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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La filleule de Lagardère; I + La saltimbanque + +Author: Paul Mahalin + +Release Date: August 23, 2011 [EBook #37183] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLEULE DE LAGARDÈRE; I *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +PAUL MAHALIN + +LA FILLEULE DE LAGARDÈRE + +I + +LA SALTIMBANQUE + +[Illustration] + +PARIS + +TRESSE & STOCK, ÉDITEURS + +8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS + +PALAIS-ROYAL + +1886 + +Droits de traduction, de reproduction et d'analyse réservés. + + + + +LA FILLEULE + +DE LAGARDÈRE + +I + +LA SALTIMBANQUE + +L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et +de reproduction à l'étranger. + +Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la +librairie) en septembre 1885. + + +A LA MÊME LIBRAIRIE + +DU MÊME AUTEUR + +L'HOTELLERIE SANGLANTE, un volume. 3.50 + +LE DUC ROUGE, roman d'aventures, un volume. 3.50 + +LA REINE DES GUEUX, roman d'aventures, un volume. 3.50 + +LE FILS DE PORTHOS, roman de cape et d'épée, 2 vol. 2e +édition. 7 » + +LA BELLE LIMONADIÈRE, roman, un volume. 3.50 + +CAPRICE DE PRINCESSE, roman, un volume. 3.50 + +LES MONSTRES DE PARIS, roman, un volume. 3.50 + +AU BOUT DE LA LORGNETTE, portraits de littérateurs, peintres, +artistes lyriques et dramatiques, etc.. un fort volume. 3.50 + +LES JOLIES ACTRICES DE PARIS, quatre forts volumes contenant +la biographie de toutes les artistes de Paris. Chaque +volume se vend séparément. 3.50 + +LE CARNAVAL DE BOQUILLON, vaudeville en trois actes, en +collaboration avec M. Raoul Joly. 1.50 + +_SOUS PRESSE:_ + +UN NOTAIRE AU BAGNE, un volume. + +TREMPE-LA-SOUPE XIV, un volume. + +Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--A. PICHAT. + + + + +PAUL MAHALIN + +LA FILLEULE + +DE LAGARDÈRE + +I + +LA SALTIMBANQUE + +[Illustration: colophon] + +PARIS + +TRESSE & STOCK, ÉDITEURS + +8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS + +PALAIS-ROYAL + +1885 + +Droits de traduction et reproduction réservés. + + + + +LA FILLEULE +DE LAGARDÈRE + + + + +PROLOGUE + +LE MYSTÈRE DE LA PLACE DE L'EUROPE + + +Cette enseigne--pleine de promesses d'émotions et de surprises--se +balançait au-dessus de l'article qui suit, à la première page des +journaux «les mieux renseignés» de Paris. + +Un article qui, pour ravigoter davantage la curiosité du lecteur, se +découpait--comme l'ancienne galette du Gymnase--en tranches légères dont +chacune était précédée d'un sous-titre _à sensation_... + +Formule nouvelle que l'art moderne du reportage vient d'emprunter au +_humbugh_ américain. + +Nous copions textuellement ce morceau d'éloquence française, qui +servira, si bon vous semble, de lever de rideau à notre récit: + + +=Sinistre découverte= + +«Ce matin, à la pointe du jour, les employés de la ligne de l'Ouest--à +la gare Saint-Lazare--ont aperçu une masse humaine étendue au bas de +l'une des piles qui soutiennent le pont de l'Europe. + +»Cette masse n'était autre que le cadavre d'un homme dont la tête ne +formait plus qu'une sorte de compote: il n'y a pas d'autre terme pour +caractériser cet horrible mélange d'os en miettes, de chairs en +bouillie, de cervelle et de sang. + +»Impossible, dans cette boue rougeâtre, de rien démêler qui permît de +reconstituer une figure. + +»Le malheureux avait dû avoir la tête broyée par l'un des trains de nuit +qui sillonnent la voie. + +»Maintenant, cette fin épouvantable devait-elle être attribuée à un +accident ou à un suicide? + +»Point: on se trouvait en face d'un crime. + + +=Le crime patent= + +»Le chef de gare et le commissaire de surveillance avaient été +immédiatement réveillés. Ils donnèrent l'ordre de procéder à +l'enlèvement du cadavre. Celui-ci était couché sur le côté gauche. +Lorsqu'on l'eut relevé, on reconnut qu'il avait été frappé dans la +région du cÅ“ur par un instrument tranchant dont le passage était +marqué par une fente dans les vêtements. Cet instrument, en pénétrant +au-dessous du sein, n'avait sans doute déterminé qu'une hémorragie +intérieure; car on ne remarquait au bord de la blessure que quelques +gouttelettes de sang. + + +=Arrivée de la justice= + +»Le commissaire de police du quartier de l'Europe, prévenu, était +accouru sur-le-champ. + +»Il s'empressa d'aviser la Préfecture et le parquet. + +»MM. Lebastard de Précourt, substitut du procureur de la République, et +Gillot, juge d'instruction, se transportaient aussitôt sur le théâtre de +la lugubre trouvaille. + +»Ils y étaient bientôt rejoints par l'habile chef de la sûreté. + + +=Le signalement de la victime= + +»Taille au-dessus de la moyenne, forte corpulence, le cou gras, les +épaules puissantes, le torse développé, les mains et les pieds longs et +larges, la peau hâlée comme celle des gens qui ont l'habitude de vivre +en plein air. + +»Vêtu d'une chemise de toile assez fine--sans marque--et d'un complet +d'étoffe grise à petits carreaux. + +»Chaussettes de fil écru, de fabrication anglaise, et bottines lacées +sur le devant. + +»Plusieurs bagues d'un grand prix aux doigts. + +»Au plastron de la chemise, deux diamants dont la valeur contraste +singulièrement avec la modestie du reste du costume. + +»A l'une des boutonnières inférieures du gilet, une chaîne de montre en +or, d'un poids considérable. + +»La montre a disparu. + +»Absolument rien dans les poches. + +»Ni portefeuille, ni argent, ni papiers, ni mouchoir. + + +=L'incident du chapeau= + +»Au moment de la découverte du cadavre, et juste au-dessus de l'endroit +où celle-ci avait lieu, un ouvrier maçon, qui se rendait à son travail, +ramassait, sur le trottoir de la place de l'Europe, un petit chapeau +rond et mou,--de ces chapeaux dits _de voyage_,--de la même étoffe que +le vêtement de l'inconnu. + +»Ce chapeau avait--évidemment--appartenu à ce dernier. + +»La coiffe en était arrachée. + + +=Les premières constatations= + +»Le personnel de la gare a été interrogé. + +»Aucun employé à l'arrivée et au départ ne se rappelle avoir remarqué +l'inconnu. + +»Quant au service de la voie, une circonstance toute fortuite l'a +empêché de fournir à la justice les éclaircissements que celle-ci était +en droit d'attendre de lui. + +»On sait quel orage s'est abattu, cette nuit, sur Paris entre une heure +et demie et deux heures. + +»La violence de cet orage, qui n'a pas duré moins d'une heure, avait +forcé les employés à se tenir dans les postes-abris qui leur sont +assignés en cas de mauvais temps. + +»Ils n'ont donc pu rien voir. + +»Ils n'ont pu rien entendre. + +»Le bruit de la chute du corps, du haut du pont de l'Europe, a dû se +perdre dans le fracas de la pluie qui tombait par torrents et du +tonnerre qui ne cessait de gronder. + + +=La machine du train 44= + +»Les roues des différentes machines, qui ont évolué dans la nuit sur la +ligne de parcours où gisait le cadavre, ont été examinées avec soin. + +»A celles de la machine du train 44 adhéraient encore des fragments d'os +ainsi qu'une touffe de cheveux d'un blond laineux,--les taches de sang, +qui auraient dû accompagner ces fragments et cette touffe, n'ayant pu +résister à l'action de l'averse. + +»Or, le train 44 arrive de Cherbourg à deux heures vingt-cinq. + +»On peut donc présumer que c'est à deux heures environ--c'est-à -dire au +moment où l'orage atteignait à son paroxysme--que le personnage dont il +s'agit, après avoir reçu le coup mortel sur le pont de l'Europe, a été +projeté sur la voie du chemin de fer, par-dessus le parapet. + + +=Les gardiens de la paix= + +»On nous demandera, non sans un semblant de logique: + +»--Que faisaient les gardiens de la paix chargés de surveiller le +quartier, pendant que ce crime s'accomplissait sur la place de l'Europe? + +»Ici, certains de nos confrères ne manqueront pas de répéter que le +corps des anciens sergents de ville pratique avec religion la +philosophie péripatéticienne et professe une dévotion toute particulière +pour la maxime: _Festina lente_... + +»Et nous savons des esprits chagrins qui profiteront de l'occasion pour +réclamer une fois de plus la suppression de ces braves gens qu'il est si +doux de contempler, arpentant le trottoir, causant deux par deux, trois +par trois, de choses honorables, et présentant, comme l'a dit un +écrivain célèbre, l'image consolante de cette suprême tranquillité qui +est la récompense des justes aux Champs-Elysées de la Fable. + +»Pour notre part, nous nous bornerons à constater que les gardiens de la +paix sont des mortels comme les autres, sujets aux fluxions de poitrine +et aux rhumes de cerveau, et qu'il ne faudrait point blâmer outre +mesure d'avoir cherché, en se réfugiant dans des coins, à se garer des +formidables écluses ouvertes, cette nuit, sur leurs têtes. + +»Nous ajouterons que la place de l'Europe est un des endroits de Paris +les plus dénués de surveillance. + +»On trouve bien des gardiens au bout de la rue de Londres. + +»On en trouve bien encore au bas de la rue de Rome. + +»Mais on n'en rencontre jamais, au grand jamais, sur la place de +l'Europe. + +»Voilà comment un crime de la nature de celui qui nous occupe a pu se +commettre à cent pas du poste de police de la rue de Vienne et du +commissariat de police de l'impasse Tivoli. + +»Qui ne se rappelle, du reste, que l'effroyable boucherie de Troppmann +eut lieu à une centaine de mètres de la caserne de gendarmerie de +Pantin? + + +=Les résultats de l'autopsie= + +»A midi, le funèbre colis était transporté à la Morgue. + +»A midi quarante-deux,--on voit que nous précisons,--le savant docteur +Bonardel achevait de nouer son tablier pour procéder à l'autopsie. + +»Nous sommes heureux de pouvoir donner à nos lecteurs les conclusions de +son rapport. + +»Après avoir constaté que le sujet porte à la partie gauche du thorax, +entre la seconde et la troisième côte, à un centimètre environ du +sternum, une plaie pénétrante, produite par une arme à lame mince et +plate, qui est entrée dans la poitrine, y a déchiré le péricarde, ouvert +le ventricule droit à son sommet, puis l'oreillette gauche et tranché +l'artère pulmonaire transversalement, l'habile praticien constate: + +»Que cette plaie a suffi pour déterminer une mort foudroyante, comme il +arrive par la rupture d'un anévrisme des veines caves inférieure et +supérieure; + +»Qu'il résulte, en outre, de l'examen de l'estomac et du reste du corps, +que ledit sujet venait de faire un copieux repas; qu'il devait se +trouver sous l'empire d'une ivresse qui l'a empêché de se défendre; +enfin, qu'il ne s'est écoulé qu'une somme de temps approximativement +fort courte entre le moment de la chute et celui où le train 44 lui a +écrasé la tête en passant. + + +=Le champ des conjectures= + +»Il est constant que nous ne sommes pas ici en face d'un _fait divers_ +ordinaire. + +»Celui-ci, en effet, ne saurait être imputé à de vulgaires rôdeurs +nocturnes. + +»Les bijoux retrouvés sur le mort en sont la preuve. + +»Ceux qui ont emporté la montre, s'ils étaient de simples bandits, +n'auraient pas négligé la chaîne. + +»Non, l'auteur du crime de la place de l'Europe est un maître en science +scélérate. + +»Il a tout ruminé, tout combiné, tout machiné avec un art mathématique, +si l'on peut s'exprimer ainsi. Il a su se faire des auxiliaires de +l'heure, de la nuit, de l'endroit! Il s'est fait des complices d'une +machine inconsciente et des éléments déchaînés! + +»La pluie éloignait tous passants, tous témoins, comme le tonnerre +empêchait de surprendre tout cri de détresse. + +»Ah! Cartouche et Mandrin étaient de bien naïfs coquins auprès de nos +calculateurs modernes! + +»Comme celui-ci, par exemple, avait merveilleusement choisi le lieu où, +pour la frapper plus sûrement, il amenait sa victime, les yeux bandés +par l'ivresse! + +»Cette place de l'Europe, si peu fréquentée dans la journée, si +solitaire le soir, si déserte la nuit! Pas une maison n'y ouvre sa +façade. Le vide l'entoure de toutes parts. Au-dessous d'elle, la voie +béante; la voie, avec son va-et-vient de trains montants et descendants +dont les roues pulvérisent tout ce qu'elles rencontrent sur les rails! + +»Ah! notre assassin savait bien ce qu'il faisait, quand il +précipitait--par l'une des ouvertures dont s'ouvrage le parapet de +fonte--le pauvre diable qu'il venait de poignarder! + +»Les roues des trains allaient achever la besogne de l'arme homicide! + +»Le lendemain, on retrouverait le longs des rails des débris humains +dispersés, méconnaissables... + +»Un déplorable accident, en vérité! Un ivrogne tombé du pont! Un +voyageur tombé d'une voiture! Ces choses-là arrivent tous les jours. +Tout était dit. On n'allait pas plus loin. L'opinion était égarée: +l'impunité était conquise. + + +=La préoccupation de l'assassin= + +»Celle-ci a été--avant tout--d'ensevelir à tout jamais dans des ténèbres +impénétrables l'identité de sa victime. + +»C'est pour cela qu'il l'a dépouillée avec soin de tout ce qui pouvait +contribuer à établir cette identité. + +»C'est ainsi que, s'il lui a laissé ses bagues aux doigts, ses diamants +à la chemise,--des diamants qui auraient tenté des malfaiteurs de +profession,--et sa chaîne à la boutonnière de son gilet, il a eu la +précaution de lui enlever sa montre et de lui arracher la coiffe de son +chapeau. + +»La montre pouvait porter le chiffre de son propriétaire, un numéro +d'ordre, le nom d'un horloger. + +»La coiffe pouvait être historiée de l'adresse d'un chapelier. + + +=La tâche de la justice= + +»Celle-ci a là , devant elle, un problème de haute algèbre criminelle +dont un des termes lui manque pour travailler la solution. + +»En effet, pour déterminer la cause et le but du crime, pour en +poursuivre et pour en atteindre l'auteur, il faut, dès l'abord, en +connaître la victime. + +»Or, nous le répétons, la justice a affaire à un virtuose du mal. Un +virtuose servi par les circonstances non moins que par ses propres +combinaisons. La machine du train 44 a agi de concert avec lui. Le +décapité ne parlera pas. + +»Tout Paris ira le voir à la Morgue. On multipliera les recherches. Mais +les recherches demanderont du temps. Et, dans ces sortes de battues, +chaque heure qui passe donne une sécurité au gibier et diminue les +chances de la meute. + +»Bref, l'affaire finira par être classée. Nous avons tout lieu de le +craindre. «Classée» est une expression de la langue administrative, qui +fait vivre des centaines de plumitifs et remplit des milliers de +cartons. + +»Classée l'affaire de la libraire de la rue Fontaine, l'affaire de la +revendeuse de la rue Blondel, l'affaire de la fille de la rue +Geoffroy-Marie, celle-ci assommée dans son arrière-boutique, celles-là +poignardées, l'une sur le seuil de sa porte et l'autre dans sa chambre à +coucher! + +»C'est-à -dire autant d'énigmes proposées par le crime à la police, et +dont, malgré son Å“il de lynx, cette dernière n'a pas encore su +éclairer les ténèbres, sonder la profondeur et déchiffrer le mot.» + +FIN DU PROLOGUE + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +LE VOL DU PAVILLON DU GARDE + + + + +I + +LA FÊTE DES LOGES + + +Parmi les Parisiens de Paris et de sa banlieue,--le reste de la France +est la banlieue de Paris comme le reste de l'Europe est la banlieue de +la France,--qui ne connaît la fête des Loges, en septembre, près de +Saint-Germain? + +La fête des Loges est la rivale de celle--non moins populaire--de +Saint-Cloud. + +Si Saint-Cloud a son parc aux ombrages alignés ainsi que des courtisans +sur le passage du maître; s'il a son bassin, ses eaux jaillissantes, son +château éventré, calciné par la guerre, dont les murs noircis et +branlants jettent sur l'éclat criard des gaietés du présent l'ombre +mélancolique des souvenirs du passé et, à travers la prose de nos +réjouissances oublieuses, la poésie de la ruine, de la tristesse et de +l'abandon,--Saint-Germain possède sa forêt: sa forêt profonde, +merveilleuse, enchantée, avec ses grands hêtres, ses chênes énormes, ses +bouleaux gigantesques, son tapis de mousse broché de fleurettes, ses +fougères sous lesquelles on pourrait danser, quoi qu'en ait dit Alphonse +Karr, et ses sentiers perdus sous des voûtes de feuillage dont la +verdure, un peu sombre, commence à se plaquer, en automne, de teintes +roussâtres et rouillées. + +Avec l'admirable terrasse qui y conduit, elle suffirait, cette forêt, à +attirer la foule à la fête des Loges, si celle-ci n'avait pas ses +cuisines en plein vent. + +Tenez, voici les broches, chargées de victuailles, qui tournent devant +les foyers improvisés avec des briques et du bois de grume... + +Voici les oies, les canards, les poulets, les dindons, les gigots, les +filets de bÅ“uf, les fricandeaux hérissés de lard qui se dorent, en +virant, à la flamme claire, vivace et sifflante, tandis qu'une sueur de +graisse transpire de leurs flancs, qui fume et tombe en gouttes blondes +dans la lèche-frite... + +Voici les casseroles qui ronronnent sur la braise, les ragoûts qui +mijotent au milieu des épices, les goujons qui cabriolent dans la poêle +et les pommes de terre--truffes du pauvre--qui pétillent, babillent et +frétillent dans le saindoux en ébullition... + +Voici les chapelets d'andouilles, les guirlandes de jambonneaux, les +astragales et les festons de saucissons; les pyramides de pains de +quatre livres; les tables plantées sur l'herbe; le couvert rustique +dressé sur les nappes de toile bise et le vin qu'on va tirer à même le +tonneau... + +Quel spectacle prima jamais celui de ce Cocagne champêtre?... + +Et comme Paris-Gamache n'a garde de négliger cette occasion de célébrer +ses noces avec dame Nature, de festoyer à ciel ouvert, de +s'indigestionner de choses lourdes assaisonnées par le grand air, et de +se griser de campagne, de coudées franches et de _piqueton_! + + * * * * * + +C'était ce que venait de faire le couple que nous voyons sortir--un +jeune homme et une jeune femme--de l'un de ces restaurants à +claire-voie: monsieur, mâchonnant un cure-dent; madame, se léchant les +babines. + +--Mazette! ai-je bien dîné! murmurait celle-ci. Non, vrai, mieux que +chez moi quand je traite! Mieux que chez Bignon ou chez Voisin! Mieux +qu'au café Anglais ou à la Maison-d'Or!... + +Son compagnon fit la grimace. + +--Eh bien! répliqua-t-il, tu n'es pas difficile!... Un poulet maigre +comme un petit sujet de l'Opéra... + +--Et ce lapin sauté... Avec cette sauce canaille... On mangerait un +huissier à cette sauce-là , mon cher!... + +--Peuh! une gibelotte qui a miaulé des duos d'amour sur les toits... Et +la salade, parlons-en de la salade: huile à quinquet, laitue et +poussière panachées!... Si encore on avait servi les chenilles à part! +Quant au vin, du Bully de devant les fagots!... + +La jeune femme éclata de rire: + +--Ne fais donc pas tant ton Lucullus!... Comme si tu avais toujours vécu +d'omelettes aux Å“ufs de perroquet arrosées de liqueurs des Iles!... +Te rappelles-tu le temps où nous étions si heureux de partager un cornet +de _frites_--avec un verre de coco--sur le boulevard Rochechouart, avant +d'entrer secouer nos puces à la Boule-Noire? + + * * * * * + +Evidemment ces deux causeurs n'appartenaient pas au monde des bourgeois +en promenade, des boutiquiers en frairie, des commis en goguette et des +ouvriers en _riolle_, qui abondaient à la fête des Loges. + +Ils y étaient arrivés dans un «panier» attelé de quatre poneys +microscopiques,--harnachés de pompons comme des mules espagnoles,--que +la dame conduisait à grandes guides, et qu'elle avait laissés, à +l'entrée de la pelouse, à la garde d'un groom à chapeau galonné, à +redingote marron, à culotte de daim et à bottes à retroussis. + +L'équipage avait fait sensation. + +La dame n'avait pas moins de succès, à présent qu'elle marchait dans la +foule, à côté de son cavalier. + +Une rumeur étonnée courait parmi les groupes, dont le flot s'ouvrait +ainsi que devant une proue... + +Et un même nom émergeait de toutes les bouches: + +--Sergine Gravier!... Sergine Gravier! + +Chacun était curieux de voir de près la comédienne à la mode,--celle qui +faisait tourner les têtes de toute une ribambelle de gentilshommes, de +financiers, de diplomates et de princes régnants. + +Sergine Gravier était populaire. + +Populaire à la façon du casque de Mangin, du nez d'Hyacinthe, des +diamants de la Duverger et des coups de g...osier de Thérésa. + +Au théâtre, elle avait _créé un genre_. + +Créer un genre dans l'opérette et la féerie,--qui constituent, à notre +époque, le _summum_ de l'art dramatique,--c'est surpasser ses +devanciers par des excès de bêtise tellement prodigieux que la postérité +refusera d'y croire. + +Sergine n'avait pas sa pareille pour chanter--sans ombre de voix--les +mélodies cochinchinoises dans lesquelles des compositeurs de talent, +atteints d'aliénation mentale ou volontaire, enveloppent des vers qui +semblent jaillis des égouts de Bicêtre ou de Charenton. + +Aussi, songez si tous ces promeneurs des Loges, qui ne l'avaient vue +qu'à la scène, se montraient avides de l'examiner et de l'admirer. + +On admirait son museau chiffonné, doué de ce ragoût d'effronterie qui +ravigote les hommes à l'instar d'un miroton, haut en poivre, élaboré sur +le fourneau d'une portière. + +On admirait sa robe de foulard blanc à pois rouges, dont la jupe, +collant aux hanches, dessinait--sans peur et sans reproche--ses jambes +grêles, mais nerveuses, et dont le corsage s'ouvrait sur un plastron +canotier à raies également rouges et blanches; le chapeau marin qui +coiffait, ainsi qu'une casquette de gavroche, sa petite tête blonde et +frisée, et les mignons souliers de cuir fauve à boucles d'argent, les +bas de soie écarlate à coins brodés, qui achevaient de donner le cachet +du théâtre à cette tenue de _waterwoman_ ou de joueuse de +_lawn-tennis_. + +On admirait jusqu'à son compagnon. + +Ce dernier accusait environ la trentaine. + +Sa moustache rousse, aux crocs mousquetaires, formait un étrange +contraste avec le noir d'ébène de ses cheveux. + +Grand, robuste, d'apparence soldatesque plutôt que militaire, d'une +élégance de plus de recherche que de goût; le chapeau très brillant, +légèrement planté sur l'oreille; une rosette de nuance indécise au +revers de sa jaquette anglaise, hermétiquement fermée jusqu'à son petit +col droit, triomphe de l'empois; jouant, d'une main, avec un jonc à +pomme d'écaille et, de l'autre, se donnant quelque peine pour tirer de +ses manches étroites les poignets de sa chemise aux larges boutons d'or, +c'eût été certainement un fort joli garçon,--en dépit du monocle +incrusté dans son orbite gauche,--si l'impudente fixité de sa prunelle +n'eût communiqué à sa physionomie une expression désagréable. + +Il le savait sans doute; car un perpétuel sourire, rivé à poste fixe, +s'efforçait de mitiger l'insolence et l'avidité du regard. + +Ce personnage affectait un ton, des allures et un langage d'une rondeur +cavalière, d'une bonhomie dégagée et d'une belle humeur à outrance. + +A quiconque l'eût observé minutieusement, il eût cependant inspiré un +sentiment de défiance. + + * * * * * + +Une tablée d'ouvriers buvait de la bière sous une tente. + +L'ouvrier parisien fréquente le théâtre. + +Sur le passage du couple, on se poussa le coude: + +--C'est Sergine Gravier... L'actrice de la Renaissance... Celle qui joue +dans _le Petit Marquis_, dans _la Petite Fiancée_ et dans +_Viroflay-Virofla_... + +--Et le particulier, demanda un des buveurs, est-ce que c'est aussi un +acteur? + +--Lui? répondit un autre. Pas du tout. Je le connais. C'est un ancien +camarade. + +--Un camarade?... A toi?... Ce chevalier d'la gomme?... + +--Nous avons été à l'école ensemble... Lorsque sa mère tirait +l'cordon... Rue de la Goutte-d'Or, à la Chapelle... + +--Mon vieux Moufflet, repartit un troisième, t'as un hanneton dans la +rétine. Moi aussi, je le remets, l'oiseau. C'est un individu dénommé +Marignan... + +--Marignan? opina un monteur en bronze qui avait de l'érudition, c'est +pas un nom d'homme, ça: c'est un nom de bataille. + +--C'est possible; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai travaillé +pour lui... Nous avons posé du papier dans son appartement... Un +_gourbi_ qui ressemble à celui d'une cocotte... + +--Moi, insista Moufflet, je soutiens que c'est Clergeau: Isidore +Clergeau... Le fils à la mère Clergeau... La veuve d'un tailleur à +façon... + +--Est-il entêté, c't animal-là !... Quand j'te récidive que c'est moi que +l'patron a envoyé lui porter sa note... A preuve qu'il m'a allongé deux +_roues de derrière_ de pourboire... + +--Je ne vas pas à l'encontre; cependant... + +Le monteur en bronze intervint: + +--La paix, mes enfants! Pas de crucherie. Moufflet pourrait avoir +raison; mais Soriot n'a peut-être pas tort. L'empereur s'est appelé +Bonaparte, avant de s'appeler Napoléon... + +On déclara à la ronde: + +--Un _chouette_ mâle!... Et _rupin_!... Ça doit changer de chemise +plusieurs fois par semaine... + +--Et son chapeau reluit si tellement, qu'il n'y a vraiment pas moyen de +le fixer sans lunettes bleues. + +--Sûrement qu'il a un métier où l'on _étouffe de la braise_... + +Soriot haussa les épaules: + +--Un métier?... Avez-vous fini?... Il est assez bel homme pour s'en +passer! + +Il y eut un silence. La coterie réfléchissait. Quand elle eut compris, +ce fut une explosion: + +--Ah! _mince_! N'en faut pas! A Chaillot! + +--Fripouille et Cie! + +--Eh bien, j'en retiens des petits, du coco, pour les exposer sous un +globe à seule fin de n'en pas perpétuer l'espèce! + +Soriot était un colleur de papier avancé et sceptique. + +Il regarda ses interlocuteurs avec une ironique commisération. + +Puis il laissa tomber ces mots: + +--Mes petits, vous n'êtes pas dans le mouvement. Votre indignation +humilie le genre humain. Plongez-la dans l'ombre des nuits et faites +servir un autre moss. Celui-ci ne vaut rien. Il est toujours vide. + + + + +II + +LA FRATERNITÉ DU CIGARE + + +Pendant ce temps, celui qui était l'objet de cette conversation +continuait paisiblement sa promenade à travers la fête, en compagnie de +Sergine Gravier. + +A un moment, il tira de sa poche un élégant porte-cigares,--ivoire et +argent niellé,--dans lequel il choisit avec soin un _breva de calidad_. + +Ensuite, s'adressant à l'actrice: + +--Vous permettez, n'est-ce pas, chère? Ordonnance de mon médecin. +Habitude hygiénique. En outre, souverain pour la digestion du balthasar +agreste, substantiel--et déplorable--que nous venons de nous offrir dans +cette gargote rurale. + +Il se fouilla de nouveau; puis, avec un mouvement de désappointement: + +--Allons, bon! ces choses-là n'arrivent qu'à moi... + +--Quoi donc? s'informa sa compagne. + +--Ma boîte de bougies algériennes que j'ai oubliée ou perdue... + +--Eh bien, vous en serez quitte pour demander du feu au premier fumeur +que vous rencontrerez... + +--C'est ce que je vais faire, en effet... Et parbleu! je suis servi à +souhait... Ce quidam avec cette pipe... + +Deux adolescents en blouse blanche, coiffés de casquettes de soie noire +haut pontées, venaient en sens inverse de nos promeneurs et +s'apprêtaient à les croiser. + +Chacun d'eux avait au bec une _bouffarde_ d'un calibre respectable. + +Chacun d'eux, en outre, était flanqué de l'une de ces demoiselles +auxquelles S. E. le préfet de police a octroyé l'autorisation d'embellir +le destin des mortels généreux. + +Le cavalier de Sergine reprit: + +--Ces jeunes messieurs ne me semblent pas appartenir au monde du +faubourg Saint-Germain... Marchez toujours... Je vous rejoins aussitôt +allumé. + +Il arrêta les deux fumeurs: + +--Citoyens, sans vous commander... + +L'un des «citoyens» se détacha de son camarade et des donzelles, et +tendant sa pipe au réquérant: + +--Avec plaisir, bourgeois. + +Ils étaient face contre face. + +Le «bourgeois» questionna rapidement à voix basse: + +--Quelles nouvelles? + +--Les acquéreurs des coupes ont réglé ce matin. + +--A quel chiffre s'élève la somme? + +--A vingt mille _balles_. + +--Bravo!... L'argent n'est pas sorti des mains du garde général? + +--Non: j'ai fait bavarder les _larbins_ du château: le marquis et son +intendant ne reviendront qu'après-demain. + +--Alors, c'est demain qu'il faudra agir. Rendez-vous à minuit, devant la +dernière maison de Carrières, sur la route de la forêt. Je commanderai +l'expédition. + +Il fit mine d'abandonner son interlocuteur; mais celui-ci, le retenant: + +--Pardon, m'sieu Marignan, c'est qu'il y a autre chose... + +--Qu'est-ce encore? Parle vite. Je suis pressé. + +--Il y a que le magot est dans un secrétaire du rez-de-chaussée du +pavillon... Le Rouquin qui a _filé_ notre homme jusqu'à chez lui, l'a +vu, par une fenêtre ouverte, y enfermer les sacs à double tour... + +--A merveille: on ira droit à ce nid charmant, et l'on ne s'amusera pas +à détériorer le reste du mobilier... + +L'autre se gratta l'oreille: + +--Nonobstant, ça ne marchera pas sur des roulettes... + +--Comment?... + +--Il y a le locataire du pavillon, le dépositaire du magot, le garde +général enfin... + +--Après?... + +--Un lapin solide... Méfiance!... On dirait d'un ancien troupier... Qui +n'a pas l'_onglée aux quinquets_ (froid aux yeux), je vous en signe mon +billet... + +A quelques pas de là , Sergine Gravier mordillait avec impatience le +manche de corail de son ombrelle. + +--Quand vous aurez fini, _my dear?_ fit-elle en élevant la voix. + +--Je suis à vous à l'instant, répondit Marignan. + +Ensuite, revenant à son interlocuteur: + +--De sorte, mon compère?... + +--De sorte, déclara ce dernier résolument, que, si nous ne sommes que +nous trois,--le Rouquin, vous et moi,--pour tenter l'aventure, nous +pouvons nous fouiller: ce ne sera pas le poids des _monacos_ de M. le +marquis qui défoncera jamais nos poches. + +Marignan haussa les épaules: + +--Mon cher Bijou-des-Dames, dit-il, vous êtes un niais... + +--Hein?... + +--Pensez-vous qu'une affaire puisse ne pas réussir quand je mets la main +à la pâte?... + +--Mais... + +--Assez! Je ne tolère aucune observation de la part d'un subalterne. +Cependant, comme je suis bon prince, je consens à vous rassurer... + +--Ah! + +--On ne se servira que pour faire le guet de vous et de votre +camarade... + +--Bah!... + +--C'est moi qui me charge du reste, aidé de quelques auxiliaires qui ont +ce que vous n'avez pas: de l'énergie et du biceps. + +Un assez laid coquin, somme toute, que ce Bijou-des-Dames, en dépit de +ce sobriquet galant, imagé et caractéristique, mais désobligeant pour le +goût de celles qui l'avaient motivé. + +Un air d'énervement, de _flemme_, répandu sur des traits exténués, pâlis +et vieillots. Les tibias en fuseaux, les bras minces comme des +allumettes, la poitrine rentrée, les épaules tombantes, le nez camard, +le menton glabre, l'Å“il éteint, il semblait n'avoir pas vingt-quatre +heures devant lui. Un «petit crevé» de barrière. + +Il baissa la tête sous les paroles de son interlocuteur. + +Ensuite, hasardant une dernière objection: + +--Les sacs seront lourds à déménager... + +--On aura une voiture. + +--Les portes et les volets de la maison sont épais et ferrés à soutenir +un siège... + +--On nous les ouvrira... + +--Est-ce possible! + +--Nous avons des intelligences dans la place. + + * * * * * + +Marignan avait rejoint l'actrice. + +Celle-ci le querellait à bouche que veux-tu: + +--Eh bien, vous êtes encore gentil!... Si c'est pour me lâcher pour de +pareils goussepins que vous m'avez amenée à la fête des Loges!... Voilà +une heure que je m'égosille à vous appeler! + +--Vous avez eu tort, ma mignonne, repartit le jeune homme avec flegme. +Moi, d'abord, je suis comme le chien de Jean de Nivelle... L'esprit de +contradiction... A la Chambre, j'aurais été de l'opposition quand +même... Et puis, la conversation de ce jeune voyou était des plus +intéressantes. Une vraie gazette. Un feuilleton parlé sur les théâtres +de la foire... Entre autres curiosités, il m'a signalé une belle +fille... + +--Une belle fille?... + +--Qui mériterait, dit-il, d'attirer tout Paris, si elle travaillait aux +Folies-Bergère, à l'Eldorado ou à l'Alcazar, au lieu de s'exhiber parmi +les sociétaires de ces baraques... + +--Vraiment!... Une étoile, alors: comme moi!... Et dans quel genre?... + +--Il paraît qu'elle tire l'épée comme Saint-Georges, comme la chevalière +d'Eon, comme mademoiselle Jean-Louis... Un Lagardère en jupon... Aussi +l'a-t-on surnommée la filleule de ce dernier... + +--Un pareil enthousiasme... Sans l'avoir vue... Pour cette tricoteuse de +lame... + +Marignan ne répondit pas. Il semblait occupé à lisser sa moustache avec +la pomme d'écaille chiffrée d'or de sa canne. Mais ses yeux cherchaient +quelque chose dans la foule. + +Cette foule avait fourmillé toute la journée au milieu de ces rues de +toiles et de planches, ivre de bruit, de mouvement et de plaisir. +Maintenant, la nuit tombait. Les groupes s'agrégeaient, +s'épaississaient, formaient gâteau. Echoppes et spectacles +s'illuminaient. Les clameurs se croisaient avec une violence inouïe. +Les tambours roulaient, les grosses caisses tonnaient, les castagnettes +claquaient, les clarinettes gloussaient, les ophicléides mugissaient, +les porte-voix beuglaient, les gongs tintaient, les machines à vapeur +sifflaient!... + +L'annonce, l'_invite_, le _pallas_, pour parler comme on parle en foire, +sévissaient, hennissaient, glapissaient, rugissaient: + +--Prenez, prenez, prenez vos billets!... + +--On entre!... On commence!... On lève le rideau!... + +--La représentation du soir, dédiée aux familles!... + +--C'est l'instant où les animaux vont dévorer leur nourriture!... + +--Au manège!... On n'attend pas!... Il n'y a plus que six places; mais +ce sont les meilleures! + +Au milieu de ce tumulte, Sergine se pencha vers son cavalier: + +--Vous ne dites plus rien... Vous êtes tout _chose_... Savez-vous de +quoi vous avez l'air? + +Un nuage de vague inquiétude assombrit le front du jeune homme. + +Sa compagne continua: + +--D'un particulier qui médite un mauvais coup. + +--Moi? + +--Oui: tu rumines de me tromper. + +--Oh! + +--Avec cette maîtresse d'armes peut-être! + +Un moment, Marignan avait pâli. + +Il souriait franchement désormais. + +--Me commettre avec une saltimbanque! déclama-t-il avec une emphase +indignée. Sergine, vous me blessez dans toutes mes pudeurs! Quand, la +semaine passée, j'ai refusé de rompre le lien qui nous enchaîne, pour +suivre à Trouville Félicité Dragon, des Bouffes, à qui le prince +Boruskine a laissé, en partant, pour deux cent mille roubles de +diamants! + +--Félicité Dragon!... Est-il possible!... Une créature si maigre et si +rembourrée de coton, que, quand elle pousse une note avec sa voix +pointue, il semble que c'est un clou qui sort d'un canapé! + +--Précisément. Elle m'a écrit. J'ai ses lettres... Je te les montrerai; +mais à une condition: c'est que tu ne les déchireras pas... Que diable! +ça peut servir plus tard. + +L'actrice, subitement radoucie, le considéra avec une sorte +d'admiration: + +--Toi, reprit-elle, tu es encore plus pratique que je le croyais... +Aussi je t'adore, va!... Je t'adore! + +Elle ajouta entre chien et loup: + +--C'est si bon de se mépriser réciproquement, lorsque les autres vous +méprisent!... Ne te fâche pas!... Tu me comprends, hein? + +Marignan ne l'entendit pas ou ne fit pas semblant de l'avoir entendue. + +Il paraissait avoir enfin découvert ce dont il était en quête. + +Car il murmurait à part lui: + +--Je crois que voici mon affaire. + + + + +III + +LE THÉATRE DES DISLOCATIONS-AMUSANTES + + +Il n'y a pas, à la fête des Loges, que des cuisines et des buvettes. + +Il y a les _pavés_ de Dijon et les _nonnettes_ de Reims; les +_berlingots_ d'Afrique; les dattes débitées par un Abencérage de la +Courtille; toutes les variétés de pâtes fermes; le coco laxatif, le +cidre pour déterger et le _sirop de Calabre_ aussi «bénin, bénin, bénin» +que les remèdes à aiguille dont les matassins de Molière poursuivent M. +de Pourceaugnac. + +Il y a les tirs aux pigeons et aux macarons, la toupie hollandaise et le +billard chinois, la roulette hydraulique et le _Massacre des +Innocents_: + +--Demandez douze balles pour un sou! + +Il y a des carrousels, des escarpolettes, des vélocipèdes, des pétards, +des mirlitons, des bals, des concerts, des boutiques, des fleurs en +papier, des trompettes en carton, de la porcelaine en faïence et de +l'argenterie en maillechort: + +--La partie, messieurs! La jolie partie! + +--La vente, mesdames! Voyez la vente! + +Il y a,--enfin et surtout,--il y a la _Banque de France_. + +Expliquons-nous: + +Il ne s'agit pas ici de cette masse de pierres de taille, blindée de fer +à l'intérieur, qui arrondit, entre la place des Victoires, le +Palais-Royal et la rue Neuve-des-Bons-Enfants son abdomen farci de +trésors. + +Non: la _banque_ de nos foires et de nos fêtes a la Cour-des-Miracles +pour bouge paternel. Sur son fumier, à défaut de perles, les grègues +lézardées de Villon ont laissé fuir des étoiles. Callot a fixé son image +sur des cuivres vaillants; Scarron s'est fait son historiographe,--et +l'auteur du _Misanthrope_ l'a honorée un moment de son illustre +compagnie, alors qu'il courait en province le guilledou de la jeunesse. + +Cette _banque_--qui a l'immortel Bilboquet pour régent et pour +gouverneur--se compose des successeurs des Bouthors, des Laroche, des +Cocherie et des frères Grégoire: écuyers, physiciens, prestidigitateurs, +équilibristes, funambules, montreurs d'animaux savants, propriétaires de +ménageries et de «salons de cire» se recommandant, non plus de l'honnête +Curtius, mais du grand puffiste Barnum. + +Elle comprend pareillement les somnambules extra-lucides, les hercules +du Nord, les jongleurs indiens, les avaleurs de sabres, les veaux à deux +têtes, les albinos, les crocodiles, les monarques sauvages détrônés et +chargés de chaînes par des marins indélicats, la _Tentation de saint +Antoine_, la «suspension éthéréenne», le géant belge, l'homme-chien, la +femme incombustible, le pédicure du gouvernement, la charmeuse de +serpents, la naine qui touche du piano et la jeune personne, abondamment +nourrie, dont le mollet mesure quatre-vingts centimètres: + +--Dix-sept ans! Deux cents kilogrammes! Des attraits supérieurs à son +poids! + + * * * * * + +Marignan n'avait fait arrêter sa compagne devant aucun de ces «gros +bonnets» de la _banque_, qui, habillés de noir et cravatés de blanc, +ainsi que des notaires, donnant la main à une danseuse aussi court vêtue +qu'à l'Opéra et entourés d'une armée de figurants à manteaux de pourpre +et à casques d'or, s'avançaient sur «le perron» de leur loge, +resplendissante de gaz, pour saluer le public: + +--Mesdames et messieurs... + +Car ils disent _mesdames_ avant _messieurs_, de même qu'à la +Comédie-Française ou à l'Odéon! + +Non: le jeune homme avait conduit la jeune femme à travers les +installations sommaires reléguées en seconde ligne: Caraïbes qui +croquent des cailloux, phoques qui prononcent _papa_, _maman_, caniches +qui trichent aux dominos et cabanes, percées de trous ronds, où l'on +voyage pour deux sous dans les cinq parties du monde. + +Il y avait là , construite de planches mal jointes et de toiles +rapiécées, une baraque d'un aspect misérable qui ne prévenait point en +sa faveur. + +Pourtant un tableau remarquable lui servait d'enseigne,--un tableau +flambant neuf, qui se divisait en deux parties coloriées avec une égale +véhémence: + +La première représentait une virago, en costume polonais, maintenant sur +son épaule, comme un fusil, une pièce d'artillerie, plus monstrueuse +qu'un krupp, qui vomissait un flot de mitraille au milieu d'une gerbe de +flamme et d'un panache de fumée; + +Dans la seconde, une fillette de taille minuscule, avec une robe courte, +un pantalon à l'enfant et de longs cheveux tombant en nattes sur le dos, +plantait bravement un fleuret dans le nombril d'un tambour-major trois +fois plus grand qu'elle,--et ce, devant un aréopage de militaires de +toutes armes, au-dessus desquels se déroulait une banderole avec cette +légende: + + THÉATRE DES DISLOCATIONS-AMUSANTES + + SOUS LA DIRECTION DES FRÈRES SNAIL + + ACROPEDESTRIANS DE LA COUR DE LONDRES + + AUJOURD'HUI ET JOURS SUIVANTS + + LES DÉBUTS DE M^{LLE} FINE-LAME + + DITE + + LA FILLEULE DE LAGARDÈRE + + PROFESSEUR DE POINTE, CONTRE-POINTE + BOXE ANGLAISE, ADRESSE FRANÇAISE, CANNE, CHAUSSON, BRIQUET + ET AUTRES ARTS D'AGRÉMENT ET DIVERTISSEMENTS DE SOCIÉTÉ + BREVETÉ DE S. T. G. M. LA REINE VICTORIA, + DE S. A. R. LE PRINCE DE GALLES ET DE PLUSIEURS MAITRES + ET PRÉVOTS DE LA GARNISON DE PARIS. + +Sur la galerie extérieure de cet établissement, une demi-douzaine de +lampions fumeux éclairaient: + +Trois hommes,--_en collant_ de coton couleur chair et en caleçon de +velours usé,--soufflant, le premier dans une trompe de chasse, le second +dans un cornet à bouquin et le troisième dans un trombone; + +Un paillasse qui battait du tambour; + +Une grosse femme qui frappait à tour de bras sur une plaque de tôle +agencée pour remplir l'office de tam-tam; + +Et une jeune fille qui avait l'air de rêver. + +Le paillasse était franchement laid. + +Il avait des rides sous son fard et des cheveux gris sous sa perruque. + +C'était un ancien second prix de tragédie au Conservatoire. Sa fidélité +au culte de l'alexandrin classique l'avait perdu. S'il se fût seulement +décidé, avec sa figure macaronique, à jouer les queues-rouges de la +farce, il eût certainement partagé les triomphes des Alcide Tousez et +des Grassot... + +Maintenant, sous le costume traditionnel de Jocrisse,--la veste +écarlate, la culotte jaune serin, les bas chinés, la tignasse d'étoupes +à la queue en trompette et le tricorne surmonté de papillons de papier +se balançant au bout de deux fils de laiton,--il avait charge +d'entretenir la gaieté française par des coqs-à -l'âne d'un crétinisme +désespérant. + +On le rétribuait, en outre, d'une façon insuffisante, pour recevoir des +coups de pied toujours adressés au même endroit. + +La grosse femme avait un dolman de hussard, une jupe de tarlatane +enguirlandée de roses, des bottes à l'écuyère et un schapska de lancier +de l'ex-garde. + +Par intervalles, elle abandonnait sa plaque de tôle pour emboucher un +porte-voix et jeter le cri sacramentel: + +--Le monde!... Le monde!... Suivez le monde! + +Mais le monde se faisait prier. + +Le monde va aux établissements qui payent de mine. + +Devant le théâtre des _Dislocations-Amusantes_, il n'y avait guère +qu'une douzaine de paysans des environs, une demi-douzaine de pioupious +du camp voisin et deux cavaliers du régiment de chasseurs en garnison à +Saint-Germain. + +Il y avait aussi Sergine Gravier et son compagnon. + +Toutefois, ce n'était pas sans peine que l'actrice avait consenti à +faire halte devant ce _bouiboui_ délabré. + +--Comment! s'était-elle écriée, c'est là -dedans que nous allons +entrer?... Eh bien! mon bon, c'est à mon tour de dire que vous n'êtes +pas difficile... Ou il faut que vous en teniez plus que de raison pour +cette filleule de Lagardère... + +--Pour sa personne, pas le moins du monde, répondit Marignan avec +sérénité. Pour ses talents, c'est différent. Je suis un friand de la +lame. Depuis des années, je pratique toutes les salles d'armes de +Paris, et je ne serais pas fâché de m'assurer comment se comporte, +l'épée à la main, un des représentants de ce sexe dont j'ai en vous l'un +des plus séduisants échantillons... + +--Mais pourtant... + +Le regard et le ton du jeune homme devinrent froids et impérieux: + +--Ma chère Sergine, prononça-t-il nettement, voilà une conjonction et un +adverbe, ce _mais_ et ce _pourtant_, qui font terriblement grimacer la +bouche d'une jolie femme... + +Je vous engage à vous y reprendre à deux fois avant de les introduire +dans la conversation... + +Il me plaît d'assister à la représentation que vont donner ces braves +gens, et j'y assisterai avec vous ou sans vous. Nous ne sommes pas liés, +que je sache, par l'écharpe de M. le maire. Partant, chacun pour +soi,--et le diable pour tous!... + +Ne me contraignez pas à vous remémorer que Trouville--séjour +enchanteur--n'est pas à beaucoup plus d'un louis de Paris, et que, toute +capitonnée que la prétendent des langues évidemment trempées dans le suc +du mancenilier, Félicité Dragon ne me semble point démériter des +attentions d'un galant homme. + + + + +IV + +SUIVEZ LE MONDE! + + +La fillette qui formait l'objet de ce débat se tenait, entre le +paillasse et la princesse polonaise, sur la galerie du théâtre des +_Dislocations_. + +La _Filleule de Lagardère_ avait dix-sept ou dix-huit ans. + +Ses traits, sculptés avec vigueur,--et pourtant délicats et +doux,--parlaient de vaillance hautaine par les courbes de leur contour +aquilin. + +Son front, coiffé d'une merveilleuse chevelure châtain foncé, eût porté +sans faiblir une couronne royale. + +Il y avait des rayons soudains et profonds dans ses grands yeux d'un +bleu obscur, qu'ombrageait l'arc délié de ses sourcils, plus noirs que +le jais. + +Lacée dans son gilet d'armes de peau de chamois, qui lui faisait comme +une cuirasse, sa taille robuste et découplée rappelait celle que les +Circassiennes obtiennent en s'emprisonnant, dès un âge tendre, dans une +ceinture que le développement de leur corps seul doit briser. + +Et, sous le maillot poudré de paillettes, ses jambes réunissaient le +triple caractère de force, d'élégance et de souplesse des formes de +l'éphèbe, pantalonné de rouge, qui casse sur son genou la baguette +symbolique, dans le tableau de Raphaël, le _Mariage de la Vierge_. + +Etrangère à ce qui l'entourait, elle laissait glisser un regard +indifférent et vague sur les curiosités qui convergeaient vers elle. + +L'une de ses mains jouait machinalement avec une rose sauvage qu'elle +avait cueillie, le matin, dans la forêt; l'autre s'apprêtait à tirer le +cordon qui devait mettre en branle la cloche destinée à fournir sa note +dans le charivari à piper les badauds: des mains qu'eût signées Pradier, +le dernier des Grecs. + +Pour le moment, le charivari se taisait. + +Le paillasse _tournait le compliment_. + +_Tourner le compliment_, c'est prononcer le discours préliminaire qui +invite les populations à se précipiter dans la baraque. + +L'ancien second prix du Conservatoire avait commencé par annoncer les +exercices de la _Femme-Canon_. + +Il achevait de _bonimenter_ ainsi les mérites de la _Filleule de +Lagardère_: + +--Honneur au sexe! Respect aux maîtres! La jeune personne ci-incluse a +été diplômée _prévôte_ par la plupart des têtes couronnées de l'Europe. +On n'a jamais rien vu d'analogue sur la terre depuis la fameuse _botte +de Nevers_ jouée plus de trois cents fois de suite par m'sieu Mélingue à +la Porte-Saint-Martin! Jamais! Jamais!! Jamais!!! + +C'est la dernière, l'unique, l'irrévocable représentation de la +soirée!... + +S'il y avait, dans l'estimable société, des amateurs pour faire assaut, +qu'ils se présentent sans affront!... + +A la latte, à l'espadon, au bancal, au bâton, mademoiselle +Fine-Lame--que voici--se charge de les démolir en moins de temps qu'il +n'en faudrait pour souffler une chandelle des six!... + +Par la réciproque, à celui qui serait assez _mariolle_ pour la toucher, +on offrirait cinquante mille francs--au choix--ou un lapin... + +_Un lapin!_... UN LAPIN!... UN LAPIN! + + * * * * * + +Tout héroïsme obtient sa récompense. + +Quand l'orateur s'arrêta, épuisé,--car il débita encore nombre d'autres +choses pleines d'éloquence,--Sergine Gravier et Marignan montaient +l'escalier qui conduisait au «bureau» du théâtre. + +Les deux cavaliers du régiment de chasseurs les suivirent avec +résolution. + +Les cinq ou six soldats de la ligne se consultèrent incontinent. Partout +où va la cavalerie, l'infanterie doit aller sans peur. Ils emboîtèrent +le pas aux chasseurs. + +La musique éclata. Les trois hercules enflaient leurs joues, comme des +Tritons, dans leurs instruments de cuivre. Le paillasse tapait sur sa +caisse des roulements frénétiques. La Polonaise poussait des rauquements +de tigresse dans son porte-voix: + +--Le monde!... Le monde!... Suivez le monde! + +Et, de tous les côtés, les moutons de Panurge accouraient. + +En moins de cinq minutes, la baraque fut remplie. + + * * * * * + +La représentation marchait à souhait. + +Les frères Snail,--directeurs-propriétaires de l'établissement,--avaient +donné les premiers: + +Tom avait porté entre ses dents une grappe de poids de fort calibre, +jonglé avec des obus et fait tenir une roue de fardier en équilibre sur +son menton; Bob s'était «désossé» au point d'entrer dans un baril qui +n'était guère plus gros que celui d'une cantinière; Jack, enfin, n'était +pas tombé une seule fois du trapèze sur lequel il «voltigeait» +lourdement. + +Mademoiselle Fine-Lame occupait le milieu du spectacle, qui se terminait +par les exercices de la _Femme-Canon_. + +La jeune fille s'avança donc sur le bord de «la scène», dont le +parcimonieux éclairage la frappa d'aplomb. + +Elle avait piqué dans ses cheveux la rose avec laquelle elle badinait un +instant auparavant. + +Son visage disparaissait sous le treillage de son masque de salle. Sa +main droite se perdait dans un gant d'armes à parement de cuir. A la +lueur des rares quinquets qui servaient de rampe et de lustre au théâtre +des _Dislocations-Amusantes_, son corps se détachait en sveltesse et en +vigueur comme une statue de la Force et de la Jeunesse. + +Le paillasse la suivait, chargé d'une brassée de fleurets. + +Il tira sa révérence au public et déclama d'un ton goguenard: + +--A toi, à moi la paille de fer! Voilà les outils. Qui en veut? Qui +brûle de pousser sa pointe avec ce phénomène vivant? Allons, messieurs +les militaires, ne parlez pas tous à la fois! + + * * * * * + +Nous avons indiqué que, parmi «messieurs les militaires», il y avait +deux cavaliers de l'un des régiments de chasseurs en garnison à +Saint-Germain. + +Entrés des premiers, derrière Sergine et Marignan, ils se +trouvaient--naturellement--au premier rang à côté de l'actrice et de son +compagnon. + +C'étaient deux simples soldats: l'un, déjà vieux; l'autre, encore tout +blanc-bec. + +Celui-ci faisait évidemment son apprentissage du métier. + +Celui-là avait sur sa manche les trois chevrons qui constituent une +quinzaine d'années de service. + +Le conscrit appartenait, sans aucun doute, à la classe de ces fils de +famille qui ont fourni à feu Bayard le sujet d'une si amusante comédie. + +On le reconnaissait à la délicatesse de ses extrémités et à l'élégance +de sa tenue, dans certaines parties de laquelle la _fantaisie_, en dépit +du règlement, se substituait à l'_ordonnance_: à la coupe de son dolman +et de son pantalon, à la finesse de ses gants et de ses bottes, au col +de chemise qui émergeait de sa cravate d'uniforme, ainsi qu'au mouchoir +de batiste dont le coin sortait de sa poche, brodé d'un chiffre et +d'armoiries. + +Ce n'était pourtant pas un de ces _gommeux_ de l'armée qui apportent +sous les drapeaux, dans leur année de volontariat, l'air ennuyé, +outrecuidant, abêti ou poseur qu'ils ont traîné dans tous les cabarets +du boulevard. + +Il y avait en lui quelque chose de très décidé, de très mâle et de très +ferme. + +Sous ses cheveux, taillés en brosse, qui dessinaient leurs pointes sur +son front, ses traits réguliers reflétaient le courage et la loyauté. + +Sous les poils blonds de sa moustache follette, son sourire respirait +une franchise sans bornes et une gaieté sans nuages,--la franchise et la +gaieté que dégageait pareillement la prunelle gris clair de ses yeux, +absorbés, pour l'instant, dans la contemplation de la _Filleule de +Lagardère_. + +Son camarade confinait à l'âge de la retraite. + +Sec, solide, basané,--un petit Å“il éveillé papillotant à l'ombre d'un +sourcil farouche,--le nez, couleur de guigne, trahissant éloquemment les +coups de soleil de l'Afrique et du trois-six, et, sous ce nez, deux +touffes de crins, hérissés, enveloppant la bouche et rejoignant une +barbiche qui commençait à s'argenter, il rappelait les troupiers de +Charlet et de Raffet; et la balafre, dont se zébrait une de ses joues, +attestait que ce n'était point derrière le poêle de la cantine qu'il +avait gagné les médailles qui lui décoraient la poitrine. + +Quand le paillasse eut fini de débiter son _pallas_, le jeune homme +poussa du coude le grognard: + +--Népomuc? dit-il à voix basse. + +--Présent. _Qu'ès aco_, mon fils? + +--Veux-tu me rendre un service et me causer un plaisir? + +--Un service? Un plaisir? Dix, vingt, trente, de services, et autant de +plaisirs! Toutes fois et quantes si c'est que j'en ai l'omnipotence +invétérée, impromptue et incombustible. + +A l'escadron, Népomucène Briquet (Népomuc par abréviation) passait pour +manier la parole avec une facilité à nulle autre seconde. + +Il est certain que sa façon d'amalgamer dans les phrases toutes les +expressions qui lui venaient à l'esprit n'était point le privilège du +commun des mortels. + +Son compagnon se pencha et lui murmura quelques mots à l'oreille. + +Le vieux soudard fit un soubresaut. + +--M'aligner avec cette amazone! s'écria-t-il joyeusement. Nom d'un +cÅ“ur! j'y pensais, subrepticement parlant!... + +--En vérité? + +--A preuve que je me roucoulais, dans mes fortifications intérieures: +«Est-ce qu'ici, tant que nous sommes, il ne se trouvera pas un quidam +pour lui river son clou, à cette péronnelle, et pour l'empêcher de +mécaniser le sexe noble, en lui administrant une brûlée instantanée, +subsidiaire et péremptoire?» Mais, du moment, fanfan, que c'est aussi +ton idée... + +Il se leva, et interpellant le paillasse: + +--Holà ! hé, mal peigné! un masque, un gant et un fleuret! On va se +dérouiller les charnières. Et ta particulière n'a qu'à bien se tenir... + +Puis, débouclant son sabre, le déposant sur le banc et s'adressant à son +jeune camarade: + +--L'épée est à ceux qui ont du poil sous le piton. Les dames ont reçu le +don de l'amour et du ménage. Nous allons ôter à celle-ci l'envie de +tricoter--de l'aiguille--autre chose que des chaussettes. + + + + +V + +ASSAUT DE POINTE + + +Le conscrit lui posa la main sur le bras: + +--Mon bon Népomuc, reprit-il, ce n'est pas cela que je désire... + +--Comment?... + +--C'est, justement, tout le contraire. + +Le troupier le considéra avec stupéfaction: + +--Mon petit Roger, explique-toi... Je ne saisis pas... Tu +m'interloques... + +Le «petit Roger» prononça de nouveau quelques paroles sur le même ton +étouffé et mystérieux. + +Briquet fit un brusque mouvement: + +--Ah çà ! se récria-t-il, est-ce que tu bats la breloque? + +--Rien n'est plus sérieux, au contraire. + +--Me laisser boutonner!... Moi!... Par cette sauteuse! + +Le jeune homme répliqua avec un accent d'enfant gâté: + +--Je le veux. + +Le grognard haussa les épaules: + +--Le roi dit: _Nous voulons_, fiston! A-t-on jamais vu, sarpédiable! +Comme ils vous parlent aux anciens, ces moutards auxquels on tordrait le +bout du nez, qu'il en sortirait encore des gouttes du lait de leur +nourrice!... + +--Eh bien! je t'en supplie, mon vieux!... + +--Allons donc!... Tu plaisantes!... C'est impossible!... + +L'adolescent insista: + +--Si tu me refuses... + +--Après?... + +--Nous cesserons d'être amis... + +--Hein?... + +--Je demande à changer de peloton,--d'escadron,--de régiment... + +--Oh!... + +--Et, quand j'aurai quitté le service, il n'y aura plus rien de commun +entre nous... + +--Mille tonnerres!... + +Ce colloque avait eu lieu très rapidement et à la sourdine. + +Nonobstant, le public commençait à s'impatienter. + +Les uns criaient: + +--Il ira! + +--Il n'ira pas! répondaient les autres. + +Bijou-des-Dames et «sa société» faisaient partie des spectateurs. + +Le voyou se tourna vers le Rouquin et vers les deux demoiselles, +dépourvues de préjugés, qui leur tenaient compagnie: + +--Je parie une tournée, dit-il, que ce _cocardier_ à trois _brisques_ +n'est qu'un compère payé par l'administration. + +Sergine Gravier lorgnait le jeune soldat avec indulgence: + +--Il est vraiment des plus corrects, cet apprenti maréchal de France, +s'avouait-elle _mezza voce_. + +Marignan, de son côté, ne quittait pas des yeux la _Filleule de +Lagardère_, qui, le fleuret au poing, battait de son pied mignon des +appels sur le plancher de la scène,--et il pensait, non sans un certain +frémissement: + +--Cette fille est belle!... Bien belle!... + +Le paillasse éleva la voix: + +--Militaire, est-ce oui ou non? Décidez-vous. On vous attend. + +--C'est bon, vilain merle: on y va. + +Et, tendant la main à son camarade, Népomucène Briquet ajouta: + +--Rassure-toi, cadet. On la ménagera, ta princesse. On lui permettra +même de se défendre avec avantage, gloriole, concupiscence et +circonspection. Mais quoi! les égards dus à la catégorie où nous puisons +nos mères, nos sÅ“urs et nos _payses_ ne sont point incompatibles, +définitifs et sublunaires avec une leçon allongée en douceur. + + * * * * * + +Les deux tireurs étaient en garde: mademoiselle Fine-Lame, avec une +nonchalance un peu hautaine; notre troupier, avec une menaçante +correction. + +Ce dernier ne s'amusa pas à tâter le fer. + +Il attaqua vivement par une série de coups droits, alternant avec des +feintes très simples et telles qu'on peut les risquer sur le terrain. + +La jeune fille para. + +Elle para avec aisance, rapidité et précision. + +Persuadé qu'il n'avait en face de lui qu'un adversaire pour rire, +Népomucène s'était dit en souriant dans sa barbiche: + +--Ce sera mou, pigeon, dindon... La nature, c'est la nature... On ne +joue pas de la flamberge comme on joue du piano. + +Il ne lui fallut qu'une minute pour revenir de son erreur. + +La _Filleule de Lagardère_ n'avait pas volé son surnom. + +Cette peau veloutée recouvrait des muscles d'acier. + +Ce poignet, énergique, vif et franc, triomphait de toutes les +difficultés de l'art. + +La fillette avait saisi les principes et aussi les finesses de l'escrime +avec un bonheur extraordinaire: c'était, dans toute la force du terme, +une virtuose de l'épée, et, dans une salle d'armes parisienne, elle eût +rencontré peu de maîtres susceptibles de lui rendre des points. + +Briquet serra son jeu: + +Ses attaques se précipitèrent,--foudroyantes... + +Mais elles se brisèrent, comme sur une cuirasse, sur les parades de son +adversaire... + +Dépité, mordant sa moustache, il essaya successivement de trouver jour +en quarte, en tierce, par des dégagés et des coupés... + +Il multiplia ses combinaisons... + +Il déplaça la ligne d'assaut... + +Toujours il se heurta au fer inflexible... + +La jeune fille ne bougeait pas: son poignet seul voltait, rejetant +l'épée à droite, à gauche, en dessus, en dessous, machinalement, +naturellement, sans hésitation comme sans lassitude. + +Le grognard était furieux: d'autant plus furieux que l'adversaire ne +ripostait point. + +En outre, il s'essoufflait,--et il le sentait. + +Cependant, pour rien au monde il n'eût sollicité un temps d'arrêt. + +Au contraire, usant d'un stratagème adroit et mettant sa propre fatigue +sur le dos de sa partenaire: + +--Pour finir, dit-il, mon enfant; je ne veux pas vous harasser. + +--Pour finir, répéta Fine-Lame, laquelle ne semblait pas plus lasse, en +vérité, que si elle s'occupait à broder un ouvrage de tapisserie. + +--Bien! fit Népomucène qui se fendit à fond comme s'il _tirait le mur_. + +Ce mot si court sonnait encore dans sa bouche, quand la jeune fille, +venant à la riposte avec la rapidité de l'éclair, trompa le contre de +quarte qu'on lui opposait et brisa son fleuret au beau milieu du +plastron du vétéran. + +Il y eut quelque chose de comique et de touchant à la fois à déchiffrer +les impressions diverses qui se combattirent sur la rude physionomie de +ce dernier. + +L'étonnement, le dépit et l'admiration s'y peignirent en même temps avec +une égale violence. + +--Vingt-cinq tringlos! gronda-t-il, touché en plein! Et pas marchandé! +Par une demoiselle! Népomucène Briquet, dit la _Pointe-au-Corps_! + +Les spectateurs battaient des mains et criaient _bis_! + +La _Filleule de Lagardère_ avait jeté son tronçon de fleuret. + +Elle enleva son masque pour respirer à l'aise. + +Ce masque, retiré, découvrit son visage enflammé par l'exercice, mais +triomphant et souriant,--souriant aux bravos de ce public de +campagnards, de troupiers et de prolétaires ainsi qu'elle fût inclinée +devant les compliments des plus illustres maîtres de l'épée. + +Népomucène Briquet avait, à son tour, dépouillé le harnais d'assaut. Il +essuya d'un revers de manche son front humide de sueur. Ses traits +étaient devenus sérieux et son attitude respectueuse: + +--Mademoiselle, déclara-t-il, vous êtes forte; aussi forte que moi; plus +forte!... Impérativement, et sans vous commander, obtempérez-moi la +faveur de vous presser les phalanges... C'est ainsi qu'on s'embrasse +_entre hommes_. + +La fillette lui offrit sa main. + +Il la secoua cordialement. + +On applaudit derechef. Marignan des premiers. La figure de son voisin, +le jeune chasseur, rayonnait. Seule, Sergine Gravier protesta en +ricanant: + +--C'est attendrissant, messeigneurs. L'apothéose de la _Biche au bois_. +Il ne manque que des flammes de Bengale. + +Les trois Snail avaient entonné le _God save the king_ sur leurs +cuivres. + +La _Femme-Canon_ leur imposa silence du geste, et donnant une poussée au +paillasse: + +--Allons, voyons, fainéant, profite de ce que le public est de bonne +humeur pour faire la _manche_ (la quête) avec la petite. + + * * * * * + +A cette injonction, mademoiselle Fine-Lame devint pourpre. + +Cet acte de mendicité était ce qui l'humiliait, ce qui la révoltait le +plus au monde. + +A travailler devant le commun des spectateurs, elle n'éprouvait aucune +honte. Elle y ressentait même un certain plaisir. C'était son métier, +après tout. Elle l'avait appris dès l'enfance, et elle l'exerçait depuis +qu'elle se connaissait. + +Mais tendre la main à des gens qui la rabrouaient brutalement, ou +qui--chose plus fréquente, et plus pénible, et plus affreuse,--en +échange de la menue pièce de monnaie qu'ils déposaient dans sa sébile, +se croyaient en droit de la salir de leurs plaisanteries cyniques, de +leurs propositions infâmes et parfois, de leurs attouchements hardis... + +Voilà , oh! voilà qui la blessait, qui la poignait, qui la déchirait dans +tous ses instincts d'honnêteté, dans toute la virginité de son esprit, +dans toute la fierté de son cÅ“ur! + +Cependant, quand la grosse femme avait parlé, il ne s'agissait plus que +d'obéir. + +La jeune fille prit donc avec résignation l'extrémité des doigts que le +paillasse lui offrait avec force lazzis. + +Tous deux, ils descendirent de la «scène» dans la «salle» et la _manche_ +commença. + + + + +VI + +LE ROMAN DE LA ROSE + + +Dès l'abord, le couple quêteur s'arrêta devant Marignan. + +La fillette lui présenta, en s'efforçant de sourire, le gobelet d'étain +qui lui servait à recueillir les offrandes, tandis que l'ancien second +prix du Conservatoire déclamait, à grand renfort de pantalonnades, la +rengaine sempiternelle: + +--Ceci est pour avoir l'honneur d'informer la société que, cette +demoiselle et moi, nous nous passons au cou, la semaine prochaine, le +nÅ“ud coulant de l'hyménée. Elle n'a rien de rien et je n'ai pas le +sou. Ainsi, du courage à la poche! Fournissez-nous le moyen de nous +mettre en ménage et d'avoir de nombreux enfants. On reçoit les billets +de banque, les napoléons et les pièces de cent sous. Ceux qui donneront +le plus seront mariés dans l'année, et, s'ils le sont déjà ,--mariés,--le +bon Dieu leur fera la grâce d'hériter de leur belle-mère... + +Le cavalier de la comédienne jeta une pièce blanche dans le gobelet. + +Puis, comme la quêteuse s'inclinait pour le remercier, il effleura de +l'index la rose qu'elle avait placée dans ses cheveux: + +--Ma charmante, dit-il, un louis pour cette fleur! + +Mademoiselle Fine-Lame se redressa vivement: + +--Monsieur, répondit-elle, cette fleur n'est pas à vendre. + +Marignan allongea gaillardement la main: + +--Alors, fit-il, elle est à prendre. + +--Pardon! rectifia une voix, vous voulez dire qu'elle est à rendre. + +Cette voix était celle du jeune chasseur que nous avons entendu nommer +Roger par son camarade Briquet. + +En effet, dans le brusque mouvement de retraite de la fillette, la rose +s'était détachée... + +Elle avait glissé jusqu'à terre... + +Et, se baissant avec promptitude, notre soldat,--qui, on le sait, se +trouvait à côté du compagnon de l'actrice,--l'avait lestement ramassée +et la tendait à sa propriétaire. + +Les grands yeux de celle-ci enveloppèrent le jeune homme d'un jet +rapide. + +Il y avait, dans ce regard, tout un monde de sentiments que l'on eût été +heureux d'éveiller. + +Roger en fut comme ébloui. + +Il reprit, en essayant de dissimuler son embarras sous une légèreté +cavalière: + +--C'est votre bien. Personne n'a droit d'en disposer. Souffrez que je +vous le restitue. + +Sa voix tremblait comme s'il se fût adressé à une noble héritière ayant +laissé échapper de sa main gantée son bouquet dans un bal du faubourg +Saint-Germain. + +Mademoiselle Fine-Lame était elle-même toute troublée. + +Son cÅ“ur battait violemment. + +Les cils recourbés de sa paupière voilaient maintenant la flamme de sa +prunelle. + +Il y eut une minute de silence. + +Puis la _Filleule de Lagardère_ sourit,--franchement cette fois,--sans +effort,--de plaisir,--montrant les perles qui brillaient derrière ses +lèvres vermeilles... + +Et dans ce sourire elle murmura: + +--Ce qui tombe au fossé appartient au soldat. + +Puis encore, confuse de ce qu'elle venait d'oser, rouge comme une +cerise, preste comme un oiseau, elle entraîna le paillasse sans relever +les yeux,--et la quête continua. + +Pendant cette petite scène, Marignan avait pâli de colère. + +Lorsque la jeune fille et le pitre se furent éloignés: + +--Ah çà ! s'exclama-t-il en marchant sur l'adolescent, ah çà ! de quoi +vous mêlez-vous, mon cher? + +Il y avait dans son mouvement, dans son accent, une telle provocation et +une telle menace, que Népomucène Briquet,--qui, comme on dit, «sentait +le coude» à son camarade,--fit un pas pour s'interposer. + +Mais Roger l'écarta doucement du geste et demanda avec calme: + +--Est-ce à moi que vous vous adressez, monsieur? + +Le compagnon de l'actrice s'était campé, la tête haute, le buste en +arrière, le poing sur la hanche, dans l'attitude d'un _raffiné_ qui +cherche une _affaire_. + +--Savez-vous, continua-t-il, que je ne permets à personne d'avoir l'air +de me donner une leçon? + +--Vous vous êtes mépris sur mes intentions, repartit le soldat d'un ton +ferme, mais exempt de fanfaronnade; je n'ai pas plus la prétention de +donner des leçons que l'habitude d'en recevoir. + +Il ajouta en désignant Sergine qui écoutait avec un beau sang-froid: + +--Je vous ferai seulement observer qu'il me paraît au moins inopportun +de poursuivre cette conversation devant madame... + +--Oh! oh! ricana Marignan, vous rompez les chiens, ce me semble... + +Une étincelle s'alluma dans les yeux de Roger... + +Il allait répliquer... + +Népomucène ne lui en laissa pas le temps... + +Il se planta devant le cavalier de la comédienne, et, le regardant de +travers: + +--D'abord, déclara-t-il, nous ne rompons rien du tout, entendez-vous, +être incivil,--quoique civil,--ambigu et comminatoire? Est-ce que, par +hasard, vous vous fourreriez dans le coco qu'un militaire français +renâcle devant l'histoire de s'expliquer d'une façon pacifique ou +différente, au choix? C'est ça qui serait une erreur de vos sens abusés +par les lubies d'une imagination intempestive! + +Il se tourna vers son camarade: + +--Offre ton numéro matricule à ce bourgeois, mon fils. S'il tient tant à +te retrouver, il prendra la peine de se transvaser au quartier, où, en +cas d'empêchement imprévu, réglementaire et métaphysique de ta part, il +est sûr de me rencontrer tous les jours, à la cantine de la maman +Chaufour, entre le pansage et la soupe. + +--Hé! l'ami, riposta Marignan, ce n'est pas à vous que je parle. + +--Eh bien! c'est moi qui m'attribue la jouissance de vous parler, et je +vous dis: _primo_, que ne suis pas votre ami, n'ayant jamais monté de +garde d'écurie, bouchonné le poulet d'Inde ni _passé la jambe à Jules_ +en votre collaboration... + +Ensuite, je réponds du _petiot_... + +C'est fluet, c'est neuf, c'est folâtre; c'est encore _bleu sous le +ventre_ (expression dont les vieux troupiers se servent pour désigner +les recrues) et ça n'a guère de poil sous le nez; mais c'est franc comme +l'or, brave comme son sabre, et ça ne reculera pas plus devant un +fier-à -bras, sur le terrain, que devant l'ennemi, sur le champ de +bataille... + +C'est moi qui vous en contre-signe mon billet... + +Et celui-là qui me ferait l'affront de douter de ma pataraphe filerait +un fichu coton, foi de Lorrain, né natif de +Lunéville,--Meurthe-et-Moselle,--quinze ans de service, vingt-huit +campagnes, et pas une heure de punition!... + +--Népomuc!... + +C'était Roger qui essayait de l'arrêter. + +Le grognard le rembarra brusquement; + +--Assez causé! Silence dans les rangs! Voici l'instant et le moment de +réintégrer la chambrée. Nous n'avons pas la permission de minuit; +l'adjudant n'aurait qu'à faire le contre-appel; ne nous trouvant pas +dans nos draps, il nous collerait au _bloc_ en rentrant, et je ne me +soucie que tout juste d'étrenner la planche de l'_ours_ (salle de +police) pour la première fois de ma vie. + +Le jeune homme avait tiré une carte de son portefeuille. + +Il la remit à Marignan en se contentant de lui dire: + +--Le quartier de Luxembourg est rue de Paris, à Saint-Germain. + +Briquet appuya: + +--Ne pas confusionner avec celui de Grammont qui se superpose +vis-en-face. + +Puis, prenant le bras de son camarade: + +--En retraite par échelons! Rendons la main et faisons sentir la botte! +A gauche par quatre! Au trot! + + * * * * * + +Les deux soldats quittèrent la baraque. + +Marignan les suivit d'un mauvais regard. + +--Pardieu! maugréa-t-il, vous me le payerez, mes drôles. + +Ensuite, ramenant curieusement les yeux sur la carte qu'il avait à la +main, il lut; + +--_Roger de Saint-Pons, volontaire au 11e régiment de chasseurs._ + +Une vive surprise se peignit sur sa figure, et il répéta en se parlant à +lui-même: + +--Roger de Saint-Pons... Le fils du marquis sans doute... Sur mon âme, +voilà qui est bizarre! + +Il mit la carte dans sa poche: + +--Ceci est bon à conserver. + +Puis, s'adressant à sa compagne: + +--Allons, ma chère, sortons d'ici et regagnons votre voiture. Aussi +bien, je ne pense pas que vous ayez la patience d'attendre la fin du +spectacle pour me gratifier de la scène de jalousie à laquelle j'avoue +du reste m'être acquis des titres incontestables par ma conduite +ridicule... + +Sergine accepta le bras qu'il lui offrait: + +--Il est certain, mon bon, dit-elle, que vous ne manquez pas de +toupet... Faire la cour en ma présence à cette avaleuse de sabres!... +Heureusement, elle vous a reçu comme un bÅ“uf dans un magasin de +porcelaines... + +Ensuite, changeant de ton: + +--Ah ça! est-ce que vous songez réellement à vous battre avec ce jeune +homme? + +--Quel jeune homme? + +--Le militaire de tout à l'heure... Un vrai petit lion... Il vous a tenu +tête avec une crânerie!... + +--Ah! vous avez trouvé?... + +--Je l'ai trouvé gentil,--très gentil... + +Marignan fit claquer sa langue contre son palais avec une expression +ironique: + +--Alors il faut que cela soit, car vous êtes une femme de goût... + +Il ajouta en riant railleusement: + +--Dans ce cas-là , mes enfants, vous auriez tort de vous gêner... + +--Hein?... + +--Oui, moi je suis bon prince... L'ange de l'abnégation... L'homme de +tous les sacrifices... + +L'actrice le dévisagea: + +--Comment! c'est toi qui me conseilles... + +Il l'interrompit d'un ton qui redevenait sérieux et sec: + +--Je ne te conseille rien, ma fille. Je te rappelle seulement que tu es +libre. Ainsi que je prétends l'être moi-même... Et puis, je n'ai pas +peur: une fois ce caprice satisfait,--comme les autres,--je sais que tu +me reviendras. Il y a entre nous plus que de l'affection: il y a +l'habitude, il y a le mépris,--mon Dieu oui! le mépris, comme tu disais, +ce soir... Va, nous ne sommes pas des amants ordinaires, et le contrat +qui nous lie est de ceux dont le parchemin résiste aux coups de canif... + +Ils étaient arrivés à l'endroit où les attendait la voiture. + +Marignan s'effaça pour laisser passer la jeune femme. + +--Est-ce que tu ne montes pas avec moi? lui demanda celle-ci étonnée. + +--Non: j'ai encore besoin de rester quelques minutes par ici. + +Sergine fronça le sourcil: + +--Je comprends, tu vas courir après ta baladine... + +--Tu ne comprends rien du tout. Les affaires sont les affaires. +D'ailleurs, je te le répète: confiance et indépendance réciproques. +C'est la devise des amours durables. + +Il regarda en l'air et poursuivit: + +--Je crois qu'il va pleuvoir. Rentre vite à Saint-Germain. Je t'y +rejoindrai avant une heure. + +Puis, après une nouvelle pause: + +--Puisque tu t'intéresses à lui, je consens à ne pas corriger ce petit +monsieur... + +Puis encore, à voix basse et avec un singulier sourire: + +--Après-demain, du reste, je me serai vengé de lui,--dans la fortune de +M. son père. + + + + +VII + +GRANDEUR ET DÉCADENCE D'UN BRELAN DE SALTIMBANQUES + + +Les frères Snail avaient tenu longtemps le haut du pavé dans les foires, +et le théâtre des _Dislocations-Amusantes_ avait été, pendant des +années, l'un des plus courus de nos kermesses et de nos ducasses. + +Puis, tout à coup, nos trois Anglais étaient repartis pour leur pays. + +On affirmait, parmi leurs concurrents, qu'ils avaient découvert un +_truc_ facile à exploiter à Londres. + +On ne se trompait point. + +Ce _truc_ avait nom Florette. + +C'était une enfant que les Snail s'étaient procurée d'une façon qui sera +indiquée plus tard. + +Florette,--ou miss Flora, dès l'abord, sur l'affiche,--ne batifolait +point sur la corde, avec ou sans balancier; elle ne se livrait à aucun +exercice d'adresse ou de force sur le trapèze ou le tremplin; elle ne +montait pas à cheval; elle ne faisait voltiger aucune espèce d'anneaux, +de boules et de poignards; elle ne se démantibulait pas davantage pour +se fourrer dans une boîte, exécuter le saut périlleux, marcher les pieds +en l'air ou sauteler, comme une grenouille, la tête entre les jambes. + +L'Angleterre est blasée sur ce genre de spectacles. + +C'est la terre classique des gymnastes, des _contorsionnistes_, des +_horsewomen_ et des _acropedestrians_. + +Elle en fournit le reste du monde. Les Snail ne l'ignoraient point. Ils +s'étaient dit: + +--Il faut inventer autre chose. + +Autre chose de neuf, d'inédit, d'original! + +Quelque chose qui étonnât, qui remuât, qui révolutionnât l'_Old +England_, avec quoi l'on battît monnaie dans les cités des +Trois-Royaumes, et que l'on rapportât ensuite en France, entouré du +prestige d'une réputation d'outre-mer. + +Et ils avaient trouvé ceci: + +Florette était un merveilleux enfant sous le triple rapport de +l'intelligence, de la souplesse et de la beauté... + +Ils lui avaient mis un fleuret à la main. + +Où ces clowns avaient-ils appris cet art noble de l'escrime, qui semble +être le privilège du _gentleman_ et du soldat? + +Nous ne saurions le préciser. + +Toujours est-il qu'ils y étaient passés maîtres comme dans tous les +exercices qui exigent des nerfs, du calcul et de l'agilité. + +Dès que l'enfant put comprendre, ils lui donnèrent donc leçon, et, comme +c'était un marmot solide, avec des articulations et des attaches d'acier +fin, ils la développèrent d'une si prodigieuse manière qu'à dix ans, +elle paraissait en avoir quinze, et qu'elle tenait admirablement sa +partie avec ses professeurs et avec les meilleurs tireurs des villes +qu'elle traversait. + +Ce fut alors que les Snail l'emmenèrent à Londres. + +En Angleterre, où la boxe entre dans l'éducation des lords, le poing est +plus en honneur et plus en usage que l'épée. + +Le jeu de celle-ci est, par conséquent, une chose à peu près inconnue de +la masse. + +Et puis John Bull a, de tout temps, raffolé de toutes les excentricités. + +Or, c'en était une véritable que cette fillette, provocante, malgré son +jeune âge, dans ses chausses de soie tricotées, qui dessinaient +l'harmonieuse pureté de ses formes, et dans son corsage de maroquin +noir, qui pinçait, en craquant, les richesses naissantes de sa taille. + +C'était une _attraction_ étrange--pour parler la langue +d'outre-Manche--que cette Clorinde en herbe, cette Bradamante en bris de +coque, qui boutonnait les vieux prévôts rompus à toutes les «bottes +secrètes,» et _flanquait_ ce qu'on appelle, en termes de salle, de +superbes _capotes_ à des grenadiers écossais et à des _horse-guards_ +hauts de six pieds. + +Elle avait débuté dans un Alhambra quelconque, et bientôt il n'avait +plus été question que d'elle dans les tavernes de la Cité, dans les +clubs les plus élégants, au Parlement et à la cour. + +Et, de fait, par la pratique, devenue beaucoup plus forte que ses +maîtres, elle avait des coups irrésistibles, de ces coups qui ne +s'enseignent pas plus que le coup d'archet ou le démanché du violon. + +Jamais on n'avait admiré garde plus sûre, mouvements plus prestes, +méthode plus correcte et plus savante, combinaisons plus ingénieuses et +plus gracieusement, plus rapidement exécutées. + +Ses dégagements auraient tenu dans un anneau de mariée; ses _contre_, +habilement resserrés, lui dérangeaient à peine le poignet de la ligne; +ses parades _de quinte_, entre autres, et ses ripostes _du tac au tac_ +partaient comme l'éclair et arrivaient comme la foudre. + +Le prince de Galles voulut la voir. + +En ce temps-là , Lagardère,--le héros du roman de Paul Féval et du drame +d'Anicet Bourgeois,--était particulièrement à la mode chez nos voisins. + +Sous ce titre: _J'y suis! ou la Devise de Nevers_, tous les théâtres de +Londres jouaient avec succès une traduction ou «adaptation» du _Bossu_. + +Le prince-héritier s'inspira avec à -propos de cette «actualité» pour +déclarer, en applaudissant la fillette: + +--C'est la filleule de Lagardère. + + * * * * * + +Le surnom resta à Florette. + + * * * * * + +Il n'en fallait pas davantage pour que la _gentry_ l'adoptât. + +Il est certain que, s'il lui avait plu d'ouvrir une salle, elle aurait +eu pour élèves tous les membres de l'aristocratie et de la _fashion_. + +Mais elle n'était pas encore assez sérieuse pour démontrer. + +Ensuite, bien qu'elle ne fût précoce que de corps, les Snail ne se +souciaient qu'à demi de la laisser approcher des papillons _flirteurs_. + +Partant, ils veillaient au grain, n'ayant pas envie que leur poule aux +Å“ufs d'or leur fût enlevée par un amant ou un mari. + + * * * * * + +Après Londres, on visita successivement Liverpool, Manchester, +Edimbourg, Glascow et Dublin. + +Partout, la petite Française fut fêtée, acclamée, choyée et couronnée! + +Le Pactole ruisselait dans la caisse des trois frères. + +Malheureusement, ceux-ci ressemblaient à Panurge lequel, s'il n'avait +qu'un moyen pour gagner de l'argent, en possédait trente-six pour le +dépenser. + +Tom adorait le jeu sous toutes les espèces,--à la Bourse, sur le _turf_, +dans les tripots... + +Bob était ivrogne comme Falstaff... + +Quant à Jack, l'aspect et le contact d'un jupon l'induisaient en toutes +folies. + +D'où il résulte que ce qui abondait par la porte s'éparpillait par la +fenêtre, et qu'après avoir soutiré à la curiosité de leur mère-patrie +jusqu'à son dernier _penny_, nos Anglais étaient revenus sur le +continent plus pauvres qu'ils en étaient partis. + + * * * * * + +La déveine les y suivit, encore qu'ils y produisissent un nouveau +_sujet_, de l'exhibition duquel ils se promettaient monts et merveilles: +une _Femme-Canon_ racolée par l'un d'eux dans un _Music-Hall_ borgne de +Leicester-Square. + +Cette virago, qui portait sur l'épaule, sans gêne apparente, un petit +pierrier tout chargé auquel on mettait le feu et dont la détonation +n'ébranlait point d'un zeste ses formidables appas; cette virago, +disons-nous, était, tout simplement, une Parisienne dépaysée--et +rousse--qui répondait au nom d'Héloïse Chamoiseau. + +Après une série d'aventures dont le détail serait trop long, elle avait +embrassé--à Londres--la profession d'Alcide femelle, quand Jack Snail +s'en était éperdûment épris et lui avait offert une association acceptée +sans ambages. + +Nous inclinons à croire qu'elle le trompait avec Bob et avec Tom. + +Quoi qu'il en soit, la _Femme-Canon_ réussit peu ou prou en France. + +Il en fut de même de la _Filleule de Lagardère_. + +La foule n'a plus, chez nous, le goût ni le sentiment de ce maniement de +l'épée, qui fut la passion et la gloire de nos pères. + +Il eût fallu aux Snail du temps, de la patience et de l'argent pour +ramener, à force de réclames, l'attention sur la «spécialité» professée +par leur élève. + +Il leur eût fallu beaucoup de tenue, d'intrigues et d'influences dans +un certain monde pour produire la fillette devant des amateurs capables +d'apprécier son talent. + +Or, tout cela faisait absolument défaut aux trois frères. + +Ils se virent donc contraints de se remettre à besogner et à courir les +foires. + +Mais leur séjour de plusieurs années dans la bombance, de l'autre côté +de la Manche, les avait rendus mous, lourds et paresseux. + +Leurs vices seuls avaient grandi. + +De grossiers, ils étaient devenus abjects, ignobles et crapuleux. + +Tom ne filoutait pas un sou à ses frères et associés, qu'il n'allât le +hasarder, sur des cartes crasseuses, dans quelque bouge enfumé, plein de +moite chaleur et bourré d'asphyxies. Bob était ivre du matin au soir, +et, en dehors de son ménage morganatique, Jack subventionnait des +demoiselles. + +Par suite, Héloïse Chamoiseau s'était improvisée directrice de cette +troupe de six personnes, qui, en dehors des trois Anglais, de Florette +et de la _Femme-Canon_, ne comptait guère que le pître--ou +paillasse--engagé pour _allumer le chaland_ (attirer le monde à la +parade) et pour égayer par ses _cascades_ les intervalles des +exercices. + +Hélas! ainsi que le disait ce second prix du Conservatoire, le chaland +ne se laissait pas plus allumer que s'il avait été soufré, enduit de +phosphore à la pointe, fourni et timbré par la régie!... + +Et le théâtre des _Dislocations-Amusantes_ végétait, poursuivi par un +discrédit croissant. + + + + +VIII + +CHEZ LAPIE + + +Lapie est un marchand de vin-restaurateur dont la cuisine jouit d'une +bonne réputation aux environs de la gare de Sceaux et de la place où se +dresse le «Lion de Belfort». + +La grande salle du premier étage y est flanquée--dans les coins--de +réduits où l'on se trouve aussi à l'aise, pour causer, que dans un +cabinet particulier ou dans un local réservé. + +Or, la surveille du jour où commence ce récit,--c'est-à -dire le vendredi +qui précédait la fête des Loges,--deux convives achevaient de déjeuner +dans l'un de ces _buen-retiros_. + +Le premier de ces convives n'était autre que le cavalier servant de +Sergine Gravier, le beau Marignan en personne, lequel, du fond du fiacre +qui l'avait amené, pour se glisser à l'intérieur de l'établissement, +n'avait point pris moins de précautions que s'il s'agissait de quelque +galant et mystérieux rendez-vous. + +Ce n'était pourtant pas une dame qui lui tenait compagnie à table. + +Non: c'était un quidam d'un âge mûr,--porteur d'un habit, d'un gilet et +d'un pantalon de casimir noir, d'une chemise à jabot tuyauté et d'une +cravate d'une entière blancheur. + +Cet uniforme fleurait le Palais, le bureau, l'étude, ou, si mieux vous +aimez, la basoche, la chicane, le _contentieux_,--ce mot inventé tout +exprès pour fournir des moyens d'existence à des milliers de Normands +qui ne sont pas tous de Falaise, de Vire, d'Avranches ou de Domfront. + +Me Bouginier (Albéric pour ces demoiselles) était, en effet, un +ancien avoué de province qui avait eu des peines de cÅ“ur en justice. + +Au physique, sa perruque frisée à l'enfant; ses joues pleines, rondes, +appétissantes, qui gardaient la fraîcheur luisante et légèrement +couperosée de l'homme de cinquante ans, conservé avec soin; son ventre +florissant et ses lunettes d'or lui tenaient lieu des plus sérieuses +références, éloignaient la défiance et commandaient le respect. + +A un moment, il se renversa sur sa chaise et, posant sa fourchette: + +--Vous disiez donc, fit-il, cher monsieur Marignan... + +L'autre l'interrompit brusquement: + +--Pas de bêtise, hein, papa? Appelez-moi Isidore. Je tiens à conserver +le plus strict incognito. + +L'ancien avoué approuva de la tête: + +--C'est juste. Excusez ce _lapsus_. Il est constant que, si quelque +habitué de Tortoni ou du Lyon d'Or apprenait que vous êtes venu vous +restaurer à l'ancienne barrière du Maine, il se demanderait à bon droit +quel si puissant motif pouvait vous entraîner ainsi aux antipodes du +boulevard des Italiens... + +--Mon maître, reprit Marignan, j'ai furieusement besoin de gagner +quelque argent... + +--On a toujours besoin de gagner de l'argent, opina l'ex-officier +ministériel: Lovelace et don Juan comme tout le monde... + +--A force d'intriguer, je me suis fait recevoir au cercle de la rue de +la Paix... Un cercle trié sur le volet... Les plus beaux noms, les plus +belles fortunes, les plus honnêtes gens de Paris... + +--Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? fredonna Me +Bouginier. + +--Bref, j'ai joué et j'ai perdu... + +--Vous avez perdu?... Vous?... Pas possible! + +--Je perds toujours la première fois que je joue quelque part, repartit +l'autre froidement. + +L'ex-avoué se frappa le front: + +--Où avais-je l'esprit?... Vous avez raison... Semer pour récolter, +parbleu! + +--Seulement, je ne vous cacherai pas que cette avance de fonds n'a pas +été sans déranger un tantinet l'équilibre de mes finances: à une époque +surtout où, pour jeter de la poudre d'or aux yeux de ceux qui auraient +l'idée de regarder de trop près dans ma vie, il faut impérieusement que +j'affiche un certain train de maison... + +C'est pourquoi je vous ai écrit, à vous qui êtes un collectionneur +d'opérations lucratives... + +Voyons, n'avez-vous pas quelque chose à me signaler? + +--Dans quel chiffre? + +--Dans le chiffre de dix à quinze mille. + +--Valeurs? + +--Non: numéraire. On perd du temps et de l'argent à négocier. Ensuite, +les espèces seules ne se reconnaissent pas. + +Me Bouginier parut chercher. + +Puis, après quelques minutes de réflexion: + +--Je crois, reprit-il, que j'ai ce que vous me demandez... + +--Bravo!... + +--Par exemple, il faudra peut-être pincer d'un instrument... + +--A cordes? + +--Non, tranchant. + +--Eh bien, on en pincera, répondit Marignan avec résolution. Seulement, +on mettra des gants. Histoire de ne pas se tacher les doigts. + +L'ancien avoué piqua ses deux coudes sur la table et se pencha vers son +interlocuteur: + +--Connaissez-vous M. de Saint-Pons? s'informa-t-il. + +--M. de Saint-Pons?... Attendez donc!... Si je ne me trompe, un agronome +distingué... + +--Oui, et l'un de nos plus riches propriétaires terriens... M. de +Saint-Pons possède, entre autres biens, un magnifique château à +Carrières-sous-Bois, au bout de la terrasse de Saint-Germain. Ce château +fait face à la Seine. Le parc, qui est immense, confine à la forêt, à +l'endroit dit: le Rond-Point-du-Roi ou le pavillon de la +Faisanderie,--pavillon habité par le garde général chargé de la +surveillance du domaine... + +Une notable partie de ce côté de la forêt appartient au marquis, qui y +pratique, chaque année, des coupes dont il vend le produit aux marchands +de bois des environs... + +Cette vente a lieu à la mi-août. Elle a eu lieu, la semaine passée, +comme d'habitude. Les sommes qu'elle représente sont parfois +considérables. Elles sont versées par les acheteurs entre les mains du +garde-chef dont je vous parlais tout à l'heure... + +Celui-ci, en qui son maître a toute confiance, les conserve par devers +lui jusqu'au retour de ce dernier au château... + +Or, M. de Saint-Pons et son régisseur,--l'excellent papa Tourangeau,--ne +reviennent à Carrières que pour l'ouverture de la chasse... + +Or, la chasse ouvrira la semaine prochaine... + +Donc le garde a dû battre le rappel de la monnaie; les acheteurs ont dû +délier les cordons de leur bourse; les fonds, qu'ils ont expectorés, +doivent être centralisés au pavillon de la Faisanderie... + +S'ils n'y sont pas encore, ils y seront sous peu. On s'en assurera +facilement. Il n'y a qu'à s'informer avec adresse dans le pays... + +Le pavillon de la Faisanderie est entièrement isolé de toute +habitation... + +Par derrière, le parc le sépare du château et du village: un parc de +plusieurs kilomètres, dont les ombrages touffus interceptent tout +bruit... + +Au village, on a l'habitude de se coucher avec les poules. Au château, +il n'y a que le concierge. Le nombreux domestique du marquis ne s'y +installera qu'avec lui... + +Par devant s'étend la forêt, dont la solitude n'est troublée, la nuit, +que par ses hôtes: les lapins, les furets, les renards qui se promènent +hors de leurs terriers; les sangliers qui foncent à travers les +halliers; les chevreuils, les cerfs et les daims qui bondissent dans les +clairières... + +--Bon! murmura Marignan, ceux-là ne gênent personne: ce ne sont point +des témoins bavards. + +Me Bouginier poursuivit: + +--Un assez mauvais gars de Saint-Germain,--moitié _grinche_ et moitié +_escarpe_,--qui avait observé toutes ces particularités, caressait +depuis longtemps le projet que voici: + +S'immiscer en catimini dans ce local des Hespérides et effaroucher les +pommes d'or pendant le sommeil du gardien... + +Quitte à _buter_ (tuer) celui-ci, s'il se réveillait, par hasard... + +Il n'attendait même qu'une chose pour exécuter son dessein: c'est que +la récolte des susdites pommes fût faite... + +Par malheur pour le pauvre diable, on l'a coffré, il y a huit jours, +pour une histoire de vol commis précédemment... + +Il est dans les prisons de Versailles. La cour d'assises le réclame. +Escalade, effraction, tentative de meurtre, toutes les herbes de la +Saint-Jean sont réunies dans son cas. Total: vingt ans de travaux +forcés... + +Sa femme est venue me trouver... + +Ayant hérité de l'idée de son mari, elle me l'a cédée, moyennant une +récompense honnête... + +Moi, j'avais presque envie de l'exploiter, cette idée, à cette fin +d'arrondir la dot de ma fille aînée, qui va sortir prochainement des +Oiseaux... + +Mais les clients avant tout, saperlotte!... + +Et, s'il vous plaît de soumissionner l'entreprise, je me dépouille pour +vous l'adjuger,--me réservant mes droits de courtage, bien entendu: +_vingt-cinq pour cent_, payables après réussite, comme toujours. + +--C'est convenu! s'exclama Marignan. L'affaire me paraît sortable; elle +me convient; je la prends. Signons-nous un bout de traité? Ou +désirez-vous des arrhes, des garanties, une petite prime? + +--Allons donc!... Vous badinez!... Entre gens qui s'estiment, la parole +suffit. + +Les deux convives échangèrent une étreinte cordiale. + +L'ancien avoué ajouta: + +--Seulement, je vous demanderai--en guise d'épingles--un piano pour ma +cadette qui a des dispositions étonnantes pour la musique... + +--Entendu. Erard ou Pleyel, à son choix. Enchanté d'avoir pu contribuer +à former le talent de cette virtuose de l'avenir. + +Il y eut une seconde poignée de main. + +Après une nouvelle effusion, Marignan fit mine de se lever. + +Mais Bouginier, le retenant: + +--Un instant! un instant, que diable!... + + + + +IX + +COURTIER D'AFFAIRES + + +_Courtier d'affaires_: ces mots, gravés en lettres noires, se lisaient +sur la plaque de cuivre qui décorait la porte de l'appartement occupé +par l'ex-officier ministériel au troisième étage d'une maison de la rue +du Pélican. + +Courtier, soit; mais de quelles affaires? + +D'aucunes ont été définies par Dumas: + +«_Les affaires, c'est l'argent des autres._» + +Cette définition pouvait à bon droit s'appliquer à celles dont le sieur +Bouginier se faisait l'intermédiaire. + +Quelques signatures tronquées au bas de certains actes judiciaires +l'avaient envoyé et retenu au sein d'une fabrique de chaussons de +lisière instituée--à Clairvaux--par les soins du gouvernement. + +Il est vrai, ainsi qu'il l'affirmait lui-même, qu'il en était sorti +emportant l'estime de ses chefs et la confiance de ses camarades. + +La confiance de ces derniers avait été telle qu'ils s'étaient empressés +de mettre l'ancien avoué en rapport avec leurs «collègues de la +capitale». + +Les fastes du Palais et la chronique des tribunaux établissent, d'une +façon irréfutable, que tout malfaiteur _de profession_ vit à cheval sur +plusieurs affaires. + +Si l'une rate, les autres lui restent. + +Si celle-là le place sous la main de la justice, il se réserve de +terminer celles-ci à l'expiration de sa peine; à moins--ce qui arrive +fréquemment--qu'il ne les céde à des confrères non serrés (encore +libres) ou à des tiers qui lui en achètent l'idée, le plan, les +préparatifs et les instruments. + +En argot, cet acte de comploter un _chopin_ (coup) s'appelle _nourrir le +poupard_. + +Me Bouginier prenait les _poupards_ en sevrage. + +Il en avait un répertoire des mieux fournis, comme les agents +matrimoniaux ont un catalogue d'héritières. Il les élevait, les +soignait, les mijotait--et les passait au plus offrant, en prélevant une +commission qui lui permît de subvenir avec avantage aux besoins de sa +famille et de tenir état dans le monde. + +Il n'ignorait pas, cependant, que la loi--chapitre des +_Complices_--assimile aux auteurs d'un crime ou d'un délit ceux qui ont +fourni des instructions pour commettre ce crime ou ce délit, et qu'elle +les punit de la même peine. + +Aussi n'agissait-il qu'avec la plus grande circonspection. + +La Préfecture avait l'Å“il sur lui: il le savait et s'était mis en +règle. + +Se mettre en règle, c'est acheter par certaines complaisances les bonnes +grâces de la police. + +L'ex-avoué rendait des services. Il devenait, en certains cas, un +_indicateur_ précieux. Ses clients lui étaient sacrés; mais il +sacrifiait sans pitié quiconque opérait en dehors de «sa maison.» + + * * * * * + +--Comme vous y allez, mon cher! appuya Bouginier. Nous n'avons pas pris +le café...--Garçon! le café!...--Et puis, vous ressemblez à Guzman, qui +ne connaissait pas d'obstacles... + +--Eh bien?... + +--Eh bien, il y en a--et beaucoup... + +--Des obstacles? + +--Hélas! + +--Touchant l'affaire? + +--Touchant l'affaire. D'abord, il y a le pavillon: le pavillon dans +lequel on ne pénètre pas aussi facilement que dans le boudoir de +mademoiselle Sergine Gravier; le pavillon,--j'ai vérifié la chose _de +visu_ en menant ma famille dîner sur l'herbe dans la forêt,--qui a de +solides barreaux à ses fenêtres, et, à sa porte, une vraie ferrure de +cachot,--une porte en plein chêne, qu'un boulet de canon aurait de la +peine à entamer... + +--Pardieu! quand je devrais éventrer la muraille... + +--Vous rencontreriez sur la brèche le garde général du marquis: un +gaillard vigilant, robuste, courageux... + +--Après?... Un homme en vaut un autre! + +L'ancien officier ministériel tira de sa poche une tabatière en vermeil, +l'ouvrit et y puisa une pincée de tabac: + +--Pas celui-là , prononça-t-il. + +Marignan développa son torse, raidit ses bras, fit craquer ses muscles: + +--Bah! répliqua-t-il, on ne manque ni de résolution, ni de biceps, ni de +pectoraux... Et puis, au besoin, on aura des acolytes: le +Bijou-des-Dames et le Rouquin... + +Me Bouginier, qui massait sa prise entre le pouce et l'index, hocha +la tête avec dédain: + +--Le Bijou-des-Dames et le Rouquin?... Peuh!... Mauvaise marchandise!... +Bonne tout au plus à étrangler une vieille femme dans son lit ou à +administrer un coup de couteau à quelque pochard attardé!... + +Nonobstant, on pourra les utiliser pour faire le guet ou pour fournir +des renseignements... + +Mais il faut des lurons d'une tout autre encolure pour s'attaquer à +Patte-de-Fer... + +--Patte-de-Fer? + +--Vous n'en avez jamais entendu parler?... + +--Ma foi non: vous n'ignorez pas que j'ai été absent de Paris pendant +plusieurs années... + +--Je sais, je sais... Vous avez voyagé... Pour votre santé... L'air de +la Méditerranée est exquis pour les poitrines faibles... + +L'ex-avoué huma sa prise avec bonhomie. + +Il continua ensuite: + +--Patte-de-Fer a été l'un des plus fins limiers de la brigade de sûreté. +Le bras droit de défunt Claude. Un ancien soldat: intrépide, +infatigable, incorruptible... + +Son surnom vous explique assez qu'il n'y allait pas de main morte avec +les infortunés qui lui tombaient sous la coupe... + +Avec cela, un _débrouillard_ fini. C'est lui qui a mené l'affaire +Troppmann avec feu son camarade Souvras et qui a aidé celui-ci à +retrouver le cadavre de Kinck père dans le ravin de HÅ“renflüsch... + +--Et ce modèle des policiers a quitté l'administration? + +--Quand le papa Claude a pris sa retraite, Jacques Périn--c'est le nom +de notre homme--a donné sa démission. Le marquis de Saint-Pons lui a +offert alors le poste de surveillant-chef de sa propriété et de ses bois +de Carrières. C'est donc lui le dragon qui garde les pommes d'or à la +conquête desquelles vous brûlez de vous élancer. + +La physionomie de Marignan se rembrunit énergiquement: + +--Oh! oh! maugréa-t-il, voilà qui modifie la face des choses! + +--Il est constant, émit Me Bouginier, qu'ainsi que chante la chanson: + + Cet animal est très méchant; + Quand on l'attaque, il se défend. + +Il ajouta paisiblement en sucrant son café avec abondance: + +--Mais que vous importe, dès l'instant que je vous procure le moyen de +le mettre à la raison?... + +--Le moyen?... + +--Pourquoi non?... On a, Dieu merci, plus d'une corde à son arc... Et, +pour suivre le cours de la comparaison mythologique que nous avons +employée jusqu'à présent, s'il a suffi d'un seul Hercule pour supprimer +le dragon du jardin des Hespérides, que voulez-vous que fasse contre +trois celui du pavillon de la Faisanderie? + +--Contre trois quoi? + +--Contre trois hercules, parbleu! + +--Bon! Où les prenez-vous et quels sont-ils, vos trois hercules? + +--Je les prends, pour le moment, sur la route de Saint-Germain,--où la +fête des Loges aura lieu prochainement,--dans la forêt,--et ils +s'appellent les frères Snail. + +Ce fut au tour de Marignan de planter ses coudes sur la table: + +--Voyons, papa, insista-t-il, expliquons-nous carrément. Votre +conversation est émaillée d'hiéroglyphes, et je ne suis pas M. de +Champollion-Figeac pour déchiffrer des obélisques. + +--Vous allez me comprendre, mon excellent ami: + +Les frères Snail sont trois saltimbanques,--trois Anglais,--qui font +métier de force et d'adresse et que je crois aussi dépourvus de +scrupules que de monnaie... + +Des circonstances, dont il serait trop long de vous entretenir, nous +ayant mis en rapport depuis nombre d'années, ils n'ont rien à me +refuser... + +Vous irez donc les trouver, de ma part, aux Loges, où ils ne vont point +manquer de dresser leur tente parmi les spectacles forains que la fête y +amalgamera... + +Vous leur tiendrez le langage que je vous indiquerai, et ils +s'empresseront de se mettre à votre disposition pour tout ce qu'il vous +plaira de leur commander... + +Ce sont des auxiliaires précieux: souples comme des serpents et capables +d'assommer un chrétien d'un coup de poing, comme un bÅ“uf, pour +quelques menues pièces d'argent qui leur permettraient de donner la +pâture à leurs passions... + +En outre, ils ont avec eux une jeune fille qui, si vous adoptez le petit +plan que je vais vous soumettre, vous sera d'une incontestable +utilité... + +--Une jeune fille?... + +--D'une paradoxale beauté!... + +Une flamme singulière dansait derrière les lunettes de l'ancien officier +ministériel. + +--Malepeste! s'exclama son interlocuteur, vous en parlez avec un +enthousiasme!... + +--L'enthousiasme d'un amateur de la forme, pas davantage, protesta Me +Bouginier. Amateur platonique, bien entendu. Mon âge, ma situation, mes +fonctions d'époux et de père ne m'autorisent, hélas! à remplir que ce +rôle sans prétentions comme sans profits... + +Il poursuivit, après une pause: + +--Du reste, vous jugerez mademoiselle Florette... + +--Ah! c'est Florette qu'elle s'intitule... + +--Et elle ne ment pas à son nom. Ce n'est pas seulement une fleur. C'est +un bouquet de perfections... + +--En vérité!... Vous piquez ma curiosité... J'entreprendrais l'affaire +rien que pour... + +L'ex-avoué avait allumé dans sa tasse l'eau-de-vie qui couronnait +celle-ci d'une auréole bleuâtre. + +Sur ces dernières paroles, il cessa brusquement d'attiser ce brûlot du +bout de sa cuiller, et interrompant son interlocuteur: + +--Monsieur Marignan, prononça-t-il d'un ton sec, j'ai sur cette +personne, sur cette jeune fille, des projets sérieux dont je crois +inutile de vous faire la confidence. Je vous serai donc obligé de ne pas +essayer de l'inscrire sur la liste de vos victoires et conquêtes... + +--Moi?... Ah! mon cher maître!... Pouvez-vous supposer... + +D'un coup de doigt bref et saccadé, Me Bouginier releva ses lunettes. + +Le verre brouillé de celles-ci recouvrait une paire d'yeux d'une +inquiétante acuité. + +Ces yeux s'arrêtèrent sur l'amant de Sergine Gravier avec une étrange +expression d'autorité et de menace. + +En même temps, l'ancien officier ministériel reprit d'une voix non moins +tranchante que son regard: + +--Mademoiselle Florette est un instrument que je vous prête. Songez à me +le rendre intact. Autrement, nous nous brouillerions. Or, nous avons +tout intérêt à demeurer en excellente intelligence. + +Ses lunettes avaient repris leur place. + +Il ajouta paternellement: + +--Un petit verre de fine champagne, hein? Il n'y a rien de tel pour +faire passer les vérités qu'on est, parfois, entre associés, dans la +nécessité de se dire. Moi, j'en suis encore au _gloria_ de nos pères. + +Il souffla sur son brûlot, le goûta et conclut: + +--Maintenant, accordez-moi toute votre attention. Il s'agit du plan que +j'avais élaboré pour mon usage particulier, et que je vous cède +par-dessus le marché, avec les éléments d'exécution, s'il est à votre +convenance. Le plan, dans le succès duquel la _Filleule de +Lagardère_--c'est un des sobriquets de notre jeune personne--est appelée +à remplir l'un des principaux rôles. + + + + +X + +LES FRÈRES ENNEMIS + + +Revenons à la fête des Loges. + +Les lampions qui enguirlandaient celle-ci commençaient à s'éteindre. Il +était tard. Boutiques et spectacles se fermaient. Seul, le bal Tivoli +restait illuminé, bruissait de musique et grouillait de danseurs: le bal +Tivoli où le Bijou-des-Dames, le Rouquin et leurs «folles maîtresses» +étaient en train de scandaliser l'autorité par leurs _en-avant-deux_ +risqués et par leurs _pastourelles_ anti-municipales. + +Ce fut vers ce temple de Terpsychore indépendante que se dirigea +Marignan en quittant Sergine Gravier. + +Comme il y pénétrait, un quadrille s'achevait. + +Après le galop final, les deux couples qu'il cherchait de l'Å“il +s'acheminèrent vers la buvette. + +L'associé de Me Bouginier fit--de loin--un signe à Bijou-des-Dames et +sortit. + +Le voyou le rejoignit au dehors. + +Tous deux échangèrent quelques mots. + +Ensuite, Marignan mit le cap sur le théâtre des +_Dislocations-Amusantes_. + +L'autre lui emboîta le pas à distance. + +La baraque semblait sombre et close au premier abord. + +Pourtant, des filets de lumière s'échappaient à travers les fentes des +planches mal assemblées qui la formaient,--et des voix se disputaient +derrière la toile d'emballage qui lui servait de porte. + +Cette toile était trouée comme une écumoire. + +On n'avait qu'à la soulever pour entrer. + +Les frères Snail ne redoutaient point les voleurs. + +Que leur aurait-on enlevé?--Des charpentes vermoulues ou des bancs qui +ne tenaient pas!