Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3647, 18 Janvier 1913, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3647, 18 Janvier 1913

Author: Various

Release Date: September 19, 2011 [EBook #37473]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'Illustration, No. 3647, 18 Janvier 1913



LA REVUE COMIQUE, par Henriot.


Ce numro se compose de VINGT PAGES au lieu de seize et contient deux
supplments:

1 _L'Illustration Thtrale_ avec le texte de l'adaptation de FAUST,
par M. mile-Vedel;

2 Le 8e et dernier fascicule d'UN DOUBLE AMOUR, par
Claude Ferval.



L'ILLUSTRATION

_Prix de ce Numro: Un Franc._ SAMEDI 18 JANVIER 1913 _71e Anne.--N
3647._

[Illustration: VEILLE D'LECTION PRSIDENTIELLE La runion plnire des
gauches du Snat et de la Chambre dans l'ancienne chapelle du
Luxembourg. _Dessin de Lon FAURET.--Voir l'article, page 34._]

_L'Assemble nationale, convoque le vendredi 17 janvier  Versailles
pour lire le nouveau prsident de la Rpublique, ouvrira sa sance 
une heure de l'aprs-midi, et le rsultat du dernier tour de scrutin ne
sera connu qu' la fin de la journe ou peut-tre mme dans la nuit de
vendredi  samedi._ L'Illustration, _paraissant le vendredi matin, ne
pourra donc publier que la semaine prochaine la srie des photographies
et dessins documentaires qu'elle aura pu runir sur la sance du Congrs
et sur la personnalit de celui qui, le 17 fvrier prochain, succdera 
M. Armand Fallires._



COURRIER DE PARIS

TRE PRSIDENT

Je trace ces lignes quelques jours avant l'lection qui absorbe
l'intrt et la curiosit de tout le pays, et,  l'heure mme o elles
seront imprimes, le nom du vraisemblable Prdestin,  moiti connu
dj, mais encore incertain, sortira, par d'un prestige officiel et
nouveau des urnes de Versailles.

Je n'entends pas parler ici des personnes, mais simplement de la
Fonction.

La prsidence de la Rpublique! Ce titre exerce sur la masse des hommes
un incroyable pouvoir fascinateur. Il dit des palais nationaux, une
liste civile, des salons fastueux tendus des tapisseries du
Garde-Meuble, des cortges, des calches  la daumont, le grand cordon
rouge sur gilet blanc, _la Marseillaise_ coute debout, tte nue, la
premire place partout, les armes prsentes, des avant-scnes d'Opra,
des rceptions  l'Elyse, des chasses, des croisires sur des
cuirasss, des trains spciaux, des voyages princiers, des tte--tte
avec des rois, le bras offert aux impratrices,... des petits enfants,
fragiles hritiers de pesantes couronnes, tenus sur les genoux,... des
armes passes en revue, des visites de chantiers et de jardins,
d'usines et d'hospices, les premires pierres poses sous le soleil, ou
la pluie, des inaugurations d'Expositions universelles, des discours
pour tout et pour rien, des honneurs  chaque minute, des signatures,
donnes sur un splendide bureau Louis XV, d'une main qui sait son
importance, et des conseils de ministres, tour  tour graves et orageux,
o se traitent les questions vitales, o se font et se dfont les
destines de ce qui s'appelle la France.

Pour les uns, ceux qui voient vite, simple et gros, et qui sont le plus
grand nombre, la Prsidence est donc une place fconde en bnfices et
en avantages de toutes sortes, un poste de jouissances abondantes et
presses, qui permet de vivre pendant sept ans un rve magnifique de
conte arabe et de rentrer ensuite, fortune faite, dans une obscurit de
premier ordre et un clatant oubli.

Pour d'autres, esprits timors, natures sans ressort, rebelles 
l'ostentation, amies de l'effacement et de la tranquillit, la
Prsidence est une suite douloureuse et ininterrompue de corves, de
misres et de tristesses. Alination totale de sa libert, sacrifice
absolu de ses gots, de ses prfrences, perte du repos, de l'apptit.
du sommeil, troubls tous les trois par la permanence des soucis, tous
les ennuis de la responsabilit sans les agrments de l'initiative et de
la direction, les moindres actes de la vie et de l'intimit dvoils,
scruts, pluchs, avec une passion qui va de la malice aigu  la haine
sauvage, toutes les accusations, et les plus contraires, portes  la
fois contre vous, rptes tous les jours dans mille feuilles,
accusation de vnalit, d'avarice ou de gaspillage, de clricalisme ou
d'antireligion, de sectarisme dans tous les sens, d'excs patriotique ou
de tideur militaire, accusation de mollesse ou d'nergie, de torpeur ou
d'ambition, de mchancet ou de bont, fureur quand on gracie le
condamn  mort et cris d'hyne quand on le laisse excuter, reproches,
injures, outrages courants, quoi que l'on dise et ne dise pas, que l'on
fasse et ne fasse pas...; en dpit du dsir et du devoir que l'on se
prescrit d'tre l'homme de tous, l'lu de tous, la Sagesse de tous,
appartenant  tous,... se voir repouss de tous les cts, ne contenter
jamais personne en se chagrinant toujours soi-mme, et traverser ainsi,
dans une fivre tapageuse, folle, et un surmenage de toute sa machine
physique, intellectuelle et morale, traverser sept ans de sa pauvre
petite vie si prcieuse et si brve, pour retomber ensuite bris,
coeur, tourdi de tout ce qu'on a endur... et qui demeure l'obsession
d'un cauchemar... voil pour les seconds l'image et le tableau de la
prsidence qui leur font s'crier: Jamais! Tout, plutt que a!

                                   *
                                  * *

Entre ces deux interprtations il y a cependant place pour une
troisime, et il est permis, sans sortir de la vrit, de croire que
quelques bons citoyens, franais d'lite, ayant l'esprit et le coeur bien
situs, peuvent sans mesquine ambition, sans crainte ni prsomptueuse
confiance, dsirer avec une svre ardeur ce poste redoutable et
considr. Le simple et haut sentiment du devoir, d'un devoir prilleux
et qui s'impose  eux d'une faon spciale, choisie, presque
irrsistible, suffit  justifier leur apparent orgueil qui n'est au fond
qu'une immolation dguise, un sacrifice rsolu  des intrts communs
et gnraux incompatibles avec l'individuel. Comment ne pas admettre que
la tentation d'un grand rle efficace et salutaire  jouer ne soit pas
capable, prcisment par l'impossibilit mme de le tenir dans le sens
o il conviendrait de l'incliner, de le marquer, comment ne pas admettre
qu 'une pareille entreprise soit impuissante  arracher le talent, la
conscience, la valeur  leur gosme quotidien et particulier pour les
lancer dans la belle et large tche? C'est la besogne  accomplir qui
ncessite et forme son artisan. L'ouvrage qui veut tre fait sollicite
toujours et amne, mme de loin, l'ouvrier digne de le raliser. Le
sommet cre l'ascension et en dessine le chemin. Pour ces raisons, la
Prsidence _doit_ attirer et guider certains hommes tourments de
remplir leur mission de premier rang, quelle que soit la forme, qui
n'est pas toujours celle qu'ils auraient prfre, sous laquelle il leur
faut s'adapter  cette obligation de la charge suprme, en prenant le
mot charge dans tout ce qu'il comporte de lourd et d'accablant. Que
psent en effet, voulez-vous me le dire, les tmoignages et les honneurs
dcerns  celui qui est investi de la magistrature suprme  ct de
toutes les peines et de toutes les difficults qui sont le plus clair de
sa rente et de ses bnfices? On ne saurait donc trop admirer ceux-en
trs petit nombre dont les noms respects viennent tout de suite aux
lvres, et qui volontairement, avec une allgre et calme bravoure,
embrassent l'ingrat mtier qui les touffera et auquel il leur serait si
facile de se drober sous le couvert de la modestie politique et de la
fausse humilit. Ceux-l font plus que remplir leur devoir au hasard de
la rencontre, ils l'inventent, ils le recherchent, ils vont au-devant de
lui, le revendiquent ainsi qu'une pre rcompense, comme le dur
privilge de leur mrite et d'une glorieuse situation dj conquise. Il
leur parat qu'ils doivent au pays,  la dignit de leurs ides, 
l'harmonie de leur carrire,  l'clat de leur pass, et avant tout au
bien gnral, de ne pas rester cantonns dans la position de clbrit
paisible et de grand second rang o ils ne risquent rien et o, s'ils
risquent quelque chose, ils ont du moins  peu prs leur libert de
gestes.

Et puis, je me dis aussi qu'ils ne peuvent pas ne pas tre
extraordinairement agits par l'ide si intressante d'arriver  faire
rendre , cette fonction de la Prsidence autre chose que ce qu'elle a,
jusqu' prsent, mal donn. Entre le soliveau et le dictateur y a-t-il
donc folie de prtendre tre un chef?... un chef moral et plus puissant
par tout ce qui lui fait dfaut que par les moyens d'une autorit
restreinte et qui, mme largie, ne serait jamais complte et
suffisante? Ne se trouvera-t-il pas un homme de bon sens nergique, de
conscience ordonne et de temprament national pour comprendre que cette
magistrature--sans que l'on s'chappe de la lgalit mais en s'y
accrochant au contraire pour s'y appuyer de toute sa force--peut
s'exercer le plus heureusement et le plus normalement du monde? Il n'y a
pour cela qu' ressusciter l'usage des droits, de tous les droits
prsidentiels dont une mconnaissance intresse ou un trop long et trop
prudent oubli ont fait des lettres mortes. Un prsident QUI PRSIDERAIT
en donnant, en restituant  ce mot et  ce titre leur sens de plnitude
pratique et d'attention agissante, relverait et remettrait  sa
vritable hauteur une fonction dont il a t facile de sourire ou de
mdire, sans doute parce qu'elle n'a pas toujours t remplie comme elle
aurait pu et d l'tre. Il y a une mthode nouvelle  inaugurer, une
faon d'tre--en restant  sa place--le premier dans l'tat sans croire
qu'il soit indispensable de se comporter comme si l'on tait le dernier,
une manire de ne pas obir systmatiquement, sous prtexte que l'on n'a
pas  commander. Il y a une influence directrice  faire prvaloir, 
imposer par la seule autorit de sa personne, le prestige de ses
services et de son dsintressement, la forte douceur d'une prvoyante
sagesse qui a tous les scrupules comme tous les courages et qui, en tout
et pour tout, n'a pour seule rgle et unique but que le plus grand
bien, le plus grand intrt du pays, sa dignit, sa gloire et son repos,
sa figure dans le monde, et enfin son _honneur_, dont il est le
reprsentant et le gardien.

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction rserves.)_



VEILLE D'LECTION PRSIDENTIELLE

Un incident politique vient de se produire qui, tant donn les
circonstances, le moment-- la veille de l'lection du prsident de la
Rpublique--a produit une vive impression. Il a eu comme consquence
immdiate la dmission de M. Millerand, ministre de la Guerre, et un
remaniement du cabinet: M. Lebrun, ministre des Colonies, a pris le
portefeuille de la Guerre, et a t remplac lui-mme au pavillon de
Flore par M. Ren Besnard, sous-secrtaire d'tat aux Finances.

