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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 3648, 25 Janvier 1913 + +Author: Various + +Release Date: September 22, 2011 [EBook #37506] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3648, 25 *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 3648, 25 Janvier 1913 + +Avec ce numéro L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE +CONTENANT: +BAGATELLE + + + +LA REVUE COMIQUE, par Henriot. + + + +Ce numéro se compose de VINGT-QUATRE PAGES dont huit brochées à part +avec des aquarelles de L. Sabattier: UN MOIS À PÉKIN. + +Il contient deux suppléments: +1° _L'Illustration Théâtrale_ avec le texte complet de BAGATELLE, de +Paul Hervieu, et un portrait de l'auteur par Léon Bonnat, reproduit en +couleurs; +2° Le 1er fascicule des SOUVENIRS D'ALGÉRIE (Récits de chasse et de +guerre), du général Bruneau. + + + +[Illustration: L'ILLUSTRATION +Prix de ce Numéro: Un Franc. SAMEDI 25 JANVIER 1913 71e Année.--N° 3648.] + +[Illustration: M. RAYMOND POINCARÉ Élu président de la République +française le 17 janvier, pour entrer en fonctions le 18 février 1913. +_Photographie Ch. Gerschel, prise spécialement pour_ L'Illustration, _le +lendemain de l'élection présidentielle, dans le cabinet de travail de M. +Poincaré, rue du Commandant-Marchand._] + + + +AVIS AUX ACTIONNAIRES +DE «L'ILLUSTRATION» + +_MM. les Actionnaires de la Société du journal_ L'ILLUSTRATION _sont +convoqués en Assemblée générale ordinaire pour le jeudi 13 février +prochain, au siège social,_ 13, rue Saint-Georges, Paris, _à deux +heures._ + +ORDRE DU JOUR: + +Lecture des rapports du gérant et du conseil de surveillance. Examen et +approbation, s'il y a lieu, de ces rapports, du bilan et des comptes de +l'exercice 1912.--Répartition des bénéfices.--Fixation du +dividende.--Proposition du gérant relativement aux frais +généraux.--Renouvellement du conseil de surveillance.--Fixation du +chiffre du traitement du gérant pour l'année 1913. + +_Pour assister à cette réunion, MM. les Actionnaires propriétaires de_ +TITRES AU PORTEUR _doivent en faire le dépôt avant le 7 février, à la +Caisse de la Société. Il leur sera remis en échange un_ RÉCÉPISSÉ +_servant de carte d'entrée._ + + + +_C'est, comme il convenait, à l'Élection présidentielle du 17 janvier +qu'est consacrée la plus grande partie de ce numéro. Nous n'avons pas +voulu cependant ajourner la publication du second article illustré de_ +L. SABATTIER: _Un mois à Pékin. Il remplit huit pages brochées à part, +dont quatre en couleurs._ + +_Dans le supplément théâtral de cette semaine, qui contient Bagatelle, +de_ PAUL HERVIEU, _nos lecteurs trouveront une autre gravure en +couleurs: le portrait du grand écrivain, par_ LÉON BONNAT. + +_Dans le prochain numéro, nous publierons Kismet._ + + + +COURRIER DE PARIS + +LE FROID + +--Oui, je pars. Je pars demain, déclara, dans le salon où nous étions +réunis, à l'heure du thé, un homme d'environ cinquante ans. + +Ces mots déchaînèrent à la minute un concert d'exclamations et de +regrets: «--Quelle chance vous avez!... Je vous envie! Vous allez dans +le Midi, bien sûr? Chercher le soleil? Ah! la chaleur! la bonne chaleur! + +--Vous n'y êtes pas, dit-il, je vais quérir la neige et trouver le +froid.» + +Et, comme chacun s'étonnait, croyant à une boutade, il précisa sa +pensée: «Mais oui. J'ai été élevé dans cette idée fondamentale qu'il y +avait des saisons. Les saisons! Ma mère m'en a tout de suite, dès que +j'ai pu commencer à bégayer, appris et fait épeler les noms, justement +sur un calendrier, que j'ai depuis conservé comme une rareté et une +relique. C'était un calendrier de 1831, de sa jeunesse à elle, et +qu'elle avait gardé. Je le vois. Fané, décoloré, un peu cassé, ayant +souffert des coins, garni toujours de la ficelle vieux rose qui avait +servi à l'accrocher. Il portait, écrits au-dessus des colonnes de mois, +les noms respectifs des saisons qui étaient au nombre de _quatre_. Oh! +je ne me trompe pas! Mes souvenirs sont très précis. Pas une de plus, +pas une de moins. On les appelait: l'Hiver, le Printemps, l'Été et +l'Automne. Et quatre images ravissantes, ineffaçables à jamais dans mon +esprit et reproduites dans mon coeur, déterminaient et fixaient le +caractère spécial de chacune des époques distinctes et qui ne se +confondaient pas, qui étaient comme les parents, les membres, séparés et +unis, d'une même famille, désignée sous le vocable d'_année_. + +» Voici ce que représentaient ces vignettes, tableaux parlants: + +» Pour l'Hiver, c'était un lac immense, à perte de vue gelé, sur lequel +glissaient, avec une grâce vertigineuse, des messieurs en chapeau haut +de forme et drapés de manteaux romains, chaussés de patins recourbés +comme des cimeterres. Des dames indolentes étaient poussées dans des +traîneaux d'où retombaient des fourrures balayant la glace, et sur le +bord du lac une vieille femme de la campagne pliait, le dos courbé sous +un fagot de bois mort, tandis qu'au loin,... bien loin... bien loin... +une petite fumée, solide et nourrie, se sauvait d'un toit de chaumière +écrasée de neige. Ah! qu'on devait donc bien se chauffer les pieds dans +cette petite maison-là! Le Printemps, c'était deux jeunes filles, +assises en robe de bal, dans une prairie, taquinant ensemble une +pâquerette, non loin d'une tour gothique sur les créneaux de laquelle +deux pigeons se cajolaient. L'Été s'exprimait par un repas joyeux sur +l'herbe, et la course échevelée d'une fillette en pantalon de percale, +agitant un filet d'un vert de sucre d'orge à la poursuite d'un papillon +de la taille d'un merle. Et enfin, des vendangeurs actifs et accroupis +parmi les treilles couleur d'or, un promeneur pensif avec un livre +ouvert à la main, et des enfants lançant dans le ciel un indécis +cerf-volant plus grand qu'eux, en forme de bouclier des croisades, +soulignaient les charmes acides et toute la mélancolie de l'Automne. + +» Tout cela était parfaitement clair et indubitable. On ne pouvait s'y +méprendre. Il y avait des saisons. Elles existaient. Ma mère les avait +vues, comme je vous vois. Elle les avait passées maintes fois depuis +qu'elle était au monde, et ses parents aussi. Souvent elle me raconta +que l'hiver de telle année, en Gâtinais, la rivière avait été prise +pendant plus d'une semaine et qu'elle l'avait traversée à pied, et +qu'elle portait de la mousseline à pois aux processions du mois de +Marie, et que dès juillet on ne savait plus où se fourrer tellement il +faisait chaud. J'ai donc pris, dès le jeune âge, cette mauvaise +habitude, d'une règle climatérique, d'une marche et d'un ordre dans la +succession, la distribution du chaud et du froid, du soleil et de la +pluie, de la grêle et du vent. J'ai besoin pour bien vivre et demeurer +l'esprit tranquille de n'être pas troublé ni bousculé de ce côté-là. De +cette discipline de la nature dépend la mienne, celle de mes pensées, et +si tout se conduit mal autour de moi je commence moi-même à me déranger. +Or voici plus d'une demi-douzaine d'années que le ciel a la berlue et +que les saisons, atteintes de folie, douce ou furieuse, entrent les unes +dans les autres, au point qu'on ne peut plus les distinguer. Elles +semblent s'amuser à un continuel cache-cache, et se déplacer sans cesse. +Et, pour mieux nous jouer un tour, elles n'observent plus le leur. Les +bourgeons pointent en janvier et il gèle à la Trinité. Eh bien, j'avoue +que ces aberrations de la nature me rendent malade et que je m'applique +alors, autant qu'il m'est permis, à y remédier, en allant chercher, là +où j'ai le plus de probabilités de la rencontrer, la température +correspondante au moment de l'année. J'entends maintenir avec énergie, +et rétablir quand elle est rompue, la tradition classique, c +'est-à-dire: du froid pendant l'hiver, du frais au printemps, du chaud +en été, et de l'humide à l'automne. Ces sensations physiques me sont +nécessaires, indispensables. Elles sont réclamées par mon corps et par +ma raison avec autant de force et de netteté que l'est, par mon esprit, +mes yeux et mes oreilles, la perception du temps et de sa mesure... +Pourriez-vous vivre en face d'une horloge continuant à marcher quoique +détraquée, et qui marquerait et sonnerait onze heures quand il en est +trois? Accepteriez-vous, d'autre part, un baromètre qui indiquerait +ponctuellement la tempête quand le firmament est d'azur et qui piquerait +au beau quand l'orage éclate? Non. Comprenez donc en ce cas que j'exige +une corrélation loyale entre la saison et son expression, ses +manifestations logiques et légitimes. Or nous sommes en janvier, et il +fait ici un avril pourri. Je m'en vais donc à la rencontre de l'hiver, +et je pars demain. + +--Pour où? + +--Pour la Suisse. + +--Simplement? C'est tout? Pourquoi pas les pays plus avancés du Nord? +les royaumes de glace? les pôles? + +--Parce que je suis un sage et qu'il ne faut rien exagérer... Je veux du +froid, sans doute, du vrai et du bon, mais supportable, du froid joli et +civilisé. Je n'exige pas celui des pâles voyageurs et des virtuoses du +scorbut, celui qui solidifie le mercure et fait craquer les ongles... Ce +sera pour plus tard, quand je serai entraîné. En attendant, la Suisse +pacifique et sans surprises violentes me convient assez. Les hôtels y +sont excellents, chauffés à merveille, les sapins ont des givres qui +semblent oubliés de la nuit de Noël et la neige y a la couleur du lait +qui remplit les seaux de bois dans les vacheries. Je me réjouis déjà de +la voir, étendue partout, cette neige honnête, d'y marcher, d'y compter +les trous de mes pas, d'y observer la forme si sympathique de mes pieds +plus petits que leur trace, d'entendre le craquement de soie que vont +faire, en la pressant bientôt, mes prudentes semelles. J'ai toujours +éprouvé qu'elle exerçait sur nous une action morale extraordinaire et +vivifiante. Elle fouette et bat le sang, resserre les tissus de la peau +comme ceux des idées. Elle fait penser pur et blanc, et jamais ne finit +dans la boue. Le froid précisément la préserve de cette dégradation et +de cette souillure, il la maintient et la pétrifie. C'est le plus beau +des tapis, le plus moelleux des gazons. Et puis la Suisse, prise +brusquement et à petites doses, nous donne, l'hiver, d'admirables leçons +de calme et d'immobilité. Le mouvement même et les exercices auxquels on +s'y livre ont leur rythme, leurs lois, et n'offrent rien de commun avec +l'agitation que nous cause la fièvre cérébrale de Paris. On n'est plus +le même en face de la montagne, on retrouve sa plénitude, son équilibre +et sa sérénité...» + +Arrêtant là tout d'un coup son apologie du froid, l'amateur des saisons +sentit qu'il en avait dit assez et rentra dans le silence que personne +autour de lui ne songea d'ailleurs à rompre. Chacun suivait, pour une +minute au plus... dans l'avenir comme dans le passé, sa vision +personnelle d'hiver et de frimas. Celui-ci était retourné aux +récréations de l'enfance... aux mois d'engelures et de cache-nez, aux +glissoires dans la cour... Celui-là aux grand'gardes pendant le siège, +dans les tranchées durcies... Cet autre à la lecture du _Capitaine +Hatteras_, du temps que, sous la lampe de famille, il naviguait en +frôlant les banquises. Une jeune femme, les yeux fermés, dansait à ce +bal costumé où la poudre lui allait si bien... Et, du fond de son +fauteuil, une grand'mère regardait en face d'elle, dans la glace, ses +cheveux devenus d'argent dont la neige ne fondrait plus. + +HENRI LAVEDAN. + +(Reproduction et traduction réservées.) + + + +[Illustration: Son grand-oncle: Paulin Gillon, député de la Meuse et +maire de Bar-le-Duc de 1840 à 1848.] + +[Illustration: Son arrière-grand'mère: Mme Landry Gillon.] + +[Illustration: Son arrière-grand-père: Landry Gillon, neuf fois député +de la Meuse.] + +TROIS ARRIÈRE-PARENTS DE M. RAYMOND POINCARÉ + +LE NOUVEAU PRÉSIDENT + +L'ÉLECTION PAR L'ASSEMBLÉE NATIONALE + +Nulle élection, sans doute, ne reçut de l'immense majorité de l'opinion +un accueil plus chaleureux, plus enthousiaste, que celle qui vient de +porter à la suprême magistrature de la République M. Raymond Poincaré. + +En France, une joie sereine, des espoirs infinis, une confiance +touchante, une patriotique fierté. En Europe, une sympathie unanime qui +s'est traduite par les télégrammes les plus flatteurs pour l'élu, +qu'avaient désigné et sa haute valeur intellectuelle et la dignité +irréprochable de sa carrière politique. Quiconque aime la France a +marqué d'une pierre blanche la date du 17 janvier. Il semble que de ce +jour-là une ère nouvelle se soit ouverte pour notre pays. + +Nous ne saurions revenir sur les luttes qui agitèrent cette journée et +celles qui la précédèrent: c'est le passé,--un passé qu'il faut effacer +dans la concorde, la paix, le travail fécond pour la patrie. + +Notons toutefois, puisque aussi bien nous nous efforçons d'enregistrer +ici, semaine par semaine, pour les chercheurs de l'avenir, les faits qui +intéressent l'histoire, notons les deux phases principales de cette +lutte qui fut ardente, les deux scrutins dont le dernier donna à M. +Raymond Poincaré la victoire sur son concurrent, M. Jules Pams. + +[Illustration: M. et Mme Antoni Poincaré, père et mère du nouveau +Président.] + +La compétition, en effet, était nettement circonscrite entre ces deux +hommes politiques. Et chacun d'eux avait son grand électeur, M. Georges +Clemenceau, ancien président du Conseil, menant campagne pour M. Pams, +après avoir, un moment, dans les réunions préparatoires, soutenu M. +Antonin Dubost, tandis que M. Aristide Briand, garde des sceaux, ancien +président du Conseil aussi, défendait de tout son coeur la candidature +de M. Raymond Poincaré. Et c'étaient là deux Warwicks également +passionnés, également habiles et connaissant à fond leur Parlement et +les ressorts qu'il convient de faire jouer pour l'émouvoir, le décider. +Il faut bien croire pourtant--le résultat acquis est là qui en +témoigne--que l'éloquence de l'un fut plus persuasive que la verve de +l'autre. + +[Illustration: La maison natale de M. Raymond Poincaré, à Bar-le-Duc.] + +Au premier tour de scrutin, M. Raymond Poincaré venait en tête avec 429 +voix contre 327 à son concurrent. D'autres votes s'étaient égarés, on +peut bien le dire aujourd'hui sans risquer de désobliger personne, sur +les noms de MM. Ribot et Deschanel, qui n'étaient plus candidats; un +fantaisiste avait même accordé son suffrage à M. Henri Rochefort, tandis +que les socialistes, avec ensemble, votaient pour leur doyen d'âge, M. +Vaillant. + +Pourtant, M. Raymond Poincaré n'avait pas atteint la majorité absolue, +qui était de 434 voix, 867 suffrages ayant été exprimés. Il fallut un +second tour de scrutin. + +M. Raymond Poincaré y triompha. Du moment où, gravissant les degrés de +la tribune pour déposer son bulletin, il fut salué par les acclamations +de l'Assemblée nationale, sa victoire déjà était certaine. De fait, 483 +voix--le chiffre même qu'avait obtenu autrefois M. Émile Loubet--lui +décernaient l'honneur suprême. Et M. Antonin Dubost, du haut du +fauteuil, le proclama «Président de la République française pour sept +ans à partir du jour où prendrait fin le mandat du Président en +exercice». + +De longs applaudissements, des cris de «Vive la République!» saluèrent +cette formule sacramentelle,--auxquels firent écho, dehors, dans la cour +de Marbre, sur la place d'Armes, dès que la foule connut les résultats +du scrutin, d'enthousiastes vivats. Quelques heures plus tard, c'était +le pays tout entier qui exultait à la nouvelle de cette élection qu'il +souhaitait, qu'il espérait d'une ardeur telle que toute autre l'eût déçu +profondément. + + + +LA VIE DE M. RAYMOND POINCARÉ + +Le nouveau chef d'État est Lorrain de bonne souche, et, dans les +circonstances actuelles, il n'est pas jusqu'à cette origine qui ne donne +au choix de l'Assemblée nationale un caractère patriotique, sentimental, +peut-on dire, dont le peuple entier a été profondément touché. + +[Illustration: M. Antoni Poincaré, dans les dernières années de sa vie, +photographié par Mme Raymond Poincaré.] + +M. Poincaré (Raymond-Nicolas-Landry, sur les registres de l'état civil) +est né, en effet, à Bar-le-Duc le 20 août 1860. Son père, Antoni +Poincaré--. Un Nancéen--mort l'an dernier inspecteur général des ponts +et chaussées, était alors, dans cette ville, ingénieur ordinaire au +corps. Il habitait, dans la rue des Tanneurs, qui a depuis changé son +nom expressif pour celui de rue Nève, une maison de décorative +apparence, qui garde encore le caractère sobre et élégant des +architectures du dix-huitième siècle, mais qui, en réalité, est beaucoup +plus ancienne. En arrière, est un jardinet très simple que coupe un +canal aux sombres eaux vives, une dérivation de l'Ornain au bord de +laquelle, probablement, en des temps lointains, s'échelonnaient les +ateliers qui avaient donné à la rue des Tanneurs sa vieille +dénomination. + +[Illustration: Le petit Raymond Poincaré, à six mois, sur les genoux de +sa mère; à trois ans, près de son chien favori; le jour de sa première +communion. TROIS INSTANTANÉS DE L'ENFANT QUI DEVAIT ÊTRE UN JOUR +PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE] + +L'immeuble appartint longtemps à M. Ficatier-Gillon, grand-père maternel +de M. Raymond Poincaré. Ce nom de Gillon est vénéré dans le Barrois, +ayant été illustré tour à tour par Jean Landry Gillon qui, sous le règne +de Louis-Philippe, avocat général à la Cour de cassation, fut élu neuf +fois député de la Meuse, preuve éclatante de son ascendant sur ses +compatriotes, et par Paulin Gillon, avocat, maire de Bar de 1840 à 1848, +puis également député, puis enfin sénateur inamovible et sur qui un +dicton charmant courait, là-bas, au pays: «Paulin Gillon, à l'occasion, +sait dépouiller sa table pour faire une bonne action.» Le premier était +l'arrière-grand-père, le second le grand-oncle du nouveau Président. + +[Illustration: Le lycée de Bar-le-Duc, où le jeune Raymond Poincaré fit +ses études.