--Le reste du mobilier industriel (instruments et +accessoires) était remisé, chaque soir, après la représentation, dans +une énorme voiture, espèce de maison mouvante qui stationnait derrière +le théâtre et dans laquelle la _Filleule de Lagardère_ et la +_Femme-Canon_ couchaient sur des matelas. + +Les trois Anglais et le paillasse dormaient sur les bancs de la baraque. + +Marignan gravit doucement les degrés qui aboutissaient à la porte de +celle-ci. + +Il mit son Å“il, puis son oreille, à l'un des principaux trous de la +toile, et voici ce qu'il vit et ce qu'il entendit: + + * * * * * + +Au milieu de la plate-forme,--entourée, en guise de décors, de lambeaux +de tapisserie,--qui constituait la «scène», une vieille planche était +posée sur deux tréteaux. + +Tom, Jack, Bob et la _Femme-Canon_ étaient assis à cette table +improvisée. + +Il y avait sur celle-ci trois bouteilles d'eau-de-vie vides et une +quatrième que l'on venait d'entamer: c'était la façon de souper de nos +banquistes. + +Après avoir grignoté un maigre morceau de pain, Florette s'était retirée +dans la voiture, et le paillasse s'en était allé festoyer «en ville» +avec une bouchère de Poissy qui l'avait particulièrement remarqué: les +grandes dames ont toujours protégé les artistes. + +Les frères Snail se ressemblaient tellement qu'on les aurait pris l'un +pour l'autre. + +C'étaient trois Anglais trapus, aux jambes et aux bras musculeux, à la +mâchoire inférieure proéminente et aux cheveux roux plantés drus et bas +sur une figure courte et bouffie qui rappelait le mufle d'un _bull_. + +Ils buvaient silencieusement: l'orgie britannique est taciturne. + +A un moment, leur compagne se leva. + +--Où vas-tu? lui demanda Tom. + +--Tiens! je me réintègre dans mes appartements. Avec ça que vous êtes +gais quand vous êtes _pafs_!... Merci! J'aime mieux aller rêver de mes +anciens... + +Elle alluma son rat-de-cave au bout de chandelle qui éclairait la table: + +--Bonsoir la compagnie! + +Mais Tom lui adressa un geste impérieux: + +--Reste! commanda-t-il. + +Héloïse Chamoiseau,--souveraine du royaume-uni des +_Dislocations-Amusantes_ par l'abdication volontaire de ses trois +princes-conjoints,--n'était point, paraît-il, habituée à ce qu'on lui +parlât de la sorte; car elle regimba, glapissant: + +--Qu'est-ce que c'est que ces manières-là ?... On me donne des ordres, à +présent!... Et pourquoi n'irais-je pas _pioncer_ si ça me plaît? + +--Parce que j'ai besoin de causer seul à seule avec la Florette. + +--Voyez-vous ça, je vous gênerais! + +Et se tournant vers les deux autres, la virago questionna: + +--Entendez-vous, mes chérubins? + +Bob, le second des frères, dressa l'oreille. + +Il fronça le sourcil et interrogea: + +--Qu'est-ce que tu lui veux, à cette fille? + +--A la Florette? + +--Oui. + +Tom avala un verre d'eau-de-vie et répondit froidement: + +--Je ne lui veux rien. Je la veux. Voilà tout. + +--Toi? + +--Pourquoi pas? Elle est belle et elle me convient. J'ai décidé qu'elle +serait ma femme. + +Bob absorba pareillement une rasade d'alcool; puis il brisa son verre +sur la table et gronda: + +--Si c'était vrai... + +Son frère lui lança un regard de défi: + +--Si c'était vrai?... + +L'autre retroussa ses manches: + +--On boxerait... + +Tom l'imita: + +--On boxera, soit; qui cherche trouve. + +Héloïse éclata de rire: + +--Bravo!... Déchirez-vous!... _Kiss! kiss!_... + +Les deux adversaires s'avancèrent l'un sur l'autre. Les joues sanguines +du premier avaient pris une nuance rouge plus foncée. Celles du second +étaient écarlates jusqu'aux oreilles. + +A cet instant, le troisième Snail se mit sur son séant: + +--Une minute, mes enfants! fit-il. + +--Tu ne vas pas les empêcher de _se peigner_, hein? lui cria aigrement +la _Femme-Canon_. Si c'est leur plaisir, à ces hommes! Il faut bien +s'amuser un brin... + +Jack serra les poings et repartit avec sérénité: + +--Je ne veux pas les empêcher. Au contraire. Qu'ils commencent. +J'assommerai celui qui restera. + +--Comment? + +--_By God!_ je connais quelqu'un qui a autant envie que qui que ce soit +de la Florette... + +Tom et Bob demandèrent à l'unisson: + +--Et ce quelqu'un?... + +--Mes garçons, c'est, comme vous, le fils de notre père. + +Héloïse battit des mains. + +--A la bonne heure! C'est complet! Mon époux, mes beaux-frères, elle me +rafle tout, votre mijaurée de Fine-Lame!... + +Elle toisa les saltimbanques avec un mépris farouche: + +--Mais ce n'est pas pour ça que je l'abomine! Ah! mais non! Vous êtes +trois brutes qui ne valez pas la poussière de mes souliers!... + +Puis, avec une exaspération croissante: + +--Elle m'offusque, cette pimbêche. J'exècre ses menottes effilées, son +teint de cire, ses airs de princesse. Quand elle paraît quelque part, il +n'y en a plus pour personne!... + +D'ailleurs, je me doutais bien que vous en teniez dans l'aile. Une +sainte-nitouche qui n'a que la peau sur les os! Des gars taillés comme +vous! Si ce n'est pas une honte!... + +Oh! mais j'ai mon projet, par exemple. Pas plus tard que demain matin, +j'achète un litre de vitriol et je le lui casse sur la frimousse. Alors, +quand elle se sera débarbouillée, nous verrons si vous êtes encore +disposés à vous tanner le cuir pour elle... + +--Ma fille, fit Jack, un conseil... + +--Donne: les petits cadeaux entretiennent l'amitié... + +--Je te ferai celui-ci d'autant plus volontiers qu'il ne me coûtera pas +un _farthing_... + +--Eh bien?... + +--Eh bien, garde-toi de toucher à un cheveu de la Florette. + +Bob frappa sur la table: + +--A la bonne heure! Notre frère Jack a parlé comme au prêche. _Hurrah_ +pour notre frère Jack! + +Et, comme la _Femme-Canon_ haussait les épaules, l'ivrogne appuya: + +--Si jamais tu t'avisais... + +--Oui, renchérit Tom avec un geste menaçant, si jamais tu t'avisais... + +--Qu'est-ce qu'il m'arriverait, les agneaux? + +Tom leva un poing qui était comme un marteau: + +--Il arriverait que je t'écraserais avec ceci. + +Bob crispa ses doigts, qui étaient comme des tenailles: + +--Il arriverait que je t'étranglerais avec cela. + +Jack ajouta: + +--Et que moi, je te l'entonnerais, ton vitriol. + +La virago bondit: + +--Venez-y donc un peu, pour voir! prononça-t-elle résolument. + +Les Snail se consultèrent: + +--Autant tout de suite, proposa le premier. + +--Débarrassons-nous, d'abord, de celle-ci, opina le second. + +Le troisième conclut: + +--On s'arrangera ensuite pour l'autre. + +Ils firent un pas vers Héloïse. + +Celle-ci les attendait de pied ferme. + +L'escabeau, sur lequel elle était assise une minute auparavant, +tournoyait, comme une massue, au bout de son bras nerveux. + +En ce moment, une voix impérieuse s'éleva: + +--La paix, mes maîtres! intima-t-elle. + + + + +XI + +MÉNAGERIE DOMPTÉE + + +Les quatre adversaires se retournèrent, stupéfaits. + +Marignan avait soulevé le morceau de toile qui servait de porte et +s'était introduit dans la baraque. + +Il monta lestement sur la scène et entra dans la zone de lumière +projetée par la chandelle. + +Les Anglais ont le respect des gens bien mis. + +Les Snail s'informèrent en commun: + +--Que désirez-vous, _gentleman_? + +--Je désire, d'abord, que vous vous mettiez d'accord, répondit le +survenant d'un ton railleur, et que l'harmonie renaisse au sein de cet +asile. Je désire, ensuite, que vous me prêtiez une religieuse attention. +Je désire, enfin, ou, plutôt, j'exige... + +Les trois frères l'interrompirent: + +--Vous exigez?... + +--Est-ce que, par hasard, nous sommes vos domestiques? + +--Nous ne vous connaissons seulement pas... + +L'autre repartit avec calme. + +--Je vous connais. Cela suffit. Vous êtes trois gredins accomplis... + +Puis se tournant vers la _Femme-Canon_: + +--C'est comme madame; si l'on fouillait au fond de son casier +judiciaire... + +--Vous n'allez pas essayer de me faire peur, vous, hein? grinça la +virago entre ses dents serrées. + +--Effrayer une dame! Fi donc! Et les lois de la galanterie!... On est +chevalier français et troubadour... Je vous baise les mains, ma +charmante... Tout à l'heure, en ce qui vous concerne, vous recevrez mes +instructions... + +Héloïse se rebiffa: + +--Vos instructions?... + +--Mes ordres, si vous préférez, et votre intérêt vous engage--ainsi que +vos coassociés--à les exécuter avec une scrupuleuse exactitude... + +La physionomie des Snail avait passé successivement de la surprise à la +stupeur, de la stupeur au soupçon et du soupçon à une décision +sombre... + +Ils échangèrent un coup d'Å“il rapide et sournois... + +Héloïse s'était rapprochée d'eux... + +Marignan paraissait occupé à choisir un londrès dans son +porte-cigares... + +Quand il redressa le front, les saltimbanques l'entouraient, et chacun +d'eux--même la _Femme-Canon_--avait le couteau au poing... + +La virago gronda: + +--C'est un _roussin_! A mort le _roussin_! Tu es frit, mimi! + +Sans se décontenancer, Marignan haussa le ton: + +--Holà ! demanda-t-il, êtes-vous à votre poste? + +A l'instant, trois coups furent frappés extérieurement contre les +planches de la baraque, et une voix--celle de Bijou-des-Dames--répondit +du dehors: + +--Oui, patron, nous y sommes. Avez-vous besoin de nous? + +--Voilà , continua Marignan: il y a de la police, de la force armée, des +gendarmes partout aux alentours d'ici,--et j'ai des amis sous la main +pour les prévenir en cas d'urgence. + +Les couteaux disparurent comme par enchantement et tout se tut, jusqu'au +bruit des respirations. + +L'associé de Me Bouginier poursuivit: + +--Pour ce qui est d'appartenir à la Préfecture, vous vous trompez, mes +braves amis. Seulement, il m'a plu de vous prouver que j'étais gardé à +carreau. Je suis seul et vous êtes quatre; car je compte madame pour un +mâle: il convenait que j'assurasse toute liberté à la conversation que +nous allons avoir ensemble. + +Il attira à lui l'escabeau qu'Héloïse brandissait naguère et s'assit en +face du groupe des saltimbanques muets et consternés. + +--D'abord, commença-t-il, soyez persuadés que je ne me présente point +chez vous en ennemi. Le nom de celui qui m'envoie vous est un sûr garant +de la pureté de mes intentions. Je vous suis, en effet, dépêché par un +philanthrope éclairé: l'estimable sieur Bouginier. + +A ce nom, le visage des trois Anglais s'éclaircit: + +--Bouginier?... _Master_ Bouginier?... Vous venez de la part de master +Bouginier? + +--Mon Dieu, oui! de la part du papa Bouginier, avec qui vous avez déjà +traité mainte affaire analogue à celle qui m'amène. + +--Il fallait vous expliquer... + +--Hé! vos dissensions intestines ne m'en ont pas laissé le temps... +Maintenant, ne nous amusons pas aux bagatelles du discours. J'ai besoin +de collaborateurs pour une petite opération qui offre d'assez beaux +bénéfices. Etes-vous gens à me seconder?... Consultez-vous pendant que +j'allumerai mon cigare... + +Héloïse Chamoiseau intervint avec une aimable rondeur: + +--A Chaillot les consultations! Nous ne sommes ni avocats ni médecins. +Qu'est-ce qu'il y aura à gagner? + +Elle résumait le sentiment général. + +Marignan la salua de la main: + +--A merveille!... Femme de tête, de poigne et de cÅ“ur!... L'époux qui +vous possédera ne connaîtra pas son bonheur! + +Puis, sur la note du commandement: + +--C'est fini de rire. Ouvrez les ouïes. On va s'entendre. + + * * * * * + +Une demi-heure plus tard, le cavalier servant de Sergine Gravier prenait +congé des hôtes de la baraque: + +--Ainsi, leur disait-il, vous m'avez-bien compris... + +Demain, dans la journée, vous pliez bagage, et, un peu avant minuit, je +vous trouve, avec la voiture, à l'endroit indiqué... + +Quant à mademoiselle Florette, elle aura dû être expédiée, dans la +soirée, au pavillon de la Faisanderie... + +Est-il nécessaire d'ajouter qu'au nom de Me Bouginier il vous est +formellement enjoint d'avoir à respecter--de toutes les façons--cette +jeune et indispensable auxiliaire?... + +--C'est bon, grommela l'un des Snail, on fera le mort avec elle. + +--On ferait le mort au naturel, répliqua froidement Marignan, si, par +hasard, on s'avisait de contrevenir à mes ordres. Je paie; mais je veux +en avoir pour mon argent. Votre peau me répond de votre obéissance. + +Il s'adressa à Héloïse: + +--C'est vous que je charge de la styler. Songez que, sans elle, nous ne +pouvons rien. Il s'agit de nous obtenir à tout prix son concours. + +--Cependant, objecta la virago, cependant, si elle refusait... + +--Ce serait votre faute, repartit l'autre sèchement, et, comme l'argent +s'envolera, après-demain, dans le coffre de son propriétaire... + +La _Femme-Canon_ fit un geste énergique: + +--Alors il faudra bien que, de gré ou de force... + +Son interlocuteur appuya, en soulignant le mot de la voix et du regard: + +--_De gré_, seulement, vous entendez... + +Qu'elle ignore la cause et le but de ce que l'on exige d'elle: les +instruments inconscients sont les meilleurs... + +Je vous permets d'user de l'intimidation, de la menace même pour +l'amener à nos fins; mais tenez-vous en là ,--ou il vous en cuirait... + +Surtout,--et je vous recommande ceci à tous,--pas de querelles +ridicules, de violences inutiles, de batailles, ni de vitriol... + +--Je jure... balbutia chacun des auditeurs. + +--Assez! assez, mes enfants! interrompit Marignan, sceptique et +gouailleur. Je n'attache pas plus d'importance que vous à vos serments. +Il n'y a qu'une chose à laquelle je crois: c'est à l'amour déréglé que +vous nourrissez pour la vie. Voilà qui sauvegarde la _Filleule de +Lagardère_... + +Puis, avec une exagération de solennité qui acheva de dompter cette +ménagerie en révolte: + +--La beauté de cette jeune fille devient désormais un capital. Sa beauté +et sa vertu. Malheur à qui diminuerait ce capital en le dégradant. + + + + +XII + +AU PAVILLON DE LA FAISANDERIE + + +Carrières-sous-Bois est un joli petit village situé à l'extrémité de la +terrasse de Saint-Germain et étagé entre celle-ci et la Seine. + +Le château de M. de Saint-Pons, alors maire de la commune, faisait, d'un +côté, face au fleuve, en bordure sur la route riveraine du Pecq, et, de +l'autre, par son parc immense, rejoignait la vaste forêt qui s'étend de +Chambourcy à Conflans-Sainte-Honorine et de Poissy à Meudon. + +C'était au bout de ce parc et sur la lisière de cette forêt que +s'élevait le pavillon de la Faisanderie,--construit autrefois pour +servir de rendez-vous de chasse, avec le luxe que les architectes du +dix-septième siècle déployaient dans l'édification de ces bâtiments +consacrés au plus grand plaisir de la noblesse et de la couronne. + +Ses murs de briques à chaînes de pierre, son toit d'ardoises à +girouettes, l'encadrement de ses croisées, les deux belles grilles qui +l'accolaient et qui, avec un saut-de-loup, défendaient l'accès de la +propriété,--grilles ouvragées par Jean Lamour, le célèbre +forgeron-artiste à qui l'on doit les élégantes «serrureries» de la place +Stanislas à Nancy,--lui donnaient un caractère seigneurial que son +entourage rehaussait encore d'une nouvelle et particulière splendeur. + +Devant lui, en effet, s'arrondissait la _Boule-du-Roi_,--sorte de +demi-lune au delà de laquelle s'épaississaient les massifs et les +taillis de la forêt,--tandis que, derrière, le parc groupait ses arbres +touffus, aux essences variées, avec un désordre qui eût fourni à l'abbé +Delille l'occasion de cueillir à pleines corbeilles les alexandrins +descriptifs. + +C'est au seuil de ce pavillon que nous en rencontrerons le +locataire,--le garde général Jacques Périn,--le lendemain des scènes qui +se sont succédé à la fête des Loges et que nous avons racontées dans les +chapitres précédents. + +L'ancien brigadier de la sûreté était en train de causer avec un gros +homme--à mine honnête et digne--qui semblait sur le point de le quitter. + +Ce personnage n'était autre que le régisseur du marquis, qui avait +précédé de vingt-quatre heures son maître à Carrières. + +--Ainsi, demandait l'ex-_détective_, ainsi, cher monsieur Tourangeau, +vous ne vous décidez pas à rester dîner avec moi? + +--Impossible, mon brave Périn. Désolé de vous refuser. Ce sera pour une +autre fois. + +Le garde général sourit: + +--Avouez, continua-t-il, que vous vous défiez de ma cuisine... + +--Moi? + +--Oui: de la cuisine d'un pauvre diable de garçon, qui vit sans +cordon-bleu, sans ménagère, en isolé, en sauvage... + +Eh bien, vous auriez peut-être tort: quand on a été soldat, on sait +faire à peu près tout,--même la soupe... + +Et je connais plus d'un fricot de nos troupiers, dont un gourmand, dont +un gourmet se lécheraient les pouces et les babines... + +--Je ne dis pas non, je ne dis pas non! Mais j'ai ramené ma femme et mes +enfants de Paris. Ils m'attendent, pour se mettre à table, chez le +concierge du château, et s'ils ne me voyaient pas arriver, ils seraient +capables de se laisser mourir de faim et d'inquiétude. + +Et le régisseur ajouta, en faisant mine de prendre congé: + +--On ne comprend pas ça quand on n'a pas de famille. + +Un nuage passa sur la figure du garde: + +--C'est vrai, murmura-t-il tristement. Vous avez raison. Je n'en ai pas, +moi, de famille! + +Son interlocuteur lui tendit la main: + +--Pardonnez-moi si je vous ai causé de la peine... C'est bien sans +intention... Mais, après tout, il y a beaucoup de votre faute... + +--Comment?... + +--Que vous manque-t-il pour animer votre intérieur? Une compagne et des +marmots? Est-ce donc si malaisé de se les procurer? Mariez-vous. Vous +n'en amènerez pas la mode. Et puis, vous êtes d'âge, que diable!... + +--Trop, par malheur; quand on a enjambé la quarantaine... + +--Bah! c'est dans les vieilles marmites que se cuisent les meilleurs +ragoûts. Vous n'êtes plus un freluquet, c'est entendu; mais vous avez +bon pied et bon appétit, comme moi. Or, croyez-vous que mes cinquante +ans bien sonnés m'empêchent de danser le rigodon, à votre noce, avec une +jolie poulette, et de chanter la mère Godichon au repas de baptême de +votre premier-né?... + +Jacques Périn secoua la tête. + +--Je n'épouserai jamais qu'une femme que j'aimerai,--et si par hasard, +cette femme ne m'aimait pas... + +--Elle serait difficile, morbleu! Un gars aussi supérieurement conservé! +Et doux, et sobre, et économe! Le plus probe, le plus vaillant, le plus +loyal qui soit au monde!... + +--Monsieur Tourangeau!... Je suis confus... Ces compliments... + +--Vous les méritez, camarade, et ce que j'exprime ici, c'est l'opinion +de tout le monde, celle de M. le marquis, la mienne... + +Oui, notre maître ne se gêne pas pour le déclarer hautement... + +Il me répétait encore hier qu'il se félicitait d'avoir rencontré un +serviteur de votre courage à la besogne et de votre dévouement à ses +intérêts... + +--M. de Saint-Pons est trop bon. Il me flatte assurément. Je ne fais que +ce que je dois faire... + +--Il vous rend justice, voilà tout... Donc, si l'envie vous prend de +vous mettre en ménage, choisissez sans crainte la personne qui vous +plaira. M. le marquis consentira volontiers à la demander en votre nom, +et il n'y a pas de danger qu'une honnête fille et que des parents sensés +hésitent à accueillir comme il convient et vos hommages et sa requête... + +Le régisseur s'interrompit pour consulter sa montre: + +--Mais je bavarde, je bavarde, je bavarde,--et j'oublie que les miens +s'impatientent là -bas... + +Il n'est que temps que je coure les rejoindre... + +Monsieur arrivera demain pour déjeuner: il m'a recommandé de vous +prévenir qu'il comptait sur vous au château... + +--Je m'empresserai d'aller verser entre ses mains le prix des coupes que +j'ai achevé d'encaisser aujourd'hui... A moins que vous ne préfériez +vous en charger... + +--M'en charger, c'est le mot... Farceur!... Une vingtaine de sacs de +mille francs!... Non, les fonds sont bien où ils sont,--jusqu'à demain; +car je présume que vous les avez placés en lieu sûr... + +--Ils sont serrés dans mon secrétaire, dont la clé ne me quitte +jamais... + +Et le garde ajouta: + +--D'ailleurs, il n'y a pas de voleurs dans le pays... + +--Hum! opina son interlocuteur, dans le pays, c'est possible; mais il +est venu sans doute tant de rôdeurs de Paris chercher fortune à la fête +des Loges... + +--Ceux-là , repartit l'ex-agent, je les évente d'une lieue, et je ne leur +conseille pas de me forcer à me ressouvenir de mon ancien métier... + +--Oui, oui, je sais, vous êtes une rude poigne... Votre surnom +l'indiquait assez... Cependant vous êtes seul dans ce pavillon, et +celui-ci est non moins éloigné du village que du château... + +--Les barreaux des fenêtres et la solidité des portes défient toute +espèce d'effraction... Et puis, j'ai des armes: tout un arsenal... Je +sais m'en servir, et vous pensez si, au besoin, j'hésiterais à le +faire... + +Jacques Périn conclut d'un ton convaincu: + +--Enfin, si, lorsque je suis seul, je vaux mon homme, j'en vaux dix +lorsque j'ai le droit et la loi avec moi... + +Par conséquent, n'ayez aucune inquiétude à mon sujet,--non plus qu'à +propos de l'argent... + +Cet argent est aussi à l'abri des malfaiteurs que si on l'avait confié +aux caves de la Banque. + +--Je n'en doute pas, déclara le régisseur, et je pars complètement +rassuré: au revoir et à demain, compère! + +--A demain, monsieur Tourangeau. + + + + +XIII + +LA FUGITIVE + + +Jacques Périn était de taille et de corpulence ordinaires; d'apparence +robuste et agile, encore que ses cheveux,--coupés presque ras,--qui +grisonnaient vers les tempes, annonçassent ce que nous savons, de l'aveu +du garde lui-même: c'est-à -dire que celui-ci confinait à la +cinquantaine. + +Sa moustache rejoignait une barbe courte et touffue qui lui recouvrait +le bas du visage. + +Ce visage, bruni par le hâle du soleil, de la pluie et de l'air libre, +avait une remarquable expression d'énergie, tempérée par ce je ne sais +quoi de mélancolique et de doux de l'homme fort, de l'honnête homme qui +souffre et qui cache aux yeux de tous la blessure qui le fait souffrir. + +La bouche était franche et sérieuse. Le nez quêtait dans le vent, comme +celui d'un chien de race. Le sourcil abritait un regard loyal et +intelligent. En somme, une physionomie ouverte, claire, martiale et +sympathique, où le soldat se retrouvait sous la veste du garde-chasse. + +Le pavillon qu'habitait ce dernier n'avait pas l'air moins avenant, en +dépit des barreaux dont on a parlé tout à l'heure et qui en protégeaient +les fenêtres contre toute tentative d'escalade. + +Il comprenait un rez-de-chaussée, un premier étage et des mansardes. + +Le rez-de-chaussée se composait d'un parloir ouvert sur le rond-point et +d'une cuisine ouvrant sur le parc. + +Ce parloir avait une tapisserie à raies bleues sur champ blanc, imitant +le coutil d'une tente. + +Il était meublé d'un secrétaire, d'une armoire, d'une table et de six +chaises en acajou, et décoré de gravures militaires représentant les +principaux épisodes de nos campagnes de Crimée, d'Italie et du Mexique, +ainsi que de panoplies d'armes, d'engins, de harnais de chasse et de +fusils, de casques prussiens,--trophées de la dernière guerre. + +Au fond de cette pièce, un antique escalier de bois, noirci par le +temps, conduisait au premier étage, lequel se divisait en deux parties +inégales: une vaste chambre à coucher et un cabinet de _débarras_. + + * * * * * + +Après le départ de Tourangeau, Jacques Périn s'était assis--dans le +parloir--devant son repas du soir. + +Mais il ne mangeait pas. + +Il songeait... + +Il songeait qu'en effet, il était bien seul dans cette maison comme dans +le monde... + +La tranquillité de sa vie présente,--opposée au mouvement, aux +péripéties de son existence passée,--lui rendait cette solitude encore +plus lourde et plus pénible. + +En Afrique, la chasse aux Arabes; à Paris, la chasse aux coupables +avaient absorbé toutes ses facultés et tout son temps. + +Or, c'était une nature essentiellement aimante sous la rude enveloppe du +policier et du soldat. + +Les exigences professionnelles étaient seules parvenues à refouler en +lui, pendant de longues années, les trésors de tendresse qu'il brûlait +de dépenser au dehors. + +Puis, plus tard, il avait _lâché_ la Préfecture, et il était redevenu un +homme comme les autres. + +Alors toutes les passions du commun des mortels s'étaient brusquement +réveillées en lui. Tous les désirs d'un cÅ“ur vierge avaient +bouillonné de sa poitrine à son cerveau. Des désirs développés, +aiguillonnés, exaspérés par l'isolement. + +Un isolement d'autant plus douloureux qu'il était plus sensible. On ne +passe pas impunément du feu à l'eau. Songez que, de l'effroyable +quantité d'aventures publiques et privées où son paisible caractère +s'était trouvé mêlé, que des drames les plus violents qu'avait traversés +sa candeur, et dans lesquels son activité, sa perspicacité avaient joué +leur rôle, notre ex-agent était tombé--sans transition--dans le calme +léthargique et le silence tombal des journées uniformément dénuées +d'événements, d'incidents, de luttes! + +Ceci ne l'empêchait point, du reste, de s'acquitter de ses fonctions +avec une intelligence hors ligne et une fidélité sans bornes. + +Chaque matin il prenait son fusil et s'enfonçait, marchant lentement, +sous les arbres de la forêt. + +Mais chaque soir il s'en revenait plus morne qu'il n'était parti. + +Ce soir-là , sa conversation avec l'excellent Tourangeau avait donné un +corps à ses aspirations. + +Il rêvait les joies de la famille. + +Oh! la ménagère qui va, qui vient, alerte, accorte; qui attend l'époux +au retour de la besogne quotidienne; qui est l'écho de ses pensées, la +moitié de sa chair, le complément de son âme!... + +Oh! les petits enfants, roses et blonds comme des Jésus de cire, qui +vous grimpent sur les genoux, vous jettent au cou leurs bras potelés et +remplissent de leur gentil ramage et de leur mouvement désordonné le +logis dont ils sont comme les anges gardiens!... + +Tandis que le brave garçon se demandait où il trouverait cette félicité +intime; tandis qu'il demeurait accoudé sur la table, sans effleurer des +lèvres le verre de vieux vin qu'il s'était versé, sans toucher au plat +de gibier dont il s'était servi, la nuit était venue peu à peu... + +Un léger bruit retentit au dehors... + +Le garde dressa l'oreille: + +--Oh! oh! murmura-t-il, on a remué dans les taillis... + +Le bruit s'accentua... + +C'étaient des pas précipités qui traversaient la demi-lune... + +L'ancien policier se dit: + +--Quelqu'un accourt de ce côté... + +Il se leva et marcha vers la porte... + +En cet instant, celle-ci s'ouvrit brusquement... + +Une femme apparut sur le seuil... + +Elle s'y arrêta une minute,--retournée vers l'extérieur... + +Elle semblait écouter avec anxiété... + +Puis, d'une voix qui haletait de l'effort d'une course furieuse: + +--Je ne les entends plus! balbutia-t-elle. Seigneur mon Dieu, merci! Ils +ont perdu ma trace! + +Puis encore, elle referma la porte derrière elle, s'avança dans le +pavillon, vint s'affaisser sur une chaise près de la table et, joignant +les deux mains qu'elle éleva vers Jacques: + +--Si vous êtes chrétien, supplia-t-elle avec une volubilité fébrile, +accueillez-moi, protégez-moi, cachez-moi, sauvez-moi! + +Elle reprit haleine, s'essuya le front d'un geste sauvage et poursuivit +d'un ton farouche: + +--Sinon, indiquez-moi le chemin de la rivière. Celle-ci ne refusera pas +de me recevoir. Car j'aime mieux mourir,--oui, mourir,--que de retomber +en leur pouvoir! + + + + +XIV + +FAUSSES CONFIDENCES + + +Vous l'avez déjà reconnue: + +C'était la _Filleule de Lagardère_... + +La _Filleule de Lagardère_, dépouillée de son costume, de ses oripeaux +de théâtre et vêtue, comme le vulgaire des saltimbanques pauvres, d'une +misérable robe d'indienne, que son passage dans les fourrés de la forêt +avait déchirée en maint endroit; d'un petit châle de mérinos, tout +effiloqué et tout déteint, et d'un mouchoir en marmotte ajouré comme une +dentelle. + +Et, cependant, à travers les trous de ces haillons s'échappaient des +parfums et des rayonnements étranges: des parfums de pudeur réelle, +exquise et fière; des rayonnements de vie et de jeunesse à peine voilés +par une nuance de mélancolie, qui n'était pas sa nature même, et qui +trahissait à demi le secret d'une infortune vaillamment supportée. + +Pour le moment, elle suffoquait. + +De grosses gouttes de sueur roulaient de son front sur ses joues. + +D'un mouvement machinal, elle enleva le mouchoir qui la coiffait et +dégrafa le haut de sa robe... + +Ses magnifiques cheveux ruisselèrent sur ses épaules, et les lignes de +son cou se dégagèrent, jusqu'à la naissance de sa gorge, dans toute leur +noblesse et toute leur pureté. + +Jacques l'examinait avec une surprise, une admiration muettes. + +--Ainsi, vous ne répondez pas? reprit-elle après un silence. Vous +repoussez ma prière? C'est bien. Il ne me reste qu'à m'en aller. + +Elle se mit debout péniblement et fit quelques pas en chancelant... + +Puis un étourdissement subit parut la saisir. + +Le garde la reçut dans ses bras et la replaça sur le siège qu'elle +venait de quitter. + +--Voyons, mon enfant, lui dit-il, calmez-vous et rassurez-vous. Vous +êtes ici en sûreté. Moi présent, personne n'osera vous faire de mal. + +Il prépara un verre d'eau sucrée et le lui offrit en ajoutant: + +--Tenez, prenez ceci et tâchez de vous remettre... Je vous répète que +vous n'avez plus rien à craindre. Les gens que vous semblez redouter ne +viendront pas vous chercher jusque dans cette maison. + +La fillette but une gorgée. Elle respira longuement. Ses yeux se +rouvrirent et son regard, chargé de reconnaissance, s'arrêta sur +l'ancien agent qu'il remua de fond en comble. + +--Vous êtes bon, fit-elle. Le ciel vous bénira! + +Ensuite, s'emparant des mains du garde et les pressant avec une effusion +soudaine: + +--C'est donc vrai? Vous ne me chassez pas? + +Jacques, embarrassé et ému, se dégagea doucement de l'étreinte: + +--Non, certes, je ne vous chasse pas, et je suis tout disposé à vous +prêter aide et assistance... Mais encore faut-il que je sache qui vous +êtes et ce qui vous menace... Parlez! expliquez-vous, de grâce!... + +--Je comprends: vous voulez que je vous raconte mon histoire... + +Elle avait une voix charmante, dont les cordes basses vibraient et +pénétraient. + +L'ex-policier protesta: + +--Je désire connaître ce qui vous est arrivé, afin d'apprendre comment +je puis vous protéger et vous défendre... + +Florette eut un sourire triste: + +--Elle n'est pas gaie, mon histoire; mais, puisqu'il vous plaît de +l'entendre, écoutez-moi et ayez pitié d'une malheureuse qui n'a d'espoir +et de ressource que dans la charité des honnêtes gens. + +Et elle entama un récit dont plusieurs parties ne sont pas tout à fait +étrangères à nos lecteurs: + +Ce qu'elle se rappelait imparfaitement de son enfance; la façon dont les +Snail l'avaient élevée; son rude apprentissage de l'escrime, son voyage +et ses succès en Angleterre, son retour en France et l'empire qu'Héloïse +Chamoiseau avait pris par degré sur les trois frères abrutis par leurs +vices... + +Héloïse la haïssait... + +La fillette ignorait pourquoi... + +Mais elle l'avait deviné de prime abord, et, plus tard, la virago +s'était chargée de le lui prouver d'une manière non équivoque... + +Il n'y avait pas de jour qu'elle ne l'accablât d'invectives, +d'humiliations et de menaces; pas de jour qu'elle ne la frappât +sournoisement; pas de jour qu'elle ne lui promît de la _défigurer_... + +L'attitude de Tom, de Jack et de Bob n'était pas beaucoup plus +rassurante à l'endroit de la pauvrette. + +Depuis quelque temps, ils lui lançaient à la dérobée des Å“illades qui +l'épouvantaient. + +Bref, la vie en commun avec cette mégère et ces brutes était devenue +insupportable pour leur victime. + +Elle leur avait donc signifié--et cela le matin même--qu'elle prétendait +les quitter immédiatement, qu'elle renonçait au métier de saltimbanque +et qu'elle avait l'intention de se rendre à Paris et d'y chercher de +l'ouvrage. + +Alors la tempête avait éclaté: + +On avait écrasé la récalcitrante de reproches, d'injures et de horions. + +Puis les trois Anglais s'étaient précipités sur elle et l'avaient +enfermée dans leur voiture qui s'était éloignée des Loges, sans attendre +la fin de la fête, dans une direction inconnue... + +Mais, tandis que le véhicule roulait dans la forêt, Florette avait sauté +par une fenêtre et s'était jetée sous le couvert... + +Les Snail lui avaient donné la chasse... + +Inconsciente, éperdue, affolée, elle avait couru devant elle,--à travers +les halliers, les buissons, les broussailles,--jusqu'à ce qu'elle +aperçût une maison où se réfugier: + +--Maintenant, conclut-elle, tout ce que je vous demande, c'est de me +permettre de passer la nuit ici, sur cette chaise... + +A l'aube, vous me mettrez sur la route de Paris... + +Je sais lire, écrire et coudre; je suis forte et j'ai du courage; je +rencontrerai bien là -bas, dans la grand'ville, quelque bonne âme qui +consentira à me prendre en service ou à me donner du travail... + +Autrement... + +--Autrement?... + +La physionomie et l'accent de la jeune fille devinrent sombres: + +--Autrement, n'ayant ni asile pour le présent, ni espérance dans +l'avenir, je vous l'ai dit, la Seine coule pour tout le monde... + +--Mourir!... Vous songeriez à mourir!... A votre âge!... + +--Oh! répliqua-t-elle amèrement, la souffrance m'a vieillie... +D'ailleurs, qui est-ce qui me regrettera?... Je n'ai ni parents, ni +amis, ni personne qui s'intéresse à moi sur cette terre. + + * * * * * + +S'il eût écouté la narratrice avec l'attention minutieuse qu'il +apportait naguère à «débrouiller» les affaires compliquées pour +lesquelles on avait recours à son office, le _détective_ émérite eût +remarqué ceci: + +C'est que la première partie de son histoire--celle qui avait trait à +l'aversion que lui témoignait la _Femme-Canon_ et aux craintes que lui +inspiraient les allures des trois frères,--avait été détaillée par +mademoiselle Fine-Lame avec une chaleur, une conviction, une éloquence +qui affirmaient la sincérité de ce récit. + +Dans la seconde, au contraire,--celle qui se rapportait à la scène du +matin, ainsi qu'à la fuite de la fillette et à la poursuite qui en avait +été le résultat,--la _Filleule de Lagardère_ avait montré, à plusieurs +reprises, une hésitation, un embarras qui eussent donné à réfléchir à un +auditeur moins prévenu en sa faveur. + +Mais Jacques subissait le charme qu'épandait l'étrange et ravissante +créature. + +Sa pensée vacillait comme s'il eût ressenti une sorte d'ivresse. Nous +n'insinuerons point qu'il fût déjà amoureux. Mais ce fut en tremblant +qu'il dit: + +--Ma chère enfant, je vous donnerai un asile et je vous rendrai +l'espérance. + + + + +XV + +LE NARCOTIQUE + + +La fugitive eut un long soupir de soulagement. + +Puis elle questionna brusquement: + +--Qu'est-ce que vous allez faire de moi? + +Jacques lui prit la main à son tour: + +--Vous resterez ici jusqu'à demain, sous ma garde, et je vous réitère +qu'à cette heure avancée ces misérables saltimbanques ne vous +relanceront point sous mon toit. D'abord, ils n'ont aucune espèce de +droits sur vous. Ensuite, je vous certifie qu'ils trouveraient à qui +parler. + +Florette le considéra en face: + +--Oh! oui, vous êtes brave! fit-elle. + +L'ancien soldat baissa les yeux devant la flamme qui allumait les +prunelles de la jeune fille. + +Il poursuivit après un silence: + +--Demain, je vous conduirai au château et je vous présenterai à mon +maître. M. le marquis est le plus humain et le plus généreux des hommes. +Il a pour moi quelques égards. Je ne doute pas que, sur mon instante +prière, il ne vous trouve une situation, non près de lui,--car il est +veuf,--mais dans quelqu'une des riches familles parisiennes avec +lesquelles il entretient des relations... + +Et, comme la fugitive se levait dans un élan d'actions de grâces +passionnées: + +--Ne me remerciez pas, ajouta-t-il en se reculant. Tout autre à ma place +eût agi pareillement. C'est moi qui suis trop heureux de pouvoir vous +être utile. + +Puis, pour couper court aux expressions de gratitude qui se pressaient +sur les lèvres de la _Filleule de Lagardère_, il continua en lui +montrant la table: + +--Vous devez avoir besoin de vous réconforter. Allons, asseyez-vous et +partagez mon modeste repas. Ah! dame! si j'avais su avoir, ce soir, une +invitée, je me serais approvisionné et arrangé en conséquence... + +Il s'en fut chercher un couvert et le disposa près du sien: + +--Mais bah! reprit-il avec rondeur, à la guerre comme à la guerre! La +première fois, on se distinguera davantage. D'ailleurs, c'est offert de +bon cÅ“ur. + +Mademoiselle Fine-Lame refusa du geste: + +--Je n'ai pas faim, murmura-t-elle. + +Elle porta la main à son front: + +--Le sommeil, la fatigue m'accablent... + +Sa tête s'abaissait, lourde, sur sa poitrine; ses paupières se fermaient +malgré elle; son corps se ployait sur sa chaise... + +--Bon! je comprends! fit Jacques; l'alerte, la course, la frayeur... Le +repos vous est nécessaire... Eh bien, on va aller préparer votre +chambre. + +Il alluma un bougeoir à la lampe qu'il avait placée sur la table pendant +le récit de Florette. + +--Mais, interrogea celle-ci, n'avez-vous pas commencé de dîner? + +--Oh! ne vous inquiétez pas de moi: j'achèverai quand je vous aurai +installée dans votre casernement. + +Il se dirigea vers l'escalier qui conduisait au premier étage: + +--Attendez-moi tranquillement... Je reviens dans cinq minutes... +L'histoire de disposer le lit... + +La jeune fille ne répliqua rien. Sa tête s'était renversée sur le +dossier de sa chaise. Elle paraissait s'être endormie... + +Oui, mais quand le garde eut disparu au haut de l'escalier, elle se +redressa avec lenteur et précaution... + +Son Å“il, qui jetait un éclat singulier, parcourut rapidement la pièce +et s'arrêta sur la table chargée des accessoires du repas de son hôte... + +Entre le plat et l'assiette, le verre de Jacques était à demi plein... + +Florette fouilla dans sa poche... + +Un petit flacon de cristal brilla entre ses doigts... + +Elle fit un pas vers la table... + +Puis elle s'arrêta,--hésitante... + +Un combat violent semblait se livrer en elle... + +Deux fois, elle étendit au-dessus du verre la main qui tenait le +flacon... + +Et, deux fois, cette main ne consomma point l'Å“uvre qui déterminait +ce mouvement, et contre laquelle protestaient la révolte, l'indignation, +l'horreur qui bouleversaient les traits de la fugitive... + +A un moment, celle-ci eut l'air de prendre une résolution énergique... + +Elle se détourna de la table et se glissa vers la porte... + +Comme elle en atteignait le seuil, le cri de la chouette--un cri lugubre +et prolongé--s'éleva au dehors, de la lisière de la forêt... + +Florette demeura immobile. Elle devint pâle comme une morte. Une +indicible expression de terreur se répandit sur son visage: + +--Ils sont là , pensa-t-elle tout haut. Ils me rappellent ma promesse. Si +j'y manque, malheur à moi! + +Le cri retentit de nouveau avec des modulations impératives. + +La _Filleule de Lagardère_ se tordit les bras: + +--Seigneur, gémit-elle, inspirez-moi, conseillez-moi!... Cet homme est +si confiant et si hospitalier!... Non, non, c'est impossible! + +Le cri persista, strident et funèbre, dans le silence de la nuit. + +En même temps, l'on entendit la voix du garde qui grondait: + +--Ah! méchante bête, c'est moi qui irai, demain matin, te dénicher à +coups de fusil, pour t'apprendre à troubler ainsi le sommeil de mes +locataires! + +Mademoiselle Fine-Lame balbutia avec égarement: + +--S'ils n'avaient parlé que de me tuer... Mais ce vitriol, oh! ce +vitriol!... Mon Dieu! pardonnez-moi: ce serait trop cruel! + +Elle eut un geste de décision suprême... + +Puis elle revint--d'un bond--vers la table... + +Sa main s'allongea derechef... + +Quelques gouttes d'une liqueur brune tombèrent du flacon dans le +verre... + +Puis encore, la fillette se laissa aller sur sa chaise en murmurant: + +--Ils l'ont voulu! Si je suis coupable, que ma faute retombe sur leur +tête! + + * * * * * + +La pièce du premier étage servait de chambre à coucher à Jacques. + +Celui-ci venait d'y transporter Florette--qu'il croyait s'être assoupie +de lassitude et qui s'était évanouie d'angoisse,--et de la déposer +doucement sur le lit. + +A côté de ce lit, sur une petite table, un revolver était placé. Le +garde avait voulu l'enlever. Mais la jeune fille, rouvrant les yeux et +l'arrêtant: + +--Non, non, laissez cette arme; elle ne me fait pas peur. + +Et, comme il se préparait à la quitter, elle avait eu un mouvement +instinctif pour le retenir. + +Elle avait tenté de parler,--mue par une force intérieure. + +Ses lèvres avaient remué pour formuler un aveu ou une prière; mais les +mots s'étaient embarrassés dans sa gorge sèche et sifflante. +S'ingéniait-elle à les retenir ou à leur donner essor? On ne sait; +toutefois ses joues s'empourpraient, son sein bondissait, ses prunelles +brûlaient sous l'effort. + +--Ma chère demoiselle, lui avait dit le garde, vous avez un peu de +fièvre. Il ne faut pas vous fatiguer davantage. Je me retire. Tâchez de +dormir un bon somme, et demain il n'y paraîtra plus. + +Puis, le digne garçon était redescendu au rez-de-chaussée, où, après +avoir fermé à double tour la porte qui communiquait avec le rond-point, +il s'était mis à se promener de long en large dans le parloir. + + + + +XVI + +LE CAUCHEMAR + + +Lui aussi, l'ancien _détective_, avait la fièvre. + +Une joie bizarre le remplissait. + +Ses aspirations, ses songes, ses _desiderata_ de tout à l'heure +n'avaient plus seulement un corps impalpable: ils avaient une forme +distincte et réelle. + +La femme qu'il rêvait d'associer à sa vie, c'était celle dont l'étrange +beauté passait et repassait devant lui avec les attractions de ses +grands yeux aux regards hardis et candides, de son front presque +céleste, perdu sous les richesses d'une splendide chevelure, et de sa +taille de nymphe aux divines perfections. + +A cette joie, cependant, se mêlait une légère défiance. + +Par moments, le policier reparaissait sous l'amoureux: le policier, +homme de logique, de calcul et d'examen, inaccessible aux surprises du +cÅ“ur. + +Depuis que Florette n'était plus là , pour lui ravir tous ses sens, il ne +pouvait, en y réfléchissant froidement, s'empêcher de trouver l'aventure +assez invraisemblable. + +Si la fugitive lui avait menti? + +Lui mentir? + +Dans quel but? + +C'est ce qu'il ne pouvait s'expliquer. + +Car il ne pensait pas un seul instant à la somme importante que son +secrétaire renfermait. + +Tromper, tramer le mal, être complice d'un projet de vol avec ce visage +chaste, avec cet Å“il limpide, avec la musique de cette voix, c'eût +été simplement horrible! + +Maintenant, qu'adviendrait-il de tout ceci? + +L'oiseau sauvage qu'il abritait ne s'envolerait-il pas le lendemain? + +Florette était, sinon de race, du moins d'habitudes bohêmes. + +L'existence sous la tente, vagabonde, avec ses contrastes de pluie et de +soleil, n'a-t-elle pas été, de tout temps, plus chère à ces errants, à +ces nomades, que l'inaltérable monotonie du bonheur stationnaire et du +foyer conjugal?... + +Et quand M. de Saint-Pons se chargerait de l'avenir de cette déclassée, +ne serait-ce pas toujours une séparation immédiate?... + +Une séparation!... + +L'avenir n'est à personne, et les absents ont tort. + +La fillette se souviendrait-elle de celui qui l'avait recueillie? + +Lui garderait-elle une foi qu'elle ne lui avait point engagée? + +N'aimait-elle pas ailleurs? L'aimerait-elle jamais? Soupçonnait-elle +seulement le sentiment subit qu'elle lui avait inspiré? + +Empli de toutes ces idées, le cerveau de Jacques semblait près +d'éclater, comme une chaudière, trop pleine, en ébullition. + +Conséquence naturelle de cette chaleur fébrile, une soif ardente +desséchait son palais. + +Dans son va-et-vient par la chambre, il aperçut sur la table le vin +qu'il s'était versé un moment avant l'arrivée de la fugitive. + +Il prit le verre machinalement et en vida environ la moitié. + +Puis, le reposant brusquement avec une grimace de dégoût: + +--Pouah! s'exclama-t-il, ce vin est exécrable! + +Ensuite, après réflexion: + +--Ah çà ! est-ce que je deviens fou? Un crû que j'avais trouvé excellent +jusqu'ici! C'est l'amertume de mes pensées qui me le gâte! + +Et il voulut continuer sa promenade... + +Mais il se sentait las. La tête lui pesait. Ses jambes se dérobaient +sous lui.... + +Attribuant ce malaise au trouble de son esprit, il s'assit devant la +table, s'accouda sur la nappe et mit son front dans ses mains... + +Quelques minutes plus tard, il dormait. + +Toutefois, comme il n'avait absorbé qu'une partie du narcotique +introduit dans son verre, ce sommeil n'était point, en dépit des +apparences, aussi profond, aussi insensible, aussi annihilant que +l'avaient présumé les instigateurs de Florette. + +Lucide comme celui que les passes magnétiques déterminent chez certains +_sujets_, ce sommeil se doublait de rêves où la réalité jouait un rôle: + +Sous le plomb qui fermait son oreille et qui scellait sa paupière, +Jacques percevait ce qui s'agitait autour de lui. + +Mais il ne le percevait que confus et voilé,--derrière un brouillard... + +Et il ne lui était point possible d'intervenir... + +Ses membres engourdis lui refusaient leur office... + +Cauchemar compliqué de catalepsie. L'opium, ingéré à certaine dose, +produit de ces phénomènes communs à nombre de maladies nerveuses. Une +partie des organes acquiert une force de vie excessive, tandis que +l'autre semble frappée de mort. + +C'est ainsi que, dès l'abord, l'ancien policier avait entendu un pas +léger glisser le long de l'escalier... + +Une forme blanche avait traversé le parloir... + +Cette forme s'était penchée sur la serrure close par lui à double +tour... + +La clé avait tourné en sens inverse dans cette serrure... + +La porte s'était ouverte sans bruit... + +La forme blanche avait fait un signe au dehors... + +Puis, rapide, elle avait repassé devant le dormeur, avait regagné +l'escalier et était rentrée dans la chambre du premier étage... + +Au bout d'un instant, quatre hommes avaient pénétré dans le pavillon: + +Les trois premiers avaient une figure stupide que l'ivresse incendiait. + +Le quatrième paraissait entièrement maître de lui. + +Comme dans un roman ou dans un mélodrame, ses traits se cachaient sous +un masque dont la barbe de satin noir descendait jusque sur sa +poitrine. + +Ce dernier s'était approché de Jacques Périn. + +Le garde avait senti une main se couler avec précaution dans la poche de +sa veste et en retirer la clé du secrétaire... + +Alors, seulement, il avait compris... + +C'était contre l'argent de son maître qu'était dirigée cette expédition! + +Le fidèle serviteur avait essayé de se lever, de se mouvoir, de crier... + +Impossible!... + +La paralysie immobilisait son corps, ses muscles et sa langue... + +Les trois coquins à la face bestiale marchaient vers le meuble qui +renfermait les vingt mille francs... + +Le personnage masqué les arrêta: + +--Mes camarades, prononça-t-il en leur désignant le dormeur, j'ai +l'habitude de ne rien laisser derrière moi. Si cet importun venait à se +réveiller, il y aurait lutte, tapage et tout le _tralala_. Il vaut mieux +le _régler_ de suite. L'un de vous a-t-il un couteau? + +--En voici un. + +--Eh bien, servez-vous en: frappez... Frappez ici, entre les omoplates: +c'est la meilleure place, au dire des gens de l'art... + +Il ajouta avec tranquillité: + +--Cette formalité accomplie, nous procéderons à la récolte du _quibus_ +et, quand elle sera terminée, nous appellerons la petite, qui s'est +conduite comme un ange et qui doit se tenir tapie là -haut, dans quelque +coin. + +--_All right!_ firent les trois autres. + +Ils entourèrent l'ex-agent. + +Le malheureux sentit les mains de deux d'entre eux s'abattre, comme des +étaux, sur ses épaules, pour le maintenir contre la table... + +Sans le voir, il sentit aussi se lever le couteau du troisième... + +Et il se raidit dans un effort surhumain pour s'arracher à la torpeur +qui le clouait, inerte, sous le fer... + +Effort infructueux: la léthargie était plus puissante que sa volonté! + +Cette volonté même, un choc inattendu venait presque de la lui enlever. + +Cette «petite» dont on avait parlé, c'était Florette! + +Florette était de moitié dans le crime! + +C'était elle qui tuait son hôte en le livrant à ses complices! + +Cette foudroyante révélation poignardait Jacques plus sûrement que +n'allait le faire la lame du couteau emmanché au poing de l'assassin. + +Le garde était deux fois perdu. + +Il se résigna et sourit--intérieurement--à la mort. + + + + +XVII + +COUPS DE REVOLVER + + +En ce moment, une voix appela: + +--Tom! Bob! Jack! + +Cette voix tombait du haut de l'escalier. + +L'arme et le bras de Tom ne s'abaissèrent pas. + +La voix continua, dure, brève, métallique: + +--Est-ce là ce que vous avez juré? «_Il n'y aura pas de sang versé_», +avez-vous dit. Je vous somme de tenir cette promesse. + +Les Snail s'entre-regardèrent, indécis. + +Le personnage masqué intervint: + +--Ma chère demoiselle, fit-il, ne vous mêlez pas de tout ceci. S'il vous +répugne d'assister à une exécution nécessaire, rentrez, pour quelques +minutes, dans le trou où vous étiez blottie tout à l'heure. On vous +fera signe quand il n'y aura plus de danger pour vos nerfs +impressionnables. + +La voix répliqua brusquement: + +--Vous, je ne vous connais pas, et ce n'est pas à vous que je m'adresse. + +Puis, avec l'accent du commandement: + +--Tom, Bob et Jack, laissez cet homme! + +--Ma mie, repartit l'autre avec impatience, il faut que la place soit +nette; demeurez ou retirez-vous, si bon vous semble; mais ce que j'ai +décidé aura lieu. + +Il se tourna vers les trois frères: + +--Allons, l'heure s'écoule, dépêchons! + +La voix, qui se fit menaçante, redit: + +--Encore une fois, laissez cet homme! + +Le trio de drôles hésitait. + +Le personnage masqué s'emporta pour de bon: + +--Ah çà ! gronda-t-il, à qui obéit-on ici? Est-ce moi qui paye, oui ou +non? Foin des caprices de jolie femme! + +Les Snail répondirent en grognant quelques paroles inintelligibles. + +L'autre frappa du pied: + +--Nous perdons un temps précieux... L'argent est là ... Les vingt mille +francs... + +Vingt-mille francs!... + +Jusqu'alors, les Snail avaient ignoré le chiffre de la somme... + +Ils croyaient qu'il ne s'agissait que d'une simple poignée d'écus... + +Mais vingt mille francs! Les sacs entassés et bondés à craquer! Les sacs +éventrés et dégorgeant les pièces blanches! Un trésor!... + +Pour le quart, les trois frères auraient égorgé père et mère!... + +Nous pensons que, si les choses avaient suivi leur cours, leur chef, au +moment du partage, aurait trouvé en eux des associés incommodes. + +La fièvre de l'argent entrevu achevait de les enivrer. + +Ils se ruèrent sur leur victime. + +La voix, qui frémissait de colère, répéta: + +--Pour la dernière fois, laissez cet homme! + +Le brelan de scélérats riposta à cette injonction par un ricanement +féroce: + +Bob et Jack jetèrent derechef le grappin sur le garde... + +Et Tom leva son arme à nouveau... + +Mais il n'eut pas le loisir de l'enfoncer à cette «meilleure place» +indiquée par le personnage masqué... + +Trois éclairs, trois détonations se succédèrent dans un nuage de +fumée... + +Et les trois bandits roulèrent l'un après l'autre, foudroyés, sur le +plancher. + + * * * * * + +Jacques Périn, debout, s'appuyait au dossier d'une chaise. + +La commotion violente--déterminée dans tout son être par l'imminence du +danger couru et par l'imprévu de l'intervention à laquelle il devait son +salut--avait brusquement rompu les liens qui le retenaient captif dans +une sorte de mort artificielle. + +Il s'était remis sur ses jambes et secouait le front, comme un lion +secoue sa crinière, pour ressaisir le fil de ses idées et en activer le +classement. + +Ses yeux, qui revivaient et qui semblaient chercher, tombèrent, de prime +abord, sur deux des frères Snail étendus à ses pieds. + +Une balle avait cassé le crâne de Jack. + +Une autre avait troué la poitrine de Bob. + +Ils achevaient d'expirer dans une double mare de sang; celui-ci, couché +sur le dos; celui-là , la face contre terre. + +Le troisième avait eu la force de se relever de la place où il était +tombé, et, soutenant de sa main gauche son bras droit brisé, il s'était +précipité dehors avec des hurlements de douleur. + +Au résultat des trois coups de feu, le chef de l'expédition avait, de +son côté, poussé un cri de rage. + +Puis il s'était lancé à la suite de Tom. + +Les deux fuyards avaient disparu dans la nuit. + + * * * * * + +Les yeux du garde cherchaient toujours. + +Une forme blanche--celle qu'il avait confusément entrevue dans ce qu'il +considérait encore comme un rêve--gisait inanimée sur l'une des marches +de l'escalier. + +Il y avait auprès d'elle un revolver dont le canon conservait la chaleur +d'une explosion récente. + +Cette forme blanche, c'était la _Filleule de Lagardère_. + +La présence de cette arme, celle de Florette en cet endroit, avaient une +éloquente signification. + +Le regard de l'ex-agent s'éclaira de joie. + +Il marcha à grands pas vers l'escalier, enleva la jeune fille dans ses +bras et vint la déposer sur le siège qu'il occupait précédemment. + +Le pauvre enfant subissait les conséquences de son héroïsme. + +Cette réaction, cette prostration l'avaient prise, qui suivent, +d'ordinaire, chez les femmes un accès de fièvre subit ou +l'accomplissement d'un acte inusité d'énergie. + +Elle ne sortit de cet état,--sous les soins prodigués de Jacques,--que +pour s'écrier, à l'aspect des deux saltimbanques qui finissaient de +râler sur le carreau: + +--Ces malheureux!... Relevez-les!... Secourez-les au nom du ciel! + +L'ancien soldat se pencha sur les dernières convulsions des deux +agonisants. + +--Ces malheureux n'ont plus besoin de rien, prononça-t-il. Je m'y +connais. J'en ai vu quelques-uns comme cela, en campagne, sur les champs +de bataille. + +Il s'en fut retirer un drap de l'armoire et en recouvrit les cadavres. + +Florette s'était voilé le visage de ses mains. + +--Morts! s'exclama-t-elle en proie à une cruelle crise nerveuse, ils +sont morts!... Et c'est moi qui les ai tués!... J'ai tué, Seigneur!... +J'ai tué! + +--Oui, protesta le garde en essayant de la calmer, mais Dieu, les +hommes, la loi, votre conscience vous absolvent... Car c'était pour +empêcher le crime... Sans vous, j'étais perdu: vous êtes mon ange +sauveur! + +Il ajouta avec colère: + +--Et quand je pense que je vous accusais de faire cause commune avec ces +misérables!... Que je croyais vous avoir entendu--en songe--les +introduire ici!... En vérité, je suis furieux contre moi-même!... Une +aussi stupide erreur!... Moi, dont c'était jadis le métier de discerner +les criminels des honnêtes gens! + +Il fit un mouvement comme pour s'agenouiller: + +--Oh! tenez, laissez-moi vous demander pardon!... + +Elle l'arrêta: + +--Restez! C'est à moi de m'humilier... + +--A vous!... + +--Vous n'étiez pas dans l'erreur... + +--Comment?... + +--Je suis effectivement la complice des voleurs et des assassins... + +--Oh!... + +--C'est moi qui vous ai menti pour obtenir l'hospitalité dans cette +maison, dont j'avais mission de leur ouvrir la porte; c'est moi qui vous +ai endormi pour procéder plus sûrement à l'accomplissement de cette +mission... + +Il la considéra avec une affectueuse pitié: + +--Ma chère enfant, revenez à vous!... La scène terrible de tout à +l'heure vous égare... Ce trouble, ces paroles incohérentes, ce délire... + +Florette l'interrompit, et, secouant la tête: + +--Le délire? Oh! non pas: j'ai toute ma raison. Ce n'est pas la folie +qui hante mon cerveau: c'est le remords qui me tenaille le cÅ“ur. + +Elle poursuivit avec impétuosité: + +--Faut-il que je vous répète que vous ne vous êtes point trompé; que +c'est moi qui ai quitté le lit, que je devais à votre générosité, pour +me glisser dans cette chambre et y introduire ces hommes; que c'est moi, +enfin, qui vous ai versé le sommeil, pour vous empêcher de défendre le +dépôt confié à votre garde?... + +Son interlocuteur, dont la stupeur allait croissant, essaya de se +révolter: + +--Vous vous calomniez!... Allons donc!... Ce n'est pas possible!... + +Elle jeta sur la table le petit flacon de cristal que nous avons aperçu +naguère entre ses doigts: + +--Voici, répliqua-t-elle froidement, voici le reste de la liqueur que +j'ai mêlée à votre vin. + +Jacques saisit le flacon, le déboucha et en flaira le contenu avec une +précipitation emportée. + +Puis il baissa le front avec accablement. + +Il n'y avait plus à se débattre contre l'aveu corroboré par l'évidence. + +Puis encore, d'une voix étranglée, à peine distincte: + +--Mon Dieu!... C'était vrai!... Elle!... + +Elle!... + +Ce monosyllabe avait l'accent d'une plainte plus déchirante que mille +menaces: la plainte qu'arrachent un monde d'illusions détruites, un rêve +de bonheur qui s'envole, l'édifice d'un avenir laborieusement échafaudé +et qu'un souffle renverse. + +Ensuite l'ex-policier reprit avec une rudesse qui était comme l'écho de +ses souffrances intérieures: + +--Mais savez-vous bien, malheureuse, qu'à défaut du métier que je +n'exerce plus, mon devoir me commande de vous livrer à la justice? + +--Eh bien, livrez-moi, repartit Fine-Lame. Je suis prête. Ayant commis +la faute, je ne chercherai point à me soustraire au châtiment... + +Toutefois le tribunal ne me condamnera pas sans m'entendre... + +Non point que ce soit pour elle-même que je veuille lui disputer ma +liberté: la prison n'est pas pire que l'existence que je mène depuis que +j'ai l'âge de raison... + +Mais je prétends qu'on sache ce que j'ai enduré pour en arriver où je +suis... + +Et, tenez, vous allez être mon premier juge... + +--Moi?... + +--Vous ne refuserez pas de m'écouter avant de me conduire aux +gendarmes... + +--Cependant... + +--Je vous en prie!... + + * * * * * + +Vaincu par le regard, par le geste qui accompagnaient cette supplique, +Jacques Périn était tombé sur une chaise avec un mouvement qui +signifiait: _J'écoute_. + + + + +XVIII + +CONFESSION GÉNÉRALE + + +--Quand je vous ai parlé, commença la jeune fille, de tout ce qu'il m'a +fallu supporter depuis que je suis revenue en France avec ces +hommes,--depuis que cette horrible femme s'est associée à eux,--depuis +que j'ai compris ce qu'ils voulaient faire de moi,--je suis demeurée +au-dessous, oh! bien au-dessous de la vérité!... + +Où je me suis écartée de celle-ci, c'est lorsque je vous ai conté que je +m'étais enfuie, ce soir, de chez les Snail... + +Ce matin, pendant qu'ils chargeaient la voiture pour s'en aller je ne +sais où, Héloïse Chamoiseau m'a emmenée à l'écart, dans la forêt, sous +les arbres, et m'a expliqué ce qu'on exigeait que je fisse chez vous, +cette nuit... + +D'abord, j'ai repoussé cette proposition avec indignation... + +Alors, me saisissant le bras avec une telle violence que j'en ai +conservé la marque, elle m'a dit ce seul mot: + +«--Prends garde!» + +Je lui répondis sans faiblir: + +«--Je suis à bout de forces ici. Je ne crains pas la mort. Tuez-moi! + +»--Oh! a-t-elle ricané, on ne te tuera pas... On serait obligé de te +payer à la justice comme si tu valais quelque chose... Mais cette jolie +frimousse dont tu te sers pour éclipser les autres... + +»--Eh bien?... + +»--On te l'arrangera à la mode du diable et à la sauce au vitriol.» + +Elle a ajouté entre ses dents: + +«--Et ce serait une chose bâclée depuis hier, si l'on n'avait pas besoin +de toi aujourd'hui.» + +Le vitriol! + +J'avais vu un saltimbanque de nos voisins, dans une foire, en jeter un +verre, pour se venger, à la tête d'une pauvre femme... + +J'ai encore dans les oreilles les hurlements de la misérable!... + +J'ai encore devant les yeux sa figure qui n'avait plus rien d'humain: +ses lèvres boursouflées, noircies, pendantes; les plaies hideuses de son +front, les brûlures affreuses de ses joues, ses prunelles éteintes sous +ses paupières saignantes!... + +Et l'on aurait fait de moi la pareille de cette créature!... + +Comme elle, je serais devenue un objet de curiosité, de pitié et +d'horreur!... + +Comme elle, j'aurais traîné une vie abjecte et repoussante à travers les +risées, l'effroi et le dégoût!... + +J'embrassai les genoux d'Héloïse en versant toutes les larmes de mon +corps... + +La mégère me riposta, implacable: + +«--C'est à choisir. Tâte-toi le pouls. Ou, ce soir, tu marcheras à nos +flûtes, ou demain, bernique! plus de minois de duchesse pour ensorceler +les adorateurs!... Et ne tente pas de t'esbigner pour nous dénoncer ou +pour nous fausser compagnie! Je ne te quitte pas d'une semelle, et, si +tu bronches, gare! J'ai dans ma poche de quoi te nettoyer tout de +suite!» + +Et elle sortit à demi une bouteille de son tablier. + +Eperdue, je questionnai: + +«--Et si je me soumets à votre volonté?... + +»--On respectera ton museau. C'est chose convenue avec tes protecteurs. +Car mademoiselle a des protecteurs! + +»--C'est bien, fis-je: j'obéirai.» + +Héloïse me donna ses instructions. + +Selon elle, je n'étais qu'une sotte de m'offusquer. + +De quoi s'agissait-il après tout? + +D'emprunter quelques sacs d'écus, pour nous tirer de la déveine, à un +richard qui possède des millions. + +Il n'était pas question du personnage masqué qui commandait ici tout +l'heure. + +Il ne devait y avoir aucune violence commise. + +C'était pour éviter tout bruit et toute lutte--une lutte qui vous serait +fatale--qu'on me chargeait de vous endormir et d'ouvrir votre porte aux +Snail. + +Seigneur! je le sais bien: j'aurais dû ne pas céder. + +Mais quoi! quelqu'un m'avait-il jamais dit: «_Fais ceci, ne fais pas +cela!_» Quelqu'un m'avait-il jamais donné un bon conseil? Quelqu'un +m'avait-il jamais montré le droit chemin? Quelqu'un m'avait-il jamais +crié: _Casse-cou!_ au bord du précipice?... + +Non: personne ne s'était occupé de moi... + +Personne ne m'avait appris ce que c'est que l'honneur... + +L'honneur!... + +Sais-je de quelle couleur, de quelle matière, de quelle façon c'est +fait!... + +Si je comprends qu'il y a un Dieu au ciel et une justice ailleurs que +sur la terre, c'est que je l'ai deviné d'instinct; c'est que je suis +entrée, par hasard, dans une église, un soir que l'angélus paraissait +m'appeler et que ma pauvre âme suffoquait de doutes et d'incertitudes; +c'est que j'ai prié et que je me suis sentie éclairée... + +Oui, mais, hors de l'église, tout n'est pour moi que ténèbres... + +Oh! cette obscurité terrible!... + +De la lumière! J'ai besoin de lumière! L'ignorance est une nuit: le bien +la fuit, le mal y rôde... + +Ah! si j'avais eu une famille pour m'instruire!... + +Mais je suis un enfant abandonné, perdu, vendu, volé peut-être!... + +Et c'est ce qui m'a empêchée de me jeter à l'eau... + +Car je ne veux pas mourir sans connaître ma mère; sans la couvrir de +larmes, de caresses, de baisers, si elle est encore de ce monde et si la +Providence daigne la rendre à mon amour; sans m'agenouiller sur sa +tombe, si je ne dois plus la rencontrer dans cette vie et si quelque +révélation d'en haut vient m'indiquer où elle repose... + +Ma mère! ma mère! ma mère!... + +Un nom que je répète sans cesse dans mes prières!... + +Une image que je revois sans cesse dans mes songes!... + +Une idée qui me soutiendra dans la prison où vous allez m'envoyer... + +Ne croyez pas, en effet, que je vous raconte tout ceci dans le seul but +de vous attendrir... + +J'essaye, voilà tout, d'établir comment j'ai été entraînée à mieux aimer +être coupable que martyre... + +Maintenant j'ai fauté: que l'on me punisse... + +Allez chercher la justice: je l'attends,--et, aussi vrai que je me suis +servie de ce revolver pour frapper ces deux assassins, je ne tenterai +pas un pas pour me soustraire à son action... + + * * * * * + +En parlant ainsi, elle s'était laissée glisser de sa chaise à deux +genoux sur le parquet; et quand elle se fut tue, elle demeura là , +frémissante, écrasée, offrant en quelque sorte son corps tout entier à +l'expiation. + +--Relevez-vous, dit Jacques doucement. + +Elle se redressa, raide, rejetant en arrière ses cheveux qui, dénoués, +avaient ruisselé sur son visage, et elle regarda son interlocuteur comme +si elle eût imploré de lui un prompt arrêt, sans ménagements ni +équivoque. + +Le garde continua: + +--Vous n'aurez pas affaire à la justice... + +--Est-il possible?... + +--Est-ce que, depuis que je vous écoute, que je vous juge en premier +ressort, je n'ai pas acquis une conviction qu'il m'est facile de résumer +par cette formule en usage: + +«Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu qui m'entend, à défaut +des hommes en face desquels je n'hésiterais pas à le répéter, non, +Florette, vous n'êtes pas coupable!» + +Partant, ne pleurez plus et tenez haut la tête! Ni inquiétude au +cÅ“ur, ni rougeur sur le front! Vous êtes la plus adorable et la plus +vaillante des filles!... + +--Ainsi, balbutia-t-elle, folle de joie, ainsi vous me pardonnez de vous +avoir trompé?... + +--Je vous glorifie de m'avoir sauvé. + +L'ancien policier ajouta en consultant sa montre: + +--Mais il ne nous reste que juste le temps de nous concerter... + +Le jour va poindre. Le parquet, que je vais faire prévenir, effectuera +ici sa descente à la première heure. Il ne faudrait point qu'il vous +rencontrât chez moi... + +Autrement, il aurait le droit de vous adresser certaines questions +auxquelles il vous serait difficile de répondre... + +--Quoi qu'il puisse arriver, je ne mentirai plus, déclara la jeune fille +avec résolution. + +--Alors je redoute fort qu'une détention momentanée ne soit le prix de +votre franchise... + +Mademoiselle Fine-Lame eut un mouvement de frayeur. + +L'ex-agent se hâta de reprendre: + +--C'est à cet inconvénient, qui ne serait, du reste, que de peu de +durée,--votre innocence ne pouvant manquer d'être établie de la façon la +plus éclatante par mes propres affirmations,--c'est à cet inconvénient, +dis-je, qu'il s'agit de parer dans le plus bref délai... + +Avez-vous confiance en moi et vous abandonnez-vous sans examen, sans +restriction, à mon dévouement, à ma reconnaissance? + +--Je suis prête. Commandez. Je vous obéirai comme à un frère. + +Jacques s'assit devant le secrétaire et écrivit rapidement une courte +lettre qu'il relut d'un trait et qu'il enferma dans une enveloppe sur +laquelle il libella l'adresse suivante: + + _Mademoiselle_ + + _Mademoiselle Eliane de Jouy, en religion sÅ“ur Annonciade,_ + + Au couvent des Dames de Sainte-Marie-des-Anges, Rue des Missions. + + Paris. + +Puis, se levant: + +--La voiture publique, qui correspond aux premiers trains marchant de +Saint-Germain sur Paris, passera dans un instant à quinze pas d'ici, sur +la gauche du rond-point. Le bruit des grelots des chevaux, vous avertira +de son apparition. Vous la prendrez. Voici de l'argent... + +--De l'argent!... + +--Acceptez sans fausse honte: c'est un prêt du frère à la sÅ“ur... + +--J'accepte, oh! j'accepte!... Mais cette générosité... C'est +trop,--beaucoup trop... + +Elle s'était jetée sur les main du garde et les serrait, les étreignait +nerveusement. + +Jacques se dégagea pour lui tendre la lettre: + +--Une fois à Paris, poursuivit-il, vous vous ferez conduire à l'adresse +mentionnée sur cette enveloppe et vous remettrez ce papier à la personne +dont le nom se lit sur cette même adresse... + +--A mademoiselle Eliane de Jouy... + +--A la sÅ“ur Annonciade: c'est-à -dire à la plus noble, à la meilleure +des femmes... Il faudra lui confesser tout ce qui s'est passé cette +nuit... + +--Tout? + +--Tout: sans hésitation, sans faux-fuyants, sans réticences; lui avouer +tout ce que vous m'avez avoué; lui montrer à nu votre existence, votre +conscience, votre détresse... + +--Je le ferai, répondit humblement la jeune fille. + +L'ex-policier continua: + +--Mademoiselle de Jouy sait jusqu'où s'étend le malheur. Elle a été +jadis éprouvée cruellement. C'est une sainte!... + +Je la supplie de vous conserver auprès d'elle... + +J'ai tout lieu d'espérer qu'elle y consentira... + +--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? interrogea Florette vivement. + +--Votre nouvelle protectrice en décidera, repartit son interlocuteur +d'une voix qui tâchait de rester ferme. Vous lui appartiendrez, à dater +d'aujourd'hui, comme jusqu'à aujourd'hui vous aviez appartenu aux Snail. +Avec cette différence, toutefois, que je veux vous arracher au Mal pour +vous donner au Bien. Vous m'avez compris? + +--Et je me soumets de grand cÅ“ur, murmura mademoiselle Fine-Lame. Que +votre volonté soit faite en toute chose. N'êtes-vous pas désormais mon +maître? + +--Dites votre ami, ma chère enfant; votre frère, comme vous m'appeliez +tout à l'heure... + +Ils demeuraient en face l'un de l'autre, immobiles, muets et troublés. + +La même émotion gonflait leur poitrine. + +L'aube commençait à blanchir les vitres du pavillon. + +Des sonnailles agitées tintaient au lointain. + +Jacques balbutia: + +--C'est la voiture. + +Et Florette bégaya: + +--Déjà ! + +Le garde insista: + +--Voici l'instant de partir... La correspondance est toute proche... +Dépêchez-vous... + +Elle se dirigea vers la porte... + +En passant auprès des cadavres des deux Anglais,--rigides sous le drap +taché de sang,--elle frémit et chancela... + +L'ex-agent s'élança pour la soutenir: + +--N'ayez ni crainte ni remords, fit-il. Ceux-là sont morts victimes de +leur crime. Je prends leur châtiment sur moi. + +Puis, du seuil lui désignant la diligence qui s'avançait, en +carillonnant, dans la brume crépusculaire: + +--Allez en paix et que Dieu vous garde! + + + + +XIX + +VARIATIONS SUR LA «GAZETTE DES TRIBUNAUX» + + +--Zébie? + +--Monsieur? + +--Eh bien, et ce chocolat, ma mie? + +--Monsieur, il est en train de mousser. + +--Et ma _Gazette des Tribunaux_? + +--Elle est en main, monsieur. + +--Comment? + +--C'est-à -dire qu'on vient de l'apporter et que je suis en train de la +parcourir pendant que le chocolat de monsieur mousse. + +--Par exemple!... Déflorer mes journaux!... Petite peste! carogne! +pécore! comme on jure au Théâtre-Français dans l'ancien répertoire. + +Sans s'émouvoir outre mesure de cette bordée d'injures classiques, +mademoiselle Eusébie,--_Zébie_, dans l'intimité,--la bonne _pour tout +faire_ des époux Bouginier,--entra d'un pas délibéré dans le cabinet de +son maître qui était une pièce assez grande, mais basse d'étage, et dont +les murailles, du plancher au plafond, étaient tapissées de cartons. + +La «petite peste» était une Normande douée d'une fraîcheur et d'un +embonpoint remarquables. + +Elle portait la robe de toile et le tablier blanc des caméristes +parisiennes; mais chacun de ses pendants d'oreilles pesait trois louis +au bas mot. + +Me Bouginier était déjà assis devant son bureau, en _coin de feu_ de +flanelle à carreaux écossais, en pantalon à pied de molleton, en +pantoufles brodées et en calotte grecque. + +C'était un travailleur matinal. + +Quand on fut toujours vertueux, on aime à voir lever l'aurore. + +La bonne déposa devant lui un plateau sur lequel il y avait toute sorte +de choses: un couvert, une serviette, des rondelles de beurre nageant +dans l'eau d'un compotier, des radis roses dans un ravier, une énorme +tasse de porcelaine et toute une boulangerie de petits pains: _flûtes_, +_croissants_, viennois aux anis, anglais aux raisins, etc., etc., etc. + +Ensuite elle se mit en devoir de verser «la liqueur tirée de la fève du +cacao», laquelle fumait à gros bouillons et embaumait la vanille. + +Notre Normande elle-même avait les joues écarlates et répandait une +suave odeur de cassis. + +L'ancien officier ministériel s'occupait à beurrer ses pains: + +--Et mon journal, insista-t-il, qu'avez-vous fait de mon journal?... En +vérité, Zébie, vous êtes d'une inconvenance!... C'est comme hier soir ce +pompier... + +--Quel pompier?... + +--Qui vous embrassait dans l'escalier, pendant que je rentrais de +l'Opéra-Comique. C'est scandaleux! Mademoiselle se laissait chiffonner +avec une abnégation!... + +La servante haussa les épaules: + +--Dame! le gaz était éteint; il faisait noir comme dans un four; moi, je +croyais que c'était monsieur... + +Puis, tirant le journal, tout froissé, de la poche de son tablier: + +--Tenez, la voici, votre _Gazette_... Elle n'est pas riche, ce matin. A +part une mécanique qui est arrivée là -bas, à côté de Saint-Germain-en-Laye... + +--Ah! demanda Me Bouginier, qui saupoudrait ses tartines de sel, il +est survenu un événement extraordinaire, là -bas, dans le département de +Seine-et-Oise?... + +--Une bande de brigands, dans un pavillon, chez un garde, sur la lisière +de la forêt,--avec un chef masqué,--comme dans _Pierre le Noir ou les +Chauffeurs_, par M. Taillade, que j'ai vu à l'Ambigu, en compagnie de +mon cousin, le tambour-major du 101e... + +--Et ces sacripants ont sans doute commis un vol des plus importants?... + +--Il est certain que ce n'est pas l'envie qui leur en a manqué... + +--Ah!... + +--Il paraît même qu'il y avait gros dans le secrétaire... + +--Vraiment!... + +--Oui, mais va-t'en voir s'ils viennent! Le garde-chasse veillait au +grain. Il vous empoigne un pistolet, et pif! paf! voilà deux des +malandrins par terre; un troisième, blessé, qui se sauve; le chef qui +lui emboîte le pas,--et, lorsque la justice accourt, elle ne ramasse que +deux cadavres... + +La mouillette que l'ex-avoué avait plongée dans sa tasse demeurait +droite--ainsi qu'un obélisque--au milieu du chocolat épais... + +Bouginier ne songeait pas à l'en retirer pour la porter à sa bouche. + +La racontaine d'Eusébie l'avait--positivement--suffoqué. + +La Normande opina: + +--Je l'idolâtre, ce garde-chasse. Ce doit être un gaillard superbe. Il +me rappelle Népomucène... + +--Népomucène?... + +--Népomucène Briquet, un de mes promis. Membre influent de la cavalerie +française. Quinze ans de service, vingt-huit campagnes et pas une heure +de punition. + +L'ancien officier ministériel eut un mouvement et une exclamation de +furieuse impatience: + +--Au diable les commentaires, les sornettes et les caillettes!... +Va-t-on me laisser vaquer en paix à mes repas!... Votre cuisine vous +réclame. + +Mademoiselle Eusébie opéra sa retraite en bon ordre: + +--On y va, monsieur, on y va... Pas besoin de devenir hydrophobe... Si +ça devait vous prendre souvent, faudrait avertir les personnes... On +vous flanquerait vos huit jours, aussi vrai qu'il n'y a qu'un +caporal-sapeur par régiment, dans la ligne. + + * * * * * + +Resté seul, Me Bouginier étendit la main vers la _Gazette des +Tribunaux_: + +--Oh! oh! murmura-t-il, oh! oh! que signifie le tic-tac de ce moulin à +paroles?... Le coup aurait donc raté?... Voyons, saperlotte! voyons +vite! + +Et il lut ce qui suit avec avidité: + +«On nous écrit de Saint-Germain: + +»Un attentat des plus hardis a eu lieu avant-hier, dans la nuit, à +Carrières-sous-Bois, au lieu dit: _le Pavillon de la Faisanderie_,--immeuble +dépendant du château de Saint-Pons, et situé à l'extrémité du parc de ce +dernier, sur l'un des côtés de la demi-lune connue sous le nom de +_Boule-du-Roi_. + +»Ce pavillon sert de maison d'habitation au garde général de M. de +Saint-Pons. + +»Des malfaiteurs, ayant appris que ce garde détenait pour le compte de +son maître une somme assez considérable,--provenant de la vente annuelle +d'une certaine quantité de coupes de bois,--se sont introduits, vers +minuit, dans le rez-de-chaussée de ce pavillon, à l'aide, suppose-t-on, +d'une fausse clé, fabriquée sur empreinte prise: car on n'a remarqué sur +la porte aucune trace d'effraction. + +»Ces malfaiteurs étaient au nombre de quatre. + +»Celui qui semblait le chef de l'expédition portait--d'après la +déposition du garde--un masque noir, garni d'une barbe de soie de même +couleur. + +»Notons, en passant, que ce garde n'est autre qu'un ancien agent de la +sûreté, le sieur J... P..., qui a laissé à la Préfecture les meilleurs +souvenirs d'intelligence, d'activité et d'énergie sous le sobriquet +caractéristique de _Patte-de-Fer_. + +»On sait que ces braves employés ont l'habitude de ne dormir que d'un +Å“il. + +»Réveillé par un léger bruit, celui-ci, qui couche au premier étage, +sauta sur un revolver et, du haut de l'escalier, somma les intrus de se +retirer. + +»Sur leur refus, il n'hésita point à faire usage de son arme. + +»Deux des bandits tombèrent mortellement frappés. + +»Le troisième, quoique grièvement blessé au bras droit, eut encore la +force de gagner au pied dans la campagne. + +»Le quatrième--l'homme masqué--suivit ce dernier dans sa fuite. + +»Au jour naissant, le sieur J... P... fit prévenir l'autorité. + +»Le juge de paix, le commissaire de police et la gendarmerie de +Saint-Germain se transportèrent aussitôt sur les lieux. + +»Ils y furent rejoints, dans la journée, par les magistrats instructeurs +du parquet de Versailles. + +»L'habile chef de la sûreté s'y est pareillement rendu dans la soirée. + +»Il résulte, dès l'abord, de l'enquête ouverte, que les deux malheureux +qui ont payé de leur vie leur criminelle tentative ne sont autres que +les frères Bob et Jack Snail, bateleurs anglais établis, la veille +encore, sur le champ de foire des Loges. + +»Le troisième larron--le blessé--serait leur frère aîné Tom. + +»Tous trois auraient quitté les Loges le matin même, après avoir +congédié leur _pitre_, ou paillasse, qui a été entendu au début de +l'instruction. + +»La voiture qui leur servait de moyen de locomotion a été retrouvée dans +un fourré de la forêt, entre Carrières et le pavillon de la Faisanderie. + +»On en avait dételé les chevaux, qui paraissent avoir aidé à la fuite +des survivants. + +»Ceux-ci--Tom Snail et l'homme masqué--sont activement recherchés, ainsi +que deux femmes, qui composaient avec les trois Anglais le personnel du +théâtre des _Dislocations-Amusantes_, et dont l'une est connue parmi les +saltimbanques sous le double surnom de la _Filleule de Lagardère_ et de +_Mademoiselle Fine-Lame_ tant à cause de sa beauté originale qu'en +raison de son talent à manier l'épée. + +»Quoi qu'il en soit, l'enquête continue. + +»Nous nous empresserons de tenir nos lecteurs au courant de ce qu'elle +produira. + +»Contentons-nous, pour aujourd'hui, d'annoncer, en terminant, que le +garde J... P.., a été vivement félicité de sa courageuse conduite par M. +de Saint-Pons, son maître, par les magistrats instructeurs et par le +chef de la sûreté.» + + + + +XX + +HÉRITIÈRE D'UN DEMI-MILLIARD! + + +Comme Me Bouginier achevait la lecture de cet article, Eusébie revint +annoncer: + +--Monsieur, c'est un quidam appelé Marignan qui demande à vous +entretenir. + +--Marignan?... Faites entrer... Il arrive à propos. + +Le _patito_ de Sergine Gravier se présenta en tenue de voyage, la +sacoche en sautoir et le plaid sur le bras. + +Sans prononcer une parole, l'ancien avoué lui désigna du bout du doigt +la _Gazette des Tribunaux_. + +Le visiteur eut un geste de haute philosophie: + +--Que voulez-vous? répliqua-t-il. _Errare humanum est_. Les plus +illustres conquérants ont eu leur Waterloo. Fatalité. _Anankè._ Ce qui +est écrit est écrit... + +Pas dans vos canards, par exemple!... + +En voilà qui gloussent la vérité comme Baron, des Variétés, est +susceptible de chanter les _Huguenots_ et _Guillaume Tell_!... + +--Comment?... Les deux Snail... L'argent du pavillon du garde... + +--Deux des Snail sont morts, c'est acquis; le troisième a le bras cassé, +c'est patent; l'argent du pavillon du garde nous échappe, c'est +incontestable... + +Mais qui est-ce qui a fusillé Bob et Jack? Qui est-ce qui a démonté Tom +de l'aileron? Qui est-ce qui a fait glisser entre nos doigts les écus de +M. de Saint-Pons? + +--Il me semble que ce Jacques Perrin... + +--Oui, il l'a déclaré à la justice; mais il a trompé la justice... + +--Hein?... + +--Dans quel but? C'est ce que j'ignore. Toujours est-il qu'il est +certain que personne ne viendra lui donner un démenti... + +--Cependant les journaux... + +--Les journaux radotent, vous dis-je! Que diable! j'étais là sous mon +masque! J'en sais quelque chose peut-être!... + +--Qui donc alors?... + +--Qui?... Eh! pardieu! votre jolie des jolies!... Votre protégée des +Loges, votre _Filleule de Lagardère, votre mademoiselle Fine-Lame_!... + +--Florette!... + +--Elle-même: un singulier auxiliaire, qui se retourne contre nous au +moment décisif, et qui, au lieu d'un coup d'épaule, nous flanque des +coups de pistolet! + +Et Marignan raconta--brièvement--ce qui s'était passé au pavillon de la +Faisanderie. + +Lorsqu'il eut terminé, Me Bouginier resta quelques minutes à +réfléchir. + +Ensuite il opina en hochant la tête: + +--C'est inimaginable!... Il semble qu'il y ait eu quelque accord tacite +entre le garde et cette fille pour qu'il ne soit point fait mention de +celle-ci... Dans tous les cas, qu'est-elle devenue? + +L'autre continua: + +--J'ai serré Tom Snail, l'éclopé, dans un endroit où je défie la police +de le découvrir... + +Héloïse Chamoiseau le soigne... + +Je crois qu'il guérira, et ma foi! m'est avis que ce sera tant pis pour +notre vierge au revolver... + +L'Anglais a de la rancune: s'ils se rencontrent jamais nez à nez dans +le même chemin, je ne voudrais pas être dans la peau de la pauvrette. + +--Et vous, interrogea brusquement son interlocuteur, et vous, que +comptez-vous faire? + +Marignan pirouetta sur le talon: + +--Vous n'avez donc pas remarqué mon costume?... Je ressemble au baron de +la _Vie parisienne_... Avec cette différence que je pars au lieu +d'arriver... + +--Absence précautionnelle. Vous êtes prudent. Je vous approuve. + +--Il y a longtemps que l'on sollicitait Sergine Gravier d'aller donner +quelques représentations à Bruxelles... + +Elle a signé hier, pour un mois, avec le théâtre des Galeries. Je +l'accompagne naturellement. Nous enfourchons l'_express_ après +déjeuner... + +A propos, vous n'auriez pas une centaine de louis à ma disposition? + +--Cent louis! + +L'ex-avoué fit une grimace énergique. + +--Je croyais, reprit-il avec raideur, que vous aviez de l'argent bien +placé. + +--C'est justement parce qu'il est bien placé que je ne tiens pas à le +déranger. + +Le masque de l'ancien officier ministériel se renfrogna de plus en +plus: + +--Vous êtes gai... L'insuccès ne vous démoralise pas... Mais que ne vous +adressez-vous à votre compagne de voyage? + +--A une femme?... Fi donc!... Pour qui me prenez-vous? + +Puis, haussant les épaules: + +--Compromettre ma réputation!... Pour deux misérables mille francs!... +Ce ne serait vraiment pas la peine! + +Puis encore, pesant sur les mots: + +--D'ailleurs, poursuivit Marignan, ma compagne de voyage n'aurait aucune +espèce d'intérêt à avoir en sa possession les deux pièces qui sont ici, +dans mon portefeuille,--tandis que vous, qui aviez, à ce qu'il paraît, +des projets d'avenir sur la petite... + +--La petite?... Deux pièces?... Que signifie?... + +--Deux pièces que j'ai ramassées,--en le déshabillant pour le mettre au +lit,--dans la poche de notre blessé Tom Snail, lequel avait eu la +faiblesse de s'évanouir à l'instar d'une femmelette... + +--Ah!... + +--La première est l'extrait de baptême d'Eva-Flore Ferrand, levé, le +jour de la naissance de celle-ci, sur les registres de la paroisse de +Saint-Pierre, au Gros-Caillou, et remis par la sage-femme qui accoucha +la mère à la nourrice qui se chargea de l'enfant... + +--Oh!... + +--La seconde est une sorte d'acte par lequel la susdite nourrice, une +paysanne de Bougival appelée Françoise Mauclerc, cède, moyennant une +somme de vingt livres, ses droits sur ce _baby_--droits illusoires et +abusifs, vous êtes trop légiste pour ne pas le reconnaître--à la société +des frères Snail représentée par leur aîné... + +Marignan conclut avec un accent singulier: + +--Voilà qui aiderait supérieurement à la reconstitution de l'état-civil +de mademoiselle Fine-Lame, s'il lui tombait jamais une famille des +nues... + +Puis, dévisageant son interlocuteur entre les deux sourcils: + +--Ou s'il prenait un jour fantaisie à quelqu'un de lui en fabriquer une. + +L'ex-avoué demanda nettement: + +--Combien les deux paperasses? + +--Cinquante louis chacune. _Fixed price._ C'est pour rien. + +--Voici les fonds. + +--Voici les papiers. + +Il y eut échange réciproque. Chacun empocha son butin. Ensuite on +échangea les politesses d'usage: + +--Cher maître, à l'honneur de vous revoir. + +--Cher monsieur, un heureux voyage. + +Le visiteur sortit. + +Aussitôt Bouginier bondit vers son bureau: + +--Voyons, murmura-t-il, je ne me suis pas trompé... Ce nom de _Flore-Eva +Ferrand_ est bien celui que j'ai lu, l'autre jour, dans cette gazette +américaine... Celle qui annonce les recherches entreprises par le +richissime Yankee Samuel Murphy, de New-York, pour retrouver la fille +d'un sien frère défunt, à laquelle il veut rendre compte de la fortune +de ce dernier. + +L'ancien officier ministériel était doué d'un esprit d'ordre +remarquable. + +Aussi n'eut-il pas de peine à remettre la main sur le journal dont il +avait besoin. + +Il l'ouvrit d'un geste enfiévré et le parcourut rapidement. + +Puis, avec une explosion que la surprise étranglait à demi entre ses +lèvres: + +--Oui, voilà l'article en question... Entouré au crayon rouge... Il +m'avait frappé, dès l'abord... + +Le nom y est... _Flore-Eva Ferrand_... En toutes lettres... + +Et cette phrase... Cette phrase qui termine... Le bouquet d'un feu +d'artifice de dollars: + +«On n'estime pas à moins d'un milliard les bénéfices réalisés par les +frères Murphy dans leurs différentes opérations financières, +industrielles et commerciales. + +»C'est à la moitié de cette somme qu'a donc droit, du chef de son père, +la jeune personne recherchée. + +»Cette héritière, dès à présent, vaut le chiffre rond de CINQ CENTS +MILLIONS.» + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +L'AVENTURE DES FRÈRES MURPHY + + + + +I + +DEUX VOYAGEURS + + +L'express du Havre brûlait Asnières et franchissait à toute vapeur +l'enceinte des fortifications. + +La machine s'époumonnait à siffler pour annoncer son arrivée. + +Bientôt, ainsi qu'un serpent qui se glisse dans son trou, la file des +voitures s'engouffra sous la coupole vitrée de la gare Saint-Lazare. + +Le mécanicien avait serré le frein. Le train _stopa_. Des employés +ouvrirent les portières: + +--Paris! Tout le monde descend!... + +Deux voyageurs sautèrent d'un _sleeping-car_ sur le quai. + +Avec le _suit_ en cheviot quadrillé et le petit chapeau rond et mou, de +même étoffe, qui peut se plier et se fourrer dans la poche comme un +mouchoir, ces deux _gentlemen_ portaient, croisés en bandoulière, cette +sacoche de cuir de Russie et cet étui à jumelles de fort calibre qui +sont la caractéristique de l'étranger _en tour_. + +Ils avaient, en outre, à la main, une couverture de tartan, roulée dans +sa courroie, et, sur le bras, un _imperméable_ en gutta-percha gris de +souris, «de la maison Perkins and Son, dans Lincoln-Inn's-Fild, à +Londres, fournisseurs privilégiés de H. G. M. la reine et de H. S. H. le +prince de Galles.» + +Ce n'étaient pas des Anglais, pourtant,--encore qu'ils s'exprimassent, +avec la facilité que donne une longue et constante habitude, dans cette +langue d'outre-Manche contre laquelle nous nous insurgerions de toute +l'horreur de notre oreille outragée, si Shakespeare, si Milton, si Pope, +Addison, Swift et Sterne ne s'en étaient servis pour écrire leurs +impérissables chefs-d'Å“uvre. + +Le _Labrador_ les avait amenés en droite ligne de New-York au Havre. + +--Eh bien, dit l'un, nous voici à Paris, _captain_! + +--_By God!_ répondit l'autre, je n'en suis pas fâché: quand ce ne serait +que pour vider quelques bouteilles de champagne en l'honneur de la +traversée que nous venons d'opérer sans encombre... + +--Vous aurez tout loisir de le faire, une fois installé à l'hôtel; et, +dans vingt minutes au plus tard... + +--Oh! je n'aurai jamais la patience d'attendre jusque-là , ami Dick... + +--Comment?... + +--Je ne sais si c'est la longueur du trajet,--vos _rapides_ de France +ont la vitesse de nos tortues d'Amérique,--la chaleur de la saison ou +l'orage que je flaire en l'air, mais je me sens tout mal à mon aise... + +Or, quand je suis indisposé, il n'y a rien pour me remettre comme un +quartier de bÅ“uf saignant arrosé d'un vin généreux... + +Donc, que Satan me torde le cou si je tarde un instant de plus avant de +me lester l'estomac et de me gargariser le gosier dans la première +taverne venue!... + +--Et nos bagages, que faites-vous de nos bagages? + +--Nos bagages? Vous en remettez le bulletin à un employé qui les charge +sur un _cab_, et ce _cab_ les transporte à l'hôtel--au _Grand-Hôtel_, où +vous avez télégraphié, je crois, pour nous retenir un appartement +convenable... + +Dick s'inclina: + +--Vous avez réponse à tout, mon cher Sam, déclara-t-il, et il ne me +reste plus qu'à me soumettre à votre souveraine volonté. + +--_All right!_ s'exclama l'autre joyeusement. Mettons le cap sur un +endroit où l'on puisse manger, rire et boire pour son argent. Aussi bien +j'aime à penser qu'il ne manque pas, aux environs, d'établissements +ouverts aux gais compagnons qui, comme nous, ont la bourse mieux garnie +que le ventre. Vous devez en connaître plus d'un, vous qui êtes Français +et Parisien... + +--Il n'en manque pas, en effet, et, sans pousser trop loin, si j'ai +bonne mémoire, nous rencontrerons sûrement de quoi étancher votre soif +et satisfaire votre appétit. + +Puis, tandis que le reflet d'une allégresse intérieure sillonnait ses +traits d'une clarté fugitive qui s'éteignit sans que son interlocuteur +ait eu le temps de l'apercevoir: + +--Allons, murmura celui que le _captain_ avait appelé l'ami Dick, +allons, j'ai réussi... C'est lui qui se livre... Il m'appartient! + + * * * * * + +Le train était arrivé en gare à onze heures quarante du soir. + +C'était une de ces lourdes nuits d'été qui chassent les Parisiens hors +de leurs logis étroits. + +Il faisait une chaleur étouffante. + +Tous les cafés avaient mis dehors un triple rang de tabourets et de +guéridons; et il n'y avait pas un tabouret qui ne fût disputé par une +demi-douzaine de consommateurs; il n'y avait pas un guéridon qui ne fût +couvert de bocks, de grogs, de mazagrans et de sodas. + +Nos deux voyageurs débouchèrent de la gare par l'une des baies qui +ouvrent sur la rue d'Amsterdam. + +Ils s'arrêtèrent un moment sur le trottoir de celle-ci. + +Devant eux, c'était le fourmillement de ce Paris éveillé comme un panier +de souris, qui détraque l'éternelle horloge du temps et remplit les rues +de tapage et de mouvement, à l'heure où la patriarcale province ronfle, +la nuque sur l'oreiller,--portes closes, rideaux tirés, bougie éteinte. + +L'ami Dick désigna à son compagnon divers établissements illuminés en +face: + +--Vous voyez que nous n'avons que l'embarras du choix. Cette rue +d'Amsterdam est pavée de caravansérails hospitaliers, de cuisines +internationales et de vide-bouteilles cosmopolites. Dans lequel vous +plaît-il d'entrer? + +--Hé! _my dear_, dans le plus proche. + +--Eh bien! que dites-vous de ce _bar_ à la façon anglaise? + +--Va pour le _bar_ et sa façon! Je n'aime pas beaucoup les Anglais, mais +je ne déteste point, en revanche, leurs sauces aux pickles, leurs hachis +d'huîtres, leurs puddings aux groseilles sûres et leurs tartes à la +rhubarbe. + + * * * * * + +Les deux nouveaux débarqués se mirent en devoir de traverser la +chaussée. + + * * * * * + +En ce moment, deux individus sortaient de l'établissement où ils avaient +l'intention d'entrer. + + + + +II + +SUR UN SEUIL + + +Le premier de ces individus abritait sous un sourcil touffu un regard +d'une vaillance et d'une pénétration singulières. + +Cette pénétration s'aiguisait, par intervalles, jusqu'au point de +devenir inquiétante. + +Toutefois elle semblait plutôt le résultat d'une habitude que d'une +intention. + +Vous auriez juré qu'elle était indépendante de la volonté de celui qui +l'exerçait sans s'en douter. + +Il était évident que ce dernier avait jadis revêtu l'uniforme. + +On s'en apercevait à sa manière de se tenir droit, de porter haut, de +parler bref, non moins qu'au ruban des médailles militaires d'Italie et +de Crimée noué à la boutonnière de sa jaquette de velours vert côtelé. + +Le reste de son costume se composait d'un pantalon de coutil gris qui +s'enfonçait dans des guêtres de cuir fauve, d'un gilet de drap chamois +sur lequel se bouclait le ceinturon d'un couteau de chasse et d'un képi +qu'entourait un mince liséré d'argent. + +Il avait, en outre, au dos, une carnassière dont le baudrier s'étoilait +d'une plaque de cuivre armoriée et, sous le bras, un fusil double dont +les canons noircis luisaient comme une peau de serpent. + +Son compagnon avait les jambes fluettes, l'échine allongée et le museau +pointu d'un lévrier. + +Ce n'était point un homme brillant... + +Mais quoi! je connais des poètes qui ont des redingotes plus pelées, des +«tuyaux de poêle» plus rougissants et des tournures plus minables. + +Celui-ci insinuait: + +--Mon supérieur, est-ce que nous ne récidivons pas? On ne s'en va pas +sur une patte. La chope de l'étrier, pas vrai? + +--Grand merci, répondit le personnage au fusil: il se fait tard et je +n'ai plus soif. + +--Bon! s'exclama gaillardement le particulier au couvre-chef douteux, où +serait la différence entre l'humanité et la brute, si l'humanité ne +buvait que quand elle a soif?... + +Pour ce qui est de l'heure, on s'en flûte!... + +Il n'y a pas d'heure pour les braves... + +Or, vous êtes le brave des braves, vous, mon ancien brigadier: brave au +régiment,--brave chez nous,--brave dans vos nouvelles fonctions de garde +général des domaines de M. le marquis de Saint-Pons!... + +Que le pousse-bière que nous allons prendre me serve de médecine ou de +poison, si l'on en trouve un quarteron de votre acabit dans la douzaine! + +--Impossible, répliqua l'autre en consultant sa montre: ce sera pour la +prochaine fois. On m'attend à Carrières-sous-Bois. Si je tardais trop à +y rentrer, ma ménagère serait inquiète. + +--Ah! oui: cette jolie petite femme avec laquelle je vous ai rencontré, +un jour, sur le boulevard... Mazette! vous ne vous refusez rien, +monsieur Jacques!... Un amour de jeunesse, qu'on s'en lécherait les +mandibules jusques et par delà les cartilages auriculaires! + +M. Jacques fronça le sourcil. + +--Mon garçon, fit-il sévèrement, la personne que je vous engage à +traiter avec moins de légèreté est ma fille,--ma fille d'adoption... + +--Hé! une fille qui ne demande qu'à être mariée!... + +La physionomie du garde général se rembrunit davantage: + +--Pour se marier, il faut de l'argent, répondit-il avec humeur; et, +quoique M. le marquis me rémunère plus que généreusement de mes +services, je n'ai pas encore achevé d'amasser la dot de ma Florette. + +Son interlocuteur eut un sourire malin: + +--Eh bien, épousez-la vous-même! + +--Moi! + +--Dame! ce sera double économie: d'abord, plus de _monacos_ à débourser +pour l'établir; ensuite, puisqu'elle est déjà à la tête de votre maison, +plus de dépenses subséquentes à faire pour appointer sa remplaçante... + +M. Jacques haussa les épaules: + +--Trêve de plaisanterie, mon camarade! A mon âge, oserais-je +prétendre... + +--A votre âge?... Ne dirait-on pas que vous êtes le frère de lait de +Mathusalem?... + +Vous êtes solide comme l'obélisque; vous possédez bon pied, bon Å“il, +bon estomac, bon appétit; si vos cheveux frisent la cinquantaine, votre +cÅ“ur a toujours vingt ans... + +Si la demoiselle vous rabrouait, elle serait fièrement difficile... + +A moins, pourtant, qu'elle n'ait une inclination... + +--Une inclination!... + +En répétant ce mot, M. Jacques porta brusquement la main à sa poitrine, +comme s'il eût ressenti une soudaine et vive douleur. + +Ensuite, d'une voix agitée: + +--Non, non, je ne puis le supposer. Florette est un ange de sincérité et +d'innocence... J'ai toute sa confiance, et elle m'eût avoué... + +Son interlocuteur continua avec une insistance paisible: + +--Après cela, peut-être est-ce qu'elle ne vous convient pas... +Saperlotte! vous êtes dégoûté!... Une bouche fraîche comme un brugnon; +des joues d'api qui donnent envie de mordre dedans; une taille fine, +ronde et souple comme un jonc, avec une mignonne paire de bossoirs à +tribord et à bâbord!... + +Le garde général allait sans doute protester avec véhémence contre cette +appréciation erronée de ses sentiments, lorsqu'un incident--en lui-même +fort ordinaire--vint changer inopinément le tour de la conversation. + +En dialoguant de la sorte, les deux compères stationnaient--à leur +insu--devant la porte de l'établissement dont ils venaient de sortir. + +Or, c'était cet établissement--on s'en souvient--qui formait l'objectif +du couple de voyageurs que nous avons mis en scène précédemment. + +Obligé de déranger les causeurs pour entrer, le _captain_ toucha du +doigt le bord de son chapeau en murmurant la formule de politesse: + +--_If you please, gentlemen?_ + +Les deux Français s'écartèrent en rendant le salut. + +Sam passa. + +L'ami Dick venait derrière lui. + +Il imita le geste et répéta la phrase. + +Ensuite il passa à son tour. + +Tous les deux disparurent à l'intérieur de la taverne. + + + + +III + +TENTATIVE DE RECONNAISSANCE + + +M. Jacques les avait--machinalement--effleurés du regard au passage. + +En se posant sur le _captain_, ce regard était demeuré d'une +indifférence absolue. + +Il n'en avait pas été de même lorsqu'il s'était arrêté--par hasard--sur +le second voyageur. + +Vous eussiez dit d'un réveil en sursaut. + +Le garde général avait tressailli. Une flamme subite avait jailli de sa +prunelle. Puis il s'était penché vers son interlocuteur: + +--Fil-en-Quatre? + +--Brigadier? + +--As-tu remarqué?... + +Il paraît que le «brigadier» ne tutoyait que dans les grandes occasions +le propriétaire de la redingote inavouable; car celui-ci interrogea avec +un soubresaut de surprise: + +--Remarqué qui?... Remarqué quoi?... + +--Ces étrangers... + +--Ces _Angliches?_... Deux casse-noisettes qui sont arrivés en retard +quand le bon Dieu distribuait les grâces, le chic et l'élasticité... Le +premier surtout: un nègre blanc avec sa tignasse de crin végétal, sa +barbe en copeaux de menuiserie et ses lèvres en rebords de potiche +nocturne!... + +M. Jacques secoua la tête: + +--Il ne s'agit pas de celui-là ... Il s'agit de l'autre... Il s'agit de +ses yeux... + +--Ses yeux?... + +--Est-ce que tu ne les as pas reconnus? + +Fil-en-Quatre considéra le questionneur avec un étonnement croissant: + +--Reconnus?... Les lampions du John Bull?... Pas plus que mon père +naturel ne m'a reconnu à ma naissance... + +M. Jacques affirma: + +--Eh bien! moi, je suis certain d'avoir aperçu ces yeux-là quelque +part. + +--Bah!... + +--Lorsqu'ils se sont croisés avec les miens, tout à l'heure, il m'a +semblé que ce n'était pas la première fois qu'ils me heurtaient. J'ai +éprouvé la sensation de l'homme qui, sur le terrain, reconnaît, en +tâtant le fer, que le jeu de son adversaire n'est pas pour lui chose +nouvelle. Assurément je me suis déjà mesuré avec ce voyageur, avec cet +étranger. Maintenant, où, quand et dans quelles circonstances? C'est ce +que je cherche à me rappeler... + +Fil-en-Quatre se gratta l'appendice nasal: + +--Pour lors, ce _goddam_ prétendu serait un de nos anciens clients... Ça +se pourrait bien tout de même... Dans la partie, on a affaire à tant de +monde... + +--J'en jurerais, et il me suffirait de deux ou trois minutes d'un examen +plus attentif pour fixer les souvenirs qui flottent dans mon esprit... + +Ce disant, le garde chasse avait fait un mouvement pour rentrer dans la +taverne... + +Puis, se ravisant brusquement: + +--Ah çà ! s'écria-t-il, que m'importe, après tout, et de quoi vais-je +m'occuper?... J'oublie que je ne suis plus _de la partie_, et que les +braconniers, les maraudeurs, les vagabonds qui exploitent les bois de +mon maître sont désormais les seuls clients auxquels je doive +m'intéresser... Au diable cette stupide manie de toujours vouloir lire +dans le passé et sous la frimousse des autres!... + +Il jeta son fusil sur son épaule: + +--Et l'heure qui me talonne!... Et le train qui va me brûler la +politesse!... Et Florette qui serait en peine!... + +--Sans vous commander, proposa son compagnon, on vous fera un bout de +conduite. + +--Je ne demande pas mieux, mon garçon. + +M. Jacques reprit, en se dirigeant vers la gare: + +--C'est l'histoire du vieux cheval de réforme qui, attelé à un +tombereau, dresse l'oreille, piaffe et hennit quand il entend la +trompette de l'escadron... + +Ah! l'habitude est une maîtresse dont il n'est pas facile de se +débarrasser... + +Quand on a consacré dix années de sa vie à deviner, à poursuivre, à +combattre le crime, est-ce qu'on ne s'imagine pas toujours avoir le +crime en face de soi? + +--Ça, brigadier, déclara l'autre, c'est censément le mal du métier. + +--Comment? + +--Hé! parbleu! vous le constatez: on n'a pas été le célèbre, le +redoutable, l'illustre _Patte-de-Fer_, le malin des malins, le Vidocq +des Vidocq,--la terreur des _grinches_ et des _escarpes_ de la haute et +de la basse _pègre_; on n'a pas été l'Å“il qui déchiffrait les +coquins sous leurs déguisements, sous leurs ruses les plus habiles, et +la poigne qui les happait, qui les broyait sur leurs méfaits; on n'a pas +été tout cela sans qu'il en reste quelque chose... + +Vous avez lâché la boutique: la boutique ne vous a pas lâché... + +Vous travaillez sans y penser... + +Il y a de pauvres diables à qui l'on a coupé le bras ou la jambe, et qui +n'en ressentent pas moins des douleurs à la place qu'occupait le membre +amputé... + +Vous, c'est tout comme. L'Å“il et la poigne vous démangent. Vous +n'êtes plus de la police,--et vous êtes demeuré le pape, le modèle, le +phénix des policiers. + + * * * * * + +On peut, à la rigueur, découvrir des personnes qui ne boivent pas entre +leurs repas. + +M. Jacques était de ce nombre. + +J'ai même coudoyé des gens qui ont su résister à la contagion du cigare. + +Mais jamais je n'en ai rencontré qui résistassent à un petit verre de +gloire. + +L'ex-brigadier avait décliné le «pousse-bière» de son ancien +subordonné... + +Sa physionomie s'égaya aux compliments de ce dernier. + +--Inspecteur Fil-en-Quatre, fit-il en lui pinçant cordialement +l'oreille, inspecteur Fil-en-Quatre, vous n'êtes qu'un flatteur! + +Puis, avec une indifférence affectée: + +--Ainsi, l'on se souvient encore de moi, là -bas? + +--Si l'on s'en souvient! C'est-à -dire que l'on vous pleure, que l'on ne +vous a pas remplacé, et que le patron crie sur les toits qu'il n'y a pas +dans toute la boîte un lapin digne de dénouer les cordons de vos +_ripatons_!... Vous, le héros de l'affaire Troppmann, de l'affaire du +puits de Châtillon, de l'affaire... + + * * * * * + +--En voiture pour Saint-Germain! + + * * * * * + +A cet appel, l'ex-brigadier serra vivement la main de l'inspecteur: + +--Il faut que je vous quitte... Au revoir.... Souvenez-vous qu'il y aura +toujours un couvert mis pour vous recevoir et une vieille bouteille de +derrière les fagots pour fêter votre bonne visite au pavillon de la +Faisanderie,--rond point du Roi,--au bout de la terrasse de +Saint-Germain. + +Il monta rapidement l'escalier qui conduit à la salle d'attente, +traversa celle-ci en courant et sauta, du quai, dans le premier wagon où +il n'aperçut personne. + +Il avait, en effet, besoin d'être seul pour songer... + +Songer à qui?... + +A quoi?... + +A la jeune fille qui l'attendait, penchée à la fenêtre du logis, tandis +que, sur la nappe blanche, la collation, préparée par ses soins, étalait +ses appétissantes victuailles près du vin favori riant dans le +flacon?... + +Ou bien à la douleur aiguë qui l'avait mordu au cÅ“ur, alors que +Fil-en-Quatre avait émis cette hypothèse--ridicule et inadmissible, +parbleu!--d'une inclination que lui cacherait celle qu'il ne voulait +considérer que comme son enfant d'adoption?... + +Non: une autre pensée,--une pensée tenace,--occupait l'esprit du +policier émérite... + +Et ce qu'il se demandait avec une persistance dominatrice de tous ses +sentiments et de toutes ses facultés, c'était ceci: + +--Où ai-je vu les yeux de cet homme? + + + + +IV + +ENGLISH SPOKEN HERE + + +Ce n'était pas seulement cette indication, incrustée en lettres de +cuivre dans le vitrage de la devanture, qui ressuscitait Londres en +plein cÅ“ur de Paris. + +C'étaient l'aménagement intérieur et le personnel de ce véritable +_coffee-house_, où tout était anglais, depuis le patron, le sommelier et +les garçons avec leurs favoris en côtelettes d'acajou, leur costume noir +et leur mine discrète d'employés aux pompes funèbres, jusqu'aux _boxes_ +dont la double rangée s'alignait autour de la salle commune. + +Ces boîtes, assez semblables aux confessionnaux collés aux murailles des +églises, remplacent les cabinets particuliers chez nos voisins des +Trois-Royaumes. Le _captain_ s'était déjà casé dans l'un de ces +cercueils de société, et on l'entendait demander: + +--_God me bless!