Le samedi 11 janvier, le _Journal officiel_ enregistrait un dcret
prsidentiel dat du 6, rintgrant dans l'arme et affectant au service
des chemins de fer et des tapes dans le gouvernement militaire de Paris
au titre de l'arme territoriale, le lieutenant-colonel Mercier du Paty
de Clam qui, depuis 1900, depuis l'Affaire, o il joua un rle qu'on
n'a pas oubli, tait  la retraite.

[Illustration: Devant l'htel particulier du Prsident du Conseil: M.
Millerand va confirmer  M. Poincar sa dcision de lui rendre le
portefeuille de la Guerre.]

[Illustration: M. Besnard, M. Lebrun. Devant le ministre des Colonies:
M. Albert Lebrun, devenu ministre de la Guerre, va remettre les services
des Colonies  son successeur, M. Ren Besnard.]



TRANSMISSION DE POUVOIRS MINISTRIELS

Le prsident du Conseil et ses collaborateurs n'avaient pas t mis au
courant de cette mesure. Ils s'en murent. Au Conseil des ministres de
samedi, M. Millerand leur expliqua ses raisons: s'il n'avait pas saisi
le conseil de cette affaire, c'est qu'il considrait qu'elle avait un
caractre purement administratif. M. du Paty de Clam, en effet, avait
introduit, contre la dcision qui l'avait mis  la retraite, un pourvoi
devant le Conseil d'tat. Ce pourvoi avait t rejet. Le colonel avait
alors dpos contre le ministre de la Guerre une plainte pour faux et
forfaiture, se basant sur ce qu'on avait communiqu au Conseil d'tat
une pice o ses tats de service taient inexactement mentionns. Plus
tard, sollicitant sa rintgration, au moment du coup d'Agadir, il
avait obtenu de M. Messimy la promesse qu'il serait donn suite  sa
requte s'il se dsistait de sa plainte. Il acquiesa. Ainsi, M.
Millerand n'avait fait, soutint-il, que tenir un engagement pris par son
prdcesseur,--tant couvert, d'ailleurs, par un avis du comit du
Contentieux.

Le ministre de la Guerre ajoutait, toutefois, que, si ses collgues ne
partageaient pas sa manire de voir, il tait prt  mettre son
portefeuille  leur disposition. Dans la soire, il crivait dans ce
sens  M. Raymond Poincar.

Dimanche, la dmission de M. Millerand tait accepte.

Quant  prsent, selon un mot fameux, l'incident est clos. Mais ne
pourrait-il avoir une rpercussion sur le scrutin de Versailles? C'est
l ce qu'on se demande jusqu'au dernier moment, et encore  l'heure o
nous crivons.

                                   *
                                  * *

En attendant le grand jour, les gauches--appellation qui comprend
l'ensemble des groupes rpublicains--tenaient une runion plnire afin
de se mettre, s'il se pouvait, d'accord pour la dsignation d'un
candidat, et procder  une sorte d'avant choix parmi les cinq candidats
dclars; MM. Raymond Poincar, Antonin Dubost, Paul Deschanel, Pams et
Ribot.

La questure du Snat avait attribu  cette assemble l'ancienne
chapelle des pairs, au palais du Luxembourg. Elle est aujourd'hui
dsaffecte et dsigne sous le nom de salle de Brosse. Mais des
peintures y demeurent, oeuvres d'Abel de Pujol et de Jean Gigoux, qui
tmoignent encore de son ancienne affectation. C'est ainsi qu'au tympan
de la porte d'entre, le Pre ternel trne dans une gloire, au milieu
du concert des harpes clestes.

Une premire runion se tint mercredi. Le scrutin donnait  M. Poincar
180 voix,  M. Pams 174,  M. Antonin Dubost 107,  M. Deschanel 83, 
M. Ribot 52. M. Dubost dclara alors se dsister en faveur de M. Pams;
M. Deschanel annona son dsistement pur et simple. Un second tour
donna, sur 628 votants, 283 voix  M. Pams, 272  M. Poincar. Mais la
majorit absolue n'tant pas atteinte, il fut dcid qu'on se runirait
de nouveau jeudi. Ce suprme scrutin ne donna pas de rsultat plus
dcisif, aucun des deux candidats, M. Pams avec 322 voix, M. Poincar
avec 310 suffrages, n'ayant atteint la majorit absolue.

[Illustration: M. Jules Pams, snateur des Pyrnes-Orientales, ministre
de l'Agriculture, arriv en tte de liste avec 322 voix au scrutin
prparatoire des groupes de gauche des deux Chambres.--_Phot. H.
Manuel._]

[Illustration: La casbah de Dar el Kadi.]

[Illustration: Le Gal Brulard et le Cnt Massoutier.]

[Illustration: Le Cnt Marty et le Lnt aviateur Do-Hu.]

[Illustration: Blesss ramens en cacolet.]

[Illustration: Section d'aroplanes de guerre. Gnral Brulard. Gnral
Franchet d'Esperey. Compagnies de dbarquement des croiseurs _Du Chayla_
et _Friant._ UN NOUVEAU FAIT D'ARMES AU MAROC: LA DLIVRANCE DE DAR EL
KADI.--Le retour  Mogador des colonnes Brulard et Massoutier.
_Photographie Georges Gurard.--Voir l'article  la page 52._]



[Illustration: Sir Edward Grey Comte Benkendorff (Angleterre). (Russie).
M. Paul Cambon (France). Prince Lichnowsky (Allemagne). Comte Mensdorf
(Autriche-Hongrie). Marquis Imprial (Italie). Le Conseil des
Ambassadeurs  Londres: la discussion de la note collective  la
Turquie.--_Dessin de S. Begg._]

LES PUISSANCES ET LA TURQUIE

La suspension des ngociations entre les dlgus balkaniques et la
Turquie,  Londres, a, comme il tait prvu, dcid les puissances 
tenir plus activement leur rle de bons courtiers de la paix. Les
ambassadeurs, en consquence, ont, avec l'approbation de leurs
gouvernements respectifs, rdig, pour tre remise  Constantinople, une
note collective, dont les termes, trs modrs et trs courtois, n'en
sont pas moins suffisamment nets. Dans cette note, les puissances,
dsireuses d'viter le retour des hostilits, attirent l'attention du
gouvernement ottoman sur la responsabilit qu'il encourrait en
prolongeant une lutte d'o pourraient rsulter aussi des risques graves
pour le reste de l'empire. Qui peut garantir, en effet, si la guerre
recommence, que l'Armnie, le Liban, la Syrie, l'Arabie, resteront
tranquilles? Il est d'un intrt vident pour la Turquie que la question
d'Asie, en ce moment, ne soit point pose. Aussi les puissances
conseillent-elles  la Turquie de ne point s'obstiner dans son
intransigeance et de cder sur Andrinople qui va succomber et sur les
les qui sont perdues.

On conoit d'autre part la rpugnance de la Turquie  se mutiler d'une
ville non conquise, d'une ville musulmane qui est la seconde capitale de
l'empire ottoman, et l'on peut s'attendre encore  de suprmes
rsistances. Les allis, de leur ct, ont dclar que, si la dmarche
des puissances demeurait sans rsultats, ils n'hsiteraient plus 
rompre dfinitivement les ngociations et  reprendre les hostilits
dans les dlais prvus par le protocole d'armistice.

[Illustration: Comm. par M. de l'cluse. M. J. Korostovetz, Prince Sane
None, plnipotentiaire russe, premier ministre mongol. Les ministres
mongols et le plnipotentiaire russe qui ont sign le rcent trait
russo-mongol  Ourga.]

Et il semble  peu prs certain, maintenant, que ce nouvel effort
militaire de la Bulgarie, s'il tait ncessaire, ne serait plus paralys
par l'attitude de la Roumanie dont les prparatifs militaires, soutenant
une demande de compensation territoriale, ont provoqu d'assez vives
inquitudes ces derniers jours. D'aprs les dernires informations, on
serait, en effet, assez prs d'arriver  une entente entre Sofia et
Bucarest. Et c'est, en somme, l'Autriche qui continue de proccuper le
plus gravement l'Europe par le mystre de sa mobilisation ininterrompue.



LES RUSSES EN MONGOLIE

Les vnements des Balkans et les confrences de Londres priment  tel
point toutes autres actualits que d'autres graves questions de la
politique extrieure retiennent  peine l'attention du public. Ainsi,
tandis que ces dernires semaines les concentrations militaires sur les
frontires austro-russes absorbaient toutes les proccupations, la
tension russo-chinoise, provoque par le rglement difficile de la
question mongole, passait  peu prs inaperue ailleurs que dans les
milieux politiques. Depuis que la Chine est en rpublique, la Mongolie,
qui, toujours, a possd une indpendance de fait et s'est gouverne
elle-mme sous la suzerainet chinoise, a manifest des tendances encore
plus nettement sparatistes, dont s'est efforce de profiter la Russie.
Et, tandis que Mongols et Chinois changent des coups de feu dans le
Sud, un plnipotentiaire russe envoy  Ourga signait avec les ministres
mongols une entente dterminant les droits des sujets russes et du
commerce russe en Mongolie. La presse japonaise s'est particulirement
occupe de ce trait russo-mongol qui place, dit-elle, la Mongolie
septentrionale sous le protectorat  peine dguis de la Russie.

Ce trait et les commentaires auxquels il devait donner lieu ont
provoqu naturellement la plus vive irritation en Chine. Et, tandis que
le ministre de Russie mettait en demeure, sous menace de rupture, le
gouvernement chinois de ne pas retarder davantage le rglement de la
question de Mongolie extrieure, c'est--dire d'approuver le nouveau
statut rdig  Ourga, la chambre de commerce de Pkin aurait envoy aux
maisons de commerce en Mandchourie une circulaire demandant aux
marchands chinois de placer une partie de leurs revenus  la disposition
du fonds de guerre contre la Russie. D'autre part, le ministre des
Affaires trangres chinois, Lon Tsen Tsiang, attaqu trs violemment
par la presse et les partis politiques  cause de son attitude
conciliatrice  l'gard de la Russie, s'efforce actuellement de modifier
son attitude dans le sens de la rsistance.



[Illustration.]

UN MOIS A PKIN

_L'abondante moisson de dessins, de photographies et de notes, qu'a
rapporte de son voyage  Pkin notre collaborateur L. Sabattier,
attendait, depuis quelques mois, que l'actualit lui ft un peu de
place: la guerre des Balkans, avec son cortge  images hroques ou
lamentables, renvoyait de semaine en semaine la publication de cette
srie d'articles illustrs, que nous commenons enfin aujourd'hui. C'est
la Chine nouvelle, en pleine crise de modernisation, avec ses savoureux
contrastes, ses oppositions pittoresques, son charme permanent, qu'
peinte Louis Sabattier: ses croquis, o l'on retrouvera, transforme, et
plus sduisante que jamais, sa verve parisienne, n'ont rien perdu,
depuis l't dernier, de leur vivant intrt; et, tout en maniant le
crayon et le pinceau, voire l'objectif, l'artiste, observateur amus des
spectacles qui se prsentaient  lui, a pris le temps de rdiger des
notes alertes et familires o se joue le plus malicieux humour. Ce
premier article, dat de Tien Tsin, ne comporte que des dessins et
clichs en noir; mais, ds le second, les pages de L. Sabattier sur son
sjour d'un mois  Pkin contiendront une suite de reproductions en
couleurs._

I

LE VOYAGE EN CHINE

Tien Tsin, 21 mai 1912.