--_Phot. Oterlaender._] + +La maison familiale de la rue des Tanneurs passa plus tard au docteur +Enard dont le fils, lui-même médecin distingué, continue de l'habiter et +en fait, avec infiniment de bonne grâce, les honneurs aux visiteurs +curieux. Et Mme Enard mère évoque la figure de l'enfant aujourd'hui élevé +si haut, du «petit monsieur Raymond», sérieux de toujours, appliqué, +précis; montre, au pied d'un vieil arbre, le banc de fonte où, studieux +écolier, il préparait ses leçons, et la fenêtre de laquelle il fixa, en +un dessin hésitant que conserve pieusement quelque intime, le panorama +pittoresque du vieux Bar juché sur sa colline. + +La précoce maturité du caractère, c'est la première qualité que +s'accordent à discerner, chez M. Raymond Poincaré, ceux qui le connurent +jeune, ses condisciples d'il y a trente à quarante ans, ceux qui +l'accompagnaient, le matin, au lycée par cette rue de la Banque toute +bordée de souvenirs émouvants: la maison qu'occupa Bismarck aux jours +tragiques, celle où logeait Moltke, et la Banque elle-même, le vaste +hôtel où s'installa le roi Guillaume et où se décida, en conseil de +guerre, le fameux «mouvement tournant» qui aboutit à la prise de Sedan. + +[Illustration: «Le Clos», vu du jardin.] + +[Illustration: «Le Clos» et la campagne environnante.] + + + +LA PROPRIÉTÉ DE M. RAYMOND POINCARÉ, A SAMPIGNY, DANS LA MEUSE + +Au reste, ce pays, tel qu'il apparaît, du moins, en cette saison, voilé +de brumes, pailleté de givre, ce pays, dont rêvera, quelques années plus +tard, nostalgique, le lycéen de Bar exilé à Paris et interné à +Louis-le-Grand, semble prédisposer aux pensées graves. Il apparaît +lui-même songeur, sévère un peu, malgré la courbe molle de ses collines +et l'argent frissonnant de ses rivières enchâssées dans l'émail vert des +prairies gorgées d'eau. De Bar-le-Duc à Sampigny, petit bourg très fier, +désormais, de posséder le castel neuf, aux toits élancés, qui s'érige au +bord d'un domaine modeste où, chaque été, le Président vient jouir de +quelques semaines de repos, de Sampigny à Nubécourt où, dans un petit +enclos ombreux, à l'écart des tombes du village déferlant au pied des +murs d'un vieux sanctuaire roman, ondulent les sépultures des familles +Gillon, Ficatier, Poincaré, les lames sous lesquelles reposent et Landry +et Paulin Gillon, et le tertre où l'on étendit, voilà un an à peine, la +dépouille d'Antoni Poincaré, près d'une autre place préparée dont +l'écusson vide attendra longtemps encore, nous l'espérons, le nom de +Nanine-Marie Ficatier, son épouse; dans toute cette contrée si proche +des frontières, attentive comme une sentinelle, sur les routes sinueuses +et accidentées où, à chaque détour, presque, on croise ou l'on dépasse +quelque troupe en manoeuvres, quelque patrouille, où à chaque pas vous +salue d'un sourire plein de confiance et d'entrain quelque petit soldat +courbé sur une ingrate et nécessaire besogne de terrassier, du haut des +collines rondes, à travers les bois poudrés à frimas, ce qu'on éprouve +c'est une impression de recueillement, non point mélancolique et dolent, +comme en Bretagne par exemple, mais volontaire, mais concentré, profond. +Et la devise de Bar-le-Duc traduit à merveille l'état d'âme des hommes +issus de ce fort terroir qui vous conquiert sans s'y appliquer par des +sourires: «Plus penser que dire». + +Le jeune Raymond Poincaré quitta le pays de son enfance à seize ans, +pour venir faire à Paris sa rhétorique supérieure et sa philosophie. Son +départ du lycée de Bar laissait à ses émules affectueux, à ses amis de +coeur, qui s'appelaient Pol Brouchot, aujourd'hui conseiller à la cour +de Paris, Léon Oudinot, mort censeur des études au lycée Buffon, et +Henry Bohn, qui fut sous-inspecteur de l'enregistrement et qui a disparu +aussi, des gerbes de lauriers à se partager. Il est amusant de +feuilleter les palmarès des dernières distributions de prix où il fut +nommé; son nom y figure à chaque paragraphe: excellence, narration +latine, narration française, version latine, version grecque, thème +grec, histoire, géographie, allemand, mathématiques, histoire naturelle, +dessin d'imitation,... les lettres, les sciences, les arts même, son +intelligence vive s'assimile avec une aisance égale toutes les matières +du programme. Un de ses professeurs à Louis-le-Grand, M. Lafon, +l'orientera vers les lettres et décidera de sa vocation. + + + +LA CARRIÈRE POLITIQUE + +Bachelier, puis licencié ès lettres, l'étudiant dut interrompre, en +1879, son droit pour satisfaire, comme volontaire d'un an aux +obligations militaires. Elles furent légères à cet homme de devoir, à ce +Lorrain patriote fervent. «On a eu raison, écrivait-il de Nancy, où il +était incorporé au 26e d'infanterie, à son ami Pol Brouchot, on a eu +raison de te dire que mon volontariat m'est une tâche fort douce et ceux +qui t'ont assuré que je n'avais pas encore trouvé ici l'occasion de me +chagriner ne sont pas des conteurs.» + +Il était caporal quand il passa ses examens de seconde année. Au sortir +du régiment il était sergent. Et il témoigna de son amour du métier +militaire en servant tour à tour comme sous-lieutenant de réserve aux +chasseurs à pied, puis comme lieutenant et comme capitaine aux alpins. + +En 1880, il entrait au barreau, et Me du Buit le choisissait comme +secrétaire: ce fut l'aurore de sa carrière au Palais, où il devait +bientôt se classer parmi les maîtres. C'est à ce moment que, curieux +sans doute de connaître un domaine voisin de celui qui était sien, il +fut--il veut bien, avec cette délicieuse urbanité qui est l'une de ses +qualités les plus séduisantes, le rappeler à l'occasion à ceux d'entre +nous qu'il accueille--un peu notre confrère, ayant assumé les fonctions +de chroniqueur judiciaire au _Voltaire_. + +Il commença sa carrière politique comme chef de cabinet de M. Jules +Develle, son compatriote, titulaire, dans le cabinet Freycinet, en 1886, +du portefeuille de l'Agriculture. Ce fut alors qu'il posa sa +candidature, comme conseiller général, dans le canton de Pierrefitte +(dont Sampigny, son actuelle résidence d'été, est l'une des communes). +Il fut élu. L'année suivante, il remplaçait comme député de Commercy M. +Liouville. L'arrondissement, fidèle, lui renouvela son mandat jusqu'en +1902, jusqu'au moment où il passa de la Chambre au Sénat. + +[Illustration: M. Raymond Poincaré, député de la Meuse, à 27 ans.] + +A la Chambre des députés, M. Raymond Poincaré avait, d'emblée, conquis +une situation enviable. Un discours sur le budget des finances, en +octobre 1890, avait mis en lumière la clarté de son esprit, son entente +des affaires publiques. En 1893, il se voyait confier le rapport général +sur le budget. Cette même année, il faisait partie, comme ministre de +l'Instruction publique, du cabinet Charles Dupuy, qui dura seulement +quelques mois (avril-décembre). Mais quand, six mois plus tard, M. +Charles Dupuy reprit la présidence du Conseil, il confia à M. Raymond +Poincaré le ministère des Finances (juin 1894 à janvier 1895). M. Ribot, +qui succéda à M. Ch. Dupuy comme chef du gouvernement, conserva ce +collaborateur précieux, que la souplesse de son esprit et l'étendue de +ses connaissances mettaient à même de rendre, à la tête de l'un ou +l'autre département, des services distingués, lui confiant derechef le +ministère de l'Instruction publique. + +[Illustration: Mme Raymond Poincaré. Phot. Nadar.] + +La chute du cabinet Ribot fit rentrer dans le rang M. Raymond Poincaré. +Ses collègues le portèrent bientôt à la vice-présidence de la Chambre, +où il fut tour à tour réélu trois fois (1896-1897-1898). + +M. Sarrien, en mars 1906, le rappela au pouvoir, lui attribuant le +ministère des Finances, qu'il abandonna au moment où M. Clemenceau fut +appelé à former un cabinet. + +A la fin de 1911, période troublée, inquiète, on discutait le traité +franco-allemand. M. Raymond Poincaré était chargé, par le Sénat, de +rédiger le rapport sur cet instrument diplomatique lorsque tomba le +ministère Caillaux. C'est alors qu'il fut appelé--janvier 1912--à former +le cabinet aux destinées duquel il présida jusqu'au 17 janvier dernier. + +Au cours de ses passages successifs au ministère, M. Raymond Poincaré a +attaché son nom à diverses réformes ou actes politiques importants. Il a +fait proclamer l'autonomie des Universités, créé le doctorat ès sciences +politiques et administratives, fait adopter l'impôt progressif sur les +successions, puis, président du Conseil, fait ratifier au Parlement le +traité franco-allemand et le traité franco-espagnol, voter le traité +instituant le protectorat marocain et, enfin, fait accepter par la +Chambre la réforme électorale. + +Au moment où l'Assemblée nationale vient de donner à sa politique +générale une si haute et si éloquente consécration, il sied de rappeler, +bien que ces souvenirs soient encore tout frais dans nos mémoires, avec +quel fier souci de la dignité nationale il a dirigé, depuis un an, les +affaires extérieures de la France. + +En ces derniers mois, il avait assumé un rôle agissant qui lui avait +conféré, aux yeux de l'Europe entière, un prestige considérable. Dès que +se dessina la crise balkanique, il avait pris l'initiative généreuse de +faire, appel à une entente des puissances en vue d'une action +pacificatrice. Il n'a pas dépendu de ses sages conseils, des vaillants +efforts qu'il multiplia jusqu'au bout, que l'orage actuel ne fût +conjuré. Le mérite de son attitude, si conforme à la grande tradition +française, demeure entier à son actif: il s'est, en ces jours troublés, +inquiétants, affirmé grand homme d'État. Son influence dans la politique +intérieure ne fut pas moins bienfaisante. L'autorité avec laquelle, au +nom de la France, il avait paru devant l'Europe, ferme sans provocation, +l'esprit conciliant mais résolu qu'il avait montré en face des +adversaires mêmes du dedans, ce sont les deux bases solides de l'estime, +de l'affection que lui a vouées la foule équitable. + + + +L'ACADÉMICIEN + +M. Raymond Poincaré est, depuis 1909, membre de l'Académie française où +il a remplacé cet autre Lorrain admirable, Émile Gebhart et où l'a +accueilli M. Ernest Lavisse. + +En dehors des classiques thèses de doctorat, en dehors même de son +oeuvre oratoire, plaidoiries, discours politiques, d'une pensée si forte +et d'une forme littéraire si parfaite, il était désigné au choix de +l'illustre Compagnie par un ouvrage qui, sous le titre _Idées +contemporaines_, publié en 1906, contient une série d'études sur des +sujets très divers, du «Courage fiscal» à un «Éloge d'Arago», d'un +chapitre sur «l'Éducation des jeunes filles» à un autre sur «Jeanne +d'Arc et l'idée nationale», où son esprit pénétrant, son talent sobre et +de grand style se montrent sous les aspects les plus variés et les plus +captivants. + +Et, détail piquant, celui qui, dans quelques semaines, va porter en +écharpe le grand cordon de la Légion d'honneur n'était, jusqu'à présent, +pas même chevalier de l'ordre... Que, d'ailleurs, on n'en prenne pas +texte pour récriminer contre l'injustice de ceux qui récompensent les +mérites. La vérité est que M. Raymond Poincaré était entré dans la +politique, était ministre même avant l'âge où les plus ambitieux peuvent +songer à la croix,--et qu'une loi sévère interdit aux parlementaires en +fonctions de la recevoir, quels que soient les services qu'ils puissent +rendre à la République. + +G. B. + + + +[Illustration: L'élément féminin au Congrès de Versailles: le couloir +des tribunes réservées. _Dessin de Simont_.] + +LES COULISSES DU CONGRÈS + +DANS LES COULOIRS DES TRIBUNES + +Nous montrons, plus loin, par un document photographique qui fixe une +minute d'histoire, l'acte décisif du Congrès, la proclamation, devant +l'Assemblée nationale, du nouveau président de la République. Mais ce +n'est pas dans la salle des séances que se joua tout entière la partie +engagée pour la plus haute magistrature de l'État. Et les coulisses, +mondaines et politiques, de l'élection présentèrent, en cette journée +mémorable, de curieux aspects. + +[Illustration: M. Antonin Dubost ouvrant la séance. _Croquis de H. Le +Riche._] + +Dans le couloir des tribunes réservées à d'heureux et rares invités, à +l'heure du vote, on se croirait presque dans un couloir de théâtre, +pendant un entr'acte de répétition générale. Le spectacle parlementaire +qui se donne ici est, en effet, fort couru, et jamais, de mémoire de +congressiste, on ne vit salle plus brillante, plus nombreuse en jolies +femmes. Elles sont venues là, attirées par la grande affaire parisienne +qu'est avant tout, à leurs yeux, l'élection présidentielle, excitées +comme par l'attrait d'une pièce nouvelle, dont on a beaucoup parlé avant +que le rideau se lève, et dont on attend beaucoup: sera-ce le triomphe +indiscutable, complet, ou simplement le succès d'estime? + +De leurs fauteuils de balcon où elles formaient la plus gracieuse des +«corbeilles», elles ont assisté à la première partie du +spectacle,--entendez la proclamation du premier scrutin. Et maintenant, +répandues dans les couloirs, elles échangent leurs impressions et leurs +voeux, consultent l'important personnage qui passe, un papier à la main, +discutent les chiffres, commentent les résultats. Tandis qu'en bas, dans +la galerie des Bustes, les dernières passions se mêlent et se heurtent à +grand bruit, ici on cause discrètement, à voix douce, comme dans un +salon. Une réunion mondaine s'est improvisée, en un coin du palais où +s'agitent les destinées de la France. Et sans doute en est-il, parmi ces +élégantes, qui, reprises bientôt par des préoccupations moins graves, +s'interrompent de parler «politique», pour aborder le +chapitre--inépuisable--des toilettes. + +DANS LA GALERIE DES BUSTES + +Cependant le second tour a commencé, et la salle des séances, où tout à +l'heure se pressaient, impatients d'entendre proclamer le premier +scrutin, les membres de l'Assemblée nationale, s'est vidée en un +instant. C'est maintenant dans la galerie des Bustes, emplie de rumeurs, +qu'est le spectacle. + +[Illustration: M. Aynard et M. Méline.] + +[Illustration: M. Combes et M. Ribot.] + +[Illustration: M. Deschanel. Dans la galerie des Bustes, pendant le +scrutin. _Croquis de H. Le Riche._] + +[Illustration: Les discussions de la dernière heure dans la galerie des +Bustes, pendant qu'on vote dans l'hémicycle. Debout, au premier plan, M. +Combes et l'abbé Lemire; au milieu d'un groupe, M. Aristide Briand +adjurant quelques adversaires de grossir la majorité de M. Poincaré dont +l'élection est déjà certaine; à gauche, deux dessinateurs de +_L'Illustration. Dessin de Léon Fauret._] + +Tandis que chacun va successivement voter, des groupes se forment près +des portes, autour de la table où sont posés les bulletins. Sénateurs et +députés s'abordent, s'interrogent, échangent un mot, un sourire, +rapprochés et séparés au hasard des rencontres. Certains se félicitent, +escomptant le succès de leur candidat; d'autres discutent encore, non +sans véhémence. Des colloques s'établissent, dont plus d'un paraît +imprévu: M. Ribot se penche vers M. Combes, qui, l'instant d'avant +s'entretenait avec l'abbé Lemire. Très entouré, M. Briand exhorte, avec +sa persuasive éloquence, plusieurs parlementaires à «faire l'union +républicaine sur le nom de M. Poincaré». Cependant, comme le jour tombe, +une longue théorie d'huissiers traverse la galerie, porteurs de lampes +destinées aux salons voisins, où des remuons se tiennent... La bataille +va s'achever. + +[Illustration: UNE MINUTE HISTORIQUE AU CONGRÈS DE VERSAILLES.--Le +président de l'Assemblée nationale, M. Antonin Dubost, lit les résultats +définitifs du second scrutin qui donne la majorité absolue à M. Raymond +Poincaré.--_Phot. René Millaud_.] + +Il est exactement six heures quarante-cinq. Après la suspension de +séance d'une heure qui a suivi le second scrutin, le président de +l'Assemblée nationale a fait son entrée dans la salle du Congrès, peu à +peu désertée pendant les opérations de dépouillement et où viennent +d'affluer en un clin d'oeil, dans toutes les travées, de l'extrême +droite à l'extrême gauche, les 872 votants. L'instant est solennel. Une +heure et une date se fixent dans l'histoire parlementaire de la France; +toute l'attention, tous les regards des congressistes vont au président +de l'Assemblée qui se lève, et il y a une minute d'immobilité et de +silence,--tandis qu'au-dessus de ce millier de têtes où viennent de +bouillonner les passions politiques, tout là-haut, allongé sur la +toiture vitrée de la salle, un audacieux opérateur prend un cliché +unique dans les annales de la photographie. Il remplit, lui aussi, son +rôle historique avec vaillance et précision et saisit, dans toute son +ampleur, avec tous ses premiers rôles et tous ses figurants, la +physionomie de ce Congrès du 17 janvier, que les circonstances, les +luttes ardentes de la veille et les indications précises de l'opinion +nationale auront rendu exceptionnel. + +[Illustration: LA POPULARITÉ DU NOUVEAU PRÉSIDENT.--M. Poincaré, le soir +de son élection, paraît (entouré de sa famille et de quelques amis) à +une fenêtre de son hôtel, rue du Commandant-Marchand, pour répondre à +ceux qui sont venus l'acclamer.] + +M. Poincaré a connu, le 17 janvier, les premières émotions de la grande +popularité. Les Parisiens attendaient impatiemment, mais sans vouloir +douter de sa victoire, la décision du Congrès: ils l'ont accueillie avec +une joie unanime. Et ce furent, sur les boulevards, devant les +transparents des journaux annonçant, en lettres lumineuses, les +résultats officiels, dans les cinématographes où déjà se déroulaient, +sur l'écran, les péripéties de la journée, des manifestations spontanées +en l'honneur du nouveau président de la République. + +Salué par des ovations chaleureuses à son retour de Versailles, devant +la gare des Invalides, et aux abords de l'Elysée, où il était allé, +selon le protocole, rendre visite à M. Fallières, l'élu du Congrès avait +regagné son hôtel de la rue du Commandant-Marchand. Plusieurs milliers +de personnes vinrent l'y acclamer vers 11 heures, demandant à grands +cris qu'il se montrât. Et M. Poincaré dut paraître à son balcon, entouré +de Mme Poincaré--que réclamait aussi la foule, et qui eut sa part des +applaudissements--et de quelques amis, tandis que les photographes se +hâtaient de prendre des clichés de cette scène, à la vive lumière du +magnésium. + + + +[Illustration: Pour M. Pams: M. Georges Clemenceau.] + +[Illustration: Pour M. Poincaré: M. Briand.] + +LES DEUX GRANDS ÉLECTEURS DU CONGRÈS DE VERSAILLES + +LE NOUVEAU CABINET + +Au lendemain de son élection à la présidence de la République, M. +Raymond Poincaré, en complet accord avec ses collègues, remettait à M. +Armand Fallières la démission du ministère. Le soir même, le chef de +l'État confiait à M. Aristide Briand la mission de former le nouveau +cabinet. + +La tâche qu'avait assumée allègrement M. Aristide Briand lui fut facile. + +Son rêve eût été de conserver, groupés autour de lui, tous les +collaborateurs du cabinet Poincaré, puisque aussi bien il entend +continuer la politique qui, depuis un an, a donné de si féconds +résultats. Mais en dehors de M. Pams, qui s'était retiré la veille de +l'élection présidentielle, trois autres de ses collègues lui exprimèrent +le regret de ne pouvoir demeurer à ses côtés: MM. Delcassé, ministre de +la Marine, Léon Bourgeois, ministre du Travail, et M. Lebrun, qui avait +remplacé au ministère de la Guerre M. Millerand. Il fallut donc +pourvoir--avec celui des Affaires étrangères--quatre portefeuilles de +titulaires nouveaux. De plus, quelques remaniements furent nécessaires +dans l'attribution des autres départements, M. Aristide Briand tenant à +prendre, avec la présidence du Conseil, le ministère de l'Intérieur. + +Le ministère fut constitué dès mardi soir: + +Dix de ses membres appartenaient déjà à l'ancien cabinet, cinq qui y +reprennent des portefeuilles avaient précédemment été ministres: M. +Barthou, qui remplace M. Aristide Briand à la vice-présidence du conseil +des ministres, avait déjà occupé ces hautes fonctions. M. Jonnart a été +ministre des Travaux publics en 1893-1894, mais il s'est surtout imposé +à l'attention dans les hautes fonctions de gouverneur général de +l'Algérie, auxquelles il fut appelé à deux reprises, en 1900, puis de +1903 à 1911. M. Eugène Etienne, qui avait été auparavant ministre de +l'Intérieur, prit le portefeuille de la Guerre dans le cabinet Rouvier +et le conserva dans le cabinet Sarrien. Enfin, M. Pierre Baudin, ancien +ministre des Travaux publics, est désigné pour présider aux destinées de +la marine par sa qualité de président de la Ligue maritime, et par +l'intelligente sollicitude qu'il a toujours montrée aux choses de la +marine. + +[Illustration: + +M. Fernand David. M. Bourély. M. P. Morel. H. Chaumet. M. J. Dupuy. +Agriculture. S.-s. Finances. S.-s. Intérieur. S.-s. Postes. Travaux publ. + +E. Besnard. M. Jonnart. M. Guist'hau. M. L. Barthou. M. Briand. M. J. Morel. +Travail. Maires étr. Commerce. Justice. Intérieur. Colonies. + +M. Klotz. M. P. Baudin M. Steeg M. I. Bérard. M. Etienne. +Finances. Marine. Instr. publ. S.-s. Beaux-Arts, Guerre. + +LE NOUVEAU MINISTÈRE, PRÉSIDÉ PAR M. BRIAND.--_Phot. H. Manuel._] + + + +[Illustration: LES SOUVENIRS DE L'ÉPOPÉE, A NICOPOLIS.--La princesse +Marie Bonaparte (Georges de Grèce) visite les lieux où furent ensevelis, +en 1798, parmi les ruines antiques, les héroïques défenseurs français de +Preveza.--_Phot. S. Vlasto._] + +On a dit avec quel dévouement les jeunes princesses de la famille royale +de Grèce ont organisé les secours aux blessés en Grèce, en Thessalie et +en Epire, mais il sera particulièrement agréable aux Français qu'un ami +de _L'Illustration_, actuellement en Epire, M. S. Vlasto, leur signale +le rôle bienfaisant, en cette guerre, d'une princesse de France, la +princesse Georges de Grèce, née princesse Marie Bonaparte: + +«Après avoir installé à ses frais le vaisseau-hôpital _Albania_, la +princesse Marie est venue à Preveza où, de ses deniers, elle a créé un +hôpital qu'elle a placé sous la direction de Mme Panas, veuve du célèbre +chirurgien, dame de la Croix-Rouge française. + +«Toute l'Epire est sous le charme de cette princesse française qui ne +recule devant aucune fatigue, visite et soigne elle-même les blessés, +organise des soupes populaires pour les réfugiés et porte partout le +rayonnement de sa bonté et de sa beauté. + +» Le hasard a conduit les pas de la princesse Marie à Nicopolis où eut +lieu en 1798 la défense héroïque de 280 Français assiégés par 6.000 +sauvages musulmans sous les ordres de Mouktar pacha, le fils du fameux +Ali, pacha de Janina. + +»Fouqueville raconte (tome I, chapitre IV, de son _Histoire de la +régénération de la Grèce_) l'admirable résistance de quelques soldats +français conduits par Tissot et le capitaine Richemond. Il décrit +l'affreux massacre des prisonniers, «le bras du bourreau nègre qui +n'avait cessé d'égorger s'arrêta, son corps s'agita convulsivement, ses +genoux fléchirent et il vint tomber asphyxié au milieu des martyrs». + +»La photographie représente la princesse Marie, qui, adossée aux murs du +petit théâtre antique de Nicopolis, contemple les lieux où furent +massacrés et où sont enterrés les soldats de Bonaparte.» + +[Illustration: Les porte-drapeau des régiments qui ont combattu en +Tripolitaine, suivis de leurs colonels respectifs, gravissent l'autel de +la Patrie, où le roi d'Italie épingle sur chaque étendard la médaille de +la campagne de Libye.