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+The Project Gutenberg EBook of La filleule de Lagardère; I, by Paul Mahalin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La filleule de Lagardère; I
+ La saltimbanque
+
+Author: Paul Mahalin
+
+Release Date: August 23, 2011 [EBook #37183]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLEULE DE LAGARDÈRE; I ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+PAUL MAHALIN
+
+LA FILLEULE DE LAGARDÈRE
+
+I
+
+LA SALTIMBANQUE
+
+[Illustration]
+
+PARIS
+
+TRESSE & STOCK, ÉDITEURS
+
+8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS
+
+PALAIS-ROYAL
+
+1886
+
+Droits de traduction, de reproduction et d'analyse réservés.
+
+
+
+
+LA FILLEULE
+
+DE LAGARDÈRE
+
+I
+
+LA SALTIMBANQUE
+
+L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et
+de reproduction à l'étranger.
+
+Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
+librairie) en septembre 1885.
+
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+L'HOTELLERIE SANGLANTE, un volume. 3.50
+
+LE DUC ROUGE, roman d'aventures, un volume. 3.50
+
+LA REINE DES GUEUX, roman d'aventures, un volume. 3.50
+
+LE FILS DE PORTHOS, roman de cape et d'épée, 2 vol. 2e
+édition. 7 »
+
+LA BELLE LIMONADIÈRE, roman, un volume. 3.50
+
+CAPRICE DE PRINCESSE, roman, un volume. 3.50
+
+LES MONSTRES DE PARIS, roman, un volume. 3.50
+
+AU BOUT DE LA LORGNETTE, portraits de littérateurs, peintres,
+artistes lyriques et dramatiques, etc.. un fort volume. 3.50
+
+LES JOLIES ACTRICES DE PARIS, quatre forts volumes contenant
+la biographie de toutes les artistes de Paris. Chaque
+volume se vend séparément. 3.50
+
+LE CARNAVAL DE BOQUILLON, vaudeville en trois actes, en
+collaboration avec M. Raoul Joly. 1.50
+
+_SOUS PRESSE:_
+
+UN NOTAIRE AU BAGNE, un volume.
+
+TREMPE-LA-SOUPE XIV, un volume.
+
+Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--A. PICHAT.
+
+
+
+
+PAUL MAHALIN
+
+LA FILLEULE
+
+DE LAGARDÈRE
+
+I
+
+LA SALTIMBANQUE
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+
+TRESSE & STOCK, ÉDITEURS
+
+8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS
+
+PALAIS-ROYAL
+
+1885
+
+Droits de traduction et reproduction réservés.
+
+
+
+
+LA FILLEULE
+DE LAGARDÈRE
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+LE MYSTÈRE DE LA PLACE DE L'EUROPE
+
+
+Cette enseigne--pleine de promesses d'émotions et de surprises--se
+balançait au-dessus de l'article qui suit, à la première page des
+journaux «les mieux renseignés» de Paris.
+
+Un article qui, pour ravigoter davantage la curiosité du lecteur, se
+découpait--comme l'ancienne galette du Gymnase--en tranches légères dont
+chacune était précédée d'un sous-titre _à sensation_...
+
+Formule nouvelle que l'art moderne du reportage vient d'emprunter au
+_humbugh_ américain.
+
+Nous copions textuellement ce morceau d'éloquence française, qui
+servira, si bon vous semble, de lever de rideau à notre récit:
+
+
+=Sinistre découverte=
+
+«Ce matin, à la pointe du jour, les employés de la ligne de l'Ouest--à
+la gare Saint-Lazare--ont aperçu une masse humaine étendue au bas de
+l'une des piles qui soutiennent le pont de l'Europe.
+
+»Cette masse n'était autre que le cadavre d'un homme dont la tête ne
+formait plus qu'une sorte de compote: il n'y a pas d'autre terme pour
+caractériser cet horrible mélange d'os en miettes, de chairs en
+bouillie, de cervelle et de sang.
+
+»Impossible, dans cette boue rougeâtre, de rien démêler qui permît de
+reconstituer une figure.
+
+»Le malheureux avait dû avoir la tête broyée par l'un des trains de nuit
+qui sillonnent la voie.
+
+»Maintenant, cette fin épouvantable devait-elle être attribuée à un
+accident ou à un suicide?
+
+»Point: on se trouvait en face d'un crime.
+
+
+=Le crime patent=
+
+»Le chef de gare et le commissaire de surveillance avaient été
+immédiatement réveillés. Ils donnèrent l'ordre de procéder à
+l'enlèvement du cadavre. Celui-ci était couché sur le côté gauche.
+Lorsqu'on l'eut relevé, on reconnut qu'il avait été frappé dans la
+région du cœur par un instrument tranchant dont le passage était
+marqué par une fente dans les vêtements. Cet instrument, en pénétrant
+au-dessous du sein, n'avait sans doute déterminé qu'une hémorragie
+intérieure; car on ne remarquait au bord de la blessure que quelques
+gouttelettes de sang.
+
+
+=Arrivée de la justice=
+
+»Le commissaire de police du quartier de l'Europe, prévenu, était
+accouru sur-le-champ.
+
+»Il s'empressa d'aviser la Préfecture et le parquet.
+
+»MM. Lebastard de Précourt, substitut du procureur de la République, et
+Gillot, juge d'instruction, se transportaient aussitôt sur le théâtre de
+la lugubre trouvaille.
+
+»Ils y étaient bientôt rejoints par l'habile chef de la sûreté.
+
+
+=Le signalement de la victime=
+
+»Taille au-dessus de la moyenne, forte corpulence, le cou gras, les
+épaules puissantes, le torse développé, les mains et les pieds longs et
+larges, la peau hâlée comme celle des gens qui ont l'habitude de vivre
+en plein air.
+
+»Vêtu d'une chemise de toile assez fine--sans marque--et d'un complet
+d'étoffe grise à petits carreaux.
+
+»Chaussettes de fil écru, de fabrication anglaise, et bottines lacées
+sur le devant.
+
+»Plusieurs bagues d'un grand prix aux doigts.
+
+»Au plastron de la chemise, deux diamants dont la valeur contraste
+singulièrement avec la modestie du reste du costume.
+
+»A l'une des boutonnières inférieures du gilet, une chaîne de montre en
+or, d'un poids considérable.
+
+»La montre a disparu.
+
+»Absolument rien dans les poches.
+
+»Ni portefeuille, ni argent, ni papiers, ni mouchoir.
+
+
+=L'incident du chapeau=
+
+»Au moment de la découverte du cadavre, et juste au-dessus de l'endroit
+où celle-ci avait lieu, un ouvrier maçon, qui se rendait à son travail,
+ramassait, sur le trottoir de la place de l'Europe, un petit chapeau
+rond et mou,--de ces chapeaux dits _de voyage_,--de la même étoffe que
+le vêtement de l'inconnu.
+
+»Ce chapeau avait--évidemment--appartenu à ce dernier.
+
+»La coiffe en était arrachée.
+
+
+=Les premières constatations=
+
+»Le personnel de la gare a été interrogé.
+
+»Aucun employé à l'arrivée et au départ ne se rappelle avoir remarqué
+l'inconnu.
+
+»Quant au service de la voie, une circonstance toute fortuite l'a
+empêché de fournir à la justice les éclaircissements que celle-ci était
+en droit d'attendre de lui.
+
+»On sait quel orage s'est abattu, cette nuit, sur Paris entre une heure
+et demie et deux heures.
+
+»La violence de cet orage, qui n'a pas duré moins d'une heure, avait
+forcé les employés à se tenir dans les postes-abris qui leur sont
+assignés en cas de mauvais temps.
+
+»Ils n'ont donc pu rien voir.
+
+»Ils n'ont pu rien entendre.
+
+»Le bruit de la chute du corps, du haut du pont de l'Europe, a dû se
+perdre dans le fracas de la pluie qui tombait par torrents et du
+tonnerre qui ne cessait de gronder.
+
+
+=La machine du train 44=
+
+»Les roues des différentes machines, qui ont évolué dans la nuit sur la
+ligne de parcours où gisait le cadavre, ont été examinées avec soin.
+
+»A celles de la machine du train 44 adhéraient encore des fragments d'os
+ainsi qu'une touffe de cheveux d'un blond laineux,--les taches de sang,
+qui auraient dû accompagner ces fragments et cette touffe, n'ayant pu
+résister à l'action de l'averse.
+
+»Or, le train 44 arrive de Cherbourg à deux heures vingt-cinq.
+
+»On peut donc présumer que c'est à deux heures environ--c'est-à-dire au
+moment où l'orage atteignait à son paroxysme--que le personnage dont il
+s'agit, après avoir reçu le coup mortel sur le pont de l'Europe, a été
+projeté sur la voie du chemin de fer, par-dessus le parapet.
+
+
+=Les gardiens de la paix=
+
+»On nous demandera, non sans un semblant de logique:
+
+»--Que faisaient les gardiens de la paix chargés de surveiller le
+quartier, pendant que ce crime s'accomplissait sur la place de l'Europe?
+
+»Ici, certains de nos confrères ne manqueront pas de répéter que le
+corps des anciens sergents de ville pratique avec religion la
+philosophie péripatéticienne et professe une dévotion toute particulière
+pour la maxime: _Festina lente_...
+
+»Et nous savons des esprits chagrins qui profiteront de l'occasion pour
+réclamer une fois de plus la suppression de ces braves gens qu'il est si
+doux de contempler, arpentant le trottoir, causant deux par deux, trois
+par trois, de choses honorables, et présentant, comme l'a dit un
+écrivain célèbre, l'image consolante de cette suprême tranquillité qui
+est la récompense des justes aux Champs-Elysées de la Fable.
+
+»Pour notre part, nous nous bornerons à constater que les gardiens de la
+paix sont des mortels comme les autres, sujets aux fluxions de poitrine
+et aux rhumes de cerveau, et qu'il ne faudrait point blâmer outre
+mesure d'avoir cherché, en se réfugiant dans des coins, à se garer des
+formidables écluses ouvertes, cette nuit, sur leurs têtes.
+
+»Nous ajouterons que la place de l'Europe est un des endroits de Paris
+les plus dénués de surveillance.
+
+»On trouve bien des gardiens au bout de la rue de Londres.
+
+»On en trouve bien encore au bas de la rue de Rome.
+
+»Mais on n'en rencontre jamais, au grand jamais, sur la place de
+l'Europe.
+
+»Voilà comment un crime de la nature de celui qui nous occupe a pu se
+commettre à cent pas du poste de police de la rue de Vienne et du
+commissariat de police de l'impasse Tivoli.
+
+»Qui ne se rappelle, du reste, que l'effroyable boucherie de Troppmann
+eut lieu à une centaine de mètres de la caserne de gendarmerie de
+Pantin?
+
+
+=Les résultats de l'autopsie=
+
+»A midi, le funèbre colis était transporté à la Morgue.
+
+»A midi quarante-deux,--on voit que nous précisons,--le savant docteur
+Bonardel achevait de nouer son tablier pour procéder à l'autopsie.
+
+»Nous sommes heureux de pouvoir donner à nos lecteurs les conclusions de
+son rapport.
+
+»Après avoir constaté que le sujet porte à la partie gauche du thorax,
+entre la seconde et la troisième côte, à un centimètre environ du
+sternum, une plaie pénétrante, produite par une arme à lame mince et
+plate, qui est entrée dans la poitrine, y a déchiré le péricarde, ouvert
+le ventricule droit à son sommet, puis l'oreillette gauche et tranché
+l'artère pulmonaire transversalement, l'habile praticien constate:
+
+»Que cette plaie a suffi pour déterminer une mort foudroyante, comme il
+arrive par la rupture d'un anévrisme des veines caves inférieure et
+supérieure;
+
+»Qu'il résulte, en outre, de l'examen de l'estomac et du reste du corps,
+que ledit sujet venait de faire un copieux repas; qu'il devait se
+trouver sous l'empire d'une ivresse qui l'a empêché de se défendre;
+enfin, qu'il ne s'est écoulé qu'une somme de temps approximativement
+fort courte entre le moment de la chute et celui où le train 44 lui a
+écrasé la tête en passant.
+
+
+=Le champ des conjectures=
+
+»Il est constant que nous ne sommes pas ici en face d'un _fait divers_
+ordinaire.
+
+»Celui-ci, en effet, ne saurait être imputé à de vulgaires rôdeurs
+nocturnes.
+
+»Les bijoux retrouvés sur le mort en sont la preuve.
+
+»Ceux qui ont emporté la montre, s'ils étaient de simples bandits,
+n'auraient pas négligé la chaîne.
+
+»Non, l'auteur du crime de la place de l'Europe est un maître en science
+scélérate.
+
+»Il a tout ruminé, tout combiné, tout machiné avec un art mathématique,
+si l'on peut s'exprimer ainsi. Il a su se faire des auxiliaires de
+l'heure, de la nuit, de l'endroit! Il s'est fait des complices d'une
+machine inconsciente et des éléments déchaînés!
+
+»La pluie éloignait tous passants, tous témoins, comme le tonnerre
+empêchait de surprendre tout cri de détresse.
+
+»Ah! Cartouche et Mandrin étaient de bien naïfs coquins auprès de nos
+calculateurs modernes!
+
+»Comme celui-ci, par exemple, avait merveilleusement choisi le lieu où,
+pour la frapper plus sûrement, il amenait sa victime, les yeux bandés
+par l'ivresse!
+
+»Cette place de l'Europe, si peu fréquentée dans la journée, si
+solitaire le soir, si déserte la nuit! Pas une maison n'y ouvre sa
+façade. Le vide l'entoure de toutes parts. Au-dessous d'elle, la voie
+béante; la voie, avec son va-et-vient de trains montants et descendants
+dont les roues pulvérisent tout ce qu'elles rencontrent sur les rails!
+
+»Ah! notre assassin savait bien ce qu'il faisait, quand il
+précipitait--par l'une des ouvertures dont s'ouvrage le parapet de
+fonte--le pauvre diable qu'il venait de poignarder!
+
+»Les roues des trains allaient achever la besogne de l'arme homicide!
+
+»Le lendemain, on retrouverait le longs des rails des débris humains
+dispersés, méconnaissables...
+
+»Un déplorable accident, en vérité! Un ivrogne tombé du pont! Un
+voyageur tombé d'une voiture! Ces choses-là arrivent tous les jours.
+Tout était dit. On n'allait pas plus loin. L'opinion était égarée:
+l'impunité était conquise.
+
+
+=La préoccupation de l'assassin=
+
+»Celle-ci a été--avant tout--d'ensevelir à tout jamais dans des ténèbres
+impénétrables l'identité de sa victime.
+
+»C'est pour cela qu'il l'a dépouillée avec soin de tout ce qui pouvait
+contribuer à établir cette identité.
+
+»C'est ainsi que, s'il lui a laissé ses bagues aux doigts, ses diamants
+à la chemise,--des diamants qui auraient tenté des malfaiteurs de
+profession,--et sa chaîne à la boutonnière de son gilet, il a eu la
+précaution de lui enlever sa montre et de lui arracher la coiffe de son
+chapeau.
+
+»La montre pouvait porter le chiffre de son propriétaire, un numéro
+d'ordre, le nom d'un horloger.
+
+»La coiffe pouvait être historiée de l'adresse d'un chapelier.
+
+
+=La tâche de la justice=
+
+»Celle-ci a là, devant elle, un problème de haute algèbre criminelle
+dont un des termes lui manque pour travailler la solution.
+
+»En effet, pour déterminer la cause et le but du crime, pour en
+poursuivre et pour en atteindre l'auteur, il faut, dès l'abord, en
+connaître la victime.
+
+»Or, nous le répétons, la justice a affaire à un virtuose du mal. Un
+virtuose servi par les circonstances non moins que par ses propres
+combinaisons. La machine du train 44 a agi de concert avec lui. Le
+décapité ne parlera pas.
+
+»Tout Paris ira le voir à la Morgue. On multipliera les recherches. Mais
+les recherches demanderont du temps. Et, dans ces sortes de battues,
+chaque heure qui passe donne une sécurité au gibier et diminue les
+chances de la meute.
+
+»Bref, l'affaire finira par être classée. Nous avons tout lieu de le
+craindre. «Classée» est une expression de la langue administrative, qui
+fait vivre des centaines de plumitifs et remplit des milliers de
+cartons.
+
+»Classée l'affaire de la libraire de la rue Fontaine, l'affaire de la
+revendeuse de la rue Blondel, l'affaire de la fille de la rue
+Geoffroy-Marie, celle-ci assommée dans son arrière-boutique, celles-là
+poignardées, l'une sur le seuil de sa porte et l'autre dans sa chambre à
+coucher!
+
+»C'est-à-dire autant d'énigmes proposées par le crime à la police, et
+dont, malgré son œil de lynx, cette dernière n'a pas encore su
+éclairer les ténèbres, sonder la profondeur et déchiffrer le mot.»
+
+FIN DU PROLOGUE
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+LE VOL DU PAVILLON DU GARDE
+
+
+
+
+I
+
+LA FÊTE DES LOGES
+
+
+Parmi les Parisiens de Paris et de sa banlieue,--le reste de la France
+est la banlieue de Paris comme le reste de l'Europe est la banlieue de
+la France,--qui ne connaît la fête des Loges, en septembre, près de
+Saint-Germain?
+
+La fête des Loges est la rivale de celle--non moins populaire--de
+Saint-Cloud.
+
+Si Saint-Cloud a son parc aux ombrages alignés ainsi que des courtisans
+sur le passage du maître; s'il a son bassin, ses eaux jaillissantes, son
+château éventré, calciné par la guerre, dont les murs noircis et
+branlants jettent sur l'éclat criard des gaietés du présent l'ombre
+mélancolique des souvenirs du passé et, à travers la prose de nos
+réjouissances oublieuses, la poésie de la ruine, de la tristesse et de
+l'abandon,--Saint-Germain possède sa forêt: sa forêt profonde,
+merveilleuse, enchantée, avec ses grands hêtres, ses chênes énormes, ses
+bouleaux gigantesques, son tapis de mousse broché de fleurettes, ses
+fougères sous lesquelles on pourrait danser, quoi qu'en ait dit Alphonse
+Karr, et ses sentiers perdus sous des voûtes de feuillage dont la
+verdure, un peu sombre, commence à se plaquer, en automne, de teintes
+roussâtres et rouillées.
+
+Avec l'admirable terrasse qui y conduit, elle suffirait, cette forêt, à
+attirer la foule à la fête des Loges, si celle-ci n'avait pas ses
+cuisines en plein vent.
+
+Tenez, voici les broches, chargées de victuailles, qui tournent devant
+les foyers improvisés avec des briques et du bois de grume...
+
+Voici les oies, les canards, les poulets, les dindons, les gigots, les
+filets de bœuf, les fricandeaux hérissés de lard qui se dorent, en
+virant, à la flamme claire, vivace et sifflante, tandis qu'une sueur de
+graisse transpire de leurs flancs, qui fume et tombe en gouttes blondes
+dans la lèche-frite...
+
+Voici les casseroles qui ronronnent sur la braise, les ragoûts qui
+mijotent au milieu des épices, les goujons qui cabriolent dans la poêle
+et les pommes de terre--truffes du pauvre--qui pétillent, babillent et
+frétillent dans le saindoux en ébullition...
+
+Voici les chapelets d'andouilles, les guirlandes de jambonneaux, les
+astragales et les festons de saucissons; les pyramides de pains de
+quatre livres; les tables plantées sur l'herbe; le couvert rustique
+dressé sur les nappes de toile bise et le vin qu'on va tirer à même le
+tonneau...
+
+Quel spectacle prima jamais celui de ce Cocagne champêtre?...
+
+Et comme Paris-Gamache n'a garde de négliger cette occasion de célébrer
+ses noces avec dame Nature, de festoyer à ciel ouvert, de
+s'indigestionner de choses lourdes assaisonnées par le grand air, et de
+se griser de campagne, de coudées franches et de _piqueton_!
+
+ * * * * *
+
+C'était ce que venait de faire le couple que nous voyons sortir--un
+jeune homme et une jeune femme--de l'un de ces restaurants à
+claire-voie: monsieur, mâchonnant un cure-dent; madame, se léchant les
+babines.
+
+--Mazette! ai-je bien dîné! murmurait celle-ci. Non, vrai, mieux que
+chez moi quand je traite! Mieux que chez Bignon ou chez Voisin! Mieux
+qu'au café Anglais ou à la Maison-d'Or!...
+
+Son compagnon fit la grimace.
+
+--Eh bien! répliqua-t-il, tu n'es pas difficile!... Un poulet maigre
+comme un petit sujet de l'Opéra...
+
+--Et ce lapin sauté... Avec cette sauce canaille... On mangerait un
+huissier à cette sauce-là, mon cher!...
+
+--Peuh! une gibelotte qui a miaulé des duos d'amour sur les toits... Et
+la salade, parlons-en de la salade: huile à quinquet, laitue et
+poussière panachées!... Si encore on avait servi les chenilles à part!
+Quant au vin, du Bully de devant les fagots!...
+
+La jeune femme éclata de rire:
+
+--Ne fais donc pas tant ton Lucullus!... Comme si tu avais toujours vécu
+d'omelettes aux œufs de perroquet arrosées de liqueurs des Iles!...
+Te rappelles-tu le temps où nous étions si heureux de partager un cornet
+de _frites_--avec un verre de coco--sur le boulevard Rochechouart, avant
+d'entrer secouer nos puces à la Boule-Noire?
+
+ * * * * *
+
+Evidemment ces deux causeurs n'appartenaient pas au monde des bourgeois
+en promenade, des boutiquiers en frairie, des commis en goguette et des
+ouvriers en _riolle_, qui abondaient à la fête des Loges.
+
+Ils y étaient arrivés dans un «panier» attelé de quatre poneys
+microscopiques,--harnachés de pompons comme des mules espagnoles,--que
+la dame conduisait à grandes guides, et qu'elle avait laissés, à
+l'entrée de la pelouse, à la garde d'un groom à chapeau galonné, à
+redingote marron, à culotte de daim et à bottes à retroussis.
+
+L'équipage avait fait sensation.
+
+La dame n'avait pas moins de succès, à présent qu'elle marchait dans la
+foule, à côté de son cavalier.
+
+Une rumeur étonnée courait parmi les groupes, dont le flot s'ouvrait
+ainsi que devant une proue...
+
+Et un même nom émergeait de toutes les bouches:
+
+--Sergine Gravier!... Sergine Gravier!
+
+Chacun était curieux de voir de près la comédienne à la mode,--celle qui
+faisait tourner les têtes de toute une ribambelle de gentilshommes, de
+financiers, de diplomates et de princes régnants.
+
+Sergine Gravier était populaire.
+
+Populaire à la façon du casque de Mangin, du nez d'Hyacinthe, des
+diamants de la Duverger et des coups de g...osier de Thérésa.
+
+Au théâtre, elle avait _créé un genre_.
+
+Créer un genre dans l'opérette et la féerie,--qui constituent, à notre
+époque, le _summum_ de l'art dramatique,--c'est surpasser ses
+devanciers par des excès de bêtise tellement prodigieux que la postérité
+refusera d'y croire.
+
+Sergine n'avait pas sa pareille pour chanter--sans ombre de voix--les
+mélodies cochinchinoises dans lesquelles des compositeurs de talent,
+atteints d'aliénation mentale ou volontaire, enveloppent des vers qui
+semblent jaillis des égouts de Bicêtre ou de Charenton.
+
+Aussi, songez si tous ces promeneurs des Loges, qui ne l'avaient vue
+qu'à la scène, se montraient avides de l'examiner et de l'admirer.
+
+On admirait son museau chiffonné, doué de ce ragoût d'effronterie qui
+ravigote les hommes à l'instar d'un miroton, haut en poivre, élaboré sur
+le fourneau d'une portière.
+
+On admirait sa robe de foulard blanc à pois rouges, dont la jupe,
+collant aux hanches, dessinait--sans peur et sans reproche--ses jambes
+grêles, mais nerveuses, et dont le corsage s'ouvrait sur un plastron
+canotier à raies également rouges et blanches; le chapeau marin qui
+coiffait, ainsi qu'une casquette de gavroche, sa petite tête blonde et
+frisée, et les mignons souliers de cuir fauve à boucles d'argent, les
+bas de soie écarlate à coins brodés, qui achevaient de donner le cachet
+du théâtre à cette tenue de _waterwoman_ ou de joueuse de
+_lawn-tennis_.
+
+On admirait jusqu'à son compagnon.
+
+Ce dernier accusait environ la trentaine.
+
+Sa moustache rousse, aux crocs mousquetaires, formait un étrange
+contraste avec le noir d'ébène de ses cheveux.
+
+Grand, robuste, d'apparence soldatesque plutôt que militaire, d'une
+élégance de plus de recherche que de goût; le chapeau très brillant,
+légèrement planté sur l'oreille; une rosette de nuance indécise au
+revers de sa jaquette anglaise, hermétiquement fermée jusqu'à son petit
+col droit, triomphe de l'empois; jouant, d'une main, avec un jonc à
+pomme d'écaille et, de l'autre, se donnant quelque peine pour tirer de
+ses manches étroites les poignets de sa chemise aux larges boutons d'or,
+c'eût été certainement un fort joli garçon,--en dépit du monocle
+incrusté dans son orbite gauche,--si l'impudente fixité de sa prunelle
+n'eût communiqué à sa physionomie une expression désagréable.
+
+Il le savait sans doute; car un perpétuel sourire, rivé à poste fixe,
+s'efforçait de mitiger l'insolence et l'avidité du regard.
+
+Ce personnage affectait un ton, des allures et un langage d'une rondeur
+cavalière, d'une bonhomie dégagée et d'une belle humeur à outrance.
+
+A quiconque l'eût observé minutieusement, il eût cependant inspiré un
+sentiment de défiance.
+
+ * * * * *
+
+Une tablée d'ouvriers buvait de la bière sous une tente.
+
+L'ouvrier parisien fréquente le théâtre.
+
+Sur le passage du couple, on se poussa le coude:
+
+--C'est Sergine Gravier... L'actrice de la Renaissance... Celle qui joue
+dans _le Petit Marquis_, dans _la Petite Fiancée_ et dans
+_Viroflay-Virofla_...
+
+--Et le particulier, demanda un des buveurs, est-ce que c'est aussi un
+acteur?
+
+--Lui? répondit un autre. Pas du tout. Je le connais. C'est un ancien
+camarade.
+
+--Un camarade?... A toi?... Ce chevalier d'la gomme?...
+
+--Nous avons été à l'école ensemble... Lorsque sa mère tirait
+l'cordon... Rue de la Goutte-d'Or, à la Chapelle...
+
+--Mon vieux Moufflet, repartit un troisième, t'as un hanneton dans la
+rétine. Moi aussi, je le remets, l'oiseau. C'est un individu dénommé
+Marignan...
+
+--Marignan? opina un monteur en bronze qui avait de l'érudition, c'est
+pas un nom d'homme, ça: c'est un nom de bataille.
+
+--C'est possible; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai travaillé
+pour lui... Nous avons posé du papier dans son appartement... Un
+_gourbi_ qui ressemble à celui d'une cocotte...
+
+--Moi, insista Moufflet, je soutiens que c'est Clergeau: Isidore
+Clergeau... Le fils à la mère Clergeau... La veuve d'un tailleur à
+façon...
+
+--Est-il entêté, c't animal-là!... Quand j'te récidive que c'est moi que
+l'patron a envoyé lui porter sa note... A preuve qu'il m'a allongé deux
+_roues de derrière_ de pourboire...
+
+--Je ne vas pas à l'encontre; cependant...
+
+Le monteur en bronze intervint:
+
+--La paix, mes enfants! Pas de crucherie. Moufflet pourrait avoir
+raison; mais Soriot n'a peut-être pas tort. L'empereur s'est appelé
+Bonaparte, avant de s'appeler Napoléon...
+
+On déclara à la ronde:
+
+--Un _chouette_ mâle!... Et _rupin_!... Ça doit changer de chemise
+plusieurs fois par semaine...
+
+--Et son chapeau reluit si tellement, qu'il n'y a vraiment pas moyen de
+le fixer sans lunettes bleues.
+
+--Sûrement qu'il a un métier où l'on _étouffe de la braise_...
+
+Soriot haussa les épaules:
+
+--Un métier?... Avez-vous fini?... Il est assez bel homme pour s'en
+passer!
+
+Il y eut un silence. La coterie réfléchissait. Quand elle eut compris,
+ce fut une explosion:
+
+--Ah! _mince_! N'en faut pas! A Chaillot!
+
+--Fripouille et Cie!
+
+--Eh bien, j'en retiens des petits, du coco, pour les exposer sous un
+globe à seule fin de n'en pas perpétuer l'espèce!
+
+Soriot était un colleur de papier avancé et sceptique.
+
+Il regarda ses interlocuteurs avec une ironique commisération.
+
+Puis il laissa tomber ces mots:
+
+--Mes petits, vous n'êtes pas dans le mouvement. Votre indignation
+humilie le genre humain. Plongez-la dans l'ombre des nuits et faites
+servir un autre moss. Celui-ci ne vaut rien. Il est toujours vide.
+
+
+
+
+II
+
+LA FRATERNITÉ DU CIGARE
+
+
+Pendant ce temps, celui qui était l'objet de cette conversation
+continuait paisiblement sa promenade à travers la fête, en compagnie de
+Sergine Gravier.
+
+A un moment, il tira de sa poche un élégant porte-cigares,--ivoire et
+argent niellé,--dans lequel il choisit avec soin un _breva de calidad_.
+
+Ensuite, s'adressant à l'actrice:
+
+--Vous permettez, n'est-ce pas, chère? Ordonnance de mon médecin.
+Habitude hygiénique. En outre, souverain pour la digestion du balthasar
+agreste, substantiel--et déplorable--que nous venons de nous offrir dans
+cette gargote rurale.
+
+Il se fouilla de nouveau; puis, avec un mouvement de désappointement:
+
+--Allons, bon! ces choses-là n'arrivent qu'à moi...
+
+--Quoi donc? s'informa sa compagne.
+
+--Ma boîte de bougies algériennes que j'ai oubliée ou perdue...
+
+--Eh bien, vous en serez quitte pour demander du feu au premier fumeur
+que vous rencontrerez...
+
+--C'est ce que je vais faire, en effet... Et parbleu! je suis servi à
+souhait... Ce quidam avec cette pipe...
+
+Deux adolescents en blouse blanche, coiffés de casquettes de soie noire
+haut pontées, venaient en sens inverse de nos promeneurs et
+s'apprêtaient à les croiser.
+
+Chacun d'eux avait au bec une _bouffarde_ d'un calibre respectable.
+
+Chacun d'eux, en outre, était flanqué de l'une de ces demoiselles
+auxquelles S. E. le préfet de police a octroyé l'autorisation d'embellir
+le destin des mortels généreux.
+
+Le cavalier de Sergine reprit:
+
+--Ces jeunes messieurs ne me semblent pas appartenir au monde du
+faubourg Saint-Germain... Marchez toujours... Je vous rejoins aussitôt
+allumé.
+
+Il arrêta les deux fumeurs:
+
+--Citoyens, sans vous commander...
+
+L'un des «citoyens» se détacha de son camarade et des donzelles, et
+tendant sa pipe au réquérant:
+
+--Avec plaisir, bourgeois.
+
+Ils étaient face contre face.
+
+Le «bourgeois» questionna rapidement à voix basse:
+
+--Quelles nouvelles?
+
+--Les acquéreurs des coupes ont réglé ce matin.
+
+--A quel chiffre s'élève la somme?
+
+--A vingt mille _balles_.
+
+--Bravo!... L'argent n'est pas sorti des mains du garde général?
+
+--Non: j'ai fait bavarder les _larbins_ du château: le marquis et son
+intendant ne reviendront qu'après-demain.
+
+--Alors, c'est demain qu'il faudra agir. Rendez-vous à minuit, devant la
+dernière maison de Carrières, sur la route de la forêt. Je commanderai
+l'expédition.
+
+Il fit mine d'abandonner son interlocuteur; mais celui-ci, le retenant:
+
+--Pardon, m'sieu Marignan, c'est qu'il y a autre chose...
+
+--Qu'est-ce encore? Parle vite. Je suis pressé.
+
+--Il y a que le magot est dans un secrétaire du rez-de-chaussée du
+pavillon... Le Rouquin qui a _filé_ notre homme jusqu'à chez lui, l'a
+vu, par une fenêtre ouverte, y enfermer les sacs à double tour...
+
+--A merveille: on ira droit à ce nid charmant, et l'on ne s'amusera pas
+à détériorer le reste du mobilier...
+
+L'autre se gratta l'oreille:
+
+--Nonobstant, ça ne marchera pas sur des roulettes...
+
+--Comment?...
+
+--Il y a le locataire du pavillon, le dépositaire du magot, le garde
+général enfin...
+
+--Après?...
+
+--Un lapin solide... Méfiance!... On dirait d'un ancien troupier... Qui
+n'a pas l'_onglée aux quinquets_ (froid aux yeux), je vous en signe mon
+billet...
+
+A quelques pas de là, Sergine Gravier mordillait avec impatience le
+manche de corail de son ombrelle.
+
+--Quand vous aurez fini, _my dear?_ fit-elle en élevant la voix.
+
+--Je suis à vous à l'instant, répondit Marignan.
+
+Ensuite, revenant à son interlocuteur:
+
+--De sorte, mon compère?...
+
+--De sorte, déclara ce dernier résolument, que, si nous ne sommes que
+nous trois,--le Rouquin, vous et moi,--pour tenter l'aventure, nous
+pouvons nous fouiller: ce ne sera pas le poids des _monacos_ de M. le
+marquis qui défoncera jamais nos poches.
+
+Marignan haussa les épaules:
+
+--Mon cher Bijou-des-Dames, dit-il, vous êtes un niais...
+
+--Hein?...
+
+--Pensez-vous qu'une affaire puisse ne pas réussir quand je mets la main
+à la pâte?...
+
+--Mais...
+
+--Assez! Je ne tolère aucune observation de la part d'un subalterne.
+Cependant, comme je suis bon prince, je consens à vous rassurer...
+
+--Ah!
+
+--On ne se servira que pour faire le guet de vous et de votre
+camarade...
+
+--Bah!...
+
+--C'est moi qui me charge du reste, aidé de quelques auxiliaires qui ont
+ce que vous n'avez pas: de l'énergie et du biceps.
+
+Un assez laid coquin, somme toute, que ce Bijou-des-Dames, en dépit de
+ce sobriquet galant, imagé et caractéristique, mais désobligeant pour le
+goût de celles qui l'avaient motivé.
+
+Un air d'énervement, de _flemme_, répandu sur des traits exténués, pâlis
+et vieillots. Les tibias en fuseaux, les bras minces comme des
+allumettes, la poitrine rentrée, les épaules tombantes, le nez camard,
+le menton glabre, l'œil éteint, il semblait n'avoir pas vingt-quatre
+heures devant lui. Un «petit crevé» de barrière.
+
+Il baissa la tête sous les paroles de son interlocuteur.
+
+Ensuite, hasardant une dernière objection:
+
+--Les sacs seront lourds à déménager...
+
+--On aura une voiture.
+
+--Les portes et les volets de la maison sont épais et ferrés à soutenir
+un siège...
+
+--On nous les ouvrira...
+
+--Est-ce possible!
+
+--Nous avons des intelligences dans la place.
+
+ * * * * *
+
+Marignan avait rejoint l'actrice.
+
+Celle-ci le querellait à bouche que veux-tu:
+
+--Eh bien, vous êtes encore gentil!... Si c'est pour me lâcher pour de
+pareils goussepins que vous m'avez amenée à la fête des Loges!... Voilà
+une heure que je m'égosille à vous appeler!
+
+--Vous avez eu tort, ma mignonne, repartit le jeune homme avec flegme.
+Moi, d'abord, je suis comme le chien de Jean de Nivelle... L'esprit de
+contradiction... A la Chambre, j'aurais été de l'opposition quand
+même... Et puis, la conversation de ce jeune voyou était des plus
+intéressantes. Une vraie gazette. Un feuilleton parlé sur les théâtres
+de la foire... Entre autres curiosités, il m'a signalé une belle
+fille...
+
+--Une belle fille?...
+
+--Qui mériterait, dit-il, d'attirer tout Paris, si elle travaillait aux
+Folies-Bergère, à l'Eldorado ou à l'Alcazar, au lieu de s'exhiber parmi
+les sociétaires de ces baraques...
+
+--Vraiment!... Une étoile, alors: comme moi!... Et dans quel genre?...
+
+--Il paraît qu'elle tire l'épée comme Saint-Georges, comme la chevalière
+d'Eon, comme mademoiselle Jean-Louis... Un Lagardère en jupon... Aussi
+l'a-t-on surnommée la filleule de ce dernier...
+
+--Un pareil enthousiasme... Sans l'avoir vue... Pour cette tricoteuse de
+lame...
+
+Marignan ne répondit pas. Il semblait occupé à lisser sa moustache avec
+la pomme d'écaille chiffrée d'or de sa canne. Mais ses yeux cherchaient
+quelque chose dans la foule.
+
+Cette foule avait fourmillé toute la journée au milieu de ces rues de
+toiles et de planches, ivre de bruit, de mouvement et de plaisir.
+Maintenant, la nuit tombait. Les groupes s'agrégeaient,
+s'épaississaient, formaient gâteau. Echoppes et spectacles
+s'illuminaient. Les clameurs se croisaient avec une violence inouïe.
+Les tambours roulaient, les grosses caisses tonnaient, les castagnettes
+claquaient, les clarinettes gloussaient, les ophicléides mugissaient,
+les porte-voix beuglaient, les gongs tintaient, les machines à vapeur
+sifflaient!...
+
+L'annonce, l'_invite_, le _pallas_, pour parler comme on parle en foire,
+sévissaient, hennissaient, glapissaient, rugissaient:
+
+--Prenez, prenez, prenez vos billets!...
+
+--On entre!... On commence!... On lève le rideau!...
+
+--La représentation du soir, dédiée aux familles!...
+
+--C'est l'instant où les animaux vont dévorer leur nourriture!...
+
+--Au manège!... On n'attend pas!... Il n'y a plus que six places; mais
+ce sont les meilleures!
+
+Au milieu de ce tumulte, Sergine se pencha vers son cavalier:
+
+--Vous ne dites plus rien... Vous êtes tout _chose_... Savez-vous de
+quoi vous avez l'air?
+
+Un nuage de vague inquiétude assombrit le front du jeune homme.
+
+Sa compagne continua:
+
+--D'un particulier qui médite un mauvais coup.
+
+--Moi?
+
+--Oui: tu rumines de me tromper.
+
+--Oh!
+
+--Avec cette maîtresse d'armes peut-être!
+
+Un moment, Marignan avait pâli.
+
+Il souriait franchement désormais.
+
+--Me commettre avec une saltimbanque! déclama-t-il avec une emphase
+indignée. Sergine, vous me blessez dans toutes mes pudeurs! Quand, la
+semaine passée, j'ai refusé de rompre le lien qui nous enchaîne, pour
+suivre à Trouville Félicité Dragon, des Bouffes, à qui le prince
+Boruskine a laissé, en partant, pour deux cent mille roubles de
+diamants!
+
+--Félicité Dragon!... Est-il possible!... Une créature si maigre et si
+rembourrée de coton, que, quand elle pousse une note avec sa voix
+pointue, il semble que c'est un clou qui sort d'un canapé!
+
+--Précisément. Elle m'a écrit. J'ai ses lettres... Je te les montrerai;
+mais à une condition: c'est que tu ne les déchireras pas... Que diable!
+ça peut servir plus tard.
+
+L'actrice, subitement radoucie, le considéra avec une sorte
+d'admiration:
+
+--Toi, reprit-elle, tu es encore plus pratique que je le croyais...
+Aussi je t'adore, va!... Je t'adore!
+
+Elle ajouta entre chien et loup:
+
+--C'est si bon de se mépriser réciproquement, lorsque les autres vous
+méprisent!... Ne te fâche pas!... Tu me comprends, hein?
+
+Marignan ne l'entendit pas ou ne fit pas semblant de l'avoir entendue.
+
+Il paraissait avoir enfin découvert ce dont il était en quête.
+
+Car il murmurait à part lui:
+
+--Je crois que voici mon affaire.
+
+
+
+
+III
+
+LE THÉATRE DES DISLOCATIONS-AMUSANTES
+
+
+Il n'y a pas, à la fête des Loges, que des cuisines et des buvettes.
+
+Il y a les _pavés_ de Dijon et les _nonnettes_ de Reims; les
+_berlingots_ d'Afrique; les dattes débitées par un Abencérage de la
+Courtille; toutes les variétés de pâtes fermes; le coco laxatif, le
+cidre pour déterger et le _sirop de Calabre_ aussi «bénin, bénin, bénin»
+que les remèdes à aiguille dont les matassins de Molière poursuivent M.
+de Pourceaugnac.
+
+Il y a les tirs aux pigeons et aux macarons, la toupie hollandaise et le
+billard chinois, la roulette hydraulique et le _Massacre des
+Innocents_:
+
+--Demandez douze balles pour un sou!
+
+Il y a des carrousels, des escarpolettes, des vélocipèdes, des pétards,
+des mirlitons, des bals, des concerts, des boutiques, des fleurs en
+papier, des trompettes en carton, de la porcelaine en faïence et de
+l'argenterie en maillechort:
+
+--La partie, messieurs! La jolie partie!
+
+--La vente, mesdames! Voyez la vente!
+
+Il y a,--enfin et surtout,--il y a la _Banque de France_.
+
+Expliquons-nous:
+
+Il ne s'agit pas ici de cette masse de pierres de taille, blindée de fer
+à l'intérieur, qui arrondit, entre la place des Victoires, le
+Palais-Royal et la rue Neuve-des-Bons-Enfants son abdomen farci de
+trésors.
+
+Non: la _banque_ de nos foires et de nos fêtes a la Cour-des-Miracles
+pour bouge paternel. Sur son fumier, à défaut de perles, les grègues
+lézardées de Villon ont laissé fuir des étoiles. Callot a fixé son image
+sur des cuivres vaillants; Scarron s'est fait son historiographe,--et
+l'auteur du _Misanthrope_ l'a honorée un moment de son illustre
+compagnie, alors qu'il courait en province le guilledou de la jeunesse.
+
+Cette _banque_--qui a l'immortel Bilboquet pour régent et pour
+gouverneur--se compose des successeurs des Bouthors, des Laroche, des
+Cocherie et des frères Grégoire: écuyers, physiciens, prestidigitateurs,
+équilibristes, funambules, montreurs d'animaux savants, propriétaires de
+ménageries et de «salons de cire» se recommandant, non plus de l'honnête
+Curtius, mais du grand puffiste Barnum.
+
+Elle comprend pareillement les somnambules extra-lucides, les hercules
+du Nord, les jongleurs indiens, les avaleurs de sabres, les veaux à deux
+têtes, les albinos, les crocodiles, les monarques sauvages détrônés et
+chargés de chaînes par des marins indélicats, la _Tentation de saint
+Antoine_, la «suspension éthéréenne», le géant belge, l'homme-chien, la
+femme incombustible, le pédicure du gouvernement, la charmeuse de
+serpents, la naine qui touche du piano et la jeune personne, abondamment
+nourrie, dont le mollet mesure quatre-vingts centimètres:
+
+--Dix-sept ans! Deux cents kilogrammes! Des attraits supérieurs à son
+poids!
+
+ * * * * *
+
+Marignan n'avait fait arrêter sa compagne devant aucun de ces «gros
+bonnets» de la _banque_, qui, habillés de noir et cravatés de blanc,
+ainsi que des notaires, donnant la main à une danseuse aussi court vêtue
+qu'à l'Opéra et entourés d'une armée de figurants à manteaux de pourpre
+et à casques d'or, s'avançaient sur «le perron» de leur loge,
+resplendissante de gaz, pour saluer le public:
+
+--Mesdames et messieurs...
+
+Car ils disent _mesdames_ avant _messieurs_, de même qu'à la
+Comédie-Française ou à l'Odéon!
+
+Non: le jeune homme avait conduit la jeune femme à travers les
+installations sommaires reléguées en seconde ligne: Caraïbes qui
+croquent des cailloux, phoques qui prononcent _papa_, _maman_, caniches
+qui trichent aux dominos et cabanes, percées de trous ronds, où l'on
+voyage pour deux sous dans les cinq parties du monde.
+
+Il y avait là, construite de planches mal jointes et de toiles
+rapiécées, une baraque d'un aspect misérable qui ne prévenait point en
+sa faveur.
+
+Pourtant un tableau remarquable lui servait d'enseigne,--un tableau
+flambant neuf, qui se divisait en deux parties coloriées avec une égale
+véhémence:
+
+La première représentait une virago, en costume polonais, maintenant sur
+son épaule, comme un fusil, une pièce d'artillerie, plus monstrueuse
+qu'un krupp, qui vomissait un flot de mitraille au milieu d'une gerbe de
+flamme et d'un panache de fumée;
+
+Dans la seconde, une fillette de taille minuscule, avec une robe courte,
+un pantalon à l'enfant et de longs cheveux tombant en nattes sur le dos,
+plantait bravement un fleuret dans le nombril d'un tambour-major trois
+fois plus grand qu'elle,--et ce, devant un aréopage de militaires de
+toutes armes, au-dessus desquels se déroulait une banderole avec cette
+légende:
+
+ THÉATRE DES DISLOCATIONS-AMUSANTES
+
+ SOUS LA DIRECTION DES FRÈRES SNAIL
+
+ ACROPEDESTRIANS DE LA COUR DE LONDRES
+
+ AUJOURD'HUI ET JOURS SUIVANTS
+
+ LES DÉBUTS DE M^{LLE} FINE-LAME
+
+ DITE
+
+ LA FILLEULE DE LAGARDÈRE
+
+ PROFESSEUR DE POINTE, CONTRE-POINTE
+ BOXE ANGLAISE, ADRESSE FRANÇAISE, CANNE, CHAUSSON, BRIQUET
+ ET AUTRES ARTS D'AGRÉMENT ET DIVERTISSEMENTS DE SOCIÉTÉ
+ BREVETÉ DE S. T. G. M. LA REINE VICTORIA,
+ DE S. A. R. LE PRINCE DE GALLES ET DE PLUSIEURS MAITRES
+ ET PRÉVOTS DE LA GARNISON DE PARIS.
+
+Sur la galerie extérieure de cet établissement, une demi-douzaine de
+lampions fumeux éclairaient:
+
+Trois hommes,--_en collant_ de coton couleur chair et en caleçon de
+velours usé,--soufflant, le premier dans une trompe de chasse, le second
+dans un cornet à bouquin et le troisième dans un trombone;
+
+Un paillasse qui battait du tambour;
+
+Une grosse femme qui frappait à tour de bras sur une plaque de tôle
+agencée pour remplir l'office de tam-tam;
+
+Et une jeune fille qui avait l'air de rêver.
+
+Le paillasse était franchement laid.
+
+Il avait des rides sous son fard et des cheveux gris sous sa perruque.
+
+C'était un ancien second prix de tragédie au Conservatoire. Sa fidélité
+au culte de l'alexandrin classique l'avait perdu. S'il se fût seulement
+décidé, avec sa figure macaronique, à jouer les queues-rouges de la
+farce, il eût certainement partagé les triomphes des Alcide Tousez et
+des Grassot...
+
+Maintenant, sous le costume traditionnel de Jocrisse,--la veste
+écarlate, la culotte jaune serin, les bas chinés, la tignasse d'étoupes
+à la queue en trompette et le tricorne surmonté de papillons de papier
+se balançant au bout de deux fils de laiton,--il avait charge
+d'entretenir la gaieté française par des coqs-à-l'âne d'un crétinisme
+désespérant.
+
+On le rétribuait, en outre, d'une façon insuffisante, pour recevoir des
+coups de pied toujours adressés au même endroit.
+
+La grosse femme avait un dolman de hussard, une jupe de tarlatane
+enguirlandée de roses, des bottes à l'écuyère et un schapska de lancier
+de l'ex-garde.
+
+Par intervalles, elle abandonnait sa plaque de tôle pour emboucher un
+porte-voix et jeter le cri sacramentel:
+
+--Le monde!... Le monde!... Suivez le monde!
+
+Mais le monde se faisait prier.
+
+Le monde va aux établissements qui payent de mine.
+
+Devant le théâtre des _Dislocations-Amusantes_, il n'y avait guère
+qu'une douzaine de paysans des environs, une demi-douzaine de pioupious
+du camp voisin et deux cavaliers du régiment de chasseurs en garnison à
+Saint-Germain.
+
+Il y avait aussi Sergine Gravier et son compagnon.
+
+Toutefois, ce n'était pas sans peine que l'actrice avait consenti à
+faire halte devant ce _bouiboui_ délabré.
+
+--Comment! s'était-elle écriée, c'est là-dedans que nous allons
+entrer?... Eh bien! mon bon, c'est à mon tour de dire que vous n'êtes
+pas difficile... Ou il faut que vous en teniez plus que de raison pour
+cette filleule de Lagardère...
+
+--Pour sa personne, pas le moins du monde, répondit Marignan avec
+sérénité. Pour ses talents, c'est différent. Je suis un friand de la
+lame. Depuis des années, je pratique toutes les salles d'armes de
+Paris, et je ne serais pas fâché de m'assurer comment se comporte,
+l'épée à la main, un des représentants de ce sexe dont j'ai en vous l'un
+des plus séduisants échantillons...
+
+--Mais pourtant...
+
+Le regard et le ton du jeune homme devinrent froids et impérieux:
+
+--Ma chère Sergine, prononça-t-il nettement, voilà une conjonction et un
+adverbe, ce _mais_ et ce _pourtant_, qui font terriblement grimacer la
+bouche d'une jolie femme...
+
+Je vous engage à vous y reprendre à deux fois avant de les introduire
+dans la conversation...
+
+Il me plaît d'assister à la représentation que vont donner ces braves
+gens, et j'y assisterai avec vous ou sans vous. Nous ne sommes pas liés,
+que je sache, par l'écharpe de M. le maire. Partant, chacun pour
+soi,--et le diable pour tous!...
+
+Ne me contraignez pas à vous remémorer que Trouville--séjour
+enchanteur--n'est pas à beaucoup plus d'un louis de Paris, et que, toute
+capitonnée que la prétendent des langues évidemment trempées dans le suc
+du mancenilier, Félicité Dragon ne me semble point démériter des
+attentions d'un galant homme.
+
+
+
+
+IV
+
+SUIVEZ LE MONDE!
+
+
+La fillette qui formait l'objet de ce débat se tenait, entre le
+paillasse et la princesse polonaise, sur la galerie du théâtre des
+_Dislocations_.
+
+La _Filleule de Lagardère_ avait dix-sept ou dix-huit ans.
+
+Ses traits, sculptés avec vigueur,--et pourtant délicats et
+doux,--parlaient de vaillance hautaine par les courbes de leur contour
+aquilin.
+
+Son front, coiffé d'une merveilleuse chevelure châtain foncé, eût porté
+sans faiblir une couronne royale.
+
+Il y avait des rayons soudains et profonds dans ses grands yeux d'un
+bleu obscur, qu'ombrageait l'arc délié de ses sourcils, plus noirs que
+le jais.
+
+Lacée dans son gilet d'armes de peau de chamois, qui lui faisait comme
+une cuirasse, sa taille robuste et découplée rappelait celle que les
+Circassiennes obtiennent en s'emprisonnant, dès un âge tendre, dans une
+ceinture que le développement de leur corps seul doit briser.
+
+Et, sous le maillot poudré de paillettes, ses jambes réunissaient le
+triple caractère de force, d'élégance et de souplesse des formes de
+l'éphèbe, pantalonné de rouge, qui casse sur son genou la baguette
+symbolique, dans le tableau de Raphaël, le _Mariage de la Vierge_.
+
+Etrangère à ce qui l'entourait, elle laissait glisser un regard
+indifférent et vague sur les curiosités qui convergeaient vers elle.
+
+L'une de ses mains jouait machinalement avec une rose sauvage qu'elle
+avait cueillie, le matin, dans la forêt; l'autre s'apprêtait à tirer le
+cordon qui devait mettre en branle la cloche destinée à fournir sa note
+dans le charivari à piper les badauds: des mains qu'eût signées Pradier,
+le dernier des Grecs.
+
+Pour le moment, le charivari se taisait.
+
+Le paillasse _tournait le compliment_.
+
+_Tourner le compliment_, c'est prononcer le discours préliminaire qui
+invite les populations à se précipiter dans la baraque.
+
+L'ancien second prix du Conservatoire avait commencé par annoncer les
+exercices de la _Femme-Canon_.
+
+Il achevait de _bonimenter_ ainsi les mérites de la _Filleule de
+Lagardère_:
+
+--Honneur au sexe! Respect aux maîtres! La jeune personne ci-incluse a
+été diplômée _prévôte_ par la plupart des têtes couronnées de l'Europe.
+On n'a jamais rien vu d'analogue sur la terre depuis la fameuse _botte
+de Nevers_ jouée plus de trois cents fois de suite par m'sieu Mélingue à
+la Porte-Saint-Martin! Jamais! Jamais!! Jamais!!!
+
+C'est la dernière, l'unique, l'irrévocable représentation de la
+soirée!...
+
+S'il y avait, dans l'estimable société, des amateurs pour faire assaut,
+qu'ils se présentent sans affront!...
+
+A la latte, à l'espadon, au bancal, au bâton, mademoiselle
+Fine-Lame--que voici--se charge de les démolir en moins de temps qu'il
+n'en faudrait pour souffler une chandelle des six!...
+
+Par la réciproque, à celui qui serait assez _mariolle_ pour la toucher,
+on offrirait cinquante mille francs--au choix--ou un lapin...
+
+_Un lapin!_... UN LAPIN!... UN LAPIN!
+
+ * * * * *
+
+Tout héroïsme obtient sa récompense.
+
+Quand l'orateur s'arrêta, épuisé,--car il débita encore nombre d'autres
+choses pleines d'éloquence,--Sergine Gravier et Marignan montaient
+l'escalier qui conduisait au «bureau» du théâtre.
+
+Les deux cavaliers du régiment de chasseurs les suivirent avec
+résolution.
+
+Les cinq ou six soldats de la ligne se consultèrent incontinent. Partout
+où va la cavalerie, l'infanterie doit aller sans peur. Ils emboîtèrent
+le pas aux chasseurs.
+
+La musique éclata. Les trois hercules enflaient leurs joues, comme des
+Tritons, dans leurs instruments de cuivre. Le paillasse tapait sur sa
+caisse des roulements frénétiques. La Polonaise poussait des rauquements
+de tigresse dans son porte-voix:
+
+--Le monde!... Le monde!... Suivez le monde!
+
+Et, de tous les côtés, les moutons de Panurge accouraient.
+
+En moins de cinq minutes, la baraque fut remplie.
+
+ * * * * *
+
+La représentation marchait à souhait.
+
+Les frères Snail,--directeurs-propriétaires de l'établissement,--avaient
+donné les premiers:
+
+Tom avait porté entre ses dents une grappe de poids de fort calibre,
+jonglé avec des obus et fait tenir une roue de fardier en équilibre sur
+son menton; Bob s'était «désossé» au point d'entrer dans un baril qui
+n'était guère plus gros que celui d'une cantinière; Jack, enfin, n'était
+pas tombé une seule fois du trapèze sur lequel il «voltigeait»
+lourdement.
+
+Mademoiselle Fine-Lame occupait le milieu du spectacle, qui se terminait
+par les exercices de la _Femme-Canon_.
+
+La jeune fille s'avança donc sur le bord de «la scène», dont le
+parcimonieux éclairage la frappa d'aplomb.
+
+Elle avait piqué dans ses cheveux la rose avec laquelle elle badinait un
+instant auparavant.
+
+Son visage disparaissait sous le treillage de son masque de salle. Sa
+main droite se perdait dans un gant d'armes à parement de cuir. A la
+lueur des rares quinquets qui servaient de rampe et de lustre au théâtre
+des _Dislocations-Amusantes_, son corps se détachait en sveltesse et en
+vigueur comme une statue de la Force et de la Jeunesse.
+
+Le paillasse la suivait, chargé d'une brassée de fleurets.
+
+Il tira sa révérence au public et déclama d'un ton goguenard:
+
+--A toi, à moi la paille de fer! Voilà les outils. Qui en veut? Qui
+brûle de pousser sa pointe avec ce phénomène vivant? Allons, messieurs
+les militaires, ne parlez pas tous à la fois!
+
+ * * * * *
+
+Nous avons indiqué que, parmi «messieurs les militaires», il y avait
+deux cavaliers de l'un des régiments de chasseurs en garnison à
+Saint-Germain.
+
+Entrés des premiers, derrière Sergine et Marignan, ils se
+trouvaient--naturellement--au premier rang à côté de l'actrice et de son
+compagnon.
+
+C'étaient deux simples soldats: l'un, déjà vieux; l'autre, encore tout
+blanc-bec.
+
+Celui-ci faisait évidemment son apprentissage du métier.
+
+Celui-là avait sur sa manche les trois chevrons qui constituent une
+quinzaine d'années de service.
+
+Le conscrit appartenait, sans aucun doute, à la classe de ces fils de
+famille qui ont fourni à feu Bayard le sujet d'une si amusante comédie.
+
+On le reconnaissait à la délicatesse de ses extrémités et à l'élégance
+de sa tenue, dans certaines parties de laquelle la _fantaisie_, en dépit
+du règlement, se substituait à l'_ordonnance_: à la coupe de son dolman
+et de son pantalon, à la finesse de ses gants et de ses bottes, au col
+de chemise qui émergeait de sa cravate d'uniforme, ainsi qu'au mouchoir
+de batiste dont le coin sortait de sa poche, brodé d'un chiffre et
+d'armoiries.
+
+Ce n'était pourtant pas un de ces _gommeux_ de l'armée qui apportent
+sous les drapeaux, dans leur année de volontariat, l'air ennuyé,
+outrecuidant, abêti ou poseur qu'ils ont traîné dans tous les cabarets
+du boulevard.
+
+Il y avait en lui quelque chose de très décidé, de très mâle et de très
+ferme.
+
+Sous ses cheveux, taillés en brosse, qui dessinaient leurs pointes sur
+son front, ses traits réguliers reflétaient le courage et la loyauté.
+
+Sous les poils blonds de sa moustache follette, son sourire respirait
+une franchise sans bornes et une gaieté sans nuages,--la franchise et la
+gaieté que dégageait pareillement la prunelle gris clair de ses yeux,
+absorbés, pour l'instant, dans la contemplation de la _Filleule de
+Lagardère_.
+
+Son camarade confinait à l'âge de la retraite.
+
+Sec, solide, basané,--un petit œil éveillé papillotant à l'ombre d'un
+sourcil farouche,--le nez, couleur de guigne, trahissant éloquemment les
+coups de soleil de l'Afrique et du trois-six, et, sous ce nez, deux
+touffes de crins, hérissés, enveloppant la bouche et rejoignant une
+barbiche qui commençait à s'argenter, il rappelait les troupiers de
+Charlet et de Raffet; et la balafre, dont se zébrait une de ses joues,
+attestait que ce n'était point derrière le poêle de la cantine qu'il
+avait gagné les médailles qui lui décoraient la poitrine.
+
+Quand le paillasse eut fini de débiter son _pallas_, le jeune homme
+poussa du coude le grognard:
+
+--Népomuc? dit-il à voix basse.
+
+--Présent. _Qu'ès aco_, mon fils?
+
+--Veux-tu me rendre un service et me causer un plaisir?
+
+--Un service? Un plaisir? Dix, vingt, trente, de services, et autant de
+plaisirs! Toutes fois et quantes si c'est que j'en ai l'omnipotence
+invétérée, impromptue et incombustible.
+
+A l'escadron, Népomucène Briquet (Népomuc par abréviation) passait pour
+manier la parole avec une facilité à nulle autre seconde.
+
+Il est certain que sa façon d'amalgamer dans les phrases toutes les
+expressions qui lui venaient à l'esprit n'était point le privilège du
+commun des mortels.
+
+Son compagnon se pencha et lui murmura quelques mots à l'oreille.
+
+Le vieux soudard fit un soubresaut.
+
+--M'aligner avec cette amazone! s'écria-t-il joyeusement. Nom d'un
+cœur! j'y pensais, subrepticement parlant!...
+
+--En vérité?
+
+--A preuve que je me roucoulais, dans mes fortifications intérieures:
+«Est-ce qu'ici, tant que nous sommes, il ne se trouvera pas un quidam
+pour lui river son clou, à cette péronnelle, et pour l'empêcher de
+mécaniser le sexe noble, en lui administrant une brûlée instantanée,
+subsidiaire et péremptoire?» Mais, du moment, fanfan, que c'est aussi
+ton idée...
+
+Il se leva, et interpellant le paillasse:
+
+--Holà! hé, mal peigné! un masque, un gant et un fleuret! On va se
+dérouiller les charnières. Et ta particulière n'a qu'à bien se tenir...
+
+Puis, débouclant son sabre, le déposant sur le banc et s'adressant à son
+jeune camarade:
+
+--L'épée est à ceux qui ont du poil sous le piton. Les dames ont reçu le
+don de l'amour et du ménage. Nous allons ôter à celle-ci l'envie de
+tricoter--de l'aiguille--autre chose que des chaussettes.
+
+
+
+
+V
+
+ASSAUT DE POINTE
+
+
+Le conscrit lui posa la main sur le bras:
+
+--Mon bon Népomuc, reprit-il, ce n'est pas cela que je désire...
+
+--Comment?...
+
+--C'est, justement, tout le contraire.
+
+Le troupier le considéra avec stupéfaction:
+
+--Mon petit Roger, explique-toi... Je ne saisis pas... Tu
+m'interloques...
+
+Le «petit Roger» prononça de nouveau quelques paroles sur le même ton
+étouffé et mystérieux.
+
+Briquet fit un brusque mouvement:
+
+--Ah çà! se récria-t-il, est-ce que tu bats la breloque?
+
+--Rien n'est plus sérieux, au contraire.
+
+--Me laisser boutonner!... Moi!... Par cette sauteuse!
+
+Le jeune homme répliqua avec un accent d'enfant gâté:
+
+--Je le veux.
+
+Le grognard haussa les épaules:
+
+--Le roi dit: _Nous voulons_, fiston! A-t-on jamais vu, sarpédiable!
+Comme ils vous parlent aux anciens, ces moutards auxquels on tordrait le
+bout du nez, qu'il en sortirait encore des gouttes du lait de leur
+nourrice!...
+
+--Eh bien! je t'en supplie, mon vieux!...
+
+--Allons donc!... Tu plaisantes!... C'est impossible!...
+
+L'adolescent insista:
+
+--Si tu me refuses...
+
+--Après?...
+
+--Nous cesserons d'être amis...
+
+--Hein?...
+
+--Je demande à changer de peloton,--d'escadron,--de régiment...
+
+--Oh!...
+
+--Et, quand j'aurai quitté le service, il n'y aura plus rien de commun
+entre nous...
+
+--Mille tonnerres!...
+
+Ce colloque avait eu lieu très rapidement et à la sourdine.
+
+Nonobstant, le public commençait à s'impatienter.
+
+Les uns criaient:
+
+--Il ira!
+
+--Il n'ira pas! répondaient les autres.
+
+Bijou-des-Dames et «sa société» faisaient partie des spectateurs.
+
+Le voyou se tourna vers le Rouquin et vers les deux demoiselles,
+dépourvues de préjugés, qui leur tenaient compagnie:
+
+--Je parie une tournée, dit-il, que ce _cocardier_ à trois _brisques_
+n'est qu'un compère payé par l'administration.
+
+Sergine Gravier lorgnait le jeune soldat avec indulgence:
+
+--Il est vraiment des plus corrects, cet apprenti maréchal de France,
+s'avouait-elle _mezza voce_.
+
+Marignan, de son côté, ne quittait pas des yeux la _Filleule de
+Lagardère_, qui, le fleuret au poing, battait de son pied mignon des
+appels sur le plancher de la scène,--et il pensait, non sans un certain
+frémissement:
+
+--Cette fille est belle!... Bien belle!...
+
+Le paillasse éleva la voix:
+
+--Militaire, est-ce oui ou non? Décidez-vous. On vous attend.
+
+--C'est bon, vilain merle: on y va.
+
+Et, tendant la main à son camarade, Népomucène Briquet ajouta:
+
+--Rassure-toi, cadet. On la ménagera, ta princesse. On lui permettra
+même de se défendre avec avantage, gloriole, concupiscence et
+circonspection. Mais quoi! les égards dus à la catégorie où nous puisons
+nos mères, nos sœurs et nos _payses_ ne sont point incompatibles,
+définitifs et sublunaires avec une leçon allongée en douceur.
+
+ * * * * *
+
+Les deux tireurs étaient en garde: mademoiselle Fine-Lame, avec une
+nonchalance un peu hautaine; notre troupier, avec une menaçante
+correction.
+
+Ce dernier ne s'amusa pas à tâter le fer.
+
+Il attaqua vivement par une série de coups droits, alternant avec des
+feintes très simples et telles qu'on peut les risquer sur le terrain.
+
+La jeune fille para.
+
+Elle para avec aisance, rapidité et précision.
+
+Persuadé qu'il n'avait en face de lui qu'un adversaire pour rire,
+Népomucène s'était dit en souriant dans sa barbiche:
+
+--Ce sera mou, pigeon, dindon... La nature, c'est la nature... On ne
+joue pas de la flamberge comme on joue du piano.
+
+Il ne lui fallut qu'une minute pour revenir de son erreur.
+
+La _Filleule de Lagardère_ n'avait pas volé son surnom.
+
+Cette peau veloutée recouvrait des muscles d'acier.
+
+Ce poignet, énergique, vif et franc, triomphait de toutes les
+difficultés de l'art.
+
+La fillette avait saisi les principes et aussi les finesses de l'escrime
+avec un bonheur extraordinaire: c'était, dans toute la force du terme,
+une virtuose de l'épée, et, dans une salle d'armes parisienne, elle eût
+rencontré peu de maîtres susceptibles de lui rendre des points.
+
+Briquet serra son jeu:
+
+Ses attaques se précipitèrent,--foudroyantes...
+
+Mais elles se brisèrent, comme sur une cuirasse, sur les parades de son
+adversaire...
+
+Dépité, mordant sa moustache, il essaya successivement de trouver jour
+en quarte, en tierce, par des dégagés et des coupés...
+
+Il multiplia ses combinaisons...
+
+Il déplaça la ligne d'assaut...
+
+Toujours il se heurta au fer inflexible...
+
+La jeune fille ne bougeait pas: son poignet seul voltait, rejetant
+l'épée à droite, à gauche, en dessus, en dessous, machinalement,
+naturellement, sans hésitation comme sans lassitude.
+
+Le grognard était furieux: d'autant plus furieux que l'adversaire ne
+ripostait point.
+
+En outre, il s'essoufflait,--et il le sentait.
+
+Cependant, pour rien au monde il n'eût sollicité un temps d'arrêt.
+
+Au contraire, usant d'un stratagème adroit et mettant sa propre fatigue
+sur le dos de sa partenaire:
+
+--Pour finir, dit-il, mon enfant; je ne veux pas vous harasser.
+
+--Pour finir, répéta Fine-Lame, laquelle ne semblait pas plus lasse, en
+vérité, que si elle s'occupait à broder un ouvrage de tapisserie.
+
+--Bien! fit Népomucène qui se fendit à fond comme s'il _tirait le mur_.
+
+Ce mot si court sonnait encore dans sa bouche, quand la jeune fille,
+venant à la riposte avec la rapidité de l'éclair, trompa le contre de
+quarte qu'on lui opposait et brisa son fleuret au beau milieu du
+plastron du vétéran.
+
+Il y eut quelque chose de comique et de touchant à la fois à déchiffrer
+les impressions diverses qui se combattirent sur la rude physionomie de
+ce dernier.
+
+L'étonnement, le dépit et l'admiration s'y peignirent en même temps avec
+une égale violence.
+
+--Vingt-cinq tringlos! gronda-t-il, touché en plein! Et pas marchandé!
+Par une demoiselle! Népomucène Briquet, dit la _Pointe-au-Corps_!
+
+Les spectateurs battaient des mains et criaient _bis_!
+
+La _Filleule de Lagardère_ avait jeté son tronçon de fleuret.
+
+Elle enleva son masque pour respirer à l'aise.
+
+Ce masque, retiré, découvrit son visage enflammé par l'exercice, mais
+triomphant et souriant,--souriant aux bravos de ce public de
+campagnards, de troupiers et de prolétaires ainsi qu'elle fût inclinée
+devant les compliments des plus illustres maîtres de l'épée.
+
+Népomucène Briquet avait, à son tour, dépouillé le harnais d'assaut. Il
+essuya d'un revers de manche son front humide de sueur. Ses traits
+étaient devenus sérieux et son attitude respectueuse:
+
+--Mademoiselle, déclara-t-il, vous êtes forte; aussi forte que moi; plus
+forte!... Impérativement, et sans vous commander, obtempérez-moi la
+faveur de vous presser les phalanges... C'est ainsi qu'on s'embrasse
+_entre hommes_.
+
+La fillette lui offrit sa main.
+
+Il la secoua cordialement.
+
+On applaudit derechef. Marignan des premiers. La figure de son voisin,
+le jeune chasseur, rayonnait. Seule, Sergine Gravier protesta en
+ricanant:
+
+--C'est attendrissant, messeigneurs. L'apothéose de la _Biche au bois_.
+Il ne manque que des flammes de Bengale.
+
+Les trois Snail avaient entonné le _God save the king_ sur leurs
+cuivres.
+
+La _Femme-Canon_ leur imposa silence du geste, et donnant une poussée au
+paillasse:
+
+--Allons, voyons, fainéant, profite de ce que le public est de bonne
+humeur pour faire la _manche_ (la quête) avec la petite.
+
+ * * * * *
+
+A cette injonction, mademoiselle Fine-Lame devint pourpre.
+
+Cet acte de mendicité était ce qui l'humiliait, ce qui la révoltait le
+plus au monde.
+
+A travailler devant le commun des spectateurs, elle n'éprouvait aucune
+honte. Elle y ressentait même un certain plaisir. C'était son métier,
+après tout. Elle l'avait appris dès l'enfance, et elle l'exerçait depuis
+qu'elle se connaissait.
+
+Mais tendre la main à des gens qui la rabrouaient brutalement, ou
+qui--chose plus fréquente, et plus pénible, et plus affreuse,--en
+échange de la menue pièce de monnaie qu'ils déposaient dans sa sébile,
+se croyaient en droit de la salir de leurs plaisanteries cyniques, de
+leurs propositions infâmes et parfois, de leurs attouchements hardis...
+
+Voilà, oh! voilà qui la blessait, qui la poignait, qui la déchirait dans
+tous ses instincts d'honnêteté, dans toute la virginité de son esprit,
+dans toute la fierté de son cœur!
+
+Cependant, quand la grosse femme avait parlé, il ne s'agissait plus que
+d'obéir.
+
+La jeune fille prit donc avec résignation l'extrémité des doigts que le
+paillasse lui offrait avec force lazzis.
+
+Tous deux, ils descendirent de la «scène» dans la «salle» et la _manche_
+commença.
+
+
+
+
+VI
+
+LE ROMAN DE LA ROSE
+
+
+Dès l'abord, le couple quêteur s'arrêta devant Marignan.
+
+La fillette lui présenta, en s'efforçant de sourire, le gobelet d'étain
+qui lui servait à recueillir les offrandes, tandis que l'ancien second
+prix du Conservatoire déclamait, à grand renfort de pantalonnades, la
+rengaine sempiternelle:
+
+--Ceci est pour avoir l'honneur d'informer la société que, cette
+demoiselle et moi, nous nous passons au cou, la semaine prochaine, le
+nœud coulant de l'hyménée. Elle n'a rien de rien et je n'ai pas le
+sou. Ainsi, du courage à la poche! Fournissez-nous le moyen de nous
+mettre en ménage et d'avoir de nombreux enfants. On reçoit les billets
+de banque, les napoléons et les pièces de cent sous. Ceux qui donneront
+le plus seront mariés dans l'année, et, s'ils le sont déjà,--mariés,--le
+bon Dieu leur fera la grâce d'hériter de leur belle-mère...
+
+Le cavalier de la comédienne jeta une pièce blanche dans le gobelet.
+
+Puis, comme la quêteuse s'inclinait pour le remercier, il effleura de
+l'index la rose qu'elle avait placée dans ses cheveux:
+
+--Ma charmante, dit-il, un louis pour cette fleur!
+
+Mademoiselle Fine-Lame se redressa vivement:
+
+--Monsieur, répondit-elle, cette fleur n'est pas à vendre.
+
+Marignan allongea gaillardement la main:
+
+--Alors, fit-il, elle est à prendre.
+
+--Pardon! rectifia une voix, vous voulez dire qu'elle est à rendre.
+
+Cette voix était celle du jeune chasseur que nous avons entendu nommer
+Roger par son camarade Briquet.
+
+En effet, dans le brusque mouvement de retraite de la fillette, la rose
+s'était détachée...
+
+Elle avait glissé jusqu'à terre...
+
+Et, se baissant avec promptitude, notre soldat,--qui, on le sait, se
+trouvait à côté du compagnon de l'actrice,--l'avait lestement ramassée
+et la tendait à sa propriétaire.
+
+Les grands yeux de celle-ci enveloppèrent le jeune homme d'un jet
+rapide.
+
+Il y avait, dans ce regard, tout un monde de sentiments que l'on eût été
+heureux d'éveiller.
+
+Roger en fut comme ébloui.
+
+Il reprit, en essayant de dissimuler son embarras sous une légèreté
+cavalière:
+
+--C'est votre bien. Personne n'a droit d'en disposer. Souffrez que je
+vous le restitue.
+
+Sa voix tremblait comme s'il se fût adressé à une noble héritière ayant
+laissé échapper de sa main gantée son bouquet dans un bal du faubourg
+Saint-Germain.
+
+Mademoiselle Fine-Lame était elle-même toute troublée.
+
+Son cœur battait violemment.
+
+Les cils recourbés de sa paupière voilaient maintenant la flamme de sa
+prunelle.
+
+Il y eut une minute de silence.
+
+Puis la _Filleule de Lagardère_ sourit,--franchement cette fois,--sans
+effort,--de plaisir,--montrant les perles qui brillaient derrière ses
+lèvres vermeilles...
+
+Et dans ce sourire elle murmura:
+
+--Ce qui tombe au fossé appartient au soldat.
+
+Puis encore, confuse de ce qu'elle venait d'oser, rouge comme une
+cerise, preste comme un oiseau, elle entraîna le paillasse sans relever
+les yeux,--et la quête continua.
+
+Pendant cette petite scène, Marignan avait pâli de colère.
+
+Lorsque la jeune fille et le pitre se furent éloignés:
+
+--Ah çà! s'exclama-t-il en marchant sur l'adolescent, ah çà! de quoi
+vous mêlez-vous, mon cher?
+
+Il y avait dans son mouvement, dans son accent, une telle provocation et
+une telle menace, que Népomucène Briquet,--qui, comme on dit, «sentait
+le coude» à son camarade,--fit un pas pour s'interposer.
+
+Mais Roger l'écarta doucement du geste et demanda avec calme:
+
+--Est-ce à moi que vous vous adressez, monsieur?
+
+Le compagnon de l'actrice s'était campé, la tête haute, le buste en
+arrière, le poing sur la hanche, dans l'attitude d'un _raffiné_ qui
+cherche une _affaire_.
+
+--Savez-vous, continua-t-il, que je ne permets à personne d'avoir l'air
+de me donner une leçon?
+
+--Vous vous êtes mépris sur mes intentions, repartit le soldat d'un ton
+ferme, mais exempt de fanfaronnade; je n'ai pas plus la prétention de
+donner des leçons que l'habitude d'en recevoir.
+
+Il ajouta en désignant Sergine qui écoutait avec un beau sang-froid:
+
+--Je vous ferai seulement observer qu'il me paraît au moins inopportun
+de poursuivre cette conversation devant madame...
+
+--Oh! oh! ricana Marignan, vous rompez les chiens, ce me semble...
+
+Une étincelle s'alluma dans les yeux de Roger...
+
+Il allait répliquer...
+
+Népomucène ne lui en laissa pas le temps...
+
+Il se planta devant le cavalier de la comédienne, et, le regardant de
+travers:
+
+--D'abord, déclara-t-il, nous ne rompons rien du tout, entendez-vous,
+être incivil,--quoique civil,--ambigu et comminatoire? Est-ce que, par
+hasard, vous vous fourreriez dans le coco qu'un militaire français
+renâcle devant l'histoire de s'expliquer d'une façon pacifique ou
+différente, au choix? C'est ça qui serait une erreur de vos sens abusés
+par les lubies d'une imagination intempestive!
+
+Il se tourna vers son camarade:
+
+--Offre ton numéro matricule à ce bourgeois, mon fils. S'il tient tant à
+te retrouver, il prendra la peine de se transvaser au quartier, où, en
+cas d'empêchement imprévu, réglementaire et métaphysique de ta part, il
+est sûr de me rencontrer tous les jours, à la cantine de la maman
+Chaufour, entre le pansage et la soupe.
+
+--Hé! l'ami, riposta Marignan, ce n'est pas à vous que je parle.
+
+--Eh bien! c'est moi qui m'attribue la jouissance de vous parler, et je
+vous dis: _primo_, que ne suis pas votre ami, n'ayant jamais monté de
+garde d'écurie, bouchonné le poulet d'Inde ni _passé la jambe à Jules_
+en votre collaboration...
+
+Ensuite, je réponds du _petiot_...
+
+C'est fluet, c'est neuf, c'est folâtre; c'est encore _bleu sous le
+ventre_ (expression dont les vieux troupiers se servent pour désigner
+les recrues) et ça n'a guère de poil sous le nez; mais c'est franc comme
+l'or, brave comme son sabre, et ça ne reculera pas plus devant un
+fier-à-bras, sur le terrain, que devant l'ennemi, sur le champ de
+bataille...
+
+C'est moi qui vous en contre-signe mon billet...
+
+Et celui-là qui me ferait l'affront de douter de ma pataraphe filerait
+un fichu coton, foi de Lorrain, né natif de
+Lunéville,--Meurthe-et-Moselle,--quinze ans de service, vingt-huit
+campagnes, et pas une heure de punition!...
+
+--Népomuc!...
+
+C'était Roger qui essayait de l'arrêter.
+
+Le grognard le rembarra brusquement;
+
+--Assez causé! Silence dans les rangs! Voici l'instant et le moment de
+réintégrer la chambrée. Nous n'avons pas la permission de minuit;
+l'adjudant n'aurait qu'à faire le contre-appel; ne nous trouvant pas
+dans nos draps, il nous collerait au _bloc_ en rentrant, et je ne me
+soucie que tout juste d'étrenner la planche de l'_ours_ (salle de
+police) pour la première fois de ma vie.
+
+Le jeune homme avait tiré une carte de son portefeuille.
+
+Il la remit à Marignan en se contentant de lui dire:
+
+--Le quartier de Luxembourg est rue de Paris, à Saint-Germain.
+
+Briquet appuya:
+
+--Ne pas confusionner avec celui de Grammont qui se superpose
+vis-en-face.
+
+Puis, prenant le bras de son camarade:
+
+--En retraite par échelons! Rendons la main et faisons sentir la botte!
+A gauche par quatre! Au trot!
+
+ * * * * *
+
+Les deux soldats quittèrent la baraque.
+
+Marignan les suivit d'un mauvais regard.
+
+--Pardieu! maugréa-t-il, vous me le payerez, mes drôles.
+
+Ensuite, ramenant curieusement les yeux sur la carte qu'il avait à la
+main, il lut;
+
+--_Roger de Saint-Pons, volontaire au 11e régiment de chasseurs._
+
+Une vive surprise se peignit sur sa figure, et il répéta en se parlant à
+lui-même:
+
+--Roger de Saint-Pons... Le fils du marquis sans doute... Sur mon âme,
+voilà qui est bizarre!
+
+Il mit la carte dans sa poche:
+
+--Ceci est bon à conserver.
+
+Puis, s'adressant à sa compagne:
+
+--Allons, ma chère, sortons d'ici et regagnons votre voiture. Aussi
+bien, je ne pense pas que vous ayez la patience d'attendre la fin du
+spectacle pour me gratifier de la scène de jalousie à laquelle j'avoue
+du reste m'être acquis des titres incontestables par ma conduite
+ridicule...
+
+Sergine accepta le bras qu'il lui offrait:
+
+--Il est certain, mon bon, dit-elle, que vous ne manquez pas de
+toupet... Faire la cour en ma présence à cette avaleuse de sabres!...
+Heureusement, elle vous a reçu comme un bœuf dans un magasin de
+porcelaines...
+
+Ensuite, changeant de ton:
+
+--Ah ça! est-ce que vous songez réellement à vous battre avec ce jeune
+homme?
+
+--Quel jeune homme?
+
+--Le militaire de tout à l'heure... Un vrai petit lion... Il vous a tenu
+tête avec une crânerie!...
+
+--Ah! vous avez trouvé?...
+
+--Je l'ai trouvé gentil,--très gentil...
+
+Marignan fit claquer sa langue contre son palais avec une expression
+ironique:
+
+--Alors il faut que cela soit, car vous êtes une femme de goût...
+
+Il ajouta en riant railleusement:
+
+--Dans ce cas-là, mes enfants, vous auriez tort de vous gêner...
+
+--Hein?...
+
+--Oui, moi je suis bon prince... L'ange de l'abnégation... L'homme de
+tous les sacrifices...
+
+L'actrice le dévisagea:
+
+--Comment! c'est toi qui me conseilles...
+
+Il l'interrompit d'un ton qui redevenait sérieux et sec:
+
+--Je ne te conseille rien, ma fille. Je te rappelle seulement que tu es
+libre. Ainsi que je prétends l'être moi-même... Et puis, je n'ai pas
+peur: une fois ce caprice satisfait,--comme les autres,--je sais que tu
+me reviendras. Il y a entre nous plus que de l'affection: il y a
+l'habitude, il y a le mépris,--mon Dieu oui! le mépris, comme tu disais,
+ce soir... Va, nous ne sommes pas des amants ordinaires, et le contrat
+qui nous lie est de ceux dont le parchemin résiste aux coups de canif...
+
+Ils étaient arrivés à l'endroit où les attendait la voiture.
+
+Marignan s'effaça pour laisser passer la jeune femme.
+
+--Est-ce que tu ne montes pas avec moi? lui demanda celle-ci étonnée.
+
+--Non: j'ai encore besoin de rester quelques minutes par ici.
+
+Sergine fronça le sourcil:
+
+--Je comprends, tu vas courir après ta baladine...
+
+--Tu ne comprends rien du tout. Les affaires sont les affaires.
+D'ailleurs, je te le répète: confiance et indépendance réciproques.
+C'est la devise des amours durables.
+
+Il regarda en l'air et poursuivit:
+
+--Je crois qu'il va pleuvoir. Rentre vite à Saint-Germain. Je t'y
+rejoindrai avant une heure.
+
+Puis, après une nouvelle pause:
+
+--Puisque tu t'intéresses à lui, je consens à ne pas corriger ce petit
+monsieur...
+
+Puis encore, à voix basse et avec un singulier sourire:
+
+--Après-demain, du reste, je me serai vengé de lui,--dans la fortune de
+M. son père.
+
+
+
+
+VII
+
+GRANDEUR ET DÉCADENCE D'UN BRELAN DE SALTIMBANQUES
+
+
+Les frères Snail avaient tenu longtemps le haut du pavé dans les foires,
+et le théâtre des _Dislocations-Amusantes_ avait été, pendant des
+années, l'un des plus courus de nos kermesses et de nos ducasses.
+
+Puis, tout à coup, nos trois Anglais étaient repartis pour leur pays.
+
+On affirmait, parmi leurs concurrents, qu'ils avaient découvert un
+_truc_ facile à exploiter à Londres.
+
+On ne se trompait point.
+
+Ce _truc_ avait nom Florette.
+
+C'était une enfant que les Snail s'étaient procurée d'une façon qui sera
+indiquée plus tard.
+
+Florette,--ou miss Flora, dès l'abord, sur l'affiche,--ne batifolait
+point sur la corde, avec ou sans balancier; elle ne se livrait à aucun
+exercice d'adresse ou de force sur le trapèze ou le tremplin; elle ne
+montait pas à cheval; elle ne faisait voltiger aucune espèce d'anneaux,
+de boules et de poignards; elle ne se démantibulait pas davantage pour
+se fourrer dans une boîte, exécuter le saut périlleux, marcher les pieds
+en l'air ou sauteler, comme une grenouille, la tête entre les jambes.
+
+L'Angleterre est blasée sur ce genre de spectacles.
+
+C'est la terre classique des gymnastes, des _contorsionnistes_, des
+_horsewomen_ et des _acropedestrians_.
+
+Elle en fournit le reste du monde. Les Snail ne l'ignoraient point. Ils
+s'étaient dit:
+
+--Il faut inventer autre chose.
+
+Autre chose de neuf, d'inédit, d'original!
+
+Quelque chose qui étonnât, qui remuât, qui révolutionnât l'_Old
+England_, avec quoi l'on battît monnaie dans les cités des
+Trois-Royaumes, et que l'on rapportât ensuite en France, entouré du
+prestige d'une réputation d'outre-mer.
+
+Et ils avaient trouvé ceci:
+
+Florette était un merveilleux enfant sous le triple rapport de
+l'intelligence, de la souplesse et de la beauté...
+
+Ils lui avaient mis un fleuret à la main.
+
+Où ces clowns avaient-ils appris cet art noble de l'escrime, qui semble
+être le privilège du _gentleman_ et du soldat?
+
+Nous ne saurions le préciser.
+
+Toujours est-il qu'ils y étaient passés maîtres comme dans tous les
+exercices qui exigent des nerfs, du calcul et de l'agilité.
+
+Dès que l'enfant put comprendre, ils lui donnèrent donc leçon, et, comme
+c'était un marmot solide, avec des articulations et des attaches d'acier
+fin, ils la développèrent d'une si prodigieuse manière qu'à dix ans,
+elle paraissait en avoir quinze, et qu'elle tenait admirablement sa
+partie avec ses professeurs et avec les meilleurs tireurs des villes
+qu'elle traversait.
+
+Ce fut alors que les Snail l'emmenèrent à Londres.
+
+En Angleterre, où la boxe entre dans l'éducation des lords, le poing est
+plus en honneur et plus en usage que l'épée.
+
+Le jeu de celle-ci est, par conséquent, une chose à peu près inconnue de
+la masse.
+
+Et puis John Bull a, de tout temps, raffolé de toutes les excentricités.
+
+Or, c'en était une véritable que cette fillette, provocante, malgré son
+jeune âge, dans ses chausses de soie tricotées, qui dessinaient
+l'harmonieuse pureté de ses formes, et dans son corsage de maroquin
+noir, qui pinçait, en craquant, les richesses naissantes de sa taille.
+
+C'était une _attraction_ étrange--pour parler la langue
+d'outre-Manche--que cette Clorinde en herbe, cette Bradamante en bris de
+coque, qui boutonnait les vieux prévôts rompus à toutes les «bottes
+secrètes,» et _flanquait_ ce qu'on appelle, en termes de salle, de
+superbes _capotes_ à des grenadiers écossais et à des _horse-guards_
+hauts de six pieds.
+
+Elle avait débuté dans un Alhambra quelconque, et bientôt il n'avait
+plus été question que d'elle dans les tavernes de la Cité, dans les
+clubs les plus élégants, au Parlement et à la cour.
+
+Et, de fait, par la pratique, devenue beaucoup plus forte que ses
+maîtres, elle avait des coups irrésistibles, de ces coups qui ne
+s'enseignent pas plus que le coup d'archet ou le démanché du violon.
+
+Jamais on n'avait admiré garde plus sûre, mouvements plus prestes,
+méthode plus correcte et plus savante, combinaisons plus ingénieuses et
+plus gracieusement, plus rapidement exécutées.
+
+Ses dégagements auraient tenu dans un anneau de mariée; ses _contre_,
+habilement resserrés, lui dérangeaient à peine le poignet de la ligne;
+ses parades _de quinte_, entre autres, et ses ripostes _du tac au tac_
+partaient comme l'éclair et arrivaient comme la foudre.
+
+Le prince de Galles voulut la voir.
+
+En ce temps-là, Lagardère,--le héros du roman de Paul Féval et du drame
+d'Anicet Bourgeois,--était particulièrement à la mode chez nos voisins.
+
+Sous ce titre: _J'y suis! ou la Devise de Nevers_, tous les théâtres de
+Londres jouaient avec succès une traduction ou «adaptation» du _Bossu_.
+
+Le prince-héritier s'inspira avec à-propos de cette «actualité» pour
+déclarer, en applaudissant la fillette:
+
+--C'est la filleule de Lagardère.
+
+ * * * * *
+
+Le surnom resta à Florette.
+
+ * * * * *
+
+Il n'en fallait pas davantage pour que la _gentry_ l'adoptât.
+
+Il est certain que, s'il lui avait plu d'ouvrir une salle, elle aurait
+eu pour élèves tous les membres de l'aristocratie et de la _fashion_.
+
+Mais elle n'était pas encore assez sérieuse pour démontrer.
+
+Ensuite, bien qu'elle ne fût précoce que de corps, les Snail ne se
+souciaient qu'à demi de la laisser approcher des papillons _flirteurs_.
+
+Partant, ils veillaient au grain, n'ayant pas envie que leur poule aux
+œufs d'or leur fût enlevée par un amant ou un mari.
+
+ * * * * *
+
+Après Londres, on visita successivement Liverpool, Manchester,
+Edimbourg, Glascow et Dublin.
+
+Partout, la petite Française fut fêtée, acclamée, choyée et couronnée!
+
+Le Pactole ruisselait dans la caisse des trois frères.
+
+Malheureusement, ceux-ci ressemblaient à Panurge lequel, s'il n'avait
+qu'un moyen pour gagner de l'argent, en possédait trente-six pour le
+dépenser.
+
+Tom adorait le jeu sous toutes les espèces,--à la Bourse, sur le _turf_,
+dans les tripots...
+
+Bob était ivrogne comme Falstaff...
+
+Quant à Jack, l'aspect et le contact d'un jupon l'induisaient en toutes
+folies.
+
+D'où il résulte que ce qui abondait par la porte s'éparpillait par la
+fenêtre, et qu'après avoir soutiré à la curiosité de leur mère-patrie
+jusqu'à son dernier _penny_, nos Anglais étaient revenus sur le
+continent plus pauvres qu'ils en étaient partis.
+
+ * * * * *
+
+La déveine les y suivit, encore qu'ils y produisissent un nouveau
+_sujet_, de l'exhibition duquel ils se promettaient monts et merveilles:
+une _Femme-Canon_ racolée par l'un d'eux dans un _Music-Hall_ borgne de
+Leicester-Square.
+
+Cette virago, qui portait sur l'épaule, sans gêne apparente, un petit
+pierrier tout chargé auquel on mettait le feu et dont la détonation
+n'ébranlait point d'un zeste ses formidables appas; cette virago,
+disons-nous, était, tout simplement, une Parisienne dépaysée--et
+rousse--qui répondait au nom d'Héloïse Chamoiseau.
+
+Après une série d'aventures dont le détail serait trop long, elle avait
+embrassé--à Londres--la profession d'Alcide femelle, quand Jack Snail
+s'en était éperdûment épris et lui avait offert une association acceptée
+sans ambages.
+
+Nous inclinons à croire qu'elle le trompait avec Bob et avec Tom.
+
+Quoi qu'il en soit, la _Femme-Canon_ réussit peu ou prou en France.
+
+Il en fut de même de la _Filleule de Lagardère_.
+
+La foule n'a plus, chez nous, le goût ni le sentiment de ce maniement de
+l'épée, qui fut la passion et la gloire de nos pères.
+
+Il eût fallu aux Snail du temps, de la patience et de l'argent pour
+ramener, à force de réclames, l'attention sur la «spécialité» professée
+par leur élève.
+
+Il leur eût fallu beaucoup de tenue, d'intrigues et d'influences dans
+un certain monde pour produire la fillette devant des amateurs capables
+d'apprécier son talent.
+
+Or, tout cela faisait absolument défaut aux trois frères.
+
+Ils se virent donc contraints de se remettre à besogner et à courir les
+foires.
+
+Mais leur séjour de plusieurs années dans la bombance, de l'autre côté
+de la Manche, les avait rendus mous, lourds et paresseux.
+
+Leurs vices seuls avaient grandi.
+
+De grossiers, ils étaient devenus abjects, ignobles et crapuleux.
+
+Tom ne filoutait pas un sou à ses frères et associés, qu'il n'allât le
+hasarder, sur des cartes crasseuses, dans quelque bouge enfumé, plein de
+moite chaleur et bourré d'asphyxies. Bob était ivre du matin au soir,
+et, en dehors de son ménage morganatique, Jack subventionnait des
+demoiselles.
+
+Par suite, Héloïse Chamoiseau s'était improvisée directrice de cette
+troupe de six personnes, qui, en dehors des trois Anglais, de Florette
+et de la _Femme-Canon_, ne comptait guère que le pître--ou
+paillasse--engagé pour _allumer le chaland_ (attirer le monde à la
+parade) et pour égayer par ses _cascades_ les intervalles des
+exercices.
+
+Hélas! ainsi que le disait ce second prix du Conservatoire, le chaland
+ne se laissait pas plus allumer que s'il avait été soufré, enduit de
+phosphore à la pointe, fourni et timbré par la régie!...
+
+Et le théâtre des _Dislocations-Amusantes_ végétait, poursuivi par un
+discrédit croissant.
+
+
+
+
+VIII
+
+CHEZ LAPIE
+
+
+Lapie est un marchand de vin-restaurateur dont la cuisine jouit d'une
+bonne réputation aux environs de la gare de Sceaux et de la place où se
+dresse le «Lion de Belfort».
+
+La grande salle du premier étage y est flanquée--dans les coins--de
+réduits où l'on se trouve aussi à l'aise, pour causer, que dans un
+cabinet particulier ou dans un local réservé.
+
+Or, la surveille du jour où commence ce récit,--c'est-à-dire le vendredi
+qui précédait la fête des Loges,--deux convives achevaient de déjeuner
+dans l'un de ces _buen-retiros_.
+
+Le premier de ces convives n'était autre que le cavalier servant de
+Sergine Gravier, le beau Marignan en personne, lequel, du fond du fiacre
+qui l'avait amené, pour se glisser à l'intérieur de l'établissement,
+n'avait point pris moins de précautions que s'il s'agissait de quelque
+galant et mystérieux rendez-vous.
+
+Ce n'était pourtant pas une dame qui lui tenait compagnie à table.
+
+Non: c'était un quidam d'un âge mûr,--porteur d'un habit, d'un gilet et
+d'un pantalon de casimir noir, d'une chemise à jabot tuyauté et d'une
+cravate d'une entière blancheur.
+
+Cet uniforme fleurait le Palais, le bureau, l'étude, ou, si mieux vous
+aimez, la basoche, la chicane, le _contentieux_,--ce mot inventé tout
+exprès pour fournir des moyens d'existence à des milliers de Normands
+qui ne sont pas tous de Falaise, de Vire, d'Avranches ou de Domfront.
+
+Me Bouginier (Albéric pour ces demoiselles) était, en effet, un
+ancien avoué de province qui avait eu des peines de cœur en justice.
+
+Au physique, sa perruque frisée à l'enfant; ses joues pleines, rondes,
+appétissantes, qui gardaient la fraîcheur luisante et légèrement
+couperosée de l'homme de cinquante ans, conservé avec soin; son ventre
+florissant et ses lunettes d'or lui tenaient lieu des plus sérieuses
+références, éloignaient la défiance et commandaient le respect.
+
+A un moment, il se renversa sur sa chaise et, posant sa fourchette:
+
+--Vous disiez donc, fit-il, cher monsieur Marignan...
+
+L'autre l'interrompit brusquement:
+
+--Pas de bêtise, hein, papa? Appelez-moi Isidore. Je tiens à conserver
+le plus strict incognito.
+
+L'ancien avoué approuva de la tête:
+
+--C'est juste. Excusez ce _lapsus_. Il est constant que, si quelque
+habitué de Tortoni ou du Lyon d'Or apprenait que vous êtes venu vous
+restaurer à l'ancienne barrière du Maine, il se demanderait à bon droit
+quel si puissant motif pouvait vous entraîner ainsi aux antipodes du
+boulevard des Italiens...
+
+--Mon maître, reprit Marignan, j'ai furieusement besoin de gagner
+quelque argent...
+
+--On a toujours besoin de gagner de l'argent, opina l'ex-officier
+ministériel: Lovelace et don Juan comme tout le monde...
+
+--A force d'intriguer, je me suis fait recevoir au cercle de la rue de
+la Paix... Un cercle trié sur le volet... Les plus beaux noms, les plus
+belles fortunes, les plus honnêtes gens de Paris...
+
+--Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? fredonna Me
+Bouginier.
+
+--Bref, j'ai joué et j'ai perdu...
+
+--Vous avez perdu?... Vous?... Pas possible!
+
+--Je perds toujours la première fois que je joue quelque part, repartit
+l'autre froidement.
+
+L'ex-avoué se frappa le front:
+
+--Où avais-je l'esprit?... Vous avez raison... Semer pour récolter,
+parbleu!
+
+--Seulement, je ne vous cacherai pas que cette avance de fonds n'a pas
+été sans déranger un tantinet l'équilibre de mes finances: à une époque
+surtout où, pour jeter de la poudre d'or aux yeux de ceux qui auraient
+l'idée de regarder de trop près dans ma vie, il faut impérieusement que
+j'affiche un certain train de maison...
+
+C'est pourquoi je vous ai écrit, à vous qui êtes un collectionneur
+d'opérations lucratives...
+
+Voyons, n'avez-vous pas quelque chose à me signaler?
+
+--Dans quel chiffre?
+
+--Dans le chiffre de dix à quinze mille.
+
+--Valeurs?
+
+--Non: numéraire. On perd du temps et de l'argent à négocier. Ensuite,
+les espèces seules ne se reconnaissent pas.
+
+Me Bouginier parut chercher.
+
+Puis, après quelques minutes de réflexion:
+
+--Je crois, reprit-il, que j'ai ce que vous me demandez...
+
+--Bravo!...
+
+--Par exemple, il faudra peut-être pincer d'un instrument...
+
+--A cordes?
+
+--Non, tranchant.
+
+--Eh bien, on en pincera, répondit Marignan avec résolution. Seulement,
+on mettra des gants. Histoire de ne pas se tacher les doigts.
+
+L'ancien avoué piqua ses deux coudes sur la table et se pencha vers son
+interlocuteur:
+
+--Connaissez-vous M. de Saint-Pons? s'informa-t-il.
+
+--M. de Saint-Pons?... Attendez donc!... Si je ne me trompe, un agronome
+distingué...
+
+--Oui, et l'un de nos plus riches propriétaires terriens... M. de
+Saint-Pons possède, entre autres biens, un magnifique château à
+Carrières-sous-Bois, au bout de la terrasse de Saint-Germain. Ce château
+fait face à la Seine. Le parc, qui est immense, confine à la forêt, à
+l'endroit dit: le Rond-Point-du-Roi ou le pavillon de la
+Faisanderie,--pavillon habité par le garde général chargé de la
+surveillance du domaine...
+
+Une notable partie de ce côté de la forêt appartient au marquis, qui y
+pratique, chaque année, des coupes dont il vend le produit aux marchands
+de bois des environs...
+
+Cette vente a lieu à la mi-août. Elle a eu lieu, la semaine passée,
+comme d'habitude. Les sommes qu'elle représente sont parfois
+considérables. Elles sont versées par les acheteurs entre les mains du
+garde-chef dont je vous parlais tout à l'heure...
+
+Celui-ci, en qui son maître a toute confiance, les conserve par devers
+lui jusqu'au retour de ce dernier au château...
+
+Or, M. de Saint-Pons et son régisseur,--l'excellent papa Tourangeau,--ne
+reviennent à Carrières que pour l'ouverture de la chasse...
+
+Or, la chasse ouvrira la semaine prochaine...
+
+Donc le garde a dû battre le rappel de la monnaie; les acheteurs ont dû
+délier les cordons de leur bourse; les fonds, qu'ils ont expectorés,
+doivent être centralisés au pavillon de la Faisanderie...
+
+S'ils n'y sont pas encore, ils y seront sous peu. On s'en assurera
+facilement. Il n'y a qu'à s'informer avec adresse dans le pays...
+
+Le pavillon de la Faisanderie est entièrement isolé de toute
+habitation...
+
+Par derrière, le parc le sépare du château et du village: un parc de
+plusieurs kilomètres, dont les ombrages touffus interceptent tout
+bruit...
+
+Au village, on a l'habitude de se coucher avec les poules. Au château,
+il n'y a que le concierge. Le nombreux domestique du marquis ne s'y
+installera qu'avec lui...
+
+Par devant s'étend la forêt, dont la solitude n'est troublée, la nuit,
+que par ses hôtes: les lapins, les furets, les renards qui se promènent
+hors de leurs terriers; les sangliers qui foncent à travers les
+halliers; les chevreuils, les cerfs et les daims qui bondissent dans les
+clairières...
+
+--Bon! murmura Marignan, ceux-là ne gênent personne: ce ne sont point
+des témoins bavards.
+
+Me Bouginier poursuivit:
+
+--Un assez mauvais gars de Saint-Germain,--moitié _grinche_ et moitié
+_escarpe_,--qui avait observé toutes ces particularités, caressait
+depuis longtemps le projet que voici:
+
+S'immiscer en catimini dans ce local des Hespérides et effaroucher les
+pommes d'or pendant le sommeil du gardien...
+
+Quitte à _buter_ (tuer) celui-ci, s'il se réveillait, par hasard...
+
+Il n'attendait même qu'une chose pour exécuter son dessein: c'est que
+la récolte des susdites pommes fût faite...
+
+Par malheur pour le pauvre diable, on l'a coffré, il y a huit jours,
+pour une histoire de vol commis précédemment...
+
+Il est dans les prisons de Versailles. La cour d'assises le réclame.
+Escalade, effraction, tentative de meurtre, toutes les herbes de la
+Saint-Jean sont réunies dans son cas. Total: vingt ans de travaux
+forcés...
+
+Sa femme est venue me trouver...
+
+Ayant hérité de l'idée de son mari, elle me l'a cédée, moyennant une
+récompense honnête...
+
+Moi, j'avais presque envie de l'exploiter, cette idée, à cette fin
+d'arrondir la dot de ma fille aînée, qui va sortir prochainement des
+Oiseaux...
+
+Mais les clients avant tout, saperlotte!...
+
+Et, s'il vous plaît de soumissionner l'entreprise, je me dépouille pour
+vous l'adjuger,--me réservant mes droits de courtage, bien entendu:
+_vingt-cinq pour cent_, payables après réussite, comme toujours.
+
+--C'est convenu! s'exclama Marignan. L'affaire me paraît sortable; elle
+me convient; je la prends. Signons-nous un bout de traité? Ou
+désirez-vous des arrhes, des garanties, une petite prime?
+
+--Allons donc!... Vous badinez!... Entre gens qui s'estiment, la parole
+suffit.
+
+Les deux convives échangèrent une étreinte cordiale.
+
+L'ancien avoué ajouta:
+
+--Seulement, je vous demanderai--en guise d'épingles--un piano pour ma
+cadette qui a des dispositions étonnantes pour la musique...
+
+--Entendu. Erard ou Pleyel, à son choix. Enchanté d'avoir pu contribuer
+à former le talent de cette virtuose de l'avenir.
+
+Il y eut une seconde poignée de main.
+
+Après une nouvelle effusion, Marignan fit mine de se lever.
+
+Mais Bouginier, le retenant:
+
+--Un instant! un instant, que diable!...
+
+
+
+
+IX
+
+COURTIER D'AFFAIRES
+
+
+_Courtier d'affaires_: ces mots, gravés en lettres noires, se lisaient
+sur la plaque de cuivre qui décorait la porte de l'appartement occupé
+par l'ex-officier ministériel au troisième étage d'une maison de la rue
+du Pélican.
+
+Courtier, soit; mais de quelles affaires?
+
+D'aucunes ont été définies par Dumas:
+
+«_Les affaires, c'est l'argent des autres._»
+
+Cette définition pouvait à bon droit s'appliquer à celles dont le sieur
+Bouginier se faisait l'intermédiaire.
+
+Quelques signatures tronquées au bas de certains actes judiciaires
+l'avaient envoyé et retenu au sein d'une fabrique de chaussons de
+lisière instituée--à Clairvaux--par les soins du gouvernement.
+
+Il est vrai, ainsi qu'il l'affirmait lui-même, qu'il en était sorti
+emportant l'estime de ses chefs et la confiance de ses camarades.
+
+La confiance de ces derniers avait été telle qu'ils s'étaient empressés
+de mettre l'ancien avoué en rapport avec leurs «collègues de la
+capitale».
+
+Les fastes du Palais et la chronique des tribunaux établissent, d'une
+façon irréfutable, que tout malfaiteur _de profession_ vit à cheval sur
+plusieurs affaires.
+
+Si l'une rate, les autres lui restent.
+
+Si celle-là le place sous la main de la justice, il se réserve de
+terminer celles-ci à l'expiration de sa peine; à moins--ce qui arrive
+fréquemment--qu'il ne les céde à des confrères non serrés (encore
+libres) ou à des tiers qui lui en achètent l'idée, le plan, les
+préparatifs et les instruments.
+
+En argot, cet acte de comploter un _chopin_ (coup) s'appelle _nourrir le
+poupard_.
+
+Me Bouginier prenait les _poupards_ en sevrage.
+
+Il en avait un répertoire des mieux fournis, comme les agents
+matrimoniaux ont un catalogue d'héritières. Il les élevait, les
+soignait, les mijotait--et les passait au plus offrant, en prélevant une
+commission qui lui permît de subvenir avec avantage aux besoins de sa
+famille et de tenir état dans le monde.
+
+Il n'ignorait pas, cependant, que la loi--chapitre des
+_Complices_--assimile aux auteurs d'un crime ou d'un délit ceux qui ont
+fourni des instructions pour commettre ce crime ou ce délit, et qu'elle
+les punit de la même peine.
+
+Aussi n'agissait-il qu'avec la plus grande circonspection.
+
+La Préfecture avait l'œil sur lui: il le savait et s'était mis en
+règle.
+
+Se mettre en règle, c'est acheter par certaines complaisances les bonnes
+grâces de la police.
+
+L'ex-avoué rendait des services. Il devenait, en certains cas, un
+_indicateur_ précieux. Ses clients lui étaient sacrés; mais il
+sacrifiait sans pitié quiconque opérait en dehors de «sa maison.»
+
+ * * * * *
+
+--Comme vous y allez, mon cher! appuya Bouginier. Nous n'avons pas pris
+le café...--Garçon! le café!...--Et puis, vous ressemblez à Guzman, qui
+ne connaissait pas d'obstacles...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, il y en a--et beaucoup...
+
+--Des obstacles?
+
+--Hélas!
+
+--Touchant l'affaire?
+
+--Touchant l'affaire. D'abord, il y a le pavillon: le pavillon dans
+lequel on ne pénètre pas aussi facilement que dans le boudoir de
+mademoiselle Sergine Gravier; le pavillon,--j'ai vérifié la chose _de
+visu_ en menant ma famille dîner sur l'herbe dans la forêt,--qui a de
+solides barreaux à ses fenêtres, et, à sa porte, une vraie ferrure de
+cachot,--une porte en plein chêne, qu'un boulet de canon aurait de la
+peine à entamer...
+
+--Pardieu! quand je devrais éventrer la muraille...
+
+--Vous rencontreriez sur la brèche le garde général du marquis: un
+gaillard vigilant, robuste, courageux...
+
+--Après?... Un homme en vaut un autre!
+
+L'ancien officier ministériel tira de sa poche une tabatière en vermeil,
+l'ouvrit et y puisa une pincée de tabac:
+
+--Pas celui-là, prononça-t-il.
+
+Marignan développa son torse, raidit ses bras, fit craquer ses muscles:
+
+--Bah! répliqua-t-il, on ne manque ni de résolution, ni de biceps, ni de
+pectoraux... Et puis, au besoin, on aura des acolytes: le
+Bijou-des-Dames et le Rouquin...
+
+Me Bouginier, qui massait sa prise entre le pouce et l'index, hocha
+la tête avec dédain:
+
+--Le Bijou-des-Dames et le Rouquin?... Peuh!... Mauvaise marchandise!...
+Bonne tout au plus à étrangler une vieille femme dans son lit ou à
+administrer un coup de couteau à quelque pochard attardé!...
+
+Nonobstant, on pourra les utiliser pour faire le guet ou pour fournir
+des renseignements...
+
+Mais il faut des lurons d'une tout autre encolure pour s'attaquer à
+Patte-de-Fer...
+
+--Patte-de-Fer?
+
+--Vous n'en avez jamais entendu parler?...
+
+--Ma foi non: vous n'ignorez pas que j'ai été absent de Paris pendant
+plusieurs années...
+
+--Je sais, je sais... Vous avez voyagé... Pour votre santé... L'air de
+la Méditerranée est exquis pour les poitrines faibles...
+
+L'ex-avoué huma sa prise avec bonhomie.
+
+Il continua ensuite:
+
+--Patte-de-Fer a été l'un des plus fins limiers de la brigade de sûreté.
+Le bras droit de défunt Claude. Un ancien soldat: intrépide,
+infatigable, incorruptible...
+
+Son surnom vous explique assez qu'il n'y allait pas de main morte avec
+les infortunés qui lui tombaient sous la coupe...
+
+Avec cela, un _débrouillard_ fini. C'est lui qui a mené l'affaire
+Troppmann avec feu son camarade Souvras et qui a aidé celui-ci à
+retrouver le cadavre de Kinck père dans le ravin de Hœrenflüsch...
+
+--Et ce modèle des policiers a quitté l'administration?
+
+--Quand le papa Claude a pris sa retraite, Jacques Périn--c'est le nom
+de notre homme--a donné sa démission. Le marquis de Saint-Pons lui a
+offert alors le poste de surveillant-chef de sa propriété et de ses bois
+de Carrières. C'est donc lui le dragon qui garde les pommes d'or à la
+conquête desquelles vous brûlez de vous élancer.
+
+La physionomie de Marignan se rembrunit énergiquement:
+
+--Oh! oh! maugréa-t-il, voilà qui modifie la face des choses!
+
+--Il est constant, émit Me Bouginier, qu'ainsi que chante la chanson:
+
+ Cet animal est très méchant;
+ Quand on l'attaque, il se défend.
+
+Il ajouta paisiblement en sucrant son café avec abondance:
+
+--Mais que vous importe, dès l'instant que je vous procure le moyen de
+le mettre à la raison?...
+
+--Le moyen?...
+
+--Pourquoi non?... On a, Dieu merci, plus d'une corde à son arc... Et,
+pour suivre le cours de la comparaison mythologique que nous avons
+employée jusqu'à présent, s'il a suffi d'un seul Hercule pour supprimer
+le dragon du jardin des Hespérides, que voulez-vous que fasse contre
+trois celui du pavillon de la Faisanderie?
+
+--Contre trois quoi?
+
+--Contre trois hercules, parbleu!
+
+--Bon! Où les prenez-vous et quels sont-ils, vos trois hercules?
+
+--Je les prends, pour le moment, sur la route de Saint-Germain,--où la
+fête des Loges aura lieu prochainement,--dans la forêt,--et ils
+s'appellent les frères Snail.
+
+Ce fut au tour de Marignan de planter ses coudes sur la table:
+
+--Voyons, papa, insista-t-il, expliquons-nous carrément. Votre
+conversation est émaillée d'hiéroglyphes, et je ne suis pas M. de
+Champollion-Figeac pour déchiffrer des obélisques.
+
+--Vous allez me comprendre, mon excellent ami:
+
+Les frères Snail sont trois saltimbanques,--trois Anglais,--qui font
+métier de force et d'adresse et que je crois aussi dépourvus de
+scrupules que de monnaie...
+
+Des circonstances, dont il serait trop long de vous entretenir, nous
+ayant mis en rapport depuis nombre d'années, ils n'ont rien à me
+refuser...
+
+Vous irez donc les trouver, de ma part, aux Loges, où ils ne vont point
+manquer de dresser leur tente parmi les spectacles forains que la fête y
+amalgamera...
+
+Vous leur tiendrez le langage que je vous indiquerai, et ils
+s'empresseront de se mettre à votre disposition pour tout ce qu'il vous
+plaira de leur commander...
+
+Ce sont des auxiliaires précieux: souples comme des serpents et capables
+d'assommer un chrétien d'un coup de poing, comme un bœuf, pour
+quelques menues pièces d'argent qui leur permettraient de donner la
+pâture à leurs passions...
+
+En outre, ils ont avec eux une jeune fille qui, si vous adoptez le petit
+plan que je vais vous soumettre, vous sera d'une incontestable
+utilité...
+
+--Une jeune fille?...
+
+--D'une paradoxale beauté!...
+
+Une flamme singulière dansait derrière les lunettes de l'ancien officier
+ministériel.
+
+--Malepeste! s'exclama son interlocuteur, vous en parlez avec un
+enthousiasme!...
+
+--L'enthousiasme d'un amateur de la forme, pas davantage, protesta Me
+Bouginier. Amateur platonique, bien entendu. Mon âge, ma situation, mes
+fonctions d'époux et de père ne m'autorisent, hélas! à remplir que ce
+rôle sans prétentions comme sans profits...
+
+Il poursuivit, après une pause:
+
+--Du reste, vous jugerez mademoiselle Florette...
+
+--Ah! c'est Florette qu'elle s'intitule...
+
+--Et elle ne ment pas à son nom. Ce n'est pas seulement une fleur. C'est
+un bouquet de perfections...
+
+--En vérité!... Vous piquez ma curiosité... J'entreprendrais l'affaire
+rien que pour...
+
+L'ex-avoué avait allumé dans sa tasse l'eau-de-vie qui couronnait
+celle-ci d'une auréole bleuâtre.
+
+Sur ces dernières paroles, il cessa brusquement d'attiser ce brûlot du
+bout de sa cuiller, et interrompant son interlocuteur:
+
+--Monsieur Marignan, prononça-t-il d'un ton sec, j'ai sur cette
+personne, sur cette jeune fille, des projets sérieux dont je crois
+inutile de vous faire la confidence. Je vous serai donc obligé de ne pas
+essayer de l'inscrire sur la liste de vos victoires et conquêtes...
+
+--Moi?... Ah! mon cher maître!... Pouvez-vous supposer...
+
+D'un coup de doigt bref et saccadé, Me Bouginier releva ses lunettes.
+
+Le verre brouillé de celles-ci recouvrait une paire d'yeux d'une
+inquiétante acuité.
+
+Ces yeux s'arrêtèrent sur l'amant de Sergine Gravier avec une étrange
+expression d'autorité et de menace.
+
+En même temps, l'ancien officier ministériel reprit d'une voix non moins
+tranchante que son regard:
+
+--Mademoiselle Florette est un instrument que je vous prête. Songez à me
+le rendre intact. Autrement, nous nous brouillerions. Or, nous avons
+tout intérêt à demeurer en excellente intelligence.
+
+Ses lunettes avaient repris leur place.
+
+Il ajouta paternellement:
+
+--Un petit verre de fine champagne, hein? Il n'y a rien de tel pour
+faire passer les vérités qu'on est, parfois, entre associés, dans la
+nécessité de se dire. Moi, j'en suis encore au _gloria_ de nos pères.
+
+Il souffla sur son brûlot, le goûta et conclut:
+
+--Maintenant, accordez-moi toute votre attention. Il s'agit du plan que
+j'avais élaboré pour mon usage particulier, et que je vous cède
+par-dessus le marché, avec les éléments d'exécution, s'il est à votre
+convenance. Le plan, dans le succès duquel la _Filleule de
+Lagardère_--c'est un des sobriquets de notre jeune personne--est appelée
+à remplir l'un des principaux rôles.
+
+
+
+
+X
+
+LES FRÈRES ENNEMIS
+
+
+Revenons à la fête des Loges.
+
+Les lampions qui enguirlandaient celle-ci commençaient à s'éteindre. Il
+était tard. Boutiques et spectacles se fermaient. Seul, le bal Tivoli
+restait illuminé, bruissait de musique et grouillait de danseurs: le bal
+Tivoli où le Bijou-des-Dames, le Rouquin et leurs «folles maîtresses»
+étaient en train de scandaliser l'autorité par leurs _en-avant-deux_
+risqués et par leurs _pastourelles_ anti-municipales.
+
+Ce fut vers ce temple de Terpsychore indépendante que se dirigea
+Marignan en quittant Sergine Gravier.
+
+Comme il y pénétrait, un quadrille s'achevait.
+
+Après le galop final, les deux couples qu'il cherchait de l'œil
+s'acheminèrent vers la buvette.
+
+L'associé de Me Bouginier fit--de loin--un signe à Bijou-des-Dames et
+sortit.
+
+Le voyou le rejoignit au dehors.
+
+Tous deux échangèrent quelques mots.
+
+Ensuite, Marignan mit le cap sur le théâtre des
+_Dislocations-Amusantes_.
+
+L'autre lui emboîta le pas à distance.
+
+La baraque semblait sombre et close au premier abord.
+
+Pourtant, des filets de lumière s'échappaient à travers les fentes des
+planches mal assemblées qui la formaient,--et des voix se disputaient
+derrière la toile d'emballage qui lui servait de porte.
+
+Cette toile était trouée comme une écumoire.
+
+On n'avait qu'à la soulever pour entrer.
+
+Les frères Snail ne redoutaient point les voleurs.
+
+Que leur aurait-on enlevé?--Des charpentes vermoulues ou des bancs qui
+ne tenaient pas!--Le reste du mobilier industriel (instruments et
+accessoires) était remisé, chaque soir, après la représentation, dans
+une énorme voiture, espèce de maison mouvante qui stationnait derrière
+le théâtre et dans laquelle la _Filleule de Lagardère_ et la
+_Femme-Canon_ couchaient sur des matelas.
+
+Les trois Anglais et le paillasse dormaient sur les bancs de la baraque.
+
+Marignan gravit doucement les degrés qui aboutissaient à la porte de
+celle-ci.
+
+Il mit son œil, puis son oreille, à l'un des principaux trous de la
+toile, et voici ce qu'il vit et ce qu'il entendit:
+
+ * * * * *
+
+Au milieu de la plate-forme,--entourée, en guise de décors, de lambeaux
+de tapisserie,--qui constituait la «scène», une vieille planche était
+posée sur deux tréteaux.
+
+Tom, Jack, Bob et la _Femme-Canon_ étaient assis à cette table
+improvisée.
+
+Il y avait sur celle-ci trois bouteilles d'eau-de-vie vides et une
+quatrième que l'on venait d'entamer: c'était la façon de souper de nos
+banquistes.
+
+Après avoir grignoté un maigre morceau de pain, Florette s'était retirée
+dans la voiture, et le paillasse s'en était allé festoyer «en ville»
+avec une bouchère de Poissy qui l'avait particulièrement remarqué: les
+grandes dames ont toujours protégé les artistes.
+
+Les frères Snail se ressemblaient tellement qu'on les aurait pris l'un
+pour l'autre.
+
+C'étaient trois Anglais trapus, aux jambes et aux bras musculeux, à la
+mâchoire inférieure proéminente et aux cheveux roux plantés drus et bas
+sur une figure courte et bouffie qui rappelait le mufle d'un _bull_.
+
+Ils buvaient silencieusement: l'orgie britannique est taciturne.
+
+A un moment, leur compagne se leva.
+
+--Où vas-tu? lui demanda Tom.
+
+--Tiens! je me réintègre dans mes appartements. Avec ça que vous êtes
+gais quand vous êtes _pafs_!... Merci! J'aime mieux aller rêver de mes
+anciens...
+
+Elle alluma son rat-de-cave au bout de chandelle qui éclairait la table:
+
+--Bonsoir la compagnie!
+
+Mais Tom lui adressa un geste impérieux:
+
+--Reste! commanda-t-il.
+
+Héloïse Chamoiseau,--souveraine du royaume-uni des
+_Dislocations-Amusantes_ par l'abdication volontaire de ses trois
+princes-conjoints,--n'était point, paraît-il, habituée à ce qu'on lui
+parlât de la sorte; car elle regimba, glapissant:
+
+--Qu'est-ce que c'est que ces manières-là?... On me donne des ordres, à
+présent!... Et pourquoi n'irais-je pas _pioncer_ si ça me plaît?
+
+--Parce que j'ai besoin de causer seul à seule avec la Florette.
+
+--Voyez-vous ça, je vous gênerais!
+
+Et se tournant vers les deux autres, la virago questionna:
+
+--Entendez-vous, mes chérubins?
+
+Bob, le second des frères, dressa l'oreille.
+
+Il fronça le sourcil et interrogea:
+
+--Qu'est-ce que tu lui veux, à cette fille?
+
+--A la Florette?
+
+--Oui.
+
+Tom avala un verre d'eau-de-vie et répondit froidement:
+
+--Je ne lui veux rien. Je la veux. Voilà tout.
+
+--Toi?
+
+--Pourquoi pas? Elle est belle et elle me convient. J'ai décidé qu'elle
+serait ma femme.
+
+Bob absorba pareillement une rasade d'alcool; puis il brisa son verre
+sur la table et gronda:
+
+--Si c'était vrai...
+
+Son frère lui lança un regard de défi:
+
+--Si c'était vrai?...
+
+L'autre retroussa ses manches:
+
+--On boxerait...
+
+Tom l'imita:
+
+--On boxera, soit; qui cherche trouve.
+
+Héloïse éclata de rire:
+
+--Bravo!... Déchirez-vous!... _Kiss! kiss!_...
+
+Les deux adversaires s'avancèrent l'un sur l'autre. Les joues sanguines
+du premier avaient pris une nuance rouge plus foncée. Celles du second
+étaient écarlates jusqu'aux oreilles.
+
+A cet instant, le troisième Snail se mit sur son séant:
+
+--Une minute, mes enfants! fit-il.
+
+--Tu ne vas pas les empêcher de _se peigner_, hein? lui cria aigrement
+la _Femme-Canon_. Si c'est leur plaisir, à ces hommes! Il faut bien
+s'amuser un brin...
+
+Jack serra les poings et repartit avec sérénité:
+
+--Je ne veux pas les empêcher. Au contraire. Qu'ils commencent.
+J'assommerai celui qui restera.
+
+--Comment?
+
+--_By God!_ je connais quelqu'un qui a autant envie que qui que ce soit
+de la Florette...
+
+Tom et Bob demandèrent à l'unisson:
+
+--Et ce quelqu'un?...
+
+--Mes garçons, c'est, comme vous, le fils de notre père.
+
+Héloïse battit des mains.
+
+--A la bonne heure! C'est complet! Mon époux, mes beaux-frères, elle me
+rafle tout, votre mijaurée de Fine-Lame!...
+
+Elle toisa les saltimbanques avec un mépris farouche:
+
+--Mais ce n'est pas pour ça que je l'abomine! Ah! mais non! Vous êtes
+trois brutes qui ne valez pas la poussière de mes souliers!...
+
+Puis, avec une exaspération croissante:
+
+--Elle m'offusque, cette pimbêche. J'exècre ses menottes effilées, son
+teint de cire, ses airs de princesse. Quand elle paraît quelque part, il
+n'y en a plus pour personne!...
+
+D'ailleurs, je me doutais bien que vous en teniez dans l'aile. Une
+sainte-nitouche qui n'a que la peau sur les os! Des gars taillés comme
+vous! Si ce n'est pas une honte!...
+
+Oh! mais j'ai mon projet, par exemple. Pas plus tard que demain matin,
+j'achète un litre de vitriol et je le lui casse sur la frimousse. Alors,
+quand elle se sera débarbouillée, nous verrons si vous êtes encore
+disposés à vous tanner le cuir pour elle...
+
+--Ma fille, fit Jack, un conseil...
+
+--Donne: les petits cadeaux entretiennent l'amitié...
+
+--Je te ferai celui-ci d'autant plus volontiers qu'il ne me coûtera pas
+un _farthing_...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, garde-toi de toucher à un cheveu de la Florette.
+
+Bob frappa sur la table:
+
+--A la bonne heure! Notre frère Jack a parlé comme au prêche. _Hurrah_
+pour notre frère Jack!
+
+Et, comme la _Femme-Canon_ haussait les épaules, l'ivrogne appuya:
+
+--Si jamais tu t'avisais...
+
+--Oui, renchérit Tom avec un geste menaçant, si jamais tu t'avisais...
+
+--Qu'est-ce qu'il m'arriverait, les agneaux?
+
+Tom leva un poing qui était comme un marteau:
+
+--Il arriverait que je t'écraserais avec ceci.
+
+Bob crispa ses doigts, qui étaient comme des tenailles:
+
+--Il arriverait que je t'étranglerais avec cela.
+
+Jack ajouta:
+
+--Et que moi, je te l'entonnerais, ton vitriol.
+
+La virago bondit:
+
+--Venez-y donc un peu, pour voir! prononça-t-elle résolument.
+
+Les Snail se consultèrent:
+
+--Autant tout de suite, proposa le premier.
+
+--Débarrassons-nous, d'abord, de celle-ci, opina le second.
+
+Le troisième conclut:
+
+--On s'arrangera ensuite pour l'autre.
+
+Ils firent un pas vers Héloïse.
+
+Celle-ci les attendait de pied ferme.
+
+L'escabeau, sur lequel elle était assise une minute auparavant,
+tournoyait, comme une massue, au bout de son bras nerveux.
+
+En ce moment, une voix impérieuse s'éleva:
+
+--La paix, mes maîtres! intima-t-elle.
+
+
+
+
+XI
+
+MÉNAGERIE DOMPTÉE
+
+
+Les quatre adversaires se retournèrent, stupéfaits.
+
+Marignan avait soulevé le morceau de toile qui servait de porte et
+s'était introduit dans la baraque.
+
+Il monta lestement sur la scène et entra dans la zone de lumière
+projetée par la chandelle.
+
+Les Anglais ont le respect des gens bien mis.
+
+Les Snail s'informèrent en commun:
+
+--Que désirez-vous, _gentleman_?
+
+--Je désire, d'abord, que vous vous mettiez d'accord, répondit le
+survenant d'un ton railleur, et que l'harmonie renaisse au sein de cet
+asile. Je désire, ensuite, que vous me prêtiez une religieuse attention.
+Je désire, enfin, ou, plutôt, j'exige...
+
+Les trois frères l'interrompirent:
+
+--Vous exigez?...
+
+--Est-ce que, par hasard, nous sommes vos domestiques?
+
+--Nous ne vous connaissons seulement pas...
+
+L'autre repartit avec calme.
+
+--Je vous connais. Cela suffit. Vous êtes trois gredins accomplis...
+
+Puis se tournant vers la _Femme-Canon_:
+
+--C'est comme madame; si l'on fouillait au fond de son casier
+judiciaire...
+
+--Vous n'allez pas essayer de me faire peur, vous, hein? grinça la
+virago entre ses dents serrées.
+
+--Effrayer une dame! Fi donc! Et les lois de la galanterie!... On est
+chevalier français et troubadour... Je vous baise les mains, ma
+charmante... Tout à l'heure, en ce qui vous concerne, vous recevrez mes
+instructions...
+
+Héloïse se rebiffa:
+
+--Vos instructions?...
+
+--Mes ordres, si vous préférez, et votre intérêt vous engage--ainsi que
+vos coassociés--à les exécuter avec une scrupuleuse exactitude...
+
+La physionomie des Snail avait passé successivement de la surprise à la
+stupeur, de la stupeur au soupçon et du soupçon à une décision
+sombre...
+
+Ils échangèrent un coup d'œil rapide et sournois...
+
+Héloïse s'était rapprochée d'eux...
+
+Marignan paraissait occupé à choisir un londrès dans son
+porte-cigares...
+
+Quand il redressa le front, les saltimbanques l'entouraient, et chacun
+d'eux--même la _Femme-Canon_--avait le couteau au poing...
+
+La virago gronda:
+
+--C'est un _roussin_! A mort le _roussin_! Tu es frit, mimi!
+
+Sans se décontenancer, Marignan haussa le ton:
+
+--Holà! demanda-t-il, êtes-vous à votre poste?
+
+A l'instant, trois coups furent frappés extérieurement contre les
+planches de la baraque, et une voix--celle de Bijou-des-Dames--répondit
+du dehors:
+
+--Oui, patron, nous y sommes. Avez-vous besoin de nous?
+
+--Voilà, continua Marignan: il y a de la police, de la force armée, des
+gendarmes partout aux alentours d'ici,--et j'ai des amis sous la main
+pour les prévenir en cas d'urgence.
+
+Les couteaux disparurent comme par enchantement et tout se tut, jusqu'au
+bruit des respirations.
+
+L'associé de Me Bouginier poursuivit:
+
+--Pour ce qui est d'appartenir à la Préfecture, vous vous trompez, mes
+braves amis. Seulement, il m'a plu de vous prouver que j'étais gardé à
+carreau. Je suis seul et vous êtes quatre; car je compte madame pour un
+mâle: il convenait que j'assurasse toute liberté à la conversation que
+nous allons avoir ensemble.
+
+Il attira à lui l'escabeau qu'Héloïse brandissait naguère et s'assit en
+face du groupe des saltimbanques muets et consternés.
+
+--D'abord, commença-t-il, soyez persuadés que je ne me présente point
+chez vous en ennemi. Le nom de celui qui m'envoie vous est un sûr garant
+de la pureté de mes intentions. Je vous suis, en effet, dépêché par un
+philanthrope éclairé: l'estimable sieur Bouginier.
+
+A ce nom, le visage des trois Anglais s'éclaircit:
+
+--Bouginier?... _Master_ Bouginier?... Vous venez de la part de master
+Bouginier?
+
+--Mon Dieu, oui! de la part du papa Bouginier, avec qui vous avez déjà
+traité mainte affaire analogue à celle qui m'amène.
+
+--Il fallait vous expliquer...
+
+--Hé! vos dissensions intestines ne m'en ont pas laissé le temps...
+Maintenant, ne nous amusons pas aux bagatelles du discours. J'ai besoin
+de collaborateurs pour une petite opération qui offre d'assez beaux
+bénéfices. Etes-vous gens à me seconder?... Consultez-vous pendant que
+j'allumerai mon cigare...
+
+Héloïse Chamoiseau intervint avec une aimable rondeur:
+
+--A Chaillot les consultations! Nous ne sommes ni avocats ni médecins.
+Qu'est-ce qu'il y aura à gagner?
+
+Elle résumait le sentiment général.
+
+Marignan la salua de la main:
+
+--A merveille!... Femme de tête, de poigne et de cœur!... L'époux qui
+vous possédera ne connaîtra pas son bonheur!
+
+Puis, sur la note du commandement:
+
+--C'est fini de rire. Ouvrez les ouïes. On va s'entendre.
+
+ * * * * *
+
+Une demi-heure plus tard, le cavalier servant de Sergine Gravier prenait
+congé des hôtes de la baraque:
+
+--Ainsi, leur disait-il, vous m'avez-bien compris...
+
+Demain, dans la journée, vous pliez bagage, et, un peu avant minuit, je
+vous trouve, avec la voiture, à l'endroit indiqué...
+
+Quant à mademoiselle Florette, elle aura dû être expédiée, dans la
+soirée, au pavillon de la Faisanderie...
+
+Est-il nécessaire d'ajouter qu'au nom de Me Bouginier il vous est
+formellement enjoint d'avoir à respecter--de toutes les façons--cette
+jeune et indispensable auxiliaire?...
+
+--C'est bon, grommela l'un des Snail, on fera le mort avec elle.
+
+--On ferait le mort au naturel, répliqua froidement Marignan, si, par
+hasard, on s'avisait de contrevenir à mes ordres. Je paie; mais je veux
+en avoir pour mon argent. Votre peau me répond de votre obéissance.
+
+Il s'adressa à Héloïse:
+
+--C'est vous que je charge de la styler. Songez que, sans elle, nous ne
+pouvons rien. Il s'agit de nous obtenir à tout prix son concours.
+
+--Cependant, objecta la virago, cependant, si elle refusait...
+
+--Ce serait votre faute, repartit l'autre sèchement, et, comme l'argent
+s'envolera, après-demain, dans le coffre de son propriétaire...
+
+La _Femme-Canon_ fit un geste énergique:
+
+--Alors il faudra bien que, de gré ou de force...
+
+Son interlocuteur appuya, en soulignant le mot de la voix et du regard:
+
+--_De gré_, seulement, vous entendez...
+
+Qu'elle ignore la cause et le but de ce que l'on exige d'elle: les
+instruments inconscients sont les meilleurs...
+
+Je vous permets d'user de l'intimidation, de la menace même pour
+l'amener à nos fins; mais tenez-vous en là,--ou il vous en cuirait...
+
+Surtout,--et je vous recommande ceci à tous,--pas de querelles
+ridicules, de violences inutiles, de batailles, ni de vitriol...
+
+--Je jure... balbutia chacun des auditeurs.
+
+--Assez! assez, mes enfants! interrompit Marignan, sceptique et
+gouailleur. Je n'attache pas plus d'importance que vous à vos serments.
+Il n'y a qu'une chose à laquelle je crois: c'est à l'amour déréglé que
+vous nourrissez pour la vie. Voilà qui sauvegarde la _Filleule de
+Lagardère_...
+
+Puis, avec une exagération de solennité qui acheva de dompter cette
+ménagerie en révolte:
+
+--La beauté de cette jeune fille devient désormais un capital. Sa beauté
+et sa vertu. Malheur à qui diminuerait ce capital en le dégradant.
+
+
+
+
+XII
+
+AU PAVILLON DE LA FAISANDERIE
+
+
+Carrières-sous-Bois est un joli petit village situé à l'extrémité de la
+terrasse de Saint-Germain et étagé entre celle-ci et la Seine.
+
+Le château de M. de Saint-Pons, alors maire de la commune, faisait, d'un
+côté, face au fleuve, en bordure sur la route riveraine du Pecq, et, de
+l'autre, par son parc immense, rejoignait la vaste forêt qui s'étend de
+Chambourcy à Conflans-Sainte-Honorine et de Poissy à Meudon.
+
+C'était au bout de ce parc et sur la lisière de cette forêt que
+s'élevait le pavillon de la Faisanderie,--construit autrefois pour
+servir de rendez-vous de chasse, avec le luxe que les architectes du
+dix-septième siècle déployaient dans l'édification de ces bâtiments
+consacrés au plus grand plaisir de la noblesse et de la couronne.
+
+Ses murs de briques à chaînes de pierre, son toit d'ardoises à
+girouettes, l'encadrement de ses croisées, les deux belles grilles qui
+l'accolaient et qui, avec un saut-de-loup, défendaient l'accès de la
+propriété,--grilles ouvragées par Jean Lamour, le célèbre
+forgeron-artiste à qui l'on doit les élégantes «serrureries» de la place
+Stanislas à Nancy,--lui donnaient un caractère seigneurial que son
+entourage rehaussait encore d'une nouvelle et particulière splendeur.
+
+Devant lui, en effet, s'arrondissait la _Boule-du-Roi_,--sorte de
+demi-lune au delà de laquelle s'épaississaient les massifs et les
+taillis de la forêt,--tandis que, derrière, le parc groupait ses arbres
+touffus, aux essences variées, avec un désordre qui eût fourni à l'abbé
+Delille l'occasion de cueillir à pleines corbeilles les alexandrins
+descriptifs.
+
+C'est au seuil de ce pavillon que nous en rencontrerons le
+locataire,--le garde général Jacques Périn,--le lendemain des scènes qui
+se sont succédé à la fête des Loges et que nous avons racontées dans les
+chapitres précédents.
+
+L'ancien brigadier de la sûreté était en train de causer avec un gros
+homme--à mine honnête et digne--qui semblait sur le point de le quitter.
+
+Ce personnage n'était autre que le régisseur du marquis, qui avait
+précédé de vingt-quatre heures son maître à Carrières.
+
+--Ainsi, demandait l'ex-_détective_, ainsi, cher monsieur Tourangeau,
+vous ne vous décidez pas à rester dîner avec moi?
+
+--Impossible, mon brave Périn. Désolé de vous refuser. Ce sera pour une
+autre fois.
+
+Le garde général sourit:
+
+--Avouez, continua-t-il, que vous vous défiez de ma cuisine...
+
+--Moi?
+
+--Oui: de la cuisine d'un pauvre diable de garçon, qui vit sans
+cordon-bleu, sans ménagère, en isolé, en sauvage...
+
+Eh bien, vous auriez peut-être tort: quand on a été soldat, on sait
+faire à peu près tout,--même la soupe...
+
+Et je connais plus d'un fricot de nos troupiers, dont un gourmand, dont
+un gourmet se lécheraient les pouces et les babines...
+
+--Je ne dis pas non, je ne dis pas non! Mais j'ai ramené ma femme et mes
+enfants de Paris. Ils m'attendent, pour se mettre à table, chez le
+concierge du château, et s'ils ne me voyaient pas arriver, ils seraient
+capables de se laisser mourir de faim et d'inquiétude.
+
+Et le régisseur ajouta, en faisant mine de prendre congé:
+
+--On ne comprend pas ça quand on n'a pas de famille.
+
+Un nuage passa sur la figure du garde:
+
+--C'est vrai, murmura-t-il tristement. Vous avez raison. Je n'en ai pas,
+moi, de famille!
+
+Son interlocuteur lui tendit la main:
+
+--Pardonnez-moi si je vous ai causé de la peine... C'est bien sans
+intention... Mais, après tout, il y a beaucoup de votre faute...
+
+--Comment?...
+
+--Que vous manque-t-il pour animer votre intérieur? Une compagne et des
+marmots? Est-ce donc si malaisé de se les procurer? Mariez-vous. Vous
+n'en amènerez pas la mode. Et puis, vous êtes d'âge, que diable!...
+
+--Trop, par malheur; quand on a enjambé la quarantaine...
+
+--Bah! c'est dans les vieilles marmites que se cuisent les meilleurs
+ragoûts. Vous n'êtes plus un freluquet, c'est entendu; mais vous avez
+bon pied et bon appétit, comme moi. Or, croyez-vous que mes cinquante
+ans bien sonnés m'empêchent de danser le rigodon, à votre noce, avec une
+jolie poulette, et de chanter la mère Godichon au repas de baptême de
+votre premier-né?...
+
+Jacques Périn secoua la tête.
+
+--Je n'épouserai jamais qu'une femme que j'aimerai,--et si par hasard,
+cette femme ne m'aimait pas...
+
+--Elle serait difficile, morbleu! Un gars aussi supérieurement conservé!
+Et doux, et sobre, et économe! Le plus probe, le plus vaillant, le plus
+loyal qui soit au monde!...
+
+--Monsieur Tourangeau!... Je suis confus... Ces compliments...
+
+--Vous les méritez, camarade, et ce que j'exprime ici, c'est l'opinion
+de tout le monde, celle de M. le marquis, la mienne...
+
+Oui, notre maître ne se gêne pas pour le déclarer hautement...
+
+Il me répétait encore hier qu'il se félicitait d'avoir rencontré un
+serviteur de votre courage à la besogne et de votre dévouement à ses
+intérêts...
+
+--M. de Saint-Pons est trop bon. Il me flatte assurément. Je ne fais que
+ce que je dois faire...
+
+--Il vous rend justice, voilà tout... Donc, si l'envie vous prend de
+vous mettre en ménage, choisissez sans crainte la personne qui vous
+plaira. M. le marquis consentira volontiers à la demander en votre nom,
+et il n'y a pas de danger qu'une honnête fille et que des parents sensés
+hésitent à accueillir comme il convient et vos hommages et sa requête...
+
+Le régisseur s'interrompit pour consulter sa montre:
+
+--Mais je bavarde, je bavarde, je bavarde,--et j'oublie que les miens
+s'impatientent là-bas...
+
+Il n'est que temps que je coure les rejoindre...
+
+Monsieur arrivera demain pour déjeuner: il m'a recommandé de vous
+prévenir qu'il comptait sur vous au château...
+
+--Je m'empresserai d'aller verser entre ses mains le prix des coupes que
+j'ai achevé d'encaisser aujourd'hui... A moins que vous ne préfériez
+vous en charger...
+
+--M'en charger, c'est le mot... Farceur!... Une vingtaine de sacs de
+mille francs!... Non, les fonds sont bien où ils sont,--jusqu'à demain;
+car je présume que vous les avez placés en lieu sûr...
+
+--Ils sont serrés dans mon secrétaire, dont la clé ne me quitte
+jamais...
+
+Et le garde ajouta:
+
+--D'ailleurs, il n'y a pas de voleurs dans le pays...
+
+--Hum! opina son interlocuteur, dans le pays, c'est possible; mais il
+est venu sans doute tant de rôdeurs de Paris chercher fortune à la fête
+des Loges...
+
+--Ceux-là, repartit l'ex-agent, je les évente d'une lieue, et je ne leur
+conseille pas de me forcer à me ressouvenir de mon ancien métier...
+
+--Oui, oui, je sais, vous êtes une rude poigne... Votre surnom
+l'indiquait assez... Cependant vous êtes seul dans ce pavillon, et
+celui-ci est non moins éloigné du village que du château...
+
+--Les barreaux des fenêtres et la solidité des portes défient toute
+espèce d'effraction... Et puis, j'ai des armes: tout un arsenal... Je
+sais m'en servir, et vous pensez si, au besoin, j'hésiterais à le
+faire...
+
+Jacques Périn conclut d'un ton convaincu:
+
+--Enfin, si, lorsque je suis seul, je vaux mon homme, j'en vaux dix
+lorsque j'ai le droit et la loi avec moi...
+
+Par conséquent, n'ayez aucune inquiétude à mon sujet,--non plus qu'à
+propos de l'argent...
+
+Cet argent est aussi à l'abri des malfaiteurs que si on l'avait confié
+aux caves de la Banque.
+
+--Je n'en doute pas, déclara le régisseur, et je pars complètement
+rassuré: au revoir et à demain, compère!
+
+--A demain, monsieur Tourangeau.
+
+
+
+
+XIII
+
+LA FUGITIVE
+
+
+Jacques Périn était de taille et de corpulence ordinaires; d'apparence
+robuste et agile, encore que ses cheveux,--coupés presque ras,--qui
+grisonnaient vers les tempes, annonçassent ce que nous savons, de l'aveu
+du garde lui-même: c'est-à-dire que celui-ci confinait à la
+cinquantaine.
+
+Sa moustache rejoignait une barbe courte et touffue qui lui recouvrait
+le bas du visage.
+
+Ce visage, bruni par le hâle du soleil, de la pluie et de l'air libre,
+avait une remarquable expression d'énergie, tempérée par ce je ne sais
+quoi de mélancolique et de doux de l'homme fort, de l'honnête homme qui
+souffre et qui cache aux yeux de tous la blessure qui le fait souffrir.
+
+La bouche était franche et sérieuse. Le nez quêtait dans le vent, comme
+celui d'un chien de race. Le sourcil abritait un regard loyal et
+intelligent. En somme, une physionomie ouverte, claire, martiale et
+sympathique, où le soldat se retrouvait sous la veste du garde-chasse.
+
+Le pavillon qu'habitait ce dernier n'avait pas l'air moins avenant, en
+dépit des barreaux dont on a parlé tout à l'heure et qui en protégeaient
+les fenêtres contre toute tentative d'escalade.
+
+Il comprenait un rez-de-chaussée, un premier étage et des mansardes.
+
+Le rez-de-chaussée se composait d'un parloir ouvert sur le rond-point et
+d'une cuisine ouvrant sur le parc.
+
+Ce parloir avait une tapisserie à raies bleues sur champ blanc, imitant
+le coutil d'une tente.
+
+Il était meublé d'un secrétaire, d'une armoire, d'une table et de six
+chaises en acajou, et décoré de gravures militaires représentant les
+principaux épisodes de nos campagnes de Crimée, d'Italie et du Mexique,
+ainsi que de panoplies d'armes, d'engins, de harnais de chasse et de
+fusils, de casques prussiens,--trophées de la dernière guerre.
+
+Au fond de cette pièce, un antique escalier de bois, noirci par le
+temps, conduisait au premier étage, lequel se divisait en deux parties
+inégales: une vaste chambre à coucher et un cabinet de _débarras_.
+
+ * * * * *
+
+Après le départ de Tourangeau, Jacques Périn s'était assis--dans le
+parloir--devant son repas du soir.
+
+Mais il ne mangeait pas.
+
+Il songeait...
+
+Il songeait qu'en effet, il était bien seul dans cette maison comme dans
+le monde...
+
+La tranquillité de sa vie présente,--opposée au mouvement, aux
+péripéties de son existence passée,--lui rendait cette solitude encore
+plus lourde et plus pénible.
+
+En Afrique, la chasse aux Arabes; à Paris, la chasse aux coupables
+avaient absorbé toutes ses facultés et tout son temps.
+
+Or, c'était une nature essentiellement aimante sous la rude enveloppe du
+policier et du soldat.
+
+Les exigences professionnelles étaient seules parvenues à refouler en
+lui, pendant de longues années, les trésors de tendresse qu'il brûlait
+de dépenser au dehors.
+
+Puis, plus tard, il avait _lâché_ la Préfecture, et il était redevenu un
+homme comme les autres.
+
+Alors toutes les passions du commun des mortels s'étaient brusquement
+réveillées en lui. Tous les désirs d'un cœur vierge avaient
+bouillonné de sa poitrine à son cerveau. Des désirs développés,
+aiguillonnés, exaspérés par l'isolement.
+
+Un isolement d'autant plus douloureux qu'il était plus sensible. On ne
+passe pas impunément du feu à l'eau. Songez que, de l'effroyable
+quantité d'aventures publiques et privées où son paisible caractère
+s'était trouvé mêlé, que des drames les plus violents qu'avait traversés
+sa candeur, et dans lesquels son activité, sa perspicacité avaient joué
+leur rôle, notre ex-agent était tombé--sans transition--dans le calme
+léthargique et le silence tombal des journées uniformément dénuées
+d'événements, d'incidents, de luttes!
+
+Ceci ne l'empêchait point, du reste, de s'acquitter de ses fonctions
+avec une intelligence hors ligne et une fidélité sans bornes.
+
+Chaque matin il prenait son fusil et s'enfonçait, marchant lentement,
+sous les arbres de la forêt.
+
+Mais chaque soir il s'en revenait plus morne qu'il n'était parti.
+
+Ce soir-là, sa conversation avec l'excellent Tourangeau avait donné un
+corps à ses aspirations.
+
+Il rêvait les joies de la famille.
+
+Oh! la ménagère qui va, qui vient, alerte, accorte; qui attend l'époux
+au retour de la besogne quotidienne; qui est l'écho de ses pensées, la
+moitié de sa chair, le complément de son âme!...
+
+Oh! les petits enfants, roses et blonds comme des Jésus de cire, qui
+vous grimpent sur les genoux, vous jettent au cou leurs bras potelés et
+remplissent de leur gentil ramage et de leur mouvement désordonné le
+logis dont ils sont comme les anges gardiens!...
+
+Tandis que le brave garçon se demandait où il trouverait cette félicité
+intime; tandis qu'il demeurait accoudé sur la table, sans effleurer des
+lèvres le verre de vieux vin qu'il s'était versé, sans toucher au plat
+de gibier dont il s'était servi, la nuit était venue peu à peu...
+
+Un léger bruit retentit au dehors...
+
+Le garde dressa l'oreille:
+
+--Oh! oh! murmura-t-il, on a remué dans les taillis...
+
+Le bruit s'accentua...
+
+C'étaient des pas précipités qui traversaient la demi-lune...
+
+L'ancien policier se dit:
+
+--Quelqu'un accourt de ce côté...
+
+Il se leva et marcha vers la porte...
+
+En cet instant, celle-ci s'ouvrit brusquement...
+
+Une femme apparut sur le seuil...
+
+Elle s'y arrêta une minute,--retournée vers l'extérieur...
+
+Elle semblait écouter avec anxiété...
+
+Puis, d'une voix qui haletait de l'effort d'une course furieuse:
+
+--Je ne les entends plus! balbutia-t-elle. Seigneur mon Dieu, merci! Ils
+ont perdu ma trace!
+
+Puis encore, elle referma la porte derrière elle, s'avança dans le
+pavillon, vint s'affaisser sur une chaise près de la table et, joignant
+les deux mains qu'elle éleva vers Jacques:
+
+--Si vous êtes chrétien, supplia-t-elle avec une volubilité fébrile,
+accueillez-moi, protégez-moi, cachez-moi, sauvez-moi!
+
+Elle reprit haleine, s'essuya le front d'un geste sauvage et poursuivit
+d'un ton farouche:
+
+--Sinon, indiquez-moi le chemin de la rivière. Celle-ci ne refusera pas
+de me recevoir. Car j'aime mieux mourir,--oui, mourir,--que de retomber
+en leur pouvoir!
+
+
+
+
+XIV
+
+FAUSSES CONFIDENCES
+
+
+Vous l'avez déjà reconnue:
+
+C'était la _Filleule de Lagardère_...
+
+La _Filleule de Lagardère_, dépouillée de son costume, de ses oripeaux
+de théâtre et vêtue, comme le vulgaire des saltimbanques pauvres, d'une
+misérable robe d'indienne, que son passage dans les fourrés de la forêt
+avait déchirée en maint endroit; d'un petit châle de mérinos, tout
+effiloqué et tout déteint, et d'un mouchoir en marmotte ajouré comme une
+dentelle.
+
+Et, cependant, à travers les trous de ces haillons s'échappaient des
+parfums et des rayonnements étranges: des parfums de pudeur réelle,
+exquise et fière; des rayonnements de vie et de jeunesse à peine voilés
+par une nuance de mélancolie, qui n'était pas sa nature même, et qui
+trahissait à demi le secret d'une infortune vaillamment supportée.
+
+Pour le moment, elle suffoquait.
+
+De grosses gouttes de sueur roulaient de son front sur ses joues.
+
+D'un mouvement machinal, elle enleva le mouchoir qui la coiffait et
+dégrafa le haut de sa robe...
+
+Ses magnifiques cheveux ruisselèrent sur ses épaules, et les lignes de
+son cou se dégagèrent, jusqu'à la naissance de sa gorge, dans toute leur
+noblesse et toute leur pureté.
+
+Jacques l'examinait avec une surprise, une admiration muettes.
+
+--Ainsi, vous ne répondez pas? reprit-elle après un silence. Vous
+repoussez ma prière? C'est bien. Il ne me reste qu'à m'en aller.
+
+Elle se mit debout péniblement et fit quelques pas en chancelant...
+
+Puis un étourdissement subit parut la saisir.
+
+Le garde la reçut dans ses bras et la replaça sur le siège qu'elle
+venait de quitter.
+
+--Voyons, mon enfant, lui dit-il, calmez-vous et rassurez-vous. Vous
+êtes ici en sûreté. Moi présent, personne n'osera vous faire de mal.
+
+Il prépara un verre d'eau sucrée et le lui offrit en ajoutant:
+
+--Tenez, prenez ceci et tâchez de vous remettre... Je vous répète que
+vous n'avez plus rien à craindre. Les gens que vous semblez redouter ne
+viendront pas vous chercher jusque dans cette maison.
+
+La fillette but une gorgée. Elle respira longuement. Ses yeux se
+rouvrirent et son regard, chargé de reconnaissance, s'arrêta sur
+l'ancien agent qu'il remua de fond en comble.
+
+--Vous êtes bon, fit-elle. Le ciel vous bénira!
+
+Ensuite, s'emparant des mains du garde et les pressant avec une effusion
+soudaine:
+
+--C'est donc vrai? Vous ne me chassez pas?
+
+Jacques, embarrassé et ému, se dégagea doucement de l'étreinte:
+
+--Non, certes, je ne vous chasse pas, et je suis tout disposé à vous
+prêter aide et assistance... Mais encore faut-il que je sache qui vous
+êtes et ce qui vous menace... Parlez! expliquez-vous, de grâce!...
+
+--Je comprends: vous voulez que je vous raconte mon histoire...
+
+Elle avait une voix charmante, dont les cordes basses vibraient et
+pénétraient.
+
+L'ex-policier protesta:
+
+--Je désire connaître ce qui vous est arrivé, afin d'apprendre comment
+je puis vous protéger et vous défendre...
+
+Florette eut un sourire triste:
+
+--Elle n'est pas gaie, mon histoire; mais, puisqu'il vous plaît de
+l'entendre, écoutez-moi et ayez pitié d'une malheureuse qui n'a d'espoir
+et de ressource que dans la charité des honnêtes gens.
+
+Et elle entama un récit dont plusieurs parties ne sont pas tout à fait
+étrangères à nos lecteurs:
+
+Ce qu'elle se rappelait imparfaitement de son enfance; la façon dont les
+Snail l'avaient élevée; son rude apprentissage de l'escrime, son voyage
+et ses succès en Angleterre, son retour en France et l'empire qu'Héloïse
+Chamoiseau avait pris par degré sur les trois frères abrutis par leurs
+vices...
+
+Héloïse la haïssait...
+
+La fillette ignorait pourquoi...
+
+Mais elle l'avait deviné de prime abord, et, plus tard, la virago
+s'était chargée de le lui prouver d'une manière non équivoque...
+
+Il n'y avait pas de jour qu'elle ne l'accablât d'invectives,
+d'humiliations et de menaces; pas de jour qu'elle ne la frappât
+sournoisement; pas de jour qu'elle ne lui promît de la _défigurer_...
+
+L'attitude de Tom, de Jack et de Bob n'était pas beaucoup plus
+rassurante à l'endroit de la pauvrette.
+
+Depuis quelque temps, ils lui lançaient à la dérobée des œillades qui
+l'épouvantaient.
+
+Bref, la vie en commun avec cette mégère et ces brutes était devenue
+insupportable pour leur victime.
+
+Elle leur avait donc signifié--et cela le matin même--qu'elle prétendait
+les quitter immédiatement, qu'elle renonçait au métier de saltimbanque
+et qu'elle avait l'intention de se rendre à Paris et d'y chercher de
+l'ouvrage.
+
+Alors la tempête avait éclaté:
+
+On avait écrasé la récalcitrante de reproches, d'injures et de horions.
+
+Puis les trois Anglais s'étaient précipités sur elle et l'avaient
+enfermée dans leur voiture qui s'était éloignée des Loges, sans attendre
+la fin de la fête, dans une direction inconnue...
+
+Mais, tandis que le véhicule roulait dans la forêt, Florette avait sauté
+par une fenêtre et s'était jetée sous le couvert...
+
+Les Snail lui avaient donné la chasse...
+
+Inconsciente, éperdue, affolée, elle avait couru devant elle,--à travers
+les halliers, les buissons, les broussailles,--jusqu'à ce qu'elle
+aperçût une maison où se réfugier:
+
+--Maintenant, conclut-elle, tout ce que je vous demande, c'est de me
+permettre de passer la nuit ici, sur cette chaise...
+
+A l'aube, vous me mettrez sur la route de Paris...
+
+Je sais lire, écrire et coudre; je suis forte et j'ai du courage; je
+rencontrerai bien là-bas, dans la grand'ville, quelque bonne âme qui
+consentira à me prendre en service ou à me donner du travail...
+
+Autrement...
+
+--Autrement?...
+
+La physionomie et l'accent de la jeune fille devinrent sombres:
+
+--Autrement, n'ayant ni asile pour le présent, ni espérance dans
+l'avenir, je vous l'ai dit, la Seine coule pour tout le monde...
+
+--Mourir!... Vous songeriez à mourir!... A votre âge!...
+
+--Oh! répliqua-t-elle amèrement, la souffrance m'a vieillie...
+D'ailleurs, qui est-ce qui me regrettera?... Je n'ai ni parents, ni
+amis, ni personne qui s'intéresse à moi sur cette terre.
+
+ * * * * *
+
+S'il eût écouté la narratrice avec l'attention minutieuse qu'il
+apportait naguère à «débrouiller» les affaires compliquées pour
+lesquelles on avait recours à son office, le _détective_ émérite eût
+remarqué ceci:
+
+C'est que la première partie de son histoire--celle qui avait trait à
+l'aversion que lui témoignait la _Femme-Canon_ et aux craintes que lui
+inspiraient les allures des trois frères,--avait été détaillée par
+mademoiselle Fine-Lame avec une chaleur, une conviction, une éloquence
+qui affirmaient la sincérité de ce récit.
+
+Dans la seconde, au contraire,--celle qui se rapportait à la scène du
+matin, ainsi qu'à la fuite de la fillette et à la poursuite qui en avait
+été le résultat,--la _Filleule de Lagardère_ avait montré, à plusieurs
+reprises, une hésitation, un embarras qui eussent donné à réfléchir à un
+auditeur moins prévenu en sa faveur.