Le voyage en Chine par les Messageries Maritimes a ceci de charmant,
sans parler des agrments du bord, qu'il est, en lui-mme, un
entranement, une initiation. Les escales,  commencer par notre
Marseille elle-mme, en passant par l'infme Port-Sad, la sauvage
Djibouti, Colombo tant vante, Singapour au nom de ferie, Saigon la
bien franaise (j'y ai vu une manifestation dans la rue, la veille des
lections municipales du 5 mai), Hong-Kong et Changha, si britanniques,
sont autant de doses d'exotisme habilement gradues, dirait-on, grce
auxquelles le plus emprunt des Parisiens peut, arriv  Pkin, se
donner des airs blass de vieux globe-trotter. Il en a dj vu de toutes
les couleurs, c'est le cas de le dire. Et les cuisines infernales des
Palace, Astor, Oriental ou European Hotels de ces pays merveilleux, lui
ont t une cole plus rude, peut-tre, que les moussons, typhons, gros
temps ou chaleurs tropicales;  ces derniers inconvnients on chappe
souvent,  la cuisine en question, jamais.

Des Chinois, on commence  en voir  Singapour. Ils ont l leur ville 
eux, avec les boutiques grandes ouvertes, derrire leurs enseignes
verticales aux caractres si mystrieux et si passionnants, leur
architecture, leurs costumes, aujourd'hui bien affolants: casquettes,
chapeaux, vestons, pipes anglaises, lunettes d'auto, qui prennent 
leurs yeux la valeur de symboles rpublicains. Avec cela, plus de
nattes, ou presque. Il n'y a que les masques jaunes qui n'ont pas
chang, mais patience!

Saigon, aussi, a sa ville chinoise. A Hong-Kong et  Changha les
Chinois ont dj l'air d'tre un peu plus chez eux. Il est vrai que ces
ports de mer sont en Chine. Mais la Chine appartient-elle aux Chinois?
On ne le dirait gure,  voir ces garnisons, ces policiers, ces
croiseurs, ces torpilleurs de toutes nations. Pour Hong-Kong, passe
encore, puisque c'est une possession anglaise, un autre Gibraltar; mais
 Changha, Tien Tsin, Oue Ha Oue, Tch Fou, sans parler de Pkin, on
se demande qui est le vritable possesseur.

C'est un spectacle peu banal que celui de ces soldats allemands,
amricains, russes, anglais, franais, japonais, autrichiens, italiens,
belges, de ces matelots, marsouins, artilleurs, cosaques, tringlots,
sikhs, inniskillings, etc., menant  la baguette les gens du pays qui
trouvent cela tout naturel, ou font semblant.

[Illustration: Nos forces navales en Chine: la canonnire fluviale
_Pe-Ho_  Tien Tsin.]

Mais ce qui surprend encore davantage, c'est de voir combien les
Franais tiennent peu de place par ici. Depuis Marseille, je n'ai aperu
qu'un navire de guerre de chez nous, le _Klber_, en rparation 
Saigon. Aussi, grande a t ma joie,  Tien Tsin, de dcouvrir, en
passant sur les quais, devant notre consulat, un mt  la pomme duquel
flottait gentiment une flamme tricolore,--c'tait le _Pe-Ho_, un ancien
remorqueur d'une centaine de tonneaux, peut-tre, amnag en canonnire
fluviale, qui vient, de temps en temps, montrer nos couleurs aux
populations, puis redescend  Tong Kou, son port d'attache, prs de
l'embouchure de la rivire. Comme force navale, ce n'est pas norme;
c'est de quoi, tout au plus, tenir en respect les jonques de guerre de
la marine chinoise. Mais quel plaisir de voir, enfin, nos braves marins!
Malheureusement, quelques mtres plus loin, on tombe sur un magnifique
contre-torpilleur japonais avec son installation de tlgraphie sans
fil, son artillerie tincelante et son nombreux quipage; on se sent
humili un peu. Dj,  Changha, j'avais prouv ce sentiment devant
les croiseurs anglais, russes, allemands, autrichiens, amricains,
japonais et italiens, amarrs sur leurs coffres au beau milieu de la
rivire, devant les banques, les htels, les clubs et les riches
habitations du Bund, sans oublier ceux qui sont mouills 
l'embouchure du Ouang Pou,  Ou Song... Nous, rien!

[Illustration: Recrues chinoises faisant l'exercice  la pagode de Long
Fa, prs de Changha.]

Pour les troupes, c'est la mme chose. Notre corps d'occupation au Tch
Li est un des moins nombreux parmi ceux qu'y entretiennent les diverses
puissances. Est-ce par conomie? par dlicatesse envers les voisins? par
crainte de mcontenter les groupes avancs du Parlement? Cette
insuffisance est pnible pour l'amour-propre national et inquitante
pour la scurit de nos compatriotes.

Mais je m'aperois que je vais me lancer dans la politique... Le fait
certain c'est qu'il y a ici beaucoup moins de soldats franais que de
japonais, d'anglais, d'allemands ou d'amricains. Du reste, le
commandant du corps franais d'occupation du Tch Li est un simple
lieutenant-colonel, alors que presque tous les autres corps trangers
sont commands par des gnraux. Si distingu que soit le colonel
Andlauer, son rang hirarchique a son importance, tant au point de vue
de l'effet  produire sur les Chinois qu' celui du prestige et du rle
 tenir dans la tragi-comdie internationale qui se joue ici. Ce n'est
pas la compagnie des volontaires franais de Changha qui, nonobstant sa
bonne volont, pourrait suppler  la faiblesse notoire de nos forces
militaires en Chine.

A Changha, o j'ai quitt l'_Ernest-Simons_ en route pour Yokohama, sa
dernire escale, j'ai vu, pour la premire fois, des troupes rgulires
chinoises. Elles faisaient l'exercice au pied de la tour de la pagode de
Long Fa,  quelques kilomtres de la ville. Cette pagode a t
dernirement convertie en caserne par les nouvelles autorits chinoises.
Cette transformation des pagodes, bonzeries et autres tablissements
religieux, en magasins, poudrires ou casernements, a t un des
premiers soins du rgime rpublicain. Qui se ft attendu  trouver de
l'anticlricalisme dans un pays aussi indiffrent, aussi sceptique que
l'est, dit-on, la Chine?

DE CHANGHA A PKIN

Pour aller de Changha  Pkin on a le choix entre la voie de mer et
celle de terre. Cette dernire entrane  un voyage de trois jours en
bateau sur le Yang Tze Kiang, en passant par Nankin, jusqu' Han Kou,
o l'on prend le train pour Pkin,--au total cinq jours au moins, si
l'on ne s'arrte nulle part. Press de voir la capitale, je me suis
embarqu sur un des petits vapeurs qui font le service de Tien Tsin et
qui, en moins de trois jours, en touchant  Oue Ha Oue et  Tch Pou,
o nous sont apparus de nouveau des croiseurs trangers, nous a amens 
Ta Kou,  l'embouchure du Pe Ho. L nous devions subir un bon coup de
vent, un demi-typhon, qui nous a empchs de franchir la barre, dont le
chenal est trs troit. Aprs avoir fortement dans pendant vingt-huit
heures, nous avons pu passer  la troisime mare et gagner Tien Tsin
aprs six heures de navigation sur le fleuve sinueux.

[Illustration: Village et jonques sur le Pe Ho.]

[Illustration: Passagers chinois  bord du Feng-Tien]

Ah! ce Pe Ho! Une eau limoneuse, paisse et lourde qui va salir la mer
jusqu' 20 ou 30 milles au large de l'embouchure, et qui, tourmente par
la bourrasque, a l'air d'une coule de glaise liquide.

Le long des berges, incessamment ronges par la vague qui nous suit, se
succdent les villages aux maisons en torchis de boue et de paille, dont
quelques-unes, peu  peu, retombent par morceaux dans le fleuve qui en a
fourni la matire et dont elles ont la couleur. Quand elles sont tout 
fait dvores par le courant, on les reconstruit (ce n'est pas la place
qui manque) en arrire des autres, qui sont,  leur tour, appeles 
disparatre. Le paysage,  perte de vue, n'est qu'une vaste nappe de
verdure d'un vert tendre  faire pleurer.

D'ailleurs, ce n'est pas beau, beau. De nombreuses jonques circulent sur
cette boue mouvante o nous flottons nous-mmes. Elles ont beaucoup de
caractre et leur aspect barbare, un peu thtral, est des plus
impressionnants.

Notre bateau, le _Feng-Tien_, mont par un quipage chinois et command
par des officiers anglais, transportait, outre ses passagers europens,
une grande quantit de Chinois parqus dans le faux pont. Nous avons eu,
grce  eux, un avant-got des parfums de Pkin. Bien d'enivrant, je
vous assure. Mais quel grouillement, quelles ttes, quelle couleur!
Pendant le coup de vent que nous avons essuy devant Ta Kou, ces
malheureux n'en menaient pas large; leur faux pont  claire-voie tait,
 chaque instant, balay par les lames; l'eau, embarquant plus
rapidement qu'elle ne s'coulait, roulait constamment d'un bord 
l'autre, comme dans un tonneau qu'on rince. Et, malgr que nous ne
fussions pas, non plus, sur un lit de roses, nous ne pouvions nous
empcher de plaindre ces pauvres gens.

[Illustration: LA CHINE COSMOPOLITE.--Fte sportive donne par les
troupes franaises,  l'Arsenal de l'Est, prs de Tien Tsin. _Dessin de
L. Sabattier._]

A part sa fin un peu mouvemente, notre traverse fut la plus agrable
qu'on puisse souhaiter. Nous avions eu,  Changha, la bonne fortune
d'tre reus  la table--dlicieusement franaise--du docteur Fresson,
tabli l depuis plusieurs annes. Clbre dans tout l'Extrme-Orient
pour sa science et son habilet, ce chirurgien reoit, mme d'Amrique
et du Japon, des malades qui viennent se faire soigner par lui. Parisien
et artiste, collectionneur au got raffin, savant modeste et
bienfaisant, le docteur Fresson est,  mes yeux, le type du Franais
d'lite reprsentant dignement et brillamment,  l'tranger, nos
compatriotes et leurs bonnes qualits. Sa mre, qui vit l-bas avec lui,
le seconde,  cet gard, avec la plus exquise bonne grce et notre pays
bnficie de la considration dont jouit cette aimable femme.

