
+minutes de marche pour regagner notre gîte. Cela vous va-t-il?--Crois
+ce qu'il te dit, reprit alors le marquis. J'ai fait une fois cette
+même tournée avec lui; comme toi je n'en pouvais plus; eh bien! j'ai
+eu la preuve évidente que le retour par là était quatre fois plus
+court.--D'ailleurs, continua Titano, si Votre Excellence était tout à
+fait dans l'impossibilité de marcher, le vieux chasseur a encore les
+reins assez forts pour la porter une partie du chemin.
+
+L'idée que je pourrais subir cette humiliation me rendit soudainement
+toute mon énergie morale, et il me sembla en même temps que je me
+sentais plus vigoureux.
+
+Je remerciai Titano de son dévouement, et je lui dis que j'étais prêt
+à tout, même à tuer un chamois si l'occasion s'en présentait.
+
+--J'en étais sûr! s'écria-t-il. Maintenant, buvez encore un bon coup
+de ce ratafia, et attachez solidement à vos pieds ces patins garnis de
+crampons et de courroies. Pendant ce temps-là, je vous ferai votre
+escalier.--_Corpo di Bacco!_ ajouta-t-il aussitôt en se reprenant,
+votre chien va nous gêner! je n'avais pas pensé à cela, grand imbécile
+que je suis!--Mon chien va nous gêner? demandai-je: eh bien! et le
+vôtre?--Oh! le mien, il n'y a pas à s'en occuper: je vais lui faire
+signe de s'en aller et il s'en ira. Voyez-vous, les chamois sont les
+bêtes les plus défiantes de la terre; nous ne pourrons les approcher
+qu'en nous traînant sur le ventre comme des limaçons, et vous
+comprenez, Excellence, qu'un chien...--Il a raison, interrompit le
+marquis. Mais comment faire? je ne vois aucun moyen.--Mon chien
+restera derrière moi, et il est capable de ramper aussi si je lui en
+donne l'exemple.--D'accord; mais il est blanc.--Tant mieux, on le
+verra moins sur la neige.--Là-haut, il n'y en a plus, Excellence.--Ah!
+diable!--Il me vient une idée! reprit vivement le vieux braconnier,
+comme s'il était frappé d'une inspiration soudaine, ce qui était vrai
+effectivement.--Quelle est ton idée, vieux sorcier? demanda le marquis
+de Nora.--Je couplerai le braque de Son Excellence avec mon épagneul,
+et ils s'en iront ensemble.--Mon chien ne comprendra pas ce que cela
+veut dire; il se défendra, prendra de l'humeur, et nous n'en pourrons
+plus rien faire ensuite.--Torquato lui expliquera l'affaire, _signor
+marchese_; et quand ils auront causé un moment, ils s'entendront
+peut-être à merveille.--Soliman ne sait pas le piémontais, dis-je en
+riant, car je n'envisageais la chose que comme une plaisanterie.--Mais
+Torquato sait le français, Excellence, répondit le vieux chasseur avec
+le plus grand sérieux. Comment, sans cela, pourrait-il s'entendre avec
+les contrebandiers?--Nous pouvons toujours essayer, ajouta le marquis.
+Si cela ne va pas, nous rendrons la liberté à ton chien avant qu'il
+ait eu le temps de prendre de l'humeur.--Soit, dis-je, et j'appelai
+Soliman qui se désaltérait avec de la neige à quelques pas de moi.
+
+Il vint, et Titano tira encore de sa gibecière, qui contenait autant
+de choses que le chapeau miraculeux de M. Robert Houdin, une couple en
+poils de sanglier, et en un clin d'oeil il eut attaché les deux
+chiens l'un à l'autre.
+
+Soliman me regarda d'un air profondément étonné; mais, à ma grande
+surprise, il ne fit aucune résistance: il est vrai que nous n'en
+étions encore qu'au prologue de la pièce.
+
+Titano laissa s'écouler quelques secondes sans exécuter aucun geste,
+sans prononcer aucune parole; puis il fit un signe de la main et il
+dit deux ou trois mots en patois.
+
+Torquato regarda Soliman, et, sur mon honneur, son regard signifiait,
+à ne pas s'y tromper: _mon cher ami, quand vous voudrez; je suis
+entièrement à vos ordres_.
+
+Soliman me consulta à son tour d'un coup d'oeil.
+
+--Allez! lui dis-je.
+
+Ils partirent, ma foi! tous les deux, à ma profonde stupéfaction. Je
+les suivis pendant quelques instants du regard, convaincu que
+l'entente cordiale de ces deux bêtes ne serait pas de longue durée:
+l'événement ne justifia pas cette crainte: tout en galopant, Soliman
+tourna une ou deux fois la tête de mon côté, mais ce fut tout.
+
+Titano se mit alors à son escalier, et nous nous occupâmes de chausser
+nos patins.
+
+En moins de vingt minutes tout était terminé, et ce temps de repos
+m'avait à peu près remis.
+
+Titano s'attacha une longue corde autour des reins, puis il me dit
+d'en faire autant; l'extrémité de la corde fut nouée à la ceinture du
+marquis.
+
+Nous formions ainsi une espèce de chaîne, dont Titano était la tête,
+moi le centre et Nora la queue.
+
+Alors l'ascension commença.
+
+Elle fut plus effrayante que laborieuse. Deux fois mes pieds mal
+assurés se dérobèrent sous moi; mais Titano, ferme comme un roc, me
+remit debout. Le marquis broncha aussi une fois et me fit chanceler,
+Titano nous retint tous les deux.
+
+Nous atteignîmes ainsi le sommet du glacier en quelques minutes, et
+nous nous trouvâmes sur un petit plateau gazonné et couvert de
+buissons épais.
+
+--Maintenant du silence! nous dit Titano à voix basse, pendant que
+nous nous débarrassions de notre corde et de nos chaussures de bois.
+Je vais aller à la découverte.
+
+Il se mit à plat ventre et nous le vîmes disparaître dans les
+buissons, sans faire plus de bruit qu'un serpent qui se coule dans
+l'herbe.
+
+Au bout d'un quart d'heure il revint, et quatre de ses doigts qu'il
+leva en l'air avec un regard triomphant, nous annoncèrent qu'il avait
+vu quatre chamois à portée.
+
+Nous nous couchâmes alors comme lui, rampant à l'aide de la main
+gauche, et tenant notre fusil de la main droite. Il va sans dire que
+Titano nous guidait; je le suivais immédiatement.
+
+Il s'arrêta, se souleva sur ses deux genoux, écarta avec précaution
+quelques broussailles, puis il me fit signe de regarder.
+
+Nous étions sur le bord du plateau, et à deux cents pieds environ
+au-dessous de nous s'ouvrait une petite vallée, au fond de laquelle
+broutaient paisiblement quatre chamois.
+
+Un cinquième, debout sur la pointe d'un rocher situé beaucoup plus
+loin, semblait placé en sentinelle. Ce fut lui que j'aperçus d'abord,
+car il se détachait sur l'azur du ciel, tandis que ses compagnons se
+confondaient un peu avec la verdure sombre de la vallée, d'ailleurs un
+peu envahie déjà par la brume du soir.
+
+--Appuyez votre fusil sur mon épaule, murmura Titano à mon oreille, et
+envoyez-moi une balle à ce vieux gredin qui marche en tête des trois
+autres. Je lui garde rancune, car je l'ai manqué déjà deux fois. Je le
+reconnais parce qu'une de mes balles lui a cassé la corne gauche.
+Dépêchez-vous! reprit-il vivement, mais toujours aussi bas. La
+sentinelle nous a éventés; avant trois secondes elle sifflera, et
+alors, bonsoir, la chasse sera...
+
+J'avais ajusté, je fis feu!
+
+Au moment où mon coup de fusil retentissait, le chamois de garde fit
+entendre un cri aigu et disparut comme par enchantement: nous nous
+levâmes tous les trois comme un seul homme.
+
+--Bravo! bravo! _signor marchese!_ s'écria Titano en jetant sa
+coiffure en l'air. Eh bien! êtes-vous encore fatigué?
+
+Trois des chamois avaient fui, je ne sais par où ni comment; mais le
+quatrième, celui que j'avais ajusté, se débattait dans les convulsions
+de l'agonie.
+
+Nous nous élançâmes sur une pente d'une rapidité effrayante, mais dont
+le sol un peu spongieux nous préservait des chutes, et nous fûmes en
+moins d'une demi-minute auprès du chamois qui rendait le dernier
+soupir. Ma balle était entrée dans le dos et ressortait sous le
+ventre, ce qui s'expliquait par la position que j'occupais quand
+j'avais tiré.
+
+Titano était radieux. Il prit le chamois, le mit en travers sur ses
+épaules, comme fait le bon pasteur pour la brebis égarée qu'il ramène
+au bercail, puis nous nous dirigeâmes vers un sentier facile qui
+serpentait dans la vallée. Il commençait à faire nuit.
+
+Titano ne m'avait pas bercé d'une espérance trompeuse, car nous fûmes
+rendus à sa cabane beaucoup plus promptement que je n'osais l'espérer;
+il est vrai que le digne homme eut soin, pour me faire paraître la
+distance plus courte encore, de se remettre à me conter une foule
+d'histoires de chasse, toutes plus intéressantes les unes que les
+autres; enfin, de façon ou d'autre, il fit si bien, qu'en arrivant
+chez lui j'étais un peu moins fatigué qu'une heure auparavant.
+
+--Eh bien! Excellence, me disait-il tout en cheminant, je vous ai
+fidèlement tenu tout ce que je vous ai promis. Aussi j'espère que
+quand vous reviendrez dans notre pays, j'aurai encore votre visite...
+mais il ne faudra pas trop tarder, reprit-il avec un mélange
+d'insouciance et de mélancolie, car il n'y aura bientôt plus d'huile
+dans la lampe.--Bah! fit le marquis, tu nous enterreras tous, pour peu
+que tu y mettes de l'entêtement: voilà vingt ans que je te connais et
+que je te vois toujours le même.--C'est que, voyez-vous, Excellence,
+il y a vingt ans j'étais déjà très-vieux: tenez, c'est justement à
+cette époque-là que j'ai commencé à oublier mon âge.--Cependant je
+parie que tu es le moins fatigué de nous trois.--L'habitude, _signor
+marchese_; mais si je m'arrête une fois, je suis sûr que je tomberai
+tout à fait.--Écoute, reprit le marquis, je crois que je puis te faire
+une proposition qui te conviendra.--Votre Excellence sait....--Pas de
+phrases: tu te souviens de ce que tu m'as promis?--Un honnête homme
+n'a que sa parole: à dater de demain je dirai adieu pour toujours à la
+contrebande.--C'est cela même: eh bien! qui t'empêcherait alors de
+prendre tout à fait ta retraite et de venir t'établir chez
+moi.--Quitter mes montagnes, Excellence! Vous êtes bien bon,
+certainement, mais autant vaudrait me faire conduire tout de suite au
+cimetière.--Tu reviendras les voir quelquefois.--Ce n'est pas la même
+chose, Excellence. Je me connais, voyez-vous; il me faut cet air vif,
+cette solitude, ce silence, et puis surtout ma liberté.--Oh! pour ce
+qui est de cela, tu l'aurais chez moi aussi complète qu'ici.--Vous ne
+me gêneriez pas, je le sais bien, _signor marchese_; mais moi je me
+gênerais, ce qui reviendrait absolument au même.--Tu es un vieux fou!
+interrompit le marquis avec impatience.--On est toujours fou,
+Excellence, quand on n'est pas sage à la manière des autres.--Que
+deviendrais-tu, par exemple, si tu tombais malade?--Mais, Excellence,
+je ne serai jamais malade.--Tu parlais cependant tout à l'heure de ta
+fin prochaine.--C'est bien différent....
+
+En ce moment nous arrivions, ce qui mit tout naturellement un terme à
+cette conversation. J'en fus fâché, car j'aurais été très-curieux
+d'entendre Titano développer sa théorie sur la possibilité de mourir
+bien portant.
+
+Nous trouvâmes sur le seuil de la cabane le chasseur du marquis qui
+nous attendait, et les deux chiens qu'il avait découplés. Ainsi, ces
+nobles bêtes avaient heureusement fait leur voyage: j'ajouterai que la
+meilleure intelligence semblait toujours présider à leurs relations.
+Quant au braque anglais du marquis, qui avait déserté vers le milieu
+de la chasse, honteux de sa fuite il s'était réfugié à l'écurie près
+de nos mulets.
+
+Ceux-ci étaient prêts; mais, outre qu'il n'eût pas été prudent de nous
+engager à cette heure dans les sentiers qui ramenaient à Pignerol,
+nous avions un grand besoin de repos, le marquis et moi, de telle
+sorte que nous acceptâmes avec un véritable plaisir l'offre que nous
+fit le bon Titano de passer encore une nuit sous son toit.
+
+Nous l'engageâmes, à notre tour, à laisser le domestique s'occuper des
+préparatifs du souper et à venir se reposer avec nous devant le feu;
+mais il ne voulut pas entendre raison sur ce chapitre, et s'étant
+seulement débarrassé de son immense carnassière, il se mit à
+l'oeuvre avec la même activité que j'avais déjà admirée la veille,
+et qui me parut surnaturelle après la fatigue de la journée.
+
+Pendant qu'il allait et venait, souriant, grimaçant, clignant de
+l'oeil et se parlant quelquefois à lui-même, nous ne le perdions
+pas de vue, le marquis et moi, et nous eûmes l'occasion de nous faire
+remarquer réciproquement que son chien suivait aussi du regard tous
+ses mouvements, comme l'eût pu faire un serviteur rempli de zèle et
+d'affection pour son maître. C'était, en vérité, l'étude la plus
+curieuse à faire que celle de la sympathie qui semblait unir ces deux
+êtres, et quand on s'y était livré pendant quelques instants, on se
+surprenait à se demander sérieusement ce que deviendrait celui des
+deux qui serait condamné à survivre à l'autre. A coup sûr on est
+beaucoup moins inquiet de l'avenir quand il s'agit de quelque
+association de bipèdes; j'en demande pardon à mes semblables.
+
+--Tels que tu les vois, me dit le marquis, je mettrais ma main dans ce
+brasier que c'est déjà l'affaire de cette nuit qui les met en
+communication de regards et de pensées.--J'ai vu bien des choses
+incompréhensibles depuis hier, mais en vérité celle-là serait par trop
+forte, répondis-je. A la rigueur, je veux bien que ce chien sache que
+le chant du hibou est le signal du passage d'une troupe de
+contrebandiers; je comprends aussi, quoique avec plus de peine, qu'il
+reconnaisse, dans une gardeuse de chèvres, une personne chargée de
+l'espionner; mais comment veux-tu que j'admette chez un animal la
+prescience d'un événement que rien n'annonce encore? C'est absolument
+comme si tu me disais qu'il est capable de lire une lettre.--Tant que
+tu voudras, mon cher ami; mais je suis à peu près sûr de ce que
+j'avance. Examine-les avec attention, et trouve-moi à cette
+conversation muette qui a lieu entre eux une autre raison que celle
+que je t'ai donnée.--Rien n'est plus facile: Titano prépare notre
+souper, et Torquato qui a faim lui demande quelque chose.--Si cela
+était, au lieu de se borner à le suivre du regard, il se tiendrait sur
+ses talons pour tâcher d'attraper quelque chose: il interroge, mais il
+ne sollicite pas. Étudie-les tous deux avec attention.
+
+Le hasard voulut qu'en ce moment Titano, en sortant de son bahut un
+énorme pâté auquel nous avions fait le matin même une brèche profonde,
+en laissa tomber quelques bribes par terre: c'eût été, à coup sûr, une
+bonne occasion pour Torquato: cependant il ne bougea pas, et Soliman
+s'élança seul pour nettoyer la chambre, ce qui fut fait en un clin
+d'oeil.
+
+--Tu vois? me dit le marquis.--C'est ma foi vrai! Titano est un
+sorcier et son chien est son démon familier.--Vos Excellences sont
+servies, nous dit le vieux braconnier en nous montrant la table, qui,
+sans exagération, fléchissait sous le poids de toutes les bonnes et
+solides choses dont il l'avait couverte.
+
+Nous nous assîmes tous les trois, et Titano se disposa à nous servir,
+comme il avait déjà fait le matin.
+
+--Écoute, mon vieux, lui dit le marquis, tu as peut-être quelque chose
+à faire; dans ce cas, il ne faudrait pas te gêner pour nous. Ainsi
+lorsque tu auras satisfait ton appétit, laisse-nous en compagnie de
+ces bouteilles et va où le devoir t'appellera. Puisque tu fais encore
+la contrebande ce soir, fais-la en conscience: seulement, préviens ces
+gens que tu les obliges pour la dernière fois.--Excellence, le moment
+n'est pas encore venu, répondit Titano en jetant à la dérobée un coup
+d'oeil sur sa pendule qui marquait huit heures... Et puis,
+ajouta-t-il, il peut arriver qu'ils ne soient pas exacts ou qu'ils
+passent ailleurs...--Et alors?--Alors, _signor marchese_, je serai
+dégagé de la promesse que je leur ai faite, et s'ils réclament mes
+services pour demain ou un autre jour, je leur ferai savoir qu'ils ne
+doivent plus compter sur moi.--Tu es un brave homme! s'écria Nora en
+tendant la main au vieux braconnier; aussi, quand je te quitterai, je
+serai aussi tranquille que si je t'emmenais avec moi.--Nous nous
+ennuierons un peu, mon chien et moi, pendant les longues soirées
+d'hiver; mais je penserai que je fais une chose que vous m'avez
+demandée, et je me coucherai le coeur content. A votre santé,
+Excellence; à la vôtre aussi, _signor marchese_, reprit Titano en se
+tournant de mon côté.
+
+Nous levâmes nos verres pour faire raison à notre hôte; en ce moment,
+l'épagneul, qui était accroupi devant la cheminée, les yeux toujours
+attachés sur son maître, se dérangea brusquement et vint poser sa tête
+sur le bord de la table.
+
+Je lui présentai un morceau de pain _saucé_, mais il ne daigna pas
+seulement le flairer.
+
+--Ah! ah! fit le braconnier, les drôles seront exacts.
+
+Ces mots étaient à peine prononcés, qu'un chien gratta à la porte de
+la cabane.
+
+Je crus que c'était le braque anglais du marquis de Nora; mais Titano
+ayant ouvert, nous vîmes entrer un petit barbet noir de l'aspect le
+plus misérable: vrai caniche d'aveugle s'il en fut.
+
+--Plus de doute, dit Titano d'un air mécontent. Sur mon honneur je me
+serais bien passé de cette corvée.--Ils passent donc décidément?
+demanda le marquis.--Ils veulent passer, Excellence; et ils
+m'envoient _Mouton_ pour me prier de leur faire savoir si le passage
+est libre.--Et comment le sauras-tu toi-même?--En allant m'en assurer,
+ce que je vais faire à la minute.--Seras-tu longtemps absent?--Une
+demi-heure, tout au plus. Mangez doucement, ne buvez pas tout, et je
+viendrai bientôt trinquer avec vous à la santé de ce pauvre Volenti,
+qui va être joué sous jambe, tout malin qu'il est.--Sois prudent, mon
+vieux brave, interrompit avec l'accent d'une vive sollicitude le
+marquis, qui vit que le braconnier prenait un de ses fusils accrochés
+au manteau de la cheminée: il serait dur, pour ta dernière
+campagne...--Ne craignez rien, Excellence. Ce que j'ai à faire est la
+chose la plus simple du monde. Le passage dangereux n'est qu'à dix
+minutes d'ici, et n'a guère plus de trois cents pas de long. Je vais
+me placer à l'entrée; Torquato fera une bonne patrouille aux
+alentours, et s'il ne découvre rien de suspect il ira prévenir les
+autres, qui continueront leur route tranquillement.--Alors, pourquoi
+prends-tu un fusil?--Je ne sors jamais sans cela; mais depuis quinze
+ans que je fais ce métier, je n'ai jamais eu une seule fois l'occasion
+de le mettre en joue. A bientôt, Excellence, reprit Titano en se
+dirigeant vers la porte.--Et le barbet? demandai-je.--Il est parti
+pour annoncer qu'il m'a trouvé à mon poste; il ne fait jamais de plus
+longue conversation que cela.
+
+Nous nous étions levés, Nora et moi, pour accompagner notre hôte
+jusque sur le seuil de sa cabane, et, à la clarté de la lune, qu'aucun
+nuage ne voilait, nous le vîmes s'engager dans le sentier qui
+conduisait au fond de la petite vallée que nous avions traversée le
+matin pour nous mettre en chasse.
+
+--Je crois qu'il a assez de ce métier, dis-je au marquis, et je suis
+sûr qu'il te sait bon gré de l'avoir engagé à y renoncer. Dieu veuille
+maintenant que tout aille bien.--Je l'espère, répondit Nora avec
+préoccupation; mais cependant je voudrais bien que le pauvre diable
+fût déjà de retour. Ce Volenti est un rusé compère, et il m'a semblé,
+quand il nous a quittés ce matin, qu'il avait l'air bien
+triomphant.--Raison de plus, ce me semble, pour supposer qu'il ne
+savait rien: s'il se fût douté de quelque chose, il ne serait pas venu
+rôder autour de nous, et il ne nous aurait pas priés de répéter à
+Titano les avertissements qu'il lui avait donnés hier. Je crois
+plutôt, au contraire, qu'obligé d'aller en expédition d'un autre côté,
+il aura voulu effrayer notre vieil ami, afin de l'obliger à rester
+tranquille cette nuit.--Tu as pardieu raison! s'écria le marquis.
+C'est là l'unique cause de ses menaces. Maintenant que je suis
+rassuré, allons nous remettre à table pour prendre patience jusqu'au
+retour de Titano. Il nous a dit qu'il serait absent environ une
+demi-heure; la moitié de ce temps est déjà passée.
+
+Tout en causant, nous nous étions un peu éloignés de la maison, que
+les accidents nombreux du terrain nous avaient cachée pendant quelques
+secondes seulement: nous fûmes donc assez surpris, le marquis et moi,
+d'entendre, en nous rapprochant, deux personnes causer dans
+l'intérieur, où nous n'avions laissé que notre domestique.
+
+Nous hâtâmes le pas sans prononcer une seule parole, mais poussés tous
+deux par le même pressentiment.
+
+Outre notre domestique, il y avait deux hommes dans la cabane: ces
+deux hommes étaient le brigadier Volenti et le simple douanier Ravina.
+
+Ils nous saluèrent poliment quand nous entrâmes, et le premier dit au
+marquis:
+
+--Excellence, je regrette vivement de vous retrouver ici, car mes gens
+vont sans doute ramener ce vieil entêté de père Titano, qui aura été
+pris en flagrant délit: j'ai vingt-cinq hommes dispersés dans les
+environs, et ce serait bien le diable si l'un d'eux ne découvrait pas
+le _pot aux roses_.--Êtes-vous donc sûr, brigadier, demanda le
+marquis, qu'une bande de contrebandiers doit passer près d'ici cette
+nuit?--Parfaitement sûr, Excellence; un des leurs les a vendus depuis
+hier.--Vous savez que c'est une de leurs ruses habituelles pour se
+faire surveiller justement dans l'endroit où ils ne passent pas.--Je
+suis certain du fait, Excellence; et j'en suis fâché, car j'aurais
+autant aimé ne pas trouver cet homme en faute.--Il ne tient qu'à
+vous.--Comment cela, Excellence?--En fermant les yeux si on vous le
+ramène.--Désolé de vous refuser, Excellence; mais c'est impossible. On
+me dénoncerait comme on a dénoncé le vieux Broschi, mon prédécesseur,
+et je perdrais ma place.--Écoutez, Volenti, reprit le marquis avec une
+gravité croissante, Titano m'a donné sa parole d'honneur qu'à dater de
+demain il n'aurait plus aucune relation avec les contrebandiers: eh
+bien! si par hasard il était compromis ce soir, faites-lui grâce pour
+cette fois.--Et si l'on me dénonce, Excellence?--Je me chargerai
+d'arranger l'affaire directement avec le roi; et j'irai même lui en
+parler dès demain en passant à Racconigi où il est en ce
+moment.--Excellence, il ne sera pas dit qu'un soldat piémontais qui a
+vu le marquis de Nora se battre à Gênes dans le _vingt et un_[2], lui
+aura refusé quelque chose; si le vieux Titano est pris, je ne
+dresserai pas de procès-verbal contre lui... Mais vous comprenez,
+Excellence, c'est à la condition qu'il ne recommencera plus...--J'en
+prends l'engagement en son nom.--Cela me suffit. Excellence,
+excusez-nous de vous avoir dérangé; je vais faire une petite ronde ici
+aux environs; si, pendant mon absence, qui ne sera pas longue, on
+amène ici votre protégé, dites-lui ce qui a été convenu entre nous: je
+ne tarderai pas beaucoup à revenir.
+
+ [Note 2: C'est ainsi que les Piémontais désignent leur révolution de
+ 1821.]
+
+Volenti et Ravina saluèrent respectueusement, puis ils sortirent de la
+cabane.
+
+--Voilà, Dieu merci! une affaire arrangée! s'écria Nora. Le pauvre
+Titano l'a échappé belle. Quel bonheur que j'ai eu l'idée de cette
+chasse. Buvons à la santé de Volenti!--Excellence, voulez-vous remplir
+mon verre, dit une grosse voix joviale.
+
+Nous nous retournâmes: Titano était debout sur le seuil, secouant ses
+pieds couverts de rosée.
+
+--Comment, tu n'es pas pris? lui demanda vivement le marquis.--J'ai
+failli l'être dix fois, Excellence; mais Torquato marchait devant moi
+et il m'a fait éviter tous les hommes placés en embuscade. A l'heure
+qu'il est le convoi doit être passé, et une fois dans les grottes de
+Villetri, tous les douaniers de l'Italie ne trouveraient pas les
+marchandises. Nous pouvons maintenant finir tranquillement de
+souper.--Et ton chien? fit le marquis.--Il va revenir tout à l'heure.
+Il les conduit jusqu'au bout du passage pour plus de sûreté.--Je suis
+fâché qu'il soit pas revenu avec toi.--Pourquoi cela, Excellence?
+demanda Titano d'un air sombre et en reposant sa main sur son fusil
+qu'il venait de remettre à son rang sur le râtelier d'armes.--Parce
+que si Volenti ou un de ses hommes le rencontrent, ils peuvent...--Le
+tuer! s'écria Titano. Excellence, je vais à la rencontre de mon
+vaillant et fidèle Torquato.
+
+Et le fusil fut de nouveau décroché.
+
+--Mon ami, si tu trouves Volenti sur ton chemin, ne te fais pas de
+mauvaises affaires avec lui, reprit le marquis; il sort d'ici et j'ai
+sa promesse formelle que si tu étais pris, il ne dresserait pas de
+procès-verbal contre toi: tu vois donc que c'est un brave homme.--Je
+ne vous dis pas le contraire, Excellence; mais je vais à la rencontre
+de mon chien: adieu; c'est l'affaire de quelques minutes, un quart
+d'heure au plus.
+
+Et il disparut de nouveau.
+
+--Nous restâmes, le marquis et moi, pensifs, silencieux et
+instinctivement tourmentés: il n'y avait cependant pas de quoi,
+puisque tout était arrangé.
+
+Soudain nous bondîmes sur nos siéges: deux détonations d'armes à feu
+avaient retenti coup sur coup à peu de distance, et dans l'une de ces
+détonations nous avions reconnu le grondement formidable du fusil
+monstre de Titano.
+
+Nous nous élançâmes dans le petit sentier qui conduisait au fond de la
+vallée: c'était par là que le brigadier avait disparu et que le vieux
+braconnier venait aussi de disparaître.
+
+Nous n'avions pas fait deux cents pas, que nous rencontrâmes Titano;
+mais dans quelle situation!
+
+Le pauvre homme était accroupi dans le sentier et soutenait la tête de
+son bel épagneul, dont le corps se tordait dans les dernières
+convulsions de l'agonie.
+
+--Qui a commis cette lâche action! m'écriai-je indigné.--Je ne le
+sais pas, Excellence, me répondit Titano d'une voix brisée par la
+douleur; mais si vous êtes curieux de le savoir, faites une
+quarantaine de pas vers votre gauche, et cherchez dans ces
+buissons de genévriers.--Malheureux! tu as tué un homme! s'écria à
+son tour le marquis.--On a tiré sur mon chien, et moi j'ai fait
+feu sur l'homme qui avait tiré.
+
+Nous reprîmes notre course, et en quelques enjambées nous arrivâmes
+dans les genévriers.
+
+Nos premiers pas se heurtèrent contre un homme étendu, dans une
+complète immobilité, la face contre terre.
+
+Nous nous hâtâmes de le soulever et de le retourner, et à la clarté de
+la lune nous reconnûmes le brigadier Volenti.
+
+Une balle lui avait traversé la tête; la mort avait dû être
+instantanée.
+
+Nous laissâmes retomber le cadavre avec horreur, et plongés dans une
+profonde consternation, nous nous demandâmes, le marquis et moi, ce
+que nous devions faire après cette terrible catastrophe.
+
+En vérité, nous ne le savions pas; mais ce qui devait infailliblement
+arriver ne nous paraissait pas douteux: Titano serait arrêté le
+lendemain, et alors...
+
+Des pas se firent entendre dans différentes directions, et nous vîmes
+s'approcher des hommes qui nous entourèrent: c'étaient les subordonnés
+de Volenti, qui, dispersés de côté et d'autre dans la vallée,
+s'étaient réunis vers le point d'où les coups de fusil venaient de
+partir.
+
+Ravina porta la parole le premier, pour dire à ses camarades qu'il
+savait qui avait fait le coup, que ce n'était pas nous, et qu'en
+conséquence il ne fallait pas nous inquiéter en raison de ce crime,
+dont l'auteur serait entre leurs mains dans quelques minutes.
+
+Quatre de ces hommes chargèrent sur leurs épaules le corps du
+malheureux brigadier, et escortant ce triste convoi, nous nous remîmes
+en chemin pour regagner la cabane de Titano.
+
+Comme nous allions en franchir le seuil, nous fûmes rejoints par
+Titano lui-même. Le pauvre homme portait dans ses bras le cadavre de
+son chien.
+
+--Titano, vous êtes notre prisonnier, lui dit Ravina. Vous serez gardé
+à vue cette nuit, et demain, dès le point du jour, nous vous
+conduirons dans la prison de Pignerol. Vous avez tué un homme qui
+avait promis de vous épargner.--Il n'a pas épargné mon chien, murmura
+le vieux braconnier d'une voix sombre.
+
+Après avoir prononcé ces paroles, il s'assit par terre devant le feu,
+posa son chien en travers sur ses genoux, et resta immobile, les deux
+mains appuyées sur le flanc du bel épagneul.
+
+Le corps du brigadier fut étendu dans un coin de la cabane et
+recouvert de son manteau; quant aux douaniers, ils se mirent
+paisiblement à table et achevèrent lentement notre souper; après quoi
+ils se couchèrent sur le carreau.
+
+Brisés de fatigue et d'émotions, certains en outre que nous ne
+pourrions, pour le moment, être d'aucune utilité à Titano, nous nous
+décidâmes, le marquis et moi, à nous coucher aussi, en nous promettant
+mutuellement que le premier éveillé appellerait l'autre, afin d'être
+prêts tous les deux avant le jour.
+
+Nous voulions accompagner Titano jusqu'à Pignerol, et de là nous
+rendre à Racconigi auprès du roi pour demander la grâce du coupable.
+
+Nous dormîmes peu et mal: longtemps avant le jour nous étions sur
+pied; une lampe mourante éclairait faiblement la chambre.
+
+Un silence profond régnait dans la cabane; on n'entendait au dehors
+que le pas régulier du douanier placé en faction à la porte.
+
+Titano était exactement à la même place et dans la même position que
+la veille: sa tête penchée sur sa poitrine, ses deux mains appuyées
+sur le corps de son chien.
+
+--Dieu soit loué, me dit le marquis à voix basse, il aura pu oublier
+son chagrin pendant quelques heures.
+
+Un soupçon rapide comme l'éclair traversa mon cerveau: je pris la
+lampe dont je ranimai passagèrement la flamme en tirant la mèche, et
+je dirigeai la lumière, par-dessous, sur le visage du vieux
+braconnier.
+
+--Ce n'est pas pendant quelques heures qu'il a oublié son chagrin,
+m'écriai-je: c'est pour toujours!--Que dis-tu là?--Qu'il est
+mort!--Mort!--Regarde toi-même.--C'est, ma foi, vrai! Eh bien! c'est
+ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, puisqu'il avait perdu tout
+ce qu'il aimait dans ce monde.
+
+Nous pensons que nos lecteurs seront de cet avis.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+CATALOGUE.--1850.
+
+
+ ARLINCOURT (D'). Les Fiancés de la Mort, 1 vol.
+
+ ACHARD (A.). Roche-Blanche, 1 vol.
+
+ ALBI (E.). La Captivité du trompette Escoffier, 2 vol.
+
+ ARNAUD. Georges, 1 vol.
+ ---- Léna, 1 vol.
+ ---- Thérésa, 1 vol.
+ ---- Valdepeyras, 2 vol.
+
+ ARNOULD (AUG.). La Roue de Fortune, 1 vol.
+ ---- Un Secret, 1 vol.
+ ---- Adèle Launay, 1 vol.
+ ---- Une Idée fixe, 1 vol.
+
+ AYCARD (MARIE). La Logique des passions, 1 vol.
+
+ BABEL, par une société de gens de lettres, 4 vol.
+
+ BALZAC (H. de). Cousin Pons, ou les deux Musiciens, 3 v.
+ ---- Les petits Manéges d'une Femme vertueuse, 1 v.
+ ---- Honorine, 1 vol.
+ ---- Gambara, 1 vol.
+ ---- Esther, 2 vol.
+ ---- Eugénie Grandet, 1 vol.
+ ---- Pierrette, 1 vol.
+ ---- Le Foyer de l'Opéra, 1 vol.
+ ---- Une Instruction criminelle, 1 vol.
+ ---- Véronique, 1 vol.
+ ---- Le Député d'Arcis, 1 vol.
+
+ BANIN. La Famille Nowlan, 3 vol.
+
+ BAWR (Mad. de). Robertine, 1 vol.
+ ---- La famille Récour, 2 vol.
+
+ BEAUVOIR (R. de). Chevalier de St-Georges, 4 vol.
+ ---- Safia, 2 vol.
+
+ Bec dans l'eau, par une société de gens de lettres, 1 v.
+
+ BERNARD (CH. de). Un Beau-Père, 4 vol.
+
+ BERTHET (ÉLIE). Les Vases sacrés, 1 vol.
+ ---- L'Ami du Château, 1 vol.
+ ---- Une Maison de Paris, 2 vol.
+ ---- Le Loup-Garou, 1 vol.
+ ---- Le Château d'Auvergne, 2 vol.
+
+ BODIN (C.). Alice de Lostange, 2 vol.
+
+ CAUSSIDIÈRE. Mémoires, 5 vol.
+
+ CURRER BELL. Jane Eyre, 2 vol.
+
+ CUSTINE (Marq. de). Romuald ou la Vocation, 7 vol.
+
+ DASH (Mad. la comtesse). Mikaël, 2 vol.
+ ---- Les Degrés de L'Échelle, 3 vol.
+
+ DIDIER. Thécla, 2 vol.
+ ---- Chevalier Robert, 2 vol.
+
+ A. DUMAS. Louis XV, 5 vol.
+ ---- Mille et un Fantômes, 6 vol.
+ ---- Le Comte de Monte-Christo, 10 vol.
+ ---- Gabriel Lambert, 1 vol.
+ ---- Sylvandire, 2 vol.
+ ---- Les Médicis, 1 vol.
+ ---- Une Famille corse, 1 vol.
+ ---- Les Deux Diane, 9 vol.
+ ---- Les Mémoires d'un Médecin, 9 vol.
+ ---- Le Collier, suite des Mém. d'un Médecin, vol. 1 à 6.
+ ---- L'Espagne, le Maroc et l'Algérie (_de Paris à Cadix_), 4 vol.
+ ---- Le Véloce.
+ ---- La Régence, 2 vol.
+ ---- Les Trois Mousquetaires, 5 vol.
+ ---- Vingt Ans après, 8 vol.
+ ---- Le Vicomte de Bragelonne, 18 vol.
+ ---- Édouard III, 2 vol.
+ ---- Comtesse de Salisbury, 2 vol.
+ ---- Michel-Ange, 1 vol.
+
+ DUMAS FILS. Trois Hommes forts, 2 vol.
+ ---- Césarine, 1 vol.
+ ---- Docteur Servans, 1 vol.
+ ---- Antonine, 2 vol.
+
+ ELLIS. Souvenirs d'un Escroc du grand monde, 2 v.
+
+ FÉVAL (P.). Alizia Pauli, 2 vol.
+ ---- Les Belles-de-Nuit. 1 à 3.
+ ---- Château de Croïat, 1 vol.
+ ---- Un Drôle de Corps, 2 vol.
+ ---- Une Pécheresse, 2 vol.
+ ---- Mademoiselle de Presmes, 1 vol.
+ ---- Le Jeu de la Mort, vol. 1 à 2.
+
+ FOUDRAS. Les Chevaliers du Lansquenet, 9 vol.
+ ---- Le Capitaine de Beauvoisis, 1 vol.
+ ---- Les Viveurs d'autrefois, 2 vol.
+ ---- Jacques de Brancion, 3 vol.
+
+ GAY (S.). Le comte de Guiche, 2 vol.
+
+ GONDRECOURT. Un Ami diabolique, 3 vol.
+ ---- La marquise de Candeuil, 3 vol.
+
+ GONZALÈS. Les Francs-Juges, 1 vol.
+ ---- Pour un Cheveu blond, 1 vol.
+ ---- Le Médecin du Pecq, 3 vol.
+ ---- Céleste, 1 vol.
+ ---- Esaü le Lépreux, vol. 1 à 4.
+
+ GOZLAN (LÉON). Le Marchepied, 2 vol.
+ ---- Les Maîtresses délaissées, 1 vol.
+
+ HUGO (VICTOR). Le Rhin, 2 vol.
+ ---- Les Rayons et les Ombres, 1 vol.
+
+ JACOB. Les Catacombes de Rome, 2 vol.
+ ---- Le Fils du Notaire, 1 vol.
+ ---- Le Château de la Pommeraie, 2 vol.
+ ---- La Dette de Jeu, 2 vol.
+
+ JOLY (V.). Jean de Weert, 1 vol.
+
+ KOCK (PAUL de). La Femme, le Mari et l'Amant, 4 vol.
+ ---- Une Gaillarde, 5 vol.
+ ---- Un Tourlourou, 4 vol.
+ ---- Moustache, 4 vol.
+ ---- Le Cocu, 4 vol.
+ ---- Un jeune Homme charmant, 4 vol.
+ ---- Zizine, 4 vol.
+ ---- Le Barbier de Paris, 4 vol.
+ ---- La Maison blanche, 5 vol.
+ ---- L'Enfant de ma femme, 2 vol.
+ ---- La Laitière de Montfermeil, 5 vol.
+ ---- La Jolie Fille du Faubourg, 4 vol.
+ ---- Georgette ou la Nièce du Tabellion, 4 vol.
+ ---- L'Homme de la nature et l'Homme policé, 5 vol.
+ ---- Mon voisin Raymond, 4 vol.
+ ---- Gustave, ou le mauvais Sujet, 3 vol.
+ ---- La Pucelle de Belleville, 4 vol.
+ ---- Un bon Enfant, 4 vol.
+ ---- Carotin, 3 vol.
+ ---- Madeleine, 4 vol.
+ ---- Jean, 4 vol.
+ ---- André le Savoyard, 5 vol.
+ ---- L'Homme aux trois Culottes, 4 vol.
+ ---- Petits Tableaux de moeurs, 2 vol.
+ ---- M. Dupont, ou la Jeune Fille et sa Bonne, 4 vol.
+ ---- Frère Jacques, 4 vol.
+ ---- Ni Jamais, ni Toujours, 4 vol.
+ ---- Contes en vers, 1 vol.
+ ---- Jenny, ou les trois Marchés aux Fleurs, 1 vol.
+ ---- La Grande Ville, 6 vol.
+ ---- Mon ami Piffard, 2 vol.
+ ---- Tyler le Couvreur, 1 vol.
+ ---- L'Amour qui passe, etc., 1 vol.
+
+ LACROIX. La Justice des hommes, 2 vol.
+
+ LAMARTINE. Recueillements poétiques, 1 vol.
+ ---- Raphaël, 1 vol.
+ ---- Les Confidences, 2 vol.
+ ---- La Révolution de 1848, 4 vol.
+
+ LATOUCHE. Un Mirage, 1 vol.
+ ---- Le comte de Mansfeld, 1 vol.
+
+ LEBRUN. Esquisses bruxelloises, 1 vol.
+
+ LOTTIN DE LAVAL. Le Comte de Montgommery, 1 vol.
+
+ MALLEFILLE. Le capitaine la Rose, 1 vol.
+
+ MICHEL MASSON.--Raphaël et Lucien, 2 vol.
+ ---- Souvenirs d'un Enfant du peuple, 8 vol.
+ ---- Trois Marie, 2 vol.
+
+ MENCIAUX. Madame de Brabantane, 1 vol.
+
+ MERY. La Floride, 1 vol.
+ ---- Les deux Amazones, 1 vol.
+ ---- A Louer présentement, 1 vol.
+
+ MONTÉPIN (X. de). Pivoine, 2 vol.
+ ---- Les Amours d'un Fou, 2 vol.
+ ---- Le Vicomte de Torcy, 1 vol.
+ ---- Les Confessions d'un Bohème, vol. 1 et 2.
+
+ MONTHOLON. Hist. de la Captivité de Sainte-Hélène, 3 v.
+
+ MUSSET (P. de). Les deux Maîtresses, 1 vol.
+ ---- La Duchesse de Berry, 1 vol.
+ ---- Puylaurens, 2 vol.
+
+ NODIER (CH.). La Neuvaine de la Chandeleur, 1 vol.
+
+ OLD NICK.--Violette (sous presse).
+
+ OURLIAC (E.). Suzanne, 1 vol.
+ ---- Brigitte, 1 vol.
+
+ PRÉVOST. Manon Lescaut, 1 vol.
+
+ RABOU (CH.). L'Allée des Veuves, 3 vol.
+ ---- Le Cabinet noir, vol. 1 à 5.
+
+ REYBAUD (MADAME CH.). Les deux Marguerite, 1 vol.
+ ---- Gabrielle, 1 vol.
+ ---- Sans Dot, 2 vol.
+ ---- Marie d'Enambuc, 1 vol.
+ ---- Hélène, 1 vol.
+
+ REYBAUD (L.). Édouard Mongeron, 5 vol.
+ ---- Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des
+ Républiques, 6 vol.
+
+ ROYER. Robert-Macaire en Orient, 1 vol.
+
+ SAINT-AGUET (M.). Lucienne, 1 vol.
+
+ SAINT-FÉLIX. Les Officiers du Roi, 2 vol.
+ ---- Sylvanie, 2 vol.
+ ---- Soupers du Directoire, 2 vol.
+
+ SAINT-HILAIRE (ÉMILE-MARCO). Napoléon au Conseil d'État, 2 vol.
+ ---- La Veuve de la grande Armée, 2 vol.
+
+ SAINTINE. Histoire de la belle Cordière, 1 vol.
+ ---- L'esclave du Pacha, 1 vol.
+ ---- Métamorphose de la Femme, 1 vol.
+ ---- Antoine, 1 vol.
+
+ SAND (G.). Le Péché de monsieur Antoine, 3 vol.
+ ---- Jeanne, 2 vol.
+ ---- Le Meunier d'Angibault, 3 vol.
+ ---- François le Champi, 2 vol.
+ ---- Petite Fadette, 1 vol.
+
+ SANDEAU. Les Revenants, 1 vol.
+ ---- Un Héritage, 1 vol.
+ ---- Sacs et Parchemins, 2 vol.
+
+ SCRIBE (E.). Carlo Broschi, 1 vol.
+
+ SORR (DE). La plus heureuse Femme du monde, 1 vol.
+
+ SOUBIRAN (A. de). Marguerite et Jeanne, 2 vol.
+
+ SOULIÉ (FRÉD.). Au Jour le Jour, 2 vol.
+ ---- Le Duc de Guise, 2 vol.
+ ---- Le Vicomte de Béziers, 2 vol.
+ ---- Les Prétendus, 2 vol.
+ ---- Eulalie Pontois, 1 vol.
+
+ SOULIÉ (FR). La Lionne, 2 vol.
+ ---- Si Jeunesse savait! etc., 5 vol.
+ ---- La Comtesse de Monrion, 3 vol.
+ ---- Pierre Landais, 1 vol.
+
+ SOUVESTRE (E.). Mémoires d'un Sans-Culotte, 3 vol.
+ ---- Les Péchés de Jeunesse, 1 vol.
+
+ SUAU DE VARENNES. Mystères de Bruxelles, 8 vol.
+
+ SUE (E.). La Salamandre, 2 vol.
+ ---- L'Aventurier, 3 vol.
+ ---- Les Mystères de Paris, 10 vol.
+ ---- Gérolstein, 1 vol.
+ ---- Le Juif-Errant, 13 vol.
+ ---- Les Mystères du Peuple, 1 et 2.
+ ---- Les Mystères de Paris, drame, 1 vol.
+ ---- Les sept Péchés capitaux (L'Orgueil), 5 vol.
+ ---- Id. (L'Envie), 3 vol.
+ ---- Id. (La Colère), 2 vol.
+ ---- Id. (La Luxure), 2 vol.
+ ---- Id. (La Paresse), 1 vol.
+
+ THIERS. Le Consulat et l'Empire, vol. 1 à 24.
+
+ VIGNY (ALFRED de). Cinq-Mars, 2 vol.
+
+
+
+
+Liste des modifications
+
+ p. 9 restaient fermés remplacé par restaient fermées
+ p. 113 (Chapitre) V -> IV
+ p. 135 tap s -> tapis
+ p. 152 uns petite galerie -> une petite galerie
+ p. 175 esprit du charité -> esprit de charité
+ p. 177 on, vient chercher -> on vient chercher
+ p. 215 Ce qui sous paraît -> Ce qui vous paraît
+ p. 230 je ne mis pas même joue -> je ne mis pas même en joue
+ p. 234 Crocia-Biença -> Croce-Bianca
+ p. 235 qui se dressaient de nous -> qui se dressaient devant nous
+ p. 238 entrer les deux chiens -> entre les deux chiens
+ p. 265 ordre alphabétique des auteurs rétabli
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La dette de jeux, by Paul Lacroix
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DETTE DE JEUX ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+The Project Gutenberg EBook of La dette de jeux, by Paul Lacroix
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La dette de jeux
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+Author: Paul Lacroix
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+Release Date: September 24, 2011 [EBook #37524]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DETTE DE JEUX ***
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+Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
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+
+
+<div class="box">
+<p>Note de transcription:</p>
+
+<p>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+
+<p>Les corrections sont indiquées dans le texte. Pour les voir,
+faites glisser votre souris, sans cliquer, sur un mot souligné <ins
+title="texte original"> en pointillés gris</ins> et le texte d'origine
+apparaîtra.</p>
+
+<p>Ce livre en deux volumes contient trois récits:</p>
+
+<div class="tmat">
+<p class="t3 sep2"><a href="#Page_001">Volume 1</a></p>
+<p class="catal"><a href="#Page_005">La dette de jeu</a></p>
+<p class="catal"><a href="#Page_093">La plus belle lettre</a></p>
+
+<p class="t3 sep2"><a href="#Page_145">Volume 2</a></p>
+<p class="catal"><a href="#Page_147">La plus belle lettre (suite)</a>. (Probablement par erreur, l'éditeur a laissé comme titre «La dette de jeu».)</p>
+<p class="catal"><a href="#Page_167">Un tavolazzo en Piémont. Une chasse au coq de bruyère
+dans les Alpes.</a></p>
+<p class="catal"><a href="#Page_265">Catalogue</a></p>
+</div>
+</div>
+
+<p><a name="Page_001" id="Page_001"></a></p>
+
+<h1 class="sep4">LA DETTE DE JEU</h1>
+
+<p class="t2">(1572)</p>
+
+<p class="t3"><b>PAR PAUL L. JACOB.</b></p>
+
+<div class="bloc60">
+<p class="t3">Livres nouveaulx, livres vielz et antiques.<br />
+Étienne Dolet.</p>
+</div>
+
+<div>
+<p class="t2 sep2">1</p>
+</div>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/logo.png" width="150" height="133"
+alt="Logo éditeur" title="Logo éditeur" />
+</div>
+
+<p class="t3 sep0">BRUXELLES,</p>
+<p class="t3">KIESSLING <small>ET</small> COMPAGNIE,</p>
+<p class="t4">26, Montagne de la Cour.</p>
+
+<p class="t3">1849</p>
+
+<p><a name="Page_005" id="Page_005"></a></p>
+
+<h2 class="sep4">LA DETTE DE JEU</h2>
+
+<h3 class="sep3">I</h3>
+
+<p>Une vingtaine de gentilshommes et de capitaines catholiques étaient
+réunis, à Paris, dans la maison d'un des leurs, le sire de Losse,
+capitaine des <i>harquebouziers</i> du roi, le soir du samedi 23 août 1572,
+de la fête de Saint-Barthélemy.</p>
+
+<p>Cette réunion n'avait aucun caractère de complot ni de parti: on
+soupait; on devait jouer après le souper.</p>
+
+<p>Cependant les derniers événements et ceux qui se préparaient encore,
+ne pouvaient manquer de donner au souper une physionomie
+particulière, et de mêler aux entretiens quelques-unes des questions
+politiques qu'on agitait, à l'heure même, dans le conseil de Catherine
+de Médicis et de Charles IX.</p>
+
+<p>La reine mère, prévoyant depuis plusieurs mois une nouvelle levée de
+boucliers de la part des réformés, et voulant épargner au royaume de
+son fils les déchirements d'une <i>quatrième</i> guerre civile, avait formé
+le projet atroce d'envelopper dans un massacre général les principaux
+chefs du protestantisme.</p>
+
+<p>Son second fils, le duc d'Anjou, qui depuis fut roi de France et qui
+était alors lieutenant du royaume, se trouva le premier initié à ce
+projet de massacre que les Guise avaient fomenté sourdement, sans oser
+le réclamer comme une nécessité d'État.</p>
+
+<p>Le comte de Retz, le comte de Saulx-Tavannes et le duc de Nevers, ces
+trois confidents favoris de Catherine, reçurent les inspirations
+perfides des ducs de Guise et d'Aumale, et firent remonter jusqu'à la
+cour de Rome la responsabilité de cette trahison sanguinaire.</p>
+
+<p>Charles IX, dont l'esprit faible, vacillant, impressionnable et
+mobile, ne savait ni dissimuler, ni persévérer longtemps, ignora tout
+ce qu'on tramait autour de lui et servit d'instrument aveugle aux
+mystérieuses machinations de sa mère et des Guise.</p>
+
+<p>Le mariage de Marguerite, s&oelig;ur du roi, avec Henri de Bourbon, roi
+de Navarre, mariage qui semblait sceller la réconciliation des
+catholiques et des protestants, fut le moyen imaginé pour mettre un
+bandeau sur les yeux des victimes qu'on n'eût pas osé frapper en face.</p>
+
+<p>Quoique le contrat eût été signé au mois d'avril, les noces n'eurent
+lieu que le 18 août, à cause de la mort de la reine de Navarre, Jeanne
+d'Albret, qu'une maladie subite avait emportée avec la rapidité et les
+apparences d'un empoisonnement.</p>
+
+<p>Ces noces furent célébrées à Paris, en présence de la noblesse
+protestante qui avait été invitée aux fêtes magnifiques que le roi et
+la ville offrirent d'intelligence aux nouveaux époux.</p>
+
+<p>Chaque gentilhomme de la religion réformée avait tenu à honneur de
+paraître à la cour dans une circonstance si glorieuse pour le parti
+protestant et de si bon augure pour l'avenir, car l'alliance d'une
+princesse catholique de la maison royale de Valois avec un prince
+calviniste de la maison de Bourbon était comme une triomphante image
+de l'union des deux religions jusqu'alors ennemies implacables, même à
+l'ombre des édits de pacification.</p>
+
+<p>Toutes les provinces de France se voyaient donc représentées par leur
+meilleure noblesse que les lettres missives du roi et les avis
+officieux des chefs <i>de la religion</i>, le roi de Navarre, le prince de
+Condé et l'amiral de Coligny, avaient convoquée: plus de quatre mille
+protestants, ceux surtout qui étaient le plus attachés à la cause et
+qui l'avaient soutenue les armes à la main, se trouvaient alors à
+Paris; les catholiques s'y trouvaient aussi en bien plus grand nombre.</p>
+
+<p>Les trois jours qui suivirent la cérémonie nuptiale mi-partie
+protestante et catholique furent remplis par des festins, des
+concerts, des tournois et des bals somptueux.</p>
+
+<p>Les lices étaient dressées dans le préau de l'hôtel du Petit-Bourbon,
+près du Louvre et les principaux seigneurs des deux partis
+combattirent courtoisement à l'épée et à la lance, à pied et à cheval,
+dans les intermèdes d'un divertissement allégorique, qui n'avait pas
+été composé sans intention.</p>
+
+<p>On y voyait le paradis défendu par le roi et ses frères, les ducs
+d'Anjou et d'Alençon, et assiégé par le roi de Navarre et le prince de
+Condé, représentant les esprits des ténèbres: le spectacle se
+terminait par la destruction de l'enfer qui s'abîmait au milieu des
+flammes.</p>
+
+<p>Le choix de ce divertissement donna beaucoup à penser aux esprits
+sérieux et défiants; les autres ne s'en préoccupèrent pas et ne
+songèrent qu'à se divertir.</p>
+
+<p>Le soir, le Louvre retentissait du son des instruments et du bruit
+joyeux des danses qui se prolongeaient bien avant dans la nuit.</p>
+
+<p>Il en était de même par toute la ville, où l'on oubliait les vieilles
+querelles de religion, pour manger et boire ensemble, pour sceller à
+table un pacte de confiance et d'amitié.</p>
+
+<p>On pouvait croire, à de pareils indices, que la paix en France était
+rétablie, solide et durable: la messe et le prêche avaient l'air de
+s'accorder et de vivre en bonne intelligence.</p>
+
+<p>Tout changea le 22 août, lorsque Maurevert, embusqué dans une maison
+du cloître de Saint-Germain-l'Auxerrois, eut tiré par la fenêtre un
+coup d'arquebuse contre l'amiral de Coligny qui fut blessé au bras et
+à la main.</p>
+
+<p>Un cri d'indignation s'éleva parmi les protestants, à la nouvelle de
+ce guet-apens, et peu s'en fallut qu'ils ne prissent les armes; de
+leur côté, les catholiques s'émurent et s'apprêtèrent à la résistance.</p>
+
+<p>De ce moment où toutes les haines s'étaient réveillées, on s'éloigna
+les uns des autres, on s'observa, on se tint sur ses gardes.</p>
+
+<p>Charles IX paraissait pourtant décidé à s'associer aux justes plaintes
+des amis de l'amiral, qui accusaient les Guise: il jura par la
+<i>mort-Dieu</i>, son serment habituel, qu'il ferait justice de l'assassin
+et de ses complices; il ordonna même aux Guise de quitter la cour.</p>
+
+<p>Ce fut une première satisfaction donnée aux chefs protestants, qui se
+reprochèrent bientôt leur défiance et se reposèrent sur la bonne foi
+du roi.</p>
+
+<p>La blessure de l'amiral, qu'on avait transporté à l'hôtel où il
+logeait dans la rue de Béthisy, fut pansée par le célèbre Ambroise
+Paré: on craignait encore que la balle n'eût été empoisonnée.</p>
+
+<p>Le roi, accompagné de sa mère, de ses frères et de ses premiers
+officiers, vint rendre visite à Coligny et lui témoigna, en l'appelant
+son père, le chagrin qu'il éprouvait de cet odieux attentat.</p>
+
+<p>La démarche du roi et ses paroles toutes bienveillantes, qui passèrent
+aussitôt de bouche en bouche, achevèrent d'aveugler les calvinistes et
+d'endormir les soupçons.</p>
+
+<p>Paris néanmoins restait frappé de stupeur et comme dans l'attente.</p>
+
+<p>Les protestants s'écartaient des catholiques, et ceux-ci avaient des
+regards sombres, haineux et inquiets; une partie des boutiques restaient
+<ins title="'fermés' dans l'original">fermées</ins>;
+la milice bourgeoise était prête à marcher, au
+premier ordre des quarteniers; le Louvre se garnissait de soldats, et
+dans les rues désertes, où passaient des troupes de gens armés, on
+remarquait des groupes de peuple stationnant et parlant à voix basse.</p>
+
+<p>Les calvinistes, qui se trouvaient dispersés dans différents quartiers
+de la ville, avaient reçu secrètement avis de se rapprocher du
+quartier du Louvre où demeuraient leurs chefs: on accusa depuis
+Catherine de Médicis d'avoir transmis cet avis aux victimes qu'elle
+voulait, en quelque sorte, rassembler sous sa main avant le massacre.</p>
+
+<p>Catherine fut donc l'âme de cet horrible complot, qu'on ne révéla au
+roi que la veille de l'exécution. Charles IX s'emporta d'abord et
+refusa énergiquement d'y participer, même de l'autoriser; mais sa mère
+connaissait l'art de le soumettre aux opinions et aux actes qu'elle
+lui imposait, et après quelques insinuations perfides, quelques
+mensonges adroits, elle métamorphosa les idées du roi, au point de lui
+faire adopter, comme utile et nécessaire, le plan de l'extermination
+des hérétiques qui entretenaient la guerre civile en France.</p>
+
+<p>A l'instant, tout s'organisa en silence pour les nouvelles Vêpres
+siciliennes, qui devaient prendre le nom de <i>Matines françaises</i> et
+qui furent fixées au dimanche 24 août, jour de la fête de saint
+Barthélemy.</p>
+
+<p>Le fatal secret resta fidèlement gardé entre six ou huit personnes,
+jusqu'à la veille au soir.</p>
+
+<p>Ce soir-là, le prévôt des marchands fut mandé au Louvre et introduit
+dans le conseil royal, où il reçut les instructions les plus précises
+pour seconder la prise d'armes des catholiques, en faveur de laquelle
+on prétextait une conspiration des calvinistes contre la vie du roi.
+Les quarteniers et les notables bourgeois furent convoqués pour minuit
+à l'hôtel de ville.</p>
+
+<p>Les chefs et les gentilshommes catholiques ignorent toujours ce qui
+se trame; mais ils savent que le conseil du roi et de la reine mère a
+été longtemps en séance aux Tuileries et au Louvre. Des bruits vagues
+d'émeute, d'assassinat et de guerre circulent de toutes parts et
+deviennent de plus en plus menaçants.</p>
+
+<p>Charles IX a envoyé un capitaine de sa garde, Cosseins, avec cinquante
+hommes, à l'hôtel de Béthisy, comme pour le garder et pour mettre en
+sûreté l'amiral; le roi de Navarre et le prince de Condé, qui logent
+au Louvre, ont été invités à rappeler auprès d'eux les officiers de
+leur maison, leurs capitaines et leurs amis, afin de pouvoir se réunir
+et faire tête au danger, en cas d'un soulèvement du peuple.</p>
+
+<p>La ville est tranquille, en apparence, et pas un habitant ne se montre
+dans la rue: des chandelles, des lanternes et des lampes, allumées aux
+fenêtres, répandent partout une vive clarté qui se reflète à l'horizon
+et qui semble assurer le sommeil des citoyens contre les embûches de
+leurs ennemis. Le Louvre seul et le quartier environnant sont plongés
+dans l'obscurité.</p>
+
+<h3 class="sep3">II</h3>
+
+<p>Le souper avait été fort gai et fort animé chez le sire de Losse, qui
+occupait la maison d'un chanoine, son parent, à l'entrée du cloître
+Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>Les convives s'étaient conduits à table comme s'ils voulaient ne
+prendre aucune part aux graves événements de la nuit: ils avaient fait
+si largement honneur au vin de leur hôte et surtout à l'hypocras, vin
+cuit, sucré et épicé, que le peu de raison qu'ils conservaient était à
+peine suffisante pour leur permettre de jouer aux cartes et aux dés.</p>
+
+<p>Ils ne quittèrent pas la salle du repas, afin de continuer à boire en
+jouant, et ils se contentèrent d'envoyer coucher les valets, après
+avoir fait enlever et dégarnir la nappe, où l'on ne laissa que les
+bouteilles pleines et les verres.</p>
+
+<p>Le jeu commença ensuite avec fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Enfants, dit le capitaine de Losse en vidant son verre, honte et
+malédiction à quiconque sortira du jeu avant l'aube!&mdash;Oui-da,
+capitaine! je jouerai tant que mon escarcelle soit à sec, reprit un
+jeune homme assis à la droite du sire de Losse.</p>
+
+<p>Celui qui parlait ainsi était remarquable par sa jolie figure presque
+imberbe et par ses manières modestes, élégantes et gracieuses, qui
+décelaient un fils de famille, encore neuf au genre de vie de ses
+compagnons de table et de jeu.&mdash;Bon! après avoir tout perdu, il faut
+jouer davantage! répliqua Jacques de Savereux, un des plus rudes
+buveurs et joueurs de l'assemblée, en tortillant dans ses doigts sa
+longue moustache.&mdash;Bien dit, Savereux! s'écria le sire de Losse.</p>
+
+<p>En même temps, il frappa sur la table, en signe d'approbation, avec
+tant de force que les bouteilles et les verres s'entre-choquèrent avec
+fracas.</p>
+
+<p>&mdash;Dame Fortune, continua-t-il, onc ne revient vers les peureux qui se
+lassent de la poursuivre, et de même que le cerf en chasse, elle veut
+être forcée par des chiens de dés ou par des chiennes de cartes.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit un convive à barbe grise, qui buvait et ne jouait
+pas, sommes-nous sûrs d'avoir toute cette belle nuit à donner aux dés
+et à la bouteille?&mdash;Par la messe! reprit Jacques de Savereux, qui
+avait une grande autorité de réputation et d'expérience dans les
+affaires de plaisir: Y a-t-il ici des moines et des novices qui
+doivent descendre au ch&oelig;ur, quand on sonnera matines à
+Saint-Germain-l'Auxerrois?&mdash;Monsieur de Savereux, vous êtes, m'est
+avis, le plus brave et le plus aventureux de céans, répondit le grison
+en secouant la tête et en faisant claquer ses lèvres.&mdash;Eh bien?
+interrompit brusquement celui à qui s'adressait cet éloge.&mdash;Eh bien!
+il n'y a ni cartes, ni dés, ni vin, ni fille, qui vous puissent
+arrêter lorsqu'on sonne le boute-selle, lequel vaut bien la cloche de
+matines pour des moines de votre espèce...&mdash;Qu'est-ce à dire,
+capitaine Salaboz? interrompit sévèrement le maître de la
+maison.&mdash;C'est-à-dire, camarade, que dans les circonstances présentes,
+il faut être prêt à monter à cheval et à faire son devoir. Ces
+scélérats de huguenots n'ont-ils pas failli assiéger hier Sa Majesté
+dans le Louvre.</p>
+
+<p>Le jeune homme, que le sire de Losse avait placé à sa droite, moins
+pour lui faire honneur que pour veiller sur lui, rougit et pâlit
+alternativement; puis, il redressa la tête, croisa les bras et regarda
+Salaboz avec une dédaigneuse colère.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le sot conte qu'on lui a fait là! interrompit encore le sire de
+Losse tournant les yeux vers son jeune voisin, dont il voyait et
+comprenait l'irritation. Les huguenots ne m'ont pas requis d'être leur
+avocat, mais je les crois trop sages, trop bons gardiens de leurs
+intérêts pour se fourvoyer dans une si ridicule entreprise que
+d'attaquer le Louvre.&mdash;Dites plutôt que vous les croyez trop loyaux
+sujets du roi pour être capables de le trahir? repartit avec chaleur
+le jeune homme, offensé d'une calomnie qui semblait avoir été dirigée
+contre tout le parti protestant, mais qui s'adressait plus
+particulièrement à lui-même. Capitaine Salaboz, parlez plus
+honnêtement...&mdash;Trêve, messieurs! s'écria d'un ton impérieux le
+capitaine de Losse, qui se leva, une bouteille à la main. Salaboz,
+votre verre! et vous, monsieur de Curson, le vôtre? Une santé à tous
+les bons sujets du roi, de quelque religion qu'ils soient! Buvons,
+messieurs, à la fin des troubles et à la prospérité de la France!</p>
+
+<p>Ce toast coupa court à toute explication, et la querelle qui allait
+s'engager entre Salaboz et M. de Curson, fut étouffée au cliquetis des
+verres.</p>
+
+<p>Le capitaine Salaboz se remit à boire, en jetant par intervalles un
+regard fauve et narquois à son jeune antagoniste qui était absorbé par
+les émotions du jeu.</p>
+
+<p>Chaque joueur avait mis en tas devant soi l'or et l'argent que
+contenait sa bourse; le sire de Curson était plus riche à lui seul que
+tous les autres ensemble, quoiqu'il eût déjà contribué, de ses deniers
+perdus, à former la mise de fonds de ses adversaires, ligués
+tacitement pour le dépouiller.</p>
+
+<p>Ce gentilhomme, qui perdait avec un calme et une patience dignes du
+joueur le plus endurci, n'en avait pas moins au plus haut degré la
+passion du jeu.</p>
+
+<p>Sa physionomie immobile, mais attentive, ses yeux fixes, mais ardents,
+ses mouvements rares, mais précis et résolus, trahissaient quelque
+chose de cette passion, aussi dominante chez lui, que si elle eût été
+invétérée par le temps et par l'habitude.</p>
+
+<p>Il n'avait pourtant pas à se louer des chances du sort, car chaque
+coup de dés, qu'il suivait d'un air impassible, diminuait, au profit
+des autres joueurs, le monceau de pièces d'or où il puisait sans
+cesse, quelquefois avec un sourire d'indifférence.</p>
+
+<p>On pouvait d'ailleurs, à son extérieur, juger qu'il était assez riche
+pour supporter des pertes plus considérables que celles qu'il faisait
+en ce moment.</p>
+
+<p>Son costume, entièrement noir, avait une apparence de simplicité, que
+démentaient la beauté de sa collerette <i>goudronnée</i> à petits tuyaux en
+point de Venise et l'éclat d'une grosse chaîne d'or rehaussée de
+pierreries qui brillaient sur sa poitrine; son pourpoint de velours
+rembourré, à courtes basques, était serré à la taille par une grosse
+agrafe d'or ciselé; ses <i>trousses</i>, ample haut-de-chausses, qui
+<ins title="'balonnait' dans l'original">ballonnait</ins> autour des reins,
+étaient brodées en jais ou <i>joyet</i>.</p>
+
+<p>Son épée, à poignée d'argent travaillé, son chapeau de feutre, à forme
+conique, orné d'un n&oelig;ud de perles, au lieu de la croix blanche que
+portaient les catholiques comme signe de ralliement, son manteau de
+satin bordé de martre zibeline noire, avaient été déposés dans une
+autre salle avant le souper.</p>
+
+<p>Jacques de Savereux, qui était placé auprès du jeune sire de Curson,
+attirait à soi la meilleure part du gain que les chances du jeu
+distribuaient entre les assistants aux dépens du plus riche.</p>
+
+<p>Il se distinguait par sa figure et sa mine, plutôt que par son
+habillement peu luxueux et à peine présentable en compagnie honnête.</p>
+
+<p>Son pourpoint de soie verte, tailladé à crevés de satin rouge, avait
+été fait pour un homme de grande taille, et la sienne était médiocre;
+en outre, ce pourpoint portait des traces irrécusables d'un long et
+laborieux usage; ses trousses et ses chausses, d'étoffe brune fort
+modeste, étaient heureusement dans un état moins dangereux que le
+pourpoint, qui laissait voir une chemise à peu près blanche par des
+crevés que le tailleur n'avait pas inventés.</p>
+
+<p>Malgré les imperfections de sa garde-robe, Jacques de Savereux avait
+un air de gentilhomme que ne compromettaient nullement les trous de
+son habit.</p>
+
+<p>Ses traits régulièrement dessinés, ses yeux doux et fiers à la fois,
+sa bouche fine et expressive, ses cheveux, sa barbe et ses moustaches
+du plus beau noir, ses mains délicates et soignées, tout ce que la
+nature avait fait pour lui, et tout ce qu'il avait pu ajouter à la
+nature, compensaient amplement ce qui lui manquait du côté de la
+toilette.</p>
+
+<p>Ses nobles instincts, son c&oelig;ur bon et généreux, son esprit
+audacieux et jovial, son caractère loyal et ferme, suppléaient à
+l'absence de toute éducation morale, mais ne corrigeaient pas ses deux
+vices dominants: l'amour du vin et l'amour du jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi! monsieur mon ami, dit-il gaiement à Yves de Curson, vous
+avez la main trop malheureuse! Çà, buvons, pour vous mettre en voie de
+fortune; buvons à vos amours, s'il vous plaît!&mdash;Je n'ai pas d'amours!