_ ami Dick, où êtes-vous passé?... J'ai besoin de vos +lumières, ou la foudre m'écrase!... Dans ce pays commence-t-on par le +porto ou le madère? + +L'ami Dick était debout près du comptoir et rédigeait le menu du festin. + +S'adressant au _landlord_ (patron) et au sommelier: + +--Ainsi, questionnait-il, vous m'avez bien compris? + +--Oui, Votre Honneur: médoc et chambertin pour débuter; ensuite le +champagne; puis le café et les liqueurs.... + +--_Very good._ + +Sam reprit, de sa boîte: + +--Avez-vous donc juré de me laisser boire seul? + +--Une minute, pour Dieu, mon cher maître! Je m'occupe de vous et de moi. + +Interpellant le sommelier, le compagnon du _captain_ commanda: + +--Apportez une bouteille de vieux kirsch et une carafe d'eau frappée. + +Le subalterne obéit. + +L'autre continua en baissant le ton: + +--Versez où vous voudrez l'eau que contient cette carafe et +remplacez-la par la totalité du kirsch qui remplit la bouteille. + +--Voilà qui est fait, Votre Honneur. + +--Bien; maintenant, écoutez-moi, si vous avez envie d'encaisser une +honnête aubaine: + +J'ai gagé avec le gentleman qui est là qu'il ne s'apercevrait pas de la +substitution... + +Aidez-moi à gagner mon pari et il y a deux livres pour vous. Je paye +moitié d'avance. Prenez... + +--Comment puis-je me rendre utile à Votre Honneur? s'empressa de +demander le sommelier en empochant la pièce d'or. + +--Oh! de la façon la plus simple: lorsque mon compagnon demandera de +l'eau glacée, vous aurez soin de placer devant lui cette carafe ainsi +préparée, en vous gardant d'un mot, d'un signe qui lui permettent de +supposer le changement de liqueur que vous venez d'opérer. + +Un Français y eût regardé à deux fois avant de se prêter à cette +tentative d'alcoolisation déguisée en manière de «farce de fumiste». + +Une loi, dont les dispositions sont affichées dans tous les débits de +boissons, punit chez nous non seulement l'ivresse manifeste, mais encore +quiconque a fourni les moyens de la déterminer. + +Il est évident, par exemple, que cette loi ne concerne que nos +nationaux et que les étrangers ont le droit de s'enivrer jusqu'à rouler +sous la table. + +Et puis, il s'agissait d'un pari: or, de l'autre côté du détroit, un +pari est chose sacrée. + +Le sommelier s'inclina profondément: + +--Votre Honneur sera content de moi, répondit-il. + + * * * * * + +Il y avait sur la table, en dépit de la saison qui interdit l'usage de +ces mollusques, pendant les mois sans _r_, aux palais fins et +délicats,--il y avait des montagnes d'huîtres dans des plats de métal +blanc, que flanquaient des poivrières à compartiments renfermant quatre +espèces de sauces diaboliques à base de kari. + +Il y avait un _rumpsteack_ monstre, dont la chair presque crue saignait +sous le couteau; un saumon bouilli, lardé de jambon et d'anchois; des +tranches d'esturgeon sur un lit de crevettes hachées, et des puddings +qui n'attendaient qu'une allumette pour transformer en flammes bleuâtres +le rhum dans lequel ils nageaient. + +Il y avait des vins de toutes les couleurs: le sauterne qui ressemble à +de l'ambre en fusion; le madère, le porto, plus sombres que de l'or +bruni; le bourgogne, le bordeaux d'un rouge de pourpre, et l'aï rosé, +impatient d'envoyer au plafond son casque d'argent. + +Nos deux nouveaux débarqués étaient assis en face l'un de l'autre devant +ce plantureux festin. + +Profitons du moment où, la bouche pleine, ils n'échangent guère que de +fréquentes et fraternelles santés,--profitons, dis-je, de ce moment pour +les présenter plus amplement à nos lecteurs. + +Sam--ou le _captain_--était un grand, gros, large et solide gaillard de +quarante-cinq à cinquante ans, avec une encolure de taureau, une tête +puissante et crépue, des mains énormes et des pieds immenses. + +Quoique les tons foncés de ses traits fussent bien plutôt le résultat +d'une vie exposée aux soufflets de tous les éléments que la réflexion du +sang africain qui circulait sous son épiderme, il était impossible de ne +pas reconnaître en lui le type de la race noire, réfractaire à plusieurs +générations de croisements. + +Ses pommettes saillaient des deux côtés de son nez épaté; ses lèvres se +renflaient en bourrelets, découvrant des dents étincelantes et pointues, +et c'était une laine blondâtre qui moutonnait sur ses joues et sur son +menton, et qui tapissait son crâne d'une sorte de broussaille. + +Son Å“il, en retrait sur un front bombé, dégageait une remarquable +dose de sagacité, jointe à une somme presque égale de naïveté enfantine. + +Partout où il y a du nègre,--fût-ce à l'état latent et en quantité +infinitésimale,--il y a, en effet, du _baby_. + +Son compagnon, l'ami Dick--Dick est en anglais l'abréviation du prénom +Richard--ne lui ressemblait guère sous ce rapport. + +Il n'avait point l'air naïf. + +Dans sa prunelle vert de mer, veinée de noir, il y avait l'audace, la +cruauté du fauve en chasse, et la mobilité farouche, fureteuse, du fauve +inquiet. + +Sans cette expression oculaire, qu'il dissimulait le plus souvent sous +l'abat-jour de la paupière, son masque froid et régulier, ses longs +favoris blonds en nageoires de requin et, surtout, la facilité avec +laquelle il se servait de la langue anglaise, l'eussent fait prendre +volontiers pour l'un des sujets--ils prononcent _seudjets_--de Sa Très +Gracieuse Majesté, ou pour l'un des concitoyens de ce président qui, +là -bas, de l'autre côté de l'Atlantique, gouverne les cinquante millions +d'individus dont se compose la population des Etats-Unis d'Amérique sans +que neuf Européens sur dix sachent la première lettre de son nom. + +Avec la révélation de son regard, pour un lynx comme M. Jacques, ce +n'était pas seulement un Français: + +C'était encore un Parisien. + +Un Parisien du boulevard. + +Il y en a de plus dangereux que les Pavillons-Noirs des plaines de +l'Indo-Chine ou que les pirates malais des îles de la Sonde. + + + + +V + +FORTUNE AMÉRICAINE + + +Williams-James et Tomy-Samuel Murphy étaient deux frères originaires de +l'Etat de Kentucky. + +Leurs parents, qui avaient du sang «bleu» sous les ongles, leur avaient +laissé en mourant un petit bien dont l'exploitation eût pu suffire +amplement aux besoins de deux sages garçons, mesurés dans leurs goûts +comme dans leurs dépenses. + +Mais nos jeunes gens étaient ambitieux. + +Ils n'eurent rien de si pressé que de vendre au plus offrant l'héritage +paternel et de s'en partager le prix. + +Celui-ci, il est vrai, ne pesait pas beaucoup au fond de leur +_pockett_... + +Par exemple, pour le faire valoir, Will et Sam possédaient, mêlées, les +qualités particulières aux deux races--blanche et noire--dont ils +étaient issus: l'énergie, l'activité, le flair, la persévérance et le +bon sens. + +Le premier, qui était l'aîné, s'embarqua pour l'Angleterre, où il avait +l'intention de «jouer sur les cotons.» + +Le second préféra ne pas quitter le sol natal. + +A quinze ans, il était apprenti _waterman_ (matelot) à New-York. + +A dix-sept, il avait acheté--sur ses économies--l'une des plus grosses +gabares qui fussent dans le port. + +A vingt, il devenait capitaine d'un steamer à lui appartenant,--d'où ce +titre de _captain_ qui lui resta comme un surnom,--et, du pont de ce +bâtiment, il trouvait moyen d'entreprendre toute sorte d'opérations, +dont la moins avantageuse ne fut pas le trafic avec les Indiens des +peaux de buffles et de bisons. + +La Californie venait d'être découverte: + +En 1849, Tomy-Samuel Murphy perçait--à ses frais--une route qui +traversait le Nicaragua et abrégeait considérablement pour les voyageurs +la distance entre la Nouvelle-Orléans et la baie de San-Francisco. + +Hâtons-nous d'ajouter que notre spéculateur était propriétaire d'un +quartier tout entier de cette dernière ville. Dans ce quartier, il y +avait une douzaine d'hôtels meublés, de maisons de jeu, de _music-halls_ +et d'autres _tralalas_ de plaisir. Pour amasser la poudre d'or à pleines +tonnes, le Yankee n'avait pas besoin de se courber, le pic au poing, sur +la terre brûlante des placers ou de procéder au lavage des sables +pailletés du Rio-Santo. + +James-Williams, de son côté, avait prospéré dans Piccadilly, à Londres. + +Pendant des années, en effet, il y avait eu une hausse énorme et +persistante sur les cotons. + +Lorsque l'Américain liquida sa situation à Royal-Exchange-Office, pour +retourner dans son pays, il avait réalisé un bénéfice net de _quatre +cent mille livres sterling_,--c'est-à -dire de _dix millions de francs_. + +Survint la guerre de la Sécession. + +Les deux Murphy y prirent--dans les fournitures, transports et +approvisionnements--une part non moins lucrative qu'active. + +Associant plus tard la double puissance de leurs capitaux, ils firent +l'acquisition du New-York-Harlem-Railway, le fusionnèrent avec le +New-York-Erié, accaparèrent les actions de chacune des immenses voies +ferrées du Far-West et régnèrent en maîtres intelligents, mais absolus, +sur toutes les lignes qui relient à l'océan Pacifique l'Atlantique et le +Mississipi. + +Nous vous avons donné le portrait du _captain_, ainsi que l'on +continuait à baptiser Sam depuis son commandement maritime. + +C'était un gars franc du collier, d'aspect et de caractère également +joyeux. + +Une table qui eût effrayé dix dîneurs ordinaires, une besogne qui eût +épouvanté une douzaine d'industriels européens ne l'intimidaient point. + +Plus gourmand que gourmet, il prenait indistinctement le menton à toutes +les filles,--jolies ou laides,--qu'il rencontrait sur son chemin. + +Mais ses velléités de conquête s'arrêtaient à ce badinage. + +Non pas que l'envie lui manquât de pousser plus loin, ah! mais non! + +Mais le loisir lui faisait défaut: + +_Times is money!_ + +Toujours par monts et par vaux, on ne le voyait faire que de courtes et +rares apparitions à New-York et dans les grands centres où, du reste, +malgré ses dollars, la _gentry_ ne l'eût point volontiers «accepté» à +cause de son origine nègre. + +Ajoutons qu'il n'avait jamais eu le temps de faire un voyage en Europe, +et qu'il ne parlait que l'anglais ou que les différents idiomes des +peuplades sauvages avec lesquelles il s'était trouvé en relations. + +En revanche, il savait compter et sacrer dans toutes les langues. + +Son aîné ne lui ressemblait point. + +Celui-ci avait été beau, autrefois, dans sa jeunesse: beau, par la +correction des traits, la «convenance» des manières et l'irréprochabilité +de la tenue. + +Par malheur, les jours et les nuits passés devant un bureau à aligner +sur le papier des chiffres et des combinaisons ne dévorent pas moins la +santé que les veilles employées à caresser les pots, les cartes et les +tendrons. + +A quarante ans, Williams-James était devenu une sorte de spectre, long +et pointu comme un paratonnerre, dont la figure coupante était prise +entre deux touffes ébouriffées de crins blanchâtres ainsi que la roue de +verre d'une machine électrique entre ses coussinets. + +Il causait rarement, mangeait peu, buvait moins et baissait les yeux en +présence des dames. + +Sa fonction favorite était de morigéner le _captain_: + +--Vos excès vous mèneront à mal, lui disait-il dogmatiquement. +L'intempérance est un ennemi. Vous verrez, Sam, que vous me placerez +dans la douloureuse nécessité de vous pleurer. + +Le digne Américain se trompait sur ce dernier point. + +Un soir, comme il venait de se coucher, il se rappela qu'il avait oublié +de vérifier si le «mot» de la caisse avait été changé. + +Aussitôt, il sauta du lit, et, sans prendre le soin d'endosser un +vêtement, il courut, à travers une enfilade de pièces glacées, réparer +cette omission. + +Le froid le saisit. Une fluxion de poitrine se déclara le lendemain. +Vingt-quatre heures plus tard, le malade était à toute extrémité. + +Le _captain_ larmoyait à son chevet. Les deux frères s'aimaient +sincèrement. Williams murmura: + +--Mon frère, j'ai à m'accuser d'une grave erreur... + +--Une erreur! sanglota Sam. Expirez en paix, mon cher Will. Nos commis +la découvriront dans la balance de fin d'année. Est-ce à l'actif ou au +passif? + +Le malade secoua la tête: + +--Il n'est pas question de nos livres. Ceux-ci sont en règle avec les +hommes. S'il en était seulement ainsi de ma conscience avec le ciel, +avec la terre!... + +L'autre se trémoussa sur sa chaise: + +--Que signifie?... Expliquez-vous... Le diable m'emporte si je comprends +ou si je soupçonne... + +--Il s'agit d'une erreur d'un printemps agité: mon excellent Sam, j'ai +une fille... + +Le _captain_ bondit: + +--Vous avez une fille! Je suis oncle! Et vous ne m'en en aviez rien +dit!... + +--Je n'ai pas trouvé le moment.. Les affaires m'absorbaient... +Pardonnez-moi... + +Samuel baissa le front: + +--C'est vrai. Vous avez raison. Ces triples coquines d'affaires... Et où +est-elle, mademoiselle ma nièce?... + +--En France, je crois: à Paris... + +--Vous croyez... + +--C'est dans cette ville de perdition que j'ai commis le péché de la +chair, lors d'une excursion que j'y fis au commencement de mon séjour à +Londres. Une innocente créature est résultée de cette faute. C'est, du +moins, ce dont m'a informé ma complice dans cette Å“uvre d'impureté +criminelle... + +--Et cette enfant, sa mère, que sont-elles devenues?... + +--Je l'ignore... + +--Comment! depuis quinze ans, vous ne vous êtes pas renseigné sur le +sort de deux personnes qui vous touchent de si près? + + + + +VI + +RECOMMANDATIONS ET PRÉDICTIONS + + +--Mon frère, repartit le moribond sèchement, je vous répète que mon +temps ne m'appartenait point. Mon temps appartenait aux affaires. Les +affaires avant toute chose... + +Le temps est une pierre plus précieuse que les diamants qui ornent la +couronne des rois. En détacher une parcelle pour l'appliquer à des +intérêts purement privés, en dehors du cours des cotons et de toute +opération commerciale ou financière, m'eût paru un vol,--oui, un +vol,--au préjudice de mon avenir et, par la suite, de notre association +à tous deux... + +D'ailleurs, je me réservais de m'occuper d'Eva,--c'est ainsi que +l'enfant s'appelle,--lorsque l'heure du repos aurait sonné pour moi... + +Cette heure va sonner dans un moment prochain... + +Mais ce ne sera pas celle du repos que j'espérais... + +Ce sera le glas qui m'ouvrira les portes de l'éternité... + +C'est vous, Sam, qui accomplirez le projet que j'avais formé... + +Vous irez en Europe, en France, à Paris; vous vous mettrez en quête +d'Eva; vous la retrouverez,--dussiez-vous, pour cela, dépenser la moitié +de ma fortune... + +Il y a là , sous mon oreiller, un portefeuille contenant toutes les +indications qui seront de nature à vous guider dans vos recherches... + +Ce portefeuille renferme, en outre, deux actes également importants: + +Par le premier, je reconnais solennellement pour ma fille l'enfant née à +Paris le 2 juin 1856 et déclarée à l'état-civil du neuvième +arrondissement sous les nom et prénoms d'_Eva-Flore Ferrand_, de même +que je l'institue légataire de tout ce que je laisse après moi... + +Le second vous constitue exécuteur unique de cette suprême volonté et +vous confie la tutelle de votre nièce... + +Vous êtes assez riche, mon frère, pour vous passer de mon héritage, et +je ne puis penser que vous me teniez rancune d'avoir essayé de réparer +par une mesure de justice tardive... + +--Tempêtes et massacres! pas un mot de plus, Williams! interrompit le +_captain_ avec une véhémente indignation. Jugez-vous que je sois une +assez vile carcasse pour frustrer de sa légitime fortune la progéniture +de mon plus proche parent?... + +La jeune miss sera votre héritière, ou que la maladie me ronge!... + +Elle sera la mienne aussi; car je consens à être pendu si je m'accroche +jamais au cou la cravate de chanvre du mariage!... + +Partant, dormez tranquille jusqu'aux trompettes du jugement dernier. Ce +que vous désirez sera fait. Je vous engage ici la foi d'un _gentleman_, +qui, de sa vie, n'a eu un bout de traite en souffrance... + +Et vous savez bien, _my dear_, que, lorsque l'un de nous a donné sa +parole, c'est comme si tous les sollicitors, tous les shérifs, tous les +attorneys et tous les barristers avaient visé, légalisé et paraphé la +signature... + +--Merci! vous êtes un cÅ“ur honnête, loyal et dévoué. + +Et l'aîné des Murphy tendit à son frère une main qui tremblait les +affres de l'agonie. + +Samuel reprit avec ardeur: + +--Je m'embarquerai, s'il vous plaît, le lendemain de l'enterrement... + +L'autre le modéra: + +--Non, Sam. Il est urgent que vous procédiez à la liquidation de notre +société. Un semblable travail ne s'improvise pas. Ma fille attend, +depuis des années, que je me déclare son père: elle attendra bien +encore--autant qu'il sera nécessaire--que l'inventaire, qui fixera le +chiffre de sa fortune, se termine dans des conditions de saine +comptabilité. + +La voix du malheureux s'affaiblissait de plus en plus; son souffle +s'embarrassait dans sa poitrine haletante; son regard s'obscurcissait et +s'égarait. + +Il se souleva sur le coude et poursuivit péniblement: + +--Ce Français que vous vous êtes attaché... + +--Richard Vautier... Eh bien?... + +--Vous l'installerez à ma place comme chef de la correspondance... + +--_Caramba!_ je ne demande pas mieux: c'est un garçon adroit, actif, +infatigable,--d'humeur enjouée et commode... + +Le voile, qui recouvrait les prunelles du mourant, se déchira +brusquement pour livrer passage à une lueur fugitive... + +Et cette prophétie siffla hors de sa gorge: + +--Ce garçon vous tuera, mon frère. + +Le _captain_ tressauta comme s'il eût reçu une décharge de la pile +électrique: + +--Sang du Christ! s'exclama-t-il, qu'est-ce que vous me chantez là , +Will? + +--Je dis, répondit l'autre avec un accent d'outre-tombe, je dis que cet +étranger vous sera fatal, si vous continuez à vous abandonner à +l'étrange influence qu'il prend sur vous de jour en jour... + +--Vous croiriez... + +--Je ne crois pas. Je suis sûr. Je suis sûr que ce Dick fera la fin de +votre corps et la damnation de votre âme, s'il vous arrive jamais de le +traiter différemment que comme un simple subalterne... + +--Oh! mais alors je vais le renvoyer de la maison!... + +--Pourquoi cela? C'est un employé précieux. Vous auriez tort de vous +priver de ses services... Seulement, vous voilà prévenu... Défiez-vous! + +L'agonisant s'arrêta, épuisé. + +Sa tête retomba lourdement sur l'oreiller. + +Ses yeux battirent et se fermèrent. + +Mais la nuit éternelle qui montait, l'enveloppant, se peuplait sans +doute de visions terribles et de fantômes menaçants... + +Car le pauvre diable s'agitait convulsivement sur sa couche; son visage +émacié, qui, à chaque instant s'amincissait davantage, s'inondait d'une +sueur jaunâtre et glacée; sa bouche hoquetait des phrases qui +paraissaient dictées par l'obsession d'une idée fixe: + +--Défiez-vous... Il faut se défier... Défiez-vous des surprises du +cÅ“ur et des perfidies de la boisson... + +Le _captain_ pensa: + +--C'est le délire. + +Et il ouvrit sa Bible au chapitre des dernières prières. + +L'autre bégaya: + +--Défiez-vous du serviteur qui, au lieu de l'eau bienfaisante, vous +verse le poison abrutissant de l'ivresse... + +Samuel essaya de le calmer: + +--Mon frère, mon bien-aimé Will, revenez à vous, au nom du ciel! + +Un spasme secoua le moribond. Le râle l'étranglait. Il porta ses mains à +son cou: + +--J'étouffe!... A moi!... Pitié!... De l'air, mon Dieu, de l'air! + +Sam, épouvanté, appela. + +Le _physician_ (médecin) et plusieurs domestiques accoururent. + +--C'est le _summum_ de la crise, déclara le docteur, tout sera fini dans +deux minutes. + +Une autre personne ajouta: + +--Il serait humain d'arracher mister Samuel à ce spectacle. + +Celui qui émettait cet avis charitable était ce Richard Vautier dont il +venait d'être question. + +Au son de la voix du Français, les paupières de l'agonisant se +relevèrent soudain,--comme sous l'action d'un ressort,--démasquant les +orbites caves au fond desquelles ses prunelles achevaient de s'éteindre. + +Quelque chose s'enflamma dans cette nuit. + +Tout ce que conservait d'intelligence ce cerveau déjà rempli d'ombre, +tout ce que conservait de force ce corps à moitié dans la bière se +ranima comme par enchantement. + +James-Williams repoussa ses couvertures. Il mit hors du lit ses jambes +décharnées. Ses pieds nus se posèrent sur le carreau,--et il gronda +entre ses dents qui cliquetaient affreusement: + +--C'est l'homme!... Je le vois!... Le Seigneur tout-puissant permettra +que je l'écrase avant qu'il ait touché aux miens!... + +Il brandit ses poings dans le vide et fit un pas sur le parquet... + +Mais il n'en fit pas deux... + +Ses bras tombèrent le long de ses flancs; sa tête oscilla sur ses +épaules; il se renversa en arrière et s'affaissa sur le lit, tout d'une +pièce... + +Le médecin consulta son chronomètre et rendit cet arrêt: + +--J'avais dit deux minutes. On peut vérifier. L'aiguille vient +d'atteindre à la cent vingtième seconde et notre intéressant malade de +rendre le dernier soupir. + + + + +VII + +CAPTAIN SAMUEL ET AMI DICK + + +C'était six ou huit mois avant ce triste événement que Samuel Murphy et +Richard Vautier avaient fait connaissance dans un _bar_ de +San-Francisco. + +Le hasard les ayant réunis à la même table, le Français avait trouvé +moyen de captiver l'attention et l'intérêt de l'Américain en lui +racontant son histoire,--authentique ou apocryphe. + +Parisien et fils de famille, il était venu essayer de «se remplumer» au +pays de l'or vierge, après avoir mangé l'héritage de ses pères à tous +les râteliers du boulevard. + +Par malheur, il n'y avait réussi que peu ou prou, et l'heure allait +sonner où, pour ne pas mourir de faim, il lui faudrait se faire trappeur +ou flibustier. + +Comme il achevait son récit: + +--Vous me paraissez un luron déterminé, lui avait dit Sam brusquement. +Je pars demain pour le Far-West. Vous sied-il de m'accompagner? + +--Moi? + +--J'ai besoin d'avoir à mes côtés un garçon actif, intelligent et +dévoué. Je ne doute pas de votre intelligence et j'ai confiance en votre +activité. Pour votre dévouement, je suis prêt à le payer au taux que +vous l'estimerez. Qu'en pensez-vous? Je vous accorde cinq minutes pour +réfléchir. + +--Inutile. J'ai réfléchi en vous écoutant. J'accepte. + +--Songez que je prends le train à midi précis. + +--Je serai là à midi moins cinq. + +--_All right_... A demain donc... A propos, comment vous appelle-t-on? + +--Richard Vautier. + +--Alors, à demain, Dick! + +--A demain, patron! + + * * * * * + +C'était de cette façon--expéditive et succincte--que le Français était +devenu le secrétaire intime du riche Américain. + +Nous croyons avoir constaté qu'en dehors de ses grandes combinaisons +industrielles et financières, dans lesquelles il déployait presque du +génie, et que sous les apparences d'une raideur purement nationale, +Tomy-Samuel Murphy était ce que nous appelons un bon vivant,--très +susceptible d'attachement,--très facile à apprivoiser, à amuser, à +séduire, et, en même temps, très primitif, très prompt à s'étonner de +tout ce qui ne touchait pas directement à ses opérations et très +ignorant du monde qui s'agitait à l'extérieur de ses comptoirs et des +bureaux. + +Nous ajouterons que du nègre il avait conservé l'amour puéril du +clinquant physique et moral, avec la gourmandise de tous les choses +capiteuses et sucrées: parmi celles-ci, le tafia de la flatterie--encore +qu'il affectât de le mépriser souverainement--n'était pas la liqueur, +fermentée et savoureuse, dont il s'enivrait le moins souvent. + +Or, Richard Vautier était brillant et caressant. + +Ondoyant et multiple, il mêlait les allures de l'homme qui a fréquenté +une société d'un certain choix au sans-gêne de procédés et à la morale +élastique d'un véritable coureur d'aventures. + +Tout en lui commençait par surprendre et finissait par charmer. Son +caractère, souple et insinuant, se pliait à toutes les exigences et se +glissait dans toutes les sympathies. Il avait conquis, de prime abord, +le Yankee par sa belle humeur: il acheva de le subjuguer par la finesse +de son esprit et les cajoleries de son langage. + +Par contre, l'aîné des Murphy ne lui témoigna jamais qu'une +bienveillance fort restreinte. + +On eût pu penser que la scène qui encadra les derniers moments de +celui-ci ruinerait le crédit--toujours croissant--du favori, en +effrayant le digne _captain_ sur le rôle que cet étranger était appelé à +jouer dans sa destinée, si l'on en croyait les prédictions du mourant. + +Il n'en fut rien. + +Les «songes creux» qui avaient tourmenté l'agonie du malheureux Will et +les «incohérences» qui s'étaient échappées de ses lèvres avec le souffle +suprême ne devaient être considérés,--d'après l'avis du médecin,--que +comme des accidents fort ordinaires, inhérents au trouble cérébral +déterminé par la maladie et au passage si terrible de la vie à la mort. + +Ils n'avaient donc exercé sur Samuel qu'une impression assez fugitive. + +Devenu plus seul après le décès de son aîné, l'Américain avait subi +davantage l'ascendant d'un compagnon aimable, prévenant et enjôleur, qui +s'ingéniait à le distraire. + +Quelques mois après les funérailles de James-Williams, Richard Vautier +occupait non seulement le poste important de chef de la correspondance +de la maison _Murphy and Brother_, pour lequel l'aîné des deux frères +l'avait désigné à son lit de mort; mais il était encore le bras droit, +le factotum et comme l'_alter ego_ du survivant. + +Pendant ce temps, la liquidation de la société, rompue par le décès de +Will, suivait son cours. + +Elle ne dura pas moins d'un an, eu égard à la somme énorme des intérêts +et des capitaux engagés. + +En revanche, elle donna ce fabuleux résultat: près d'un milliard à +partager entre les deux associés,--c'est-à -dire entre Tomy-Samuel et «la +succession» du défunt. + +Or, «la succession» du défunt, c'était la fille de ce +dernier,--Flore-Eva Ferrand,--l'enfant abandonnée sur le pavé de Paris. + +Le _captain_ songea à se mettre en quête de celle-ci. + +Un beau matin, il fit appeler son secrétaire: + +--Dick, lui annonça-t-il, nous partons pour la France... + +--Pour la France?... + +--Oui, il y a longtemps que je nourris le projet de visiter la vieille +Europe... + +Et, si j'ai autant tardé à satisfaire cette fantaisie, c'est que +j'attendais que la liquidation de mes affaires me laissât, à cet +endroit, toute liberté d'esprit et de corps... + +D'ailleurs, ce n'est pas seulement la curiosité de voir du pays; l'envie +de me frotter à des mÅ“urs nouvelles; le désir de me rajeunir au +contact de votre joie, de votre printemps éternels, à vous autres +Français, après tant d'années sacrifiées à l'outrance d'une besogne +ennuyeuse: ce n'est pas tout cela seulement qui me pousse à entreprendre +ce voyage... + +Il y a encore un autre motif: j'ai juré... + +Vous vous rappelez: j'ai juré à mon frère mourant de retrouver sa fille, +son héritière, ma nièce... + +Le moment est venu de tenir ma promesse... + +J'ai donc fait retenir deux cabines sur le _Labrador_ qui appareille +demain matin... + +Car il est entendu que vous ne me quittez pas... + +--Comment?... + +--Je vous répète que je vous emmène... Est-ce que je puis me passer de +vous?... N'êtes-vous pas mon secrétaire? + +Et puis, j'aurai besoin de votre aide... + +Cette pauvre enfant perdue dans ce Paris immense, comment arriverai-je +jamais à remettre la main dessus si vous ne me prêtez assistance? + +--Moi? + +--Eh oui! n'êtes-vous pas Parisien?... + +Et ne possédez-vous pas sur le bout du doigt cette Babel, cette Babylone +où je vais me trouver aussi isolé, aussi désorienté, aussi désarmé que +le pionnier qui s'engage dans une forêt vierge pleine de labyrinthes et +de halliers, de fondrières et de précipices; pleine de fauves à l'affût; +pleine d'ennemis embusqués... + +Eh bien, vous me piloterez, vous me conseillerez, vous me protègerez... + +Je suis riche, et c'est ce qui m'inquiète: on ne trompe pas, on ne +dépouille pas les indigents... + +Pauvre, je n'aurais rien à craindre... + +Riche, j'ai tout à redouter... + +Ma fortune ne me donnera que des flatteurs, des parasites et des +valets... + +Or, c'est un camarade qu'il me faut; c'est un associé; c'est un ami... + + * * * * * + +Le Français lui tendit la main: + +--Maître, prononça-t-il d'un ton et d'une mine pénétrés, je ne suis pas +de ceux qui oublient. Disposez de moi sans restriction. Je vous +appartiens corps et âme. + + + + +VIII + +RETOUR A LA RUE D'AMSTERDAM + + +Le lendemain, les deux voyageurs s'embarquaient sur le _Labrador_, qui, +après une traversée dénuée d'incidents,--mais pendant laquelle Richard +Vautier s'était appliqué à devenir plus que jamais indispensable à son +compagnon,--les déposait au Havre, son port de destination. + +Vous avez assisté à leur arrivée dans la capitale. + +Vous les avez suivis, à la descente du train, jusque dans un _boxe_ de +taverne, où vous les avez laissés en mesure de procéder à un _lunch_ +abondant et copieusement arrosé. + +C'est là que nous allons les retrouver, ayant à peu près fini de +manger,--mais n'ayant pas fini de boire. + +A demi renversé sur sa chaise, sur laquelle il se balançait ainsi que +sur un fauteuil à bascule; le nez et les jambes en l'air; les deux pieds +appuyés au rebord de la table, ainsi qu'il convient à tout bon Yankee +qui digère; lançant au plafond les tourbillons de fumée d'un cigare qui +semblait une cheminée d'usine, Sam Murphy mêlait le grave au +doux,--sinon le plaisant au sévère,--et passait indifféremment du +_porto-wine_ au _stout_, du _soda-water_ à l'_oldbrandy_ et de notre +champagne français au _sherry-cobbler_ national. + +En des circonstances ordinaires, notre Américain pouvait boire jusqu'à +en crever,--mais non point jusqu'à perdre la raison. + +En cette nuit, par exemple, il n'en était pas de même: + +On étouffe, chez nous, dans nos wagons fermés... + +La fatigue du trajet accompli dans de telles conditions; la satisfaction +de se sentir arrivé; l'atmosphère alourdie par l'orage qui grondait au +dehors; le manque d'espace du _boxe_; le calorique du gaz restreignant +l'oxigène,--tout cela déterminait, chez le _captain_, à défaut d'une +ivresse réelle, une surexcitation visible qui allait sans cesse +augmentant. + +Sa face, cardinalisée par la flamme des divers breuvages entonnés, +rougeoyait à l'égal d'un coucher de soleil de Ziem ou de Marilhat. Son +Å“il papillotait. Sa langue avait besoin de s'humecter souvent pour +tourner sans difficulté dans sa bouche pâteuse et contre son palais en +feu. + +--Vive la France! répétait-il en décoiffant une quatrième fiole de +cliquot grand-mousseux: vive la France, mon camarade!... + +C'est le paradis sur la terre,--la patrie des gais compagnons, des vins +de prix et des jolies femmes,--le cabaret de l'univers!... + +Mais c'est, surtout et avant tout, la contrée bénie,--exempte de +préjugés,--où l'on a davantage souci de ce qui tinte dans votre poche +que de ce qui coule dans vos veines, et où la rosée de dollars, qui +glisse entre vos doigts faciles, n'a pour celui qui la reçoit ni +opinion, ni caste, ni couleur, ni odeur... + +Je porte un toast en son honneur avec le premier de ses produits... + +A la France!... Hurrah!... Buvons! + +--Morbleu! pensait son vis-à -vis, le voilà qui devient lyrique. C'est +signe qu'il se grise. A merveille! + +Puis, tout haut et faisant raison: + +--A la France et à l'Amérique! Ce sont deux grandes nations. Elles sont +dignes de se comprendre, de s'estimer et de s'aimer! + +Les verres se choquèrent cordialement. + +L'Américain avait quitté la position horizontale. + +Il reprit, en mettant les coudes sur la nappe et en passant--sans +transition--d'un sujet à un autre: + +--Ah! votre satané Paris, nous allons l'explorer, le battre, le +fouiller!... Car il ne s'agit pas seulement de prendre du bon temps... +Il faut songer aux choses sérieuses... + +Or, j'ai un devoir à remplir... + +Un devoir sacré,--ou que la peste m'étouffe!... + +--J'entends, fit le Français: la fille de votre frère... Eh bien, nous +la retrouverons... Me voici prêt à vous seconder. + +--A la bonne heure, Richard, mon fils: je n'attendais pas moins de +vous... Un coup de sherry par là -dessus, hein?... Pour chasser ce diable +de champagne? + +--Deux si vous voulez, _captain_. + +On trinqua derechef. + +L'ami Dick poursuivit: + +--Permettez-moi de vous dire, mon excellent ami, que la clé des +opérations que nous nous proposons d'entreprendre réside tout entière +dans les indications à vous fournies par le défunt... Ces indications, +quelles sont-elles?... C'est sur elles, et sur elles seules, que nous +devons baser notre plan de campagne. + +Le Yankee se pressa la tête des deux poings: + +--Les indications?... Ah! oui, je comprends: les renseignements +consignés sur l'un des papiers que renfermait le portefeuille... + +Le portefeuille que le pauvre Will me remit avant de mourir et qui est +là , dans ma poche, en compagnie du mien... + +Eh bien, il résulte de ces documents que la personne avec laquelle mon +heureux chenapan d'aîné,--vidons ce verre à sa mémoire et qu'il nous +bénisse de là -haut!--entretint des relations charnelles, était d'une +beauté peu commune, qu'elle avait nom Hélène Ferrand et qu'elle donnait +des leçons d'anglais et de piano dans ce que vous appelez le faubourg +Saint-Germain... + +--Tout cela, opina le Français après une minute de réflexion, tout cela +me semble, jusqu'à présent, assez incomplet et assez vague; mais +l'enfant, mon cher maître, arrivons à l'enfant... + +--L'enfant fut confié à une femme d'une localité des environs de +Paris... + +--Et vous connaissez le nom de cette femme?... Vous connaissez le nom de +cette localité?... + +Au lieu de répondre, Sam Murphy déboutonna son gilet et desserra sa +cravate: + +--Cornes du diable! murmura-t-il, je ne sais ce que j'ai... Mes jambes +battent le branle-bas... Et l'on dirait que la maîtresse cloche de +_Metropolitan-Church_ me carillonne dans le cerveau... + +Richard Vautier suivait d'un Å“il attentif et sournois les progrès +rapides de cette alcoolisation qui allait envahissant la personne de son +compagnon avec d'autant plus de violence qu'elle avait mis un laps de +temps plus long à couver et à éclater. + +Le _captain_ étendit la main vers une fiole au col de cigogne étiquetée +_Fine champagne_: + +--Une gorgée de ceci me remettra... Médecine homéopathique... _Similia +similibus_, comme rabâchait cet âne bâté de savant qui a enterré le +pauvre Will... + +Le Français l'arrêta: + +--Maître, ménagez-vous, de grâce... + +--Je me ménagerai quand je n'aurai plus soif... + +--Eh bien, insinua Richard, que n'étendez-vous ce cognac dans une +certaine quantité d'eau?... + +--De l'eau?... + +--De l'eau frappée, par exemple, ce serait le plus sûr moyen de vous +désaltérer... + +Le Yankee jeta au flacon un regard empreint de regrets cuisants et de +protestations muettes: + +--Noyer ce nectar divin!... Vous êtes un bourreau, ami Dick!... Mais, +enfin, puisque vous le voulez absolument... + +L'autre appuya avec sollicitude: + +--Je l'exige et je vous en prie. + +Puis il appela: + +--Sommelier! + +Celui-ci entr'ouvrit la porte du _boxe_. + +L'ami Dick commanda: + +--Une carafe frappée! + + + + +IX + +CARAFE FRAPPÉE + + +--Décidément, Richard, grommelait le _captain_, vous êtes un garçon +précieux pour le conseil non moins que pour l'action... Et quand je +pense que, si j'avais écouté les sornettes dont feu mon aîné me +rabattait les oreilles, alors que la crise décisive se préparait à +l'emporter, je me serais défié de vous... Par bonheur, il y a beau temps +que j'ai donné à ces propos d'illuminé la volée hors de mon esprit! + +Le sommelier rentra, portant sur un plateau, qu'il déposa sur la table, +la carafe que nous lui avons vu remplir de kirsch précédemment. + +Dick lui fit signe de sortir. + +Ensuite il versa dans une haute chope à bière deux doigts de cognac +environ et combla jusqu'aux bords le vide du récipient avec le contenu +de la carafe. + +Pendant qu'il remuait ce mélange à l'aide d'une grande cuiller à grog: + +--Que je sois à jamais rayé du nombre des élus du Seigneur, maugréait +son compagnon, s'il ne faut pas que je vous aime terriblement pour +consentir à avaler cette médecine! + +--Et moi, repartit le Français, soyez persuadé que c'est dans votre +intérêt, dans votre intérêt seul que j'insiste. + +Il lui présenta le breuvage: + +--Allons, buvez. C'est un élixir de santé qui vous dégagera le cerveau, +vous éclaircira les idées et vous dérouillera les muscles. + +Sam Murphy prit le verre avec un mouvement et une grimace de +résignation. + +Puis il l'éleva vers ses lèvres en fermant les yeux et l'ingurgita d'un +trait. + +L'effet ne se fit pas attendre de cette forte dose d'alcool absorbée: + +La face de l'Américain devint couleur de brique; ses prunelles roulèrent +sur le blanc de la cornée comme un canot à la dérive; sa poitrine se +gonfla, soulevée par le brûlot qu'il venait d'entonner... + +Un chapelet de jurons internationaux se défila de sa gorge embrasée: + +--_Der Teufel!_... _Vinte dios!_... _Goddam!_... + +Le _boxe_ tournait et l'entraînait... + +Une subite expression d'inquiétude envahit les traits de Richard +Vautier: + +--Misère de moi! pensa-t-il, est-ce que je lui en aurais fait trop +prendre?... S'il allait succomber à une congestion?... Il ne faut pas +qu'il meure dans ce lieu public... + +Et, se rapprochant vivement du Yankee: + +--Vous sentez-vous indisposé? demanda-t-il. + +Par un effort surhumain, Sam était parvenu à dompter--pour un +moment--les effets de cette véritable eau-de-feu. + +Il s'administra sur la poitrine un coup de poing à défoncer une +futaille: + +--Allons donc! la cale est solide!... Chevillée de cuivre comme un +bâtiment de guerre!... Et capable de jauger cinq cents tonneaux! + +Puis, tendant son verre: + +--Seulement, versez encore!... Versez toujours!... On dirait qu'un +millier d'épingles a pris mon gosier pour pelote! + +Le Français s'empressa de se rendre à ce désir qui servait si bien ses +projets, et, tandis que son compagnon buvait avec avidité: + +--Maintenant, reprit-il, revenons à miss Eva... + +--Miss Eva?... + +--Votre nièce... + +--Ah! c'est vrai... Nous parlions de ma nièce... Et qu'en disions-nous, +de cette fille de mon frère?... + +--Vous me disiez qu'elle avait été confiée à une paysanne des environs +de Paris... + +--Oui, à une paysanne nommée Françoise Mauclerc... Dans une localité qui +s'appelle Chatou... C'est écrit dans les papiers de Will... + +--Bon: pour retrouver cette femme,--si, toutefois, elle existe +encore,--nous n'avons qu'à étendre la main... Chatou est à peine à vingt +minutes d'ici... Et demain matin, s'il nous convient... + +--Pourquoi attendre à demain matin? interrompit l'Américain. Partons de +suite. Lançons-nous en chasse!... + +Il se mit péniblement sur ses pieds: + +--_Away! away!_ Le temps perdu est une non valeur. Payons la dépense, et +en route! + +Pas un muscle du masque de l'ami Dick ne broncha. + +Seulement on vit poindre à nouveau--pour s'éteindre aussitôt +qu'allumée--la clarté cauteleuse que nous avons déjà signalée sous +l'abat-jour prudent de sa paupière. + +Ce que proposait le Yankee était ce à quoi il tendait à l'amener. + +Il eut l'air, cependant, de faire des objections: + +--Eh! vous n'y songez pas, _captain_! Il est près de deux heures du +matin. Or le premier train du _railway_ qui nous conduira à Chatou ne +part pas avant cinq ou six... + +Samuel frappa sur la table: + +--Dans toutes les républiques du monde, l'argent est empereur et roi. Il +commande et l'on obéit. On chauffera un train expressément pour nous... + +L'autre eut un sourire: + +--Ces choses-là , mon cher maître, ne se font pas en France aussi vite et +aussi facilement que vous croyez,--et, avant que nous n'ayons obtenu de +qui de droit l'autorisation de recourir à ce moyen de locomotion, nous +aurions eu dix fois le temps d'arriver à pied... + +--Alors, envoyez chercher une voiture!... Et qu'on se hâte!... J'étouffe +dans l'infernale chaleur de cette boîte!... + +--Désirez-vous encore quelques gouttes d'eau frappée?... + +--Oui, certes!... Donnez... Donnez vite!... + +Le reste de la carafe y passa. + +L'Américain se cramponnait à la table pour ne pas tomber. + +--Une voiture, soit, reprit Dick; encore je doute qu'à cette heure nous +puissions rencontrer un cocher qui consente... + +Murphy lui coupa la parole: + +--Le _coachman_, je l'achète, lui, son _cab_ et ses chevaux... + +--Mais il fait un temps horrible... Entendez-vous le tonnerre?... +Entendez-vous la pluie? + +Le Français connaissait à fond son compagnon. + +Il savait qu'une fois déséquilibré par l'ivresse, celui-ci se montrait +aussi têtu qu'une mule, et que, plus on essayait de le dissuader de +faire une chose, plus il s'opiniâtrait à la faire. + +Le _captain_ frappa du pied: + +--Saints du ciel! restez ici, si bon vous semble... Moi, je dérape... Et +je cingle sur Chatou, toutes voiles dehors, à travers la foudre et le +déluge! + +--Tout beau, Sam! ne vous fâchez pas! Je règle l'addition et je vous +accompagne. + +Et le Français sortit du _boxe_ pour se rendre au comptoir. + +Le Yankee le suivit d'un regard hébété: + +--Dieu me damne, bégaya-t-il, si ce brave Richard ne marche pas de +travers!... Il se sera grisé abominablement avec toutes ces liqueurs +maudites... Moi, qui n'ai bu que de l'eau, je suis ferme sur mes +jambes... + +Puis, hasardant un pas et manquant de tomber: + +--J'ignorais que mon secrétaire eût l'habitude de se livrer à la +boisson... Une détestable habitude... L'intempérance est un péché... + +Puis encore, éclatant d'un rire lourd et épais: + +--Je parle comme un _clergyman_... Il est vrai que j'en ai le droit... +Car celui-là , qui prétendrait que j'ai une légère pointe, serait un +stupide animal. + + + + +X + +A TRAVERS L'ORAGE + + +Nous avons dit que, depuis le coucher du soleil, la masse du ciel sans +étoiles n'avait cessé de peser sur Paris comme une immense calotte de +plomb. + +Vers une heure du matin, une suite de coups de vent, précurseurs du +grain qui approchait, avait pris la ville en écharpe, soulevant des +trombes de poussière et mettant en déroute la foule qui grouillait +dehors sous prétexte de «prendre le frais». + +Vingt minutes plus tard, l'orage éclatait avec une singulière violence. + +Le pavé sonnait sous le choc retentissant d'une averse de grêle... + +Bientôt ce large bruit de la grêle battant le sol de tous côtés était +traversé par un craquement sec et déchirant, contemporain d'une +illumination blafarde... + +Puis les échos du ciel et de la terre, transformant cette explosion, la +renvoyèrent de toutes parts en un formidable roulement. + +A dater de cet instant, l'orgie de l'ouragan grandit, exagérant sa +turbulence et ses tumultes. + +La nuit poussa des cris surhumains. + +Le ciel, éventré dans tous les sens, montra l'incendie de ses entrailles +en un désordre splendide jusqu'à l'horreur. + +Au plus fort de la tourmente, Richard Vautier et Sam Murphy montaient la +rue d'Amsterdam dans la direction du boulevard extérieur. + +On ne rencontrait plus personne. + +Ce véritable déluge avait forcé les gardiens de la paix, qui +s'échelonnent dans ces parages, à se réfugier dans l'encoignure des +portes. + +On n'entendait que le fracas des éléments déchaînés,--et, à de rares +intervalles, le roulement d'une voiture qui fuyait, emportée par un +cheval au galop. + +Les deux compagnons cheminaient lentement sous la cataracte qui les +trempait des pieds à la tête. + +L'Américain s'accrochait à l'épaule du Français. L'ivresse, chez lui, +produisait tous ses effets. Ses jambes partageaient la lourdeur de son +crâne. Il les soulevait avec peine, titubant et butant de ci, de là ... + +Il achevait de s'étourdir en bavardant: + +--_Go ahead!_ Nous marchons à la conquête d'une héritière... D'une +héritière qui vaut la moitié d'un milliard... Saluez, Richard, mon +garçon: on n'en égare pas tous les jours de ce calibre par le monde. + +L'autre ne répondait rien. + +Son visage avait revêtu une sinistre expression de résolution et +d'ironie. + +Mais le Yankee ne le voyait point. + +Dans les ténèbres épaisses, l'éblouissement des éclairs ne lui montrait +que les hautes maisons de la rue et que le pavé ruisselant sur lequel il +glissait à chaque pas. + +--Et, quand nous l'aurons découverte, poursuivait-il, oui, quand nous +l'aurons découverte, savez-vous ce que j'en ferai?... Dites, le +savez-vous, compère?... Eh bien, je l'épouserai, _carajo_! + +--Vous! s'exclama Richard en tressaillant. + +--Pourquoi non, en obtenant les dispenses exigées par l'Eglise?... +D'ailleurs, ce n'est pas un oncle qui convole avec sa nièce... C'est une +montagne de dollars qui s'unit à une autre montagne de dollars. + +Ils étaient parvenus à une rue transversale. + +--Tournons à gauche, fit le Français. + +--Tournons, répéta le _captain_. + +Il ne se gouvernait plus et se trouvait dans l'impossibilité absolue de +résister à son guide. + +Sa raison l'abandonnait comme fuient les habitants d'une maison que +l'incendie dévore. + +--_All right!_ balbutiait-il, nous sommes en voiture... Nous courons... +Plus vite, cocher!... Plus vite encore!... Crève tes chevaux!... On les +payera... Souviens-toi que tu conduis un homme de cinq cents millions à +une fiancée qui représente exactement la même somme!... + +Puis, portant la main à sa poitrine avec un cri de douleur: + +--Oh! cette eau!.... Cette eau de France!... Sa glace est une flamme! + +Il s'arrêta. + +Un éclair, qui l'enveloppa de pâles lueurs, lui fit voir un espace vide, +qu'étoilaient une demi-douzaine de rues aboutissantes,--moitié place et +moitié pont,--avec, au lieu de maisons en bordure, de hauts parapets qui +semblaient faits de poutres croisées. + +Au-dessous de ces parapets, une sorte d'abîme d'une profondeur sombre se +piquait de mouches de lumière blanches ou rouges. + +Quelques-unes de ces mouches couraient, avec un grondement sourd qui se +mêlait aux éclats du tonnerre et des stridences de sifflet qui +trouaient le crépitement de l'ondée. + +Les autres demeuraient immobiles. + +--Où sommes-nous? interrogea Sam. + +--Nous sommes arrivés, répondit l'ami Dick. + + * * * * * + +Le lendemain paraissait dans les journaux du soir l'article qui forme le +prologue de ce récit. + + +FIN DE LA SECONDE PARTIE + + + + +TROISIÈME PARTIE + +LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME + + + + +I + +RETOUR AU PAVILLON DU GARDE + + +Dix mois environ après les scènes que nous vous avons mises sous les +yeux dans la première partie de ce récit,--et six semaines approchant +avant celles auxquelles vous avez assisté tout à l'heure,--Jacques Périn +sortait, un matin, de chez lui pour faire sa tournée ordinaire. + +Le temps était clair, radieux, superbe. + +La forêt formait comme une muraille de verdure autour de la demi-lune +qui s'arrondissait devant le logis du garde. + +Le ciel bleu reposait sur la cime des grands arbres, ainsi qu'une +coupole d'azur sur des colonnes de feuillage. + +Le soleil était d'une douceur inexprimable. On entendait sous bois des +vols et des chants d'oiseaux. Tout respirait la paix, la grâce,--et +cette sérénité, cette beauté du jour levant mettaient dans l'âme comme +une aurore. + +Le fusil sur l'épaule, la guêtre au mollet, la carnassière au dos, +Patte-de-Fer était en train de siffler ses chiens et de refermer sa +porte, quand un roulement de voiture gronda dans une allée. + +Bientôt le véhicule--une de ces antiques berlines, contemporaines du +sacre de Louis XIV, dont Versailles et Saint-Germain ont seuls conservé +l'apanage--déboucha sur le rond-point et vint s'arrêter en face du +pavillon. + +Deux personnes en descendirent: + +La première était une religieuse d'un certain âge, drapée de la robe +bleue et du voile de laine blanche des Dames de Sainte-Marie-des-Anges. + +La seconde était une jeune fille vêtue de noir avec une élégante et +charmante simplicité. + +La religieuse tenait une lettre. + +La jeune fille portait une valise. + +En apercevant Jacques Périn, elle ne put se défendre d'un mouvement de +joie enfantine, et, courant à lui, souriant, montrant dans son +allégresse ingénue les perles qui brillaient derrière ses lèvres roses: + +--Comment me trouvez-vous, mon ami? demanda-t-elle. + +Le garde l'examina un moment avec une attention toute frémissante de +surprise et d'émotion. + +Puis il poussa ce cri: + +--Florette! + + * * * * * + +La lettre était de la supérieure du couvent: + + «Mon cher Jacques, disait-elle, vous m'avez envoyé--voici tantôt + bien près d'un an--une pauvre créature, sauvage, confuse, toute + troublée, qui allait dans la vie à tâtons et qui n'avait, pour se + guider, que des instincts à défaut de principes. + +»Je crois vous renvoyer aujourd'hui une femme accomplie, telle que + pas une mère de famille n'hésiterait à l'appeler sa fille, telle + que pas un galant homme n'hésiterait à la choisir pour compagne. + +»Ce travail de transformation nous a, du reste, été facile. + +»Florette était remplie de bonne volonté. + +»Elle étudiait, elle s'appliquait avec une persévérance, avec un + courage surhumains. + +»A présent, elle a acquis tout ce que doit savoir une ménagère + chrétienne,--et son esprit, son cÅ“ur ne renferment plus + seulement en germe les qualités qui sont destinées à répandre le + bonheur autour d'elle. + +»Ici, tout le monde l'apprécie à sa haute et pure valeur, et son + départ sera un véritable chagrin pour toute la communauté. + +»Mais les règles de notre ordre ne nous permettent point de la + conserver parmi nous, à moins qu'elle ne manifeste l'intention de + prononcer des vÅ“ux. + +»Or, Florette ne me paraît pas avoir la vocation de servir Dieu + dans l'abnégation, dans l'isolement absolus. + +»Encore que son enfance et sa première jeunesse aient été + cruellement éprouvées, elle n'a pas assez souffert pour renoncer au + monde dans ce qu'il a de plus saint, de plus noble et de plus doux: + le mariage et la maternité. + +»D'un autre côté, il est juste qu'elle vous consulte sur le choix + d'une profession: n'êtes-vous pas, en quelque sorte, comme son + tuteur, et n'avez-vous pas charge de son avenir? + +»Pour ma part, je me serais volontiers employée à la placer chez + des personnes recommandables, si je n'avais craint de vous affecter + en la séparant à jamais de vous. + +»Ajouterai-je que je ne la soupçonne pas de nature à se plier aux + exigences de la domesticité? + +»C'est une fille jalouse de son indépendance. + +»Et puis, il m'a semblé par vos lettres, qu'elle m'a montrées + spontanément et naïvement, il m'a semblé, dis-je, qu'elle vous + avait inspiré des sentiments qui ont résisté à l'absence. + +»Ces sentiments, que ne les lui avouez-vous de prime abord? Le + droit chemin est le plus court. Allez à Florette et dites-lui + franchement: + +»--Je vous aime! + +»J'ai pour certain qu'elle professe à votre endroit une confiance, + une estime, une reconnaissance sans bornes... + +»De tout cela, je ne doute pas que vous fassiez--avec le temps--une + tendresse réelle et durable. + +»Vous êtes tous les deux sincères et vaillants. Vous serez heureux. + Vous méritez de l'être. C'est ce que vous souhaite, du fond de sa + retraite, celle que vous avez connue jadis sous le nom d'Eliane de + Jouy et qui prie pour vous en signant + +»SÅ’UR ANNONCIADE.» + +--Oui, certes, pensa l'ex-_détective_ à la lecture de cette épître, oui, +la digne demoiselle a raison, et, dès demain, Florette saura que je ne +puis plus vivre sans elle... + +Mais, pour aujourd'hui, laissons-lui le loisir de se retourner... + +C'est un ange qui m'est tombé du paradis: j'ai bien assez de m'occuper à +l'admirer... + + + + +II + +AT HOME + + +Le lendemain, le brave garçon ne se déclara pas davantage. + +N'était-il pas plus urgent d'installer la nouvelle venue? + +Le garde lui céda le premier étage du pavillon et se cantonna au +rez-de-chaussée. + +Un tapissier fut mandé de Saint-Germain. La chambre de la _Filleule de +Lagardère_ eut du papier _satiné_ et un joli meuble en bambou. On +habilla le lit, la toilette et les fenêtres de frais rideaux de +mousseline. Une pendule et deux candélabres furent placés sur la +cheminée... + +Encore un peu, et l'ancien policier se fût endetté pour procurer un +intérieur plus confortable à celle qu'il appelait déjà _sa ménagère_... + +Par bonheur, celle-ci, justifiant ce titre, mit le holà à ces dépenses +exagérées. + +La beauté de la jeune fille s'épanouissait, d'heure en heure, plus +impétueuse et plus intense, dans ce nid que son protecteur lui avait +capitonné avec tant de sollicitude, dans l'ardente affection qu'il lui +témoignait, ainsi que dans l'atmosphère de calme qui s'étendait autour +d'elle. + +Et, peu à peu, en comparant son automne précoce à l'éclat de ce +printemps, Jacques en arrivait à ne plus oser s'ouvrir à «sa ménagère» +de son amour et de ses projets. + +Chaque soir, en posant ses lèvres sur le front qu'elle lui tendait, et +en sentant à ce contact une flamme inconnue envahir tout son être: + +--C'est décidé, murmurait-il. Il faut qu'elle devienne ma femme. Demain, +oui, demain, je parlerai. + +Et le lendemain s'achevait, hélas! sans qu'il fût plus hardi, plus +expansif que le premier jour! + +A ceci près, nous constaterons que sa félicité était des plus complètes. + +Florette administrait la maison avec une intelligence, un ordre, une +économie remarquables. + +On avait une journalière de Carrières pour les gros ouvrages de cuisine +et de propreté. Mademoiselle Fine-Lame faisait tout le reste, Dieu sait +avec quelle sympathique gaieté! + +Elle était aux petits soins pour le garde. + +Celui-ci l'avait présentée comme une orpheline de ses parentes qu'il +avait fait venir de province pour tenir son logis. + +Au village, plus d'un se demandait: + +--Où diable ai-je aperçu cette figure-là ? + +Mais nul ne se répondait que c'était à la fête des Loges. + +Qui eût, en effet, soupçonné la pensionnaire du théâtre des +_Dislocations-Amusantes_ dans cette toilette, d'un goût exquis, qui +faisait la suzeraine du pavillon de la Faisanderie si avenante, si +distinguée et si modeste à la fois? + +Cependant, sous la fidèle gardienne de l'_at home_ de Jacques Périn, on +retrouvait parfois la _Filleule de Lagardère_. + +Malgré son séjour au couvent,--au cours duquel elle avait appris un peu +vite tout ce qu'il lui avait été possible d'apprendre,--ce n'était pas +une _demoiselle_. + +J'entends une de ces poupées, montées sur ressorts pour baisser les +yeux, dessiner une révérence, tracasser un piano, conduire un cotillon +et murmurer derrière leur éventail ou leur bouquet; + +--_J'ai tel ou tel chiffre de dot._ + +Ce n'était pas non plus une _bergère-châtelaine_. + +Encore moins une paysanne d'opéra-comique. + +Jamais elle n'avait décoché une Å“illade «assassine» aux cavaliers qui +caracolaient sous le couvert. + +Quand elle ne vaquait pas aux soins du ménage, quand elle ne se penchait +pas sur un livre ou sur un ouvrage de broderie, et qu'elle bondissait, +joyeuse et vive comme un faon, à travers les taillis, ou qu'elle errait, +rêveuse et mélancolique, par les sentiers de la forêt, sitôt que le +sable des allées criait sous une voiturée de belles dames ou sous une +chevauchée de beaux messieurs, elle interrompait sa promenade et se +coulait dans les fourrés. On entendait les branches s'agiter, puis plus +rien. La _Filleule de Lagardère_ était alerte. On eût couru longtemps +avant de l'atteindre. + +Jamais elle n'avait dansé avec les jeunes gens du Pecq, de Carrières, de +Chambourcy ou de Maisons, dans ces bals Willis et Choteau qui +remplacent, dans les divertissements rustiques de notre époque, la +fougère et la coudrette de nos aïeux. + +Nous jurerions presque qu'elle avait oublié qu'elle était belle. + +Pourtant, quand, le dimanche, bleue et blanche comme une clochette de +volubilis dans sa robe d'étoffe printanière et sous son chapeau de +paille garni de fleurs des champs; quand, au bras du garde général, +allègre et martial dans son uniforme neuf,--ses médailles sur la +poitrine et son couteau de chasse au côté,--elle allait entendre la +messe au Mesnil, le village voisin, ou écouter la musique militaire sur +la Terrasse de Saint-Germain, les gars de la paroisse et les gommeux de +la ville n'avaient pas assez d'yeux pour admirer sa figure, sa taille, +sa tournure enchanteresses, et pas assez de superlatifs pour les +célébrer dans un chÅ“ur plus harmonieux qu'un chant d'église et plus +bruyant qu'un morceau de concert. + +Et, maintenant, qu'éprouvait-elle à l'endroit de son protecteur? + +SÅ“ur Annonciade ne nous l'a point laissé ignorer: une reconnaissance +sans borne. + +A la rigueur, la reconnaissance--chauffée à blanc dans une nature +exaltée--suffit à produire quelque chose qui ressemble à l'amour... + +A moins, cependant, que l'amour lui-même--le vrai, le grand, le +seul,--celui qui ne naît pas de calculs raisonnés, d'une «mutuelle +estime» ou d'un service rendu, mais simplement du choc de deux regards +en l'air--ne vienne se mettre en travers de l'opération. + +Il est évident, par exemple, que si l'ancien _détective_ avait suivi à +la lettre les recommandations de la religieuse; que si, au débotté, +sans barguigner, sans s'effrayer, sans crier gare, il s'était ouvert à +Florette de ses projets de mariage; il est évident que la jeune fille +eût consenti, avec une joie sans réserve, à unir son sort à celui de +l'homme à qui elle devait tant. + +Sans doute était-ce le rêve qu'elle caressait intérieurement. + +Mais le garde avait eu scrupule de demander une main, un cÅ“ur comme +on demande la bourse ou la vie. + +Comme tous ceux qui aiment sincèrement, qui aiment pour la première +fois, qui aiment sur le tard, il avait eu peur d'un refus qui eût rendu +désormais impossible toute communauté d'existence avec celle dont il +sentait qu'il ne saurait plus se passer. + +Un sentiment de délicatesse exagérée l'avait empêché, dans le principe, +de brusquer une situation sur les bénéfices de laquelle il s'était, +depuis, endormi assez volontiers. + +Il avait attendu, persuadé qu'avec le temps, le courage lui viendrait, à +lui,--la confiance lui viendrait, à elle,--et que l'aveu d'une tendresse +mutuelle leur viendrait involontairement à la bouche à tous deux. + +Il avait commis là une erreur et une faute graves: + +Dans toute existence de femme,--si remplie que soit cette existence et +si honnête que soit cette femme,--il y a la place d'une aventure qui +bouleverse celle-ci et celle-là . + +Cette aventure est immanquable. + +Notre héroïne eut la sienne. + + + + +III + +RÉSURRECTION DE QUELQUES PERSONNAGES CONNUS + + +Ce jour-là , mademoiselle Fine-Lame s'en était allée, sur la vesprée, +au-devant de l'ami Jacques, parti depuis le matin pour inspecter--vers +le château de la Muette--une des chasses appartenant à M. de Saint-Pons. + +Au tournant d'un sentier, dans l'épaisseur de la forêt, elle tomba au +milieu d'une «partie carrée» de Parisiens. + +Ce n'était point l'élite de la société. + +Les deux hommes, avec leurs accroche-cÅ“ur pommadés sur les tempes, +leur casquette croulant sur la nuque, leur blouse vierge de tous +stigmates du travail et leur pantalon de nuance bachique évasé sur des +souliers vernis, devaient troubler--malséantes images--les rêves des +prêtresses de Vénus commode, à la barrière et sur les boulevards +extérieurs. + +C'était évidemment à cette catégorie de «cocottes» dans les prix doux +qu'appartenaient leurs deux compagnes. + +Celle-ci, trapue, mafflue, rougeaude, avec un de ces nez dans lesquels +il pleut, des yeux percés en trous de vrille, un chignon à la diable, +des bras trop courts, des jambes comme des piliers de cathédrale, des +mains comme des battoirs, un estomac à trois étages et des pieds +d'hippopotame, répondait au surnom coquet de la _Poulaille_. + +Le Rouquin lui tenait au cÅ“ur. + +Celle-là , fine du haut, mince du bas, dégagée de partout,--le profil +coupant, les lèvres pincées, le menton en _galoche_, les cheveux couleur +d'acajou, la peau fouettée de taches de son,--affectait des mines +penchées et mélancoliques de saule-pleureur et avait fait de fortes +études littéraires dans les romans de Montépin, de Richebourg et de feu +Gaboriau. + +Le Bijou-des-Dames, son suzerain, l'employait dans des opérations +délicates. + +Ce qui la désolait, c'était de s'appeler Mélie. Elle eût préféré Elodie +ou Sélika. Quelque chose de plus idéal. + +Ces demoiselles sommeillaient, étendues à la bonne franquette. + +Sieste nécessaire: je n'en voudrais pour preuve que le nombre de +bouteilles éparses sur le gazon autour d'une croûte de pâté, d'un os de +jambonneau et d'une carcasse de dinde. + +Bijou-des-Dames les imitait, vautré dans l'herbe sur le dos. + +Le Rouquin fumait sa pipe, adossé au tronc d'un hêtre. + +Soudain, cet heureux tenancier de la Poulaille s'allongea vers son +compagnon: + +--Hé! là -bas, fit-il à voix basse, ouvre donc tes persiennes et allume +tes lampions... + +--Pour quoi faire? + +--Pour reluquer cette _gonzesse_ (jeune fille) qui se _balade_ dans +cette allée, ici, à gauche, avec ce _riflard à soleil_ (parasol) et ce +_galurin_ (chapeau) à voile bleu... + +--Eh bien?... + +--Eh bien, elle vaut la peine que tu te déranges... Pour sa binette, +d'abord... Et puis, pour autre chose... + +Bijou-des-Dames se souleva nonchalamment sur le coude et regarda +succinctement Florette, qui s'avançait à travers les arbres. + +--C'est vrai, opina-t-il, elle est _tapée aux pommes_... Foi de citoyen +et d'électeur, je troquerais mon épouse contre... Même que j'offrirais +du retour... + +--Tu ne la reconnais pas?... + +--Qui?... + +--Elle. Fouille dans ta boîte aux souvenirs. Tu trouveras sa +photographie. + +L'amant de Mélie arrondit sa main au-dessus de ses yeux en manière +d'abat-jour et examina notre héroïne: + +--Attends un peu, pour voir... Mais non, je ne me blouse pas... C'est la +petite de la fête des Loges; l'amour de poupée qui tirait la botte au +théâtre des _Dislocations-Amusantes_; _la Filleule de Lagardère_, +quoi!... + +--Juste!... Celle qui devait nous introduire--ici tout près--chez le +garde-chasse aux vingt mille francs... + +--Et qui, au lieu de nous aider à étouffer la somme, nous a lâchés d'un +cran au moment le plus doux... + +--Et qui a _roussi la margoulette_ à deux de ses anciens patrons et +cassé la patte au troisième, pendant que nous faisions le guet avec nos +dames... + +--A preuve que n'avons eu que le temps de nous _cavaler_ en rabattant +sur la Seine à travers les vignes... + +--Et que le seigneur Marignan, le blessé et la _Femme-Canon_ se sont +évaporés du côté de Maisons sur les dadas qu'ils avaient dételés de la +voiture des saltimbanques... + +Le Rouquin réfléchit un instant. + +Ensuite il demanda en se grattant l'oreille: + +--Bijou? + +--Quoi? + +--Te rappelles-tu ce que nous a dit le vénérable papa Bouginier, la +dernière fois que nous avons eu l'avantage de cultiver sa connaissance? + +--Parbleu! il nous a dit qu'il se fendrait volontiers d'une prime assez +conséquente si on lui faisait retrouver la saltimbanque en question... + +--Pour lors, si nous la _filions_, histoire de _piger_ son adresse?... + +L'autre se frappa le front: + +--Il y a mieux que cela, déclara-t-il. + +--Comment?... + +--Cette noble tête de vieillard a un béguin pour la petite. Ramenons-la +lui. La prime sera plus forte... + +--Tu voudrais?... + +Bijou-des-Dames jeta un rapide regard autour de lui et poursuivit +brièvement: + +--Il n'y a pas un chat à cette heure dans la forêt. Nous sommes doux, +et, au besoin, quatre. La _Filleule de Lagardère_ nous suivra de gré ou +de force. Où stationne le sapin qui nous a amenés? + +--A dix pas d'ici: au tournant de l'allée dans laquelle s'embranche +celle que prolonge la jeune personne. + +--Le cocher? + +--Un _zig_ dans le mouvement: pas de danger qu'il démarre de _roupiller_ +(dormir) sur son siège, pourvu qu'on lui _tamponne les coquillards_ +(bouche les yeux) avec deux pièces de cent sous. + +Bijou-des-Dames se mit brusquement sur ses jambes: + +--Va bien. Nous sommes des bons. A cheval, messieurs! + +Ensuite, du ton d'un général d'armée qui prend ses dispositions: + +--Attention à l'ordre de bataille!... Tu vas attaquer l'ennemi en face, +à la baïonnette, de la façon que je t'indiquerai... Pendant ce temps, +moi, je lui couperai la retraite... + +Nos fidèles compagnes formeront la réserve: inutile de les appeler, pour +le moment, sous les drapeaux... + +Si nous pouvons nous dispenser d'avoir recours à leurs talents, ce sera +toujours autant de moins à partager. + + + + +IV + +TENTATIVE D'ENLÈVEMENT + + +Tandis que nos deux coquins complotaient ainsi à la sourdine, notre +héroïne les avait dépassés en cheminant dans un sentier assez étroit, +qui aboutissait, non loin de là , à une voie un peu plus large. + +Au coin de cette voie, un fiacre couvert de poussière, un cocher +débraillé et deux rosses étiques sommeillaient à qui mieux mieux. + +Mademoiselle Fine-Lame n'en était plus qu'à une faible distance, quand +le Rouquin surgit tout à coup devant elle. + +Le voyou affectait les allures d'un homme ivre. + +Il étendit les bras pour barrer le sentier et s'écria d'une voix +enrouée: + +--Hé! la petite mère, c'est ici comme jadis sur le pont des Arts. On +paye le passage, nom d'un cÅ“ur! Et c'est Bibi qui représente le +préposé à recevoir. + +La fillette s'imagina d'abord avoir devant elle un mendiant. + +Elle porta la main à sa poche et en retira sa bourse. + +Mais l'autre, avec la pose, le geste et l'accent d'un vertueux citoyen +offensé dans toutes ses pudeurs: + +--Il n'est pas question de _monacos_... On ne demande pas l'aumône... Il +s'agit d'un bécot mignon qu'on va m'octroyer en douceur,--accompagné de +plusieurs autres. + +Il s'avança vers Florette. + +Celle-ci recula: + +--Laissez-moi! s'exclama-t-elle avec dégoût. Vous n'avez pas votre +raison!... + +--Possible, ricana le Rouquin, possible qu'on est un peu _paf_... Un +motif de plus pour batifoler ensemble... Mêmement qu'on ne refuse pas de +régaler d'une tournée... Après la bagatelle, s'entend... + +La jeune fille recula de nouveau et répéta: + +--Encore une fois, laissez-moi!... Vous vous trompez!... Je ne suis pas +ce que vous croyez!... + +Le compagnon de Bijou-des-Dames continua de marcher en avant: + +--Oh! que si fait, l'agneau! On vous remet en plein. Peine perdue de +_faire sa Sophie_... + +Il appuya: + +--Vous êtes la _Filleule de Lagardère_, de la baraque aux trois Anglais, +vous savez, à la fête des Loges... + +Notre héroïne chancela, comme prise d'un éblouissement... + +Ce nom n'avait pas frappé son oreille depuis dix mois: ce nom maudit, ce +passé abhorré, cette première partie de sa vie qu'elle s'efforçait de +démentir par la seconde!... + +Son exhibition sur les tréteaux forains, sa cohabitation avec un trio de +bandits, la complicité forcée qu'elle se reprochait comme un crime, et +le sang répandu dans cette nuit terrible dont le souvenir était le +remords de ses jours et l'épouvante de ses rêves, tout cela +ressuscitait, évoqué par un inconnu, et sortait brusquement de +l'ombre!... + +--Pas d'offense! gouailla le Rouquin. On est une ancienne paire d'amis. +Embrassons-nous et que ça finisse! + +Cet excès d'insolence détermina chez la jeune fille une réaction subite. +Ses prunelles dardèrent un éclair. Sa voix devint impérieuse: + +--Allons! fit-elle, c'est assez! Je ne vous connais pas. Livrez-moi +passage! + +Le voyou se campa en lutteur de barrière: + +--De quoi? de quoi?... Des manières, de _l'esbrouffe_, des menaces?... +On s'insurge, on se rébellionne, on élève des barricades!... + +Il se précipita sur notre héroïne... + +Celle-ci soutint le choc de pied ferme... + +Ce fut une transfiguration. Toute la personne de la fillette reprit un +admirable caractère de hardiesse et de crânerie. Sa taille se développa, +son front s'illumina, en même temps que son buste s'effaçait prestement. +L'élève de sÅ“ur Annonciade disparut: il ne resta plus que la +_Filleule de Lagardère_!... + +L'ombrelle, qu'elle venait de fermer, décrivit deux demi-cercles +rapides... + +Et les deux mains, que le Rouquin avait lancées en avant pour saisir son +adversaire, retombèrent le long de son corps, inertes et zébrées de +violet... + +Au cri de douleur et de rage que le bandit poussa, les deux dormeuses se +réveillèrent... + +--A moi, les femmes! hurlait le compagnon de Bijou-des-Dames. On +assassine vos hommes! C'est cette gueuse-là avec son parasol!... + +La Poulaille n'en écouta pas davantage... + +Elle s'élança le poing haut... + +Pour éviter l'attaque, Florette fit un léger saut de côté... + +L'ombrelle dessina une nouvelle parabole... + +L'amante du Rouquin bondit en arrière avec un rugissement: elle crachait +rouge,--et ses cheveux emmêlés n'avaient point défendu son crâne qui +portait une large fêlure... + +Oui, mais l'ombrelle s'était brisée... + +Ensuite il y avait ceci: + +Mélie, prudente, s'était baissée; elle avait arraché une motte de gazon; +elle la lança à la jeune fille... + +Ce projectile, alourdi par la terre qui y adhérait, frappa notre héroïne +en pleine figure... + +Elle vacilla,--aveuglée... + +Au même instant, Bijou-des-Dames--qui s'était glissé, d'arbre en arbre, +jusqu'à elle, par derrière--la _ceintura_ à l'improviste et la renversa +sur le sol... + +En tombant, elle se souvint qu'elle avait aperçu dans les environs une +voiture et un cocher... + +Elle cria,--désespérée: + +--A moi! A l'aide! Au secours! + +L'automédon ne bougea point. + +Au premier bruit de la lutte, il avait bien entrebâillé un Å“il. + +Mais, sur un signe du Rouquin, il l'avait refermé incontinent. + +Pendant ce temps, l'autre gredin s'épuisait à maintenir mademoiselle +Fine-Lame qui se débattait comme un beau diable: + +--Vite! commandait-il, ton mouchoir, Mélie, et bâillonne-moi cette +enragée!... Le tien aussi, la Poulaille, et ligote-lui les pattes +avec!... C'est fait?... Maintenant, en voiture! + +Malgré la résistance énergique de Florette, ces ordres furent exécutés +en une minute. + +Le mouchoir de Mélie avait rendu la jeune fille muette. Celui de la +Poulaille paralysait ses mouvements. Les deux hommes l'enlevèrent dans +leurs bras et se dirigèrent vers le fiacre avec des exclamations de +triomphe: + +--Elle est à nous! + +--Partie gagnée! + +--Embarque et pare à déraper! + +--Pour Mississipi-la-Galette! + +Hélas! ils n'avaient pas achevé, qu'une effroyable volée de coups de +cravache s'abattait sur le dos de Bijou-des-Dames, et qu'une main de +fer, s'accrochant à la nuque du Rouquin, le déracinait du sol et +l'envoyait rouler à quatre pas. + +En même temps, une voix intimait: + +--Misérables, lâchez cette femme! + +Et une autre voix ajoutait: + +--Tas de lascars, fripouilles, canailles et pas grand'chose, j'aurais +envie de vous immiscer sous mon bras, à la similitude d'un paquet de +linge sale,--emblématiquement parlant,--et de vous transfuser chez le +commissaire de police d'une façon irréfragable, substantielle et +épilatoire! + + + + +V + +DEUS EX MACHINA + + +La cravache et la première voix appartenaient à un jeune homme qui +conservait je ne sais quoi de militaire sous un costume de voyage fort +élégamment porté. + +La seconde voix et la main de fer étaient la propriété d'un solide +gaillard aux longues moustaches et à l'impériale _poivre et sel_,--droit +comme une latte de cuirassier dans son uniforme de chasseur à la manche +chevauchée de trois _congés_. + +Tous deux, en entendant l'appel de détresse de notre héroïne, étaient +descendus d'un break, dont ils avaient attaché l'attelage à l'un des +arbres d'une avenue avoisinante, et avaient marché droit aux cris. + +A leur aspect, nos deux coquins et leurs femelles n'avaient pas demandé +leur reste, comme on dit. + +Ils s'étaient jetés pêle-mêle dans le fiacre; le cocher, qui, cette +fois, avait cessé de dormir, s'était hâté de fouailler ses haridelles à +tour de bras,--et le véhicule avait promptement disparu, emportant cette +nichée d'oiseaux de proie épeurés et meurtris. + +Les survenants n'avaient point songé à les poursuivre. + +Ils s'empressaient auprès de Florette, qui avait perdu connaissance. + +Le jeune homme dit: + +--Népomuc, dans mes bagages mon nécessaire et ma pharmacie de voyage!... + +--_Sufficit_, mon petit Roger. On y court au galop de charge. Agilité, +vélocipède et prestidigitation. + +Vous l'avez reconnu, n'est-ce pas, ce guerrier qui unissait la valeur de +Mars à l'éloquence de Prudhomme? + +Les fleurs se décèlent par leur parfum: Briquet (Népomucène), du 11e +chasseurs,--quinze ans de service, vingt-huit campagnes et pas une heure +de punition,--se dénonçait à ses contemporains par les fleurs de +rhétorique dont il émaillait son langage. + +Pendant qu'il se dirigeait vers le break à formidables enjambées, son +compagnon débarrassait notre héroïne du mouchoir qui lui entravait les +jambes et de celui qui lui couvrait une partie du visage. + +Quand il eut enlevé ce dernier: + +--_La Filleule de Lagardère_! fit-il au comble de l'étonnement. + +En ce moment, celle-ci rouvrait les yeux. + +Ce n'était point une fille comme on en voit dans le roman, au théâtre ou +dans les salons. + +En matière d'évanouissements, il y a des règles prescrites. + +Elle les enfreignit toutes. + +C'est ainsi qu'elle ne songea point à passer sa main sur son front ou +dans ses cheveux, qu'elle négligea de rouler des prunelles égarées et +qu'elle s'abstint de murmurer: + +--_Où suis-je?_ + +Elle se contenta d'essayer de sourire en disant au jeune homme: + +--Vous êtes arrivé à temps. J'ai eu grand'peur. Merci. + +Elle s'était à demi relevée et s'appuyait à un arbre. Roger n'osait +l'interroger. Elle devina sans doute les questions qu'il brûlait de lui +adresser; car elle reprit, après un instant: + +--J'ignore le motif et le but de cette agression... Ces hommes et ces +femmes me sont étrangers. Il a fallu que l'ivresse les frappât de +folie... + +Népomucène revenait porteur de deux sacoches en cuir de Russie, dont +l'intérieur était garni de toutes sortes de flacons et d'ustensiles de +toilette. + +--Oh! fit mademoiselle Fine-Lame, quelques gouttes d'eau et de vinaigre +me suffiront. + +--Le vinaigre demandé et le sirop de grenouilles, voici... Nonobstant, +j'aurais préféré un petit verre de fine champagne... C'est plus tonique, +incandescent et lénitif. + +La fillette trempa le coin de son mouchoir dans la timbale que lui +présentait le soldat et s'en frotta les tempes. + +Puis elle se leva et adressa un signe amical aux deux hommes, comme pour +prendre congé. + +Puis encore, elle entreprit de continuer sa route. + +Mais elle avait trop présumé de ses forces. + +Au bout de trois ou quatre pas, elle fut obligée de s'arrêter. + +Le jeune homme s'élança vers elle: + +--Mademoiselle, s'écria-t-il, mademoiselle, je vous en supplie, ne +refusez pas de vous appuyer sur mon bras! + +Il poursuivit avec chaleur: + +--Après une pareille émotion, il ne vous est pas possible de marcher. +J'ai une voiture. Veuillez y monter avec nous. J'aurai l'honneur de vous +conduire où il vous plaira d'aller. + +La jeune fille hésitait... + +Elle se soutenait à peine... + +--Vous daignez accepter mon offre, n'est-ce pas? insista le compagnon de +Népomucène. + +--Si, toutefois, ce n'est pas trop vous détourner du but de votre +promenade... + +--Eh! repartit Roger gaiement, je ne me promène pas: je voyage. + +--Vous voyagez? + +--Ou, du moins, je reviens à la maison paternelle, après une excursion +de six mois hors de France... Quand j'allongerais cette excursion de +quelques heures et de quelques kilomètres pour rendre service à une +personne... + +Il allait ajouter: _accomplie_... + +Mais il se retint, ayant honte de la banalité du compliment. + +Il avait offert son bras en tremblant, comme étourdi de son bonheur. + +En le prenant, Florette tremblait, elle aussi. + +Tous deux se dirigèrent vers le break. + +Le digne Briquet à la bouche d'or leur emboîta le pas en murmurant: + +--Coquin de sort! c'est la petite _prévôte_ qui m'a si joliment +_boutonné_... Je me la remémore,--physiologiquement parlant. + + + + +VI + +SUITE DU CHAPITRE DES RECONNAISSANCES + + +Roger de Saint-Pons avait vingt-deux ans. + +Du chef de sa mère,--morte en lui donnant le jour,--il se trouvait à la +tête d'une cinquantaine de mille livres de rente au soleil. + +A sa sortie du lycée, il avait manifesté l'intention de faire son +volontariat,--et il l'avait fait sérieusement, en homme qui veut +apprendre à défendre le pays, si le pays a jamais besoin d'être à +nouveau défendu par ses enfants. + +C'était au cours de cet apprentissage de la vie militaire qu'il avait--à +la fête des Loges--rencontré mademoiselle Fine-Lame. + +Roger n'avait jamais aimé. Nous ne parlons pas ici de ses bonnes +fortunes de collège et de garnison. Autant en emporte le vent! + +Il était à l'heure «charmante et violente» qui commence les grandes +passions. + +Dès l'abord, il s'était juré qu'il ferait sa compagne de cette fille +chaste comme un rêve de vierge et réduite à figurer au milieu d'un +troupeau grossier de saltimbanques. + +C'est que cette fille, il l'avait vue telle qu'elle était, parce qu'il +l'adorait sincèrement et profondément. + +Il l'avait vue ignorante de la honte qui entourait sa profession et +sensible à la musique des bravos. + +Il avait deviné le calme angélique de son âme et cette haute fierté qui +sommeillait en elle à l'état latent, parce qu'on ne lui avait jamais +donné l'occasion d'éclater. + +Aussi, jugez de sa stupeur et de sa douleur, quand il avait appris +qu'elle était impliquée--indirectement, il est vrai,--à ce +qu'annonçaient les journaux--dans cette tentative de vol qui avait eu +les capitaux de M. de Saint-Pons pour objectif, le pavillon de la +Faisanderie pour théâtre, et qui n'avait échoué que grâce au courage du +garde Périn! + +Non pas que le jeune homme admît--un seul instant--la culpabilité de son +idole... + +Non, mais il eût voulu que la jeune fille se montrât... + +Elle n'avait qu'à paraître,--selon lui,--pour confondre une accusation +absurde... + +Or, la _Filleule de Lagardère_ n'avait pas paru: + +On eût dit qu'elle avait fait un trou dans le vent... + +Le vent l'avait emportée... + +Il ne l'avait pas rendue. + +Son volontariat terminé, Roger avait voyagé. + +Peut-être s'imaginait-il retrouver ici ou là --loin de Paris--à +l'étranger--celle dont son cÅ“ur pleurait la perte? + +Vain espoir: Florette avait échappé à toutes ses recherches. + +Le jeune homme était de retour depuis une huitaine environ. + +Après avoir touché barre à Paris, il avait manifesté l'intention de +venir attendre, au château de Carrières, son père, occupé, pour +l'instant, à l'essai de nouveaux procédés de culture dans l'une de ses +propriétés en Bourgogne. + +Informé de son arrivée, M. Tourangeau, le régisseur, avait envoyé un +break et un cocher le prendre à la gare de Saint-Germain. + +Notre ex-volontaire était monté dans le break et avait congédié le +cocher. + +Ensuite, conduisant lui-même, il s'en était allé au quartier de +cavalerie serrer la main à ses anciens copains du 11e chasseurs. + +Puis, emmenant son ex-camarade de lit Népomucène Briquet,--lequel venait +justement d'achever son dernier congé et dont il avait eu l'idée de +faire son homme de confiance,--il avait, pour gagner le château, coupé à +travers la forêt. + +Nous savons quels étonnements lui étaient réservés sur la route. + + * * * * * + +Quand ils furent tous trois installés dans la voiture, le jeune homme +demanda en rassemblant les guides: + +--Et maintenant, mademoiselle, où faut-il vous conduire? + +--Oh! pas bien loin d'ici: savez-vous où se trouve, près de +Carrières-Sous-Bois, le pavillon de la Faisanderie? + +--A l'extrémité du parc de Saint-Pons?... C'est là que vous désirez vous +rendre? + +La fillette fit un signe affirmatif. + +Son interlocuteur continua: + +--Voilà , certes, un heureux et singulier hasard... + +--Comment?... + +--Le château est justement le terme de mon voyage... + +--Le château de Saint-Pons?... + +--Oui, mademoiselle... Mais pardonnez, de grâce, à mon indiscrétion... +Connaissez-vous donc quelqu'un au pavillon de la Faisanderie? + +--J'y habite. + +Mademoiselle Fine-Lame rougit et répéta avec une nuance d'embarras: + +--J'y habite chez l'un de mes parents,--le garde de M. le marquis. + +--Le garde! s'exclama le jeune homme avec l'accent de la plus vive +surprise. Est-il possible!... Ce brave Jacques Périn!... Le meilleur +serviteur de mon père! + +--Votre père? + +--Je me nomme Roger de Saint-Pons et je suis le fils du marquis. + +--Ah! + +Vous auriez cru que notre héroïne allait lever les yeux d'étonnement. + +Il n'en fut rien: elle les baissa, au contraire. + +Mais les femmes ont le privilège de voir sans avoir l'air de regarder. + +Florette paraissait tout entière au plaisir de se sentir emporter par +les deux magnifiques trotteurs de l'attelage le long des allées +poudreuses, resserrées entre les massifs, et dans la demi-teinte d'une +soirée qui commençait à se fleurir d'étoiles. + +Mais un rayon glissait en tapinois entre la double grille de ses cils et +se promenait à la dérobée sur son voisin. + +Celui-ci semblait en proie à une gêne, à un trouble insurmontables. Il +cherchait des paroles et n'en découvrait point. Cependant, lorsque le +rond-point, qui précédait le pavillon, blanchit à travers les arbres, il +se décida à murmurer: + +--Allons-nous donc nous séparer encore? + +Et, sans attendre une réponse: + +--Si vous saviez combien de fois j'ai pensé à vous depuis dix mois? + +Le regard de la jeune fille l'interrogea avec étonnement. + +Il poursuivit en souriant: + +--Car nous sommes de vieux amis... + +--De vieux amis?... + +--Avez-vous oublié le temps où vous tiriez l'épée? + +La _Filleule de Lagardère_ se détourna. + +Son front se couvrit d'ombre. + +C'était la seconde fois que, depuis une heure, on lui rappelait ce qui +avait été le calvaire de sa vie. + +Roger s'aperçut de suite de la sensation pénible qu'elle éprouvait. + +--Mon Dieu! s'écria-t-il, vous aurais-je offensée?... Je vois bien que +vous n'êtes plus aujourd'hui ce que vous étiez naguère... Mais je vous +admire toujours comme je vous admirais alors! + +Il avait dit: _Je vous admire_! + +Il n'avait pas osé dire: _Je vous aime_! + +La jeune fille se taisait, farouche et impénétrable. + +Il poursuivit, après un silence, comme emporté par ses souvenirs: + +--En ce temps-là , je portais l'uniforme; j'étais soldat; je ne +m'appartenais pas... Mais je vous appartenais déjà ... Et je me serais +fait tuer pour une rose tombée de vos cheveux... + +Il ajouta avec mélancolie: + +--Cette rose, je l'ai conservée tant qu'il en est resté une feuille. +Après tant de jours écoulés, son parfum caresse, enivre encore mes sens. +Ainsi, pendant des mois, j'ai gardé votre image présente à mes yeux et +ma blessure saignante à mon cÅ“ur. + + + + +VII + +OU LE BERGER INTRODUIT LE LOUP DANS LA BERGERIE + + +La _Filleule de Lagardère_ avait l'habitude, quand Jacques rentrait à la +maison, de lui rendre un compte détaillé de tout ce qu'elle avait fait, +de tout ce qui s'était passé en son absence. + +Ce soir-là pourtant, quand le garde eut réintégré le pavillon,--où le +break l'avait ramenée quelques instants auparavant,--elle s'abstint avec +soin de parler du danger qu'elle avait couru. + +Racontant ce danger, il eût fallu expliquer comment elle y avait +échappé; il lui eût fallu mentionner l'intervention du jeune marquis. +Elle ne le voulait point. Partant, elle se tut. + +Au souper, elle mangea à peine. + +L'ex-policier s'inquiéta: + +--Tu n'es pas malade, mignonne? lui demanda-t-il avec sollicitude. + +Il avait fini par la tutoyer, comme un père ou comme un mari. + +--Non, mon ami, répondit-elle en remontant dans sa chambre. Un peu de +fatigue et de malaise seulement. Il n'y paraîtra plus demain. + +En réalité, elle avait la fièvre. + +Elle dormit mal. + +Le lendemain, elle travaillait dans le parloir, comme de coutume. + +Le garde avait été mandé, dès le matin, au château. + +La femme de ménage préparait le déjeuner. + +Florette se sentait tout étourdie. + +Ses idées s'embrouillaient dans son cerveau comme son écheveau de fil +dans sa main. + +Elle avait d'étranges pâleurs sur le visage et d'étranges frissons par +le corps. + +Soudain, la porte s'ouvrit, et la voix de Jacques éclata, joyeuse. + +Le garde s'effaça pour laisser passer quelqu'un. + +--Monsieur le marquis, dit-il, entrez; vous êtes ici chez vous. + +Le jeune M. de Saint-Pons entra et s'inclina devant la fillette. + +Celle-ci ne détacha pas ses yeux de son ouvrage. + +Mais son cÅ“ur battait bien fort sous la fine toile de sa guimpe; un +rouge brûlant remplaça la pâleur de sa joue; par la baie de la fenêtre, +le ciel lui sembla plus clair, les arbres plus verts, la forêt plus +riante. + +L'ex-_détective_ continua: + +--M. Roger nous fait l'honneur de partager notre modeste repas. C'est le +fils de notre digne maître. Il faut l'aimer comme nous aimons et comme +nous respectons son père. + +Notre héroïne se hâta de se lever... + +En apparence pour vaquer aux derniers apprêts du déjeuner... + +Véritablement, pour cacher aux deux hommes--et peut-être aussi pour se +dissimuler à elle-même--les sentiments qui l'agitaient. + +On se mit à table et l'on causa. + +Florette percevait comme un murmure confus les propos en l'air des +convives. + +Elle éprouvait à la fois une joie et une angoisse profondes. + +En la saluant, le jeune homme n'avait pas paru la connaître. + +Il était évident, en outre, qu'il n'avait point parlé à Jacques de leur +rencontre de la veille. + +A un moment, le garde éleva la voix: + +--Comment! monsieur le marquis, vous songeriez déjà à nous quitter? +Arriver hier et repartir demain! + +Est-ce possible?... + +Que diable! je sais bien que le séjour de Carrières n'est pas aussi +divertissant que le tourbillon de Paris... + +Mais quoi! on se mettra en quatre pour vous distraire... + +La campagne a ses plaisirs: des plaisirs sains, qui fortifient le corps +et l'âme... + +D'abord, il y a la chasse: une guerre sans dangers... + +Et puis, il y a la forêt... + +La forêt, voyez-vous, monsieur Roger, c'est tout un monde: un monde qui +vaut, sans les déprécier, tous les spectacles et tous les concerts de la +capitale!... + +Quand il s'en mêle, le bon Dieu est un décorateur autrement inventif que +les barbouilleurs de toiles peintes de vos théâtres,--et, quand la +grande voix de la nature entonne son hymne de reconnaissance au +Créateur, voilà qui vous remue davantage que les roulades de vos +chanteuses et les symphonies de vos orchestres!... + + * * * * * + +Le brave garçon aurait pu aller longtemps comme cela. + +Roger ne l'écoutait pas. + +Il regardait en tapinois la _Filleule de Lagardère_. + +Celle-ci, de toute cette tirade, n'avait retenu qu'une seule chose: +c'est que le jeune homme allait s'éloigner à nouveau... + +Et elle sentait que la moitié de sa vie s'en irait, avec cet inconnu, +cet indifférent de la veille, que, maintenant, elle considérait comme +lui appartenant depuis nombre d'années!... + +Le garde, cependant, avait quitté sa place. + +--Pour fêter le retour de M. le marquis, reprit-il avec la même bonne +humeur, et pour boire à l'espoir qu'il se décidera à prolonger son +séjour parmi nous, il convient que j'aille quérir une vieille bouteille +au cellier... Vous permettez, monsieur Roger?... Je suis à vous dans une +minute. + +Il sortit sans s'apercevoir de ce qui se passait au dedans des deux +jeunes gens. + +Ceux-ci demeurèrent seuls. + +Roger ne bougeait pas. + +Quelque chose comme une supplication douce et triste se dégageait de lui +et enveloppait, et pénétrait, et attirait notre héroïne. + +Mademoiselle Fine-Lame avait beau essayer de se soustraire à cette +influence muette, à cette espèce de magnétisme involontairement exercé; +elle avait beau se débattre, se raidir, lutter contre elle-même, son +cÅ“ur était gagné: elle était à bout de résolutions et de forces. + +Un instant, elle songea à fuir... + +Mais il ne lui fut pas possible de s'arracher de sa chaise... + +Epuisée, vaincue par cet effort suprême, elle s'affaissa comme si elle +allait mourir... + +Ses yeux se fermèrent, comme si elle reculait de honte et d'épouvante +devant les paroles qu'elle se reconnaissait impuissante à retenir... + +Et, d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un souffle: + +--Ne parlez pas! balbutia-t-elle. + + * * * * * + +Roger de Saint-Pons ne partit pas. Il revint au pavillon de la +Faisanderie. Il y revint quand Jacques Périn y était et aussi quand il +n'y était point. Son service obligeait le garde à vaquer fréquemment +hors de son logis. Le marquis profita de ces absences. C'était +immanquable et fatal. + +Les entrevues des deux «amoureux» étaient chastes, d'ailleurs. + +Si la jeune fille était, en effet, une de ces natures généreuses qui se +livrent, le jeune homme n'était pas--jusqu'alors, du moins--un de ces +habiles qui abusent sans scrupule d'une magnanime faiblesse. + +Ces entrevues avaient lieu le plus souvent à l'extérieur du pavillon. + +Tromper Jacques chez Jacques eût paru aux deux jeunes gens une action +odieuse et lâche. + +Et puis, leur bonheur, pour s'épanouir à l'aise, avait besoin d'air et +d'espace. + +Partant, ils se promenaient dans le parc ou dans la forêt, en +échangeant, d'une voix étouffée, des paroles auxquelles l'eau des +bassins, les fleurs des parterres et le feuillage des arbres +frissonnaient. + +L'ivresse qui les occupait, qui les absorbait, était telle, que Florette +n'avait pas plus songé à interroger son Roger sur l'avenir, que celui-ci +n'avait songé à questionner sa Florette sur le passé. + +Jamais la fillette n'avait demandé au jeune homme à quoi aboutirait +cette liaison d'un fils de famille, riche et noble--par conséquent, +pouvant prétendre à tout--avec une enfant trouvée, sans nom, sans sou ni +maille, sans la moindre notion de son origine, et vivant, au jour le +jour, de la charité de l'excellent garçon qui l'avait recueillie. + +Le jeune homme, de son côté, n'avait jamais demandé à la fillette ce +qu'elle était devenue pendant les dix mois qu'il l'avait perdue de vue, +et par suite de quelles circonstances, après l'avoir quittée sur le +théâtre des _Dislocations-Amusantes_, il l'avait retrouvée jouant son +rôle de «ménagère» et de parente au pavillon de la Faisanderie. + +Quant à l'ancien policier,--cet Argus habitué naguère à éclaircir les +plus ténébreux mystères de l'intrigue et du crime,--il ne se doutait +absolument de rien. + +Dans ces affaires d'amour, les tiers intéressés sont les derniers +instruits. + +Un petit nombre de précautions les maintient dans un aveuglement +complet, jusqu'à ce que le hasard leur arrache le bandeau tissé en +partie de leurs propres illusions. + + + + +VIII + +NOCTURNE A DEUX VOIX + + +Un matin, le garde dit à mademoiselle Fine-Lame, après s'être entretenu +un instant avec le régisseur Tourangeau: + +--Il faut que j'aille passer la journée à Paris. M. de Saint-Pons le +père est revenu hier de province à son hôtel de la rue de Varennes. Il a +des instructions à me donner, et, comme j'ignore l'heure à laquelle il +me recevra, je reviendrai peut-être assez tard... + +--Je vous attendrai, mon ami, répondit notre héroïne. + +Sur quoi, l'ex-agent vivement: + +--Mais non, mais non. Je n'entends pas que tu te fatigues. Tu te +coucheras, ma chérie... + +La jeune fille avait insisté avec câlinerie: + +--Pourquoi? Les soirées sont si belles en cette saison! D'ailleurs +j'aurais peur dans ma chambre. Tandis qu'au rez-de-chaussée, en +travaillant près de la fenêtre... + +--La porte bien fermée, au moins... + +--N'ayez crainte. Je suis prudente. Et puis vous ne serez sans doute pas +fâché de prendre quelque chose en rentrant... + +--Ah! maman-nanan, tu me gâtes! + + * * * * * + +Il partit en l'idolâtrant encore davantage. + + * * * * * + +Florette était restée pensive. + +Elle avait oublié que Roger avait un père. + +En le lui rappelant, Jacques la contraignait à un brusque retour à la +réalité. + +La nuit vint: une nuit noire et chaude. On devinait l'orage. Le ciel +menaçait. + +Quand le jeune marquis arriva devant le pavillon, il n'eut pas besoin +d'appeler: au bruit léger de ses pas, une gracieuse figure de fillette +se détacha en silhouette sur le fond clair de l'une des croisées du +logis. + +--Est-ce vous? demanda une voix contenue. + +--C'est moi, répondit le gentilhomme. + +La _Filleule de Lagardère_ sortit, leste comme un oiseau. Roger lui +offrit le bras. Quand elle s'appuya dessus, l'amoureux sentit qu'elle +tremblait. + +--Qu'avez-vous? interrogea-t-il. Souffrez-vous ou avez-vous peur? + +--J'ai peur et je souffre, murmura-t-elle. Ordinairement, je suis brave +et joyeuse. Mais aujourd'hui... + +--Aujourd'hui?... + +--J'ai peur de vous perdre et je souffre comme si je vous avais perdu... + +Puis, soudain: + +--M. de Saint-Pons est à Paris, n'est-ce pas?... + +--Oui, j'ai reçu, ce matin, une lettre qui m'informe de son retour... + +--Et quand sera-t-il au château?... + +--Mais dans quelques jours, je suppose... + +--Alors, il va falloir nous séparer... + +--Nous séparer?... Qui vous fait craindre?... + +--Vous ne demeurerez pas toujours à Carrières. On vous emmènera. Votre +père vous mariera à quelque noble héritière... + +--Me marier!... Malgré moi!... Enfant!... + +--Je ne suis pas une enfant, prononça-t-elle gravement, car j'ai essayé +de ne pas vous aimer... + +Je ne suis pas une enfant, car j'ai mesuré la profondeur de l'abîme qui +se creuse entre nous: + +Moi qui ne connais pas mes parents, qui ne connais rien au monde, qui +ai commencé par appartenir à une caste méprisée entre toutes,--et +parfois méprisable, hélas!... + +Et vous, comblé de tout ce que l'on désire, de tout ce que l'on +ambitionne, de tout ce que l'on envie: titre, naissance, éducation, +fortune!... + +--Oui, protesta Roger, oui, j'ai un titre et une fortune,--et j'en +remercie Dieu, puisque tout cela sera à vous... + +Florette secoua le front: + +--Non, non, je n'espère pas tant de bonheur... Et, cependant, si mon +rêve se réalisait... Si je retrouvais une famille... Si j'étais riche, +moi aussi... On prétend que l'argent comble toutes les distances... + +Puis, éclatant d'un rire qui sonnait faux et auquel se mêlait une +singulière tristesse: + +--Est-ce qu'il n'y a pas, dans les livres, de ces histoires d'innocentes +créatures vendues à des saltimbanques ou enlevées par ceux-ci, et ne +savez-vous pas que toutes les filles sans père ni mère--comme +moi--s'imaginent être issues d'un prince et d'une princesse? + +--Mon âme, ma chère âme, s'exclama le jeune homme, pourquoi me +parlez-vous avec cette amertume? + +--Parce que, répliqua-t-elle durement, parce que vous êtes M. le +marquis de Saint-Pons et que je suis celle que l'on appelle la _Filleule +de Lagardère_. + +Elle sentit sur sa main les lèvres de Roger: + +--Vous êtes mon amour, déclara celui-ci avec un accent plein de passion. +Vous êtes mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous prenez pour +un rêve, c'est la réalité de votre vie. Mon âge me rend presque +libre,--et s'il est nécessaire de lutter pour vous obtenir, je suis +prêt. + +Ils avaient traversé la demi-lune qui s'étendait devant le pavillon. + +Notre héroïne pesa sur le bras de son cavalier: + +--N'allons pas plus loin, dit-elle; Jacques va revenir tout à l'heure. + +--Oh! de grâce, encore un instant! implora le gentilhomme. Tenez, +asseyons-nous sur ce banc. On entend parfaitement d'ici le sifflet du +train entrant en gare à Saint-Germain. Ce sifflet nous avertira de nous +quitter. + +La fillette ne répondit pas... + +Mais elle se laissa conduire à un banc qui s'adossait à la lisière de la +forêt. + +Il y eut un silence entre eux. + +Pendant ce silence, un vague bruit se fit entendre derrière le siège +rustique sur lequel ils avaient pris place. + +Roger se retourna vivement. + +Il regarda et ne vit rien. + +Cependant les broussailles d'un fourré remuaient. + +Mademoiselle Fine-Lame reprit: + +--Je ne doute point que vous m'aimiez; mais je ne veux pas qu'il y ait +lutte... Etre un sujet de discorde entre le père et le fils!... Le ciel +m'est témoin que je préférerais renoncer à vous--et mourir!... + +--Ma Florette adorée, repartit le jeune homme, nous n'en sommes pas là , +Dieu merci! M. de Saint-Pons est humain, juste et bon. J'irai à lui sans +faiblir et je lui déclarerai franchement que je ne puis vivre sans vous. +Il m'écoutera sans colère. Nous lui avouerons sans détour ce passé dont +vous rougissez comme si vous l'aviez accepté de gaieté de cÅ“ur, au +lieu de le subir comme un arrêt du destin; nous l'en ferons juge, et je +suis sûr... + +Notre héroïne l'interrompit brusquement. + +Le même bruit venait de se reproduire sur le même point. + +Cette fois, c'était la mignonne qui avait tourné la tête... + +Et sa main s'allongeait, crispée de terreur, vers le rideau de verdure, +totalement assombrie par la nuit, auquel le banc s'appuyait, en même +temps que sa voix bégayait, étranglée d'émotion: + +--Dans ce buisson... Quelqu'un se cache... Quelque chose a brillé dans +l'ombre... + +Roger était déjà debout... + +Il concentra toute son attention sur l'endroit indiqué... + +Tout y paraissait noir et rien n'y bougeait... + +Néanmoins il fit un mouvement pour aller s'assurer de ce qui effrayait +sa compagne... + +Mais celle-ci le retenant: + +--Ne me laissez pas seule... Marchons plutôt... Voyez, je suis toute +tremblante... + +--Comment! avec moi? interrogea le jeune homme d'un ton de reproche. + +--Avec vous, répliqua-t-elle, et surtout pour vous... Oh! j'ai confiance +en votre courage et en votre force... Mais s'il vous arrivait malheur... + +Elle l'entraîna en questionnant: + +--Que me disiez-vous tout à l'heure? Ah! oui, je me souviens: vous +parliez de mon passé... De ce passé qui m'accuse, qui me condamne, et +que je maudis... + +--Ce passé, répondit Roger avec chaleur, ce passé que je crois pur, dont +vous êtes innocente et dont une délicatesse excessive exagère sans +raison les conséquences et la portée, eh bien, ne peut-on pas le +fuir?... + +Le monde est grand: il y a d'autres pays que la France... + +Un seul mot, et nous nous envolons partout où il vous plaira en Europe: +plus loin, si vous le souhaitez... + +Nous mettrons ainsi les mers et l'espace entre la marquise de +Saint-Pons--ma femme--et celle que l'injustice du sort égara un instant +hors des hommages dont elles est digne... + +--Ainsi, questionna la _Filleule de Lagardère_ en le considérant avec +attendrissement, ainsi, pour moi, vous n'hésiteriez pas à briser votre +avenir et à abandonner votre patrie? + +--Consentez: nous partons demain. + +--Et votre père? + +--Il pardonnera. + +--Vous êtes noble et généreux, murmura-t-elle. + +Ensuite, avec une sorte de fierté: + +--Mais rien ne me surprend de vous, parce que je me sens capable des +mêmes sacrifices et parce que je me suis répété bien souvent que, si +jamais les circonstances vous faisaient pauvre et malheureux, tout en me +prodiguant,--bonheur inespéré,--tous les trésors et toutes les +jouissances de la vie, c'est encore vous que je choisirais entre tous +pour vous aimer et vous servir. + + + + +IX + +A L'AFFUT + + +La _Filleule de Lagardère_ ne s'était pas trompée. + +Il y avait quelqu'un dans le fourré. + +Deux hommes étaient là , tapis derrière un mur de broussailles à travers +les interstices desquelles leurs yeux plongeaient avidement. + +Le premier avait posé à côté de lui, sur le gazon, son chapeau à haute +forme. + +Son costume noir se fondait avec l'obscurité de la nuit. + +Il portait lunettes et avait la mine d'un rat de paperasses. + +Somme toute, un de nos personnages: Me Bouginier, l'ex-avoué de la +rue du Pélican. + +Le second paraissait plus jeune et plus lestement découplé. + +Sous les bords de son feutre mou, vous auriez reconnu la figure hardie +et goguenarde de l'amant de Sergine Gravier. + +Tous deux tenaient l'affût depuis la brune. + +Lorsque Roger--qui était sorti du château par la grille ouvrant sur le +quai de la Seine et qui avait fait le tour du parc, en dehors, par le +village de Carrières, afin de ne pas donner l'éveil aux +domestiques,--lorsque Roger, disons-nous, avait débouché sur le +rond-point du Roi et s'était dirigé vers le pavillon de la Faisanderie, +le compagnon de l'ancien avoué s'était exclamé à la sourdine: + +--Tiens! tiens! tiens! voilà qui est cocasse! C'est mon jeune guerrier +de la fête des Loges! Ah! pardieu! le hasard a de ces rencontres!... + +--Quel jeune guerrier? avait demandé Me Bouginier sur le même ton. + +--L'héritier légitime de M. de Saint-Pons. + +--Vraiment? + +--Un godelureau envers qui je m'acquitterai au prochain jour. + +--Vous payez donc vos dettes, mon cher Marignan? + +--Celles-là , toujours, et je vous engage à n'acheter aucune créance de +cette nature sur votre ami et serviteur. + +Et l'amant de Sergine Gravier raconta succinctement à son compagnon +l'incident du théâtre des _Dislocations-Amusantes_. + +Quelques minutes plus tard, Florette et Roger, sans défiance, +s'approchaient du poste d'observation occupé par les deux curieux. + +En les voyant avancer, presque enlacés et se parlant bas, Marignan eut +un frémissement tel, que la broussaille, qui formait comme un nid autour +de lui, tressaillit d'une façon sensible. + +Me Bouginier s'informa: + +--Qu'y a-t-il? + +--Il y a, répondit l'autre d'une voix sourde, il y a que je suis +furieux. C'est bien elle, n'est-ce pas? Vous la reconnaissez comme moi? + +--Oui, certes: les renseignements étaient exacts et ce furet de +Bijou-des-Dames ne m'a pas volé mon argent. + +Les deux amoureux avaient pris place sur le banc. + +L'agitation de Marignan redoubla. + +Il poursuivit en s'adressant à lui-même: + +--Par ma foi! c'est tenter le diable, et l'occasion est trop belle... + +--Que ruminez-vous, mon compère? questionna l'ancien homme de loi, et +qu'avez-vous l'intention de faire? + +--Je rumine que, parmi les talents utiles dont l'étude a agrémenté mon +individu, il en est un dont je vais avoir l'honneur de vous donner un +échantillon. + +L'amant de l'actrice fouilla dans sa poche et en tira un assez long +couteau qu'il ouvrit: + +--Je lance le _surin_ comme l'Italien lance le stylet, comme l'Espagnol +lance la _navaja_ et comme lançait ses poignards le Chinois des +Folies-Bergère... + +Il continua avec une exaspération croissante, qu'il s'efforçait +d'étouffer entre ses dents: + +--Ce que j'ai l'intention de faire?... J'ai l'intention de me venger... +Cette bégueule m'a dédaigné, humilié, insulté dans cette histoire de la +baraque que je vous contais tout à l'heure... + +Elle nous a _refaits_ de vingt mille francs dans cette aventure du +pavillon où elle s'est mise avec le garde contre nous... + +Enfin ça m'embête qu'elle se prodigue de cette façon à ce freluquet +d'ex-volontaire d'un an... + +Total: six pouces d'acier entre les reins et la nuque... Elle nous +tourne justement le dos... Quant au galant, on le rattrapera plus tard: +je lui dois un coup d'épée, et il l'encaissera, mordieu! ou que je perde +le secret de certaine botte infaillible... + +--Ah ça! y pensez-vous? s'exclama Bouginier. Jouer du couteau quand je +suis là et que je puis être impliqué comme complice!... Verser le sang +mal à propos!... C'est une mauvaise plaisanterie! + +Marignan riposta froidement: + +--Je ne plaisante jamais avec ma volonté... + +--Mais je m'oppose de la façon la plus formelle... + +--Vous n'êtes pas de force, papa: ce que j'ai décidé, rien au monde ne +m'empêchera de l'accomplir. + +--Pas même ceci? demanda l'ex-avoué en changeant de ton. + +Et il appliqua sur la tempe de son interlocuteur le canon de l'un de ces +revolvers-joujoux qui tiennent dans un gousset de montre, mais dont la +balle mignonne tue aussi proprement les gens que le projectile d'un +pistolet de fort calibre. + +C'était cette arme, c'était la lame du couteau que notre héroïne avait +vues étinceler dans le fourré et dans la nuit. + +L'ancien officier ministériel ajouta avec une résolution que l'on eût +été loin de soupçonner chez ce plumitif émérite: + +--Rengainez tout de suite votre eustache, ou, aussi vrai que je suis un +citoyen de mÅ“urs réglées, austères et douces, j'aurai le regret de +vous faire sauter la cervelle. + + + + +X + +LES PLANS DE Me BOUGINIER + + +Les deux amoureux s'étaient séparés. Roger avait regagné le château. +Florette était rentrée au logis. + +Marignan et Me Bouginier avaient quitté leur cachette. + +Ils s'en revenaient vers le fiacre qui les avait amenés et qui les +attendait à l'octroi de Saint-Germain. + +L'amant de Sergine Gravier marchait la tête basse. + +Ses traits se contractaient de dépit et de rancune contenus. + +--Allons, vieux malin, ronchonnait-il sous sa moustache, sans avoir +besoin de vos besicles, on voit clair dans vos finesses cousues de fil +blanc: vous en pincez comme moi pour la petite, et vous tenez... + +--A la rendre à sa famille, interrompit l'ex-avoué doctoralement. + +--Sa famille? interrogea l'autre. Ah çà ! elle a donc une famille!... + +--Bédame! on est toujours la fille de quelqu'un, a écrit l'immortel +auteur du _Mariage de Figaro_,--et ce quelqu'un, n'est-ce pas vous qui +m'avez aidé à le retrouver en me communiquant les papiers recueillis +dans la poche de l'aîné des frères Snail?... + +Dans l'origine, avant de connaître l'existence de ces papiers, j'avais +songé à utiliser la beauté de la _Filleule de Lagardère_ dans une série +d'expéditions du genre de celle que vous tentâtes,--sans succès, +hélas!