--_Phot. Vaucher et Luigi Veccia._] + + + +APRÈS LA CONQUÊTE + +_Notre correspondant de Rome nous écrit:_ + +Rome, revêtue de sa parure de fête, a reçu hier, 19 janvier, les +délégations des régiments qui ont pris part à la campagne de +Tripolitaine et qui venaient dans la capitale pour faire décorer leurs +drapeaux par le roi. + +La cérémonie, magnifique, fut empreinte d'un caractère de noblesse et de +grandeur qui impressionna profondément tous ceux qui y assistèrent. + +Après une revue à Castro Pretorio, les troupes de Libye, y compris un +bataillon d'asoari, dénièrent devant les souverains, sur la place de +l'Indépendance. + +Du terrain de la revue jusqu'à la piazza Venezia, les troupes de la +garnison de Rome en grande tenue formaient la haie, tandis que leurs +camarades rentrés d'Afrique passaient en tenue de campagne, au milieu +des hourras et des fleurs dont la foule était prodigue. + +Ensuite, sur le monument Victor-Emmanuel II lui-même, la cérémonie +principale se déroula en une véritable apothéose. + +Les souverains et la reine mère, ayant à leurs côtés tous les princes de +la maison de Savoie, vinrent se placer sur le monument, au pied de +l'autel de la Patrie. + +Les officiers qui venaient de combattre en Libye se groupèrent également +sur le monument; en bas, à droite, prirent place les généraux et les +amiraux, et, à gauche, les députés et les sénateurs. + +Alors, sur un signe du ministre de la Guerre, le général Spingardi, les +porte-drapeau dont les étendards vont être décorés s'avancent sur un +rang, suivis des colonels de chaque régiment. + +Le moment est solennel. Sur la grande place, les troupes sont massées en +carré; c'est une féerie de couleurs et d'armes qui étincellent au +soleil. Les drapeaux, dont quelques-uns sont en loques, s'inclinent +devant le roi, qui, après avoir entendu un bref discours de présentation +du ministre de la Guerre, s'avance et épingle tour à tour sur la soie +glorieuse la médaille conquise en Libye. + +La cérémonie terminée, les souverains, escortés d'un brillant état-major +et de tous les princes royaux, sont rentrés au Quirinal où la foule leur +fit de chaudes ovations. + +Le soir, au théâtre Constanzi, eut lieu une grande représentation de +gala à laquelle les souverains assistèrent. + +La journée du 19 janvier peut être considérée comme le digne +couronnement de la guerre italo-turque et de la conquête de la +Tripolitaine. + +[Illustration: MM. de Giers. de Wangenheim. Garoni. Bompard. Pallavicini. +Gérard Lowther. + +(Russie). (Allemagne). (Italie). (France). (Autriche-Hongrie). +(Angleterre). + +Les ambassadeurs sortent de la Sublime-Porte, après avoir remis la note +des puissances. _Phot. du Dr Renzo Larco, envoyé spécial du_ Corriere +della Sera.] + +Il faut noter l'amabilité avec laquelle la presse étrangère a été admise +à participer à la fête. On a voulu lui faire oublier les rigueurs de la +censure qui, pendant l'année de guerre, fut inexorable, et on y a +pleinement réussi. + +ROBERT VAUCHER. + + + +LES GRANDES PUISSANCES +ET LA TURQUIE + +La note collective des grandes puissances qui, ainsi que nous l'avons +indiqué la semaine dernière, conseillait à la Turquie de céder +Andrinople et d'abandonner à l'Europe la solution de la question des +îles, a été remise à la Porte par les ambassadeurs le jour même où +paraissait notre précédent numéro. Les représentants des six grandes +puissances s'étaient donné rendez-vous, le 17 janvier, à 3 heures, à la +Sublime-Porte où le marquis Pallavicini, ambassadeur d'Autriche-Hongrie +et doyen du corps diplomatique, a pris seul la parole: «Au nom de nos +gouvernements, a-t-il dit au ministre des Affaires étrangères ottoman, +nous avons l'honneur de vous remettre la présente note à laquelle nous +vous prions de répondre le plus tôt possible.»--«Le gouvernement +impérial répondra dans le plus bref délai», dit Noradounghian Gabriel +effendi, en recevant le document. + +L'entrevue, très courtoise, ne dura que quelques minutes et les +ambassadeurs se retirèrent, tandis qu'un de nos confrères italiens, le +docteur Renzo Larco, correspondant du _Corriere della Sera_, réussissait +à prendre un cliché du groupe sortant de la, Sublime-Porte. + +L'impression générale, sur le moment, était que l'on se heurterait, du +côté du gouvernement turc, à une résistance traduite par un refus poli +de céder Andrinople. Mais ces derniers jours, après la démarche +collective, il semble bien que de nouvelles instances individuelles et +pressantes dis plusieurs des ambassadeurs ont fortement influencé les +ministres ottomans, qui sont maintenant résignés aux suprêmes +sacrifices, le haut conseil de dignitaires et de fonctionnaires convoqué +par le gouvernement s'étant prononcé, comme on le prévoyait, en faveur +de la paix. + +Il faut cependant aussi tenir compte, en ces circonstances, du sentiment +de l'armée, dont l'état moral, depuis l'arrivée à Tchataldja d'Enver +bey, de Fethi bey et des héros de Tripoli, se serait complètement +transformé et qui, avec ses 200.000 hommes campés entre Tchataldja et +Gallipoli à moins de 50 kilomètres de Constantinople, constitue une +puissance qu'on ne saurait négliger dans les décisions actuelles. + + + +LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS + +_La Question d'Orient en 1913._ + +Dans la nuit du 9 au 10 janvier 1853, tandis qu'on dansait au Palais +d'Hiver de Saint-Pétersbourg, l'empereur Nicolas prenait à part, fort +amicalement, l'ambassadeur de la reine, lord Seymour, et lui disait ces +paroles historiques: «Milord, nous avons sur les bras un _homme malade_, +gravement malade, ce serait un grand malheur s'il devait nous échapper +avant que les dispositions nécessaires fussent prises.» L'agonisant +dont, il y a soixante ans, la fin prochaine préoccupait si vivement le +tsar, c'était le Turc, récemment amputé de la Grèce et de l'Égypte, et +fort incomplètement remis de ses dernières angoisses. En dépit des +pronostics, le malade a pu survivre à la crise qui le menaçait alors et +à bien d'autres crises depuis. Mais on ne se refait pas une santé avec +d'incessantes opérations chirurgicales ou des panacées empiriques, et +l'heure fatale paraît bien avoir sonné en ce début de 1913, où toute +l'Europe, de nouveau, se rassemble _Au chevet de la Turquie_. L'image +est de M. Stéphane Lauzanne. Elle rend parfaitement sensible la +situation diplomatique d'aujourd'hui et elle donne le meilleur des +titres au volume tout frémissant d'actualité que vient de publier le +brillant rédacteur en chef du _Matin_. + +Le livre de M. Stéphane Lauzanne (Ed. Fayard) est le premier ouvrage où +se trouvent réunis--et à quelle heure opportune!--en une série de +chapitres clairs, animés, pittoresques et substantiels, toutes les idées +intéressantes, tous les documents utiles, tous les faits notables qui +fixent la question d'Orient, en 1913. Déjà, sans doute, dans ses lettres +et ses dépêches, M. Stéphane Lauzanne nous avait fait connaître les +éléments précieux de son enquête sur le Bosphore, parmi les foules de +Péra, dans les palais de Constantinople, ou dans l'état-major de +Tchataldja; déjà, il nous avait silhouetté en traits précis le visage +arménien de Noradounghian Gabriel effendi, le ministre des Affaires +étrangères, fin lettré, ainsi que la haute et lourde silhouette du +généralissime Nazim, «qui ne manque ni de bon sens, ni de valeur, mais +dont le principal défaut est de faire tout un peu tard»; et aussi la +douloureuse physionomie du grand vizir Kiamil, le grêle octogénaire qui +incarne toute l'angoisse ottomane, et encore la double face de Mahmoud +Chefket, qui mina son propre effort de réorganisation matérielle de +l'armée en ruinant le moral traditionnel du soldat musulman; et enfin la +sympathique figure du vaillant et malheureux Mahmoud Mouktar... Mais +toutes ces notes, hâtives et colorées, devaient être liées entre elles +et présentées en même temps que l'exposé--contrôlé, complété et libéré +de la censure--des grands faits militaires, en un tableau d'ensemble, un +tableau d'histoire de la Turquie d'Europe à ses derniers jours. Il n'est +pas un chapitre de ce livre qui ne fournît à l'esprit soucieux +d'actualités des indications précieuses et des sujets de méditation ou +de discussion. Mais surtout on lit avec stupeur les pages révélatrices, +documentaires, sur l'extraordinaire panique de Kirk-Kilissé qui décida, +semble-t-il, de la défaite de l'empire et paraît avoir été comme voulue +par le destin. Il y a aussi un chapitre très renseigné sur les +massacres, les fameux massacres si exclusivement reprochés aux Turcs. + +--Jamais, affirmait la soeur Jeanne, directrice de l'hôpital français de +Constantinople, jamais une de nos soeurs n'a été molestée ou inquiétée. +Il y en eut qui s'en furent exercer leur ministère jusqu'au fond des +montagnes d'Arménie: pas une seule n'a été outragée ou malmenée. Nous +n'avons pas eu à nous plaindre des Turcs. Notre robe est plus sacrée +pour eux que pour beaucoup de chrétiens. + +Quant au général Baumann, le réorganisateur français de la gendarmerie +ottomane, il a répété bien des fois depuis les débuts de la guerre: + +--Ne croyez pas que les massacreurs furent toujours les Turcs. Ne croyez +pas que les victimes furent toujours les Bulgares ou les Grecs. Si vous +voulez connaître la vérité telle qu'elle est, lisez les rapports que les +onze officiers français qui sont de votre race, de votre mentalité, de +votre croyance, ont rédigés depuis des mois sur les événements de +Macédoine. Et puis vous jugerez. + +M. Stéphane Lauzanne nous donne des extraits de ces rapports. Ils sont +édifiants et méritaient vraiment quelque publicité. Mais, s'il en +résulte que, peut-être en Macédoine, ce ne sont pas toujours les mêmes +qui ont été massacrés, on n'en devait pas moins souhaiter que cette ère +de sauvagerie prît fin d'une façon ou d'une autre et qu'à des mains plus +adroites ou plus fermes fût confiée l'oeuvre, dédaignée par les Turcs, +de réconciliation nationale et de régénération économique. + +On attendait impatiemment un livre récent et complet ou, du moins, aussi +complet que possible sur l'Albanie et les Albanais. Ce livre: l'_Albanie +inconnue_ (Hachette), paraît aujourd'hui sous la signature de M. Gabriel +Louis-Jaray. Selon l'heureuse expression de M. Gabriel Hanotaux en sa +belle préface, «cet ouvrage arrive à son heure puisqu'il révèle à +l'Europe la plus attardée de ses provinces au moment où elle devient la +plus jeune de ses nations». En l'été 1909, poussé par un instinct +vraiment divinatoire, M. Louis-Jaray a réussi à franchir les montagnes +centrales de Licema et de Mirdite où nul étranger ne s'était aventuré +avant lui, et c'est le récit de cette excursion hardie, de ce voyage +presque impossible que vulgarise son livre d'aujourd'hui. On suit +l'explorateur et ses quinze hommes d'escorte dans la marche redoutable +qu'il accomplit en boucle depuis Uskub jusqu'à l'Adriatique par +Pritchina, Mitrovitza, Spek, Prizrend, Licema, Orosch au pays des +Mirdites, Scutari, Antivari, San Giovanni di Medua, Durazzo pour revenir +à Uskub; et tous ces noms, devenus soudainement célèbres, s'appliquent, +en suivant cet itinéraire, à des réalités, évoquent à la fois des +paysages grandioses et des intérêts humains, racontent des traditions et +des émotions qui présentent l'Albanie--la principauté indépendante de +demain--avec le fort relief de son caractère à la fois sauvage et +antique dans l'évolution moderne européenne. + +A mentionner, enfin, dans la bibliographie récente de la question +d'Orient, le pittoresque recueil d'observations (Ed. P. Roger, 4 fr.), +notées sur place par M. A. Muzet, _Aux pays balkaniques: Monténégro, +Serbie, Bulgarie_. + +Actualités sociales. + +«Il y a quelque chose de changé en France.» Voilà ce que l'on entend +communément répéter dans notre pays où de nouveau s'exalte superbement +l'idée de patrie. Sans doute, on peut dater de la première menace +allemande un peu précise l'origine de ce réveil national. Mais, pour +réaliser, chez nous, ce rajeunissement d'âme, n'y eût-il que l'imminence +du péril extérieur. La vérité aussi, c'est que, depuis trois ou quatre +ans, une génération toute neuve d'intellectuels est arrivée à l'âge +d'homme, une génération libérée du pessimisme, du dogmatisme décevant +des aînés et qui a substitué au goût stérile de la méditation, le désir, +la volonté vivifiante de l'action. + +«Si, écrivait Renan dans _Patrice_, si Napoléon eût été aussi critique +que moi, le 18 brumaire n'aurait pas eu lieu. Celui qui veut tout saisir +dans ses concepts est faible et effacé, incapable d'agir avec énergie... +Un tel homme est peu fait pour réussir auprès des autres hommes, et de +fait, il n'est pas dans les conditions humaines, _il n'est pas né +viable_.» + +Au cours de sa très intéressante enquête, recueillie par l'_Opinion_, et +éditée d'hier par la librairie Plon, Agathon a pu se convaincre et nous +convaincre que _les Jeunes Gens d'aujourd'hui_ sont nés remarquablement +viables. Ils ont le courage, l'espoir, l'optimisme, qui sont les plus +précieuses des forces sociales. Et ils sentent la vanité de la négation, +en même temps que «la difficulté de se passer d'un absolu moral». D'où, +parallèlement à un retour au réalisme politique, un retour à l'idéal, au +mysticisme, une renaissance des religions et plus particulièrement du +catholicisme. On pourra discuter, en leur détail, certaines des +affirmations d'Agathon, mais il serait difficile de n'être point frappé +de la vérité générale de ses conclusions que confirme tout ce que, à +l'heure actuelle, nous pouvons observer autour de nous. Dans une seconde +partie du livre d'Agathon, se trouvent réunis les témoignages nouveaux +et également décisifs, acquis après l'enquête dans tous les milieux +intellectuels où l'on peut maintenant découvrir--dit l'un des +témoins--«une intuition rajeunie de la réalité morale qu'est l'âme +française, l'amour des hommes plutôt que des idées, d'un poète plutôt +que d'un hémistiche, le goût de s'imposer, sans honte, une discipline +morale», tout cela qui fait «une génération sérieuse, ardente et riche +de sensibilité». + +_Les Fastes révolutionnaires._ C'est pendant la Terreur, un dimanche, à +Tréguier, où, pour la première fois, se dresse la guillotine. On conduit +à l'échafaud une femme du peuple, une mère, condamnée à mort pour avoir +donné asile à des prêtres insoumis... «Peu après 9 heures, on perçut, +dominant le pas rythmé des soldats, une voix claire, une voix de femme +qui chantait l'_Ave maris Stella_. C'était la condamnée, qu'on emmenait +au supplice. Tous ceux qui, aux écoutes, l'entendirent du fond de leurs +maisons en étaient immobiles d'angoisse et, derrière ces persiennes +fermées, ces façades mortes, il y avait quelque part des enfants +suffoquant de sanglots, qui reconnaissaient la voix de leur maman. Elle +y pensait, elle le savait, elle chantait pourtant... Elle était tout en +blanc; à son corsage, elle avait placé cinq fleurs... cinq fleurs qui, +pour elle, avaient nom Ursule, Claudine, Marie, Yves-Louis et +Jean-Baptiste. Et, sous la fraîcheur de ce bouquet symbolique, son coeur +battait ses dernières pulsations...» Dans le nouveau recueil de récits +révolutionnaires, auquel nous empruntons ces lignes émouvantes (_Bleus, +Blancs et Rouges_, Perrin, 5 fr.), M. G. Lenôtre nous convainc aisément +que la Terreur en province fut plus sanglante et plus impitoyable encore +qu'à Paris. Tels missionnaires de la Convention y rivalisèrent +d'atrocité voulue et raffinée. «Durant le demi-siècle qui suivit la +Révolution, les survivants de l'un et de l'autre camp, encore sous +l'étreinte de l'effrayant cauchemar, se refusaient d'un tacite accord à +en évoquer certaines visions trop repoussantes... Mais, à présent que la +mode est de discréditer systématiquement les victimes et d'exalter +effrontément les oppresseurs, une telle réserve n'est plus autorisée. +Quand tout sera connu, même l'immonde, on jugera impartialement auxquels +revient l'opprobre et à qui doit aller la pitié.» Lisez «Taupin», «le +Mariage de M. de Bréchard», «l'Abbé Jumel», «Mlle de La Chauvinière», +«Angélique des Melliers», «Auguste». Vous frissonnerez souvent au +contact de la vérité qui passe, froide et nue comme le couperet. Mais +vous ne pourrez détacher vos yeux de ces tableaux de la folie rouge +reconstitués par l'art si personnel et minutieusement documenté de cet +incomparable évocateur. + +D'autres témoignages précieux, d'autres documents impitoyables sur les +fastes sanglants de cette terrible époque nous sont également présentés +par M. Paul Gaulot dans une émouvante étude sur _les Petites Victimes de +la Terreur_ (Plon). Ces petites victimes--ainsi désignées pour leur +humble condition sociale, car devant la guillotine il n'y eut que des +égaux--Catherine Cler, Marie-Madeleine Coutelet, Laverdy, Dervillé, +Paverolles, Agathe Jolivet, Marguerite Boulet, Charles Noël et une +quinzaine d'autres, étaient des jeunes filles des pauvres femmes, des +vieillards, des fous, dont aucun n'était assurément capable de faire +courir le moindre danger, non point à la société, mais au régime +lui-même. Et tous, néanmoins, périrent «légalement». condamnés +régulièrement par des juges et pour des «crimes» que n'avaient prévus +encore aucune législation ni aucune civilisation. + +Il semble bien que l'on n'aura jamais tout dit sur la question Louis +XVII, car la bibliographie sur ce mystère de l'histoire s'allonge chaque +année de quelques nouvelles études. Ce n'est certainement point la +«Réponse» de M. Boissy d'Anglas «à M. Frédéric Masson et à quelques +autres», (_la Question Louis XVII_, Daragon, 1 fr. 25) qui nous +convaincra d'une façon décisive de la réalité de la survivance. Mais +plutôt les arguments nets, directs, multiples et concordants, que M. +Gustave Bord a accumulés dans les quatre forts volumes de son ouvrage: +_Autour du Temple_ (Émile-Paul), nous paraîtraient-ils beaucoup plus +solidement confirmer la vérité simple, jusqu'ici le plus généralement +admise par l'histoire, de la mort au Temple de l'enfant royal. Le +laborieux ouvrage de M. Gustave Bord mériterait une minutieuse analyse. +Mais on ne peut point toujours parler de la question Louis XVII. Il +suffira de signaler cette très complète et très curieuse enquête à ceux +que le sujet continue de particulièrement passionner. + + + +MORT DE L'ÉVÊQUE D'ÉVREUX + +Un digne et doux prélat vient de disparaître au milieu de l'affliction +sincère et exceptionnelle de tout un diocèse. Mgr Meunier, à qui la +ville d'Évreux vient de faire des funérailles grandioses, était né en +Corse, à Calvi, le 10 janvier 1844. Après avoir exercé pendant dix ans à +Avignon les fonctions de vicaire général, il fut nommé évêque d'Évreux, +en 1898. Très bon, extrêmement charitable, ardemment patriote, il était +très populaire auprès de ses fidèles et tenu en haute estime dans +l'épiscopat pour sa haute valeur morale. + +[Illustration: Mgr Meunier.--Phot. Jubier.] + + + +LA PREMIÈRE FEMME DÉPUTÉ +AUX ÉTATS-UNIS + +Pour la première fois aux États-Unis, en décembre dernier, une femme a +été élue député. C'est la doctoresse Nena Jolidon-Croake, que les +électeurs de l'État de Washington, où le droit de vote et, +conséquemment, de représentation est reconnu aux femmes, ont envoyée +participer aux travaux législatifs. + +Mme Nena Jolidon-Croake est d'origine française. Le berceau de sa +famille est Vauthiermont, dans l'ancien département du Haut-Rhin. Son +arrière-grand-père fut l'un des volontaires français qui s'enrôlèrent +aux États-Unis pour prendre part à la guerre de l'Indépendance. Après +son retour en France, le soldat de Washington exerça les fonctions +d'instituteur. Il était maire de Vauthiermont en 1814, lors de +l'invasion des alliés, et fut tué par les Prussiens pour s'être +courageusement opposé à leurs exactions. Le grand-père de Mme +Jolidon-Croake, également instituteur à Vauthiermont, quitta la France +pour l'Amérique en 1826. Il emmenait avec lui ses enfants, dont l'un +d'eux, François Jolidon, le père du député actuel, revint souvent sur le +vieux continent et maintint les relations les plus étroites entre la +branche américaine et la branche française de la même famille. + +[Illustration Mme N. Jolidon-Croake.