+reprit froidement, mais poliment le sire de Curson.&mdash;Pas d'amours! En
+vérité, vous sortez donc de nourrice, ou bien vous êtes en
+apprentissage pour devenir ministre de la religion prétendue
+réformée...&mdash;Savereux, je ne te reconnais pas! interrompit le sire de
+Losse. M. de Curson n'est pas plus huguenot que toi et moi, puisqu'il
+est mon hôte, et c'est mal fait à toi de le quereller là-dessus.&mdash;Je
+suis bon pour soutenir ma querelle, dit le jeune homme qui déjà
+cherchait des yeux son épée.&mdash;Par la messe! mon fils, je le sais bien
+et personne n'en doute! reprit le capitaine de Losse, en remplissant
+les verres à la ronde, moyen de conciliation qu'il avait toujours
+employé avec le même succès.&mdash;Certes, nous n'en doutons point, dit
+Savereux qui prit la main de son voisin et la secoua cordialement. M.
+de Curson, si vous avez quelque affaire d'honneur, appelez-moi pour
+vous servir de second.&mdash;Merci, je m'en souviendrai, repartit le sire
+de Curson qui s'était remis à jouer.</p>
+
+<p>Le jeu recommença de plus belle.</p>
+
+<p>&mdash;Par Notre-Dame! dit un joueur ramassant son gain: l'or des huguenots
+me semble bon catholique.&mdash;Notre saint-père le pape le prendrait sans
+l'excommunier ni l'exorciser, dit un autre.&mdash;J'irais au prêche
+volontiers, ajouta un troisième, si le diable ou le ministre crachait
+des écus d'or.&mdash;Tête et sang! je veux me faire huguenot, dit un
+quatrième, puisque les huguenots ont l'escarcelle si bien dorée.&mdash;Je
+vous empêcherai de blasphémer, en doublant la mise, interrompit le
+sire de Curson, que le démon du jeu exaltait davantage par le dépit de
+perdre toujours.&mdash;Pourquoi ne pas la tripler? répliqua le plus ivre de
+la compagnie.&mdash;Quadruplons-la, dit Jacques de Savereux qui
+s'abandonnait avec emportement à sa passion favorite.&mdash;Bien! reprit le
+jeune homme en présentant pour son enjeu une poignée d'écus d'or. Cinq
+et deux!&mdash;Trois et quatre!&mdash;Double as!&mdash;Dix!&mdash;Je gagne! s'écria
+Savereux, avant d'avoir jeté les dés qu'il agitait dans le cornet.
+Double six!&mdash;Voilà trois cents écus d'or perdus! murmura Yves de
+Curson, en comptant d'un air distrait les pièces qu'il avait encore
+devant lui. Je joue mon reste pour la revanche!&mdash;Soit! Je boirai, je
+jouerai, jusqu'au jugement dernier, dit Savereux.</p>
+
+<p>En disant ces mots d'une voix enrouée, il chancelait sur son siége,
+les yeux à demi clos, et portait à sa bouche le cornet avec les dés au
+lieu du verre.</p>
+
+<p>&mdash;On frappe! Écoutons, messieurs! interrompit le capitaine de
+Losse, réclamant un instant de silence que joueurs et buveurs ne
+se pressaient pas de lui accorder.&mdash;Mon ami, disait Savereux à M.
+de Curson, recommandez vos dés à saint Calvin, je vous
+conseille!&mdash;Qu'est-ce? Qui frappe en bas? demanda d'une voix forte
+le sire de Losse ouvrant la fenêtre.</p>
+
+<p>Il s'était avancé sur le balcon, pour reconnaître les gens qui
+frappaient sans interruption à la porte de la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, dit une voix d'enfant, descendez, s'il vous plaît, et
+allez au Louvre.&mdash;Au Louvre? répliqua le sire de Losse: c'est M. de
+Nançay qui fait le service de gardes...&mdash;Le roi vous mande tout à
+l'heure, reprit la voix. Où trouver maintenant le capitaine
+Salaboz?&mdash;Le voici! dit ce capitaine qui parut à la fenêtre, la
+bouteille et le verre en main.&mdash;Capitaine, on a besoin de vous à
+l'hôtel de Béthisy; M. de Cosseins vous instruira de ce qu'il faut
+faire.&mdash;M. de Losse, voyez si je me trompe! dit Salaboz à demi-voix:
+la danse de ces païens s'en va commencer...&mdash;Qui es-tu, toi qui
+m'apportes un ordre du roi? demanda le sire de Losse avec défiance:
+quelles gens sont avec toi?&mdash;Je suis page de madame Catherine, et six
+arquebusiers de sa garde m'accompagnent.&mdash;Adieu, petit, bonsoir!</p>
+
+<p>Le sire de Losse referma la fenêtre, et se disposa sur-le-champ à
+obéir aux ordres du roi, sans que les joueurs se fussent dérangés
+pendant ce colloque.</p>
+
+<p>Yves de Curson venait de gagner au dernier coup de dés, et l'espoir de
+poursuivre cette heureuse veine augmentait son acharnement au jeu.</p>
+
+<p>Jacques de Savereux, qui avait fait rafle sur l'argent de tout le
+monde, s'étonnait tout haut de ce bonheur inusité, et discutait déjà
+l'emploi de son gain; la seule chose qu'il oubliât dans ses projets,
+c'était l'achat d'un pourpoint: il se proposait d'acquérir d'avance
+toute la vendange de l'année.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis et messieurs, dit le sire de Losse à ses convives,
+excusez-moi de vous quitter avant l'aube, ainsi qu'il était convenu:
+le roi me mande, mais je ne tarderai guère... N'arrêtez pas de boire,
+en attendant.&mdash;Capitaine, cria Savereux qui d'un coup de dés avait
+fait passer dans sa bourse le reste de celle d'Yves de Curson, dites à
+Sa Majesté que dame Fortune préfère les catholiques aux huguenots, et
+que je viens de vaincre à coups de dés le plus galant homme de la
+religion.&mdash;La nuit sera chaude, dit Salaboz en se séparant du
+capitaine de Losse qui se rendait au Louvre; je n'ai jamais senti si
+belle soif de sang huguenot! Au dire de monseigneur le duc de Guise,
+la saignée est bonne en août.</p>
+
+<h3 class="sep3">III</h3>
+
+<p>Quand les capitaines de Losse et Salaboz furent sortis, le jeu
+continua encore avec plus d'emportement, quoique la plupart des
+bourses eussent été épuisées par Jacques de Savereux, dont la veine de
+bonheur n'avait pas tari un instant.</p>
+
+<p>Plus il jouait avec indifférence, étourdi et presque assoupi par le
+vin qu'il versait à pleins verres dans son estomac, déjà chargé de
+bonne chère, plus il voyait la fortune s'obstiner à le favoriser.</p>
+
+<p>Il n'avait jamais rencontré une si belle chance, et il commençait à
+s'en fatiguer, car le plaisir d'un joueur consiste surtout dans ces
+alternatives de perte et de gain qui tiennent sans cesse son esprit en
+éveil, et qui lui font éprouver des émotions toujours nouvelles: un
+joueur, condamné à gagner infailliblement, se dégoûterait bien vite du
+jeu.</p>
+
+<p>Savereux, que la bouteille rendait encore plus gai et plus bavard qu'à
+l'ordinaire, buvait et parlait à lui seul autant que tout le monde.</p>
+
+<p>Il eût volontiers laissé là les dés, s'il n'avait pas eu en main
+l'argent de ses amis, et surtout celui d'Yves de Curson, qui s'était
+décidé, comme les autres, à jouer et à perdre sur parole.</p>
+
+<p>&mdash;Compagnons, nous sommes tous de beaux joueurs! dit Savereux, dont
+les yeux clignotants et larmoyants ne demandaient qu'à se fermer tout
+à fait; oui, les plus galants joueurs qui soient en la
+chrétienté!&mdash;Nous jouons comme des enfants! interrompit le sire de
+Curson, irrité de perdre avec persistance, et de plus en plus dominé
+par l'ardeur du jeu, qu'il refusait de noyer dans le vin. Quatre cents
+écus d'or, ce n'est pas une affaire!&mdash;Quatre cents écus d'or! reprit
+Savereux: voilà dix ans que je joue tous les jours, et je n'avais
+encore possédé pareille somme!&mdash;Çà, quel est donc, s'il vous plaît, le
+revenu de vos domaines de Savereux!&mdash;Mes domaines! s'écria Jacques de
+Savereux avec un énorme éclat de rire: je suis noble, parce que feu
+mon honoré père l'était, et qu'il a de son fait anobli le ventre de ma
+mère; mais je n'ai d'autre patrimoine que mon épée; qui m'a fait ce
+que je suis, à savoir enseigne dans le régiment de messire le
+chevalier d'Angoulême. Je n'attends nul héritage et me contente des
+produits de ma paye et du jeu, pourvu que le vin soit frais et
+abondant.&mdash;Vraiment! j'aurais honte et regret de vous ôter ainsi le
+pain de la bouche: je ne jouerai pas plus longtemps avec
+vous.&mdash;Oui-da, mon cousin, vous raillez? Mais, par Dieu! je suis à
+cette heure plus riche que vous, et ce n'est pas moi qui joue sur
+parole.&mdash;Entendez-vous dire que ma parole vaut moins qu'espèces
+sonnantes? repartit Yves de Curson, piqué et confus de cette allusion
+à l'état présent de sa bourse. Tenez, ajouta-t-il en détachant sa
+chaîne d'or et en la jetant sur la nappe, voici de quoi représenter et
+cautionner ma dette jusqu'à demain.&mdash;Fi! monsieur, répliqua fièrement
+Jacques de Savereux, me regardez-vous comme un juif prêteur sur
+gages?&mdash;Point, monsieur, mais il me convient de jouer contre vous ce
+joyau qui a coûté trois mille livres.&mdash;Je jouerai tout ce qu'il vous
+plaira de jouer, pourvu que ce soit sur parole, et que cette chaîne
+demeure à votre cou.&mdash;Jouons d'abord pour cette chaîne, que vous me
+restituerez moyennant trois cents écus d'or, si je la perds.&mdash;Je le
+fais afin de ne pas vous contrarier, mais à condition que nous boirons
+un peu pour nous tenir en haleine.&mdash;Buvez tout votre soûl, mon maître,
+et jouons, jouons... Il n'est pas tard encore?&mdash;Dix heures et demie!
+répondit un des assistants, accoudé sur la table et prêt à s'endormir.
+Qui frappe en bas?&mdash;La chaîne m'appartient! dit Savereux, sans
+regarder les dés qu'il avait lancés hors du cornet.&mdash;Non, pas la
+chaîne, mais les trois cents écus dont elle est le gage, dit
+tranquillement Yves de Curson. Ce ne sont là que bagatelles et
+enfantillages. Jouons maintenant par cinq cents écus d'or, à chaque
+jet de dés...&mdash;Cinq cents écus d'or! Monsieur mon ami, m'est avis que
+vous avez bu plus que moi, et aussi que vous êtes moins sage.&mdash;Je ne
+puis vous contraindre à jouer votre gain, dit amèrement le jeune
+homme.&mdash;Mon gain! Me le reprochez-vous? Pardieu! je le jouerai jusqu'à
+la dernière pièce.&mdash;Cinq cents écus par jet de dés! Vous, messieurs,
+qui ne jouez pas, jugez des coups et comptez les sommes?&mdash;On ne cesse
+de frapper, objecta quelqu'un.&mdash;Bon! c'est de Losse qui revient! dit
+un autre en se levant pour descendre à la porte.</p>
+
+<p>Il eut bien de la peine à se traîner jusqu'à la fenêtre qu'il ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine?... Non, ce n'est pas lui, par le Saint-Sacrement! C'est
+une femme!&mdash;Une femme! s'écria Savereux, qui laissa là le jeu et
+courut en trébuchant vers la fenêtre.&mdash;Revenez donc, M. de Savereux!
+criait le sire de Curson avec dépit et impatience. Le merveilleux
+prétexte pour quitter le jeu!&mdash;C'est une femme à cheval, avec un valet
+qui l'escorte.&mdash;Au diable la nuit qui m'empêche de la voir! disait
+Savereux.</p>
+
+<p>Il se penchait par la fenêtre avec tant d'abandon qu'il serait tombé,
+si on ne l'eût retenu par derrière.</p>
+
+<p>&mdash;Que tous les diables catholiques emportent toutes les femmes!
+grommelait Yves de Curson, en martelant la table avec le
+poing.&mdash;Madame, que vous plaît-il de nous? dit Savereux, élevant la
+voix et saluant cette dame qui regardait en haut.&mdash;Messire, un
+gentilhomme de Bretagne, nommé Yves de Curson, n'est-il point avec
+vous? répondit l'inconnue.</p>
+
+<p>Elle tremblait en parlant ainsi à demi-voix, et elle ordonna en même
+temps au valet de prendre la bride du cheval.</p>
+
+<p>Jacques de Savereux n'eut pas plutôt obtenu cette réponse, que la
+curiosité, la galanterie et une sorte de pressentiment le poussèrent à
+descendre pour voir de plus près cette dame dont l'accent lui était
+tout à fait étranger.</p>
+
+<p>Il se précipita dans l'escalier, en se heurtant aux murs et à la
+rampe, comme un aveugle, et il alla tomber, de marche en marche, sur
+le seuil de la porte d'entrée.</p>
+
+<p>Le mouvement extraordinaire qu'il venait de donner à son corps acheva
+de troubler son cerveau en y faisant affluer les vapeurs du vin qu'il
+avait bu depuis plusieurs heures; ses yeux étaient voilés, sa langue
+épaisse et son gosier aride.</p>
+
+<p>Il n'en était pas moins empressé de paraître dans ce vilain état
+devant cette femme qu'il ne connaissait pas, mais qui lui avait semblé
+jolie et bien faite.</p>
+
+<p>Malgré ce désir dont lui-même ne se rendait pas bien compte, il fut
+longtemps à trouver la serrure, à tourner la clé et à ouvrir la porte.</p>
+
+<p>Il aurait fait encore une lourde chute, après laquelle il se serait
+relevé avec peine, s'il n'eût trouvé fort à propos la muraille pour
+s'y cramponner des deux mains et pour conserver de la sorte une
+apparence d'équilibre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma... madame, dit-il d'une voix chevrotante et inintelligible,
+bienheureux est celui que vous honorez de vos bonnes grâces!&mdash;Ne
+pensez pas finir ainsi notre jeu! criait Yves de Curson, s'imaginant
+que Savereux cherchait un prétexte pour se retirer avec son gain.</p>
+
+<p>Il s'était élancé à la poursuite de ce gentilhomme et l'avait saisi
+par le bras avec tant de force qu'il le soutint, lorsque ses jambes
+vacillantes ne le soutenaient plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, Yves! dit la dame, qui le reconnut à la voix, et qui
+fit approcher le cheval de la porte.&mdash;Oh! la divine et ravissante
+figure! s'écria Savereux, en essayant de se dégager de l'étreinte du
+jeune homme. Ce n'est pas une mortelle, mais quelque nymphe, quelque
+naïade de la Seine, quelque ange du ciel descendu sur la terre!</p>
+
+<p>Cette femme était, en effet, d'une grande beauté.</p>
+
+<p>Son visage, tourné vers Yves de Curson, avait été tout à coup éclairé
+par la lueur des torches portées par des soldats qui sortirent du
+Louvre.</p>
+
+<p>Jacques de Savereux, à la vue de cette douce et mélancolique figure
+qui ne lui apparut qu'un moment et qui rentra dans l'ombre presque
+aussitôt, oublia qu'il était ivre et voulut s'avancer dans la rue;
+mais le sire de Curson ne le lui permit pas, et, l'attirant dans le
+vestibule avec plus de ménagement que de violence, il le coucha
+doucement sur les dalles, où celui-ci s'agita et se roula inutilement,
+avec de terribles jurons, sans parvenir à se remettre debout.</p>
+
+<p>Tandis qu'il s'épuisait en efforts pour se relever et pour revoir
+encore la charmante femme qu'il avait entrevue, il recueillait
+précieusement dans son c&oelig;ur le souvenir de cette jolie tête aux
+traits moelleux et corrects, aux yeux bleus pleins de finesse, aux
+joues pâles, sillonnées de larmes, aux blonds cheveux, dont quelques
+boucles s'étaient échappées du <i>scoffion</i> de velours, sous lequel les
+femmes emprisonnaient alors la plus riche chevelure.</p>
+
+<p>Le scoffion, coiffe en forme de casque, surmontée d'une toque
+également en velours à aigrette et à lassure d'or, n'était pas chez
+cette inconnue le seul indice d'une naissance et d'une condition
+distinguées; car il fallait qu'elle fût d'une bonne noblesse pour être
+vêtue d'étoffe de soie noire à passements d'or, et pour avoir une robe
+à <i>vertugales</i>, c'est-à-dire enflée autour des reins avec des baleines
+et des bourrelets de crin qui, par comparaison, donnaient à la taille
+plus de finesse et d'élégance.</p>
+
+<p>Les lois somptuaires de Charles IX avaient renchéri sur toutes celles
+de ses prédécesseurs, et pendant son règne, une bourgeoise, même la
+femme d'un magistrat ou d'un procureur, ne se fût pas exposée à payer
+l'amende, en augmentant l'envergure de sa robe, en la bordant de
+velours ou de canetille d'or et d'argent, et en portant <i>dorures en la
+tête</i>, comme disait l'édit dont les défenses ne s'appliquaient pas
+sans doute à cette dame ou <i>damoiselle</i>, qui se montrait ainsi en
+public avec un <i>carcan</i> ou collier et des bracelets émaillés.</p>
+
+<p>&mdash;Pour Dieu! Anne, que venez-vous faire céans? lui dit Yves de
+Curson, qui s'était approché d'elle pour n'être pas entendu.&mdash;Je
+viens savoir ce que vous devenez, reprit-elle timidement, et pourquoi
+vous ne rentrez pas?&mdash;Et que voulez-vous que je devienne?
+répliqua-t-il, en ne cachant pas son dépit et son impatience.&mdash;Ne
+vous fâchez pas, et dites-moi plutôt si M. de Pardaillan n'est point
+avec vous?&mdash;Pardaillan! il couche au Louvre, ne vous en a-t-il pas
+avertie?&mdash;Oui, par une lettre, reprit-elle en rougissant: il me
+disait, dans cette épître, que le roi de Navarre, craignant qu'il ne
+fût assez en sûreté à son logis, car on prévoyait une émotion du
+populaire, lui a ordonné de passer la nuit au Louvre, avec les autres
+officiers de la maison du roi de Navarre.&mdash;Alors, à quoi bon demander
+des nouvelles de Pardaillan?&mdash;C'est... c'est que je doutais de la
+vérité... et j'appréhendais qu'il ne restât en ville avec vous à
+jouer et à banqueter...&mdash;Je ne joue pas, je ne banquète pas! repartit
+le sire de Curson, qui feignit d'être irrité pour n'avoir pas l'air
+embarrassé. La peste soit des curieuses et des fiancées! Où
+allez-vous maintenant?&mdash;Mais... n'est-il pas heure de retourner à son
+lit, surtout quand on a devant soi une traite de demi-lieue?&mdash;Aussi
+bien, qu'aviez-vous affaire de venir? Et madame votre mère est
+insensée de vous laisser courir les rues...&mdash;Elle dort et ne
+soupçonne rien... Je m'étais fort réjouie par avance de la venue de
+M. de Pardaillan, et je l'ai attendu fort tristement jusqu'à ce que
+sa lettre m'ôtât toute espérance de le voir. Si du moins vous fussiez
+arrivé pour me tirer d'inquiétude! J'étais si fort en peine, que je
+n'aurais pu dormir... Puis, on disait par tout le faubourg que le
+peuple se remuait; puis de loin, la ville semblait en feu, à cause
+des lumières qui sont aux fenêtres des maisons... Je suis donc montée
+à cheval sans prendre le temps de changer d'habit et j'ai traversé la
+rivière...&mdash;Vous avez, ma mie, plus de courage, étant fille, que n'en
+aurait la femme d'un vieux capitaine de reîtres...&mdash;Je sors de
+l'hôtel de notre pauvre M. l'amiral, où j'ai su que vous soupiez ici
+avec des catholiques...&mdash;Qu'importe! Je vous trouve un peu bien
+téméraire de vous intriguer ainsi de mes actions!&mdash;Dix heures ont
+sonné à l'horloge du palais, lorsque je passais sur le
+Pont-au-Change.&mdash;Dix heures ou minuit, je m'en soucie comme de ça, et
+je ne me coucherai qu'au jour levé.&mdash;Quoi! mon ami, vous ne
+m'accompagnerez pas? Allons, mettez-vous en selle devant moi...&mdash;Non,
+vrai Dieu! vous retournerez comme vous êtes venue, et demain vous
+serez réprimandée tout à loisir.&mdash;Yves, mon ami, vous n'êtes pas sain
+d'esprit... Oh mon Dieu! comment retournerai-je?&mdash;Pierre, tu es bien
+armé? demanda-t-il sèchement au valet qui tenait la bride du
+cheval.&mdash;Une dague, une épée et deux pistolets, monseigneur! répondit
+le valet, qui avait servi dans l'armée calviniste.&mdash;Et tu en sais
+faire bon usage? Va-t'en vitement, et dorénavant sois moins docile
+aux fantaisies d'une folle!</p>
+
+<p>En prononçant ces mots avec froideur et sévérité, il tourna le dos à
+la jeune femme, rentra dans la maison et en referma la porte.</p>
+
+<p>L'inconnue, que cette dureté de la part du sire de Curson avait
+profondément blessée, resta un instant indécise et stupéfiée; elle
+regardait la porte, dans l'attente de la voir se rouvrir, et elle
+croyait encore qu'elle ne partirait pas seule: on entendait le murmure
+de ses sanglots étouffés.</p>
+
+<p>La porte ne se rouvrant pas, au bout de trois minutes, elle s'indigna
+d'avoir trop attendu, releva la tête, essuya ses pleurs, rejeta sur
+son visage le voile attaché à son scoffion, et tira si vivement la
+bride de sa monture, que le valet faillit être renversé par le cheval
+qui prenait le galop.</p>
+
+<h3 class="sep3">IV</h3>
+
+<p>Au trépignement du cheval sur le pavé, Yves de Curson eut un remords
+et se repentit d'avoir été cruel, ingrat, égoïste.</p>
+
+<p>Il voulut arrêter le départ de la jeune fille, qui n'avait pas d'autre
+tort envers lui que d'avoir interrompu son jeu, et il se proposait de
+la suivre, de la rejoindre, de ne pas la quitter, lorsqu'il fut retenu
+et distrait de son idée par une agression imprévue.</p>
+
+<p>C'était Jacques de Savereux qui se démenait dans l'obscurité, en
+grondant, et qui, ayant rencontré la jambe du sire de Curson, ne la
+lâcha plus, quelque effort, quelque prière que celui-ci employât pour
+se délivrer de cette étreinte, semblable à l'agonie d'un noyé, qui se
+cramponne à tout ce qu'il peut saisir.</p>
+
+<p>Le pas du cheval s'éloignait et n'était déjà qu'un bruit indistinct,
+lorsque M. de Curson comprit que son honneur était intéressé à ne
+point partir.</p>
+
+<p>Savereux lui adressait des reproches et des provocations que la
+présence de témoins le forçait d'entendre et de relever, quoiqu'il dût
+les mettre sur le compte du vin et les excuser dans son for intérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mort et passion! criait Savereux, dont l'ivresse seule aliénait
+alors la bonté naturelle: monsieur le huguenot, si vous n'avez pas
+d'amour, tant pis pour vous, mais ne nous défendez pas d'en avoir, à
+votre barbe.&mdash;Quelle fête y a-t-il au Louvre cette nuit? dit un des
+gentilshommes qui étaient restés à la fenêtre de la salle du souper.
+Voyez ces porteurs de torches, ces petites troupes d'archers et
+d'arquebusiers de la garde du roi, le long des fossés? N'était ce
+silence, je penserais qu'on se bat quelque part.&mdash;Monsieur de
+Savereux, dit avec douceur Yves de Curson qui cherchait à calmer le
+ressentiment déraisonnable de ce buveur, nous reprendrons le jeu
+demain et jours suivants; mais il faut que je parte, ne vous
+déplaise...&mdash;Vous partirez, après m'avoir tué, si bon vous semble, par
+le sang-Dieu!&mdash;Dieu m'en garde! Êtes-vous en démence? Il vous faut
+dormir, monsieur de Savereux, et cuver votre vin.&mdash;C'est moi qui vous
+tuerai, j'espère, pour vous punir de m'avoir privé de la vue de ma
+dame...&mdash;Votre dame? répliqua hautement le sire de Curson, qui prit
+alors l'explication au sérieux.&mdash;Oui, ma dame, la plus belle, la plus
+plaisante, la plus honorable, la plus adorée!...&mdash;Vous vous gaussez de
+nous, messire! Vous ne connaissez seulement pas celle que vous nommez
+votre dame?&mdash;Je la connais mieux que vous!&mdash;La raillerie est malsaine
+et peut faire périr son homme. Si Pardaillan vous entendait...&mdash;Qui?
+Pardaillan? le bâtard de Gondrin, le capitaine du régiment béarnais
+du roi de Navarre?&mdash;Vous êtes ivre, monsieur de Savereux, sinon vous
+seriez un maladroit et malhonnête homme!&mdash;Sang et sang! aidez-moi un
+peu à remonter là-haut, et je vous montrerai qui je suis.</p>
+
+<p>Le bruit de cette discussion, qui dégénérait en injures et en menaces,
+avait attiré, sur le palier de l'étage supérieur, deux des convives
+portant de la lumière.</p>
+
+<p>Yves de Curson, pâle de colère, prêtait l'appui de son bras à Jacques
+de Savereux, qui, non moins courroucé que lui, mais le visage pourpre
+et les paupières demi-closes, trébuchait à chaque degré et retombait
+de tout son poids sur la poitrine de son adversaire.&mdash;Mille diables!
+mille morts! mille dieux! répétait Savereux, dont la voix était
+entrecoupée de hoquets.&mdash;Compagnons! cria de la fenêtre un gentilhomme
+s'adressant à un gros d'archers qui passaient à peu de distance. Ce
+n'est pas veille de la Saint-Jean, et il n'y a point de feu de joie à
+la place de Grève?&mdash;Non, c'est veille de la Saint-Barthélemy, répondit
+le chef de ces archers; le roi, dit-on, s'en va faire une chasse aux
+flambeaux, et nous sommes dépêchés pour contenir la foule des
+curieux.&mdash;Voilà certes, dit un autre gentilhomme, la première chasse
+qui s'est faite contre les rats et les chats de Paris!&mdash;Camarades,
+fermez la fenêtre! dit d'une voix forte Jacques de Savereux.</p>
+
+<p>Grâce au secours du sire de Curson, il était rentré enfin dans la
+salle du souper, et il retrempait sa présence d'esprit dans de
+nouvelles rasades, demandant son épée.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu pas peur que les bouteilles s'envolent? rétorqua un des
+assistants: ce seraient plutôt les dés et les écus!&mdash;Vous serez
+témoins et juges du camp, messieurs; je provoque en duel monsieur de
+Curson.</p>
+
+<p>En prononçant ce défi avec colère, Jacques de Savereux, qui sentait
+ses jambes se dérober sous lui, tira son épée, qu'un témoin officieux
+venait de lui apporter, et se mit en posture de tenir tête à M. de
+Curson.</p>
+
+<p>Celui-ci, dont le vin n'avait pu troubler la raison ni le sang-froid,
+refusait de prendre son épée et de s'en servir contre l'agresseur que
+l'ivresse empêchait d'avoir son libre arbitre: il se croisa les bras
+et resta immobile, vis-à-vis de la lame que Savereux lui présentait
+presque à bout portant.</p>
+
+<p>Les convives murmurèrent de ce qui leur semblait lâcheté; car ils
+n'étaient pas trop disposés en faveur du sire de Curson, qu'ils
+savaient huguenot et que le capitaine de Losse avait eu beaucoup de
+peine à faire admettre dans leur compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Vive Dieu! messire, vous n'êtes donc pas gentilhomme! s'écria
+Savereux qui chancelait et s'appuyait au mur.&mdash;Je vous prouverai
+demain, au jour levé, que je suis meilleur gentilhomme que vous!
+reprit le sire de Curson.</p>
+
+<p>Il se repentait alors de n'avoir pas suivi la jeune femme et il voulut
+sortir pour la rejoindre, s'il était possible.</p>
+
+<p>&mdash;Halte là, compagnon! dit un gentilhomme, en lui barrant le passage:
+vous donnerez d'abord satisfaction à celui que vous avez offensé. En
+garde, monsieur!&mdash;En garde, huguenot! ajouta un autre que la vue des
+épées mit en humeur querelleuse.&mdash;Courage, Savereux! criait un
+troisième: Saigne, saigne ce maître parpaillot! c'est &oelig;uvre
+pie!&mdash;Par les tripes de Dieu! monsieur de la Huguenoterie, disait un
+quatrième, vous avez affaire à une redoutable épée!&mdash;Vous n'êtes pas
+dans votre bon sens, monsieur de Savereux? dit doucement Yves de
+Curson.</p>
+
+<p>Il répugnait à se commettre avec un homme ivre, et il ne voyait
+d'ailleurs aucun motif de duel entre Jacques de Savereux et lui.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir et à demain, messieurs!&mdash;Nenni! nous ne vous laisserons pas,
+dirent les témoins qui le retenaient, tant que vous n'aurez point vidé
+votre querelle.&mdash;Je n'ai pas de querelle avec M. de Savereux,
+répondit-il impatienté, mais j'en aurai, si vous y tenez fort.&mdash;Quoi!
+beau sire, répliqua Savereux lui présentant toujours la pointe de
+l'épée, vous niez l'injure que vous m'avez faite? Je croyais que MM.
+les huguenots n'entendaient rien à mentir...&mdash;Mentir! interrompit le
+sire de Curson.</p>
+
+<p>Il était devenu pâle et tremblant, à cette injure: il saisit son épée
+qu'on lui tendait.</p>
+
+<p>&mdash;En garde, mes braves! crièrent confusément les assistants, en
+remplissant les verres et en portant des santés à la victoire du
+champion catholique.&mdash;Savereux, disait l'un, tire-lui son mauvais
+sang!&mdash;Savereuse, disait l'autre, taille des boutonnières à son
+pourpoint!</p>
+
+<p>Jacques de Savereux n'était que trop bien animé à pousser son
+extravagante querelle aux dernières extrémités.</p>
+
+<p>Les cris et les encouragements de ses amis avaient achevé de
+l'exalter, et en ce moment, il eût juré de bonne foi que ses griefs
+contre le sire de Curson devaient être lavés avec du sang: il se
+persuadait que celui-ci avait tenté de lui enlever une maîtresse et
+avait même usé de violence pour le séparer de cette femme, qu'il eût
+été fort en peine de nommer!</p>
+
+<p>Yves de Curson, de son côté, avait fini par s'emporter malgré lui et
+par vouloir châtier l'antagoniste qu'on lui opposait avec des
+provocations et des injures réitérées; d'ailleurs, il ne pouvait
+croire que Jacques de Savereux eût trouvé, dans son imagination
+échauffée par les fumées du vin, tout un conte forgé à plaisir, au
+sujet de son amour pour une inconnue.</p>
+
+<p>Cet amour n'avait rien d'impossible ni même d'invraisemblable, et
+c'était en prouver la réalité, que d'en faire le sujet d'un duel. M.
+de Curson se sentait donc autorisé à prendre vengeance d'une intrigue
+qu'on lui avait laissé ignorer et que trahissait la démarche de la
+dame, à cette heure avancée de la soirée.</p>
+
+<p>L'esprit court si vite d'induction en induction, qu'il se félicita
+d'avoir par sa présence mis obstacle à un rendez-vous projeté; il
+s'expliqua dès lors la fureur de Savereux, et il donna aussi un motif
+à la sienne que les raillerie insultantes des convives avaient
+suffisamment excitée.</p>
+
+<p>Mais son indignation et son ressentiment ne tinrent pas longtemps, à
+la vue des efforts comiques que faisait Jacques de Savereux pour
+garder son équilibre et pour ne pas s'endormir. Il se promit tout bas
+de ne point abuser de l'état peu belliqueux de son adversaire, et il
+se mit seulement sur la défensive.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il au moment où les épées se rencontrèrent, veillez à
+ce qu'il ne se blesse pas en tombant.</p>
+
+<p>Cette plaisanterie provoqua les murmures des témoins et un
+redoublement de rage chez Jacques de Savereux qui marcha sur son
+ennemi avec tant de vigueur et de témérité, qu'il faillit le percer de
+part en part en s'enferrant lui-même.</p>
+
+<p>Le sire de Curson avait eu le temps de relever l'épée qu'il voyait
+venir droit à sa poitrine, et le coup, ne portant que dans le haut du
+bras, pénétra au travers des chairs sans atteindre l'os ni l'artère.</p>
+
+<p>Il en résulta une large déchirure d'où le sang jaillit jusqu'au visage
+de Savereux, qui lâcha son épée par un mouvement d'horreur, et se
+rejeta tout épouvanté dans les bras de ses amis.</p>
+
+<p>Aucun ne se hâta d'aller au secours du blessé qui arrêtait son sang
+avec sa main et qui était moins ému que l'auteur même de sa blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur de Curson! s'écria Savereux, dont les remords s'étaient
+vaguement éveillés au milieu de son ivresse.&mdash;Il n'en mourra pas
+vraiment, ce païen de huguenot! grommela un des instigateurs de ce
+fatal combat.&mdash;Vous tenez-vous pour satisfait et content, monsieur de
+Savereux? demanda un autre, moins acharné contre les
+protestants.&mdash;Pardonnez-moi, monsieur de Curson! dit Jacques de
+Savereux.</p>
+
+<p>Réunissant ses forces pour se remettre sur pied, il s'approcha du
+blessé et l'embrassa coup sur coup, en se cramponnant à lui.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas regret de ce que vous avez fait, monsieur, répondit sans
+amertume le gentilhomme breton. Je vous rendrai peut-être un jour la
+pareille, et nous serons partant quittes et bons amis.&mdash;Votre sang
+coule, mon pauvre monsieur de Curson!... Je m'en vais querir un
+chirurgien...&mdash;J'aurais plus tôt fait d'y aller moi-même. Je retourne
+justement rue de Béthisy, chez monsieur l'amiral, auprès duquel maître
+Ambroise Paré doit passer la nuit; il me pansera cette égratignure et
+je n'en dormirai pas plus mal.&mdash;Je m'en vais bander votre plaie, dit
+Savereux.</p>
+
+<p>Il avait préparé son mouchoir en guise d'appareil, et il le noua
+autour du bras d'Yves pour comprimer l'hémorragie.</p>
+
+<p>&mdash;Vive Dieu! je voudrais avoir cette même blessure dans le ventre! Ne
+me pardonnez-vous pas?&mdash;Je vous pardonne de grand c&oelig;ur, et foin de
+la rancune. Mais est-il vrai que ce soit votre dame?&mdash;Ma dame! oh! que
+non pas, puisque c'est la vôtre, j'imagine? Si elle était mienne, je
+n'aimerais plus le jeu ni le vin.&mdash;C'est vous, mon compère, qui avez
+follement interrompu notre jeu.&mdash;C'est vous plutôt, en attirant ici
+cette belle dame qui est cause de tout le mal.&mdash;Le mal n'est pas
+grand, et je ne sens plus ma blessure, à ce point que je jouerais
+encore volontiers...&mdash;Jouer! oh! cela ne se peut: il faut que je vous
+mène à maître Ambroise Paré.&mdash;Assurément, mais le cas n'est pas
+urgent, et nous pouvons faire ici quelques jets de dés.&mdash;Soit fait à
+votre plaisir, et Dieu vous donne meilleure chance!</p>
+
+<p>Ce fut Yves de Curson qui aida Savereux à s'asseoir devant la table,
+et qui lui présenta les dés que sa main maladroite cherchait à tâtons
+sur le tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Jouons plus gros jeu! dit M. de Curson.&mdash;Je joue en un seul coup de
+dés tout ce que j'ai gagné ce soir. Douze!&mdash;Quatre! A vous les dés!
+Comptez combien je vous dois et doublons le jeu.&mdash;Vous avez perdu tout
+à l'heure mille écus d'or; comptez vous-même.&mdash;Ce n'est rien que
+cela; je jouerai cette fois trois mille écus...&mdash;Trois mille écus! je
+ne les ai pas, ne vous déplaise, et si je les perdais...&mdash;Bon!
+n'avez-vous pas votre parole comme j'ai la mienne? Trois mille écus
+sur ces dés: onze!&mdash;Et moi, douze! En vérité, j'ai honte de ce bonheur
+obstiné et ne veux plus de votre argent.&mdash;Je serais un bien méchant
+joueur, si je me décourageais déjà. Cinq mille écus, cette fois!&mdash;Cinq
+mille écus, monsieur mon ami! Voulez-vous pas que je les vole à Dieu
+ou au diable? Et votre blessure?&mdash;Je n'y prends pas garde; vous l'avez
+merveilleusement pansée, et votre mouchoir vaut, ce semble, tout un
+appareil de chirurgie... Nous jouons à ce coup cinq mille écus... Ne
+vous endormez pas, monsieur de Savereux?&mdash;Non, que je meure! je boirai
+tant seulement ce qui reste dans la bouteille... Çà, qu'avient-il des
+cinq mille écus?&mdash;Vous les avez gagnés comme les autres. Merci de moi!
+j'ai la main un peu bien malheureuse!</p>
+
+<p>Les convives, remarquant la bonne intelligence qui s'était établie
+entre les deux champions pour l'un desquels ils avaient pris
+ouvertement parti, se retirèrent dans la pièce voisine et se
+consultèrent entre eux sur les moyens d'abaisser l'orgueil de ce
+huguenot: ils avaient tous bu de manière à n'être pas plus maîtres de
+leurs paroles que de leurs actions.</p>
+
+<p>Le capitaine de Losse n'était pas là pour faire respecter son hôte, et
+les sentiments haineux, que le capitaine Salaboz avait manifestés
+énergiquement contre tout ce qui appartenait à la religion réformée,
+existaient de longue date dans le c&oelig;ur de tous les catholiques.</p>
+
+<p>On vint à parler des derniers événements, du mariage du roi de
+Navarre avec Marguerite de Valois, de l'attentat de Maurevert sur la
+personne de Coligny, de la retraite des Guise exilés de la cour, des
+complots secrets du parti protestant contre le roi et le royaume.</p>
+
+<p>Le vin, qu'on versait encore à pleins verres, échauffa de plus en plus
+les esprits, et l'on forma le projet de chasser ignominieusement Yves
+de Curson, de le maltraiter même, s'il osait faire résistance et tenir
+tête aux agresseurs.</p>
+
+<p>Ce projet accepté aussitôt que proposé, ils firent irruption dans la
+salle où les deux joueurs étaient aux prises.</p>
+
+<p>Yves de Curson avait perdu sur parole soixante-dix mille écus d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Il pue le huguenot! dit un des plus ivres et des plus fanatiques de
+la bande.&mdash;Monsieur le huguenot, vous êtes prié de vider les lieux
+tout à l'heure! ajouta le meneur de ce complot.&mdash;Si vous ne sortez
+bientôt par la porte, ajouta un autre, vous courrez risque de sortir
+par la fenêtre!&mdash;Rappelez-vous que ce fut de la maison voisine, dit un
+quatrième, que M. de Maurevert, digne et honnête gentilhomme
+catholique, adressa une balle d'arquebuse à ce vilain damné
+d'amiral!&mdash;Qu'est-ce? s'écria le sire de Curson, se levant indigné et
+mettant l'épée à la main.&mdash;Quels sont ces mécréants? s'écria Jacques
+de Savereux, se rangeant du côté du calviniste et tirant aussi son
+épée.&mdash;Messieurs, si quelqu'un d'entre vous a lieu de se plaindre de
+moi, je l'attendrai demain dans les fossés du Pré-aux-Clercs.&mdash;Et ce
+quelqu'un voudra bien venir avec un second, car je suis, moi, le
+second de messire de Curson.&mdash;Eh quoi! Savereux, êtes-vous en train
+d'apostasier et de vous rendre calviniste? dit un des ivrognes.&mdash;Nous
+sommes céans seize catholiques, dit un autre: Trouvez-vous en même
+nombre de huguenots pour cette rencontre.&mdash;Mordieu! vous me verrez
+parmi ces huguenots! répondit Savereux, dont l'ivresse et le sommeil
+furent un moment dissipés par une noble et généreuse indignation.
+Venez, monsieur de Curson. Ne demeurons pas davantage dans cette
+caverne de bêtes fauves.&mdash;J'ai perdu contre vous soixante-dix mille
+écus! lui dit Yves, que cette perte avait laissé profondément triste.
+Vous les aurez demain, monsieur de Savereux, et puis, nous serons
+frères d'armes, comme je le suis déjà avec Pardaillan.&mdash;Allez, beaux
+soudards de Genève! cria le plus insolent des gentilshommes
+catholiques.&mdash;Le fin premier qui s'aventure à insulter l'hôte du
+capitaine de Losse, répliqua Savereux d'une voix menaçante, je lui
+baillerai les étrivières à coups d'épée et de dague!&mdash;A demain,
+messieurs de la Papimanie! ajouta Yves de Curson. Nous nous
+rejoindrons au Pré-aux-Clercs, à midi sonnant, et le Seigneur viendra
+en aide aux bons contre les méchants!</p>
+
+<p>Le sire de Curson rendit à Jacques de Savereux l'or qu'il avait
+recueilli sur la table et lui passa autour du cou la chaîne qu'il
+avait ôtée du sien; ensuite, il le prit par le bras pour le soutenir
+et l'aider à marcher d'un pas lent et alourdi.</p>
+
+<p>Ils sortirent ensemble de la maison, sans être inquiétés ni suivis.</p>
+
+<p>&mdash;Frères d'armes! s'écrièrent-ils en s'embrassant, après avoir remis
+l'épée dans le fourreau, lorsqu'ils furent dans la rue. Oui, frères
+d'armes, à la vie, à la mort!&mdash;Ne vous en allez pas le chef
+découvert, gentils frères d'armes! leur cria-t-on d'en haut: vous
+pourriez gagner un rhume ou une pleurésie, bien que la nuit sera
+chaude!</p>
+
+<p>Et on leur jeta leurs chapeaux qu'ils avaient oubliés dans la
+précipitation de leur sortie.</p>
+
+<p>Ils les ramassèrent, en adressant des menaces aux auteurs de cet
+insolent adieu.</p>
+
+<p>La fenêtre s'était refermée, et des éclats de rire répondaient seuls à
+leurs imprécations.</p>
+
+<p>Ils s'éloignèrent sans s'apercevoir de l'échange involontaire qu'ils
+avaient fait de leurs chapeaux.</p>
+
+<p>Celui de M. de Curson, avec son n&oelig;ud de perles et son lacet d'or,
+était sur la tête de Jacques de Savereux, et le vieux feutre usé,
+au-devant duquel Savereux avait attaché la croix blanche, signe de
+ralliement des catholiques, était sur la tête du gentilhomme huguenot.</p>
+
+<h3 class="sep3">V</h3>
+
+<p>&mdash;Où allons-nous? demanda Jacques de Savereux, dont l'air frais de la
+nuit combattait en vain l'ivresse et le sommeil.&mdash;Nous allons nous
+coucher, j'imagine? reprit Yves de Curson, qui était forcé de soutenir
+son compagnon de route pour l'empêcher de tomber endormi.&mdash;Où
+sommes-nous? ajouta Savereux en hésitant sur la direction qu'il devait
+prendre.&mdash;Nous sommes près du Louvre, mais je serais en peine de
+nommer ce carrefour.&mdash;Si nous allons nous coucher, camarade, ce sera
+nous épargner des pas, que de nous étendre là sur ce tapis.&mdash;Quel
+tapis? le pavé du roi? il est moins douillet qu'un lit d'hôpital, et
+c'est affaire aux gueux de dormir dans la rue.&mdash;Ma foi, vous êtes bien
+dégoûté! murmura Jacques de Savereux.</p>
+
+<p>Pour joindre l'exemple au précepte, il s'était laissé glisser par
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve, moi, ce coucher très-honorable.&mdash;Levez-vous, monsieur de
+Savereux, je vous en prie, pour votre honneur? Si quelqu'un vous
+voyait!...&mdash;Je voudrais que le roi me vît! répondit le gentilhomme
+ivre, qui persistait à rester étendu sur le pavé.&mdash;Si un cheval ou
+quelque charroi passait par là, vous seriez écrasé sans dire
+gare?&mdash;Mordieu! je serais réjoui qu'un rustre de cavalier ou de
+charretier me rompît une côte ou deux: je me déchargerais sur lui de
+la grosse colère que j'ai amassée ce soir contre ces ivrognes qui vous
+ont injurié et menacé...&mdash;Nous les retrouverons demain au
+Pré-aux-Clercs; mais pour y être dispos et vaillants, il nous faut ce
+soir chercher nos lits!&mdash;A demain donc, au Pré-aux-Clercs! répéta
+Jacques de Savereux, qui déjà ne voyait plus et entendait à
+peine.&mdash;Sur mon âme! monsieur de Savereux, je ne puis vous abandonner
+cuvant votre vin en pleine rue...&mdash;Or, couchez-vous près de moi: le
+lit est assez large pour deux.&mdash;Et vous, monsieur de Savereux, vous ne
+pouvez, sans vous faire tort, me délaisser errant et égaré en cette
+ville que je ne connais pas.&mdash;Que ne parliez-vous ainsi tout d'abord?
+reprit Savereux.</p>
+
+<p>Il fit un effort prodigieux de volonté, pour avoir le courage de se
+soulever, à moitié ivre mort, et de se remettre sur pied, avec l'aide
+du gentilhomme breton.</p>
+
+<p>&mdash;Marchons! dit-il en marchant pas à pas.&mdash;Par là, vous retournerez à
+l'endroit d'où nous venons!... Il serait bon de savoir où va chacun de
+nous.&mdash;Je m'en vais vous conduire à votre hôtel; après quoi, bonsoir,
+messieurs, et bonne nuit.&mdash;Je retournerai, s'il vous plaît, à l'hôtel
+de Béthisy, où loge M. l'amiral, et demain, dès l'aube, j'irai querir,
+au faubourg Saint-Germain, où demeure madame ma mère, la somme de
+soixante-dix mille écus, que j'ai perdue au jeu contre
+vous.&mdash;Soixante-dix mille écus! s'écria Savereux, à qui les fumées du
+vin enlevaient le souvenir de son bonheur au jeu: je n'en souhaiterais
+pas davantage!&mdash;Vous les aurez, répondit en soupirant M. de Curson.
+C'est à peu près la dot de ma s&oelig;ur!&mdash;Par la messe! votre s&oelig;ur
+est-elle jolie? je l'épouse.&mdash;Elle ne vous a pas attendu, par malheur,
+et elle se marie demain à un des plus braves gentilshommes de la
+religion.&mdash;J'en suis fâché, monsieur de Curson, car, étant déjà votre
+frère d'armes, je me serais fait votre frère d'alliance!</p>
+
+<p>Jacques de Savereux se traînait en chancelant sur les pas d'Yves de
+Curson et luttait faiblement contre le sommeil bachique qui devenait,
+à chaque instant, plus impérieux et plus irrésistible.</p>
+
+<p>Il était censé montrer le chemin à M. de Curson et le conduire à
+l'hôtel de Béthisy, mais il allait au hasard et en aveugle, suivant
+toujours la rue qui s'offrait la première et s'égarant de plus en plus
+dans le dédale du vieux quartier du Louvre.</p>
+
+<p>Le gentilhomme protestant, qui croyait parvenir tôt ou tard à sa
+destination, se prêtait lui-même à ces continuelles déviations de
+route, en ne les remarquant pas; car il était plongé dans une morne
+rêverie, et il marchait comme un somnambule, sans songer à s'orienter
+ni à s'expliquer comment il n'arrivait pas à l'hôtel de Béthisy.</p>
+
+<p>Il soupirait par intervalles et sentait des larmes humecter ses
+paupières: l'emportement et l'exaltation du jeu avaient cessé, et il
+se retrouvait avec toute sa raison, en face d'une énorme perte qu'il
+ne pouvait combler qu'aux dépens de la dot de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il ne parlait donc plus à M. de Savereux, qui profitait de ce silence
+pour sommeiller tout à son aise, en réglant son pas sur celui de son
+guide, et en se laissant aller, pour ainsi dire, à un mouvement
+machinal.</p>
+
+<p>&mdash;Voici encore le Louvre! s'écria M. de Curson.</p>
+
+<p>En sortant de la rue de la Vieille-Monnaie, à l'endroit où Henri III
+posa la première pierre du Pont-Neuf en 1578, il avait aperçu la Seine
+devant lui, et à sa droite l'hôtel du Petit-Bourbon, les tours et les
+bâtiments du Louvre, éclairés par une lune blafarde que d'épais nuages
+gris couvrirent alors comme d'un linceul.</p>
+
+<p>&mdash;Le Louvre? dit Savereux qui ne s'éveilla pas tout à fait en rouvrant
+les yeux. Nous lui tournons le dos depuis une heure.&mdash;Le voilà
+pourtant devant nous, et nous ne sommes pas près de la rue de Béthisy,
+ce me semble!&mdash;Ce que vous prenez pour le Louvre n'est autre que
+l'hôtel de Béthisy où est logé M. l'amiral.&mdash;Quoi! vous ne
+reconnaissez pas le Louvre? La rivière, à votre avis, coule-t-elle
+dans la rue de Béthisy?&mdash;Qui a la berlue de vous ou de moi? repartit
+avec obstination Jacques de Savereux.</p>
+
+<p>Il quitta le bras qui l'avait soutenu jusque-là, et il marcha d'un pas
+inégal dans la direction du Louvre.&mdash;Où va-t-il? disait Yves.&mdash;Je vais
+demander au roi si c'est bien le Louvre que je vois.&mdash;C'est à moi de
+le conduire, pensa Yves de Curson qui cherchait des yeux à retrouver
+son chemin: il a laissé sa raison au fond de la bouteille!&mdash;Ah!
+brigand! ah! traître! criait Savereux, qui, dans sa marche oblique,
+avait heurté contre la muraille d'une maison.</p>
+
+<p>Indigné de se sentir arrêté par cet obstacle qu'il croyait vivant et
+hostile, il voulut tirer son épée et se mettre en garde, en
+s'éloignant du mur sur lequel il retombait sans cesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'apprendrai, criait-il, ce que c'est que ma Durandale, et te
+ferai confesser, le pied sur la gorge, que je suis fils de Roland, du
+côté de l'épée.&mdash;Savereux, mon ami, dit M. de Curson allant à lui et
+l'empêchant de dégainer, demeurez ici un instant, pendant que je
+m'enquerrai de la route? Je reviens à vous, dès que j'aurai avisé
+quelqu'un qui nous serve de guide.&mdash;Frère d'armes, embrasse-moi!
+murmura M. de Savereux.</p>
+
+<p>Il n'eut pas plutôt perdu l'équilibre, qu'il s'affaissa sur lui-même
+et se coucha le long du mur, en se disposant à dormir jusqu'au
+lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;A boire encore, à boire, boire, boire! murmura-t-il en
+s'endormant.&mdash;La peste du buveur! il faudra le porter dans son lit...
+Je ne puis faire sentinelle à ses côtés toute la nuit... Si quelques
+bourgeois venaient à propos... Personne! tout le monde dort... excepté
+les voleurs et le guet... J'entends là-bas des gens qui passent... Le
+capitaine de Losse, qui me devait ramener à l'hôtel de l'amiral, ne
+tient guère sa parole.</p>
+
+<p>Yves de Curson voulut rejoindre les personnes qu'il ne voyait pas,
+mais qu'il entendait dans le lointain.</p>
+
+<p>Il courut de ce côté; mais le bruit des pas et des voix, qui l'avait
+guidé, cessa complétement, lorsqu'il se fut engagé dans les rues
+étroites et tortueuses, voisines de l'Arche-Marion.</p>
+
+<p>Il y avait des chandelles aux fenêtres des maisons: ces rues,
+ordinairement si ténébreuses, étaient mieux éclairées qu'elles ne
+l'avaient jamais été en plein jour; elles étaient aussi plus désertes
+et plus silencieuses que jamais.</p>
+
+<p>Par intervalles, une porte s'ouvrait, et il s'en échappait comme une
+ombre qui disparaissait sur-le-champ.</p>
+
+<p>M. de Curson appelait et n'obtenait aucune réponse.</p>
+
+<p>Une fois, il distingua une arquebuse sur l'épaule d'un homme qui
+sortait d'une maison et s'esquivait sans tourner la tête à son appel.</p>
+
+<p>Il essaya d'éveiller quelque marchand dans sa boutique: il frappa
+rudement à des volets, entre les fentes desquels il avait entrevu de
+la lumière; mais la lumière s'éteignit, et la boutique resta close et
+muette.</p>
+
+<p>Il espérait toujours rencontrer une patrouille du guet.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, le guet ne se montra nulle part, et les gens sans aveu,
+qui étaient à cette époque plus nombreux que les soldats du guet, se
+tinrent renfermés dans leurs cours des Miracles.</p>
+
+<h3 class="sep3">VI</h3>
+
+<p>Une heure sonnait en carillon à l'horloge du palais, lorsque le
+gentilhomme breton, découragé de ces recherches inutiles, retourna
+lentement sur ses pas et interrogea plusieurs fois les mêmes rues,
+avant de revenir à son point de départ.</p>
+
+<p>Il se trouvait sur le bord de l'eau, à l'extrémité de la rue de la
+Vieille-Monnaie; mais comme il ne vit pas Jacques de Savereux qu'il y
+avait laissé endormi, il crut un moment s'être encore égaré et n'avoir
+pas regagné au même endroit le bord de la rivière.</p>
+
+<p>La vue du Louvre, qu'il apercevait à travers une espèce de brume,
+l'empêcha de chercher ailleurs le lieu où était resté son compagnon de
+route; il appela M. de Savereux à plusieurs reprises, longea les
+premières maisons bâties sur la grève et arriva justement à la place
+que le dormeur avait occupée: il y ramassa une chaîne d'or.</p>
+
+<p>C'était bien la chaîne qu'il avait ôtée de son cou et que Jacques de
+Savereux avait mise au sien.</p>
+
+<p>Cette chaîne valait une grosse somme, et l'on pouvait affirmer que
+celui qui la portait n'avait point été attaqué par des voleurs,
+puisqu'un objet de si grand prix se trouvait à terre et témoignait que
+personne ne l'y avait vu.</p>
+
+<p>Yves de Curson en conclut que cette chaîne s'était détachée dans la
+chute du gentilhomme ivre.</p>
+
+<p>Il la cacha dans sa poche, le cadenas qui la fermait étant brisé, et
+il se promit de ne plus s'en dessaisir, même en pareille circonstance.</p>
+
+<p>Ces souvenirs de jeu l'attristèrent, et il soupira, en se disant qu'il
+devait soixante-dix mille écus d'or à M. de Savereux, qu'il ne les
+avait pas à lui, et qu'il s'était engagé à les payer le lendemain
+matin!</p>
+
+<p>Cette pensée le ramena naturellement à celle de sa mère et de sa
+s&oelig;ur, sa s&oelig;ur surtout, qui était venue comme un bon ange pour
+l'arracher à ce fatal jeu; sa s&oelig;ur qu'il allait dépouiller, afin de
+faire honneur à une dette de jeu garantie par sa parole!</p>
+
+<p>Revoir sa s&oelig;ur et sa mère, leur avouer son malheur et obtenir leur
+pardon, telle fut alors sa vive préoccupation, et il se rassura
+lui-même sur le sort de M. de Savereux, qui était sans doute rentré au
+Louvre, pour s'autoriser à se rendre au faubourg Saint-Germain où
+logeait sa famille, plutôt que de retourner à l'hôtel de Béthisy où il
+logeait comme appartenant à la maison de l'amiral.</p>
+
+<p>Il attendit encore quelques instants, en se promenant sur la rive,
+avec l'espoir d'être rejoint par Jacques de Savereux.</p>
+
+<p>Il l'appela de nouveau à plusieurs reprises; mais les échos de la
+rivière lui répondirent seuls, et il se décida enfin à s'acheminer
+vers le faubourg Saint-Germain, qu'il voyait de l'autre côté de l'eau
+et qu'il devait atteindre par un long détour, faute d'une barque pour
+passer la rivière.</p>
+
+<p>Il ne connaissait pas trop son chemin et il se dirigea pourtant à tout
+hasard vers le Pont-au-Change.</p>
+
+<p>Ses cris avaient attiré deux <i>harquebutiers</i> de la garde du roi, qui
+s'approchèrent, la mèche allumée, et qui s'éloignèrent après l'avoir
+examiné en silence.</p>
+
+<p>En arrivant près du Grand-Châtelet, vis-à-vis du pont, il tomba au
+milieu d'une troupe d'hommes armés, qui venaient de l'hôtel de ville,
+à petits pas et sans flambeaux: il fut entouré avant qu'il eût le
+temps de tirer son épée et de se mettre sur la défensive.</p>
+
+<p>Les gens qui l'environnaient n'avaient heureusement pas une apparence
+très-formidable: c'étaient d'honnêtes figures de bourgeois, exprimant
+l'inquiétude plutôt que des intentions hostiles et menaçantes.</p>
+
+<p>Quelques-uns même paraissaient remplis d'une émotion qui ressemblait à
+celle de la peur.</p>
+
+<p>Les armes dont ils étaient chargés ajoutaient encore au comique de
+leur physionomie et n'annonçaient pas qu'ils voulussent en faire
+usage: l'un avait sur la tête un morion de fer bruni, l'autre un
+chapeau, celui-ci un bonnet, celui-là un vieux casque rouillé; qui
+succombait sous le poids d'un épieu; qui portait une arbalète hors de
+service; qui brandissait une épée à deux mains; qui faisait sonner sur
+son dos une arquebuse sans mèche; mais tous avaient des couteaux et
+des poignards.</p>
+
+<p>Le chef de la bande, sans être plus guerrier que ses soldats, se
+distinguait du moins par un équipement plus militaire.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous garde, compère! vous êtes un des nôtres! dit ce chef.</p>
+
+<p>Et il désignait de la main le mouchoir noué autour du bras de M. de
+Curson et la croix blanche attachée au chapeau que Jacques de Savereux
+avait laissé en échange du sien à ce gentilhomme.</p>
+
+<p>Yves de Curson remarqua seulement alors le signe de ralliement, la
+croix blanche au chapeau et le mouchoir blanc au bras gauche, que
+portaient ces gens qu'il prenait pour une escouade du guet <i>dormant</i>
+ou milice bourgeoise.</p>
+
+<p>Il s'aperçut que le hasard lui avait donné aussi le même signe de
+ralliement, et il eut la prudence de ne leur demander aucune
+explication à ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous semblez être un seigneur de la cour? dit le chef qui continuait
+à l'examiner: vous envoie-t-on à l'hôtel de ville?&mdash;Non, je m'en vais
+au faubourg Saint-Germain, répondit M. de Curson qui ne comprenait pas
+encore le danger de sa position.&mdash;Rien n'est-il changé aux ordres du
+roi? Nous avons vu monseigneur le duc de Guise qui s'en allait au
+Louvre...&mdash;M. de Guise est hors de Paris, reprit vivement Yves de
+Curson: il en est parti aussitôt après le crime de son domestique
+Maurevert...&mdash;Vous parlez comme un huguenot, dit un de la troupe: si
+l'amiral était mort, nous n'en serions pas là...&mdash;Silence! interrompit
+le capitaine qui avait beaucoup à faire pour retenir son monde sous
+les armes. Puisque vous venez du Louvre, je vous demanderai, monsieur,
+si l'horloge du palais sonnera bientôt le massacre: nous sommes las
+d'attendre!... Ce devait être pour le minuit; ensuite, pour une heure;
+après, pour deux heures, et maintenant...&mdash;Maintenant, dit quelqu'un
+qui devait être avocat, la cause est remise à huitaine pour être
+plaidoyée et entendue.&mdash;Qu'avait-on besoin de nous priver de sommeil,
+dit un autre, et de réduire nos femmes au désespoir?&mdash;On abuse, dit un
+troisième, de la bonne foi des gens de métiers, et l'on se joue de
+nous, m'est avis!&mdash;Ce beau massacre est encore retardé pour laisser le
+temps aux huguenots de ranimer la guerre civile!&mdash;Et ces vilains
+huguenots feront des catholiques ce que les catholiques voulaient
+faire d'eux!&mdash;Bonsoir, messieurs! dit le sire de Curson, qui s'était
+fait violence pour ne pas se déclarer protestant et pour ne pas
+manifester hautement son indignation. Quoi qu'il arrive, je vous
+souhaite d'estimer l'honneur plus que la vie!&mdash;Monsieur, je vous prie
+de raconter au roi ce que vous avez vu, dit le capitaine qui le suivit
+pour lui parler en particulier; je suis le libraire K&oelig;rver,
+demeurant sur le pont Notre-Dame, à l'enseigne de <i>la Licorne</i>: j'ai
+rassemblé les meilleurs catholiques du quartier et leur ai fait jurer
+de n'épargner aucun huguenot, fût-ce leur père ou leur frère.&mdash;Il
+n'appartient qu'au Dieu d'Israël de vous juger et de vous punir!
+murmura M. de Curson, qui lui tourna le dos, pour n'avoir pas à tirer
+l'épée. Le Seigneur fasse que mes frères s'éveillent!</p>
+
+<p>Il s'était jeté dans la première rue qui s'offrait à lui.</p>
+
+<p>Il en traversa plusieurs au pas de course, sans se rendre compte de la
+route qu'il avait prise, avec le projet de gagner la rue de Béthisy,
+pour avertir l'amiral du complot tramé par les catholiques, complot
+dont il ignorait l'étendue, mais que lui faisait apprécier le mot de
+<i>massacre</i> employé par le quartenier K&oelig;rver.</p>
+
+<p>Il craignait que ce massacre ne commençât d'un moment à l'autre, avant
+qu'il eût appelé aux armes les capitaines de la religion.</p>
+
+<p>Quelles étaient les victimes désignées? quels assassins avait-on
+choisis?</p>
+
+<p>On avait nommé le roi et le duc de Guise! C'étaient donc eux qui
+dirigeaient cette sanglante machination.</p>
+
+<p>M. de Curson tremblait de tout son corps et respirait à peine, sous
+l'empire des sentiments d'horreur, de trouble, d'anxiété et
+d'impatience, qui s'exaltaient en lui: il précipitait sa marche et il
+se sentait près de défaillir, de tomber suffoqué.</p>
+
+<p>D'un pas et d'une minute dépendait peut-être le salut de ses
+co-religionnaires!</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu! disait-il au fond de son c&oelig;ur: arriverai-je à temps!