--contre les fonds renfermés dans le secrétaire de ce damné +Jacques Périn... + +Cet échec, dû à la défection de notre collaboratrice, ne nous permettait +plus de compter sur son concours... + +Oui, mais la lecture des documents que vous me remîtes m'apprit que la +fillette était née des relations intimes d'une demoiselle Ferrand, qui +avait succombé en lui donnant le jour, et d'un sieur James-Williams +Murphy, citoyen de la libre Amérique, venu momentanément à Paris, de +Londres où il agiotait sur les cotons... + +Ce Yankee était retourné dans sa patrie, après avoir réalisé en +Angleterre des bénéfices considérables... + +Evidemment, il y avait quelque plume à lui tirer de l'aile, soit qu'il +ignorât la naissance de l'enfant, soit qu'il eût sciemment abandonné la +mère... + +Par malheur, cette enfant avait disparu après l'affaire manquée du +pavillon de la Faisanderie. Evanouie, évaporée, plus personne!... + +Dix mois s'écoulèrent... + +Et, déjà , je me préparais à enregistrer mes espérances à l'article: +_Profits et Pertes_, quand, il y a quelque temps, je reçus la visite de +Bijou-des-Dames,--un de mes clients bien connu de vous... + +Celui-ci affirmait avoir rencontré la _Filleule de Lagardère_ dans la +forêt de Saint-Germain... + +N'ayant pu, dès l'abord, la suivre,--par une circonstance indépendante +de sa volonté,--il était retourné dans le pays, il s'était informé, et +il avait appris que la minette vivait quasi maritalement avec le +garde-chasse de M. de Saint-Pons, avec l'ancien agent Patte-de-Fer, avec +ce Jacques Périn que, naguère, elle avait sauvé des griffes des frères +Snail, et des vôtres... + +Tout cela me paraissait assez invraisemblable... + +Peut-être le drôle me trompait-il pour m'extirper de l'argent... + +C'est ce dont je vous priai de venir, ce soir, vous assurer avec moi, +en nous embusquant tous les deux aux environs du pavillon de la +Faisanderie... + +A présent, le doute n'est plus permis: + +L'héritière de James-Williams Murphy est retrouvée... + +Et savez-vous,--d'après les assertions des journaux américains, +assertions qui, du reste, m'ont été confirmées par une agence de +renseignements de New-York,--savez-vous à quelle somme se monte la +succession de ce Yankee?... + +A _cinq cents millions_, au bas mot!... + +--A _cinq cents millions_! répéta Marignan abasourdi par l'énormité du +chiffre. + +Me Bouginier appuya: + +--Sans compter qu'il appert des mêmes renseignements que le frère du +défunt, Tomy-Samuel,--lequel est pareillement garçon,--en possède autant +pour sa part... + +--Est-il possible!... + +--Voilà , par conséquent, l'ancienne pensionnaire de la baraque des +_Dislocations-Amusantes_ qui peut, à un moment, représenter, tant du +chef de son père que du chef de son oncle, un milliard en espèces +sonnantes et trébuchantes!... + +--Un milliard!... + +--Comprenez-vous, maintenant, l'intervention de mon revolver dans la +jolie besogne qu'allait faire votre _surin_? + +L'amant de Sergine baissa le front. + +Son interlocuteur poursuivit: + +--Mon correspondant de New-York me mande, en outre, que ce Samuel Murphy +s'est embarqué sur le _Labrador_ pour effectuer un voyage dont la France +et sa capitale sont le but... + +Un de nos compatriotes l'accompagne: un certain Richard Vautier,--son +factotum,--en qui il a toute confiance... + +Le _Labrador_ vient d'arriver au Havre... + +On m'écrit de cette ville que nos deux voyageurs ont dû, dans la +journée, prendre le rapide pour Paris... + +Ils seront donc, cette nuit, dans nos murs, s'ils n'y sont déjà à cette +heure... + +--Mais, interrompit l'auditeur, cette jeune fille, n'ayant pas été +reconnue par son père, n'a, aux yeux de la loi, aucun titre pour +recueillir présentement la succession de ce dernier, non plus que pour +bénéficier plus tard de celle de ce Samuel... + +--D'accord, opina l'ex-officier ministériel; aussi n'est-ce pas sur la +nièce, mais sur l'oncle, que repose ma combinaison... + +Il ouvrit sa tabatière: + +--Veuillez suivre mon raisonnement. De deux choses l'une: ou notre +Américain est un honnête homme, ou c'est un coquin. Il n'y a pas de +milieu... + +Je me trompe: il y en a un... + +Je l'examinerai tout à l'heure... + +Si c'est un honnête homme, il sera enchanté qu'on lui révèle l'existence +de l'enfant d'une femme que son frère a aimée... + +Scène de reconnaissance et d'attendrissement. Tout le monde pleure. Un +cinquième acte de l'Ambigu... + +Après quoi, le riche étranger répare les injustices du sort, du Code et +de la société envers cette pauvre créature en lui ouvrant ses bras +avunculaires, en lui rendant un nom, un foyer, une famille, et, somme +toute, en lui faisant délivrer l'héritage de James Williams... + +Et sa munificence ne pouvant manquer d'égaler son allégresse, nous +empochons, de sa part, d'abord, une prime proportionnée à l'importance +du service... + +Remarquez que je dis: _de sa part, d'abord_... + +L'héritière, en effet, nous comptera, de son côté, une commission que +nous fixerons nous-mêmes... + +--Vous croyez qu'elle consentira?... + +--Nous la placerons dans l'impossibilité de refuser. + +--Comment cela? + +--En la menaçant de la livrer à la justice comme complice de la +tentative de vol commise au pavillon de la Faisanderie... + +L'amant de Sergine Gravier se gratta l'oreille: + +--Diable! c'est que j'en étais, moi, de cette tentative!... + +--Vous étiez masqué. La poulette n'a pu voir vos traits. Partant, elle +ne saurait vous dénoncer. + +Marignan salua: + +--Mes compliments... Vous avez pièces à tous les trous... Et si votre +seconde hypothèse... + +--Celle où Samuel Murphy ne serait qu'un gredin?... Je la préférerais de +beaucoup... Elle rapporterait davantage: + +Dans ce cas, je déclare hardiment au Yankee que j'ai entre les mains un +acte en bonne forme par lequel James-Williams a reconnu sa fille et +affirme les droits d'icelle... + +Au besoin je produis cet acte. Il n'y a qu'à le fabriquer. Je possède +dans ma clientèle tant d'ingénieux calligraphes!... + +Je parle revendication, procès, tribunaux. Mon homme s'inquiète. En fin +finale, je propose une transaction. + +On supprimera l'acte... + +Au besoin, on supprimera l'héritière... + +Il ne s'agira que d'y mettre le prix... + +--Oh! oh! murmura l'autre, voilà un moyen bien extrême! Supprimer la +_Filleule de Lagardère_! C'est grave, en vérité, très grave! + +L'ancien officier ministériel repartit froidement: + +--N'est ce pas le moyen extrême auquel je vous ai empêché d'avoir +recours, il n'y a pas plus de vingt minutes? + +Il poursuivit avec bonhomie: + +--Hé! mon Dieu, comme vous, j'ai horreur des mesures radicales, et, si, +seulement, l'Américain n'était qu'à moitié scélérat,--supposition dont +je me réservais de vous entretenir en dernier ressort... + +--Eh bien? + +--Eh bien, j'aime à croire qu'il ne serait pas difficile de rencontrer +un brave garçon qui se chargerait de débarrasser l'oncle de la nièce, en +conduisant successivement celle-ci à la mairie et à l'église... + +--Un mariage?... + +--Il va sans dire que le Yankee allongerait une dot raisonnable... + +Il est entendu, pareillement, que l'époux s'engagerait,--tant en son nom +qu'au nom de sa conjointe,--à n'exercer jamais aucune _répétition_ +(c'est le mot usité parmi les gens de chicane) concernant l'_hoirie_ +(encore un terme de pratique) du précité feu James Williams... + +De cette façon, tous les personnages seront contents, comme au baisser +de rideau d'un vaudeville: + +Le Samuel Murphy, en ce sens qu'en aliénant une tranche du Pérou +fraternel, il se garantirait la jouissance du reste; + +La mariée, radieuse de décoiffer sainte Catherine; + +Le marié, qui non seulement encaisserait un joli magot, mais qui +pourrait se vanter de posséder pour compagne l'une des plus ravissantes +créatures qui soient sous la calotte des cieux; + +Votre humble serviteur, enfin, dont la plus douce récompense serait +d'assister au spectacle des félicités dues à son initiative et de +partager l'existence tissée d'or que l'apport de la jeune femme +constituerait au jeune ménage... + +Que pensez-vous de cela, compère? + +--Superbe! admirable! génial! s'exclama Marignan avec enthousiasme. +Enfoncés Machiavel, Metternich et Talleyrand! Papa, vous êtes grand +comme Bismarck! + +--Ainsi, interrogea l'ex-avoué, vous convoleriez sans répugnance? + +--Je convolerais avec ivresse. + +Ensuite, chiffonnant sa moustache: + +--Ah! pourtant, ajouta l'amant de Sergine Gravier, il y a, à l'horizon, +un point noir qui m'offusque... + +--Et lequel?... + +--Ce fils de famille avec qui ma future épouse file le parfait amour en +duo... + +Me Bouginier savoura bruyamment la prise de tabac que, depuis le +commencement de l'entretien, il tenait massée entre le pouce et l'index: + +--Le petit marquis de Saint-Pons? Eh! mais ceci vous regarde. Chacun a +sa manière d'entendre l'honneur conjugal. Il y a des maladies qui se +traitent par la saignée et d'autres par l'indifférence. + +Puis, d'un ton bref: + +--Soyons sérieux. Etes-vous mon homme? C'est à prendre ou à laisser. + +Marignan lui tendit la main: + +--Tope là ! C'est décidé. Je prends. + +En même temps, il pensait: + +--Ah! vieux singe, charge-toi seulement de mettre les marrons au feu; +moi, je me charge de les tirer à mon profit. + +L'ancien homme de loi, de son côté, se disait _in petto_: + +--Ah! chat-tigre, tire-moi les marrons du feu, et nous verrons si tu les +croques! + + + + +XI + +AU GRAND HOTEL + + +Le surlendemain, approchant midi, Me Bouginier franchissait le seuil +du Grand-Hôtel. + +En traversant la cour de cette vaste auberge, l'ancien avoué ruminait: + +--Décidément, je crois qu'il vaut mieux m'aboucher dès l'abord avec le +secrétaire... Mon correspondant de New-York me mande que ce Richard +Vautier lui paraît une fine mouche... Par conséquent, il est urgent de +le mettre dans mes intérêts. + +Il ajouta en se dirigeant vers le bureau de l'hôtel: + +--D'ailleurs, j'ai besoin qu'il me serve d'interprète... Au moins, pour +le chapitre de la présentation... Ce Yankee, m'écrit-on, ne sait pas un +mot de français... et moi, je baragouine l'anglais comme une génisse +andalouse. + +Il pénétra dans le bureau. + +Une vive surprise l'y attendait. + +Aucun voyageur du nom de Richard Vautier n'était descendu au +Grand-Hôtel. + +--Il s'agit, insista l'ex-homme de loi tout déferré, du secrétaire de +sir Samuel Murphy, le richissime Américain qui a dû arriver ici +avant-hier soir ou hier matin. + +--Nous avons, en effet, sir Samuel. Il nous est arrivé dans la nuit +d'avant-hier. Mais il nous est arrivé seul. + +--Seul? + +--Ni secrétaire, ni domestique, personne ne l'accompagnait. + +--Pardieu! se dit Bouginier, voilà qui est bizarre... Cette +correspondance d'outre-mer qui me prévient que le Murphy a pris passage +sur le _Labrador_ en compagnie de son factotum... Et cette autre lettre +qui m'informe qu'après avoir débarqué à bon port, ils ont dû prendre +tous les deux l'_express_ du Havre à Paris... + +Puis, après un moment de réflexion: + +--Sir Samuel est-il visible? + +On consulta le téléphone: + +--Il est chez lui dans tous les cas. Veuillez monter au premier. On vous +renseignera. + +Au premier, le visiteur apprit que le Yankee allait sortir. + +Il lui fit passer sa carte. + +Après deux minutes d'attente, on l'introduisit dans le salon de +l'appartement confortable occupé par le voyageur. + +Ce dernier était dans sa chambre à coucher, en train d'achever sa +toilette. + +Il ne refusait pas, cependant, de recevoir l'ancien homme de loi. + +Celui-ci n'avait qu'à prendre un siège et à patienter quelques moments. + +Resté seul, Me Bouginier se gratta l'oreille en façon de manifester +son embarras: + +--Diable! diable! murmura-t-il, l'absence de ce Richard Vautier +bouleverse furieusement mes plans... Comment vais-je m'en tirer avec cet +étranger dont je connais à peine la langue?... Allons-nous donc être +obligés de tenir conversation par gestes, comme une paire de +sourds-muets ou de pierrots des Funambules?... + +Il promena--machinalement--le regard autour de lui... + +Ensuite, avec un nouvel étonnement: + +--Tiens! tiens! tiens! voilà qui est bizarre et providentiel à la +fois!... Il paraît que, si ce nabab ne s'exprime pas en français, il le +comprend, du moins, dans une certaine mesure... Les journaux ouverts sur +cette table,--ces journaux qui ont été lus... + +Il s'approcha du meuble sur lequel une douzaine de gazettes étaient +dépliées... + +En tête de chacune de celles-ci se détachait en gros caractères ce titre +dont nous avons constaté naguère l'alléchante et saisissante attraction: + + LE MYSTÈRE DE LA PLAGE DE L'EUROPE + +--Oui, poursuivit l'ex-avoué, notre voyageur aura tenu à se mettre, au +débotté, au courant de l'événement du jour... Le fameux événement qui +passionne tout Paris depuis quarante-huit heures: _le Mystère de la +place de l'Europe_... Ce crime, enveloppé d'ombre, qui promet de faire +un pendant à l'ingénieuse boucherie du jeune M. Troppmann... + +Il s'assit devant la table et prit une des feuilles publiques: + +--Préoccupé, comme je le suis, de la grosse partie que je vais jouer, +c'est tout au plus si j'ai eu le temps, ce matin, de parcourir d'un +Å“il distrait ma _Gazette des Tribunaux_... Voyons donc s'il y a +quelque chose de nouveau dans l'histoire de ce cadavre à la tête +écrasée... Toujours foule à la Morgue. On y refuse du monde. Ces +Parisiens sont si badauds!... Oui, mais aussi toujours absence complète +d'indices qui permettent de constater l'identité de la victime et +d'arriver à la découverte du coupable... + +Il s'arrêta pour puiser une prise dans sa tabatière: + +--Celui-là est fort, très fort... Un amateur, si je ne m'abuse... Je ne +reconnais pas dans cette mécanique le _faire_ d'un homme du métier... + +Puis, humant sa prise avec componction: + +--Ah! si ces messieurs de la rue de Jérusalem me faisaient l'honneur +d'avoir recours à mes faibles capacités!... + +Puis encore, secouant la tête: + +--Mais de quoi vais-je me mêler?... N'ai-je pas toute une portée +d'autres chats à fouetter?... D'ailleurs, est-ce que j'appartiens à la +classe... + + Des mortels dont l'Etat gage la vigilance?... + +Laissons l'affaire suivre son cours... + +C'est-à -dire, laissons-la s'enterrer tranquillement dans les cartons de +la Préfecture et du parquet... + +Ces cartons qui renferment déjà une si jolie collection de bouteilles à +l'encre dans lesquelles la justice et la police ont renoncé à fourrer +leur nez, parce qu'elles sont, hélas! obligées de convenir que ce nez +n'est pas un bec de gaz. + + * * * * * + +Dans la chambre voisine,--une chambre à coucher meublée avec un luxe +d'hôtellerie,--le même langage était tenu par un personnage que la +veille, avec une respectueuse déférence, on avait inscrit, au bureau, +sous cette étiquette: + + »_Le capitaine Samuel Murphy, rentier, + de New-York_». + +Ce personnage partait, pour entamer un monologue, de la phrase dont +Me Bouginier s'était servi pour terminer le sien: + +--Certes l'affaire suivra son cours oui, mais pour ne pas aboutir. +Toutes mes précautions sont prises... + +A Paris, les choses et les gens vieillissent vite: avant six semaines, +il ne sera pas plus question du _Mystère de la place de l'Europe_, parmi +les juges et les limiers, que de l'arrivée de l'opulentissime Samuel +Murphy, parmi les oisifs et les curieux... + +L'opulentissime Sam, c'est moi... + +Moi, hier encore, l'aventurier sans sou ni maille!... + +Moi, qui, par la force de la conception et de la volonté, me suis coulé +dans la peau de mon ancien maître!... + +Une substitution qui a merveilleusement réussi!... + +Qui se douterait, en effet, que c'est le véritable Murphy qui est étendu +là -bas, sur les dalles de la Morgue, tandis que c'est ici son secrétaire +indigne qui se prélasse, sous son nom, dans son individualité et dans sa +fortune?... + +D'ici à quelques jours, j'écris à New-York. J'annonce mon intention de +me fixer en Europe. Je donne des ordres afin que tout ce qui +m'appartient en propre soit immédiatement réalisé en espèces et me soit +expédié dans le plus bref délai... + +Là -bas, une opération de cette nature ne souffre aucune difficulté et +s'enlève à toute vapeur... + +Les millions de la maison _Murphy and brother_ traversent donc l'Océan +sous forme de valeurs ayant cours... + +Je leur ouvre les bras d'un père... + +Puis, de peur de rencontrer, d'aventure, quelqu'un de ceux qui ont connu +le vrai _captain_ et son ancien factotum, je change de nom, de séjour +et, au besoin, de visage... + +Il ne manque pas en France de domaines princiers à vendre... + +J'en achète un, je m'y installe, et j'accomplis enfin le rêve de toute +ma vie: trancher--en paix--du grand seigneur. + + * * * * * + +En ce moment, un domestique entra, portant une carte sur un plateau: + +--Il y a là , annonça-t-il, une personne qui demande à parler à mylord. + +Dans les hôtelleries du monde entier, les touristes anglais et +américains sont lords, qui pérégrinent avec une sacoche raisonnable. + +--Quelle est cette personne? questionna le voyageur: un Français? + +--Je le crois, mylord: voici sa carte. + +Mylord prit sur le plateau un large carré de carton à deux fins: carte +de visite au _recto_, prospectus au _verso_. Sur le premier, on lisait: + + BOUGINIER, + + _Jurisconsulte_. + + T. S. V. P. + +On tournait, et on se trouvait en présence de la réclame suivante: + + ANCIEN AVOUÉ + + Se charge à forfait de toutes affaires litigieuses et autres: + actions judiciaires; recouvrements difficiles, vente et achat de + créances; recherches de débiteurs introuvables, de personnes + disparues et d'objets égarés; police extérieure des ménages, + constatation du délit d'infidélité chez les époux des deux sexes, + séparations de corps et de biens, poursuites en relations + adultères, et généralement tout ce qui concerne les instances à + exercer devant les tribunaux en matière de propriété commerciale, + industrielle et conjugale. + + CABINET OUVERT DE MIDI A CINQ HEURES. + + _Nota._--Les clients qui n'ont pas un compte ouvert avec la maison + sont tenus de déposer une provision. + +Le domestique interrogea. + +--Que décide Votre Seigneurie? + +Au Grand-Hôtel, on ne lésine pas sur les titres,--quitte à les porter +sur la note. + +Sa Seigneurie réfléchissait. + +Elle dit après un instant: + +--Introduisez au salon et faites attendre. + + + + +XII + +LES DEUX GASPARDS + + +Le voyageur et le visiteur étaient en présence. + +Ils s'étudiaient du coin de l'oeil comme deux adversaires prêts à +croiser le fer. + +Me Bouginier n'avait pas une mine bien terrible. + +Son habit de drap fin, son pantalon de casimir noir qui découvrait des +escarpins vernis, à bouffettes, dénotaient le bourgeois aisé, satisfait +et patriarcal. + +Il avait une cravate d'une entière blancheur, une chemise de batiste à +jabot tuyauté et à manchettes plissées, une chaîne de montre à +breloques, un chapeau neuf, et, sous le bras, une serviette de maroquin +avec son chiffre estampé en lettres d'or. + +Ainsi rasé, ganté, tiré à quatre épingles, l'Å“il abrité derrière ses +lunettes, il ressemblait à tout le monde, en supposant que tout le monde +soit composé de courtiers d'affaires et de souteneurs de procès. + +Et, cependant, quelque chose de mystérieux, d'équivoque et de menaçant +se dégageait de cet aspect inoffensif à première vue. + +Mylord le sentait et s'en inquiétait vaguement. + +Mais il n'en laissait rien paraître. + +L'ex-officier ministériel n'était pas moins maître de lui-même. + +Il éprouvait pourtant une violente secousse. + +--Ah ça! se disait-il, est-ce que je rêve?... Ou bien est-ce que mon +correspondant de New-York aurait la cervelle à l'envers?... Quoi! ce +serait là ce milliardaire qu'il me dépeignait, dans sa lettre, comme une +sorte de sauvage, grand, gros, herculéen, bourru, primitif,--de +physionomie commune, de manières triviales, de tenue négligée,--une +façon de Huron ou de Topinambou à peine adouci aux angles par le +frottement de la civilisation?... + +L'individu que j'ai devant les yeux est mince, correct, élégant... On +dirait un compatriote... N'étaient la couleur de ses favoris, un peu de +raideur dans les allures et de froideur dans le regard... + +Somme toute, un signalement qui se rapporterait assez à celui de ce +Richard Vautier qui a débarqué au Havre avec notre Yankee,--la dépêche +que j'ai reçue de cette ville en fait foi,--qui a pris la voie ferrée +avec lui pour Paris et qui semble s'être évaporé, comme une fumée, dans +le trajet... + +Saperlotte! j'y perds mon latin! S'est-on trompé? Suis-je le jouet d'une +illusion, la victime d'une erreur ou la dupe d'une comédie? + +--C'est vous qui m'avez fait remettre cette carte? interrogea le +voyageur. + +Bouginier ne répondit pas tout d'abord. + +Il roulait de stupéfaction en stupéfaction. + +--Allons, bon! pensait-il, de plus fort en plus fort!... Cet étranger, +qu'on me représentait comme incapable de dire _papa_ ou _maman_ en +français, et qui s'exprime dans notre langue comme un Parisien du +boulevard!... On me l'aura changé en route... + +Puis, avec un tressaillement intérieur: + +--Eh! mais j'y songe... Si, par hasard... On voit parfois des choses si +extraordinaires! + +--Qui êtes-vous et que me voulez-vous? reprit mylord avec impatience. + +L'ex-officier ministériel riposta à la question par une question: + +--C'est à l'honorable Samuel Murphy, de New-York, que j'ai l'avantage de +parler? + +L'autre fit, de la tête, un signe affirmatif. + +Me Bouginier insista: + +--Frère cadet de feu James-Williams, qui séjourna jadis plusieurs années +en Angleterre? + +--Son frère. Après? Expliquez-vous et soyez bref. Je suis pressé. + +--Je désirerais vivement adresser quelques questions à Votre Grâce. + +--Adressez. + +--Votre Grâce a-t-elle connaissance d'un voyage que son aîné effectua, +de Londres à Paris, voici tantôt vingt ans? + +--Oui. + +--A-t-elle connaissance de l'un des résultats de ce voyage,--j'entends +de la liaison que noua mon dit sieur James-Williams avec une jeune +Française, la demoiselle Hélène Ferrand? + +--Oui. + +--A-t-elle connaissance du résultat de cette liaison,--je veux parler de +la naissance d'un enfant du sexe féminin? + +--Oui. + +La sécheresse de ces monosyllabes ne déconcerta point l'ancien officier +ministériel. + +Il poursuivit, imperturbable: + +--Alors, c'est vous qui avez fait insérer dans les journaux américains +une note relative à la disparition et à la fortune de cet enfant? + +Le voyageur eut un instant d'hésitation qui n'échappa point à son +interlocuteur. + +Ensuite il répondit: + +--C'est moi. + +--Dans ce cas, reprit Me Bouginier, j'estime que vous ne seriez pas +fâché d'avoir des nouvelles de mademoiselle votre nièce, et j'accours +vous offrir mes services à cet effet... + +--Vous? + +--N'avez-vous donc pas lu mon prospectus? «_Recherches de débiteurs +introuvables, de personnes disparues et d'objets égarés._» Il est vrai +que miss Flore-Eva n'est pas un débiteur, à proprement parler... + +Il ajouta avec une expression narquoise: + +--Ce serait plutôt une créancière,--une forte créancière... Vous +comprenez: eu égard à l'héritage paternel... En l'espèce, elle +rentrerait, de préférence, dans les deux autres catégories; car c'est +une personne disparue, et, n'étant qu'égarée, elle n'est point perdue... + +--Enfin, vous vous flattez de pouvoir la retrouver... + +L'ex-avoué frappa sur sa serviette: + +--Je vous l'apporte: elle est ici. + +--Ici?... + +--Pas dans ce portefeuille. Son âge s'y oppose. Ce n'est plus une +poupée, bien sûr... + +J'entends: sous la forme de papiers qui constituent son identité... + +Voici son extrait de naissance, une copie de son baptistaire, l'acte par +lequel sa nourrice, une paysanne de Chatou, «cède et transporte» à trois +saltimbanques anglais les droits qu'elle s'imagine avoir sur l'innocente +créature... + +Examinez. Tout est en règle. La vue n'en coûte rien. + + * * * * * + +Le voyageur avait pris les paperasses qu'on lui tendait et les avait +étudiées avec une minutieuse attention. + +--En effet, ne put-il s'empêcher de déclarer, ces pièces me paraissent +avoir une certaine autorité... + +--Dites qu'elles sont d'une authenticité incontestable... + +--Soit... Après?... Concluez... + +--A vos ordres... Il y a un dilemme... Ou vous avez intérêt à ce qu'on +retrouve miss Flore-Eva, ou vous avez intérêt à ce qu'on ne la retrouve +pas... + +Dans les deux hypothèses, je vous suis nécessaire; plus même: +indispensable... + +Dans la première, moyennant une somme dont je laisse le chiffre à votre +générosité, je vous ramène l'aimable enfant, ou, si vous préférez, je +vous conduis vers elle... + +--Et dans la seconde?... + +--Oh! mon Dieu, ce n'est pas moins simple. La petite a disparu, n'est-ce +pas? Eh bien, elle ne reparaît point... + +Au besoin, je m'engage à ce qu'elle ne reparaisse jamais... + +_Jamais_, vous comprenez... + +Seulement, ce sera plus cher,--beaucoup plus cher... + +--Ah çà ! s'exclama l'autre, c'est un crime que vous me proposez là !... + +L'ex-officier ministériel cligna de l'Å“il en souriant: + +--J'imagine que je m'adresse à un homme intelligent... + +--Bon! fit son interlocuteur avec une menaçante ironie, bon! Et si, +moins intelligent et plus honnête que vous ne supposez, je vous prenais +par les épaules et je vous jetais à la porte? + +Me Bouginier brossa son chapeau du coude avec sérénité. + +Le voyageur articula, sans élever la voix davantage, mais d'une façon +encore plus nette et plus catégorique: + +--Si je vous prenais par la nuque et si je vous lançais par la +fenêtre?... + +L'ancien avoué épousseta d'une chiquenaude un grain de poussière sur la +manche de son habit. + +L'autre, dont la colère sourde semblait s'exaspérer de cette placidité +goguenarde, accentua, non seulement du ton, mais encore du visage et du +geste: + +--Ce qui serait mieux, si je vous appréhendais au collet pour vous +traîner chez le commissaire de police?... + +Bouginier ne perdit rien de son sourire. + +Il imprima à son trousseau de breloques un mouvement expressivement +gouailleur. + +Les fenêtres du salon où avait lieu cette scène étaient ouvertes sur le +boulevard. + +De celui-ci, les mille bruits d'une après-midi parisienne montaient vers +les deux interlocuteurs: allées et venues des passants, roulement des +voitures, brouhaha des voix extérieures... + +Soudain, une note aiguë jaillit de ce fond confus... + +C'était le cri d'un camelot annonçant les journaux du soir: + +_--Demandez les dernières nouvelles!... Le Mystère de la place de +l'Europe!... Avec le signalement de la victime inconnue, le +procès-verbal de l'autopsie et les résultats de l'enquête!..._ + +Le voyageur avait fait un pas vers l'ancien homme de loi... + +On eût dit que ce cri le frappait, comme une balle, en pleine +poitrine... + +Il s'arrêta en chancelant. Son front pâlit. Ses traits se contractèrent +violemment, en dépit de l'effort auquel il eut recours pour leur imposer +le calme... + +Aucun détail de ce trouble, de cette émotion n'avait été perdu pour +Me Bouginier. + +Il reprit du même ton tranquille: + +--Me conduire chez le commissaire?... En vérité, ce serait combler le +plus cher de mes vÅ“ux... Mon premier soin serait, en effet, d'inviter +ce magistrat à ouvrir, lui aussi, une enquête immédiate sur quelques +points qu'avant de soumettre à son appréciation sagace, j'ai la liberté +de déférer à votre jugement éclairé... + +D'abord, par quel prodige d'application à l'étude l'honorable sir Samuel +Murphy, qui ne savait pas un traître mot de français en quittant son +pays natal, est-il parvenu, après une aussi courte traversée, à se +servir de notre langue aussi facilement que moi--ou vous?... + +Ensuite, comment se fait-il que le signalement réel,--_réel_, vous +entendez?--de ce riche étranger réponde si peu à celui du voyageur de +qualité qui me fait le plaisir de me recevoir en ce moment?... + +--Vous possédez ce signalement? s'écria l'autre en bondissant. + +--Exact comme une photographie... On me l'a expédié de là -bas... Une +agence de renseignements avec laquelle j'entretiens commerce d'amitié, +d'affaires... + +--Oh!... + +--Et m'est avis que, si je le communiquais, ce signalement, à la +justice, ce serait peut-être jeter une lumière éclatante dans ce +ténébreux _Mystère de la place de l'Europe_, qui révolutionne tout +Paris, en même temps qu'aider la police et le parquet à reconstituer la +personnalité de la victime, à découvrir le mobile du crime et à en +châtier l'auteur... + +A cette péroraison significative, le masque de l'auditeur de Me +Bouginier revêtit une expression si terrible, que l'ancien avoué recula +en s'exclamant d'une voix qui s'embarrassait dans le gosier: + +--Si vous me touchez, j'appelle!... + +Il ajouta, en se débattant par avance contre une attaque qui lui +semblait imminente: + +--D'ailleurs, j'ai un ami qui m'attend en bas, dans une voiture, sur le +boulevard. S'il m'arrivait quelque chose, c'est lui qui se chargerait +d'aller avertir le commissaire. + +Mais déjà la figure de l'autre était redevenue aussi immobile et aussi +froide que le marbre de la cheminée du salon sur lequel il était allé +s'accouder. + +Il y eut une pause assez semblable à celles qui ont lieu sur le terrain +dans un duel à outrance, entre deux tireurs d'égale force qui se +reposent sur les armes avant de recommencer le combat. + +Ensuite, le voyageur sonna. + +Un domestique parut. + +--Je n'y suis pour personne. + +--Bien, mylord. + +Quand le domestique se fut retiré, mylord désigna un siège au visiteur: + +--_Gentleman_, fit-il, asseyons-nous et causons. + + + + +XIII + +ACCORD PARFAIT + + +Ils étaient installés en face l'un de l'autre et avaient presque la +tournure d'une paire d'amis, tant le voyageur était campé à son aise +dans son fauteuil, et tant, sur le sien, le visiteur l'écoutait avec une +attention débonnaire. + +--Ainsi, disait le premier, vous me paraissez convaincu qu'il y a eu +substitution de personne: en d'autres termes, que le secrétaire de Sam +Murphy,--Richard Vautier, comme vous l'appelez,--se serait défait de son +maître, pour endosser l'individualité de ce dernier et recueillir les +bénéfices qui s'y rattachent... + +--C'est mon opinion. + +--Hum! voilà qui me semble, à moi, bien extraordinaire, bien +invraisemblable et bien romanesque!... + +--Mylord, il y a des précédents... L'histoire du faux Smerdis et du faux +Martin Guerre, d'abord... Et puis, dans des temps plus récents, les +procès Tichborn à Londres et Fontanellas à Madrid... + +--Soit; mais considérez que, si je ne suis pas le millionnaire Murphy, +je n'ai aucune qualité pour accepter quoi que ce soit de ce que vous me +proposiez tout à l'heure... + +A quoi bon, alors, ces offres de service?... + +Je redeviens tout simplement un pauvre hère sans sou ni maille; la +question de l'héritage de James-Williams,--lequel n'est plus mon frère +et mon aîné,--ne m'intéresse à aucun titre; vous ne devez pas espérer +tirer un rouge liard de moi ni pour ceci ni pour cela,--et, ma foi! je +ne m'explique pas la portée de votre visite... + +D'un autre côté, si je suis le meurtrier, l'assassin du _captain_, le +devoir de tout honnête homme,--et je ne doute pas que vous n'en soyez +un... + +--Vous me flattez, fit l'ex-avoué en s'inclinant. + +--Le devoir de tout honnête homme, dis-je, est de courir sus au +criminel, de le désigner à la vindicte publique et de le traîner devant +les tribunaux... + +Ceux-ci le traitent comme il le mérite. On le juge, on le condamne et on +lui coupe le cou. A merveille!... + +Mais qu'est-ce que ce procès, cet arrêt, cette exécution vous +rapportent?... + +Je ne pense pas qu'en France il soit payé une prime à qui dénonce un +scélérat; et, si je vous crois doué d'une honnêteté... relative, je ne +vous crois pas assez dépourvu de sens commun pour ne travailler que pour +la gloire... + +D'où je conclus--naturellement--que votre intérêt se trouve ici, dans ce +salon, au lieu d'être dans le bureau d'un commissaire de police ou dans +le cabinet d'un juge d'instruction... + +--Puissamment raisonné! déclara Bouginier. Saperlotte! mon cher monsieur +Murphy, recevez l'assurance de mon admiration et de ma considération +distinguées. J'ai connu bien des gaillards à poil, dont quelques-uns ont +illustré nos annales judiciaires; mais aucun n'avait ce sang-froid, +cette éloquence et cette logique... + +--Vous avez dit: _mon cher monsieur Murphy_?... + +--Comment voulez-vous que je dise, puisque c'est à vous que je +m'adresse?... + +--Ainsi, vous êtes, à présent, convaincu que je suis... + +--Cet étranger recommandable et magnifique?... J'en mettrais les deux +mains au feu... Si j'en avais une paire de rechange... + +--Ce Richard Vautier... + +--N'existe que sur le papier: dans les lubies de mes correspondants +d'outre-mer... + +--Le crime de la place de l'Europe... + +--Je ne saurais en aucune façon éclairer sur ce point ces messieurs du +parquet... Qu'ils s'arrangent... C'est leur affaire... + +--Enfin, toute cette histoire de substitution... + +--Une mauvaise plaisanterie de ma part... Qu'il n'en soit plus +question... Songe creux, imagination, chimère!... + +L'ancien avoué ajouta: + +--J'espère, par exemple, qu'il n'en est pas de même des millions de la +maison _Murphy and Brother_... + +--Rassurez-vous: je les aurai sous peu en totalité,--me préparant à +écrire à ce sujet à New-York lorsque vous êtes arrivé. + +Me Bouginier se passa la langue sur les lèvres, comme s'il savourait +déjà sa part du gâteau. + +--Maintenant, reprit-il, qu'il ne saurait plus y avoir de malentendu +entre nous, si nous terminions comme nous avons commencé, en nous +occupant de votre nièce?... + +--J'allais vous en prier... Surtout, pas de réticences. N'omettez aucun +détail... + +--Vous le souhaitez?... + +--Je l'exige: rien ne m'est indifférent de ce qui touche à la fille de +mon pauvre cher Will. + + * * * * * + +Sur ce, l'ancien homme de loi entama le récit des aventures de la +_Filleule de Lagardère_. + +Il raconta ce que vous savez, voire la tentative de vol commise au +pavillon de la Faisanderie. + +Seulement, il eut soin de dissimuler le rôle joué dans cet épisode par +lui, Bouginier, ainsi que par son acolyte Marignan. Selon sa version, +les frères Snail avaient tout fait. Seuls, ils avaient combiné le coup; +ils l'avaient exécuté seuls. + +Celui-ci ayant échoué, le narrateur avouait avoir, pendant près d'une +année, perdu de vue notre héroïne, qu'il avait ensuite retrouvée--implantée +comme chez elle--chez le garde général de M. de Saint-Pons, chez +l'ancien agent Jacques Périn. + +--Cet homme est-il donc son amant? interrogea le _gentleman_. + +--Ce n'est pas mon avis. + +--Vraiment? + +--J'ai procédé à une enquête sur la moralité de ce _détective_ +émérite... + +Cette moralité est à l'abri de tout soupçon... + +Cet ex-épouvantail des coquins est un Joseph d'innocence crasse,--un +monstre de délicatesse, de vertu et de désintéressement... + +C'est Hercule qui file l'amour aux pieds d'Omphale, soit; mais qui file +l'amour platonique... + +--Est-il possible?... + +Me Bouginier aurait pu étayer son assertion de ce qu'il savait de la +liaison de la _Filleule de Lagardère_ avec Roger de Saint-Pons. + +Il se garda bien de le faire. + +Un rusé compère doit toujours avoir sur la planche un secret bon à +exploiter. + +Son interlocuteur parut réfléchir pendant quelques minutes. + +Il déclara ensuite: + +--Je désire voir la jeune fille. + +L'ancien avoué acquiesça: + +--Rien de plus naturel. Avec moi, jamais de surprise. On n'est pas +obligé d'acheter chatte en poche. + +L'autre appuya: + +--La voir, sans qu'elle se doute de l'attention dont elle est l'objet. + +--Je comprends. + +--Et sans que ce Jacques Périn m'aperçoive ou soupçonne mes intentions. + +L'ex-homme de loi se frappa le front: + +--_Eurèka!_... J'ai trouvé le joint!... Vous serez servi à souhait!... + +--Ah!... + +--Oui, écoutez; voici comment il faut agir: en face de l'église, au +Mesnil,--qui est la paroisse de notre infante comme celle de +Carrières-Sous-Bois,--il y a une sorte de café, du premier étage duquel +on voit défiler les fidèles qui se rendent aux offices du dimanche... + +--Eh bien?... + +--Mademoiselle Florette ne manque jamais d'assister à la grand'messe: +ceci résulte des rapports de ma petite police privée... + +Nous sommes aujourd'hui samedi... + +Rencontrons-nous demain,--par hasard,--à l'estaminet en question; +attablons-nous près d'une fenêtre; la mignonne passe, je vous la montre, +vous l'examinez à loisir,--et vous prenez une décision à son égard... + +--Approuvé: où est cette église du Mesnil? + +--Entre Carrières et Maisons, au bout de la terrasse et sur la lisière +de la forêt de Saint-Germain. + +--_All right!_ J'irai demain me promener à cheval dans cette direction, +et, pour laisser souffler ma monture, je m'arrêterai au cabaret +indiqué... + +--J'y entrerai pareillement pour me rafraîchir en revenant d'herboriser +aux environs... Plaisir pur, innocent et médiocrement dispendieux... Ma +rente dominicale avec la chasse aux coléoptères et l'élève des vers à +soie... + +Le voyageur se leva et reprit: + +--A l'issue de cette entrevue, je vous communiquerai mes résolutions... + +L'ancien officier ministériel se courba jusqu'à terre: + +--Et je serai prêt à vous aider à les exécuter, _quelles qu'elles +soient_. + +FIN DU PREMIER VOLUME + + + + +TABLE + +PROLOGUE + +LE MYSTÈRE DE LA PLACE DE L'EUROPE 1 + +PREMIÈRE PARTIE + +LE VOL DU PAVILLON DU GARDE + +I. La fête des Loges 15 +II. La fraternité du cigare 25 +III. Le théâtre des Dislocations-Amusantes 35 +IV. Suivez le monde 43 +V. Assaut de pointe 52 +VI. Le roman de la rose 61 +VII. Grandeur et décadence d'un brelan de saltimbanques 71 +VIII. Chez Lapie 80 +IX. Courtier d'affaires 89 +X. Les frères ennemis 100 +XI. Ménagerie domptée 109 +XII. Au pavillon de la Faisanderie 116 +XIII. La fugitive 123 +XIV. Fausses confidences 129 +DEUXIÈME PARTIE + +L'AVENTURE DES FRÈRES MURPHY + +I. Deux voyageurs 189 +II. Sur un seuil 195 +III. Tentative de reconnaissance 201 +IV. English spoken here 208 +V. Fortune américaine 214 +VI. Recommandations et prédictions 221 +VII. Captain Samuel et ami Dick 229 +VIII. Retour à la rue d'Amsterdam 236 +IX. Carafe frappée 243 +X. A travers l'orage 250 + +TROISIÈME PARTIE + +LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME + +I. Retour au pavillon du garde 255 +II. At home 261 +III. Résurrection de quelques personnages connus 268 +IV. Tentative d'enlèvement 274 +V. Deus ex machina 281 +VI. Suite du chapitre des reconnaissances 287 +VII. Où le berger introduit le loup dans la bergerie 294 +VIII. Nocturne à deux voix 302 +IX. A l'affût 310 +X. Les plans de Me Bouginier 315 +XI. Au grand hôtel 325 +XII. Les deux gaspards 334 +XIII. Accord parfait 345 + +FIN DE LA TABLE + +Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--A. PICHAT. + + + + + + +End of Project Gutenberg's La filleule de Lagardère; I, by Paul Mahalin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLEULE DE LAGARDÈRE; I *** + +***** This file should be named 37183-0.txt or 37183-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/1/8/37183/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/37183-0.zip b/37183-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..149575d --- /dev/null +++ b/37183-0.zip diff --git a/37183-8.txt b/37183-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f1adea6 --- /dev/null +++ b/37183-8.txt @@ -0,0 +1,10477 @@ +The Project Gutenberg EBook of La filleule de Lagardère; I, by Paul Mahalin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La filleule de Lagardère; I + La saltimbanque + +Author: Paul Mahalin + +Release Date: August 23, 2011 [EBook #37183] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLEULE DE LAGARDÈRE; I *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +PAUL MAHALIN + +LA FILLEULE DE LAGARDÈRE + +I + +LA SALTIMBANQUE + +[Illustration] + +PARIS + +TRESSE & STOCK, ÉDITEURS + +8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS + +PALAIS-ROYAL + +1886 + +Droits de traduction, de reproduction et d'analyse réservés. + + + + +LA FILLEULE + +DE LAGARDÈRE + +I + +LA SALTIMBANQUE + +L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et +de reproduction à l'étranger. + +Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la +librairie) en septembre 1885. + + +A LA MÊME LIBRAIRIE + +DU MÊME AUTEUR + +L'HOTELLERIE SANGLANTE, un volume. 3.50 + +LE DUC ROUGE, roman d'aventures, un volume. 3.50 + +LA REINE DES GUEUX, roman d'aventures, un volume. 3.50 + +LE FILS DE PORTHOS, roman de cape et d'épée, 2 vol. 2e +édition. 7 » + +LA BELLE LIMONADIÈRE, roman, un volume. 3.50 + +CAPRICE DE PRINCESSE, roman, un volume. 3.50 + +LES MONSTRES DE PARIS, roman, un volume. 3.50 + +AU BOUT DE LA LORGNETTE, portraits de littérateurs, peintres, +artistes lyriques et dramatiques, etc.. un fort volume. 3.50 + +LES JOLIES ACTRICES DE PARIS, quatre forts volumes contenant +la biographie de toutes les artistes de Paris. Chaque +volume se vend séparément. 3.50 + +LE CARNAVAL DE BOQUILLON, vaudeville en trois actes, en +collaboration avec M. Raoul Joly. 1.50 + +_SOUS PRESSE:_ + +UN NOTAIRE AU BAGNE, un volume. + +TREMPE-LA-SOUPE XIV, un volume. + +Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--A. PICHAT. + + + + +PAUL MAHALIN + +LA FILLEULE + +DE LAGARDÈRE + +I + +LA SALTIMBANQUE + +[Illustration: colophon] + +PARIS + +TRESSE & STOCK, ÉDITEURS + +8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS + +PALAIS-ROYAL + +1885 + +Droits de traduction et reproduction réservés. + + + + +LA FILLEULE +DE LAGARDÈRE + + + + +PROLOGUE + +LE MYSTÈRE DE LA PLACE DE L'EUROPE + + +Cette enseigne--pleine de promesses d'émotions et de surprises--se +balançait au-dessus de l'article qui suit, à la première page des +journaux «les mieux renseignés» de Paris. + +Un article qui, pour ravigoter davantage la curiosité du lecteur, se +découpait--comme l'ancienne galette du Gymnase--en tranches légères dont +chacune était précédée d'un sous-titre _à sensation_... + +Formule nouvelle que l'art moderne du reportage vient d'emprunter au +_humbugh_ américain. + +Nous copions textuellement ce morceau d'éloquence française, qui +servira, si bon vous semble, de lever de rideau à notre récit: + + +=Sinistre découverte= + +«Ce matin, à la pointe du jour, les employés de la ligne de l'Ouest--à +la gare Saint-Lazare--ont aperçu une masse humaine étendue au bas de +l'une des piles qui soutiennent le pont de l'Europe. + +»Cette masse n'était autre que le cadavre d'un homme dont la tête ne +formait plus qu'une sorte de compote: il n'y a pas d'autre terme pour +caractériser cet horrible mélange d'os en miettes, de chairs en +bouillie, de cervelle et de sang. + +»Impossible, dans cette boue rougeâtre, de rien démêler qui permît de +reconstituer une figure. + +»Le malheureux avait dû avoir la tête broyée par l'un des trains de nuit +qui sillonnent la voie. + +»Maintenant, cette fin épouvantable devait-elle être attribuée à un +accident ou à un suicide? + +»Point: on se trouvait en face d'un crime. + + +=Le crime patent= + +»Le chef de gare et le commissaire de surveillance avaient été +immédiatement réveillés. Ils donnèrent l'ordre de procéder à +l'enlèvement du cadavre. Celui-ci était couché sur le côté gauche. +Lorsqu'on l'eut relevé, on reconnut qu'il avait été frappé dans la +région du coeur par un instrument tranchant dont le passage était +marqué par une fente dans les vêtements. Cet instrument, en pénétrant +au-dessous du sein, n'avait sans doute déterminé qu'une hémorragie +intérieure; car on ne remarquait au bord de la blessure que quelques +gouttelettes de sang. + + +=Arrivée de la justice= + +»Le commissaire de police du quartier de l'Europe, prévenu, était +accouru sur-le-champ. + +»Il s'empressa d'aviser la Préfecture et le parquet. + +»MM. Lebastard de Précourt, substitut du procureur de la République, et +Gillot, juge d'instruction, se transportaient aussitôt sur le théâtre de +la lugubre trouvaille. + +»Ils y étaient bientôt rejoints par l'habile chef de la sûreté. + + +=Le signalement de la victime= + +»Taille au-dessus de la moyenne, forte corpulence, le cou gras, les +épaules puissantes, le torse développé, les mains et les pieds longs et +larges, la peau hâlée comme celle des gens qui ont l'habitude de vivre +en plein air. + +»Vêtu d'une chemise de toile assez fine--sans marque--et d'un complet +d'étoffe grise à petits carreaux. + +»Chaussettes de fil écru, de fabrication anglaise, et bottines lacées +sur le devant. + +»Plusieurs bagues d'un grand prix aux doigts. + +»Au plastron de la chemise, deux diamants dont la valeur contraste +singulièrement avec la modestie du reste du costume. + +»A l'une des boutonnières inférieures du gilet, une chaîne de montre en +or, d'un poids considérable. + +»La montre a disparu. + +»Absolument rien dans les poches. + +»Ni portefeuille, ni argent, ni papiers, ni mouchoir. + + +=L'incident du chapeau= + +»Au moment de la découverte du cadavre, et juste au-dessus de l'endroit +où celle-ci avait lieu, un ouvrier maçon, qui se rendait à son travail, +ramassait, sur le trottoir de la place de l'Europe, un petit chapeau +rond et mou,--de ces chapeaux dits _de voyage_,--de la même étoffe que +le vêtement de l'inconnu. + +»Ce chapeau avait--évidemment--appartenu à ce dernier. + +»La coiffe en était arrachée. + + +=Les premières constatations= + +»Le personnel de la gare a été interrogé. + +»Aucun employé à l'arrivée et au départ ne se rappelle avoir remarqué +l'inconnu. + +»Quant au service de la voie, une circonstance toute fortuite l'a +empêché de fournir à la justice les éclaircissements que celle-ci était +en droit d'attendre de lui. + +»On sait quel orage s'est abattu, cette nuit, sur Paris entre une heure +et demie et deux heures. + +»La violence de cet orage, qui n'a pas duré moins d'une heure, avait +forcé les employés à se tenir dans les postes-abris qui leur sont +assignés en cas de mauvais temps. + +»Ils n'ont donc pu rien voir. + +»Ils n'ont pu rien entendre. + +»Le bruit de la chute du corps, du haut du pont de l'Europe, a dû se +perdre dans le fracas de la pluie qui tombait par torrents et du +tonnerre qui ne cessait de gronder. + + +=La machine du train 44= + +»Les roues des différentes machines, qui ont évolué dans la nuit sur la +ligne de parcours où gisait le cadavre, ont été examinées avec soin. + +»A celles de la machine du train 44 adhéraient encore des fragments d'os +ainsi qu'une touffe de cheveux d'un blond laineux,--les taches de sang, +qui auraient dû accompagner ces fragments et cette touffe, n'ayant pu +résister à l'action de l'averse. + +»Or, le train 44 arrive de Cherbourg à deux heures vingt-cinq. + +»On peut donc présumer que c'est à deux heures environ--c'est-à-dire au +moment où l'orage atteignait à son paroxysme--que le personnage dont il +s'agit, après avoir reçu le coup mortel sur le pont de l'Europe, a été +projeté sur la voie du chemin de fer, par-dessus le parapet. + + +=Les gardiens de la paix= + +»On nous demandera, non sans un semblant de logique: + +»--Que faisaient les gardiens de la paix chargés de surveiller le +quartier, pendant que ce crime s'accomplissait sur la place de l'Europe? + +»Ici, certains de nos confrères ne manqueront pas de répéter que le +corps des anciens sergents de ville pratique avec religion la +philosophie péripatéticienne et professe une dévotion toute particulière +pour la maxime: _Festina lente_... + +»Et nous savons des esprits chagrins qui profiteront de l'occasion pour +réclamer une fois de plus la suppression de ces braves gens qu'il est si +doux de contempler, arpentant le trottoir, causant deux par deux, trois +par trois, de choses honorables, et présentant, comme l'a dit un +écrivain célèbre, l'image consolante de cette suprême tranquillité qui +est la récompense des justes aux Champs-Elysées de la Fable. + +»Pour notre part, nous nous bornerons à constater que les gardiens de la +paix sont des mortels comme les autres, sujets aux fluxions de poitrine +et aux rhumes de cerveau, et qu'il ne faudrait point blâmer outre +mesure d'avoir cherché, en se réfugiant dans des coins, à se garer des +formidables écluses ouvertes, cette nuit, sur leurs têtes. + +»Nous ajouterons que la place de l'Europe est un des endroits de Paris +les plus dénués de surveillance. + +»On trouve bien des gardiens au bout de la rue de Londres. + +»On en trouve bien encore au bas de la rue de Rome. + +»Mais on n'en rencontre jamais, au grand jamais, sur la place de +l'Europe. + +»Voilà comment un crime de la nature de celui qui nous occupe a pu se +commettre à cent pas du poste de police de la rue de Vienne et du +commissariat de police de l'impasse Tivoli. + +»Qui ne se rappelle, du reste, que l'effroyable boucherie de Troppmann +eut lieu à une centaine de mètres de la caserne de gendarmerie de +Pantin? + + +=Les résultats de l'autopsie= + +»A midi, le funèbre colis était transporté à la Morgue. + +»A midi quarante-deux,--on voit que nous précisons,--le savant docteur +Bonardel achevait de nouer son tablier pour procéder à l'autopsie. + +»Nous sommes heureux de pouvoir donner à nos lecteurs les conclusions de +son rapport. + +»Après avoir constaté que le sujet porte à la partie gauche du thorax, +entre la seconde et la troisième côte, à un centimètre environ du +sternum, une plaie pénétrante, produite par une arme à lame mince et +plate, qui est entrée dans la poitrine, y a déchiré le péricarde, ouvert +le ventricule droit à son sommet, puis l'oreillette gauche et tranché +l'artère pulmonaire transversalement, l'habile praticien constate: + +»Que cette plaie a suffi pour déterminer une mort foudroyante, comme il +arrive par la rupture d'un anévrisme des veines caves inférieure et +supérieure; + +»Qu'il résulte, en outre, de l'examen de l'estomac et du reste du corps, +que ledit sujet venait de faire un copieux repas; qu'il devait se +trouver sous l'empire d'une ivresse qui l'a empêché de se défendre; +enfin, qu'il ne s'est écoulé qu'une somme de temps approximativement +fort courte entre le moment de la chute et celui où le train 44 lui a +écrasé la tête en passant. + + +=Le champ des conjectures= + +»Il est constant que nous ne sommes pas ici en face d'un _fait divers_ +ordinaire. + +»Celui-ci, en effet, ne saurait être imputé à de vulgaires rôdeurs +nocturnes. + +»Les bijoux retrouvés sur le mort en sont la preuve. + +»Ceux qui ont emporté la montre, s'ils étaient de simples bandits, +n'auraient pas négligé la chaîne. + +»Non, l'auteur du crime de la place de l'Europe est un maître en science +scélérate. + +»Il a tout ruminé, tout combiné, tout machiné avec un art mathématique, +si l'on peut s'exprimer ainsi. Il a su se faire des auxiliaires de +l'heure, de la nuit, de l'endroit! Il s'est fait des complices d'une +machine inconsciente et des éléments déchaînés! + +»La pluie éloignait tous passants, tous témoins, comme le tonnerre +empêchait de surprendre tout cri de détresse. + +»Ah! Cartouche et Mandrin étaient de bien naïfs coquins auprès de nos +calculateurs modernes! + +»Comme celui-ci, par exemple, avait merveilleusement choisi le lieu où, +pour la frapper plus sûrement, il amenait sa victime, les yeux bandés +par l'ivresse! + +»Cette place de l'Europe, si peu fréquentée dans la journée, si +solitaire le soir, si déserte la nuit! Pas une maison n'y ouvre sa +façade. Le vide l'entoure de toutes parts. Au-dessous d'elle, la voie +béante; la voie, avec son va-et-vient de trains montants et descendants +dont les roues pulvérisent tout ce qu'elles rencontrent sur les rails! + +»Ah! notre assassin savait bien ce qu'il faisait, quand il +précipitait--par l'une des ouvertures dont s'ouvrage le parapet de +fonte--le pauvre diable qu'il venait de poignarder! + +»Les roues des trains allaient achever la besogne de l'arme homicide! + +»Le lendemain, on retrouverait le longs des rails des débris humains +dispersés, méconnaissables... + +»Un déplorable accident, en vérité! Un ivrogne tombé du pont! Un +voyageur tombé d'une voiture! Ces choses-là arrivent tous les jours. +Tout était dit. On n'allait pas plus loin. L'opinion était égarée: +l'impunité était conquise. + + +=La préoccupation de l'assassin= + +»Celle-ci a été--avant tout--d'ensevelir à tout jamais dans des ténèbres +impénétrables l'identité de sa victime. + +»C'est pour cela qu'il l'a dépouillée avec soin de tout ce qui pouvait +contribuer à établir cette identité. + +»C'est ainsi que, s'il lui a laissé ses bagues aux doigts, ses diamants +à la chemise,--des diamants qui auraient tenté des malfaiteurs de +profession,--et sa chaîne à la boutonnière de son gilet, il a eu la +précaution de lui enlever sa montre et de lui arracher la coiffe de son +chapeau. + +»La montre pouvait porter le chiffre de son propriétaire, un numéro +d'ordre, le nom d'un horloger. + +»La coiffe pouvait être historiée de l'adresse d'un chapelier. + + +=La tâche de la justice= + +»Celle-ci a là, devant elle, un problème de haute algèbre criminelle +dont un des termes lui manque pour travailler la solution. + +»En effet, pour déterminer la cause et le but du crime, pour en +poursuivre et pour en atteindre l'auteur, il faut, dès l'abord, en +connaître la victime. + +»Or, nous le répétons, la justice a affaire à un virtuose du mal. Un +virtuose servi par les circonstances non moins que par ses propres +combinaisons. La machine du train 44 a agi de concert avec lui. Le +décapité ne parlera pas. + +»Tout Paris ira le voir à la Morgue. On multipliera les recherches. Mais +les recherches demanderont du temps. Et, dans ces sortes de battues, +chaque heure qui passe donne une sécurité au gibier et diminue les +chances de la meute. + +»Bref, l'affaire finira par être classée. Nous avons tout lieu de le +craindre. «Classée» est une expression de la langue administrative, qui +fait vivre des centaines de plumitifs et remplit des milliers de +cartons. + +»Classée l'affaire de la libraire de la rue Fontaine, l'affaire de la +revendeuse de la rue Blondel, l'affaire de la fille de la rue +Geoffroy-Marie, celle-ci assommée dans son arrière-boutique, celles-là +poignardées, l'une sur le seuil de sa porte et l'autre dans sa chambre à +coucher! + +»C'est-à-dire autant d'énigmes proposées par le crime à la police, et +dont, malgré son oeil de lynx, cette dernière n'a pas encore su +éclairer les ténèbres, sonder la profondeur et déchiffrer le mot.» + +FIN DU PROLOGUE + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +LE VOL DU PAVILLON DU GARDE + + + + +I + +LA FÊTE DES LOGES + + +Parmi les Parisiens de Paris et de sa banlieue,--le reste de la France +est la banlieue de Paris comme le reste de l'Europe est la banlieue de +la France,--qui ne connaît la fête des Loges, en septembre, près de +Saint-Germain? + +La fête des Loges est la rivale de celle--non moins populaire--de +Saint-Cloud. + +Si Saint-Cloud a son parc aux ombrages alignés ainsi que des courtisans +sur le passage du maître; s'il a son bassin, ses eaux jaillissantes, son +château éventré, calciné par la guerre, dont les murs noircis et +branlants jettent sur l'éclat criard des gaietés du présent l'ombre +mélancolique des souvenirs du passé et, à travers la prose de nos +réjouissances oublieuses, la poésie de la ruine, de la tristesse et de +l'abandon,--Saint-Germain possède sa forêt: sa forêt profonde, +merveilleuse, enchantée, avec ses grands hêtres, ses chênes énormes, ses +bouleaux gigantesques, son tapis de mousse broché de fleurettes, ses +fougères sous lesquelles on pourrait danser, quoi qu'en ait dit Alphonse +Karr, et ses sentiers perdus sous des voûtes de feuillage dont la +verdure, un peu sombre, commence à se plaquer, en automne, de teintes +roussâtres et rouillées. + +Avec l'admirable terrasse qui y conduit, elle suffirait, cette forêt, à +attirer la foule à la fête des Loges, si celle-ci n'avait pas ses +cuisines en plein vent. + +Tenez, voici les broches, chargées de victuailles, qui tournent devant +les foyers improvisés avec des briques et du bois de grume... + +Voici les oies, les canards, les poulets, les dindons, les gigots, les +filets de boeuf, les fricandeaux hérissés de lard qui se dorent, en +virant, à la flamme claire, vivace et sifflante, tandis qu'une sueur de +graisse transpire de leurs flancs, qui fume et tombe en gouttes blondes +dans la lèche-frite... + +Voici les casseroles qui ronronnent sur la braise, les ragoûts qui +mijotent au milieu des épices, les goujons qui cabriolent dans la poêle +et les pommes de terre--truffes du pauvre--qui pétillent, babillent et +frétillent dans le saindoux en ébullition... + +Voici les chapelets d'andouilles, les guirlandes de jambonneaux, les +astragales et les festons de saucissons; les pyramides de pains de +quatre livres; les tables plantées sur l'herbe; le couvert rustique +dressé sur les nappes de toile bise et le vin qu'on va tirer à même le +tonneau... + +Quel spectacle prima jamais celui de ce Cocagne champêtre?... + +Et comme Paris-Gamache n'a garde de négliger cette occasion de célébrer +ses noces avec dame Nature, de festoyer à ciel ouvert, de +s'indigestionner de choses lourdes assaisonnées par le grand air, et de +se griser de campagne, de coudées franches et de _piqueton_! + + * * * * * + +C'était ce que venait de faire le couple que nous voyons sortir--un +jeune homme et une jeune femme--de l'un de ces restaurants à +claire-voie: monsieur, mâchonnant un cure-dent; madame, se léchant les +babines. + +--Mazette! ai-je bien dîné! murmurait celle-ci. Non, vrai, mieux que +chez moi quand je traite! Mieux que chez Bignon ou chez Voisin! Mieux +qu'au café Anglais ou à la Maison-d'Or!... + +Son compagnon fit la grimace. + +--Eh bien! répliqua-t-il, tu n'es pas difficile!... Un poulet maigre +comme un petit sujet de l'Opéra... + +--Et ce lapin sauté... Avec cette sauce canaille... On mangerait un +huissier à cette sauce-là, mon cher!... + +--Peuh! une gibelotte qui a miaulé des duos d'amour sur les toits... Et +la salade, parlons-en de la salade: huile à quinquet, laitue et +poussière panachées!... Si encore on avait servi les chenilles à part! +Quant au vin, du Bully de devant les fagots!... + +La jeune femme éclata de rire: + +--Ne fais donc pas tant ton Lucullus!... Comme si tu avais toujours vécu +d'omelettes aux oeufs de perroquet arrosées de liqueurs des Iles!... +Te rappelles-tu le temps où nous étions si heureux de partager un cornet +de _frites_--avec un verre de coco--sur le boulevard Rochechouart, avant +d'entrer secouer nos puces à la Boule-Noire? + + * * * * * + +Evidemment ces deux causeurs n'appartenaient pas au monde des bourgeois +en promenade, des boutiquiers en frairie, des commis en goguette et des +ouvriers en _riolle_, qui abondaient à la fête des Loges. + +Ils y étaient arrivés dans un «panier» attelé de quatre poneys +microscopiques,--harnachés de pompons comme des mules espagnoles,--que +la dame conduisait à grandes guides, et qu'elle avait laissés, à +l'entrée de la pelouse, à la garde d'un groom à chapeau galonné, à +redingote marron, à culotte de daim et à bottes à retroussis. + +L'équipage avait fait sensation. + +La dame n'avait pas moins de succès, à présent qu'elle marchait dans la +foule, à côté de son cavalier. + +Une rumeur étonnée courait parmi les groupes, dont le flot s'ouvrait +ainsi que devant une proue... + +Et un même nom émergeait de toutes les bouches: + +--Sergine Gravier!... Sergine Gravier! + +Chacun était curieux de voir de près la comédienne à la mode,--celle qui +faisait tourner les têtes de toute une ribambelle de gentilshommes, de +financiers, de diplomates et de princes régnants. + +Sergine Gravier était populaire. + +Populaire à la façon du casque de Mangin, du nez d'Hyacinthe, des +diamants de la Duverger et des coups de g...osier de Thérésa. + +Au théâtre, elle avait _créé un genre_. + +Créer un genre dans l'opérette et la féerie,--qui constituent, à notre +époque, le _summum_ de l'art dramatique,--c'est surpasser ses +devanciers par des excès de bêtise tellement prodigieux que la postérité +refusera d'y croire. + +Sergine n'avait pas sa pareille pour chanter--sans ombre de voix--les +mélodies cochinchinoises dans lesquelles des compositeurs de talent, +atteints d'aliénation mentale ou volontaire, enveloppent des vers qui +semblent jaillis des égouts de Bicêtre ou de Charenton. + +Aussi, songez si tous ces promeneurs des Loges, qui ne l'avaient vue +qu'à la scène, se montraient avides de l'examiner et de l'admirer. + +On admirait son museau chiffonné, doué de ce ragoût d'effronterie qui +ravigote les hommes à l'instar d'un miroton, haut en poivre, élaboré sur +le fourneau d'une portière. + +On admirait sa robe de foulard blanc à pois rouges, dont la jupe, +collant aux hanches, dessinait--sans peur et sans reproche--ses jambes +grêles, mais nerveuses, et dont le corsage s'ouvrait sur un plastron +canotier à raies également rouges et blanches; le chapeau marin qui +coiffait, ainsi qu'une casquette de gavroche, sa petite tête blonde et +frisée, et les mignons souliers de cuir fauve à boucles d'argent, les +bas de soie écarlate à coins brodés, qui achevaient de donner le cachet +du théâtre à cette tenue de _waterwoman_ ou de joueuse de +_lawn-tennis_. + +On admirait jusqu'à son compagnon. + +Ce dernier accusait environ la trentaine. + +Sa moustache rousse, aux crocs mousquetaires, formait un étrange +contraste avec le noir d'ébène de ses cheveux. + +Grand, robuste, d'apparence soldatesque plutôt que militaire, d'une +élégance de plus de recherche que de goût; le chapeau très brillant, +légèrement planté sur l'oreille; une rosette de nuance indécise au +revers de sa jaquette anglaise, hermétiquement fermée jusqu'à son petit +col droit, triomphe de l'empois; jouant, d'une main, avec un jonc à +pomme d'écaille et, de l'autre, se donnant quelque peine pour tirer de +ses manches étroites les poignets de sa chemise aux larges boutons d'or, +c'eût été certainement un fort joli garçon,--en dépit du monocle +incrusté dans son orbite gauche,--si l'impudente fixité de sa prunelle +n'eût communiqué à sa physionomie une expression désagréable. + +Il le savait sans doute; car un perpétuel sourire, rivé à poste fixe, +s'efforçait de mitiger l'insolence et l'avidité du regard. + +Ce personnage affectait un ton, des allures et un langage d'une rondeur +cavalière, d'une bonhomie dégagée et d'une belle humeur à outrance. + +A quiconque l'eût observé minutieusement, il eût cependant inspiré un +sentiment de défiance. + + * * * * * + +Une tablée d'ouvriers buvait de la bière sous une tente. + +L'ouvrier parisien fréquente le théâtre. + +Sur le passage du couple, on se poussa le coude: + +--C'est Sergine Gravier... L'actrice de la Renaissance... Celle qui joue +dans _le Petit Marquis_, dans _la Petite Fiancée_ et dans +_Viroflay-Virofla_... + +--Et le particulier, demanda un des buveurs, est-ce que c'est aussi un +acteur? + +--Lui? répondit un autre. Pas du tout. Je le connais. C'est un ancien +camarade. + +--Un camarade?... A toi?... Ce chevalier d'la gomme?... + +--Nous avons été à l'école ensemble... Lorsque sa mère tirait +l'cordon... Rue de la Goutte-d'Or, à la Chapelle... + +--Mon vieux Moufflet, repartit un troisième, t'as un hanneton dans la +rétine. Moi aussi, je le remets, l'oiseau. C'est un individu dénommé +Marignan... + +--Marignan? opina un monteur en bronze qui avait de l'érudition, c'est +pas un nom d'homme, ça: c'est un nom de bataille. + +--C'est possible; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai travaillé +pour lui... Nous avons posé du papier dans son appartement... Un +_gourbi_ qui ressemble à celui d'une cocotte... + +--Moi, insista Moufflet, je soutiens que c'est Clergeau: Isidore +Clergeau... Le fils à la mère Clergeau... La veuve d'un tailleur à +façon... + +--Est-il entêté, c't animal-là!... Quand j'te récidive que c'est moi que +l'patron a envoyé lui porter sa note... A preuve qu'il m'a allongé deux +_roues de derrière_ de pourboire... + +--Je ne vas pas à l'encontre; cependant... + +Le monteur en bronze intervint: + +--La paix, mes enfants! Pas de crucherie. Moufflet pourrait avoir +raison; mais Soriot n'a peut-être pas tort. L'empereur s'est appelé +Bonaparte, avant de s'appeler Napoléon... + +On déclara à la ronde: + +--Un _chouette_ mâle!... Et _rupin_!... Ça doit changer de chemise +plusieurs fois par semaine... + +--Et son chapeau reluit si tellement, qu'il n'y a vraiment pas moyen de +le fixer sans lunettes bleues. + +--Sûrement qu'il a un métier où l'on _étouffe de la braise_... + +Soriot haussa les épaules: + +--Un métier?... Avez-vous fini?... Il est assez bel homme pour s'en +passer! + +Il y eut un silence. La coterie réfléchissait. Quand elle eut compris, +ce fut une explosion: + +--Ah! _mince_! N'en faut pas! A Chaillot! + +--Fripouille et Cie! + +--Eh bien, j'en retiens des petits, du coco, pour les exposer sous un +globe à seule fin de n'en pas perpétuer l'espèce! + +Soriot était un colleur de papier avancé et sceptique. + +Il regarda ses interlocuteurs avec une ironique commisération. + +Puis il laissa tomber ces mots: + +--Mes petits, vous n'êtes pas dans le mouvement. Votre indignation +humilie le genre humain. Plongez-la dans l'ombre des nuits et faites +servir un autre moss. Celui-ci ne vaut rien. Il est toujours vide. + + + + +II + +LA FRATERNITÉ DU CIGARE + + +Pendant ce temps, celui qui était l'objet de cette conversation +continuait paisiblement sa promenade à travers la fête, en compagnie de +Sergine Gravier. + +A un moment, il tira de sa poche un élégant porte-cigares,--ivoire et +argent niellé,--dans lequel il choisit avec soin un _breva de calidad_. + +Ensuite, s'adressant à l'actrice: + +--Vous permettez, n'est-ce pas, chère? Ordonnance de mon médecin. +Habitude hygiénique. En outre, souverain pour la digestion du balthasar +agreste, substantiel--et déplorable--que nous venons de nous offrir dans +cette gargote rurale. + +Il se fouilla de nouveau; puis, avec un mouvement de désappointement: + +--Allons, bon! ces choses-là n'arrivent qu'à moi... + +--Quoi donc? s'informa sa compagne. + +--Ma boîte de bougies algériennes que j'ai oubliée ou perdue... + +--Eh bien, vous en serez quitte pour demander du feu au premier fumeur +que vous rencontrerez... + +--C'est ce que je vais faire, en effet... Et parbleu! je suis servi à +souhait... Ce quidam avec cette pipe... + +Deux adolescents en blouse blanche, coiffés de casquettes de soie noire +haut pontées, venaient en sens inverse de nos promeneurs et +s'apprêtaient à les croiser. + +Chacun d'eux avait au bec une _bouffarde_ d'un calibre respectable. + +Chacun d'eux, en outre, était flanqué de l'une de ces demoiselles +auxquelles S. E. le préfet de police a octroyé l'autorisation d'embellir +le destin des mortels généreux. + +Le cavalier de Sergine reprit: + +--Ces jeunes messieurs ne me semblent pas appartenir au monde du +faubourg Saint-Germain... Marchez toujours... Je vous rejoins aussitôt +allumé. + +Il arrêta les deux fumeurs: + +--Citoyens, sans vous commander... + +L'un des «citoyens» se détacha de son camarade et des donzelles, et +tendant sa pipe au réquérant: + +--Avec plaisir, bourgeois. + +Ils étaient face contre face. + +Le «bourgeois» questionna rapidement à voix basse: + +--Quelles nouvelles? + +--Les acquéreurs des coupes ont réglé ce matin. + +--A quel chiffre s'élève la somme? + +--A vingt mille _balles_. + +--Bravo!... L'argent n'est pas sorti des mains du garde général? + +--Non: j'ai fait bavarder les _larbins_ du château: le marquis et son +intendant ne reviendront qu'après-demain. + +--Alors, c'est demain qu'il faudra agir. Rendez-vous à minuit, devant la +dernière maison de Carrières, sur la route de la forêt. Je commanderai +l'expédition. + +Il fit mine d'abandonner son interlocuteur; mais celui-ci, le retenant: + +--Pardon, m'sieu Marignan, c'est qu'il y a autre chose... + +--Qu'est-ce encore? Parle vite. Je suis pressé. + +--Il y a que le magot est dans un secrétaire du rez-de-chaussée du +pavillon... Le Rouquin qui a _filé_ notre homme jusqu'à chez lui, l'a +vu, par une fenêtre ouverte, y enfermer les sacs à double tour... + +--A merveille: on ira droit à ce nid charmant, et l'on ne s'amusera pas +à détériorer le reste du mobilier... + +L'autre se gratta l'oreille: + +--Nonobstant, ça ne marchera pas sur des roulettes... + +--Comment?... + +--Il y a le locataire du pavillon, le dépositaire du magot, le garde +général enfin... + +--Après?... + +--Un lapin solide... Méfiance!... On dirait d'un ancien troupier... Qui +n'a pas l'_onglée aux quinquets_ (froid aux yeux), je vous en signe mon +billet... + +A quelques pas de là, Sergine Gravier mordillait avec impatience le +manche de corail de son ombrelle. + +--Quand vous aurez fini, _my dear?_ fit-elle en élevant la voix. + +--Je suis à vous à l'instant, répondit Marignan. + +Ensuite, revenant à son interlocuteur: + +--De sorte, mon compère?... + +--De sorte, déclara ce dernier résolument, que, si nous ne sommes que +nous trois,--le Rouquin, vous et moi,--pour tenter l'aventure, nous +pouvons nous fouiller: ce ne sera pas le poids des _monacos_ de M. le +marquis qui défoncera jamais nos poches. + +Marignan haussa les épaules: + +--Mon cher Bijou-des-Dames, dit-il, vous êtes un niais... + +--Hein?... + +--Pensez-vous qu'une affaire puisse ne pas réussir quand je mets la main +à la pâte?... + +--Mais... + +--Assez! Je ne tolère aucune observation de la part d'un subalterne. +Cependant, comme je suis bon prince, je consens à vous rassurer... + +--Ah! + +--On ne se servira que pour faire le guet de vous et de votre +camarade... + +--Bah!... + +--C'est moi qui me charge du reste, aidé de quelques auxiliaires qui ont +ce que vous n'avez pas: de l'énergie et du biceps. + +Un assez laid coquin, somme toute, que ce Bijou-des-Dames, en dépit de +ce sobriquet galant, imagé et caractéristique, mais désobligeant pour le +goût de celles qui l'avaient motivé. + +Un air d'énervement, de _flemme_, répandu sur des traits exténués, pâlis +et vieillots. Les tibias en fuseaux, les bras minces comme des +allumettes, la poitrine rentrée, les épaules tombantes, le nez camard, +le menton glabre, l'oeil éteint, il semblait n'avoir pas vingt-quatre +heures devant lui. Un «petit crevé» de barrière. + +Il baissa la tête sous les paroles de son interlocuteur. + +Ensuite, hasardant une dernière objection: + +--Les sacs seront lourds à déménager... + +--On aura une voiture. + +--Les portes et les volets de la maison sont épais et ferrés à soutenir +un siège... + +--On nous les ouvrira... + +--Est-ce possible! + +--Nous avons des intelligences dans la place. + + * * * * * + +Marignan avait rejoint l'actrice. + +Celle-ci le querellait à bouche que veux-tu: + +--Eh bien, vous êtes encore gentil!... Si c'est pour me lâcher pour de +pareils goussepins que vous m'avez amenée à la fête des Loges!... Voilà +une heure que je m'égosille à vous appeler! + +--Vous avez eu tort, ma mignonne, repartit le jeune homme avec flegme. +Moi, d'abord, je suis comme le chien de Jean de Nivelle... L'esprit de +contradiction... A la Chambre, j'aurais été de l'opposition quand +même... Et puis, la conversation de ce jeune voyou était des plus +intéressantes. Une vraie gazette. Un feuilleton parlé sur les théâtres +de la foire... Entre autres curiosités, il m'a signalé une belle +fille... + +--Une belle fille?... + +--Qui mériterait, dit-il, d'attirer tout Paris, si elle travaillait aux +Folies-Bergère, à l'Eldorado ou à l'Alcazar, au lieu de s'exhiber parmi +les sociétaires de ces baraques... + +--Vraiment!... Une étoile, alors: comme moi!... Et dans quel genre?... + +--Il paraît qu'elle tire l'épée comme Saint-Georges, comme la chevalière +d'Eon, comme mademoiselle Jean-Louis... Un Lagardère en jupon... Aussi +l'a-t-on surnommée la filleule de ce dernier... + +--Un pareil enthousiasme... Sans l'avoir vue... Pour cette tricoteuse de +lame... + +Marignan ne répondit pas. Il semblait occupé à lisser sa moustache avec +la pomme d'écaille chiffrée d'or de sa canne. Mais ses yeux cherchaient +quelque chose dans la foule. + +Cette foule avait fourmillé toute la journée au milieu de ces rues de +toiles et de planches, ivre de bruit, de mouvement et de plaisir. +Maintenant, la nuit tombait. Les groupes s'agrégeaient, +s'épaississaient, formaient gâteau. Echoppes et spectacles +s'illuminaient. Les clameurs se croisaient avec une violence inouïe. +Les tambours roulaient, les grosses caisses tonnaient, les castagnettes +claquaient, les clarinettes gloussaient, les ophicléides mugissaient, +les porte-voix beuglaient, les gongs tintaient, les machines à vapeur +sifflaient!... + +L'annonce, l'_invite_, le _pallas_, pour parler comme on parle en foire, +sévissaient, hennissaient, glapissaient, rugissaient: + +--Prenez, prenez, prenez vos billets!... + +--On entre!... On commence!... On lève le rideau!... + +--La représentation du soir, dédiée aux familles!... + +--C'est l'instant où les animaux vont dévorer leur nourriture!... + +--Au manège!... On n'attend pas!... Il n'y a plus que six places; mais +ce sont les meilleures! + +Au milieu de ce tumulte, Sergine se pencha vers son cavalier: + +--Vous ne dites plus rien... Vous êtes tout _chose_... Savez-vous de +quoi vous avez l'air? + +Un nuage de vague inquiétude assombrit le front du jeune homme. + +Sa compagne continua: + +--D'un particulier qui médite un mauvais coup. + +--Moi? + +--Oui: tu rumines de me tromper. + +--Oh! + +--Avec cette maîtresse d'armes peut-être! + +Un moment, Marignan avait pâli. + +Il souriait franchement désormais. + +--Me commettre avec une saltimbanque! déclama-t-il avec une emphase +indignée. Sergine, vous me blessez dans toutes mes pudeurs! Quand, la +semaine passée, j'ai refusé de rompre le lien qui nous enchaîne, pour +suivre à Trouville Félicité Dragon, des Bouffes, à qui le prince +Boruskine a laissé, en partant, pour deux cent mille roubles de +diamants! + +--Félicité Dragon!... Est-il possible!... Une créature si maigre et si +rembourrée de coton, que, quand elle pousse une note avec sa voix +pointue, il semble que c'est un clou qui sort d'un canapé! + +--Précisément. Elle m'a écrit. J'ai ses lettres... Je te les montrerai; +mais à une condition: c'est que tu ne les déchireras pas... Que diable! +ça peut servir plus tard. + +L'actrice, subitement radoucie, le considéra avec une sorte +d'admiration: + +--Toi, reprit-elle, tu es encore plus pratique que je le croyais... +Aussi je t'adore, va!... Je t'adore! + +Elle ajouta entre chien et loup: + +--C'est si bon de se mépriser réciproquement, lorsque les autres vous +méprisent!... Ne te fâche pas!... Tu me comprends, hein? + +Marignan ne l'entendit pas ou ne fit pas semblant de l'avoir entendue. + +Il paraissait avoir enfin découvert ce dont il était en quête. + +Car il murmurait à part lui: + +--Je crois que voici mon affaire. + + + + +III + +LE THÉATRE DES DISLOCATIONS-AMUSANTES + + +Il n'y a pas, à la fête des Loges, que des cuisines et des buvettes. + +Il y a les _pavés_ de Dijon et les _nonnettes_ de Reims; les +_berlingots_ d'Afrique; les dattes débitées par un Abencérage de la +Courtille; toutes les variétés de pâtes fermes; le coco laxatif, le +cidre pour déterger et le _sirop de Calabre_ aussi «bénin, bénin, bénin» +que les remèdes à aiguille dont les matassins de Molière poursuivent M. +de Pourceaugnac. + +Il y a les tirs aux pigeons et aux macarons, la toupie hollandaise et le +billard chinois, la roulette hydraulique et le _Massacre des +Innocents_: + +--Demandez douze balles pour un sou! + +Il y a des carrousels, des escarpolettes, des vélocipèdes, des pétards, +des mirlitons, des bals, des concerts, des boutiques, des fleurs en +papier, des trompettes en carton, de la porcelaine en faïence et de +l'argenterie en maillechort: + +--La partie, messieurs! La jolie partie! + +--La vente, mesdames! Voyez la vente! + +Il y a,--enfin et surtout,--il y a la _Banque de France_. + +Expliquons-nous: + +Il ne s'agit pas ici de cette masse de pierres de taille, blindée de fer +à l'intérieur, qui arrondit, entre la place des Victoires, le +Palais-Royal et la rue Neuve-des-Bons-Enfants son abdomen farci de +trésors. + +Non: la _banque_ de nos foires et de nos fêtes a la Cour-des-Miracles +pour bouge paternel. Sur son fumier, à défaut de perles, les grègues +lézardées de Villon ont laissé fuir des étoiles. Callot a fixé son image +sur des cuivres vaillants; Scarron s'est fait son historiographe,--et +l'auteur du _Misanthrope_ l'a honorée un moment de son illustre +compagnie, alors qu'il courait en province le guilledou de la jeunesse. + +Cette _banque_--qui a l'immortel Bilboquet pour régent et pour +gouverneur--se compose des successeurs des Bouthors, des Laroche, des +Cocherie et des frères Grégoire: écuyers, physiciens, prestidigitateurs, +équilibristes, funambules, montreurs d'animaux savants, propriétaires de +ménageries et de «salons de cire» se recommandant, non plus de l'honnête +Curtius, mais du grand puffiste Barnum. + +Elle comprend pareillement les somnambules extra-lucides, les hercules +du Nord, les jongleurs indiens, les avaleurs de sabres, les veaux à deux +têtes, les albinos, les crocodiles, les monarques sauvages détrônés et +chargés de chaînes par des marins indélicats, la _Tentation de saint +Antoine_, la «suspension éthéréenne», le géant belge, l'homme-chien, la +femme incombustible, le pédicure du gouvernement, la charmeuse de +serpents, la naine qui touche du piano et la jeune personne, abondamment +nourrie, dont le mollet mesure quatre-vingts centimètres: + +--Dix-sept ans! Deux cents kilogrammes! Des attraits supérieurs à son +poids! + + * * * * * + +Marignan n'avait fait arrêter sa compagne devant aucun de ces «gros +bonnets» de la _banque_, qui, habillés de noir et cravatés de blanc, +ainsi que des notaires, donnant la main à une danseuse aussi court vêtue +qu'à l'Opéra et entourés d'une armée de figurants à manteaux de pourpre +et à casques d'or, s'avançaient sur «le perron» de leur loge, +resplendissante de gaz, pour saluer le public: + +--Mesdames et messieurs... + +Car ils disent _mesdames_ avant _messieurs_, de même qu'à la +Comédie-Française ou à l'Odéon! + +Non: le jeune homme avait conduit la jeune femme à travers les +installations sommaires reléguées en seconde ligne: Caraïbes qui +croquent des cailloux, phoques qui prononcent _papa_, _maman_, caniches +qui trichent aux dominos et cabanes, percées de trous ronds, où l'on +voyage pour deux sous dans les cinq parties du monde. + +Il y avait là, construite de planches mal jointes et de toiles +rapiécées, une baraque d'un aspect misérable qui ne prévenait point en +sa faveur. + +Pourtant un tableau remarquable lui servait d'enseigne,--un tableau +flambant neuf, qui se divisait en deux parties coloriées avec une égale +véhémence: + +La première représentait une virago, en costume polonais, maintenant sur +son épaule, comme un fusil, une pièce d'artillerie, plus monstrueuse +qu'un krupp, qui vomissait un flot de mitraille au milieu d'une gerbe de +flamme et d'un panache de fumée; + +Dans la seconde, une fillette de taille minuscule, avec une robe courte, +un pantalon à l'enfant et de longs cheveux tombant en nattes sur le dos, +plantait bravement un fleuret dans le nombril d'un tambour-major trois +fois plus grand qu'elle,--et ce, devant un aréopage de militaires de +toutes armes, au-dessus desquels se déroulait une banderole avec cette +légende: + + THÉATRE DES DISLOCATIONS-AMUSANTES + + SOUS LA DIRECTION DES FRÈRES SNAIL + + ACROPEDESTRIANS DE LA COUR DE LONDRES + + AUJOURD'HUI ET JOURS SUIVANTS + + LES DÉBUTS DE M^{LLE} FINE-LAME + + DITE + + LA FILLEULE DE LAGARDÈRE + + PROFESSEUR DE POINTE, CONTRE-POINTE + BOXE ANGLAISE, ADRESSE FRANÇAISE, CANNE, CHAUSSON, BRIQUET + ET AUTRES ARTS D'AGRÉMENT ET DIVERTISSEMENTS DE SOCIÉTÉ + BREVETÉ DE S. T. G. M. LA REINE VICTORIA, + DE S. A. R. LE PRINCE DE GALLES ET DE PLUSIEURS MAITRES + ET PRÉVOTS DE LA GARNISON DE PARIS. + +Sur la galerie extérieure de cet établissement, une demi-douzaine de +lampions fumeux éclairaient: + +Trois hommes,--_en collant_ de coton couleur chair et en caleçon de +velours usé,--soufflant, le premier dans une trompe de chasse, le second +dans un cornet à bouquin et le troisième dans un trombone; + +Un paillasse qui battait du tambour; + +Une grosse femme qui frappait à tour de bras sur une plaque de tôle +agencée pour remplir l'office de tam-tam; + +Et une jeune fille qui avait l'air de rêver. + +Le paillasse était franchement laid. + +Il avait des rides sous son fard et des cheveux gris sous sa perruque. + +C'était un ancien second prix de tragédie au Conservatoire. Sa fidélité +au culte de l'alexandrin classique l'avait perdu. S'il se fût seulement +décidé, avec sa figure macaronique, à jouer les queues-rouges de la +farce, il eût certainement partagé les triomphes des Alcide Tousez et +des Grassot... + +Maintenant, sous le costume traditionnel de Jocrisse,--la veste +écarlate, la culotte jaune serin, les bas chinés, la tignasse d'étoupes +à la queue en trompette et le tricorne surmonté de papillons de papier +se balançant au bout de deux fils de laiton,--il avait charge +d'entretenir la gaieté française par des coqs-à-l'âne d'un crétinisme +désespérant. + +On le rétribuait, en outre, d'une façon insuffisante, pour recevoir des +coups de pied toujours adressés au même endroit. + +La grosse femme avait un dolman de hussard, une jupe de tarlatane +enguirlandée de roses, des bottes à l'écuyère et un schapska de lancier +de l'ex-garde. + +Par intervalles, elle abandonnait sa plaque de tôle pour emboucher un +porte-voix et jeter le cri sacramentel: + +--Le monde!... Le monde!... Suivez le monde! + +Mais le monde se faisait prier. + +Le monde va aux établissements qui payent de mine. + +Devant le théâtre des _Dislocations-Amusantes_, il n'y avait guère +qu'une douzaine de paysans des environs, une demi-douzaine de pioupious +du camp voisin et deux cavaliers du régiment de chasseurs en garnison à +Saint-Germain. + +Il y avait aussi Sergine Gravier et son compagnon. + +Toutefois, ce n'était pas sans peine que l'actrice avait consenti à +faire halte devant ce _bouiboui_ délabré. + +--Comment! s'était-elle écriée, c'est là-dedans que nous allons +entrer?... Eh bien! mon bon, c'est à mon tour de dire que vous n'êtes +pas difficile... Ou il faut que vous en teniez plus que de raison pour +cette filleule de Lagardère... + +--Pour sa personne, pas le moins du monde, répondit Marignan avec +sérénité. Pour ses talents, c'est différent. Je suis un friand de la +lame. Depuis des années, je pratique toutes les salles d'armes de +Paris, et je ne serais pas fâché de m'assurer comment se comporte, +l'épée à la main, un des représentants de ce sexe dont j'ai en vous l'un +des plus séduisants échantillons... + +--Mais pourtant... + +Le regard et le ton du jeune homme devinrent froids et impérieux: + +--Ma chère Sergine, prononça-t-il nettement, voilà une conjonction et un +adverbe, ce _mais_ et ce _pourtant_, qui font terriblement grimacer la +bouche d'une jolie femme... + +Je vous engage à vous y reprendre à deux fois avant de les introduire +dans la conversation... + +Il me plaît d'assister à la représentation que vont donner ces braves +gens, et j'y assisterai avec vous ou sans vous. Nous ne sommes pas liés, +que je sache, par l'écharpe de M. le maire. Partant, chacun pour +soi,--et le diable pour tous!... + +Ne me contraignez pas à vous remémorer que Trouville--séjour +enchanteur--n'est pas à beaucoup plus d'un louis de Paris, et que, toute +capitonnée que la prétendent des langues évidemment trempées dans le suc +du mancenilier, Félicité Dragon ne me semble point démériter des +attentions d'un galant homme. + + + + +IV + +SUIVEZ LE MONDE! + + +La fillette qui formait l'objet de ce débat se tenait, entre le +paillasse et la princesse polonaise, sur la galerie du théâtre des +_Dislocations_. + +La _Filleule de Lagardère_ avait dix-sept ou dix-huit ans. + +Ses traits, sculptés avec vigueur,--et pourtant délicats et +doux,--parlaient de vaillance hautaine par les courbes de leur contour +aquilin. + +Son front, coiffé d'une merveilleuse chevelure châtain foncé, eût porté +sans faiblir une couronne royale. + +Il y avait des rayons soudains et profonds dans ses grands yeux d'un +bleu obscur, qu'ombrageait l'arc délié de ses sourcils, plus noirs que +le jais. + +Lacée dans son gilet d'armes de peau de chamois, qui lui faisait comme +une cuirasse, sa taille robuste et découplée rappelait celle que les +Circassiennes obtiennent en s'emprisonnant, dès un âge tendre, dans une +ceinture que le développement de leur corps seul doit briser. + +Et, sous le maillot poudré de paillettes, ses jambes réunissaient le +triple caractère de force, d'élégance et de souplesse des formes de +l'éphèbe, pantalonné de rouge, qui casse sur son genou la baguette +symbolique, dans le tableau de Raphaël, le _Mariage de la Vierge_. + +Etrangère à ce qui l'entourait, elle laissait glisser un regard +indifférent et vague sur les curiosités qui convergeaient vers elle. + +L'une de ses mains jouait machinalement avec une rose sauvage qu'elle +avait cueillie, le matin, dans la forêt; l'autre s'apprêtait à tirer le +cordon qui devait mettre en branle la cloche destinée à fournir sa note +dans le charivari à piper les badauds: des mains qu'eût signées Pradier, +le dernier des Grecs. + +Pour le moment, le charivari se taisait. + +Le paillasse _tournait le compliment_. + +_Tourner le compliment_, c'est prononcer le discours préliminaire qui +invite les populations à se précipiter dans la baraque. + +L'ancien second prix du Conservatoire avait commencé par annoncer les +exercices de la _Femme-Canon_. + +Il achevait de _bonimenter_ ainsi les mérites de la _Filleule de +Lagardère_: + +--Honneur au sexe! Respect aux maîtres! La jeune personne ci-incluse a +été diplômée _prévôte_ par la plupart des têtes couronnées de l'Europe. +On n'a jamais rien vu d'analogue sur la terre depuis la fameuse _botte +de Nevers_ jouée plus de trois cents fois de suite par m'sieu Mélingue à +la Porte-Saint-Martin! Jamais! Jamais!! Jamais!!! + +C'est la dernière, l'unique, l'irrévocable représentation de la +soirée!... + +S'il y avait, dans l'estimable société, des amateurs pour faire assaut, +qu'ils se présentent sans affront!... + +A la latte, à l'espadon, au bancal, au bâton, mademoiselle +Fine-Lame--que voici--se charge de les démolir en moins de temps qu'il +n'en faudrait pour souffler une chandelle des six!... + +Par la réciproque, à celui qui serait assez _mariolle_ pour la toucher, +on offrirait cinquante mille francs--au choix--ou un lapin... + +_Un lapin!_... UN LAPIN!... UN LAPIN! + + * * * * * + +Tout héroïsme obtient sa récompense. + +Quand l'orateur s'arrêta, épuisé,--car il débita encore nombre d'autres +choses pleines d'éloquence,--Sergine Gravier et Marignan montaient +l'escalier qui conduisait au «bureau» du théâtre. + +Les deux cavaliers du régiment de chasseurs les suivirent avec +résolution. + +Les cinq ou six soldats de la ligne se consultèrent incontinent. Partout +où va la cavalerie, l'infanterie doit aller sans peur. Ils emboîtèrent +le pas aux chasseurs. + +La musique éclata. Les trois hercules enflaient leurs joues, comme des +Tritons, dans leurs instruments de cuivre. Le paillasse tapait sur sa +caisse des roulements frénétiques. La Polonaise poussait des rauquements +de tigresse dans son porte-voix: + +--Le monde!... Le monde!... Suivez le monde! + +Et, de tous les côtés, les moutons de Panurge accouraient. + +En moins de cinq minutes, la baraque fut remplie. + + * * * * * + +La représentation marchait à souhait. + +Les frères Snail,--directeurs-propriétaires de l'établissement,--avaient +donné les premiers: + +Tom avait porté entre ses dents une grappe de poids de fort calibre, +jonglé avec des obus et fait tenir une roue de fardier en équilibre sur +son menton; Bob s'était «désossé» au point d'entrer dans un baril qui +n'était guère plus gros que celui d'une cantinière; Jack, enfin, n'était +pas tombé une seule fois du trapèze sur lequel il «voltigeait» +lourdement. + +Mademoiselle Fine-Lame occupait le milieu du spectacle, qui se terminait +par les exercices de la _Femme-Canon_. + +La jeune fille s'avança donc sur le bord de «la scène», dont le +parcimonieux éclairage la frappa d'aplomb. + +Elle avait piqué dans ses cheveux la rose avec laquelle elle badinait un +instant auparavant. + +Son visage disparaissait sous le treillage de son masque de salle. Sa +main droite se perdait dans un gant d'armes à parement de cuir. A la +lueur des rares quinquets qui servaient de rampe et de lustre au théâtre +des _Dislocations-Amusantes_, son corps se détachait en sveltesse et en +vigueur comme une statue de la Force et de la Jeunesse. + +Le paillasse la suivait, chargé d'une brassée de fleurets. + +Il tira sa révérence au public et déclama d'un ton goguenard: + +--A toi, à moi la paille de fer! Voilà les outils. Qui en veut? Qui +brûle de pousser sa pointe avec ce phénomène vivant? Allons, messieurs +les militaires, ne parlez pas tous à la fois! + + * * * * * + +Nous avons indiqué que, parmi «messieurs les militaires», il y avait +deux cavaliers de l'un des régiments de chasseurs en garnison à +Saint-Germain. + +Entrés des premiers, derrière Sergine et Marignan, ils se +trouvaient--naturellement--au premier rang à côté de l'actrice et de son +compagnon. + +C'étaient deux simples soldats: l'un, déjà vieux; l'autre, encore tout +blanc-bec. + +Celui-ci faisait évidemment son apprentissage du métier. + +Celui-là avait sur sa manche les trois chevrons qui constituent une +quinzaine d'années de service. + +Le conscrit appartenait, sans aucun doute, à la classe de ces fils de +famille qui ont fourni à feu Bayard le sujet d'une si amusante comédie. + +On le reconnaissait à la délicatesse de ses extrémités et à l'élégance +de sa tenue, dans certaines parties de laquelle la _fantaisie_, en dépit +du règlement, se substituait à l'_ordonnance_: à la coupe de son dolman +et de son pantalon, à la finesse de ses gants et de ses bottes, au col +de chemise qui émergeait de sa cravate d'uniforme, ainsi qu'au mouchoir +de batiste dont le coin sortait de sa poche, brodé d'un chiffre et +d'armoiries. + +Ce n'était pourtant pas un de ces _gommeux_ de l'armée qui apportent +sous les drapeaux, dans leur année de volontariat, l'air ennuyé, +outrecuidant, abêti ou poseur qu'ils ont traîné dans tous les cabarets +du boulevard. + +Il y avait en lui quelque chose de très décidé, de très mâle et de très +ferme. + +Sous ses cheveux, taillés en brosse, qui dessinaient leurs pointes sur +son front, ses traits réguliers reflétaient le courage et la loyauté. + +Sous les poils blonds de sa moustache follette, son sourire respirait +une franchise sans bornes et une gaieté sans nuages,--la franchise et la +gaieté que dégageait pareillement la prunelle gris clair de ses yeux, +absorbés, pour l'instant, dans la contemplation de la _Filleule de +Lagardère_. + +Son camarade confinait à l'âge de la retraite. + +Sec, solide, basané,--un petit oeil éveillé papillotant à l'ombre d'un +sourcil farouche,--le nez, couleur de guigne, trahissant éloquemment les +coups de soleil de l'Afrique et du trois-six, et, sous ce nez, deux +touffes de crins, hérissés, enveloppant la bouche et rejoignant une +barbiche qui commençait à s'argenter, il rappelait les troupiers de +Charlet et de Raffet; et la balafre, dont se zébrait une de ses joues, +attestait que ce n'était point derrière le poêle de la cantine qu'il +avait gagné les médailles qui lui décoraient la poitrine. + +Quand le paillasse eut fini de débiter son _pallas_, le jeune homme +poussa du coude le grognard: + +--Népomuc? dit-il à voix basse. + +--Présent. _Qu'ès aco_, mon fils? + +--Veux-tu me rendre un service et me causer un plaisir? + +--Un service? Un plaisir? Dix, vingt, trente, de services, et autant de +plaisirs! Toutes fois et quantes si c'est que j'en ai l'omnipotence +invétérée, impromptue et incombustible. + +A l'escadron, Népomucène Briquet (Népomuc par abréviation) passait pour +manier la parole avec une facilité à nulle autre seconde. + +Il est certain que sa façon d'amalgamer dans les phrases toutes les +expressions qui lui venaient à l'esprit n'était point le privilège du +commun des mortels. + +Son compagnon se pencha et lui murmura quelques mots à l'oreille. + +Le vieux soudard fit un soubresaut. + +--M'aligner avec cette amazone! s'écria-t-il joyeusement. Nom d'un +coeur! j'y pensais, subrepticement parlant!... + +--En vérité? + +--A preuve que je me roucoulais, dans mes fortifications intérieures: +«Est-ce qu'ici, tant que nous sommes, il ne se trouvera pas un quidam +pour lui river son clou, à cette péronnelle, et pour l'empêcher de +mécaniser le sexe noble, en lui administrant une brûlée instantanée, +subsidiaire et péremptoire?» Mais, du moment, fanfan, que c'est aussi +ton idée... + +Il se leva, et interpellant le paillasse: + +--Holà! hé, mal peigné! un masque, un gant et un fleuret! On va se +dérouiller les charnières. Et ta particulière n'a qu'à bien se tenir... + +Puis, débouclant son sabre, le déposant sur le banc et s'adressant à son +jeune camarade: + +--L'épée est à ceux qui ont du poil sous le piton. Les dames ont reçu le +don de l'amour et du ménage. Nous allons ôter à celle-ci l'envie de +tricoter--de l'aiguille--autre chose que des chaussettes. + + + + +V + +ASSAUT DE POINTE + + +Le conscrit lui posa la main sur le bras: + +--Mon bon Népomuc, reprit-il, ce n'est pas cela que je désire... + +--Comment?... + +--C'est, justement, tout le contraire. + +Le troupier le considéra avec stupéfaction: + +--Mon petit Roger, explique-toi... Je ne saisis pas... Tu +m'interloques... + +Le «petit Roger» prononça de nouveau quelques paroles sur le même ton +étouffé et mystérieux. + +Briquet fit un brusque mouvement: + +--Ah çà! se récria-t-il, est-ce que tu bats la breloque? + +--Rien n'est plus sérieux, au contraire. + +--Me laisser boutonner!... Moi!... Par cette sauteuse! + +Le jeune homme répliqua avec un accent d'enfant gâté: + +--Je le veux. + +Le grognard haussa les épaules: + +--Le roi dit: _Nous voulons_, fiston! A-t-on jamais vu, sarpédiable! +Comme ils vous parlent aux anciens, ces moutards auxquels on tordrait le +bout du nez, qu'il en sortirait encore des gouttes du lait de leur +nourrice!... + +--Eh bien! je t'en supplie, mon vieux!... + +--Allons donc!... Tu plaisantes!... C'est impossible!... + +L'adolescent insista: + +--Si tu me refuses... + +--Après?... + +--Nous cesserons d'être amis... + +--Hein?... + +--Je demande à changer de peloton,--d'escadron,--de régiment... + +--Oh!... + +--Et, quand j'aurai quitté le service, il n'y aura plus rien de commun +entre nous... + +--Mille tonnerres!... + +Ce colloque avait eu lieu très rapidement et à la sourdine. + +Nonobstant, le public commençait à s'impatienter. + +Les uns criaient: + +--Il ira! + +--Il n'ira pas! répondaient les autres. + +Bijou-des-Dames et «sa société» faisaient partie des spectateurs. + +Le voyou se tourna vers le Rouquin et vers les deux demoiselles, +dépourvues de préjugés, qui leur tenaient compagnie: + +--Je parie une tournée, dit-il, que ce _cocardier_ à trois _brisques_ +n'est qu'un compère payé par l'administration. + +Sergine Gravier lorgnait le jeune soldat avec indulgence: + +--Il est vraiment des plus corrects, cet apprenti maréchal de France, +s'avouait-elle _mezza voce_. + +Marignan, de son côté, ne quittait pas des yeux la _Filleule de +Lagardère_, qui, le fleuret au poing, battait de son pied mignon des +appels sur le plancher de la scène,--et il pensait, non sans un certain +frémissement: + +--Cette fille est belle!... Bien belle!... + +Le paillasse éleva la voix: + +--Militaire, est-ce oui ou non? Décidez-vous. On vous attend. + +--C'est bon, vilain merle: on y va. + +Et, tendant la main à son camarade, Népomucène Briquet ajouta: + +--Rassure-toi, cadet. On la ménagera, ta princesse. On lui permettra +même de se défendre avec avantage, gloriole, concupiscence et +circonspection. Mais quoi! les égards dus à la catégorie où nous puisons +nos mères, nos soeurs et nos _payses_ ne sont point incompatibles, +définitifs et sublunaires avec une leçon allongée en douceur. + + * * * * * + +Les deux tireurs étaient en garde: mademoiselle Fine-Lame, avec une +nonchalance un peu hautaine; notre troupier, avec une menaçante +correction. + +Ce dernier ne s'amusa pas à tâter le fer. + +Il attaqua vivement par une série de coups droits, alternant avec des +feintes très simples et telles qu'on peut les risquer sur le terrain. + +La jeune fille para. + +Elle para avec aisance, rapidité et précision. + +Persuadé qu'il n'avait en face de lui qu'un adversaire pour rire, +Népomucène s'était dit en souriant dans sa barbiche: + +--Ce sera mou, pigeon, dindon... La nature, c'est la nature... On ne +joue pas de la flamberge comme on joue du piano. + +Il ne lui fallut qu'une minute pour revenir de son erreur. + +La _Filleule de Lagardère_ n'avait pas volé son surnom. + +Cette peau veloutée recouvrait des muscles d'acier. + +Ce poignet, énergique, vif et franc, triomphait de toutes les +difficultés de l'art. + +La fillette avait saisi les principes et aussi les finesses de l'escrime +avec un bonheur extraordinaire: c'était, dans toute la force du terme, +une virtuose de l'épée, et, dans une salle d'armes parisienne, elle eût +rencontré peu de maîtres susceptibles de lui rendre des points. + +Briquet serra son jeu: + +Ses attaques se précipitèrent,--foudroyantes... + +Mais elles se brisèrent, comme sur une cuirasse, sur les parades de son +adversaire... + +Dépité, mordant sa moustache, il essaya successivement de trouver jour +en quarte, en tierce, par des dégagés et des coupés... + +Il multiplia ses combinaisons... + +Il déplaça la ligne d'assaut... + +Toujours il se heurta au fer inflexible... + +La jeune fille ne bougeait pas: son poignet seul voltait, rejetant +l'épée à droite, à gauche, en dessus, en dessous, machinalement, +naturellement, sans hésitation comme sans lassitude. + +Le grognard était furieux: d'autant plus furieux que l'adversaire ne +ripostait point. + +En outre, il s'essoufflait,--et il le sentait. + +Cependant, pour rien au monde il n'eût sollicité un temps d'arrêt. + +Au contraire, usant d'un stratagème adroit et mettant sa propre fatigue +sur le dos de sa partenaire: + +--Pour finir, dit-il, mon enfant; je ne veux pas vous harasser. + +--Pour finir, répéta Fine-Lame, laquelle ne semblait pas plus lasse, en +vérité, que si elle s'occupait à broder un ouvrage de tapisserie. + +--Bien! fit Népomucène qui se fendit à fond comme s'il _tirait le mur_. + +Ce mot si court sonnait encore dans sa bouche, quand la jeune fille, +venant à la riposte avec la rapidité de l'éclair, trompa le contre de +quarte qu'on lui opposait et brisa son fleuret au beau milieu du +plastron du vétéran. + +Il y eut quelque chose de comique et de touchant à la fois à déchiffrer +les impressions diverses qui se combattirent sur la rude physionomie de +ce dernier. + +L'étonnement, le dépit et l'admiration s'y peignirent en même temps avec +une égale violence. + +--Vingt-cinq tringlos! gronda-t-il, touché en plein! Et pas marchandé! +Par une demoiselle! Népomucène Briquet, dit la _Pointe-au-Corps_! + +Les spectateurs battaient des mains et criaient _bis_! + +La _Filleule de Lagardère_ avait jeté son tronçon de fleuret. + +Elle enleva son masque pour respirer à l'aise. + +Ce masque, retiré, découvrit son visage enflammé par l'exercice, mais +triomphant et souriant,--souriant aux bravos de ce public de +campagnards, de troupiers et de prolétaires ainsi qu'elle fût inclinée +devant les compliments des plus illustres maîtres de l'épée. + +Népomucène Briquet avait, à son tour, dépouillé le harnais d'assaut. Il +essuya d'un revers de manche son front humide de sueur. Ses traits +étaient devenus sérieux et son attitude respectueuse: + +--Mademoiselle, déclara-t-il, vous êtes forte; aussi forte que moi; plus +forte!... Impérativement, et sans vous commander, obtempérez-moi la +faveur de vous presser les phalanges... C'est ainsi qu'on s'embrasse +_entre hommes_. + +La fillette lui offrit sa main. + +Il la secoua cordialement. + +On applaudit derechef. Marignan des premiers. La figure de son voisin, +le jeune chasseur, rayonnait. Seule, Sergine Gravier protesta en +ricanant: + +--C'est attendrissant, messeigneurs. L'apothéose de la _Biche au bois_. +Il ne manque que des flammes de Bengale. + +Les trois Snail avaient entonné le _God save the king_ sur leurs +cuivres. + +La _Femme-Canon_ leur imposa silence du geste, et donnant une poussée au +paillasse: + +--Allons, voyons, fainéant, profite de ce que le public est de bonne +humeur pour faire la _manche_ (la quête) avec la petite. + + * * * * * + +A cette injonction, mademoiselle Fine-Lame devint pourpre. + +Cet acte de mendicité était ce qui l'humiliait, ce qui la révoltait le +plus au monde. + +A travailler devant le commun des spectateurs, elle n'éprouvait aucune +honte. Elle y ressentait même un certain plaisir. C'était son métier, +après tout. Elle l'avait appris dès l'enfance, et elle l'exerçait depuis +qu'elle se connaissait. + +Mais tendre la main à des gens qui la rabrouaient brutalement, ou +qui--chose plus fréquente, et plus pénible, et plus affreuse,--en +échange de la menue pièce de monnaie qu'ils déposaient dans sa sébile, +se croyaient en droit de la salir de leurs plaisanteries cyniques, de +leurs propositions infâmes et parfois, de leurs attouchements hardis... + +Voilà, oh! voilà qui la blessait, qui la poignait, qui la déchirait dans +tous ses instincts d'honnêteté, dans toute la virginité de son esprit, +dans toute la fierté de son coeur! + +Cependant, quand la grosse femme avait parlé, il ne s'agissait plus que +d'obéir. + +La jeune fille prit donc avec résignation l'extrémité des doigts que le +paillasse lui offrait avec force lazzis. + +Tous deux, ils descendirent de la «scène» dans la «salle» et la _manche_ +commença. + + + + +VI + +LE ROMAN DE LA ROSE + + +Dès l'abord, le couple quêteur s'arrêta devant Marignan. + +La fillette lui présenta, en s'efforçant de sourire, le gobelet d'étain +qui lui servait à recueillir les offrandes, tandis que l'ancien second +prix du Conservatoire déclamait, à grand renfort de pantalonnades, la +rengaine sempiternelle: + +--Ceci est pour avoir l'honneur d'informer la société que, cette +demoiselle et moi, nous nous passons au cou, la semaine prochaine, le +noeud coulant de l'hyménée. Elle n'a rien de rien et je n'ai pas le +sou. Ainsi, du courage à la poche! Fournissez-nous le moyen de nous +mettre en ménage et d'avoir de nombreux enfants. On reçoit les billets +de banque, les napoléons et les pièces de cent sous. Ceux qui donneront +le plus seront mariés dans l'année, et, s'ils le sont déjà,--mariés,--le +bon Dieu leur fera la grâce d'hériter de leur belle-mère... + +Le cavalier de la comédienne jeta une pièce blanche dans le gobelet. + +Puis, comme la quêteuse s'inclinait pour le remercier, il effleura de +l'index la rose qu'elle avait placée dans ses cheveux: + +--Ma charmante, dit-il, un louis pour cette fleur! + +Mademoiselle Fine-Lame se redressa vivement: + +--Monsieur, répondit-elle, cette fleur n'est pas à vendre. + +Marignan allongea gaillardement la main: + +--Alors, fit-il, elle est à prendre. + +--Pardon! rectifia une voix, vous voulez dire qu'elle est à rendre. + +Cette voix était celle du jeune chasseur que nous avons entendu nommer +Roger par son camarade Briquet. + +En effet, dans le brusque mouvement de retraite de la fillette, la rose +s'était détachée... + +Elle avait glissé jusqu'à terre... + +Et, se baissant avec promptitude, notre soldat,--qui, on le sait, se +trouvait à côté du compagnon de l'actrice,--l'avait lestement ramassée +et la tendait à sa propriétaire. + +Les grands yeux de celle-ci enveloppèrent le jeune homme d'un jet +rapide. + +Il y avait, dans ce regard, tout un monde de sentiments que l'on eût été +heureux d'éveiller. + +Roger en fut comme ébloui. + +Il reprit, en essayant de dissimuler son embarras sous une légèreté +cavalière: + +--C'est votre bien. Personne n'a droit d'en disposer. Souffrez que je +vous le restitue. + +Sa voix tremblait comme s'il se fût adressé à une noble héritière ayant +laissé échapper de sa main gantée son bouquet dans un bal du faubourg +Saint-Germain. + +Mademoiselle Fine-Lame était elle-même toute troublée. + +Son coeur battait violemment. + +Les cils recourbés de sa paupière voilaient maintenant la flamme de sa +prunelle. + +Il y eut une minute de silence. + +Puis la _Filleule de Lagardère_ sourit,--franchement cette fois,--sans +effort,--de plaisir,--montrant les perles qui brillaient derrière ses +lèvres vermeilles... + +Et dans ce sourire elle murmura: + +--Ce qui tombe au fossé appartient au soldat. + +Puis encore, confuse de ce qu'elle venait d'oser, rouge comme une +cerise, preste comme un oiseau, elle entraîna le paillasse sans relever +les yeux,--et la quête continua. + +Pendant cette petite scène, Marignan avait pâli de colère. + +Lorsque la jeune fille et le pitre se furent