--Phot. Peterson.] + +Dans les lettres récentes qu'elle adressa à ses parents de France, la +doctoresse Jolidon-Croake, député américain, donne de fort intéressants +détails sur les difficultés de sa campagne électorale au cours de +laquelle elle dut lutter contre six concurrents masculins. + +Il est à noter--curieuse coïncidence--que c'est la petite-fille d'un +ancien soldat français de Washington qui devient la première femme +député d'Amérique dans l'État précisément qui a reçu le nom du +libérateur de la grande république américaine. + + + +L'ANNIVERSAIRE DE BUZENVAL + +L'anniversaire de la bataille de Buzenval a été célébré, dimanche +dernier, 19 janvier, suivant la bonne tradition patriotique. Tandis que, +à Garches, les autorités et les habitants de la commune se rendaient, en +pieux pèlerinage, au cimetière où reposent les soldats morts pour la +patrie, le maire et la municipalité de Rueil, toutes les sociétés +locales, les jeunes gens de la classe 1912, s'étaient réunis pour venir +déposer des couronnes sur le monument commémoratif du glorieux combat. +Après les discours, le maire de Rueil, M. Leblond, remit la médaille de +la guerre à une vaillante femme, Mme Dietenbek, qui, engagée volontaire +en 1870, servit comme cantinière au 11e bataillon de marche et fut +blessée à Buzenval. Mme Dietenbek avait revêtu, pour la circonstance, +son uniforme d'antan, si seyant, si gai. Sur la tunique bleue, M. +Leblond épingla le ruban; puis, martialement, il lui donna l'accolade. + + + +DOCUMENTS et INFORMATIONS + +LES VIVRES ET LES MUNITIONS DE L'ARMÉE BULGARE. + +On a dit, avec raison, que les victoires des alliés balkaniques peuvent +être attribuées, dans une large mesure, à l'excellente organisation du +service de ravitaillement. Il semble notamment que les Bulgares ont eu à +résoudre, sous ce rapport, des problèmes que nombre d'états-majors +européens eussent considérés comme presque insolubles. + +Notre collaborateur, M. de Pennenrun, doit nous conter bientôt la façon +remarquable dont fonctionnèrent les chemins de fer bulgares. Mais, comme +le fait remarquer, dans la _Revue, générale des sciences_, le commandant +Lemarc, l'armée de la Maritza ne put utiliser que peu de temps la voie +ferrée Sofia--Philippopoli--Mustapha-Pacha. Au bout, de quelques jours, +elle se trouva à 90, 100, 150 kilomètres de la ligne. + +Comment cette armée put-elle se ravitailler rapidement dans de telles +conditions? Les données sérieuses manquent encore pour l'expliquer. Le +commandant Lemarc nous indique du moins les facilités que put rencontrer +l'état-major et les difficultés qu'il eut à résoudre. + +A l'entrée en campagne, l'armée de la Maritza comptait 8 divisions +formant un total de 225.000 hommes, soit à peu près la valeur de cinq +corps d'armée français. Le haut commandement avait, pour assurer la +nourriture du soldat, des ressources de divers ordres: les vivres du +pays, les vivres portés par les hommes, ceux transportés par des +voitures suivant les troupes, et ceux envoyés de l'arrière. + +La guerre ayant commencé aussitôt après la récolte, l'armée bulgare +s'est trouvée dans des conditions exceptionnelles pour vivre aux dépens +des pays traversés. Les paysans de Thrace ont, en effet, l'habitude de +conserver d'une récolte à l'autre ce qui est nécessaire à la nourriture +de leur famille et de leurs animaux. + +Or, l'expérience apprend que, dans un pays agricole moyennement peuplé, +60 à 70 habitants par kilomètre carré, une zone de 3 kilomètres carrés +au maximum peut faire vivre 1.000 hommes pendant un jour. En Thrace, où +la densité de la population ne dépasse guère 30 habitants par kilomètre +carré, il faudrait une zone de 5 kilomètres carrés. Dès lors, l'armée +bulgare avait besoin d'une zone d'environ 100 kilomètres de longueur sur +30 à 35 kilomètres de profondeur pour s'alimenter durant quatre jours, +sans rien recevoir de l'arrière et sans toucher à ses réserves. Cela +représentait 750 hommes pour 10 kilomètres carrés. + +En ce qui concerne la viande, on admet qu'un pays, à moins d'être très +pauvre, possède 10 têtes de gros bétail par kilomètre carré (non compris +les moutons et les porcs). Une zone de 10 kilomètres carrés pouvait donc +fournir 100 têtes qui, à raison de 400 rations par tête, donnaient 4.000 +rations pour les 750 hommes occupant cette surface. + +[Illustration: Devant le monument de Buzenval: le maire de Rueil +embrassant l'ancienne cantinière du 11e bataillon de marche, Mme +Dietenbek, après lui avoir remis la médaille de 1870.] + +Le commandant Lemarc estime que, dans ces conditions, la période de +concentration n'offrait aux Bulgares aucun problème d'alimentation +difficile; l'exploitation des ressources locales pouvait suffire. + +Le ravitaillement par convois présentait d'autres difficultés. Disons +seulement qu'en supposant les huit divisions de l'armée de Thrace +éloignées de huit étapes de leur base, il fallait, pour assurer la +nourriture des troupes, 12.800 voitures avec 25.600 animaux de trait. + +Examinons maintenant le chapitre des munitions. + +Chaque division possédait comme artillerie: + +9 batteries Schneider (Creusot), de 4 pièces; + +3 à 6 batteries Krupp, de 3 à 6 pièces; + +1 batterie d'obusiers lourds de 4 pièces. + +Soit un total de 54 à 72 pièces légères et de 4 pièces lourdes. + +On peut compter, par pièce rapide, une consommation journalière de 70 à +140 coups par pièce. Pendant la guerre de Mandchourie, certaines +batteries japonaises ou russes ont tiré 500 coups par pièce dans un seul +jour. + +Si nous adoptons 140 coups pour les pièces légères, 100 coups pour les +pièces lourdes, la consommation pour deux batailles aura été +respectivement de 280 et 200 coups. + +Soit pour une division: + +280 x 60 (nombre moyen de pièces légères) = 16.800 coups. + +200 x 4 (pièces lourdes) = 800 coups. + +Le total pour les 8 divisions serait: + +134.400 coups de pièces légères pesant 1.500.000 kilos; + +6.400 coups de pièces lourdes, pesant 130.000 kilos. + +Pour transporter ces munitions d'artillerie, il fallait 3.260 voitures. + +D'autre part, on peut admettre qu'un homme consommait 50 cartouches dans +un petit combat et 100 cartouches dans une bataille. En supposant que +chaque soldat bulgare ait été engagé dans deux combats et dans une +bataille, il aura consommé 200 cartouches. Soit, pour l'armée, 36 +millions de cartouches pesant un million de kilos et formant le +chargement de 2.000 voitures. + +Récapitulons. Le ravitaillement de l'armée de la Maritza exigeait: + + Voitures. + + Pour les vivres. 12.800 + + Pour les munitions d'artillerie. 3.260 + Pour les munitions d'infanterie. 2.000 + + Ensemble. 18.060 + +De son côté, l'armée d'Andrinople demandait environ 5.000 voitures. + +Soit un total de 23.060 voitures avec 46.120 animaux. + +Cette masse de véhicules occuperait sur une route une longueur de 230 +kilomètres, soit la distance de Paris à Maubeuge. + + + +LES ACCIDENTS DU TRAVAIL EN FRANCE. + +Le nombre des accidents du travail, depuis l'année 1904, a subi une +progression régulière qui peut sembler étrange et excessive: + + En 1901...... 229.162 accidents. + + En 1902...... 223.286 + + En 1903...... 212.753 + + En 1904...... 222.124 + + En 1905...... 259.882 + + En 1906...... 306.860 + + En 1907...... 359.747 + + En 1908...... 354.027 + + En 1909...... 383.249 + +Ainsi, de 1904 à 1909, dans l'espace de cinq années seulement, le nombre +des accidents a presque doublé. + +Il est remarquable d'ailleurs que cette augmentation (qui de 1908 à 1909 +est de 8,25 %) affecte toutes les catégories professionnelles sauf deux, +celle des tailles de pierres précieuses et celle de la manutention. + +L'Inspection du travail attribue cet accroissement à une reprise +générale de l'activité commerciale et industrielle. + +Il serait facile de démontrer que les deux courbes ne sont nullement +parallèles. + +Il semblerait plus logique de voir dans ce mouvement le résultat d'une +éducation spéciale des intéressés. Pendant les quatre premières années, +le nombre des accidents reste stationnaire. Les intéressés connaissent à +peine la loi, et ne savent pas s'en servir. Ils l'étudient. Mais, dès +1905, ils la connaissent, et s'en servent. + + + +LA PRÉVISION DES TREMBLEMENTS DE TERRE. + +On sait qu'un sismologiste anglais, M. H. E. Reid, a proposé un moyen de +prévoir les tremblements de terre consistant à dresser des piliers en +ligne faisant l'angle droit avec un début de faille. Si, après avoir +bien repéré ces piliers, on continue à les surveiller, on discernera de +petites modifications résultant de petits mouvements insensibles qui +présagent et précèdent toujours des mouvements beaucoup plus forts. + +Un autre sismologiste, M. C. Davison, propose une surveillance des +petites secousses dans le temps et dans l'espace, car elles en présagent +toujours de plus violentes. Dans le cas du séisme de Mino-Owari, au +Japon, en 1891, il y a eu une augmentation marquée de fréquence des +chocs autour de la ligne de rupture, de la faille, pendant les quatre +années précédentes. Le grand déplacement d'où résulte un tremblement de +terre a toujours besoin d'être préparé: il faut que, les uns après les +autres, divers obstacles au glissement disparaissent. C'est cette +disparition progressive d'obstacles qui est cause des chocs +préliminaires, et qui, tout à coup, permet la catastrophe brusque et +considérable. Si donc, on observe avec soin, et si l'on porte sur la +carte l'indication des épicentres des petites secousses ressenties, on +peut considérer la ligne qui réunit ces épicentres comme donnant +l'esquisse générale d'une faille qui se produira avant longtemps, de +façon subite. Dans le cas du Mino-Owari, il est très visible que la +carte des failles qu'on pouvait présager d'après les petites secousses +deux ans avant le séisme coïncide exactement avec la carte des failles +réalisées lors de ce dernier. + + + +UN ESSAI D'INDUSTRIE SUCRIÈRE EN ANGLETERRE. + +L'Angleterre consomme une quantité énorme de sucre qu'elle est obligée +d'importer de ses colonies et des pays étrangers, car on admet +généralement que le sol et le climat des îles Britanniques ne comportent +point une culture rémunératrice de la betterave. + +Des Hollandais, croyant cette opinion peu justifiée, ont fait un essai +dans le comté de Norfolk; une première récolte de 3.000 tonnes de +betteraves a été envoyée dans les sucreries du continent où elle a +fourni un pourcentage de sucre très satisfaisant. En présence des +résultats obtenus, une société a construit une usine à Cautley et elle a +mis en culture la surface nécessaire pour produire environ 40.000 tonnes +de betteraves à la récolte prochaine. + + + +LA DURETÉ DE L'EAU ET LA DENTITION. + +L'eau _dure_, c'est-à-dire tenant en dissolution beaucoup de sels et en +particulier des sels de chaux, est, en général, considérée comme plutôt +mauvaise pour la santé. + +Or, d'après les observations d'un spécialiste allemand, le docteur Rose, +la beauté de la dentition serait en raison directe de la dureté de l'eau +de boisson. Voici, en effet, le pourcentage de dentitions entièrement +saines observé chez des milliers d'enfants habitant des localités +différentes où l'eau présentait des degrés hydrotimétriques de dureté +fort variés: + + Proportion. + Dureté de l'eau de dentitions saines. + + Moins de 2° ............... 1,3 % + + 5 à 10°.......... 4,3 % + + 15 à 20°.......... 6,4 % + + 25 à 30°........... 14,5 % + + Plus de 38°................ 20,2 % + +Les meilleures dentitions se trouveraient dans les localités où, en plus +de la chaux, les eaux renferment de la magnésie qui durcit l'émail. + +D'autre part, la chaux et la magnésie, en combattant l'acidité du sang, +empêcheraient le rachitisme des enfants. + +En fait, le nombre des jeunes gens aptes au service militaire augmente +dans les régions où les eaux sont plus dures. Dans le département de +Hohnstein, où les eaux ont 10 degrés hydrotimétriques, le nombre des +recrues est environ moitié moindre que dans les régions où les eaux +atteignent 30 degrés. + +Aussi, le professeur Hempel, de Dresde, blâme les personnes qui +recherchent des eaux de boisson très pures. Il recommande «l'eau tendre +pour la baignoire et la chaudière, l'eau dure pour la carafe». + +La course cycliste des six jours au Vélodrome d'Hiver. + + + +UNE GRANDE ÉPREUVE CYCLISTE A PARIS + +Si l'on excepte les épreuves mémorable; d'aviation, jamais peut-être, à +Paris, une manifestation sportive n'attira la même foule, ne suscita le +même enthousiasme que la course cycliste des six jours, organisée au +Vélodrome d'hiver. Imaginée en 1896 par un Américain, cette épreuve +comportait à l'origine une course individuelle de six jours, soit cent +quarante-quatre heures; trois fois, elle fut disputée à New-York dans +ces conditions d'une sévérité outrancière. Depuis plusieurs années la +course a lieu par équipes de deux hommes ayant le droit de se relayer à +leur guise. + +Seize équipes, la plupart françaises, quelques-unes belges, américaines, +ou mixtes, prirent le départ lundi 13 janvier, à 6 heures du soir. Ce +nombre était peu à peu réduit à six équipes qui, fait extraordinaire +mais s'étant déjà produit, terminèrent le parcours _ex-aequo_, après +avoir couvert exactement 4.467 kil. 580, ce qui représente 17.870 fois +le tour de la piste de 250 mètres. Pour stimuler l'ardeur des coureurs, +plusieurs spectateurs avaient eu l'idée d'offrir des primes de 100, 200, +500 francs--notre confrère l'_Auto_ alla jusqu'à 1.000 francs--au +coureur terminant en tête tel ou tel tour de piste. Les primes +succédaient aux primes et, à la lueur de milliers de lampes électriques, +l'épreuve s'acheva dans un enthousiasme indescriptible. Mais le résultat +était nul. Une nouvelle course de vitesse, sur dix tours de piste, qui +donna lieu à une lutte passionnante entre les deux champions qui +tenaient la tête, le Français Dupré et l'Australien Goullet, fit +attribuer la victoire à ce dernier. + +La foule qui, au cours des six jours, a apporté aux guichets du +vélodrome près de 250.000 francs, acclama le vainqueur et sembla oublier +que, dans l'épreuve réelle des cent quarante-quatre heures, il y a six +ou plutôt douze vainqueurs qui firent preuve d'uni; endurance +mathématiquement égale. Ne sommes-nous pas habitués, en effet, à voir +les grandes victoires sportives reposer sur des fractions de seconde? + + + +LA CROIX DE Mme PAQUIN + +Dans la promotion dite du 1er janvier, le ministre du Commerce vient de +décorer Mme Paquin: en sa personne, la couture française, la rue de la +Paix tout entière a été justement honorée. + +Vice-présidente de la Chambre syndicale de sa profession, directrice, +avec son frère, d'une maison fameuse Mme Paquin, dont le nom évoque à +l'esprit des merveilles de luxe et de goût, méritait à coup sûr d'être +choisie comme représentant d'une industrie qui a pris, depuis quelques +années, une extension considérable. A toutes les expositions organisées +à l'étranger depuis 1900, à celle de Turin, notamment, les pavillons de +la toilette féminine française ont constitué l'une des attractions les +plus courues. + +[Illustration: Mme Paquin.--_Phot. Agié._] + +Avec ses émules, plus qu'aucun autre peut-on dire, Mme Paquin a +contribué à cet éclatant succès. Et elle a ainsi accru, au dehors, le +prestige de la mode française. + + + +M. GUSTAVE HABERT + +Un des plus parisiens et des plus distingués parmi les grands chefs de +la Compagnie P.-L.-M., dont il était aussi un vétéran, M. Gustave +Habert, vient de mourir à l'âge de soixante-dix ans. + +[Illustration: M. Gustave Habert.--_Phot. Chusseau-Plaviens._] + +Entré tout jeune à la Compagnie, en 1862, M. Habert s'était fait +remarquer de bonne heure par une intelligence pleine de tact s'alliant à +une rare élévation de caractère. Après avoir franchi les divers échelons +de la hiérarchie, il avait été appelé au poste envié de secrétaire +général de la Compagnie; dans ces fonctions parfois difficiles, qui +exigent autant de doigté que de fermeté, il sut, par sa bonne grâce et +la sûreté de ses relations, se concilier toutes les sympathies. + +Travailleur acharné, ayant conservé une verdeur que beaucoup envieraient +à un âge moins avancé, M. Habert s'était décidé à prendre sa retraite, +il y a seulement quelques mois. Nommé secrétaire général honoraire, il +avait résigné ces fonctions, à la fin de 1911. Il avait été remplacé par +M. Georges Goy, secrétaire général actuel, qui continue, avec d'aussi +précieuses qualités, les traditions en honneur dans le haut commandement +du P.-L.-M. + + + +_Huit pages non brochées, dont quatre en couleurs, sur UN MOIS A PÉKIN +complètent ce numéro._ + + + +[Illustration: POSTES-VIGIE, par Henriot.] + + + +[Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés en titre ne nous ont +pas été fournis.] + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3648, 25 Janvier +1913, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3648, 25 *** + +***** This file should be named 37506-8.txt or 37506-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/5/0/37506/ + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/37506-8.zip b/37506-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b12ccbc --- /dev/null +++ b/37506-8.zip diff --git a/37506-h.zip b/37506-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d8f07ce --- /dev/null +++ b/37506-h.zip diff --git a/37506-h/37506-h.htm b/37506-h/37506-h.htm new file mode 100644 index 0000000..abce386 --- /dev/null +++ b/37506-h/37506-h.htm @@ -0,0 +1,2059 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 3648, 25 Janvier 1913 by Various</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} +.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA } + + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3648, 25 Janvier 1913, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 3648, 25 Janvier 1913 + +Author: Various + +Release Date: September 22, 2011 [EBook #37506] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3648, 25 *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + +L'Illustration, No. 3648, 25 Janvier 1913 + +<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<p class="sml">Ce numéro se compose de <span class="sc">vingt-quatre pages</span> dont huit brochées à part +avec des aquarelles de L. Sabattier: <span class="sc">Un mois à Pékin</span>.<br> + +Il contient deux suppléments:<br> + +1° <i>L'Illustration Théâtrale</i> avec le texte complet de <span class="sc">Bagatelle</span>, de +Paul Hervieu, et un portrait de l'auteur par Léon Bonnat, reproduit en +couleurs;<br> + +2° Le 1er fascicule des <span class="sc">Souvenirs d'Algérie</span> (Récits de chasse et de +guerre), du général Bruneau.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>M. RAYMOND POINCARÉ Élu président de la République +française le 17 janvier, pour entrer en fonctions le 18 février 1913. +<i>Photographie Ch. Gerschel, prise spécialement pour</i> L'Illustration, <i>le +lendemain de l'élection présidentielle, dans le cabinet de travail de M. +Poincaré, rue du Commandant-Marchand.</i></b></p> + +<div class="somm"> + +<h3>AVIS AUX ACTIONNAIRES<br> + +DE «L'ILLUSTRATION»</h3> + +<p><i>MM. les Actionnaires de la Société du journal</i> <span class="sc">L'Illustration</span> <i>sont +convoqués en Assemblée générale ordinaire pour le jeudi 13 février +prochain, au siège social,</i> 13, rue Saint-Georges, Paris, <i>à deux +heures.</i></p> + +<p><span class="sc">ORDRE DU JOUR:</span></p> + +<p>Lecture des rapports du gérant et du conseil de surveillance. Examen et +approbation, s'il y a lieu, de ces rapports, du bilan et des comptes de +l'exercice 1912.--Répartition des bénéfices.--Fixation du +dividende.--Proposition du gérant relativement aux frais +généraux.--Renouvellement du conseil de surveillance.--Fixation du +chiffre du traitement du gérant pour l'année 1913.