A notre dpart de Changha, Mme Fresson eut la charmante attention de
venir nous serrer la main  bord du _Feng-Tien_. Nous en fmes d'autant
plus heureux qu'elle nous fit faire connaissance avec deux mnages
franais des plus sympathiques se rendant, comme nous,  Tien Tsin et 
Pkin.

[Illustration: Maison europenne en toilette d't,  Tien Tsin.]

Il est, hors de France, beaucoup de bons Franais; ce n'est pas aux
trangers que je prtends faire cette rvlation: ils le savent; mais on
l'ignore trop dans notre pays d'antodbinage, si j'ose dire, et je
considre comme un devoir--trs agrable--de le crier bien haut chaque
fois que j'en ai l'occasion. MM. O'Neil et Charrey, qui voyageaient avec
leurs charmantes femmes, nous furent des compagnons de route  souhait.
Le premier, ancien lieutenant; de vaisseau, quitta rcemment, tout jeune
encore, la marine qu'il adorait pour se mettre  la tte d'une
entreprise financire, aujourd'hui des plus importantes en Chine--le
Crdit Foncier d'Extrme-Orient--en compagnie de son ami, M. Bourboulon,
ancien officier, lui aussi. L'activit et l'nergie de ces jeunes hommes
n'ayant pas trouv leur emploi dans leurs carrires militaires, ils les
utilisrent  poursuivre la fortune, et c'est toujours servir la France
que de crer,  l'ombre de son drapeau, des maisons de commerce ou des
comptoirs dont la prosprit est lie  l'intrt national et dont les
bilans ou les inventaires ont la valeur de bulletins de victoire.

Les Allemands l'ont bien compris, eux!

[Illustration: Une cour de l'infirmerie de l'Arsenal de l'Est (Tien
Tsin).]

M. Charrey, architecte de la socit, engag volontaire en 1900, prit
part  la dlivrance des lgations et, sduit, comme beaucoup d'autres
l'ont t, parat-il, par la Chine, il y est rest et ne s'en plaint
pas.

On a beaucoup potin, sur le _Feng-Tien_. Nos compagnons de voyage nous
ont initis aux dtails de la vie europenne  Changha,  Tien Tsin et
 Pkin: histoires mondaines, toilettes, vie d'intrieur, affaires,
rivalits, mdisances, jalousies, politique locale, autant de sujets de
conversations pleines de bonne humeur et d'intrt qui nous ont fait
paratre plus courtes nos trois journes de mer et moins mauvaise la
cuisine anglaise du cuisinier chinois.

Les moins rjouissants, parmi ces potins, ne sont pas ceux qui
concernent les rivalits mondaines:  Changha, la colonie franaise
est, comme il sied, divise en deux clans, dont l'un ne _reoit_ pas
l'autre. Celui qui n'est pas _reu_, et qui brle de l'tre, a considr
que la raret des invitations en faisait quelque chose d'infiniment
prcieux; dans son esprit, un rapprochement s'est opr entre cette
socit si distante, si avare de ses bristols, et le mtal rarissime, le
radium. Si bien que ce vocable lui sert aujourd'hui  dsigner la partie
inaccessible de la socit franaise  Changha.

Le radium est le premier  en rire, naturellement.

[Illustration: Porte de l'Infirmerie de l'Arsenal de l'Est,  Tien Tsin;
deux mandarins, peints sur les battants, en interdisent l'entre aux
mauvais esprits.]

TIEN TSIN ET L'ARSENAL DE L'EST

[Illustration: Le peuple chinois d'aujourd'hui: spectateurs d'un thtre
en plein vent,  Tien Tsin.]

La chaleur commence  tre assez forte et les vtements blancs et les
casques sont maintenant de mise. Les maisons europennes de Tien Tsin
font dj leur toilette d't: elle consiste en un revtement de nattes
soutenues par de lgers chafaudages qui entoure les btiments, en
laissant un espace de quelques mtres entre elles et les faades, ce qui
produit une fracheur relative. C'est fort amusant  voir.

Ma premire visite a t, naturellement, pour notre trs aimable consul
gnral, M. Kalm, rsidant en Chine, au service de la France, depuis
vingt et quelques annes. C'est un vritable plaisir pour moi de rendre
hommage ici  son obligeance et de le remercier de son bon accueil.

Ensuite, avec l'autorisation du lieutenant-colonel Andlauer, commandant
le corps franais d'occupation en Chine, je suis all visiter l'arsenal
de l'Est, o sont installs nos soldats avec leurs officiers. Ai-je
besoin de vous dire que le reprsentant de _L'Illustration_ a t bien
reu?

J'ai trouv l nos marsouins alertes et gais, travailleurs et
dbrouillards, soldats de France, quoi!

L'infirmerie est installe dans des btiments bien chinois, o l'on
pntre par une grande porte sur les battants de laquelle sont peints
deux mandarins gants autant que rbarbatifs, chargs d'en interdire
l'entre aux mauvais esprits.  et l, de petites cours, de petits
jardinets bien tranquilles et agrablement ombrags,  l'usage des
convalescents.

L'arsenal de l'Est ( 6 kilomtres de Tien Tsin) avait t construit
sous le vice-rgne de Li Hung Tchang. Il comprend, dans une enceinte de
plusieurs kilomtres de tour, des magasins, des poudrires, des
casernements, un parc d'artillerie, une machine  distiller, des
logements d'officiers, des bureaux, tlgraphes, etc., et le
lieutenant-colonel Andlauer remplit ici les fonctions trs enviables
d'un vritable commandant de corps d'arme. Un beau petit corps d'arme,
vraiment, car, si nos soldats ne sont pas nombreux, ils sont bons, et, 
prodige! ils sont sportifs aussi. Au jeu bien anglais du _tug of war_,
la lutte  la corde, ils battent couramment l'quipe britannique qui,
pourtant, est d'une belle force.

L'quipe franaise de Pkin est particulirement entrane  ce sport
passionnant et c'est un spectacle trs beau que celui de ces nergies
physiques et morales obissant aveuglment aux ordres de leurs chefs. Ce
sport mriterait une description qu'il serait trop long de donner ici.
Il est encore peu connu, si ce n'est comme jeu de socit, mais je vous
assure qu'il est trs emballant et mme angoissant. Il arrive, en effet,
quelquefois, que des hommes tombent vanouis au bout de dix ou quinze
minutes d'un effort continu et d'une tension formidable de tous leurs
muscles et de toutes leurs forces de volont et de tnacit.

UNE FTE SPORTIVE

J'ai tenu  rester  Tien Tsin pour assister  la belle fte que les
troupes franaises ont donne aux rsidants europens et dont le
programme comportait, outre la lutte  la corde, des courses, assauts,
concours et matches varis entre les quipes des divers corps
d'occupation. Malgr le vritable intrt sportif qu'elle prsentait,
j'ai t sduit, surtout, par l'aspect vraiment curieux et suggestif de
la foule des invits.

[Illustration: Miss Chung avec la fille d'une de ses malades.]

Figurez-vous le pesage de Longchamp ou de Chantilly, de trs jolies
femmes, d'lgantes toilettes, des sportsmen venus  cheval ou en auto
(il y a beaucoup d'autos  Tien Tsin). Et, par-dessus tout,
l'invraisemblable runion d'uniformes de tous grades des principales
nations du monde,--je ne recommence pas l'numration que je vous ai
dj faite  propos des croiseurs. Il y avait mme des Chinois! On peut
voir, de temps en temps, dans des ftes officielles ou des crmonies,
des militaires trangers en grande tenue, mais ici tout le monde tait
en blanc ou en kaki, presque en tenue de campagne.

Il a fallu les vnements de 1900 et les troubles de fvrier dernier
pour amener une telle fusion... apparente. Je m'attendais presque 
entendre la musique jouer _l'Internationale_.

M. de Margerie, notre ministre plnipotentiaire en Chine, tait venu de
Pkin pour assister  cette belle runion o les Franais ont triomph,
non sans peine, de l'quipe anglaise, au _tug of war_.

En revanche, un soldat anglais du rgiment de Somerset a brillamment
gagn la course de 3 milles. La veille, un autre soldat anglais avait
t vainqueur de la course de 42 kilomtres (dite course de Marathon) en
2 heures 50.

Un dtachement de notre petit corps d'arme est charg de la garde du
consulat de France  Tien Tsin sous le commandement du lieutenant
Dubreuil, en Chine depuis une dizaine d'annes, parlant trs bien le
chinois et connaissant  fond les hommes et les choses de ce pays.

Le dtachement qu'il commande est caserne prs de notre consulat. J'ai
visit les chambres, le salon de lecture, o de nombreux hors texte de
_L'Illustration_ couvrent les murs, la cuisine o l'on tait en train de
confectionner un savoureux et plantureux djeuner dont voici le menu:

                           POISSONS FRITS
                           VIANDE FROIDE
                           SALADE DE HARICOTS
                           BOUDIN GRILL
                           FROMAGE ET FRUITS
                           UN QUART DE VIN
                           TH A DISCRTION.

Dans un coin de la cour, le boy chinois de la compagnie avait la cruaut
d'cosser des petits pois sous l'oeil hagard de quelques canards qui
devaient, le lendemain, figurer au djeuner en leur compagnie,

         _Fort  l'aise en un plat, honneur dont la volaille_
                     _Se serait passe aisment,_

comme dit le bonhomme La Fontaine. Le voil bien, le raffinement des
Chinois en matire de, supplices!

[Illustration: Un coin de vieille Chine,  Tien Tsin: le march aux
poissons rouges.]

OEUVRES CHARITABLES; MILITARISME AMRICAIN

A travers les quartiers rcemment brls de Tien Tsin, nous sommes
alls, avec le lieutenant Dubreuil, rendre visite  une jeune Chinoise,
miss Chung, sage-femme diplme en Angleterre.

Cette intelligente et courageuse fille, sous la direction d'une
doctoresse, Chinoise comme elle, dont je n'ai pu retenir le nom, se
consacre  l'instruction de gardes-malades dans un institut qu'elles ont
fond et qui subsiste grce aux libralits des personnes gnreuses de
la ville. Ces dames charitables reoivent gratuitement les Chinoises
pauvres et enceintes, font les accouchements et donnent aux enfants les
premiers soins. Voil du bon modernisme!

Miss Chung nous a montr une jeune mre sur qui, vingt jours auparavant,
on avait pratiqu l'opration csarienne, et qui marchait, maintenant
alerte, tenant dans ses bras son enfant, trs bien portant, auquel on
avait donn le nom de Csar,--Si Sa, en chinois.

Dans un autre coin du quartier indigne, en une maison fort dlabre,
les soeurs de Saint-Vincent de Paul prodiguent leurs soins et leur
charit aux misreux d'alentour. Nous avons trouv, dans son
dispensaire, entoure de haillonneux de tous ges, la mre suprieure en
train d'essayer d'arracher une dent  un vieux Chinois qui ne devait
pourtant pas les avoir bien solides et qui hurlait d'pouvante chaque
fois que l'opratrice faisait mine d'approcher.