éloignés: + +--Ah çà! s'exclama-t-il en marchant sur l'adolescent, ah çà! de quoi +vous mêlez-vous, mon cher? + +Il y avait dans son mouvement, dans son accent, une telle provocation et +une telle menace, que Népomucène Briquet,--qui, comme on dit, «sentait +le coude» à son camarade,--fit un pas pour s'interposer. + +Mais Roger l'écarta doucement du geste et demanda avec calme: + +--Est-ce à moi que vous vous adressez, monsieur? + +Le compagnon de l'actrice s'était campé, la tête haute, le buste en +arrière, le poing sur la hanche, dans l'attitude d'un _raffiné_ qui +cherche une _affaire_. + +--Savez-vous, continua-t-il, que je ne permets à personne d'avoir l'air +de me donner une leçon? + +--Vous vous êtes mépris sur mes intentions, repartit le soldat d'un ton +ferme, mais exempt de fanfaronnade; je n'ai pas plus la prétention de +donner des leçons que l'habitude d'en recevoir. + +Il ajouta en désignant Sergine qui écoutait avec un beau sang-froid: + +--Je vous ferai seulement observer qu'il me paraît au moins inopportun +de poursuivre cette conversation devant madame... + +--Oh! oh! ricana Marignan, vous rompez les chiens, ce me semble... + +Une étincelle s'alluma dans les yeux de Roger... + +Il allait répliquer... + +Népomucène ne lui en laissa pas le temps... + +Il se planta devant le cavalier de la comédienne, et, le regardant de +travers: + +--D'abord, déclara-t-il, nous ne rompons rien du tout, entendez-vous, +être incivil,--quoique civil,--ambigu et comminatoire? Est-ce que, par +hasard, vous vous fourreriez dans le coco qu'un militaire français +renâcle devant l'histoire de s'expliquer d'une façon pacifique ou +différente, au choix? C'est ça qui serait une erreur de vos sens abusés +par les lubies d'une imagination intempestive! + +Il se tourna vers son camarade: + +--Offre ton numéro matricule à ce bourgeois, mon fils. S'il tient tant à +te retrouver, il prendra la peine de se transvaser au quartier, où, en +cas d'empêchement imprévu, réglementaire et métaphysique de ta part, il +est sûr de me rencontrer tous les jours, à la cantine de la maman +Chaufour, entre le pansage et la soupe. + +--Hé! l'ami, riposta Marignan, ce n'est pas à vous que je parle. + +--Eh bien! c'est moi qui m'attribue la jouissance de vous parler, et je +vous dis: _primo_, que ne suis pas votre ami, n'ayant jamais monté de +garde d'écurie, bouchonné le poulet d'Inde ni _passé la jambe à Jules_ +en votre collaboration... + +Ensuite, je réponds du _petiot_... + +C'est fluet, c'est neuf, c'est folâtre; c'est encore _bleu sous le +ventre_ (expression dont les vieux troupiers se servent pour désigner +les recrues) et ça n'a guère de poil sous le nez; mais c'est franc comme +l'or, brave comme son sabre, et ça ne reculera pas plus devant un +fier-à-bras, sur le terrain, que devant l'ennemi, sur le champ de +bataille... + +C'est moi qui vous en contre-signe mon billet... + +Et celui-là qui me ferait l'affront de douter de ma pataraphe filerait +un fichu coton, foi de Lorrain, né natif de +Lunéville,--Meurthe-et-Moselle,--quinze ans de service, vingt-huit +campagnes, et pas une heure de punition!... + +--Népomuc!... + +C'était Roger qui essayait de l'arrêter. + +Le grognard le rembarra brusquement; + +--Assez causé! Silence dans les rangs! Voici l'instant et le moment de +réintégrer la chambrée. Nous n'avons pas la permission de minuit; +l'adjudant n'aurait qu'à faire le contre-appel; ne nous trouvant pas +dans nos draps, il nous collerait au _bloc_ en rentrant, et je ne me +soucie que tout juste d'étrenner la planche de l'_ours_ (salle de +police) pour la première fois de ma vie. + +Le jeune homme avait tiré une carte de son portefeuille. + +Il la remit à Marignan en se contentant de lui dire: + +--Le quartier de Luxembourg est rue de Paris, à Saint-Germain. + +Briquet appuya: + +--Ne pas confusionner avec celui de Grammont qui se superpose +vis-en-face. + +Puis, prenant le bras de son camarade: + +--En retraite par échelons! Rendons la main et faisons sentir la botte! +A gauche par quatre! Au trot! + + * * * * * + +Les deux soldats quittèrent la baraque. + +Marignan les suivit d'un mauvais regard. + +--Pardieu! maugréa-t-il, vous me le payerez, mes drôles. + +Ensuite, ramenant curieusement les yeux sur la carte qu'il avait à la +main, il lut; + +--_Roger de Saint-Pons, volontaire au 11e régiment de chasseurs._ + +Une vive surprise se peignit sur sa figure, et il répéta en se parlant à +lui-même: + +--Roger de Saint-Pons... Le fils du marquis sans doute... Sur mon âme, +voilà qui est bizarre! + +Il mit la carte dans sa poche: + +--Ceci est bon à conserver. + +Puis, s'adressant à sa compagne: + +--Allons, ma chère, sortons d'ici et regagnons votre voiture. Aussi +bien, je ne pense pas que vous ayez la patience d'attendre la fin du +spectacle pour me gratifier de la scène de jalousie à laquelle j'avoue +du reste m'être acquis des titres incontestables par ma conduite +ridicule... + +Sergine accepta le bras qu'il lui offrait: + +--Il est certain, mon bon, dit-elle, que vous ne manquez pas de +toupet... Faire la cour en ma présence à cette avaleuse de sabres!... +Heureusement, elle vous a reçu comme un boeuf dans un magasin de +porcelaines... + +Ensuite, changeant de ton: + +--Ah ça! est-ce que vous songez réellement à vous battre avec ce jeune +homme? + +--Quel jeune homme? + +--Le militaire de tout à l'heure... Un vrai petit lion... Il vous a tenu +tête avec une crânerie!... + +--Ah! vous avez trouvé?... + +--Je l'ai trouvé gentil,--très gentil... + +Marignan fit claquer sa langue contre son palais avec une expression +ironique: + +--Alors il faut que cela soit, car vous êtes une femme de goût... + +Il ajouta en riant railleusement: + +--Dans ce cas-là, mes enfants, vous auriez tort de vous gêner... + +--Hein?... + +--Oui, moi je suis bon prince... L'ange de l'abnégation... L'homme de +tous les sacrifices... + +L'actrice le dévisagea: + +--Comment! c'est toi qui me conseilles... + +Il l'interrompit d'un ton qui redevenait sérieux et sec: + +--Je ne te conseille rien, ma fille. Je te rappelle seulement que tu es +libre. Ainsi que je prétends l'être moi-même... Et puis, je n'ai pas +peur: une fois ce caprice satisfait,--comme les autres,--je sais que tu +me reviendras. Il y a entre nous plus que de l'affection: il y a +l'habitude, il y a le mépris,--mon Dieu oui! le mépris, comme tu disais, +ce soir... Va, nous ne sommes pas des amants ordinaires, et le contrat +qui nous lie est de ceux dont le parchemin résiste aux coups de canif... + +Ils étaient arrivés à l'endroit où les attendait la voiture. + +Marignan s'effaça pour laisser passer la jeune femme. + +--Est-ce que tu ne montes pas avec moi? lui demanda celle-ci étonnée. + +--Non: j'ai encore besoin de rester quelques minutes par ici. + +Sergine fronça le sourcil: + +--Je comprends, tu vas courir après ta baladine... + +--Tu ne comprends rien du tout. Les affaires sont les affaires. +D'ailleurs, je te le répète: confiance et indépendance réciproques. +C'est la devise des amours durables. + +Il regarda en l'air et poursuivit: + +--Je crois qu'il va pleuvoir. Rentre vite à Saint-Germain. Je t'y +rejoindrai avant une heure. + +Puis, après une nouvelle pause: + +--Puisque tu t'intéresses à lui, je consens à ne pas corriger ce petit +monsieur... + +Puis encore, à voix basse et avec un singulier sourire: + +--Après-demain, du reste, je me serai vengé de lui,--dans la fortune de +M. son père. + + + + +VII + +GRANDEUR ET DÉCADENCE D'UN BRELAN DE SALTIMBANQUES + + +Les frères Snail avaient tenu longtemps le haut du pavé dans les foires, +et le théâtre des _Dislocations-Amusantes_ avait été, pendant des +années, l'un des plus courus de nos kermesses et de nos ducasses. + +Puis, tout à coup, nos trois Anglais étaient repartis pour leur pays. + +On affirmait, parmi leurs concurrents, qu'ils avaient découvert un +_truc_ facile à exploiter à Londres. + +On ne se trompait point. + +Ce _truc_ avait nom Florette. + +C'était une enfant que les Snail s'étaient procurée d'une façon qui sera +indiquée plus tard. + +Florette,--ou miss Flora, dès l'abord, sur l'affiche,--ne batifolait +point sur la corde, avec ou sans balancier; elle ne se livrait à aucun +exercice d'adresse ou de force sur le trapèze ou le tremplin; elle ne +montait pas à cheval; elle ne faisait voltiger aucune espèce d'anneaux, +de boules et de poignards; elle ne se démantibulait pas davantage pour +se fourrer dans une boîte, exécuter le saut périlleux, marcher les pieds +en l'air ou sauteler, comme une grenouille, la tête entre les jambes. + +L'Angleterre est blasée sur ce genre de spectacles. + +C'est la terre classique des gymnastes, des _contorsionnistes_, des +_horsewomen_ et des _acropedestrians_. + +Elle en fournit le reste du monde. Les Snail ne l'ignoraient point. Ils +s'étaient dit: + +--Il faut inventer autre chose. + +Autre chose de neuf, d'inédit, d'original! + +Quelque chose qui étonnât, qui remuât, qui révolutionnât l'_Old +England_, avec quoi l'on battît monnaie dans les cités des +Trois-Royaumes, et que l'on rapportât ensuite en France, entouré du +prestige d'une réputation d'outre-mer. + +Et ils avaient trouvé ceci: + +Florette était un merveilleux enfant sous le triple rapport de +l'intelligence, de la souplesse et de la beauté... + +Ils lui avaient mis un fleuret à la main. + +Où ces clowns avaient-ils appris cet art noble de l'escrime, qui semble +être le privilège du _gentleman_ et du soldat? + +Nous ne saurions le préciser. + +Toujours est-il qu'ils y étaient passés maîtres comme dans tous les +exercices qui exigent des nerfs, du calcul et de l'agilité. + +Dès que l'enfant put comprendre, ils lui donnèrent donc leçon, et, comme +c'était un marmot solide, avec des articulations et des attaches d'acier +fin, ils la développèrent d'une si prodigieuse manière qu'à dix ans, +elle paraissait en avoir quinze, et qu'elle tenait admirablement sa +partie avec ses professeurs et avec les meilleurs tireurs des villes +qu'elle traversait. + +Ce fut alors que les Snail l'emmenèrent à Londres. + +En Angleterre, où la boxe entre dans l'éducation des lords, le poing est +plus en honneur et plus en usage que l'épée. + +Le jeu de celle-ci est, par conséquent, une chose à peu près inconnue de +la masse. + +Et puis John Bull a, de tout temps, raffolé de toutes les excentricités. + +Or, c'en était une véritable que cette fillette, provocante, malgré son +jeune âge, dans ses chausses de soie tricotées, qui dessinaient +l'harmonieuse pureté de ses formes, et dans son corsage de maroquin +noir, qui pinçait, en craquant, les richesses naissantes de sa taille. + +C'était une _attraction_ étrange--pour parler la langue +d'outre-Manche--que cette Clorinde en herbe, cette Bradamante en bris de +coque, qui boutonnait les vieux prévôts rompus à toutes les «bottes +secrètes,» et _flanquait_ ce qu'on appelle, en termes de salle, de +superbes _capotes_ à des grenadiers écossais et à des _horse-guards_ +hauts de six pieds. + +Elle avait débuté dans un Alhambra quelconque, et bientôt il n'avait +plus été question que d'elle dans les tavernes de la Cité, dans les +clubs les plus élégants, au Parlement et à la cour. + +Et, de fait, par la pratique, devenue beaucoup plus forte que ses +maîtres, elle avait des coups irrésistibles, de ces coups qui ne +s'enseignent pas plus que le coup d'archet ou le démanché du violon. + +Jamais on n'avait admiré garde plus sûre, mouvements plus prestes, +méthode plus correcte et plus savante, combinaisons plus ingénieuses et +plus gracieusement, plus rapidement exécutées. + +Ses dégagements auraient tenu dans un anneau de mariée; ses _contre_, +habilement resserrés, lui dérangeaient à peine le poignet de la ligne; +ses parades _de quinte_, entre autres, et ses ripostes _du tac au tac_ +partaient comme l'éclair et arrivaient comme la foudre. + +Le prince de Galles voulut la voir. + +En ce temps-là, Lagardère,--le héros du roman de Paul Féval et du drame +d'Anicet Bourgeois,--était particulièrement à la mode chez nos voisins. + +Sous ce titre: _J'y suis! ou la Devise de Nevers_, tous les théâtres de +Londres jouaient avec succès une traduction ou «adaptation» du _Bossu_. + +Le prince-héritier s'inspira avec à-propos de cette «actualité» pour +déclarer, en applaudissant la fillette: + +--C'est la filleule de Lagardère. + + * * * * * + +Le surnom resta à Florette. + + * * * * * + +Il n'en fallait pas davantage pour que la _gentry_ l'adoptât. + +Il est certain que, s'il lui avait plu d'ouvrir une salle, elle aurait +eu pour élèves tous les membres de l'aristocratie et de la _fashion_. + +Mais elle n'était pas encore assez sérieuse pour démontrer. + +Ensuite, bien qu'elle ne fût précoce que de corps, les Snail ne se +souciaient qu'à demi de la laisser approcher des papillons _flirteurs_. + +Partant, ils veillaient au grain, n'ayant pas envie que leur poule aux +oeufs d'or leur fût enlevée par un amant ou un mari. + + * * * * * + +Après Londres, on visita successivement Liverpool, Manchester, +Edimbourg, Glascow et Dublin. + +Partout, la petite Française fut fêtée, acclamée, choyée et couronnée! + +Le Pactole ruisselait dans la caisse des trois frères. + +Malheureusement, ceux-ci ressemblaient à Panurge lequel, s'il n'avait +qu'un moyen pour gagner de l'argent, en possédait trente-six pour le +dépenser. + +Tom adorait le jeu sous toutes les espèces,--à la Bourse, sur le _turf_, +dans les tripots... + +Bob était ivrogne comme Falstaff... + +Quant à Jack, l'aspect et le contact d'un jupon l'induisaient en toutes +folies. + +D'où il résulte que ce qui abondait par la porte s'éparpillait par la +fenêtre, et qu'après avoir soutiré à la curiosité de leur mère-patrie +jusqu'à son dernier _penny_, nos Anglais étaient revenus sur le +continent plus pauvres qu'ils en étaient partis. + + * * * * * + +La déveine les y suivit, encore qu'ils y produisissent un nouveau +_sujet_, de l'exhibition duquel ils se promettaient monts et merveilles: +une _Femme-Canon_ racolée par l'un d'eux dans un _Music-Hall_ borgne de +Leicester-Square. + +Cette virago, qui portait sur l'épaule, sans gêne apparente, un petit +pierrier tout chargé auquel on mettait le feu et dont la détonation +n'ébranlait point d'un zeste ses formidables appas; cette virago, +disons-nous, était, tout simplement, une Parisienne dépaysée--et +rousse--qui répondait au nom d'Héloïse Chamoiseau. + +Après une série d'aventures dont le détail serait trop long, elle avait +embrassé--à Londres--la profession d'Alcide femelle, quand Jack Snail +s'en était éperdûment épris et lui avait offert une association acceptée +sans ambages. + +Nous inclinons à croire qu'elle le trompait avec Bob et avec Tom. + +Quoi qu'il en soit, la _Femme-Canon_ réussit peu ou prou en France. + +Il en fut de même de la _Filleule de Lagardère_. + +La foule n'a plus, chez nous, le goût ni le sentiment de ce maniement de +l'épée, qui fut la passion et la gloire de nos pères. + +Il eût fallu aux Snail du temps, de la patience et de l'argent pour +ramener, à force de réclames, l'attention sur la «spécialité» professée +par leur élève. + +Il leur eût fallu beaucoup de tenue, d'intrigues et d'influences dans +un certain monde pour produire la fillette devant des amateurs capables +d'apprécier son talent. + +Or, tout cela faisait absolument défaut aux trois frères. + +Ils se virent donc contraints de se remettre à besogner et à courir les +foires. + +Mais leur séjour de plusieurs années dans la bombance, de l'autre côté +de la Manche, les avait rendus mous, lourds et paresseux. + +Leurs vices seuls avaient grandi. + +De grossiers, ils étaient devenus abjects, ignobles et crapuleux. + +Tom ne filoutait pas un sou à ses frères et associés, qu'il n'allât le +hasarder, sur des cartes crasseuses, dans quelque bouge enfumé, plein de +moite chaleur et bourré d'asphyxies. Bob était ivre du matin au soir, +et, en dehors de son ménage morganatique, Jack subventionnait des +demoiselles. + +Par suite, Héloïse Chamoiseau s'était improvisée directrice de cette +troupe de six personnes, qui, en dehors des trois Anglais, de Florette +et de la _Femme-Canon_, ne comptait guère que le pître--ou +paillasse--engagé pour _allumer le chaland_ (attirer le monde à la +parade) et pour égayer par ses _cascades_ les intervalles des +exercices. + +Hélas! ainsi que le disait ce second prix du Conservatoire, le chaland +ne se laissait pas plus allumer que s'il avait été soufré, enduit de +phosphore à la pointe, fourni et timbré par la régie!... + +Et le théâtre des _Dislocations-Amusantes_ végétait, poursuivi par un +discrédit croissant. + + + + +VIII + +CHEZ LAPIE + + +Lapie est un marchand de vin-restaurateur dont la cuisine jouit d'une +bonne réputation aux environs de la gare de Sceaux et de la place où se +dresse le «Lion de Belfort». + +La grande salle du premier étage y est flanquée--dans les coins--de +réduits où l'on se trouve aussi à l'aise, pour causer, que dans un +cabinet particulier ou dans un local réservé. + +Or, la surveille du jour où commence ce récit,--c'est-à-dire le vendredi +qui précédait la fête des Loges,--deux convives achevaient de déjeuner +dans l'un de ces _buen-retiros_. + +Le premier de ces convives n'était autre que le cavalier servant de +Sergine Gravier, le beau Marignan en personne, lequel, du fond du fiacre +qui l'avait amené, pour se glisser à l'intérieur de l'établissement, +n'avait point pris moins de précautions que s'il s'agissait de quelque +galant et mystérieux rendez-vous. + +Ce n'était pourtant pas une dame qui lui tenait compagnie à table. + +Non: c'était un quidam d'un âge mûr,--porteur d'un habit, d'un gilet et +d'un pantalon de casimir noir, d'une chemise à jabot tuyauté et d'une +cravate d'une entière blancheur. + +Cet uniforme fleurait le Palais, le bureau, l'étude, ou, si mieux vous +aimez, la basoche, la chicane, le _contentieux_,--ce mot inventé tout +exprès pour fournir des moyens d'existence à des milliers de Normands +qui ne sont pas tous de Falaise, de Vire, d'Avranches ou de Domfront. + +Me Bouginier (Albéric pour ces demoiselles) était, en effet, un +ancien avoué de province qui avait eu des peines de coeur en justice. + +Au physique, sa perruque frisée à l'enfant; ses joues pleines, rondes, +appétissantes, qui gardaient la fraîcheur luisante et légèrement +couperosée de l'homme de cinquante ans, conservé avec soin; son ventre +florissant et ses lunettes d'or lui tenaient lieu des plus sérieuses +références, éloignaient la défiance et commandaient le respect. + +A un moment, il se renversa sur sa chaise et, posant sa fourchette: + +--Vous disiez donc, fit-il, cher monsieur Marignan... + +L'autre l'interrompit brusquement: + +--Pas de bêtise, hein, papa? Appelez-moi Isidore. Je tiens à conserver +le plus strict incognito. + +L'ancien avoué approuva de la tête: + +--C'est juste. Excusez ce _lapsus_. Il est constant que, si quelque +habitué de Tortoni ou du Lyon d'Or apprenait que vous êtes venu vous +restaurer à l'ancienne barrière du Maine, il se demanderait à bon droit +quel si puissant motif pouvait vous entraîner ainsi aux antipodes du +boulevard des Italiens... + +--Mon maître, reprit Marignan, j'ai furieusement besoin de gagner +quelque argent... + +--On a toujours besoin de gagner de l'argent, opina l'ex-officier +ministériel: Lovelace et don Juan comme tout le monde... + +--A force d'intriguer, je me suis fait recevoir au cercle de la rue de +la Paix... Un cercle trié sur le volet... Les plus beaux noms, les plus +belles fortunes, les plus honnêtes gens de Paris... + +--Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? fredonna Me +Bouginier. + +--Bref, j'ai joué et j'ai perdu... + +--Vous avez perdu?... Vous?... Pas possible! + +--Je perds toujours la première fois que je joue quelque part, repartit +l'autre froidement. + +L'ex-avoué se frappa le front: + +--Où avais-je l'esprit?... Vous avez raison... Semer pour récolter, +parbleu! + +--Seulement, je ne vous cacherai pas que cette avance de fonds n'a pas +été sans déranger un tantinet l'équilibre de mes finances: à une époque +surtout où, pour jeter de la poudre d'or aux yeux de ceux qui auraient +l'idée de regarder de trop près dans ma vie, il faut impérieusement que +j'affiche un certain train de maison... + +C'est pourquoi je vous ai écrit, à vous qui êtes un collectionneur +d'opérations lucratives... + +Voyons, n'avez-vous pas quelque chose à me signaler? + +--Dans quel chiffre? + +--Dans le chiffre de dix à quinze mille. + +--Valeurs? + +--Non: numéraire. On perd du temps et de l'argent à négocier. Ensuite, +les espèces seules ne se reconnaissent pas. + +Me Bouginier parut chercher. + +Puis, après quelques minutes de réflexion: + +--Je crois, reprit-il, que j'ai ce que vous me demandez... + +--Bravo!... + +--Par exemple, il faudra peut-être pincer d'un instrument... + +--A cordes? + +--Non, tranchant. + +--Eh bien, on en pincera, répondit Marignan avec résolution. Seulement, +on mettra des gants. Histoire de ne pas se tacher les doigts. + +L'ancien avoué piqua ses deux coudes sur la table et se pencha vers son +interlocuteur: + +--Connaissez-vous M. de Saint-Pons? s'informa-t-il. + +--M. de Saint-Pons?... Attendez donc!... Si je ne me trompe, un agronome +distingué... + +--Oui, et l'un de nos plus riches propriétaires terriens... M. de +Saint-Pons possède, entre autres biens, un magnifique château à +Carrières-sous-Bois, au bout de la terrasse de Saint-Germain. Ce château +fait face à la Seine. Le parc, qui est immense, confine à la forêt, à +l'endroit dit: le Rond-Point-du-Roi ou le pavillon de la +Faisanderie,--pavillon habité par le garde général chargé de la +surveillance du domaine... + +Une notable partie de ce côté de la forêt appartient au marquis, qui y +pratique, chaque année, des coupes dont il vend le produit aux marchands +de bois des environs... + +Cette vente a lieu à la mi-août. Elle a eu lieu, la semaine passée, +comme d'habitude. Les sommes qu'elle représente sont parfois +considérables. Elles sont versées par les acheteurs entre les mains du +garde-chef dont je vous parlais tout à l'heure... + +Celui-ci, en qui son maître a toute confiance, les conserve par devers +lui jusqu'au retour de ce dernier au château... + +Or, M. de Saint-Pons et son régisseur,--l'excellent papa Tourangeau,--ne +reviennent à Carrières que pour l'ouverture de la chasse... + +Or, la chasse ouvrira la semaine prochaine... + +Donc le garde a dû battre le rappel de la monnaie; les acheteurs ont dû +délier les cordons de leur bourse; les fonds, qu'ils ont expectorés, +doivent être centralisés au pavillon de la Faisanderie... + +S'ils n'y sont pas encore, ils y seront sous peu. On s'en assurera +facilement. Il n'y a qu'à s'informer avec adresse dans le pays... + +Le pavillon de la Faisanderie est entièrement isolé de toute +habitation... + +Par derrière, le parc le sépare du château et du village: un parc de +plusieurs kilomètres, dont les ombrages touffus interceptent tout +bruit... + +Au village, on a l'habitude de se coucher avec les poules. Au château, +il n'y a que le concierge. Le nombreux domestique du marquis ne s'y +installera qu'avec lui... + +Par devant s'étend la forêt, dont la solitude n'est troublée, la nuit, +que par ses hôtes: les lapins, les furets, les renards qui se promènent +hors de leurs terriers; les sangliers qui foncent à travers les +halliers; les chevreuils, les cerfs et les daims qui bondissent dans les +clairières... + +--Bon! murmura Marignan, ceux-là ne gênent personne: ce ne sont point +des témoins bavards. + +Me Bouginier poursuivit: + +--Un assez mauvais gars de Saint-Germain,--moitié _grinche_ et moitié +_escarpe_,--qui avait observé toutes ces particularités, caressait +depuis longtemps le projet que voici: + +S'immiscer en catimini dans ce local des Hespérides et effaroucher les +pommes d'or pendant le sommeil du gardien... + +Quitte à _buter_ (tuer) celui-ci, s'il se réveillait, par hasard... + +Il n'attendait même qu'une chose pour exécuter son dessein: c'est que +la récolte des susdites pommes fût faite... + +Par malheur pour le pauvre diable, on l'a coffré, il y a huit jours, +pour une histoire de vol commis précédemment... + +Il est dans les prisons de Versailles. La cour d'assises le réclame. +Escalade, effraction, tentative de meurtre, toutes les herbes de la +Saint-Jean sont réunies dans son cas. Total: vingt ans de travaux +forcés... + +Sa femme est venue me trouver... + +Ayant hérité de l'idée de son mari, elle me l'a cédée, moyennant une +récompense honnête... + +Moi, j'avais presque envie de l'exploiter, cette idée, à cette fin +d'arrondir la dot de ma fille aînée, qui va sortir prochainement des +Oiseaux... + +Mais les clients avant tout, saperlotte!... + +Et, s'il vous plaît de soumissionner l'entreprise, je me dépouille pour +vous l'adjuger,--me réservant mes droits de courtage, bien entendu: +_vingt-cinq pour cent_, payables après réussite, comme toujours. + +--C'est convenu! s'exclama Marignan. L'affaire me paraît sortable; elle +me convient; je la prends. Signons-nous un bout de traité? Ou +désirez-vous des arrhes, des garanties, une petite prime? + +--Allons donc!... Vous badinez!... Entre gens qui s'estiment, la parole +suffit. + +Les deux convives échangèrent une étreinte cordiale. + +L'ancien avoué ajouta: + +--Seulement, je vous demanderai--en guise d'épingles--un piano pour ma +cadette qui a des dispositions étonnantes pour la musique... + +--Entendu. Erard ou Pleyel, à son choix. Enchanté d'avoir pu contribuer +à former le talent de cette virtuose de l'avenir. + +Il y eut une seconde poignée de main. + +Après une nouvelle effusion, Marignan fit mine de se lever. + +Mais Bouginier, le retenant: + +--Un instant! un instant, que diable!... + + + + +IX + +COURTIER D'AFFAIRES + + +_Courtier d'affaires_: ces mots, gravés en lettres noires, se lisaient +sur la plaque de cuivre qui décorait la porte de l'appartement occupé +par l'ex-officier ministériel au troisième étage d'une maison de la rue +du Pélican. + +Courtier, soit; mais de quelles affaires? + +D'aucunes ont été définies par Dumas: + +«_Les affaires, c'est l'argent des autres._» + +Cette définition pouvait à bon droit s'appliquer à celles dont le sieur +Bouginier se faisait l'intermédiaire. + +Quelques signatures tronquées au bas de certains actes judiciaires +l'avaient envoyé et retenu au sein d'une fabrique de chaussons de +lisière instituée--à Clairvaux--par les soins du gouvernement. + +Il est vrai, ainsi qu'il l'affirmait lui-même, qu'il en était sorti +emportant l'estime de ses chefs et la confiance de ses camarades. + +La confiance de ces derniers avait été telle qu'ils s'étaient empressés +de mettre l'ancien avoué en rapport avec leurs «collègues de la +capitale». + +Les fastes du Palais et la chronique des tribunaux établissent, d'une +façon irréfutable, que tout malfaiteur _de profession_ vit à cheval sur +plusieurs affaires. + +Si l'une rate, les autres lui restent. + +Si celle-là le place sous la main de la justice, il se réserve de +terminer celles-ci à l'expiration de sa peine; à moins--ce qui arrive +fréquemment--qu'il ne les céde à des confrères non serrés (encore +libres) ou à des tiers qui lui en achètent l'idée, le plan, les +préparatifs et les instruments. + +En argot, cet acte de comploter un _chopin_ (coup) s'appelle _nourrir le +poupard_. + +Me Bouginier prenait les _poupards_ en sevrage. + +Il en avait un répertoire des mieux fournis, comme les agents +matrimoniaux ont un catalogue d'héritières. Il les élevait, les +soignait, les mijotait--et les passait au plus offrant, en prélevant une +commission qui lui permît de subvenir avec avantage aux besoins de sa +famille et de tenir état dans le monde. + +Il n'ignorait pas, cependant, que la loi--chapitre des +_Complices_--assimile aux auteurs d'un crime ou d'un délit ceux qui ont +fourni des instructions pour commettre ce crime ou ce délit, et qu'elle +les punit de la même peine. + +Aussi n'agissait-il qu'avec la plus grande circonspection. + +La Préfecture avait l'oeil sur lui: il le savait et s'était mis en +règle. + +Se mettre en règle, c'est acheter par certaines complaisances les bonnes +grâces de la police. + +L'ex-avoué rendait des services. Il devenait, en certains cas, un +_indicateur_ précieux. Ses clients lui étaient sacrés; mais il +sacrifiait sans pitié quiconque opérait en dehors de «sa maison.» + + * * * * * + +--Comme vous y allez, mon cher! appuya Bouginier. Nous n'avons pas pris +le café...--Garçon! le café!...--Et puis, vous ressemblez à Guzman, qui +ne connaissait pas d'obstacles... + +--Eh bien?... + +--Eh bien, il y en a--et beaucoup... + +--Des obstacles? + +--Hélas! + +--Touchant l'affaire? + +--Touchant l'affaire. D'abord, il y a le pavillon: le pavillon dans +lequel on ne pénètre pas aussi facilement que dans le boudoir de +mademoiselle Sergine Gravier; le pavillon,--j'ai vérifié la chose _de +visu_ en menant ma famille dîner sur l'herbe dans la forêt,--qui a de +solides barreaux à ses fenêtres, et, à sa porte, une vraie ferrure de +cachot,--une porte en plein chêne, qu'un boulet de canon aurait de la +peine à entamer... + +--Pardieu! quand je devrais éventrer la muraille... + +--Vous rencontreriez sur la brèche le garde général du marquis: un +gaillard vigilant, robuste, courageux... + +--Après?... Un homme en vaut un autre! + +L'ancien officier ministériel tira de sa poche une tabatière en vermeil, +l'ouvrit et y puisa une pincée de tabac: + +--Pas celui-là, prononça-t-il. + +Marignan développa son torse, raidit ses bras, fit craquer ses muscles: + +--Bah! répliqua-t-il, on ne manque ni de résolution, ni de biceps, ni de +pectoraux... Et puis, au besoin, on aura des acolytes: le +Bijou-des-Dames et le Rouquin... + +Me Bouginier, qui massait sa prise entre le pouce et l'index, hocha +la tête avec dédain: + +--Le Bijou-des-Dames et le Rouquin?... Peuh!... Mauvaise marchandise!... +Bonne tout au plus à étrangler une vieille femme dans son lit ou à +administrer un coup de couteau à quelque pochard attardé!... + +Nonobstant, on pourra les utiliser pour faire le guet ou pour fournir +des renseignements... + +Mais il faut des lurons d'une tout autre encolure pour s'attaquer à +Patte-de-Fer... + +--Patte-de-Fer? + +--Vous n'en avez jamais entendu parler?... + +--Ma foi non: vous n'ignorez pas que j'ai été absent de Paris pendant +plusieurs années... + +--Je sais, je sais... Vous avez voyagé... Pour votre santé... L'air de +la Méditerranée est exquis pour les poitrines faibles... + +L'ex-avoué huma sa prise avec bonhomie. + +Il continua ensuite: + +--Patte-de-Fer a été l'un des plus fins limiers de la brigade de sûreté. +Le bras droit de défunt Claude. Un ancien soldat: intrépide, +infatigable, incorruptible... + +Son surnom vous explique assez qu'il n'y allait pas de main morte avec +les infortunés qui lui tombaient sous la coupe... + +Avec cela, un _débrouillard_ fini. C'est lui qui a mené l'affaire +Troppmann avec feu son camarade Souvras et qui a aidé celui-ci à +retrouver le cadavre de Kinck père dans le ravin de Hoerenflüsch... + +--Et ce modèle des policiers a quitté l'administration? + +--Quand le papa Claude a pris sa retraite, Jacques Périn--c'est le nom +de notre homme--a donné sa démission. Le marquis de Saint-Pons lui a +offert alors le poste de surveillant-chef de sa propriété et de ses bois +de Carrières. C'est donc lui le dragon qui garde les pommes d'or à la +conquête desquelles vous brûlez de vous élancer. + +La physionomie de Marignan se rembrunit énergiquement: + +--Oh! oh! maugréa-t-il, voilà qui modifie la face des choses! + +--Il est constant, émit Me Bouginier, qu'ainsi que chante la chanson: + + Cet animal est très méchant; + Quand on l'attaque, il se défend. + +Il ajouta paisiblement en sucrant son café avec abondance: + +--Mais que vous importe, dès l'instant que je vous procure le moyen de +le mettre à la raison?... + +--Le moyen?... + +--Pourquoi non?... On a, Dieu merci, plus d'une corde à son arc... Et, +pour suivre le cours de la comparaison mythologique que nous avons +employée jusqu'à présent, s'il a suffi d'un seul Hercule pour supprimer +le dragon du jardin des Hespérides, que voulez-vous que fasse contre +trois celui du pavillon de la Faisanderie? + +--Contre trois quoi? + +--Contre trois hercules, parbleu! + +--Bon! Où les prenez-vous et quels sont-ils, vos trois hercules? + +--Je les prends, pour le moment, sur la route de Saint-Germain,--où la +fête des Loges aura lieu prochainement,--dans la forêt,--et ils +s'appellent les frères Snail. + +Ce fut au tour de Marignan de planter ses coudes sur la table: + +--Voyons, papa, insista-t-il, expliquons-nous carrément. Votre +conversation est émaillée d'hiéroglyphes, et je ne suis pas M. de +Champollion-Figeac pour déchiffrer des obélisques. + +--Vous allez me comprendre, mon excellent ami: + +Les frères Snail sont trois saltimbanques,--trois Anglais,--qui font +métier de force et d'adresse et que je crois aussi dépourvus de +scrupules que de monnaie... + +Des circonstances, dont il serait trop long de vous entretenir, nous +ayant mis en rapport depuis nombre d'années, ils n'ont rien à me +refuser... + +Vous irez donc les trouver, de ma part, aux Loges, où ils ne vont point +manquer de dresser leur tente parmi les spectacles forains que la fête y +amalgamera... + +Vous leur tiendrez le langage que je vous indiquerai, et ils +s'empresseront de se mettre à votre disposition pour tout ce qu'il vous +plaira de leur commander... + +Ce sont des auxiliaires précieux: souples comme des serpents et capables +d'assommer un chrétien d'un coup de poing, comme un boeuf, pour +quelques menues pièces d'argent qui leur permettraient de donner la +pâture à leurs passions... + +En outre, ils ont avec eux une jeune fille qui, si vous adoptez le petit +plan que je vais vous soumettre, vous sera d'une incontestable +utilité... + +--Une jeune fille?... + +--D'une paradoxale beauté!... + +Une flamme singulière dansait derrière les lunettes de l'ancien officier +ministériel. + +--Malepeste! s'exclama son interlocuteur, vous en parlez avec un +enthousiasme!... + +--L'enthousiasme d'un amateur de la forme, pas davantage, protesta Me +Bouginier. Amateur platonique, bien entendu. Mon âge, ma situation, mes +fonctions d'époux et de père ne m'autorisent, hélas! à remplir que ce +rôle sans prétentions comme sans profits... + +Il poursuivit, après une pause: + +--Du reste, vous jugerez mademoiselle Florette... + +--Ah! c'est Florette qu'elle s'intitule... + +--Et elle ne ment pas à son nom. Ce n'est pas seulement une fleur. C'est +un bouquet de perfections... + +--En vérité!... Vous piquez ma curiosité... J'entreprendrais l'affaire +rien que pour... + +L'ex-avoué avait allumé dans sa tasse l'eau-de-vie qui couronnait +celle-ci d'une auréole bleuâtre. + +Sur ces dernières paroles, il cessa brusquement d'attiser ce brûlot du +bout de sa cuiller, et interrompant son interlocuteur: + +--Monsieur Marignan, prononça-t-il d'un ton sec, j'ai sur cette +personne, sur cette jeune fille, des projets sérieux dont je crois +inutile de vous faire la confidence. Je vous serai donc obligé de ne pas +essayer de l'inscrire sur la liste de vos victoires et conquêtes... + +--Moi?... Ah! mon cher maître!... Pouvez-vous supposer... + +D'un coup de doigt bref et saccadé, Me Bouginier releva ses lunettes. + +Le verre brouillé de celles-ci recouvrait une paire d'yeux d'une +inquiétante acuité. + +Ces yeux s'arrêtèrent sur l'amant de Sergine Gravier avec une étrange +expression d'autorité et de menace. + +En même temps, l'ancien officier ministériel reprit d'une voix non moins +tranchante que son regard: + +--Mademoiselle Florette est un instrument que je vous prête. Songez à me +le rendre intact. Autrement, nous nous brouillerions. Or, nous avons +tout intérêt à demeurer en excellente intelligence. + +Ses lunettes avaient repris leur place. + +Il ajouta paternellement: + +--Un petit verre de fine champagne, hein? Il n'y a rien de tel pour +faire passer les vérités qu'on est, parfois, entre associés, dans la +nécessité de se dire. Moi, j'en suis encore au _gloria_ de nos pères. + +Il souffla sur son brûlot, le goûta et conclut: + +--Maintenant, accordez-moi toute votre attention. Il s'agit du plan que +j'avais élaboré pour mon usage particulier, et que je vous cède +par-dessus le marché, avec les éléments d'exécution, s'il est à votre +convenance. Le plan, dans le succès duquel la _Filleule de +Lagardère_--c'est un des sobriquets de notre jeune personne--est appelée +à remplir l'un des principaux rôles. + + + + +X + +LES FRÈRES ENNEMIS + + +Revenons à la fête des Loges. + +Les lampions qui enguirlandaient celle-ci commençaient à s'éteindre. Il +était tard. Boutiques et spectacles se fermaient. Seul, le bal Tivoli +restait illuminé, bruissait de musique et grouillait de danseurs: le bal +Tivoli où le Bijou-des-Dames, le Rouquin et leurs «folles maîtresses» +étaient en train de scandaliser l'autorité par leurs _en-avant-deux_ +risqués et par leurs _pastourelles_ anti-municipales. + +Ce fut vers ce temple de Terpsychore indépendante que se dirigea +Marignan en quittant Sergine Gravier. + +Comme il y pénétrait, un quadrille s'achevait. + +Après le galop final, les deux couples qu'il cherchait de l'oeil +s'acheminèrent vers la buvette. + +L'associé de Me Bouginier fit--de loin--un signe à Bijou-des-Dames et +sortit. + +Le voyou le rejoignit au dehors. + +Tous deux échangèrent quelques mots. + +Ensuite, Marignan mit le cap sur le théâtre des +_Dislocations-Amusantes_. + +L'autre lui emboîta le pas à distance. + +La baraque semblait sombre et close au premier abord. + +Pourtant, des filets de lumière s'échappaient à travers les fentes des +planches mal assemblées qui la formaient,--et des voix se disputaient +derrière la toile d'emballage qui lui servait de porte. + +Cette toile était trouée comme une écumoire. + +On n'avait qu'à la soulever pour entrer. + +Les frères Snail ne redoutaient point les voleurs. + +Que leur aurait-on enlevé?--Des charpentes vermoulues ou des bancs qui +ne tenaient pas!--Le reste du mobilier industriel (instruments et +accessoires) était remisé, chaque soir, après la représentation, dans +une énorme voiture, espèce de maison mouvante qui stationnait derrière +le théâtre et dans laquelle la _Filleule de Lagardère_ et la +_Femme-Canon_ couchaient sur des matelas. + +Les trois Anglais et le paillasse dormaient sur les bancs de la baraque. + +Marignan gravit doucement les degrés qui aboutissaient à la porte de +celle-ci. + +Il mit son oeil, puis son oreille, à l'un des principaux trous de la +toile, et voici ce qu'il vit et ce qu'il entendit: + + * * * * * + +Au milieu de la plate-forme,--entourée, en guise de décors, de lambeaux +de tapisserie,--qui constituait la «scène», une vieille planche était +posée sur deux tréteaux. + +Tom, Jack, Bob et la _Femme-Canon_ étaient assis à cette table +improvisée. + +Il y avait sur celle-ci trois bouteilles d'eau-de-vie vides et une +quatrième que l'on venait d'entamer: c'était la façon de souper de nos +banquistes. + +Après avoir grignoté un maigre morceau de pain, Florette s'était retirée +dans la voiture, et le paillasse s'en était allé festoyer «en ville» +avec une bouchère de Poissy qui l'avait particulièrement remarqué: les +grandes dames ont toujours protégé les artistes. + +Les frères Snail se ressemblaient tellement qu'on les aurait pris l'un +pour l'autre. + +C'étaient trois Anglais trapus, aux jambes et aux bras musculeux, à la +mâchoire inférieure proéminente et aux cheveux roux plantés drus et bas +sur une figure courte et bouffie qui rappelait le mufle d'un _bull_. + +Ils buvaient silencieusement: l'orgie britannique est taciturne. + +A un moment, leur compagne se leva. + +--Où vas-tu? lui demanda Tom. + +--Tiens! je me réintègre dans mes appartements. Avec ça que vous êtes +gais quand vous êtes _pafs_!... Merci! J'aime mieux aller rêver de mes +anciens... + +Elle alluma son rat-de-cave au bout de chandelle qui éclairait la table: + +--Bonsoir la compagnie! + +Mais Tom lui adressa un geste impérieux: + +--Reste! commanda-t-il. + +Héloïse Chamoiseau,--souveraine du royaume-uni des +_Dislocations-Amusantes_ par l'abdication volontaire de ses trois +princes-conjoints,--n'était point, paraît-il, habituée à ce qu'on lui +parlât de la sorte; car elle regimba, glapissant: + +--Qu'est-ce que c'est que ces manières-là?... On me donne des ordres, à +présent!... Et pourquoi n'irais-je pas _pioncer_ si ça me plaît? + +--Parce que j'ai besoin de causer seul à seule avec la Florette. + +--Voyez-vous ça, je vous gênerais! + +Et se tournant vers les deux autres, la virago questionna: + +--Entendez-vous, mes chérubins? + +Bob, le second des frères, dressa l'oreille. + +Il fronça le sourcil et interrogea: + +--Qu'est-ce que tu lui veux, à cette fille? + +--A la Florette? + +--Oui. + +Tom avala un verre d'eau-de-vie et répondit froidement: + +--Je ne lui veux rien. Je la veux. Voilà tout. + +--Toi? + +--Pourquoi pas? Elle est belle et elle me convient. J'ai décidé qu'elle +serait ma femme. + +Bob absorba pareillement une rasade d'alcool; puis il brisa son verre +sur la table et gronda: + +--Si c'était vrai... + +Son frère lui lança un regard de défi: + +--Si c'était vrai?... + +L'autre retroussa ses manches: + +--On boxerait... + +Tom l'imita: + +--On boxera, soit; qui cherche trouve. + +Héloïse éclata de rire: + +--Bravo!... Déchirez-vous!... _Kiss! kiss!_... + +Les deux adversaires s'avancèrent l'un sur l'autre. Les joues sanguines +du premier avaient pris une nuance rouge plus foncée. Celles du second +étaient écarlates jusqu'aux oreilles. + +A cet instant, le troisième Snail se mit sur son séant: + +--Une minute, mes enfants! fit-il. + +--Tu ne vas pas les empêcher de _se peigner_, hein? lui cria aigrement +la _Femme-Canon_. Si c'est leur plaisir, à ces hommes! Il faut bien +s'amuser un brin... + +Jack serra les poings et repartit avec sérénité: + +--Je ne veux pas les empêcher. Au contraire. Qu'ils commencent. +J'assommerai celui qui restera. + +--Comment? + +--_By God!_ je connais quelqu'un qui a autant envie que qui que ce soit +de la Florette... + +Tom et Bob demandèrent à l'unisson: + +--Et ce quelqu'un?... + +--Mes garçons, c'est, comme vous, le fils de notre père. + +Héloïse battit des mains. + +--A la bonne heure! C'est complet! Mon époux, mes beaux-frères, elle me +rafle tout, votre mijaurée de Fine-Lame!... + +Elle toisa les saltimbanques avec un mépris farouche: + +--Mais ce n'est pas pour ça que je l'abomine! Ah! mais non! Vous êtes +trois brutes qui ne valez pas la poussière de mes souliers!... + +Puis, avec une exaspération croissante: + +--Elle m'offusque, cette pimbêche. J'exècre ses menottes effilées, son +teint de cire, ses airs de princesse. Quand elle paraît quelque part, il +n'y en a plus pour personne!... + +D'ailleurs, je me doutais bien que vous en teniez dans l'aile. Une +sainte-nitouche qui n'a que la peau sur les os! Des gars taillés comme +vous! Si ce n'est pas une honte!... + +Oh! mais j'ai mon projet, par exemple. Pas plus tard que demain matin, +j'achète un litre de vitriol et je le lui casse sur la frimousse. Alors, +quand elle se sera débarbouillée, nous verrons si vous êtes encore +disposés à vous tanner le cuir pour elle... + +--Ma fille, fit Jack, un conseil... + +--Donne: les petits cadeaux entretiennent l'amitié... + +--Je te ferai celui-ci d'autant plus volontiers qu'il ne me coûtera pas +un _farthing_... + +--Eh bien?... + +--Eh bien, garde-toi de toucher à un cheveu de la Florette. + +Bob frappa sur la table: + +--A la bonne heure! Notre frère Jack a parlé comme au prêche. _Hurrah_ +pour notre frère Jack! + +Et, comme la _Femme-Canon_ haussait les épaules, l'ivrogne appuya: + +--Si jamais tu t'avisais... + +--Oui, renchérit Tom avec un geste menaçant, si jamais tu t'avisais... + +--Qu'est-ce qu'il m'arriverait, les agneaux? + +Tom leva un poing qui était comme un marteau: + +--Il arriverait que je t'écraserais avec ceci. + +Bob crispa ses doigts, qui étaient comme des tenailles: + +--Il arriverait que je t'étranglerais avec cela. + +Jack ajouta: + +--Et que moi, je te l'entonnerais, ton vitriol. + +La virago bondit: + +--Venez-y donc un peu, pour voir! prononça-t-elle résolument. + +Les Snail se consultèrent: + +--Autant tout de suite, proposa le premier. + +--Débarrassons-nous, d'abord, de celle-ci, opina le second. + +Le troisième conclut: + +--On s'arrangera ensuite pour l'autre. + +Ils firent un pas vers Héloïse. + +Celle-ci les attendait de pied ferme. + +L'escabeau, sur lequel elle était assise une minute auparavant, +tournoyait, comme une massue, au bout de son bras nerveux. + +En ce moment, une voix impérieuse s'éleva: + +--La paix, mes maîtres! intima-t-elle. + + + + +XI + +MÉNAGERIE DOMPTÉE + + +Les quatre adversaires se retournèrent, stupéfaits. + +Marignan avait soulevé le morceau de toile qui servait de porte et +s'était introduit dans la baraque. + +Il monta lestement sur la scène et entra dans la zone de lumière +projetée par la chandelle. + +Les Anglais ont le respect des gens bien mis. + +Les Snail s'informèrent en commun: + +--Que désirez-vous, _gentleman_? + +--Je désire, d'abord, que vous vous mettiez d'accord, répondit le +survenant d'un ton railleur, et que l'harmonie renaisse au sein de cet +asile. Je désire, ensuite, que vous me prêtiez une religieuse attention. +Je désire, enfin, ou, plutôt, j'exige... + +Les trois frères l'interrompirent: + +--Vous exigez?... + +--Est-ce que, par hasard, nous sommes vos domestiques? + +--Nous ne vous connaissons seulement pas... + +L'autre repartit avec calme. + +--Je vous connais. Cela suffit. Vous êtes trois gredins accomplis... + +Puis se tournant vers la _Femme-Canon_: + +--C'est comme madame; si l'on fouillait au fond de son casier +judiciaire... + +--Vous n'allez pas essayer de me faire peur, vous, hein? grinça la +virago entre ses dents serrées. + +--Effrayer une dame! Fi donc! Et les lois de la galanterie!... On est +chevalier français et troubadour... Je vous baise les mains, ma +charmante... Tout à l'heure, en ce qui vous concerne, vous recevrez mes +instructions... + +Héloïse se rebiffa: + +--Vos instructions?... + +--Mes ordres, si vous préférez, et votre intérêt vous engage--ainsi que +vos coassociés--à les exécuter avec une scrupuleuse exactitude... + +La physionomie des Snail avait passé successivement de la surprise à la +stupeur, de la stupeur au soupçon et du soupçon à une décision +sombre... + +Ils échangèrent un coup d'oeil rapide et sournois... + +Héloïse s'était rapprochée d'eux... + +Marignan paraissait occupé à choisir un londrès dans son +porte-cigares... + +Quand il redressa le front, les saltimbanques l'entouraient, et chacun +d'eux--même la _Femme-Canon_--avait le couteau au poing... + +La virago gronda: + +--C'est un _roussin_! A mort le _roussin_! Tu es frit, mimi! + +Sans se décontenancer, Marignan haussa le ton: + +--Holà! demanda-t-il, êtes-vous à votre poste? + +A l'instant, trois coups furent frappés extérieurement contre les +planches de la baraque, et une voix--celle de Bijou-des-Dames--répondit +du dehors: + +--Oui, patron, nous y sommes. Avez-vous besoin de nous? + +--Voilà, continua Marignan: il y a de la police, de la force armée, des +gendarmes partout aux alentours d'ici,--et j'ai des amis sous la main +pour les prévenir en cas d'urgence. + +Les couteaux disparurent comme par enchantement et tout se tut, jusqu'au +bruit des respirations. + +L'associé de Me Bouginier poursuivit: + +--Pour ce qui est d'appartenir à la Préfecture, vous vous trompez, mes +braves amis. Seulement, il m'a plu de vous prouver que j'étais gardé à +carreau. Je suis seul et vous êtes quatre; car je compte madame pour un +mâle: il convenait que j'assurasse toute liberté à la conversation que +nous allons avoir ensemble. + +Il attira à lui l'escabeau qu'Héloïse brandissait naguère et s'assit en +face du groupe des saltimbanques muets et consternés. + +--D'abord, commença-t-il, soyez persuadés que je ne me présente point +chez vous en ennemi. Le nom de celui qui m'envoie vous est un sûr garant +de la pureté de mes intentions. Je vous suis, en effet, dépêché par un +philanthrope éclairé: l'estimable sieur Bouginier. + +A ce nom, le visage des trois Anglais s'éclaircit: + +--Bouginier?... _Master_ Bouginier?... Vous venez de la part de master +Bouginier? + +--Mon Dieu, oui! de la part du papa Bouginier, avec qui vous avez déjà +traité mainte affaire analogue à celle qui m'amène. + +--Il fallait vous expliquer... + +--Hé! vos dissensions intestines ne m'en ont pas laissé le temps... +Maintenant, ne nous amusons pas aux bagatelles du discours. J'ai besoin +de collaborateurs pour une petite opération qui offre d'assez beaux +bénéfices. Etes-vous gens à me seconder?... Consultez-vous pendant que +j'allumerai mon cigare... + +Héloïse Chamoiseau intervint avec une aimable rondeur: + +--A Chaillot les consultations! Nous ne sommes ni avocats ni médecins. +Qu'est-ce qu'il y aura à gagner? + +Elle résumait le sentiment général. + +Marignan la salua de la main: + +--A merveille!... Femme de tête, de poigne et de coeur!... L'époux qui +vous possédera ne connaîtra pas son bonheur! + +Puis, sur la note du commandement: + +--C'est fini de rire. Ouvrez les ouïes. On va s'entendre. + + * * * * * + +Une demi-heure plus tard, le cavalier servant de Sergine Gravier prenait +congé des hôtes de la baraque: + +--Ainsi, leur disait-il, vous m'avez-bien compris... + +Demain, dans la journée, vous pliez bagage, et, un peu avant minuit, je +vous trouve, avec la voiture, à l'endroit indiqué... + +Quant à mademoiselle Florette, elle aura dû être expédiée, dans la +soirée, au pavillon de la Faisanderie... + +Est-il nécessaire d'ajouter qu'au nom de Me Bouginier il vous est +formellement enjoint d'avoir à respecter--de toutes les façons--cette +jeune et indispensable auxiliaire?... + +--C'est bon, grommela l'un des Snail, on fera le mort avec elle. + +--On ferait le mort au naturel, répliqua froidement Marignan, si, par +hasard, on s'avisait de contrevenir à mes ordres. Je paie; mais je veux +en avoir pour mon argent. Votre peau me répond de votre obéissance. + +Il s'adressa à Héloïse: + +--C'est vous que je charge de la styler. Songez que, sans elle, nous ne +pouvons rien. Il s'agit de nous obtenir à tout prix son concours. + +--Cependant, objecta la virago, cependant, si elle refusait... + +--Ce serait votre faute, repartit l'autre sèchement, et, comme l'argent +s'envolera, après-demain, dans le coffre de son propriétaire... + +La _Femme-Canon_ fit un geste énergique: + +--Alors il faudra bien que, de gré ou de force... + +Son interlocuteur appuya, en soulignant le mot de la voix et du regard: + +--_De gré_, seulement, vous entendez... + +Qu'elle ignore la cause et le but de ce que l'on exige d'elle: les +instruments inconscients sont les meilleurs... + +Je vous permets d'user de l'intimidation, de la menace même pour +l'amener à nos fins; mais tenez-vous en là,--ou il vous en cuirait... + +Surtout,--et je vous recommande ceci à tous,--pas de querelles +ridicules, de violences inutiles, de batailles, ni de vitriol... + +--Je jure... balbutia chacun des auditeurs. + +--Assez! assez, mes enfants! interrompit Marignan, sceptique et +gouailleur. Je n'attache pas plus d'importance que vous à vos serments. +Il n'y a qu'une chose à laquelle je crois: c'est à l'amour déréglé que +vous nourrissez pour la vie. Voilà qui sauvegarde la _Filleule de +Lagardère_... + +Puis, avec une exagération de solennité qui acheva de dompter cette +ménagerie en révolte: + +--La beauté de cette jeune fille devient désormais un capital. Sa beauté +et sa vertu. Malheur à qui diminuerait ce capital en le dégradant. + + + + +XII + +AU PAVILLON DE LA FAISANDERIE + + +Carrières-sous-Bois est un joli petit village situé à l'extrémité de la +terrasse de Saint-Germain et étagé entre celle-ci et la Seine. + +Le château de M. de Saint-Pons, alors maire de la commune, faisait, d'un +côté, face au fleuve, en bordure sur la route riveraine du Pecq, et, de +l'autre, par son parc immense, rejoignait la vaste forêt qui s'étend de +Chambourcy à Conflans-Sainte-Honorine et de Poissy à Meudon. + +C'était au bout de ce parc et sur la lisière de cette forêt que +s'élevait le pavillon de la Faisanderie,--construit autrefois pour +servir de rendez-vous de chasse, avec le luxe que les architectes du +dix-septième siècle déployaient dans l'édification de ces bâtiments +consacrés au plus grand plaisir de la noblesse et de la couronne. + +Ses murs de briques à chaînes de pierre, son toit d'ardoises à +girouettes, l'encadrement de ses croisées, les deux belles grilles qui +l'accolaient et qui, avec un saut-de-loup, défendaient l'accès de la +propriété,--grilles ouvragées par Jean Lamour, le célèbre +forgeron-artiste à qui l'on doit les élégantes «serrureries» de la place +Stanislas à Nancy,--lui donnaient un caractère seigneurial que son +entourage rehaussait encore d'une nouvelle et particulière splendeur. + +Devant lui, en effet, s'arrondissait la _Boule-du-Roi_,--sorte de +demi-lune au delà de laquelle s'épaississaient les massifs et les +taillis de la forêt,--tandis que, derrière, le parc groupait ses arbres +touffus, aux essences variées, avec un désordre qui eût fourni à l'abbé +Delille l'occasion de cueillir à pleines corbeilles les alexandrins +descriptifs. + +C'est au seuil de ce pavillon que nous en rencontrerons le +locataire,--le garde général Jacques Périn,--le lendemain des scènes qui +se sont succédé à la fête des Loges et que nous avons racontées dans les +chapitres précédents. + +L'ancien brigadier de la sûreté était en train de causer avec un gros +homme--à mine honnête et digne--qui semblait sur le point de le quitter. + +Ce personnage n'était autre que le régisseur du marquis, qui avait +précédé de vingt-quatre heures son maître à Carrières. + +--Ainsi, demandait l'ex-_détective_, ainsi, cher monsieur Tourangeau, +vous ne vous décidez pas à rester dîner avec moi? + +--Impossible, mon brave Périn. Désolé de vous refuser. Ce sera pour une +autre fois. + +Le garde général sourit: + +--Avouez, continua-t-il, que vous vous défiez de ma cuisine... + +--Moi? + +--Oui: de la cuisine d'un pauvre diable de garçon, qui vit sans +cordon-bleu, sans ménagère, en isolé, en sauvage... + +Eh bien, vous auriez peut-être tort: quand on a été soldat, on sait +faire à peu près tout,--même la soupe... + +Et je connais plus d'un fricot de nos troupiers, dont un gourmand, dont +un gourmet se lécheraient les pouces et les babines... + +--Je ne dis pas non, je ne dis pas non! Mais j'ai ramené ma femme et mes +enfants de Paris. Ils m'attendent, pour se mettre à table, chez le +concierge du château, et s'ils ne me voyaient pas arriver, ils seraient +capables de se laisser mourir de faim et d'inquiétude. + +Et le régisseur ajouta, en faisant mine de prendre congé: + +--On ne comprend pas ça quand on n'a pas de famille. + +Un nuage passa sur la figure du garde: + +--C'est vrai, murmura-t-il tristement. Vous avez raison. Je n'en ai pas, +moi, de famille! + +Son interlocuteur lui tendit la main: + +--Pardonnez-moi si je vous ai causé de la peine... C'est bien sans +intention... Mais, après tout, il y a beaucoup de votre faute... + +--Comment?... + +--Que vous manque-t-il pour animer votre intérieur? Une compagne et des +marmots? Est-ce donc si malaisé de se les procurer? Mariez-vous. Vous +n'en amènerez pas la mode. Et puis, vous êtes d'âge, que diable!... + +--Trop, par malheur; quand on a enjambé la quarantaine... + +--Bah! c'est dans les vieilles marmites que se cuisent les meilleurs +ragoûts. Vous n'êtes plus un freluquet, c'est entendu; mais vous avez +bon pied et bon appétit, comme moi. Or, croyez-vous que mes cinquante +ans bien sonnés m'empêchent de danser le rigodon, à votre noce, avec une +jolie poulette, et de chanter la mère Godichon au repas de baptême de +votre premier-né?... + +Jacques Périn secoua la tête. + +--Je n'épouserai jamais qu'une femme que j'aimerai,--et si par hasard, +cette femme ne m'aimait pas... + +--Elle serait difficile, morbleu! Un gars aussi supérieurement conservé! +Et doux, et sobre, et économe! Le plus probe, le plus vaillant, le plus +loyal qui soit au monde!... + +--Monsieur Tourangeau!... Je suis confus... Ces compliments... + +--Vous les méritez, camarade, et ce que j'exprime ici, c'est l'opinion +de tout le monde, celle de M. le marquis, la mienne... + +Oui, notre maître ne se gêne pas pour le déclarer hautement... + +Il me répétait encore hier qu'il se félicitait d'avoir rencontré un +serviteur de votre courage à la besogne et de votre dévouement à ses +intérêts... + +--M. de Saint-Pons est trop bon. Il me flatte assurément. Je ne fais que +ce que je dois faire... + +--Il vous rend justice, voilà tout... Donc, si l'envie vous prend de +vous mettre en ménage, choisissez sans crainte la personne qui vous +plaira. M. le marquis consentira volontiers à la demander en votre nom, +et il n'y a pas de danger qu'une honnête fille et que des parents sensés +hésitent à accueillir comme il convient et vos hommages et sa requête... + +Le régisseur s'interrompit pour consulter sa montre: + +--Mais je bavarde, je bavarde, je bavarde,--et j'oublie que les miens +s'impatientent là-bas... + +Il n'est que temps que je coure les rejoindre... + +Monsieur arrivera demain pour déjeuner: il m'a recommandé de vous +prévenir qu'il comptait sur vous au château... + +--Je m'empresserai d'aller verser entre ses mains le prix des coupes que +j'ai achevé d'encaisser aujourd'hui... A moins que vous ne préfériez +vous en charger... + +--M'en charger, c'est le mot... Farceur!... Une vingtaine de sacs de +mille francs!... Non, les fonds sont bien où ils sont,--jusqu'à demain; +car je présume que vous les avez placés en lieu sûr... + +--Ils sont serrés dans mon secrétaire, dont la clé ne me quitte +jamais... + +Et le garde ajouta: + +--D'ailleurs, il n'y a pas de voleurs dans le pays... + +--Hum! opina son interlocuteur, dans le pays, c'est possible; mais il +est venu sans doute tant de rôdeurs de Paris chercher fortune à la fête +des Loges... + +--Ceux-là, repartit l'ex-agent, je les évente d'une lieue, et je ne leur +conseille pas de me forcer à me ressouvenir de mon ancien métier... + +--Oui, oui, je sais, vous êtes une rude poigne... Votre surnom +l'indiquait assez... Cependant vous êtes seul dans ce pavillon, et +celui-ci est non moins éloigné du village que du château... + +--Les barreaux des fenêtres et la solidité des portes défient toute +espèce d'effraction... Et puis, j'ai des armes: tout un arsenal... Je +sais m'en servir, et vous pensez si, au besoin, j'hésiterais à le +faire... + +Jacques Périn conclut d'un ton convaincu: + +--Enfin, si, lorsque je suis seul, je vaux mon homme, j'en vaux dix +lorsque j'ai le droit et la loi avec moi... + +Par conséquent, n'ayez aucune inquiétude à mon sujet,--non plus qu'à +propos de l'argent... + +Cet argent est aussi à l'abri des malfaiteurs que si on l'avait confié +aux caves de la Banque. + +--Je n'en doute pas, déclara le régisseur, et je pars complètement +rassuré: au revoir et à demain, compère! + +--A demain, monsieur Tourangeau. + + + + +XIII + +LA FUGITIVE + + +Jacques Périn était de taille et de corpulence ordinaires; d'apparence +robuste et agile, encore que ses cheveux,--coupés presque ras,--qui +grisonnaient vers les tempes, annonçassent ce que nous savons, de l'aveu +du garde lui-même: c'est-à-dire que celui-ci confinait à la +cinquantaine. + +Sa moustache rejoignait une barbe courte et touffue qui lui recouvrait +le bas du visage. + +Ce visage, bruni par le hâle du soleil, de la pluie et de l'air libre, +avait une remarquable expression d'énergie, tempérée par ce je ne sais +quoi de mélancolique et de doux de l'homme fort, de l'honnête homme qui +souffre et qui cache aux yeux de tous la blessure qui le fait souffrir. + +La bouche était franche et sérieuse. Le nez quêtait dans le vent, comme +celui d'un chien de race. Le sourcil abritait un regard loyal et +intelligent. En somme, une physionomie ouverte, claire, martiale et +sympathique, où le soldat se retrouvait sous la veste du garde-chasse. + +Le pavillon qu'habitait ce dernier n'avait pas l'air moins avenant, en +dépit des barreaux dont on a parlé tout à l'heure et qui en protégeaient +les fenêtres contre toute tentative d'escalade. + +Il comprenait un rez-de-chaussée, un premier étage et des mansardes. + +Le rez-de-chaussée se composait d'un parloir ouvert sur le rond-point et +d'une cuisine ouvrant sur le parc. + +Ce parloir avait une tapisserie à raies bleues sur champ blanc, imitant +le coutil d'une tente. + +Il était meublé d'un secrétaire, d'une armoire, d'une table et de six +chaises en acajou, et décoré de gravures militaires représentant les +principaux épisodes de nos campagnes de Crimée, d'Italie et du Mexique, +ainsi que de panoplies d'armes, d'engins, de harnais de chasse et de +fusils, de casques prussiens,--trophées de la dernière guerre. + +Au fond de cette pièce, un antique escalier de bois, noirci par le +temps, conduisait au premier étage, lequel se divisait en deux parties +inégales: une vaste chambre à coucher et un cabinet de _débarras_. + + * * * * * + +Après le départ de Tourangeau, Jacques Périn s'était assis--dans le +parloir--devant son repas du soir. + +Mais il ne mangeait pas. + +Il songeait... + +Il songeait qu'en effet, il était bien seul dans cette maison comme dans +le monde... + +La tranquillité de sa vie présente,--opposée au mouvement, aux +péripéties de son existence passée,--lui rendait cette solitude encore +plus lourde et plus pénible. + +En Afrique, la chasse aux Arabes; à Paris, la chasse aux coupables +avaient absorbé toutes ses facultés et tout son temps. + +Or, c'était une nature essentiellement aimante sous la rude enveloppe du +policier et du soldat. + +Les exigences professionnelles étaient seules parvenues à refouler en +lui, pendant de longues années, les trésors de tendresse qu'il brûlait +de dépenser au dehors. + +Puis, plus tard, il avait _lâché_ la Préfecture, et il était redevenu un +homme comme les autres. + +Alors toutes les passions du commun des mortels s'étaient brusquement +réveillées en lui. Tous les désirs d'un coeur vierge avaient +bouillonné de sa poitrine à son cerveau. Des désirs développés, +aiguillonnés, exaspérés par l'isolement. + +Un isolement d'autant plus douloureux qu'il était plus sensible. On ne +passe pas impunément du feu à l'eau. Songez que, de l'effroyable +quantité d'aventures publiques et privées où son paisible caractère +s'était trouvé mêlé, que des drames les plus violents qu'avait traversés +sa candeur, et dans lesquels son activité, sa perspicacité avaient joué +leur rôle, notre ex-agent était tombé--sans transition--dans le calme +léthargique et le silence tombal des journées uniformément dénuées +d'événements, d'incidents, de luttes! + +Ceci ne l'empêchait point, du reste, de s'acquitter de ses fonctions +avec une intelligence hors ligne et une fidélité sans bornes. + +Chaque matin il prenait son fusil et s'enfonçait, marchant lentement, +sous les arbres de la forêt. + +Mais chaque soir il s'en revenait plus morne qu'il n'était parti. + +Ce soir-là, sa conversation avec l'excellent Tourangeau avait donné un +corps à ses aspirations. + +Il rêvait les joies de la famille. + +Oh! la ménagère qui va, qui vient, alerte, accorte; qui attend l'époux +au retour de la besogne quotidienne; qui est l'écho de ses pensées, la +moitié de sa chair, le complément de son âme!... + +Oh! les petits enfants, roses et blonds comme des Jésus de cire, qui +vous grimpent sur les genoux, vous jettent au cou leurs bras potelés et +remplissent de leur gentil ramage et de leur mouvement désordonné le +logis dont ils sont comme les anges gardiens!... + +Tandis que le brave garçon se demandait où il trouverait cette félicité +intime; tandis qu'il demeurait accoudé sur la table, sans effleurer des +lèvres le verre de vieux vin qu'il s'était versé, sans toucher au plat +de gibier dont il s'était servi, la nuit était venue peu à peu... + +Un léger bruit retentit au dehors... + +Le garde dressa l'oreille: + +--Oh! oh! murmura-t-il, on a remué dans les taillis... + +Le bruit s'accentua... + +C'étaient des pas précipités qui traversaient la demi-lune... + +L'ancien policier se dit: + +--Quelqu'un accourt de ce côté... + +Il se leva et marcha vers la porte... + +En cet instant, celle-ci s'ouvrit brusquement... + +Une femme apparut sur le seuil... + +Elle s'y arrêta une minute,--retournée vers l'extérieur... + +Elle semblait écouter avec anxiété... + +Puis, d'une voix qui haletait de l'effort d'une course furieuse: + +--Je ne les entends plus! balbutia-t-elle. Seigneur mon Dieu, merci! Ils +ont perdu ma trace! + +Puis encore, elle referma la porte derrière elle, s'avança dans le +pavillon, vint s'affaisser sur une chaise près de la table et, joignant +les deux mains qu'elle éleva vers Jacques: + +--Si vous êtes chrétien, supplia-t-elle avec une volubilité fébrile, +accueillez-moi, protégez-moi, cachez-moi, sauvez-moi! + +Elle reprit haleine, s'essuya le front d'un geste sauvage et poursuivit +d'un ton farouche: + +--Sinon, indiquez-moi le chemin de la rivière. Celle-ci ne refusera pas +de me recevoir. Car j'aime mieux mourir,--oui, mourir,--que de retomber +en leur pouvoir! + + + + +XIV + +FAUSSES CONFIDENCES + + +Vous l'avez déjà reconnue: + +C'était la _Filleule de Lagardère_... + +La _Filleule de Lagardère_, dépouillée de son costume, de ses oripeaux +de théâtre et vêtue, comme le vulgaire des saltimbanques pauvres, d'une +misérable robe d'indienne, que son passage dans les fourrés de la forêt +avait déchirée en maint endroit; d'un petit châle de mérinos, tout +effiloqué et tout déteint, et d'un mouchoir en marmotte ajouré comme une +dentelle. + +Et, cependant, à travers les trous de ces haillons s'échappaient des +parfums et des rayonnements étranges: des parfums de pudeur réelle, +exquise et fière; des rayonnements de vie et de jeunesse à peine voilés +par une nuance de mélancolie, qui n'était pas sa nature même, et qui +trahissait à demi le secret d'une infortune vaillamment supportée. + +Pour le moment, elle suffoquait. + +De grosses gouttes de sueur roulaient de son front sur ses joues. + +D'un mouvement machinal, elle enleva le mouchoir qui la coiffait et +dégrafa le haut de sa robe... + +Ses magnifiques cheveux ruisselèrent sur ses épaules, et les lignes de +son cou se dégagèrent, jusqu'à la naissance de sa gorge, dans toute leur +noblesse et toute leur pureté. + +Jacques l'examinait avec une surprise, une admiration muettes. + +--Ainsi, vous ne répondez pas? reprit-elle après un silence. Vous +repoussez ma prière? C'est bien. Il ne me reste qu'à m'en aller. + +Elle se mit debout péniblement et fit quelques pas en chancelant... + +Puis un étourdissement subit parut la saisir. + +Le garde la reçut dans ses bras et la replaça sur le siège qu'elle +venait de quitter. + +--Voyons, mon enfant, lui dit-il, calmez-vous et rassurez-vous. Vous +êtes ici en sûreté. Moi présent, personne n'osera vous faire de mal. + +Il prépara un verre d'eau sucrée et le lui offrit en ajoutant: + +--Tenez, prenez ceci et tâchez de vous remettre... Je vous répète que +vous n'avez plus rien à craindre. Les gens que vous semblez redouter ne +viendront pas vous chercher jusque dans cette maison. + +La fillette but une gorgée. Elle respira longuement. Ses yeux se +rouvrirent et son regard, chargé de reconnaissance, s'arrêta sur +l'ancien agent qu'il remua de fond en comble. + +--Vous êtes bon, fit-elle. Le ciel vous bénira! + +Ensuite, s'emparant des mains du garde et les pressant avec une effusion +soudaine: + +--C'est donc vrai? Vous ne me chassez pas? + +Jacques, embarrassé et ému, se dégagea doucement de l'étreinte: + +--Non, certes, je ne vous chasse pas, et je suis tout disposé à vous +prêter aide et assistance... Mais encore faut-il que je sache qui vous +êtes et ce qui vous menace... Parlez! expliquez-vous, de grâce!... + +--Je comprends: vous voulez que je vous raconte mon histoire... + +Elle avait une voix charmante, dont les cordes basses vibraient et +pénétraient. + +L'ex-policier protesta: + +--Je désire connaître ce qui vous est arrivé, afin d'apprendre comment +je puis vous protéger et vous défendre... + +Florette eut un sourire triste: + +--Elle n'est pas gaie, mon histoire; mais, puisqu'il vous plaît de +l'entendre, écoutez-moi et ayez pitié d'une malheureuse qui n'a d'espoir +et de ressource que dans la charité des honnêtes gens. + +Et elle entama un récit dont plusieurs parties ne sont pas tout à fait +étrangères à nos lecteurs: + +Ce qu'elle se rappelait imparfaitement de son enfance; la façon dont les +Snail l'avaient élevée; son rude apprentissage de l'escrime, son voyage +et ses succès en Angleterre, son retour en France et l'empire qu'Héloïse +Chamoiseau avait pris par degré sur les trois frères abrutis par leurs +vices... + +Héloïse la haïssait... + +La fillette ignorait pourquoi... + +Mais elle l'avait deviné de prime abord, et, plus tard, la virago +s'était chargée de le lui prouver d'une manière non équivoque... + +Il n'y avait pas de jour qu'elle ne l'accablât d'invectives, +d'humiliations et de menaces; pas de jour qu'elle ne la frappât +sournoisement; pas de jour qu'elle ne lui promît de la _défigurer_... + +L'attitude de Tom, de Jack et de Bob n'était pas beaucoup plus +rassurante à l'endroit de la pauvrette. + +Depuis quelque temps, ils lui lançaient à la dérobée des oeillades qui +l'épouvantaient. + +Bref, la vie en commun avec cette mégère et ces brutes était devenue +insupportable pour leur victime. + +Elle leur avait donc signifié--et cela le matin même--qu'elle prétendait +les quitter immédiatement, qu'elle renonçait au métier de saltimbanque +et qu'elle avait l'intention de se rendre à Paris et d'y chercher de +l'ouvrage. + +Alors la tempête avait éclaté: + +On avait écrasé la récalcitrante de reproches, d'injures et de horions. + +Puis les trois Anglais s'étaient précipités sur elle et l'avaient +enfermée dans leur voiture qui s'était éloignée des Loges, sans attendre +la fin de la fête, dans une direction inconnue... + +Mais, tandis que le véhicule roulait dans la forêt, Florette avait sauté +par une fenêtre et s'était jetée sous le couvert... + +Les Snail lui avaient donné la chasse... + +Inconsciente, éperdue, affolée, elle avait couru devant elle,--à travers +les halliers, les buissons, les broussailles,--jusqu'à ce qu'elle +aperçût une maison où se réfugier: + +--Maintenant, conclut-elle, tout ce que je vous demande, c'est de me +permettre de passer la nuit ici, sur cette chaise... + +A l'aube, vous me mettrez sur la route de Paris... + +Je sais lire, écrire et coudre; je suis forte et j'ai du courage; je +rencontrerai bien là-bas, dans la grand'ville, quelque bonne âme qui +consentira à me prendre en service ou à me donner du travail... + +Autrement... + +--Autrement?... + +La physionomie et l'accent de la jeune fille devinrent sombres: + +--Autrement, n'ayant ni asile pour le présent, ni espérance dans +l'avenir, je vous l'ai dit, la Seine coule pour tout le monde... + +--Mourir!... Vous songeriez à mourir!... A votre âge!... + +--Oh! répliqua-t-elle amèrement, la souffrance m'a vieillie... +D'ailleurs, qui est-ce qui me regrettera?... Je n'ai ni parents, ni +amis, ni personne qui s'intéresse à moi sur cette terre. + + * * * * * + +S'il eût écouté la narratrice avec l'attention minutieuse qu'il +apportait naguère à «débrouiller» les affaires compliquées pour +lesquelles on avait recours à son office, le _détective_ émérite eût +remarqué ceci: + +C'est que la première partie de son histoire--celle qui avait trait à +l'aversion que lui témoignait la _Femme-Canon_ et aux craintes que lui +inspiraient les allures des trois frères,--avait été détaillée par +mademoiselle Fine-Lame avec une chaleur, une conviction, une éloquence +qui affirmaient la sincérité de ce récit. + +Dans la seconde, au contraire,--celle qui se rapportait à la scène du +matin, ainsi qu'à la fuite de la fillette et à la poursuite qui en avait +été le résultat,--la _Filleule de Lagardère_ avait montré, à plusieurs +reprises, une hésitation, un embarras qui eussent donné à réfléchir à un +auditeur moins prévenu en sa faveur. + +Mais Jacques subissait le charme qu'épandait l'étrange et ravissante +créature. + +Sa pensée vacillait comme s'il eût ressenti une sorte d'ivresse. Nous +n'insinuerons point qu'il fût déjà amoureux. Mais ce fut en tremblant +qu'il dit: + +--Ma chère enfant, je vous donnerai un asile et je vous rendrai +l'espérance. + + + + +XV + +LE NARCOTIQUE + + +La fugitive eut un long soupir de soulagement. + +Puis elle questionna brusquement: + +--Qu'est-ce que vous allez faire de moi? + +Jacques lui prit la main à son tour: + +--Vous resterez ici jusqu'à demain, sous ma garde, et je vous réitère +qu'à cette heure avancée ces misérables saltimbanques ne vous +relanceront point sous mon toit. D'abord, ils n'ont aucune espèce de +droits sur vous. Ensuite, je vous certifie qu'ils trouveraient à qui +parler. + +Florette le considéra en face: + +--Oh! oui, vous êtes brave! fit-elle. + +L'ancien soldat baissa les yeux devant la flamme qui allumait les +prunelles de la jeune fille. + +Il poursuivit après un silence: + +--Demain, je vous conduirai au château et je vous présenterai à mon +maître. M. le marquis est le plus humain et le plus généreux des hommes. +Il a pour moi quelques égards. Je ne doute pas que, sur mon instante +prière, il ne vous trouve une situation, non près de lui,--car il est +veuf,--mais dans quelqu'une des riches familles parisiennes avec +lesquelles il entretient des relations... + +Et, comme la fugitive se levait dans un élan d'actions de grâces +passionnées: + +--Ne me remerciez pas, ajouta-t-il en se reculant. Tout autre à ma place +eût agi pareillement. C'est moi qui suis trop heureux de pouvoir vous +être utile. + +Puis, pour couper court aux expressions de gratitude qui se pressaient +sur les lèvres de la _Filleule de Lagardère_, il continua en lui +montrant la table: + +--Vous devez avoir besoin de vous réconforter. Allons, asseyez-vous et +partagez mon modeste repas. Ah! dame! si j'avais su avoir, ce soir, une +invitée, je me serais approvisionné et arrangé en conséquence... + +Il s'en fut chercher un couvert et le disposa près du sien: + +--Mais bah! reprit-il avec rondeur, à la guerre comme à la guerre! La +première fois, on se distinguera davantage. D'ailleurs, c'est offert de +bon coeur. + +Mademoiselle Fine-Lame refusa du geste: + +--Je n'ai pas faim, murmura-t-elle. + +Elle porta la main à son front: + +--Le sommeil, la fatigue m'accablent... + +Sa tête s'abaissait, lourde, sur sa poitrine; ses paupières se fermaient +malgré elle; son corps se ployait sur sa chaise... + +--Bon! je comprends! fit Jacques; l'alerte, la course, la frayeur... Le +repos vous est nécessaire... Eh bien, on va aller préparer votre +chambre. + +Il alluma un bougeoir à la lampe qu'il avait placée sur la table pendant +le récit de Florette. + +--Mais, interrogea celle-ci, n'avez-vous pas commencé de dîner? + +--Oh! ne vous inquiétez pas de moi: j'achèverai quand je vous aurai +installée dans votre casernement. + +Il se dirigea vers l'escalier qui conduisait au premier étage: + +--Attendez-moi tranquillement... Je reviens dans cinq minutes... +L'histoire de disposer le lit... + +La jeune fille ne répliqua rien. Sa tête s'était renversée sur le +dossier de sa chaise. Elle paraissait s'être endormie... + +Oui, mais quand le garde eut disparu au haut de l'escalier, elle se +redressa avec lenteur et précaution... + +Son oeil, qui jetait un éclat singulier, parcourut rapidement la pièce +et s'arrêta sur la table chargée des accessoires du repas de son hôte... + +Entre le plat et l'assiette, le verre de Jacques était à demi plein... + +Florette fouilla dans sa poche... + +Un petit flacon de cristal brilla entre ses doigts... + +Elle fit un pas vers la table... + +Puis elle s'arrêta,--hésitante... + +Un combat violent semblait se livrer en elle... + +Deux fois, elle étendit au-dessus du verre la main qui tenait le +flacon... + +Et, deux fois, cette main ne consomma point l'oeuvre qui déterminait +ce mouvement, et contre laquelle protestaient la révolte, l'indignation, +l'horreur qui bouleversaient les traits de la fugitive... + +A un moment, celle-ci eut l'air de prendre une résolution énergique... + +Elle se détourna de la table et se glissa vers la porte... + +Comme elle en atteignait le seuil, le cri de la chouette--un cri lugubre +et prolongé--s'éleva au dehors, de la lisière de la forêt... + +Florette demeura immobile. Elle devint pâle comme une morte. Une +indicible expression de terreur se répandit sur son visage: + +--Ils sont là, pensa-t-elle tout haut. Ils me rappellent ma promesse. Si +j'y manque, malheur à moi! + +Le cri retentit de nouveau avec des modulations impératives. + +La _Filleule de Lagardère_ se tordit les bras: + +--Seigneur, gémit-elle, inspirez-moi, conseillez-moi!... Cet homme est +si confiant et si hospitalier!... Non, non, c'est impossible! + +Le cri persista, strident et funèbre, dans le silence de la nuit. + +En même temps, l'on entendit la voix du garde qui grondait: + +--Ah! méchante bête, c'est moi qui irai, demain matin, te dénicher à +coups de fusil, pour t'apprendre à troubler ainsi le sommeil de mes +locataires! + +Mademoiselle Fine-Lame balbutia avec égarement: + +--S'ils n'avaient parlé que de me tuer... Mais ce vitriol, oh! ce +vitriol!... Mon Dieu! pardonnez-moi: ce serait trop cruel! + +Elle eut un geste de décision suprême... + +Puis elle revint--d'un bond--vers la table... + +Sa main s'allongea derechef... + +Quelques gouttes d'une liqueur brune tombèrent du flacon dans le +verre... + +Puis encore, la fillette se laissa aller sur sa chaise en murmurant: + +--Ils l'ont voulu! Si je suis coupable, que ma faute retombe sur leur +tête! + + * * * * * + +La pièce du premier étage servait de chambre à coucher à Jacques. + +Celui-ci venait d'y transporter Florette--qu'il croyait s'être assoupie +de lassitude et qui s'était évanouie d'angoisse,--et de la déposer +doucement sur le lit. + +A côté de ce lit, sur une petite table, un revolver était placé. Le +garde avait voulu l'enlever. Mais la jeune fille, rouvrant les yeux et +l'arrêtant: + +--Non, non, laissez cette arme; elle ne me fait pas peur. + +Et, comme il se préparait à la quitter, elle avait eu un mouvement +instinctif pour le retenir. + +Elle avait tenté de parler,--mue par une force intérieure. + +Ses lèvres avaient remué pour formuler un aveu ou une prière; mais les +mots s'étaient embarrassés dans sa gorge sèche et sifflante. +S'ingéniait-elle à les retenir ou à leur donner essor? On ne sait; +toutefois ses joues s'empourpraient, son sein bondissait, ses prunelles +brûlaient sous l'effort. + +--Ma chère demoiselle, lui avait dit le garde, vous avez un peu de +fièvre. Il ne faut pas vous fatiguer davantage. Je me retire. Tâchez de +dormir un bon somme, et demain il n'y paraîtra plus. + +Puis, le digne garçon était redescendu au rez-de-chaussée, où, après +avoir fermé à double tour la porte qui communiquait avec le rond-point, +il s'était mis à se promener de long en large dans le parloir. + + + + +XVI + +LE CAUCHEMAR + + +Lui aussi, l'ancien _détective_, avait la fièvre. + +Une joie bizarre le remplissait. + +Ses aspirations, ses songes, ses _desiderata_ de tout à l'heure +n'avaient plus seulement un corps impalpable: ils avaient une forme +distincte et réelle. + +La femme qu'il rêvait d'associer à sa vie, c'était celle dont l'étrange +beauté passait et repassait devant lui avec les attractions de ses +grands yeux aux regards hardis et candides, de son front presque +céleste, perdu sous les richesses d'une splendide chevelure, et de sa +taille de nymphe aux divines perfections. + +A cette joie, cependant, se mêlait une légère défiance. + +Par moments, le policier reparaissait sous l'amoureux: le policier, +homme de logique, de calcul et d'examen, inaccessible aux surprises du +coeur. + +Depuis que Florette n'était plus là, pour lui ravir tous ses sens, il ne +pouvait, en y réfléchissant froidement, s'empêcher de trouver l'aventure +assez invraisemblable. + +Si la fugitive lui avait menti? + +Lui mentir? + +Dans quel but? + +C'est ce qu'il ne pouvait s'expliquer. + +Car il ne pensait pas un seul instant à la somme importante que son +secrétaire renfermait. + +Tromper, tramer le mal, être complice d'un projet de vol avec ce visage +chaste, avec cet oeil limpide, avec la musique de cette voix, c'eût +été simplement horrible! + +Maintenant, qu'adviendrait-il de tout ceci? + +L'oiseau sauvage qu'il abritait ne s'envolerait-il pas le lendemain? + +Florette était, sinon de race, du moins d'habitudes bohêmes. + +L'existence sous la tente, vagabonde, avec ses contrastes de pluie et de +soleil, n'a-t-elle pas été, de tout temps, plus chère à ces errants, à +ces nomades, que l'inaltérable monotonie du bonheur stationnaire et du +foyer conjugal?... + +Et quand M. de Saint-Pons se chargerait de l'avenir de cette déclassée, +ne serait-ce pas toujours une séparation immédiate?... + +Une séparation!... + +L'avenir n'est à personne, et les absents ont tort. + +La fillette se souviendrait-elle de celui qui l'avait recueillie? + +Lui garderait-elle une foi qu'elle ne lui avait point engagée? + +N'aimait-elle pas ailleurs? L'aimerait-elle jamais? Soupçonnait-elle +seulement le sentiment subit qu'elle lui avait inspiré? + +Empli de toutes ces idées, le cerveau de Jacques semblait près +d'éclater, comme une chaudière, trop pleine, en ébullition. + +Conséquence naturelle de cette chaleur fébrile, une soif ardente +desséchait son palais. + +Dans son va-et-vient par la chambre, il aperçut sur la table le vin +qu'il s'était versé un moment avant l'arrivée de la fugitive. + +Il prit le verre machinalement et en vida environ la moitié. + +Puis, le reposant brusquement avec une grimace de dégoût: + +--Pouah! s'exclama-t-il, ce vin est exécrable! + +Ensuite, après réflexion: + +--Ah çà! est-ce que je deviens fou? Un crû que j'avais trouvé excellent +jusqu'ici! C'est l'amertume de mes pensées qui me le gâte! + +Et il voulut continuer sa promenade... + +Mais il se sentait las. La tête lui pesait. Ses jambes se dérobaient +sous lui.... + +Attribuant ce malaise au trouble de son esprit, il s'assit devant la +table, s'accouda sur la nappe et mit son front dans ses mains... + +Quelques minutes plus tard, il dormait. + +Toutefois, comme il n'avait absorbé qu'une partie du narcotique +introduit dans son verre, ce sommeil n'était point, en dépit des +apparences, aussi profond, aussi insensible, aussi annihilant que +l'avaient présumé les instigateurs de Florette. + +Lucide comme celui que les passes magnétiques déterminent chez certains +_sujets_, ce sommeil se doublait de rêves où la réalité jouait un rôle: + +Sous le plomb qui fermait son oreille et qui scellait sa paupière, +Jacques percevait ce qui s'agitait autour de lui. + +Mais il ne le percevait que confus et voilé,--derrière un brouillard... + +Et il ne lui était point possible d'intervenir... + +Ses membres engourdis lui refusaient leur office... + +Cauchemar compliqué de catalepsie. L'opium, ingéré à certaine dose, +produit de ces phénomènes communs à nombre de maladies nerveuses. Une +partie des organes acquiert une force de vie excessive, tandis que +l'autre semble frappée de mort. + +C'est ainsi que, dès l'abord, l'ancien policier avait entendu un pas +léger glisser le long de l'escalier... + +Une forme blanche avait traversé le parloir... + +Cette forme s'était penchée sur la serrure close par lui à double +tour... + +La clé avait tourné en sens inverse dans cette serrure... + +La porte s'était ouverte sans bruit... + +La forme blanche avait fait un signe au dehors... + +Puis, rapide, elle avait repassé devant le dormeur, avait regagné +l'escalier et était rentrée dans la chambre du premier étage... + +Au bout d'un instant, quatre hommes avaient pénétré dans le pavillon: + +Les trois premiers avaient une figure stupide que l'ivresse incendiait. + +Le quatrième paraissait entièrement maître de lui. + +Comme dans un roman ou dans un mélodrame, ses traits se cachaient sous +un masque dont la barbe de satin noir descendait jusque sur sa +poitrine. + +Ce dernier s'était approché de Jacques Périn. + +Le garde avait senti une main se couler avec précaution dans la poche de +sa veste et en retirer la clé du secrétaire... + +Alors, seulement, il avait compris... + +C'était contre l'argent de son maître qu'était dirigée cette expédition! + +Le fidèle serviteur avait essayé de se lever, de se mouvoir, de crier... + +Impossible!... + +La paralysie immobilisait son corps, ses muscles et sa langue... + +Les trois coquins à la face bestiale marchaient vers le meuble qui +renfermait les vingt mille francs... + +Le personnage masqué les arrêta: + +--Mes camarades, prononça-t-il en leur désignant le dormeur, j'ai +l'habitude de ne rien laisser derrière moi. Si cet importun venait à se +réveiller, il y aurait lutte, tapage et tout le _tralala_. Il vaut mieux +le _régler_ de suite. L'un de vous a-t-il un couteau? + +--En voici un. + +--Eh bien, servez-vous en: frappez... Frappez ici, entre les omoplates: +c'est la meilleure place, au dire des gens de l'art... + +Il ajouta avec tranquillité: + +--Cette formalité accomplie, nous procéderons à la récolte du _quibus_ +et, quand elle sera terminée, nous appellerons la petite, qui s'est +conduite comme un ange et qui doit se tenir tapie là-haut, dans quelque +coin. + +--_All right!_ firent les trois autres. + +Ils entourèrent l'ex-agent. + +Le malheureux sentit les mains de deux d'entre eux s'abattre, comme des +étaux, sur ses épaules, pour le maintenir contre la table... + +Sans le voir, il sentit aussi se lever le couteau du troisième... + +Et il se raidit dans un effort surhumain pour s'arracher à la torpeur +qui le clouait, inerte, sous le fer... + +Effort infructueux: la léthargie était plus puissante que sa volonté! + +Cette volonté même, un choc inattendu venait presque de la lui enlever. + +Cette «petite» dont on avait parlé, c'était Florette! + +Florette était de moitié dans le crime! + +C'était elle qui tuait son hôte en le livrant à ses complices! + +Cette foudroyante révélation poignardait Jacques plus sûrement que +n'allait le faire la lame du couteau emmanché au poing de l'assassin. + +Le garde était deux fois perdu. + +Il se résigna et sourit--intérieurement--à la mort. + + + + +XVII + +COUPS DE REVOLVER + + +En ce moment, une voix appela: + +--Tom! Bob! Jack! + +Cette voix tombait du haut de l'escalier. + +L'arme et le bras de Tom ne s'abaissèrent pas. + +La voix continua, dure, brève, métallique: + +--Est-ce là ce que vous avez juré? «_Il n'y aura pas de sang versé_», +avez-vous dit. Je vous somme de tenir cette promesse. + +Les Snail s'entre-regardèrent, indécis. + +Le personnage masqué intervint: + +--Ma chère demoiselle, fit-il, ne vous mêlez pas de tout ceci. S'il vous +répugne d'assister à une exécution nécessaire, rentrez, pour quelques +minutes, dans le trou où vous étiez blottie tout à l'heure. On vous +fera signe quand il n'y aura plus de danger pour vos nerfs +impressionnables. + +La voix répliqua brusquement: + +--Vous, je ne vous connais pas, et ce n'est pas à vous que je m'adresse. + +Puis, avec l'accent du commandement: + +--Tom, Bob et Jack, laissez cet homme! + +--Ma mie, repartit l'autre avec impatience, il faut que la place soit +nette; demeurez ou retirez-vous, si bon vous semble; mais ce que j'ai +décidé aura lieu. + +Il se tourna vers les trois frères: + +--Allons, l'heure s'écoule, dépêchons! + +La voix, qui se fit menaçante, redit: + +--Encore une fois, laissez cet homme! + +Le trio de drôles hésitait. + +Le personnage masqué s'emporta pour de bon: + +--Ah çà! gronda-t-il, à qui obéit-on ici? Est-ce moi qui paye, oui ou +non? Foin des caprices de jolie femme! + +Les Snail répondirent en grognant quelques paroles inintelligibles. + +L'autre frappa du pied: + +--Nous perdons un temps précieux... L'argent est là... Les vingt mille +francs... + +Vingt-mille francs!... + +Jusqu'alors, les Snail avaient ignoré le chiffre de la somme... + +Ils croyaient qu'il ne s'agissait que d'une simple poignée d'écus... + +Mais vingt mille francs! Les sacs entassés et bondés à craquer! Les sacs +éventrés et dégorgeant les pièces blanches! Un trésor!... + +Pour le quart, les trois frères auraient égorgé père et mère!... + +Nous pensons que, si les choses avaient suivi leur cours, leur chef, au +moment du partage, aurait trouvé en eux des associés incommodes. + +La fièvre de l'argent entrevu achevait de les enivrer. + +Ils se ruèrent sur leur victime. + +La voix, qui frémissait de colère, répéta: + +--Pour la dernière fois, laissez cet homme! + +Le brelan de scélérats riposta à cette injonction par un ricanement +féroce: + +Bob et Jack jetèrent derechef le grappin sur le garde... + +Et Tom leva son arme à nouveau... + +Mais il n'eut pas le loisir de l'enfoncer à cette «meilleure place» +indiquée par le personnage masqué... + +Trois éclairs, trois détonations se succédèrent dans un nuage de +fumée... + +Et les trois bandits roulèrent l'un après l'autre, foudroyés, sur le +plancher. + + * * * * * + +Jacques Périn, debout, s'appuyait au dossier d'une chaise. + +La commotion violente--déterminée dans tout son être par l'imminence du +danger couru et par l'imprévu de l'intervention à laquelle il devait son +salut--avait brusquement rompu les liens qui le retenaient captif dans +une sorte de mort artificielle. + +Il s'était remis sur ses jambes et secouait le front, comme un lion +secoue sa crinière, pour ressaisir le fil de ses idées et en activer le +classement. + +Ses yeux, qui revivaient et qui semblaient chercher, tombèrent, de prime +abord, sur deux des frères Snail étendus à ses pieds. + +Une balle avait cassé le crâne de Jack. + +Une autre avait troué la poitrine de Bob. + +Ils achevaient d'expirer dans une double mare de sang; celui-ci, couché +sur le dos; celui-là, la face contre terre. + +Le troisième avait eu la force de se relever de la place où il était +tombé, et, soutenant de sa main gauche son bras droit brisé, il s'était +précipité dehors avec des hurlements de douleur. + +Au résultat des trois coups de feu, le chef de l'expédition avait, de +son côté, poussé un cri de rage. + +Puis il s'était lancé à la suite de Tom. + +Les deux fuyards avaient disparu dans la nuit. + + * * * * * + +Les yeux du garde cherchaient toujours. + +Une forme blanche--celle qu'il avait confusément entrevue dans ce qu'il +considérait encore comme un rêve--gisait inanimée sur l'une des marches +de l'escalier. + +Il y avait auprès d'elle un revolver dont le canon conservait la chaleur +d'une explosion récente. + +Cette forme blanche, c'était la _Filleule de Lagardère_. + +La présence de cette arme, celle de Florette en cet endroit, avaient une +éloquente signification. + +Le regard de l'ex-agent s'éclaira de joie. + +Il marcha à grands pas vers l'escalier, enleva la jeune fille dans ses +bras et vint la déposer sur le siège qu'il occupait précédemment. + +Le pauvre enfant subissait les conséquences de son héroïsme. + +Cette réaction, cette prostration l'avaient prise, qui suivent, +d'ordinaire, chez les femmes un accès de fièvre subit ou +l'accomplissement d'un acte inusité d'énergie. + +Elle ne sortit de cet état,--sous les soins prodigués de Jacques,--que +pour s'écrier, à l'aspect des deux saltimbanques qui finissaient de +râler sur le carreau: + +--Ces malheureux!... Relevez-les!... Secourez-les au nom du ciel! + +L'ancien soldat se pencha sur les dernières convulsions des deux +agonisants. + +--Ces malheureux n'ont plus besoin de rien, prononça-t-il. Je m'y +connais. J'en ai vu quelques-uns comme cela, en campagne, sur les champs +de bataille. + +Il s'en fut retirer un drap de l'armoire et en recouvrit les cadavres. + +Florette s'était voilé le visage de ses mains. + +--Morts! s'exclama-t-elle en proie à une cruelle crise nerveuse, ils +sont morts!... Et c'est moi qui les ai tués!... J'ai tué, Seigneur!... +J'ai tué! + +--Oui, protesta le garde en essayant de la calmer, mais Dieu, les +hommes, la loi, votre conscience vous absolvent... Car c'était pour +empêcher le crime... Sans vous, j'étais perdu: vous êtes mon ange +sauveur! + +Il ajouta avec colère: + +--Et quand je pense que je vous accusais de faire cause commune avec ces +misérables!... Que je croyais vous avoir entendu--en songe--les +introduire ici!... En vérité, je suis furieux contre moi-même!... Une +aussi stupide erreur!... Moi, dont c'était jadis le métier de discerner +les criminels des honnêtes gens! + +Il fit un mouvement comme pour s'agenouiller: + +--Oh! tenez, laissez-moi vous demander pardon!... + +Elle l'arrêta: + +--Restez! C'est à moi de m'humilier... + +--A vous!... + +--Vous n'étiez pas dans l'erreur... + +--Comment?... + +--Je suis effectivement la complice des voleurs et des assassins... + +--Oh!... + +--C'est moi qui vous ai menti pour obtenir l'hospitalité dans cette +maison, dont j'avais mission de leur ouvrir la porte; c'est moi qui vous +ai endormi pour procéder plus sûrement à l'accomplissement de cette +mission... + +Il la considéra avec une affectueuse pitié: + +--Ma chère enfant, revenez à vous!... La scène terrible de tout à +l'heure vous égare... Ce trouble, ces paroles incohérentes, ce délire... + +Florette l'interrompit, et, secouant la tête: + +--Le délire? Oh! non pas: j'ai toute ma raison. Ce n'est pas la folie +qui hante mon cerveau: c'est le remords qui me tenaille le coeur. + +Elle poursuivit avec impétuosité: + +--Faut-il que je vous répète que vous ne vous êtes point trompé; que +c'est moi qui ai quitté le lit, que je devais à votre générosité, pour +me glisser dans cette chambre et y introduire ces hommes; que c'est moi, +enfin, qui vous ai versé le sommeil, pour vous empêcher de défendre le +dépôt confié à votre garde?... + +Son interlocuteur, dont la stupeur allait croissant, essaya de se +révolter: + +--Vous vous calomniez!... Allons donc!... Ce n'est pas possible!... + +Elle jeta sur la table le petit flacon de cristal que nous avons aperçu +naguère entre ses doigts: + +--Voici, répliqua-t-elle froidement, voici le reste de la liqueur que +j'ai mêlée à votre vin. + +Jacques saisit le flacon, le déboucha et en flaira le contenu avec une +précipitation emportée. + +Puis il baissa le front avec accablement. + +Il n'y avait plus à se débattre contre l'aveu corroboré par l'évidence. + +Puis encore, d'une voix étranglée, à peine distincte: + +--Mon Dieu!... C'était vrai!... Elle!... + +Elle!... + +Ce monosyllabe avait l'accent d'une plainte plus déchirante que mille +menaces: la plainte qu'arrachent un monde d'illusions détruites, un rêve +de bonheur qui s'envole, l'édifice d'un avenir laborieusement échafaudé +et qu'un souffle renverse. + +Ensuite l'ex-policier reprit avec une rudesse qui était comme l'écho de +ses souffrances intérieures: + +--Mais savez-vous bien, malheureuse, qu'à défaut du métier que je +n'exerce plus, mon devoir me commande de vous livrer à la justice? + +--Eh bien, livrez-moi, repartit Fine-Lame. Je suis prête. Ayant commis +la faute, je ne chercherai point à me soustraire au châtiment... + +Toutefois le tribunal ne me condamnera pas sans m'entendre... + +Non point que ce soit pour elle-même que je veuille lui disputer ma +liberté: la prison n'est pas pire que l'existence que je mène depuis que +j'ai l'âge de raison... + +Mais je prétends qu'on sache ce que j'ai enduré pour en arriver où je +suis... + +Et, tenez, vous allez être mon premier juge... + +--Moi?... + +--Vous ne refuserez pas de m'écouter avant de me conduire aux +gendarmes... + +--Cependant... + +--Je vous en prie!... + + * * * * * + +Vaincu par le regard, par le geste qui accompagnaient cette supplique, +Jacques Périn était tombé sur une chaise avec un mouvement qui +signifiait: _J'écoute_. + + + + +XVIII + +CONFESSION GÉNÉRALE + + +--Quand je vous ai parlé, commença la jeune fille, de tout ce qu'il m'a +fallu supporter depuis que je suis revenue en France avec ces +hommes,--depuis que cette horrible femme s'est associée à eux,--depuis +que j'ai compris ce qu'ils voulaient faire de moi,--je suis demeurée +au-dessous, oh! bien au-dessous de la vérité!... + +Où je me suis écartée de celle-ci, c'est lorsque je vous ai conté que je +m'étais enfuie, ce soir, de chez les Snail... + +Ce matin, pendant qu'ils chargeaient la voiture pour s'en aller je ne +sais où, Héloïse Chamoiseau m'a emmenée à l'écart, dans la forêt, sous +les arbres, et m'a expliqué ce qu'on exigeait que je fisse chez vous, +cette nuit... + +D'abord, j'ai repoussé cette proposition avec indignation... + +Alors, me saisissant le bras avec une telle violence que j'en ai +conservé la marque, elle m'a dit ce seul mot: + +«--Prends garde!» + +Je lui répondis sans faiblir: + +«--Je suis à bout de forces ici. Je ne crains pas la mort. Tuez-moi! + +»--Oh! a-t-elle ricané, on ne te tuera pas... On serait obligé de te +payer à la justice comme si tu valais quelque chose... Mais cette jolie +frimousse dont tu te sers pour éclipser les autres... + +»--Eh bien?... + +»--On te l'arrangera à la mode du diable et à la sauce au vitriol.» + +Elle a ajouté entre ses dents: + +«--Et ce serait une chose bâclée depuis hier, si l'on n'avait pas besoin +de toi aujourd'hui.» + +Le vitriol! + +J'avais vu un saltimbanque de nos voisins, dans une foire, en jeter un +verre, pour se venger, à la tête d'une pauvre femme... + +J'ai encore dans les oreilles les hurlements de la misérable!... + +J'ai encore devant les yeux sa figure qui n'avait plus rien d'humain: +ses lèvres boursouflées, noircies, pendantes; les plaies hideuses de son +front, les brûlures affreuses de ses joues, ses prunelles éteintes sous +ses paupières saignantes!... + +Et l'on aurait fait de moi la pareille de cette créature!... + +Comme elle, je serais devenue un objet de curiosité, de pitié et +d'horreur!... + +Comme elle, j'aurais traîné une vie abjecte et repoussante à travers les +risées, l'effroi et le dégoût!... + +J'embrassai les genoux d'Héloïse en versant toutes les larmes de mon +corps... + +La mégère me riposta, implacable: + +«--C'est à choisir. Tâte-toi le pouls. Ou, ce soir, tu marcheras à nos +flûtes, ou demain, bernique! plus de minois de duchesse pour ensorceler +les adorateurs!... Et ne tente pas de t'esbigner pour nous dénoncer ou +pour nous fausser compagnie! Je ne te quitte pas d'une semelle, et, si +tu bronches, gare! J'ai dans ma poche de quoi te nettoyer tout de +suite!» + +Et elle sortit à demi une bouteille de son tablier. + +Eperdue, je questionnai: + +«--Et si je me soumets à votre volonté?... + +»--On respectera ton museau. C'est chose convenue avec tes protecteurs. +Car mademoiselle a des protecteurs! + +»--C'est bien, fis-je: j'obéirai.» + +Héloïse me donna ses instructions. + +Selon elle, je n'étais qu'une sotte de m'offusquer. + +De quoi s'agissait-il après tout? + +D'emprunter quelques sacs d'écus, pour nous tirer de la déveine, à un +richard qui possède des millions. + +Il n'était pas question du personnage masqué qui commandait ici tout +l'heure. + +Il ne devait y avoir aucune violence commise. + +C'était pour éviter tout bruit et toute lutte--une lutte qui vous serait +fatale--qu'on me chargeait de vous endormir et d'ouvrir votre porte aux +Snail. + +Seigneur! je le sais bien: j'aurais dû ne pas céder. + +Mais quoi! quelqu'un m'avait-il jamais dit: «_Fais ceci, ne fais pas +cela!_» Quelqu'un m'avait-il jamais donné un bon conseil? Quelqu'un +m'avait-il jamais montré le droit chemin? Quelqu'un m'avait-il jamais +crié: _Casse-cou!