+Où vais-je? où suis-je? Les meurtriers veillent et les victimes
+dorment! M. l'amiral ne soupçonne rien de l'infâme trahison... Et ma
+mère! et ma s&oelig;ur!...</p>
+
+<p>Il vint à songer au péril qui pouvait menacer deux têtes si chères, et
+aussitôt il s'arrêta.</p>
+
+<p>Il faillit retourner sur ses pas et courir à la défense de sa mère et
+de sa s&oelig;ur qu'il abandonnait; mais la voix de la religion lui
+rappela qu'il devait d'abord sauver la vie de ses frères en
+Jésus-Christ, car les femmes, pensa-t-il, seraient certainement
+respectées dans un massacre général.</p>
+
+<p>C'était donc le massacre qu'il avait mission d'empêcher; c'était le
+chef suprême des protestants, l'amiral de Coligny, qu'il importait de
+prévenir.</p>
+
+<p>Il se remit à courir dans la direction qu'il supposait propre à le
+ramener à l'hôtel de Béthisy; il passa et repassa, tout haletant, par
+bien des rues qu'il parcourait pour la première fois et qu'il
+cherchait en vain à reconnaître.</p>
+
+<p>Épuisé, éperdu, désolé, il ne savait plus quel parti adopter, ni
+quelle route suivre, lorsqu'il crut se retrouver aux environs de la
+rue de Béthisy: les maisons, les enseignes des boutiques, un puits,
+une notre-dame à l'angle d'un carrefour, évoquent de vagues
+réminiscences dans sa mémoire; une lueur d'espérance brille à travers
+son découragement: il touche au but! il reprend ses forces, il va donc
+enfin arriver!...</p>
+
+<p>Mais, au détour d'une rue, il voit devant lui la Bastille!</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Dieu, murmure-t-il en pliant le genou et en joignant les
+mains, tu ne veux pas que je sauve tes fidèles!</p>
+
+<p>Dans ce moment, deux heures sonnent aux horloges des églises et des
+couvents.</p>
+
+<p>Les carillons, aux sons clairs et argentins, semblent se répondre
+joyeusement l'un à l'autre et forment un vaste concert, au milieu
+duquel la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois s'ébranle et
+donne le signal du massacre.</p>
+
+<h3 class="sep3">VII</h3>
+
+<p>Jacques de Savereux n'avait pas dormi longtemps le long du mur où il
+s'était couché.</p>
+
+<p>Yves de Curson ne fut pas plutôt éloigné, que le dormeur se préoccupa,
+au milieu de son sommeil, du silence qui se faisait autour de lui;
+car, tout en dormant, son oreille restait ouverte à la voix du
+gentilhomme qu'il avait pris sous sa sauvegarde, et qu'il s'imaginait
+conduire, quoiqu'il eût grand besoin d'être conduit lui-même.</p>
+
+<p>Il entr'ouvrit les yeux, et il s'étonna de se voir seul.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Curson! cria-t-il à plusieurs reprises, d'une voix traînante
+et indistincte... Est-il allé jouer et boire sans moi!... ce serait
+félonie... Ohé! monsieur mon frère d'armes! m'avez-vous vilainement
+trahi et abandonné!... A boire, mignon!... Double!... six! double!...
+Bon! le voici qui s'en revient... Là, là... monsieur de Curson...
+arrêtez un peu, s'il vous plaît?... Attendez-moi!... Est-ce pas
+l'heure de descendre au Pré-aux-Clercs?...</p>
+
+<p>Il ne pouvait venir à bout de se remettre sur ses jambes, et il
+retombait sans cesse plus lourdement, dès qu'il quittait l'appui de la
+muraille.</p>
+
+<p>Maugréant et blasphémant à travers les hoquets vineux, il ne se
+décourageait pourtant pas dans son projet de rejoindre M. de Curson.
+C'était là une idée fixe qui dominait chez lui la torpeur de
+l'ivresse.</p>
+
+<p>Enfin il réussit à se lever et à marcher en zigzags, dans la direction
+du Louvre, qu'il ne voyait pas cependant, et qu'il n'eût pas reconnu,
+lors même que quelques fanaux eussent éclairé le donjon et les
+tourelles de ce château qu'enveloppait une profonde obscurité.</p>
+
+<p>Cet instinct de conservation, qui préside toujours à la destinée des
+ivrognes, l'empêcha de se jeter dans la rivière, du haut de la berge
+qu'il côtoyait.</p>
+
+<p>Il fit beaucoup d'efforts et beaucoup de pas, mais fort peu de chemin,
+jusqu'à ce qu'il se trouvât au delà de la grande porte du vieux
+Louvre, qui regardait la tour de Nesle, et qui correspondait presque à
+la porte du Louvre actuelle, vis-à-vis du pont des Arts.</p>
+
+<p>Son état d'ivresse n'avait pas diminué.</p>
+
+<p>Il était, au contraire, tellement alourdi et assoupi, qu'il ne se
+souvenait plus du nom de M. de Curson, et qu'il cheminait à tâtons,
+comme un aveugle, sans but et sans dessein.</p>
+
+<p>Un obstacle qu'il rencontra tout à coup sur la voie, le fit trébucher
+et culbuter assez rudement.</p>
+
+<p>Il s'était heurté contre les corps de quatre soldats calvinistes qui
+avaient été tués à coups d'épée par les gardes des portes, parce
+qu'ils s'approchaient du Louvre pour épier ce qui s'y passait.</p>
+
+<p>Jacques de Savereux ne se rendit pas compte de la nature de l'obstacle
+qu'il essayait vainement de surmonter; il crut avoir affaire à des
+gens qui lui barraient le passage, et il se mit à lutter avec ces
+cadavres, en les injuriant et en les frappant, sans s'apercevoir qu'on
+ne répondait ni à ses cris ni à ses coups.</p>
+
+<p>&mdash;Dégainez, dégainez donc! criait-il en se démenant comme un
+possédé... Bélîtres, marauds, ânes galeux, couards! Que la peste, la
+teigne, la cacquesangue, la fièvre quarte vous prennent à la gorge!...
+Pour Dieu! je vous couperai les oreilles, mauvais garçons!... Holà! à
+moi, monsieur de Curson! frottez-les de votre épée, monsieur mon
+ami!... Bien! frappez dru, percez-les comme crible!... Encore!
+toujours!... Oh! que c'est gentiment travailler, cela!</p>
+
+<p>Il se persuadait qu'Yves de Curson était accouru à son aide pendant
+que ses adversaires, après lui avoir lié les mains, se disposaient à
+le voler; car le son de quelques pièces d'or, qui s'échappèrent de ses
+poches, lui avait rappelé la grosse somme dont il était porteur. Il se
+mit aussitôt en devoir de la défendre avec furie.</p>
+
+<p>Mais au lieu de recourir à son épée contre des ennemis imaginaires,
+ses deux bras, plongés jusqu'aux coudes dans les poches de ses
+trousses, y retenaient l'or qu'il avait gagné au jeu.</p>
+
+<p>Ses mains, contractées et devenues insensibles, lui semblaient
+garrottées; l'ivresse et l'émotion paralysant toutes les forces de son
+corps, il ne tarda pas à se figurer qu'on attachait aussi ses jambes
+avec des cordes et qu'on lui bâillonnait la bouche.</p>
+
+<p>Il n'avait plus de mouvement libre que celui de la tête, et il
+s'engagea, en rampant, sous ces corps morts et ensanglantés, qui,
+pesant sur lui de tout leur poids, avaient l'air de le terrasser.</p>
+
+<p>Il s'agita dans tous les sens pour se délivrer de cette horrible
+étreinte, qu'il sentait se resserrer à chaque instant: grinçant des
+dents, écumant, haletant, il s'épuisait en convulsions désespérées,
+jusqu'à ce qu'enfin, réduit à une immobilité absolue, et presque
+étouffé par les cadavres, il ne put supporter davantage les angoisses
+du cauchemar épouvantable qui l'obsédait.</p>
+
+<p>Il se crut au moment de mourir: il poussa des cris plaintifs, et
+s'évanouit en recommandant son âme et celle de son frère d'armes aux
+anges du paradis.</p>
+
+<p>Les cris poussés par Jacques de Savereux avaient fait sortir du Louvre
+une escouade d'archers de la garde du roi, qui visitèrent les bords de
+la rivière.</p>
+
+<p>Ils reconnurent les quatre premières victimes qu'ils avaient laissées
+sur la place, devant le balcon des appartements du roi, dans le
+nouveau Louvre; mais ils ne remarquèrent pas que le nombre des morts
+s'était augmenté d'un cinquième cadavre qu'on n'avait pas dépouillé à
+demi comme les autres.</p>
+
+<p>Ils commencèrent à les larder avec leurs pertuisanes. Par bonheur,
+Savereux, qui ne fut pas atteint, put passer pour aussi mort que ses
+voisins.</p>
+
+<p>&mdash;M'est avis que ce sont ces parpaillots qui hurlaient de se sentir
+damnés! dit un des archers en s'acharnant après eux.&mdash;Cinq cents
+charretées de diables! dit un second archer, désignant les jambes de
+Savereux, qui sortaient de dessous les corps où il était comme
+enseveli, voici un de nos galants qui a gardé ses chausses!
+Compte-t-il donc en faire usage à la cour de Belzébuth son maître?</p>
+
+<p>Cet archer voulut s'emparer des chausses du prétendu mort; mais, en
+les tirant à lui, le morceau lui resta dans la main, tant elles
+étaient mûres et usées.</p>
+
+<p>Il oublia les chausses pour courir ramasser deux écus d'or qui avaient
+roulé à quelques pas.</p>
+
+<p>Ces écus d'or détournèrent l'attention des archers en excitant leur
+cupidité; c'était une trouvaille à laquelle ils voulaient tous avoir
+part: ils faillirent en venir à une lutte sanglante.</p>
+
+<p>La fenêtre du balcon du roi s'ouvrit alors.</p>
+
+<p>Deux pages, portant des flambeaux allumés, précédèrent sur la terrasse
+du balcon plusieurs personnages qui s'approchèrent de la balustrade
+pour regarder l'aspect de Paris.</p>
+
+<p>Le reflet des flambeaux éclaira un visage pâle et sinistre, empreint
+du sceau de la fatalité, et bouleversé par de violentes passions aux
+prises avec la conscience.</p>
+
+<p>A cette apparition, les archers, qui se houspillaient, s'enfuirent en
+désordre et rentrèrent dans le Louvre.</p>
+
+<p>C'était Charles IX, accompagné de la reine-mère, de son frère le duc
+d'Anjou et de ses conseillers intimes, le duc de Nevers, Tavannes et
+le comte de Retz.</p>
+
+<h3 class="sep3">VIII</h3>
+
+<p>Le roi contemplait en silence la ville, qui paraissait illuminée comme
+pour une fête et qui était pleine de rumeurs indistinctes.</p>
+
+<p>Soudain la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois sonna.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est cela? demanda Charles, qu'on eût dit éveillé en sursaut au
+son de cette cloche. Madame ma mère, ce n'est pas moi qui ai donné
+ordre?...&mdash;C'est moi, reprit Catherine de Médicis. Quand vous avez
+ordonné de purger le Louvre des gentilshommes huguenots qui y sont
+logés, j'ai ordonné de faire sonner la cloche des funérailles de
+l'amiral. Sire, vous serez royalement vengé, je vous assure, et déjà
+vous devez sentir que vous êtes vraiment roi.&mdash;Grand merci, madame,
+pour vos bonnes intentions à notre égard; mais le Seigneur Dieu m'est
+témoin que je me lave les mains de tout ce qui sera fait!... A-t-on
+bien avisé surtout à ce qu'il ne soit pas répandu de sang dans le
+Louvre, qui est la demeure inviolable des rois de France?&mdash;Selon votre
+commandement, sire, dit le comte de Retz, il y a peine de mort contre
+quiconque souillerait votre maison par un meurtre.</p>
+
+<p>Un tumulte, d'abord vague et couvert, puis bientôt plus éclatant,
+régnait dans l'intérieur du Louvre.</p>
+
+<p>Des clameurs lamentables et des cris menaçants retentissaient de
+toutes parts avec des cliquetis d'armes et d'armures. Les fenêtres
+s'ouvrirent et s'éclairèrent, en se garnissant de monde, surtout de
+femmes, qui attendaient un spectacle.</p>
+
+<p>Dans les corridors et les galeries, dans les cours et les préaux,
+couraient des soldats, l'épée nue et la torche à la main; quelques
+coups de feu accusaient la résistance des victimes qu'on poursuivait
+ainsi, mais qu'on ne massacrait pas encore.</p>
+
+<p>Enfin, la grande porte livra passage à ces victimes et à leurs
+bourreaux.</p>
+
+<p>C'étaient les Suisses de la garde du roi et ceux de la garde du duc
+d'Anjou, qui avaient reçu mission de se saisir de tous les
+gentilshommes de la maison du roi de Navarre et de celle du prince de
+Condé.</p>
+
+<p>C'étaient ces gentilshommes qu'on menait désarmés hors du Louvre pour
+les égorger!</p>
+
+<p>Les Suisses se servirent de leurs armes contre leurs prisonniers,
+quand ils eurent passé le pont-dormant de pierre, auquel aboutissait
+la principale entrée du château; alors, en criant: <i>Tue! tue!</i> ils se
+précipitèrent sur les malheureux, qui criaient: <i>Grâce! merci!</i> en
+essayant de s'enfuir ou de se défendre.</p>
+
+<p>Soit hasard, soit projet arrêté d'avance, on les poussait, l'épée dans
+les reins, jusqu'aux quatre cadavres qui avaient protégé Jacques de
+Savereux, toujours évanoui et presque ivre mort, et là on les frappait
+à coups de pique, de pertuisane, de dague et de pistolet.</p>
+
+<p>Le roi assistait impassible à ce spectacle horrible, qu'on semblait
+avoir mis exprès sous ses yeux; mais sa mère, son frère et ses favoris
+encourageaient de la voix et du geste les assassins.</p>
+
+<p>&mdash;Tuez! tuez! criait le duc d'Anjou, en applaudissant aux coups qu'il
+voyait porter.&mdash;Ce sont de vilains traîtres et faux méchants qui
+conspiraient contre le roi votre sire!&mdash;Ils s'étaient logés dans le
+Louvre, disait Catherine à haute voix, pour s'emparer de la personne
+du roi et régner en sa place!&mdash;Ainsi est déjouée et détruite la
+conspiration! reprenait le duc de Nevers. Ils voulaient exterminer les
+catholiques cette nuit même!</p>
+
+<p>Les Suisses, échauffés déjà par le vin et par l'argent qu'on leur
+avait distribués, s'animèrent davantage à la vue du sang et à la
+nouvelle d'un complot contre le roi et les catholiques; ils
+s'excitaient l'un l'autre à redoubler de fureur et de cruauté, en se
+montrant les morts et en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont ceux qui nous ont voulu forcer pour tuer le roi, notre bon
+et cher sire!... Tuons, tuons-les jusqu'au dernier!</p>
+
+<p>Les gentilshommes qu'ils immolaient sans pitié avaient été arrachés de
+leur lit; quelques-uns, des bras de leurs femmes; plusieurs même
+s'étaient en vain réfugiés dans la chambre de leurs maîtres, le roi de
+Navarre et le prince de Condé, qui ne purent leur venir en aide.</p>
+
+<p>Ils n'avaient donc aucun moyen de parer les coups qu'on leur adressait
+de tous côtés à la fois, et ils tombaient, criblés de blessures dont
+une seule eût suffi pour donner la mort.</p>
+
+<p>Du moins, ils n'avaient pas le temps de souffrir; ils étaient déjà
+expirants lorsqu'on leur mutilait le visage, lorsqu'on leur coupait
+les mains. Ceux qui pouvaient se reconnaître avant d'être frappés
+mortellement, remettaient à Dieu le soin de les venger.</p>
+
+<p>Les sieurs de Bourses, de Saint-Martin et de Beauvais, gouverneur du
+roi de Navarre, furent amenés ensemble, demi-nus, et rendirent l'âme
+en s'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le capitaine de Piles! s'écria Charles IX.</p>
+
+<p>Il désignait du doigt un seigneur richement vêtu, dont le regard fier
+et dédaigneux tenait en respect les meurtriers.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois qu'il faut mourir, dit le capitaine de Piles.</p>
+
+<p>Il dégrafa son manteau brodé d'or et le jeta à un soldat qu'il
+aperçut en sentinelle sous le balcon du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, compagnon, prends ceci pour te souvenir du capitaine huguenot
+qui a si bien festoyé les catholiques devant Saint-Jean-d'Angely!</p>
+
+<p>Un archer le perça d'outre en outre avec une grosse hallebarde et le
+renversa sur les autres.</p>
+
+<p>La commisération des tueurs faillit s'émouvoir en faveur d'un beau
+jeune homme qui s'avançait d'un pas ferme entre deux archers et qui
+salua le roi avec une noble assurance, comme s'il n'était pas
+intéressé dans ce qui se passait autour de lui.</p>
+
+<p>Charles IX le reconnut, et, se penchant en dehors de la balustrade,
+lui fit signe d'approcher.</p>
+
+<p>Mais le jeune seigneur, dont la figure exprimait la douleur et
+l'indignation, montra d'une main le monceau de morts qu'il allait
+grossir, et leva le bras vers le ciel pour le prendre à témoin des
+assassinats qui seraient été commis.</p>
+
+<p>Puis il porta vivement à ses lèvres l'écharpe de soie bleue, brodée
+d'or, qu'il avait sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Les Suisses avaient reculé en voyant le geste du roi, qu'ils
+regardèrent comme un ordre d'épargner cette victime.</p>
+
+<p>&mdash;Gondrin, mon ami! lui cria Charles IX, je te prie d'abjurer, par
+amour de moi, et de te rendre catholique, ainsi que ton maître le roi
+de Navarre!&mdash;Sire! répondit le bâtard de Gondrin, baron de Pardaillan,
+à qui le roi faisait cette prière, j'abjurerais peut-être, par amour
+de vous; mais je ne le puis, par amour de ma dame, qui est de la
+religion, et qui ne m'épouserait pas catholique.&mdash;Méchant, reprit le
+roi avec dépit, préfères-tu ta dame à ton roi! Elle est donc bien
+belle, cette Anne de Curson?&mdash;Ah! sire, c'est la plus gente damoiselle
+de la Bretagne... Mais, au nom de la justice, pourquoi ces meurtres
+abominables?...&mdash;Les huguenots ont tramé une déloyale conspiration
+pour m'ôter la vie et la couronne. Tu n'étais pas conspirateur, toi,
+Gondrin, qui jouais tantôt à la paume avec moi? Hâte-toi donc
+d'abjurer, mon cher fils, sinon je ne réponds de rien... Dis, n'es-tu
+pas bon catholique?&mdash;Point, sire; je suis fiancé à damoiselle Anne de
+Curson, et, comme tel, calviniste jusqu'au bûcher, s'il le faut!</p>
+
+<p>A ces mots, un archer lui asséna sur la tête un coup de pertuisane, et
+l'ayant fait tomber à genoux, étourdi, aveuglé par le sang qui lui
+coulait dans les yeux, le frappa tant qu'il ne le crut pas mort,
+malgré les cris de Charles IX.</p>
+
+<p>Ce prince, voyant que Gondrin, confondu dans la foule des morts, ne
+donnait plus signe de vie, se cacha le visage entre les mains, et
+resta quelques instants absorbé dans ses regrets.</p>
+
+<p>Plus de quatre-vingts gentilshommes avaient été massacrés et gisaient
+en un seul tas qui atteignait presque à la hauteur du balcon.</p>
+
+<p>Des bourgeois, que le bruit des armes à feu, les cris des meurtriers
+et des victimes, la lueur des torches et le tocsin de
+Saint-Germain-l'Auxerrois avaient fait sortir de leurs maisons, se
+hasardèrent sur le théâtre du massacre, et le quittèrent en criant que
+les huguenots avaient tenté de forcer le Louvre et de tuer le roi.</p>
+
+<p>Cette calomnie se répandit en un moment par toute la ville, où l'on
+n'attendait que le signal de l'horloge du palais pour commencer le
+massacre, qui ne s'était pas encore étendu hors du quartier du
+Louvre.</p>
+
+<p>C'était dans ce quartier, autour de l'hôtel de Béthisy, où demeurait
+l'amiral, que les gentilshommes du parti calviniste avaient pris aussi
+leurs logements. Une sourde rumeur, venant de ce côté, témoignait que
+le duc de Guise, le principal ordonnateur de la Saint-Barthélemy, n'en
+avait plus retardé l'exécution.</p>
+
+<p>Tout à coup une fusée partit du haut du clocher de Saint Germain
+l'Auxerrois, et décrivant en l'air une courbe lumineuse, vint
+s'éteindre dans la Seine, en face du Louvre.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, l'amiral n'existe plus pour votre ruine et celle du royaume!
+s'écria Catherine de Médicis: remerciez Dieu et le duc de Guise qui
+vous en ont délivré.</p>
+
+<p>Au même instant, la grosse cloche du palais sonna en carillon, et ses
+joyeux tintements se mêlèrent aux solennelles vibrations du tocsin de
+Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>Aussitôt, une immense clameur, formée de mille cris, s'éleva, en
+grandissant, de tous les points de la ville.</p>
+
+<p>Chaque rue, chaque maison avait ses assassins et ses victimes:
+celles-ci essayaient de fuir plutôt que de se défendre. Les premiers,
+qui semblaient en proie à une sorte de vertige, n'eussent pas fait
+quartier ni à un parent ni à un ami. On égorgeait de sang-froid des
+vieillards, des femmes et des enfants, parce que les enfants, les
+femmes et les vieillards étaient au nombre des égorgeurs.</p>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il plus de huguenots au Louvre? demanda le roi au capitaine
+de Losse, qui avait été préposé à ces préliminaires du massacre
+général.&mdash;Un seul, le sire de Léran, a été sauvé par madame
+Marguerite, qui a promis de le rendre catholique. Il ne reste que le
+roi de Navarre et le prince de Condé...&mdash;Sire, venez, interrompit la
+reine mère: voici qu'on vous apporte en don la tête de l'amiral de
+Coligny.&mdash;Ah! nous avons hâte de la voir! s'écria Charles IX avec une
+joie farouche; mais c'est un don qui ne m'appartient pas et que
+j'enverrai à notre très-saint père le pape.</p>
+
+<p>Il quitta le balcon avec sa suite et alla dans ses appartements
+recevoir le trophée sanglant que Besme lui apportait de la part du duc
+de Guise.</p>
+
+<p>Le sire de Losse, dès que le roi se fut retiré, fit rentrer les
+Suisses de la garde dans le Louvre, dont les portes furent closes et
+qui ne sembla prendre aucune part à la tuerie organisée dans toute la
+ville.</p>
+
+<p>On aurait pu croire que le massacre n'était pas allé jusqu'au séjour
+du roi, si un amas considérable de morts ne fût resté sur la grève, en
+témoignage du contraire.</p>
+
+<p>La Saint-Barthélemy avait commencé là.</p>
+
+<h3 class="sep3">IX</h3>
+
+<p>Parmi cet amas de morts, il y avait pourtant deux vivants:</p>
+
+<p>Le baron de Pardaillan, qui respirait encore, atteint de plusieurs
+blessures mortelles;</p>
+
+<p>Jacques de Savereux, qui n'était pas sorti de son évanouissement,
+quoique à demi étouffé par le poids des cadavres avec lesquels on
+l'avait confondu.</p>
+
+<p>Le manque d'air lui redonna la conscience de son existence, et il
+revint à lui par degrés, en faisant des efforts prodigieux afin
+d'écarter le fardeau qui gênait sa respiration: il fut assez heureux
+pour ramener sa tête à l'air libre et pour dégager un peu sa poitrine.</p>
+
+<p>Son ivresse avait sensiblement diminué par l'effet de cette espèce de
+léthargie qui s'était emparée de tous ses sens et de toutes ses
+facultés; il rouvrit les yeux et les referma d'abord avec effroi, en
+ne rencontrant que des figures grimaçantes et ensanglantées qu'il prit
+pour les bizarres créations du sommeil.</p>
+
+<p>Mais en ouvrant les yeux une seconde fois et en les tenant bien
+ouverts, bien fixes sur les objets qui l'entouraient; mais en avançant
+la main pour les toucher, il s'assura qu'il était éveillé.</p>
+
+<p>Le reste des fumées du vin qui obscurcissaient son cerveau fut dissipé
+subitement.</p>
+
+<p>Il ne pouvait toutefois se rendre compte des circonstances qui
+l'avaient mis au nombre des morts, et il ne s'expliquait pas davantage
+comment ces morts avaient été entassés à deux pas du Louvre. Il
+supposa quelque rixe, quelque duel, et il se demanda s'il ne s'était
+pas battu comme second du sire de Curson avec les convives du
+capitaine de Losse: c'était un souvenir vague qui surnageait dans sa
+mémoire.</p>
+
+<p>Mais il reconnut que son épée était encore dans le fourreau, et il se
+rappela que la rencontre convenue devait se faire le lendemain au
+Pré-aux-Clercs.</p>
+
+<p>Après un premier moment d'hésitation, où ses pensées eurent peine à
+suivre un cours régulier, il songea sérieusement à se tirer de la mare
+de sang dans laquelle il était couché.</p>
+
+<p>Il fit tant des pieds et des mains, qu'il parvint à s'ouvrir un
+passage à travers les cadavres.</p>
+
+<p>Il allait se trouver dégagé tout à fait, lorsqu'il fut arrêté par un
+bras qui ne pouvait appartenir qu'à un vivant.</p>
+
+<p>En même temps, un soupir et des paroles entrecoupées le convainquirent
+que tout n'était pas mort dans ce monceau de corps inanimés.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! dit-il à voix haute, qui donc geint ici? Est-il quelqu'un qui
+vive encore et qui soit en état de venir avec moi?&mdash;Silence, au nom de
+Dieu! lui répondit-on à voix basse. S'ils vous entendent, ils s'en
+vont retourner au carnage, et c'en est fait de nous!&mdash;Eh! qui sont
+ceux-là, je vous prie, qui retourneraient pour nous mettre à mal?
+demanda Jacques de Savereux, en parlant plus bas.&mdash;Ceux qui nous ont
+laissés pour morts! dit la voix qui semblait près de s'éteindre par
+suffocation.&mdash;Des voleurs de nuit? des reîtres? Sur mon âme! je ne
+sais rien de ce qui s'est passé... Je ne suis pas mort ni endormi,
+m'est avis?&mdash;N'êtes-vous pas grièvement blessé, comme je le suis?&mdash;Je
+ne m'en aperçois pas, et blessé ou non, je me sens capable de jouer de
+l'épée galamment. Mais pourquoi cette tuerie?&mdash;Vous êtes bien malade,
+si vous n'avez plus nul souvenir de ces horreurs! Assommés et
+massacrés par les Suisses de la garde du roi, sous les yeux de Sa
+Majesté et de la reine sa mère!&mdash;Sous les yeux du roi! s'écria
+Savereux.</p>
+
+<p>Il leva la tête, en écoutant le tocsin, les cris, les coups de feu qui
+se mêlaient dans les airs.</p>
+
+<p>&mdash;Met-on la ville à sac? demanda-t-il.&mdash;Ce beau massacre n'a pas
+commencé pour s'arrêter, et je me console de mourir, en pensant que je
+ne verrai pas les meurtres de cette fatale nuit!&mdash;On se bat par les
+rues! reprit Savereux qui voulut se mettre debout et qui fut encore
+retenu par son voisin.&mdash;Ne bougez, mon ami! sinon, vous êtes mort sans
+rémission!... Mais, vraiment, vous ne fûtes pas même blessé!&mdash;Je le
+crois maintenant... Le grand diable me baille les étrivières, si je
+comprends comment je me trouve là!... Vous n'étiez pas du souper chez
+le capitaine de Losse? Vous n'avez point rencontré M. de
+Curson?...&mdash;M. de Curson? interrompit la voix qui parut se raffermir:
+où est-il? A-t-il pu échapper à la boucherie? A Dieu plaise!&mdash;J'ignore
+ce qu'il devint depuis que je l'ai quitté: nous avons soupé, bu et
+joué ensemble, si bien que je suis devenu son frère d'armes.&mdash;Vous!
+reprit la voix qui sembla défaillir, tandis que du milieu des morts se
+dressait une tête toute couverte de sang. Votre nom?&mdash;Jacques de
+Savereux, gentilhomme périgourdin, le plus beau joueur de dés et de
+cartes, le plus triomphant buveur qui soit en cour. Et vous?&mdash;Bâtard
+de Gondrin, baron de Pardaillan, gentilhomme de la chambre du roi de
+Navarre!&mdash;Par la messe! je ne vous aurais pas reconnu en ce piteux
+état, vous, le glorieux baron de Pardaillan, favori de monseigneur
+Henri de Bourbon!</p>
+
+<p>La voix s'était tue, et Savereux attendit en vain une réponse.</p>
+
+<p>Cette tête défigurée, qui s'était levée devant lui, venait de retomber
+parmi les morts; mais il la distingua entre toutes au masque de sang
+qui la couvrait et à l'horrible blessure qui avait fendu le crâne
+jusqu'aux sourcils.</p>
+
+<p>Le baron de Pardaillan gisait sans mouvement; néanmoins, son pouls
+battait toujours et ses mains conservaient un peu de chaleur.</p>
+
+<p>Savereux n'hésita pas à lui donner des secours empressés: il l'enleva
+doucement de ce lit de cadavres et le porta près du bord de l'eau.</p>
+
+<p>Là, il lui lava le visage et se servit des lambeaux de sa chemise
+qu'il déchirait pour arrêter le sang de trois blessures dont la
+moindre était mortelle.</p>
+
+<p>Ensuite Savereux chercha dans son esprit le moyen de compléter sa
+bonne action en procurant au blessé les soins nécessaires: il ne
+voyait que le Louvre où l'on pût trouver ces soins que l'humanité ne
+refuse jamais à quiconque les réclame.</p>
+
+<p>Pardaillan lui en avait dit assez pour le mettre en défiance à l'égard
+de l'accueil qu'on leur ferait au Louvre cette nuit-là: non pas qu'il
+ajoutât foi aux étranges déclarations de Pardaillan, accusant le roi
+et les catholiques de trahison et d'assassinat; il supposa seulement
+qu'une querelle s'étant élevée entre les gentilshommes huguenots et
+catholiques, des morts et des blessés étaient restés sur le terrain.</p>
+
+<p>Cependant il s'étonnait, il s'effrayait de la situation de Paris.</p>
+
+<p>Ces cris n'étaient pas des cris de joie; ces coups de feu, des
+réjouissances publiques; ce tocsin, une sonnerie de fête.</p>
+
+<p>Que se passait-il donc d'extraordinaire, de terrible?</p>
+
+<p>Il ne pouvait s'empêcher de craindre une grande catastrophe.</p>
+
+<p>Pardaillan n'avait pas repris ses sens.</p>
+
+<p>Savereux l'interrogeait en vain, dans l'espoir d'obtenir des
+renseignements plus explicites, lorsqu'une troupe d'hommes armés et de
+populace descendit du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois vers la Seine,
+avec des torches, en vociférant.</p>
+
+<p>Savereux ne balance pas à marcher droit à eux, après avoir tiré son
+épée.</p>
+
+<p>Ce sont des soldats qui traînent par les pieds un corps sans tête,
+souillé de fange et de sang: un hideux cortége de misérables en
+haillons s'agite et se presse autour de ces restes méconnaissables que
+chacun veut contempler et outrager à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Au gibet, l'amiral! crient ces forcenés. Allons le pendre à
+Montfaucon! Il sera mieux fêté au pilori des Halles! Oh! le méchant
+païen! Mort aux huguenots! Pas de trêve, pas de rémission! Tuons!
+tuons! Morte la bête, mort le venin! C'est donc là ce grand ennemi de
+la messe? Brûlons sa charogne hérétique!</p>
+
+<p>&mdash;Salaboz, est-ce pas vous qui avez fait cette belle expédition?
+demanda Savereux, apercevant ce capitaine qui avait beaucoup à faire
+pour défendre le cadavre qu'on voulait lui arracher. L'amiral est-il
+bien mort?&mdash;Que vous en semble? repartit Salaboz, en se retournant
+d'un air menaçant vers l'inconnu qui l'avait interpellé par son
+nom.&mdash;Çà, qui es-tu? dit à Savereux un des plus exaltés de la bande,
+en lui présentant la pointe d'une dague. Crie: <i>Vive la messe!</i> sinon,
+au diable ton patron!&mdash;Ah! c'est vous, monsieur de Savereux! s'écria
+Salaboz.</p>
+
+<p>Et, courant à lui, il le dégagea des mains de ses adversaires que ce
+gentilhomme n'eût pas écartés aisément à coups d'épée.</p>
+
+<p>&mdash;Si je comprends rien à ce qui se passe, je veux être condamné à ne
+boire que de l'eau et à ne toucher onc cartes ni dés!&mdash;Vous avez
+pourtant noblement fait votre devoir? dit Salaboz qui le voyait tout
+couvert de sang: combien en avez-vous tué déjà?&mdash;J'en ferai un jour le
+compte, pour vous l'apprendre... Mais qui sont ceux-là qu'il faut
+tuer?&mdash;Tous ceux qui sont huguenots avoués ou cachés, tous ceux qui
+ont en haine le pape, le roi et le duc de Guise, tous ceux enfin qui
+vous paraîtront bons à occire!&mdash;Vrai Dieu! capitaine Salaboz, je ne me
+pique pas d'être si fervent catholique, et je vous laisse la meilleure
+part de cette tuerie!</p>
+
+<p>Jacques de Savereux, indigné et attristé de ces excès de fanatisme
+religieux, auxquels il ne se sentait pas capable de s'associer, tourna
+le dos à Salaboz et regagna lentement le bord de la rivière où il
+avait laissé Pardaillan sans connaissance.</p>
+
+<p>Savereux avait jusqu'alors partagé les passions hostiles des
+catholiques à l'égard des protestants, non par raisonnement et par
+conviction, mais par habitude car il était à peine suffisamment
+chrétien, au baptême près. Il aurait donc pu, cette nuit-là, dans
+toute autre situation d'esprit, suivre sans réflexion l'exemple de ses
+compagnons ordinaires de jeu et de débauche, croire à la justice d'un
+massacre général des huguenots ou du moins l'autoriser par des raisons
+divines et humaines, se mêler avec un aveugle emportement à
+l'exécution de ce vaste complot et se plaire comme Salaboz à répandre
+un sang maudit.</p>
+
+<p>Les circonstances, au contraire, dans lesquelles il venait de se
+trouver, avaient réagi fortement sur sa manière de voir et de sentir,
+à tel point que la cause des huguenots lui parut alors la plus juste
+et qu'il sympathisa dès ce moment avec elle.</p>
+
+<p>La générosité et la franchise de son caractère le prédisposaient
+d'ailleurs à ce revirement d'opinion en présence d'une trahison aussi
+lâche que criminelle: il aurait compris une lutte finale entre les
+deux partis qui divisaient la France, et dans ce cas il n'eût pas
+songé à quitter son drapeau, ni même à examiner de quel côté était le
+bon droit; mais il aurait voulu que cette lutte se fît au grand jour,
+avec partage égal de terrain et de soleil, comme un duel à mort réglé
+par les lois de la chevalerie.</p>
+
+<p>Il se promit donc de rester neutre et de ne pas tremper dans l'odieuse
+perfidie des catholiques.</p>
+
+<p>Ce fut sous l'influence de ces impressions qu'il retourna auprès du
+baron de Pardaillan.</p>
+
+<p>Il ne le connaissait que pour l'avoir vu jouer à la paume et au mail,
+que pour l'avoir entendu vanter comme un brave et digne gentilhomme;
+il se souvenait surtout, ainsi qu'on se souvient d'un rêve, de cette
+belle dame qui, la nuit même, était venue à cheval, suivie d'un valet,
+et qui avait prononcé le nom de Pardaillan.</p>
+
+<p>Ces motifs n'eussent peut-être pas suffi pour déterminer Savereux à
+s'attacher à la fortune de ce capitaine huguenot, qu'il avait
+rencontré demi-mort gisant auprès de lui; mais la conformité de leur
+sort pendant cette nuit sanglante lui semblait un lien qu'il ne devait
+pas rompre: aussi bien, Pardaillan était-il dans un état à ne pas
+permettre qu'on l'abandonnât sans inhumanité.</p>
+
+<p>Pardaillan ne fit aucun mouvement et ne rouvrit pas les yeux lorsque
+Savereux se pencha vers lui; mais il respirait encore, et le sang ne
+coulait plus de ses blessures.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur de Pardaillan! lui cria dans l'oreille Jacques de
+Savereux: il ne fait pas bon ici pour vous!... Ne sauriez-vous pas
+marcher, en vous aidant de mon bras?&mdash;Vous êtes catholique? reprit
+Pardaillan, avec un accent de douloureuse résignation: tuez-moi ici
+plutôt qu'ailleurs, je vous prie!&mdash;Vous tuer? Bon! pourquoi vous
+tuerais-je? repartit Savereux, offensé de ce soupçon qu'il n'avait pas
+mérité: j'empêcherais plutôt qu'on ne vous tuât!&mdash;Vous n'êtes donc pas
+catholique? Ce n'est donc point vous qui parliez tout à l'heure aux
+meurtriers?&mdash;Je ne puis et ne veux être catholique ni huguenot; je
+suis gentilhomme, et à ce titre je vous dois assistance et protection,
+puisque vous êtes gentilhomme.&mdash;Voilà un beau et fier langage, dit
+Pardaillan. Je vous prie désormais de me tenir pour votre frère et
+ami.</p>
+
+<p>Et il lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! répliqua Savereux en acceptant la main qui lui était offerte.
+Il s'agit de vous tirer de là et de vous mettre en lieu sûr.&mdash;Si je
+pouvais seulement passer la rivière et me rendre au faubourg
+Saint-Germain, avant que je meure!&mdash;Vous ne mourrez pas, si vous
+voulez être mon frère et mon ami! Aurez-vous pas la force de vous
+jucher sur mes épaules, pendant que je nagerai?...&mdash;Ce serait vous
+noyer avec moi! Écoutez: mieux vaut me laisser à cette place jusqu'à
+ce qu'on puisse me venir prendre en bateau, mort ou vif; et vous, qui
+avez si bonne envie de me servir, vous ferez plus que me sauver la
+vie: vous passerez la rivière à la nage et irez au faubourg
+Saint-Germain, à l'hôtel de Genouillac, près la porte
+Bussy...&mdash;Imaginez que j'y suis déjà, et dites
+ce que je dois faire...
+Cordieu! Voici des gens qui se sauvent de tous côtés en
+nageant...&mdash;Portez toutefois cette écharpe pour témoigner que vous
+venez de ma part; or, l'ayant remise aux mains de damoiselle Anne de
+Curson...&mdash;Anne de Curson! s'écria Savereux avec une émotion
+indéfinissable.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle pas parente du jeune sire de Curson?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vraiment, c'est sa propre s&oelig;ur, et n'était cette
+malencontreuse nuit, je l'eusse épousée demain.</p>
+
+<p>Jacques de Savereux n'en écouta pas davantage, et sans communiquer son
+projet au baron de Pardaillan, il se jeta dans l'eau tout habillé,
+nagea vigoureusement vers l'autre rive et atteignit la barque du
+passeur, amarrée à un pieu: s'élancer dedans, détacher l'amarre,
+s'emparer des rames, tout cela se fit en quelques secondes, malgré les
+cris du passeur qui était sorti de sa cabane.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes d'absence, Savereux était de retour auprès du
+blessé qu'il enlevait entre ses bras et qu'il transportait dans la
+barque.</p>
+
+<p>Il se mit à ramer avec ardeur:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel noble c&oelig;ur vous êtes! murmura Pardaillan: moi qui vous
+accusais de m'avoir abandonné!&mdash;Vous abandonner! reprit Savereux avec
+étonnement; ne vous avais-je pas dit que j'étais le frère d'armes de
+votre futur beau-frère, Yves de Curson?</p>
+
+<p>La rivière était couverte de corps morts qui flottaient entre deux
+eaux et de blessés qui s'enfuyaient à la nage: quelques-uns essayèrent
+de s'accrocher au bateau, mais Savereux les repoussa avec les rames,
+dans la crainte qu'ils ne fissent chavirer la frêle embarcation.</p>
+
+<p>Dans ce moment, le roi reparut sur le balcon du Louvre, avec des
+torches, pour contempler la Seine teinte de sang. Plusieurs coups
+d'arquebuse partirent de ce balcon, dirigés contre les fugitifs qui
+passaient l'eau.</p>
+
+<p>Une balle siffla aux oreilles de Savereux qui reconnut le roi et ses
+favoris comme les auteurs de ces arquebusades.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me damne! s'écria-t-il. Le roi de France très-chrétien tire à
+la cible sur ses pauvres sujets! Certes, j'ai honte d'être catholique.</p>
+
+<p>La barque touchait la rive: il se trouvait hors de la portée des
+balles; mais lorsqu'il s'apprêtait à descendre à terre le blessé, il
+fut forcé de mettre l'épée à la main, pour tenir en respect le passeur
+qui le menaçait d'un coup de croc.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! compère, lui dit-il d'un ton d'autorité: lequel préfères-tu
+des deux, ma rapière dans ton ventre ou cinq cents écus d'or dans ta
+bourse?&mdash;Cinq cents écus d'or! répéta le passeur qui ne pensa plus à
+s'opposer à l'abordage. Que veut-on de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Que tu m'aides à mener ce gentilhomme jusques à l'hôtel de
+Genouillac près la porte Bussy. Mais pour te rendre sûr que tu seras
+payé de la somme promise, voici que je te paye d'avance sans
+compter.&mdash;O mon frère! mon ami! murmura Pardaillan oppressé par la
+reconnaissance. Je m'en vais donc revoir Anne avant que de mourir!</p>
+
+<h3 class="sep3">X</h3>
+
+<p>Près de la porte Bussy, qui séparait la rue Saint-André-des-Arcs du
+faubourg Saint-Germain-des-Prés, et qui était située vis-à-vis de la
+rue Contrescarpe actuelle, s'élevait une vieille maison dite l'hôtel
+de Bussy, parce que Simon de Bussy, conseiller du roi, au quatorzième
+siècle, y avait logé: ses héritiers avaient vendu cet hôtel à la noble
+famille de Genouillac, qui lui donna son nom.</p>
+
+<p>A cette époque, chaque famille noble possédait à Paris un hôtel,
+qu'elle n'occupait presque jamais, mais où elle attachait son nom et
+ses armes. C'était d'ailleurs un lieu de séjour prêt à recevoir les
+propriétaires ou leurs parents et amis, lorsqu'ils se rendaient dans
+la capitale, afin de ne pas descendre en quelque auberge, comme un
+voyageur étranger, de médiocre condition.</p>
+
+<p>Le sire de Genouillac avait donc offert les clés de sa maison de Paris
+à la baronne de Curson qui venait de Bretagne pour marier sa fille au
+baron de Pardaillan.</p>
+
+<p>Dans une grande salle du premier étage, la dame de Curson, assise,
+droite et immobile, sur une chaise haute et massive en bois de
+châtaignier, écoutait la voix grave et solennelle d'un ministre
+protestant, maître Simon de Labarche, qui lui lisait la Bible.</p>
+
+<p>Ils étaient tous les deux tellement absorbés, l'un par la lecture, et
+l'autre par l'audition, qu'ils ressemblaient à deux statues, n'eût été
+le mouvement que faisait la main du ministre en tournant la page du
+livre.</p>
+
+<p>La lumière de deux grosses chandelles de cire jaune dans de lourds
+flambeaux d'argent, éclairait faiblement cette scène nocturne, à
+laquelle prêtaient d'étranges reflets la tenture de la chambre en
+cordouan ou cuir doré et gaufré, et les vitraux peints des fenêtres
+ogivales.</p>
+
+<p>Le silence et l'obscurité régnaient au dehors.</p>
+
+<p>On n'entendait par intervalles que le pas du veilleur de nuit, qui se
+promenait le long de la plate-forme des tours de la porte de Bussy.</p>
+
+<p>Par intervalles aussi, une lueur errante traversait le vitrail et s'y
+colorait avant de tomber sur le plancher couvert de nattes ou de
+monter aux lambris armoriés du plafond: c'était le passage d'un piéton
+ou d'un cavalier précédé d'un porteur de torche.</p>
+
+<p>En ce moment, le ministre lisait l'histoire de Joseph vendu par ses
+frères:</p>
+
+<p>«Et ils prirent la robe de Joseph, et ayant tué un bouc d'entre les
+chèvres, ils ensanglantèrent la robe. Puis, ils adressèrent à leur
+père cette robe ensanglantée, en lui faisant dire: «Nous avons trouvé
+ceci; connais maintenant si c'est la robe de ton fils ou non.» Et il
+la connut et dit: «C'est la robe de mon fils; une bête féroce l'a
+dévoré; assurément Joseph est mort.» Ce disant, Jacob déchira ses
+vêtements, se ceignit d'un sac et mena deuil sur son fils plusieurs
+jours durant.»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maître Simon! murmura la dame de Curson, avec un accent
+lamentable: mon fils est mort et aussi ma bien-aimée fille Anne!&mdash;D'où
+vous vient cette mauvaise pensée, madame? répondit le ministre, d'un
+ton de réprimande: le Dieu d'Israël n'est-il pas toujours là pour
+protéger les siens?&mdash;Il fera tantôt jour, et Anne n'est point revenue!
+Voilà quatre heures et plus qu'elle partit à cheval, accompagnée de
+notre vieux Daniel!&mdash;La faute en est à vous, qui l'avez laissée
+partir. Est-il sage et convenable qu'une damoiselle noble, de son âge
+et de sa beauté, s'en aille chevaucher par les rues de la ville en
+pleine nuit? Vous avez péché par imprudence, madame, et maintenant
+vous portez la peine du péché, qui est l'angoisse.&mdash;Eh! maître Simon,
+je n'étais pas moins inquiète qu'elle-même à l'endroit de mon fils: il
+est trop enclin aux passions et voluptés de ce monde...&mdash;Je m'en suis
+<ins title="'maintefois' dans l'original">maintesfois</ins> affligé avec vous;
+messire Yves ne sait se défendre des
+attraits diaboliques de la sensualité; il se livre volontiers au
+libertinage, à la débauche, au jeu, comme ferait un catholique. Je
+l'ai prêché et admonesté là-dessus, sans qu'il fasse état de
+s'amender. Hier encore, je lui conseillais de fuir la compagnie des
+papistes qui ne peuvent que l'induire à mal; ainsi, hante-t-il un
+certain capitaine de Losse, qui l'excite à boire et à jouer...&mdash;Dieu
+me le rende, ce pauvre et cher enfant! murmura la dame de Curson, en
+joignant les mains et en les élevant au ciel.&mdash;Dieu vous le rende pur
+et immaculé, car autant vaut perdre la vie, que la souiller au
+bourbier du vice. C'est affaire aux papistes que de se libérer du
+remords et de la pénitence par une absolution. Le péché ne s'efface
+que par la réparation; après le scandale, il faut le bon
+exemple...&mdash;Où croyez-vous qu'elle puisse être? demanda la dame de
+Curson, qui suivait son idée à travers les pieuses réflexions du
+ministre.&mdash;Nous devons remercier la divine Providence qui se déclare
+pour ceux de la religion, continua le ministre; mais c'est de
+l'aveuglement et de l'ingratitude que d'imaginer que la paix nous est
+donnée pour banqueter, jouer aux dés et aux cartes, tenir propos
+dissolus et vivre en papisterie. Le bienfait de la paix mérite d'être
+mieux employé: il importe de faire l'aumône, de pratiquer les bonnes
+&oelig;uvres, de méditer la sainte Écriture, d'assister aux
+prêches...&mdash;Oyez, oyez! s'écria la dame de Curson.</p>
+
+<p>Elle étendait le bras dans la direction du Louvre, qu'on distinguait
+dans le lointain, comme une masse noire dominant les toits des
+maisons.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce son de cloche? ce n'est pas la cloche des matines, ni
+celle de l'angelus: c'est le tocsin!&mdash;Le tocsin? reprit le ministre
+sans s'émouvoir et sans quitter sa place. Il y a tant de cloches en
+cette ville, qu'on ne peut comprendre ce qu'elles disent. Les papistes
+ne se contentent de sonner leurs messes: ils sonnent vêpres, complies,
+matines; ils sonnent les mariages, les baptêmes, les morts...&mdash;Les
+morts! c'est le jour des Morts! répéta la dame de Curson, dominée par
+ses pressentiments: oyez ces cris, ces arquebusades, et par-dessus
+tout le tocsin!&mdash;La volonté de Dieu soit faite en tout temps et en
+tous lieux! répliqua tranquillement le ministre. Ne vous plaît-il pas,
+madame, d'achever notre lecture?&mdash;Mon fils! ma fille! criait avec
+désespoir la pauvre mère.</p>
+
+<p>Elle s'était élancée vers la fenêtre ouverte et fixait à l'horizon ses
+regards obscurcis de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils, où sont-ils, grand Dieu! Le tocsin, toujours le
+tocsin!... On se bat, on tue, on meurt!...
+Absents l'un et l'autre!...
+Si je savais du moins les revoir!&mdash;C'est Dieu qui le sait, madame, et
+je vous invite à l'intercéder dans vos prières, pour qu'il vous ramène
+sains et saufs ceux que vous pleurez!</p>
+
+<p>La dame de Curson, accablée de douleur, obéit à ce conseil qui lui
+permettait de se concentrer dans la pensée de ses enfants.</p>
+
+<p>Ses genoux fléchirent d'eux-mêmes et elle tomba prosternée, les yeux
+fixés vers le point éloigné d'où s'élevait le tumulte qui paraissait
+grandir et s'étendre à chaque instant; ses mains étaient crispées
+l'une dans l'autre, plutôt que jointes pour prier; elle ne priait
+pas, elle n'entendait pas seulement maître Simon priant à haute voix
+auprès d'elle; mais elle offrait à Dieu sa propre vie en échange de
+celles d'un fils et d'une fille que son imagination maternelle lui
+représentait exposés aux plus grands périls.</p>
+
+<p>Elle resta écrasée sous le poids de l'anxiété qui la dévorait,
+écoutant, regardant, attendant toujours.</p>
+
+<p>C'était un touchant spectacle que cette vieille dame agenouillée, ou
+plutôt affaissée sur elle-même, semblable à une condamnée devant le
+billot, tandis qu'à ses côtés, le ministre protestant, vieillard
+chétif, au visage maigre et pâle, aux yeux vifs et ardents, au crâne
+chauve et blanc, aux mains sèches et jaunes, se fortifiait par la
+prière et s'animait au martyre.</p>
+
+<p>La dame de Curson avait arraché sa toque de velours noir pour mieux
+prêter l'oreille à tous les bruits, et ses cheveux blancs, réunis
+d'ordinaire en grosses touffes bouclées sur les tempes, s'étaient
+déroulés et battaient ses joues inondées de larmes.</p>
+
+<p>L'aspect de son désespoir était encore plus saisissant, à cause de son
+costume de laine noire, analogue à celui d'une religieuse, costume que
+la reine Catherine de Médicis avait imposé aux veuves depuis la mort
+de Henri II.</p>
+
+<p>Mais ce corsage plat terminé en pointe, cette robe longue à larges
+plis, ce manteau traînant jusqu'à terre avec un collet relevé en
+éventail à partir des épaules, ce n'étaient pas ces formes et cette
+couleur sévère de vêtements qui pouvaient changer l'expression de
+douceur et de bonté empreinte sur sa noble physionomie.</p>
+
+<p>Pour être veuve, elle n'en était que plus mère.</p>
+
+<p>Tout à coup elle se lève.</p>
+
+<p>Elle s'élance au balcon, elle se penche en avant pour distinguer dans
+l'ombre des rues un objet qu'elle a pressenti: ses prunelles
+rayonnent, sa bouche s'agite entr'ouverte, sa respiration est
+suspendue, son c&oelig;ur bat avec violence!</p>
+
+<p>Elle a reconnu le trot d'un cheval sur le pavé.</p>
+
+<p>Ce trot s'accélère en approchant de la porte de Bussy.</p>
+
+<h3 class="sep3">XI</h3>
+
+<p>Cependant une inexprimable confusion s'est répandue dans la ville
+entière.</p>
+
+<p>Les cloches sont en branle dans tous les clochers et accompagnent à la
+fois le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois et le carillon de
+l'horloge du palais.</p>
+
+<p>Les coups de feu éclatent dans chaque rue et dans chaque maison; des
+cris de grâce se mêlent aux cris de mort.</p>
+
+<p>La lugubre clarté des torches se promène çà et là, comme si l'incendie
+allait succéder au massacre. Déjà le jour commence à poindre et le
+ciel se colore à l'orient.</p>
+
+<p>Mais la dame de Curson n'entendait qu'un trot de cheval, qu'elle a pu
+suivre entre tous les bruits.</p>
+
+<p>Bientôt elle croit voir, elle voit ce cheval dans la rue
+Saint-André-des-Arcs; elle appelle Yves, elle appelle Anne!</p>
+
+<p>Deux voix ont répondu à chacun de ces deux appels, qu'elle réitère
+avec moins de force et plus d'émotion pour s'assurer qu'elle n'est
+point abusée par une illusion de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! c'est elle! ce sont eux! s'écrie-t-elle dans une joie
+indicible: ô mon Dieu, mon Dieu! que béni soit son saint nom!</p>
+
+<p>Elle se précipite, elle franchit l'escalier, elle arrive à la porte de
+la rue, elle en pousse les lourds verrous, elle tourne l'énorme clé
+dans la serrure avec autant de facilité qu'une main vigoureuse aurait
+su le faire: l'amour maternel a doublé ses forces.</p>
+
+<p>Mais, une fois dans la rue, elle est encore séparée de ses enfants par
+un obstacle imprévu contre lequel ses efforts ne peuvent rien.</p>
+
+<p>La porte de Bussy, qui se ferme au couvre-feu, ne se rouvre qu'à cinq
+heures du matin; les clés des serrures du côté de la ville sont en
+dépôt chez le quartenier; les clés des serrures du côté du faubourg,
+chez le prévôt de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés.</p>
+
+<p>Ces serrures ont été disposées de manière à empêcher un nouveau
+Périnet-Leclerc de livrer l'entrée de la ville à l'ennemi, et les
+portes, rétablies par François I<sup>er</sup>, sont assez épaisses et assez
+bardées de fer pour ne céder qu'à l'artillerie.</p>
+
+<p>Comment madame de Curson rejoindra-t-elle ses enfants? comment ceux-ci
+rentreront-ils dans l'hôtel de Genouillac, qui les mettrait du moins
+en sûreté?</p>
+
+<p>La dame de Curson frappe de ses deux poings contre la porte massive;
+elle crie, elle intercède, elle demande qu'on ouvre cette porte, elle
+promet une forte récompense à qui lui viendra en aide.</p>
+
+<p>Mais le veilleur s'est enfui au bruit du tocsin et des arquebusades;
+les habitants du voisinage se tiennent renfermés chez eux, inquiets et
+tremblants: le faubourg et les quartiers contigus sont encore
+tranquilles et comme étrangers à ce qui se passe dans Paris.</p>
+
+<p>C'est alors que Yves de Curson et sa s&oelig;ur se présentent devant la
+porte de Bussy, et, sans descendre de la monture qui les amène tous
+deux, annoncent leur arrivée par un cri de joie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Anne, Yves? c'est vous, mes très-chers enfants! criait
+la dame de Curson, qui essayait toujours avec ses faibles mains
+d'ébranler cette porte que sa voix traversait à peine. Ne vous est-il
+rien arrivé? êtes-vous tous les deux sains et saufs?&mdash;Pas de cri, pas
+de bruit, madame ma mère! répondit Yves de Curson. Avisez seulement à
+ce qu'on ouvre cette porte!&mdash;Les clés sont, d'une part, chez le prévôt
+de l'Abbaye, et, d'autre part, chez le quartenier du quartier
+Saint-André-des-Arcs, objecta tristement le vieux Daniel. Il eût
+fallu, comme je le voulais, sortir de la ville par la porte
+Saint-Michel, qui est ouverte la nuit comme le jour, et rentrer au
+faubourg par la porte Abbatiale.&mdash;Oui, bien, si la rue de la Harpe
+n'était pas déjà en émotion! reprit le jeune homme, qui se consultait
+dans son for intérieur pour prendre un parti.&mdash;Qu'est-ce qui se passe?
+demanda la dame de Curson. La ville est-elle au pillage? Qui sont les
+ennemis? Pourquoi ce grand tumulte?&mdash;Ne voyez-vous pas quelque
+expédient pour ouvrir cette porte? interrompit Yves de Curson; si la
+chose est possible, ne tardez guère; sinon, retournez en votre logis,
+éveillez vos gens, barricadez portes et fenêtres, tenez-vous en
+défense, jusqu'à ce que je revienne par un autre chemin.&mdash;Madame ma
+mère, dit Anne d'une voix tremblante, M. de Pardaillan n'est-il point
+auprès de vous pour vous défendre?&mdash;M. de Pardaillan? répondit la dame
+de Curson; je ne l'ai point vu et ne l'attends pas avant l'heure fixée
+pour vos épousailles.&mdash;Ah! vous m'avez trompée, Yves, en m'assurant
+que je trouverais ici M. de Pardaillan! s'écria la damoiselle de
+Curson avec amertume; j'aurais mieux fait de suivre ma visée et
+d'aller où mon c&oelig;ur me menait, quand je vous ai rencontré devers la
+Bastille.&mdash;Oui-da, ma mie, où seriez-vous allée, s'il vous plaît?
+répliqua Yves: vous ne pouviez passer les ponts qui étaient gardés,
+vous ne pouviez vous engager dans les rues de la ville, sous peine
+d'être mise à mal. N'est-ce pas moi, méchante, qui vous ai conduite
+jusqu'ici, malgré bien des périls?&mdash;Je vous remercierais, Yves, pour
+ce bon secours, si M. de Pardaillan était céans, si je le savais, à
+cette heure, en sûreté!&mdash;Il est plutôt en sûreté que vous-même, Anne,
+puisqu'il loge au Louvre, dans la propre chambre du roi de
+Navarre!&mdash;Le seigneur Dieu nous aide! s'écria le valet: voici des
+cavaliers qui débouchent par la rue Saint-André-des-Arcs!&mdash;Merci de
+nous! s'écria madame de Curson: voici une grosse bande de gens qui
+sortent de l'Abbaye avec des torches!&mdash;Madame ma mère, rentrez chez
+vous! dit le jeune homme d'un ton d'autorité que motivait la
+circonstance. Je vous promets de n'être pas longtemps à vous
+rejoindre, avec la grâce de Dieu. Et vous, ma s&oelig;ur, sur votre vie,
+ne prononcez pas une parole et me laissez faire ce qui conviendra pour
+notre salut!&mdash;Oh! mon fils! ils viennent! ma pauvre fille! murmurait
+la dame de Curson.</p>
+
+<p>Elle se cramponnait des deux mains à la porte qu'elle s'imaginait
+faire mouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Par votre âme! madame ma mère, si vous ne rentrez promptement, vous
+nous perdez tous! disait à demi-voix Yves de Curson. Çà, ma s&oelig;ur,
+ne vous lamentez pas ainsi, pour Dieu!</p>
+
+<p>Le sire de Curson attendit l'approche des cavaliers, sans descendre de
+cheval.</p>
+
+<p>Il avait tiré son épée et il couvrait de son corps sa s&oelig;ur, assise
+en croupe derrière lui; le vieux Daniel se tenait prêt aussi à faire
+usage de ses armes.</p>
+
+<p>Mais il ne fallait pas songer à une folle résistance.</p>
+
+<p>C'était la cavalerie que le duc de Guise envoyait, sous la conduite de
+Maugiron, pour agir contre les huguenots logés au faubourg
+Saint-Germain-des-Prés, et la garde abbatiale venait se joindre à ces
+gens d'armes, afin de les seconder dans l'exécution du massacre.
+Ceux-ci amenaient avec eux le quartenier qui devait leur ouvrir la
+porte, ceux-là accompagnaient le prévôt de l'Abbaye.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vive! cria-t-on, en apercevant un homme à cheval qui paraissait
+garder la porte de Bussy: huguenot ou catholique?&mdash;Catholique!
+répondit Yves de Curson.</p>
+
+<p>Le sire de Maugiron s'était porté le premier en avant pour voir à qui
+l'on avait affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez, de fait, la croix blanche au chapeau et le mouchoir au
+bras droit? dit Maugiron, reconnaissant le jeune huguenot avec lequel
+il avait soupé et joué la nuit même chez le capitaine de Losse. M'est
+avis que vous vous êtes fait catholique depuis peu de temps?&mdash;Depuis
+que je vous vis au jeu, répliqua le jeune homme avec une heureuse
+présence d'esprit; depuis que je perdis contre vous vingt-cinq mille
+<ins title="'écu' dans l'original">écus</ins> d'or, que je vous dois
+encore...&mdash;Vingt-cinq mille écus d'or? répéta le sire de Maugiron.</p>
+
+<p>Il comprit qu'on les lui offrait comme rançon, et il n'eut garde de
+les refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! je me souviens de votre dette et vous sais bon gré de ne
+l'avoir pas oubliée. Toutefois, je pensais que c'était cinquante mille
+écus?&mdash;Vous avez sans doute meilleure mémoire que moi, messire, et je
+m'en rapporte à votre opinion; ce sera donc cinquante mille écus
+d'or.&mdash;Par la messe! vous êtes un beau joueur! Mais, je vous prie,
+quand avisez-vous à me payer cette somme?&mdash;Je vous la payerai, sur ma
+foi, aussitôt que vous prendrez congé de nous, si je puis retourner en
+Bretagne avec ma mère, ma s&oelig;ur et mes domestiques.&mdash;Où logez-vous?