+
+Mais Jacques subissait le charme qu'épandait l'étrange et ravissante
+créature.
+
+Sa pensée vacillait comme s'il eût ressenti une sorte d'ivresse. Nous
+n'insinuerons point qu'il fût déjà amoureux. Mais ce fut en tremblant
+qu'il dit:
+
+--Ma chère enfant, je vous donnerai un asile et je vous rendrai
+l'espérance.
+
+
+
+
+XV
+
+LE NARCOTIQUE
+
+
+La fugitive eut un long soupir de soulagement.
+
+Puis elle questionna brusquement:
+
+--Qu'est-ce que vous allez faire de moi?
+
+Jacques lui prit la main à son tour:
+
+--Vous resterez ici jusqu'à demain, sous ma garde, et je vous réitère
+qu'à cette heure avancée ces misérables saltimbanques ne vous
+relanceront point sous mon toit. D'abord, ils n'ont aucune espèce de
+droits sur vous. Ensuite, je vous certifie qu'ils trouveraient à qui
+parler.
+
+Florette le considéra en face:
+
+--Oh! oui, vous êtes brave! fit-elle.
+
+L'ancien soldat baissa les yeux devant la flamme qui allumait les
+prunelles de la jeune fille.
+
+Il poursuivit après un silence:
+
+--Demain, je vous conduirai au château et je vous présenterai à mon
+maître. M. le marquis est le plus humain et le plus généreux des hommes.
+Il a pour moi quelques égards. Je ne doute pas que, sur mon instante
+prière, il ne vous trouve une situation, non près de lui,--car il est
+veuf,--mais dans quelqu'une des riches familles parisiennes avec
+lesquelles il entretient des relations...
+
+Et, comme la fugitive se levait dans un élan d'actions de grâces
+passionnées:
+
+--Ne me remerciez pas, ajouta-t-il en se reculant. Tout autre à ma place
+eût agi pareillement. C'est moi qui suis trop heureux de pouvoir vous
+être utile.
+
+Puis, pour couper court aux expressions de gratitude qui se pressaient
+sur les lèvres de la _Filleule de Lagardère_, il continua en lui
+montrant la table:
+
+--Vous devez avoir besoin de vous réconforter. Allons, asseyez-vous et
+partagez mon modeste repas. Ah! dame! si j'avais su avoir, ce soir, une
+invitée, je me serais approvisionné et arrangé en conséquence...
+
+Il s'en fut chercher un couvert et le disposa près du sien:
+
+--Mais bah! reprit-il avec rondeur, à la guerre comme à la guerre! La
+première fois, on se distinguera davantage. D'ailleurs, c'est offert de
+bon cœur.
+
+Mademoiselle Fine-Lame refusa du geste:
+
+--Je n'ai pas faim, murmura-t-elle.
+
+Elle porta la main à son front:
+
+--Le sommeil, la fatigue m'accablent...
+
+Sa tête s'abaissait, lourde, sur sa poitrine; ses paupières se fermaient
+malgré elle; son corps se ployait sur sa chaise...
+
+--Bon! je comprends! fit Jacques; l'alerte, la course, la frayeur... Le
+repos vous est nécessaire... Eh bien, on va aller préparer votre
+chambre.
+
+Il alluma un bougeoir à la lampe qu'il avait placée sur la table pendant
+le récit de Florette.
+
+--Mais, interrogea celle-ci, n'avez-vous pas commencé de dîner?
+
+--Oh! ne vous inquiétez pas de moi: j'achèverai quand je vous aurai
+installée dans votre casernement.
+
+Il se dirigea vers l'escalier qui conduisait au premier étage:
+
+--Attendez-moi tranquillement... Je reviens dans cinq minutes...
+L'histoire de disposer le lit...
+
+La jeune fille ne répliqua rien. Sa tête s'était renversée sur le
+dossier de sa chaise. Elle paraissait s'être endormie...
+
+Oui, mais quand le garde eut disparu au haut de l'escalier, elle se
+redressa avec lenteur et précaution...
+
+Son œil, qui jetait un éclat singulier, parcourut rapidement la pièce
+et s'arrêta sur la table chargée des accessoires du repas de son hôte...
+
+Entre le plat et l'assiette, le verre de Jacques était à demi plein...
+
+Florette fouilla dans sa poche...
+
+Un petit flacon de cristal brilla entre ses doigts...
+
+Elle fit un pas vers la table...
+
+Puis elle s'arrêta,--hésitante...
+
+Un combat violent semblait se livrer en elle...
+
+Deux fois, elle étendit au-dessus du verre la main qui tenait le
+flacon...
+
+Et, deux fois, cette main ne consomma point l'œuvre qui déterminait
+ce mouvement, et contre laquelle protestaient la révolte, l'indignation,
+l'horreur qui bouleversaient les traits de la fugitive...
+
+A un moment, celle-ci eut l'air de prendre une résolution énergique...
+
+Elle se détourna de la table et se glissa vers la porte...
+
+Comme elle en atteignait le seuil, le cri de la chouette--un cri lugubre
+et prolongé--s'éleva au dehors, de la lisière de la forêt...
+
+Florette demeura immobile. Elle devint pâle comme une morte. Une
+indicible expression de terreur se répandit sur son visage:
+
+--Ils sont là, pensa-t-elle tout haut. Ils me rappellent ma promesse. Si
+j'y manque, malheur à moi!
+
+Le cri retentit de nouveau avec des modulations impératives.
+
+La _Filleule de Lagardère_ se tordit les bras:
+
+--Seigneur, gémit-elle, inspirez-moi, conseillez-moi!... Cet homme est
+si confiant et si hospitalier!... Non, non, c'est impossible!
+
+Le cri persista, strident et funèbre, dans le silence de la nuit.
+
+En même temps, l'on entendit la voix du garde qui grondait:
+
+--Ah! méchante bête, c'est moi qui irai, demain matin, te dénicher à
+coups de fusil, pour t'apprendre à troubler ainsi le sommeil de mes
+locataires!
+
+Mademoiselle Fine-Lame balbutia avec égarement:
+
+--S'ils n'avaient parlé que de me tuer... Mais ce vitriol, oh! ce
+vitriol!... Mon Dieu! pardonnez-moi: ce serait trop cruel!
+
+Elle eut un geste de décision suprême...
+
+Puis elle revint--d'un bond--vers la table...
+
+Sa main s'allongea derechef...
+
+Quelques gouttes d'une liqueur brune tombèrent du flacon dans le
+verre...
+
+Puis encore, la fillette se laissa aller sur sa chaise en murmurant:
+
+--Ils l'ont voulu! Si je suis coupable, que ma faute retombe sur leur
+tête!
+
+ * * * * *
+
+La pièce du premier étage servait de chambre à coucher à Jacques.
+
+Celui-ci venait d'y transporter Florette--qu'il croyait s'être assoupie
+de lassitude et qui s'était évanouie d'angoisse,--et de la déposer
+doucement sur le lit.
+
+A côté de ce lit, sur une petite table, un revolver était placé. Le
+garde avait voulu l'enlever. Mais la jeune fille, rouvrant les yeux et
+l'arrêtant:
+
+--Non, non, laissez cette arme; elle ne me fait pas peur.
+
+Et, comme il se préparait à la quitter, elle avait eu un mouvement
+instinctif pour le retenir.
+
+Elle avait tenté de parler,--mue par une force intérieure.
+
+Ses lèvres avaient remué pour formuler un aveu ou une prière; mais les
+mots s'étaient embarrassés dans sa gorge sèche et sifflante.
+S'ingéniait-elle à les retenir ou à leur donner essor? On ne sait;
+toutefois ses joues s'empourpraient, son sein bondissait, ses prunelles
+brûlaient sous l'effort.
+
+--Ma chère demoiselle, lui avait dit le garde, vous avez un peu de
+fièvre. Il ne faut pas vous fatiguer davantage. Je me retire. Tâchez de
+dormir un bon somme, et demain il n'y paraîtra plus.
+
+Puis, le digne garçon était redescendu au rez-de-chaussée, où, après
+avoir fermé à double tour la porte qui communiquait avec le rond-point,
+il s'était mis à se promener de long en large dans le parloir.
+
+
+
+
+XVI
+
+LE CAUCHEMAR
+
+
+Lui aussi, l'ancien _détective_, avait la fièvre.
+
+Une joie bizarre le remplissait.
+
+Ses aspirations, ses songes, ses _desiderata_ de tout à l'heure
+n'avaient plus seulement un corps impalpable: ils avaient une forme
+distincte et réelle.
+
+La femme qu'il rêvait d'associer à sa vie, c'était celle dont l'étrange
+beauté passait et repassait devant lui avec les attractions de ses
+grands yeux aux regards hardis et candides, de son front presque
+céleste, perdu sous les richesses d'une splendide chevelure, et de sa
+taille de nymphe aux divines perfections.
+
+A cette joie, cependant, se mêlait une légère défiance.
+
+Par moments, le policier reparaissait sous l'amoureux: le policier,
+homme de logique, de calcul et d'examen, inaccessible aux surprises du
+cœur.
+
+Depuis que Florette n'était plus là, pour lui ravir tous ses sens, il ne
+pouvait, en y réfléchissant froidement, s'empêcher de trouver l'aventure
+assez invraisemblable.
+
+Si la fugitive lui avait menti?
+
+Lui mentir?
+
+Dans quel but?
+
+C'est ce qu'il ne pouvait s'expliquer.
+
+Car il ne pensait pas un seul instant à la somme importante que son
+secrétaire renfermait.
+
+Tromper, tramer le mal, être complice d'un projet de vol avec ce visage
+chaste, avec cet œil limpide, avec la musique de cette voix, c'eût
+été simplement horrible!
+
+Maintenant, qu'adviendrait-il de tout ceci?
+
+L'oiseau sauvage qu'il abritait ne s'envolerait-il pas le lendemain?
+
+Florette était, sinon de race, du moins d'habitudes bohêmes.
+
+L'existence sous la tente, vagabonde, avec ses contrastes de pluie et de
+soleil, n'a-t-elle pas été, de tout temps, plus chère à ces errants, à
+ces nomades, que l'inaltérable monotonie du bonheur stationnaire et du
+foyer conjugal?...
+
+Et quand M. de Saint-Pons se chargerait de l'avenir de cette déclassée,
+ne serait-ce pas toujours une séparation immédiate?...
+
+Une séparation!...
+
+L'avenir n'est à personne, et les absents ont tort.
+
+La fillette se souviendrait-elle de celui qui l'avait recueillie?
+
+Lui garderait-elle une foi qu'elle ne lui avait point engagée?
+
+N'aimait-elle pas ailleurs? L'aimerait-elle jamais? Soupçonnait-elle
+seulement le sentiment subit qu'elle lui avait inspiré?
+
+Empli de toutes ces idées, le cerveau de Jacques semblait près
+d'éclater, comme une chaudière, trop pleine, en ébullition.
+
+Conséquence naturelle de cette chaleur fébrile, une soif ardente
+desséchait son palais.
+
+Dans son va-et-vient par la chambre, il aperçut sur la table le vin
+qu'il s'était versé un moment avant l'arrivée de la fugitive.
+
+Il prit le verre machinalement et en vida environ la moitié.
+
+Puis, le reposant brusquement avec une grimace de dégoût:
+
+--Pouah! s'exclama-t-il, ce vin est exécrable!
+
+Ensuite, après réflexion:
+
+--Ah çà! est-ce que je deviens fou? Un crû que j'avais trouvé excellent
+jusqu'ici! C'est l'amertume de mes pensées qui me le gâte!
+
+Et il voulut continuer sa promenade...
+
+Mais il se sentait las. La tête lui pesait. Ses jambes se dérobaient
+sous lui....
+
+Attribuant ce malaise au trouble de son esprit, il s'assit devant la
+table, s'accouda sur la nappe et mit son front dans ses mains...
+
+Quelques minutes plus tard, il dormait.
+
+Toutefois, comme il n'avait absorbé qu'une partie du narcotique
+introduit dans son verre, ce sommeil n'était point, en dépit des
+apparences, aussi profond, aussi insensible, aussi annihilant que
+l'avaient présumé les instigateurs de Florette.
+
+Lucide comme celui que les passes magnétiques déterminent chez certains
+_sujets_, ce sommeil se doublait de rêves où la réalité jouait un rôle:
+
+Sous le plomb qui fermait son oreille et qui scellait sa paupière,
+Jacques percevait ce qui s'agitait autour de lui.
+
+Mais il ne le percevait que confus et voilé,--derrière un brouillard...
+
+Et il ne lui était point possible d'intervenir...
+
+Ses membres engourdis lui refusaient leur office...
+
+Cauchemar compliqué de catalepsie. L'opium, ingéré à certaine dose,
+produit de ces phénomènes communs à nombre de maladies nerveuses. Une
+partie des organes acquiert une force de vie excessive, tandis que
+l'autre semble frappée de mort.
+
+C'est ainsi que, dès l'abord, l'ancien policier avait entendu un pas
+léger glisser le long de l'escalier...
+
+Une forme blanche avait traversé le parloir...
+
+Cette forme s'était penchée sur la serrure close par lui à double
+tour...
+
+La clé avait tourné en sens inverse dans cette serrure...
+
+La porte s'était ouverte sans bruit...
+
+La forme blanche avait fait un signe au dehors...
+
+Puis, rapide, elle avait repassé devant le dormeur, avait regagné
+l'escalier et était rentrée dans la chambre du premier étage...
+
+Au bout d'un instant, quatre hommes avaient pénétré dans le pavillon:
+
+Les trois premiers avaient une figure stupide que l'ivresse incendiait.
+
+Le quatrième paraissait entièrement maître de lui.
+
+Comme dans un roman ou dans un mélodrame, ses traits se cachaient sous
+un masque dont la barbe de satin noir descendait jusque sur sa
+poitrine.
+
+Ce dernier s'était approché de Jacques Périn.
+
+Le garde avait senti une main se couler avec précaution dans la poche de
+sa veste et en retirer la clé du secrétaire...
+
+Alors, seulement, il avait compris...
+
+C'était contre l'argent de son maître qu'était dirigée cette expédition!
+
+Le fidèle serviteur avait essayé de se lever, de se mouvoir, de crier...
+
+Impossible!...
+
+La paralysie immobilisait son corps, ses muscles et sa langue...
+
+Les trois coquins à la face bestiale marchaient vers le meuble qui
+renfermait les vingt mille francs...
+
+Le personnage masqué les arrêta:
+
+--Mes camarades, prononça-t-il en leur désignant le dormeur, j'ai
+l'habitude de ne rien laisser derrière moi. Si cet importun venait à se
+réveiller, il y aurait lutte, tapage et tout le _tralala_. Il vaut mieux
+le _régler_ de suite. L'un de vous a-t-il un couteau?
+
+--En voici un.
+
+--Eh bien, servez-vous en: frappez... Frappez ici, entre les omoplates:
+c'est la meilleure place, au dire des gens de l'art...
+
+Il ajouta avec tranquillité:
+
+--Cette formalité accomplie, nous procéderons à la récolte du _quibus_
+et, quand elle sera terminée, nous appellerons la petite, qui s'est
+conduite comme un ange et qui doit se tenir tapie là-haut, dans quelque
+coin.
+
+--_All right!_ firent les trois autres.
+
+Ils entourèrent l'ex-agent.
+
+Le malheureux sentit les mains de deux d'entre eux s'abattre, comme des
+étaux, sur ses épaules, pour le maintenir contre la table...
+
+Sans le voir, il sentit aussi se lever le couteau du troisième...
+
+Et il se raidit dans un effort surhumain pour s'arracher à la torpeur
+qui le clouait, inerte, sous le fer...
+
+Effort infructueux: la léthargie était plus puissante que sa volonté!
+
+Cette volonté même, un choc inattendu venait presque de la lui enlever.
+
+Cette «petite» dont on avait parlé, c'était Florette!
+
+Florette était de moitié dans le crime!
+
+C'était elle qui tuait son hôte en le livrant à ses complices!
+
+Cette foudroyante révélation poignardait Jacques plus sûrement que
+n'allait le faire la lame du couteau emmanché au poing de l'assassin.
+
+Le garde était deux fois perdu.
+
+Il se résigna et sourit--intérieurement--à la mort.
+
+
+
+
+XVII
+
+COUPS DE REVOLVER
+
+
+En ce moment, une voix appela:
+
+--Tom! Bob! Jack!
+
+Cette voix tombait du haut de l'escalier.
+
+L'arme et le bras de Tom ne s'abaissèrent pas.
+
+La voix continua, dure, brève, métallique:
+
+--Est-ce là ce que vous avez juré? «_Il n'y aura pas de sang versé_»,
+avez-vous dit. Je vous somme de tenir cette promesse.
+
+Les Snail s'entre-regardèrent, indécis.
+
+Le personnage masqué intervint:
+
+--Ma chère demoiselle, fit-il, ne vous mêlez pas de tout ceci. S'il vous
+répugne d'assister à une exécution nécessaire, rentrez, pour quelques
+minutes, dans le trou où vous étiez blottie tout à l'heure. On vous
+fera signe quand il n'y aura plus de danger pour vos nerfs
+impressionnables.
+
+La voix répliqua brusquement:
+
+--Vous, je ne vous connais pas, et ce n'est pas à vous que je m'adresse.
+
+Puis, avec l'accent du commandement:
+
+--Tom, Bob et Jack, laissez cet homme!
+
+--Ma mie, repartit l'autre avec impatience, il faut que la place soit
+nette; demeurez ou retirez-vous, si bon vous semble; mais ce que j'ai
+décidé aura lieu.
+
+Il se tourna vers les trois frères:
+
+--Allons, l'heure s'écoule, dépêchons!
+
+La voix, qui se fit menaçante, redit:
+
+--Encore une fois, laissez cet homme!
+
+Le trio de drôles hésitait.
+
+Le personnage masqué s'emporta pour de bon:
+
+--Ah çà! gronda-t-il, à qui obéit-on ici? Est-ce moi qui paye, oui ou
+non? Foin des caprices de jolie femme!
+
+Les Snail répondirent en grognant quelques paroles inintelligibles.
+
+L'autre frappa du pied:
+
+--Nous perdons un temps précieux... L'argent est là... Les vingt mille
+francs...
+
+Vingt-mille francs!...
+
+Jusqu'alors, les Snail avaient ignoré le chiffre de la somme...
+
+Ils croyaient qu'il ne s'agissait que d'une simple poignée d'écus...
+
+Mais vingt mille francs! Les sacs entassés et bondés à craquer! Les sacs
+éventrés et dégorgeant les pièces blanches! Un trésor!...
+
+Pour le quart, les trois frères auraient égorgé père et mère!...
+
+Nous pensons que, si les choses avaient suivi leur cours, leur chef, au
+moment du partage, aurait trouvé en eux des associés incommodes.
+
+La fièvre de l'argent entrevu achevait de les enivrer.
+
+Ils se ruèrent sur leur victime.
+
+La voix, qui frémissait de colère, répéta:
+
+--Pour la dernière fois, laissez cet homme!
+
+Le brelan de scélérats riposta à cette injonction par un ricanement
+féroce:
+
+Bob et Jack jetèrent derechef le grappin sur le garde...
+
+Et Tom leva son arme à nouveau...
+
+Mais il n'eut pas le loisir de l'enfoncer à cette «meilleure place»
+indiquée par le personnage masqué...
+
+Trois éclairs, trois détonations se succédèrent dans un nuage de
+fumée...
+
+Et les trois bandits roulèrent l'un après l'autre, foudroyés, sur le
+plancher.
+
+ * * * * *
+
+Jacques Périn, debout, s'appuyait au dossier d'une chaise.
+
+La commotion violente--déterminée dans tout son être par l'imminence du
+danger couru et par l'imprévu de l'intervention à laquelle il devait son
+salut--avait brusquement rompu les liens qui le retenaient captif dans
+une sorte de mort artificielle.
+
+Il s'était remis sur ses jambes et secouait le front, comme un lion
+secoue sa crinière, pour ressaisir le fil de ses idées et en activer le
+classement.
+
+Ses yeux, qui revivaient et qui semblaient chercher, tombèrent, de prime
+abord, sur deux des frères Snail étendus à ses pieds.
+
+Une balle avait cassé le crâne de Jack.
+
+Une autre avait troué la poitrine de Bob.
+
+Ils achevaient d'expirer dans une double mare de sang; celui-ci, couché
+sur le dos; celui-là, la face contre terre.
+
+Le troisième avait eu la force de se relever de la place où il était
+tombé, et, soutenant de sa main gauche son bras droit brisé, il s'était
+précipité dehors avec des hurlements de douleur.
+
+Au résultat des trois coups de feu, le chef de l'expédition avait, de
+son côté, poussé un cri de rage.
+
+Puis il s'était lancé à la suite de Tom.
+
+Les deux fuyards avaient disparu dans la nuit.
+
+ * * * * *
+
+Les yeux du garde cherchaient toujours.
+
+Une forme blanche--celle qu'il avait confusément entrevue dans ce qu'il
+considérait encore comme un rêve--gisait inanimée sur l'une des marches
+de l'escalier.
+
+Il y avait auprès d'elle un revolver dont le canon conservait la chaleur
+d'une explosion récente.
+
+Cette forme blanche, c'était la _Filleule de Lagardère_.
+
+La présence de cette arme, celle de Florette en cet endroit, avaient une
+éloquente signification.
+
+Le regard de l'ex-agent s'éclaira de joie.
+
+Il marcha à grands pas vers l'escalier, enleva la jeune fille dans ses
+bras et vint la déposer sur le siège qu'il occupait précédemment.
+
+Le pauvre enfant subissait les conséquences de son héroïsme.
+
+Cette réaction, cette prostration l'avaient prise, qui suivent,
+d'ordinaire, chez les femmes un accès de fièvre subit ou
+l'accomplissement d'un acte inusité d'énergie.
+
+Elle ne sortit de cet état,--sous les soins prodigués de Jacques,--que
+pour s'écrier, à l'aspect des deux saltimbanques qui finissaient de
+râler sur le carreau:
+
+--Ces malheureux!... Relevez-les!... Secourez-les au nom du ciel!
+
+L'ancien soldat se pencha sur les dernières convulsions des deux
+agonisants.
+
+--Ces malheureux n'ont plus besoin de rien, prononça-t-il. Je m'y
+connais. J'en ai vu quelques-uns comme cela, en campagne, sur les champs
+de bataille.
+
+Il s'en fut retirer un drap de l'armoire et en recouvrit les cadavres.
+
+Florette s'était voilé le visage de ses mains.
+
+--Morts! s'exclama-t-elle en proie à une cruelle crise nerveuse, ils
+sont morts!... Et c'est moi qui les ai tués!... J'ai tué, Seigneur!...
+J'ai tué!
+
+--Oui, protesta le garde en essayant de la calmer, mais Dieu, les
+hommes, la loi, votre conscience vous absolvent... Car c'était pour
+empêcher le crime... Sans vous, j'étais perdu: vous êtes mon ange
+sauveur!
+
+Il ajouta avec colère:
+
+--Et quand je pense que je vous accusais de faire cause commune avec ces
+misérables!... Que je croyais vous avoir entendu--en songe--les
+introduire ici!... En vérité, je suis furieux contre moi-même!... Une
+aussi stupide erreur!... Moi, dont c'était jadis le métier de discerner
+les criminels des honnêtes gens!
+
+Il fit un mouvement comme pour s'agenouiller:
+
+--Oh! tenez, laissez-moi vous demander pardon!...
+
+Elle l'arrêta:
+
+--Restez! C'est à moi de m'humilier...
+
+--A vous!...
+
+--Vous n'étiez pas dans l'erreur...
+
+--Comment?...
+
+--Je suis effectivement la complice des voleurs et des assassins...
+
+--Oh!...
+
+--C'est moi qui vous ai menti pour obtenir l'hospitalité dans cette
+maison, dont j'avais mission de leur ouvrir la porte; c'est moi qui vous
+ai endormi pour procéder plus sûrement à l'accomplissement de cette
+mission...
+
+Il la considéra avec une affectueuse pitié:
+
+--Ma chère enfant, revenez à vous!... La scène terrible de tout à
+l'heure vous égare... Ce trouble, ces paroles incohérentes, ce délire...
+
+Florette l'interrompit, et, secouant la tête:
+
+--Le délire? Oh! non pas: j'ai toute ma raison. Ce n'est pas la folie
+qui hante mon cerveau: c'est le remords qui me tenaille le cœur.
+
+Elle poursuivit avec impétuosité:
+
+--Faut-il que je vous répète que vous ne vous êtes point trompé; que
+c'est moi qui ai quitté le lit, que je devais à votre générosité, pour
+me glisser dans cette chambre et y introduire ces hommes; que c'est moi,
+enfin, qui vous ai versé le sommeil, pour vous empêcher de défendre le
+dépôt confié à votre garde?...
+
+Son interlocuteur, dont la stupeur allait croissant, essaya de se
+révolter:
+
+--Vous vous calomniez!... Allons donc!... Ce n'est pas possible!...
+
+Elle jeta sur la table le petit flacon de cristal que nous avons aperçu
+naguère entre ses doigts:
+
+--Voici, répliqua-t-elle froidement, voici le reste de la liqueur que
+j'ai mêlée à votre vin.
+
+Jacques saisit le flacon, le déboucha et en flaira le contenu avec une
+précipitation emportée.
+
+Puis il baissa le front avec accablement.
+
+Il n'y avait plus à se débattre contre l'aveu corroboré par l'évidence.
+
+Puis encore, d'une voix étranglée, à peine distincte:
+
+--Mon Dieu!... C'était vrai!... Elle!...
+
+Elle!...
+
+Ce monosyllabe avait l'accent d'une plainte plus déchirante que mille
+menaces: la plainte qu'arrachent un monde d'illusions détruites, un rêve
+de bonheur qui s'envole, l'édifice d'un avenir laborieusement échafaudé
+et qu'un souffle renverse.
+
+Ensuite l'ex-policier reprit avec une rudesse qui était comme l'écho de
+ses souffrances intérieures:
+
+--Mais savez-vous bien, malheureuse, qu'à défaut du métier que je
+n'exerce plus, mon devoir me commande de vous livrer à la justice?
+
+--Eh bien, livrez-moi, repartit Fine-Lame. Je suis prête. Ayant commis
+la faute, je ne chercherai point à me soustraire au châtiment...
+
+Toutefois le tribunal ne me condamnera pas sans m'entendre...
+
+Non point que ce soit pour elle-même que je veuille lui disputer ma
+liberté: la prison n'est pas pire que l'existence que je mène depuis que
+j'ai l'âge de raison...
+
+Mais je prétends qu'on sache ce que j'ai enduré pour en arriver où je
+suis...
+
+Et, tenez, vous allez être mon premier juge...
+
+--Moi?...
+
+--Vous ne refuserez pas de m'écouter avant de me conduire aux
+gendarmes...
+
+--Cependant...
+
+--Je vous en prie!...
+
+ * * * * *
+
+Vaincu par le regard, par le geste qui accompagnaient cette supplique,
+Jacques Périn était tombé sur une chaise avec un mouvement qui
+signifiait: _J'écoute_.
+
+
+
+
+XVIII
+
+CONFESSION GÉNÉRALE
+
+
+--Quand je vous ai parlé, commença la jeune fille, de tout ce qu'il m'a
+fallu supporter depuis que je suis revenue en France avec ces
+hommes,--depuis que cette horrible femme s'est associée à eux,--depuis
+que j'ai compris ce qu'ils voulaient faire de moi,--je suis demeurée
+au-dessous, oh! bien au-dessous de la vérité!...
+
+Où je me suis écartée de celle-ci, c'est lorsque je vous ai conté que je
+m'étais enfuie, ce soir, de chez les Snail...
+
+Ce matin, pendant qu'ils chargeaient la voiture pour s'en aller je ne
+sais où, Héloïse Chamoiseau m'a emmenée à l'écart, dans la forêt, sous
+les arbres, et m'a expliqué ce qu'on exigeait que je fisse chez vous,
+cette nuit...
+
+D'abord, j'ai repoussé cette proposition avec indignation...
+
+Alors, me saisissant le bras avec une telle violence que j'en ai
+conservé la marque, elle m'a dit ce seul mot:
+
+«--Prends garde!»
+
+Je lui répondis sans faiblir:
+
+«--Je suis à bout de forces ici. Je ne crains pas la mort. Tuez-moi!
+
+»--Oh! a-t-elle ricané, on ne te tuera pas... On serait obligé de te
+payer à la justice comme si tu valais quelque chose... Mais cette jolie
+frimousse dont tu te sers pour éclipser les autres...
+
+»--Eh bien?...
+
+»--On te l'arrangera à la mode du diable et à la sauce au vitriol.»
+
+Elle a ajouté entre ses dents:
+
+«--Et ce serait une chose bâclée depuis hier, si l'on n'avait pas besoin
+de toi aujourd'hui.»
+
+Le vitriol!
+
+J'avais vu un saltimbanque de nos voisins, dans une foire, en jeter un
+verre, pour se venger, à la tête d'une pauvre femme...
+
+J'ai encore dans les oreilles les hurlements de la misérable!...
+
+J'ai encore devant les yeux sa figure qui n'avait plus rien d'humain:
+ses lèvres boursouflées, noircies, pendantes; les plaies hideuses de son
+front, les brûlures affreuses de ses joues, ses prunelles éteintes sous
+ses paupières saignantes!...
+
+Et l'on aurait fait de moi la pareille de cette créature!...
+
+Comme elle, je serais devenue un objet de curiosité, de pitié et
+d'horreur!...
+
+Comme elle, j'aurais traîné une vie abjecte et repoussante à travers les
+risées, l'effroi et le dégoût!...
+
+J'embrassai les genoux d'Héloïse en versant toutes les larmes de mon
+corps...
+
+La mégère me riposta, implacable:
+
+«--C'est à choisir. Tâte-toi le pouls. Ou, ce soir, tu marcheras à nos
+flûtes, ou demain, bernique! plus de minois de duchesse pour ensorceler
+les adorateurs!... Et ne tente pas de t'esbigner pour nous dénoncer ou
+pour nous fausser compagnie! Je ne te quitte pas d'une semelle, et, si
+tu bronches, gare! J'ai dans ma poche de quoi te nettoyer tout de
+suite!»
+
+Et elle sortit à demi une bouteille de son tablier.
+
+Eperdue, je questionnai:
+
+«--Et si je me soumets à votre volonté?...
+
+»--On respectera ton museau. C'est chose convenue avec tes protecteurs.
+Car mademoiselle a des protecteurs!
+
+»--C'est bien, fis-je: j'obéirai.»
+
+Héloïse me donna ses instructions.
+
+Selon elle, je n'étais qu'une sotte de m'offusquer.
+
+De quoi s'agissait-il après tout?
+
+D'emprunter quelques sacs d'écus, pour nous tirer de la déveine, à un
+richard qui possède des millions.
+
+Il n'était pas question du personnage masqué qui commandait ici tout
+l'heure.
+
+Il ne devait y avoir aucune violence commise.
+
+C'était pour éviter tout bruit et toute lutte--une lutte qui vous serait
+fatale--qu'on me chargeait de vous endormir et d'ouvrir votre porte aux
+Snail.
+
+Seigneur! je le sais bien: j'aurais dû ne pas céder.
+
+Mais quoi! quelqu'un m'avait-il jamais dit: «_Fais ceci, ne fais pas
+cela!_» Quelqu'un m'avait-il jamais donné un bon conseil? Quelqu'un
+m'avait-il jamais montré le droit chemin? Quelqu'un m'avait-il jamais
+crié: _Casse-cou!_ au bord du précipice?...
+
+Non: personne ne s'était occupé de moi...
+
+Personne ne m'avait appris ce que c'est que l'honneur...
+
+L'honneur!...
+
+Sais-je de quelle couleur, de quelle matière, de quelle façon c'est
+fait!...
+
+Si je comprends qu'il y a un Dieu au ciel et une justice ailleurs que
+sur la terre, c'est que je l'ai deviné d'instinct; c'est que je suis
+entrée, par hasard, dans une église, un soir que l'angélus paraissait
+m'appeler et que ma pauvre âme suffoquait de doutes et d'incertitudes;
+c'est que j'ai prié et que je me suis sentie éclairée...
+
+Oui, mais, hors de l'église, tout n'est pour moi que ténèbres...
+
+Oh! cette obscurité terrible!...
+
+De la lumière! J'ai besoin de lumière! L'ignorance est une nuit: le bien
+la fuit, le mal y rôde...
+
+Ah! si j'avais eu une famille pour m'instruire!...
+
+Mais je suis un enfant abandonné, perdu, vendu, volé peut-être!...
+
+Et c'est ce qui m'a empêchée de me jeter à l'eau...
+
+Car je ne veux pas mourir sans connaître ma mère; sans la couvrir de
+larmes, de caresses, de baisers, si elle est encore de ce monde et si la
+Providence daigne la rendre à mon amour; sans m'agenouiller sur sa
+tombe, si je ne dois plus la rencontrer dans cette vie et si quelque
+révélation d'en haut vient m'indiquer où elle repose...
+
+Ma mère! ma mère! ma mère!...
+
+Un nom que je répète sans cesse dans mes prières!...
+
+Une image que je revois sans cesse dans mes songes!...
+
+Une idée qui me soutiendra dans la prison où vous allez m'envoyer...
+
+Ne croyez pas, en effet, que je vous raconte tout ceci dans le seul but
+de vous attendrir...
+
+J'essaye, voilà tout, d'établir comment j'ai été entraînée à mieux aimer
+être coupable que martyre...
+
+Maintenant j'ai fauté: que l'on me punisse...
+
+Allez chercher la justice: je l'attends,--et, aussi vrai que je me suis
+servie de ce revolver pour frapper ces deux assassins, je ne tenterai
+pas un pas pour me soustraire à son action...
+
+ * * * * *
+
+En parlant ainsi, elle s'était laissée glisser de sa chaise à deux
+genoux sur le parquet; et quand elle se fut tue, elle demeura là,
+frémissante, écrasée, offrant en quelque sorte son corps tout entier à
+l'expiation.
+
+--Relevez-vous, dit Jacques doucement.
+
+Elle se redressa, raide, rejetant en arrière ses cheveux qui, dénoués,
+avaient ruisselé sur son visage, et elle regarda son interlocuteur comme
+si elle eût imploré de lui un prompt arrêt, sans ménagements ni
+équivoque.
+
+Le garde continua:
+
+--Vous n'aurez pas affaire à la justice...
+
+--Est-il possible?...
+
+--Est-ce que, depuis que je vous écoute, que je vous juge en premier
+ressort, je n'ai pas acquis une conviction qu'il m'est facile de résumer
+par cette formule en usage:
+
+«Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu qui m'entend, à défaut
+des hommes en face desquels je n'hésiterais pas à le répéter, non,
+Florette, vous n'êtes pas coupable!»
+
+Partant, ne pleurez plus et tenez haut la tête! Ni inquiétude au
+cœur, ni rougeur sur le front! Vous êtes la plus adorable et la plus
+vaillante des filles!...
+
+--Ainsi, balbutia-t-elle, folle de joie, ainsi vous me pardonnez de vous
+avoir trompé?...
+
+--Je vous glorifie de m'avoir sauvé.
+
+L'ancien policier ajouta en consultant sa montre:
+
+--Mais il ne nous reste que juste le temps de nous concerter...
+
+Le jour va poindre. Le parquet, que je vais faire prévenir, effectuera
+ici sa descente à la première heure. Il ne faudrait point qu'il vous
+rencontrât chez moi...
+
+Autrement, il aurait le droit de vous adresser certaines questions
+auxquelles il vous serait difficile de répondre...
+
+--Quoi qu'il puisse arriver, je ne mentirai plus, déclara la jeune fille
+avec résolution.
+
+--Alors je redoute fort qu'une détention momentanée ne soit le prix de
+votre franchise...
+
+Mademoiselle Fine-Lame eut un mouvement de frayeur.
+
+L'ex-agent se hâta de reprendre:
+
+--C'est à cet inconvénient, qui ne serait, du reste, que de peu de
+durée,--votre innocence ne pouvant manquer d'être établie de la façon la
+plus éclatante par mes propres affirmations,--c'est à cet inconvénient,
+dis-je, qu'il s'agit de parer dans le plus bref délai...
+
+Avez-vous confiance en moi et vous abandonnez-vous sans examen, sans
+restriction, à mon dévouement, à ma reconnaissance?
+
+--Je suis prête. Commandez. Je vous obéirai comme à un frère.
+
+Jacques s'assit devant le secrétaire et écrivit rapidement une courte
+lettre qu'il relut d'un trait et qu'il enferma dans une enveloppe sur
+laquelle il libella l'adresse suivante:
+
+ _Mademoiselle_
+
+ _Mademoiselle Eliane de Jouy, en religion sœur Annonciade,_
+
+ Au couvent des Dames de Sainte-Marie-des-Anges, Rue des Missions.
+
+ Paris.
+
+Puis, se levant:
+
+--La voiture publique, qui correspond aux premiers trains marchant de
+Saint-Germain sur Paris, passera dans un instant à quinze pas d'ici, sur
+la gauche du rond-point. Le bruit des grelots des chevaux, vous avertira
+de son apparition. Vous la prendrez. Voici de l'argent...
+
+--De l'argent!...
+
+--Acceptez sans fausse honte: c'est un prêt du frère à la sœur...
+
+--J'accepte, oh! j'accepte!... Mais cette générosité... C'est
+trop,--beaucoup trop...
+
+Elle s'était jetée sur les main du garde et les serrait, les étreignait
+nerveusement.
+
+Jacques se dégagea pour lui tendre la lettre:
+
+--Une fois à Paris, poursuivit-il, vous vous ferez conduire à l'adresse
+mentionnée sur cette enveloppe et vous remettrez ce papier à la personne
+dont le nom se lit sur cette même adresse...
+
+--A mademoiselle Eliane de Jouy...
+
+--A la sœur Annonciade: c'est-à-dire à la plus noble, à la meilleure
+des femmes... Il faudra lui confesser tout ce qui s'est passé cette
+nuit...
+
+--Tout?
+
+--Tout: sans hésitation, sans faux-fuyants, sans réticences; lui avouer
+tout ce que vous m'avez avoué; lui montrer à nu votre existence, votre
+conscience, votre détresse...
+
+--Je le ferai, répondit humblement la jeune fille.
+
+L'ex-policier continua:
+
+--Mademoiselle de Jouy sait jusqu'où s'étend le malheur. Elle a été
+jadis éprouvée cruellement. C'est une sainte!...
+
+Je la supplie de vous conserver auprès d'elle...
+
+J'ai tout lieu d'espérer qu'elle y consentira...
+
+--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? interrogea Florette vivement.
+
+--Votre nouvelle protectrice en décidera, repartit son interlocuteur
+d'une voix qui tâchait de rester ferme. Vous lui appartiendrez, à dater
+d'aujourd'hui, comme jusqu'à aujourd'hui vous aviez appartenu aux Snail.
+Avec cette différence, toutefois, que je veux vous arracher au Mal pour
+vous donner au Bien. Vous m'avez compris?
+
+--Et je me soumets de grand cœur, murmura mademoiselle Fine-Lame. Que
+votre volonté soit faite en toute chose. N'êtes-vous pas désormais mon
+maître?
+
+--Dites votre ami, ma chère enfant; votre frère, comme vous m'appeliez
+tout à l'heure...
+
+Ils demeuraient en face l'un de l'autre, immobiles, muets et troublés.
+
+La même émotion gonflait leur poitrine.
+
+L'aube commençait à blanchir les vitres du pavillon.
+
+Des sonnailles agitées tintaient au lointain.
+
+Jacques balbutia:
+
+--C'est la voiture.
+
+Et Florette bégaya:
+
+--Déjà!
+
+Le garde insista:
+
+--Voici l'instant de partir... La correspondance est toute proche...
+Dépêchez-vous...
+
+Elle se dirigea vers la porte...
+
+En passant auprès des cadavres des deux Anglais,--rigides sous le drap
+taché de sang,--elle frémit et chancela...
+
+L'ex-agent s'élança pour la soutenir:
+
+--N'ayez ni crainte ni remords, fit-il. Ceux-là sont morts victimes de
+leur crime. Je prends leur châtiment sur moi.
+
+Puis, du seuil lui désignant la diligence qui s'avançait, en
+carillonnant, dans la brume crépusculaire:
+
+--Allez en paix et que Dieu vous garde!
+
+
+
+
+XIX
+
+VARIATIONS SUR LA «GAZETTE DES TRIBUNAUX»
+
+
+--Zébie?
+
+--Monsieur?
+
+--Eh bien, et ce chocolat, ma mie?
+
+--Monsieur, il est en train de mousser.
+
+--Et ma _Gazette des Tribunaux_?
+
+--Elle est en main, monsieur.
+
+--Comment?
+
+--C'est-à-dire qu'on vient de l'apporter et que je suis en train de la
+parcourir pendant que le chocolat de monsieur mousse.
+
+--Par exemple!... Déflorer mes journaux!... Petite peste! carogne!
+pécore! comme on jure au Théâtre-Français dans l'ancien répertoire.
+
+Sans s'émouvoir outre mesure de cette bordée d'injures classiques,
+mademoiselle Eusébie,--_Zébie_, dans l'intimité,--la bonne _pour tout
+faire_ des époux Bouginier,--entra d'un pas délibéré dans le cabinet de
+son maître qui était une pièce assez grande, mais basse d'étage, et dont
+les murailles, du plancher au plafond, étaient tapissées de cartons.
+
+La «petite peste» était une Normande douée d'une fraîcheur et d'un
+embonpoint remarquables.
+
+Elle portait la robe de toile et le tablier blanc des caméristes
+parisiennes; mais chacun de ses pendants d'oreilles pesait trois louis
+au bas mot.
+
+Me Bouginier était déjà assis devant son bureau, en _coin de feu_ de
+flanelle à carreaux écossais, en pantalon à pied de molleton, en
+pantoufles brodées et en calotte grecque.
+
+C'était un travailleur matinal.
+
+Quand on fut toujours vertueux, on aime à voir lever l'aurore.
+
+La bonne déposa devant lui un plateau sur lequel il y avait toute sorte
+de choses: un couvert, une serviette, des rondelles de beurre nageant
+dans l'eau d'un compotier, des radis roses dans un ravier, une énorme
+tasse de porcelaine et toute une boulangerie de petits pains: _flûtes_,
+_croissants_, viennois aux anis, anglais aux raisins, etc., etc., etc.
+
+Ensuite elle se mit en devoir de verser «la liqueur tirée de la fève du
+cacao», laquelle fumait à gros bouillons et embaumait la vanille.
+
+Notre Normande elle-même avait les joues écarlates et répandait une
+suave odeur de cassis.
+
+L'ancien officier ministériel s'occupait à beurrer ses pains:
+
+--Et mon journal, insista-t-il, qu'avez-vous fait de mon journal?... En
+vérité, Zébie, vous êtes d'une inconvenance!... C'est comme hier soir ce
+pompier...
+
+--Quel pompier?...
+
+--Qui vous embrassait dans l'escalier, pendant que je rentrais de
+l'Opéra-Comique. C'est scandaleux! Mademoiselle se laissait chiffonner
+avec une abnégation!...
+
+La servante haussa les épaules:
+
+--Dame! le gaz était éteint; il faisait noir comme dans un four; moi, je
+croyais que c'était monsieur...
+
+Puis, tirant le journal, tout froissé, de la poche de son tablier:
+
+--Tenez, la voici, votre _Gazette_... Elle n'est pas riche, ce matin. A
+part une mécanique qui est arrivée là-bas, à côté de Saint-Germain-en-Laye...
+
+--Ah! demanda Me Bouginier, qui saupoudrait ses tartines de sel, il
+est survenu un événement extraordinaire, là-bas, dans le département de
+Seine-et-Oise?...
+
+--Une bande de brigands, dans un pavillon, chez un garde, sur la lisière
+de la forêt,--avec un chef masqué,--comme dans _Pierre le Noir ou les
+Chauffeurs_, par M. Taillade, que j'ai vu à l'Ambigu, en compagnie de
+mon cousin, le tambour-major du 101e...
+
+--Et ces sacripants ont sans doute commis un vol des plus importants?...
+
+--Il est certain que ce n'est pas l'envie qui leur en a manqué...
+
+--Ah!...
+
+--Il paraît même qu'il y avait gros dans le secrétaire...
+
+--Vraiment!...
+
+--Oui, mais va-t'en voir s'ils viennent! Le garde-chasse veillait au
+grain. Il vous empoigne un pistolet, et pif! paf! voilà deux des
+malandrins par terre; un troisième, blessé, qui se sauve; le chef qui
+lui emboîte le pas,--et, lorsque la justice accourt, elle ne ramasse que
+deux cadavres...
+
+La mouillette que l'ex-avoué avait plongée dans sa tasse demeurait
+droite--ainsi qu'un obélisque--au milieu du chocolat épais...
+
+Bouginier ne songeait pas à l'en retirer pour la porter à sa bouche.
+
+La racontaine d'Eusébie l'avait--positivement--suffoqué.
+
+La Normande opina:
+
+--Je l'idolâtre, ce garde-chasse. Ce doit être un gaillard superbe. Il
+me rappelle Népomucène...
+
+--Népomucène?...
+
+--Népomucène Briquet, un de mes promis. Membre influent de la cavalerie
+française. Quinze ans de service, vingt-huit campagnes et pas une heure
+de punition.
+
+L'ancien officier ministériel eut un mouvement et une exclamation de
+furieuse impatience:
+
+--Au diable les commentaires, les sornettes et les caillettes!...
+Va-t-on me laisser vaquer en paix à mes repas!... Votre cuisine vous
+réclame.
+
+Mademoiselle Eusébie opéra sa retraite en bon ordre:
+
+--On y va, monsieur, on y va... Pas besoin de devenir hydrophobe... Si
+ça devait vous prendre souvent, faudrait avertir les personnes... On
+vous flanquerait vos huit jours, aussi vrai qu'il n'y a qu'un
+caporal-sapeur par régiment, dans la ligne.
+
+ * * * * *
+
+Resté seul, Me Bouginier étendit la main vers la _Gazette des
+Tribunaux_:
+
+--Oh! oh! murmura-t-il, oh! oh! que signifie le tic-tac de ce moulin à
+paroles?... Le coup aurait donc raté?... Voyons, saperlotte! voyons
+vite!
+
+Et il lut ce qui suit avec avidité:
+
+«On nous écrit de Saint-Germain:
+
+»Un attentat des plus hardis a eu lieu avant-hier, dans la nuit, à
+Carrières-sous-Bois, au lieu dit: _le Pavillon de la Faisanderie_,--immeuble
+dépendant du château de Saint-Pons, et situé à l'extrémité du parc de ce
+dernier, sur l'un des côtés de la demi-lune connue sous le nom de
+_Boule-du-Roi_.
+
+»Ce pavillon sert de maison d'habitation au garde général de M. de
+Saint-Pons.
+
+»Des malfaiteurs, ayant appris que ce garde détenait pour le compte de
+son maître une somme assez considérable,--provenant de la vente annuelle
+d'une certaine quantité de coupes de bois,--se sont introduits, vers
+minuit, dans le rez-de-chaussée de ce pavillon, à l'aide, suppose-t-on,
+d'une fausse clé, fabriquée sur empreinte prise: car on n'a remarqué sur
+la porte aucune trace d'effraction.
+
+»Ces malfaiteurs étaient au nombre de quatre.
+
+»Celui qui semblait le chef de l'expédition portait--d'après la
+déposition du garde--un masque noir, garni d'une barbe de soie de même
+couleur.
+
+»Notons, en passant, que ce garde n'est autre qu'un ancien agent de la
+sûreté, le sieur J... P..., qui a laissé à la Préfecture les meilleurs
+souvenirs d'intelligence, d'activité et d'énergie sous le sobriquet
+caractéristique de _Patte-de-Fer_.
+
+»On sait que ces braves employés ont l'habitude de ne dormir que d'un
+œil.
+
+»Réveillé par un léger bruit, celui-ci, qui couche au premier étage,
+sauta sur un revolver et, du haut de l'escalier, somma les intrus de se
+retirer.
+
+»Sur leur refus, il n'hésita point à faire usage de son arme.
+
+»Deux des bandits tombèrent mortellement frappés.
+
+»Le troisième, quoique grièvement blessé au bras droit, eut encore la
+force de gagner au pied dans la campagne.
+
+»Le quatrième--l'homme masqué--suivit ce dernier dans sa fuite.
+
+»Au jour naissant, le sieur J... P... fit prévenir l'autorité.
+
+»Le juge de paix, le commissaire de police et la gendarmerie de
+Saint-Germain se transportèrent aussitôt sur les lieux.
+
+»Ils y furent rejoints, dans la journée, par les magistrats instructeurs
+du parquet de Versailles.
+
+»L'habile chef de la sûreté s'y est pareillement rendu dans la soirée.
+
+»Il résulte, dès l'abord, de l'enquête ouverte, que les deux malheureux
+qui ont payé de leur vie leur criminelle tentative ne sont autres que
+les frères Bob et Jack Snail, bateleurs anglais établis, la veille
+encore, sur le champ de foire des Loges.
+
+»Le troisième larron--le blessé--serait leur frère aîné Tom.
+
+»Tous trois auraient quitté les Loges le matin même, après avoir
+congédié leur _pitre_, ou paillasse, qui a été entendu au début de
+l'instruction.
+
+»La voiture qui leur servait de moyen de locomotion a été retrouvée dans
+un fourré de la forêt, entre Carrières et le pavillon de la Faisanderie.
+
+»On en avait dételé les chevaux, qui paraissent avoir aidé à la fuite
+des survivants.
+
+»Ceux-ci--Tom Snail et l'homme masqué--sont activement recherchés, ainsi
+que deux femmes, qui composaient avec les trois Anglais le personnel du
+théâtre des _Dislocations-Amusantes_, et dont l'une est connue parmi les
+saltimbanques sous le double surnom de la _Filleule de Lagardère_ et de
+_Mademoiselle Fine-Lame_ tant à cause de sa beauté originale qu'en
+raison de son talent à manier l'épée.
+
+»Quoi qu'il en soit, l'enquête continue.
+
+»Nous nous empresserons de tenir nos lecteurs au courant de ce qu'elle
+produira.
+
+»Contentons-nous, pour aujourd'hui, d'annoncer, en terminant, que le
+garde J... P.., a été vivement félicité de sa courageuse conduite par M.
+de Saint-Pons, son maître, par les magistrats instructeurs et par le
+chef de la sûreté.»
+
+
+
+
+XX
+
+HÉRITIÈRE D'UN DEMI-MILLIARD!
+
+
+Comme Me Bouginier achevait la lecture de cet article, Eusébie revint
+annoncer:
+
+--Monsieur, c'est un quidam appelé Marignan qui demande à vous
+entretenir.
+
+--Marignan?... Faites entrer... Il arrive à propos.
+
+Le _patito_ de Sergine Gravier se présenta en tenue de voyage, la
+sacoche en sautoir et le plaid sur le bras.
+
+Sans prononcer une parole, l'ancien avoué lui désigna du bout du doigt
+la _Gazette des Tribunaux_.
+
+Le visiteur eut un geste de haute philosophie:
+
+--Que voulez-vous? répliqua-t-il. _Errare humanum est_. Les plus
+illustres conquérants ont eu leur Waterloo. Fatalité. _Anankè._ Ce qui
+est écrit est écrit...
+
+Pas dans vos canards, par exemple!...
+
+En voilà qui gloussent la vérité comme Baron, des Variétés, est
+susceptible de chanter les _Huguenots_ et _Guillaume Tell_!...
+
+--Comment?... Les deux Snail... L'argent du pavillon du garde...
+
+--Deux des Snail sont morts, c'est acquis; le troisième a le bras cassé,
+c'est patent; l'argent du pavillon du garde nous échappe, c'est
+incontestable...
+
+Mais qui est-ce qui a fusillé Bob et Jack? Qui est-ce qui a démonté Tom
+de l'aileron? Qui est-ce qui a fait glisser entre nos doigts les écus de
+M. de Saint-Pons?
+
+--Il me semble que ce Jacques Perrin...
+
+--Oui, il l'a déclaré à la justice; mais il a trompé la justice...
+
+--Hein?...
+
+--Dans quel but? C'est ce que j'ignore. Toujours est-il qu'il est
+certain que personne ne viendra lui donner un démenti...
+
+--Cependant les journaux...
+
+--Les journaux radotent, vous dis-je! Que diable! j'étais là sous mon
+masque! J'en sais quelque chose peut-être!...
+
+--Qui donc alors?...
+
+--Qui?... Eh! pardieu! votre jolie des jolies!... Votre protégée des
+Loges, votre _Filleule de Lagardère, votre mademoiselle Fine-Lame_!...
+
+--Florette!...
+
+--Elle-même: un singulier auxiliaire, qui se retourne contre nous au
+moment décisif, et qui, au lieu d'un coup d'épaule, nous flanque des
+coups de pistolet!
+
+Et Marignan raconta--brièvement--ce qui s'était passé au pavillon de la
+Faisanderie.
+
+Lorsqu'il eut terminé, Me Bouginier resta quelques minutes à
+réfléchir.
+
+Ensuite il opina en hochant la tête:
+
+--C'est inimaginable!... Il semble qu'il y ait eu quelque accord tacite
+entre le garde et cette fille pour qu'il ne soit point fait mention de
+celle-ci... Dans tous les cas, qu'est-elle devenue?
+
+L'autre continua:
+
+--J'ai serré Tom Snail, l'éclopé, dans un endroit où je défie la police
+de le découvrir...
+
+Héloïse Chamoiseau le soigne...
+
+Je crois qu'il guérira, et ma foi! m'est avis que ce sera tant pis pour
+notre vierge au revolver...
+
+L'Anglais a de la rancune: s'ils se rencontrent jamais nez à nez dans
+le même chemin, je ne voudrais pas être dans la peau de la pauvrette.
+
+--Et vous, interrogea brusquement son interlocuteur, et vous, que
+comptez-vous faire?
+
+Marignan pirouetta sur le talon:
+
+--Vous n'avez donc pas remarqué mon costume?... Je ressemble au baron de
+la _Vie parisienne_... Avec cette différence que je pars au lieu
+d'arriver...
+
+--Absence précautionnelle. Vous êtes prudent. Je vous approuve.
+
+--Il y a longtemps que l'on sollicitait Sergine Gravier d'aller donner
+quelques représentations à Bruxelles...
+
+Elle a signé hier, pour un mois, avec le théâtre des Galeries. Je
+l'accompagne naturellement. Nous enfourchons l'_express_ après
+déjeuner...
+
+A propos, vous n'auriez pas une centaine de louis à ma disposition?
+
+--Cent louis!
+
+L'ex-avoué fit une grimace énergique.
+
+--Je croyais, reprit-il avec raideur, que vous aviez de l'argent bien
+placé.
+
+--C'est justement parce qu'il est bien placé que je ne tiens pas à le
+déranger.
+
+Le masque de l'ancien officier ministériel se renfrogna de plus en
+plus:
+
+--Vous êtes gai... L'insuccès ne vous démoralise pas... Mais que ne vous
+adressez-vous à votre compagne de voyage?
+
+--A une femme?... Fi donc!... Pour qui me prenez-vous?
+
+Puis, haussant les épaules:
+
+--Compromettre ma réputation!... Pour deux misérables mille francs!...
+Ce ne serait vraiment pas la peine!
+
+Puis encore, pesant sur les mots:
+
+--D'ailleurs, poursuivit Marignan, ma compagne de voyage n'aurait aucune
+espèce d'intérêt à avoir en sa possession les deux pièces qui sont ici,
+dans mon portefeuille,--tandis que vous, qui aviez, à ce qu'il paraît,
+des projets d'avenir sur la petite...
+
+--La petite?... Deux pièces?... Que signifie?...
+
+--Deux pièces que j'ai ramassées,--en le déshabillant pour le mettre au
+lit,--dans la poche de notre blessé Tom Snail, lequel avait eu la
+faiblesse de s'évanouir à l'instar d'une femmelette...
+
+--Ah!...
+
+--La première est l'extrait de baptême d'Eva-Flore Ferrand, levé, le
+jour de la naissance de celle-ci, sur les registres de la paroisse de
+Saint-Pierre, au Gros-Caillou, et remis par la sage-femme qui accoucha
+la mère à la nourrice qui se chargea de l'enfant...
+
+--Oh!...
+
+--La seconde est une sorte d'acte par lequel la susdite nourrice, une
+paysanne de Bougival appelée Françoise Mauclerc, cède, moyennant une
+somme de vingt livres, ses droits sur ce _baby_--droits illusoires et
+abusifs, vous êtes trop légiste pour ne pas le reconnaître--à la société
+des frères Snail représentée par leur aîné...
+
+Marignan conclut avec un accent singulier:
+
+--Voilà qui aiderait supérieurement à la reconstitution de l'état-civil
+de mademoiselle Fine-Lame, s'il lui tombait jamais une famille des
+nues...
+
+Puis, dévisageant son interlocuteur entre les deux sourcils:
+
+--Ou s'il prenait un jour fantaisie à quelqu'un de lui en fabriquer une.
+
+L'ex-avoué demanda nettement:
+
+--Combien les deux paperasses?
+
+--Cinquante louis chacune. _Fixed price._ C'est pour rien.
+
+--Voici les fonds.
+
+--Voici les papiers.
+
+Il y eut échange réciproque. Chacun empocha son butin. Ensuite on
+échangea les politesses d'usage:
+
+--Cher maître, à l'honneur de vous revoir.
+
+--Cher monsieur, un heureux voyage.
+
+Le visiteur sortit.
+
+Aussitôt Bouginier bondit vers son bureau:
+
+--Voyons, murmura-t-il, je ne me suis pas trompé... Ce nom de _Flore-Eva
+Ferrand_ est bien celui que j'ai lu, l'autre jour, dans cette gazette
+américaine... Celle qui annonce les recherches entreprises par le
+richissime Yankee Samuel Murphy, de New-York, pour retrouver la fille
+d'un sien frère défunt, à laquelle il veut rendre compte de la fortune
+de ce dernier.
+
+L'ancien officier ministériel était doué d'un esprit d'ordre
+remarquable.
+
+Aussi n'eut-il pas de peine à remettre la main sur le journal dont il
+avait besoin.
+
+Il l'ouvrit d'un geste enfiévré et le parcourut rapidement.
+
+Puis, avec une explosion que la surprise étranglait à demi entre ses
+lèvres:
+
+--Oui, voilà l'article en question... Entouré au crayon rouge... Il
+m'avait frappé, dès l'abord...
+
+Le nom y est... _Flore-Eva Ferrand_... En toutes lettres...
+
+Et cette phrase... Cette phrase qui termine... Le bouquet d'un feu
+d'artifice de dollars:
+
+«On n'estime pas à moins d'un milliard les bénéfices réalisés par les
+frères Murphy dans leurs différentes opérations financières,
+industrielles et commerciales.
+
+»C'est à la moitié de cette somme qu'a donc droit, du chef de son père,
+la jeune personne recherchée.
+
+»Cette héritière, dès à présent, vaut le chiffre rond de CINQ CENTS
+MILLIONS.»
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+L'AVENTURE DES FRÈRES MURPHY
+
+
+
+
+I
+
+DEUX VOYAGEURS
+
+
+L'express du Havre brûlait Asnières et franchissait à toute vapeur
+l'enceinte des fortifications.
+
+La machine s'époumonnait à siffler pour annoncer son arrivée.
+
+Bientôt, ainsi qu'un serpent qui se glisse dans son trou, la file des
+voitures s'engouffra sous la coupole vitrée de la gare Saint-Lazare.
+
+Le mécanicien avait serré le frein. Le train _stopa_. Des employés
+ouvrirent les portières:
+
+--Paris! Tout le monde descend!...
+
+Deux voyageurs sautèrent d'un _sleeping-car_ sur le quai.
+
+Avec le _suit_ en cheviot quadrillé et le petit chapeau rond et mou, de
+même étoffe, qui peut se plier et se fourrer dans la poche comme un
+mouchoir, ces deux _gentlemen_ portaient, croisés en bandoulière, cette
+sacoche de cuir de Russie et cet étui à jumelles de fort calibre qui
+sont la caractéristique de l'étranger _en tour_.
+
+Ils avaient, en outre, à la main, une couverture de tartan, roulée dans
+sa courroie, et, sur le bras, un _imperméable_ en gutta-percha gris de
+souris, «de la maison Perkins and Son, dans Lincoln-Inn's-Fild, à
+Londres, fournisseurs privilégiés de H. G. M. la reine et de H. S. H. le
+prince de Galles.»
+
+Ce n'étaient pas des Anglais, pourtant,--encore qu'ils s'exprimassent,
+avec la facilité que donne une longue et constante habitude, dans cette
+langue d'outre-Manche contre laquelle nous nous insurgerions de toute
+l'horreur de notre oreille outragée, si Shakespeare, si Milton, si Pope,
+Addison, Swift et Sterne ne s'en étaient servis pour écrire leurs
+impérissables chefs-d'œuvre.
+
+Le _Labrador_ les avait amenés en droite ligne de New-York au Havre.
+
+--Eh bien, dit l'un, nous voici à Paris, _captain_!
+
+--_By God!_ répondit l'autre, je n'en suis pas fâché: quand ce ne serait
+que pour vider quelques bouteilles de champagne en l'honneur de la
+traversée que nous venons d'opérer sans encombre...
+
+--Vous aurez tout loisir de le faire, une fois installé à l'hôtel; et,
+dans vingt minutes au plus tard...
+
+--Oh! je n'aurai jamais la patience d'attendre jusque-là, ami Dick...
+
+--Comment?...
+
+--Je ne sais si c'est la longueur du trajet,--vos _rapides_ de France
+ont la vitesse de nos tortues d'Amérique,--la chaleur de la saison ou
+l'orage que je flaire en l'air, mais je me sens tout mal à mon aise...
+
+Or, quand je suis indisposé, il n'y a rien pour me remettre comme un
+quartier de bœuf saignant arrosé d'un vin généreux...
+
+Donc, que Satan me torde le cou si je tarde un instant de plus avant de
+me lester l'estomac et de me gargariser le gosier dans la première
+taverne venue!...
+
+--Et nos bagages, que faites-vous de nos bagages?
+
+--Nos bagages? Vous en remettez le bulletin à un employé qui les charge
+sur un _cab_, et ce _cab_ les transporte à l'hôtel--au _Grand-Hôtel_, où
+vous avez télégraphié, je crois, pour nous retenir un appartement
+convenable...
+
+Dick s'inclina:
+
+--Vous avez réponse à tout, mon cher Sam, déclara-t-il, et il ne me
+reste plus qu'à me soumettre à votre souveraine volonté.
+
+--_All right!_ s'exclama l'autre joyeusement. Mettons le cap sur un
+endroit où l'on puisse manger, rire et boire pour son argent. Aussi bien
+j'aime à penser qu'il ne manque pas, aux environs, d'établissements
+ouverts aux gais compagnons qui, comme nous, ont la bourse mieux garnie
+que le ventre. Vous devez en connaître plus d'un, vous qui êtes Français
+et Parisien...
+
+--Il n'en manque pas, en effet, et, sans pousser trop loin, si j'ai
+bonne mémoire, nous rencontrerons sûrement de quoi étancher votre soif
+et satisfaire votre appétit.
+
+Puis, tandis que le reflet d'une allégresse intérieure sillonnait ses
+traits d'une clarté fugitive qui s'éteignit sans que son interlocuteur
+ait eu le temps de l'apercevoir:
+
+--Allons, murmura celui que le _captain_ avait appelé l'ami Dick,
+allons, j'ai réussi... C'est lui qui se livre... Il m'appartient!
+
+ * * * * *
+
+Le train était arrivé en gare à onze heures quarante du soir.
+
+C'était une de ces lourdes nuits d'été qui chassent les Parisiens hors
+de leurs logis étroits.
+
+Il faisait une chaleur étouffante.
+
+Tous les cafés avaient mis dehors un triple rang de tabourets et de
+guéridons; et il n'y avait pas un tabouret qui ne fût disputé par une
+demi-douzaine de consommateurs; il n'y avait pas un guéridon qui ne fût
+couvert de bocks, de grogs, de mazagrans et de sodas.
+
+Nos deux voyageurs débouchèrent de la gare par l'une des baies qui
+ouvrent sur la rue d'Amsterdam.
+
+Ils s'arrêtèrent un moment sur le trottoir de celle-ci.
+
+Devant eux, c'était le fourmillement de ce Paris éveillé comme un panier
+de souris, qui détraque l'éternelle horloge du temps et remplit les rues
+de tapage et de mouvement, à l'heure où la patriarcale province ronfle,
+la nuque sur l'oreiller,--portes closes, rideaux tirés, bougie éteinte.
+
+L'ami Dick désigna à son compagnon divers établissements illuminés en
+face:
+
+--Vous voyez que nous n'avons que l'embarras du choix. Cette rue
+d'Amsterdam est pavée de caravansérails hospitaliers, de cuisines
+internationales et de vide-bouteilles cosmopolites. Dans lequel vous
+plaît-il d'entrer?
+
+--Hé! _my dear_, dans le plus proche.
+
+--Eh bien! que dites-vous de ce _bar_ à la façon anglaise?
+
+--Va pour le _bar_ et sa façon! Je n'aime pas beaucoup les Anglais, mais
+je ne déteste point, en revanche, leurs sauces aux pickles, leurs hachis
+d'huîtres, leurs puddings aux groseilles sûres et leurs tartes à la
+rhubarbe.
+
+ * * * * *
+
+Les deux nouveaux débarqués se mirent en devoir de traverser la
+chaussée.
+
+ * * * * *
+
+En ce moment, deux individus sortaient de l'établissement où ils avaient
+l'intention d'entrer.
+
+
+
+
+II
+
+SUR UN SEUIL
+
+
+Le premier de ces individus abritait sous un sourcil touffu un regard
+d'une vaillance et d'une pénétration singulières.
+
+Cette pénétration s'aiguisait, par intervalles, jusqu'au point de
+devenir inquiétante.
+
+Toutefois elle semblait plutôt le résultat d'une habitude que d'une
+intention.
+
+Vous auriez juré qu'elle était indépendante de la volonté de celui qui
+l'exerçait sans s'en douter.
+
+Il était évident que ce dernier avait jadis revêtu l'uniforme.
+
+On s'en apercevait à sa manière de se tenir droit, de porter haut, de
+parler bref, non moins qu'au ruban des médailles militaires d'Italie et
+de Crimée noué à la boutonnière de sa jaquette de velours vert côtelé.
+
+Le reste de son costume se composait d'un pantalon de coutil gris qui
+s'enfonçait dans des guêtres de cuir fauve, d'un gilet de drap chamois
+sur lequel se bouclait le ceinturon d'un couteau de chasse et d'un képi
+qu'entourait un mince liséré d'argent.
+
+Il avait, en outre, au dos, une carnassière dont le baudrier s'étoilait
+d'une plaque de cuivre armoriée et, sous le bras, un fusil double dont
+les canons noircis luisaient comme une peau de serpent.
+
+Son compagnon avait les jambes fluettes, l'échine allongée et le museau
+pointu d'un lévrier.
+
+Ce n'était point un homme brillant...
+
+Mais quoi! je connais des poètes qui ont des redingotes plus pelées, des
+«tuyaux de poêle» plus rougissants et des tournures plus minables.
+
+Celui-ci insinuait:
+
+--Mon supérieur, est-ce que nous ne récidivons pas? On ne s'en va pas
+sur une patte. La chope de l'étrier, pas vrai?
+
+--Grand merci, répondit le personnage au fusil: il se fait tard et je
+n'ai plus soif.
+
+--Bon! s'exclama gaillardement le particulier au couvre-chef douteux, où
+serait la différence entre l'humanité et la brute, si l'humanité ne
+buvait que quand elle a soif?...
+
+Pour ce qui est de l'heure, on s'en flûte!...
+
+Il n'y a pas d'heure pour les braves...
+
+Or, vous êtes le brave des braves, vous, mon ancien brigadier: brave au
+régiment,--brave chez nous,--brave dans vos nouvelles fonctions de garde
+général des domaines de M. le marquis de Saint-Pons!...
+
+Que le pousse-bière que nous allons prendre me serve de médecine ou de
+poison, si l'on en trouve un quarteron de votre acabit dans la douzaine!
+
+--Impossible, répliqua l'autre en consultant sa montre: ce sera pour la
+prochaine fois. On m'attend à Carrières-sous-Bois. Si je tardais trop à
+y rentrer, ma ménagère serait inquiète.
+
+--Ah! oui: cette jolie petite femme avec laquelle je vous ai rencontré,
+un jour, sur le boulevard... Mazette! vous ne vous refusez rien,
+monsieur Jacques!... Un amour de jeunesse, qu'on s'en lécherait les
+mandibules jusques et par delà les cartilages auriculaires!
+
+M. Jacques fronça le sourcil.
+
+--Mon garçon, fit-il sévèrement, la personne que je vous engage à
+traiter avec moins de légèreté est ma fille,--ma fille d'adoption...
+
+--Hé! une fille qui ne demande qu'à être mariée!...
+
+La physionomie du garde général se rembrunit davantage:
+
+--Pour se marier, il faut de l'argent, répondit-il avec humeur; et,
+quoique M. le marquis me rémunère plus que généreusement de mes
+services, je n'ai pas encore achevé d'amasser la dot de ma Florette.
+
+Son interlocuteur eut un sourire malin:
+
+--Eh bien, épousez-la vous-même!
+
+--Moi!
+
+--Dame! ce sera double économie: d'abord, plus de _monacos_ à débourser
+pour l'établir; ensuite, puisqu'elle est déjà à la tête de votre maison,
+plus de dépenses subséquentes à faire pour appointer sa remplaçante...
+
+M. Jacques haussa les épaules:
+
+--Trêve de plaisanterie, mon camarade! A mon âge, oserais-je
+prétendre...
+
+--A votre âge?... Ne dirait-on pas que vous êtes le frère de lait de
+Mathusalem?...
+
+Vous êtes solide comme l'obélisque; vous possédez bon pied, bon œil,
+bon estomac, bon appétit; si vos cheveux frisent la cinquantaine, votre
+cœur a toujours vingt ans...
+
+Si la demoiselle vous rabrouait, elle serait fièrement difficile...
+
+A moins, pourtant, qu'elle n'ait une inclination...
+
+--Une inclination!...
+
+En répétant ce mot, M. Jacques porta brusquement la main à sa poitrine,
+comme s'il eût ressenti une soudaine et vive douleur.
+
+Ensuite, d'une voix agitée:
+
+--Non, non, je ne puis le supposer. Florette est un ange de sincérité et
+d'innocence... J'ai toute sa confiance, et elle m'eût avoué...
+
+Son interlocuteur continua avec une insistance paisible:
+
+--Après cela, peut-être est-ce qu'elle ne vous convient pas...
+Saperlotte! vous êtes dégoûté!... Une bouche fraîche comme un brugnon;
+des joues d'api qui donnent envie de mordre dedans; une taille fine,
+ronde et souple comme un jonc, avec une mignonne paire de bossoirs à
+tribord et à bâbord!...
+
+Le garde général allait sans doute protester avec véhémence contre cette
+appréciation erronée de ses sentiments, lorsqu'un incident--en lui-même
+fort ordinaire--vint changer inopinément le tour de la conversation.
+
+En dialoguant de la sorte, les deux compères stationnaient--à leur
+insu--devant la porte de l'établissement dont ils venaient de sortir.
+
+Or, c'était cet établissement--on s'en souvient--qui formait l'objectif
+du couple de voyageurs que nous avons mis en scène précédemment.
+
+Obligé de déranger les causeurs pour entrer, le _captain_ toucha du
+doigt le bord de son chapeau en murmurant la formule de politesse:
+
+--_If you please, gentlemen?_
+
+Les deux Français s'écartèrent en rendant le salut.
+
+Sam passa.
+
+L'ami Dick venait derrière lui.
+
+Il imita le geste et répéta la phrase.
+
+Ensuite il passa à son tour.
+
+Tous les deux disparurent à l'intérieur de la taverne.
+
+
+
+
+III
+
+TENTATIVE DE RECONNAISSANCE
+
+
+M. Jacques les avait--machinalement--effleurés du regard au passage.
+
+En se posant sur le _captain_, ce regard était demeuré d'une
+indifférence absolue.
+
+Il n'en avait pas été de même lorsqu'il s'était arrêté--par hasard--sur
+le second voyageur.
+
+Vous eussiez dit d'un réveil en sursaut.
+
+Le garde général avait tressailli. Une flamme subite avait jailli de sa
+prunelle. Puis il s'était penché vers son interlocuteur:
+
+--Fil-en-Quatre?
+
+--Brigadier?
+
+--As-tu remarqué?...
+
+Il paraît que le «brigadier» ne tutoyait que dans les grandes occasions
+le propriétaire de la redingote inavouable; car celui-ci interrogea avec
+un soubresaut de surprise:
+
+--Remarqué qui?... Remarqué quoi?...
+
+--Ces étrangers...
+
+--Ces _Angliches?_... Deux casse-noisettes qui sont arrivés en retard
+quand le bon Dieu distribuait les grâces, le chic et l'élasticité... Le
+premier surtout: un nègre blanc avec sa tignasse de crin végétal, sa
+barbe en copeaux de menuiserie et ses lèvres en rebords de potiche
+nocturne!...
+
+M. Jacques secoua la tête:
+
+--Il ne s'agit pas de celui-là... Il s'agit de l'autre... Il s'agit de
+ses yeux...
+
+--Ses yeux?...
+
+--Est-ce que tu ne les as pas reconnus?
+
+Fil-en-Quatre considéra le questionneur avec un étonnement croissant:
+
+--Reconnus?... Les lampions du John Bull?... Pas plus que mon père
+naturel ne m'a reconnu à ma naissance...
+
+M. Jacques affirma:
+
+--Eh bien! moi, je suis certain d'avoir aperçu ces yeux-là quelque
+part.
+
+--Bah!...
+
+--Lorsqu'ils se sont croisés avec les miens, tout à l'heure, il m'a
+semblé que ce n'était pas la première fois qu'ils me heurtaient. J'ai
+éprouvé la sensation de l'homme qui, sur le terrain, reconnaît, en
+tâtant le fer, que le jeu de son adversaire n'est pas pour lui chose
+nouvelle. Assurément je me suis déjà mesuré avec ce voyageur, avec cet
+étranger. Maintenant, où, quand et dans quelles circonstances? C'est ce
+que je cherche à me rappeler...
+
+Fil-en-Quatre se gratta l'appendice nasal:
+
+--Pour lors, ce _goddam_ prétendu serait un de nos anciens clients... Ça
+se pourrait bien tout de même... Dans la partie, on a affaire à tant de
+monde...
+
+--J'en jurerais, et il me suffirait de deux ou trois minutes d'un examen
+plus attentif pour fixer les souvenirs qui flottent dans mon esprit...
+
+Ce disant, le garde chasse avait fait un mouvement pour rentrer dans la
+taverne...
+
+Puis, se ravisant brusquement:
+
+--Ah çà! s'écria-t-il, que m'importe, après tout, et de quoi vais-je
+m'occuper?... J'oublie que je ne suis plus _de la partie_, et que les
+braconniers, les maraudeurs, les vagabonds qui exploitent les bois de
+mon maître sont désormais les seuls clients auxquels je doive
+m'intéresser... Au diable cette stupide manie de toujours vouloir lire
+dans le passé et sous la frimousse des autres!...
+
+Il jeta son fusil sur son épaule:
+
+--Et l'heure qui me talonne!... Et le train qui va me brûler la
+politesse!... Et Florette qui serait en peine!...
+
+--Sans vous commander, proposa son compagnon, on vous fera un bout de
+conduite.
+
+--Je ne demande pas mieux, mon garçon.
+
+M. Jacques reprit, en se dirigeant vers la gare:
+
+--C'est l'histoire du vieux cheval de réforme qui, attelé à un
+tombereau, dresse l'oreille, piaffe et hennit quand il entend la
+trompette de l'escadron...
+
+Ah! l'habitude est une maîtresse dont il n'est pas facile de se
+débarrasser...
+
+Quand on a consacré dix années de sa vie à deviner, à poursuivre, à
+combattre le crime, est-ce qu'on ne s'imagine pas toujours avoir le
+crime en face de soi?
+
+--Ça, brigadier, déclara l'autre, c'est censément le mal du métier.
+
+--Comment?
+
+--Hé! parbleu! vous le constatez: on n'a pas été le célèbre, le
+redoutable, l'illustre _Patte-de-Fer_, le malin des malins, le Vidocq
+des Vidocq,--la terreur des _grinches_ et des _escarpes_ de la haute et
+de la basse _pègre_; on n'a pas été l'œil qui déchiffrait les
+coquins sous leurs déguisements, sous leurs ruses les plus habiles, et
+la poigne qui les happait, qui les broyait sur leurs méfaits; on n'a pas
+été tout cela sans qu'il en reste quelque chose...
+
+Vous avez lâché la boutique: la boutique ne vous a pas lâché...
+
+Vous travaillez sans y penser...
+
+Il y a de pauvres diables à qui l'on a coupé le bras ou la jambe, et qui
+n'en ressentent pas moins des douleurs à la place qu'occupait le membre
+amputé...
+
+Vous, c'est tout comme. L'œil et la poigne vous démangent. Vous
+n'êtes plus de la police,--et vous êtes demeuré le pape, le modèle, le
+phénix des policiers.
+
+ * * * * *
+
+On peut, à la rigueur, découvrir des personnes qui ne boivent pas entre
+leurs repas.
+
+M. Jacques était de ce nombre.
+
+J'ai même coudoyé des gens qui ont su résister à la contagion du cigare.
+
+Mais jamais je n'en ai rencontré qui résistassent à un petit verre de
+gloire.
+
+L'ex-brigadier avait décliné le «pousse-bière» de son ancien
+subordonné...
+
+Sa physionomie s'égaya aux compliments de ce dernier.
+
+--Inspecteur Fil-en-Quatre, fit-il en lui pinçant cordialement
+l'oreille, inspecteur Fil-en-Quatre, vous n'êtes qu'un flatteur!
+
+Puis, avec une indifférence affectée:
+
+--Ainsi, l'on se souvient encore de moi, là-bas?
+
+--Si l'on s'en souvient! C'est-à-dire que l'on vous pleure, que l'on ne
+vous a pas remplacé, et que le patron crie sur les toits qu'il n'y a pas
+dans toute la boîte un lapin digne de dénouer les cordons de vos
+_ripatons_!... Vous, le héros de l'affaire Troppmann, de l'affaire du
+puits de Châtillon, de l'affaire...
+
+ * * * * *
+
+--En voiture pour Saint-Germain!
+
+ * * * * *
+
+A cet appel, l'ex-brigadier serra vivement la main de l'inspecteur:
+
+--Il faut que je vous quitte... Au revoir.... Souvenez-vous qu'il y aura
+toujours un couvert mis pour vous recevoir et une vieille bouteille de
+derrière les fagots pour fêter votre bonne visite au pavillon de la
+Faisanderie,--rond point du Roi,--au bout de la terrasse de
+Saint-Germain.
+
+Il monta rapidement l'escalier qui conduit à la salle d'attente,
+traversa celle-ci en courant et sauta, du quai, dans le premier wagon où
+il n'aperçut personne.
+
+Il avait, en effet, besoin d'être seul pour songer...
+
+Songer à qui?...
+
+A quoi?...
+
+A la jeune fille qui l'attendait, penchée à la fenêtre du logis, tandis
+que, sur la nappe blanche, la collation, préparée par ses soins, étalait
+ses appétissantes victuailles près du vin favori riant dans le
+flacon?...
+
+Ou bien à la douleur aiguë qui l'avait mordu au cœur, alors que
+Fil-en-Quatre avait émis cette hypothèse--ridicule et inadmissible,
+parbleu!--d'une inclination que lui cacherait celle qu'il ne voulait
+considérer que comme son enfant d'adoption?...
+
+Non: une autre pensée,--une pensée tenace,--occupait l'esprit du
+policier émérite...
+
+Et ce qu'il se demandait avec une persistance dominatrice de tous ses
+sentiments et de toutes ses facultés, c'était ceci:
+
+--Où ai-je vu les yeux de cet homme?
+
+
+
+
+IV
+
+ENGLISH SPOKEN HERE
+
+
+Ce n'était pas seulement cette indication, incrustée en lettres de
+cuivre dans le vitrage de la devanture, qui ressuscitait Londres en
+plein cœur de Paris.
+
+C'étaient l'aménagement intérieur et le personnel de ce véritable
+_coffee-house_, où tout était anglais, depuis le patron, le sommelier et
+les garçons avec leurs favoris en côtelettes d'acajou, leur costume noir
+et leur mine discrète d'employés aux pompes funèbres, jusqu'aux _boxes_
+dont la double rangée s'alignait autour de la salle commune.
+
+Ces boîtes, assez semblables aux confessionnaux collés aux murailles des
+églises, remplacent les cabinets particuliers chez nos voisins des
+Trois-Royaumes. Le _captain_ s'était déjà casé dans l'un de ces
+cercueils de société, et on l'entendait demander:
+
+--_God me bless!_ ami Dick, où êtes-vous passé?... J'ai besoin de vos
+lumières, ou la foudre m'écrase!... Dans ce pays commence-t-on par le
+porto ou le madère?
+
+L'ami Dick était debout près du comptoir et rédigeait le menu du festin.
+
+S'adressant au _landlord_ (patron) et au sommelier:
+
+--Ainsi, questionnait-il, vous m'avez bien compris?
+
+--Oui, Votre Honneur: médoc et chambertin pour débuter; ensuite le
+champagne; puis le café et les liqueurs....
+
+--_Very good._
+
+Sam reprit, de sa boîte:
+
+--Avez-vous donc juré de me laisser boire seul?
+
+--Une minute, pour Dieu, mon cher maître! Je m'occupe de vous et de moi.
+
+Interpellant le sommelier, le compagnon du _captain_ commanda:
+
+--Apportez une bouteille de vieux kirsch et une carafe d'eau frappée.
+
+Le subalterne obéit.
+
+L'autre continua en baissant le ton:
+
+--Versez où vous voudrez l'eau que contient cette carafe et
+remplacez-la par la totalité du kirsch qui remplit la bouteille.
+
+--Voilà qui est fait, Votre Honneur.
+
+--Bien; maintenant, écoutez-moi, si vous avez envie d'encaisser une
+honnête aubaine:
+
+J'ai gagé avec le gentleman qui est là qu'il ne s'apercevrait pas de la
+substitution...
+
+Aidez-moi à gagner mon pari et il y a deux livres pour vous. Je paye
+moitié d'avance. Prenez...
+
+--Comment puis-je me rendre utile à Votre Honneur? s'empressa de
+demander le sommelier en empochant la pièce d'or.
+
+--Oh! de la façon la plus simple: lorsque mon compagnon demandera de
+l'eau glacée, vous aurez soin de placer devant lui cette carafe ainsi
+préparée, en vous gardant d'un mot, d'un signe qui lui permettent de
+supposer le changement de liqueur que vous venez d'opérer.
+
+Un Français y eût regardé à deux fois avant de se prêter à cette
+tentative d'alcoolisation déguisée en manière de «farce de fumiste».
+
+Une loi, dont les dispositions sont affichées dans tous les débits de
+boissons, punit chez nous non seulement l'ivresse manifeste, mais encore
+quiconque a fourni les moyens de la déterminer.
+
+Il est évident, par exemple, que cette loi ne concerne que nos
+nationaux et que les étrangers ont le droit de s'enivrer jusqu'à rouler
+sous la table.
+
+Et puis, il s'agissait d'un pari: or, de l'autre côté du détroit, un
+pari est chose sacrée.
+
+Le sommelier s'inclina profondément:
+
+--Votre Honneur sera content de moi, répondit-il.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait sur la table, en dépit de la saison qui interdit l'usage de
+ces mollusques, pendant les mois sans _r_, aux palais fins et
+délicats,--il y avait des montagnes d'huîtres dans des plats de métal
+blanc, que flanquaient des poivrières à compartiments renfermant quatre
+espèces de sauces diaboliques à base de kari.
+
+Il y avait un _rumpsteack_ monstre, dont la chair presque crue saignait
+sous le couteau; un saumon bouilli, lardé de jambon et d'anchois; des
+tranches d'esturgeon sur un lit de crevettes hachées, et des puddings
+qui n'attendaient qu'une allumette pour transformer en flammes bleuâtres
+le rhum dans lequel ils nageaient.
+
+Il y avait des vins de toutes les couleurs: le sauterne qui ressemble à
+de l'ambre en fusion; le madère, le porto, plus sombres que de l'or
+bruni; le bourgogne, le bordeaux d'un rouge de pourpre, et l'aï rosé,
+impatient d'envoyer au plafond son casque d'argent.
+
+Nos deux nouveaux débarqués étaient assis en face l'un de l'autre devant
+ce plantureux festin.
+
+Profitons du moment où, la bouche pleine, ils n'échangent guère que de
+fréquentes et fraternelles santés,--profitons, dis-je, de ce moment pour
+les présenter plus amplement à nos lecteurs.
+
+Sam--ou le _captain_--était un grand, gros, large et solide gaillard de
+quarante-cinq à cinquante ans, avec une encolure de taureau, une tête
+puissante et crépue, des mains énormes et des pieds immenses.
+
+Quoique les tons foncés de ses traits fussent bien plutôt le résultat
+d'une vie exposée aux soufflets de tous les éléments que la réflexion du
+sang africain qui circulait sous son épiderme, il était impossible de ne
+pas reconnaître en lui le type de la race noire, réfractaire à plusieurs
+générations de croisements.
+
+Ses pommettes saillaient des deux côtés de son nez épaté; ses lèvres se
+renflaient en bourrelets, découvrant des dents étincelantes et pointues,
+et c'était une laine blondâtre qui moutonnait sur ses joues et sur son
+menton, et qui tapissait son crâne d'une sorte de broussaille.
+
+Son œil, en retrait sur un front bombé, dégageait une remarquable
+dose de sagacité, jointe à une somme presque égale de naïveté enfantine.
+
+Partout où il y a du nègre,--fût-ce à l'état latent et en quantité
+infinitésimale,--il y a, en effet, du _baby_.
+
+Son compagnon, l'ami Dick--Dick est en anglais l'abréviation du prénom
+Richard--ne lui ressemblait guère sous ce rapport.
+
+Il n'avait point l'air naïf.
+
+Dans sa prunelle vert de mer, veinée de noir, il y avait l'audace, la
+cruauté du fauve en chasse, et la mobilité farouche, fureteuse, du fauve
+inquiet.
+
+Sans cette expression oculaire, qu'il dissimulait le plus souvent sous
+l'abat-jour de la paupière, son masque froid et régulier, ses longs
+favoris blonds en nageoires de requin et, surtout, la facilité avec
+laquelle il se servait de la langue anglaise, l'eussent fait prendre
+volontiers pour l'un des sujets--ils prononcent _seudjets_--de Sa Très
+Gracieuse Majesté, ou pour l'un des concitoyens de ce président qui,
+là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique, gouverne les cinquante millions
+d'individus dont se compose la population des Etats-Unis d'Amérique sans
+que neuf Européens sur dix sachent la première lettre de son nom.
+
+Avec la révélation de son regard, pour un lynx comme M. Jacques, ce
+n'était pas seulement un Français:
+
+C'était encore un Parisien.
+
+Un Parisien du boulevard.
+
+Il y en a de plus dangereux que les Pavillons-Noirs des plaines de
+l'Indo-Chine ou que les pirates malais des îles de la Sonde.
+
+
+
+
+V
+
+FORTUNE AMÉRICAINE
+
+
+Williams-James et Tomy-Samuel Murphy étaient deux frères originaires de
+l'Etat de Kentucky.
+
+Leurs parents, qui avaient du sang «bleu» sous les ongles, leur avaient
+laissé en mourant un petit bien dont l'exploitation eût pu suffire
+amplement aux besoins de deux sages garçons, mesurés dans leurs goûts
+comme dans leurs dépenses.
+
+Mais nos jeunes gens étaient ambitieux.
+
+Ils n'eurent rien de si pressé que de vendre au plus offrant l'héritage
+paternel et de s'en partager le prix.
+
+Celui-ci, il est vrai, ne pesait pas beaucoup au fond de leur
+_pockett_...
+
+Par exemple, pour le faire valoir, Will et Sam possédaient, mêlées, les
+qualités particulières aux deux races--blanche et noire--dont ils
+étaient issus: l'énergie, l'activité, le flair, la persévérance et le
+bon sens.
+
+Le premier, qui était l'aîné, s'embarqua pour l'Angleterre, où il avait
+l'intention de «jouer sur les cotons.»
+
+Le second préféra ne pas quitter le sol natal.
+
+A quinze ans, il était apprenti _waterman_ (matelot) à New-York.
+
+A dix-sept, il avait acheté--sur ses économies--l'une des plus grosses
+gabares qui fussent dans le port.
+
+A vingt, il devenait capitaine d'un steamer à lui appartenant,--d'où ce
+titre de _captain_ qui lui resta comme un surnom,--et, du pont de ce
+bâtiment, il trouvait moyen d'entreprendre toute sorte d'opérations,
+dont la moins avantageuse ne fut pas le trafic avec les Indiens des
+peaux de buffles et de bisons.
+
+La Californie venait d'être découverte:
+
+En 1849, Tomy-Samuel Murphy perçait--à ses frais--une route qui
+traversait le Nicaragua et abrégeait considérablement pour les voyageurs
+la distance entre la Nouvelle-Orléans et la baie de San-Francisco.
+
+Hâtons-nous d'ajouter que notre spéculateur était propriétaire d'un
+quartier tout entier de cette dernière ville. Dans ce quartier, il y
+avait une douzaine d'hôtels meublés, de maisons de jeu, de _music-halls_
+et d'autres _tralalas_ de plaisir. Pour amasser la poudre d'or à pleines
+tonnes, le Yankee n'avait pas besoin de se courber, le pic au poing, sur
+la terre brûlante des placers ou de procéder au lavage des sables
+pailletés du Rio-Santo.
+
+James-Williams, de son côté, avait prospéré dans Piccadilly, à Londres.
+
+Pendant des années, en effet, il y avait eu une hausse énorme et
+persistante sur les cotons.
+
+Lorsque l'Américain liquida sa situation à Royal-Exchange-Office, pour
+retourner dans son pays, il avait réalisé un bénéfice net de _quatre
+cent mille livres sterling_,--c'est-à-dire de _dix millions de francs_.
+
+Survint la guerre de la Sécession.
+
+Les deux Murphy y prirent--dans les fournitures, transports et
+approvisionnements--une part non moins lucrative qu'active.
+
+Associant plus tard la double puissance de leurs capitaux, ils firent
+l'acquisition du New-York-Harlem-Railway, le fusionnèrent avec le
+New-York-Erié, accaparèrent les actions de chacune des immenses voies
+ferrées du Far-West et régnèrent en maîtres intelligents, mais absolus,
+sur toutes les lignes qui relient à l'océan Pacifique l'Atlantique et le
+Mississipi.
+
+Nous vous avons donné le portrait du _captain_, ainsi que l'on
+continuait à baptiser Sam depuis son commandement maritime.
+
+C'était un gars franc du collier, d'aspect et de caractère également
+joyeux.
+
+Une table qui eût effrayé dix dîneurs ordinaires, une besogne qui eût
+épouvanté une douzaine d'industriels européens ne l'intimidaient point.
+
+Plus gourmand que gourmet, il prenait indistinctement le menton à toutes
+les filles,--jolies ou laides,--qu'il rencontrait sur son chemin.
+
+Mais ses velléités de conquête s'arrêtaient à ce badinage.
+
+Non pas que l'envie lui manquât de pousser plus loin, ah! mais non!
+
+Mais le loisir lui faisait défaut:
+
+_Times is money!_
+
+Toujours par monts et par vaux, on ne le voyait faire que de courtes et
+rares apparitions à New-York et dans les grands centres où, du reste,
+malgré ses dollars, la _gentry_ ne l'eût point volontiers «accepté» à
+cause de son origine nègre.
+
+Ajoutons qu'il n'avait jamais eu le temps de faire un voyage en Europe,
+et qu'il ne parlait que l'anglais ou que les différents idiomes des
+peuplades sauvages avec lesquelles il s'était trouvé en relations.
+
+En revanche, il savait compter et sacrer dans toutes les langues.
+
+Son aîné ne lui ressemblait point.
+
+Celui-ci avait été beau, autrefois, dans sa jeunesse: beau, par la
+correction des traits, la «convenance» des manières et l'irréprochabilité
+de la tenue.
+
+Par malheur, les jours et les nuits passés devant un bureau à aligner
+sur le papier des chiffres et des combinaisons ne dévorent pas moins la
+santé que les veilles employées à caresser les pots, les cartes et les
+tendrons.
+
+A quarante ans, Williams-James était devenu une sorte de spectre, long
+et pointu comme un paratonnerre, dont la figure coupante était prise
+entre deux touffes ébouriffées de crins blanchâtres ainsi que la roue de
+verre d'une machine électrique entre ses coussinets.
+
+Il causait rarement, mangeait peu, buvait moins et baissait les yeux en
+présence des dames.
+
+Sa fonction favorite était de morigéner le _captain_:
+
+--Vos excès vous mèneront à mal, lui disait-il dogmatiquement.
+L'intempérance est un ennemi. Vous verrez, Sam, que vous me placerez
+dans la douloureuse nécessité de vous pleurer.
+
+Le digne Américain se trompait sur ce dernier point.
+
+Un soir, comme il venait de se coucher, il se rappela qu'il avait oublié
+de vérifier si le «mot» de la caisse avait été changé.
+
+Aussitôt, il sauta du lit, et, sans prendre le soin d'endosser un
+vêtement, il courut, à travers une enfilade de pièces glacées, réparer
+cette omission.
+
+Le froid le saisit. Une fluxion de poitrine se déclara le lendemain.
+Vingt-quatre heures plus tard, le malade était à toute extrémité.
+
+Le _captain_ larmoyait à son chevet. Les deux frères s'aimaient
+sincèrement. Williams murmura:
+
+--Mon frère, j'ai à m'accuser d'une grave erreur...
+
+--Une erreur! sanglota Sam. Expirez en paix, mon cher Will. Nos commis
+la découvriront dans la balance de fin d'année. Est-ce à l'actif ou au
+passif?
+
+Le malade secoua la tête:
+
+--Il n'est pas question de nos livres. Ceux-ci sont en règle avec les
+hommes. S'il en était seulement ainsi de ma conscience avec le ciel,
+avec la terre!...
+
+L'autre se trémoussa sur sa chaise:
+
+--Que signifie?... Expliquez-vous... Le diable m'emporte si je comprends
+ou si je soupçonne...
+
+--Il s'agit d'une erreur d'un printemps agité: mon excellent Sam, j'ai
+une fille...
+
+Le _captain_ bondit:
+
+--Vous avez une fille! Je suis oncle! Et vous ne m'en en aviez rien
+dit!...
+
+--Je n'ai pas trouvé le moment.. Les affaires m'absorbaient...
+Pardonnez-moi...
+
+Samuel baissa le front:
+
+--C'est vrai. Vous avez raison. Ces triples coquines d'affaires... Et où
+est-elle, mademoiselle ma nièce?...
+
+--En France, je crois: à Paris...
+
+--Vous croyez...
+
+--C'est dans cette ville de perdition que j'ai commis le péché de la
+chair, lors d'une excursion que j'y fis au commencement de mon séjour à
+Londres. Une innocente créature est résultée de cette faute. C'est, du
+moins, ce dont m'a informé ma complice dans cette œuvre d'impureté
+criminelle...
+
+--Et cette enfant, sa mère, que sont-elles devenues?...
+
+--Je l'ignore...
+
+--Comment! depuis quinze ans, vous ne vous êtes pas renseigné sur le
+sort de deux personnes qui vous touchent de si près?
+
+
+
+
+VI
+
+RECOMMANDATIONS ET PRÉDICTIONS
+
+
+--Mon frère, repartit le moribond sèchement, je vous répète que mon
+temps ne m'appartenait point. Mon temps appartenait aux affaires. Les
+affaires avant toute chose...
+
+Le temps est une pierre plus précieuse que les diamants qui ornent la
+couronne des rois. En détacher une parcelle pour l'appliquer à des
+intérêts purement privés, en dehors du cours des cotons et de toute
+opération commerciale ou financière, m'eût paru un vol,--oui, un
+vol,--au préjudice de mon avenir et, par la suite, de notre association
+à tous deux...
+
+D'ailleurs, je me réservais de m'occuper d'Eva,--c'est ainsi que
+l'enfant s'appelle,--lorsque l'heure du repos aurait sonné pour moi...
+
+Cette heure va sonner dans un moment prochain...
+
+Mais ce ne sera pas celle du repos que j'espérais...
+
+Ce sera le glas qui m'ouvrira les portes de l'éternité...
+
+C'est vous, Sam, qui accomplirez le projet que j'avais formé...
+
+Vous irez en Europe, en France, à Paris; vous vous mettrez en quête
+d'Eva; vous la retrouverez,--dussiez-vous, pour cela, dépenser la moitié
+de ma fortune...
+
+Il y a là, sous mon oreiller, un portefeuille contenant toutes les
+indications qui seront de nature à vous guider dans vos recherches...
+
+Ce portefeuille renferme, en outre, deux actes également importants:
+
+Par le premier, je reconnais solennellement pour ma fille l'enfant née à
+Paris le 2 juin 1856 et déclarée à l'état-civil du neuvième
+arrondissement sous les nom et prénoms d'_Eva-Flore Ferrand_, de même
+que je l'institue légataire de tout ce que je laisse après moi...
+
+Le second vous constitue exécuteur unique de cette suprême volonté et
+vous confie la tutelle de votre nièce...
+
+Vous êtes assez riche, mon frère, pour vous passer de mon héritage, et
+je ne puis penser que vous me teniez rancune d'avoir essayé de réparer
+par une mesure de justice tardive...
+
+--Tempêtes et massacres! pas un mot de plus, Williams! interrompit le
+_captain_ avec une véhémente indignation. Jugez-vous que je sois une
+assez vile carcasse pour frustrer de sa légitime fortune la progéniture
+de mon plus proche parent?...
+
+La jeune miss sera votre héritière, ou que la maladie me ronge!...
+
+Elle sera la mienne aussi; car je consens à être pendu si je m'accroche
+jamais au cou la cravate de chanvre du mariage!...
+
+Partant, dormez tranquille jusqu'aux trompettes du jugement dernier. Ce
+que vous désirez sera fait. Je vous engage ici la foi d'un _gentleman_,
+qui, de sa vie, n'a eu un bout de traite en souffrance...
+
+Et vous savez bien, _my dear_, que, lorsque l'un de nous a donné sa
+parole, c'est comme si tous les sollicitors, tous les shérifs, tous les
+attorneys et tous les barristers avaient visé, légalisé et paraphé la
+signature...
+
+--Merci! vous êtes un cœur honnête, loyal et dévoué.
+
+Et l'aîné des Murphy tendit à son frère une main qui tremblait les
+affres de l'agonie.
+
+Samuel reprit avec ardeur:
+
+--Je m'embarquerai, s'il vous plaît, le lendemain de l'enterrement...
+
+L'autre le modéra:
+
+--Non, Sam. Il est urgent que vous procédiez à la liquidation de notre
+société. Un semblable travail ne s'improvise pas. Ma fille attend,
+depuis des années, que je me déclare son père: elle attendra bien
+encore--autant qu'il sera nécessaire--que l'inventaire, qui fixera le
+chiffre de sa fortune, se termine dans des conditions de saine
+comptabilité.
+
+La voix du malheureux s'affaiblissait de plus en plus; son souffle
+s'embarrassait dans sa poitrine haletante; son regard s'obscurcissait et
+s'égarait.
+
+Il se souleva sur le coude et poursuivit péniblement:
+
+--Ce Français que vous vous êtes attaché...
+
+--Richard Vautier... Eh bien?...
+
+--Vous l'installerez à ma place comme chef de la correspondance...
+
+--_Caramba!_ je ne demande pas mieux: c'est un garçon adroit, actif,
+infatigable,--d'humeur enjouée et commode...
+
+Le voile, qui recouvrait les prunelles du mourant, se déchira
+brusquement pour livrer passage à une lueur fugitive...
+
+Et cette prophétie siffla hors de sa gorge:
+
+--Ce garçon vous tuera, mon frère.
+
+Le _captain_ tressauta comme s'il eût reçu une décharge de la pile
+électrique:
+
+--Sang du Christ! s'exclama-t-il, qu'est-ce que vous me chantez là,
+Will?
+
+--Je dis, répondit l'autre avec un accent d'outre-tombe, je dis que cet
+étranger vous sera fatal, si vous continuez à vous abandonner à
+l'étrange influence qu'il prend sur vous de jour en jour...
+
+--Vous croiriez...
+
+--Je ne crois pas. Je suis sûr. Je suis sûr que ce Dick fera la fin de
+votre corps et la damnation de votre âme, s'il vous arrive jamais de le
+traiter différemment que comme un simple subalterne...
+
+--Oh! mais alors je vais le renvoyer de la maison!...
+
+--Pourquoi cela? C'est un employé précieux. Vous auriez tort de vous
+priver de ses services... Seulement, vous voilà prévenu... Défiez-vous!
+
+L'agonisant s'arrêta, épuisé.
+
+Sa tête retomba lourdement sur l'oreiller.
+
+Ses yeux battirent et se fermèrent.
+
+Mais la nuit éternelle qui montait, l'enveloppant, se peuplait sans
+doute de visions terribles et de fantômes menaçants...
+
+Car le pauvre diable s'agitait convulsivement sur sa couche; son visage
+émacié, qui, à chaque instant s'amincissait davantage, s'inondait d'une
+sueur jaunâtre et glacée; sa bouche hoquetait des phrases qui
+paraissaient dictées par l'obsession d'une idée fixe:
+
+--Défiez-vous... Il faut se défier... Défiez-vous des surprises du
+cœur et des perfidies de la boisson...
+
+Le _captain_ pensa:
+
+--C'est le délire.
+
+Et il ouvrit sa Bible au chapitre des dernières prières.
+
+L'autre bégaya:
+
+--Défiez-vous du serviteur qui, au lieu de l'eau bienfaisante, vous
+verse le poison abrutissant de l'ivresse...
+
+Samuel essaya de le calmer:
+
+--Mon frère, mon bien-aimé Will, revenez à vous, au nom du ciel!
+
+Un spasme secoua le moribond. Le râle l'étranglait. Il porta ses mains à
+son cou:
+
+--J'étouffe!... A moi!... Pitié!... De l'air, mon Dieu, de l'air!
+
+Sam, épouvanté, appela.
+
+Le _physician_ (médecin) et plusieurs domestiques accoururent.
+
+--C'est le _summum_ de la crise, déclara le docteur, tout sera fini dans
+deux minutes.
+
+Une autre personne ajouta:
+
+--Il serait humain d'arracher mister Samuel à ce spectacle.
+
+Celui qui émettait cet avis charitable était ce Richard Vautier dont il
+venait d'être question.
+
+Au son de la voix du Français, les paupières de l'agonisant se
+relevèrent soudain,--comme sous l'action d'un ressort,--démasquant les
+orbites caves au fond desquelles ses prunelles achevaient de s'éteindre.
+
+Quelque chose s'enflamma dans cette nuit.
+
+Tout ce que conservait d'intelligence ce cerveau déjà rempli d'ombre,
+tout ce que conservait de force ce corps à moitié dans la bière se
+ranima comme par enchantement.
+
+James-Williams repoussa ses couvertures. Il mit hors du lit ses jambes
+décharnées. Ses pieds nus se posèrent sur le carreau,--et il gronda
+entre ses dents qui cliquetaient affreusement:
+
+--C'est l'homme!... Je le vois!... Le Seigneur tout-puissant permettra
+que je l'écrase avant qu'il ait touché aux miens!...
+
+Il brandit ses poings dans le vide et fit un pas sur le parquet...
+
+Mais il n'en fit pas deux...
+
+Ses bras tombèrent le long de ses flancs; sa tête oscilla sur ses
+épaules; il se renversa en arrière et s'affaissa sur le lit, tout d'une
+pièce...
+
+Le médecin consulta son chronomètre et rendit cet arrêt:
+
+--J'avais dit deux minutes. On peut vérifier. L'aiguille vient
+d'atteindre à la cent vingtième seconde et notre intéressant malade de
+rendre le dernier soupir.
+
+
+
+
+VII
+
+CAPTAIN SAMUEL ET AMI DICK
+
+
+C'était six ou huit mois avant ce triste événement que Samuel Murphy et
+Richard Vautier avaient fait connaissance dans un _bar_ de
+San-Francisco.
+
+Le hasard les ayant réunis à la même table, le Français avait trouvé
+moyen de captiver l'attention et l'intérêt de l'Américain en lui
+racontant son histoire,--authentique ou apocryphe.
+
+Parisien et fils de famille, il était venu essayer de «se remplumer» au
+pays de l'or vierge, après avoir mangé l'héritage de ses pères à tous
+les râteliers du boulevard.
+
+Par malheur, il n'y avait réussi que peu ou prou, et l'heure allait
+sonner où, pour ne pas mourir de faim, il lui faudrait se faire trappeur
+ou flibustier.
+
+Comme il achevait son récit:
+
+--Vous me paraissez un luron déterminé, lui avait dit Sam brusquement.
+Je pars demain pour le Far-West. Vous sied-il de m'accompagner?
+
+--Moi?
+
+--J'ai besoin d'avoir à mes côtés un garçon actif, intelligent et
+dévoué. Je ne doute pas de votre intelligence et j'ai confiance en votre
+activité. Pour votre dévouement, je suis prêt à le payer au taux que
+vous l'estimerez. Qu'en pensez-vous? Je vous accorde cinq minutes pour
+réfléchir.
+
+--Inutile. J'ai réfléchi en vous écoutant. J'accepte.
+
+--Songez que je prends le train à midi précis.
+
+--Je serai là à midi moins cinq.
+
+--_All right_... A demain donc... A propos, comment vous appelle-t-on?
+
+--Richard Vautier.
+
+--Alors, à demain, Dick!
+
+--A demain, patron!
+
+ * * * * *
+
+C'était de cette façon--expéditive et succincte--que le Français était
+devenu le secrétaire intime du riche Américain.
+
+Nous croyons avoir constaté qu'en dehors de ses grandes combinaisons
+industrielles et financières, dans lesquelles il déployait presque du
+génie, et que sous les apparences d'une raideur purement nationale,
+Tomy-Samuel Murphy était ce que nous appelons un bon vivant,--très
+susceptible d'attachement,--très facile à apprivoiser, à amuser, à
+séduire, et, en même temps, très primitif, très prompt à s'étonner de
+tout ce qui ne touchait pas directement à ses opérations et très
+ignorant du monde qui s'agitait à l'extérieur de ses comptoirs et des
+bureaux.
+
+Nous ajouterons que du nègre il avait conservé l'amour puéril du
+clinquant physique et moral, avec la gourmandise de tous les choses
+capiteuses et sucrées: parmi celles-ci, le tafia de la flatterie--encore
+qu'il affectât de le mépriser souverainement--n'était pas la liqueur,
+fermentée et savoureuse, dont il s'enivrait le moins souvent.
+
+Or, Richard Vautier était brillant et caressant.
+
+Ondoyant et multiple, il mêlait les allures de l'homme qui a fréquenté
+une société d'un certain choix au sans-gêne de procédés et à la morale
+élastique d'un véritable coureur d'aventures.
+
+Tout en lui commençait par surprendre et finissait par charmer. Son
+caractère, souple et insinuant, se pliait à toutes les exigences et se
+glissait dans toutes les sympathies. Il avait conquis, de prime abord,
+le Yankee par sa belle humeur: il acheva de le subjuguer par la finesse
+de son esprit et les cajoleries de son langage.
+
+Par contre, l'aîné des Murphy ne lui témoigna jamais qu'une
+bienveillance fort restreinte.
+
+On eût pu penser que la scène qui encadra les derniers moments de
+celui-ci ruinerait le crédit--toujours croissant--du favori, en
+effrayant le digne _captain_ sur le rôle que cet étranger était appelé à
+jouer dans sa destinée, si l'on en croyait les prédictions du mourant.
+
+Il n'en fut rien.
+
+Les «songes creux» qui avaient tourmenté l'agonie du malheureux Will et
+les «incohérences» qui s'étaient échappées de ses lèvres avec le souffle
+suprême ne devaient être considérés,--d'après l'avis du médecin,--que
+comme des accidents fort ordinaires, inhérents au trouble cérébral
+déterminé par la maladie et au passage si terrible de la vie à la mort.
+
+Ils n'avaient donc exercé sur Samuel qu'une impression assez fugitive.
+
+Devenu plus seul après le décès de son aîné, l'Américain avait subi
+davantage l'ascendant d'un compagnon aimable, prévenant et enjôleur, qui
+s'ingéniait à le distraire.
+
+Quelques mois après les funérailles de James-Williams, Richard Vautier
+occupait non seulement le poste important de chef de la correspondance
+de la maison _Murphy and Brother_, pour lequel l'aîné des deux frères
+l'avait désigné à son lit de mort; mais il était encore le bras droit,
+le factotum et comme l'_alter ego_ du survivant.
+
+Pendant ce temps, la liquidation de la société, rompue par le décès de
+Will, suivait son cours.
+
+Elle ne dura pas moins d'un an, eu égard à la somme énorme des intérêts
+et des capitaux engagés.
+
+En revanche, elle donna ce fabuleux résultat: près d'un milliard à
+partager entre les deux associés,--c'est-à-dire entre Tomy-Samuel et «la
+succession» du défunt.
+
+Or, «la succession» du défunt, c'était la fille de ce
+dernier,--Flore-Eva Ferrand,--l'enfant abandonnée sur le pavé de Paris.
+
+Le _captain_ songea à se mettre en quête de celle-ci.
+
+Un beau matin, il fit appeler son secrétaire:
+
+--Dick, lui annonça-t-il, nous partons pour la France...
+
+--Pour la France?...
+
+--Oui, il y a longtemps que je nourris le projet de visiter la vieille
+Europe...
+
+Et, si j'ai autant tardé à satisfaire cette fantaisie, c'est que
+j'attendais que la liquidation de mes affaires me laissât, à cet
+endroit, toute liberté d'esprit et de corps...
+
+D'ailleurs, ce n'est pas seulement la curiosité de voir du pays; l'envie
+de me frotter à des mœurs nouvelles; le désir de me rajeunir au
+contact de votre joie, de votre printemps éternels, à vous autres
+Français, après tant d'années sacrifiées à l'outrance d'une besogne
+ennuyeuse: ce n'est pas tout cela seulement qui me pousse à entreprendre
+ce voyage...
+
+Il y a encore un autre motif: j'ai juré...
+
+Vous vous rappelez: j'ai juré à mon frère mourant de retrouver sa fille,
+son héritière, ma nièce...
+
+Le moment est venu de tenir ma promesse...
+
+J'ai donc fait retenir deux cabines sur le _Labrador_ qui appareille
+demain matin...
+
+Car il est entendu que vous ne me quittez pas...
+
+--Comment?...
+
+--Je vous répète que je vous emmène... Est-ce que je puis me passer de
+vous?... N'êtes-vous pas mon secrétaire?
+
+Et puis, j'aurai besoin de votre aide...
+
+Cette pauvre enfant perdue dans ce Paris immense, comment arriverai-je
+jamais à remettre la main dessus si vous ne me prêtez assistance?
+
+--Moi?
+
+--Eh oui! n'êtes-vous pas Parisien?...
+
+Et ne possédez-vous pas sur le bout du doigt cette Babel, cette Babylone
+où je vais me trouver aussi isolé, aussi désorienté, aussi désarmé que
+le pionnier qui s'engage dans une forêt vierge pleine de labyrinthes et
+de halliers, de fondrières et de précipices; pleine de fauves à l'affût;
+pleine d'ennemis embusqués...
+
+Eh bien, vous me piloterez, vous me conseillerez, vous me protègerez...
+
+Je suis riche, et c'est ce qui m'inquiète: on ne trompe pas, on ne
+dépouille pas les indigents...
+
+Pauvre, je n'aurais rien à craindre...
+
+Riche, j'ai tout à redouter...
+
+Ma fortune ne me donnera que des flatteurs, des parasites et des
+valets...
+
+Or, c'est un camarade qu'il me faut; c'est un associé; c'est un ami...
+
+ * * * * *
+
+Le Français lui tendit la main:
+
+--Maître, prononça-t-il d'un ton et d'une mine pénétrés, je ne suis pas
+de ceux qui oublient. Disposez de moi sans restriction. Je vous
+appartiens corps et âme.
+
+
+
+
+VIII
+
+RETOUR A LA RUE D'AMSTERDAM
+
+
+Le lendemain, les deux voyageurs s'embarquaient sur le _Labrador_, qui,
+après une traversée dénuée d'incidents,--mais pendant laquelle Richard
+Vautier s'était appliqué à devenir plus que jamais indispensable à son
+compagnon,--les déposait au Havre, son port de destination.
+
+Vous avez assisté à leur arrivée dans la capitale.
+
+Vous les avez suivis, à la descente du train, jusque dans un _boxe_ de
+taverne, où vous les avez laissés en mesure de procéder à un _lunch_
+abondant et copieusement arrosé.
+
+C'est là que nous allons les retrouver, ayant à peu près fini de
+manger,--mais n'ayant pas fini de boire.
+
+A demi renversé sur sa chaise, sur laquelle il se balançait ainsi que
+sur un fauteuil à bascule; le nez et les jambes en l'air; les deux pieds
+appuyés au rebord de la table, ainsi qu'il convient à tout bon Yankee
+qui digère; lançant au plafond les tourbillons de fumée d'un cigare qui
+semblait une cheminée d'usine, Sam Murphy mêlait le grave au
+doux,--sinon le plaisant au sévère,--et passait indifféremment du
+_porto-wine_ au _stout_, du _soda-water_ à l'_oldbrandy_ et de notre
+champagne français au _sherry-cobbler_ national.
+
+En des circonstances ordinaires, notre Américain pouvait boire jusqu'à
+en crever,--mais non point jusqu'à perdre la raison.
+
+En cette nuit, par exemple, il n'en était pas de même:
+
+On étouffe, chez nous, dans nos wagons fermés...
+
+La fatigue du trajet accompli dans de telles conditions; la satisfaction
+de se sentir arrivé; l'atmosphère alourdie par l'orage qui grondait au
+dehors; le manque d'espace du _boxe_; le calorique du gaz restreignant
+l'oxigène,--tout cela déterminait, chez le _captain_, à défaut d'une
+ivresse réelle, une surexcitation visible qui allait sans cesse
+augmentant.
+
+Sa face, cardinalisée par la flamme des divers breuvages entonnés,
+rougeoyait à l'égal d'un coucher de soleil de Ziem ou de Marilhat. Son
+œil papillotait. Sa langue avait besoin de s'humecter souvent pour
+tourner sans difficulté dans sa bouche pâteuse et contre son palais en
+feu.
+
+--Vive la France! répétait-il en décoiffant une quatrième fiole de
+cliquot grand-mousseux: vive la France, mon camarade!...
+
+C'est le paradis sur la terre,--la patrie des gais compagnons, des vins
+de prix et des jolies femmes,--le cabaret de l'univers!...
+
+Mais c'est, surtout et avant tout, la contrée bénie,--exempte de
+préjugés,--où l'on a davantage souci de ce qui tinte dans votre poche
+que de ce qui coule dans vos veines, et où la rosée de dollars, qui
+glisse entre vos doigts faciles, n'a pour celui qui la reçoit ni
+opinion, ni caste, ni couleur, ni odeur...
+
+Je porte un toast en son honneur avec le premier de ses produits...
+
+A la France!... Hurrah!... Buvons!
+
+--Morbleu! pensait son vis-à-vis, le voilà qui devient lyrique. C'est
+signe qu'il se grise. A merveille!
+
+Puis, tout haut et faisant raison:
+
+--A la France et à l'Amérique! Ce sont deux grandes nations. Elles sont
+dignes de se comprendre, de s'estimer et de s'aimer!
+
+Les verres se choquèrent cordialement.
+
+L'Américain avait quitté la position horizontale.
+
+Il reprit, en mettant les coudes sur la nappe et en passant--sans
+transition--d'un sujet à un autre:
+
+--Ah! votre satané Paris, nous allons l'explorer, le battre, le
+fouiller!... Car il ne s'agit pas seulement de prendre du bon temps...
+Il faut songer aux choses sérieuses...
+
+Or, j'ai un devoir à remplir...
+
+Un devoir sacré,--ou que la peste m'étouffe!...
+
+--J'entends, fit le Français: la fille de votre frère... Eh bien, nous
+la retrouverons... Me voici prêt à vous seconder.
+
+--A la bonne heure, Richard, mon fils: je n'attendais pas moins de
+vous... Un coup de sherry par là-dessus, hein?... Pour chasser ce diable
+de champagne?
+
+--Deux si vous voulez, _captain_.
+
+On trinqua derechef.
+
+L'ami Dick poursuivit:
+
+--Permettez-moi de vous dire, mon excellent ami, que la clé des
+opérations que nous nous proposons d'entreprendre réside tout entière
+dans les indications à vous fournies par le défunt... Ces indications,
+quelles sont-elles?... C'est sur elles, et sur elles seules, que nous
+devons baser notre plan de campagne.
+
+Le Yankee se pressa la tête des deux poings:
+
+--Les indications?... Ah! oui, je comprends: les renseignements
+consignés sur l'un des papiers que renfermait le portefeuille...
+
+Le portefeuille que le pauvre Will me remit avant de mourir et qui est
+là, dans ma poche, en compagnie du mien...
+
+Eh bien, il résulte de ces documents que la personne avec laquelle mon
+heureux chenapan d'aîné,--vidons ce verre à sa mémoire et qu'il nous
+bénisse de là-haut!--entretint des relations charnelles, était d'une
+beauté peu commune, qu'elle avait nom Hélène Ferrand et qu'elle donnait
+des leçons d'anglais et de piano dans ce que vous appelez le faubourg
+Saint-Germain...
+
+--Tout cela, opina le Français après une minute de réflexion, tout cela
+me semble, jusqu'à présent, assez incomplet et assez vague; mais
+l'enfant, mon cher maître, arrivons à l'enfant...
+
+--L'enfant fut confié à une femme d'une localité des environs de
+Paris...
+
+--Et vous connaissez le nom de cette femme?... Vous connaissez le nom de
+cette localité?...
+
+Au lieu de répondre, Sam Murphy déboutonna son gilet et desserra sa
+cravate:
+
+--Cornes du diable! murmura-t-il, je ne sais ce que j'ai... Mes jambes
+battent le branle-bas... Et l'on dirait que la maîtresse cloche de
+_Metropolitan-Church_ me carillonne dans le cerveau...
+
+Richard Vautier suivait d'un œil attentif et sournois les progrès
+rapides de cette alcoolisation qui allait envahissant la personne de son
+compagnon avec d'autant plus de violence qu'elle avait mis un laps de
+temps plus long à couver et à éclater.
+
+Le _captain_ étendit la main vers une fiole au col de cigogne étiquetée
+_Fine champagne_:
+
+--Une gorgée de ceci me remettra... Médecine homéopathique... _Similia
+similibus_, comme rabâchait cet âne bâté de savant qui a enterré le
+pauvre Will...
+
+Le Français l'arrêta:
+
+--Maître, ménagez-vous, de grâce...
+
+--Je me ménagerai quand je n'aurai plus soif...
+
+--Eh bien, insinua Richard, que n'étendez-vous ce cognac dans une
+certaine quantité d'eau?...
+
+--De l'eau?...
+
+--De l'eau frappée, par exemple, ce serait le plus sûr moyen de vous
+désaltérer...
+
+Le Yankee jeta au flacon un regard empreint de regrets cuisants et de
+protestations muettes:
+
+--Noyer ce nectar divin!... Vous êtes un bourreau, ami Dick!... Mais,
+enfin, puisque vous le voulez absolument...
+
+L'autre appuya avec sollicitude:
+
+--Je l'exige et je vous en prie.
+
+Puis il appela:
+
+--Sommelier!
+
+Celui-ci entr'ouvrit la porte du _boxe_.
+
+L'ami Dick commanda:
+
+--Une carafe frappée!
+
+
+
+
+IX
+
+CARAFE FRAPPÉE
+
+
+--Décidément, Richard, grommelait le _captain_, vous êtes un garçon
+précieux pour le conseil non moins que pour l'action... Et quand je
+pense que, si j'avais écouté les sornettes dont feu mon aîné me
+rabattait les oreilles, alors que la crise décisive se préparait à
+l'emporter, je me serais défié de vous... Par bonheur, il y a beau temps
+que j'ai donné à ces propos d'illuminé la volée hors de mon esprit!
+
+Le sommelier rentra, portant sur un plateau, qu'il déposa sur la table,
+la carafe que nous lui avons vu remplir de kirsch précédemment.
+
+Dick lui fit signe de sortir.
+
+Ensuite il versa dans une haute chope à bière deux doigts de cognac
+environ et combla jusqu'aux bords le vide du récipient avec le contenu
+de la carafe.
+
+Pendant qu'il remuait ce mélange à l'aide d'une grande cuiller à grog:
+
+--Que je sois à jamais rayé du nombre des élus du Seigneur, maugréait
+son compagnon, s'il ne faut pas que je vous aime terriblement pour
+consentir à avaler cette médecine!
+
+--Et moi, repartit le Français, soyez persuadé que c'est dans votre
+intérêt, dans votre intérêt seul que j'insiste.
+
+Il lui présenta le breuvage:
+
+--Allons, buvez. C'est un élixir de santé qui vous dégagera le cerveau,
+vous éclaircira les idées et vous dérouillera les muscles.
+
+Sam Murphy prit le verre avec un mouvement et une grimace de
+résignation.
+
+Puis il l'éleva vers ses lèvres en fermant les yeux et l'ingurgita d'un
+trait.
+
+L'effet ne se fit pas attendre de cette forte dose d'alcool absorbée:
+
+La face de l'Américain devint couleur de brique; ses prunelles roulèrent
+sur le blanc de la cornée comme un canot à la dérive; sa poitrine se
+gonfla, soulevée par le brûlot qu'il venait d'entonner...
+
+Un chapelet de jurons internationaux se défila de sa gorge embrasée:
+
+--_Der Teufel!_... _Vinte dios!_... _Goddam!_...
+
+Le _boxe_ tournait et l'entraînait...
+
+Une subite expression d'inquiétude envahit les traits de Richard
+Vautier:
+
+--Misère de moi! pensa-t-il, est-ce que je lui en aurais fait trop
+prendre?... S'il allait succomber à une congestion?... Il ne faut pas
+qu'il meure dans ce lieu public...
+
+Et, se rapprochant vivement du Yankee:
+
+--Vous sentez-vous indisposé? demanda-t-il.
+
+Par un effort surhumain, Sam était parvenu à dompter--pour un
+moment--les effets de cette véritable eau-de-feu.
+
+Il s'administra sur la poitrine un coup de poing à défoncer une
+futaille:
+
+--Allons donc! la cale est solide!... Chevillée de cuivre comme un
+bâtiment de guerre!... Et capable de jauger cinq cents tonneaux!
+
+Puis, tendant son verre:
+
+--Seulement, versez encore!... Versez toujours!... On dirait qu'un
+millier d'épingles a pris mon gosier pour pelote!
+
+Le Français s'empressa de se rendre à ce désir qui servait si bien ses
+projets, et, tandis que son compagnon buvait avec avidité:
+
+--Maintenant, reprit-il, revenons à miss Eva...
+
+--Miss Eva?...
+
+--Votre nièce...
+
+--Ah! c'est vrai... Nous parlions de ma nièce... Et qu'en disions-nous,
+de cette fille de mon frère?...
+
+--Vous me disiez qu'elle avait été confiée à une paysanne des environs
+de Paris...
+
+--Oui, à une paysanne nommée Françoise Mauclerc... Dans une localité qui
+s'appelle Chatou... C'est écrit dans les papiers de Will...
+
+--Bon: pour retrouver cette femme,--si, toutefois, elle existe
+encore,--nous n'avons qu'à étendre la main... Chatou est à peine à vingt
+minutes d'ici... Et demain matin, s'il nous convient...
+
+--Pourquoi attendre à demain matin? interrompit l'Américain. Partons de
+suite. Lançons-nous en chasse!...
+
+Il se mit péniblement sur ses pieds:
+
+--_Away! away!_ Le temps perdu est une non valeur. Payons la dépense, et
+en route!
+
+Pas un muscle du masque de l'ami Dick ne broncha.
+
+Seulement on vit poindre à nouveau--pour s'éteindre aussitôt
+qu'allumée--la clarté cauteleuse que nous avons déjà signalée sous
+l'abat-jour prudent de sa paupière.
+
+Ce que proposait le Yankee était ce à quoi il tendait à l'amener.
+
+Il eut l'air, cependant, de faire des objections:
+
+--Eh! vous n'y songez pas, _captain_! Il est près de deux heures du
+matin. Or le premier train du _railway_ qui nous conduira à Chatou ne
+part pas avant cinq ou six...
+
+Samuel frappa sur la table:
+
+--Dans toutes les républiques du monde, l'argent est empereur et roi. Il
+commande et l'on obéit. On chauffera un train expressément pour nous...
+
+L'autre eut un sourire:
+
+--Ces choses-là, mon cher maître, ne se font pas en France aussi vite et
+aussi facilement que vous croyez,--et, avant que nous n'ayons obtenu de
+qui de droit l'autorisation de recourir à ce moyen de locomotion, nous
+aurions eu dix fois le temps d'arriver à pied...
+
+--Alors, envoyez chercher une voiture!... Et qu'on se hâte!... J'étouffe
+dans l'infernale chaleur de cette boîte!...
+
+--Désirez-vous encore quelques gouttes d'eau frappée?...
+
+--Oui, certes!... Donnez... Donnez vite!...
+
+Le reste de la carafe y passa.
+
+L'Américain se cramponnait à la table pour ne pas tomber.
+
+--Une voiture, soit, reprit Dick; encore je doute qu'à cette heure nous
+puissions rencontrer un cocher qui consente...
+
+Murphy lui coupa la parole:
+
+--Le _coachman_, je l'achète, lui, son _cab_ et ses chevaux...
+
+--Mais il fait un temps horrible... Entendez-vous le tonnerre?...
+Entendez-vous la pluie?
+
+Le Français connaissait à fond son compagnon.
+
+Il savait qu'une fois déséquilibré par l'ivresse, celui-ci se montrait
+aussi têtu qu'une mule, et que, plus on essayait de le dissuader de
+faire une chose, plus il s'opiniâtrait à la faire.
+
+Le _captain_ frappa du pied:
+
+--Saints du ciel! restez ici, si bon vous semble... Moi, je dérape... Et
+je cingle sur Chatou, toutes voiles dehors, à travers la foudre et le
+déluge!
+
+--Tout beau, Sam! ne vous fâchez pas! Je règle l'addition et je vous
+accompagne.
+
+Et le Français sortit du _boxe_ pour se rendre au comptoir.
+
+Le Yankee le suivit d'un regard hébété:
+
+--Dieu me damne, bégaya-t-il, si ce brave Richard ne marche pas de
+travers!... Il se sera grisé abominablement avec toutes ces liqueurs
+maudites... Moi, qui n'ai bu que de l'eau, je suis ferme sur mes
+jambes...
+
+Puis, hasardant un pas et manquant de tomber:
+
+--J'ignorais que mon secrétaire eût l'habitude de se livrer à la
+boisson... Une détestable habitude... L'intempérance est un péché...
+
+Puis encore, éclatant d'un rire lourd et épais:
+
+--Je parle comme un _clergyman_... Il est vrai que j'en ai le droit...
+Car celui-là, qui prétendrait que j'ai une légère pointe, serait un
+stupide animal.
+
+
+
+
+X
+
+A TRAVERS L'ORAGE
+
+
+Nous avons dit que, depuis le coucher du soleil, la masse du ciel sans
+étoiles n'avait cessé de peser sur Paris comme une immense calotte de
+plomb.
+
+Vers une heure du matin, une suite de coups de vent, précurseurs du
+grain qui approchait, avait pris la ville en écharpe, soulevant des
+trombes de poussière et mettant en déroute la foule qui grouillait
+dehors sous prétexte de «prendre le frais».
+
+Vingt minutes plus tard, l'orage éclatait avec une singulière violence.
+
+Le pavé sonnait sous le choc retentissant d'une averse de grêle...
+
+Bientôt ce large bruit de la grêle battant le sol de tous côtés était
+traversé par un craquement sec et déchirant, contemporain d'une
+illumination blafarde...
+
+Puis les échos du ciel et de la terre, transformant cette explosion, la
+renvoyèrent de toutes parts en un formidable roulement.
+
+A dater de cet instant, l'orgie de l'ouragan grandit, exagérant sa
+turbulence et ses tumultes.
+
+La nuit poussa des cris surhumains.
+
+Le ciel, éventré dans tous les sens, montra l'incendie de ses entrailles
+en un désordre splendide jusqu'à l'horreur.
+
+Au plus fort de la tourmente, Richard Vautier et Sam Murphy montaient la
+rue d'Amsterdam dans la direction du boulevard extérieur.
+
+On ne rencontrait plus personne.
+
+Ce véritable déluge avait forcé les gardiens de la paix, qui
+s'échelonnent dans ces parages, à se réfugier dans l'encoignure des
+portes.
+
+On n'entendait que le fracas des éléments déchaînés,--et, à de rares
+intervalles, le roulement d'une voiture qui fuyait, emportée par un
+cheval au galop.
+
+Les deux compagnons cheminaient lentement sous la cataracte qui les
+trempait des pieds à la tête.
+
+L'Américain s'accrochait à l'épaule du Français. L'ivresse, chez lui,
+produisait tous ses effets. Ses jambes partageaient la lourdeur de son
+crâne. Il les soulevait avec peine, titubant et butant de ci, de là...
+
+Il achevait de s'étourdir en bavardant:
+
+--_Go ahead!_ Nous marchons à la conquête d'une héritière... D'une
+héritière qui vaut la moitié d'un milliard... Saluez, Richard, mon
+garçon: on n'en égare pas tous les jours de ce calibre par le monde.
+
+L'autre ne répondait rien.
+
+Son visage avait revêtu une sinistre expression de résolution et
+d'ironie.
+
+Mais le Yankee ne le voyait point.
+
+Dans les ténèbres épaisses, l'éblouissement des éclairs ne lui montrait
+que les hautes maisons de la rue et que le pavé ruisselant sur lequel il
+glissait à chaque pas.
+
+--Et, quand nous l'aurons découverte, poursuivait-il, oui, quand nous
+l'aurons découverte, savez-vous ce que j'en ferai?... Dites, le
+savez-vous, compère?... Eh bien, je l'épouserai, _carajo_!
+
+--Vous! s'exclama Richard en tressaillant.
+
+--Pourquoi non, en obtenant les dispenses exigées par l'Eglise?...
+D'ailleurs, ce n'est pas un oncle qui convole avec sa nièce... C'est une
+montagne de dollars qui s'unit à une autre montagne de dollars.
+
+Ils étaient parvenus à une rue transversale.
+
+--Tournons à gauche, fit le Français.
+
+--Tournons, répéta le _captain_.
+
+Il ne se gouvernait plus et se trouvait dans l'impossibilité absolue de
+résister à son guide.
+
+Sa raison l'abandonnait comme fuient les habitants d'une maison que
+l'incendie dévore.
+
+--_All right!_ balbutiait-il, nous sommes en voiture... Nous courons...
+Plus vite, cocher!... Plus vite encore!... Crève tes chevaux!... On les
+payera... Souviens-toi que tu conduis un homme de cinq cents millions à
+une fiancée qui représente exactement la même somme!...
+
+Puis, portant la main à sa poitrine avec un cri de douleur:
+
+--Oh! cette eau!.... Cette eau de France!... Sa glace est une flamme!
+
+Il s'arrêta.
+
+Un éclair, qui l'enveloppa de pâles lueurs, lui fit voir un espace vide,
+qu'étoilaient une demi-douzaine de rues aboutissantes,--moitié place et
+moitié pont,--avec, au lieu de maisons en bordure, de hauts parapets qui
+semblaient faits de poutres croisées.
+
+Au-dessous de ces parapets, une sorte d'abîme d'une profondeur sombre se
+piquait de mouches de lumière blanches ou rouges.
+
+Quelques-unes de ces mouches couraient, avec un grondement sourd qui se
+mêlait aux éclats du tonnerre et des stridences de sifflet qui
+trouaient le crépitement de l'ondée.
+
+Les autres demeuraient immobiles.
+
+--Où sommes-nous? interrogea Sam.
+
+--Nous sommes arrivés, répondit l'ami Dick.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain paraissait dans les journaux du soir l'article qui forme le
+prologue de ce récit.
+
+
+FIN DE LA SECONDE PARTIE
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME
+
+
+
+
+I
+
+RETOUR AU PAVILLON DU GARDE
+
+
+Dix mois environ après les scènes que nous vous avons mises sous les
+yeux dans la première partie de ce récit,--et six semaines approchant
+avant celles auxquelles vous avez assisté tout à l'heure,--Jacques Périn
+sortait, un matin, de chez lui pour faire sa tournée ordinaire.
+
+Le temps était clair, radieux, superbe.
+
+La forêt formait comme une muraille de verdure autour de la demi-lune
+qui s'arrondissait devant le logis du garde.
+
+Le ciel bleu reposait sur la cime des grands arbres, ainsi qu'une
+coupole d'azur sur des colonnes de feuillage.
+
+Le soleil était d'une douceur inexprimable. On entendait sous bois des
+vols et des chants d'oiseaux. Tout respirait la paix, la grâce,--et
+cette sérénité, cette beauté du jour levant mettaient dans l'âme comme
+une aurore.
+
+Le fusil sur l'épaule, la guêtre au mollet, la carnassière au dos,
+Patte-de-Fer était en train de siffler ses chiens et de refermer sa
+porte, quand un roulement de voiture gronda dans une allée.
+
+Bientôt le véhicule--une de ces antiques berlines, contemporaines du
+sacre de Louis XIV, dont Versailles et Saint-Germain ont seuls conservé
+l'apanage--déboucha sur le rond-point et vint s'arrêter en face du
+pavillon.
+
+Deux personnes en descendirent:
+
+La première était une religieuse d'un certain âge, drapée de la robe
+bleue et du voile de laine blanche des Dames de Sainte-Marie-des-Anges.
+
+La seconde était une jeune fille vêtue de noir avec une élégante et
+charmante simplicité.
+
+La religieuse tenait une lettre.
+
+La jeune fille portait une valise.
+
+En apercevant Jacques Périn, elle ne put se défendre d'un mouvement de
+joie enfantine, et, courant à lui, souriant, montrant dans son
+allégresse ingénue les perles qui brillaient derrière ses lèvres roses:
+
+--Comment me trouvez-vous, mon ami? demanda-t-elle.
+
+Le garde l'examina un moment avec une attention toute frémissante de
+surprise et d'émotion.
+
+Puis il poussa ce cri:
+
+--Florette!
+
+ * * * * *
+
+La lettre était de la supérieure du couvent:
+
+ «Mon cher Jacques, disait-elle, vous m'avez envoyé--voici tantôt
+ bien près d'un an--une pauvre créature, sauvage, confuse, toute
+ troublée, qui allait dans la vie à tâtons et qui n'avait, pour se
+ guider, que des instincts à défaut de principes.
+
+»Je crois vous renvoyer aujourd'hui une femme accomplie, telle que
+ pas une mère de famille n'hésiterait à l'appeler sa fille, telle
+ que pas un galant homme n'hésiterait à la choisir pour compagne.
+
+»Ce travail de transformation nous a, du reste, été facile.
+
+»Florette était remplie de bonne volonté.
+
+»Elle étudiait, elle s'appliquait avec une persévérance, avec un
+ courage surhumains.
+
+»A présent, elle a acquis tout ce que doit savoir une ménagère
+ chrétienne,--et son esprit, son cœur ne renferment plus
+ seulement en germe les qualités qui sont destinées à répandre le
+ bonheur autour d'elle.
+
+»Ici, tout le monde l'apprécie à sa haute et pure valeur, et son
+ départ sera un véritable chagrin pour toute la communauté.
+
+»Mais les règles de notre ordre ne nous permettent point de la
+ conserver parmi nous, à moins qu'elle ne manifeste l'intention de
+ prononcer des vœux.
+
+»Or, Florette ne me paraît pas avoir la vocation de servir Dieu
+ dans l'abnégation, dans l'isolement absolus.
+
+»Encore que son enfance et sa première jeunesse aient été
+ cruellement éprouvées, elle n'a pas assez souffert pour renoncer au
+ monde dans ce qu'il a de plus saint, de plus noble et de plus doux:
+ le mariage et la maternité.
+
+»D'un autre côté, il est juste qu'elle vous consulte sur le choix
+ d'une profession: n'êtes-vous pas, en quelque sorte, comme son
+ tuteur, et n'avez-vous pas charge de son avenir?
+
+»Pour ma part, je me serais volontiers employée à la placer chez
+ des personnes recommandables, si je n'avais craint de vous affecter
+ en la séparant à jamais de vous.
+
+»Ajouterai-je que je ne la soupçonne pas de nature à se plier aux
+ exigences de la domesticité?
+
+»C'est une fille jalouse de son indépendance.
+
+»Et puis, il m'a semblé par vos lettres, qu'elle m'a montrées
+ spontanément et naïvement, il m'a semblé, dis-je, qu'elle vous
+ avait inspiré des sentiments qui ont résisté à l'absence.
+
+»Ces sentiments, que ne les lui avouez-vous de prime abord? Le
+ droit chemin est le plus court. Allez à Florette et dites-lui
+ franchement:
+
+»--Je vous aime!
+
+»J'ai pour certain qu'elle professe à votre endroit une confiance,
+ une estime, une reconnaissance sans bornes...
+
+»De tout cela, je ne doute pas que vous fassiez--avec le temps--une
+ tendresse réelle et durable.
+
+»Vous êtes tous les deux sincères et vaillants. Vous serez heureux.
+ Vous méritez de l'être. C'est ce que vous souhaite, du fond de sa
+ retraite, celle que vous avez connue jadis sous le nom d'Eliane de
+ Jouy et qui prie pour vous en signant
+
+»SŒUR ANNONCIADE.»
+
+--Oui, certes, pensa l'ex-_détective_ à la lecture de cette épître, oui,
+la digne demoiselle a raison, et, dès demain, Florette saura que je ne
+puis plus vivre sans elle...
+
+Mais, pour aujourd'hui, laissons-lui le loisir de se retourner...
+
+C'est un ange qui m'est tombé du paradis: j'ai bien assez de m'occuper à
+l'admirer...
+
+
+
+
+II
+
+AT HOME
+
+
+Le lendemain, le brave garçon ne se déclara pas davantage.
+
+N'était-il pas plus urgent d'installer la nouvelle venue?
+
+Le garde lui céda le premier étage du pavillon et se cantonna au
+rez-de-chaussée.
+
+Un tapissier fut mandé de Saint-Germain. La chambre de la _Filleule de
+Lagardère_ eut du papier _satiné_ et un joli meuble en bambou. On
+habilla le lit, la toilette et les fenêtres de frais rideaux de
+mousseline. Une pendule et deux candélabres furent placés sur la
+cheminée...
+
+Encore un peu, et l'ancien policier se fût endetté pour procurer un
+intérieur plus confortable à celle qu'il appelait déjà _sa ménagère_...
+
+Par bonheur, celle-ci, justifiant ce titre, mit le holà à ces dépenses
+exagérées.
+
+La beauté de la jeune fille s'épanouissait, d'heure en heure, plus
+impétueuse et plus intense, dans ce nid que son protecteur lui avait
+capitonné avec tant de sollicitude, dans l'ardente affection qu'il lui
+témoignait, ainsi que dans l'atmosphère de calme qui s'étendait autour
+d'elle.
+
+Et, peu à peu, en comparant son automne précoce à l'éclat de ce
+printemps, Jacques en arrivait à ne plus oser s'ouvrir à «sa ménagère»
+de son amour et de ses projets.
+
+Chaque soir, en posant ses lèvres sur le front qu'elle lui tendait, et
+en sentant à ce contact une flamme inconnue envahir tout son être:
+
+--C'est décidé, murmurait-il. Il faut qu'elle devienne ma femme. Demain,
+oui, demain, je parlerai.
+
+Et le lendemain s'achevait, hélas! sans qu'il fût plus hardi, plus
+expansif que le premier jour!
+
+A ceci près, nous constaterons que sa félicité était des plus complètes.
+
+Florette administrait la maison avec une intelligence, un ordre, une
+économie remarquables.
+
+On avait une journalière de Carrières pour les gros ouvrages de cuisine
+et de propreté. Mademoiselle Fine-Lame faisait tout le reste, Dieu sait
+avec quelle sympathique gaieté!
+
+Elle était aux petits soins pour le garde.
+
+Celui-ci l'avait présentée comme une orpheline de ses parentes qu'il
+avait fait venir de province pour tenir son logis.
+
+Au village, plus d'un se demandait:
+
+--Où diable ai-je aperçu cette figure-là?
+
+Mais nul ne se répondait que c'était à la fête des Loges.
+
+Qui eût, en effet, soupçonné la pensionnaire du théâtre des
+_Dislocations-Amusantes_ dans cette toilette, d'un goût exquis, qui
+faisait la suzeraine du pavillon de la Faisanderie si avenante, si
+distinguée et si modeste à la fois?
+
+Cependant, sous la fidèle gardienne de l'_at home_ de Jacques Périn, on
+retrouvait parfois la _Filleule de Lagardère_.
+
+Malgré son séjour au couvent,--au cours duquel elle avait appris un peu
+vite tout ce qu'il lui avait été possible d'apprendre,--ce n'était pas
+une _demoiselle_.
+
+J'entends une de ces poupées, montées sur ressorts pour baisser les
+yeux, dessiner une révérence, tracasser un piano, conduire un cotillon
+et murmurer derrière leur éventail ou leur bouquet;
+
+--_J'ai tel ou tel chiffre de dot._
+
+Ce n'était pas non plus une _bergère-châtelaine_.
+
+Encore moins une paysanne d'opéra-comique.
+
+Jamais elle n'avait décoché une œillade «assassine» aux cavaliers qui
+caracolaient sous le couvert.
+
+Quand elle ne vaquait pas aux soins du ménage, quand elle ne se penchait
+pas sur un livre ou sur un ouvrage de broderie, et qu'elle bondissait,
+joyeuse et vive comme un faon, à travers les taillis, ou qu'elle errait,
+rêveuse et mélancolique, par les sentiers de la forêt, sitôt que le
+sable des allées criait sous une voiturée de belles dames ou sous une
+chevauchée de beaux messieurs, elle interrompait sa promenade et se
+coulait dans les fourrés. On entendait les branches s'agiter, puis plus
+rien. La _Filleule de Lagardère_ était alerte. On eût couru longtemps
+avant de l'atteindre.
+
+Jamais elle n'avait dansé avec les jeunes gens du Pecq, de Carrières, de
+Chambourcy ou de Maisons, dans ces bals Willis et Choteau qui
+remplacent, dans les divertissements rustiques de notre époque, la
+fougère et la coudrette de nos aïeux.
+
+Nous jurerions presque qu'elle avait oublié qu'elle était belle.
+
+Pourtant, quand, le dimanche, bleue et blanche comme une clochette de
+volubilis dans sa robe d'étoffe printanière et sous son chapeau de
+paille garni de fleurs des champs; quand, au bras du garde général,
+allègre et martial dans son uniforme neuf,--ses médailles sur la
+poitrine et son couteau de chasse au côté,--elle allait entendre la
+messe au Mesnil, le village voisin, ou écouter la musique militaire sur
+la Terrasse de Saint-Germain, les gars de la paroisse et les gommeux de
+la ville n'avaient pas assez d'yeux pour admirer sa figure, sa taille,
+sa tournure enchanteresses, et pas assez de superlatifs pour les
+célébrer dans un chœur plus harmonieux qu'un chant d'église et plus
+bruyant qu'un morceau de concert.
+
+Et, maintenant, qu'éprouvait-elle à l'endroit de son protecteur?
+
+Sœur Annonciade ne nous l'a point laissé ignorer: une reconnaissance
+sans borne.
+
+A la rigueur, la reconnaissance--chauffée à blanc dans une nature
+exaltée--suffit à produire quelque chose qui ressemble à l'amour...
+
+A moins, cependant, que l'amour lui-même--le vrai, le grand, le
+seul,--celui qui ne naît pas de calculs raisonnés, d'une «mutuelle
+estime» ou d'un service rendu, mais simplement du choc de deux regards
+en l'air--ne vienne se mettre en travers de l'opération.
+
+Il est évident, par exemple, que si l'ancien _détective_ avait suivi à
+la lettre les recommandations de la religieuse; que si, au débotté,
+sans barguigner, sans s'effrayer, sans crier gare, il s'était ouvert à
+Florette de ses projets de mariage; il est évident que la jeune fille
+eût consenti, avec une joie sans réserve, à unir son sort à celui de
+l'homme à qui elle devait tant.
+
+Sans doute était-ce le rêve qu'elle caressait intérieurement.
+
+Mais le garde avait eu scrupule de demander une main, un cœur comme
+on demande la bourse ou la vie.
+
+Comme tous ceux qui aiment sincèrement, qui aiment pour la première
+fois, qui aiment sur le tard, il avait eu peur d'un refus qui eût rendu
+désormais impossible toute communauté d'existence avec celle dont il
+sentait qu'il ne saurait plus se passer.
+
+Un sentiment de délicatesse exagérée l'avait empêché, dans le principe,
+de brusquer une situation sur les bénéfices de laquelle il s'était,
+depuis, endormi assez volontiers.
+
+Il avait attendu, persuadé qu'avec le temps, le courage lui viendrait, à
+lui,--la confiance lui viendrait, à elle,--et que l'aveu d'une tendresse
+mutuelle leur viendrait involontairement à la bouche à tous deux.
+
+Il avait commis là une erreur et une faute graves:
+
+Dans toute existence de femme,--si remplie que soit cette existence et
+si honnête que soit cette femme,--il y a la place d'une aventure qui
+bouleverse celle-ci et celle-là.
+
+Cette aventure est immanquable.
+
+Notre héroïne eut la sienne.
+
+
+
+
+III
+
+RÉSURRECTION DE QUELQUES PERSONNAGES CONNUS
+
+
+Ce jour-là, mademoiselle Fine-Lame s'en était allée, sur la vesprée,
+au-devant de l'ami Jacques, parti depuis le matin pour inspecter--vers
+le château de la Muette--une des chasses appartenant à M. de Saint-Pons.
+
+Au tournant d'un sentier, dans l'épaisseur de la forêt, elle tomba au
+milieu d'une «partie carrée» de Parisiens.
+
+Ce n'était point l'élite de la société.
+
+Les deux hommes, avec leurs accroche-cœur pommadés sur les tempes,
+leur casquette croulant sur la nuque, leur blouse vierge de tous
+stigmates du travail et leur pantalon de nuance bachique évasé sur des
+souliers vernis, devaient troubler--malséantes images--les rêves des
+prêtresses de Vénus commode, à la barrière et sur les boulevards
+extérieurs.
+
+C'était évidemment à cette catégorie de «cocottes» dans les prix doux
+qu'appartenaient leurs deux compagnes.
+
+Celle-ci, trapue, mafflue, rougeaude, avec un de ces nez dans lesquels
+il pleut, des yeux percés en trous de vrille, un chignon à la diable,
+des bras trop courts, des jambes comme des piliers de cathédrale, des
+mains comme des battoirs, un estomac à trois étages et des pieds
+d'hippopotame, répondait au surnom coquet de la _Poulaille_.
+
+Le Rouquin lui tenait au cœur.
+
+Celle-là, fine du haut, mince du bas, dégagée de partout,--le profil
+coupant, les lèvres pincées, le menton en _galoche_, les cheveux couleur
+d'acajou, la peau fouettée de taches de son,--affectait des mines
+penchées et mélancoliques de saule-pleureur et avait fait de fortes
+études littéraires dans les romans de Montépin, de Richebourg et de feu
+Gaboriau.
+
+Le Bijou-des-Dames, son suzerain, l'employait dans des opérations
+délicates.
+
+Ce qui la désolait, c'était de s'appeler Mélie. Elle eût préféré Elodie
+ou Sélika. Quelque chose de plus idéal.
+
+Ces demoiselles sommeillaient, étendues à la bonne franquette.
+
+Sieste nécessaire: je n'en voudrais pour preuve que le nombre de
+bouteilles éparses sur le gazon autour d'une croûte de pâté, d'un os de
+jambonneau et d'une carcasse de dinde.
+
+Bijou-des-Dames les imitait, vautré dans l'herbe sur le dos.
+
+Le Rouquin fumait sa pipe, adossé au tronc d'un hêtre.
+
+Soudain, cet heureux tenancier de la Poulaille s'allongea vers son
+compagnon:
+
+--Hé! là-bas, fit-il à voix basse, ouvre donc tes persiennes et allume
+tes lampions...
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour reluquer cette _gonzesse_ (jeune fille) qui se _balade_ dans
+cette allée, ici, à gauche, avec ce _riflard à soleil_ (parasol) et ce
+_galurin_ (chapeau) à voile bleu...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, elle vaut la peine que tu te déranges... Pour sa binette,
+d'abord... Et puis, pour autre chose...
+
+Bijou-des-Dames se souleva nonchalamment sur le coude et regarda
+succinctement Florette, qui s'avançait à travers les arbres.
+
+--C'est vrai, opina-t-il, elle est _tapée aux pommes_... Foi de citoyen
+et d'électeur, je troquerais mon épouse contre... Même que j'offrirais
+du retour...
+
+--Tu ne la reconnais pas?...
+
+--Qui?...
+
+--Elle. Fouille dans ta boîte aux souvenirs. Tu trouveras sa
+photographie.
+
+L'amant de Mélie arrondit sa main au-dessus de ses yeux en manière
+d'abat-jour et examina notre héroïne:
+
+--Attends un peu, pour voir... Mais non, je ne me blouse pas... C'est la
+petite de la fête des Loges; l'amour de poupée qui tirait la botte au
+théâtre des _Dislocations-Amusantes_; _la Filleule de Lagardère_,
+quoi!...
+
+--Juste!... Celle qui devait nous introduire--ici tout près--chez le
+garde-chasse aux vingt mille francs...
+
+--Et qui, au lieu de nous aider à étouffer la somme, nous a lâchés d'un
+cran au moment le plus doux...
+
+--Et qui a _roussi la margoulette_ à deux de ses anciens patrons et
+cassé la patte au troisième, pendant que nous faisions le guet avec nos
+dames...
+
+--A preuve que n'avons eu que le temps de nous _cavaler_ en rabattant
+sur la Seine à travers les vignes...
+
+--Et que le seigneur Marignan, le blessé et la _Femme-Canon_ se sont
+évaporés du côté de Maisons sur les dadas qu'ils avaient dételés de la
+voiture des saltimbanques...
+
+Le Rouquin réfléchit un instant.
+
+Ensuite il demanda en se grattant l'oreille:
+
+--Bijou?
+
+--Quoi?
+
+--Te rappelles-tu ce que nous a dit le vénérable papa Bouginier, la
+dernière fois que nous avons eu l'avantage de cultiver sa connaissance?
+
+--Parbleu! il nous a dit qu'il se fendrait volontiers d'une prime assez
+conséquente si on lui faisait retrouver la saltimbanque en question...
+
+--Pour lors, si nous la _filions_, histoire de _piger_ son adresse?...
+
+L'autre se frappa le front:
+
+--Il y a mieux que cela, déclara-t-il.
+
+--Comment?...
+
+--Cette noble tête de vieillard a un béguin pour la petite. Ramenons-la
+lui. La prime sera plus forte...
+
+--Tu voudrais?...
+
+Bijou-des-Dames jeta un rapide regard autour de lui et poursuivit
+brièvement:
+
+--Il n'y a pas un chat à cette heure dans la forêt. Nous sommes doux,
+et, au besoin, quatre. La _Filleule de Lagardère_ nous suivra de gré ou
+de force. Où stationne le sapin qui nous a amenés?
+
+--A dix pas d'ici: au tournant de l'allée dans laquelle s'embranche
+celle que prolonge la jeune personne.
+
+--Le cocher?
+
+--Un _zig_ dans le mouvement: pas de danger qu'il démarre de _roupiller_
+(dormir) sur son siège, pourvu qu'on lui _tamponne les coquillards_
+(bouche les yeux) avec deux pièces de cent sous.
+
+Bijou-des-Dames se mit brusquement sur ses jambes:
+
+--Va bien. Nous sommes des bons. A cheval, messieurs!
+
+Ensuite, du ton d'un général d'armée qui prend ses dispositions:
+
+--Attention à l'ordre de bataille!... Tu vas attaquer l'ennemi en face,
+à la baïonnette, de la façon que je t'indiquerai... Pendant ce temps,
+moi, je lui couperai la retraite...
+
+Nos fidèles compagnes formeront la réserve: inutile de les appeler, pour
+le moment, sous les drapeaux...
+
+Si nous pouvons nous dispenser d'avoir recours à leurs talents, ce sera
+toujours autant de moins à partager.
+
+
+
+
+IV
+
+TENTATIVE D'ENLÈVEMENT
+
+
+Tandis que nos deux coquins complotaient ainsi à la sourdine, notre
+héroïne les avait dépassés en cheminant dans un sentier assez étroit,
+qui aboutissait, non loin de là, à une voie un peu plus large.
+
+Au coin de cette voie, un fiacre couvert de poussière, un cocher
+débraillé et deux rosses étiques sommeillaient à qui mieux mieux.
+
+Mademoiselle Fine-Lame n'en était plus qu'à une faible distance, quand
+le Rouquin surgit tout à coup devant elle.
+
+Le voyou affectait les allures d'un homme ivre.
+
+Il étendit les bras pour barrer le sentier et s'écria d'une voix
+enrouée:
+
+--Hé! la petite mère, c'est ici comme jadis sur le pont des Arts. On
+paye le passage, nom d'un cœur! Et c'est Bibi qui représente le
+préposé à recevoir.
+
+La fillette s'imagina d'abord avoir devant elle un mendiant.
+
+Elle porta la main à sa poche et en retira sa bourse.
+
+Mais l'autre, avec la pose, le geste et l'accent d'un vertueux citoyen
+offensé dans toutes ses pudeurs:
+
+--Il n'est pas question de _monacos_... On ne demande pas l'aumône... Il
+s'agit d'un bécot mignon qu'on va m'octroyer en douceur,--accompagné de
+plusieurs autres.
+
+Il s'avança vers Florette.
+
+Celle-ci recula:
+
+--Laissez-moi! s'exclama-t-elle avec dégoût. Vous n'avez pas votre
+raison!...
+
+--Possible, ricana le Rouquin, possible qu'on est un peu _paf_... Un
+motif de plus pour batifoler ensemble... Mêmement qu'on ne refuse pas de
+régaler d'une tournée... Après la bagatelle, s'entend...
+
+La jeune fille recula de nouveau et répéta:
+
+--Encore une fois, laissez-moi!... Vous vous trompez!... Je ne suis pas
+ce que vous croyez!...
+
+Le compagnon de Bijou-des-Dames continua de marcher en avant:
+
+--Oh! que si fait, l'agneau! On vous remet en plein. Peine perdue de
+_faire sa Sophie_...
+
+Il appuya:
+
+--Vous êtes la _Filleule de Lagardère_, de la baraque aux trois Anglais,
+vous savez, à la fête des Loges...
+
+Notre héroïne chancela, comme prise d'un éblouissement...
+
+Ce nom n'avait pas frappé son oreille depuis dix mois: ce nom maudit, ce
+passé abhorré, cette première partie de sa vie qu'elle s'efforçait de
+démentir par la seconde!...
+
+Son exhibition sur les tréteaux forains, sa cohabitation avec un trio de
+bandits, la complicité forcée qu'elle se reprochait comme un crime, et
+le sang répandu dans cette nuit terrible dont le souvenir était le
+remords de ses jours et l'épouvante de ses rêves, tout cela
+ressuscitait, évoqué par un inconnu, et sortait brusquement de
+l'ombre!...
+
+--Pas d'offense! gouailla le Rouquin. On est une ancienne paire d'amis.
+Embrassons-nous et que ça finisse!
+
+Cet excès d'insolence détermina chez la jeune fille une réaction subite.
+Ses prunelles dardèrent un éclair. Sa voix devint impérieuse:
+
+--Allons! fit-elle, c'est assez! Je ne vous connais pas. Livrez-moi
+passage!
+
+Le voyou se campa en lutteur de barrière:
+
+--De quoi? de quoi?... Des manières, de _l'esbrouffe_, des menaces?...
+On s'insurge, on se rébellionne, on élève des barricades!...
+
+Il se précipita sur notre héroïne...
+
+Celle-ci soutint le choc de pied ferme...