_ au bord du précipice?... + +Non: personne ne s'était occupé de moi... + +Personne ne m'avait appris ce que c'est que l'honneur... + +L'honneur!... + +Sais-je de quelle couleur, de quelle matière, de quelle façon c'est +fait!... + +Si je comprends qu'il y a un Dieu au ciel et une justice ailleurs que +sur la terre, c'est que je l'ai deviné d'instinct; c'est que je suis +entrée, par hasard, dans une église, un soir que l'angélus paraissait +m'appeler et que ma pauvre âme suffoquait de doutes et d'incertitudes; +c'est que j'ai prié et que je me suis sentie éclairée... + +Oui, mais, hors de l'église, tout n'est pour moi que ténèbres... + +Oh! cette obscurité terrible!... + +De la lumière! J'ai besoin de lumière! L'ignorance est une nuit: le bien +la fuit, le mal y rôde... + +Ah! si j'avais eu une famille pour m'instruire!... + +Mais je suis un enfant abandonné, perdu, vendu, volé peut-être!... + +Et c'est ce qui m'a empêchée de me jeter à l'eau... + +Car je ne veux pas mourir sans connaître ma mère; sans la couvrir de +larmes, de caresses, de baisers, si elle est encore de ce monde et si la +Providence daigne la rendre à mon amour; sans m'agenouiller sur sa +tombe, si je ne dois plus la rencontrer dans cette vie et si quelque +révélation d'en haut vient m'indiquer où elle repose... + +Ma mère! ma mère! ma mère!... + +Un nom que je répète sans cesse dans mes prières!... + +Une image que je revois sans cesse dans mes songes!... + +Une idée qui me soutiendra dans la prison où vous allez m'envoyer... + +Ne croyez pas, en effet, que je vous raconte tout ceci dans le seul but +de vous attendrir... + +J'essaye, voilà tout, d'établir comment j'ai été entraînée à mieux aimer +être coupable que martyre... + +Maintenant j'ai fauté: que l'on me punisse... + +Allez chercher la justice: je l'attends,--et, aussi vrai que je me suis +servie de ce revolver pour frapper ces deux assassins, je ne tenterai +pas un pas pour me soustraire à son action... + + * * * * * + +En parlant ainsi, elle s'était laissée glisser de sa chaise à deux +genoux sur le parquet; et quand elle se fut tue, elle demeura là, +frémissante, écrasée, offrant en quelque sorte son corps tout entier à +l'expiation. + +--Relevez-vous, dit Jacques doucement. + +Elle se redressa, raide, rejetant en arrière ses cheveux qui, dénoués, +avaient ruisselé sur son visage, et elle regarda son interlocuteur comme +si elle eût imploré de lui un prompt arrêt, sans ménagements ni +équivoque. + +Le garde continua: + +--Vous n'aurez pas affaire à la justice... + +--Est-il possible?... + +--Est-ce que, depuis que je vous écoute, que je vous juge en premier +ressort, je n'ai pas acquis une conviction qu'il m'est facile de résumer +par cette formule en usage: + +«Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu qui m'entend, à défaut +des hommes en face desquels je n'hésiterais pas à le répéter, non, +Florette, vous n'êtes pas coupable!» + +Partant, ne pleurez plus et tenez haut la tête! Ni inquiétude au +coeur, ni rougeur sur le front! Vous êtes la plus adorable et la plus +vaillante des filles!... + +--Ainsi, balbutia-t-elle, folle de joie, ainsi vous me pardonnez de vous +avoir trompé?... + +--Je vous glorifie de m'avoir sauvé. + +L'ancien policier ajouta en consultant sa montre: + +--Mais il ne nous reste que juste le temps de nous concerter... + +Le jour va poindre. Le parquet, que je vais faire prévenir, effectuera +ici sa descente à la première heure. Il ne faudrait point qu'il vous +rencontrât chez moi... + +Autrement, il aurait le droit de vous adresser certaines questions +auxquelles il vous serait difficile de répondre... + +--Quoi qu'il puisse arriver, je ne mentirai plus, déclara la jeune fille +avec résolution. + +--Alors je redoute fort qu'une détention momentanée ne soit le prix de +votre franchise... + +Mademoiselle Fine-Lame eut un mouvement de frayeur. + +L'ex-agent se hâta de reprendre: + +--C'est à cet inconvénient, qui ne serait, du reste, que de peu de +durée,--votre innocence ne pouvant manquer d'être établie de la façon la +plus éclatante par mes propres affirmations,--c'est à cet inconvénient, +dis-je, qu'il s'agit de parer dans le plus bref délai... + +Avez-vous confiance en moi et vous abandonnez-vous sans examen, sans +restriction, à mon dévouement, à ma reconnaissance? + +--Je suis prête. Commandez. Je vous obéirai comme à un frère. + +Jacques s'assit devant le secrétaire et écrivit rapidement une courte +lettre qu'il relut d'un trait et qu'il enferma dans une enveloppe sur +laquelle il libella l'adresse suivante: + + _Mademoiselle_ + + _Mademoiselle Eliane de Jouy, en religion soeur Annonciade,_ + + Au couvent des Dames de Sainte-Marie-des-Anges, Rue des Missions. + + Paris. + +Puis, se levant: + +--La voiture publique, qui correspond aux premiers trains marchant de +Saint-Germain sur Paris, passera dans un instant à quinze pas d'ici, sur +la gauche du rond-point. Le bruit des grelots des chevaux, vous avertira +de son apparition. Vous la prendrez. Voici de l'argent... + +--De l'argent!... + +--Acceptez sans fausse honte: c'est un prêt du frère à la soeur... + +--J'accepte, oh! j'accepte!... Mais cette générosité... C'est +trop,--beaucoup trop... + +Elle s'était jetée sur les main du garde et les serrait, les étreignait +nerveusement. + +Jacques se dégagea pour lui tendre la lettre: + +--Une fois à Paris, poursuivit-il, vous vous ferez conduire à l'adresse +mentionnée sur cette enveloppe et vous remettrez ce papier à la personne +dont le nom se lit sur cette même adresse... + +--A mademoiselle Eliane de Jouy... + +--A la soeur Annonciade: c'est-à-dire à la plus noble, à la meilleure +des femmes... Il faudra lui confesser tout ce qui s'est passé cette +nuit... + +--Tout? + +--Tout: sans hésitation, sans faux-fuyants, sans réticences; lui avouer +tout ce que vous m'avez avoué; lui montrer à nu votre existence, votre +conscience, votre détresse... + +--Je le ferai, répondit humblement la jeune fille. + +L'ex-policier continua: + +--Mademoiselle de Jouy sait jusqu'où s'étend le malheur. Elle a été +jadis éprouvée cruellement. C'est une sainte!... + +Je la supplie de vous conserver auprès d'elle... + +J'ai tout lieu d'espérer qu'elle y consentira... + +--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? interrogea Florette vivement. + +--Votre nouvelle protectrice en décidera, repartit son interlocuteur +d'une voix qui tâchait de rester ferme. Vous lui appartiendrez, à dater +d'aujourd'hui, comme jusqu'à aujourd'hui vous aviez appartenu aux Snail. +Avec cette différence, toutefois, que je veux vous arracher au Mal pour +vous donner au Bien. Vous m'avez compris? + +--Et je me soumets de grand coeur, murmura mademoiselle Fine-Lame. Que +votre volonté soit faite en toute chose. N'êtes-vous pas désormais mon +maître? + +--Dites votre ami, ma chère enfant; votre frère, comme vous m'appeliez +tout à l'heure... + +Ils demeuraient en face l'un de l'autre, immobiles, muets et troublés. + +La même émotion gonflait leur poitrine. + +L'aube commençait à blanchir les vitres du pavillon. + +Des sonnailles agitées tintaient au lointain. + +Jacques balbutia: + +--C'est la voiture. + +Et Florette bégaya: + +--Déjà! + +Le garde insista: + +--Voici l'instant de partir... La correspondance est toute proche... +Dépêchez-vous... + +Elle se dirigea vers la porte... + +En passant auprès des cadavres des deux Anglais,--rigides sous le drap +taché de sang,--elle frémit et chancela... + +L'ex-agent s'élança pour la soutenir: + +--N'ayez ni crainte ni remords, fit-il. Ceux-là sont morts victimes de +leur crime. Je prends leur châtiment sur moi. + +Puis, du seuil lui désignant la diligence qui s'avançait, en +carillonnant, dans la brume crépusculaire: + +--Allez en paix et que Dieu vous garde! + + + + +XIX + +VARIATIONS SUR LA «GAZETTE DES TRIBUNAUX» + + +--Zébie? + +--Monsieur? + +--Eh bien, et ce chocolat, ma mie? + +--Monsieur, il est en train de mousser. + +--Et ma _Gazette des Tribunaux_? + +--Elle est en main, monsieur. + +--Comment? + +--C'est-à-dire qu'on vient de l'apporter et que je suis en train de la +parcourir pendant que le chocolat de monsieur mousse. + +--Par exemple!... Déflorer mes journaux!... Petite peste! carogne! +pécore! comme on jure au Théâtre-Français dans l'ancien répertoire. + +Sans s'émouvoir outre mesure de cette bordée d'injures classiques, +mademoiselle Eusébie,--_Zébie_, dans l'intimité,--la bonne _pour tout +faire_ des époux Bouginier,--entra d'un pas délibéré dans le cabinet de +son maître qui était une pièce assez grande, mais basse d'étage, et dont +les murailles, du plancher au plafond, étaient tapissées de cartons. + +La «petite peste» était une Normande douée d'une fraîcheur et d'un +embonpoint remarquables. + +Elle portait la robe de toile et le tablier blanc des caméristes +parisiennes; mais chacun de ses pendants d'oreilles pesait trois louis +au bas mot. + +Me Bouginier était déjà assis devant son bureau, en _coin de feu_ de +flanelle à carreaux écossais, en pantalon à pied de molleton, en +pantoufles brodées et en calotte grecque. + +C'était un travailleur matinal. + +Quand on fut toujours vertueux, on aime à voir lever l'aurore. + +La bonne déposa devant lui un plateau sur lequel il y avait toute sorte +de choses: un couvert, une serviette, des rondelles de beurre nageant +dans l'eau d'un compotier, des radis roses dans un ravier, une énorme +tasse de porcelaine et toute une boulangerie de petits pains: _flûtes_, +_croissants_, viennois aux anis, anglais aux raisins, etc., etc., etc. + +Ensuite elle se mit en devoir de verser «la liqueur tirée de la fève du +cacao», laquelle fumait à gros bouillons et embaumait la vanille. + +Notre Normande elle-même avait les joues écarlates et répandait une +suave odeur de cassis. + +L'ancien officier ministériel s'occupait à beurrer ses pains: + +--Et mon journal, insista-t-il, qu'avez-vous fait de mon journal?... En +vérité, Zébie, vous êtes d'une inconvenance!... C'est comme hier soir ce +pompier... + +--Quel pompier?... + +--Qui vous embrassait dans l'escalier, pendant que je rentrais de +l'Opéra-Comique. C'est scandaleux! Mademoiselle se laissait chiffonner +avec une abnégation!... + +La servante haussa les épaules: + +--Dame! le gaz était éteint; il faisait noir comme dans un four; moi, je +croyais que c'était monsieur... + +Puis, tirant le journal, tout froissé, de la poche de son tablier: + +--Tenez, la voici, votre _Gazette_... Elle n'est pas riche, ce matin. A +part une mécanique qui est arrivée là-bas, à côté de Saint-Germain-en-Laye... + +--Ah! demanda Me Bouginier, qui saupoudrait ses tartines de sel, il +est survenu un événement extraordinaire, là-bas, dans le département de +Seine-et-Oise?... + +--Une bande de brigands, dans un pavillon, chez un garde, sur la lisière +de la forêt,--avec un chef masqué,--comme dans _Pierre le Noir ou les +Chauffeurs_, par M. Taillade, que j'ai vu à l'Ambigu, en compagnie de +mon cousin, le tambour-major du 101e... + +--Et ces sacripants ont sans doute commis un vol des plus importants?... + +--Il est certain que ce n'est pas l'envie qui leur en a manqué... + +--Ah!... + +--Il paraît même qu'il y avait gros dans le secrétaire... + +--Vraiment!... + +--Oui, mais va-t'en voir s'ils viennent! Le garde-chasse veillait au +grain. Il vous empoigne un pistolet, et pif! paf! voilà deux des +malandrins par terre; un troisième, blessé, qui se sauve; le chef qui +lui emboîte le pas,--et, lorsque la justice accourt, elle ne ramasse que +deux cadavres... + +La mouillette que l'ex-avoué avait plongée dans sa tasse demeurait +droite--ainsi qu'un obélisque--au milieu du chocolat épais... + +Bouginier ne songeait pas à l'en retirer pour la porter à sa bouche. + +La racontaine d'Eusébie l'avait--positivement--suffoqué. + +La Normande opina: + +--Je l'idolâtre, ce garde-chasse. Ce doit être un gaillard superbe. Il +me rappelle Népomucène... + +--Népomucène?... + +--Népomucène Briquet, un de mes promis. Membre influent de la cavalerie +française. Quinze ans de service, vingt-huit campagnes et pas une heure +de punition. + +L'ancien officier ministériel eut un mouvement et une exclamation de +furieuse impatience: + +--Au diable les commentaires, les sornettes et les caillettes!... +Va-t-on me laisser vaquer en paix à mes repas!... Votre cuisine vous +réclame. + +Mademoiselle Eusébie opéra sa retraite en bon ordre: + +--On y va, monsieur, on y va... Pas besoin de devenir hydrophobe... Si +ça devait vous prendre souvent, faudrait avertir les personnes... On +vous flanquerait vos huit jours, aussi vrai qu'il n'y a qu'un +caporal-sapeur par régiment, dans la ligne. + + * * * * * + +Resté seul, Me Bouginier étendit la main vers la _Gazette des +Tribunaux_: + +--Oh! oh! murmura-t-il, oh! oh! que signifie le tic-tac de ce moulin à +paroles?... Le coup aurait donc raté?... Voyons, saperlotte! voyons +vite! + +Et il lut ce qui suit avec avidité: + +«On nous écrit de Saint-Germain: + +»Un attentat des plus hardis a eu lieu avant-hier, dans la nuit, à +Carrières-sous-Bois, au lieu dit: _le Pavillon de la Faisanderie_,--immeuble +dépendant du château de Saint-Pons, et situé à l'extrémité du parc de ce +dernier, sur l'un des côtés de la demi-lune connue sous le nom de +_Boule-du-Roi_. + +»Ce pavillon sert de maison d'habitation au garde général de M. de +Saint-Pons. + +»Des malfaiteurs, ayant appris que ce garde détenait pour le compte de +son maître une somme assez considérable,--provenant de la vente annuelle +d'une certaine quantité de coupes de bois,--se sont introduits, vers +minuit, dans le rez-de-chaussée de ce pavillon, à l'aide, suppose-t-on, +d'une fausse clé, fabriquée sur empreinte prise: car on n'a remarqué sur +la porte aucune trace d'effraction. + +»Ces malfaiteurs étaient au nombre de quatre. + +»Celui qui semblait le chef de l'expédition portait--d'après la +déposition du garde--un masque noir, garni d'une barbe de soie de même +couleur. + +»Notons, en passant, que ce garde n'est autre qu'un ancien agent de la +sûreté, le sieur J... P..., qui a laissé à la Préfecture les meilleurs +souvenirs d'intelligence, d'activité et d'énergie sous le sobriquet +caractéristique de _Patte-de-Fer_. + +»On sait que ces braves employés ont l'habitude de ne dormir que d'un +oeil. + +»Réveillé par un léger bruit, celui-ci, qui couche au premier étage, +sauta sur un revolver et, du haut de l'escalier, somma les intrus de se +retirer. + +»Sur leur refus, il n'hésita point à faire usage de son arme. + +»Deux des bandits tombèrent mortellement frappés. + +»Le troisième, quoique grièvement blessé au bras droit, eut encore la +force de gagner au pied dans la campagne. + +»Le quatrième--l'homme masqué--suivit ce dernier dans sa fuite. + +»Au jour naissant, le sieur J... P... fit prévenir l'autorité. + +»Le juge de paix, le commissaire de police et la gendarmerie de +Saint-Germain se transportèrent aussitôt sur les lieux. + +»Ils y furent rejoints, dans la journée, par les magistrats instructeurs +du parquet de Versailles. + +»L'habile chef de la sûreté s'y est pareillement rendu dans la soirée. + +»Il résulte, dès l'abord, de l'enquête ouverte, que les deux malheureux +qui ont payé de leur vie leur criminelle tentative ne sont autres que +les frères Bob et Jack Snail, bateleurs anglais établis, la veille +encore, sur le champ de foire des Loges. + +»Le troisième larron--le blessé--serait leur frère aîné Tom. + +»Tous trois auraient quitté les Loges le matin même, après avoir +congédié leur _pitre_, ou paillasse, qui a été entendu au début de +l'instruction. + +»La voiture qui leur servait de moyen de locomotion a été retrouvée dans +un fourré de la forêt, entre Carrières et le pavillon de la Faisanderie. + +»On en avait dételé les chevaux, qui paraissent avoir aidé à la fuite +des survivants. + +»Ceux-ci--Tom Snail et l'homme masqué--sont activement recherchés, ainsi +que deux femmes, qui composaient avec les trois Anglais le personnel du +théâtre des _Dislocations-Amusantes_, et dont l'une est connue parmi les +saltimbanques sous le double surnom de la _Filleule de Lagardère_ et de +_Mademoiselle Fine-Lame_ tant à cause de sa beauté originale qu'en +raison de son talent à manier l'épée. + +»Quoi qu'il en soit, l'enquête continue. + +»Nous nous empresserons de tenir nos lecteurs au courant de ce qu'elle +produira. + +»Contentons-nous, pour aujourd'hui, d'annoncer, en terminant, que le +garde J... P.., a été vivement félicité de sa courageuse conduite par M. +de Saint-Pons, son maître, par les magistrats instructeurs et par le +chef de la sûreté.» + + + + +XX + +HÉRITIÈRE D'UN DEMI-MILLIARD! + + +Comme Me Bouginier achevait la lecture de cet article, Eusébie revint +annoncer: + +--Monsieur, c'est un quidam appelé Marignan qui demande à vous +entretenir. + +--Marignan?... Faites entrer... Il arrive à propos. + +Le _patito_ de Sergine Gravier se présenta en tenue de voyage, la +sacoche en sautoir et le plaid sur le bras. + +Sans prononcer une parole, l'ancien avoué lui désigna du bout du doigt +la _Gazette des Tribunaux_. + +Le visiteur eut un geste de haute philosophie: + +--Que voulez-vous? répliqua-t-il. _Errare humanum est_. Les plus +illustres conquérants ont eu leur Waterloo. Fatalité. _Anankè._ Ce qui +est écrit est écrit... + +Pas dans vos canards, par exemple!... + +En voilà qui gloussent la vérité comme Baron, des Variétés, est +susceptible de chanter les _Huguenots_ et _Guillaume Tell_!... + +--Comment?... Les deux Snail... L'argent du pavillon du garde... + +--Deux des Snail sont morts, c'est acquis; le troisième a le bras cassé, +c'est patent; l'argent du pavillon du garde nous échappe, c'est +incontestable... + +Mais qui est-ce qui a fusillé Bob et Jack? Qui est-ce qui a démonté Tom +de l'aileron? Qui est-ce qui a fait glisser entre nos doigts les écus de +M. de Saint-Pons? + +--Il me semble que ce Jacques Perrin... + +--Oui, il l'a déclaré à la justice; mais il a trompé la justice... + +--Hein?... + +--Dans quel but? C'est ce que j'ignore. Toujours est-il qu'il est +certain que personne ne viendra lui donner un démenti... + +--Cependant les journaux... + +--Les journaux radotent, vous dis-je! Que diable! j'étais là sous mon +masque! J'en sais quelque chose peut-être!... + +--Qui donc alors?... + +--Qui?... Eh! pardieu! votre jolie des jolies!... Votre protégée des +Loges, votre _Filleule de Lagardère, votre mademoiselle Fine-Lame_!... + +--Florette!... + +--Elle-même: un singulier auxiliaire, qui se retourne contre nous au +moment décisif, et qui, au lieu d'un coup d'épaule, nous flanque des +coups de pistolet! + +Et Marignan raconta--brièvement--ce qui s'était passé au pavillon de la +Faisanderie. + +Lorsqu'il eut terminé, Me Bouginier resta quelques minutes à +réfléchir. + +Ensuite il opina en hochant la tête: + +--C'est inimaginable!... Il semble qu'il y ait eu quelque accord tacite +entre le garde et cette fille pour qu'il ne soit point fait mention de +celle-ci... Dans tous les cas, qu'est-elle devenue? + +L'autre continua: + +--J'ai serré Tom Snail, l'éclopé, dans un endroit où je défie la police +de le découvrir... + +Héloïse Chamoiseau le soigne... + +Je crois qu'il guérira, et ma foi! m'est avis que ce sera tant pis pour +notre vierge au revolver... + +L'Anglais a de la rancune: s'ils se rencontrent jamais nez à nez dans +le même chemin, je ne voudrais pas être dans la peau de la pauvrette. + +--Et vous, interrogea brusquement son interlocuteur, et vous, que +comptez-vous faire? + +Marignan pirouetta sur le talon: + +--Vous n'avez donc pas remarqué mon costume?... Je ressemble au baron de +la _Vie parisienne_... Avec cette différence que je pars au lieu +d'arriver... + +--Absence précautionnelle. Vous êtes prudent. Je vous approuve. + +--Il y a longtemps que l'on sollicitait Sergine Gravier d'aller donner +quelques représentations à Bruxelles... + +Elle a signé hier, pour un mois, avec le théâtre des Galeries. Je +l'accompagne naturellement. Nous enfourchons l'_express_ après +déjeuner... + +A propos, vous n'auriez pas une centaine de louis à ma disposition? + +--Cent louis! + +L'ex-avoué fit une grimace énergique. + +--Je croyais, reprit-il avec raideur, que vous aviez de l'argent bien +placé. + +--C'est justement parce qu'il est bien placé que je ne tiens pas à le +déranger. + +Le masque de l'ancien officier ministériel se renfrogna de plus en +plus: + +--Vous êtes gai... L'insuccès ne vous démoralise pas... Mais que ne vous +adressez-vous à votre compagne de voyage? + +--A une femme?... Fi donc!... Pour qui me prenez-vous? + +Puis, haussant les épaules: + +--Compromettre ma réputation!... Pour deux misérables mille francs!... +Ce ne serait vraiment pas la peine! + +Puis encore, pesant sur les mots: + +--D'ailleurs, poursuivit Marignan, ma compagne de voyage n'aurait aucune +espèce d'intérêt à avoir en sa possession les deux pièces qui sont ici, +dans mon portefeuille,--tandis que vous, qui aviez, à ce qu'il paraît, +des projets d'avenir sur la petite... + +--La petite?... Deux pièces?... Que signifie?... + +--Deux pièces que j'ai ramassées,--en le déshabillant pour le mettre au +lit,--dans la poche de notre blessé Tom Snail, lequel avait eu la +faiblesse de s'évanouir à l'instar d'une femmelette... + +--Ah!... + +--La première est l'extrait de baptême d'Eva-Flore Ferrand, levé, le +jour de la naissance de celle-ci, sur les registres de la paroisse de +Saint-Pierre, au Gros-Caillou, et remis par la sage-femme qui accoucha +la mère à la nourrice qui se chargea de l'enfant... + +--Oh!... + +--La seconde est une sorte d'acte par lequel la susdite nourrice, une +paysanne de Bougival appelée Françoise Mauclerc, cède, moyennant une +somme de vingt livres, ses droits sur ce _baby_--droits illusoires et +abusifs, vous êtes trop légiste pour ne pas le reconnaître--à la société +des frères Snail représentée par leur aîné... + +Marignan conclut avec un accent singulier: + +--Voilà qui aiderait supérieurement à la reconstitution de l'état-civil +de mademoiselle Fine-Lame, s'il lui tombait jamais une famille des +nues... + +Puis, dévisageant son interlocuteur entre les deux sourcils: + +--Ou s'il prenait un jour fantaisie à quelqu'un de lui en fabriquer une. + +L'ex-avoué demanda nettement: + +--Combien les deux paperasses? + +--Cinquante louis chacune. _Fixed price._ C'est pour rien. + +--Voici les fonds. + +--Voici les papiers. + +Il y eut échange réciproque. Chacun empocha son butin. Ensuite on +échangea les politesses d'usage: + +--Cher maître, à l'honneur de vous revoir. + +--Cher monsieur, un heureux voyage. + +Le visiteur sortit. + +Aussitôt Bouginier bondit vers son bureau: + +--Voyons, murmura-t-il, je ne me suis pas trompé... Ce nom de _Flore-Eva +Ferrand_ est bien celui que j'ai lu, l'autre jour, dans cette gazette +américaine... Celle qui annonce les recherches entreprises par le +richissime Yankee Samuel Murphy, de New-York, pour retrouver la fille +d'un sien frère défunt, à laquelle il veut rendre compte de la fortune +de ce dernier. + +L'ancien officier ministériel était doué d'un esprit d'ordre +remarquable. + +Aussi n'eut-il pas de peine à remettre la main sur le journal dont il +avait besoin. + +Il l'ouvrit d'un geste enfiévré et le parcourut rapidement. + +Puis, avec une explosion que la surprise étranglait à demi entre ses +lèvres: + +--Oui, voilà l'article en question... Entouré au crayon rouge... Il +m'avait frappé, dès l'abord... + +Le nom y est... _Flore-Eva Ferrand_... En toutes lettres... + +Et cette phrase... Cette phrase qui termine... Le bouquet d'un feu +d'artifice de dollars: + +«On n'estime pas à moins d'un milliard les bénéfices réalisés par les +frères Murphy dans leurs différentes opérations financières, +industrielles et commerciales. + +»C'est à la moitié de cette somme qu'a donc droit, du chef de son père, +la jeune personne recherchée. + +»Cette héritière, dès à présent, vaut le chiffre rond de CINQ CENTS +MILLIONS.» + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +L'AVENTURE DES FRÈRES MURPHY + + + + +I + +DEUX VOYAGEURS + + +L'express du Havre brûlait Asnières et franchissait à toute vapeur +l'enceinte des fortifications. + +La machine s'époumonnait à siffler pour annoncer son arrivée. + +Bientôt, ainsi qu'un serpent qui se glisse dans son trou, la file des +voitures s'engouffra sous la coupole vitrée de la gare Saint-Lazare. + +Le mécanicien avait serré le frein. Le train _stopa_. Des employés +ouvrirent les portières: + +--Paris! Tout le monde descend!... + +Deux voyageurs sautèrent d'un _sleeping-car_ sur le quai. + +Avec le _suit_ en cheviot quadrillé et le petit chapeau rond et mou, de +même étoffe, qui peut se plier et se fourrer dans la poche comme un +mouchoir, ces deux _gentlemen_ portaient, croisés en bandoulière, cette +sacoche de cuir de Russie et cet étui à jumelles de fort calibre qui +sont la caractéristique de l'étranger _en tour_. + +Ils avaient, en outre, à la main, une couverture de tartan, roulée dans +sa courroie, et, sur le bras, un _imperméable_ en gutta-percha gris de +souris, «de la maison Perkins and Son, dans Lincoln-Inn's-Fild, à +Londres, fournisseurs privilégiés de H. G. M. la reine et de H. S. H. le +prince de Galles.» + +Ce n'étaient pas des Anglais, pourtant,--encore qu'ils s'exprimassent, +avec la facilité que donne une longue et constante habitude, dans cette +langue d'outre-Manche contre laquelle nous nous insurgerions de toute +l'horreur de notre oreille outragée, si Shakespeare, si Milton, si Pope, +Addison, Swift et Sterne ne s'en étaient servis pour écrire leurs +impérissables chefs-d'oeuvre. + +Le _Labrador_ les avait amenés en droite ligne de New-York au Havre. + +--Eh bien, dit l'un, nous voici à Paris, _captain_! + +--_By God!_ répondit l'autre, je n'en suis pas fâché: quand ce ne serait +que pour vider quelques bouteilles de champagne en l'honneur de la +traversée que nous venons d'opérer sans encombre... + +--Vous aurez tout loisir de le faire, une fois installé à l'hôtel; et, +dans vingt minutes au plus tard... + +--Oh! je n'aurai jamais la patience d'attendre jusque-là, ami Dick... + +--Comment?... + +--Je ne sais si c'est la longueur du trajet,--vos _rapides_ de France +ont la vitesse de nos tortues d'Amérique,--la chaleur de la saison ou +l'orage que je flaire en l'air, mais je me sens tout mal à mon aise... + +Or, quand je suis indisposé, il n'y a rien pour me remettre comme un +quartier de boeuf saignant arrosé d'un vin généreux... + +Donc, que Satan me torde le cou si je tarde un instant de plus avant de +me lester l'estomac et de me gargariser le gosier dans la première +taverne venue!... + +--Et nos bagages, que faites-vous de nos bagages? + +--Nos bagages? Vous en remettez le bulletin à un employé qui les charge +sur un _cab_, et ce _cab_ les transporte à l'hôtel--au _Grand-Hôtel_, où +vous avez télégraphié, je crois, pour nous retenir un appartement +convenable... + +Dick s'inclina: + +--Vous avez réponse à tout, mon cher Sam, déclara-t-il, et il ne me +reste plus qu'à me soumettre à votre souveraine volonté. + +--_All right!_ s'exclama l'autre joyeusement. Mettons le cap sur un +endroit où l'on puisse manger, rire et boire pour son argent. Aussi bien +j'aime à penser qu'il ne manque pas, aux environs, d'établissements +ouverts aux gais compagnons qui, comme nous, ont la bourse mieux garnie +que le ventre. Vous devez en connaître plus d'un, vous qui êtes Français +et Parisien... + +--Il n'en manque pas, en effet, et, sans pousser trop loin, si j'ai +bonne mémoire, nous rencontrerons sûrement de quoi étancher votre soif +et satisfaire votre appétit. + +Puis, tandis que le reflet d'une allégresse intérieure sillonnait ses +traits d'une clarté fugitive qui s'éteignit sans que son interlocuteur +ait eu le temps de l'apercevoir: + +--Allons, murmura celui que le _captain_ avait appelé l'ami Dick, +allons, j'ai réussi... C'est lui qui se livre... Il m'appartient! + + * * * * * + +Le train était arrivé en gare à onze heures quarante du soir. + +C'était une de ces lourdes nuits d'été qui chassent les Parisiens hors +de leurs logis étroits. + +Il faisait une chaleur étouffante. + +Tous les cafés avaient mis dehors un triple rang de tabourets et de +guéridons; et il n'y avait pas un tabouret qui ne fût disputé par une +demi-douzaine de consommateurs; il n'y avait pas un guéridon qui ne fût +couvert de bocks, de grogs, de mazagrans et de sodas. + +Nos deux voyageurs débouchèrent de la gare par l'une des baies qui +ouvrent sur la rue d'Amsterdam. + +Ils s'arrêtèrent un moment sur le trottoir de celle-ci. + +Devant eux, c'était le fourmillement de ce Paris éveillé comme un panier +de souris, qui détraque l'éternelle horloge du temps et remplit les rues +de tapage et de mouvement, à l'heure où la patriarcale province ronfle, +la nuque sur l'oreiller,--portes closes, rideaux tirés, bougie éteinte. + +L'ami Dick désigna à son compagnon divers établissements illuminés en +face: + +--Vous voyez que nous n'avons que l'embarras du choix. Cette rue +d'Amsterdam est pavée de caravansérails hospitaliers, de cuisines +internationales et de vide-bouteilles cosmopolites. Dans lequel vous +plaît-il d'entrer? + +--Hé! _my dear_, dans le plus proche. + +--Eh bien! que dites-vous de ce _bar_ à la façon anglaise? + +--Va pour le _bar_ et sa façon! Je n'aime pas beaucoup les Anglais, mais +je ne déteste point, en revanche, leurs sauces aux pickles, leurs hachis +d'huîtres, leurs puddings aux groseilles sûres et leurs tartes à la +rhubarbe. + + * * * * * + +Les deux nouveaux débarqués se mirent en devoir de traverser la +chaussée. + + * * * * * + +En ce moment, deux individus sortaient de l'établissement où ils avaient +l'intention d'entrer. + + + + +II + +SUR UN SEUIL + + +Le premier de ces individus abritait sous un sourcil touffu un regard +d'une vaillance et d'une pénétration singulières. + +Cette pénétration s'aiguisait, par intervalles, jusqu'au point de +devenir inquiétante. + +Toutefois elle semblait plutôt le résultat d'une habitude que d'une +intention. + +Vous auriez juré qu'elle était indépendante de la volonté de celui qui +l'exerçait sans s'en douter. + +Il était évident que ce dernier avait jadis revêtu l'uniforme. + +On s'en apercevait à sa manière de se tenir droit, de porter haut, de +parler bref, non moins qu'au ruban des médailles militaires d'Italie et +de Crimée noué à la boutonnière de sa jaquette de velours vert côtelé. + +Le reste de son costume se composait d'un pantalon de coutil gris qui +s'enfonçait dans des guêtres de cuir fauve, d'un gilet de drap chamois +sur lequel se bouclait le ceinturon d'un couteau de chasse et d'un képi +qu'entourait un mince liséré d'argent. + +Il avait, en outre, au dos, une carnassière dont le baudrier s'étoilait +d'une plaque de cuivre armoriée et, sous le bras, un fusil double dont +les canons noircis luisaient comme une peau de serpent. + +Son compagnon avait les jambes fluettes, l'échine allongée et le museau +pointu d'un lévrier. + +Ce n'était point un homme brillant... + +Mais quoi! je connais des poètes qui ont des redingotes plus pelées, des +«tuyaux de poêle» plus rougissants et des tournures plus minables. + +Celui-ci insinuait: + +--Mon supérieur, est-ce que nous ne récidivons pas? On ne s'en va pas +sur une patte. La chope de l'étrier, pas vrai? + +--Grand merci, répondit le personnage au fusil: il se fait tard et je +n'ai plus soif. + +--Bon! s'exclama gaillardement le particulier au couvre-chef douteux, où +serait la différence entre l'humanité et la brute, si l'humanité ne +buvait que quand elle a soif?... + +Pour ce qui est de l'heure, on s'en flûte!... + +Il n'y a pas d'heure pour les braves... + +Or, vous êtes le brave des braves, vous, mon ancien brigadier: brave au +régiment,--brave chez nous,--brave dans vos nouvelles fonctions de garde +général des domaines de M. le marquis de Saint-Pons!... + +Que le pousse-bière que nous allons prendre me serve de médecine ou de +poison, si l'on en trouve un quarteron de votre acabit dans la douzaine! + +--Impossible, répliqua l'autre en consultant sa montre: ce sera pour la +prochaine fois. On m'attend à Carrières-sous-Bois. Si je tardais trop à +y rentrer, ma ménagère serait inquiète. + +--Ah! oui: cette jolie petite femme avec laquelle je vous ai rencontré, +un jour, sur le boulevard... Mazette! vous ne vous refusez rien, +monsieur Jacques!... Un amour de jeunesse, qu'on s'en lécherait les +mandibules jusques et par delà les cartilages auriculaires! + +M. Jacques fronça le sourcil. + +--Mon garçon, fit-il sévèrement, la personne que je vous engage à +traiter avec moins de légèreté est ma fille,--ma fille d'adoption... + +--Hé! une fille qui ne demande qu'à être mariée!... + +La physionomie du garde général se rembrunit davantage: + +--Pour se marier, il faut de l'argent, répondit-il avec humeur; et, +quoique M. le marquis me rémunère plus que généreusement de mes +services, je n'ai pas encore achevé d'amasser la dot de ma Florette. + +Son interlocuteur eut un sourire malin: + +--Eh bien, épousez-la vous-même! + +--Moi! + +--Dame! ce sera double économie: d'abord, plus de _monacos_ à débourser +pour l'établir; ensuite, puisqu'elle est déjà à la tête de votre maison, +plus de dépenses subséquentes à faire pour appointer sa remplaçante... + +M. Jacques haussa les épaules: + +--Trêve de plaisanterie, mon camarade! A mon âge, oserais-je +prétendre... + +--A votre âge?... Ne dirait-on pas que vous êtes le frère de lait de +Mathusalem?... + +Vous êtes solide comme l'obélisque; vous possédez bon pied, bon oeil, +bon estomac, bon appétit; si vos cheveux frisent la cinquantaine, votre +coeur a toujours vingt ans... + +Si la demoiselle vous rabrouait, elle serait fièrement difficile... + +A moins, pourtant, qu'elle n'ait une inclination... + +--Une inclination!... + +En répétant ce mot, M. Jacques porta brusquement la main à sa poitrine, +comme s'il eût ressenti une soudaine et vive douleur. + +Ensuite, d'une voix agitée: + +--Non, non, je ne puis le supposer. Florette est un ange de sincérité et +d'innocence... J'ai toute sa confiance, et elle m'eût avoué... + +Son interlocuteur continua avec une insistance paisible: + +--Après cela, peut-être est-ce qu'elle ne vous convient pas... +Saperlotte! vous êtes dégoûté!... Une bouche fraîche comme un brugnon; +des joues d'api qui donnent envie de mordre dedans; une taille fine, +ronde et souple comme un jonc, avec une mignonne paire de bossoirs à +tribord et à bâbord!... + +Le garde général allait sans doute protester avec véhémence contre cette +appréciation erronée de ses sentiments, lorsqu'un incident--en lui-même +fort ordinaire--vint changer inopinément le tour de la conversation. + +En dialoguant de la sorte, les deux compères stationnaient--à leur +insu--devant la porte de l'établissement dont ils venaient de sortir. + +Or, c'était cet établissement--on s'en souvient--qui formait l'objectif +du couple de voyageurs que nous avons mis en scène précédemment. + +Obligé de déranger les causeurs pour entrer, le _captain_ toucha du +doigt le bord de son chapeau en murmurant la formule de politesse: + +--_If you please, gentlemen?_ + +Les deux Français s'écartèrent en rendant le salut. + +Sam passa. + +L'ami Dick venait derrière lui. + +Il imita le geste et répéta la phrase. + +Ensuite il passa à son tour. + +Tous les deux disparurent à l'intérieur de la taverne. + + + + +III + +TENTATIVE DE RECONNAISSANCE + + +M. Jacques les avait--machinalement--effleurés du regard au passage. + +En se posant sur le _captain_, ce regard était demeuré d'une +indifférence absolue. + +Il n'en avait pas été de même lorsqu'il s'était arrêté--par hasard--sur +le second voyageur. + +Vous eussiez dit d'un réveil en sursaut. + +Le garde général avait tressailli. Une flamme subite avait jailli de sa +prunelle. Puis il s'était penché vers son interlocuteur: + +--Fil-en-Quatre? + +--Brigadier? + +--As-tu remarqué?... + +Il paraît que le «brigadier» ne tutoyait que dans les grandes occasions +le propriétaire de la redingote inavouable; car celui-ci interrogea avec +un soubresaut de surprise: + +--Remarqué qui?... Remarqué quoi?... + +--Ces étrangers... + +--Ces _Angliches?_... Deux casse-noisettes qui sont arrivés en retard +quand le bon Dieu distribuait les grâces, le chic et l'élasticité... Le +premier surtout: un nègre blanc avec sa tignasse de crin végétal, sa +barbe en copeaux de menuiserie et ses lèvres en rebords de potiche +nocturne!... + +M. Jacques secoua la tête: + +--Il ne s'agit pas de celui-là... Il s'agit de l'autre... Il s'agit de +ses yeux... + +--Ses yeux?... + +--Est-ce que tu ne les as pas reconnus? + +Fil-en-Quatre considéra le questionneur avec un étonnement croissant: + +--Reconnus?... Les lampions du John Bull?... Pas plus que mon père +naturel ne m'a reconnu à ma naissance... + +M. Jacques affirma: + +--Eh bien! moi, je suis certain d'avoir aperçu ces yeux-là quelque +part. + +--Bah!... + +--Lorsqu'ils se sont croisés avec les miens, tout à l'heure, il m'a +semblé que ce n'était pas la première fois qu'ils me heurtaient. J'ai +éprouvé la sensation de l'homme qui, sur le terrain, reconnaît, en +tâtant le fer, que le jeu de son adversaire n'est pas pour lui chose +nouvelle. Assurément je me suis déjà mesuré avec ce voyageur, avec cet +étranger. Maintenant, où, quand et dans quelles circonstances? C'est ce +que je cherche à me rappeler... + +Fil-en-Quatre se gratta l'appendice nasal: + +--Pour lors, ce _goddam_ prétendu serait un de nos anciens clients... Ça +se pourrait bien tout de même... Dans la partie, on a affaire à tant de +monde... + +--J'en jurerais, et il me suffirait de deux ou trois minutes d'un examen +plus attentif pour fixer les souvenirs qui flottent dans mon esprit... + +Ce disant, le garde chasse avait fait un mouvement pour rentrer dans la +taverne... + +Puis, se ravisant brusquement: + +--Ah çà! s'écria-t-il, que m'importe, après tout, et de quoi vais-je +m'occuper?... J'oublie que je ne suis plus _de la partie_, et que les +braconniers, les maraudeurs, les vagabonds qui exploitent les bois de +mon maître sont désormais les seuls clients auxquels je doive +m'intéresser... Au diable cette stupide manie de toujours vouloir lire +dans le passé et sous la frimousse des autres!... + +Il jeta son fusil sur son épaule: + +--Et l'heure qui me talonne!... Et le train qui va me brûler la +politesse!... Et Florette qui serait en peine!... + +--Sans vous commander, proposa son compagnon, on vous fera un bout de +conduite. + +--Je ne demande pas mieux, mon garçon. + +M. Jacques reprit, en se dirigeant vers la gare: + +--C'est l'histoire du vieux cheval de réforme qui, attelé à un +tombereau, dresse l'oreille, piaffe et hennit quand il entend la +trompette de l'escadron... + +Ah! l'habitude est une maîtresse dont il n'est pas facile de se +débarrasser... + +Quand on a consacré dix années de sa vie à deviner, à poursuivre, à +combattre le crime, est-ce qu'on ne s'imagine pas toujours avoir le +crime en face de soi? + +--Ça, brigadier, déclara l'autre, c'est censément le mal du métier. + +--Comment? + +--Hé! parbleu! vous le constatez: on n'a pas été le célèbre, le +redoutable, l'illustre _Patte-de-Fer_, le malin des malins, le Vidocq +des Vidocq,--la terreur des _grinches_ et des _escarpes_ de la haute et +de la basse _pègre_; on n'a pas été l'oeil qui déchiffrait les +coquins sous leurs déguisements, sous leurs ruses les plus habiles, et +la poigne qui les happait, qui les broyait sur leurs méfaits; on n'a pas +été tout cela sans qu'il en reste quelque chose... + +Vous avez lâché la boutique: la boutique ne vous a pas lâché... + +Vous travaillez sans y penser... + +Il y a de pauvres diables à qui l'on a coupé le bras ou la jambe, et qui +n'en ressentent pas moins des douleurs à la place qu'occupait le membre +amputé... + +Vous, c'est tout comme. L'oeil et la poigne vous démangent. Vous +n'êtes plus de la police,--et vous êtes demeuré le pape, le modèle, le +phénix des policiers. + + * * * * * + +On peut, à la rigueur, découvrir des personnes qui ne boivent pas entre +leurs repas. + +M. Jacques était de ce nombre. + +J'ai même coudoyé des gens qui ont su résister à la contagion du cigare. + +Mais jamais je n'en ai rencontré qui résistassent à un petit verre de +gloire. + +L'ex-brigadier avait décliné le «pousse-bière» de son ancien +subordonné... + +Sa physionomie s'égaya aux compliments de ce dernier. + +--Inspecteur Fil-en-Quatre, fit-il en lui pinçant cordialement +l'oreille, inspecteur Fil-en-Quatre, vous n'êtes qu'un flatteur! + +Puis, avec une indifférence affectée: + +--Ainsi, l'on se souvient encore de moi, là-bas? + +--Si l'on s'en souvient! C'est-à-dire que l'on vous pleure, que l'on ne +vous a pas remplacé, et que le patron crie sur les toits qu'il n'y a pas +dans toute la boîte un lapin digne de dénouer les cordons de vos +_ripatons_!... Vous, le héros de l'affaire Troppmann, de l'affaire du +puits de Châtillon, de l'affaire... + + * * * * * + +--En voiture pour Saint-Germain! + + * * * * * + +A cet appel, l'ex-brigadier serra vivement la main de l'inspecteur: + +--Il faut que je vous quitte... Au revoir.... Souvenez-vous qu'il y aura +toujours un couvert mis pour vous recevoir et une vieille bouteille de +derrière les fagots pour fêter votre bonne visite au pavillon de la +Faisanderie,--rond point du Roi,--au bout de la terrasse de +Saint-Germain. + +Il monta rapidement l'escalier qui conduit à la salle d'attente, +traversa celle-ci en courant et sauta, du quai, dans le premier wagon où +il n'aperçut personne. + +Il avait, en effet, besoin d'être seul pour songer... + +Songer à qui?... + +A quoi?... + +A la jeune fille qui l'attendait, penchée à la fenêtre du logis, tandis +que, sur la nappe blanche, la collation, préparée par ses soins, étalait +ses appétissantes victuailles près du vin favori riant dans le +flacon?... + +Ou bien à la douleur aiguë qui l'avait mordu au coeur, alors que +Fil-en-Quatre avait émis cette hypothèse--ridicule et inadmissible, +parbleu!--d'une inclination que lui cacherait celle qu'il ne voulait +considérer que comme son enfant d'adoption?... + +Non: une autre pensée,--une pensée tenace,--occupait l'esprit du +policier émérite... + +Et ce qu'il se demandait avec une persistance dominatrice de tous ses +sentiments et de toutes ses facultés, c'était ceci: + +--Où ai-je vu les yeux de cet homme? + + + + +IV + +ENGLISH SPOKEN HERE + + +Ce n'était pas seulement cette indication, incrustée en lettres de +cuivre dans le vitrage de la devanture, qui ressuscitait Londres en +plein coeur de Paris. + +C'étaient l'aménagement intérieur et le personnel de ce véritable +_coffee-house_, où tout était anglais, depuis le patron, le sommelier et +les garçons avec leurs favoris en côtelettes d'acajou, leur costume noir +et leur mine discrète d'employés aux pompes funèbres, jusqu'aux _boxes_ +dont la double rangée s'alignait autour de la salle commune. + +Ces boîtes, assez semblables aux confessionnaux collés aux murailles des +églises, remplacent les cabinets particuliers chez nos voisins des +Trois-Royaumes. Le _captain_ s'était déjà casé dans l'un de ces +cercueils de société, et on l'entendait demander: + +--_God me bless!_ ami Dick, où êtes-vous passé?... J'ai besoin de vos +lumières, ou la foudre m'écrase!... Dans ce pays commence-t-on par le +porto ou le madère? + +L'ami Dick était debout près du comptoir et rédigeait le menu du festin. + +S'adressant au _landlord_ (patron) et au sommelier: + +--Ainsi, questionnait-il, vous m'avez bien compris? + +--Oui, Votre Honneur: médoc et chambertin pour débuter; ensuite le +champagne; puis le café et les liqueurs.... + +--_Very good._ + +Sam reprit, de sa boîte: + +--Avez-vous donc juré de me laisser boire seul? + +--Une minute, pour Dieu, mon cher maître! Je m'occupe de vous et de moi. + +Interpellant le sommelier, le compagnon du _captain_ commanda: + +--Apportez une bouteille de vieux kirsch et une carafe d'eau frappée. + +Le subalterne obéit. + +L'autre continua en baissant le ton: + +--Versez où vous voudrez l'eau que contient cette carafe et +remplacez-la par la totalité du kirsch qui remplit la bouteille. + +--Voilà qui est fait, Votre Honneur. + +--Bien; maintenant, écoutez-moi, si vous avez envie d'encaisser une +honnête aubaine: + +J'ai gagé avec le gentleman qui est là qu'il ne s'apercevrait pas de la +substitution... + +Aidez-moi à gagner mon pari et il y a deux livres pour vous. Je paye +moitié d'avance. Prenez... + +--Comment puis-je me rendre utile à Votre Honneur? s'empressa de +demander le sommelier en empochant la pièce d'or. + +--Oh! de la façon la plus simple: lorsque mon compagnon demandera de +l'eau glacée, vous aurez soin de placer devant lui cette carafe ainsi +préparée, en vous gardant d'un mot, d'un signe qui lui permettent de +supposer le changement de liqueur que vous venez d'opérer. + +Un Français y eût regardé à deux fois avant de se prêter à cette +tentative d'alcoolisation déguisée en manière de «farce de fumiste». + +Une loi, dont les dispositions sont affichées dans tous les débits de +boissons, punit chez nous non seulement l'ivresse manifeste, mais encore +quiconque a fourni les moyens de la déterminer. + +Il est évident, par exemple, que cette loi ne concerne que nos +nationaux et que les étrangers ont le droit de s'enivrer jusqu'à rouler +sous la table. + +Et puis, il s'agissait d'un pari: or, de l'autre côté du détroit, un +pari est chose sacrée. + +Le sommelier s'inclina profondément: + +--Votre Honneur sera content de moi, répondit-il. + + * * * * * + +Il y avait sur la table, en dépit de la saison qui interdit l'usage de +ces mollusques, pendant les mois sans _r_, aux palais fins et +délicats,--il y avait des montagnes d'huîtres dans des plats de métal +blanc, que flanquaient des poivrières à compartiments renfermant quatre +espèces de sauces diaboliques à base de kari. + +Il y avait un _rumpsteack_ monstre, dont la chair presque crue saignait +sous le couteau; un saumon bouilli, lardé de jambon et d'anchois; des +tranches d'esturgeon sur un lit de crevettes hachées, et des puddings +qui n'attendaient qu'une allumette pour transformer en flammes bleuâtres +le rhum dans lequel ils nageaient. + +Il y avait des vins de toutes les couleurs: le sauterne qui ressemble à +de l'ambre en fusion; le madère, le porto, plus sombres que de l'or +bruni; le bourgogne, le bordeaux d'un rouge de pourpre, et l'aï rosé, +impatient d'envoyer au plafond son casque d'argent. + +Nos deux nouveaux débarqués étaient assis en face l'un de l'autre devant +ce plantureux festin. + +Profitons du moment où, la bouche pleine, ils n'échangent guère que de +fréquentes et fraternelles santés,--profitons, dis-je, de ce moment pour +les présenter plus amplement à nos lecteurs. + +Sam--ou le _captain_--était un grand, gros, large et solide gaillard de +quarante-cinq à cinquante ans, avec une encolure de taureau, une tête +puissante et crépue, des mains énormes et des pieds immenses. + +Quoique les tons foncés de ses traits fussent bien plutôt le résultat +d'une vie exposée aux soufflets de tous les éléments que la réflexion du +sang africain qui circulait sous son épiderme, il était impossible de ne +pas reconnaître en lui le type de la race noire, réfractaire à plusieurs +générations de croisements. + +Ses pommettes saillaient des deux côtés de son nez épaté; ses lèvres se +renflaient en bourrelets, découvrant des dents étincelantes et pointues, +et c'était une laine blondâtre qui moutonnait sur ses joues et sur son +menton, et qui tapissait son crâne d'une sorte de broussaille. + +Son oeil, en retrait sur un front bombé, dégageait une remarquable +dose de sagacité, jointe à une somme presque égale de naïveté enfantine. + +Partout où il y a du nègre,--fût-ce à l'état latent et en quantité +infinitésimale,--il y a, en effet, du _baby_. + +Son compagnon, l'ami Dick--Dick est en anglais l'abréviation du prénom +Richard--ne lui ressemblait guère sous ce rapport. + +Il n'avait point l'air naïf. + +Dans sa prunelle vert de mer, veinée de noir, il y avait l'audace, la +cruauté du fauve en chasse, et la mobilité farouche, fureteuse, du fauve +inquiet. + +Sans cette expression oculaire, qu'il dissimulait le plus souvent sous +l'abat-jour de la paupière, son masque froid et régulier, ses longs +favoris blonds en nageoires de requin et, surtout, la facilité avec +laquelle il se servait de la langue anglaise, l'eussent fait prendre +volontiers pour l'un des sujets--ils prononcent _seudjets_--de Sa Très +Gracieuse Majesté, ou pour l'un des concitoyens de ce président qui, +là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique, gouverne les cinquante millions +d'individus dont se compose la population des Etats-Unis d'Amérique sans +que neuf Européens sur dix sachent la première lettre de son nom. + +Avec la révélation de son regard, pour un lynx comme M. Jacques, ce +n'était pas seulement un Français: + +C'était encore un Parisien. + +Un Parisien du boulevard. + +Il y en a de plus dangereux que les Pavillons-Noirs des plaines de +l'Indo-Chine ou que les pirates malais des îles de la Sonde. + + + + +V + +FORTUNE AMÉRICAINE + + +Williams-James et Tomy-Samuel Murphy étaient deux frères originaires de +l'Etat de Kentucky. + +Leurs parents, qui avaient du sang «bleu» sous les ongles, leur avaient +laissé en mourant un petit bien dont l'exploitation eût pu suffire +amplement aux besoins de deux sages garçons, mesurés dans leurs goûts +comme dans leurs dépenses. + +Mais nos jeunes gens étaient ambitieux. + +Ils n'eurent rien de si pressé que de vendre au plus offrant l'héritage +paternel et de s'en partager le prix. + +Celui-ci, il est vrai, ne pesait pas beaucoup au fond de leur +_pockett_... + +Par exemple, pour le faire valoir, Will et Sam possédaient, mêlées, les +qualités particulières aux deux races--blanche et noire--dont ils +étaient issus: l'énergie, l'activité, le flair, la persévérance et le +bon sens. + +Le premier, qui était l'aîné, s'embarqua pour l'Angleterre, où il avait +l'intention de «jouer sur les cotons.» + +Le second préféra ne pas quitter le sol natal. + +A quinze ans, il était apprenti _waterman_ (matelot) à New-York. + +A dix-sept, il avait acheté--sur ses économies--l'une des plus grosses +gabares qui fussent dans le port. + +A vingt, il devenait capitaine d'un steamer à lui appartenant,--d'où ce +titre de _captain_ qui lui resta comme un surnom,--et, du pont de ce +bâtiment, il trouvait moyen d'entreprendre toute sorte d'opérations, +dont la moins avantageuse ne fut pas le trafic avec les Indiens des +peaux de buffles et de bisons. + +La Californie venait d'être découverte: + +En 1849, Tomy-Samuel Murphy perçait--à ses frais--une route qui +traversait le Nicaragua et abrégeait considérablement pour les voyageurs +la distance entre la Nouvelle-Orléans et la baie de San-Francisco. + +Hâtons-nous d'ajouter que notre spéculateur était propriétaire d'un +quartier tout entier de cette dernière ville. Dans ce quartier, il y +avait une douzaine d'hôtels meublés, de maisons de jeu, de _music-halls_ +et d'autres _tralalas_ de plaisir. Pour amasser la poudre d'or à pleines +tonnes, le Yankee n'avait pas besoin de se courber, le pic au poing, sur +la terre brûlante des placers ou de procéder au lavage des sables +pailletés du Rio-Santo. + +James-Williams, de son côté, avait prospéré dans Piccadilly, à Londres. + +Pendant des années, en effet, il y avait eu une hausse énorme et +persistante sur les cotons. + +Lorsque l'Américain liquida sa situation à Royal-Exchange-Office, pour +retourner dans son pays, il avait réalisé un bénéfice net de _quatre +cent mille livres sterling_,--c'est-à-dire de _dix millions de francs_. + +Survint la guerre de la Sécession. + +Les deux Murphy y prirent--dans les fournitures, transports et +approvisionnements--une part non moins lucrative qu'active. + +Associant plus tard la double puissance de leurs capitaux, ils firent +l'acquisition du New-York-Harlem-Railway, le fusionnèrent avec le +New-York-Erié, accaparèrent les actions de chacune des immenses voies +ferrées du Far-West et régnèrent en maîtres intelligents, mais absolus, +sur toutes les lignes qui relient à l'océan Pacifique l'Atlantique et le +Mississipi. + +Nous vous avons donné le portrait du _captain_, ainsi que l'on +continuait à baptiser Sam depuis son commandement maritime. + +C'était un gars franc du collier, d'aspect et de caractère également +joyeux. + +Une table qui eût effrayé dix dîneurs ordinaires, une besogne qui eût +épouvanté une douzaine d'industriels européens ne l'intimidaient point. + +Plus gourmand que gourmet, il prenait indistinctement le menton à toutes +les filles,--jolies ou laides,--qu'il rencontrait sur son chemin. + +Mais ses velléités de conquête s'arrêtaient à ce badinage. + +Non pas que l'envie lui manquât de pousser plus loin, ah! mais non! + +Mais le loisir lui faisait défaut: + +_Times is money!_ + +Toujours par monts et par vaux, on ne le voyait faire que de courtes et +rares apparitions à New-York et dans les grands centres où, du reste, +malgré ses dollars, la _gentry_ ne l'eût point volontiers «accepté» à +cause de son origine nègre. + +Ajoutons qu'il n'avait jamais eu le temps de faire un voyage en Europe, +et qu'il ne parlait que l'anglais ou que les différents idiomes des +peuplades sauvages avec lesquelles il s'était trouvé en relations. + +En revanche, il savait compter et sacrer dans toutes les langues. + +Son aîné ne lui ressemblait point. + +Celui-ci avait été beau, autrefois, dans sa jeunesse: beau, par la +correction des traits, la «convenance» des manières et l'irréprochabilité +de la tenue. + +Par malheur, les jours et les nuits passés devant un bureau à aligner +sur le papier des chiffres et des combinaisons ne dévorent pas moins la +santé que les veilles employées à caresser les pots, les cartes et les +tendrons. + +A quarante ans, Williams-James était devenu une sorte de spectre, long +et pointu comme un paratonnerre, dont la figure coupante était prise +entre deux touffes ébouriffées de crins blanchâtres ainsi que la roue de +verre d'une machine électrique entre ses coussinets. + +Il causait rarement, mangeait peu, buvait moins et baissait les yeux en +présence des dames. + +Sa fonction favorite était de morigéner le _captain_: + +--Vos excès vous mèneront à mal, lui disait-il dogmatiquement. +L'intempérance est un ennemi. Vous verrez, Sam, que vous me placerez +dans la douloureuse nécessité de vous pleurer. + +Le digne Américain se trompait sur ce dernier point. + +Un soir, comme il venait de se coucher, il se rappela qu'il avait oublié +de vérifier si le «mot» de la caisse avait été changé. + +Aussitôt, il sauta du lit, et, sans prendre le soin d'endosser un +vêtement, il courut, à travers une enfilade de pièces glacées, réparer +cette omission. + +Le froid le saisit. Une fluxion de poitrine se déclara le lendemain. +Vingt-quatre heures plus tard, le malade était à toute extrémité. + +Le _captain_ larmoyait à son chevet. Les deux frères s'aimaient +sincèrement. Williams murmura: + +--Mon frère, j'ai à m'accuser d'une grave erreur... + +--Une erreur! sanglota Sam. Expirez en paix, mon cher Will. Nos commis +la découvriront dans la balance de fin d'année. Est-ce à l'actif ou au +passif? + +Le malade secoua la tête: + +--Il n'est pas question de nos livres. Ceux-ci sont en règle avec les +hommes. S'il en était seulement ainsi de ma conscience avec le ciel, +avec la terre!... + +L'autre se trémoussa sur sa chaise: + +--Que signifie?... Expliquez-vous... Le diable m'emporte si je comprends +ou si je soupçonne... + +--Il s'agit d'une erreur d'un printemps agité: mon excellent Sam, j'ai +une fille... + +Le _captain_ bondit: + +--Vous avez une fille! Je suis oncle! Et vous ne m'en en aviez rien +dit!... + +--Je n'ai pas trouvé le moment.. Les affaires m'absorbaient... +Pardonnez-moi... + +Samuel baissa le front: + +--C'est vrai. Vous avez raison. Ces triples coquines d'affaires... Et où +est-elle, mademoiselle ma nièce?... + +--En France, je crois: à Paris... + +--Vous croyez... + +--C'est dans cette ville de perdition que j'ai commis le péché de la +chair, lors d'une excursion que j'y fis au commencement de mon séjour à +Londres. Une innocente créature est résultée de cette faute. C'est, du +moins, ce dont m'a informé ma complice dans cette oeuvre d'impureté +criminelle... + +--Et cette enfant, sa mère, que sont-elles devenues?... + +--Je l'ignore... + +--Comment! depuis quinze ans, vous ne vous êtes pas renseigné sur le +sort de deux personnes qui vous touchent de si près? + + + + +VI + +RECOMMANDATIONS ET PRÉDICTIONS + + +--Mon frère, repartit le moribond sèchement, je vous répète que mon +temps ne m'appartenait point. Mon temps appartenait aux affaires. Les +affaires avant toute chose... + +Le temps est une pierre plus précieuse que les diamants qui ornent la +couronne des rois. En détacher une parcelle pour l'appliquer à des +intérêts purement privés, en dehors du cours des cotons et de toute +opération commerciale ou financière, m'eût paru un vol,--oui, un +vol,--au préjudice de mon avenir et, par la suite, de notre association +à tous deux... + +D'ailleurs, je me réservais de m'occuper d'Eva,--c'est ainsi que +l'enfant s'appelle,--lorsque l'heure du repos aurait sonné pour moi... + +Cette heure va sonner dans un moment prochain... + +Mais ce ne sera pas celle du repos que j'espérais... + +Ce sera le glas qui m'ouvrira les portes de l'éternité... + +C'est vous, Sam, qui accomplirez le projet que j'avais formé... + +Vous irez en Europe, en France, à Paris; vous vous mettrez en quête +d'Eva; vous la retrouverez,--dussiez-vous, pour cela, dépenser la moitié +de ma fortune... + +Il y a là, sous mon oreiller, un portefeuille contenant toutes les +indications qui seront de nature à vous guider dans vos recherches... + +Ce portefeuille renferme, en outre, deux actes également importants: + +Par le premier, je reconnais solennellement pour ma fille l'enfant née à +Paris le 2 juin 1856 et déclarée à l'état-civil du neuvième +arrondissement sous les nom et prénoms d'_Eva-Flore Ferrand_, de même +que je l'institue légataire de tout ce que je laisse après moi... + +Le second vous constitue exécuteur unique de cette suprême volonté et +vous confie la tutelle de votre nièce... + +Vous êtes assez riche, mon frère, pour vous passer de mon héritage, et +je ne puis penser que vous me teniez rancune d'avoir essayé de réparer +par une mesure de justice tardive... + +--Tempêtes et massacres! pas un mot de plus, Williams! interrompit le +_captain_ avec une véhémente indignation. Jugez-vous que je sois une +assez vile carcasse pour frustrer de sa légitime fortune la progéniture +de mon plus proche parent?... + +La jeune miss sera votre héritière, ou que la maladie me ronge!... + +Elle sera la mienne aussi; car je consens à être pendu si je m'accroche +jamais au cou la cravate de chanvre du mariage!... + +Partant, dormez tranquille jusqu'aux trompettes du jugement dernier. Ce +que vous désirez sera fait. Je vous engage ici la foi d'un _gentleman_, +qui, de sa vie, n'a eu un bout de traite en souffrance... + +Et vous savez bien, _my dear_, que, lorsque l'un de nous a donné sa +parole, c'est comme si tous les sollicitors, tous les shérifs, tous les +attorneys et tous les barristers avaient visé, légalisé et paraphé la +signature... + +--Merci! vous êtes un coeur honnête, loyal et dévoué. + +Et l'aîné des Murphy tendit à son frère une main qui tremblait les +affres de l'agonie. + +Samuel reprit avec ardeur: + +--Je m'embarquerai, s'il vous plaît, le lendemain de l'enterrement... + +L'autre le modéra: + +--Non, Sam. Il est urgent que vous procédiez à la liquidation de notre +société. Un semblable travail ne s'improvise pas. Ma fille attend, +depuis des années, que je me déclare son père: elle attendra bien +encore--autant qu'il sera nécessaire--que l'inventaire, qui fixera le +chiffre de sa fortune, se termine dans des conditions de saine +comptabilité. + +La voix du malheureux s'affaiblissait de plus en plus; son souffle +s'embarrassait dans sa poitrine haletante; son regard s'obscurcissait et +s'égarait. + +Il se souleva sur le coude et poursuivit péniblement: + +--Ce Français que vous vous êtes attaché... + +--Richard Vautier... Eh bien?... + +--Vous l'installerez à ma place comme chef de la correspondance... + +--_Caramba!_ je ne demande pas mieux: c'est un garçon adroit, actif, +infatigable,--d'humeur enjouée et commode... + +Le voile, qui recouvrait les prunelles du mourant, se déchira +brusquement pour livrer passage à une lueur fugitive... + +Et cette prophétie siffla hors de sa gorge: + +--Ce garçon vous tuera, mon frère. + +Le _captain_ tressauta comme s'il eût reçu une décharge de la pile +électrique: + +--Sang du Christ! s'exclama-t-il, qu'est-ce que vous me chantez là, +Will? + +--Je dis, répondit l'autre avec un accent d'outre-tombe, je dis que cet +étranger vous sera fatal, si vous continuez à vous abandonner à +l'étrange influence qu'il prend sur vous de jour en jour... + +--Vous croiriez... + +--Je ne crois pas. Je suis sûr. Je suis sûr que ce Dick fera la fin de +votre corps et la damnation de votre âme, s'il vous arrive jamais de le +traiter différemment que comme un simple subalterne... + +--Oh! mais alors je vais le renvoyer de la maison!... + +--Pourquoi cela? C'est un employé précieux. Vous auriez tort de vous +priver de ses services... Seulement, vous voilà prévenu... Défiez-vous! + +L'agonisant s'arrêta, épuisé. + +Sa tête retomba lourdement sur l'oreiller. + +Ses yeux battirent et se fermèrent. + +Mais la nuit éternelle qui montait, l'enveloppant, se peuplait sans +doute de visions terribles et de fantômes menaçants... + +Car le pauvre diable s'agitait convulsivement sur sa couche; son visage +émacié, qui, à chaque instant s'amincissait davantage, s'inondait d'une +sueur jaunâtre et glacée; sa bouche hoquetait des phrases qui +paraissaient dictées par l'obsession d'une idée fixe: + +--Défiez-vous... Il faut se défier... Défiez-vous des surprises du +coeur et des perfidies de la boisson... + +Le _captain_ pensa: + +--C'est le délire. + +Et il ouvrit sa Bible au chapitre des dernières prières. + +L'autre bégaya: + +--Défiez-vous du serviteur qui, au lieu de l'eau bienfaisante, vous +verse le poison abrutissant de l'ivresse... + +Samuel essaya de le calmer: + +--Mon frère, mon bien-aimé Will, revenez à vous, au nom du ciel! + +Un spasme secoua le moribond. Le râle l'étranglait. Il porta ses mains à +son cou: + +--J'étouffe!... A moi!... Pitié!... De l'air, mon Dieu, de l'air! + +Sam, épouvanté, appela. + +Le _physician_ (médecin) et plusieurs domestiques accoururent. + +--C'est le _summum_ de la crise, déclara le docteur, tout sera fini dans +deux minutes. + +Une autre personne ajouta: + +--Il serait humain d'arracher mister Samuel à ce spectacle. + +Celui qui émettait cet avis charitable était ce Richard Vautier dont il +venait d'être question. + +Au son de la voix du Français, les paupières de l'agonisant se +relevèrent soudain,--comme sous l'action d'un ressort,--démasquant les +orbites caves au fond desquelles ses prunelles achevaient de s'éteindre. + +Quelque chose s'enflamma dans cette nuit. + +Tout ce que conservait d'intelligence ce cerveau déjà rempli d'ombre, +tout ce que conservait de force ce corps à moitié dans la bière se +ranima comme par enchantement. + +James-Williams repoussa ses couvertures. Il mit hors du lit ses jambes +décharnées. Ses pieds nus se posèrent sur le carreau,--et il gronda +entre ses dents qui cliquetaient affreusement: + +--C'est l'homme!... Je le vois!... Le Seigneur tout-puissant permettra +que je l'écrase avant qu'il ait touché aux miens!... + +Il brandit ses poings dans le vide et fit un pas sur le parquet... + +Mais il n'en fit pas deux... + +Ses bras tombèrent le long de ses flancs; sa tête oscilla sur ses +épaules; il se renversa en arrière et s'affaissa sur le lit, tout d'une +pièce... + +Le médecin consulta son chronomètre et rendit cet arrêt: + +--J'avais dit deux minutes. On peut vérifier. L'aiguille vient +d'atteindre à la cent vingtième seconde et notre intéressant malade de +rendre le dernier soupir. + + + + +VII + +CAPTAIN SAMUEL ET AMI DICK + + +C'était six ou huit mois avant ce triste événement que Samuel Murphy et +Richard Vautier avaient fait connaissance dans un _bar_ de +San-Francisco. + +Le hasard les ayant réunis à la même table, le Français avait trouvé +moyen de captiver l'attention et l'intérêt de l'Américain en lui +racontant son histoire,--authentique ou apocryphe. + +Parisien et fils de famille, il était venu essayer de «se remplumer» au +pays de l'or vierge, après avoir mangé l'héritage de ses pères à tous +les râteliers du boulevard. + +Par malheur, il n'y avait réussi que peu ou prou, et l'heure allait +sonner où, pour ne pas mourir de faim, il lui faudrait se faire trappeur +ou flibustier. + +Comme il achevait son récit: + +--Vous me paraissez un luron déterminé, lui avait dit Sam brusquement. +Je pars demain pour le Far-West. Vous sied-il de m'accompagner? + +--Moi? + +--J'ai besoin d'avoir à mes côtés un garçon actif, intelligent et +dévoué. Je ne doute pas de votre intelligence et j'ai confiance en votre +activité. Pour votre dévouement, je suis prêt à le payer au taux que +vous l'estimerez. Qu'en pensez-vous? Je vous accorde cinq minutes pour +réfléchir. + +--Inutile. J'ai réfléchi en vous écoutant. J'accepte. + +--Songez que je prends le train à midi précis. + +--Je serai là à midi moins cinq. + +--_All right_... A demain donc... A propos, comment vous appelle-t-on? + +--Richard Vautier. + +--Alors, à demain, Dick! + +--A demain, patron! + + * * * * * + +C'était de cette façon--expéditive et succincte--que le Français était +devenu le secrétaire intime du riche Américain. + +Nous croyons avoir constaté qu'en dehors de ses grandes combinaisons +industrielles et financières, dans lesquelles il déployait presque du +génie, et que sous les apparences d'une raideur purement nationale, +Tomy-Samuel Murphy était ce que nous appelons un bon vivant,--très +susceptible d'attachement,--très facile à apprivoiser, à amuser, à +séduire, et, en même temps, très primitif, très prompt à s'étonner de +tout ce qui ne touchait pas directement à ses opérations et très +ignorant du monde qui s'agitait à l'extérieur de ses comptoirs et des +bureaux. + +Nous ajouterons que du nègre il avait conservé l'amour puéril du +clinquant physique et moral, avec la gourmandise de tous les choses +capiteuses et sucrées: parmi celles-ci, le tafia de la flatterie--encore +qu'il affectât de le mépriser souverainement--n'était pas la liqueur, +fermentée et savoureuse, dont il s'enivrait le moins souvent. + +Or, Richard Vautier était brillant et caressant. + +Ondoyant et multiple, il mêlait les allures de l'homme qui a fréquenté +une société d'un certain choix au sans-gêne de procédés et à la morale +élastique d'un véritable coureur d'aventures. + +Tout en lui commençait par surprendre et finissait par charmer. Son +caractère, souple et insinuant, se pliait à toutes les exigences et se +glissait dans toutes les sympathies. Il avait conquis, de prime abord, +le Yankee par sa belle humeur: il acheva de le subjuguer par la finesse +de son esprit et les cajoleries de son langage. + +Par contre, l'aîné des Murphy ne lui témoigna jamais qu'une +bienveillance fort restreinte. + +On eût pu penser que la scène qui encadra les derniers moments de +celui-ci ruinerait le crédit--toujours croissant--du favori, en +effrayant le digne _captain_ sur le rôle que cet étranger était appelé à +jouer dans sa destinée, si l'on en croyait les prédictions du mourant. + +Il n'en fut rien. + +Les «songes creux» qui avaient tourmenté l'agonie du malheureux Will et +les «incohérences» qui s'étaient échappées de ses lèvres avec le souffle +suprême ne devaient être considérés,--d'après l'avis du médecin,--que +comme des accidents fort ordinaires, inhérents au trouble cérébral +déterminé par la maladie et au passage si terrible de la vie à la mort. + +Ils n'avaient donc exercé sur Samuel qu'une impression assez fugitive. + +Devenu plus seul après le décès de son aîné, l'Américain avait subi +davantage l'ascendant d'un compagnon aimable, prévenant et enjôleur, qui +s'ingéniait à le distraire. + +Quelques mois après les funérailles de James-Williams, Richard Vautier +occupait non seulement le poste important de chef de la correspondance +de la maison _Murphy and Brother_, pour lequel l'aîné des deux frères +l'avait désigné à son lit de mort; mais il était encore le bras droit, +le factotum et comme l'_alter ego_ du survivant. + +Pendant ce temps, la liquidation de la société, rompue par le décès de +Will, suivait son cours. + +Elle ne dura pas moins d'un an, eu égard à la somme énorme des intérêts +et des capitaux engagés. + +En revanche, elle donna ce fabuleux résultat: près d'un milliard à +partager entre les deux associés,--c'est-à-dire entre Tomy-Samuel et «la +succession» du défunt. + +Or, «la succession» du défunt, c'était la fille de ce +dernier,--Flore-Eva Ferrand,--l'enfant abandonnée sur le pavé de Paris. + +Le _captain_ songea à se mettre en quête de celle-ci. + +Un beau matin, il fit appeler son secrétaire: + +--Dick, lui annonça-t-il, nous partons pour la France... + +--Pour la France?... + +--Oui, il y a longtemps que je nourris le projet de visiter la vieille +Europe... + +Et, si j'ai autant tardé à satisfaire cette fantaisie, c'est que +j'attendais que la liquidation de mes affaires me laissât, à cet +endroit, toute liberté d'esprit et de corps... + +D'ailleurs, ce n'est pas seulement la curiosité de voir du pays; l'envie +de me frotter à des moeurs nouvelles; le désir de me rajeunir au +contact de votre joie, de votre printemps éternels, à vous autres +Français, après tant d'années sacrifiées à l'outrance d'une besogne +ennuyeuse: ce n'est pas tout cela seulement qui me pousse à entreprendre +ce voyage... + +Il y a encore un autre motif: j'ai juré... + +Vous vous rappelez: j'ai juré à mon frère mourant de retrouver sa fille, +son héritière, ma nièce... + +Le moment est venu de tenir ma promesse... + +J'ai donc fait retenir deux cabines sur le _Labrador_ qui appareille +demain matin... + +Car il est entendu que vous ne me quittez pas... + +--Comment?... + +--Je vous répète que je vous emmène... Est-ce que je puis me passer de +vous?... N'êtes-vous pas mon secrétaire? + +Et puis, j'aurai besoin de votre aide... + +Cette pauvre enfant perdue dans ce Paris immense, comment arriverai-je +jamais à remettre la main dessus si vous ne me prêtez assistance? + +--Moi? + +--Eh oui! n'êtes-vous pas Parisien?... + +Et ne possédez-vous pas sur le bout du doigt cette Babel, cette Babylone +où je vais me trouver aussi isolé, aussi désorienté, aussi désarmé que +le pionnier qui s'engage dans une forêt vierge pleine de labyrinthes et +de halliers, de fondrières et de précipices; pleine de fauves à l'affût; +pleine d'ennemis embusqués... + +Eh bien, vous me piloterez, vous me conseillerez, vous me protègerez... + +Je suis riche, et c'est ce qui m'inquiète: on ne trompe pas, on ne +dépouille pas les indigents... + +Pauvre, je n'aurais rien à craindre... + +Riche, j'ai tout à redouter... + +Ma fortune ne me donnera que des flatteurs, des parasites et des +valets... + +Or, c'est un camarade qu'il me faut; c'est un associé; c'est un ami... + + * * * * * + +Le Français lui tendit la main: + +--Maître, prononça-t-il d'un ton et d'une mine pénétrés, je ne suis pas +de ceux qui oublient. Disposez de moi sans restriction. Je vous +appartiens corps et âme. + + + + +VIII + +RETOUR A LA RUE D'AMSTERDAM + + +Le lendemain, les deux voyageurs s'embarquaient sur le _Labrador_, qui, +après une traversée dénuée d'incidents,--mais pendant laquelle Richard +Vautier s'était appliqué à devenir plus que jamais indispensable à son +compagnon,--les déposait au Havre, son port de destination. + +Vous avez assisté à leur arrivée dans la capitale. + +Vous les avez suivis, à la descente du train, jusque dans un _boxe_ de +taverne, où vous les avez laissés en mesure de procéder à un _lunch_ +abondant et copieusement arrosé. + +C'est là que nous allons les retrouver, ayant à peu près fini de +manger,--mais n'ayant pas fini de boire. + +A demi renversé sur sa chaise, sur laquelle il se balançait ainsi que +sur un fauteuil à bascule; le nez et les jambes en l'air; les deux pieds +appuyés au rebord de la table, ainsi qu'il convient à tout bon Yankee +qui digère; lançant au plafond les tourbillons de fumée d'un cigare qui +semblait une cheminée d'usine, Sam Murphy mêlait le grave au +doux,--sinon le plaisant au sévère,--et passait indifféremment du +_porto-wine_ au _stout_, du _soda-water_ à l'_oldbrandy_ et de notre +champagne français au _sherry-cobbler_ national. + +En des circonstances ordinaires, notre Américain pouvait boire jusqu'à +en crever,--mais non point jusqu'à perdre la raison. + +En cette nuit, par exemple, il n'en était pas de même: + +On étouffe, chez nous, dans nos wagons fermés... + +La fatigue du trajet accompli dans de telles conditions; la satisfaction +de se sentir arrivé; l'atmosphère alourdie par l'orage qui grondait au +dehors; le manque d'espace du _boxe_; le calorique du gaz restreignant +l'oxigène,--tout cela déterminait, chez le _captain_, à défaut d'une +ivresse réelle, une surexcitation visible qui allait sans cesse +augmentant. + +Sa face, cardinalisée par la flamme des divers breuvages entonnés, +rougeoyait à l'égal d'un coucher de soleil de Ziem ou de Marilhat. Son +oeil papillotait. Sa langue avait besoin de s'humecter souvent pour +tourner sans difficulté dans sa bouche pâteuse et contre son palais en +feu. + +--Vive la France! répétait-il en décoiffant une quatrième fiole de +cliquot grand-mousseux: vive la France, mon camarade!... + +C'est le paradis sur la terre,--la patrie des gais compagnons, des vins +de prix et des jolies femmes,--le cabaret de l'univers!... + +Mais c'est, surtout et avant tout, la contrée bénie,--exempte de +préjugés,--où l'on a davantage souci de ce qui tinte dans votre poche +que de ce qui coule dans vos veines, et où la rosée de dollars, qui +glisse entre vos doigts faciles, n'a pour celui qui la reçoit ni +opinion, ni caste, ni couleur, ni odeur... + +Je porte un toast en son honneur avec le premier de ses produits... + +A la France!... Hurrah!... Buvons! + +--Morbleu! pensait son vis-à-vis, le voilà qui devient lyrique. C'est +signe qu'il se grise. A merveille! + +Puis, tout haut et faisant raison: + +--A la France et à l'Amérique! Ce sont deux grandes nations. Elles sont +dignes de se comprendre, de s'estimer et de s'aimer! + +Les verres se choquèrent cordialement. + +L'Américain avait quitté la position horizontale. + +Il reprit, en mettant les coudes sur la nappe et en passant--sans +transition--d'un sujet à un autre: + +--Ah! votre satané Paris, nous allons l'explorer, le battre, le +fouiller!... Car il ne s'agit pas seulement de prendre du bon temps... +Il faut songer aux choses sérieuses... + +Or, j'ai un devoir à remplir... + +Un devoir sacré,--ou que la peste m'étouffe!... + +--J'entends, fit le Français: la fille de votre frère... Eh bien, nous +la retrouverons... Me voici prêt à vous seconder. + +--A la bonne heure, Richard, mon fils: je n'attendais pas moins de +vous... Un coup de sherry par là-dessus, hein?... Pour chasser ce diable +de champagne? + +--Deux si vous voulez, _captain_. + +On trinqua derechef. + +L'ami Dick poursuivit: + +--Permettez-moi de vous dire, mon excellent ami, que la clé des +opérations que nous nous proposons d'entreprendre réside tout entière +dans les indications à vous fournies par le défunt... Ces indications, +quelles sont-elles?... C'est sur elles, et sur elles seules, que nous +devons baser notre plan de campagne. + +Le Yankee se pressa la tête des deux poings: + +--Les indications?... Ah! oui, je comprends: les renseignements +consignés sur l'un des papiers que renfermait le portefeuille... + +Le portefeuille que le pauvre Will me remit avant de mourir et qui est +là, dans ma poche, en compagnie du mien... + +Eh bien, il résulte de ces documents que la personne avec laquelle mon +heureux chenapan d'aîné,--vidons ce verre à sa mémoire et qu'il nous +bénisse de là-haut!--entretint des relations charnelles, était d'une +beauté peu commune, qu'elle avait nom Hélène Ferrand et qu'elle donnait +des leçons d'anglais et de piano dans ce que vous appelez le faubourg +Saint-Germain... + +--Tout cela, opina le Français après une minute de réflexion, tout cela +me semble, jusqu'à présent, assez incomplet et assez vague; mais +l'enfant, mon cher maître, arrivons à l'enfant... + +--L'enfant fut confié à une femme d'une localité des environs de +Paris... + +--Et vous connaissez le nom de cette femme?... Vous connaissez le nom de +cette localité?... + +Au lieu de répondre, Sam Murphy déboutonna son gilet et desserra sa +cravate: + +--Cornes du diable! murmura-t-il, je ne sais ce que j'ai... Mes jambes +battent le branle-bas... Et l'on dirait que la maîtresse cloche de +_Metropolitan-Church_ me carillonne dans le cerveau... + +Richard Vautier suivait d'un oeil attentif et sournois les progrès +rapides de cette alcoolisation qui allait envahissant la personne de son +compagnon avec d'autant plus de violence qu'elle avait mis un laps de +temps plus long à couver et à éclater. + +Le _captain_ étendit la main vers une fiole au col de cigogne étiquetée +_Fine champagne_: + +--Une gorgée de ceci me remettra... Médecine homéopathique... _Similia +similibus_, comme rabâchait cet âne bâté de savant qui a enterré le +pauvre Will... + +Le Français l'arrêta: + +--Maître, ménagez-vous, de grâce... + +--Je me ménagerai quand je n'aurai plus soif... + +--Eh bien, insinua Richard, que n'étendez-vous ce cognac dans une +certaine quantité d'eau?... + +--De l'eau?... + +--De l'eau frappée, par exemple, ce serait le plus sûr moyen de vous +désaltérer... + +Le Yankee jeta au flacon un regard empreint de regrets cuisants et de +protestations muettes: + +--Noyer ce nectar divin!... Vous êtes un bourreau, ami Dick!... Mais, +enfin, puisque vous le voulez absolument... + +L'autre appuya avec sollicitude: + +--Je l'exige et je vous en prie. + +Puis il appela: + +--Sommelier! + +Celui-ci entr'ouvrit la porte du _boxe_. + +L'ami Dick commanda: + +--Une carafe frappée! + + + + +IX + +CARAFE FRAPPÉE + + +--Décidément, Richard, grommelait le _captain_, vous êtes un garçon +précieux pour le conseil non moins que pour l'action... Et quand je +pense que, si j'avais écouté les sornettes dont feu mon aîné me +rabattait les oreilles, alors que la crise décisive se préparait à +l'emporter, je me serais défié de vous... Par bonheur, il y a beau temps +que j'ai donné à ces propos d'illuminé la volée hors de mon esprit! + +Le sommelier rentra, portant sur un plateau, qu'il déposa sur la table, +la carafe que nous lui avons vu remplir de kirsch précédemment. + +Dick lui fit signe de sortir. + +Ensuite il versa dans une haute chope à bière deux doigts de cognac +environ et combla jusqu'aux bords le vide du récipient avec le contenu +de la carafe. + +Pendant qu'il remuait ce mélange à l'aide d'une grande cuiller à grog: + +--Que je sois à jamais rayé du nombre des élus du Seigneur, maugréait +son compagnon, s'il ne faut pas que je vous aime terriblement pour +consentir à avaler cette médecine! + +--Et moi, repartit le Français, soyez persuadé que c'est dans votre +intérêt, dans votre intérêt seul que j'insiste. + +Il lui présenta le breuvage: + +--Allons, buvez. C'est un élixir de santé qui vous dégagera le cerveau, +vous éclaircira les idées et vous dérouillera les muscles. + +Sam Murphy prit le verre avec un mouvement et une grimace de +résignation. + +Puis il l'éleva vers ses lèvres en fermant les yeux et l'ingurgita d'un +trait. + +L'effet ne se fit pas attendre de cette forte dose d'alcool absorbée: + +La face de l'Américain devint couleur de brique; ses prunelles roulèrent +sur le blanc de la cornée comme un canot à la dérive; sa poitrine se +gonfla, soulevée par le brûlot qu'il venait d'entonner... + +Un chapelet de jurons internationaux se défila de sa gorge embrasée: + +--_Der Teufel!_... _Vinte dios!_... _Goddam!_... + +Le _boxe_ tournait et l'entraînait... + +Une subite expression d'inquiétude envahit les traits de Richard +Vautier: + +--Misère de moi! pensa-t-il, est-ce que je lui en aurais fait trop +prendre?... S'il allait succomber à une congestion?... Il ne faut pas +qu'il meure dans ce lieu public... + +Et, se rapprochant vivement du Yankee: + +--Vous sentez-vous indisposé? demanda-t-il. + +Par un effort surhumain, Sam était parvenu à dompter--pour un +moment--les effets de cette véritable eau-de-feu. + +Il s'administra sur la poitrine un coup de poing à défoncer une +futaille: + +--Allons donc! la cale est solide!... Chevillée de cuivre comme un +bâtiment de guerre!... Et capable de jauger cinq cents tonneaux! + +Puis, tendant son verre: + +--Seulement, versez encore!... Versez toujours!... On dirait qu'un +millier d'épingles a pris mon gosier pour pelote! + +Le Français s'empressa de se rendre à ce désir qui servait si bien ses +projets, et, tandis que son compagnon buvait avec avidité: + +--Maintenant, reprit-il, revenons à miss Eva... + +--Miss Eva?... + +--Votre nièce... + +--Ah! c'est vrai... Nous parlions de ma nièce... Et qu'en disions-nous, +de cette fille de mon frère?... + +--Vous me disiez qu'elle avait été confiée à une paysanne des environs +de Paris... + +--Oui, à une paysanne nommée Françoise Mauclerc... Dans une localité qui +s'appelle Chatou... C'est écrit dans les papiers de Will... + +--Bon: pour retrouver cette femme,--si, toutefois, elle existe +encore,--nous n'avons qu'à étendre la main... Chatou est à peine à vingt +minutes d'ici... Et demain matin, s'il nous convient... + +--Pourquoi attendre à demain matin? interrompit l'Américain. Partons de +suite. Lançons-nous en chasse!... + +Il se mit péniblement sur ses pieds: + +--_Away! away!_ Le temps perdu est une non valeur. Payons la dépense, et +en route! + +Pas un muscle du masque de l'ami Dick ne broncha. + +Seulement on vit poindre à nouveau--pour s'éteindre aussitôt +qu'allumée--la clarté cauteleuse que nous avons déjà signalée sous +l'abat-jour prudent de sa paupière. + +Ce que proposait le Yankee était ce à quoi il tendait à l'amener. + +Il eut l'air, cependant, de faire des objections: + +--Eh! vous n'y songez pas, _captain_! Il est près de deux heures du +matin. Or le premier train du _railway_ qui nous conduira à Chatou ne +part pas avant cinq ou six... + +Samuel frappa sur la table: + +--Dans toutes les républiques du monde, l'argent est empereur et roi. Il +commande et l'on obéit. On chauffera un train expressément pour nous... + +L'autre eut un sourire: + +--Ces choses-là, mon cher maître, ne se font pas en France aussi vite et +aussi facilement que vous croyez,--et, avant que nous n'ayons obtenu de +qui de droit l'autorisation de recourir à ce moyen de locomotion, nous +aurions eu dix fois le temps d'arriver à pied... + +--Alors, envoyez chercher une voiture!... Et qu'on se hâte!... J'étouffe +dans l'infernale chaleur de cette boîte!... + +--Désirez-vous encore quelques gouttes d'eau frappée?... + +--Oui, certes!... Donnez... Donnez vite!... + +Le reste de la carafe y passa. + +L'Américain se cramponnait à la table pour ne pas tomber. + +--Une voiture, soit, reprit Dick; encore je doute qu'à cette heure nous +puissions rencontrer un cocher qui consente... + +Murphy lui coupa la parole: + +--Le _coachman_, je l'achète, lui, son _cab_ et ses chevaux... + +--Mais il fait un temps horrible... Entendez-vous le tonnerre?... +Entendez-vous la pluie? + +Le Français connaissait à fond son compagnon. + +Il savait qu'une fois déséquilibré par l'ivresse, celui-ci se montrait +aussi têtu qu'une mule, et que, plus on essayait de le dissuader de +faire une chose, plus il s'opiniâtrait à la faire. + +Le _captain_ frappa du pied: + +--Saints du ciel! restez ici, si bon vous semble... Moi, je dérape... Et +je cingle sur Chatou, toutes voiles dehors, à travers la foudre et le +déluge! + +--Tout beau, Sam! ne vous fâchez pas! Je règle l'addition et je vous +accompagne. + +Et le Français sortit du _boxe_ pour se rendre au comptoir. + +Le Yankee le suivit d'un regard hébété: + +--Dieu me damne, bégaya-t-il, si ce brave Richard ne marche pas de +travers!... Il se sera grisé abominablement avec toutes ces liqueurs +maudites... Moi, qui n'ai bu que de l'eau, je suis ferme sur mes +jambes... + +Puis, hasardant un pas et manquant de tomber: + +--J'ignorais que mon secrétaire eût l'habitude de se livrer à la +boisson... Une détestable habitude... L'intempérance est un péché... + +Puis encore, éclatant d'un rire lourd et épais: + +--Je parle comme un _clergyman_... Il est vrai que j'en ai le droit... +Car celui-là, qui prétendrait que j'ai une légère pointe, serait un +stupide animal. + + + + +X + +A TRAVERS L'ORAGE + + +Nous avons dit que, depuis le coucher du soleil, la masse du ciel sans +étoiles n'avait cessé de peser sur Paris comme une immense calotte de +plomb. + +Vers une heure du matin, une suite de coups de vent, précurseurs du +grain qui approchait, avait pris la ville en écharpe, soulevant des +trombes de poussière et mettant en déroute la foule qui grouillait +dehors sous prétexte de «prendre le frais». + +Vingt minutes plus tard, l'orage éclatait avec une singulière violence. + +Le pavé sonnait sous le choc retentissant d'une averse de grêle... + +Bientôt ce large bruit de la grêle battant le sol de tous côtés était +traversé par un craquement sec et déchirant, contemporain d'une +illumination blafarde... + +Puis les échos du ciel et de la terre, transformant cette explosion, la +renvoyèrent de toutes parts en un formidable roulement. + +A dater de cet instant, l'orgie de l'ouragan grandit, exagérant sa +turbulence et ses tumultes. + +La nuit poussa des cris surhumains. + +Le ciel, éventré dans tous les sens, montra l'incendie de ses entrailles +en un désordre splendide jusqu'à l'horreur. + +Au plus fort de la tourmente, Richard Vautier et Sam Murphy montaient la +rue d'Amsterdam dans la direction du boulevard extérieur. + +On ne rencontrait plus personne. + +Ce véritable déluge avait forcé les gardiens de la paix, qui +s'échelonnent dans ces parages, à se réfugier dans l'encoignure des +portes. + +On n'entendait que le fracas des éléments déchaînés,--et, à de rares +intervalles, le roulement d'une voiture qui fuyait, emportée par un +cheval au galop. + +Les deux compagnons cheminaient lentement sous la cataracte qui les +trempait des pieds à la tête. + +L'Américain s'accrochait à l'épaule du Français. L'ivresse, chez lui, +produisait tous ses effets. Ses jambes partageaient la lourdeur de son +crâne. Il les soulevait avec peine, titubant et butant de ci, de là... + +Il achevait de s'étourdir en bavardant: + +--_Go ahead!_ Nous marchons à la conquête d'une héritière... D'une +héritière qui vaut la moitié d'un milliard... Saluez, Richard, mon +garçon: on n'en égare pas tous les jours de ce calibre par le monde. + +L'autre ne répondait rien. + +Son visage avait revêtu une sinistre expression de résolution et +d'ironie. + +Mais le Yankee ne le voyait point. + +Dans les ténèbres épaisses, l'éblouissement des éclairs ne lui montrait +que les hautes maisons de la rue et que le pavé ruisselant sur lequel il +glissait à chaque pas. + +--Et, quand nous l'aurons découverte, poursuivait-il, oui, quand nous +l'aurons découverte, savez-vous ce que j'en ferai?... Dites, le +savez-vous, compère?... Eh bien, je l'épouserai, _carajo_! + +--Vous! s'exclama Richard en tressaillant. + +--Pourquoi non, en obtenant les dispenses exigées par l'Eglise?... +D'ailleurs, ce n'est pas un oncle qui convole avec sa nièce... C'est une +montagne de dollars qui s'unit à une autre montagne de dollars. + +Ils étaient parvenus à une rue transversale. + +--Tournons à gauche, fit le Français. + +--Tournons, répéta le _captain_. + +Il ne se gouvernait plus et se trouvait dans l'impossibilité absolue de +résister à son guide. + +Sa raison l'abandonnait comme fuient les habitants d'une maison que +l'incendie dévore. + +--_All right!_ balbutiait-il, nous sommes en voiture... Nous courons... +Plus vite, cocher!... Plus vite encore!... Crève tes chevaux!... On les +payera... Souviens-toi que tu conduis un homme de cinq cents millions à +une fiancée qui représente exactement la même somme!... + +Puis, portant la main à sa poitrine avec un cri de douleur: + +--Oh! cette eau!.... Cette eau de France!... Sa glace est une flamme! + +Il s'arrêta. + +Un éclair, qui l'enveloppa de pâles lueurs, lui fit voir un espace vide, +qu'étoilaient une demi-douzaine de rues aboutissantes,--moitié place et +moitié pont,--avec, au lieu de maisons en bordure, de hauts parapets qui +semblaient faits de poutres croisées. + +Au-dessous de ces parapets, une sorte d'abîme d'une profondeur sombre se +piquait de mouches de lumière blanches ou rouges. + +Quelques-unes de ces mouches couraient, avec un grondement sourd qui se +mêlait aux éclats du tonnerre et des stridences de sifflet qui +trouaient le crépitement de l'ondée. + +Les autres demeuraient immobiles. + +--Où sommes-nous? interrogea Sam. + +--Nous sommes arrivés, répondit l'ami Dick. + + * * * * * + +Le lendemain paraissait dans les journaux du soir l'article qui forme le +prologue de ce récit. + + +FIN DE LA SECONDE PARTIE + + + + +TROISIÈME PARTIE + +LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME + + + + +I + +RETOUR AU PAVILLON DU GARDE + + +Dix mois environ après les scènes que nous vous avons mises sous les +yeux dans la première partie de ce récit,--et six semaines approchant +avant celles auxquelles vous avez assisté tout à l'heure,--Jacques Périn +sortait, un matin, de chez lui pour faire sa tournée ordinaire. + +Le temps était clair, radieux, superbe. + +La forêt formait comme une muraille de verdure autour de la demi-lune +qui s'arrondissait devant le logis du garde. + +Le ciel bleu reposait sur la cime des grands arbres, ainsi qu'une +coupole d'azur sur des colonnes de feuillage. + +Le soleil était d'une douceur inexprimable. On entendait sous bois des +vols et des chants d'oiseaux. Tout respirait la paix, la grâce,--et +cette sérénité, cette beauté du jour levant mettaient dans l'âme comme +une aurore. + +Le fusil sur l'épaule, la guêtre au mollet, la carnassière au dos, +Patte-de-Fer était en train de siffler ses chiens et de refermer sa +porte, quand un roulement de voiture gronda dans une allée. + +Bientôt le véhicule--une de ces antiques berlines, contemporaines du +sacre de Louis XIV, dont Versailles et Saint-Germain ont seuls conservé +l'apanage--déboucha sur le rond-point et vint s'arrêter en face du +pavillon. + +Deux personnes en descendirent: + +La première était une religieuse d'un certain âge, drapée de la robe +bleue et du voile de laine blanche des Dames de Sainte-Marie-des-Anges. + +La seconde était une jeune fille vêtue de noir avec une élégante et +charmante simplicité. + +La religieuse tenait une lettre. + +La jeune fille portait une valise. + +En apercevant Jacques Périn, elle ne put se défendre d'un mouvement de +joie enfantine, et, courant à lui, souriant, montrant dans son +allégresse ingénue les perles qui brillaient derrière ses lèvres roses: + +--Comment me trouvez-vous, mon ami? demanda-t-elle. + +Le garde l'examina un moment avec une attention toute frémissante de +surprise et d'émotion. + +Puis il poussa ce cri: + +--Florette! + + * * * * * + +La lettre était de la supérieure du couvent: + + «Mon cher Jacques, disait-elle, vous m'avez envoyé--voici tantôt + bien près d'un an--une pauvre créature, sauvage, confuse, toute + troublée, qui allait dans la vie à tâtons et qui n'avait, pour se + guider, que des instincts à défaut de principes. + +»Je crois vous renvoyer aujourd'hui une femme accomplie, telle que + pas une mère de famille n'hésiterait à l'appeler sa fille, telle + que pas un galant homme n'hésiterait à la choisir pour compagne. + +»Ce travail de transformation nous a, du reste, été facile. + +»Florette était remplie de bonne volonté. + +»Elle étudiait, elle s'appliquait avec une persévérance, avec un + courage surhumains. + +»A présent, elle a acquis tout ce que doit savoir une ménagère + chrétienne,--et son esprit, son coeur ne renferment plus + seulement en germe les qualités qui sont destinées à répandre le + bonheur autour d'elle. + +»Ici, tout le monde l'apprécie à sa haute et pure valeur, et son + départ sera un véritable chagrin pour toute la communauté. + +»Mais les règles de notre ordre ne nous permettent point de la + conserver parmi nous, à moins qu'elle ne manifeste l'intention de + prononcer des voeux. + +»Or, Florette ne me paraît pas avoir la vocation de servir Dieu + dans l'abnégation, dans l'isolement absolus. + +»Encore que son enfance et sa première jeunesse aient été + cruellement éprouvées, elle n'a pas assez souffert pour renoncer au + monde dans ce qu'il a de plus saint, de plus noble et de plus doux: + le mariage et la maternité. + +»D'un autre côté, il est juste qu'elle vous consulte sur le choix + d'une profession: n'êtes-vous pas, en quelque sorte, comme son + tuteur, et n'avez-vous pas charge de son avenir? + +»Pour ma part, je me serais volontiers employée à la placer chez + des personnes recommandables, si je n'avais craint de vous affecter + en la séparant à jamais de vous. + +»Ajouterai-je que je ne la soupçonne pas de nature à se plier aux + exigences de la domesticité? + +»C'est une fille jalouse de son indépendance. + +»Et puis, il m'a semblé par vos lettres, qu'elle m'a montrées + spontanément et naïvement, il m'a semblé, dis-je, qu'elle vous + avait inspiré des sentiments qui ont résisté à l'absence. + +»Ces sentiments, que ne les lui avouez-vous de prime abord? Le + droit chemin est le plus court. Allez à Florette et dites-lui + franchement: + +»--Je vous aime! + +»J'ai pour certain qu'elle professe à votre endroit une confiance, + une estime, une reconnaissance sans bornes... + +»De tout cela, je ne doute pas que vous fassiez--avec le temps--une + tendresse réelle et durable. + +»Vous êtes tous les deux sincères et vaillants. Vous serez heureux. + Vous méritez de l'être. C'est ce que vous souhaite, du fond de sa + retraite, celle que vous avez connue jadis sous le nom d'Eliane de + Jouy et qui prie pour vous en signant + +»SOEUR ANNONCIADE.» + +--Oui, certes, pensa l'ex-_détective_ à la lecture de cette épître, oui, +la digne demoiselle a raison, et, dès demain, Florette saura que je ne +puis plus vivre sans elle... + +Mais, pour aujourd'hui, laissons-lui le loisir de se retourner... + +C'est un ange qui m'est tombé du paradis: j'ai bien assez de m'occuper à +l'admirer... + + + + +II + +AT HOME + + +Le lendemain, le brave garçon ne se déclara pas davantage. + +N'était-il pas plus urgent d'installer la nouvelle venue? + +Le garde lui céda le premier étage du pavillon et se cantonna au +rez-de-chaussée. + +Un tapissier fut mandé de Saint-Germain. La chambre de la _Filleule de +Lagardère_ eut du papier _satiné_ et un joli meuble en bambou. On +habilla le lit, la toilette et les fenêtres de frais rideaux de +mousseline. Une pendule et deux candélabres furent placés sur la +cheminée... + +Encore un peu, et l'ancien policier se fût endetté pour procurer un +intérieur plus confortable à celle qu'il appelait déjà _sa ménagère_... + +Par bonheur, celle-ci, justifiant ce titre, mit le holà à ces dépenses +exagérées. + +La beauté de la jeune fille s'épanouissait, d'heure en heure, plus +impétueuse et plus intense, dans ce nid que son protecteur lui avait +capitonné avec tant de sollicitude, dans l'ardente affection qu'il lui +témoignait, ainsi que dans l'atmosphère de calme qui s'étendait autour +d'elle. + +Et, peu à peu, en comparant son automne précoce à l'éclat de ce +printemps, Jacques en arrivait à ne plus oser s'ouvrir à «sa ménagère» +de son amour et de ses projets. + +Chaque soir, en posant ses lèvres sur le front qu'elle lui tendait, et +en sentant à ce contact une flamme inconnue envahir tout son être: + +--C'est décidé, murmurait-il. Il faut qu'elle devienne ma femme. Demain, +oui, demain, je parlerai. + +Et le lendemain s'achevait, hélas! sans qu'il fût plus hardi, plus +expansif que le premier jour! + +A ceci près, nous constaterons que sa félicité était des plus complètes. + +Florette administrait la maison avec une intelligence, un ordre, une +économie remarquables. + +On avait une journalière de Carrières pour les gros ouvrages de cuisine +et de propreté. Mademoiselle Fine-Lame faisait tout le reste, Dieu sait +avec quelle sympathique gaieté! + +Elle était aux petits soins pour le garde. + +Celui-ci l'avait présentée comme une orpheline de ses parentes qu'il +avait fait venir de province pour tenir son logis. + +Au village, plus d'un se demandait: + +--Où diable ai-je aperçu cette figure-là? + +Mais nul ne se répondait que c'était à la fête des Loges. + +Qui eût, en effet, soupçonné la pensionnaire du théâtre des +_Dislocations-Amusantes_ dans cette toilette, d'un goût exquis, qui +faisait la suzeraine du pavillon de la Faisanderie si avenante, si +distinguée et si modeste à la fois? + +Cependant, sous la fidèle gardienne de l'_at home_ de Jacques Périn, on +retrouvait parfois la _Filleule de Lagardère_. + +Malgré son séjour au couvent,--au cours duquel elle avait appris un peu +vite tout ce qu'il lui avait été possible d'apprendre,--ce n'était pas +une _demoiselle_. + +J'entends une de ces poupées, montées sur ressorts pour baisser les +yeux, dessiner une révérence, tracasser un piano, conduire un cotillon +et murmurer derrière leur éventail ou leur bouquet; + +--_J'ai tel ou tel chiffre de dot._ + +Ce n'était pas non plus une _bergère-châtelaine_. + +Encore moins une paysanne d'opéra-comique. + +Jamais elle n'avait décoché une oeillade «assassine» aux cavaliers qui +caracolaient sous le couvert. + +Quand elle ne vaquait pas aux soins du ménage, quand elle ne se penchait +pas sur un livre ou sur un ouvrage de broderie, et qu'elle bondissait, +joyeuse et vive comme un faon, à travers les taillis, ou qu'elle errait, +rêveuse et mélancolique, par les sentiers de la forêt, sitôt que le +sable des allées criait sous une voiturée de belles dames ou sous une +chevauchée de beaux messieurs, elle interrompait sa promenade et se +coulait dans les fourrés. On entendait les branches s'agiter, puis plus +rien. La _Filleule de Lagardère_ était alerte. On eût couru longtemps +avant de l'atteindre. + +Jamais elle n'avait dansé avec les jeunes gens du Pecq, de Carrières, de +Chambourcy ou de Maisons, dans ces bals Willis et Choteau qui +remplacent, dans les divertissements rustiques de notre époque, la +fougère et la coudrette de nos aïeux. + +Nous jurerions presque qu'elle avait oublié qu'elle était belle. + +Pourtant, quand, le dimanche, bleue et blanche comme une clochette de +volubilis dans sa robe d'étoffe printanière et sous son chapeau de +paille garni de fleurs des champs; quand, au bras du garde général, +allègre et martial dans son uniforme neuf,--ses médailles sur la +poitrine et son couteau de chasse au côté,--elle allait entendre la +messe au Mesnil, le village voisin, ou écouter la musique militaire sur +la Terrasse de Saint-Germain, les gars de la paroisse et les gommeux de +la ville n'avaient pas assez d'yeux pour admirer sa figure, sa taille, +sa tournure enchanteresses, et pas assez de superlatifs pour les +célébrer dans un choeur plus harmonieux qu'un chant d'église et plus +bruyant qu'un morceau de concert. + +Et, maintenant, qu'éprouvait-elle à l'endroit de son protecteur? + +Soeur Annonciade ne nous l'a point laissé ignorer: une reconnaissance +sans borne. + +A la rigueur, la reconnaissance--chauffée à blanc dans une nature +exaltée--suffit à produire quelque chose qui ressemble à l'amour... + +A moins, cependant, que l'amour lui-même--le vrai, le grand, le +seul,--celui qui ne naît pas de calculs raisonnés, d'une «mutuelle +estime» ou d'un service rendu, mais simplement du choc de deux regards +en l'air--ne vienne se mettre en travers de l'opération. + +Il est évident, par exemple, que si l'ancien _détective_ avait suivi à +la lettre les recommandations de la religieuse; que si, au débotté, +sans barguigner, sans s'effrayer, sans crier gare, il s'était ouvert à +Florette de ses projets de mariage; il est évident que la jeune fille +eût consenti, avec une joie sans réserve, à unir son sort à celui de +l'homme à qui elle devait tant. + +Sans doute était-ce le rêve qu'elle caressait intérieurement. + +Mais le garde avait eu scrupule de demander une main, un coeur comme +on demande la bourse ou la vie. + +Comme tous ceux qui aiment sincèrement, qui aiment pour la première +fois, qui aiment sur le tard, il avait eu peur d'un refus qui eût rendu +désormais impossible toute communauté d'existence avec celle dont il +sentait qu'il ne saurait plus se passer. + +Un sentiment de délicatesse exagérée l'avait empêché, dans le principe, +de brusquer une situation sur les bénéfices de laquelle il s'était, +depuis, endormi assez volontiers. + +Il avait attendu, persuadé qu'avec le temps, le courage lui viendrait, à +lui,--la confiance lui viendrait, à elle,--et que l'aveu d'une tendresse +mutuelle leur viendrait involontairement à la bouche à tous deux. + +Il avait commis là une erreur et une faute graves: + +Dans toute existence de femme,--si remplie que soit cette existence et +si honnête que soit cette femme,--il y a la place d'une aventure qui +bouleverse celle-ci et celle-là. + +Cette aventure est immanquable. + +Notre héroïne eut la sienne. + + + + +III + +RÉSURRECTION DE QUELQUES PERSONNAGES CONNUS + + +Ce jour-là, mademoiselle Fine-Lame s'en était allée, sur la vesprée, +au-devant de l'ami Jacques, parti depuis le matin pour inspecter--vers +le château de la Muette--une des chasses appartenant à M. de Saint-Pons. + +Au tournant d'un sentier, dans l'épaisseur de la forêt, elle tomba au +milieu d'une «partie carrée» de Parisiens. + +Ce n'était point l'élite de la société. + +Les deux hommes, avec leurs accroche-coeur pommadés sur les tempes, +leur casquette croulant sur la nuque, leur blouse vierge de tous +stigmates du travail et leur pantalon de nuance bachique évasé sur des +souliers vernis, devaient troubler--malséantes images--les rêves des +prêtresses de Vénus commode, à la barrière et sur les boulevards +extérieurs. + +C'était évidemment à cette catégorie de «cocottes» dans les prix doux +qu'appartenaient leurs deux compagnes. + +Celle-ci, trapue, mafflue, rougeaude, avec un de ces nez dans lesquels +il pleut, des yeux percés en trous de vrille, un chignon à la diable, +des bras trop courts, des jambes comme des piliers de cathédrale, des +mains comme des battoirs, un estomac à trois étages et des pieds +d'hippopotame, répondait au surnom coquet de la _Poulaille_. + +Le Rouquin lui tenait au coeur. + +Celle-là, fine du haut, mince du bas, dégagée de partout,--le profil +coupant, les lèvres pincées, le menton en _galoche_, les cheveux couleur +d'acajou, la peau fouettée de taches de son,--affectait des mines +penchées et mélancoliques de saule-pleureur et avait fait de fortes +études littéraires dans les romans de Montépin, de Richebourg et de feu +Gaboriau. + +Le Bijou-des-Dames, son suzerain, l'employait dans des opérations +délicates. + +Ce qui la désolait, c'était de s'appeler Mélie. Elle eût préféré Elodie +ou Sélika. Quelque chose de plus idéal. + +Ces demoiselles sommeillaient, étendues à la bonne franquette. + +Sieste nécessaire: je n'en voudrais pour preuve que le nombre de +bouteilles éparses sur le gazon autour d'une croûte de pâté, d'un os de +jambonneau et d'une carcasse de dinde. + +Bijou-des-Dames les imitait, vautré dans l'herbe sur le dos. + +Le Rouquin fumait sa pipe, adossé au tronc d'un hêtre. + +Soudain, cet heureux tenancier de la Poulaille s'allongea vers son +compagnon: + +--Hé! là-bas, fit-il à voix basse, ouvre donc tes persiennes et allume +tes lampions... + +--Pour quoi faire? + +--Pour reluquer cette _gonzesse_ (jeune fille) qui se _balade_ dans +cette allée, ici, à gauche, avec ce _riflard à soleil_ (parasol) et ce +_galurin_ (chapeau) à voile bleu... + +--Eh bien?... + +--Eh bien, elle vaut la peine que tu te déranges... Pour sa binette, +d'abord... Et puis, pour autre chose... + +Bijou-des-Dames se souleva nonchalamment sur le coude et regarda +succinctement Florette, qui s'avançait à travers les arbres. + +--C'est vrai, opina-t-il, elle est _tapée aux pommes_... Foi de citoyen +et d'électeur, je troquerais mon épouse contre... Même que j'offrirais +du retour... + +--Tu ne la reconnais pas?... + +--Qui?... + +--Elle. Fouille dans ta boîte aux souvenirs. Tu trouveras sa +photographie. + +L'amant de Mélie arrondit sa main au-dessus de ses yeux en manière +d'abat-jour et examina notre héroïne: + +--Attends un peu, pour voir... Mais non, je ne me blouse pas... C'est la +petite de la fête des Loges; l'amour de poupée qui tirait la botte au +théâtre des _Dislocations-Amusantes_; _la Filleule de Lagardère_, +quoi!... + +--Juste!... Celle qui devait nous introduire--ici tout près--chez le +garde-chasse aux vingt mille francs... + +--Et qui, au lieu de nous aider à étouffer la somme, nous a lâchés d'un +cran au moment le plus doux... + +--Et qui a _roussi la margoulette_ à deux de ses anciens patrons et +cassé la patte au troisième, pendant que nous faisions le guet avec nos +dames... + +--A preuve que n'avons eu que le temps de nous _cavaler_ en rabattant +sur la Seine à travers les vignes... + +--Et que le seigneur Marignan, le blessé et la _Femme-Canon_ se sont +évaporés du côté de Maisons sur les dadas qu'ils avaient dételés de la +voiture des saltimbanques... + +Le Rouquin réfléchit un instant. + +Ensuite il demanda en se grattant l'oreille: + +--Bijou? + +--Quoi? + +--Te rappelles-tu ce que nous a dit le vénérable papa Bouginier, la +dernière fois que nous avons eu l'avantage de cultiver sa connaissance? + +--Parbleu! il nous a dit qu'il se fendrait volontiers d'une prime assez +conséquente si on lui faisait retrouver la saltimbanque en question... + +--Pour lors, si nous la _filions_, histoire de _piger_ son adresse?... + +L'autre se frappa le front: + +--Il y a mieux que cela, déclara-t-il. + +--Comment?... + +--Cette noble tête de vieillard a un béguin pour la petite. Ramenons-la +lui. La prime sera plus forte... + +--Tu voudrais?... + +Bijou-des-Dames jeta un rapide regard autour de lui et poursuivit +brièvement: + +--Il n'y a pas un chat à cette heure dans la forêt. Nous sommes doux, +et, au besoin, quatre. La _Filleule de Lagardère_ nous suivra de gré ou +de force. Où stationne le sapin qui nous a amenés? + +--A dix pas d'ici: au tournant de l'allée dans laquelle s'embranche +celle que prolonge la jeune personne. + +--Le cocher? + +--Un _zig_ dans le mouvement: pas de danger qu'il démarre de _roupiller_ +(dormir) sur son siège, pourvu qu'on lui _tamponne les coquillards_ +(bouche les yeux) avec deux pièces de cent sous. + +Bijou-des-Dames se mit brusquement sur ses jambes: + +--Va bien. Nous sommes des bons. A cheval, messieurs! + +Ensuite, du ton d'un général d'armée qui prend ses dispositions: + +--Attention à l'ordre de bataille!... Tu vas attaquer l'ennemi en face, +à la baïonnette, de la façon que je t'indiquerai... Pendant ce temps, +moi, je lui couperai la retraite... + +Nos fidèles compagnes formeront la réserve: inutile de les appeler, pour +le moment, sous les drapeaux... + +Si nous pouvons nous dispenser d'avoir recours à leurs talents, ce sera +toujours autant de moins à partager. + + + + +IV + +TENTATIVE D'ENLÈVEMENT + + +Tandis que nos deux coquins complotaient ainsi à la sourdine, notre +héroïne les avait dépassés en cheminant dans un sentier assez étroit, +qui aboutissait, non loin de là, à une voie un peu plus large. + +Au coin de cette voie, un fiacre couvert de poussière, un cocher +débraillé et deux rosses étiques sommeillaient à qui mieux mieux. + +Mademoiselle Fine-Lame n'en était plus qu'à une faible distance, quand +le Rouquin surgit tout à coup devant elle. + +Le voyou affectait les allures d'un homme ivre. + +Il étendit les bras pour barrer le sentier et s'écria d'une voix +enrouée: + +--Hé! la petite mère, c'est ici comme jadis sur le pont des Arts. On +paye le passage, nom d'un coeur! Et c'est Bibi qui représente le +préposé à recevoir. + +La fillette s'imagina d'abord avoir devant elle un mendiant. + +Elle porta la main à sa poche et en retira sa bourse. + +Mais l'autre, avec la pose, le geste et l'accent d'un vertueux citoyen +offensé dans toutes ses pudeurs: + +--Il n'est pas question de _monacos_... On ne demande pas l'aumône... Il +s'agit d'un bécot mignon qu'on va m'octroyer en douceur,--accompagné de +plusieurs autres. + +Il s'avança vers Florette. + +Celle-ci recula: + +--Laissez-moi! s'exclama-t-elle avec dégoût. Vous n'avez pas votre +raison!... + +--Possible, ricana le Rouquin, possible qu'on est un peu _paf_... Un +motif de plus pour batifoler ensemble... Mêmement qu'on ne refuse pas de +régaler d'une tournée... Après la bagatelle, s'entend... + +La jeune fille recula de nouveau et répéta: + +--Encore une fois, laissez-moi!... Vous vous trompez!... Je ne suis pas +ce que vous croyez!... + +Le compagnon de Bijou-des-Dames continua de marcher en avant: + +--Oh! que si fait, l'agneau! On vous remet en plein. Peine perdue de +_faire sa Sophie_... + +Il appuya: + +--Vous êtes la _Filleule de Lagardère_, de la baraque aux trois Anglais, +vous savez, à la fête des Loges... + +Notre héroïne chancela, comme prise d'un éblouissement... + +Ce nom n'avait pas frappé son oreille depuis dix mois: ce nom maudit, ce +passé abhorré, cette première partie de sa vie qu'elle s'efforçait de +démentir par la seconde!... + +Son exhibition sur les tréteaux forains, sa cohabitation avec un trio de +bandits, la complicité forcée qu'elle se reprochait comme un crime, et +le sang répandu dans cette nuit terrible dont le souvenir était le +remords de ses jours et l'épouvante de ses rêves, tout cela +ressuscitait, évoqué par un inconnu, et sortait brusquement de +l'ombre!... + +--Pas d'offense! gouailla le Rouquin. On est une ancienne paire d'amis. +Embrassons-nous et que ça finisse! + +Cet excès d'insolence détermina chez la jeune fille une réaction subite. +Ses prunelles dardèrent un éclair. Sa voix devint impérieuse: + +--Allons! fit-elle, c'est assez! Je ne vous connais pas. Livrez-moi +passage! + +Le voyou se campa en lutteur de barrière: + +--De quoi? de quoi?... Des manières, de _l'esbrouffe_, des menaces?... +On s'insurge, on se rébellionne, on élève des barricades!... + +Il se précipita sur notre héroïne... + +Celle-ci soutint le choc de pied ferme... + +Ce fut une transfiguration. Toute la personne de la fillette reprit un +admirable caractère de hardiesse et de crânerie. Sa taille se développa, +son front s'illumina, en même temps que son buste s'effaçait prestement. +L'élève de soeur Annonciade disparut: il ne resta plus que la +_Filleule de Lagardère_!... + +L'ombrelle, qu'elle venait de fermer, décrivit deux demi-cercles +rapides... + +Et les deux mains, que le Rouquin avait lancées en avant pour saisir son +adversaire, retombèrent le long de son corps, inertes et zébrées de +violet... + +Au cri de douleur et de rage que le bandit poussa, les deux dormeuses se +réveillèrent... + +--A moi, les femmes! hurlait le compagnon de Bijou-des-Dames. On +assassine vos hommes! C'est cette gueuse-là avec son parasol!... + +La Poulaille n'en écouta pas davantage... + +Elle s'élança le poing haut... + +Pour éviter l'attaque, Florette fit un léger saut de côté... + +L'ombrelle dessina une nouvelle parabole... + +L'amante du Rouquin bondit en arrière avec un rugissement: elle crachait +rouge,--et ses cheveux emmêlés n'avaient point défendu son crâne qui +portait une large fêlure... + +Oui, mais l'ombrelle s'était brisée... + +Ensuite il y avait ceci: + +Mélie, prudente, s'était baissée; elle avait arraché une motte de gazon; +elle la lança à la jeune fille... + +Ce projectile, alourdi par la terre qui y adhérait, frappa notre héroïne +en pleine figure... + +Elle vacilla,--aveuglée... + +Au même instant, Bijou-des-Dames--qui s'était glissé, d'arbre en arbre, +jusqu'à elle, par derrière--la _ceintura_ à l'improviste et la renversa +sur le sol... + +En tombant, elle se souvint qu'elle avait aperçu dans les environs une +voiture et un cocher... + +Elle cria,--désespérée: + +--A moi! A l'aide! Au secours! + +L'automédon ne bougea point. + +Au premier bruit de la lutte, il avait bien entrebâillé un oeil. + +Mais, sur un signe du Rouquin, il l'avait refermé incontinent. + +Pendant ce temps, l'autre gredin s'épuisait à maintenir mademoiselle +Fine-Lame qui se débattait comme un beau diable: + +--Vite! commandait-il, ton mouchoir, Mélie, et bâillonne-moi cette +enragée!... Le tien aussi, la Poulaille, et ligote-lui les pattes +avec!... C'est fait?... Maintenant, en voiture! + +Malgré la résistance énergique de Florette, ces ordres furent exécutés +en une minute. + +Le mouchoir de Mélie avait rendu la jeune fille muette. Celui de la +Poulaille paralysait ses mouvements. Les deux hommes l'enlevèrent dans +leurs bras et se dirigèrent vers le fiacre avec des exclamations de +triomphe: + +--Elle est à nous! + +--Partie gagnée! + +--Embarque et pare à déraper! + +--Pour Mississipi-la-Galette! + +Hélas! ils n'avaient pas achevé, qu'une effroyable volée de coups de +cravache s'abattait sur le dos de Bijou-des-Dames, et qu'une main de +fer, s'accrochant à la nuque du Rouquin, le déracinait du sol et +l'envoyait rouler à quatre pas. + +En même temps, une voix intimait: + +--Misérables, lâchez cette femme! + +Et une autre voix ajoutait: + +--Tas de lascars, fripouilles, canailles et pas grand'chose, j'aurais +envie de vous immiscer sous mon bras, à la similitude d'un paquet de +linge sale,--emblématiquement parlant,--et de vous transfuser chez le +commissaire de police d'une façon irréfragable, substantielle et +épilatoire! + + + + +V + +DEUS EX MACHINA + + +La cravache et la première voix appartenaient à un jeune homme qui +conservait je ne sais quoi de militaire sous un costume de voyage fort +élégamment porté. + +La seconde voix et la main de fer étaient la propriété d'un solide +gaillard aux longues moustaches et à l'impériale _poivre et sel_,--droit +comme une latte de cuirassier dans son uniforme de chasseur à la manche +chevauchée de trois _congés_. + +Tous deux, en entendant l'appel de détresse de notre héroïne, étaient +descendus d'un break, dont ils avaient attaché l'attelage à l'un des +arbres d'une avenue avoisinante, et avaient marché droit aux cris. + +A leur aspect, nos deux coquins et leurs femelles n'avaient pas demandé +leur reste, comme on dit. + +Ils s'étaient jetés pêle-mêle dans le fiacre; le cocher, qui, cette +fois, avait cessé de dormir, s'était hâté de fouailler ses haridelles à +tour de bras,--et le véhicule avait promptement disparu, emportant cette +nichée d'oiseaux de proie épeurés et meurtris. + +Les survenants n'avaient point songé à les poursuivre. + +Ils s'empressaient auprès de Florette, qui avait perdu connaissance. + +Le jeune homme dit: + +--Népomuc, dans mes bagages mon nécessaire et ma pharmacie de voyage!... + +--_Sufficit_, mon petit Roger. On y court au galop de charge. Agilité, +vélocipède et prestidigitation. + +Vous l'avez reconnu, n'est-ce pas, ce guerrier qui unissait la valeur de +Mars à l'éloquence de Prudhomme? + +Les fleurs se décèlent par leur parfum: Briquet (Népomucène), du 11e +chasseurs,--quinze ans de service, vingt-huit campagnes et pas une heure +de punition,--se dénonçait à ses contemporains par les fleurs de +rhétorique dont il émaillait son langage. + +Pendant qu'il se dirigeait vers le break à formidables enjambées, son +compagnon débarrassait notre héroïne du mouchoir qui lui entravait les +jambes et de celui qui lui couvrait une partie du visage. + +Quand il eut enlevé ce dernier: + +--_La Filleule de Lagardère_! fit-il au comble de l'étonnement. + +En ce moment, celle-ci rouvrait les yeux. + +Ce n'était point une fille comme on en voit dans le roman, au théâtre ou +dans les salons. + +En matière d'évanouissements, il y a des règles prescrites. + +Elle les enfreignit toutes. + +C'est ainsi qu'elle ne songea point à passer sa main sur son front ou +dans ses cheveux, qu'elle négligea de rouler des prunelles égarées et +qu'elle s'abstint de murmurer: + +--_Où suis-je?