+dit à voix basse M. de Maugiron qui s'approcha d'Yves de Curson et lui
+tendit la main. Je vais vous faire escorte jusqu'à votre logis;
+j'ordonnerai qu'on en garde la porte: vous y serez renfermé avec vos
+gens, et j'irai terminer notre marché, dès que je pourrai moi-même
+vous conduire hors de Paris.</p>
+
+<p>Maugiron retourna vers sa cavalerie qui avait fait halte pendant qu'il
+allait seul à la rencontre d'Yves de Curson; il annonça tout haut que
+ce cavalier venait de lui transmettre des ordres de la part du roi.</p>
+
+<p>Le quartenier, escorté de soldats du guet, ouvrit la porte de Bussy,
+que le prévôt de l'Abbaye ouvrait aussi de son côté.</p>
+
+<p>Les gens d'armes défilèrent, l'épée nue et le pistolet au poing,
+devant le sire de Curson, sa s&oelig;ur et leur valet, non sans les
+regarder avec défiance et menace.</p>
+
+<p>Maugiron, après avoir distribué les postes et les instructions à sa
+troupe, dont il remit le commandement à son lieutenant, se rapprocha
+du jeune huguenot qu'il n'avait pas un instant perdu de vue.</p>
+
+<p>Des cris de mort retentirent dans les rues du faubourg où se
+répandaient en tumulte les cavaliers de Maugiron et les archers de la
+garde abbatiale.</p>
+
+<p>Yves de Curson crut qu'il n'avait plus qu'à vendre chèrement sa vie,
+et il faillit ne pas attendre une attaque pour faire usage de ses
+armes.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai demandé où vous logiez, dit Maugiron qui n'avait aucune
+intention hostile à l'égard de ceux qu'il s'apprêtait à rançonner.&mdash;La
+rançon que je vous ai promise, reprit Yves de Curson, comprend toutes
+les personnes de ma famille et de ma maison, sans exception?&mdash;Et, en
+outre, M. de Pardaillan, qui sera mon mari, ajouta Anne troublée d'un
+triste pressentiment qui fit trembler sa voix.&mdash;Ah! Pardaillan? répéta
+Maugiron avec un signe de tête de mauvais augure: je souhaiterais pour
+lui qu'il fût avec vous, mais il est au Louvre chez le roi de
+Navarre.&mdash;Je n'entends parler que des personnes qui demeurent à
+l'hôtel de Genouillac, répliqua Yves; vous vous engagez à les mener
+sûrement hors de Paris?...&mdash;Oui, et tout à l'heure, avant que le
+massacre soit plus échauffé. Faites monter tout votre monde à cheval
+ou en litière, et je vous conduirai moi-même, sans qu'on vous ôte un
+cheveu de la tête.&mdash;Si j'étais seul de ma personne, je ne consentirais
+jamais à racheter ma vie à prix d'or et je mourrais plutôt avec mes
+frères qu'on égorge traîtreusement!&mdash;Çà, mon maître, repartit vivement
+Maugiron, avez-vous regret des cinquante mille écus qui sont,
+disiez-vous, une dette de jeu?&mdash;Voici l'hôtel où loge madame ma mère,
+répondit le jeune homme avec noblesse: je vous invite à y entrer pour
+que je m'acquitte envers vous.&mdash;Eh! monsieur de Curson? est-ce pas
+vous? cria Jacques de Savereux qui parut sur le balcon du premier
+étage: montez vite, car on a grandement besoin de vous céans!&mdash;Je vous
+attendrai ici, dit Maugiron à Yves de Curson; ne tardez guère, je vous
+prie, si vous voulez que j'aie encore le pouvoir de tenir ma promesse
+et de vous sauver tous!</p>
+
+<h3 class="sep3">XII</h3>
+
+<p>Anne de Curson avait seule entendu une voix mourante qui l'appelait
+par son nom; elle ne put méconnaître cette voix, et elle s'était
+élancée à terre, avant que son frère songeât à la retenir.</p>
+
+<p>Il la suivit dans l'hôtel dont la porte était restée entr'ouverte, et
+ne la rejoignit qu'au moment où elle se précipitait, tout en larmes,
+sur le corps de son fiancé.</p>
+
+<p>Pardaillan, près de rendre le dernier soupir, retrouva, en la voyant,
+assez de force pour la presser dans ses bras et pour lui adresser un
+adieu suprême.</p>
+
+<p>&mdash;Anne, chère Anne, lui dit-il à travers le râle de l'agonie, je ne
+veux pas mourir sans vous avoir épousée, et j'entends que vous portiez
+mon deuil par souvenir de moi.&mdash;Pensez que vous ne mourrez pas, je
+vous conjure, reprit-elle en sanglotant; je vous soignerai, je vous
+guérirai! fussiez-vous mort, je vous ressusciterai!&mdash;Non, ma
+bien-aimée Anne, il n'y a pas de miracle de l'art qui fasse que je
+survive à mes blessures, même qui me donne une heure d'existence; mais
+le temps qui me reste suffit à nos épousailles, et j'ai prié maître
+Labarche de nous marier chrétiennement, comme si nous devions être
+conjoints pour bien vivre ensemble.&mdash;Je ne m'y oppose pas, si tel est
+votre désir; mais je demande d'abord qu'un médecin soit mandé, qu'on
+vous couche en un lit, qu'on bande vos plaies...&mdash;Oh! que de délais,
+chère damoiselle! Vous ai-je pas déclaré que je meurs, que je suis
+quasi mort? Ne mettez donc plus de retardement à la consolation que je
+vous demande? Voici l'écharpe que j'ai gardée comme gage de votre
+c&oelig;ur, voilà l'anneau que je tenais comme gage de votre main!&mdash;Qu'il
+soit fait selon votre volonté, mon cher seigneur; et j'ai confiance
+que Dieu, qui va consacrer notre union, ne voudra pas qu'elle soit
+sitôt rompue par la mort!&mdash;Monsieur de Curson, cria d'en bas le sire
+Maugiron, quand aurez-vous fini vos préparatifs de départ? Hâtez-vous,
+si vous n'aimez mieux ne partir jamais!</p>
+
+<p>Aucun des assistants ne prit garde à l'appel pressant de Maugiron,
+aucun n'entendait les cris effrayants qui sortaient des maisons
+voisines où l'on commençait à massacrer les huguenots et à les jeter
+par les fenêtres.</p>
+
+<p>Le ministre protestant s'était mis en devoir de consacrer le mariage
+du baron de Pardaillan et d'Anne de Curson, avec autant de calme et de
+solennité que si la cérémonie avait eu lieu dans un temple sous la
+garantie des édits de pacification.</p>
+
+<p>La dame de Curson et son fils s'étaient agenouillés auprès du
+moribond, dont le visage ensanglanté se refusait à exprimer la joie
+triste et douce qu'il sentait en lui-même pendant la célébration de
+cet hymen funèbre.</p>
+
+<p>Jacques de Savereux, debout dans un coin de la salle, s'associait de
+pensée aux prières du ministre et s'attachait de plus en plus à la
+destinée de cette famille, au milieu de laquelle le hasard l'avait
+introduit.</p>
+
+<p>Il ne se lassait pas de contempler la belle tête d'Anne, qui, le front
+appuyé sur une de ses mains, tandis que de l'autre elle comptait les
+battements du c&oelig;ur de son époux, avait concentré toute son âme dans
+un regard fixe et désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Sire de Gondrin, baron de Pardaillan, dit le ministre d'un ton ferme
+et imposant, jurez-vous d'accorder loyale et honorable protection à la
+damoiselle Anne de Curson, que vous prenez devant Dieu comme bonne
+femme et légitime épouse?&mdash;Je le jure devant Dieu! répondit
+Pardaillan, qui retrouva sa voix naturelle pour prononcer ce
+serment.&mdash;Et vous, damoiselle Anne de Curson, jurez-vous d'aimer, de
+servir et de contenter en toute chose messire de Gondrin, baron de
+Pardaillan, que vous tiendrez devant Dieu pour votre bon et fidèle
+mari?&mdash;Devant Dieu, je le jure, répondit la mariée en poussant de
+nouveaux sanglots.&mdash;Par la messe! cria Maugiron avec impatience, en
+aurez-vous bientôt fini? Descendez vitement ou sinon je vous envoie à
+tous les diables!&mdash;C'est toi, Maugiron? dit Savereux qui se montra sur
+le balcon, en reconnaissant la voix de son compagnon de table et de
+jeu. Qu'attends-tu là-bas?&mdash;C'est toi, Savereux? reprit Maugiron,
+étonné de cette rencontre qui lui donna tout d'abord à penser qu'on
+s'était moqué de lui: que fais-tu là-haut?&mdash;Moi! je règle mes comptes
+avec mon ami de Curson; après quoi, nous irons vous joindre au
+Pré-aux-Clercs, en compagnie de dix ou douze bonnes épées huguenotes,
+pour vider notre querelle du souper.&mdash;Songes-tu, ou bien es-tu en
+démence? J'imagine que tu as dormi jusqu'à présent, pour ne savoir pas
+qu'on fait la chasse aux huguenots et qu'il n'y en aura plus un à
+Paris, le jour levé. Conseille donc à ton ami de Curson de venir
+régler aussi ses comptes avec moi?</p>
+
+<p>Jacques de Savereux rentra dans la salle où son nom avait été
+prononcé.</p>
+
+<p>Il vit le baron de Pardaillan, qui s'était soulevé sur un coude, et
+qui prêtait l'oreille aux rumeurs du dehors, pendant que sa femme et
+son beau-frère s'efforçaient de le retenir sur le tapis où il était
+étendu.</p>
+
+<p>Pardaillan s'agitait convulsivement: il se frappait le front dans ses
+mains, il s'arrachait les cheveux, comme s'il eût repris son énergie
+pour comprendre le péril imminent qui menaçait les objets de son
+affection.</p>
+
+<p>Il sembla se calmer en apercevant Savereux, et il retomba épuisé,
+haletant, sans voix et presque sans regard; puis lui faisant signe
+d'approcher:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Savereux, lui dit-il avec effort, vous vous êtes conduit
+de telle sorte à mon égard, en vous dévouant pour me sauver, que je
+suis assuré de votre dévouement envers une personne que j'aime plus
+que moi-même: lorsque je serai mort, je vous confie ma veuve à
+défendre et à garder, en mon lieu et place, comme si elle fût votre
+propre femme et que vous fussiez mon frère d'alliance.&mdash;Monsieur de
+Savereux, vous étiez déjà mon frère d'armes, reprit Yves de Curson,
+soyez encore mon frère d'alliance!&mdash;Frère d'alliance, frère d'armes,
+frère en Jésus-Christ! s'écria Jacques de Savereux, avec
+exaltation.&mdash;Madame ma mère, la dot que vous devez octroyer à ma
+s&oelig;ur Anne n'est-elle que de soixante mille écus d'or?&mdash;Qui sont
+renfermés en soixante sacs dans ce coffre? dit la dame de Curson: ils
+sont à vous, monsieur de Pardaillan.&mdash;Je les donne et lègue à ma chère
+veuve, reprit Pardaillan, pour en faire tel usage qu'il lui
+conviendra...&mdash;J'en ai besoin ce jourd'hui, ma s&oelig;ur, interrompit
+Yves de Curson: je les emprunte et les rendrai sur mon patrimoine; car
+il importe que je paye une dette de jeu, à savoir soixante-dix mille
+écus que j'ai perdus cette nuit contre M. de Savereux
+ci-présent...&mdash;Par la mordieu! que voulez-vous que j'en fasse? s'écria
+Savereux, repoussant la cassette que le jeune homme lui
+présentait.&mdash;Vous me les prêterez à votre tour, mon frère d'armes,
+afin que je paye la rançon de ma mère, de ma s&oelig;ur et la nôtre à
+tous, moyennant la somme de cinquante mille écus d'or, que Maugiron
+attend à la porte de l'hôtel.&mdash;Monsieur de Curson, cria encore
+Maugiron, si vous tardez à venir, je ne réponds plus de rien et retire
+ma promesse de sauf-conduit!</p>
+
+<p>Anne sanglotait, penchée sur son époux expirant qui ne la voyait plus,
+mais qui lui parlait encore pour l'encourager.</p>
+
+<p>Elle était devenue insensible à tout le reste; elle n'avait aucune
+conscience, ni aucun souci du péril imminent qui l'environnait: les
+clameurs de la populace et de la soldatesque en délire n'arrivaient
+pas à ses oreilles; elle se sentait comme seule au monde, avec l'être
+chéri qu'elle croyait disputer à la mort.</p>
+
+<p>Pardaillan, quoique agonisant, avait saisi et compris quelques uns
+des bruits lugubres qui remplissaient le faubourg: il se rendait
+compte de la nécessité de fuir, faute de pouvoir se défendre; il était
+impatient de mourir, pour n'être plus un obstacle à cette fuite.</p>
+
+<p>&mdash;Anne, je vous ordonne de suivre celui que je vous ai choisi pour
+gardien, tuteur et défenseur! dit-il, d'un accent d'autorité.
+Savereux, tenez, en souvenir de vos généreux services, mon écharpe et
+cet anneau, que ma veuve, je l'espère, ne vous ôtera pas?&mdash;Venez,
+madame, dit à sa mère le sire de Curson, qui était allé faire préparer
+une litière et des chevaux; venez, ma s&oelig;ur, il n'y a pas une minute
+de répit! M. de Maugiron veut bien nous escorter en personne, jusqu'à
+ce que vous soyez en lieu d'asile et de sûreté.&mdash;Adieu, vous dis-je,
+madame de Pardaillan! s'écria le mourant: adieu, mon frère d'alliance!
+adieu, Yves! adieu, vous tous que je fie à la garde de Dieu!</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il arracha violemment les linges qui fermaient
+ses blessures et provoqua ainsi une hémorragie qui l'étouffa aussitôt.</p>
+
+<p>Anne s'était évanouie parmi des flots de sang.</p>
+
+<p>Jacques de Savereux l'emporta, sans mouvement, dans la litière où Yves
+de Curson avait déjà entraîné sa mère.</p>
+
+<p>Le cortége se mit en marche sous les auspices du sire de Maugiron, qui
+eut beaucoup de peine à le faire passer sans accident à travers le
+faubourg.</p>
+
+<p>Yves de Curson avait pourtant fait prendre à ses gens, et au ministre
+protestant lui-même, le signe de ralliement des catholiques, la
+cocarde blanche au chapeau et le mouchoir noué au bras gauche; mais
+les meurtriers étaient si avides de carnage, qu'ils cherchaient
+partout des victimes, et voyaient des huguenots dans ceux qui ne se
+montraient pas teints de sang.</p>
+
+<p>Savereux, par bonheur, offrait à cet égard autant de garanties que ces
+bourreaux pouvaient en désirer.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là, disait-on en le voyant, a gaillardement travaillé! Que je
+devienne huguenot, s'il n'a pas gagné des pardons pour six vingts ans!</p>
+
+<p>Lorsque la litière fut sur la route de Saint-Cloud, à l'abri des
+attaques et des poursuites du parti catholique, cette route étant
+semée de fuyards échappés au massacre, Yves de Curson invita ses gens
+à ôter les cocardes et les mouchoirs qui les avaient protégés
+jusque-là et qui pouvaient plus loin leur être funestes.</p>
+
+<p>Il alla ensuite à M. de Maugiron, le remercia de sa protection, et lui
+offrit la cassette qui contenait plus que la somme convenue entre eux
+à titre de rançon.</p>
+
+<p>&mdash;La somme est entière et au delà, lui dit-il: vous n'avez que faire
+de la compter. Nous ne sommes pas quittes toutefois, monsieur, et vous
+me devez, ainsi que vos amis, une belle expertise d'armes qui ne se
+fera pas au Pré-aux-Clercs, mais, Dieu aidant, sur quelque champ de
+bataille où les huguenots prendront leur revanche de la perfidie des
+catholiques.</p>
+
+<p>Maugiron reçut la cassette, l'ouvrit pour en voir le contenu, et la
+plaça en selle devant lui; puis il partit au galop pour retourner à
+Paris.</p>
+
+<p>Jacques de Savereux lui cria d'arrêter, le rejoignit à cinquante pas
+du cortége, et se jetant à la bride de son cheval, l'épée au poing:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es mon prisonnier, Maugiron, cria-t-il, et je t'impose à
+quatre-vingt mille écus d'or de rançon!</p>
+
+<p>En même temps il portait la pointe de son épée sous la gorge du
+prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;La gausserie est plaisante, Savereux! reprit Maugiron en riant. Mais
+je n'ai pas le loisir de jouer à ce jeu-là: la besogne n'est pas faite
+encore au faubourg Saint-Germain. Viens-tu pas y gagner le paradis
+avec moi?&mdash;Je ne gausse pas, Maugiron, et je te prie de me bailler le
+coffre où sont soixante mille écus d'or: tu m'en devras vingt mille du
+demeurant, et je te laisse aller sur parole, à moins que tu ne
+préfères m'accompagner à La Rochelle, les mains liées.&mdash;Savereux,
+c'est un jeu, sans doute?&mdash;Est-ce donc aussi par jeu que tu emportes
+la dot de la pauvre damoiselle de Curson? Çà, dépêche de la
+rendre...&mdash;Quoi! méchant traître, tu prétends me dépouiller de mon
+bien?...&mdash;Toi qui rançonnes les gens, il convient que tu sois
+pareillement rançonné. Ne m'accuse pas de trahison, puisque je suis
+maintenant huguenot...&mdash;Huguenot?&mdash;Oui, huguenot; et j'ai dès lors
+à venger sur les catholiques le sang de mon frère d'alliance, le baron
+de Pardaillan.</p>
+
+<p>Jacques de Savereux, en effet, abjura le catholicisme, épousa la veuve
+de Pardaillan, et fut un des plus braves capitaines de l'armée
+calviniste. Il garda toutefois au fond du c&oelig;ur une espèce de
+reconnaissance pour la Saint-Barthélemy, à laquelle il devait sa
+fortune, sa femme et son bonheur. Depuis lors, il ne toucha jamais aux
+dés ni aux cartes.</p>
+
+<p class="t3 sep2">FIN.</p>
+
+<p><a name="Page_093" id="Page_093"></a></p>
+
+<h2 class="sep4">La plus <ins title="'belles' dans l'original">belle</ins> lettre.</h2>
+
+<p>Charles d'Orléans, fils aîné de Louis, duc d'Orléans, qui fut
+assassiné par le duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, dans la rue
+Barbette à Paris, le 25 novembre 1407, avait enfin sacrifié son juste
+ressentiment à l'intérêt de la France et du roi.</p>
+
+<p>Il s'était réconcilié avec l'assassin de son père, après sept années
+de discordes civiles, pendant lesquelles deux factions acharnées l'une
+contre l'autre, les <i>Armagnacs</i> ou <i>Orléanais</i> et les <i>Bourguignons</i>,
+avaient eu tour à tour entre leurs mains le pouvoir souverain et la
+personne du malheureux Charles VI en démence.</p>
+
+<p>Le meurtre du duc d'Orléans n'était que le prétexte de cette lutte
+furieuse des partis et des ambitions.</p>
+
+<p>Les princes et les grands sympathisaient sans doute avec le jeune duc
+d'Orléans, qui représentait en quelque sorte la noblesse et la cour,
+en tenant tête au duc de Bourgogne, lequel s'appuyait sur le bas
+peuple et n'avait pas rougi de pactiser avec le boucher Caboche et le
+bourreau Capeluche; mais les princes et les grands s'étaient vus
+forcés à plusieurs reprises d'accepter la domination du terrible duc
+de Bourgogne, qui avait à sa merci le roi lui-même et qui était
+vraiment maître de Paris.</p>
+
+<p>Ce fut donc une déplorable suite de séditions, de massacres, de
+perfidies, de traités et de guerres, jusqu'à ce que Jean-sans-Peur
+eût reconnu qu'il n'était point assez fort pour résister à tous les
+princes coalisés contre lui.</p>
+
+<p>La paix signée à Arras au mois de février 1415, on put croire que le
+royaume allait se remettre de tant de secousses et jouir de quelques
+années de repos: le Bourguignon promit de rester dans ses États, et
+Charles VI rentra dans sa bonne ville de Paris, afin d'y recevoir avec
+magnificence les ambassadeurs du roi d'Angleterre.</p>
+
+<p>Henri V avait jugé le moment opportun pour attaquer la France épuisée
+et déchirée par tant de divisions intestines.</p>
+
+<p>Il régnait depuis deux ans à peine, et il nourrissait l'espérance de
+réunir les couronnes de France et d'Angleterre sur sa tête, en
+accomplissant les plans de conquête d'Édouard III...</p>
+
+<p>Il envoya pourtant à Charles VI une ambassade qui eut l'air de
+proposer une trêve de cinquante ans avec des conditions honteuses et
+intolérables, pendant qu'il achevait les préparatifs de l'expédition
+projetée dès son avénement au trône.</p>
+
+<p>A son ambassade, Charles VI répondit par une ambassade qui n'eut pas
+plus de succès, mais qui apprit au roi de France que son cousin
+d'Angleterre était prêt à lui déclarer la guerre.</p>
+
+<p>En effet, Henri V lui écrivit, avant de s'embarquer, qu'il voulait
+<i>combattre jusqu'à la mort pour justice</i>, et qu'il réclamait son
+<i>héritage</i>, ainsi que la restitution de ses droits.</p>
+
+<p>En conséquence, il partit avec seize cents vaisseaux chargés de
+troupes et d'approvisionnements, et vint mettre le siége devant
+Harfleur, où s'était enfermée l'élite des chevaliers de la Normandie
+pour défendre cette place forte qu'on regardait alors comme la clé du
+pays.</p>
+
+<p>Pendant l'automne de cette même année 1415, Charles, duc d'Orléans,
+habitait son château de Coucy, près de Laon.</p>
+
+<p>Il avait quitté la cour de Charles VI depuis plusieurs mois, et il
+s'était éloigné des affaires politiques, qui ne lui avaient jamais
+causé que de l'ennui et du dégoût.</p>
+
+<p>Son caractère, honnête et loyal, bon et généreux, se refusait aux
+intrigues et aux mensonges dont cette cour était le foyer perpétuel;
+il se trouvait assez riche de ses revenus et assez puissant dans ses
+terres pour n'avoir pas besoin de se mêler du gouvernement de l'État,
+ni de puiser dans les coffres du roi.</p>
+
+<p>Il aimait les armes, parce qu'il était brave, ainsi que tous les
+princes et tous les nobles de cette époque, qui apprenaient dès
+l'enfance à manier la lance et l'épée, mais il avait horreur de ces
+sanglantes collisions entre concitoyens, entre parents, au milieu
+desquelles sa jeunesse s'était si tristement écoulée.</p>
+
+<p>Ce fut là l'origine de la mélancolie qui restait toujours empreinte
+sur son visage et qui planait souvent comme un nuage dans son esprit.</p>
+
+<p>Charles d'Orléans n'avait alors que vingt-quatre ans; mais le malheur
+et l'étude lui avaient donné les qualités graves et solides d'un âge
+plus mûr: souffrir et méditer, c'est vivre doublement, c'est se faire
+une expérience précoce.</p>
+
+<p>Ce prince avait vu son père tomber assassiné par Jean-sans-Peur, duc
+de Bourgogne; sa mère, la noble Valentine de Milan, se dessécher et
+mourir de douleur; sa femme, Isabelle de France, expirer en donnant
+le jour à son premier enfant: il ne s'était pas consolé de ces pertes
+successives, quoiqu'il eût épousé en secondes noces une fille du comte
+d'Armagnac et que cette union fût aussi heureuse qu'il pouvait le
+désirer.</p>
+
+<p>Le duc d'Orléans aimait donc la retraite et les plaisirs calmes qu'on
+y trouve dans le commerce intime des arts et des lettres: il
+s'occupait surtout de poésie, et il composait des ballades et des
+<i>rondels</i> que les poëtes les plus renommés de son temps eussent été
+fiers de s'attribuer.</p>
+
+<p>L'exemple est tout-puissant autour des grands; aussi, la poésie
+faisait-elle les délices de la petite cour de cet aimable prince: sa
+femme, ses officiers et ses domestiques participaient à ses goûts
+artistiques et littéraires; on ne rêvait que peinture, musique, vers
+et <i>gai-savoir</i> au château de Coucy.</p>
+
+<h3 class="sep3">II</h3>
+
+<p>Ce jour-là, au commencement d'octobre 1415, Bonne d'Armagnac, duchesse
+d'Orléans, était montée, de grand matin, sur la plate-forme de la
+grosse tour ou donjon, qui dominait toutes les tourelles du château,
+et qui, bien que démantelé et ruiné aujourd'hui, s'élève encore à une
+hauteur considérable au-dessus de la ville de Coucy.</p>
+
+<p>La princesse, appuyée contre la muraille du parapet, regardait en
+silence, par l'ouverture d'un créneau, des bandes de piétons et de
+cavaliers armés, qui passaient de moment en moment, en se dirigeant
+vers Compiègne, au son de la trompette.</p>
+
+<p>A ses côtés, se tenait debout, soucieuse et pensive, sa compagne
+favorite, damoiselle Isabeau de Grailly, fiancée à Philippe de
+Boulainvilliers, gentilhomme favori du duc d'Orléans.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit tristement la duchesse, ce bruit de trompettes viendra
+enfin aux oreilles de monseigneur et lui apprendra ce que je veux lui
+cacher!&mdash;Tant que monseigneur sera retiré dans son cabinet d'étude,
+reprit Isabeau, il n'entendra rien, sinon les trompettes du jugement
+dernier.&mdash;Oui-da, ma mie, mais j'appréhende qu'il n'étudie pas ainsi
+tout le jour, et dès qu'il sera hors de son cabinet, il s'enquerra de
+ces trompettes qui sonnent à me déchirer le c&oelig;ur; ou plutôt il
+devinera sur l'heure que le roi a mandé ses gens d'armes...&mdash;Nenni,
+madame: on lui dira qu'il y a grande chasse dans la forêt de
+Compiègne.&mdash;Vraiment! le roi et les princes ont seuls le droit de
+chasser dans cette forêt du domaine du roi: or, monseigneur, s'il
+croit ce que nous lui dirons de ces maudites trompettes, voudra s'en
+aller à la chasse du roi notre sire.&mdash;N'est-il que ce prétexte! Nous
+croira-t-on mieux, si nous prétendons que des jongleurs et des
+baladins courent le pays, avec cette triomphante musique?&mdash;Certes, il
+ordonnera qu'on lui amène baladins et jongleurs pour notre
+divertissement.&mdash;Me donnez-vous permission, madame, reprit Isabeau,
+d'inventer quelque bel expédient pour faire que ces gens de guerre se
+taisent en passant près d'ici?&mdash;Je t'avouerai, ma fille, en tout ce
+que tu feras à l'effet d'empêcher monseigneur de partir pour la
+guerre.&mdash;A Dieu plaise, ma chère dame, que mon intention vienne à
+bien pour vous complaire! mais qui me gardera de la colère de
+monseigneur?&mdash;Moi, je t'assure; d'autant plus que sa colère ne saurait
+durer, quand je lui dirai tendrement: «Monseigneur, toute femme qui
+honore et chérit son époux doit haïr et détester les batailles; je
+préfère donc vous conserver, indigné et rancuneux contre moi, que de
+vous perdre, dévoué et bien aimant; voilà pourquoi j'ai fait tort à
+votre gloire, qui vous appelait au champ d'honneur contre les
+Anglais.&mdash;Monseigneur vous gourmandera peut-être de l'avoir privé de
+cette gloire et de ces périls, mais il vous en aimera et estimera
+davantage. Oh! que ne puis-je de même, ajouta-t-elle avec un
+pressentiment mélancolique, retenir et mettre en chartre messire
+Philippe de Boulainvilliers, mon fiancé, qui, j'imagine, a déjà
+rejoint l'armée du roi, puisqu'il ne revient pas de son voyage de
+Blois!&mdash;Ton fiancé, ma fille, ne voudra pas s'exposer à la fortune des
+armes, avant de t'avoir dit adieu!&mdash;Donc, madame, au cas qu'il
+retourne ici, vous m'autorisez à vous imiter et à lui fermer le champ,
+pour qu'il n'aille pas combattre? Ce faisant, j'agirai comme si je
+fusse déjà son épousée et non plus sa fiancée.&mdash;Je t'y autorise de
+toutes mes forces, et te prie d'abord de t'employer promptement à
+interrompre ces aubades qui me troublent et me navrent.</p>
+
+<p>Les sons des trompettes devenaient plus perçants, parce que le vent,
+qui soufflait de l'ouest, les apportait du fond des bois et des
+vallées dans la direction du château de Coucy.</p>
+
+<p>Tout le monde, dans ce château, les avait entendus, excepté le duc
+d'Orléans qui, distrait et rêveur d'habitude, ne prenait pas garde
+aux objets ni aux bruits extérieurs.</p>
+
+<p>Il s'était, d'ailleurs, levé avec l'aurore, pour se renfermer dans son
+<i>retrait</i>, cabinet retiré, où n'arrivait aucun écho du dehors, tant
+cette silencieuse retraite, consacrée à l'étude, était protégée par
+l'épaisseur des murailles, des portes et des tentures.</p>
+
+<p>Depuis qu'on avait signalé le passage des gens de guerre sur la route
+de Compiègne à Chauny et à La Fère, la duchesse, qui était seule
+avertie de la cause de ces mouvements de troupes, avait fait défendre
+à tous les habitants du château d'en sortir, ni de communiquer avec
+aucun étranger, soit de vive voix, soit par écrit.</p>
+
+<p>Il semblait qu'on se tînt prêt à soutenir un siége: la herse était
+abattue et le pont-levis levé devant la principale porte; les
+guetteurs ou sentinelles se trouvaient à leur poste sur les remparts,
+et l'on voyait par intervalles leurs têtes se montrer aux lucarnes des
+guérites de pierre.</p>
+
+<p>Entre les créneaux, le soleil faisait étinceler des casques et des
+armures. A chaque meurtrière s'avançait la gueule béante d'un de ces
+longs canons nommés <i>serpenteaux</i>, <i>basilics</i>, <i>couleuvrines</i>,
+à cause de leur ressemblance avec des serpents monstrueux. On avait aussi
+affûté et apprêté les machines qui servaient à lancer au loin des
+dards énormes, des masses de fer, de plomb, et des quartiers de roc.</p>
+
+<p>Capitaines et soldats ne doutaient pas que l'ennemi ne fût proche,
+mais ils ignoraient quel était cet ennemi que le duc d'Orléans seul
+semblait ne pas attendre.</p>
+
+<p>Isabeau de Grailly avait laissé la duchesse passer dans ses
+appartements.</p>
+
+<p>Elle descendit jusqu'à l'entrée d'une galerie basse qui était pleine
+de soldats dormant, buvant et jouant aux dés; elle s'arrêta sur le
+seuil et fit signe à un vieux capitaine qu'elle aperçut ruminant à
+l'écart et s'amusant à ficher sa dague dans la table devant laquelle
+il était accoudé.</p>
+
+<p>Elle se retira sans que son apparition eût été d'ailleurs remarquée,
+et le vieux capitaine, qu'elle avait fait sortir précipitamment, la
+rejoignit sous une voûte sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma très-honorée dame, lui dit-il avec émotion, que vous plaît-il
+et que puis-je faire pour votre service?&mdash;Maître Annebon, reprit-elle
+en souriant, vous n'avez pas oublié votre serment?&mdash;Foi de moi!
+j'oublierais plutôt le salut de mon âme! La reconnaissance est la
+seule chose qui ne vieillit pas ou qui ne déchoit par la force des
+ans. C'est à vous, c'est à votre gracieuse intercession, que je dois
+d'être encore, à cette heure, capitaine d'armes sous la bannière de
+monseigneur, et je vous ai promis, en récompense, de demeurer
+perpétuellement votre dévoué serviteur.&mdash;Aussi, maître Annebon, y
+compté-je aujourd'hui, quand je viens vous transmettre un ordre secret
+de madame...&mdash;Dites-le, je vous prie, et quel qu'il soit, ma vie en
+dépendît-elle, je l'exécuterai sur-le-champ.&mdash;Voici ce que c'est:
+choisissez dix hommes de votre compagnie, les plus résolus de c&oelig;ur
+et les mieux assurés de langage; sortez avec eux du châtel, par
+quelque poterne non fréquentée; allez distribuer vos hommes aux
+carrefours de la route, entre Compiègne et La Fère, et ordonnez-leur
+de dire à chaque compagnie d'armes qui viendra trompettes sonnantes:
+«Passez votre chemin sans sonner, compagnons, car monseigneur
+d'Orléans est gravement malade, et possible s'en va-t-il
+mourir!...»&mdash;Merci de nous! s'écria douloureusement maître Annebon;
+monseigneur est en péril de mort?&mdash;Avisez seulement à l'ordre que je
+vous donne ici, et qui veut être accompli à l'instant même. Il faut
+que ces trompettes ne sonnent plus!&mdash;Si monseigneur s'en va de vie à
+trépas, ma très-excellente damoiselle, je ne vaux plus rien qu'à me
+faire tuer par les Anglais. Ah! que le Seigneur Dieu garde les jours
+de monseigneur, ce noble et glorieux rejeton de la branche royale
+d'Orléans!&mdash;Ce n'est pas tout: quoi qu'il arrive de l'ordre de madame
+et de son exécution, vous n'avouerez jamais l'avoir reçu de sa part,
+non plus que de la mienne. Çà, faites vitement, messire, et cependant
+ne vous lamentez pas trop sur monseigneur, en priant toutefois Dieu et
+sa benoîte mère de lui octroyer bonne et longue vie en honneur et
+prospérité.&mdash;Je ne me console pas de penser que monseigneur pourrait
+mourir de maladie... J'aimerais mieux qu'il rendît l'âme en combattant
+les Anglais.</p>
+
+<p>Le capitaine Annebon essuya du revers de sa main cicatrisée les larmes
+qui coulaient le long de ses joues creuses, et il se mit en devoir
+d'obéir aux ordres de la duchesse.</p>
+
+<p>Peu de moments après, il avait choisi dix hommes d'armes, vieillis
+comme lui sous les harnais, à la solde de la maison d'Orléans, et il
+les avait emmenés, vêtus de leurs hoquetons armoriés, montés sur leurs
+grands chevaux caparaçonnés, sans leur dire à quelle espèce
+d'expédition il les conduisait hors de la forteresse; mais il n'avait
+pu s'empêcher de raconter à quelques-uns de ses camarades que les
+jours du duc d'Orléans étaient en danger.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, on n'entendait plus sonner de trompettes aux
+environs de Coucy, et dans l'intérieur du château, tout le monde
+croyait que le prince était gravement malade.</p>
+
+<p>Ce fut une douleur générale qui s'accrut en raison des nouvelles plus
+alarmantes qu'on faisait circuler sur la nature et les progrès de la
+maladie.</p>
+
+<h3 class="sep3">III</h3>
+
+<p>Isabeau de Grailly était retournée auprès de la duchesse d'Orléans,
+qui se réjouissait de n'avoir plus à craindre que son mari n'allât à
+la guerre, lorsqu'un son de trompette retentit, clair et vibrant, à si
+peu de distance, que la duchesse en tressaillit sur son siége et
+laissa tomber la tapisserie qu'elle brodait à l'aiguille.</p>
+
+<p>C'était le signal ordinaire pour demander entrée dans un château fort.</p>
+
+<p>Isabeau courut à la fenêtre, dont les vitraux peints n'interceptaient
+pas complètement la vue des objets en changeant leur couleur.</p>
+
+<p>Dès qu'elle aperçut au bord du fossé plusieurs cavaliers, parlementant
+avec le capitaine du pont-levis, elle poussa un cri de joie et se mit
+à bondir, comme une chevrette, autour de sa maîtresse, en frappant des
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui, madame! dit-elle avec transport; c'est mon fiancé! c'est
+messire Philippe de Boulainvilliers, qui s'en revient de
+Blois!&mdash;J'espère qu'on ne lui permettra pas d'entrer dans le châtel,
+reprit la princesse d'un air et d'un ton d'autorité.&mdash;Eh! pourquoi? ma
+très-vénérée dame! reprit Isabeau tout attristée. M. de
+Boulainvilliers n'est-il pas de vos domestiques?&mdash;J'ai fait
+commandement exprès, sous telle peine qu'il appartiendra, de
+n'introduire céans nul homme et nulle femme, sans mon bon
+plaisir.&mdash;Aussi, je pense bien que vous ne ferez pas difficulté
+d'ordonner... Mais votre ordre était donné d'avance, ajouta-t-elle en
+regardant par la verrière; voici que le pont-levis s'abaisse et que le
+sieur de Boulainvilliers entre avec ses compagnons.&mdash;Notre Dame nous
+soit en aide! Je punirai bien celui qui a si mal tenu compte de mes
+ordres! Va-t'en dire de ma part, Isabeau, que le sire de
+Boulainvilliers et les autres nouveaux venus ne parlent à personne
+avant d'avoir parlé à moi.&mdash;Je les avertirai bien de se taire, madame,
+et ils seront muets comme s'ils avaient la langue coupée, je vous
+jure.</p>
+
+<p>La damoiselle de Grailly, en descendant l'escalier, rencontra une de
+ses compagnes, Hermine de Lahern, qui le montait rapidement; elles
+passèrent l'une à côté de l'autre sans même s'adresser un regard.</p>
+
+<p>Elles n'avaient pas entre elles le moindre rapport de caractère ni de
+sympathie, et elles étaient restées à peu près étrangères, en se
+voyant sans cesse et en se trouvant réunies dans la familiarité de la
+duchesse d'Orléans. Elles ne se ressemblaient pas plus au physique
+qu'au moral.</p>
+
+<p>Isabeau, originaire du Périgord, avait l'humeur vive, légère et gaie
+de ses compatriotes; elle joignait à un esprit fin et délié une naïve
+et douce candeur; elle était d'une bonté angélique avec tout le monde,
+et d'un dévouement sans bornes à l'égard de ses supérieurs.</p>
+
+<p>Sa famille, aussi riche que noble, l'avait placée toute jeune dans la
+maison de Bonne d'Armagnac, pour qu'elle apprît de bonne heure les
+usages de la noblesse et pour qu'elle se formât à l'école de la cour
+la plus polie qui fût alors en Europe.</p>
+
+<p>La duchesse d'Orléans l'avait prise en affection, et pour ne jamais se
+séparer d'elle, avait voulu la fiancer à Philippe de Boulainvilliers,
+que le duc d'Orléans aimait plus que tous ses autres officiers.</p>
+
+<p>Isabeau semblait plus âgée qu'elle ne l'était en réalité: sa taille
+svelte et toute formée, sa démarche élégante, sa physionomie
+expressive, ne disaient pas qu'elle eût moins de quinze ans; ses beaux
+yeux noirs, ses lèvres vermeilles et son teint éclatant de
+<ins title="'raîcheur' dans l'original">fraîcheur</ins>,
+étaient les traits saillants de sa beauté méridionale.</p>
+
+<p>Hermine de Lahern, au contraire, avait les yeux d'un bleu verdâtre, le
+visage pâle et les cheveux blonds; elle était petite et maigre,
+tellement que rien chez elle ne dénotait ses vingt ans, excepté le
+timbre de sa voix mâle et l'assurance de son regard.</p>
+
+<p>Elle appartenait à une ancienne famille de Bretagne, qui ne lui avait
+laissé que son nom pour héritage, et ce nom, illustré par les hauts
+faits de ses ancêtres, était plus précieux pour elle que la fortune et
+les honneurs. Son sexe ne l'empêchait pas d'avoir les qualités qu'on
+admire chez les hommes: la fierté, le courage, la force d'âme, la
+générosité, la loyauté; elle se rappelait toujours que son père et ses
+deux frères étaient morts dans les guerres contre les Anglais, et elle
+sentait croître au fond de son c&oelig;ur un implacable désir de
+vengeance.</p>
+
+<p>Elle soupirait en voyant briller des armes, en entendant sonner les
+clairons; elle s'indignait de n'être qu'une femme et de ne pouvoir
+devenir un héros sur un champ de bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit la damoiselle de Lahern en abordant la duchesse, j'ai
+autorisé, en votre nom, le capitaine du pont-levis à introduire le
+sire de Boulainvilliers et sa suite, parmi laquelle se trouvait maître
+Fredet, le secrétaire de monseigneur.&mdash;En vérité, je vous blâme fort
+d'être allée à l'encontre de mon commandement et je vous en ferai
+repentir.&mdash;Fredet, le sire de Boulainvilliers et les autres ne sont
+pas gens étrangers, madame, et ils ont droit, comme vos domestiques,
+d'être reçus en votre maison. D'ailleurs, maître Fredet apporte une
+lettre du roi à monseigneur.&mdash;Une lettre du roi! J'entends qu'elle
+soit remise entre mes mains, et je chasserai de ma présence quiconque
+serait assez audacieux pour me désobéir!&mdash;Donc, madame, il faut se
+résigner plutôt à désobéir au roi notre souverain et révéré
+sire...&mdash;Le roi commande en sa cour, ainsi que moi en la mienne...
+Çà, appelez Fredet, ma fille; qu'il se garde de rendre la lettre à autre
+qu'à moi! Sais-tu bien que si monseigneur avait maintenant cette
+lettre, il se ferait armer tout à l'heure et partirait avec sa
+bannière?&mdash;Et ce serait agir en vrai duc d'Orléans, madame, ne vous
+déplaise; car l'armée du roi s'assemble partout contre celle des
+Anglais.&mdash;Ne dis pas un mot en plus, Hermine, si tu veux demeurer ma
+petite servante!... Souviens-toi que, le monde entier fût-il en
+guerre, le châtel de Coucy doit rester en paix.&mdash;Votre volonté soit
+faite, madame; mais, sur ma vie, si j'étais femme d'un fils de France
+et duc d'Orléans, je voudrais...&mdash;Aller guerroyer avec les capitaines,
+à la manière de ces vaillantes dames, Judith, Débora et autres? Nenni,
+ma fille, je ne suis pas sortie du sang de ces héroïnes, et je me
+contente de n'être qu'une femme, ayant les m&oelig;urs et les devoirs
+d'une femme, sans envier le rôle des hommes. Chacun en ce monde tienne
+son état, s'il vous plaît: aux hommes, il appartient de faire des
+prouesses d'armes...&mdash;Or donc, madame, souffrez que monseigneur tienne
+aussi son état et s'en aille avec sa bannière à la poursuite des
+Anglais!&mdash;Hermine, je vous renverrai en Bretagne, où vous vous ferez
+nonnain dans un couvent, si vous continuez de me fâcher si
+obstinément!... Tu veux donc, ma fille, ajouta-t-elle d'une voix émue,
+que je perde l'époux que tant j'aime et sans lequel je mourrais
+d'amertume? Ne t'ai-je pas conté ce vilain songe que j'ai fait et qui
+m'avertit de grands maux, si monseigneur me quitte?&mdash;Je donnerais mon
+sang et ma vie, chère et honorée dame, pour vous ôter une angoisse,
+mais tous les songes du monde ne feront pas que j'ajoute foi à leurs
+pronostics. La Providence est trop sage et trop juste, ce pensé-je,
+pour que le démon, qui crée et invente les illusions du sommeil,
+puisse avoir autorité sur l'avenir qui n'est point encore et que Dieu
+seul pressent.&mdash;Certes, le diable qui est malin esprit, au dire des
+doctes théologiens, s'empare quelquefois de notre sommeil; mais plus
+souvent notre ange gardien, tandis que nous sommes endormis, vient à
+nous très-amoureusement et nous entretient des choses futures. Enfin,
+depuis ce songe fatal qui m'a montré monseigneur couvert de sang et
+de blessures, étouffé quasi sous une montagne de morts qui
+s'aggravait sans cesse, j'ai au c&oelig;ur cette idée, que je serai veuve
+et en habits de deuil, ainsi que j'étais en rêvant, si le duc, mon
+mari, s'éloigne de moi!&mdash;Las! madame, le garderez-vous mieux quand les
+Anglais auront mis en déroute l'armée royale et usurpé la noble
+couronne de France!</p>
+
+<p>En ce moment, Philippe de Boulainvilliers et Fredet arrivèrent, encore
+poudreux de la route qu'ils avaient faite à cheval. Les gens de leur
+suite étaient restés dans un petit préau où Isabeau de Grailly les
+avait fait enfermer, pour qu'ils ne communiquassent pas avec les
+habitants du château avant d'avoir reçu les instructions précises de
+la duchesse d'Orléans.</p>
+
+<p>C'était Isabeau qui précédait, en rougissant, son fiancé et le
+secrétaire du duc, honteux de se présenter en costume de voyage devant
+la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ma très-révérée dame, dit-elle, voici messire de Boulainvilliers et
+maître Fredet, qui n'ont encore parlé à personne céans.</p>
+
+<p>Philippe de Boulainvilliers était un beau jeune homme, de grande
+taille, aux traits réguliers et fins, à la physionomie douce et
+souriante; il portait, par-dessus son armure, une casaque de poil de
+chèvre, brune, décorée de ses armoiries sur la poitrine, sans manches,
+et flottant autour des reins; il n'avait pas encore déposé son
+bassinet ou casque de fer battu, sans ornements, pour mettre sur sa
+tête un chaperon d'étoffe à huppe et à queue, comme on les portait à
+cette époque.</p>
+
+<p>Quant à Fredet, c'était un petit homme, dont la figure commune, mais
+malicieuse et narquoise, dénotait la basse extraction; son esprit
+naturel avait été l'origine de sa fortune.</p>
+
+<p>Fils d'un mercier ambulant, il était devenu l'élève des moines dans
+une abbaye de bénédictins, et ses bienfaiteurs, en espoir de gagner à
+leur ordre un néophyte éminent, l'avaient fait admettre comme boursier
+dans un collége de Paris. Fredet avait répondu aux espérances des bons
+pères en faisant de fortes et brillantes études; mais il avait
+d'ailleurs tourné le dos à la vocation qu'on attendait de lui: au lieu
+de se faire moine, il s'était fait poëte, et comme tous les poëtes de
+son temps, il avait vivement attaqué les moines.</p>
+
+<p>Le duc d'Orléans, dans les mains de qui le hasard fit tomber un jour
+des poésies satiriques de Fredet, voulut absolument le connaître
+lui-même et se l'attacha en qualité de secrétaire.</p>
+
+<p>Fredet, dans sa nouvelle position, n'avait pourtant pas renoncé à la
+satire, et sa langue mordante, qui n'épargnait pas même son maître,
+était redoutée de tous.</p>
+
+<p>Hermine de Lahern était peut-être la seule personne au monde qui eût
+un empire réel sur ce railleur effronté, qu'elle avait osé une fois
+provoquer et vaincre avec les mêmes armes: non-seulement Fredet se
+gardait bien de la blesser par des sarcasmes, mais encore il avait
+pour elle une admiration et un dévouement qui ne manquaient aucune
+occasion de se produire à tous les yeux.</p>
+
+<p>Il ne pouvait pourtant se promettre, lui qui n'avait pas d'autre
+noblesse que celle de l'intelligence, d'épouser une noble damoiselle
+de Bretagne, et de se faire aimer d'une jeune et charmante fille, lui
+vieux et infirme. Ce qu'il admirait en elle, c'était un caractère fier
+et indépendant, c'était une grandeur et une force d'âme devant
+lesquelles il se sentait affaibli et abaissé, malgré sa verve piquante
+et hardie qui ne s'était jamais imposé de retenue.</p>
+
+<p>Fredet portait une longue robe de velours noir, bordée de fourrure,
+avec un chaperon pareillement noir, dont la huppe dentelée s'agitait
+sur son front, et dont la queue flottante s'attachait sur son épaule
+gauche; la couleur et l'étoffe de ce costume étaient, ainsi qu'une
+grosse chaîne d'or à plusieurs rangs, les insignes de sa charge de
+secrétaire.</p>
+
+<p>Il avait autour de la taille une ceinture de <i>cordouan</i> ou cuir de
+Cordoue, à laquelle étaient suspendus une <i>escarcelle</i> en forme de
+portefeuille, et un <i>galimard</i> ou écritoire, dans un étui de corne;
+ses souliers à demi <i>poulaine</i>, c'est-à-dire allongés en pointe,
+avaient à peu près deux fois la dimension de son pied et ne
+ressemblaient pas mal à des patins hollandais. Il était complétement
+chauve, et il avait la barbe rasée; la malice et la raillerie
+brillaient dans son regard clignotant et animaient son sourire
+immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Qui de vous deux a la lettre du roi? demanda la duchesse d'Orléans.</p>
+
+<p>Elle étendait la main pour la prendre, avant qu'on la lui eût
+présentée.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi notre sire m'a chargé de remettre une lettre aux propres
+mains de monseigneur, répondit Fredet, et je me suis engagé sur
+serment...&mdash;Oui bien, maître, je me ferai un solennel devoir de tenir
+votre serment en temps et lieu. Çà, donnez-nous cette lettre, et n'en
+parlez pas à notre seigneur le duc, d'autant qu'il est en pauvre et
+chétive santé et ne s'occupe point d'affaires en ce moment.&mdash;Maître
+Fredet, dit la demoiselle de Lahern voyant que le secrétaire faisait
+la grimace et hésitait à obéir, n'auriez-vous pas, tout à l'instant,
+égaré cette lettre par les montées? J'ai vu tomber sur le degré
+certain papier fermé de lacs de soie...&mdash;Que ne l'avez-vous ramassée
+aussitôt, ma fille? interrompit la duchesse avec vivacité. Vrai Dieu!
+si quelqu'un rencontrait cette lettre et s'en allait vitement la
+rendre à monseigneur! Fredet, courez voir à l'endroit où elle peut
+être...&mdash;Bien volontiers, ma très-excellente dame; mais cette
+honorable damoiselle me conduira, s'il vous plaît, là où a chu la
+lettre, une précieuse lettre, par ma foi! Ses yeux viendront au
+secours des miens pour la retrouver...&mdash;Dieu fasse que vous la
+retrouviez! dit sévèrement la duchesse. Je ne vous pardonnerais jamais
+une telle négligence; car j'entends que monseigneur ne voie cette
+lettre qu'après la paix faite avec les Anglais.&mdash;Je m'en lave les
+mains, ma très-haute et puissante dame, et je prie Dieu qu'il inspire
+vos intentions. Mais si vous attendez la paix pour remettre l'épître
+du roi à monseigneur, monseigneur aura barbe blanche auparavant, et le
+roi, notre sire, ne recevra de réponse qu'en son tombeau.</p>
+
+<p>Le secrétaire sortit avec Hermine de Lahern, qui l'entraînait et qui
+le retint dans un vestibule pour lui expliquer l'usage qu'elle voulait
+faire de la lettre du roi.</p>
+
+<p>Quant à la duchesse d'Orléans, elle n'eut aucun soupçon sur la
+véracité de Fredet qui avait accepté le faux-fuyant que lui suggérait
+la damoiselle de Lahern, au moment où il s'apprêtait à résister en
+face à une prétention exorbitante de la part de la princesse.</p>
+
+<p>Celle-ci était seulement très-émue de la perte de la lettre, et
+pendant l'interrogatoire qu'elle fit subir à Philippe de
+Boulainvilliers, elle tournait les yeux sans cesse vers la porte par
+laquelle était sorti Fredet avec Hermine de Lahern.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! messire, avez-vous aussi égaré les lettres que vous
+apportiez à monseigneur? dit-elle avec impatience et dépit.&mdash;Dieu soit
+loué! les voici! reprit le jeune homme.</p>
+
+<p>Il retira de sa casaque un paquet de papiers qu'il avait caché dans
+son sein.</p>
+
+<p>La duchesse s'en empara si brusquement, qu'il n'eut pas le temps de
+les défendre ni de protester contre cette violence.</p>
+
+<p>Elle brisa les cachets et ouvrit les correspondances adressées au duc
+d'Orléans, en les parcourant d'un &oelig;il inquiet et voilé de larmes,
+tandis que le sire de Boulainvilliers balbutiait quelques phrases
+inachevées et communiquait du regard son embarras à Isabeau de
+Grailly.</p>
+
+<p>&mdash;Tous mes beaux cousins ont juré de me réduire au désespoir! s'écria
+la duchesse.</p>
+
+<p>Elle froissait ces lettres qu'elle avait parcourues rapidement.</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà moult perplexe et contristé, ma très-révérée dame, dit le
+sire de Boulainvilliers. Quelle sera la grosse colère de monseigneur,
+en recevant de mes mains ou des vôtres ces lettres tout ouvertes, en
+voyant ces cachets rompus!...&mdash;Aussi ne les verra-t-il pas, quant à
+présent. Je vous recommande expressément de ne rien dire à monseigneur
+de tout ce qui se passe, du siége et de la prise de Harfleur, de la
+retraite des Anglais vers la Somme, de l'assemblée des seigneurs
+français...&mdash;Eh! madame, ne voulez-vous pas que la bannière du duc
+d'Orléans se montre entre les bannières de l'armée du roi?&mdash;Non, sur
+votre vie! Voulez-vous que monseigneur meure sur un champ de bataille?
+Il mourrait, je vous assure, s'il prenait part a cette guerre... Il y
+a en moi comme un esprit qui me conseille et qui m'avertit de
+l'avenir: cet esprit ne cesse de se lamenter sur la destinée de mon
+époux, que je perdrais sans retour, si je le laissais s'éloigner.
+Donc, il restera, dussent les Anglais pénétrer au c&oelig;ur du
+royaume.&mdash;Dieu nous en garde, madame! Mieux vaut que nous mourions
+tous et le duc notre sire avec nous, plutôt que d'être témoins de
+cette désolation! Mais ne pensez-vous pas, ma très-chère et
+très-honorée dame, que l'absence de monseigneur sera fort remarquée et
+regrettée d'autant, dans l'armée du roi? Tous les princes et tous les
+gentilshommes sont déjà sur les champs, hormis monseigneur de
+Bourgogne: la noblesse de France s'empresse de courir sus au roi
+anglais, qui se trouve environné et harcelé de telle sorte qu'il ne
+peut passer la Somme pour retourner à Calais et qu'il a fait offrir de
+belles conditions pour avoir le passage libre...&mdash;Ne vous opposez pas,
+messire, à la volonté de madame d'Orléans, interrompit la damoiselle
+de Grailly: elle a de hautes et valables raisons pour faire ce qu'elle
+fait et fera. Monseigneur est grandement malade, et le repos lui
+convient mieux à cette heure que la guerre.&mdash;Monseigneur malade! Je
+refusais de croire à cette fâcheuse nouvelle, que j'ai sue en arrivant
+ici... Mais si le duc d'Orléans est empêché pour son propre compte, ne
+faut-il pas qu'il envoie ses gens d'armes et sa bannière à l'armée du
+roi?&mdash;Est-ce à dire que vous iriez en guerre, vous, messire? reprit
+Isabeau avec anxiété. Nenni; madame vous le défend, et je vous prie de
+demeurer.&mdash;Il serait sage, en vérité, dit la duchesse, de conter les
+événements à monseigneur et de vouloir qu'il s'abstienne d'y aller
+voir! Non, vous dis-je; le duc d'Orléans est malade, mais son plus
+grand empêchement vient de mon côté: je ne souffrirai pas qu'il me
+quitte, et pour ce faire, j'éviterai qu'il apprenne rien de ce qui est
+advenu. Telle est ma volonté souveraine et inébranlable.&mdash;Ma
+très-bonne et très-digne dame, dit Fredet qui revint d'un air contrit
+et narquois en même temps, la lettre du roi est sans doute retournée
+d'elle-même à Rouen où je l'avais prise; car nul ne l'a vue ni
+ramassée, quoique la damoiselle de Lahern ait déclaré qu'elle la
+trouverait bien. J'ai promis dix écus d'or à quiconque me la
+rapportera, et les étrivières à votre nain Bejaune, si on ne la
+rapporte.&mdash;Et moi, je vous promets votre congé, maître Fredet, si
+d'aventure cette lettre du roi arrive à son adresse et tombe aux mains
+de monseigneur.</p>
+
+<p>Tout à coup, une voix aigre et stridente comme une cornemuse se fit
+entendre.</p>
+
+<h3 class="sep3"><ins title="'V' dans l'original">IV</ins></h3>
+
+<p>Le nain de la duchesse d'Orléans, vêtu des pieds à la tête en bleu
+céleste parsemé de fleurs de lis d'or sans nombre (c'étaient les
+couleurs et les armes d'Orléans) sortit de dessous une portière de
+tapisserie, en se traînant sur les mains et sur les genoux, ainsi
+qu'une espèce de lézard, et vint s'accroupir aux pieds de la
+princesse.</p>
+
+<p>Le nain Bejaune, né à Cambray, d'où sa mère l'avait amené pour
+remplacer une naine qui était morte au service de la maison d'Orléans,
+ne manquait ni de jugement, ni d'esprit; seulement, l'organe faisait
+faute à ses pensées, et il ne les exprimait qu'avec peine et par
+monosyllabes.</p>
+
+<p>Il ôta son bonnet pointu surmonté d'une plume de héron, et s'en servit
+en guise d'éventail pour rafraîchir son visage ridé et grimaçant, tout
+ruisselant de sueur. Il fit la moue et montra les dents à Fredet; il
+sourit au comte de Boulainvilliers.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda la duchesse: monseigneur est-il issu de son
+cabinet d'étude?&mdash;Guerre! guerre! guerre! cria le nain, qui se
+cramponna de ses petites mains d'enfant au fourreau de l'épée du
+seigneur de Boulainvilliers.&mdash;Compère, lui dit la princesse avec un
+air imposant, si vous sonnez mot, je vous fais mettre en cage et
+enchaperonner comme un oiseau de chasse.&mdash;France! France! France!
+reprit le nain, d'une voix sourde et mélancolique, en cachant sa tête
+entre ses mains.</p>
+
+<p>La portière de tapisserie se souleva doucement, et le duc Charles
+d'Orléans avança la tête pour savoir quelles étaient les personnes
+qu'il trouverait dans la salle en conférence avec la duchesse.</p>
+
+<p>Il poussa une exclamation de joie en reconnaissant son secrétaire et
+le sire de Boulainvilliers.</p>
+
+<p>Il alla droit à celui-ci, et lui présenta la main à baiser; puis, se
+tournant vers Fredet, il lui toucha la joue avec l'extrémité des
+doigts et l'accueillit d'un sourire plein de bienveillance.</p>
+
+<p>Cette bienveillance était répandue sur tous les traits de Charles
+d'Orléans, qui n'avait jamais pris un abord dur et hautain, même
+vis-à-vis de ses plus infimes serviteurs, et qui semblait avoir
+seulement à c&oelig;ur de se faire aimer de tout le monde.</p>
+
+<p>Son visage gracieux et distingué, aux grands yeux mélancoliques, au
+teint pâle, à la bouche souriante, n'exprimait donc que la mansuétude
+de son caractère et la distraction de son esprit rêveur.</p>
+
+<p>Sa démarche et son geste nobles suffisaient pour témoigner de sa
+naissance et de son rang; malgré la bonté et la douceur presque
+modestes dont il s'enveloppait en quelque sorte, il savait se montrer
+prince mieux que ses oncles et ses cousins: il n'avait qu'à prononcer
+une parole pour imposer le respect en même temps que l'affection.</p>
+
+<p>Son costume était plus simple et moins soigné que celui de ses
+officiers subalternes.</p>
+
+<p>Il conservait toujours le deuil depuis l'assassinat de son père, selon
+le v&oelig;u de sa mère, Valentine de Milan. Ce jour-là, il avait une
+sorte de robe de chambre tombant jusqu'à terre, à jupe large et
+flottante, à manches très-amples, en drap de soie noir, quelque peu
+taché et râpé par l'usage.</p>
+
+<p>Une ceinture de cuir doré, et des franges d'or au bas de sa robe ainsi
+qu'autour du collet, étaient les seuls indices qui révélassent le haut
+seigneur, dans ce temps où des lois, dites somptuaires, attribuaient à
+chacun les étoffes et les parures qu'il devait porter en raison de sa
+qualité et de son état.</p>
+
+<p>Son bonnet ou <i>aumusse</i> en velours noir, qui ne couvrait que le sommet
+de la tête et laissait descendre sur le cou la chevelure relevée en
+bourrelet ou façonnée en rouleau, offrait un signe plus
+caractéristique: c'était le bâton noueux, emblème choisi par le feu
+duc d'Orléans, et accompagné de sa devise: <i>Je l'envie</i>; le tout
+exécuté en broderie d'or et d'argent avec des entrelacs de perles.</p>
+
+<p>Enfin, il tenait sous son bras un gros volume couvert en <i>veluau</i> ou
+velours noir.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! de retour, messieurs mes amis! dit-il avec aménité, et vous ne
+m'avez pas fait avertir que vous étiez là?&mdash;C'est moi, monseigneur,
+qui n'ai pas permis qu'on vous troublât, reprit la duchesse; je vous
+savais enfermé en votre étude dès l'aube.&mdash;Oui bien, madame, je
+poétisais, songeais et écrivais; mais j'eusse été bien aise de voir
+mon bon compère Fredet et mon grand ami Philippe. Quelles nouvelles de
+par de çà? Vous venez de Blois, Philippe? Et vous, Fredet, de
+Rouen?...&mdash;Monseigneur, interrompit la princesse, ils vous conteront
+leur voyage après s'être reposés et rafraîchis, car ils ont fait une
+bien longue traite à cheval, et ils ont eu de grosses aventures par
+les chemins...&mdash;Mon Dieu! mes beaux amis, avez-vous rencontré des
+bandes d'écorcheurs ou des malandrins qui vous auraient ôté jusqu'à la
+chemise? Il est grand temps, la guerre finie, qu'on donne la chasse à
+ces larrons qui s'opposent au bien de la paix.&mdash;La guerre avait cet
+avantage, mon seigneur, dit Fredet, que les méchants voleurs faisaient
+de bons soldats.&mdash;Mieux vaut paix que guerre, Fredet, je t'assure; car
+si le roi levait l'oriflamme contre ses ennemis, nous ne pourrions
+pas, à cette heure, rimer des rondels et des ballades, comme nous
+faisons à loisir, et force serait de jouer de l'épée plutôt que de la
+plume....&mdash;Vous vous échauffez trop au travail, monseigneur, dit la
+duchesse qui voulait changer cette conversation, et votre santé en
+pâtit.&mdash;Vraiment! je ne fus jamais si allègre et dispos, madame, à
+cause de la vie tranquille qu'on mène ici, loin des soucis et des
+tracas de la cour.&mdash;C'est la chaleur du travail, vous dis-je, qui vous
+empêche de sentir que vous êtes malade...&mdash;Malade! s'écria le prince
+en riant; vous m'apprenez là ce que j'ignorais moi-même: je n'eus onc
+si bel appétit et si bonne humeur...&mdash;Eh! monseigneur, ce sont des
+apparences fausses, des mensonges de la maladie; il faut bien vous le
+déclarer, puisque vous n'y prenez pas garde: vous êtes malade et en
+danger de le devenir davantage; donc, je vous conseille de vous mettre
+au lit et d'appeler le médecin...&mdash;Dites de me mettre à table et
+d'appeler l'échanson, pour boire à la bienheureuse revenue de Fredet
+et de Boulainvilliers...&mdash;Mon redouté seigneur, dit alors Isabeau de
+Grailly qui avait imaginé la prétendue maladie de Louis d'Orléans,
+voilà plusieurs fois que madame la duchesse est grandement en peine de
+votre santé et n'ose vous le déclarer, de peur que vous ne tombiez
+dans la mélancolie.&mdash;Merci de moi! vous finirez par me faire croire
+que je suis déjà mort et enterré...&mdash;A Dieu ne plaise! dit la
+princesse; vous avez seulement une grosse fièvre, et il est bon que
+vous gardiez la chambre, sinon le lit, et fassiez jeûne exemplaire,
+comme au saint temps du carême...&mdash;Moi, j'ai la fièvre! Pour Dieu! si
+j'y eusse pensé! Bien plus, madame, il vous plaît que je jeûne en
+anachorète?...&mdash;Autrement, vous iriez de mal en pis, et vous seriez
+affligé de quelque grosse maladie. Ainsi, vous avez le teint pâle et
+l'&oelig;il éteint...&mdash;En vérité! reprit le duc qui commençait à se
+sentir persuadé: ai-je donc le teint si pâle et l'&oelig;il si éteint,
+Fredet?&mdash;Je ne sais pourquoi, mon très-redouté seigneur, répondit le
+secrétaire, mais, en vous voyant je me demandais, à part moi, si le
+grand air, l'exercice du corps, le chevaucher et le train des armes,
+ne vous valaient pas mieux que le séjour, l'étude et la poésie.&mdash;Que
+t'en semble, Philippe? demanda le duc en se tournant vers ce
+gentilhomme: me conseilles-tu de mander médecin et apothicaire?&mdash;Je ne
+vous puis conseiller, mon très-redouté seigneur, dit Philippe de
+Boulainvilliers, docile aux instructions de sa fiancée, que de vous
+remettre de tout aux avis et aux soins de madame d'Orléans qui n'a
+rien de plus cher que votre vie.&mdash;En effet, répliqua Louis d'Orléans
+qui éprouvait une sorte de malaise physique, résultant de la
+contrainte morale qu'on exerçait sur lui: depuis deux semaines, j'ai
+fait une terrible besogne, et il n'y a pas lieu d'être surpris si ce
+labeur obstiné a pâli mon visage et fatigué mes yeux...&mdash;Ta, ta, ta!
+se mit à fredonner le nain Bejaune, en imitant le son de la trompette,
+malgré les regards courroucés que lui lançait la duchesse.&mdash;Tu me
+donnes aussi un avertissement, Bejaune? repartit le duc, qui cherchait
+à dissiper la préoccupation chagrine que lui avait communiquée cette
+enquête sur sa santé. Tu me pries de célébrer quelque joute ou tournoi
+dans le grand préau?&mdash;Boum! boum! boum! murmura le nain, imitant le
+son de l'artillerie, sans tenir compte des ordres de madame
+d'Orléans.&mdash;Ah! je te comprends enfin, Bejaune, mon ami: tu fêtes et
+tu acclames l'anniversaire de mon mariage avec ma très-chère dame
+Bonne d'Armagnac? Vrai Dieu! il y a cinq ans accomplis que j'épousai
+l'excellente femme, laquelle j'aime davantage tous les
+jours...&mdash;Grand merci de cet anniversaire, monseigneur! dit la
+duchesse.</p>
+
+<p>Elle se leva, les larmes aux yeux, et courut embrasser son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Prions le Seigneur Dieu de faire que le dit anniversaire ne soit pas
+le dernier!&mdash;Qu'est-ce à dire, madame? avez vous encore tant
+d'inquiétude sur ma santé? Je me soignerai donc et jeûnerai suivant
+votre plaisir. Mais, en mémoire de ce joyeux anniversaire, recevez ce
+beau livre que j'ai de ma main écrit et enluminé pour vous en faire
+don.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il lui présenta le volume qu'il tenait, et que
+Bonne d'Armagnac s'empressa d'ouvrir avec une joie d'enfant qui lui
+fit oublier un moment ses pressentiments sinistres.</p>
+
+<p>C'était le recueil des poésies du prince et de quelques-uns de ses
+familiers, poésies d'un genre léger et gracieux, qui contrastait avec
+les impressions tristes et désolées que tant d'événements tragiques
+auraient dû faire passer dans l'esprit des auteurs: Charles d'Orléans,
+et les poëtes de son école, qui appartenaient presque tous à sa
+maison, avaient chanté le printemps, les fleurs, les oiseaux et les
+femmes.</p>
+
+<p>Ce recueil, en belle écriture gothique, sur vélin blanc et lisse,
+était orné de majuscules rehaussées d'or et de couleurs éclatantes,
+ainsi que d'arabesques délicates, représentant des sujets variés de la
+vie rustique, à l'entour des pages.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bonheur n'aurait pas d'égal, monseigneur, dit la duchesse avec
+émotion, si vous vouliez jurer sur ce livre comme sur Évangile...&mdash;Que
+jurerai-je, madame? demanda vivement Louis d'Orléans, après avoir
+attendu un moment que la duchesse achevât sa phrase.&mdash;De ne me
+contredire en quoi que ce soit, monseigneur, et de croire, quoi qu'il
+arrive, qu'une bonne femme a reçu, du sacrement du mariage, plein et
+absolu pouvoir de garder son mari. C'est pourquoi je vous ordonne, mon
+cher seigneur, de rester en votre chambre comme en chartre
+privée.&mdash;Sur mon âme! je jurerai tout ce qu'il vous plaira, mais je
+n'eusse onc présumé que j'étais si grièvement malade.</p>
+
+<p>Telle est la puissance de l'imagination sur tout notre organisme
+matériel, que le duc d'Orléans, qui jouissait d'une parfaite santé et
+dont aucun accident n'avait troublé la belle constitution, se laissa
+convaincre de maladie et en ressentit réellement les symptômes.</p>
+
+<p>Il se mit à la diète, et se confina dans sa chambre, où Bonne
+d'Armagnac s'installa pour lui donner les soins les plus empressés et
+les plus tendres.</p>
+
+<p>Après un jour de diète, le prétendu malade avait les sens plus lourds,
+la tête plus vide, le pouls plus faible: le médecin ou <i>physicien</i>,
+qu'on avait mandé, prescrivait des drogues et des tisanes, que la
+duchesse transformait, de concert avec Isabeau, en potions anodines et
+inoffensives.</p>
+
+<p>C'est alors qu'elle répondit elle-même au roi, aux frères du roi, aux
+princes du sang, aux officiers de la couronne, qui avaient écrit au
+duc d'Orléans pour l'inviter à venir au plus tôt rejoindre l'armée
+avec ses chevaliers bannerets, ses gens d'armes et ses vassaux. La
+duchesse excusa l'absence de son mari en annonçant qu'il était
+incapable non-seulement de monter à cheval, mais encore de sortir de
+son lit.</p>
+
+<p>Le prince devenait tout à fait malade.</p>
+
+<p>La tristesse s'était emparée de lui et, à défaut d'un mal réel, le
+consumait lentement. Le manque de nourriture, d'air et d'exercice,
+l'avait tellement débilité, qu'il pouvait se regarder comme
+dangereusement atteint. Il en vint à penser à son testament.</p>
+
+<h3 class="sep3">V</h3>
+
+<p>Cependant toute la population du château était dans l'attente et dans
+l'anxiété.</p>
+
+<p>Il n'y avait que le prince qui, enfermé dans sa chambre et gardé à vue
+par Bonne d'Armagnac, restât étranger aux événements de la guerre.
+Chacun, homme ou femme, grand ou petit, prenait à c&oelig;ur les
+nouvelles vagues et incomplètes qui pénétraient de toutes parts dans
+l'enceinte de Coucy.</p>
+
+<p>On savait que l'armée royale s'était rassemblée au nombre de 100,000
+combattants; que cette armée s'augmentait sans cesse par l'arrivée de
+nouveaux renforts; que la noblesse de France avait juré d'anéantir les
+Anglais; que ceux-ci, décimés par les maladies et la famine, mais
+encouragés par la présence de leur roi, ne comptaient pas plus de
+15,000 gens d'armes et archers; qu'ils avaient battu en retraite
+cependant, sans accepter la bataille, et qu'après avoir passé la Somme
+à gué, ils se croyaient sauvés, malgré la multitude d'ennemis qui les
+environnaient et les harcelaient.</p>
+
+<p>On ne s'étonnait pas que le duc d'Orléans, malade comme on le disait,
+manquât à la réunion des princes et seigneurs français, mais on avait
+peine à comprendre qu'il n'eût pas envoyé à l'armée sa bannière avec
+ses gentilshommes, ses capitaines et ses vassaux.</p>
+
+<p>On regardait cette indifférence de sa part comme un acte politique
+motivé par la conduite du duc de Bourgogne, qui avait refusé aussi de
+prêter secours au roi de France contre le roi d'Angleterre.</p>
+
+<p>Ce jour-là (c'était le 21 octobre), Charles d'Orléans, le corps épuisé
+par la diète, la tête affaiblie par la préoccupation de son mal
+imaginaire, le visage pâle et altéré, se souleva sur le coude dans
+l'immense lit qui, semblable à une prison, l'enveloppait de l'ombre de
+son ciel massif et de ses rideaux ou <i>courtines</i> en soie bleue,
+brochée d'or et fleurdelisée.</p>
+
+<p>Il appela, d'une voix débile, la duchesse, assise en ce moment près de
+la fenêtre, et lisant avec une sorte de pieux recueillement les
+poésies de son mari dans le beau manuscrit enluminé dont il lui avait
+fait présent.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne, lui dit-il, je mourrai d'ennui et de tristesse plutôt que de
+mon mal: il faut que je sorte de ce lit, sous peine d'y rendre l'âme;
+il faut que j'entende des voix humaines et contemple des visages
+humains, sous peine de me croire déjà au purgatoire... Eh!
+monseigneur, avez-vous la force de vous lever et tenir debout?