+
+Ce fut une transfiguration. Toute la personne de la fillette reprit un
+admirable caractère de hardiesse et de crânerie. Sa taille se développa,
+son front s'illumina, en même temps que son buste s'effaçait prestement.
+L'élève de sœur Annonciade disparut: il ne resta plus que la
+_Filleule de Lagardère_!...
+
+L'ombrelle, qu'elle venait de fermer, décrivit deux demi-cercles
+rapides...
+
+Et les deux mains, que le Rouquin avait lancées en avant pour saisir son
+adversaire, retombèrent le long de son corps, inertes et zébrées de
+violet...
+
+Au cri de douleur et de rage que le bandit poussa, les deux dormeuses se
+réveillèrent...
+
+--A moi, les femmes! hurlait le compagnon de Bijou-des-Dames. On
+assassine vos hommes! C'est cette gueuse-là avec son parasol!...
+
+La Poulaille n'en écouta pas davantage...
+
+Elle s'élança le poing haut...
+
+Pour éviter l'attaque, Florette fit un léger saut de côté...
+
+L'ombrelle dessina une nouvelle parabole...
+
+L'amante du Rouquin bondit en arrière avec un rugissement: elle crachait
+rouge,--et ses cheveux emmêlés n'avaient point défendu son crâne qui
+portait une large fêlure...
+
+Oui, mais l'ombrelle s'était brisée...
+
+Ensuite il y avait ceci:
+
+Mélie, prudente, s'était baissée; elle avait arraché une motte de gazon;
+elle la lança à la jeune fille...
+
+Ce projectile, alourdi par la terre qui y adhérait, frappa notre héroïne
+en pleine figure...
+
+Elle vacilla,--aveuglée...
+
+Au même instant, Bijou-des-Dames--qui s'était glissé, d'arbre en arbre,
+jusqu'à elle, par derrière--la _ceintura_ à l'improviste et la renversa
+sur le sol...
+
+En tombant, elle se souvint qu'elle avait aperçu dans les environs une
+voiture et un cocher...
+
+Elle cria,--désespérée:
+
+--A moi! A l'aide! Au secours!
+
+L'automédon ne bougea point.
+
+Au premier bruit de la lutte, il avait bien entrebâillé un œil.
+
+Mais, sur un signe du Rouquin, il l'avait refermé incontinent.
+
+Pendant ce temps, l'autre gredin s'épuisait à maintenir mademoiselle
+Fine-Lame qui se débattait comme un beau diable:
+
+--Vite! commandait-il, ton mouchoir, Mélie, et bâillonne-moi cette
+enragée!... Le tien aussi, la Poulaille, et ligote-lui les pattes
+avec!... C'est fait?... Maintenant, en voiture!
+
+Malgré la résistance énergique de Florette, ces ordres furent exécutés
+en une minute.
+
+Le mouchoir de Mélie avait rendu la jeune fille muette. Celui de la
+Poulaille paralysait ses mouvements. Les deux hommes l'enlevèrent dans
+leurs bras et se dirigèrent vers le fiacre avec des exclamations de
+triomphe:
+
+--Elle est à nous!
+
+--Partie gagnée!
+
+--Embarque et pare à déraper!
+
+--Pour Mississipi-la-Galette!
+
+Hélas! ils n'avaient pas achevé, qu'une effroyable volée de coups de
+cravache s'abattait sur le dos de Bijou-des-Dames, et qu'une main de
+fer, s'accrochant à la nuque du Rouquin, le déracinait du sol et
+l'envoyait rouler à quatre pas.
+
+En même temps, une voix intimait:
+
+--Misérables, lâchez cette femme!
+
+Et une autre voix ajoutait:
+
+--Tas de lascars, fripouilles, canailles et pas grand'chose, j'aurais
+envie de vous immiscer sous mon bras, à la similitude d'un paquet de
+linge sale,--emblématiquement parlant,--et de vous transfuser chez le
+commissaire de police d'une façon irréfragable, substantielle et
+épilatoire!
+
+
+
+
+V
+
+DEUS EX MACHINA
+
+
+La cravache et la première voix appartenaient à un jeune homme qui
+conservait je ne sais quoi de militaire sous un costume de voyage fort
+élégamment porté.
+
+La seconde voix et la main de fer étaient la propriété d'un solide
+gaillard aux longues moustaches et à l'impériale _poivre et sel_,--droit
+comme une latte de cuirassier dans son uniforme de chasseur à la manche
+chevauchée de trois _congés_.
+
+Tous deux, en entendant l'appel de détresse de notre héroïne, étaient
+descendus d'un break, dont ils avaient attaché l'attelage à l'un des
+arbres d'une avenue avoisinante, et avaient marché droit aux cris.
+
+A leur aspect, nos deux coquins et leurs femelles n'avaient pas demandé
+leur reste, comme on dit.
+
+Ils s'étaient jetés pêle-mêle dans le fiacre; le cocher, qui, cette
+fois, avait cessé de dormir, s'était hâté de fouailler ses haridelles à
+tour de bras,--et le véhicule avait promptement disparu, emportant cette
+nichée d'oiseaux de proie épeurés et meurtris.
+
+Les survenants n'avaient point songé à les poursuivre.
+
+Ils s'empressaient auprès de Florette, qui avait perdu connaissance.
+
+Le jeune homme dit:
+
+--Népomuc, dans mes bagages mon nécessaire et ma pharmacie de voyage!...
+
+--_Sufficit_, mon petit Roger. On y court au galop de charge. Agilité,
+vélocipède et prestidigitation.
+
+Vous l'avez reconnu, n'est-ce pas, ce guerrier qui unissait la valeur de
+Mars à l'éloquence de Prudhomme?
+
+Les fleurs se décèlent par leur parfum: Briquet (Népomucène), du 11e
+chasseurs,--quinze ans de service, vingt-huit campagnes et pas une heure
+de punition,--se dénonçait à ses contemporains par les fleurs de
+rhétorique dont il émaillait son langage.
+
+Pendant qu'il se dirigeait vers le break à formidables enjambées, son
+compagnon débarrassait notre héroïne du mouchoir qui lui entravait les
+jambes et de celui qui lui couvrait une partie du visage.
+
+Quand il eut enlevé ce dernier:
+
+--_La Filleule de Lagardère_! fit-il au comble de l'étonnement.
+
+En ce moment, celle-ci rouvrait les yeux.
+
+Ce n'était point une fille comme on en voit dans le roman, au théâtre ou
+dans les salons.
+
+En matière d'évanouissements, il y a des règles prescrites.
+
+Elle les enfreignit toutes.
+
+C'est ainsi qu'elle ne songea point à passer sa main sur son front ou
+dans ses cheveux, qu'elle négligea de rouler des prunelles égarées et
+qu'elle s'abstint de murmurer:
+
+--_Où suis-je?_
+
+Elle se contenta d'essayer de sourire en disant au jeune homme:
+
+--Vous êtes arrivé à temps. J'ai eu grand'peur. Merci.
+
+Elle s'était à demi relevée et s'appuyait à un arbre. Roger n'osait
+l'interroger. Elle devina sans doute les questions qu'il brûlait de lui
+adresser; car elle reprit, après un instant:
+
+--J'ignore le motif et le but de cette agression... Ces hommes et ces
+femmes me sont étrangers. Il a fallu que l'ivresse les frappât de
+folie...
+
+Népomucène revenait porteur de deux sacoches en cuir de Russie, dont
+l'intérieur était garni de toutes sortes de flacons et d'ustensiles de
+toilette.
+
+--Oh! fit mademoiselle Fine-Lame, quelques gouttes d'eau et de vinaigre
+me suffiront.
+
+--Le vinaigre demandé et le sirop de grenouilles, voici... Nonobstant,
+j'aurais préféré un petit verre de fine champagne... C'est plus tonique,
+incandescent et lénitif.
+
+La fillette trempa le coin de son mouchoir dans la timbale que lui
+présentait le soldat et s'en frotta les tempes.
+
+Puis elle se leva et adressa un signe amical aux deux hommes, comme pour
+prendre congé.
+
+Puis encore, elle entreprit de continuer sa route.
+
+Mais elle avait trop présumé de ses forces.
+
+Au bout de trois ou quatre pas, elle fut obligée de s'arrêter.
+
+Le jeune homme s'élança vers elle:
+
+--Mademoiselle, s'écria-t-il, mademoiselle, je vous en supplie, ne
+refusez pas de vous appuyer sur mon bras!
+
+Il poursuivit avec chaleur:
+
+--Après une pareille émotion, il ne vous est pas possible de marcher.
+J'ai une voiture. Veuillez y monter avec nous. J'aurai l'honneur de vous
+conduire où il vous plaira d'aller.
+
+La jeune fille hésitait...
+
+Elle se soutenait à peine...
+
+--Vous daignez accepter mon offre, n'est-ce pas? insista le compagnon de
+Népomucène.
+
+--Si, toutefois, ce n'est pas trop vous détourner du but de votre
+promenade...
+
+--Eh! repartit Roger gaiement, je ne me promène pas: je voyage.
+
+--Vous voyagez?
+
+--Ou, du moins, je reviens à la maison paternelle, après une excursion
+de six mois hors de France... Quand j'allongerais cette excursion de
+quelques heures et de quelques kilomètres pour rendre service à une
+personne...
+
+Il allait ajouter: _accomplie_...
+
+Mais il se retint, ayant honte de la banalité du compliment.
+
+Il avait offert son bras en tremblant, comme étourdi de son bonheur.
+
+En le prenant, Florette tremblait, elle aussi.
+
+Tous deux se dirigèrent vers le break.
+
+Le digne Briquet à la bouche d'or leur emboîta le pas en murmurant:
+
+--Coquin de sort! c'est la petite _prévôte_ qui m'a si joliment
+_boutonné_... Je me la remémore,--physiologiquement parlant.
+
+
+
+
+VI
+
+SUITE DU CHAPITRE DES RECONNAISSANCES
+
+
+Roger de Saint-Pons avait vingt-deux ans.
+
+Du chef de sa mère,--morte en lui donnant le jour,--il se trouvait à la
+tête d'une cinquantaine de mille livres de rente au soleil.
+
+A sa sortie du lycée, il avait manifesté l'intention de faire son
+volontariat,--et il l'avait fait sérieusement, en homme qui veut
+apprendre à défendre le pays, si le pays a jamais besoin d'être à
+nouveau défendu par ses enfants.
+
+C'était au cours de cet apprentissage de la vie militaire qu'il avait--à
+la fête des Loges--rencontré mademoiselle Fine-Lame.
+
+Roger n'avait jamais aimé. Nous ne parlons pas ici de ses bonnes
+fortunes de collège et de garnison. Autant en emporte le vent!
+
+Il était à l'heure «charmante et violente» qui commence les grandes
+passions.
+
+Dès l'abord, il s'était juré qu'il ferait sa compagne de cette fille
+chaste comme un rêve de vierge et réduite à figurer au milieu d'un
+troupeau grossier de saltimbanques.
+
+C'est que cette fille, il l'avait vue telle qu'elle était, parce qu'il
+l'adorait sincèrement et profondément.
+
+Il l'avait vue ignorante de la honte qui entourait sa profession et
+sensible à la musique des bravos.
+
+Il avait deviné le calme angélique de son âme et cette haute fierté qui
+sommeillait en elle à l'état latent, parce qu'on ne lui avait jamais
+donné l'occasion d'éclater.
+
+Aussi, jugez de sa stupeur et de sa douleur, quand il avait appris
+qu'elle était impliquée--indirectement, il est vrai,--à ce
+qu'annonçaient les journaux--dans cette tentative de vol qui avait eu
+les capitaux de M. de Saint-Pons pour objectif, le pavillon de la
+Faisanderie pour théâtre, et qui n'avait échoué que grâce au courage du
+garde Périn!
+
+Non pas que le jeune homme admît--un seul instant--la culpabilité de son
+idole...
+
+Non, mais il eût voulu que la jeune fille se montrât...
+
+Elle n'avait qu'à paraître,--selon lui,--pour confondre une accusation
+absurde...
+
+Or, la _Filleule de Lagardère_ n'avait pas paru:
+
+On eût dit qu'elle avait fait un trou dans le vent...
+
+Le vent l'avait emportée...
+
+Il ne l'avait pas rendue.
+
+Son volontariat terminé, Roger avait voyagé.
+
+Peut-être s'imaginait-il retrouver ici ou là--loin de Paris--à
+l'étranger--celle dont son cœur pleurait la perte?
+
+Vain espoir: Florette avait échappé à toutes ses recherches.
+
+Le jeune homme était de retour depuis une huitaine environ.
+
+Après avoir touché barre à Paris, il avait manifesté l'intention de
+venir attendre, au château de Carrières, son père, occupé, pour
+l'instant, à l'essai de nouveaux procédés de culture dans l'une de ses
+propriétés en Bourgogne.
+
+Informé de son arrivée, M. Tourangeau, le régisseur, avait envoyé un
+break et un cocher le prendre à la gare de Saint-Germain.
+
+Notre ex-volontaire était monté dans le break et avait congédié le
+cocher.
+
+Ensuite, conduisant lui-même, il s'en était allé au quartier de
+cavalerie serrer la main à ses anciens copains du 11e chasseurs.
+
+Puis, emmenant son ex-camarade de lit Népomucène Briquet,--lequel venait
+justement d'achever son dernier congé et dont il avait eu l'idée de
+faire son homme de confiance,--il avait, pour gagner le château, coupé à
+travers la forêt.
+
+Nous savons quels étonnements lui étaient réservés sur la route.
+
+ * * * * *
+
+Quand ils furent tous trois installés dans la voiture, le jeune homme
+demanda en rassemblant les guides:
+
+--Et maintenant, mademoiselle, où faut-il vous conduire?
+
+--Oh! pas bien loin d'ici: savez-vous où se trouve, près de
+Carrières-Sous-Bois, le pavillon de la Faisanderie?
+
+--A l'extrémité du parc de Saint-Pons?... C'est là que vous désirez vous
+rendre?
+
+La fillette fit un signe affirmatif.
+
+Son interlocuteur continua:
+
+--Voilà, certes, un heureux et singulier hasard...
+
+--Comment?...
+
+--Le château est justement le terme de mon voyage...
+
+--Le château de Saint-Pons?...
+
+--Oui, mademoiselle... Mais pardonnez, de grâce, à mon indiscrétion...
+Connaissez-vous donc quelqu'un au pavillon de la Faisanderie?
+
+--J'y habite.
+
+Mademoiselle Fine-Lame rougit et répéta avec une nuance d'embarras:
+
+--J'y habite chez l'un de mes parents,--le garde de M. le marquis.
+
+--Le garde! s'exclama le jeune homme avec l'accent de la plus vive
+surprise. Est-il possible!... Ce brave Jacques Périn!... Le meilleur
+serviteur de mon père!
+
+--Votre père?
+
+--Je me nomme Roger de Saint-Pons et je suis le fils du marquis.
+
+--Ah!
+
+Vous auriez cru que notre héroïne allait lever les yeux d'étonnement.
+
+Il n'en fut rien: elle les baissa, au contraire.
+
+Mais les femmes ont le privilège de voir sans avoir l'air de regarder.
+
+Florette paraissait tout entière au plaisir de se sentir emporter par
+les deux magnifiques trotteurs de l'attelage le long des allées
+poudreuses, resserrées entre les massifs, et dans la demi-teinte d'une
+soirée qui commençait à se fleurir d'étoiles.
+
+Mais un rayon glissait en tapinois entre la double grille de ses cils et
+se promenait à la dérobée sur son voisin.
+
+Celui-ci semblait en proie à une gêne, à un trouble insurmontables. Il
+cherchait des paroles et n'en découvrait point. Cependant, lorsque le
+rond-point, qui précédait le pavillon, blanchit à travers les arbres, il
+se décida à murmurer:
+
+--Allons-nous donc nous séparer encore?
+
+Et, sans attendre une réponse:
+
+--Si vous saviez combien de fois j'ai pensé à vous depuis dix mois?
+
+Le regard de la jeune fille l'interrogea avec étonnement.
+
+Il poursuivit en souriant:
+
+--Car nous sommes de vieux amis...
+
+--De vieux amis?...
+
+--Avez-vous oublié le temps où vous tiriez l'épée?
+
+La _Filleule de Lagardère_ se détourna.
+
+Son front se couvrit d'ombre.
+
+C'était la seconde fois que, depuis une heure, on lui rappelait ce qui
+avait été le calvaire de sa vie.
+
+Roger s'aperçut de suite de la sensation pénible qu'elle éprouvait.
+
+--Mon Dieu! s'écria-t-il, vous aurais-je offensée?... Je vois bien que
+vous n'êtes plus aujourd'hui ce que vous étiez naguère... Mais je vous
+admire toujours comme je vous admirais alors!
+
+Il avait dit: _Je vous admire_!
+
+Il n'avait pas osé dire: _Je vous aime_!
+
+La jeune fille se taisait, farouche et impénétrable.
+
+Il poursuivit, après un silence, comme emporté par ses souvenirs:
+
+--En ce temps-là, je portais l'uniforme; j'étais soldat; je ne
+m'appartenais pas... Mais je vous appartenais déjà... Et je me serais
+fait tuer pour une rose tombée de vos cheveux...
+
+Il ajouta avec mélancolie:
+
+--Cette rose, je l'ai conservée tant qu'il en est resté une feuille.
+Après tant de jours écoulés, son parfum caresse, enivre encore mes sens.
+Ainsi, pendant des mois, j'ai gardé votre image présente à mes yeux et
+ma blessure saignante à mon cœur.
+
+
+
+
+VII
+
+OU LE BERGER INTRODUIT LE LOUP DANS LA BERGERIE
+
+
+La _Filleule de Lagardère_ avait l'habitude, quand Jacques rentrait à la
+maison, de lui rendre un compte détaillé de tout ce qu'elle avait fait,
+de tout ce qui s'était passé en son absence.
+
+Ce soir-là pourtant, quand le garde eut réintégré le pavillon,--où le
+break l'avait ramenée quelques instants auparavant,--elle s'abstint avec
+soin de parler du danger qu'elle avait couru.
+
+Racontant ce danger, il eût fallu expliquer comment elle y avait
+échappé; il lui eût fallu mentionner l'intervention du jeune marquis.
+Elle ne le voulait point. Partant, elle se tut.
+
+Au souper, elle mangea à peine.
+
+L'ex-policier s'inquiéta:
+
+--Tu n'es pas malade, mignonne? lui demanda-t-il avec sollicitude.
+
+Il avait fini par la tutoyer, comme un père ou comme un mari.
+
+--Non, mon ami, répondit-elle en remontant dans sa chambre. Un peu de
+fatigue et de malaise seulement. Il n'y paraîtra plus demain.
+
+En réalité, elle avait la fièvre.
+
+Elle dormit mal.
+
+Le lendemain, elle travaillait dans le parloir, comme de coutume.
+
+Le garde avait été mandé, dès le matin, au château.
+
+La femme de ménage préparait le déjeuner.
+
+Florette se sentait tout étourdie.
+
+Ses idées s'embrouillaient dans son cerveau comme son écheveau de fil
+dans sa main.
+
+Elle avait d'étranges pâleurs sur le visage et d'étranges frissons par
+le corps.
+
+Soudain, la porte s'ouvrit, et la voix de Jacques éclata, joyeuse.
+
+Le garde s'effaça pour laisser passer quelqu'un.
+
+--Monsieur le marquis, dit-il, entrez; vous êtes ici chez vous.
+
+Le jeune M. de Saint-Pons entra et s'inclina devant la fillette.
+
+Celle-ci ne détacha pas ses yeux de son ouvrage.
+
+Mais son cœur battait bien fort sous la fine toile de sa guimpe; un
+rouge brûlant remplaça la pâleur de sa joue; par la baie de la fenêtre,
+le ciel lui sembla plus clair, les arbres plus verts, la forêt plus
+riante.
+
+L'ex-_détective_ continua:
+
+--M. Roger nous fait l'honneur de partager notre modeste repas. C'est le
+fils de notre digne maître. Il faut l'aimer comme nous aimons et comme
+nous respectons son père.
+
+Notre héroïne se hâta de se lever...
+
+En apparence pour vaquer aux derniers apprêts du déjeuner...
+
+Véritablement, pour cacher aux deux hommes--et peut-être aussi pour se
+dissimuler à elle-même--les sentiments qui l'agitaient.
+
+On se mit à table et l'on causa.
+
+Florette percevait comme un murmure confus les propos en l'air des
+convives.
+
+Elle éprouvait à la fois une joie et une angoisse profondes.
+
+En la saluant, le jeune homme n'avait pas paru la connaître.
+
+Il était évident, en outre, qu'il n'avait point parlé à Jacques de leur
+rencontre de la veille.
+
+A un moment, le garde éleva la voix:
+
+--Comment! monsieur le marquis, vous songeriez déjà à nous quitter?
+Arriver hier et repartir demain!
+
+Est-ce possible?...
+
+Que diable! je sais bien que le séjour de Carrières n'est pas aussi
+divertissant que le tourbillon de Paris...
+
+Mais quoi! on se mettra en quatre pour vous distraire...
+
+La campagne a ses plaisirs: des plaisirs sains, qui fortifient le corps
+et l'âme...
+
+D'abord, il y a la chasse: une guerre sans dangers...
+
+Et puis, il y a la forêt...
+
+La forêt, voyez-vous, monsieur Roger, c'est tout un monde: un monde qui
+vaut, sans les déprécier, tous les spectacles et tous les concerts de la
+capitale!...
+
+Quand il s'en mêle, le bon Dieu est un décorateur autrement inventif que
+les barbouilleurs de toiles peintes de vos théâtres,--et, quand la
+grande voix de la nature entonne son hymne de reconnaissance au
+Créateur, voilà qui vous remue davantage que les roulades de vos
+chanteuses et les symphonies de vos orchestres!...
+
+ * * * * *
+
+Le brave garçon aurait pu aller longtemps comme cela.
+
+Roger ne l'écoutait pas.
+
+Il regardait en tapinois la _Filleule de Lagardère_.
+
+Celle-ci, de toute cette tirade, n'avait retenu qu'une seule chose:
+c'est que le jeune homme allait s'éloigner à nouveau...
+
+Et elle sentait que la moitié de sa vie s'en irait, avec cet inconnu,
+cet indifférent de la veille, que, maintenant, elle considérait comme
+lui appartenant depuis nombre d'années!...
+
+Le garde, cependant, avait quitté sa place.
+
+--Pour fêter le retour de M. le marquis, reprit-il avec la même bonne
+humeur, et pour boire à l'espoir qu'il se décidera à prolonger son
+séjour parmi nous, il convient que j'aille quérir une vieille bouteille
+au cellier... Vous permettez, monsieur Roger?... Je suis à vous dans une
+minute.
+
+Il sortit sans s'apercevoir de ce qui se passait au dedans des deux
+jeunes gens.
+
+Ceux-ci demeurèrent seuls.
+
+Roger ne bougeait pas.
+
+Quelque chose comme une supplication douce et triste se dégageait de lui
+et enveloppait, et pénétrait, et attirait notre héroïne.
+
+Mademoiselle Fine-Lame avait beau essayer de se soustraire à cette
+influence muette, à cette espèce de magnétisme involontairement exercé;
+elle avait beau se débattre, se raidir, lutter contre elle-même, son
+cœur était gagné: elle était à bout de résolutions et de forces.
+
+Un instant, elle songea à fuir...
+
+Mais il ne lui fut pas possible de s'arracher de sa chaise...
+
+Epuisée, vaincue par cet effort suprême, elle s'affaissa comme si elle
+allait mourir...
+
+Ses yeux se fermèrent, comme si elle reculait de honte et d'épouvante
+devant les paroles qu'elle se reconnaissait impuissante à retenir...
+
+Et, d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un souffle:
+
+--Ne parlez pas! balbutia-t-elle.
+
+ * * * * *
+
+Roger de Saint-Pons ne partit pas. Il revint au pavillon de la
+Faisanderie. Il y revint quand Jacques Périn y était et aussi quand il
+n'y était point. Son service obligeait le garde à vaquer fréquemment
+hors de son logis. Le marquis profita de ces absences. C'était
+immanquable et fatal.
+
+Les entrevues des deux «amoureux» étaient chastes, d'ailleurs.
+
+Si la jeune fille était, en effet, une de ces natures généreuses qui se
+livrent, le jeune homme n'était pas--jusqu'alors, du moins--un de ces
+habiles qui abusent sans scrupule d'une magnanime faiblesse.
+
+Ces entrevues avaient lieu le plus souvent à l'extérieur du pavillon.
+
+Tromper Jacques chez Jacques eût paru aux deux jeunes gens une action
+odieuse et lâche.
+
+Et puis, leur bonheur, pour s'épanouir à l'aise, avait besoin d'air et
+d'espace.
+
+Partant, ils se promenaient dans le parc ou dans la forêt, en
+échangeant, d'une voix étouffée, des paroles auxquelles l'eau des
+bassins, les fleurs des parterres et le feuillage des arbres
+frissonnaient.
+
+L'ivresse qui les occupait, qui les absorbait, était telle, que Florette
+n'avait pas plus songé à interroger son Roger sur l'avenir, que celui-ci
+n'avait songé à questionner sa Florette sur le passé.
+
+Jamais la fillette n'avait demandé au jeune homme à quoi aboutirait
+cette liaison d'un fils de famille, riche et noble--par conséquent,
+pouvant prétendre à tout--avec une enfant trouvée, sans nom, sans sou ni
+maille, sans la moindre notion de son origine, et vivant, au jour le
+jour, de la charité de l'excellent garçon qui l'avait recueillie.
+
+Le jeune homme, de son côté, n'avait jamais demandé à la fillette ce
+qu'elle était devenue pendant les dix mois qu'il l'avait perdue de vue,
+et par suite de quelles circonstances, après l'avoir quittée sur le
+théâtre des _Dislocations-Amusantes_, il l'avait retrouvée jouant son
+rôle de «ménagère» et de parente au pavillon de la Faisanderie.
+
+Quant à l'ancien policier,--cet Argus habitué naguère à éclaircir les
+plus ténébreux mystères de l'intrigue et du crime,--il ne se doutait
+absolument de rien.
+
+Dans ces affaires d'amour, les tiers intéressés sont les derniers
+instruits.
+
+Un petit nombre de précautions les maintient dans un aveuglement
+complet, jusqu'à ce que le hasard leur arrache le bandeau tissé en
+partie de leurs propres illusions.
+
+
+
+
+VIII
+
+NOCTURNE A DEUX VOIX
+
+
+Un matin, le garde dit à mademoiselle Fine-Lame, après s'être entretenu
+un instant avec le régisseur Tourangeau:
+
+--Il faut que j'aille passer la journée à Paris. M. de Saint-Pons le
+père est revenu hier de province à son hôtel de la rue de Varennes. Il a
+des instructions à me donner, et, comme j'ignore l'heure à laquelle il
+me recevra, je reviendrai peut-être assez tard...
+
+--Je vous attendrai, mon ami, répondit notre héroïne.
+
+Sur quoi, l'ex-agent vivement:
+
+--Mais non, mais non. Je n'entends pas que tu te fatigues. Tu te
+coucheras, ma chérie...
+
+La jeune fille avait insisté avec câlinerie:
+
+--Pourquoi? Les soirées sont si belles en cette saison! D'ailleurs
+j'aurais peur dans ma chambre. Tandis qu'au rez-de-chaussée, en
+travaillant près de la fenêtre...
+
+--La porte bien fermée, au moins...
+
+--N'ayez crainte. Je suis prudente. Et puis vous ne serez sans doute pas
+fâché de prendre quelque chose en rentrant...
+
+--Ah! maman-nanan, tu me gâtes!
+
+ * * * * *
+
+Il partit en l'idolâtrant encore davantage.
+
+ * * * * *
+
+Florette était restée pensive.
+
+Elle avait oublié que Roger avait un père.
+
+En le lui rappelant, Jacques la contraignait à un brusque retour à la
+réalité.
+
+La nuit vint: une nuit noire et chaude. On devinait l'orage. Le ciel
+menaçait.
+
+Quand le jeune marquis arriva devant le pavillon, il n'eut pas besoin
+d'appeler: au bruit léger de ses pas, une gracieuse figure de fillette
+se détacha en silhouette sur le fond clair de l'une des croisées du
+logis.
+
+--Est-ce vous? demanda une voix contenue.
+
+--C'est moi, répondit le gentilhomme.
+
+La _Filleule de Lagardère_ sortit, leste comme un oiseau. Roger lui
+offrit le bras. Quand elle s'appuya dessus, l'amoureux sentit qu'elle
+tremblait.
+
+--Qu'avez-vous? interrogea-t-il. Souffrez-vous ou avez-vous peur?
+
+--J'ai peur et je souffre, murmura-t-elle. Ordinairement, je suis brave
+et joyeuse. Mais aujourd'hui...
+
+--Aujourd'hui?...
+
+--J'ai peur de vous perdre et je souffre comme si je vous avais perdu...
+
+Puis, soudain:
+
+--M. de Saint-Pons est à Paris, n'est-ce pas?...
+
+--Oui, j'ai reçu, ce matin, une lettre qui m'informe de son retour...
+
+--Et quand sera-t-il au château?...
+
+--Mais dans quelques jours, je suppose...
+
+--Alors, il va falloir nous séparer...
+
+--Nous séparer?... Qui vous fait craindre?...
+
+--Vous ne demeurerez pas toujours à Carrières. On vous emmènera. Votre
+père vous mariera à quelque noble héritière...
+
+--Me marier!... Malgré moi!... Enfant!...
+
+--Je ne suis pas une enfant, prononça-t-elle gravement, car j'ai essayé
+de ne pas vous aimer...
+
+Je ne suis pas une enfant, car j'ai mesuré la profondeur de l'abîme qui
+se creuse entre nous:
+
+Moi qui ne connais pas mes parents, qui ne connais rien au monde, qui
+ai commencé par appartenir à une caste méprisée entre toutes,--et
+parfois méprisable, hélas!...
+
+Et vous, comblé de tout ce que l'on désire, de tout ce que l'on
+ambitionne, de tout ce que l'on envie: titre, naissance, éducation,
+fortune!...
+
+--Oui, protesta Roger, oui, j'ai un titre et une fortune,--et j'en
+remercie Dieu, puisque tout cela sera à vous...
+
+Florette secoua le front:
+
+--Non, non, je n'espère pas tant de bonheur... Et, cependant, si mon
+rêve se réalisait... Si je retrouvais une famille... Si j'étais riche,
+moi aussi... On prétend que l'argent comble toutes les distances...
+
+Puis, éclatant d'un rire qui sonnait faux et auquel se mêlait une
+singulière tristesse:
+
+--Est-ce qu'il n'y a pas, dans les livres, de ces histoires d'innocentes
+créatures vendues à des saltimbanques ou enlevées par ceux-ci, et ne
+savez-vous pas que toutes les filles sans père ni mère--comme
+moi--s'imaginent être issues d'un prince et d'une princesse?
+
+--Mon âme, ma chère âme, s'exclama le jeune homme, pourquoi me
+parlez-vous avec cette amertume?
+
+--Parce que, répliqua-t-elle durement, parce que vous êtes M. le
+marquis de Saint-Pons et que je suis celle que l'on appelle la _Filleule
+de Lagardère_.
+
+Elle sentit sur sa main les lèvres de Roger:
+
+--Vous êtes mon amour, déclara celui-ci avec un accent plein de passion.
+Vous êtes mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous prenez pour
+un rêve, c'est la réalité de votre vie. Mon âge me rend presque
+libre,--et s'il est nécessaire de lutter pour vous obtenir, je suis
+prêt.
+
+Ils avaient traversé la demi-lune qui s'étendait devant le pavillon.
+
+Notre héroïne pesa sur le bras de son cavalier:
+
+--N'allons pas plus loin, dit-elle; Jacques va revenir tout à l'heure.
+
+--Oh! de grâce, encore un instant! implora le gentilhomme. Tenez,
+asseyons-nous sur ce banc. On entend parfaitement d'ici le sifflet du
+train entrant en gare à Saint-Germain. Ce sifflet nous avertira de nous
+quitter.
+
+La fillette ne répondit pas...
+
+Mais elle se laissa conduire à un banc qui s'adossait à la lisière de la
+forêt.
+
+Il y eut un silence entre eux.
+
+Pendant ce silence, un vague bruit se fit entendre derrière le siège
+rustique sur lequel ils avaient pris place.
+
+Roger se retourna vivement.
+
+Il regarda et ne vit rien.
+
+Cependant les broussailles d'un fourré remuaient.
+
+Mademoiselle Fine-Lame reprit:
+
+--Je ne doute point que vous m'aimiez; mais je ne veux pas qu'il y ait
+lutte... Etre un sujet de discorde entre le père et le fils!... Le ciel
+m'est témoin que je préférerais renoncer à vous--et mourir!...
+
+--Ma Florette adorée, repartit le jeune homme, nous n'en sommes pas là,
+Dieu merci! M. de Saint-Pons est humain, juste et bon. J'irai à lui sans
+faiblir et je lui déclarerai franchement que je ne puis vivre sans vous.
+Il m'écoutera sans colère. Nous lui avouerons sans détour ce passé dont
+vous rougissez comme si vous l'aviez accepté de gaieté de cœur, au
+lieu de le subir comme un arrêt du destin; nous l'en ferons juge, et je
+suis sûr...
+
+Notre héroïne l'interrompit brusquement.
+
+Le même bruit venait de se reproduire sur le même point.
+
+Cette fois, c'était la mignonne qui avait tourné la tête...
+
+Et sa main s'allongeait, crispée de terreur, vers le rideau de verdure,
+totalement assombrie par la nuit, auquel le banc s'appuyait, en même
+temps que sa voix bégayait, étranglée d'émotion:
+
+--Dans ce buisson... Quelqu'un se cache... Quelque chose a brillé dans
+l'ombre...
+
+Roger était déjà debout...
+
+Il concentra toute son attention sur l'endroit indiqué...
+
+Tout y paraissait noir et rien n'y bougeait...
+
+Néanmoins il fit un mouvement pour aller s'assurer de ce qui effrayait
+sa compagne...
+
+Mais celle-ci le retenant:
+
+--Ne me laissez pas seule... Marchons plutôt... Voyez, je suis toute
+tremblante...
+
+--Comment! avec moi? interrogea le jeune homme d'un ton de reproche.
+
+--Avec vous, répliqua-t-elle, et surtout pour vous... Oh! j'ai confiance
+en votre courage et en votre force... Mais s'il vous arrivait malheur...
+
+Elle l'entraîna en questionnant:
+
+--Que me disiez-vous tout à l'heure? Ah! oui, je me souviens: vous
+parliez de mon passé... De ce passé qui m'accuse, qui me condamne, et
+que je maudis...
+
+--Ce passé, répondit Roger avec chaleur, ce passé que je crois pur, dont
+vous êtes innocente et dont une délicatesse excessive exagère sans
+raison les conséquences et la portée, eh bien, ne peut-on pas le
+fuir?...
+
+Le monde est grand: il y a d'autres pays que la France...
+
+Un seul mot, et nous nous envolons partout où il vous plaira en Europe:
+plus loin, si vous le souhaitez...
+
+Nous mettrons ainsi les mers et l'espace entre la marquise de
+Saint-Pons--ma femme--et celle que l'injustice du sort égara un instant
+hors des hommages dont elles est digne...
+
+--Ainsi, questionna la _Filleule de Lagardère_ en le considérant avec
+attendrissement, ainsi, pour moi, vous n'hésiteriez pas à briser votre
+avenir et à abandonner votre patrie?
+
+--Consentez: nous partons demain.
+
+--Et votre père?
+
+--Il pardonnera.
+
+--Vous êtes noble et généreux, murmura-t-elle.
+
+Ensuite, avec une sorte de fierté:
+
+--Mais rien ne me surprend de vous, parce que je me sens capable des
+mêmes sacrifices et parce que je me suis répété bien souvent que, si
+jamais les circonstances vous faisaient pauvre et malheureux, tout en me
+prodiguant,--bonheur inespéré,--tous les trésors et toutes les
+jouissances de la vie, c'est encore vous que je choisirais entre tous
+pour vous aimer et vous servir.
+
+
+
+
+IX
+
+A L'AFFUT
+
+
+La _Filleule de Lagardère_ ne s'était pas trompée.
+
+Il y avait quelqu'un dans le fourré.
+
+Deux hommes étaient là, tapis derrière un mur de broussailles à travers
+les interstices desquelles leurs yeux plongeaient avidement.
+
+Le premier avait posé à côté de lui, sur le gazon, son chapeau à haute
+forme.
+
+Son costume noir se fondait avec l'obscurité de la nuit.
+
+Il portait lunettes et avait la mine d'un rat de paperasses.
+
+Somme toute, un de nos personnages: Me Bouginier, l'ex-avoué de la
+rue du Pélican.
+
+Le second paraissait plus jeune et plus lestement découplé.
+
+Sous les bords de son feutre mou, vous auriez reconnu la figure hardie
+et goguenarde de l'amant de Sergine Gravier.
+
+Tous deux tenaient l'affût depuis la brune.
+
+Lorsque Roger--qui était sorti du château par la grille ouvrant sur le
+quai de la Seine et qui avait fait le tour du parc, en dehors, par le
+village de Carrières, afin de ne pas donner l'éveil aux
+domestiques,--lorsque Roger, disons-nous, avait débouché sur le
+rond-point du Roi et s'était dirigé vers le pavillon de la Faisanderie,
+le compagnon de l'ancien avoué s'était exclamé à la sourdine:
+
+--Tiens! tiens! tiens! voilà qui est cocasse! C'est mon jeune guerrier
+de la fête des Loges! Ah! pardieu! le hasard a de ces rencontres!...
+
+--Quel jeune guerrier? avait demandé Me Bouginier sur le même ton.
+
+--L'héritier légitime de M. de Saint-Pons.
+
+--Vraiment?
+
+--Un godelureau envers qui je m'acquitterai au prochain jour.
+
+--Vous payez donc vos dettes, mon cher Marignan?
+
+--Celles-là, toujours, et je vous engage à n'acheter aucune créance de
+cette nature sur votre ami et serviteur.
+
+Et l'amant de Sergine Gravier raconta succinctement à son compagnon
+l'incident du théâtre des _Dislocations-Amusantes_.
+
+Quelques minutes plus tard, Florette et Roger, sans défiance,
+s'approchaient du poste d'observation occupé par les deux curieux.
+
+En les voyant avancer, presque enlacés et se parlant bas, Marignan eut
+un frémissement tel, que la broussaille, qui formait comme un nid autour
+de lui, tressaillit d'une façon sensible.
+
+Me Bouginier s'informa:
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Il y a, répondit l'autre d'une voix sourde, il y a que je suis
+furieux. C'est bien elle, n'est-ce pas? Vous la reconnaissez comme moi?
+
+--Oui, certes: les renseignements étaient exacts et ce furet de
+Bijou-des-Dames ne m'a pas volé mon argent.
+
+Les deux amoureux avaient pris place sur le banc.
+
+L'agitation de Marignan redoubla.
+
+Il poursuivit en s'adressant à lui-même:
+
+--Par ma foi! c'est tenter le diable, et l'occasion est trop belle...
+
+--Que ruminez-vous, mon compère? questionna l'ancien homme de loi, et
+qu'avez-vous l'intention de faire?
+
+--Je rumine que, parmi les talents utiles dont l'étude a agrémenté mon
+individu, il en est un dont je vais avoir l'honneur de vous donner un
+échantillon.
+
+L'amant de l'actrice fouilla dans sa poche et en tira un assez long
+couteau qu'il ouvrit:
+
+--Je lance le _surin_ comme l'Italien lance le stylet, comme l'Espagnol
+lance la _navaja_ et comme lançait ses poignards le Chinois des
+Folies-Bergère...
+
+Il continua avec une exaspération croissante, qu'il s'efforçait
+d'étouffer entre ses dents:
+
+--Ce que j'ai l'intention de faire?... J'ai l'intention de me venger...
+Cette bégueule m'a dédaigné, humilié, insulté dans cette histoire de la
+baraque que je vous contais tout à l'heure...
+
+Elle nous a _refaits_ de vingt mille francs dans cette aventure du
+pavillon où elle s'est mise avec le garde contre nous...
+
+Enfin ça m'embête qu'elle se prodigue de cette façon à ce freluquet
+d'ex-volontaire d'un an...
+
+Total: six pouces d'acier entre les reins et la nuque... Elle nous
+tourne justement le dos... Quant au galant, on le rattrapera plus tard:
+je lui dois un coup d'épée, et il l'encaissera, mordieu! ou que je perde
+le secret de certaine botte infaillible...
+
+--Ah ça! y pensez-vous? s'exclama Bouginier. Jouer du couteau quand je
+suis là et que je puis être impliqué comme complice!... Verser le sang
+mal à propos!... C'est une mauvaise plaisanterie!
+
+Marignan riposta froidement:
+
+--Je ne plaisante jamais avec ma volonté...
+
+--Mais je m'oppose de la façon la plus formelle...
+
+--Vous n'êtes pas de force, papa: ce que j'ai décidé, rien au monde ne
+m'empêchera de l'accomplir.
+
+--Pas même ceci? demanda l'ex-avoué en changeant de ton.
+
+Et il appliqua sur la tempe de son interlocuteur le canon de l'un de ces
+revolvers-joujoux qui tiennent dans un gousset de montre, mais dont la
+balle mignonne tue aussi proprement les gens que le projectile d'un
+pistolet de fort calibre.
+
+C'était cette arme, c'était la lame du couteau que notre héroïne avait
+vues étinceler dans le fourré et dans la nuit.
+
+L'ancien officier ministériel ajouta avec une résolution que l'on eût
+été loin de soupçonner chez ce plumitif émérite:
+
+--Rengainez tout de suite votre eustache, ou, aussi vrai que je suis un
+citoyen de mœurs réglées, austères et douces, j'aurai le regret de
+vous faire sauter la cervelle.
+
+
+
+
+X
+
+LES PLANS DE Me BOUGINIER
+
+
+Les deux amoureux s'étaient séparés. Roger avait regagné le château.
+Florette était rentrée au logis.
+
+Marignan et Me Bouginier avaient quitté leur cachette.
+
+Ils s'en revenaient vers le fiacre qui les avait amenés et qui les
+attendait à l'octroi de Saint-Germain.
+
+L'amant de Sergine Gravier marchait la tête basse.
+
+Ses traits se contractaient de dépit et de rancune contenus.
+
+--Allons, vieux malin, ronchonnait-il sous sa moustache, sans avoir
+besoin de vos besicles, on voit clair dans vos finesses cousues de fil
+blanc: vous en pincez comme moi pour la petite, et vous tenez...
+
+--A la rendre à sa famille, interrompit l'ex-avoué doctoralement.
+
+--Sa famille? interrogea l'autre. Ah çà! elle a donc une famille!...
+
+--Bédame! on est toujours la fille de quelqu'un, a écrit l'immortel
+auteur du _Mariage de Figaro_,--et ce quelqu'un, n'est-ce pas vous qui
+m'avez aidé à le retrouver en me communiquant les papiers recueillis
+dans la poche de l'aîné des frères Snail?...
+
+Dans l'origine, avant de connaître l'existence de ces papiers, j'avais
+songé à utiliser la beauté de la _Filleule de Lagardère_ dans une série
+d'expéditions du genre de celle que vous tentâtes,--sans succès,
+hélas!--contre les fonds renfermés dans le secrétaire de ce damné
+Jacques Périn...
+
+Cet échec, dû à la défection de notre collaboratrice, ne nous permettait
+plus de compter sur son concours...
+
+Oui, mais la lecture des documents que vous me remîtes m'apprit que la
+fillette était née des relations intimes d'une demoiselle Ferrand, qui
+avait succombé en lui donnant le jour, et d'un sieur James-Williams
+Murphy, citoyen de la libre Amérique, venu momentanément à Paris, de
+Londres où il agiotait sur les cotons...
+
+Ce Yankee était retourné dans sa patrie, après avoir réalisé en
+Angleterre des bénéfices considérables...
+
+Evidemment, il y avait quelque plume à lui tirer de l'aile, soit qu'il
+ignorât la naissance de l'enfant, soit qu'il eût sciemment abandonné la
+mère...
+
+Par malheur, cette enfant avait disparu après l'affaire manquée du
+pavillon de la Faisanderie. Evanouie, évaporée, plus personne!...
+
+Dix mois s'écoulèrent...
+
+Et, déjà, je me préparais à enregistrer mes espérances à l'article:
+_Profits et Pertes_, quand, il y a quelque temps, je reçus la visite de
+Bijou-des-Dames,--un de mes clients bien connu de vous...
+
+Celui-ci affirmait avoir rencontré la _Filleule de Lagardère_ dans la
+forêt de Saint-Germain...
+
+N'ayant pu, dès l'abord, la suivre,--par une circonstance indépendante
+de sa volonté,--il était retourné dans le pays, il s'était informé, et
+il avait appris que la minette vivait quasi maritalement avec le
+garde-chasse de M. de Saint-Pons, avec l'ancien agent Patte-de-Fer, avec
+ce Jacques Périn que, naguère, elle avait sauvé des griffes des frères
+Snail, et des vôtres...
+
+Tout cela me paraissait assez invraisemblable...
+
+Peut-être le drôle me trompait-il pour m'extirper de l'argent...
+
+C'est ce dont je vous priai de venir, ce soir, vous assurer avec moi,
+en nous embusquant tous les deux aux environs du pavillon de la
+Faisanderie...
+
+A présent, le doute n'est plus permis:
+
+L'héritière de James-Williams Murphy est retrouvée...
+
+Et savez-vous,--d'après les assertions des journaux américains,
+assertions qui, du reste, m'ont été confirmées par une agence de
+renseignements de New-York,--savez-vous à quelle somme se monte la
+succession de ce Yankee?...
+
+A _cinq cents millions_, au bas mot!...
+
+--A _cinq cents millions_! répéta Marignan abasourdi par l'énormité du
+chiffre.
+
+Me Bouginier appuya:
+
+--Sans compter qu'il appert des mêmes renseignements que le frère du
+défunt, Tomy-Samuel,--lequel est pareillement garçon,--en possède autant
+pour sa part...
+
+--Est-il possible!...
+
+--Voilà, par conséquent, l'ancienne pensionnaire de la baraque des
+_Dislocations-Amusantes_ qui peut, à un moment, représenter, tant du
+chef de son père que du chef de son oncle, un milliard en espèces
+sonnantes et trébuchantes!...
+
+--Un milliard!...
+
+--Comprenez-vous, maintenant, l'intervention de mon revolver dans la
+jolie besogne qu'allait faire votre _surin_?
+
+L'amant de Sergine baissa le front.
+
+Son interlocuteur poursuivit:
+
+--Mon correspondant de New-York me mande, en outre, que ce Samuel Murphy
+s'est embarqué sur le _Labrador_ pour effectuer un voyage dont la France
+et sa capitale sont le but...
+
+Un de nos compatriotes l'accompagne: un certain Richard Vautier,--son
+factotum,--en qui il a toute confiance...
+
+Le _Labrador_ vient d'arriver au Havre...
+
+On m'écrit de cette ville que nos deux voyageurs ont dû, dans la
+journée, prendre le rapide pour Paris...
+
+Ils seront donc, cette nuit, dans nos murs, s'ils n'y sont déjà à cette
+heure...
+
+--Mais, interrompit l'auditeur, cette jeune fille, n'ayant pas été
+reconnue par son père, n'a, aux yeux de la loi, aucun titre pour
+recueillir présentement la succession de ce dernier, non plus que pour
+bénéficier plus tard de celle de ce Samuel...
+
+--D'accord, opina l'ex-officier ministériel; aussi n'est-ce pas sur la
+nièce, mais sur l'oncle, que repose ma combinaison...
+
+Il ouvrit sa tabatière:
+
+--Veuillez suivre mon raisonnement. De deux choses l'une: ou notre
+Américain est un honnête homme, ou c'est un coquin. Il n'y a pas de
+milieu...
+
+Je me trompe: il y en a un...
+
+Je l'examinerai tout à l'heure...
+
+Si c'est un honnête homme, il sera enchanté qu'on lui révèle l'existence
+de l'enfant d'une femme que son frère a aimée...
+
+Scène de reconnaissance et d'attendrissement. Tout le monde pleure. Un
+cinquième acte de l'Ambigu...
+
+Après quoi, le riche étranger répare les injustices du sort, du Code et
+de la société envers cette pauvre créature en lui ouvrant ses bras
+avunculaires, en lui rendant un nom, un foyer, une famille, et, somme
+toute, en lui faisant délivrer l'héritage de James Williams...
+
+Et sa munificence ne pouvant manquer d'égaler son allégresse, nous
+empochons, de sa part, d'abord, une prime proportionnée à l'importance
+du service...
+
+Remarquez que je dis: _de sa part, d'abord_...
+
+L'héritière, en effet, nous comptera, de son côté, une commission que
+nous fixerons nous-mêmes...
+
+--Vous croyez qu'elle consentira?...
+
+--Nous la placerons dans l'impossibilité de refuser.
+
+--Comment cela?
+
+--En la menaçant de la livrer à la justice comme complice de la
+tentative de vol commise au pavillon de la Faisanderie...
+
+L'amant de Sergine Gravier se gratta l'oreille:
+
+--Diable! c'est que j'en étais, moi, de cette tentative!...
+
+--Vous étiez masqué. La poulette n'a pu voir vos traits. Partant, elle
+ne saurait vous dénoncer.
+
+Marignan salua:
+
+--Mes compliments... Vous avez pièces à tous les trous... Et si votre
+seconde hypothèse...
+
+--Celle où Samuel Murphy ne serait qu'un gredin?... Je la préférerais de
+beaucoup... Elle rapporterait davantage:
+
+Dans ce cas, je déclare hardiment au Yankee que j'ai entre les mains un
+acte en bonne forme par lequel James-Williams a reconnu sa fille et
+affirme les droits d'icelle...
+
+Au besoin je produis cet acte. Il n'y a qu'à le fabriquer. Je possède
+dans ma clientèle tant d'ingénieux calligraphes!...
+
+Je parle revendication, procès, tribunaux. Mon homme s'inquiète. En fin
+finale, je propose une transaction.
+
+On supprimera l'acte...
+
+Au besoin, on supprimera l'héritière...
+
+Il ne s'agira que d'y mettre le prix...
+
+--Oh! oh! murmura l'autre, voilà un moyen bien extrême! Supprimer la
+_Filleule de Lagardère_! C'est grave, en vérité, très grave!
+
+L'ancien officier ministériel repartit froidement:
+
+--N'est ce pas le moyen extrême auquel je vous ai empêché d'avoir
+recours, il n'y a pas plus de vingt minutes?
+
+Il poursuivit avec bonhomie:
+
+--Hé! mon Dieu, comme vous, j'ai horreur des mesures radicales, et, si,
+seulement, l'Américain n'était qu'à moitié scélérat,--supposition dont
+je me réservais de vous entretenir en dernier ressort...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, j'aime à croire qu'il ne serait pas difficile de rencontrer
+un brave garçon qui se chargerait de débarrasser l'oncle de la nièce, en
+conduisant successivement celle-ci à la mairie et à l'église...
+
+--Un mariage?...
+
+--Il va sans dire que le Yankee allongerait une dot raisonnable...
+
+Il est entendu, pareillement, que l'époux s'engagerait,--tant en son nom
+qu'au nom de sa conjointe,--à n'exercer jamais aucune _répétition_
+(c'est le mot usité parmi les gens de chicane) concernant l'_hoirie_
+(encore un terme de pratique) du précité feu James Williams...
+
+De cette façon, tous les personnages seront contents, comme au baisser
+de rideau d'un vaudeville:
+
+Le Samuel Murphy, en ce sens qu'en aliénant une tranche du Pérou
+fraternel, il se garantirait la jouissance du reste;
+
+La mariée, radieuse de décoiffer sainte Catherine;
+
+Le marié, qui non seulement encaisserait un joli magot, mais qui
+pourrait se vanter de posséder pour compagne l'une des plus ravissantes
+créatures qui soient sous la calotte des cieux;
+
+Votre humble serviteur, enfin, dont la plus douce récompense serait
+d'assister au spectacle des félicités dues à son initiative et de
+partager l'existence tissée d'or que l'apport de la jeune femme
+constituerait au jeune ménage...
+
+Que pensez-vous de cela, compère?
+
+--Superbe! admirable! génial! s'exclama Marignan avec enthousiasme.
+Enfoncés Machiavel, Metternich et Talleyrand! Papa, vous êtes grand
+comme Bismarck!
+
+--Ainsi, interrogea l'ex-avoué, vous convoleriez sans répugnance?
+
+--Je convolerais avec ivresse.
+
+Ensuite, chiffonnant sa moustache:
+
+--Ah! pourtant, ajouta l'amant de Sergine Gravier, il y a, à l'horizon,
+un point noir qui m'offusque...
+
+--Et lequel?...
+
+--Ce fils de famille avec qui ma future épouse file le parfait amour en
+duo...
+
+Me Bouginier savoura bruyamment la prise de tabac que, depuis le
+commencement de l'entretien, il tenait massée entre le pouce et l'index:
+
+--Le petit marquis de Saint-Pons? Eh! mais ceci vous regarde. Chacun a
+sa manière d'entendre l'honneur conjugal. Il y a des maladies qui se
+traitent par la saignée et d'autres par l'indifférence.
+
+Puis, d'un ton bref:
+
+--Soyons sérieux. Etes-vous mon homme? C'est à prendre ou à laisser.
+
+Marignan lui tendit la main:
+
+--Tope là! C'est décidé. Je prends.
+
+En même temps, il pensait:
+
+--Ah! vieux singe, charge-toi seulement de mettre les marrons au feu;
+moi, je me charge de les tirer à mon profit.
+
+L'ancien homme de loi, de son côté, se disait _in petto_:
+
+--Ah! chat-tigre, tire-moi les marrons du feu, et nous verrons si tu les
+croques!
+
+
+
+
+XI
+
+AU GRAND HOTEL
+
+
+Le surlendemain, approchant midi, Me Bouginier franchissait le seuil
+du Grand-Hôtel.
+
+En traversant la cour de cette vaste auberge, l'ancien avoué ruminait:
+
+--Décidément, je crois qu'il vaut mieux m'aboucher dès l'abord avec le
+secrétaire... Mon correspondant de New-York me mande que ce Richard
+Vautier lui paraît une fine mouche... Par conséquent, il est urgent de
+le mettre dans mes intérêts.
+
+Il ajouta en se dirigeant vers le bureau de l'hôtel:
+
+--D'ailleurs, j'ai besoin qu'il me serve d'interprète... Au moins, pour
+le chapitre de la présentation... Ce Yankee, m'écrit-on, ne sait pas un
+mot de français... et moi, je baragouine l'anglais comme une génisse
+andalouse.
+
+Il pénétra dans le bureau.
+
+Une vive surprise l'y attendait.
+
+Aucun voyageur du nom de Richard Vautier n'était descendu au
+Grand-Hôtel.
+
+--Il s'agit, insista l'ex-homme de loi tout déferré, du secrétaire de
+sir Samuel Murphy, le richissime Américain qui a dû arriver ici
+avant-hier soir ou hier matin.
+
+--Nous avons, en effet, sir Samuel. Il nous est arrivé dans la nuit
+d'avant-hier. Mais il nous est arrivé seul.
+
+--Seul?
+
+--Ni secrétaire, ni domestique, personne ne l'accompagnait.
+
+--Pardieu! se dit Bouginier, voilà qui est bizarre... Cette
+correspondance d'outre-mer qui me prévient que le Murphy a pris passage
+sur le _Labrador_ en compagnie de son factotum... Et cette autre lettre
+qui m'informe qu'après avoir débarqué à bon port, ils ont dû prendre
+tous les deux l'_express_ du Havre à Paris...
+
+Puis, après un moment de réflexion:
+
+--Sir Samuel est-il visible?
+
+On consulta le téléphone:
+
+--Il est chez lui dans tous les cas. Veuillez monter au premier. On vous
+renseignera.
+
+Au premier, le visiteur apprit que le Yankee allait sortir.
+
+Il lui fit passer sa carte.
+
+Après deux minutes d'attente, on l'introduisit dans le salon de
+l'appartement confortable occupé par le voyageur.
+
+Ce dernier était dans sa chambre à coucher, en train d'achever sa
+toilette.
+
+Il ne refusait pas, cependant, de recevoir l'ancien homme de loi.
+
+Celui-ci n'avait qu'à prendre un siège et à patienter quelques moments.
+
+Resté seul, Me Bouginier se gratta l'oreille en façon de manifester
+son embarras:
+
+--Diable! diable! murmura-t-il, l'absence de ce Richard Vautier
+bouleverse furieusement mes plans... Comment vais-je m'en tirer avec cet
+étranger dont je connais à peine la langue?... Allons-nous donc être
+obligés de tenir conversation par gestes, comme une paire de
+sourds-muets ou de pierrots des Funambules?...
+
+Il promena--machinalement--le regard autour de lui...
+
+Ensuite, avec un nouvel étonnement:
+
+--Tiens! tiens! tiens! voilà qui est bizarre et providentiel à la
+fois!... Il paraît que, si ce nabab ne s'exprime pas en français, il le
+comprend, du moins, dans une certaine mesure... Les journaux ouverts sur
+cette table,--ces journaux qui ont été lus...
+
+Il s'approcha du meuble sur lequel une douzaine de gazettes étaient
+dépliées...
+
+En tête de chacune de celles-ci se détachait en gros caractères ce titre
+dont nous avons constaté naguère l'alléchante et saisissante attraction:
+
+ LE MYSTÈRE DE LA PLAGE DE L'EUROPE
+
+--Oui, poursuivit l'ex-avoué, notre voyageur aura tenu à se mettre, au
+débotté, au courant de l'événement du jour... Le fameux événement qui
+passionne tout Paris depuis quarante-huit heures: _le Mystère de la
+place de l'Europe_... Ce crime, enveloppé d'ombre, qui promet de faire
+un pendant à l'ingénieuse boucherie du jeune M. Troppmann...
+
+Il s'assit devant la table et prit une des feuilles publiques:
+
+--Préoccupé, comme je le suis, de la grosse partie que je vais jouer,
+c'est tout au plus si j'ai eu le temps, ce matin, de parcourir d'un
+œil distrait ma _Gazette des Tribunaux_... Voyons donc s'il y a
+quelque chose de nouveau dans l'histoire de ce cadavre à la tête
+écrasée... Toujours foule à la Morgue. On y refuse du monde. Ces
+Parisiens sont si badauds!... Oui, mais aussi toujours absence complète
+d'indices qui permettent de constater l'identité de la victime et
+d'arriver à la découverte du coupable...
+
+Il s'arrêta pour puiser une prise dans sa tabatière:
+
+--Celui-là est fort, très fort... Un amateur, si je ne m'abuse... Je ne
+reconnais pas dans cette mécanique le _faire_ d'un homme du métier...
+
+Puis, humant sa prise avec componction:
+
+--Ah! si ces messieurs de la rue de Jérusalem me faisaient l'honneur
+d'avoir recours à mes faibles capacités!...
+
+Puis encore, secouant la tête:
+
+--Mais de quoi vais-je me mêler?... N'ai-je pas toute une portée
+d'autres chats à fouetter?... D'ailleurs, est-ce que j'appartiens à la
+classe...
+
+ Des mortels dont l'Etat gage la vigilance?...
+
+Laissons l'affaire suivre son cours...
+
+C'est-à-dire, laissons-la s'enterrer tranquillement dans les cartons de
+la Préfecture et du parquet...
+
+Ces cartons qui renferment déjà une si jolie collection de bouteilles à
+l'encre dans lesquelles la justice et la police ont renoncé à fourrer
+leur nez, parce qu'elles sont, hélas! obligées de convenir que ce nez
+n'est pas un bec de gaz.
+
+ * * * * *
+
+Dans la chambre voisine,--une chambre à coucher meublée avec un luxe
+d'hôtellerie,--le même langage était tenu par un personnage que la
+veille, avec une respectueuse déférence, on avait inscrit, au bureau,
+sous cette étiquette:
+
+ »_Le capitaine Samuel Murphy, rentier,
+ de New-York_».
+
+Ce personnage partait, pour entamer un monologue, de la phrase dont
+Me Bouginier s'était servi pour terminer le sien:
+
+--Certes l'affaire suivra son cours oui, mais pour ne pas aboutir.
+Toutes mes précautions sont prises...
+
+A Paris, les choses et les gens vieillissent vite: avant six semaines,
+il ne sera pas plus question du _Mystère de la place de l'Europe_, parmi
+les juges et les limiers, que de l'arrivée de l'opulentissime Samuel
+Murphy, parmi les oisifs et les curieux...
+
+L'opulentissime Sam, c'est moi...
+
+Moi, hier encore, l'aventurier sans sou ni maille!...
+
+Moi, qui, par la force de la conception et de la volonté, me suis coulé
+dans la peau de mon ancien maître!...
+
+Une substitution qui a merveilleusement réussi!...
+
+Qui se douterait, en effet, que c'est le véritable Murphy qui est étendu
+là-bas, sur les dalles de la Morgue, tandis que c'est ici son secrétaire
+indigne qui se prélasse, sous son nom, dans son individualité et dans sa
+fortune?...
+
+D'ici à quelques jours, j'écris à New-York. J'annonce mon intention de
+me fixer en Europe. Je donne des ordres afin que tout ce qui
+m'appartient en propre soit immédiatement réalisé en espèces et me soit
+expédié dans le plus bref délai...
+
+Là-bas, une opération de cette nature ne souffre aucune difficulté et
+s'enlève à toute vapeur...
+
+Les millions de la maison _Murphy and brother_ traversent donc l'Océan
+sous forme de valeurs ayant cours...
+
+Je leur ouvre les bras d'un père...
+
+Puis, de peur de rencontrer, d'aventure, quelqu'un de ceux qui ont connu
+le vrai _captain_ et son ancien factotum, je change de nom, de séjour
+et, au besoin, de visage...
+
+Il ne manque pas en France de domaines princiers à vendre...
+
+J'en achète un, je m'y installe, et j'accomplis enfin le rêve de toute
+ma vie: trancher--en paix--du grand seigneur.
+
+ * * * * *
+
+En ce moment, un domestique entra, portant une carte sur un plateau:
+
+--Il y a là, annonça-t-il, une personne qui demande à parler à mylord.
+
+Dans les hôtelleries du monde entier, les touristes anglais et
+américains sont lords, qui pérégrinent avec une sacoche raisonnable.
+
+--Quelle est cette personne? questionna le voyageur: un Français?
+
+--Je le crois, mylord: voici sa carte.
+
+Mylord prit sur le plateau un large carré de carton à deux fins: carte
+de visite au _recto_, prospectus au _verso_. Sur le premier, on lisait:
+
+ BOUGINIER,
+
+ _Jurisconsulte_.
+
+ T. S. V. P.
+
+On tournait, et on se trouvait en présence de la réclame suivante:
+
+ ANCIEN AVOUÉ
+
+ Se charge à forfait de toutes affaires litigieuses et autres:
+ actions judiciaires; recouvrements difficiles, vente et achat de
+ créances; recherches de débiteurs introuvables, de personnes
+ disparues et d'objets égarés; police extérieure des ménages,
+ constatation du délit d'infidélité chez les époux des deux sexes,
+ séparations de corps et de biens, poursuites en relations
+ adultères, et généralement tout ce qui concerne les instances à
+ exercer devant les tribunaux en matière de propriété commerciale,
+ industrielle et conjugale.
+
+ CABINET OUVERT DE MIDI A CINQ HEURES.
+
+ _Nota._--Les clients qui n'ont pas un compte ouvert avec la maison
+ sont tenus de déposer une provision.
+
+Le domestique interrogea.
+
+--Que décide Votre Seigneurie?
+
+Au Grand-Hôtel, on ne lésine pas sur les titres,--quitte à les porter
+sur la note.
+
+Sa Seigneurie réfléchissait.
+
+Elle dit après un instant:
+
+--Introduisez au salon et faites attendre.
+
+
+
+
+XII
+
+LES DEUX GASPARDS
+
+
+Le voyageur et le visiteur étaient en présence.
+
+Ils s'étudiaient du coin de l'oeil comme deux adversaires prêts à
+croiser le fer.
+
+Me Bouginier n'avait pas une mine bien terrible.
+
+Son habit de drap fin, son pantalon de casimir noir qui découvrait des
+escarpins vernis, à bouffettes, dénotaient le bourgeois aisé, satisfait
+et patriarcal.
+
+Il avait une cravate d'une entière blancheur, une chemise de batiste à
+jabot tuyauté et à manchettes plissées, une chaîne de montre à
+breloques, un chapeau neuf, et, sous le bras, une serviette de maroquin
+avec son chiffre estampé en lettres d'or.
+
+Ainsi rasé, ganté, tiré à quatre épingles, l'œil abrité derrière ses
+lunettes, il ressemblait à tout le monde, en supposant que tout le monde
+soit composé de courtiers d'affaires et de souteneurs de procès.
+
+Et, cependant, quelque chose de mystérieux, d'équivoque et de menaçant
+se dégageait de cet aspect inoffensif à première vue.
+
+Mylord le sentait et s'en inquiétait vaguement.
+
+Mais il n'en laissait rien paraître.
+
+L'ex-officier ministériel n'était pas moins maître de lui-même.
+
+Il éprouvait pourtant une violente secousse.
+
+--Ah ça! se disait-il, est-ce que je rêve?... Ou bien est-ce que mon
+correspondant de New-York aurait la cervelle à l'envers?... Quoi! ce
+serait là ce milliardaire qu'il me dépeignait, dans sa lettre, comme une
+sorte de sauvage, grand, gros, herculéen, bourru, primitif,--de
+physionomie commune, de manières triviales, de tenue négligée,--une
+façon de Huron ou de Topinambou à peine adouci aux angles par le
+frottement de la civilisation?...
+
+L'individu que j'ai devant les yeux est mince, correct, élégant... On
+dirait un compatriote... N'étaient la couleur de ses favoris, un peu de
+raideur dans les allures et de froideur dans le regard...
+
+Somme toute, un signalement qui se rapporterait assez à celui de ce
+Richard Vautier qui a débarqué au Havre avec notre Yankee,--la dépêche
+que j'ai reçue de cette ville en fait foi,--qui a pris la voie ferrée
+avec lui pour Paris et qui semble s'être évaporé, comme une fumée, dans
+le trajet...
+
+Saperlotte! j'y perds mon latin! S'est-on trompé? Suis-je le jouet d'une
+illusion, la victime d'une erreur ou la dupe d'une comédie?
+
+--C'est vous qui m'avez fait remettre cette carte? interrogea le
+voyageur.
+
+Bouginier ne répondit pas tout d'abord.
+
+Il roulait de stupéfaction en stupéfaction.
+
+--Allons, bon! pensait-il, de plus fort en plus fort!... Cet étranger,
+qu'on me représentait comme incapable de dire _papa_ ou _maman_ en
+français, et qui s'exprime dans notre langue comme un Parisien du
+boulevard!... On me l'aura changé en route...
+
+Puis, avec un tressaillement intérieur:
+
+--Eh! mais j'y songe... Si, par hasard... On voit parfois des choses si
+extraordinaires!
+
+--Qui êtes-vous et que me voulez-vous? reprit mylord avec impatience.
+
+L'ex-officier ministériel riposta à la question par une question:
+
+--C'est à l'honorable Samuel Murphy, de New-York, que j'ai l'avantage de
+parler?
+
+L'autre fit, de la tête, un signe affirmatif.
+
+Me Bouginier insista:
+
+--Frère cadet de feu James-Williams, qui séjourna jadis plusieurs années
+en Angleterre?
+
+--Son frère. Après? Expliquez-vous et soyez bref. Je suis pressé.
+
+--Je désirerais vivement adresser quelques questions à Votre Grâce.
+
+--Adressez.
+
+--Votre Grâce a-t-elle connaissance d'un voyage que son aîné effectua,
+de Londres à Paris, voici tantôt vingt ans?
+
+--Oui.
+
+--A-t-elle connaissance de l'un des résultats de ce voyage,--j'entends
+de la liaison que noua mon dit sieur James-Williams avec une jeune
+Française, la demoiselle Hélène Ferrand?
+
+--Oui.
+
+--A-t-elle connaissance du résultat de cette liaison,--je veux parler de
+la naissance d'un enfant du sexe féminin?
+
+--Oui.
+
+La sécheresse de ces monosyllabes ne déconcerta point l'ancien officier
+ministériel.
+
+Il poursuivit, imperturbable:
+
+--Alors, c'est vous qui avez fait insérer dans les journaux américains
+une note relative à la disparition et à la fortune de cet enfant?
+
+Le voyageur eut un instant d'hésitation qui n'échappa point à son
+interlocuteur.
+
+Ensuite il répondit:
+
+--C'est moi.
+
+--Dans ce cas, reprit Me Bouginier, j'estime que vous ne seriez pas
+fâché d'avoir des nouvelles de mademoiselle votre nièce, et j'accours
+vous offrir mes services à cet effet...
+
+--Vous?
+
+--N'avez-vous donc pas lu mon prospectus? «_Recherches de débiteurs
+introuvables, de personnes disparues et d'objets égarés._» Il est vrai
+que miss Flore-Eva n'est pas un débiteur, à proprement parler...
+
+Il ajouta avec une expression narquoise:
+
+--Ce serait plutôt une créancière,--une forte créancière... Vous
+comprenez: eu égard à l'héritage paternel... En l'espèce, elle
+rentrerait, de préférence, dans les deux autres catégories; car c'est
+une personne disparue, et, n'étant qu'égarée, elle n'est point perdue...
+
+--Enfin, vous vous flattez de pouvoir la retrouver...
+
+L'ex-avoué frappa sur sa serviette:
+
+--Je vous l'apporte: elle est ici.
+
+--Ici?...
+
+--Pas dans ce portefeuille. Son âge s'y oppose. Ce n'est plus une
+poupée, bien sûr...
+
+J'entends: sous la forme de papiers qui constituent son identité...
+
+Voici son extrait de naissance, une copie de son baptistaire, l'acte par
+lequel sa nourrice, une paysanne de Chatou, «cède et transporte» à trois
+saltimbanques anglais les droits qu'elle s'imagine avoir sur l'innocente
+créature...
+
+Examinez. Tout est en règle. La vue n'en coûte rien.
+
+ * * * * *
+
+Le voyageur avait pris les paperasses qu'on lui tendait et les avait
+étudiées avec une minutieuse attention.
+
+--En effet, ne put-il s'empêcher de déclarer, ces pièces me paraissent
+avoir une certaine autorité...
+
+--Dites qu'elles sont d'une authenticité incontestable...
+
+--Soit... Après?... Concluez...
+
+--A vos ordres... Il y a un dilemme... Ou vous avez intérêt à ce qu'on
+retrouve miss Flore-Eva, ou vous avez intérêt à ce qu'on ne la retrouve
+pas...
+
+Dans les deux hypothèses, je vous suis nécessaire; plus même:
+indispensable...
+
+Dans la première, moyennant une somme dont je laisse le chiffre à votre
+générosité, je vous ramène l'aimable enfant, ou, si vous préférez, je
+vous conduis vers elle...
+
+--Et dans la seconde?...
+
+--Oh! mon Dieu, ce n'est pas moins simple. La petite a disparu, n'est-ce
+pas? Eh bien, elle ne reparaît point...
+
+Au besoin, je m'engage à ce qu'elle ne reparaisse jamais...
+
+_Jamais_, vous comprenez...
+
+Seulement, ce sera plus cher,--beaucoup plus cher...
+
+--Ah çà! s'exclama l'autre, c'est un crime que vous me proposez là!...
+
+L'ex-officier ministériel cligna de l'œil en souriant:
+
+--J'imagine que je m'adresse à un homme intelligent...
+
+--Bon! fit son interlocuteur avec une menaçante ironie, bon! Et si,
+moins intelligent et plus honnête que vous ne supposez, je vous prenais
+par les épaules et je vous jetais à la porte?
+
+Me Bouginier brossa son chapeau du coude avec sérénité.
+
+Le voyageur articula, sans élever la voix davantage, mais d'une façon
+encore plus nette et plus catégorique:
+
+--Si je vous prenais par la nuque et si je vous lançais par la
+fenêtre?...
+
+L'ancien avoué épousseta d'une chiquenaude un grain de poussière sur la
+manche de son habit.
+
+L'autre, dont la colère sourde semblait s'exaspérer de cette placidité
+goguenarde, accentua, non seulement du ton, mais encore du visage et du
+geste:
+
+--Ce qui serait mieux, si je vous appréhendais au collet pour vous
+traîner chez le commissaire de police?...
+
+Bouginier ne perdit rien de son sourire.
+
+Il imprima à son trousseau de breloques un mouvement expressivement
+gouailleur.
+
+Les fenêtres du salon où avait lieu cette scène étaient ouvertes sur le
+boulevard.
+
+De celui-ci, les mille bruits d'une après-midi parisienne montaient vers
+les deux interlocuteurs: allées et venues des passants, roulement des
+voitures, brouhaha des voix extérieures...
+
+Soudain, une note aiguë jaillit de ce fond confus...
+
+C'était le cri d'un camelot annonçant les journaux du soir:
+
+_--Demandez les dernières nouvelles!... Le Mystère de la place de
+l'Europe!... Avec le signalement de la victime inconnue, le
+procès-verbal de l'autopsie et les résultats de l'enquête!..._
+
+Le voyageur avait fait un pas vers l'ancien homme de loi...
+
+On eût dit que ce cri le frappait, comme une balle, en pleine
+poitrine...
+
+Il s'arrêta en chancelant. Son front pâlit. Ses traits se contractèrent
+violemment, en dépit de l'effort auquel il eut recours pour leur imposer
+le calme...
+
+Aucun détail de ce trouble, de cette émotion n'avait été perdu pour
+Me Bouginier.
+
+Il reprit du même ton tranquille:
+
+--Me conduire chez le commissaire?... En vérité, ce serait combler le
+plus cher de mes vœux... Mon premier soin serait, en effet, d'inviter
+ce magistrat à ouvrir, lui aussi, une enquête immédiate sur quelques
+points qu'avant de soumettre à son appréciation sagace, j'ai la liberté
+de déférer à votre jugement éclairé...
+
+D'abord, par quel prodige d'application à l'étude l'honorable sir Samuel
+Murphy, qui ne savait pas un traître mot de français en quittant son
+pays natal, est-il parvenu, après une aussi courte traversée, à se
+servir de notre langue aussi facilement que moi--ou vous?...
+
+Ensuite, comment se fait-il que le signalement réel,--_réel_, vous
+entendez?--de ce riche étranger réponde si peu à celui du voyageur de
+qualité qui me fait le plaisir de me recevoir en ce moment?...
+
+--Vous possédez ce signalement? s'écria l'autre en bondissant.
+
+--Exact comme une photographie... On me l'a expédié de là-bas... Une
+agence de renseignements avec laquelle j'entretiens commerce d'amitié,
+d'affaires...
+
+--Oh!...
+
+--Et m'est avis que, si je le communiquais, ce signalement, à la
+justice, ce serait peut-être jeter une lumière éclatante dans ce
+ténébreux _Mystère de la place de l'Europe_, qui révolutionne tout
+Paris, en même temps qu'aider la police et le parquet à reconstituer la
+personnalité de la victime, à découvrir le mobile du crime et à en
+châtier l'auteur...
+
+A cette péroraison significative, le masque de l'auditeur de Me
+Bouginier revêtit une expression si terrible, que l'ancien avoué recula
+en s'exclamant d'une voix qui s'embarrassait dans le gosier:
+
+--Si vous me touchez, j'appelle!...
+
+Il ajouta, en se débattant par avance contre une attaque qui lui
+semblait imminente:
+
+--D'ailleurs, j'ai un ami qui m'attend en bas, dans une voiture, sur le
+boulevard. S'il m'arrivait quelque chose, c'est lui qui se chargerait
+d'aller avertir le commissaire.
+
+Mais déjà la figure de l'autre était redevenue aussi immobile et aussi
+froide que le marbre de la cheminée du salon sur lequel il était allé
+s'accouder.
+
+Il y eut une pause assez semblable à celles qui ont lieu sur le terrain
+dans un duel à outrance, entre deux tireurs d'égale force qui se
+reposent sur les armes avant de recommencer le combat.
+
+Ensuite, le voyageur sonna.
+
+Un domestique parut.
+
+--Je n'y suis pour personne.
+
+--Bien, mylord.
+
+Quand le domestique se fut retiré, mylord désigna un siège au visiteur:
+
+--_Gentleman_, fit-il, asseyons-nous et causons.
+
+
+
+
+XIII
+
+ACCORD PARFAIT
+
+
+Ils étaient installés en face l'un de l'autre et avaient presque la
+tournure d'une paire d'amis, tant le voyageur était campé à son aise
+dans son fauteuil, et tant, sur le sien, le visiteur l'écoutait avec une
+attention débonnaire.
+
+--Ainsi, disait le premier, vous me paraissez convaincu qu'il y a eu
+substitution de personne: en d'autres termes, que le secrétaire de Sam
+Murphy,--Richard Vautier, comme vous l'appelez,--se serait défait de son
+maître, pour endosser l'individualité de ce dernier et recueillir les
+bénéfices qui s'y rattachent...
+
+--C'est mon opinion.
+
+--Hum! voilà qui me semble, à moi, bien extraordinaire, bien
+invraisemblable et bien romanesque!...
+
+--Mylord, il y a des précédents... L'histoire du faux Smerdis et du faux
+Martin Guerre, d'abord... Et puis, dans des temps plus récents, les
+procès Tichborn à Londres et Fontanellas à Madrid...
+
+--Soit; mais considérez que, si je ne suis pas le millionnaire Murphy,
+je n'ai aucune qualité pour accepter quoi que ce soit de ce que vous me
+proposiez tout à l'heure...
+
+A quoi bon, alors, ces offres de service?...
+
+Je redeviens tout simplement un pauvre hère sans sou ni maille; la
+question de l'héritage de James-Williams,--lequel n'est plus mon frère
+et mon aîné,--ne m'intéresse à aucun titre; vous ne devez pas espérer
+tirer un rouge liard de moi ni pour ceci ni pour cela,--et, ma foi! je
+ne m'explique pas la portée de votre visite...
+
+D'un autre côté, si je suis le meurtrier, l'assassin du _captain_, le
+devoir de tout honnête homme,--et je ne doute pas que vous n'en soyez
+un...
+
+--Vous me flattez, fit l'ex-avoué en s'inclinant.
+
+--Le devoir de tout honnête homme, dis-je, est de courir sus au
+criminel, de le désigner à la vindicte publique et de le traîner devant
+les tribunaux...
+
+Ceux-ci le traitent comme il le mérite. On le juge, on le condamne et on
+lui coupe le cou. A merveille!...
+
+Mais qu'est-ce que ce procès, cet arrêt, cette exécution vous
+rapportent?...
+
+Je ne pense pas qu'en France il soit payé une prime à qui dénonce un
+scélérat; et, si je vous crois doué d'une honnêteté... relative, je ne
+vous crois pas assez dépourvu de sens commun pour ne travailler que pour
+la gloire...
+
+D'où je conclus--naturellement--que votre intérêt se trouve ici, dans ce
+salon, au lieu d'être dans le bureau d'un commissaire de police ou dans
+le cabinet d'un juge d'instruction...
+
+--Puissamment raisonné! déclara Bouginier. Saperlotte! mon cher monsieur
+Murphy, recevez l'assurance de mon admiration et de ma considération
+distinguées. J'ai connu bien des gaillards à poil, dont quelques-uns ont
+illustré nos annales judiciaires; mais aucun n'avait ce sang-froid,
+cette éloquence et cette logique...
+
+--Vous avez dit: _mon cher monsieur Murphy_?...
+
+--Comment voulez-vous que je dise, puisque c'est à vous que je
+m'adresse?...
+
+--Ainsi, vous êtes, à présent, convaincu que je suis...
+
+--Cet étranger recommandable et magnifique?... J'en mettrais les deux
+mains au feu... Si j'en avais une paire de rechange...
+
+--Ce Richard Vautier...
+
+--N'existe que sur le papier: dans les lubies de mes correspondants
+d'outre-mer...
+
+--Le crime de la place de l'Europe...
+
+--Je ne saurais en aucune façon éclairer sur ce point ces messieurs du
+parquet... Qu'ils s'arrangent... C'est leur affaire...
+
+--Enfin, toute cette histoire de substitution...
+
+--Une mauvaise plaisanterie de ma part... Qu'il n'en soit plus
+question... Songe creux, imagination, chimère!...
+
+L'ancien avoué ajouta:
+
+--J'espère, par exemple, qu'il n'en est pas de même des millions de la
+maison _Murphy and Brother_...
+
+--Rassurez-vous: je les aurai sous peu en totalité,--me préparant à
+écrire à ce sujet à New-York lorsque vous êtes arrivé.
+
+Me Bouginier se passa la langue sur les lèvres, comme s'il savourait
+déjà sa part du gâteau.
+
+--Maintenant, reprit-il, qu'il ne saurait plus y avoir de malentendu
+entre nous, si nous terminions comme nous avons commencé, en nous
+occupant de votre nièce?...
+
+--J'allais vous en prier... Surtout, pas de réticences. N'omettez aucun
+détail...
+
+--Vous le souhaitez?...
+
+--Je l'exige: rien ne m'est indifférent de ce qui touche à la fille de
+mon pauvre cher Will.
+
+ * * * * *
+
+Sur ce, l'ancien homme de loi entama le récit des aventures de la
+_Filleule de Lagardère_.
+
+Il raconta ce que vous savez, voire la tentative de vol commise au
+pavillon de la Faisanderie.
+
+Seulement, il eut soin de dissimuler le rôle joué dans cet épisode par
+lui, Bouginier, ainsi que par son acolyte Marignan. Selon sa version,
+les frères Snail avaient tout fait. Seuls, ils avaient combiné le coup;
+ils l'avaient exécuté seuls.
+
+Celui-ci ayant échoué, le narrateur avouait avoir, pendant près d'une
+année, perdu de vue notre héroïne, qu'il avait ensuite retrouvée--implantée
+comme chez elle--chez le garde général de M. de Saint-Pons, chez
+l'ancien agent Jacques Périn.
+
+--Cet homme est-il donc son amant? interrogea le _gentleman_.
+
+--Ce n'est pas mon avis.
+
+--Vraiment?
+
+--J'ai procédé à une enquête sur la moralité de ce _détective_
+émérite...
+
+Cette moralité est à l'abri de tout soupçon...
+
+Cet ex-épouvantail des coquins est un Joseph d'innocence crasse,--un
+monstre de délicatesse, de vertu et de désintéressement...
+
+C'est Hercule qui file l'amour aux pieds d'Omphale, soit; mais qui file
+l'amour platonique...
+
+--Est-il possible?...
+
+Me Bouginier aurait pu étayer son assertion de ce qu'il savait de la
+liaison de la _Filleule de Lagardère_ avec Roger de Saint-Pons.
+
+Il se garda bien de le faire.
+
+Un rusé compère doit toujours avoir sur la planche un secret bon à
+exploiter.
+
+Son interlocuteur parut réfléchir pendant quelques minutes.
+
+Il déclara ensuite:
+
+--Je désire voir la jeune fille.
+
+L'ancien avoué acquiesça:
+
+--Rien de plus naturel. Avec moi, jamais de surprise. On n'est pas
+obligé d'acheter chatte en poche.
+
+L'autre appuya:
+
+--La voir, sans qu'elle se doute de l'attention dont elle est l'objet.
+
+--Je comprends.
+
+--Et sans que ce Jacques Périn m'aperçoive ou soupçonne mes intentions.
+
+L'ex-homme de loi se frappa le front:
+
+--_Eurèka!_... J'ai trouvé le joint!... Vous serez servi à souhait!...
+
+--Ah!...
+
+--Oui, écoutez; voici comment il faut agir: en face de l'église, au
+Mesnil,--qui est la paroisse de notre infante comme celle de
+Carrières-Sous-Bois,--il y a une sorte de café, du premier étage duquel
+on voit défiler les fidèles qui se rendent aux offices du dimanche...
+
+--Eh bien?...
+
+--Mademoiselle Florette ne manque jamais d'assister à la grand'messe:
+ceci résulte des rapports de ma petite police privée...
+
+Nous sommes aujourd'hui samedi...
+
+Rencontrons-nous demain,--par hasard,--à l'estaminet en question;
+attablons-nous près d'une fenêtre; la mignonne passe, je vous la montre,
+vous l'examinez à loisir,--et vous prenez une décision à son égard...
+
+--Approuvé: où est cette église du Mesnil?
+
+--Entre Carrières et Maisons, au bout de la terrasse et sur la lisière
+de la forêt de Saint-Germain.
+
+--_All right!_ J'irai demain me promener à cheval dans cette direction,
+et, pour laisser souffler ma monture, je m'arrêterai au cabaret
+indiqué...
+
+--J'y entrerai pareillement pour me rafraîchir en revenant d'herboriser
+aux environs... Plaisir pur, innocent et médiocrement dispendieux... Ma
+rente dominicale avec la chasse aux coléoptères et l'élève des vers à
+soie...
+
+Le voyageur se leva et reprit:
+
+--A l'issue de cette entrevue, je vous communiquerai mes résolutions...
+
+L'ancien officier ministériel se courba jusqu'à terre:
+
+--Et je serai prêt à vous aider à les exécuter, _quelles qu'elles
+soient_.
+
+FIN DU PREMIER VOLUME
+
+
+
+
+TABLE
+
+PROLOGUE
+
+LE MYSTÈRE DE LA PLACE DE L'EUROPE 1
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LE VOL DU PAVILLON DU GARDE
+
+I. La fête des Loges 15
+II. La fraternité du cigare 25
+III. Le théâtre des Dislocations-Amusantes 35
+IV. Suivez le monde 43
+V. Assaut de pointe 52
+VI. Le roman de la rose 61
+VII. Grandeur et décadence d'un brelan de saltimbanques 71
+VIII. Chez Lapie 80
+IX. Courtier d'affaires 89
+X. Les frères ennemis 100
+XI. Ménagerie domptée 109
+XII. Au pavillon de la Faisanderie 116
+XIII. La fugitive 123
+XIV. Fausses confidences 129
+DEUXIÈME PARTIE
+
+L'AVENTURE DES FRÈRES MURPHY
+
+I. Deux voyageurs 189
+II. Sur un seuil 195
+III. Tentative de reconnaissance 201
+IV. English spoken here 208
+V. Fortune américaine 214
+VI. Recommandations et prédictions 221
+VII. Captain Samuel et ami Dick 229
+VIII. Retour à la rue d'Amsterdam 236
+IX. Carafe frappée 243
+X. A travers l'orage 250
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME
+
+I. Retour au pavillon du garde 255
+II. At home 261
+III. Résurrection de quelques personnages connus 268
+IV. Tentative d'enlèvement 274
+V. Deus ex machina 281
+VI. Suite du chapitre des reconnaissances 287
+VII. Où le berger introduit le loup dans la bergerie 294
+VIII. Nocturne à deux voix 302
+IX. A l'affût 310
+X. Les plans de Me Bouginier 315
+XI. Au grand hôtel 325
+XII. Les deux gaspards 334
+XIII. Accord parfait 345
+
+FIN DE LA TABLE
+
+Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--A. PICHAT.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La filleule de Lagardère; I, by Paul Mahalin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLEULE DE LAGARDÈRE; I ***
+
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+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of La filleule de Lagardère; I, by Paul Mahalin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La filleule de Lagardère; I
+ La saltimbanque
+
+Author: Paul Mahalin
+
+Release Date: August 23, 2011 [EBook #37183]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLEULE DE LAGARDÈRE; I ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+
+
+
+
+
+PAUL MAHALIN
+
+LA FILLEULE DE LAGARDÈRE
+
+I
+
+LA SALTIMBANQUE
+
+[Illustration]
+
+PARIS
+
+TRESSE & STOCK, ÉDITEURS
+
+8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS
+
+PALAIS-ROYAL
+
+1886
+
+Droits de traduction, de reproduction et d'analyse réservés.
+
+
+
+
+LA FILLEULE
+
+DE LAGARDÈRE
+
+I
+
+LA SALTIMBANQUE
+
+L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et
+de reproduction à l'étranger.
+
+Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
+librairie) en septembre 1885.
+
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+L'HOTELLERIE SANGLANTE, un volume. 3.50
+
+LE DUC ROUGE, roman d'aventures, un volume. 3.50
+
+LA REINE DES GUEUX, roman d'aventures, un volume. 3.50
+
+LE FILS DE PORTHOS, roman de cape et d'épée, 2 vol. 2e
+édition. 7 »
+
+LA BELLE LIMONADIÈRE, roman, un volume. 3.50
+
+CAPRICE DE PRINCESSE, roman, un volume. 3.50
+
+LES MONSTRES DE PARIS, roman, un volume. 3.50
+
+AU BOUT DE LA LORGNETTE, portraits de littérateurs, peintres,
+artistes lyriques et dramatiques, etc.. un fort volume. 3.50
+
+LES JOLIES ACTRICES DE PARIS, quatre forts volumes contenant
+la biographie de toutes les artistes de Paris. Chaque
+volume se vend séparément. 3.50
+
+LE CARNAVAL DE BOQUILLON, vaudeville en trois actes, en
+collaboration avec M. Raoul Joly. 1.50
+
+_SOUS PRESSE:_
+
+UN NOTAIRE AU BAGNE, un volume.
+
+TREMPE-LA-SOUPE XIV, un volume.
+
+Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--A. PICHAT.
+
+
+
+
+PAUL MAHALIN
+
+LA FILLEULE
+
+DE LAGARDÈRE
+
+I
+
+LA SALTIMBANQUE
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+
+TRESSE & STOCK, ÉDITEURS
+
+8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS
+
+PALAIS-ROYAL
+
+1885
+
+Droits de traduction et reproduction réservés.
+
+
+
+
+LA FILLEULE
+DE LAGARDÈRE
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+LE MYSTÈRE DE LA PLACE DE L'EUROPE
+
+
+Cette enseigne--pleine de promesses d'émotions et de surprises--se
+balançait au-dessus de l'article qui suit, à la première page des
+journaux «les mieux renseignés» de Paris.
+
+Un article qui, pour ravigoter davantage la curiosité du lecteur, se
+découpait--comme l'ancienne galette du Gymnase--en tranches légères dont
+chacune était précédée d'un sous-titre _à sensation_...
+
+Formule nouvelle que l'art moderne du reportage vient d'emprunter au
+_humbugh_ américain.
+
+Nous copions textuellement ce morceau d'éloquence française, qui
+servira, si bon vous semble, de lever de rideau à notre récit:
+
+
+=Sinistre découverte=
+
+«Ce matin, à la pointe du jour, les employés de la ligne de l'Ouest--à
+la gare Saint-Lazare--ont aperçu une masse humaine étendue au bas de
+l'une des piles qui soutiennent le pont de l'Europe.
+
+»Cette masse n'était autre que le cadavre d'un homme dont la tête ne
+formait plus qu'une sorte de compote: il n'y a pas d'autre terme pour
+caractériser cet horrible mélange d'os en miettes, de chairs en
+bouillie, de cervelle et de sang.
+
+»Impossible, dans cette boue rougeâtre, de rien démêler qui permît de
+reconstituer une figure.
+
+»Le malheureux avait dû avoir la tête broyée par l'un des trains de nuit
+qui sillonnent la voie.
+
+»Maintenant, cette fin épouvantable devait-elle être attribuée à un
+accident ou à un suicide?
+
+»Point: on se trouvait en face d'un crime.
+
+
+=Le crime patent=
+
+»Le chef de gare et le commissaire de surveillance avaient été
+immédiatement réveillés. Ils donnèrent l'ordre de procéder à
+l'enlèvement du cadavre. Celui-ci était couché sur le côté gauche.
+Lorsqu'on l'eut relevé, on reconnut qu'il avait été frappé dans la
+région du coeur par un instrument tranchant dont le passage était
+marqué par une fente dans les vêtements. Cet instrument, en pénétrant
+au-dessous du sein, n'avait sans doute déterminé qu'une hémorragie
+intérieure; car on ne remarquait au bord de la blessure que quelques
+gouttelettes de sang.
+
+
+=Arrivée de la justice=
+
+»Le commissaire de police du quartier de l'Europe, prévenu, était
+accouru sur-le-champ.
+
+»Il s'empressa d'aviser la Préfecture et le parquet.
+
+»MM. Lebastard de Précourt, substitut du procureur de la République, et
+Gillot, juge d'instruction, se transportaient aussitôt sur le théâtre de
+la lugubre trouvaille.
+
+»Ils y étaient bientôt rejoints par l'habile chef de la sûreté.
+
+
+=Le signalement de la victime=
+
+»Taille au-dessus de la moyenne, forte corpulence, le cou gras, les
+épaules puissantes, le torse développé, les mains et les pieds longs et
+larges, la peau hâlée comme celle des gens qui ont l'habitude de vivre
+en plein air.
+
+»Vêtu d'une chemise de toile assez fine--sans marque--et d'un complet
+d'étoffe grise à petits carreaux.
+
+»Chaussettes de fil écru, de fabrication anglaise, et bottines lacées
+sur le devant.
+
+»Plusieurs bagues d'un grand prix aux doigts.
+
+»Au plastron de la chemise, deux diamants dont la valeur contraste
+singulièrement avec la modestie du reste du costume.
+
+»A l'une des boutonnières inférieures du gilet, une chaîne de montre en
+or, d'un poids considérable.
+
+»La montre a disparu.
+
+»Absolument rien dans les poches.
+
+»Ni portefeuille, ni argent, ni papiers, ni mouchoir.
+
+
+=L'incident du chapeau=
+
+»Au moment de la découverte du cadavre, et juste au-dessus de l'endroit
+où celle-ci avait lieu, un ouvrier maçon, qui se rendait à son travail,
+ramassait, sur le trottoir de la place de l'Europe, un petit chapeau
+rond et mou,--de ces chapeaux dits _de voyage_,--de la même étoffe que
+le vêtement de l'inconnu.
+
+»Ce chapeau avait--évidemment--appartenu à ce dernier.
+
+»La coiffe en était arrachée.
+
+
+=Les premières constatations=
+
+»Le personnel de la gare a été interrogé.
+
+»Aucun employé à l'arrivée et au départ ne se rappelle avoir remarqué
+l'inconnu.
+
+»Quant au service de la voie, une circonstance toute fortuite l'a
+empêché de fournir à la justice les éclaircissements que celle-ci était
+en droit d'attendre de lui.
+
+»On sait quel orage s'est abattu, cette nuit, sur Paris entre une heure
+et demie et deux heures.
+
+»La violence de cet orage, qui n'a pas duré moins d'une heure, avait
+forcé les employés à se tenir dans les postes-abris qui leur sont
+assignés en cas de mauvais temps.
+
+»Ils n'ont donc pu rien voir.
+
+»Ils n'ont pu rien entendre.
+
+»Le bruit de la chute du corps, du haut du pont de l'Europe, a dû se
+perdre dans le fracas de la pluie qui tombait par torrents et du
+tonnerre qui ne cessait de gronder.
+
+
+=La machine du train 44=
+
+»Les roues des différentes machines, qui ont évolué dans la nuit sur la
+ligne de parcours où gisait le cadavre, ont été examinées avec soin.
+
+»A celles de la machine du train 44 adhéraient encore des fragments d'os
+ainsi qu'une touffe de cheveux d'un blond laineux,--les taches de sang,
+qui auraient dû accompagner ces fragments et cette touffe, n'ayant pu
+résister à l'action de l'averse.
+
+»Or, le train 44 arrive de Cherbourg à deux heures vingt-cinq.
+
+»On peut donc présumer que c'est à deux heures environ--c'est-à-dire au
+moment où l'orage atteignait à son paroxysme--que le personnage dont il
+s'agit, après avoir reçu le coup mortel sur le pont de l'Europe, a été
+projeté sur la voie du chemin de fer, par-dessus le parapet.
+
+
+=Les gardiens de la paix=
+
+»On nous demandera, non sans un semblant de logique:
+
+»--Que faisaient les gardiens de la paix chargés de surveiller le
+quartier, pendant que ce crime s'accomplissait sur la place de l'Europe?
+
+»Ici, certains de nos confrères ne manqueront pas de répéter que le
+corps des anciens sergents de ville pratique avec religion la
+philosophie péripatéticienne et professe une dévotion toute particulière
+pour la maxime: _Festina lente_...
+
+»Et nous savons des esprits chagrins qui profiteront de l'occasion pour
+réclamer une fois de plus la suppression de ces braves gens qu'il est si
+doux de contempler, arpentant le trottoir, causant deux par deux, trois
+par trois, de choses honorables, et présentant, comme l'a dit un
+écrivain célèbre, l'image consolante de cette suprême tranquillité qui
+est la récompense des justes aux Champs-Elysées de la Fable.
+
+»Pour notre part, nous nous bornerons à constater que les gardiens de la
+paix sont des mortels comme les autres, sujets aux fluxions de poitrine
+et aux rhumes de cerveau, et qu'il ne faudrait point blâmer outre
+mesure d'avoir cherché, en se réfugiant dans des coins, à se garer des
+formidables écluses ouvertes, cette nuit, sur leurs têtes.
+
+»Nous ajouterons que la place de l'Europe est un des endroits de Paris
+les plus dénués de surveillance.
+
+»On trouve bien des gardiens au bout de la rue de Londres.
+
+»On en trouve bien encore au bas de la rue de Rome.
+
+»Mais on n'en rencontre jamais, au grand jamais, sur la place de
+l'Europe.
+
+»Voilà comment un crime de la nature de celui qui nous occupe a pu se
+commettre à cent pas du poste de police de la rue de Vienne et du
+commissariat de police de l'impasse Tivoli.
+
+»Qui ne se rappelle, du reste, que l'effroyable boucherie de Troppmann
+eut lieu à une centaine de mètres de la caserne de gendarmerie de
+Pantin?
+
+
+=Les résultats de l'autopsie=
+
+»A midi, le funèbre colis était transporté à la Morgue.
+
+»A midi quarante-deux,--on voit que nous précisons,--le savant docteur
+Bonardel achevait de nouer son tablier pour procéder à l'autopsie.
+
+»Nous sommes heureux de pouvoir donner à nos lecteurs les conclusions de
+son rapport.
+
+»Après avoir constaté que le sujet porte à la partie gauche du thorax,
+entre la seconde et la troisième côte, à un centimètre environ du
+sternum, une plaie pénétrante, produite par une arme à lame mince et
+plate, qui est entrée dans la poitrine, y a déchiré le péricarde, ouvert
+le ventricule droit à son sommet, puis l'oreillette gauche et tranché
+l'artère pulmonaire transversalement, l'habile praticien constate:
+
+»Que cette plaie a suffi pour déterminer une mort foudroyante, comme il
+arrive par la rupture d'un anévrisme des veines caves inférieure et
+supérieure;
+
+»Qu'il résulte, en outre, de l'examen de l'estomac et du reste du corps,
+que ledit sujet venait de faire un copieux repas; qu'il devait se
+trouver sous l'empire d'une ivresse qui l'a empêché de se défendre;
+enfin, qu'il ne s'est écoulé qu'une somme de temps approximativement
+fort courte entre le moment de la chute et celui où le train 44 lui a
+écrasé la tête en passant.
+
+
+=Le champ des conjectures=
+
+»Il est constant que nous ne sommes pas ici en face d'un _fait divers_
+ordinaire.
+
+»Celui-ci, en effet, ne saurait être imputé à de vulgaires rôdeurs
+nocturnes.
+
+»Les bijoux retrouvés sur le mort en sont la preuve.
+
+»Ceux qui ont emporté la montre, s'ils étaient de simples bandits,
+n'auraient pas négligé la chaîne.
+
+»Non, l'auteur du crime de la place de l'Europe est un maître en science
+scélérate.
+
+»Il a tout ruminé, tout combiné, tout machiné avec un art mathématique,
+si l'on peut s'exprimer ainsi. Il a su se faire des auxiliaires de
+l'heure, de la nuit, de l'endroit! Il s'est fait des complices d'une
+machine inconsciente et des éléments déchaînés!
+
+»La pluie éloignait tous passants, tous témoins, comme le tonnerre
+empêchait de surprendre tout cri de détresse.
+
+»Ah! Cartouche et Mandrin étaient de bien naïfs coquins auprès de nos
+calculateurs modernes!
+
+»Comme celui-ci, par exemple, avait merveilleusement choisi le lieu où,
+pour la frapper plus sûrement, il amenait sa victime, les yeux bandés
+par l'ivresse!
+
+»Cette place de l'Europe, si peu fréquentée dans la journée, si
+solitaire le soir, si déserte la nuit! Pas une maison n'y ouvre sa
+façade. Le vide l'entoure de toutes parts. Au-dessous d'elle, la voie
+béante; la voie, avec son va-et-vient de trains montants et descendants
+dont les roues pulvérisent tout ce qu'elles rencontrent sur les rails!
+
+»Ah! notre assassin savait bien ce qu'il faisait, quand il
+précipitait--par l'une des ouvertures dont s'ouvrage le parapet de
+fonte--le pauvre diable qu'il venait de poignarder!
+
+»Les roues des trains allaient achever la besogne de l'arme homicide!
+
+»Le lendemain, on retrouverait le longs des rails des débris humains
+dispersés, méconnaissables...
+
+»Un déplorable accident, en vérité! Un ivrogne tombé du pont! Un
+voyageur tombé d'une voiture! Ces choses-là arrivent tous les jours.
+Tout était dit. On n'allait pas plus loin. L'opinion était égarée:
+l'impunité était conquise.
+
+
+=La préoccupation de l'assassin=
+
+»Celle-ci a été--avant tout--d'ensevelir à tout jamais dans des ténèbres
+impénétrables l'identité de sa victime.
+
+»C'est pour cela qu'il l'a dépouillée avec soin de tout ce qui pouvait
+contribuer à établir cette identité.
+
+»C'est ainsi que, s'il lui a laissé ses bagues aux doigts, ses diamants
+à la chemise,--des diamants qui auraient tenté des malfaiteurs de
+profession,--et sa chaîne à la boutonnière de son gilet, il a eu la
+précaution de lui enlever sa montre et de lui arracher la coiffe de son
+chapeau.
+
+»La montre pouvait porter le chiffre de son propriétaire, un numéro
+d'ordre, le nom d'un horloger.
+
+»La coiffe pouvait être historiée de l'adresse d'un chapelier.
+
+
+=La tâche de la justice=
+
+»Celle-ci a là, devant elle, un problème de haute algèbre criminelle
+dont un des termes lui manque pour travailler la solution.
+
+»En effet, pour déterminer la cause et le but du crime, pour en
+poursuivre et pour en atteindre l'auteur, il faut, dès l'abord, en
+connaître la victime.
+
+»Or, nous le répétons, la justice a affaire à un virtuose du mal. Un
+virtuose servi par les circonstances non moins que par ses propres
+combinaisons. La machine du train 44 a agi de concert avec lui. Le
+décapité ne parlera pas.
+
+»Tout Paris ira le voir à la Morgue. On multipliera les recherches. Mais
+les recherches demanderont du temps. Et, dans ces sortes de battues,
+chaque heure qui passe donne une sécurité au gibier et diminue les
+chances de la meute.
+
+»Bref, l'affaire finira par être classée. Nous avons tout lieu de le
+craindre. «Classée» est une expression de la langue administrative, qui
+fait vivre des centaines de plumitifs et remplit des milliers de
+cartons.
+
+»Classée l'affaire de la libraire de la rue Fontaine, l'affaire de la
+revendeuse de la rue Blondel, l'affaire de la fille de la rue
+Geoffroy-Marie, celle-ci assommée dans son arrière-boutique, celles-là
+poignardées, l'une sur le seuil de sa porte et l'autre dans sa chambre à
+coucher!
+
+»C'est-à-dire autant d'énigmes proposées par le crime à la police, et
+dont, malgré son oeil de lynx, cette dernière n'a pas encore su
+éclairer les ténèbres, sonder la profondeur et déchiffrer le mot.»
+
+FIN DU PROLOGUE
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+LE VOL DU PAVILLON DU GARDE
+
+
+
+
+I
+
+LA FÊTE DES LOGES
+
+
+Parmi les Parisiens de Paris et de sa banlieue,--le reste de la France
+est la banlieue de Paris comme le reste de l'Europe est la banlieue de
+la France,--qui ne connaît la fête des Loges, en septembre, près de
+Saint-Germain?
+
+La fête des Loges est la rivale de celle--non moins populaire--de
+Saint-Cloud.
+
+Si Saint-Cloud a son parc aux ombrages alignés ainsi que des courtisans
+sur le passage du maître; s'il a son bassin, ses eaux jaillissantes, son
+château éventré, calciné par la guerre, dont les murs noircis et
+branlants jettent sur l'éclat criard des gaietés du présent l'ombre
+mélancolique des souvenirs du passé et, à travers la prose de nos
+réjouissances oublieuses, la poésie de la ruine, de la tristesse et de
+l'abandon,--Saint-Germain possède sa forêt: sa forêt profonde,
+merveilleuse, enchantée, avec ses grands hêtres, ses chênes énormes, ses
+bouleaux gigantesques, son tapis de mousse broché de fleurettes, ses
+fougères sous lesquelles on pourrait danser, quoi qu'en ait dit Alphonse
+Karr, et ses sentiers perdus sous des voûtes de feuillage dont la
+verdure, un peu sombre, commence à se plaquer, en automne, de teintes
+roussâtres et rouillées.
+
+Avec l'admirable terrasse qui y conduit, elle suffirait, cette forêt, à
+attirer la foule à la fête des Loges, si celle-ci n'avait pas ses
+cuisines en plein vent.
+
+Tenez, voici les broches, chargées de victuailles, qui tournent devant
+les foyers improvisés avec des briques et du bois de grume...
+
+Voici les oies, les canards, les poulets, les dindons, les gigots, les
+filets de boeuf, les fricandeaux hérissés de lard qui se dorent, en
+virant, à la flamme claire, vivace et sifflante, tandis qu'une sueur de
+graisse transpire de leurs flancs, qui fume et tombe en gouttes blondes
+dans la lèche-frite...
+
+Voici les casseroles qui ronronnent sur la braise, les ragoûts qui
+mijotent au milieu des épices, les goujons qui cabriolent dans la poêle
+et les pommes de terre--truffes du pauvre--qui pétillent, babillent et
+frétillent dans le saindoux en ébullition...
+
+Voici les chapelets d'andouilles, les guirlandes de jambonneaux, les
+astragales et les festons de saucissons; les pyramides de pains de
+quatre livres; les tables plantées sur l'herbe; le couvert rustique
+dressé sur les nappes de toile bise et le vin qu'on va tirer à même le
+tonneau...
+
+Quel spectacle prima jamais celui de ce Cocagne champêtre?...
+
+Et comme Paris-Gamache n'a garde de négliger cette occasion de célébrer
+ses noces avec dame Nature, de festoyer à ciel ouvert, de
+s'indigestionner de choses lourdes assaisonnées par le grand air, et de
+se griser de campagne, de coudées franches et de _piqueton_!
+
+ * * * * *
+
+C'était ce que venait de faire le couple que nous voyons sortir--un
+jeune homme et une jeune femme--de l'un de ces restaurants à
+claire-voie: monsieur, mâchonnant un cure-dent; madame, se léchant les
+babines.
+
+--Mazette! ai-je bien dîné! murmurait celle-ci. Non, vrai, mieux que
+chez moi quand je traite! Mieux que chez Bignon ou chez Voisin! Mieux
+qu'au café Anglais ou à la Maison-d'Or!...
+
+Son compagnon fit la grimace.
+
+--Eh bien! répliqua-t-il, tu n'es pas difficile!... Un poulet maigre
+comme un petit sujet de l'Opéra...
+
+--Et ce lapin sauté... Avec cette sauce canaille... On mangerait un
+huissier à cette sauce-là, mon cher!...
+
+--Peuh! une gibelotte qui a miaulé des duos d'amour sur les toits... Et
+la salade, parlons-en de la salade: huile à quinquet, laitue et
+poussière panachées!... Si encore on avait servi les chenilles à part!
+Quant au vin, du Bully de devant les fagots!...
+
+La jeune femme éclata de rire:
+
+--Ne fais donc pas tant ton Lucullus!... Comme si tu avais toujours vécu
+d'omelettes aux oeufs de perroquet arrosées de liqueurs des Iles!...
+Te rappelles-tu le temps où nous étions si heureux de partager un cornet
+de _frites_--avec un verre de coco--sur le boulevard Rochechouart, avant
+d'entrer secouer nos puces à la Boule-Noire?
+
+ * * * * *
+
+Evidemment ces deux causeurs n'appartenaient pas au monde des bourgeois
+en promenade, des boutiquiers en frairie, des commis en goguette et des
+ouvriers en _riolle_, qui abondaient à la fête des Loges.
+
+Ils y étaient arrivés dans un «panier» attelé de quatre poneys
+microscopiques,--harnachés de pompons comme des mules espagnoles,--que
+la dame conduisait à grandes guides, et qu'elle avait laissés, à
+l'entrée de la pelouse, à la garde d'un groom à chapeau galonné, à
+redingote marron, à culotte de daim et à bottes à retroussis.
+
+L'équipage avait fait sensation.
+
+La dame n'avait pas moins de succès, à présent qu'elle marchait dans la
+foule, à côté de son cavalier.
+
+Une rumeur étonnée courait parmi les groupes, dont le flot s'ouvrait
+ainsi que devant une proue...
+
+Et un même nom émergeait de toutes les bouches:
+
+--Sergine Gravier!... Sergine Gravier!
+
+Chacun était curieux de voir de près la comédienne à la mode,--celle qui
+faisait tourner les têtes de toute une ribambelle de gentilshommes, de
+financiers, de diplomates et de princes régnants.
+
+Sergine Gravier était populaire.
+
+Populaire à la façon du casque de Mangin, du nez d'Hyacinthe, des
+diamants de la Duverger et des coups de g...osier de Thérésa.
+
+Au théâtre, elle avait _créé un genre_.
+
+Créer un genre dans l'opérette et la féerie,--qui constituent, à notre
+époque, le _summum_ de l'art dramatique,--c'est surpasser ses
+devanciers par des excès de bêtise tellement prodigieux que la postérité
+refusera d'y croire.
+
+Sergine n'avait pas sa pareille pour chanter--sans ombre de voix--les
+mélodies cochinchinoises dans lesquelles des compositeurs de talent,
+atteints d'aliénation mentale ou volontaire, enveloppent des vers qui
+semblent jaillis des égouts de Bicêtre ou de Charenton.
+
+Aussi, songez si tous ces promeneurs des Loges, qui ne l'avaient vue
+qu'à la scène, se montraient avides de l'examiner et de l'admirer.
+
+On admirait son museau chiffonné, doué de ce ragoût d'effronterie qui
+ravigote les hommes à l'instar d'un miroton, haut en poivre, élaboré sur
+le fourneau d'une portière.
+
+On admirait sa robe de foulard blanc à pois rouges, dont la jupe,
+collant aux hanches, dessinait--sans peur et sans reproche--ses jambes
+grêles, mais nerveuses, et dont le corsage s'ouvrait sur un plastron
+canotier à raies également rouges et blanches; le chapeau marin qui
+coiffait, ainsi qu'une casquette de gavroche, sa petite tête blonde et
+frisée, et les mignons souliers de cuir fauve à boucles d'argent, les
+bas de soie écarlate à coins brodés, qui achevaient de donner le cachet
+du théâtre à cette tenue de _waterwoman_ ou de joueuse de
+_lawn-tennis_.
+
+On admirait jusqu'à son compagnon.
+
+Ce dernier accusait environ la trentaine.
+
+Sa moustache rousse, aux crocs mousquetaires, formait un étrange
+contraste avec le noir d'ébène de ses cheveux.
+
+Grand, robuste, d'apparence soldatesque plutôt que militaire, d'une
+élégance de plus de recherche que de goût; le chapeau très brillant,
+légèrement planté sur l'oreille; une rosette de nuance indécise au
+revers de sa jaquette anglaise, hermétiquement fermée jusqu'à son petit
+col droit, triomphe de l'empois; jouant, d'une main, avec un jonc à
+pomme d'écaille et, de l'autre, se donnant quelque peine pour tirer de
+ses manches étroites les poignets de sa chemise aux larges boutons d'or,
+c'eût été certainement un fort joli garçon,--en dépit du monocle
+incrusté dans son orbite gauche,--si l'impudente fixité de sa prunelle
+n'eût communiqué à sa physionomie une expression désagréable.
+
+Il le savait sans doute; car un perpétuel sourire, rivé à poste fixe,
+s'efforçait de mitiger l'insolence et l'avidité du regard.
+
+Ce personnage affectait un ton, des allures et un langage d'une rondeur
+cavalière, d'une bonhomie dégagée et d'une belle humeur à outrance.
+
+A quiconque l'eût observé minutieusement, il eût cependant inspiré un
+sentiment de défiance.
+
+ * * * * *
+
+Une tablée d'ouvriers buvait de la bière sous une tente.
+
+L'ouvrier parisien fréquente le théâtre.
+
+Sur le passage du couple, on se poussa le coude:
+
+--C'est Sergine Gravier... L'actrice de la Renaissance... Celle qui joue
+dans _le Petit Marquis_, dans _la Petite Fiancée_ et dans
+_Viroflay-Virofla_...
+
+--Et le particulier, demanda un des buveurs, est-ce que c'est aussi un
+acteur?
+
+--Lui? répondit un autre. Pas du tout. Je le connais. C'est un ancien
+camarade.
+
+--Un camarade?... A toi?... Ce chevalier d'la gomme?...
+
+--Nous avons été à l'école ensemble... Lorsque sa mère tirait
+l'cordon... Rue de la Goutte-d'Or, à la Chapelle...
+
+--Mon vieux Moufflet, repartit un troisième, t'as un hanneton dans la
+rétine. Moi aussi, je le remets, l'oiseau. C'est un individu dénommé
+Marignan...
+
+--Marignan? opina un monteur en bronze qui avait de l'érudition, c'est
+pas un nom d'homme, ça: c'est un nom de bataille.
+
+--C'est possible; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai travaillé
+pour lui... Nous avons posé du papier dans son appartement... Un
+_gourbi_ qui ressemble à celui d'une cocotte...
+
+--Moi, insista Moufflet, je soutiens que c'est Clergeau: Isidore
+Clergeau... Le fils à la mère Clergeau... La veuve d'un tailleur à
+façon...
+
+--Est-il entêté, c't animal-là!... Quand j'te récidive que c'est moi que
+l'patron a envoyé lui porter sa note... A preuve qu'il m'a allongé deux
+_roues de derrière_ de pourboire...
+
+--Je ne vas pas à l'encontre; cependant...
+
+Le monteur en bronze intervint:
+
+--La paix, mes enfants! Pas de crucherie. Moufflet pourrait avoir
+raison; mais Soriot n'a peut-être pas tort. L'empereur s'est appelé
+Bonaparte, avant de s'appeler Napoléon...
+
+On déclara à la ronde:
+
+--Un _chouette_ mâle!... Et _rupin_!... Ça doit changer de chemise
+plusieurs fois par semaine...
+
+--Et son chapeau reluit si tellement, qu'il n'y a vraiment pas moyen de
+le fixer sans lunettes bleues.
+
+--Sûrement qu'il a un métier où l'on _étouffe de la braise_...
+
+Soriot haussa les épaules:
+
+--Un métier?... Avez-vous fini?... Il est assez bel homme pour s'en
+passer!
+
+Il y eut un silence. La coterie réfléchissait. Quand elle eut compris,
+ce fut une explosion:
+
+--Ah! _mince_! N'en faut pas! A Chaillot!
+
+--Fripouille et Cie!
+
+--Eh bien, j'en retiens des petits, du coco, pour les exposer sous un
+globe à seule fin de n'en pas perpétuer l'espèce!
+
+Soriot était un colleur de papier avancé et sceptique.
+
+Il regarda ses interlocuteurs avec une ironique commisération.
+
+Puis il laissa tomber ces mots:
+
+--Mes petits, vous n'êtes pas dans le mouvement. Votre indignation
+humilie le genre humain. Plongez-la dans l'ombre des nuits et faites
+servir un autre moss. Celui-ci ne vaut rien. Il est toujours vide.
+
+
+
+
+II
+
+LA FRATERNITÉ DU CIGARE
+
+
+Pendant ce temps, celui qui était l'objet de cette conversation
+continuait paisiblement sa promenade à travers la fête, en compagnie de
+Sergine Gravier.
+
+A un moment, il tira de sa poche un élégant porte-cigares,--ivoire et
+argent niellé,--dans lequel il choisit avec soin un _breva de calidad_.
+
+Ensuite, s'adressant à l'actrice:
+
+--Vous permettez, n'est-ce pas, chère? Ordonnance de mon médecin.
+Habitude hygiénique. En outre, souverain pour la digestion du balthasar
+agreste, substantiel--et déplorable--que nous venons de nous offrir dans
+cette gargote rurale.
+
+Il se fouilla de nouveau; puis, avec un mouvement de désappointement:
+
+--Allons, bon! ces choses-là n'arrivent qu'à moi...
+
+--Quoi donc? s'informa sa compagne.
+
+--Ma boîte de bougies algériennes que j'ai oubliée ou perdue...
+
+--Eh bien, vous en serez quitte pour demander du feu au premier fumeur
+que vous rencontrerez...
+
+--C'est ce que je vais faire, en effet... Et parbleu! je suis servi à
+souhait... Ce quidam avec cette pipe...
+
+Deux adolescents en blouse blanche, coiffés de casquettes de soie noire
+haut pontées, venaient en sens inverse de nos promeneurs et
+s'apprêtaient à les croiser.
+
+Chacun d'eux avait au bec une _bouffarde_ d'un calibre respectable.
+
+Chacun d'eux, en outre, était flanqué de l'une de ces demoiselles
+auxquelles S. E. le préfet de police a octroyé l'autorisation d'embellir
+le destin des mortels généreux.
+
+Le cavalier de Sergine reprit:
+
+--Ces jeunes messieurs ne me semblent pas appartenir au monde du
+faubourg Saint-Germain... Marchez toujours... Je vous rejoins aussitôt
+allumé.
+
+Il arrêta les deux fumeurs:
+
+--Citoyens, sans vous commander...
+
+L'un des «citoyens» se détacha de son camarade et des donzelles, et
+tendant sa pipe au réquérant:
+
+--Avec plaisir, bourgeois.
+
+Ils étaient face contre face.
+
+Le «bourgeois» questionna rapidement à voix basse:
+
+--Quelles nouvelles?
+
+--Les acquéreurs des coupes ont réglé ce matin.
+
+--A quel chiffre s'élève la somme?
+
+--A vingt mille _balles_.
+
+--Bravo!... L'argent n'est pas sorti des mains du garde général?
+
+--Non: j'ai fait bavarder les _larbins_ du château: le marquis et son
+intendant ne reviendront qu'après-demain.
+
+--Alors, c'est demain qu'il faudra agir. Rendez-vous à minuit, devant la
+dernière maison de Carrières, sur la route de la forêt. Je commanderai
+l'expédition.
+
+Il fit mine d'abandonner son interlocuteur; mais celui-ci, le retenant:
+
+--Pardon, m'sieu Marignan, c'est qu'il y a autre chose...
+
+--Qu'est-ce encore? Parle vite. Je suis pressé.
+
+--Il y a que le magot est dans un secrétaire du rez-de-chaussée du
+pavillon... Le Rouquin qui a _filé_ notre homme jusqu'à chez lui, l'a
+vu, par une fenêtre ouverte, y enfermer les sacs à double tour...
+
+--A merveille: on ira droit à ce nid charmant, et l'on ne s'amusera pas
+à détériorer le reste du mobilier...
+
+L'autre se gratta l'oreille:
+
+--Nonobstant, ça ne marchera pas sur des roulettes...
+
+--Comment?...
+
+--Il y a le locataire du pavillon, le dépositaire du magot, le garde
+général enfin...
+
+--Après?...
+
+--Un lapin solide... Méfiance!... On dirait d'un ancien troupier... Qui
+n'a pas l'_onglée aux quinquets_ (froid aux yeux), je vous en signe mon
+billet...
+
+A quelques pas de là, Sergine Gravier mordillait avec impatience le
+manche de corail de son ombrelle.
+
+--Quand vous aurez fini, _my dear?_ fit-elle en élevant la voix.
+
+--Je suis à vous à l'instant, répondit Marignan.
+
+Ensuite, revenant à son interlocuteur:
+
+--De sorte, mon compère?...
+
+--De sorte, déclara ce dernier résolument, que, si nous ne sommes que
+nous trois,--le Rouquin, vous et moi,--pour tenter l'aventure, nous
+pouvons nous fouiller: ce ne sera pas le poids des _monacos_ de M. le
+marquis qui défoncera jamais nos poches.
+
+Marignan haussa les épaules:
+
+--Mon cher Bijou-des-Dames, dit-il, vous êtes un niais...
+
+--Hein?...
+
+--Pensez-vous qu'une affaire puisse ne pas réussir quand je mets la main
+à la pâte?...
+
+--Mais...
+
+--Assez! Je ne tolère aucune observation de la part d'un subalterne.
+Cependant, comme je suis bon prince, je consens à vous rassurer...
+
+--Ah!
+
+--On ne se servira que pour faire le guet de vous et de votre
+camarade...
+
+--Bah!...
+
+--C'est moi qui me charge du reste, aidé de quelques auxiliaires qui ont
+ce que vous n'avez pas: de l'énergie et du biceps.
+
+Un assez laid coquin, somme toute, que ce Bijou-des-Dames, en dépit de
+ce sobriquet galant, imagé et caractéristique, mais désobligeant pour le
+goût de celles qui l'avaient motivé.
+
+Un air d'énervement, de _flemme_, répandu sur des traits exténués, pâlis
+et vieillots. Les tibias en fuseaux, les bras minces comme des
+allumettes, la poitrine rentrée, les épaules tombantes, le nez camard,
+le menton glabre, l'oeil éteint, il semblait n'avoir pas vingt-quatre
+heures devant lui. Un «petit crevé» de barrière.
+
+Il baissa la tête sous les paroles de son interlocuteur.
+
+Ensuite, hasardant une dernière objection:
+
+--Les sacs seront lourds à déménager...
+
+--On aura une voiture.
+
+--Les portes et les volets de la maison sont épais et ferrés à soutenir
+un siège...
+
+--On nous les ouvrira...
+
+--Est-ce possible!
+
+--Nous avons des intelligences dans la place.
+
+ * * * * *
+
+Marignan avait rejoint l'actrice.
+
+Celle-ci le querellait à bouche que veux-tu:
+
+--Eh bien, vous êtes encore gentil!... Si c'est pour me lâcher pour de
+pareils goussepins que vous m'avez amenée à la fête des Loges!... Voilà
+une heure que je m'égosille à vous appeler!
+
+--Vous avez eu tort, ma mignonne, repartit le jeune homme avec flegme.
+Moi, d'abord, je suis comme le chien de Jean de Nivelle... L'esprit de
+contradiction... A la Chambre, j'aurais été de l'opposition quand
+même... Et puis, la conversation de ce jeune voyou était des plus
+intéressantes. Une vraie gazette. Un feuilleton parlé sur les théâtres
+de la foire... Entre autres curiosités, il m'a signalé une belle
+fille...
+
+--Une belle fille?...
+
+--Qui mériterait, dit-il, d'attirer tout Paris, si elle travaillait aux
+Folies-Bergère, à l'Eldorado ou à l'Alcazar, au lieu de s'exhiber parmi
+les sociétaires de ces baraques...
+
+--Vraiment!... Une étoile, alors: comme moi!... Et dans quel genre?...
+
+--Il paraît qu'elle tire l'épée comme Saint-Georges, comme la chevalière
+d'Eon, comme mademoiselle Jean-Louis... Un Lagardère en jupon... Aussi
+l'a-t-on surnommée la filleule de ce dernier...
+
+--Un pareil enthousiasme... Sans l'avoir vue... Pour cette tricoteuse de
+lame...
+
+Marignan ne répondit pas. Il semblait occupé à lisser sa moustache avec
+la pomme d'écaille chiffrée d'or de sa canne. Mais ses yeux cherchaient
+quelque chose dans la foule.
+
+Cette foule avait fourmillé toute la journée au milieu de ces rues de
+toiles et de planches, ivre de bruit, de mouvement et de plaisir.
+Maintenant, la nuit tombait. Les groupes s'agrégeaient,
+s'épaississaient, formaient gâteau. Echoppes et spectacles
+s'illuminaient. Les clameurs se croisaient avec une violence inouïe.
+Les tambours roulaient, les grosses caisses tonnaient, les castagnettes
+claquaient, les clarinettes gloussaient, les ophicléides mugissaient,
+les porte-voix beuglaient, les gongs tintaient, les machines à vapeur
+sifflaient!...
+
+L'annonce, l'_invite_, le _pallas_, pour parler comme on parle en foire,
+sévissaient, hennissaient, glapissaient, rugissaient:
+
+--Prenez, prenez, prenez vos billets!...
+
+--On entre!... On commence!... On lève le rideau!...
+
+--La représentation du soir, dédiée aux familles!...
+
+--C'est l'instant où les animaux vont dévorer leur nourriture!...
+
+--Au manège!... On n'attend pas!... Il n'y a plus que six places; mais
+ce sont les meilleures!
+
+Au milieu de ce tumulte, Sergine se pencha vers son cavalier:
+
+--Vous ne dites plus rien... Vous êtes tout _chose_... Savez-vous de
+quoi vous avez l'air?
+
+Un nuage de vague inquiétude assombrit le front du jeune homme.
+
+Sa compagne continua:
+
+--D'un particulier qui médite un mauvais coup.
+
+--Moi?
+
+--Oui: tu rumines de me tromper.
+
+--Oh!
+
+--Avec cette maîtresse d'armes peut-être!
+
+Un moment, Marignan avait pâli.
+
+Il souriait franchement désormais.
+
+--Me commettre avec une saltimbanque! déclama-t-il avec une emphase
+indignée. Sergine, vous me blessez dans toutes mes pudeurs! Quand, la
+semaine passée, j'ai refusé de rompre le lien qui nous enchaîne, pour
+suivre à Trouville Félicité Dragon, des Bouffes, à qui le prince
+Boruskine a laissé, en partant, pour deux cent mille roubles de
+diamants!
+
+--Félicité Dragon!... Est-il possible!... Une créature si maigre et si
+rembourrée de coton, que, quand elle pousse une note avec sa voix
+pointue, il semble que c'est un clou qui sort d'un canapé!
+
+--Précisément. Elle m'a écrit. J'ai ses lettres... Je te les montrerai;
+mais à une condition: c'est que tu ne les déchireras pas... Que diable!
+ça peut servir plus tard.
+
+L'actrice, subitement radoucie, le considéra avec une sorte
+d'admiration:
+
+--Toi, reprit-elle, tu es encore plus pratique que je le croyais...
+Aussi je t'adore, va!... Je t'adore!
+
+Elle ajouta entre chien et loup:
+
+--C'est si bon de se mépriser réciproquement, lorsque les autres vous
+méprisent!... Ne te fâche pas!... Tu me comprends, hein?
+
+Marignan ne l'entendit pas ou ne fit pas semblant de l'avoir entendue.
+
+Il paraissait avoir enfin découvert ce dont il était en quête.
+
+Car il murmurait à part lui:
+
+--Je crois que voici mon affaire.
+
+
+
+
+III
+
+LE THÉATRE DES DISLOCATIONS-AMUSANTES
+
+
+Il n'y a pas, à la fête des Loges, que des cuisines et des buvettes.
+
+Il y a les _pavés_ de Dijon et les _nonnettes_ de Reims; les
+_berlingots_ d'Afrique; les dattes débitées par un Abencérage de la
+Courtille; toutes les variétés de pâtes fermes; le coco laxatif, le
+cidre pour déterger et le _sirop de Calabre_ aussi «bénin, bénin, bénin»
+que les remèdes à aiguille dont les matassins de Molière poursuivent M.
+de Pourceaugnac.
+
+Il y a les tirs aux pigeons et aux macarons, la toupie hollandaise et le
+billard chinois, la roulette hydraulique et le _Massacre des
+Innocents_:
+
+--Demandez douze balles pour un sou!
+
+Il y a des carrousels, des escarpolettes, des vélocipèdes, des pétards,
+des mirlitons, des bals, des concerts, des boutiques, des fleurs en
+papier, des trompettes en carton, de la porcelaine en faïence et de
+l'argenterie en maillechort:
+
+--La partie, messieurs! La jolie partie!
+
+--La vente, mesdames! Voyez la vente!
+
+Il y a,--enfin et surtout,--il y a la _Banque de France_.
+
+Expliquons-nous:
+
+Il ne s'agit pas ici de cette masse de pierres de taille, blindée de fer
+à l'intérieur, qui arrondit, entre la place des Victoires, le
+Palais-Royal et la rue Neuve-des-Bons-Enfants son abdomen farci de
+trésors.
+
+Non: la _banque_ de nos foires et de nos fêtes a la Cour-des-Miracles
+pour bouge paternel. Sur son fumier, à défaut de perles, les grègues
+lézardées de Villon ont laissé fuir des étoiles. Callot a fixé son image
+sur des cuivres vaillants; Scarron s'est fait son historiographe,--et
+l'auteur du _Misanthrope_ l'a honorée un moment de son illustre
+compagnie, alors qu'il courait en province le guilledou de la jeunesse.
+
+Cette _banque_--qui a l'immortel Bilboquet pour régent et pour
+gouverneur--se compose des successeurs des Bouthors, des Laroche, des
+Cocherie et des frères Grégoire: écuyers, physiciens, prestidigitateurs,
+équilibristes, funambules, montreurs d'animaux savants, propriétaires de
+ménageries et de «salons de cire» se recommandant, non plus de l'honnête
+Curtius, mais du grand puffiste Barnum.
+
+Elle comprend pareillement les somnambules extra-lucides, les hercules
+du Nord, les jongleurs indiens, les avaleurs de sabres, les veaux à deux
+têtes, les albinos, les crocodiles, les monarques sauvages détrônés et
+chargés de chaînes par des marins indélicats, la _Tentation de saint
+Antoine_, la «suspension éthéréenne», le géant belge, l'homme-chien, la
+femme incombustible, le pédicure du gouvernement, la charmeuse de
+serpents, la naine qui touche du piano et la jeune personne, abondamment
+nourrie, dont le mollet mesure quatre-vingts centimètres:
+
+--Dix-sept ans! Deux cents kilogrammes! Des attraits supérieurs à son
+poids!
+
+ * * * * *
+
+Marignan n'avait fait arrêter sa compagne devant aucun de ces «gros
+bonnets» de la _banque_, qui, habillés de noir et cravatés de blanc,
+ainsi que des notaires, donnant la main à une danseuse aussi court vêtue
+qu'à l'Opéra et entourés d'une armée de figurants à manteaux de pourpre
+et à casques d'or, s'avançaient sur «le perron» de leur loge,
+resplendissante de gaz, pour saluer le public:
+
+--Mesdames et messieurs...
+
+Car ils disent _mesdames_ avant _messieurs_, de même qu'à la
+Comédie-Française ou à l'Odéon!
+
+Non: le jeune homme avait conduit la jeune femme à travers les
+installations sommaires reléguées en seconde ligne: Caraïbes qui
+croquent des cailloux, phoques qui prononcent _papa_, _maman_, caniches
+qui trichent aux dominos et cabanes, percées de trous ronds, où l'on
+voyage pour deux sous dans les cinq parties du monde.
+
+Il y avait là, construite de planches mal jointes et de toiles
+rapiécées, une baraque d'un aspect misérable qui ne prévenait point en
+sa faveur.
+
+Pourtant un tableau remarquable lui servait d'enseigne,--un tableau
+flambant neuf, qui se divisait en deux parties coloriées avec une égale
+véhémence:
+
+La première représentait une virago, en costume polonais, maintenant sur
+son épaule, comme un fusil, une pièce d'artillerie, plus monstrueuse
+qu'un krupp, qui vomissait un flot de mitraille au milieu d'une gerbe de
+flamme et d'un panache de fumée;
+
+Dans la seconde, une fillette de taille minuscule, avec une robe courte,
+un pantalon à l'enfant et de longs cheveux tombant en nattes sur le dos,
+plantait bravement un fleuret dans le nombril d'un tambour-major trois
+fois plus grand qu'elle,--et ce, devant un aréopage de militaires de
+toutes armes, au-dessus desquels se déroulait une banderole avec cette
+légende:
+
+ THÉATRE DES DISLOCATIONS-AMUSANTES
+
+ SOUS LA DIRECTION DES FRÈRES SNAIL
+
+ ACROPEDESTRIANS DE LA COUR DE LONDRES
+
+ AUJOURD'HUI ET JOURS SUIVANTS
+
+ LES DÉBUTS DE M^{LLE} FINE-LAME
+
+ DITE
+
+ LA FILLEULE DE LAGARDÈRE
+
+ PROFESSEUR DE POINTE, CONTRE-POINTE
+ BOXE ANGLAISE, ADRESSE FRANÇAISE, CANNE, CHAUSSON, BRIQUET
+ ET AUTRES ARTS D'AGRÉMENT ET DIVERTISSEMENTS DE SOCIÉTÉ
+ BREVETÉ DE S. T. G. M. LA REINE VICTORIA,
+ DE S. A. R. LE PRINCE DE GALLES ET DE PLUSIEURS MAITRES
+ ET PRÉVOTS DE LA GARNISON DE PARIS.
+
+Sur la galerie extérieure de cet établissement, une demi-douzaine de
+lampions fumeux éclairaient:
+
+Trois hommes,--_en collant_ de coton couleur chair et en caleçon de
+velours usé,--soufflant, le premier dans une trompe de chasse, le second
+dans un cornet à bouquin et le troisième dans un trombone;
+
+Un paillasse qui battait du tambour;
+
+Une grosse femme qui frappait à tour de bras sur une plaque de tôle
+agencée pour remplir l'office de tam-tam;
+
+Et une jeune fille qui avait l'air de rêver.
+
+Le paillasse était franchement laid.
+
+Il avait des rides sous son fard et des cheveux gris sous sa perruque.
+
+C'était un ancien second prix de tragédie au Conservatoire. Sa fidélité
+au culte de l'alexandrin classique l'avait perdu. S'il se fût seulement
+décidé, avec sa figure macaronique, à jouer les queues-rouges de la
+farce, il eût certainement partagé les triomphes des Alcide Tousez et
+des Grassot...
+
+Maintenant, sous le costume traditionnel de Jocrisse,--la veste
+écarlate, la culotte jaune serin, les bas chinés, la tignasse d'étoupes
+à la queue en trompette et le tricorne surmonté de papillons de papier
+se balançant au bout de deux fils de laiton,--il avait charge
+d'entretenir la gaieté française par des coqs-à-l'âne d'un crétinisme
+désespérant.
+
+On le rétribuait, en outre, d'une façon insuffisante, pour recevoir des
+coups de pied toujours adressés au même endroit.
+
+La grosse femme avait un dolman de hussard, une jupe de tarlatane
+enguirlandée de roses, des bottes à l'écuyère et un schapska de lancier
+de l'ex-garde.
+
+Par intervalles, elle abandonnait sa plaque de tôle pour emboucher un
+porte-voix et jeter le cri sacramentel:
+
+--Le monde!... Le monde!... Suivez le monde!
+
+Mais le monde se faisait prier.
+
+Le monde va aux établissements qui payent de mine.
+
+Devant le théâtre des _Dislocations-Amusantes_, il n'y avait guère
+qu'une douzaine de paysans des environs, une demi-douzaine de pioupious
+du camp voisin et deux cavaliers du régiment de chasseurs en garnison à
+Saint-Germain.
+
+Il y avait aussi Sergine Gravier et son compagnon.
+
+Toutefois, ce n'était pas sans peine que l'actrice avait consenti à
+faire halte devant ce _bouiboui_ délabré.
+
+--Comment! s'était-elle écriée, c'est là-dedans que nous allons
+entrer?... Eh bien! mon bon, c'est à mon tour de dire que vous n'êtes
+pas difficile... Ou il faut que vous en teniez plus que de raison pour
+cette filleule de Lagardère...
+
+--Pour sa personne, pas le moins du monde, répondit Marignan avec
+sérénité. Pour ses talents, c'est différent. Je suis un friand de la
+lame. Depuis des années, je pratique toutes les salles d'armes de
+Paris, et je ne serais pas fâché de m'assurer comment se comporte,
+l'épée à la main, un des représentants de ce sexe dont j'ai en vous l'un
+des plus séduisants échantillons...
+
+--Mais pourtant...
+
+Le regard et le ton du jeune homme devinrent froids et impérieux:
+
+--Ma chère Sergine, prononça-t-il nettement, voilà une conjonction et un
+adverbe, ce _mais_ et ce _pourtant_, qui font terriblement grimacer la
+bouche d'une jolie femme...
+
+Je vous engage à vous y reprendre à deux fois avant de les introduire
+dans la conversation...
+
+Il me plaît d'assister à la représentation que vont donner ces braves
+gens, et j'y assisterai avec vous ou sans vous. Nous ne sommes pas liés,
+que je sache, par l'écharpe de M. le maire. Partant, chacun pour
+soi,--et le diable pour tous!...
+
+Ne me contraignez pas à vous remémorer que Trouville--séjour
+enchanteur--n'est pas à beaucoup plus d'un louis de Paris, et que, toute
+capitonnée que la prétendent des langues évidemment trempées dans le suc
+du mancenilier, Félicité Dragon ne me semble point démériter des
+attentions d'un galant homme.
+
+
+
+
+IV
+
+SUIVEZ LE MONDE!
+
+
+La fillette qui formait l'objet de ce débat se tenait, entre le
+paillasse et la princesse polonaise, sur la galerie du théâtre des
+_Dislocations_.
+
+La _Filleule de Lagardère_ avait dix-sept ou dix-huit ans.
+
+Ses traits, sculptés avec vigueur,--et pourtant délicats et
+doux,--parlaient de vaillance hautaine par les courbes de leur contour
+aquilin.
+
+Son front, coiffé d'une merveilleuse chevelure châtain foncé, eût porté
+sans faiblir une couronne royale.
+
+Il y avait des rayons soudains et profonds dans ses grands yeux d'un
+bleu obscur, qu'ombrageait l'arc délié de ses sourcils, plus noirs que
+le jais.
+
+Lacée dans son gilet d'armes de peau de chamois, qui lui faisait comme
+une cuirasse, sa taille robuste et découplée rappelait celle que les
+Circassiennes obtiennent en s'emprisonnant, dès un âge tendre, dans une
+ceinture que le développement de leur corps seul doit briser.
+
+Et, sous le maillot poudré de paillettes, ses jambes réunissaient le
+triple caractère de force, d'élégance et de souplesse des formes de
+l'éphèbe, pantalonné de rouge, qui casse sur son genou la baguette
+symbolique, dans le tableau de Raphaël, le _Mariage de la Vierge_.
+
+Etrangère à ce qui l'entourait, elle laissait glisser un regard
+indifférent et vague sur les curiosités qui convergeaient vers elle.
+
+L'une de ses mains jouait machinalement avec une rose sauvage qu'elle
+avait cueillie, le matin, dans la forêt; l'autre s'apprêtait à tirer le
+cordon qui devait mettre en branle la cloche destinée à fournir sa note
+dans le charivari à piper les badauds: des mains qu'eût signées Pradier,
+le dernier des Grecs.
+
+Pour le moment, le charivari se taisait.
+
+Le paillasse _tournait le compliment_.
+
+_Tourner le compliment_, c'est prononcer le discours préliminaire qui
+invite les populations à se précipiter dans la baraque.
+
+L'ancien second prix du Conservatoire avait commencé par annoncer les
+exercices de la _Femme-Canon_.
+
+Il achevait de _bonimenter_ ainsi les mérites de la _Filleule de
+Lagardère_:
+
+--Honneur au sexe! Respect aux maîtres! La jeune personne ci-incluse a
+été diplômée _prévôte_ par la plupart des têtes couronnées de l'Europe.
+On n'a jamais rien vu d'analogue sur la terre depuis la fameuse _botte
+de Nevers_ jouée plus de trois cents fois de suite par m'sieu Mélingue à
+la Porte-Saint-Martin! Jamais! Jamais!! Jamais!!!
+
+C'est la dernière, l'unique, l'irrévocable représentation de la
+soirée!...
+
+S'il y avait, dans l'estimable société, des amateurs pour faire assaut,
+qu'ils se présentent sans affront!...
+
+A la latte, à l'espadon, au bancal, au bâton, mademoiselle
+Fine-Lame--que voici--se charge de les démolir en moins de temps qu'il
+n'en faudrait pour souffler une chandelle des six!...
+
+Par la réciproque, à celui qui serait assez _mariolle_ pour la toucher,
+on offrirait cinquante mille francs--au choix--ou un lapin...
+
+_Un lapin!_... UN LAPIN!... UN LAPIN!
+
+ * * * * *
+
+Tout héroïsme obtient sa récompense.
+
+Quand l'orateur s'arrêta, épuisé,--car il débita encore nombre d'autres
+choses pleines d'éloquence,--Sergine Gravier et Marignan montaient
+l'escalier qui conduisait au «bureau» du théâtre.
+
+Les deux cavaliers du régiment de chasseurs les suivirent avec
+résolution.
+
+Les cinq ou six soldats de la ligne se consultèrent incontinent. Partout
+où va la cavalerie, l'infanterie doit aller sans peur. Ils emboîtèrent
+le pas aux chasseurs.
+
+La musique éclata. Les trois hercules enflaient leurs joues, comme des
+Tritons, dans leurs instruments de cuivre. Le paillasse tapait sur sa
+caisse des roulements frénétiques. La Polonaise poussait des rauquements
+de tigresse dans son porte-voix:
+
+--Le monde!... Le monde!... Suivez le monde!
+
+Et, de tous les côtés, les moutons de Panurge accouraient.
+
+En moins de cinq minutes, la baraque fut remplie.
+
+ * * * * *
+
+La représentation marchait à souhait.
+
+Les frères Snail,--directeurs-propriétaires de l'établissement,--avaient
+donné les premiers:
+
+Tom avait porté entre ses dents une grappe de poids de fort calibre,
+jonglé avec des obus et fait tenir une roue de fardier en équilibre sur
+son menton; Bob s'était «désossé» au point d'entrer dans un baril qui
+n'était guère plus gros que celui d'une cantinière; Jack, enfin, n'était
+pas tombé une seule fois du trapèze sur lequel il «voltigeait»
+lourdement.
+
+Mademoiselle Fine-Lame occupait le milieu du spectacle, qui se terminait
+par les exercices de la _Femme-Canon_.
+
+La jeune fille s'avança donc sur le bord de «la scène», dont le
+parcimonieux éclairage la frappa d'aplomb.
+
+Elle avait piqué dans ses cheveux la rose avec laquelle elle badinait un
+instant auparavant.
+
+Son visage disparaissait sous le treillage de son masque de salle. Sa
+main droite se perdait dans un gant d'armes à parement de cuir. A la
+lueur des rares quinquets qui servaient de rampe et de lustre au théâtre
+des _Dislocations-Amusantes_, son corps se détachait en sveltesse et en
+vigueur comme une statue de la Force et de la Jeunesse.
+
+Le paillasse la suivait, chargé d'une brassée de fleurets.
+
+Il tira sa révérence au public et déclama d'un ton goguenard:
+
+--A toi, à moi la paille de fer! Voilà les outils. Qui en veut? Qui
+brûle de pousser sa pointe avec ce phénomène vivant? Allons, messieurs
+les militaires, ne parlez pas tous à la fois!
+
+ * * * * *
+
+Nous avons indiqué que, parmi «messieurs les militaires», il y avait
+deux cavaliers de l'un des régiments de chasseurs en garnison à
+Saint-Germain.
+
+Entrés des premiers, derrière Sergine et Marignan, ils se
+trouvaient--naturellement--au premier rang à côté de l'actrice et de son
+compagnon.
+
+C'étaient deux simples soldats: l'un, déjà vieux; l'autre, encore tout
+blanc-bec.
+
+Celui-ci faisait évidemment son apprentissage du métier.
+
+Celui-là avait sur sa manche les trois chevrons qui constituent une
+quinzaine d'années de service.
+
+Le conscrit appartenait, sans aucun doute, à la classe de ces fils de
+famille qui ont fourni à feu Bayard le sujet d'une si amusante comédie.
+
+On le reconnaissait à la délicatesse de ses extrémités et à l'élégance
+de sa tenue, dans certaines parties de laquelle la _fantaisie_, en dépit
+du règlement, se substituait à l'_ordonnance_: à la coupe de son dolman
+et de son pantalon, à la finesse de ses gants et de ses bottes, au col
+de chemise qui émergeait de sa cravate d'uniforme, ainsi qu'au mouchoir
+de batiste dont le coin sortait de sa poche, brodé d'un chiffre et
+d'armoiries.
+
+Ce n'était pourtant pas un de ces _gommeux_ de l'armée qui apportent
+sous les drapeaux, dans leur année de volontariat, l'air ennuyé,
+outrecuidant, abêti ou poseur qu'ils ont traîné dans tous les cabarets
+du boulevard.
+
+Il y avait en lui quelque chose de très décidé, de très mâle et de très
+ferme.
+
+Sous ses cheveux, taillés en brosse, qui dessinaient leurs pointes sur
+son front, ses traits réguliers reflétaient le courage et la loyauté.
+
+Sous les poils blonds de sa moustache follette, son sourire respirait
+une franchise sans bornes et une gaieté sans nuages,--la franchise et la
+gaieté que dégageait pareillement la prunelle gris clair de ses yeux,
+absorbés, pour l'instant, dans la contemplation de la _Filleule de
+Lagardère_.
+
+Son camarade confinait à l'âge de la retraite.
+
+Sec, solide, basané,--un petit oeil éveillé papillotant à l'ombre d'un
+sourcil farouche,--le nez, couleur de guigne, trahissant éloquemment les
+coups de soleil de l'Afrique et du trois-six, et, sous ce nez, deux
+touffes de crins, hérissés, enveloppant la bouche et rejoignant une
+barbiche qui commençait à s'argenter, il rappelait les troupiers de
+Charlet et de Raffet; et la balafre, dont se zébrait une de ses joues,
+attestait que ce n'était point derrière le poêle de la cantine qu'il
+avait gagné les médailles qui lui décoraient la poitrine.
+
+Quand le paillasse eut fini de débiter son _pallas_, le jeune homme
+poussa du coude le grognard:
+
+--Népomuc? dit-il à voix basse.
+
+--Présent. _Qu'ès aco_, mon fils?
+
+--Veux-tu me rendre un service et me causer un plaisir?
+
+--Un service? Un plaisir? Dix, vingt, trente, de services, et autant de
+plaisirs! Toutes fois et quantes si c'est que j'en ai l'omnipotence
+invétérée, impromptue et incombustible.
+
+A l'escadron, Népomucène Briquet (Népomuc par abréviation) passait pour
+manier la parole avec une facilité à nulle autre seconde.
+
+Il est certain que sa façon d'amalgamer dans les phrases toutes les
+expressions qui lui venaient à l'esprit n'était point le privilège du
+commun des mortels.
+
+Son compagnon se pencha et lui murmura quelques mots à l'oreille.
+
+Le vieux soudard fit un soubresaut.
+
+--M'aligner avec cette amazone! s'écria-t-il joyeusement. Nom d'un
+coeur! j'y pensais, subrepticement parlant!...
+
+--En vérité?
+
+--A preuve que je me roucoulais, dans mes fortifications intérieures:
+«Est-ce qu'ici, tant que nous sommes, il ne se trouvera pas un quidam
+pour lui river son clou, à cette péronnelle, et pour l'empêcher de
+mécaniser le sexe noble, en lui administrant une brûlée instantanée,
+subsidiaire et péremptoire?» Mais, du moment, fanfan, que c'est aussi
+ton idée...
+
+Il se leva, et interpellant le paillasse:
+
+--Holà! hé, mal peigné! un masque, un gant et un fleuret! On va se
+dérouiller les charnières. Et ta particulière n'a qu'à bien se tenir...
+
+Puis, débouclant son sabre, le déposant sur le banc et s'adressant à son
+jeune camarade:
+
+--L'épée est à ceux qui ont du poil sous le piton. Les dames ont reçu le
+don de l'amour et du ménage. Nous allons ôter à celle-ci l'envie de
+tricoter--de l'aiguille--autre chose que des chaussettes.
+
+
+
+
+V
+
+ASSAUT DE POINTE
+
+
+Le conscrit lui posa la main sur le bras:
+
+--Mon bon Népomuc, reprit-il, ce n'est pas cela que je désire...
+
+--Comment?...
+
+--C'est, justement, tout le contraire.
+
+Le troupier le considéra avec stupéfaction:
+
+--Mon petit Roger, explique-toi... Je ne saisis pas... Tu
+m'interloques...
+
+Le «petit Roger» prononça de nouveau quelques paroles sur le même ton
+étouffé et mystérieux.
+
+Briquet fit un brusque mouvement:
+
+--Ah çà! se récria-t-il, est-ce que tu bats la breloque?
+
+--Rien n'est plus sérieux, au contraire.
+
+--Me laisser boutonner!... Moi!... Par cette sauteuse!
+
+Le jeune homme répliqua avec un accent d'enfant gâté:
+
+--Je le veux.
+
+Le grognard haussa les épaules:
+
+--Le roi dit: _Nous voulons_, fiston! A-t-on jamais vu, sarpédiable!
+Comme ils vous parlent aux anciens, ces moutards auxquels on tordrait le
+bout du nez, qu'il en sortirait encore des gouttes du lait de leur
+nourrice!...
+
+--Eh bien! je t'en supplie, mon vieux!...
+
+--Allons donc!... Tu plaisantes!... C'est impossible!...
+
+L'adolescent insista:
+
+--Si tu me refuses...
+
+--Après?...
+
+--Nous cesserons d'être amis...
+
+--Hein?...
+
+--Je demande à changer de peloton,--d'escadron,--de régiment...
+
+--Oh!...
+
+--Et, quand j'aurai quitté le service, il n'y aura plus rien de commun
+entre nous...
+
+--Mille tonnerres!...
+
+Ce colloque avait eu lieu très rapidement et à la sourdine.
+
+Nonobstant, le public commençait à s'impatienter.
+
+Les uns criaient:
+
+--Il ira!
+
+--Il n'ira pas! répondaient les autres.
+
+Bijou-des-Dames et «sa société» faisaient partie des spectateurs.
+
+Le voyou se tourna vers le Rouquin et vers les deux demoiselles,
+dépourvues de préjugés, qui leur tenaient compagnie:
+
+--Je parie une tournée, dit-il, que ce _cocardier_ à trois _brisques_
+n'est qu'un compère payé par l'administration.
+
+Sergine Gravier lorgnait le jeune soldat avec indulgence:
+
+--Il est vraiment des plus corrects, cet apprenti maréchal de France,
+s'avouait-elle _mezza voce_.
+
+Marignan, de son côté, ne quittait pas des yeux la _Filleule de
+Lagardère_, qui, le fleuret au poing, battait de son pied mignon des
+appels sur le plancher de la scène,--et il pensait, non sans un certain
+frémissement:
+
+--Cette fille est belle!... Bien belle!...
+
+Le paillasse éleva la voix:
+
+--Militaire, est-ce oui ou non? Décidez-vous. On vous attend.
+
+--C'est bon, vilain merle: on y va.
+
+Et, tendant la main à son camarade, Népomucène Briquet ajouta:
+
+--Rassure-toi, cadet. On la ménagera, ta princesse. On lui permettra
+même de se défendre avec avantage, gloriole, concupiscence et
+circonspection. Mais quoi! les égards dus à la catégorie où nous puisons
+nos mères, nos soeurs et nos _payses_ ne sont point incompatibles,
+définitifs et sublunaires avec une leçon allongée en douceur.
+
+ * * * * *
+
+Les deux tireurs étaient en garde: mademoiselle Fine-Lame, avec une
+nonchalance un peu hautaine; notre troupier, avec une menaçante
+correction.
+
+Ce dernier ne s'amusa pas à tâter le fer.
+
+Il attaqua vivement par une série de coups droits, alternant avec des
+feintes très simples et telles qu'on peut les risquer sur le terrain.
+
+La jeune fille para.
+
+Elle para avec aisance, rapidité et précision.
+
+Persuadé qu'il n'avait en face de lui qu'un adversaire pour rire,
+Népomucène s'était dit en souriant dans sa barbiche:
+
+--Ce sera mou, pigeon, dindon... La nature, c'est la nature... On ne
+joue pas de la flamberge comme on joue du piano.
+
+Il ne lui fallut qu'une minute pour revenir de son erreur.
+
+La _Filleule de Lagardère_ n'avait pas volé son surnom.
+
+Cette peau veloutée recouvrait des muscles d'acier.
+
+Ce poignet, énergique, vif et franc, triomphait de toutes les
+difficultés de l'art.
+
+La fillette avait saisi les principes et aussi les finesses de l'escrime
+avec un bonheur extraordinaire: c'était, dans toute la force du terme,
+une virtuose de l'épée, et, dans une salle d'armes parisienne, elle eût
+rencontré peu de maîtres susceptibles de lui rendre des points.
+
+Briquet serra son jeu:
+
+Ses attaques se précipitèrent,--foudroyantes...
+
+Mais elles se brisèrent, comme sur une cuirasse, sur les parades de son
+adversaire...
+
+Dépité, mordant sa moustache, il essaya successivement de trouver jour
+en quarte, en tierce, par des dégagés et des coupés...
+
+Il multiplia ses combinaisons...
+
+Il déplaça la ligne d'assaut...
+
+Toujours il se heurta au fer inflexible...
+
+La jeune fille ne bougeait pas: son poignet seul voltait, rejetant
+l'épée à droite, à gauche, en dessus, en dessous, machinalement,
+naturellement, sans hésitation comme sans lassitude.
+
+Le grognard était furieux: d'autant plus furieux que l'adversaire ne
+ripostait point.
+
+En outre, il s'essoufflait,--et il le sentait.
+
+Cependant, pour rien au monde il n'eût sollicité un temps d'arrêt.
+
+Au contraire, usant d'un stratagème adroit et mettant sa propre fatigue
+sur le dos de sa partenaire:
+
+--Pour finir, dit-il, mon enfant; je ne veux pas vous harasser.
+
+--Pour finir, répéta Fine-Lame, laquelle ne semblait pas plus lasse, en
+vérité, que si elle s'occupait à broder un ouvrage de tapisserie.
+
+--Bien! fit Népomucène qui se fendit à fond comme s'il _tirait le mur_.
+
+Ce mot si court sonnait encore dans sa bouche, quand la jeune fille,
+venant à la riposte avec la rapidité de l'éclair, trompa le contre de
+quarte qu'on lui opposait et brisa son fleuret au beau milieu du
+plastron du vétéran.
+
+Il y eut quelque chose de comique et de touchant à la fois à déchiffrer
+les impressions diverses qui se combattirent sur la rude physionomie de
+ce dernier.
+
+L'étonnement, le dépit et l'admiration s'y peignirent en même temps avec
+une égale violence.
+
+--Vingt-cinq tringlos! gronda-t-il, touché en plein! Et pas marchandé!
+Par une demoiselle! Népomucène Briquet, dit la _Pointe-au-Corps_!
+
+Les spectateurs battaient des mains et criaient _bis_!
+
+La _Filleule de Lagardère_ avait jeté son tronçon de fleuret.
+
+Elle enleva son masque pour respirer à l'aise.
+
+Ce masque, retiré, découvrit son visage enflammé par l'exercice, mais
+triomphant et souriant,--souriant aux bravos de ce public de
+campagnards, de troupiers et de prolétaires ainsi qu'elle fût inclinée
+devant les compliments des plus illustres maîtres de l'épée.
+
+Népomucène Briquet avait, à son tour, dépouillé le harnais d'assaut. Il
+essuya d'un revers de manche son front humide de sueur. Ses traits
+étaient devenus sérieux et son attitude respectueuse:
+
+--Mademoiselle, déclara-t-il, vous êtes forte; aussi forte que moi; plus
+forte!... Impérativement, et sans vous commander, obtempérez-moi la
+faveur de vous presser les phalanges... C'est ainsi qu'on s'embrasse
+_entre hommes_.
+
+La fillette lui offrit sa main.
+
+Il la secoua cordialement.
+
+On applaudit derechef. Marignan des premiers. La figure de son voisin,
+le jeune chasseur, rayonnait. Seule, Sergine Gravier protesta en
+ricanant:
+
+--C'est attendrissant, messeigneurs. L'apothéose de la _Biche au bois_.
+Il ne manque que des flammes de Bengale.
+
+Les trois Snail avaient entonné le _God save the king_ sur leurs
+cuivres.