</p> + +<p><i>Pour assister à cette réunion, MM. les Actionnaires propriétaires de</i> +<span class="sc">titres au porteur</span> <i>doivent en faire le dépôt avant le 7 février, à la +Caisse de la Société. Il leur sera remis en échange un</i> <span class="sc">récépissé</span> +<i>servant de carte d'entrée.</i></p><br> + +<p class="mid">-------------</p> +<br> + +<p><i>C'est, comme il convenait, à <b>l'Élection présidentielle du 17 janvier</b> +qu'est consacrée la plus grande partie de ce numéro. Nous n'avons pas +voulu cependant ajourner la publication du second article illustré de</i> +<span class="sc">L. Sabattier</span>: <i><b>Un mois à Pékin.</b> Il remplit huit pages brochées à part, +dont quatre en couleurs.</i></p> + +<p><i>Dans le supplément théâtral de cette semaine, qui contient <b>Bagatelle</b>, +de</i> <span class="sc">Paul Hervieu</span>, <i>nos lecteurs trouveront une autre gravure en +couleurs: le portrait du grand écrivain, par</i> <span class="sc">Léon Bonnat</span>.</p> + +<p><i>Dans le prochain numéro, nous publierons <b>Kismet.</b></i></p> +</div> +<br> + +<h3>COURRIER DE PARIS</h3> + +<h4>LE FROID</h4> + +<p>--Oui, je pars. Je pars demain, déclara, dans le salon où nous étions +réunis, à l'heure du thé, un homme d'environ cinquante ans.</p> + +<p>Ces mots déchaînèrent à la minute un concert d'exclamations et de +regrets: «--Quelle chance vous avez!... Je vous envie! Vous allez dans +le Midi, bien sûr? Chercher le soleil? Ah! la chaleur! la bonne chaleur!</p> + +<p>--Vous n'y êtes pas, dit-il, je vais quérir la neige et trouver le +froid.»</p> + +<p>Et, comme chacun s'étonnait, croyant à une boutade, il précisa sa +pensée: «Mais oui. J'ai été élevé dans cette idée fondamentale qu'il y +avait des saisons. Les saisons! Ma mère m'en a tout de suite, dès que +j'ai pu commencer à bégayer, appris et fait épeler les noms, justement +sur un calendrier, que j'ai depuis conservé comme une rareté et une +relique. C'était un calendrier de 1831, de sa jeunesse à elle, et +qu'elle avait gardé. Je le vois. Fané, décoloré, un peu cassé, ayant +souffert des coins, garni toujours de la ficelle vieux rose qui avait +servi à l'accrocher. Il portait, écrits au-dessus des colonnes de mois, +les noms respectifs des saisons qui étaient au nombre de <i>quatre</i>. Oh! +je ne me trompe pas! Mes souvenirs sont très précis. Pas une de plus, +pas une de moins. On les appelait: l'Hiver, le Printemps, l'Été et +l'Automne. Et quatre images ravissantes, ineffaçables à jamais dans mon +esprit et reproduites dans mon coeur, déterminaient et fixaient le +caractère spécial de chacune des époques distinctes et qui ne se +confondaient pas, qui étaient comme les parents, les membres, séparés et +unis, d'une même famille, désignée sous le vocable d'<i>année</i>.</p> + +<p>» Voici ce que représentaient ces vignettes, tableaux parlants:</p> + +<p>» Pour l'Hiver, c'était un lac immense, à perte de vue gelé, sur lequel +glissaient, avec une grâce vertigineuse, des messieurs en chapeau haut +de forme et drapés de manteaux romains, chaussés de patins recourbés +comme des cimeterres. Des dames indolentes étaient poussées dans des +traîneaux d'où retombaient des fourrures balayant la glace, et sur le +bord du lac une vieille femme de la campagne pliait, le dos courbé sous +un fagot de bois mort, tandis qu'au loin,... bien loin... bien loin... +une petite fumée, solide et nourrie, se sauvait d'un toit de chaumière +écrasée de neige. Ah! qu'on devait donc bien se chauffer les pieds dans +cette petite maison-là! Le Printemps, c'était deux jeunes filles, +assises en robe de bal, dans une prairie, taquinant ensemble une +pâquerette, non loin d'une tour gothique sur les créneaux de laquelle +deux pigeons se cajolaient. L'Été s'exprimait par un repas joyeux sur +l'herbe, et la course échevelée d'une fillette en pantalon de percale, +agitant un filet d'un vert de sucre d'orge à la poursuite d'un papillon +de la taille d'un merle. Et enfin, des vendangeurs actifs et accroupis +parmi les treilles couleur d'or, un promeneur pensif avec un livre +ouvert à la main, et des enfants lançant dans le ciel un indécis +cerf-volant plus grand qu'eux, en forme de bouclier des croisades, +soulignaient les charmes acides et toute la mélancolie de l'Automne.</p> + +<p>» Tout cela était parfaitement clair et indubitable. On ne pouvait s'y +méprendre. Il y avait des saisons. Elles existaient. Ma mère les avait +vues, comme je vous vois. Elle les avait passées maintes fois depuis +qu'elle était au monde, et ses parents aussi. Souvent elle me raconta +que l'hiver de telle année, en Gâtinais, la rivière avait été prise +pendant plus d'une semaine et qu'elle l'avait traversée à pied, et +qu'elle portait de la mousseline à pois aux processions du mois de +Marie, et que dès juillet on ne savait plus où se fourrer tellement il +faisait chaud. J'ai donc pris, dès le jeune âge, cette mauvaise +habitude, d'une règle climatérique, d'une marche et d'un ordre dans la +succession, la distribution du chaud et du froid, du soleil et de la +pluie, de la grêle et du vent. J'ai besoin pour bien vivre et demeurer +l'esprit tranquille de n'être pas troublé ni bousculé de ce côté-là. De +cette discipline de la nature dépend la mienne, celle de mes pensées, et +si tout se conduit mal autour de moi je commence moi-même à me déranger. +Or voici plus d'une demi-douzaine d'années que le ciel a la berlue et +que les saisons, atteintes de folie, douce ou furieuse, entrent les unes +dans les autres, au point qu'on ne peut plus les distinguer. Elles +semblent s'amuser à un continuel cache-cache, et se déplacer sans cesse. +Et, pour mieux nous jouer un tour, elles n'observent plus le leur. Les +bourgeons pointent en janvier et il gèle à la Trinité. Eh bien, j'avoue +que ces aberrations de la nature me rendent malade et que je m'applique +alors, autant qu'il m'est permis, à y remédier, en allant chercher, là +où j'ai le plus de probabilités de la rencontrer, la température +correspondante au moment de l'année. J'entends maintenir avec énergie, +et rétablir quand elle est rompue, la tradition classique, c +'est-à-dire: du froid pendant l'hiver, du frais au printemps, du chaud +en été, et de l'humide à l'automne. Ces sensations physiques me sont +nécessaires, indispensables. Elles sont réclamées par mon corps et par +ma raison avec autant de force et de netteté que l'est, par mon esprit, +mes yeux et mes oreilles, la perception du temps et de sa mesure... +Pourriez-vous vivre en face d'une horloge continuant à marcher quoique +détraquée, et qui marquerait et sonnerait onze heures quand il en est +trois? Accepteriez-vous, d'autre part, un baromètre qui indiquerait +ponctuellement la tempête quand le firmament est d'azur et qui piquerait +au beau quand l'orage éclate? Non. Comprenez donc en ce cas que j'exige +une corrélation loyale entre la saison et son expression, ses +manifestations logiques et légitimes. Or nous sommes en janvier, et il +fait ici un avril pourri. Je m'en vais donc à la rencontre de l'hiver, +et je pars demain.</p> + +<p>--Pour où?</p> + +<p>--Pour la Suisse.</p> + +<p>--Simplement? C'est tout? Pourquoi pas les pays plus avancés du Nord? +les royaumes de glace? les pôles?</p> + +<p>--Parce que je suis un sage et qu'il ne faut rien exagérer... Je veux du +froid, sans doute, du vrai et du bon, mais supportable, du froid joli et +civilisé. Je n'exige pas celui des pâles voyageurs et des virtuoses du +scorbut, celui qui solidifie le mercure et fait craquer les ongles... Ce +sera pour plus tard, quand je serai entraîné. En attendant, la Suisse +pacifique et sans surprises violentes me convient assez. Les hôtels y +sont excellents, chauffés à merveille, les sapins ont des givres qui +semblent oubliés de la nuit de Noël et la neige y a la couleur du lait +qui remplit les seaux de bois dans les vacheries. Je me réjouis déjà de +la voir, étendue partout, cette neige honnête, d'y marcher, d'y compter +les trous de mes pas, d'y observer la forme si sympathique de mes pieds +plus petits que leur trace, d'entendre le craquement de soie que vont +faire, en la pressant bientôt, mes prudentes semelles. J'ai toujours +éprouvé qu'elle exerçait sur nous une action morale extraordinaire et +vivifiante. Elle fouette et bat le sang, resserre les tissus de la peau +comme ceux des idées. Elle fait penser pur et blanc, et jamais ne finit +dans la boue. Le froid précisément la préserve de cette dégradation et +de cette souillure, il la maintient et la pétrifie. C'est le plus beau +des tapis, le plus moelleux des gazons. Et puis la Suisse, prise +brusquement et à petites doses, nous donne, l'hiver, d'admirables leçons +de calme et d'immobilité. Le mouvement même et les exercices auxquels on +s'y livre ont leur rythme, leurs lois, et n'offrent rien de commun avec +l'agitation que nous cause la fièvre cérébrale de Paris. On n'est plus +le même en face de la montagne, on retrouve sa plénitude, son équilibre +et sa sérénité...»</p> + +<p>Arrêtant là tout d'un coup son apologie du froid, l'amateur des saisons +sentit qu'il en avait dit assez et rentra dans le silence que personne +autour de lui ne songea d'ailleurs à rompre. Chacun suivait, pour une +minute au plus... dans l'avenir comme dans le passé, sa vision +personnelle d'hiver et de frimas. Celui-ci était retourné aux +récréations de l'enfance... aux mois d'engelures et de cache-nez, aux +glissoires dans la cour... Celui-là aux grand'gardes pendant le siège, +dans les tranchées durcies... Cet autre à la lecture du <i>Capitaine +Hatteras</i>, du temps que, sous la lampe de famille, il naviguait en +frôlant les banquises. Une jeune femme, les yeux fermés, dansait à ce +bal costumé où la poudre lui allait si bien... Et, du fond de son +fauteuil, une grand'mère regardait en face d'elle, dans la glace, ses +cheveux devenus d'argent dont la neige ne fondrait plus.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Henri Lavedan</span>.</span></p> + +<p>(Reproduction et traduction réservées.)</p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br> + +<table cellpadding="2" cellspacing="10" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;"> +<b>Son grand-oncle: Paulin Gillon, député de la Meuse et +maire de Bar-le-Duc de 1840 à 1848.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 34%; text-align: center;"> +<b>Son arrière-grand'mère: Mme Landry Gillon.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;"> +<b>Son arrière-grand-père: Landry Gillon, neuf fois député +de la Meuse.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<h4>TROIS ARRIÈRE-PARENTS DE M. RAYMOND POINCARÉ</h4> + +<h3>LE NOUVEAU PRÉSIDENT</h3> + +<h4>L'ÉLECTION PAR L'ASSEMBLÉE NATIONALE</h4> + +<p>Nulle élection, sans doute, ne reçut de l'immense majorité de l'opinion +un accueil plus chaleureux, plus enthousiaste, que celle qui vient de +porter à la suprême magistrature de la République M. Raymond Poincaré.</p> + +<p>En France, une joie sereine, des espoirs infinis, une confiance +touchante, une patriotique fierté. En Europe, une sympathie unanime qui +s'est traduite par les télégrammes les plus flatteurs pour l'élu, +qu'avaient désigné et sa haute valeur intellectuelle et la dignité +irréprochable de sa carrière politique. Quiconque aime la France a +marqué d'une pierre blanche la date du 17 janvier. Il semble que de ce +jour-là une ère nouvelle se soit ouverte pour notre pays.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/002a.png"><br><b>M. et Mme Antoni Poincaré, père et mère du<br> nouveau +Président.</b></p> + +<p>Nous ne saurions revenir sur les luttes qui agitèrent cette journée et +celles qui la précédèrent: c'est le passé,--un passé qu'il faut effacer +dans la concorde, la paix, le travail fécond pour la patrie.</p> + +<p>Notons toutefois, puisque aussi bien nous nous efforçons d'enregistrer +ici, semaine par semaine, pour les chercheurs de l'avenir, les faits qui +intéressent l'histoire, notons les deux phases principales de cette +lutte qui fut ardente, les deux scrutins dont le dernier donna à M. +Raymond Poincaré la victoire sur son concurrent, M. Jules Pams.</p> + +<p>La compétition, en effet, était nettement circonscrite entre ces deux +hommes politiques. Et chacun d'eux avait son grand électeur, M. Georges +Clemenceau, ancien président du Conseil, menant campagne pour M. Pams, +après avoir, un moment, dans les réunions préparatoires, soutenu M. +Antonin Dubost, tandis que M. Aristide Briand, garde des sceaux, ancien +président du Conseil aussi, défendait de tout son coeur la candidature +de M. Raymond Poincaré. Et c'étaient là deux Warwicks également +passionnés, également habiles et connaissant à fond leur Parlement et +les ressorts qu'il convient de faire jouer pour l'émouvoir, le décider. +Il faut bien croire pourtant--le résultat acquis est là qui en +témoigne--que l'éloquence de l'un fut plus persuasive que la verve de +l'autre.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/002b.png"><br><b> + La maison natale de <br> + M. Raymond Poincaré, à Bar-le-Duc.</b></p> + +<p>Au premier tour de scrutin, M. Raymond Poincaré venait en tête avec 429 +voix contre 327 à son concurrent. D'autres votes s'étaient égarés, on +peut bien le dire aujourd'hui sans risquer de désobliger personne, sur +les noms de MM. Ribot et Deschanel, qui n'étaient plus candidats; un +fantaisiste avait même accordé son suffrage à M. Henri Rochefort, tandis +que les socialistes, avec ensemble, votaient pour leur doyen d'âge, M. +Vaillant.</p> + +<p>Pourtant, M. Raymond Poincaré n'avait pas atteint la majorité absolue, +qui était de 434 voix, 867 suffrages ayant été exprimés. Il fallut un +second tour de scrutin.</p> + +<p>M. Raymond Poincaré y triompha. Du moment où, gravissant les degrés de +la tribune pour déposer son bulletin, il fut salué par les acclamations +de l'Assemblée nationale, sa victoire déjà était certaine. De fait, 483 +voix--le chiffre même qu'avait obtenu autrefois M. Émile Loubet--lui +décernaient l'honneur suprême. Et M. Antonin Dubost, du haut du +fauteuil, le proclama «Président de la République française pour sept +ans à partir du jour où prendrait fin le mandat du Président en +exercice».</p> + +<p>De longs applaudissements, des cris de «Vive la République!» saluèrent +cette formule sacramentelle,--auxquels firent écho, dehors, dans la cour +de Marbre, sur la place d'Armes, dès que la foule connut les résultats +du scrutin, d'enthousiastes vivats. Quelques heures plus tard, c'était +le pays tout entier qui exultait à la nouvelle de cette élection qu'il +souhaitait, qu'il espérait d'une ardeur telle que toute autre l'eût déçu +profondément.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/002c.png"><br><b>M. Antoni Poincaré, dans les dernières années de<br> sa vie, +photographié par Mme Raymond Poincaré.</b></p> + +<h4>LA VIE DE M. RAYMOND POINCARÉ</h4> + +<p>Le nouveau chef d'État est Lorrain de bonne souche, et, dans les +circonstances actuelles, il n'est pas jusqu'à cette origine qui ne donne +au choix de l'Assemblée nationale un caractère patriotique, sentimental, +peut-on dire, dont le peuple entier a été profondément touché.</p> + +<p>M. Poincaré (Raymond-Nicolas-Landry, sur les registres de l'état civil) +est né, en effet, à Bar-le-Duc le 20 août 1860. Son père, Antoni +Poincaré--. Un Nancéen--mort l'an dernier inspecteur général des ponts +et chaussées, était alors, dans cette ville, ingénieur ordinaire au +corps. Il habitait, dans la rue des Tanneurs, qui a depuis changé son +nom expressif pour celui de rue Nève, une maison de décorative +apparence, qui garde encore le caractère sobre et élégant des +architectures du dix-huitième siècle, mais qui, en réalité, est beaucoup +plus ancienne. En arrière, est un jardinet très simple que coupe un +canal aux sombres eaux vives, une dérivation de l'Ornain au bord de +laquelle, probablement, en des temps lointains, s'échelonnaient les +ateliers qui avaient donné à la rue des Tanneurs sa vieille +dénomination.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Le petit Raymond Poincaré, à six mois, sur les genoux de +sa mère;<br>à trois ans, près de son chien favori; le jour de sa première +communion.</b></p> +<h4>TROIS INSTANTANÉS DE L'ENFANT QUI DEVAIT ÊTRE UN JOUR +PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE</h4> + +<p>L'immeuble appartint longtemps à M. Ficatier-Gillon, grand-père maternel +de M. Raymond Poincaré. Ce nom de Gillon est vénéré dans le Barrois, +ayant été illustré tour à tour par Jean Landry Gillon qui, sous le règne +de Louis-Philippe, avocat général à la Cour de cassation, fut élu neuf +fois député de la Meuse, preuve éclatante de son ascendant sur ses +compatriotes, et par Paulin Gillon, avocat, maire de Bar de 1840 à 1848, +puis également député, puis enfin sénateur inamovible et sur qui un +dicton charmant courait, là-bas, au pays: «Paulin Gillon, à l'occasion, +sait dépouiller sa table pour faire une bonne action.» Le premier était +l'arrière-grand-père, le second le grand-oncle du nouveau Président.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>Le lycée de Bar-le-Duc, où le jeune Raymond Poincaré fit +ses études.</b>--<i>Phot. Oterlaender.</i></p> + +<p>La maison familiale de la rue des Tanneurs passa plus tard au docteur +Enard dont le fils, lui-même médecin distingué, continue de l'habiter et +en fait, avec infiniment de bonne grâce, les honneurs aux visiteurs +curieux. Et Mme Enard mère évoque la figure de l'enfant aujourd'hui élevé +si haut, du «petit monsieur Raymond», sérieux de toujours, appliqué, +précis; montre, au pied d'un vieil arbre, le banc de fonte où, studieux +écolier, il préparait ses leçons, et la fenêtre de laquelle il fixa, en +un dessin hésitant que conserve pieusement quelque intime, le panorama +pittoresque du vieux Bar juché sur sa colline.</p> + +<p>La précoce maturité du caractère, c'est la première qualité que +s'accordent à discerner, chez M. Raymond Poincaré, ceux qui le connurent +jeune, ses condisciples d'il y a trente à quarante ans, ceux qui +l'accompagnaient, le matin, au lycée par cette rue de la Banque toute +bordée de souvenirs émouvants: la maison qu'occupa Bismarck aux jours +tragiques, celle où logeait Moltke, et la Banque elle-même, le vaste +hôtel où s'installa le roi Guillaume et où se décida, en conseil de +guerre, le fameux «mouvement tournant» qui aboutit à la prise de Sedan.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003c.png"><br> + +<b>«Le Clos», vu du jardin. + +«Le Clos» et la campagne environnante.</b></p> + +<h4>LA PROPRIÉTÉ DE M. RAYMOND POINCARÉ, A SAMPIGNY, DANS LA MEUSE</h4> + +<p>Au reste, ce pays, tel qu'il apparaît, du moins, en cette saison, voilé +de brumes, pailleté de givre, ce pays, dont rêvera, quelques années plus +tard, nostalgique, le lycéen de Bar exilé à Paris et interné à +Louis-le-Grand, semble prédisposer aux pensées graves. Il apparaît +lui-même songeur, sévère un peu, malgré la courbe molle de ses collines +et l'argent frissonnant de ses rivières enchâssées dans l'émail vert des +prairies gorgées d'eau. De Bar-le-Duc à Sampigny, petit bourg très fier, +désormais, de posséder le castel neuf, aux toits élancés, qui s'érige au +bord d'un domaine modeste où, chaque été, le Président vient jouir de +quelques semaines de repos, de Sampigny à Nubécourt où, dans un petit +enclos ombreux, à l'écart des tombes du village déferlant au pied des +murs d'un vieux sanctuaire roman, ondulent les sépultures des familles +Gillon, Ficatier, Poincaré, les lames sous lesquelles reposent et Landry +et Paulin Gillon, et le tertre où l'on étendit, voilà un an à peine, la +dépouille d'Antoni Poincaré, près d'une autre place préparée dont +l'écusson vide attendra longtemps encore, nous l'espérons, le nom de +Nanine-Marie Ficatier, son épouse; dans toute cette contrée si proche +des frontières, attentive comme une sentinelle, sur les routes sinueuses +et accidentées où, à chaque détour, presque, on croise ou l'on dépasse +quelque troupe en manoeuvres, quelque patrouille, où à chaque pas vous +salue d'un sourire plein de confiance et d'entrain quelque petit soldat +courbé sur une ingrate et nécessaire besogne de terrassier, du haut des +collines rondes, à travers les bois poudrés à frimas, ce qu'on éprouve +c'est une impression de recueillement, non point mélancolique et dolent, +comme en Bretagne par exemple, mais volontaire, mais concentré, profond. +Et la devise de Bar-le-Duc traduit à merveille l'état d'âme des hommes +issus de ce fort terroir qui vous conquiert sans s'y appliquer par des +sourires: «Plus penser que dire».