+Voulez-vous, pour vous distraire, qu'on amène en votre chambre des
+ménestrels, des bateleurs, des musiciens, des animaux savants, des
+docteurs ès-sciences...&mdash;Non, je ne veux plus demeurer en cette
+chambre; je veux me promener en plein air, dans les préaux, dans les
+courtils et les vergers, sur les remparts: cette promenade me vaudra
+mieux que les juleps des physiciens qui méritent le bonnet à oreilles
+d'âne.&mdash;Vraiment, mon cher seigneur, vous ne pourriez vous soutenir ni
+marcher. Vous êtes ou, du moins, vous avez été trop grandement
+malade.&mdash;Je ne suis pas guéri encore; mais, dussé-je aller de vie à
+trépas, je ne demeurerai davantage en ma couche. Dieu me vienne en
+aide! je prétends oublier mon mal, s'il se peut, et célébrer quelque
+fête ou cérémonie avant celle de mes funérailles.&mdash;Ne parlez pas
+ainsi, mon bon seigneur, car vous me navrez au fin fond de l'âme, et
+je souhaiterais alors être morte.&mdash;Demain, madame ma mie, je tiendrai
+un beau puy de rhétorique dans la galerie des Armes, et vous
+distribuerez, de votre main, les prix et couronnes que je décernerai
+aux meilleurs poétiseurs.</p>
+
+<p>Bonne d'Armagnac fut contrariée, au dernier point, d'un pareil projet,
+qui allait mettre le duc d'Orléans en présence de toute sa maison;
+mais elle n'osa pas s'y opposer ouvertement, d'autant plus qu'en ce
+temps-là l'obéissance d'une femme envers son mari devait être toujours
+résignée et silencieuse.</p>
+
+<p>Fredet fut appelé, et, de concert avec son maître, il dressa le plan
+détaillé de la fête.</p>
+
+<p>On nommait <i>puy de rhétorique</i>, une espèce de concours poétique, qui
+s'ouvrait avec plus ou moins d'éclat dans les villes du nord de la
+France et à la cour des seigneurs de ces provinces, où la poésie était
+généralement aimée et cultivée. Ces puys de rhétorique excitaient et
+répandaient le goût des lettres ou de la <i>gaie-science</i>, suivant une
+expression en usage dans le Nord comme dans le Midi, qui avait aussi
+ses concours poétiques sous le nom de <i>jeux floraux</i> et de <i>cours
+d'amour</i>.</p>
+
+<p>Quant au nom de <i>puy de rhétorique</i>, il signifie <i>trône de
+littérature</i>; car le mot <i>puy</i> (en bas latin, <i>podium</i>) s'employait
+pour désigner un lieu élevé, une montagne ou une estrade: la
+<i>rhétorique</i> avait alors un sens beaucoup plus étendu qu'aujourd'hui,
+et représentait à la fois tout ce que comprend l'art de bien dire.</p>
+
+<p>Le lendemain, les préparatifs de la solennité avaient été faits dans
+la galerie des Armes, appelée ainsi à cause des trophées d'armes et
+des panoplies qui la décoraient.</p>
+
+<p>Toutes les personnes faisant partie de la maison du duc d'Orléans
+devaient assister à l'assemblée et y avaient été invitées par un
+<i>cri</i>, c'est-à-dire par une proclamation au son des trompettes dans le
+<i>tinel</i> ou salle à manger des officiers et des dames.</p>
+
+<p>On n'avait pas convoqué à cette fête les châtelains et les nobles des
+environs, parce que le temps eût manqué pour envoyer ces invitations à
+vingt lieues à la ronde. Madame d'Orléans s'y serait d'ailleurs
+refusée; tant elle craignait que son mari ne fût instruit de
+l'imminence d'une bataille entre les Français et les Anglais.</p>
+
+<p>Elle redoubla même de précautions à cet égard, et elle menaça de sa
+colère quiconque aurait l'imprudence de prononcer une parole capable
+d'inquiéter ou d'éclairer le duc d'Orléans.</p>
+
+<p>Si ce prince n'avait point passé pour gravement malade auprès de tout
+le monde, on n'eût rien compris à son indifférence au milieu des
+grands événements qui se préparaient, et tous les gentilshommes de sa
+maison seraient venus lui demander de les conduire à la guerre.</p>
+
+<p>C'était, à cette époque, une passion commune à tous, que celle des
+armes, et un seigneur qui aurait évité une occasion d'exposer sa vie
+en combattant, eût été honni et déshonoré.</p>
+
+<p>La chevalerie n'avait pas d'autre but que de former des hommes de
+guerre et de glorifier la vaillance, cette première vertu de la
+noblesse.</p>
+
+<p>Pendant que Louis d'Orléans se faisait vêtir par ses valets de
+chambre, Bonne d'Armagnac, qui devait présider avec lui le puy de
+rhétorique, descendit dans le verger, pour essayer de dissiper les
+sombres nuages dont sa pensée et son front étaient obscurcis.</p>
+
+<p>Elle portait sous son bras le manuscrit des poésies de son mari, parce
+qu'elle le lisait sans cesse et ne le quittait pas plus qu'un talisman
+ou une amulette. Elle ne commença pas toutefois sa lecture: elle était
+tombée dans une rêverie amère, en se disant que le duc d'Orléans ne
+lui pardonnerait pas la ruse qu'elle avait employée pour l'empêcher de
+faire son devoir de prince et de rejoindre l'armée du roi.</p>
+
+<p>Isabeau de Grailly et Hermine de Lahern ne tardèrent pas à venir la
+retrouver sous une treille où elle s'était arrêtée machinalement dans
+sa promenade solitaire.</p>
+
+<p>La duchesse avait un magnifique costume qui rehaussait l'éclat de sa
+beauté noble et majestueuse.</p>
+
+<p>Sur sa tête s'élevait le <i>hennin</i> ou bonnet à cornes, en forme de
+demi-cercle, cette coiffure singulière que la reine Isabeau de Bavière
+avait empruntée aux modes de son pays, et que les dames de la cour
+adoptèrent avec tant de fureur que les prédicateurs en chaire
+traitaient le <i>hennin</i> d'invention du diable. Celui de Bonne
+d'Armagnac était en soie rouge brodée d'argent, avec garniture de
+canetilles d'or et de perles qui s'entrelaçaient en façon de
+feuillages.</p>
+
+<p>Le <i>surcot</i>, qui, comme son nom l'indique, se portait par-dessus la
+cotte, ressemblait assez au vêtement qu'on appelle maintenant <i>visite</i>
+et que les femmes ont ajouté à leur toilette d'hiver, si ce n'est que
+le surcot dessinait exactement la taille et se découpait en basques
+arrondies sur les hanches; le surcot de la princesse, qui n'avait pas
+de manches, et qui laissait voir celles de sa robe en satin vert, se
+composait d'un corsage en damas blanc, offrant sur la poitrine deux
+larges bandes de fourrures de <i>menu vair</i> ou petit gris, qui suivaient
+le contour des basquines.</p>
+
+<p>La jupe, mi-partie ou divisée en trois zones de différentes couleurs,
+en avait une seule verte, semblable aux manches; les deux autres
+étaient blanche avec des fleurs de lis et des lions d'or, et amarante
+avec des rosaces d'argent.</p>
+
+<p>Un riche manteau de brocard, analogue à la dalmatique d'un évêque,
+tombait sur ses épaules et s'attachait par devant au moyen d'une
+grosse agrafe de perles; une espèce de ceinture massive d'orfévrerie,
+qui cachait le surcot, ne se révélait que par son extrémité ou
+<i>pendant</i> qui tombait jusqu'au bas de la jupe.</p>
+
+<p>La longueur de ce pendant se mesurait en raison du rang de la femme
+qui portait ceinture; la ceinture, dans tous les cas, était un signe
+distinctif de noble extraction, ce qui donna lieu au proverbe: «Mieux
+vaut bonne renommée que ceinture dorée.»</p>
+
+<p>Les deux damoiselles d'honneur de la duchesse n'étaient pas moins
+richement habillées.</p>
+
+<p>Isabeau avait aussi le surcot garni de fourrure et la ceinture
+d'orfévrerie; mais celle-ci se déployait autour des reins, et son
+<i>pendant</i> n'atteignait pas le milieu de la jupe, également mi-partie
+rouge et blanche, en soie brochée d'argent, aux armes de la maison de
+Grailly.</p>
+
+<p>Le surcot violet, avec bordure de martre zibeline, était sans basques
+et allait s'arrondissant sur les hanches, de même que le corset qui
+fait la base de la toilette d'une femme aujourd'hui, et qui n'est
+autre qu'un surtout dégénéré ou perfectionné.</p>
+
+<p>Isabeau n'avait pour coiffure qu'une sorte de calotte ou chaperon de
+drap d'or, d'où s'échappaient ses beaux cheveux noirs épars sur son
+cou et ondoyant autour d'elle.</p>
+
+<p>Quant à Hermine de Lahern, elle n'avait pas renoncé aux modes de son
+pays natal.</p>
+
+<p>Ses cheveux blonds flottants encadraient sa figure comme d'une auréole
+et se répandaient en boucles abondantes derrière son corsage; elle
+était coiffée d'un haut bonnet de forme conique, pareil à celui que
+les Cauchoises ont conservé; ce bonnet, d'étoffe bleue couverte de
+point de Venise, se terminait par un ample voile qui aurait pu
+l'envelopper tout entière.</p>
+
+<p>Elle portait deux robes: celle de dessous en brocard, à damier noir et
+argent; celle de dessus, formant juste au corps, à manches ouvertes et
+tombantes, en drap de soie blanc, fourré d'hermine, emblème de son
+nom.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas de ceinture d'orfévrerie, mais un <i>carcan</i> ou collier
+de perles à trois rangs, ainsi que des <i>aureillettes</i> ou boucles
+d'oreilles à pendeloques formées de ces mêmes perles, qui se pêchaient
+sur les côtes de Bretagne, et qui passaient pour venir de l'Inde.</p>
+
+<p>&mdash;Ma très-chère dame, dit Hermine à la duchesse d'Orléans, savez-vous
+le bruit qui court ici: l'armée du roi et celle d'Angleterre sont en
+présence devers Saint-Pol et Azincourt, en sorte que la bataille se
+donnera demain, si donnée elle n'est à cette heure.&mdash;Or çà, ma mie,
+allez-y si bon vous semble, et bataillez à votre aise, repartit
+brusquement Bonne d'Armagnac, mais gardez-vous de parler bataille
+céans, où l'on n'y songe guère, car je vous enverrais plutôt en un
+couvent de Bretagne.&mdash;Un couvent me conviendra fort, madame, pour y
+prier en mémoire des vaillants chevaliers qui mourront aujourd'hui ou
+demain.&mdash;Voilà une résolue batailleuse! dit la duchesse en se tournant
+vers Isabeau, qui semblait triste et recueillie. Nous ne la fiancerons
+pas comme toi, Isabeau, à quelque bon gentilhomme, mais nous en ferons
+une béguine ou cordelière qui priera pour nous en son moutier.&mdash;Mieux
+vaudrait n'être pas fiancée, reprit la damoiselle de Grailly, que
+d'essuyer les reproches et les dédains de messire Philippe de
+Boulainvilliers, qui menace de se tuer s'il ne va pas combattre les
+Anglais!&mdash;Monseigneur ne vous excusera jamais, ajouta la damoiselle de
+Lahern, de l'avoir retenu en sa chambre, quand il y a guerre et
+bataille.&mdash;Oh! ma très-honorée dame, dit Isabeau, nous n'avons pas
+refusé de vous obéir, et pourtant messire de Boulainvilliers m'a
+déclaré que c'était faire honte et affront à monseigneur, que de le
+garder ainsi prisonnier, sans l'avertir même du mandement du roi, qui
+a fait lever l'oriflamme.&mdash;Quels regrets ce sera pour vous, madame,
+dit Hermine, si les Français perdent cette journée, faute du secours
+de leur valeureux prince, monseigneur le duc d'Orléans! quels regrets
+aussi, chère et bonne dame, si monseigneur n'a pas sa part dans une
+belle victoire!&mdash;M. de Boulainvilliers m'a dit que les capitaines de
+mon redouté seigneur étaient déterminés à s'en aller d'eux-mêmes se
+réunir au camp des Français?&mdash;On s'émerveille grandement partout, ma
+très-honorée dame, que, vous, fille du brave comte d'Armagnac, et
+femme du très-valeureux duc d'Orléans, vous demeuriez neutre et
+insensible à ces bruits de guerre qui font palpiter les c&oelig;urs des
+nobles dames.&mdash;Il n'est plus temps peut-être de partir en armes et de
+déployer au vent la bannière d'Orléans?&mdash;Il est toujours temps de
+faire son devoir et de se conduire généreusement en gentilhomme et en
+prince!&mdash;Eh! quoi! mes filles! s'écria la duchesse, ébranlée par ces
+attaques redoublées qui venaient battre en brèche sa résolution déjà
+chancelante: vous voulez que je livre monseigneur à la mort, comme un
+mouton qu'on mène à la boucherie?&mdash;Dieu m'est témoin, ma très-honorée
+dame, répondit Hermine, que je verserais tout mon sang pour épargner
+la moindre goutte du sang de monseigneur!&mdash;Pensez-vous donc, ma
+très-excellente dame, ajouta Isabeau avec inquiétude, que tous ceux
+qui vont à la guerre n'en reviennent pas?&mdash;Allez, mes filles, nous
+avons chacune, au fond de notre c&oelig;ur, une secrète voix qui nous
+annonce l'avenir, et nos pressentiments ne sont que des avertissements
+envoyés du ciel sur ce qui doit advenir. Or, j'ai ferme assurance que
+monseigneur me sera pour toujours ravi, s'il me quitte en cette
+occasion, et que, le voyant me quitter, je l'aurai vu pour la dernière
+fois!&mdash;Hélas! madame, répliqua Isabeau de Grailly, il me semble qu'il
+en sera de même de mon fiancé!&mdash;Ce sont chimères et mensonges que ces
+pressentiments, mon honorée dame, repartit la damoiselle de Lahern.
+Certes, si je me fiais à des présages et à des imaginations
+semblables, je croirais que c'en est fait du beau royaume de France et
+de la gentille noblesse française!&mdash;Le jour, la nuit, je suis
+poursuivie de fantômes et d'images sinistres, dit la duchesse: tantôt
+je me vois en habits de deuil; tantôt je pense être en prison et
+chargée de chaînes de fer; tantôt monseigneur m'apparaît, mort et
+percé de coups... O mon Dieu: qu'adviendra-t-il de tout
+ceci?&mdash;N'avez-vous pas, très-honorée dame, dit Isabeau, consulté les
+sorts et les horoscopes?&mdash;Je n'ai, ma mie, consulté que mon c&oelig;ur,
+et mon pauvre c&oelig;ur m'a répondu que cette guerre serait bien fatale
+à monseigneur.&mdash;Plaise à Dieu qu'elle ne soit plus fatale à mon beau
+pays de France et au roi notre sire! murmura Hermine.&mdash;Que
+n'interrogez-vous les sorts des lettres? continua Isabeau. Vous
+n'aurez que faire de mander des devins ou des astrologues. Prenez tel
+livre que vous voudrez; ouvrez-le en invoquant le destin, et voyez ce
+que vous annoncera la première lettre au commencement de la page, à
+votre droite: les douze lettres, qui font la tête de l'alphabet,
+depuis l'<i>a</i> jusqu'au <i>l</i>, sont heureuses et de bon augure; les
+autres, depuis le <i>m</i> jusqu'à la fin, sont malheureuses et de méchant
+présage. Jamais, dit-on, cet horoscope n'a induit en erreur et abusé
+personne au monde.&mdash;Vraiment! ne l'as-tu pas essayé pour ton propre
+compte? demanda la duchesse, en ôtant les
+<ins title="'sinets' dans l'original">signets</ins> du volume qu'elle
+avait par hasard sous la main.&mdash;Nenni, ma très-chère dame, reprit
+naïvement la damoiselle de Grailly, j'appréhendais trop de me préparer
+un mauvais sort.&mdash;Ce n'est rien qu'une lettre pour connaître
+l'avenir, dit la damoiselle de Lahern; il faut s'attacher au premier
+mot qui se présente à l'ouverture du livre, et même, parfois, on
+retient le sens de la ligne ou de la phrase qui est au commencement de
+la page. J'en ferai l'épreuve pour ma part, si vous le trouvez bon,
+madame, et je conjure la fortune d'être propice à mes désirs.</p>
+
+<p>La duchesse d'Orléans tenait le livre fermé, et ses deux compagnes,
+debout, à ses côtés, regardaient avec anxiété ce livre prophétique,
+entre les feuillets duquel Hermine de Lahern se hasardait à chercher
+l'oracle de l'avenir.</p>
+
+<p>Celle-ci indiqua du doigt l'endroit où elle voulait ouvrir le volume,
+et posa la main sur le feuillet où se trouvaient la lettre, le mot et
+la phrase qu'elle devait interpréter pour connaître son sort. La page
+commençait par ce vers:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<span class="i0">Prison auras avec ton noble maître.</span>
+</div>
+</div>
+
+<p>La princesse tressaillit et relut plusieurs fois ce vers en silence.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre et le mot ne sont guère favorables, dit la jeune fille,
+mais la phrase l'est davantage, si le sort me donne à partager le sort
+de monseigneur.&mdash;Ce pronostic n'a pas et ne peut avoir de sens,
+repartit Bonne d'Armagnac, d'autant que monseigneur n'est pas
+prisonnier... Mais, vraiment! s'écria-t-elle, en riant, voici déjà le
+sort accompli, car c'est moi qui ai mis en captivité monseigneur
+d'Orléans, de peur qu'il ne s'en aille à l'armée du roi, et tu es
+pareillement captive, ma douce Hermine, en notre châtel de Coucy. Çà,
+Isabeau, à ton tour de faire parler le sort à ton profit!</p>
+
+<p>Isabeau de Grailly rougit et ne répondit pas: elle eût bien souhaité
+ne pas s'exposer à évoquer une mauvaise chance, mais elle n'osait pas
+résister à un désir, encore moins à un ordre de sa maîtresse.</p>
+
+<p>Elle écarta donc les feuillets du livre d'une main tremblante, et
+rencontra ce vers qui, malgré le fâcheux caractère de sa première
+lettre, commençait par un mot qu'elle eût choisi elle-même et
+contenait un présage qu'elle accueillit avec un battement de c&oelig;ur,
+un sourire de joie et un redoublement de rougeur:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mariage est la fin de tes ennuis.</span>
+ </div>
+</div>
+
+<p>&mdash;Oui-da, ma fille, dit la duchesse avec gaieté, les horoscopes de ce
+livre ne sont pas si contraires que je l'appréhendais. Au fait, rien
+que de bon ne peut sortir de l'&oelig;uvre de monseigneur, et j'ai à
+c&oelig;ur que ce beau mariage se fasse le plus prochainement possible,
+pour mettre fin à tes ennuis.&mdash;Çà, ma très-chère dame, dit Hermine, ne
+vous plaît-il pas de consulter aussi les sorts, pour savoir ce qui
+adviendra de la guerre des Anglais?&mdash;Je me soucie bien de cette
+guerre, vraiment! Il n'y en aura pas même un écho jusqu'ici, et je ne
+craindrai pas pour les jours de mon époux bien-aimé.&mdash;Voyons ce que
+vous conseille, en cette occurrence, l'horoscope des lettres! Faut-il
+que monseigneur demeure céans ou rejoigne l'armée?&mdash;Il demeure et
+demeurera céans, te dis-je; car j'aime mieux qu'il vive avec moins
+d'honneur, que de le voir mort avec plus de triomphe.&mdash;Ouvrez un peu
+le livre, madame, et demandez-lui s'il convient qu'un duc d'Orléans
+reste au logis et se tienne coi, quand on va livrer bataille?&mdash;Ne me
+tentes-tu pas comme le serpent du paradis terrestre, dit tristement
+Bonne d'Armagnac, et n'est-ce pas manger le fruit de l'arbre défendu
+de la science?</p>
+
+<p>La duchesse, un moment indécise, ouvrit brusquement le volume, et lut
+avec effroi ce vers menaçant, au commencement de la page:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Morte de deuil en pleurant tant de morts.</span>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Elle faillit laisser le livre s'échapper de ses mains; ses yeux se
+voilèrent et une douleur poignante s'empara d'elle.</p>
+
+<p>Hermine de Lahern regardait avec stupeur cet arrêt de mort qu'elle
+essayait en vain d'interpréter d'une manière rassurante. La damoiselle
+de Grailly, saisie d'une émotion indéfinissable, approcha ses lèvres
+de la main de Bonne d'Armagnac et y déposa un baiser qui ressemblait à
+un adieu funèbre.</p>
+
+<p>&mdash;Hermine, lui dit solennellement la duchesse, c'est vous qui l'avez
+voulu, c'est vous qui m'avez ôté la consolation de l'espérance!&mdash;Ne
+vous méprenez pas sur le vrai sens de ce pronostic, très-vénérée dame,
+répondit la damoiselle de Lahern, avec autant d'embarras que
+d'anxiété: cela s'entend de la bataille, qui fera beaucoup de morts et
+qui rendra quasi la France morte de deuil...&mdash;Il sera temps d'y
+penser, le cas échéant, reprit froidement la duchesse; quant à cette
+heure, il n'est pas question de bataille causant mort d'hommes, mais
+tant seulement de bataille poétique entre les concurrents du puy de
+rhétorique. Malheur à qui réveillera monseigneur!</p>
+
+<p>Les trompettes sonnèrent pour annoncer l'ouverture de puy de
+rhétorique, et un orchestre, composé de flûtes, de hautbois, de violes
+et de <i>rebecs</i> ou violons à trois cordes, fit entendre une symphonie
+lente et douce.</p>
+
+<p>La musique de ce temps-là, n'ayant que des instruments faibles,
+monotones et imparfaits, se bornait à filer des sons et n'exécutait
+que des espèces de gammes chromatiques, en montant et en descendant,
+sans ensemble et sans énergie; elle rencontrait pourtant quelquefois
+un chant gracieux et touchant malgré sa simplicité et son uniformité.</p>
+
+<h3 class="sep3">VI</h3>
+
+<p>La galerie des Armes, où la cérémonie devait avoir lieu, était
+remarquable par sa longueur plutôt que par son élévation. Le plafond,
+soutenu par des poutrelles ou lambris peints en rouge, représentait un
+ciel d'azur étoilé; les murailles, également peintes à la détrempe,
+avaient pour ornements une série d'écussons ou armoiries appartenant à
+l'ancienne famille de Coucy, qui était alors éteinte et dont la maison
+d'Orléans possédait les domaines seigneuriaux.</p>
+
+<p>De chaque côté de la galerie, s'élevaient des trophées d'armes
+offensives et défensives, des mannequins couverts d'armures de
+différentes époques et de différents pays, des faisceaux de lances, de
+haches et d'épées, des amas de casques et de boucliers aux formes les
+plus variées et les plus bizarres.</p>
+
+<p>A l'extrémité de la salle, on avait disposé le <i>puy</i>: c'était une
+estrade, exhaussée de trois pieds au-dessus du plancher, couverte de
+nattes en paille et décorée d'un dais ou baldaquin fleurdelisé, sous
+lequel devait s'asseoir le duc d'Orléans.</p>
+
+<p>Ce prince entra le premier dans la salle, suivi de sa femme et des
+juges du puy, choisis parmi les dames et les officiers de sa maison.</p>
+
+<p>Il était si faible, que son secrétaire Fredet soutenait sa démarche
+chancelante; son visage pâle, ses lèvres blêmes et ses yeux éteints
+témoignaient assez de l'altération de sa santé, qui n'était que le
+résultat d'une longue diète, d'une triste préoccupation et d'un manque
+absolu d'air et d'exercice.</p>
+
+<p>Il portait des vêtements noirs, suivant le v&oelig;u que sa mère
+Valentine avait fait pour lui; mais il avait passé autour de son cou
+plusieurs grosses chaînes avec les insignes des ordres de chevalerie
+qu'il pouvait opposer à celui de la Toison-d'Or, créé et distribué par
+le duc de Bourgogne.</p>
+
+<p>Il se traîna jusqu'au fauteuil qui lui était destiné; à ses côtés, se
+plaça, sur un siége plus bas, la duchesse d'Orléans; derrière eux, les
+personnes composant le tribunal poétique se rangèrent sur des bancs
+garnis de <ins title="'tap&nbsp;s' dans l'original">tapis</ins> armoriés.</p>
+
+<p>Dans la salle, dont les portes s'ouvrirent alors aux invités, une
+foule compacte de curieux empressés se précipita vers l'étroit espace
+réservé au public subalterne, tandis que les gentilshommes, donnant la
+main aux dames et aux damoiselles en habits de gala ou de cérémonie,
+vinrent processionnellement, en saluant le duc et la duchesse, occuper
+les places auxquelles ils avaient droit selon leur naissance et leur
+rang.</p>
+
+<p>Un héraut d'armes, sa baguette blanche à la main, monta les degrés de
+l'estrade et s'agenouilla devant le duc pour recevoir ses ordres;
+puis, s'étant relevé, il imposa silence à l'assemblée, en agitant sa
+baguette.</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames et messeigneurs, dit-il à haute voix, nous vous faisons
+assavoir que le prix du meilleur rondel sera une rose de vermeil ornée
+de deux perles en imitation de gouttes de rosée, signifiant que les
+dons du ciel ne font pas défaut aux merveilles de la nature. En outre,
+la meilleure chanson aura pour prix et récompense un beau lis
+d'argent, sur lequel est posée une mouche d'or et de diamant,
+signifiant que candeur et innocence sont les trésors de l'âme;
+finalement, la meilleure ballade sera honorée d'une couronne de fin
+or, diaprée de rubis et de saphirs, signifiant que les poëtes sont les
+princes de ce monde terrestre, et que les princes doivent aspirer à
+égaler les poëtes.</p>
+
+<p>Les instruments à vent et à cordes recommencèrent leurs symphonies,
+qui ne s'arrêtaient par intervalles que pour laisser entendre la
+lecture des pièces de vers présentées au concours.</p>
+
+<p>L'exemple du maître est toujours un commandement: la plupart des
+officiers du duc d'Orléans tenaient donc à honneur de se distinguer
+dans cette joute littéraire, à laquelle présidait lui-même ce prince
+qui n'estimait rien tant que la belle <i>rhétorique</i>.</p>
+
+<p>Les auteurs s'avançaient tour à tour au pied de l'estrade, et lisaient
+leurs poésies, avant d'en déposer le manuscrit entre les mains de
+Bonne d'Armagnac. Après chaque lecture, les juges délibéraient et
+allaient aux voix, en prenant d'abord l'avis de la duchesse.</p>
+
+<p>L'assemblée avait le droit d'exprimer son opinion par des bravos, mais
+non par des huées, le silence étant la seule marque permise de
+désapprobation.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, et vous, ma très-haute et très-puissante dame, dit
+Fredet, en s'inclinant avec respect, vous plaît-il d'admettre au
+concours un jouteur inconnu qui ne veut pas nommer son nom, et qui n'a
+pu assister à cette journée, faute d'être reçu au châtel.&mdash;Maître
+Fredet, interrompit Bonne d'Armagnac inquiète de cet épisode imprévu,
+la loi du puy de rhétorique exige que les concurrents y comparaissent
+en personne, et surtout qu'ils soient de bonne vie et m&oelig;urs; ce
+pourquoi convient-il qu'ils se nomment...&mdash;A moins que le chef suprême
+du puy les dispense de se nommer, répliqua Charles d'Orléans, qui
+sentait ses forces renaître et qui s'applaudissait d'avoir quitté son
+lit. Or, il importe que je sois instruit des raisons qui invitent le
+nouveau poëte à nous celer son nom.&mdash;Je m'excuse, monseigneur, d'être
+son avoué et avocat, d'autant que je ne le connais pas davantage,
+reprit Fredet que la demoiselle de Lahern encourageait du regard à
+parler. C'est une flèche qu'on a lancée dans le châtel par-dessus la
+muraille, et où se trouvait attaché cet écriteau: «Quiconque ramassera
+ceci est convié et supplié de porter, au puy de rhétorique de
+monseigneur, le rondel enfermé sous ce pli et scellé de ce cachet. Si
+d'aventure ledit rondel est jugé digne du prix, ledit prix
+appartiendra à celui qui aura été son parrain et avocat audit puy de
+rhétorique.»&mdash;Voilà une plaisante façon d'entrer en lice! s'écria
+gaiement le duc d'Orléans. Çà, Fredet, je t'autorise à être le parrain
+de ce jouteur inconnu.&mdash;Ah! monseigneur, reprit la duchesse, qu'un
+pressentiment douloureux avait fait pâlir, c'est enfreindre la loi des
+puys de rhétorique!&mdash;Nenni, madame, puisque j'admets ce rimeur, quel
+qu'il soit, noble ou vilain, à disputer le prix de la rose.&mdash;Et si
+ledit rimeur, mon très-redouté seigneur, n'était autre qu'un
+malfaiteur, condamné et décrié pour ses forfaitures, un larron?...&mdash;Fi
+donc! jamais larron, jamais mauvais garçon ou bandit n'a pratiqué le
+gentil métier de poésie et art de rhétorique!&mdash;Oui-da; mais si ce
+rondel contenait choses mal sonnantes et attentatoires à l'honneur des
+dames?&mdash;Maître Fredet qui le doit lire verra du premier coup ce qu'il
+convient de faire. Je gage, au contraire, que ce rondel vient de
+quelqu'un de la cour du roi, de messire Olivier de la Marche, du roi
+de Sicile, de mon oncle de Berry. Or, écoutez, beaux juges du puy!</p>
+
+<p>Il se fit un silence général dans l'assemblée, que la curiosité tenait
+immobile et attentive.</p>
+
+<p>Madame d'Orléans n'avait pas osé résister plus longtemps en public à
+une volonté formelle de son mari: ses yeux s'étaient remplis de
+larmes, et elle laissa tomber son front dans sa main. Le souvenir de
+l'horoscope des lettres lui <ins title="'rvient' dans l'original">revint</ins>,
+en ce moment, avec de nouvelles angoisses.</p>
+
+<p>Maître Fredet, satisfait de l'importance qu'il s'était donnée à
+l'occasion d'un épisode dont il ignorait lui-même la portée, coupa les
+lacs de soie engagés dans le cachet sans armoiries, qui fermait un
+papier plié en forme de missive, et il lut aussitôt, d'un accent ferme
+et vibrant, ce rondel qu'il ne comprit bien qu'après en avoir fait
+lecture.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Gentil duc, quand on crie aux armes,<br /></span>
+ <span class="i0">Demeurez-vous point endormi?<br /></span>
+ <span class="i0">Quand la France se noie en larmes,<br /></span>
+ <span class="i0">Vous cachez-vous comme fourmi?<br /></span>
+ <span class="i0">Quand le roi mande ses gens d'armes,<br /></span>
+ <span class="i0">N'êtes-vous plus son grand ami.<br /></span>
+ <span class="i0">Gentil duc, quand on crie aux armes!<br /></span>
+ </div>
+</div>
+
+<p>&mdash;Aux armes! répéta une voix glapissante, qui partait de dessous un
+trophée d'armures et qui fut accompagnée d'un son de ferrailles que
+rendit le choc de deux armures.&mdash;Qu'est-ce que cela? demanda le duc,
+en se levant et portant la main à son côté pour y chercher une épée
+qu'il ne trouva pas.&mdash;Les Anglais seraient déjà devant Coucy! s'écria
+involontairement Philippe de Boulainvilliers que ce bruit d'armes
+avait fait tressaillir.&mdash;Monseigneur, dit tristement la duchesse
+d'Orléans, n'est-ce pas messire Jean de Bourgogne qui vous envoie ce
+message?&mdash;Continuez de lire, Fredet, repartit le duc d'Orléans ému et
+agité de mille pensées turbulentes: j'ai hâte d'entendre la conclusion
+du rondel.&mdash;Comme parrain de l'auteur, dit Fredet décontenancé par les
+regards que lui lançait la duchesse, je requiers qu'il soit mis hors
+de cause.&mdash;Point, maître! insista le duc! ces vers sont beaux et
+honorables; je souhaite qu'ils méritent la rose de vermeil.</p>
+
+<p>Fredet obéit à regret et reprit sa lecture, en baissant la voix de
+telle sorte qu'elle parvenait à peine jusqu'à l'extrémité de la salle,
+malgré le profond silence qui y régnait.</p>
+
+<p>Le duc ne s'était pas rassis, quoique ses jambes tremblassent sous
+lui, et il s'interrogeait tout bas pour découvrir un mystère que lui
+annonçait l'anxiété peinte sur tous les visages: il prêtait encore
+l'oreille à ce bruit d'armes, qui ne retentissait plus.</p>
+
+<p>Il ne perdit pourtant pas un seul mot de la lecture de cette seconde
+strophe du rondel.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ayez le c&oelig;ur haut affermi,<br /></span>
+ <span class="i0">Maniez lances et guisarmes!<br /></span>
+ <span class="i0">L'Anglais a fait assez d'alarmes:<br /></span>
+ <span class="i0">Sus donc! courez à l'ennemi,<br /></span>
+ <span class="i0">Gentil duc, quand on crie aux armes!<br /></span>
+ </div>
+</div>
+
+<p>&mdash;Aux armes! aux armes! répéta la même voix, qu'on avait déjà entendue
+sortir des armures et qui cette fois ressemblait à un tocsin.</p>
+
+<p>On ne voyait personne.</p>
+
+<p>Mais, du milieu des casques et des cuirasses amoncelés, s'élevait un
+bras nu, armé d'une de ces lourdes masses de fer hérissées de pointes,
+que les anciens chevaliers portaient dans les batailles pour assommer
+leurs adversaires, après avoir fait usage de l'épée et de la lance:
+cette masse retombait sans cesse sur les armes, comme un marteau sur
+une enclume, et faisait un épouvantable vacarme qui mit en rumeur
+toute l'assemblée, comme si le château était surpris et assiégé par
+les Anglais.</p>
+
+<p>Une terreur panique s'emparait déjà des assistants, lorsque
+quelques-uns, plus braves ou plus curieux, s'approchèrent pour
+rechercher la cause de cette alerte et trouvèrent le fou du duc
+d'Orléans blotti dans le ventre d'une énorme cuirasse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Bejaune! cria-t-on de toutes parts, les uns riant, les autres
+s'entre-regardant.&mdash;Bejaune? dit sévèrement le duc d'Orléans.</p>
+
+<p>Devant lui, le fou fut amené, la tête entièrement cachée dans une
+<i>salade</i>, sorte de casque en fer battu sans visière et sans crête ni
+panache.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi as-tu crié de la sorte et causé pareil tumulte? lui
+demanda-t-il. Es-tu vraiment fol devenu?&mdash;Aux armes! aux armes! répéta
+Bejaune, brandissant et secouant la masse de fer qu'il tenait encore à
+la main. L'Anglais! l'Anglais! l'Anglais!&mdash;Eh! monseigneur, dit la
+duchesse qui fit signe d'éloigner le bouffon, avez-vous ouvert un puy
+de rhétorique pour donner audience à un fol d'office? Ne voyez-vous
+pas que Bejaune a voulu proclamer à sa façon ce méchant rondel, dont
+il est peut-être l'auteur?&mdash;Ce rondel a sans doute un sens
+prophétique, reprit d'une voix sombre Charles d'Orléans qui ne
+remarquait autour de lui que visages inquiets et consternés. Il m'a
+semblé, en l'écoutant, que c'était moi qu'on avertissait de venir à la
+bataille...&mdash;Mon bon seigneur, interrompit la princesse, vous avez eu
+grandement tort de vouloir tenir un puy de rhétorique quand vous êtes
+si débile et si malade encore. A peine pouvez-vous, hélas! vous
+soutenir. Vous ferez mieux de retourner en votre chambre et de vous
+remettre au lit.&mdash;Aux armes! a-t-on dit, répliqua le prince.</p>
+
+<p>Son imagination s'exaltait, en arrivant à des rapprochements de faits
+et d'idées qui le conduisirent presque à la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Que parle-t-on des Anglais? les Anglais ne sont pas en France et n'y
+reviendront jamais! Si la guerre s'allumait de rechef, c'est en leur
+Angleterre qu'il faudrait aller les chercher!... Mais la trêve
+n'est-elle point expirée? car ce n'était qu'une trêve, et la paix
+restait à conclure... Que signifierait, d'ailleurs, cette flèche
+annexée à ce rondel belliqueux? La flèche est l'image de la guerre;
+c'est ainsi que dans la <i>Vie d'Alexandre</i>, écrite par Quintus Curtius,
+la nation scythe déclare qu'elle est prête à combattre le
+Macédonien... Oui, sur mon âme! cette flèche annonce la guerre, et le
+rondel qui l'accompagne en est comme le signal! Aux armes donc, et,
+s'il le faut, à la bataille!&mdash;Ah! monseigneur, mon vénéré seigneur!
+disait Bonne d'Armagnac fondant en larmes: ordonnez-vous que mon
+horoscope s'accomplisse: <i>Morte de deuil en pleurant tant de
+morts!</i>&mdash;Quel horoscope? reprit le duc dont la tête s'égarait
+davantage, par suite de la faiblesse extrême où l'avait mis la
+privation de nourriture. <i>Morte de deuil en pleurant tant de morts!</i>
+Qui a dit cela? qui a fait ce vers que je me remémore? Morte de deuil!
+qui est celle-là que le deuil a tuée? quels sont ces morts qu'elle
+pleure? Et vous, ma chère dame, comment vous trouvez-vous intéressée
+dans ce mystère? Philippe, mon ami, va-t'en faire préparer mon cheval
+et mes armes! Maître Fredet, je veux ouïr une messe en l'honneur du
+Saint-Esprit, devant que de partir pour la guerre!... Çà, messieurs,
+on me cèle quelque chose: on me laisse ignorer ce que je dois
+savoir!... Que s'est-il passé durant ma maladie?... Que se passe-t-il
+à cette heure?... Est-il venu des lettres de la part du roi notre sire
+ou de la part de mes beaux-oncles de Bourbon et de Berry? Est-il vrai
+que nous sommes en guerre avec les Anglais?... Ah! monsieur de
+Boulainvilliers, je veux être instruit de tout.</p>
+
+<p>Ces questions adressées aux uns et aux autres, ces réflexions, faites
+à haute voix, se succédaient si rapidement, que la duchesse d'Orléans
+ne pouvait ni les<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143"></a></span>
+arrêter ni les détourner. Elle donna ordre aux
+hérauts d'armes de faire évacuer la salle, et elle s'y trouva bientôt
+seule avec son mari, entourée de quelques dames et officiers de sa
+maison.</p>
+
+<p>Tous les témoins de cette scène ne doutèrent pas que le prince ne fût
+gravement malade, et ses paroles incohérentes, prononcées d'un air
+hagard et accompagnées de gestes impatients, firent même croire que sa
+raison avait été atteinte.</p>
+
+<p>Le duc d'Orléans, après cet accès de surexcitation nerveuse, retomba
+dans un morne accablement. Il avait arraché des mains de Fredet le
+papier où était écrit le rondel mystérieux, et il le relisait sans
+cesse à demi-voix pour en découvrir le sens ainsi que l'origine.</p>
+
+<p>L'exaltation de son cerveau s'augmentait à chaque instant, et les
+<i>physiciens</i>, qui furent appelés, ne dissimulèrent pas à la duchesse
+que l'état du duc était assez grave pour qu'on eût à en craindre les
+suites: la démence pouvait éclater d'un moment à l'autre, comme celle
+du roi Charles VI.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ma très-honorée dame, dit Hermine de Lahern à la duchesse,
+monseigneur eût été moins en péril sur le champ de bataille, vis-à-vis
+des Anglais, que dans son lit, vis-à-vis des physiciens et
+apothicaires! Dieu fasse que vous me permettiez de le soigner à ma
+guise et de le ramener en santé!</p>
+
+<p class="t3 sep2">FIN DU TOME PREMIER.</p>
+
+<p><a name="Page_145" id="Page_145"></a></p>
+
+<h1 class="sep4">LA DETTE DE JEU</h1>
+
+<p class="t2">(1572)</p>
+
+<p class="t3"><b>PAR PAUL L. JACOB.</b></p>
+
+<div class="bloc60">
+<p class="t3">Livres nouveaulx, livres vielz et antiques.<br />
+Étienne Dolet.</p>
+</div>
+
+<div>
+<p class="t2 sep2">2</p>
+</div>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/logo.png" width="150" height="133"
+alt="Logo éditeur" title="Logo éditeur" />
+</div>
+
+<p class="t3 sep0">Bruxelles,</p>
+<p class="t3">KIESSLING <small>ET</small> COMPAGNIE,</p>
+<p class="t4">26, Montagne de la Cour.</p>
+
+<p class="t3">1850</p>
+
+<p><a name="Page_147" id="Page_147"></a></p>
+
+<h2 class="sep4">LA DETTE DE JEU.</h2>
+
+<h3 class="sep3">VII</h3>
+
+<p>Charles d'Orléans fut transporté dans son lit, sans qu'on parvînt à
+lui enlever ce papier, sur lequel il ne cessait de fixer les yeux,
+quoiqu'il sût par c&oelig;ur le rondel dont il commentait chaque vers et
+chaque mot.</p>
+
+<p>Il demeurait indifférent à tout le reste, comme s'il ne voyait pas,
+comme s'il n'entendait pas les personnes qui s'approchaient de son
+lit.</p>
+
+<p>La duchesse fondait en larmes et priait, derrière les rideaux qu'elle
+entr'ouvrait par intervalles pour voir si l'agitation du malade se
+calmait.</p>
+
+<p>Isabeau de Grailly, assise auprès d'elle, pleurait aussi, sans essayer
+de la consoler.</p>
+
+<p>La damoiselle de Lahern s'indignait tout bas de l'ignorance des
+médecins qui s'obstinaient à traiter une maladie là où il n'y avait
+qu'un affaiblissement physique et moral, causé par la diète, le régime
+sédentaire et la préoccupation.</p>
+
+<p>Le bruit s'était répandu dans le château que le duc d'Orléans touchait
+à l'agonie.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Hermine à la duchesse, monseigneur s'en va mourir ou
+entrer en frénésie, à moins que vous ne me donniez congé de sauver sa
+raison et sa vie?&mdash;Les Anglais! les Anglais! criait le duc, en
+roidissant les bras et en battant l'air de ses poings: n'est-ce pas
+mon cousin de Bourgogne, qui les a fait venir et qui leur livre le
+noble royaume de France? Toute trahison est du fait de notre damné
+cousin! Par la mort-Dieu! je serai bien aise de le rencontrer en
+bataille et de le payer de mes vieilles dettes! Avez-vous pas encore
+fourbi mon armure et affilé mes armes? Boulainvilliers, as-tu rangé ma
+compagnie d'ordonnance? la bannière d'Orléans est-elle déployée? O ma
+bonne épée, viens là, que je te taille une glorieuse besogne!&mdash;Madame,
+rappelez-vous le roi Charles, dit encore Hermine à la duchesse: il fut
+ainsi malade et pris de fortes fièvres, sans que les physiciens
+connussent son mal et y remédiassent; puis, ce mal empirant, il tomba
+en démence et fureur, où il est encore après vingt ans.&mdash;Hélas! ma
+fille, que voudrais-tu faire? reprit tristement Bonne d'Armagnac.
+Rappelle-toi aussi mon horoscope: <i>Morte de deuil en pleurant tant de
+morts!</i> J'aime mieux voir monseigneur gisant de sorte en son lit, que
+de le voir sur un champ de bataille!&mdash;Empêchez donc d'abord que
+monseigneur ne meure ici de faim, madame, et laissez-moi lui donner de
+quoi se réconforter; car vous savez, comme moi, que votre redouté
+seigneur n'a d'autre mal que défaut de nourriture; or, sa grande
+faiblesse de corps cause seule cette faiblesse d'esprit.&mdash;Eh bien, ma
+chère fille, je te donne pouvoir de faire ce qu'il faut pour la santé
+de monseigneur.&mdash;Merci, merci, vous dis-je, ma très-douce dame! je
+vous promets que demain monseigneur sera remis en pied; et pour ce
+faire, je vais d'abord renvoyer ces ânes fourrés de médecins qui
+l'assassinent de leurs recettes et de leurs drogues.</p>
+
+<p>Hermine de Lahern, s'autorisant des ordres particuliers de la
+duchesse, congédia les médecins qui discutaient entre eux sur la
+maladie du prince; elle fit sortir aussi les officiers de la maison,
+qui entouraient le lit et qui, par leur présence, augmentaient
+l'exaltation du malade.</p>
+
+<p>Ensuite elle invita sa maîtresse à se retirer de même, et elle lui
+jura qu'elle ne quitterait pas le chevet du duc qui avait besoin de
+repos et de silence.</p>
+
+<p>Bonne d'Armagnac, accablée de fatigue, après tant de jours et tant de
+nuits pendant lesquels l'inquiétude l'avait tenue éveillée, consentit
+enfin à donner quelques heures au sommeil, et passa dans sa chambre,
+avec Isabeau qui couchait près d'elle.</p>
+
+<p>Hermine, restée seule avec Fredet pour garder le prince, qui était
+retombé dans un morne abattement, fit apporter une collation composée
+de mets légers et succulents, de vin généreux et de pain <i>curial</i> ou
+de cour, espèce de pain mollet fait de fine fleur de farine.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-elle en s'approchant du lit, vous plairait-il de
+prendre un peu de nourriture pour vous réconforter?</p>
+
+<p>Charles d'Orléans la regarda avec étonnement et ne lui répondit pas.</p>
+
+<p>Elle lui présenta alors une de ces soupes exquises que nos ancêtres
+savaient faire avec un mélange de viandes, de légumes et d'épices
+réduits en purée par une longue cuisson. On était si friand de soupes
+à cette époque, que l'art culinaire en avait inventé un très-grand
+nombre d'espèces différentes, qui ne nous sont plus même connues de
+nom.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, lui dit-elle encore, vous avez besoin de vous refaire
+et de gagner des forces, si vous voulez monter à cheval et aller à la
+guerre?</p>
+
+<p>Charles d'Orléans, surpris de ce langage, fixa sur la damoiselle de
+Lahern un regard scrutateur, eut l'air de réfléchir et de
+s'interroger, puis se mit à faire honneur au repas qu'on lui offrait.</p>
+
+<p>Son appétit, qui n'était qu'engourdi par les boissons fades et
+sucrées, ne fut pas longtemps à se montrer. Il mangeait donc avec un
+plaisir extrême, et il se sentait revivre à chaque bouchée, tellement
+qu'il ne comprenait pas lui-même ce prompt retour à son état ordinaire
+de santé.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, lui dit Hermine en lui versant à boire, certes vous
+boirez de grand c&oelig;ur au salut de la France et à la confusion des
+Anglais?&mdash;Encore les Anglais! s'écria le duc; qui avait tressailli à
+ce nom et qui crut encore entendre retentir le bruit des armes.
+Puissé-je les rencontrer en bataille!&mdash;Monseigneur, vous les
+rencontrerez! dit à voix basse Hermine; mais auparavant, dormez, s'il
+vous plaît, pour achever votre guérison. Je vous adjure tant
+seulement, mon redouté seigneur, de ne vous fier à nul, excepté à moi
+et au bonhomme Fredet: dormez donc ou faites-en le semblant, jusqu'à
+ce que je revienne vers vous.&mdash;Fredet, mon ami, qu'est-ce donc qui se
+passe? demanda le prince qui se sentait tout disposé à s'abandonner
+aux conseils de la damoiselle de Lahern.&mdash;Il se passe ceci, mon bon
+seigneur, répondit Fredet, que cette gente damoiselle vous a guéri
+mieux que n'eussent fait tous les physiciens du monde.&mdash;De fait, je me
+trouve quasi réconforté et je veux me lever tout à l'heure pour
+retourner au puy de rhétorique...&mdash;Monseigneur, mon cher sire,
+interrompit Hermine, ayez confiance absolue en nous, et pensez que
+vous avez autre devoir à remplir que de tenir un puy de rhétorique en
+votre châtel; mais attendez qu'il soit nuit, pour savoir ce qui est à
+faire, et jusque-là ne parlez à personne.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, et la duchesse d'Orléans, qui n'avait pas voulu
+s'endormir avant de se rendre compte de la situation du malade, entra
+doucement.</p>
+
+<p>Le duc, cédant à l'empire que la damoiselle de Lahern exerçait sur
+lui, avait fermé les yeux et feignait de dormir. Celle-ci fit signe à
+Fredet de la suivre et alla vers la princesse qu'elle empêcha
+d'avancer.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur sommeille, lui dit-elle à voix basse; je suppose qu'il
+dormira longtemps, à Dieu plaise! Demain, au réveil, il sera rétabli
+en sa santé première, sans autre médecine que ce repas qu'il a pris de
+grand appétit.&mdash;Ainsi, à ton avis, n'a-t-il aucun souci des événements
+de la guerre? répliqua Bonne d'Armagnac contemplant la figure calme du
+prince qui paraissait endormi et qui ne perdait pas une parole de cet
+entretien.&mdash;Il rêvera peut-être des Anglais, dit Fredet en souriant;
+mais assurément il ne dormirait pas, s'il connaissait les
+nouvelles.&mdash;Il les saura toujours assez tôt, reprit Hermine; le somme
+et la nourriture lui rendront les forces qu'il faut pour aller à la
+guerre...&mdash;Il n'ira point, sur ma vie! s'écria la duchesse: je ne veux
+pas mourir, en pleurant sa mort!&mdash;Retournez en votre chambre, ma
+très-excellente dame, et s'il se peut, imitez monseigneur qui dort de
+grand courage. Nous apprendrons demain si l'armée du roi de France a
+taillé en pièces l'armée du roi d'Angleterre, et si monseigneur
+d'Orléans est encore au lit.</p>
+
+<p>Ils sortirent tous de l'appartement du prince.</p>
+
+<p>Celui-ci, qui avait entendu cette conversation, ne douta plus que la
+guerre ne fût rallumée en France. Il était sur le point d'interpeller
+la duchesse et Fredet, de demander des explications qu'on n'eût pas
+osé lui refuser, et même de partir à l'instant pour se transporter là
+où sa présence serait utile; mais un geste d'intelligence, que lui
+adressa Hermine de Lahern en se retirant, le retint dans son sommeil
+simulé et lui donna la patience d'attendre.</p>
+
+<p>Il avait bien deviné que sa femme s'opposait à ce qu'il fût instruit
+des événements, dans la crainte qu'il ne voulût y prendre part. Il
+n'eut d'ailleurs qu'à se rappeler toutes les circonstances du retour
+de Fredet et de Philippe de Boulainvilliers, pour être certain qu'on
+lui avait caché un secret important.</p>
+
+<p>Il espéra donc que la damoiselle de Lahern ne tarderait pas à venir
+lui révéler ce secret. Il prêtait l'oreille au moindre bruit; il
+croyait, à chaque minute, que la porte se rouvrait; il se soulevait
+sur le coude pour mieux écouter les rumeurs du dehors: il se
+figurait, dans sa préoccupation, entendre au loin des détonations
+d'artillerie et des cliquetis d'armes.</p>
+
+<p>Enfin, ses paupières s'abaissèrent, son agitation s'apaisa, et il
+tomba par degrés, malgré lui, dans un profond sommeil.</p>
+
+<p>La duchesse d'Orléans n'avait pas moins besoin de repos; mais elle ne
+s'y livra qu'après avoir fait promettre à Fredet et à Hermine de
+Lahern de veiller sur le prince et de ne laisser personne s'approcher
+de lui jusqu'à ce qu'elle eût repris elle-même son poste de gardienne
+ou plutôt de geôlière.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure ma foi, très-honorée dame, avait dit avec émotion la
+damoiselle de Lahern, que je ne quitterai pas monseigneur et que je le
+garderai en votre lieu et place!</p>
+
+<p>La duchesse dormait donc pendant que Fredet et sa jeune compagne
+veillaient, en échangeant quelques paroles à voix basse,
+dans <ins title="'uns' dans l'original">une</ins>
+petite galerie qui précédait la chambre du prince.</p>
+
+<h3 class="sep3">VIII</h3>
+
+<p>Il était environ dix heures du soir; le château tout entier semblait
+enseveli dans les ténèbres et dans le silence.</p>
+
+<p>On n'entendait pas d'autre bruit que le grincement des girouettes de
+fer sur les tourelles et les cris des chouettes perchées sur les
+créneaux. Le couvre-feu était sonné depuis longtemps, et aucune
+lumière ne brillait aux fenêtres, excepté à celle de la chambre du
+duc d'Orléans.</p>
+
+<p>Un homme venait d'entrer dans cette chambre avec une lampe qu'il posa
+sur le plancher.</p>
+
+<p>Le duc, qui s'éveilla en sursaut dans le cours d'un rêve où les
+Anglais avaient joué un rôle belligérant, ne fut pas peu étonné de
+voir, à quelques pas devant lui, un page ou écuyer, couvert d'armes
+brunies et la visière baissée.</p>
+
+<p>Il crut, au premier moment, que c'était un assassin qui venait le
+frapper dans son sommeil, et il se disposait à chercher de quoi se
+défendre, lorsque ses appréhensions furent calmées aussitôt par la
+contenance respectueuse de l'inconnu qui avait mis un genou en terre
+et qui lui présentait une lettre scellée de cire rouge à deux lacs de
+soie pendants.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu? demanda le prince, avant de prendre cette lettre: d'où
+viens-tu? que veux-tu?&mdash;Mon redouté seigneur, reprit l'écuyer avec une
+voix douce et tremblante que Charles d'Orléans n'entendait pas pour la
+première fois, je viens, de la part du roi notre sire, vous apporter
+ces lettres et vous prier d'y avoir égard; quant à ce que je suis, ne
+doutez pas que je ne sois votre très-humble serviteur.</p>
+
+<p>Le duc prit la lettre sans aucune défiance, en brisa les cachets et la
+lut tout bas, tandis que le messager tenait la lampe élevée en l'air,
+de manière à l'éclairer dans sa lecture, qui l'impressionnait
+visiblement.</p>
+
+<p>La lettre était ainsi conçue:</p>
+
+<p>«Mon cher fils et beau neveu, je m'émerveille fort de n'avoir point eu
+nouvelles de vous ni réponse aux lettres que je vous ai fait remettre,
+avec le mandement royal qui convoquait tous les seigneurs de mon
+royaume pour combattre le roi d'Angleterre et ses gens. A cette
+heure, l'armée de France est quasi assemblée, et ceux de mes hauts
+barons qui manquent sous l'oriflamme et bannière des lis, sont en
+route pour venir bien accompagnés d'archers et d'hommes d'armes. Tous
+m'ont déclaré qu'ils viendraient et n'auraient garde d'être absents le
+jour de la bataille qui est prochaine; car le roi anglais s'efforce de
+regagner son camp de Boulogne avec sa petite armée qui diminue
+continuellement par les maladies, les escarmouches et la désertion.
+Nous avons, au contraire, plus de cent mille hommes sur les champs, et
+ce sera notre faute s'il échappe un seul Anglais, ce qui doit être
+grand profit pour notre couronne. Donc, mon beau neveu, je vous
+avertis de nouveau d'aller, avec vos gentilshommes et votre milice,
+devers la rivière de la Somme, où trouverez réunie la fine fleur de la
+chevalerie française, hormis notre cousin de Bourgogne que j'estime
+allié et partisan du roi Henri d'Angleterre. Sur ce, je prie Dieu
+notre Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.</p>
+
+<p class="catal sep0">»De Rouen, le 30<sup>e</sup> du mois de septembre 1415,</p>
+
+<p class="aut sep0">»<span class="smcap">Charles.</span>»</p>
+
+<p>&mdash;Le 30<sup>e</sup> jour de septembre! s'écria le duc d'Orléans, en cherchant
+à renouer ses souvenirs. Or çà, quel jour est-ce maintenant?&mdash;Le 21<sup>e</sup>
+d'octobre, monseigneur, et le 22<sup>e</sup> ne tardera guère à commencer, car
+il est dix heures du soir...&mdash;Par saint Denis! interrompit le duc
+irrité, comment une lettre, écrite de Rouen le 30<sup>e</sup> jour de septembre,
+arrive-t-elle à Coucy seulement le 21<sup>e</sup> d'octobre?&mdash;C'est miracle,
+monseigneur, qu'elle y soit arrivée, car je ne sais combien d'autres
+sont restées en route, que vous ne lirez jamais.&mdash;Les messagers
+ont-ils été arrêtés par les Anglais? dit amèrement Charles d'Orléans,
+qui comprit que ces lettres avaient été interceptées par ordre de sa
+femme. Sur ma foi! on m'a rendu là le plus méchant service, et je
+tiens pour ennemi de mon honneur quiconque m'a empêché de
+partir...&mdash;Eh! monseigneur, n'ayez rancune que contre vos médecins qui
+vous emprisonnent en cette chambre pour mieux rétablir votre
+santé...&mdash;Vite! appelez Philippe de Boulainvilliers! appelez Fredet!
+Il faut que je parte tout à l'heure! il faut que je mande le ban et
+l'arrière-ban de mes vassaux! il faut que j'aille joindre avec ma
+bannière l'armée du roi!... Pourvu qu'on n'ait pas encore livré
+bataille!&mdash;Monseigneur, ne menez pas tant de bruit, je vous conjure;
+n'avertissez pas madame d'Orléans, qui vous empêcherait encore de
+partir...&mdash;Certes, nulle force humaine ne m'empêcherait de faire mon
+devoir!... Je n'ai que trop tardé, vraiment! Fais donc venir céans
+Fredet et Boulainvilliers.&mdash;Je m'en vais vous obéir, monseigneur; mais
+auparavant, en récompense de mon message, accordez-moi deux
+grâces...&mdash;Lesquelles? je t'en accorderai cent, si j'arrive à l'armée
+du roi avant que la bataille se soit donnée.&mdash;La première grâce,
+monseigneur, c'est de consentir à ce que je demeure attachée à votre
+personne, en qualité d'écuyer, jusqu'à la fin de la guerre.&mdash;Cette
+grâce est trop méritée pour que je te la dénie, mon cher fils. Qui que
+tu sois, noble ou roturier, je te fais mon écuyer d'armes.&mdash;La seconde
+grâce, monseigneur, c'est de sortir du châtel le plus secrètement que
+faire se pourra, avec si petite suite qu'on ignore votre départ,
+jusqu'à demain...&mdash;Oui-da! est-ce ainsi qu'un duc d'Orléans s'en ira à
+la guerre? ne faut-il pas que je conduise au camp du roi ma compagnie
+d'armes et mes archers? Mon cher fils, c'est aux clartés des
+flambeaux, c'est aux sons des trompettes et clairons que je sortirai
+de Coucy...&mdash;N'en faites rien, monseigneur; n'éveillez pas madame
+d'Orléans, ne vous exposez pas à son désespoir! Vous la verriez,
+monseigneur, se jeter sous les pieds de votre cheval et embrasser en
+gémissant les arçons de votre selle. Puis, ce qui est chétive
+considération, je l'avoue, ne me perdez pas, ne me livrez pas à la
+colère, au ressentiment de ma très-excellente et révérée
+dame...&mdash;Encore une fois, qui donc es-tu, pour craindre si fort le
+courroux de madame d'Orléans après m'avoir honorablement
+servi?&mdash;Hélas! monseigneur, je suis Hermine de Lahern, damoiselle
+d'honneur de ma très-digne dame d'Orléans, à qui j'ai promis
+solennellement de ne vous point quitter jusqu'à ce que je vous aie
+rendu à sa garde. Or, je ne fausserai pas ma promesse puisque je vous
+accompagne à l'armée comme votre écuyer et serviteur.&mdash;Ma chère
+damoiselle, reprit le prince touché et embarrassé à la fois de ce
+dévouement, j'aimerais mieux vous relever de votre promesse par-devant
+madame; car j'ai scrupule de mener en guerre une personne de votre
+sexe et de votre âge...&mdash;J'ai votre parole, monseigneur, et ne vous la
+rends point. Je me réjouis de vous suivre à l'armée, et de montrer
+qu'une femme qui a du c&oelig;ur ne craint pas de répandre son sang pour
+la défense d'une si bonne cause que celle du roi de France.&mdash;Ma
+très-chère fille, dit le duc avec émotion, je récompenserai cette
+belle vertu et vous marierai au retour de la guerre...&mdash;Nenni,
+monseigneur, reprit tristement la damoiselle de Lahern; j'aurais honte
+de prendre la quenouille après avoir porté la lance et l'épée.</p>
+
+<p>Hermine de Lahern se retira pour laisser le duc d'Orléans se lever et
+s'armer.</p>
+
+<p>Fredet et Philippe de Boulainvilliers étaient d'accord avec elle et
+attendaient à la porte; ils entrèrent dans la chambre avec les
+habillements de guerre du prince, qui s'en revêtit sans prononcer une
+parole.</p>
+
+<p>La collation que la damoiselle de Lahern lui avait fait servir, le
+sommeil réparateur auquel il s'était livré ensuite, et plus que tout,
+le sentiment du devoir, le regret d'avoir paru désobéir à l'appel du
+roi, et l'espoir d'arriver encore à l'armée en temps utile, tout
+contribuait à lui rendre ses forces physiques et à raviver son énergie
+morale.</p>
+
+<p>Il n'eut donc pas besoin d'aide pour sortir du lit et pour se couvrir
+de ses armes, d'autant plus que le sire de Boulainvilliers avait eu
+soin de lui apporter, au lieu d'une lourde cuirasse d'airain, un
+<i>gambeson</i> ou pourpoint de cuir à endosser sous sa casaque ou cotte
+d'armes; au lieu d'un <i>heaume</i> ou casque pesant surmonté d'un cimier
+gigantesque en métal, un simple <i>morion</i> de fer battu; en un mot, en
+choisissant ce qui pouvait déguiser le qualité du prince, on avait eu
+égard à son état de faiblesse et de convalescence.</p>
+
+<p>Charles d'Orléans se reprochait intérieurement d'abandonner ainsi la
+duchesse, sans l'avoir prévenue, sans lui dire adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Fredet, dit-il à son secrétaire, mettez la plume à la main
+et vitement écrivez ce que je vous dicterai.</p>
+
+<p>Fredet portait à sa ceinture tout ce qu'il fallait pour écrire:
+papier, encre et plume; il écrivit ces vers que le prince improvisa
+sur-le-champ:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mieux vaut mourir que vivre sans honneur!<br /></span>
+ <span class="i0">Or, vivre ainsi ne ferait pas mon compte.<br /></span>
+ <span class="i0">Consolez-vous, en cas qu'une mort prompte<br /></span>
+ <span class="i0">Sur le carreau laisse votre seigneur:<br /></span>
+ <span class="i0">Car, échappant aux périls que j'affronte,<br /></span>
+ <span class="i0">Si, sain de corps et non de déshonneur,<br /></span>
+ <span class="i0">J'eusse évité la mort au champ d'honneur,<br /></span>
+ <span class="i0">Je serais mort de même, mais de honte.<br /></span>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Le duc prit la plume de son secrétaire et apposa son seing au bas de
+ces vers qu'il attacha aux courtines de son lit.</p>
+
+<p>Hermine entr'ouvrit la porte et annonça, d'une voix émue, que la
+duchesse allait s'éveiller.</p>
+
+<p>Le prince s'appuya sur le bras de Boulainvilliers et sortit, à pas
+comptés, de sa chambre. En passant près de celle de Bonne d'Armagnac,
+il s'arrêta un moment, comme indécis; il écoutait, et il entendit la
+princesse répéter, en dormant, ce vers qui la troublait dans ses
+rêves:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0"><ins title="'Mort' dans l'original">Morte</ins>
+ de deuil en pleurant tant de morts.</span>
+ </div>
+</div>
+
+<p>&mdash;Oh! la bonne femme que j'ai! pensa-t-il avec cette satisfaction
+intime d'un auteur qui se voit applaudi et apprécié: elle sait par
+c&oelig;ur mes poésies et elle les répète en son sommeil! Je ne
+changerais pas mon vert laurier de poëte contre la couronne du roi de
+France.</p>
+
+<p>Ce départ ressemblait à une fuite.</p>
+
+<p>La damoiselle de Lahern, qui l'avait préparée, précédait son maître,
+la lampe à la main. Ils descendirent avec précaution les escaliers
+sonores; ils traversèrent sans bruit plusieurs galeries désertes, et
+ils arrivèrent sous une voûte basse qui aboutissait à un souterrain
+par lequel on sortait du château dans la campagne.</p>
+
+<p>Toutes les issues étaient ouvertes, et personne ne se présenta sur le
+passage du prince, qui n'eût pas d'ailleurs été reconnu par ses
+propres officiers.</p>
+
+<p>Il ne restait plus qu'une porte à ouvrir: c'était la dernière. Dans
+les ténèbres du souterrain, où la lampe ne jetait qu'une douteuse
+clarté, apparut alors une espèce de forme humaine qui aurait pu
+appartenir à un être des mondes invisibles.</p>
+
+<p>Charles d'Orléans, malgré sa préoccupation inquiète, ne se retint pas
+de rire en voyant son fou Bejaune, complice aussi de son évasion,
+pousser les verrous et tourner les clés dans les serrures et les
+cadenas qui fermaient cette porte de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pensais pas, dit-il, que je dusse jamais m'enfuir de mon
+châtel ainsi que d'une prison!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, répondit la damoiselle de Lahern; voici plus de trois
+mois que vous êtes prisonnier de madame d'Orléans, sans le
+savoir.&mdash;Dieu fasse que je n'aie jamais de prison plus rigoureuse!