+
+La _Femme-Canon_ leur imposa silence du geste, et donnant une poussée au
+paillasse:
+
+--Allons, voyons, fainéant, profite de ce que le public est de bonne
+humeur pour faire la _manche_ (la quête) avec la petite.
+
+ * * * * *
+
+A cette injonction, mademoiselle Fine-Lame devint pourpre.
+
+Cet acte de mendicité était ce qui l'humiliait, ce qui la révoltait le
+plus au monde.
+
+A travailler devant le commun des spectateurs, elle n'éprouvait aucune
+honte. Elle y ressentait même un certain plaisir. C'était son métier,
+après tout. Elle l'avait appris dès l'enfance, et elle l'exerçait depuis
+qu'elle se connaissait.
+
+Mais tendre la main à des gens qui la rabrouaient brutalement, ou
+qui--chose plus fréquente, et plus pénible, et plus affreuse,--en
+échange de la menue pièce de monnaie qu'ils déposaient dans sa sébile,
+se croyaient en droit de la salir de leurs plaisanteries cyniques, de
+leurs propositions infâmes et parfois, de leurs attouchements hardis...
+
+Voilà, oh! voilà qui la blessait, qui la poignait, qui la déchirait dans
+tous ses instincts d'honnêteté, dans toute la virginité de son esprit,
+dans toute la fierté de son coeur!
+
+Cependant, quand la grosse femme avait parlé, il ne s'agissait plus que
+d'obéir.
+
+La jeune fille prit donc avec résignation l'extrémité des doigts que le
+paillasse lui offrait avec force lazzis.
+
+Tous deux, ils descendirent de la «scène» dans la «salle» et la _manche_
+commença.
+
+
+
+
+VI
+
+LE ROMAN DE LA ROSE
+
+
+Dès l'abord, le couple quêteur s'arrêta devant Marignan.
+
+La fillette lui présenta, en s'efforçant de sourire, le gobelet d'étain
+qui lui servait à recueillir les offrandes, tandis que l'ancien second
+prix du Conservatoire déclamait, à grand renfort de pantalonnades, la
+rengaine sempiternelle:
+
+--Ceci est pour avoir l'honneur d'informer la société que, cette
+demoiselle et moi, nous nous passons au cou, la semaine prochaine, le
+noeud coulant de l'hyménée. Elle n'a rien de rien et je n'ai pas le
+sou. Ainsi, du courage à la poche! Fournissez-nous le moyen de nous
+mettre en ménage et d'avoir de nombreux enfants. On reçoit les billets
+de banque, les napoléons et les pièces de cent sous. Ceux qui donneront
+le plus seront mariés dans l'année, et, s'ils le sont déjà,--mariés,--le
+bon Dieu leur fera la grâce d'hériter de leur belle-mère...
+
+Le cavalier de la comédienne jeta une pièce blanche dans le gobelet.
+
+Puis, comme la quêteuse s'inclinait pour le remercier, il effleura de
+l'index la rose qu'elle avait placée dans ses cheveux:
+
+--Ma charmante, dit-il, un louis pour cette fleur!
+
+Mademoiselle Fine-Lame se redressa vivement:
+
+--Monsieur, répondit-elle, cette fleur n'est pas à vendre.
+
+Marignan allongea gaillardement la main:
+
+--Alors, fit-il, elle est à prendre.
+
+--Pardon! rectifia une voix, vous voulez dire qu'elle est à rendre.
+
+Cette voix était celle du jeune chasseur que nous avons entendu nommer
+Roger par son camarade Briquet.
+
+En effet, dans le brusque mouvement de retraite de la fillette, la rose
+s'était détachée...
+
+Elle avait glissé jusqu'à terre...
+
+Et, se baissant avec promptitude, notre soldat,--qui, on le sait, se
+trouvait à côté du compagnon de l'actrice,--l'avait lestement ramassée
+et la tendait à sa propriétaire.
+
+Les grands yeux de celle-ci enveloppèrent le jeune homme d'un jet
+rapide.
+
+Il y avait, dans ce regard, tout un monde de sentiments que l'on eût été
+heureux d'éveiller.
+
+Roger en fut comme ébloui.
+
+Il reprit, en essayant de dissimuler son embarras sous une légèreté
+cavalière:
+
+--C'est votre bien. Personne n'a droit d'en disposer. Souffrez que je
+vous le restitue.
+
+Sa voix tremblait comme s'il se fût adressé à une noble héritière ayant
+laissé échapper de sa main gantée son bouquet dans un bal du faubourg
+Saint-Germain.
+
+Mademoiselle Fine-Lame était elle-même toute troublée.
+
+Son coeur battait violemment.
+
+Les cils recourbés de sa paupière voilaient maintenant la flamme de sa
+prunelle.
+
+Il y eut une minute de silence.
+
+Puis la _Filleule de Lagardère_ sourit,--franchement cette fois,--sans
+effort,--de plaisir,--montrant les perles qui brillaient derrière ses
+lèvres vermeilles...
+
+Et dans ce sourire elle murmura:
+
+--Ce qui tombe au fossé appartient au soldat.
+
+Puis encore, confuse de ce qu'elle venait d'oser, rouge comme une
+cerise, preste comme un oiseau, elle entraîna le paillasse sans relever
+les yeux,--et la quête continua.
+
+Pendant cette petite scène, Marignan avait pâli de colère.
+
+Lorsque la jeune fille et le pitre se furent éloignés:
+
+--Ah çà! s'exclama-t-il en marchant sur l'adolescent, ah çà! de quoi
+vous mêlez-vous, mon cher?
+
+Il y avait dans son mouvement, dans son accent, une telle provocation et
+une telle menace, que Népomucène Briquet,--qui, comme on dit, «sentait
+le coude» à son camarade,--fit un pas pour s'interposer.
+
+Mais Roger l'écarta doucement du geste et demanda avec calme:
+
+--Est-ce à moi que vous vous adressez, monsieur?
+
+Le compagnon de l'actrice s'était campé, la tête haute, le buste en
+arrière, le poing sur la hanche, dans l'attitude d'un _raffiné_ qui
+cherche une _affaire_.
+
+--Savez-vous, continua-t-il, que je ne permets à personne d'avoir l'air
+de me donner une leçon?
+
+--Vous vous êtes mépris sur mes intentions, repartit le soldat d'un ton
+ferme, mais exempt de fanfaronnade; je n'ai pas plus la prétention de
+donner des leçons que l'habitude d'en recevoir.
+
+Il ajouta en désignant Sergine qui écoutait avec un beau sang-froid:
+
+--Je vous ferai seulement observer qu'il me paraît au moins inopportun
+de poursuivre cette conversation devant madame...
+
+--Oh! oh! ricana Marignan, vous rompez les chiens, ce me semble...
+
+Une étincelle s'alluma dans les yeux de Roger...
+
+Il allait répliquer...
+
+Népomucène ne lui en laissa pas le temps...
+
+Il se planta devant le cavalier de la comédienne, et, le regardant de
+travers:
+
+--D'abord, déclara-t-il, nous ne rompons rien du tout, entendez-vous,
+être incivil,--quoique civil,--ambigu et comminatoire? Est-ce que, par
+hasard, vous vous fourreriez dans le coco qu'un militaire français
+renâcle devant l'histoire de s'expliquer d'une façon pacifique ou
+différente, au choix? C'est ça qui serait une erreur de vos sens abusés
+par les lubies d'une imagination intempestive!
+
+Il se tourna vers son camarade:
+
+--Offre ton numéro matricule à ce bourgeois, mon fils. S'il tient tant à
+te retrouver, il prendra la peine de se transvaser au quartier, où, en
+cas d'empêchement imprévu, réglementaire et métaphysique de ta part, il
+est sûr de me rencontrer tous les jours, à la cantine de la maman
+Chaufour, entre le pansage et la soupe.
+
+--Hé! l'ami, riposta Marignan, ce n'est pas à vous que je parle.
+
+--Eh bien! c'est moi qui m'attribue la jouissance de vous parler, et je
+vous dis: _primo_, que ne suis pas votre ami, n'ayant jamais monté de
+garde d'écurie, bouchonné le poulet d'Inde ni _passé la jambe à Jules_
+en votre collaboration...
+
+Ensuite, je réponds du _petiot_...
+
+C'est fluet, c'est neuf, c'est folâtre; c'est encore _bleu sous le
+ventre_ (expression dont les vieux troupiers se servent pour désigner
+les recrues) et ça n'a guère de poil sous le nez; mais c'est franc comme
+l'or, brave comme son sabre, et ça ne reculera pas plus devant un
+fier-à-bras, sur le terrain, que devant l'ennemi, sur le champ de
+bataille...
+
+C'est moi qui vous en contre-signe mon billet...
+
+Et celui-là qui me ferait l'affront de douter de ma pataraphe filerait
+un fichu coton, foi de Lorrain, né natif de
+Lunéville,--Meurthe-et-Moselle,--quinze ans de service, vingt-huit
+campagnes, et pas une heure de punition!...
+
+--Népomuc!...
+
+C'était Roger qui essayait de l'arrêter.
+
+Le grognard le rembarra brusquement;
+
+--Assez causé! Silence dans les rangs! Voici l'instant et le moment de
+réintégrer la chambrée. Nous n'avons pas la permission de minuit;
+l'adjudant n'aurait qu'à faire le contre-appel; ne nous trouvant pas
+dans nos draps, il nous collerait au _bloc_ en rentrant, et je ne me
+soucie que tout juste d'étrenner la planche de l'_ours_ (salle de
+police) pour la première fois de ma vie.
+
+Le jeune homme avait tiré une carte de son portefeuille.
+
+Il la remit à Marignan en se contentant de lui dire:
+
+--Le quartier de Luxembourg est rue de Paris, à Saint-Germain.
+
+Briquet appuya:
+
+--Ne pas confusionner avec celui de Grammont qui se superpose
+vis-en-face.
+
+Puis, prenant le bras de son camarade:
+
+--En retraite par échelons! Rendons la main et faisons sentir la botte!
+A gauche par quatre! Au trot!
+
+ * * * * *
+
+Les deux soldats quittèrent la baraque.
+
+Marignan les suivit d'un mauvais regard.
+
+--Pardieu! maugréa-t-il, vous me le payerez, mes drôles.
+
+Ensuite, ramenant curieusement les yeux sur la carte qu'il avait à la
+main, il lut;
+
+--_Roger de Saint-Pons, volontaire au 11e régiment de chasseurs._
+
+Une vive surprise se peignit sur sa figure, et il répéta en se parlant à
+lui-même:
+
+--Roger de Saint-Pons... Le fils du marquis sans doute... Sur mon âme,
+voilà qui est bizarre!
+
+Il mit la carte dans sa poche:
+
+--Ceci est bon à conserver.
+
+Puis, s'adressant à sa compagne:
+
+--Allons, ma chère, sortons d'ici et regagnons votre voiture. Aussi
+bien, je ne pense pas que vous ayez la patience d'attendre la fin du
+spectacle pour me gratifier de la scène de jalousie à laquelle j'avoue
+du reste m'être acquis des titres incontestables par ma conduite
+ridicule...
+
+Sergine accepta le bras qu'il lui offrait:
+
+--Il est certain, mon bon, dit-elle, que vous ne manquez pas de
+toupet... Faire la cour en ma présence à cette avaleuse de sabres!...
+Heureusement, elle vous a reçu comme un boeuf dans un magasin de
+porcelaines...
+
+Ensuite, changeant de ton:
+
+--Ah ça! est-ce que vous songez réellement à vous battre avec ce jeune
+homme?
+
+--Quel jeune homme?
+
+--Le militaire de tout à l'heure... Un vrai petit lion... Il vous a tenu
+tête avec une crânerie!...
+
+--Ah! vous avez trouvé?...
+
+--Je l'ai trouvé gentil,--très gentil...
+
+Marignan fit claquer sa langue contre son palais avec une expression
+ironique:
+
+--Alors il faut que cela soit, car vous êtes une femme de goût...
+
+Il ajouta en riant railleusement:
+
+--Dans ce cas-là, mes enfants, vous auriez tort de vous gêner...
+
+--Hein?...
+
+--Oui, moi je suis bon prince... L'ange de l'abnégation... L'homme de
+tous les sacrifices...
+
+L'actrice le dévisagea:
+
+--Comment! c'est toi qui me conseilles...
+
+Il l'interrompit d'un ton qui redevenait sérieux et sec:
+
+--Je ne te conseille rien, ma fille. Je te rappelle seulement que tu es
+libre. Ainsi que je prétends l'être moi-même... Et puis, je n'ai pas
+peur: une fois ce caprice satisfait,--comme les autres,--je sais que tu
+me reviendras. Il y a entre nous plus que de l'affection: il y a
+l'habitude, il y a le mépris,--mon Dieu oui! le mépris, comme tu disais,
+ce soir... Va, nous ne sommes pas des amants ordinaires, et le contrat
+qui nous lie est de ceux dont le parchemin résiste aux coups de canif...
+
+Ils étaient arrivés à l'endroit où les attendait la voiture.
+
+Marignan s'effaça pour laisser passer la jeune femme.
+
+--Est-ce que tu ne montes pas avec moi? lui demanda celle-ci étonnée.
+
+--Non: j'ai encore besoin de rester quelques minutes par ici.
+
+Sergine fronça le sourcil:
+
+--Je comprends, tu vas courir après ta baladine...
+
+--Tu ne comprends rien du tout. Les affaires sont les affaires.
+D'ailleurs, je te le répète: confiance et indépendance réciproques.
+C'est la devise des amours durables.
+
+Il regarda en l'air et poursuivit:
+
+--Je crois qu'il va pleuvoir. Rentre vite à Saint-Germain. Je t'y
+rejoindrai avant une heure.
+
+Puis, après une nouvelle pause:
+
+--Puisque tu t'intéresses à lui, je consens à ne pas corriger ce petit
+monsieur...
+
+Puis encore, à voix basse et avec un singulier sourire:
+
+--Après-demain, du reste, je me serai vengé de lui,--dans la fortune de
+M. son père.
+
+
+
+
+VII
+
+GRANDEUR ET DÉCADENCE D'UN BRELAN DE SALTIMBANQUES
+
+
+Les frères Snail avaient tenu longtemps le haut du pavé dans les foires,
+et le théâtre des _Dislocations-Amusantes_ avait été, pendant des
+années, l'un des plus courus de nos kermesses et de nos ducasses.
+
+Puis, tout à coup, nos trois Anglais étaient repartis pour leur pays.
+
+On affirmait, parmi leurs concurrents, qu'ils avaient découvert un
+_truc_ facile à exploiter à Londres.
+
+On ne se trompait point.
+
+Ce _truc_ avait nom Florette.
+
+C'était une enfant que les Snail s'étaient procurée d'une façon qui sera
+indiquée plus tard.
+
+Florette,--ou miss Flora, dès l'abord, sur l'affiche,--ne batifolait
+point sur la corde, avec ou sans balancier; elle ne se livrait à aucun
+exercice d'adresse ou de force sur le trapèze ou le tremplin; elle ne
+montait pas à cheval; elle ne faisait voltiger aucune espèce d'anneaux,
+de boules et de poignards; elle ne se démantibulait pas davantage pour
+se fourrer dans une boîte, exécuter le saut périlleux, marcher les pieds
+en l'air ou sauteler, comme une grenouille, la tête entre les jambes.
+
+L'Angleterre est blasée sur ce genre de spectacles.
+
+C'est la terre classique des gymnastes, des _contorsionnistes_, des
+_horsewomen_ et des _acropedestrians_.
+
+Elle en fournit le reste du monde. Les Snail ne l'ignoraient point. Ils
+s'étaient dit:
+
+--Il faut inventer autre chose.
+
+Autre chose de neuf, d'inédit, d'original!
+
+Quelque chose qui étonnât, qui remuât, qui révolutionnât l'_Old
+England_, avec quoi l'on battît monnaie dans les cités des
+Trois-Royaumes, et que l'on rapportât ensuite en France, entouré du
+prestige d'une réputation d'outre-mer.
+
+Et ils avaient trouvé ceci:
+
+Florette était un merveilleux enfant sous le triple rapport de
+l'intelligence, de la souplesse et de la beauté...
+
+Ils lui avaient mis un fleuret à la main.
+
+Où ces clowns avaient-ils appris cet art noble de l'escrime, qui semble
+être le privilège du _gentleman_ et du soldat?
+
+Nous ne saurions le préciser.
+
+Toujours est-il qu'ils y étaient passés maîtres comme dans tous les
+exercices qui exigent des nerfs, du calcul et de l'agilité.
+
+Dès que l'enfant put comprendre, ils lui donnèrent donc leçon, et, comme
+c'était un marmot solide, avec des articulations et des attaches d'acier
+fin, ils la développèrent d'une si prodigieuse manière qu'à dix ans,
+elle paraissait en avoir quinze, et qu'elle tenait admirablement sa
+partie avec ses professeurs et avec les meilleurs tireurs des villes
+qu'elle traversait.
+
+Ce fut alors que les Snail l'emmenèrent à Londres.
+
+En Angleterre, où la boxe entre dans l'éducation des lords, le poing est
+plus en honneur et plus en usage que l'épée.
+
+Le jeu de celle-ci est, par conséquent, une chose à peu près inconnue de
+la masse.
+
+Et puis John Bull a, de tout temps, raffolé de toutes les excentricités.
+
+Or, c'en était une véritable que cette fillette, provocante, malgré son
+jeune âge, dans ses chausses de soie tricotées, qui dessinaient
+l'harmonieuse pureté de ses formes, et dans son corsage de maroquin
+noir, qui pinçait, en craquant, les richesses naissantes de sa taille.
+
+C'était une _attraction_ étrange--pour parler la langue
+d'outre-Manche--que cette Clorinde en herbe, cette Bradamante en bris de
+coque, qui boutonnait les vieux prévôts rompus à toutes les «bottes
+secrètes,» et _flanquait_ ce qu'on appelle, en termes de salle, de
+superbes _capotes_ à des grenadiers écossais et à des _horse-guards_
+hauts de six pieds.
+
+Elle avait débuté dans un Alhambra quelconque, et bientôt il n'avait
+plus été question que d'elle dans les tavernes de la Cité, dans les
+clubs les plus élégants, au Parlement et à la cour.
+
+Et, de fait, par la pratique, devenue beaucoup plus forte que ses
+maîtres, elle avait des coups irrésistibles, de ces coups qui ne
+s'enseignent pas plus que le coup d'archet ou le démanché du violon.
+
+Jamais on n'avait admiré garde plus sûre, mouvements plus prestes,
+méthode plus correcte et plus savante, combinaisons plus ingénieuses et
+plus gracieusement, plus rapidement exécutées.
+
+Ses dégagements auraient tenu dans un anneau de mariée; ses _contre_,
+habilement resserrés, lui dérangeaient à peine le poignet de la ligne;
+ses parades _de quinte_, entre autres, et ses ripostes _du tac au tac_
+partaient comme l'éclair et arrivaient comme la foudre.
+
+Le prince de Galles voulut la voir.
+
+En ce temps-là, Lagardère,--le héros du roman de Paul Féval et du drame
+d'Anicet Bourgeois,--était particulièrement à la mode chez nos voisins.
+
+Sous ce titre: _J'y suis! ou la Devise de Nevers_, tous les théâtres de
+Londres jouaient avec succès une traduction ou «adaptation» du _Bossu_.
+
+Le prince-héritier s'inspira avec à-propos de cette «actualité» pour
+déclarer, en applaudissant la fillette:
+
+--C'est la filleule de Lagardère.
+
+ * * * * *
+
+Le surnom resta à Florette.
+
+ * * * * *
+
+Il n'en fallait pas davantage pour que la _gentry_ l'adoptât.
+
+Il est certain que, s'il lui avait plu d'ouvrir une salle, elle aurait
+eu pour élèves tous les membres de l'aristocratie et de la _fashion_.
+
+Mais elle n'était pas encore assez sérieuse pour démontrer.
+
+Ensuite, bien qu'elle ne fût précoce que de corps, les Snail ne se
+souciaient qu'à demi de la laisser approcher des papillons _flirteurs_.
+
+Partant, ils veillaient au grain, n'ayant pas envie que leur poule aux
+oeufs d'or leur fût enlevée par un amant ou un mari.
+
+ * * * * *
+
+Après Londres, on visita successivement Liverpool, Manchester,
+Edimbourg, Glascow et Dublin.
+
+Partout, la petite Française fut fêtée, acclamée, choyée et couronnée!
+
+Le Pactole ruisselait dans la caisse des trois frères.
+
+Malheureusement, ceux-ci ressemblaient à Panurge lequel, s'il n'avait
+qu'un moyen pour gagner de l'argent, en possédait trente-six pour le
+dépenser.
+
+Tom adorait le jeu sous toutes les espèces,--à la Bourse, sur le _turf_,
+dans les tripots...
+
+Bob était ivrogne comme Falstaff...
+
+Quant à Jack, l'aspect et le contact d'un jupon l'induisaient en toutes
+folies.
+
+D'où il résulte que ce qui abondait par la porte s'éparpillait par la
+fenêtre, et qu'après avoir soutiré à la curiosité de leur mère-patrie
+jusqu'à son dernier _penny_, nos Anglais étaient revenus sur le
+continent plus pauvres qu'ils en étaient partis.
+
+ * * * * *
+
+La déveine les y suivit, encore qu'ils y produisissent un nouveau
+_sujet_, de l'exhibition duquel ils se promettaient monts et merveilles:
+une _Femme-Canon_ racolée par l'un d'eux dans un _Music-Hall_ borgne de
+Leicester-Square.
+
+Cette virago, qui portait sur l'épaule, sans gêne apparente, un petit
+pierrier tout chargé auquel on mettait le feu et dont la détonation
+n'ébranlait point d'un zeste ses formidables appas; cette virago,
+disons-nous, était, tout simplement, une Parisienne dépaysée--et
+rousse--qui répondait au nom d'Héloïse Chamoiseau.
+
+Après une série d'aventures dont le détail serait trop long, elle avait
+embrassé--à Londres--la profession d'Alcide femelle, quand Jack Snail
+s'en était éperdûment épris et lui avait offert une association acceptée
+sans ambages.
+
+Nous inclinons à croire qu'elle le trompait avec Bob et avec Tom.
+
+Quoi qu'il en soit, la _Femme-Canon_ réussit peu ou prou en France.
+
+Il en fut de même de la _Filleule de Lagardère_.
+
+La foule n'a plus, chez nous, le goût ni le sentiment de ce maniement de
+l'épée, qui fut la passion et la gloire de nos pères.
+
+Il eût fallu aux Snail du temps, de la patience et de l'argent pour
+ramener, à force de réclames, l'attention sur la «spécialité» professée
+par leur élève.
+
+Il leur eût fallu beaucoup de tenue, d'intrigues et d'influences dans
+un certain monde pour produire la fillette devant des amateurs capables
+d'apprécier son talent.
+
+Or, tout cela faisait absolument défaut aux trois frères.
+
+Ils se virent donc contraints de se remettre à besogner et à courir les
+foires.
+
+Mais leur séjour de plusieurs années dans la bombance, de l'autre côté
+de la Manche, les avait rendus mous, lourds et paresseux.
+
+Leurs vices seuls avaient grandi.
+
+De grossiers, ils étaient devenus abjects, ignobles et crapuleux.
+
+Tom ne filoutait pas un sou à ses frères et associés, qu'il n'allât le
+hasarder, sur des cartes crasseuses, dans quelque bouge enfumé, plein de
+moite chaleur et bourré d'asphyxies. Bob était ivre du matin au soir,
+et, en dehors de son ménage morganatique, Jack subventionnait des
+demoiselles.
+
+Par suite, Héloïse Chamoiseau s'était improvisée directrice de cette
+troupe de six personnes, qui, en dehors des trois Anglais, de Florette
+et de la _Femme-Canon_, ne comptait guère que le pître--ou
+paillasse--engagé pour _allumer le chaland_ (attirer le monde à la
+parade) et pour égayer par ses _cascades_ les intervalles des
+exercices.
+
+Hélas! ainsi que le disait ce second prix du Conservatoire, le chaland
+ne se laissait pas plus allumer que s'il avait été soufré, enduit de
+phosphore à la pointe, fourni et timbré par la régie!...
+
+Et le théâtre des _Dislocations-Amusantes_ végétait, poursuivi par un
+discrédit croissant.
+
+
+
+
+VIII
+
+CHEZ LAPIE
+
+
+Lapie est un marchand de vin-restaurateur dont la cuisine jouit d'une
+bonne réputation aux environs de la gare de Sceaux et de la place où se
+dresse le «Lion de Belfort».
+
+La grande salle du premier étage y est flanquée--dans les coins--de
+réduits où l'on se trouve aussi à l'aise, pour causer, que dans un
+cabinet particulier ou dans un local réservé.
+
+Or, la surveille du jour où commence ce récit,--c'est-à-dire le vendredi
+qui précédait la fête des Loges,--deux convives achevaient de déjeuner
+dans l'un de ces _buen-retiros_.
+
+Le premier de ces convives n'était autre que le cavalier servant de
+Sergine Gravier, le beau Marignan en personne, lequel, du fond du fiacre
+qui l'avait amené, pour se glisser à l'intérieur de l'établissement,
+n'avait point pris moins de précautions que s'il s'agissait de quelque
+galant et mystérieux rendez-vous.
+
+Ce n'était pourtant pas une dame qui lui tenait compagnie à table.
+
+Non: c'était un quidam d'un âge mûr,--porteur d'un habit, d'un gilet et
+d'un pantalon de casimir noir, d'une chemise à jabot tuyauté et d'une
+cravate d'une entière blancheur.
+
+Cet uniforme fleurait le Palais, le bureau, l'étude, ou, si mieux vous
+aimez, la basoche, la chicane, le _contentieux_,--ce mot inventé tout
+exprès pour fournir des moyens d'existence à des milliers de Normands
+qui ne sont pas tous de Falaise, de Vire, d'Avranches ou de Domfront.
+
+Me Bouginier (Albéric pour ces demoiselles) était, en effet, un
+ancien avoué de province qui avait eu des peines de coeur en justice.
+
+Au physique, sa perruque frisée à l'enfant; ses joues pleines, rondes,
+appétissantes, qui gardaient la fraîcheur luisante et légèrement
+couperosée de l'homme de cinquante ans, conservé avec soin; son ventre
+florissant et ses lunettes d'or lui tenaient lieu des plus sérieuses
+références, éloignaient la défiance et commandaient le respect.
+
+A un moment, il se renversa sur sa chaise et, posant sa fourchette:
+
+--Vous disiez donc, fit-il, cher monsieur Marignan...
+
+L'autre l'interrompit brusquement:
+
+--Pas de bêtise, hein, papa? Appelez-moi Isidore. Je tiens à conserver
+le plus strict incognito.
+
+L'ancien avoué approuva de la tête:
+
+--C'est juste. Excusez ce _lapsus_. Il est constant que, si quelque
+habitué de Tortoni ou du Lyon d'Or apprenait que vous êtes venu vous
+restaurer à l'ancienne barrière du Maine, il se demanderait à bon droit
+quel si puissant motif pouvait vous entraîner ainsi aux antipodes du
+boulevard des Italiens...
+
+--Mon maître, reprit Marignan, j'ai furieusement besoin de gagner
+quelque argent...
+
+--On a toujours besoin de gagner de l'argent, opina l'ex-officier
+ministériel: Lovelace et don Juan comme tout le monde...
+
+--A force d'intriguer, je me suis fait recevoir au cercle de la rue de
+la Paix... Un cercle trié sur le volet... Les plus beaux noms, les plus
+belles fortunes, les plus honnêtes gens de Paris...
+
+--Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? fredonna Me
+Bouginier.
+
+--Bref, j'ai joué et j'ai perdu...
+
+--Vous avez perdu?... Vous?... Pas possible!
+
+--Je perds toujours la première fois que je joue quelque part, repartit
+l'autre froidement.
+
+L'ex-avoué se frappa le front:
+
+--Où avais-je l'esprit?... Vous avez raison... Semer pour récolter,
+parbleu!
+
+--Seulement, je ne vous cacherai pas que cette avance de fonds n'a pas
+été sans déranger un tantinet l'équilibre de mes finances: à une époque
+surtout où, pour jeter de la poudre d'or aux yeux de ceux qui auraient
+l'idée de regarder de trop près dans ma vie, il faut impérieusement que
+j'affiche un certain train de maison...
+
+C'est pourquoi je vous ai écrit, à vous qui êtes un collectionneur
+d'opérations lucratives...
+
+Voyons, n'avez-vous pas quelque chose à me signaler?
+
+--Dans quel chiffre?
+
+--Dans le chiffre de dix à quinze mille.
+
+--Valeurs?
+
+--Non: numéraire. On perd du temps et de l'argent à négocier. Ensuite,
+les espèces seules ne se reconnaissent pas.
+
+Me Bouginier parut chercher.
+
+Puis, après quelques minutes de réflexion:
+
+--Je crois, reprit-il, que j'ai ce que vous me demandez...
+
+--Bravo!...
+
+--Par exemple, il faudra peut-être pincer d'un instrument...
+
+--A cordes?
+
+--Non, tranchant.
+
+--Eh bien, on en pincera, répondit Marignan avec résolution. Seulement,
+on mettra des gants. Histoire de ne pas se tacher les doigts.
+
+L'ancien avoué piqua ses deux coudes sur la table et se pencha vers son
+interlocuteur:
+
+--Connaissez-vous M. de Saint-Pons? s'informa-t-il.
+
+--M. de Saint-Pons?... Attendez donc!... Si je ne me trompe, un agronome
+distingué...
+
+--Oui, et l'un de nos plus riches propriétaires terriens... M. de
+Saint-Pons possède, entre autres biens, un magnifique château à
+Carrières-sous-Bois, au bout de la terrasse de Saint-Germain. Ce château
+fait face à la Seine. Le parc, qui est immense, confine à la forêt, à
+l'endroit dit: le Rond-Point-du-Roi ou le pavillon de la
+Faisanderie,--pavillon habité par le garde général chargé de la
+surveillance du domaine...
+
+Une notable partie de ce côté de la forêt appartient au marquis, qui y
+pratique, chaque année, des coupes dont il vend le produit aux marchands
+de bois des environs...
+
+Cette vente a lieu à la mi-août. Elle a eu lieu, la semaine passée,
+comme d'habitude. Les sommes qu'elle représente sont parfois
+considérables. Elles sont versées par les acheteurs entre les mains du
+garde-chef dont je vous parlais tout à l'heure...
+
+Celui-ci, en qui son maître a toute confiance, les conserve par devers
+lui jusqu'au retour de ce dernier au château...
+
+Or, M. de Saint-Pons et son régisseur,--l'excellent papa Tourangeau,--ne
+reviennent à Carrières que pour l'ouverture de la chasse...
+
+Or, la chasse ouvrira la semaine prochaine...
+
+Donc le garde a dû battre le rappel de la monnaie; les acheteurs ont dû
+délier les cordons de leur bourse; les fonds, qu'ils ont expectorés,
+doivent être centralisés au pavillon de la Faisanderie...
+
+S'ils n'y sont pas encore, ils y seront sous peu. On s'en assurera
+facilement. Il n'y a qu'à s'informer avec adresse dans le pays...
+
+Le pavillon de la Faisanderie est entièrement isolé de toute
+habitation...
+
+Par derrière, le parc le sépare du château et du village: un parc de
+plusieurs kilomètres, dont les ombrages touffus interceptent tout
+bruit...
+
+Au village, on a l'habitude de se coucher avec les poules. Au château,
+il n'y a que le concierge. Le nombreux domestique du marquis ne s'y
+installera qu'avec lui...
+
+Par devant s'étend la forêt, dont la solitude n'est troublée, la nuit,
+que par ses hôtes: les lapins, les furets, les renards qui se promènent
+hors de leurs terriers; les sangliers qui foncent à travers les
+halliers; les chevreuils, les cerfs et les daims qui bondissent dans les
+clairières...
+
+--Bon! murmura Marignan, ceux-là ne gênent personne: ce ne sont point
+des témoins bavards.
+
+Me Bouginier poursuivit:
+
+--Un assez mauvais gars de Saint-Germain,--moitié _grinche_ et moitié
+_escarpe_,--qui avait observé toutes ces particularités, caressait
+depuis longtemps le projet que voici:
+
+S'immiscer en catimini dans ce local des Hespérides et effaroucher les
+pommes d'or pendant le sommeil du gardien...
+
+Quitte à _buter_ (tuer) celui-ci, s'il se réveillait, par hasard...
+
+Il n'attendait même qu'une chose pour exécuter son dessein: c'est que
+la récolte des susdites pommes fût faite...
+
+Par malheur pour le pauvre diable, on l'a coffré, il y a huit jours,
+pour une histoire de vol commis précédemment...
+
+Il est dans les prisons de Versailles. La cour d'assises le réclame.
+Escalade, effraction, tentative de meurtre, toutes les herbes de la
+Saint-Jean sont réunies dans son cas. Total: vingt ans de travaux
+forcés...
+
+Sa femme est venue me trouver...
+
+Ayant hérité de l'idée de son mari, elle me l'a cédée, moyennant une
+récompense honnête...
+
+Moi, j'avais presque envie de l'exploiter, cette idée, à cette fin
+d'arrondir la dot de ma fille aînée, qui va sortir prochainement des
+Oiseaux...
+
+Mais les clients avant tout, saperlotte!...
+
+Et, s'il vous plaît de soumissionner l'entreprise, je me dépouille pour
+vous l'adjuger,--me réservant mes droits de courtage, bien entendu:
+_vingt-cinq pour cent_, payables après réussite, comme toujours.
+
+--C'est convenu! s'exclama Marignan. L'affaire me paraît sortable; elle
+me convient; je la prends. Signons-nous un bout de traité? Ou
+désirez-vous des arrhes, des garanties, une petite prime?
+
+--Allons donc!... Vous badinez!... Entre gens qui s'estiment, la parole
+suffit.
+
+Les deux convives échangèrent une étreinte cordiale.
+
+L'ancien avoué ajouta:
+
+--Seulement, je vous demanderai--en guise d'épingles--un piano pour ma
+cadette qui a des dispositions étonnantes pour la musique...
+
+--Entendu. Erard ou Pleyel, à son choix. Enchanté d'avoir pu contribuer
+à former le talent de cette virtuose de l'avenir.
+
+Il y eut une seconde poignée de main.
+
+Après une nouvelle effusion, Marignan fit mine de se lever.
+
+Mais Bouginier, le retenant:
+
+--Un instant! un instant, que diable!...
+
+
+
+
+IX
+
+COURTIER D'AFFAIRES
+
+
+_Courtier d'affaires_: ces mots, gravés en lettres noires, se lisaient
+sur la plaque de cuivre qui décorait la porte de l'appartement occupé
+par l'ex-officier ministériel au troisième étage d'une maison de la rue
+du Pélican.
+
+Courtier, soit; mais de quelles affaires?
+
+D'aucunes ont été définies par Dumas:
+
+«_Les affaires, c'est l'argent des autres._»
+
+Cette définition pouvait à bon droit s'appliquer à celles dont le sieur
+Bouginier se faisait l'intermédiaire.
+
+Quelques signatures tronquées au bas de certains actes judiciaires
+l'avaient envoyé et retenu au sein d'une fabrique de chaussons de
+lisière instituée--à Clairvaux--par les soins du gouvernement.
+
+Il est vrai, ainsi qu'il l'affirmait lui-même, qu'il en était sorti
+emportant l'estime de ses chefs et la confiance de ses camarades.
+
+La confiance de ces derniers avait été telle qu'ils s'étaient empressés
+de mettre l'ancien avoué en rapport avec leurs «collègues de la
+capitale».
+
+Les fastes du Palais et la chronique des tribunaux établissent, d'une
+façon irréfutable, que tout malfaiteur _de profession_ vit à cheval sur
+plusieurs affaires.
+
+Si l'une rate, les autres lui restent.
+
+Si celle-là le place sous la main de la justice, il se réserve de
+terminer celles-ci à l'expiration de sa peine; à moins--ce qui arrive
+fréquemment--qu'il ne les céde à des confrères non serrés (encore
+libres) ou à des tiers qui lui en achètent l'idée, le plan, les
+préparatifs et les instruments.
+
+En argot, cet acte de comploter un _chopin_ (coup) s'appelle _nourrir le
+poupard_.
+
+Me Bouginier prenait les _poupards_ en sevrage.
+
+Il en avait un répertoire des mieux fournis, comme les agents
+matrimoniaux ont un catalogue d'héritières. Il les élevait, les
+soignait, les mijotait--et les passait au plus offrant, en prélevant une
+commission qui lui permît de subvenir avec avantage aux besoins de sa
+famille et de tenir état dans le monde.
+
+Il n'ignorait pas, cependant, que la loi--chapitre des
+_Complices_--assimile aux auteurs d'un crime ou d'un délit ceux qui ont
+fourni des instructions pour commettre ce crime ou ce délit, et qu'elle
+les punit de la même peine.
+
+Aussi n'agissait-il qu'avec la plus grande circonspection.
+
+La Préfecture avait l'oeil sur lui: il le savait et s'était mis en
+règle.
+
+Se mettre en règle, c'est acheter par certaines complaisances les bonnes
+grâces de la police.
+
+L'ex-avoué rendait des services. Il devenait, en certains cas, un
+_indicateur_ précieux. Ses clients lui étaient sacrés; mais il
+sacrifiait sans pitié quiconque opérait en dehors de «sa maison.»
+
+ * * * * *
+
+--Comme vous y allez, mon cher! appuya Bouginier. Nous n'avons pas pris
+le café...--Garçon! le café!...--Et puis, vous ressemblez à Guzman, qui
+ne connaissait pas d'obstacles...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, il y en a--et beaucoup...
+
+--Des obstacles?
+
+--Hélas!
+
+--Touchant l'affaire?
+
+--Touchant l'affaire. D'abord, il y a le pavillon: le pavillon dans
+lequel on ne pénètre pas aussi facilement que dans le boudoir de
+mademoiselle Sergine Gravier; le pavillon,--j'ai vérifié la chose _de
+visu_ en menant ma famille dîner sur l'herbe dans la forêt,--qui a de
+solides barreaux à ses fenêtres, et, à sa porte, une vraie ferrure de
+cachot,--une porte en plein chêne, qu'un boulet de canon aurait de la
+peine à entamer...
+
+--Pardieu! quand je devrais éventrer la muraille...
+
+--Vous rencontreriez sur la brèche le garde général du marquis: un
+gaillard vigilant, robuste, courageux...
+
+--Après?... Un homme en vaut un autre!
+
+L'ancien officier ministériel tira de sa poche une tabatière en vermeil,
+l'ouvrit et y puisa une pincée de tabac:
+
+--Pas celui-là, prononça-t-il.
+
+Marignan développa son torse, raidit ses bras, fit craquer ses muscles:
+
+--Bah! répliqua-t-il, on ne manque ni de résolution, ni de biceps, ni de
+pectoraux... Et puis, au besoin, on aura des acolytes: le
+Bijou-des-Dames et le Rouquin...
+
+Me Bouginier, qui massait sa prise entre le pouce et l'index, hocha
+la tête avec dédain:
+
+--Le Bijou-des-Dames et le Rouquin?... Peuh!... Mauvaise marchandise!...
+Bonne tout au plus à étrangler une vieille femme dans son lit ou à
+administrer un coup de couteau à quelque pochard attardé!...
+
+Nonobstant, on pourra les utiliser pour faire le guet ou pour fournir
+des renseignements...
+
+Mais il faut des lurons d'une tout autre encolure pour s'attaquer à
+Patte-de-Fer...
+
+--Patte-de-Fer?
+
+--Vous n'en avez jamais entendu parler?...
+
+--Ma foi non: vous n'ignorez pas que j'ai été absent de Paris pendant
+plusieurs années...
+
+--Je sais, je sais... Vous avez voyagé... Pour votre santé... L'air de
+la Méditerranée est exquis pour les poitrines faibles...
+
+L'ex-avoué huma sa prise avec bonhomie.
+
+Il continua ensuite:
+
+--Patte-de-Fer a été l'un des plus fins limiers de la brigade de sûreté.
+Le bras droit de défunt Claude. Un ancien soldat: intrépide,
+infatigable, incorruptible...
+
+Son surnom vous explique assez qu'il n'y allait pas de main morte avec
+les infortunés qui lui tombaient sous la coupe...
+
+Avec cela, un _débrouillard_ fini. C'est lui qui a mené l'affaire
+Troppmann avec feu son camarade Souvras et qui a aidé celui-ci à
+retrouver le cadavre de Kinck père dans le ravin de Hoerenflüsch...
+
+--Et ce modèle des policiers a quitté l'administration?
+
+--Quand le papa Claude a pris sa retraite, Jacques Périn--c'est le nom
+de notre homme--a donné sa démission. Le marquis de Saint-Pons lui a
+offert alors le poste de surveillant-chef de sa propriété et de ses bois
+de Carrières. C'est donc lui le dragon qui garde les pommes d'or à la
+conquête desquelles vous brûlez de vous élancer.
+
+La physionomie de Marignan se rembrunit énergiquement:
+
+--Oh! oh! maugréa-t-il, voilà qui modifie la face des choses!
+
+--Il est constant, émit Me Bouginier, qu'ainsi que chante la chanson:
+
+ Cet animal est très méchant;
+ Quand on l'attaque, il se défend.
+
+Il ajouta paisiblement en sucrant son café avec abondance:
+
+--Mais que vous importe, dès l'instant que je vous procure le moyen de
+le mettre à la raison?...
+
+--Le moyen?...
+
+--Pourquoi non?... On a, Dieu merci, plus d'une corde à son arc... Et,
+pour suivre le cours de la comparaison mythologique que nous avons
+employée jusqu'à présent, s'il a suffi d'un seul Hercule pour supprimer
+le dragon du jardin des Hespérides, que voulez-vous que fasse contre
+trois celui du pavillon de la Faisanderie?
+
+--Contre trois quoi?
+
+--Contre trois hercules, parbleu!
+
+--Bon! Où les prenez-vous et quels sont-ils, vos trois hercules?
+
+--Je les prends, pour le moment, sur la route de Saint-Germain,--où la
+fête des Loges aura lieu prochainement,--dans la forêt,--et ils
+s'appellent les frères Snail.
+
+Ce fut au tour de Marignan de planter ses coudes sur la table:
+
+--Voyons, papa, insista-t-il, expliquons-nous carrément. Votre
+conversation est émaillée d'hiéroglyphes, et je ne suis pas M. de
+Champollion-Figeac pour déchiffrer des obélisques.
+
+--Vous allez me comprendre, mon excellent ami:
+
+Les frères Snail sont trois saltimbanques,--trois Anglais,--qui font
+métier de force et d'adresse et que je crois aussi dépourvus de
+scrupules que de monnaie...
+
+Des circonstances, dont il serait trop long de vous entretenir, nous
+ayant mis en rapport depuis nombre d'années, ils n'ont rien à me
+refuser...
+
+Vous irez donc les trouver, de ma part, aux Loges, où ils ne vont point
+manquer de dresser leur tente parmi les spectacles forains que la fête y
+amalgamera...
+
+Vous leur tiendrez le langage que je vous indiquerai, et ils
+s'empresseront de se mettre à votre disposition pour tout ce qu'il vous
+plaira de leur commander...
+
+Ce sont des auxiliaires précieux: souples comme des serpents et capables
+d'assommer un chrétien d'un coup de poing, comme un boeuf, pour
+quelques menues pièces d'argent qui leur permettraient de donner la
+pâture à leurs passions...
+
+En outre, ils ont avec eux une jeune fille qui, si vous adoptez le petit
+plan que je vais vous soumettre, vous sera d'une incontestable
+utilité...
+
+--Une jeune fille?...
+
+--D'une paradoxale beauté!...
+
+Une flamme singulière dansait derrière les lunettes de l'ancien officier
+ministériel.
+
+--Malepeste! s'exclama son interlocuteur, vous en parlez avec un
+enthousiasme!...
+
+--L'enthousiasme d'un amateur de la forme, pas davantage, protesta Me
+Bouginier. Amateur platonique, bien entendu. Mon âge, ma situation, mes
+fonctions d'époux et de père ne m'autorisent, hélas! à remplir que ce
+rôle sans prétentions comme sans profits...
+
+Il poursuivit, après une pause:
+
+--Du reste, vous jugerez mademoiselle Florette...
+
+--Ah! c'est Florette qu'elle s'intitule...
+
+--Et elle ne ment pas à son nom. Ce n'est pas seulement une fleur. C'est
+un bouquet de perfections...
+
+--En vérité!... Vous piquez ma curiosité... J'entreprendrais l'affaire
+rien que pour...
+
+L'ex-avoué avait allumé dans sa tasse l'eau-de-vie qui couronnait
+celle-ci d'une auréole bleuâtre.
+
+Sur ces dernières paroles, il cessa brusquement d'attiser ce brûlot du
+bout de sa cuiller, et interrompant son interlocuteur:
+
+--Monsieur Marignan, prononça-t-il d'un ton sec, j'ai sur cette
+personne, sur cette jeune fille, des projets sérieux dont je crois
+inutile de vous faire la confidence. Je vous serai donc obligé de ne pas
+essayer de l'inscrire sur la liste de vos victoires et conquêtes...
+
+--Moi?... Ah! mon cher maître!... Pouvez-vous supposer...
+
+D'un coup de doigt bref et saccadé, Me Bouginier releva ses lunettes.
+
+Le verre brouillé de celles-ci recouvrait une paire d'yeux d'une
+inquiétante acuité.
+
+Ces yeux s'arrêtèrent sur l'amant de Sergine Gravier avec une étrange
+expression d'autorité et de menace.
+
+En même temps, l'ancien officier ministériel reprit d'une voix non moins
+tranchante que son regard:
+
+--Mademoiselle Florette est un instrument que je vous prête. Songez à me
+le rendre intact. Autrement, nous nous brouillerions. Or, nous avons
+tout intérêt à demeurer en excellente intelligence.
+
+Ses lunettes avaient repris leur place.
+
+Il ajouta paternellement:
+
+--Un petit verre de fine champagne, hein? Il n'y a rien de tel pour
+faire passer les vérités qu'on est, parfois, entre associés, dans la
+nécessité de se dire. Moi, j'en suis encore au _gloria_ de nos pères.
+
+Il souffla sur son brûlot, le goûta et conclut:
+
+--Maintenant, accordez-moi toute votre attention. Il s'agit du plan que
+j'avais élaboré pour mon usage particulier, et que je vous cède
+par-dessus le marché, avec les éléments d'exécution, s'il est à votre
+convenance. Le plan, dans le succès duquel la _Filleule de
+Lagardère_--c'est un des sobriquets de notre jeune personne--est appelée
+à remplir l'un des principaux rôles.
+
+
+
+
+X
+
+LES FRÈRES ENNEMIS
+
+
+Revenons à la fête des Loges.
+
+Les lampions qui enguirlandaient celle-ci commençaient à s'éteindre. Il
+était tard. Boutiques et spectacles se fermaient. Seul, le bal Tivoli
+restait illuminé, bruissait de musique et grouillait de danseurs: le bal
+Tivoli où le Bijou-des-Dames, le Rouquin et leurs «folles maîtresses»
+étaient en train de scandaliser l'autorité par leurs _en-avant-deux_
+risqués et par leurs _pastourelles_ anti-municipales.
+
+Ce fut vers ce temple de Terpsychore indépendante que se dirigea
+Marignan en quittant Sergine Gravier.
+
+Comme il y pénétrait, un quadrille s'achevait.
+
+Après le galop final, les deux couples qu'il cherchait de l'oeil
+s'acheminèrent vers la buvette.
+
+L'associé de Me Bouginier fit--de loin--un signe à Bijou-des-Dames et
+sortit.
+
+Le voyou le rejoignit au dehors.
+
+Tous deux échangèrent quelques mots.
+
+Ensuite, Marignan mit le cap sur le théâtre des
+_Dislocations-Amusantes_.
+
+L'autre lui emboîta le pas à distance.
+
+La baraque semblait sombre et close au premier abord.
+
+Pourtant, des filets de lumière s'échappaient à travers les fentes des
+planches mal assemblées qui la formaient,--et des voix se disputaient
+derrière la toile d'emballage qui lui servait de porte.
+
+Cette toile était trouée comme une écumoire.
+
+On n'avait qu'à la soulever pour entrer.
+
+Les frères Snail ne redoutaient point les voleurs.
+
+Que leur aurait-on enlevé?--Des charpentes vermoulues ou des bancs qui
+ne tenaient pas!--Le reste du mobilier industriel (instruments et
+accessoires) était remisé, chaque soir, après la représentation, dans
+une énorme voiture, espèce de maison mouvante qui stationnait derrière
+le théâtre et dans laquelle la _Filleule de Lagardère_ et la
+_Femme-Canon_ couchaient sur des matelas.
+
+Les trois Anglais et le paillasse dormaient sur les bancs de la baraque.
+
+Marignan gravit doucement les degrés qui aboutissaient à la porte de
+celle-ci.
+
+Il mit son oeil, puis son oreille, à l'un des principaux trous de la
+toile, et voici ce qu'il vit et ce qu'il entendit:
+
+ * * * * *
+
+Au milieu de la plate-forme,--entourée, en guise de décors, de lambeaux
+de tapisserie,--qui constituait la «scène», une vieille planche était
+posée sur deux tréteaux.
+
+Tom, Jack, Bob et la _Femme-Canon_ étaient assis à cette table
+improvisée.
+
+Il y avait sur celle-ci trois bouteilles d'eau-de-vie vides et une
+quatrième que l'on venait d'entamer: c'était la façon de souper de nos
+banquistes.
+
+Après avoir grignoté un maigre morceau de pain, Florette s'était retirée
+dans la voiture, et le paillasse s'en était allé festoyer «en ville»
+avec une bouchère de Poissy qui l'avait particulièrement remarqué: les
+grandes dames ont toujours protégé les artistes.
+
+Les frères Snail se ressemblaient tellement qu'on les aurait pris l'un
+pour l'autre.
+
+C'étaient trois Anglais trapus, aux jambes et aux bras musculeux, à la
+mâchoire inférieure proéminente et aux cheveux roux plantés drus et bas
+sur une figure courte et bouffie qui rappelait le mufle d'un _bull_.
+
+Ils buvaient silencieusement: l'orgie britannique est taciturne.
+
+A un moment, leur compagne se leva.
+
+--Où vas-tu? lui demanda Tom.
+
+--Tiens! je me réintègre dans mes appartements. Avec ça que vous êtes
+gais quand vous êtes _pafs_!... Merci! J'aime mieux aller rêver de mes
+anciens...
+
+Elle alluma son rat-de-cave au bout de chandelle qui éclairait la table:
+
+--Bonsoir la compagnie!
+
+Mais Tom lui adressa un geste impérieux:
+
+--Reste! commanda-t-il.
+
+Héloïse Chamoiseau,--souveraine du royaume-uni des
+_Dislocations-Amusantes_ par l'abdication volontaire de ses trois
+princes-conjoints,--n'était point, paraît-il, habituée à ce qu'on lui
+parlât de la sorte; car elle regimba, glapissant:
+
+--Qu'est-ce que c'est que ces manières-là?... On me donne des ordres, à
+présent!... Et pourquoi n'irais-je pas _pioncer_ si ça me plaît?
+
+--Parce que j'ai besoin de causer seul à seule avec la Florette.
+
+--Voyez-vous ça, je vous gênerais!
+
+Et se tournant vers les deux autres, la virago questionna:
+
+--Entendez-vous, mes chérubins?
+
+Bob, le second des frères, dressa l'oreille.
+
+Il fronça le sourcil et interrogea:
+
+--Qu'est-ce que tu lui veux, à cette fille?
+
+--A la Florette?
+
+--Oui.
+
+Tom avala un verre d'eau-de-vie et répondit froidement:
+
+--Je ne lui veux rien. Je la veux. Voilà tout.
+
+--Toi?
+
+--Pourquoi pas? Elle est belle et elle me convient. J'ai décidé qu'elle
+serait ma femme.
+
+Bob absorba pareillement une rasade d'alcool; puis il brisa son verre
+sur la table et gronda:
+
+--Si c'était vrai...
+
+Son frère lui lança un regard de défi:
+
+--Si c'était vrai?...
+
+L'autre retroussa ses manches:
+
+--On boxerait...
+
+Tom l'imita:
+
+--On boxera, soit; qui cherche trouve.
+
+Héloïse éclata de rire:
+
+--Bravo!... Déchirez-vous!... _Kiss! kiss!_...
+
+Les deux adversaires s'avancèrent l'un sur l'autre. Les joues sanguines
+du premier avaient pris une nuance rouge plus foncée. Celles du second
+étaient écarlates jusqu'aux oreilles.
+
+A cet instant, le troisième Snail se mit sur son séant:
+
+--Une minute, mes enfants! fit-il.
+
+--Tu ne vas pas les empêcher de _se peigner_, hein? lui cria aigrement
+la _Femme-Canon_. Si c'est leur plaisir, à ces hommes! Il faut bien
+s'amuser un brin...
+
+Jack serra les poings et repartit avec sérénité:
+
+--Je ne veux pas les empêcher. Au contraire. Qu'ils commencent.
+J'assommerai celui qui restera.
+
+--Comment?
+
+--_By God!_ je connais quelqu'un qui a autant envie que qui que ce soit
+de la Florette...
+
+Tom et Bob demandèrent à l'unisson:
+
+--Et ce quelqu'un?...
+
+--Mes garçons, c'est, comme vous, le fils de notre père.
+
+Héloïse battit des mains.
+
+--A la bonne heure! C'est complet! Mon époux, mes beaux-frères, elle me
+rafle tout, votre mijaurée de Fine-Lame!...
+
+Elle toisa les saltimbanques avec un mépris farouche:
+
+--Mais ce n'est pas pour ça que je l'abomine! Ah! mais non! Vous êtes
+trois brutes qui ne valez pas la poussière de mes souliers!...
+
+Puis, avec une exaspération croissante:
+
+--Elle m'offusque, cette pimbêche. J'exècre ses menottes effilées, son
+teint de cire, ses airs de princesse. Quand elle paraît quelque part, il
+n'y en a plus pour personne!...
+
+D'ailleurs, je me doutais bien que vous en teniez dans l'aile. Une
+sainte-nitouche qui n'a que la peau sur les os! Des gars taillés comme
+vous! Si ce n'est pas une honte!...
+
+Oh! mais j'ai mon projet, par exemple. Pas plus tard que demain matin,
+j'achète un litre de vitriol et je le lui casse sur la frimousse. Alors,
+quand elle se sera débarbouillée, nous verrons si vous êtes encore
+disposés à vous tanner le cuir pour elle...
+
+--Ma fille, fit Jack, un conseil...
+
+--Donne: les petits cadeaux entretiennent l'amitié...
+
+--Je te ferai celui-ci d'autant plus volontiers qu'il ne me coûtera pas
+un _farthing_...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, garde-toi de toucher à un cheveu de la Florette.
+
+Bob frappa sur la table:
+
+--A la bonne heure! Notre frère Jack a parlé comme au prêche. _Hurrah_
+pour notre frère Jack!
+
+Et, comme la _Femme-Canon_ haussait les épaules, l'ivrogne appuya:
+
+--Si jamais tu t'avisais...
+
+--Oui, renchérit Tom avec un geste menaçant, si jamais tu t'avisais...
+
+--Qu'est-ce qu'il m'arriverait, les agneaux?
+
+Tom leva un poing qui était comme un marteau:
+
+--Il arriverait que je t'écraserais avec ceci.
+
+Bob crispa ses doigts, qui étaient comme des tenailles:
+
+--Il arriverait que je t'étranglerais avec cela.
+
+Jack ajouta:
+
+--Et que moi, je te l'entonnerais, ton vitriol.
+
+La virago bondit:
+
+--Venez-y donc un peu, pour voir! prononça-t-elle résolument.
+
+Les Snail se consultèrent:
+
+--Autant tout de suite, proposa le premier.
+
+--Débarrassons-nous, d'abord, de celle-ci, opina le second.
+
+Le troisième conclut:
+
+--On s'arrangera ensuite pour l'autre.
+
+Ils firent un pas vers Héloïse.
+
+Celle-ci les attendait de pied ferme.
+
+L'escabeau, sur lequel elle était assise une minute auparavant,
+tournoyait, comme une massue, au bout de son bras nerveux.
+
+En ce moment, une voix impérieuse s'éleva:
+
+--La paix, mes maîtres! intima-t-elle.
+
+
+
+
+XI
+
+MÉNAGERIE DOMPTÉE
+
+
+Les quatre adversaires se retournèrent, stupéfaits.
+
+Marignan avait soulevé le morceau de toile qui servait de porte et
+s'était introduit dans la baraque.
+
+Il monta lestement sur la scène et entra dans la zone de lumière
+projetée par la chandelle.
+
+Les Anglais ont le respect des gens bien mis.
+
+Les Snail s'informèrent en commun:
+
+--Que désirez-vous, _gentleman_?
+
+--Je désire, d'abord, que vous vous mettiez d'accord, répondit le
+survenant d'un ton railleur, et que l'harmonie renaisse au sein de cet
+asile. Je désire, ensuite, que vous me prêtiez une religieuse attention.
+Je désire, enfin, ou, plutôt, j'exige...
+
+Les trois frères l'interrompirent:
+
+--Vous exigez?...
+
+--Est-ce que, par hasard, nous sommes vos domestiques?
+
+--Nous ne vous connaissons seulement pas...
+
+L'autre repartit avec calme.
+
+--Je vous connais. Cela suffit. Vous êtes trois gredins accomplis...
+
+Puis se tournant vers la _Femme-Canon_:
+
+--C'est comme madame; si l'on fouillait au fond de son casier
+judiciaire...
+
+--Vous n'allez pas essayer de me faire peur, vous, hein? grinça la
+virago entre ses dents serrées.
+
+--Effrayer une dame! Fi donc! Et les lois de la galanterie!... On est
+chevalier français et troubadour... Je vous baise les mains, ma
+charmante... Tout à l'heure, en ce qui vous concerne, vous recevrez mes
+instructions...
+
+Héloïse se rebiffa:
+
+--Vos instructions?...
+
+--Mes ordres, si vous préférez, et votre intérêt vous engage--ainsi que
+vos coassociés--à les exécuter avec une scrupuleuse exactitude...
+
+La physionomie des Snail avait passé successivement de la surprise à la
+stupeur, de la stupeur au soupçon et du soupçon à une décision
+sombre...
+
+Ils échangèrent un coup d'oeil rapide et sournois...
+
+Héloïse s'était rapprochée d'eux...
+
+Marignan paraissait occupé à choisir un londrès dans son
+porte-cigares...
+
+Quand il redressa le front, les saltimbanques l'entouraient, et chacun
+d'eux--même la _Femme-Canon_--avait le couteau au poing...
+
+La virago gronda:
+
+--C'est un _roussin_! A mort le _roussin_! Tu es frit, mimi!
+
+Sans se décontenancer, Marignan haussa le ton:
+
+--Holà! demanda-t-il, êtes-vous à votre poste?
+
+A l'instant, trois coups furent frappés extérieurement contre les
+planches de la baraque, et une voix--celle de Bijou-des-Dames--répondit
+du dehors:
+
+--Oui, patron, nous y sommes. Avez-vous besoin de nous?
+
+--Voilà, continua Marignan: il y a de la police, de la force armée, des
+gendarmes partout aux alentours d'ici,--et j'ai des amis sous la main
+pour les prévenir en cas d'urgence.
+
+Les couteaux disparurent comme par enchantement et tout se tut, jusqu'au
+bruit des respirations.
+
+L'associé de Me Bouginier poursuivit:
+
+--Pour ce qui est d'appartenir à la Préfecture, vous vous trompez, mes
+braves amis. Seulement, il m'a plu de vous prouver que j'étais gardé à
+carreau. Je suis seul et vous êtes quatre; car je compte madame pour un
+mâle: il convenait que j'assurasse toute liberté à la conversation que
+nous allons avoir ensemble.
+
+Il attira à lui l'escabeau qu'Héloïse brandissait naguère et s'assit en
+face du groupe des saltimbanques muets et consternés.
+
+--D'abord, commença-t-il, soyez persuadés que je ne me présente point
+chez vous en ennemi. Le nom de celui qui m'envoie vous est un sûr garant
+de la pureté de mes intentions. Je vous suis, en effet, dépêché par un
+philanthrope éclairé: l'estimable sieur Bouginier.
+
+A ce nom, le visage des trois Anglais s'éclaircit:
+
+--Bouginier?... _Master_ Bouginier?... Vous venez de la part de master
+Bouginier?
+
+--Mon Dieu, oui! de la part du papa Bouginier, avec qui vous avez déjà
+traité mainte affaire analogue à celle qui m'amène.
+
+--Il fallait vous expliquer...
+
+--Hé! vos dissensions intestines ne m'en ont pas laissé le temps...
+Maintenant, ne nous amusons pas aux bagatelles du discours. J'ai besoin
+de collaborateurs pour une petite opération qui offre d'assez beaux
+bénéfices. Etes-vous gens à me seconder?... Consultez-vous pendant que
+j'allumerai mon cigare...
+
+Héloïse Chamoiseau intervint avec une aimable rondeur:
+
+--A Chaillot les consultations! Nous ne sommes ni avocats ni médecins.
+Qu'est-ce qu'il y aura à gagner?
+
+Elle résumait le sentiment général.
+
+Marignan la salua de la main:
+
+--A merveille!... Femme de tête, de poigne et de coeur!... L'époux qui
+vous possédera ne connaîtra pas son bonheur!
+
+Puis, sur la note du commandement:
+
+--C'est fini de rire. Ouvrez les ouïes. On va s'entendre.
+
+ * * * * *
+
+Une demi-heure plus tard, le cavalier servant de Sergine Gravier prenait
+congé des hôtes de la baraque:
+
+--Ainsi, leur disait-il, vous m'avez-bien compris...
+
+Demain, dans la journée, vous pliez bagage, et, un peu avant minuit, je
+vous trouve, avec la voiture, à l'endroit indiqué...
+
+Quant à mademoiselle Florette, elle aura dû être expédiée, dans la
+soirée, au pavillon de la Faisanderie...
+
+Est-il nécessaire d'ajouter qu'au nom de Me Bouginier il vous est
+formellement enjoint d'avoir à respecter--de toutes les façons--cette
+jeune et indispensable auxiliaire?...
+
+--C'est bon, grommela l'un des Snail, on fera le mort avec elle.
+
+--On ferait le mort au naturel, répliqua froidement Marignan, si, par
+hasard, on s'avisait de contrevenir à mes ordres. Je paie; mais je veux
+en avoir pour mon argent. Votre peau me répond de votre obéissance.
+
+Il s'adressa à Héloïse:
+
+--C'est vous que je charge de la styler. Songez que, sans elle, nous ne
+pouvons rien. Il s'agit de nous obtenir à tout prix son concours.
+
+--Cependant, objecta la virago, cependant, si elle refusait...
+
+--Ce serait votre faute, repartit l'autre sèchement, et, comme l'argent
+s'envolera, après-demain, dans le coffre de son propriétaire...
+
+La _Femme-Canon_ fit un geste énergique:
+
+--Alors il faudra bien que, de gré ou de force...
+
+Son interlocuteur appuya, en soulignant le mot de la voix et du regard:
+
+--_De gré_, seulement, vous entendez...
+
+Qu'elle ignore la cause et le but de ce que l'on exige d'elle: les
+instruments inconscients sont les meilleurs...
+
+Je vous permets d'user de l'intimidation, de la menace même pour
+l'amener à nos fins; mais tenez-vous en là,--ou il vous en cuirait...
+
+Surtout,--et je vous recommande ceci à tous,--pas de querelles
+ridicules, de violences inutiles, de batailles, ni de vitriol...
+
+--Je jure... balbutia chacun des auditeurs.
+
+--Assez! assez, mes enfants! interrompit Marignan, sceptique et
+gouailleur. Je n'attache pas plus d'importance que vous à vos serments.
+Il n'y a qu'une chose à laquelle je crois: c'est à l'amour déréglé que
+vous nourrissez pour la vie. Voilà qui sauvegarde la _Filleule de
+Lagardère_...
+
+Puis, avec une exagération de solennité qui acheva de dompter cette
+ménagerie en révolte:
+
+--La beauté de cette jeune fille devient désormais un capital. Sa beauté
+et sa vertu. Malheur à qui diminuerait ce capital en le dégradant.
+
+
+
+
+XII
+
+AU PAVILLON DE LA FAISANDERIE
+
+
+Carrières-sous-Bois est un joli petit village situé à l'extrémité de la
+terrasse de Saint-Germain et étagé entre celle-ci et la Seine.
+
+Le château de M. de Saint-Pons, alors maire de la commune, faisait, d'un
+côté, face au fleuve, en bordure sur la route riveraine du Pecq, et, de
+l'autre, par son parc immense, rejoignait la vaste forêt qui s'étend de
+Chambourcy à Conflans-Sainte-Honorine et de Poissy à Meudon.
+
+C'était au bout de ce parc et sur la lisière de cette forêt que
+s'élevait le pavillon de la Faisanderie,--construit autrefois pour
+servir de rendez-vous de chasse, avec le luxe que les architectes du
+dix-septième siècle déployaient dans l'édification de ces bâtiments
+consacrés au plus grand plaisir de la noblesse et de la couronne.
+
+Ses murs de briques à chaînes de pierre, son toit d'ardoises à
+girouettes, l'encadrement de ses croisées, les deux belles grilles qui
+l'accolaient et qui, avec un saut-de-loup, défendaient l'accès de la
+propriété,--grilles ouvragées par Jean Lamour, le célèbre
+forgeron-artiste à qui l'on doit les élégantes «serrureries» de la place
+Stanislas à Nancy,--lui donnaient un caractère seigneurial que son
+entourage rehaussait encore d'une nouvelle et particulière splendeur.
+
+Devant lui, en effet, s'arrondissait la _Boule-du-Roi_,--sorte de
+demi-lune au delà de laquelle s'épaississaient les massifs et les
+taillis de la forêt,--tandis que, derrière, le parc groupait ses arbres
+touffus, aux essences variées, avec un désordre qui eût fourni à l'abbé
+Delille l'occasion de cueillir à pleines corbeilles les alexandrins
+descriptifs.
+
+C'est au seuil de ce pavillon que nous en rencontrerons le
+locataire,--le garde général Jacques Périn,--le lendemain des scènes qui
+se sont succédé à la fête des Loges et que nous avons racontées dans les
+chapitres précédents.
+
+L'ancien brigadier de la sûreté était en train de causer avec un gros
+homme--à mine honnête et digne--qui semblait sur le point de le quitter.
+
+Ce personnage n'était autre que le régisseur du marquis, qui avait
+précédé de vingt-quatre heures son maître à Carrières.
+
+--Ainsi, demandait l'ex-_détective_, ainsi, cher monsieur Tourangeau,
+vous ne vous décidez pas à rester dîner avec moi?
+
+--Impossible, mon brave Périn. Désolé de vous refuser. Ce sera pour une
+autre fois.
+
+Le garde général sourit:
+
+--Avouez, continua-t-il, que vous vous défiez de ma cuisine...
+
+--Moi?
+
+--Oui: de la cuisine d'un pauvre diable de garçon, qui vit sans
+cordon-bleu, sans ménagère, en isolé, en sauvage...
+
+Eh bien, vous auriez peut-être tort: quand on a été soldat, on sait
+faire à peu près tout,--même la soupe...
+
+Et je connais plus d'un fricot de nos troupiers, dont un gourmand, dont
+un gourmet se lécheraient les pouces et les babines...
+
+--Je ne dis pas non, je ne dis pas non! Mais j'ai ramené ma femme et mes
+enfants de Paris. Ils m'attendent, pour se mettre à table, chez le
+concierge du château, et s'ils ne me voyaient pas arriver, ils seraient
+capables de se laisser mourir de faim et d'inquiétude.
+
+Et le régisseur ajouta, en faisant mine de prendre congé:
+
+--On ne comprend pas ça quand on n'a pas de famille.
+
+Un nuage passa sur la figure du garde:
+
+--C'est vrai, murmura-t-il tristement. Vous avez raison. Je n'en ai pas,
+moi, de famille!
+
+Son interlocuteur lui tendit la main:
+
+--Pardonnez-moi si je vous ai causé de la peine... C'est bien sans
+intention... Mais, après tout, il y a beaucoup de votre faute...
+
+--Comment?...
+
+--Que vous manque-t-il pour animer votre intérieur? Une compagne et des
+marmots? Est-ce donc si malaisé de se les procurer? Mariez-vous. Vous
+n'en amènerez pas la mode. Et puis, vous êtes d'âge, que diable!...
+
+--Trop, par malheur; quand on a enjambé la quarantaine...
+
+--Bah! c'est dans les vieilles marmites que se cuisent les meilleurs
+ragoûts. Vous n'êtes plus un freluquet, c'est entendu; mais vous avez
+bon pied et bon appétit, comme moi. Or, croyez-vous que mes cinquante
+ans bien sonnés m'empêchent de danser le rigodon, à votre noce, avec une
+jolie poulette, et de chanter la mère Godichon au repas de baptême de
+votre premier-né?...
+
+Jacques Périn secoua la tête.
+
+--Je n'épouserai jamais qu'une femme que j'aimerai,--et si par hasard,
+cette femme ne m'aimait pas...
+
+--Elle serait difficile, morbleu! Un gars aussi supérieurement conservé!
+Et doux, et sobre, et économe! Le plus probe, le plus vaillant, le plus
+loyal qui soit au monde!...
+
+--Monsieur Tourangeau!... Je suis confus... Ces compliments...
+
+--Vous les méritez, camarade, et ce que j'exprime ici, c'est l'opinion
+de tout le monde, celle de M. le marquis, la mienne...
+
+Oui, notre maître ne se gêne pas pour le déclarer hautement...
+
+Il me répétait encore hier qu'il se félicitait d'avoir rencontré un
+serviteur de votre courage à la besogne et de votre dévouement à ses
+intérêts...
+
+--M. de Saint-Pons est trop bon. Il me flatte assurément. Je ne fais que
+ce que je dois faire...
+
+--Il vous rend justice, voilà tout... Donc, si l'envie vous prend de
+vous mettre en ménage, choisissez sans crainte la personne qui vous
+plaira. M. le marquis consentira volontiers à la demander en votre nom,
+et il n'y a pas de danger qu'une honnête fille et que des parents sensés
+hésitent à accueillir comme il convient et vos hommages et sa requête...
+
+Le régisseur s'interrompit pour consulter sa montre:
+
+--Mais je bavarde, je bavarde, je bavarde,--et j'oublie que les miens
+s'impatientent là-bas...
+
+Il n'est que temps que je coure les rejoindre...
+
+Monsieur arrivera demain pour déjeuner: il m'a recommandé de vous
+prévenir qu'il comptait sur vous au château...
+
+--Je m'empresserai d'aller verser entre ses mains le prix des coupes que
+j'ai achevé d'encaisser aujourd'hui... A moins que vous ne préfériez
+vous en charger...
+
+--M'en charger, c'est le mot... Farceur!... Une vingtaine de sacs de
+mille francs!... Non, les fonds sont bien où ils sont,--jusqu'à demain;
+car je présume que vous les avez placés en lieu sûr...
+
+--Ils sont serrés dans mon secrétaire, dont la clé ne me quitte
+jamais...
+
+Et le garde ajouta:
+
+--D'ailleurs, il n'y a pas de voleurs dans le pays...
+
+--Hum! opina son interlocuteur, dans le pays, c'est possible; mais il
+est venu sans doute tant de rôdeurs de Paris chercher fortune à la fête
+des Loges...
+
+--Ceux-là, repartit l'ex-agent, je les évente d'une lieue, et je ne leur
+conseille pas de me forcer à me ressouvenir de mon ancien métier...
+
+--Oui, oui, je sais, vous êtes une rude poigne... Votre surnom
+l'indiquait assez... Cependant vous êtes seul dans ce pavillon, et
+celui-ci est non moins éloigné du village que du château...
+
+--Les barreaux des fenêtres et la solidité des portes défient toute
+espèce d'effraction... Et puis, j'ai des armes: tout un arsenal... Je
+sais m'en servir, et vous pensez si, au besoin, j'hésiterais à le
+faire...
+
+Jacques Périn conclut d'un ton convaincu:
+
+--Enfin, si, lorsque je suis seul, je vaux mon homme, j'en vaux dix
+lorsque j'ai le droit et la loi avec moi...
+
+Par conséquent, n'ayez aucune inquiétude à mon sujet,--non plus qu'à
+propos de l'argent...
+
+Cet argent est aussi à l'abri des malfaiteurs que si on l'avait confié
+aux caves de la Banque.
+
+--Je n'en doute pas, déclara le régisseur, et je pars complètement
+rassuré: au revoir et à demain, compère!
+
+--A demain, monsieur Tourangeau.
+
+
+
+
+XIII
+
+LA FUGITIVE
+
+
+Jacques Périn était de taille et de corpulence ordinaires; d'apparence
+robuste et agile, encore que ses cheveux,--coupés presque ras,--qui
+grisonnaient vers les tempes, annonçassent ce que nous savons, de l'aveu
+du garde lui-même: c'est-à-dire que celui-ci confinait à la
+cinquantaine.
+
+Sa moustache rejoignait une barbe courte et touffue qui lui recouvrait
+le bas du visage.
+
+Ce visage, bruni par le hâle du soleil, de la pluie et de l'air libre,
+avait une remarquable expression d'énergie, tempérée par ce je ne sais
+quoi de mélancolique et de doux de l'homme fort, de l'honnête homme qui
+souffre et qui cache aux yeux de tous la blessure qui le fait souffrir.
+
+La bouche était franche et sérieuse. Le nez quêtait dans le vent, comme
+celui d'un chien de race. Le sourcil abritait un regard loyal et
+intelligent. En somme, une physionomie ouverte, claire, martiale et
+sympathique, où le soldat se retrouvait sous la veste du garde-chasse.
+
+Le pavillon qu'habitait ce dernier n'avait pas l'air moins avenant, en
+dépit des barreaux dont on a parlé tout à l'heure et qui en protégeaient
+les fenêtres contre toute tentative d'escalade.
+
+Il comprenait un rez-de-chaussée, un premier étage et des mansardes.
+
+Le rez-de-chaussée se composait d'un parloir ouvert sur le rond-point et
+d'une cuisine ouvrant sur le parc.
+
+Ce parloir avait une tapisserie à raies bleues sur champ blanc, imitant
+le coutil d'une tente.
+
+Il était meublé d'un secrétaire, d'une armoire, d'une table et de six
+chaises en acajou, et décoré de gravures militaires représentant les
+principaux épisodes de nos campagnes de Crimée, d'Italie et du Mexique,
+ainsi que de panoplies d'armes, d'engins, de harnais de chasse et de
+fusils, de casques prussiens,--trophées de la dernière guerre.
+
+Au fond de cette pièce, un antique escalier de bois, noirci par le
+temps, conduisait au premier étage, lequel se divisait en deux parties
+inégales: une vaste chambre à coucher et un cabinet de _débarras_.
+
+ * * * * *
+
+Après le départ de Tourangeau, Jacques Périn s'était assis--dans le
+parloir--devant son repas du soir.
+
+Mais il ne mangeait pas.
+
+Il songeait...
+
+Il songeait qu'en effet, il était bien seul dans cette maison comme dans
+le monde...
+
+La tranquillité de sa vie présente,--opposée au mouvement, aux
+péripéties de son existence passée,--lui rendait cette solitude encore
+plus lourde et plus pénible.
+
+En Afrique, la chasse aux Arabes; à Paris, la chasse aux coupables
+avaient absorbé toutes ses facultés et tout son temps.
+
+Or, c'était une nature essentiellement aimante sous la rude enveloppe du
+policier et du soldat.
+
+Les exigences professionnelles étaient seules parvenues à refouler en
+lui, pendant de longues années, les trésors de tendresse qu'il brûlait
+de dépenser au dehors.
+
+Puis, plus tard, il avait _lâché_ la Préfecture, et il était redevenu un
+homme comme les autres.
+
+Alors toutes les passions du commun des mortels s'étaient brusquement
+réveillées en lui. Tous les désirs d'un coeur vierge avaient
+bouillonné de sa poitrine à son cerveau. Des désirs développés,
+aiguillonnés, exaspérés par l'isolement.
+
+Un isolement d'autant plus douloureux qu'il était plus sensible. On ne
+passe pas impunément du feu à l'eau. Songez que, de l'effroyable
+quantité d'aventures publiques et privées où son paisible caractère
+s'était trouvé mêlé, que des drames les plus violents qu'avait traversés
+sa candeur, et dans lesquels son activité, sa perspicacité avaient joué
+leur rôle, notre ex-agent était tombé--sans transition--dans le calme
+léthargique et le silence tombal des journées uniformément dénuées
+d'événements, d'incidents, de luttes!
+
+Ceci ne l'empêchait point, du reste, de s'acquitter de ses fonctions
+avec une intelligence hors ligne et une fidélité sans bornes.
+
+Chaque matin il prenait son fusil et s'enfonçait, marchant lentement,
+sous les arbres de la forêt.
+
+Mais chaque soir il s'en revenait plus morne qu'il n'était parti.
+
+Ce soir-là, sa conversation avec l'excellent Tourangeau avait donné un
+corps à ses aspirations.
+
+Il rêvait les joies de la famille.
+
+Oh! la ménagère qui va, qui vient, alerte, accorte; qui attend l'époux
+au retour de la besogne quotidienne; qui est l'écho de ses pensées, la
+moitié de sa chair, le complément de son âme!...
+
+Oh! les petits enfants, roses et blonds comme des Jésus de cire, qui
+vous grimpent sur les genoux, vous jettent au cou leurs bras potelés et
+remplissent de leur gentil ramage et de leur mouvement désordonné le
+logis dont ils sont comme les anges gardiens!...
+
+Tandis que le brave garçon se demandait où il trouverait cette félicité
+intime; tandis qu'il demeurait accoudé sur la table, sans effleurer des
+lèvres le verre de vieux vin qu'il s'était versé, sans toucher au plat
+de gibier dont il s'était servi, la nuit était venue peu à peu...
+
+Un léger bruit retentit au dehors...
+
+Le garde dressa l'oreille:
+
+--Oh! oh! murmura-t-il, on a remué dans les taillis...
+
+Le bruit s'accentua...
+
+C'étaient des pas précipités qui traversaient la demi-lune...
+
+L'ancien policier se dit:
+
+--Quelqu'un accourt de ce côté...
+
+Il se leva et marcha vers la porte...
+
+En cet instant, celle-ci s'ouvrit brusquement...
+
+Une femme apparut sur le seuil...
+
+Elle s'y arrêta une minute,--retournée vers l'extérieur...
+
+Elle semblait écouter avec anxiété...
+
+Puis, d'une voix qui haletait de l'effort d'une course furieuse:
+
+--Je ne les entends plus! balbutia-t-elle. Seigneur mon Dieu, merci! Ils
+ont perdu ma trace!
+
+Puis encore, elle referma la porte derrière elle, s'avança dans le
+pavillon, vint s'affaisser sur une chaise près de la table et, joignant
+les deux mains qu'elle éleva vers Jacques:
+
+--Si vous êtes chrétien, supplia-t-elle avec une volubilité fébrile,
+accueillez-moi, protégez-moi, cachez-moi, sauvez-moi!
+
+Elle reprit haleine, s'essuya le front d'un geste sauvage et poursuivit
+d'un ton farouche:
+
+--Sinon, indiquez-moi le chemin de la rivière. Celle-ci ne refusera pas
+de me recevoir. Car j'aime mieux mourir,--oui, mourir,--que de retomber
+en leur pouvoir!
+
+
+
+
+XIV
+
+FAUSSES CONFIDENCES
+
+
+Vous l'avez déjà reconnue:
+
+C'était la _Filleule de Lagardère_...
+
+La _Filleule de Lagardère_, dépouillée de son costume, de ses oripeaux
+de théâtre et vêtue, comme le vulgaire des saltimbanques pauvres, d'une
+misérable robe d'indienne, que son passage dans les fourrés de la forêt
+avait déchirée en maint endroit; d'un petit châle de mérinos, tout
+effiloqué et tout déteint, et d'un mouchoir en marmotte ajouré comme une
+dentelle.
+
+Et, cependant, à travers les trous de ces haillons s'échappaient des
+parfums et des rayonnements étranges: des parfums de pudeur réelle,
+exquise et fière; des rayonnements de vie et de jeunesse à peine voilés
+par une nuance de mélancolie, qui n'était pas sa nature même, et qui
+trahissait à demi le secret d'une infortune vaillamment supportée.
+
+Pour le moment, elle suffoquait.
+
+De grosses gouttes de sueur roulaient de son front sur ses joues.
+
+D'un mouvement machinal, elle enleva le mouchoir qui la coiffait et
+dégrafa le haut de sa robe...
+
+Ses magnifiques cheveux ruisselèrent sur ses épaules, et les lignes de
+son cou se dégagèrent, jusqu'à la naissance de sa gorge, dans toute leur
+noblesse et toute leur pureté.
+
+Jacques l'examinait avec une surprise, une admiration muettes.
+
+--Ainsi, vous ne répondez pas? reprit-elle après un silence. Vous
+repoussez ma prière? C'est bien. Il ne me reste qu'à m'en aller.
+
+Elle se mit debout péniblement et fit quelques pas en chancelant...
+
+Puis un étourdissement subit parut la saisir.
+
+Le garde la reçut dans ses bras et la replaça sur le siège qu'elle
+venait de quitter.
+
+--Voyons, mon enfant, lui dit-il, calmez-vous et rassurez-vous. Vous
+êtes ici en sûreté. Moi présent, personne n'osera vous faire de mal.
+
+Il prépara un verre d'eau sucrée et le lui offrit en ajoutant:
+
+--Tenez, prenez ceci et tâchez de vous remettre... Je vous répète que
+vous n'avez plus rien à craindre. Les gens que vous semblez redouter ne
+viendront pas vous chercher jusque dans cette maison.
+
+La fillette but une gorgée. Elle respira longuement. Ses yeux se
+rouvrirent et son regard, chargé de reconnaissance, s'arrêta sur
+l'ancien agent qu'il remua de fond en comble.
+
+--Vous êtes bon, fit-elle. Le ciel vous bénira!
+
+Ensuite, s'emparant des mains du garde et les pressant avec une effusion
+soudaine:
+
+--C'est donc vrai? Vous ne me chassez pas?
+
+Jacques, embarrassé et ému, se dégagea doucement de l'étreinte:
+
+--Non, certes, je ne vous chasse pas, et je suis tout disposé à vous
+prêter aide et assistance... Mais encore faut-il que je sache qui vous
+êtes et ce qui vous menace... Parlez! expliquez-vous, de grâce!...
+
+--Je comprends: vous voulez que je vous raconte mon histoire...
+
+Elle avait une voix charmante, dont les cordes basses vibraient et
+pénétraient.
+
+L'ex-policier protesta:
+
+--Je désire connaître ce qui vous est arrivé, afin d'apprendre comment
+je puis vous protéger et vous défendre...
+
+Florette eut un sourire triste:
+
+--Elle n'est pas gaie, mon histoire; mais, puisqu'il vous plaît de
+l'entendre, écoutez-moi et ayez pitié d'une malheureuse qui n'a d'espoir
+et de ressource que dans la charité des honnêtes gens.
+
+Et elle entama un récit dont plusieurs parties ne sont pas tout à fait
+étrangères à nos lecteurs:
+
+Ce qu'elle se rappelait imparfaitement de son enfance; la façon dont les
+Snail l'avaient élevée; son rude apprentissage de l'escrime, son voyage
+et ses succès en Angleterre, son retour en France et l'empire qu'Héloïse
+Chamoiseau avait pris par degré sur les trois frères abrutis par leurs
+vices...
+
+Héloïse la haïssait...
+
+La fillette ignorait pourquoi...
+
+Mais elle l'avait deviné de prime abord, et, plus tard, la virago
+s'était chargée de le lui prouver d'une manière non équivoque...
+
+Il n'y avait pas de jour qu'elle ne l'accablât d'invectives,
+d'humiliations et de menaces; pas de jour qu'elle ne la frappât
+sournoisement; pas de jour qu'elle ne lui promît de la _défigurer_...
+
+L'attitude de Tom, de Jack et de Bob n'était pas beaucoup plus
+rassurante à l'endroit de la pauvrette.
+
+Depuis quelque temps, ils lui lançaient à la dérobée des oeillades qui
+l'épouvantaient.
+
+Bref, la vie en commun avec cette mégère et ces brutes était devenue
+insupportable pour leur victime.
+
+Elle leur avait donc signifié--et cela le matin même--qu'elle prétendait
+les quitter immédiatement, qu'elle renonçait au métier de saltimbanque
+et qu'elle avait l'intention de se rendre à Paris et d'y chercher de
+l'ouvrage.
+
+Alors la tempête avait éclaté:
+
+On avait écrasé la récalcitrante de reproches, d'injures et de horions.
+
+Puis les trois Anglais s'étaient précipités sur elle et l'avaient
+enfermée dans leur voiture qui s'était éloignée des Loges, sans attendre
+la fin de la fête, dans une direction inconnue...
+
+Mais, tandis que le véhicule roulait dans la forêt, Florette avait sauté
+par une fenêtre et s'était jetée sous le couvert...
+
+Les Snail lui avaient donné la chasse...
+
+Inconsciente, éperdue, affolée, elle avait couru devant elle,--à travers
+les halliers, les buissons, les broussailles,--jusqu'à ce qu'elle
+aperçût une maison où se réfugier:
+
+--Maintenant, conclut-elle, tout ce que je vous demande, c'est de me
+permettre de passer la nuit ici, sur cette chaise...
+
+A l'aube, vous me mettrez sur la route de Paris...
+
+Je sais lire, écrire et coudre; je suis forte et j'ai du courage; je
+rencontrerai bien là-bas, dans la grand'ville, quelque bonne âme qui
+consentira à me prendre en service ou à me donner du travail...
+
+Autrement...
+
+--Autrement?...
+
+La physionomie et l'accent de la jeune fille devinrent sombres:
+
+--Autrement, n'ayant ni asile pour le présent, ni espérance dans
+l'avenir, je vous l'ai dit, la Seine coule pour tout le monde...
+
+--Mourir!... Vous songeriez à mourir!... A votre âge!...
+
+--Oh! répliqua-t-elle amèrement, la souffrance m'a vieillie...
+D'ailleurs, qui est-ce qui me regrettera?... Je n'ai ni parents, ni
+amis, ni personne qui s'intéresse à moi sur cette terre.
+
+ * * * * *
+
+S'il eût écouté la narratrice avec l'attention minutieuse qu'il
+apportait naguère à «débrouiller» les affaires compliquées pour
+lesquelles on avait recours à son office, le _détective_ émérite eût
+remarqué ceci:
+
+C'est que la première partie de son histoire--celle qui avait trait à
+l'aversion que lui témoignait la _Femme-Canon_ et aux craintes que lui
+inspiraient les allures des trois frères,--avait été détaillée par
+mademoiselle Fine-Lame avec une chaleur, une conviction, une éloquence
+qui affirmaient la sincérité de ce récit.
+
+Dans la seconde, au contraire,--celle qui se rapportait à la scène du
+matin, ainsi qu'à la fuite de la fillette et à la poursuite qui en avait
+été le résultat,--la _Filleule de Lagardère_ avait montré, à plusieurs
+reprises, une hésitation, un embarras qui eussent donné à réfléchir à un
+auditeur moins prévenu en sa faveur.
+
+Mais Jacques subissait le charme qu'épandait l'étrange et ravissante
+créature.
+
+Sa pensée vacillait comme s'il eût ressenti une sorte d'ivresse. Nous
+n'insinuerons point qu'il fût déjà amoureux. Mais ce fut en tremblant
+qu'il dit:
+
+--Ma chère enfant, je vous donnerai un asile et je vous rendrai
+l'espérance.
+
+
+
+
+XV
+
+LE NARCOTIQUE
+
+
+La fugitive eut un long soupir de soulagement.
+
+Puis elle questionna brusquement:
+
+--Qu'est-ce que vous allez faire de moi?
+
+Jacques lui prit la main à son tour:
+
+--Vous resterez ici jusqu'à demain, sous ma garde, et je vous réitère
+qu'à cette heure avancée ces misérables saltimbanques ne vous
+relanceront point sous mon toit. D'abord, ils n'ont aucune espèce de
+droits sur vous. Ensuite, je vous certifie qu'ils trouveraient à qui
+parler.
+
+Florette le considéra en face:
+
+--Oh! oui, vous êtes brave! fit-elle.
+
+L'ancien soldat baissa les yeux devant la flamme qui allumait les
+prunelles de la jeune fille.
+
+Il poursuivit après un silence:
+
+--Demain, je vous conduirai au château et je vous présenterai à mon
+maître. M. le marquis est le plus humain et le plus généreux des hommes.
+Il a pour moi quelques égards. Je ne doute pas que, sur mon instante
+prière, il ne vous trouve une situation, non près de lui,--car il est
+veuf,--mais dans quelqu'une des riches familles parisiennes avec
+lesquelles il entretient des relations...
+
+Et, comme la fugitive se levait dans un élan d'actions de grâces
+passionnées:
+
+--Ne me remerciez pas, ajouta-t-il en se reculant. Tout autre à ma place
+eût agi pareillement. C'est moi qui suis trop heureux de pouvoir vous
+être utile.
+
+Puis, pour couper court aux expressions de gratitude qui se pressaient
+sur les lèvres de la _Filleule de Lagardère_, il continua en lui
+montrant la table:
+
+--Vous devez avoir besoin de vous réconforter. Allons, asseyez-vous et
+partagez mon modeste repas. Ah! dame! si j'avais su avoir, ce soir, une
+invitée, je me serais approvisionné et arrangé en conséquence...
+
+Il s'en fut chercher un couvert et le disposa près du sien:
+
+--Mais bah! reprit-il avec rondeur, à la guerre comme à la guerre! La
+première fois, on se distinguera davantage. D'ailleurs, c'est offert de
+bon coeur.
+
+Mademoiselle Fine-Lame refusa du geste:
+
+--Je n'ai pas faim, murmura-t-elle.
+
+Elle porta la main à son front:
+
+--Le sommeil, la fatigue m'accablent...
+
+Sa tête s'abaissait, lourde, sur sa poitrine; ses paupières se fermaient
+malgré elle; son corps se ployait sur sa chaise...
+
+--Bon! je comprends! fit Jacques; l'alerte, la course, la frayeur... Le
+repos vous est nécessaire... Eh bien, on va aller préparer votre
+chambre.
+
+Il alluma un bougeoir à la lampe qu'il avait placée sur la table pendant
+le récit de Florette.
+
+--Mais, interrogea celle-ci, n'avez-vous pas commencé de dîner?
+
+--Oh! ne vous inquiétez pas de moi: j'achèverai quand je vous aurai
+installée dans votre casernement.
+
+Il se dirigea vers l'escalier qui conduisait au premier étage:
+
+--Attendez-moi tranquillement... Je reviens dans cinq minutes...
+L'histoire de disposer le lit...
+
+La jeune fille ne répliqua rien. Sa tête s'était renversée sur le
+dossier de sa chaise. Elle paraissait s'être endormie...
+
+Oui, mais quand le garde eut disparu au haut de l'escalier, elle se
+redressa avec lenteur et précaution...
+
+Son oeil, qui jetait un éclat singulier, parcourut rapidement la pièce
+et s'arrêta sur la table chargée des accessoires du repas de son hôte...
+
+Entre le plat et l'assiette, le verre de Jacques était à demi plein...
+
+Florette fouilla dans sa poche...
+
+Un petit flacon de cristal brilla entre ses doigts...
+
+Elle fit un pas vers la table...
+
+Puis elle s'arrêta,--hésitante...
+
+Un combat violent semblait se livrer en elle...
+
+Deux fois, elle étendit au-dessus du verre la main qui tenait le
+flacon...
+
+Et, deux fois, cette main ne consomma point l'oeuvre qui déterminait
+ce mouvement, et contre laquelle protestaient la révolte, l'indignation,
+l'horreur qui bouleversaient les traits de la fugitive...
+
+A un moment, celle-ci eut l'air de prendre une résolution énergique...
+
+Elle se détourna de la table et se glissa vers la porte...
+
+Comme elle en atteignait le seuil, le cri de la chouette--un cri lugubre
+et prolongé--s'éleva au dehors, de la lisière de la forêt...
+
+Florette demeura immobile. Elle devint pâle comme une morte. Une
+indicible expression de terreur se répandit sur son visage:
+
+--Ils sont là, pensa-t-elle tout haut. Ils me rappellent ma promesse. Si
+j'y manque, malheur à moi!
+
+Le cri retentit de nouveau avec des modulations impératives.
+
+La _Filleule de Lagardère_ se tordit les bras:
+
+--Seigneur, gémit-elle, inspirez-moi, conseillez-moi!... Cet homme est
+si confiant et si hospitalier!... Non, non, c'est impossible!
+
+Le cri persista, strident et funèbre, dans le silence de la nuit.
+
+En même temps, l'on entendit la voix du garde qui grondait:
+
+--Ah! méchante bête, c'est moi qui irai, demain matin, te dénicher à
+coups de fusil, pour t'apprendre à troubler ainsi le sommeil de mes
+locataires!
+
+Mademoiselle Fine-Lame balbutia avec égarement:
+
+--S'ils n'avaient parlé que de me tuer... Mais ce vitriol, oh! ce
+vitriol!... Mon Dieu! pardonnez-moi: ce serait trop cruel!
+
+Elle eut un geste de décision suprême...
+
+Puis elle revint--d'un bond--vers la table...
+
+Sa main s'allongea derechef...
+
+Quelques gouttes d'une liqueur brune tombèrent du flacon dans le
+verre...
+
+Puis encore, la fillette se laissa aller sur sa chaise en murmurant:
+
+--Ils l'ont voulu! Si je suis coupable, que ma faute retombe sur leur
+tête!
+
+ * * * * *
+
+La pièce du premier étage servait de chambre à coucher à Jacques.
+
+Celui-ci venait d'y transporter Florette--qu'il croyait s'être assoupie
+de lassitude et qui s'était évanouie d'angoisse,--et de la déposer
+doucement sur le lit.
+
+A côté de ce lit, sur une petite table, un revolver était placé. Le
+garde avait voulu l'enlever. Mais la jeune fille, rouvrant les yeux et
+l'arrêtant:
+
+--Non, non, laissez cette arme; elle ne me fait pas peur.
+
+Et, comme il se préparait à la quitter, elle avait eu un mouvement
+instinctif pour le retenir.
+
+Elle avait tenté de parler,--mue par une force intérieure.
+
+Ses lèvres avaient remué pour formuler un aveu ou une prière; mais les
+mots s'étaient embarrassés dans sa gorge sèche et sifflante.
+S'ingéniait-elle à les retenir ou à leur donner essor? On ne sait;
+toutefois ses joues s'empourpraient, son sein bondissait, ses prunelles
+brûlaient sous l'effort.
+
+--Ma chère demoiselle, lui avait dit le garde, vous avez un peu de
+fièvre. Il ne faut pas vous fatiguer davantage. Je me retire. Tâchez de
+dormir un bon somme, et demain il n'y paraîtra plus.
+
+Puis, le digne garçon était redescendu au rez-de-chaussée, où, après
+avoir fermé à double tour la porte qui communiquait avec le rond-point,
+il s'était mis à se promener de long en large dans le parloir.
+
+
+
+
+XVI
+
+LE CAUCHEMAR
+
+
+Lui aussi, l'ancien _détective_, avait la fièvre.
+
+Une joie bizarre le remplissait.
+
+Ses aspirations, ses songes, ses _desiderata_ de tout à l'heure
+n'avaient plus seulement un corps impalpable: ils avaient une forme
+distincte et réelle.
+
+La femme qu'il rêvait d'associer à sa vie, c'était celle dont l'étrange
+beauté passait et repassait devant lui avec les attractions de ses
+grands yeux aux regards hardis et candides, de son front presque
+céleste, perdu sous les richesses d'une splendide chevelure, et de sa
+taille de nymphe aux divines perfections.
+
+A cette joie, cependant, se mêlait une légère défiance.
+
+Par moments, le policier reparaissait sous l'amoureux: le policier,
+homme de logique, de calcul et d'examen, inaccessible aux surprises du
+coeur.
+
+Depuis que Florette n'était plus là, pour lui ravir tous ses sens, il ne
+pouvait, en y réfléchissant froidement, s'empêcher de trouver l'aventure
+assez invraisemblable.
+
+Si la fugitive lui avait menti?
+
+Lui mentir?
+
+Dans quel but?
+
+C'est ce qu'il ne pouvait s'expliquer.
+
+Car il ne pensait pas un seul instant à la somme importante que son
+secrétaire renfermait.
+
+Tromper, tramer le mal, être complice d'un projet de vol avec ce visage
+chaste, avec cet oeil limpide, avec la musique de cette voix, c'eût
+été simplement horrible!
+
+Maintenant, qu'adviendrait-il de tout ceci?
+
+L'oiseau sauvage qu'il abritait ne s'envolerait-il pas le lendemain?
+
+Florette était, sinon de race, du moins d'habitudes bohêmes.
+
+L'existence sous la tente, vagabonde, avec ses contrastes de pluie et de
+soleil, n'a-t-elle pas été, de tout temps, plus chère à ces errants, à
+ces nomades, que l'inaltérable monotonie du bonheur stationnaire et du
+foyer conjugal?...
+
+Et quand M. de Saint-Pons se chargerait de l'avenir de cette déclassée,
+ne serait-ce pas toujours une séparation immédiate?...
+
+Une séparation!...
+
+L'avenir n'est à personne, et les absents ont tort.
+
+La fillette se souviendrait-elle de celui qui l'avait recueillie?
+
+Lui garderait-elle une foi qu'elle ne lui avait point engagée?
+
+N'aimait-elle pas ailleurs? L'aimerait-elle jamais? Soupçonnait-elle
+seulement le sentiment subit qu'elle lui avait inspiré?
+
+Empli de toutes ces idées, le cerveau de Jacques semblait près
+d'éclater, comme une chaudière, trop pleine, en ébullition.
+
+Conséquence naturelle de cette chaleur fébrile, une soif ardente
+desséchait son palais.
+
+Dans son va-et-vient par la chambre, il aperçut sur la table le vin
+qu'il s'était versé un moment avant l'arrivée de la fugitive.
+
+Il prit le verre machinalement et en vida environ la moitié.
+
+Puis, le reposant brusquement avec une grimace de dégoût:
+
+--Pouah! s'exclama-t-il, ce vin est exécrable!
+
+Ensuite, après réflexion:
+
+--Ah çà! est-ce que je deviens fou? Un crû que j'avais trouvé excellent
+jusqu'ici! C'est l'amertume de mes pensées qui me le gâte!
+
+Et il voulut continuer sa promenade...
+
+Mais il se sentait las. La tête lui pesait. Ses jambes se dérobaient
+sous lui....
+
+Attribuant ce malaise au trouble de son esprit, il s'assit devant la
+table, s'accouda sur la nappe et mit son front dans ses mains...
+
+Quelques minutes plus tard, il dormait.
+
+Toutefois, comme il n'avait absorbé qu'une partie du narcotique
+introduit dans son verre, ce sommeil n'était point, en dépit des
+apparences, aussi profond, aussi insensible, aussi annihilant que
+l'avaient présumé les instigateurs de Florette.
+
+Lucide comme celui que les passes magnétiques déterminent chez certains
+_sujets_, ce sommeil se doublait de rêves où la réalité jouait un rôle:
+
+Sous le plomb qui fermait son oreille et qui scellait sa paupière,
+Jacques percevait ce qui s'agitait autour de lui.
+
+Mais il ne le percevait que confus et voilé,--derrière un brouillard...
+
+Et il ne lui était point possible d'intervenir...
+
+Ses membres engourdis lui refusaient leur office...
+
+Cauchemar compliqué de catalepsie. L'opium, ingéré à certaine dose,
+produit de ces phénomènes communs à nombre de maladies nerveuses. Une
+partie des organes acquiert une force de vie excessive, tandis que
+l'autre semble frappée de mort.
+
+C'est ainsi que, dès l'abord, l'ancien policier avait entendu un pas
+léger glisser le long de l'escalier...
+
+Une forme blanche avait traversé le parloir...
+
+Cette forme s'était penchée sur la serrure close par lui à double
+tour...
+
+La clé avait tourné en sens inverse dans cette serrure...
+
+La porte s'était ouverte sans bruit...
+
+La forme blanche avait fait un signe au dehors...
+
+Puis, rapide, elle avait repassé devant le dormeur, avait regagné
+l'escalier et était rentrée dans la chambre du premier étage...
+
+Au bout d'un instant, quatre hommes avaient pénétré dans le pavillon:
+
+Les trois premiers avaient une figure stupide que l'ivresse incendiait.
+
+Le quatrième paraissait entièrement maître de lui.
+
+Comme dans un roman ou dans un mélodrame, ses traits se cachaient sous
+un masque dont la barbe de satin noir descendait jusque sur sa
+poitrine.
+
+Ce dernier s'était approché de Jacques Périn.
+
+Le garde avait senti une main se couler avec précaution dans la poche de
+sa veste et en retirer la clé du secrétaire...
+
+Alors, seulement, il avait compris...
+
+C'était contre l'argent de son maître qu'était dirigée cette expédition!
+
+Le fidèle serviteur avait essayé de se lever, de se mouvoir, de crier...
+
+Impossible!...
+
+La paralysie immobilisait son corps, ses muscles et sa langue...
+
+Les trois coquins à la face bestiale marchaient vers le meuble qui
+renfermait les vingt mille francs...
+
+Le personnage masqué les arrêta:
+
+--Mes camarades, prononça-t-il en leur désignant le dormeur, j'ai
+l'habitude de ne rien laisser derrière moi. Si cet importun venait à se
+réveiller, il y aurait lutte, tapage et tout le _tralala_. Il vaut mieux
+le _régler_ de suite. L'un de vous a-t-il un couteau?
+
+--En voici un.
+
+--Eh bien, servez-vous en: frappez... Frappez ici, entre les omoplates:
+c'est la meilleure place, au dire des gens de l'art...
+
+Il ajouta avec tranquillité:
+
+--Cette formalité accomplie, nous procéderons à la récolte du _quibus_
+et, quand elle sera terminée, nous appellerons la petite, qui s'est
+conduite comme un ange et qui doit se tenir tapie là-haut, dans quelque
+coin.
+
+--_All right!_ firent les trois autres.
+
+Ils entourèrent l'ex-agent.
+
+Le malheureux sentit les mains de deux d'entre eux s'abattre, comme des
+étaux, sur ses épaules, pour le maintenir contre la table...
+
+Sans le voir, il sentit aussi se lever le couteau du troisième...
+
+Et il se raidit dans un effort surhumain pour s'arracher à la torpeur
+qui le clouait, inerte, sous le fer...
+
+Effort infructueux: la léthargie était plus puissante que sa volonté!
+
+Cette volonté même, un choc inattendu venait presque de la lui enlever.
+
+Cette «petite» dont on avait parlé, c'était Florette!
+
+Florette était de moitié dans le crime!
+
+C'était elle qui tuait son hôte en le livrant à ses complices!
+
+Cette foudroyante révélation poignardait Jacques plus sûrement que
+n'allait le faire la lame du couteau emmanché au poing de l'assassin.
+
+Le garde était deux fois perdu.
+
+Il se résigna et sourit--intérieurement--à la mort.
+
+
+
+
+XVII
+
+COUPS DE REVOLVER
+
+
+En ce moment, une voix appela:
+
+--Tom! Bob! Jack!
+
+Cette voix tombait du haut de l'escalier.
+
+L'arme et le bras de Tom ne s'abaissèrent pas.
+
+La voix continua, dure, brève, métallique:
+
+--Est-ce là ce que vous avez juré? «_Il n'y aura pas de sang versé_»,
+avez-vous dit. Je vous somme de tenir cette promesse.
+
+Les Snail s'entre-regardèrent, indécis.
+
+Le personnage masqué intervint:
+
+--Ma chère demoiselle, fit-il, ne vous mêlez pas de tout ceci. S'il vous
+répugne d'assister à une exécution nécessaire, rentrez, pour quelques
+minutes, dans le trou où vous étiez blottie tout à l'heure. On vous
+fera signe quand il n'y aura plus de danger pour vos nerfs
+impressionnables.
+
+La voix répliqua brusquement:
+
+--Vous, je ne vous connais pas, et ce n'est pas à vous que je m'adresse.
+
+Puis, avec l'accent du commandement:
+
+--Tom, Bob et Jack, laissez cet homme!
+
+--Ma mie, repartit l'autre avec impatience, il faut que la place soit
+nette; demeurez ou retirez-vous, si bon vous semble; mais ce que j'ai
+décidé aura lieu.
+
+Il se tourna vers les trois frères:
+
+--Allons, l'heure s'écoule, dépêchons!
+
+La voix, qui se fit menaçante, redit:
+
+--Encore une fois, laissez cet homme!
+
+Le trio de drôles hésitait.
+
+Le personnage masqué s'emporta pour de bon:
+
+--Ah çà! gronda-t-il, à qui obéit-on ici? Est-ce moi qui paye, oui ou
+non? Foin des caprices de jolie femme!
+
+Les Snail répondirent en grognant quelques paroles inintelligibles.
+
+L'autre frappa du pied:
+
+--Nous perdons un temps précieux... L'argent est là... Les vingt mille
+francs...
+
+Vingt-mille francs!...
+
+Jusqu'alors, les Snail avaient ignoré le chiffre de la somme...
+
+Ils croyaient qu'il ne s'agissait que d'une simple poignée d'écus...
+
+Mais vingt mille francs! Les sacs entassés et bondés à craquer! Les sacs
+éventrés et dégorgeant les pièces blanches! Un trésor!...
+
+Pour le quart, les trois frères auraient égorgé père et mère!...
+
+Nous pensons que, si les choses avaient suivi leur cours, leur chef, au
+moment du partage, aurait trouvé en eux des associés incommodes.
+
+La fièvre de l'argent entrevu achevait de les enivrer.
+
+Ils se ruèrent sur leur victime.
+
+La voix, qui frémissait de colère, répéta:
+
+--Pour la dernière fois, laissez cet homme!
+
+Le brelan de scélérats riposta à cette injonction par un ricanement
+féroce:
+
+Bob et Jack jetèrent derechef le grappin sur le garde...
+
+Et Tom leva son arme à nouveau...
+
+Mais il n'eut pas le loisir de l'enfoncer à cette «meilleure place»
+indiquée par le personnage masqué...
+
+Trois éclairs, trois détonations se succédèrent dans un nuage de
+fumée...
+
+Et les trois bandits roulèrent l'un après l'autre, foudroyés, sur le
+plancher.
+
+ * * * * *
+
+Jacques Périn, debout, s'appuyait au dossier d'une chaise.
+
+La commotion violente--déterminée dans tout son être par l'imminence du
+danger couru et par l'imprévu de l'intervention à laquelle il devait son
+salut--avait brusquement rompu les liens qui le retenaient captif dans
+une sorte de mort artificielle.
+
+Il s'était remis sur ses jambes et secouait le front, comme un lion
+secoue sa crinière, pour ressaisir le fil de ses idées et en activer le
+classement.
+
+Ses yeux, qui revivaient et qui semblaient chercher, tombèrent, de prime
+abord, sur deux des frères Snail étendus à ses pieds.
+
+Une balle avait cassé le crâne de Jack.
+
+Une autre avait troué la poitrine de Bob.
+
+Ils achevaient d'expirer dans une double mare de sang; celui-ci, couché
+sur le dos; celui-là, la face contre terre.
+
+Le troisième avait eu la force de se relever de la place où il était
+tombé, et, soutenant de sa main gauche son bras droit brisé, il s'était
+précipité dehors avec des hurlements de douleur.
+
+Au résultat des trois coups de feu, le chef de l'expédition avait, de
+son côté, poussé un cri de rage.
+
+Puis il s'était lancé à la suite de Tom.
+
+Les deux fuyards avaient disparu dans la nuit.
+
+ * * * * *
+
+Les yeux du garde cherchaient toujours.
+
+Une forme blanche--celle qu'il avait confusément entrevue dans ce qu'il
+considérait encore comme un rêve--gisait inanimée sur l'une des marches
+de l'escalier.
+
+Il y avait auprès d'elle un revolver dont le canon conservait la chaleur
+d'une explosion récente.
+
+Cette forme blanche, c'était la _Filleule de Lagardère_.
+
+La présence de cette arme, celle de Florette en cet endroit, avaient une
+éloquente signification.
+
+Le regard de l'ex-agent s'éclaira de joie.
+
+Il marcha à grands pas vers l'escalier, enleva la jeune fille dans ses
+bras et vint la déposer sur le siège qu'il occupait précédemment.
+
+Le pauvre enfant subissait les conséquences de son héroïsme.
+
+Cette réaction, cette prostration l'avaient prise, qui suivent,
+d'ordinaire, chez les femmes un accès de fièvre subit ou
+l'accomplissement d'un acte inusité d'énergie.
+
+Elle ne sortit de cet état,--sous les soins prodigués de Jacques,--que
+pour s'écrier, à l'aspect des deux saltimbanques qui finissaient de
+râler sur le carreau:
+
+--Ces malheureux!... Relevez-les!... Secourez-les au nom du ciel!
+
+L'ancien soldat se pencha sur les dernières convulsions des deux
+agonisants.
+
+--Ces malheureux n'ont plus besoin de rien, prononça-t-il. Je m'y
+connais. J'en ai vu quelques-uns comme cela, en campagne, sur les champs
+de bataille.
+
+Il s'en fut retirer un drap de l'armoire et en recouvrit les cadavres.
+
+Florette s'était voilé le visage de ses mains.
+
+--Morts! s'exclama-t-elle en proie à une cruelle crise nerveuse, ils
+sont morts!... Et c'est moi qui les ai tués!... J'ai tué, Seigneur!...
+J'ai tué!
+
+--Oui, protesta le garde en essayant de la calmer, mais Dieu, les
+hommes, la loi, votre conscience vous absolvent... Car c'était pour
+empêcher le crime... Sans vous, j'étais perdu: vous êtes mon ange
+sauveur!
+
+Il ajouta avec colère:
+
+--Et quand je pense que je vous accusais de faire cause commune avec ces
+misérables!... Que je croyais vous avoir entendu--en songe--les
+introduire ici!... En vérité, je suis furieux contre moi-même!... Une
+aussi stupide erreur!... Moi, dont c'était jadis le métier de discerner
+les criminels des honnêtes gens!
+
+Il fit un mouvement comme pour s'agenouiller:
+
+--Oh! tenez, laissez-moi vous demander pardon!...
+
+Elle l'arrêta:
+
+--Restez! C'est à moi de m'humilier...
+
+--A vous!...
+
+--Vous n'étiez pas dans l'erreur...
+
+--Comment?...
+
+--Je suis effectivement la complice des voleurs et des assassins...
+
+--Oh!...
+
+--C'est moi qui vous ai menti pour obtenir l'hospitalité dans cette
+maison, dont j'avais mission de leur ouvrir la porte; c'est moi qui vous
+ai endormi pour procéder plus sûrement à l'accomplissement de cette
+mission...
+
+Il la considéra avec une affectueuse pitié:
+
+--Ma chère enfant, revenez à vous!... La scène terrible de tout à
+l'heure vous égare... Ce trouble, ces paroles incohérentes, ce délire...
+
+Florette l'interrompit, et, secouant la tête:
+
+--Le délire? Oh! non pas: j'ai toute ma raison. Ce n'est pas la folie
+qui hante mon cerveau: c'est le remords qui me tenaille le coeur.
+
+Elle poursuivit avec impétuosité:
+
+--Faut-il que je vous répète que vous ne vous êtes point trompé; que
+c'est moi qui ai quitté le lit, que je devais à votre générosité, pour
+me glisser dans cette chambre et y introduire ces hommes; que c'est moi,
+enfin, qui vous ai versé le sommeil, pour vous empêcher de défendre le
+dépôt confié à votre garde?...
+
+Son interlocuteur, dont la stupeur allait croissant, essaya de se
+révolter:
+
+--Vous vous calomniez!... Allons donc!... Ce n'est pas possible!...
+
+Elle jeta sur la table le petit flacon de cristal que nous avons aperçu
+naguère entre ses doigts:
+
+--Voici, répliqua-t-elle froidement, voici le reste de la liqueur que
+j'ai mêlée à votre vin.
+
+Jacques saisit le flacon, le déboucha et en flaira le contenu avec une
+précipitation emportée.
+
+Puis il baissa le front avec accablement.
+
+Il n'y avait plus à se débattre contre l'aveu corroboré par l'évidence.
+
+Puis encore, d'une voix étranglée, à peine distincte:
+
+--Mon Dieu!... C'était vrai!... Elle!...
+
+Elle!...
+
+Ce monosyllabe avait l'accent d'une plainte plus déchirante que mille
+menaces: la plainte qu'arrachent un monde d'illusions détruites, un rêve
+de bonheur qui s'envole, l'édifice d'un avenir laborieusement échafaudé
+et qu'un souffle renverse.
+
+Ensuite l'ex-policier reprit avec une rudesse qui était comme l'écho de
+ses souffrances intérieures:
+
+--Mais savez-vous bien, malheureuse, qu'à défaut du métier que je
+n'exerce plus, mon devoir me commande de vous livrer à la justice?
+
+--Eh bien, livrez-moi, repartit Fine-Lame. Je suis prête. Ayant commis
+la faute, je ne chercherai point à me soustraire au châtiment...
+
+Toutefois le tribunal ne me condamnera pas sans m'entendre...
+
+Non point que ce soit pour elle-même que je veuille lui disputer ma
+liberté: la prison n'est pas pire que l'existence que je mène depuis que
+j'ai l'âge de raison...
+
+Mais je prétends qu'on sache ce que j'ai enduré pour en arriver où je
+suis...
+
+Et, tenez, vous allez être mon premier juge...
+
+--Moi?...
+
+--Vous ne refuserez pas de m'écouter avant de me conduire aux
+gendarmes...
+
+--Cependant...
+
+--Je vous en prie!...
+
+ * * * * *
+
+Vaincu par le regard, par le geste qui accompagnaient cette supplique,
+Jacques Périn était tombé sur une chaise avec un mouvement qui
+signifiait: _J'écoute_.
+
+
+
+
+XVIII
+
+CONFESSION GÉNÉRALE
+
+
+--Quand je vous ai parlé, commença la jeune fille, de tout ce qu'il m'a
+fallu supporter depuis que je suis revenue en France avec ces
+hommes,--depuis que cette horrible femme s'est associée à eux,--depuis
+que j'ai compris ce qu'ils voulaient faire de moi,--je suis demeurée
+au-dessous, oh! bien au-dessous de la vérité!...
+
+Où je me suis écartée de celle-ci, c'est lorsque je vous ai conté que je
+m'étais enfuie, ce soir, de chez les Snail...
+
+Ce matin, pendant qu'ils chargeaient la voiture pour s'en aller je ne
+sais où, Héloïse Chamoiseau m'a emmenée à l'écart, dans la forêt, sous
+les arbres, et m'a expliqué ce qu'on exigeait que je fisse chez vous,
+cette nuit...
+
+D'abord, j'ai repoussé cette proposition avec indignation...
+
+Alors, me saisissant le bras avec une telle violence que j'en ai
+conservé la marque, elle m'a dit ce seul mot:
+
+«--Prends garde!»
+
+Je lui répondis sans faiblir:
+
+«--Je suis à bout de forces ici. Je ne crains pas la mort. Tuez-moi!
+
+»--Oh! a-t-elle ricané, on ne te tuera pas... On serait obligé de te
+payer à la justice comme si tu valais quelque chose... Mais cette jolie
+frimousse dont tu te sers pour éclipser les autres...
+
+»--Eh bien?...
+
+»--On te l'arrangera à la mode du diable et à la sauce au vitriol.»
+
+Elle a ajouté entre ses dents:
+
+«--Et ce serait une chose bâclée depuis hier, si l'on n'avait pas besoin
+de toi aujourd'hui.»
+
+Le vitriol!
+
+J'avais vu un saltimbanque de nos voisins, dans une foire, en jeter un
+verre, pour se venger, à la tête d'une pauvre femme...
+
+J'ai encore dans les oreilles les hurlements de la misérable!...
+
+J'ai encore devant les yeux sa figure qui n'avait plus rien d'humain:
+ses lèvres boursouflées, noircies, pendantes; les plaies hideuses de son
+front, les brûlures affreuses de ses joues, ses prunelles éteintes sous
+ses paupières saignantes!...
+
+Et l'on aurait fait de moi la pareille de cette créature!...
+
+Comme elle, je serais devenue un objet de curiosité, de pitié et
+d'horreur!...
+
+Comme elle, j'aurais traîné une vie abjecte et repoussante à travers les
+risées, l'effroi et le dégoût!...
+
+J'embrassai les genoux d'Héloïse en versant toutes les larmes de mon
+corps...
+
+La mégère me riposta, implacable:
+
+«--C'est à choisir. Tâte-toi le pouls. Ou, ce soir, tu marcheras à nos
+flûtes, ou demain, bernique! plus de minois de duchesse pour ensorceler
+les adorateurs!... Et ne tente pas de t'esbigner pour nous dénoncer ou
+pour nous fausser compagnie! Je ne te quitte pas d'une semelle, et, si
+tu bronches, gare! J'ai dans ma poche de quoi te nettoyer tout de
+suite!»
+
+Et elle sortit à demi une bouteille de son tablier.
+
+Eperdue, je questionnai:
+
+«--Et si je me soumets à votre volonté?...
+
+»--On respectera ton museau. C'est chose convenue avec tes protecteurs.
+Car mademoiselle a des protecteurs!
+
+»--C'est bien, fis-je: j'obéirai.»
+
+Héloïse me donna ses instructions.
+
+Selon elle, je n'étais qu'une sotte de m'offusquer.
+
+De quoi s'agissait-il après tout?
+
+D'emprunter quelques sacs d'écus, pour nous tirer de la déveine, à un
+richard qui possède des millions.
+
+Il n'était pas question du personnage masqué qui commandait ici tout
+l'heure.
+
+Il ne devait y avoir aucune violence commise.
+
+C'était pour éviter tout bruit et toute lutte--une lutte qui vous serait
+fatale--qu'on me chargeait de vous endormir et d'ouvrir votre porte aux
+Snail.
+
+Seigneur! je le sais bien: j'aurais dû ne pas céder.
+
+Mais quoi! quelqu'un m'avait-il jamais dit: «_Fais ceci, ne fais pas
+cela!_» Quelqu'un m'avait-il jamais donné un bon conseil? Quelqu'un
+m'avait-il jamais montré le droit chemin? Quelqu'un m'avait-il jamais
+crié: _Casse-cou!_ au bord du précipice?...
+
+Non: personne ne s'était occupé de moi...
+
+Personne ne m'avait appris ce que c'est que l'honneur...
+
+L'honneur!...
+
+Sais-je de quelle couleur, de quelle matière, de quelle façon c'est
+fait!...
+
+Si je comprends qu'il y a un Dieu au ciel et une justice ailleurs que
+sur la terre, c'est que je l'ai deviné d'instinct; c'est que je suis
+entrée, par hasard, dans une église, un soir que l'angélus paraissait
+m'appeler et que ma pauvre âme suffoquait de doutes et d'incertitudes;
+c'est que j'ai prié et que je me suis sentie éclairée...
+
+Oui, mais, hors de l'église, tout n'est pour moi que ténèbres...
+
+Oh! cette obscurité terrible!...
+
+De la lumière! J'ai besoin de lumière! L'ignorance est une nuit: le bien
+la fuit, le mal y rôde...
+
+Ah! si j'avais eu une famille pour m'instruire!...
+
+Mais je suis un enfant abandonné, perdu, vendu, volé peut-être!...
+
+Et c'est ce qui m'a empêchée de me jeter à l'eau...
+
+Car je ne veux pas mourir sans connaître ma mère; sans la couvrir de
+larmes, de caresses, de baisers, si elle est encore de ce monde et si la
+Providence daigne la rendre à mon amour; sans m'agenouiller sur sa
+tombe, si je ne dois plus la rencontrer dans cette vie et si quelque
+révélation d'en haut vient m'indiquer où elle repose...
+
+Ma mère! ma mère! ma mère!...
+
+Un nom que je répète sans cesse dans mes prières!...
+
+Une image que je revois sans cesse dans mes songes!...
+
+Une idée qui me soutiendra dans la prison où vous allez m'envoyer...
+
+Ne croyez pas, en effet, que je vous raconte tout ceci dans le seul but
+de vous attendrir...
+
+J'essaye, voilà tout, d'établir comment j'ai été entraînée à mieux aimer
+être coupable que martyre...
+
+Maintenant j'ai fauté: que l'on me punisse...
+
+Allez chercher la justice: je l'attends,--et, aussi vrai que je me suis
+servie de ce revolver pour frapper ces deux assassins, je ne tenterai
+pas un pas pour me soustraire à son action...
+
+ * * * * *
+
+En parlant ainsi, elle s'était laissée glisser de sa chaise à deux
+genoux sur le parquet; et quand elle se fut tue, elle demeura là,
+frémissante, écrasée, offrant en quelque sorte son corps tout entier à
+l'expiation.
+
+--Relevez-vous, dit Jacques doucement.
+
+Elle se redressa, raide, rejetant en arrière ses cheveux qui, dénoués,
+avaient ruisselé sur son visage, et elle regarda son interlocuteur comme
+si elle eût imploré de lui un prompt arrêt, sans ménagements ni
+équivoque.
+
+Le garde continua:
+
+--Vous n'aurez pas affaire à la justice...
+
+--Est-il possible?...
+
+--Est-ce que, depuis que je vous écoute, que je vous juge en premier
+ressort, je n'ai pas acquis une conviction qu'il m'est facile de résumer
+par cette formule en usage:
+
+«Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu qui m'entend, à défaut
+des hommes en face desquels je n'hésiterais pas à le répéter, non,
+Florette, vous n'êtes pas coupable!»
+
+Partant, ne pleurez plus et tenez haut la tête! Ni inquiétude au
+coeur, ni rougeur sur le front! Vous êtes la plus adorable et la plus
+vaillante des filles!...
+
+--Ainsi, balbutia-t-elle, folle de joie, ainsi vous me pardonnez de vous
+avoir trompé?...
+
+--Je vous glorifie de m'avoir sauvé.
+
+L'ancien policier ajouta en consultant sa montre:
+
+--Mais il ne nous reste que juste le temps de nous concerter...
+
+Le jour va poindre. Le parquet, que je vais faire prévenir, effectuera
+ici sa descente à la première heure. Il ne faudrait point qu'il vous
+rencontrât chez moi...
+
+Autrement, il aurait le droit de vous adresser certaines questions
+auxquelles il vous serait difficile de répondre...
+
+--Quoi qu'il puisse arriver, je ne mentirai plus, déclara la jeune fille
+avec résolution.
+
+--Alors je redoute fort qu'une détention momentanée ne soit le prix de
+votre franchise...
+
+Mademoiselle Fine-Lame eut un mouvement de frayeur.
+
+L'ex-agent se hâta de reprendre:
+
+--C'est à cet inconvénient, qui ne serait, du reste, que de peu de
+durée,--votre innocence ne pouvant manquer d'être établie de la façon la
+plus éclatante par mes propres affirmations,--c'est à cet inconvénient,
+dis-je, qu'il s'agit de parer dans le plus bref délai...
+
+Avez-vous confiance en moi et vous abandonnez-vous sans examen, sans
+restriction, à mon dévouement, à ma reconnaissance?
+
+--Je suis prête. Commandez. Je vous obéirai comme à un frère.
+
+Jacques s'assit devant le secrétaire et écrivit rapidement une courte
+lettre qu'il relut d'un trait et qu'il enferma dans une enveloppe sur
+laquelle il libella l'adresse suivante:
+
+ _Mademoiselle_
+
+ _Mademoiselle Eliane de Jouy, en religion soeur Annonciade,_
+
+ Au couvent des Dames de Sainte-Marie-des-Anges, Rue des Missions.
+
+ Paris.
+
+Puis, se levant:
+
+--La voiture publique, qui correspond aux premiers trains marchant de
+Saint-Germain sur Paris, passera dans un instant à quinze pas d'ici, sur
+la gauche du rond-point. Le bruit des grelots des chevaux, vous avertira
+de son apparition. Vous la prendrez. Voici de l'argent...
+
+--De l'argent!...
+
+--Acceptez sans fausse honte: c'est un prêt du frère à la soeur...
+
+--J'accepte, oh! j'accepte!... Mais cette générosité... C'est
+trop,--beaucoup trop...
+
+Elle s'était jetée sur les main du garde et les serrait, les étreignait
+nerveusement.
+
+Jacques se dégagea pour lui tendre la lettre:
+
+--Une fois à Paris, poursuivit-il, vous vous ferez conduire à l'adresse
+mentionnée sur cette enveloppe et vous remettrez ce papier à la personne
+dont le nom se lit sur cette même adresse...
+
+--A mademoiselle Eliane de Jouy...
+
+--A la soeur Annonciade: c'est-à-dire à la plus noble, à la meilleure
+des femmes... Il faudra lui confesser tout ce qui s'est passé cette
+nuit...
+
+--Tout?
+
+--Tout: sans hésitation, sans faux-fuyants, sans réticences; lui avouer
+tout ce que vous m'avez avoué; lui montrer à nu votre existence, votre
+conscience, votre détresse...
+
+--Je le ferai, répondit humblement la jeune fille.
+
+L'ex-policier continua:
+
+--Mademoiselle de Jouy sait jusqu'où s'étend le malheur. Elle a été
+jadis éprouvée cruellement. C'est une sainte!...
+
+Je la supplie de vous conserver auprès d'elle...
+
+J'ai tout lieu d'espérer qu'elle y consentira...
+
+--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? interrogea Florette vivement.
+
+--Votre nouvelle protectrice en décidera, repartit son interlocuteur
+d'une voix qui tâchait de rester ferme. Vous lui appartiendrez, à dater
+d'aujourd'hui, comme jusqu'à aujourd'hui vous aviez appartenu aux Snail.
+Avec cette différence, toutefois, que je veux vous arracher au Mal pour
+vous donner au Bien. Vous m'avez compris?
+
+--Et je me soumets de grand coeur, murmura mademoiselle Fine-Lame. Que
+votre volonté soit faite en toute chose. N'êtes-vous pas désormais mon
+maître?
+
+--Dites votre ami, ma chère enfant; votre frère, comme vous m'appeliez
+tout à l'heure...
+
+Ils demeuraient en face l'un de l'autre, immobiles, muets et troublés.
+
+La même émotion gonflait leur poitrine.
+
+L'aube commençait à blanchir les vitres du pavillon.
+
+Des sonnailles agitées tintaient au lointain.
+
+Jacques balbutia:
+
+--C'est la voiture.
+
+Et Florette bégaya:
+
+--Déjà!
+
+Le garde insista:
+
+--Voici l'instant de partir... La correspondance est toute proche...
+Dépêchez-vous...
+
+Elle se dirigea vers la porte...
+
+En passant auprès des cadavres des deux Anglais,--rigides sous le drap
+taché de sang,--elle frémit et chancela...
+
+L'ex-agent s'élança pour la soutenir:
+
+--N'ayez ni crainte ni remords, fit-il. Ceux-là sont morts victimes de
+leur crime. Je prends leur châtiment sur moi.
+
+Puis, du seuil lui désignant la diligence qui s'avançait, en
+carillonnant, dans la brume crépusculaire:
+
+--Allez en paix et que Dieu vous garde!
+
+
+
+
+XIX
+
+VARIATIONS SUR LA «GAZETTE DES TRIBUNAUX»
+
+
+--Zébie?
+
+--Monsieur?
+
+--Eh bien, et ce chocolat, ma mie?
+
+--Monsieur, il est en train de mousser.
+
+--Et ma _Gazette des Tribunaux_?
+
+--Elle est en main, monsieur.
+
+--Comment?
+
+--C'est-à-dire qu'on vient de l'apporter et que je suis en train de la
+parcourir pendant que le chocolat de monsieur mousse.
+
+--Par exemple!... Déflorer mes journaux!... Petite peste! carogne!
+pécore! comme on jure au Théâtre-Français dans l'ancien répertoire.
+
+Sans s'émouvoir outre mesure de cette bordée d'injures classiques,
+mademoiselle Eusébie,--_Zébie_, dans l'intimité,--la bonne _pour tout
+faire_ des époux Bouginier,--entra d'un pas délibéré dans le cabinet de
+son maître qui était une pièce assez grande, mais basse d'étage, et dont
+les murailles, du plancher au plafond, étaient tapissées de cartons.
+
+La «petite peste» était une Normande douée d'une fraîcheur et d'un
+embonpoint remarquables.
+
+Elle portait la robe de toile et le tablier blanc des caméristes
+parisiennes; mais chacun de ses pendants d'oreilles pesait trois louis
+au bas mot.
+
+Me Bouginier était déjà assis devant son bureau, en _coin de feu_ de
+flanelle à carreaux écossais, en pantalon à pied de molleton, en
+pantoufles brodées et en calotte grecque.
+
+C'était un travailleur matinal.
+
+Quand on fut toujours vertueux, on aime à voir lever l'aurore.
+
+La bonne déposa devant lui un plateau sur lequel il y avait toute sorte
+de choses: un couvert, une serviette, des rondelles de beurre nageant
+dans l'eau d'un compotier, des radis roses dans un ravier, une énorme
+tasse de porcelaine et toute une boulangerie de petits pains: _flûtes_,
+_croissants_, viennois aux anis, anglais aux raisins, etc., etc., etc.
+
+Ensuite elle se mit en devoir de verser «la liqueur tirée de la fève du
+cacao», laquelle fumait à gros bouillons et embaumait la vanille.
+
+Notre Normande elle-même avait les joues écarlates et répandait une
+suave odeur de cassis.
+
+L'ancien officier ministériel s'occupait à beurrer ses pains:
+
+--Et mon journal, insista-t-il, qu'avez-vous fait de mon journal?... En
+vérité, Zébie, vous êtes d'une inconvenance!... C'est comme hier soir ce
+pompier...
+
+--Quel pompier?...
+
+--Qui vous embrassait dans l'escalier, pendant que je rentrais de
+l'Opéra-Comique. C'est scandaleux! Mademoiselle se laissait chiffonner
+avec une abnégation!...
+
+La servante haussa les épaules:
+
+--Dame! le gaz était éteint; il faisait noir comme dans un four; moi, je
+croyais que c'était monsieur...
+
+Puis, tirant le journal, tout froissé, de la poche de son tablier:
+
+--Tenez, la voici, votre _Gazette_... Elle n'est pas riche, ce matin. A
+part une mécanique qui est arrivée là-bas, à côté de Saint-Germain-en-Laye...
+
+--Ah! demanda Me Bouginier, qui saupoudrait ses tartines de sel, il
+est survenu un événement extraordinaire, là-bas, dans le département de
+Seine-et-Oise?...
+
+--Une bande de brigands, dans un pavillon, chez un garde, sur la lisière
+de la forêt,--avec un chef masqué,--comme dans _Pierre le Noir ou les
+Chauffeurs_, par M. Taillade, que j'ai vu à l'Ambigu, en compagnie de
+mon cousin, le tambour-major du 101e...
+
+--Et ces sacripants ont sans doute commis un vol des plus importants?...
+
+--Il est certain que ce n'est pas l'envie qui leur en a manqué...
+
+--Ah!...
+
+--Il paraît même qu'il y avait gros dans le secrétaire...
+
+--Vraiment!...
+
+--Oui, mais va-t'en voir s'ils viennent! Le garde-chasse veillait au
+grain. Il vous empoigne un pistolet, et pif! paf! voilà deux des
+malandrins par terre; un troisième, blessé, qui se sauve; le chef qui
+lui emboîte le pas,--et, lorsque la justice accourt, elle ne ramasse que
+deux cadavres...
+
+La mouillette que l'ex-avoué avait plongée dans sa tasse demeurait
+droite--ainsi qu'un obélisque--au milieu du chocolat épais...
+
+Bouginier ne songeait pas à l'en retirer pour la porter à sa bouche.
+
+La racontaine d'Eusébie l'avait--positivement--suffoqué.
+
+La Normande opina:
+
+--Je l'idolâtre, ce garde-chasse. Ce doit être un gaillard superbe. Il
+me rappelle Népomucène...
+
+--Népomucène?...
+
+--Népomucène Briquet, un de mes promis. Membre influent de la cavalerie
+française. Quinze ans de service, vingt-huit campagnes et pas une heure
+de punition.
+
+L'ancien officier ministériel eut un mouvement et une exclamation de
+furieuse impatience:
+
+--Au diable les commentaires, les sornettes et les caillettes!...
+Va-t-on me laisser vaquer en paix à mes repas!... Votre cuisine vous
+réclame.
+
+Mademoiselle Eusébie opéra sa retraite en bon ordre:
+
+--On y va, monsieur, on y va... Pas besoin de devenir hydrophobe... Si
+ça devait vous prendre souvent, faudrait avertir les personnes... On
+vous flanquerait vos huit jours, aussi vrai qu'il n'y a qu'un
+caporal-sapeur par régiment, dans la ligne.
+
+ * * * * *
+
+Resté seul, Me Bouginier étendit la main vers la _Gazette des
+Tribunaux_:
+
+--Oh! oh! murmura-t-il, oh! oh! que signifie le tic-tac de ce moulin à
+paroles?... Le coup aurait donc raté?... Voyons, saperlotte! voyons
+vite!
+
+Et il lut ce qui suit avec avidité:
+
+«On nous écrit de Saint-Germain:
+
+»Un attentat des plus hardis a eu lieu avant-hier, dans la nuit, à
+Carrières-sous-Bois, au lieu dit: _le Pavillon de la Faisanderie_,--immeuble
+dépendant du château de Saint-Pons, et situé à l'extrémité du parc de ce
+dernier, sur l'un des côtés de la demi-lune connue sous le nom de
+_Boule-du-Roi_.
+
+»Ce pavillon sert de maison d'habitation au garde général de M. de
+Saint-Pons.
+
+»Des malfaiteurs, ayant appris que ce garde détenait pour le compte de
+son maître une somme assez considérable,--provenant de la vente annuelle
+d'une certaine quantité de coupes de bois,--se sont introduits, vers
+minuit, dans le rez-de-chaussée de ce pavillon, à l'aide, suppose-t-on,
+d'une fausse clé, fabriquée sur empreinte prise: car on n'a remarqué sur
+la porte aucune trace d'effraction.
+
+»Ces malfaiteurs étaient au nombre de quatre.
+
+»Celui qui semblait le chef de l'expédition portait--d'après la
+déposition du garde--un masque noir, garni d'une barbe de soie de même
+couleur.
+
+»Notons, en passant, que ce garde n'est autre qu'un ancien agent de la
+sûreté, le sieur J... P..., qui a laissé à la Préfecture les meilleurs
+souvenirs d'intelligence, d'activité et d'énergie sous le sobriquet
+caractéristique de _Patte-de-Fer_.
+
+»On sait que ces braves employés ont l'habitude de ne dormir que d'un
+oeil.
+
+»Réveillé par un léger bruit, celui-ci, qui couche au premier étage,
+sauta sur un revolver et, du haut de l'escalier, somma les intrus de se
+retirer.
+
+»Sur leur refus, il n'hésita point à faire usage de son arme.
+
+»Deux des bandits tombèrent mortellement frappés.
+
+»Le troisième, quoique grièvement blessé au bras droit, eut encore la
+force de gagner au pied dans la campagne.
+
+»Le quatrième--l'homme masqué--suivit ce dernier dans sa fuite.
+
+»Au jour naissant, le sieur J... P... fit prévenir l'autorité.
+
+»Le juge de paix, le commissaire de police et la gendarmerie de
+Saint-Germain se transportèrent aussitôt sur les lieux.
+
+»Ils y furent rejoints, dans la journée, par les magistrats instructeurs
+du parquet de Versailles.
+
+»L'habile chef de la sûreté s'y est pareillement rendu dans la soirée.
+
+»Il résulte, dès l'abord, de l'enquête ouverte, que les deux malheureux
+qui ont payé de leur vie leur criminelle tentative ne sont autres que
+les frères Bob et Jack Snail, bateleurs anglais établis, la veille
+encore, sur le champ de foire des Loges.
+
+»Le troisième larron--le blessé--serait leur frère aîné Tom.
+
+»Tous trois auraient quitté les Loges le matin même, après avoir
+congédié leur _pitre_, ou paillasse, qui a été entendu au début de
+l'instruction.
+
+»La voiture qui leur servait de moyen de locomotion a été retrouvée dans
+un fourré de la forêt, entre Carrières et le pavillon de la Faisanderie.
+
+»On en avait dételé les chevaux, qui paraissent avoir aidé à la fuite
+des survivants.
+
+»Ceux-ci--Tom Snail et l'homme masqué--sont activement recherchés, ainsi
+que deux femmes, qui composaient avec les trois Anglais le personnel du
+théâtre des _Dislocations-Amusantes_, et dont l'une est connue parmi les
+saltimbanques sous le double surnom de la _Filleule de Lagardère_ et de
+_Mademoiselle Fine-Lame_ tant à cause de sa beauté originale qu'en
+raison de son talent à manier l'épée.
+
+»Quoi qu'il en soit, l'enquête continue.
+
+»Nous nous empresserons de tenir nos lecteurs au courant de ce qu'elle
+produira.
+
+»Contentons-nous, pour aujourd'hui, d'annoncer, en terminant, que le
+garde J... P.., a été vivement félicité de sa courageuse conduite par M.
+de Saint-Pons, son maître, par les magistrats instructeurs et par le
+chef de la sûreté.»
+
+
+
+
+XX
+
+HÉRITIÈRE D'UN DEMI-MILLIARD!
+
+
+Comme Me Bouginier achevait la lecture de cet article, Eusébie revint
+annoncer:
+
+--Monsieur, c'est un quidam appelé Marignan qui demande à vous
+entretenir.
+
+--Marignan?... Faites entrer... Il arrive à propos.
+
+Le _patito_ de Sergine Gravier se présenta en tenue de voyage, la
+sacoche en sautoir et le plaid sur le bras.
+
+Sans prononcer une parole, l'ancien avoué lui désigna du bout du doigt
+la _Gazette des Tribunaux_.
+
+Le visiteur eut un geste de haute philosophie:
+
+--Que voulez-vous? répliqua-t-il. _Errare humanum est_. Les plus
+illustres conquérants ont eu leur Waterloo. Fatalité. _Anankè._ Ce qui
+est écrit est écrit...
+
+Pas dans vos canards, par exemple!...
+
+En voilà qui gloussent la vérité comme Baron, des Variétés, est
+susceptible de chanter les _Huguenots_ et _Guillaume Tell_!...
+
+--Comment?... Les deux Snail... L'argent du pavillon du garde...
+
+--Deux des Snail sont morts, c'est acquis; le troisième a le bras cassé,
+c'est patent; l'argent du pavillon du garde nous échappe, c'est
+incontestable...
+
+Mais qui est-ce qui a fusillé Bob et Jack? Qui est-ce qui a démonté Tom
+de l'aileron? Qui est-ce qui a fait glisser entre nos doigts les écus de
+M. de Saint-Pons?
+
+--Il me semble que ce Jacques Perrin...
+
+--Oui, il l'a déclaré à la justice; mais il a trompé la justice...
+
+--Hein?...
+
+--Dans quel but? C'est ce que j'ignore. Toujours est-il qu'il est
+certain que personne ne viendra lui donner un démenti...
+
+--Cependant les journaux...
+
+--Les journaux radotent, vous dis-je! Que diable! j'étais là sous mon
+masque! J'en sais quelque chose peut-être!...
+
+--Qui donc alors?...
+
+--Qui?... Eh! pardieu! votre jolie des jolies!... Votre protégée des
+Loges, votre _Filleule de Lagardère, votre mademoiselle Fine-Lame_!...
+
+--Florette!...
+
+--Elle-même: un singulier auxiliaire, qui se retourne contre nous au
+moment décisif, et qui, au lieu d'un coup d'épaule, nous flanque des
+coups de pistolet!
+
+Et Marignan raconta--brièvement--ce qui s'était passé au pavillon de la
+Faisanderie.
+
+Lorsqu'il eut terminé, Me Bouginier resta quelques minutes à
+réfléchir.
+
+Ensuite il opina en hochant la tête:
+
+--C'est inimaginable!... Il semble qu'il y ait eu quelque accord tacite
+entre le garde et cette fille pour qu'il ne soit point fait mention de
+celle-ci... Dans tous les cas, qu'est-elle devenue?
+
+L'autre continua:
+
+--J'ai serré Tom Snail, l'éclopé, dans un endroit où je défie la police
+de le découvrir...
+
+Héloïse Chamoiseau le soigne...
+
+Je crois qu'il guérira, et ma foi! m'est avis que ce sera tant pis pour
+notre vierge au revolver...
+
+L'Anglais a de la rancune: s'ils se rencontrent jamais nez à nez dans
+le même chemin, je ne voudrais pas être dans la peau de la pauvrette.
+
+--Et vous, interrogea brusquement son interlocuteur, et vous, que
+comptez-vous faire?
+
+Marignan pirouetta sur le talon:
+
+--Vous n'avez donc pas remarqué mon costume?... Je ressemble au baron de
+la _Vie parisienne_... Avec cette différence que je pars au lieu
+d'arriver...
+
+--Absence précautionnelle. Vous êtes prudent. Je vous approuve.
+
+--Il y a longtemps que l'on sollicitait Sergine Gravier d'aller donner
+quelques représentations à Bruxelles...
+
+Elle a signé hier, pour un mois, avec le théâtre des Galeries. Je
+l'accompagne naturellement. Nous enfourchons l'_express_ après
+déjeuner...
+
+A propos, vous n'auriez pas une centaine de louis à ma disposition?
+
+--Cent louis!
+
+L'ex-avoué fit une grimace énergique.
+
+--Je croyais, reprit-il avec raideur, que vous aviez de l'argent bien
+placé.
+
+--C'est justement parce qu'il est bien placé que je ne tiens pas à le
+déranger.
+
+Le masque de l'ancien officier ministériel se renfrogna de plus en
+plus:
+
+--Vous êtes gai... L'insuccès ne vous démoralise pas... Mais que ne vous
+adressez-vous à votre compagne de voyage?
+
+--A une femme?... Fi donc!... Pour qui me prenez-vous?
+
+Puis, haussant les épaules:
+
+--Compromettre ma réputation!... Pour deux misérables mille francs!...
+Ce ne serait vraiment pas la peine!
+
+Puis encore, pesant sur les mots:
+
+--D'ailleurs, poursuivit Marignan, ma compagne de voyage n'aurait aucune
+espèce d'intérêt à avoir en sa possession les deux pièces qui sont ici,
+dans mon portefeuille,--tandis que vous, qui aviez, à ce qu'il paraît,
+des projets d'avenir sur la petite...
+
+--La petite?... Deux pièces?... Que signifie?...
+
+--Deux pièces que j'ai ramassées,--en le déshabillant pour le mettre au
+lit,--dans la poche de notre blessé Tom Snail, lequel avait eu la
+faiblesse de s'évanouir à l'instar d'une femmelette...
+
+--Ah!...
+
+--La première est l'extrait de baptême d'Eva-Flore Ferrand, levé, le
+jour de la naissance de celle-ci, sur les registres de la paroisse de
+Saint-Pierre, au Gros-Caillou, et remis par la sage-femme qui accoucha
+la mère à la nourrice qui se chargea de l'enfant...
+
+--Oh!...
+
+--La seconde est une sorte d'acte par lequel la susdite nourrice, une
+paysanne de Bougival appelée Françoise Mauclerc, cède, moyennant une
+somme de vingt livres, ses droits sur ce _baby_--droits illusoires et
+abusifs, vous êtes trop légiste pour ne pas le reconnaître--à la société
+des frères Snail représentée par leur aîné...
+
+Marignan conclut avec un accent singulier:
+
+--Voilà qui aiderait supérieurement à la reconstitution de l'état-civil
+de mademoiselle Fine-Lame, s'il lui tombait jamais une famille des
+nues...
+
+Puis, dévisageant son interlocuteur entre les deux sourcils:
+
+--Ou s'il prenait un jour fantaisie à quelqu'un de lui en fabriquer une.
+
+L'ex-avoué demanda nettement:
+
+--Combien les deux paperasses?
+
+--Cinquante louis chacune. _Fixed price._ C'est pour rien.
+
+--Voici les fonds.
+
+--Voici les papiers.
+
+Il y eut échange réciproque. Chacun empocha son butin. Ensuite on
+échangea les politesses d'usage:
+
+--Cher maître, à l'honneur de vous revoir.
+
+--Cher monsieur, un heureux voyage.
+
+Le visiteur sortit.
+
+Aussitôt Bouginier bondit vers son bureau:
+
+--Voyons, murmura-t-il, je ne me suis pas trompé... Ce nom de _Flore-Eva
+Ferrand_ est bien celui que j'ai lu, l'autre jour, dans cette gazette
+américaine... Celle qui annonce les recherches entreprises par le
+richissime Yankee Samuel Murphy, de New-York, pour retrouver la fille
+d'un sien frère défunt, à laquelle il veut rendre compte de la fortune
+de ce dernier.
+
+L'ancien officier ministériel était doué d'un esprit d'ordre
+remarquable.
+
+Aussi n'eut-il pas de peine à remettre la main sur le journal dont il
+avait besoin.
+
+Il l'ouvrit d'un geste enfiévré et le parcourut rapidement.
+
+Puis, avec une explosion que la surprise étranglait à demi entre ses
+lèvres:
+
+--Oui, voilà l'article en question... Entouré au crayon rouge... Il
+m'avait frappé, dès l'abord...
+
+Le nom y est... _Flore-Eva Ferrand_... En toutes lettres...
+
+Et cette phrase... Cette phrase qui termine... Le bouquet d'un feu
+d'artifice de dollars:
+
+«On n'estime pas à moins d'un milliard les bénéfices réalisés par les
+frères Murphy dans leurs différentes opérations financières,
+industrielles et commerciales.
+
+»C'est à la moitié de cette somme qu'a donc droit, du chef de son père,
+la jeune personne recherchée.
+
+»Cette héritière, dès à présent, vaut le chiffre rond de CINQ CENTS
+MILLIONS.»
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+L'AVENTURE DES FRÈRES MURPHY
+
+
+
+
+I
+
+DEUX VOYAGEURS
+
+
+L'express du Havre brûlait Asnières et franchissait à toute vapeur
+l'enceinte des fortifications.
+
+La machine s'époumonnait à siffler pour annoncer son arrivée.
+
+Bientôt, ainsi qu'un serpent qui se glisse dans son trou, la file des
+voitures s'engouffra sous la coupole vitrée de la gare Saint-Lazare.
+
+Le mécanicien avait serré le frein. Le train _stopa_. Des employés
+ouvrirent les portières:
+
+--Paris! Tout le monde descend!...
+
+Deux voyageurs sautèrent d'un _sleeping-car_ sur le quai.
+
+Avec le _suit_ en cheviot quadrillé et le petit chapeau rond et mou, de
+même étoffe, qui peut se plier et se fourrer dans la poche comme un
+mouchoir, ces deux _gentlemen_ portaient, croisés en bandoulière, cette
+sacoche de cuir de Russie et cet étui à jumelles de fort calibre qui
+sont la caractéristique de l'étranger _en tour_.
+
+Ils avaient, en outre, à la main, une couverture de tartan, roulée dans
+sa courroie, et, sur le bras, un _imperméable_ en gutta-percha gris de
+souris, «de la maison Perkins and Son, dans Lincoln-Inn's-Fild, à
+Londres, fournisseurs privilégiés de H. G. M. la reine et de H. S. H. le
+prince de Galles.»
+
+Ce n'étaient pas des Anglais, pourtant,--encore qu'ils s'exprimassent,
+avec la facilité que donne une longue et constante habitude, dans cette
+langue d'outre-Manche contre laquelle nous nous insurgerions de toute
+l'horreur de notre oreille outragée, si Shakespeare, si Milton, si Pope,
+Addison, Swift et Sterne ne s'en étaient servis pour écrire leurs
+impérissables chefs-d'oeuvre.
+
+Le _Labrador_ les avait amenés en droite ligne de New-York au Havre.
+
+--Eh bien, dit l'un, nous voici à Paris, _captain_!
+
+--_By God!_ répondit l'autre, je n'en suis pas fâché: quand ce ne serait
+que pour vider quelques bouteilles de champagne en l'honneur de la
+traversée que nous venons d'opérer sans encombre...
+
+--Vous aurez tout loisir de le faire, une fois installé à l'hôtel; et,
+dans vingt minutes au plus tard...
+
+--Oh! je n'aurai jamais la patience d'attendre jusque-là, ami Dick...
+
+--Comment?...
+
+--Je ne sais si c'est la longueur du trajet,--vos _rapides_ de France
+ont la vitesse de nos tortues d'Amérique,--la chaleur de la saison ou
+l'orage que je flaire en l'air, mais je me sens tout mal à mon aise...
+
+Or, quand je suis indisposé, il n'y a rien pour me remettre comme un
+quartier de boeuf saignant arrosé d'un vin généreux...
+
+Donc, que Satan me torde le cou si je tarde un instant de plus avant de
+me lester l'estomac et de me gargariser le gosier dans la première
+taverne venue!...
+
+--Et nos bagages, que faites-vous de nos bagages?
+
+--Nos bagages? Vous en remettez le bulletin à un employé qui les charge
+sur un _cab_, et ce _cab_ les transporte à l'hôtel--au _Grand-Hôtel_, où
+vous avez télégraphié, je crois, pour nous retenir un appartement
+convenable...
+
+Dick s'inclina:
+
+--Vous avez réponse à tout, mon cher Sam, déclara-t-il, et il ne me
+reste plus qu'à me soumettre à votre souveraine volonté.
+
+--_All right!_ s'exclama l'autre joyeusement. Mettons le cap sur un
+endroit où l'on puisse manger, rire et boire pour son argent. Aussi bien
+j'aime à penser qu'il ne manque pas, aux environs, d'établissements
+ouverts aux gais compagnons qui, comme nous, ont la bourse mieux garnie
+que le ventre. Vous devez en connaître plus d'un, vous qui êtes Français
+et Parisien...
+
+--Il n'en manque pas, en effet, et, sans pousser trop loin, si j'ai
+bonne mémoire, nous rencontrerons sûrement de quoi étancher votre soif
+et satisfaire votre appétit.
+
+Puis, tandis que le reflet d'une allégresse intérieure sillonnait ses
+traits d'une clarté fugitive qui s'éteignit sans que son interlocuteur
+ait eu le temps de l'apercevoir:
+
+--Allons, murmura celui que le _captain_ avait appelé l'ami Dick,
+allons, j'ai réussi... C'est lui qui se livre... Il m'appartient!
+
+ * * * * *
+
+Le train était arrivé en gare à onze heures quarante du soir.
+
+C'était une de ces lourdes nuits d'été qui chassent les Parisiens hors
+de leurs logis étroits.
+
+Il faisait une chaleur étouffante.
+
+Tous les cafés avaient mis dehors un triple rang de tabourets et de
+guéridons; et il n'y avait pas un tabouret qui ne fût disputé par une
+demi-douzaine de consommateurs; il n'y avait pas un guéridon qui ne fût
+couvert de bocks, de grogs, de mazagrans et de sodas.
+
+Nos deux voyageurs débouchèrent de la gare par l'une des baies qui
+ouvrent sur la rue d'Amsterdam.
+
+Ils s'arrêtèrent un moment sur le trottoir de celle-ci.
+
+Devant eux, c'était le fourmillement de ce Paris éveillé comme un panier
+de souris, qui détraque l'éternelle horloge du temps et remplit les rues
+de tapage et de mouvement, à l'heure où la patriarcale province ronfle,
+la nuque sur l'oreiller,--portes closes, rideaux tirés, bougie éteinte.
+
+L'ami Dick désigna à son compagnon divers établissements illuminés en
+face:
+
+--Vous voyez que nous n'avons que l'embarras du choix. Cette rue
+d'Amsterdam est pavée de caravansérails hospitaliers, de cuisines
+internationales et de vide-bouteilles cosmopolites. Dans lequel vous
+plaît-il d'entrer?
+
+--Hé! _my dear_, dans le plus proche.
+
+--Eh bien! que dites-vous de ce _bar_ à la façon anglaise?
+
+--Va pour le _bar_ et sa façon! Je n'aime pas beaucoup les Anglais, mais
+je ne déteste point, en revanche, leurs sauces aux pickles, leurs hachis
+d'huîtres, leurs puddings aux groseilles sûres et leurs tartes à la
+rhubarbe.
+
+ * * * * *
+
+Les deux nouveaux débarqués se mirent en devoir de traverser la
+chaussée.
+
+ * * * * *
+
+En ce moment, deux individus sortaient de l'établissement où ils avaient
+l'intention d'entrer.
+
+
+
+
+II
+
+SUR UN SEUIL
+
+
+Le premier de ces individus abritait sous un sourcil touffu un regard
+d'une vaillance et d'une pénétration singulières.
+
+Cette pénétration s'aiguisait, par intervalles, jusqu'au point de
+devenir inquiétante.
+
+Toutefois elle semblait plutôt le résultat d'une habitude que d'une
+intention.
+
+Vous auriez juré qu'elle était indépendante de la volonté de celui qui
+l'exerçait sans s'en douter.
+
+Il était évident que ce dernier avait jadis revêtu l'uniforme.
+
+On s'en apercevait à sa manière de se tenir droit, de porter haut, de
+parler bref, non moins qu'au ruban des médailles militaires d'Italie et
+de Crimée noué à la boutonnière de sa jaquette de velours vert côtelé.
+
+Le reste de son costume se composait d'un pantalon de coutil gris qui
+s'enfonçait dans des guêtres de cuir fauve, d'un gilet de drap chamois
+sur lequel se bouclait le ceinturon d'un couteau de chasse et d'un képi
+qu'entourait un mince liséré d'argent.
+
+Il avait, en outre, au dos, une carnassière dont le baudrier s'étoilait
+d'une plaque de cuivre armoriée et, sous le bras, un fusil double dont
+les canons noircis luisaient comme une peau de serpent.
+
+Son compagnon avait les jambes fluettes, l'échine allongée et le museau
+pointu d'un lévrier.
+
+Ce n'était point un homme brillant...
+
+Mais quoi! je connais des poètes qui ont des redingotes plus pelées, des
+«tuyaux de poêle» plus rougissants et des tournures plus minables.
+
+Celui-ci insinuait:
+
+--Mon supérieur, est-ce que nous ne récidivons pas? On ne s'en va pas
+sur une patte. La chope de l'étrier, pas vrai?
+
+--Grand merci, répondit le personnage au fusil: il se fait tard et je
+n'ai plus soif.
+
+--Bon! s'exclama gaillardement le particulier au couvre-chef douteux, où
+serait la différence entre l'humanité et la brute, si l'humanité ne
+buvait que quand elle a soif?...
+
+Pour ce qui est de l'heure, on s'en flûte!...
+
+Il n'y a pas d'heure pour les braves...
+
+Or, vous êtes le brave des braves, vous, mon ancien brigadier: brave au
+régiment,--brave chez nous,--brave dans vos nouvelles fonctions de garde
+général des domaines de M. le marquis de Saint-Pons!...
+
+Que le pousse-bière que nous allons prendre me serve de médecine ou de
+poison, si l'on en trouve un quarteron de votre acabit dans la douzaine!
+
+--Impossible, répliqua l'autre en consultant sa montre: ce sera pour la
+prochaine fois. On m'attend à Carrières-sous-Bois. Si je tardais trop à
+y rentrer, ma ménagère serait inquiète.
+
+--Ah! oui: cette jolie petite femme avec laquelle je vous ai rencontré,
+un jour, sur le boulevard... Mazette! vous ne vous refusez rien,
+monsieur Jacques!... Un amour de jeunesse, qu'on s'en lécherait les
+mandibules jusques et par delà les cartilages auriculaires!
+
+M. Jacques fronça le sourcil.
+
+--Mon garçon, fit-il sévèrement, la personne que je vous engage à
+traiter avec moins de légèreté est ma fille,--ma fille d'adoption...
+
+--Hé! une fille qui ne demande qu'à être mariée!...
+
+La physionomie du garde général se rembrunit davantage:
+
+--Pour se marier, il faut de l'argent, répondit-il avec humeur; et,
+quoique M. le marquis me rémunère plus que généreusement de mes
+services, je n'ai pas encore achevé d'amasser la dot de ma Florette.
+
+Son interlocuteur eut un sourire malin:
+
+--Eh bien, épousez-la vous-même!
+
+--Moi!
+
+--Dame! ce sera double économie: d'abord, plus de _monacos_ à débourser
+pour l'établir; ensuite, puisqu'elle est déjà à la tête de votre maison,
+plus de dépenses subséquentes à faire pour appointer sa remplaçante...