_ + +Elle se contenta d'essayer de sourire en disant au jeune homme: + +--Vous êtes arrivé à temps. J'ai eu grand'peur. Merci. + +Elle s'était à demi relevée et s'appuyait à un arbre. Roger n'osait +l'interroger. Elle devina sans doute les questions qu'il brûlait de lui +adresser; car elle reprit, après un instant: + +--J'ignore le motif et le but de cette agression... Ces hommes et ces +femmes me sont étrangers. Il a fallu que l'ivresse les frappât de +folie... + +Népomucène revenait porteur de deux sacoches en cuir de Russie, dont +l'intérieur était garni de toutes sortes de flacons et d'ustensiles de +toilette. + +--Oh! fit mademoiselle Fine-Lame, quelques gouttes d'eau et de vinaigre +me suffiront. + +--Le vinaigre demandé et le sirop de grenouilles, voici... Nonobstant, +j'aurais préféré un petit verre de fine champagne... C'est plus tonique, +incandescent et lénitif. + +La fillette trempa le coin de son mouchoir dans la timbale que lui +présentait le soldat et s'en frotta les tempes. + +Puis elle se leva et adressa un signe amical aux deux hommes, comme pour +prendre congé. + +Puis encore, elle entreprit de continuer sa route. + +Mais elle avait trop présumé de ses forces. + +Au bout de trois ou quatre pas, elle fut obligée de s'arrêter. + +Le jeune homme s'élança vers elle: + +--Mademoiselle, s'écria-t-il, mademoiselle, je vous en supplie, ne +refusez pas de vous appuyer sur mon bras! + +Il poursuivit avec chaleur: + +--Après une pareille émotion, il ne vous est pas possible de marcher. +J'ai une voiture. Veuillez y monter avec nous. J'aurai l'honneur de vous +conduire où il vous plaira d'aller. + +La jeune fille hésitait... + +Elle se soutenait à peine... + +--Vous daignez accepter mon offre, n'est-ce pas? insista le compagnon de +Népomucène. + +--Si, toutefois, ce n'est pas trop vous détourner du but de votre +promenade... + +--Eh! repartit Roger gaiement, je ne me promène pas: je voyage. + +--Vous voyagez? + +--Ou, du moins, je reviens à la maison paternelle, après une excursion +de six mois hors de France... Quand j'allongerais cette excursion de +quelques heures et de quelques kilomètres pour rendre service à une +personne... + +Il allait ajouter: _accomplie_... + +Mais il se retint, ayant honte de la banalité du compliment. + +Il avait offert son bras en tremblant, comme étourdi de son bonheur. + +En le prenant, Florette tremblait, elle aussi. + +Tous deux se dirigèrent vers le break. + +Le digne Briquet à la bouche d'or leur emboîta le pas en murmurant: + +--Coquin de sort! c'est la petite _prévôte_ qui m'a si joliment +_boutonné_... Je me la remémore,--physiologiquement parlant. + + + + +VI + +SUITE DU CHAPITRE DES RECONNAISSANCES + + +Roger de Saint-Pons avait vingt-deux ans. + +Du chef de sa mère,--morte en lui donnant le jour,--il se trouvait à la +tête d'une cinquantaine de mille livres de rente au soleil. + +A sa sortie du lycée, il avait manifesté l'intention de faire son +volontariat,--et il l'avait fait sérieusement, en homme qui veut +apprendre à défendre le pays, si le pays a jamais besoin d'être à +nouveau défendu par ses enfants. + +C'était au cours de cet apprentissage de la vie militaire qu'il avait--à +la fête des Loges--rencontré mademoiselle Fine-Lame. + +Roger n'avait jamais aimé. Nous ne parlons pas ici de ses bonnes +fortunes de collège et de garnison. Autant en emporte le vent! + +Il était à l'heure «charmante et violente» qui commence les grandes +passions. + +Dès l'abord, il s'était juré qu'il ferait sa compagne de cette fille +chaste comme un rêve de vierge et réduite à figurer au milieu d'un +troupeau grossier de saltimbanques. + +C'est que cette fille, il l'avait vue telle qu'elle était, parce qu'il +l'adorait sincèrement et profondément. + +Il l'avait vue ignorante de la honte qui entourait sa profession et +sensible à la musique des bravos. + +Il avait deviné le calme angélique de son âme et cette haute fierté qui +sommeillait en elle à l'état latent, parce qu'on ne lui avait jamais +donné l'occasion d'éclater. + +Aussi, jugez de sa stupeur et de sa douleur, quand il avait appris +qu'elle était impliquée--indirectement, il est vrai,--à ce +qu'annonçaient les journaux--dans cette tentative de vol qui avait eu +les capitaux de M. de Saint-Pons pour objectif, le pavillon de la +Faisanderie pour théâtre, et qui n'avait échoué que grâce au courage du +garde Périn! + +Non pas que le jeune homme admît--un seul instant--la culpabilité de son +idole... + +Non, mais il eût voulu que la jeune fille se montrât... + +Elle n'avait qu'à paraître,--selon lui,--pour confondre une accusation +absurde... + +Or, la _Filleule de Lagardère_ n'avait pas paru: + +On eût dit qu'elle avait fait un trou dans le vent... + +Le vent l'avait emportée... + +Il ne l'avait pas rendue. + +Son volontariat terminé, Roger avait voyagé. + +Peut-être s'imaginait-il retrouver ici ou là--loin de Paris--à +l'étranger--celle dont son coeur pleurait la perte? + +Vain espoir: Florette avait échappé à toutes ses recherches. + +Le jeune homme était de retour depuis une huitaine environ. + +Après avoir touché barre à Paris, il avait manifesté l'intention de +venir attendre, au château de Carrières, son père, occupé, pour +l'instant, à l'essai de nouveaux procédés de culture dans l'une de ses +propriétés en Bourgogne. + +Informé de son arrivée, M. Tourangeau, le régisseur, avait envoyé un +break et un cocher le prendre à la gare de Saint-Germain. + +Notre ex-volontaire était monté dans le break et avait congédié le +cocher. + +Ensuite, conduisant lui-même, il s'en était allé au quartier de +cavalerie serrer la main à ses anciens copains du 11e chasseurs. + +Puis, emmenant son ex-camarade de lit Népomucène Briquet,--lequel venait +justement d'achever son dernier congé et dont il avait eu l'idée de +faire son homme de confiance,--il avait, pour gagner le château, coupé à +travers la forêt. + +Nous savons quels étonnements lui étaient réservés sur la route. + + * * * * * + +Quand ils furent tous trois installés dans la voiture, le jeune homme +demanda en rassemblant les guides: + +--Et maintenant, mademoiselle, où faut-il vous conduire? + +--Oh! pas bien loin d'ici: savez-vous où se trouve, près de +Carrières-Sous-Bois, le pavillon de la Faisanderie? + +--A l'extrémité du parc de Saint-Pons?... C'est là que vous désirez vous +rendre? + +La fillette fit un signe affirmatif. + +Son interlocuteur continua: + +--Voilà, certes, un heureux et singulier hasard... + +--Comment?... + +--Le château est justement le terme de mon voyage... + +--Le château de Saint-Pons?... + +--Oui, mademoiselle... Mais pardonnez, de grâce, à mon indiscrétion... +Connaissez-vous donc quelqu'un au pavillon de la Faisanderie? + +--J'y habite. + +Mademoiselle Fine-Lame rougit et répéta avec une nuance d'embarras: + +--J'y habite chez l'un de mes parents,--le garde de M. le marquis. + +--Le garde! s'exclama le jeune homme avec l'accent de la plus vive +surprise. Est-il possible!... Ce brave Jacques Périn!... Le meilleur +serviteur de mon père! + +--Votre père? + +--Je me nomme Roger de Saint-Pons et je suis le fils du marquis. + +--Ah! + +Vous auriez cru que notre héroïne allait lever les yeux d'étonnement. + +Il n'en fut rien: elle les baissa, au contraire. + +Mais les femmes ont le privilège de voir sans avoir l'air de regarder. + +Florette paraissait tout entière au plaisir de se sentir emporter par +les deux magnifiques trotteurs de l'attelage le long des allées +poudreuses, resserrées entre les massifs, et dans la demi-teinte d'une +soirée qui commençait à se fleurir d'étoiles. + +Mais un rayon glissait en tapinois entre la double grille de ses cils et +se promenait à la dérobée sur son voisin. + +Celui-ci semblait en proie à une gêne, à un trouble insurmontables. Il +cherchait des paroles et n'en découvrait point. Cependant, lorsque le +rond-point, qui précédait le pavillon, blanchit à travers les arbres, il +se décida à murmurer: + +--Allons-nous donc nous séparer encore? + +Et, sans attendre une réponse: + +--Si vous saviez combien de fois j'ai pensé à vous depuis dix mois? + +Le regard de la jeune fille l'interrogea avec étonnement. + +Il poursuivit en souriant: + +--Car nous sommes de vieux amis... + +--De vieux amis?... + +--Avez-vous oublié le temps où vous tiriez l'épée? + +La _Filleule de Lagardère_ se détourna. + +Son front se couvrit d'ombre. + +C'était la seconde fois que, depuis une heure, on lui rappelait ce qui +avait été le calvaire de sa vie. + +Roger s'aperçut de suite de la sensation pénible qu'elle éprouvait. + +--Mon Dieu! s'écria-t-il, vous aurais-je offensée?... Je vois bien que +vous n'êtes plus aujourd'hui ce que vous étiez naguère... Mais je vous +admire toujours comme je vous admirais alors! + +Il avait dit: _Je vous admire_! + +Il n'avait pas osé dire: _Je vous aime_! + +La jeune fille se taisait, farouche et impénétrable. + +Il poursuivit, après un silence, comme emporté par ses souvenirs: + +--En ce temps-là, je portais l'uniforme; j'étais soldat; je ne +m'appartenais pas... Mais je vous appartenais déjà... Et je me serais +fait tuer pour une rose tombée de vos cheveux... + +Il ajouta avec mélancolie: + +--Cette rose, je l'ai conservée tant qu'il en est resté une feuille. +Après tant de jours écoulés, son parfum caresse, enivre encore mes sens. +Ainsi, pendant des mois, j'ai gardé votre image présente à mes yeux et +ma blessure saignante à mon coeur. + + + + +VII + +OU LE BERGER INTRODUIT LE LOUP DANS LA BERGERIE + + +La _Filleule de Lagardère_ avait l'habitude, quand Jacques rentrait à la +maison, de lui rendre un compte détaillé de tout ce qu'elle avait fait, +de tout ce qui s'était passé en son absence. + +Ce soir-là pourtant, quand le garde eut réintégré le pavillon,--où le +break l'avait ramenée quelques instants auparavant,--elle s'abstint avec +soin de parler du danger qu'elle avait couru. + +Racontant ce danger, il eût fallu expliquer comment elle y avait +échappé; il lui eût fallu mentionner l'intervention du jeune marquis. +Elle ne le voulait point. Partant, elle se tut. + +Au souper, elle mangea à peine. + +L'ex-policier s'inquiéta: + +--Tu n'es pas malade, mignonne? lui demanda-t-il avec sollicitude. + +Il avait fini par la tutoyer, comme un père ou comme un mari. + +--Non, mon ami, répondit-elle en remontant dans sa chambre. Un peu de +fatigue et de malaise seulement. Il n'y paraîtra plus demain. + +En réalité, elle avait la fièvre. + +Elle dormit mal. + +Le lendemain, elle travaillait dans le parloir, comme de coutume. + +Le garde avait été mandé, dès le matin, au château. + +La femme de ménage préparait le déjeuner. + +Florette se sentait tout étourdie. + +Ses idées s'embrouillaient dans son cerveau comme son écheveau de fil +dans sa main. + +Elle avait d'étranges pâleurs sur le visage et d'étranges frissons par +le corps. + +Soudain, la porte s'ouvrit, et la voix de Jacques éclata, joyeuse. + +Le garde s'effaça pour laisser passer quelqu'un. + +--Monsieur le marquis, dit-il, entrez; vous êtes ici chez vous. + +Le jeune M. de Saint-Pons entra et s'inclina devant la fillette. + +Celle-ci ne détacha pas ses yeux de son ouvrage. + +Mais son coeur battait bien fort sous la fine toile de sa guimpe; un +rouge brûlant remplaça la pâleur de sa joue; par la baie de la fenêtre, +le ciel lui sembla plus clair, les arbres plus verts, la forêt plus +riante. + +L'ex-_détective_ continua: + +--M. Roger nous fait l'honneur de partager notre modeste repas. C'est le +fils de notre digne maître. Il faut l'aimer comme nous aimons et comme +nous respectons son père. + +Notre héroïne se hâta de se lever... + +En apparence pour vaquer aux derniers apprêts du déjeuner... + +Véritablement, pour cacher aux deux hommes--et peut-être aussi pour se +dissimuler à elle-même--les sentiments qui l'agitaient. + +On se mit à table et l'on causa. + +Florette percevait comme un murmure confus les propos en l'air des +convives. + +Elle éprouvait à la fois une joie et une angoisse profondes. + +En la saluant, le jeune homme n'avait pas paru la connaître. + +Il était évident, en outre, qu'il n'avait point parlé à Jacques de leur +rencontre de la veille. + +A un moment, le garde éleva la voix: + +--Comment! monsieur le marquis, vous songeriez déjà à nous quitter? +Arriver hier et repartir demain! + +Est-ce possible?... + +Que diable! je sais bien que le séjour de Carrières n'est pas aussi +divertissant que le tourbillon de Paris... + +Mais quoi! on se mettra en quatre pour vous distraire... + +La campagne a ses plaisirs: des plaisirs sains, qui fortifient le corps +et l'âme... + +D'abord, il y a la chasse: une guerre sans dangers... + +Et puis, il y a la forêt... + +La forêt, voyez-vous, monsieur Roger, c'est tout un monde: un monde qui +vaut, sans les déprécier, tous les spectacles et tous les concerts de la +capitale!... + +Quand il s'en mêle, le bon Dieu est un décorateur autrement inventif que +les barbouilleurs de toiles peintes de vos théâtres,--et, quand la +grande voix de la nature entonne son hymne de reconnaissance au +Créateur, voilà qui vous remue davantage que les roulades de vos +chanteuses et les symphonies de vos orchestres!... + + * * * * * + +Le brave garçon aurait pu aller longtemps comme cela. + +Roger ne l'écoutait pas. + +Il regardait en tapinois la _Filleule de Lagardère_. + +Celle-ci, de toute cette tirade, n'avait retenu qu'une seule chose: +c'est que le jeune homme allait s'éloigner à nouveau... + +Et elle sentait que la moitié de sa vie s'en irait, avec cet inconnu, +cet indifférent de la veille, que, maintenant, elle considérait comme +lui appartenant depuis nombre d'années!... + +Le garde, cependant, avait quitté sa place. + +--Pour fêter le retour de M. le marquis, reprit-il avec la même bonne +humeur, et pour boire à l'espoir qu'il se décidera à prolonger son +séjour parmi nous, il convient que j'aille quérir une vieille bouteille +au cellier... Vous permettez, monsieur Roger?... Je suis à vous dans une +minute. + +Il sortit sans s'apercevoir de ce qui se passait au dedans des deux +jeunes gens. + +Ceux-ci demeurèrent seuls. + +Roger ne bougeait pas. + +Quelque chose comme une supplication douce et triste se dégageait de lui +et enveloppait, et pénétrait, et attirait notre héroïne. + +Mademoiselle Fine-Lame avait beau essayer de se soustraire à cette +influence muette, à cette espèce de magnétisme involontairement exercé; +elle avait beau se débattre, se raidir, lutter contre elle-même, son +coeur était gagné: elle était à bout de résolutions et de forces. + +Un instant, elle songea à fuir... + +Mais il ne lui fut pas possible de s'arracher de sa chaise... + +Epuisée, vaincue par cet effort suprême, elle s'affaissa comme si elle +allait mourir... + +Ses yeux se fermèrent, comme si elle reculait de honte et d'épouvante +devant les paroles qu'elle se reconnaissait impuissante à retenir... + +Et, d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un souffle: + +--Ne parlez pas! balbutia-t-elle. + + * * * * * + +Roger de Saint-Pons ne partit pas. Il revint au pavillon de la +Faisanderie. Il y revint quand Jacques Périn y était et aussi quand il +n'y était point. Son service obligeait le garde à vaquer fréquemment +hors de son logis. Le marquis profita de ces absences. C'était +immanquable et fatal. + +Les entrevues des deux «amoureux» étaient chastes, d'ailleurs. + +Si la jeune fille était, en effet, une de ces natures généreuses qui se +livrent, le jeune homme n'était pas--jusqu'alors, du moins--un de ces +habiles qui abusent sans scrupule d'une magnanime faiblesse. + +Ces entrevues avaient lieu le plus souvent à l'extérieur du pavillon. + +Tromper Jacques chez Jacques eût paru aux deux jeunes gens une action +odieuse et lâche. + +Et puis, leur bonheur, pour s'épanouir à l'aise, avait besoin d'air et +d'espace. + +Partant, ils se promenaient dans le parc ou dans la forêt, en +échangeant, d'une voix étouffée, des paroles auxquelles l'eau des +bassins, les fleurs des parterres et le feuillage des arbres +frissonnaient. + +L'ivresse qui les occupait, qui les absorbait, était telle, que Florette +n'avait pas plus songé à interroger son Roger sur l'avenir, que celui-ci +n'avait songé à questionner sa Florette sur le passé. + +Jamais la fillette n'avait demandé au jeune homme à quoi aboutirait +cette liaison d'un fils de famille, riche et noble--par conséquent, +pouvant prétendre à tout--avec une enfant trouvée, sans nom, sans sou ni +maille, sans la moindre notion de son origine, et vivant, au jour le +jour, de la charité de l'excellent garçon qui l'avait recueillie. + +Le jeune homme, de son côté, n'avait jamais demandé à la fillette ce +qu'elle était devenue pendant les dix mois qu'il l'avait perdue de vue, +et par suite de quelles circonstances, après l'avoir quittée sur le +théâtre des _Dislocations-Amusantes_, il l'avait retrouvée jouant son +rôle de «ménagère» et de parente au pavillon de la Faisanderie. + +Quant à l'ancien policier,--cet Argus habitué naguère à éclaircir les +plus ténébreux mystères de l'intrigue et du crime,--il ne se doutait +absolument de rien. + +Dans ces affaires d'amour, les tiers intéressés sont les derniers +instruits. + +Un petit nombre de précautions les maintient dans un aveuglement +complet, jusqu'à ce que le hasard leur arrache le bandeau tissé en +partie de leurs propres illusions. + + + + +VIII + +NOCTURNE A DEUX VOIX + + +Un matin, le garde dit à mademoiselle Fine-Lame, après s'être entretenu +un instant avec le régisseur Tourangeau: + +--Il faut que j'aille passer la journée à Paris. M. de Saint-Pons le +père est revenu hier de province à son hôtel de la rue de Varennes. Il a +des instructions à me donner, et, comme j'ignore l'heure à laquelle il +me recevra, je reviendrai peut-être assez tard... + +--Je vous attendrai, mon ami, répondit notre héroïne. + +Sur quoi, l'ex-agent vivement: + +--Mais non, mais non. Je n'entends pas que tu te fatigues. Tu te +coucheras, ma chérie... + +La jeune fille avait insisté avec câlinerie: + +--Pourquoi? Les soirées sont si belles en cette saison! D'ailleurs +j'aurais peur dans ma chambre. Tandis qu'au rez-de-chaussée, en +travaillant près de la fenêtre... + +--La porte bien fermée, au moins... + +--N'ayez crainte. Je suis prudente. Et puis vous ne serez sans doute pas +fâché de prendre quelque chose en rentrant... + +--Ah! maman-nanan, tu me gâtes! + + * * * * * + +Il partit en l'idolâtrant encore davantage. + + * * * * * + +Florette était restée pensive. + +Elle avait oublié que Roger avait un père. + +En le lui rappelant, Jacques la contraignait à un brusque retour à la +réalité. + +La nuit vint: une nuit noire et chaude. On devinait l'orage. Le ciel +menaçait. + +Quand le jeune marquis arriva devant le pavillon, il n'eut pas besoin +d'appeler: au bruit léger de ses pas, une gracieuse figure de fillette +se détacha en silhouette sur le fond clair de l'une des croisées du +logis. + +--Est-ce vous? demanda une voix contenue. + +--C'est moi, répondit le gentilhomme. + +La _Filleule de Lagardère_ sortit, leste comme un oiseau. Roger lui +offrit le bras. Quand elle s'appuya dessus, l'amoureux sentit qu'elle +tremblait. + +--Qu'avez-vous? interrogea-t-il. Souffrez-vous ou avez-vous peur? + +--J'ai peur et je souffre, murmura-t-elle. Ordinairement, je suis brave +et joyeuse. Mais aujourd'hui... + +--Aujourd'hui?... + +--J'ai peur de vous perdre et je souffre comme si je vous avais perdu... + +Puis, soudain: + +--M. de Saint-Pons est à Paris, n'est-ce pas?... + +--Oui, j'ai reçu, ce matin, une lettre qui m'informe de son retour... + +--Et quand sera-t-il au château?... + +--Mais dans quelques jours, je suppose... + +--Alors, il va falloir nous séparer... + +--Nous séparer?... Qui vous fait craindre?... + +--Vous ne demeurerez pas toujours à Carrières. On vous emmènera. Votre +père vous mariera à quelque noble héritière... + +--Me marier!... Malgré moi!... Enfant!... + +--Je ne suis pas une enfant, prononça-t-elle gravement, car j'ai essayé +de ne pas vous aimer... + +Je ne suis pas une enfant, car j'ai mesuré la profondeur de l'abîme qui +se creuse entre nous: + +Moi qui ne connais pas mes parents, qui ne connais rien au monde, qui +ai commencé par appartenir à une caste méprisée entre toutes,--et +parfois méprisable, hélas!... + +Et vous, comblé de tout ce que l'on désire, de tout ce que l'on +ambitionne, de tout ce que l'on envie: titre, naissance, éducation, +fortune!... + +--Oui, protesta Roger, oui, j'ai un titre et une fortune,--et j'en +remercie Dieu, puisque tout cela sera à vous... + +Florette secoua le front: + +--Non, non, je n'espère pas tant de bonheur... Et, cependant, si mon +rêve se réalisait... Si je retrouvais une famille... Si j'étais riche, +moi aussi... On prétend que l'argent comble toutes les distances... + +Puis, éclatant d'un rire qui sonnait faux et auquel se mêlait une +singulière tristesse: + +--Est-ce qu'il n'y a pas, dans les livres, de ces histoires d'innocentes +créatures vendues à des saltimbanques ou enlevées par ceux-ci, et ne +savez-vous pas que toutes les filles sans père ni mère--comme +moi--s'imaginent être issues d'un prince et d'une princesse? + +--Mon âme, ma chère âme, s'exclama le jeune homme, pourquoi me +parlez-vous avec cette amertume? + +--Parce que, répliqua-t-elle durement, parce que vous êtes M. le +marquis de Saint-Pons et que je suis celle que l'on appelle la _Filleule +de Lagardère_. + +Elle sentit sur sa main les lèvres de Roger: + +--Vous êtes mon amour, déclara celui-ci avec un accent plein de passion. +Vous êtes mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous prenez pour +un rêve, c'est la réalité de votre vie. Mon âge me rend presque +libre,--et s'il est nécessaire de lutter pour vous obtenir, je suis +prêt. + +Ils avaient traversé la demi-lune qui s'étendait devant le pavillon. + +Notre héroïne pesa sur le bras de son cavalier: + +--N'allons pas plus loin, dit-elle; Jacques va revenir tout à l'heure. + +--Oh! de grâce, encore un instant! implora le gentilhomme. Tenez, +asseyons-nous sur ce banc. On entend parfaitement d'ici le sifflet du +train entrant en gare à Saint-Germain. Ce sifflet nous avertira de nous +quitter. + +La fillette ne répondit pas... + +Mais elle se laissa conduire à un banc qui s'adossait à la lisière de la +forêt. + +Il y eut un silence entre eux. + +Pendant ce silence, un vague bruit se fit entendre derrière le siège +rustique sur lequel ils avaient pris place. + +Roger se retourna vivement. + +Il regarda et ne vit rien. + +Cependant les broussailles d'un fourré remuaient. + +Mademoiselle Fine-Lame reprit: + +--Je ne doute point que vous m'aimiez; mais je ne veux pas qu'il y ait +lutte... Etre un sujet de discorde entre le père et le fils!... Le ciel +m'est témoin que je préférerais renoncer à vous--et mourir!... + +--Ma Florette adorée, repartit le jeune homme, nous n'en sommes pas là, +Dieu merci! M. de Saint-Pons est humain, juste et bon. J'irai à lui sans +faiblir et je lui déclarerai franchement que je ne puis vivre sans vous. +Il m'écoutera sans colère. Nous lui avouerons sans détour ce passé dont +vous rougissez comme si vous l'aviez accepté de gaieté de coeur, au +lieu de le subir comme un arrêt du destin; nous l'en ferons juge, et je +suis sûr... + +Notre héroïne l'interrompit brusquement. + +Le même bruit venait de se reproduire sur le même point. + +Cette fois, c'était la mignonne qui avait tourné la tête... + +Et sa main s'allongeait, crispée de terreur, vers le rideau de verdure, +totalement assombrie par la nuit, auquel le banc s'appuyait, en même +temps que sa voix bégayait, étranglée d'émotion: + +--Dans ce buisson... Quelqu'un se cache... Quelque chose a brillé dans +l'ombre... + +Roger était déjà debout... + +Il concentra toute son attention sur l'endroit indiqué... + +Tout y paraissait noir et rien n'y bougeait... + +Néanmoins il fit un mouvement pour aller s'assurer de ce qui effrayait +sa compagne... + +Mais celle-ci le retenant: + +--Ne me laissez pas seule... Marchons plutôt... Voyez, je suis toute +tremblante... + +--Comment! avec moi? interrogea le jeune homme d'un ton de reproche. + +--Avec vous, répliqua-t-elle, et surtout pour vous... Oh! j'ai confiance +en votre courage et en votre force... Mais s'il vous arrivait malheur... + +Elle l'entraîna en questionnant: + +--Que me disiez-vous tout à l'heure? Ah! oui, je me souviens: vous +parliez de mon passé... De ce passé qui m'accuse, qui me condamne, et +que je maudis... + +--Ce passé, répondit Roger avec chaleur, ce passé que je crois pur, dont +vous êtes innocente et dont une délicatesse excessive exagère sans +raison les conséquences et la portée, eh bien, ne peut-on pas le +fuir?... + +Le monde est grand: il y a d'autres pays que la France... + +Un seul mot, et nous nous envolons partout où il vous plaira en Europe: +plus loin, si vous le souhaitez... + +Nous mettrons ainsi les mers et l'espace entre la marquise de +Saint-Pons--ma femme--et celle que l'injustice du sort égara un instant +hors des hommages dont elles est digne... + +--Ainsi, questionna la _Filleule de Lagardère_ en le considérant avec +attendrissement, ainsi, pour moi, vous n'hésiteriez pas à briser votre +avenir et à abandonner votre patrie? + +--Consentez: nous partons demain. + +--Et votre père? + +--Il pardonnera. + +--Vous êtes noble et généreux, murmura-t-elle. + +Ensuite, avec une sorte de fierté: + +--Mais rien ne me surprend de vous, parce que je me sens capable des +mêmes sacrifices et parce que je me suis répété bien souvent que, si +jamais les circonstances vous faisaient pauvre et malheureux, tout en me +prodiguant,--bonheur inespéré,--tous les trésors et toutes les +jouissances de la vie, c'est encore vous que je choisirais entre tous +pour vous aimer et vous servir. + + + + +IX + +A L'AFFUT + + +La _Filleule de Lagardère_ ne s'était pas trompée. + +Il y avait quelqu'un dans le fourré. + +Deux hommes étaient là, tapis derrière un mur de broussailles à travers +les interstices desquelles leurs yeux plongeaient avidement. + +Le premier avait posé à côté de lui, sur le gazon, son chapeau à haute +forme. + +Son costume noir se fondait avec l'obscurité de la nuit. + +Il portait lunettes et avait la mine d'un rat de paperasses. + +Somme toute, un de nos personnages: Me Bouginier, l'ex-avoué de la +rue du Pélican. + +Le second paraissait plus jeune et plus lestement découplé. + +Sous les bords de son feutre mou, vous auriez reconnu la figure hardie +et goguenarde de l'amant de Sergine Gravier. + +Tous deux tenaient l'affût depuis la brune. + +Lorsque Roger--qui était sorti du château par la grille ouvrant sur le +quai de la Seine et qui avait fait le tour du parc, en dehors, par le +village de Carrières, afin de ne pas donner l'éveil aux +domestiques,--lorsque Roger, disons-nous, avait débouché sur le +rond-point du Roi et s'était dirigé vers le pavillon de la Faisanderie, +le compagnon de l'ancien avoué s'était exclamé à la sourdine: + +--Tiens! tiens! tiens! voilà qui est cocasse! C'est mon jeune guerrier +de la fête des Loges! Ah! pardieu! le hasard a de ces rencontres!... + +--Quel jeune guerrier? avait demandé Me Bouginier sur le même ton. + +--L'héritier légitime de M. de Saint-Pons. + +--Vraiment? + +--Un godelureau envers qui je m'acquitterai au prochain jour. + +--Vous payez donc vos dettes, mon cher Marignan? + +--Celles-là, toujours, et je vous engage à n'acheter aucune créance de +cette nature sur votre ami et serviteur. + +Et l'amant de Sergine Gravier raconta succinctement à son compagnon +l'incident du théâtre des _Dislocations-Amusantes_. + +Quelques minutes plus tard, Florette et Roger, sans défiance, +s'approchaient du poste d'observation occupé par les deux curieux. + +En les voyant avancer, presque enlacés et se parlant bas, Marignan eut +un frémissement tel, que la broussaille, qui formait comme un nid autour +de lui, tressaillit d'une façon sensible. + +Me Bouginier s'informa: + +--Qu'y a-t-il? + +--Il y a, répondit l'autre d'une voix sourde, il y a que je suis +furieux. C'est bien elle, n'est-ce pas? Vous la reconnaissez comme moi? + +--Oui, certes: les renseignements étaient exacts et ce furet de +Bijou-des-Dames ne m'a pas volé mon argent. + +Les deux amoureux avaient pris place sur le banc. + +L'agitation de Marignan redoubla. + +Il poursuivit en s'adressant à lui-même: + +--Par ma foi! c'est tenter le diable, et l'occasion est trop belle... + +--Que ruminez-vous, mon compère? questionna l'ancien homme de loi, et +qu'avez-vous l'intention de faire? + +--Je rumine que, parmi les talents utiles dont l'étude a agrémenté mon +individu, il en est un dont je vais avoir l'honneur de vous donner un +échantillon. + +L'amant de l'actrice fouilla dans sa poche et en tira un assez long +couteau qu'il ouvrit: + +--Je lance le _surin_ comme l'Italien lance le stylet, comme l'Espagnol +lance la _navaja_ et comme lançait ses poignards le Chinois des +Folies-Bergère... + +Il continua avec une exaspération croissante, qu'il s'efforçait +d'étouffer entre ses dents: + +--Ce que j'ai l'intention de faire?... J'ai l'intention de me venger... +Cette bégueule m'a dédaigné, humilié, insulté dans cette histoire de la +baraque que je vous contais tout à l'heure... + +Elle nous a _refaits_ de vingt mille francs dans cette aventure du +pavillon où elle s'est mise avec le garde contre nous... + +Enfin ça m'embête qu'elle se prodigue de cette façon à ce freluquet +d'ex-volontaire d'un an... + +Total: six pouces d'acier entre les reins et la nuque... Elle nous +tourne justement le dos... Quant au galant, on le rattrapera plus tard: +je lui dois un coup d'épée, et il l'encaissera, mordieu! ou que je perde +le secret de certaine botte infaillible... + +--Ah ça! y pensez-vous? s'exclama Bouginier. Jouer du couteau quand je +suis là et que je puis être impliqué comme complice!... Verser le sang +mal à propos!... C'est une mauvaise plaisanterie! + +Marignan riposta froidement: + +--Je ne plaisante jamais avec ma volonté... + +--Mais je m'oppose de la façon la plus formelle... + +--Vous n'êtes pas de force, papa: ce que j'ai décidé, rien au monde ne +m'empêchera de l'accomplir. + +--Pas même ceci? demanda l'ex-avoué en changeant de ton. + +Et il appliqua sur la tempe de son interlocuteur le canon de l'un de ces +revolvers-joujoux qui tiennent dans un gousset de montre, mais dont la +balle mignonne tue aussi proprement les gens que le projectile d'un +pistolet de fort calibre. + +C'était cette arme, c'était la lame du couteau que notre héroïne avait +vues étinceler dans le fourré et dans la nuit. + +L'ancien officier ministériel ajouta avec une résolution que l'on eût +été loin de soupçonner chez ce plumitif émérite: + +--Rengainez tout de suite votre eustache, ou, aussi vrai que je suis un +citoyen de moeurs réglées, austères et douces, j'aurai le regret de +vous faire sauter la cervelle. + + + + +X + +LES PLANS DE Me BOUGINIER + + +Les deux amoureux s'étaient séparés. Roger avait regagné le château. +Florette était rentrée au logis. + +Marignan et Me Bouginier avaient quitté leur cachette. + +Ils s'en revenaient vers le fiacre qui les avait amenés et qui les +attendait à l'octroi de Saint-Germain. + +L'amant de Sergine Gravier marchait la tête basse. + +Ses traits se contractaient de dépit et de rancune contenus. + +--Allons, vieux malin, ronchonnait-il sous sa moustache, sans avoir +besoin de vos besicles, on voit clair dans vos finesses cousues de fil +blanc: vous en pincez comme moi pour la petite, et vous tenez... + +--A la rendre à sa famille, interrompit l'ex-avoué doctoralement. + +--Sa famille? interrogea l'autre. Ah çà! elle a donc une famille!... + +--Bédame! on est toujours la fille de quelqu'un, a écrit l'immortel +auteur du _Mariage de Figaro_,--et ce quelqu'un, n'est-ce pas vous qui +m'avez aidé à le retrouver en me communiquant les papiers recueillis +dans la poche de l'aîné des frères Snail?... + +Dans l'origine, avant de connaître l'existence de ces papiers, j'avais +songé à utiliser la beauté de la _Filleule de Lagardère_ dans une série +d'expéditions du genre de celle que vous tentâtes,--sans succès, +hélas!--contre les fonds renfermés dans le secrétaire de ce damné +Jacques Périn... + +Cet échec, dû à la défection de notre collaboratrice, ne nous permettait +plus de compter sur son concours... + +Oui, mais la lecture des documents que vous me remîtes m'apprit que la +fillette était née des relations intimes d'une demoiselle Ferrand, qui +avait succombé en lui donnant le jour, et d'un sieur James-Williams +Murphy, citoyen de la libre Amérique, venu momentanément à Paris, de +Londres où il agiotait sur les cotons... + +Ce Yankee était retourné dans sa patrie, après avoir réalisé en +Angleterre des bénéfices considérables... + +Evidemment, il y avait quelque plume à lui tirer de l'aile, soit qu'il +ignorât la naissance de l'enfant, soit qu'il eût sciemment abandonné la +mère... + +Par malheur, cette enfant avait disparu après l'affaire manquée du +pavillon de la Faisanderie. Evanouie, évaporée, plus personne!... + +Dix mois s'écoulèrent... + +Et, déjà, je me préparais à enregistrer mes espérances à l'article: +_Profits et Pertes_, quand, il y a quelque temps, je reçus la visite de +Bijou-des-Dames,--un de mes clients bien connu de vous... + +Celui-ci affirmait avoir rencontré la _Filleule de Lagardère_ dans la +forêt de Saint-Germain... + +N'ayant pu, dès l'abord, la suivre,--par une circonstance indépendante +de sa volonté,--il était retourné dans le pays, il s'était informé, et +il avait appris que la minette vivait quasi maritalement avec le +garde-chasse de M. de Saint-Pons, avec l'ancien agent Patte-de-Fer, avec +ce Jacques Périn que, naguère, elle avait sauvé des griffes des frères +Snail, et des vôtres... + +Tout cela me paraissait assez invraisemblable... + +Peut-être le drôle me trompait-il pour m'extirper de l'argent... + +C'est ce dont je vous priai de venir, ce soir, vous assurer avec moi, +en nous embusquant tous les deux aux environs du pavillon de la +Faisanderie... + +A présent, le doute n'est plus permis: + +L'héritière de James-Williams Murphy est retrouvée... + +Et savez-vous,--d'après les assertions des journaux américains, +assertions qui, du reste, m'ont été confirmées par une agence de +renseignements de New-York,--savez-vous à quelle somme se monte la +succession de ce Yankee?... + +A _cinq cents millions_, au bas mot!... + +--A _cinq cents millions_! répéta Marignan abasourdi par l'énormité du +chiffre. + +Me Bouginier appuya: + +--Sans compter qu'il appert des mêmes renseignements que le frère du +défunt, Tomy-Samuel,--lequel est pareillement garçon,--en possède autant +pour sa part... + +--Est-il possible!... + +--Voilà, par conséquent, l'ancienne pensionnaire de la baraque des +_Dislocations-Amusantes_ qui peut, à un moment, représenter, tant du +chef de son père que du chef de son oncle, un milliard en espèces +sonnantes et trébuchantes!... + +--Un milliard!... + +--Comprenez-vous, maintenant, l'intervention de mon revolver dans la +jolie besogne qu'allait faire votre _surin_? + +L'amant de Sergine baissa le front. + +Son interlocuteur poursuivit: + +--Mon correspondant de New-York me mande, en outre, que ce Samuel Murphy +s'est embarqué sur le _Labrador_ pour effectuer un voyage dont la France +et sa capitale sont le but... + +Un de nos compatriotes l'accompagne: un certain Richard Vautier,--son +factotum,--en qui il a toute confiance... + +Le _Labrador_ vient d'arriver au Havre... + +On m'écrit de cette ville que nos deux voyageurs ont dû, dans la +journée, prendre le rapide pour Paris... + +Ils seront donc, cette nuit, dans nos murs, s'ils n'y sont déjà à cette +heure... + +--Mais, interrompit l'auditeur, cette jeune fille, n'ayant pas été +reconnue par son père, n'a, aux yeux de la loi, aucun titre pour +recueillir présentement la succession de ce dernier, non plus que pour +bénéficier plus tard de celle de ce Samuel... + +--D'accord, opina l'ex-officier ministériel; aussi n'est-ce pas sur la +nièce, mais sur l'oncle, que repose ma combinaison... + +Il ouvrit sa tabatière: + +--Veuillez suivre mon raisonnement. De deux choses l'une: ou notre +Américain est un honnête homme, ou c'est un coquin. Il n'y a pas de +milieu... + +Je me trompe: il y en a un... + +Je l'examinerai tout à l'heure... + +Si c'est un honnête homme, il sera enchanté qu'on lui révèle l'existence +de l'enfant d'une femme que son frère a aimée... + +Scène de reconnaissance et d'attendrissement. Tout le monde pleure. Un +cinquième acte de l'Ambigu... + +Après quoi, le riche étranger répare les injustices du sort, du Code et +de la société envers cette pauvre créature en lui ouvrant ses bras +avunculaires, en lui rendant un nom, un foyer, une famille, et, somme +toute, en lui faisant délivrer l'héritage de James Williams... + +Et sa munificence ne pouvant manquer d'égaler son allégresse, nous +empochons, de sa part, d'abord, une prime proportionnée à l'importance +du service... + +Remarquez que je dis: _de sa part, d'abord_... + +L'héritière, en effet, nous comptera, de son côté, une commission que +nous fixerons nous-mêmes... + +--Vous croyez qu'elle consentira?... + +--Nous la placerons dans l'impossibilité de refuser. + +--Comment cela? + +--En la menaçant de la livrer à la justice comme complice de la +tentative de vol commise au pavillon de la Faisanderie... + +L'amant de Sergine Gravier se gratta l'oreille: + +--Diable! c'est que j'en étais, moi, de cette tentative!... + +--Vous étiez masqué. La poulette n'a pu voir vos traits. Partant, elle +ne saurait vous dénoncer. + +Marignan salua: + +--Mes compliments... Vous avez pièces à tous les trous... Et si votre +seconde hypothèse... + +--Celle où Samuel Murphy ne serait qu'un gredin?... Je la préférerais de +beaucoup... Elle rapporterait davantage: + +Dans ce cas, je déclare hardiment au Yankee que j'ai entre les mains un +acte en bonne forme par lequel James-Williams a reconnu sa fille et +affirme les droits d'icelle... + +Au besoin je produis cet acte. Il n'y a qu'à le fabriquer. Je possède +dans ma clientèle tant d'ingénieux calligraphes!... + +Je parle revendication, procès, tribunaux. Mon homme s'inquiète. En fin +finale, je propose une transaction. + +On supprimera l'acte... + +Au besoin, on supprimera l'héritière... + +Il ne s'agira que d'y mettre le prix... + +--Oh! oh! murmura l'autre, voilà un moyen bien extrême! Supprimer la +_Filleule de Lagardère_! C'est grave, en vérité, très grave! + +L'ancien officier ministériel repartit froidement: + +--N'est ce pas le moyen extrême auquel je vous ai empêché d'avoir +recours, il n'y a pas plus de vingt minutes? + +Il poursuivit avec bonhomie: + +--Hé! mon Dieu, comme vous, j'ai horreur des mesures radicales, et, si, +seulement, l'Américain n'était qu'à moitié scélérat,--supposition dont +je me réservais de vous entretenir en dernier ressort... + +--Eh bien? + +--Eh bien, j'aime à croire qu'il ne serait pas difficile de rencontrer +un brave garçon qui se chargerait de débarrasser l'oncle de la nièce, en +conduisant successivement celle-ci à la mairie et à l'église... + +--Un mariage?... + +--Il va sans dire que le Yankee allongerait une dot raisonnable... + +Il est entendu, pareillement, que l'époux s'engagerait,--tant en son nom +qu'au nom de sa conjointe,--à n'exercer jamais aucune _répétition_ +(c'est le mot usité parmi les gens de chicane) concernant l'_hoirie_ +(encore un terme de pratique) du précité feu James Williams... + +De cette façon, tous les personnages seront contents, comme au baisser +de rideau d'un vaudeville: + +Le Samuel Murphy, en ce sens qu'en aliénant une tranche du Pérou +fraternel, il se garantirait la jouissance du reste; + +La mariée, radieuse de décoiffer sainte Catherine; + +Le marié, qui non seulement encaisserait un joli magot, mais qui +pourrait se vanter de posséder pour compagne l'une des plus ravissantes +créatures qui soient sous la calotte des cieux; + +Votre humble serviteur, enfin, dont la plus douce récompense serait +d'assister au spectacle des félicités dues à son initiative et de +partager l'existence tissée d'or que l'apport de la jeune femme +constituerait au jeune ménage... + +Que pensez-vous de cela, compère? + +--Superbe! admirable! génial! s'exclama Marignan avec enthousiasme. +Enfoncés Machiavel, Metternich et Talleyrand! Papa, vous êtes grand +comme Bismarck! + +--Ainsi, interrogea l'ex-avoué, vous convoleriez sans répugnance? + +--Je convolerais avec ivresse. + +Ensuite, chiffonnant sa moustache: + +--Ah! pourtant, ajouta l'amant de Sergine Gravier, il y a, à l'horizon, +un point noir qui m'offusque... + +--Et lequel?... + +--Ce fils de famille avec qui ma future épouse file le parfait amour en +duo... + +Me Bouginier savoura bruyamment la prise de tabac que, depuis le +commencement de l'entretien, il tenait massée entre le pouce et l'index: + +--Le petit marquis de Saint-Pons? Eh! mais ceci vous regarde. Chacun a +sa manière d'entendre l'honneur conjugal. Il y a des maladies qui se +traitent par la saignée et d'autres par l'indifférence. + +Puis, d'un ton bref: + +--Soyons sérieux. Etes-vous mon homme? C'est à prendre ou à laisser. + +Marignan lui tendit la main: + +--Tope là! C'est décidé. Je prends. + +En même temps, il pensait: + +--Ah! vieux singe, charge-toi seulement de mettre les marrons au feu; +moi, je me charge de les tirer à mon profit. + +L'ancien homme de loi, de son côté, se disait _in petto_: + +--Ah! chat-tigre, tire-moi les marrons du feu, et nous verrons si tu les +croques! + + + + +XI + +AU GRAND HOTEL + + +Le surlendemain, approchant midi, Me Bouginier franchissait le seuil +du Grand-Hôtel. + +En traversant la cour de cette vaste auberge, l'ancien avoué ruminait: + +--Décidément, je crois qu'il vaut mieux m'aboucher dès l'abord avec le +secrétaire... Mon correspondant de New-York me mande que ce Richard +Vautier lui paraît une fine mouche... Par conséquent, il est urgent de +le mettre dans mes intérêts. + +Il ajouta en se dirigeant vers le bureau de l'hôtel: + +--D'ailleurs, j'ai besoin qu'il me serve d'interprète... Au moins, pour +le chapitre de la présentation... Ce Yankee, m'écrit-on, ne sait pas un +mot de français... et moi, je baragouine l'anglais comme une génisse +andalouse. + +Il pénétra dans le bureau. + +Une vive surprise l'y attendait. + +Aucun voyageur du nom de Richard Vautier n'était descendu au +Grand-Hôtel. + +--Il s'agit, insista l'ex-homme de loi tout déferré, du secrétaire de +sir Samuel Murphy, le richissime Américain qui a dû arriver ici +avant-hier soir ou hier matin. + +--Nous avons, en effet, sir Samuel. Il nous est arrivé dans la nuit +d'avant-hier. Mais il nous est arrivé seul. + +--Seul? + +--Ni secrétaire, ni domestique, personne ne l'accompagnait. + +--Pardieu! se dit Bouginier, voilà qui est bizarre... Cette +correspondance d'outre-mer qui me prévient que le Murphy a pris passage +sur le _Labrador_ en compagnie de son factotum... Et cette autre lettre +qui m'informe qu'après avoir débarqué à bon port, ils ont dû prendre +tous les deux l'_express_ du Havre à Paris... + +Puis, après un moment de réflexion: + +--Sir Samuel est-il visible? + +On consulta le téléphone: + +--Il est chez lui dans tous les cas. Veuillez monter au premier. On vous +renseignera. + +Au premier, le visiteur apprit que le Yankee allait sortir. + +Il lui fit passer sa carte. + +Après deux minutes d'attente, on l'introduisit dans le salon de +l'appartement confortable occupé par le voyageur. + +Ce dernier était dans sa chambre à coucher, en train d'achever sa +toilette. + +Il ne refusait pas, cependant, de recevoir l'ancien homme de loi. + +Celui-ci n'avait qu'à prendre un siège et à patienter quelques moments. + +Resté seul, Me Bouginier se gratta l'oreille en façon de manifester +son embarras: + +--Diable! diable! murmura-t-il, l'absence de ce Richard Vautier +bouleverse furieusement mes plans... Comment vais-je m'en tirer avec cet +étranger dont je connais à peine la langue?... Allons-nous donc être +obligés de tenir conversation par gestes, comme une paire de +sourds-muets ou de pierrots des Funambules?... + +Il promena--machinalement--le regard autour de lui... + +Ensuite, avec un nouvel étonnement: + +--Tiens! tiens! tiens! voilà qui est bizarre et providentiel à la +fois!... Il paraît que, si ce nabab ne s'exprime pas en français, il le +comprend, du moins, dans une certaine mesure... Les journaux ouverts sur +cette table,--ces journaux qui ont été lus... + +Il s'approcha du meuble sur lequel une douzaine de gazettes étaient +dépliées... + +En tête de chacune de celles-ci se détachait en gros caractères ce titre +dont nous avons constaté naguère l'alléchante et saisissante attraction: + + LE MYSTÈRE DE LA PLAGE DE L'EUROPE + +--Oui, poursuivit l'ex-avoué, notre voyageur aura tenu à se mettre, au +débotté, au courant de l'événement du jour... Le fameux événement qui +passionne tout Paris depuis quarante-huit heures: _le Mystère de la +place de l'Europe_... Ce crime, enveloppé d'ombre, qui promet de faire +un pendant à l'ingénieuse boucherie du jeune M. Troppmann... + +Il s'assit devant la table et prit une des feuilles publiques: + +--Préoccupé, comme je le suis, de la grosse partie que je vais jouer, +c'est tout au plus si j'ai eu le temps, ce matin, de parcourir d'un +oeil distrait ma _Gazette des Tribunaux_... Voyons donc s'il y a +quelque chose de nouveau dans l'histoire de ce cadavre à la tête +écrasée... Toujours foule à la Morgue. On y refuse du monde. Ces +Parisiens sont si badauds!... Oui, mais aussi toujours absence complète +d'indices qui permettent de constater l'identité de la victime et +d'arriver à la découverte du coupable... + +Il s'arrêta pour puiser une prise dans sa tabatière: + +--Celui-là est fort, très fort... Un amateur, si je ne m'abuse... Je ne +reconnais pas dans cette mécanique le _faire_ d'un homme du métier... + +Puis, humant sa prise avec componction: + +--Ah! si ces messieurs de la rue de Jérusalem me faisaient l'honneur +d'avoir recours à mes faibles capacités!... + +Puis encore, secouant la tête: + +--Mais de quoi vais-je me mêler?... N'ai-je pas toute une portée +d'autres chats à fouetter?... D'ailleurs, est-ce que j'appartiens à la +classe... + + Des mortels dont l'Etat gage la vigilance?... + +Laissons l'affaire suivre son cours... + +C'est-à-dire, laissons-la s'enterrer tranquillement dans les cartons de +la Préfecture et du parquet... + +Ces cartons qui renferment déjà une si jolie collection de bouteilles à +l'encre dans lesquelles la justice et la police ont renoncé à fourrer +leur nez, parce qu'elles sont, hélas! obligées de convenir que ce nez +n'est pas un bec de gaz. + + * * * * * + +Dans la chambre voisine,--une chambre à coucher meublée avec un luxe +d'hôtellerie,--le même langage était tenu par un personnage que la +veille, avec une respectueuse déférence, on avait inscrit, au bureau, +sous cette étiquette: + + »_Le capitaine Samuel Murphy, rentier, + de New-York_». + +Ce personnage partait, pour entamer un monologue, de la phrase dont +Me Bouginier s'était servi pour terminer le sien: + +--Certes l'affaire suivra son cours oui, mais pour ne pas aboutir. +Toutes mes précautions sont prises... + +A Paris, les choses et les gens vieillissent vite: avant six semaines, +il ne sera pas plus question du _Mystère de la place de l'Europe_, parmi +les juges et les limiers, que de l'arrivée de l'opulentissime Samuel +Murphy, parmi les oisifs et les curieux... + +L'opulentissime Sam, c'est moi... + +Moi, hier encore, l'aventurier sans sou ni maille!... + +Moi, qui, par la force de la conception et de la volonté, me suis coulé +dans la peau de mon ancien maître!... + +Une substitution qui a merveilleusement réussi!... + +Qui se douterait, en effet, que c'est le véritable Murphy qui est étendu +là-bas, sur les dalles de la Morgue, tandis que c'est ici son secrétaire +indigne qui se prélasse, sous son nom, dans son individualité et dans sa +fortune?... + +D'ici à quelques jours, j'écris à New-York. J'annonce mon intention de +me fixer en Europe. Je donne des ordres afin que tout ce qui +m'appartient en propre soit immédiatement réalisé en espèces et me soit +expédié dans le plus bref délai... + +Là-bas, une opération de cette nature ne souffre aucune difficulté et +s'enlève à toute vapeur... + +Les millions de la maison _Murphy and brother_ traversent donc l'Océan +sous forme de valeurs ayant cours... + +Je leur ouvre les bras d'un père... + +Puis, de peur de rencontrer, d'aventure, quelqu'un de ceux qui ont connu +le vrai _captain_ et son ancien factotum, je change de nom, de séjour +et, au besoin, de visage... + +Il ne manque pas en France de domaines princiers à vendre... + +J'en achète un, je m'y installe, et j'accomplis enfin le rêve de toute +ma vie: trancher--en paix--du grand seigneur. + + * * * * * + +En ce moment, un domestique entra, portant une carte sur un plateau: + +--Il y a là, annonça-t-il, une personne qui demande à parler à mylord. + +Dans les hôtelleries du monde entier, les touristes anglais et +américains sont lords, qui pérégrinent avec une sacoche raisonnable. + +--Quelle est cette personne? questionna le voyageur: un Français? + +--Je le crois, mylord: voici sa carte. + +Mylord prit sur le plateau un large carré de carton à deux fins: carte +de visite au _recto_, prospectus au _verso_. Sur le premier, on lisait: + + BOUGINIER, + + _Jurisconsulte_. + + T. S. V. P. + +On tournait, et on se trouvait en présence de la réclame suivante: + + ANCIEN AVOUÉ + + Se charge à forfait de toutes affaires litigieuses et autres: + actions judiciaires; recouvrements difficiles, vente et achat de + créances; recherches de débiteurs introuvables, de personnes + disparues et d'objets égarés; police extérieure des ménages, + constatation du délit d'infidélité chez les époux des deux sexes, + séparations de corps et de biens, poursuites en relations + adultères, et généralement tout ce qui concerne les instances à + exercer devant les tribunaux en matière de propriété commerciale, + industrielle et conjugale. + + CABINET OUVERT DE MIDI A CINQ HEURES. + + _Nota._--Les clients qui n'ont pas un compte ouvert avec la maison + sont tenus de déposer une provision. + +Le domestique interrogea. + +--Que décide Votre Seigneurie? + +Au Grand-Hôtel, on ne lésine pas sur les titres,--quitte à les porter +sur la note. + +Sa Seigneurie réfléchissait. + +Elle dit après un instant: + +--Introduisez au salon et faites attendre. + + + + +XII + +LES DEUX GASPARDS + + +Le voyageur et le visiteur étaient en présence. + +Ils s'étudiaient du coin de l'oeil comme deux adversaires prêts à +croiser le fer. + +Me Bouginier n'avait pas une mine bien terrible. + +Son habit de drap fin, son pantalon de casimir noir qui découvrait des +escarpins vernis, à bouffettes, dénotaient le bourgeois aisé, satisfait +et patriarcal. + +Il avait une cravate d'une entière blancheur, une chemise de batiste à +jabot tuyauté et à manchettes plissées, une chaîne de montre à +breloques, un chapeau neuf, et, sous le bras, une serviette de maroquin +avec son chiffre estampé en lettres d'or. + +Ainsi rasé, ganté, tiré à quatre épingles, l'oeil abrité derrière ses +lunettes, il ressemblait à tout le monde, en supposant que tout le monde +soit composé de courtiers d'affaires et de souteneurs de procès. + +Et, cependant, quelque chose de mystérieux, d'équivoque et de menaçant +se dégageait de cet aspect inoffensif à première vue. + +Mylord le sentait et s'en inquiétait vaguement. + +Mais il n'en laissait rien paraître. + +L'ex-officier ministériel n'était pas moins maître de lui-même. + +Il éprouvait pourtant une violente secousse. + +--Ah ça! se disait-il, est-ce que je rêve?... Ou bien est-ce que mon +correspondant de New-York aurait la cervelle à l'envers?... Quoi! ce +serait là ce milliardaire qu'il me dépeignait, dans sa lettre, comme une +sorte de sauvage, grand, gros, herculéen, bourru, primitif,--de +physionomie commune, de manières triviales, de tenue négligée,--une +façon de Huron ou de Topinambou à peine adouci aux angles par le +frottement de la civilisation?... + +L'individu que j'ai devant les yeux est mince, correct, élégant... On +dirait un compatriote... N'étaient la couleur de ses favoris, un peu de +raideur dans les allures et de froideur dans le regard... + +Somme toute, un signalement qui se rapporterait assez à celui de ce +Richard Vautier qui a débarqué au Havre avec notre Yankee,--la dépêche +que j'ai reçue de cette ville en fait foi,--qui a pris la voie ferrée +avec lui pour Paris et qui semble s'être évaporé, comme une fumée, dans +le trajet... + +Saperlotte! j'y perds mon latin! S'est-on trompé? Suis-je le jouet d'une +illusion, la victime d'une erreur ou la dupe d'une comédie? + +--C'est vous qui m'avez fait remettre cette carte? interrogea le +voyageur. + +Bouginier ne répondit pas tout d'abord. + +Il roulait de stupéfaction en stupéfaction. + +--Allons, bon! pensait-il, de plus fort en plus fort!... Cet étranger, +qu'on me représentait comme incapable de dire _papa_ ou _maman_ en +français, et qui s'exprime dans notre langue comme un Parisien du +boulevard!... On me l'aura changé en route... + +Puis, avec un tressaillement intérieur: + +--Eh! mais j'y songe... Si, par hasard... On voit parfois des choses si +extraordinaires! + +--Qui êtes-vous et que me voulez-vous? reprit mylord avec impatience. + +L'ex-officier ministériel riposta à la question par une question: + +--C'est à l'honorable Samuel Murphy, de New-York, que j'ai l'avantage de +parler? + +L'autre fit, de la tête, un signe affirmatif. + +Me Bouginier insista: + +--Frère cadet de feu James-Williams, qui séjourna jadis plusieurs années +en Angleterre? + +--Son frère. Après? Expliquez-vous et soyez bref. Je suis pressé. + +--Je désirerais vivement adresser quelques questions à Votre Grâce. + +--Adressez. + +--Votre Grâce a-t-elle connaissance d'un voyage que son aîné effectua, +de Londres à Paris, voici tantôt vingt ans? + +--Oui. + +--A-t-elle connaissance de l'un des résultats de ce voyage,--j'entends +de la liaison que noua mon dit sieur James-Williams avec une jeune +Française, la demoiselle Hélène Ferrand? + +--Oui. + +--A-t-elle connaissance du résultat de cette liaison,--je veux parler de +la naissance d'un enfant du sexe féminin? + +--Oui. + +La sécheresse de ces monosyllabes ne déconcerta point l'ancien officier +ministériel. + +Il poursuivit, imperturbable: + +--Alors, c'est vous qui avez fait insérer dans les journaux américains +une note relative à la disparition et à la fortune de cet enfant? + +Le voyageur eut un instant d'hésitation qui n'échappa point à son +interlocuteur. + +Ensuite il répondit: + +--C'est moi. + +--Dans ce cas, reprit Me Bouginier, j'estime que vous ne seriez pas +fâché d'avoir des nouvelles de mademoiselle votre nièce, et j'accours +vous offrir mes services à cet effet... + +--Vous? + +--N'avez-vous donc pas lu mon prospectus? «_Recherches de débiteurs +introuvables, de personnes disparues et d'objets égarés._» Il est vrai +que miss Flore-Eva n'est pas un débiteur, à proprement parler... + +Il ajouta avec une expression narquoise: + +--Ce serait plutôt une créancière,--une forte créancière... Vous +comprenez: eu égard à l'héritage paternel... En l'espèce, elle +rentrerait, de préférence, dans les deux autres catégories; car c'est +une personne disparue, et, n'étant qu'égarée, elle n'est point perdue... + +--Enfin, vous vous flattez de pouvoir la retrouver... + +L'ex-avoué frappa sur sa serviette: + +--Je vous l'apporte: elle est ici. + +--Ici?... + +--Pas dans ce portefeuille. Son âge s'y oppose. Ce n'est plus une +poupée, bien sûr... + +J'entends: sous la forme de papiers qui constituent son identité... + +Voici son extrait de naissance, une copie de son baptistaire, l'acte par +lequel sa nourrice, une paysanne de Chatou, «cède et transporte» à trois +saltimbanques anglais les droits qu'elle s'imagine avoir sur l'innocente +créature... + +Examinez. Tout est en règle. La vue n'en coûte rien. + + * * * * * + +Le voyageur avait pris les paperasses qu'on lui tendait et les avait +étudiées avec une minutieuse attention. + +--En effet, ne put-il s'empêcher de déclarer, ces pièces me paraissent +avoir une certaine autorité... + +--Dites qu'elles sont d'une authenticité incontestable... + +--Soit... Après?... Concluez... + +--A vos ordres... Il y a un dilemme... Ou vous avez intérêt à ce qu'on +retrouve miss Flore-Eva, ou vous avez intérêt à ce qu'on ne la retrouve +pas... + +Dans les deux hypothèses, je vous suis nécessaire; plus même: +indispensable... + +Dans la première, moyennant une somme dont je laisse le chiffre à votre +générosité, je vous ramène l'aimable enfant, ou, si vous préférez, je +vous conduis vers elle... + +--Et dans la seconde?... + +--Oh! mon Dieu, ce n'est pas moins simple. La petite a disparu, n'est-ce +pas? Eh bien, elle ne reparaît point... + +Au besoin, je m'engage à ce qu'elle ne reparaisse jamais... + +_Jamais_, vous comprenez... + +Seulement, ce sera plus cher,--beaucoup plus cher... + +--Ah çà! s'exclama l'autre, c'est un crime que vous me proposez là!... + +L'ex-officier ministériel cligna de l'oeil en souriant: + +--J'imagine que je m'adresse à un homme intelligent... + +--Bon! fit son interlocuteur avec une menaçante ironie, bon! Et si, +moins intelligent et plus honnête que vous ne supposez, je vous prenais +par les épaules et je vous jetais à la porte? + +Me Bouginier brossa son chapeau du coude avec sérénité. + +Le voyageur articula, sans élever la voix davantage, mais d'une façon +encore plus nette et plus catégorique: + +--Si je vous prenais par la nuque et si je vous lançais par la +fenêtre?... + +L'ancien avoué épousseta d'une chiquenaude un grain de poussière sur la +manche de son habit. + +L'autre, dont la colère sourde semblait s'exaspérer de cette placidité +goguenarde, accentua, non seulement du ton, mais encore du visage et du +geste: + +--Ce qui serait mieux, si je vous appréhendais au collet pour vous +traîner chez le commissaire de police?... + +Bouginier ne perdit rien de son sourire. + +Il imprima à son trousseau de breloques un mouvement expressivement +gouailleur. + +Les fenêtres du salon où avait lieu cette scène étaient ouvertes sur le +boulevard. + +De celui-ci, les mille bruits d'une après-midi parisienne montaient vers +les deux interlocuteurs: allées et venues des passants, roulement des +voitures, brouhaha des voix extérieures... + +Soudain, une note aiguë jaillit de ce fond confus... + +C'était le cri d'un camelot annonçant les journaux du soir: + +_--Demandez les dernières nouvelles!... Le Mystère de la place de +l'Europe!... Avec le signalement de la victime inconnue, le +procès-verbal de l'autopsie et les résultats de l'enquête!..._ + +Le voyageur avait fait un pas vers l'ancien homme de loi... + +On eût dit que ce cri le frappait, comme une balle, en pleine +poitrine... + +Il s'arrêta en chancelant. Son front pâlit. Ses traits se contractèrent +violemment, en dépit de l'effort auquel il eut recours pour leur imposer +le calme... + +Aucun détail de ce trouble, de cette émotion n'avait été perdu pour +Me Bouginier. + +Il reprit du même ton tranquille: + +--Me conduire chez le commissaire?... En vérité, ce serait combler le +plus cher de mes voeux... Mon premier soin serait, en effet, d'inviter +ce magistrat à ouvrir, lui aussi, une enquête immédiate sur quelques +points qu'avant de soumettre à son appréciation sagace, j'ai la liberté +de déférer à votre jugement éclairé... + +D'abord, par quel prodige d'application à l'étude l'honorable sir Samuel +Murphy, qui ne savait pas un traître mot de français en quittant son +pays natal, est-il parvenu, après une aussi courte traversée, à se +servir de notre langue aussi facilement que moi--ou vous?... + +Ensuite, comment se fait-il que le signalement réel,--_réel_, vous +entendez?--de ce riche étranger réponde si peu à celui du voyageur de +qualité qui me fait le plaisir de me recevoir en ce moment?... + +--Vous possédez ce signalement? s'écria l'autre en bondissant. + +--Exact comme une photographie... On me l'a expédié de là-bas... Une +agence de renseignements avec laquelle j'entretiens commerce d'amitié, +d'affaires... + +--Oh!... + +--Et m'est avis que, si je le communiquais, ce signalement, à la +justice, ce serait peut-être jeter une lumière éclatante dans ce +ténébreux _Mystère de la place de l'Europe_, qui révolutionne tout +Paris, en même temps qu'aider la police et le parquet à reconstituer la +personnalité de la victime, à découvrir le mobile du crime et à en +châtier l'auteur... + +A cette péroraison significative, le masque de l'auditeur de Me +Bouginier revêtit une expression si terrible, que l'ancien avoué recula +en s'exclamant d'une voix qui s'embarrassait dans le gosier: + +--Si vous me touchez, j'appelle!... + +Il ajouta, en se débattant par avance contre une attaque qui lui +semblait imminente: + +--D'ailleurs, j'ai un ami qui m'attend en bas, dans une voiture, sur le +boulevard. S'il m'arrivait quelque chose, c'est lui qui se chargerait +d'aller avertir le commissaire. + +Mais déjà la figure de l'autre était redevenue aussi immobile et aussi +froide que le marbre de la cheminée du salon sur lequel il était allé +s'accouder. + +Il y eut une pause assez semblable à celles qui ont lieu sur le terrain +dans un duel à outrance, entre deux tireurs d'égale force qui se +reposent sur les armes avant de recommencer le combat. + +Ensuite, le voyageur sonna. + +Un domestique parut. + +--Je n'y suis pour personne. + +--Bien, mylord. + +Quand le domestique se fut retiré, mylord désigna un siège au visiteur: + +--_Gentleman_, fit-il, asseyons-nous et causons. + + + + +XIII + +ACCORD PARFAIT + + +Ils étaient installés en face l'un de l'autre et avaient presque la +tournure d'une paire d'amis, tant le voyageur était campé à son aise +dans son fauteuil, et tant, sur le sien, le visiteur l'écoutait avec une +attention débonnaire. + +--Ainsi, disait le premier, vous me paraissez convaincu qu'il y a eu +substitution de personne: en d'autres termes, que le secrétaire de Sam +Murphy,--Richard Vautier, comme vous l'appelez,--se serait défait de son +maître, pour endosser l'individualité de ce dernier et recueillir les +bénéfices qui s'y rattachent... + +--C'est mon opinion. + +--Hum! voilà qui me semble, à moi, bien extraordinaire, bien +invraisemblable et bien romanesque!... + +--Mylord, il y a des précédents... L'histoire du faux Smerdis et du faux +Martin Guerre, d'abord... Et puis, dans des temps plus récents, les +procès Tichborn à Londres et Fontanellas à Madrid... + +--Soit; mais considérez que, si je ne suis pas le millionnaire Murphy, +je n'ai aucune qualité pour accepter quoi que ce soit de ce que vous me +proposiez tout à l'heure... + +A quoi bon, alors, ces offres de service?... + +Je redeviens tout simplement un pauvre hère sans sou ni maille; la +question de l'héritage de James-Williams,--lequel n'est plus mon frère +et mon aîné,--ne m'intéresse à aucun titre; vous ne devez pas espérer +tirer un rouge liard de moi ni pour ceci ni pour cela,--et, ma foi! je +ne m'explique pas la portée de votre visite... + +D'un autre côté, si je suis le meurtrier, l'assassin du _captain_, le +devoir de tout honnête homme,--et je ne doute pas que vous n'en soyez +un... + +--Vous me flattez, fit l'ex-avoué en s'inclinant. + +--Le devoir de tout honnête homme, dis-je, est de courir sus au +criminel, de le désigner à la vindicte publique et de le traîner devant +les tribunaux... + +Ceux-ci le traitent comme il le mérite. On le juge, on le condamne et on +lui coupe le cou. A merveille!... + +Mais qu'est-ce que ce procès, cet arrêt, cette exécution vous +rapportent?... + +Je ne pense pas qu'en France il soit payé une prime à qui dénonce un +scélérat; et, si je vous crois doué d'une honnêteté... relative, je ne +vous crois pas assez dépourvu de sens commun pour ne travailler que pour +la gloire... + +D'où je conclus--naturellement--que votre intérêt se trouve ici, dans ce +salon, au lieu d'être dans le bureau d'un commissaire de police ou dans +le cabinet d'un juge d'instruction... + +--Puissamment raisonné! déclara Bouginier. Saperlotte! mon cher monsieur +Murphy, recevez l'assurance de mon admiration et de ma considération +distinguées. J'ai connu bien des gaillards à poil, dont quelques-uns ont +illustré nos annales judiciaires; mais aucun n'avait ce sang-froid, +cette éloquence et cette logique... + +--Vous avez dit: _mon cher monsieur Murphy_?... + +--Comment voulez-vous que je dise, puisque c'est à vous que je +m'adresse?... + +--Ainsi, vous êtes, à présent, convaincu que je suis... + +--Cet étranger recommandable et magnifique?... J'en mettrais les deux +mains au feu... Si j'en avais une paire de rechange... + +--Ce Richard Vautier... + +--N'existe que sur le papier: dans les lubies de mes correspondants +d'outre-mer... + +--Le crime de la place de l'Europe... + +--Je ne saurais en aucune façon éclairer sur ce point ces messieurs du +parquet... Qu'ils s'arrangent... C'est leur affaire... + +--Enfin, toute cette histoire de substitution... + +--Une mauvaise plaisanterie de ma part... Qu'il n'en soit plus +question... Songe creux, imagination, chimère!... + +L'ancien avoué ajouta: + +--J'espère, par exemple, qu'il n'en est pas de même des millions de la +maison _Murphy and Brother_... + +--Rassurez-vous: je les aurai sous peu en totalité,--me préparant à +écrire à ce sujet à New-York lorsque vous êtes arrivé. + +Me Bouginier se passa la langue sur les lèvres, comme s'il savourait +déjà sa part du gâteau. + +--Maintenant, reprit-il, qu'il ne saurait plus y avoir de malentendu +entre nous, si nous terminions comme nous avons commencé, en nous +occupant de votre nièce?... + +--J'allais vous en prier... Surtout, pas de réticences. N'omettez aucun +détail... + +--Vous le souhaitez?... + +--Je l'exige: rien ne m'est indifférent de ce qui touche à la fille de +mon pauvre cher Will. + + * * * * * + +Sur ce, l'ancien homme de loi entama le récit des aventures de la +_Filleule de Lagardère_. + +Il raconta ce que vous savez, voire la tentative de vol commise au +pavillon de la Faisanderie. + +Seulement, il eut soin de dissimuler le rôle joué dans cet épisode par +lui, Bouginier, ainsi que par son acolyte Marignan. Selon sa version, +les frères Snail avaient tout fait. Seuls, ils avaient combiné le coup; +ils l'avaient exécuté seuls. + +Celui-ci ayant échoué, le narrateur avouait avoir, pendant près d'une +année, perdu de vue notre héroïne, qu'il avait ensuite retrouvée--implantée +comme chez elle--chez le garde général de M. de Saint-Pons, chez +l'ancien agent Jacques Périn. + +--Cet homme est-il donc son amant? interrogea le _gentleman_. + +--Ce n'est pas mon avis. + +--Vraiment? + +--J'ai procédé à une enquête sur la moralité de ce _détective_ +émérite... + +Cette moralité est à l'abri de tout soupçon... + +Cet ex-épouvantail des coquins est un Joseph d'innocence crasse,--un +monstre de délicatesse, de vertu et de désintéressement... + +C'est Hercule qui file l'amour aux pieds d'Omphale, soit; mais qui file +l'amour platonique... + +--Est-il possible?... + +Me Bouginier aurait pu étayer son assertion de ce qu'il savait de la +liaison de la _Filleule de Lagardère_ avec Roger de Saint-Pons. + +Il se garda bien de le faire. + +Un rusé compère doit toujours avoir sur la planche un secret bon à +exploiter. + +Son interlocuteur parut réfléchir pendant quelques minutes. + +Il déclara ensuite: + +--Je désire voir la jeune fille. + +L'ancien avoué acquiesça: + +--Rien de plus naturel. Avec moi, jamais de surprise. On n'est pas +obligé d'acheter chatte en poche. + +L'autre appuya: + +--La voir, sans qu'elle se doute de l'attention dont elle est l'objet. + +--Je comprends. + +--Et sans que ce Jacques Périn m'aperçoive ou soupçonne mes intentions. + +L'ex-homme de loi se frappa le front: + +--_Eurèka!_... J'ai trouvé le joint!... Vous serez servi à souhait!... + +--Ah!... + +--Oui, écoutez; voici comment il faut agir: en face de l'église, au +Mesnil,--qui est la paroisse de notre infante comme celle de +Carrières-Sous-Bois,--il y a une sorte de café, du premier étage duquel +on voit défiler les fidèles qui se rendent aux offices du dimanche... + +--Eh bien?... + +--Mademoiselle Florette ne manque jamais d'assister à la grand'messe: +ceci résulte des rapports de ma petite police privée... + +Nous sommes aujourd'hui samedi... + +Rencontrons-nous demain,--par hasard,--à l'estaminet en question; +attablons-nous près d'une fenêtre; la mignonne passe, je vous la montre, +vous l'examinez à loisir,--et vous prenez une décision à son égard... + +--Approuvé: où est cette église du Mesnil? + +--Entre Carrières et Maisons, au bout de la terrasse et sur la lisière +de la forêt de Saint-Germain. + +--_All right!_ J'irai demain me promener à cheval dans cette direction, +et, pour laisser souffler ma monture, je m'arrêterai au cabaret +indiqué... + +--J'y entrerai pareillement pour me rafraîchir en revenant d'herboriser +aux environs... Plaisir pur, innocent et médiocrement dispendieux... Ma +rente dominicale avec la chasse aux coléoptères et l'élève des vers à +soie... + +Le voyageur se leva et reprit: + +--A l'issue de cette entrevue, je vous communiquerai mes résolutions... + +L'ancien officier ministériel se courba jusqu'à terre: + +--Et je serai prêt à vous aider à les exécuter, _quelles qu'elles +soient_. + +FIN DU PREMIER VOLUME + + + + +TABLE + +PROLOGUE + +LE MYSTÈRE DE LA PLACE DE L'EUROPE 1 + +PREMIÈRE PARTIE + +LE VOL DU PAVILLON DU GARDE + +I. La fête des Loges 15 +II. La fraternité du cigare 25 +III. Le théâtre des Dislocations-Amusantes 35 +IV. Suivez le monde 43 +V. Assaut de pointe 52 +VI. Le roman de la rose 61 +VII. Grandeur et décadence d'un brelan de saltimbanques 71 +VIII. Chez Lapie 80 +IX. Courtier d'affaires 89 +X. Les frères ennemis 100 +XI. Ménagerie domptée 109 +XII. Au pavillon de la Faisanderie 116 +XIII. La fugitive 123 +XIV. Fausses confidences 129 +DEUXIÈME PARTIE + +L'AVENTURE DES FRÈRES MURPHY + +I. Deux voyageurs 189 +II. Sur un seuil 195 +III. Tentative de reconnaissance 201 +IV. English spoken here 208 +V. Fortune américaine 214 +VI. Recommandations et prédictions 221 +VII. Captain Samuel et ami Dick 229 +VIII. Retour à la rue d'Amsterdam 236 +IX. Carafe frappée 243 +X. A travers l'orage 250 + +TROISIÈME PARTIE + +LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME + +I. Retour au pavillon du garde 255 +II. At home 261 +III. Résurrection de quelques personnages connus 268 +IV. Tentative d'enlèvement 274 +V. Deus ex machina 281 +VI. Suite du chapitre des reconnaissances 287 +VII. Où le berger introduit le loup dans la bergerie 294 +VIII. Nocturne à deux voix 302 +IX. A l'affût 310 +X. Les plans de Me Bouginier 315 +XI. Au grand hôtel 325 +XII. Les deux gaspards 334 +XIII. Accord parfait 345 + +FIN DE LA TABLE + +Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--A. PICHAT. + + + + + + +End of Project Gutenberg's La filleule de Lagardère; I, by Paul Mahalin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLEULE DE LAGARDÈRE; I *** + +***** This file should be named 37183-8.txt or 37183-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/1/8/37183/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/37183-8.zip b/37183-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..46ce293 --- /dev/null +++ b/37183-8.zip diff --git a/37183-h.zip b/37183-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1c5f538 --- /dev/null +++ b/37183-h.zip diff --git a/37183-h/37183-h.htm b/37183-h/37183-h.htm new file mode 100644 index 0000000..f867ef6 --- /dev/null +++ b/37183-h/37183-h.htm @@ -0,0 +1,10500 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of La filleule de Lagardère; I--La saltimbanque, par Paul Mahalin. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:2%;} + +.addr {text-indent:50%;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%;} + +.cspc {text-align:center;text-indent:0%;margin: 3% auto 3% auto;} + +.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.csin {text-align:center;text-indent:0%;margin:4% auto 4% auto;} + +.sns {font-family:sans-serif;} + +.hang {text-indent:-2%;margin-left:5%;} + +.r {text-align:right;margin-right:25%;} + +small {font-size:75%;} + + h1 {text-align:center;clear:both;} + + h2,h3 {margin-top: 10%;text-align:center;clear:both;} + + hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} + + hr.full {width:100%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} + + table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;} + + body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +.ov {text-decoration:overline;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + +.smcap {font-variant:small-caps;font-size:95%;} + + img {border:none;} + +.blockquot1 {margin:4% auto 4% auto;font-size:90%;} + +.blockquot2 {margin:3% 15% 3% 15%;} + +.bbox {border:solid 1px black;} + + sup {font-size:75%;} + +.caption {font-weight:bold;} + +.figcenter {margin:auto;text-align:center;text-indent:0%;clear: both;} + +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La filleule de Lagardère; I, by Paul Mahalin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La filleule de Lagardère; I + La saltimbanque + +Author: Paul Mahalin + +Release Date: August 23, 2011 [EBook #37183] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLEULE DE LAGARDÈRE; I *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p class="cb">PAUL MAHALIN</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/title-a.png" width="550" height="140" alt="LA FILLEULE DE LAGARDÈRE I LA SALTIMBANQUE" title="" /> +</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/title-b.png" width="200" height="441" alt="" title="" /> +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">PARIS<br /> +TRESSE & STOCK, ÉDITEURS<br /> +8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS<br /> +PALAIS-ROYAL<br /> +—<br /> +1886<br /> +<small>Droits de traduction, de reproduction et d'analyse réservés.</small></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb"> +LA FILLEULE<br /> +<br /> +<big>DE LAGARDÈRE</big><br /> +<br /> +I<br /> +<br /> +<small>LA SALTIMBANQUE</small><br /> +</p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p>L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et +de reproduction à l'étranger.</p> + +<p>Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la +librairie) en septembre 1885.</p> + +<hr /> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> + +<tr><td colspan="2" align="center"><big>A LA MÊME LIBRAIRIE</big></td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center">———</td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center">DU MÊME AUTEUR</td></tr> + +<tr><td><p class="hang">L'HOTELLERIE SANGLANTE, un volume.</p> </td><td align="right">3.50</td></tr> + +<tr><td><p class="hang">LE DUC ROUGE, roman d'aventures, un volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr> + +<tr><td><p class="hang">LA REINE DES GUEUX, roman d'aventures, un volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr> + +<tr><td><p class="hang">LE FILS DE PORTHOS, roman de cape et d'épée, 2 vol. 2<sup>e</sup> édition.</p></td><td align="right">7 »</td></tr> + +<tr><td><p class="hang">LA BELLE LIMONADIÈRE, roman, un volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr> + +<tr><td><p class="hang">CAPRICE DE PRINCESSE, roman, un volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr> + +<tr><td><p class="hang">LES MONSTRES DE PARIS, roman, un volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr> + +<tr><td><p class="hang">AU BOUT DE LA LORGNETTE, portraits de littérateurs, peintres,<br /> +artistes lyriques et dramatiques, etc.. un fort volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr> + +<tr><td><p class="hang">LES JOLIES ACTRICES DE PARIS, quatre forts volumes contenant<br /> +la biographie de toutes les artistes de Paris.<br /> +Chaque +volume se vend séparément.</p></td><td align="right">3.50</td></tr> + +<tr><td><p class="hang">LE CARNAVAL DE BOQUILLON, vaudeville en trois actes, en<br /> +collaboration avec M. Raoul Joly.</p></td><td align="right">1.50</td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><i>SOUS PRESSE:</i></td></tr> + +<tr><td colspan="2"><p class="hang">UN NOTAIRE AU BAGNE, un volume.</p></td></tr> + +<tr><td colspan="2"><p class="hang">TREMPE-LA-SOUPE XIV, un volume.</p></td></tr> +</table> + +<p class="c"><br /> +Imprimerie <span class="ov">générale de Châtillon-sur-Seine.—</span>A. P<small>ICHAT.</small></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb">PAUL MAHALIN</p> + +<h1>LA FILLEULE<br /> +<br /> +DE LAGARDÈRE<br /> +<br /> +I<br /> +<br /> +<small>LA SALTIMBANQUE</small></h1> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/colophon.png" width="125" height="139" alt="colophon" title="" /> +</p> + +<p class="cb">PARIS<br /> +TRESSE & STOCK, ÉDITEURS<br /> +8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS<br /> +PALAIS-ROYAL<br /> +—<br /> +1885<br /> +<small>Droits de traduction, de reproduction et d'analyse réservés.</small></p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<h1><small>LA FILLEULE</small><br /> +DE LAGARDÈRE</h1> + +<hr /> + +<table border="5" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="table"> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE">TABLE</a></td></tr> +</table> + +<h3><a name="PROLOGUE" id="PROLOGUE"></a>PROLOGUE<br /><br /> +————<br /><br /> +<span class="sns">LE MYSTÈRE DE LA PLACE DE L'EUROPE</span></h3> + +<p>Cette enseigne—pleine de promesses d'émotions et de surprises—se +balançait au-dessus de l'article qui suit, à la première page des +journaux «les mieux renseignés» de Paris.</p> + +<p>Un article qui, pour ravigoter davantage la curiosité du lecteur, se +découpait—comme l'ancienne galette du Gymnase—en tranches légères dont +chacune était précédée d'un sous-titre <i>à sensation</i>...<a +name="page_002" id="page_002"></a></p> + +<p>Formule nouvelle que l'art moderne du reportage vient d'emprunter au +<i>humbugh</i> américain.</p> + +<p>Nous copions textuellement ce morceau d'éloquence française, qui +servira, si bon vous semble, de lever de rideau à notre récit:</p> + +<p class="csin"><b>Sinistre découverte</b></p> + +<p>«Ce matin, à la pointe du jour, les employés de la ligne de l'Ouest—à +la gare Saint-Lazare—ont aperçu une masse humaine étendue au bas de +l'une des piles qui soutiennent le pont de l'Europe.</p> + +<p>»Cette masse n'était autre que le cadavre d'un homme dont la tête ne +formait plus qu'une sorte de compote: il n'y a pas d'autre terme pour +caractériser cet horrible mélange d'os en miettes, de chairs en +bouillie, de cervelle et de sang.</p> + +<p>»Impossible, dans cette boue rougeâtre, de rien démêler qui permît de +reconstituer une figure.</p> + +<p>»Le malheureux avait dû avoir la tête broyée par l'un des trains de nuit +qui sillonnent la voie.</p> + +<p>»Maintenant, cette fin épouvantable devait-elle être attribuée à un +accident ou à un suicide?</p> + +<p>»Point: on se trouvait en face d'un crime.<a name="page_003" id="page_003"></a></p> + +<p class="csin"><b>Le crime patent</b></p> + +<p>»Le chef de gare et le commissaire de surveillance avaient été +immédiatement réveillés. Ils donnèrent l'ordre de procéder à +l'enlèvement du cadavre. Celui-ci était couché sur le côté gauche. +Lorsqu'on l'eut relevé, on reconnut qu'il avait été frappé dans la +région du cœur par un instrument tranchant dont le passage était +marqué par une fente dans les vêtements. Cet instrument, en pénétrant +au-dessous du sein, n'avait sans doute déterminé qu'une hémorragie +intérieure; car on ne remarquait au bord de la blessure que quelques +gouttelettes de sang.</p> + +<p class="csin"><b>Arrivée de la justice</b></p> + +<p>»Le commissaire de police du quartier de l'Europe, prévenu, était +accouru sur-le-champ.</p> + +<p>»Il s'empressa d'aviser la Préfecture et le parquet.</p> + +<p>»MM. Lebastard de Précourt, substitut du procureur de la République, et +Gillot, juge d'instruction, se transportaient aussitôt sur le théâtre de +la lugubre trouvaille.</p> + +<p>»Ils y étaient bientôt rejoints par l'habile chef de la sûreté.<a +name="page_004" id="page_004"></a></p> + +<p class="csin"><b>Le signalement de la victime</b></p> + +<p>»Taille au-dessus de la moyenne, forte corpulence, le cou gras, les +épaules puissantes, le torse développé, les mains et les pieds longs et +larges, la peau hâlée comme celle des gens qui ont l'habitude de vivre +en plein air.</p> + +<p>»Vêtu d'une chemise de toile assez fine—sans marque—et d'un complet +d'étoffe grise à petits carreaux.</p> + +<p>»Chaussettes de fil écru, de fabrication anglaise, et bottines lacées +sur le devant.</p> + +<p>»Plusieurs bagues d'un grand prix aux doigts.</p> + +<p>»Au plastron de la chemise, deux diamants dont la valeur contraste +singulièrement avec la modestie du reste du costume.</p> + +<p>»A l'une des boutonnières inférieures du gilet, une chaîne de montre en +or, d'un poids considérable.</p> + +<p>»La montre a disparu.</p> + +<p>»Absolument rien dans les poches.</p> + +<p>»Ni portefeuille, ni argent, ni papiers, ni mouchoir.</p> + +<p class="csin"><b>L'incident du chapeau</b></p> + +<p>»Au moment de la découverte du cadavre, et juste<a name="page_005" id="page_005"></a> au-dessus de l'endroit +où celle-ci avait lieu, un ouvrier maçon, qui se rendait à son travail, +ramassait, sur le trottoir de la place de l'Europe, un petit chapeau +rond et mou,—de ces chapeaux dits <i>de voyage</i>,—de la même étoffe que +le vêtement de l'inconnu.</p> + +<p>»Ce chapeau avait—évidemment—appartenu à ce dernier.</p> + +<p>»La coiffe en était arrachée.</p> + +<p class="csin"><b>Les premières constatations</b></p> + +<p>»Le personnel de la gare a été interrogé.</p> + +<p>»Aucun employé à l'arrivée et au départ ne se rappelle avoir remarqué +l'inconnu.</p> + +<p>»Quant au service de la voie, une circonstance toute fortuite l'a +empêché de fournir à la justice les éclaircissements que celle-ci était +en droit d'attendre de lui.</p> + +<p>»On sait quel orage s'est abattu, cette nuit, sur Paris entre une heure +et demie et deux heures.</p> + +<p>»La violence de cet orage, qui n'a pas duré moins d'une heure, avait +forcé les employés à se tenir dans les postes-abris qui leur sont +assignés en cas de mauvais temps.</p> + +<p>»Ils n'ont donc pu rien voir.<a name="page_006" id="page_006"></a></p> + +<p>»Ils n'ont pu rien entendre.</p> + +<p>»Le bruit de la chute du corps, du haut du pont de l'Europe, a dû se +perdre dans le fracas de la pluie qui tombait par torrents et du +tonnerre qui ne cessait de gronder.</p> + +<p class="csin"><b>La machine du train 44</b></p> + +<p>»Les roues des différentes machines, qui ont évolué dans la nuit sur la +ligne de parcours où gisait le cadavre, ont été examinées avec soin.</p> + +<p>»A celles de la machine du train 44 adhéraient encore des fragments d'os +ainsi qu'une touffe de cheveux d'un blond laineux,—les taches de sang, +qui auraient dû accompagner ces fragments et cette touffe, n'ayant pu +résister à l'action de l'averse.</p> + +<p>»Or, le train 44 arrive de Cherbourg à deux heures vingt-cinq.</p> + +<p>»On peut donc présumer que c'est à deux heures environ—c'est-à-dire au +moment où l'orage atteignait à son paroxysme—que le personnage dont il +s'agit, après avoir reçu le coup mortel sur le pont de l'Europe, a été +projeté sur la voie du chemin de fer, par-dessus le parapet.<a +name="page_007" id="page_007"></a></p> + +<p class="csin"><b>Les gardiens de la paix</b></p> + +<p>»On nous demandera, non sans un semblant de logique:</p> + +<p>»—Que faisaient les gardiens de la paix chargés de surveiller le +quartier, pendant que ce crime s'accomplissait sur la place de l'Europe?</p> + +<p>»Ici, certains de nos confrères ne manqueront pas de répéter que le +corps des anciens sergents de ville pratique avec religion la +philosophie péripatéticienne et professe une dévotion toute particulière +pour la maxime: <i>Festina lente</i>...</p> + +<p>»Et nous savons des esprits chagrins qui profiteront de l'occasion pour +réclamer une fois de plus la suppression de ces braves gens qu'il est si +doux de contempler, arpentant le trottoir, causant deux par deux, trois +par trois, de choses honorables, et présentant, comme l'a dit un +écrivain célèbre, l'image consolante de cette suprême tranquillité qui +est la récompense des justes aux Champs-Elysées de la Fable.</p> + +<p>»Pour notre part, nous nous bornerons à constater que les gardiens de la +paix sont des mortels comme les autres, sujets aux fluxions de poitrine +et aux rhumes de cerveau, et qu'il ne faudrait point blâmer outre<a +name="page_008" id="page_008"></a> mesure d'avoir cherché, en se réfugiant +dans des coins, à se garer des formidables écluses ouvertes, cette nuit, +sur leurs têtes.</p> + +<p>»Nous ajouterons que la place de l'Europe est un des endroits de Paris +les plus dénués de surveillance.</p> + +<p>»On trouve bien des gardiens au bout de la rue de Londres.</p> + +<p>»On en trouve bien encore au bas de la rue de Rome.</p> + +<p>»Mais on n'en rencontre jamais, au grand jamais, sur la place de +l'Europe.</p> + +<p>»Voilà comment un crime de la nature de celui qui nous occupe a pu se +commettre à cent pas du poste de police de la rue de Vienne et du +commissariat de police de l'impasse Tivoli.</p> + +<p>»Qui ne se rappelle, du reste, que l'effroyable boucherie de Troppmann +eut lieu à une centaine de mètres de la caserne de gendarmerie de +Pantin?</p> + +<p class="csin"><b>Les résultats de l'autopsie</b></p> + +<p>»A midi, le funèbre colis était transporté à la Morgue.</p> + +<p>»A midi quarante-deux,—on voit que nous précisons,—le savant docteur +Bonardel achevait de nouer son tablier pour procéder à l'autopsie.<a +name="page_009" id="page_009"></a></p> + +<p>»Nous sommes heureux de pouvoir donner à nos lecteurs les conclusions de +son rapport.</p> + +<p>»Après avoir constaté que le sujet porte à la partie gauche du thorax, +entre la seconde et la troisième côte, à un centimètre environ du +sternum, une plaie pénétrante, produite par une arme à lame mince et +plate, qui est entrée dans la poitrine, y a déchiré le péricarde, ouvert +le ventricule droit à son sommet, puis l'oreillette gauche et tranché +l'artère pulmonaire transversalement, l'habile praticien constate:</p> + +<p>»Que cette plaie a suffi pour déterminer une mort foudroyante, comme il +arrive par la rupture d'un anévrisme des veines caves inférieure et +supérieure;</p> + +<p>»Qu'il résulte, en outre, de l'examen de l'estomac et du reste du corps, +que ledit sujet venait de faire un copieux repas; qu'il devait se +trouver sous l'empire d'une ivresse qui l'a empêché de se défendre; +enfin, qu'il ne s'est écoulé qu'une somme de temps approximativement +fort courte entre le moment de la chute et celui où le train 44 lui a +écrasé la tête en passant.</p> + +<p class="csin"><b>Le champ des conjectures</b></p> + +<p>»Il est constant que nous ne sommes pas ici en face d'un <i>fait divers</i> +ordinaire.<a name="page_010" id="page_010"></a></p> + +<p>»Celui-ci, en effet, ne saurait être imputé à de vulgaires rôdeurs +nocturnes.</p> + +<p>»Les bijoux retrouvés sur le mort en sont la preuve.</p> + +<p>»Ceux qui ont emporté la montre, s'ils étaient de simples bandits, +n'auraient pas négligé la chaîne.</p> + +<p>»Non, l'auteur du crime de la place de l'Europe est un maître en science +scélérate.</p> + +<p>»Il a tout ruminé, tout combiné, tout machiné avec un art mathématique, +si l'on peut s'exprimer ainsi. Il a su se faire des auxiliaires de +l'heure, de la nuit, de l'endroit! Il s'est fait des complices d'une +machine inconsciente et des éléments déchaînés!</p> + +<p>»La pluie éloignait tous passants, tous témoins, comme le tonnerre +empêchait de surprendre tout cri de détresse.</p> + +<p>»Ah! Cartouche et Mandrin étaient de bien naïfs coquins auprès de nos +calculateurs modernes!</p> + +<p>»Comme celui-ci, par exemple, avait merveilleusement choisi le lieu où, +pour la frapper plus sûrement, il amenait sa victime, les yeux bandés +par l'ivresse!</p> + +<p>»Cette place de l'Europe, si peu fréquentée dans la journée, si +solitaire le soir, si déserte la nuit! Pas une maison n'y ouvre sa +façade. Le vide l'entoure de toutes parts. Au-dessous d'elle, la voie +béante; la voie, avec son va-et-vient de trains montants et +descendants<a name="page_011" id="page_011"></a> dont les roues pulvérisent tout ce qu'elles rencontrent sur +les rails!</p> + +<p>»Ah! notre assassin savait bien ce qu'il faisait, quand il +précipitait—par l'une des ouvertures dont s'ouvrage le parapet de +fonte—le pauvre diable qu'il venait de poignarder!</p> + +<p>»Les roues des trains allaient achever la besogne de l'arme homicide!</p> + +<p>»Le lendemain, on retrouverait le longs des rails des débris humains +dispersés, méconnaissables...</p> + +<p>»Un déplorable accident, en vérité! Un ivrogne tombé du pont! Un +voyageur tombé d'une voiture! Ces choses-là arrivent tous les jours. +Tout était dit. On n'allait pas plus loin. L'opinion était égarée: +l'impunité était conquise.</p> + +<p class="csin"><b>La préoccupation de l'assassin</b></p> + +<p>»Celle-ci a été—avant tout—d'ensevelir à tout jamais dans des ténèbres +impénétrables l'identité de sa victime.</p> + +<p>»C'est pour cela qu'il l'a dépouillée avec soin de tout ce qui pouvait +contribuer à établir cette identité.</p> + +<p>»C'est ainsi que, s'il lui a laissé ses bagues aux doigts, ses diamants +à la chemise,—des diamants<a name="page_012" id="page_012"></a> qui auraient tenté des malfaiteurs de +profession,—et sa chaîne à la boutonnière de son gilet, il a eu la +précaution de lui enlever sa montre et de lui arracher la coiffe de son +chapeau.</p> + +<p>»La montre pouvait porter le chiffre de son propriétaire, un numéro +d'ordre, le nom d'un horloger.</p> + +<p>»La coiffe pouvait être historiée de l'adresse d'un chapelier.</p> + +<p class="csin"><b>La tâche de la justice</b></p> + +<p>»Celle-ci a là, devant elle, un problème de haute algèbre criminelle +dont un des termes lui manque pour travailler la solution.</p> + +<p>»En effet, pour déterminer la cause et le but du crime, pour en +poursuivre et pour en atteindre l'auteur, il faut, dès l'abord, en +connaître la victime.</p> + +<p>»Or, nous le répétons, la justice a affaire à un virtuose du mal. Un +virtuose servi par les circonstances non moins que par ses propres +combinaisons. La machine du train 44 a agi de concert avec lui. Le +décapité ne parlera pas.</p> + +<p>»Tout Paris ira le voir à la Morgue. On multipliera les recherches. Mais +les recherches demanderont du temps. Et, dans ces sortes de battues, +chaque heure<a name="page_013" id="page_013"></a> qui passe donne une sécurité au gibier et diminue les +chances de la meute.</p> + +<p>»Bref, l'affaire finira par être classée. Nous avons tout lieu de le +craindre. «Classée» est une expression de la langue administrative, qui +fait vivre des centaines de plumitifs et remplit des milliers de +cartons.</p> + +<p>»Classée l'affaire de la libraire de la rue Fontaine, l'affaire de la +revendeuse de la rue Blondel, l'affaire de la fille de la rue +Geoffroy-Marie, celle-ci assommée dans son arrière-boutique, celles-là +poignardées, l'une sur le seuil de sa porte et l'autre dans sa chambre à +coucher!</p> + +<p>»C'est-à-dire autant d'énigmes proposées par le crime à la police, et +dont, malgré son œil de lynx, cette dernière n'a pas encore su +éclairer les ténèbres, sonder la profondeur et déchiffrer le mot.»</p> + +<p class="csin">FIN DU PROLOGUE</p> + +<p><a name="page_014" id="page_014"></a></p> + +<p><a name="page_015" id="page_015"></a></p> + +<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE</h2> + +<h3 class="sns">LE VOL DU PAVILLON DU GARDE</h3> + +<p class="cb">————</p> + +<h3><a name="I-a" id="I-a"></a>I<br /><br /> +LA FÊTE DES LOGES</h3> + +<p>Parmi les Parisiens de Paris et de sa banlieue,—le reste de la France +est la banlieue de Paris comme le reste de l'Europe est la banlieue de +la France,—qui ne connaît la fête des Loges, en septembre, près de +Saint-Germain?</p> + +<p>La fête des Loges est la rivale de celle—non moins populaire—de +Saint-Cloud.</p> + +<p>Si Saint-Cloud a son parc aux ombrages alignés ainsi que des courtisans +sur le passage du maître; s'il a son bassin, ses eaux jaillissantes, son +château<a name="page_016" id="page_016"></a> éventré, calciné par la guerre, dont les murs noircis et +branlants jettent sur l'éclat criard des gaietés du présent l'ombre +mélancolique des souvenirs du passé et, à travers la prose de nos +réjouissances oublieuses, la poésie de la ruine, de la tristesse et de +l'abandon,—Saint-Germain possède sa forêt: sa forêt profonde, +merveilleuse, enchantée, avec ses grands hêtres, ses chênes énormes, ses +bouleaux gigantesques, son tapis de mousse broché de fleurettes, ses +fougères sous lesquelles on pourrait danser, quoi qu'en ait dit Alphonse +Karr, et ses sentiers perdus sous des voûtes de feuillage dont la +verdure, un peu sombre, commence à se plaquer, en automne, de teintes +roussâtres et rouillées.</p> + +<p>Avec l'admirable terrasse qui y conduit, elle suffirait, cette forêt, à +attirer la foule à la fête des Loges, si celle-ci n'avait pas ses +cuisines en plein vent.</p> + +<p>Tenez, voici les broches, chargées de victuailles, qui tournent devant +les foyers improvisés avec des briques et du bois de grume...</p> + +<p>Voici les oies, les canards, les poulets, les dindons, les gigots, les +filets de bœuf, les fricandeaux hérissés de lard qui se dorent, en +virant, à la flamme claire, vivace et sifflante, tandis qu'une sueur de +graisse transpire de leurs flancs, qui fume et tombe en gouttes blondes +dans la lèche-frite...<a name="page_017" id="page_017"></a></p> + +<p>Voici les casseroles qui ronronnent sur la braise, les ragoûts qui +mijotent au milieu des épices, les goujons qui cabriolent dans la poêle +et les pommes de terre—truffes du pauvre—qui pétillent, babillent et +frétillent dans le saindoux en ébullition...</p> + +<p>Voici les chapelets d'andouilles, les guirlandes de jambonneaux, les +astragales et les festons de saucissons; les pyramides de pains de +quatre livres; les tables plantées sur l'herbe; le couvert rustique +dressé sur les nappes de toile bise et le vin qu'on va tirer à même le +tonneau...</p> + +<p>Quel spectacle prima jamais celui de ce Cocagne champêtre?...</p> + +<p>Et comme Paris-Gamache n'a garde de négliger cette occasion de célébrer +ses noces avec dame Nature, de festoyer à ciel ouvert, de +s'indigestionner de choses lourdes assaisonnées par le grand air, et de +se griser de campagne, de coudées franches et de <i>piqueton</i>!</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>C'était ce que venait de faire le couple que nous voyons sortir—un +jeune homme et une jeune femme—de l'un de ces restaurants à +claire-voie: monsieur, mâchonnant un cure-dent; madame, se léchant les +babines.</p> + +<p>—Mazette! ai-je bien dîné! murmurait celle-ci.<a name="page_018" id="page_018"></a> Non, vrai, mieux que +chez moi quand je traite! Mieux que chez Bignon ou chez Voisin! Mieux +qu'au café Anglais ou à la Maison-d'Or!...</p> + +<p>Son compagnon fit la grimace.</p> + +<p>—Eh bien! répliqua-t-il, tu n'es pas difficile!... Un poulet maigre +comme un petit sujet de l'Opéra...</p> + +<p>—Et ce lapin sauté... Avec cette sauce canaille... On mangerait un +huissier à cette sauce-là, mon cher!...</p> + +<p>—Peuh! une gibelotte qui a miaulé des duos d'amour sur les toits... Et +la salade, parlons-en de la salade: huile à quinquet, laitue et +poussière panachées!... Si encore on avait servi les chenilles à part! +Quant au vin, du Bully de devant les fagots!...</p> + +<p>La jeune femme éclata de rire:</p> + +<p>—Ne fais donc pas tant ton Lucullus!... Comme si tu avais toujours vécu +d'omelettes aux œufs de perroquet arrosées de liqueurs des Iles!... +Te rappelles-tu le temps où nous étions si heureux de partager un cornet +de <i>frites</i>—avec un verre de coco—sur le boulevard Rochechouart, avant +d'entrer secouer nos puces à la Boule-Noire?</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Evidemment ces deux causeurs n'appartenaient pas au monde des bourgeois +en promenade, des boutiquiers en frairie, des commis en goguette et +des<a name="page_019" id="page_019"></a> ouvriers en <i>riolle</i>, qui abondaient à la fête des Loges.</p> + +<p>Ils y étaient arrivés dans un «panier» attelé de quatre poneys +microscopiques,—harnachés de pompons comme des mules espagnoles,—que +la dame conduisait à grandes guides, et qu'elle avait laissés, à +l'entrée de la pelouse, à la garde d'un groom à chapeau galonné, à +redingote marron, à culotte de daim et à bottes à retroussis.</p> + +<p>L'équipage avait fait sensation.</p> + +<p>La dame n'avait pas moins de succès, à présent qu'elle marchait dans la +foule, à côté de son cavalier.</p> + +<p>Une rumeur étonnée courait parmi les groupes, dont le flot s'ouvrait +ainsi que devant une proue...</p> + +<p>Et un même nom émergeait de toutes les bouches:</p> + +<p>—Sergine Gravier!... Sergine Gravier!</p> + +<p>Chacun était curieux de voir de près la comédienne à la mode,—celle qui +faisait tourner les têtes de toute une ribambelle de gentilshommes, de +financiers, de diplomates et de princes régnants.</p> + +<p>Sergine Gravier était populaire.</p> + +<p>Populaire à la façon du casque de Mangin, du nez d'Hyacinthe, des +diamants de la Duverger et des coups de g...osier de Thérésa.</p> + +<p>Au théâtre, elle avait <i>créé un genre</i>.</p> + +<p>Créer un genre dans l'opérette et la féerie,—qui constituent, à notre +époque, le <i>summum</i> de l'art dramatique,<a name="page_020" id="page_020"></a>—c'est surpasser ses +devanciers par des excès de bêtise tellement prodigieux que la postérité +refusera d'y croire.</p> + +<p>Sergine n'avait pas sa pareille pour chanter—sans ombre de voix—les +mélodies cochinchinoises dans lesquelles des compositeurs de talent, +atteints d'aliénation mentale ou volontaire, enveloppent des vers qui +semblent jaillis des égouts de Bicêtre ou de Charenton.