+murmura-t-il avec mélancolie. Que t'en semble, monsieur le
+fou?&mdash;Hélas! hélas! s'écria le bouffon avec un accent consterné, qui
+exprimait comme un pressentiment.</p>
+
+<p>Le duc ne put se défendre d'une triste émotion en se rappelant que les
+fous avaient le privilége, suivant la croyance généralement répandue,
+de connaître l'avenir.</p>
+
+<p>Il leva les yeux vers les fenêtres du château qu'il laissait derrière
+lui, et il vit s'éclairer tout à coup les verrières d'une chambre qui
+devait être la sienne; mais la lumière s'éteignit presque aussitôt, et
+il crut entendre un long cri étouffé qui ne retentissait que dans son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il hésita encore une fois, et il se reprocha de partir de la sorte, à
+la hâte et en cachette, à l'instar d'un voleur de nuit, et non comme
+un prince et seigneur qui va combattre.</p>
+
+<p>Il saisit le bras de Fredet pour lui donner un ordre:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Fredet, nous sommes tous vos serviteurs soumis et
+fidèles; mais aucun de nous n'eût osé vous enlever de vive force à
+madame d'Orléans.</p>
+
+<p>&mdash;Votre gloire, mon redouté seigneur, m'est plus chère que la vie,
+reprit Hermine avec fierté; il ne sera pas écrit dans l'histoire que
+toute la noblesse et chevalerie de France s'est ruée contre les
+Anglais et que le duc d'Orléans n'est point venu faire son devoir à la
+bataille.</p>
+
+<p>Des chevaux étaient là, tout sellés, avec une escorte de quelques gens
+d'armes commandés par le capitaine Annebon, qui mit un genou en terre,
+sans bien se rendre compte si cet hommage s'adressait au duc d'Orléans
+ou à la damoiselle de Lahern.</p>
+
+<p>Le duc d'Orléans n'avait donc plus à balancer: il se mit en selle et
+donna le signal du départ.</p>
+
+<h3 class="sep3">IX</h3>
+
+<p>La route fut longue et pénible, surtout pour le prince qui était
+encore affaibli comme s'il relevait d'une maladie véritable: il eut
+pourtant le courage de faire en trois jours plus de vingt-cinq lieues,
+pour atteindre l'armée des Français, qui était campée dans les plaines
+d'Azincourt, vis-à-vis l'armée anglaise qu'elle enveloppait de tous
+côtés.</p>
+
+<p>Le prince, harassé de la route qu'il avait faite à franc étrier, n'eut
+pas le temps de se reposer avant la bataille.</p>
+
+<p>C'était le vendredi, 25 octobre: il faisait à peine jour, quand les
+Français, impatients d'écraser un ennemi qui paraissait incapable de
+leur résister, se précipitèrent en tumulte, sans tenir compte de
+l'ordonnance du combat que les chefs avaient arrêtée entre eux.</p>
+
+<p>Les princes et les seigneurs donnèrent eux-mêmes l'exemple de ce
+désordre en voulant combattre les premiers; mais les Anglais formaient
+une masse compacte et immobile, protégée par leurs archers qui
+lancèrent une grêle de traits. La cavalerie française, étonnée de ce
+rude accueil, recula et mit en désarroi l'infanterie qui la suivait et
+qui manquait d'espace pour se développer.</p>
+
+<p>Ce fut une mêlée effroyable, qui s'augmentait sans cesse du mouvement
+continuel des troupes dans la même direction.</p>
+
+<p>Les archers anglais tiraient toujours au milieu de cette mêlée, où
+chaque coup portait, où les chevaux en tombant écrasaient les hommes,
+où ceux qui auraient dû s'entr'aider luttaient les uns contre les
+autres, où d'horribles clameurs d'effroi et de désespoir empêchaient
+la voix des chefs de se faire entendre, où la retraite était devenue
+aussi impossible que le combat.</p>
+
+<p>L'armée française fut perdue avant de s'être rangée en bataille.</p>
+
+<p>Vainement les seigneurs essayèrent-ils de rétablir un peu d'ordre
+parmi ces insensés, qui jetaient leurs armes ou qui s'en servaient au
+hasard; vainement firent-ils des efforts inouïs pour enfoncer le corps
+d'armée des Anglais.</p>
+
+<p>Ceux-ci refermèrent leurs rangs derrière une poignée d'assaillants qui
+les avaient rompus, et il n'y eut pas de prisonniers.</p>
+
+<p>Le duc d'Orléans resta enseveli sous un monceau de cadavres.</p>
+
+<p>Alors commença le carnage: les Anglais égorgèrent avec leurs épées ou
+leurs poignards, assommèrent avec leurs maillets de fer une foule de
+malheureux qui ne se défendaient plus ou qui s'offraient à rançon.</p>
+
+<p>Le roi d'Angleterre avait fait crier, au son de la trompette, que
+chacun, sous peine de la mort, tuât ses prisonniers. Cet ordre barbare
+s'exécuta de toutes parts, jusqu'à ce que la lassitude suspendît le
+massacre.</p>
+
+<p>Plus de dix-huit mille hommes avaient péri du côté des Français,
+presque tous appartenant à la noblesse; parmi eux, on comptait les
+plus grands seigneurs de France, plusieurs princes du sang, plusieurs
+grands officiers de la couronne, le connétable, l'amiral, et les
+meilleurs gentilshommes.</p>
+
+<p>Toutefois, malgré l'ordre du roi d'Angleterre, qui avait eu peur de sa
+victoire contre un ennemi si supérieur en nombre, il y eut encore bien
+des prisonniers de distinction auxquels on accorda la vie sauve. Les
+Anglais n'eurent pas seize cents morts pour leur part.</p>
+
+<p>Le soir de cette déplorable journée, deux femmes, vêtues de l'habit
+des religieuses augustines, parcouraient, en sanglotant et en se
+lamentant, le champ de bataille couvert de sang et de débris, de
+mourants et de morts.</p>
+
+<p>Le costume religieux de ces femmes les faisait respecter des
+maraudeurs qui dépouillaient les cadavres et qui les eussent
+dépouillées elles-mêmes, si elles avaient été vêtues selon leur
+condition.</p>
+
+<p>C'était la duchesse d'Orléans, accompagnée d'Isabeau de Grailly.</p>
+
+<p>Celle-ci poussa un cri de joie et de douleur en se jetant sur un
+blessé qui l'avait reconnue et qui l'appelait par son nom.</p>
+
+<p>C'était Philippe de Boulainvilliers.</p>
+
+<p>&mdash;Et monseigneur? lui demanda Bonne d'Armagnac, avec un trouble
+inexprimable qui se peignait dans ses yeux fixes, remplis de
+larmes.&mdash;Il est mort! répondit le sire de Boulainvilliers: il était
+là, près de moi qui veillais encore sur lui, après qu'il eut rendu son
+âme à Dieu!...&mdash;Où est-il? s'écria d'une voix sourde la duchesse dont
+la raison s'égarait: ne pourrai-je l'embrasser, tout mort qu'il est!
+Mort! mort! Et moi, moi!... <i>Morte de deuil en pleurant tant de
+morts.</i></p>
+
+<p>La duchesse d'Orléans ne recouvra pas la raison: elle mourut peu de
+jours après, en répétant sans cesse ce fatal horoscope, sans avoir
+appris que son mari vivait.</p>
+
+<p>On avait trouvé le duc, criblé de blessures, mais respirant encore,
+sous un amas de cadavres.</p>
+
+<p>Son écuyer, qui n'était autre qu'Hermine de Lahern, lui avait fait un
+rempart de son corps, et avait reçu la moitié des coups qui lui
+étaient destinés.</p>
+
+<p>Tous les deux restèrent prisonniers des Anglais et furent menés en
+Angleterre, où la captivité de Charles d'Orléans se prolongea pendant
+vingt-cinq années.</p>
+
+<p>La damoiselle de Lahern réalisa ainsi la prophétie qui la concernait:
+<i>Prison auras avec ton gentil maître.</i></p>
+
+<p>Isabeau de Grailly ne pouvait manquer de voir également se confirmer
+son horoscope; elle avait soigné les blessures de son fiancé, Philippe
+de Boulainvilliers, et elle put se dire en l'épousant: <i>Mariage est la
+fin de tes ennuis.</i></p>
+
+<p>Quant à Fredet, qui eût volontiers imité cet exemple en se mariant
+avec la damoiselle de Lahern, il attendit qu'elle fût de retour en
+France pour s'apercevoir qu'il avait attendu trop tard pour se marier.</p>
+
+<p class="t3 sep2">FIN.</p>
+
+<p><a name="Page_167" id="Page_167"></a></p>
+
+<h2 class="sep4">Un tavolazzo en Piémont.
+Une chasse au coq de bruyère dans les Alpes.</h2>
+
+<p>En 1823, j'avais rencontré aux eaux d'Aix en Savoie un jeune
+gentilhomme piémontais, nommé le comte Stephano de Nora. Il était
+alors attaché en qualité de premier écuyer à la personne du prince
+Charles-Albert de Savoie-Carignan, à cette époque en disgrâce, et il
+cumulait ces fonctions purement honorifiques avec celles de capitaine
+de cavalerie dans un régiment qui tenait, autant que je puis m'en
+souvenir, garnison à Verceil ou à Novare. Stephano appartenait à une
+des plus grandes familles historiques de Piémont, et pendant la
+réunion de l'Italie à la France, son père avait exercé une des plus
+hautes charges de la cour de Napoléon. Cette vieille et noble maison
+de Nora comptait dans son ascendance des généraux illustres, des
+ambassadeurs habiles, des écrivains célèbres, des religieux canonisés,
+et même quelques archevêques qui ne l'avaient pas été, faute de
+preuves suffisantes sans doute. Stephano avait vingt-quatre ans, une
+figure franche et chevaleresque, une tournure martiale, des manières
+engageantes et un esprit prompt et original. Ses débuts dans la
+carrière militaire avaient été des plus brillants. A vingt ans,
+n'étant encore que simple lieutenant, il s'était conduit, lors de
+l'insurrection de Gênes en 1821, de la manière la plus héroïque. Au
+milieu de la défection générale des troupes, en face d'une révolte
+formidable et triomphante, il avait su maintenir son escadron dans le
+devoir, et à la tête de cette poignée d'hommes il s'était battu comme
+un lion pendant deux jours, avait reçu dix-huit blessures au visage et
+dans la poitrine, et forcé d'évacuer Gênes, il s'était mis en route
+avec sa petite phalange pour rejoindre le roi qui s'était réfugié à
+Florence. Sa retraite à travers des populations insurgées avait été un
+combat de quinze jours sans une heure de trêve; mais enfin le noble et
+courageux officier avait eu le bonheur d'arriver à sa destination, et
+la gloire de remettre entre les mains de son souverain, stupéfait de
+tant d'audace, son étendard rougi de son sang et déchiré par les
+balles de l'insurrection. «Que puis-je faire pour toi, vaillant
+enfant? lui avait dit le roi Charles-Félix. Je t'autorise à me
+demander tout ce que tu voudras. Eh bien! sire, je demande à Votre
+Majesté la permission d'aller rejoindre mon prince. Il est
+malheureux, exilé; qu'il ait au moins un ami pour le consoler dans son
+exil. Tu es un brave jeune homme, avait répondu le roi en embrassant
+Stephano: fais ce que tu voudras, moi je me chargerai de ce qui te
+regarde.»</p>
+
+<p>Ces détails étaient connus de tout le monde à Aix, et d'ailleurs
+Stephano les racontait lui-même dès qu'on lui témoignait le désir de
+les entendre, sans qu'il y eût la moindre jactance dans son fait. Il
+va sans dire que les belles baigneuses s'étaient plus d'une fois émues
+au récit des combats homériques du jeune comte, qui ne savait plus
+comment s'y prendre pour faire face à toutes les sympathies plus ou
+moins sentimentales dont il était l'objet. Eût-il eu les cent yeux
+d'Argus à son service, je doute encore qu'ils eussent pu suffire pour
+répondre aux nombreuses &oelig;illades qui lui arrivaient de tous les
+côtés. <i>J'ai eu moins de besogne à Gênes</i>, me disait-il quelquefois en
+riant, car il était essentiellement ce que le naïf et goguenard
+Brantôme appelle un bon compagnon. Nous passâmes trois semaines
+ensemble, dans une intimité beaucoup plus sérieuse que cela n'arrive
+d'ordinaire aux eaux, et nous ne nous quittâmes pas sans quelque
+regret. Toutefois je ne garantirais pas que deux mois après nous être
+séparés nous fussions encore occupés l'un de l'autre, et je ne me
+souviens pas d'avoir demandé une seule fois de ses nouvelles jusqu'à
+la circonstance que je vais rapporter.</p>
+
+<p>Au mois de mai 1832, par conséquent sept ans après cette première
+rencontre, je me promenais dans les rues de Turin, où j'étais venu
+pour quelques affaires dont il est inutile de parler ici, lorsque je
+vis s'avancer quatre ou cinq personnages en uniformes brodés sur
+toutes les coutures. Comme la parade venait de défiler devant le
+château, je compris que c'était une partie de l'état-major qui se
+retirait, et je ne fus pas fâché d'avoir une si bonne occasion de
+juger la tenue des grands dignitaires de l'armée de Sa Majesté le roi
+de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, excusez du peu. La brillante
+phalange approchait toujours; déjà je pouvais distinguer l'émail des
+nombreuses décorations qui scintillaient sur toutes les poitrines,
+quand un de ces beaux officiers, le plus beau même, je dois le dire,
+se détachant du groupe principal, se dirigea tout droit sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu ici? me demanda-t-il d'un ton aussi naturel que si nous
+nous étions quittés la veille et qu'il dût s'attendre à me rencontrer.</p>
+
+<p>Je toisai de la tête aux pieds l'individu qui m'interpellait avec tant
+de familiarité, puis je lui sautai au cou en poussant un cri de joie:
+j'avais reconnu mon ami Stephano.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, reprit-il, tu es à Turin et tu n'es pas venu loger chez
+moi! Mais c'est absurde! Voyons, où es-tu descendu? Je veux le savoir
+tout de suite.&mdash;A l'hôtel Feder.&mdash;Je vais t'y accompagner; je
+t'aiderai à refaire tes paquets, et un garçon de l'hôtel portera tes
+bagages au palais Nora; tout cela peut être arrangé dans un quart
+d'heure.&mdash;Mais je suis peut-être ici pour un mois.&mdash;Raison de plus;
+que ferais-tu tout ce temps-là à l'auberge? Tu y périrais d'ennui.
+Turin n'est pas gai quand on n'y connaît personne.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas trop moyen de résister à une invitation si imprévue,
+si pressante, si amicale. Je n'avais d'ailleurs aucune raison sérieuse
+pour refuser, et j'ai eu toute ma vie un goût prononcé pour tous ces
+petits hasards de la destinée qu'on trouve sur sa route au moment où
+l'on y pense le moins. Je pris donc le bras de Stephano, en me gardant
+bien de lui dire que je n'avais pas une seule fois pensé à lui depuis
+quarante-huit heures que j'étais à Turin, et nous nous dirigeâmes vers
+l'hôtel Feder, dont nous étions fort heureusement très-près.</p>
+
+<p>Chemin faisant, Stephano me conta que son père était mort, ce qui
+l'avait fait marquis de Nora en lui donnant quatre-vingt mille livres
+de rente; qu'il était lieutenant-colonel, premier écuyer du roi
+Charles-Albert, successeur du roi Charles-Félix, et qu'il devait
+partir prochainement pour Naples, chargé d'une mission diplomatique
+importante.</p>
+
+<p>Tout cela ne l'empêcha pas, quand nous fûmes arrivés à mon auberge, de
+m'aider à refaire ma malle avec la plus aimable bonhomie: s'il n'y
+avait eu personne chez Feder pour la porter jusqu'au palais Nora, il
+aurait été capable de la charger sur son épaule et de traverser ainsi
+la moitié de la ville, tant il craignait de me laisser échapper.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, me dit-il en entassant des bottes dans un sac de nuit, je
+suis marié; mais que cela ne te fasse pas peur, ma femme sera aussi
+charmée que moi de te recevoir: j'ai déjà deux enfants, l'aîné est le
+filleul du roi.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, j'avais été présenté à la marquise qui m'avait
+fait l'accueil le plus gracieux, et j'étais installé dans une des
+meilleures chambres du palais Nora, l'un des plus beaux de Turin.</p>
+
+<p>Je passai vingt-cinq jours dans cet intérieur tout à fait aimable et
+bon, et quand le moment du départ arriva, j'avais le c&oelig;ur
+véritablement triste, bien qu'il eût été convenu entre mes amis et moi
+que je reviendrais au mois de septembre prochain, et cette fois
+accompagné de ma femme et de mes enfants, afin de n'avoir aucune
+raison d'abréger un séjour dont je me faisais une véritable fête.</p>
+
+<p>Il y a, règle générale, peu d'obstacles aux engagements qui plaisent;
+le 31 août, mon briska roulait rapidement sur les pentes sinueuses et
+pittoresques du Mont-Cenis, du côté de Suze; quelques heures après
+nous descendions au palais Nora, où Stephano nous attendait; pour rien
+au monde je n'aurais voulu faire une seconde fois la faute de m'en
+aller loger à l'auberge.</p>
+
+<p>Le lendemain nous montrâmes à ma femme les curiosités de la ville, et
+nous finîmes notre soirée au théâtre d'Angenne, où l'on jouait pour la
+trentième fois depuis six semaines, <i>Zadig et Astarte, del signor
+Vaccaï</i>.</p>
+
+<p>La marquise n'était pas à Turin; elle nous attendait dans son
+magnifique château de Nora où nous devions la rejoindre le jour
+suivant, et où il était dit que nous passerions le reste de l'automne
+qui n'était cependant pas encore commencé.</p>
+
+<p>Le 2 septembre, à trois heures de l'après-midi, nous sortions de la
+capitale du Piémont par la porte de Carignan, et nous prenions la
+route qui conduit à cette ville. A notre gauche, et à une portée de
+fusil à peine, se déroulait la belle et poétique colline de Turin,
+avec ses charmantes <i>villa</i> au milieu des fleurs, ses couvents à demi
+cachés dans la verdure, ses madones sculptées dans le tronc des vieux
+chênes, et ses <i>pergola</i><a name="FNanchor_1"
+id="FNanchor_1" href="#Note_1" class="fnanchor">[1]</a>
+toutes chargées de grappes transparentes
+et parfumées. A notre droite, mais à une distance de sept ou huit
+lieues, s'élevaient les majestueuses cimes des Alpes, que semblaient
+défendre, comme deux géants debout et menaçants, le mont Rosa et le
+mont Viso, l'un et l'autre couronnés d'une auréole de neige
+éblouissante. Entre ce fond de tableau vraiment grandiose et la route
+que nous suivions, s'étendait la fertile plaine du Piémont où l'on
+coupait les foins pour la quatrième fois. Le temps était magnifique,
+la température délicieuse, les bourgs et les villages que nous
+traversions avaient un aspect de richesse et de bien-être qui nous
+réjouissait. Stephano nous montrait tout, nous expliquait tout, ce qui
+ne l'empêchait pas d'échanger de temps en temps des phrases amicales
+en patois piémontais avec les passants qui le saluaient par son titre.
+Il était facile de voir que tout le monde l'aimait et que cette
+popularité avait la plus noble origine. J'ajouterai que Stephano en
+jouissait sans ivresse et qu'il avait la modestie et le bon goût de la
+considérer bien plus comme un héritage de famille que comme une
+conquête personnelle.</p>
+
+<p>Il y avait environ trois heures que nous courions: nous avions déjà
+changé deux fois de chevaux, la première à Carmagnole et la seconde à
+Carignan, quand Stephano, qui avait voulu se mettre sur le briska,
+nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà ma femme! j'étais sûr qu'elle viendrait
+au-devant de nous: maintenant nous serons rendus au château avant dix
+minutes.</p>
+
+<p>Nous nous hâtâmes de mettre pied à terre. Je baisai la main de la
+marquise, qui embrassa ma femme, afin de couper court à la cérémonie
+toujours ennuyeuse des présentations.</p>
+
+<p>Nous étions en ce moment à l'entrée d'une petite ville bâtie en
+amphithéâtre sur le versant occidental d'un mamelon qui s'élevait à
+notre gauche. Je cherchai au-dessus de ses toits pressés et parmi les
+clochers et les dômes de ses églises et de ses couvents, où pouvait
+être situé le château; mais je n'aperçus que la plate-forme d'une
+large tour crénelée sur laquelle venaient mourir les derniers rayons
+d'un splendide soleil couchant.</p>
+
+<p>Notre voiture continua sa route, et nous, nous prîmes un sentier
+rapide qui nous fut indiqué par le chien de la marquise qui courait
+devant nous.</p>
+
+<p>Nous avancions lentement parce que nous nous arrêtions à chaque
+instant pour attendre Stephano qui, tantôt sous un prétexte et tantôt
+sous un autre, restait en arrière: une fois, c'était pour questionner
+une pauvre femme dont le mari avait fait une chute; le moment d'après,
+c'était pour aider un vieillard à remettre un fardeau sur sa tête;
+puis il soulevait des petits enfants dans ses bras; il accostait des
+ouvriers qui revenaient après leur journée finie: on eût dit qu'il
+était absent depuis six mois et qu'il voulait s'enquérir de tout ce
+qui s'était passé dans le pays pendant son absence.</p>
+
+<p>Tout à coup je m'arrêtai en poussant un cri d'admiration et de
+surprise: le château de Nora venait de m'apparaître brusquement à un
+détour du sentier.</p>
+
+<p>C'était un vieil et majestueux édifice, construit en briques jadis
+rouges que le temps avait brunies. Il occupait le sommet du mamelon
+dont j'ai parlé, et dominait la ville qu'il semblait protéger; deux
+tours immenses le flanquaient à droite et à gauche et lui donnaient un
+aspect imposant. Celle de gauche, toute couverte d'un épais réseau de
+lierre, était sombre; celle de droite, enlacée par les pampres d'une
+vigne vierge, dont le soleil d'automne avait doré le feuillage, était
+éblouissante; une troisième tour carrée et percée d'une voûte servait
+d'entrée au manoir féodal, et montrait au-dessus d'un immense portail
+l'écusson gigantesque des Nora, surmonté de leur devise; belle devise
+s'il en fut, car elle se composait de ces deux mots tout parfumés
+d'honneur et de chevalerie: <i>Franc et léal</i>.</p>
+
+<p>L'intérieur du château n'était pas fait pour détruire l'impression que
+causait sa première vue. Le salon, vaste galerie éclairée par six
+fenêtres donnant sur la chaîne des Alpes, était décoré de vieilles
+armures disposées en faisceaux avec un goût sévère et intelligent; la
+salle à manger n'avait pour ornements que d'antiques portraits de
+famille, représentant des guerriers aux visages fiers et mâles, et de
+nobles dames aux costumes sévères. Un lustre de fer, portant sur ses
+bras contournés des bougies en cire jaune, descendait du milieu du
+plafond d'un vestibule dont les murs étaient garnis de bancs en bois
+de chêne, noircis par le temps et lustrés par l'usage. Dans les
+chambres à coucher tous les lits étaient à colonnes et à baldaquin, et
+il n'y avait pas d'autres meubles que des bahuts respectables et des
+fauteuils qu'il fallait prendre à deux mains pour les changer de
+place. Eh bien! rien de tout cela n'était triste ni prétentieux;
+l'harmonie était parfaite entre le cadre et le tableau, et le maître
+de cette demeure imposante avait l'air assez grand seigneur pour se
+faire pardonner les splendeurs aristocratiques qui l'environnaient.</p>
+
+<p>Pendant les trois mois que je passai à Nora, je pus prendre une idée
+de ces grandes existences d'autrefois dont j'avais beaucoup entendu
+parler à mon père sans y croire complétement. Il n'y avait de luxe
+nulle part, mais de l'abondance partout. Le domestique nombreux se
+composait de jeunes serviteurs actifs et vigilants et d'anciens
+gagistes, passés à l'état de commensaux et devenus en quelque sorte
+les amis du châtelain. La table, solidement servie, n'offrait jamais
+un seul de ces mets recherchés qui ne satisfont que les caprices de
+l'estomac. Maintenant, mes chers lecteurs, laissez-moi vous dire la
+première chose qui se faisait à cette table, quand le dîner était
+apporté: chaque plat était mis à son tour devant le marquis qui en
+retirait lui-même la part des pauvres et des malades. Voyons,
+messieurs les puissants du jour, la main sur la conscience (ô flatteur
+que je suis), en faites-vous autant? Et vous, impudents prôneurs de
+liberté et d'égalité, pipeurs habiles de popularité éphémère,
+levez-vous la dîme sur vos splendides festins pour apaiser la faim qui
+pleure silencieusement à la porte de vos hôtels? «A quoi bon?
+direz-vous; il y a tant de malheureux!» C'est vrai pour Paris; mais
+dans vos terres, dans vos châteaux, excellents démocrates, quelles
+marques de sympathie donnez-vous à vos semblables dans la souffrance?
+Imitez-vous le marquis de Nora qui, chaque matin, pansait lui-même,
+<i>dans son salon</i>, les malades qu'on pouvait lui amener, et qui allait
+visiter ensuite chez eux ceux qui n'étaient pas transportables? Et
+avec quelles bonnes paroles, avec quels égards touchants tout cela
+s'accomplissait! Aussi que de bénédictions j'ai entendues dans ce
+vieux manoir, qu'on eût pris pour la propriété de tous, tant chacun y
+avait l'air comme chez soi! Et ne croyez pas que le marquis de Nora
+fût une exception dans son pays! tous les seigneurs ses voisins
+étaient animés du même esprit <ins title="'du' dans l'original">de</ins>
+charité et de fraternité. Aussi le
+Piémont est-il resté calme au milieu des troubles qui ont agité
+l'Italie après la révolution de juillet. Il est resté calme, parce que
+les novateurs y étaient sans crédit; parce que la noblesse qu'on
+aurait voulu humilier était plus aimée et plus bienfaisante que la
+bourgeoisie sa rivale. Nouvelle preuve de ce que nous avons souvent
+pensé, que c'est moins la dureté des aristocrates de vieille souche
+que l'insolence des parvenus qui rend nécessaires les révolutions.</p>
+
+<p>Le soir même de notre arrivée, Stephano interrompit une histoire de
+chasse fort amusante qu'il me racontait, pour me dire du ton d'une
+personne qui a oublié de faire une communication importante à
+quelqu'un qu'elle peut intéresser.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, c'est demain l'ouverture du
+<i>tavolazzo</i>.&mdash;J'en suis charmé
+si cela te fait plaisir, mais qu'est-ce que le <i>tavolazzo</i>?
+répondis-je.&mdash;C'est le tir à la carabine de nos pays: tous les ans il
+a lieu le jour de Saint-Grégoire.&mdash;Et comment les choses se
+passent-elles? demandai-je.&mdash;La distance est de cent quatre-vingts
+pas, et le but est grand comme le fond de ton chapeau. Chaque tireur a
+sa cible qui porte son nom, et il doit tirer, nombre fixe, six fois.
+Le vainqueur est celui qui met le plus de balles autour d'un petit
+rond en papier doré, grand comme un pain à cacheter, lequel est placé
+au centre du <i>barelet</i>: c'est le nom que nous donnons à nos cibles,
+parce qu'elles ont la forme d'un petit baril. Ce petit baril est peint
+en blanc, ce qui ne le rend pas plus facile à viser pour cela.&mdash;Je
+suis enchanté de connaître tous ces détails, parce qu'alors je
+prendrai rang parmi les spectateurs, repartis-je; je ne crains pas de
+rival pour rouler un lièvre ou pour faire coup double sur des perdrix
+rouges après la Toussaint; mais votre tir à la carabine ne me sourit
+pas le moins du monde: je m'abstiendrai.&mdash;Quelle folie! interrompit
+vivement Stephano; ce serait avouer d'avance que tu doutes de ton
+adresse; au lieu qu'en t'exécutant de bonne grâce, le hasard peut te
+servir.&mdash;Et s'il me trahit?&mdash;S'il te trahit, tu ne seras pas le seul:
+j'attends demain matin le ministre d'Autriche et le chargé d'affaires
+de Prusse, deux maladroits s'il en fut; ils te tiendront compagnie: je
+les ai justement engagés à cause de toi.&mdash;Eh bien! nous verrons
+demain.&mdash;Enfin, tu peux compter sur une arme excellente et sur une
+main infaillible pour te la charger. Je te donnerai un brave homme qui
+ne mettra pas dans le canon un atome de poudre de plus une fois qu'une
+autre.</p>
+
+<p>Le lendemain après le déjeuner, j'étais dans la galerie des vieilles
+armures où je faisais une partie de billard avec le chapelain du
+château, lorsque je crus entendre dans l'éloignement les sons d'une
+espèce de musique militaire.</p>
+
+<p>Je mis au port d'armes ma queue qui visait un carambolage, et mon
+regard interrogea probablement le bon chapelain, car il me dit sans
+que j'eusse besoin de le questionner:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le <i>tavolazzo</i>, <i>signor marchese</i>,
+<ins title="'on, vient' dans l'original">on vient</ins> chercher les
+habitants du château: vous verrez, la procession est très-belle.</p>
+
+<p>En ce moment, Stephano entra pour m'avertir de me préparer; son
+chasseur le suivait portant deux carabines; une des femmes de la
+marquise venait ensuite; j'aperçus dans ses mains un petit carton
+rempli de rubans de toutes les couleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Prends cette arme et choisis bien vite un de ces rubans, me dit
+brusquement le marquis de Nora; il faut que nous soyons prêts quand le
+cortége arrivera. De Bombelles et Schulz sont déjà dans le vestibule.</p>
+
+<p>Les explications qu'on demande aux gens pressés sont en général peu
+satisfaisantes; je pris donc, sans mot dire, un ruban vert céladon que
+la belle camériste noua autour de mon bras gauche; puis je mis mon
+chapeau un peu plus sur l'oreille que de coutume, la carabine sur mon
+épaule, et je suivis Stephano qui paraissait fort impatient.</p>
+
+<p>Avant de sortir de la galerie, je me retournai pour savoir ce que
+devenait le chapelain, et je le vis qui se faisait aussi nouer un
+ruban autour du bras, un beau ruban couleur feu, ma foi! Quelques
+secondes après, il nous rejoignit dans le vestibule: il avait, comme
+nous tous, la carabine sur l'épaule et le chapeau légèrement incliné
+du côté gauche.</p>
+
+<p>Nous sortîmes alors du château, ayant le marquis à notre tête: en ce
+moment la procession du <i>tavolazzo</i> débouchait du grand portail de la
+cour carrée, se dirigeant vers nous; nous nous arrêtâmes aussitôt pour
+l'attendre; j'ai su depuis que le cérémonial était réglé ainsi depuis
+des siècles.</p>
+
+<p>C'était vraiment quelque chose de très-pittoresque et de
+particulièrement nouveau pour moi que ce cortége qui s'avançait à
+notre rencontre. Il était précédé par une trentaine de musiciens
+enrubanés de la tête aux pieds, qui jouaient en manière de marche une
+<i>monferine</i> vive et gracieuse; derrière eux, les trois syndics de la
+ville de Nora marchaient gravement entre deux hommes de haute taille,
+dont l'un, celui de droite, portait une bannière aux couleurs du
+marquis, et l'autre une bannière aux couleurs de la ville:
+immédiatement après ces cinq personnes, venaient sur deux rangs les
+tireurs de la compagnie du <ins title="'tavolozzo' dans l'original">
+<i>tavolazzo</i></ins>, au nombre de vingt environ,
+parmi lesquels je comptai sept ou huit prêtres.</p>
+
+<p>La musique s'arrêta et se rangea de côté; le marquis fit quelques pas
+à la rencontre des syndics, dont le doyen prononça un petit discours
+en piémontais, que nous applaudîmes vigoureusement.</p>
+
+<p>Stephano répliqua et fut à plusieurs reprises interrompu par les
+acclamations de l'assemblée. On était venu, comme chaque année, lui
+offrir la présidence du <i>tavolazzo</i>, et, comme chaque année, il avait
+répondu qu'il l'acceptait, bien qu'elle lui fût offerte par de plus
+dignes que lui de l'obtenir. Cet échange de bons procédés accomplis,
+nous nous mêlâmes au cortége en ayant soin de ne pas avoir l'air de
+nous grouper entre nous. Le comte de Bombelles se mit à côté d'un
+tisserand; le baron de Schulz eut pour compagnon un fabricant de
+<i>saucissons de Bologne</i>; le hasard me donna pour voisin un petit
+cabaretier.</p>
+
+<p>La musique se replaça à notre tête, la <i>monferine</i> recommença de plus
+belle, et le cortége reprit le chemin du bourg qu'il dut traverser en
+entier pour arriver à l'endroit où le <i>tavolazzo</i> était établi.</p>
+
+<p>Toute la ville avait un air de fête, quoique ce ne fût pas un
+dimanche: les femmes et les jeunes filles étaient parées de leurs plus
+beaux atours; les petits garçons avaient de gros bouquets à la
+boutonnière; des drapeaux et des banderoles flottaient à toutes les
+fenêtres; on battait des mains sur le passage du cortége.</p>
+
+<p>Arrivés à notre destination, chacun de nous reçut un <i>barelet</i> sur
+lequel il inscrivit son nom, et prit au hasard, dans un sac, un numéro
+destiné à marquer son rang dans le tir; le président lui-même n'était
+pas exempt de cette formalité, qui n'avait, on en conviendra, rien de
+bien aristocratique.</p>
+
+<p>Le hasard me donna le numéro 3, Stephano amena le numéro 9, le numéro
+1 tomba à un sec et long chanoine qu'on appelait le <i>Theologo</i>: je
+n'ai jamais su pourquoi; mais je présume que ce nom répondait à
+quelques fonctions ecclésiastiques.</p>
+
+<p>Je ne m'étais point exagéré la distance de cent quatre-vingts pas dont
+Stephano m'avait parlé la veille: elle me sembla prodigieuse, eu égard
+surtout à la petitesse du but qui, en outre, était disposé en
+trompe-l'&oelig;il, c'est-à-dire que le <i>satané barelet</i>, plus gros du
+ventre que des extrémités, offrait une ampleur qu'en réalité il
+n'avait pas. Quant au petit rond de papier doré, on ne le voyait pas
+plus qu'on ne voit les étoiles à dix heures du matin au mois de
+juillet.</p>
+
+<p>Une fanfare annonça l'ouverture du tir; quand elle fut finie, un
+roulement de tambours se fit entendre: c'était le dernier signal.</p>
+
+<p>Le <i>Theologo</i>, qui se tenait depuis quelques instants l'arme haute à
+la troisième position, baissa majestueusement sa carabine, inclina la
+tête sur la batterie, et ferma l'&oelig;il gauche.</p>
+
+<p>Je crus que le coup allait partir et je regardai la cible.</p>
+
+<p>Impatienté de ne rien entendre, je me retournai vers le <i>Theologo</i>; il
+avait relevé son arme et causait tranquillement avec son voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-il arrivé? demandai-je à Stephano.&mdash;Peu de chose:
+une mouche s'est posée sur le canon de sa carabine, et lui faisait un
+faux point de mire.&mdash;Comment, vous y mettez cette importance-là?
+repris-je; mais alors ce n'est pas un plaisir, c'est...</p>
+
+<p>Je n'achevai pas, car en ce moment le <i>Theologo</i> s'était remis en
+joue: cette fois le coup partit.</p>
+
+<p>Quand la fumée de la poudre fut dissipée, j'aperçus un homme debout à
+côte du <i>barelet</i> du <i>Theologo</i>.</p>
+
+<p>Cet homme ôta son chapeau et salua en se tournant vers les tireurs.</p>
+
+<p>Puis il leva une petite baguette, dont il appliqua l'extrémité contre
+le centre du <i>barelet</i>.</p>
+
+<p>Je regardai avec attention, et au beau milieu du petit disque peint en
+blanc, je vis le trou noir qu'avait fait la balle; la moitié du rond
+de papier doré était emportée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un hasard, dis-je à voix basse au marquis.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Patienzza</i>, me répondit-il en mettant un doigt sur sa bouche.</p>
+
+<p>Le second coup du <i>Theologo</i> partit, et la balle mordit sur la moitié
+du trou qu'avait fait la première.</p>
+
+<p>Il en fut à peu près de même des quatre autres: toutes les six ne
+tinrent guère plus de place que ne l'eussent fait six trous de vrille
+placés à dessein les uns à côté des autres.</p>
+
+<p>Après le <i>Theologo</i> vint le tisserand, puis moi, puis le fabricant de
+saucissons de Bologne, puis le ministre d'Autriche, etc.; bref, le feu
+ne discontinua pas pendant cinq heures.</p>
+
+<p>Le premier prix appartint sans contestation au <i>Theologo</i>; Stephano
+eut le second; un gros chanoine et moi nous tirâmes le troisième au
+sort, et j'eus la bonne chance de gagner.</p>
+
+<p>On ne pouvait concourir à un de ces prix, qui se composaient de pièces
+d'argenterie d'une assez grande valeur, qu'autant qu'on avait mis ses
+six balles dans la cible; puis, parmi ceux qui se trouvaient dans ce
+cas, on choisissait les trois dont les coups tenaient le moins de
+place.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'es moqué de moi, me dit Stephano avec bonhomie.&mdash;Je te promets
+que c'est un pur hasard, répondis-je, je n'ai jamais tiré à la cible
+de ma vie.&mdash;Si tu reviens l'année prochaine, tu nous battras tous,
+reprit-il: regarde ce pauvre <i>Theologo</i>, il n'est pas encore remis de
+la frayeur que les trois premiers coups lui ont causée: voilà
+cinquante ans qu'il s'étudie à être le meilleur tireur du pays, et
+c'est la dix-neuvième fois de suite qu'il reçoit le premier prix.</p>
+
+<p>Le moment du retour était arrivé, et un roulement de tambours indiqua
+qu'il fallait reformer les rangs. La musique, les porte-bannières, les
+syndics reprirent la tête de la colonne; chaque tireur retrouva son
+compagnon, puis on se remit en marche pour le château.</p>
+
+<p>Je crus que c'était simplement une conduite courtoise qu'on faisait
+au marquis, et que la fête était terminée; mais je me trompais, comme
+vous allez voir.</p>
+
+<p>Pendant notre absence, une table de soixante couverts avait été
+dressée sous une magnifique treille qui occupait toute la longueur
+d'une terrasse située au couchant du vieux manoir.</p>
+
+<p>Tous les membres du <i>tavolazzo</i> y prirent place avec leurs épouses,
+leurs filles et leurs nièces; parmi ces dernières, je remarquai deux
+ravissantes personnes, que le gros chanoine, mon rival pour le
+troisième prix, me dit être les enfants de sa s&oelig;ur cadette: je
+déclare n'avoir aucun motif de douter de la vérité de cette assertion.</p>
+
+<p>Toutes les places d'honneur de la table furent pour les habitants de
+la ville. La marquise de Nora mit le <i>Theologo</i> à sa droite et le
+doyen des syndics à sa gauche; Stephano en fit autant pour la femme du
+bailli et la fille du maître de poste: le comte de Bombelles, le baron
+de Schulz, ma femme et moi, aidâmes de notre mieux les nobles
+châtelains à faire les honneurs de leur festin, et j'ose dire que nous
+nous en acquittâmes à la satisfaction générale.</p>
+
+<p>Tout le monde était à son aise dans cette réunion où presque toutes
+les classes de la société étaient représentées: d'une part, le respect
+n'avait rien de servile; de l'autre, le sans-façon n'avait rien de
+choquant. Au dessert, le marquis se leva, son verre à la main, et dit
+d'une voix vibrante et émue:</p>
+
+<p>&mdash;A la santé de mes bons amis les habitants de Nora! Puissent les
+liens qui nous unissent depuis des siècles durer des siècles encore!
+Puissent nos enfants s'aimer comme nous nous aimons et comme nos pères
+s'aimaient!</p>
+
+<p>Un tonnerre d'applaudissements accueillit ce toast affectueux; alors
+le syndic se leva à son tour et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom des habitants de la cité dont j'ai l'honneur d'être le plus
+ancien magistrat, je porte la santé de son premier citoyen, de son
+plus digne enfant! Au marquis Stephano de Nora! s'écria-t-il d'une
+voix retentissante. A sa noble compagne! à ses enfants! à la
+prospérité de sa maison!</p>
+
+<p>Une nouvelle salve d'acclamations, plus bruyante, plus unanime que la
+première, témoigna de la sympathie que ces paroles trouvaient dans
+tous les c&oelig;urs. Les verres se choquèrent, les mains s'étreignirent,
+les yeux échangèrent des regards brillants de dévouement et
+d'affection: je n'ai vu de ma vie rien de plus touchant.</p>
+
+<p>Le soir, le château fut illuminé, on tira un feu d'artifice sur la
+terrasse, et on dansa jusqu'à minuit dans la galerie des vieilles
+armures transformée en salle de bal.</p>
+
+<p>La danse ne chassa pas les prêtres; ils étaient tous trop honnêtes
+pour se croire obligés de faire les hypocrites: ceci soit dit sans
+offenser ceux qui font autrement; mais chaque pays a ses usages, n'en
+blâmons aucun.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que penses-tu du Piémont? me demanda Stephano le lendemain
+matin.&mdash;Ma foi! je pense que je voudrais bien l'habiter, répondis-je.
+Cette soirée d'hier m'a ravi! Maintenant, pourras-tu m'expliquer de
+semblables m&oelig;urs après quarante ans de révolutions à votre porte?
+Quant à moi, je n'ai pu résoudre la question.&mdash;Rien n'est plus facile
+cependant: nous ne nous isolons pas, voilà tout notre secret. Les
+vaniteux croient que la familiarité engendre le mépris, c'est une
+erreur: quand il est démontré qu'elle n'est pas un calcul, elle
+augmente le respect et elle entretient l'affection, j'en acquiers la
+preuve chaque jour.&mdash;Cependant votre noblesse a de grands priviléges,
+et il n'en faut pas davantage pour faire des mécontents.&mdash;Ce ne sont
+point les priviléges qui blessent ceux qui ne les ont pas, c'est la
+manière dont les exploitent ceux qui les ont. Servez-vous d'une grande
+fortune pour soulager vos semblables; tirez parti d'une belle position
+au profit de ceux qui n'en possèdent que de médiocres, et fortune et
+position vous seront pardonnées. Chacun sait que si j'étais pauvre il
+y aurait bien plus de pauvres dans le pays; personne n'ignore que si
+la ville possède un hospice, c'est à un Nora qu'elle le doit. Quand le
+roi me fait une grâce, je l'accepte; mais quand je lui demande une
+faveur, ce n'est jamais en mon nom que je parle. Comprends-tu
+maintenant?&mdash;Très-bien; seulement une semblable conduite
+demande...&mdash;Rien que du bon sens de part et d'autre, interrompit
+Stephano. Mais au diable cette conversation sérieuse! ajouta-t-il,
+j'étais venu te voir pour tout autre chose. Voyons, es-tu disposé à
+faire une chasse un peu rude demain?&mdash;Certainement.&mdash;Eh bien! fais
+toutes tes dispositions pour une absence de quatre ou cinq jours, nous
+partirons après le déjeuner, nous dînerons le soir à Pignerol, et nous
+irons coucher chez un braconnier de mes amis qui sera enchanté de
+faire ta connaissance. C'est une des curiosités de notre pays. Je te
+laisse à tes affaires et vais veiller aux préparatifs de notre petite
+campagne.</p>
+
+<p>A onze heures, le lendemain, nous étions prêts et nous montions,
+Stephano, son chasseur et moi, dans une petite voiture de chasse dont
+le coffre regorgeait d'excellentes provisions: un panier attaché
+derrière renfermait nos chiens; nos fusils étaient entre nos jambes et
+nos carnassières sur nos épaules.</p>
+
+<p>Le trajet se fit rapidement et gaiement. Les deux petits étalons
+sardes attelés à notre voiture couraient comme des biches
+effarouchées; le marquis me contait une foule de ces bonnes histoires
+de chasse dont on n'a jamais l'air de douter, afin de se réserver le
+droit d'y répondre par de plus merveilleuses encore; bref, le temps
+s'écoula si vite, que j'accusai de radotage les horloges de Pignerol
+qui sonnaient quatre heures comme nous mettions pied à terre dans la
+cour de l'auberge de la <i>Croce-Bianca</i>, la meilleure de la ville.</p>
+
+<p>Cinquante minutes après, nous avions dîné et nous enfourchions des
+mulets qui devaient nous hisser par des chemins diaboliques jusqu'à la
+cabane du vieux braconnier.</p>
+
+<p>Cette ascension fut tout ce qu'on peut se figurer de plus pittoresque.
+Le sentier que nous suivions, taillé en zig-zag sur le flanc d'une
+montagne à pic, nous découvrait à chaque instant des points de vue
+d'autant plus admirables, que le soleil, en se couchant, jetait des
+flots de lumière sur une des plus belles contrées du monde. A nos
+pieds, Pignerol disparaissait lentement dans l'ombre croissante du
+soir; plus loin Racconis, Savigliano, Fossano étincelaient de magiques
+clartés, et un rayon plus splendide que tous les autres illuminait le
+château de Nora que nous apercevions distinctement malgré une distance
+de huit lieues à vol d'oiseau. Les cours d'eau étaient marqués par une
+brume légère suspendue aux saules de leurs rives, et des nuages de
+poussière brillante indiquaient les sinuosités des routes qui se
+croisaient en tous sens dans la magnifique plaine que nous avions sous
+les yeux. Des bêlements de troupeaux, des sons lointains de cloches,
+des bruits confus de voix arrivaient jusqu'à nous dans une harmonie
+remplie de charme et de grandeur qui nous plongeait dans une douce et
+rayonnante mélancolie. Quand le soleil eut complétement disparu
+derrière les cimes des Alpes, le spectacle devint, s'il est possible,
+plus merveilleux encore. Les neiges du mont Viso se parèrent des plus
+riches teintes; des jets d'ombres fantastiques se répandirent sur la
+campagne, et la lune, entourée d'un brillant cortége d'étoiles, vint
+montrer sa face rougeâtre sur les hauteurs boisées des Apennins.</p>
+
+<p>Ce tableau m'avait jeté dans une admiration si profonde que si mon
+mulet eût fait un faux pas, je ne me serais point avisé, je crois, de
+le retenir, et j'aurais fait une seconde entrée à Pignerol, dont les
+badauds de l'endroit eussent conservé longtemps le souvenir.</p>
+
+<p>L'air qui était devenu plus vif, et nos montures qui marchaient plus
+facilement, me firent supposer que nous avions atteint le plateau de
+la montagne dont nous escaladions les flancs depuis deux heures
+environ: cette supposition me fut confirmée par Stephano qui poussa
+son mulet près du mien en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Nous pouvons marcher maintenant côte à côte: la route a trois lieues
+de largeur; mais ce ne sera pas pour bien longtemps, car nous allons
+être obligés de descendre par un sentier tout semblable à l'autre. Si
+ta bête tombe, laisse-la se relever toute seule; autrement tu es
+perdu: les mulets n'aiment pas qu'on se mêle de leurs
+affaires.&mdash;Sommes-nous encore loin de la cabane de ton braconnier?&mdash;A
+trois quarts de lieue environ; mais il nous faudra au moins une heure
+et demie pour les faire.&mdash;Comme qui dirait le temps de fumer trois
+cigares.&mdash;A peu près.</p>
+
+<p>La descente se fit heureusement. Au bout de cinq quarts d'heure de
+marche nous entendîmes les aboiements d'un chien; presque en même
+temps nous aperçûmes une lumière qui brillait au-dessous de nous à une
+profondeur prodigieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Encore dix minutes et nous serons arrivés, me dit Stephano; mais le
+bout de chemin qui nous reste à faire n'est pas des plus faciles.
+Adresse une petite prière à ton ange gardien, cela ne nuit jamais.</p>
+
+<p>Je ne voulus pas convenir que la chose était déjà faite, et je la
+recommençai.</p>
+
+<p>Tout à coup mon mulet s'arrêta court, celui de Stephano qui le
+précédait en avait fait autant: le chien aboyait toujours.</p>
+
+<p>Une porte s'ouvrit et nous vîmes l'intérieur d'une cabane éclairée par
+un grand feu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne peut être que le marquis de Nora qui arrive à une pareille
+heure, dit une grosse voix joviale. Les coqs de bruyère n'ont qu'à se
+bien tenir demain.&mdash;Bonsoir, Titano, répondit le marquis en mettant
+pied à terre. Tu ne t'attendais guère à me voir, n'est-ce pas?&mdash;C'est
+ce qui vous trompe, Excellence. Votre lit est fait depuis hier, et
+j'ai couru la montagne toute la journée pour savoir où se tenait le
+gibier.&mdash;Je t'amène un ami, un Français, reprit le marquis.&mdash;Soyez les
+bienvenus tous les deux, Excellences.</p>
+
+<p>Pendant ce colloque, j'étais aussi descendu de mon mulet, et j'avais
+suivi le marquis dans la cabane.</p>
+
+<p>Le feu dont j'ai parlé l'illuminait du haut en bas et dans tous ses
+recoins, mieux que n'eût pu le faire la clarté du jour. Je pus donc
+prendre immédiatement connaissance des lieux et de la figure de notre
+hôte.</p>
+
+<p>La cabane était spacieuse, propre et assez bien garnie d'un solide
+mobilier rustique. Il y avait un petit lit à droite de la cheminée et
+un autre beaucoup plus grand à gauche. Une table occupait le milieu de
+la chambre; un buffet couvert de poterie grossière s'emboîtait dans un
+des angles, faisant face à une maie placée dans l'angle opposé. Des
+quartiers de lard pendaient au plafond, et le manteau de la cheminée
+portait un râtelier d'armes, véritable arsenal, composé d'une
+canardière, d'un fusil double, d'une carabine, d'une paire de
+pistolets et d'un sabre de fantassin, à la poignée duquel étaient
+attachées une dragonne et deux épaulettes en laine rouge. Quelques
+gravures communes, collées le long des murs représentaient le roi
+Charles-Albert, l'empereur Napoléon et l'archiduc Charles: ces trois
+personnages étaient les héros de prédilection de Titano.</p>
+
+<p>Quant à ce dernier, c'était bien le plus singulier individu que
+j'eusse jamais rencontré, et je ne pouvais me lasser de le regarder.
+Il avait près de six pieds, et contrairement à l'habitude des hommes
+de haute taille, il se tenait droit comme un jonc. Sa maigreur était
+phénoménale, ses jambes et ses bras d'une longueur démesurée, son nez
+immense, sa bouche, sans une dent, fendue d'une oreille à l'autre. Son
+&oelig;il droit, vif et largement ouvert, contrastait avec son voisin
+qu'il tenait habituellement fermé comme un homme qui couche en joue.
+Sa peau avait la teinte de la tige d'une vieille botte, et elle était
+ridée comme une pomme à la fin du carême. Eh bien! cet extérieur
+bizarre jusqu'au fantastique ne me parut pas ridicule. Ce grand corps
+fluet était agile et adroit dans tous ses mouvements; cette figure
+hétéroclite étincelait d'esprit et de bonté; l'&oelig;il ouvert avait de
+la bienveillance; sous la paupière de l'&oelig;il fermé, on voyait
+briller doucement la fine goguenardise des chasseurs de profession.
+Titano n'avait pas d'âge: à le voir agir, on ne lui aurait donné que
+25 ans; à regarder son visage, on l'aurait volontiers gratifié d'un
+siècle. La vérité est qu'il jouissait de quatorze lustres, ce qui ne
+l'empêchait pas de marcher quinze heures de suite sans se reposer cinq
+minutes. J'en eus la preuve le lendemain.</p>
+
+<p>Pendant mon examen, le chasseur du marquis avait déchargé les mulets
+que nous montions et ceux qui portaient notre bagage, et la table de
+Titano se trouva bientôt encombrée de pâtés, de jambons, de cervelas
+et autres <i>harnois de gueule</i>, comme dit le bonhomme du Fouilloux: les
+bouteilles de toutes les dimensions et de toutes les formes n'avaient
+pas été oubliées.</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, je ne suis pas content, dit Titano qui examinait tous
+ces préparatifs d'un &oelig;il mélancolique. Vous vous défiez pour la
+première fois de la cave et de la cuisine du vieux soldat.&mdash;Non, mon
+bon Titano, répondit le marquis en posant avec une affectueuse
+familiarité sa main aristocratique sur l'épaule osseuse du braconnier;
+mais il est possible que nous poussions notre excursion plus loin que
+ce canton, et comme nous ne trouverons pas partout des toits aussi
+hospitaliers que le tien, j'ai dû prendre mes précautions.</p>
+
+<p>La figure de Titano s'illumina.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-il, votre Excellence acceptera le souper que j'avais
+préparé pour elle, car je l'attendais.&mdash;Sans aucun doute! s'écria
+joyeusement le marquis. Tu peux faire dresser la table.</p>
+
+<p>En un clin d'&oelig;il, Titano eut rangé les provisions apportées par
+nous dans son buffet; puis il se mit à l'&oelig;uvre avec une activité
+extraordinaire, et en peu d'instants notre couvert fut dressé.</p>
+
+<p>L'air vif des montagnes m'avait donné un de ces appétits de chasseur
+qui sont passés en proverbe; de sorte que je fus médiocrement
+satisfait de la perspective que les vivres de notre hôte, dont je ne
+me faisais pas une bien haute idée, remplaceraient les excellentes
+provisions apportées par nous et préparées par le cuisinier du
+marquis, l'un des meilleurs <i>maîtres-queux</i> que j'eusse jamais
+rencontrés.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher d'en faire, en plaisantant, le reproche à
+Stephano.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inquiète pas, me répondit-il: c'est plus encore par gourmandise
+que pour ne pas affliger ce bon Titano que j'ai accepté son
+invitation. Ce brave homme, tel que tu le vois, nous donnera un souper
+délicieux, et nous fera boire du vin comme le roi n'en a pas dans sa
+cave.&mdash;Il est donc riche?&mdash;Lui? il ne possède, comme disent les
+Sardes, que le terrain qui est sous son pied: c'est ce que vous
+appelez en France un pauvre diable.&mdash;Alors comment fait-il?&mdash;C'est
+une espèce de secret, mais je puis bien te le dire à toi, parce que tu
+ne le trahiras pas: Titano sert de télégraphe aux contrebandiers de
+ton pays.&mdash;Et on le laisse faire?&mdash;On ne l'a jamais pris en flagrant
+délit; puis comme on sait qu'il ne s'est pas enrichi à ce métier, on
+ne le tourmente pas trop.&mdash;Quel est son système?&mdash;Il se fait payer en
+comestibles les petits services qu'il rend. Aux uns il dit: Vous êtes
+de la Provence, vous m'apporterez de l'huile d'olive, des anchois et
+des saucissons d'Arles; aux autres: Vous êtes du Dauphiné, je veux des
+truffes, du vin de l'Hermitage et du poisson de l'Isère; à ceux-ci, il
+demande des volailles; de ceux-là il exige du café, des liqueurs et du
+chocolat; et tous le servent à merveille, parce que si on le trompe
+une fois, il est impossible de jamais rien obtenir de lui.&mdash;Mais avec
+un semblable métier, il doit être toujours par monts et par vaux.
+Comment cela s'arrange-t-il avec son goût pour la chasse, et comment,
+toi, étais-tu sûr de le rencontrer ici ce soir?&mdash;Je t'ai dit qu'il
+était le télégraphe des contrebandiers, je ne t'ai pas dit qu'il fût
+leur guide: il n'est pas assez niais pour cela.&mdash;Je commence à
+comprendre.&mdash;Demain, quand tu auras vu la position de sa chaumière, tu
+comprendras encore mieux: c'est sans quitter le pas de sa porte qu'il
+fait sa petite affaire. Je vais t'expliquer...</p>
+
+<p>Stephano s'arrêta, et, après avoir examiné la table que notre hôte
+avait préparée, il reprit en s'adressant à lui:</p>
+
+<p>&mdash;Que signifient ces deux couverts, Titano? est-ce que tu ne serais
+pas homme à souper une seconde fois si tu as soupé une
+première?&mdash;Mais, Excellence, je ne sais pas si ce... ce monsieur
+français voudra me faire l'honneur de...&mdash;Le crois-tu donc plus bête
+que moi, interrompit le marquis. Je te réponds de lui. Mets un
+troisième couvert, mon bon vieux Titano, et ne te tourmente pas du
+reste.</p>
+
+<p>Je m'empressai de confirmer les paroles de Stephano, et comme en ce
+moment le vieux braconnier s'approchait de la cheminée près de
+laquelle nous étions, pour mettre une poêle à frire sur le feu, je lui
+donnai une cordiale poignée de main qui acheva de le convaincre que
+j'étais un aussi bon compagnon que mon ami le marquis de Nora.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez là un bien beau chien, dis-je à Titano qui, pour placer
+convenablement sa poêle, venait de faire lever un peu brusquement un
+magnifique épagneul couché en travers du foyer, et dont j'avais
+respecté le sommeil, bien qu'il occupât la meilleure place et que le
+froid qui m'avait creusé l'estomac m'eût aussi engourdi les
+membres.&mdash;C'est vrai qu'il est beau, Excellence, me répondit le vieux
+braconnier avec une sorte d'orgueil, et ce qui vaut encore mieux,
+c'est qu'il n'a point son pareil non plus pour la bonté.
+Malheureusement il commence à n'être plus jeune; mais il a encore bon
+pied, bon &oelig;il et l'oreille fine comme à deux ans.&mdash;Comment
+l'appelez-vous?&mdash;Torquato.&mdash;Vous lui avez donné là un nom bien
+célèbre.&mdash;Ce n'est pas moi: il était tout baptisé quand je le reçus
+d'une belle dame anglaise qui passait à Pignerol. Le chien avait alors
+deux mois. On voulait le noyer.</p>
+
+<p>En ce moment Torquato, qui avait deviné qu'on parlait de lui, s'était
+rapproché de moi, et sa belle tête appuyée contre mon genou, il
+m'examinait avec un regard brillant d'une intelligence presque
+humaine.</p>
+
+<p>C'était un épagneul de la plus grande espèce et d'une irréprochable
+perfection de formes. Il avait le rein court, large et un peu bombé.
+Son cou, se détachant avec grâce entre deux épaules plates et
+vigoureuses, supportait la plus belle face canine que j'eusse jamais
+vue: front développé, oreilles longues, souples, arrondies; mâchoires
+fines et mobiles terminées par un museau couleur de chair; le tout
+illuminé par des yeux flamboyants et doux, avec lesquels on aurait pu
+faire la conversation, tant ils paraissaient comprendre et parler,
+écouter et répondre. A l'exception de la nuque, des oreilles et des
+sourcils, qui étaient d'un nankin scintillant admirable, tout le reste
+du corps était d'une blancheur éblouissante, qui eût fait honte au
+plumage d'un cygne. La queue, légèrement recourbée, représentait un
+panache d'une ampleur et d'une richesse extraordinaires, et les
+jambes, dans toute leur longueur, étaient garnies de poils lisses et
+chatoyants, qu'on aurait pris volontiers pour des
+<ins title="'houpes' dans l'original">houppes</ins> où l'argent
+et la soie eussent été savamment mélangés.</p>
+
+<p>&mdash;Ce bel animal n'est sans doute pas à vendre, dis-je à Titano d'un
+ton caressant et interrogatif, qui signifiait clairement: <i>Si vous
+étiez disposé à vous en défaire, je l'achèterais bien volontiers, et
+je le payerais très-cher.</i>&mdash;Vendre mon chien! me séparer de mon fidèle
+Torquato! s'écria le vieux braconnier avec une vivacité qui
+ressemblait presque à de l'indignation; non, non, Excellence! c'est
+mon meilleur ami; il ne me quittera jamais de mon vivant; et si je
+meurs avant lui, comme c'est, Dieu merci, assez probable, Son
+Excellence le marquis de Nora, ici présent, m'a promis de lui donner
+les invalides dans son château.</p>
+
+<p>&mdash;Et je te renouvelle cette promesse, mon bon Titano, avec l'espoir
+que je ne serai pas de sitôt dans la nécessité de la tenir, reprit le
+marquis avec une affectueuse bonhomie.</p>
+
+<p>Il ne fallait plus songer à m'approprier Torquato au moyen d'un de ces
+marchés que les chasseurs font quelquefois entre eux; alors je
+rabattis mes prétentions de la manière suivante:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrait-on, du moins, avoir un rejeton de ce magnifique animal?
+demandai-je.</p>
+
+<p>Titano me lança en dessous un regard tout à la fois bienveillant et
+narquois, qui illumina sa physionomie rabelaisienne et fit jaillir un
+trait d'esprit de chacune des rides de sa face.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demanderais pas mieux que de vous en donner un, Excellence, me
+répondit-il... Mais, voyez-vous, Torquato est un peu comme moi,
+l'amour n'est pas son affaire: il n'a jamais vu qu'une chienne dans sa
+vie, et j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de
+l'étrangler; après cela, il faut dire qu'elle était bien laide et
+qu'elle courait accompagnée d'un affreux roquet pour lequel elle
+semblait avoir une préférence marquée.</p>
+
+<p>Moi qui n'ai jamais pu me décider à faire la cour à une femme affublée
+d'un vilain mari, je compris parfaitement la répugnance de Torquato,
+et je n'en conçus que plus d'estime pour son caractère.</p>
+
+<p>Cependant, comme je savais qu'il existe bon nombre d'hommes dont la
+continence n'est pas aussi méritoire qu'ils voudraient le faire
+supposer, je me dis qu'il pourrait bien en être de même de certains
+chiens, et sous l'influence de cette pensée, je m'approchai de
+Stephano et je lui glissai quelques mots dans l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! je n'en sais rien, me répondit-il en riant: demande-le-lui
+toi-même; mais il est homme à ne pas comprendre ce que tu lui
+diras.&mdash;Cependant il a été soldat.&mdash;Ce qui ne signifie rien du tout:
+s'il avait été moine, à la bonne heure... Voyons, fais-lui ta
+question.&mdash;Peut-être que ce serait plus facile en patois piémontais,
+repris-je avec cette insistance que l'on met quelquefois à vaincre des
+difficultés insignifiantes.&mdash;Au fait, tu as peut-être raison: le
+piémontais est un peu comme le latin.</p>
+
+<p>Et le marquis adressa à Titano quelques mots dans ce jargon mêlé
+désagréablement de mauvais français et de mauvais italien, qui forme
+la langue dont on se sert dans les États héréditaires de Sa Majesté le
+roi de Sardaigne.</p>
+
+<p>Titano partit d'un immense éclat de rire, avec lequel fit
+immédiatement <i>chorus</i> la poêle à frire, dont le contenu était arrivé
+à son plus haut degré d'ébullition.</p>
+
+<p>Le vieux braconnier n'attendait peut-être que la fin de son hilarité
+pour répondre à la question du marquis, lorsque Torquato, dont la tête
+reposait toujours contre mon genou, dressa les oreilles autant que
+leur conformation le permettait, leva le nez comme pour mieux aspirer
+l'air, et s'élança d'un seul bond vers la porte de la chaumière,
+contre laquelle il se dressa de toute sa hauteur.</p>
+
+<p>A l'instant même la figure épanouie de Titano prit une expression de
+gravité et d'inquiétude que je n'avais pas encore remarquée en elle.
+La transformation fut complète, et elle se produisit d'une manière si
+prompte que je ne pus la comparer dans le moment qu'à la rapidité avec
+laquelle un ciel orageux redevient sombre quand un éclair l'a
+sillonné.</p>
+
+<p>Bientôt on entendit au dehors le bruit sourd et monotone de pas
+réguliers.</p>
+
+<p>Puis un murmure confus de voix et un vague cliquetis d'armes vinrent
+se mêler presque aussitôt à ce premier bruit, dans une harmonie qui
+avait quelque chose de solennel et presque de lugubre.</p>
+
+<p>Enfin des crosses de fusil retombèrent lourdement sur les roches
+aplaties qui environnaient la chaumière de Titano, et l'une d'elles,
+dirigée par une main brutale ou impatiente, frappa la porte comme si
+on eût voulu l'enfoncer.</p>
+
+<p>A mon grand étonnement, Torquato, en entendant tout ce tapage, retomba
+sur ses quatre pattes et revint s'étendre nonchalamment devant la
+cheminée. Je remarquai même qu'il ferma immédiatement les yeux comme
+quelqu'un qui fait semblant de dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a donc personne dans cette baraque? cria au dehors une voix
+rude et grossière en mauvais français. Voilà pourtant de la lumière.</p>
+
+<p>Et un second coup de crosse plus formidable que le premier mit de
+nouveau à l'épreuve la solidité de la porte: quelques jurons
+énergiques lui servirent d'accompagnement.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que j'aille ouvrir? demanda à voix basse le marquis à Titano
+qui, de même que son chien, ne paraissait plus s'inquiéter de ce qui
+se passait à l'extérieur. Le trouble de sa physionomie s'était dissipé
+comme par enchantement à dater du moment où Torquato était venu
+reprendre sa place auprès du foyer.&mdash;Ce sont les douaniers,
+Excellence: ne nous gênons pas pour eux; ils peuvent bien attendre
+qu'il plaise à ces tanches d'être frites à point.&mdash;Mais ils démoliront
+la maison s'ils se mettent de mauvaise humeur.&mdash;Qu'ils cassent
+seulement la porte, et je vous promets, Excellence, que ce mauvais
+morceau de bois leur coûtera aussi cher que si c'était de l'argent
+massif. Il y a longtemps que je cherche l'occasion de leur faire un
+procès.&mdash;Tu n'en aurais pas le droit en cette circonstance, puisqu'on
+est obligé de leur ouvrir à toute heure et à première
+réquisition.&mdash;C'est vrai pour les portes fermées, Excellence... Mais
+pour celles qui ne le sont pas, la loi ne dit rien; ce qui signifie
+qu'ils peuvent bien prendre la peine de la pousser eux-mêmes. Eh bien!
+qu'ils mettent la mienne en mille morceaux si ça les amuse; je vous
+prendrai à témoin qu'elle ne tenait que par le loquet, et nous verrons
+une drôle d'affaire au tribunal de Pignerol.</p>
+
+<p>En ce moment Titano jugea que ses tanches étaient frites,
+convenablement car il retira sa poêle de la partie ardente du foyer et
+il la posa sur des cendres chaudes.</p>
+
+<p>On entendait au dehors les douaniers parler à voix basse comme des
+gens qui délibèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'ils sont si bons enfants, je vais leur ouvrir, dit Titano en
+se dirigeant vers la porte, dont il leva le loquet avec un seul doigt.</p>
+
+<p>Cinq ou six hommes armés parurent sur le seuil; mais aucun d'eux ne
+fit mine de vouloir entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as échappé belle, dit celui qui paraissait le chef de la
+bande.&mdash;Vous veniez pour me prendre?... répondit le vieux braconnier
+d'un ton goguenard.&mdash;Ce sera pour un autre jour... mais nous allions
+mettre ta porte en déroute, quand nous avons appris que Son Excellence
+le marquis <ins title="'de Fora' dans l'original">de Nora</ins> était chez toi.</p>
+
+<p>Et en prononçant ces mots le chef des douaniers salua militairement
+Stephano qui s'était avancé pour intervenir au besoin.</p>
+
+<p>Nous comprîmes alors ce qui s'était passé: le chasseur du marquis, en
+revenant d'un petit hangar voisin, où il était allé porter la <i>mouée</i>
+à nos chiens, avait raconté à ces hommes que son maître était chez
+Titano, et à l'instant même les mesures violentes avaient été
+abandonnées.&mdash;Ah! vous auriez mis ma porte en déroute, dit le vieux
+braconnier. <i>Corpo di Bacco!</i> je suis joliment fâché que vous ne
+l'ayez pas fait! Maintenant, que me voulez-vous? ajouta-t-il, parlez
+vite et dépêchez-vous de me montrer les talons.&mdash;Je veux, répondit le
+chef des douaniers, te prévenir que c'est moi qui remplace le
+brigadier Broschi, destitué depuis hier pour fait de connivence avec
+toi, et...&mdash;C'est un mensonge qui a servi à une injustice, interrompit
+Titano avec indignation. Broschi faisait bien son devoir, quoiqu'il ne
+fût pas un enfonceur de portes ouvertes, comme toi, mon
+camarade.&mdash;Tâche toujours de marcher droit, reprit le brigadier.&mdash;Si
+je marche droit, ce sera parce que c'est mon habitude, car tu ne me
+fais pas peur. As-tu tout dit? Attention! peloton, demi-tour à gauche,
+en avant, pas accéléré, marche!</p>
+
+<p>Les douaniers restèrent immobiles, et leur chef se pencha en avant
+pour examiner tout l'intérieur de la chaumière.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit-il, voilà donc ce fameux chien?</p>
+
+<p>Et il désigna du doigt Torquato toujours étendu devant le foyer.</p>
+
+<p>Je jetai à la dérobée un regard sur Titano, et il me sembla que sa
+physionomie joviale et triomphante devenait tout à coup sombre et
+abattue.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, voilà ce fameux chien, répéta-t-il avec humeur...