Et dire que ce gaillard-l avait peut-tre particip, en 1870, au
massacre des soeurs, dont dix ou douze petites colonnes de pierre
rappellent le souvenir, autour de la maison et de la chapelle, 
l'endroit prcis o chacune d'elles est tombe sous les coups des
assassins!

... J'ai vu, avant mon dpart, la parade qui a lieu tous les matins sur
le terrain d'exercice, devant la caserne des Amricains: je n'aurais
jamais pens que l'arme d'un peuple si neuf, si dnu de traditions, si
dmocratique et si pratique, pt tre,  ce point, le refuge d'un
crmonial qu'on ne trouve gure--et bien attnu--que dans les pays
essentiellement monarchiques, o les uniformes somptueux se ressentent
encore des splendeurs passes et s'harmonisent parfaitement avec des
rites dsuets.

Mais ces soldats dont le costume, admirablement confortable, est  peine
militaire, ces officiers en chapeau mou, gardant des poses rigides,
faisant des gestes solennels, avec des attitudes de prtres  l'autel,
paradant enfin, pendant prs d'une heure, d'un air trs convaincu, voil
qui est assez inattendu.

Un seul dtail donnera une ide de l'extrme correction avec laquelle
ces gens exercent leur mtier,--j'allais crire leur sacerdoce:
l'officier amricain, arriv  la gauche de son peloton, aprs l'avoir
inspect, ne regagne jamais son poste de commandement par la diagonale;
il revient sur ses pas paralllement  sa troupe; parvenu  hauteur de
l'homme du milieu, il tourne  angle droit et, aprs avoir compt le
nombre de pas rglementaire, s'arrte en faisant demi-tour, face au
centre. Ainsi les Amricains ont horreur de l'hypothnuse; mais, d'autre
part, ils font des choses qui soulveraient chez nous l'indignation
gnrale: leurs soldats sont munis de lunettes d'auto, car il y a, 
Tien Tsin, beaucoup de poussire. Je pars enfin pour Pkin.

L. Sabattier.

_--A suivre.--_

[Illustration: Devant la caserne amricaine,  Tien Tsin.]



[Illustration: Invasion de l'eau dans la galerie d'avancement du tunnel
du Mont d'Or (800 litres par seconde).]

UNE RIVIRE DANS UN TUNNEL

Un accident, qui rappelle un peu celui du Loetschberg, vient de se
produire au tunnel du Mont d'Or, sur la ligne en construction
Frasne-Vallorbe qui vitera le dtour de Pontarlier aux trains franais
se dirigeant vers Lausanne et le Simplon: les sources qui alimentent le
Bief rouge, modeste affluent du Doubs, ont envahi la galerie
d'avancement. On n'a eu, heureusement,  dplorer aucun accident de
personne.

Le tunnel du Mont d'Or, le plus grand souterrain de la nouvelle ligne, a
un peu plus de 6 kilomtres de longueur. Il s'ouvre en France 
l'altitude de 894 mtres, et descend par une pente rgulire de 13
millimtres par mtre pour dboucher en territoire suisse  la cte de
816 mtres.

La galerie d'avancement du ct franais est perce sur un kilomtre
environ; du ct oppos, on a dpass le quatrime kilomtre. Il reste
donc un peu moins d'un kilomtre  franchir. L'accident s'est produit 
90 mtres du front d'attaque suisse et  environ 1.800 mtres de la tte
franaise.

L'eau, arrivant par le flanc de la galerie, l'a noye sur une hauteur de
80 centimtres. Le dbit fut d'abord de 800 litres par seconde;  la
suite de fortes pluies et de fontes de neige, il atteignit, pendant deux
jours, 5.000 (cinq mille) litres. Il est ensuite tomb  400 litres,
chiffre qui parat correspondre au rgime normal de la source.

Pendant ce temps, une petite rivire qui a sa source  5 kilomtres de
l, le Bief rouge, cessait de couler, et les usines tablies sur ses
bords se trouvaient dans l'impossibilit de fonctionner.

Comment a pu se produire l'accident, et quelles peuvent en tre les
consquences?

Sur ces deux points, les gologues et les ingnieurs ne sont gure
d'accord.

Tel gologue affirme avoir prvu ce qu'il considre comme une
catastrophe. Il pense que les ingnieurs ne pourront ici lutter
utilement contre les forces naturelles, et il redoute de voir bientt
d'autres rivires, y compris le Doubs, prives d'une partie des eaux qui
les alimentent.

Ces craintes sont peut-tre excessives. La gologie, la moins prcise de
toutes les sciences, se leurre frquemment avec des hypothses ou des
dductions abusives; en n'importe quelle circonstance, il serait
difficile de ne pas trouver un savant ayant prvu ce qui arrive, car
il y a toujours au moins un gologue qui, _a priori_, prend le
contre-pied de l'opinion de ses confrres. Du reste, nul gologue, nul
ingnieur n'a prvu exactement ce qui vient d'arriver.

Le tunnel traverse un terrain calcaire, fissur; il tait donc  peu
prs certain que l'on rencontrerait de l'eau. On avait situ cette
rencontre  1 kilomtre environ de la tte franaise: elle se produit 
1.800 mtres. En ce qui concerne le dbit des sources contre lesquelles
on aurait  lutter, les valuations variaient de 300  1.000 litres par
seconde.

[Illustration: Le tunnel du Mont d'Or sur la ligne Frasne-Vallorbe.
#####Ligne en exploitation, #####--- en construction. ##### Tunnel.
Point d'arrive de l'eau dans le tunnel.

Croquis schmatique figurant l'invasion de l'eau dans le tunnel du
Mont-d'Or. Les sources traversant le terrain permable rencontrent une
couche argileuse o elles s'accumulent pour s'chapper par une fissure
et former le Bief rouge, sur le versant franais. Le tunnel a rencontr
une poche ou une faille communiquant avec la nappe d'eau qui, ds lors,
tombe dans le tunnel d'une hauteur de 70 mtres et, cessant d'alimenter
le Bief rouge, va se rpandre sur le versant suisse.]

Notre croquis schmatique montre somment les choses ont pu se passer.
Les roches calcaires qui composent le Mont d'Or sont,  une certaine
hauteur, traverses par une couche argileuse qui s'inflchit sur le
versant franais et le couvre d'une sorte de chape descendant jusqu' la
valle.

Les eaux de ruissellement sont arrtes par cette couche qui forme le
fond d'un rservoir; elles s'amoncellent jusqu'au niveau d'une fissure
par o elles s'chappent pour alimenter le Bief rouge.

Cette couche argileuse et la roche sous-jacente prsentent videmment
une faille ou une simple poche qu'a rencontre la galerie d'avancement;
ds lors, les eaux du Bief rouge, trouvant le fond de cette poche crev,
tombent dans la galerie et vont, pour l'instant, se dverser en Suisse
dans l'Orbe.

La poche descend-elle au-dessous du niveau du tunnel, ou, au contraire,
s'arrtait-elle au-dessus avant que le percement et provoqu
l'effondrement du fond qui supportait le poids de l'eau: on l'ignore
actuellement.

Les travaux de dfense sont mens avec une grande activit; le mur
tampon qu'on lve dans la galerie d'avancement pour emprisonner l'eau
sera achev dans quelques jours. Si, alors, l'eau reparat dans le Bief
rouge, la question sera lucide.

Quoi qu'il en soit, il faudra, pour pouvoir continuer le percement,
tablir un canal d'coulement; c'est un travail d'un mois. Le tunnel
achev, on construirait au point voulu un barrage souterrain. La
pression de l'eau qui a envahi la galerie atteint 70 mtres; les
ingnieurs considrent comme trs possible d'tablir un mur capable d'y
rsister.

En rsum, on ne saurait encore apprcier la situation. D'ailleurs, les
souterrains rservent de ces surprises, et les constructeurs de tunnels
en ont vu bien d'autres. F. Honor.

[Illustration: coulement de l'eau par la tte suisse du tunnel.]

Les eaux de ruissellement du Mont d'Or, suivant l'aqueduc du tunnel,
sortent, parfois en gerbe, par une buse d'vacuation et inondent les
prairies que traverse la rivire l'Orbe.

UNE SOURCE FRANAISE QUI S'VADE EN SUISSE



La grande tenue rendue aux officiers de marine.

MARINE EN JOIE, MARINE EN DEUIL

Un arrt ministriel qui fut peu populaire--mais ses auteurs ne
pouvaient esprer qu'il en ft autrement--enlevait aux officiers de
marine, en 1901, la grande tenue qui leur seyait si joliment, le
bicorne, l'habit brod aux pans d'ancres d'or, le pantalon  bande d'or.
Un nouveau dcret vient de leur rendre cet uniforme de gala. Il est
redevenu obligatoire  partir du 1er janvier 1913, et, pour la premire
fois en crmonie officielle, il a fait sa rapparition  bord du
cuirass _Patrie_, lorsque le vice-amiral de Marolles, nomm au
commandement de la 2 escadre en remplacement de l'amiral Bellue, appel
 la prfecture maritime de Toulon, vint arborer son pavillon sur ce
navire.

On peut voir sur le clich reproduit ici, et qui fut pris  l'occasion
de cette crmonie, quelle belle humeur nos officiers ont montre devant
l'objectif, enchants d'avoir retrouv l'uniforme qu'ils regrettaient,
et assez indiffrents, sans doute, aux vaines raisons d'conomie, de
dmocratisation, qu'on avait mises en avant pour justifier la mesure
ancienne. Ils doivent d'ailleurs quelque gratitude  la diplomatie,
puisque c'est sur les instances du ministre des Affaires trangres,
frapp de les voir, dans maintes rencontres, faire si indigente figure,
quant aux signes extrieurs, en face de leurs camarades des marines
trangres, que leur fut redonne la grande tenue.

... Aprs la joie, le deuil.

Le lundi 6 janvier, un accident de tuyautage se produisait dans la
machine du cuirass _Massna_: un collecteur de vapeur explosait, comme
le navire prenait le large pour Bizerte, o il devait passer au bassin.
Huit chauffeurs furent tus: un quartier-matre, Marzin, et sept
matelots, Dupont, Massone, Bastiand, Ollier, Bescon, Beyon et Dodeman.

On a fait samedi dernier  ces victimes du devoir des funrailles
solennelles o le ministre de la Marine s'tait fait reprsenter par M.
le vice-amiral de Jonquires.

Le matin, l'amiral remettait,  bord du _Massna_ mme, la croix au
mcanicien principal Chappaz, et la mdaille militaire au second matre
Salaun et au matelot Mazas, qui s'taient distingus lors de la
catastrophe.

Un peu plus tard, une messe tait clbre  l'hpital de Saint-Mandier,
en prsence du reprsentant du ministre, du commandant et des
dlgations du _Massna_. Puis les cercueils taient placs devant le
btiment central de l'hpital, o une foule recueillie les venait
visiter. Ce fut l qu'eut lieu,  2 heures, la crmonie de leve des
corps.

En prsence de ces huit bires fleuries, dj places sur les
corbillards qui allaient les emmener vers les gares, chacun des morts
devant dormir prs de son foyer, M. le vice-amiral de Jonquires
pronona une mouvante allocution, saluant ces hommes tombs comme sur
un champ de bataille, en pleine jeunesse.