</p> + +<p>Le jeune Raymond Poincaré quitta le pays de son enfance à seize ans, +pour venir faire à Paris sa rhétorique supérieure et sa philosophie. Son +départ du lycée de Bar laissait à ses émules affectueux, à ses amis de +coeur, qui s'appelaient Pol Brouchot, aujourd'hui conseiller à la cour +de Paris, Léon Oudinot, mort censeur des études au lycée Buffon, et +Henry Bohn, qui fut sous-inspecteur de l'enregistrement et qui a disparu +aussi, des gerbes de lauriers à se partager. Il est amusant de +feuilleter les palmarès des dernières distributions de prix où il fut +nommé; son nom y figure à chaque paragraphe: excellence, narration +latine, narration française, version latine, version grecque, thème +grec, histoire, géographie, allemand, mathématiques, histoire naturelle, +dessin d'imitation,... les lettres, les sciences, les arts même, son +intelligence vive s'assimile avec une aisance égale toutes les matières +du programme. Un de ses professeurs à Louis-le-Grand, M. Lafon, +l'orientera vers les lettres et décidera de sa vocation.</p> + +<h4>LA CARRIÈRE POLITIQUE</h4> + +<p>Bachelier, puis licencié ès lettres, l'étudiant dut interrompre, en +1879, son droit pour satisfaire, comme volontaire d'un an aux +obligations militaires. Elles furent légères à cet homme de devoir, à ce +Lorrain patriote fervent. «On a eu raison, écrivait-il de Nancy, où il +était incorporé au 26e d'infanterie, à son ami Pol Brouchot, on a eu +raison de te dire que mon volontariat m'est une tâche fort douce et ceux +qui t'ont assuré que je n'avais pas encore trouvé ici l'occasion de me +chagriner ne sont pas des conteurs.»</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/004a.png"><br> +<b>M. Raymond Poincaré, député de<br> la Meuse, à 27 ans.</b></p> + +<p>Il était caporal quand il passa ses examens de seconde année. Au sortir +du régiment il était sergent. Et il témoigna de son amour du métier +militaire en servant tour à tour comme sous-lieutenant de réserve aux +chasseurs à pied, puis comme lieutenant et comme capitaine aux alpins.</p> + +<p>En 1880, il entrait au barreau, et Me du Buit le choisissait comme +secrétaire: ce fut l'aurore de sa carrière au Palais, où il devait +bientôt se classer parmi les maîtres. C'est à ce moment que, curieux +sans doute de connaître un domaine voisin de celui qui était sien, il +fut--il veut bien, avec cette délicieuse urbanité qui est l'une de ses +qualités les plus séduisantes, le rappeler à l'occasion à ceux d'entre +nous qu'il accueille--un peu notre confrère, ayant assumé les fonctions +de chroniqueur judiciaire au <i>Voltaire</i>.</p> + +<p>Il commença sa carrière politique comme chef de cabinet de M. Jules +Develle, son compatriote, titulaire, dans le cabinet Freycinet, en 1886, +du portefeuille de l'Agriculture. Ce fut alors qu'il posa sa +candidature, comme conseiller général, dans le canton de Pierrefitte +(dont Sampigny, son actuelle résidence d'été, est l'une des communes). +Il fut élu. L'année suivante, il remplaçait comme député de Commercy M. +Liouville. L'arrondissement, fidèle, lui renouvela son mandat jusqu'en +1902, jusqu'au moment où il passa de la Chambre au Sénat.</p> + +<p>A la Chambre des députés, M. Raymond Poincaré avait, d'emblée, conquis +une situation enviable. Un discours sur le budget des finances, en +octobre 1890, avait mis en lumière la clarté de son esprit, son entente +des affaires publiques. En 1893, il se voyait confier le rapport général +sur le budget. Cette même année, il faisait partie, comme ministre de +l'Instruction publique, du cabinet Charles Dupuy, qui dura seulement +quelques mois (avril-décembre). Mais quand, six mois plus tard, M. +Charles Dupuy reprit la présidence du Conseil, il confia à M. Raymond +Poincaré le ministère des Finances (juin 1894 à janvier 1895). M. Ribot, +qui succéda à M. Ch. Dupuy comme chef du gouvernement, conserva ce +collaborateur précieux, que la souplesse de son esprit et l'étendue de +ses connaissances mettaient à même de rendre, à la tête de l'un ou +l'autre département, des services distingués, lui confiant derechef le +ministère de l'Instruction publique.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b> + Mme Raymond Poincaré.</b> Phot. Nadar.</p> + +<p>La chute du cabinet Ribot fit rentrer dans le rang M. Raymond Poincaré. +Ses collègues le portèrent bientôt à la vice-présidence de la Chambre, +où il fut tour à tour réélu trois fois (1896-1897-1898).</p> + +<p>M. Sarrien, en mars 1906, le rappela au pouvoir, lui attribuant le +ministère des Finances, qu'il abandonna au moment où M. Clemenceau fut +appelé à former un cabinet.</p> + +<p>A la fin de 1911, période troublée, inquiète, on discutait le traité +franco-allemand. M. Raymond Poincaré était chargé, par le Sénat, de +rédiger le rapport sur cet instrument diplomatique lorsque tomba le +ministère Caillaux. C'est alors qu'il fut appelé--janvier 1912--à former +le cabinet aux destinées duquel il présida jusqu'au 17 janvier dernier.</p> + +<p>Au cours de ses passages successifs au ministère, M. Raymond Poincaré a +attaché son nom à diverses réformes ou actes politiques importants. Il a +fait proclamer l'autonomie des Universités, créé le doctorat ès sciences +politiques et administratives, fait adopter l'impôt progressif sur les +successions, puis, président du Conseil, fait ratifier au Parlement le +traité franco-allemand et le traité franco-espagnol, voter le traité +instituant le protectorat marocain et, enfin, fait accepter par la +Chambre la réforme électorale.</p> + +<p>Au moment où l'Assemblée nationale vient de donner à sa politique +générale une si haute et si éloquente consécration, il sied de rappeler, +bien que ces souvenirs soient encore tout frais dans nos mémoires, avec +quel fier souci de la dignité nationale il a dirigé, depuis un an, les +affaires extérieures de la France.</p> + +<p>En ces derniers mois, il avait assumé un rôle agissant qui lui avait +conféré, aux yeux de l'Europe entière, un prestige considérable. Dès que +se dessina la crise balkanique, il avait pris l'initiative généreuse de +faire, appel à une entente des puissances en vue d'une action +pacificatrice. Il n'a pas dépendu de ses sages conseils, des vaillants +efforts qu'il multiplia jusqu'au bout, que l'orage actuel ne fût +conjuré. Le mérite de son attitude, si conforme à la grande tradition +française, demeure entier à son actif: il s'est, en ces jours troublés, +inquiétants, affirmé grand homme d'État. Son influence dans la politique +intérieure ne fut pas moins bienfaisante. L'autorité avec laquelle, au +nom de la France, il avait paru devant l'Europe, ferme sans provocation, +l'esprit conciliant mais résolu qu'il avait montré en face des +adversaires mêmes du dedans, ce sont les deux bases solides de l'estime, +de l'affection que lui a vouées la foule équitable.</p> + +<h4><span class="sc">l'académicien</span></h4> + +<p>M. Raymond Poincaré est, depuis 1909, membre de l'Académie française où +il a remplacé cet autre Lorrain admirable, Émile Gebhart et où l'a +accueilli M. Ernest Lavisse.</p> + +<p>En dehors des classiques thèses de doctorat, en dehors même de son +oeuvre oratoire, plaidoiries, discours politiques, d'une pensée si forte +et d'une forme littéraire si parfaite, il était désigné au choix de +l'illustre Compagnie par un ouvrage qui, sous le titre <i>Idées +contemporaines</i>, publié en 1906, contient une série d'études sur des +sujets très divers, du «Courage fiscal» à un «Éloge d'Arago», d'un +chapitre sur «l'Éducation des jeunes filles» à un autre sur «Jeanne +d'Arc et l'idée nationale», où son esprit pénétrant, son talent sobre et +de grand style se montrent sous les aspects les plus variés et les plus +captivants.</p> + +<p>Et, détail piquant, celui qui, dans quelques semaines, va porter en +écharpe le grand cordon de la Légion d'honneur n'était, jusqu'à présent, +pas même chevalier de l'ordre... Que, d'ailleurs, on n'en prenne pas +texte pour récriminer contre l'injustice de ceux qui récompensent les +mérites. La vérité est que M. Raymond Poincaré était entré dans la +politique, était ministre même avant l'âge où les plus ambitieux peuvent +songer à la croix,--et qu'une loi sévère interdit aux parlementaires en +fonctions de la recevoir, quels que soient les services qu'ils puissent +rendre à la République.<br> + +<span class="rig">G. B.</span></p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>L'élément féminin au Congrès de Versailles: le couloir +des tribunes réservées.</b> <i>Dessin de Simont</i>.</p> + +<h3>LES COULISSES DU CONGRÈS</h3> + +<h4>DANS LES COULOIRS DES TRIBUNES</h4> + +<p>Nous montrons, plus loin, par un document photographique qui fixe une +minute d'histoire, l'acte décisif du Congrès, la proclamation, devant +l'Assemblée nationale, du nouveau président de la République. Mais ce +n'est pas dans la salle des séances que se joua tout entière la partie +engagée pour la plus haute magistrature de l'État. Et les coulisses, +mondaines et politiques, de l'élection présentèrent, en cette journée +mémorable, de curieux aspects.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b> M. Antonin Dubost ouvrant la séance.</b><br><i> Croquis de H. Le +Riche.</i></p> + +<p>Dans le couloir des tribunes réservées à d'heureux et rares invités, à +l'heure du vote, on se croirait presque dans un couloir de théâtre, +pendant un entr'acte de répétition générale. Le spectacle parlementaire +qui se donne ici est, en effet, fort couru, et jamais, de mémoire de +congressiste, on ne vit salle plus brillante, plus nombreuse en jolies +femmes. Elles sont venues là, attirées par la grande affaire parisienne +qu'est avant tout, à leurs yeux, l'élection présidentielle, excitées +comme par l'attrait d'une pièce nouvelle, dont on a beaucoup parlé avant +que le rideau se lève, et dont on attend beaucoup: sera-ce le triomphe +indiscutable, complet, ou simplement le succès d'estime?</p> + +<p>De leurs fauteuils de balcon où elles formaient la plus gracieuse des +«corbeilles», elles ont assisté à la première partie du +spectacle,--entendez la proclamation du premier scrutin. Et maintenant, +répandues dans les couloirs, elles échangent leurs impressions et leurs +voeux, consultent l'important personnage qui passe, un papier à la main, +discutent les chiffres, commentent les résultats. Tandis qu'en bas, dans +la galerie des Bustes, les dernières passions se mêlent et se heurtent à +grand bruit, ici on cause discrètement, à voix douce, comme dans un +salon. Une réunion mondaine s'est improvisée, en un coin du palais où +s'agitent les destinées de la France. Et sans doute en est-il, parmi ces +élégantes, qui, reprises bientôt par des préoccupations moins graves, +s'interrompent de parler «politique», pour aborder le +chapitre--inépuisable--des toilettes.</p> + +<h4>DANS LA GALERIE DES BUSTES</h4> + +<p>Cependant le second tour a commencé, et la salle des séances, où tout à +l'heure se pressaient, impatients d'entendre proclamer le premier +scrutin, les membres de l'Assemblée nationale, s'est vidée en un +instant. C'est maintenant dans la galerie des Bustes, emplie de rumeurs, +qu'est le spectacle.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/005c.png"><br><b>M. Aynard et M. Méline.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 34%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/005d.png"><br><b>M. Combes et M. Ribot.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/005e.png"><br><b>M. Deschanel.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="mid"><b>Dans la galerie des Bustes, pendant le +scrutin.</b> <i>Croquis de H. Le Riche.</i></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>Les discussions de la dernière heure dans la galerie des +Bustes, pendant qu'on vote dans l'hémicycle.</b><br>Debout, au premier plan, M. +Combes et l'abbé Lemire; au milieu d'un groupe, M. Aristide Briand +adjurant quelques adversaires de grossir la majorité de M. Poincaré dont +l'élection est déjà certaine; à gauche, deux dessinateurs de +<i>L'Illustration. Dessin de Léon Fauret.</i></p> + +<p>Tandis que chacun va successivement voter, des groupes se forment près +des portes, autour de la table où sont posés les bulletins. Sénateurs et +députés s'abordent, s'interrogent, échangent un mot, un sourire, +rapprochés et séparés au hasard des rencontres. Certains se félicitent, +escomptant le succès de leur candidat; d'autres discutent encore, non +sans véhémence. Des colloques s'établissent, dont plus d'un paraît +imprévu: M. Ribot se penche vers M. Combes, qui, l'instant d'avant +s'entretenait avec l'abbé Lemire. Très entouré, M. Briand exhorte, avec +sa persuasive éloquence, plusieurs parlementaires à «faire l'union +républicaine sur le nom de M. Poincaré». Cependant, comme le jour tombe, +une longue théorie d'huissiers traverse la galerie, porteurs de lampes +destinées aux salons voisins, où des remuons se tiennent... La bataille +va s'achever.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>UNE MINUTE HISTORIQUE AU CONGRÈS DE VERSAILLES.--Le +président de l'Assemblée nationale, M. Antonin Dubost, lit les résultats +définitifs du second scrutin qui donne la majorité absolue à M. Raymond +Poincaré.</b>--<i>Phot. René Millaud</i>.</p> + +<p>Il est exactement six heures quarante-cinq. Après la suspension de +séance d'une heure qui a suivi le second scrutin, le président de +l'Assemblée nationale a fait son entrée dans la salle du Congrès, peu à +peu désertée pendant les opérations de dépouillement et où viennent +d'affluer en un clin d'oeil, dans toutes les travées, de l'extrême +droite à l'extrême gauche, les 872 votants. L'instant est solennel. Une +heure et une date se fixent dans l'histoire parlementaire de la France; +toute l'attention, tous les regards des congressistes vont au président +de l'Assemblée qui se lève, et il y a une minute d'immobilité et de +silence,--tandis qu'au-dessus de ce millier de têtes où viennent de +bouillonner les passions politiques, tout là-haut, allongé sur la +toiture vitrée de la salle, un audacieux opérateur prend un cliché +unique dans les annales de la photographie. Il remplit, lui aussi, son +rôle historique avec vaillance et précision et saisit, dans toute son +ampleur, avec tous ses premiers rôles et tous ses figurants, la +physionomie de ce Congrès du 17 janvier, que les circonstances, les +luttes ardentes de la veille et les indications précises de l'opinion +nationale auront rendu exceptionnel.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"><br><b>LA POPULARITÉ DU NOUVEAU PRÉSIDENT.--M. Poincaré, le soir +de son élection, paraît (entouré de sa famille et de quelques amis) à +une fenêtre de son hôtel,<br> rue du Commandant-Marchand, pour répondre à +ceux qui sont venus l'acclamer.</b></p> + +<p>M. Poincaré a connu, le 17 janvier, les premières émotions de la grande +popularité. Les Parisiens attendaient impatiemment, mais sans vouloir +douter de sa victoire, la décision du Congrès: ils l'ont accueillie avec +une joie unanime. Et ce furent, sur les boulevards, devant les +transparents des journaux annonçant, en lettres lumineuses, les +résultats officiels, dans les cinématographes où déjà se déroulaient, +sur l'écran, les péripéties de la journée, des manifestations spontanées +en l'honneur du nouveau président de la République.</p> + +<p>Salué par des ovations chaleureuses à son retour de Versailles, devant +la gare des Invalides, et aux abords de l'Elysée, où il était allé, +selon le protocole, rendre visite à M. Fallières, l'élu du Congrès avait +regagné son hôtel de la rue du Commandant-Marchand. Plusieurs milliers +de personnes vinrent l'y acclamer vers 11 heures, demandant à grands +cris qu'il se montrât. Et M. Poincaré dut paraître à son balcon, entouré +de Mme Poincaré--que réclamait aussi la foule, et qui eut sa part des +applaudissements--et de quelques amis, tandis que les photographes se +hâtaient de prendre des clichés de cette scène, à la vive lumière du +magnésium.</p> + +<h4>LES DEUX GRANDS ÉLECTEURS DU CONGRÈS DE VERSAILLES</h4> + + + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/009a.png"><br><b>Pour M. Pams: M. Georges Clemenceau.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 34%; text-align: center;"> +<h4>LE NOUVEAU CABINET</h4> +<p>Au lendemain de son élection à la présidence de la République, M. +Raymond Poincaré, en complet accord avec ses collègues, remettait à M. +Armand Fallières la démission du ministère. Le soir même, le chef de +l'État confiait à M. Aristide Briand la mission de former le nouveau +cabinet.</p> + +<p>La tâche qu'avait assumée allègrement M. Aristide Briand lui fut facile.</p> + +<p>Son rêve eût été de conserver, groupés autour de lui, tous les +collaborateurs du cabinet Poincaré, puisque aussi bien il entend +continuer la politique qui, depuis un an, a donné de si féconds +résultats. Mais en dehors de M. Pams, qui s'était retiré la veille de +l'élection présidentielle, trois autres de ses collègues lui exprimèrent +le regret de ne pouvoir demeurer à ses côtés: MM. Delcassé, ministre de</p> + + + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/009b.png"><br><b>Pour M. Poincaré: M. Briand.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>la Marine, Léon Bourgeois, ministre du Travail, et M. Lebrun, qui avait +remplacé au ministère de la Guerre M. Millerand. Il fallut donc +pourvoir--avec celui des Affaires étrangères--quatre portefeuilles de +titulaires nouveaux. De plus, quelques remaniements furent nécessaires +dans l'attribution des autres départements, M. Aristide Briand tenant à +prendre, avec la présidence du Conseil, le ministère de l'Intérieur.</p> + +<p>Le ministère fut constitué dès mardi soir:</p> + +<p>Dix de ses membres appartenaient déjà à l'ancien cabinet, cinq qui y +reprennent des portefeuilles avaient précédemment été ministres: M. +Barthou, qui remplace M. Aristide Briand à la vice-présidence du conseil +des ministres, avait déjà occupé ces hautes fonctions. M. Jonnart a été +ministre des Travaux publics en 1893-1894, mais il s'est surtout imposé +à l'attention dans les hautes fonctions de gouverneur général de +l'Algérie, auxquelles il fut appelé à deux reprises, en 1900, puis de +1903 à 1911. M. Eugène Etienne, qui avait été auparavant ministre de +l'Intérieur, prit le portefeuille de la Guerre dans le cabinet Rouvier +et le conserva dans le cabinet Sarrien. Enfin, M. Pierre Baudin, ancien +ministre des Travaux publics, est désigné pour présider aux destinées de +la marine par sa qualité de président de la Ligue maritime, et par +l'intelligente sollicitude qu'il a toujours montrée aux choses de la +marine.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009c.png"><br> + + +<span class="sml">M. David. M. Bourély. M. P. Morel. H. Chaumet. M. J. Dupuy.<br> +Agriculture. S.-s. Finances. S.-s. Intérieur. S.-s. Postes. Travaux publ.<br> +<br> +E. Besnard. M. Jonnart. M. Guist'hau. M. L. Barthou. M. Briand. M. J. Morel.<br> Travail. Maires étr. Commerce. Justice. Intérieur. Colonies.<br> +<br> +M. Klotz. M. P. Baudin M. Steeg M. I. Bérard. M. Etienne.<br> +Finances. Marine. Instr. publ. S.-s. Beaux-Arts, Guerre.</span></p> + +<p class="mid"><b>LE NOUVEAU MINISTÈRE, PRÉSIDÉ PAR M. BRIAND.</b>--<i>Phot. H. Manuel.</i></p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"><br><b>LES SOUVENIRS DE L'ÉPOPÉE, A NICOPOLIS.--La princesse +Marie Bonaparte (Georges de Grèce) visite les lieux où furent ensevelis, +en 1798, parmi les ruines antiques, les héroïques défenseurs français de +Preveza.</b>--<i>Phot. S. Vlasto.</i></p> + +<p>On a dit avec quel dévouement les jeunes princesses de la famille royale +de Grèce ont organisé les secours aux blessés en Grèce, en Thessalie et +en Epire, mais il sera particulièrement agréable aux Français qu'un ami +de <i>L'Illustration</i>, actuellement en Epire, M. S. Vlasto, leur signale +le rôle bienfaisant, en cette guerre, d'une princesse de France, la +princesse Georges de Grèce, née princesse Marie Bonaparte:</p> + +<p>«Après avoir installé à ses frais le vaisseau-hôpital <i>Albania</i>, la +princesse Marie est venue à Preveza où, de ses deniers, elle a créé un +hôpital qu'elle a placé sous la direction de Mme Panas, veuve du célèbre +chirurgien, dame de la Croix-Rouge française.</p> + +<p>«Toute l'Epire est sous le charme de cette princesse française qui ne +recule devant aucune fatigue, visite et soigne elle-même les blessés, +organise des soupes populaires pour les réfugiés et porte partout le +rayonnement de sa bonté et de sa beauté.