+
+M. Jacques haussa les épaules:
+
+--Trêve de plaisanterie, mon camarade! A mon âge, oserais-je
+prétendre...
+
+--A votre âge?... Ne dirait-on pas que vous êtes le frère de lait de
+Mathusalem?...
+
+Vous êtes solide comme l'obélisque; vous possédez bon pied, bon oeil,
+bon estomac, bon appétit; si vos cheveux frisent la cinquantaine, votre
+coeur a toujours vingt ans...
+
+Si la demoiselle vous rabrouait, elle serait fièrement difficile...
+
+A moins, pourtant, qu'elle n'ait une inclination...
+
+--Une inclination!...
+
+En répétant ce mot, M. Jacques porta brusquement la main à sa poitrine,
+comme s'il eût ressenti une soudaine et vive douleur.
+
+Ensuite, d'une voix agitée:
+
+--Non, non, je ne puis le supposer. Florette est un ange de sincérité et
+d'innocence... J'ai toute sa confiance, et elle m'eût avoué...
+
+Son interlocuteur continua avec une insistance paisible:
+
+--Après cela, peut-être est-ce qu'elle ne vous convient pas...
+Saperlotte! vous êtes dégoûté!... Une bouche fraîche comme un brugnon;
+des joues d'api qui donnent envie de mordre dedans; une taille fine,
+ronde et souple comme un jonc, avec une mignonne paire de bossoirs à
+tribord et à bâbord!...
+
+Le garde général allait sans doute protester avec véhémence contre cette
+appréciation erronée de ses sentiments, lorsqu'un incident--en lui-même
+fort ordinaire--vint changer inopinément le tour de la conversation.
+
+En dialoguant de la sorte, les deux compères stationnaient--à leur
+insu--devant la porte de l'établissement dont ils venaient de sortir.
+
+Or, c'était cet établissement--on s'en souvient--qui formait l'objectif
+du couple de voyageurs que nous avons mis en scène précédemment.
+
+Obligé de déranger les causeurs pour entrer, le _captain_ toucha du
+doigt le bord de son chapeau en murmurant la formule de politesse:
+
+--_If you please, gentlemen?_
+
+Les deux Français s'écartèrent en rendant le salut.
+
+Sam passa.
+
+L'ami Dick venait derrière lui.
+
+Il imita le geste et répéta la phrase.
+
+Ensuite il passa à son tour.
+
+Tous les deux disparurent à l'intérieur de la taverne.
+
+
+
+
+III
+
+TENTATIVE DE RECONNAISSANCE
+
+
+M. Jacques les avait--machinalement--effleurés du regard au passage.
+
+En se posant sur le _captain_, ce regard était demeuré d'une
+indifférence absolue.
+
+Il n'en avait pas été de même lorsqu'il s'était arrêté--par hasard--sur
+le second voyageur.
+
+Vous eussiez dit d'un réveil en sursaut.
+
+Le garde général avait tressailli. Une flamme subite avait jailli de sa
+prunelle. Puis il s'était penché vers son interlocuteur:
+
+--Fil-en-Quatre?
+
+--Brigadier?
+
+--As-tu remarqué?...
+
+Il paraît que le «brigadier» ne tutoyait que dans les grandes occasions
+le propriétaire de la redingote inavouable; car celui-ci interrogea avec
+un soubresaut de surprise:
+
+--Remarqué qui?... Remarqué quoi?...
+
+--Ces étrangers...
+
+--Ces _Angliches?_... Deux casse-noisettes qui sont arrivés en retard
+quand le bon Dieu distribuait les grâces, le chic et l'élasticité... Le
+premier surtout: un nègre blanc avec sa tignasse de crin végétal, sa
+barbe en copeaux de menuiserie et ses lèvres en rebords de potiche
+nocturne!...
+
+M. Jacques secoua la tête:
+
+--Il ne s'agit pas de celui-là... Il s'agit de l'autre... Il s'agit de
+ses yeux...
+
+--Ses yeux?...
+
+--Est-ce que tu ne les as pas reconnus?
+
+Fil-en-Quatre considéra le questionneur avec un étonnement croissant:
+
+--Reconnus?... Les lampions du John Bull?... Pas plus que mon père
+naturel ne m'a reconnu à ma naissance...
+
+M. Jacques affirma:
+
+--Eh bien! moi, je suis certain d'avoir aperçu ces yeux-là quelque
+part.
+
+--Bah!...
+
+--Lorsqu'ils se sont croisés avec les miens, tout à l'heure, il m'a
+semblé que ce n'était pas la première fois qu'ils me heurtaient. J'ai
+éprouvé la sensation de l'homme qui, sur le terrain, reconnaît, en
+tâtant le fer, que le jeu de son adversaire n'est pas pour lui chose
+nouvelle. Assurément je me suis déjà mesuré avec ce voyageur, avec cet
+étranger. Maintenant, où, quand et dans quelles circonstances? C'est ce
+que je cherche à me rappeler...
+
+Fil-en-Quatre se gratta l'appendice nasal:
+
+--Pour lors, ce _goddam_ prétendu serait un de nos anciens clients... Ça
+se pourrait bien tout de même... Dans la partie, on a affaire à tant de
+monde...
+
+--J'en jurerais, et il me suffirait de deux ou trois minutes d'un examen
+plus attentif pour fixer les souvenirs qui flottent dans mon esprit...
+
+Ce disant, le garde chasse avait fait un mouvement pour rentrer dans la
+taverne...
+
+Puis, se ravisant brusquement:
+
+--Ah çà! s'écria-t-il, que m'importe, après tout, et de quoi vais-je
+m'occuper?... J'oublie que je ne suis plus _de la partie_, et que les
+braconniers, les maraudeurs, les vagabonds qui exploitent les bois de
+mon maître sont désormais les seuls clients auxquels je doive
+m'intéresser... Au diable cette stupide manie de toujours vouloir lire
+dans le passé et sous la frimousse des autres!...
+
+Il jeta son fusil sur son épaule:
+
+--Et l'heure qui me talonne!... Et le train qui va me brûler la
+politesse!... Et Florette qui serait en peine!...
+
+--Sans vous commander, proposa son compagnon, on vous fera un bout de
+conduite.
+
+--Je ne demande pas mieux, mon garçon.
+
+M. Jacques reprit, en se dirigeant vers la gare:
+
+--C'est l'histoire du vieux cheval de réforme qui, attelé à un
+tombereau, dresse l'oreille, piaffe et hennit quand il entend la
+trompette de l'escadron...
+
+Ah! l'habitude est une maîtresse dont il n'est pas facile de se
+débarrasser...
+
+Quand on a consacré dix années de sa vie à deviner, à poursuivre, à
+combattre le crime, est-ce qu'on ne s'imagine pas toujours avoir le
+crime en face de soi?
+
+--Ça, brigadier, déclara l'autre, c'est censément le mal du métier.
+
+--Comment?
+
+--Hé! parbleu! vous le constatez: on n'a pas été le célèbre, le
+redoutable, l'illustre _Patte-de-Fer_, le malin des malins, le Vidocq
+des Vidocq,--la terreur des _grinches_ et des _escarpes_ de la haute et
+de la basse _pègre_; on n'a pas été l'oeil qui déchiffrait les
+coquins sous leurs déguisements, sous leurs ruses les plus habiles, et
+la poigne qui les happait, qui les broyait sur leurs méfaits; on n'a pas
+été tout cela sans qu'il en reste quelque chose...
+
+Vous avez lâché la boutique: la boutique ne vous a pas lâché...
+
+Vous travaillez sans y penser...
+
+Il y a de pauvres diables à qui l'on a coupé le bras ou la jambe, et qui
+n'en ressentent pas moins des douleurs à la place qu'occupait le membre
+amputé...
+
+Vous, c'est tout comme. L'oeil et la poigne vous démangent. Vous
+n'êtes plus de la police,--et vous êtes demeuré le pape, le modèle, le
+phénix des policiers.
+
+ * * * * *
+
+On peut, à la rigueur, découvrir des personnes qui ne boivent pas entre
+leurs repas.
+
+M. Jacques était de ce nombre.
+
+J'ai même coudoyé des gens qui ont su résister à la contagion du cigare.
+
+Mais jamais je n'en ai rencontré qui résistassent à un petit verre de
+gloire.
+
+L'ex-brigadier avait décliné le «pousse-bière» de son ancien
+subordonné...
+
+Sa physionomie s'égaya aux compliments de ce dernier.
+
+--Inspecteur Fil-en-Quatre, fit-il en lui pinçant cordialement
+l'oreille, inspecteur Fil-en-Quatre, vous n'êtes qu'un flatteur!
+
+Puis, avec une indifférence affectée:
+
+--Ainsi, l'on se souvient encore de moi, là-bas?
+
+--Si l'on s'en souvient! C'est-à-dire que l'on vous pleure, que l'on ne
+vous a pas remplacé, et que le patron crie sur les toits qu'il n'y a pas
+dans toute la boîte un lapin digne de dénouer les cordons de vos
+_ripatons_!... Vous, le héros de l'affaire Troppmann, de l'affaire du
+puits de Châtillon, de l'affaire...
+
+ * * * * *
+
+--En voiture pour Saint-Germain!
+
+ * * * * *
+
+A cet appel, l'ex-brigadier serra vivement la main de l'inspecteur:
+
+--Il faut que je vous quitte... Au revoir.... Souvenez-vous qu'il y aura
+toujours un couvert mis pour vous recevoir et une vieille bouteille de
+derrière les fagots pour fêter votre bonne visite au pavillon de la
+Faisanderie,--rond point du Roi,--au bout de la terrasse de
+Saint-Germain.
+
+Il monta rapidement l'escalier qui conduit à la salle d'attente,
+traversa celle-ci en courant et sauta, du quai, dans le premier wagon où
+il n'aperçut personne.
+
+Il avait, en effet, besoin d'être seul pour songer...
+
+Songer à qui?...
+
+A quoi?...
+
+A la jeune fille qui l'attendait, penchée à la fenêtre du logis, tandis
+que, sur la nappe blanche, la collation, préparée par ses soins, étalait
+ses appétissantes victuailles près du vin favori riant dans le
+flacon?...
+
+Ou bien à la douleur aiguë qui l'avait mordu au coeur, alors que
+Fil-en-Quatre avait émis cette hypothèse--ridicule et inadmissible,
+parbleu!--d'une inclination que lui cacherait celle qu'il ne voulait
+considérer que comme son enfant d'adoption?...
+
+Non: une autre pensée,--une pensée tenace,--occupait l'esprit du
+policier émérite...
+
+Et ce qu'il se demandait avec une persistance dominatrice de tous ses
+sentiments et de toutes ses facultés, c'était ceci:
+
+--Où ai-je vu les yeux de cet homme?
+
+
+
+
+IV
+
+ENGLISH SPOKEN HERE
+
+
+Ce n'était pas seulement cette indication, incrustée en lettres de
+cuivre dans le vitrage de la devanture, qui ressuscitait Londres en
+plein coeur de Paris.
+
+C'étaient l'aménagement intérieur et le personnel de ce véritable
+_coffee-house_, où tout était anglais, depuis le patron, le sommelier et
+les garçons avec leurs favoris en côtelettes d'acajou, leur costume noir
+et leur mine discrète d'employés aux pompes funèbres, jusqu'aux _boxes_
+dont la double rangée s'alignait autour de la salle commune.
+
+Ces boîtes, assez semblables aux confessionnaux collés aux murailles des
+églises, remplacent les cabinets particuliers chez nos voisins des
+Trois-Royaumes. Le _captain_ s'était déjà casé dans l'un de ces
+cercueils de société, et on l'entendait demander:
+
+--_God me bless!_ ami Dick, où êtes-vous passé?... J'ai besoin de vos
+lumières, ou la foudre m'écrase!... Dans ce pays commence-t-on par le
+porto ou le madère?
+
+L'ami Dick était debout près du comptoir et rédigeait le menu du festin.
+
+S'adressant au _landlord_ (patron) et au sommelier:
+
+--Ainsi, questionnait-il, vous m'avez bien compris?
+
+--Oui, Votre Honneur: médoc et chambertin pour débuter; ensuite le
+champagne; puis le café et les liqueurs....
+
+--_Very good._
+
+Sam reprit, de sa boîte:
+
+--Avez-vous donc juré de me laisser boire seul?
+
+--Une minute, pour Dieu, mon cher maître! Je m'occupe de vous et de moi.
+
+Interpellant le sommelier, le compagnon du _captain_ commanda:
+
+--Apportez une bouteille de vieux kirsch et une carafe d'eau frappée.
+
+Le subalterne obéit.
+
+L'autre continua en baissant le ton:
+
+--Versez où vous voudrez l'eau que contient cette carafe et
+remplacez-la par la totalité du kirsch qui remplit la bouteille.
+
+--Voilà qui est fait, Votre Honneur.
+
+--Bien; maintenant, écoutez-moi, si vous avez envie d'encaisser une
+honnête aubaine:
+
+J'ai gagé avec le gentleman qui est là qu'il ne s'apercevrait pas de la
+substitution...
+
+Aidez-moi à gagner mon pari et il y a deux livres pour vous. Je paye
+moitié d'avance. Prenez...
+
+--Comment puis-je me rendre utile à Votre Honneur? s'empressa de
+demander le sommelier en empochant la pièce d'or.
+
+--Oh! de la façon la plus simple: lorsque mon compagnon demandera de
+l'eau glacée, vous aurez soin de placer devant lui cette carafe ainsi
+préparée, en vous gardant d'un mot, d'un signe qui lui permettent de
+supposer le changement de liqueur que vous venez d'opérer.
+
+Un Français y eût regardé à deux fois avant de se prêter à cette
+tentative d'alcoolisation déguisée en manière de «farce de fumiste».
+
+Une loi, dont les dispositions sont affichées dans tous les débits de
+boissons, punit chez nous non seulement l'ivresse manifeste, mais encore
+quiconque a fourni les moyens de la déterminer.
+
+Il est évident, par exemple, que cette loi ne concerne que nos
+nationaux et que les étrangers ont le droit de s'enivrer jusqu'à rouler
+sous la table.
+
+Et puis, il s'agissait d'un pari: or, de l'autre côté du détroit, un
+pari est chose sacrée.
+
+Le sommelier s'inclina profondément:
+
+--Votre Honneur sera content de moi, répondit-il.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait sur la table, en dépit de la saison qui interdit l'usage de
+ces mollusques, pendant les mois sans _r_, aux palais fins et
+délicats,--il y avait des montagnes d'huîtres dans des plats de métal
+blanc, que flanquaient des poivrières à compartiments renfermant quatre
+espèces de sauces diaboliques à base de kari.
+
+Il y avait un _rumpsteack_ monstre, dont la chair presque crue saignait
+sous le couteau; un saumon bouilli, lardé de jambon et d'anchois; des
+tranches d'esturgeon sur un lit de crevettes hachées, et des puddings
+qui n'attendaient qu'une allumette pour transformer en flammes bleuâtres
+le rhum dans lequel ils nageaient.
+
+Il y avait des vins de toutes les couleurs: le sauterne qui ressemble à
+de l'ambre en fusion; le madère, le porto, plus sombres que de l'or
+bruni; le bourgogne, le bordeaux d'un rouge de pourpre, et l'aï rosé,
+impatient d'envoyer au plafond son casque d'argent.
+
+Nos deux nouveaux débarqués étaient assis en face l'un de l'autre devant
+ce plantureux festin.
+
+Profitons du moment où, la bouche pleine, ils n'échangent guère que de
+fréquentes et fraternelles santés,--profitons, dis-je, de ce moment pour
+les présenter plus amplement à nos lecteurs.
+
+Sam--ou le _captain_--était un grand, gros, large et solide gaillard de
+quarante-cinq à cinquante ans, avec une encolure de taureau, une tête
+puissante et crépue, des mains énormes et des pieds immenses.
+
+Quoique les tons foncés de ses traits fussent bien plutôt le résultat
+d'une vie exposée aux soufflets de tous les éléments que la réflexion du
+sang africain qui circulait sous son épiderme, il était impossible de ne
+pas reconnaître en lui le type de la race noire, réfractaire à plusieurs
+générations de croisements.
+
+Ses pommettes saillaient des deux côtés de son nez épaté; ses lèvres se
+renflaient en bourrelets, découvrant des dents étincelantes et pointues,
+et c'était une laine blondâtre qui moutonnait sur ses joues et sur son
+menton, et qui tapissait son crâne d'une sorte de broussaille.
+
+Son oeil, en retrait sur un front bombé, dégageait une remarquable
+dose de sagacité, jointe à une somme presque égale de naïveté enfantine.
+
+Partout où il y a du nègre,--fût-ce à l'état latent et en quantité
+infinitésimale,--il y a, en effet, du _baby_.
+
+Son compagnon, l'ami Dick--Dick est en anglais l'abréviation du prénom
+Richard--ne lui ressemblait guère sous ce rapport.
+
+Il n'avait point l'air naïf.
+
+Dans sa prunelle vert de mer, veinée de noir, il y avait l'audace, la
+cruauté du fauve en chasse, et la mobilité farouche, fureteuse, du fauve
+inquiet.
+
+Sans cette expression oculaire, qu'il dissimulait le plus souvent sous
+l'abat-jour de la paupière, son masque froid et régulier, ses longs
+favoris blonds en nageoires de requin et, surtout, la facilité avec
+laquelle il se servait de la langue anglaise, l'eussent fait prendre
+volontiers pour l'un des sujets--ils prononcent _seudjets_--de Sa Très
+Gracieuse Majesté, ou pour l'un des concitoyens de ce président qui,
+là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique, gouverne les cinquante millions
+d'individus dont se compose la population des Etats-Unis d'Amérique sans
+que neuf Européens sur dix sachent la première lettre de son nom.
+
+Avec la révélation de son regard, pour un lynx comme M. Jacques, ce
+n'était pas seulement un Français:
+
+C'était encore un Parisien.
+
+Un Parisien du boulevard.
+
+Il y en a de plus dangereux que les Pavillons-Noirs des plaines de
+l'Indo-Chine ou que les pirates malais des îles de la Sonde.
+
+
+
+
+V
+
+FORTUNE AMÉRICAINE
+
+
+Williams-James et Tomy-Samuel Murphy étaient deux frères originaires de
+l'Etat de Kentucky.
+
+Leurs parents, qui avaient du sang «bleu» sous les ongles, leur avaient
+laissé en mourant un petit bien dont l'exploitation eût pu suffire
+amplement aux besoins de deux sages garçons, mesurés dans leurs goûts
+comme dans leurs dépenses.
+
+Mais nos jeunes gens étaient ambitieux.
+
+Ils n'eurent rien de si pressé que de vendre au plus offrant l'héritage
+paternel et de s'en partager le prix.
+
+Celui-ci, il est vrai, ne pesait pas beaucoup au fond de leur
+_pockett_...
+
+Par exemple, pour le faire valoir, Will et Sam possédaient, mêlées, les
+qualités particulières aux deux races--blanche et noire--dont ils
+étaient issus: l'énergie, l'activité, le flair, la persévérance et le
+bon sens.
+
+Le premier, qui était l'aîné, s'embarqua pour l'Angleterre, où il avait
+l'intention de «jouer sur les cotons.»
+
+Le second préféra ne pas quitter le sol natal.
+
+A quinze ans, il était apprenti _waterman_ (matelot) à New-York.
+
+A dix-sept, il avait acheté--sur ses économies--l'une des plus grosses
+gabares qui fussent dans le port.
+
+A vingt, il devenait capitaine d'un steamer à lui appartenant,--d'où ce
+titre de _captain_ qui lui resta comme un surnom,--et, du pont de ce
+bâtiment, il trouvait moyen d'entreprendre toute sorte d'opérations,
+dont la moins avantageuse ne fut pas le trafic avec les Indiens des
+peaux de buffles et de bisons.
+
+La Californie venait d'être découverte:
+
+En 1849, Tomy-Samuel Murphy perçait--à ses frais--une route qui
+traversait le Nicaragua et abrégeait considérablement pour les voyageurs
+la distance entre la Nouvelle-Orléans et la baie de San-Francisco.
+
+Hâtons-nous d'ajouter que notre spéculateur était propriétaire d'un
+quartier tout entier de cette dernière ville. Dans ce quartier, il y
+avait une douzaine d'hôtels meublés, de maisons de jeu, de _music-halls_
+et d'autres _tralalas_ de plaisir. Pour amasser la poudre d'or à pleines
+tonnes, le Yankee n'avait pas besoin de se courber, le pic au poing, sur
+la terre brûlante des placers ou de procéder au lavage des sables
+pailletés du Rio-Santo.
+
+James-Williams, de son côté, avait prospéré dans Piccadilly, à Londres.
+
+Pendant des années, en effet, il y avait eu une hausse énorme et
+persistante sur les cotons.
+
+Lorsque l'Américain liquida sa situation à Royal-Exchange-Office, pour
+retourner dans son pays, il avait réalisé un bénéfice net de _quatre
+cent mille livres sterling_,--c'est-à-dire de _dix millions de francs_.
+
+Survint la guerre de la Sécession.
+
+Les deux Murphy y prirent--dans les fournitures, transports et
+approvisionnements--une part non moins lucrative qu'active.
+
+Associant plus tard la double puissance de leurs capitaux, ils firent
+l'acquisition du New-York-Harlem-Railway, le fusionnèrent avec le
+New-York-Erié, accaparèrent les actions de chacune des immenses voies
+ferrées du Far-West et régnèrent en maîtres intelligents, mais absolus,
+sur toutes les lignes qui relient à l'océan Pacifique l'Atlantique et le
+Mississipi.
+
+Nous vous avons donné le portrait du _captain_, ainsi que l'on
+continuait à baptiser Sam depuis son commandement maritime.
+
+C'était un gars franc du collier, d'aspect et de caractère également
+joyeux.
+
+Une table qui eût effrayé dix dîneurs ordinaires, une besogne qui eût
+épouvanté une douzaine d'industriels européens ne l'intimidaient point.
+
+Plus gourmand que gourmet, il prenait indistinctement le menton à toutes
+les filles,--jolies ou laides,--qu'il rencontrait sur son chemin.
+
+Mais ses velléités de conquête s'arrêtaient à ce badinage.
+
+Non pas que l'envie lui manquât de pousser plus loin, ah! mais non!
+
+Mais le loisir lui faisait défaut:
+
+_Times is money!_
+
+Toujours par monts et par vaux, on ne le voyait faire que de courtes et
+rares apparitions à New-York et dans les grands centres où, du reste,
+malgré ses dollars, la _gentry_ ne l'eût point volontiers «accepté» à
+cause de son origine nègre.
+
+Ajoutons qu'il n'avait jamais eu le temps de faire un voyage en Europe,
+et qu'il ne parlait que l'anglais ou que les différents idiomes des
+peuplades sauvages avec lesquelles il s'était trouvé en relations.
+
+En revanche, il savait compter et sacrer dans toutes les langues.
+
+Son aîné ne lui ressemblait point.
+
+Celui-ci avait été beau, autrefois, dans sa jeunesse: beau, par la
+correction des traits, la «convenance» des manières et l'irréprochabilité
+de la tenue.
+
+Par malheur, les jours et les nuits passés devant un bureau à aligner
+sur le papier des chiffres et des combinaisons ne dévorent pas moins la
+santé que les veilles employées à caresser les pots, les cartes et les
+tendrons.
+
+A quarante ans, Williams-James était devenu une sorte de spectre, long
+et pointu comme un paratonnerre, dont la figure coupante était prise
+entre deux touffes ébouriffées de crins blanchâtres ainsi que la roue de
+verre d'une machine électrique entre ses coussinets.
+
+Il causait rarement, mangeait peu, buvait moins et baissait les yeux en
+présence des dames.
+
+Sa fonction favorite était de morigéner le _captain_:
+
+--Vos excès vous mèneront à mal, lui disait-il dogmatiquement.
+L'intempérance est un ennemi. Vous verrez, Sam, que vous me placerez
+dans la douloureuse nécessité de vous pleurer.
+
+Le digne Américain se trompait sur ce dernier point.
+
+Un soir, comme il venait de se coucher, il se rappela qu'il avait oublié
+de vérifier si le «mot» de la caisse avait été changé.
+
+Aussitôt, il sauta du lit, et, sans prendre le soin d'endosser un
+vêtement, il courut, à travers une enfilade de pièces glacées, réparer
+cette omission.
+
+Le froid le saisit. Une fluxion de poitrine se déclara le lendemain.
+Vingt-quatre heures plus tard, le malade était à toute extrémité.
+
+Le _captain_ larmoyait à son chevet. Les deux frères s'aimaient
+sincèrement. Williams murmura:
+
+--Mon frère, j'ai à m'accuser d'une grave erreur...
+
+--Une erreur! sanglota Sam. Expirez en paix, mon cher Will. Nos commis
+la découvriront dans la balance de fin d'année. Est-ce à l'actif ou au
+passif?
+
+Le malade secoua la tête:
+
+--Il n'est pas question de nos livres. Ceux-ci sont en règle avec les
+hommes. S'il en était seulement ainsi de ma conscience avec le ciel,
+avec la terre!...
+
+L'autre se trémoussa sur sa chaise:
+
+--Que signifie?... Expliquez-vous... Le diable m'emporte si je comprends
+ou si je soupçonne...
+
+--Il s'agit d'une erreur d'un printemps agité: mon excellent Sam, j'ai
+une fille...
+
+Le _captain_ bondit:
+
+--Vous avez une fille! Je suis oncle! Et vous ne m'en en aviez rien
+dit!...
+
+--Je n'ai pas trouvé le moment.. Les affaires m'absorbaient...
+Pardonnez-moi...
+
+Samuel baissa le front:
+
+--C'est vrai. Vous avez raison. Ces triples coquines d'affaires... Et où
+est-elle, mademoiselle ma nièce?...
+
+--En France, je crois: à Paris...
+
+--Vous croyez...
+
+--C'est dans cette ville de perdition que j'ai commis le péché de la
+chair, lors d'une excursion que j'y fis au commencement de mon séjour à
+Londres. Une innocente créature est résultée de cette faute. C'est, du
+moins, ce dont m'a informé ma complice dans cette oeuvre d'impureté
+criminelle...
+
+--Et cette enfant, sa mère, que sont-elles devenues?...
+
+--Je l'ignore...
+
+--Comment! depuis quinze ans, vous ne vous êtes pas renseigné sur le
+sort de deux personnes qui vous touchent de si près?
+
+
+
+
+VI
+
+RECOMMANDATIONS ET PRÉDICTIONS
+
+
+--Mon frère, repartit le moribond sèchement, je vous répète que mon
+temps ne m'appartenait point. Mon temps appartenait aux affaires. Les
+affaires avant toute chose...
+
+Le temps est une pierre plus précieuse que les diamants qui ornent la
+couronne des rois. En détacher une parcelle pour l'appliquer à des
+intérêts purement privés, en dehors du cours des cotons et de toute
+opération commerciale ou financière, m'eût paru un vol,--oui, un
+vol,--au préjudice de mon avenir et, par la suite, de notre association
+à tous deux...
+
+D'ailleurs, je me réservais de m'occuper d'Eva,--c'est ainsi que
+l'enfant s'appelle,--lorsque l'heure du repos aurait sonné pour moi...
+
+Cette heure va sonner dans un moment prochain...
+
+Mais ce ne sera pas celle du repos que j'espérais...
+
+Ce sera le glas qui m'ouvrira les portes de l'éternité...
+
+C'est vous, Sam, qui accomplirez le projet que j'avais formé...
+
+Vous irez en Europe, en France, à Paris; vous vous mettrez en quête
+d'Eva; vous la retrouverez,--dussiez-vous, pour cela, dépenser la moitié
+de ma fortune...
+
+Il y a là, sous mon oreiller, un portefeuille contenant toutes les
+indications qui seront de nature à vous guider dans vos recherches...
+
+Ce portefeuille renferme, en outre, deux actes également importants:
+
+Par le premier, je reconnais solennellement pour ma fille l'enfant née à
+Paris le 2 juin 1856 et déclarée à l'état-civil du neuvième
+arrondissement sous les nom et prénoms d'_Eva-Flore Ferrand_, de même
+que je l'institue légataire de tout ce que je laisse après moi...
+
+Le second vous constitue exécuteur unique de cette suprême volonté et
+vous confie la tutelle de votre nièce...
+
+Vous êtes assez riche, mon frère, pour vous passer de mon héritage, et
+je ne puis penser que vous me teniez rancune d'avoir essayé de réparer
+par une mesure de justice tardive...
+
+--Tempêtes et massacres! pas un mot de plus, Williams! interrompit le
+_captain_ avec une véhémente indignation. Jugez-vous que je sois une
+assez vile carcasse pour frustrer de sa légitime fortune la progéniture
+de mon plus proche parent?...
+
+La jeune miss sera votre héritière, ou que la maladie me ronge!...
+
+Elle sera la mienne aussi; car je consens à être pendu si je m'accroche
+jamais au cou la cravate de chanvre du mariage!...
+
+Partant, dormez tranquille jusqu'aux trompettes du jugement dernier. Ce
+que vous désirez sera fait. Je vous engage ici la foi d'un _gentleman_,
+qui, de sa vie, n'a eu un bout de traite en souffrance...
+
+Et vous savez bien, _my dear_, que, lorsque l'un de nous a donné sa
+parole, c'est comme si tous les sollicitors, tous les shérifs, tous les
+attorneys et tous les barristers avaient visé, légalisé et paraphé la
+signature...
+
+--Merci! vous êtes un coeur honnête, loyal et dévoué.
+
+Et l'aîné des Murphy tendit à son frère une main qui tremblait les
+affres de l'agonie.
+
+Samuel reprit avec ardeur:
+
+--Je m'embarquerai, s'il vous plaît, le lendemain de l'enterrement...
+
+L'autre le modéra:
+
+--Non, Sam. Il est urgent que vous procédiez à la liquidation de notre
+société. Un semblable travail ne s'improvise pas. Ma fille attend,
+depuis des années, que je me déclare son père: elle attendra bien
+encore--autant qu'il sera nécessaire--que l'inventaire, qui fixera le
+chiffre de sa fortune, se termine dans des conditions de saine
+comptabilité.
+
+La voix du malheureux s'affaiblissait de plus en plus; son souffle
+s'embarrassait dans sa poitrine haletante; son regard s'obscurcissait et
+s'égarait.
+
+Il se souleva sur le coude et poursuivit péniblement:
+
+--Ce Français que vous vous êtes attaché...
+
+--Richard Vautier... Eh bien?...
+
+--Vous l'installerez à ma place comme chef de la correspondance...
+
+--_Caramba!_ je ne demande pas mieux: c'est un garçon adroit, actif,
+infatigable,--d'humeur enjouée et commode...
+
+Le voile, qui recouvrait les prunelles du mourant, se déchira
+brusquement pour livrer passage à une lueur fugitive...
+
+Et cette prophétie siffla hors de sa gorge:
+
+--Ce garçon vous tuera, mon frère.
+
+Le _captain_ tressauta comme s'il eût reçu une décharge de la pile
+électrique:
+
+--Sang du Christ! s'exclama-t-il, qu'est-ce que vous me chantez là,
+Will?
+
+--Je dis, répondit l'autre avec un accent d'outre-tombe, je dis que cet
+étranger vous sera fatal, si vous continuez à vous abandonner à
+l'étrange influence qu'il prend sur vous de jour en jour...
+
+--Vous croiriez...
+
+--Je ne crois pas. Je suis sûr. Je suis sûr que ce Dick fera la fin de
+votre corps et la damnation de votre âme, s'il vous arrive jamais de le
+traiter différemment que comme un simple subalterne...
+
+--Oh! mais alors je vais le renvoyer de la maison!...
+
+--Pourquoi cela? C'est un employé précieux. Vous auriez tort de vous
+priver de ses services... Seulement, vous voilà prévenu... Défiez-vous!
+
+L'agonisant s'arrêta, épuisé.
+
+Sa tête retomba lourdement sur l'oreiller.
+
+Ses yeux battirent et se fermèrent.
+
+Mais la nuit éternelle qui montait, l'enveloppant, se peuplait sans
+doute de visions terribles et de fantômes menaçants...
+
+Car le pauvre diable s'agitait convulsivement sur sa couche; son visage
+émacié, qui, à chaque instant s'amincissait davantage, s'inondait d'une
+sueur jaunâtre et glacée; sa bouche hoquetait des phrases qui
+paraissaient dictées par l'obsession d'une idée fixe:
+
+--Défiez-vous... Il faut se défier... Défiez-vous des surprises du
+coeur et des perfidies de la boisson...
+
+Le _captain_ pensa:
+
+--C'est le délire.
+
+Et il ouvrit sa Bible au chapitre des dernières prières.
+
+L'autre bégaya:
+
+--Défiez-vous du serviteur qui, au lieu de l'eau bienfaisante, vous
+verse le poison abrutissant de l'ivresse...
+
+Samuel essaya de le calmer:
+
+--Mon frère, mon bien-aimé Will, revenez à vous, au nom du ciel!
+
+Un spasme secoua le moribond. Le râle l'étranglait. Il porta ses mains à
+son cou:
+
+--J'étouffe!... A moi!... Pitié!... De l'air, mon Dieu, de l'air!
+
+Sam, épouvanté, appela.
+
+Le _physician_ (médecin) et plusieurs domestiques accoururent.
+
+--C'est le _summum_ de la crise, déclara le docteur, tout sera fini dans
+deux minutes.
+
+Une autre personne ajouta:
+
+--Il serait humain d'arracher mister Samuel à ce spectacle.
+
+Celui qui émettait cet avis charitable était ce Richard Vautier dont il
+venait d'être question.
+
+Au son de la voix du Français, les paupières de l'agonisant se
+relevèrent soudain,--comme sous l'action d'un ressort,--démasquant les
+orbites caves au fond desquelles ses prunelles achevaient de s'éteindre.
+
+Quelque chose s'enflamma dans cette nuit.
+
+Tout ce que conservait d'intelligence ce cerveau déjà rempli d'ombre,
+tout ce que conservait de force ce corps à moitié dans la bière se
+ranima comme par enchantement.
+
+James-Williams repoussa ses couvertures. Il mit hors du lit ses jambes
+décharnées. Ses pieds nus se posèrent sur le carreau,--et il gronda
+entre ses dents qui cliquetaient affreusement:
+
+--C'est l'homme!... Je le vois!... Le Seigneur tout-puissant permettra
+que je l'écrase avant qu'il ait touché aux miens!...
+
+Il brandit ses poings dans le vide et fit un pas sur le parquet...
+
+Mais il n'en fit pas deux...
+
+Ses bras tombèrent le long de ses flancs; sa tête oscilla sur ses
+épaules; il se renversa en arrière et s'affaissa sur le lit, tout d'une
+pièce...
+
+Le médecin consulta son chronomètre et rendit cet arrêt:
+
+--J'avais dit deux minutes. On peut vérifier. L'aiguille vient
+d'atteindre à la cent vingtième seconde et notre intéressant malade de
+rendre le dernier soupir.
+
+
+
+
+VII
+
+CAPTAIN SAMUEL ET AMI DICK
+
+
+C'était six ou huit mois avant ce triste événement que Samuel Murphy et
+Richard Vautier avaient fait connaissance dans un _bar_ de
+San-Francisco.
+
+Le hasard les ayant réunis à la même table, le Français avait trouvé
+moyen de captiver l'attention et l'intérêt de l'Américain en lui
+racontant son histoire,--authentique ou apocryphe.
+
+Parisien et fils de famille, il était venu essayer de «se remplumer» au
+pays de l'or vierge, après avoir mangé l'héritage de ses pères à tous
+les râteliers du boulevard.
+
+Par malheur, il n'y avait réussi que peu ou prou, et l'heure allait
+sonner où, pour ne pas mourir de faim, il lui faudrait se faire trappeur
+ou flibustier.
+
+Comme il achevait son récit:
+
+--Vous me paraissez un luron déterminé, lui avait dit Sam brusquement.
+Je pars demain pour le Far-West. Vous sied-il de m'accompagner?
+
+--Moi?
+
+--J'ai besoin d'avoir à mes côtés un garçon actif, intelligent et
+dévoué. Je ne doute pas de votre intelligence et j'ai confiance en votre
+activité. Pour votre dévouement, je suis prêt à le payer au taux que
+vous l'estimerez. Qu'en pensez-vous? Je vous accorde cinq minutes pour
+réfléchir.
+
+--Inutile. J'ai réfléchi en vous écoutant. J'accepte.
+
+--Songez que je prends le train à midi précis.
+
+--Je serai là à midi moins cinq.
+
+--_All right_... A demain donc... A propos, comment vous appelle-t-on?
+
+--Richard Vautier.
+
+--Alors, à demain, Dick!
+
+--A demain, patron!
+
+ * * * * *
+
+C'était de cette façon--expéditive et succincte--que le Français était
+devenu le secrétaire intime du riche Américain.
+
+Nous croyons avoir constaté qu'en dehors de ses grandes combinaisons
+industrielles et financières, dans lesquelles il déployait presque du
+génie, et que sous les apparences d'une raideur purement nationale,
+Tomy-Samuel Murphy était ce que nous appelons un bon vivant,--très
+susceptible d'attachement,--très facile à apprivoiser, à amuser, à
+séduire, et, en même temps, très primitif, très prompt à s'étonner de
+tout ce qui ne touchait pas directement à ses opérations et très
+ignorant du monde qui s'agitait à l'extérieur de ses comptoirs et des
+bureaux.
+
+Nous ajouterons que du nègre il avait conservé l'amour puéril du
+clinquant physique et moral, avec la gourmandise de tous les choses
+capiteuses et sucrées: parmi celles-ci, le tafia de la flatterie--encore
+qu'il affectât de le mépriser souverainement--n'était pas la liqueur,
+fermentée et savoureuse, dont il s'enivrait le moins souvent.
+
+Or, Richard Vautier était brillant et caressant.
+
+Ondoyant et multiple, il mêlait les allures de l'homme qui a fréquenté
+une société d'un certain choix au sans-gêne de procédés et à la morale
+élastique d'un véritable coureur d'aventures.
+
+Tout en lui commençait par surprendre et finissait par charmer. Son
+caractère, souple et insinuant, se pliait à toutes les exigences et se
+glissait dans toutes les sympathies. Il avait conquis, de prime abord,
+le Yankee par sa belle humeur: il acheva de le subjuguer par la finesse
+de son esprit et les cajoleries de son langage.
+
+Par contre, l'aîné des Murphy ne lui témoigna jamais qu'une
+bienveillance fort restreinte.
+
+On eût pu penser que la scène qui encadra les derniers moments de
+celui-ci ruinerait le crédit--toujours croissant--du favori, en
+effrayant le digne _captain_ sur le rôle que cet étranger était appelé à
+jouer dans sa destinée, si l'on en croyait les prédictions du mourant.
+
+Il n'en fut rien.
+
+Les «songes creux» qui avaient tourmenté l'agonie du malheureux Will et
+les «incohérences» qui s'étaient échappées de ses lèvres avec le souffle
+suprême ne devaient être considérés,--d'après l'avis du médecin,--que
+comme des accidents fort ordinaires, inhérents au trouble cérébral
+déterminé par la maladie et au passage si terrible de la vie à la mort.
+
+Ils n'avaient donc exercé sur Samuel qu'une impression assez fugitive.
+
+Devenu plus seul après le décès de son aîné, l'Américain avait subi
+davantage l'ascendant d'un compagnon aimable, prévenant et enjôleur, qui
+s'ingéniait à le distraire.
+
+Quelques mois après les funérailles de James-Williams, Richard Vautier
+occupait non seulement le poste important de chef de la correspondance
+de la maison _Murphy and Brother_, pour lequel l'aîné des deux frères
+l'avait désigné à son lit de mort; mais il était encore le bras droit,
+le factotum et comme l'_alter ego_ du survivant.
+
+Pendant ce temps, la liquidation de la société, rompue par le décès de
+Will, suivait son cours.
+
+Elle ne dura pas moins d'un an, eu égard à la somme énorme des intérêts
+et des capitaux engagés.
+
+En revanche, elle donna ce fabuleux résultat: près d'un milliard à
+partager entre les deux associés,--c'est-à-dire entre Tomy-Samuel et «la
+succession» du défunt.
+
+Or, «la succession» du défunt, c'était la fille de ce
+dernier,--Flore-Eva Ferrand,--l'enfant abandonnée sur le pavé de Paris.
+
+Le _captain_ songea à se mettre en quête de celle-ci.
+
+Un beau matin, il fit appeler son secrétaire:
+
+--Dick, lui annonça-t-il, nous partons pour la France...
+
+--Pour la France?...
+
+--Oui, il y a longtemps que je nourris le projet de visiter la vieille
+Europe...
+
+Et, si j'ai autant tardé à satisfaire cette fantaisie, c'est que
+j'attendais que la liquidation de mes affaires me laissât, à cet
+endroit, toute liberté d'esprit et de corps...
+
+D'ailleurs, ce n'est pas seulement la curiosité de voir du pays; l'envie
+de me frotter à des moeurs nouvelles; le désir de me rajeunir au
+contact de votre joie, de votre printemps éternels, à vous autres
+Français, après tant d'années sacrifiées à l'outrance d'une besogne
+ennuyeuse: ce n'est pas tout cela seulement qui me pousse à entreprendre
+ce voyage...
+
+Il y a encore un autre motif: j'ai juré...
+
+Vous vous rappelez: j'ai juré à mon frère mourant de retrouver sa fille,
+son héritière, ma nièce...
+
+Le moment est venu de tenir ma promesse...
+
+J'ai donc fait retenir deux cabines sur le _Labrador_ qui appareille
+demain matin...
+
+Car il est entendu que vous ne me quittez pas...
+
+--Comment?...
+
+--Je vous répète que je vous emmène... Est-ce que je puis me passer de
+vous?... N'êtes-vous pas mon secrétaire?
+
+Et puis, j'aurai besoin de votre aide...
+
+Cette pauvre enfant perdue dans ce Paris immense, comment arriverai-je
+jamais à remettre la main dessus si vous ne me prêtez assistance?
+
+--Moi?
+
+--Eh oui! n'êtes-vous pas Parisien?...
+
+Et ne possédez-vous pas sur le bout du doigt cette Babel, cette Babylone
+où je vais me trouver aussi isolé, aussi désorienté, aussi désarmé que
+le pionnier qui s'engage dans une forêt vierge pleine de labyrinthes et
+de halliers, de fondrières et de précipices; pleine de fauves à l'affût;
+pleine d'ennemis embusqués...
+
+Eh bien, vous me piloterez, vous me conseillerez, vous me protègerez...
+
+Je suis riche, et c'est ce qui m'inquiète: on ne trompe pas, on ne
+dépouille pas les indigents...
+
+Pauvre, je n'aurais rien à craindre...
+
+Riche, j'ai tout à redouter...
+
+Ma fortune ne me donnera que des flatteurs, des parasites et des
+valets...
+
+Or, c'est un camarade qu'il me faut; c'est un associé; c'est un ami...
+
+ * * * * *
+
+Le Français lui tendit la main:
+
+--Maître, prononça-t-il d'un ton et d'une mine pénétrés, je ne suis pas
+de ceux qui oublient. Disposez de moi sans restriction. Je vous
+appartiens corps et âme.
+
+
+
+
+VIII
+
+RETOUR A LA RUE D'AMSTERDAM
+
+
+Le lendemain, les deux voyageurs s'embarquaient sur le _Labrador_, qui,
+après une traversée dénuée d'incidents,--mais pendant laquelle Richard
+Vautier s'était appliqué à devenir plus que jamais indispensable à son
+compagnon,--les déposait au Havre, son port de destination.
+
+Vous avez assisté à leur arrivée dans la capitale.
+
+Vous les avez suivis, à la descente du train, jusque dans un _boxe_ de
+taverne, où vous les avez laissés en mesure de procéder à un _lunch_
+abondant et copieusement arrosé.
+
+C'est là que nous allons les retrouver, ayant à peu près fini de
+manger,--mais n'ayant pas fini de boire.
+
+A demi renversé sur sa chaise, sur laquelle il se balançait ainsi que
+sur un fauteuil à bascule; le nez et les jambes en l'air; les deux pieds
+appuyés au rebord de la table, ainsi qu'il convient à tout bon Yankee
+qui digère; lançant au plafond les tourbillons de fumée d'un cigare qui
+semblait une cheminée d'usine, Sam Murphy mêlait le grave au
+doux,--sinon le plaisant au sévère,--et passait indifféremment du
+_porto-wine_ au _stout_, du _soda-water_ à l'_oldbrandy_ et de notre
+champagne français au _sherry-cobbler_ national.
+
+En des circonstances ordinaires, notre Américain pouvait boire jusqu'à
+en crever,--mais non point jusqu'à perdre la raison.
+
+En cette nuit, par exemple, il n'en était pas de même:
+
+On étouffe, chez nous, dans nos wagons fermés...
+
+La fatigue du trajet accompli dans de telles conditions; la satisfaction
+de se sentir arrivé; l'atmosphère alourdie par l'orage qui grondait au
+dehors; le manque d'espace du _boxe_; le calorique du gaz restreignant
+l'oxigène,--tout cela déterminait, chez le _captain_, à défaut d'une
+ivresse réelle, une surexcitation visible qui allait sans cesse
+augmentant.
+
+Sa face, cardinalisée par la flamme des divers breuvages entonnés,
+rougeoyait à l'égal d'un coucher de soleil de Ziem ou de Marilhat. Son
+oeil papillotait. Sa langue avait besoin de s'humecter souvent pour
+tourner sans difficulté dans sa bouche pâteuse et contre son palais en
+feu.
+
+--Vive la France! répétait-il en décoiffant une quatrième fiole de
+cliquot grand-mousseux: vive la France, mon camarade!...
+
+C'est le paradis sur la terre,--la patrie des gais compagnons, des vins
+de prix et des jolies femmes,--le cabaret de l'univers!...
+
+Mais c'est, surtout et avant tout, la contrée bénie,--exempte de
+préjugés,--où l'on a davantage souci de ce qui tinte dans votre poche
+que de ce qui coule dans vos veines, et où la rosée de dollars, qui
+glisse entre vos doigts faciles, n'a pour celui qui la reçoit ni
+opinion, ni caste, ni couleur, ni odeur...
+
+Je porte un toast en son honneur avec le premier de ses produits...
+
+A la France!... Hurrah!... Buvons!
+
+--Morbleu! pensait son vis-à-vis, le voilà qui devient lyrique. C'est
+signe qu'il se grise. A merveille!
+
+Puis, tout haut et faisant raison:
+
+--A la France et à l'Amérique! Ce sont deux grandes nations. Elles sont
+dignes de se comprendre, de s'estimer et de s'aimer!
+
+Les verres se choquèrent cordialement.
+
+L'Américain avait quitté la position horizontale.
+
+Il reprit, en mettant les coudes sur la nappe et en passant--sans
+transition--d'un sujet à un autre:
+
+--Ah! votre satané Paris, nous allons l'explorer, le battre, le
+fouiller!... Car il ne s'agit pas seulement de prendre du bon temps...
+Il faut songer aux choses sérieuses...
+
+Or, j'ai un devoir à remplir...
+
+Un devoir sacré,--ou que la peste m'étouffe!...
+
+--J'entends, fit le Français: la fille de votre frère... Eh bien, nous
+la retrouverons... Me voici prêt à vous seconder.
+
+--A la bonne heure, Richard, mon fils: je n'attendais pas moins de
+vous... Un coup de sherry par là-dessus, hein?... Pour chasser ce diable
+de champagne?
+
+--Deux si vous voulez, _captain_.
+
+On trinqua derechef.
+
+L'ami Dick poursuivit:
+
+--Permettez-moi de vous dire, mon excellent ami, que la clé des
+opérations que nous nous proposons d'entreprendre réside tout entière
+dans les indications à vous fournies par le défunt... Ces indications,
+quelles sont-elles?... C'est sur elles, et sur elles seules, que nous
+devons baser notre plan de campagne.
+
+Le Yankee se pressa la tête des deux poings:
+
+--Les indications?... Ah! oui, je comprends: les renseignements
+consignés sur l'un des papiers que renfermait le portefeuille...
+
+Le portefeuille que le pauvre Will me remit avant de mourir et qui est
+là, dans ma poche, en compagnie du mien...
+
+Eh bien, il résulte de ces documents que la personne avec laquelle mon
+heureux chenapan d'aîné,--vidons ce verre à sa mémoire et qu'il nous
+bénisse de là-haut!--entretint des relations charnelles, était d'une
+beauté peu commune, qu'elle avait nom Hélène Ferrand et qu'elle donnait
+des leçons d'anglais et de piano dans ce que vous appelez le faubourg
+Saint-Germain...
+
+--Tout cela, opina le Français après une minute de réflexion, tout cela
+me semble, jusqu'à présent, assez incomplet et assez vague; mais
+l'enfant, mon cher maître, arrivons à l'enfant...
+
+--L'enfant fut confié à une femme d'une localité des environs de
+Paris...
+
+--Et vous connaissez le nom de cette femme?... Vous connaissez le nom de
+cette localité?...
+
+Au lieu de répondre, Sam Murphy déboutonna son gilet et desserra sa
+cravate:
+
+--Cornes du diable! murmura-t-il, je ne sais ce que j'ai... Mes jambes
+battent le branle-bas... Et l'on dirait que la maîtresse cloche de
+_Metropolitan-Church_ me carillonne dans le cerveau...
+
+Richard Vautier suivait d'un oeil attentif et sournois les progrès
+rapides de cette alcoolisation qui allait envahissant la personne de son
+compagnon avec d'autant plus de violence qu'elle avait mis un laps de
+temps plus long à couver et à éclater.
+
+Le _captain_ étendit la main vers une fiole au col de cigogne étiquetée
+_Fine champagne_:
+
+--Une gorgée de ceci me remettra... Médecine homéopathique... _Similia
+similibus_, comme rabâchait cet âne bâté de savant qui a enterré le
+pauvre Will...
+
+Le Français l'arrêta:
+
+--Maître, ménagez-vous, de grâce...
+
+--Je me ménagerai quand je n'aurai plus soif...
+
+--Eh bien, insinua Richard, que n'étendez-vous ce cognac dans une
+certaine quantité d'eau?...
+
+--De l'eau?...
+
+--De l'eau frappée, par exemple, ce serait le plus sûr moyen de vous
+désaltérer...
+
+Le Yankee jeta au flacon un regard empreint de regrets cuisants et de
+protestations muettes:
+
+--Noyer ce nectar divin!... Vous êtes un bourreau, ami Dick!... Mais,
+enfin, puisque vous le voulez absolument...
+
+L'autre appuya avec sollicitude:
+
+--Je l'exige et je vous en prie.
+
+Puis il appela:
+
+--Sommelier!
+
+Celui-ci entr'ouvrit la porte du _boxe_.
+
+L'ami Dick commanda:
+
+--Une carafe frappée!
+
+
+
+
+IX
+
+CARAFE FRAPPÉE
+
+
+--Décidément, Richard, grommelait le _captain_, vous êtes un garçon
+précieux pour le conseil non moins que pour l'action... Et quand je
+pense que, si j'avais écouté les sornettes dont feu mon aîné me
+rabattait les oreilles, alors que la crise décisive se préparait à
+l'emporter, je me serais défié de vous... Par bonheur, il y a beau temps
+que j'ai donné à ces propos d'illuminé la volée hors de mon esprit!
+
+Le sommelier rentra, portant sur un plateau, qu'il déposa sur la table,
+la carafe que nous lui avons vu remplir de kirsch précédemment.
+
+Dick lui fit signe de sortir.
+
+Ensuite il versa dans une haute chope à bière deux doigts de cognac
+environ et combla jusqu'aux bords le vide du récipient avec le contenu
+de la carafe.
+
+Pendant qu'il remuait ce mélange à l'aide d'une grande cuiller à grog:
+
+--Que je sois à jamais rayé du nombre des élus du Seigneur, maugréait
+son compagnon, s'il ne faut pas que je vous aime terriblement pour
+consentir à avaler cette médecine!
+
+--Et moi, repartit le Français, soyez persuadé que c'est dans votre
+intérêt, dans votre intérêt seul que j'insiste.
+
+Il lui présenta le breuvage:
+
+--Allons, buvez. C'est un élixir de santé qui vous dégagera le cerveau,
+vous éclaircira les idées et vous dérouillera les muscles.
+
+Sam Murphy prit le verre avec un mouvement et une grimace de
+résignation.
+
+Puis il l'éleva vers ses lèvres en fermant les yeux et l'ingurgita d'un
+trait.
+
+L'effet ne se fit pas attendre de cette forte dose d'alcool absorbée:
+
+La face de l'Américain devint couleur de brique; ses prunelles roulèrent
+sur le blanc de la cornée comme un canot à la dérive; sa poitrine se
+gonfla, soulevée par le brûlot qu'il venait d'entonner...
+
+Un chapelet de jurons internationaux se défila de sa gorge embrasée:
+
+--_Der Teufel!_... _Vinte dios!_... _Goddam!_...
+
+Le _boxe_ tournait et l'entraînait...
+
+Une subite expression d'inquiétude envahit les traits de Richard
+Vautier:
+
+--Misère de moi! pensa-t-il, est-ce que je lui en aurais fait trop
+prendre?... S'il allait succomber à une congestion?... Il ne faut pas
+qu'il meure dans ce lieu public...
+
+Et, se rapprochant vivement du Yankee:
+
+--Vous sentez-vous indisposé? demanda-t-il.
+
+Par un effort surhumain, Sam était parvenu à dompter--pour un
+moment--les effets de cette véritable eau-de-feu.
+
+Il s'administra sur la poitrine un coup de poing à défoncer une
+futaille:
+
+--Allons donc! la cale est solide!... Chevillée de cuivre comme un
+bâtiment de guerre!... Et capable de jauger cinq cents tonneaux!
+
+Puis, tendant son verre:
+
+--Seulement, versez encore!... Versez toujours!... On dirait qu'un
+millier d'épingles a pris mon gosier pour pelote!
+
+Le Français s'empressa de se rendre à ce désir qui servait si bien ses
+projets, et, tandis que son compagnon buvait avec avidité:
+
+--Maintenant, reprit-il, revenons à miss Eva...
+
+--Miss Eva?...
+
+--Votre nièce...
+
+--Ah! c'est vrai... Nous parlions de ma nièce... Et qu'en disions-nous,
+de cette fille de mon frère?...
+
+--Vous me disiez qu'elle avait été confiée à une paysanne des environs
+de Paris...
+
+--Oui, à une paysanne nommée Françoise Mauclerc... Dans une localité qui
+s'appelle Chatou... C'est écrit dans les papiers de Will...
+
+--Bon: pour retrouver cette femme,--si, toutefois, elle existe
+encore,--nous n'avons qu'à étendre la main... Chatou est à peine à vingt
+minutes d'ici... Et demain matin, s'il nous convient...
+
+--Pourquoi attendre à demain matin? interrompit l'Américain. Partons de
+suite. Lançons-nous en chasse!...
+
+Il se mit péniblement sur ses pieds:
+
+--_Away! away!_ Le temps perdu est une non valeur. Payons la dépense, et
+en route!
+
+Pas un muscle du masque de l'ami Dick ne broncha.
+
+Seulement on vit poindre à nouveau--pour s'éteindre aussitôt
+qu'allumée--la clarté cauteleuse que nous avons déjà signalée sous
+l'abat-jour prudent de sa paupière.
+
+Ce que proposait le Yankee était ce à quoi il tendait à l'amener.
+
+Il eut l'air, cependant, de faire des objections:
+
+--Eh! vous n'y songez pas, _captain_! Il est près de deux heures du
+matin. Or le premier train du _railway_ qui nous conduira à Chatou ne
+part pas avant cinq ou six...
+
+Samuel frappa sur la table:
+
+--Dans toutes les républiques du monde, l'argent est empereur et roi. Il
+commande et l'on obéit. On chauffera un train expressément pour nous...
+
+L'autre eut un sourire:
+
+--Ces choses-là, mon cher maître, ne se font pas en France aussi vite et
+aussi facilement que vous croyez,--et, avant que nous n'ayons obtenu de
+qui de droit l'autorisation de recourir à ce moyen de locomotion, nous
+aurions eu dix fois le temps d'arriver à pied...
+
+--Alors, envoyez chercher une voiture!... Et qu'on se hâte!... J'étouffe
+dans l'infernale chaleur de cette boîte!...
+
+--Désirez-vous encore quelques gouttes d'eau frappée?...
+
+--Oui, certes!... Donnez... Donnez vite!...
+
+Le reste de la carafe y passa.
+
+L'Américain se cramponnait à la table pour ne pas tomber.
+
+--Une voiture, soit, reprit Dick; encore je doute qu'à cette heure nous
+puissions rencontrer un cocher qui consente...
+
+Murphy lui coupa la parole:
+
+--Le _coachman_, je l'achète, lui, son _cab_ et ses chevaux...
+
+--Mais il fait un temps horrible... Entendez-vous le tonnerre?...
+Entendez-vous la pluie?
+
+Le Français connaissait à fond son compagnon.
+
+Il savait qu'une fois déséquilibré par l'ivresse, celui-ci se montrait
+aussi têtu qu'une mule, et que, plus on essayait de le dissuader de
+faire une chose, plus il s'opiniâtrait à la faire.
+
+Le _captain_ frappa du pied:
+
+--Saints du ciel! restez ici, si bon vous semble... Moi, je dérape... Et
+je cingle sur Chatou, toutes voiles dehors, à travers la foudre et le
+déluge!
+
+--Tout beau, Sam! ne vous fâchez pas! Je règle l'addition et je vous
+accompagne.
+
+Et le Français sortit du _boxe_ pour se rendre au comptoir.
+
+Le Yankee le suivit d'un regard hébété:
+
+--Dieu me damne, bégaya-t-il, si ce brave Richard ne marche pas de
+travers!... Il se sera grisé abominablement avec toutes ces liqueurs
+maudites... Moi, qui n'ai bu que de l'eau, je suis ferme sur mes
+jambes...
+
+Puis, hasardant un pas et manquant de tomber:
+
+--J'ignorais que mon secrétaire eût l'habitude de se livrer à la
+boisson... Une détestable habitude... L'intempérance est un péché...
+
+Puis encore, éclatant d'un rire lourd et épais:
+
+--Je parle comme un _clergyman_... Il est vrai que j'en ai le droit...
+Car celui-là, qui prétendrait que j'ai une légère pointe, serait un
+stupide animal.
+
+
+
+
+X
+
+A TRAVERS L'ORAGE
+
+
+Nous avons dit que, depuis le coucher du soleil, la masse du ciel sans
+étoiles n'avait cessé de peser sur Paris comme une immense calotte de
+plomb.
+
+Vers une heure du matin, une suite de coups de vent, précurseurs du
+grain qui approchait, avait pris la ville en écharpe, soulevant des
+trombes de poussière et mettant en déroute la foule qui grouillait
+dehors sous prétexte de «prendre le frais».
+
+Vingt minutes plus tard, l'orage éclatait avec une singulière violence.
+
+Le pavé sonnait sous le choc retentissant d'une averse de grêle...
+
+Bientôt ce large bruit de la grêle battant le sol de tous côtés était
+traversé par un craquement sec et déchirant, contemporain d'une
+illumination blafarde...
+
+Puis les échos du ciel et de la terre, transformant cette explosion, la
+renvoyèrent de toutes parts en un formidable roulement.
+
+A dater de cet instant, l'orgie de l'ouragan grandit, exagérant sa
+turbulence et ses tumultes.
+
+La nuit poussa des cris surhumains.
+
+Le ciel, éventré dans tous les sens, montra l'incendie de ses entrailles
+en un désordre splendide jusqu'à l'horreur.
+
+Au plus fort de la tourmente, Richard Vautier et Sam Murphy montaient la
+rue d'Amsterdam dans la direction du boulevard extérieur.
+
+On ne rencontrait plus personne.
+
+Ce véritable déluge avait forcé les gardiens de la paix, qui
+s'échelonnent dans ces parages, à se réfugier dans l'encoignure des
+portes.
+
+On n'entendait que le fracas des éléments déchaînés,--et, à de rares
+intervalles, le roulement d'une voiture qui fuyait, emportée par un
+cheval au galop.
+
+Les deux compagnons cheminaient lentement sous la cataracte qui les
+trempait des pieds à la tête.
+
+L'Américain s'accrochait à l'épaule du Français. L'ivresse, chez lui,
+produisait tous ses effets. Ses jambes partageaient la lourdeur de son
+crâne. Il les soulevait avec peine, titubant et butant de ci, de là...
+
+Il achevait de s'étourdir en bavardant:
+
+--_Go ahead!_ Nous marchons à la conquête d'une héritière... D'une
+héritière qui vaut la moitié d'un milliard... Saluez, Richard, mon
+garçon: on n'en égare pas tous les jours de ce calibre par le monde.
+
+L'autre ne répondait rien.
+
+Son visage avait revêtu une sinistre expression de résolution et
+d'ironie.
+
+Mais le Yankee ne le voyait point.
+
+Dans les ténèbres épaisses, l'éblouissement des éclairs ne lui montrait
+que les hautes maisons de la rue et que le pavé ruisselant sur lequel il
+glissait à chaque pas.
+
+--Et, quand nous l'aurons découverte, poursuivait-il, oui, quand nous
+l'aurons découverte, savez-vous ce que j'en ferai?... Dites, le
+savez-vous, compère?... Eh bien, je l'épouserai, _carajo_!
+
+--Vous! s'exclama Richard en tressaillant.
+
+--Pourquoi non, en obtenant les dispenses exigées par l'Eglise?...
+D'ailleurs, ce n'est pas un oncle qui convole avec sa nièce... C'est une
+montagne de dollars qui s'unit à une autre montagne de dollars.
+
+Ils étaient parvenus à une rue transversale.
+
+--Tournons à gauche, fit le Français.
+
+--Tournons, répéta le _captain_.
+
+Il ne se gouvernait plus et se trouvait dans l'impossibilité absolue de
+résister à son guide.
+
+Sa raison l'abandonnait comme fuient les habitants d'une maison que
+l'incendie dévore.
+
+--_All right!_ balbutiait-il, nous sommes en voiture... Nous courons...
+Plus vite, cocher!... Plus vite encore!... Crève tes chevaux!... On les
+payera... Souviens-toi que tu conduis un homme de cinq cents millions à
+une fiancée qui représente exactement la même somme!...
+
+Puis, portant la main à sa poitrine avec un cri de douleur:
+
+--Oh! cette eau!.... Cette eau de France!... Sa glace est une flamme!
+
+Il s'arrêta.
+
+Un éclair, qui l'enveloppa de pâles lueurs, lui fit voir un espace vide,
+qu'étoilaient une demi-douzaine de rues aboutissantes,--moitié place et
+moitié pont,--avec, au lieu de maisons en bordure, de hauts parapets qui
+semblaient faits de poutres croisées.
+
+Au-dessous de ces parapets, une sorte d'abîme d'une profondeur sombre se
+piquait de mouches de lumière blanches ou rouges.
+
+Quelques-unes de ces mouches couraient, avec un grondement sourd qui se
+mêlait aux éclats du tonnerre et des stridences de sifflet qui
+trouaient le crépitement de l'ondée.
+
+Les autres demeuraient immobiles.
+
+--Où sommes-nous? interrogea Sam.
+
+--Nous sommes arrivés, répondit l'ami Dick.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain paraissait dans les journaux du soir l'article qui forme le
+prologue de ce récit.
+
+
+FIN DE LA SECONDE PARTIE
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME
+
+
+
+
+I
+
+RETOUR AU PAVILLON DU GARDE
+
+
+Dix mois environ après les scènes que nous vous avons mises sous les
+yeux dans la première partie de ce récit,--et six semaines approchant
+avant celles auxquelles vous avez assisté tout à l'heure,--Jacques Périn
+sortait, un matin, de chez lui pour faire sa tournée ordinaire.
+
+Le temps était clair, radieux, superbe.
+
+La forêt formait comme une muraille de verdure autour de la demi-lune
+qui s'arrondissait devant le logis du garde.
+
+Le ciel bleu reposait sur la cime des grands arbres, ainsi qu'une
+coupole d'azur sur des colonnes de feuillage.
+
+Le soleil était d'une douceur inexprimable. On entendait sous bois des
+vols et des chants d'oiseaux. Tout respirait la paix, la grâce,--et
+cette sérénité, cette beauté du jour levant mettaient dans l'âme comme
+une aurore.
+
+Le fusil sur l'épaule, la guêtre au mollet, la carnassière au dos,
+Patte-de-Fer était en train de siffler ses chiens et de refermer sa
+porte, quand un roulement de voiture gronda dans une allée.
+
+Bientôt le véhicule--une de ces antiques berlines, contemporaines du
+sacre de Louis XIV, dont Versailles et Saint-Germain ont seuls conservé
+l'apanage--déboucha sur le rond-point et vint s'arrêter en face du
+pavillon.
+
+Deux personnes en descendirent:
+
+La première était une religieuse d'un certain âge, drapée de la robe
+bleue et du voile de laine blanche des Dames de Sainte-Marie-des-Anges.
+
+La seconde était une jeune fille vêtue de noir avec une élégante et
+charmante simplicité.
+
+La religieuse tenait une lettre.
+
+La jeune fille portait une valise.
+
+En apercevant Jacques Périn, elle ne put se défendre d'un mouvement de
+joie enfantine, et, courant à lui, souriant, montrant dans son
+allégresse ingénue les perles qui brillaient derrière ses lèvres roses:
+
+--Comment me trouvez-vous, mon ami? demanda-t-elle.
+
+Le garde l'examina un moment avec une attention toute frémissante de
+surprise et d'émotion.
+
+Puis il poussa ce cri:
+
+--Florette!
+
+ * * * * *
+
+La lettre était de la supérieure du couvent:
+
+ «Mon cher Jacques, disait-elle, vous m'avez envoyé--voici tantôt
+ bien près d'un an--une pauvre créature, sauvage, confuse, toute
+ troublée, qui allait dans la vie à tâtons et qui n'avait, pour se
+ guider, que des instincts à défaut de principes.
+
+»Je crois vous renvoyer aujourd'hui une femme accomplie, telle que
+ pas une mère de famille n'hésiterait à l'appeler sa fille, telle
+ que pas un galant homme n'hésiterait à la choisir pour compagne.
+
+»Ce travail de transformation nous a, du reste, été facile.
+
+»Florette était remplie de bonne volonté.
+
+»Elle étudiait, elle s'appliquait avec une persévérance, avec un
+ courage surhumains.
+
+»A présent, elle a acquis tout ce que doit savoir une ménagère
+ chrétienne,--et son esprit, son coeur ne renferment plus
+ seulement en germe les qualités qui sont destinées à répandre le
+ bonheur autour d'elle.
+
+»Ici, tout le monde l'apprécie à sa haute et pure valeur, et son
+ départ sera un véritable chagrin pour toute la communauté.
+
+»Mais les règles de notre ordre ne nous permettent point de la
+ conserver parmi nous, à moins qu'elle ne manifeste l'intention de
+ prononcer des voeux.
+
+»Or, Florette ne me paraît pas avoir la vocation de servir Dieu
+ dans l'abnégation, dans l'isolement absolus.
+
+»Encore que son enfance et sa première jeunesse aient été
+ cruellement éprouvées, elle n'a pas assez souffert pour renoncer au
+ monde dans ce qu'il a de plus saint, de plus noble et de plus doux:
+ le mariage et la maternité.
+
+»D'un autre côté, il est juste qu'elle vous consulte sur le choix
+ d'une profession: n'êtes-vous pas, en quelque sorte, comme son
+ tuteur, et n'avez-vous pas charge de son avenir?
+
+»Pour ma part, je me serais volontiers employée à la placer chez
+ des personnes recommandables, si je n'avais craint de vous affecter
+ en la séparant à jamais de vous.
+
+»Ajouterai-je que je ne la soupçonne pas de nature à se plier aux
+ exigences de la domesticité?
+
+»C'est une fille jalouse de son indépendance.
+
+»Et puis, il m'a semblé par vos lettres, qu'elle m'a montrées
+ spontanément et naïvement, il m'a semblé, dis-je, qu'elle vous
+ avait inspiré des sentiments qui ont résisté à l'absence.
+
+»Ces sentiments, que ne les lui avouez-vous de prime abord? Le
+ droit chemin est le plus court. Allez à Florette et dites-lui
+ franchement:
+
+»--Je vous aime!
+
+»J'ai pour certain qu'elle professe à votre endroit une confiance,
+ une estime, une reconnaissance sans bornes...
+
+»De tout cela, je ne doute pas que vous fassiez--avec le temps--une
+ tendresse réelle et durable.
+
+»Vous êtes tous les deux sincères et vaillants. Vous serez heureux.
+ Vous méritez de l'être. C'est ce que vous souhaite, du fond de sa
+ retraite, celle que vous avez connue jadis sous le nom d'Eliane de
+ Jouy et qui prie pour vous en signant
+
+»SOEUR ANNONCIADE.»
+
+--Oui, certes, pensa l'ex-_détective_ à la lecture de cette épître, oui,
+la digne demoiselle a raison, et, dès demain, Florette saura que je ne
+puis plus vivre sans elle...
+
+Mais, pour aujourd'hui, laissons-lui le loisir de se retourner...
+
+C'est un ange qui m'est tombé du paradis: j'ai bien assez de m'occuper à
+l'admirer...
+
+
+
+
+II
+
+AT HOME
+
+
+Le lendemain, le brave garçon ne se déclara pas davantage.
+
+N'était-il pas plus urgent d'installer la nouvelle venue?
+
+Le garde lui céda le premier étage du pavillon et se cantonna au
+rez-de-chaussée.
+
+Un tapissier fut mandé de Saint-Germain. La chambre de la _Filleule de
+Lagardère_ eut du papier _satiné_ et un joli meuble en bambou. On
+habilla le lit, la toilette et les fenêtres de frais rideaux de
+mousseline. Une pendule et deux candélabres furent placés sur la
+cheminée...
+
+Encore un peu, et l'ancien policier se fût endetté pour procurer un
+intérieur plus confortable à celle qu'il appelait déjà _sa ménagère_...
+
+Par bonheur, celle-ci, justifiant ce titre, mit le holà à ces dépenses
+exagérées.
+
+La beauté de la jeune fille s'épanouissait, d'heure en heure, plus
+impétueuse et plus intense, dans ce nid que son protecteur lui avait
+capitonné avec tant de sollicitude, dans l'ardente affection qu'il lui
+témoignait, ainsi que dans l'atmosphère de calme qui s'étendait autour
+d'elle.
+
+Et, peu à peu, en comparant son automne précoce à l'éclat de ce
+printemps, Jacques en arrivait à ne plus oser s'ouvrir à «sa ménagère»
+de son amour et de ses projets.
+
+Chaque soir, en posant ses lèvres sur le front qu'elle lui tendait, et
+en sentant à ce contact une flamme inconnue envahir tout son être:
+
+--C'est décidé, murmurait-il. Il faut qu'elle devienne ma femme. Demain,
+oui, demain, je parlerai.
+
+Et le lendemain s'achevait, hélas! sans qu'il fût plus hardi, plus
+expansif que le premier jour!
+
+A ceci près, nous constaterons que sa félicité était des plus complètes.
+
+Florette administrait la maison avec une intelligence, un ordre, une
+économie remarquables.
+
+On avait une journalière de Carrières pour les gros ouvrages de cuisine
+et de propreté. Mademoiselle Fine-Lame faisait tout le reste, Dieu sait
+avec quelle sympathique gaieté!
+
+Elle était aux petits soins pour le garde.
+
+Celui-ci l'avait présentée comme une orpheline de ses parentes qu'il
+avait fait venir de province pour tenir son logis.
+
+Au village, plus d'un se demandait:
+
+--Où diable ai-je aperçu cette figure-là?
+
+Mais nul ne se répondait que c'était à la fête des Loges.
+
+Qui eût, en effet, soupçonné la pensionnaire du théâtre des
+_Dislocations-Amusantes_ dans cette toilette, d'un goût exquis, qui
+faisait la suzeraine du pavillon de la Faisanderie si avenante, si
+distinguée et si modeste à la fois?
+
+Cependant, sous la fidèle gardienne de l'_at home_ de Jacques Périn, on
+retrouvait parfois la _Filleule de Lagardère_.
+
+Malgré son séjour au couvent,--au cours duquel elle avait appris un peu
+vite tout ce qu'il lui avait été possible d'apprendre,--ce n'était pas
+une _demoiselle_.
+
+J'entends une de ces poupées, montées sur ressorts pour baisser les
+yeux, dessiner une révérence, tracasser un piano, conduire un cotillon
+et murmurer derrière leur éventail ou leur bouquet;
+
+--_J'ai tel ou tel chiffre de dot._
+
+Ce n'était pas non plus une _bergère-châtelaine_.
+
+Encore moins une paysanne d'opéra-comique.
+
+Jamais elle n'avait décoché une oeillade «assassine» aux cavaliers qui
+caracolaient sous le couvert.
+
+Quand elle ne vaquait pas aux soins du ménage, quand elle ne se penchait
+pas sur un livre ou sur un ouvrage de broderie, et qu'elle bondissait,
+joyeuse et vive comme un faon, à travers les taillis, ou qu'elle errait,
+rêveuse et mélancolique, par les sentiers de la forêt, sitôt que le
+sable des allées criait sous une voiturée de belles dames ou sous une
+chevauchée de beaux messieurs, elle interrompait sa promenade et se
+coulait dans les fourrés. On entendait les branches s'agiter, puis plus
+rien. La _Filleule de Lagardère_ était alerte. On eût couru longtemps
+avant de l'atteindre.
+
+Jamais elle n'avait dansé avec les jeunes gens du Pecq, de Carrières, de
+Chambourcy ou de Maisons, dans ces bals Willis et Choteau qui
+remplacent, dans les divertissements rustiques de notre époque, la
+fougère et la coudrette de nos aïeux.
+
+Nous jurerions presque qu'elle avait oublié qu'elle était belle.
+
+Pourtant, quand, le dimanche, bleue et blanche comme une clochette de
+volubilis dans sa robe d'étoffe printanière et sous son chapeau de
+paille garni de fleurs des champs; quand, au bras du garde général,
+allègre et martial dans son uniforme neuf,--ses médailles sur la
+poitrine et son couteau de chasse au côté,--elle allait entendre la
+messe au Mesnil, le village voisin, ou écouter la musique militaire sur
+la Terrasse de Saint-Germain, les gars de la paroisse et les gommeux de
+la ville n'avaient pas assez d'yeux pour admirer sa figure, sa taille,
+sa tournure enchanteresses, et pas assez de superlatifs pour les
+célébrer dans un choeur plus harmonieux qu'un chant d'église et plus
+bruyant qu'un morceau de concert.
+
+Et, maintenant, qu'éprouvait-elle à l'endroit de son protecteur?
+
+Soeur Annonciade ne nous l'a point laissé ignorer: une reconnaissance
+sans borne.
+
+A la rigueur, la reconnaissance--chauffée à blanc dans une nature
+exaltée--suffit à produire quelque chose qui ressemble à l'amour...
+
+A moins, cependant, que l'amour lui-même--le vrai, le grand, le
+seul,--celui qui ne naît pas de calculs raisonnés, d'une «mutuelle
+estime» ou d'un service rendu, mais simplement du choc de deux regards
+en l'air--ne vienne se mettre en travers de l'opération.
+
+Il est évident, par exemple, que si l'ancien _détective_ avait suivi à
+la lettre les recommandations de la religieuse; que si, au débotté,
+sans barguigner, sans s'effrayer, sans crier gare, il s'était ouvert à
+Florette de ses projets de mariage; il est évident que la jeune fille
+eût consenti, avec une joie sans réserve, à unir son sort à celui de
+l'homme à qui elle devait tant.
+
+Sans doute était-ce le rêve qu'elle caressait intérieurement.
+
+Mais le garde avait eu scrupule de demander une main, un coeur comme
+on demande la bourse ou la vie.
+
+Comme tous ceux qui aiment sincèrement, qui aiment pour la première
+fois, qui aiment sur le tard, il avait eu peur d'un refus qui eût rendu
+désormais impossible toute communauté d'existence avec celle dont il
+sentait qu'il ne saurait plus se passer.
+
+Un sentiment de délicatesse exagérée l'avait empêché, dans le principe,
+de brusquer une situation sur les bénéfices de laquelle il s'était,
+depuis, endormi assez volontiers.
+
+Il avait attendu, persuadé qu'avec le temps, le courage lui viendrait, à
+lui,--la confiance lui viendrait, à elle,--et que l'aveu d'une tendresse
+mutuelle leur viendrait involontairement à la bouche à tous deux.
+
+Il avait commis là une erreur et une faute graves:
+
+Dans toute existence de femme,--si remplie que soit cette existence et
+si honnête que soit cette femme,--il y a la place d'une aventure qui
+bouleverse celle-ci et celle-là.
+
+Cette aventure est immanquable.
+
+Notre héroïne eut la sienne.
+
+
+
+
+III
+
+RÉSURRECTION DE QUELQUES PERSONNAGES CONNUS
+
+
+Ce jour-là, mademoiselle Fine-Lame s'en était allée, sur la vesprée,
+au-devant de l'ami Jacques, parti depuis le matin pour inspecter--vers
+le château de la Muette--une des chasses appartenant à M. de Saint-Pons.
+
+Au tournant d'un sentier, dans l'épaisseur de la forêt, elle tomba au
+milieu d'une «partie carrée» de Parisiens.
+
+Ce n'était point l'élite de la société.
+
+Les deux hommes, avec leurs accroche-coeur pommadés sur les tempes,
+leur casquette croulant sur la nuque, leur blouse vierge de tous
+stigmates du travail et leur pantalon de nuance bachique évasé sur des
+souliers vernis, devaient troubler--malséantes images--les rêves des
+prêtresses de Vénus commode, à la barrière et sur les boulevards
+extérieurs.
+
+C'était évidemment à cette catégorie de «cocottes» dans les prix doux
+qu'appartenaient leurs deux compagnes.
+
+Celle-ci, trapue, mafflue, rougeaude, avec un de ces nez dans lesquels
+il pleut, des yeux percés en trous de vrille, un chignon à la diable,
+des bras trop courts, des jambes comme des piliers de cathédrale, des
+mains comme des battoirs, un estomac à trois étages et des pieds
+d'hippopotame, répondait au surnom coquet de la _Poulaille_.
+
+Le Rouquin lui tenait au coeur.
+
+Celle-là, fine du haut, mince du bas, dégagée de partout,--le profil
+coupant, les lèvres pincées, le menton en _galoche_, les cheveux couleur
+d'acajou, la peau fouettée de taches de son,--affectait des mines
+penchées et mélancoliques de saule-pleureur et avait fait de fortes
+études littéraires dans les romans de Montépin, de Richebourg et de feu
+Gaboriau.
+
+Le Bijou-des-Dames, son suzerain, l'employait dans des opérations
+délicates.
+
+Ce qui la désolait, c'était de s'appeler Mélie. Elle eût préféré Elodie
+ou Sélika. Quelque chose de plus idéal.
+
+Ces demoiselles sommeillaient, étendues à la bonne franquette.
+
+Sieste nécessaire: je n'en voudrais pour preuve que le nombre de
+bouteilles éparses sur le gazon autour d'une croûte de pâté, d'un os de
+jambonneau et d'une carcasse de dinde.
+
+Bijou-des-Dames les imitait, vautré dans l'herbe sur le dos.
+
+Le Rouquin fumait sa pipe, adossé au tronc d'un hêtre.
+
+Soudain, cet heureux tenancier de la Poulaille s'allongea vers son
+compagnon:
+
+--Hé! là-bas, fit-il à voix basse, ouvre donc tes persiennes et allume
+tes lampions...
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour reluquer cette _gonzesse_ (jeune fille) qui se _balade_ dans
+cette allée, ici, à gauche, avec ce _riflard à soleil_ (parasol) et ce
+_galurin_ (chapeau) à voile bleu...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, elle vaut la peine que tu te déranges... Pour sa binette,
+d'abord... Et puis, pour autre chose...
+
+Bijou-des-Dames se souleva nonchalamment sur le coude et regarda
+succinctement Florette, qui s'avançait à travers les arbres.
+
+--C'est vrai, opina-t-il, elle est _tapée aux pommes_... Foi de citoyen
+et d'électeur, je troquerais mon épouse contre... Même que j'offrirais
+du retour...
+
+--Tu ne la reconnais pas?...
+
+--Qui?...
+
+--Elle. Fouille dans ta boîte aux souvenirs. Tu trouveras sa
+photographie.
+
+L'amant de Mélie arrondit sa main au-dessus de ses yeux en manière
+d'abat-jour et examina notre héroïne:
+
+--Attends un peu, pour voir... Mais non, je ne me blouse pas... C'est la
+petite de la fête des Loges; l'amour de poupée qui tirait la botte au
+théâtre des _Dislocations-Amusantes_; _la Filleule de Lagardère_,
+quoi!...
+
+--Juste!... Celle qui devait nous introduire--ici tout près--chez le
+garde-chasse aux vingt mille francs...
+
+--Et qui, au lieu de nous aider à étouffer la somme, nous a lâchés d'un
+cran au moment le plus doux...
+
+--Et qui a _roussi la margoulette_ à deux de ses anciens patrons et
+cassé la patte au troisième, pendant que nous faisions le guet avec nos
+dames...
+
+--A preuve que n'avons eu que le temps de nous _cavaler_ en rabattant
+sur la Seine à travers les vignes...
+
+--Et que le seigneur Marignan, le blessé et la _Femme-Canon_ se sont
+évaporés du côté de Maisons sur les dadas qu'ils avaient dételés de la
+voiture des saltimbanques...
+
+Le Rouquin réfléchit un instant.
+
+Ensuite il demanda en se grattant l'oreille:
+
+--Bijou?
+
+--Quoi?
+
+--Te rappelles-tu ce que nous a dit le vénérable papa Bouginier, la
+dernière fois que nous avons eu l'avantage de cultiver sa connaissance?
+
+--Parbleu! il nous a dit qu'il se fendrait volontiers d'une prime assez
+conséquente si on lui faisait retrouver la saltimbanque en question...
+
+--Pour lors, si nous la _filions_, histoire de _piger_ son adresse?...
+
+L'autre se frappa le front:
+
+--Il y a mieux que cela, déclara-t-il.
+
+--Comment?...
+
+--Cette noble tête de vieillard a un béguin pour la petite. Ramenons-la
+lui. La prime sera plus forte...
+
+--Tu voudrais?...
+
+Bijou-des-Dames jeta un rapide regard autour de lui et poursuivit
+brièvement:
+
+--Il n'y a pas un chat à cette heure dans la forêt. Nous sommes doux,
+et, au besoin, quatre. La _Filleule de Lagardère_ nous suivra de gré ou
+de force. Où stationne le sapin qui nous a amenés?
+
+--A dix pas d'ici: au tournant de l'allée dans laquelle s'embranche
+celle que prolonge la jeune personne.
+
+--Le cocher?
+
+--Un _zig_ dans le mouvement: pas de danger qu'il démarre de _roupiller_
+(dormir) sur son siège, pourvu qu'on lui _tamponne les coquillards_
+(bouche les yeux) avec deux pièces de cent sous.
+
+Bijou-des-Dames se mit brusquement sur ses jambes:
+
+--Va bien. Nous sommes des bons. A cheval, messieurs!
+
+Ensuite, du ton d'un général d'armée qui prend ses dispositions:
+
+--Attention à l'ordre de bataille!... Tu vas attaquer l'ennemi en face,
+à la baïonnette, de la façon que je t'indiquerai... Pendant ce temps,
+moi, je lui couperai la retraite...
+
+Nos fidèles compagnes formeront la réserve: inutile de les appeler, pour
+le moment, sous les drapeaux...
+
+Si nous pouvons nous dispenser d'avoir recours à leurs talents, ce sera
+toujours autant de moins à partager.
+
+
+
+
+IV
+
+TENTATIVE D'ENLÈVEMENT
+
+
+Tandis que nos deux coquins complotaient ainsi à la sourdine, notre
+héroïne les avait dépassés en cheminant dans un sentier assez étroit,
+qui aboutissait, non loin de là, à une voie un peu plus large.
+
+Au coin de cette voie, un fiacre couvert de poussière, un cocher
+débraillé et deux rosses étiques sommeillaient à qui mieux mieux.
+
+Mademoiselle Fine-Lame n'en était plus qu'à une faible distance, quand
+le Rouquin surgit tout à coup devant elle.
+
+Le voyou affectait les allures d'un homme ivre.
+
+Il étendit les bras pour barrer le sentier et s'écria d'une voix
+enrouée:
+
+--Hé! la petite mère, c'est ici comme jadis sur le pont des Arts. On
+paye le passage, nom d'un coeur! Et c'est Bibi qui représente le
+préposé à recevoir.
+
+La fillette s'imagina d'abord avoir devant elle un mendiant.
+
+Elle porta la main à sa poche et en retira sa bourse.
+
+Mais l'autre, avec la pose, le geste et l'accent d'un vertueux citoyen
+offensé dans toutes ses pudeurs:
+
+--Il n'est pas question de _monacos_... On ne demande pas l'aumône... Il
+s'agit d'un bécot mignon qu'on va m'octroyer en douceur,--accompagné de
+plusieurs autres.
+
+Il s'avança vers Florette.
+
+Celle-ci recula:
+
+--Laissez-moi! s'exclama-t-elle avec dégoût. Vous n'avez pas votre
+raison!...
+
+--Possible, ricana le Rouquin, possible qu'on est un peu _paf_... Un
+motif de plus pour batifoler ensemble... Mêmement qu'on ne refuse pas de
+régaler d'une tournée... Après la bagatelle, s'entend...
+
+La jeune fille recula de nouveau et répéta:
+
+--Encore une fois, laissez-moi!... Vous vous trompez!... Je ne suis pas
+ce que vous croyez!...
+
+Le compagnon de Bijou-des-Dames continua de marcher en avant:
+
+--Oh! que si fait, l'agneau! On vous remet en plein. Peine perdue de
+_faire sa Sophie_...
+
+Il appuya:
+
+--Vous êtes la _Filleule de Lagardère_, de la baraque aux trois Anglais,
+vous savez, à la fête des Loges...
+
+Notre héroïne chancela, comme prise d'un éblouissement...
+
+Ce nom n'avait pas frappé son oreille depuis dix mois: ce nom maudit, ce
+passé abhorré, cette première partie de sa vie qu'elle s'efforçait de
+démentir par la seconde!...
+
+Son exhibition sur les tréteaux forains, sa cohabitation avec un trio de
+bandits, la complicité forcée qu'elle se reprochait comme un crime, et
+le sang répandu dans cette nuit terrible dont le souvenir était le
+remords de ses jours et l'épouvante de ses rêves, tout cela
+ressuscitait, évoqué par un inconnu, et sortait brusquement de
+l'ombre!...
+
+--Pas d'offense! gouailla le Rouquin. On est une ancienne paire d'amis.
+Embrassons-nous et que ça finisse!
+
+Cet excès d'insolence détermina chez la jeune fille une réaction subite.
+Ses prunelles dardèrent un éclair. Sa voix devint impérieuse:
+
+--Allons! fit-elle, c'est assez! Je ne vous connais pas. Livrez-moi
+passage!
+
+Le voyou se campa en lutteur de barrière:
+
+--De quoi? de quoi?... Des manières, de _l'esbrouffe_, des menaces?...
+On s'insurge, on se rébellionne, on élève des barricades!...
+
+Il se précipita sur notre héroïne...
+
+Celle-ci soutint le choc de pied ferme...
+
+Ce fut une transfiguration. Toute la personne de la fillette reprit un
+admirable caractère de hardiesse et de crânerie. Sa taille se développa,
+son front s'illumina, en même temps que son buste s'effaçait prestement.
+L'élève de soeur Annonciade disparut: il ne resta plus que la
+_Filleule de Lagardère_!...
+
+L'ombrelle, qu'elle venait de fermer, décrivit deux demi-cercles
+rapides...
+
+Et les deux mains, que le Rouquin avait lancées en avant pour saisir son
+adversaire, retombèrent le long de son corps, inertes et zébrées de
+violet...
+
+Au cri de douleur et de rage que le bandit poussa, les deux dormeuses se
+réveillèrent...
+
+--A moi, les femmes! hurlait le compagnon de Bijou-des-Dames. On
+assassine vos hommes! C'est cette gueuse-là avec son parasol!...
+
+La Poulaille n'en écouta pas davantage...
+
+Elle s'élança le poing haut...
+
+Pour éviter l'attaque, Florette fit un léger saut de côté...
+
+L'ombrelle dessina une nouvelle parabole...
+
+L'amante du Rouquin bondit en arrière avec un rugissement: elle crachait
+rouge,--et ses cheveux emmêlés n'avaient point défendu son crâne qui
+portait une large fêlure...
+
+Oui, mais l'ombrelle s'était brisée...
+
+Ensuite il y avait ceci:
+
+Mélie, prudente, s'était baissée; elle avait arraché une motte de gazon;
+elle la lança à la jeune fille...
+
+Ce projectile, alourdi par la terre qui y adhérait, frappa notre héroïne
+en pleine figure...
+
+Elle vacilla,--aveuglée...
+
+Au même instant, Bijou-des-Dames--qui s'était glissé, d'arbre en arbre,
+jusqu'à elle, par derrière--la _ceintura_ à l'improviste et la renversa
+sur le sol...
+
+En tombant, elle se souvint qu'elle avait aperçu dans les environs une
+voiture et un cocher...
+
+Elle cria,--désespérée:
+
+--A moi! A l'aide! Au secours!
+
+L'automédon ne bougea point.
+
+Au premier bruit de la lutte, il avait bien entrebâillé un oeil.
+
+Mais, sur un signe du Rouquin, il l'avait refermé incontinent.
+
+Pendant ce temps, l'autre gredin s'épuisait à maintenir mademoiselle
+Fine-Lame qui se débattait comme un beau diable:
+
+--Vite! commandait-il, ton mouchoir, Mélie, et bâillonne-moi cette
+enragée!... Le tien aussi, la Poulaille, et ligote-lui les pattes
+avec!... C'est fait?... Maintenant, en voiture!
+
+Malgré la résistance énergique de Florette, ces ordres furent exécutés
+en une minute.
+
+Le mouchoir de Mélie avait rendu la jeune fille muette. Celui de la
+Poulaille paralysait ses mouvements. Les deux hommes l'enlevèrent dans
+leurs bras et se dirigèrent vers le fiacre avec des exclamations de
+triomphe:
+
+--Elle est à nous!
+
+--Partie gagnée!
+
+--Embarque et pare à déraper!
+
+--Pour Mississipi-la-Galette!
+
+Hélas! ils n'avaient pas achevé, qu'une effroyable volée de coups de
+cravache s'abattait sur le dos de Bijou-des-Dames, et qu'une main de
+fer, s'accrochant à la nuque du Rouquin, le déracinait du sol et
+l'envoyait rouler à quatre pas.
+
+En même temps, une voix intimait:
+
+--Misérables, lâchez cette femme!
+
+Et une autre voix ajoutait:
+
+--Tas de lascars, fripouilles, canailles et pas grand'chose, j'aurais
+envie de vous immiscer sous mon bras, à la similitude d'un paquet de
+linge sale,--emblématiquement parlant,--et de vous transfuser chez le
+commissaire de police d'une façon irréfragable, substantielle et
+épilatoire!
+
+
+
+
+V
+
+DEUS EX MACHINA
+
+
+La cravache et la première voix appartenaient à un jeune homme qui
+conservait je ne sais quoi de militaire sous un costume de voyage fort
+élégamment porté.
+
+La seconde voix et la main de fer étaient la propriété d'un solide
+gaillard aux longues moustaches et à l'impériale _poivre et sel_,--droit
+comme une latte de cuirassier dans son uniforme de chasseur à la manche
+chevauchée de trois _congés_.
+
+Tous deux, en entendant l'appel de détresse de notre héroïne, étaient
+descendus d'un break, dont ils avaient attaché l'attelage à l'un des
+arbres d'une avenue avoisinante, et avaient marché droit aux cris.
+
+A leur aspect, nos deux coquins et leurs femelles n'avaient pas demandé
+leur reste, comme on dit.
+
+Ils s'étaient jetés pêle-mêle dans le fiacre; le cocher, qui, cette
+fois, avait cessé de dormir, s'était hâté de fouailler ses haridelles à
+tour de bras,--et le véhicule avait promptement disparu, emportant cette
+nichée d'oiseaux de proie épeurés et meurtris.
+
+Les survenants n'avaient point songé à les poursuivre.
+
+Ils s'empressaient auprès de Florette, qui avait perdu connaissance.
+
+Le jeune homme dit:
+
+--Népomuc, dans mes bagages mon nécessaire et ma pharmacie de voyage!...
+
+--_Sufficit_, mon petit Roger. On y court au galop de charge. Agilité,
+vélocipède et prestidigitation.
+
+Vous l'avez reconnu, n'est-ce pas, ce guerrier qui unissait la valeur de
+Mars à l'éloquence de Prudhomme?
+
+Les fleurs se décèlent par leur parfum: Briquet (Népomucène), du 11e
+chasseurs,--quinze ans de service, vingt-huit campagnes et pas une heure
+de punition,--se dénonçait à ses contemporains par les fleurs de
+rhétorique dont il émaillait son langage.
+
+Pendant qu'il se dirigeait vers le break à formidables enjambées, son
+compagnon débarrassait notre héroïne du mouchoir qui lui entravait les
+jambes et de celui qui lui couvrait une partie du visage.
+
+Quand il eut enlevé ce dernier:
+
+--_La Filleule de Lagardère_! fit-il au comble de l'étonnement.
+
+En ce moment, celle-ci rouvrait les yeux.
+
+Ce n'était point une fille comme on en voit dans le roman, au théâtre ou
+dans les salons.
+
+En matière d'évanouissements, il y a des règles prescrites.
+
+Elle les enfreignit toutes.
+
+C'est ainsi qu'elle ne songea point à passer sa main sur son front ou
+dans ses cheveux, qu'elle négligea de rouler des prunelles égarées et
+qu'elle s'abstint de murmurer:
+
+--_Où suis-je?_
+
+Elle se contenta d'essayer de sourire en disant au jeune homme:
+
+--Vous êtes arrivé à temps. J'ai eu grand'peur. Merci.
+
+Elle s'était à demi relevée et s'appuyait à un arbre. Roger n'osait
+l'interroger. Elle devina sans doute les questions qu'il brûlait de lui
+adresser; car elle reprit, après un instant:
+
+--J'ignore le motif et le but de cette agression... Ces hommes et ces
+femmes me sont étrangers. Il a fallu que l'ivresse les frappât de
+folie...
+
+Népomucène revenait porteur de deux sacoches en cuir de Russie, dont
+l'intérieur était garni de toutes sortes de flacons et d'ustensiles de
+toilette.
+
+--Oh! fit mademoiselle Fine-Lame, quelques gouttes d'eau et de vinaigre
+me suffiront.
+
+--Le vinaigre demandé et le sirop de grenouilles, voici... Nonobstant,
+j'aurais préféré un petit verre de fine champagne... C'est plus tonique,
+incandescent et lénitif.
+
+La fillette trempa le coin de son mouchoir dans la timbale que lui
+présentait le soldat et s'en frotta les tempes.
+
+Puis elle se leva et adressa un signe amical aux deux hommes, comme pour
+prendre congé.
+
+Puis encore, elle entreprit de continuer sa route.
+
+Mais elle avait trop présumé de ses forces.
+
+Au bout de trois ou quatre pas, elle fut obligée de s'arrêter.
+
+Le jeune homme s'élança vers elle:
+
+--Mademoiselle, s'écria-t-il, mademoiselle, je vous en supplie, ne
+refusez pas de vous appuyer sur mon bras!
+
+Il poursuivit avec chaleur:
+
+--Après une pareille émotion, il ne vous est pas possible de marcher.
+J'ai une voiture. Veuillez y monter avec nous. J'aurai l'honneur de vous
+conduire où il vous plaira d'aller.
+
+La jeune fille hésitait...
+
+Elle se soutenait à peine...
+
+--Vous daignez accepter mon offre, n'est-ce pas? insista le compagnon de
+Népomucène.
+
+--Si, toutefois, ce n'est pas trop vous détourner du but de votre
+promenade...
+
+--Eh! repartit Roger gaiement, je ne me promène pas: je voyage.
+
+--Vous voyagez?
+
+--Ou, du moins, je reviens à la maison paternelle, après une excursion
+de six mois hors de France... Quand j'allongerais cette excursion de
+quelques heures et de quelques kilomètres pour rendre service à une
+personne...
+
+Il allait ajouter: _accomplie_...
+
+Mais il se retint, ayant honte de la banalité du compliment.
+
+Il avait offert son bras en tremblant, comme étourdi de son bonheur.
+
+En le prenant, Florette tremblait, elle aussi.
+
+Tous deux se dirigèrent vers le break.
+
+Le digne Briquet à la bouche d'or leur emboîta le pas en murmurant:
+
+--Coquin de sort! c'est la petite _prévôte_ qui m'a si joliment
+_boutonné_... Je me la remémore,--physiologiquement parlant.
+
+
+
+
+VI
+
+SUITE DU CHAPITRE DES RECONNAISSANCES
+
+
+Roger de Saint-Pons avait vingt-deux ans.
+
+Du chef de sa mère,--morte en lui donnant le jour,--il se trouvait à la
+tête d'une cinquantaine de mille livres de rente au soleil.
+
+A sa sortie du lycée, il avait manifesté l'intention de faire son
+volontariat,--et il l'avait fait sérieusement, en homme qui veut
+apprendre à défendre le pays, si le pays a jamais besoin d'être à
+nouveau défendu par ses enfants.
+
+C'était au cours de cet apprentissage de la vie militaire qu'il avait--à
+la fête des Loges--rencontré mademoiselle Fine-Lame.
+
+Roger n'avait jamais aimé. Nous ne parlons pas ici de ses bonnes
+fortunes de collège et de garnison. Autant en emporte le vent!
+
+Il était à l'heure «charmante et violente» qui commence les grandes
+passions.
+
+Dès l'abord, il s'était juré qu'il ferait sa compagne de cette fille
+chaste comme un rêve de vierge et réduite à figurer au milieu d'un
+troupeau grossier de saltimbanques.
+
+C'est que cette fille, il l'avait vue telle qu'elle était, parce qu'il
+l'adorait sincèrement et profondément.
+
+Il l'avait vue ignorante de la honte qui entourait sa profession et
+sensible à la musique des bravos.
+
+Il avait deviné le calme angélique de son âme et cette haute fierté qui
+sommeillait en elle à l'état latent, parce qu'on ne lui avait jamais
+donné l'occasion d'éclater.
+
+Aussi, jugez de sa stupeur et de sa douleur, quand il avait appris
+qu'elle était impliquée--indirectement, il est vrai,--à ce
+qu'annonçaient les journaux--dans cette tentative de vol qui avait eu
+les capitaux de M. de Saint-Pons pour objectif, le pavillon de la
+Faisanderie pour théâtre, et qui n'avait échoué que grâce au courage du
+garde Périn!
+
+Non pas que le jeune homme admît--un seul instant--la culpabilité de son
+idole...
+
+Non, mais il eût voulu que la jeune fille se montrât...
+
+Elle n'avait qu'à paraître,--selon lui,--pour confondre une accusation
+absurde...
+
+Or, la _Filleule de Lagardère_ n'avait pas paru:
+
+On eût dit qu'elle avait fait un trou dans le vent...
+
+Le vent l'avait emportée...
+
+Il ne l'avait pas rendue.
+
+Son volontariat terminé, Roger avait voyagé.
+
+Peut-être s'imaginait-il retrouver ici ou là--loin de Paris--à
+l'étranger--celle dont son coeur pleurait la perte?
+
+Vain espoir: Florette avait échappé à toutes ses recherches.
+
+Le jeune homme était de retour depuis une huitaine environ.
+
+Après avoir touché barre à Paris, il avait manifesté l'intention de
+venir attendre, au château de Carrières, son père, occupé, pour
+l'instant, à l'essai de nouveaux procédés de culture dans l'une de ses
+propriétés en Bourgogne.
+
+Informé de son arrivée, M. Tourangeau, le régisseur, avait envoyé un
+break et un cocher le prendre à la gare de Saint-Germain.
+
+Notre ex-volontaire était monté dans le break et avait congédié le
+cocher.
+
+Ensuite, conduisant lui-même, il s'en était allé au quartier de
+cavalerie serrer la main à ses anciens copains du 11e chasseurs.
+
+Puis, emmenant son ex-camarade de lit Népomucène Briquet,--lequel venait
+justement d'achever son dernier congé et dont il avait eu l'idée de
+faire son homme de confiance,--il avait, pour gagner le château, coupé à
+travers la forêt.
+
+Nous savons quels étonnements lui étaient réservés sur la route.
+
+ * * * * *
+
+Quand ils furent tous trois installés dans la voiture, le jeune homme
+demanda en rassemblant les guides:
+
+--Et maintenant, mademoiselle, où faut-il vous conduire?
+
+--Oh! pas bien loin d'ici: savez-vous où se trouve, près de
+Carrières-Sous-Bois, le pavillon de la Faisanderie?
+
+--A l'extrémité du parc de Saint-Pons?... C'est là que vous désirez vous
+rendre?
+
+La fillette fit un signe affirmatif.
+
+Son interlocuteur continua:
+
+--Voilà, certes, un heureux et singulier hasard...
+
+--Comment?...
+
+--Le château est justement le terme de mon voyage...
+
+--Le château de Saint-Pons?...
+
+--Oui, mademoiselle... Mais pardonnez, de grâce, à mon indiscrétion...
+Connaissez-vous donc quelqu'un au pavillon de la Faisanderie?
+
+--J'y habite.
+
+Mademoiselle Fine-Lame rougit et répéta avec une nuance d'embarras:
+
+--J'y habite chez l'un de mes parents,--le garde de M. le marquis.
+
+--Le garde! s'exclama le jeune homme avec l'accent de la plus vive
+surprise. Est-il possible!... Ce brave Jacques Périn!... Le meilleur
+serviteur de mon père!
+
+--Votre père?
+
+--Je me nomme Roger de Saint-Pons et je suis le fils du marquis.
+
+--Ah!
+
+Vous auriez cru que notre héroïne allait lever les yeux d'étonnement.
+
+Il n'en fut rien: elle les baissa, au contraire.
+
+Mais les femmes ont le privilège de voir sans avoir l'air de regarder.
+
+Florette paraissait tout entière au plaisir de se sentir emporter par
+les deux magnifiques trotteurs de l'attelage le long des allées
+poudreuses, resserrées entre les massifs, et dans la demi-teinte d'une
+soirée qui commençait à se fleurir d'étoiles.
+
+Mais un rayon glissait en tapinois entre la double grille de ses cils et
+se promenait à la dérobée sur son voisin.
+
+Celui-ci semblait en proie à une gêne, à un trouble insurmontables. Il
+cherchait des paroles et n'en découvrait point. Cependant, lorsque le
+rond-point, qui précédait le pavillon, blanchit à travers les arbres, il
+se décida à murmurer:
+
+--Allons-nous donc nous séparer encore?
+
+Et, sans attendre une réponse:
+
+--Si vous saviez combien de fois j'ai pensé à vous depuis dix mois?
+
+Le regard de la jeune fille l'interrogea avec étonnement.
+
+Il poursuivit en souriant:
+
+--Car nous sommes de vieux amis...
+
+--De vieux amis?...
+
+--Avez-vous oublié le temps où vous tiriez l'épée?
+
+La _Filleule de Lagardère_ se détourna.
+
+Son front se couvrit d'ombre.
+
+C'était la seconde fois que, depuis une heure, on lui rappelait ce qui
+avait été le calvaire de sa vie.
+
+Roger s'aperçut de suite de la sensation pénible qu'elle éprouvait.
+
+--Mon Dieu! s'écria-t-il, vous aurais-je offensée?... Je vois bien que
+vous n'êtes plus aujourd'hui ce que vous étiez naguère... Mais je vous
+admire toujours comme je vous admirais alors!
+
+Il avait dit: _Je vous admire_!
+
+Il n'avait pas osé dire: _Je vous aime_!
+
+La jeune fille se taisait, farouche et impénétrable.
+
+Il poursuivit, après un silence, comme emporté par ses souvenirs:
+
+--En ce temps-là, je portais l'uniforme; j'étais soldat; je ne
+m'appartenais pas... Mais je vous appartenais déjà... Et je me serais
+fait tuer pour une rose tombée de vos cheveux...
+
+Il ajouta avec mélancolie:
+
+--Cette rose, je l'ai conservée tant qu'il en est resté une feuille.
+Après tant de jours écoulés, son parfum caresse, enivre encore mes sens.
+Ainsi, pendant des mois, j'ai gardé votre image présente à mes yeux et
+ma blessure saignante à mon coeur.
+
+
+
+
+VII
+
+OU LE BERGER INTRODUIT LE LOUP DANS LA BERGERIE
+
+
+La _Filleule de Lagardère_ avait l'habitude, quand Jacques rentrait à la
+maison, de lui rendre un compte détaillé de tout ce qu'elle avait fait,
+de tout ce qui s'était passé en son absence.
+
+Ce soir-là pourtant, quand le garde eut réintégré le pavillon,--où le
+break l'avait ramenée quelques instants auparavant,--elle s'abstint avec
+soin de parler du danger qu'elle avait couru.
+
+Racontant ce danger, il eût fallu expliquer comment elle y avait
+échappé; il lui eût fallu mentionner l'intervention du jeune marquis.
+Elle ne le voulait point. Partant, elle se tut.
+
+Au souper, elle mangea à peine.
+
+L'ex-policier s'inquiéta:
+
+--Tu n'es pas malade, mignonne? lui demanda-t-il avec sollicitude.
+
+Il avait fini par la tutoyer, comme un père ou comme un mari.
+
+--Non, mon ami, répondit-elle en remontant dans sa chambre. Un peu de
+fatigue et de malaise seulement. Il n'y paraîtra plus demain.
+
+En réalité, elle avait la fièvre.
+
+Elle dormit mal.
+
+Le lendemain, elle travaillait dans le parloir, comme de coutume.
+
+Le garde avait été mandé, dès le matin, au château.
+
+La femme de ménage préparait le déjeuner.
+
+Florette se sentait tout étourdie.
+
+Ses idées s'embrouillaient dans son cerveau comme son écheveau de fil
+dans sa main.
+
+Elle avait d'étranges pâleurs sur le visage et d'étranges frissons par
+le corps.
+
+Soudain, la porte s'ouvrit, et la voix de Jacques éclata, joyeuse.
+
+Le garde s'effaça pour laisser passer quelqu'un.
+
+--Monsieur le marquis, dit-il, entrez; vous êtes ici chez vous.
+
+Le jeune M. de Saint-Pons entra et s'inclina devant la fillette.
+
+Celle-ci ne détacha pas ses yeux de son ouvrage.
+
+Mais son coeur battait bien fort sous la fine toile de sa guimpe; un
+rouge brûlant remplaça la pâleur de sa joue; par la baie de la fenêtre,
+le ciel lui sembla plus clair, les arbres plus verts, la forêt plus
+riante.
+
+L'ex-_détective_ continua:
+
+--M. Roger nous fait l'honneur de partager notre modeste repas. C'est le
+fils de notre digne maître. Il faut l'aimer comme nous aimons et comme
+nous respectons son père.
+
+Notre héroïne se hâta de se lever...
+
+En apparence pour vaquer aux derniers apprêts du déjeuner...
+
+Véritablement, pour cacher aux deux hommes--et peut-être aussi pour se
+dissimuler à elle-même--les sentiments qui l'agitaient.
+
+On se mit à table et l'on causa.
+
+Florette percevait comme un murmure confus les propos en l'air des
+convives.
+
+Elle éprouvait à la fois une joie et une angoisse profondes.
+
+En la saluant, le jeune homme n'avait pas paru la connaître.
+
+Il était évident, en outre, qu'il n'avait point parlé à Jacques de leur
+rencontre de la veille.
+
+A un moment, le garde éleva la voix:
+
+--Comment! monsieur le marquis, vous songeriez déjà à nous quitter?
+Arriver hier et repartir demain!
+
+Est-ce possible?...
+
+Que diable! je sais bien que le séjour de Carrières n'est pas aussi
+divertissant que le tourbillon de Paris...
+
+Mais quoi! on se mettra en quatre pour vous distraire...
+
+La campagne a ses plaisirs: des plaisirs sains, qui fortifient le corps
+et l'âme...
+
+D'abord, il y a la chasse: une guerre sans dangers...
+
+Et puis, il y a la forêt...
+
+La forêt, voyez-vous, monsieur Roger, c'est tout un monde: un monde qui
+vaut, sans les déprécier, tous les spectacles et tous les concerts de la
+capitale!...
+
+Quand il s'en mêle, le bon Dieu est un décorateur autrement inventif que
+les barbouilleurs de toiles peintes de vos théâtres,--et, quand la
+grande voix de la nature entonne son hymne de reconnaissance au
+Créateur, voilà qui vous remue davantage que les roulades de vos
+chanteuses et les symphonies de vos orchestres!...
+
+ * * * * *
+
+Le brave garçon aurait pu aller longtemps comme cela.
+
+Roger ne l'écoutait pas.
+
+Il regardait en tapinois la _Filleule de Lagardère_.
+
+Celle-ci, de toute cette tirade, n'avait retenu qu'une seule chose:
+c'est que le jeune homme allait s'éloigner à nouveau...
+
+Et elle sentait que la moitié de sa vie s'en irait, avec cet inconnu,
+cet indifférent de la veille, que, maintenant, elle considérait comme
+lui appartenant depuis nombre d'années!...
+
+Le garde, cependant, avait quitté sa place.
+
+--Pour fêter le retour de M. le marquis, reprit-il avec la même bonne
+humeur, et pour boire à l'espoir qu'il se décidera à prolonger son
+séjour parmi nous, il convient que j'aille quérir une vieille bouteille
+au cellier... Vous permettez, monsieur Roger?... Je suis à vous dans une
+minute.
+
+Il sortit sans s'apercevoir de ce qui se passait au dedans des deux
+jeunes gens.
+
+Ceux-ci demeurèrent seuls.
+
+Roger ne bougeait pas.
+
+Quelque chose comme une supplication douce et triste se dégageait de lui
+et enveloppait, et pénétrait, et attirait notre héroïne.
+
+Mademoiselle Fine-Lame avait beau essayer de se soustraire à cette
+influence muette, à cette espèce de magnétisme involontairement exercé;
+elle avait beau se débattre, se raidir, lutter contre elle-même, son
+coeur était gagné: elle était à bout de résolutions et de forces.
+
+Un instant, elle songea à fuir...
+
+Mais il ne lui fut pas possible de s'arracher de sa chaise...
+
+Epuisée, vaincue par cet effort suprême, elle s'affaissa comme si elle
+allait mourir...
+
+Ses yeux se fermèrent, comme si elle reculait de honte et d'épouvante
+devant les paroles qu'elle se reconnaissait impuissante à retenir...
+
+Et, d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un souffle:
+
+--Ne parlez pas! balbutia-t-elle.
+
+ * * * * *
+
+Roger de Saint-Pons ne partit pas. Il revint au pavillon de la
+Faisanderie. Il y revint quand Jacques Périn y était et aussi quand il
+n'y était point. Son service obligeait le garde à vaquer fréquemment
+hors de son logis. Le marquis profita de ces absences. C'était
+immanquable et fatal.
+
+Les entrevues des deux «amoureux» étaient chastes, d'ailleurs.
+
+Si la jeune fille était, en effet, une de ces natures généreuses qui se
+livrent, le jeune homme n'était pas--jusqu'alors, du moins--un de ces
+habiles qui abusent sans scrupule d'une magnanime faiblesse.
+
+Ces entrevues avaient lieu le plus souvent à l'extérieur du pavillon.
+
+Tromper Jacques chez Jacques eût paru aux deux jeunes gens une action
+odieuse et lâche.
+
+Et puis, leur bonheur, pour s'épanouir à l'aise, avait besoin d'air et
+d'espace.
+
+Partant, ils se promenaient dans le parc ou dans la forêt, en
+échangeant, d'une voix étouffée, des paroles auxquelles l'eau des
+bassins, les fleurs des parterres et le feuillage des arbres
+frissonnaient.
+
+L'ivresse qui les occupait, qui les absorbait, était telle, que Florette
+n'avait pas plus songé à interroger son Roger sur l'avenir, que celui-ci
+n'avait songé à questionner sa Florette sur le passé.
+
+Jamais la fillette n'avait demandé au jeune homme à quoi aboutirait
+cette liaison d'un fils de famille, riche et noble--par conséquent,
+pouvant prétendre à tout--avec une enfant trouvée, sans nom, sans sou ni
+maille, sans la moindre notion de son origine, et vivant, au jour le
+jour, de la charité de l'excellent garçon qui l'avait recueillie.
+
+Le jeune homme, de son côté, n'avait jamais demandé à la fillette ce
+qu'elle était devenue pendant les dix mois qu'il l'avait perdue de vue,
+et par suite de quelles circonstances, après l'avoir quittée sur le
+théâtre des _Dislocations-Amusantes_, il l'avait retrouvée jouant son
+rôle de «ménagère» et de parente au pavillon de la Faisanderie.
+
+Quant à l'ancien policier,--cet Argus habitué naguère à éclaircir les
+plus ténébreux mystères de l'intrigue et du crime,--il ne se doutait
+absolument de rien.
+
+Dans ces affaires d'amour, les tiers intéressés sont les derniers
+instruits.
+
+Un petit nombre de précautions les maintient dans un aveuglement
+complet, jusqu'à ce que le hasard leur arrache le bandeau tissé en
+partie de leurs propres illusions.
+
+
+
+
+VIII
+
+NOCTURNE A DEUX VOIX
+
+
+Un matin, le garde dit à mademoiselle Fine-Lame, après s'être entretenu
+un instant avec le régisseur Tourangeau:
+
+--Il faut que j'aille passer la journée à Paris. M. de Saint-Pons le
+père est revenu hier de province à son hôtel de la rue de Varennes. Il a
+des instructions à me donner, et, comme j'ignore l'heure à laquelle il
+me recevra, je reviendrai peut-être assez tard...
+
+--Je vous attendrai, mon ami, répondit notre héroïne.
+
+Sur quoi, l'ex-agent vivement:
+
+--Mais non, mais non. Je n'entends pas que tu te fatigues. Tu te
+coucheras, ma chérie...
+
+La jeune fille avait insisté avec câlinerie:
+
+--Pourquoi? Les soirées sont si belles en cette saison! D'ailleurs
+j'aurais peur dans ma chambre. Tandis qu'au rez-de-chaussée, en
+travaillant près de la fenêtre...
+
+--La porte bien fermée, au moins...
+
+--N'ayez crainte. Je suis prudente. Et puis vous ne serez sans doute pas
+fâché de prendre quelque chose en rentrant...
+
+--Ah! maman-nanan, tu me gâtes!
+
+ * * * * *
+
+Il partit en l'idolâtrant encore davantage.
+
+ * * * * *
+
+Florette était restée pensive.
+
+Elle avait oublié que Roger avait un père.
+
+En le lui rappelant, Jacques la contraignait à un brusque retour à la
+réalité.
+
+La nuit vint: une nuit noire et chaude. On devinait l'orage. Le ciel
+menaçait.
+
+Quand le jeune marquis arriva devant le pavillon, il n'eut pas besoin
+d'appeler: au bruit léger de ses pas, une gracieuse figure de fillette
+se détacha en silhouette sur le fond clair de l'une des croisées du
+logis.
+
+--Est-ce vous? demanda une voix contenue.
+
+--C'est moi, répondit le gentilhomme.
+
+La _Filleule de Lagardère_ sortit, leste comme un oiseau. Roger lui
+offrit le bras. Quand elle s'appuya dessus, l'amoureux sentit qu'elle
+tremblait.
+
+--Qu'avez-vous? interrogea-t-il. Souffrez-vous ou avez-vous peur?
+
+--J'ai peur et je souffre, murmura-t-elle. Ordinairement, je suis brave
+et joyeuse. Mais aujourd'hui...
+
+--Aujourd'hui?...
+
+--J'ai peur de vous perdre et je souffre comme si je vous avais perdu...
+
+Puis, soudain:
+
+--M. de Saint-Pons est à Paris, n'est-ce pas?...
+
+--Oui, j'ai reçu, ce matin, une lettre qui m'informe de son retour...
+
+--Et quand sera-t-il au château?...
+
+--Mais dans quelques jours, je suppose...
+
+--Alors, il va falloir nous séparer...
+
+--Nous séparer?... Qui vous fait craindre?...
+
+--Vous ne demeurerez pas toujours à Carrières. On vous emmènera. Votre
+père vous mariera à quelque noble héritière...
+
+--Me marier!... Malgré moi!... Enfant!...
+
+--Je ne suis pas une enfant, prononça-t-elle gravement, car j'ai essayé
+de ne pas vous aimer...
+
+Je ne suis pas une enfant, car j'ai mesuré la profondeur de l'abîme qui
+se creuse entre nous:
+
+Moi qui ne connais pas mes parents, qui ne connais rien au monde, qui
+ai commencé par appartenir à une caste méprisée entre toutes,--et
+parfois méprisable, hélas!...
+
+Et vous, comblé de tout ce que l'on désire, de tout ce que l'on
+ambitionne, de tout ce que l'on envie: titre, naissance, éducation,
+fortune!...
+
+--Oui, protesta Roger, oui, j'ai un titre et une fortune,--et j'en
+remercie Dieu, puisque tout cela sera à vous...
+
+Florette secoua le front:
+
+--Non, non, je n'espère pas tant de bonheur... Et, cependant, si mon
+rêve se réalisait... Si je retrouvais une famille... Si j'étais riche,
+moi aussi... On prétend que l'argent comble toutes les distances...
+
+Puis, éclatant d'un rire qui sonnait faux et auquel se mêlait une
+singulière tristesse:
+
+--Est-ce qu'il n'y a pas, dans les livres, de ces histoires d'innocentes
+créatures vendues à des saltimbanques ou enlevées par ceux-ci, et ne
+savez-vous pas que toutes les filles sans père ni mère--comme
+moi--s'imaginent être issues d'un prince et d'une princesse?
+
+--Mon âme, ma chère âme, s'exclama le jeune homme, pourquoi me
+parlez-vous avec cette amertume?
+
+--Parce que, répliqua-t-elle durement, parce que vous êtes M. le
+marquis de Saint-Pons et que je suis celle que l'on appelle la _Filleule
+de Lagardère_.
+
+Elle sentit sur sa main les lèvres de Roger:
+
+--Vous êtes mon amour, déclara celui-ci avec un accent plein de passion.
+Vous êtes mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous prenez pour
+un rêve, c'est la réalité de votre vie. Mon âge me rend presque
+libre,--et s'il est nécessaire de lutter pour vous obtenir, je suis
+prêt.
+
+Ils avaient traversé la demi-lune qui s'étendait devant le pavillon.
+
+Notre héroïne pesa sur le bras de son cavalier:
+
+--N'allons pas plus loin, dit-elle; Jacques va revenir tout à l'heure.
+
+--Oh! de grâce, encore un instant! implora le gentilhomme. Tenez,
+asseyons-nous sur ce banc. On entend parfaitement d'ici le sifflet du
+train entrant en gare à Saint-Germain. Ce sifflet nous avertira de nous
+quitter.
+
+La fillette ne répondit pas...
+
+Mais elle se laissa conduire à un banc qui s'adossait à la lisière de la
+forêt.
+
+Il y eut un silence entre eux.
+
+Pendant ce silence, un vague bruit se fit entendre derrière le siège
+rustique sur lequel ils avaient pris place.
+
+Roger se retourna vivement.
+
+Il regarda et ne vit rien.
+
+Cependant les broussailles d'un fourré remuaient.
+
+Mademoiselle Fine-Lame reprit:
+
+--Je ne doute point que vous m'aimiez; mais je ne veux pas qu'il y ait
+lutte... Etre un sujet de discorde entre le père et le fils!... Le ciel
+m'est témoin que je préférerais renoncer à vous--et mourir!...
+
+--Ma Florette adorée, repartit le jeune homme, nous n'en sommes pas là,
+Dieu merci! M. de Saint-Pons est humain, juste et bon. J'irai à lui sans
+faiblir et je lui déclarerai franchement que je ne puis vivre sans vous.
+Il m'écoutera sans colère. Nous lui avouerons sans détour ce passé dont
+vous rougissez comme si vous l'aviez accepté de gaieté de coeur, au
+lieu de le subir comme un arrêt du destin; nous l'en ferons juge, et je
+suis sûr...
+
+Notre héroïne l'interrompit brusquement.
+
+Le même bruit venait de se reproduire sur le même point.
+
+Cette fois, c'était la mignonne qui avait tourné la tête...
+
+Et sa main s'allongeait, crispée de terreur, vers le rideau de verdure,
+totalement assombrie par la nuit, auquel le banc s'appuyait, en même
+temps que sa voix bégayait, étranglée d'émotion:
+
+--Dans ce buisson... Quelqu'un se cache... Quelque chose a brillé dans
+l'ombre...
+
+Roger était déjà debout...
+
+Il concentra toute son attention sur l'endroit indiqué...
+
+Tout y paraissait noir et rien n'y bougeait...
+
+Néanmoins il fit un mouvement pour aller s'assurer de ce qui effrayait
+sa compagne...
+
+Mais celle-ci le retenant:
+
+--Ne me laissez pas seule... Marchons plutôt... Voyez, je suis toute
+tremblante...
+
+--Comment! avec moi? interrogea le jeune homme d'un ton de reproche.
+
+--Avec vous, répliqua-t-elle, et surtout pour vous... Oh! j'ai confiance
+en votre courage et en votre force... Mais s'il vous arrivait malheur...
+
+Elle l'entraîna en questionnant:
+
+--Que me disiez-vous tout à l'heure? Ah! oui, je me souviens: vous
+parliez de mon passé... De ce passé qui m'accuse, qui me condamne, et
+que je maudis...
+
+--Ce passé, répondit Roger avec chaleur, ce passé que je crois pur, dont
+vous êtes innocente et dont une délicatesse excessive exagère sans
+raison les conséquences et la portée, eh bien, ne peut-on pas le
+fuir?...
+
+Le monde est grand: il y a d'autres pays que la France...
+
+Un seul mot, et nous nous envolons partout où il vous plaira en Europe:
+plus loin, si vous le souhaitez...
+
+Nous mettrons ainsi les mers et l'espace entre la marquise de
+Saint-Pons--ma femme--et celle que l'injustice du sort égara un instant
+hors des hommages dont elles est digne...
+
+--Ainsi, questionna la _Filleule de Lagardère_ en le considérant avec
+attendrissement, ainsi, pour moi, vous n'hésiteriez pas à briser votre
+avenir et à abandonner votre patrie?
+
+--Consentez: nous partons demain.
+
+--Et votre père?
+
+--Il pardonnera.
+
+--Vous êtes noble et généreux, murmura-t-elle.
+
+Ensuite, avec une sorte de fierté:
+
+--Mais rien ne me surprend de vous, parce que je me sens capable des
+mêmes sacrifices et parce que je me suis répété bien souvent que, si
+jamais les circonstances vous faisaient pauvre et malheureux, tout en me
+prodiguant,--bonheur inespéré,--tous les trésors et toutes les
+jouissances de la vie, c'est encore vous que je choisirais entre tous
+pour vous aimer et vous servir.
+
+
+
+
+IX
+
+A L'AFFUT
+
+
+La _Filleule de Lagardère_ ne s'était pas trompée.
+
+Il y avait quelqu'un dans le fourré.
+
+Deux hommes étaient là, tapis derrière un mur de broussailles à travers
+les interstices desquelles leurs yeux plongeaient avidement.
+
+Le premier avait posé à côté de lui, sur le gazon, son chapeau à haute
+forme.
+
+Son costume noir se fondait avec l'obscurité de la nuit.
+
+Il portait lunettes et avait la mine d'un rat de paperasses.
+
+Somme toute, un de nos personnages: Me Bouginier, l'ex-avoué de la
+rue du Pélican.
+
+Le second paraissait plus jeune et plus lestement découplé.
+
+Sous les bords de son feutre mou, vous auriez reconnu la figure hardie
+et goguenarde de l'amant de Sergine Gravier.
+
+Tous deux tenaient l'affût depuis la brune.
+
+Lorsque Roger--qui était sorti du château par la grille ouvrant sur le
+quai de la Seine et qui avait fait le tour du parc, en dehors, par le
+village de Carrières, afin de ne pas donner l'éveil aux
+domestiques,--lorsque Roger, disons-nous, avait débouché sur le
+rond-point du Roi et s'était dirigé vers le pavillon de la Faisanderie,
+le compagnon de l'ancien avoué s'était exclamé à la sourdine:
+
+--Tiens! tiens! tiens! voilà qui est cocasse! C'est mon jeune guerrier
+de la fête des Loges! Ah! pardieu! le hasard a de ces rencontres!...
+
+--Quel jeune guerrier? avait demandé Me Bouginier sur le même ton.
+
+--L'héritier légitime de M. de Saint-Pons.
+
+--Vraiment?
+
+--Un godelureau envers qui je m'acquitterai au prochain jour.
+
+--Vous payez donc vos dettes, mon cher Marignan?
+
+--Celles-là, toujours, et je vous engage à n'acheter aucune créance de
+cette nature sur votre ami et serviteur.
+
+Et l'amant de Sergine Gravier raconta succinctement à son compagnon
+l'incident du théâtre des _Dislocations-Amusantes_.
+
+Quelques minutes plus tard, Florette et Roger, sans défiance,
+s'approchaient du poste d'observation occupé par les deux curieux.
+
+En les voyant avancer, presque enlacés et se parlant bas, Marignan eut
+un frémissement tel, que la broussaille, qui formait comme un nid autour
+de lui, tressaillit d'une façon sensible.
+
+Me Bouginier s'informa:
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Il y a, répondit l'autre d'une voix sourde, il y a que je suis
+furieux. C'est bien elle, n'est-ce pas? Vous la reconnaissez comme moi?
+
+--Oui, certes: les renseignements étaient exacts et ce furet de
+Bijou-des-Dames ne m'a pas volé mon argent.
+
+Les deux amoureux avaient pris place sur le banc.
+
+L'agitation de Marignan redoubla.
+
+Il poursuivit en s'adressant à lui-même:
+
+--Par ma foi! c'est tenter le diable, et l'occasion est trop belle...
+
+--Que ruminez-vous, mon compère? questionna l'ancien homme de loi, et
+qu'avez-vous l'intention de faire?
+
+--Je rumine que, parmi les talents utiles dont l'étude a agrémenté mon
+individu, il en est un dont je vais avoir l'honneur de vous donner un
+échantillon.
+
+L'amant de l'actrice fouilla dans sa poche et en tira un assez long
+couteau qu'il ouvrit:
+
+--Je lance le _surin_ comme l'Italien lance le stylet, comme l'Espagnol
+lance la _navaja_ et comme lançait ses poignards le Chinois des
+Folies-Bergère...
+
+Il continua avec une exaspération croissante, qu'il s'efforçait
+d'étouffer entre ses dents:
+
+--Ce que j'ai l'intention de faire?... J'ai l'intention de me venger...
+Cette bégueule m'a dédaigné, humilié, insulté dans cette histoire de la
+baraque que je vous contais tout à l'heure...
+
+Elle nous a _refaits_ de vingt mille francs dans cette aventure du
+pavillon où elle s'est mise avec le garde contre nous...
+
+Enfin ça m'embête qu'elle se prodigue de cette façon à ce freluquet
+d'ex-volontaire d'un an...
+
+Total: six pouces d'acier entre les reins et la nuque... Elle nous
+tourne justement le dos... Quant au galant, on le rattrapera plus tard:
+je lui dois un coup d'épée, et il l'encaissera, mordieu! ou que je perde
+le secret de certaine botte infaillible...
+
+--Ah ça! y pensez-vous? s'exclama Bouginier. Jouer du couteau quand je
+suis là et que je puis être impliqué comme complice!... Verser le sang
+mal à propos!... C'est une mauvaise plaisanterie!
+
+Marignan riposta froidement:
+
+--Je ne plaisante jamais avec ma volonté...
+
+--Mais je m'oppose de la façon la plus formelle...
+
+--Vous n'êtes pas de force, papa: ce que j'ai décidé, rien au monde ne
+m'empêchera de l'accomplir.
+
+--Pas même ceci? demanda l'ex-avoué en changeant de ton.
+
+Et il appliqua sur la tempe de son interlocuteur le canon de l'un de ces
+revolvers-joujoux qui tiennent dans un gousset de montre, mais dont la
+balle mignonne tue aussi proprement les gens que le projectile d'un
+pistolet de fort calibre.
+
+C'était cette arme, c'était la lame du couteau que notre héroïne avait
+vues étinceler dans le fourré et dans la nuit.
+
+L'ancien officier ministériel ajouta avec une résolution que l'on eût
+été loin de soupçonner chez ce plumitif émérite:
+
+--Rengainez tout de suite votre eustache, ou, aussi vrai que je suis un
+citoyen de moeurs réglées, austères et douces, j'aurai le regret de
+vous faire sauter la cervelle.
+
+
+
+
+X
+
+LES PLANS DE Me BOUGINIER
+
+
+Les deux amoureux s'étaient séparés. Roger avait regagné le château.
+Florette était rentrée au logis.
+
+Marignan et Me Bouginier avaient quitté leur cachette.
+
+Ils s'en revenaient vers le fiacre qui les avait amenés et qui les
+attendait à l'octroi de Saint-Germain.
+
+L'amant de Sergine Gravier marchait la tête basse.
+
+Ses traits se contractaient de dépit et de rancune contenus.
+
+--Allons, vieux malin, ronchonnait-il sous sa moustache, sans avoir
+besoin de vos besicles, on voit clair dans vos finesses cousues de fil
+blanc: vous en pincez comme moi pour la petite, et vous tenez...
+
+--A la rendre à sa famille, interrompit l'ex-avoué doctoralement.
+
+--Sa famille? interrogea l'autre. Ah çà! elle a donc une famille!...
+
+--Bédame! on est toujours la fille de quelqu'un, a écrit l'immortel
+auteur du _Mariage de Figaro_,--et ce quelqu'un, n'est-ce pas vous qui
+m'avez aidé à le retrouver en me communiquant les papiers recueillis
+dans la poche de l'aîné des frères Snail?...
+
+Dans l'origine, avant de connaître l'existence de ces papiers, j'avais
+songé à utiliser la beauté de la _Filleule de Lagardère_ dans une série
+d'expéditions du genre de celle que vous tentâtes,--sans succès,
+hélas!--contre les fonds renfermés dans le secrétaire de ce damné
+Jacques Périn...
+
+Cet échec, dû à la défection de notre collaboratrice, ne nous permettait
+plus de compter sur son concours...
+
+Oui, mais la lecture des documents que vous me remîtes m'apprit que la
+fillette était née des relations intimes d'une demoiselle Ferrand, qui
+avait succombé en lui donnant le jour, et d'un sieur James-Williams
+Murphy, citoyen de la libre Amérique, venu momentanément à Paris, de
+Londres où il agiotait sur les cotons...
+
+Ce Yankee était retourné dans sa patrie, après avoir réalisé en
+Angleterre des bénéfices considérables...
+
+Evidemment, il y avait quelque plume à lui tirer de l'aile, soit qu'il
+ignorât la naissance de l'enfant, soit qu'il eût sciemment abandonné la
+mère...
+
+Par malheur, cette enfant avait disparu après l'affaire manquée du
+pavillon de la Faisanderie. Evanouie, évaporée, plus personne!...
+
+Dix mois s'écoulèrent...
+
+Et, déjà, je me préparais à enregistrer mes espérances à l'article:
+_Profits et Pertes_, quand, il y a quelque temps, je reçus la visite de
+Bijou-des-Dames,--un de mes clients bien connu de vous...
+
+Celui-ci affirmait avoir rencontré la _Filleule de Lagardère_ dans la
+forêt de Saint-Germain...
+
+N'ayant pu, dès l'abord, la suivre,--par une circonstance indépendante
+de sa volonté,--il était retourné dans le pays, il s'était informé, et
+il avait appris que la minette vivait quasi maritalement avec le
+garde-chasse de M. de Saint-Pons, avec l'ancien agent Patte-de-Fer, avec
+ce Jacques Périn que, naguère, elle avait sauvé des griffes des frères
+Snail, et des vôtres...
+
+Tout cela me paraissait assez invraisemblable...
+
+Peut-être le drôle me trompait-il pour m'extirper de l'argent...
+
+C'est ce dont je vous priai de venir, ce soir, vous assurer avec moi,
+en nous embusquant tous les deux aux environs du pavillon de la
+Faisanderie...
+
+A présent, le doute n'est plus permis:
+
+L'héritière de James-Williams Murphy est retrouvée...
+
+Et savez-vous,--d'après les assertions des journaux américains,
+assertions qui, du reste, m'ont été confirmées par une agence de
+renseignements de New-York,--savez-vous à quelle somme se monte la
+succession de ce Yankee?...
+
+A _cinq cents millions_, au bas mot!...
+
+--A _cinq cents millions_! répéta Marignan abasourdi par l'énormité du
+chiffre.
+
+Me Bouginier appuya:
+
+--Sans compter qu'il appert des mêmes renseignements que le frère du
+défunt, Tomy-Samuel,--lequel est pareillement garçon,--en possède autant
+pour sa part...
+
+--Est-il possible!...
+
+--Voilà, par conséquent, l'ancienne pensionnaire de la baraque des
+_Dislocations-Amusantes_ qui peut, à un moment, représenter, tant du
+chef de son père que du chef de son oncle, un milliard en espèces
+sonnantes et trébuchantes!...
+
+--Un milliard!...
+
+--Comprenez-vous, maintenant, l'intervention de mon revolver dans la
+jolie besogne qu'allait faire votre _surin_?
+
+L'amant de Sergine baissa le front.
+
+Son interlocuteur poursuivit:
+
+--Mon correspondant de New-York me mande, en outre, que ce Samuel Murphy
+s'est embarqué sur le _Labrador_ pour effectuer un voyage dont la France
+et sa capitale sont le but...
+
+Un de nos compatriotes l'accompagne: un certain Richard Vautier,--son
+factotum,--en qui il a toute confiance...
+
+Le _Labrador_ vient d'arriver au Havre...
+
+On m'écrit de cette ville que nos deux voyageurs ont dû, dans la
+journée, prendre le rapide pour Paris...
+
+Ils seront donc, cette nuit, dans nos murs, s'ils n'y sont déjà à cette
+heure...
+
+--Mais, interrompit l'auditeur, cette jeune fille, n'ayant pas été
+reconnue par son père, n'a, aux yeux de la loi, aucun titre pour
+recueillir présentement la succession de ce dernier, non plus que pour
+bénéficier plus tard de celle de ce Samuel...
+
+--D'accord, opina l'ex-officier ministériel; aussi n'est-ce pas sur la
+nièce, mais sur l'oncle, que repose ma combinaison...
+
+Il ouvrit sa tabatière:
+
+--Veuillez suivre mon raisonnement. De deux choses l'une: ou notre
+Américain est un honnête homme, ou c'est un coquin. Il n'y a pas de
+milieu...
+
+Je me trompe: il y en a un...
+
+Je l'examinerai tout à l'heure...
+
+Si c'est un honnête homme, il sera enchanté qu'on lui révèle l'existence
+de l'enfant d'une femme que son frère a aimée...
+
+Scène de reconnaissance et d'attendrissement. Tout le monde pleure. Un
+cinquième acte de l'Ambigu...
+
+Après quoi, le riche étranger répare les injustices du sort, du Code et
+de la société envers cette pauvre créature en lui ouvrant ses bras
+avunculaires, en lui rendant un nom, un foyer, une famille, et, somme
+toute, en lui faisant délivrer l'héritage de James Williams...
+
+Et sa munificence ne pouvant manquer d'égaler son allégresse, nous
+empochons, de sa part, d'abord, une prime proportionnée à l'importance
+du service...
+
+Remarquez que je dis: _de sa part, d'abord_...
+
+L'héritière, en effet, nous comptera, de son côté, une commission que
+nous fixerons nous-mêmes...
+
+--Vous croyez qu'elle consentira?...
+
+--Nous la placerons dans l'impossibilité de refuser.
+
+--Comment cela?
+
+--En la menaçant de la livrer à la justice comme complice de la
+tentative de vol commise au pavillon de la Faisanderie...
+
+L'amant de Sergine Gravier se gratta l'oreille:
+
+--Diable! c'est que j'en étais, moi, de cette tentative!...
+
+--Vous étiez masqué. La poulette n'a pu voir vos traits. Partant, elle
+ne saurait vous dénoncer.
+
+Marignan salua:
+
+--Mes compliments... Vous avez pièces à tous les trous... Et si votre
+seconde hypothèse...
+
+--Celle où Samuel Murphy ne serait qu'un gredin?... Je la préférerais de
+beaucoup... Elle rapporterait davantage:
+
+Dans ce cas, je déclare hardiment au Yankee que j'ai entre les mains un
+acte en bonne forme par lequel James-Williams a reconnu sa fille et
+affirme les droits d'icelle...
+
+Au besoin je produis cet acte. Il n'y a qu'à le fabriquer. Je possède
+dans ma clientèle tant d'ingénieux calligraphes!...
+
+Je parle revendication, procès, tribunaux. Mon homme s'inquiète. En fin
+finale, je propose une transaction.
+
+On supprimera l'acte...
+
+Au besoin, on supprimera l'héritière...
+
+Il ne s'agira que d'y mettre le prix...
+
+--Oh! oh! murmura l'autre, voilà un moyen bien extrême! Supprimer la
+_Filleule de Lagardère_! C'est grave, en vérité, très grave!
+
+L'ancien officier ministériel repartit froidement:
+
+--N'est ce pas le moyen extrême auquel je vous ai empêché d'avoir
+recours, il n'y a pas plus de vingt minutes?
+
+Il poursuivit avec bonhomie:
+
+--Hé! mon Dieu, comme vous, j'ai horreur des mesures radicales, et, si,
+seulement, l'Américain n'était qu'à moitié scélérat,--supposition dont
+je me réservais de vous entretenir en dernier ressort...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, j'aime à croire qu'il ne serait pas difficile de rencontrer
+un brave garçon qui se chargerait de débarrasser l'oncle de la nièce, en
+conduisant successivement celle-ci à la mairie et à l'église...
+
+--Un mariage?...
+
+--Il va sans dire que le Yankee allongerait une dot raisonnable...
+
+Il est entendu, pareillement, que l'époux s'engagerait,--tant en son nom
+qu'au nom de sa conjointe,--à n'exercer jamais aucune _répétition_
+(c'est le mot usité parmi les gens de chicane) concernant l'_hoirie_
+(encore un terme de pratique) du précité feu James Williams...
+
+De cette façon, tous les personnages seront contents, comme au baisser
+de rideau d'un vaudeville:
+
+Le Samuel Murphy, en ce sens qu'en aliénant une tranche du Pérou
+fraternel, il se garantirait la jouissance du reste;
+
+La mariée, radieuse de décoiffer sainte Catherine;
+
+Le marié, qui non seulement encaisserait un joli magot, mais qui
+pourrait se vanter de posséder pour compagne l'une des plus ravissantes
+créatures qui soient sous la calotte des cieux;
+
+Votre humble serviteur, enfin, dont la plus douce récompense serait
+d'assister au spectacle des félicités dues à son initiative et de
+partager l'existence tissée d'or que l'apport de la jeune femme
+constituerait au jeune ménage...
+
+Que pensez-vous de cela, compère?
+
+--Superbe! admirable! génial! s'exclama Marignan avec enthousiasme.
+Enfoncés Machiavel, Metternich et Talleyrand! Papa, vous êtes grand
+comme Bismarck!
+
+--Ainsi, interrogea l'ex-avoué, vous convoleriez sans répugnance?
+
+--Je convolerais avec ivresse.
+
+Ensuite, chiffonnant sa moustache:
+
+--Ah! pourtant, ajouta l'amant de Sergine Gravier, il y a, à l'horizon,
+un point noir qui m'offusque...
+
+--Et lequel?...
+
+--Ce fils de famille avec qui ma future épouse file le parfait amour en
+duo...
+
+Me Bouginier savoura bruyamment la prise de tabac que, depuis le
+commencement de l'entretien, il tenait massée entre le pouce et l'index:
+
+--Le petit marquis de Saint-Pons? Eh! mais ceci vous regarde. Chacun a
+sa manière d'entendre l'honneur conjugal. Il y a des maladies qui se
+traitent par la saignée et d'autres par l'indifférence.
+
+Puis, d'un ton bref:
+
+--Soyons sérieux. Etes-vous mon homme? C'est à prendre ou à laisser.
+
+Marignan lui tendit la main:
+
+--Tope là! C'est décidé. Je prends.
+
+En même temps, il pensait:
+
+--Ah! vieux singe, charge-toi seulement de mettre les marrons au feu;
+moi, je me charge de les tirer à mon profit.
+
+L'ancien homme de loi, de son côté, se disait _in petto_:
+
+--Ah! chat-tigre, tire-moi les marrons du feu, et nous verrons si tu les
+croques!
+
+
+
+
+XI
+
+AU GRAND HOTEL
+
+
+Le surlendemain, approchant midi, Me Bouginier franchissait le seuil
+du Grand-Hôtel.
+
+En traversant la cour de cette vaste auberge, l'ancien avoué ruminait:
+
+--Décidément, je crois qu'il vaut mieux m'aboucher dès l'abord avec le
+secrétaire... Mon correspondant de New-York me mande que ce Richard
+Vautier lui paraît une fine mouche... Par conséquent, il est urgent de
+le mettre dans mes intérêts.
+
+Il ajouta en se dirigeant vers le bureau de l'hôtel:
+
+--D'ailleurs, j'ai besoin qu'il me serve d'interprète... Au moins, pour
+le chapitre de la présentation... Ce Yankee, m'écrit-on, ne sait pas un
+mot de français... et moi, je baragouine l'anglais comme une génisse
+andalouse.
+
+Il pénétra dans le bureau.
+
+Une vive surprise l'y attendait.
+
+Aucun voyageur du nom de Richard Vautier n'était descendu au
+Grand-Hôtel.
+
+--Il s'agit, insista l'ex-homme de loi tout déferré, du secrétaire de
+sir Samuel Murphy, le richissime Américain qui a dû arriver ici
+avant-hier soir ou hier matin.
+
+--Nous avons, en effet, sir Samuel. Il nous est arrivé dans la nuit
+d'avant-hier. Mais il nous est arrivé seul.
+
+--Seul?
+
+--Ni secrétaire, ni domestique, personne ne l'accompagnait.
+
+--Pardieu! se dit Bouginier, voilà qui est bizarre... Cette
+correspondance d'outre-mer qui me prévient que le Murphy a pris passage
+sur le _Labrador_ en compagnie de son factotum... Et cette autre lettre
+qui m'informe qu'après avoir débarqué à bon port, ils ont dû prendre
+tous les deux l'_express_ du Havre à Paris...
+
+Puis, après un moment de réflexion:
+
+--Sir Samuel est-il visible?
+
+On consulta le téléphone:
+
+--Il est chez lui dans tous les cas. Veuillez monter au premier. On vous
+renseignera.
+
+Au premier, le visiteur apprit que le Yankee allait sortir.
+
+Il lui fit passer sa carte.
+
+Après deux minutes d'attente, on l'introduisit dans le salon de
+l'appartement confortable occupé par le voyageur.
+
+Ce dernier était dans sa chambre à coucher, en train d'achever sa
+toilette.
+
+Il ne refusait pas, cependant, de recevoir l'ancien homme de loi.
+
+Celui-ci n'avait qu'à prendre un siège et à patienter quelques moments.
+
+Resté seul, Me Bouginier se gratta l'oreille en façon de manifester
+son embarras:
+
+--Diable! diable! murmura-t-il, l'absence de ce Richard Vautier
+bouleverse furieusement mes plans... Comment vais-je m'en tirer avec cet
+étranger dont je connais à peine la langue?... Allons-nous donc être
+obligés de tenir conversation par gestes, comme une paire de
+sourds-muets ou de pierrots des Funambules?...
+
+Il promena--machinalement--le regard autour de lui...
+
+Ensuite, avec un nouvel étonnement:
+
+--Tiens! tiens! tiens! voilà qui est bizarre et providentiel à la
+fois!... Il paraît que, si ce nabab ne s'exprime pas en français, il le
+comprend, du moins, dans une certaine mesure... Les journaux ouverts sur
+cette table,--ces journaux qui ont été lus...
+
+Il s'approcha du meuble sur lequel une douzaine de gazettes étaient
+dépliées...
+
+En tête de chacune de celles-ci se détachait en gros caractères ce titre
+dont nous avons constaté naguère l'alléchante et saisissante attraction:
+
+ LE MYSTÈRE DE LA PLAGE DE L'EUROPE
+
+--Oui, poursuivit l'ex-avoué, notre voyageur aura tenu à se mettre, au
+débotté, au courant de l'événement du jour... Le fameux événement qui
+passionne tout Paris depuis quarante-huit heures: _le Mystère de la
+place de l'Europe_... Ce crime, enveloppé d'ombre, qui promet de faire
+un pendant à l'ingénieuse boucherie du jeune M. Troppmann...
+
+Il s'assit devant la table et prit une des feuilles publiques:
+
+--Préoccupé, comme je le suis, de la grosse partie que je vais jouer,
+c'est tout au plus si j'ai eu le temps, ce matin, de parcourir d'un
+oeil distrait ma _Gazette des Tribunaux_... Voyons donc s'il y a
+quelque chose de nouveau dans l'histoire de ce cadavre à la tête
+écrasée... Toujours foule à la Morgue. On y refuse du monde. Ces
+Parisiens sont si badauds!... Oui, mais aussi toujours absence complète
+d'indices qui permettent de constater l'identité de la victime et
+d'arriver à la découverte du coupable...
+
+Il s'arrêta pour puiser une prise dans sa tabatière:
+
+--Celui-là est fort, très fort... Un amateur, si je ne m'abuse... Je ne
+reconnais pas dans cette mécanique le _faire_ d'un homme du métier...
+
+Puis, humant sa prise avec componction:
+
+--Ah! si ces messieurs de la rue de Jérusalem me faisaient l'honneur
+d'avoir recours à mes faibles capacités!...
+
+Puis encore, secouant la tête:
+
+--Mais de quoi vais-je me mêler?... N'ai-je pas toute une portée
+d'autres chats à fouetter?... D'ailleurs, est-ce que j'appartiens à la
+classe...
+
+ Des mortels dont l'Etat gage la vigilance?...
+
+Laissons l'affaire suivre son cours...
+
+C'est-à-dire, laissons-la s'enterrer tranquillement dans les cartons de
+la Préfecture et du parquet...
+
+Ces cartons qui renferment déjà une si jolie collection de bouteilles à
+l'encre dans lesquelles la justice et la police ont renoncé à fourrer
+leur nez, parce qu'elles sont, hélas! obligées de convenir que ce nez
+n'est pas un bec de gaz.
+
+ * * * * *
+
+Dans la chambre voisine,--une chambre à coucher meublée avec un luxe
+d'hôtellerie,--le même langage était tenu par un personnage que la
+veille, avec une respectueuse déférence, on avait inscrit, au bureau,
+sous cette étiquette:
+
+ »_Le capitaine Samuel Murphy, rentier,
+ de New-York_».
+
+Ce personnage partait, pour entamer un monologue, de la phrase dont
+Me Bouginier s'était servi pour terminer le sien:
+
+--Certes l'affaire suivra son cours oui, mais pour ne pas aboutir.
+Toutes mes précautions sont prises...
+
+A Paris, les choses et les gens vieillissent vite: avant six semaines,
+il ne sera pas plus question du _Mystère de la place de l'Europe_, parmi
+les juges et les limiers, que de l'arrivée de l'opulentissime Samuel
+Murphy, parmi les oisifs et les curieux...
+
+L'opulentissime Sam, c'est moi...
+
+Moi, hier encore, l'aventurier sans sou ni maille!...
+
+Moi, qui, par la force de la conception et de la volonté, me suis coulé
+dans la peau de mon ancien maître!...
+
+Une substitution qui a merveilleusement réussi!...
+
+Qui se douterait, en effet, que c'est le véritable Murphy qui est étendu
+là-bas, sur les dalles de la Morgue, tandis que c'est ici son secrétaire
+indigne qui se prélasse, sous son nom, dans son individualité et dans sa
+fortune?...
+
+D'ici à quelques jours, j'écris à New-York. J'annonce mon intention de
+me fixer en Europe. Je donne des ordres afin que tout ce qui
+m'appartient en propre soit immédiatement réalisé en espèces et me soit
+expédié dans le plus bref délai...
+
+Là-bas, une opération de cette nature ne souffre aucune difficulté et
+s'enlève à toute vapeur...
+
+Les millions de la maison _Murphy and brother_ traversent donc l'Océan
+sous forme de valeurs ayant cours...
+
+Je leur ouvre les bras d'un père...
+
+Puis, de peur de rencontrer, d'aventure, quelqu'un de ceux qui ont connu
+le vrai _captain_ et son ancien factotum, je change de nom, de séjour
+et, au besoin, de visage...
+
+Il ne manque pas en France de domaines princiers à vendre...
+
+J'en achète un, je m'y installe, et j'accomplis enfin le rêve de toute
+ma vie: trancher--en paix--du grand seigneur.
+
+ * * * * *
+
+En ce moment, un domestique entra, portant une carte sur un plateau:
+
+--Il y a là, annonça-t-il, une personne qui demande à parler à mylord.
+
+Dans les hôtelleries du monde entier, les touristes anglais et
+américains sont lords, qui pérégrinent avec une sacoche raisonnable.
+
+--Quelle est cette personne? questionna le voyageur: un Français?
+
+--Je le crois, mylord: voici sa carte.
+
+Mylord prit sur le plateau un large carré de carton à deux fins: carte
+de visite au _recto_, prospectus au _verso_. Sur le premier, on lisait:
+
+ BOUGINIER,
+
+ _Jurisconsulte_.
+
+ T. S. V. P.
+
+On tournait, et on se trouvait en présence de la réclame suivante:
+
+ ANCIEN AVOUÉ
+
+ Se charge à forfait de toutes affaires litigieuses et autres:
+ actions judiciaires; recouvrements difficiles, vente et achat de
+ créances; recherches de débiteurs introuvables, de personnes
+ disparues et d'objets égarés; police extérieure des ménages,
+ constatation du délit d'infidélité chez les époux des deux sexes,
+ séparations de corps et de biens, poursuites en relations
+ adultères, et généralement tout ce qui concerne les instances à
+ exercer devant les tribunaux en matière de propriété commerciale,
+ industrielle et conjugale.
+
+ CABINET OUVERT DE MIDI A CINQ HEURES.
+
+ _Nota._--Les clients qui n'ont pas un compte ouvert avec la maison
+ sont tenus de déposer une provision.
+
+Le domestique interrogea.
+
+--Que décide Votre Seigneurie?
+
+Au Grand-Hôtel, on ne lésine pas sur les titres,--quitte à les porter
+sur la note.
+
+Sa Seigneurie réfléchissait.
+
+Elle dit après un instant:
+
+--Introduisez au salon et faites attendre.
+
+
+
+
+XII
+
+LES DEUX GASPARDS
+
+
+Le voyageur et le visiteur étaient en présence.
+
+Ils s'étudiaient du coin de l'oeil comme deux adversaires prêts à
+croiser le fer.
+
+Me Bouginier n'avait pas une mine bien terrible.
+
+Son habit de drap fin, son pantalon de casimir noir qui découvrait des
+escarpins vernis, à bouffettes, dénotaient le bourgeois aisé, satisfait
+et patriarcal.
+
+Il avait une cravate d'une entière blancheur, une chemise de batiste à
+jabot tuyauté et à manchettes plissées, une chaîne de montre à
+breloques, un chapeau neuf, et, sous le bras, une serviette de maroquin
+avec son chiffre estampé en lettres d'or.
+
+Ainsi rasé, ganté, tiré à quatre épingles, l'oeil abrité derrière ses
+lunettes, il ressemblait à tout le monde, en supposant que tout le monde
+soit composé de courtiers d'affaires et de souteneurs de procès.
+
+Et, cependant, quelque chose de mystérieux, d'équivoque et de menaçant
+se dégageait de cet aspect inoffensif à première vue.
+
+Mylord le sentait et s'en inquiétait vaguement.
+
+Mais il n'en laissait rien paraître.
+
+L'ex-officier ministériel n'était pas moins maître de lui-même.
+
+Il éprouvait pourtant une violente secousse.
+
+--Ah ça! se disait-il, est-ce que je rêve?... Ou bien est-ce que mon
+correspondant de New-York aurait la cervelle à l'envers?... Quoi! ce
+serait là ce milliardaire qu'il me dépeignait, dans sa lettre, comme une
+sorte de sauvage, grand, gros, herculéen, bourru, primitif,--de
+physionomie commune, de manières triviales, de tenue négligée,--une
+façon de Huron ou de Topinambou à peine adouci aux angles par le
+frottement de la civilisation?...
+
+L'individu que j'ai devant les yeux est mince, correct, élégant... On
+dirait un compatriote... N'étaient la couleur de ses favoris, un peu de
+raideur dans les allures et de froideur dans le regard...
+
+Somme toute, un signalement qui se rapporterait assez à celui de ce
+Richard Vautier qui a débarqué au Havre avec notre Yankee,--la dépêche
+que j'ai reçue de cette ville en fait foi,--qui a pris la voie ferrée
+avec lui pour Paris et qui semble s'être évaporé, comme une fumée, dans
+le trajet...
+
+Saperlotte! j'y perds mon latin! S'est-on trompé? Suis-je le jouet d'une
+illusion, la victime d'une erreur ou la dupe d'une comédie?
+
+--C'est vous qui m'avez fait remettre cette carte? interrogea le
+voyageur.
+
+Bouginier ne répondit pas tout d'abord.
+
+Il roulait de stupéfaction en stupéfaction.
+
+--Allons, bon! pensait-il, de plus fort en plus fort!... Cet étranger,
+qu'on me représentait comme incapable de dire _papa_ ou _maman_ en
+français, et qui s'exprime dans notre langue comme un Parisien du
+boulevard!... On me l'aura changé en route...
+
+Puis, avec un tressaillement intérieur:
+
+--Eh! mais j'y songe... Si, par hasard... On voit parfois des choses si
+extraordinaires!
+
+--Qui êtes-vous et que me voulez-vous? reprit mylord avec impatience.
+
+L'ex-officier ministériel riposta à la question par une question:
+
+--C'est à l'honorable Samuel Murphy, de New-York, que j'ai l'avantage de
+parler?
+
+L'autre fit, de la tête, un signe affirmatif.
+
+Me Bouginier insista:
+
+--Frère cadet de feu James-Williams, qui séjourna jadis plusieurs années
+en Angleterre?
+
+--Son frère. Après? Expliquez-vous et soyez bref. Je suis pressé.
+
+--Je désirerais vivement adresser quelques questions à Votre Grâce.
+
+--Adressez.
+
+--Votre Grâce a-t-elle connaissance d'un voyage que son aîné effectua,
+de Londres à Paris, voici tantôt vingt ans?
+
+--Oui.
+
+--A-t-elle connaissance de l'un des résultats de ce voyage,--j'entends
+de la liaison que noua mon dit sieur James-Williams avec une jeune
+Française, la demoiselle Hélène Ferrand?
+
+--Oui.
+
+--A-t-elle connaissance du résultat de cette liaison,--je veux parler de
+la naissance d'un enfant du sexe féminin?
+
+--Oui.
+
+La sécheresse de ces monosyllabes ne déconcerta point l'ancien officier
+ministériel.
+
+Il poursuivit, imperturbable:
+
+--Alors, c'est vous qui avez fait insérer dans les journaux américains
+une note relative à la disparition et à la fortune de cet enfant?
+
+Le voyageur eut un instant d'hésitation qui n'échappa point à son
+interlocuteur.
+
+Ensuite il répondit:
+
+--C'est moi.
+
+--Dans ce cas, reprit Me Bouginier, j'estime que vous ne seriez pas
+fâché d'avoir des nouvelles de mademoiselle votre nièce, et j'accours
+vous offrir mes services à cet effet...
+
+--Vous?
+
+--N'avez-vous donc pas lu mon prospectus? «_Recherches de débiteurs
+introuvables, de personnes disparues et d'objets égarés._» Il est vrai
+que miss Flore-Eva n'est pas un débiteur, à proprement parler...
+
+Il ajouta avec une expression narquoise:
+
+--Ce serait plutôt une créancière,--une forte créancière... Vous
+comprenez: eu égard à l'héritage paternel... En l'espèce, elle
+rentrerait, de préférence, dans les deux autres catégories; car c'est
+une personne disparue, et, n'étant qu'égarée, elle n'est point perdue...
+
+--Enfin, vous vous flattez de pouvoir la retrouver...