[Illustration: Les obsques  Toulon, des victimes du _Massna_:
l'amiral de Jonquires, reprsentant le ministre, prononce son discours.
_Phot. Marius Bar._]

[Illustration: Dans une vieille maison d'une petite ville des pays
annexs: aprs le repas de famille, _la Marseillaise_ chante en choeur.
Scne finale du premier acte d'_Alsace_.--_Phot. A. Bert._]



LA NOUVELLE PICE DU THTRE RJANE: ALSACE

Avec un tel titre, une pice tait assure de susciter l'attention
gnrale; avec un tel sujet, elle tait assure de bnficier d'une
sympathie chaleureuse, voire d'exciter de l'enthousiasme. Mais aussi
pour le bien justifier, ce titre, il fallait que le sujet ft trait 
fond. Tche ardue et prilleuse,--non cependant pour MM. Gaston Leroux
et Lucien Camille, celui-ci particulirement en situation de connatre
les tres et les choses qu'ils voulaient dpeindre, celui-l les
connaissant aussi, et ayant donn dj maintes preuves de son talent
d'crivain et de son habilet dramatique. Ainsi les deux auteurs ont pu,
avec leur oeuvre ardente et pathtique, faire vibrer les nerfs des
spectateurs sans qu'il s'levt une note discordante.

Une des scnes, ingnieuses et fortes, qui produisirent le plus d'effet
est prcisment celle que reprsente la gravure ci-dessus. On a voulu
fter, dans une vieille maison d'Alsace, le retour d'une compatriote qui
fut expulse, cinq ans auparavant, pour avoir, chez elle, chant un peu
trop haut la _Marseillaise_,--et qui revient, alarme, parce qu'on lui a
annonc que son fils, rest au pays, s'est pris d'une jeune Allemande
et veut l'pouser; les parents, les serviteurs, les amis, se sont runis
autour de la table familiale, et l'on voque des souvenirs; on en vient
 parler de ce soir tragique de l'expulsion... Oui, on chantait _la
Marseillaise_, ici, autour du piano... En joignant le geste et la
parole, l'hrone de la soire s'approche de l'instrument de musique,
l'ouvre, fredonne, en s'accompagnant en sourdine, les premires paroles
de l'hymne national, et, tous, parents, amis, serviteurs, groups autour
d'elle, entrans irrsistiblement, chantent dans la communion d'une foi
profonde,--tandis qu' l'cart, isol, se tient le fils de la maison,
qui ne se sent plus entirement de coeur avec sa propre famille depuis
qu'il fut ensorcel par les charmes d'une fille de leurs oppresseurs.

... La scne est d'une impressionnante beaut  laquelle on ne rsiste
pas. Elle est joue avec une ardeur frmissante par Mme Rjane qui ne
fut jamais plus acclame.

Toute la pice est du reste mise en scne avec le plus juste
pittoresque; et ses personnages allemands, caricaturs sans mchancet
mais avec beaucoup d'esprit, semblent chapps tout vifs des pages d'un
album de Hansi: tels ce Herr professor silhouett par M. Joseph
Leroux, frre d'un des auteurs, et son fils, figur par M. Donnio. Par
une heureuse fortune, d'ailleurs, le soir mme o notre photographe
allait prendre ces deux instantans, il rencontra, dans la loge de Mme
Rjane, le grand caricaturiste alsacien, venu pour fliciter l'illustre
comdienne.

[Illustration: Un personnage d'_Alsace_: Herr professor.]

[Illustration: Le dessinateur alsacien Hansi. Mme Rjane. Dans la loge
de Mme Rjane, pendant un entr'acte: une visite  la principale
interprte d'_Alsace_.]

[Illustration: Le fils de Herr professor.]



LES LIVRES & LES CRIVAINS

_Actualit._ Il semble bien que l'opinion publique, traduite ces
dernires semaines par la quasi-unanimit de la presse, souhaite que le
rle du prsident de la Rpublique soit dsormais plus actif et que
l'lu du 17 janvier use pour l'avenir de tous les droits, de toutes les
prrogatives que lui confre la Constitution de 1875. Il est naturel,
crivait l'un des plus illustres parmi les rpublicains de 1830, Armand
Carrel, il est naturel de chercher l'ordre  l'abri de la volont d'un
seul, quand on est las de le chercher dans la volont de tous. Que
doivent tre rellement le rle, les droits et les devoirs du _Prsident
de la Rpublique_. M. Henri Leyret nous l'explique en un livre trs
complet (Ed. A. Colin) au seuil duquel il pose cette question trs
nette: Le prsident de la Rpublique est-il le laquais de l'Assemble
ou le surveillant gnral de l'tat? Et il crit ces lignes de bon
sens, que nous pouvons tenir pour une opportune conclusion:

Toutes les nations, les plus dmocratiques elles-mmes, ont besoin d'un
guide, d'un directeur, d'un chef. C'est une ncessit  laquelle ne
saurait se soustraire la Rpublique franaise. Elle y satisfera aisment
ds l'instant que son prsident, cessant d'tre une force improductive,
consentira  relever l'autorit de la puissance excutrice.

_Romans._

_La Valle bleue_ (Fontemoing), c'est, sous la sympathique signature de
M. Jacques des Gchons, un nouveau roman de la famille franaise,
souvent mouvant, parfois loquent, toujours vrai, et bon  lire en ce
moment o l'on se convainct que de l'unit du foyer dpend la sant de
la nation. Deux frres, Gabriel et Jrme Baroney, ont fond deux
familles. Gabriel, l'an, architecte de talent, mne une existence
puisante  Paris o le souci d'assurer une vie de luxe  sa femme et 
ses deux grands enfants, trop modernes, l'oblige  disperser ses forces
et son art dans des travaux indignes de lui, mais trs rmunrs.
Jrme, le cadet, a maintenu son foyer aux champs, dans la douce et
traditionnelle maison de Filaine, en Berry, dans la valle vaste et
intime, toute en menus dtails disparates et dlicieusement harmonieuse,
verte et bleue, solide et arienne. L'invasion de l'autre famille, des
Parisiens, sduisants et dangereux, viendra un moment troubler cette
srnit; mais, bientt, s'tendra de nouveau sur les gens et sur les
choses le charme paisible et puissant de cette miraculeuse valle bleue,
de ces doux paysages de notre France rustique o se gurissent plus vite
qu'ailleurs toutes les blessures de la vie.

_Musique._

_Massenet historien_, de M. Albert Soubies (Flammarion, 1 fr.): une
plaquette curieusement illustre o l'on trouvera catalogue d'aprs une
mthode originale l'oeuvre si considrable du matre disparu.



LES THTRES

Arsne Lupin a de la famille. Sur la scne de l'Athne c'est sa propre
femme, d'ailleurs comtesse, qui se montre la digne lve d'un tel mari.
Au fond, nous sommes rests de grands enfants; les histoires de brigands
nous amusent. Cette _Main mystrieuse_ est plaisamment terrifiante. Elle
dpouille successivement tous les personnages qui s'agitent en scne. Il
n'y a que le public amateur de ce genre de spectacles qui ne soit pas
vol.

La nouvelle direction de la Renaissance vient de faire un aimable dbut
avec _la Folle Enchre_, une pice d'un jeune auteur, dj notoire, M.
Lucien Besnard. C'est une histoire d'amour trs joliment conte. Elle
met aux prises deux jeunes gens d'origine et d'ducation opposes. Elle
se passe dans un milieu provincial de nobles aux trois quarts ruins
dont on va vendre le chteau, ce dont s'afflige la jeune fille qui
l'habite. L'acqureur qui se prsente rve de le lui restituer, en
l'pousant. Mais elle aime un autre homme, plus jeune, moins riche. Le
jour de la vente, ce dernier pousse aux enchres contre son rival. C'est
doublement la Folle enchre, car le pauvre garon ne peut pas payer. La
situation semble inextricable. Et pourtant tout s'arrange, tout finit
pour le mieux, par la vertu souveraine de l'amour.



[Illustration: Une salle de spectacle o toutes les places, mme de
ct, sont de face: le Thtre Nouveau de la rue de
Belleville.--_Phot. Harand._]

LE THTRE NOUVEAU

Il justifie son nom. D'abord parce qu'il est le dernier venu, mais aussi
par l'innovation hardie dont tmoigne sa disposition intrieure.

On nous annonce l'inauguration imminente d'autres salles de spectacles
renouveles ou difies  neuf et qui taleront, dans les quartiers
riches de Paris, leur luxe dlicat. En plein quartier populaire, rue de
Belleville, 23, le Thtre Nouveau, construit sur l'intelligente
initiative de M. Flix Soulier et dirig par lui, est d'une
ornementation simple quoique agrable au regard et surtout d'un
agencement tout  fait ingnieux et pratique.

Pas un pilier, pas une colonne attnuant, d'une part, l'acoustique, et
gnant d'autre part la vision d'un certain nombre de spectateurs; rien
que des places de face. L'architecte, M. Marcel Lemari, aid
d'ailleurs par l'ingnieur Lecoeur, a fait ici l'application d'un
principe sduisant. Tous les siges, et par consquent tous les
spectateurs, aussi bien sur les cts que dans le fond, sont tages en
pente douce et disposs perpendiculairement au centre de la scne, d'o
la visibilit la meilleure dans les plus naturelles conditions de
confortable. L'aration quotidienne de la salle est enfin assure par un
plafond mobile, sans compter les vastes dgagements qui permettent la
sortie du public en une minute et demie.



UNE APOTRE
DE L'ENSEIGNEMENT FMININ

Une Franaise vient de mourir qui, entre toutes les femmes de coeur dont
la vie fut consacre  l'enseignement, laissera un souvenir
particulirement respect. Une existence toute de labeur et de dignit,
le caractre mme de la mission qu'elle s'tait impose, une modestie
qui ne pouvait s'accommoder des vanits ordinaires, ne destinaient gure
Mlle Malmanche  la notorit parisienne. Elle a pourtant accompli avec
une nergie d'aptre, une vaillance peu commune, une oeuvre admirable,
sans que jamais grand bruit ait t men autour d'elle.

[Illustration: Mlle Marguerite Malmanche.]

Mlle Malmanche a eu le singulier mrite de crer un enseignement
nouveau, rpondant  un besoin nouveau de notre temps. Prpare par de
fortes tudes au professorat, elle dirigea toute son intelligente
activit vers l'ducation professionnelle des jeunes filles pauvres, que
la ncessit de gagner leur vie pousse vers les emplois
d'administration, de commerce ou de banque. Des cours spciaux
existaient dj pour les jeunes gens qui abordaient ces carrires. Elle
s'attacha, de toute sa volont,  en organiser de semblables  Paris
pour les femmes, auxquelles elle fournissait ainsi les moyens
d'apprendre la comptabilit, les langues trangres, et les notions
commerciales indispensables. Non contente de surveiller les progrs de
ses lves, elle aimait  les guider dans la vie, avec une affectueuse
vigilance, et son efficace protection s'exerait pour toutes celles dont
elle avait pu discerner le mrite.