+et après?&mdash;Après? Je te dirai que vous ne vous ressemblez guère.
+Tu es insolent, toi, et lui, il me fait l'effet d'être le plus
+grand sournois du monde... Mais, qu'il y prenne garde, j'aurai
+aussi l'&oelig;il sur lui, et...&mdash;De sorte, interrompit Titano une
+seconde fois avec un accent de menace, que s'il arrive quelque
+malheur à mon chien, je saurai que c'est toi qui en auras été la
+cause.&mdash;Précisément.&mdash;Alors tu feras bien de veiller sur ta peau;
+car le jour où on en arrachera un seul poil, la tienne sera bien
+près d'avoir une entaille.</p>
+
+<p>Stephano pensa que le moment était arrivé pour lui de dire son mot
+dans ce débat qui commençait à devenir un peu vif.</p>
+
+<p>&mdash;Paix, mon bon Titano, dit-il d'une voix affectueuse en posant sa
+main droite sur l'épaule du vieux braconnier; tout cela n'est que de
+la goguenardise de soldat: le brigadier ne songe pas à faire du mal à
+ton chien.&mdash;Lui soldat, Excellence! s'écria Titano, il ne l'a jamais
+été.&mdash;Il en a les dangers s'il n'en a pas la gloire, reprit le
+marquis, sans s'apercevoir qu'il venait de faire un alexandrin
+classique des plus ronflants. Touchez-vous la main, et faites en sorte
+de n'avoir rien à démêler ensemble.&mdash;Que je touche la main d'un homme
+qui a menacé Torquato! Jamais! Excellence!&mdash;S'il l'a fait pour
+rire.&mdash;Je ne veux pas qu'on rie de mon chien.&mdash;Voyons, brigadier,
+reprit Stephano en s'adressant au chef des douaniers, affirmez à mon
+vieil ami Titano que ce n'est pas sérieusement que vous menacez son
+chien.&mdash;J'aime mieux le mettre en colère que le tromper, Excellence,
+répondit le brigadier avec une assurance respectueuse. A tort ou à
+raison, on nous a dénoncé son chien comme un serviteur
+très-intelligent et très-dévoué des contrebandiers, et j'ai l'ordre de
+le tuer si je le prends en flagrant délit. En venant le prévenir ici,
+je crois avoir fait une bonne action.</p>
+
+<p>Le marquis fit un signe de tête approbatif en se tournant du côté de
+Titano, comme pour lui dire <i>Tu vois, ce qu'il a fait n'est pas d'un
+méchant homme.</i></p>
+
+<p>&mdash;Ah! on a dénoncé mon chien, reprit le vieux braconnier d'une voix
+sombre: et qu'a-t-on dit qu'il faisait?&mdash;Ceci me regarde... Tiens-le
+<i>de court</i> seulement, repartit le brigadier, je ne te prends pas en
+traître j'espère.&mdash;Et qu'appelles-tu prendre un chien en flagrant
+délit? demanda Titano.&mdash;Je veux bien encore répondre à cette question,
+quoique rien ne m'y oblige. Eh bien! donc, si je rencontre ton chien
+errant tout seul dans la montagne, ou si je le vois passer en
+compagnie de gens suspects, je lui enverrai une balle dans la tête
+aussi sûr que je m'appelle Carlo Volenti.&mdash;Mais si tu rencontres
+Torquato qui est un chien de chasse, je serai peut-être derrière lui,
+mon fusil à la main; dans ce cas le tueras-tu toujours?</p>
+
+<p>Et la physionomie déjà sombre et terrible de Titano avait pris une
+expression féroce, pendant qu'il adressait cette question au brigadier
+Volenti.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas un enfant, répondit ce dernier, et je sais distinguer
+le bien du mal; ton chien peut chasser tant qu'il voudra, il ne courra
+pas le moindre danger; mais s'il se mêle de contrebande, tu sais ce
+que je t'ai dit...&mdash;C'est bon, c'est bon, grommela Titano avec une
+sorte de bonne humeur, en même temps que ses traits reprenaient leur
+sérénité joviale: il ne s'agit que de s'entendre. Eh bien, c'est
+convenu, si tu rencontres Torquato avec moi, tu ne lui feras pas de
+mal...&mdash;Pourvu, bien entendu, que vous soyez en chasse tous les deux,
+interrompit le brigadier.</p>
+
+<p>Pendant toute cette conversation, la porte de la chaumière était
+restée ouverte, de sorte que, dans l'intervalle qui sépare toujours
+les phrases d'un dialogue, on entendait les bruits du dehors, bornés
+du reste, à cette heure avancée de la soirée, au frémissement du vent
+dans le feuillage et au murmure doux et monotone d'une petite source
+dans les environs de la chaumière de Titano.</p>
+
+<p>En ce moment le chant plaintif d'un hibou vint faire sa partie dans ce
+concert, qu'il n'égaya pas, comme on doit le supposer.</p>
+
+<p>Je jetai par hasard les yeux sur Torquato, toujours allongé devant
+l'âtre, et il me sembla qu'une contraction nerveuse agitait ses
+membres et que sa paupière tressaillait comme si elle allait se
+soulever.</p>
+
+<p>Cependant le chien ne bougea pas et ses yeux ne s'ouvrirent point.</p>
+
+<p>J'ai dit que Titano avait paru s'humaniser après la dernière réponse
+du brigadier Volenti; cette disposition était devenue plus marquée, et
+elle se manifesta tout à fait quelques instants plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! brigadier Volenti, dit-il avec jovialité, puisqu'il est
+bien entendu que nous devons vivre désormais en bonne intelligence, tu
+ne refuseras pas de boire un verre de vin d'<i>Asti</i> avec moi. Entrez,
+entrez, camarades! Voici la table de Son Éminence le marquis de Nora;
+mais il sera facile d'en dresser une pour vous à côté.</p>
+
+<p>Les douaniers entrèrent, mais ils eurent le soin de laisser la porte
+de la chaumière toute grande ouverte, afin de surveiller tout ce qui
+pourrait se passer au dehors: nous sûmes depuis qu'ils avaient eu avis
+qu'une vaste opération de fraude devait se faire, cette nuit-là, par
+des sentiers détournés, situés à peu de distance de la demeure de
+Titano.</p>
+
+<p>Cependant ce dernier se donnait un mouvement extraordinaire pour bien
+recevoir ses nouveaux hôtes. Il apportait des chaises, étendait une
+nappe sur une seconde table, rinçait des verres et mettait du bois sur
+le foyer, qui n'avait pas besoin pourtant d'être alimenté.</p>
+
+<p>Il se trouva que Torquato le gêna pour cette dernière opération, et à
+ma profonde surprise, je vis le vieux braconnier allonger un vigoureux
+coup de pied à ce noble chien, pour lequel il paraissait avoir une
+véritable passion.</p>
+
+<p>Torquato se leva en poussant un hurlement plaintif, et il se réfugia
+sur le seuil de la chaumière, ayant tout le train de devant hors de la
+maison et tout le train de derrière dans l'intérieur.</p>
+
+<p>Le hibou venait de chanter une seconde fois, et le chien poussa un
+second hurlement comme si la douleur du horion qu'il avait reçu se
+réveillait de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Votre chien est bien douillet ce soir, père Titano, dit un douanier
+en vidant son verre.&mdash;Ce n'est pas que je lui aie fait grand mal,
+répondit le vieux braconnier. Si le coup lui avait été donné par vous,
+il ne se serait pas seulement dérangé; mais quand c'est moi qui le
+<i>tape</i>, il <i>gueule</i> pendant un quart d'heure... Allons, allons,
+mon bon chien, faisons la paix, reprit Titano en appelant l'épagneul par
+un claquement de ses doigts osseux.</p>
+
+<p>Torquato quitta le seuil de la chaumière, vint près de la table des
+douaniers lécher la main de son maître, qui dans ce moment leur
+reversait à boire, puis il retourna s'étendre tout de son long devant
+l'âtre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce chien est bien mollasse et bien sensible aux coups, pour le
+métier qu'on prétend qu'il fait, murmura à voix basse le brigadier
+Volenti en s'adressant à celui de ses hommes qui était debout à son
+côté auprès de la table; on m'aura donné de faux renseignements.&mdash;Je
+vous l'avais bien dit, repartit du même ton le douanier. Le maître et
+le chien ne pensent qu'à la chasse, c'est connu de tous les honnêtes
+gens du pays. Ceux qui disent le contraire, voyez-vous, mon brigadier,
+sont des jaloux et des menteurs, peut-être des fraudeurs eux-mêmes...
+Il a beaucoup d'ennemis, ce pauvre Titano, qui n'a cependant jamais
+fait de mal à un enfant: et savez-vous pourquoi il en a tant? Parce
+qu'il a pour protecteurs tous les nobles de la contrée, à commencer
+par le marquis de Nora qui est le meilleur ami du roi. S'il faisait la
+contrebande il serait riche, et on le rencontrerait quelquefois avec
+des personnes mal famées; au lieu de cela, il est pauvre, et il va
+toujours seul comme un ours. Croyez-moi, surveillons-le, mais ne le
+tracassons pas.&mdash;Je ne demande pas mieux, Ravina, et...&mdash;A votre
+santé, brigadier Volenti, interrompit Titano qui n'avait pas perdu un
+mot de ce dialogue, bien qu'il eût été à peu près confidentiel. A
+votre santé, mon brave! et la première fois que je descendrai à
+Pignerol pour acheter de la poudre et du plomb, je vous porterai une
+couple de faisans ou un quartier de chamois, et peut-être tous les
+deux si la chasse a été bonne.</p>
+
+<p>Le vieux braconnier, en cessant de tutoyer Volenti, prouvait que sa
+rancune était complètement évanouie, car le tutoiement chez lui comme
+chez toutes les natures un peu sauvages, était toujours un signe de
+colère et presque une menace de vengeance.</p>
+
+<p>Le brigadier répondit avec un mélange de bonhomie et de rudesse qui
+semblait former le fond de son caractère:</p>
+
+<p>&mdash;Père Titano, j'accepterai de bon c&oelig;ur vos faisans et votre
+quartier de chamois, si ce n'est pas pour m'aveugler que vous me les
+jetez à la tête. Moi, je suis bon enfant, mais je ne connais qu'une
+chose: c'est le service du roi... En outre, je suis père de famille,
+et je ne me soucie pas de perdre ma place. Donc, si par malheur je
+vous prenais en fraude, et par les reliques de mon saint patron je ne
+le souhaite point, m'eussiez-vous donné tous les faisans qui volent
+depuis le col de Tende jusqu'au Splügen et tous les chamois qui
+gambadent entre le mont Viso et le grand Saint-Bernard, je n'en ferais
+pas moins un bon rapport contre vous; de même que si vous ne me
+donniez rien, je ne vous vexerais pas inutilement. A tort ou à raison,
+on a destitué le vieux Broschi, sous prétexte que vous vous entendiez
+tous les deux comme larrons en foire; à tort ou à raison, on prétend
+encore que votre épagneul et vous, vous avez une foule de ruses pour
+servir les nombreux <ins title="'contrebantiers' dans l'original">contrebandiers</ins>
+qui parcourent ces montagnes: ça
+peut être un mensonge comme il peut se faire aussi que ce soit une
+vérité: j'en déciderai par moi-même... En attendant, à votre santé,
+père Titano! et puissions-nous un jour être non pas complices, mais
+bons camarades comme il convient à d'anciens soldats.</p>
+
+<p>Et le brigadier vida d'un trait son verre où pétillait une liqueur
+couleur de topaze, de l'aspect le plus réjouissant.</p>
+
+<p>&mdash;Cet asti est délicieux, reprit-il en faisant claquer ses lèvres...
+On dirait, sur mon honneur, du petit muscat de France.&mdash;Ah! c'est
+qu'il est vieux, repartit Titano avec un hochement de tête qui
+paraissait vouloir dire: Tout ce qui est vieux est excellent.</p>
+
+<p>En ce moment le hibou fit entendre de nouveau son chant plaintif et
+monotone, mais plus faible et plus éloigné, et dans une direction
+entièrement opposée à celle où il avait retenti les deux premières
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Père Titano, vous avez donc beaucoup de ces vilaines volailles dans
+vos montagnes? demanda à notre hôte celui des douaniers qui avait
+intercédé pour lui auprès de son chef, quelques minutes
+auparavant.&mdash;Vous pouvez bien le dire que nous en avons, Ravina. C'est
+une vraie peste. J'en tue au moins cinquante ou soixante tous les ans,
+et vous voyez qu'il n'y paraît guère. Il y a des soirs où c'est à ne
+pas s'entendre.&mdash;Ils annoncent le beau temps, n'est-ce pas? reprit
+Ravina.&mdash;Ça dépend, répliqua le vieux braconnier d'un ton goguenard:
+quand ils chantent la veille d'un beau jour, c'est le beau temps
+qu'ils annoncent; mais quand ils chantent la nuit qui précède une
+grande pluie, évidemment c'est le mauvais temps qu'ils prédisent.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de rire de cette réponse qui me rappela les
+aphorismes railleurs du vieux Denis, dont mon père venait de
+m'apprendre, dans sa dernière lettre, la maladie qui devait nous
+l'enlever quelques mois après.</p>
+
+<p>Le hibou chanta une dernière fois, mais ce fut à peine si nous
+l'entendîmes.</p>
+
+<p>Torquato, qui n'avait pas quitté sa place devant le feu, se leva
+alors avec lenteur, s'allongea, se détira, et après avoir exécuté un
+de ces formidables bâillements de chien que tous les chasseurs
+connaissent, se laissa tomber de nouveau comme une masse inerte, en
+poussant un de ces soupirs qui annoncent la fatigue ou l'ennui,
+quelquefois tous les deux ensemble.</p>
+
+<p>Pendant cette petite scène, Stephano et moi nous étions restés près de
+la cheminée, et nous échangions de temps en temps quelques paroles à
+voix basse.</p>
+
+<p>Neuf heures sonnèrent à une pièce de coucou qui était le meuble le
+plus élégant de la chaumière de Titano.</p>
+
+<p>A ce signal, les douaniers quittèrent la table, reprirent leurs
+carabines qu'ils avaient appuyées debout contre les murs, en entrant,
+serrèrent l'un après l'autre, le brigadier en tête, bien entendu, la
+main de Titano, défilèrent devant nous en nous saluant
+respectueusement; enfin ils sortirent, et bientôt le bruit de leurs
+pas se perdit dans le lointain.</p>
+
+<p>Titano les accompagna jusqu'à une certaine distance, et quand il
+revint, je remarquai qu'il laissa la porte de la chaumière ouverte,
+quoique le vent qui venait du dehors fût un peu piquant à cette heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! tu t'en es joliment bien tiré, mon vieux! lui dit le
+marquis. Tâche seulement d'être aussi heureux à l'avenir; mais ce ne
+sera pas chose facile, car tu n'auras plus affaire au vieux Broschi.</p>
+
+<p>Le braconnier posa son doigt sur ses lèvres, en indiquant de l'&oelig;il
+la porte ouverte, voulant sans doute faire entendre qu'il ne serait
+point impossible qu'on l'espionnât du dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Pst! fit-il ensuite.</p>
+
+<p>Torquato se leva avec une vivacité surnaturelle, et d'un seul bond il
+fut aux pieds de son maître, sur les yeux duquel il attacha les
+regards les plus intelligents et je dirais presque les plus
+passionnés.</p>
+
+<p>&mdash;Apporte! lui dit le vieux braconnier d'une voix si basse que le son
+vint à peine jusqu'à moi qui étais à trois pas d'eux.</p>
+
+<p>Torquato s'élança comme un trait hors de la chaumière: son ardeur
+était quelque chose d'incroyable.</p>
+
+<p>J'examinai cette pantomime avec une extrême curiosité, et je voyais
+que Stephano s'amusait beaucoup du plaisir que je semblais prendre à
+cet examen, et de l'idée que je ne comprenais rien à ce qui se
+passait.</p>
+
+<p>L'épagneul resta environ dix minutes absent: nous l'attendîmes dans un
+profond silence. Pour ma part j'étais intéressé au plus haut degré à
+ce qui se passait.</p>
+
+<p>Le chien rentra en gambadant comme il était sorti, puis il sauta sur
+son maître, contre lequel il se tint debout; et le vieux braconnier
+ayant un peu incliné la tête, Torquato lui lécha la face à deux ou
+trois reprises.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pouvons rire à présent! s'écria Titano.</p>
+
+<p>Et il se mit à sauter absolument comme l'épagneul avait fait quelques
+secondes auparavant: son agilité tenait vraiment du prodige, et ce
+qu'il y avait de plus drôle dans tout cela, c'est que le chien faisait
+autant de cabrioles que son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Partis! tous partis! reprit Titano sans interrompre ses gambades...
+Ah! vous croyez, Excellence, que j'aurai plus de peine à me tirer
+d'affaire avec Volenti qu'avec Broschi? Erreur! erreur, <i>signor
+marchese</i>. Avez-vous vu comment nous avons débuté tous les
+deux?&mdash;J'ai compris que tu avais réussi à jeter des doutes dans son
+esprit au sujet de tes relations avec les fraudeurs qui font la
+contrebande.&mdash;Comment! vous n'avez vu que cela, Excellence?&mdash;Pas autre
+chose, je te jure.&mdash;Excellence, vous feriez un mauvais douanier.&mdash;Je
+ne te dis pas le contraire.&mdash;Mais vous avez du moins entendu le chant
+du hibou?&mdash;Oui.&mdash;Et vous vous souvenez que j'ai donné presque dans le
+même moment où ce chant retentissait pour la première fois, un coup de
+pied à mon pauvre chien qui était étendu, comme un chamois mort,
+devant la cheminée.&mdash;Je crois effectivement me rappeler...&mdash;Eh bien!
+Excellence, tout cela était convenu entre nous.&mdash;Comment! entre
+nous?&mdash;Entre moi et mon chien.&mdash;Quel diable de conte viens-tu nous
+faire là?&mdash;Et les douaniers n'y ont vu que du feu: Volenti tout le
+premier.&mdash;Explique-toi plus clairement.&mdash;Mon Dieu, ça n'est pas bien
+difficile. Le hibou, c'était la bande de Gomberti, le contrebandier de
+Briançon. Elle a passé à deux minutes d'ici pendant que les habits
+verts buvaient mon vin, et quand j'ai envoyé Torquato crier sur la
+porte, c'était pour l'avertir que la route était libre, attendu que
+les douaniers étaient chez moi.&mdash;Et ton chien sait ce qu'il a
+fait?&mdash;Parfaitement.&mdash;Ça n'est pas croyable, dis-je à mon
+tour.&mdash;Excellence, je vous en ferai voir bien d'autres demain pendant
+la chasse.&mdash;Que lui avez-vous ordonné de faire tout à l'heure quand
+vous l'avez envoyé dehors?&mdash;Une patrouille.&mdash;Et vous avez compris à sa
+manière d'agir au retour, que les douaniers s'étaient
+éloignés?&mdash;Précisément.&mdash;Il avait l'air tout joyeux: cela se comprend,
+il vous apportait une bonne nouvelle; mais s'il vous en eût apporté
+une mauvaise, comme par exemple l'avis que votre chaumière était
+surveillée, comment se serait-il comporté?&mdash;Comme vous avez vu qu'il a
+fait quand les douaniers ont frappé à ma porte: il se serait couché
+tout de son long. Plus alors son apathie est grande, plus le danger
+qu'elle signale est grand aussi.&mdash;Tout cela tient du prodige, et je
+conçois, père Titano, que vous vous refusiez à vendre un animal aussi
+précieux. Sa supériorité comme <i>chasseur</i> est-elle égale à celle qu'il
+déploie comme contrebandier?&mdash;A cet égard, je ne vous dis rien,
+Excellence..... Vous jugerez vous-même demain.</p>
+
+<p>Et Titano se remit aux préparatifs de notre souper, que tous ces
+événements avaient un peu retardés. La prodigieuse activité de notre
+hôte, délivré désormais de toute inquiétude, lui eut bientôt fait
+réparer le temps perdu. En un clin d'&oelig;il la friture de tanches,
+remise un instant sur le feu, fut posée sur notre table. Pendant que
+nous lui faisions fête, Titano alla prendre dans son bahut, pour les
+mettre aussi devant nous, un magnifique pâté de perdreaux et de
+faisans, confectionné par lui avec un talent que n'eût pas désavoué le
+plus habile cuisinier; un jambon de <i>Milan</i>, du thon de <i>Marseille</i>,
+<i>sans doute apporté sur l'aile des hiboux</i>; des anchois, des olives et
+des friandises sans nombre. Quant aux vins, ils étaient exquis et
+aussi variés que les mets. Pour l'ordinaire, de l'<i>Hermitage blanc</i>;
+pour l'entremets, du <i>Côte-Rôtie</i> et du <i>Saint-Péray</i>; au dessert, qui
+fut du reste assez maigre, du <ins title="'Rivesalte' dans l'original">
+<i>Rivesaltes</i></ins> comme je n'en avais jamais bu.</p>
+
+<p>Quand notre table fut garnie de tout ce qui nous était nécessaire
+pour souper bien et longtemps, Titano, sur une nouvelle invitation du
+marquis, vint prendre sa place entre Stephano et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, dit-il en s'adressant au premier, vous n'aurez pas votre
+<i>caviar</i> aujourd'hui; mais je vous le promets pour demain... Le hibou
+a chanté ce soir.&mdash;Mais demain aurons-nous beau temps pour la chasse?
+demandai-je.&mdash;Magnifique, Excellence! et je vous promets gibier et
+plaisir.&mdash;Et si les contrebandiers ont besoin de vous pendant votre
+absence, comment feront-ils?&mdash;Ils ne passent jamais qu'après le
+coucher du soleil, et alors il est probable que nous serons de retour;
+d'ailleurs...&mdash;Écoute, mon bon Titano, interrompit le marquis avec une
+affectueuse gravité, tu as tort de ne pas abandonner ce métier
+périlleux, et, permets-moi d'ajouter, peu convenable, pour un vieux
+soldat qui n'a jamais rien eu à se reprocher. Tu es dénoncé
+sérieusement aujourd'hui; tu es surveillé; ceux qui t'ont vendu comme
+ceux qui t'observent ne te laisseront ni paix ni trêve. On finira par
+te prendre en flagrant délit; on te tuera ton chien, et on te fera
+payer une amende qui te réduira à la besace.&mdash;Me tuer mon chien,
+Excellence! s'écria Titano en devenant pâle de colère et en frappant
+du poing sur la table. Malheur à celui qui serait assez hardi pour
+cela!&mdash;Tu le tuerais à ton tour, n'est-ce pas?&mdash;Aussi vrai que vous
+êtes le plus noble et le plus brave seigneur de tout le Piémont.&mdash;Ce
+serait, ma foi! une belle affaire. Voyons, m'aimes-tu un peu?&mdash;Si je
+vous aime, Excellence!&mdash;Eh bien! promets-moi que tu laisseras
+désormais ces gens se tirer tout seuls d'embarras.&mdash;Je me suis engagé
+encore pour une passe.&mdash;Va pour une, mais
+après...&mdash;Après... après,
+répondit Titano en hésitant... Je ferai ce que Votre Excellence
+voudra.&mdash;C'est promis?&mdash;C'est juré! Excellence, à votre santé!</p>
+
+<p>Debout de bonne heure, le lendemain, j'acquis d'abord la certitude
+qu'au moins une des promesses que le vieux Titano nous avait faites,
+la veille au soir, serait réalisée, car tout annonçait une journée
+magnifique, une de ces journées dont l'apparence seule suffit pour
+faire entrer l'espoir et la joie au c&oelig;ur du chasseur. Quand
+j'arrivai sur la porte de la cabane, que j'avais ouverte avec
+précaution pour ne pas réveiller mon compagnon et mon hôte, la nuit
+n'était pas entièrement achevée encore, mais comme elle était belle à
+son déclin! Elle avait la transparence des jours les plus purs et la
+douceur des soirées les plus tièdes. Le bruit sourd de la chute de
+quelque cascade lointaine, et le murmure voisin d'une source
+rapprochée arrivaient à mon oreille, confondus dans une harmonie tout
+à la fois imposante et mélancolique. La brise, fraîche et parfumée
+comme l'haleine d'un enfant à la mamelle, m'apportait les suaves
+émanations des violettes et des tubéreuses sauvages qui croissent en
+automne sur les hauts sommets des Alpes, charmant et dernier effort de
+leur âpre nature, bientôt paralysée par l'hiver. A ma droite, le
+croissant de la lune, mince comme un arc d'argent, disparaissait
+derrière un pic couvert de neige, qu'il éclairait d'une teinte rosée
+dont l'effet était ravissant et tout à fait nouveau pour moi. A ma
+gauche, le feuillage d'un groupe d'arbres bruissait avec une volupté
+mystérieuse, semblable à la conversation nocturne de deux amants. Rien
+ne saurait donner l'idée du charme et de la paix de ces rapides
+instants que je savourais avec une ivresse recueillie. Bientôt
+l'aurore se leva à la fois riante et splendide, comme une jeune fille
+que Dieu aurait douée tout ensemble d'une grâce enchanteresse et d'une
+majestueuse beauté. Quelques étoiles brillaient encore dans l'azur
+sombre du ciel, que déjà une gerbe de rayons d'un éclat sans pareil
+s'élançait à l'horizon, semblable au bouquet d'un feu d'artifice.
+D'abord les dentelures des montagnes se détachèrent inégales et noires
+sur ce fond lumineux; puis elles prirent bientôt elles-mêmes ses
+riches couleurs de pourpre et d'or, et dans quelques minutes le
+spectacle que j'avais sous les yeux fut le plus admirable qui eût
+jamais frappé mes regards. A mesure que le soleil montait et avant
+même que son disque eût paru, l'ombre semblait fuir devant l'éclat de
+ce triomphateur, et, de seconde en seconde, de nouvelles merveilles
+s'offraient à mon admiration toujours croissante. Ici, un petit lac
+sortait peu à peu de la brume qui le voilait, comme un &oelig;il bleu
+dont la paupière se soulèverait lentement, là, de sombres sapins,
+lugubres fantômes pendant la nuit, dégageaient leurs têtes de
+l'obscurité, et progressivement resplendissaient depuis le plus jeune
+rameau de leurs plus hautes branches jusqu'à la base noueuse de leurs
+troncs séculaires. Derrière moi, de grandes masses de forêts
+couronnaient de gigantesques montagnes; à mes pieds, un gazon fin et
+brillant servait de tapis à une large et profonde vallée, au milieu de
+laquelle serpentait une petite rivière indiquée par une longue et
+sinueuse traînée de vapeurs que le soleil n'avait pas encore eu le
+temps d'atteindre. Dans ce tableau, le côté sévère était sublime, et
+ce qu'il avait de riant était délicieux: c'était la nature dans sa
+grâce et dans sa majesté.</p>
+
+<p>Je pus alors prendre cette idée exacte de la position qu'occupait la
+cabane de Titano, et juger combien elle était favorable à la double
+profession exercée par le vieux braconnier. De quelque côté que la vue
+se portât, elle pouvait sans obstacle s'étendre au loin. Dans la
+direction de Pignerol, elle rencontrait les montagnes disposées en
+amphithéâtre; à l'opposé, la vallée large et profonde dont j'ai parlé.
+Ainsi, sans quitter le seuil de sa cabane, Titano pouvait inspecter
+les environs, de manière à toujours éviter une surprise pour lui ou
+ses amis, et à prévenir ceux-ci au moyen de signaux parfaitement
+innocents en apparence, et dès lors incompréhensibles pour l'&oelig;il
+soupçonneux de la douane. A coup sûr, si j'eusse habité ce lieu, je me
+serais distrait par la contrebande les jours où il ne m'eût pas été
+possible d'aller à la chasse.</p>
+
+<p>Comme je faisais justement cette réflexion, j'aperçus une grande ombre
+qui s'allongeait devant moi sur ma droite, et je sentis en même temps
+une haleine sur ma main gauche pendante à mon côté.</p>
+
+<p>L'ombre, c'était Titano qui me saluait; l'haleine chaude, c'était
+Torquato qui me léchait les doigts.</p>
+
+<p>Je tendis une main amicale au premier, et je caressai le museau
+velouté du second.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Excellence, me dit le vieux braconnier, j'espère que vous
+achèterez de mes almanachs. Quel temps nous allons avoir
+aujourd'hui!&mdash;Un peu chaud peut-être, répondis-je.&mdash;Dans la vallée,
+oui, je ne dis pas, Excellence, reprit Titano; mais quand nous aurons
+grimpé jusqu'à ces sapins que vous voyez là-bas, je vous réponds que
+l'air qui nous soufflera au visage ne nous donnera pas la
+migraine.&mdash;Et vous croyez que nous trouverons du gibier?&mdash;Si nous en
+trouverons, Excellence! ah! vous pouvez bien le dire. Il n'y a que moi
+qui chasse par ici, et quoique j'en tue un peu tous les jours, toute
+l'année, il n'en manque jamais: d'ailleurs, chaque automne je ne
+touche pas aux meilleurs cantons, que M. le marquis n'ait fait sa
+tournée; ainsi nous aurons du neuf aujourd'hui.&mdash;Alors vous me
+répondez que vous me ferez tuer quelques coqs de bruyère.&mdash;Je vous
+dirai cela quand je vous aurai vu jeter votre premier coup de fusil;
+jusque-là je ne m'engage qu'à vous en faire tirer une vingtaine: le
+reste vous regarde.&mdash;Une vingtaine! m'écriai-je; on dit cependant que
+c'est un gibier si rare.&mdash;Il est rare, en effet, pour les paresseux
+qui ne se donnent pas la peine de le chercher, et pour les ignorants
+qui ne savent pas où il se tient; mais le vieux Titano a de bonnes
+jambes et le nez fin.&mdash;Et que trouverons-nous encore, en fait de
+gibier, dans vos montagnes? demandai-je avec une curiosité qui sera
+comprise de tous les vrais chasseurs.&mdash;Des gélinottes, des lièvres et
+des perdrix grises, rouges et blanches; mais pour ces dernières, si
+vous êtes curieux d'en voir, il ne faudra pas craindre vos peines;
+elles ne descendent jamais plus bas que les dernières neiges.&mdash;Vous
+trouverez, j'espère, en moi, un compagnon ayant bon pied, bon &oelig;il,
+digne de vous, enfin, mon cher Titano; et je vous prie de ne pas me
+ménager la fatigue: je veux voir tout ce qu'il y a de curieux en ce
+pays, comme chasse: ainsi, par exemple, je donnerais deux louis pour
+tuer un chamois; mais c'est impossible, n'est-ce pas?&mdash;Bah! qui sait,
+Excellence? un chasseur, de même qu'un soldat, ne doit jamais dire:
+c'est impossible... le diable est bien malin et le père Titano n'est
+pas gauche.&mdash;Eh bien! voilà qui est convenu: vous me ferez tuer un
+chamois et je vous donnerai deux louis.&mdash;Je ferai de mon mieux pour
+l'un, Excellence; mais je refuse l'autre. Titano n'a jamais vendu le
+plaisir qu'il a procuré, et il ne commencera pas par un ami du marquis
+de Nora.&mdash;Nous mettrons-nous en chasse bien loin d'ici? repris-je en
+serrant la main au braconnier pour lui exprimer ma reconnaissance de
+sa délicatesse.&mdash;Vous voyez bien ces trois grands sapins là-bas?&mdash;Au
+penchant de cette montagne grise?&mdash;Précisément. Eh bien! quand nous
+serons arrivés là, nous pourrons armer nos fusils, car nous ne
+tarderons pas à être dans le cas de nous en servir.&mdash;Mais je ne vois
+pas de couvert dans le lieu que vous m'indiquez. Où diable le gibier
+peut-il se cacher?&mdash;Vous n'apercevez pas de couvert, Excellence, et
+cependant il y en a un dont vous aurez assez de peine à arracher vos
+jambes quand vous y serez. Ce qui
+<ins title="'sous' dans l'original">vous</ins> paraît gris d'ici est vert
+foncé. Toute cette montagne est couverte de <i>nerprun</i>, petit
+arbrisseau épineux qui porte des fruits dont les coqs de bruyère sont
+très-friands; mais il est possible que vos chiens ne se soucient pas
+d'entrer là dedans. Au surplus Torquato fera le service pour tout le
+monde. N'est-ce pas, mon vieux, continua le braconnier en posant sa
+large main osseuse sur la tête de son magnifique épagneul; n'est-ce
+pas que tu travailleras bien aujourd'hui?</p>
+
+<p>Torquato arrêta sur son maître un regard rempli d'intelligence et
+d'affection, qu'on pouvait prendre pour une promesse.</p>
+
+<p>En ce moment, le marquis de Nora vint nous joindre, et, comme tous
+les gens en retard, il demanda pourquoi on ne partait pas, et comment
+le déjeuner n'était point encore prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, il le sera dans cinq minutes, répondit Titano; mais tout
+à l'heure, vous voyant si bien dormir, je n'ai pas voulu faire de
+bruit, de peur de vous déranger. Promenez-vous là un moment, pour vous
+aiguiser l'appétit, et bientôt je vous enverrai mon domestique pour
+vous prévenir que le déjeuner est servi.</p>
+
+<p>Et ayant dit ces mots, Titano s'éloigna, suivi de son fidèle compagnon
+l'épagneul.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que penses-tu de mon vieil original? fit Stephano en
+suivant d'un regard affectueux le braconnier qui rentrait chez
+lui.&mdash;Que je ne regretterais pas d'être venu ici, alors même que nous
+ne devrions rien tuer aujourd'hui: cet homme est un des meilleurs
+types que j'aie jamais rencontrés.&mdash;Bah! tu ne le connais pas
+encore!&mdash;Il me reste à juger de sa vigueur et de son adresse; mais
+comme je m'en fais une très-haute idée, il me semble que c'est
+absolument comme si je les connaissais.&mdash;Elles surpassent tout ce que
+tu peux te figurer dans ce genre.&mdash;Je m'attends à l'impossible.&mdash;Alors
+tu approcheras peut-être de la vérité... mais ce n'est pas encore ce
+qu'il y a de plus extraordinaire en lui...&mdash;J'ai eu hier un
+échantillon de ses talents comme contrebandier, interrompis-je.&mdash;Ce
+n'est pas cela non plus.&mdash;Ma foi, je ne devine pas.&mdash;Eh bien! Titano,
+qui est ce qu'on peut appeler pauvre, est d'une charité et d'un
+désintéressement prodigieux. Croirais-tu bien que, depuis dix ans que
+je viens chez lui, je n'ai jamais pu lui faire accepter la plus petite
+somme d'argent pour l'indemniser de la dépense que je lui occasionne,
+et il m'a fallu employer toutes sortes de ruses pour le déterminer à
+recevoir un fusil que j'ai fait faire exprès pour lui à Londres, chez
+le fameux Manton.&mdash;Ce que tu m'apprends là ne me surprend pas le moins
+du monde, répondis-je.</p>
+
+<p>Et je racontai à Stephano le refus que m'avait fait le vieux
+braconnier d'une récompense de deux louis, s'il me mettait à même de
+tuer un chamois.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours le même! dit le marquis. Quel dommage qu'il ait cette
+funeste passion de la contrebande! mais il m'a promis que passé
+aujourd'hui...&mdash;Et tu comptes sur sa parole?&mdash;S'il y manquait, ce
+serait la première fois.</p>
+
+<p>Comme le marquis prononçait ces mots, nous vîmes Torquato sortir en
+gambadant de la cabane et venir à nous au petit galop: il portait dans
+sa gueule quelque chose que je ne reconnus pas d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Allons déjeuner, me dit Stephano: nous sommes servis.&mdash;Comment le
+sais-tu?&mdash;Regarde ce chien.&mdash;Je l'ai vu.&mdash;Il accourt nous avertir:
+c'est le maître d'hôtel de Titano: seulement comme il ne pouvait venir
+la serviette sous le bras, il la porte entre ses dents.&mdash;C'est, ma
+foi, vrai! m'écriai-je.</p>
+
+<p>Et prenant le bras de Stephano, nous nous dirigeâmes vers la cabane,
+précédés par le chien, qui s'arrêta à la porte pour nous laisser
+passer, en serviteur bien appris qu'il était.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est qu'il ne manque à rien! repris-je de plus en plus
+émerveillé.&mdash;Tu en verras bien d'autres.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes à table et nous commençâmes à fonctionner avec un
+appétit que je souhaite à tous les abonnés du <i>Journal des Chasseurs</i>.</p>
+
+<p>Le déjeuner était bon et copieux, le vin parfait; le pain seul était
+noir et dur: la contrebande ne le fournissait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah mon Dieu! Excellence, j'ai oublié votre caviar! s'écria Titano.
+Je suis sûr cependant qu'il est arrivé; mais ce sera l'affaire de
+quelques minutes.</p>
+
+<p>Et le vieux braconnier se leva.</p>
+
+<p>Le chien, qui était assis, les yeux fixés sur son maître, se leva
+aussi.</p>
+
+<p>Je compris que quelque chose d'extraordinaire allait se passer, et je
+posai ma fourchette pour suivre avec plus d'attention tous les
+mouvements de l'épagneul et de son maître.</p>
+
+<p>Ce dernier ouvrit une espèce d'ancien bahut, et il en tira un petit
+baril allongé, dans le genre de ceux dont les Marseillais se servent
+pour renfermer leurs anchois marinés. Ce baril était vide et défoncé
+par un bout.</p>
+
+<p>Titano le présenta au chien qui y introduisit son museau en aspirant
+bruyamment à deux ou trois reprises.</p>
+
+<p>Le baril fut remis dans le bahut, et le vieux braconnier revint
+prendre sa place à table, après avoir montré la porte à Torquato qui
+sortit en courant.</p>
+
+<p>J'échangeai un rapide regard avec le marquis, mais nous ne fîmes
+aucune réflexion.</p>
+
+<p>Titano avait l'air parfaitement tranquille sur les suites de
+l'événement.</p>
+
+<p>L'absence de l'épagneul dura un peu plus d'un demi-quart d'heure.</p>
+
+<p>J'étais convaincu que nous le verrions revenir apportant un baril de
+caviar dans sa gueule.</p>
+
+<p>Il arriva, mais il n'apportait rien.</p>
+
+<p>Titano lui adressa quelques mots en patois piémontais.</p>
+
+<p>Le chien se laissa tomber sur le carreau comme la veille, et il fit
+semblant de dormir.</p>
+
+<p>Le vieux braconnier se leva, et d'un geste il sembla nous inviter à en
+faire autant.</p>
+
+<p>En un clin d'&oelig;il nous fûmes debout.</p>
+
+<p>Titano se dirigea vers un des coins de la cabane où nous le suivîmes.</p>
+
+<p>Arrivé contre le mur, il poussa de droite à gauche un petit morceau de
+bois qui avait la forme et la dimension d'un verrou ordinaire.</p>
+
+<p>J'aperçus alors une ouverture de la grandeur à peu près d'une carte de
+visite.</p>
+
+<p>Titano y appliqua son &oelig;il comme il eût fait au verre d'une
+lorgnette.</p>
+
+<p>Il se retira au bout d'une demi-minute environ, en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-vous là, Excellence, et regardez tout droit devant vous.&mdash;J'y
+suis.&mdash;Que voyez-vous, Excellence?&mdash;Des montagnes, des montagnes, et
+toujours des montagnes.&mdash;Ne jetez pas les yeux si loin.&mdash;Ah!
+j'aperçois une femme qui file appuyée contre une grosse roche grise,
+et deux chèvres qui broutent à quelque distance.&mdash;Vous y êtes.&mdash;Cela
+n'est pas bien curieux: la femme est vieille et les chèvres sont
+maigres et pelées.&mdash;Eh bien! Excellence, cette roche grise masque une
+petite cachette dans laquelle se trouve le caviar que j'avais envoyé
+chercher par mon chien.&mdash;Et pourquoi ne l'a-t-il pas apporté?&mdash;Parce
+que cette vieille sorcière est apostée là par les douaniers pour nous
+surveiller, moi et mon pauvre chien; et Torquato s'en étant douté, il
+est revenu la gueule vide.&mdash;Ceci me semble impossible!
+m'écriai-je.&mdash;En voulez-vous la preuve à l'instant même? cela ne sera
+pas bien long.&mdash;Si je la veux! mais sans aucun doute... Que dois-je
+faire pour l'acquérir?&mdash;Rester provisoirement là où vous êtes, et
+suivre avec attention tous les mouvements de la vieille femme jusqu'à
+ce que je vous fasse signe d'aller sur la porte.</p>
+
+<p>Je remis mon &oelig;il à la petite lucarne, et Titano recommença à
+adresser quelques mots en patois à son chien qui repartit à toutes
+jambes, mais cette fois en aboyant.</p>
+
+<p>Au second coup de voix, je vis la vieille femme tourner vivement la
+tête du côté de notre cabane, qu'elle ne paraissait pas observer
+auparavant, puis elle quitta sa place en chassant ses chèvres devant
+elle, et elle prit un sentier qui se rapprochait de nous.</p>
+
+<p>Titano et le marquis étaient sur la porte: le premier m'appela à voix
+basse.</p>
+
+<p>Quand j'arrivai près d'eux, la vieille femme et ses chèvres passaient
+à dix pas de la cabane, un peu sur la gauche. Le sentier qu'elles
+suivaient menait au fond de la vallée dont j'ai parlé.</p>
+
+<p>Torquato, toujours aboyant, était déjà au fond de la vallée; il
+courait à droite et à gauche comme un jeune chien poursuivant des
+alouettes qui se lèvent devant lui les unes après les autres.</p>
+
+<p>Comme le sentier descendait presque à pic à peu de distance de la
+cabane à l'entrée de laquelle nous étions placés, nous perdîmes
+bientôt de vue la vieille femme et les deux chèvres.</p>
+
+<p>Quelques minutes s'écoulèrent: Torquato disparut aussi.</p>
+
+<p>J'ai dit que la vallée était traversée dans toute sa longueur par une
+petite rivière. Cette petite rivière coulait assez encaissée entre des
+plantations d'aulnes et de saules.</p>
+
+<p>C'était derrière ces plantations que Torquato s'était éclipsé comme un
+acteur qui passe derrière la coulisse.</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire est aux trois quarts faite, Excellence, me dit Titano.
+Maintenant, si vous voulez en voir la conclusion, allez vous replacer
+à mon petit <i>judas</i> et regardez bien sur votre droite. Vous ne
+tarderez pas à voir quelqu'un de votre connaissance.</p>
+
+<p>Je n'eus garde de dédaigner cet avertissement, et pendant que le
+marquis et Titano se remettaient à table, moi je collais de nouveau
+mon &oelig;il sur la lucarne, dirigeant mon regard vers la droite de la
+roche grise.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas deux minutes que j'étais là, quand je vis Torquato
+accourir à toutes jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà! le voilà! dis-je à voix basse à Titano. Au train dont il
+va, un lévrier aurait de la peine à le suivre.&mdash;Ne le perdez pas de
+vue, Excellence, et dites-nous bien ce qu'il fait.&mdash;Je ne le vois
+plus... il a disparu de nouveau derrière ce rocher... Ah! le voici
+encore! il revient de notre côté! Sur mon honneur, il apporte un petit
+baril tout semblable à celui que vous lui avez montré!&mdash;C'est le
+caviar de Son Excellence le marquis! s'écria Titano enchanté de la
+nouvelle que je lui donnais.</p>
+
+<p>J'en étais sûr, du reste. Ah! mes drôles, vous êtes bien malins, mais
+Torquato, qui n'est pourtant qu'une bête, en sait encore plus long que
+vous!</p>
+
+<p>En ce moment, le bel épagneul entrait et déposait aux pieds de son
+maître le petit baril qu'il portait dans sa gueule. Il était
+magnifique dans son triomphe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est merveilleux! incompréhensible! m'écriai-je. Mais comment
+diable cela s'est-il fait?&mdash;Comme vous avez vu, Excellence, répondit
+le vieux braconnier. Torquato, la première fois qu'il est sorti, a
+aperçu la vieille sorcière; il l'a flairée, puis il est revenu
+m'apprendre qu'on l'espionnait; alors je l'ai envoyé courir au fond de
+la vallée, bien sûr qu'on l'y suivrait, ce qui n'a pas manqué
+d'arriver. Quand il a jugé que la vieille était assez bas dans le
+sentier pour qu'elle ne pût plus remonter avant lui, il s'est coulé le
+long des saules qui bordent la rivière jusqu'à un autre sentier creux
+qui se trouve à trois ou quatre cents pas d'ici, et il a regagné les
+rochers par cette route. La vieille, j'en mettrais ma main au feu, le
+cherche encore là-bas. Tenez, Excellence, ajouta-t-il, la voyez-vous
+dans les buissons avec ses deux chèvres? Le bon de l'histoire, c'est
+qu'elle va dire que mon dépôt de comestibles est sous la berge de la
+rivière. Ça va les occuper pendant huit jours.</p>
+
+<p>Et Titano se mit à rire aux éclats, tout en débouchant le baril de
+caviar; et après m'avoir montré, par la porte toujours ouverte de sa
+cabane, la vieille femme qui explorait sans trop de précautions les
+buissons qui croissaient au bord de l'eau, dans le fond de la vallée,
+il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je serais sûr maintenant d'attraper Carlo Volenti comme j'attrapais
+le vieux Broschi. Mais...&mdash;Mais... tu sais ce que tu m'as promis,
+interrompit le marquis de Nora avec une sévérité affectueuse.&mdash;Oui,
+Excellence, je le sais, et vous pouvez compter sur ma parole comme si
+le notaire y avait passé, répondit Titano en posant la main sur son
+c&oelig;ur. Comme je vous le disais hier, je me suis engagé à donner un
+coup de main ce soir, mais ce sera pour la dernière fois. Cette nuit
+je débarrasserai complétement mon magasin du dehors, et demain je leur
+ferai savoir à Pignerol qu'ils ne doivent plus compter sur moi. Vous
+avez raison, Excellence, ce n'est pas là un métier pour un vieux
+soldat.&mdash;S'il m'était permis de vous donner aussi un avis, mon bon
+Titano, repris-je à mon tour, je vous engagerais à vous défier du
+hibou, ce soir. J'ai cru remarquer pendant qu'il chantait hier, que le
+brigadier Volenti l'écoutait avec plus d'attention qu'il n'aurait dû
+en accorder à une circonstance aussi peu importante: il est sur ses
+gardes.&mdash;J'ai aussi vu cela, Excellence; mais soyez tranquille, nous
+ne faisons jamais chanter le même oiseau deux jours de suite, et
+Torquato connaît tous les ramages. Comme il va s'ennuyer pendant les
+longues soirées d'hiver, mon pauvre chien! ajouta Titano en baissant
+la voix comme s'il se parlait à lui-même... C'est égal, j'ai promis et
+je serai fidèle à mon serment.</p>
+
+<p>Et en prononçant ces derniers mots, le vieux braconnier poussa un gros
+soupir et caressa mélancoliquement la tête de son magnifique épagneul.</p>
+
+<p>Quelques minutes après nous quittions la table, et un quart d'heure ne
+s'était pas écoulé, que nous sortions de la cabane, armés, équipés et
+précédés de nos chiens, que Torquato avait accueillis avec cette
+bienveillance digne qui est le caractère distinctif des êtres vraiment
+supérieurs.</p>
+
+<p>Nous avions à peu près un quart de lieue à faire avant de nous mettre
+en chasse, et cette faible distance fut encore raccourcie par
+l'intérêt que je prenais à la conversation de Titano: le digne
+braconnier, comme tous ses pareils, était bavard, mais je ne le
+trouvais pas ennuyeux.</p>
+
+<p>Durant le trajet, et tout en écoutant les histoires de notre hôte, je
+l'examinais de tous mes yeux, et je n'eus pas de peine à reconnaître
+que je n'avais jamais vu un être plus extraordinaire. Sa haute taille,
+sa maigreur, sa décrépitude et son agilité me parurent encore plus
+prodigieuses que la veille; quoiqu'il marchât en apparence lentement,
+nous avions de la peine à le suivre, tant il embrassait d'espace à
+chacune de ses enjambées phénoménales. Son costume n'était pas moins
+bizarre que sa personne. Il consistait en un vêtement complet d'une
+seule pièce: guêtres, pantalon, veste, tout se tenait comme ces
+vêtements que portaient les petits garçons, il y a une quinzaine
+d'années. Cette espèce d'enveloppe était en basane épaisse couleur de
+terre, ce qui avait le double avantage de garantir Titano des épines
+les plus acérées, et de lui permettre, en se couchant sur un sol nu,
+de dissimuler sa présence comme un lièvre au gîte dans un lieu
+fraîchement labouré. Une carnassière, assez grande pour pouvoir servir
+à l'enlèvement d'une jeune fille de quinze ans, pendait au côté gauche
+de Titano, qui portait sur son épaule droite le fameux fusil de
+Manton, dont le marquis de Nora lui avait fait présent.</p>
+
+<p>Cette arme était vraiment magnifique, mais nul autre que Titano
+n'aurait pu s'en servir. Le canon, long de quarante-deux pouces, était
+de calibre six, et lourd à proportion. J'essayai, chemin faisant, de
+mettre cette couleuvrine en joue: je ne pus jamais la maintenir assez
+solidement à mon épaule pour fixer le point de mire sur un objet de
+dimension ordinaire.</p>
+
+<p>Enfin nous arrivâmes auprès des trois sapins que Titano m'avait
+montrés le matin, en me disant que c'était là le canton où nous
+pourrions commencer à nous mettre en chasse: nos chiens, guidés par
+Torquato, quêtaient déjà depuis quelques minutes.</p>
+
+<p>Le mien était un admirable braque, nommé Soliman, qui a eu une
+réputation de beauté et d'excellence, longtemps célèbre dans toute la
+Bourgogne. Sans vouloir déprécier les chiens anglais, pour lesquels
+j'ai eu depuis des faiblesses dont mon patriotisme s'est souvent
+indigné, je déclare n'en avoir jamais vu un seul qu'on pût comparer à
+Soliman. Torquato avait donc trouvé là un émule digne de lui, et ces
+deux grands génies s'étaient compris en se flairant... Qu'on me cite
+deux généraux illustres, deux orateurs éloquents, deux poëtes
+célèbres, capables de s'apprécier aussi vite à l'aide d'un moyen aussi
+simple. Oh! les chiens valent bien mieux que nous!</p>
+
+<p>Ceci me rappelle un mot charmant de M. Brifaut, l'un des quarante de
+l'Académie française, comme on dit encore à Bourges et à Carpentras.</p>
+
+<p>Madame la vicomtesse de F***, qui est aujourd'hui une des femmes les
+plus spirituelles de Paris, était, dans sa toute petite jeunesse, <i>un
+enfant terrible</i>, d'une fécondité de méchancetés naïves à défrayer
+Gavarni pendant six mois. Elle se trouvait au château du Marais, chez
+sa tante madame de la Briche, en même temps que l'académicien que je
+vous ai nommé tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;M. Brifaut, lui dit-elle, vous avez le nom d'un chien.&mdash;Ce que vous
+dites est parfaitement juste, mademoiselle.&mdash;Mais pourquoi avez-vous
+le nom d'un chien, M. Brifaut? ça n'est pas joli.&mdash;Je vais vous le
+dire, mademoiselle. Autrefois mes ancêtres étaient des chiens, mais
+ils sont devenus méchants, et, pour les punir, Dieu les a changés en
+hommes.</p>
+
+<p>Quelle philosophie douce et profonde! et surtout quel magnifique éloge
+de la race canine!</p>
+
+<p>J'ai dit que nous étions arrivés auprès des trois sapins que Titano
+m'avait montrés le matin, de sa porte.</p>
+
+<p>Ils étaient plantés au tiers environ de la hauteur d'une montagne
+assez élevée que nous venions de gravir. Immédiatement derrière eux
+commençait une espèce de taillis qui n'avait guère que dix-huit pouces
+à deux pieds de haut, mais qui était si fourré et si épineux qu'une
+belette un peu délicate aurait hésité à s'y glisser: une seule espèce
+de plante composait cet inextricable fouillis; c'était un petit
+arbuste au feuillage sombre et aux baies noires, que Titano m'avait
+désigné sous le nom de <i>nerprun</i>, en ajoutant que les coqs de bruyère
+étaient très-friands de ses fruits.</p>
+
+<p>Nous armâmes nos fusils et nous fîmes signe à nos chiens d'entrer dans
+le taillis que Torquato fouillait déjà.</p>
+
+<p>Soliman essaya d'écarter les branches avec son museau. Après plusieurs
+tentatives, ne pouvant en venir à bout, il prit une résolution
+héroïque, ce fut de s'élancer en avant par un bond formidable.</p>
+
+<p>Je le vis effectivement disparaître dans les broussailles, mais en
+même temps, je l'entendis crier comme s'il s'était douloureusement
+blessé. Toutefois il ne revint pas: alors je me décidai à le suivre en
+employant le même procédé qui lui avait à peu près réussi.</p>
+
+<p>Je compris la cause de ses gémissements en m'enfonçant à mon tour
+dans les buissons. Des milliers d'épines, aiguës comme des épingles,
+m'étaient entrées dans les mollets et dans les genoux. Comme Soliman,
+je fis belle contenance, et je me mis à marcher droit devant moi. Le
+marquis côtoyait le taillis sur ma gauche, et Titano, protégé par son
+vêtement de basane, le battait sur ma droite. A quelques pas en avant
+de lui, j'apercevais au-dessus des branches la belle et intelligente
+tête, et la queue en panache de Torquato. Le noble animal quêtait
+fièrement comme s'il eût été à son aise dans un carré de luzerne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Excellence, me demanda Titano en faisant allusion à notre
+conversation du matin, pensez-vous qu'il y ait assez de couvert ici
+pour cacher le gibier?&mdash;Je pense que si celui qui y est a autant de
+peine à en sortir que j'en ai eu à y entrer, nous ne brûlerons pas
+beaucoup de poudre tant que nous serons dans ce fagot d'épines.&mdash;En
+attendant, prenez garde à vous: Torquato vient de tomber en arrêt...
+Oh! vous n'avez pas besoin de vous presser, il ne bougera pas.</p>
+
+<p>On comprend qu'au premier avertissement du vieux braconnier je m'étais
+porté en avant avec résolution, malgré les épines qui me lardaient
+impitoyablement les jambes.</p>
+
+<p>J'arrivai ainsi à dix pas environ de l'épagneul, et je vis avec une
+indicible satisfaction que Soliman était à son côté, et en arrêt comme
+lui: tous deux se trouvaient en ce moment dans une petite éclaircie,
+ce qui me permit d'admirer la beauté de leurs poses, également
+magnifiques quoique dissemblables.</p>
+
+<p>Torquato, que le gibier avait surpris, était légèrement replié sur ses
+jarrets. Il avait la tête haute, le cou tendu, la prunelle ardente et
+fixe comme un charbon; sa queue, relevée en arc sur son rein, me parut
+ferme comme si elle eût été coulée en bronze.</p>
+
+<p>Soliman, qui n'était tombé en arrêt que par imitation, avait pris ses
+aises. Couché sur le ventre, le museau allongé sur ses pattes de
+devant, on l'aurait cru endormi, sans les éclairs qui jaillissaient de
+ses yeux fauves, et sans le frémissement de son nez rosé qui cherchait
+à se rendre compte du fumet d'un gibier tout nouveau pour lui.</p>
+
+<p>Titano m'avait rejoint: le marquis, toujours sur la lisière du taillis
+et à vingt-cinq pas environ en avant de nous, était aussi dans une
+excellente position pour tirer.</p>
+
+<p>Titano fit un signe.</p>
+
+<p>L'épagneul allongea encore le cou, puis il promena sa tête de droite à
+gauche en l'inclinant à diverses reprises comme une personne qui salue
+légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des coqs de bruyère, me dit Titano à demi-voix, il y en a
+sept: Torquato vient de les compter.</p>
+
+<p>Je n'eus pas le temps de demander l'explication de ces paroles, car
+elles étaient à peine prononcées, que les coqs de bruyère se levaient
+lourdement entre nos deux chiens: ils étaient au nombre de sept, ainsi
+que l'avait dit le vieux braconnier. Je jetai mes deux coups de fusil,
+un peu au hasard, je dois le dire, et j'eus le bonheur de voir tomber
+le chef de la bande et un jeune coq.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! Excellence! me cria Titano.</p>
+
+<p>Et en même temps la double détonation de sa couleuvrine se fit
+entendre, mais avec un intervalle de quelques secondes entre chacune
+d'elles. A la première je m'étais retourné et j'avais vu tomber la
+poule-mère: la seconde venait d'abattre deux jeunes coqs qui se
+croisaient à une distance déjà considérable.</p>
+
+<p>Des deux qui restaient, l'un passa à portée du marquis: il eut le même
+sort que cinq de ses compagnons.</p>
+
+<p>C'était débuter d'une manière brillante, on en conviendra. J'étais
+ravi! transporté! je le fus bien plus encore quand je vis Soliman
+déposer à mes pieds le premier des deux oiseaux que j'avais tués:
+c'était le vieux coq.</p>
+
+<p>Il appartenait à la plus grande espèce de ces gallinacés sauvages, et
+sa beauté surpassait tout ce que je m'étais imaginé de l'élégance et
+de la grosseur de ce gibier, dont on me parlait sans cesse depuis mon
+arrivée en Piémont. Son plumage, d'un noir bleu irisé de violet et de
+vert, avait des reflets et des chatoiements d'une richesse sans
+pareille. Une membrane, d'un magnifique écarlate, entourait ses yeux,
+son bec et remontait en crête sur son large crâne; deux bandes, d'une
+blancheur éblouissante, coupaient transversalement ses ailes; et sa
+queue, séparée en deux, de manière à former la fourche, lui donnait
+des proportions vraiment gigantesques. Quand je le soulevai, je fus
+aussi confondu de sa pesanteur; enfin, je ne pouvais me lasser de
+l'admirer et de remercier Titano à qui je devais ce superbe coup de
+fusil.</p>
+
+<p>Tandis que nous rechargions nos armes, je demandai au vieux braconnier
+si c'était au hasard qu'il m'avait annoncé sept coqs de bruyère
+pendant que nos chiens étaient en arrêt.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Excellence. C'est l'habitude de Torquato, quand le gibier à
+plume tient bien, de faire un mouvement de tête pour chaque oiseau qui
+est sous son nez, et il ne se trompe pas une fois sur dix.&mdash;De plus
+fort en plus fort, répondis-je: mais où est-il donc votre merveilleux
+chien?&mdash;Il cherche la poule qui n'est, je crois, que démontée.
+Marchons toujours, il nous retrouvera bien.</p>
+
+<p>Nous fîmes une centaine de pas, précédés par Soliman qui croisait
+devant nous sans se soucier des épines. Le courageux animal était
+cependant tout moucheté de petites taches roses qui attestaient ses
+nombreuses blessures.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà votre chien, dis-je à Titano.</p>
+
+<p>Je venais d'apercevoir l'épagneul, immobile derrière une grosse touffe
+de genévrier.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit être en arrêt puisqu'il n'est pas devant moi, me répondit le
+vieux braconnier.&mdash;C'est impossible, repris-je. Il tient votre poule
+dans sa gueule. Il a l'air d'écouter pour savoir si vous
+l'appelez.&mdash;Torquato écouter! Torquato croire que je l'appelle!
+Excellence, c'est impossible. Je vous dis qu'il est en arrêt.</p>
+
+<p>Je fis le tour de la touffe de genévrier, et je vis l'épagneul en
+plein corps: il était effectivement en arrêt et dans une pose
+magnifique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, criai-je à Titano.&mdash;A-t-il la queue droite ou
+relevée?&mdash;Droite.&mdash;Alors ce sont des perdrix ou des gélinottes.
+Préparez-vous toujours à tirer.</p>
+
+<p>Une compagnie de gélinottes se leva en effet; mais je ne mis
+<ins title="'pas même joue' dans l'original">pas même
+en joue</ins>: il me sembla qu'elles étaient hors de portée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! à quoi pensez-vous, Excellence?&mdash;C'est trop loin.&mdash;Bah!
+fit Titano en portant la crosse de son fusil à son épaule.</p>
+
+<p>Les deux coups partirent, et deux gélinottes tombèrent, littéralement
+fracassées comme des cailles qu'on tire en primeur. Je comptai la
+distance. C'était fabuleux, il y avait cent vingt-sept pas.</p>
+
+<p>Le départ bruyant du gibier, les deux coups de fusil, rien n'avait
+troublé Torquato. Après la double détonation, il vint poser sa poule
+devant son maître, puis il courut à la recherche des deux gélinottes
+qu'il rapporta l'une après l'autre.</p>
+
+<p>Nous passâmes quatre heures dans ce taillis, et quand nous en
+sortîmes, nous avions trente-trois pièces de gibier, à savoir: quinze
+coqs de bruyère, huit gélinottes et dix perdreaux rouges.</p>
+
+<p>Titano m'avait galamment permis d'être le roi. J'avais pour ma part
+quatorze pièces, et Soliman s'était montré le digne émule de Torquato.</p>
+
+<p>Le marquis nous avait rejoints depuis longtemps, et nous nous assîmes
+au bord d'une petite source ombragée par un groupe de bouleaux et de
+saules.</p>
+
+<p>&mdash;Il est maintenant onze heures à peu près, nous dit Titano.
+Reposez-vous jusqu'à midi, Excellences. Pendant ce temps-là, j'irai
+jusque chez moi déposer toute cette volaille qui nous gênerait un peu
+dans l'expédition que nous avons encore à faire, et à mon retour nous
+nous remettrons en campagne.&mdash;Pourquoi prendre toute cette peine?
+dis-je à Titano; il vaudrait bien mieux, ce me semble, cacher dans
+quelque buisson notre gibier que nous retrouverions ce soir.&mdash;J'ai
+besoin de retourner à la maison, reprit le vieux braconnier, et
+puisqu'il est sage que vous preniez quelques instants de repos, autant
+vaut que j'en profite pour aller à mes affaires. Avant une heure, je
+serai certainement revenu.</p>
+
+<p>Et tout en parlant, Titano mettait l'une après l'autre nos
+trente-trois pièces de gibier dans son immense carnassière, en
+commençant par les plus lourdes.</p>
+
+<p>Quand le sac qu'il avait posé à terre pour le remplir eut englouti le
+dernier perdreau dans ses vastes profondeurs, j'essayai de le
+soulever.</p>
+
+<p>J'y parvins, mais ce fut tout ce que je pus faire en employant toute
+ma force, et je le laissai aussitôt retomber.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez porter cela? demandai-je à Titano.</p>
+
+<p>Il me regarda d'un air goguenard, et prenant la carnassière d'une
+seule main, il la fit tournoyer comme si c'eût été le sac d'une petite
+pensionnaire, et il la posa sur son épaule qui reçut ce poids énorme
+sans fléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-nous du moins ton fusil, lui dit alors le marquis.&mdash;Et si je
+trouve quelque bon coup à faire en chemin, Excellence?&mdash;Tu ne le feras
+pas.&mdash;Mais que dira Torquato? je ne veux pas que mon chien puisse
+croire que je baisse. Au revoir, Excellences.</p>
+
+<p>Et il partit d'un pas aussi léger que s'il n'avait eu que vingt ans et
+qu'il n'eût rien porté.</p>
+
+<p>Nous le suivîmes des yeux jusqu'à ce que l'inclinaison du terrain nous
+l'eût caché; puis nous le revîmes, quelques instants après, traverser
+la vallée, gravir la pente opposée, et enfin entrer dans sa cabane,
+dont il ferma la porte derrière lui. Il paraît qu'il ne trouva pas de
+gibier chemin faisant, car nous ne l'entendîmes pas tirer.</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme extraordinaire! dis-je à Stephano.&mdash;C'est vrai qu'il n'a
+pas son pareil: mais je mettrais ma main au feu que ce n'est pas pour
+se débarrasser de notre gibier, qu'il pouvait très-bien cacher par
+ici, comme tu le lui as conseillé, qu'il est retourné chez lui.&mdash;Et
+que supposes-tu qui l'occupe?&mdash;Toujours sa maudite contrebande.
+Quelque avis à recevoir ou quelque signal à donner. Tiens, regarde!