</p> + +<p>» Le hasard a conduit les pas de la princesse Marie à Nicopolis où eut +lieu en 1798 la défense héroïque de 280 Français assiégés par 6.000 +sauvages musulmans sous les ordres de Mouktar pacha, le fils du fameux +Ali, pacha de Janina.</p> + +<p>»Fouqueville raconte (tome I, chapitre IV, de son <i>Histoire de la +régénération de la Grèce</i>) l'admirable résistance de quelques soldats +français conduits par Tissot et le capitaine Richemond. Il décrit +l'affreux massacre des prisonniers, «le bras du bourreau nègre qui +n'avait cessé d'égorger s'arrêta, son corps s'agita convulsivement, ses +genoux fléchirent et il vint tomber asphyxié au milieu des martyrs».</p> + +<p>»La photographie représente la princesse Marie, qui, adossée aux murs du +petit théâtre antique de Nicopolis, contemple les lieux où furent +massacrés et où sont enterrés les soldats de Bonaparte.»</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011a.png"><br><b>Les porte-drapeau des régiments qui ont combattu en +Tripolitaine, suivis de leurs colonels respectifs, gravissent l'autel de +la Patrie, où le roi d'Italie épingle sur chaque étendard la médaille de +la campagne de Libye.</b>--<i>Phot. Vaucher et Luigi Veccia.</i></p> + +<h3>APRÈS LA CONQUÊTE</h3> + +<p class="mid"><i>Notre correspondant de Rome nous écrit:</i></p> + +<p>Rome, revêtue de sa parure de fête, a reçu hier, 19 janvier, les +délégations des régiments qui ont pris part à la campagne de +Tripolitaine et qui venaient dans la capitale pour faire décorer leurs +drapeaux par le roi.</p> + +<p>La cérémonie, magnifique, fut empreinte d'un caractère de noblesse et de +grandeur qui impressionna profondément tous ceux qui y assistèrent.</p> + +<p>Après une revue à Castro Pretorio, les troupes de Libye, y compris un +bataillon d'asoari, dénièrent devant les souverains, sur la place de +l'Indépendance.</p> + +<p>Du terrain de la revue jusqu'à la piazza Venezia, les troupes de la +garnison de Rome en grande tenue formaient la haie, tandis que leurs +camarades rentrés d'Afrique passaient en tenue de campagne, au milieu +des hourras et des fleurs dont la foule était prodigue.</p> + +<p>Ensuite, sur le monument Victor-Emmanuel II lui-même, la cérémonie +principale se déroula en une véritable apothéose.</p> + +<p>Les souverains et la reine mère, ayant à leurs côtés tous les princes de +la maison de Savoie, vinrent se placer sur le monument, au pied de +l'autel de la Patrie.</p> + +<p>Les officiers qui venaient de combattre en Libye se groupèrent également +sur le monument; en bas, à droite, prirent place les généraux et les +amiraux, et, à gauche, les députés et les sénateurs.</p> + +<p>Alors, sur un signe du ministre de la Guerre, le général Spingardi, les +porte-drapeau dont les étendards vont être décorés s'avancent sur un +rang, suivis des colonels de chaque régiment.</p> + +<p>Le moment est solennel. Sur la grande place, les troupes sont massées en +carré; c'est une féerie de couleurs et d'armes qui étincellent au +soleil. Les drapeaux, dont quelques-uns sont en loques, s'inclinent +devant le roi, qui, après avoir entendu un bref discours de présentation +du ministre de la Guerre, s'avance et épingle tour à tour sur la soie +glorieuse la médaille conquise en Libye.</p> + +<p>La cérémonie terminée, les souverains, escortés d'un brillant état-major +et de tous les princes royaux, sont rentrés au Quirinal où la foule leur +fit de chaudes ovations.</p> + +<p>Le soir, au théâtre Constanzi, eut lieu une grande représentation de +gala à laquelle les souverains assistèrent.</p> + +<p>La journée du 19 janvier peut être considérée comme le digne +couronnement de la guerre italo-turque et de la conquête de la +Tripolitaine.</p> + +<p>Il faut noter l'amabilité avec laquelle la presse étrangère a été admise +à participer à la fête. On a voulu lui faire oublier les rigueurs de la +censure qui, pendant l'année de guerre, fut inexorable, et on y a +pleinement réussi.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Robert Vaucher.</span></span></p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"><br> +<span class="sml">MM. de Giers. de Wangenheim. Garoni. Bompard. Pallavicini. +Gérard Lowther.<br> +(Russie). (Allemagne). (Italie). (France). (Autriche-Hongrie). +(Angleterre).</span><br> + +<b>Les ambassadeurs sortent de la Sublime-Porte, après avoir remis la note +des puissances.</b><br><i>Phot. du Dr Renzo Larco, envoyé spécial du</i> Corriere +della Sera.</p> + +<h3>LES GRANDES PUISSANCES</h3> + +<h4>ET LA TURQUIE</h4> + +<p>La note collective des grandes puissances qui, ainsi que nous l'avons +indiqué la semaine dernière, conseillait à la Turquie de céder +Andrinople et d'abandonner à l'Europe la solution de la question des +îles, a été remise à la Porte par les ambassadeurs le jour même où +paraissait notre précédent numéro. Les représentants des six grandes +puissances s'étaient donné rendez-vous, le 17 janvier, à 3 heures, à la +Sublime-Porte où le marquis Pallavicini, ambassadeur d'Autriche-Hongrie +et doyen du corps diplomatique, a pris seul la parole: «Au nom de nos +gouvernements, a-t-il dit au ministre des Affaires étrangères ottoman, +nous avons l'honneur de vous remettre la présente note à laquelle nous +vous prions de répondre le plus tôt possible.»--«Le gouvernement +impérial répondra dans le plus bref délai», dit Noradounghian Gabriel +effendi, en recevant le document.</p> + +<p>L'entrevue, très courtoise, ne dura que quelques minutes et les +ambassadeurs se retirèrent, tandis qu'un de nos confrères italiens, le +docteur Renzo Larco, correspondant du <i>Corriere della Sera</i>, réussissait +à prendre un cliché du groupe sortant de la, Sublime-Porte.</p> + +<p>L'impression générale, sur le moment, était que l'on se heurterait, du +côté du gouvernement turc, à une résistance traduite par un refus poli +de céder Andrinople. Mais ces derniers jours, après la démarche +collective, il semble bien que de nouvelles instances individuelles et +pressantes dis plusieurs des ambassadeurs ont fortement influencé les +ministres ottomans, qui sont maintenant résignés aux suprêmes +sacrifices, le haut conseil de dignitaires et de fonctionnaires convoqué +par le gouvernement s'étant prononcé, comme on le prévoyait, en faveur +de la paix.</p> + +<p>Il faut cependant aussi tenir compte, en ces circonstances, du sentiment +de l'armée, dont l'état moral, depuis l'arrivée à Tchataldja d'Enver +bey, de Fethi bey et des héros de Tripoli, se serait complètement +transformé et qui, avec ses 200.000 hommes campés entre Tchataldja et +Gallipoli à moins de 50 kilomètres de Constantinople, constitue une +puissance qu'on ne saurait négliger dans les décisions actuelles.</p> + +<br><br> + +<h3>LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS</h3> + +<p><i>La Question d'Orient en 1913.</i></p> + +<p>Dans la nuit du 9 au 10 janvier 1853, tandis qu'on dansait au Palais +d'Hiver de Saint-Pétersbourg, l'empereur Nicolas prenait à part, fort +amicalement, l'ambassadeur de la reine, lord Seymour, et lui disait ces +paroles historiques: «Milord, nous avons sur les bras un <i>homme malade</i>, +gravement malade, ce serait un grand malheur s'il devait nous échapper +avant que les dispositions nécessaires fussent prises.» L'agonisant +dont, il y a soixante ans, la fin prochaine préoccupait si vivement le +tsar, c'était le Turc, récemment amputé de la Grèce et de l'Égypte, et +fort incomplètement remis de ses dernières angoisses. En dépit des +pronostics, le malade a pu survivre à la crise qui le menaçait alors et +à bien d'autres crises depuis. Mais on ne se refait pas une santé avec +d'incessantes opérations chirurgicales ou des panacées empiriques, et +l'heure fatale paraît bien avoir sonné en ce début de 1913, où toute +l'Europe, de nouveau, se rassemble <i>Au chevet de la Turquie</i>. L'image +est de M. Stéphane Lauzanne. Elle rend parfaitement sensible la +situation diplomatique d'aujourd'hui et elle donne le meilleur des +titres au volume tout frémissant d'actualité que vient de publier le +brillant rédacteur en chef du <i>Matin</i>.</p> + +<p>Le livre de M. Stéphane Lauzanne (Ed. Fayard) est le premier ouvrage où +se trouvent réunis--et à quelle heure opportune!--en une série de +chapitres clairs, animés, pittoresques et substantiels, toutes les idées +intéressantes, tous les documents utiles, tous les faits notables qui +fixent la question d'Orient, en 1913. Déjà, sans doute, dans ses lettres +et ses dépêches, M. Stéphane Lauzanne nous avait fait connaître les +éléments précieux de son enquête sur le Bosphore, parmi les foules de +Péra, dans les palais de Constantinople, ou dans l'état-major de +Tchataldja; déjà, il nous avait silhouetté en traits précis le visage +arménien de Noradounghian Gabriel effendi, le ministre des Affaires +étrangères, fin lettré, ainsi que la haute et lourde silhouette du +généralissime Nazim, «qui ne manque ni de bon sens, ni de valeur, mais +dont le principal défaut est de faire tout un peu tard»; et aussi la +douloureuse physionomie du grand vizir Kiamil, le grêle octogénaire qui +incarne toute l'angoisse ottomane, et encore la double face de Mahmoud +Chefket, qui mina son propre effort de réorganisation matérielle de +l'armée en ruinant le moral traditionnel du soldat musulman; et enfin la +sympathique figure du vaillant et malheureux Mahmoud Mouktar... Mais +toutes ces notes, hâtives et colorées, devaient être liées entre elles +et présentées en même temps que l'exposé --contrôlé, complété et libéré +de la censure--des grands faits militaires, en un tableau d'ensemble, un +tableau d'histoire de la Turquie d'Europe à ses derniers jours. Il n'est +pas un chapitre de ce livre qui ne fournît à l'esprit soucieux +d'actualités des indications précieuses et des sujets de méditation ou +de discussion. Mais surtout on lit avec stupeur les pages révélatrices, +documentaires, sur l'extraordinaire panique de Kirk-Kilissé qui décida, +semble-t-il, de la défaite de l'empire et paraît avoir été comme voulue +par le destin. Il y a aussi un chapitre très renseigné sur les +massacres, les fameux massacres si exclusivement reprochés aux Turcs.</p> + +<p>--Jamais, affirmait la soeur Jeanne, directrice de l'hôpital français de +Constantinople, jamais une de nos soeurs n'a été molestée ou inquiétée. +Il y en eut qui s'en furent exercer leur ministère jusqu'au fond des +montagnes d'Arménie: pas une seule n'a été outragée ou malmenée. Nous +n'avons pas eu à nous plaindre des Turcs. Notre robe est plus sacrée +pour eux que pour beaucoup de chrétiens.</p> + +<p>Quant au général Baumann, le réorganisateur français de la gendarmerie +ottomane, il a répété bien des fois depuis les débuts de la guerre:</p> + +<p>--Ne croyez pas que les massacreurs furent toujours les Turcs. Ne croyez +pas que les victimes furent toujours les Bulgares ou les Grecs. Si vous +voulez connaître la vérité telle qu'elle est, lisez les rapports que les +onze officiers français qui sont de votre race, de votre mentalité, de +votre croyance, ont rédigés depuis des mois sur les événements de +Macédoine. Et puis vous jugerez.</p> + +<p>M. Stéphane Lauzanne nous donne des extraits de ces rapports. Ils sont +édifiants et méritaient vraiment quelque publicité. Mais, s'il en +résulte que, peut-être en Macédoine, ce ne sont pas toujours les mêmes +qui ont été massacrés, on n'en devait pas moins souhaiter que cette ère +de sauvagerie prît fin d'une façon ou d'une autre et qu'à des mains plus +adroites ou plus fermes fût confiée l'oeuvre, dédaignée par les Turcs, +de réconciliation nationale et de régénération économique.</p> + +<p>On attendait impatiemment un livre récent et complet ou, du moins, aussi +complet que possible sur l'Albanie et les Albanais. Ce livre: l'<i>Albanie +inconnue</i> (Hachette), paraît aujourd'hui sous la signature de M. Gabriel +Louis-Jaray. Selon l'heureuse expression de M. Gabriel Hanotaux en sa +belle préface, «cet ouvrage arrive à son heure puisqu'il révèle à +l'Europe la plus attardée de ses provinces au moment où elle devient la +plus jeune de ses nations». En l'été 1909, poussé par un instinct +vraiment divinatoire, M. Louis-Jaray a réussi à franchir les montagnes +centrales de Licema et de Mirdite où nul étranger ne s'était aventuré +avant lui, et c'est le récit de cette excursion hardie, de ce voyage +presque impossible que vulgarise son livre d'aujourd'hui. On suit +l'explorateur et ses quinze hommes d'escorte dans la marche redoutable +qu'il accomplit en boucle depuis Uskub jusqu'à l'Adriatique par +Pritchina, Mitrovitza, Spek, Prizrend, Licema, Orosch au pays des +Mirdites, Scutari, Antivari, San Giovanni di Medua, Durazzo pour revenir +à Uskub; et tous ces noms, devenus soudainement célèbres, s'appliquent, +en suivant cet itinéraire, à des réalités, évoquent à la fois des +paysages grandioses et des intérêts humains, racontent des traditions et +des émotions qui présentent l'Albanie--la principauté indépendante de +demain--avec le fort relief de son caractère à la fois sauvage et +antique dans l'évolution moderne européenne.</p> + +<p>A mentionner, enfin, dans la bibliographie récente de la question +d'Orient, le pittoresque recueil d'observations (Ed. P. Roger, 4 fr.), +notées sur place par M. A. Muzet, <i>Aux pays balkaniques: Monténégro, +Serbie, Bulgarie</i>.</p> + +<p>Actualités sociales.</p> + +<p>«Il y a quelque chose de changé en France.» Voilà ce que l'on entend +communément répéter dans notre pays où de nouveau s'exalte superbement +l'idée de patrie. Sans doute, on peut dater de la première menace +allemande un peu précise l'origine de ce réveil national. Mais, pour +réaliser, chez nous, ce rajeunissement d'âme, n'y eût-il que l'imminence +du péril extérieur. La vérité aussi, c'est que, depuis trois ou quatre +ans, une génération toute neuve d'intellectuels est arrivée à l'âge +d'homme, une génération libérée du pessimisme, du dogmatisme décevant +des aînés et qui a substitué au goût stérile de la méditation, le désir, +la volonté vivifiante de l'action.</p> + +<p>«Si, écrivait Renan dans <i>Patrice</i>, si Napoléon eût été aussi critique +que moi, le 18 brumaire n'aurait pas eu lieu. Celui qui veut tout saisir +dans ses concepts est faible et effacé, incapable d'agir avec énergie... +Un tel homme est peu fait pour réussir auprès des autres hommes, et de +fait, il n'est pas dans les conditions humaines, <i>il n'est pas né +viable</i>.»</p> + +<p>Au cours de sa très intéressante enquête, recueillie par l'<i>Opinion</i>, et +éditée d'hier par la librairie Plon, Agathon a pu se convaincre et nous +convaincre que <i>les Jeunes Gens d'aujourd'hui</i> sont nés remarquablement +viables. Ils ont le courage, l'espoir, l'optimisme, qui sont les plus +précieuses des forces sociales. Et ils sentent la vanité de la négation, +en même temps que «la difficulté de se passer d'un absolu moral». D'où, +parallèlement à un retour au réalisme politique, un retour à l'idéal, au +mysticisme, une renaissance des religions et plus particulièrement du +catholicisme. On pourra discuter, en leur détail, certaines des +affirmations d'Agathon, mais il serait difficile de n'être point frappé +de la vérité générale de ses conclusions que confirme tout ce que, à +l'heure actuelle, nous pouvons observer autour de nous. Dans une seconde +partie du livre d'Agathon, se trouvent réunis les témoignages nouveaux +et également décisifs, acquis après l'enquête dans tous les milieux +intellectuels où l'on peut maintenant découvrir--dit l'un des +témoins--«une intuition rajeunie de la réalité morale qu'est l'âme +française, l'amour des hommes plutôt que des idées, d'un poète plutôt +que d'un hémistiche, le goût de s'imposer, sans honte, une discipline +morale», tout cela qui fait «une génération sérieuse, ardente et riche +de sensibilité».</p> + +<p><i>Les Fastes révolutionnaires.</i> C'est pendant la Terreur, un dimanche, à +Tréguier, où, pour la première fois, se dresse la guillotine. On conduit +à l'échafaud une femme du peuple, une mère, condamnée à mort pour avoir +donné asile à des prêtres insoumis... «Peu après 9 heures, on perçut, +dominant le pas rythmé des soldats, une voix claire, une voix de femme +qui chantait l'<i>Ave maris Stella</i>. C'était la condamnée, qu'on emmenait +au supplice. Tous ceux qui, aux écoutes, l'entendirent du fond de leurs +maisons en étaient immobiles d'angoisse et, derrière ces persiennes +fermées, ces façades mortes, il y avait quelque part des enfants +suffoquant de sanglots, qui reconnaissaient la voix de leur maman. Elle +y pensait, elle le savait, elle chantait pourtant... Elle était tout en +blanc; à son corsage, elle avait placé cinq fleurs... cinq fleurs qui, +pour elle, avaient nom Ursule, Claudine, Marie, Yves-Louis et +Jean-Baptiste. Et, sous la fraîcheur de ce bouquet symbolique, son coeur +battait ses dernières pulsations...» Dans le nouveau recueil de récits +révolutionnaires, auquel nous empruntons ces lignes émouvantes (<i>Bleus, +Blancs et Rouges</i>, Perrin, 5 fr.), M. G. Lenôtre nous convainc aisément +que la Terreur en province fut plus sanglante et plus impitoyable encore +qu'à Paris. Tels missionnaires de la Convention y rivalisèrent +d'atrocité voulue et raffinée. «Durant le demi-siècle qui suivit la +Révolution, les survivants de l'un et de l'autre camp, encore sous +l'étreinte de l'effrayant cauchemar, se refusaient d'un tacite accord à +en évoquer certaines visions trop repoussantes... Mais, à présent que la +mode est de discréditer systématiquement les victimes et d'exalter +effrontément les oppresseurs, une telle réserve n'est plus autorisée. +Quand tout sera connu, même l'immonde, on jugera impartialement auxquels +revient l'opprobre et à qui doit aller la pitié.» Lisez «Taupin», «le +Mariage de M. de Bréchard», «l'Abbé Jumel», «Mlle de La Chauvinière», +«Angélique des Melliers», «Auguste». Vous frissonnerez souvent au +contact de la vérité qui passe, froide et nue comme le couperet. Mais +vous ne pourrez détacher vos yeux de ces tableaux de la folie rouge +reconstitués par l'art si personnel et minutieusement documenté de cet +incomparable évocateur.</p> + +<p>D'autres témoignages précieux, d'autres documents impitoyables sur les +fastes sanglants de cette terrible époque nous sont également présentés +par M. Paul Gaulot dans une émouvante étude sur <i>les Petites Victimes de +la Terreur</i> (Plon). Ces petites victimes--ainsi désignées pour leur +humble condition sociale, car devant la guillotine il n'y eut que des +égaux--Catherine Cler, Marie-Madeleine Coutelet, Laverdy, Dervillé, +Paverolles, Agathe Jolivet, Marguerite Boulet, Charles Noël et une +quinzaine d'autres, étaient des jeunes filles des pauvres femmes, des +vieillards, des fous, dont aucun n'était assurément capable de faire +courir le moindre danger, non point à la société, mais au régime +lui-même. Et tous, néanmoins, périrent «légalement». condamnés +régulièrement par des juges et pour des «crimes» que n'avaient prévus +encore aucune législation ni aucune civilisation.</p> + +<p>Il semble bien que l'on n'aura jamais tout dit sur la question Louis +XVII, car la bibliographie sur ce mystère de l'histoire s'allonge chaque +année de quelques nouvelles études. Ce n'est certainement point la +«Réponse» de M. Boissy d'Anglas «à M. Frédéric Masson et à quelques +autres», (<i>la Question Louis XVII</i>, Daragon, 1 fr. 25) qui nous +convaincra d'une façon décisive de la réalité de la survivance. Mais +plutôt les arguments nets, directs, multiples et concordants, que M. +Gustave Bord a accumulés dans les quatre forts volumes de son ouvrage: +<i>Autour du Temple</i> (Émile-Paul), nous paraîtraient-ils beaucoup plus +solidement confirmer la vérité simple, jusqu'ici le plus généralement +admise par l'histoire, de la mort au Temple de l'enfant royal. Le +laborieux ouvrage de M. Gustave Bord mériterait une minutieuse analyse. +Mais on ne peut point toujours parler de la question Louis XVII. Il +suffira de signaler cette très complète et très curieuse enquête à ceux +que le sujet continue de particulièrement passionner.</p> + +<br><br> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/012a.png"><br><b> Mgr Meunier.</b>--Phot. Jubier.