Ses efforts avaient reu, de toutes parts des encouragements prcieux.
Mlle Malmanche avait t nomme inspectrice de l'enseignement commercial
et des langues vivantes de la Ville de Paris; et elle faisait partie du
Conseil suprieur de l'enseignement technique; dcore de la Lgion
d'honneur depuis de nombreuses annes, elle avait t, rcemment, promue
au grade d'officier.

Elle disparat  l'ge de soixante-cinq ans, en ayant mis plus de
quarante au service de la tche la plus noble, la plus dsintresse.



MORT D'UN SULTAN AFRICAIN

Avec le sultan Zmio disparat une des figures les plus curieuses et les
plus intressantes parmi celles de nos grands chefs du centre africain.
Depuis longtemps il souffrait d'un mal intrieur dont une intervention
chirurgicale, consentie malgr le respect des traditions zaudes, avait
attnu les effets.

[Illustration: Le sultan Zmio.]

Par des guerres successives le sultan Zmio Igpiro (la foudre) avait
plac sous sa domination et organis tout le bassin du haut fleuve
M'Bomou jusqu'aux confins du Soudan anglo-gyptien. Il avait jou un
rle essentiel lors de la cration des postes franais au Bahr-el-Ghazal
et du passage de la mission Marchand (1896-1899). Tous ceux qui l'ont
approch et connu ont t frapps de l'urbanit et de l'intelligence de
Zmio qui, sous ses allures modestes de bonhomme, excellait  feindre et
 dissimuler.

Un poste avait t tabli prs de Zmio ds 1895; une compagnie de
tirailleurs occupe son territoire depuis les premiers mois de l'anne
1912. Aprs sa mort, son commandement reste partag entre plusieurs de
ses fils et la substitution de notre autorit  la sienne marque un
grand pas dans la voie du progrs et de la civilisation o la France
s'est engage en Afrique quatoriale.



M. STANCIOF
ET LES PRINCES BULGARES

M. Stanciof, le distingu ministre de Bulgarie en France, qui avait, ds
le dbut de la guerre, quitt son poste pour aller remplir ses fonctions
de lieutenant dans un rgiment de la garde, tandis que Mme Stanciof,
avec la plus vaillante abngation, prenait rang comme infirmire dans la
mission franaise de la Croix-Rouge, est rentr ces derniers jours 
Paris o il a eu, aussitt arriv, une longue conversation avec M.
Poincar.

[Illustration: M. Dimitri Stanciof, ministre de Bulgarie  Paris.]

Lors de la prise de Salonique, M. Stanciof se trouvait, avec les deux
jeunes princes bulgares, Boris et Cyrille, auprs du gnral Thodorof,
dont la colonne dispersa les dernires troupes turques runies sur les
hauteurs au nord de la ville, tandis que le diadoque recevait les offres
de capitulation. Les rapports bulgares qui ont si vivement discut les
rapports grecs sur la prise de Salonique affirment que ce fut seulement
en qualit d'an que le prince royal grec fit son entre solennelle
dans la ville avant le prince royal bulgare. Mais il suffit de se
rappeler la vivacit de la controverse qui s'leva, ds lors, entre les
commandements des deux armes allies pour tre persuads que, en ces
circonstances, la prsence auprs de ses princes, de l'habile diplomate
qu'est M. Stanciof ne fut pas inutile en attendant que tous les
incidents ns de l'occupation simultane eussent t aplanis au cours de
l'entrevue rcente du roi Georges et du roi Ferdinand dans la ville
conteste. Au lendemain du dpart du souverain bulgare, les princes
Boris et Cyrille ont eux-mmes quitt Salonique pour Sofia.

Ajoutons que M. Dimitri Stanciof, aprs avoir fait toute la campagne de
Macdoine, a reu la croix militaire de la Bravoure pour faits de
guerre.



DOCUMENTS et INFORMATIONS

L'ACHVEMENT DU BOULEVARD HAUSSMANN.

L'achvement du boulevard Haussmann est, enfin, dcid; d'ici quatre ou
cinq ans ce sera un fait accompli.

Dans notre numro du 19 mars 1910, nous avons expos ce grand projet de
voirie dont la ralisation est attendue depuis plus de quarante ans. Le
plan qui accompagnait notre article montre le trac de la voie nouvelle,
auquel rien n'est chang; on perce la rue Taitbout aux numros 10, 14,
16, 18, 20, 22, 24, et, aprs avoir travers la rue Laffitte et la rue
Le Peletier, on aboutit au coin de la rue Drouot et du boulevard des
Italiens. Pour raison d'conomie, on renonce  crer une place  la
jonction du boulevard Haussmann et des grands boulevards, comme l'avait
propos M. Louis Bonnier, aujourd'hui directeur du service des travaux
d'architecture de la Ville de Paris.

Le boulevard actuel, entre le faubourg Saint-Honor et la rue Taitbout,
mesure 2.240 mtres de longueur. Il fut construit, de 1863  1870, par
une socit financire qui devait exproprier les immeubles, cder  la
Ville l'emplacement du boulevard, et revendre les terrains en obligeant
les acqureurs  construire, dans un dlai de deux ou trois ans, des
maisons en pierre de taille, prsentant un caractre architectural. La
Ville paya le terrain  un prix variant entre 433 francs le mtre aux
abords du faubourg Saint-Honor, et 2.600 francs entre la chausse
d'Antin et la rue Taitbout. La note s'leva  62 millions.

Il reste  ouvrir 280 mtres, et, comme jadis, l'opration va tre mise
en adjudication. La Ville, en effet, pourrait difficilement achever le
boulevard avec les ressources dont elle dispose; d'autre part, il semble
qu'un entrepreneur obtiendra des conditions meilleures, et que son
bnfice ventuel ne reprsentera point une charge pour les finances
municipales.

Le concessionnaire acquerra, sous le contrle de l'Administration, les
immeubles expropris, il devra ensuite les dmolir, remettre  la ville
le terrain ncessaire pour l'tablissement du boulevard, et, dans le
dlai de trois ans qui suivra son entre en possession, construire des
immeubles rpondant aux ncessits esthtiques que comporte le centre
de Paris.

La Ville de Paris remettra  l'adjudicataire les immeubles ou portions
d'immeubles dont elle est dj propritaire aux numros 9 de la rue Le
Peletier, 9 et 10 de la rue Laffitte, 20, 22 et 24 de la rue Taitbout.
En outre, elle lui allouera une subvention de 25 millions, si la dpense
totale de l'opration atteint 50 millions; si ce chiffre est dpass, la
subvention sera augmente d'une fraction qui ne pourra tre suprieure
aux 40/100e de la dpense, le rabais de l'adjudication devant porter sur
le numrateur de cette fraction.

Le prfet de la Seine estime que le cot des expropriations entranera
une dpense un peu suprieure  50 millions. L'adjudicataire aurait
donc, pour rcuprer ses frais:

La subvention de 25 millions;

La subvention supplmentaire ventuelle;

Une surface  construire de 8.600 mtres qui, valus au chiffre moyen
de 3.000 francs, reprsenteraient 25.800.000 fr.;

Les matriaux de dmolition.

Quant  la Ville de Paris, elle a prvu pour l'opration une dpense de
30 millions, dans laquelle est comprise l'acquisition amiable rcente de
trois immeubles rue Laffitte et rue Le Peletier.

La dernire section du boulevard Haussmann coterait donc environ (par
mtre courant de boulevard):

30.000.000: 280 = 107.142 francs.

La section faubourg Saint-Honor-rue Taitbout a cot:

62,000.000: 2.240 = 27.678 francs.

Rappelons que la Ville de Paris a dj eu recours au systme de
l'adjudication pour diverses oprations de voirie, notamment pour le
relvement du quartier Marbeuf et pour la cration de la Bourse du
Commerce. L'opration du quartier Marbeuf fut dsastreuse pour le
concessionnaire.

Le principal motif du dsastre fut l'excessive gnrosit du jury
d'expropriation qui savait que les deniers communs ne pouvaient
aucunement souffrir de ses largesses exagres.



[Illustration: Une vieille demeure franaise classe comme monument
historique: l'Hostellerie des Trois-Nourrices,  Narbonne. Vue
d'ensemble de la maison et dtail d'une fentre de la faade principale.
_Photographies Sallis._]

LA MAISON DES TROIS-NOURRICES.

M. A. Lesceur, secrtaire de la Socit des Beaux-Arts de Narbonne, nous
crit:

Un vnement particulirement heureux au point de vue de l'art et de
l'histoire locale vient de se produire  Narbonne, dans les premiers
jours de janvier.

La maison dite des Trois-Nourrices, un joyau artistique du commencement
du seizime sicle, que menaait le sort de bon nombre de monuments
historiques de nos anciennes provinces, a t acquise par M. Louis
Berthomieu, le trs dvou et trs intelligent conservateur du muse de
Narbonne, au moment o le vieil immeuble allait devenir la proie du
mercantilisme exotique.

Dans le vieux quartier du Bourg, non loin de l'glise Saint-Paul Serge,
 l'angle des rues Edgar-Quinet et des Trois-Nourrices, se dresse ce
charmant difice, que connaissent bien les touristes, les archologues
et tous les fervents amoureux de l'art ou de la curiosit historique.
L'hostellerie des Trois-Nourrices (ainsi nomme  cause de cinq
figures, dont trois au milieu plus petites, de Diane d'phse, croit-on,
en forme de cariatides) a jou un rle important dans l'histoire de
l'antique cit narbonnaise. Son mrite artistique n'est pas moindre: les
faades ouest et sud sont pleines de fines sculptures reprsentant des
ttes de bliers soutenant des guirlandes de fleurs, les colonnes qui
encadrent les croises sont galement fouilles par un ciseau savant et
plein de got.

Les archives locales nous ont rvl le nom de celui qui la fit
construire: c'est un riche bourgeois de Narbonne, nomm Pierre Gentian,
fort important personnage,  en juger par le luxe artistique de sa
demeure. On ignore par suite de quelle vicissitude cette habitation
seigneuriale fut transforme en une htellerie.

Mais quelle htellerie!

Le bon Rabelais, songeant  se faire mdecin, et, prenant ses grades 
la Facult de Montpellier (1537), y vint souvent humer le piot du
fameux cru de Quatourze, qu'on pouvait, alors, apercevoir des fentres
de l'htel.

La conspiration contre le cardinal de Richelieu, entre Cinq-Mars, de
Thou et le dlgu de la cour d'Espagne, fut ourdie dans une des salles
des Trois-Nourrices. Aprs la dcouverte du complot, Cinq-Mars, arrt
et enchan, y fut ramen prisonnier en attendant sa prochaine excution
(1642).

Molire y sjourna  plusieurs reprises avec sa troupe (1642, 1649,
1650). En cette dernire anne, le grand auteur comique figure en
qualit de parrain dans un acte de baptme transcrit sur un registre de
naissances de la paroisse voisine.