+
+L'ex-avoué frappa sur sa serviette:
+
+--Je vous l'apporte: elle est ici.
+
+--Ici?...
+
+--Pas dans ce portefeuille. Son âge s'y oppose. Ce n'est plus une
+poupée, bien sûr...
+
+J'entends: sous la forme de papiers qui constituent son identité...
+
+Voici son extrait de naissance, une copie de son baptistaire, l'acte par
+lequel sa nourrice, une paysanne de Chatou, «cède et transporte» à trois
+saltimbanques anglais les droits qu'elle s'imagine avoir sur l'innocente
+créature...
+
+Examinez. Tout est en règle. La vue n'en coûte rien.
+
+ * * * * *
+
+Le voyageur avait pris les paperasses qu'on lui tendait et les avait
+étudiées avec une minutieuse attention.
+
+--En effet, ne put-il s'empêcher de déclarer, ces pièces me paraissent
+avoir une certaine autorité...
+
+--Dites qu'elles sont d'une authenticité incontestable...
+
+--Soit... Après?... Concluez...
+
+--A vos ordres... Il y a un dilemme... Ou vous avez intérêt à ce qu'on
+retrouve miss Flore-Eva, ou vous avez intérêt à ce qu'on ne la retrouve
+pas...
+
+Dans les deux hypothèses, je vous suis nécessaire; plus même:
+indispensable...
+
+Dans la première, moyennant une somme dont je laisse le chiffre à votre
+générosité, je vous ramène l'aimable enfant, ou, si vous préférez, je
+vous conduis vers elle...
+
+--Et dans la seconde?...
+
+--Oh! mon Dieu, ce n'est pas moins simple. La petite a disparu, n'est-ce
+pas? Eh bien, elle ne reparaît point...
+
+Au besoin, je m'engage à ce qu'elle ne reparaisse jamais...
+
+_Jamais_, vous comprenez...
+
+Seulement, ce sera plus cher,--beaucoup plus cher...
+
+--Ah çà! s'exclama l'autre, c'est un crime que vous me proposez là!...
+
+L'ex-officier ministériel cligna de l'oeil en souriant:
+
+--J'imagine que je m'adresse à un homme intelligent...
+
+--Bon! fit son interlocuteur avec une menaçante ironie, bon! Et si,
+moins intelligent et plus honnête que vous ne supposez, je vous prenais
+par les épaules et je vous jetais à la porte?
+
+Me Bouginier brossa son chapeau du coude avec sérénité.
+
+Le voyageur articula, sans élever la voix davantage, mais d'une façon
+encore plus nette et plus catégorique:
+
+--Si je vous prenais par la nuque et si je vous lançais par la
+fenêtre?...
+
+L'ancien avoué épousseta d'une chiquenaude un grain de poussière sur la
+manche de son habit.
+
+L'autre, dont la colère sourde semblait s'exaspérer de cette placidité
+goguenarde, accentua, non seulement du ton, mais encore du visage et du
+geste:
+
+--Ce qui serait mieux, si je vous appréhendais au collet pour vous
+traîner chez le commissaire de police?...
+
+Bouginier ne perdit rien de son sourire.
+
+Il imprima à son trousseau de breloques un mouvement expressivement
+gouailleur.
+
+Les fenêtres du salon où avait lieu cette scène étaient ouvertes sur le
+boulevard.
+
+De celui-ci, les mille bruits d'une après-midi parisienne montaient vers
+les deux interlocuteurs: allées et venues des passants, roulement des
+voitures, brouhaha des voix extérieures...
+
+Soudain, une note aiguë jaillit de ce fond confus...
+
+C'était le cri d'un camelot annonçant les journaux du soir:
+
+_--Demandez les dernières nouvelles!... Le Mystère de la place de
+l'Europe!... Avec le signalement de la victime inconnue, le
+procès-verbal de l'autopsie et les résultats de l'enquête!..._
+
+Le voyageur avait fait un pas vers l'ancien homme de loi...
+
+On eût dit que ce cri le frappait, comme une balle, en pleine
+poitrine...
+
+Il s'arrêta en chancelant. Son front pâlit. Ses traits se contractèrent
+violemment, en dépit de l'effort auquel il eut recours pour leur imposer
+le calme...
+
+Aucun détail de ce trouble, de cette émotion n'avait été perdu pour
+Me Bouginier.
+
+Il reprit du même ton tranquille:
+
+--Me conduire chez le commissaire?... En vérité, ce serait combler le
+plus cher de mes voeux... Mon premier soin serait, en effet, d'inviter
+ce magistrat à ouvrir, lui aussi, une enquête immédiate sur quelques
+points qu'avant de soumettre à son appréciation sagace, j'ai la liberté
+de déférer à votre jugement éclairé...
+
+D'abord, par quel prodige d'application à l'étude l'honorable sir Samuel
+Murphy, qui ne savait pas un traître mot de français en quittant son
+pays natal, est-il parvenu, après une aussi courte traversée, à se
+servir de notre langue aussi facilement que moi--ou vous?...
+
+Ensuite, comment se fait-il que le signalement réel,--_réel_, vous
+entendez?--de ce riche étranger réponde si peu à celui du voyageur de
+qualité qui me fait le plaisir de me recevoir en ce moment?...
+
+--Vous possédez ce signalement? s'écria l'autre en bondissant.
+
+--Exact comme une photographie... On me l'a expédié de là-bas... Une
+agence de renseignements avec laquelle j'entretiens commerce d'amitié,
+d'affaires...
+
+--Oh!...
+
+--Et m'est avis que, si je le communiquais, ce signalement, à la
+justice, ce serait peut-être jeter une lumière éclatante dans ce
+ténébreux _Mystère de la place de l'Europe_, qui révolutionne tout
+Paris, en même temps qu'aider la police et le parquet à reconstituer la
+personnalité de la victime, à découvrir le mobile du crime et à en
+châtier l'auteur...
+
+A cette péroraison significative, le masque de l'auditeur de Me
+Bouginier revêtit une expression si terrible, que l'ancien avoué recula
+en s'exclamant d'une voix qui s'embarrassait dans le gosier:
+
+--Si vous me touchez, j'appelle!...
+
+Il ajouta, en se débattant par avance contre une attaque qui lui
+semblait imminente:
+
+--D'ailleurs, j'ai un ami qui m'attend en bas, dans une voiture, sur le
+boulevard. S'il m'arrivait quelque chose, c'est lui qui se chargerait
+d'aller avertir le commissaire.
+
+Mais déjà la figure de l'autre était redevenue aussi immobile et aussi
+froide que le marbre de la cheminée du salon sur lequel il était allé
+s'accouder.
+
+Il y eut une pause assez semblable à celles qui ont lieu sur le terrain
+dans un duel à outrance, entre deux tireurs d'égale force qui se
+reposent sur les armes avant de recommencer le combat.
+
+Ensuite, le voyageur sonna.
+
+Un domestique parut.
+
+--Je n'y suis pour personne.
+
+--Bien, mylord.
+
+Quand le domestique se fut retiré, mylord désigna un siège au visiteur:
+
+--_Gentleman_, fit-il, asseyons-nous et causons.
+
+
+
+
+XIII
+
+ACCORD PARFAIT
+
+
+Ils étaient installés en face l'un de l'autre et avaient presque la
+tournure d'une paire d'amis, tant le voyageur était campé à son aise
+dans son fauteuil, et tant, sur le sien, le visiteur l'écoutait avec une
+attention débonnaire.
+
+--Ainsi, disait le premier, vous me paraissez convaincu qu'il y a eu
+substitution de personne: en d'autres termes, que le secrétaire de Sam
+Murphy,--Richard Vautier, comme vous l'appelez,--se serait défait de son
+maître, pour endosser l'individualité de ce dernier et recueillir les
+bénéfices qui s'y rattachent...
+
+--C'est mon opinion.
+
+--Hum! voilà qui me semble, à moi, bien extraordinaire, bien
+invraisemblable et bien romanesque!...
+
+--Mylord, il y a des précédents... L'histoire du faux Smerdis et du faux
+Martin Guerre, d'abord... Et puis, dans des temps plus récents, les
+procès Tichborn à Londres et Fontanellas à Madrid...
+
+--Soit; mais considérez que, si je ne suis pas le millionnaire Murphy,
+je n'ai aucune qualité pour accepter quoi que ce soit de ce que vous me
+proposiez tout à l'heure...
+
+A quoi bon, alors, ces offres de service?...
+
+Je redeviens tout simplement un pauvre hère sans sou ni maille; la
+question de l'héritage de James-Williams,--lequel n'est plus mon frère
+et mon aîné,--ne m'intéresse à aucun titre; vous ne devez pas espérer
+tirer un rouge liard de moi ni pour ceci ni pour cela,--et, ma foi! je
+ne m'explique pas la portée de votre visite...
+
+D'un autre côté, si je suis le meurtrier, l'assassin du _captain_, le
+devoir de tout honnête homme,--et je ne doute pas que vous n'en soyez
+un...
+
+--Vous me flattez, fit l'ex-avoué en s'inclinant.
+
+--Le devoir de tout honnête homme, dis-je, est de courir sus au
+criminel, de le désigner à la vindicte publique et de le traîner devant
+les tribunaux...
+
+Ceux-ci le traitent comme il le mérite. On le juge, on le condamne et on
+lui coupe le cou. A merveille!...
+
+Mais qu'est-ce que ce procès, cet arrêt, cette exécution vous
+rapportent?...
+
+Je ne pense pas qu'en France il soit payé une prime à qui dénonce un
+scélérat; et, si je vous crois doué d'une honnêteté... relative, je ne
+vous crois pas assez dépourvu de sens commun pour ne travailler que pour
+la gloire...
+
+D'où je conclus--naturellement--que votre intérêt se trouve ici, dans ce
+salon, au lieu d'être dans le bureau d'un commissaire de police ou dans
+le cabinet d'un juge d'instruction...
+
+--Puissamment raisonné! déclara Bouginier. Saperlotte! mon cher monsieur
+Murphy, recevez l'assurance de mon admiration et de ma considération
+distinguées. J'ai connu bien des gaillards à poil, dont quelques-uns ont
+illustré nos annales judiciaires; mais aucun n'avait ce sang-froid,
+cette éloquence et cette logique...
+
+--Vous avez dit: _mon cher monsieur Murphy_?...
+
+--Comment voulez-vous que je dise, puisque c'est à vous que je
+m'adresse?...
+
+--Ainsi, vous êtes, à présent, convaincu que je suis...
+
+--Cet étranger recommandable et magnifique?... J'en mettrais les deux
+mains au feu... Si j'en avais une paire de rechange...
+
+--Ce Richard Vautier...
+
+--N'existe que sur le papier: dans les lubies de mes correspondants
+d'outre-mer...
+
+--Le crime de la place de l'Europe...
+
+--Je ne saurais en aucune façon éclairer sur ce point ces messieurs du
+parquet... Qu'ils s'arrangent... C'est leur affaire...
+
+--Enfin, toute cette histoire de substitution...
+
+--Une mauvaise plaisanterie de ma part... Qu'il n'en soit plus
+question... Songe creux, imagination, chimère!...
+
+L'ancien avoué ajouta:
+
+--J'espère, par exemple, qu'il n'en est pas de même des millions de la
+maison _Murphy and Brother_...
+
+--Rassurez-vous: je les aurai sous peu en totalité,--me préparant à
+écrire à ce sujet à New-York lorsque vous êtes arrivé.
+
+Me Bouginier se passa la langue sur les lèvres, comme s'il savourait
+déjà sa part du gâteau.
+
+--Maintenant, reprit-il, qu'il ne saurait plus y avoir de malentendu
+entre nous, si nous terminions comme nous avons commencé, en nous
+occupant de votre nièce?...
+
+--J'allais vous en prier... Surtout, pas de réticences. N'omettez aucun
+détail...
+
+--Vous le souhaitez?...
+
+--Je l'exige: rien ne m'est indifférent de ce qui touche à la fille de
+mon pauvre cher Will.
+
+ * * * * *
+
+Sur ce, l'ancien homme de loi entama le récit des aventures de la
+_Filleule de Lagardère_.
+
+Il raconta ce que vous savez, voire la tentative de vol commise au
+pavillon de la Faisanderie.
+
+Seulement, il eut soin de dissimuler le rôle joué dans cet épisode par
+lui, Bouginier, ainsi que par son acolyte Marignan. Selon sa version,
+les frères Snail avaient tout fait. Seuls, ils avaient combiné le coup;
+ils l'avaient exécuté seuls.
+
+Celui-ci ayant échoué, le narrateur avouait avoir, pendant près d'une
+année, perdu de vue notre héroïne, qu'il avait ensuite retrouvée--implantée
+comme chez elle--chez le garde général de M. de Saint-Pons, chez
+l'ancien agent Jacques Périn.
+
+--Cet homme est-il donc son amant? interrogea le _gentleman_.
+
+--Ce n'est pas mon avis.
+
+--Vraiment?
+
+--J'ai procédé à une enquête sur la moralité de ce _détective_
+émérite...
+
+Cette moralité est à l'abri de tout soupçon...
+
+Cet ex-épouvantail des coquins est un Joseph d'innocence crasse,--un
+monstre de délicatesse, de vertu et de désintéressement...
+
+C'est Hercule qui file l'amour aux pieds d'Omphale, soit; mais qui file
+l'amour platonique...
+
+--Est-il possible?...
+
+Me Bouginier aurait pu étayer son assertion de ce qu'il savait de la
+liaison de la _Filleule de Lagardère_ avec Roger de Saint-Pons.
+
+Il se garda bien de le faire.
+
+Un rusé compère doit toujours avoir sur la planche un secret bon à
+exploiter.
+
+Son interlocuteur parut réfléchir pendant quelques minutes.
+
+Il déclara ensuite:
+
+--Je désire voir la jeune fille.
+
+L'ancien avoué acquiesça:
+
+--Rien de plus naturel. Avec moi, jamais de surprise. On n'est pas
+obligé d'acheter chatte en poche.
+
+L'autre appuya:
+
+--La voir, sans qu'elle se doute de l'attention dont elle est l'objet.
+
+--Je comprends.
+
+--Et sans que ce Jacques Périn m'aperçoive ou soupçonne mes intentions.
+
+L'ex-homme de loi se frappa le front:
+
+--_Eurèka!_... J'ai trouvé le joint!... Vous serez servi à souhait!...
+
+--Ah!...
+
+--Oui, écoutez; voici comment il faut agir: en face de l'église, au
+Mesnil,--qui est la paroisse de notre infante comme celle de
+Carrières-Sous-Bois,--il y a une sorte de café, du premier étage duquel
+on voit défiler les fidèles qui se rendent aux offices du dimanche...
+
+--Eh bien?...
+
+--Mademoiselle Florette ne manque jamais d'assister à la grand'messe:
+ceci résulte des rapports de ma petite police privée...
+
+Nous sommes aujourd'hui samedi...
+
+Rencontrons-nous demain,--par hasard,--à l'estaminet en question;
+attablons-nous près d'une fenêtre; la mignonne passe, je vous la montre,
+vous l'examinez à loisir,--et vous prenez une décision à son égard...
+
+--Approuvé: où est cette église du Mesnil?
+
+--Entre Carrières et Maisons, au bout de la terrasse et sur la lisière
+de la forêt de Saint-Germain.
+
+--_All right!_ J'irai demain me promener à cheval dans cette direction,
+et, pour laisser souffler ma monture, je m'arrêterai au cabaret
+indiqué...
+
+--J'y entrerai pareillement pour me rafraîchir en revenant d'herboriser
+aux environs... Plaisir pur, innocent et médiocrement dispendieux... Ma
+rente dominicale avec la chasse aux coléoptères et l'élève des vers à
+soie...
+
+Le voyageur se leva et reprit:
+
+--A l'issue de cette entrevue, je vous communiquerai mes résolutions...
+
+L'ancien officier ministériel se courba jusqu'à terre:
+
+--Et je serai prêt à vous aider à les exécuter, _quelles qu'elles
+soient_.
+
+FIN DU PREMIER VOLUME
+
+
+
+
+TABLE
+
+PROLOGUE
+
+LE MYSTÈRE DE LA PLACE DE L'EUROPE 1
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LE VOL DU PAVILLON DU GARDE
+
+I. La fête des Loges 15
+II. La fraternité du cigare 25
+III. Le théâtre des Dislocations-Amusantes 35
+IV. Suivez le monde 43
+V. Assaut de pointe 52
+VI. Le roman de la rose 61
+VII. Grandeur et décadence d'un brelan de saltimbanques 71
+VIII. Chez Lapie 80
+IX. Courtier d'affaires 89
+X. Les frères ennemis 100
+XI. Ménagerie domptée 109
+XII. Au pavillon de la Faisanderie 116
+XIII. La fugitive 123
+XIV. Fausses confidences 129
+DEUXIÈME PARTIE
+
+L'AVENTURE DES FRÈRES MURPHY
+
+I. Deux voyageurs 189
+II. Sur un seuil 195
+III. Tentative de reconnaissance 201
+IV. English spoken here 208
+V. Fortune américaine 214
+VI. Recommandations et prédictions 221
+VII. Captain Samuel et ami Dick 229
+VIII. Retour à la rue d'Amsterdam 236
+IX. Carafe frappée 243
+X. A travers l'orage 250
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME
+
+I. Retour au pavillon du garde 255
+II. At home 261
+III. Résurrection de quelques personnages connus 268
+IV. Tentative d'enlèvement 274
+V. Deus ex machina 281
+VI. Suite du chapitre des reconnaissances 287
+VII. Où le berger introduit le loup dans la bergerie 294
+VIII. Nocturne à deux voix 302
+IX. A l'affût 310
+X. Les plans de Me Bouginier 315
+XI. Au grand hôtel 325
+XII. Les deux gaspards 334
+XIII. Accord parfait 345
+
+FIN DE LA TABLE
+
+Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--A. PICHAT.
+
+
+
+
+
+
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+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+ The Project Gutenberg eBook of La filleule de Lagardère; I--La saltimbanque, par Paul Mahalin.
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+The Project Gutenberg EBook of La filleule de Lagardère; I, by Paul Mahalin
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: La filleule de Lagardère; I
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+Release Date: August 23, 2011 [EBook #37183]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLEULE DE LAGARDÈRE; I ***
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+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+<hr class="full" />
+
+<p class="cb">PAUL MAHALIN</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/title-a.png" width="550" height="140" alt="LA FILLEULE DE LAGARDÈRE I LA SALTIMBANQUE" title="" />
+</p>
+
+<p class="figcenter">
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+</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">PARIS<br />
+TRESSE &amp; STOCK, ÉDITEURS<br />
+8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS<br />
+PALAIS-ROYAL<br />
+&mdash;<br />
+1886<br />
+<small>Droits de traduction, de reproduction et d'analyse réservés.</small></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">
+LA FILLEULE<br />
+<br />
+<big>DE LAGARDÈRE</big><br />
+<br />
+I<br />
+<br />
+<small>LA SALTIMBANQUE</small><br />
+</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p>L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et
+de reproduction à l'étranger.</p>
+
+<p>Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
+librairie) en septembre 1885.</p>
+
+<hr />
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><big>A LA MÊME LIBRAIRIE</big></td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="center">DU MÊME AUTEUR</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">L'HOTELLERIE SANGLANTE, un volume.</p> </td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">LE DUC ROUGE, roman d'aventures, un volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">LA REINE DES GUEUX, roman d'aventures, un volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">LE FILS DE PORTHOS, roman de cape et d'épée, 2 vol. 2<sup>e</sup> édition.</p></td><td align="right">7 &nbsp; »</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">LA BELLE LIMONADIÈRE, roman, un volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">CAPRICE DE PRINCESSE, roman, un volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">LES MONSTRES DE PARIS, roman, un volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">AU BOUT DE LA LORGNETTE, portraits de littérateurs, peintres,<br />
+artistes lyriques et dramatiques, etc.. un fort volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">LES JOLIES ACTRICES DE PARIS, quatre forts volumes contenant<br />
+la biographie de toutes les artistes de Paris.<br />
+Chaque
+volume se vend séparément.</p></td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">LE CARNAVAL DE BOQUILLON, vaudeville en trois actes, en<br />
+collaboration avec M. Raoul Joly.</p></td><td align="right">1.50</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><i>SOUS PRESSE:</i></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><p class="hang">UN NOTAIRE AU BAGNE, un volume.</p></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><p class="hang">TREMPE-LA-SOUPE XIV, un volume.</p></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c"><br />
+Imprimerie <span class="ov">générale de Châtillon-sur-Seine.&mdash;</span>A. P<small>ICHAT.</small></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">PAUL MAHALIN</p>
+
+<h1>LA FILLEULE<br />
+<br />
+DE LAGARDÈRE<br />
+<br />
+I<br />
+<br />
+<small>LA SALTIMBANQUE</small></h1>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/colophon.png" width="125" height="139" alt="colophon" title="" />
+</p>
+
+<p class="cb">PARIS<br />
+TRESSE &amp; STOCK, ÉDITEURS<br />
+8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS<br />
+PALAIS-ROYAL<br />
+&mdash;<br />
+1885<br />
+<small>Droits de traduction, de reproduction et d'analyse réservés.</small></p>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<h1><small>LA FILLEULE</small><br />
+DE LAGARDÈRE</h1>
+
+<hr />
+
+<table border="5" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="table">
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE">TABLE</a></td></tr>
+</table>
+
+<h3><a name="PROLOGUE" id="PROLOGUE"></a>PROLOGUE<br /><br />
+&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;<br /><br />
+<span class="sns">LE MYSTÈRE DE LA PLACE DE L'EUROPE</span></h3>
+
+<p>Cette enseigne&mdash;pleine de promesses d'émotions et de surprises&mdash;se
+balançait au-dessus de l'article qui suit, à la première page des
+journaux «les mieux renseignés» de Paris.</p>
+
+<p>Un article qui, pour ravigoter davantage la curiosité du lecteur, se
+découpait&mdash;comme l'ancienne galette du Gymnase&mdash;en tranches légères dont
+chacune était précédée d'un sous-titre <i>à sensation</i>...<a
+name="page_002" id="page_002"></a></p>
+
+<p>Formule nouvelle que l'art moderne du reportage vient d'emprunter au
+<i>humbugh</i> américain.</p>
+
+<p>Nous copions textuellement ce morceau d'éloquence française, qui
+servira, si bon vous semble, de lever de rideau à notre récit:</p>
+
+<p class="csin"><b>Sinistre découverte</b></p>
+
+<p>«Ce matin, à la pointe du jour, les employés de la ligne de l'Ouest&mdash;à
+la gare Saint-Lazare&mdash;ont aperçu une masse humaine étendue au bas de
+l'une des piles qui soutiennent le pont de l'Europe.</p>
+
+<p>»Cette masse n'était autre que le cadavre d'un homme dont la tête ne
+formait plus qu'une sorte de compote: il n'y a pas d'autre terme pour
+caractériser cet horrible mélange d'os en miettes, de chairs en
+bouillie, de cervelle et de sang.</p>
+
+<p>»Impossible, dans cette boue rougeâtre, de rien démêler qui permît de
+reconstituer une figure.</p>
+
+<p>»Le malheureux avait dû avoir la tête broyée par l'un des trains de nuit
+qui sillonnent la voie.</p>
+
+<p>»Maintenant, cette fin épouvantable devait-elle être attribuée à un
+accident ou à un suicide?</p>
+
+<p>»Point: on se trouvait en face d'un crime.<a name="page_003" id="page_003"></a></p>
+
+<p class="csin"><b>Le crime patent</b></p>
+
+<p>»Le chef de gare et le commissaire de surveillance avaient été
+immédiatement réveillés. Ils donnèrent l'ordre de procéder à
+l'enlèvement du cadavre. Celui-ci était couché sur le côté gauche.
+Lorsqu'on l'eut relevé, on reconnut qu'il avait été frappé dans la
+région du c&oelig;ur par un instrument tranchant dont le passage était
+marqué par une fente dans les vêtements. Cet instrument, en pénétrant
+au-dessous du sein, n'avait sans doute déterminé qu'une hémorragie
+intérieure; car on ne remarquait au bord de la blessure que quelques
+gouttelettes de sang.</p>
+
+<p class="csin"><b>Arrivée de la justice</b></p>
+
+<p>»Le commissaire de police du quartier de l'Europe, prévenu, était
+accouru sur-le-champ.</p>
+
+<p>»Il s'empressa d'aviser la Préfecture et le parquet.</p>
+
+<p>»MM. Lebastard de Précourt, substitut du procureur de la République, et
+Gillot, juge d'instruction, se transportaient aussitôt sur le théâtre de
+la lugubre trouvaille.</p>
+
+<p>»Ils y étaient bientôt rejoints par l'habile chef de la sûreté.<a
+name="page_004" id="page_004"></a></p>
+
+<p class="csin"><b>Le signalement de la victime</b></p>
+
+<p>»Taille au-dessus de la moyenne, forte corpulence, le cou gras, les
+épaules puissantes, le torse développé, les mains et les pieds longs et
+larges, la peau hâlée comme celle des gens qui ont l'habitude de vivre
+en plein air.</p>
+
+<p>»Vêtu d'une chemise de toile assez fine&mdash;sans marque&mdash;et d'un complet
+d'étoffe grise à petits carreaux.</p>
+
+<p>»Chaussettes de fil écru, de fabrication anglaise, et bottines lacées
+sur le devant.</p>
+
+<p>»Plusieurs bagues d'un grand prix aux doigts.</p>
+
+<p>»Au plastron de la chemise, deux diamants dont la valeur contraste
+singulièrement avec la modestie du reste du costume.</p>
+
+<p>»A l'une des boutonnières inférieures du gilet, une chaîne de montre en
+or, d'un poids considérable.</p>
+
+<p>»La montre a disparu.</p>
+
+<p>»Absolument rien dans les poches.</p>
+
+<p>»Ni portefeuille, ni argent, ni papiers, ni mouchoir.</p>
+
+<p class="csin"><b>L'incident du chapeau</b></p>
+
+<p>»Au moment de la découverte du cadavre, et juste<a name="page_005" id="page_005"></a> au-dessus de l'endroit
+où celle-ci avait lieu, un ouvrier maçon, qui se rendait à son travail,
+ramassait, sur le trottoir de la place de l'Europe, un petit chapeau
+rond et mou,&mdash;de ces chapeaux dits <i>de voyage</i>,&mdash;de la même étoffe que
+le vêtement de l'inconnu.</p>
+
+<p>»Ce chapeau avait&mdash;évidemment&mdash;appartenu à ce dernier.</p>
+
+<p>»La coiffe en était arrachée.</p>
+
+<p class="csin"><b>Les premières constatations</b></p>
+
+<p>»Le personnel de la gare a été interrogé.</p>
+
+<p>»Aucun employé à l'arrivée et au départ ne se rappelle avoir remarqué
+l'inconnu.</p>
+
+<p>»Quant au service de la voie, une circonstance toute fortuite l'a
+empêché de fournir à la justice les éclaircissements que celle-ci était
+en droit d'attendre de lui.</p>
+
+<p>»On sait quel orage s'est abattu, cette nuit, sur Paris entre une heure
+et demie et deux heures.</p>
+
+<p>»La violence de cet orage, qui n'a pas duré moins d'une heure, avait
+forcé les employés à se tenir dans les postes-abris qui leur sont
+assignés en cas de mauvais temps.</p>
+
+<p>»Ils n'ont donc pu rien voir.<a name="page_006" id="page_006"></a></p>
+
+<p>»Ils n'ont pu rien entendre.</p>
+
+<p>»Le bruit de la chute du corps, du haut du pont de l'Europe, a dû se
+perdre dans le fracas de la pluie qui tombait par torrents et du
+tonnerre qui ne cessait de gronder.</p>
+
+<p class="csin"><b>La machine du train 44</b></p>
+
+<p>»Les roues des différentes machines, qui ont évolué dans la nuit sur la
+ligne de parcours où gisait le cadavre, ont été examinées avec soin.</p>
+
+<p>»A celles de la machine du train 44 adhéraient encore des fragments d'os
+ainsi qu'une touffe de cheveux d'un blond laineux,&mdash;les taches de sang,
+qui auraient dû accompagner ces fragments et cette touffe, n'ayant pu
+résister à l'action de l'averse.</p>
+
+<p>»Or, le train 44 arrive de Cherbourg à deux heures vingt-cinq.</p>
+
+<p>»On peut donc présumer que c'est à deux heures environ&mdash;c'est-à-dire au
+moment où l'orage atteignait à son paroxysme&mdash;que le personnage dont il
+s'agit, après avoir reçu le coup mortel sur le pont de l'Europe, a été
+projeté sur la voie du chemin de fer, par-dessus le parapet.<a
+name="page_007" id="page_007"></a></p>
+
+<p class="csin"><b>Les gardiens de la paix</b></p>
+
+<p>»On nous demandera, non sans un semblant de logique:</p>
+
+<p>»&mdash;Que faisaient les gardiens de la paix chargés de surveiller le
+quartier, pendant que ce crime s'accomplissait sur la place de l'Europe?</p>
+
+<p>»Ici, certains de nos confrères ne manqueront pas de répéter que le
+corps des anciens sergents de ville pratique avec religion la
+philosophie péripatéticienne et professe une dévotion toute particulière
+pour la maxime: <i>Festina lente</i>...</p>
+
+<p>»Et nous savons des esprits chagrins qui profiteront de l'occasion pour
+réclamer une fois de plus la suppression de ces braves gens qu'il est si
+doux de contempler, arpentant le trottoir, causant deux par deux, trois
+par trois, de choses honorables, et présentant, comme l'a dit un
+écrivain célèbre, l'image consolante de cette suprême tranquillité qui
+est la récompense des justes aux Champs-Elysées de la Fable.</p>
+
+<p>»Pour notre part, nous nous bornerons à constater que les gardiens de la
+paix sont des mortels comme les autres, sujets aux fluxions de poitrine
+et aux rhumes de cerveau, et qu'il ne faudrait point blâmer outre<a
+name="page_008" id="page_008"></a> mesure d'avoir cherché, en se réfugiant
+dans des coins, à se garer des formidables écluses ouvertes, cette nuit,
+sur leurs têtes.</p>
+
+<p>»Nous ajouterons que la place de l'Europe est un des endroits de Paris
+les plus dénués de surveillance.</p>
+
+<p>»On trouve bien des gardiens au bout de la rue de Londres.</p>
+
+<p>»On en trouve bien encore au bas de la rue de Rome.</p>
+
+<p>»Mais on n'en rencontre jamais, au grand jamais, sur la place de
+l'Europe.</p>
+
+<p>»Voilà comment un crime de la nature de celui qui nous occupe a pu se
+commettre à cent pas du poste de police de la rue de Vienne et du
+commissariat de police de l'impasse Tivoli.</p>
+
+<p>»Qui ne se rappelle, du reste, que l'effroyable boucherie de Troppmann
+eut lieu à une centaine de mètres de la caserne de gendarmerie de
+Pantin?</p>
+
+<p class="csin"><b>Les résultats de l'autopsie</b></p>
+
+<p>»A midi, le funèbre colis était transporté à la Morgue.</p>
+
+<p>»A midi quarante-deux,&mdash;on voit que nous précisons,&mdash;le savant docteur
+Bonardel achevait de nouer son tablier pour procéder à l'autopsie.<a
+name="page_009" id="page_009"></a></p>
+
+<p>»Nous sommes heureux de pouvoir donner à nos lecteurs les conclusions de
+son rapport.</p>
+
+<p>»Après avoir constaté que le sujet porte à la partie gauche du thorax,
+entre la seconde et la troisième côte, à un centimètre environ du
+sternum, une plaie pénétrante, produite par une arme à lame mince et
+plate, qui est entrée dans la poitrine, y a déchiré le péricarde, ouvert
+le ventricule droit à son sommet, puis l'oreillette gauche et tranché
+l'artère pulmonaire transversalement, l'habile praticien constate:</p>
+
+<p>»Que cette plaie a suffi pour déterminer une mort foudroyante, comme il
+arrive par la rupture d'un anévrisme des veines caves inférieure et
+supérieure;</p>
+
+<p>»Qu'il résulte, en outre, de l'examen de l'estomac et du reste du corps,
+que ledit sujet venait de faire un copieux repas; qu'il devait se
+trouver sous l'empire d'une ivresse qui l'a empêché de se défendre;
+enfin, qu'il ne s'est écoulé qu'une somme de temps approximativement
+fort courte entre le moment de la chute et celui où le train 44 lui a
+écrasé la tête en passant.</p>
+
+<p class="csin"><b>Le champ des conjectures</b></p>
+
+<p>»Il est constant que nous ne sommes pas ici en face d'un <i>fait divers</i>
+ordinaire.<a name="page_010" id="page_010"></a></p>
+
+<p>»Celui-ci, en effet, ne saurait être imputé à de vulgaires rôdeurs
+nocturnes.</p>
+
+<p>»Les bijoux retrouvés sur le mort en sont la preuve.</p>
+
+<p>»Ceux qui ont emporté la montre, s'ils étaient de simples bandits,
+n'auraient pas négligé la chaîne.</p>
+
+<p>»Non, l'auteur du crime de la place de l'Europe est un maître en science
+scélérate.</p>
+
+<p>»Il a tout ruminé, tout combiné, tout machiné avec un art mathématique,
+si l'on peut s'exprimer ainsi. Il a su se faire des auxiliaires de
+l'heure, de la nuit, de l'endroit! Il s'est fait des complices d'une
+machine inconsciente et des éléments déchaînés!</p>
+
+<p>»La pluie éloignait tous passants, tous témoins, comme le tonnerre
+empêchait de surprendre tout cri de détresse.</p>
+
+<p>»Ah! Cartouche et Mandrin étaient de bien naïfs coquins auprès de nos
+calculateurs modernes!</p>
+
+<p>»Comme celui-ci, par exemple, avait merveilleusement choisi le lieu où,
+pour la frapper plus sûrement, il amenait sa victime, les yeux bandés
+par l'ivresse!</p>
+
+<p>»Cette place de l'Europe, si peu fréquentée dans la journée, si
+solitaire le soir, si déserte la nuit! Pas une maison n'y ouvre sa
+façade. Le vide l'entoure de toutes parts. Au-dessous d'elle, la voie
+béante; la voie, avec son va-et-vient de trains montants et
+descendants<a name="page_011" id="page_011"></a> dont les roues pulvérisent tout ce qu'elles rencontrent sur
+les rails!</p>
+
+<p>»Ah! notre assassin savait bien ce qu'il faisait, quand il
+précipitait&mdash;par l'une des ouvertures dont s'ouvrage le parapet de
+fonte&mdash;le pauvre diable qu'il venait de poignarder!</p>
+
+<p>»Les roues des trains allaient achever la besogne de l'arme homicide!</p>
+
+<p>»Le lendemain, on retrouverait le longs des rails des débris humains
+dispersés, méconnaissables...</p>
+
+<p>»Un déplorable accident, en vérité! Un ivrogne tombé du pont! Un
+voyageur tombé d'une voiture! Ces choses-là arrivent tous les jours.
+Tout était dit. On n'allait pas plus loin. L'opinion était égarée:
+l'impunité était conquise.</p>
+
+<p class="csin"><b>La préoccupation de l'assassin</b></p>
+
+<p>»Celle-ci a été&mdash;avant tout&mdash;d'ensevelir à tout jamais dans des ténèbres
+impénétrables l'identité de sa victime.</p>
+
+<p>»C'est pour cela qu'il l'a dépouillée avec soin de tout ce qui pouvait
+contribuer à établir cette identité.</p>
+
+<p>»C'est ainsi que, s'il lui a laissé ses bagues aux doigts, ses diamants
+à la chemise,&mdash;des diamants<a name="page_012" id="page_012"></a> qui auraient tenté des malfaiteurs de
+profession,&mdash;et sa chaîne à la boutonnière de son gilet, il a eu la
+précaution de lui enlever sa montre et de lui arracher la coiffe de son
+chapeau.</p>
+
+<p>»La montre pouvait porter le chiffre de son propriétaire, un numéro
+d'ordre, le nom d'un horloger.</p>
+
+<p>»La coiffe pouvait être historiée de l'adresse d'un chapelier.</p>
+
+<p class="csin"><b>La tâche de la justice</b></p>
+
+<p>»Celle-ci a là, devant elle, un problème de haute algèbre criminelle
+dont un des termes lui manque pour travailler la solution.</p>
+
+<p>»En effet, pour déterminer la cause et le but du crime, pour en
+poursuivre et pour en atteindre l'auteur, il faut, dès l'abord, en
+connaître la victime.</p>
+
+<p>»Or, nous le répétons, la justice a affaire à un virtuose du mal. Un
+virtuose servi par les circonstances non moins que par ses propres
+combinaisons. La machine du train 44 a agi de concert avec lui. Le
+décapité ne parlera pas.</p>
+
+<p>»Tout Paris ira le voir à la Morgue. On multipliera les recherches. Mais
+les recherches demanderont du temps. Et, dans ces sortes de battues,
+chaque heure<a name="page_013" id="page_013"></a> qui passe donne une sécurité au gibier et diminue les
+chances de la meute.</p>
+
+<p>»Bref, l'affaire finira par être classée. Nous avons tout lieu de le
+craindre. «Classée» est une expression de la langue administrative, qui
+fait vivre des centaines de plumitifs et remplit des milliers de
+cartons.</p>
+
+<p>»Classée l'affaire de la libraire de la rue Fontaine, l'affaire de la
+revendeuse de la rue Blondel, l'affaire de la fille de la rue
+Geoffroy-Marie, celle-ci assommée dans son arrière-boutique, celles-là
+poignardées, l'une sur le seuil de sa porte et l'autre dans sa chambre à
+coucher!</p>
+
+<p>»C'est-à-dire autant d'énigmes proposées par le crime à la police, et
+dont, malgré son &oelig;il de lynx, cette dernière n'a pas encore su
+éclairer les ténèbres, sonder la profondeur et déchiffrer le mot.»</p>
+
+<p class="csin">FIN DU PROLOGUE</p>
+
+<p><a name="page_014" id="page_014"></a></p>
+
+<p><a name="page_015" id="page_015"></a></p>
+
+<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+<h3 class="sns">LE VOL DU PAVILLON DU GARDE</h3>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<h3><a name="I-a" id="I-a"></a>I<br /><br />
+LA FÊTE DES LOGES</h3>
+
+<p>Parmi les Parisiens de Paris et de sa banlieue,&mdash;le reste de la France
+est la banlieue de Paris comme le reste de l'Europe est la banlieue de
+la France,&mdash;qui ne connaît la fête des Loges, en septembre, près de
+Saint-Germain?</p>
+
+<p>La fête des Loges est la rivale de celle&mdash;non moins populaire&mdash;de
+Saint-Cloud.</p>
+
+<p>Si Saint-Cloud a son parc aux ombrages alignés ainsi que des courtisans
+sur le passage du maître; s'il a son bassin, ses eaux jaillissantes, son
+château<a name="page_016" id="page_016"></a> éventré, calciné par la guerre, dont les murs noircis et
+branlants jettent sur l'éclat criard des gaietés du présent l'ombre
+mélancolique des souvenirs du passé et, à travers la prose de nos
+réjouissances oublieuses, la poésie de la ruine, de la tristesse et de
+l'abandon,&mdash;Saint-Germain possède sa forêt: sa forêt profonde,
+merveilleuse, enchantée, avec ses grands hêtres, ses chênes énormes, ses
+bouleaux gigantesques, son tapis de mousse broché de fleurettes, ses
+fougères sous lesquelles on pourrait danser, quoi qu'en ait dit Alphonse
+Karr, et ses sentiers perdus sous des voûtes de feuillage dont la
+verdure, un peu sombre, commence à se plaquer, en automne, de teintes
+roussâtres et rouillées.</p>
+
+<p>Avec l'admirable terrasse qui y conduit, elle suffirait, cette forêt, à
+attirer la foule à la fête des Loges, si celle-ci n'avait pas ses
+cuisines en plein vent.</p>
+
+<p>Tenez, voici les broches, chargées de victuailles, qui tournent devant
+les foyers improvisés avec des briques et du bois de grume...</p>
+
+<p>Voici les oies, les canards, les poulets, les dindons, les gigots, les
+filets de b&oelig;uf, les fricandeaux hérissés de lard qui se dorent, en
+virant, à la flamme claire, vivace et sifflante, tandis qu'une sueur de
+graisse transpire de leurs flancs, qui fume et tombe en gouttes blondes
+dans la lèche-frite...<a name="page_017" id="page_017"></a></p>
+
+<p>Voici les casseroles qui ronronnent sur la braise, les ragoûts qui
+mijotent au milieu des épices, les goujons qui cabriolent dans la poêle
+et les pommes de terre&mdash;truffes du pauvre&mdash;qui pétillent, babillent et
+frétillent dans le saindoux en ébullition...</p>
+
+<p>Voici les chapelets d'andouilles, les guirlandes de jambonneaux, les
+astragales et les festons de saucissons; les pyramides de pains de
+quatre livres; les tables plantées sur l'herbe; le couvert rustique
+dressé sur les nappes de toile bise et le vin qu'on va tirer à même le
+tonneau...</p>
+
+<p>Quel spectacle prima jamais celui de ce Cocagne champêtre?...</p>
+
+<p>Et comme Paris-Gamache n'a garde de négliger cette occasion de célébrer
+ses noces avec dame Nature, de festoyer à ciel ouvert, de
+s'indigestionner de choses lourdes assaisonnées par le grand air, et de
+se griser de campagne, de coudées franches et de <i>piqueton</i>!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>C'était ce que venait de faire le couple que nous voyons sortir&mdash;un
+jeune homme et une jeune femme&mdash;de l'un de ces restaurants à
+claire-voie: monsieur, mâchonnant un cure-dent; madame, se léchant les
+babines.</p>
+
+<p>&mdash;Mazette! ai-je bien dîné! murmurait celle-ci.<a name="page_018" id="page_018"></a> Non, vrai, mieux que
+chez moi quand je traite! Mieux que chez Bignon ou chez Voisin! Mieux
+qu'au café Anglais ou à la Maison-d'Or!...</p>
+
+<p>Son compagnon fit la grimace.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répliqua-t-il, tu n'es pas difficile!... Un poulet maigre
+comme un petit sujet de l'Opéra...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce lapin sauté... Avec cette sauce canaille... On mangerait un
+huissier à cette sauce-là, mon cher!...</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! une gibelotte qui a miaulé des duos d'amour sur les toits... Et
+la salade, parlons-en de la salade: huile à quinquet, laitue et
+poussière panachées!... Si encore on avait servi les chenilles à part!
+Quant au vin, du Bully de devant les fagots!...</p>
+
+<p>La jeune femme éclata de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Ne fais donc pas tant ton Lucullus!... Comme si tu avais toujours vécu
+d'omelettes aux &oelig;ufs de perroquet arrosées de liqueurs des Iles!...
+Te rappelles-tu le temps où nous étions si heureux de partager un cornet
+de <i>frites</i>&mdash;avec un verre de coco&mdash;sur le boulevard Rochechouart, avant
+d'entrer secouer nos puces à la Boule-Noire?</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Evidemment ces deux causeurs n'appartenaient pas au monde des bourgeois
+en promenade, des boutiquiers en frairie, des commis en goguette et
+des<a name="page_019" id="page_019"></a> ouvriers en <i>riolle</i>, qui abondaient à la fête des Loges.</p>
+
+<p>Ils y étaient arrivés dans un «panier» attelé de quatre poneys
+microscopiques,&mdash;harnachés de pompons comme des mules espagnoles,&mdash;que
+la dame conduisait à grandes guides, et qu'elle avait laissés, à
+l'entrée de la pelouse, à la garde d'un groom à chapeau galonné, à
+redingote marron, à culotte de daim et à bottes à retroussis.</p>
+
+<p>L'équipage avait fait sensation.</p>
+
+<p>La dame n'avait pas moins de succès, à présent qu'elle marchait dans la
+foule, à côté de son cavalier.</p>
+
+<p>Une rumeur étonnée courait parmi les groupes, dont le flot s'ouvrait
+ainsi que devant une proue...</p>
+
+<p>Et un même nom émergeait de toutes les bouches:</p>
+
+<p>&mdash;Sergine Gravier!... Sergine Gravier!</p>
+
+<p>Chacun était curieux de voir de près la comédienne à la mode,&mdash;celle qui
+faisait tourner les têtes de toute une ribambelle de gentilshommes, de
+financiers, de diplomates et de princes régnants.</p>
+
+<p>Sergine Gravier était populaire.</p>
+
+<p>Populaire à la façon du casque de Mangin, du nez d'Hyacinthe, des
+diamants de la Duverger et des coups de g...osier de Thérésa.</p>
+
+<p>Au théâtre, elle avait <i>créé un genre</i>.</p>
+
+<p>Créer un genre dans l'opérette et la féerie,&mdash;qui constituent, à notre
+époque, le <i>summum</i> de l'art dramatique,<a name="page_020" id="page_020"></a>&mdash;c'est surpasser ses
+devanciers par des excès de bêtise tellement prodigieux que la postérité
+refusera d'y croire.</p>
+
+<p>Sergine n'avait pas sa pareille pour chanter&mdash;sans ombre de voix&mdash;les
+mélodies cochinchinoises dans lesquelles des compositeurs de talent,
+atteints d'aliénation mentale ou volontaire, enveloppent des vers qui
+semblent jaillis des égouts de Bicêtre ou de Charenton.</p>
+
+<p>Aussi, songez si tous ces promeneurs des Loges, qui ne l'avaient vue
+qu'à la scène, se montraient avides de l'examiner et de l'admirer.</p>
+
+<p>On admirait son museau chiffonné, doué de ce ragoût d'effronterie qui
+ravigote les hommes à l'instar d'un miroton, haut en poivre, élaboré sur
+le fourneau d'une portière.</p>
+
+<p>On admirait sa robe de foulard blanc à pois rouges, dont la jupe,
+collant aux hanches, dessinait&mdash;sans peur et sans reproche&mdash;ses jambes
+grêles, mais nerveuses, et dont le corsage s'ouvrait sur un plastron
+canotier à raies également rouges et blanches; le chapeau marin qui
+coiffait, ainsi qu'une casquette de gavroche, sa petite tête blonde et
+frisée, et les mignons souliers de cuir fauve à boucles d'argent, les
+bas de soie écarlate à coins brodés, qui achevaient de donner le cachet
+du théâtre à cette<a name="page_021" id="page_021"></a> tenue de <i>waterwoman</i> ou de joueuse de
+<i>lawn-tennis</i>.</p>
+
+<p>On admirait jusqu'à son compagnon.</p>
+
+<p>Ce dernier accusait environ la trentaine.</p>
+
+<p>Sa moustache rousse, aux crocs mousquetaires, formait un étrange
+contraste avec le noir d'ébène de ses cheveux.</p>
+
+<p>Grand, robuste, d'apparence soldatesque plutôt que militaire, d'une
+élégance de plus de recherche que de goût; le chapeau très brillant,
+légèrement planté sur l'oreille; une rosette de nuance indécise au
+revers de sa jaquette anglaise, hermétiquement fermée jusqu'à son petit
+col droit, triomphe de l'empois; jouant, d'une main, avec un jonc à
+pomme d'écaille et, de l'autre, se donnant quelque peine pour tirer de
+ses manches étroites les poignets de sa chemise aux larges boutons d'or,
+c'eût été certainement un fort joli garçon,&mdash;en dépit du monocle
+incrusté dans son orbite gauche,&mdash;si l'impudente fixité de sa prunelle
+n'eût communiqué à sa physionomie une expression désagréable.</p>
+
+<p>Il le savait sans doute; car un perpétuel sourire, rivé à poste fixe,
+s'efforçait de mitiger l'insolence et l'avidité du regard.</p>
+
+<p>Ce personnage affectait un ton, des allures et un langage d'une rondeur
+cavalière, d'une bonhomie dégagée et d'une belle humeur à outrance.<a
+name="page_022" id="page_022"></a></p>
+
+<p>A quiconque l'eût observé minutieusement, il eût cependant inspiré un
+sentiment de défiance.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Une tablée d'ouvriers buvait de la bière sous une tente.</p>
+
+<p>L'ouvrier parisien fréquente le théâtre.</p>
+
+<p>Sur le passage du couple, on se poussa le coude:</p>
+
+<p>&mdash;C'est Sergine Gravier... L'actrice de la Renaissance... Celle qui joue
+dans <i>le Petit Marquis</i>, dans <i>la Petite Fiancée</i> et dans
+<i>Viroflay-Virofla</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Et le particulier, demanda un des buveurs, est-ce que c'est aussi un
+acteur?</p>
+
+<p>&mdash;Lui? répondit un autre. Pas du tout. Je le connais. C'est un ancien
+camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Un camarade?... A toi?... Ce chevalier d'la gomme?...</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons été à l'école ensemble... Lorsque sa mère tirait
+l'cordon... Rue de la Goutte-d'Or, à la Chapelle...</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieux Moufflet, repartit un troisième, t'as un hanneton dans la
+rétine. Moi aussi, je le remets, l'oiseau. C'est un individu dénommé
+Marignan...</p>
+
+<p>&mdash;Marignan? opina un monteur en bronze qui avait de l'érudition, c'est
+pas un nom d'homme, ça: c'est un nom de bataille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que<a name="page_023" id="page_023"></a> j'ai travaillé
+pour lui... Nous avons posé du papier dans son appartement... Un
+<i>gourbi</i> qui ressemble à celui d'une cocotte...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, insista Moufflet, je soutiens que c'est Clergeau: Isidore
+Clergeau... Le fils à la mère Clergeau... La veuve d'un tailleur à
+façon...</p>
+
+<p>&mdash;Est-il entêté, c't animal-là!... Quand j'te récidive que c'est moi que
+l'patron a envoyé lui porter sa note... A preuve qu'il m'a allongé deux
+<i>roues de derrière</i> de pourboire...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vas pas à l'encontre; cependant...</p>
+
+<p>Le monteur en bronze intervint:</p>
+
+<p>&mdash;La paix, mes enfants! Pas de crucherie. Moufflet pourrait avoir
+raison; mais Soriot n'a peut-être pas tort. L'empereur s'est appelé
+Bonaparte, avant de s'appeler Napoléon...</p>
+
+<p>On déclara à la ronde:</p>
+
+<p>&mdash;Un <i>chouette</i> mâle!... Et <i>rupin</i>!... Ça doit changer de chemise
+plusieurs fois par semaine...</p>
+
+<p>&mdash;Et son chapeau reluit si tellement, qu'il n'y a vraiment pas moyen de
+le fixer sans lunettes bleues.</p>
+
+<p>&mdash;Sûrement qu'il a un métier où l'on <i>étouffe de la braise</i>...</p>
+
+<p>Soriot haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Un métier?... Avez-vous fini?... Il est assez bel homme pour s'en
+passer!<a name="page_024" id="page_024"></a></p>
+
+<p>Il y eut un silence. La coterie réfléchissait. Quand elle eut compris,
+ce fut une explosion:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! <i>mince</i>! N'en faut pas! A Chaillot!</p>
+
+<p>&mdash;Fripouille et C<sup>ie</sup>!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'en retiens des petits, du coco, pour les exposer sous un
+globe à seule fin de n'en pas perpétuer l'espèce!</p>
+
+<p>Soriot était un colleur de papier avancé et sceptique.</p>
+
+<p>Il regarda ses interlocuteurs avec une ironique commisération.</p>
+
+<p>Puis il laissa tomber ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Mes petits, vous n'êtes pas dans le mouvement. Votre indignation
+humilie le genre humain. Plongez-la dans l'ombre des nuits et faites
+servir un autre moss. Celui-ci ne vaut rien. Il est toujours vide.<a
+name="page_025" id="page_025"></a></p>
+
+<h3><a name="II-a" id="II-a"></a>II<br /><br />
+LA FRATERNITÉ DU CIGARE</h3>
+
+<p>Pendant ce temps, celui qui était l'objet de cette conversation
+continuait paisiblement sa promenade à travers la fête, en compagnie de
+Sergine Gravier.</p>
+
+<p>A un moment, il tira de sa poche un élégant porte-cigares,&mdash;ivoire et
+argent niellé,&mdash;dans lequel il choisit avec soin un <i>breva de calidad</i>.</p>
+
+<p>Ensuite, s'adressant à l'actrice:</p>
+
+<p>&mdash;Vous permettez, n'est-ce pas, chère? Ordonnance de mon médecin.
+Habitude hygiénique. En outre, souverain pour la digestion du balthasar
+agreste, substantiel&mdash;et déplorable&mdash;que nous venons de nous offrir dans
+cette gargote rurale.<a name="page_026" id="page_026"></a></p>
+
+<p>Il se fouilla de nouveau; puis, avec un mouvement de désappointement:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bon! ces choses-là n'arrivent qu'à moi...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? s'informa sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Ma boîte de bougies algériennes que j'ai oubliée ou perdue...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous en serez quitte pour demander du feu au premier fumeur
+que vous rencontrerez...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je vais faire, en effet... Et parbleu! je suis servi à
+souhait... Ce quidam avec cette pipe...</p>
+
+<p>Deux adolescents en blouse blanche, coiffés de casquettes de soie noire
+haut pontées, venaient en sens inverse de nos promeneurs et
+s'apprêtaient à les croiser.</p>
+
+<p>Chacun d'eux avait au bec une <i>bouffarde</i> d'un calibre respectable.</p>
+
+<p>Chacun d'eux, en outre, était flanqué de l'une de ces demoiselles
+auxquelles S. E. le préfet de police a octroyé l'autorisation d'embellir
+le destin des mortels généreux.</p>
+
+<p>Le cavalier de Sergine reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ces jeunes messieurs ne me semblent pas appartenir au monde du
+faubourg Saint-Germain... Marchez toujours... Je vous rejoins aussitôt
+allumé.</p>
+
+<p>Il arrêta les deux fumeurs:</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens, sans vous commander...<a name="page_027" id="page_027"></a></p>
+
+<p>L'un des «citoyens» se détacha de son camarade et des donzelles, et
+tendant sa pipe au réquérant:</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, bourgeois.</p>
+
+<p>Ils étaient face contre face.</p>
+
+<p>Le «bourgeois» questionna rapidement à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Quelles nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Les acquéreurs des coupes ont réglé ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;A quel chiffre s'élève la somme?</p>
+
+<p>&mdash;A vingt mille <i>balles</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!... L'argent n'est pas sorti des mains du garde général?</p>
+
+<p>&mdash;Non: j'ai fait bavarder les <i>larbins</i> du château: le marquis et son
+intendant ne reviendront qu'après-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est demain qu'il faudra agir. Rendez-vous à minuit, devant la
+dernière maison de Carrières, sur la route de la forêt. Je commanderai
+l'expédition.</p>
+
+<p>Il fit mine d'abandonner son interlocuteur; mais celui-ci, le retenant:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, m'sieu Marignan, c'est qu'il y a autre chose...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce encore? Parle vite. Je suis pressé.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que le magot est dans un secrétaire du rez-de-chaussée du
+pavillon... Le Rouquin qui a <i>filé</i><a name="page_028" id="page_028"></a> notre homme jusqu'à chez lui, l'a
+vu, par une fenêtre ouverte, y enfermer les sacs à double tour...</p>
+
+<p>&mdash;A merveille: on ira droit à ce nid charmant, et l'on ne s'amusera pas
+à détériorer le reste du mobilier...</p>
+
+<p>L'autre se gratta l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Nonobstant, ça ne marchera pas sur des roulettes...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a le locataire du pavillon, le dépositaire du magot, le garde
+général enfin...</p>
+
+<p>&mdash;Après?...</p>
+
+<p>&mdash;Un lapin solide... Méfiance!... On dirait d'un ancien troupier... Qui
+n'a pas l'<i>onglée aux quinquets</i> (froid aux yeux), je vous en signe mon
+billet...</p>
+
+<p>A quelques pas de là, Sergine Gravier mordillait avec impatience le
+manche de corail de son ombrelle.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous aurez fini, <i>my dear?</i> fit-elle en élevant la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vous à l'instant, répondit Marignan.</p>
+
+<p>Ensuite, revenant à son interlocuteur:</p>
+
+<p>&mdash;De sorte, mon compère?...</p>
+
+<p>&mdash;De sorte, déclara ce dernier résolument, que, si nous ne sommes que
+nous trois,&mdash;le Rouquin, vous et moi,&mdash;pour tenter l'aventure, nous
+pouvons<a name="page_029" id="page_029"></a> nous fouiller: ce ne sera pas le poids des <i>monacos</i> de M. le
+marquis qui défoncera jamais nos poches.</p>
+
+<p>Marignan haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Bijou-des-Dames, dit-il, vous êtes un niais...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?...</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous qu'une affaire puisse ne pas réussir quand je mets la main
+à la pâte?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Assez! Je ne tolère aucune observation de la part d'un subalterne.
+Cependant, comme je suis bon prince, je consens à vous rassurer...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;On ne se servira que pour faire le guet de vous et de votre
+camarade...</p>
+
+<p>&mdash;Bah!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui me charge du reste, aidé de quelques auxiliaires qui ont
+ce que vous n'avez pas: de l'énergie et du biceps.</p>
+
+<p>Un assez laid coquin, somme toute, que ce Bijou-des-Dames, en dépit de
+ce sobriquet galant, imagé et caractéristique, mais désobligeant pour le
+goût de celles qui l'avaient motivé.</p>
+
+<p>Un air d'énervement, de <i>flemme</i>, répandu sur des traits exténués, pâlis
+et vieillots. Les tibias en fuseaux, les bras minces comme des
+allumettes, la poitrine<a name="page_030" id="page_030"></a> rentrée, les épaules tombantes, le nez camard,
+le menton glabre, l'&oelig;il éteint, il semblait n'avoir pas vingt-quatre
+heures devant lui. Un «petit crevé» de barrière.</p>
+
+<p>Il baissa la tête sous les paroles de son interlocuteur.</p>
+
+<p>Ensuite, hasardant une dernière objection:</p>
+
+<p>&mdash;Les sacs seront lourds à déménager...</p>
+
+<p>&mdash;On aura une voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Les portes et les volets de la maison sont épais et ferrés à soutenir
+un siège...</p>
+
+<p>&mdash;On nous les ouvrira...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible!</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons des intelligences dans la place.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Marignan avait rejoint l'actrice.</p>
+
+<p>Celle-ci le querellait à bouche que veux-tu:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous êtes encore gentil!... Si c'est pour me lâcher pour de
+pareils goussepins que vous m'avez amenée à la fête des Loges!... Voilà
+une heure que je m'égosille à vous appeler!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu tort, ma mignonne, repartit le jeune homme avec flegme.
+Moi, d'abord, je suis comme le chien de Jean de Nivelle... L'esprit de
+contradiction... A la Chambre, j'aurais été de l'opposition quand
+même... Et puis, la conversation de ce<a name="page_031" id="page_031"></a> jeune voyou était des plus
+intéressantes. Une vraie gazette. Un feuilleton parlé sur les théâtres
+de la foire... Entre autres curiosités, il m'a signalé une belle
+fille...</p>
+
+<p>&mdash;Une belle fille?...</p>
+
+<p>&mdash;Qui mériterait, dit-il, d'attirer tout Paris, si elle travaillait aux
+Folies-Bergère, à l'Eldorado ou à l'Alcazar, au lieu de s'exhiber parmi
+les sociétaires de ces baraques...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!... Une étoile, alors: comme moi!... Et dans quel genre?...</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît qu'elle tire l'épée comme Saint-Georges, comme la chevalière
+d'Eon, comme mademoiselle Jean-Louis... Un Lagardère en jupon... Aussi
+l'a-t-on surnommée la filleule de ce dernier...</p>
+
+<p>&mdash;Un pareil enthousiasme... Sans l'avoir vue... Pour cette tricoteuse de
+lame...</p>
+
+<p>Marignan ne répondit pas. Il semblait occupé à lisser sa moustache avec
+la pomme d'écaille chiffrée d'or de sa canne. Mais ses yeux cherchaient
+quelque chose dans la foule.</p>
+
+<p>Cette foule avait fourmillé toute la journée au milieu de ces rues de
+toiles et de planches, ivre de bruit, de mouvement et de plaisir.
+Maintenant, la nuit tombait. Les groupes s'agrégeaient,
+s'épaississaient, formaient gâteau. Echoppes et spectacles
+s'illuminaient.<a name="page_032" id="page_032"></a> Les clameurs se croisaient avec une violence inouïe.
+Les tambours roulaient, les grosses caisses tonnaient, les castagnettes
+claquaient, les clarinettes gloussaient, les ophicléides mugissaient,
+les porte-voix beuglaient, les gongs tintaient, les machines à vapeur
+sifflaient!...</p>
+
+<p>L'annonce, l'<i>invite</i>, le <i>pallas</i>, pour parler comme on parle en foire,
+sévissaient, hennissaient, glapissaient, rugissaient:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez, prenez, prenez vos billets!...</p>
+
+<p>&mdash;On entre!... On commence!... On lève le rideau!...</p>
+
+<p>&mdash;La représentation du soir, dédiée aux familles!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'instant où les animaux vont dévorer leur nourriture!...</p>
+
+<p>&mdash;Au manège!... On n'attend pas!... Il n'y a plus que six places; mais
+ce sont les meilleures!</p>
+
+<p>Au milieu de ce tumulte, Sergine se pencha vers son cavalier:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne dites plus rien... Vous êtes tout <i>chose</i>... Savez-vous de
+quoi vous avez l'air?</p>
+
+<p>Un nuage de vague inquiétude assombrit le front du jeune homme.</p>
+
+<p>Sa compagne continua:</p>
+
+<p>&mdash;D'un particulier qui médite un mauvais coup.<a name="page_033" id="page_033"></a></p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui: tu rumines de me tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Avec cette maîtresse d'armes peut-être!</p>
+
+<p>Un moment, Marignan avait pâli.</p>
+
+<p>Il souriait franchement désormais.</p>
+
+<p>&mdash;Me commettre avec une saltimbanque! déclama-t-il avec une emphase
+indignée. Sergine, vous me blessez dans toutes mes pudeurs! Quand, la
+semaine passée, j'ai refusé de rompre le lien qui nous enchaîne, pour
+suivre à Trouville Félicité Dragon, des Bouffes, à qui le prince
+Boruskine a laissé, en partant, pour deux cent mille roubles de
+diamants!</p>
+
+<p>&mdash;Félicité Dragon!... Est-il possible!... Une créature si maigre et si
+rembourrée de coton, que, quand elle pousse une note avec sa voix
+pointue, il semble que c'est un clou qui sort d'un canapé!</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. Elle m'a écrit. J'ai ses lettres... Je te les montrerai;
+mais à une condition: c'est que tu ne les déchireras pas... Que diable!
+ça peut servir plus tard.</p>
+
+<p>L'actrice, subitement radoucie, le considéra avec une sorte
+d'admiration:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, reprit-elle, tu es encore plus pratique que je le croyais...
+Aussi je t'adore, va!... Je t'adore!</p>
+
+<p>Elle ajouta entre chien et loup:<a name="page_034" id="page_034"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est si bon de se mépriser réciproquement, lorsque les autres vous
+méprisent!... Ne te fâche pas!... Tu me comprends, hein?</p>
+
+<p>Marignan ne l'entendit pas ou ne fit pas semblant de l'avoir entendue.</p>
+
+<p>Il paraissait avoir enfin découvert ce dont il était en quête.</p>
+
+<p>Car il murmurait à part lui:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que voici mon affaire.<a name="page_035" id="page_035"></a></p>
+
+<h3><a name="III-a" id="III-a"></a>III<br /><br />
+LE THÉATRE DES DISLOCATIONS-AMUSANTES</h3>
+
+<p>Il n'y a pas, à la fête des Loges, que des cuisines et des buvettes.</p>
+
+<p>Il y a les <i>pavés</i> de Dijon et les <i>nonnettes</i> de Reims; les
+<i>berlingots</i> d'Afrique; les dattes débitées par un Abencérage de la
+Courtille; toutes les variétés de pâtes fermes; le coco laxatif, le
+cidre pour déterger et le <i>sirop de Calabre</i> aussi «bénin, bénin, bénin»
+que les remèdes à aiguille dont les matassins de Molière poursuivent M.
+de Pourceaugnac.</p>
+
+<p>Il y a les tirs aux pigeons et aux macarons, la toupie hollandaise et le
+billard chinois, la roulette hydraulique et le <i>Massacre des
+Innocents</i>:<a name="page_036" id="page_036"></a></p>
+
+<p>&mdash;Demandez douze balles pour un sou!</p>
+
+<p>Il y a des carrousels, des escarpolettes, des vélocipèdes, des pétards,
+des mirlitons, des bals, des concerts, des boutiques, des fleurs en
+papier, des trompettes en carton, de la porcelaine en faïence et de
+l'argenterie en maillechort:</p>
+
+<p>&mdash;La partie, messieurs! La jolie partie!</p>
+
+<p>&mdash;La vente, mesdames! Voyez la vente!</p>
+
+<p>Il y a,&mdash;enfin et surtout,&mdash;il y a la <i>Banque de France</i>.</p>
+
+<p>Expliquons-nous:</p>
+
+<p>Il ne s'agit pas ici de cette masse de pierres de taille, blindée de fer
+à l'intérieur, qui arrondit, entre la place des Victoires, le
+Palais-Royal et la rue Neuve-des-Bons-Enfants son abdomen farci de
+trésors.</p>
+
+<p>Non: la <i>banque</i> de nos foires et de nos fêtes a la Cour-des-Miracles
+pour bouge paternel. Sur son fumier, à défaut de perles, les grègues
+lézardées de Villon ont laissé fuir des étoiles. Callot a fixé son image
+sur des cuivres vaillants; Scarron s'est fait son historiographe,&mdash;et
+l'auteur du <i>Misanthrope</i> l'a honorée un moment de son illustre
+compagnie, alors qu'il courait en province le guilledou de la jeunesse.</p>
+
+<p>Cette <i>banque</i>&mdash;qui a l'immortel Bilboquet pour régent et pour
+gouverneur&mdash;se compose des successeurs<a name="page_037" id="page_037"></a> des Bouthors, des Laroche, des
+Cocherie et des frères Grégoire: écuyers, physiciens, prestidigitateurs,
+équilibristes, funambules, montreurs d'animaux savants, propriétaires de
+ménageries et de «salons de cire» se recommandant, non plus de l'honnête
+Curtius, mais du grand puffiste Barnum.</p>
+
+<p>Elle comprend pareillement les somnambules extra-lucides, les hercules
+du Nord, les jongleurs indiens, les avaleurs de sabres, les veaux à deux
+têtes, les albinos, les crocodiles, les monarques sauvages détrônés et
+chargés de chaînes par des marins indélicats, la <i>Tentation de saint
+Antoine</i>, la «suspension éthéréenne», le géant belge, l'homme-chien, la
+femme incombustible, le pédicure du gouvernement, la charmeuse de
+serpents, la naine qui touche du piano et la jeune personne, abondamment
+nourrie, dont le mollet mesure quatre-vingts centimètres:</p>
+
+<p>&mdash;Dix-sept ans! Deux cents kilogrammes! Des attraits supérieurs à son
+poids!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Marignan n'avait fait arrêter sa compagne devant aucun de ces «gros
+bonnets» de la <i>banque</i>, qui, habillés de noir et cravatés de blanc,
+ainsi que des notaires, donnant la main à une danseuse aussi court vêtue
+qu'à l'Opéra et entourés d'une armée de figurants à manteaux de pourpre
+et à casques d'or,<a name="page_038" id="page_038"></a> s'avançaient sur «le perron» de leur loge,
+resplendissante de gaz, pour saluer le public:</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames et messieurs...</p>
+
+<p>Car ils disent <i>mesdames</i> avant <i>messieurs</i>, de même qu'à la
+Comédie-Française ou à l'Odéon!</p>
+
+<p>Non: le jeune homme avait conduit la jeune femme à travers les
+installations sommaires reléguées en seconde ligne: Caraïbes qui
+croquent des cailloux, phoques qui prononcent <i>papa</i>, <i>maman</i>, caniches
+qui trichent aux dominos et cabanes, percées de trous ronds, où l'on
+voyage pour deux sous dans les cinq parties du monde.</p>
+
+<p>Il y avait là, construite de planches mal jointes et de toiles
+rapiécées, une baraque d'un aspect misérable qui ne prévenait point en
+sa faveur.</p>
+
+<p>Pourtant un tableau remarquable lui servait d'enseigne,&mdash;un tableau
+flambant neuf, qui se divisait en deux parties coloriées avec une égale
+véhémence:</p>
+
+<p>La première représentait une virago, en costume polonais, maintenant sur
+son épaule, comme un fusil, une pièce d'artillerie, plus monstrueuse
+qu'un krupp, qui vomissait un flot de mitraille au milieu d'une gerbe de
+flamme et d'un panache de fumée;</p>
+
+<p>Dans la seconde, une fillette de taille minuscule, avec une robe courte,
+un pantalon à l'enfant et de longs cheveux tombant en nattes sur le dos,
+plantait<a name="page_039" id="page_039"></a> bravement un fleuret dans le nombril d'un tambour-major trois
+fois plus grand qu'elle,&mdash;et ce, devant un aréopage de militaires de
+toutes armes, au-dessus desquels se déroulait une banderole avec cette
+légende:</p>
+
+<div style="max-width: 60%;border:4px outset black;margin:3% auto 3% auto;">
+<p class="c">THÉATRE DES DISLOCATIONS-AMUSANTES<br />
+
+<small>SOUS LA DIRECTION DES FRÈRES SNAIL</small><br />
+
+<small>ACROPEDESTRIANS DE LA COUR DE LONDRES</small><br /><br />
+
+&mdash;&mdash;&mdash;<br /><br />
+AUJOURD'HUI ET JOURS SUIVANTS<br />
+
+<b>LES DÉBUTS DE M<sup>LLE</sup> FINE-LAME</b><br /><br />
+
+<small>DITE</small><br /><br />
+
+<big><big>LA FILLEULE DE LAGARDÈRE</big></big><br /><br />
+
+<small>PROFESSEUR DE POINTE, CONTRE-POINTE<br />
+BOXE ANGLAISE, ADRESSE FRANÇAISE, CANNE, CHAUSSON, BRIQUET<br />
+ET AUTRES ARTS D'AGRÉMENT ET DIVERTISSEMENTS DE SOCIÉTÉ<br />
+BREVETÉ DE S. T. G. M. LA REINE VICTORIA,<br />
+DE S. A. R. LE PRINCE DE GALLES ET DE PLUSIEURS MAITRES<br />
+ET PRÉVOTS DE LA GARNISON DE PARIS.</small></p>
+</div>
+
+<p>Sur la galerie extérieure de cet établissement, une demi-douzaine de
+lampions fumeux éclairaient:<a name="page_040" id="page_040"></a></p>
+
+<p>Trois hommes,&mdash;<i>en collant</i> de coton couleur chair et en caleçon de
+velours usé,&mdash;soufflant, le premier dans une trompe de chasse, le second
+dans un cornet à bouquin et le troisième dans un trombone;</p>
+
+<p>Un paillasse qui battait du tambour;</p>
+
+<p>Une grosse femme qui frappait à tour de bras sur une plaque de tôle
+agencée pour remplir l'office de tam-tam;</p>
+
+<p>Et une jeune fille qui avait l'air de rêver.</p>
+
+<p>Le paillasse était franchement laid.</p>
+
+<p>Il avait des rides sous son fard et des cheveux gris sous sa perruque.</p>
+
+<p>C'était un ancien second prix de tragédie au Conservatoire. Sa fidélité
+au culte de l'alexandrin classique l'avait perdu. S'il se fût seulement
+décidé, avec sa figure macaronique, à jouer les queues-rouges de la
+farce, il eût certainement partagé les triomphes des Alcide Tousez et
+des Grassot...</p>
+
+<p>Maintenant, sous le costume traditionnel de Jocrisse,&mdash;la veste
+écarlate, la culotte jaune serin, les bas chinés, la tignasse d'étoupes
+à la queue en trompette et le tricorne surmonté de papillons de papier
+se balançant au bout de deux fils de laiton,&mdash;il avait charge
+d'entretenir la gaieté française par des coqs-à-l'âne d'un crétinisme
+désespérant.</p>
+
+<p>On le rétribuait, en outre, d'une façon insuffisante,<a name="page_041" id="page_041"></a> pour recevoir des
+coups de pied toujours adressés au même endroit.</p>
+
+<p>La grosse femme avait un dolman de hussard, une jupe de tarlatane
+enguirlandée de roses, des bottes à l'écuyère et un schapska de lancier
+de l'ex-garde.</p>
+
+<p>Par intervalles, elle abandonnait sa plaque de tôle pour emboucher un
+porte-voix et jeter le cri sacramentel:</p>
+
+<p>&mdash;Le monde!... Le monde!... Suivez le monde!</p>
+
+<p>Mais le monde se faisait prier.</p>
+
+<p>Le monde va aux établissements qui payent de mine.</p>
+
+<p>Devant le théâtre des <i>Dislocations-Amusantes</i>, il n'y avait guère
+qu'une douzaine de paysans des environs, une demi-douzaine de pioupious
+du camp voisin et deux cavaliers du régiment de chasseurs en garnison à
+Saint-Germain.</p>
+
+<p>Il y avait aussi Sergine Gravier et son compagnon.</p>
+
+<p>Toutefois, ce n'était pas sans peine que l'actrice avait consenti à
+faire halte devant ce <i>bouiboui</i> délabré.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'était-elle écriée, c'est là-dedans que nous allons
+entrer?... Eh bien! mon bon, c'est à mon tour de dire que vous n'êtes
+pas difficile... Ou il faut que vous en teniez plus que de raison pour
+cette filleule de Lagardère...</p>
+
+<p>&mdash;Pour sa personne, pas le moins du monde, répondit Marignan avec
+sérénité. Pour ses talents, c'est différent. Je suis un friand de la
+lame. Depuis des<a name="page_042" id="page_042"></a> années, je pratique toutes les salles d'armes de
+Paris, et je ne serais pas fâché de m'assurer comment se comporte,
+l'épée à la main, un des représentants de ce sexe dont j'ai en vous l'un
+des plus séduisants échantillons...</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourtant...</p>
+
+<p>Le regard et le ton du jeune homme devinrent froids et impérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Sergine, prononça-t-il nettement, voilà une conjonction et un
+adverbe, ce <i>mais</i> et ce <i>pourtant</i>, qui font terriblement grimacer la
+bouche d'une jolie femme...</p>
+
+<p>Je vous engage à vous y reprendre à deux fois avant de les introduire
+dans la conversation...</p>
+
+<p>Il me plaît d'assister à la représentation que vont donner ces braves
+gens, et j'y assisterai avec vous ou sans vous. Nous ne sommes pas liés,
+que je sache, par l'écharpe de M. le maire. Partant, chacun pour
+soi,&mdash;et le diable pour tous!...</p>
+
+<p>Ne me contraignez pas à vous remémorer que Trouville&mdash;séjour
+enchanteur&mdash;n'est pas à beaucoup plus d'un louis de Paris, et que, toute
+capitonnée que la prétendent des langues évidemment trempées dans le suc
+du mancenilier, Félicité Dragon ne me semble point démériter des
+attentions d'un galant homme.<a name="page_043" id="page_043"></a></p>
+
+<h3><a name="IV-a" id="IV-a"></a>IV<br /><br />
+SUIVEZ LE MONDE!</h3>
+
+<p>La fillette qui formait l'objet de ce débat se tenait, entre le
+paillasse et la princesse polonaise, sur la galerie du théâtre des
+<i>Dislocations</i>.</p>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> avait dix-sept ou dix-huit ans.</p>
+
+<p>Ses traits, sculptés avec vigueur,&mdash;et pourtant délicats et
+doux,&mdash;parlaient de vaillance hautaine par les courbes de leur contour
+aquilin.</p>
+
+<p>Son front, coiffé d'une merveilleuse chevelure châtain foncé, eût porté
+sans faiblir une couronne royale.</p>
+
+<p>Il y avait des rayons soudains et profonds dans ses grands yeux d'un
+bleu obscur, qu'ombrageait l'arc délié de ses sourcils, plus noirs que
+le jais.<a name="page_044" id="page_044"></a></p>
+
+<p>Lacée dans son gilet d'armes de peau de chamois, qui lui faisait comme
+une cuirasse, sa taille robuste et découplée rappelait celle que les
+Circassiennes obtiennent en s'emprisonnant, dès un âge tendre, dans une
+ceinture que le développement de leur corps seul doit briser.</p>
+
+<p>Et, sous le maillot poudré de paillettes, ses jambes réunissaient le
+triple caractère de force, d'élégance et de souplesse des formes de
+l'éphèbe, pantalonné de rouge, qui casse sur son genou la baguette
+symbolique, dans le tableau de Raphaël, le <i>Mariage de la Vierge</i>.</p>
+
+<p>Etrangère à ce qui l'entourait, elle laissait glisser un regard
+indifférent et vague sur les curiosités qui convergeaient vers elle.</p>
+
+<p>L'une de ses mains jouait machinalement avec une rose sauvage qu'elle
+avait cueillie, le matin, dans la forêt; l'autre s'apprêtait à tirer le
+cordon qui devait mettre en branle la cloche destinée à fournir sa note
+dans le charivari à piper les badauds: des mains qu'eût signées Pradier,
+le dernier des Grecs.</p>
+
+<p>Pour le moment, le charivari se taisait.</p>
+
+<p>Le paillasse <i>tournait le compliment</i>.</p>
+
+<p><i>Tourner le compliment</i>, c'est prononcer le discours préliminaire qui
+invite les populations à se précipiter dans la baraque.<a
+name="page_045" id="page_045"></a></p>
+
+<p>L'ancien second prix du Conservatoire avait commencé par annoncer les
+exercices de la <i>Femme-Canon</i>.</p>
+
+<p>Il achevait de <i>bonimenter</i> ainsi les mérites de la <i>Filleule de
+Lagardère</i>:</p>
+
+<p>&mdash;Honneur au sexe! Respect aux maîtres! La jeune personne ci-incluse a
+été diplômée <i>prévôte</i> par la plupart des têtes couronnées de l'Europe.
+On n'a jamais rien vu d'analogue sur la terre depuis la fameuse <i>botte
+de Nevers</i> jouée plus de trois cents fois de suite par m'sieu Mélingue à
+la Porte-Saint-Martin! Jamais! Jamais!! Jamais!!!</p>
+
+<p>C'est la dernière, l'unique, l'irrévocable représentation de la
+soirée!...</p>
+
+<p>S'il y avait, dans l'estimable société, des amateurs pour faire assaut,
+qu'ils se présentent sans affront!...</p>
+
+<p>A la latte, à l'espadon, au bancal, au bâton, mademoiselle
+Fine-Lame&mdash;que voici&mdash;se charge de les démolir en moins de temps qu'il
+n'en faudrait pour souffler une chandelle des six!...</p>
+
+<p>Par la réciproque, à celui qui serait assez <i>mariolle</i> pour la toucher,
+on offrirait cinquante mille francs&mdash;au choix&mdash;ou un lapin...</p>
+
+<p><i>Un lapin!</i>... U<small>N LAPIN</small>!... UN LAPIN!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Tout héroïsme obtient sa récompense.<a name="page_046" id="page_046"></a></p>
+
+<p>Quand l'orateur s'arrêta, épuisé,&mdash;car il débita encore nombre d'autres
+choses pleines d'éloquence,&mdash;Sergine Gravier et Marignan montaient
+l'escalier qui conduisait au «bureau» du théâtre.</p>
+
+<p>Les deux cavaliers du régiment de chasseurs les suivirent avec
+résolution.</p>
+
+<p>Les cinq ou six soldats de la ligne se consultèrent incontinent. Partout
+où va la cavalerie, l'infanterie doit aller sans peur. Ils emboîtèrent
+le pas aux chasseurs.</p>
+
+<p>La musique éclata. Les trois hercules enflaient leurs joues, comme des
+Tritons, dans leurs instruments de cuivre. Le paillasse tapait sur sa
+caisse des roulements frénétiques. La Polonaise poussait des rauquements
+de tigresse dans son porte-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Le monde!... Le monde!... Suivez le monde!</p>
+
+<p>Et, de tous les côtés, les moutons de Panurge accouraient.</p>
+
+<p>En moins de cinq minutes, la baraque fut remplie.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>La représentation marchait à souhait.</p>
+
+<p>Les frères Snail,&mdash;directeurs-propriétaires de l'établissement,&mdash;avaient
+donné les premiers:</p>
+
+<p>Tom avait porté entre ses dents une grappe de poids de fort calibre,
+jonglé avec des obus et fait tenir<a name="page_047" id="page_047"></a> une roue de fardier en équilibre sur
+son menton; Bob s'était «désossé» au point d'entrer dans un baril qui
+n'était guère plus gros que celui d'une cantinière; Jack, enfin, n'était
+pas tombé une seule fois du trapèze sur lequel il «voltigeait»
+lourdement.</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame occupait le milieu du spectacle, qui se terminait
+par les exercices de la <i>Femme-Canon</i>.</p>
+
+<p>La jeune fille s'avança donc sur le bord de «la scène», dont le
+parcimonieux éclairage la frappa d'aplomb.</p>
+
+<p>Elle avait piqué dans ses cheveux la rose avec laquelle elle badinait un
+instant auparavant.</p>
+
+<p>Son visage disparaissait sous le treillage de son masque de salle. Sa
+main droite se perdait dans un gant d'armes à parement de cuir. A la
+lueur des rares quinquets qui servaient de rampe et de lustre au théâtre
+des <i>Dislocations-Amusantes</i>, son corps se détachait en sveltesse et en
+vigueur comme une statue de la Force et de la Jeunesse.</p>
+
+<p>Le paillasse la suivait, chargé d'une brassée de fleurets.</p>
+
+<p>Il tira sa révérence au public et déclama d'un ton goguenard:</p>
+
+<p>&mdash;A toi, à moi la paille de fer! Voilà les outils. Qui en veut? Qui
+brûle de pousser sa pointe avec ce<a name="page_048" id="page_048"></a> phénomène vivant? Allons, messieurs
+les militaires, ne parlez pas tous à la fois!</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Nous avons indiqué que, parmi «messieurs les militaires», il y avait
+deux cavaliers de l'un des régiments de chasseurs en garnison à
+Saint-Germain.</p>
+
+<p>Entrés des premiers, derrière Sergine et Marignan, ils se
+trouvaient&mdash;naturellement&mdash;au premier rang à côté de l'actrice et de son
+compagnon.</p>
+
+<p>C'étaient deux simples soldats: l'un, déjà vieux; l'autre, encore tout
+blanc-bec.</p>
+
+<p>Celui-ci faisait évidemment son apprentissage du métier.</p>
+
+<p>Celui-là avait sur sa manche les trois chevrons qui constituent une
+quinzaine d'années de service.</p>
+
+<p>Le conscrit appartenait, sans aucun doute, à la classe de ces fils de
+famille qui ont fourni à feu Bayard le sujet d'une si amusante comédie.</p>
+
+<p>On le reconnaissait à la délicatesse de ses extrémités et à l'élégance
+de sa tenue, dans certaines parties de laquelle la <i>fantaisie</i>, en dépit
+du règlement, se substituait à l'<i>ordonnance</i>: à la coupe de son dolman
+et de son pantalon, à la finesse de ses gants et de ses bottes, au col
+de chemise qui émergeait de sa cravate d'uniforme, ainsi qu'au mouchoir
+de batiste dont le coin sortait de sa poche, brodé d'un chiffre et
+d'armoiries.<a name="page_049" id="page_049"></a></p>
+
+<p>Ce n'était pourtant pas un de ces <i>gommeux</i> de l'armée qui apportent
+sous les drapeaux, dans leur année de volontariat, l'air ennuyé,
+outrecuidant, abêti ou poseur qu'ils ont traîné dans tous les cabarets
+du boulevard.</p>
+
+<p>Il y avait en lui quelque chose de très décidé, de très mâle et de très
+ferme.</p>
+
+<p>Sous ses cheveux, taillés en brosse, qui dessinaient leurs pointes sur
+son front, ses traits réguliers reflétaient le courage et la loyauté.</p>
+
+<p>Sous les poils blonds de sa moustache follette, son sourire respirait
+une franchise sans bornes et une gaieté sans nuages,&mdash;la franchise et la
+gaieté que dégageait pareillement la prunelle gris clair de ses yeux,
+absorbés, pour l'instant, dans la contemplation de la <i>Filleule de
+Lagardère</i>.</p>
+
+<p>Son camarade confinait à l'âge de la retraite.</p>
+
+<p>Sec, solide, basané,&mdash;un petit &oelig;il éveillé papillotant à l'ombre d'un
+sourcil farouche,&mdash;le nez, couleur de guigne, trahissant éloquemment les
+coups de soleil de l'Afrique et du trois-six, et, sous ce nez, deux
+touffes de crins, hérissés, enveloppant la bouche et rejoignant une
+barbiche qui commençait à s'argenter, il rappelait les troupiers de
+Charlet et de Raffet; et la balafre, dont se zébrait une de ses joues,
+attestait que ce n'était point derrière le poêle de la cantine<a
+name="page_050" id="page_050"></a> qu'il avait gagné les médailles qui lui
+décoraient la poitrine.</p>
+
+<p>Quand le paillasse eut fini de débiter son <i>pallas</i>, le jeune homme
+poussa du coude le grognard:</p>
+
+<p>&mdash;Népomuc? dit-il à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Présent. <i>Qu'ès aco</i>, mon fils?</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu me rendre un service et me causer un plaisir?</p>
+
+<p>&mdash;Un service? Un plaisir? Dix, vingt, trente, de services, et autant de
+plaisirs! Toutes fois et quantes si c'est que j'en ai l'omnipotence
+invétérée, impromptue et incombustible.</p>
+
+<p>A l'escadron, Népomucène Briquet (Népomuc par abréviation) passait pour
+manier la parole avec une facilité à nulle autre seconde.</p>
+
+<p>Il est certain que sa façon d'amalgamer dans les phrases toutes les
+expressions qui lui venaient à l'esprit n'était point le privilège du
+commun des mortels.</p>
+
+<p>Son compagnon se pencha et lui murmura quelques mots à l'oreille.</p>
+
+<p>Le vieux soudard fit un soubresaut.</p>
+
+<p>&mdash;M'aligner avec cette amazone! s'écria-t-il joyeusement. Nom d'un
+c&oelig;ur! j'y pensais, subrepticement parlant!...</p>
+
+<p>&mdash;En vérité?<a name="page_051" id="page_051"></a></p>
+
+<p>&mdash;A preuve que je me roucoulais, dans mes fortifications intérieures:
+«Est-ce qu'ici, tant que nous sommes, il ne se trouvera pas un quidam
+pour lui river son clou, à cette péronnelle, et pour l'empêcher de
+mécaniser le sexe noble, en lui administrant une brûlée instantanée,
+subsidiaire et péremptoire?» Mais, du moment, fanfan, que c'est aussi
+ton idée...</p>
+
+<p>Il se leva, et interpellant le paillasse:</p>
+
+<p>&mdash;Holà! hé, mal peigné! un masque, un gant et un fleuret! On va se
+dérouiller les charnières. Et ta particulière n'a qu'à bien se tenir...</p>
+
+<p>Puis, débouclant son sabre, le déposant sur le banc et s'adressant à son
+jeune camarade:</p>
+
+<p>&mdash;L'épée est à ceux qui ont du poil sous le piton. Les dames ont reçu le
+don de l'amour et du ménage. Nous allons ôter à celle-ci l'envie de
+tricoter&mdash;de l'aiguille&mdash;autre chose que des chaussettes.<a
+name="page_052" id="page_052"></a></p>
+
+<h3><a name="V-a" id="V-a"></a>V<br /><br />
+ASSAUT DE POINTE</h3>
+
+<p>Le conscrit lui posa la main sur le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Népomuc, reprit-il, ce n'est pas cela que je désire...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est, justement, tout le contraire.</p>
+
+<p>Le troupier le considéra avec stupéfaction:</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Roger, explique-toi... Je ne saisis pas... Tu
+m'interloques...</p>
+
+<p>Le «petit Roger» prononça de nouveau quelques paroles sur le même ton
+étouffé et mystérieux.</p>
+
+<p>Briquet fit un brusque mouvement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! se récria-t-il, est-ce que tu bats la breloque?<a
+name="page_053" id="page_053"></a></p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus sérieux, au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Me laisser boutonner!... Moi!... Par cette sauteuse!</p>
+
+<p>Le jeune homme répliqua avec un accent d'enfant gâté:</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux.</p>
+
+<p>Le grognard haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi dit: <i>Nous voulons</i>, fiston! A-t-on jamais vu, sarpédiable!
+Comme ils vous parlent aux anciens, ces moutards auxquels on tordrait le
+bout du nez, qu'il en sortirait encore des gouttes du lait de leur
+nourrice!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je t'en supplie, mon vieux!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!... Tu plaisantes!... C'est impossible!...</p>
+
+<p>L'adolescent insista:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu me refuses...</p>
+
+<p>&mdash;Après?...</p>
+
+<p>&mdash;Nous cesserons d'être amis...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?...</p>
+
+<p>&mdash;Je demande à changer de peloton,&mdash;d'escadron,&mdash;de régiment...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Et, quand j'aurai quitté le service, il n'y aura plus rien de commun
+entre nous...</p>
+
+<p>&mdash;Mille tonnerres!...<a name="page_054" id="page_054"></a></p>
+
+<p>Ce colloque avait eu lieu très rapidement et à la sourdine.</p>
+
+<p>Nonobstant, le public commençait à s'impatienter.</p>
+
+<p>Les uns criaient:</p>
+
+<p>&mdash;Il ira!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'ira pas! répondaient les autres.</p>
+
+<p>Bijou-des-Dames et «sa société» faisaient partie des spectateurs.</p>
+
+<p>Le voyou se tourna vers le Rouquin et vers les deux demoiselles,
+dépourvues de préjugés, qui leur tenaient compagnie:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie une tournée, dit-il, que ce <i>cocardier</i> à trois <i>brisques</i>
+n'est qu'un compère payé par l'administration.</p>
+
+<p>Sergine Gravier lorgnait le jeune soldat avec indulgence:</p>
+
+<p>&mdash;Il est vraiment des plus corrects, cet apprenti maréchal de France,
+s'avouait-elle <i>mezza voce</i>.</p>
+
+<p>Marignan, de son côté, ne quittait pas des yeux la <i>Filleule de
+Lagardère</i>, qui, le fleuret au poing, battait de son pied mignon des
+appels sur le plancher de la scène,&mdash;et il pensait, non sans un certain
+frémissement:</p>
+
+<p>&mdash;Cette fille est belle!... Bien belle!...</p>
+
+<p>Le paillasse éleva la voix:<a name="page_055" id="page_055"></a></p>
+
+<p>&mdash;Militaire, est-ce oui ou non? Décidez-vous. On vous attend.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, vilain merle: on y va.</p>
+
+<p>Et, tendant la main à son camarade, Népomucène Briquet ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, cadet. On la ménagera, ta princesse. On lui permettra
+même de se défendre avec avantage, gloriole, concupiscence et
+circonspection. Mais quoi! les égards dus à la catégorie où nous puisons
+nos mères, nos s&oelig;urs et nos <i>payses</i> ne sont point incompatibles,
+définitifs et sublunaires avec une leçon allongée en douceur.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Les deux tireurs étaient en garde: mademoiselle Fine-Lame, avec une
+nonchalance un peu hautaine; notre troupier, avec une menaçante
+correction.</p>
+
+<p>Ce dernier ne s'amusa pas à tâter le fer.</p>
+
+<p>Il attaqua vivement par une série de coups droits, alternant avec des
+feintes très simples et telles qu'on peut les risquer sur le terrain.</p>
+
+<p>La jeune fille para.</p>
+
+<p>Elle para avec aisance, rapidité et précision.</p>
+
+<p>Persuadé qu'il n'avait en face de lui qu'un adversaire pour rire,
+Népomucène s'était dit en souriant dans sa barbiche:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera mou, pigeon, dindon... La nature,<a name="page_056" id="page_056"></a> c'est la nature... On ne
+joue pas de la flamberge comme on joue du piano.</p>
+
+<p>Il ne lui fallut qu'une minute pour revenir de son erreur.</p>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> n'avait pas volé son surnom.</p>
+
+<p>Cette peau veloutée recouvrait des muscles d'acier.</p>
+
+<p>Ce poignet, énergique, vif et franc, triomphait de toutes les
+difficultés de l'art.</p>
+
+<p>La fillette avait saisi les principes et aussi les finesses de l'escrime
+avec un bonheur extraordinaire: c'était, dans toute la force du terme,
+une virtuose de l'épée, et, dans une salle d'armes parisienne, elle eût
+rencontré peu de maîtres susceptibles de lui rendre des points.</p>
+
+<p>Briquet serra son jeu:</p>
+
+<p>Ses attaques se précipitèrent,&mdash;foudroyantes...</p>
+
+<p>Mais elles se brisèrent, comme sur une cuirasse, sur les parades de son
+adversaire...</p>
+
+<p>Dépité, mordant sa moustache, il essaya successivement de trouver jour
+en quarte, en tierce, par des dégagés et des coupés...</p>
+
+<p>Il multiplia ses combinaisons...</p>
+
+<p>Il déplaça la ligne d'assaut...</p>
+
+<p>Toujours il se heurta au fer inflexible...</p>
+
+<p>La jeune fille ne bougeait pas: son poignet seul<a name="page_057" id="page_057"></a> voltait, rejetant
+l'épée à droite, à gauche, en dessus, en dessous, machinalement,
+naturellement, sans hésitation comme sans lassitude.</p>
+
+<p>Le grognard était furieux: d'autant plus furieux que l'adversaire ne
+ripostait point.</p>
+
+<p>En outre, il s'essoufflait,&mdash;et il le sentait.</p>
+
+<p>Cependant, pour rien au monde il n'eût sollicité un temps d'arrêt.</p>
+
+<p>Au contraire, usant d'un stratagème adroit et mettant sa propre fatigue
+sur le dos de sa partenaire:</p>
+
+<p>&mdash;Pour finir, dit-il, mon enfant; je ne veux pas vous harasser.</p>
+
+<p>&mdash;Pour finir, répéta Fine-Lame, laquelle ne semblait pas plus lasse, en
+vérité, que si elle s'occupait à broder un ouvrage de tapisserie.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! fit Népomucène qui se fendit à fond comme s'il <i>tirait le mur</i>.</p>
+
+<p>Ce mot si court sonnait encore dans sa bouche, quand la jeune fille,
+venant à la riposte avec la rapidité de l'éclair, trompa le contre de
+quarte qu'on lui opposait et brisa son fleuret au beau milieu du
+plastron du vétéran.</p>
+
+<p>Il y eut quelque chose de comique et de touchant à la fois à déchiffrer
+les impressions diverses qui se combattirent sur la rude physionomie de
+ce dernier.<a name="page_058" id="page_058"></a></p>
+
+<p>L'étonnement, le dépit et l'admiration s'y peignirent en même temps avec
+une égale violence.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-cinq tringlos! gronda-t-il, touché en plein! Et pas marchandé!
+Par une demoiselle! Népomucène Briquet, dit la <i>Pointe-au-Corps</i>!</p>
+
+<p>Les spectateurs battaient des mains et criaient <i>bis</i>!</p>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> avait jeté son tronçon de fleuret.</p>
+
+<p>Elle enleva son masque pour respirer à l'aise.</p>
+
+<p>Ce masque, retiré, découvrit son visage enflammé par l'exercice, mais
+triomphant et souriant,&mdash;souriant aux bravos de ce public de
+campagnards, de troupiers et de prolétaires ainsi qu'elle fût inclinée
+devant les compliments des plus illustres maîtres de l'épée.</p>
+
+<p>Népomucène Briquet avait, à son tour, dépouillé le harnais d'assaut. Il
+essuya d'un revers de manche son front humide de sueur. Ses traits
+étaient devenus sérieux et son attitude respectueuse:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, déclara-t-il, vous êtes forte; aussi forte que moi; plus
+forte!... Impérativement, et sans vous commander, obtempérez-moi la
+faveur de vous presser les phalanges... C'est ainsi qu'on s'embrasse
+<i>entre hommes</i>.</p>
+
+<p>La fillette lui offrit sa main.</p>
+
+<p>Il la secoua cordialement.</p>
+
+<p>On applaudit derechef. Marignan des premiers.<a name="page_059" id="page_059"></a> La figure de son voisin,
+le jeune chasseur, rayonnait. Seule, Sergine Gravier protesta en
+ricanant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est attendrissant, messeigneurs. L'apothéose de la <i>Biche au bois</i>.
+Il ne manque que des flammes de Bengale.</p>
+
+<p>Les trois Snail avaient entonné le <i>God save the king</i> sur leurs
+cuivres.</p>
+
+<p>La <i>Femme-Canon</i> leur imposa silence du geste, et donnant une poussée au
+paillasse:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voyons, fainéant, profite de ce que le public est de bonne
+humeur pour faire la <i>manche</i> (la quête) avec la petite.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>A cette injonction, mademoiselle Fine-Lame devint pourpre.</p>
+
+<p>Cet acte de mendicité était ce qui l'humiliait, ce qui la révoltait le
+plus au monde.</p>
+
+<p>A travailler devant le commun des spectateurs, elle n'éprouvait aucune
+honte. Elle y ressentait même un certain plaisir. C'était son métier,
+après tout. Elle l'avait appris dès l'enfance, et elle l'exerçait depuis
+qu'elle se connaissait.</p>
+
+<p>Mais tendre la main à des gens qui la rabrouaient brutalement, ou
+qui&mdash;chose plus fréquente, et plus pénible, et plus affreuse,&mdash;en
+échange de la menue pièce de monnaie qu'ils déposaient dans sa sébile,
+se<a name="page_060" id="page_060"></a> croyaient en droit de la salir de leurs plaisanteries cyniques, de
+leurs propositions infâmes et parfois, de leurs attouchements hardis...</p>
+
+<p>Voilà, oh! voilà qui la blessait, qui la poignait, qui la déchirait dans
+tous ses instincts d'honnêteté, dans toute la virginité de son esprit,
+dans toute la fierté de son c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Cependant, quand la grosse femme avait parlé, il ne s'agissait plus que
+d'obéir.</p>
+
+<p>La jeune fille prit donc avec résignation l'extrémité des doigts que le
+paillasse lui offrait avec force lazzis.</p>
+
+<p>Tous deux, ils descendirent de la «scène» dans la «salle» et la <i>manche</i>
+commença.<a name="page_061" id="page_061"></a></p>
+
+<h3><a name="VI-a" id="VI-a"></a>VI<br /><br />
+LE ROMAN DE LA ROSE</h3>
+
+<p>Dès l'abord, le couple quêteur s'arrêta devant Marignan.</p>
+
+<p>La fillette lui présenta, en s'efforçant de sourire, le gobelet d'étain
+qui lui servait à recueillir les offrandes, tandis que l'ancien second
+prix du Conservatoire déclamait, à grand renfort de pantalonnades, la
+rengaine sempiternelle:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est pour avoir l'honneur d'informer la société que, cette
+demoiselle et moi, nous nous passons au cou, la semaine prochaine, le
+n&oelig;ud coulant de l'hyménée. Elle n'a rien de rien et je n'ai pas le
+sou. Ainsi, du courage à la poche! Fournissez-nous le moyen de nous
+mettre en ménage et d'avoir de nombreux<a name="page_062" id="page_062"></a> enfants. On reçoit les billets
+de banque, les napoléons et les pièces de cent sous. Ceux qui donneront
+le plus seront mariés dans l'année, et, s'ils le sont déjà,&mdash;mariés,&mdash;le
+bon Dieu leur fera la grâce d'hériter de leur belle-mère...</p>
+
+<p>Le cavalier de la comédienne jeta une pièce blanche dans le gobelet.</p>
+
+<p>Puis, comme la quêteuse s'inclinait pour le remercier, il effleura de
+l'index la rose qu'elle avait placée dans ses cheveux:</p>
+
+<p>&mdash;Ma charmante, dit-il, un louis pour cette fleur!</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame se redressa vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit-elle, cette fleur n'est pas à vendre.</p>
+
+<p>Marignan allongea gaillardement la main:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit-il, elle est à prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! rectifia une voix, vous voulez dire qu'elle est à rendre.</p>
+
+<p>Cette voix était celle du jeune chasseur que nous avons entendu nommer
+Roger par son camarade Briquet.</p>
+
+<p>En effet, dans le brusque mouvement de retraite de la fillette, la rose
+s'était détachée...</p>
+
+<p>Elle avait glissé jusqu'à terre...</p>
+
+<p>Et, se baissant avec promptitude, notre soldat,&mdash;qui, on le sait, se
+trouvait à côté du compagnon de<a name="page_063" id="page_063"></a> l'actrice,&mdash;l'avait lestement ramassée
+et la tendait à sa propriétaire.</p>
+
+<p>Les grands yeux de celle-ci enveloppèrent le jeune homme d'un jet
+rapide.</p>
+
+<p>Il y avait, dans ce regard, tout un monde de sentiments que l'on eût été
+heureux d'éveiller.</p>
+
+<p>Roger en fut comme ébloui.</p>
+
+<p>Il reprit, en essayant de dissimuler son embarras sous une légèreté
+cavalière:</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre bien. Personne n'a droit d'en disposer. Souffrez que je
+vous le restitue.</p>
+
+<p>Sa voix tremblait comme s'il se fût adressé à une noble héritière ayant
+laissé échapper de sa main gantée son bouquet dans un bal du faubourg
+Saint-Germain.</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame était elle-même toute troublée.</p>
+
+<p>Son c&oelig;ur battait violemment.</p>
+
+<p>Les cils recourbés de sa paupière voilaient maintenant la flamme de sa
+prunelle.</p>
+
+<p>Il y eut une minute de silence.</p>
+
+<p>Puis la <i>Filleule de Lagardère</i> sourit,&mdash;franchement cette fois,&mdash;sans
+effort,&mdash;de plaisir,&mdash;montrant les perles qui brillaient derrière ses
+lèvres vermeilles...</p>
+
+<p>Et dans ce sourire elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui tombe au fossé appartient au soldat.<a name="page_064" id="page_064"></a></p>
+
+<p>Puis encore, confuse de ce qu'elle venait d'oser, rouge comme une
+cerise, preste comme un oiseau, elle entraîna le paillasse sans relever
+les yeux,&mdash;et la quête continua.</p>
+
+<p>Pendant cette petite scène, Marignan avait pâli de colère.</p>
+
+<p>Lorsque la jeune fille et le pitre se furent éloignés:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! s'exclama-t-il en marchant sur l'adolescent, ah çà! de quoi
+vous mêlez-vous, mon cher?</p>
+
+<p>Il y avait dans son mouvement, dans son accent, une telle provocation et
+une telle menace, que Népomucène Briquet,&mdash;qui, comme on dit, «sentait
+le coude» à son camarade,&mdash;fit un pas pour s'interposer.</p>
+
+<p>Mais Roger l'écarta doucement du geste et demanda avec calme:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce à moi que vous vous adressez, monsieur?</p>
+
+<p>Le compagnon de l'actrice s'était campé, la tête haute, le buste en
+arrière, le poing sur la hanche, dans l'attitude d'un <i>raffiné</i> qui
+cherche une <i>affaire</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, continua-t-il, que je ne permets à personne d'avoir l'air
+de me donner une leçon?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous êtes mépris sur mes intentions, repartit le soldat d'un ton
+ferme, mais exempt de fanfaronnade; je n'ai pas plus la prétention de
+donner des leçons que l'habitude d'en recevoir.<a name="page_065" id="page_065"></a></p>
+
+<p>Il ajouta en désignant Sergine qui écoutait avec un beau sang-froid:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ferai seulement observer qu'il me paraît au moins inopportun
+de poursuivre cette conversation devant madame...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! ricana Marignan, vous rompez les chiens, ce me semble...</p>
+
+<p>Une étincelle s'alluma dans les yeux de Roger...</p>
+
+<p>Il allait répliquer...</p>
+
+<p>Népomucène ne lui en laissa pas le temps...</p>
+
+<p>Il se planta devant le cavalier de la comédienne, et, le regardant de
+travers:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, déclara-t-il, nous ne rompons rien du tout, entendez-vous,
+être incivil,&mdash;quoique civil,&mdash;ambigu et comminatoire? Est-ce que, par
+hasard, vous vous fourreriez dans le coco qu'un militaire français
+renâcle devant l'histoire de s'expliquer d'une façon pacifique ou
+différente, au choix? C'est ça qui serait une erreur de vos sens abusés
+par les lubies d'une imagination intempestive!</p>
+
+<p>Il se tourna vers son camarade:</p>
+
+<p>&mdash;Offre ton numéro matricule à ce bourgeois, mon fils. S'il tient tant à
+te retrouver, il prendra la peine de se transvaser au quartier, où, en
+cas d'empêchement imprévu, réglementaire et métaphysique de ta part, il
+est sûr de me rencontrer tous les jours,<a name="page_066" id="page_066"></a> à la cantine de la maman
+Chaufour, entre le pansage et la soupe.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! l'ami, riposta Marignan, ce n'est pas à vous que je parle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est moi qui m'attribue la jouissance de vous parler, et je
+vous dis: <i>primo</i>, que ne suis pas votre ami, n'ayant jamais monté de
+garde d'écurie, bouchonné le poulet d'Inde ni <i>passé la jambe à Jules</i>
+en votre collaboration...</p>
+
+<p>Ensuite, je réponds du <i>petiot</i>...</p>
+
+<p>C'est fluet, c'est neuf, c'est folâtre; c'est encore <i>bleu sous le
+ventre</i> (expression dont les vieux troupiers se servent pour désigner
+les recrues) et ça n'a guère de poil sous le nez; mais c'est franc comme
+l'or, brave comme son sabre, et ça ne reculera pas plus devant un
+fier-à-bras, sur le terrain, que devant l'ennemi, sur le champ de
+bataille...</p>
+
+<p>C'est moi qui vous en contre-signe mon billet...</p>
+
+<p>Et celui-là qui me ferait l'affront de douter de ma pataraphe filerait
+un fichu coton, foi de Lorrain, né natif de
+Lunéville,&mdash;Meurthe-et-Moselle,&mdash;quinze ans de service, vingt-huit
+campagnes, et pas une heure de punition!...</p>
+
+<p>&mdash;Népomuc!...</p>
+
+<p>C'était Roger qui essayait de l'arrêter.</p>
+
+<p>Le grognard le rembarra brusquement;<a name="page_067" id="page_067"></a></p>
+
+<p>&mdash;Assez causé! Silence dans les rangs! Voici l'instant et le moment de
+réintégrer la chambrée. Nous n'avons pas la permission de minuit;
+l'adjudant n'aurait qu'à faire le contre-appel; ne nous trouvant pas
+dans nos draps, il nous collerait au <i>bloc</i> en rentrant, et je ne me
+soucie que tout juste d'étrenner la planche de l'<i>ours</i> (salle de
+police) pour la première fois de ma vie.</p>
+
+<p>Le jeune homme avait tiré une carte de son portefeuille.</p>
+
+<p>Il la remit à Marignan en se contentant de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Le quartier de Luxembourg est rue de Paris, à Saint-Germain.</p>
+
+<p>Briquet appuya:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pas confusionner avec celui de Grammont qui se superpose
+vis-en-face.</p>
+
+<p>Puis, prenant le bras de son camarade:</p>
+
+<p>&mdash;En retraite par échelons! Rendons la main et faisons sentir la botte!
+A gauche par quatre! Au trot!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Les deux soldats quittèrent la baraque.</p>
+
+<p>Marignan les suivit d'un mauvais regard.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! maugréa-t-il, vous me le payerez, mes drôles.</p>
+
+<p>Ensuite, ramenant curieusement les yeux sur la carte qu'il avait à la
+main, il lut;<a name="page_068" id="page_068"></a></p>
+
+<p>&mdash;<i>Roger de Saint-Pons, volontaire au 11<sup>e</sup> régiment de chasseurs.</i></p>
+
+<p>Une vive surprise se peignit sur sa figure, et il répéta en se parlant à
+lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Roger de Saint-Pons... Le fils du marquis sans doute... Sur mon âme,
+voilà qui est bizarre!</p>
+
+<p>Il mit la carte dans sa poche:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est bon à conserver.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant à sa compagne:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ma chère, sortons d'ici et regagnons votre voiture. Aussi
+bien, je ne pense pas que vous ayez la patience d'attendre la fin du
+spectacle pour me gratifier de la scène de jalousie à laquelle j'avoue
+du reste m'être acquis des titres incontestables par ma conduite
+ridicule...</p>
+
+<p>Sergine accepta le bras qu'il lui offrait:</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, mon bon, dit-elle, que vous ne manquez pas de
+toupet... Faire la cour en ma présence à cette avaleuse de sabres!...
+Heureusement, elle vous a reçu comme un b&oelig;uf dans un magasin de
+porcelaines...</p>
+
+<p>Ensuite, changeant de ton:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! est-ce que vous songez réellement à vous battre avec ce jeune
+homme?</p>
+
+<p>&mdash;Quel jeune homme?<a name="page_069" id="page_069"></a></p>
+
+<p>&mdash;Le militaire de tout à l'heure... Un vrai petit lion... Il vous a tenu
+tête avec une crânerie!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez trouvé?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai trouvé gentil,&mdash;très gentil...</p>
+
+<p>Marignan fit claquer sa langue contre son palais avec une expression
+ironique:</p>
+
+<p>&mdash;Alors il faut que cela soit, car vous êtes une femme de goût...</p>
+
+<p>Il ajouta en riant railleusement:</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas-là, mes enfants, vous auriez tort de vous gêner...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi je suis bon prince... L'ange de l'abnégation... L'homme de
+tous les sacrifices...</p>
+
+<p>L'actrice le dévisagea:</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est toi qui me conseilles...</p>
+
+<p>Il l'interrompit d'un ton qui redevenait sérieux et sec:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te conseille rien, ma fille. Je te rappelle seulement que tu es
+libre. Ainsi que je prétends l'être moi-même... Et puis, je n'ai pas
+peur: une fois ce caprice satisfait,&mdash;comme les autres,&mdash;je sais que tu
+me reviendras. Il y a entre nous plus que de l'affection: il y a
+l'habitude, il y a le mépris,&mdash;mon Dieu oui! le mépris, comme tu disais,
+ce soir... Va, nous ne sommes pas des amants ordinaires, et le
+contrat<a name="page_070" id="page_070"></a> qui nous lie est de ceux dont le parchemin résiste aux coups de
+canif...</p>
+
+<p>Ils étaient arrivés à l'endroit où les attendait la voiture.</p>
+
+<p>Marignan s'effaça pour laisser passer la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne montes pas avec moi? lui demanda celle-ci étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Non: j'ai encore besoin de rester quelques minutes par ici.</p>
+
+<p>Sergine fronça le sourcil:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, tu vas courir après ta baladine...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne comprends rien du tout. Les affaires sont les affaires.
+D'ailleurs, je te le répète: confiance et indépendance réciproques.
+C'est la devise des amours durables.</p>
+
+<p>Il regarda en l'air et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il va pleuvoir. Rentre vite à Saint-Germain. Je t'y
+rejoindrai avant une heure.</p>
+
+<p>Puis, après une nouvelle pause:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu t'intéresses à lui, je consens à ne pas corriger ce petit
+monsieur...</p>
+
+<p>Puis encore, à voix basse et avec un singulier sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Après-demain, du reste, je me serai vengé de lui,&mdash;dans la fortune de
+M. son père.<a name="page_071" id="page_071"></a></p>
+
+<h3><a name="VII-a" id="VII-a"></a>VII<br /><br />
+GRANDEUR ET DÉCADENCE D'UN BRELAN DE SALTIMBANQUES</h3>
+
+<p>Les frères Snail avaient tenu longtemps le haut du pavé dans les foires,
+et le théâtre des <i>Dislocations-Amusantes</i> avait été, pendant des
+années, l'un des plus courus de nos kermesses et de nos ducasses.</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, nos trois Anglais étaient repartis pour leur pays.</p>
+
+<p>On affirmait, parmi leurs concurrents, qu'ils avaient découvert un
+<i>truc</i> facile à exploiter à Londres.</p>
+
+<p>On ne se trompait point.</p>
+
+<p>Ce <i>truc</i> avait nom Florette.</p>
+
+<p>C'était une enfant que les Snail s'étaient procurée d'une façon qui sera
+indiquée plus tard.</p>
+
+<p>Florette,&mdash;ou miss Flora, dès l'abord, sur l'affiche,<a name="page_072" id="page_072"></a>&mdash;ne batifolait
+point sur la corde, avec ou sans balancier; elle ne se livrait à aucun
+exercice d'adresse ou de force sur le trapèze ou le tremplin; elle ne
+montait pas à cheval; elle ne faisait voltiger aucune espèce d'anneaux,
+de boules et de poignards; elle ne se démantibulait pas davantage pour
+se fourrer dans une boîte, exécuter le saut périlleux, marcher les pieds
+en l'air ou sauteler, comme une grenouille, la tête entre les jambes.</p>
+
+<p>L'Angleterre est blasée sur ce genre de spectacles.</p>
+
+<p>C'est la terre classique des gymnastes, des <i>contorsionnistes</i>, des
+<i>horsewomen</i> et des <i>acropedestrians</i>.</p>
+
+<p>Elle en fournit le reste du monde. Les Snail ne l'ignoraient point. Ils
+s'étaient dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut inventer autre chose.</p>
+
+<p>Autre chose de neuf, d'inédit, d'original!</p>
+
+<p>Quelque chose qui étonnât, qui remuât, qui révolutionnât l'<i>Old
+England</i>, avec quoi l'on battît monnaie dans les cités des
+Trois-Royaumes, et que l'on rapportât ensuite en France, entouré du
+prestige d'une réputation d'outre-mer.</p>
+
+<p>Et ils avaient trouvé ceci:</p>
+
+<p>Florette était un merveilleux enfant sous le triple rapport de
+l'intelligence, de la souplesse et de la beauté...</p>
+
+<p>Ils lui avaient mis un fleuret à la main.<a name="page_073" id="page_073"></a></p>
+
+<p>Où ces clowns avaient-ils appris cet art noble de l'escrime, qui semble
+être le privilège du <i>gentleman</i> et du soldat?</p>
+
+<p>Nous ne saurions le préciser.</p>
+
+<p>Toujours est-il qu'ils y étaient passés maîtres comme dans tous les
+exercices qui exigent des nerfs, du calcul et de l'agilité.</p>
+
+<p>Dès que l'enfant put comprendre, ils lui donnèrent donc leçon, et, comme
+c'était un marmot solide, avec des articulations et des attaches d'acier
+fin, ils la développèrent d'une si prodigieuse manière qu'à dix ans,
+elle paraissait en avoir quinze, et qu'elle tenait admirablement sa
+partie avec ses professeurs et avec les meilleurs tireurs des villes
+qu'elle traversait.</p>
+
+<p>Ce fut alors que les Snail l'emmenèrent à Londres.</p>
+
+<p>En Angleterre, où la boxe entre dans l'éducation des lords, le poing est
+plus en honneur et plus en usage que l'épée.</p>
+
+<p>Le jeu de celle-ci est, par conséquent, une chose à peu près inconnue de
+la masse.</p>
+
+<p>Et puis John Bull a, de tout temps, raffolé de toutes les excentricités.</p>
+
+<p>Or, c'en était une véritable que cette fillette, provocante, malgré son
+jeune âge, dans ses chausses de soie tricotées, qui dessinaient
+l'harmonieuse pureté de ses formes, et dans son corsage de maroquin
+noir,<a name="page_074" id="page_074"></a> qui pinçait, en craquant, les richesses naissantes de sa taille.</p>
+
+<p>C'était une <i>attraction</i> étrange&mdash;pour parler la langue
+d'outre-Manche&mdash;que cette Clorinde en herbe, cette Bradamante en bris de
+coque, qui boutonnait les vieux prévôts rompus à toutes les «bottes
+secrètes,» et <i>flanquait</i> ce qu'on appelle, en termes de salle, de
+superbes <i>capotes</i> à des grenadiers écossais et à des <i>horse-guards</i>
+hauts de six pieds.</p>
+
+<p>Elle avait débuté dans un Alhambra quelconque, et bientôt il n'avait
+plus été question que d'elle dans les tavernes de la Cité, dans les
+clubs les plus élégants, au Parlement et à la cour.</p>
+
+<p>Et, de fait, par la pratique, devenue beaucoup plus forte que ses
+maîtres, elle avait des coups irrésistibles, de ces coups qui ne
+s'enseignent pas plus que le coup d'archet ou le démanché du violon.</p>
+
+<p>Jamais on n'avait admiré garde plus sûre, mouvements plus prestes,
+méthode plus correcte et plus savante, combinaisons plus ingénieuses et
+plus gracieusement, plus rapidement exécutées.</p>
+
+<p>Ses dégagements auraient tenu dans un anneau de mariée; ses <i>contre</i>,
+habilement resserrés, lui dérangeaient à peine le poignet de la ligne;
+ses parades <i>de quinte</i>, entre autres, et ses ripostes <i>du tac au tac</i>
+partaient comme l'éclair et arrivaient comme la foudre.<a
+name="page_075" id="page_075"></a></p>
+
+<p>Le prince de Galles voulut la voir.</p>
+
+<p>En ce temps-là, Lagardère,&mdash;le héros du roman de Paul Féval et du drame
+d'Anicet Bourgeois,&mdash;était particulièrement à la mode chez nos voisins.</p>
+
+<p>Sous ce titre: <i>J'y suis! ou la Devise de Nevers</i>, tous les théâtres de
+Londres jouaient avec succès une traduction ou «adaptation» du <i>Bossu</i>.</p>
+
+<p>Le prince-héritier s'inspira avec à-propos de cette «actualité» pour
+déclarer, en applaudissant la fillette:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la filleule de Lagardère.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Le surnom resta à Florette.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Il n'en fallait pas davantage pour que la <i>gentry</i> l'adoptât.</p>
+
+<p>Il est certain que, s'il lui avait plu d'ouvrir une salle, elle aurait
+eu pour élèves tous les membres de l'aristocratie et de la <i>fashion</i>.</p>
+
+<p>Mais elle n'était pas encore assez sérieuse pour démontrer.</p>
+
+<p>Ensuite, bien qu'elle ne fût précoce que de corps, les Snail ne se
+souciaient qu'à demi de la laisser approcher des papillons <i>flirteurs</i>.</p>
+
+<p>Partant, ils veillaient au grain, n'ayant pas envie<a name="page_076" id="page_076"></a> que leur poule aux
+&oelig;ufs d'or leur fût enlevée par un amant ou un mari.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Après Londres, on visita successivement Liverpool, Manchester,
+Edimbourg, Glascow et Dublin.</p>
+
+<p>Partout, la petite Française fut fêtée, acclamée, choyée et couronnée!</p>
+
+<p>Le Pactole ruisselait dans la caisse des trois frères.</p>
+
+<p>Malheureusement, ceux-ci ressemblaient à Panurge lequel, s'il n'avait
+qu'un moyen pour gagner de l'argent, en possédait trente-six pour le
+dépenser.</p>
+
+<p>Tom adorait le jeu sous toutes les espèces,&mdash;à la Bourse, sur le <i>turf</i>,
+dans les tripots...</p>
+
+<p>Bob était ivrogne comme Falstaff...</p>
+
+<p>Quant à Jack, l'aspect et le contact d'un jupon l'induisaient en toutes
+folies.</p>
+
+<p>D'où il résulte que ce qui abondait par la porte s'éparpillait par la
+fenêtre, et qu'après avoir soutiré à la curiosité de leur mère-patrie
+jusqu'à son dernier <i>penny</i>, nos Anglais étaient revenus sur le
+continent plus pauvres qu'ils en étaient partis.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>La déveine les y suivit, encore qu'ils y produisissent un nouveau
+<i>sujet</i>, de l'exhibition duquel ils se promettaient monts et merveilles:
+une <i>Femme-Canon</i><a name="page_077" id="page_077"></a> racolée par l'un d'eux dans un <i>Music-Hall</i> borgne de
+Leicester-Square.</p>
+
+<p>Cette virago, qui portait sur l'épaule, sans gêne apparente, un petit
+pierrier tout chargé auquel on mettait le feu et dont la détonation
+n'ébranlait point d'un zeste ses formidables appas; cette virago,
+disons-nous, était, tout simplement, une Parisienne dépaysée&mdash;et
+rousse&mdash;qui répondait au nom d'Héloïse Chamoiseau.</p>
+
+<p>Après une série d'aventures dont le détail serait trop long, elle avait
+embrassé&mdash;à Londres&mdash;la profession d'Alcide femelle, quand Jack Snail
+s'en était éperdûment épris et lui avait offert une association acceptée
+sans ambages.</p>
+
+<p>Nous inclinons à croire qu'elle le trompait avec Bob et avec Tom.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, la <i>Femme-Canon</i> réussit peu ou prou en France.</p>
+
+<p>Il en fut de même de la <i>Filleule de Lagardère</i>.</p>
+
+<p>La foule n'a plus, chez nous, le goût ni le sentiment de ce maniement de
+l'épée, qui fut la passion et la gloire de nos pères.</p>
+
+<p>Il eût fallu aux Snail du temps, de la patience et de l'argent pour
+ramener, à force de réclames, l'attention sur la «spécialité» professée
+par leur élève.</p>
+
+<p>Il leur eût fallu beaucoup de tenue, d'intrigues et<a name="page_078" id="page_078"></a> d'influences dans
+un certain monde pour produire la fillette devant des amateurs capables
+d'apprécier son talent.</p>
+
+<p>Or, tout cela faisait absolument défaut aux trois frères.</p>
+
+<p>Ils se virent donc contraints de se remettre à besogner et à courir les
+foires.</p>
+
+<p>Mais leur séjour de plusieurs années dans la bombance, de l'autre côté
+de la Manche, les avait rendus mous, lourds et paresseux.</p>
+
+<p>Leurs vices seuls avaient grandi.</p>
+
+<p>De grossiers, ils étaient devenus abjects, ignobles et crapuleux.</p>
+
+<p>Tom ne filoutait pas un sou à ses frères et associés, qu'il n'allât le
+hasarder, sur des cartes crasseuses, dans quelque bouge enfumé, plein de
+moite chaleur et bourré d'asphyxies. Bob était ivre du matin au soir,
+et, en dehors de son ménage morganatique, Jack subventionnait des
+demoiselles.</p>
+
+<p>Par suite, Héloïse Chamoiseau s'était improvisée directrice de cette
+troupe de six personnes, qui, en dehors des trois Anglais, de Florette
+et de la <i>Femme-Canon</i>, ne comptait guère que le pître&mdash;ou
+paillasse&mdash;engagé pour <i>allumer le chaland</i> (attirer le monde à la
+parade) et pour égayer par ses <i>cascades</i> les intervalles des
+exercices.<a name="page_079" id="page_079"></a></p>
+
+<p>Hélas! ainsi que le disait ce second prix du Conservatoire, le chaland
+ne se laissait pas plus allumer que s'il avait été soufré, enduit de
+phosphore à la pointe, fourni et timbré par la régie!...</p>
+
+<p>Et le théâtre des <i>Dislocations-Amusantes</i> végétait, poursuivi par un
+discrédit croissant.<a name="page_080" id="page_080"></a></p>
+
+<h3><a name="VIII-a" id="VIII-a"></a>VIII<br /><br />
+CHEZ LAPIE</h3>
+
+<p>Lapie est un marchand de vin-restaurateur dont la cuisine jouit d'une
+bonne réputation aux environs de la gare de Sceaux et de la place où se
+dresse le «Lion de Belfort».</p>
+
+<p>La grande salle du premier étage y est flanquée&mdash;dans les coins&mdash;de
+réduits où l'on se trouve aussi à l'aise, pour causer, que dans un
+cabinet particulier ou dans un local réservé.</p>
+
+<p>Or, la surveille du jour où commence ce récit,&mdash;c'est-à-dire le vendredi
+qui précédait la fête des Loges,&mdash;deux convives achevaient de déjeuner
+dans l'un de ces <i>buen-retiros</i>.</p>
+
+<p>Le premier de ces convives n'était autre que le cavalier<a
+name="page_081" id="page_081"></a> servant de Sergine Gravier, le beau
+Marignan en personne, lequel, du fond du fiacre qui l'avait amené, pour
+se glisser à l'intérieur de l'établissement, n'avait point pris moins de
+précautions que s'il s'agissait de quelque galant et mystérieux
+rendez-vous.</p>
+
+<p>Ce n'était pourtant pas une dame qui lui tenait compagnie à table.</p>
+
+<p>Non: c'était un quidam d'un âge mûr,&mdash;porteur d'un habit, d'un gilet et
+d'un pantalon de casimir noir, d'une chemise à jabot tuyauté et d'une
+cravate d'une entière blancheur.</p>
+
+<p>Cet uniforme fleurait le Palais, le bureau, l'étude, ou, si mieux vous
+aimez, la basoche, la chicane, le <i>contentieux</i>,&mdash;ce mot inventé tout
+exprès pour fournir des moyens d'existence à des milliers de Normands
+qui ne sont pas tous de Falaise, de Vire, d'Avranches ou de Domfront.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier (Albéric pour ces demoiselles) était, en effet, un
+ancien avoué de province qui avait eu des peines de c&oelig;ur en justice.</p>
+
+<p>Au physique, sa perruque frisée à l'enfant; ses joues pleines, rondes,
+appétissantes, qui gardaient la fraîcheur luisante et légèrement
+couperosée de l'homme de cinquante ans, conservé avec soin; son ventre
+florissant et ses lunettes d'or lui tenaient lieu<a name="page_082" id="page_082"></a> des plus sérieuses
+références, éloignaient la défiance et commandaient le respect.</p>
+
+<p>A un moment, il se renversa sur sa chaise et, posant sa fourchette:</p>
+
+<p>&mdash;Vous disiez donc, fit-il, cher monsieur Marignan...</p>
+
+<p>L'autre l'interrompit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Pas de bêtise, hein, papa? Appelez-moi Isidore. Je tiens à conserver
+le plus strict incognito.</p>
+
+<p>L'ancien avoué approuva de la tête:</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. Excusez ce <i>lapsus</i>. Il est constant que, si quelque
+habitué de Tortoni ou du Lyon d'Or apprenait que vous êtes venu vous
+restaurer à l'ancienne barrière du Maine, il se demanderait à bon droit
+quel si puissant motif pouvait vous entraîner ainsi aux antipodes du
+boulevard des Italiens...</p>
+
+<p>&mdash;Mon maître, reprit Marignan, j'ai furieusement besoin de gagner
+quelque argent...</p>
+
+<p>&mdash;On a toujours besoin de gagner de l'argent, opina l'ex-officier
+ministériel: Lovelace et don Juan comme tout le monde...</p>
+
+<p>&mdash;A force d'intriguer, je me suis fait recevoir au cercle de la rue de
+la Paix... Un cercle trié sur le volet... Les plus beaux noms, les plus
+belles fortunes, les plus honnêtes gens de Paris...<a name="page_083" id="page_083"></a></p>
+
+<p>&mdash;Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? fredonna M<sup>e</sup>
+Bouginier.</p>
+
+<p>&mdash;Bref, j'ai joué et j'ai perdu...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez perdu?... Vous?... Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Je perds toujours la première fois que je joue quelque part, repartit
+l'autre froidement.</p>
+
+<p>L'ex-avoué se frappa le front:</p>
+
+<p>&mdash;Où avais-je l'esprit?... Vous avez raison... Semer pour récolter,
+parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, je ne vous cacherai pas que cette avance de fonds n'a pas
+été sans déranger un tantinet l'équilibre de mes finances: à une époque
+surtout où, pour jeter de la poudre d'or aux yeux de ceux qui auraient
+l'idée de regarder de trop près dans ma vie, il faut impérieusement que
+j'affiche un certain train de maison...</p>
+
+<p>C'est pourquoi je vous ai écrit, à vous qui êtes un collectionneur
+d'opérations lucratives...</p>
+
+<p>Voyons, n'avez-vous pas quelque chose à me signaler?</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel chiffre?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le chiffre de dix à quinze mille.</p>
+
+<p>&mdash;Valeurs?</p>
+
+<p>&mdash;Non: numéraire. On perd du temps et de l'argent à négocier. Ensuite,
+les espèces seules ne se reconnaissent pas.<a name="page_084" id="page_084"></a></p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier parut chercher.</p>
+
+<p>Puis, après quelques minutes de réflexion:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, reprit-il, que j'ai ce que vous me demandez...</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!...</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, il faudra peut-être pincer d'un instrument...</p>
+
+<p>&mdash;A cordes?</p>
+
+<p>&mdash;Non, tranchant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on en pincera, répondit Marignan avec résolution. Seulement,
+on mettra des gants. Histoire de ne pas se tacher les doigts.</p>
+
+<p>L'ancien avoué piqua ses deux coudes sur la table et se pencha vers son
+interlocuteur:</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous M. de Saint-Pons? s'informa-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Saint-Pons?... Attendez donc!... Si je ne me trompe, un agronome
+distingué...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et l'un de nos plus riches propriétaires terriens... M. de
+Saint-Pons possède, entre autres biens, un magnifique château à
+Carrières-sous-Bois, au bout de la terrasse de Saint-Germain. Ce château
+fait face à la Seine. Le parc, qui est immense, confine à la forêt, à
+l'endroit dit: le Rond-Point-du-Roi ou le pavillon de la
+Faisanderie,&mdash;pavillon habité par le garde général chargé de la
+surveillance du domaine...<a name="page_085" id="page_085"></a></p>
+
+<p>Une notable partie de ce côté de la forêt appartient au marquis, qui y
+pratique, chaque année, des coupes dont il vend le produit aux marchands
+de bois des environs...</p>
+
+<p>Cette vente a lieu à la mi-août. Elle a eu lieu, la semaine passée,
+comme d'habitude. Les sommes qu'elle représente sont parfois
+considérables. Elles sont versées par les acheteurs entre les mains du
+garde-chef dont je vous parlais tout à l'heure...</p>
+
+<p>Celui-ci, en qui son maître a toute confiance, les conserve par devers
+lui jusqu'au retour de ce dernier au château...</p>
+
+<p>Or, M. de Saint-Pons et son régisseur,&mdash;l'excellent papa Tourangeau,&mdash;ne
+reviennent à Carrières que pour l'ouverture de la chasse...</p>
+
+<p>Or, la chasse ouvrira la semaine prochaine...</p>
+
+<p>Donc le garde a dû battre le rappel de la monnaie; les acheteurs ont dû
+délier les cordons de leur bourse; les fonds, qu'ils ont expectorés,
+doivent être centralisés au pavillon de la Faisanderie...</p>
+
+<p>S'ils n'y sont pas encore, ils y seront sous peu. On s'en assurera
+facilement. Il n'y a qu'à s'informer avec adresse dans le pays...</p>
+
+<p>Le pavillon de la Faisanderie est entièrement isolé de toute
+habitation...</p>
+
+<p>Par derrière, le parc le sépare du château et du<a name="page_086" id="page_086"></a> village: un parc de
+plusieurs kilomètres, dont les ombrages touffus interceptent tout
+bruit...</p>
+
+<p>Au village, on a l'habitude de se coucher avec les poules. Au château,
+il n'y a que le concierge. Le nombreux domestique du marquis ne s'y
+installera qu'avec lui...</p>
+
+<p>Par devant s'étend la forêt, dont la solitude n'est troublée, la nuit,
+que par ses hôtes: les lapins, les furets, les renards qui se promènent
+hors de leurs terriers; les sangliers qui foncent à travers les
+halliers; les chevreuils, les cerfs et les daims qui bondissent dans les
+clairières...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! murmura Marignan, ceux-là ne gênent personne: ce ne sont point
+des témoins bavards.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Un assez mauvais gars de Saint-Germain,&mdash;moitié <i>grinche</i> et moitié
+<i>escarpe</i>,&mdash;qui avait observé toutes ces particularités, caressait
+depuis longtemps le projet que voici:</p>
+
+<p>S'immiscer en catimini dans ce local des Hespérides et effaroucher les
+pommes d'or pendant le sommeil du gardien...</p>
+
+<p>Quitte à <i>buter</i> (tuer) celui-ci, s'il se réveillait, par hasard...</p>
+
+<p>Il n'attendait même qu'une chose pour exécuter son<a name="page_087" id="page_087"></a> dessein: c'est que
+la récolte des susdites pommes fût faite...</p>
+
+<p>Par malheur pour le pauvre diable, on l'a coffré, il y a huit jours,
+pour une histoire de vol commis précédemment...</p>
+
+<p>Il est dans les prisons de Versailles. La cour d'assises le réclame.
+Escalade, effraction, tentative de meurtre, toutes les herbes de la
+Saint-Jean sont réunies dans son cas. Total: vingt ans de travaux
+forcés...</p>
+
+<p>Sa femme est venue me trouver...</p>
+
+<p>Ayant hérité de l'idée de son mari, elle me l'a cédée, moyennant une
+récompense honnête...</p>
+
+<p>Moi, j'avais presque envie de l'exploiter, cette idée, à cette fin
+d'arrondir la dot de ma fille aînée, qui va sortir prochainement des
+Oiseaux...</p>
+
+<p>Mais les clients avant tout, saperlotte!...</p>
+
+<p>Et, s'il vous plaît de soumissionner l'entreprise, je me dépouille pour
+vous l'adjuger,&mdash;me réservant mes droits de courtage, bien entendu:
+<i>vingt-cinq pour cent</i>, payables après réussite, comme toujours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu! s'exclama Marignan. L'affaire me paraît sortable; elle
+me convient; je la prends. Signons-nous un bout de traité? Ou
+désirez-vous des arrhes, des garanties, une petite prime?</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!... Vous badinez!... Entre gens qui s'estiment, la parole
+suffit.<a name="page_088" id="page_088"></a></p>
+
+<p>Les deux convives échangèrent une étreinte cordiale.</p>
+
+<p>L'ancien avoué ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, je vous demanderai&mdash;en guise d'épingles&mdash;un piano pour ma
+cadette qui a des dispositions étonnantes pour la musique...</p>
+
+<p>&mdash;Entendu. Erard ou Pleyel, à son choix. Enchanté d'avoir pu contribuer
+à former le talent de cette virtuose de l'avenir.</p>
+
+<p>Il y eut une seconde poignée de main.</p>
+
+<p>Après une nouvelle effusion, Marignan fit mine de se lever.</p>
+
+<p>Mais Bouginier, le retenant:</p>
+
+<p>&mdash;Un instant! un instant, que diable!...<a name="page_089" id="page_089"></a></p>
+
+<h3><a name="IX-a" id="IX-a"></a>IX<br /><br />
+COURTIER D'AFFAIRES</h3>
+
+<p><i>Courtier d'affaires</i>: ces mots, gravés en lettres noires, se lisaient
+sur la plaque de cuivre qui décorait la porte de l'appartement occupé
+par l'ex-officier ministériel au troisième étage d'une maison de la rue
+du Pélican.</p>
+
+<p>Courtier, soit; mais de quelles affaires?</p>
+
+<p>D'aucunes ont été définies par Dumas:</p>
+
+<p>«<i>Les affaires, c'est l'argent des autres.</i>»</p>
+
+<p>Cette définition pouvait à bon droit s'appliquer à celles dont le sieur
+Bouginier se faisait l'intermédiaire.</p>
+
+<p>Quelques signatures tronquées au bas de certains actes judiciaires
+l'avaient envoyé et retenu au sein<a name="page_090" id="page_090"></a> d'une fabrique de chaussons de
+lisière instituée&mdash;à Clairvaux&mdash;par les soins du gouvernement.</p>
+
+<p>Il est vrai, ainsi qu'il l'affirmait lui-même, qu'il en était sorti
+emportant l'estime de ses chefs et la confiance de ses camarades.</p>
+
+<p>La confiance de ces derniers avait été telle qu'ils s'étaient empressés
+de mettre l'ancien avoué en rapport avec leurs «collègues de la
+capitale».</p>
+
+<p>Les fastes du Palais et la chronique des tribunaux établissent, d'une
+façon irréfutable, que tout malfaiteur <i>de profession</i> vit à cheval sur
+plusieurs affaires.</p>
+
+<p>Si l'une rate, les autres lui restent.</p>
+
+<p>Si celle-là le place sous la main de la justice, il se réserve de
+terminer celles-ci à l'expiration de sa peine; à moins&mdash;ce qui arrive
+fréquemment&mdash;qu'il ne les céde à des confrères non serrés (encore
+libres) ou à des tiers qui lui en achètent l'idée, le plan, les
+préparatifs et les instruments.</p>
+
+<p>En argot, cet acte de comploter un <i>chopin</i> (coup) s'appelle <i>nourrir le
+poupard</i>.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier prenait les <i>poupards</i> en sevrage.</p>
+
+<p>Il en avait un répertoire des mieux fournis, comme les agents
+matrimoniaux ont un catalogue d'héritières. Il les élevait, les
+soignait, les mijotait&mdash;et les passait au plus offrant, en prélevant une
+commission qui lui<a name="page_091" id="page_091"></a> permît de subvenir avec avantage aux besoins de sa
+famille et de tenir état dans le monde.</p>
+
+<p>Il n'ignorait pas, cependant, que la loi&mdash;chapitre des
+<i>Complices</i>&mdash;assimile aux auteurs d'un crime ou d'un délit ceux qui ont
+fourni des instructions pour commettre ce crime ou ce délit, et qu'elle
+les punit de la même peine.</p>
+
+<p>Aussi n'agissait-il qu'avec la plus grande circonspection.</p>
+
+<p>La Préfecture avait l'&oelig;il sur lui: il le savait et s'était mis en
+règle.</p>
+
+<p>Se mettre en règle, c'est acheter par certaines complaisances les bonnes
+grâces de la police.</p>
+
+<p>L'ex-avoué rendait des services. Il devenait, en certains cas, un
+<i>indicateur</i> précieux. Ses clients lui étaient sacrés; mais il
+sacrifiait sans pitié quiconque opérait en dehors de «sa maison.»</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous y allez, mon cher! appuya Bouginier. Nous n'avons pas pris
+le café...&mdash;Garçon! le café!...&mdash;Et puis, vous ressemblez à Guzman, qui
+ne connaissait pas d'obstacles...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il y en a&mdash;et beaucoup...</p>
+
+<p>&mdash;Des obstacles?<a name="page_092" id="page_092"></a></p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Touchant l'affaire?</p>
+
+<p>&mdash;Touchant l'affaire. D'abord, il y a le pavillon: le pavillon dans
+lequel on ne pénètre pas aussi facilement que dans le boudoir de
+mademoiselle Sergine Gravier; le pavillon,&mdash;j'ai vérifié la chose <i>de
+visu</i> en menant ma famille dîner sur l'herbe dans la forêt,&mdash;qui a de
+solides barreaux à ses fenêtres, et, à sa porte, une vraie ferrure de
+cachot,&mdash;une porte en plein chêne, qu'un boulet de canon aurait de la
+peine à entamer...</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! quand je devrais éventrer la muraille...</p>
+
+<p>&mdash;Vous rencontreriez sur la brèche le garde général du marquis: un
+gaillard vigilant, robuste, courageux...</p>
+
+<p>&mdash;Après?... Un homme en vaut un autre!</p>
+
+<p>L'ancien officier ministériel tira de sa poche une tabatière en vermeil,
+l'ouvrit et y puisa une pincée de tabac:</p>
+
+<p>&mdash;Pas celui-là, prononça-t-il.</p>
+
+<p>Marignan développa son torse, raidit ses bras, fit craquer ses muscles:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! répliqua-t-il, on ne manque ni de résolution, ni de biceps, ni de
+pectoraux... Et puis, au besoin,<a name="page_093" id="page_093"></a> on aura des acolytes: le
+Bijou-des-Dames et le Rouquin...</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier, qui massait sa prise entre le pouce et l'index, hocha
+la tête avec dédain:</p>
+
+<p>&mdash;Le Bijou-des-Dames et le Rouquin?... Peuh!... Mauvaise marchandise!...
+Bonne tout au plus à étrangler une vieille femme dans son lit ou à
+administrer un coup de couteau à quelque pochard attardé!...</p>
+
+<p>Nonobstant, on pourra les utiliser pour faire le guet ou pour fournir
+des renseignements...</p>
+
+<p>Mais il faut des lurons d'une tout autre encolure pour s'attaquer à
+Patte-de-Fer...</p>
+
+<p>&mdash;Patte-de-Fer?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en avez jamais entendu parler?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non: vous n'ignorez pas que j'ai été absent de Paris pendant
+plusieurs années...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, je sais... Vous avez voyagé... Pour votre santé... L'air de
+la Méditerranée est exquis pour les poitrines faibles...</p>
+
+<p>L'ex-avoué huma sa prise avec bonhomie.</p>
+
+<p>Il continua ensuite:</p>
+
+<p>&mdash;Patte-de-Fer a été l'un des plus fins limiers de la brigade de sûreté.
+Le bras droit de défunt Claude. Un ancien soldat: intrépide,
+infatigable, incorruptible...<a name="page_094" id="page_094"></a></p>
+
+<p>Son surnom vous explique assez qu'il n'y allait pas de main morte avec
+les infortunés qui lui tombaient sous la coupe...</p>
+
+<p>Avec cela, un <i>débrouillard</i> fini. C'est lui qui a mené l'affaire
+Troppmann avec feu son camarade Souvras et qui a aidé celui-ci à
+retrouver le cadavre de Kinck père dans le ravin de H&oelig;renflüsch...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce modèle des policiers a quitté l'administration?</p>
+
+<p>&mdash;Quand le papa Claude a pris sa retraite, Jacques Périn&mdash;c'est le nom
+de notre homme&mdash;a donné sa démission. Le marquis de Saint-Pons lui a
+offert alors le poste de surveillant-chef de sa propriété et de ses bois
+de Carrières. C'est donc lui le dragon qui garde les pommes d'or à la
+conquête desquelles vous brûlez de vous élancer.</p>
+
+<p>La physionomie de Marignan se rembrunit énergiquement:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! maugréa-t-il, voilà qui modifie la face des choses!</p>
+
+<p>&mdash;Il est constant, émit M<sup>e</sup> Bouginier, qu'ainsi que chante la chanson:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poem">
+<tr><td align="left">Cet animal est très méchant;</td></tr>
+<tr><td align="left">Quand on l'attaque, il se défend.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Il ajouta paisiblement en sucrant son café avec abondance:<a
+name="page_095" id="page_095"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais que vous importe, dès l'instant que je vous procure le moyen de
+le mettre à la raison?...</p>
+
+<p>&mdash;Le moyen?...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non?... On a, Dieu merci, plus d'une corde à son arc... Et,
+pour suivre le cours de la comparaison mythologique que nous avons
+employée jusqu'à présent, s'il a suffi d'un seul Hercule pour supprimer
+le dragon du jardin des Hespérides, que voulez-vous que fasse contre
+trois celui du pavillon de la Faisanderie?</p>
+
+<p>&mdash;Contre trois quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Contre trois hercules, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Où les prenez-vous et quels sont-ils, vos trois hercules?</p>
+
+<p>&mdash;Je les prends, pour le moment, sur la route de Saint-Germain,&mdash;où la
+fête des Loges aura lieu prochainement,&mdash;dans la forêt,&mdash;et ils
+s'appellent les frères Snail.</p>
+
+<p>Ce fut au tour de Marignan de planter ses coudes sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, papa, insista-t-il, expliquons-nous carrément. Votre
+conversation est émaillée d'hiéroglyphes, et je ne suis pas M. de
+Champollion-Figeac pour déchiffrer des obélisques.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me comprendre, mon excellent ami:</p>
+
+<p>Les frères Snail sont trois saltimbanques,&mdash;trois<a name="page_096" id="page_096"></a> Anglais,&mdash;qui font
+métier de force et d'adresse et que je crois aussi dépourvus de
+scrupules que de monnaie...</p>
+
+<p>Des circonstances, dont il serait trop long de vous entretenir, nous
+ayant mis en rapport depuis nombre d'années, ils n'ont rien à me
+refuser...</p>
+
+<p>Vous irez donc les trouver, de ma part, aux Loges, où ils ne vont point
+manquer de dresser leur tente parmi les spectacles forains que la fête y
+amalgamera...</p>
+
+<p>Vous leur tiendrez le langage que je vous indiquerai, et ils
+s'empresseront de se mettre à votre disposition pour tout ce qu'il vous
+plaira de leur commander...</p>
+
+<p>Ce sont des auxiliaires précieux: souples comme des serpents et capables
+d'assommer un chrétien d'un coup de poing, comme un b&oelig;uf, pour
+quelques menues pièces d'argent qui leur permettraient de donner la
+pâture à leurs passions...</p>
+
+<p>En outre, ils ont avec eux une jeune fille qui, si vous adoptez le petit
+plan que je vais vous soumettre, vous sera d'une incontestable
+utilité...</p>
+
+<p>&mdash;Une jeune fille?...</p>
+
+<p>&mdash;D'une paradoxale beauté!...</p>
+
+<p>Une flamme singulière dansait derrière les lunettes de l'ancien officier
+ministériel.<a name="page_097" id="page_097"></a></p>
+
+<p>&mdash;Malepeste! s'exclama son interlocuteur, vous en parlez avec un
+enthousiasme!...</p>
+
+<p>&mdash;L'enthousiasme d'un amateur de la forme, pas davantage, protesta M<sup>e</sup>
+Bouginier. Amateur platonique, bien entendu. Mon âge, ma situation, mes
+fonctions d'époux et de père ne m'autorisent, hélas! à remplir que ce
+rôle sans prétentions comme sans profits...</p>
+
+<p>Il poursuivit, après une pause:</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, vous jugerez mademoiselle Florette...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est Florette qu'elle s'intitule...</p>
+
+<p>&mdash;Et elle ne ment pas à son nom. Ce n'est pas seulement une fleur. C'est
+un bouquet de perfections...</p>
+
+<p>&mdash;En vérité!... Vous piquez ma curiosité... J'entreprendrais l'affaire
+rien que pour...</p>
+
+<p>L'ex-avoué avait allumé dans sa tasse l'eau-de-vie qui couronnait
+celle-ci d'une auréole bleuâtre.</p>
+
+<p>Sur ces dernières paroles, il cessa brusquement d'attiser ce brûlot du
+bout de sa cuiller, et interrompant son interlocuteur:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marignan, prononça-t-il d'un ton sec, j'ai sur cette
+personne, sur cette jeune fille, des projets sérieux dont je crois
+inutile de vous faire la confidence. Je vous serai donc obligé de ne pas
+essayer de l'inscrire sur la liste de vos victoires et conquêtes...<a
+name="page_098" id="page_098"></a></p>
+
+<p>&mdash;Moi?... Ah! mon cher maître!... Pouvez-vous supposer...</p>
+
+<p>D'un coup de doigt bref et saccadé, M<sup>e</sup> Bouginier releva ses lunettes.</p>
+
+<p>Le verre brouillé de celles-ci recouvrait une paire d'yeux d'une
+inquiétante acuité.</p>
+
+<p>Ces yeux s'arrêtèrent sur l'amant de Sergine Gravier avec une étrange
+expression d'autorité et de menace.</p>
+
+<p>En même temps, l'ancien officier ministériel reprit d'une voix non moins
+tranchante que son regard:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Florette est un instrument que je vous prête. Songez à me
+le rendre intact. Autrement, nous nous brouillerions. Or, nous avons
+tout intérêt à demeurer en excellente intelligence.</p>
+
+<p>Ses lunettes avaient repris leur place.</p>
+
+<p>Il ajouta paternellement:</p>
+
+<p>&mdash;Un petit verre de fine champagne, hein? Il n'y a rien de tel pour
+faire passer les vérités qu'on est, parfois, entre associés, dans la
+nécessité de se dire. Moi, j'en suis encore au <i>gloria</i> de nos pères.</p>
+
+<p>Il souffla sur son brûlot, le goûta et conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, accordez-moi toute votre attention. Il s'agit du plan que
+j'avais élaboré pour mon usage particulier, et que je vous cède
+par-dessus le marché,<a name="page_099" id="page_099"></a> avec les éléments d'exécution, s'il est à votre
+convenance. Le plan, dans le succès duquel la <i>Filleule de
+Lagardère</i>&mdash;c'est un des sobriquets de notre jeune personne&mdash;est appelée
+à remplir l'un des principaux rôles.<a name="page_100" id="page_100"></a></p>
+
+<h3><a name="X-a" id="X-a"></a>X<br /><br />
+LES FRÈRES ENNEMIS</h3>
+
+<p>Revenons à la fête des Loges.</p>
+
+<p>Les lampions qui enguirlandaient celle-ci commençaient à s'éteindre. Il
+était tard. Boutiques et spectacles se fermaient. Seul, le bal Tivoli
+restait illuminé, bruissait de musique et grouillait de danseurs: le bal
+Tivoli où le Bijou-des-Dames, le Rouquin et leurs «folles maîtresses»
+étaient en train de scandaliser l'autorité par leurs <i>en-avant-deux</i>
+risqués et par leurs <i>pastourelles</i> anti-municipales.</p>
+
+<p>Ce fut vers ce temple de Terpsychore indépendante que se dirigea
+Marignan en quittant Sergine Gravier.</p>
+
+<p>Comme il y pénétrait, un quadrille s'achevait.<a name="page_101" id="page_101"></a></p>
+
+<p>Après le galop final, les deux couples qu'il cherchait de l'&oelig;il
+s'acheminèrent vers la buvette.</p>
+
+<p>L'associé de M<sup>e</sup> Bouginier fit&mdash;de loin&mdash;un signe à Bijou-des-Dames et
+sortit.</p>
+
+<p>Le voyou le rejoignit au dehors.</p>
+
+<p>Tous deux échangèrent quelques mots.</p>
+
+<p>Ensuite, Marignan mit le cap sur le théâtre des
+<i>Dislocations-Amusantes</i>.</p>
+
+<p>L'autre lui emboîta le pas à distance.</p>
+
+<p>La baraque semblait sombre et close au premier abord.</p>
+
+<p>Pourtant, des filets de lumière s'échappaient à travers les fentes des
+planches mal assemblées qui la formaient,&mdash;et des voix se disputaient
+derrière la toile d'emballage qui lui servait de porte.</p>
+
+<p>Cette toile était trouée comme une écumoire.</p>
+
+<p>On n'avait qu'à la soulever pour entrer.</p>
+
+<p>Les frères Snail ne redoutaient point les voleurs.</p>
+
+<p>Que leur aurait-on enlevé?&mdash;Des charpentes vermoulues ou des bancs qui
+ne tenaient pas!&mdash;Le reste du mobilier industriel (instruments et
+accessoires) était remisé, chaque soir, après la représentation, dans
+une énorme voiture, espèce de maison mouvante qui stationnait derrière
+le théâtre et dans laquelle la <i>Filleule de Lagardère</i> et la
+<i>Femme-Canon</i> couchaient sur des matelas.<a name="page_102" id="page_102"></a></p>
+
+<p>Les trois Anglais et le paillasse dormaient sur les bancs de la baraque.</p>
+
+<p>Marignan gravit doucement les degrés qui aboutissaient à la porte de
+celle-ci.</p>
+
+<p>Il mit son &oelig;il, puis son oreille, à l'un des principaux trous de la
+toile, et voici ce qu'il vit et ce qu'il entendit:</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Au milieu de la plate-forme,&mdash;entourée, en guise de décors, de lambeaux
+de tapisserie,&mdash;qui constituait la «scène», une vieille planche était
+posée sur deux tréteaux.</p>
+
+<p>Tom, Jack, Bob et la <i>Femme-Canon</i> étaient assis à cette table
+improvisée.</p>
+
+<p>Il y avait sur celle-ci trois bouteilles d'eau-de-vie vides et une
+quatrième que l'on venait d'entamer: c'était la façon de souper de nos
+banquistes.</p>
+
+<p>Après avoir grignoté un maigre morceau de pain, Florette s'était retirée
+dans la voiture, et le paillasse s'en était allé festoyer «en ville»
+avec une bouchère de Poissy qui l'avait particulièrement remarqué: les
+grandes dames ont toujours protégé les artistes.</p>
+
+<p>Les frères Snail se ressemblaient tellement qu'on les aurait pris l'un
+pour l'autre.</p>
+
+<p>C'étaient trois Anglais trapus, aux jambes et aux bras musculeux, à la
+mâchoire inférieure proéminente<a name="page_103" id="page_103"></a> et aux cheveux roux plantés drus et bas
+sur une figure courte et bouffie qui rappelait le mufle d'un <i>bull</i>.</p>
+
+<p>Ils buvaient silencieusement: l'orgie britannique est taciturne.</p>
+
+<p>A un moment, leur compagne se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Où vas-tu? lui demanda Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! je me réintègre dans mes appartements. Avec ça que vous êtes
+gais quand vous êtes <i>pafs</i>!... Merci! J'aime mieux aller rêver de mes
+anciens...</p>
+
+<p>Elle alluma son rat-de-cave au bout de chandelle qui éclairait la table:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir la compagnie!</p>
+
+<p>Mais Tom lui adressa un geste impérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Reste! commanda-t-il.</p>
+
+<p>Héloïse Chamoiseau,&mdash;souveraine du royaume-uni des
+<i>Dislocations-Amusantes</i> par l'abdication volontaire de ses trois
+princes-conjoints,&mdash;n'était point, paraît-il, habituée à ce qu'on lui
+parlât de la sorte; car elle regimba, glapissant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ces manières-là?... On me donne des ordres, à
+présent!... Et pourquoi n'irais-je pas <i>pioncer</i> si ça me plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai besoin de causer seul à seule avec la Florette.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ça, je vous gênerais!<a name="page_104" id="page_104"></a></p>
+
+<p>Et se tournant vers les deux autres, la virago questionna:</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous, mes chérubins?</p>
+
+<p>Bob, le second des frères, dressa l'oreille.</p>
+
+<p>Il fronça le sourcil et interrogea:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu lui veux, à cette fille?</p>
+
+<p>&mdash;A la Florette?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Tom avala un verre d'eau-de-vie et répondit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lui veux rien. Je la veux. Voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Toi?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? Elle est belle et elle me convient. J'ai décidé qu'elle
+serait ma femme.</p>
+
+<p>Bob absorba pareillement une rasade d'alcool; puis il brisa son verre
+sur la table et gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était vrai...</p>
+
+<p>Son frère lui lança un regard de défi:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était vrai?...</p>
+
+<p>L'autre retroussa ses manches:</p>
+
+<p>&mdash;On boxerait...</p>
+
+<p>Tom l'imita:</p>
+
+<p>&mdash;On boxera, soit; qui cherche trouve.</p>
+
+<p>Héloïse éclata de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!... Déchirez-vous!... <i>Kiss! kiss!</i>...</p>
+
+<p>Les deux adversaires s'avancèrent l'un sur l'autre.<a name="page_105" id="page_105"></a> Les joues sanguines
+du premier avaient pris une nuance rouge plus foncée. Celles du second
+étaient écarlates jusqu'aux oreilles.</p>
+
+<p>A cet instant, le troisième Snail se mit sur son séant:</p>
+
+<p>&mdash;Une minute, mes enfants! fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne vas pas les empêcher de <i>se peigner</i>, hein? lui cria aigrement
+la <i>Femme-Canon</i>. Si c'est leur plaisir, à ces hommes! Il faut bien
+s'amuser un brin...</p>
+
+<p>Jack serra les poings et repartit avec sérénité:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas les empêcher. Au contraire. Qu'ils commencent.