+continua le marquis.&mdash;Quoi?&mdash;Comment, tu ne vois rien?&mdash;Non, sa porte
+est toujours fermée.&mdash;Examine le toit.&mdash;Eh bien!&mdash;Cette fumée
+épaisse...&mdash;Tu as pardieu raison! Le pauvre homme ne se corrigera
+jamais, et je considère la promesse qu'il t'a faite comme un serment
+d'ivrogne.&mdash;Je commence à le craindre aussi.</p>
+
+<p>En ce moment, le bruit d'un pas retentit derrière nous; nous nous
+retournâmes et nous aperçûmes le brigadier Volenti qui s'avançait la
+carabine sur l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Excellence, avez-vous fait bonne chasse? demanda-t-il au
+marquis en le saluant militairement.&mdash;Si bonne, répondit Stephano, que
+nous avons été obligés d'envoyer Titano jusque chez lui pour nous
+débarrasser de notre gibier.&mdash;Il paraît qu'il le fait déjà cuire, si
+j'en juge par la fumée qui sort de sa cheminée, reprit le
+brigadier.&mdash;Il en est bien capable, répliqua le marquis
+froidement.&mdash;Vous vous intéressez à lui, n'est-ce pas,
+Excellence?&mdash;Sans aucun doute.&mdash;Alors conseillez-lui donc de renoncer
+à la contrebande! tout cela finira mal pour lui. J'ai les ordres les
+plus sévères à son sujet, et si malin qu'il soit, je le prendrai un
+jour en flagrant délit.&mdash;Vous l'avez averti hier: le reste vous
+regarde tous les deux. Toutefois j'ai lieu de croire qu'il ne
+s'exposera plus.&mdash;Et il fera bien. Excellence, avez-vous quelques
+ordres à faire transmettre à vos gens que vous avez laissés à la
+<ins title="'Crocia-Biença' dans l'original">Croce-Bianca</ins>
+à Pignerol? J'y retourne de ce pas.&mdash;Je vous remercie,
+brigadier.</p>
+
+<p>Volenti renouvela son salut militaire, puis il s'éloigna. En ce moment
+Titano sortait de sa cabane, et il s'avançait vers nous à grands pas.</p>
+
+<p>Vingt-cinq minutes après, il nous rejoignait. Son absence n'avait pas
+duré en tout trois quarts d'heure.</p>
+
+<p>Stephano lui conta ce qui s'était passé, en insistant sur la remarque
+de Volenti au sujet de la fumée.</p>
+
+<p>&mdash;Le drôle en sait long, répondit Titano en secouant la tête comme un
+homme contrarié; mais puisqu'il retourne à Pignerol ce soir, je n'ai
+rien à craindre pour cette nuit; et demain, vous savez,
+Excellence...&mdash;Prends-y garde, interrompit le marquis; il est capable
+d'avoir dit qu'il s'en allait, pour que je te le répète, et t'inspirer
+par ce moyen une fausse sécurité. A ta place, je me tiendrais
+tranquille ce soir.&mdash;Excellence, c'est impossible. J'ai donné ma
+parole, et si j'y manquais vous seriez en droit de douter à votre tour
+de la promesse que j'ai faite. Ce serait bien le diable si j'étais
+pris dans ma dernière expédition.&mdash;Enfin les avertissements ne
+t'auront pas manqué. Maintenant en route, mes amis: il ne nous reste
+plus que six heures de jour, il faut en profiter. Où vas-tu nous
+conduire?&mdash;J'ai promis à Son Excellence le marquis français de lui
+montrer des perdrix blanches et un chamois. Pour cela il faut gagner
+les hauteurs de Bricherasco.&mdash;Alors nous n'avons pas une minute à
+perdre.</p>
+
+<p>Titano nous avait apporté une gourde remplie d'excellent ratafia de
+Grenoble. Nous en avalâmes quelques gorgées, puis nous partîmes
+remplis d'une ardeur nouvelle. Nos chiens galopaient devant nous avec
+une légèreté qui nous fit supposer que nous pouvions compter sur eux.</p>
+
+<p>Après une heure de marche environ, pendant laquelle nous ne cessâmes
+pas un seul instant de monter, nous atteignîmes un point des hauteurs
+qui se dressaient <ins title="'de' dans l'original">devant</ins>
+nous, où régnait un brouillard d'une opacité
+telle, que nous fûmes obligés de nous tenir à trois pas les uns des
+autres pour ne pas nous perdre de vue. Le changement de la température
+avait été aussi brusque et aussi complet que celui de la lumière, et
+je sentais se glacer sur mon visage la transpiration bienfaisante que
+notre course ascensionnelle et non interrompue avait provoquée chez
+moi. Si j'avais eu un tout autre guide que Titano, je n'aurais, à coup
+sûr, pas manqué de lui demander ce que des chasseurs pouvaient faire
+au milieu de cette brume épaisse; mais ma confiance dans le vieux
+braconnier était si grande, qu'il ne me vint même pas à l'esprit la
+plus petite inquiétude sur le résultat de notre entreprise. Une chose
+cependant aurait dû au moins m'étonner: Torquato, à dater du moment où
+nous étions entrés dans les ténèbres visibles qui nous environnaient
+de toutes parts, avait cessé sa quête, et il était venu se mettre sur
+les talons de son maître, comme un animal intelligent qui ne prend
+jamais une fatigue inutile. Soliman avait suivi cet exemple au bout de
+quelques minutes; quant au chien du marquis, croyant sans doute la
+chasse finie, il avait déserté sans cérémonie.</p>
+
+<p>Le sol sur lequel nous marchions était une espèce de terreau
+noirâtre, parsemé çà et là de touffes de mousses et de lichens d'un
+vert sombre et d'un aspect misérable. Bientôt quelques lignes blanches
+vinrent couper de distance en distance cette triste surface: je
+compris alors que nous ne tarderions pas à arriver à la région des
+neiges, dont Titano m'avait parlé.</p>
+
+<p>En effet, le brouillard s'éclaircit un peu, et j'aperçus d'abord le
+disque rougeâtre du soleil, qui semblait nager dans des flots de
+vapeurs à demi lumineuses. En même temps, mes pieds foulèrent une
+neige de quelques centimètres d'épaisseur, et molle comme du coton
+fraîchement cardé. Peu à peu ce tapis éblouissant acquit plus de
+solidité, et enfin nous sortîmes de la brume aussi brusquement que
+nous y étions entrés.</p>
+
+<p>Un magnifique spectacle s'offrit alors à ma vue, et me fit pousser un
+cri de surprise et d'admiration. Nous avions atteint le point
+culminant des hauteurs que nous venions d'escalader, et nous nous
+trouvions sur le bord des versants opposés. Tout était neige et glace
+autour de nous, aussi loin que nos yeux éblouis pouvaient étendre
+leurs regards. Un ciel d'un bleu sombre, dont la splendeur était sans
+pareille, étincelait au-dessus de nos têtes. J'y aurais vainement
+cherché un nuage de la grosseur d'un papillon. Aucune description ne
+pourrait donner une idée exacte de l'éclatante beauté du soleil,
+roulant dans ce vide d'une teinte si riche et si nouvelle pour moi.
+Les rayons qu'il dardait obliquement, car il commençait à descendre
+vers l'horizon, coloraient de teintes merveilleuses tous les objets
+qu'ils frappaient. Sous leur magique clarté, la neige chatoyait comme
+l'opale, les glaciers brillaient comme l'émeraude et le saphir. Les
+pins, les houx et les genévriers, qui croissaient de distance en
+distance, étaient couverts d'un givre qu'on eût pris pour une broderie
+de perles et de diamants. Un silence imposant régnait sur ces
+magnificences, et ajoutait sa majesté à leur éclat: je n'avais de ma
+vie vu ni rêvé rien de semblable.</p>
+
+<p>Titano, à qui ces richesses étaient familières, ne s'étonna pas de mon
+admiration, mais il me sembla qu'il en était charmé. A la satisfaction
+qu'exprimait sa physionomie, d'un grotesque si intelligent, on eût dit
+un châtelain qui fait les honneurs de son parc à quelque visiteur
+étranger, et je fus si bien dupe de cette apparence, que je me crus
+obligé d'adresser un petit compliment à ce digne homme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Excellence, ce que vous me dites là me flatte, me
+répondit-il en accompagnant ces paroles de la plus spirituelle de ses
+grimaces, je suis un peu ici comme chez moi, car il n'y a guère que
+moi qui y vienne, ajouta-t-il. Maintenant, faisons encore chacun une
+petite caresse à cette bouteille de vieux ratafia, et remettons-nous
+en campagne. Voilà Torquato qui porte le nez au vent: nous n'irons pas
+loin sans voir voler quelque chose.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes en ligne, à trente-cinq ou quarante pas, à peu près,
+les uns des autres, Titano occupant le milieu, et nous commençâmes à
+battre le terrain devant nous, comme nous aurions fait d'un champ
+d'avoine ou d'un carré de luzerne.</p>
+
+<p>La neige que nous foulions était vierge de toute empreinte de pied
+humain; mais elle portait des traces assez nombreuses d'oiseaux, parmi
+lesquelles il ne me fut pas difficile de reconnaître quelques frayés
+de perdrix.</p>
+
+<p>Titano, qui les avait remarqués en même temps que moi, me fit un signe
+d'intelligence; presque au même instant, Soliman tomba en arrêt, ce
+qui ne laissa pas que de me flatter infiniment, d'autant plus que
+Torquato vint se placer immédiatement à côté de lui.</p>
+
+<p>Comme c'était devant moi que la chose se passait, mes compagnons se
+rapprochèrent, et nous entourâmes les deux chiens qui portaient la
+tête inclinée de côté, de manière à faire supposer que le gibier était
+sous leur nez.</p>
+
+<p>Titano fit comme les chiens, et ses yeux perçants prirent la direction
+des leurs.</p>
+
+<p>&mdash;Je les aperçois, Excellence! me dit-il vivement après un examen de
+quelques secondes: elles sont exactement sous le nez de votre chien,
+il ne tiendrait qu'à lui d'en <i>gueuler</i> une. Allons! allons! je vois
+qu'il est sage.&mdash;Moi, je ne vois rien, dis-je à Titano après avoir
+regardé à mon tour.&mdash;Avancez encore un peu...
+encore... là, très-bien;
+arrêtez-vous maintenant. En voilà une dont l'aile vient de frissonner;
+elles ne tarderont pas à partir... deux, quatre, cinq, six, huit... il
+y en a neuf ou dix, Excellence. Eh bien! les voyez-vous?&mdash;Non; et toi?
+demandai-je à Stephano.&mdash;Moi, je distingue un petit boursouflement,
+comme si le vent avait poussé un peu plus de neige en cet endroit: ce
+doit être ça, me répondit le marquis de Nora.&mdash;Précisément,
+Excellence. Préparez vous maintenant! s'écria Titano.</p>
+
+<p>J'entendis comme un bruit d'ailes et une sorte de chant plaintif;
+puis, je vis <ins title="'entrer' dans l'original">entre</ins>
+les deux chiens, qui avaient relevé la tête
+brusquement, un petit rond noir que je reconnus évidemment pour
+l'endroit où les perdrix s'étaient blotties, et où elles avaient fait
+fondre la neige.</p>
+
+<p>Je regardai en l'air; rien; je jetai rapidement la vue devant moi:
+rien non plus; cela tenait du prodige.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Excellence, vous ne tirez donc pas? me demanda Titano en
+portant son arme à son épaule.&mdash;Tirer! quoi? je ne vois
+rien.&mdash;Alors...</p>
+
+<p>Deux effroyables détonations, répercutées aussitôt par des milliers
+d'échos, retentirent à mes oreilles, se prolongèrent pendant un espace
+de temps dont il me fut impossible d'apprécier la durée, et se
+terminèrent par des grondements sourds et toujours plus lointains,
+semblables à ceux de la foudre quand un orage s'éloigne.</p>
+
+<p>Quand je fus un peu remis de ma surprise, je vis nos deux chiens qui
+revenaient à nous: Torquato alla à son maître, Soliman s'approcha de
+moi.</p>
+
+<p>Chacun d'eux rapportait une perdrix.</p>
+
+<p>Je pris celle que Soliman me présentait, et je l'examinai avec une
+curiosité que tous les véritables chasseurs comprendront, j'en suis
+sûr.</p>
+
+<p>C'était bien la plus ravissante petite créature de la terre. Le grain
+de plomb, qui l'avait atteinte sous l'aile, ne l'avait pas endommagée
+le moins du monde, et on l'aurait crue plutôt endormie que morte. En
+admirant la blancheur merveilleuse de son plumage, je commençai à
+m'expliquer comment il avait pu se confondre avec la neige dont nous
+étions entourés, et je ne fus plus étonné que de la finesse de vue du
+braconnier. Cette perdrix était d'un tiers environ moins grosse que
+notre perdrix grise ordinaire, mais elle en avait toutes les formes,
+avec plus de finesse et d'élégance. Ses pieds étaient noirs, armés
+d'ongles courts d'un gris rosé. Le bec, de même couleur, se
+rapprochait, quant à la conformation, de celui de la tourterelle, et
+l'iris de l'&oelig;il était d'un brun cannelle un peu clair; un petit
+cercle rose vif bordait les paupières.</p>
+
+<p>Titano me dit que c'était la chanterelle; il me fit voir en même temps
+l'autre bête, qu'il m'assura être un mâle: il était plus gros, et ses
+pieds avaient des ergots.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment diable avez-vous fait pour exécuter ce coup double?
+demandai-je à Titano; moi je déclare, sur l'honneur; n'avoir rien vu
+voler.&mdash;Quelque chose a volé, cependant, me répondit-il en
+goguenardant, puisque quelque chose ne vole plus.</p>
+
+<p>Il n'y avait rien de plus logique que ce raisonnement, mais il ne
+répondait pas à ma question, que je m'empressai de renouveler.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, Excellence, l'air est d'une si grande pureté par ici,
+qu'avec un peu d'attention on y peut découvrir la plus faible vapeur
+qui le traverse. Tenez, par exemple, regardez ce corbeau qui passe
+là-bas.&mdash;Eh bien?&mdash;Ne remarquez-vous
+rien de particulier en lui?&mdash;Rien
+absolument.&mdash;Examinez mieux.&mdash;J'y mets une telle attention que mes
+yeux en pleurent... Ah! attendez un moment! je ne sais si c'est un
+effet de ma vue fatiguée, mais il me semble voir une petite traînée de
+fumée grise derrière cette bête.&mdash;C'est cela même, Excellence; et
+c'est de cette manière que mon &oelig;il suit les perdrix blanches. Cette
+petite traînée de fumée est produite par la chaleur qui s'exhale du
+corps de tout animal, et comme l'air est très-pur à cette hauteur,
+cela fait que.... ma foi, M. le curé de Pignerol me l'a bien expliqué,
+mais je l'ai oublié.&mdash;Je comprends à peu près, dis-je à Titano;
+seulement, jamais je ne distinguerai assez bien cette fumée pour tirer
+juste; aussi, je suis tenté d'attribuer au hasard le coup double que
+vous avez fait.&mdash;Eh bien! je recommencerai tout à l'heure, Excellence.
+Combien faudra-t-il encore de hasards pour vous convaincre que je vous
+dis la vérité?&mdash;Un seul.&mdash;Alors, en route! reprit Titano qui, pendant
+ce petit colloque, avait rechargé son arme.</p>
+
+<p>Nous nous remîmes en marche, et nos chiens se remirent en quête.</p>
+
+<p>Après un quart d'heure environ de recherches, toujours cheminant droit
+devant nous, Soliman, qui galopait sur ma gauche, se retourna
+brusquement, puis resta immobile, le corps plié, comme s'il eût été
+pétrifié dans la position qu'il avait prise. Il était en arrêt, et le
+gibier l'avait surpris.</p>
+
+<p>Je fis un signe au vieux braconnier, qui s'empressa de venir à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, <i>signor marchese</i>, me dit-il, ouvrez bien les yeux et
+rappelez-vous ce que je vous ai dit tout à l'heure: il ne faut qu'un
+peu d'habitude: si vous manquez, je tirerai tout de suite après vous,
+pour faire mon second hasard; vous savez bien?...</p>
+
+<p>Une courte description des localités est indispensable pour bien faire
+comprendre ce qui va suivre.</p>
+
+<p>L'endroit où Soliman venait de tomber en arrêt était couvert de neige
+comme celui où Titano avait fait son coup double peu d'instants
+auparavant; mais à une quarantaine de pas environ au delà du chien,
+et, par conséquent, dans la direction que le gibier qui devait se
+lever prendrait sans doute, commençait une sorte de glacier de peu de
+largeur, dont la surface bleuâtre tranchait d'une manière assez
+marquante sur la nappe d'une éblouissante blancheur qui l'environnait
+de toutes parts: j'avais remarqué ce petit accident pittoresque, sans
+me douter le moins du monde de l'utilité que je pourrais en tirer.</p>
+
+<p>Comme la première fois encore, je regardai sous le nez de mon chien,
+mais je ne pus rien voir, bien que Titano et même le marquis
+m'assurassent qu'ils distinguaient parfaitement cinq ou six perdrix
+les unes à côté des autres.</p>
+
+<p>Le bruit d'ailes et le chant plaintif m'avertirent qu'elles étaient
+parties.</p>
+
+<p>Je mis en joue devant moi, dans l'espoir de découvrir les petites
+vapeurs grises et de faire feu avec une demi-certitude, mais je
+n'aperçus absolument rien de semblable.</p>
+
+<p>Tout à coup je poussai un cri de joie, immédiatement suivi de la
+double détonation de mon fusil, et j'eus la satisfaction de pouvoir
+dire à Soliman: <i>apporte!</i></p>
+
+<p>Voici ce qui s'était passé:</p>
+
+<p>Tant que les pauvres petites perdrix avaient volé en rasant la neige,
+elles s'étaient confondues en quelque sorte avec elle; mais une fois
+arrivées au-dessus de l'azur du glacier, elles s'étaient détachées sur
+ce fond plus sombre qu'elles, comme de petits nuages blancs dans le
+ciel, et j'avais profité de cette circonstance pour viser rapidement
+et faire feu: mes deux coups avaient aussi porté.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, <i>signor marchese</i>! s'écria Titano. Seulement vous pouvez vous
+flatter d'avoir de la chance; mais, il n'y a rien à dire, c'est tiré
+en maître.</p>
+
+<p>Je dis à Titano que j'étais très-fier de son approbation, et mis les
+deux perdrix dans ma carnassière, soin que les chasseurs négligent
+très-rarement de prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, Excellence, je vous demanderai de vouloir bien charger
+votre fusil à balle: ça se trouve joliment bien que vous venez de le
+nettoyer de son plomb.&mdash;Ce n'est donc pas une plaisanterie?&mdash;Quoi,
+Excellence?&mdash;Ce chamois...&mdash;Eh bien! Excellence, je vous demande une
+demi-heure de grande fatigue encore; mais là ce qui s'appelle de la
+fatigue; ce ne sera pas de la promenade, la canne à la main, comme
+nous en avons fait depuis ce matin.</p>
+
+<p>J'avoue, à ma très-grande confusion, que si Titano ne se fût pas
+souvenu de sa promesse, je ne la lui aurais certainement pas rappelée.
+Je n'en pouvais plus, et intérieurement j'envoyai de bon c&oelig;ur le
+chamois à tous les diables.</p>
+
+<p>Mais ce coquin d'amour-propre, qui m'a fait faire tant de sottises
+dans ma vie, m'empêcha de convenir que j'aimerais mieux regagner la
+chaumière de Titano, pour y dormir sur mes lauriers déjà cueillis, que
+de courir après un nouveau triomphe.</p>
+
+<p>Je poussai l'hypocrisie jusqu'à donner le signal du départ; je fis
+mieux encore: je me mis à marcher d'un train de poste, ce qui m'attira
+deux ou trois bonnes goguenardises du vieux braconnier, qui, je dois
+en convenir, ne fut pas dupe un seul instant de mon faux empressement.</p>
+
+<p>Toutefois, le premier quart d'heure se passa assez bien; mais les
+difficultés du terrain devenant de moment en moment plus grandes,
+j'eus bientôt besoin de toute ma force morale pour ne pas prendre le
+parti de me refuser à aller plus loin.</p>
+
+<p>Titano avait cessé de me décocher ses respectueuses épigrammes, et,
+pour me faire prendre patience, il me contait d'incroyables traits
+d'esprit de son épagneul; enfin, me voyant de plus en plus abattu, il
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, j'ai deux bonnes nouvelles à vous donner.&mdash;Ah!
+répondis-je avec l'indifférence des grandes détresses.&mdash;Nous serons
+arrivés dans quatre ou cinq minutes, à l'endroit où se tiennent les
+chamois, reprit-il.</p>
+
+<p>Un second <i>ah!</i> encore plus détaché que le premier des choses de ce
+monde fut mon unique réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce qu'il y a de mieux, reprit-il, c'est que, sans que vous vous
+en doutiez, nous sommes moins éloignés de chez moi que nous ne
+l'étions il y a une heure et demie.</p>
+
+<p>Pour le coup, cette nouvelle me parut intéressante, et l'heureuse
+influence qu'elle exerça sur mon esprit me rendit un peu de vigueur.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le dernier coup de collier à donner, fit soudain Titano; mais,
+comme dit le proverbe français, il n'y a rien de plus difficile à
+écorcher que la queue.</p>
+
+<p>Ces paroles me firent relever la tête, et le spectacle qui s'offrit à
+mes regards ne fut pas de nature à me réjouir le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>L'espèce de chemin que nous suivions depuis quelques instants à
+travers mille obstacles, était brusquement interrompu par un monticule
+de glace presque à pic.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quoi! nous faudra-t-il donc escalader cette muraille!
+demandai-je à Titano avec l'accent d'un profond découragement.&mdash;Oui,
+Excellence, me répondit le vieux braconnier, en tirant de son immense
+carnassière une courte hache et trois paires de patins, sorte de
+semelles de bois garnies de crampons d'acier.&mdash;Eh bien! franchement,
+repris-je aussitôt, j'aime mieux ne jamais voir bondir un chamois de
+ma vie.&mdash;Aimez-vous mieux aussi, Excellence, refaire tout le chemin
+que nous avons déjà fait, pour retourner à ma cabane? Il n'y a que ces
+deux partis-là à prendre.</p>
+
+<p>Je gardai le silence, mais ma physionomie exprima une consternation si
+grande, que le bon Titano, que la sensibilité n'étouffait pas
+cependant, eut l'air presque attendri.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, <i>signor marchese</i>, me dit-il, ceci n'est effrayant qu'à la
+vue. Je vais vous tailler là dedans un petit escalier de cristal si
+coquet, que rien qu'en le voyant vous vous sentirez la force de le
+monter.&mdash;Et après? quand nous serons là-haut?&mdash;Quand nous serons
+là-haut, il y a cent à parier contre un que nous verrons des
+chamois.&mdash;Que le diable emporte les chamois! m'écriai-je impatienté et
+un peu honteux.&mdash;Vous ne me laissez pas le temps d'achever,
+Excellence; j'allais ajouter qu'il ne nous faudra guère que vingt
+minutes de marche pour regagner notre gîte. Cela vous va-t-il?&mdash;Crois
+ce qu'il te dit, reprit alors le marquis. J'ai fait une fois cette
+même tournée avec lui; comme toi je n'en pouvais plus; eh bien! j'ai
+eu la preuve évidente que le retour par là était quatre fois plus
+court.&mdash;D'ailleurs, continua Titano, si Votre Excellence était tout à
+fait dans l'impossibilité de marcher, le vieux chasseur a encore les
+reins assez forts pour la porter une partie du chemin.</p>
+
+<p>L'idée que je pourrais subir cette humiliation me rendit soudainement
+toute mon énergie morale, et il me sembla en même temps que je me
+sentais plus vigoureux.</p>
+
+<p>Je remerciai Titano de son dévouement, et je lui dis que j'étais prêt
+à tout, même à tuer un chamois si l'occasion s'en présentait.</p>
+
+<p>&mdash;J'en étais sûr! s'écria-t-il. Maintenant, buvez encore un bon coup
+de ce ratafia, et attachez solidement à vos pieds ces patins garnis de
+crampons et de courroies. Pendant ce temps-là, je vous ferai votre
+escalier.&mdash;<i>Corpo di Bacco!</i> ajouta-t-il aussitôt en se reprenant,
+votre chien va nous gêner! je n'avais pas pensé à cela, grand imbécile
+que je suis!&mdash;Mon chien va nous gêner? demandai-je: eh bien! et le
+vôtre?&mdash;Oh! le mien, il n'y a pas à s'en occuper: je vais lui faire
+signe de s'en aller et il s'en ira. Voyez-vous, les chamois sont les
+bêtes les plus défiantes de la terre; nous ne pourrons les approcher
+qu'en nous traînant sur le ventre comme des limaçons, et vous
+comprenez, Excellence, qu'un chien...&mdash;Il a raison, interrompit le
+marquis. Mais comment faire? je ne vois aucun moyen.&mdash;Mon chien
+restera derrière moi, et il est capable de ramper aussi si je lui en
+donne l'exemple.&mdash;D'accord; mais il est blanc.&mdash;Tant mieux, on le
+verra moins sur la neige.&mdash;Là-haut, il n'y en a plus, Excellence.&mdash;Ah!
+diable!&mdash;Il me vient une idée! reprit vivement le vieux braconnier,
+comme s'il était frappé d'une inspiration soudaine, ce qui était vrai
+effectivement.&mdash;Quelle est ton idée, vieux sorcier? demanda le marquis
+de Nora.&mdash;Je couplerai le braque de Son Excellence avec mon épagneul,
+et ils s'en iront ensemble.&mdash;Mon chien ne comprendra pas ce que cela
+veut dire; il se défendra, prendra de l'humeur, et nous n'en pourrons
+plus rien faire ensuite.&mdash;Torquato lui expliquera l'affaire, <i>signor
+marchese</i>; et quand ils auront causé un moment, ils s'entendront
+peut-être à merveille.&mdash;Soliman ne sait pas le piémontais, dis-je en
+riant, car je n'envisageais la chose que comme une plaisanterie.&mdash;Mais
+Torquato sait le français, Excellence, répondit le vieux chasseur avec
+le plus grand sérieux. Comment, sans cela, pourrait-il s'entendre avec
+les contrebandiers?&mdash;Nous pouvons toujours essayer, ajouta le marquis.
+Si cela ne va pas, nous rendrons la liberté à ton chien avant qu'il
+ait eu le temps de prendre de l'humeur.&mdash;Soit, dis-je, et j'appelai
+Soliman qui se désaltérait avec de la neige à quelques pas de moi.</p>
+
+<p>Il vint, et Titano tira encore de sa gibecière, qui contenait autant
+de choses que le chapeau miraculeux de M. Robert Houdin, une couple en
+poils de sanglier, et en un clin d'&oelig;il il eut attaché les deux
+chiens l'un à l'autre.</p>
+
+<p>Soliman me regarda d'un air profondément étonné; mais, à ma grande
+surprise, il ne fit aucune résistance: il est vrai que nous n'en
+étions encore qu'au prologue de la pièce.</p>
+
+<p>Titano laissa s'écouler quelques secondes sans exécuter aucun geste,
+sans prononcer aucune parole; puis il fit un signe de la main et il
+dit deux ou trois mots en patois.</p>
+
+<p>Torquato regarda Soliman, et, sur mon honneur, son regard signifiait,
+à ne pas s'y tromper: <i>mon cher ami, quand vous voudrez; je suis
+entièrement à vos ordres</i>.</p>
+
+<p>Soliman me consulta à son tour d'un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Allez! lui dis-je.</p>
+
+<p>Ils partirent, ma foi! tous les deux, à ma profonde stupéfaction. Je
+les suivis pendant quelques instants du regard, convaincu que
+l'entente cordiale de ces deux bêtes ne serait pas de longue durée:
+l'événement ne justifia pas cette crainte: tout en galopant, Soliman
+tourna une ou deux fois la tête de mon côté, mais ce fut tout.</p>
+
+<p>Titano se mit alors à son escalier, et nous nous occupâmes de chausser
+nos patins.</p>
+
+<p>En moins de vingt minutes tout était terminé, et ce temps de repos
+m'avait à peu près remis.</p>
+
+<p>Titano s'attacha une longue corde autour des reins, puis il me dit
+d'en faire autant; l'extrémité de la corde fut nouée à la ceinture du
+marquis.</p>
+
+<p>Nous formions ainsi une espèce de chaîne, dont Titano était la tête,
+moi le centre et Nora la queue.</p>
+
+<p>Alors l'ascension commença.</p>
+
+<p>Elle fut plus effrayante que laborieuse. Deux fois mes pieds mal
+assurés se dérobèrent sous moi; mais Titano, ferme comme un roc, me
+remit debout. Le marquis broncha aussi une fois et me fit chanceler,
+Titano nous retint tous les deux.</p>
+
+<p>Nous atteignîmes ainsi le sommet du glacier en quelques minutes, et
+nous nous trouvâmes sur un petit plateau gazonné et couvert de
+buissons épais.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant du silence! nous dit Titano à voix basse, pendant que
+nous nous débarrassions de notre corde et de nos chaussures de bois.
+Je vais aller à la découverte.</p>
+
+<p>Il se mit à plat ventre et nous le vîmes disparaître dans les
+buissons, sans faire plus de bruit qu'un serpent qui se coule dans
+l'herbe.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure il revint, et quatre de ses doigts qu'il
+leva en l'air avec un regard triomphant, nous annoncèrent qu'il avait
+vu quatre chamois à portée.</p>
+
+<p>Nous nous couchâmes alors comme lui, rampant à l'aide de la main
+gauche, et tenant notre fusil de la main droite. Il va sans dire que
+Titano nous guidait; je le suivais immédiatement.</p>
+
+<p>Il s'arrêta, se souleva sur ses deux genoux, écarta avec précaution
+quelques broussailles, puis il me fit signe de regarder.</p>
+
+<p>Nous étions sur le bord du plateau, et à deux cents pieds environ
+au-dessous de nous s'ouvrait une petite vallée, au fond de laquelle
+broutaient paisiblement quatre chamois.</p>
+
+<p>Un cinquième, debout sur la pointe d'un rocher situé beaucoup plus
+loin, semblait placé en sentinelle. Ce fut lui que j'aperçus d'abord,
+car il se détachait sur l'azur du ciel, tandis que ses compagnons se
+confondaient un peu avec la verdure sombre de la vallée, d'ailleurs un
+peu envahie déjà par la brume du soir.</p>
+
+<p>&mdash;Appuyez votre fusil sur mon épaule, murmura Titano à mon oreille, et
+envoyez-moi une balle à ce vieux gredin qui marche en tête des trois
+autres. Je lui garde rancune, car je l'ai manqué déjà deux fois. Je le
+reconnais parce qu'une de mes balles lui a cassé la corne gauche.
+Dépêchez-vous! reprit-il vivement, mais toujours aussi bas. La
+sentinelle nous a éventés; avant trois secondes elle sifflera, et
+alors, bonsoir, la chasse sera...</p>
+
+<p>J'avais ajusté, je fis feu!</p>
+
+<p>Au moment où mon coup de fusil retentissait, le chamois de garde fit
+entendre un cri aigu et disparut comme par enchantement: nous nous
+levâmes tous les trois comme un seul homme.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! bravo! <i>signor marchese!</i> s'écria Titano en jetant sa
+coiffure en l'air. Eh bien! êtes-vous encore fatigué?</p>
+
+<p>Trois des chamois avaient fui, je ne sais par où ni comment; mais le
+quatrième, celui que j'avais ajusté, se débattait dans les convulsions
+de l'agonie.</p>
+
+<p>Nous nous élançâmes sur une pente d'une rapidité effrayante, mais dont
+le sol un peu spongieux nous préservait des chutes, et nous fûmes en
+moins d'une demi-minute auprès du chamois qui rendait le dernier
+soupir. Ma balle était entrée dans le dos et ressortait sous le
+ventre, ce qui s'expliquait par la position que j'occupais quand
+j'avais tiré.</p>
+
+<p>Titano était radieux. Il prit le chamois, le mit en travers sur ses
+épaules, comme fait le bon pasteur pour la brebis égarée qu'il ramène
+au bercail, puis nous nous dirigeâmes vers un sentier facile qui
+serpentait dans la vallée. Il commençait à faire nuit.</p>
+
+<p>Titano ne m'avait pas bercé d'une espérance trompeuse, car nous fûmes
+rendus à sa cabane beaucoup plus promptement que je n'osais l'espérer;
+il est vrai que le digne homme eut soin, pour me faire paraître la
+distance plus courte encore, de se remettre à me conter une foule
+d'histoires de chasse, toutes plus intéressantes les unes que les
+autres; enfin, de façon ou d'autre, il fit si bien, qu'en arrivant
+chez lui j'étais un peu moins fatigué qu'une heure auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Excellence, me disait-il tout en cheminant, je vous ai
+fidèlement tenu tout ce que je vous ai promis. Aussi j'espère que
+quand vous reviendrez dans notre pays, j'aurai encore votre visite...
+mais il ne faudra pas trop tarder, reprit-il avec un mélange
+d'insouciance et de mélancolie, car il n'y aura bientôt plus d'huile
+dans la lampe.&mdash;Bah! fit le marquis, tu nous enterreras tous, pour peu
+que tu y mettes de l'entêtement: voilà vingt ans que je te connais et
+que je te vois toujours le même.&mdash;C'est que, voyez-vous, Excellence,
+il y a vingt ans j'étais déjà très-vieux: tenez, c'est justement à
+cette époque-là que j'ai commencé à oublier mon âge.&mdash;Cependant je
+parie que tu es le moins fatigué de nous trois.&mdash;L'habitude, <i>signor
+marchese</i>; mais si je m'arrête une fois, je suis sûr que je tomberai
+tout à fait.&mdash;Écoute, reprit le marquis, je crois que je puis te faire
+une proposition qui te conviendra.&mdash;Votre Excellence sait....&mdash;Pas de
+phrases: tu te souviens de ce que tu m'as promis?&mdash;Un honnête homme
+n'a que sa parole: à dater de demain je dirai adieu pour toujours à la
+contrebande.&mdash;C'est cela même: eh bien! qui t'empêcherait alors de
+prendre tout à fait ta retraite et de venir t'établir chez
+moi.&mdash;Quitter mes montagnes, Excellence! Vous êtes bien bon,
+certainement, mais autant vaudrait me faire conduire tout de suite au
+cimetière.&mdash;Tu reviendras les voir quelquefois.&mdash;Ce n'est pas la même
+chose, Excellence. Je me connais, voyez-vous; il me faut cet air vif,
+cette solitude, ce silence, et puis surtout ma liberté.&mdash;Oh! pour ce
+qui est de cela, tu l'aurais chez moi aussi complète qu'ici.&mdash;Vous ne
+me gêneriez pas, je le sais bien, <i>signor marchese</i>; mais moi je me
+gênerais, ce qui reviendrait absolument au même.&mdash;Tu es un vieux fou!
+interrompit le marquis avec impatience.&mdash;On est toujours fou,
+Excellence, quand on n'est pas sage à la manière des autres.&mdash;Que
+deviendrais-tu, par exemple, si tu tombais malade?&mdash;Mais, Excellence,
+je ne serai jamais malade.&mdash;Tu parlais cependant tout à l'heure de ta
+fin prochaine.&mdash;C'est bien différent....</p>
+
+<p>En ce moment nous arrivions, ce qui mit tout naturellement un terme à
+cette conversation. J'en fus fâché, car j'aurais été très-curieux
+d'entendre Titano développer sa théorie sur la possibilité de mourir
+bien portant.</p>
+
+<p>Nous trouvâmes sur le seuil de la cabane le chasseur du marquis qui
+nous attendait, et les deux chiens qu'il avait découplés. Ainsi, ces
+nobles bêtes avaient heureusement fait leur voyage: j'ajouterai que la
+meilleure intelligence semblait toujours présider à leurs relations.
+Quant au braque anglais du marquis, qui avait déserté vers le milieu
+de la chasse, honteux de sa fuite il s'était réfugié à l'écurie près
+de nos mulets.</p>
+
+<p>Ceux-ci étaient prêts; mais, outre qu'il n'eût pas été prudent de nous
+engager à cette heure dans les sentiers qui ramenaient à Pignerol,
+nous avions un grand besoin de repos, le marquis et moi, de telle
+sorte que nous acceptâmes avec un véritable plaisir l'offre que nous
+fit le bon Titano de passer encore une nuit sous son toit.</p>
+
+<p>Nous l'engageâmes, à notre tour, à laisser le domestique s'occuper des
+préparatifs du souper et à venir se reposer avec nous devant le feu;
+mais il ne voulut pas entendre raison sur ce chapitre, et s'étant
+seulement débarrassé de son immense carnassière, il se mit à
+l'&oelig;uvre avec la même activité que j'avais déjà admirée la veille,
+et qui me parut surnaturelle après la fatigue de la journée.</p>
+
+<p>Pendant qu'il allait et venait, souriant, grimaçant, clignant de
+l'&oelig;il et se parlant quelquefois à lui-même, nous ne le perdions
+pas de vue, le marquis et moi, et nous eûmes l'occasion de nous faire
+remarquer réciproquement que son chien suivait aussi du regard tous
+ses mouvements, comme l'eût pu faire un serviteur rempli de zèle et
+d'affection pour son maître. C'était, en vérité, l'étude la plus
+curieuse à faire que celle de la sympathie qui semblait unir ces deux
+êtres, et quand on s'y était livré pendant quelques instants, on se
+surprenait à se demander sérieusement ce que deviendrait celui des
+deux qui serait condamné à survivre à l'autre. A coup sûr on est
+beaucoup moins inquiet de l'avenir quand il s'agit de quelque
+association de bipèdes; j'en demande pardon à mes semblables.</p>
+
+<p>&mdash;Tels que tu les vois, me dit le marquis, je mettrais ma main dans ce
+brasier que c'est déjà l'affaire de cette nuit qui les met en
+communication de regards et de pensées.&mdash;J'ai vu bien des choses
+incompréhensibles depuis hier, mais en vérité celle-là serait par trop
+forte, répondis-je. A la rigueur, je veux bien que ce chien sache que
+le chant du hibou est le signal du passage d'une troupe de
+contrebandiers; je comprends aussi, quoique avec plus de peine, qu'il
+reconnaisse, dans une gardeuse de chèvres, une personne chargée de
+l'espionner; mais comment veux-tu que j'admette chez un animal la
+prescience d'un événement que rien n'annonce encore? C'est absolument
+comme si tu me disais qu'il est capable de lire une lettre.&mdash;Tant que
+tu voudras, mon cher ami; mais je suis à peu près sûr de ce que
+j'avance. Examine-les avec attention, et trouve-moi à cette
+conversation muette qui a lieu entre eux une autre raison que celle
+que je t'ai donnée.&mdash;Rien n'est plus facile: Titano prépare notre
+souper, et Torquato qui a faim lui demande quelque chose.&mdash;Si cela
+était, au lieu de se borner à le suivre du regard, il se tiendrait sur
+ses talons pour tâcher d'attraper quelque chose: il interroge, mais il
+ne sollicite pas. Étudie-les tous deux avec attention.</p>
+
+<p>Le hasard voulut qu'en ce moment Titano, en sortant de son bahut un
+énorme pâté auquel nous avions fait le matin même une brèche profonde,
+en laissa tomber quelques bribes par terre: c'eût été, à coup sûr, une
+bonne occasion pour Torquato: cependant il ne bougea pas, et Soliman
+s'élança seul pour nettoyer la chambre, ce qui fut fait en un clin
+d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois? me dit le marquis.&mdash;C'est ma foi vrai! Titano est un
+sorcier et son chien est son démon familier.&mdash;Vos Excellences sont
+servies, nous dit le vieux braconnier en nous montrant la table, qui,
+sans exagération, fléchissait sous le poids de toutes les bonnes et
+solides choses dont il l'avait couverte.</p>
+
+<p>Nous nous assîmes tous les trois, et Titano se disposa à nous servir,
+comme il avait déjà fait le matin.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, mon vieux, lui dit le marquis, tu as peut-être quelque chose
+à faire; dans ce cas, il ne faudrait pas te gêner pour nous. Ainsi
+lorsque tu auras satisfait ton appétit, laisse-nous en compagnie de
+ces bouteilles et va où le devoir t'appellera. Puisque tu fais encore
+la contrebande ce soir, fais-la en conscience: seulement, préviens ces
+gens que tu les obliges pour la dernière fois.&mdash;Excellence, le moment
+n'est pas encore venu, répondit Titano en jetant à la dérobée un coup
+d'&oelig;il sur sa pendule qui marquait huit heures... Et puis,
+ajouta-t-il, il peut arriver qu'ils ne soient pas exacts ou qu'ils
+passent ailleurs...&mdash;Et alors?&mdash;Alors, <i>signor marchese</i>,
+je serai dégagé de la promesse que je leur ai faite, et s'ils réclament mes
+services pour demain ou un autre jour, je leur ferai savoir qu'ils ne
+doivent plus compter sur moi.&mdash;Tu es un brave homme! s'écria Nora en
+tendant la main au vieux braconnier; aussi, quand je te quitterai, je
+serai aussi tranquille que si je t'emmenais avec moi.&mdash;Nous nous
+ennuierons un peu, mon chien et moi, pendant les longues soirées
+d'hiver; mais je penserai que je fais une chose que vous m'avez
+demandée, et je me coucherai le c&oelig;ur content. A votre santé,
+Excellence; à la vôtre aussi, <i>signor marchese</i>, reprit Titano en se
+tournant de mon côté.</p>
+
+<p>Nous levâmes nos verres pour faire raison à notre hôte; en ce moment,
+l'épagneul, qui était accroupi devant la cheminée, les yeux toujours
+attachés sur son maître, se dérangea brusquement et vint poser sa tête
+sur le bord de la table.</p>
+
+<p>Je lui présentai un morceau de pain <i>saucé</i>, mais il ne daigna pas
+seulement le flairer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le braconnier, les drôles seront exacts.</p>
+
+<p>Ces mots étaient à peine prononcés, qu'un chien gratta à la porte de
+la cabane.</p>
+
+<p>Je crus que c'était le braque anglais du marquis de Nora; mais Titano
+ayant ouvert, nous vîmes entrer un petit barbet noir de l'aspect le
+plus misérable: vrai caniche d'aveugle s'il en fut.</p>
+
+<p>&mdash;Plus de doute, dit Titano d'un air mécontent. Sur mon honneur je me
+serais bien passé de cette corvée.&mdash;Ils passent donc décidément?
+demanda le marquis.&mdash;Ils veulent passer, Excellence; et ils
+m'envoient <i>Mouton</i> pour me prier de leur faire savoir si le passage
+est libre.&mdash;Et comment le sauras-tu toi-même?&mdash;En allant m'en assurer,
+ce que je vais faire à la minute.&mdash;Seras-tu longtemps absent?&mdash;Une
+demi-heure, tout au plus. Mangez doucement, ne buvez pas tout, et je
+viendrai bientôt trinquer avec vous à la santé de ce pauvre Volenti,
+qui va être joué sous jambe, tout malin qu'il est.&mdash;Sois prudent, mon
+vieux brave, interrompit avec l'accent d'une vive sollicitude le
+marquis, qui vit que le braconnier prenait un de ses fusils accrochés
+au manteau de la cheminée: il serait dur, pour ta dernière
+campagne...&mdash;Ne craignez rien, Excellence. Ce que j'ai à faire est la
+chose la plus simple du monde. Le passage dangereux n'est qu'à dix
+minutes d'ici, et n'a guère plus de trois cents pas de long. Je vais
+me placer à l'entrée; Torquato fera une bonne patrouille aux
+alentours, et s'il ne découvre rien de suspect il ira prévenir les
+autres, qui continueront leur route tranquillement.&mdash;Alors, pourquoi
+prends-tu un fusil?&mdash;Je ne sors jamais sans cela; mais depuis quinze
+ans que je fais ce métier, je n'ai jamais eu une seule fois l'occasion
+de le mettre en joue. A bientôt, Excellence, reprit Titano en se
+dirigeant vers la porte.&mdash;Et le barbet? demandai-je.&mdash;Il est parti
+pour annoncer qu'il m'a trouvé à mon poste; il ne fait jamais de plus
+longue conversation que cela.</p>
+
+<p>Nous nous étions levés, Nora et moi, pour accompagner notre hôte
+jusque sur le seuil de sa cabane, et, à la clarté de la lune, qu'aucun
+nuage ne voilait, nous le vîmes s'engager dans le sentier qui
+conduisait au fond de la petite vallée que nous avions traversée le
+matin pour nous mettre en chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il a assez de ce métier, dis-je au marquis, et je suis
+sûr qu'il te sait bon gré de l'avoir engagé à y renoncer. Dieu veuille
+maintenant que tout aille bien.&mdash;Je l'espère, répondit Nora avec
+préoccupation; mais cependant je voudrais bien que le pauvre diable
+fût déjà de retour. Ce Volenti est un rusé compère, et il m'a semblé,
+quand il nous a quittés ce matin, qu'il avait l'air bien
+triomphant.&mdash;Raison de plus, ce me semble, pour supposer qu'il ne
+savait rien: s'il se fût douté de quelque chose, il ne serait pas venu
+rôder autour de nous, et il ne nous aurait pas priés de répéter à
+Titano les avertissements qu'il lui avait donnés hier. Je crois
+plutôt, au contraire, qu'obligé d'aller en expédition d'un autre côté,
+il aura voulu effrayer notre vieil ami, afin de l'obliger à rester
+tranquille cette nuit.&mdash;Tu as pardieu raison! s'écria le marquis.
+C'est là l'unique cause de ses menaces. Maintenant que je suis
+rassuré, allons nous remettre à table pour prendre patience jusqu'au
+retour de Titano. Il nous a dit qu'il serait absent environ une
+demi-heure; la moitié de ce temps est déjà passée.</p>
+
+<p>Tout en causant, nous nous étions un peu éloignés de la maison, que
+les accidents nombreux du terrain nous avaient cachée pendant quelques
+secondes seulement: nous fûmes donc assez surpris, le marquis et moi,
+d'entendre, en nous rapprochant, deux personnes causer dans
+l'intérieur, où nous n'avions laissé que notre domestique.</p>
+
+<p>Nous hâtâmes le pas sans prononcer une seule parole, mais poussés tous
+deux par le même pressentiment.</p>
+
+<p>Outre notre domestique, il y avait deux hommes dans la cabane: ces
+deux hommes étaient le brigadier Volenti et le simple douanier Ravina.</p>
+
+<p>Ils nous saluèrent poliment quand nous entrâmes, et le premier dit au
+marquis:</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, je regrette vivement de vous retrouver ici, car mes gens
+vont sans doute ramener ce vieil entêté de père Titano, qui aura été
+pris en flagrant délit: j'ai vingt-cinq hommes dispersés dans les
+environs, et ce serait bien le diable si l'un d'eux ne découvrait pas
+le <i>pot aux roses</i>.&mdash;Êtes-vous donc sûr, brigadier, demanda le
+marquis, qu'une bande de contrebandiers doit passer près d'ici cette
+nuit?&mdash;Parfaitement sûr, Excellence; un des leurs les a vendus depuis
+hier.&mdash;Vous savez que c'est une de leurs ruses habituelles pour se
+faire surveiller justement dans l'endroit où ils ne passent pas.&mdash;Je
+suis certain du fait, Excellence; et j'en suis fâché, car j'aurais
+autant aimé ne pas trouver cet homme en faute.&mdash;Il ne tient qu'à
+vous.&mdash;Comment cela, Excellence?&mdash;En fermant les yeux si on vous le
+ramène.&mdash;Désolé de vous refuser, Excellence; mais c'est impossible. On
+me dénoncerait comme on a dénoncé le vieux Broschi, mon prédécesseur,
+et je perdrais ma place.&mdash;Écoutez, Volenti, reprit le marquis avec une
+gravité croissante, Titano m'a donné sa parole d'honneur qu'à dater de
+demain il n'aurait plus aucune relation avec les contrebandiers: eh
+bien! si par hasard il était compromis ce soir, faites-lui grâce pour
+cette fois.&mdash;Et si l'on me dénonce, Excellence?&mdash;Je me chargerai
+d'arranger l'affaire directement avec le roi; et j'irai même lui en
+parler dès demain en passant à Racconigi où il est en ce
+moment.&mdash;Excellence, il ne sera pas dit qu'un soldat piémontais qui a
+vu le marquis de Nora se battre à Gênes dans le <i>vingt et un</i>
+<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Note_2" class="fnanchor">[2]</a>, lui
+aura refusé quelque chose; si le vieux Titano est pris, je ne
+dresserai pas de procès-verbal contre lui... Mais vous comprenez,
+Excellence, c'est à la condition qu'il ne recommencera plus...&mdash;J'en
+prends l'engagement en son nom.&mdash;Cela me suffit. Excellence,
+excusez-nous de vous avoir dérangé; je vais faire une petite ronde ici
+aux environs; si, pendant mon absence, qui ne sera pas longue, on
+amène ici votre protégé, dites-lui ce qui a été convenu entre nous: je
+ne tarderai pas beaucoup à revenir.</p>
+
+<p>Volenti et Ravina saluèrent respectueusement, puis ils sortirent de la
+cabane.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, Dieu merci! une affaire arrangée! s'écria Nora. Le pauvre
+Titano l'a échappé belle. Quel bonheur que j'ai eu l'idée de cette
+chasse. Buvons à la santé de Volenti!&mdash;Excellence, voulez-vous remplir
+mon verre, dit une grosse voix joviale.</p>
+
+<p>Nous nous retournâmes: Titano était debout sur le seuil, secouant ses
+pieds couverts de rosée.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu n'es pas pris? lui demanda vivement le marquis.&mdash;J'ai
+failli l'être dix fois, Excellence; mais Torquato marchait devant moi
+et il m'a fait éviter tous les hommes placés en embuscade. A l'heure
+qu'il est le convoi doit être passé, et une fois dans les grottes de
+Villetri, tous les douaniers de l'Italie ne trouveraient pas les
+marchandises. Nous pouvons maintenant finir tranquillement de
+souper.&mdash;Et ton chien? fit le marquis.&mdash;Il va revenir tout à l'heure.
+Il les conduit jusqu'au bout du passage pour plus de sûreté.&mdash;Je suis
+fâché qu'il soit pas revenu avec toi.&mdash;Pourquoi cela, Excellence?
+demanda Titano d'un air sombre et en reposant sa main sur son fusil
+qu'il venait de remettre à son rang sur le râtelier d'armes.&mdash;Parce
+que si Volenti ou un de ses hommes le rencontrent, ils peuvent...&mdash;Le
+tuer! s'écria Titano. Excellence, je vais à la rencontre de mon
+vaillant et fidèle Torquato.</p>
+
+<p>Et le fusil fut de nouveau décroché.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, si tu trouves Volenti sur ton chemin, ne te fais pas de
+mauvaises affaires avec lui, reprit le marquis; il sort d'ici et j'ai
+sa promesse formelle que si tu étais pris, il ne dresserait pas de
+procès-verbal contre toi: tu vois donc que c'est un brave homme.&mdash;Je
+ne vous dis pas le contraire, Excellence; mais je vais à la rencontre
+de mon chien: adieu; c'est l'affaire de quelques minutes, un quart
+d'heure au plus.</p>
+
+<p>Et il disparut de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Nous restâmes, le marquis et moi, pensifs, silencieux et
+instinctivement tourmentés: il n'y avait cependant pas de quoi,
+puisque tout était arrangé.</p>
+
+<p>Soudain nous bondîmes sur nos siéges: deux détonations d'armes à feu
+avaient retenti coup sur coup à peu de distance, et dans l'une de ces
+détonations nous avions reconnu le grondement formidable du fusil
+monstre de Titano.</p>
+
+<p>Nous nous élançâmes dans le petit sentier qui conduisait au fond de la
+vallée: c'était par là que le brigadier avait disparu et que le vieux
+braconnier venait aussi de disparaître.</p>
+
+<p>Nous n'avions pas fait deux cents pas, que nous rencontrâmes Titano;
+mais dans quelle situation!</p>
+
+<p>Le pauvre homme était accroupi dans le sentier et soutenait la tête de
+son bel épagneul, dont le corps se tordait dans les dernières
+convulsions de l'agonie.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a commis cette lâche action! m'écriai-je indigné.&mdash;Je ne le
+sais pas, Excellence, me répondit Titano d'une voix brisée par la
+douleur; mais si vous êtes curieux de le savoir, faites une
+quarantaine de pas vers votre gauche, et cherchez dans ces
+buissons de genévriers.&mdash;Malheureux! tu as tué un homme! s'écria à
+son tour le marquis.&mdash;On a tiré sur mon chien, et moi j'ai fait
+feu sur l'homme qui avait tiré.</p>
+
+<p>Nous reprîmes notre course, et en quelques enjambées nous arrivâmes
+dans les genévriers.</p>
+
+<p>Nos premiers pas se heurtèrent contre un homme étendu, dans une
+complète immobilité, la face contre terre.</p>
+
+<p>Nous nous hâtâmes de le soulever et de le retourner, et à la clarté de
+la lune nous reconnûmes le brigadier Volenti.</p>
+
+<p>Une balle lui avait traversé la tête; la mort avait dû être
+instantanée.</p>
+
+<p>Nous laissâmes retomber le cadavre avec horreur, et plongés dans une
+profonde consternation, nous nous demandâmes, le marquis et moi, ce
+que nous devions faire après cette terrible catastrophe.</p>
+
+<p>En vérité, nous ne le savions pas; mais ce qui devait infailliblement
+arriver ne nous paraissait pas douteux: Titano serait arrêté le
+lendemain, et alors...</p>
+
+<p>Des pas se firent entendre dans différentes directions, et nous vîmes
+s'approcher des hommes qui nous entourèrent: c'étaient les subordonnés
+de Volenti, qui, dispersés de côté et d'autre dans la vallée,
+s'étaient réunis vers le point d'où les coups de fusil venaient de
+partir.</p>
+
+<p>Ravina porta la parole le premier, pour dire à ses camarades qu'il
+savait qui avait fait le coup, que ce n'était pas nous, et qu'en
+conséquence il ne fallait pas nous inquiéter en raison de ce crime,
+dont l'auteur serait entre leurs mains dans quelques minutes.</p>
+
+<p>Quatre de ces hommes chargèrent sur leurs épaules le corps du
+malheureux brigadier, et escortant ce triste convoi, nous nous remîmes
+en chemin pour regagner la cabane de Titano.</p>
+
+<p>Comme nous allions en franchir le seuil, nous fûmes rejoints par
+Titano lui-même. Le pauvre homme portait dans ses bras le cadavre de
+son chien.</p>
+
+<p>&mdash;Titano, vous êtes notre prisonnier, lui dit Ravina. Vous serez gardé
+à vue cette nuit, et demain, dès le point du jour, nous vous
+conduirons dans la prison de Pignerol. Vous avez tué un homme qui
+avait promis de vous épargner.&mdash;Il n'a pas épargné mon chien, murmura
+le vieux braconnier d'une voix sombre.</p>
+
+<p>Après avoir prononcé ces paroles, il s'assit par terre devant le feu,
+posa son chien en travers sur ses genoux, et resta immobile, les deux
+mains appuyées sur le flanc du bel épagneul.</p>
+
+<p>Le corps du brigadier fut étendu dans un coin de la cabane et
+recouvert de son manteau; quant aux douaniers, ils se mirent
+paisiblement à table et achevèrent lentement notre souper; après quoi
+ils se couchèrent sur le carreau.</p>
+
+<p>Brisés de fatigue et d'émotions, certains en outre que nous ne
+pourrions, pour le moment, être d'aucune utilité à Titano, nous nous
+décidâmes, le marquis et moi, à nous coucher aussi, en nous promettant
+mutuellement que le premier éveillé appellerait l'autre, afin d'être
+prêts tous les deux avant le jour.</p>
+
+<p>Nous voulions accompagner Titano jusqu'à Pignerol, et de là nous
+rendre à Racconigi auprès du roi pour demander la grâce du coupable.</p>
+
+<p>Nous dormîmes peu et mal: longtemps avant le jour nous étions sur
+pied; une lampe mourante éclairait faiblement la chambre.</p>
+
+<p>Un silence profond régnait dans la cabane; on n'entendait au dehors
+que le pas régulier du douanier placé en faction à la porte.</p>
+
+<p>Titano était exactement à la même place et dans la même position que
+la veille: sa tête penchée sur sa poitrine, ses deux mains appuyées
+sur le corps de son chien.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit loué, me dit le marquis à voix basse, il aura pu oublier
+son chagrin pendant quelques heures.</p>
+
+<p>Un soupçon rapide comme l'éclair traversa mon cerveau: je pris la
+lampe dont je ranimai passagèrement la flamme en tirant la mèche, et
+je dirigeai la lumière, par-dessous, sur le visage du vieux
+braconnier.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pendant quelques heures qu'il a oublié son chagrin,
+m'écriai-je: c'est pour toujours!&mdash;Que dis-tu là?&mdash;Qu'il est
+mort!&mdash;Mort!&mdash;Regarde toi-même.&mdash;C'est, ma foi, vrai! Eh bien! c'est
+ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, puisqu'il avait perdu tout
+ce qu'il aimait dans ce monde.</p>
+
+<p>Nous pensons que nos lecteurs seront de cet avis.</p>
+
+<p class="t3 sep2">FIN.</p>
+
+<div class="footnotes sep3">
+<h3>NOTES</h3>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Note_1" id="Note_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
+Sortes de treilles en arceaux qui décorent ordinairement
+les terrasses.</p>
+
+<p><a name="Note_2" id="Note_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a>
+C'est ainsi que les Piémontais désignent leur révolution
+de 1821.</p>
+</div>
+</div>
+
+<p><a name="Page_265" id="Page_265"></a></p>
+
+<h3 class="sep4">CATALOGUE.&mdash;1850.</h3>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">ARLINCOURT</span>
+(<span class="catcap">D'</span>). Les Fiancés de la Mort, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">ACHARD</span>
+(<span class="catcap">A.</span>). Roche-Blanche, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">ALBI</span>
+(<span class="catcap">E.</span>). La Captivité du trompette Escoffier, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">ARNAUD</span>. Georges, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Léna, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Thérésa, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Valdepeyras, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">ARNOULD</span>
+(<span class="catcap">AUG.</span>). La Roue de Fortune, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Un Secret, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Adèle Launay, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Une Idée fixe, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">AYCARD</span>
+(<span class="catcap">MARIE</span>). La Logique des passions, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">BABEL</span>,
+par une société de gens de lettres, 4 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">BALZAC</span>
+(<span class="catcap">H.</span> de). Cousin Pons, ou les deux Musiciens, 3 v.<br />
+&mdash;&mdash; Les petits Manéges d'une Femme vertueuse, 1 v.<br />
+&mdash;&mdash; Honorine, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Gambara, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Esther, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Eugénie Grandet, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Pierrette, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Foyer de l'Opéra, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Une Instruction criminelle, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Véronique, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Député d'Arcis, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">BANIN</span>. La Famille Nowlan, 3 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">BAWR</span> (Mad. de). Robertine, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; La famille Récour, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">BEAUVOIR</span>
+(<span class="catcap">R.</span> de). Chevalier de St-Georges, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Safia, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal">Bec dans l'eau, par une société de gens de lettres, 1 v.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">BERNARD</span>
+(<span class="catcap">CH.</span> de). Un Beau-Père, 4 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">BERTHET</span>
+(<span class="catcap">ÉLIE</span>). Les Vases sacrés, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; L'Ami du Château, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Une Maison de Paris, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Loup-Garou, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Château d'Auvergne, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">BODIN</span>
+(<span class="catcap">C.</span>). Alice de Lostange, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">CAUSSIDIÈRE</span>. Mémoires, 5 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">CURRER BELL</span>. Jane Eyre, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">CUSTINE</span>
+(Marq. de). Romuald ou la Vocation, 7 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">DASH</span>
+(Mad. la comtesse). Mikaël, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Degrés de L'Échelle, 3 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">DIDIER</span>. Thécla, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Chevalier Robert, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">A. DUMAS</span>. Louis XV, 5 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Mille et un Fantômes, 6 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Comte de Monte-Christo, 10 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Gabriel Lambert, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Sylvandire, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Médicis, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Une Famille corse, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Deux Diane, 9 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Mémoires d'un Médecin, 9 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Collier, suite des Mém. d'un Médecin, vol. 1 à 6.<br />
+&mdash;&mdash; L'Espagne, le Maroc et l'Algérie
+(<i>de Paris à Cadix</i>), 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Véloce.<br />
+&mdash;&mdash; La Régence, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Trois Mousquetaires, 5 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Vingt Ans après, 8 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Vicomte de Bragelonne, 18 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Édouard III, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Comtesse de Salisbury, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Michel-Ange, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">DUMAS FILS</span>.
+Trois Hommes forts, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Césarine, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Docteur Servans, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Antonine, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">ELLIS</span>.
+Souvenirs d'un Escroc du grand monde, 2 v.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">FÉVAL</span>
+(<span class="catcap">P.</span>). Alizia Pauli, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Belles-de-Nuit. 1 à 3.<br />
+&mdash;&mdash; Château de Croïat, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Un Drôle de Corps, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Une Pécheresse, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Mademoiselle de Presmes, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Jeu de la Mort, vol. 1 à 2.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">FOUDRAS</span>.
+Les Chevaliers du Lansquenet, 9 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Capitaine de Beauvoisis, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Viveurs d'autrefois, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Jacques de Brancion, 3 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">GAY</span>
+(<span class="catcap">S.</span>). Le comte de Guiche, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">GONDRECOURT</span>.
+Un Ami diabolique, 3 vol.<br />
+&mdash;&mdash; La marquise de Candeuil, 3 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">GONZALÈS</span>.
+Les Francs-Juges, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Pour un Cheveu blond, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Médecin du Pecq, 3 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Céleste, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Esaü le Lépreux, vol. 1 à 4.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">GOZLAN</span>
+(<span class="catcap">LÉON</span>). Le Marchepied, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Maîtresses délaissées, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">HUGO</span>
+(<span class="catcap">VICTOR</span>). Le Rhin, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Rayons et les Ombres, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">JACOB</span>.
+Les Catacombes de Rome, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Fils du Notaire, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Château de la Pommeraie, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; La Dette de Jeu, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">JOLY</span>
+(<span class="catcap">V.</span>). Jean de Weert, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">KOCK</span>
+(<span class="catcap">PAUL</span> de). La Femme, le Mari et l'Amant, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Une Gaillarde, 5 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Un Tourlourou, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Moustache, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Cocu, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Un jeune Homme charmant, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Zizine, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Barbier de Paris, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; La Maison blanche, 5 vol.<br />
+&mdash;&mdash; L'Enfant de ma femme, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; La Laitière de Montfermeil, 5 vol.<br />
+&mdash;&mdash; La Jolie Fille du Faubourg, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Georgette ou la Nièce du Tabellion, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; L'Homme de la nature et l'Homme policé, 5 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Mon voisin Raymond, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Gustave, ou le mauvais Sujet, 3 vol.<br />
+&mdash;&mdash; La Pucelle de Belleville, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Un bon Enfant, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Carotin, 3 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Madeleine, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Jean, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; André le Savoyard, 5 vol.<br />
+&mdash;&mdash; L'Homme aux trois Culottes, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Petits Tableaux de m&oelig;urs, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; M. Dupont, ou la Jeune Fille et sa Bonne, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Frère Jacques, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Ni Jamais, ni Toujours, 4 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Contes en vers, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Jenny, ou les trois Marchés aux Fleurs, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; La Grande Ville, 6 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Mon ami Piffard, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Tyler le Couvreur, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; L'Amour qui passe, etc., 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">LACROIX</span>.
+La Justice des hommes, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">LAMARTINE</span>.
+Recueillements poétiques, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Raphaël, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Confidences, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; La Révolution de 1848, 4 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">LATOUCHE</span>. Un Mirage, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le comte de Mansfeld, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">LEBRUN</span>.
+Esquisses bruxelloises, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">LOTTIN DE LAVAL</span>.
+Le Comte de Montgommery, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">MALLEFILLE</span>.
+Le capitaine la Rose, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">MICHEL MASSON</span>.
+Raphaël et Lucien, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Souvenirs d'un Enfant du peuple, 8 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Trois Marie, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">MENCIAUX</span>.
+Madame de Brabantane, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">MERY</span>. La Floride, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les deux Amazones, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; A Louer présentement, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">MONTÉPIN</span>
+(<span class="catcap">X.</span> de). Pivoine, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Amours d'un Fou, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Vicomte de Torcy, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Confessions d'un Bohème, vol. 1 et 2.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">MONTHOLON</span>.
+Hist. de la Captivité de Sainte-Hélène, 3 v.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">MUSSET</span>
+(<span class="catcap">P.</span> de). Les deux Maîtresses, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; La Duchesse de Berry, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Puylaurens, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">NODIER</span>
+(<span class="catcap">CH.</span>). La Neuvaine de la Chandeleur, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">OLD NICK</span>.
+Violette (sous presse).</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">OURLIAC</span>
+(<span class="catcap">E.</span>). Suzanne, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Brigitte, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">PRÉVOST</span>. Manon Lescaut, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">RABOU</span>
+(<span class="catcap">CH.</span>). L'Allée des Veuves, 3 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Cabinet noir, vol. 1 à 5.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">REYBAUD</span>
+(<span class="catcap">MADAME CH.</span>). Les deux Marguerite, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Gabrielle, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Sans Dot, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Marie d'Enambuc, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Hélène, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">REYBAUD</span>
+(<span class="catcap">L.</span>). Édouard Mongeron, 5 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure
+ des Républiques, 6 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">ROYER</span>.
+Robert-Macaire en Orient, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">SAINT-AGUET</span>
+(<span class="catcap">M.</span>). Lucienne, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">SAINT-FÉLIX</span>.
+Les Officiers du Roi, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Sylvanie, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Soupers du Directoire, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">SAINT-HILAIRE</span>
+(<span class="catcap">ÉMILE-MARCO</span>). Napoléon au Conseil
+ d'État, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; La Veuve de la grande Armée, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">SAINTINE</span>.
+Histoire de la belle Cordière, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; L'esclave du Pacha, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Métamorphose de la Femme, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Antoine, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">SAND</span>
+(<span class="catcap">G.</span>). Le Péché de monsieur Antoine, 3 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Jeanne, 2 vol.<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269"></a></span>
+&mdash;&mdash; Le Meunier d'Angibault, 3 vol.<br />
+&mdash;&mdash; François le Champi, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Petite Fadette, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">SANDEAU</span>. Les Revenants, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Un Héritage, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Sacs et Parchemins, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">SCRIBE</span>
+(<span class="catcap">E.</span>). Carlo Broschi, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">SORR</span>
+(<span class="catcap">DE</span>). La plus heureuse Femme du monde, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">SOUBIRAN</span>
+(<span class="catcap">A.</span> de). Marguerite et Jeanne, 2 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">SOULIÉ</span>
+(<span class="catcap">FRÉD.</span>). Au Jour le Jour, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Duc de Guise, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Vicomte de Béziers, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Prétendus, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Eulalie Pontois, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">SOULIÉ</span>
+(<span class="catcap">FR</span>). La Lionne, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Si Jeunesse savait! etc., 5 vol.<br />
+&mdash;&mdash; La Comtesse de Monrion, 3 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Pierre Landais, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">SOUVESTRE</span>
+(<span class="catcap">E.</span>). Mémoires d'un Sans-Culotte, 3 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Péchés de Jeunesse, 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">SUAU DE VARENNES</span>.
+Mystères de Bruxelles, 8 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">SUE</span>
+(<span class="catcap">E.</span>). La Salamandre, 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; L'Aventurier, 3 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Mystères de Paris, 10 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Gérolstein, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Le Juif-Errant, 13 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les Mystères du Peuple, 1 et 2.<br />
+&mdash;&mdash; Les Mystères de Paris, drame, 1 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Les sept Péchés capitaux (L'Orgueil), 5 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Id. (L'Envie), 3 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Id. (La Colère), 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Id. (La Luxure), 2 vol.<br />
+&mdash;&mdash; Id. (La Paresse), 1 vol.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">THIERS</span>.
+Le Consulat et l'Empire, vol. 1 à 24.</p>
+
+<p class="catal"><span class="catcap">VIGNY</span>
+(<span class="catcap">ALFRED</span> de). Cinq-Mars, 2 vol.</p>
+
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+
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+
+<pre>
+
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+
+End of the Project Gutenberg EBook of La dette de jeux, by Paul Lacroix
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DETTE DE JEUX ***
+
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+Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
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+++ b/README.md
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #37524 (https://www.gutenberg.org/ebooks/37524)