A la fin du dix-huitime sicle, l'htellerie des Trois-Nourrices fut
morcele et chacune de ses parties devint le logement de bons bourgeois
qui, insouciants du glorieux pass de l'immeuble et de sa valeur
artistique, y firent oprer quelques malencontreuses modifications,
heureusement rparables aujourd'hui.

[Illustration: Une sculpture retrouve du tombeau de Claude de Lorraine
 Joinville: tte de mort couronne et aile, oeuvre de Ligier Richier.]

Sur la demande de M. Berthomieu, son nouveau propritaire, la commission
des Monuments historiques a prononc le classement de ce prcieux
difice.



UNE OEUVRE DE LIGIER RICHIER.

La tte de mort aile et couronne reprsente au bas de cette page
provient du mausole qu'Antoinette de Bourbon fit lever  son poux
Claude de Lorraine, dcd en 1550 au chteau de Joinville, en
Haute-Marne.

Ce mausole, si important, auquel collaborrent les minents artistes
Dominique le Florentin, Picard le Roux et Ligier Richier, tait difi
dans la chapelle Saint-Laurent, du chteau.

Il fut bris en 1792, les corps qu'il recouvrait furent arrachs de
leurs linceuls de pierre et les morceaux de sculpture disperss en
maints endroits.

On trouve  l'htel de ville de Joinville deux des quatre cariatides qui
soutenaient l'entablement sur lequel taient placs les priants; au
muse du Louvre, deux bas-reliefs et les gnies funraires (en fort
mauvais tat) qui entouraient l'oeil-de-boeuf au bas duquel se trouvait
la tte de mort aile; au muse de Chaumont, deux autres bas-reliefs et
des sculptures qui dcoraient les tympans du mausole.

Jusqu' ce jour, cette tte de mort avait chapp  toutes les
recherches, et c'est  M. Emile Humblot, peintre et graveur, maire de
Joinville, trs vers dans l'histoire de son pays natal, que revient
l'honneur d'avoir dtermin la provenance de cette sculpture d'albtre
trouve dans un bois de Joinville, il y a cinquante ans, cache pour
ainsi dire depuis lors, et possde actuellement par M. Pierret,
professeur honoraire de la Facult de mdecine de Lyon.

Cette sculpture si raliste semble avoir pour auteur Ligier Richier,
auquel on attribue aussi les deux gisants. Elle mesure 0 m. 35 d'une
pointe  l'autre des pennons extrmes. La tte est en saillie de 0 m. 13
sur un bandeau d'albtre. Le masque est d'une expression saisissante.
Autant il symbolise le dcharnement du tombeau, l'anantissement de
l'tre dans la mort, autant les ailes ont le caractre de la vie qui
frmit et palpite: c'est le mouvement surpris dans l'imprvu et la
fantaisie de ses lignes.

On voit l'indication de cette tte de mort au bas de l'oeil-de-boeuf,
dans un dessin du Plan et Mosole de Mgr Claude de Lorraine, 1er duc de
Guise, et de Mme Antoinette de Bourbon, son pouse. (Collection
Gaignires, Bibliothque nationale, n 22429, folio 128.)



[Illustration: L'ex-prsident Castro en quarantaine  Ellis-Island (New York).]

LE PRSIDENT INDSIRABLE

L'ex-prsident du Venezuela, Cipriano Castro, a t jug undesirable
par la police d'immigration de New-York o l'amenait, il y a trois
semaines, un paquebot franais. L'ex-dictateur qui a trouv peu de
sympathies sur l'ancien continent, avait rsolu de revenir vers le
nouveau monde, aux tats-Unis, o il avait toutes sortes de bonnes
raisons de s'installer  titre fixe ou provisoire. Mais, pour d'autres
non moins excellents motifs, les Etats-Unis se sont refuss  laisser
dbarquer sur leur territoire le trop fameux agitateur. Et Castro a t
retenu en quarantaine  Ellis-Island, cependant qu'une commission
juridique et mdicale tablissait que la prsence de cet immigrant, trop
exceptionnel, ne pouvait tre dsire sur le territoire de la libre
Amrique. Mais Castro, qui manifeste peu de got pour tre rapatri en
Europe, ft-ce en Allemagne, ne s'est pas inclin et compte puiser
toutes les ressources de la procdure qui lui est offerte en pareille
matire. En attendant quoi, il prend, au hasard, comme en tmoigne notre
document, des attitudes pour la postrit et publie une protestation
solennelle o l'on retrouve un peu de l'accent napolonien. Le gnral
Castro n'a-t-il point conserv d'ailleurs, lui aussi, en ses mauvais
jours, son petit chapeau des temps de gloire, la calotte laure d'or,
insigne un peu fan de sa toute-puissance de jadis? Il est vrai qu'il a
aussi conserv ses pantoufles, ce qui, dans ce rapprochement historique,
suffit  maintenir tout de mme les distances.



UN PRINCE FRANAIS EXPLORATEUR

Le frre cadet du duc d'Orlans, le prince Ferdinand d'Orlans, duc de
Montpensier, lieutenant de vaisseau dans la marine espagnole, a, comme
nagure son cousin le prince Henri d'Orlans, la passion des lointains
voyages. C'est ainsi qu' peine rentr d'Indo-Chine o il a fait, l'an
dernier, de trs intressantes explorations, il s'apprte  repartir
courir le monde.

Le yacht qui va l'emmener, le _Mkong_, qu'il a ainsi baptis en
souvenir de son dernier voyage, est actuellement dans le port de
Sville, le prince tant venu saluer sa mre, Mme la comtesse de Paris,
en son palais de Villamanrique.

[Illustration: La comtesse de Paris et son fils le duc de Montpensier 
bord du yacht _Mkong.--Phot. J. Barrera_. Le _Mkong_ est un bateau de
1.000 tonnes, mont par 55 hommes d'quipage, sous les ordres de 5
officiers.]



NAUFRAGE D'UN PAQUEBOT

Le paquebot _Saint-Augustin_, de la Compagnie Transatlantique, qui avait
quitt Marseille le mardi 31 dcembre,  destination de Bne, a fait
naufrage le lendemain par suite d'une voie d'eau  40 milles du port
d'arrive.

Ce fut vers 2 heures de l'aprs-midi que se produisit, l'accident. Un
rapport des passagers affirme que la voie, d'eau fut dtermine par la
rupture de rivets, dtachs d'une tle use. Le rapport du capitaine,
d'accord, dit-il, avec les principaux de l'quipage, affirme qu'elle
ne put se produire qu' la suite d'un heurt contre une pave entre deux
eaux. Toujours est-il qu'on ne put l'aveugler.

Quand il fut bien constat que tous les efforts pour maintenir  flot le
navire taient vains, c'est--dire vers 10 h. 1/2 du soir, on se
proccupa de sauver les passagers en mettant  la mer les embarcations.
A 4 h. 1/2 du matin, le bateau en perdition tait compltement
abandonn. Enfin,  midi, tous les naufrags taient recueillis  bord
du paquebot anglais _Tyria_.

Ce vapeur prit galement  la remorque l'pave du _Saint-Augustin_.
L'eau,  ce moment, avait envahi tout l'arrire. Son niveau dpassait
les hublots d'arrire, l'avant s'levant graduellement hors de l'eau. Le
_Tyria_ ne put amener son sauvetage jusqu'au port:  minuit, dans la
nuit du 2 au 3 janvier, le _Saint-Augustin_ se dressait  pic et
disparaissait dans l'abme.



LA DLIVRANCE DE LA COLONNE MASSOUTIER

_(Voir les gravures aux pages 36 et 37.)_

Nous avons mentionn (numro du 28 dcembre) le sige hroquement
soutenu, dans la casbah de Dar el Kadi, par le commandant Massoutier et
une poigne de braves, contre une force ennemie qu'on a value  5.000
hommes.

Le courrier apportant des dtails sur cette action digne des plus belles
pages de l'pope africaine, sur la dlivrance de la colonne ainsi
bloque et le retour  Mogador du gnral Brulard qui la dlivra, vient
seulement d'arriver, l'tat de la mer ayant, pendant dix  quinze jours,
interrompu les communications entre les bateaux et la cte.

Ce qui inquita le plus les vaillants assigs de Dar el Kadi, ce ne fut
point la crainte d'tre enlevs de vive force par l'assigeant--ils lui
firent tte avec un magnifique sang-froid, conomes de leurs munitions,
matres de leur tir--ce fut la perspective de mourir de soif. Du 18 au
20 dcembre, ce fut un atroce supplice.

Ce jour-l, raconte une impressionnante lettre crite par l'un de ces
admirables soldats et publie par l'_Echo de Paris_, on parlemente avec
le cad Anflous--un tratre qui devra bien, quelque jour, recevoir le
chtiment de ses perfidies--pour avoir de l'eau. Il en envoie, comme par
ironie, douze litres: On distribue cette eau; chacun en reoit deux
cuilleres  caf qu'on lui verse dans la bouche, et les loustics ont
encore la force de plaisanter.

Ne sent-on pas,  de pareils traits, courir dans sa chair un frisson?

La pluie vint, par bonheur, et l'esprance se ranima au coeur de nos
braves.

On trouve aussi dans ce palpitant rcit le compte rendu de l'enterrement
des morts, parmi lesquels se trouvait le lieutenant Chamand, tu d'une
balle dans l'oeil. Le commandant Massoutier prononce quelques mots
d'adieu, un officier rcite le _Pater_ et l'_Ave Maria_,--tout ce qu'il
se rappelle peut-tre des prires de son enfance. Pendant ce temps,
crit le narrateur, l'ennemi, plac  un kilomtre, sur les pentes de la
montagne, avait vue sur le rassemblement dans la cour du bord et tirait
sur nous; les balles venaient battre la faade d'un btiment  ct de
nous, au-dessus de nos ttes. Jamais je n'avais assist  des
funrailles aussi simples ni aussi poignantes.

Enfin, le 25  10 heures du soir, clate une vive fusillade: voici la
colonne de secours. On entend bientt ses mitrailleuses, puis des appels
en franais, des sonneries, la _Marche des zouaves_. La porte est
ouverte, arrache: le gnral Brulard parat...

Ds le lendemain, il se remettait en route, ramenant, avec son monde 
lui, ceux qu'il venait de dlivrer. Et ces hommes merveilleux, en dpit
des fatigues, des souffrances, des privations qu'ils venaient d'endurer,
trouvaient le courage d'abattre, les 26 et 27 dcembre, deux tapes de
30 et de 20 kilomtres, pour rentrer  Mogador.

[Illustration: Les passagers et l'quipage, dans les embarcations de
sauvetage autour du paquebot qui sombra par l'arrire. LE NAUFRAGE DU
SAINT-AUGUSTIN EN MDITERRANE.--_Photographies de M. R. Tourasse._]



[Illustration: L'IMPT SUR L'CLAIRAGE, par Henriot.]



[Illustration: Supplment.]

[Note du transcripteur: Les supplments mentionns en titre ne nous ont
pas t fournis.]







End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3647, 18 Janvier
1913, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3647, 18 ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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particular state visit http://pglaf.org

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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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