+J'assommerai celui qui restera.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;<i>By God!</i> je connais quelqu'un qui a autant envie que qui que ce soit
+de la Florette...</p>
+
+<p>Tom et Bob demandèrent à l'unisson:</p>
+
+<p>&mdash;Et ce quelqu'un?...</p>
+
+<p>&mdash;Mes garçons, c'est, comme vous, le fils de notre père.</p>
+
+<p>Héloïse battit des mains.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! C'est complet! Mon époux, mes beaux-frères, elle me
+rafle tout, votre mijaurée de Fine-Lame!...</p>
+
+<p>Elle toisa les saltimbanques avec un mépris farouche:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas pour ça que je l'abomine! Ah!<a name="page_106" id="page_106"></a> mais non! Vous êtes
+trois brutes qui ne valez pas la poussière de mes souliers!...</p>
+
+<p>Puis, avec une exaspération croissante:</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'offusque, cette pimbêche. J'exècre ses menottes effilées, son
+teint de cire, ses airs de princesse. Quand elle paraît quelque part, il
+n'y en a plus pour personne!...</p>
+
+<p>D'ailleurs, je me doutais bien que vous en teniez dans l'aile. Une
+sainte-nitouche qui n'a que la peau sur les os! Des gars taillés comme
+vous! Si ce n'est pas une honte!...</p>
+
+<p>Oh! mais j'ai mon projet, par exemple. Pas plus tard que demain matin,
+j'achète un litre de vitriol et je le lui casse sur la frimousse. Alors,
+quand elle se sera débarbouillée, nous verrons si vous êtes encore
+disposés à vous tanner le cuir pour elle...</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, fit Jack, un conseil...</p>
+
+<p>&mdash;Donne: les petits cadeaux entretiennent l'amitié...</p>
+
+<p>&mdash;Je te ferai celui-ci d'autant plus volontiers qu'il ne me coûtera pas
+un <i>farthing</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, garde-toi de toucher à un cheveu de la Florette.</p>
+
+<p>Bob frappa sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! Notre frère Jack a parlé comme au prêche. <i>Hurrah</i>
+pour notre frère Jack!<a name="page_107" id="page_107"></a></p>
+
+<p>Et, comme la <i>Femme-Canon</i> haussait les épaules, l'ivrogne appuya:</p>
+
+<p>&mdash;Si jamais tu t'avisais...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, renchérit Tom avec un geste menaçant, si jamais tu t'avisais...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il m'arriverait, les agneaux?</p>
+
+<p>Tom leva un poing qui était comme un marteau:</p>
+
+<p>&mdash;Il arriverait que je t'écraserais avec ceci.</p>
+
+<p>Bob crispa ses doigts, qui étaient comme des tenailles:</p>
+
+<p>&mdash;Il arriverait que je t'étranglerais avec cela.</p>
+
+<p>Jack ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Et que moi, je te l'entonnerais, ton vitriol.</p>
+
+<p>La virago bondit:</p>
+
+<p>&mdash;Venez-y donc un peu, pour voir! prononça-t-elle résolument.</p>
+
+<p>Les Snail se consultèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Autant tout de suite, proposa le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Débarrassons-nous, d'abord, de celle-ci, opina le second.</p>
+
+<p>Le troisième conclut:</p>
+
+<p>&mdash;On s'arrangera ensuite pour l'autre.</p>
+
+<p>Ils firent un pas vers Héloïse.</p>
+
+<p>Celle-ci les attendait de pied ferme.<a name="page_108" id="page_108"></a></p>
+
+<p>L'escabeau, sur lequel elle était assise une minute auparavant,
+tournoyait, comme une massue, au bout de son bras nerveux.</p>
+
+<p>En ce moment, une voix impérieuse s'éleva:</p>
+
+<p>&mdash;La paix, mes maîtres! intima-t-elle.<a name="page_109" id="page_109"></a></p>
+
+<h3><a name="XI-a" id="XI-a"></a>XI<br /><br />
+MÉNAGERIE DOMPTÉE</h3>
+
+<p>Les quatre adversaires se retournèrent, stupéfaits.</p>
+
+<p>Marignan avait soulevé le morceau de toile qui servait de porte et
+s'était introduit dans la baraque.</p>
+
+<p>Il monta lestement sur la scène et entra dans la zone de lumière
+projetée par la chandelle.</p>
+
+<p>Les Anglais ont le respect des gens bien mis.</p>
+
+<p>Les Snail s'informèrent en commun:</p>
+
+<p>&mdash;Que désirez-vous, <i>gentleman</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Je désire, d'abord, que vous vous mettiez d'accord, répondit le
+survenant d'un ton railleur, et que l'harmonie renaisse au sein de cet
+asile. Je désire, ensuite, que vous me prêtiez une religieuse attention.
+Je désire, enfin, ou, plutôt, j'exige...<a name="page_110" id="page_110"></a></p>
+
+<p>Les trois frères l'interrompirent:</p>
+
+<p>&mdash;Vous exigez?...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que, par hasard, nous sommes vos domestiques?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne vous connaissons seulement pas...</p>
+
+<p>L'autre repartit avec calme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous connais. Cela suffit. Vous êtes trois gredins accomplis...</p>
+
+<p>Puis se tournant vers la <i>Femme-Canon</i>:</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme madame; si l'on fouillait au fond de son casier
+judiciaire...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'allez pas essayer de me faire peur, vous, hein? grinça la
+virago entre ses dents serrées.</p>
+
+<p>&mdash;Effrayer une dame! Fi donc! Et les lois de la galanterie!... On est
+chevalier français et troubadour... Je vous baise les mains, ma
+charmante... Tout à l'heure, en ce qui vous concerne, vous recevrez mes
+instructions...</p>
+
+<p>Héloïse se rebiffa:</p>
+
+<p>&mdash;Vos instructions?...</p>
+
+<p>&mdash;Mes ordres, si vous préférez, et votre intérêt vous engage&mdash;ainsi que
+vos coassociés&mdash;à les exécuter avec une scrupuleuse exactitude...</p>
+
+<p>La physionomie des Snail avait passé successivement de la surprise à la
+stupeur, de la stupeur au soupçon et du soupçon à une décision
+sombre...<a name="page_111" id="page_111"></a></p>
+
+<p>Ils échangèrent un coup d'&oelig;il rapide et sournois...</p>
+
+<p>Héloïse s'était rapprochée d'eux...</p>
+
+<p>Marignan paraissait occupé à choisir un londrès dans son
+porte-cigares...</p>
+
+<p>Quand il redressa le front, les saltimbanques l'entouraient, et chacun
+d'eux&mdash;même la <i>Femme-Canon</i>&mdash;avait le couteau au poing...</p>
+
+<p>La virago gronda:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un <i>roussin</i>! A mort le <i>roussin</i>! Tu es frit, mimi!</p>
+
+<p>Sans se décontenancer, Marignan haussa le ton:</p>
+
+<p>&mdash;Holà! demanda-t-il, êtes-vous à votre poste?</p>
+
+<p>A l'instant, trois coups furent frappés extérieurement contre les
+planches de la baraque, et une voix&mdash;celle de Bijou-des-Dames&mdash;répondit
+du dehors:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, patron, nous y sommes. Avez-vous besoin de nous?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, continua Marignan: il y a de la police, de la force armée, des
+gendarmes partout aux alentours d'ici,&mdash;et j'ai des amis sous la main
+pour les prévenir en cas d'urgence.</p>
+
+<p>Les couteaux disparurent comme par enchantement et tout se tut, jusqu'au
+bruit des respirations.</p>
+
+<p>L'associé de M<sup>e</sup> Bouginier poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui est d'appartenir à la Préfecture, vous vous trompez, mes
+braves amis. Seulement, il m'a plu<a name="page_112" id="page_112"></a> de vous prouver que j'étais gardé à
+carreau. Je suis seul et vous êtes quatre; car je compte madame pour un
+mâle: il convenait que j'assurasse toute liberté à la conversation que
+nous allons avoir ensemble.</p>
+
+<p>Il attira à lui l'escabeau qu'Héloïse brandissait naguère et s'assit en
+face du groupe des saltimbanques muets et consternés.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, commença-t-il, soyez persuadés que je ne me présente point
+chez vous en ennemi. Le nom de celui qui m'envoie vous est un sûr garant
+de la pureté de mes intentions. Je vous suis, en effet, dépêché par un
+philanthrope éclairé: l'estimable sieur Bouginier.</p>
+
+<p>A ce nom, le visage des trois Anglais s'éclaircit:</p>
+
+<p>&mdash;Bouginier?... <i>Master</i> Bouginier?... Vous venez de la part de master
+Bouginier?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui! de la part du papa Bouginier, avec qui vous avez déjà
+traité mainte affaire analogue à celle qui m'amène.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait vous expliquer...</p>
+
+<p>&mdash;Hé! vos dissensions intestines ne m'en ont pas laissé le temps...
+Maintenant, ne nous amusons pas aux bagatelles du discours. J'ai besoin
+de collaborateurs pour une petite opération qui offre d'assez beaux
+bénéfices. Etes-vous gens à me seconder?... Consultez-vous pendant que
+j'allumerai mon cigare...<a name="page_113" id="page_113"></a></p>
+
+<p>Héloïse Chamoiseau intervint avec une aimable rondeur:</p>
+
+<p>&mdash;A Chaillot les consultations! Nous ne sommes ni avocats ni médecins.
+Qu'est-ce qu'il y aura à gagner?</p>
+
+<p>Elle résumait le sentiment général.</p>
+
+<p>Marignan la salua de la main:</p>
+
+<p>&mdash;A merveille!... Femme de tête, de poigne et de c&oelig;ur!... L'époux qui
+vous possédera ne connaîtra pas son bonheur!</p>
+
+<p>Puis, sur la note du commandement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini de rire. Ouvrez les ouïes. On va s'entendre.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, le cavalier servant de Sergine Gravier prenait
+congé des hôtes de la baraque:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, leur disait-il, vous m'avez-bien compris...</p>
+
+<p>Demain, dans la journée, vous pliez bagage, et, un peu avant minuit, je
+vous trouve, avec la voiture, à l'endroit indiqué...</p>
+
+<p>Quant à mademoiselle Florette, elle aura dû être expédiée, dans la
+soirée, au pavillon de la Faisanderie...</p>
+
+<p>Est-il nécessaire d'ajouter qu'au nom de M<sup>e</sup> Bouginier il vous est
+formellement enjoint d'avoir à respecter<a name="page_114" id="page_114"></a>&mdash;de toutes les façons&mdash;cette
+jeune et indispensable auxiliaire?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, grommela l'un des Snail, on fera le mort avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;On ferait le mort au naturel, répliqua froidement Marignan, si, par
+hasard, on s'avisait de contrevenir à mes ordres. Je paie; mais je veux
+en avoir pour mon argent. Votre peau me répond de votre obéissance.</p>
+
+<p>Il s'adressa à Héloïse:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous que je charge de la styler. Songez que, sans elle, nous ne
+pouvons rien. Il s'agit de nous obtenir à tout prix son concours.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, objecta la virago, cependant, si elle refusait...</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait votre faute, repartit l'autre sèchement, et, comme l'argent
+s'envolera, après-demain, dans le coffre de son propriétaire...</p>
+
+<p>La <i>Femme-Canon</i> fit un geste énergique:</p>
+
+<p>&mdash;Alors il faudra bien que, de gré ou de force...</p>
+
+<p>Son interlocuteur appuya, en soulignant le mot de la voix et du regard:</p>
+
+<p>&mdash;<i>De gré</i>, seulement, vous entendez...</p>
+
+<p>Qu'elle ignore la cause et le but de ce que l'on exige d'elle: les
+instruments inconscients sont les meilleurs...<a name="page_115" id="page_115"></a></p>
+
+<p>Je vous permets d'user de l'intimidation, de la menace même pour
+l'amener à nos fins; mais tenez-vous en là,&mdash;ou il vous en cuirait...</p>
+
+<p>Surtout,&mdash;et je vous recommande ceci à tous,&mdash;pas de querelles
+ridicules, de violences inutiles, de batailles, ni de vitriol...</p>
+
+<p>&mdash;Je jure... balbutia chacun des auditeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! assez, mes enfants! interrompit Marignan, sceptique et
+gouailleur. Je n'attache pas plus d'importance que vous à vos serments.
+Il n'y a qu'une chose à laquelle je crois: c'est à l'amour déréglé que
+vous nourrissez pour la vie. Voilà qui sauvegarde la <i>Filleule de
+Lagardère</i>...</p>
+
+<p>Puis, avec une exagération de solennité qui acheva de dompter cette
+ménagerie en révolte:</p>
+
+<p>&mdash;La beauté de cette jeune fille devient désormais un capital. Sa beauté
+et sa vertu. Malheur à qui diminuerait ce capital en le dégradant.<a
+name="page_116" id="page_116"></a></p>
+
+<h3><a name="XII-a" id="XII-a"></a>XII<br /><br />
+AU PAVILLON DE LA FAISANDERIE</h3>
+
+<p>Carrières-sous-Bois est un joli petit village situé à l'extrémité de la
+terrasse de Saint-Germain et étagé entre celle-ci et la Seine.</p>
+
+<p>Le château de M. de Saint-Pons, alors maire de la commune, faisait, d'un
+côté, face au fleuve, en bordure sur la route riveraine du Pecq, et, de
+l'autre, par son parc immense, rejoignait la vaste forêt qui s'étend de
+Chambourcy à Conflans-Sainte-Honorine et de Poissy à Meudon.</p>
+
+<p>C'était au bout de ce parc et sur la lisière de cette forêt que
+s'élevait le pavillon de la Faisanderie,&mdash;construit autrefois pour
+servir de rendez-vous de chasse, avec le luxe que les architectes du
+dix-septième<a name="page_117" id="page_117"></a> siècle déployaient dans l'édification de ces bâtiments
+consacrés au plus grand plaisir de la noblesse et de la couronne.</p>
+
+<p>Ses murs de briques à chaînes de pierre, son toit d'ardoises à
+girouettes, l'encadrement de ses croisées, les deux belles grilles qui
+l'accolaient et qui, avec un saut-de-loup, défendaient l'accès de la
+propriété,&mdash;grilles ouvragées par Jean Lamour, le célèbre
+forgeron-artiste à qui l'on doit les élégantes «serrureries» de la place
+Stanislas à Nancy,&mdash;lui donnaient un caractère seigneurial que son
+entourage rehaussait encore d'une nouvelle et particulière splendeur.</p>
+
+<p>Devant lui, en effet, s'arrondissait la <i>Boule-du-Roi</i>,&mdash;sorte de
+demi-lune au delà de laquelle s'épaississaient les massifs et les
+taillis de la forêt,&mdash;tandis que, derrière, le parc groupait ses arbres
+touffus, aux essences variées, avec un désordre qui eût fourni à l'abbé
+Delille l'occasion de cueillir à pleines corbeilles les alexandrins
+descriptifs.</p>
+
+<p>C'est au seuil de ce pavillon que nous en rencontrerons le
+locataire,&mdash;le garde général Jacques Périn,&mdash;le lendemain des scènes qui
+se sont succédé à la fête des Loges et que nous avons racontées dans les
+chapitres précédents.</p>
+
+<p>L'ancien brigadier de la sûreté était en train de<a name="page_118" id="page_118"></a> causer avec un gros
+homme&mdash;à mine honnête et digne&mdash;qui semblait sur le point de le quitter.</p>
+
+<p>Ce personnage n'était autre que le régisseur du marquis, qui avait
+précédé de vingt-quatre heures son maître à Carrières.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, demandait l'ex-<i>détective</i>, ainsi, cher monsieur Tourangeau,
+vous ne vous décidez pas à rester dîner avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, mon brave Périn. Désolé de vous refuser. Ce sera pour une
+autre fois.</p>
+
+<p>Le garde général sourit:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez, continua-t-il, que vous vous défiez de ma cuisine...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui: de la cuisine d'un pauvre diable de garçon, qui vit sans
+cordon-bleu, sans ménagère, en isolé, en sauvage...</p>
+
+<p>Eh bien, vous auriez peut-être tort: quand on a été soldat, on sait
+faire à peu près tout,&mdash;même la soupe...</p>
+
+<p>Et je connais plus d'un fricot de nos troupiers, dont un gourmand, dont
+un gourmet se lécheraient les pouces et les babines...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non, je ne dis pas non! Mais j'ai ramené ma femme et mes
+enfants de Paris. Ils m'attendent, pour se mettre à table, chez le
+concierge du<a name="page_119" id="page_119"></a> château, et s'ils ne me voyaient pas arriver, ils seraient
+capables de se laisser mourir de faim et d'inquiétude.</p>
+
+<p>Et le régisseur ajouta, en faisant mine de prendre congé:</p>
+
+<p>&mdash;On ne comprend pas ça quand on n'a pas de famille.</p>
+
+<p>Un nuage passa sur la figure du garde:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmura-t-il tristement. Vous avez raison. Je n'en ai pas,
+moi, de famille!</p>
+
+<p>Son interlocuteur lui tendit la main:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi si je vous ai causé de la peine... C'est bien sans
+intention... Mais, après tout, il y a beaucoup de votre faute...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous manque-t-il pour animer votre intérieur? Une compagne et des
+marmots? Est-ce donc si malaisé de se les procurer? Mariez-vous. Vous
+n'en amènerez pas la mode. Et puis, vous êtes d'âge, que diable!...</p>
+
+<p>&mdash;Trop, par malheur; quand on a enjambé la quarantaine...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! c'est dans les vieilles marmites que se cuisent les meilleurs
+ragoûts. Vous n'êtes plus un freluquet, c'est entendu; mais vous avez
+bon pied et bon appétit, comme moi. Or, croyez-vous que mes cinquante<a
+name="page_120" id="page_120"></a> ans bien sonnés m'empêchent de danser le
+rigodon, à votre noce, avec une jolie poulette, et de chanter la mère
+Godichon au repas de baptême de votre premier-né?...</p>
+
+<p>Jacques Périn secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'épouserai jamais qu'une femme que j'aimerai,&mdash;et si par hasard,
+cette femme ne m'aimait pas...</p>
+
+<p>&mdash;Elle serait difficile, morbleu! Un gars aussi supérieurement conservé!
+Et doux, et sobre, et économe! Le plus probe, le plus vaillant, le plus
+loyal qui soit au monde!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Tourangeau!... Je suis confus... Ces compliments...</p>
+
+<p>&mdash;Vous les méritez, camarade, et ce que j'exprime ici, c'est l'opinion
+de tout le monde, celle de M. le marquis, la mienne...</p>
+
+<p>Oui, notre maître ne se gêne pas pour le déclarer hautement...</p>
+
+<p>Il me répétait encore hier qu'il se félicitait d'avoir rencontré un
+serviteur de votre courage à la besogne et de votre dévouement à ses
+intérêts...</p>
+
+<p>&mdash;M. de Saint-Pons est trop bon. Il me flatte assurément. Je ne fais que
+ce que je dois faire...</p>
+
+<p>&mdash;Il vous rend justice, voilà tout... Donc, si l'envie vous prend de
+vous mettre en ménage, choisissez<a name="page_121" id="page_121"></a> sans crainte la personne qui vous
+plaira. M. le marquis consentira volontiers à la demander en votre nom,
+et il n'y a pas de danger qu'une honnête fille et que des parents sensés
+hésitent à accueillir comme il convient et vos hommages et sa requête...</p>
+
+<p>Le régisseur s'interrompit pour consulter sa montre:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je bavarde, je bavarde, je bavarde,&mdash;et j'oublie que les miens
+s'impatientent là-bas...</p>
+
+<p>Il n'est que temps que je coure les rejoindre...</p>
+
+<p>Monsieur arrivera demain pour déjeuner: il m'a recommandé de vous
+prévenir qu'il comptait sur vous au château...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'empresserai d'aller verser entre ses mains le prix des coupes que
+j'ai achevé d'encaisser aujourd'hui... A moins que vous ne préfériez
+vous en charger...</p>
+
+<p>&mdash;M'en charger, c'est le mot... Farceur!... Une vingtaine de sacs de
+mille francs!... Non, les fonds sont bien où ils sont,&mdash;jusqu'à demain;
+car je présume que vous les avez placés en lieu sûr...</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont serrés dans mon secrétaire, dont la clé ne me quitte
+jamais...</p>
+
+<p>Et le garde ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, il n'y a pas de voleurs dans le pays...</p>
+
+<p>&mdash;Hum! opina son interlocuteur, dans le pays, c'est<a name="page_122" id="page_122"></a> possible; mais il
+est venu sans doute tant de rôdeurs de Paris chercher fortune à la fête
+des Loges...</p>
+
+<p>&mdash;Ceux-là, repartit l'ex-agent, je les évente d'une lieue, et je ne leur
+conseille pas de me forcer à me ressouvenir de mon ancien métier...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je sais, vous êtes une rude poigne... Votre surnom
+l'indiquait assez... Cependant vous êtes seul dans ce pavillon, et
+celui-ci est non moins éloigné du village que du château...</p>
+
+<p>&mdash;Les barreaux des fenêtres et la solidité des portes défient toute
+espèce d'effraction... Et puis, j'ai des armes: tout un arsenal... Je
+sais m'en servir, et vous pensez si, au besoin, j'hésiterais à le
+faire...</p>
+
+<p>Jacques Périn conclut d'un ton convaincu:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, si, lorsque je suis seul, je vaux mon homme, j'en vaux dix
+lorsque j'ai le droit et la loi avec moi...</p>
+
+<p>Par conséquent, n'ayez aucune inquiétude à mon sujet,&mdash;non plus qu'à
+propos de l'argent...</p>
+
+<p>Cet argent est aussi à l'abri des malfaiteurs que si on l'avait confié
+aux caves de la Banque.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, déclara le régisseur, et je pars complètement
+rassuré: au revoir et à demain, compère!</p>
+
+<p>&mdash;A demain, monsieur Tourangeau.<a name="page_123" id="page_123"></a></p>
+
+<h3><a name="XIII-a" id="XIII-a"></a>XIII<br /><br />
+LA FUGITIVE</h3>
+
+<p>Jacques Périn était de taille et de corpulence ordinaires; d'apparence
+robuste et agile, encore que ses cheveux,&mdash;coupés presque ras,&mdash;qui
+grisonnaient vers les tempes, annonçassent ce que nous savons, de l'aveu
+du garde lui-même: c'est-à-dire que celui-ci confinait à la
+cinquantaine.</p>
+
+<p>Sa moustache rejoignait une barbe courte et touffue qui lui recouvrait
+le bas du visage.</p>
+
+<p>Ce visage, bruni par le hâle du soleil, de la pluie et de l'air libre,
+avait une remarquable expression d'énergie, tempérée par ce je ne sais
+quoi de mélancolique et de doux de l'homme fort, de l'honnête<a
+name="page_124" id="page_124"></a> homme qui souffre et qui cache aux yeux
+de tous la blessure qui le fait souffrir.</p>
+
+<p>La bouche était franche et sérieuse. Le nez quêtait dans le vent, comme
+celui d'un chien de race. Le sourcil abritait un regard loyal et
+intelligent. En somme, une physionomie ouverte, claire, martiale et
+sympathique, où le soldat se retrouvait sous la veste du garde-chasse.</p>
+
+<p>Le pavillon qu'habitait ce dernier n'avait pas l'air moins avenant, en
+dépit des barreaux dont on a parlé tout à l'heure et qui en protégeaient
+les fenêtres contre toute tentative d'escalade.</p>
+
+<p>Il comprenait un rez-de-chaussée, un premier étage et des mansardes.</p>
+
+<p>Le rez-de-chaussée se composait d'un parloir ouvert sur le rond-point et
+d'une cuisine ouvrant sur le parc.</p>
+
+<p>Ce parloir avait une tapisserie à raies bleues sur champ blanc, imitant
+le coutil d'une tente.</p>
+
+<p>Il était meublé d'un secrétaire, d'une armoire, d'une table et de six
+chaises en acajou, et décoré de gravures militaires représentant les
+principaux épisodes de nos campagnes de Crimée, d'Italie et du Mexique,
+ainsi que de panoplies d'armes, d'engins, de harnais de chasse et de
+fusils, de casques prussiens,&mdash;trophées de la dernière guerre.</p>
+
+<p>Au fond de cette pièce, un antique escalier de bois,<a name="page_125" id="page_125"></a> noirci par le
+temps, conduisait au premier étage, lequel se divisait en deux parties
+inégales: une vaste chambre à coucher et un cabinet de <i>débarras</i>.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Après le départ de Tourangeau, Jacques Périn s'était assis&mdash;dans le
+parloir&mdash;devant son repas du soir.</p>
+
+<p>Mais il ne mangeait pas.</p>
+
+<p>Il songeait...</p>
+
+<p>Il songeait qu'en effet, il était bien seul dans cette maison comme dans
+le monde...</p>
+
+<p>La tranquillité de sa vie présente,&mdash;opposée au mouvement, aux
+péripéties de son existence passée,&mdash;lui rendait cette solitude encore
+plus lourde et plus pénible.</p>
+
+<p>En Afrique, la chasse aux Arabes; à Paris, la chasse aux coupables
+avaient absorbé toutes ses facultés et tout son temps.</p>
+
+<p>Or, c'était une nature essentiellement aimante sous la rude enveloppe du
+policier et du soldat.</p>
+
+<p>Les exigences professionnelles étaient seules parvenues à refouler en
+lui, pendant de longues années, les trésors de tendresse qu'il brûlait
+de dépenser au dehors.</p>
+
+<p>Puis, plus tard, il avait <i>lâché</i> la Préfecture, et il était redevenu un
+homme comme les autres.<a name="page_126" id="page_126"></a></p>
+
+<p>Alors toutes les passions du commun des mortels s'étaient brusquement
+réveillées en lui. Tous les désirs d'un c&oelig;ur vierge avaient
+bouillonné de sa poitrine à son cerveau. Des désirs développés,
+aiguillonnés, exaspérés par l'isolement.</p>
+
+<p>Un isolement d'autant plus douloureux qu'il était plus sensible. On ne
+passe pas impunément du feu à l'eau. Songez que, de l'effroyable
+quantité d'aventures publiques et privées où son paisible caractère
+s'était trouvé mêlé, que des drames les plus violents qu'avait traversés
+sa candeur, et dans lesquels son activité, sa perspicacité avaient joué
+leur rôle, notre ex-agent était tombé&mdash;sans transition&mdash;dans le calme
+léthargique et le silence tombal des journées uniformément dénuées
+d'événements, d'incidents, de luttes!</p>
+
+<p>Ceci ne l'empêchait point, du reste, de s'acquitter de ses fonctions
+avec une intelligence hors ligne et une fidélité sans bornes.</p>
+
+<p>Chaque matin il prenait son fusil et s'enfonçait, marchant lentement,
+sous les arbres de la forêt.</p>
+
+<p>Mais chaque soir il s'en revenait plus morne qu'il n'était parti.</p>
+
+<p>Ce soir-là, sa conversation avec l'excellent Tourangeau avait donné un
+corps à ses aspirations.</p>
+
+<p>Il rêvait les joies de la famille.<a name="page_127" id="page_127"></a></p>
+
+<p>Oh! la ménagère qui va, qui vient, alerte, accorte; qui attend l'époux
+au retour de la besogne quotidienne; qui est l'écho de ses pensées, la
+moitié de sa chair, le complément de son âme!...</p>
+
+<p>Oh! les petits enfants, roses et blonds comme des Jésus de cire, qui
+vous grimpent sur les genoux, vous jettent au cou leurs bras potelés et
+remplissent de leur gentil ramage et de leur mouvement désordonné le
+logis dont ils sont comme les anges gardiens!...</p>
+
+<p>Tandis que le brave garçon se demandait où il trouverait cette félicité
+intime; tandis qu'il demeurait accoudé sur la table, sans effleurer des
+lèvres le verre de vieux vin qu'il s'était versé, sans toucher au plat
+de gibier dont il s'était servi, la nuit était venue peu à peu...</p>
+
+<p>Un léger bruit retentit au dehors...</p>
+
+<p>Le garde dressa l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! murmura-t-il, on a remué dans les taillis...</p>
+
+<p>Le bruit s'accentua...</p>
+
+<p>C'étaient des pas précipités qui traversaient la demi-lune...</p>
+
+<p>L'ancien policier se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un accourt de ce côté...</p>
+
+<p>Il se leva et marcha vers la porte...</p>
+
+<p>En cet instant, celle-ci s'ouvrit brusquement...<a name="page_128" id="page_128"></a></p>
+
+<p>Une femme apparut sur le seuil...</p>
+
+<p>Elle s'y arrêta une minute,&mdash;retournée vers l'extérieur...</p>
+
+<p>Elle semblait écouter avec anxiété...</p>
+
+<p>Puis, d'une voix qui haletait de l'effort d'une course furieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les entends plus! balbutia-t-elle. Seigneur mon Dieu, merci! Ils
+ont perdu ma trace!</p>
+
+<p>Puis encore, elle referma la porte derrière elle, s'avança dans le
+pavillon, vint s'affaisser sur une chaise près de la table et, joignant
+les deux mains qu'elle éleva vers Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes chrétien, supplia-t-elle avec une volubilité fébrile,
+accueillez-moi, protégez-moi, cachez-moi, sauvez-moi!</p>
+
+<p>Elle reprit haleine, s'essuya le front d'un geste sauvage et poursuivit
+d'un ton farouche:</p>
+
+<p>&mdash;Sinon, indiquez-moi le chemin de la rivière. Celle-ci ne refusera pas
+de me recevoir. Car j'aime mieux mourir,&mdash;oui, mourir,&mdash;que de retomber
+en leur pouvoir!<a name="page_129" id="page_129"></a></p>
+
+<h3><a name="XIV-a" id="XIV-a"></a>XIV<br /><br />
+FAUSSES CONFIDENCES</h3>
+
+<p>Vous l'avez déjà reconnue:</p>
+
+<p>C'était la <i>Filleule de Lagardère</i>...</p>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i>, dépouillée de son costume, de ses oripeaux
+de théâtre et vêtue, comme le vulgaire des saltimbanques pauvres, d'une
+misérable robe d'indienne, que son passage dans les fourrés de la forêt
+avait déchirée en maint endroit; d'un petit châle de mérinos, tout
+effiloqué et tout déteint, et d'un mouchoir en marmotte ajouré comme une
+dentelle.</p>
+
+<p>Et, cependant, à travers les trous de ces haillons s'échappaient des
+parfums et des rayonnements étranges: des parfums de pudeur réelle,
+exquise et fière; des rayonnements de vie et de jeunesse à peine<a
+name="page_130" id="page_130"></a> voilés par une nuance de mélancolie, qui
+n'était pas sa nature même, et qui trahissait à demi le secret d'une
+infortune vaillamment supportée.</p>
+
+<p>Pour le moment, elle suffoquait.</p>
+
+<p>De grosses gouttes de sueur roulaient de son front sur ses joues.</p>
+
+<p>D'un mouvement machinal, elle enleva le mouchoir qui la coiffait et
+dégrafa le haut de sa robe...</p>
+
+<p>Ses magnifiques cheveux ruisselèrent sur ses épaules, et les lignes de
+son cou se dégagèrent, jusqu'à la naissance de sa gorge, dans toute leur
+noblesse et toute leur pureté.</p>
+
+<p>Jacques l'examinait avec une surprise, une admiration muettes.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous ne répondez pas? reprit-elle après un silence. Vous
+repoussez ma prière? C'est bien. Il ne me reste qu'à m'en aller.</p>
+
+<p>Elle se mit debout péniblement et fit quelques pas en chancelant...</p>
+
+<p>Puis un étourdissement subit parut la saisir.</p>
+
+<p>Le garde la reçut dans ses bras et la replaça sur le siège qu'elle
+venait de quitter.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon enfant, lui dit-il, calmez-vous et rassurez-vous. Vous
+êtes ici en sûreté. Moi présent, personne n'osera vous faire de mal.<a
+name="page_131" id="page_131"></a></p>
+
+<p>Il prépara un verre d'eau sucrée et le lui offrit en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, prenez ceci et tâchez de vous remettre... Je vous répète que
+vous n'avez plus rien à craindre. Les gens que vous semblez redouter ne
+viendront pas vous chercher jusque dans cette maison.</p>
+
+<p>La fillette but une gorgée. Elle respira longuement. Ses yeux se
+rouvrirent et son regard, chargé de reconnaissance, s'arrêta sur
+l'ancien agent qu'il remua de fond en comble.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bon, fit-elle. Le ciel vous bénira!</p>
+
+<p>Ensuite, s'emparant des mains du garde et les pressant avec une effusion
+soudaine:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc vrai? Vous ne me chassez pas?</p>
+
+<p>Jacques, embarrassé et ému, se dégagea doucement de l'étreinte:</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, je ne vous chasse pas, et je suis tout disposé à vous
+prêter aide et assistance... Mais encore faut-il que je sache qui vous
+êtes et ce qui vous menace... Parlez! expliquez-vous, de grâce!...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends: vous voulez que je vous raconte mon histoire...</p>
+
+<p>Elle avait une voix charmante, dont les cordes basses vibraient et
+pénétraient.</p>
+
+<p>L'ex-policier protesta:</p>
+
+<p>&mdash;Je désire connaître ce qui vous est arrivé, afin<a name="page_132" id="page_132"></a> d'apprendre comment
+je puis vous protéger et vous défendre...</p>
+
+<p>Florette eut un sourire triste:</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas gaie, mon histoire; mais, puisqu'il vous plaît de
+l'entendre, écoutez-moi et ayez pitié d'une malheureuse qui n'a d'espoir
+et de ressource que dans la charité des honnêtes gens.</p>
+
+<p>Et elle entama un récit dont plusieurs parties ne sont pas tout à fait
+étrangères à nos lecteurs:</p>
+
+<p>Ce qu'elle se rappelait imparfaitement de son enfance; la façon dont les
+Snail l'avaient élevée; son rude apprentissage de l'escrime, son voyage
+et ses succès en Angleterre, son retour en France et l'empire qu'Héloïse
+Chamoiseau avait pris par degré sur les trois frères abrutis par leurs
+vices...</p>
+
+<p>Héloïse la haïssait...</p>
+
+<p>La fillette ignorait pourquoi...</p>
+
+<p>Mais elle l'avait deviné de prime abord, et, plus tard, la virago
+s'était chargée de le lui prouver d'une manière non équivoque...</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de jour qu'elle ne l'accablât d'invectives,
+d'humiliations et de menaces; pas de jour qu'elle ne la frappât
+sournoisement; pas de jour qu'elle ne lui promît de la <i>défigurer</i>...</p>
+
+<p>L'attitude de Tom, de Jack et de Bob n'était pas beaucoup plus
+rassurante à l'endroit de la pauvrette.<a name="page_133" id="page_133"></a></p>
+
+<p>Depuis quelque temps, ils lui lançaient à la dérobée des &oelig;illades qui
+l'épouvantaient.</p>
+
+<p>Bref, la vie en commun avec cette mégère et ces brutes était devenue
+insupportable pour leur victime.</p>
+
+<p>Elle leur avait donc signifié&mdash;et cela le matin même&mdash;qu'elle prétendait
+les quitter immédiatement, qu'elle renonçait au métier de saltimbanque
+et qu'elle avait l'intention de se rendre à Paris et d'y chercher de
+l'ouvrage.</p>
+
+<p>Alors la tempête avait éclaté:</p>
+
+<p>On avait écrasé la récalcitrante de reproches, d'injures et de horions.</p>
+
+<p>Puis les trois Anglais s'étaient précipités sur elle et l'avaient
+enfermée dans leur voiture qui s'était éloignée des Loges, sans attendre
+la fin de la fête, dans une direction inconnue...</p>
+
+<p>Mais, tandis que le véhicule roulait dans la forêt, Florette avait sauté
+par une fenêtre et s'était jetée sous le couvert...</p>
+
+<p>Les Snail lui avaient donné la chasse...</p>
+
+<p>Inconsciente, éperdue, affolée, elle avait couru devant elle,&mdash;à travers
+les halliers, les buissons, les broussailles,&mdash;jusqu'à ce qu'elle
+aperçût une maison où se réfugier:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, conclut-elle, tout ce que je vous demande,<a
+name="page_134" id="page_134"></a> c'est de me permettre de passer la nuit
+ici, sur cette chaise...</p>
+
+<p>A l'aube, vous me mettrez sur la route de Paris...</p>
+
+<p>Je sais lire, écrire et coudre; je suis forte et j'ai du courage; je
+rencontrerai bien là-bas, dans la grand'ville, quelque bonne âme qui
+consentira à me prendre en service ou à me donner du travail...</p>
+
+<p>Autrement...</p>
+
+<p>&mdash;Autrement?...</p>
+
+<p>La physionomie et l'accent de la jeune fille devinrent sombres:</p>
+
+<p>&mdash;Autrement, n'ayant ni asile pour le présent, ni espérance dans
+l'avenir, je vous l'ai dit, la Seine coule pour tout le monde...</p>
+
+<p>&mdash;Mourir!... Vous songeriez à mourir!... A votre âge!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répliqua-t-elle amèrement, la souffrance m'a vieillie...
+D'ailleurs, qui est-ce qui me regrettera?... Je n'ai ni parents, ni
+amis, ni personne qui s'intéresse à moi sur cette terre.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>S'il eût écouté la narratrice avec l'attention minutieuse qu'il
+apportait naguère à «débrouiller» les affaires compliquées pour
+lesquelles on avait recours à son office, le <i>détective</i> émérite eût
+remarqué ceci:</p>
+
+<p>C'est que la première partie de son histoire&mdash;celle<a name="page_135" id="page_135"></a> qui avait trait à
+l'aversion que lui témoignait la <i>Femme-Canon</i> et aux craintes que lui
+inspiraient les allures des trois frères,&mdash;avait été détaillée par
+mademoiselle Fine-Lame avec une chaleur, une conviction, une éloquence
+qui affirmaient la sincérité de ce récit.</p>
+
+<p>Dans la seconde, au contraire,&mdash;celle qui se rapportait à la scène du
+matin, ainsi qu'à la fuite de la fillette et à la poursuite qui en avait
+été le résultat,&mdash;la <i>Filleule de Lagardère</i> avait montré, à plusieurs
+reprises, une hésitation, un embarras qui eussent donné à réfléchir à un
+auditeur moins prévenu en sa faveur.</p>
+
+<p>Mais Jacques subissait le charme qu'épandait l'étrange et ravissante
+créature.</p>
+
+<p>Sa pensée vacillait comme s'il eût ressenti une sorte d'ivresse. Nous
+n'insinuerons point qu'il fût déjà amoureux. Mais ce fut en tremblant
+qu'il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, je vous donnerai un asile et je vous rendrai
+l'espérance.<a name="page_136" id="page_136"></a></p>
+
+<h3><a name="XV-a" id="XV-a"></a>XV<br /><br />
+LE NARCOTIQUE</h3>
+
+<p>La fugitive eut un long soupir de soulagement.</p>
+
+<p>Puis elle questionna brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous allez faire de moi?</p>
+
+<p>Jacques lui prit la main à son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Vous resterez ici jusqu'à demain, sous ma garde, et je vous réitère
+qu'à cette heure avancée ces misérables saltimbanques ne vous
+relanceront point sous mon toit. D'abord, ils n'ont aucune espèce de
+droits sur vous. Ensuite, je vous certifie qu'ils trouveraient à qui
+parler.</p>
+
+<p>Florette le considéra en face:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, vous êtes brave! fit-elle.<a name="page_137" id="page_137"></a></p>
+
+<p>L'ancien soldat baissa les yeux devant la flamme qui allumait les
+prunelles de la jeune fille.</p>
+
+<p>Il poursuivit après un silence:</p>
+
+<p>&mdash;Demain, je vous conduirai au château et je vous présenterai à mon
+maître. M. le marquis est le plus humain et le plus généreux des hommes.
+Il a pour moi quelques égards. Je ne doute pas que, sur mon instante
+prière, il ne vous trouve une situation, non près de lui,&mdash;car il est
+veuf,&mdash;mais dans quelqu'une des riches familles parisiennes avec
+lesquelles il entretient des relations...</p>
+
+<p>Et, comme la fugitive se levait dans un élan d'actions de grâces
+passionnées:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me remerciez pas, ajouta-t-il en se reculant. Tout autre à ma place
+eût agi pareillement. C'est moi qui suis trop heureux de pouvoir vous
+être utile.</p>
+
+<p>Puis, pour couper court aux expressions de gratitude qui se pressaient
+sur les lèvres de la <i>Filleule de Lagardère</i>, il continua en lui
+montrant la table:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez avoir besoin de vous réconforter. Allons, asseyez-vous et
+partagez mon modeste repas. Ah! dame! si j'avais su avoir, ce soir, une
+invitée, je me serais approvisionné et arrangé en conséquence...</p>
+
+<p>Il s'en fut chercher un couvert et le disposa près du sien:</p>
+
+<p>&mdash;Mais bah! reprit-il avec rondeur, à la guerre<a name="page_138" id="page_138"></a> comme à la guerre! La
+première fois, on se distinguera davantage. D'ailleurs, c'est offert de
+bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame refusa du geste:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas faim, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Elle porta la main à son front:</p>
+
+<p>&mdash;Le sommeil, la fatigue m'accablent...</p>
+
+<p>Sa tête s'abaissait, lourde, sur sa poitrine; ses paupières se fermaient
+malgré elle; son corps se ployait sur sa chaise...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je comprends! fit Jacques; l'alerte, la course, la frayeur... Le
+repos vous est nécessaire... Eh bien, on va aller préparer votre
+chambre.</p>
+
+<p>Il alluma un bougeoir à la lampe qu'il avait placée sur la table pendant
+le récit de Florette.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, interrogea celle-ci, n'avez-vous pas commencé de dîner?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous inquiétez pas de moi: j'achèverai quand je vous aurai
+installée dans votre casernement.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers l'escalier qui conduisait au premier étage:</p>
+
+<p>&mdash;Attendez-moi tranquillement... Je reviens dans cinq minutes...
+L'histoire de disposer le lit...</p>
+
+<p>La jeune fille ne répliqua rien. Sa tête s'était renversée sur le
+dossier de sa chaise. Elle paraissait s'être endormie...</p>
+
+<p>Oui, mais quand le garde eut disparu au haut de<a name="page_139" id="page_139"></a> l'escalier, elle se
+redressa avec lenteur et précaution...</p>
+
+<p>Son &oelig;il, qui jetait un éclat singulier, parcourut rapidement la pièce
+et s'arrêta sur la table chargée des accessoires du repas de son hôte...</p>
+
+<p>Entre le plat et l'assiette, le verre de Jacques était à demi plein...</p>
+
+<p>Florette fouilla dans sa poche...</p>
+
+<p>Un petit flacon de cristal brilla entre ses doigts...</p>
+
+<p>Elle fit un pas vers la table...</p>
+
+<p>Puis elle s'arrêta,&mdash;hésitante...</p>
+
+<p>Un combat violent semblait se livrer en elle...</p>
+
+<p>Deux fois, elle étendit au-dessus du verre la main qui tenait le
+flacon...</p>
+
+<p>Et, deux fois, cette main ne consomma point l'&oelig;uvre qui déterminait
+ce mouvement, et contre laquelle protestaient la révolte, l'indignation,
+l'horreur qui bouleversaient les traits de la fugitive...</p>
+
+<p>A un moment, celle-ci eut l'air de prendre une résolution énergique...</p>
+
+<p>Elle se détourna de la table et se glissa vers la porte...</p>
+
+<p>Comme elle en atteignait le seuil, le cri de la chouette&mdash;un cri lugubre
+et prolongé&mdash;s'éleva au dehors, de la lisière de la forêt...</p>
+
+<p>Florette demeura immobile. Elle devint pâle comme<a name="page_140" id="page_140"></a> une morte. Une
+indicible expression de terreur se répandit sur son visage:</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont là, pensa-t-elle tout haut. Ils me rappellent ma promesse. Si
+j'y manque, malheur à moi!</p>
+
+<p>Le cri retentit de nouveau avec des modulations impératives.</p>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> se tordit les bras:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, gémit-elle, inspirez-moi, conseillez-moi!... Cet homme est
+si confiant et si hospitalier!... Non, non, c'est impossible!</p>
+
+<p>Le cri persista, strident et funèbre, dans le silence de la nuit.</p>
+
+<p>En même temps, l'on entendit la voix du garde qui grondait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! méchante bête, c'est moi qui irai, demain matin, te dénicher à
+coups de fusil, pour t'apprendre à troubler ainsi le sommeil de mes
+locataires!</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame balbutia avec égarement:</p>
+
+<p>&mdash;S'ils n'avaient parlé que de me tuer... Mais ce vitriol, oh! ce
+vitriol!... Mon Dieu! pardonnez-moi: ce serait trop cruel!</p>
+
+<p>Elle eut un geste de décision suprême...</p>
+
+<p>Puis elle revint&mdash;d'un bond&mdash;vers la table...</p>
+
+<p>Sa main s'allongea derechef...</p>
+
+<p>Quelques gouttes d'une liqueur brune tombèrent du flacon dans le
+verre...<a name="page_141" id="page_141"></a></p>
+
+<p>Puis encore, la fillette se laissa aller sur sa chaise en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Ils l'ont voulu! Si je suis coupable, que ma faute retombe sur leur
+tête!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>La pièce du premier étage servait de chambre à coucher à Jacques.</p>
+
+<p>Celui-ci venait d'y transporter Florette&mdash;qu'il croyait s'être assoupie
+de lassitude et qui s'était évanouie d'angoisse,&mdash;et de la déposer
+doucement sur le lit.</p>
+
+<p>A côté de ce lit, sur une petite table, un revolver était placé. Le
+garde avait voulu l'enlever. Mais la jeune fille, rouvrant les yeux et
+l'arrêtant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, laissez cette arme; elle ne me fait pas peur.</p>
+
+<p>Et, comme il se préparait à la quitter, elle avait eu un mouvement
+instinctif pour le retenir.</p>
+
+<p>Elle avait tenté de parler,&mdash;mue par une force intérieure.</p>
+
+<p>Ses lèvres avaient remué pour formuler un aveu ou une prière; mais les
+mots s'étaient embarrassés dans sa gorge sèche et sifflante.
+S'ingéniait-elle à les retenir ou à leur donner essor? On ne sait;
+toutefois ses joues s'empourpraient, son sein bondissait, ses prunelles
+brûlaient sous l'effort.<a name="page_142" id="page_142"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ma chère demoiselle, lui avait dit le garde, vous avez un peu de
+fièvre. Il ne faut pas vous fatiguer davantage. Je me retire. Tâchez de
+dormir un bon somme, et demain il n'y paraîtra plus.</p>
+
+<p>Puis, le digne garçon était redescendu au rez-de-chaussée, où, après
+avoir fermé à double tour la porte qui communiquait avec le rond-point,
+il s'était mis à se promener de long en large dans le parloir.<a
+name="page_143" id="page_143"></a></p>
+
+<h3><a name="XVI-a" id="XVI-a"></a>XVI<br /><br />
+LE CAUCHEMAR</h3>
+
+<p>Lui aussi, l'ancien <i>détective</i>, avait la fièvre.</p>
+
+<p>Une joie bizarre le remplissait.</p>
+
+<p>Ses aspirations, ses songes, ses <i>desiderata</i> de tout à l'heure
+n'avaient plus seulement un corps impalpable: ils avaient une forme
+distincte et réelle.</p>
+
+<p>La femme qu'il rêvait d'associer à sa vie, c'était celle dont l'étrange
+beauté passait et repassait devant lui avec les attractions de ses
+grands yeux aux regards hardis et candides, de son front presque
+céleste, perdu sous les richesses d'une splendide chevelure, et de sa
+taille de nymphe aux divines perfections.</p>
+
+<p>A cette joie, cependant, se mêlait une légère défiance.<a
+name="page_144" id="page_144"></a></p>
+
+<p>Par moments, le policier reparaissait sous l'amoureux: le policier,
+homme de logique, de calcul et d'examen, inaccessible aux surprises du
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Depuis que Florette n'était plus là, pour lui ravir tous ses sens, il ne
+pouvait, en y réfléchissant froidement, s'empêcher de trouver l'aventure
+assez invraisemblable.</p>
+
+<p>Si la fugitive lui avait menti?</p>
+
+<p>Lui mentir?</p>
+
+<p>Dans quel but?</p>
+
+<p>C'est ce qu'il ne pouvait s'expliquer.</p>
+
+<p>Car il ne pensait pas un seul instant à la somme importante que son
+secrétaire renfermait.</p>
+
+<p>Tromper, tramer le mal, être complice d'un projet de vol avec ce visage
+chaste, avec cet &oelig;il limpide, avec la musique de cette voix, c'eût
+été simplement horrible!</p>
+
+<p>Maintenant, qu'adviendrait-il de tout ceci?</p>
+
+<p>L'oiseau sauvage qu'il abritait ne s'envolerait-il pas le lendemain?</p>
+
+<p>Florette était, sinon de race, du moins d'habitudes bohêmes.</p>
+
+<p>L'existence sous la tente, vagabonde, avec ses contrastes de pluie et de
+soleil, n'a-t-elle pas été, de tout temps, plus chère à ces errants, à
+ces nomades, que<a name="page_145" id="page_145"></a> l'inaltérable monotonie du bonheur stationnaire et du
+foyer conjugal?...</p>
+
+<p>Et quand M. de Saint-Pons se chargerait de l'avenir de cette déclassée,
+ne serait-ce pas toujours une séparation immédiate?...</p>
+
+<p>Une séparation!...</p>
+
+<p>L'avenir n'est à personne, et les absents ont tort.</p>
+
+<p>La fillette se souviendrait-elle de celui qui l'avait recueillie?</p>
+
+<p>Lui garderait-elle une foi qu'elle ne lui avait point engagée?</p>
+
+<p>N'aimait-elle pas ailleurs? L'aimerait-elle jamais? Soupçonnait-elle
+seulement le sentiment subit qu'elle lui avait inspiré?</p>
+
+<p>Empli de toutes ces idées, le cerveau de Jacques semblait près
+d'éclater, comme une chaudière, trop pleine, en ébullition.</p>
+
+<p>Conséquence naturelle de cette chaleur fébrile, une soif ardente
+desséchait son palais.</p>
+
+<p>Dans son va-et-vient par la chambre, il aperçut sur la table le vin
+qu'il s'était versé un moment avant l'arrivée de la fugitive.</p>
+
+<p>Il prit le verre machinalement et en vida environ la moitié.</p>
+
+<p>Puis, le reposant brusquement avec une grimace de dégoût:<a
+name="page_146" id="page_146"></a></p>
+
+<p>&mdash;Pouah! s'exclama-t-il, ce vin est exécrable!</p>
+
+<p>Ensuite, après réflexion:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! est-ce que je deviens fou? Un crû que j'avais trouvé excellent
+jusqu'ici! C'est l'amertume de mes pensées qui me le gâte!</p>
+
+<p>Et il voulut continuer sa promenade...</p>
+
+<p>Mais il se sentait las. La tête lui pesait. Ses jambes se dérobaient
+sous lui....</p>
+
+<p>Attribuant ce malaise au trouble de son esprit, il s'assit devant la
+table, s'accouda sur la nappe et mit son front dans ses mains...</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, il dormait.</p>
+
+<p>Toutefois, comme il n'avait absorbé qu'une partie du narcotique
+introduit dans son verre, ce sommeil n'était point, en dépit des
+apparences, aussi profond, aussi insensible, aussi annihilant que
+l'avaient présumé les instigateurs de Florette.</p>
+
+<p>Lucide comme celui que les passes magnétiques déterminent chez certains
+<i>sujets</i>, ce sommeil se doublait de rêves où la réalité jouait un rôle:</p>
+
+<p>Sous le plomb qui fermait son oreille et qui scellait sa paupière,
+Jacques percevait ce qui s'agitait autour de lui.</p>
+
+<p>Mais il ne le percevait que confus et voilé,&mdash;derrière un brouillard...</p>
+
+<p>Et il ne lui était point possible d'intervenir...<a name="page_147" id="page_147"></a></p>
+
+<p>Ses membres engourdis lui refusaient leur office...</p>
+
+<p>Cauchemar compliqué de catalepsie. L'opium, ingéré à certaine dose,
+produit de ces phénomènes communs à nombre de maladies nerveuses. Une
+partie des organes acquiert une force de vie excessive, tandis que
+l'autre semble frappée de mort.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, dès l'abord, l'ancien policier avait entendu un pas
+léger glisser le long de l'escalier...</p>
+
+<p>Une forme blanche avait traversé le parloir...</p>
+
+<p>Cette forme s'était penchée sur la serrure close par lui à double
+tour...</p>
+
+<p>La clé avait tourné en sens inverse dans cette serrure...</p>
+
+<p>La porte s'était ouverte sans bruit...</p>
+
+<p>La forme blanche avait fait un signe au dehors...</p>
+
+<p>Puis, rapide, elle avait repassé devant le dormeur, avait regagné
+l'escalier et était rentrée dans la chambre du premier étage...</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, quatre hommes avaient pénétré dans le pavillon:</p>
+
+<p>Les trois premiers avaient une figure stupide que l'ivresse incendiait.</p>
+
+<p>Le quatrième paraissait entièrement maître de lui.</p>
+
+<p>Comme dans un roman ou dans un mélodrame, ses traits se cachaient sous
+un masque dont la barbe de satin noir descendait jusque sur sa
+poitrine.<a name="page_148" id="page_148"></a></p>
+
+<p>Ce dernier s'était approché de Jacques Périn.</p>
+
+<p>Le garde avait senti une main se couler avec précaution dans la poche de
+sa veste et en retirer la clé du secrétaire...</p>
+
+<p>Alors, seulement, il avait compris...</p>
+
+<p>C'était contre l'argent de son maître qu'était dirigée cette expédition!</p>
+
+<p>Le fidèle serviteur avait essayé de se lever, de se mouvoir, de crier...</p>
+
+<p>Impossible!...</p>
+
+<p>La paralysie immobilisait son corps, ses muscles et sa langue...</p>
+
+<p>Les trois coquins à la face bestiale marchaient vers le meuble qui
+renfermait les vingt mille francs...</p>
+
+<p>Le personnage masqué les arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Mes camarades, prononça-t-il en leur désignant le dormeur, j'ai
+l'habitude de ne rien laisser derrière moi. Si cet importun venait à se
+réveiller, il y aurait lutte, tapage et tout le <i>tralala</i>. Il vaut mieux
+le <i>régler</i> de suite. L'un de vous a-t-il un couteau?</p>
+
+<p>&mdash;En voici un.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, servez-vous en: frappez... Frappez ici, entre les omoplates:
+c'est la meilleure place, au dire des gens de l'art...</p>
+
+<p>Il ajouta avec tranquillité:</p>
+
+<p>&mdash;Cette formalité accomplie, nous procéderons à la<a name="page_149" id="page_149"></a> récolte du <i>quibus</i>
+et, quand elle sera terminée, nous appellerons la petite, qui s'est
+conduite comme un ange et qui doit se tenir tapie là-haut, dans quelque
+coin.</p>
+
+<p>&mdash;<i>All right!</i> firent les trois autres.</p>
+
+<p>Ils entourèrent l'ex-agent.</p>
+
+<p>Le malheureux sentit les mains de deux d'entre eux s'abattre, comme des
+étaux, sur ses épaules, pour le maintenir contre la table...</p>
+
+<p>Sans le voir, il sentit aussi se lever le couteau du troisième...</p>
+
+<p>Et il se raidit dans un effort surhumain pour s'arracher à la torpeur
+qui le clouait, inerte, sous le fer...</p>
+
+<p>Effort infructueux: la léthargie était plus puissante que sa volonté!</p>
+
+<p>Cette volonté même, un choc inattendu venait presque de la lui enlever.</p>
+
+<p>Cette «petite» dont on avait parlé, c'était Florette!</p>
+
+<p>Florette était de moitié dans le crime!</p>
+
+<p>C'était elle qui tuait son hôte en le livrant à ses complices!</p>
+
+<p>Cette foudroyante révélation poignardait Jacques plus sûrement que
+n'allait le faire la lame du couteau emmanché au poing de l'assassin.</p>
+
+<p>Le garde était deux fois perdu.</p>
+
+<p>Il se résigna et sourit&mdash;intérieurement&mdash;à la mort.<a name="page_150" id="page_150"></a></p>
+
+<h3><a name="XVII-a" id="XVII-a"></a>XVII<br /><br />
+COUPS DE REVOLVER</h3>
+
+<p>En ce moment, une voix appela:</p>
+
+<p>&mdash;Tom! Bob! Jack!</p>
+
+<p>Cette voix tombait du haut de l'escalier.</p>
+
+<p>L'arme et le bras de Tom ne s'abaissèrent pas.</p>
+
+<p>La voix continua, dure, brève, métallique:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce là ce que vous avez juré? «<i>Il n'y aura pas de sang versé</i>»,
+avez-vous dit. Je vous somme de tenir cette promesse.</p>
+
+<p>Les Snail s'entre-regardèrent, indécis.</p>
+
+<p>Le personnage masqué intervint:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère demoiselle, fit-il, ne vous mêlez pas de tout ceci. S'il vous
+répugne d'assister à une exécution nécessaire, rentrez, pour quelques
+minutes, dans le<a name="page_151" id="page_151"></a> trou où vous étiez blottie tout à l'heure. On vous
+fera signe quand il n'y aura plus de danger pour vos nerfs
+impressionnables.</p>
+
+<p>La voix répliqua brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, je ne vous connais pas, et ce n'est pas à vous que je m'adresse.</p>
+
+<p>Puis, avec l'accent du commandement:</p>
+
+<p>&mdash;Tom, Bob et Jack, laissez cet homme!</p>
+
+<p>&mdash;Ma mie, repartit l'autre avec impatience, il faut que la place soit
+nette; demeurez ou retirez-vous, si bon vous semble; mais ce que j'ai
+décidé aura lieu.</p>
+
+<p>Il se tourna vers les trois frères:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, l'heure s'écoule, dépêchons!</p>
+
+<p>La voix, qui se fit menaçante, redit:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, laissez cet homme!</p>
+
+<p>Le trio de drôles hésitait.</p>
+
+<p>Le personnage masqué s'emporta pour de bon:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! gronda-t-il, à qui obéit-on ici? Est-ce moi qui paye, oui ou
+non? Foin des caprices de jolie femme!</p>
+
+<p>Les Snail répondirent en grognant quelques paroles inintelligibles.</p>
+
+<p>L'autre frappa du pied:</p>
+
+<p>&mdash;Nous perdons un temps précieux... L'argent est là... Les vingt mille
+francs...</p>
+
+<p>Vingt-mille francs!...<a name="page_152" id="page_152"></a></p>
+
+<p>Jusqu'alors, les Snail avaient ignoré le chiffre de la somme...</p>
+
+<p>Ils croyaient qu'il ne s'agissait que d'une simple poignée d'écus...</p>
+
+<p>Mais vingt mille francs! Les sacs entassés et bondés à craquer! Les sacs
+éventrés et dégorgeant les pièces blanches! Un trésor!...</p>
+
+<p>Pour le quart, les trois frères auraient égorgé père et mère!...</p>
+
+<p>Nous pensons que, si les choses avaient suivi leur cours, leur chef, au
+moment du partage, aurait trouvé en eux des associés incommodes.</p>
+
+<p>La fièvre de l'argent entrevu achevait de les enivrer.</p>
+
+<p>Ils se ruèrent sur leur victime.</p>
+
+<p>La voix, qui frémissait de colère, répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Pour la dernière fois, laissez cet homme!</p>
+
+<p>Le brelan de scélérats riposta à cette injonction par un ricanement
+féroce:</p>
+
+<p>Bob et Jack jetèrent derechef le grappin sur le garde...</p>
+
+<p>Et Tom leva son arme à nouveau...</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas le loisir de l'enfoncer à cette «meilleure place»
+indiquée par le personnage masqué...</p>
+
+<p>Trois éclairs, trois détonations se succédèrent dans un nuage de
+fumée...<a name="page_153" id="page_153"></a></p>
+
+<p>Et les trois bandits roulèrent l'un après l'autre, foudroyés, sur le
+plancher.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Jacques Périn, debout, s'appuyait au dossier d'une chaise.</p>
+
+<p>La commotion violente&mdash;déterminée dans tout son être par l'imminence du
+danger couru et par l'imprévu de l'intervention à laquelle il devait son
+salut&mdash;avait brusquement rompu les liens qui le retenaient captif dans
+une sorte de mort artificielle.</p>
+
+<p>Il s'était remis sur ses jambes et secouait le front, comme un lion
+secoue sa crinière, pour ressaisir le fil de ses idées et en activer le
+classement.</p>
+
+<p>Ses yeux, qui revivaient et qui semblaient chercher, tombèrent, de prime
+abord, sur deux des frères Snail étendus à ses pieds.</p>
+
+<p>Une balle avait cassé le crâne de Jack.</p>
+
+<p>Une autre avait troué la poitrine de Bob.</p>
+
+<p>Ils achevaient d'expirer dans une double mare de sang; celui-ci, couché
+sur le dos; celui-là, la face contre terre.</p>
+
+<p>Le troisième avait eu la force de se relever de la place où il était
+tombé, et, soutenant de sa main gauche son bras droit brisé, il s'était
+précipité dehors avec des hurlements de douleur.<a name="page_154" id="page_154"></a></p>
+
+<p>Au résultat des trois coups de feu, le chef de l'expédition avait, de
+son côté, poussé un cri de rage.</p>
+
+<p>Puis il s'était lancé à la suite de Tom.</p>
+
+<p>Les deux fuyards avaient disparu dans la nuit.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Les yeux du garde cherchaient toujours.</p>
+
+<p>Une forme blanche&mdash;celle qu'il avait confusément entrevue dans ce qu'il
+considérait encore comme un rêve&mdash;gisait inanimée sur l'une des marches
+de l'escalier.</p>
+
+<p>Il y avait auprès d'elle un revolver dont le canon conservait la chaleur
+d'une explosion récente.</p>
+
+<p>Cette forme blanche, c'était la <i>Filleule de Lagardère</i>.</p>
+
+<p>La présence de cette arme, celle de Florette en cet endroit, avaient une
+éloquente signification.</p>
+
+<p>Le regard de l'ex-agent s'éclaira de joie.</p>
+
+<p>Il marcha à grands pas vers l'escalier, enleva la jeune fille dans ses
+bras et vint la déposer sur le siège qu'il occupait précédemment.</p>
+
+<p>Le pauvre enfant subissait les conséquences de son héroïsme.</p>
+
+<p>Cette réaction, cette prostration l'avaient prise, qui suivent,
+d'ordinaire, chez les femmes un accès de fièvre subit ou
+l'accomplissement d'un acte inusité d'énergie.<a name="page_155" id="page_155"></a></p>
+
+<p>Elle ne sortit de cet état,&mdash;sous les soins prodigués de Jacques,&mdash;que
+pour s'écrier, à l'aspect des deux saltimbanques qui finissaient de
+râler sur le carreau:</p>
+
+<p>&mdash;Ces malheureux!... Relevez-les!... Secourez-les au nom du ciel!</p>
+
+<p>L'ancien soldat se pencha sur les dernières convulsions des deux
+agonisants.</p>
+
+<p>&mdash;Ces malheureux n'ont plus besoin de rien, prononça-t-il. Je m'y
+connais. J'en ai vu quelques-uns comme cela, en campagne, sur les champs
+de bataille.</p>
+
+<p>Il s'en fut retirer un drap de l'armoire et en recouvrit les cadavres.</p>
+
+<p>Florette s'était voilé le visage de ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Morts! s'exclama-t-elle en proie à une cruelle crise nerveuse, ils
+sont morts!... Et c'est moi qui les ai tués!... J'ai tué, Seigneur!...
+J'ai tué!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, protesta le garde en essayant de la calmer, mais Dieu, les
+hommes, la loi, votre conscience vous absolvent... Car c'était pour
+empêcher le crime... Sans vous, j'étais perdu: vous êtes mon ange
+sauveur!</p>
+
+<p>Il ajouta avec colère:</p>
+
+<p>&mdash;Et quand je pense que je vous accusais de faire cause commune avec ces
+misérables!... Que je croyais vous avoir entendu&mdash;en songe&mdash;les
+introduire<a name="page_156" id="page_156"></a> ici!... En vérité, je suis furieux contre moi-même!... Une
+aussi stupide erreur!... Moi, dont c'était jadis le métier de discerner
+les criminels des honnêtes gens!</p>
+
+<p>Il fit un mouvement comme pour s'agenouiller:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tenez, laissez-moi vous demander pardon!...</p>
+
+<p>Elle l'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Restez! C'est à moi de m'humilier...</p>
+
+<p>&mdash;A vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'étiez pas dans l'erreur...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis effectivement la complice des voleurs et des assassins...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui vous ai menti pour obtenir l'hospitalité dans cette
+maison, dont j'avais mission de leur ouvrir la porte; c'est moi qui vous
+ai endormi pour procéder plus sûrement à l'accomplissement de cette
+mission...</p>
+
+<p>Il la considéra avec une affectueuse pitié:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, revenez à vous!... La scène terrible de tout à
+l'heure vous égare... Ce trouble, ces paroles incohérentes, ce délire...</p>
+
+<p>Florette l'interrompit, et, secouant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Le délire? Oh! non pas: j'ai toute ma raison. Ce n'est pas la folie
+qui hante mon cerveau: c'est le remords qui me tenaille le c&oelig;ur.<a
+name="page_157" id="page_157"></a></p>
+
+<p>Elle poursuivit avec impétuosité:</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que je vous répète que vous ne vous êtes point trompé; que
+c'est moi qui ai quitté le lit, que je devais à votre générosité, pour
+me glisser dans cette chambre et y introduire ces hommes; que c'est moi,
+enfin, qui vous ai versé le sommeil, pour vous empêcher de défendre le
+dépôt confié à votre garde?...</p>
+
+<p>Son interlocuteur, dont la stupeur allait croissant, essaya de se
+révolter:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous calomniez!... Allons donc!... Ce n'est pas possible!...</p>
+
+<p>Elle jeta sur la table le petit flacon de cristal que nous avons aperçu
+naguère entre ses doigts:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, répliqua-t-elle froidement, voici le reste de la liqueur que
+j'ai mêlée à votre vin.</p>
+
+<p>Jacques saisit le flacon, le déboucha et en flaira le contenu avec une
+précipitation emportée.</p>
+
+<p>Puis il baissa le front avec accablement.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus à se débattre contre l'aveu corroboré par l'évidence.</p>
+
+<p>Puis encore, d'une voix étranglée, à peine distincte:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... C'était vrai!... Elle!...</p>
+
+<p>Elle!...<a name="page_158" id="page_158"></a></p>
+
+<p>Ce monosyllabe avait l'accent d'une plainte plus déchirante que mille
+menaces: la plainte qu'arrachent un monde d'illusions détruites, un rêve
+de bonheur qui s'envole, l'édifice d'un avenir laborieusement échafaudé
+et qu'un souffle renverse.</p>
+
+<p>Ensuite l'ex-policier reprit avec une rudesse qui était comme l'écho de
+ses souffrances intérieures:</p>
+
+<p>&mdash;Mais savez-vous bien, malheureuse, qu'à défaut du métier que je
+n'exerce plus, mon devoir me commande de vous livrer à la justice?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, livrez-moi, repartit Fine-Lame. Je suis prête. Ayant commis
+la faute, je ne chercherai point à me soustraire au châtiment...</p>
+
+<p>Toutefois le tribunal ne me condamnera pas sans m'entendre...</p>
+
+<p>Non point que ce soit pour elle-même que je veuille lui disputer ma
+liberté: la prison n'est pas pire que l'existence que je mène depuis que
+j'ai l'âge de raison...</p>
+
+<p>Mais je prétends qu'on sache ce que j'ai enduré pour en arriver où je
+suis...</p>
+
+<p>Et, tenez, vous allez être mon premier juge...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne refuserez pas de m'écouter avant de me conduire aux
+gendarmes...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...<a name="page_159" id="page_159"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie!...</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Vaincu par le regard, par le geste qui accompagnaient cette supplique,
+Jacques Périn était tombé sur une chaise avec un mouvement qui
+signifiait: <i>J'écoute</i>.<a name="page_160" id="page_160"></a></p>
+
+<h3><a name="XVIII-a" id="XVIII-a"></a>XVIII<br /><br />
+CONFESSION GÉNÉRALE</h3>
+
+<p>&mdash;Quand je vous ai parlé, commença la jeune fille, de tout ce qu'il m'a
+fallu supporter depuis que je suis revenue en France avec ces
+hommes,&mdash;depuis que cette horrible femme s'est associée à eux,&mdash;depuis
+que j'ai compris ce qu'ils voulaient faire de moi,&mdash;je suis demeurée
+au-dessous, oh! bien au-dessous de la vérité!...</p>
+
+<p>Où je me suis écartée de celle-ci, c'est lorsque je vous ai conté que je
+m'étais enfuie, ce soir, de chez les Snail...</p>
+
+<p>Ce matin, pendant qu'ils chargeaient la voiture pour s'en aller je ne
+sais où, Héloïse Chamoiseau m'a emmenée à l'écart, dans la forêt, sous
+les arbres, et m'a<a name="page_161" id="page_161"></a> expliqué ce qu'on exigeait que je fisse chez vous,
+cette nuit...</p>
+
+<p>D'abord, j'ai repoussé cette proposition avec indignation...</p>
+
+<p>Alors, me saisissant le bras avec une telle violence que j'en ai
+conservé la marque, elle m'a dit ce seul mot:</p>
+
+<p>«&mdash;Prends garde!»</p>
+
+<p>Je lui répondis sans faiblir:</p>
+
+<p>«&mdash;Je suis à bout de forces ici. Je ne crains pas la mort. Tuez-moi!</p>
+
+<p>»&mdash;Oh! a-t-elle ricané, on ne te tuera pas... On serait obligé de te
+payer à la justice comme si tu valais quelque chose... Mais cette jolie
+frimousse dont tu te sers pour éclipser les autres...</p>
+
+<p>»&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>»&mdash;On te l'arrangera à la mode du diable et à la sauce au vitriol.»</p>
+
+<p>Elle a ajouté entre ses dents:</p>
+
+<p>«&mdash;Et ce serait une chose bâclée depuis hier, si l'on n'avait pas besoin
+de toi aujourd'hui.»</p>
+
+<p>Le vitriol!</p>
+
+<p>J'avais vu un saltimbanque de nos voisins, dans une foire, en jeter un
+verre, pour se venger, à la tête d'une pauvre femme...<a
+name="page_162" id="page_162"></a></p>
+
+<p>J'ai encore dans les oreilles les hurlements de la misérable!...</p>
+
+<p>J'ai encore devant les yeux sa figure qui n'avait plus rien d'humain:
+ses lèvres boursouflées, noircies, pendantes; les plaies hideuses de son
+front, les brûlures affreuses de ses joues, ses prunelles éteintes sous
+ses paupières saignantes!...</p>
+
+<p>Et l'on aurait fait de moi la pareille de cette créature!...</p>
+
+<p>Comme elle, je serais devenue un objet de curiosité, de pitié et
+d'horreur!...</p>
+
+<p>Comme elle, j'aurais traîné une vie abjecte et repoussante à travers les
+risées, l'effroi et le dégoût!...</p>
+
+<p>J'embrassai les genoux d'Héloïse en versant toutes les larmes de mon
+corps...</p>
+
+<p>La mégère me riposta, implacable:</p>
+
+<p>«&mdash;C'est à choisir. Tâte-toi le pouls. Ou, ce soir, tu marcheras à nos
+flûtes, ou demain, bernique! plus de minois de duchesse pour ensorceler
+les adorateurs!... Et ne tente pas de t'esbigner pour nous dénoncer ou
+pour nous fausser compagnie! Je ne te quitte pas d'une semelle, et, si
+tu bronches, gare! J'ai dans ma poche de quoi te nettoyer tout de
+suite!»</p>
+
+<p>Et elle sortit à demi une bouteille de son tablier.</p>
+
+<p>Eperdue, je questionnai:<a name="page_163" id="page_163"></a></p>
+
+<p>«&mdash;Et si je me soumets à votre volonté?...</p>
+
+<p>»&mdash;On respectera ton museau. C'est chose convenue avec tes protecteurs.
+Car mademoiselle a des protecteurs!</p>
+
+<p>»&mdash;C'est bien, fis-je: j'obéirai.»</p>
+
+<p>Héloïse me donna ses instructions.</p>
+
+<p>Selon elle, je n'étais qu'une sotte de m'offusquer.</p>
+
+<p>De quoi s'agissait-il après tout?</p>
+
+<p>D'emprunter quelques sacs d'écus, pour nous tirer de la déveine, à un
+richard qui possède des millions.</p>
+
+<p>Il n'était pas question du personnage masqué qui commandait ici tout
+l'heure.</p>
+
+<p>Il ne devait y avoir aucune violence commise.</p>
+
+<p>C'était pour éviter tout bruit et toute lutte&mdash;une lutte qui vous serait
+fatale&mdash;qu'on me chargeait de vous endormir et d'ouvrir votre porte aux
+Snail.</p>
+
+<p>Seigneur! je le sais bien: j'aurais dû ne pas céder.</p>
+
+<p>Mais quoi! quelqu'un m'avait-il jamais dit: «<i>Fais ceci, ne fais pas
+cela!</i>» Quelqu'un m'avait-il jamais donné un bon conseil? Quelqu'un
+m'avait-il jamais montré le droit chemin? Quelqu'un m'avait-il jamais
+crié: <i>Casse-cou!</i> au bord du précipice?...</p>
+
+<p>Non: personne ne s'était occupé de moi...</p>
+
+<p>Personne ne m'avait appris ce que c'est que l'honneur...</p>
+
+<p>L'honneur!...<a name="page_164" id="page_164"></a></p>
+
+<p>Sais-je de quelle couleur, de quelle matière, de quelle façon c'est
+fait!...</p>
+
+<p>Si je comprends qu'il y a un Dieu au ciel et une justice ailleurs que
+sur la terre, c'est que je l'ai deviné d'instinct; c'est que je suis
+entrée, par hasard, dans une église, un soir que l'angélus paraissait
+m'appeler et que ma pauvre âme suffoquait de doutes et d'incertitudes;
+c'est que j'ai prié et que je me suis sentie éclairée...</p>
+
+<p>Oui, mais, hors de l'église, tout n'est pour moi que ténèbres...</p>
+
+<p>Oh! cette obscurité terrible!...</p>
+
+<p>De la lumière! J'ai besoin de lumière! L'ignorance est une nuit: le bien
+la fuit, le mal y rôde...</p>
+
+<p>Ah! si j'avais eu une famille pour m'instruire!...</p>
+
+<p>Mais je suis un enfant abandonné, perdu, vendu, volé peut-être!...</p>
+
+<p>Et c'est ce qui m'a empêchée de me jeter à l'eau...</p>
+
+<p>Car je ne veux pas mourir sans connaître ma mère; sans la couvrir de
+larmes, de caresses, de baisers, si elle est encore de ce monde et si la
+Providence daigne la rendre à mon amour; sans m'agenouiller sur sa
+tombe, si je ne dois plus la rencontrer dans cette vie et si quelque
+révélation d'en haut vient m'indiquer où elle repose...</p>
+
+<p>Ma mère! ma mère! ma mère!...<a name="page_165" id="page_165"></a></p>
+
+<p>Un nom que je répète sans cesse dans mes prières!...</p>
+
+<p>Une image que je revois sans cesse dans mes songes!...</p>
+
+<p>Une idée qui me soutiendra dans la prison où vous allez m'envoyer...</p>
+
+<p>Ne croyez pas, en effet, que je vous raconte tout ceci dans le seul but
+de vous attendrir...</p>
+
+<p>J'essaye, voilà tout, d'établir comment j'ai été entraînée à mieux aimer
+être coupable que martyre...</p>
+
+<p>Maintenant j'ai fauté: que l'on me punisse...</p>
+
+<p>Allez chercher la justice: je l'attends,&mdash;et, aussi vrai que je me suis
+servie de ce revolver pour frapper ces deux assassins, je ne tenterai
+pas un pas pour me soustraire à son action...</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>En parlant ainsi, elle s'était laissée glisser de sa chaise à deux
+genoux sur le parquet; et quand elle se fut tue, elle demeura là,
+frémissante, écrasée, offrant en quelque sorte son corps tout entier à
+l'expiation.</p>
+
+<p>&mdash;Relevez-vous, dit Jacques doucement.</p>
+
+<p>Elle se redressa, raide, rejetant en arrière ses cheveux qui, dénoués,
+avaient ruisselé sur son visage, et elle regarda son interlocuteur comme
+si elle eût imploré de lui un prompt arrêt, sans ménagements ni
+équivoque.<a name="page_166" id="page_166"></a></p>
+
+<p>Le garde continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aurez pas affaire à la justice...</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible?...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que, depuis que je vous écoute, que je vous juge en premier
+ressort, je n'ai pas acquis une conviction qu'il m'est facile de résumer
+par cette formule en usage:</p>
+
+<p>«Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu qui m'entend, à défaut
+des hommes en face desquels je n'hésiterais pas à le répéter, non,
+Florette, vous n'êtes pas coupable!»</p>
+
+<p>Partant, ne pleurez plus et tenez haut la tête! Ni inquiétude au
+c&oelig;ur, ni rougeur sur le front! Vous êtes la plus adorable et la plus
+vaillante des filles!...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, balbutia-t-elle, folle de joie, ainsi vous me pardonnez de vous
+avoir trompé?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous glorifie de m'avoir sauvé.</p>
+
+<p>L'ancien policier ajouta en consultant sa montre:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne nous reste que juste le temps de nous concerter...</p>
+
+<p>Le jour va poindre. Le parquet, que je vais faire prévenir, effectuera
+ici sa descente à la première heure. Il ne faudrait point qu'il vous
+rencontrât chez moi...</p>
+
+<p>Autrement, il aurait le droit de vous adresser certaines questions
+auxquelles il vous serait difficile de répondre...<a name="page_167" id="page_167"></a></p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il puisse arriver, je ne mentirai plus, déclara la jeune fille
+avec résolution.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je redoute fort qu'une détention momentanée ne soit le prix de
+votre franchise...</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame eut un mouvement de frayeur.</p>
+
+<p>L'ex-agent se hâta de reprendre:</p>
+
+<p>&mdash;C'est à cet inconvénient, qui ne serait, du reste, que de peu de
+durée,&mdash;votre innocence ne pouvant manquer d'être établie de la façon la
+plus éclatante par mes propres affirmations,&mdash;c'est à cet inconvénient,
+dis-je, qu'il s'agit de parer dans le plus bref délai...</p>
+
+<p>Avez-vous confiance en moi et vous abandonnez-vous sans examen, sans
+restriction, à mon dévouement, à ma reconnaissance?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prête. Commandez. Je vous obéirai comme à un frère.</p>
+
+<p>Jacques s'assit devant le secrétaire et écrivit rapidement une courte
+lettre qu'il relut d'un trait et qu'il enferma dans une enveloppe sur
+laquelle il libella l'adresse suivante:</p>
+
+<div class="blockquot2">
+<p class="addr"><i>Mademoiselle</i></p>
+
+<p><i>Mademoiselle Eliane de Jouy, en religion s&oelig;ur Annonciade,</i><a
+name="page_168" id="page_168"></a></p>
+
+<p><i>Au couvent des Dames de Sainte-Marie-des-Anges, Rue des Missions.</i></p>
+
+<p class="addr"><i>Paris.</i></p></div>
+
+<p>Puis, se levant:</p>
+
+<p>&mdash;La voiture publique, qui correspond aux premiers trains marchant de
+Saint-Germain sur Paris, passera dans un instant à quinze pas d'ici, sur
+la gauche du rond-point. Le bruit des grelots des chevaux, vous avertira
+de son apparition. Vous la prendrez. Voici de l'argent...</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent!...</p>
+
+<p>&mdash;Acceptez sans fausse honte: c'est un prêt du frère à la s&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte, oh! j'accepte!... Mais cette générosité... C'est
+trop,&mdash;beaucoup trop...</p>
+
+<p>Elle s'était jetée sur les main du garde et les serrait, les étreignait
+nerveusement.</p>
+
+<p>Jacques se dégagea pour lui tendre la lettre:</p>
+
+<p>&mdash;Une fois à Paris, poursuivit-il, vous vous ferez conduire à l'adresse
+mentionnée sur cette enveloppe et vous remettrez ce papier à la personne
+dont le nom se lit sur cette même adresse...</p>
+
+<p>&mdash;A mademoiselle Eliane de Jouy...</p>
+
+<p>&mdash;A la s&oelig;ur Annonciade: c'est-à-dire à la plus noble, à la meilleure
+des femmes... Il faudra lui confesser tout ce qui s'est passé cette
+nuit...<a name="page_169" id="page_169"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tout?</p>
+
+<p>&mdash;Tout: sans hésitation, sans faux-fuyants, sans réticences; lui avouer
+tout ce que vous m'avez avoué; lui montrer à nu votre existence, votre
+conscience, votre détresse...</p>
+
+<p>&mdash;Je le ferai, répondit humblement la jeune fille.</p>
+
+<p>L'ex-policier continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle de Jouy sait jusqu'où s'étend le malheur. Elle a été
+jadis éprouvée cruellement. C'est une sainte!...</p>
+
+<p>Je la supplie de vous conserver auprès d'elle...</p>
+
+<p>J'ai tout lieu d'espérer qu'elle y consentira...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que nous ne nous reverrons plus? interrogea Florette vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nouvelle protectrice en décidera, repartit son interlocuteur
+d'une voix qui tâchait de rester ferme. Vous lui appartiendrez, à dater
+d'aujourd'hui, comme jusqu'à aujourd'hui vous aviez appartenu aux Snail.
+Avec cette différence, toutefois, que je veux vous arracher au Mal pour
+vous donner au Bien. Vous m'avez compris?</p>
+
+<p>&mdash;Et je me soumets de grand c&oelig;ur, murmura mademoiselle Fine-Lame. Que
+votre volonté soit faite en toute chose. N'êtes-vous pas désormais mon
+maître?</p>
+
+<p>&mdash;Dites votre ami, ma chère enfant; votre frère, comme vous m'appeliez
+tout à l'heure...<a name="page_170" id="page_170"></a></p>
+
+<p>Ils demeuraient en face l'un de l'autre, immobiles, muets et troublés.</p>
+
+<p>La même émotion gonflait leur poitrine.</p>
+
+<p>L'aube commençait à blanchir les vitres du pavillon.</p>
+
+<p>Des sonnailles agitées tintaient au lointain.</p>
+
+<p>Jacques balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la voiture.</p>
+
+<p>Et Florette bégaya:</p>
+
+<p>&mdash;Déjà!</p>
+
+<p>Le garde insista:</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'instant de partir... La correspondance est toute proche...
+Dépêchez-vous...</p>
+
+<p>Elle se dirigea vers la porte...</p>
+
+<p>En passant auprès des cadavres des deux Anglais,&mdash;rigides sous le drap
+taché de sang,&mdash;elle frémit et chancela...</p>
+
+<p>L'ex-agent s'élança pour la soutenir:</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez ni crainte ni remords, fit-il. Ceux-là sont morts victimes de
+leur crime. Je prends leur châtiment sur moi.</p>
+
+<p>Puis, du seuil lui désignant la diligence qui s'avançait, en
+carillonnant, dans la brume crépusculaire:</p>
+
+<p>&mdash;Allez en paix et que Dieu vous garde!<a name="page_171" id="page_171"></a></p>
+
+<h3><a name="XIX-a" id="XIX-a"></a>XIX<br /><br />
+VARIATIONS SUR LA «GAZETTE DES TRIBUNAUX»</h3>
+
+<p>&mdash;Zébie?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, et ce chocolat, ma mie?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il est en train de mousser.</p>
+
+<p>&mdash;Et ma <i>Gazette des Tribunaux</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est en main, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'on vient de l'apporter et que je suis en train de la
+parcourir pendant que le chocolat de monsieur mousse.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple!... Déflorer mes journaux!... Petite peste! carogne!
+pécore! comme on jure au Théâtre-Français dans l'ancien répertoire.<a
+name="page_172" id="page_172"></a></p>
+
+<p>Sans s'émouvoir outre mesure de cette bordée d'injures classiques,
+mademoiselle Eusébie,&mdash;<i>Zébie</i>, dans l'intimité,&mdash;la bonne <i>pour tout
+faire</i> des époux Bouginier,&mdash;entra d'un pas délibéré dans le cabinet de
+son maître qui était une pièce assez grande, mais basse d'étage, et dont
+les murailles, du plancher au plafond, étaient tapissées de cartons.</p>
+
+<p>La «petite peste» était une Normande douée d'une fraîcheur et d'un
+embonpoint remarquables.</p>
+
+<p>Elle portait la robe de toile et le tablier blanc des caméristes
+parisiennes; mais chacun de ses pendants d'oreilles pesait trois louis
+au bas mot.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier était déjà assis devant son bureau, en <i>coin de feu</i> de
+flanelle à carreaux écossais, en pantalon à pied de molleton, en
+pantoufles brodées et en calotte grecque.</p>
+
+<p>C'était un travailleur matinal.</p>
+
+<p>Quand on fut toujours vertueux, on aime à voir lever l'aurore.</p>
+
+<p>La bonne déposa devant lui un plateau sur lequel il y avait toute sorte
+de choses: un couvert, une serviette, des rondelles de beurre nageant
+dans l'eau d'un compotier, des radis roses dans un ravier, une énorme
+tasse de porcelaine et toute une boulangerie de petits pains: <i>flûtes</i>,
+<i>croissants</i>, viennois aux anis, anglais aux raisins, etc., etc.,
+etc.<a name="page_173" id="page_173"></a></p>
+
+<p>Ensuite elle se mit en devoir de verser «la liqueur tirée de la fève du
+cacao», laquelle fumait à gros bouillons et embaumait la vanille.</p>
+
+<p>Notre Normande elle-même avait les joues écarlates et répandait une
+suave odeur de cassis.</p>
+
+<p>L'ancien officier ministériel s'occupait à beurrer ses pains:</p>
+
+<p>&mdash;Et mon journal, insista-t-il, qu'avez-vous fait de mon journal?... En
+vérité, Zébie, vous êtes d'une inconvenance!... C'est comme hier soir ce
+pompier...</p>
+
+<p>&mdash;Quel pompier?...</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous embrassait dans l'escalier, pendant que je rentrais de
+l'Opéra-Comique. C'est scandaleux! Mademoiselle se laissait chiffonner
+avec une abnégation!...</p>
+
+<p>La servante haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Dame! le gaz était éteint; il faisait noir comme dans un four; moi, je
+croyais que c'était monsieur...</p>
+
+<p>Puis, tirant le journal, tout froissé, de la poche de son tablier:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, la voici, votre <i>Gazette</i>... Elle n'est pas riche, ce matin. A
+part une mécanique qui est arrivée là-bas, à côté de
+Saint-Germain-en-Laye...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! demanda M<sup>e</sup> Bouginier, qui saupoudrait ses tartines de sel, il
+est survenu un événement extraordinaire,<a name="page_174" id="page_174"></a> là-bas, dans le département de
+Seine-et-Oise?...</p>
+
+<p>&mdash;Une bande de brigands, dans un pavillon, chez un garde, sur la lisière
+de la forêt,&mdash;avec un chef masqué,&mdash;comme dans <i>Pierre le Noir ou les
+Chauffeurs</i>, par M. Taillade, que j'ai vu à l'Ambigu, en compagnie de
+mon cousin, le tambour-major du 101<sup>e</sup>...</p>
+
+<p>&mdash;Et ces sacripants ont sans doute commis un vol des plus importants?...</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain que ce n'est pas l'envie qui leur en a manqué...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît même qu'il y avait gros dans le secrétaire...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais va-t'en voir s'ils viennent! Le garde-chasse veillait au
+grain. Il vous empoigne un pistolet, et pif! paf! voilà deux des
+malandrins par terre; un troisième, blessé, qui se sauve; le chef qui
+lui emboîte le pas,&mdash;et, lorsque la justice accourt, elle ne ramasse que
+deux cadavres...</p>
+
+<p>La mouillette que l'ex-avoué avait plongée dans sa tasse demeurait
+droite&mdash;ainsi qu'un obélisque&mdash;au milieu du chocolat épais...</p>
+
+<p>Bouginier ne songeait pas à l'en retirer pour la porter à sa bouche.<a
+name="page_175" id="page_175"></a></p>
+
+<p>La racontaine d'Eusébie l'avait&mdash;positivement&mdash;suffoqué.</p>
+
+<p>La Normande opina:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'idolâtre, ce garde-chasse. Ce doit être un gaillard superbe. Il
+me rappelle Népomucène...</p>
+
+<p>&mdash;Népomucène?...</p>
+
+<p>&mdash;Népomucène Briquet, un de mes promis. Membre influent de la cavalerie
+française. Quinze ans de service, vingt-huit campagnes et pas une heure
+de punition.</p>
+
+<p>L'ancien officier ministériel eut un mouvement et une exclamation de
+furieuse impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Au diable les commentaires, les sornettes et les caillettes!...
+Va-t-on me laisser vaquer en paix à mes repas!... Votre cuisine vous
+réclame.</p>
+
+<p>Mademoiselle Eusébie opéra sa retraite en bon ordre:</p>
+
+<p>&mdash;On y va, monsieur, on y va... Pas besoin de devenir hydrophobe... Si
+ça devait vous prendre souvent, faudrait avertir les personnes... On
+vous flanquerait vos huit jours, aussi vrai qu'il n'y a qu'un
+caporal-sapeur par régiment, dans la ligne.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Resté seul, M<sup>e</sup> Bouginier étendit la main vers la <i>Gazette des
+Tribunaux</i>:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! murmura-t-il, oh! oh! que signifie le<a name="page_176" id="page_176"></a> tic-tac de ce moulin à
+paroles?... Le coup aurait donc raté?... Voyons, saperlotte! voyons
+vite!</p>
+
+<p>Et il lut ce qui suit avec avidité:</p>
+
+<p>«On nous écrit de Saint-Germain:</p>
+
+<p>»Un attentat des plus hardis a eu lieu avant-hier, dans la nuit, à
+Carrières-sous-Bois, au lieu dit: <i>le Pavillon de la
+Faisanderie</i>,&mdash;immeuble dépendant du château de Saint-Pons, et situé à
+l'extrémité du parc de ce dernier, sur l'un des côtés de la demi-lune
+connue sous le nom de <i>Boule-du-Roi</i>.</p>
+
+<p>»Ce pavillon sert de maison d'habitation au garde général de M. de
+Saint-Pons.</p>
+
+<p>»Des malfaiteurs, ayant appris que ce garde détenait pour le compte de
+son maître une somme assez considérable,&mdash;provenant de la vente annuelle
+d'une certaine quantité de coupes de bois,&mdash;se sont introduits, vers
+minuit, dans le rez-de-chaussée de ce pavillon, à l'aide, suppose-t-on,
+d'une fausse clé, fabriquée sur empreinte prise: car on n'a remarqué sur
+la porte aucune trace d'effraction.</p>
+
+<p>»Ces malfaiteurs étaient au nombre de quatre.</p>
+
+<p>»Celui qui semblait le chef de l'expédition portait&mdash;d'après la
+déposition du garde&mdash;un masque noir, garni d'une barbe de soie de même
+couleur.</p>
+
+<p>»Notons, en passant, que ce garde n'est autre qu'un ancien agent de la
+sûreté, le sieur J... P..., qui<a name="page_177" id="page_177"></a> a laissé à la Préfecture les meilleurs
+souvenirs d'intelligence, d'activité et d'énergie sous le sobriquet
+caractéristique de <i>Patte-de-Fer</i>.</p>
+
+<p>»On sait que ces braves employés ont l'habitude de ne dormir que d'un
+&oelig;il.</p>
+
+<p>»Réveillé par un léger bruit, celui-ci, qui couche au premier étage,
+sauta sur un revolver et, du haut de l'escalier, somma les intrus de se
+retirer.</p>
+
+<p>»Sur leur refus, il n'hésita point à faire usage de son arme.</p>
+
+<p>»Deux des bandits tombèrent mortellement frappés.</p>
+
+<p>»Le troisième, quoique grièvement blessé au bras droit, eut encore la
+force de gagner au pied dans la campagne.</p>
+
+<p>»Le quatrième&mdash;l'homme masqué&mdash;suivit ce dernier dans sa fuite.</p>
+
+<p>»Au jour naissant, le sieur J... P... fit prévenir l'autorité.</p>
+
+<p>»Le juge de paix, le commissaire de police et la gendarmerie de
+Saint-Germain se transportèrent aussitôt sur les lieux.</p>
+
+<p>»Ils y furent rejoints, dans la journée, par les magistrats instructeurs
+du parquet de Versailles.</p>
+
+<p>»L'habile chef de la sûreté s'y est pareillement rendu dans la
+soirée.<a name="page_178" id="page_178"></a></p>
+
+<p>»Il résulte, dès l'abord, de l'enquête ouverte, que les deux malheureux
+qui ont payé de leur vie leur criminelle tentative ne sont autres que
+les frères Bob et Jack Snail, bateleurs anglais établis, la veille
+encore, sur le champ de foire des Loges.</p>
+
+<p>»Le troisième larron&mdash;le blessé&mdash;serait leur frère aîné Tom.</p>
+
+<p>»Tous trois auraient quitté les Loges le matin même, après avoir
+congédié leur <i>pitre</i>, ou paillasse, qui a été entendu au début de
+l'instruction.</p>
+
+<p>»La voiture qui leur servait de moyen de locomotion a été retrouvée dans
+un fourré de la forêt, entre Carrières et le pavillon de la Faisanderie.</p>
+
+<p>»On en avait dételé les chevaux, qui paraissent avoir aidé à la fuite
+des survivants.</p>
+
+<p>»Ceux-ci&mdash;Tom Snail et l'homme masqué&mdash;sont activement recherchés, ainsi
+que deux femmes, qui composaient avec les trois Anglais le personnel du
+théâtre des <i>Dislocations-Amusantes</i>, et dont l'une est connue parmi les
+saltimbanques sous le double surnom de la <i>Filleule de Lagardère</i> et de
+<i>Mademoiselle Fine-Lame</i> tant à cause de sa beauté originale qu'en
+raison de son talent à manier l'épée.</p>
+
+<p>»Quoi qu'il en soit, l'enquête continue.</p>
+
+<p>»Nous nous empresserons de tenir nos lecteurs au courant de ce qu'elle
+produira.<a name="page_179" id="page_179"></a></p>
+
+<p>»Contentons-nous, pour aujourd'hui, d'annoncer, en terminant, que le
+garde J... P.., a été vivement félicité de sa courageuse conduite par M.
+de Saint-Pons, son maître, par les magistrats instructeurs et par le
+chef de la sûreté.»<a name="page_180" id="page_180"></a></p>
+
+<h3><a name="XX-a" id="XX-a"></a>XX<br /><br />
+HÉRITIÈRE D'UN DEMI-MILLIARD!</h3>
+
+<p>Comme M<sup>e</sup> Bouginier achevait la lecture de cet article, Eusébie revint
+annoncer:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, c'est un quidam appelé Marignan qui demande à vous
+entretenir.</p>
+
+<p>&mdash;Marignan?... Faites entrer... Il arrive à propos.</p>
+
+<p>Le <i>patito</i> de Sergine Gravier se présenta en tenue de voyage, la
+sacoche en sautoir et le plaid sur le bras.</p>
+
+<p>Sans prononcer une parole, l'ancien avoué lui désigna du bout du doigt
+la <i>Gazette des Tribunaux</i>.</p>
+
+<p>Le visiteur eut un geste de haute philosophie:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? répliqua-t-il. <i>Errare humanum<a name="page_181" id="page_181"></a> est</i>. Les plus
+illustres conquérants ont eu leur Waterloo. Fatalité. <i>Anankè.</i> Ce qui
+est écrit est écrit...</p>
+
+<p>Pas dans vos canards, par exemple!...</p>
+
+<p>En voilà qui gloussent la vérité comme Baron, des Variétés, est
+susceptible de chanter les <i>Huguenots</i> et <i>Guillaume Tell</i>!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... Les deux Snail... L'argent du pavillon du garde...</p>
+
+<p>&mdash;Deux des Snail sont morts, c'est acquis; le troisième a le bras cassé,
+c'est patent; l'argent du pavillon du garde nous échappe, c'est
+incontestable...</p>
+
+<p>Mais qui est-ce qui a fusillé Bob et Jack? Qui est-ce qui a démonté Tom
+de l'aileron? Qui est-ce qui a fait glisser entre nos doigts les écus de
+M. de Saint-Pons?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que ce Jacques Perrin...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il l'a déclaré à la justice; mais il a trompé la justice...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?...</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel but? C'est ce que j'ignore. Toujours est-il qu'il est
+certain que personne ne viendra lui donner un démenti...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant les journaux...</p>
+
+<p>&mdash;Les journaux radotent, vous dis-je! Que diable! j'étais là sous mon
+masque! J'en sais quelque chose peut-être!...<a name="page_182" id="page_182"></a></p>
+
+<p>&mdash;Qui donc alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Qui?... Eh! pardieu! votre jolie des jolies!... Votre protégée des
+Loges, votre <i>Filleule de Lagardère, votre mademoiselle Fine-Lame</i>!...</p>
+
+<p>&mdash;Florette!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle-même: un singulier auxiliaire, qui se retourne contre nous au
+moment décisif, et qui, au lieu d'un coup d'épaule, nous flanque des
+coups de pistolet!</p>
+
+<p>Et Marignan raconta&mdash;brièvement&mdash;ce qui s'était passé au pavillon de la
+Faisanderie.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut terminé, M<sup>e</sup> Bouginier resta quelques minutes à
+réfléchir.</p>
+
+<p>Ensuite il opina en hochant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;C'est inimaginable!... Il semble qu'il y ait eu quelque accord tacite
+entre le garde et cette fille pour qu'il ne soit point fait mention de
+celle-ci... Dans tous les cas, qu'est-elle devenue?</p>
+
+<p>L'autre continua:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai serré Tom Snail, l'éclopé, dans un endroit où je défie la police
+de le découvrir...</p>
+
+<p>Héloïse Chamoiseau le soigne...</p>
+
+<p>Je crois qu'il guérira, et ma foi! m'est avis que ce sera tant pis pour
+notre vierge au revolver...</p>
+
+<p>L'Anglais a de la rancune: s'ils se rencontrent jamais<a
+name="page_183" id="page_183"></a> nez à nez dans le même chemin, je ne
+voudrais pas être dans la peau de la pauvrette.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, interrogea brusquement son interlocuteur, et vous, que
+comptez-vous faire?</p>
+
+<p>Marignan pirouetta sur le talon:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc pas remarqué mon costume?... Je ressemble au baron de
+la <i>Vie parisienne</i>... Avec cette différence que je pars au lieu
+d'arriver...</p>
+
+<p>&mdash;Absence précautionnelle. Vous êtes prudent. Je vous approuve.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que l'on sollicitait Sergine Gravier d'aller donner
+quelques représentations à Bruxelles...</p>
+
+<p>Elle a signé hier, pour un mois, avec le théâtre des Galeries. Je
+l'accompagne naturellement. Nous enfourchons l'<i>express</i> après
+déjeuner...</p>
+
+<p>A propos, vous n'auriez pas une centaine de louis à ma disposition?</p>
+
+<p>&mdash;Cent louis!</p>
+
+<p>L'ex-avoué fit une grimace énergique.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, reprit-il avec raideur, que vous aviez de l'argent bien
+placé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement parce qu'il est bien placé que je ne tiens pas à le
+déranger.</p>
+
+<p>Le masque de l'ancien officier ministériel se renfrogna de plus en
+plus:<a name="page_184" id="page_184"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes gai... L'insuccès ne vous démoralise pas... Mais que ne vous
+adressez-vous à votre compagne de voyage?</p>
+
+<p>&mdash;A une femme?... Fi donc!... Pour qui me prenez-vous?</p>
+
+<p>Puis, haussant les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Compromettre ma réputation!... Pour deux misérables mille francs!...
+Ce ne serait vraiment pas la peine!</p>
+
+<p>Puis encore, pesant sur les mots:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, poursuivit Marignan, ma compagne de voyage n'aurait aucune
+espèce d'intérêt à avoir en sa possession les deux pièces qui sont ici,
+dans mon portefeuille,&mdash;tandis que vous, qui aviez, à ce qu'il paraît,
+des projets d'avenir sur la petite...</p>
+
+<p>&mdash;La petite?... Deux pièces?... Que signifie?...</p>
+
+<p>&mdash;Deux pièces que j'ai ramassées,&mdash;en le déshabillant pour le mettre au
+lit,&mdash;dans la poche de notre blessé Tom Snail, lequel avait eu la
+faiblesse de s'évanouir à l'instar d'une femmelette...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;La première est l'extrait de baptême d'Eva-Flore Ferrand, levé, le
+jour de la naissance de celle-ci, sur les registres de la paroisse de
+Saint-Pierre, au Gros-Caillou, et remis par la sage-femme qui accoucha
+la mère à la nourrice qui se chargea de l'enfant...<a name="page_185" id="page_185"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;La seconde est une sorte d'acte par lequel la susdite nourrice, une
+paysanne de Bougival appelée Françoise Mauclerc, cède, moyennant une
+somme de vingt livres, ses droits sur ce <i>baby</i>&mdash;droits illusoires et
+abusifs, vous êtes trop légiste pour ne pas le reconnaître&mdash;à la société
+des frères Snail représentée par leur aîné...</p>
+
+<p>Marignan conclut avec un accent singulier:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui aiderait supérieurement à la reconstitution de l'état-civil
+de mademoiselle Fine-Lame, s'il lui tombait jamais une famille des
+nues...</p>
+
+<p>Puis, dévisageant son interlocuteur entre les deux sourcils:</p>
+
+<p>&mdash;Ou s'il prenait un jour fantaisie à quelqu'un de lui en fabriquer une.</p>
+
+<p>L'ex-avoué demanda nettement:</p>
+
+<p>&mdash;Combien les deux paperasses?</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante louis chacune. <i>Fixed price.</i> C'est pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;Voici les fonds.</p>
+
+<p>&mdash;Voici les papiers.</p>
+
+<p>Il y eut échange réciproque. Chacun empocha son butin. Ensuite on
+échangea les politesses d'usage:</p>
+
+<p>&mdash;Cher maître, à l'honneur de vous revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Cher monsieur, un heureux voyage.<a name="page_186" id="page_186"></a></p>
+
+<p>Le visiteur sortit.</p>
+
+<p>Aussitôt Bouginier bondit vers son bureau:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, murmura-t-il, je ne me suis pas trompé... Ce nom de <i>Flore-Eva
+Ferrand</i> est bien celui que j'ai lu, l'autre jour, dans cette gazette
+américaine... Celle qui annonce les recherches entreprises par le
+richissime Yankee Samuel Murphy, de New-York, pour retrouver la fille
+d'un sien frère défunt, à laquelle il veut rendre compte de la fortune
+de ce dernier.</p>
+
+<p>L'ancien officier ministériel était doué d'un esprit d'ordre
+remarquable.</p>
+
+<p>Aussi n'eut-il pas de peine à remettre la main sur le journal dont il
+avait besoin.</p>
+
+<p>Il l'ouvrit d'un geste enfiévré et le parcourut rapidement.</p>
+
+<p>Puis, avec une explosion que la surprise étranglait à demi entre ses
+lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, voilà l'article en question... Entouré au crayon rouge... Il
+m'avait frappé, dès l'abord...</p>
+
+<p>Le nom y est... <i>Flore-Eva Ferrand</i>... En toutes lettres...</p>
+
+<p>Et cette phrase... Cette phrase qui termine... Le bouquet d'un feu
+d'artifice de dollars:</p>
+
+<p>«On n'estime pas à moins d'un milliard les bénéfices réalisés par les
+frères Murphy dans leurs différentes<a name="page_187" id="page_187"></a> opérations financières,
+industrielles et commerciales.</p>
+
+<p>»C'est à la moitié de cette somme qu'a donc droit, du chef de son père,
+la jeune personne recherchée.</p>
+
+<p>»Cette héritière, dès à présent, vaut le chiffre rond de CINQ CENTS
+MILLIONS.»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</small></p>
+
+<p><a name="page_188" id="page_188"></a></p>
+
+<p><a name="page_189" id="page_189"></a></p>
+
+<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIÈME PARTIE<br /><br />
+<span class="sns"><small>L'AVENTURE DES FRÈRES MURPHY</small></span></h2>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<h3 class="sns"><a name="I-b" id="I-b"></a>I<br /><br />
+DEUX VOYAGEURS</h3>
+
+<p>L'express du Havre brûlait Asnières et franchissait à toute vapeur
+l'enceinte des fortifications.</p>
+
+<p>La machine s'époumonnait à siffler pour annoncer son arrivée.</p>
+
+<p>Bientôt, ainsi qu'un serpent qui se glisse dans son trou, la file des
+voitures s'engouffra sous la coupole vitrée de la gare Saint-Lazare.</p>
+
+<p>Le mécanicien avait serré le frein. Le train <i>stopa</i>. Des employés
+ouvrirent les portières:<a name="page_190" id="page_190"></a></p>
+
+<p>&mdash;Paris! Tout le monde descend!...</p>
+
+<p>Deux voyageurs sautèrent d'un <i>sleeping-car</i> sur le quai.</p>
+
+<p>Avec le <i>suit</i> en cheviot quadrillé et le petit chapeau rond et mou, de
+même étoffe, qui peut se plier et se fourrer dans la poche comme un
+mouchoir, ces deux <i>gentlemen</i> portaient, croisés en bandoulière, cette
+sacoche de cuir de Russie et cet étui à jumelles de fort calibre qui
+sont la caractéristique de l'étranger <i>en tour</i>.</p>
+
+<p>Ils avaient, en outre, à la main, une couverture de tartan, roulée dans
+sa courroie, et, sur le bras, un <i>imperméable</i> en gutta-percha gris de
+souris, «de la maison Perkins and Son, dans Lincoln-Inn's-Fild, à
+Londres, fournisseurs privilégiés de H. G. M. la reine et de H. S. H. le
+prince de Galles.»</p>
+
+<p>Ce n'étaient pas des Anglais, pourtant,&mdash;encore qu'ils s'exprimassent,
+avec la facilité que donne une longue et constante habitude, dans cette
+langue d'outre-Manche contre laquelle nous nous insurgerions de toute
+l'horreur de notre oreille outragée, si Shakespeare, si Milton, si Pope,
+Addison, Swift et Sterne ne s'en étaient servis pour écrire leurs
+impérissables chefs-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Le <i>Labrador</i> les avait amenés en droite ligne de New-York au Havre.<a
+name="page_191" id="page_191"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit l'un, nous voici à Paris, <i>captain</i>!</p>
+
+<p>&mdash;<i>By God!</i> répondit l'autre, je n'en suis pas fâché: quand ce ne serait
+que pour vider quelques bouteilles de champagne en l'honneur de la
+traversée que nous venons d'opérer sans encombre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez tout loisir de le faire, une fois installé à l'hôtel; et,
+dans vingt minutes au plus tard...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'aurai jamais la patience d'attendre jusque-là, ami Dick...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si c'est la longueur du trajet,&mdash;vos <i>rapides</i> de France
+ont la vitesse de nos tortues d'Amérique,&mdash;la chaleur de la saison ou
+l'orage que je flaire en l'air, mais je me sens tout mal à mon aise...</p>
+
+<p>Or, quand je suis indisposé, il n'y a rien pour me remettre comme un
+quartier de b&oelig;uf saignant arrosé d'un vin généreux...</p>
+
+<p>Donc, que Satan me torde le cou si je tarde un instant de plus avant de
+me lester l'estomac et de me gargariser le gosier dans la première
+taverne venue!...</p>
+
+<p>&mdash;Et nos bagages, que faites-vous de nos bagages?</p>
+
+<p>&mdash;Nos bagages? Vous en remettez le bulletin à un employé qui les charge
+sur un <i>cab</i>, et ce <i>cab</i> les transporte à l'hôtel&mdash;au <i>Grand-Hôtel</i>, où
+vous avez télégraphié, je crois, pour nous retenir un appartement
+convenable...<a name="page_192" id="page_192"></a></p>
+
+<p>Dick s'inclina:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez réponse à tout, mon cher Sam, déclara-t-il, et il ne me
+reste plus qu'à me soumettre à votre souveraine volonté.</p>
+
+<p>&mdash;<i>All right!</i> s'exclama l'autre joyeusement. Mettons le cap sur un
+endroit où l'on puisse manger, rire et boire pour son argent. Aussi bien
+j'aime à penser qu'il ne manque pas, aux environs, d'établissements
+ouverts aux gais compagnons qui, comme nous, ont la bourse mieux garnie
+que le ventre. Vous devez en connaître plus d'un, vous qui êtes Français
+et Parisien...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en manque pas, en effet, et, sans pousser trop loin, si j'ai
+bonne mémoire, nous rencontrerons sûrement de quoi étancher votre soif
+et satisfaire votre appétit.</p>
+
+<p>Puis, tandis que le reflet d'une allégresse intérieure sillonnait ses
+traits d'une clarté fugitive qui s'éteignit sans que son interlocuteur
+ait eu le temps de l'apercevoir:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, murmura celui que le <i>captain</i> avait appelé l'ami Dick,
+allons, j'ai réussi... C'est lui qui se livre... Il m'appartient!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Le train était arrivé en gare à onze heures quarante du soir.<a
+name="page_193" id="page_193"></a></p>
+
+<p>C'était une de ces lourdes nuits d'été qui chassent les Parisiens hors
+de leurs logis étroits.</p>
+
+<p>Il faisait une chaleur étouffante.</p>
+
+<p>Tous les cafés avaient mis dehors un triple rang de tabourets et de
+guéridons; et il n'y avait pas un tabouret qui ne fût disputé par une
+demi-douzaine de consommateurs; il n'y avait pas un guéridon qui ne fût
+couvert de bocks, de grogs, de mazagrans et de sodas.</p>
+
+<p>Nos deux voyageurs débouchèrent de la gare par l'une des baies qui
+ouvrent sur la rue d'Amsterdam.</p>
+
+<p>Ils s'arrêtèrent un moment sur le trottoir de celle-ci.</p>
+
+<p>Devant eux, c'était le fourmillement de ce Paris éveillé comme un panier
+de souris, qui détraque l'éternelle horloge du temps et remplit les rues
+de tapage et de mouvement, à l'heure où la patriarcale province ronfle,
+la nuque sur l'oreiller,&mdash;portes closes, rideaux tirés, bougie éteinte.</p>
+
+<p>L'ami Dick désigna à son compagnon divers établissements illuminés en
+face:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez que nous n'avons que l'embarras du choix. Cette rue
+d'Amsterdam est pavée de caravansérails hospitaliers, de cuisines
+internationales et de vide-bouteilles cosmopolites. Dans lequel vous
+plaît-il d'entrer?</p>
+
+<p>&mdash;Hé! <i>my dear</i>, dans le plus proche.<a name="page_194" id="page_194"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que dites-vous de ce <i>bar</i> à la façon anglaise?</p>
+
+<p>&mdash;Va pour le <i>bar</i> et sa façon! Je n'aime pas beaucoup les Anglais, mais
+je ne déteste point, en revanche, leurs sauces aux pickles, leurs hachis
+d'huîtres, leurs puddings aux groseilles sûres et leurs tartes à la
+rhubarbe.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Les deux nouveaux débarqués se mirent en devoir de traverser la
+chaussée.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>En ce moment, deux individus sortaient de l'établissement où ils avaient
+l'intention d'entrer.<a name="page_195" id="page_195"></a></p>
+
+<h3><a name="II-b" id="II-b"></a>II<br /><br />
+SUR UN SEUIL</h3>
+
+<p>Le premier de ces individus abritait sous un sourcil touffu un regard
+d'une vaillance et d'une pénétration singulières.</p>
+
+<p>Cette pénétration s'aiguisait, par intervalles, jusqu'au point de
+devenir inquiétante.</p>
+
+<p>Toutefois elle semblait plutôt le résultat d'une habitude que d'une
+intention.</p>
+
+<p>Vous auriez juré qu'elle était indépendante de la volonté de celui qui
+l'exerçait sans s'en douter.</p>
+
+<p>Il était évident que ce dernier avait jadis revêtu l'uniforme.</p>
+
+<p>On s'en apercevait à sa manière de se tenir droit, de porter haut, de
+parler bref, non moins qu'au ruban<a name="page_196" id="page_196"></a> des médailles militaires d'Italie et
+de Crimée noué à la boutonnière de sa jaquette de velours vert côtelé.</p>
+
+<p>Le reste de son costume se composait d'un pantalon de coutil gris qui
+s'enfonçait dans des guêtres de cuir fauve, d'un gilet de drap chamois
+sur lequel se bouclait le ceinturon d'un couteau de chasse et d'un képi
+qu'entourait un mince liséré d'argent.</p>
+
+<p>Il avait, en outre, au dos, une carnassière dont le baudrier s'étoilait
+d'une plaque de cuivre armoriée et, sous le bras, un fusil double dont
+les canons noircis luisaient comme une peau de serpent.</p>
+
+<p>Son compagnon avait les jambes fluettes, l'échine allongée et le museau
+pointu d'un lévrier.</p>
+
+<p>Ce n'était point un homme brillant...</p>
+
+<p>Mais quoi! je connais des poètes qui ont des redingotes plus pelées, des
+«tuyaux de poêle» plus rougissants et des tournures plus minables.</p>
+
+<p>Celui-ci insinuait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon supérieur, est-ce que nous ne récidivons pas? On ne s'en va pas
+sur une patte. La chope de l'étrier, pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, répondit le personnage au fusil: il se fait tard et je
+n'ai plus soif.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! s'exclama gaillardement le particulier au couvre-chef douteux, où
+serait la différence entre<a name="page_197" id="page_197"></a> l'humanité et la brute, si l'humanité ne
+buvait que quand elle a soif?...</p>
+
+<p>Pour ce qui est de l'heure, on s'en flûte!...</p>
+
+<p>Il n'y a pas d'heure pour les braves...</p>
+
+<p>Or, vous êtes le brave des braves, vous, mon ancien brigadier: brave au
+régiment,&mdash;brave chez nous,&mdash;brave dans vos nouvelles fonctions de garde
+général des domaines de M. le marquis de Saint-Pons!...</p>
+
+<p>Que le pousse-bière que nous allons prendre me serve de médecine ou de
+poison, si l'on en trouve un quarteron de votre acabit dans la douzaine!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, répliqua l'autre en consultant sa montre: ce sera pour la
+prochaine fois. On m'attend à Carrières-sous-Bois. Si je tardais trop à
+y rentrer, ma ménagère serait inquiète.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui: cette jolie petite femme avec laquelle je vous ai rencontré,
+un jour, sur le boulevard... Mazette! vous ne vous refusez rien,
+monsieur Jacques!... Un amour de jeunesse, qu'on s'en lécherait les
+mandibules jusques et par delà les cartilages auriculaires!</p>
+
+<p>M. Jacques fronça le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Mon garçon, fit-il sévèrement, la personne que je vous engage à
+traiter avec moins de légèreté est ma fille,&mdash;ma fille d'adoption...</p>
+
+<p>&mdash;Hé! une fille qui ne demande qu'à être mariée!...<a name="page_198" id="page_198"></a></p>
+
+<p>La physionomie du garde général se rembrunit davantage:</p>
+
+<p>&mdash;Pour se marier, il faut de l'argent, répondit-il avec humeur; et,
+quoique M. le marquis me rémunère plus que généreusement de mes
+services, je n'ai pas encore achevé d'amasser la dot de ma Florette.</p>
+
+<p>Son interlocuteur eut un sourire malin:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, épousez-la vous-même!</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ce sera double économie: d'abord, plus de <i>monacos</i> à débourser
+pour l'établir; ensuite, puisqu'elle est déjà à la tête de votre maison,
+plus de dépenses subséquentes à faire pour appointer sa remplaçante...</p>
+
+<p>M. Jacques haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Trêve de plaisanterie, mon camarade! A mon âge, oserais-je
+prétendre...</p>
+
+<p>&mdash;A votre âge?... Ne dirait-on pas que vous êtes le frère de lait de
+Mathusalem?...</p>
+
+<p>Vous êtes solide comme l'obélisque; vous possédez bon pied, bon &oelig;il,
+bon estomac, bon appétit; si vos cheveux frisent la cinquantaine, votre
+c&oelig;ur a toujours vingt ans...</p>
+
+<p>Si la demoiselle vous rabrouait, elle serait fièrement difficile...</p>
+
+<p>A moins, pourtant, qu'elle n'ait une inclination...<a name="page_199" id="page_199"></a></p>
+
+<p>&mdash;Une inclination!...</p>
+
+<p>En répétant ce mot, M. Jacques porta brusquement la main à sa poitrine,
+comme s'il eût ressenti une soudaine et vive douleur.</p>
+
+<p>Ensuite, d'une voix agitée:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne puis le supposer. Florette est un ange de sincérité et
+d'innocence... J'ai toute sa confiance, et elle m'eût avoué...</p>
+
+<p>Son interlocuteur continua avec une insistance paisible:</p>
+
+<p>&mdash;Après cela, peut-être est-ce qu'elle ne vous convient pas...
+Saperlotte! vous êtes dégoûté!... Une bouche fraîche comme un brugnon;
+des joues d'api qui donnent envie de mordre dedans; une taille fine,
+ronde et souple comme un jonc, avec une mignonne paire de bossoirs à
+tribord et à bâbord!...</p>
+
+<p>Le garde général allait sans doute protester avec véhémence contre cette
+appréciation erronée de ses sentiments, lorsqu'un incident&mdash;en lui-même
+fort ordinaire&mdash;vint changer inopinément le tour de la conversation.</p>
+
+<p>En dialoguant de la sorte, les deux compères stationnaient&mdash;à leur
+insu&mdash;devant la porte de l'établissement dont ils venaient de sortir.</p>
+
+<p>Or, c'était cet établissement&mdash;on s'en souvient&mdash;qui<a name="page_200" id="page_200"></a> formait l'objectif
+du couple de voyageurs que nous avons mis en scène précédemment.</p>
+
+<p>Obligé de déranger les causeurs pour entrer, le <i>captain</i> toucha du
+doigt le bord de son chapeau en murmurant la formule de politesse:</p>
+
+<p>&mdash;<i>If you please, gentlemen?</i></p>
+
+<p>Les deux Français s'écartèrent en rendant le salut.</p>
+
+<p>Sam passa.</p>
+
+<p>L'ami Dick venait derrière lui.</p>
+
+<p>Il imita le geste et répéta la phrase.</p>
+
+<p>Ensuite il passa à son tour.</p>
+
+<p>Tous les deux disparurent à l'intérieur de la taverne.<a
+name="page_201" id="page_201"></a></p>
+
+<h3><a name="III-b" id="III-b"></a>III<br /><br />
+TENTATIVE DE RECONNAISSANCE</h3>
+
+<p>M. Jacques les avait&mdash;machinalement&mdash;effleurés du regard au passage.</p>
+
+<p>En se posant sur le <i>captain</i>, ce regard était demeuré d'une
+indifférence absolue.</p>
+
+<p>Il n'en avait pas été de même lorsqu'il s'était arrêté&mdash;par hasard&mdash;sur
+le second voyageur.</p>
+
+<p>Vous eussiez dit d'un réveil en sursaut.</p>
+
+<p>Le garde général avait tressailli. Une flamme subite avait jailli de sa
+prunelle. Puis il s'était penché vers son interlocuteur:</p>
+
+<p>&mdash;Fil-en-Quatre?</p>
+
+<p>&mdash;Brigadier?</p>
+
+<p>&mdash;As-tu remarqué?...<a name="page_202" id="page_202"></a></p>
+
+<p>Il paraît que le «brigadier» ne tutoyait que dans les grandes occasions
+le propriétaire de la redingote inavouable; car celui-ci interrogea avec
+un soubresaut de surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Remarqué qui?... Remarqué quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Ces étrangers...</p>
+
+<p>&mdash;Ces <i>Angliches?</i>... Deux casse-noisettes qui sont arrivés en retard
+quand le bon Dieu distribuait les grâces, le chic et l'élasticité... Le
+premier surtout: un nègre blanc avec sa tignasse de crin végétal, sa
+barbe en copeaux de menuiserie et ses lèvres en rebords de potiche
+nocturne!...</p>
+
+<p>M. Jacques secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de celui-là... Il s'agit de l'autre... Il s'agit de
+ses yeux...</p>
+
+<p>&mdash;Ses yeux?...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne les as pas reconnus?</p>
+
+<p>Fil-en-Quatre considéra le questionneur avec un étonnement croissant:</p>
+
+<p>&mdash;Reconnus?... Les lampions du John Bull?... Pas plus que mon père
+naturel ne m'a reconnu à ma naissance...</p>
+
+<p>M. Jacques affirma:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, je suis certain d'avoir aperçu ces yeux-là quelque
+part.<a name="page_203" id="page_203"></a></p>
+
+<p>&mdash;Bah!...</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'ils se sont croisés avec les miens, tout à l'heure, il m'a
+semblé que ce n'était pas la première fois qu'ils me heurtaient. J'ai
+éprouvé la sensation de l'homme qui, sur le terrain, reconnaît, en
+tâtant le fer, que le jeu de son adversaire n'est pas pour lui chose
+nouvelle. Assurément je me suis déjà mesuré avec ce voyageur, avec cet
+étranger. Maintenant, où, quand et dans quelles circonstances? C'est ce
+que je cherche à me rappeler...</p>
+
+<p>Fil-en-Quatre se gratta l'appendice nasal:</p>
+
+<p>&mdash;Pour lors, ce <i>goddam</i> prétendu serait un de nos anciens clients... Ça
+se pourrait bien tout de même... Dans la partie, on a affaire à tant de
+monde...</p>
+
+<p>&mdash;J'en jurerais, et il me suffirait de deux ou trois minutes d'un examen
+plus attentif pour fixer les souvenirs qui flottent dans mon esprit...</p>
+
+<p>Ce disant, le garde chasse avait fait un mouvement pour rentrer dans la
+taverne...</p>
+
+<p>Puis, se ravisant brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! s'écria-t-il, que m'importe, après tout, et de quoi vais-je
+m'occuper?... J'oublie que je ne suis plus <i>de la partie</i>, et que les
+braconniers, les maraudeurs, les vagabonds qui exploitent les bois de
+mon maître sont désormais les seuls clients auxquels je doive
+m'intéresser... Au diable cette stupide manie de<a name="page_204" id="page_204"></a> toujours vouloir lire
+dans le passé et sous la frimousse des autres!...</p>
+
+<p>Il jeta son fusil sur son épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Et l'heure qui me talonne!... Et le train qui va me brûler la
+politesse!... Et Florette qui serait en peine!...</p>
+
+<p>&mdash;Sans vous commander, proposa son compagnon, on vous fera un bout de
+conduite.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, mon garçon.</p>
+
+<p>M. Jacques reprit, en se dirigeant vers la gare:</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'histoire du vieux cheval de réforme qui, attelé à un
+tombereau, dresse l'oreille, piaffe et hennit quand il entend la
+trompette de l'escadron...</p>
+
+<p>Ah! l'habitude est une maîtresse dont il n'est pas facile de se
+débarrasser...</p>
+
+<p>Quand on a consacré dix années de sa vie à deviner, à poursuivre, à
+combattre le crime, est-ce qu'on ne s'imagine pas toujours avoir le
+crime en face de soi?</p>
+
+<p>&mdash;Ça, brigadier, déclara l'autre, c'est censément le mal du métier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Hé! parbleu! vous le constatez: on n'a pas été le célèbre, le
+redoutable, l'illustre <i>Patte-de-Fer</i>, le malin des malins, le Vidocq
+des Vidocq,&mdash;la terreur des <i>grinches</i> et des <i>escarpes</i> de la haute et
+de la basse <i>pègre</i>; on n'a pas été l'&oelig;il qui déchiffrait les
+coquins<a name="page_205" id="page_205"></a> sous leurs déguisements, sous leurs ruses les plus habiles, et
+la poigne qui les happait, qui les broyait sur leurs méfaits; on n'a pas
+été tout cela sans qu'il en reste quelque chose...</p>
+
+<p>Vous avez lâché la boutique: la boutique ne vous a pas lâché...</p>
+
+<p>Vous travaillez sans y penser...</p>
+
+<p>Il y a de pauvres diables à qui l'on a coupé le bras ou la jambe, et qui
+n'en ressentent pas moins des douleurs à la place qu'occupait le membre
+amputé...</p>
+
+<p>Vous, c'est tout comme. L'&oelig;il et la poigne vous démangent. Vous
+n'êtes plus de la police,&mdash;et vous êtes demeuré le pape, le modèle, le
+phénix des policiers.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>On peut, à la rigueur, découvrir des personnes qui ne boivent pas entre
+leurs repas.</p>
+
+<p>M. Jacques était de ce nombre.</p>
+
+<p>J'ai même coudoyé des gens qui ont su résister à la contagion du cigare.</p>
+
+<p>Mais jamais je n'en ai rencontré qui résistassent à un petit verre de
+gloire.</p>
+
+<p>L'ex-brigadier avait décliné le «pousse-bière» de son ancien
+subordonné...</p>
+
+<p>Sa physionomie s'égaya aux compliments de ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Inspecteur Fil-en-Quatre, fit-il en lui pinçant<a name="page_206" id="page_206"></a> cordialement
+l'oreille, inspecteur Fil-en-Quatre, vous n'êtes qu'un flatteur!</p>
+
+<p>Puis, avec une indifférence affectée:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, l'on se souvient encore de moi, là-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on s'en souvient! C'est-à-dire que l'on vous pleure, que l'on ne
+vous a pas remplacé, et que le patron crie sur les toits qu'il n'y a pas
+dans toute la boîte un lapin digne de dénouer les cordons de vos
+<i>ripatons</i>!... Vous, le héros de l'affaire Troppmann, de l'affaire du
+puits de Châtillon, de l'affaire...</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;En voiture pour Saint-Germain!</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>A cet appel, l'ex-brigadier serra vivement la main de l'inspecteur:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je vous quitte... Au revoir.... Souvenez-vous qu'il y aura
+toujours un couvert mis pour vous recevoir et une vieille bouteille de
+derrière les fagots pour fêter votre bonne visite au pavillon de la
+Faisanderie,&mdash;rond point du Roi,&mdash;au bout de la terrasse de
+Saint-Germain.</p>
+
+<p>Il monta rapidement l'escalier qui conduit à la salle d'attente,
+traversa celle-ci en courant et sauta, du quai, dans le premier wagon où
+il n'aperçut personne.</p>
+
+<p>Il avait, en effet, besoin d'être seul pour songer...<a name="page_207" id="page_207"></a></p>
+
+<p>Songer à qui?...</p>
+
+<p>A quoi?...</p>
+
+<p>A la jeune fille qui l'attendait, penchée à la fenêtre du logis, tandis
+que, sur la nappe blanche, la collation, préparée par ses soins, étalait
+ses appétissantes victuailles près du vin favori riant dans le
+flacon?...</p>
+
+<p>Ou bien à la douleur aiguë qui l'avait mordu au c&oelig;ur, alors que
+Fil-en-Quatre avait émis cette hypothèse&mdash;ridicule et inadmissible,
+parbleu!&mdash;d'une inclination que lui cacherait celle qu'il ne voulait
+considérer que comme son enfant d'adoption?...</p>
+
+<p>Non: une autre pensée,&mdash;une pensée tenace,&mdash;occupait l'esprit du
+policier émérite...</p>
+
+<p>Et ce qu'il se demandait avec une persistance dominatrice de tous ses
+sentiments et de toutes ses facultés, c'était ceci:</p>
+
+<p>&mdash;Où ai-je vu les yeux de cet homme?<a name="page_208" id="page_208"></a></p>
+
+<h3><a name="IV-b" id="IV-b"></a>IV<br /><br />
+ENGLISH SPOKEN HERE</h3>
+
+<p>Ce n'était pas seulement cette indication, incrustée en lettres de
+cuivre dans le vitrage de la devanture, qui ressuscitait Londres en
+plein c&oelig;ur de Paris.</p>
+
+<p>C'étaient l'aménagement intérieur et le personnel de ce véritable
+<i>coffee-house</i>, où tout était anglais, depuis le patron, le sommelier et
+les garçons avec leurs favoris en côtelettes d'acajou, leur costume noir
+et leur mine discrète d'employés aux pompes funèbres, jusqu'aux <i>boxes</i>
+dont la double rangée s'alignait autour de la salle commune.</p>
+
+<p>Ces boîtes, assez semblables aux confessionnaux collés aux murailles des
+églises, remplacent les cabinets particuliers chez nos voisins des
+Trois-Royaumes.<a name="page_209" id="page_209"></a> Le <i>captain</i> s'était déjà casé dans l'un de ces
+cercueils de société, et on l'entendait demander:</p>
+
+<p>&mdash;<i>God me bless!</i> ami Dick, où êtes-vous passé?... J'ai besoin de vos
+lumières, ou la foudre m'écrase!... Dans ce pays commence-t-on par le
+porto ou le madère?</p>
+
+<p>L'ami Dick était debout près du comptoir et rédigeait le menu du festin.</p>
+
+<p>S'adressant au <i>landlord</i> (patron) et au sommelier:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, questionnait-il, vous m'avez bien compris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Honneur: médoc et chambertin pour débuter; ensuite le
+champagne; puis le café et les liqueurs....</p>
+
+<p>&mdash;<i>Very good.</i></p>
+
+<p>Sam reprit, de sa boîte:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc juré de me laisser boire seul?</p>
+
+<p>&mdash;Une minute, pour Dieu, mon cher maître! Je m'occupe de vous et de moi.</p>
+
+<p>Interpellant le sommelier, le compagnon du <i>captain</i> commanda:</p>
+
+<p>&mdash;Apportez une bouteille de vieux kirsch et une carafe d'eau frappée.</p>
+
+<p>Le subalterne obéit.</p>
+
+<p>L'autre continua en baissant le ton:</p>
+
+<p>&mdash;Versez où vous voudrez l'eau que contient cette<a name="page_210" id="page_210"></a> carafe et
+remplacez-la par la totalité du kirsch qui remplit la bouteille.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est fait, Votre Honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Bien; maintenant, écoutez-moi, si vous avez envie d'encaisser une
+honnête aubaine:</p>
+
+<p>J'ai gagé avec le gentleman qui est là qu'il ne s'apercevrait pas de la
+substitution...</p>
+
+<p>Aidez-moi à gagner mon pari et il y a deux livres pour vous. Je paye
+moitié d'avance. Prenez...</p>
+
+<p>&mdash;Comment puis-je me rendre utile à Votre Honneur? s'empressa de
+demander le sommelier en empochant la pièce d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de la façon la plus simple: lorsque mon compagnon demandera de
+l'eau glacée, vous aurez soin de placer devant lui cette carafe ainsi
+préparée, en vous gardant d'un mot, d'un signe qui lui permettent de
+supposer le changement de liqueur que vous venez d'opérer.</p>
+
+<p>Un Français y eût regardé à deux fois avant de se prêter à cette
+tentative d'alcoolisation déguisée en manière de «farce de fumiste».</p>
+
+<p>Une loi, dont les dispositions sont affichées dans tous les débits de
+boissons, punit chez nous non seulement l'ivresse manifeste, mais encore
+quiconque a fourni les moyens de la déterminer.</p>
+
+<p>Il est évident, par exemple, que cette loi ne concerne<a
+name="page_211" id="page_211"></a> que nos nationaux et que les étrangers
+ont le droit de s'enivrer jusqu'à rouler sous la table.</p>
+
+<p>Et puis, il s'agissait d'un pari: or, de l'autre côté du détroit, un
+pari est chose sacrée.</p>
+
+<p>Le sommelier s'inclina profondément:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Honneur sera content de moi, répondit-il.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Il y avait sur la table, en dépit de la saison qui interdit l'usage de
+ces mollusques, pendant les mois sans <i>r</i>, aux palais fins et
+délicats,&mdash;il y avait des montagnes d'huîtres dans des plats de métal
+blanc, que flanquaient des poivrières à compartiments renfermant quatre
+espèces de sauces diaboliques à base de kari.</p>
+
+<p>Il y avait un <i>rumpsteack</i> monstre, dont la chair presque crue saignait
+sous le couteau; un saumon bouilli, lardé de jambon et d'anchois; des
+tranches d'esturgeon sur un lit de crevettes hachées, et des puddings
+qui n'attendaient qu'une allumette pour transformer en flammes bleuâtres
+le rhum dans lequel ils nageaient.</p>
+
+<p>Il y avait des vins de toutes les couleurs: le sauterne qui ressemble à
+de l'ambre en fusion; le madère, le porto, plus sombres que de l'or
+bruni; le bourgogne, le bordeaux d'un rouge de pourpre, et l'aï rosé,
+impatient d'envoyer au plafond son casque d'argent.</p>
+
+<p>Nos deux nouveaux débarqués étaient assis en face l'un de l'autre devant
+ce plantureux festin.<a name="page_212" id="page_212"></a></p>
+
+<p>Profitons du moment où, la bouche pleine, ils n'échangent guère que de
+fréquentes et fraternelles santés,&mdash;profitons, dis-je, de ce moment pour
+les présenter plus amplement à nos lecteurs.</p>
+
+<p>Sam&mdash;ou le <i>captain</i>&mdash;était un grand, gros, large et solide gaillard de
+quarante-cinq à cinquante ans, avec une encolure de taureau, une tête
+puissante et crépue, des mains énormes et des pieds immenses.</p>
+
+<p>Quoique les tons foncés de ses traits fussent bien plutôt le résultat
+d'une vie exposée aux soufflets de tous les éléments que la réflexion du
+sang africain qui circulait sous son épiderme, il était impossible de ne
+pas reconnaître en lui le type de la race noire, réfractaire à plusieurs
+générations de croisements.</p>
+
+<p>Ses pommettes saillaient des deux côtés de son nez épaté; ses lèvres se
+renflaient en bourrelets, découvrant des dents étincelantes et pointues,
+et c'était une laine blondâtre qui moutonnait sur ses joues et sur son
+menton, et qui tapissait son crâne d'une sorte de broussaille.</p>
+
+<p>Son &oelig;il, en retrait sur un front bombé, dégageait une remarquable
+dose de sagacité, jointe à une somme presque égale de naïveté enfantine.</p>
+
+<p>Partout où il y a du nègre,&mdash;fût-ce à l'état latent et en quantité
+infinitésimale,&mdash;il y a, en effet, du <i>baby</i>.<a name="page_213" id="page_213"></a></p>
+
+<p>Son compagnon, l'ami Dick&mdash;Dick est en anglais l'abréviation du prénom
+Richard&mdash;ne lui ressemblait guère sous ce rapport.</p>
+
+<p>Il n'avait point l'air naïf.</p>
+
+<p>Dans sa prunelle vert de mer, veinée de noir, il y avait l'audace, la
+cruauté du fauve en chasse, et la mobilité farouche, fureteuse, du fauve
+inquiet.</p>
+
+<p>Sans cette expression oculaire, qu'il dissimulait le plus souvent sous
+l'abat-jour de la paupière, son masque froid et régulier, ses longs
+favoris blonds en nageoires de requin et, surtout, la facilité avec
+laquelle il se servait de la langue anglaise, l'eussent fait prendre
+volontiers pour l'un des sujets&mdash;ils prononcent <i>seudjets</i>&mdash;de Sa Très
+Gracieuse Majesté, ou pour l'un des concitoyens de ce président qui,
+là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique, gouverne les cinquante millions
+d'individus dont se compose la population des Etats-Unis d'Amérique sans
+que neuf Européens sur dix sachent la première lettre de son nom.</p>
+
+<p>Avec la révélation de son regard, pour un lynx comme M. Jacques, ce
+n'était pas seulement un Français:</p>
+
+<p>C'était encore un Parisien.</p>
+
+<p>Un Parisien du boulevard.</p>
+
+<p>Il y en a de plus dangereux que les Pavillons-Noirs des plaines de
+l'Indo-Chine ou que les pirates malais des îles de la Sonde.<a
+name="page_214" id="page_214"></a></p>
+
+<h3><a name="V-b" id="V-b"></a>V<br /><br />
+FORTUNE AMÉRICAINE</h3>
+
+<p>Williams-James et Tomy-Samuel Murphy étaient deux frères originaires de
+l'Etat de Kentucky.</p>
+
+<p>Leurs parents, qui avaient du sang «bleu» sous les ongles, leur avaient
+laissé en mourant un petit bien dont l'exploitation eût pu suffire
+amplement aux besoins de deux sages garçons, mesurés dans leurs goûts
+comme dans leurs dépenses.</p>
+
+<p>Mais nos jeunes gens étaient ambitieux.</p>
+
+<p>Ils n'eurent rien de si pressé que de vendre au plus offrant l'héritage
+paternel et de s'en partager le prix.</p>
+
+<p>Celui-ci, il est vrai, ne pesait pas beaucoup au fond de leur
+<i>pockett</i>...</p>
+
+<p>Par exemple, pour le faire valoir, Will et Sam possédaient,<a
+name="page_215" id="page_215"></a> mêlées, les qualités particulières aux
+deux races&mdash;blanche et noire&mdash;dont ils étaient issus: l'énergie,
+l'activité, le flair, la persévérance et le bon sens.</p>
+
+<p>Le premier, qui était l'aîné, s'embarqua pour l'Angleterre, où il avait
+l'intention de «jouer sur les cotons.»</p>
+
+<p>Le second préféra ne pas quitter le sol natal.</p>
+
+<p>A quinze ans, il était apprenti <i>waterman</i> (matelot) à New-York.</p>
+
+<p>A dix-sept, il avait acheté&mdash;sur ses économies&mdash;l'une des plus grosses
+gabares qui fussent dans le port.</p>
+
+<p>A vingt, il devenait capitaine d'un steamer à lui appartenant,&mdash;d'où ce
+titre de <i>captain</i> qui lui resta comme un surnom,&mdash;et, du pont de ce
+bâtiment, il trouvait moyen d'entreprendre toute sorte d'opérations,
+dont la moins avantageuse ne fut pas le trafic avec les Indiens des
+peaux de buffles et de bisons.</p>
+
+<p>La Californie venait d'être découverte:</p>
+
+<p>En 1849, Tomy-Samuel Murphy perçait&mdash;à ses frais&mdash;une route qui
+traversait le Nicaragua et abrégeait considérablement pour les voyageurs
+la distance entre la Nouvelle-Orléans et la baie de San-Francisco.</p>
+
+<p>Hâtons-nous d'ajouter que notre spéculateur était propriétaire d'un
+quartier tout entier de cette dernière<a name="page_216" id="page_216"></a> ville. Dans ce quartier, il y
+avait une douzaine d'hôtels meublés, de maisons de jeu, de <i>music-halls</i>
+et d'autres <i>tralalas</i> de plaisir. Pour amasser la poudre d'or à pleines
+tonnes, le Yankee n'avait pas besoin de se courber, le pic au poing, sur
+la terre brûlante des placers ou de procéder au lavage des sables
+pailletés du Rio-Santo.</p>
+
+<p>James-Williams, de son côté, avait prospéré dans Piccadilly, à Londres.</p>
+
+<p>Pendant des années, en effet, il y avait eu une hausse énorme et
+persistante sur les cotons.</p>
+
+<p>Lorsque l'Américain liquida sa situation à Royal-Exchange-Office, pour
+retourner dans son pays, il avait réalisé un bénéfice net de <i>quatre
+cent mille livres sterling</i>,&mdash;c'est-à-dire de <i>dix millions de francs</i>.</p>
+
+<p>Survint la guerre de la Sécession.</p>
+
+<p>Les deux Murphy y prirent&mdash;dans les fournitures, transports et
+approvisionnements&mdash;une part non moins lucrative qu'active.</p>
+
+<p>Associant plus tard la double puissance de leurs capitaux, ils firent
+l'acquisition du New-York-Harlem-Railway, le fusionnèrent avec le
+New-York-Erié, accaparèrent les actions de chacune des immenses voies
+ferrées du Far-West et régnèrent en maîtres intelligents, mais absolus,
+sur toutes les lignes qui relient à l'océan Pacifique l'Atlantique et le
+Mississipi.<a name="page_217" id="page_217"></a></p>
+
+<p>Nous vous avons donné le portrait du <i>captain</i>, ainsi que l'on
+continuait à baptiser Sam depuis son commandement maritime.</p>
+
+<p>C'était un gars franc du collier, d'aspect et de caractère également
+joyeux.</p>
+
+<p>Une table qui eût effrayé dix dîneurs ordinaires, une besogne qui eût
+épouvanté une douzaine d'industriels européens ne l'intimidaient point.</p>
+
+<p>Plus gourmand que gourmet, il prenait indistinctement le menton à toutes
+les filles,&mdash;jolies ou laides,&mdash;qu'il rencontrait sur son chemin.</p>
+
+<p>Mais ses velléités de conquête s'arrêtaient à ce badinage.</p>
+
+<p>Non pas que l'envie lui manquât de pousser plus loin, ah! mais non!</p>
+
+<p>Mais le loisir lui faisait défaut:</p>
+
+<p><i>Times is money!</i></p>
+
+<p>Toujours par monts et par vaux, on ne le voyait faire que de courtes et
+rares apparitions à New-York et dans les grands centres où, du reste,
+malgré ses dollars, la <i>gentry</i> ne l'eût point volontiers «accepté» à
+cause de son origine nègre.</p>
+
+<p>Ajoutons qu'il n'avait jamais eu le temps de faire un voyage en Europe,
+et qu'il ne parlait que l'anglais ou que les différents idiomes des
+peuplades sauvages avec lesquelles il s'était trouvé en relations.<a
+name="page_218" id="page_218"></a></p>
+
+<p>En revanche, il savait compter et sacrer dans toutes les langues.</p>
+
+<p>Son aîné ne lui ressemblait point.</p>
+
+<p>Celui-ci avait été beau, autrefois, dans sa jeunesse: beau, par la
+correction des traits, la «convenance» des manières et
+l'irréprochabilité de la tenue.</p>
+
+<p>Par malheur, les jours et les nuits passés devant un bureau à aligner
+sur le papier des chiffres et des combinaisons ne dévorent pas moins la
+santé que les veilles employées à caresser les pots, les cartes et les
+tendrons.</p>
+
+<p>A quarante ans, Williams-James était devenu une sorte de spectre, long
+et pointu comme un paratonnerre, dont la figure coupante était prise
+entre deux touffes ébouriffées de crins blanchâtres ainsi que la roue de
+verre d'une machine électrique entre ses coussinets.</p>
+
+<p>Il causait rarement, mangeait peu, buvait moins et baissait les yeux en
+présence des dames.</p>
+
+<p>Sa fonction favorite était de morigéner le <i>captain</i>:</p>
+
+<p>&mdash;Vos excès vous mèneront à mal, lui disait-il dogmatiquement.
+L'intempérance est un ennemi. Vous verrez, Sam, que vous me placerez
+dans la douloureuse nécessité de vous pleurer.</p>
+
+<p>Le digne Américain se trompait sur ce dernier point.<a name="page_219" id="page_219"></a></p>
+
+<p>Un soir, comme il venait de se coucher, il se rappela qu'il avait oublié
+de vérifier si le «mot» de la caisse avait été changé.</p>
+
+<p>Aussitôt, il sauta du lit, et, sans prendre le soin d'endosser un
+vêtement, il courut, à travers une enfilade de pièces glacées, réparer
+cette omission.</p>
+
+<p>Le froid le saisit. Une fluxion de poitrine se déclara le lendemain.
+Vingt-quatre heures plus tard, le malade était à toute extrémité.</p>
+
+<p>Le <i>captain</i> larmoyait à son chevet. Les deux frères s'aimaient
+sincèrement. Williams murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, j'ai à m'accuser d'une grave erreur...</p>
+
+<p>&mdash;Une erreur! sanglota Sam. Expirez en paix, mon cher Will. Nos commis
+la découvriront dans la balance de fin d'année. Est-ce à l'actif ou au
+passif?</p>
+
+<p>Le malade secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas question de nos livres. Ceux-ci sont en règle avec les
+hommes. S'il en était seulement ainsi de ma conscience avec le ciel,
+avec la terre!...</p>
+
+<p>L'autre se trémoussa sur sa chaise:</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie?... Expliquez-vous... Le diable m'emporte si je comprends
+ou si je soupçonne...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d'une erreur d'un printemps agité: mon excellent Sam, j'ai
+une fille...</p>
+
+<p>Le <i>captain</i> bondit:<a name="page_220" id="page_220"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une fille! Je suis oncle! Et vous ne m'en en aviez rien
+dit!...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas trouvé le moment.. Les affaires m'absorbaient...
+Pardonnez-moi...</p>
+
+<p>Samuel baissa le front:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Vous avez raison. Ces triples coquines d'affaires... Et où
+est-elle, mademoiselle ma nièce?...</p>
+
+<p>&mdash;En France, je crois: à Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez...</p>
+
+<p>&mdash;C'est dans cette ville de perdition que j'ai commis le péché de la
+chair, lors d'une excursion que j'y fis au commencement de mon séjour à
+Londres. Une innocente créature est résultée de cette faute. C'est, du
+moins, ce dont m'a informé ma complice dans cette &oelig;uvre d'impureté
+criminelle...</p>
+
+<p>&mdash;Et cette enfant, sa mère, que sont-elles devenues?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! depuis quinze ans, vous ne vous êtes pas renseigné sur le
+sort de deux personnes qui vous touchent de si près?<a name="page_221" id="page_221"></a></p>
+
+<h3><a name="VI-b" id="VI-b"></a>VI<br /><br />
+RECOMMANDATIONS ET PRÉDICTIONS</h3>
+
+<p>&mdash;Mon frère, repartit le moribond sèchement, je vous répète que mon
+temps ne m'appartenait point. Mon temps appartenait aux affaires. Les
+affaires avant toute chose...</p>
+
+<p>Le temps est une pierre plus précieuse que les diamants qui ornent la
+couronne des rois. En détacher une parcelle pour l'appliquer à des
+intérêts purement privés, en dehors du cours des cotons et de toute
+opération commerciale ou financière, m'eût paru un vol,&mdash;oui, un
+vol,&mdash;au préjudice de mon avenir et, par la suite, de notre association
+à tous deux...</p>
+
+<p>D'ailleurs, je me réservais de m'occuper d'Eva,&mdash;c'est<a
+name="page_222" id="page_222"></a> ainsi que l'enfant s'appelle,&mdash;lorsque
+l'heure du repos aurait sonné pour moi...</p>
+
+<p>Cette heure va sonner dans un moment prochain...</p>
+
+<p>Mais ce ne sera pas celle du repos que j'espérais...</p>
+
+<p>Ce sera le glas qui m'ouvrira les portes de l'éternité...</p>
+
+<p>C'est vous, Sam, qui accomplirez le projet que j'avais formé...</p>
+
+<p>Vous irez en Europe, en France, à Paris; vous vous mettrez en quête
+d'Eva; vous la retrouverez,&mdash;dussiez-vous, pour cela, dépenser la moitié
+de ma fortune...</p>
+
+<p>Il y a là, sous mon oreiller, un portefeuille contenant toutes les
+indications qui seront de nature à vous guider dans vos recherches...</p>
+
+<p>Ce portefeuille renferme, en outre, deux actes également importants:</p>
+
+<p>Par le premier, je reconnais solennellement pour ma fille l'enfant née à
+Paris le 2 juin 1856 et déclarée à l'état-civil du neuvième
+arrondissement sous les nom et prénoms d'<i>Eva-Flore Ferrand</i>, de même
+que je l'institue légataire de tout ce que je laisse après moi...</p>
+
+<p>Le second vous constitue exécuteur unique de cette suprême volonté et
+vous confie la tutelle de votre nièce...<a name="page_223" id="page_223"></a></p>
+
+<p>Vous êtes assez riche, mon frère, pour vous passer de mon héritage, et
+je ne puis penser que vous me teniez rancune d'avoir essayé de réparer
+par une mesure de justice tardive...</p>
+
+<p>&mdash;Tempêtes et massacres! pas un mot de plus, Williams! interrompit le
+<i>captain</i> avec une véhémente indignation. Jugez-vous que je sois une
+assez vile carcasse pour frustrer de sa légitime fortune la progéniture
+de mon plus proche parent?...</p>
+
+<p>La jeune miss sera votre héritière, ou que la maladie me ronge!...</p>
+
+<p>Elle sera la mienne aussi; car je consens à être pendu si je m'accroche
+jamais au cou la cravate de chanvre du mariage!...</p>
+
+<p>Partant, dormez tranquille jusqu'aux trompettes du jugement dernier. Ce
+que vous désirez sera fait. Je vous engage ici la foi d'un <i>gentleman</i>,
+qui, de sa vie, n'a eu un bout de traite en souffrance...</p>
+
+<p>Et vous savez bien, <i>my dear</i>, que, lorsque l'un de nous a donné sa
+parole, c'est comme si tous les sollicitors, tous les shérifs, tous les
+attorneys et tous les barristers avaient visé, légalisé et paraphé la
+signature...</p>
+
+<p>&mdash;Merci! vous êtes un c&oelig;ur honnête, loyal et dévoué.</p>
+
+<p>Et l'aîné des Murphy tendit à son frère une main qui tremblait les
+affres de l'agonie.<a name="page_224" id="page_224"></a></p>
+
+<p>Samuel reprit avec ardeur:</p>
+
+<p>&mdash;Je m'embarquerai, s'il vous plaît, le lendemain de l'enterrement...</p>
+
+<p>L'autre le modéra:</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sam. Il est urgent que vous procédiez à la liquidation de notre
+société. Un semblable travail ne s'improvise pas. Ma fille attend,
+depuis des années, que je me déclare son père: elle attendra bien
+encore&mdash;autant qu'il sera nécessaire&mdash;que l'inventaire, qui fixera le
+chiffre de sa fortune, se termine dans des conditions de saine
+comptabilité.</p>
+
+<p>La voix du malheureux s'affaiblissait de plus en plus; son souffle
+s'embarrassait dans sa poitrine haletante; son regard s'obscurcissait et
+s'égarait.</p>
+
+<p>Il se souleva sur le coude et poursuivit péniblement:</p>
+
+<p>&mdash;Ce Français que vous vous êtes attaché...</p>
+
+<p>&mdash;Richard Vautier... Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'installerez à ma place comme chef de la correspondance...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Caramba!</i> je ne demande pas mieux: c'est un garçon adroit, actif,
+infatigable,&mdash;d'humeur enjouée et commode...</p>
+
+<p>Le voile, qui recouvrait les prunelles du mourant, se déchira
+brusquement pour livrer passage à une lueur fugitive...<a
+name="page_225" id="page_225"></a></p>
+
+<p>Et cette prophétie siffla hors de sa gorge:</p>
+
+<p>&mdash;Ce garçon vous tuera, mon frère.</p>
+
+<p>Le <i>captain</i> tressauta comme s'il eût reçu une décharge de la pile
+électrique:</p>
+
+<p>&mdash;Sang du Christ! s'exclama-t-il, qu'est-ce que vous me chantez là,
+Will?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, répondit l'autre avec un accent d'outre-tombe, je dis que cet
+étranger vous sera fatal, si vous continuez à vous abandonner à
+l'étrange influence qu'il prend sur vous de jour en jour...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croiriez...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas. Je suis sûr. Je suis sûr que ce Dick fera la fin de
+votre corps et la damnation de votre âme, s'il vous arrive jamais de le
+traiter différemment que comme un simple subalterne...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais alors je vais le renvoyer de la maison!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? C'est un employé précieux. Vous auriez tort de vous
+priver de ses services... Seulement, vous voilà prévenu... Défiez-vous!</p>
+
+<p>L'agonisant s'arrêta, épuisé.</p>
+
+<p>Sa tête retomba lourdement sur l'oreiller.</p>
+
+<p>Ses yeux battirent et se fermèrent.</p>
+
+<p>Mais la nuit éternelle qui montait, l'enveloppant, se peuplait sans
+doute de visions terribles et de fantômes menaçants...<a
+name="page_226" id="page_226"></a></p>
+
+<p>Car le pauvre diable s'agitait convulsivement sur sa couche; son visage
+émacié, qui, à chaque instant s'amincissait davantage, s'inondait d'une
+sueur jaunâtre et glacée; sa bouche hoquetait des phrases qui
+paraissaient dictées par l'obsession d'une idée fixe:</p>
+
+<p>&mdash;Défiez-vous... Il faut se défier... Défiez-vous des surprises du
+c&oelig;ur et des perfidies de la boisson...</p>
+
+<p>Le <i>captain</i> pensa:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le délire.</p>
+
+<p>Et il ouvrit sa Bible au chapitre des dernières prières.</p>
+
+<p>L'autre bégaya:</p>
+
+<p>&mdash;Défiez-vous du serviteur qui, au lieu de l'eau bienfaisante, vous
+verse le poison abrutissant de l'ivresse...</p>
+
+<p>Samuel essaya de le calmer:</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, mon bien-aimé Will, revenez à vous, au nom du ciel!</p>
+
+<p>Un spasme secoua le moribond. Le râle l'étranglait. Il porta ses mains à
+son cou:</p>
+
+<p>&mdash;J'étouffe!... A moi!... Pitié!... De l'air, mon Dieu, de l'air!</p>
+
+<p>Sam, épouvanté, appela.</p>
+
+<p>Le <i>physician</i> (médecin) et plusieurs domestiques accoururent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le <i>summum</i> de la crise, déclara le docteur, tout sera fini dans
+deux minutes.<a name="page_227" id="page_227"></a></p>
+
+<p>Une autre personne ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il serait humain d'arracher mister Samuel à ce spectacle.</p>
+
+<p>Celui qui émettait cet avis charitable était ce Richard Vautier dont il
+venait d'être question.</p>
+
+<p>Au son de la voix du Français, les paupières de l'agonisant se
+relevèrent soudain,&mdash;comme sous l'action d'un ressort,&mdash;démasquant les
+orbites caves au fond desquelles ses prunelles achevaient de s'éteindre.</p>
+
+<p>Quelque chose s'enflamma dans cette nuit.</p>
+
+<p>Tout ce que conservait d'intelligence ce cerveau déjà rempli d'ombre,
+tout ce que conservait de force ce corps à moitié dans la bière se
+ranima comme par enchantement.</p>
+
+<p>James-Williams repoussa ses couvertures. Il mit hors du lit ses jambes
+décharnées. Ses pieds nus se posèrent sur le carreau,&mdash;et il gronda
+entre ses dents qui cliquetaient affreusement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'homme!... Je le vois!... Le Seigneur tout-puissant permettra
+que je l'écrase avant qu'il ait touché aux miens!...</p>
+
+<p>Il brandit ses poings dans le vide et fit un pas sur le parquet...</p>
+
+<p>Mais il n'en fit pas deux...</p>
+
+<p>Ses bras tombèrent le long de ses flancs; sa tête<a name="page_228" id="page_228"></a> oscilla sur ses
+épaules; il se renversa en arrière et s'affaissa sur le lit, tout d'une
+pièce...</p>
+
+<p>Le médecin consulta son chronomètre et rendit cet arrêt:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais dit deux minutes. On peut vérifier. L'aiguille vient
+d'atteindre à la cent vingtième seconde et notre intéressant malade de
+rendre le dernier soupir.<a name="page_229" id="page_229"></a></p>
+
+<h3><a name="VII-b" id="VII-b"></a>VII<br /><br />
+CAPTAIN SAMUEL ET AMI DICK</h3>
+
+<p>C'était six ou huit mois avant ce triste événement que Samuel Murphy et
+Richard Vautier avaient fait connaissance dans un <i>bar</i> de
+San-Francisco.</p>
+
+<p>Le hasard les ayant réunis à la même table, le Français avait trouvé
+moyen de captiver l'attention et l'intérêt de l'Américain en lui
+racontant son histoire,&mdash;authentique ou apocryphe.</p>
+
+<p>Parisien et fils de famille, il était venu essayer de «se remplumer» au
+pays de l'or vierge, après avoir mangé l'héritage de ses pères à tous
+les râteliers du boulevard.</p>
+
+<p>Par malheur, il n'y avait réussi que peu ou prou,<a name="page_230" id="page_230"></a> et l'heure allait
+sonner où, pour ne pas mourir de faim, il lui faudrait se faire trappeur
+ou flibustier.</p>
+
+<p>Comme il achevait son récit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me paraissez un luron déterminé, lui avait dit Sam brusquement.