</p> + +<h3><span class="sc">MORT DE L'ÉVÊQUE D'ÉVREUX</span></h3> + +<p>Un digne et doux prélat vient de disparaître au milieu de l'affliction +sincère et exceptionnelle de tout un diocèse. Mgr Meunier, à qui la +ville d'Évreux vient de faire des funérailles grandioses, était né en +Corse, à Calvi, le 10 janvier 1844. Après avoir exercé pendant dix ans à +Avignon les fonctions de vicaire général, il fut nommé évêque d'Évreux, +en 1898. Très bon, extrêmement charitable, ardemment patriote, il était +très populaire auprès de ses fidèles et tenu en haute estime dans +l'épiscopat pour sa haute valeur morale.</p> + + + +<h3>LA PREMIÈRE FEMME DÉPUTÉ</h3> + +<h4>AUX ÉTATS-UNIS</h4> + +<p>Pour la première fois aux États-Unis, en décembre dernier, une femme a +été élue député. C'est la doctoresse Nena Jolidon-Croake, que les +électeurs de l'État de Washington, où le droit de vote et, +conséquemment, de représentation est reconnu aux femmes, ont envoyée +participer aux travaux législatifs.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/012b.png"><br><b> Mme N. Jolidon-Croake.</b><br> --Phot. Peterson.</p> + +<p>Mme Nena Jolidon-Croake est d'origine française. Le berceau de sa +famille est Vauthiermont, dans l'ancien département du Haut-Rhin. Son +arrière-grand-père fut l'un des volontaires français qui s'enrôlèrent +aux États-Unis pour prendre part à la guerre de l'Indépendance. Après +son retour en France, le soldat de Washington exerça les fonctions +d'instituteur. Il était maire de Vauthiermont en 1814, lors de +l'invasion des alliés, et fut tué par les Prussiens pour s'être +courageusement opposé à leurs exactions. Le grand-père de Mme +Jolidon-Croake, également instituteur à Vauthiermont, quitta la France +pour l'Amérique en 1826. Il emmenait avec lui ses enfants, dont l'un +d'eux, François Jolidon, le père du député actuel, revint souvent sur le +vieux continent et maintint les relations les plus étroites entre la +branche américaine et la branche française de la même famille.</p> + + + +<p>Dans les lettres récentes qu'elle adressa à ses parents de France, la +doctoresse Jolidon-Croake, député américain, donne de fort intéressants +détails sur les difficultés de sa campagne électorale au cours de +laquelle elle dut lutter contre six concurrents masculins.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/013.png"><br><b> +Devant le monument de Buzenval: le maire de Rueil<br> +embrassant l'ancienne cantinière du 11e bataillon<br> +de marche, Mme Dietenbek, après lui avoir remis<br> +la médaille de 1870.</b></p> + +<p>Il est à noter--curieuse coïncidence--que c'est la petite-fille d'un +ancien soldat français de Washington qui devient la première femme +député d'Amérique dans l'État précisément qui a reçu le nom du +libérateur de la grande république américaine.</p> + +<br><br> + +<h3>L'ANNIVERSAIRE DE BUZENVAL</h3> + +<p>L'anniversaire de la bataille de Buzenval a été célébré, dimanche +dernier, 19 janvier, suivant la bonne tradition patriotique. Tandis que, +à Garches, les autorités et les habitants de la commune se rendaient, en +pieux pèlerinage, au cimetière où reposent les soldats morts pour la +patrie, le maire et la municipalité de Rueil, toutes les sociétés +locales, les jeunes gens de la classe 1912, s'étaient réunis pour venir +déposer des couronnes sur le monument commémoratif du glorieux combat. +Après les discours, le maire de Rueil, M. Leblond, remit la médaille de +la guerre à une vaillante femme, Mme Dietenbek, qui, engagée volontaire +en 1870, servit comme cantinière au 11e bataillon de marche et fut +blessée à Buzenval. Mme Dietenbek avait revêtu, pour la circonstance, +son uniforme d'antan, si seyant, si gai. Sur la tunique bleue, M. +Leblond épingla le ruban; puis, martialement, il lui donna l'accolade.</p> + +<br><br> + +<h3>DOCUMENTS et INFORMATIONS</h3> + +<p><span class="sc">Les vivres et les munitions de l'armée bulgare.</span></p> + +<p>On a dit, avec raison, que les victoires des alliés balkaniques peuvent +être attribuées, dans une large mesure, à l'excellente organisation du +service de ravitaillement. Il semble notamment que les Bulgares ont eu à +résoudre, sous ce rapport, des problèmes que nombre d'états-majors +européens eussent considérés comme presque insolubles.</p> + +<p>Notre collaborateur, M. de Pennenrun, doit nous conter bientôt la façon +remarquable dont fonctionnèrent les chemins de fer bulgares. Mais, comme +le fait remarquer, dans la <i>Revue, générale des sciences</i>, le commandant +Lemarc, l'armée de la Maritza ne put utiliser que peu de temps la voie +ferrée Sofia--Philippopoli--Mustapha-Pacha. Au bout, de quelques jours, +elle se trouva à 90, 100, 150 kilomètres de la ligne.</p> + +<p>Comment cette armée put-elle se ravitailler rapidement dans de telles +conditions? Les données sérieuses manquent encore pour l'expliquer. Le +commandant Lemarc nous indique du moins les facilités que put rencontrer +l'état-major et les difficultés qu'il eut à résoudre.</p> + +<p>A l'entrée en campagne, l'armée de la Maritza comptait 8 divisions +formant un total de 225.000 hommes, soit à peu près la valeur de cinq +corps d'armée français. Le haut commandement avait, pour assurer la +nourriture du soldat, des ressources de divers ordres: les vivres du +pays, les vivres portés par les hommes, ceux transportés par des +voitures suivant les troupes, et ceux envoyés de l'arrière.</p> + +<p>La guerre ayant commencé aussitôt après la récolte, l'armée bulgare +s'est trouvée dans des conditions exceptionnelles pour vivre aux dépens +des pays traversés. Les paysans de Thrace ont, en effet, l'habitude de +conserver d'une récolte à l'autre ce qui est nécessaire à la nourriture +de leur famille et de leurs animaux.</p> + +<p>Or, l'expérience apprend que, dans un pays agricole moyennement peuplé, +60 à 70 habitants par kilomètre carré, une zone de 3 kilomètres carrés +au maximum peut faire vivre 1.000 hommes pendant un jour. En Thrace, où +la densité de la population ne dépasse guère 30 habitants par kilomètre +carré, il faudrait une zone de 5 kilomètres carrés. Dès lors, l'armée +bulgare avait besoin d'une zone d'environ 100 kilomètres de longueur sur +30 à 35 kilomètres de profondeur pour s'alimenter durant quatre jours, +sans rien recevoir de l'arrière et sans toucher à ses réserves. Cela +représentait 750 hommes pour 10 kilomètres carrés.</p> + +<p>En ce qui concerne la viande, on admet qu'un pays, à moins d'être très +pauvre, possède 10 têtes de gros bétail par kilomètre carré (non compris +les moutons et les porcs). Une zone de 10 kilomètres carrés pouvait donc +fournir 100 têtes qui, à raison de 400 rations par tête, donnaient 4.000 +rations pour les 750 hommes occupant cette surface.</p> + + + +<p>Le commandant Lemarc estime que, dans ces conditions, la période de +concentration n'offrait aux Bulgares aucun problème d'alimentation +difficile; l'exploitation des ressources locales pouvait suffire.</p> + +<p>Le ravitaillement par convois présentait d'autres difficultés. Disons +seulement qu'en supposant les huit divisions de l'armée de Thrace +éloignées de huit étapes de leur base, il fallait, pour assurer la +nourriture des troupes, 12.800 voitures avec 25.600 animaux de trait.</p> + +<p>Examinons maintenant le chapitre des munitions.</p> + +<p>Chaque division possédait comme artillerie:</p> + +<p>9 batteries Schneider (Creusot), de 4 pièces;<br> + +3 à 6 batteries Krupp, de 3 à 6 pièces;<br> + +1 batterie d'obusiers lourds de 4 pièces.</p> + +<p>Soit un total de 54 à 72 pièces légères et de 4 pièces lourdes.</p> + +<p>On peut compter, par pièce rapide, une consommation journalière de 70 à +140 coups par pièce. Pendant la guerre de Mandchourie, certaines +batteries japonaises ou russes ont tiré 500 coups par pièce dans un seul +jour.</p> + +<p>Si nous adoptons 140 coups pour les pièces légères, 100 coups pour les +pièces lourdes, la consommation pour deux batailles aura été +respectivement de 280 et 200 coups.</p> + +<p>Soit pour une division:</p> + +<p>280 x 60 (nombre moyen de pièces légères) = 16.800 coups.<br> + + 200 x 4 (pièces lourdes) = 800 coups.</p> + +<p>Le total pour les 8 divisions serait:</p> + +<p>134.400 coups de pièces légères pesant 1.500.000 kilos;<br> + +6.400 coups de pièces lourdes, pesant 130.000 kilos.</p> + +<p>Pour transporter ces munitions d'artillerie, il fallait 3.260 voitures.</p> + +<p>D'autre part, on peut admettre qu'un homme consommait 50 cartouches dans +un petit combat et 100 cartouches dans une bataille. En supposant que +chaque soldat bulgare ait été engagé dans deux combats et dans une +bataille, il aura consommé 200 cartouches. Soit, pour l'armée, 36 +millions de cartouches pesant un million de kilos et formant le +chargement de 2.000 voitures.</p> + +<p>Récapitulons. Le ravitaillement de l'armée de la Maritza exigeait:</p> + +<pre> + + Voitures. + + Pour les vivres. 12.800 + Pour les munitions d'artillerie. 3.260 + Pour les munitions d'infanterie. 2.000 + + Ensemble. 18.060 +</pre> + +<p>De son côté, l'armée d'Andrinople demandait environ 5.000 voitures.</p> + +<p>Soit un total de 23.060 voitures avec 46.120 animaux.</p> + +<p>Cette masse de véhicules occuperait sur une route une longueur de 230 +kilomètres, soit la distance de Paris à Maubeuge.</p><br><br> + +<h3><span class="sc">Les accidents du travail en France.</span></h3> + +<p>Le nombre des accidents du travail, depuis l'année 1904, a subi une +progression régulière qui peut sembler étrange et excessive:</p> + +<pre> + En 1901...... 229.162 accidents. + En 1902...... 223.286 + En 1903...... 212.753 + En 1904...... 222.124 + En 1905...... 259.882 + En 1906...... 306.860 + En 1907...... 359.747 + En 1908...... 354.027 + En 1909...... 383.249 +</pre> + +<p>Ainsi, de 1904 à 1909, dans l'espace de cinq années seulement, le nombre +des accidents a presque doublé.</p> + +<p>Il est remarquable d'ailleurs que cette augmentation (qui de 1908 à 1909 +est de 8,25%) affecte toutes les catégories professionnelles sauf deux, +celle des tailles de pierres précieuses et celle de la manutention.</p> + +<p>L'Inspection du travail attribue cet accroissement à une reprise +générale de l'activité commerciale et industrielle.</p> + +<p>Il serait facile de démontrer que les deux courbes ne sont nullement +parallèles.</p> + +<p>Il semblerait plus logique de voir dans ce mouvement le résultat d'une +éducation spéciale des intéressés. Pendant les quatre premières années, +le nombre des accidents reste stationnaire. Les intéressés connaissent à +peine la loi, et ne savent pas s'en servir. Ils l'étudient. Mais, dès +1905, ils la connaissent, et s'en servent.</p> + +<br><br> + +<h4><span class="sc">La prévision des tremblements de terre.</span></h4> + +<p>On sait qu'un sismologiste anglais, M. H. E. Reid, a proposé un moyen de +prévoir les tremblements de terre consistant à dresser des piliers en +ligne faisant l'angle droit avec un début de faille. Si, après avoir +bien repéré ces piliers, on continue à les surveiller, on discernera de +petites modifications résultant de petits mouvements insensibles qui +présagent et précèdent toujours des mouvements beaucoup plus forts.</p> + +<p>Un autre sismologiste, M. C. Davison, propose une surveillance des +petites secousses dans le temps et dans l'espace, car elles en présagent +toujours de plus violentes. Dans le cas du séisme de Mino-Owari, au +Japon, en 1891, il y a eu une augmentation marquée de fréquence des +chocs autour de la ligne de rupture, de la faille, pendant les quatre +années précédentes. Le grand déplacement d'où résulte un tremblement de +terre a toujours besoin d'être préparé: il faut que, les uns après les +autres, divers obstacles au glissement disparaissent. C'est cette +disparition progressive d'obstacles qui est cause des chocs +préliminaires, et qui, tout à coup, permet la catastrophe brusque et +considérable. Si donc, on observe avec soin, et si l'on porte sur la +carte l'indication des épicentres des petites secousses ressenties, on +peut considérer la ligne qui réunit ces épicentres comme donnant +l'esquisse générale d'une faille qui se produira avant longtemps, de +façon subite. Dans le cas du Mino-Owari, il est très visible que la +carte des failles qu'on pouvait présager d'après les petites secousses +deux ans avant le séisme coïncide exactement avec la carte des failles +réalisées lors de ce dernier.</p> + +<h4><span class="sc">Un essai d'industrie sucrière en Angleterre.</span></h4> + +<p>L'Angleterre consomme une quantité énorme de sucre qu'elle est obligée +d'importer de ses colonies et des pays étrangers, car on admet +généralement que le sol et le climat des îles Britanniques ne comportent +point une culture rémunératrice de la betterave.</p> + +<p>Des Hollandais, croyant cette opinion peu justifiée, ont fait un essai +dans le comté de Norfolk; une première récolte de 3.000 tonnes de +betteraves a été envoyée dans les sucreries du continent où elle a +fourni un pourcentage de sucre très satisfaisant. En présence des +résultats obtenus, une société a construit une usine à Cautley et elle a +mis en culture la surface nécessaire pour produire environ 40.000 tonnes +de betteraves à la récolte prochaine.</p> + +<h4><span class="sc">La dureté de l'eau et la dentition.</span></h4> + +<p>L'eau <i>dure</i>, c'est-à-dire tenant en dissolution beaucoup de sels et en +particulier des sels de chaux, est, en général, considérée comme plutôt +mauvaise pour la santé.</p> + +<p>Or, d'après les observations d'un spécialiste allemand, le docteur Rose, +la beauté de la dentition serait en raison directe de la dureté de l'eau +de boisson. Voici, en effet, le pourcentage de dentitions entièrement +saines observé chez des milliers d'enfants habitant des localités +différentes où l'eau présentait des degrés hydrotimétriques de dureté +fort variés:</p> + +<pre> + Proportion. + Dureté de l'eau de dentitions saines. + + Moins de 2° ............... 1,3 % + 5 à 10°.......... 4,3 % + 15 à 20°.......... 6,4 % + 25 à 30°........... 14,5 % + Plus de 38°................ 20,2 % +</pre> + +<p>Les meilleures dentitions se trouveraient dans les localités où, en plus +de la chaux, les eaux renferment de la magnésie qui durcit l'émail.</p> + +<p>D'autre part, la chaux et la magnésie, en combattant l'acidité du sang, +empêcheraient le rachitisme des enfants.</p> + +<p>En fait, le nombre des jeunes gens aptes au service militaire augmente +dans les régions où les eaux sont plus dures. Dans le département de +Hohnstein, où les eaux ont 10 degrés hydrotimétriques, le nombre des +recrues est environ moitié moindre que dans les régions où les eaux +atteignent 30 degrés.</p> + +<p>Aussi, le professeur Hempel, de Dresde, blâme les personnes qui +recherchent des eaux de boisson très pures. Il recommande «l'eau tendre +pour la baignoire et la chaudière, l'eau dure pour la carafe».</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/014a.png"><br><b>La course cycliste des six jours au Vélodrome d'Hiver.</b></p> + +<h3>UNE GRANDE ÉPREUVE CYCLISTE A PARIS</h3> + +<p>Si l'on excepte les épreuves mémorable; d'aviation, jamais peut-être, à +Paris, une manifestation sportive n'attira la même foule, ne suscita le +même enthousiasme que la course cycliste des six jours, organisée au +Vélodrome d'hiver. Imaginée en 1896 par un Américain, cette épreuve +comportait à l'origine une course individuelle de six jours, soit cent +quarante-quatre heures; trois fois, elle fut disputée à New-York dans +ces conditions d'une sévérité outrancière. Depuis plusieurs années la +course a lieu par équipes de deux hommes ayant le droit de se relayer à +leur guise.</p> + +<p>Seize équipes, la plupart françaises, quelques-unes belges, américaines, +ou mixtes, prirent le départ lundi 13 janvier, à 6 heures du soir. Ce +nombre était peu à peu réduit à six équipes qui, fait extraordinaire +mais s'étant déjà produit, terminèrent le parcours <i>ex-aequo</i>, après +avoir couvert exactement 4.467 kil. 580, ce qui représente 17.870 fois +le tour de la piste de 250 mètres. Pour stimuler l'ardeur des coureurs, +plusieurs spectateurs avaient eu l'idée d'offrir des primes de 100, 200, +500 francs --notre confrère l'<i>Auto</i> alla jusqu'à 1.000 francs--au +coureur terminant en tête tel ou tel tour de piste. Les primes +succédaient aux primes et, à la lueur de milliers de lampes électriques, +l'épreuve s'acheva dans un enthousiasme indescriptible. Mais le résultat +était nul. Une nouvelle course de vitesse, sur dix tours de piste, qui +donna lieu à une lutte passionnante entre les deux champions qui +tenaient la tête, le Français Dupré et l'Australien Goullet, fit +attribuer la victoire à ce dernier.</p> + +<p>La foule qui, au cours des six jours, a apporté aux guichets du +vélodrome près de 250.000 francs, acclama le vainqueur et sembla oublier +que, dans l'épreuve réelle des cent quarante-quatre heures, il y a six +ou plutôt douze vainqueurs qui firent preuve d'uni; endurance +mathématiquement égale. Ne sommes-nous pas habitués, en effet, à voir +les grandes victoires sportives reposer sur des fractions de seconde?</p> +<br><br> + +<h3>LA CROIX DE Mme PAQUIN</h3> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/014b.png"><br><b> Mme Paquin.</b>--<i>Phot. Agié.</i></p> + +<p>Dans la promotion dite du 1er janvier, le ministre du Commerce vient de +décorer Mme Paquin: en sa personne, la couture française, la rue de la +Paix tout entière a été justement honorée.</p> + +<p>Vice-présidente de la Chambre syndicale de sa profession, directrice, +avec son frère, d'une maison fameuse Mme Paquin, dont le nom évoque à +l'esprit des merveilles de luxe et de goût, méritait à coup sûr d'être +choisie comme représentant d'une industrie qui a pris, depuis quelques +années, une extension considérable. A toutes les expositions organisées +à l'étranger depuis 1900, à celle de Turin, notamment, les pavillons de +la toilette féminine française ont constitué l'une des attractions les +plus courues.</p> + +<p>Avec ses émules, plus qu'aucun autre peut-on dire, Mme Paquin a +contribué à cet éclatant succès. Et elle a ainsi accru, au dehors, le +prestige de la mode française.</p> + +<h3>M. GUSTAVE HABERT</h3> + +<p>Un des plus parisiens et des plus distingués parmi les grands chefs de +la Compagnie P.-L.-M., dont il était aussi un vétéran, M. Gustave +Habert, vient de mourir à l'âge de soixante-dix ans.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/014c.png"><br><b> M. Gustave Habert.</b><br>--<i>Phot. Chusseau-Plaviens.</i></p> + +<p>Entré tout jeune à la Compagnie, en 1862, M. Habert s'était fait +remarquer de bonne heure par une intelligence pleine de tact s'alliant à +une rare élévation de caractère. Après avoir franchi les divers échelons +de la hiérarchie, il avait été appelé au poste envié de secrétaire +général de la Compagnie; dans ces fonctions parfois difficiles, qui +exigent autant de doigté que de fermeté, il sut, par sa bonne grâce et +la sûreté de ses relations, se concilier toutes les sympathies.</p> + +<p>Travailleur acharné, ayant conservé une verdeur que beaucoup envieraient +à un âge moins avancé, M. Habert s'était décidé à prendre sa retraite, +il y a seulement quelques mois. Nommé secrétaire général honoraire, il +avait résigné ces fonctions, à la fin de 1911. Il avait été remplacé par +M. Georges Goy, secrétaire général actuel, qui continue, avec d'aussi +précieuses qualités, les traditions en honneur dans le haut commandement +du P.-L.-M.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/015small.png"><br><a href="images/015large.png">(Agrandissement)</a></p> +<br> + +<p><i>Huit pages <b>non</b> brochées, <b>dont quatre en couleurs, sur UN MOIS A PÉKIN +complètent ce numéro.</b></i></p> + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/supp1.png"><br> +[Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés en titre ne nous ont pas été fournis.]</p> + + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3648, 25 Janvier +1913, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3648, 25 *** + +***** This file should be named 37506-h.htm or 37506-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/5/0/37506/ + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/37506-h/images/000large.png b/37506-h/images/000large.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7f4e98a --- /dev/null +++ b/37506-h/images/000large.png diff --git a/37506-h/images/000small.png b/37506-h/images/000small.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7471900 --- /dev/null +++ b/37506-h/images/000small.png diff --git a/37506-h/images/001.png b/37506-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5cf7cee --- /dev/null +++ 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