+Je pars demain pour le Far-West. Vous sied-il de m'accompagner?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin d'avoir à mes côtés un garçon actif, intelligent et
+dévoué. Je ne doute pas de votre intelligence et j'ai confiance en votre
+activité. Pour votre dévouement, je suis prêt à le payer au taux que
+vous l'estimerez. Qu'en pensez-vous? Je vous accorde cinq minutes pour
+réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile. J'ai réfléchi en vous écoutant. J'accepte.</p>
+
+<p>&mdash;Songez que je prends le train à midi précis.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai là à midi moins cinq.</p>
+
+<p>&mdash;<i>All right</i>... A demain donc... A propos, comment vous appelle-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Richard Vautier.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, à demain, Dick!</p>
+
+<p>&mdash;A demain, patron!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>C'était de cette façon&mdash;expéditive et succincte&mdash;que le Français était
+devenu le secrétaire intime du riche Américain.</p>
+
+<p>Nous croyons avoir constaté qu'en dehors de ses<a name="page_231" id="page_231"></a> grandes combinaisons
+industrielles et financières, dans lesquelles il déployait presque du
+génie, et que sous les apparences d'une raideur purement nationale,
+Tomy-Samuel Murphy était ce que nous appelons un bon vivant,&mdash;très
+susceptible d'attachement,&mdash;très facile à apprivoiser, à amuser, à
+séduire, et, en même temps, très primitif, très prompt à s'étonner de
+tout ce qui ne touchait pas directement à ses opérations et très
+ignorant du monde qui s'agitait à l'extérieur de ses comptoirs et des
+bureaux.</p>
+
+<p>Nous ajouterons que du nègre il avait conservé l'amour puéril du
+clinquant physique et moral, avec la gourmandise de tous les choses
+capiteuses et sucrées: parmi celles-ci, le tafia de la flatterie&mdash;encore
+qu'il affectât de le mépriser souverainement&mdash;n'était pas la liqueur,
+fermentée et savoureuse, dont il s'enivrait le moins souvent.</p>
+
+<p>Or, Richard Vautier était brillant et caressant.</p>
+
+<p>Ondoyant et multiple, il mêlait les allures de l'homme qui a fréquenté
+une société d'un certain choix au sans-gêne de procédés et à la morale
+élastique d'un véritable coureur d'aventures.</p>
+
+<p>Tout en lui commençait par surprendre et finissait par charmer. Son
+caractère, souple et insinuant, se pliait à toutes les exigences et se
+glissait dans toutes les sympathies. Il avait conquis, de prime abord,
+le<a name="page_232" id="page_232"></a> Yankee par sa belle humeur: il acheva de le subjuguer par la finesse
+de son esprit et les cajoleries de son langage.</p>
+
+<p>Par contre, l'aîné des Murphy ne lui témoigna jamais qu'une
+bienveillance fort restreinte.</p>
+
+<p>On eût pu penser que la scène qui encadra les derniers moments de
+celui-ci ruinerait le crédit&mdash;toujours croissant&mdash;du favori, en
+effrayant le digne <i>captain</i> sur le rôle que cet étranger était appelé à
+jouer dans sa destinée, si l'on en croyait les prédictions du mourant.</p>
+
+<p>Il n'en fut rien.</p>
+
+<p>Les «songes creux» qui avaient tourmenté l'agonie du malheureux Will et
+les «incohérences» qui s'étaient échappées de ses lèvres avec le souffle
+suprême ne devaient être considérés,&mdash;d'après l'avis du médecin,&mdash;que
+comme des accidents fort ordinaires, inhérents au trouble cérébral
+déterminé par la maladie et au passage si terrible de la vie à la mort.</p>
+
+<p>Ils n'avaient donc exercé sur Samuel qu'une impression assez fugitive.</p>
+
+<p>Devenu plus seul après le décès de son aîné, l'Américain avait subi
+davantage l'ascendant d'un compagnon aimable, prévenant et enjôleur, qui
+s'ingéniait à le distraire.</p>
+
+<p>Quelques mois après les funérailles de James-Williams,<a
+name="page_233" id="page_233"></a> Richard Vautier occupait non seulement le
+poste important de chef de la correspondance de la maison <i>Murphy and
+Brother</i>, pour lequel l'aîné des deux frères l'avait désigné à son lit
+de mort; mais il était encore le bras droit, le factotum et comme
+l'<i>alter ego</i> du survivant.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la liquidation de la société, rompue par le décès de
+Will, suivait son cours.</p>
+
+<p>Elle ne dura pas moins d'un an, eu égard à la somme énorme des intérêts
+et des capitaux engagés.</p>
+
+<p>En revanche, elle donna ce fabuleux résultat: près d'un milliard à
+partager entre les deux associés,&mdash;c'est-à-dire entre Tomy-Samuel et «la
+succession» du défunt.</p>
+
+<p>Or, «la succession» du défunt, c'était la fille de ce
+dernier,&mdash;Flore-Eva Ferrand,&mdash;l'enfant abandonnée sur le pavé de Paris.</p>
+
+<p>Le <i>captain</i> songea à se mettre en quête de celle-ci.</p>
+
+<p>Un beau matin, il fit appeler son secrétaire:</p>
+
+<p>&mdash;Dick, lui annonça-t-il, nous partons pour la France...</p>
+
+<p>&mdash;Pour la France?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il y a longtemps que je nourris le projet de visiter la vieille
+Europe...</p>
+
+<p>Et, si j'ai autant tardé à satisfaire cette fantaisie, c'est que
+j'attendais que la liquidation de mes affaires<a name="page_234" id="page_234"></a> me laissât, à cet
+endroit, toute liberté d'esprit et de corps...</p>
+
+<p>D'ailleurs, ce n'est pas seulement la curiosité de voir du pays; l'envie
+de me frotter à des m&oelig;urs nouvelles; le désir de me rajeunir au
+contact de votre joie, de votre printemps éternels, à vous autres
+Français, après tant d'années sacrifiées à l'outrance d'une besogne
+ennuyeuse: ce n'est pas tout cela seulement qui me pousse à entreprendre
+ce voyage...</p>
+
+<p>Il y a encore un autre motif: j'ai juré...</p>
+
+<p>Vous vous rappelez: j'ai juré à mon frère mourant de retrouver sa fille,
+son héritière, ma nièce...</p>
+
+<p>Le moment est venu de tenir ma promesse...</p>
+
+<p>J'ai donc fait retenir deux cabines sur le <i>Labrador</i> qui appareille
+demain matin...</p>
+
+<p>Car il est entendu que vous ne me quittez pas...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète que je vous emmène... Est-ce que je puis me passer de
+vous?... N'êtes-vous pas mon secrétaire?</p>
+
+<p>Et puis, j'aurai besoin de votre aide...</p>
+
+<p>Cette pauvre enfant perdue dans ce Paris immense, comment arriverai-je
+jamais à remettre la main dessus si vous ne me prêtez assistance?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! n'êtes-vous pas Parisien?...<a name="page_235" id="page_235"></a></p>
+
+<p>Et ne possédez-vous pas sur le bout du doigt cette Babel, cette Babylone
+où je vais me trouver aussi isolé, aussi désorienté, aussi désarmé que
+le pionnier qui s'engage dans une forêt vierge pleine de labyrinthes et
+de halliers, de fondrières et de précipices; pleine de fauves à l'affût;
+pleine d'ennemis embusqués...</p>
+
+<p>Eh bien, vous me piloterez, vous me conseillerez, vous me protègerez...</p>
+
+<p>Je suis riche, et c'est ce qui m'inquiète: on ne trompe pas, on ne
+dépouille pas les indigents...</p>
+
+<p>Pauvre, je n'aurais rien à craindre...</p>
+
+<p>Riche, j'ai tout à redouter...</p>
+
+<p>Ma fortune ne me donnera que des flatteurs, des parasites et des
+valets...</p>
+
+<p>Or, c'est un camarade qu'il me faut; c'est un associé; c'est un ami...</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Le Français lui tendit la main:</p>
+
+<p>&mdash;Maître, prononça-t-il d'un ton et d'une mine pénétrés, je ne suis pas
+de ceux qui oublient. Disposez de moi sans restriction. Je vous
+appartiens corps et âme.<a name="page_236" id="page_236"></a></p>
+
+<h3><a name="VIII-b" id="VIII-b"></a>VIII<br /><br />
+RETOUR A LA RUE D'AMSTERDAM</h3>
+
+<p>Le lendemain, les deux voyageurs s'embarquaient sur le <i>Labrador</i>, qui,
+après une traversée dénuée d'incidents,&mdash;mais pendant laquelle Richard
+Vautier s'était appliqué à devenir plus que jamais indispensable à son
+compagnon,&mdash;les déposait au Havre, son port de destination.</p>
+
+<p>Vous avez assisté à leur arrivée dans la capitale.</p>
+
+<p>Vous les avez suivis, à la descente du train, jusque dans un <i>boxe</i> de
+taverne, où vous les avez laissés en mesure de procéder à un <i>lunch</i>
+abondant et copieusement arrosé.</p>
+
+<p>C'est là que nous allons les retrouver, ayant à peu<a name="page_237" id="page_237"></a> près fini de
+manger,&mdash;mais n'ayant pas fini de boire.</p>
+
+<p>A demi renversé sur sa chaise, sur laquelle il se balançait ainsi que
+sur un fauteuil à bascule; le nez et les jambes en l'air; les deux pieds
+appuyés au rebord de la table, ainsi qu'il convient à tout bon Yankee
+qui digère; lançant au plafond les tourbillons de fumée d'un cigare qui
+semblait une cheminée d'usine, Sam Murphy mêlait le grave au
+doux,&mdash;sinon le plaisant au sévère,&mdash;et passait indifféremment du
+<i>porto-wine</i> au <i>stout</i>, du <i>soda-water</i> à l'<i>oldbrandy</i> et de notre
+champagne français au <i>sherry-cobbler</i> national.</p>
+
+<p>En des circonstances ordinaires, notre Américain pouvait boire jusqu'à
+en crever,&mdash;mais non point jusqu'à perdre la raison.</p>
+
+<p>En cette nuit, par exemple, il n'en était pas de même:</p>
+
+<p>On étouffe, chez nous, dans nos wagons fermés...</p>
+
+<p>La fatigue du trajet accompli dans de telles conditions; la satisfaction
+de se sentir arrivé; l'atmosphère alourdie par l'orage qui grondait au
+dehors; le manque d'espace du <i>boxe</i>; le calorique du gaz restreignant
+l'oxigène,&mdash;tout cela déterminait, chez le <i>captain</i>, à défaut d'une
+ivresse réelle, une surexcitation visible qui allait sans cesse
+augmentant.</p>
+
+<p>Sa face, cardinalisée par la flamme des divers breuvages<a
+name="page_238" id="page_238"></a> entonnés, rougeoyait à l'égal d'un
+coucher de soleil de Ziem ou de Marilhat. Son &oelig;il papillotait. Sa
+langue avait besoin de s'humecter souvent pour tourner sans difficulté
+dans sa bouche pâteuse et contre son palais en feu.</p>
+
+<p>&mdash;Vive la France! répétait-il en décoiffant une quatrième fiole de
+cliquot grand-mousseux: vive la France, mon camarade!...</p>
+
+<p>C'est le paradis sur la terre,&mdash;la patrie des gais compagnons, des vins
+de prix et des jolies femmes,&mdash;le cabaret de l'univers!...</p>
+
+<p>Mais c'est, surtout et avant tout, la contrée bénie,&mdash;exempte de
+préjugés,&mdash;où l'on a davantage souci de ce qui tinte dans votre poche
+que de ce qui coule dans vos veines, et où la rosée de dollars, qui
+glisse entre vos doigts faciles, n'a pour celui qui la reçoit ni
+opinion, ni caste, ni couleur, ni odeur...</p>
+
+<p>Je porte un toast en son honneur avec le premier de ses produits...</p>
+
+<p>A la France!... Hurrah!... Buvons!</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! pensait son vis-à-vis, le voilà qui devient lyrique. C'est
+signe qu'il se grise. A merveille!</p>
+
+<p>Puis, tout haut et faisant raison:</p>
+
+<p>&mdash;A la France et à l'Amérique! Ce sont deux grandes nations. Elles sont
+dignes de se comprendre, de s'estimer et de s'aimer!<a name="page_239" id="page_239"></a></p>
+
+<p>Les verres se choquèrent cordialement.</p>
+
+<p>L'Américain avait quitté la position horizontale.</p>
+
+<p>Il reprit, en mettant les coudes sur la nappe et en passant&mdash;sans
+transition&mdash;d'un sujet à un autre:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! votre satané Paris, nous allons l'explorer, le battre, le
+fouiller!... Car il ne s'agit pas seulement de prendre du bon temps...
+Il faut songer aux choses sérieuses...</p>
+
+<p>Or, j'ai un devoir à remplir...</p>
+
+<p>Un devoir sacré,&mdash;ou que la peste m'étouffe!...</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, fit le Français: la fille de votre frère... Eh bien, nous
+la retrouverons... Me voici prêt à vous seconder.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, Richard, mon fils: je n'attendais pas moins de
+vous... Un coup de sherry par là-dessus, hein?... Pour chasser ce diable
+de champagne?</p>
+
+<p>&mdash;Deux si vous voulez, <i>captain</i>.</p>
+
+<p>On trinqua derechef.</p>
+
+<p>L'ami Dick poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous dire, mon excellent ami, que la clé des
+opérations que nous nous proposons d'entreprendre réside tout entière
+dans les indications à vous fournies par le défunt... Ces indications,
+quelles sont-elles?... C'est sur elles, et sur elles seules, que nous
+devons baser notre plan de campagne.<a name="page_240" id="page_240"></a></p>
+
+<p>Le Yankee se pressa la tête des deux poings:</p>
+
+<p>&mdash;Les indications?... Ah! oui, je comprends: les renseignements
+consignés sur l'un des papiers que renfermait le portefeuille...</p>
+
+<p>Le portefeuille que le pauvre Will me remit avant de mourir et qui est
+là, dans ma poche, en compagnie du mien...</p>
+
+<p>Eh bien, il résulte de ces documents que la personne avec laquelle mon
+heureux chenapan d'aîné,&mdash;vidons ce verre à sa mémoire et qu'il nous
+bénisse de là-haut!&mdash;entretint des relations charnelles, était d'une
+beauté peu commune, qu'elle avait nom Hélène Ferrand et qu'elle donnait
+des leçons d'anglais et de piano dans ce que vous appelez le faubourg
+Saint-Germain...</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela, opina le Français après une minute de réflexion, tout cela
+me semble, jusqu'à présent, assez incomplet et assez vague; mais
+l'enfant, mon cher maître, arrivons à l'enfant...</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant fut confié à une femme d'une localité des environs de
+Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous connaissez le nom de cette femme?... Vous connaissez le nom de
+cette localité?...</p>
+
+<p>Au lieu de répondre, Sam Murphy déboutonna son gilet et desserra sa
+cravate:</p>
+
+<p>&mdash;Cornes du diable! murmura-t-il, je ne sais ce<a name="page_241" id="page_241"></a> que j'ai... Mes jambes
+battent le branle-bas... Et l'on dirait que la maîtresse cloche de
+<i>Metropolitan-Church</i> me carillonne dans le cerveau...</p>
+
+<p>Richard Vautier suivait d'un &oelig;il attentif et sournois les progrès
+rapides de cette alcoolisation qui allait envahissant la personne de son
+compagnon avec d'autant plus de violence qu'elle avait mis un laps de
+temps plus long à couver et à éclater.</p>
+
+<p>Le <i>captain</i> étendit la main vers une fiole au col de cigogne étiquetée
+<i>Fine champagne</i>:</p>
+
+<p>&mdash;Une gorgée de ceci me remettra... Médecine homéopathique... <i>Similia
+similibus</i>, comme rabâchait cet âne bâté de savant qui a enterré le
+pauvre Will...</p>
+
+<p>Le Français l'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Maître, ménagez-vous, de grâce...</p>
+
+<p>&mdash;Je me ménagerai quand je n'aurai plus soif...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, insinua Richard, que n'étendez-vous ce cognac dans une
+certaine quantité d'eau?...</p>
+
+<p>&mdash;De l'eau?...</p>
+
+<p>&mdash;De l'eau frappée, par exemple, ce serait le plus sûr moyen de vous
+désaltérer...</p>
+
+<p>Le Yankee jeta au flacon un regard empreint de regrets cuisants et de
+protestations muettes:</p>
+
+<p>&mdash;Noyer ce nectar divin!... Vous êtes un bourreau, ami Dick!... Mais,
+enfin, puisque vous le voulez absolument...<a name="page_242" id="page_242"></a></p>
+
+<p>L'autre appuya avec sollicitude:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'exige et je vous en prie.</p>
+
+<p>Puis il appela:</p>
+
+<p>&mdash;Sommelier!</p>
+
+<p>Celui-ci entr'ouvrit la porte du <i>boxe</i>.</p>
+
+<p>L'ami Dick commanda:</p>
+
+<p>&mdash;Une carafe frappée!<a name="page_243" id="page_243"></a></p>
+
+<h3><a name="IX-b" id="IX-b"></a>IX<br /><br />
+CARAFE FRAPPÉE</h3>
+
+<p>&mdash;Décidément, Richard, grommelait le <i>captain</i>, vous êtes un garçon
+précieux pour le conseil non moins que pour l'action... Et quand je
+pense que, si j'avais écouté les sornettes dont feu mon aîné me
+rabattait les oreilles, alors que la crise décisive se préparait à
+l'emporter, je me serais défié de vous... Par bonheur, il y a beau temps
+que j'ai donné à ces propos d'illuminé la volée hors de mon esprit!</p>
+
+<p>Le sommelier rentra, portant sur un plateau, qu'il déposa sur la table,
+la carafe que nous lui avons vu remplir de kirsch précédemment.</p>
+
+<p>Dick lui fit signe de sortir.</p>
+
+<p>Ensuite il versa dans une haute chope à bière deux<a name="page_244" id="page_244"></a> doigts de cognac
+environ et combla jusqu'aux bords le vide du récipient avec le contenu
+de la carafe.</p>
+
+<p>Pendant qu'il remuait ce mélange à l'aide d'une grande cuiller à grog:</p>
+
+<p>&mdash;Que je sois à jamais rayé du nombre des élus du Seigneur, maugréait
+son compagnon, s'il ne faut pas que je vous aime terriblement pour
+consentir à avaler cette médecine!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, repartit le Français, soyez persuadé que c'est dans votre
+intérêt, dans votre intérêt seul que j'insiste.</p>
+
+<p>Il lui présenta le breuvage:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, buvez. C'est un élixir de santé qui vous dégagera le cerveau,
+vous éclaircira les idées et vous dérouillera les muscles.</p>
+
+<p>Sam Murphy prit le verre avec un mouvement et une grimace de
+résignation.</p>
+
+<p>Puis il l'éleva vers ses lèvres en fermant les yeux et l'ingurgita d'un
+trait.</p>
+
+<p>L'effet ne se fit pas attendre de cette forte dose d'alcool absorbée:</p>
+
+<p>La face de l'Américain devint couleur de brique; ses prunelles roulèrent
+sur le blanc de la cornée comme un canot à la dérive; sa poitrine se
+gonfla, soulevée par le brûlot qu'il venait d'entonner...<a
+name="page_245" id="page_245"></a></p>
+
+<p>Un chapelet de jurons internationaux se défila de sa gorge embrasée:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Der Teufel!</i>... <i>Vinte dios!</i>... <i>Goddam!</i>...</p>
+
+<p>Le <i>boxe</i> tournait et l'entraînait...</p>
+
+<p>Une subite expression d'inquiétude envahit les traits de Richard
+Vautier:</p>
+
+<p>&mdash;Misère de moi! pensa-t-il, est-ce que je lui en aurais fait trop
+prendre?... S'il allait succomber à une congestion?... Il ne faut pas
+qu'il meure dans ce lieu public...</p>
+
+<p>Et, se rapprochant vivement du Yankee:</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez-vous indisposé? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Par un effort surhumain, Sam était parvenu à dompter&mdash;pour un
+moment&mdash;les effets de cette véritable eau-de-feu.</p>
+
+<p>Il s'administra sur la poitrine un coup de poing à défoncer une
+futaille:</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! la cale est solide!... Chevillée de cuivre comme un
+bâtiment de guerre!... Et capable de jauger cinq cents tonneaux!</p>
+
+<p>Puis, tendant son verre:</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, versez encore!... Versez toujours!... On dirait qu'un
+millier d'épingles a pris mon gosier pour pelote!</p>
+
+<p>Le Français s'empressa de se rendre à ce désir qui<a name="page_246" id="page_246"></a> servait si bien ses
+projets, et, tandis que son compagnon buvait avec avidité:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit-il, revenons à miss Eva...</p>
+
+<p>&mdash;Miss Eva?...</p>
+
+<p>&mdash;Votre nièce...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai... Nous parlions de ma nièce... Et qu'en disions-nous,
+de cette fille de mon frère?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me disiez qu'elle avait été confiée à une paysanne des environs
+de Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à une paysanne nommée Françoise Mauclerc... Dans une localité qui
+s'appelle Chatou... C'est écrit dans les papiers de Will...</p>
+
+<p>&mdash;Bon: pour retrouver cette femme,&mdash;si, toutefois, elle existe
+encore,&mdash;nous n'avons qu'à étendre la main... Chatou est à peine à vingt
+minutes d'ici... Et demain matin, s'il nous convient...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi attendre à demain matin? interrompit l'Américain. Partons de
+suite. Lançons-nous en chasse!...</p>
+
+<p>Il se mit péniblement sur ses pieds:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Away! away!</i> Le temps perdu est une non valeur. Payons la dépense, et
+en route!</p>
+
+<p>Pas un muscle du masque de l'ami Dick ne broncha.</p>
+
+<p>Seulement on vit poindre à nouveau&mdash;pour s'éteindre aussitôt
+qu'allumée&mdash;la clarté cauteleuse que<a name="page_247" id="page_247"></a> nous avons déjà signalée sous
+l'abat-jour prudent de sa paupière.</p>
+
+<p>Ce que proposait le Yankee était ce à quoi il tendait à l'amener.</p>
+
+<p>Il eut l'air, cependant, de faire des objections:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vous n'y songez pas, <i>captain</i>! Il est près de deux heures du
+matin. Or le premier train du <i>railway</i> qui nous conduira à Chatou ne
+part pas avant cinq ou six...</p>
+
+<p>Samuel frappa sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Dans toutes les républiques du monde, l'argent est empereur et roi. Il
+commande et l'on obéit. On chauffera un train expressément pour nous...</p>
+
+<p>L'autre eut un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Ces choses-là, mon cher maître, ne se font pas en France aussi vite et
+aussi facilement que vous croyez,&mdash;et, avant que nous n'ayons obtenu de
+qui de droit l'autorisation de recourir à ce moyen de locomotion, nous
+aurions eu dix fois le temps d'arriver à pied...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, envoyez chercher une voiture!... Et qu'on se hâte!... J'étouffe
+dans l'infernale chaleur de cette boîte!...</p>
+
+<p>&mdash;Désirez-vous encore quelques gouttes d'eau frappée?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes!... Donnez... Donnez vite!...<a name="page_248" id="page_248"></a></p>
+
+<p>Le reste de la carafe y passa.</p>
+
+<p>L'Américain se cramponnait à la table pour ne pas tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Une voiture, soit, reprit Dick; encore je doute qu'à cette heure nous
+puissions rencontrer un cocher qui consente...</p>
+
+<p>Murphy lui coupa la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>coachman</i>, je l'achète, lui, son <i>cab</i> et ses chevaux...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il fait un temps horrible... Entendez-vous le tonnerre?...
+Entendez-vous la pluie?</p>
+
+<p>Le Français connaissait à fond son compagnon.</p>
+
+<p>Il savait qu'une fois déséquilibré par l'ivresse, celui-ci se montrait
+aussi têtu qu'une mule, et que, plus on essayait de le dissuader de
+faire une chose, plus il s'opiniâtrait à la faire.</p>
+
+<p>Le <i>captain</i> frappa du pied:</p>
+
+<p>&mdash;Saints du ciel! restez ici, si bon vous semble... Moi, je dérape... Et
+je cingle sur Chatou, toutes voiles dehors, à travers la foudre et le
+déluge!</p>
+
+<p>&mdash;Tout beau, Sam! ne vous fâchez pas! Je règle l'addition et je vous
+accompagne.</p>
+
+<p>Et le Français sortit du <i>boxe</i> pour se rendre au comptoir.</p>
+
+<p>Le Yankee le suivit d'un regard hébété:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me damne, bégaya-t-il, si ce brave Richard<a name="page_249" id="page_249"></a> ne marche pas de
+travers!... Il se sera grisé abominablement avec toutes ces liqueurs
+maudites... Moi, qui n'ai bu que de l'eau, je suis ferme sur mes
+jambes...</p>
+
+<p>Puis, hasardant un pas et manquant de tomber:</p>
+
+<p>&mdash;J'ignorais que mon secrétaire eût l'habitude de se livrer à la
+boisson... Une détestable habitude... L'intempérance est un péché...</p>
+
+<p>Puis encore, éclatant d'un rire lourd et épais:</p>
+
+<p>&mdash;Je parle comme un <i>clergyman</i>... Il est vrai que j'en ai le droit...
+Car celui-là, qui prétendrait que j'ai une légère pointe, serait un
+stupide animal.<a name="page_250" id="page_250"></a></p>
+
+<h3><a name="X-b" id="X-b"></a>X<br /><br />
+A TRAVERS L'ORAGE</h3>
+
+<p>Nous avons dit que, depuis le coucher du soleil, la masse du ciel sans
+étoiles n'avait cessé de peser sur Paris comme une immense calotte de
+plomb.</p>
+
+<p>Vers une heure du matin, une suite de coups de vent, précurseurs du
+grain qui approchait, avait pris la ville en écharpe, soulevant des
+trombes de poussière et mettant en déroute la foule qui grouillait
+dehors sous prétexte de «prendre le frais».</p>
+
+<p>Vingt minutes plus tard, l'orage éclatait avec une singulière violence.</p>
+
+<p>Le pavé sonnait sous le choc retentissant d'une averse de grêle...</p>
+
+<p>Bientôt ce large bruit de la grêle battant le sol de<a name="page_251" id="page_251"></a> tous côtés était
+traversé par un craquement sec et déchirant, contemporain d'une
+illumination blafarde...</p>
+
+<p>Puis les échos du ciel et de la terre, transformant cette explosion, la
+renvoyèrent de toutes parts en un formidable roulement.</p>
+
+<p>A dater de cet instant, l'orgie de l'ouragan grandit, exagérant sa
+turbulence et ses tumultes.</p>
+
+<p>La nuit poussa des cris surhumains.</p>
+
+<p>Le ciel, éventré dans tous les sens, montra l'incendie de ses entrailles
+en un désordre splendide jusqu'à l'horreur.</p>
+
+<p>Au plus fort de la tourmente, Richard Vautier et Sam Murphy montaient la
+rue d'Amsterdam dans la direction du boulevard extérieur.</p>
+
+<p>On ne rencontrait plus personne.</p>
+
+<p>Ce véritable déluge avait forcé les gardiens de la paix, qui
+s'échelonnent dans ces parages, à se réfugier dans l'encoignure des
+portes.</p>
+
+<p>On n'entendait que le fracas des éléments déchaînés,&mdash;et, à de rares
+intervalles, le roulement d'une voiture qui fuyait, emportée par un
+cheval au galop.</p>
+
+<p>Les deux compagnons cheminaient lentement sous la cataracte qui les
+trempait des pieds à la tête.</p>
+
+<p>L'Américain s'accrochait à l'épaule du Français. L'ivresse, chez lui,
+produisait tous ses effets. Ses jambes<a name="page_252" id="page_252"></a> partageaient la lourdeur de son
+crâne. Il les soulevait avec peine, titubant et butant de ci, de là...</p>
+
+<p>Il achevait de s'étourdir en bavardant:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Go ahead!</i> Nous marchons à la conquête d'une héritière... D'une
+héritière qui vaut la moitié d'un milliard... Saluez, Richard, mon
+garçon: on n'en égare pas tous les jours de ce calibre par le monde.</p>
+
+<p>L'autre ne répondait rien.</p>
+
+<p>Son visage avait revêtu une sinistre expression de résolution et
+d'ironie.</p>
+
+<p>Mais le Yankee ne le voyait point.</p>
+
+<p>Dans les ténèbres épaisses, l'éblouissement des éclairs ne lui montrait
+que les hautes maisons de la rue et que le pavé ruisselant sur lequel il
+glissait à chaque pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et, quand nous l'aurons découverte, poursuivait-il, oui, quand nous
+l'aurons découverte, savez-vous ce que j'en ferai?... Dites, le
+savez-vous, compère?... Eh bien, je l'épouserai, <i>carajo</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Vous! s'exclama Richard en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non, en obtenant les dispenses exigées par l'Eglise?...
+D'ailleurs, ce n'est pas un oncle qui convole avec sa nièce... C'est une
+montagne de dollars qui s'unit à une autre montagne de dollars.</p>
+
+<p>Ils étaient parvenus à une rue transversale.</p>
+
+<p>&mdash;Tournons à gauche, fit le Français.<a name="page_253" id="page_253"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tournons, répéta le <i>captain</i>.</p>
+
+<p>Il ne se gouvernait plus et se trouvait dans l'impossibilité absolue de
+résister à son guide.</p>
+
+<p>Sa raison l'abandonnait comme fuient les habitants d'une maison que
+l'incendie dévore.</p>
+
+<p>&mdash;<i>All right!</i> balbutiait-il, nous sommes en voiture... Nous courons...
+Plus vite, cocher!... Plus vite encore!... Crève tes chevaux!... On les
+payera... Souviens-toi que tu conduis un homme de cinq cents millions à
+une fiancée qui représente exactement la même somme!...</p>
+
+<p>Puis, portant la main à sa poitrine avec un cri de douleur:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cette eau!.... Cette eau de France!... Sa glace est une flamme!</p>
+
+<p>Il s'arrêta.</p>
+
+<p>Un éclair, qui l'enveloppa de pâles lueurs, lui fit voir un espace vide,
+qu'étoilaient une demi-douzaine de rues aboutissantes,&mdash;moitié place et
+moitié pont,&mdash;avec, au lieu de maisons en bordure, de hauts parapets qui
+semblaient faits de poutres croisées.</p>
+
+<p>Au-dessous de ces parapets, une sorte d'abîme d'une profondeur sombre se
+piquait de mouches de lumière blanches ou rouges.</p>
+
+<p>Quelques-unes de ces mouches couraient, avec un grondement sourd qui se
+mêlait aux éclats du tonnerre<a name="page_254" id="page_254"></a> et des stridences de sifflet qui
+trouaient le crépitement de l'ondée.</p>
+
+<p>Les autres demeuraient immobiles.</p>
+
+<p>&mdash;Où sommes-nous? interrogea Sam.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes arrivés, répondit l'ami Dick.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Le lendemain paraissait dans les journaux du soir l'article qui forme le
+prologue de ce récit.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small>FIN DE LA SECONDE PARTIE</small></p>
+
+<p><a name="page_255" id="page_255"></a></p>
+
+<h2><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE"></a>TROISIÈME PARTIE<br /><br />
+<span class="sns"><small>LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME</small></span></h2>
+
+<h3><a name="I-c" id="I-c"></a>I<br /><br />
+RETOUR AU PAVILLON DU GARDE</h3>
+
+<p>Dix mois environ après les scènes que nous vous avons mises sous les
+yeux dans la première partie de ce récit,&mdash;et six semaines approchant
+avant celles auxquelles vous avez assisté tout à l'heure,&mdash;Jacques Périn
+sortait, un matin, de chez lui pour faire sa tournée ordinaire.</p>
+
+<p>Le temps était clair, radieux, superbe.</p>
+
+<p>La forêt formait comme une muraille de verdure autour de la demi-lune
+qui s'arrondissait devant le logis du garde.<a name="page_256" id="page_256"></a></p>
+
+<p>Le ciel bleu reposait sur la cime des grands arbres, ainsi qu'une
+coupole d'azur sur des colonnes de feuillage.</p>
+
+<p>Le soleil était d'une douceur inexprimable. On entendait sous bois des
+vols et des chants d'oiseaux. Tout respirait la paix, la grâce,&mdash;et
+cette sérénité, cette beauté du jour levant mettaient dans l'âme comme
+une aurore.</p>
+
+<p>Le fusil sur l'épaule, la guêtre au mollet, la carnassière au dos,
+Patte-de-Fer était en train de siffler ses chiens et de refermer sa
+porte, quand un roulement de voiture gronda dans une allée.</p>
+
+<p>Bientôt le véhicule&mdash;une de ces antiques berlines, contemporaines du
+sacre de Louis XIV, dont Versailles et Saint-Germain ont seuls conservé
+l'apanage&mdash;déboucha sur le rond-point et vint s'arrêter en face du
+pavillon.</p>
+
+<p>Deux personnes en descendirent:</p>
+
+<p>La première était une religieuse d'un certain âge, drapée de la robe
+bleue et du voile de laine blanche des Dames de Sainte-Marie-des-Anges.</p>
+
+<p>La seconde était une jeune fille vêtue de noir avec une élégante et
+charmante simplicité.</p>
+
+<p>La religieuse tenait une lettre.</p>
+
+<p>La jeune fille portait une valise.</p>
+
+<p>En apercevant Jacques Périn, elle ne put se défendre<a name="page_257" id="page_257"></a> d'un mouvement de
+joie enfantine, et, courant à lui, souriant, montrant dans son
+allégresse ingénue les perles qui brillaient derrière ses lèvres roses:</p>
+
+<p>&mdash;Comment me trouvez-vous, mon ami? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Le garde l'examina un moment avec une attention toute frémissante de
+surprise et d'émotion.</p>
+
+<p>Puis il poussa ce cri:</p>
+
+<p>&mdash;Florette!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>La lettre était de la supérieure du couvent:</p>
+
+<p>«Mon cher Jacques, disait-elle, vous m'avez envoyé&mdash;voici tantôt
+bien près d'un an&mdash;une pauvre créature, sauvage, confuse, toute
+troublée, qui allait dans la vie à tâtons et qui n'avait, pour se
+guider, que des instincts à défaut de principes.</p>
+
+<p>»Je crois vous renvoyer aujourd'hui une femme accomplie, telle que
+pas une mère de famille n'hésiterait à l'appeler sa fille, telle
+que pas un galant homme n'hésiterait à la choisir pour compagne.</p>
+
+<p>»Ce travail de transformation nous a, du reste, été facile.</p>
+
+<p>»Florette était remplie de bonne volonté.</p>
+
+<p>»Elle étudiait, elle s'appliquait avec une persévérance, avec un
+courage surhumains.</p>
+
+<p>»A présent, elle a acquis tout ce que doit savoir<a
+name="page_258" id="page_258"></a> une ménagère chrétienne,&mdash;et son
+esprit, son c&oelig;ur ne renferment plus seulement en germe les
+qualités qui sont destinées à répandre le bonheur autour d'elle.</p>
+
+<p>»Ici, tout le monde l'apprécie à sa haute et pure valeur, et son
+départ sera un véritable chagrin pour toute la communauté.</p>
+
+<p>»Mais les règles de notre ordre ne nous permettent point de la
+conserver parmi nous, à moins qu'elle ne manifeste l'intention de
+prononcer des v&oelig;ux.</p>
+
+<p>»Or, Florette ne me paraît pas avoir la vocation de servir Dieu
+dans l'abnégation, dans l'isolement absolus.</p>
+
+<p>»Encore que son enfance et sa première jeunesse aient été
+cruellement éprouvées, elle n'a pas assez souffert pour renoncer au
+monde dans ce qu'il a de plus saint, de plus noble et de plus doux:
+le mariage et la maternité.</p>
+
+<p>»D'un autre côté, il est juste qu'elle vous consulte sur le choix
+d'une profession: n'êtes-vous pas, en quelque sorte, comme son
+tuteur, et n'avez-vous pas charge de son avenir?</p>
+
+<p>»Pour ma part, je me serais volontiers employée à la placer chez
+des personnes recommandables, si je n'avais craint de vous affecter
+en la séparant à jamais de vous.<a name="page_259" id="page_259"></a></p>
+
+<p>»Ajouterai-je que je ne la soupçonne pas de nature à se plier aux
+exigences de la domesticité?</p>
+
+<p>»C'est une fille jalouse de son indépendance.</p>
+
+<p>»Et puis, il m'a semblé par vos lettres, qu'elle m'a montrées
+spontanément et naïvement, il m'a semblé, dis-je, qu'elle vous
+avait inspiré des sentiments qui ont résisté à l'absence.</p>
+
+<p>»Ces sentiments, que ne les lui avouez-vous de prime abord? Le
+droit chemin est le plus court. Allez à Florette et dites-lui
+franchement:</p>
+
+<p>»&mdash;Je vous aime!</p>
+
+<p>»J'ai pour certain qu'elle professe à votre endroit une confiance,
+une estime, une reconnaissance sans bornes...</p>
+
+<p>»De tout cela, je ne doute pas que vous fassiez&mdash;avec le temps&mdash;une
+tendresse réelle et durable.</p>
+
+<p>»Vous êtes tous les deux sincères et vaillants. Vous serez heureux.
+Vous méritez de l'être. C'est ce que vous souhaite, du fond de sa
+retraite, celle que vous avez connue jadis sous le nom d'Eliane de
+Jouy et qui prie pour vous en signant</p>
+
+<p class="r">»S<small>&OElig;UR ANNONCIADE</small>.»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, pensa l'ex-<i>détective</i> à la lecture de cette épître, oui,
+la digne demoiselle a raison, et, dès<a name="page_260" id="page_260"></a> demain, Florette saura que je ne
+puis plus vivre sans elle...</p>
+
+<p>Mais, pour aujourd'hui, laissons-lui le loisir de se retourner...</p>
+
+<p>C'est un ange qui m'est tombé du paradis: j'ai bien assez de m'occuper à
+l'admirer...<a name="page_261" id="page_261"></a></p>
+
+<h3><a name="II-c" id="II-c"></a>II<br /><br />
+AT HOME</h3>
+
+<p>Le lendemain, le brave garçon ne se déclara pas davantage.</p>
+
+<p>N'était-il pas plus urgent d'installer la nouvelle venue?</p>
+
+<p>Le garde lui céda le premier étage du pavillon et se cantonna au
+rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>Un tapissier fut mandé de Saint-Germain. La chambre de la <i>Filleule de
+Lagardère</i> eut du papier <i>satiné</i> et un joli meuble en bambou. On
+habilla le lit, la toilette et les fenêtres de frais rideaux de
+mousseline. Une pendule et deux candélabres furent placés sur la
+cheminée...</p>
+
+<p>Encore un peu, et l'ancien policier se fût endetté<a name="page_262" id="page_262"></a> pour procurer un
+intérieur plus confortable à celle qu'il appelait déjà <i>sa ménagère</i>...</p>
+
+<p>Par bonheur, celle-ci, justifiant ce titre, mit le holà à ces dépenses
+exagérées.</p>
+
+<p>La beauté de la jeune fille s'épanouissait, d'heure en heure, plus
+impétueuse et plus intense, dans ce nid que son protecteur lui avait
+capitonné avec tant de sollicitude, dans l'ardente affection qu'il lui
+témoignait, ainsi que dans l'atmosphère de calme qui s'étendait autour
+d'elle.</p>
+
+<p>Et, peu à peu, en comparant son automne précoce à l'éclat de ce
+printemps, Jacques en arrivait à ne plus oser s'ouvrir à «sa ménagère»
+de son amour et de ses projets.</p>
+
+<p>Chaque soir, en posant ses lèvres sur le front qu'elle lui tendait, et
+en sentant à ce contact une flamme inconnue envahir tout son être:</p>
+
+<p>&mdash;C'est décidé, murmurait-il. Il faut qu'elle devienne ma femme. Demain,
+oui, demain, je parlerai.</p>
+
+<p>Et le lendemain s'achevait, hélas! sans qu'il fût plus hardi, plus
+expansif que le premier jour!</p>
+
+<p>A ceci près, nous constaterons que sa félicité était des plus complètes.</p>
+
+<p>Florette administrait la maison avec une intelligence, un ordre, une
+économie remarquables.</p>
+
+<p>On avait une journalière de Carrières pour les gros<a name="page_263" id="page_263"></a> ouvrages de cuisine
+et de propreté. Mademoiselle Fine-Lame faisait tout le reste, Dieu sait
+avec quelle sympathique gaieté!</p>
+
+<p>Elle était aux petits soins pour le garde.</p>
+
+<p>Celui-ci l'avait présentée comme une orpheline de ses parentes qu'il
+avait fait venir de province pour tenir son logis.</p>
+
+<p>Au village, plus d'un se demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Où diable ai-je aperçu cette figure-là?</p>
+
+<p>Mais nul ne se répondait que c'était à la fête des Loges.</p>
+
+<p>Qui eût, en effet, soupçonné la pensionnaire du théâtre des
+<i>Dislocations-Amusantes</i> dans cette toilette, d'un goût exquis, qui
+faisait la suzeraine du pavillon de la Faisanderie si avenante, si
+distinguée et si modeste à la fois?</p>
+
+<p>Cependant, sous la fidèle gardienne de l'<i>at home</i> de Jacques Périn, on
+retrouvait parfois la <i>Filleule de Lagardère</i>.</p>
+
+<p>Malgré son séjour au couvent,&mdash;au cours duquel elle avait appris un peu
+vite tout ce qu'il lui avait été possible d'apprendre,&mdash;ce n'était pas
+une <i>demoiselle</i>.</p>
+
+<p>J'entends une de ces poupées, montées sur ressorts pour baisser les
+yeux, dessiner une révérence, tracasser un piano, conduire un cotillon
+et murmurer derrière leur éventail ou leur bouquet;<a name="page_264" id="page_264"></a></p>
+
+<p>&mdash;<i>J'ai tel ou tel chiffre de dot.</i></p>
+
+<p>Ce n'était pas non plus une <i>bergère-châtelaine</i>.</p>
+
+<p>Encore moins une paysanne d'opéra-comique.</p>
+
+<p>Jamais elle n'avait décoché une &oelig;illade «assassine» aux cavaliers qui
+caracolaient sous le couvert.</p>
+
+<p>Quand elle ne vaquait pas aux soins du ménage, quand elle ne se penchait
+pas sur un livre ou sur un ouvrage de broderie, et qu'elle bondissait,
+joyeuse et vive comme un faon, à travers les taillis, ou qu'elle errait,
+rêveuse et mélancolique, par les sentiers de la forêt, sitôt que le
+sable des allées criait sous une voiturée de belles dames ou sous une
+chevauchée de beaux messieurs, elle interrompait sa promenade et se
+coulait dans les fourrés. On entendait les branches s'agiter, puis plus
+rien. La <i>Filleule de Lagardère</i> était alerte. On eût couru longtemps
+avant de l'atteindre.</p>
+
+<p>Jamais elle n'avait dansé avec les jeunes gens du Pecq, de Carrières, de
+Chambourcy ou de Maisons, dans ces bals Willis et Choteau qui
+remplacent, dans les divertissements rustiques de notre époque, la
+fougère et la coudrette de nos aïeux.</p>
+
+<p>Nous jurerions presque qu'elle avait oublié qu'elle était belle.</p>
+
+<p>Pourtant, quand, le dimanche, bleue et blanche comme une clochette de
+volubilis dans sa robe d'étoffe printanière et sous son chapeau de
+paille garni de<a name="page_265" id="page_265"></a> fleurs des champs; quand, au bras du garde général,
+allègre et martial dans son uniforme neuf,&mdash;ses médailles sur la
+poitrine et son couteau de chasse au côté,&mdash;elle allait entendre la
+messe au Mesnil, le village voisin, ou écouter la musique militaire sur
+la Terrasse de Saint-Germain, les gars de la paroisse et les gommeux de
+la ville n'avaient pas assez d'yeux pour admirer sa figure, sa taille,
+sa tournure enchanteresses, et pas assez de superlatifs pour les
+célébrer dans un ch&oelig;ur plus harmonieux qu'un chant d'église et plus
+bruyant qu'un morceau de concert.</p>
+
+<p>Et, maintenant, qu'éprouvait-elle à l'endroit de son protecteur?</p>
+
+<p>S&oelig;ur Annonciade ne nous l'a point laissé ignorer: une reconnaissance
+sans borne.</p>
+
+<p>A la rigueur, la reconnaissance&mdash;chauffée à blanc dans une nature
+exaltée&mdash;suffit à produire quelque chose qui ressemble à l'amour...</p>
+
+<p>A moins, cependant, que l'amour lui-même&mdash;le vrai, le grand, le
+seul,&mdash;celui qui ne naît pas de calculs raisonnés, d'une «mutuelle
+estime» ou d'un service rendu, mais simplement du choc de deux regards
+en l'air&mdash;ne vienne se mettre en travers de l'opération.</p>
+
+<p>Il est évident, par exemple, que si l'ancien <i>détective</i> avait suivi à
+la lettre les recommandations de la religieuse;<a name="page_266" id="page_266"></a> que si, au débotté,
+sans barguigner, sans s'effrayer, sans crier gare, il s'était ouvert à
+Florette de ses projets de mariage; il est évident que la jeune fille
+eût consenti, avec une joie sans réserve, à unir son sort à celui de
+l'homme à qui elle devait tant.</p>
+
+<p>Sans doute était-ce le rêve qu'elle caressait intérieurement.</p>
+
+<p>Mais le garde avait eu scrupule de demander une main, un c&oelig;ur comme
+on demande la bourse ou la vie.</p>
+
+<p>Comme tous ceux qui aiment sincèrement, qui aiment pour la première
+fois, qui aiment sur le tard, il avait eu peur d'un refus qui eût rendu
+désormais impossible toute communauté d'existence avec celle dont il
+sentait qu'il ne saurait plus se passer.</p>
+
+<p>Un sentiment de délicatesse exagérée l'avait empêché, dans le principe,
+de brusquer une situation sur les bénéfices de laquelle il s'était,
+depuis, endormi assez volontiers.</p>
+
+<p>Il avait attendu, persuadé qu'avec le temps, le courage lui viendrait, à
+lui,&mdash;la confiance lui viendrait, à elle,&mdash;et que l'aveu d'une tendresse
+mutuelle leur viendrait involontairement à la bouche à tous deux.</p>
+
+<p>Il avait commis là une erreur et une faute graves:</p>
+
+<p>Dans toute existence de femme,&mdash;si remplie que<a name="page_267" id="page_267"></a> soit cette existence et
+si honnête que soit cette femme,&mdash;il y a la place d'une aventure qui
+bouleverse celle-ci et celle-là.</p>
+
+<p>Cette aventure est immanquable.</p>
+
+<p>Notre héroïne eut la sienne.<a name="page_268" id="page_268"></a></p>
+
+<h3><a name="III-c" id="III-c"></a>III<br /><br />
+RÉSURRECTION DE QUELQUES PERSONNAGES CONNUS</h3>
+
+<p>Ce jour-là, mademoiselle Fine-Lame s'en était allée, sur la vesprée,
+au-devant de l'ami Jacques, parti depuis le matin pour inspecter&mdash;vers
+le château de la Muette&mdash;une des chasses appartenant à M. de Saint-Pons.</p>
+
+<p>Au tournant d'un sentier, dans l'épaisseur de la forêt, elle tomba au
+milieu d'une «partie carrée» de Parisiens.</p>
+
+<p>Ce n'était point l'élite de la société.</p>
+
+<p>Les deux hommes, avec leurs accroche-c&oelig;ur pommadés sur les tempes,
+leur casquette croulant sur la nuque, leur blouse vierge de tous
+stigmates du travail et leur pantalon de nuance bachique évasé sur
+des<a name="page_269" id="page_269"></a> souliers vernis, devaient troubler&mdash;malséantes images&mdash;les rêves
+des prêtresses de Vénus commode, à la barrière et sur les boulevards
+extérieurs.</p>
+
+<p>C'était évidemment à cette catégorie de «cocottes» dans les prix doux
+qu'appartenaient leurs deux compagnes.</p>
+
+<p>Celle-ci, trapue, mafflue, rougeaude, avec un de ces nez dans lesquels
+il pleut, des yeux percés en trous de vrille, un chignon à la diable,
+des bras trop courts, des jambes comme des piliers de cathédrale, des
+mains comme des battoirs, un estomac à trois étages et des pieds
+d'hippopotame, répondait au surnom coquet de la <i>Poulaille</i>.</p>
+
+<p>Le Rouquin lui tenait au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Celle-là, fine du haut, mince du bas, dégagée de partout,&mdash;le profil
+coupant, les lèvres pincées, le menton en <i>galoche</i>, les cheveux couleur
+d'acajou, la peau fouettée de taches de son,&mdash;affectait des mines
+penchées et mélancoliques de saule-pleureur et avait fait de fortes
+études littéraires dans les romans de Montépin, de Richebourg et de feu
+Gaboriau.</p>
+
+<p>Le Bijou-des-Dames, son suzerain, l'employait dans des opérations
+délicates.</p>
+
+<p>Ce qui la désolait, c'était de s'appeler Mélie. Elle eût préféré Elodie
+ou Sélika. Quelque chose de plus idéal.<a name="page_270" id="page_270"></a></p>
+
+<p>Ces demoiselles sommeillaient, étendues à la bonne franquette.</p>
+
+<p>Sieste nécessaire: je n'en voudrais pour preuve que le nombre de
+bouteilles éparses sur le gazon autour d'une croûte de pâté, d'un os de
+jambonneau et d'une carcasse de dinde.</p>
+
+<p>Bijou-des-Dames les imitait, vautré dans l'herbe sur le dos.</p>
+
+<p>Le Rouquin fumait sa pipe, adossé au tronc d'un hêtre.</p>
+
+<p>Soudain, cet heureux tenancier de la Poulaille s'allongea vers son
+compagnon:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! là-bas, fit-il à voix basse, ouvre donc tes persiennes et allume
+tes lampions...</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour reluquer cette <i>gonzesse</i> (jeune fille) qui se <i>balade</i> dans
+cette allée, ici, à gauche, avec ce <i>riflard à soleil</i> (parasol) et ce
+<i>galurin</i> (chapeau) à voile bleu...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, elle vaut la peine que tu te déranges... Pour sa binette,
+d'abord... Et puis, pour autre chose...</p>
+
+<p>Bijou-des-Dames se souleva nonchalamment sur le coude et regarda
+succinctement Florette, qui s'avançait à travers les arbres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, opina-t-il, elle est <i>tapée aux pommes</i>...<a
+name="page_271" id="page_271"></a> Foi de citoyen et d'électeur, je
+troquerais mon épouse contre... Même que j'offrirais du retour...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne la reconnais pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Qui?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle. Fouille dans ta boîte aux souvenirs. Tu trouveras sa
+photographie.</p>
+
+<p>L'amant de Mélie arrondit sa main au-dessus de ses yeux en manière
+d'abat-jour et examina notre héroïne:</p>
+
+<p>&mdash;Attends un peu, pour voir... Mais non, je ne me blouse pas... C'est la
+petite de la fête des Loges; l'amour de poupée qui tirait la botte au
+théâtre des <i>Dislocations-Amusantes</i>; <i>la Filleule de Lagardère</i>,
+quoi!...</p>
+
+<p>&mdash;Juste!... Celle qui devait nous introduire&mdash;ici tout près&mdash;chez le
+garde-chasse aux vingt mille francs...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui, au lieu de nous aider à étouffer la somme, nous a lâchés d'un
+cran au moment le plus doux...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui a <i>roussi la margoulette</i> à deux de ses anciens patrons et
+cassé la patte au troisième, pendant que nous faisions le guet avec nos
+dames...</p>
+
+<p>&mdash;A preuve que n'avons eu que le temps de nous <i>cavaler</i> en rabattant
+sur la Seine à travers les vignes...<a name="page_272" id="page_272"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et que le seigneur Marignan, le blessé et la <i>Femme-Canon</i> se sont
+évaporés du côté de Maisons sur les dadas qu'ils avaient dételés de la
+voiture des saltimbanques...</p>
+
+<p>Le Rouquin réfléchit un instant.</p>
+
+<p>Ensuite il demanda en se grattant l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Bijou?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Te rappelles-tu ce que nous a dit le vénérable papa Bouginier, la
+dernière fois que nous avons eu l'avantage de cultiver sa connaissance?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! il nous a dit qu'il se fendrait volontiers d'une prime assez
+conséquente si on lui faisait retrouver la saltimbanque en question...</p>
+
+<p>&mdash;Pour lors, si nous la <i>filions</i>, histoire de <i>piger</i> son adresse?...</p>
+
+<p>L'autre se frappa le front:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a mieux que cela, déclara-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Cette noble tête de vieillard a un béguin pour la petite. Ramenons-la
+lui. La prime sera plus forte...</p>
+
+<p>&mdash;Tu voudrais?...</p>
+
+<p>Bijou-des-Dames jeta un rapide regard autour de lui et poursuivit
+brièvement:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas un chat à cette heure dans la forêt. Nous sommes doux,
+et, au besoin, quatre. La <i>Filleule<a name="page_273" id="page_273"></a> de Lagardère</i> nous suivra de gré ou
+de force. Où stationne le sapin qui nous a amenés?</p>
+
+<p>&mdash;A dix pas d'ici: au tournant de l'allée dans laquelle s'embranche
+celle que prolonge la jeune personne.</p>
+
+<p>&mdash;Le cocher?</p>
+
+<p>&mdash;Un <i>zig</i> dans le mouvement: pas de danger qu'il démarre de <i>roupiller</i>
+(dormir) sur son siège, pourvu qu'on lui <i>tamponne les coquillards</i>
+(bouche les yeux) avec deux pièces de cent sous.</p>
+
+<p>Bijou-des-Dames se mit brusquement sur ses jambes:</p>
+
+<p>&mdash;Va bien. Nous sommes des bons. A cheval, messieurs!</p>
+
+<p>Ensuite, du ton d'un général d'armée qui prend ses dispositions:</p>
+
+<p>&mdash;Attention à l'ordre de bataille!... Tu vas attaquer l'ennemi en face,
+à la baïonnette, de la façon que je t'indiquerai... Pendant ce temps,
+moi, je lui couperai la retraite...</p>
+
+<p>Nos fidèles compagnes formeront la réserve: inutile de les appeler, pour
+le moment, sous les drapeaux...</p>
+
+<p>Si nous pouvons nous dispenser d'avoir recours à leurs talents, ce sera
+toujours autant de moins à partager.<a name="page_274" id="page_274"></a></p>
+
+<h3><a name="IV-c" id="IV-c"></a>IV<br /><br />
+TENTATIVE D'ENLÈVEMENT</h3>
+
+<p>Tandis que nos deux coquins complotaient ainsi à la sourdine, notre
+héroïne les avait dépassés en cheminant dans un sentier assez étroit,
+qui aboutissait, non loin de là, à une voie un peu plus large.</p>
+
+<p>Au coin de cette voie, un fiacre couvert de poussière, un cocher
+débraillé et deux rosses étiques sommeillaient à qui mieux mieux.</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame n'en était plus qu'à une faible distance, quand
+le Rouquin surgit tout à coup devant elle.</p>
+
+<p>Le voyou affectait les allures d'un homme ivre.</p>
+
+<p>Il étendit les bras pour barrer le sentier et s'écria d'une voix
+enrouée:<a name="page_275" id="page_275"></a></p>
+
+<p>&mdash;Hé! la petite mère, c'est ici comme jadis sur le pont des Arts. On
+paye le passage, nom d'un c&oelig;ur! Et c'est Bibi qui représente le
+préposé à recevoir.</p>
+
+<p>La fillette s'imagina d'abord avoir devant elle un mendiant.</p>
+
+<p>Elle porta la main à sa poche et en retira sa bourse.</p>
+
+<p>Mais l'autre, avec la pose, le geste et l'accent d'un vertueux citoyen
+offensé dans toutes ses pudeurs:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas question de <i>monacos</i>... On ne demande pas l'aumône... Il
+s'agit d'un bécot mignon qu'on va m'octroyer en douceur,&mdash;accompagné de
+plusieurs autres.</p>
+
+<p>Il s'avança vers Florette.</p>
+
+<p>Celle-ci recula:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi! s'exclama-t-elle avec dégoût. Vous n'avez pas votre
+raison!...</p>
+
+<p>&mdash;Possible, ricana le Rouquin, possible qu'on est un peu <i>paf</i>... Un
+motif de plus pour batifoler ensemble... Mêmement qu'on ne refuse pas de
+régaler d'une tournée... Après la bagatelle, s'entend...</p>
+
+<p>La jeune fille recula de nouveau et répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, laissez-moi!... Vous vous trompez!... Je ne suis pas
+ce que vous croyez!...</p>
+
+<p>Le compagnon de Bijou-des-Dames continua de marcher en avant:<a
+name="page_276" id="page_276"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh! que si fait, l'agneau! On vous remet en plein. Peine perdue de
+<i>faire sa Sophie</i>...</p>
+
+<p>Il appuya:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes la <i>Filleule de Lagardère</i>, de la baraque aux trois Anglais,
+vous savez, à la fête des Loges...</p>
+
+<p>Notre héroïne chancela, comme prise d'un éblouissement...</p>
+
+<p>Ce nom n'avait pas frappé son oreille depuis dix mois: ce nom maudit, ce
+passé abhorré, cette première partie de sa vie qu'elle s'efforçait de
+démentir par la seconde!...</p>
+
+<p>Son exhibition sur les tréteaux forains, sa cohabitation avec un trio de
+bandits, la complicité forcée qu'elle se reprochait comme un crime, et
+le sang répandu dans cette nuit terrible dont le souvenir était le
+remords de ses jours et l'épouvante de ses rêves, tout cela
+ressuscitait, évoqué par un inconnu, et sortait brusquement de
+l'ombre!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'offense! gouailla le Rouquin. On est une ancienne paire d'amis.
+Embrassons-nous et que ça finisse!</p>
+
+<p>Cet excès d'insolence détermina chez la jeune fille une réaction subite.
+Ses prunelles dardèrent un éclair. Sa voix devint impérieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! fit-elle, c'est assez! Je ne vous connais pas. Livrez-moi
+passage!<a name="page_277" id="page_277"></a></p>
+
+<p>Le voyou se campa en lutteur de barrière:</p>
+
+<p>&mdash;De quoi? de quoi?... Des manières, de <i>l'esbrouffe</i>, des menaces?...
+On s'insurge, on se rébellionne, on élève des barricades!...</p>
+
+<p>Il se précipita sur notre héroïne...</p>
+
+<p>Celle-ci soutint le choc de pied ferme...</p>
+
+<p>Ce fut une transfiguration. Toute la personne de la fillette reprit un
+admirable caractère de hardiesse et de crânerie. Sa taille se développa,
+son front s'illumina, en même temps que son buste s'effaçait prestement.
+L'élève de s&oelig;ur Annonciade disparut: il ne resta plus que la
+<i>Filleule de Lagardère</i>!...</p>
+
+<p>L'ombrelle, qu'elle venait de fermer, décrivit deux demi-cercles
+rapides...</p>
+
+<p>Et les deux mains, que le Rouquin avait lancées en avant pour saisir son
+adversaire, retombèrent le long de son corps, inertes et zébrées de
+violet...</p>
+
+<p>Au cri de douleur et de rage que le bandit poussa, les deux dormeuses se
+réveillèrent...</p>
+
+<p>&mdash;A moi, les femmes! hurlait le compagnon de Bijou-des-Dames. On
+assassine vos hommes! C'est cette gueuse-là avec son parasol!...</p>
+
+<p>La Poulaille n'en écouta pas davantage...</p>
+
+<p>Elle s'élança le poing haut...</p>
+
+<p>Pour éviter l'attaque, Florette fit un léger saut de côté...<a
+name="page_278" id="page_278"></a></p>
+
+<p>L'ombrelle dessina une nouvelle parabole...</p>
+
+<p>L'amante du Rouquin bondit en arrière avec un rugissement: elle crachait
+rouge,&mdash;et ses cheveux emmêlés n'avaient point défendu son crâne qui
+portait une large fêlure...</p>
+
+<p>Oui, mais l'ombrelle s'était brisée...</p>
+
+<p>Ensuite il y avait ceci:</p>
+
+<p>Mélie, prudente, s'était baissée; elle avait arraché une motte de gazon;
+elle la lança à la jeune fille...</p>
+
+<p>Ce projectile, alourdi par la terre qui y adhérait, frappa notre héroïne
+en pleine figure...</p>
+
+<p>Elle vacilla,&mdash;aveuglée...</p>
+
+<p>Au même instant, Bijou-des-Dames&mdash;qui s'était glissé, d'arbre en arbre,
+jusqu'à elle, par derrière&mdash;la <i>ceintura</i> à l'improviste et la renversa
+sur le sol...</p>
+
+<p>En tombant, elle se souvint qu'elle avait aperçu dans les environs une
+voiture et un cocher...</p>
+
+<p>Elle cria,&mdash;désespérée:</p>
+
+<p>&mdash;A moi! A l'aide! Au secours!</p>
+
+<p>L'automédon ne bougea point.</p>
+
+<p>Au premier bruit de la lutte, il avait bien entrebâillé un &oelig;il.</p>
+
+<p>Mais, sur un signe du Rouquin, il l'avait refermé incontinent.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'autre gredin s'épuisait à maintenir<a
+name="page_279" id="page_279"></a> mademoiselle Fine-Lame qui se débattait
+comme un beau diable:</p>
+
+<p>&mdash;Vite! commandait-il, ton mouchoir, Mélie, et bâillonne-moi cette
+enragée!... Le tien aussi, la Poulaille, et ligote-lui les pattes
+avec!... C'est fait?... Maintenant, en voiture!</p>
+
+<p>Malgré la résistance énergique de Florette, ces ordres furent exécutés
+en une minute.</p>
+
+<p>Le mouchoir de Mélie avait rendu la jeune fille muette. Celui de la
+Poulaille paralysait ses mouvements. Les deux hommes l'enlevèrent dans
+leurs bras et se dirigèrent vers le fiacre avec des exclamations de
+triomphe:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est à nous!</p>
+
+<p>&mdash;Partie gagnée!</p>
+
+<p>&mdash;Embarque et pare à déraper!</p>
+
+<p>&mdash;Pour Mississipi-la-Galette!</p>
+
+<p>Hélas! ils n'avaient pas achevé, qu'une effroyable volée de coups de
+cravache s'abattait sur le dos de Bijou-des-Dames, et qu'une main de
+fer, s'accrochant à la nuque du Rouquin, le déracinait du sol et
+l'envoyait rouler à quatre pas.</p>
+
+<p>En même temps, une voix intimait:</p>
+
+<p>&mdash;Misérables, lâchez cette femme!</p>
+
+<p>Et une autre voix ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Tas de lascars, fripouilles, canailles et pas grand'<a
+name="page_280" id="page_280"></a>chose, j'aurais envie de vous immiscer
+sous mon bras, à la similitude d'un paquet de linge
+sale,&mdash;emblématiquement parlant,&mdash;et de vous transfuser chez le
+commissaire de police d'une façon irréfragable, substantielle et
+épilatoire!<a name="page_281" id="page_281"></a></p>
+
+<h3><a name="V-c" id="V-c"></a>V<br /><br />
+DEUS EX MACHINA</h3>
+
+<p>La cravache et la première voix appartenaient à un jeune homme qui
+conservait je ne sais quoi de militaire sous un costume de voyage fort
+élégamment porté.</p>
+
+<p>La seconde voix et la main de fer étaient la propriété d'un solide
+gaillard aux longues moustaches et à l'impériale <i>poivre et sel</i>,&mdash;droit
+comme une latte de cuirassier dans son uniforme de chasseur à la manche
+chevauchée de trois <i>congés</i>.</p>
+
+<p>Tous deux, en entendant l'appel de détresse de notre héroïne, étaient
+descendus d'un break, dont ils avaient attaché l'attelage à l'un des
+arbres d'une avenue avoisinante, et avaient marché droit aux cris.<a
+name="page_282" id="page_282"></a></p>
+
+<p>A leur aspect, nos deux coquins et leurs femelles n'avaient pas demandé
+leur reste, comme on dit.</p>
+
+<p>Ils s'étaient jetés pêle-mêle dans le fiacre; le cocher, qui, cette
+fois, avait cessé de dormir, s'était hâté de fouailler ses haridelles à
+tour de bras,&mdash;et le véhicule avait promptement disparu, emportant cette
+nichée d'oiseaux de proie épeurés et meurtris.</p>
+
+<p>Les survenants n'avaient point songé à les poursuivre.</p>
+
+<p>Ils s'empressaient auprès de Florette, qui avait perdu connaissance.</p>
+
+<p>Le jeune homme dit:</p>
+
+<p>&mdash;Népomuc, dans mes bagages mon nécessaire et ma pharmacie de voyage!...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Sufficit</i>, mon petit Roger. On y court au galop de charge. Agilité,
+vélocipède et prestidigitation.</p>
+
+<p>Vous l'avez reconnu, n'est-ce pas, ce guerrier qui unissait la valeur de
+Mars à l'éloquence de Prudhomme?</p>
+
+<p>Les fleurs se décèlent par leur parfum: Briquet (Népomucène), du 11<sup>e</sup>
+chasseurs,&mdash;quinze ans de service, vingt-huit campagnes et pas une heure
+de punition,&mdash;se dénonçait à ses contemporains par les fleurs de
+rhétorique dont il émaillait son langage.</p>
+
+<p>Pendant qu'il se dirigeait vers le break à formidables enjambées, son
+compagnon débarrassait notre<a name="page_283" id="page_283"></a> héroïne du mouchoir qui lui entravait les
+jambes et de celui qui lui couvrait une partie du visage.</p>
+
+<p>Quand il eut enlevé ce dernier:</p>
+
+<p>&mdash;<i>La Filleule de Lagardère</i>! fit-il au comble de l'étonnement.</p>
+
+<p>En ce moment, celle-ci rouvrait les yeux.</p>
+
+<p>Ce n'était point une fille comme on en voit dans le roman, au théâtre ou
+dans les salons.</p>
+
+<p>En matière d'évanouissements, il y a des règles prescrites.</p>
+
+<p>Elle les enfreignit toutes.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'elle ne songea point à passer sa main sur son front ou
+dans ses cheveux, qu'elle négligea de rouler des prunelles égarées et
+qu'elle s'abstint de murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Où suis-je?</i></p>
+
+<p>Elle se contenta d'essayer de sourire en disant au jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes arrivé à temps. J'ai eu grand'peur. Merci.</p>
+
+<p>Elle s'était à demi relevée et s'appuyait à un arbre. Roger n'osait
+l'interroger. Elle devina sans doute les questions qu'il brûlait de lui
+adresser; car elle reprit, après un instant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore le motif et le but de cette agression...<a name="page_284" id="page_284"></a> Ces hommes et ces
+femmes me sont étrangers. Il a fallu que l'ivresse les frappât de
+folie...</p>
+
+<p>Népomucène revenait porteur de deux sacoches en cuir de Russie, dont
+l'intérieur était garni de toutes sortes de flacons et d'ustensiles de
+toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit mademoiselle Fine-Lame, quelques gouttes d'eau et de vinaigre
+me suffiront.</p>
+
+<p>&mdash;Le vinaigre demandé et le sirop de grenouilles, voici... Nonobstant,
+j'aurais préféré un petit verre de fine champagne... C'est plus tonique,
+incandescent et lénitif.</p>
+
+<p>La fillette trempa le coin de son mouchoir dans la timbale que lui
+présentait le soldat et s'en frotta les tempes.</p>
+
+<p>Puis elle se leva et adressa un signe amical aux deux hommes, comme pour
+prendre congé.</p>
+
+<p>Puis encore, elle entreprit de continuer sa route.</p>
+
+<p>Mais elle avait trop présumé de ses forces.</p>
+
+<p>Au bout de trois ou quatre pas, elle fut obligée de s'arrêter.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'élança vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, s'écria-t-il, mademoiselle, je vous en supplie, ne
+refusez pas de vous appuyer sur mon bras!</p>
+
+<p>Il poursuivit avec chaleur:<a name="page_285" id="page_285"></a></p>
+
+<p>&mdash;Après une pareille émotion, il ne vous est pas possible de marcher.
+J'ai une voiture. Veuillez y monter avec nous. J'aurai l'honneur de vous
+conduire où il vous plaira d'aller.</p>
+
+<p>La jeune fille hésitait...</p>
+
+<p>Elle se soutenait à peine...</p>
+
+<p>&mdash;Vous daignez accepter mon offre, n'est-ce pas? insista le compagnon de
+Népomucène.</p>
+
+<p>&mdash;Si, toutefois, ce n'est pas trop vous détourner du but de votre
+promenade...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! repartit Roger gaiement, je ne me promène pas: je voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyagez?</p>
+
+<p>&mdash;Ou, du moins, je reviens à la maison paternelle, après une excursion
+de six mois hors de France... Quand j'allongerais cette excursion de
+quelques heures et de quelques kilomètres pour rendre service à une
+personne...</p>
+
+<p>Il allait ajouter: <i>accomplie</i>...</p>
+
+<p>Mais il se retint, ayant honte de la banalité du compliment.</p>
+
+<p>Il avait offert son bras en tremblant, comme étourdi de son bonheur.</p>
+
+<p>En le prenant, Florette tremblait, elle aussi.</p>
+
+<p>Tous deux se dirigèrent vers le break.<a name="page_286" id="page_286"></a></p>
+
+<p>Le digne Briquet à la bouche d'or leur emboîta le pas en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Coquin de sort! c'est la petite <i>prévôte</i> qui m'a si joliment
+<i>boutonné</i>... Je me la remémore,&mdash;physiologiquement parlant.<a
+name="page_287" id="page_287"></a></p>
+
+<h3><a name="VI-c" id="VI-c"></a>VI<br /><br />
+SUITE DU CHAPITRE DES RECONNAISSANCES</h3>
+
+<p>Roger de Saint-Pons avait vingt-deux ans.</p>
+
+<p>Du chef de sa mère,&mdash;morte en lui donnant le jour,&mdash;il se trouvait à la
+tête d'une cinquantaine de mille livres de rente au soleil.</p>
+
+<p>A sa sortie du lycée, il avait manifesté l'intention de faire son
+volontariat,&mdash;et il l'avait fait sérieusement, en homme qui veut
+apprendre à défendre le pays, si le pays a jamais besoin d'être à
+nouveau défendu par ses enfants.</p>
+
+<p>C'était au cours de cet apprentissage de la vie militaire qu'il avait&mdash;à
+la fête des Loges&mdash;rencontré mademoiselle Fine-Lame.</p>
+
+<p>Roger n'avait jamais aimé. Nous ne parlons pas ici<a name="page_288" id="page_288"></a> de ses bonnes
+fortunes de collège et de garnison. Autant en emporte le vent!</p>
+
+<p>Il était à l'heure «charmante et violente» qui commence les grandes
+passions.</p>
+
+<p>Dès l'abord, il s'était juré qu'il ferait sa compagne de cette fille
+chaste comme un rêve de vierge et réduite à figurer au milieu d'un
+troupeau grossier de saltimbanques.</p>
+
+<p>C'est que cette fille, il l'avait vue telle qu'elle était, parce qu'il
+l'adorait sincèrement et profondément.</p>
+
+<p>Il l'avait vue ignorante de la honte qui entourait sa profession et
+sensible à la musique des bravos.</p>
+
+<p>Il avait deviné le calme angélique de son âme et cette haute fierté qui
+sommeillait en elle à l'état latent, parce qu'on ne lui avait jamais
+donné l'occasion d'éclater.</p>
+
+<p>Aussi, jugez de sa stupeur et de sa douleur, quand il avait appris
+qu'elle était impliquée&mdash;indirectement, il est vrai,&mdash;à ce
+qu'annonçaient les journaux&mdash;dans cette tentative de vol qui avait eu
+les capitaux de M. de Saint-Pons pour objectif, le pavillon de la
+Faisanderie pour théâtre, et qui n'avait échoué que grâce au courage du
+garde Périn!</p>
+
+<p>Non pas que le jeune homme admît&mdash;un seul instant&mdash;la culpabilité de son
+idole...</p>
+
+<p>Non, mais il eût voulu que la jeune fille se montrât...<a
+name="page_289" id="page_289"></a></p>
+
+<p>Elle n'avait qu'à paraître,&mdash;selon lui,&mdash;pour confondre une accusation
+absurde...</p>
+
+<p>Or, la <i>Filleule de Lagardère</i> n'avait pas paru:</p>
+
+<p>On eût dit qu'elle avait fait un trou dans le vent...</p>
+
+<p>Le vent l'avait emportée...</p>
+
+<p>Il ne l'avait pas rendue.</p>
+
+<p>Son volontariat terminé, Roger avait voyagé.</p>
+
+<p>Peut-être s'imaginait-il retrouver ici ou là&mdash;loin de Paris&mdash;à
+l'étranger&mdash;celle dont son c&oelig;ur pleurait la perte?</p>
+
+<p>Vain espoir: Florette avait échappé à toutes ses recherches.</p>
+
+<p>Le jeune homme était de retour depuis une huitaine environ.</p>
+
+<p>Après avoir touché barre à Paris, il avait manifesté l'intention de
+venir attendre, au château de Carrières, son père, occupé, pour
+l'instant, à l'essai de nouveaux procédés de culture dans l'une de ses
+propriétés en Bourgogne.</p>
+
+<p>Informé de son arrivée, M. Tourangeau, le régisseur, avait envoyé un
+break et un cocher le prendre à la gare de Saint-Germain.</p>
+
+<p>Notre ex-volontaire était monté dans le break et avait congédié le
+cocher.</p>
+
+<p>Ensuite, conduisant lui-même, il s'en était allé au<a name="page_290" id="page_290"></a> quartier de
+cavalerie serrer la main à ses anciens copains du 11<sup>e</sup> chasseurs.</p>
+
+<p>Puis, emmenant son ex-camarade de lit Népomucène Briquet,&mdash;lequel venait
+justement d'achever son dernier congé et dont il avait eu l'idée de
+faire son homme de confiance,&mdash;il avait, pour gagner le château, coupé à
+travers la forêt.</p>
+
+<p>Nous savons quels étonnements lui étaient réservés sur la route.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Quand ils furent tous trois installés dans la voiture, le jeune homme
+demanda en rassemblant les guides:</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, mademoiselle, où faut-il vous conduire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas bien loin d'ici: savez-vous où se trouve, près de
+Carrières-Sous-Bois, le pavillon de la Faisanderie?</p>
+
+<p>&mdash;A l'extrémité du parc de Saint-Pons?... C'est là que vous désirez vous
+rendre?</p>
+
+<p>La fillette fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>Son interlocuteur continua:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, certes, un heureux et singulier hasard...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Le château est justement le terme de mon voyage...<a name="page_291" id="page_291"></a></p>
+
+<p>&mdash;Le château de Saint-Pons?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle... Mais pardonnez, de grâce, à mon indiscrétion...
+Connaissez-vous donc quelqu'un au pavillon de la Faisanderie?</p>
+
+<p>&mdash;J'y habite.</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame rougit et répéta avec une nuance d'embarras:</p>
+
+<p>&mdash;J'y habite chez l'un de mes parents,&mdash;le garde de M. le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Le garde! s'exclama le jeune homme avec l'accent de la plus vive
+surprise. Est-il possible!... Ce brave Jacques Périn!... Le meilleur
+serviteur de mon père!</p>
+
+<p>&mdash;Votre père?</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme Roger de Saint-Pons et je suis le fils du marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>Vous auriez cru que notre héroïne allait lever les yeux d'étonnement.</p>
+
+<p>Il n'en fut rien: elle les baissa, au contraire.</p>
+
+<p>Mais les femmes ont le privilège de voir sans avoir l'air de regarder.</p>
+
+<p>Florette paraissait tout entière au plaisir de se sentir emporter par
+les deux magnifiques trotteurs de l'attelage le long des allées
+poudreuses, resserrées<a name="page_292" id="page_292"></a> entre les massifs, et dans la demi-teinte d'une
+soirée qui commençait à se fleurir d'étoiles.</p>
+
+<p>Mais un rayon glissait en tapinois entre la double grille de ses cils et
+se promenait à la dérobée sur son voisin.</p>
+
+<p>Celui-ci semblait en proie à une gêne, à un trouble insurmontables. Il
+cherchait des paroles et n'en découvrait point. Cependant, lorsque le
+rond-point, qui précédait le pavillon, blanchit à travers les arbres, il
+se décida à murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;Allons-nous donc nous séparer encore?</p>
+
+<p>Et, sans attendre une réponse:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous saviez combien de fois j'ai pensé à vous depuis dix mois?</p>
+
+<p>Le regard de la jeune fille l'interrogea avec étonnement.</p>
+
+<p>Il poursuivit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Car nous sommes de vieux amis...</p>
+
+<p>&mdash;De vieux amis?...</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous oublié le temps où vous tiriez l'épée?</p>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> se détourna.</p>
+
+<p>Son front se couvrit d'ombre.</p>
+
+<p>C'était la seconde fois que, depuis une heure, on lui rappelait ce qui
+avait été le calvaire de sa vie.</p>
+
+<p>Roger s'aperçut de suite de la sensation pénible qu'elle éprouvait.<a
+name="page_293" id="page_293"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria-t-il, vous aurais-je offensée?... Je vois bien que
+vous n'êtes plus aujourd'hui ce que vous étiez naguère... Mais je vous
+admire toujours comme je vous admirais alors!</p>
+
+<p>Il avait dit: <i>Je vous admire</i>!</p>
+
+<p>Il n'avait pas osé dire: <i>Je vous aime</i>!</p>
+
+<p>La jeune fille se taisait, farouche et impénétrable.</p>
+
+<p>Il poursuivit, après un silence, comme emporté par ses souvenirs:</p>
+
+<p>&mdash;En ce temps-là, je portais l'uniforme; j'étais soldat; je ne
+m'appartenais pas... Mais je vous appartenais déjà... Et je me serais
+fait tuer pour une rose tombée de vos cheveux...</p>
+
+<p>Il ajouta avec mélancolie:</p>
+
+<p>&mdash;Cette rose, je l'ai conservée tant qu'il en est resté une feuille.
+Après tant de jours écoulés, son parfum caresse, enivre encore mes sens.
+Ainsi, pendant des mois, j'ai gardé votre image présente à mes yeux et
+ma blessure saignante à mon c&oelig;ur.<a name="page_294" id="page_294"></a></p>
+
+<h3><a name="VII-c" id="VII-c"></a>VII<br /><br />
+OU LE BERGER INTRODUIT LE LOUP DANS LA BERGERIE</h3>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> avait l'habitude, quand Jacques rentrait à la
+maison, de lui rendre un compte détaillé de tout ce qu'elle avait fait,
+de tout ce qui s'était passé en son absence.</p>
+
+<p>Ce soir-là pourtant, quand le garde eut réintégré le pavillon,&mdash;où le
+break l'avait ramenée quelques instants auparavant,&mdash;elle s'abstint avec
+soin de parler du danger qu'elle avait couru.</p>
+
+<p>Racontant ce danger, il eût fallu expliquer comment elle y avait
+échappé; il lui eût fallu mentionner l'intervention du jeune marquis.
+Elle ne le voulait point. Partant, elle se tut.</p>
+
+<p>Au souper, elle mangea à peine.<a name="page_295" id="page_295"></a></p>
+
+<p>L'ex-policier s'inquiéta:</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas malade, mignonne? lui demanda-t-il avec sollicitude.</p>
+
+<p>Il avait fini par la tutoyer, comme un père ou comme un mari.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, répondit-elle en remontant dans sa chambre. Un peu de
+fatigue et de malaise seulement. Il n'y paraîtra plus demain.</p>
+
+<p>En réalité, elle avait la fièvre.</p>
+
+<p>Elle dormit mal.</p>
+
+<p>Le lendemain, elle travaillait dans le parloir, comme de coutume.</p>
+
+<p>Le garde avait été mandé, dès le matin, au château.</p>
+
+<p>La femme de ménage préparait le déjeuner.</p>
+
+<p>Florette se sentait tout étourdie.</p>
+
+<p>Ses idées s'embrouillaient dans son cerveau comme son écheveau de fil
+dans sa main.</p>
+
+<p>Elle avait d'étranges pâleurs sur le visage et d'étranges frissons par
+le corps.</p>
+
+<p>Soudain, la porte s'ouvrit, et la voix de Jacques éclata, joyeuse.</p>
+
+<p>Le garde s'effaça pour laisser passer quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis, dit-il, entrez; vous êtes ici chez vous.</p>
+
+<p>Le jeune M. de Saint-Pons entra et s'inclina devant la fillette.<a
+name="page_296" id="page_296"></a></p>
+
+<p>Celle-ci ne détacha pas ses yeux de son ouvrage.</p>
+
+<p>Mais son c&oelig;ur battait bien fort sous la fine toile de sa guimpe; un
+rouge brûlant remplaça la pâleur de sa joue; par la baie de la fenêtre,
+le ciel lui sembla plus clair, les arbres plus verts, la forêt plus
+riante.</p>
+
+<p>L'ex-<i>détective</i> continua:</p>
+
+<p>&mdash;M. Roger nous fait l'honneur de partager notre modeste repas. C'est le
+fils de notre digne maître. Il faut l'aimer comme nous aimons et comme
+nous respectons son père.</p>
+
+<p>Notre héroïne se hâta de se lever...</p>
+
+<p>En apparence pour vaquer aux derniers apprêts du déjeuner...</p>
+
+<p>Véritablement, pour cacher aux deux hommes&mdash;et peut-être aussi pour se
+dissimuler à elle-même&mdash;les sentiments qui l'agitaient.</p>
+
+<p>On se mit à table et l'on causa.</p>
+
+<p>Florette percevait comme un murmure confus les propos en l'air des
+convives.</p>
+
+<p>Elle éprouvait à la fois une joie et une angoisse profondes.</p>
+
+<p>En la saluant, le jeune homme n'avait pas paru la connaître.</p>
+
+<p>Il était évident, en outre, qu'il n'avait point parlé à Jacques de leur
+rencontre de la veille.</p>
+
+<p>A un moment, le garde éleva la voix:<a name="page_297" id="page_297"></a></p>
+
+<p>&mdash;Comment! monsieur le marquis, vous songeriez déjà à nous quitter?
+Arriver hier et repartir demain!</p>
+
+<p>Est-ce possible?...</p>
+
+<p>Que diable! je sais bien que le séjour de Carrières n'est pas aussi
+divertissant que le tourbillon de Paris...</p>
+
+<p>Mais quoi! on se mettra en quatre pour vous distraire...</p>
+
+<p>La campagne a ses plaisirs: des plaisirs sains, qui fortifient le corps
+et l'âme...</p>
+
+<p>D'abord, il y a la chasse: une guerre sans dangers...</p>
+
+<p>Et puis, il y a la forêt...</p>
+
+<p>La forêt, voyez-vous, monsieur Roger, c'est tout un monde: un monde qui
+vaut, sans les déprécier, tous les spectacles et tous les concerts de la
+capitale!...</p>
+
+<p>Quand il s'en mêle, le bon Dieu est un décorateur autrement inventif que
+les barbouilleurs de toiles peintes de vos théâtres,&mdash;et, quand la
+grande voix de la nature entonne son hymne de reconnaissance au
+Créateur, voilà qui vous remue davantage que les roulades de vos
+chanteuses et les symphonies de vos orchestres!...</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Le brave garçon aurait pu aller longtemps comme cela.<a name="page_298" id="page_298"></a></p>
+
+<p>Roger ne l'écoutait pas.</p>
+
+<p>Il regardait en tapinois la <i>Filleule de Lagardère</i>.</p>
+
+<p>Celle-ci, de toute cette tirade, n'avait retenu qu'une seule chose:
+c'est que le jeune homme allait s'éloigner à nouveau...</p>
+
+<p>Et elle sentait que la moitié de sa vie s'en irait, avec cet inconnu,
+cet indifférent de la veille, que, maintenant, elle considérait comme
+lui appartenant depuis nombre d'années!...</p>
+
+<p>Le garde, cependant, avait quitté sa place.</p>
+
+<p>&mdash;Pour fêter le retour de M. le marquis, reprit-il avec la même bonne
+humeur, et pour boire à l'espoir qu'il se décidera à prolonger son
+séjour parmi nous, il convient que j'aille quérir une vieille bouteille
+au cellier... Vous permettez, monsieur Roger?... Je suis à vous dans une
+minute.</p>
+
+<p>Il sortit sans s'apercevoir de ce qui se passait au dedans des deux
+jeunes gens.</p>
+
+<p>Ceux-ci demeurèrent seuls.</p>
+
+<p>Roger ne bougeait pas.</p>
+
+<p>Quelque chose comme une supplication douce et triste se dégageait de lui
+et enveloppait, et pénétrait, et attirait notre héroïne.</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame avait beau essayer de se soustraire à cette
+influence muette, à cette espèce de magnétisme involontairement exercé;
+elle avait beau<a name="page_299" id="page_299"></a> se débattre, se raidir, lutter contre elle-même, son
+c&oelig;ur était gagné: elle était à bout de résolutions et de forces.</p>
+
+<p>Un instant, elle songea à fuir...</p>
+
+<p>Mais il ne lui fut pas possible de s'arracher de sa chaise...</p>
+
+<p>Epuisée, vaincue par cet effort suprême, elle s'affaissa comme si elle
+allait mourir...</p>
+
+<p>Ses yeux se fermèrent, comme si elle reculait de honte et d'épouvante
+devant les paroles qu'elle se reconnaissait impuissante à retenir...</p>
+
+<p>Et, d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un souffle:</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas! balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Roger de Saint-Pons ne partit pas. Il revint au pavillon de la
+Faisanderie. Il y revint quand Jacques Périn y était et aussi quand il
+n'y était point. Son service obligeait le garde à vaquer fréquemment
+hors de son logis. Le marquis profita de ces absences. C'était
+immanquable et fatal.</p>
+
+<p>Les entrevues des deux «amoureux» étaient chastes, d'ailleurs.</p>
+
+<p>Si la jeune fille était, en effet, une de ces natures généreuses qui se
+livrent, le jeune homme n'était pas&mdash;jusqu'alors, du moins&mdash;un de ces
+habiles qui abusent sans scrupule d'une magnanime faiblesse.<a
+name="page_300" id="page_300"></a></p>
+
+<p>Ces entrevues avaient lieu le plus souvent à l'extérieur du pavillon.</p>
+
+<p>Tromper Jacques chez Jacques eût paru aux deux jeunes gens une action
+odieuse et lâche.</p>
+
+<p>Et puis, leur bonheur, pour s'épanouir à l'aise, avait besoin d'air et
+d'espace.</p>
+
+<p>Partant, ils se promenaient dans le parc ou dans la forêt, en
+échangeant, d'une voix étouffée, des paroles auxquelles l'eau des
+bassins, les fleurs des parterres et le feuillage des arbres
+frissonnaient.</p>
+
+<p>L'ivresse qui les occupait, qui les absorbait, était telle, que Florette
+n'avait pas plus songé à interroger son Roger sur l'avenir, que celui-ci
+n'avait songé à questionner sa Florette sur le passé.</p>
+
+<p>Jamais la fillette n'avait demandé au jeune homme à quoi aboutirait
+cette liaison d'un fils de famille, riche et noble&mdash;par conséquent,
+pouvant prétendre à tout&mdash;avec une enfant trouvée, sans nom, sans sou ni
+maille, sans la moindre notion de son origine, et vivant, au jour le
+jour, de la charité de l'excellent garçon qui l'avait recueillie.</p>
+
+<p>Le jeune homme, de son côté, n'avait jamais demandé à la fillette ce
+qu'elle était devenue pendant les dix mois qu'il l'avait perdue de vue,
+et par suite de quelles circonstances, après l'avoir quittée sur le
+théâtre des <i>Dislocations-Amusantes</i>, il l'avait retrouvée<a
+name="page_301" id="page_301"></a> jouant son rôle de «ménagère» et de
+parente au pavillon de la Faisanderie.</p>
+
+<p>Quant à l'ancien policier,&mdash;cet Argus habitué naguère à éclaircir les
+plus ténébreux mystères de l'intrigue et du crime,&mdash;il ne se doutait
+absolument de rien.</p>
+
+<p>Dans ces affaires d'amour, les tiers intéressés sont les derniers
+instruits.</p>
+
+<p>Un petit nombre de précautions les maintient dans un aveuglement
+complet, jusqu'à ce que le hasard leur arrache le bandeau tissé en
+partie de leurs propres illusions.<a name="page_302" id="page_302"></a></p>
+
+<h3><a name="VIII-c" id="VIII-c"></a>VIII<br /><br />
+NOCTURNE A DEUX VOIX</h3>
+
+<p>Un matin, le garde dit à mademoiselle Fine-Lame, après s'être entretenu
+un instant avec le régisseur Tourangeau:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'aille passer la journée à Paris. M. de Saint-Pons le
+père est revenu hier de province à son hôtel de la rue de Varennes. Il a
+des instructions à me donner, et, comme j'ignore l'heure à laquelle il
+me recevra, je reviendrai peut-être assez tard...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendrai, mon ami, répondit notre héroïne.</p>
+
+<p>Sur quoi, l'ex-agent vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non. Je n'entends pas que tu te fatigues. Tu te
+coucheras, ma chérie...<a name="page_303" id="page_303"></a></p>
+
+<p>La jeune fille avait insisté avec câlinerie:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Les soirées sont si belles en cette saison! D'ailleurs
+j'aurais peur dans ma chambre. Tandis qu'au rez-de-chaussée, en
+travaillant près de la fenêtre...</p>
+
+<p>&mdash;La porte bien fermée, au moins...</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez crainte. Je suis prudente. Et puis vous ne serez sans doute pas
+fâché de prendre quelque chose en rentrant...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maman-nanan, tu me gâtes!</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Il partit en l'idolâtrant encore davantage.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Florette était restée pensive.</p>
+
+<p>Elle avait oublié que Roger avait un père.</p>
+
+<p>En le lui rappelant, Jacques la contraignait à un brusque retour à la
+réalité.</p>
+
+<p>La nuit vint: une nuit noire et chaude. On devinait l'orage. Le ciel
+menaçait.</p>
+
+<p>Quand le jeune marquis arriva devant le pavillon, il n'eut pas besoin
+d'appeler: au bruit léger de ses pas, une gracieuse figure de fillette
+se détacha en silhouette sur le fond clair de l'une des croisées du
+logis.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous? demanda une voix contenue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, répondit le gentilhomme.</p>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> sortit, leste comme un<a name="page_304" id="page_304"></a> oiseau. Roger lui
+offrit le bras. Quand elle s'appuya dessus, l'amoureux sentit qu'elle
+tremblait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? interrogea-t-il. Souffrez-vous ou avez-vous peur?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur et je souffre, murmura-t-elle. Ordinairement, je suis brave
+et joyeuse. Mais aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui?...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur de vous perdre et je souffre comme si je vous avais perdu...</p>
+
+<p>Puis, soudain:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Saint-Pons est à Paris, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai reçu, ce matin, une lettre qui m'informe de son retour...</p>
+
+<p>&mdash;Et quand sera-t-il au château?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans quelques jours, je suppose...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il va falloir nous séparer...</p>
+
+<p>&mdash;Nous séparer?... Qui vous fait craindre?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne demeurerez pas toujours à Carrières. On vous emmènera. Votre
+père vous mariera à quelque noble héritière...</p>
+
+<p>&mdash;Me marier!... Malgré moi!... Enfant!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas une enfant, prononça-t-elle gravement, car j'ai essayé
+de ne pas vous aimer...</p>
+
+<p>Je ne suis pas une enfant, car j'ai mesuré la profondeur de l'abîme qui
+se creuse entre nous:</p>
+
+<p>Moi qui ne connais pas mes parents, qui ne connais<a name="page_305" id="page_305"></a> rien au monde, qui
+ai commencé par appartenir à une caste méprisée entre toutes,&mdash;et
+parfois méprisable, hélas!...</p>
+
+<p>Et vous, comblé de tout ce que l'on désire, de tout ce que l'on
+ambitionne, de tout ce que l'on envie: titre, naissance, éducation,
+fortune!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, protesta Roger, oui, j'ai un titre et une fortune,&mdash;et j'en
+remercie Dieu, puisque tout cela sera à vous...</p>
+
+<p>Florette secoua le front:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je n'espère pas tant de bonheur... Et, cependant, si mon
+rêve se réalisait... Si je retrouvais une famille... Si j'étais riche,
+moi aussi... On prétend que l'argent comble toutes les distances...</p>
+
+<p>Puis, éclatant d'un rire qui sonnait faux et auquel se mêlait une
+singulière tristesse:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'y a pas, dans les livres, de ces histoires d'innocentes
+créatures vendues à des saltimbanques ou enlevées par ceux-ci, et ne
+savez-vous pas que toutes les filles sans père ni mère&mdash;comme
+moi&mdash;s'imaginent être issues d'un prince et d'une princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Mon âme, ma chère âme, s'exclama le jeune homme, pourquoi me
+parlez-vous avec cette amertume?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, répliqua-t-elle durement, parce que<a name="page_306" id="page_306"></a> vous êtes M. le
+marquis de Saint-Pons et que je suis celle que l'on appelle la <i>Filleule
+de Lagardère</i>.</p>
+
+<p>Elle sentit sur sa main les lèvres de Roger:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes mon amour, déclara celui-ci avec un accent plein de passion.
+Vous êtes mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous prenez pour
+un rêve, c'est la réalité de votre vie. Mon âge me rend presque
+libre,&mdash;et s'il est nécessaire de lutter pour vous obtenir, je suis
+prêt.</p>
+
+<p>Ils avaient traversé la demi-lune qui s'étendait devant le pavillon.</p>
+
+<p>Notre héroïne pesa sur le bras de son cavalier:</p>
+
+<p>&mdash;N'allons pas plus loin, dit-elle; Jacques va revenir tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de grâce, encore un instant! implora le gentilhomme. Tenez,
+asseyons-nous sur ce banc. On entend parfaitement d'ici le sifflet du
+train entrant en gare à Saint-Germain. Ce sifflet nous avertira de nous
+quitter.</p>
+
+<p>La fillette ne répondit pas...</p>
+
+<p>Mais elle se laissa conduire à un banc qui s'adossait à la lisière de la
+forêt.</p>
+
+<p>Il y eut un silence entre eux.</p>
+
+<p>Pendant ce silence, un vague bruit se fit entendre derrière le siège
+rustique sur lequel ils avaient pris place.<a name="page_307" id="page_307"></a></p>
+
+<p>Roger se retourna vivement.</p>
+
+<p>Il regarda et ne vit rien.</p>
+
+<p>Cependant les broussailles d'un fourré remuaient.</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne doute point que vous m'aimiez; mais je ne veux pas qu'il y ait
+lutte... Etre un sujet de discorde entre le père et le fils!... Le ciel
+m'est témoin que je préférerais renoncer à vous&mdash;et mourir!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma Florette adorée, repartit le jeune homme, nous n'en sommes pas là,
+Dieu merci! M. de Saint-Pons est humain, juste et bon. J'irai à lui sans
+faiblir et je lui déclarerai franchement que je ne puis vivre sans vous.
+Il m'écoutera sans colère. Nous lui avouerons sans détour ce passé dont
+vous rougissez comme si vous l'aviez accepté de gaieté de c&oelig;ur, au
+lieu de le subir comme un arrêt du destin; nous l'en ferons juge, et je
+suis sûr...</p>
+
+<p>Notre héroïne l'interrompit brusquement.</p>
+
+<p>Le même bruit venait de se reproduire sur le même point.</p>
+
+<p>Cette fois, c'était la mignonne qui avait tourné la tête...</p>
+
+<p>Et sa main s'allongeait, crispée de terreur, vers le rideau de verdure,
+totalement assombrie par la nuit, auquel le banc s'appuyait, en même
+temps que sa voix bégayait, étranglée d'émotion:<a name="page_308" id="page_308"></a></p>
+
+<p>&mdash;Dans ce buisson... Quelqu'un se cache... Quelque chose a brillé dans
+l'ombre...</p>
+
+<p>Roger était déjà debout...</p>
+
+<p>Il concentra toute son attention sur l'endroit indiqué...</p>
+
+<p>Tout y paraissait noir et rien n'y bougeait...</p>
+
+<p>Néanmoins il fit un mouvement pour aller s'assurer de ce qui effrayait
+sa compagne...</p>
+
+<p>Mais celle-ci le retenant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne me laissez pas seule... Marchons plutôt... Voyez, je suis toute
+tremblante...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! avec moi? interrogea le jeune homme d'un ton de reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Avec vous, répliqua-t-elle, et surtout pour vous... Oh! j'ai confiance
+en votre courage et en votre force... Mais s'il vous arrivait malheur...</p>
+
+<p>Elle l'entraîna en questionnant:</p>
+
+<p>&mdash;Que me disiez-vous tout à l'heure? Ah! oui, je me souviens: vous
+parliez de mon passé... De ce passé qui m'accuse, qui me condamne, et
+que je maudis...</p>
+
+<p>&mdash;Ce passé, répondit Roger avec chaleur, ce passé que je crois pur, dont
+vous êtes innocente et dont une délicatesse excessive exagère sans
+raison les conséquences et la portée, eh bien, ne peut-on pas le
+fuir?...</p>
+
+<p>Le monde est grand: il y a d'autres pays que la France...<a
+name="page_309" id="page_309"></a></p>
+
+<p>Un seul mot, et nous nous envolons partout où il vous plaira en Europe:
+plus loin, si vous le souhaitez...</p>
+
+<p>Nous mettrons ainsi les mers et l'espace entre la marquise de
+Saint-Pons&mdash;ma femme&mdash;et celle que l'injustice du sort égara un instant
+hors des hommages dont elles est digne...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, questionna la <i>Filleule de Lagardère</i> en le considérant avec
+attendrissement, ainsi, pour moi, vous n'hésiteriez pas à briser votre
+avenir et à abandonner votre patrie?</p>
+
+<p>&mdash;Consentez: nous partons demain.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre père?</p>
+
+<p>&mdash;Il pardonnera.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes noble et généreux, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Ensuite, avec une sorte de fierté:</p>
+
+<p>&mdash;Mais rien ne me surprend de vous, parce que je me sens capable des
+mêmes sacrifices et parce que je me suis répété bien souvent que, si
+jamais les circonstances vous faisaient pauvre et malheureux, tout en me
+prodiguant,&mdash;bonheur inespéré,&mdash;tous les trésors et toutes les
+jouissances de la vie, c'est encore vous que je choisirais entre tous
+pour vous aimer et vous servir.<a name="page_310" id="page_310"></a></p>
+
+<h3><a name="IX-c" id="IX-c"></a>IX<br /><br />
+A L'AFFUT</h3>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> ne s'était pas trompée.</p>
+
+<p>Il y avait quelqu'un dans le fourré.</p>
+
+<p>Deux hommes étaient là, tapis derrière un mur de broussailles à travers
+les interstices desquelles leurs yeux plongeaient avidement.</p>
+
+<p>Le premier avait posé à côté de lui, sur le gazon, son chapeau à haute
+forme.</p>
+
+<p>Son costume noir se fondait avec l'obscurité de la nuit.</p>
+
+<p>Il portait lunettes et avait la mine d'un rat de paperasses.</p>
+
+<p>Somme toute, un de nos personnages: M<sup>e</sup> Bouginier, l'ex-avoué de la
+rue du Pélican.<a name="page_311" id="page_311"></a></p>
+
+<p>Le second paraissait plus jeune et plus lestement découplé.</p>
+
+<p>Sous les bords de son feutre mou, vous auriez reconnu la figure hardie
+et goguenarde de l'amant de Sergine Gravier.</p>
+
+<p>Tous deux tenaient l'affût depuis la brune.</p>
+
+<p>Lorsque Roger&mdash;qui était sorti du château par la grille ouvrant sur le
+quai de la Seine et qui avait fait le tour du parc, en dehors, par le
+village de Carrières, afin de ne pas donner l'éveil aux
+domestiques,&mdash;lorsque Roger, disons-nous, avait débouché sur le
+rond-point du Roi et s'était dirigé vers le pavillon de la Faisanderie,
+le compagnon de l'ancien avoué s'était exclamé à la sourdine:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! tiens! voilà qui est cocasse! C'est mon jeune guerrier
+de la fête des Loges! Ah! pardieu! le hasard a de ces rencontres!...</p>
+
+<p>&mdash;Quel jeune guerrier? avait demandé M<sup>e</sup> Bouginier sur le même ton.</p>
+
+<p>&mdash;L'héritier légitime de M. de Saint-Pons.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Un godelureau envers qui je m'acquitterai au prochain jour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous payez donc vos dettes, mon cher Marignan?</p>
+
+<p>&mdash;Celles-là, toujours, et je vous engage à n'acheter<a name="page_312" id="page_312"></a> aucune créance de
+cette nature sur votre ami et serviteur.</p>
+
+<p>Et l'amant de Sergine Gravier raconta succinctement à son compagnon
+l'incident du théâtre des <i>Dislocations-Amusantes</i>.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, Florette et Roger, sans défiance,
+s'approchaient du poste d'observation occupé par les deux curieux.</p>
+
+<p>En les voyant avancer, presque enlacés et se parlant bas, Marignan eut
+un frémissement tel, que la broussaille, qui formait comme un nid autour
+de lui, tressaillit d'une façon sensible.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier s'informa:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, répondit l'autre d'une voix sourde, il y a que je suis
+furieux. C'est bien elle, n'est-ce pas? Vous la reconnaissez comme moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes: les renseignements étaient exacts et ce furet de
+Bijou-des-Dames ne m'a pas volé mon argent.</p>
+
+<p>Les deux amoureux avaient pris place sur le banc.</p>
+
+<p>L'agitation de Marignan redoubla.</p>
+
+<p>Il poursuivit en s'adressant à lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi! c'est tenter le diable, et l'occasion est trop belle...</p>
+
+<p>&mdash;Que ruminez-vous, mon compère? questionna<a name="page_313" id="page_313"></a> l'ancien homme de loi, et
+qu'avez-vous l'intention de faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je rumine que, parmi les talents utiles dont l'étude a agrémenté mon
+individu, il en est un dont je vais avoir l'honneur de vous donner un
+échantillon.</p>
+
+<p>L'amant de l'actrice fouilla dans sa poche et en tira un assez long
+couteau qu'il ouvrit:</p>
+
+<p>&mdash;Je lance le <i>surin</i> comme l'Italien lance le stylet, comme l'Espagnol
+lance la <i>navaja</i> et comme lançait ses poignards le Chinois des
+Folies-Bergère...</p>
+
+<p>Il continua avec une exaspération croissante, qu'il s'efforçait
+d'étouffer entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai l'intention de faire?... J'ai l'intention de me venger...
+Cette bégueule m'a dédaigné, humilié, insulté dans cette histoire de la
+baraque que je vous contais tout à l'heure...</p>
+
+<p>Elle nous a <i>refaits</i> de vingt mille francs dans cette aventure du
+pavillon où elle s'est mise avec le garde contre nous...</p>
+
+<p>Enfin ça m'embête qu'elle se prodigue de cette façon à ce freluquet
+d'ex-volontaire d'un an...</p>
+
+<p>Total: six pouces d'acier entre les reins et la nuque... Elle nous
+tourne justement le dos... Quant au galant, on le rattrapera plus tard:
+je lui dois un coup d'épée, et il l'encaissera, mordieu! ou que je perde
+le secret de certaine botte infaillible...<a name="page_314" id="page_314"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! y pensez-vous? s'exclama Bouginier. Jouer du couteau quand je
+suis là et que je puis être impliqué comme complice!... Verser le sang
+mal à propos!... C'est une mauvaise plaisanterie!</p>
+
+<p>Marignan riposta froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne plaisante jamais avec ma volonté...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je m'oppose de la façon la plus formelle...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas de force, papa: ce que j'ai décidé, rien au monde ne
+m'empêchera de l'accomplir.</p>
+
+<p>&mdash;Pas même ceci? demanda l'ex-avoué en changeant de ton.</p>
+
+<p>Et il appliqua sur la tempe de son interlocuteur le canon de l'un de ces
+revolvers-joujoux qui tiennent dans un gousset de montre, mais dont la
+balle mignonne tue aussi proprement les gens que le projectile d'un
+pistolet de fort calibre.</p>
+
+<p>C'était cette arme, c'était la lame du couteau que notre héroïne avait
+vues étinceler dans le fourré et dans la nuit.</p>
+
+<p>L'ancien officier ministériel ajouta avec une résolution que l'on eût
+été loin de soupçonner chez ce plumitif émérite:</p>
+
+<p>&mdash;Rengainez tout de suite votre eustache, ou, aussi vrai que je suis un
+citoyen de m&oelig;urs réglées, austères et douces, j'aurai le regret de
+vous faire sauter la cervelle.<a name="page_315" id="page_315"></a></p>
+
+<h3><a name="X-c" id="X-c"></a>X<br /><br />
+LES PLANS DE M<sup>e</sup> BOUGINIER</h3>
+
+<p>Les deux amoureux s'étaient séparés. Roger avait regagné le château.
+Florette était rentrée au logis.</p>
+
+<p>Marignan et M<sup>e</sup> Bouginier avaient quitté leur cachette.</p>
+
+<p>Ils s'en revenaient vers le fiacre qui les avait amenés et qui les
+attendait à l'octroi de Saint-Germain.</p>
+
+<p>L'amant de Sergine Gravier marchait la tête basse.</p>
+
+<p>Ses traits se contractaient de dépit et de rancune contenus.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vieux malin, ronchonnait-il sous sa moustache, sans avoir
+besoin de vos besicles, on voit clair dans vos finesses cousues de fil
+blanc: vous en pincez comme moi pour la petite, et vous tenez...<a
+name="page_316" id="page_316"></a></p>
+
+<p>&mdash;A la rendre à sa famille, interrompit l'ex-avoué doctoralement.</p>
+
+<p>&mdash;Sa famille? interrogea l'autre. Ah çà! elle a donc une famille!...</p>
+
+<p>&mdash;Bédame! on est toujours la fille de quelqu'un, a écrit l'immortel
+auteur du <i>Mariage de Figaro</i>,&mdash;et ce quelqu'un, n'est-ce pas vous qui
+m'avez aidé à le retrouver en me communiquant les papiers recueillis
+dans la poche de l'aîné des frères Snail?...</p>
+
+<p>Dans l'origine, avant de connaître l'existence de ces papiers, j'avais
+songé à utiliser la beauté de la <i>Filleule de Lagardère</i> dans une série
+d'expéditions du genre de celle que vous tentâtes,&mdash;sans succès,
+hélas!&mdash;contre les fonds renfermés dans le secrétaire de ce damné
+Jacques Périn...</p>
+
+<p>Cet échec, dû à la défection de notre collaboratrice, ne nous permettait
+plus de compter sur son concours...</p>
+
+<p>Oui, mais la lecture des documents que vous me remîtes m'apprit que la
+fillette était née des relations intimes d'une demoiselle Ferrand, qui
+avait succombé en lui donnant le jour, et d'un sieur James-Williams
+Murphy, citoyen de la libre Amérique, venu momentanément à Paris, de
+Londres où il agiotait sur les cotons...</p>
+
+<p>Ce Yankee était retourné dans sa patrie, après avoir réalisé en
+Angleterre des bénéfices considérables...<a name="page_317" id="page_317"></a></p>
+
+<p>Evidemment, il y avait quelque plume à lui tirer de l'aile, soit qu'il
+ignorât la naissance de l'enfant, soit qu'il eût sciemment abandonné la
+mère...</p>
+
+<p>Par malheur, cette enfant avait disparu après l'affaire manquée du
+pavillon de la Faisanderie. Evanouie, évaporée, plus personne!...</p>
+
+<p>Dix mois s'écoulèrent...</p>
+
+<p>Et, déjà, je me préparais à enregistrer mes espérances à l'article:
+<i>Profits et Pertes</i>, quand, il y a quelque temps, je reçus la visite de
+Bijou-des-Dames,&mdash;un de mes clients bien connu de vous...</p>
+
+<p>Celui-ci affirmait avoir rencontré la <i>Filleule de Lagardère</i> dans la
+forêt de Saint-Germain...</p>
+
+<p>N'ayant pu, dès l'abord, la suivre,&mdash;par une circonstance indépendante
+de sa volonté,&mdash;il était retourné dans le pays, il s'était informé, et
+il avait appris que la minette vivait quasi maritalement avec le
+garde-chasse de M. de Saint-Pons, avec l'ancien agent Patte-de-Fer, avec
+ce Jacques Périn que, naguère, elle avait sauvé des griffes des frères
+Snail, et des vôtres...</p>
+
+<p>Tout cela me paraissait assez invraisemblable...</p>
+
+<p>Peut-être le drôle me trompait-il pour m'extirper de l'argent...</p>
+
+<p>C'est ce dont je vous priai de venir, ce soir, vous<a name="page_318" id="page_318"></a> assurer avec moi,
+en nous embusquant tous les deux aux environs du pavillon de la
+Faisanderie...</p>
+
+<p>A présent, le doute n'est plus permis:</p>
+
+<p>L'héritière de James-Williams Murphy est retrouvée...</p>
+
+<p>Et savez-vous,&mdash;d'après les assertions des journaux américains,
+assertions qui, du reste, m'ont été confirmées par une agence de
+renseignements de New-York,&mdash;savez-vous à quelle somme se monte la
+succession de ce Yankee?...</p>
+
+<p>A <i>cinq cents millions</i>, au bas mot!...</p>
+
+<p>&mdash;A <i>cinq cents millions</i>! répéta Marignan abasourdi par l'énormité du
+chiffre.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier appuya:</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter qu'il appert des mêmes renseignements que le frère du
+défunt, Tomy-Samuel,&mdash;lequel est pareillement garçon,&mdash;en possède autant
+pour sa part...</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible!...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, par conséquent, l'ancienne pensionnaire de la baraque des
+<i>Dislocations-Amusantes</i> qui peut, à un moment, représenter, tant du
+chef de son père que du chef de son oncle, un milliard en espèces
+sonnantes et trébuchantes!...</p>
+
+<p>&mdash;Un milliard!...</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez-vous, maintenant, l'intervention de<a name="page_319" id="page_319"></a> mon revolver dans la
+jolie besogne qu'allait faire votre <i>surin</i>?</p>
+
+<p>L'amant de Sergine baissa le front.</p>
+
+<p>Son interlocuteur poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon correspondant de New-York me mande, en outre, que ce Samuel Murphy
+s'est embarqué sur le <i>Labrador</i> pour effectuer un voyage dont la France
+et sa capitale sont le but...</p>
+
+<p>Un de nos compatriotes l'accompagne: un certain Richard Vautier,&mdash;son
+factotum,&mdash;en qui il a toute confiance...</p>
+
+<p>Le <i>Labrador</i> vient d'arriver au Havre...</p>
+
+<p>On m'écrit de cette ville que nos deux voyageurs ont dû, dans la
+journée, prendre le rapide pour Paris...</p>
+
+<p>Ils seront donc, cette nuit, dans nos murs, s'ils n'y sont déjà à cette
+heure...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, interrompit l'auditeur, cette jeune fille, n'ayant pas été
+reconnue par son père, n'a, aux yeux de la loi, aucun titre pour
+recueillir présentement la succession de ce dernier, non plus que pour
+bénéficier plus tard de celle de ce Samuel...</p>
+
+<p>&mdash;D'accord, opina l'ex-officier ministériel; aussi n'est-ce pas sur la
+nièce, mais sur l'oncle, que repose ma combinaison...</p>
+
+<p>Il ouvrit sa tabatière:</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez suivre mon raisonnement. De deux<a name="page_320" id="page_320"></a> choses l'une: ou notre
+Américain est un honnête homme, ou c'est un coquin. Il n'y a pas de
+milieu...</p>
+
+<p>Je me trompe: il y en a un...</p>
+
+<p>Je l'examinerai tout à l'heure...</p>
+
+<p>Si c'est un honnête homme, il sera enchanté qu'on lui révèle l'existence
+de l'enfant d'une femme que son frère a aimée...</p>
+
+<p>Scène de reconnaissance et d'attendrissement. Tout le monde pleure. Un
+cinquième acte de l'Ambigu...</p>
+
+<p>Après quoi, le riche étranger répare les injustices du sort, du Code et
+de la société envers cette pauvre créature en lui ouvrant ses bras
+avunculaires, en lui rendant un nom, un foyer, une famille, et, somme
+toute, en lui faisant délivrer l'héritage de James Williams...</p>
+
+<p>Et sa munificence ne pouvant manquer d'égaler son allégresse, nous
+empochons, de sa part, d'abord, une prime proportionnée à l'importance
+du service...</p>
+
+<p>Remarquez que je dis: <i>de sa part, d'abord</i>...</p>
+
+<p>L'héritière, en effet, nous comptera, de son côté, une commission que
+nous fixerons nous-mêmes...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez qu'elle consentira?...</p>
+
+<p>&mdash;Nous la placerons dans l'impossibilité de refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;En la menaçant de la livrer à la justice comme<a name="page_321" id="page_321"></a> complice de la
+tentative de vol commise au pavillon de la Faisanderie...</p>
+
+<p>L'amant de Sergine Gravier se gratta l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Diable! c'est que j'en étais, moi, de cette tentative!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez masqué. La poulette n'a pu voir vos traits. Partant, elle
+ne saurait vous dénoncer.</p>
+
+<p>Marignan salua:</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments... Vous avez pièces à tous les trous... Et si votre
+seconde hypothèse...</p>
+
+<p>&mdash;Celle où Samuel Murphy ne serait qu'un gredin?... Je la préférerais de
+beaucoup... Elle rapporterait davantage:</p>
+
+<p>Dans ce cas, je déclare hardiment au Yankee que j'ai entre les mains un
+acte en bonne forme par lequel James-Williams a reconnu sa fille et
+affirme les droits d'icelle...</p>
+
+<p>Au besoin je produis cet acte. Il n'y a qu'à le fabriquer. Je possède
+dans ma clientèle tant d'ingénieux calligraphes!...</p>
+
+<p>Je parle revendication, procès, tribunaux. Mon homme s'inquiète. En fin
+finale, je propose une transaction.</p>
+
+<p>On supprimera l'acte...</p>
+
+<p>Au besoin, on supprimera l'héritière...</p>
+
+<p>Il ne s'agira que d'y mettre le prix...<a name="page_322" id="page_322"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! murmura l'autre, voilà un moyen bien extrême! Supprimer la
+<i>Filleule de Lagardère</i>! C'est grave, en vérité, très grave!</p>
+
+<p>L'ancien officier ministériel repartit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;N'est ce pas le moyen extrême auquel je vous ai empêché d'avoir
+recours, il n'y a pas plus de vingt minutes?</p>
+
+<p>Il poursuivit avec bonhomie:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! mon Dieu, comme vous, j'ai horreur des mesures radicales, et, si,
+seulement, l'Américain n'était qu'à moitié scélérat,&mdash;supposition dont
+je me réservais de vous entretenir en dernier ressort...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'aime à croire qu'il ne serait pas difficile de rencontrer
+un brave garçon qui se chargerait de débarrasser l'oncle de la nièce, en
+conduisant successivement celle-ci à la mairie et à l'église...</p>
+
+<p>&mdash;Un mariage?...</p>
+
+<p>&mdash;Il va sans dire que le Yankee allongerait une dot raisonnable...</p>
+
+<p>Il est entendu, pareillement, que l'époux s'engagerait,&mdash;tant en son nom
+qu'au nom de sa conjointe,&mdash;à n'exercer jamais aucune <i>répétition</i>
+(c'est le mot usité parmi les gens de chicane) concernant l'<i>hoirie</i>
+(encore un terme de pratique) du précité feu James Williams...<a
+name="page_323" id="page_323"></a></p>
+
+<p>De cette façon, tous les personnages seront contents, comme au baisser
+de rideau d'un vaudeville:</p>
+
+<p>Le Samuel Murphy, en ce sens qu'en aliénant une tranche du Pérou
+fraternel, il se garantirait la jouissance du reste;</p>
+
+<p>La mariée, radieuse de décoiffer sainte Catherine;</p>
+
+<p>Le marié, qui non seulement encaisserait un joli magot, mais qui
+pourrait se vanter de posséder pour compagne l'une des plus ravissantes
+créatures qui soient sous la calotte des cieux;</p>
+
+<p>Votre humble serviteur, enfin, dont la plus douce récompense serait
+d'assister au spectacle des félicités dues à son initiative et de
+partager l'existence tissée d'or que l'apport de la jeune femme
+constituerait au jeune ménage...</p>
+
+<p>Que pensez-vous de cela, compère?</p>
+
+<p>&mdash;Superbe! admirable! génial! s'exclama Marignan avec enthousiasme.
+Enfoncés Machiavel, Metternich et Talleyrand! Papa, vous êtes grand
+comme Bismarck!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, interrogea l'ex-avoué, vous convoleriez sans répugnance?</p>
+
+<p>&mdash;Je convolerais avec ivresse.</p>
+
+<p>Ensuite, chiffonnant sa moustache:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pourtant, ajouta l'amant de Sergine Gravier, il y a, à l'horizon,
+un point noir qui m'offusque...<a name="page_324" id="page_324"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et lequel?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce fils de famille avec qui ma future épouse file le parfait amour en
+duo...</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier savoura bruyamment la prise de tabac que, depuis le
+commencement de l'entretien, il tenait massée entre le pouce et l'index:</p>
+
+<p>&mdash;Le petit marquis de Saint-Pons? Eh! mais ceci vous regarde. Chacun a
+sa manière d'entendre l'honneur conjugal. Il y a des maladies qui se
+traitent par la saignée et d'autres par l'indifférence.</p>
+
+<p>Puis, d'un ton bref:</p>
+
+<p>&mdash;Soyons sérieux. Etes-vous mon homme? C'est à prendre ou à laisser.</p>
+
+<p>Marignan lui tendit la main:</p>
+
+<p>&mdash;Tope là! C'est décidé. Je prends.</p>
+
+<p>En même temps, il pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vieux singe, charge-toi seulement de mettre les marrons au feu;
+moi, je me charge de les tirer à mon profit.</p>
+
+<p>L'ancien homme de loi, de son côté, se disait <i>in petto</i>:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chat-tigre, tire-moi les marrons du feu, et nous verrons si tu les
+croques!<a name="page_325" id="page_325"></a></p>
+
+<h3><a name="XI-c" id="XI-c"></a>XI<br /><br />
+AU GRAND HOTEL</h3>
+
+<p>Le surlendemain, approchant midi, M<sup>e</sup> Bouginier franchissait le seuil
+du Grand-Hôtel.</p>
+
+<p>En traversant la cour de cette vaste auberge, l'ancien avoué ruminait:</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, je crois qu'il vaut mieux m'aboucher dès l'abord avec le
+secrétaire... Mon correspondant de New-York me mande que ce Richard
+Vautier lui paraît une fine mouche... Par conséquent, il est urgent de
+le mettre dans mes intérêts.</p>
+
+<p>Il ajouta en se dirigeant vers le bureau de l'hôtel:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, j'ai besoin qu'il me serve d'interprète... Au moins, pour
+le chapitre de la présentation... Ce Yankee, m'écrit-on, ne sait pas un
+mot de français...<a name="page_326" id="page_326"></a> et moi, je baragouine l'anglais comme une génisse
+andalouse.</p>
+
+<p>Il pénétra dans le bureau.</p>
+
+<p>Une vive surprise l'y attendait.</p>
+
+<p>Aucun voyageur du nom de Richard Vautier n'était descendu au
+Grand-Hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit, insista l'ex-homme de loi tout déferré, du secrétaire de
+sir Samuel Murphy, le richissime Américain qui a dû arriver ici
+avant-hier soir ou hier matin.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons, en effet, sir Samuel. Il nous est arrivé dans la nuit
+d'avant-hier. Mais il nous est arrivé seul.</p>
+
+<p>&mdash;Seul?</p>
+
+<p>&mdash;Ni secrétaire, ni domestique, personne ne l'accompagnait.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! se dit Bouginier, voilà qui est bizarre... Cette
+correspondance d'outre-mer qui me prévient que le Murphy a pris passage
+sur le <i>Labrador</i> en compagnie de son factotum... Et cette autre lettre
+qui m'informe qu'après avoir débarqué à bon port, ils ont dû prendre
+tous les deux l'<i>express</i> du Havre à Paris...</p>
+
+<p>Puis, après un moment de réflexion:</p>
+
+<p>&mdash;Sir Samuel est-il visible?</p>
+
+<p>On consulta le téléphone:<a name="page_327" id="page_327"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il est chez lui dans tous les cas. Veuillez monter au premier. On vous
+renseignera.</p>
+
+<p>Au premier, le visiteur apprit que le Yankee allait sortir.</p>
+
+<p>Il lui fit passer sa carte.</p>
+
+<p>Après deux minutes d'attente, on l'introduisit dans le salon de
+l'appartement confortable occupé par le voyageur.</p>
+
+<p>Ce dernier était dans sa chambre à coucher, en train d'achever sa
+toilette.</p>
+
+<p>Il ne refusait pas, cependant, de recevoir l'ancien homme de loi.</p>
+
+<p>Celui-ci n'avait qu'à prendre un siège et à patienter quelques moments.</p>
+
+<p>Resté seul, M<sup>e</sup> Bouginier se gratta l'oreille en façon de manifester
+son embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Diable! diable! murmura-t-il, l'absence de ce Richard Vautier
+bouleverse furieusement mes plans... Comment vais-je m'en tirer avec cet
+étranger dont je connais à peine la langue?... Allons-nous donc être
+obligés de tenir conversation par gestes, comme une paire de
+sourds-muets ou de pierrots des Funambules?...</p>
+
+<p>Il promena&mdash;machinalement&mdash;le regard autour de lui...</p>
+
+<p>Ensuite, avec un nouvel étonnement:<a name="page_328" id="page_328"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! tiens! voilà qui est bizarre et providentiel à la
+fois!... Il paraît que, si ce nabab ne s'exprime pas en français, il le
+comprend, du moins, dans une certaine mesure... Les journaux ouverts sur
+cette table,&mdash;ces journaux qui ont été lus...</p>
+
+<p>Il s'approcha du meuble sur lequel une douzaine de gazettes étaient
+dépliées...</p>
+
+<p>En tête de chacune de celles-ci se détachait en gros caractères ce titre
+dont nous avons constaté naguère l'alléchante et saisissante attraction:</p>
+
+<p class="cspc">LE MYSTÈRE DE LA PLAGE DE L'EUROPE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, poursuivit l'ex-avoué, notre voyageur aura tenu à se mettre, au
+débotté, au courant de l'événement du jour... Le fameux événement qui
+passionne tout Paris depuis quarante-huit heures: <i>le Mystère de la
+place de l'Europe</i>... Ce crime, enveloppé d'ombre, qui promet de faire
+un pendant à l'ingénieuse boucherie du jeune M. Troppmann...</p>
+
+<p>Il s'assit devant la table et prit une des feuilles publiques:</p>
+
+<p>&mdash;Préoccupé, comme je le suis, de la grosse partie que je vais jouer,
+c'est tout au plus si j'ai eu le temps, ce matin, de parcourir d'un
+&oelig;il distrait ma <i>Gazette des Tribunaux</i>... Voyons donc s'il y a
+quelque chose<a name="page_329" id="page_329"></a> de nouveau dans l'histoire de ce cadavre à la tête
+écrasée... Toujours foule à la Morgue. On y refuse du monde. Ces
+Parisiens sont si badauds!... Oui, mais aussi toujours absence complète
+d'indices qui permettent de constater l'identité de la victime et
+d'arriver à la découverte du coupable...</p>
+
+<p>Il s'arrêta pour puiser une prise dans sa tabatière:</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là est fort, très fort... Un amateur, si je ne m'abuse... Je ne
+reconnais pas dans cette mécanique le <i>faire</i> d'un homme du métier...</p>
+
+<p>Puis, humant sa prise avec componction:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si ces messieurs de la rue de Jérusalem me faisaient l'honneur
+d'avoir recours à mes faibles capacités!...</p>
+
+<p>Puis encore, secouant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quoi vais-je me mêler?... N'ai-je pas toute une portée
+d'autres chats à fouetter?... D'ailleurs, est-ce que j'appartiens à la
+classe...</p>
+
+<p class="cspc">Des mortels dont l'Etat gage la vigilance?...</p>
+
+<p>Laissons l'affaire suivre son cours...</p>
+
+<p>C'est-à-dire, laissons-la s'enterrer tranquillement dans les cartons de
+la Préfecture et du parquet...</p>
+
+<p>Ces cartons qui renferment déjà une si jolie collection de bouteilles à
+l'encre dans lesquelles la justice et la police ont renoncé à fourrer
+leur nez, parce<a name="page_330" id="page_330"></a> qu'elles sont, hélas! obligées de convenir que ce nez
+n'est pas un bec de gaz.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Dans la chambre voisine,&mdash;une chambre à coucher meublée avec un luxe
+d'hôtellerie,&mdash;le même langage était tenu par un personnage que la
+veille, avec une respectueuse déférence, on avait inscrit, au bureau,
+sous cette étiquette:</p>
+
+<p class="cspc">»<i>Le capitaine Samuel Murphy, rentier,</i><br />
+<i>de New-York</i>».</p>
+
+<p>Ce personnage partait, pour entamer un monologue, de la phrase dont
+M<sup>e</sup> Bouginier s'était servi pour terminer le sien:</p>
+
+<p>&mdash;Certes l'affaire suivra son cours oui, mais pour ne pas aboutir.
+Toutes mes précautions sont prises...</p>
+
+<p>A Paris, les choses et les gens vieillissent vite: avant six semaines,
+il ne sera pas plus question du <i>Mystère de la place de l'Europe</i>, parmi
+les juges et les limiers, que de l'arrivée de l'opulentissime Samuel
+Murphy, parmi les oisifs et les curieux...</p>
+
+<p>L'opulentissime Sam, c'est moi...</p>
+
+<p>Moi, hier encore, l'aventurier sans sou ni maille!...</p>
+
+<p>Moi, qui, par la force de la conception et de la volonté,<a
+name="page_331" id="page_331"></a> me suis coulé dans la peau de mon ancien
+maître!...</p>
+
+<p>Une substitution qui a merveilleusement réussi!...</p>
+
+<p>Qui se douterait, en effet, que c'est le véritable Murphy qui est étendu
+là-bas, sur les dalles de la Morgue, tandis que c'est ici son secrétaire
+indigne qui se prélasse, sous son nom, dans son individualité et dans sa
+fortune?...</p>
+
+<p>D'ici à quelques jours, j'écris à New-York. J'annonce mon intention de
+me fixer en Europe. Je donne des ordres afin que tout ce qui
+m'appartient en propre soit immédiatement réalisé en espèces et me soit
+expédié dans le plus bref délai...</p>
+
+<p>Là-bas, une opération de cette nature ne souffre aucune difficulté et
+s'enlève à toute vapeur...</p>
+
+<p>Les millions de la maison <i>Murphy and brother</i> traversent donc l'Océan
+sous forme de valeurs ayant cours...</p>
+
+<p>Je leur ouvre les bras d'un père...</p>
+
+<p>Puis, de peur de rencontrer, d'aventure, quelqu'un de ceux qui ont connu
+le vrai <i>captain</i> et son ancien factotum, je change de nom, de séjour
+et, au besoin, de visage...</p>
+
+<p>Il ne manque pas en France de domaines princiers à vendre...</p>
+
+<p>J'en achète un, je m'y installe, et j'accomplis enfin<a name="page_332" id="page_332"></a> le rêve de toute
+ma vie: trancher&mdash;en paix&mdash;du grand seigneur.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>En ce moment, un domestique entra, portant une carte sur un plateau:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a là, annonça-t-il, une personne qui demande à parler à mylord.</p>
+
+<p>Dans les hôtelleries du monde entier, les touristes anglais et
+américains sont lords, qui pérégrinent avec une sacoche raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette personne? questionna le voyageur: un Français?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, mylord: voici sa carte.</p>
+
+<p>Mylord prit sur le plateau un large carré de carton à deux fins: carte
+de visite au <i>recto</i>, prospectus au <i>verso</i>. Sur le premier, on lisait:</p>
+
+<p class="cspc">BOUGINIER,<br />
+<i>Jurisconsulte</i>.</p>
+
+<p class="r">T. S. V. P.</p>
+
+<p>On tournait, et on se trouvait en présence de la réclame suivante:<a
+name="page_333" id="page_333"></a></p>
+
+<div class="blockquot1"><p class="c"><small>ANCIEN AVOUÉ</small></p>
+
+<p class="hang">Se charge à forfait de toutes affaires litigieuses et autres:
+actions judiciaires; recouvrements difficiles, vente et achat de
+créances; recherches de débiteurs introuvables, de personnes
+disparues et d'objets égarés; police extérieure des ménages,
+constatation du délit d'infidélité chez les époux des deux sexes,
+séparations de corps et de biens, poursuites en relations
+adultères, et généralement tout ce qui concerne les instances à
+exercer devant les tribunaux en matière de propriété commerciale,
+industrielle et conjugale.</p>
+
+<p class="cspc"><small>CABINET OUVERT DE MIDI A CINQ HEURES.</small></p>
+
+<p><i>Nota.</i>&mdash;Les clients qui n'ont pas un compte ouvert avec la maison
+sont tenus de déposer une provision.</p></div>
+
+<p>Le domestique interrogea.</p>
+
+<p>&mdash;Que décide Votre Seigneurie?</p>
+
+<p>Au Grand-Hôtel, on ne lésine pas sur les titres,&mdash;quitte à les porter
+sur la note.</p>
+
+<p>Sa Seigneurie réfléchissait.</p>
+
+<p>Elle dit après un instant:</p>
+
+<p>&mdash;Introduisez au salon et faites attendre.<a name="page_334" id="page_334"></a></p>
+
+<h3><a name="XII-c" id="XII-c"></a>XII<br /><br />
+LES DEUX GASPARDS</h3>
+
+<p>Le voyageur et le visiteur étaient en présence.</p>
+
+<p>Ils s'étudiaient du coin de l'&oelig;il comme deux adversaires prêts à
+croiser le fer.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier n'avait pas une mine bien terrible.</p>
+
+<p>Son habit de drap fin, son pantalon de casimir noir qui découvrait des
+escarpins vernis, à bouffettes, dénotaient le bourgeois aisé, satisfait
+et patriarcal.</p>
+
+<p>Il avait une cravate d'une entière blancheur, une chemise de batiste à
+jabot tuyauté et à manchettes plissées, une chaîne de montre à
+breloques, un chapeau neuf, et, sous le bras, une serviette de maroquin
+avec son chiffre estampé en lettres d'or.</p>
+
+<p>Ainsi rasé, ganté, tiré à quatre épingles, l'&oelig;il abrité<a
+name="page_335" id="page_335"></a> derrière ses lunettes, il ressemblait à
+tout le monde, en supposant que tout le monde soit composé de courtiers
+d'affaires et de souteneurs de procès.</p>
+
+<p>Et, cependant, quelque chose de mystérieux, d'équivoque et de menaçant
+se dégageait de cet aspect inoffensif à première vue.</p>
+
+<p>Mylord le sentait et s'en inquiétait vaguement.</p>
+
+<p>Mais il n'en laissait rien paraître.</p>
+
+<p>L'ex-officier ministériel n'était pas moins maître de lui-même.</p>
+
+<p>Il éprouvait pourtant une violente secousse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! se disait-il, est-ce que je rêve?... Ou bien est-ce que mon
+correspondant de New-York aurait la cervelle à l'envers?... Quoi! ce
+serait là ce milliardaire qu'il me dépeignait, dans sa lettre, comme une
+sorte de sauvage, grand, gros, herculéen, bourru, primitif,&mdash;de
+physionomie commune, de manières triviales, de tenue négligée,&mdash;une
+façon de Huron ou de Topinambou à peine adouci aux angles par le
+frottement de la civilisation?...</p>
+
+<p>L'individu que j'ai devant les yeux est mince, correct, élégant... On
+dirait un compatriote... N'étaient la couleur de ses favoris, un peu de
+raideur dans les allures et de froideur dans le regard...</p>
+
+<p>Somme toute, un signalement qui se rapporterait assez à celui de ce
+Richard Vautier qui a débarqué<a name="page_336" id="page_336"></a> au Havre avec notre Yankee,&mdash;la dépêche
+que j'ai reçue de cette ville en fait foi,&mdash;qui a pris la voie ferrée
+avec lui pour Paris et qui semble s'être évaporé, comme une fumée, dans
+le trajet...</p>
+
+<p>Saperlotte! j'y perds mon latin! S'est-on trompé? Suis-je le jouet d'une
+illusion, la victime d'une erreur ou la dupe d'une comédie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui m'avez fait remettre cette carte? interrogea le
+voyageur.</p>
+
+<p>Bouginier ne répondit pas tout d'abord.</p>
+
+<p>Il roulait de stupéfaction en stupéfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bon! pensait-il, de plus fort en plus fort!... Cet étranger,
+qu'on me représentait comme incapable de dire <i>papa</i> ou <i>maman</i> en
+français, et qui s'exprime dans notre langue comme un Parisien du
+boulevard!... On me l'aura changé en route...</p>
+
+<p>Puis, avec un tressaillement intérieur:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais j'y songe... Si, par hasard... On voit parfois des choses si
+extraordinaires!</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous et que me voulez-vous? reprit mylord avec impatience.</p>
+
+<p>L'ex-officier ministériel riposta à la question par une question:</p>
+
+<p>&mdash;C'est à l'honorable Samuel Murphy, de New-York, que j'ai l'avantage de
+parler?</p>
+
+<p>L'autre fit, de la tête, un signe affirmatif.<a name="page_337" id="page_337"></a></p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier insista:</p>
+
+<p>&mdash;Frère cadet de feu James-Williams, qui séjourna jadis plusieurs années
+en Angleterre?</p>
+
+<p>&mdash;Son frère. Après? Expliquez-vous et soyez bref. Je suis pressé.</p>
+
+<p>&mdash;Je désirerais vivement adresser quelques questions à Votre Grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Adressez.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Grâce a-t-elle connaissance d'un voyage que son aîné effectua,
+de Londres à Paris, voici tantôt vingt ans?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-elle connaissance de l'un des résultats de ce voyage,&mdash;j'entends
+de la liaison que noua mon dit sieur James-Williams avec une jeune
+Française, la demoiselle Hélène Ferrand?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-elle connaissance du résultat de cette liaison,&mdash;je veux parler de
+la naissance d'un enfant du sexe féminin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>La sécheresse de ces monosyllabes ne déconcerta point l'ancien officier
+ministériel.</p>
+
+<p>Il poursuivit, imperturbable:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est vous qui avez fait insérer dans les<a name="page_338" id="page_338"></a> journaux américains
+une note relative à la disparition et à la fortune de cet enfant?</p>
+
+<p>Le voyageur eut un instant d'hésitation qui n'échappa point à son
+interlocuteur.</p>
+
+<p>Ensuite il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, reprit M<sup>e</sup> Bouginier, j'estime que vous ne seriez pas
+fâché d'avoir des nouvelles de mademoiselle votre nièce, et j'accours
+vous offrir mes services à cet effet...</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous donc pas lu mon prospectus? «<i>Recherches de débiteurs
+introuvables, de personnes disparues et d'objets égarés.</i>» Il est vrai
+que miss Flore-Eva n'est pas un débiteur, à proprement parler...</p>
+
+<p>Il ajouta avec une expression narquoise:</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait plutôt une créancière,&mdash;une forte créancière... Vous
+comprenez: eu égard à l'héritage paternel... En l'espèce, elle
+rentrerait, de préférence, dans les deux autres catégories; car c'est
+une personne disparue, et, n'étant qu'égarée, elle n'est point perdue...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous vous flattez de pouvoir la retrouver...</p>
+
+<p>L'ex-avoué frappa sur sa serviette:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'apporte: elle est ici.<a name="page_339" id="page_339"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ici?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas dans ce portefeuille. Son âge s'y oppose. Ce n'est plus une
+poupée, bien sûr...</p>
+
+<p>J'entends: sous la forme de papiers qui constituent son identité...</p>
+
+<p>Voici son extrait de naissance, une copie de son baptistaire, l'acte par
+lequel sa nourrice, une paysanne de Chatou, «cède et transporte» à trois
+saltimbanques anglais les droits qu'elle s'imagine avoir sur l'innocente
+créature...</p>
+
+<p>Examinez. Tout est en règle. La vue n'en coûte rien.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Le voyageur avait pris les paperasses qu'on lui tendait et les avait
+étudiées avec une minutieuse attention.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ne put-il s'empêcher de déclarer, ces pièces me paraissent
+avoir une certaine autorité...</p>
+
+<p>&mdash;Dites qu'elles sont d'une authenticité incontestable...</p>
+
+<p>&mdash;Soit... Après?... Concluez...</p>
+
+<p>&mdash;A vos ordres... Il y a un dilemme... Ou vous avez intérêt à ce qu'on
+retrouve miss Flore-Eva, ou vous avez intérêt à ce qu'on ne la retrouve
+pas...</p>
+
+<p>Dans les deux hypothèses, je vous suis nécessaire; plus même:
+indispensable...<a name="page_340" id="page_340"></a></p>
+
+<p>Dans la première, moyennant une somme dont je laisse le chiffre à votre
+générosité, je vous ramène l'aimable enfant, ou, si vous préférez, je
+vous conduis vers elle...</p>
+
+<p>&mdash;Et dans la seconde?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, ce n'est pas moins simple. La petite a disparu, n'est-ce
+pas? Eh bien, elle ne reparaît point...</p>
+
+<p>Au besoin, je m'engage à ce qu'elle ne reparaisse jamais...</p>
+
+<p><i>Jamais</i>, vous comprenez...</p>
+
+<p>Seulement, ce sera plus cher,&mdash;beaucoup plus cher...</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! s'exclama l'autre, c'est un crime que vous me proposez là!...</p>
+
+<p>L'ex-officier ministériel cligna de l'&oelig;il en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;J'imagine que je m'adresse à un homme intelligent...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit son interlocuteur avec une menaçante ironie, bon! Et si,
+moins intelligent et plus honnête que vous ne supposez, je vous prenais
+par les épaules et je vous jetais à la porte?</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier brossa son chapeau du coude avec sérénité.</p>
+
+<p>Le voyageur articula, sans élever la voix davantage, mais d'une façon
+encore plus nette et plus catégorique:<a name="page_341" id="page_341"></a></p>
+
+<p>&mdash;Si je vous prenais par la nuque et si je vous lançais par la
+fenêtre?...</p>
+
+<p>L'ancien avoué épousseta d'une chiquenaude un grain de poussière sur la
+manche de son habit.</p>
+
+<p>L'autre, dont la colère sourde semblait s'exaspérer de cette placidité
+goguenarde, accentua, non seulement du ton, mais encore du visage et du
+geste:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui serait mieux, si je vous appréhendais au collet pour vous
+traîner chez le commissaire de police?...</p>
+
+<p>Bouginier ne perdit rien de son sourire.</p>
+
+<p>Il imprima à son trousseau de breloques un mouvement expressivement
+gouailleur.</p>
+
+<p>Les fenêtres du salon où avait lieu cette scène étaient ouvertes sur le
+boulevard.</p>
+
+<p>De celui-ci, les mille bruits d'une après-midi parisienne montaient vers
+les deux interlocuteurs: allées et venues des passants, roulement des
+voitures, brouhaha des voix extérieures...</p>
+
+<p>Soudain, une note aiguë jaillit de ce fond confus...</p>
+
+<p>C'était le cri d'un camelot annonçant les journaux du soir:</p>
+
+<p><i>&mdash;Demandez les dernières nouvelles!... Le Mystère de la place de
+l'Europe!... Avec le signalement de la victime inconnue, le
+procès-verbal de l'autopsie et les résultats de l'enquête!...</i><a
+name="page_342" id="page_342"></a></p>
+
+<p>Le voyageur avait fait un pas vers l'ancien homme de loi...</p>
+
+<p>On eût dit que ce cri le frappait, comme une balle, en pleine
+poitrine...</p>
+
+<p>Il s'arrêta en chancelant. Son front pâlit. Ses traits se contractèrent
+violemment, en dépit de l'effort auquel il eut recours pour leur imposer
+le calme...</p>
+
+<p>Aucun détail de ce trouble, de cette émotion n'avait été perdu pour
+M<sup>e</sup> Bouginier.</p>
+
+<p>Il reprit du même ton tranquille:</p>
+
+<p>&mdash;Me conduire chez le commissaire?... En vérité, ce serait combler le
+plus cher de mes v&oelig;ux... Mon premier soin serait, en effet, d'inviter
+ce magistrat à ouvrir, lui aussi, une enquête immédiate sur quelques
+points qu'avant de soumettre à son appréciation sagace, j'ai la liberté
+de déférer à votre jugement éclairé...</p>
+
+<p>D'abord, par quel prodige d'application à l'étude l'honorable sir Samuel
+Murphy, qui ne savait pas un traître mot de français en quittant son
+pays natal, est-il parvenu, après une aussi courte traversée, à se
+servir de notre langue aussi facilement que moi&mdash;ou vous?...</p>
+
+<p>Ensuite, comment se fait-il que le signalement réel,&mdash;<i>réel</i>, vous
+entendez?&mdash;de ce riche étranger réponde si peu à celui du voyageur de
+qualité qui me fait le plaisir de me recevoir en ce moment?...<a
+name="page_343" id="page_343"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous possédez ce signalement? s'écria l'autre en bondissant.</p>
+
+<p>&mdash;Exact comme une photographie... On me l'a expédié de là-bas... Une
+agence de renseignements avec laquelle j'entretiens commerce d'amitié,
+d'affaires...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Et m'est avis que, si je le communiquais, ce signalement, à la
+justice, ce serait peut-être jeter une lumière éclatante dans ce
+ténébreux <i>Mystère de la place de l'Europe</i>, qui révolutionne tout
+Paris, en même temps qu'aider la police et le parquet à reconstituer la
+personnalité de la victime, à découvrir le mobile du crime et à en
+châtier l'auteur...</p>
+
+<p>A cette péroraison significative, le masque de l'auditeur de M<sup>e</sup>
+Bouginier revêtit une expression si terrible, que l'ancien avoué recula
+en s'exclamant d'une voix qui s'embarrassait dans le gosier:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me touchez, j'appelle!...</p>
+
+<p>Il ajouta, en se débattant par avance contre une attaque qui lui
+semblait imminente:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, j'ai un ami qui m'attend en bas, dans une voiture, sur le
+boulevard. S'il m'arrivait quelque chose, c'est lui qui se chargerait
+d'aller avertir le commissaire.</p>
+
+<p>Mais déjà la figure de l'autre était redevenue aussi<a name="page_344" id="page_344"></a> immobile et aussi
+froide que le marbre de la cheminée du salon sur lequel il était allé
+s'accouder.</p>
+
+<p>Il y eut une pause assez semblable à celles qui ont lieu sur le terrain
+dans un duel à outrance, entre deux tireurs d'égale force qui se
+reposent sur les armes avant de recommencer le combat.</p>
+
+<p>Ensuite, le voyageur sonna.</p>
+
+<p>Un domestique parut.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y suis pour personne.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mylord.</p>
+
+<p>Quand le domestique se fut retiré, mylord désigna un siège au visiteur:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Gentleman</i>, fit-il, asseyons-nous et causons.<a name="page_345" id="page_345"></a></p>
+
+<h3><a name="XIII-c" id="XIII-c"></a>XIII<br /><br />
+ACCORD PARFAIT</h3>
+
+<p>Ils étaient installés en face l'un de l'autre et avaient presque la
+tournure d'une paire d'amis, tant le voyageur était campé à son aise
+dans son fauteuil, et tant, sur le sien, le visiteur l'écoutait avec une
+attention débonnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, disait le premier, vous me paraissez convaincu qu'il y a eu
+substitution de personne: en d'autres termes, que le secrétaire de Sam
+Murphy,&mdash;Richard Vautier, comme vous l'appelez,&mdash;se serait défait de son
+maître, pour endosser l'individualité de ce dernier et recueillir les
+bénéfices qui s'y rattachent...<a name="page_346" id="page_346"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est mon opinion.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! voilà qui me semble, à moi, bien extraordinaire, bien
+invraisemblable et bien romanesque!...</p>
+
+<p>&mdash;Mylord, il y a des précédents... L'histoire du faux Smerdis et du faux
+Martin Guerre, d'abord... Et puis, dans des temps plus récents, les
+procès Tichborn à Londres et Fontanellas à Madrid...</p>
+
+<p>&mdash;Soit; mais considérez que, si je ne suis pas le millionnaire Murphy,
+je n'ai aucune qualité pour accepter quoi que ce soit de ce que vous me
+proposiez tout à l'heure...</p>
+
+<p>A quoi bon, alors, ces offres de service?...</p>
+
+<p>Je redeviens tout simplement un pauvre hère sans sou ni maille; la
+question de l'héritage de James-Williams,&mdash;lequel n'est plus mon frère
+et mon aîné,&mdash;ne m'intéresse à aucun titre; vous ne devez pas espérer
+tirer un rouge liard de moi ni pour ceci ni pour cela,&mdash;et, ma foi! je
+ne m'explique pas la portée de votre visite...</p>
+
+<p>D'un autre côté, si je suis le meurtrier, l'assassin du <i>captain</i>, le
+devoir de tout honnête homme,&mdash;et je ne doute pas que vous n'en soyez
+un...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me flattez, fit l'ex-avoué en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Le devoir de tout honnête homme, dis-je, est de courir sus au
+criminel, de le désigner à la vindicte publique et de le traîner devant
+les tribunaux...<a name="page_347" id="page_347"></a></p>
+
+<p>Ceux-ci le traitent comme il le mérite. On le juge, on le condamne et on
+lui coupe le cou. A merveille!...</p>
+
+<p>Mais qu'est-ce que ce procès, cet arrêt, cette exécution vous
+rapportent?...</p>
+
+<p>Je ne pense pas qu'en France il soit payé une prime à qui dénonce un
+scélérat; et, si je vous crois doué d'une honnêteté... relative, je ne
+vous crois pas assez dépourvu de sens commun pour ne travailler que pour
+la gloire...</p>
+
+<p>D'où je conclus&mdash;naturellement&mdash;que votre intérêt se trouve ici, dans ce
+salon, au lieu d'être dans le bureau d'un commissaire de police ou dans
+le cabinet d'un juge d'instruction...</p>
+
+<p>&mdash;Puissamment raisonné! déclara Bouginier. Saperlotte! mon cher monsieur
+Murphy, recevez l'assurance de mon admiration et de ma considération
+distinguées. J'ai connu bien des gaillards à poil, dont quelques-uns ont
+illustré nos annales judiciaires; mais aucun n'avait ce sang-froid,
+cette éloquence et cette logique...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit: <i>mon cher monsieur Murphy</i>?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que je dise, puisque c'est à vous que je
+m'adresse?...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous êtes, à présent, convaincu que je suis...</p>
+
+<p>&mdash;Cet étranger recommandable et magnifique?...<a name="page_348" id="page_348"></a> J'en mettrais les deux
+mains au feu... Si j'en avais une paire de rechange...</p>
+
+<p>&mdash;Ce Richard Vautier...</p>
+
+<p>&mdash;N'existe que sur le papier: dans les lubies de mes correspondants
+d'outre-mer...</p>
+
+<p>&mdash;Le crime de la place de l'Europe...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais en aucune façon éclairer sur ce point ces messieurs du
+parquet... Qu'ils s'arrangent... C'est leur affaire...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, toute cette histoire de substitution...</p>
+
+<p>&mdash;Une mauvaise plaisanterie de ma part... Qu'il n'en soit plus
+question... Songe creux, imagination, chimère!...</p>
+
+<p>L'ancien avoué ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, par exemple, qu'il n'en est pas de même des millions de la
+maison <i>Murphy and Brother</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous: je les aurai sous peu en totalité,&mdash;me préparant à
+écrire à ce sujet à New-York lorsque vous êtes arrivé.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier se passa la langue sur les lèvres, comme s'il savourait
+déjà sa part du gâteau.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit-il, qu'il ne saurait plus y avoir de malentendu
+entre nous, si nous terminions comme nous avons commencé, en nous
+occupant de votre nièce?...<a name="page_349" id="page_349"></a></p>
+
+<p>&mdash;J'allais vous en prier... Surtout, pas de réticences. N'omettez aucun
+détail...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le souhaitez?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'exige: rien ne m'est indifférent de ce qui touche à la fille de
+mon pauvre cher Will.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Sur ce, l'ancien homme de loi entama le récit des aventures de la
+<i>Filleule de Lagardère</i>.</p>
+
+<p>Il raconta ce que vous savez, voire la tentative de vol commise au
+pavillon de la Faisanderie.</p>
+
+<p>Seulement, il eut soin de dissimuler le rôle joué dans cet épisode par
+lui, Bouginier, ainsi que par son acolyte Marignan. Selon sa version,
+les frères Snail avaient tout fait. Seuls, ils avaient combiné le coup;
+ils l'avaient exécuté seuls.</p>
+
+<p>Celui-ci ayant échoué, le narrateur avouait avoir, pendant près d'une
+année, perdu de vue notre héroïne, qu'il avait ensuite
+retrouvée&mdash;implantée comme chez elle&mdash;chez le garde général de M. de
+Saint-Pons, chez l'ancien agent Jacques Périn.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est-il donc son amant? interrogea le <i>gentleman</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mon avis.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai procédé à une enquête sur la moralité de ce <i>détective</i>
+émérite...<a name="page_350" id="page_350"></a></p>
+
+<p>Cette moralité est à l'abri de tout soupçon...</p>
+
+<p>Cet ex-épouvantail des coquins est un Joseph d'innocence crasse,&mdash;un
+monstre de délicatesse, de vertu et de désintéressement...</p>
+
+<p>C'est Hercule qui file l'amour aux pieds d'Omphale, soit; mais qui file
+l'amour platonique...</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible?...</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier aurait pu étayer son assertion de ce qu'il savait de la
+liaison de la <i>Filleule de Lagardère</i> avec Roger de Saint-Pons.</p>
+
+<p>Il se garda bien de le faire.</p>
+
+<p>Un rusé compère doit toujours avoir sur la planche un secret bon à
+exploiter.</p>
+
+<p>Son interlocuteur parut réfléchir pendant quelques minutes.</p>
+
+<p>Il déclara ensuite:</p>
+
+<p>&mdash;Je désire voir la jeune fille.</p>
+
+<p>L'ancien avoué acquiesça:</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus naturel. Avec moi, jamais de surprise. On n'est pas
+obligé d'acheter chatte en poche.</p>
+
+<p>L'autre appuya:</p>
+
+<p>&mdash;La voir, sans qu'elle se doute de l'attention dont elle est l'objet.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans que ce Jacques Périn m'aperçoive ou soupçonne mes
+intentions.<a name="page_351" id="page_351"></a></p>
+
+<p>L'ex-homme de loi se frappa le front:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Eurèka!</i>... J'ai trouvé le joint!... Vous serez servi à souhait!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, écoutez; voici comment il faut agir: en face de l'église, au
+Mesnil,&mdash;qui est la paroisse de notre infante comme celle de
+Carrières-Sous-Bois,&mdash;il y a une sorte de café, du premier étage duquel
+on voit défiler les fidèles qui se rendent aux offices du dimanche...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Florette ne manque jamais d'assister à la grand'messe:
+ceci résulte des rapports de ma petite police privée...</p>
+
+<p>Nous sommes aujourd'hui samedi...</p>
+
+<p>Rencontrons-nous demain,&mdash;par hasard,&mdash;à l'estaminet en question;
+attablons-nous près d'une fenêtre; la mignonne passe, je vous la montre,
+vous l'examinez à loisir,&mdash;et vous prenez une décision à son égard...</p>
+
+<p>&mdash;Approuvé: où est cette église du Mesnil?</p>
+
+<p>&mdash;Entre Carrières et Maisons, au bout de la terrasse et sur la lisière
+de la forêt de Saint-Germain.</p>
+
+<p>&mdash;<i>All right!</i> J'irai demain me promener à cheval dans cette direction,
+et, pour laisser souffler ma monture, je m'arrêterai au cabaret
+indiqué...<a name="page_352" id="page_352"></a></p>
+
+<p>&mdash;J'y entrerai pareillement pour me rafraîchir en revenant d'herboriser
+aux environs... Plaisir pur, innocent et médiocrement dispendieux... Ma
+rente dominicale avec la chasse aux coléoptères et l'élève des vers à
+soie...</p>
+
+<p>Le voyageur se leva et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;A l'issue de cette entrevue, je vous communiquerai mes résolutions...</p>
+
+<p>L'ancien officier ministériel se courba jusqu'à terre:</p>
+
+<p>&mdash;Et je serai prêt à vous aider à les exécuter, <i>quelles qu'elles
+soient</i>.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small>FIN DU PREMIER VOLUME</small></p>
+
+<p><a name="page_353" id="page_353"></a></p>
+
+<hr />
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="contents">
+<tr><th colspan="3" align="center"><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</th></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">PROLOGUE</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><small>LE MYSTÈRE DE LA PLACE DE L'EUROPE</small></td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><th colspan="3" align="center"><a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a></th></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">LE VOL DU PAVILLON DU GARDE</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#I-a">I.</a></td><td>La fête des Loges</td><td align="right"><a href="#page_015">15</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#II-a">II.</a></td><td>La fraternité du cigare</td><td align="right"><a href="#page_025">25</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#III-a">III.</a></td><td>Le théâtre des Dislocations-Amusantes</td><td align="right"><a href="#page_035">35</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IV-a">IV.</a></td><td>Suivez le monde</td><td align="right"><a href="#page_043">43</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#V-a">V.</a></td><td>Assaut de pointe</td><td align="right"><a href="#page_052">52</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VI-a">VI.</a></td><td>Le roman de la rose</td><td align="right"><a href="#page_061">61</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VII-a">VII.</a></td><td>Grandeur et décadence d'un brelan de saltimbanques</td><td align="right"><a href="#page_071">71</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VIII-a">VIII.</a></td><td>Chez Lapie</td><td align="right"><a href="#page_080">80</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IX-a">IX.</a></td><td>Courtier d'affaires</td><td align="right"><a href="#page_089">89</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#X-a">X.</a></td><td>Les frères ennemis</td><td align="right"><a href="#page_100">100</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XI-a">XI.</a></td><td>Ménagerie domptée</td><td align="right"><a href="#page_109">109</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XII-a">XII.</a></td><td>Au pavillon de la Faisanderie</td><td align="right"><a href="#page_116">116</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIII-a">XIII.</a></td><td>La fugitive</td><td align="right"><a href="#page_123">123</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIV-a">XIV.</a></td><td>Fausses confidences</td><td align="right"><a href="#page_129">129</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XV-a">XV.</a></td><td>Le narcotique</td><td align="right"><a href="#page_136">136</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVI-a">XVI.</a></td><td>Le cauchemar</td><td align="right"><a href="#page_143">143</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVII-a">XVII.</a></td><td>Coups de revolver</td><td align="right"><a href="#page_150">150</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XVIII-a">XVIII.</a></td><td>Confession générale</td><td align="right"><a href="#page_160">160</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIX-a">XIX.</a></td><td>Variations sur la «Gazette des tribunaux»</td><td align="right"><a href="#page_171">171</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XX-a">XX.</a></td><td>Héritière d'un demi-milliard!</td><td align="right"><a href="#page_180">180</a></td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><th colspan="3" align="center"><a href="#DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></th></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">L'AVENTURE DES FRÈRES MURPHY</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#I-b">I.</a></td><td>Deux voyageurs</td><td align="right"><a href="#page_189">189</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#II-b">II.</a></td><td>Sur un seuil</td><td align="right"><a href="#page_195">195</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#III-b">III.</a></td><td>Tentative de reconnaissance</td><td align="right"><a href="#page_201">201</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IV-b">IV.</a></td><td>English spoken here</td><td align="right"><a href="#page_208">208</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#V-b">V.</a></td><td>Fortune américaine</td><td align="right"><a href="#page_214">214</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VI-b">VI.</a></td><td>Recommandations et prédictions</td><td align="right"><a href="#page_221">221</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VII-b">VII.</a></td><td>Captain Samuel et ami Dick</td><td align="right"><a href="#page_229">229</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VIII-b">VIII.</a></td><td>Retour à la rue d'Amsterdam</td><td align="right"><a href="#page_236">236</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IX-b">IX.</a></td><td>Carafe frappée</td><td align="right"><a href="#page_243">243</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#X-b">X.</a></td><td>A travers l'orage</td><td align="right"><a href="#page_250">250</a></td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><th colspan="3" align="center"><a href="#TROISIEME_PARTIE">TROISIÈME PARTIE</a></th></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#I-c">I.</a></td><td>Retour au pavillon du garde</td><td align="right"><a href="#page_255">255</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#II-c">II.</a></td><td>At home</td><td align="right"><a href="#page_261">261</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#III-c">III.</a></td><td>Résurrection de quelques personnages connus</td><td align="right"><a href="#page_268">268</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IV-c">IV.</a></td><td>Tentative d'enlèvement</td><td align="right"><a href="#page_274">274</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#V-c">V.</a></td><td>Deus ex machina</td><td align="right"><a href="#page_281">281</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VI-c">VI.</a></td><td>Suite du chapitre des reconnaissances</td><td align="right"><a href="#page_287">287</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VII-c">VII.</a></td><td>Où le berger introduit le loup dans la bergerie</td><td align="right"><a href="#page_294">294</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VIII-c">VIII.</a></td><td>Nocturne à deux voix</td><td align="right"><a href="#page_302">302</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IX-c">IX.</a></td><td>A l'affût</td><td align="right"><a href="#page_310">310</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#X-c">X.</a></td><td>Les plans de M<sup>e</sup> Bouginier</td><td align="right"><a href="#page_315">315</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XI-c">XI.</a></td><td>Au grand hôtel</td><td align="right"><a href="#page_325">325</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XII-c">XII.</a></td><td>Les deux gaspards</td><td align="right"><a href="#page_334">334</a></td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIII-c">XIII.</a></td><td>Accord parfait</td><td align="right"><a href="#page_345">345</a></td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center"><small>FIN DE LA TABLE</small></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c"><br />
+Imprimerie <span class="ov">générale de Châtillon-sur-Seine.&mdash;</span>A. P<small>ICHAT.</small></p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La filleule de Lagardère; I, by Paul Mahalin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLEULE DE LAGARDÈRE; I ***
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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