</p> + +<p>Aussi, songez si tous ces promeneurs des Loges, qui ne l'avaient vue +qu'à la scène, se montraient avides de l'examiner et de l'admirer.</p> + +<p>On admirait son museau chiffonné, doué de ce ragoût d'effronterie qui +ravigote les hommes à l'instar d'un miroton, haut en poivre, élaboré sur +le fourneau d'une portière.</p> + +<p>On admirait sa robe de foulard blanc à pois rouges, dont la jupe, +collant aux hanches, dessinait—sans peur et sans reproche—ses jambes +grêles, mais nerveuses, et dont le corsage s'ouvrait sur un plastron +canotier à raies également rouges et blanches; le chapeau marin qui +coiffait, ainsi qu'une casquette de gavroche, sa petite tête blonde et +frisée, et les mignons souliers de cuir fauve à boucles d'argent, les +bas de soie écarlate à coins brodés, qui achevaient de donner le cachet +du théâtre à cette<a name="page_021" id="page_021"></a> tenue de <i>waterwoman</i> ou de joueuse de +<i>lawn-tennis</i>.</p> + +<p>On admirait jusqu'à son compagnon.</p> + +<p>Ce dernier accusait environ la trentaine.</p> + +<p>Sa moustache rousse, aux crocs mousquetaires, formait un étrange +contraste avec le noir d'ébène de ses cheveux.</p> + +<p>Grand, robuste, d'apparence soldatesque plutôt que militaire, d'une +élégance de plus de recherche que de goût; le chapeau très brillant, +légèrement planté sur l'oreille; une rosette de nuance indécise au +revers de sa jaquette anglaise, hermétiquement fermée jusqu'à son petit +col droit, triomphe de l'empois; jouant, d'une main, avec un jonc à +pomme d'écaille et, de l'autre, se donnant quelque peine pour tirer de +ses manches étroites les poignets de sa chemise aux larges boutons d'or, +c'eût été certainement un fort joli garçon,—en dépit du monocle +incrusté dans son orbite gauche,—si l'impudente fixité de sa prunelle +n'eût communiqué à sa physionomie une expression désagréable.</p> + +<p>Il le savait sans doute; car un perpétuel sourire, rivé à poste fixe, +s'efforçait de mitiger l'insolence et l'avidité du regard.</p> + +<p>Ce personnage affectait un ton, des allures et un langage d'une rondeur +cavalière, d'une bonhomie dégagée et d'une belle humeur à outrance.<a +name="page_022" id="page_022"></a></p> + +<p>A quiconque l'eût observé minutieusement, il eût cependant inspiré un +sentiment de défiance.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Une tablée d'ouvriers buvait de la bière sous une tente.</p> + +<p>L'ouvrier parisien fréquente le théâtre.</p> + +<p>Sur le passage du couple, on se poussa le coude:</p> + +<p>—C'est Sergine Gravier... L'actrice de la Renaissance... Celle qui joue +dans <i>le Petit Marquis</i>, dans <i>la Petite Fiancée</i> et dans +<i>Viroflay-Virofla</i>...</p> + +<p>—Et le particulier, demanda un des buveurs, est-ce que c'est aussi un +acteur?</p> + +<p>—Lui? répondit un autre. Pas du tout. Je le connais. C'est un ancien +camarade.</p> + +<p>—Un camarade?... A toi?... Ce chevalier d'la gomme?...</p> + +<p>—Nous avons été à l'école ensemble... Lorsque sa mère tirait +l'cordon... Rue de la Goutte-d'Or, à la Chapelle...</p> + +<p>—Mon vieux Moufflet, repartit un troisième, t'as un hanneton dans la +rétine. Moi aussi, je le remets, l'oiseau. C'est un individu dénommé +Marignan...</p> + +<p>—Marignan? opina un monteur en bronze qui avait de l'érudition, c'est +pas un nom d'homme, ça: c'est un nom de bataille.</p> + +<p>—C'est possible; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que<a name="page_023" id="page_023"></a> j'ai travaillé +pour lui... Nous avons posé du papier dans son appartement... Un +<i>gourbi</i> qui ressemble à celui d'une cocotte...</p> + +<p>—Moi, insista Moufflet, je soutiens que c'est Clergeau: Isidore +Clergeau... Le fils à la mère Clergeau... La veuve d'un tailleur à +façon...</p> + +<p>—Est-il entêté, c't animal-là!... Quand j'te récidive que c'est moi que +l'patron a envoyé lui porter sa note... A preuve qu'il m'a allongé deux +<i>roues de derrière</i> de pourboire...</p> + +<p>—Je ne vas pas à l'encontre; cependant...</p> + +<p>Le monteur en bronze intervint:</p> + +<p>—La paix, mes enfants! Pas de crucherie. Moufflet pourrait avoir +raison; mais Soriot n'a peut-être pas tort. L'empereur s'est appelé +Bonaparte, avant de s'appeler Napoléon...</p> + +<p>On déclara à la ronde:</p> + +<p>—Un <i>chouette</i> mâle!... Et <i>rupin</i>!... Ça doit changer de chemise +plusieurs fois par semaine...</p> + +<p>—Et son chapeau reluit si tellement, qu'il n'y a vraiment pas moyen de +le fixer sans lunettes bleues.</p> + +<p>—Sûrement qu'il a un métier où l'on <i>étouffe de la braise</i>...</p> + +<p>Soriot haussa les épaules:</p> + +<p>—Un métier?... Avez-vous fini?... Il est assez bel homme pour s'en +passer!<a name="page_024" id="page_024"></a></p> + +<p>Il y eut un silence. La coterie réfléchissait. Quand elle eut compris, +ce fut une explosion:</p> + +<p>—Ah! <i>mince</i>! N'en faut pas! A Chaillot!</p> + +<p>—Fripouille et C<sup>ie</sup>!</p> + +<p>—Eh bien, j'en retiens des petits, du coco, pour les exposer sous un +globe à seule fin de n'en pas perpétuer l'espèce!</p> + +<p>Soriot était un colleur de papier avancé et sceptique.</p> + +<p>Il regarda ses interlocuteurs avec une ironique commisération.</p> + +<p>Puis il laissa tomber ces mots:</p> + +<p>—Mes petits, vous n'êtes pas dans le mouvement. Votre indignation +humilie le genre humain. Plongez-la dans l'ombre des nuits et faites +servir un autre moss. Celui-ci ne vaut rien. Il est toujours vide.<a +name="page_025" id="page_025"></a></p> + +<h3><a name="II-a" id="II-a"></a>II<br /><br /> +LA FRATERNITÉ DU CIGARE</h3> + +<p>Pendant ce temps, celui qui était l'objet de cette conversation +continuait paisiblement sa promenade à travers la fête, en compagnie de +Sergine Gravier.</p> + +<p>A un moment, il tira de sa poche un élégant porte-cigares,—ivoire et +argent niellé,—dans lequel il choisit avec soin un <i>breva de calidad</i>.</p> + +<p>Ensuite, s'adressant à l'actrice:</p> + +<p>—Vous permettez, n'est-ce pas, chère? Ordonnance de mon médecin. +Habitude hygiénique. En outre, souverain pour la digestion du balthasar +agreste, substantiel—et déplorable—que nous venons de nous offrir dans +cette gargote rurale.<a name="page_026" id="page_026"></a></p> + +<p>Il se fouilla de nouveau; puis, avec un mouvement de désappointement:</p> + +<p>—Allons, bon! ces choses-là n'arrivent qu'à moi...</p> + +<p>—Quoi donc? s'informa sa compagne.</p> + +<p>—Ma boîte de bougies algériennes que j'ai oubliée ou perdue...</p> + +<p>—Eh bien, vous en serez quitte pour demander du feu au premier fumeur +que vous rencontrerez...</p> + +<p>—C'est ce que je vais faire, en effet... Et parbleu! je suis servi à +souhait... Ce quidam avec cette pipe...</p> + +<p>Deux adolescents en blouse blanche, coiffés de casquettes de soie noire +haut pontées, venaient en sens inverse de nos promeneurs et +s'apprêtaient à les croiser.</p> + +<p>Chacun d'eux avait au bec une <i>bouffarde</i> d'un calibre respectable.</p> + +<p>Chacun d'eux, en outre, était flanqué de l'une de ces demoiselles +auxquelles S. E. le préfet de police a octroyé l'autorisation d'embellir +le destin des mortels généreux.</p> + +<p>Le cavalier de Sergine reprit:</p> + +<p>—Ces jeunes messieurs ne me semblent pas appartenir au monde du +faubourg Saint-Germain... Marchez toujours... Je vous rejoins aussitôt +allumé.</p> + +<p>Il arrêta les deux fumeurs:</p> + +<p>—Citoyens, sans vous commander...<a name="page_027" id="page_027"></a></p> + +<p>L'un des «citoyens» se détacha de son camarade et des donzelles, et +tendant sa pipe au réquérant:</p> + +<p>—Avec plaisir, bourgeois.</p> + +<p>Ils étaient face contre face.</p> + +<p>Le «bourgeois» questionna rapidement à voix basse:</p> + +<p>—Quelles nouvelles?</p> + +<p>—Les acquéreurs des coupes ont réglé ce matin.</p> + +<p>—A quel chiffre s'élève la somme?</p> + +<p>—A vingt mille <i>balles</i>.</p> + +<p>—Bravo!... L'argent n'est pas sorti des mains du garde général?</p> + +<p>—Non: j'ai fait bavarder les <i>larbins</i> du château: le marquis et son +intendant ne reviendront qu'après-demain.</p> + +<p>—Alors, c'est demain qu'il faudra agir. Rendez-vous à minuit, devant la +dernière maison de Carrières, sur la route de la forêt. Je commanderai +l'expédition.</p> + +<p>Il fit mine d'abandonner son interlocuteur; mais celui-ci, le retenant:</p> + +<p>—Pardon, m'sieu Marignan, c'est qu'il y a autre chose...</p> + +<p>—Qu'est-ce encore? Parle vite. Je suis pressé.</p> + +<p>—Il y a que le magot est dans un secrétaire du rez-de-chaussée du +pavillon... Le Rouquin qui a <i>filé</i><a name="page_028" id="page_028"></a> notre homme jusqu'à chez lui, l'a +vu, par une fenêtre ouverte, y enfermer les sacs à double tour...</p> + +<p>—A merveille: on ira droit à ce nid charmant, et l'on ne s'amusera pas +à détériorer le reste du mobilier...</p> + +<p>L'autre se gratta l'oreille:</p> + +<p>—Nonobstant, ça ne marchera pas sur des roulettes...</p> + +<p>—Comment?...</p> + +<p>—Il y a le locataire du pavillon, le dépositaire du magot, le garde +général enfin...</p> + +<p>—Après?...</p> + +<p>—Un lapin solide... Méfiance!... On dirait d'un ancien troupier... Qui +n'a pas l'<i>onglée aux quinquets</i> (froid aux yeux), je vous en signe mon +billet...</p> + +<p>A quelques pas de là, Sergine Gravier mordillait avec impatience le +manche de corail de son ombrelle.</p> + +<p>—Quand vous aurez fini, <i>my dear?</i> fit-elle en élevant la voix.</p> + +<p>—Je suis à vous à l'instant, répondit Marignan.</p> + +<p>Ensuite, revenant à son interlocuteur:</p> + +<p>—De sorte, mon compère?...</p> + +<p>—De sorte, déclara ce dernier résolument, que, si nous ne sommes que +nous trois,—le Rouquin, vous et moi,—pour tenter l'aventure, nous +pouvons<a name="page_029" id="page_029"></a> nous fouiller: ce ne sera pas le poids des <i>monacos</i> de M. le +marquis qui défoncera jamais nos poches.</p> + +<p>Marignan haussa les épaules:</p> + +<p>—Mon cher Bijou-des-Dames, dit-il, vous êtes un niais...</p> + +<p>—Hein?...</p> + +<p>—Pensez-vous qu'une affaire puisse ne pas réussir quand je mets la main +à la pâte?...</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Assez! Je ne tolère aucune observation de la part d'un subalterne. +Cependant, comme je suis bon prince, je consens à vous rassurer...</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—On ne se servira que pour faire le guet de vous et de votre +camarade...</p> + +<p>—Bah!...</p> + +<p>—C'est moi qui me charge du reste, aidé de quelques auxiliaires qui ont +ce que vous n'avez pas: de l'énergie et du biceps.</p> + +<p>Un assez laid coquin, somme toute, que ce Bijou-des-Dames, en dépit de +ce sobriquet galant, imagé et caractéristique, mais désobligeant pour le +goût de celles qui l'avaient motivé.</p> + +<p>Un air d'énervement, de <i>flemme</i>, répandu sur des traits exténués, pâlis +et vieillots. Les tibias en fuseaux, les bras minces comme des +allumettes, la poitrine<a name="page_030" id="page_030"></a> rentrée, les épaules tombantes, le nez camard, +le menton glabre, l'œil éteint, il semblait n'avoir pas vingt-quatre +heures devant lui. Un «petit crevé» de barrière.</p> + +<p>Il baissa la tête sous les paroles de son interlocuteur.</p> + +<p>Ensuite, hasardant une dernière objection:</p> + +<p>—Les sacs seront lourds à déménager...</p> + +<p>—On aura une voiture.</p> + +<p>—Les portes et les volets de la maison sont épais et ferrés à soutenir +un siège...</p> + +<p>—On nous les ouvrira...</p> + +<p>—Est-ce possible!</p> + +<p>—Nous avons des intelligences dans la place.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Marignan avait rejoint l'actrice.</p> + +<p>Celle-ci le querellait à bouche que veux-tu:</p> + +<p>—Eh bien, vous êtes encore gentil!... Si c'est pour me lâcher pour de +pareils goussepins que vous m'avez amenée à la fête des Loges!... Voilà +une heure que je m'égosille à vous appeler!</p> + +<p>—Vous avez eu tort, ma mignonne, repartit le jeune homme avec flegme. +Moi, d'abord, je suis comme le chien de Jean de Nivelle... L'esprit de +contradiction... A la Chambre, j'aurais été de l'opposition quand +même... Et puis, la conversation de ce<a name="page_031" id="page_031"></a> jeune voyou était des plus +intéressantes. Une vraie gazette. Un feuilleton parlé sur les théâtres +de la foire... Entre autres curiosités, il m'a signalé une belle +fille...</p> + +<p>—Une belle fille?...</p> + +<p>—Qui mériterait, dit-il, d'attirer tout Paris, si elle travaillait aux +Folies-Bergère, à l'Eldorado ou à l'Alcazar, au lieu de s'exhiber parmi +les sociétaires de ces baraques...</p> + +<p>—Vraiment!... Une étoile, alors: comme moi!... Et dans quel genre?...</p> + +<p>—Il paraît qu'elle tire l'épée comme Saint-Georges, comme la chevalière +d'Eon, comme mademoiselle Jean-Louis... Un Lagardère en jupon... Aussi +l'a-t-on surnommée la filleule de ce dernier...</p> + +<p>—Un pareil enthousiasme... Sans l'avoir vue... Pour cette tricoteuse de +lame...</p> + +<p>Marignan ne répondit pas. Il semblait occupé à lisser sa moustache avec +la pomme d'écaille chiffrée d'or de sa canne. Mais ses yeux cherchaient +quelque chose dans la foule.</p> + +<p>Cette foule avait fourmillé toute la journée au milieu de ces rues de +toiles et de planches, ivre de bruit, de mouvement et de plaisir. +Maintenant, la nuit tombait. Les groupes s'agrégeaient, +s'épaississaient, formaient gâteau. Echoppes et spectacles +s'illuminaient.<a name="page_032" id="page_032"></a> Les clameurs se croisaient avec une violence inouïe. +Les tambours roulaient, les grosses caisses tonnaient, les castagnettes +claquaient, les clarinettes gloussaient, les ophicléides mugissaient, +les porte-voix beuglaient, les gongs tintaient, les machines à vapeur +sifflaient!...</p> + +<p>L'annonce, l'<i>invite</i>, le <i>pallas</i>, pour parler comme on parle en foire, +sévissaient, hennissaient, glapissaient, rugissaient:</p> + +<p>—Prenez, prenez, prenez vos billets!...</p> + +<p>—On entre!... On commence!... On lève le rideau!...</p> + +<p>—La représentation du soir, dédiée aux familles!...</p> + +<p>—C'est l'instant où les animaux vont dévorer leur nourriture!...</p> + +<p>—Au manège!... On n'attend pas!... Il n'y a plus que six places; mais +ce sont les meilleures!</p> + +<p>Au milieu de ce tumulte, Sergine se pencha vers son cavalier:</p> + +<p>—Vous ne dites plus rien... Vous êtes tout <i>chose</i>... Savez-vous de +quoi vous avez l'air?</p> + +<p>Un nuage de vague inquiétude assombrit le front du jeune homme.</p> + +<p>Sa compagne continua:</p> + +<p>—D'un particulier qui médite un mauvais coup.<a name="page_033" id="page_033"></a></p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui: tu rumines de me tromper.</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Avec cette maîtresse d'armes peut-être!</p> + +<p>Un moment, Marignan avait pâli.</p> + +<p>Il souriait franchement désormais.</p> + +<p>—Me commettre avec une saltimbanque! déclama-t-il avec une emphase +indignée. Sergine, vous me blessez dans toutes mes pudeurs! Quand, la +semaine passée, j'ai refusé de rompre le lien qui nous enchaîne, pour +suivre à Trouville Félicité Dragon, des Bouffes, à qui le prince +Boruskine a laissé, en partant, pour deux cent mille roubles de +diamants!</p> + +<p>—Félicité Dragon!... Est-il possible!... Une créature si maigre et si +rembourrée de coton, que, quand elle pousse une note avec sa voix +pointue, il semble que c'est un clou qui sort d'un canapé!</p> + +<p>—Précisément. Elle m'a écrit. J'ai ses lettres... Je te les montrerai; +mais à une condition: c'est que tu ne les déchireras pas... Que diable! +ça peut servir plus tard.</p> + +<p>L'actrice, subitement radoucie, le considéra avec une sorte +d'admiration:</p> + +<p>—Toi, reprit-elle, tu es encore plus pratique que je le croyais... +Aussi je t'adore, va!... Je t'adore!</p> + +<p>Elle ajouta entre chien et loup:<a name="page_034" id="page_034"></a></p> + +<p>—C'est si bon de se mépriser réciproquement, lorsque les autres vous +méprisent!... Ne te fâche pas!... Tu me comprends, hein?</p> + +<p>Marignan ne l'entendit pas ou ne fit pas semblant de l'avoir entendue.</p> + +<p>Il paraissait avoir enfin découvert ce dont il était en quête.</p> + +<p>Car il murmurait à part lui:</p> + +<p>—Je crois que voici mon affaire.<a name="page_035" id="page_035"></a></p> + +<h3><a name="III-a" id="III-a"></a>III<br /><br /> +LE THÉATRE DES DISLOCATIONS-AMUSANTES</h3> + +<p>Il n'y a pas, à la fête des Loges, que des cuisines et des buvettes.</p> + +<p>Il y a les <i>pavés</i> de Dijon et les <i>nonnettes</i> de Reims; les +<i>berlingots</i> d'Afrique; les dattes débitées par un Abencérage de la +Courtille; toutes les variétés de pâtes fermes; le coco laxatif, le +cidre pour déterger et le <i>sirop de Calabre</i> aussi «bénin, bénin, bénin» +que les remèdes à aiguille dont les matassins de Molière poursuivent M. +de Pourceaugnac.</p> + +<p>Il y a les tirs aux pigeons et aux macarons, la toupie hollandaise et le +billard chinois, la roulette hydraulique et le <i>Massacre des +Innocents</i>:<a name="page_036" id="page_036"></a></p> + +<p>—Demandez douze balles pour un sou!</p> + +<p>Il y a des carrousels, des escarpolettes, des vélocipèdes, des pétards, +des mirlitons, des bals, des concerts, des boutiques, des fleurs en +papier, des trompettes en carton, de la porcelaine en faïence et de +l'argenterie en maillechort:</p> + +<p>—La partie, messieurs! La jolie partie!</p> + +<p>—La vente, mesdames! Voyez la vente!</p> + +<p>Il y a,—enfin et surtout,—il y a la <i>Banque de France</i>.</p> + +<p>Expliquons-nous:</p> + +<p>Il ne s'agit pas ici de cette masse de pierres de taille, blindée de fer +à l'intérieur, qui arrondit, entre la place des Victoires, le +Palais-Royal et la rue Neuve-des-Bons-Enfants son abdomen farci de +trésors.</p> + +<p>Non: la <i>banque</i> de nos foires et de nos fêtes a la Cour-des-Miracles +pour bouge paternel. Sur son fumier, à défaut de perles, les grègues +lézardées de Villon ont laissé fuir des étoiles. Callot a fixé son image +sur des cuivres vaillants; Scarron s'est fait son historiographe,—et +l'auteur du <i>Misanthrope</i> l'a honorée un moment de son illustre +compagnie, alors qu'il courait en province le guilledou de la jeunesse.</p> + +<p>Cette <i>banque</i>—qui a l'immortel Bilboquet pour régent et pour +gouverneur—se compose des successeurs<a name="page_037" id="page_037"></a> des Bouthors, des Laroche, des +Cocherie et des frères Grégoire: écuyers, physiciens, prestidigitateurs, +équilibristes, funambules, montreurs d'animaux savants, propriétaires de +ménageries et de «salons de cire» se recommandant, non plus de l'honnête +Curtius, mais du grand puffiste Barnum.</p> + +<p>Elle comprend pareillement les somnambules extra-lucides, les hercules +du Nord, les jongleurs indiens, les avaleurs de sabres, les veaux à deux +têtes, les albinos, les crocodiles, les monarques sauvages détrônés et +chargés de chaînes par des marins indélicats, la <i>Tentation de saint +Antoine</i>, la «suspension éthéréenne», le géant belge, l'homme-chien, la +femme incombustible, le pédicure du gouvernement, la charmeuse de +serpents, la naine qui touche du piano et la jeune personne, abondamment +nourrie, dont le mollet mesure quatre-vingts centimètres:</p> + +<p>—Dix-sept ans! Deux cents kilogrammes! Des attraits supérieurs à son +poids!</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Marignan n'avait fait arrêter sa compagne devant aucun de ces «gros +bonnets» de la <i>banque</i>, qui, habillés de noir et cravatés de blanc, +ainsi que des notaires, donnant la main à une danseuse aussi court vêtue +qu'à l'Opéra et entourés d'une armée de figurants à manteaux de pourpre +et à casques d'or,<a name="page_038" id="page_038"></a> s'avançaient sur «le perron» de leur loge, +resplendissante de gaz, pour saluer le public:</p> + +<p>—Mesdames et messieurs...</p> + +<p>Car ils disent <i>mesdames</i> avant <i>messieurs</i>, de même qu'à la +Comédie-Française ou à l'Odéon!</p> + +<p>Non: le jeune homme avait conduit la jeune femme à travers les +installations sommaires reléguées en seconde ligne: Caraïbes qui +croquent des cailloux, phoques qui prononcent <i>papa</i>, <i>maman</i>, caniches +qui trichent aux dominos et cabanes, percées de trous ronds, où l'on +voyage pour deux sous dans les cinq parties du monde.</p> + +<p>Il y avait là, construite de planches mal jointes et de toiles +rapiécées, une baraque d'un aspect misérable qui ne prévenait point en +sa faveur.</p> + +<p>Pourtant un tableau remarquable lui servait d'enseigne,—un tableau +flambant neuf, qui se divisait en deux parties coloriées avec une égale +véhémence:</p> + +<p>La première représentait une virago, en costume polonais, maintenant sur +son épaule, comme un fusil, une pièce d'artillerie, plus monstrueuse +qu'un krupp, qui vomissait un flot de mitraille au milieu d'une gerbe de +flamme et d'un panache de fumée;</p> + +<p>Dans la seconde, une fillette de taille minuscule, avec une robe courte, +un pantalon à l'enfant et de longs cheveux tombant en nattes sur le dos, +plantait<a name="page_039" id="page_039"></a> bravement un fleuret dans le nombril d'un tambour-major trois +fois plus grand qu'elle,—et ce, devant un aréopage de militaires de +toutes armes, au-dessus desquels se déroulait une banderole avec cette +légende:</p> + +<div style="max-width: 60%;border:4px outset black;margin:3% auto 3% auto;"> +<p class="c">THÉATRE DES DISLOCATIONS-AMUSANTES<br /> + +<small>SOUS LA DIRECTION DES FRÈRES SNAIL</small><br /> + +<small>ACROPEDESTRIANS DE LA COUR DE LONDRES</small><br /><br /> + +———<br /><br /> +AUJOURD'HUI ET JOURS SUIVANTS<br /> + +<b>LES DÉBUTS DE M<sup>LLE</sup> FINE-LAME</b><br /><br /> + +<small>DITE</small><br /><br /> + +<big><big>LA FILLEULE DE LAGARDÈRE</big></big><br /><br /> + +<small>PROFESSEUR DE POINTE, CONTRE-POINTE<br /> +BOXE ANGLAISE, ADRESSE FRANÇAISE, CANNE, CHAUSSON, BRIQUET<br /> +ET AUTRES ARTS D'AGRÉMENT ET DIVERTISSEMENTS DE SOCIÉTÉ<br /> +BREVETÉ DE S. T. G. M. LA REINE VICTORIA,<br /> +DE S. A. R. LE PRINCE DE GALLES ET DE PLUSIEURS MAITRES<br /> +ET PRÉVOTS DE LA GARNISON DE PARIS.</small></p> +</div> + +<p>Sur la galerie extérieure de cet établissement, une demi-douzaine de +lampions fumeux éclairaient:<a name="page_040" id="page_040"></a></p> + +<p>Trois hommes,—<i>en collant</i> de coton couleur chair et en caleçon de +velours usé,—soufflant, le premier dans une trompe de chasse, le second +dans un cornet à bouquin et le troisième dans un trombone;</p> + +<p>Un paillasse qui battait du tambour;</p> + +<p>Une grosse femme qui frappait à tour de bras sur une plaque de tôle +agencée pour remplir l'office de tam-tam;</p> + +<p>Et une jeune fille qui avait l'air de rêver.</p> + +<p>Le paillasse était franchement laid.</p> + +<p>Il avait des rides sous son fard et des cheveux gris sous sa perruque.</p> + +<p>C'était un ancien second prix de tragédie au Conservatoire. Sa fidélité +au culte de l'alexandrin classique l'avait perdu. S'il se fût seulement +décidé, avec sa figure macaronique, à jouer les queues-rouges de la +farce, il eût certainement partagé les triomphes des Alcide Tousez et +des Grassot...</p> + +<p>Maintenant, sous le costume traditionnel de Jocrisse,—la veste +écarlate, la culotte jaune serin, les bas chinés, la tignasse d'étoupes +à la queue en trompette et le tricorne surmonté de papillons de papier +se balançant au bout de deux fils de laiton,—il avait charge +d'entretenir la gaieté française par des coqs-à-l'âne d'un crétinisme +désespérant.</p> + +<p>On le rétribuait, en outre, d'une façon insuffisante,<a name="page_041" id="page_041"></a> pour recevoir des +coups de pied toujours adressés au même endroit.</p> + +<p>La grosse femme avait un dolman de hussard, une jupe de tarlatane +enguirlandée de roses, des bottes à l'écuyère et un schapska de lancier +de l'ex-garde.</p> + +<p>Par intervalles, elle abandonnait sa plaque de tôle pour emboucher un +porte-voix et jeter le cri sacramentel:</p> + +<p>—Le monde!... Le monde!... Suivez le monde!</p> + +<p>Mais le monde se faisait prier.</p> + +<p>Le monde va aux établissements qui payent de mine.</p> + +<p>Devant le théâtre des <i>Dislocations-Amusantes</i>, il n'y avait guère +qu'une douzaine de paysans des environs, une demi-douzaine de pioupious +du camp voisin et deux cavaliers du régiment de chasseurs en garnison à +Saint-Germain.</p> + +<p>Il y avait aussi Sergine Gravier et son compagnon.</p> + +<p>Toutefois, ce n'était pas sans peine que l'actrice avait consenti à +faire halte devant ce <i>bouiboui</i> délabré.</p> + +<p>—Comment! s'était-elle écriée, c'est là-dedans que nous allons +entrer?... Eh bien! mon bon, c'est à mon tour de dire que vous n'êtes +pas difficile... Ou il faut que vous en teniez plus que de raison pour +cette filleule de Lagardère...</p> + +<p>—Pour sa personne, pas le moins du monde, répondit Marignan avec +sérénité. Pour ses talents, c'est différent. Je suis un friand de la +lame. Depuis des<a name="page_042" id="page_042"></a> années, je pratique toutes les salles d'armes de +Paris, et je ne serais pas fâché de m'assurer comment se comporte, +l'épée à la main, un des représentants de ce sexe dont j'ai en vous l'un +des plus séduisants échantillons...</p> + +<p>—Mais pourtant...</p> + +<p>Le regard et le ton du jeune homme devinrent froids et impérieux:</p> + +<p>—Ma chère Sergine, prononça-t-il nettement, voilà une conjonction et un +adverbe, ce <i>mais</i> et ce <i>pourtant</i>, qui font terriblement grimacer la +bouche d'une jolie femme...</p> + +<p>Je vous engage à vous y reprendre à deux fois avant de les introduire +dans la conversation...</p> + +<p>Il me plaît d'assister à la représentation que vont donner ces braves +gens, et j'y assisterai avec vous ou sans vous. Nous ne sommes pas liés, +que je sache, par l'écharpe de M. le maire. Partant, chacun pour +soi,—et le diable pour tous!...</p> + +<p>Ne me contraignez pas à vous remémorer que Trouville—séjour +enchanteur—n'est pas à beaucoup plus d'un louis de Paris, et que, toute +capitonnée que la prétendent des langues évidemment trempées dans le suc +du mancenilier, Félicité Dragon ne me semble point démériter des +attentions d'un galant homme.<a name="page_043" id="page_043"></a></p> + +<h3><a name="IV-a" id="IV-a"></a>IV<br /><br /> +SUIVEZ LE MONDE!</h3> + +<p>La fillette qui formait l'objet de ce débat se tenait, entre le +paillasse et la princesse polonaise, sur la galerie du théâtre des +<i>Dislocations</i>.</p> + +<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> avait dix-sept ou dix-huit ans.</p> + +<p>Ses traits, sculptés avec vigueur,—et pourtant délicats et +doux,—parlaient de vaillance hautaine par les courbes de leur contour +aquilin.</p> + +<p>Son front, coiffé d'une merveilleuse chevelure châtain foncé, eût porté +sans faiblir une couronne royale.</p> + +<p>Il y avait des rayons soudains et profonds dans ses grands yeux d'un +bleu obscur, qu'ombrageait l'arc délié de ses sourcils, plus noirs que +le jais.<a name="page_044" id="page_044"></a></p> + +<p>Lacée dans son gilet d'armes de peau de chamois, qui lui faisait comme +une cuirasse, sa taille robuste et découplée rappelait celle que les +Circassiennes obtiennent en s'emprisonnant, dès un âge tendre, dans une +ceinture que le développement de leur corps seul doit briser.</p> + +<p>Et, sous le maillot poudré de paillettes, ses jambes réunissaient le +triple caractère de force, d'élégance et de souplesse des formes de +l'éphèbe, pantalonné de rouge, qui casse sur son genou la baguette +symbolique, dans le tableau de Raphaël, le <i>Mariage de la Vierge</i>.</p> + +<p>Etrangère à ce qui l'entourait, elle laissait glisser un regard +indifférent et vague sur les curiosités qui convergeaient vers elle.</p> + +<p>L'une de ses mains jouait machinalement avec une rose sauvage qu'elle +avait cueillie, le matin, dans la forêt; l'autre s'apprêtait à tirer le +cordon qui devait mettre en branle la cloche destinée à fournir sa note +dans le charivari à piper les badauds: des mains qu'eût signées Pradier, +le dernier des Grecs.</p> + +<p>Pour le moment, le charivari se taisait.</p> + +<p>Le paillasse <i>tournait le compliment</i>.</p> + +<p><i>Tourner le compliment</i>, c'est prononcer le discours préliminaire qui +invite les populations à se précipiter dans la baraque.<a +name="page_045" id="page_045"></a></p> + +<p>L'ancien second prix du Conservatoire avait commencé par annoncer les +exercices de la <i>Femme-Canon</i>.</p> + +<p>Il achevait de <i>bonimenter</i> ainsi les mérites de la <i>Filleule de +Lagardère</i>:</p> + +<p>—Honneur au sexe! Respect aux maîtres! La jeune personne ci-incluse a +été diplômée <i>prévôte</i> par la plupart des têtes couronnées de l'Europe. +On n'a jamais rien vu d'analogue sur la terre depuis la fameuse <i>botte +de Nevers</i> jouée plus de trois cents fois de suite par m'sieu Mélingue à +la Porte-Saint-Martin! Jamais! Jamais!! Jamais!!!</p> + +<p>C'est la dernière, l'unique, l'irrévocable représentation de la +soirée!...</p> + +<p>S'il y avait, dans l'estimable société, des amateurs pour faire assaut, +qu'ils se présentent sans affront!...</p> + +<p>A la latte, à l'espadon, au bancal, au bâton, mademoiselle +Fine-Lame—que voici—se charge de les démolir en moins de temps qu'il +n'en faudrait pour souffler une chandelle des six!...</p> + +<p>Par la réciproque, à celui qui serait assez <i>mariolle</i> pour la toucher, +on offrirait cinquante mille francs—au choix—ou un lapin...</p> + +<p><i>Un lapin!</i>... U<small>N LAPIN</small>!... UN LAPIN!</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Tout héroïsme obtient sa récompense.<a name="page_046" id="page_046"></a></p> + +<p>Quand l'orateur s'arrêta, épuisé,—car il débita encore nombre d'autres +choses pleines d'éloquence,—Sergine Gravier et Marignan montaient +l'escalier qui conduisait au «bureau» du théâtre.</p> + +<p>Les deux cavaliers du régiment de chasseurs les suivirent avec +résolution.</p> + +<p>Les cinq ou six soldats de la ligne se consultèrent incontinent. Partout +où va la cavalerie, l'infanterie doit aller sans peur. Ils emboîtèrent +le pas aux chasseurs.</p> + +<p>La musique éclata. Les trois hercules enflaient leurs joues, comme des +Tritons, dans leurs instruments de cuivre. Le paillasse tapait sur sa +caisse des roulements frénétiques. La Polonaise poussait des rauquements +de tigresse dans son porte-voix:</p> + +<p>—Le monde!... Le monde!... Suivez le monde!</p> + +<p>Et, de tous les côtés, les moutons de Panurge accouraient.</p> + +<p>En moins de cinq minutes, la baraque fut remplie.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>La représentation marchait à souhait.</p> + +<p>Les frères Snail,—directeurs-propriétaires de l'établissement,—avaient +donné les premiers:</p> + +<p>Tom avait porté entre ses dents une grappe de poids de fort calibre, +jonglé avec des obus et fait tenir<a name="page_047" id="page_047"></a> une roue de fardier en équilibre sur +son menton; Bob s'était «désossé» au point d'entrer dans un baril qui +n'était guère plus gros que celui d'une cantinière; Jack, enfin, n'était +pas tombé une seule fois du trapèze sur lequel il «voltigeait» +lourdement.</p> + +<p>Mademoiselle Fine-Lame occupait le milieu du spectacle, qui se terminait +par les exercices de la <i>Femme-Canon</i>.</p> + +<p>La jeune fille s'avança donc sur le bord de «la scène», dont le +parcimonieux éclairage la frappa d'aplomb.</p> + +<p>Elle avait piqué dans ses cheveux la rose avec laquelle elle badinait un +instant auparavant.</p> + +<p>Son visage disparaissait sous le treillage de son masque de salle. Sa +main droite se perdait dans un gant d'armes à parement de cuir. A la +lueur des rares quinquets qui servaient de rampe et de lustre au théâtre +des <i>Dislocations-Amusantes</i>, son corps se détachait en sveltesse et en +vigueur comme une statue de la Force et de la Jeunesse.</p> + +<p>Le paillasse la suivait, chargé d'une brassée de fleurets.</p> + +<p>Il tira sa révérence au public et déclama d'un ton goguenard:</p> + +<p>—A toi, à moi la paille de fer! Voilà les outils. Qui en veut? Qui +brûle de pousser sa pointe avec ce<a name="page_048" id="page_048"></a> phénomène vivant? Allons, messieurs +les militaires, ne parlez pas tous à la fois!</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Nous avons indiqué que, parmi «messieurs les militaires», il y avait +deux cavaliers de l'un des régiments de chasseurs en garnison à +Saint-Germain.</p> + +<p>Entrés des premiers, derrière Sergine et Marignan, ils se +trouvaient—naturellement—au premier rang à côté de l'actrice et de son +compagnon.</p> + +<p>C'étaient deux simples soldats: l'un, déjà vieux; l'autre, encore tout +blanc-bec.</p> + +<p>Celui-ci faisait évidemment son apprentissage du métier.</p> + +<p>Celui-là avait sur sa manche les trois chevrons qui constituent une +quinzaine d'années de service.</p> + +<p>Le conscrit appartenait, sans aucun doute, à la classe de ces fils de +famille qui ont fourni à feu Bayard le sujet d'une si amusante comédie.</p> + +<p>On le reconnaissait à la délicatesse de ses extrémités et à l'élégance +de sa tenue, dans certaines parties de laquelle la <i>fantaisie</i>, en dépit +du règlement, se substituait à l'<i>ordonnance</i>: à la coupe de son dolman +et de son pantalon, à la finesse de ses gants et de ses bottes, au col +de chemise qui émergeait de sa cravate d'uniforme, ainsi qu'au mouchoir +de batiste dont le coin sortait de sa poche, brodé d'un chiffre et +d'armoiries.<a name="page_049" id="page_049"></a></p> + +<p>Ce n'était pourtant pas un de ces <i>gommeux</i> de l'armée qui apportent +sous les drapeaux, dans leur année de volontariat, l'air ennuyé, +outrecuidant, abêti ou poseur qu'ils ont traîné dans tous les cabarets +du boulevard.</p> + +<p>Il y avait en lui quelque chose de très décidé, de très mâle et de très +ferme.</p> + +<p>Sous ses cheveux, taillés en brosse, qui dessinaient leurs pointes sur +son front, ses traits réguliers reflétaient le courage et la loyauté.</p> + +<p>Sous les poils blonds de sa moustache follette, son sourire respirait +une franchise sans bornes et une gaieté sans nuages,—la franchise et la +gaieté que dégageait pareillement la prunelle gris clair de ses yeux, +absorbés, pour l'instant, dans la contemplation de la <i>Filleule de +Lagardère</i>.</p> + +<p>Son camarade confinait à l'âge de la retraite.</p> + +<p>Sec, solide, basané,—un petit œil éveillé papillotant à l'ombre d'un +sourcil farouche,—le nez, couleur de guigne, trahissant éloquemment les +coups de soleil de l'Afrique et du trois-six, et, sous ce nez, deux +touffes de crins, hérissés, enveloppant la bouche et rejoignant une +barbiche qui commençait à s'argenter, il rappelait les troupiers de +Charlet et de Raffet; et la balafre, dont se zébrait une de ses joues, +attestait que ce n'était point derrière le poêle de la cantine<a +name="page_050" id="page_050"></a> qu'il avait gagné les médailles qui lui +décoraient la poitrine.</p> + +<p>Quand le paillasse eut fini de débiter son <i>pallas</i>, le jeune homme +poussa du coude le grognard:</p> + +<p>—Népomuc? dit-il à voix basse.</p> + +<p>—Présent. <i>Qu'ès aco</i>, mon fils?</p> + +<p>—Veux-tu me rendre un service et me causer un plaisir?</p> + +<p>—Un service? Un plaisir? Dix, vingt, trente, de services, et autant de +plaisirs! Toutes fois et quantes si c'est que j'en ai l'omnipotence +invétérée, impromptue et incombustible.</p> + +<p>A l'escadron, Népomucène Briquet (Népomuc par abréviation) passait pour +manier la parole avec une facilité à nulle autre seconde.</p> + +<p>Il est certain que sa façon d'amalgamer dans les phrases toutes les +expressions qui lui venaient à l'esprit n'était point le privilège du +commun des mortels.</p> + +<p>Son compagnon se pencha et lui murmura quelques mots à l'oreille.</p> + +<p>Le vieux soudard fit un soubresaut.</p> + +<p>—M'aligner avec cette amazone! s'écria-t-il joyeusement. Nom d'un +cœur! j'y pensais, subrepticement parlant!...</p> + +<p>—En vérité?<a name="page_051" id="page_051"></a></p> + +<p>—A preuve que je me roucoulais, dans mes fortifications intérieures: +«Est-ce qu'ici, tant que nous sommes, il ne se trouvera pas un quidam +pour lui river son clou, à cette péronnelle, et pour l'empêcher de +mécaniser le sexe noble, en lui administrant une brûlée instantanée, +subsidiaire et péremptoire?» Mais, du moment, fanfan, que c'est aussi +ton idée...</p> + +<p>Il se leva, et interpellant le paillasse:</p> + +<p>—Holà! hé, mal peigné! un masque, un gant et un fleuret! On va se +dérouiller les charnières. Et ta particulière n'a qu'à bien se tenir...</p> + +<p>Puis, débouclant son sabre, le déposant sur le banc et s'adressant à son +jeune camarade:</p> + +<p>—L'épée est à ceux qui ont du poil sous le piton. Les dames ont reçu le +don de l'amour et du ménage. Nous allons ôter à celle-ci l'envie de +tricoter—de l'aiguille—autre chose que des chaussettes.<a +name="page_052" id="page_052"></a></p> + +<h3><a name="V-a" id="V-a"></a>V<br /><br /> +ASSAUT DE POINTE</h3> + +<p>Le conscrit lui posa la main sur le bras:</p> + +<p>—Mon bon Népomuc, reprit-il, ce n'est pas cela que je désire...</p> + +<p>—Comment?...</p> + +<p>—C'est, justement, tout le contraire.</p> + +<p>Le troupier le considéra avec stupéfaction:</p> + +<p>—Mon petit Roger, explique-toi... Je ne saisis pas... Tu +m'interloques...</p> + +<p>Le «petit Roger» prononça de nouveau quelques paroles sur le même ton +étouffé et mystérieux.</p> + +<p>Briquet fit un brusque mouvement:</p> + +<p>—Ah çà! se récria-t-il, est-ce que tu bats la breloque?<a +name="page_053" id="page_053"></a></p> + +<p>—Rien n'est plus sérieux, au contraire.</p> + +<p>—Me laisser boutonner!... Moi!... Par cette sauteuse!</p> + +<p>Le jeune homme répliqua avec un accent d'enfant gâté:</p> + +<p>—Je le veux.</p> + +<p>Le grognard haussa les épaules:</p> + +<p>—Le roi dit: <i>Nous voulons</i>, fiston! A-t-on jamais vu, sarpédiable! +Comme ils vous parlent aux anciens, ces moutards auxquels on tordrait le +bout du nez, qu'il en sortirait encore des gouttes du lait de leur +nourrice!...</p> + +<p>—Eh bien! je t'en supplie, mon vieux!...</p> + +<p>—Allons donc!... Tu plaisantes!... C'est impossible!...</p> + +<p>L'adolescent insista:</p> + +<p>—Si tu me refuses...</p> + +<p>—Après?...</p> + +<p>—Nous cesserons d'être amis...</p> + +<p>—Hein?...</p> + +<p>—Je demande à changer de peloton,—d'escadron,—de régiment...</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Et, quand j'aurai quitté le service, il n'y aura plus rien de commun +entre nous...</p> + +<p>—Mille tonnerres!...<a name="page_054" id="page_054"></a></p> + +<p>Ce colloque avait eu lieu très rapidement et à la sourdine.</p> + +<p>Nonobstant, le public commençait à s'impatienter.</p> + +<p>Les uns criaient:</p> + +<p>—Il ira!</p> + +<p>—Il n'ira pas! répondaient les autres.</p> + +<p>Bijou-des-Dames et «sa société» faisaient partie des spectateurs.</p> + +<p>Le voyou se tourna vers le Rouquin et vers les deux demoiselles, +dépourvues de préjugés, qui leur tenaient compagnie:</p> + +<p>—Je parie une tournée, dit-il, que ce <i>cocardier</i> à trois <i>brisques</i> +n'est qu'un compère payé par l'administration.</p> + +<p>Sergine Gravier lorgnait le jeune soldat avec indulgence:</p> + +<p>—Il est vraiment des plus corrects, cet apprenti maréchal de France, +s'avouait-elle <i>mezza voce</i>.</p> + +<p>Marignan, de son côté, ne quittait pas des yeux la <i>Filleule de +Lagardère</i>, qui, le fleuret au poing, battait de son pied mignon des +appels sur le plancher de la scène,—et il pensait, non sans un certain +frémissement:</p> + +<p>—Cette fille est belle!... Bien belle!...</p> + +<p>Le paillasse éleva la voix:<a name="page_055" id="page_055"></a></p> + +<p>—Militaire, est-ce oui ou non? Décidez-vous. On vous attend.</p> + +<p>—C'est bon, vilain merle: on y va.</p> + +<p>Et, tendant la main à son camarade, Népomucène Briquet ajouta:</p> + +<p>—Rassure-toi, cadet. On la ménagera, ta princesse. On lui permettra +même de se défendre avec avantage, gloriole, concupiscence et +circonspection. Mais quoi! les égards dus à la catégorie où nous puisons +nos mères, nos sœurs et nos <i>payses</i> ne sont point incompatibles, +définitifs et sublunaires avec une leçon allongée en douceur.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Les deux tireurs étaient en garde: mademoiselle Fine-Lame, avec une +nonchalance un peu hautaine; notre troupier, avec une menaçante +correction.</p> + +<p>Ce dernier ne s'amusa pas à tâter le fer.</p> + +<p>Il attaqua vivement par une série de coups droits, alternant avec des +feintes très simples et telles qu'on peut les risquer sur le terrain.</p> + +<p>La jeune fille para.</p> + +<p>Elle para avec aisance, rapidité et précision.</p> + +<p>Persuadé qu'il n'avait en face de lui qu'un adversaire pour rire, +Népomucène s'était dit en souriant dans sa barbiche:</p> + +<p>—Ce sera mou, pigeon, dindon... La nature,<a name="page_056" id="page_056"></a> c'est la nature... On ne +joue pas de la flamberge comme on joue du piano.</p> + +<p>Il ne lui fallut qu'une minute pour revenir de son erreur.</p> + +<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> n'avait pas volé son surnom.</p> + +<p>Cette peau veloutée recouvrait des muscles d'acier.</p> + +<p>Ce poignet, énergique, vif et franc, triomphait de toutes les +difficultés de l'art.</p> + +<p>La fillette avait saisi les principes et aussi les finesses de l'escrime +avec un bonheur extraordinaire: c'était, dans toute la force du terme, +une virtuose de l'épée, et, dans une salle d'armes parisienne, elle eût +rencontré peu de maîtres susceptibles de lui rendre des points.</p> + +<p>Briquet serra son jeu:</p> + +<p>Ses attaques se précipitèrent,—foudroyantes...</p> + +<p>Mais elles se brisèrent, comme sur une cuirasse, sur les parades de son +adversaire...</p> + +<p>Dépité, mordant sa moustache, il essaya successivement de trouver jour +en quarte, en tierce, par des dégagés et des coupés...</p> + +<p>Il multiplia ses combinaisons...</p> + +<p>Il déplaça la ligne d'assaut...</p> + +<p>Toujours il se heurta au fer inflexible...</p> + +<p>La jeune fille ne bougeait pas: son poignet seul<a name="page_057" id="page_057"></a> voltait, rejetant +l'épée à droite, à gauche, en dessus, en dessous, machinalement, +naturellement, sans hésitation comme sans lassitude.</p> + +<p>Le grognard était furieux: d'autant plus furieux que l'adversaire ne +ripostait point.</p> + +<p>En outre, il s'essoufflait,—et il le sentait.</p> + +<p>Cependant, pour rien au monde il n'eût sollicité un temps d'arrêt.</p> + +<p>Au contraire, usant d'un stratagème adroit et mettant sa propre fatigue +sur le dos de sa partenaire:</p> + +<p>—Pour finir, dit-il, mon enfant; je ne veux pas vous harasser.</p> + +<p>—Pour finir, répéta Fine-Lame, laquelle ne semblait pas plus lasse, en +vérité, que si elle s'occupait à broder un ouvrage de tapisserie.</p> + +<p>—Bien! fit Népomucène qui se fendit à fond comme s'il <i>tirait le mur</i>.</p> + +<p>Ce mot si court sonnait encore dans sa bouche, quand la jeune fille, +venant à la riposte avec la rapidité de l'éclair, trompa le contre de +quarte qu'on lui opposait et brisa son fleuret au beau milieu du +plastron du vétéran.</p> + +<p>Il y eut quelque chose de comique et de touchant à la fois à déchiffrer +les impressions diverses qui se combattirent sur la rude physionomie de +ce dernier.<a name="page_058" id="page_058"></a></p> + +<p>L'étonnement, le dépit et l'admiration s'y peignirent en même temps avec +une égale violence.</p> + +<p>—Vingt-cinq tringlos! gronda-t-il, touché en plein! Et pas marchandé! +Par une demoiselle! Népomucène Briquet, dit la <i>Pointe-au-Corps</i>!</p> + +<p>Les spectateurs battaient des mains et criaient <i>bis</i>!</p> + +<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> avait jeté son tronçon de fleuret.</p> + +<p>Elle enleva son masque pour respirer à l'aise.</p> + +<p>Ce masque, retiré, découvrit son visage enflammé par l'exercice, mais +triomphant et souriant,—souriant aux bravos de ce public de +campagnards, de troupiers et de prolétaires ainsi qu'elle fût inclinée +devant les compliments des plus illustres maîtres de l'épée.</p> + +<p>Népomucène Briquet avait, à son tour, dépouillé le harnais d'assaut. Il +essuya d'un revers de manche son front humide de sueur. Ses traits +étaient devenus sérieux et son attitude respectueuse:</p> + +<p>—Mademoiselle, déclara-t-il, vous êtes forte; aussi forte que moi; plus +forte!... Impérativement, et sans vous commander, obtempérez-moi la +faveur de vous presser les phalanges... C'est ainsi qu'on s'embrasse +<i>entre hommes</i>.</p> + +<p>La fillette lui offrit sa main.</p> + +<p>Il la secoua cordialement.</p> + +<p>On applaudit derechef. Marignan des premiers.<a name="page_059" id="page_059"></a> La figure de son voisin, +le jeune chasseur, rayonnait. Seule, Sergine Gravier protesta en +ricanant:</p> + +<p>—C'est attendrissant, messeigneurs. L'apothéose de la <i>Biche au bois</i>. +Il ne manque que des flammes de Bengale.</p> + +<p>Les trois Snail avaient entonné le <i>God save the king</i> sur leurs +cuivres.</p> + +<p>La <i>Femme-Canon</i> leur imposa silence du geste, et donnant une poussée au +paillasse:</p> + +<p>—Allons, voyons, fainéant, profite de ce que le public est de bonne +humeur pour faire la <i>manche</i> (la quête) avec la petite.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>A cette injonction, mademoiselle Fine-Lame devint pourpre.</p> + +<p>Cet acte de mendicité était ce qui l'humiliait, ce qui la révoltait le +plus au monde.</p> + +<p>A travailler devant le commun des spectateurs, elle n'éprouvait aucune +honte. Elle y ressentait même un certain plaisir. C'était son métier, +après tout. Elle l'avait appris dès l'enfance, et elle l'exerçait depuis +qu'elle se connaissait.</p> + +<p>Mais tendre la main à des gens qui la rabrouaient brutalement, ou +qui—chose plus fréquente, et plus pénible, et plus affreuse,—en +échange de la menue pièce de monnaie qu'ils déposaient dans sa sébile, +se<a name="page_060" id="page_060"></a> croyaient en droit de la salir de leurs plaisanteries cyniques, de +leurs propositions infâmes et parfois, de leurs attouchements hardis...</p> + +<p>Voilà, oh! voilà qui la blessait, qui la poignait, qui la déchirait dans +tous ses instincts d'honnêteté, dans toute la virginité de son esprit, +dans toute la fierté de son cœur!</p> + +<p>Cependant, quand la grosse femme avait parlé, il ne s'agissait plus que +d'obéir.</p> + +<p>La jeune fille prit donc avec résignation l'extrémité des doigts que le +paillasse lui offrait avec force lazzis.</p> + +<p>Tous deux, ils descendirent de la «scène» dans la «salle» et la <i>manche</i> +commença.<a name="page_061" id="page_061"></a></p> + +<h3><a name="VI-a" id="VI-a"></a>VI<br /><br /> +LE ROMAN DE LA ROSE</h3> + +<p>Dès l'abord, le couple quêteur s'arrêta devant Marignan.</p> + +<p>La fillette lui présenta, en s'efforçant de sourire, le gobelet d'étain +qui lui servait à recueillir les offrandes, tandis que l'ancien second +prix du Conservatoire déclamait, à grand renfort de pantalonnades, la +rengaine sempiternelle:</p> + +<p>—Ceci est pour avoir l'honneur d'informer la société que, cette +demoiselle et moi, nous nous passons au cou, la semaine prochaine, le +nœud coulant de l'hyménée. Elle n'a rien de rien et je n'ai pas le +sou. Ainsi, du courage à la poche! Fournissez-nous le moyen de nous +mettre en ménage et d'avoir de nombreux<a name="page_062" id="page_062"></a> enfants. On reçoit les billets +de banque, les napoléons et les pièces de cent sous. Ceux qui donneront +le plus seront mariés dans l'année, et, s'ils le sont déjà,—mariés,—le +bon Dieu leur fera la grâce d'hériter de leur belle-mère...</p> + +<p>Le cavalier de la comédienne jeta une pièce blanche dans le gobelet.</p> + +<p>Puis, comme la quêteuse s'inclinait pour le remercier, il effleura de +l'index la rose qu'elle avait placée dans ses cheveux:</p> + +<p>—Ma charmante, dit-il, un louis pour cette fleur!</p> + +<p>Mademoiselle Fine-Lame se redressa vivement:</p> + +<p>—Monsieur, répondit-elle, cette fleur n'est pas à vendre.</p> + +<p>Marignan allongea gaillardement la main:</p> + +<p>—Alors, fit-il, elle est à prendre.</p> + +<p>—Pardon! rectifia une voix, vous voulez dire qu'elle est à rendre.</p> + +<p>Cette voix était celle du jeune chasseur que nous avons entendu nommer +Roger par son camarade Briquet.</p> + +<p>En effet, dans le brusque mouvement de retraite de la fillette, la rose +s'était détachée...</p> + +<p>Elle avait glissé jusqu'à terre...</p> + +<p>Et, se baissant avec promptitude, notre soldat,—qui, on le sait, se +trouvait à côté du compagnon de<a name="page_063" id="page_063"></a> l'actrice,—l'avait lestement ramassée +et la tendait à sa propriétaire.</p> + +<p>Les grands yeux de celle-ci enveloppèrent le jeune homme d'un jet +rapide.</p> + +<p>Il y avait, dans ce regard, tout un monde de sentiments que l'on eût été +heureux d'éveiller.</p> + +<p>Roger en fut comme ébloui.</p> + +<p>Il reprit, en essayant de dissimuler son embarras sous une légèreté +cavalière:</p> + +<p>—C'est votre bien. Personne n'a droit d'en disposer. Souffrez que je +vous le restitue.</p> + +<p>Sa voix tremblait comme s'il se fût adressé à une noble héritière ayant +laissé échapper de sa main gantée son bouquet dans un bal du faubourg +Saint-Germain.</p> + +<p>Mademoiselle Fine-Lame était elle-même toute troublée.</p> + +<p>Son cœur battait violemment.</p> + +<p>Les cils recourbés de sa paupière voilaient maintenant la flamme de sa +prunelle.</p> + +<p>Il y eut une minute de silence.</p> + +<p>Puis la <i>Filleule de Lagardère</i> sourit,—franchement cette fois,—sans +effort,—de plaisir,—montrant les perles qui brillaient derrière ses +lèvres vermeilles...</p> + +<p>Et dans ce sourire elle murmura:</p> + +<p>—Ce qui tombe au fossé appartient au soldat.<a name="page_064" id="page_064"></a></p> + +<p>Puis encore, confuse de ce qu'elle venait d'oser, rouge comme une +cerise, preste comme un oiseau, elle entraîna le paillasse sans relever +les yeux,—et la quête continua.</p> + +<p>Pendant cette petite scène, Marignan avait pâli de colère.</p> + +<p>Lorsque la jeune fille et le pitre se furent éloignés:</p> + +<p>—Ah çà! s'exclama-t-il en marchant sur l'adolescent, ah çà! de quoi +vous mêlez-vous, mon cher?</p> + +<p>Il y avait dans son mouvement, dans son accent, une telle provocation et +une telle menace, que Népomucène Briquet,—qui, comme on dit, «sentait +le coude» à son camarade,—fit un pas pour s'interposer.</p> + +<p>Mais Roger l'écarta doucement du geste et demanda avec calme:</p> + +<p>—Est-ce à moi que vous vous adressez, monsieur?</p> + +<p>Le compagnon de l'actrice s'était campé, la tête haute, le buste en +arrière, le poing sur la hanche, dans l'attitude d'un <i>raffiné</i> qui +cherche une <i>affaire</i>.</p> + +<p>—Savez-vous, continua-t-il, que je ne permets à personne d'avoir l'air +de me donner une leçon?</p> + +<p>—Vous vous êtes mépris sur mes intentions, repartit le soldat d'un ton +ferme, mais exempt de fanfaronnade; je n'ai pas plus la prétention de +donner des leçons que l'habitude d'en recevoir.<a name="page_065" id="page_065"></a></p> + +<p>Il ajouta en désignant Sergine qui écoutait avec un beau sang-froid:</p> + +<p>—Je vous ferai seulement observer qu'il me paraît au moins inopportun +de poursuivre cette conversation devant madame...</p> + +<p>—Oh! oh! ricana Marignan, vous rompez les chiens, ce me semble...</p> + +<p>Une étincelle s'alluma dans les yeux de Roger...</p> + +<p>Il allait répliquer...</p> + +<p>Népomucène ne lui en laissa pas le temps...</p> + +<p>Il se planta devant le cavalier de la comédienne, et, le regardant de +travers:</p> + +<p>—D'abord, déclara-t-il, nous ne rompons rien du tout, entendez-vous, +être incivil,—quoique civil,—ambigu et comminatoire? Est-ce que, par +hasard, vous vous fourreriez dans le coco qu'un militaire français +renâcle devant l'histoire de s'expliquer d'une façon pacifique ou +différente, au choix? C'est ça qui serait une erreur de vos sens abusés +par les lubies d'une imagination intempestive!</p> + +<p>Il se tourna vers son camarade:</p> + +<p>—Offre ton numéro matricule à ce bourgeois, mon fils. S'il tient tant à +te retrouver, il prendra la peine de se transvaser au quartier, où, en +cas d'empêchement imprévu, réglementaire et métaphysique de ta part, il +est sûr de me rencontrer tous les jours,<a name="page_066" id="page_066"></a> à la cantine de la maman +Chaufour, entre le pansage et la soupe.</p> + +<p>—Hé! l'ami, riposta Marignan, ce n'est pas à vous que je parle.</p> + +<p>—Eh bien! c'est moi qui m'attribue la jouissance de vous parler, et je +vous dis: <i>primo</i>, que ne suis pas votre ami, n'ayant jamais monté de +garde d'écurie, bouchonné le poulet d'Inde ni <i>passé la jambe à Jules</i> +en votre collaboration...</p> + +<p>Ensuite, je réponds du <i>petiot</i>...</p> + +<p>C'est fluet, c'est neuf, c'est folâtre; c'est encore <i>bleu sous le +ventre</i> (expression dont les vieux troupiers se servent pour désigner +les recrues) et ça n'a guère de poil sous le nez; mais c'est franc comme +l'or, brave comme son sabre, et ça ne reculera pas plus devant un +fier-à-bras, sur le terrain, que devant l'ennemi, sur le champ de +bataille...</p> + +<p>C'est moi qui vous en contre-signe mon billet...</p> + +<p>Et celui-là qui me ferait l'affront de douter de ma pataraphe filerait +un fichu coton, foi de Lorrain, né natif de +Lunéville,—Meurthe-et-Moselle,—quinze ans de service, vingt-huit +campagnes, et pas une heure de punition!...</p> + +<p>—Népomuc!...</p> + +<p>C'était Roger qui essayait de l'arrêter.</p> + +<p>Le grognard le rembarra brusquement;<a name="page_067" id="page_067"></a></p> + +<p>—Assez causé! Silence dans les rangs! Voici l'instant et le moment de +réintégrer la chambrée. Nous n'avons pas la permission de minuit; +l'adjudant n'aurait qu'à faire le contre-appel; ne nous trouvant pas +dans nos draps, il nous collerait au <i>bloc</i> en rentrant, et je ne me +soucie que tout juste d'étrenner la planche de l'<i>ours</i> (salle de +police) pour la première fois de ma vie.</p> + +<p>Le jeune homme avait tiré une carte de son portefeuille.</p> + +<p>Il la remit à Marignan en se contentant de lui dire:</p> + +<p>—Le quartier de Luxembourg est rue de Paris, à Saint-Germain.</p> + +<p>Briquet appuya:</p> + +<p>—Ne pas confusionner avec celui de Grammont qui se superpose +vis-en-face.</p> + +<p>Puis, prenant le bras de son camarade:</p> + +<p>—En retraite par échelons! Rendons la main et faisons sentir la botte! +A gauche par quatre! Au trot!</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Les deux soldats quittèrent la baraque.</p> + +<p>Marignan les suivit d'un mauvais regard.</p> + +<p>—Pardieu! maugréa-t-il, vous me le payerez, mes drôles.</p> + +<p>Ensuite, ramenant curieusement les yeux sur la carte qu'il avait à la +main, il lut;<a name="page_068" id="page_068"></a></p> + +<p>—<i>Roger de Saint-Pons, volontaire au 11<sup>e</sup> régiment de chasseurs.</i></p> + +<p>Une vive surprise se peignit sur sa figure, et il répéta en se parlant à +lui-même:</p> + +<p>—Roger de Saint-Pons... Le fils du marquis sans doute... Sur mon âme, +voilà qui est bizarre!</p> + +<p>Il mit la carte dans sa poche:</p> + +<p>—Ceci est bon à conserver.</p> + +<p>Puis, s'adressant à sa compagne:</p> + +<p>—Allons, ma chère, sortons d'ici et regagnons votre voiture. Aussi +bien, je ne pense pas que vous ayez la patience d'attendre la fin du +spectacle pour me gratifier de la scène de jalousie à laquelle j'avoue +du reste m'être acquis des titres incontestables par ma conduite +ridicule...</p> + +<p>Sergine accepta le bras qu'il lui offrait:</p> + +<p>—Il est certain, mon bon, dit-elle, que vous ne manquez pas de +toupet... Faire la cour en ma présence à cette avaleuse de sabres!... +Heureusement, elle vous a reçu comme un bœuf dans un magasin de +porcelaines...</p> + +<p>Ensuite, changeant de ton:</p> + +<p>—Ah ça! est-ce que vous songez réellement à vous battre avec ce jeune +homme?</p> + +<p>—Quel jeune homme?<a name="page_069" id="page_069"></a></p> + +<p>—Le militaire de tout à l'heure... Un vrai petit lion... Il vous a tenu +tête avec une crânerie!...</p> + +<p>—Ah! vous avez trouvé?...</p> + +<p>—Je l'ai trouvé gentil,—très gentil...</p> + +<p>Marignan fit claquer sa langue contre son palais avec une expression +ironique:</p> + +<p>—Alors il faut que cela soit, car vous êtes une femme de goût...</p> + +<p>Il ajouta en riant railleusement:</p> + +<p>—Dans ce cas-là, mes enfants, vous auriez tort de vous gêner...</p> + +<p>—Hein?...</p> + +<p>—Oui, moi je suis bon prince... L'ange de l'abnégation... L'homme de +tous les sacrifices...</p> + +<p>L'actrice le dévisagea:</p> + +<p>—Comment! c'est toi qui me conseilles...</p> + +<p>Il l'interrompit d'un ton qui redevenait sérieux et sec:</p> + +<p>—Je ne te conseille rien, ma fille. Je te rappelle seulement que tu es +libre. Ainsi que je prétends l'être moi-même... Et puis, je n'ai pas +peur: une fois ce caprice satisfait,—comme les autres,—je sais que tu +me reviendras. Il y a entre nous plus que de l'affection: il y a +l'habitude, il y a le mépris,—mon Dieu oui! le mépris, comme tu disais, +ce soir... Va, nous ne sommes pas des amants ordinaires, et le +contrat<a name="page_070" id="page_070"></a> qui nous lie est de ceux dont le parchemin résiste aux coups de +canif...</p> + +<p>Ils étaient arrivés à l'endroit où les attendait la voiture.</p> + +<p>Marignan s'effaça pour laisser passer la jeune femme.</p> + +<p>—Est-ce que tu ne montes pas avec moi? lui demanda celle-ci étonnée.</p> + +<p>—Non: j'ai encore besoin de rester quelques minutes par ici.</p> + +<p>Sergine fronça le sourcil:</p> + +<p>—Je comprends, tu vas courir après ta baladine...</p> + +<p>—Tu ne comprends rien du tout. Les affaires sont les affaires. +D'ailleurs, je te le répète: confiance et indépendance réciproques. +C'est la devise des amours durables.</p> + +<p>Il regarda en l'air et poursuivit:</p> + +<p>—Je crois qu'il va pleuvoir. Rentre vite à Saint-Germain. Je t'y +rejoindrai avant une heure.</p> + +<p>Puis, après une nouvelle pause:</p> + +<p>—Puisque tu t'intéresses à lui, je consens à ne pas corriger ce petit +monsieur...</p> + +<p>Puis encore, à voix basse et avec un singulier sourire:</p> + +<p>—Après-demain, du reste, je me serai vengé de lui,—dans la fortune de +M. son père.<a name="page_071" id="page_071"></a></p> + +<h3><a name="VII-a" id="VII-a"></a>VII<br /><br /> +GRANDEUR ET DÉCADENCE D'UN BRELAN DE SALTIMBANQUES</h3> + +<p>Les frères Snail avaient tenu longtemps le haut du pavé dans les foires, +et le théâtre des <i>Dislocations-Amusantes</i> avait été, pendant des +années, l'un des plus courus de nos kermesses et de nos ducasses.</p> + +<p>Puis, tout à coup, nos trois Anglais étaient repartis pour leur pays.</p> + +<p>On affirmait, parmi leurs concurrents, qu'ils avaient découvert un +<i>truc</i> facile à exploiter à Londres.</p> + +<p>On ne se trompait point.</p> + +<p>Ce <i>truc</i> avait nom Florette.</p> + +<p>C'était une enfant que les Snail s'étaient procurée d'une façon qui sera +indiquée plus tard.</p> + +<p>Florette,—ou miss Flora, dès l'abord, sur l'affiche,<a name="page_072" id="page_072"></a>—ne batifolait +point sur la corde, avec ou sans balancier; elle ne se livrait à aucun +exercice d'adresse ou de force sur le trapèze ou le tremplin; elle ne +montait pas à cheval; elle ne faisait voltiger aucune espèce d'anneaux, +de boules et de poignards; elle ne se démantibulait pas davantage pour +se fourrer dans une boîte, exécuter le saut périlleux, marcher les pieds +en l'air ou sauteler, comme une grenouille, la tête entre les jambes.</p> + +<p>L'Angleterre est blasée sur ce genre de spectacles.</p> + +<p>C'est la terre classique des gymnastes, des <i>contorsionnistes</i>, des +<i>horsewomen</i> et des <i>acropedestrians</i>.</p> + +<p>Elle en fournit le reste du monde. Les Snail ne l'ignoraient point. Ils +s'étaient dit:</p> + +<p>—Il faut inventer autre chose.</p> + +<p>Autre chose de neuf, d'inédit, d'original!</p> + +<p>Quelque chose qui étonnât, qui remuât, qui révolutionnât l'<i>Old +England</i>, avec quoi l'on battît monnaie dans les cités des +Trois-Royaumes, et que l'on rapportât ensuite en France, entouré du +prestige d'une réputation d'outre-mer.</p> + +<p>Et ils avaient trouvé ceci:</p> + +<p>Florette était un merveilleux enfant sous le triple rapport de +l'intelligence, de la souplesse et de la beauté...</p> + +<p>Ils lui avaient mis un fleuret à la main.<a name="page_073" id="page_073"></a></p> + +<p>Où ces clowns avaient-ils appris cet art noble de l'escrime, qui semble +être le privilège du <i>gentleman</i> et du soldat?</p> + +<p>Nous ne saurions le préciser.</p> + +<p>Toujours est-il qu'ils y étaient passés maîtres comme dans tous les +exercices qui exigent des nerfs, du calcul et de l'agilité.</p> + +<p>Dès que l'enfant put comprendre, ils lui donnèrent donc leçon, et, comme +c'était un marmot solide, avec des articulations et des attaches d'acier +fin, ils la développèrent d'une si prodigieuse manière qu'à dix ans, +elle paraissait en avoir quinze, et qu'elle tenait admirablement sa +partie avec ses professeurs et avec les meilleurs tireurs des villes +qu'elle traversait.</p> + +<p>Ce fut alors que les Snail l'emmenèrent à Londres.</p> + +<p>En Angleterre, où la boxe entre dans l'éducation des lords, le poing est +plus en honneur et plus en usage que l'épée.</p> + +<p>Le jeu de celle-ci est, par conséquent, une chose à peu près inconnue de +la masse.</p> + +<p>Et puis John Bull a, de tout temps, raffolé de toutes les excentricités.</p> + +<p>Or, c'en était une véritable que cette fillette, provocante, malgré son +jeune âge, dans ses chausses de soie tricotées, qui dessinaient +l'harmonieuse pureté de ses formes, et dans son corsage de maroquin +noir,<a name="page_074" id="page_074"></a> qui pinçait, en craquant, les richesses naissantes de sa taille.</p> + +<p>C'était une <i>attraction</i> étrange—pour parler la langue +d'outre-Manche—que cette Clorinde en herbe, cette Bradamante en bris de +coque, qui boutonnait les vieux prévôts rompus à toutes les «bottes +secrètes,» et <i>flanquait</i> ce qu'on appelle, en termes de salle, de +superbes <i>capotes</i> à des grenadiers écossais et à des <i>horse-guards</i> +hauts de six pieds.</p> + +<p>Elle avait débuté dans un Alhambra quelconque, et bientôt il n'avait +plus été question que d'elle dans les tavernes de la Cité, dans les +clubs les plus élégants, au Parlement et à la cour.</p> + +<p>Et, de fait, par la pratique, devenue beaucoup plus forte que ses +maîtres, elle avait des coups irrésistibles, de ces coups qui ne +s'enseignent pas plus que le coup d'archet ou le démanché du violon.</p> + +<p>Jamais on n'avait admiré garde plus sûre, mouvements plus prestes, +méthode plus correcte et plus savante, combinaisons plus ingénieuses et +plus gracieusement, plus rapidement exécutées.</p> + +<p>Ses dégagements auraient tenu dans un anneau de mariée; ses <i>contre</i>, +habilement resserrés, lui dérangeaient à peine le poignet de la ligne; +ses parades <i>de quinte</i>, entre autres, et ses ripostes <i>du tac au tac</i> +partaient comme l'éclair et arrivaient comme la foudre.<a +name="page_075" id="page_075"></a></p> + +<p>Le prince de Galles voulut la voir.</p> + +<p>En ce temps-là, Lagardère,—le héros du roman de Paul Féval et du drame +d'Anicet Bourgeois,—était particulièrement à la mode chez nos voisins.</p> + +<p>Sous ce titre: <i>J'y suis! ou la Devise de Nevers</i>, tous les théâtres de +Londres jouaient avec succès une traduction ou «adaptation» du <i>Bossu</i>.</p> + +<p>Le prince-héritier s'inspira avec à-propos de cette «actualité» pour +déclarer, en applaudissant la fillette:</p> + +<p>—C'est la filleule de Lagardère.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Le surnom resta à Florette.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Il n'en fallait pas davantage pour que la <i>gentry</i> l'adoptât.</p> + +<p>Il est certain que, s'il lui avait plu d'ouvrir une salle, elle aurait +eu pour élèves tous les membres de l'aristocratie et de la <i>fashion</i>.</p> + +<p>Mais elle n'était pas encore assez sérieuse pour démontrer.</p> + +<p>Ensuite, bien qu'elle ne fût précoce que de corps, les Snail ne se +souciaient qu'à demi de la laisser approcher des papillons <i>flirteurs</i>.</p> + +<p>Partant, ils veillaient au grain, n'ayant pas envie<a name="page_076" id="page_076"></a> que leur poule aux +œufs d'or leur fût enlevée par un amant ou un mari.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Après Londres, on visita successivement Liverpool, Manchester, +Edimbourg, Glascow et Dublin.</p> + +<p>Partout, la petite Française fut fêtée, acclamée, choyée et couronnée!</p> + +<p>Le Pactole ruisselait dans la caisse des trois frères.</p> + +<p>Malheureusement, ceux-ci ressemblaient à Panurge lequel, s'il n'avait +qu'un moyen pour gagner de l'argent, en possédait trente-six pour le +dépenser.</p> + +<p>Tom adorait le jeu sous toutes les espèces,—à la Bourse, sur le <i>turf</i>, +dans les tripots...</p> + +<p>Bob était ivrogne comme Falstaff...</p> + +<p>Quant à Jack, l'aspect et le contact d'un jupon l'induisaient en toutes +folies.</p> + +<p>D'où il résulte que ce qui abondait par la porte s'éparpillait par la +fenêtre, et qu'après avoir soutiré à la curiosité de leur mère-patrie +jusqu'à son dernier <i>penny</i>, nos Anglais étaient revenus sur le +continent plus pauvres qu'ils en étaient partis.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>La déveine les y suivit, encore qu'ils y produisissent un nouveau +<i>sujet</i>, de l'exhibition duquel ils se promettaient monts et merveilles: +une <i>Femme-Canon</i><a name="page_077" id="page_077"></a> racolée par l'un d'eux dans un <i>Music-Hall</i> borgne de +Leicester-Square.</p> + +<p>Cette virago, qui portait sur l'épaule, sans gêne apparente, un petit +pierrier tout chargé auquel on mettait le feu et dont la détonation +n'ébranlait point d'un zeste ses formidables appas; cette virago, +disons-nous, était, tout simplement, une Parisienne dépaysée—et +rousse—qui répondait au nom d'Héloïse Chamoiseau.</p> + +<p>Après une série d'aventures dont le détail serait trop long, elle avait +embrassé—à Londres—la profession d'Alcide femelle, quand Jack Snail +s'en était éperdûment épris et lui avait offert une association acceptée +sans ambages.</p> + +<p>Nous inclinons à croire qu'elle le trompait avec Bob et avec Tom.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, la <i>Femme-Canon</i> réussit peu ou prou en France.</p> + +<p>Il en fut de même de la <i>Filleule de Lagardère</i>.</p> + +<p>La foule n'a plus, chez nous, le goût ni le sentiment de ce maniement de +l'épée, qui fut la passion et la gloire de nos pères.</p> + +<p>Il eût fallu aux Snail du temps, de la patience et de l'argent pour +ramener, à force de réclames, l'attention sur la «spécialité» professée +par leur élève.</p> + +<p>Il leur eût fallu beaucoup de tenue, d'intrigues et<a name="page_078" id="page_078"></a> d'influences dans +un certain monde pour produire la fillette devant des amateurs capables +d'apprécier son talent.</p> + +<p>Or, tout cela faisait absolument défaut aux trois frères.</p> + +<p>Ils se virent donc contraints de se remettre à besogner et à courir les +foires.</p> + +<p>Mais leur séjour de plusieurs années dans la bombance, de l'autre côté +de la Manche, les avait rendus mous, lourds et paresseux.</p> + +<p>Leurs vices seuls avaient grandi.</p> + +<p>De grossiers, ils étaient devenus abjects, ignobles et crapuleux.</p> + +<p>Tom ne filoutait pas un sou à ses frères et associés, qu'il n'allât le +hasarder, sur des cartes crasseuses, dans quelque bouge enfumé, plein de +moite chaleur et bourré d'asphyxies. Bob était ivre du matin au soir, +et, en dehors de son ménage morganatique, Jack subventionnait des +demoiselles.</p> + +<p>Par suite, Héloïse Chamoiseau s'était improvisée directrice de cette +troupe de six personnes, qui, en dehors des trois Anglais, de Florette +et de la <i>Femme-Canon</i>, ne comptait guère que le pître—ou +paillasse—engagé pour <i>allumer le chaland</i> (attirer le monde à la +parade) et pour égayer par ses <i>cascades</i> les intervalles des +exercices.<a name="page_079" id="page_079"></a></p> + +<p>Hélas! ainsi que le disait ce second prix du Conservatoire, le chaland +ne se laissait pas plus allumer que s'il avait été soufré, enduit de +phosphore à la pointe, fourni et timbré par la régie!...</p> + +<p>Et le théâtre des <i>Dislocations-Amusantes</i> végétait, poursuivi par un +discrédit croissant.<a name="page_080" id="page_080"></a></p> + +<h3><a name="VIII-a" id="VIII-a"></a>VIII<br /><br /> +CHEZ LAPIE</h3> + +<p>Lapie est un marchand de vin-restaurateur dont la cuisine jouit d'une +bonne réputation aux environs de la gare de Sceaux et de la place où se +dresse le «Lion de Belfort».</p> + +<p>La grande salle du premier étage y est flanquée—dans les coins—de +réduits où l'on se trouve aussi à l'aise, pour causer, que dans un +cabinet particulier ou dans un local réservé.</p> + +<p>Or, la surveille du jour où commence ce récit,—c'est-à-dire le vendredi +qui précédait la fête des Loges,—deux convives achevaient de déjeuner +dans l'un de ces <i>buen-retiros</i>.</p> + +<p>Le premier de ces convives n'était autre que le cavalier<a +name="page_081" id="page_081"></a> servant de Sergine Gravier, le beau +Marignan en personne, lequel, du fond du fiacre qui l'avait amené, pour +se glisser à l'intérieur de l'établissement, n'avait point pris moins de +précautions que s'il s'agissait de quelque galant et mystérieux +rendez-vous.</p> + +<p>Ce n'était pourtant pas une dame qui lui tenait compagnie à table.</p> + +<p>Non: c'était un quidam d'un âge mûr,—porteur d'un habit, d'un gilet et +d'un pantalon de casimir noir, d'une chemise à jabot tuyauté et d'une +cravate d'une entière blancheur.</p> + +<p>Cet uniforme fleurait le Palais, le bureau, l'étude, ou, si mieux vous +aimez, la basoche, la chicane, le <i>contentieux</i>,—ce mot inventé tout +exprès pour fournir des moyens d'existence à des milliers de Normands +qui ne sont pas tous de Falaise, de Vire, d'Avranches ou de Domfront.</p> + +<p>M<sup>e</sup> Bouginier (Albéric pour ces demoiselles) était, en effet, un +ancien avoué de province qui avait eu des peines de cœur en justice.</p> + +<p>Au physique, sa perruque frisée à l'enfant; ses joues pleines, rondes, +appétissantes, qui gardaient la fraîcheur luisante et légèrement +couperosée de l'homme de cinquante ans, conservé avec soin; son ventre +florissant et ses lunettes d'or lui tenaient lieu<a name="page_082" id="page_082"></a> des plus sérieuses +références, éloignaient la défiance et commandaient le respect.</p> + +<p>A un moment, il se renversa sur sa chaise et, posant sa fourchette:</p> + +<p>—Vous disiez donc, fit-il, cher monsieur Marignan...</p> + +<p>L'autre l'interrompit brusquement:</p> + +<p>—Pas de bêtise, hein, papa? Appelez-moi Isidore. Je tiens à conserver +le plus strict incognito.</p> + +<p>L'ancien avoué approuva de la tête:</p> + +<p>—C'est juste. Excusez ce <i>lapsus</i>. Il est constant que, si quelque +habitué de Tortoni ou du Lyon d'Or apprenait que vous êtes venu vous +restaurer à l'ancienne barrière du Maine, il se demanderait à bon droit +quel si puissant motif pouvait vous entraîner ainsi aux antipodes du +boulevard des Italiens...</p> + +<p>—Mon maître, reprit Marignan, j'ai furieusement besoin de gagner +quelque argent...</p> + +<p>—On a toujours besoin de gagner de l'argent, opina l'ex-officier +ministériel: Lovelace et don Juan comme tout le monde...</p> + +<p>—A force d'intriguer, je me suis fait recevoir au cercle de la rue de +la Paix... Un cercle trié sur le volet... Les plus beaux noms, les plus +belles fortunes, les plus honnêtes gens de Paris...<a name="page_083" id="page_083"></a></p> + +<p>—Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? fredonna M<sup>e</sup> +Bouginier.</p> + +<p>—Bref, j'ai joué et j'ai perdu...</p> + +<p>—Vous avez perdu?... Vous?... Pas possible!</p> + +<p>—Je perds toujours la première fois que je joue quelque part, repartit +l'autre froidement.</p> + +<p>L'ex-avoué se frappa le front:</p> + +<p>—Où avais-je l'esprit?... Vous avez raison... Semer pour récolter, +parbleu!</p> + +<p>—Seulement, je ne vous cacherai pas que cette avance de fonds n'a pas +été sans déranger un tantinet l'équilibre de mes finances: à une époque +surtout où, pour jeter de la poudre d'or aux yeux de ceux qui auraient +l'idée de regarder de trop près dans ma vie, il faut impérieusement que +j'affiche un certain train de maison...</p> + +<p>C'est pourquoi je vous ai écrit, à vous qui êtes un collectionneur +d'opérations lucratives...</p> + +<p>Voyons, n'avez-vous pas quelque chose à me signaler?</p> + +<p>—Dans quel chiffre?</p> + +<p>—Dans le chiffre de dix à quinze mille.</p> + +<p>—Valeurs?</p> + +<p>—Non: numéraire. On perd du temps et de l'argent à négocier. Ensuite, +les espèces seules ne se reconnaissent pas.<a name="page_084" id="page_084"></a></p> + +<p>M<sup>e</sup> Bouginier parut chercher.</p> + +<p>Puis, après quelques minutes de réflexion:</p> + +<p>—Je crois, reprit-il, que j'ai ce que vous me demandez...</p> + +<p>—Bravo!...</p> + +<p>—Par exemple, il faudra peut-être pincer d'un instrument...</p> + +<p>—A cordes?</p> + +<p>—Non, tranchant.</p> + +<p>—Eh bien, on en pincera, répondit Marignan avec résolution. Seulement, +on mettra des gants. Histoire de ne pas se tacher les doigts.</p> + +<p>L'ancien avoué piqua ses deux coudes sur la table et se pencha vers son +interlocuteur:</p> + +<p>—Connaissez-vous M. de Saint-Pons? s'informa-t-il.</p> + +<p>—M. de Saint-Pons?... Attendez donc!... Si je ne me trompe, un agronome +distingué...</p> + +<p>—Oui, et l'un de nos plus riches propriétaires terriens... M. de +Saint-Pons possède, entre autres biens, un magnifique château à +Carrières-sous-Bois, au bout de la terrasse de Saint-Germain. Ce château +fait face à la Seine. Le parc, qui est immense, confine à la forêt, à +l'endroit dit: le Rond-Point-du-Roi ou le pavillon de la +Faisanderie,—pavillon habité par le garde général chargé de la +surveillance du domaine...<a name="page_085" id="page_085"></a></p> + +<p>Une notable partie de ce côté de la forêt appartient au marquis, qui y +pratique, chaque année, des coupes dont il vend le produit aux marchands +de bois des environs...</p> + +<p>Cette vente a lieu à la mi-août. Elle a eu lieu, la semaine passée, +comme d'habitude. Les sommes qu'elle représente sont parfois +considérables. Elles sont versées par les acheteurs entre les mains du +garde-chef dont je vous parlais tout à l'heure...</p> + +<p>Celui-ci, en qui son maître a toute confiance, les conserve par devers +lui jusqu'au retour de ce dernier au château...</p> + +<p>Or, M. de Saint-Pons et son régisseur,—l'excellent papa Tourangeau,—ne +reviennent à Carrières que pour l'ouverture de la chasse...</p> + +<p>Or, la chasse ouvrira la semaine prochaine...</p> + +<p>Donc le garde a dû battre le rappel de la monnaie; les acheteurs ont dû +délier les cordons de leur bourse; les fonds, qu'ils ont expectorés, +doivent être centralisés au pavillon de la Faisanderie...</p> + +<p>S'ils n'y sont pas encore, ils y seront sous peu. On s'en assurera +facilement. Il n'y a qu'à s'informer avec adresse dans le pays...</p> + +<p>Le pavillon de la Faisanderie est entièrement isolé de toute +habitation...</p> + +<p>Par derrière, le parc le sépare du château et du<a name="page_086" id="page_086"></a> village: un parc de +plusieurs kilomètres, dont les ombrages touffus interceptent tout +bruit...</p> + +<p>Au village, on a l'habitude de se coucher avec les poules. Au château, +il n'y a que le concierge. Le nombreux domestique du marquis ne s'y +installera qu'avec lui...</p> + +<p>Par devant s'étend la forêt, dont la solitude n'est troublée, la nuit, +que par ses hôtes: les lapins, les furets, les renards qui se promènent +hors de leurs terriers; les sangliers qui foncent à travers les +halliers; les chevreuils, les cerfs et les daims qui bondissent dans les +clairières...</p> + +<p>—Bon! murmura Marignan, ceux-là ne gênent personne: ce ne sont point +des témoins bavards.</p> + +<p>M<sup>e</sup> Bouginier poursuivit:</p> + +<p>—Un assez mauvais gars de Saint-Germain,—moitié <i>grinche</i> et moitié +<i>escarpe</i>,—qui avait observé toutes ces particularités, caressait +depuis longtemps le projet que voici:</p> + +<p>S'immiscer en catimini dans ce local des Hespérides et effaroucher les +pommes d'or pendant le sommeil du gardien...</p> + +<p>Quitte à <i>buter</i> (tuer) celui-ci, s'il se réveillait, par hasard...</p> + +<p>Il n'attendait même qu'une chose pour exécuter son<a name="page_087" id="page_087"></a> dessein: c'est que +la récolte des susdites pommes fût faite...</p> + +<p>Par malheur pour le pauvre diable, on l'a coffré, il y a huit jours, +pour une histoire de vol commis précédemment...</p> + +<p>Il est dans les prisons de Versailles. La cour d'assises le réclame. +Escalade, effraction, tentative de meurtre, toutes les herbes de la +Saint-Jean sont réunies dans son cas. Total: vingt ans de travaux +forcés...</p> + +<p>Sa femme est venue me trouver...</p> + +<p>Ayant hérité de l'idée de son mari, elle me l'a cédée, moyennant une +récompense honnête...</p> + +<p>Moi, j'avais presque envie de l'exploiter, cette idée, à cette fin +d'arrondir la dot de ma fille aînée, qui va sortir prochainement des +Oiseaux...</p> + +<p>Mais les clients avant tout, saperlotte!...</p> + +<p>Et, s'il vous plaît de soumissionner l'entreprise, je me dépouille pour +vous l'adjuger,—me réservant mes droits de courtage, bien entendu: +<i>vingt-cinq pour cent</i>, payables après réussite, comme toujours.</p> + +<p>—C'est convenu! s'exclama Marignan. L'affaire me paraît sortable; elle +me convient; je la prends. Signons-nous un bout de traité? Ou +désirez-vous des arrhes, des garanties, une petite prime?</p> + +<p>—Allons donc!... Vous badinez!... Entre gens qui s'estiment, la parole +suffit.<a name="page_088" id="page_088"></a></p> + +<p>Les deux convives échangèrent une étreinte cordiale.</p> + +<p>L'ancien avoué ajouta:</p> + +<p>—Seulement, je vous demanderai—en guise d'épingles—un piano pour ma +cadette qui a des dispositions étonnantes pour la musique...</p> + +<p>—Entendu. Erard ou Pleyel, à son choix. Enchanté d'avoir pu contribuer +à former le talent de cette virtuose de l'avenir.</p> + +<p>Il y eut une seconde poignée de main.</p> + +<p>Après une nouvelle effusion, Marignan fit mine de se lever.</p> + +<p>Mais Bouginier, le retenant:</p> + +<p>—Un instant! un instant, que diable!...<a name="page_089" id="page_089"></a></p> + +<h3><a name="IX-a" id="IX-a"></a>IX<br /><br /> +COURTIER D'AFFAIRES</h3> + +<p><i>Courtier d'affaires</i>: ces mots, gravés en lettres noires, se lisaient +sur la plaque de cuivre qui décorait la porte de l'appartement occupé +par l'ex-officier ministériel au troisième étage d'une maison de la rue +du Pélican.</p> + +<p>Courtier, soit; mais de quelles affaires?</p> + +<p>D'aucunes ont été définies par Dumas:</p> + +<p>«<i>Les affaires, c'est l'argent des autres.</i>»</p> + +<p>Cette définition pouvait à bon droit s'appliquer à celles dont le sieur +Bouginier se faisait l'intermédiaire.</p> + +<p>Quelques signatures tronquées au bas de certains actes judiciaires +l'avaient envoyé et retenu au sein<a name="page_090" id="page_090"></a> d'une fabrique de chaussons de +lisière instituée—à Clairvaux—par les soins du gouvernement.</p> + +<p>Il est vrai, ainsi qu'il l'affirmait lui-même, qu'il en était sorti +emportant l'estime de ses chefs et la confiance de ses camarades.</p> + +<p>La confiance de ces derniers avait été telle qu'ils s'étaient empressés +de mettre l'ancien avoué en rapport avec leurs «collègues de la +capitale».</p> + +<p>Les fastes du Palais et la chronique des tribunaux établissent, d'une +façon irréfutable, que tout malfaiteur <i>de profession</i> vit à cheval sur +plusieurs affaires.</p> + +<p>Si l'une rate, les autres lui restent.</p> + +<p>Si celle-là le place sous la main de la justice, il se réserve de +terminer celles-ci à l'expiration de sa peine; à moins—ce qui arrive +fréquemment—qu'il ne les céde à des confrères non serrés (encore +libres) ou à des tiers qui lui en achètent l'idée, le plan, les +préparatifs et les instruments.</p> + +<p>En argot, cet acte de comploter un <i>chopin</i> (coup) s'appelle <i>nourrir le +poupard</i>.</p> + +<p>M<sup>e</sup> Bouginier prenait les <i>poupards</i> en sevrage.</p> + +<p>Il en avait un répertoire des mieux fournis, comme les agents +matrimoniaux ont un catalogue d'héritières. Il les élevait, les +soignait, les mijotait—et les passait au plus offrant, en prélevant une +commission qui lui<a name="page_091" id="page_091"></a> permît de subvenir avec avantage aux besoins de sa +famille et de tenir état dans le monde.</p> + +<p>Il n'ignorait pas, cependant, que la loi—chapitre des +<i>Complices</i>—assimile aux auteurs d'un crime ou d'un délit ceux qui ont +fourni des instructions pour commettre ce crime ou ce délit, et qu'elle +les punit de la même peine.</p> + +<p>Aussi n'agissait-il qu'avec la plus grande circonspection.</p> + +<p>La Préfecture avait l'œil sur lui: il le savait et s'était mis en +règle.</p> + +<p>Se mettre en règle, c'est acheter par certaines complaisances les bonnes +grâces de la police.</p> + +<p>L'ex-avoué rendait des services. Il devenait, en certains cas, un +<i>indicateur</i> précieux. Ses clients lui étaient sacrés; mais il +sacrifiait sans pitié quiconque opérait en dehors de «sa maison.»</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>—Comme vous y allez, mon cher! appuya Bouginier. Nous n'avons pas pris +le café...—Garçon! le café!...—Et puis, vous ressemblez à Guzman, qui +ne connaissait pas d'obstacles...</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>—Eh bien, il y en a—et beaucoup...</p> + +<p>—Des obstacles?<a name="page_092" id="page_092"></a></p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—Touchant l'affaire?</p> + +<p>—Touchant l'affaire. D'abord, il y a le pavillon: le pavillon dans +lequel on ne pénètre pas aussi facilement que dans le boudoir de +mademoiselle Sergine Gravier; le pavillon,—j'ai vérifié la chose <i>de +visu</i> en menant ma famille dîner sur l'herbe dans la forêt,—qui a de +solides barreaux à ses fenêtres, et, à sa porte, une vraie ferrure de +cachot,—une porte en plein chêne, qu'un boulet de canon aurait de la +peine à entamer...</p> + +<p>—Pardieu! quand je devrais éventrer la muraille...</p> + +<p>—Vous rencontreriez sur la brèche le garde général du marquis: un +gaillard vigilant, robuste, courageux...</p> + +<p>—Après?... Un homme en vaut un autre!</p> + +<p>L'ancien officier ministériel tira de sa poche une tabatière en vermeil, +l'ouvrit et y puisa une pincée de tabac:</p> + +<p>—Pas celui-là, prononça-t-il.</p> + +<p>Marignan développa son torse, raidit ses bras, fit craquer ses muscles:</p> + +<p>—Bah! répliqua-t-il, on ne manque ni de résolution, ni de biceps, ni de +pectoraux... Et puis, au besoin,<a name="page_093" id="page_093"></a> on aura des acolytes: le +Bijou-des-Dames et le Rouquin...</p> + +<p>M<sup>e</sup> Bouginier, qui massait sa prise entre le pouce et l'index, hocha +la tête avec dédain:</p> + +<p>—Le Bijou-des-Dames et le Rouquin?... Peuh!... Mauvaise marchandise!... +Bonne tout au plus à étrangler une vieille femme dans son lit ou à +administrer un coup de couteau à quelque pochard attardé!...</p> + +<p>Nonobstant, on pourra les utiliser pour faire le guet ou pour fournir +des renseignements...</p> + +<p>Mais il faut des lurons d'une tout autre encolure pour s'attaquer à +Patte-de-Fer...</p> + +<p>—Patte-de-Fer?</p> + +<p>—Vous n'en avez jamais entendu parler?...</p> + +<p>—Ma foi non: vous n'ignorez pas que j'ai été absent de Paris pendant +plusieurs années...</p> + +<p>—Je sais, je sais... Vous avez voyagé... Pour votre santé... L'air de +la Méditerranée est exquis pour les poitrines faibles...</p> + +<p>L'ex-avoué huma sa prise avec bonhomie.</p> + +<p>Il continua ensuite:</p> + +<p>—Patte-de-Fer a été l'un des plus fins limiers de la brigade de sûreté. +Le bras droit de défunt Claude. Un ancien soldat: intrépide, +infatigable, incorruptible...<a name="page_094" id="page_094"></a></p> + +<p>Son surnom vous explique assez qu'il n'y allait pas de main morte avec +les infortunés qui lui tombaient sous la coupe...</p> + +<p>Avec cela, un <i>débrouillard</i> fini. C'est lui qui a mené l'affaire +Troppmann avec feu son camarade Souvras et qui a aidé celui-ci à +retrouver le cadavre de Kinck père dans le ravin de Hœrenflüsch...</p> + +<p>—Et ce modèle des policiers a quitté l'administration?</p> + +<p>—Quand le papa Claude a pris sa retraite, Jacques Périn—c'est le nom +de notre homme—a donné sa démission. Le marquis de Saint-Pons lui a +offert alors le poste de surveillant-chef de sa propriété et de ses bois +de Carrières. C'est donc lui le dragon qui garde les pommes d'or à la +conquête desquelles vous brûlez de vous élancer.</p> + +<p>La physionomie de Marignan se rembrunit énergiquement:</p> + +<p>—Oh! oh! maugréa-t-il, voilà qui modifie la face des choses!</p> + +<p>—Il est constant, émit M<sup>e</sup> Bouginier, qu'ainsi que chante la chanson:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poem"> +<tr><td align="left">Cet animal est très méchant;</td></tr> +<tr><td align="left">Quand on l'attaque, il se défend.</td></tr> +</table> + +<p>Il ajouta paisiblement en sucrant son café avec abondance:<a +name="page_095" id="page_095"></a></p> + +<p>—Mais que vous importe, dès l'instant que je vous procure le moyen de +le mettre à la raison?...</p> + +<p>—Le moyen?...</p> + +<p>—Pourquoi non?... On a, Dieu merci, plus d'une corde à son arc... Et, +pour suivre le cours de la comparaison mythologique que nous avons +employée jusqu'à présent, s'il a suffi d'un seul Hercule pour supprimer +le dragon du jardin des Hespérides, que voulez-vous que fasse contre +trois celui du pavillon de la Faisanderie?</p> + +<p>—Contre trois quoi?</p> + +<p>—Contre trois hercules, parbleu!</p> + +<p>—Bon! Où les prenez-vous et quels sont-ils, vos trois hercules?</p> + +<p>—Je les prends, pour le moment, sur la route de Saint-Germain,—où la +fête des Loges aura lieu prochainement,—dans la forêt,—et ils +s'appellent les frères Snail.</p> + +<p>Ce fut au tour de Marignan de planter ses coudes sur la table:</p> + +<p>—Voyons, papa, insista-t-il, expliquons-nous carrément. Votre +conversation est émaillée d'hiéroglyphes, et je ne suis pas M. de +Champollion-Figeac pour déchiffrer des obélisques.</p> + +<p>—Vous allez me comprendre, mon excellent ami:</p> + +<p>Les frères Snail sont trois saltimbanques,—trois<a name="page_096" id="page_096"></a> Anglais,—qui font +métier de force et d'adresse et que je crois aussi dépourvus de +scrupules que de monnaie...</p> + +<p>Des circonstances, dont il serait trop long de vous entretenir, nous +ayant mis en rapport depuis nombre d'années, ils n'ont rien à me +refuser...</p> + +<p>Vous irez donc les trouver, de ma part, aux Loges, où ils ne vont point +manquer de dresser leur tente parmi les spectacles forains que la fête y +amalgamera...</p> + +<p>Vous leur tiendrez le langage que je vous indiquerai, et ils +s'empresseront de se mettre à votre disposition pour tout ce qu'il vous +plaira de leur commander...</p> + +<p>Ce sont des auxiliaires précieux: souples comme des serpents et capables +d'assommer un chrétien d'un coup de poing, comme un bœuf, pour +quelques menues pièces d'argent qui leur permettraient de donner la +pâture à leurs passions...</p> + +<p>En outre, ils ont avec eux une jeune fille qui, si vous adoptez le petit +plan que je vais vous soumettre, vous sera d'une incontestable +utilité...</p> + +<p>—Une jeune fille?...</p> + +<p>—D'une paradoxale beauté!...</p> + +<p>Une flamme singulière dansait derrière les lunettes de l'ancien officier +ministériel.<a name="page_097" id="page_097"></a></p> + +<p>—Malepeste! s'exclama son interlocuteur, vous en parlez avec un +enthousiasme!...</p> + +<p>—L'enthousiasme d'un amateur de la forme, pas davantage, protesta M<sup>e</sup> +Bouginier. Amateur platonique, bien entendu. Mon âge, ma situation, mes +fonctions d'époux et de père ne m'autorisent, hélas! à remplir que ce +rôle sans prétentions comme sans profits...</p> + +<p>Il poursuivit, après une pause:</p> + +<p>—Du reste, vous jugerez mademoiselle Florette...</p> + +<p>—Ah! c'est Florette qu'elle s'intitule...</p> + +<p>—Et elle ne ment pas à son nom. Ce n'est pas seulement une fleur. C'est +un bouquet de perfections...</p> + +<p>—En vérité!... Vous piquez ma curiosité... J'entreprendrais l'affaire +rien que pour...</p> + +<p>L'ex-avoué avait allumé dans sa tasse l'eau-de-vie qui couronnait +celle-ci d'une auréole bleuâtre.</p> + +<p>Sur ces dernières paroles, il cessa brusquement d'attiser ce brûlot du +bout de sa cuiller, et interrompant son interlocuteur:</p> + +<p>—Monsieur Marignan, prononça-t-il d'un ton sec, j'ai sur cette +personne, sur cette jeune fille, des projets sérieux dont je crois +inutile de vous faire la confidence. Je vous serai donc obligé de ne pas +essayer de l'inscrire sur la liste de vos victoires et conquêtes...<a +name="page_098" id="page_098"></a></p> + +<p>—Moi?... Ah! mon cher maître!... Pouvez-vous supposer...</p> + +<p>D'un coup de doigt bref et saccadé, M<sup>e</sup> Bouginier releva ses lunettes.</p> + +<p>Le verre brouillé de celles-ci recouvrait une paire d'yeux d'une +inquiétante acuité.</p> + +<p>Ces yeux s'arrêtèrent sur l'amant de Sergine Gravier avec une étrange +expression d'autorité et de menace.</p> + +<p>En même temps, l'ancien officier ministériel reprit d'une voix non moins +tranchante que son regard:</p> + +<p>—Mademoiselle Florette est un instrument que je vous prête. Songez à me +le rendre intact. Autrement, nous nous brouillerions. Or, nous avons +tout intérêt à demeurer en excellente intelligence.</p> + +<p>Ses lunettes avaient repris leur place.</p> + +<p>Il ajouta paternellement:</p> + +<p>—Un petit verre de fine champagne, hein? Il n'y a rien de tel pour +faire passer les vérités qu'on est, parfois, entre associés, dans la +nécessité de se dire. Moi, j'en suis encore au <i>gloria</i> de nos pères.</p> + +<p>Il souffla sur son brûlot, le goûta et conclut:</p> + +<p>—Maintenant, accordez-moi toute votre attention. Il s'agit du plan que +j'avais élaboré pour mon usage particulier, et que je vous cède +par-dessus le marché,<a name="page_099" id="page_099"></a> avec les éléments d'exécution, s'il est à votre +convenance. Le plan, dans le succès duquel la <i>Filleule de +Lagardère</i>—c'est un des sobriquets de notre jeune personne—est appelée +à remplir l'un des principaux rôles.<a name="page_100" id="page_100"></a></p> + +<h3><a name="X-a" id="X-a"></a>X<br /><br /> +LES FRÈRES ENNEMIS</h3> + +<p>Revenons à la fête des Loges.</p> + +<p>Les lampions qui enguirlandaient celle-ci commençaient à s'éteindre. Il +était tard. Boutiques et spectacles se fermaient. Seul, le bal Tivoli +restait illuminé, bruissait de musique et grouillait de danseurs: le bal +Tivoli où le Bijou-des-Dames, le Rouquin et leurs «folles maîtresses» +étaient en train de scandaliser l'autorité par leurs <i>en-avant-deux</i> +risqués et par leurs <i>pastourelles</i> anti-municipales.</p> + +<p>Ce fut vers ce temple de Terpsychore indépendante que se dirigea +Marignan en quittant Sergine Gravier.</p> + +<p>Comme il y pénétrait, un quadrille s'achevait.<a name="page_101" id="page_101"></a></p> + +<p>Après le galop final, les deux couples qu'il cherchait de l'œil +s'acheminèrent vers la buvette.</p> + +<p>L'associé de M<sup>e</sup> Bouginier fit—de loin—un signe à Bijou-des-Dames et +sortit.</p> + +<p>Le voyou le rejoignit au dehors.</p> + +<p>Tous deux échangèrent quelques mots.</p> + +<p>Ensuite, Marignan mit le cap sur le théâtre des +<i>Dislocations-Amusantes</i>.</p> + +<p>L'autre lui emboîta le pas à distance.</p> + +<p>La baraque semblait sombre et close au premier abord.</p> + +<p>Pourtant, des filets de lumière s'échappaient à travers les fentes des +planches mal assemblées qui la formaient,—et des voix se disputaient +derrière la toile d'emballage qui lui servait de porte.</p> + +<p>Cette toile était trouée comme une écumoire.</p> + +<p>On n'avait qu'à la soulever pour entrer.</p> + +<p>Les frères Snail ne redoutaient point les voleurs.</p> + +<p>Que leur aurait-on enlevé?—Des charpentes vermoulues ou des bancs qui +ne tenaient pas!—Le reste du mobilier industriel (instruments et +accessoires) était remisé, chaque soir, après la représentation, dans +une énorme voiture, espèce de maison mouvante qui stationnait derrière +le théâtre et dans laquelle la <i>Filleule de Lagardère</i> et la +<i>Femme-Canon</i> couchaient sur des matelas.<a name="page_102" id="page_102"></a></p> + +<p>Les trois Anglais et le paillasse dormaient sur les bancs de la baraque.</p> + +<p>Marignan gravit doucement les degrés qui aboutissaient à la porte de +celle-ci.</p> + +<p>Il mit son œil, puis son oreille, à l'un des principaux trous de la +toile, et voici ce qu'il vit et ce qu'il entendit:</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Au milieu de la plate-forme,—entourée, en guise de décors, de lambeaux +de tapisserie,—qui constituait la «scène», une vieille planche était +posée sur deux tréteaux.</p> + +<p>Tom, Jack, Bob et la <i>Femme-Canon</i> étaient assis à cette table +improvisée.</p> + +<p>Il y avait sur celle-ci trois bouteilles d'eau-de-vie vides et une +quatrième que l'on venait d'entamer: c'était la façon de souper de nos +banquistes.</p> + +<p>Après avoir grignoté un maigre morceau de pain, Florette s'était retirée +dans la voiture, et le paillasse s'en était allé festoyer «en ville» +avec une bouchère de Poissy qui l'avait particulièrement remarqué: les +grandes dames ont toujours protégé les artistes.</p> + +<p>Les frères Snail se ressemblaient tellement qu'on les aurait pris l'un +pour l'autre.</p> + +<p>C'étaient trois Anglais trapus, aux jambes et aux bras musculeux, à la +mâchoire inférieure proéminente<a name="page_103" id="page_103"></a> et aux cheveux roux plantés drus et bas +sur une figure courte et bouffie qui rappelait le mufle d'un <i>bull</i>.</p> + +<p>Ils buvaient silencieusement: l'orgie britannique est taciturne.</p> + +<p>A un moment, leur compagne se leva.</p> + +<p>—Où vas-tu? lui demanda Tom.</p> + +<p>—Tiens! je me réintègre dans mes appartements. Avec ça que vous êtes +gais quand vous êtes <i>pafs</i>!... Merci! J'aime mieux aller rêver de mes +anciens...</p> + +<p>Elle alluma son rat-de-cave au bout de chandelle qui éclairait la table:</p> + +<p>—Bonsoir la compagnie!</p> + +<p>Mais Tom lui adressa un geste impérieux:</p> + +<p>—Reste! commanda-t-il.</p> + +<p>Héloïse Chamoiseau,—souveraine du royaume-uni des +<i>Dislocations-Amusantes</i> par l'abdication volontaire de ses trois +princes-conjoints,—n'était point, paraît-il, habituée à ce qu'on lui +parlât de la sorte; car elle regimba, glapissant:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ces manières-là?... On me donne des ordres, à +présent!... Et pourquoi n'irais-je pas <i>pioncer</i> si ça me plaît?</p> + +<p>—Parce que j'ai besoin de causer seul à seule avec la Florette.</p> + +<p>—Voyez-vous ça, je vous gênerais!<a name="page_104" id="page_104"></a></p> + +<p>Et se tournant vers les deux autres, la virago questionna:</p> + +<p>—Entendez-vous, mes chérubins?</p> + +<p>Bob, le second des frères, dressa l'oreille.</p> + +<p>Il fronça le sourcil et interrogea:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu lui veux, à cette fille?</p> + +<p>—A la Florette?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Tom avala un verre d'eau-de-vie et répondit froidement:</p> + +<p>—Je ne lui veux rien. Je la veux. Voilà tout.</p> + +<p>—Toi?</p> + +<p>—Pourquoi pas? Elle est belle et elle me convient. J'ai décidé qu'elle +serait ma femme.</p> + +<p>Bob absorba pareillement une rasade d'alcool; puis il brisa son verre +sur la table et gronda:</p> + +<p>—Si c'était vrai...</p> + +<p>Son frère lui lança un regard de défi:</p> + +<p>—Si c'était vrai?...</p> + +<p>L'autre retroussa ses manches:</p> + +<p>—On boxerait...</p> + +<p>Tom l'imita:</p> + +<p>—On boxera, soit; qui cherche trouve.</p> + +<p>Héloïse éclata de rire:</p> + +<p>—Bravo!... Déchirez-vous!... <i>Kiss! kiss!</i>...</p> + +<p>Les deux adversaires s'avancèrent l'un sur l'autre.<a name="page_105" id="page_105"></a> Les joues sanguines +du premier avaient pris une nuance rouge plus foncée. Celles du second +étaient écarlates jusqu'aux oreilles.</p> + +<p>A cet instant, le troisième Snail se mit sur son séant:</p> + +<p>—Une minute, mes enfants! fit-il.</p> + +<p>—Tu ne vas pas les empêcher de <i>se peigner</i>, hein? lui cria aigrement +la <i>Femme-Canon</i>. Si c'est leur plaisir, à ces hommes! Il faut bien +s'amuser un brin...</p> + +<p>Jack serra les poings et repartit avec sérénité:</p> + +<p>—Je ne veux pas les empêcher. Au contraire. Qu'ils commencent. +J'assommerai celui qui restera.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—<i>By God!</i> je connais quelqu'un qui a autant envie que qui que ce soit +de la Florette...</p> + +<p>Tom et Bob demandèrent à l'unisson:</p> + +<p>—Et ce quelqu'un?...</p> + +<p>—Mes garçons, c'est, comme vous, le fils de notre père.</p> + +<p>Héloïse battit des mains.</p> + +<p>—A la bonne heure! C'est complet! Mon époux, mes beaux-frères, elle me +rafle tout, votre mijaurée de Fine-Lame!...</p> + +<p>Elle toisa les saltimbanques avec un mépris farouche:</p> + +<p>—Mais ce n'est pas pour ça que je l'abomine! Ah!<a name="page_106" id="page_106"></a> mais non! Vous êtes +trois brutes qui ne valez pas la poussière de mes souliers!...</p> + +<p>Puis, avec une exaspération croissante:</p> + +<p>—Elle m'offusque, cette pimbêche. J'exècre ses menottes effilées, son +teint de cire, ses airs de princesse. Quand elle paraît quelque part, il +n'y en a plus pour personne!...</p> + +<p>D'ailleurs, je me doutais bien que vous en teniez dans l'aile. Une +sainte-nitouche qui n'a que la peau sur les os! Des gars taillés comme +vous! Si ce n'est pas une honte!...</p> + +<p>Oh! mais j'ai mon projet, par exemple. Pas plus tard que demain matin, +j'achète un litre de vitriol et je le lui casse sur la frimousse. Alors, +quand elle se sera débarbouillée, nous verrons si vous êtes encore +disposés à vous tanner le cuir pour elle...</p> + +<p>—Ma fille, fit Jack, un conseil...</p> + +<p>—Donne: les petits cadeaux entretiennent l'amitié...</p> + +<p>—Je te ferai celui-ci d'autant plus volontiers qu'il ne me coûtera pas +un <i>farthing</i>...</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>—Eh bien, garde-toi de toucher à un cheveu de la Florette.</p> + +<p>Bob frappa sur la table:</p> + +<p>—A la bonne heure! Notre frère Jack a parlé comme au prêche. <i>Hurrah</i> +pour notre frère Jack!<a name="page_107" id="page_107"></a></p> + +<p>Et, comme la <i>Femme-Canon</i> haussait les épaules, l'ivrogne appuya:</p> + +<p>—Si jamais tu t'avisais...</p> + +<p>—Oui, renchérit Tom avec un geste menaçant, si jamais tu t'avisais...</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il m'arriverait, les agneaux?</p> + +<p>Tom leva un poing qui était comme un marteau:</p> + +<p>—Il arriverait que je t'écraserais avec ceci.</p> + +<p>Bob crispa ses doigts, qui étaient comme des tenailles:</p> + +<p>—Il arriverait que je t'étranglerais avec cela.</p> + +<p>Jack ajouta:</p> + +<p>—Et que moi, je te l'entonnerais, ton vitriol.</p> + +<p>La virago bondit:</p> + +<p>—Venez-y donc un peu, pour voir! prononça-t-elle résolument.</p> + +<p>Les Snail se consultèrent:</p> + +<p>—Autant tout de suite, proposa le premier.</p> + +<p>—Débarrassons-nous, d'abord, de celle-ci, opina le second.</p> + +<p>Le troisième conclut:</p> + +<p>—On s'arrangera ensuite pour l'autre.</p> + +<p>Ils firent un pas vers Héloïse.</p> + +<p>Celle-ci les attendait de pied ferme.<a name="page_108" id="page_108"></a></p> + +<p>L'escabeau, sur lequel elle était assise une minute auparavant, +tournoyait, comme une massue, au bout de son bras nerveux.</p> + +<p>En ce moment, une voix impérieuse s'éleva:</p> + +<p>—La paix, mes maîtres! intima-t-elle.<a name="page_109" id="page_109"></a></p> + +<h3><a name="XI-a" id="XI-a"></a>XI<br /><br /> +MÉNAGERIE DOMPTÉE</h3> + +<p>Les quatre adversaires se retournèrent, stupéfaits.</p> + +<p>Marignan avait soulevé le morceau de toile qui servait de porte et +s'était introduit dans la baraque.</p> + +<p>Il monta lestement sur la scène et entra dans la zone de lumière +projetée par la chandelle.</p> + +<p>Les Anglais ont le respect des gens bien mis.</p> + +<p>Les Snail s'informèrent en commun:</p> + +<p>—Que désirez-vous, <i>gentleman</i>?</p> + +<p>—Je désire, d'abord, que vous vous mettiez d'accord, répondit le +survenant d'un ton railleur, et que l'harmonie renaisse au sein de cet +asile. Je désire, ensuite, que vous me prêtiez une religieuse attention. +Je désire, enfin, ou, plutôt, j'exige...<a name="page_110" id="page_110"></a></p> + +<p>Les trois frères l'interrompirent:</p> + +<p>—Vous exigez?...</p> + +<p>—Est-ce que, par hasard, nous sommes vos domestiques?</p> + +<p>—Nous ne vous connaissons seulement pas...</p> + +<p>L'autre repartit avec calme.</p> + +<p>—Je vous connais. Cela suffit. Vous êtes trois gredins accomplis...</p> + +<p>Puis se tournant vers la <i>Femme-Canon</i>:</p> + +<p>—C'est comme madame; si l'on fouillait au fond de son casier +judiciaire...</p> + +<p>—Vous n'allez pas essayer de me faire peur, vous, hein? grinça la +virago entre ses dents serrées.</p> + +<p>—Effrayer une dame! Fi donc! Et les lois de la galanterie!... On est +chevalier français et troubadour... Je vous baise les mains, ma +charmante... Tout à l'heure, en ce qui vous concerne, vous recevrez mes +instructions...</p> + +<p>Héloïse se rebiffa:</p> + +<p>—Vos instructions?...</p> + +<p>—Mes ordres, si vous préférez, et votre intérêt vous engage—ainsi que +vos coassociés—à les exécuter avec une scrupuleuse exactitude...</p> + +<p>La physionomie des Snail avait passé successivement de la surprise à la +stupeur, de la stupeur au soupçon et du soupçon à une décision +sombre...<a name="page_111" id="page_111"></a></p> + +<p>Ils échangèrent un coup d'œil rapide et sournois...</p> + +<p>Héloïse s'était rapprochée d'eux...</p> + +<p>Marignan paraissait occupé à choisir un londrès dans son +porte-cigares...</p> + +<p>Quand il redressa le front, les saltimbanques l'entouraient, et chacun +d'eux—même la <i>Femme-Canon</i>—avait le couteau au poing...</p> + +<p>La virago gronda:</p> + +<p>—C'est un <i>roussin</i>! A mort le <i>roussin</i>! Tu es frit, mimi!</p> + +<p>Sans se décontenancer, Marignan haussa le ton:</p> + +<p>—Holà! demanda-t-il, êtes-vous à votre poste?</p> + +<p>A l'instant, trois coups furent frappés extérieurement contre les +planches de la baraque, et une voix—celle de Bijou-des-Dames—répondit +du dehors:</p> + +<p>—Oui, patron, nous y sommes. Avez-vous besoin de nous?</p> + +<p>—Voilà, continua Marignan: il y a de la police, de la force armée, des +gendarmes partout aux alentours d'ici,—et j'ai des amis sous la main +pour les prévenir en cas d'urgence.</p> + +<p>Les couteaux disparurent comme par enchantement et tout se tut, jusqu'au +bruit des respirations.</p> + +<p>L'associé de M<sup>e</sup> Bouginier poursuivit:</p> + +<p>—Pour ce qui est d'appartenir à la Préfecture, vous vous trompez, mes +braves amis. Seulement, il m'a plu<a name="page_112" id="page_112"></a> de vous prouver que j'étais gardé à +carreau. Je suis seul et vous êtes quatre; car je compte madame pour un +mâle: il convenait que j'assurasse toute liberté à la conversation que +nous allons avoir ensemble.</p> + +<p>Il attira à lui l'escabeau qu'Héloïse brandissait naguère et s'assit en +face du groupe des saltimbanques muets et consternés.</p> + +<p>—D'abord, commença-t-il, soyez persuadés que je ne me présente point +chez vous en ennemi. Le nom de celui qui m'envoie vous est un sûr garant +de la pureté de mes intentions. Je vous suis, en effet, dépêché par un +philanthrope éclairé: l'estimable sieur Bouginier.</p> + +<p>A ce nom, le visage des trois Anglais s'éclaircit:</p> + +<p>—Bouginier?... <i>Master</i> Bouginier?... Vous venez de la part de master +Bouginier?</p> + +<p>—Mon Dieu, oui! de la part du papa Bouginier, avec qui vous avez déjà +traité mainte affaire analogue à celle qui m'amène.</p> + +<p>—Il fallait vous expliquer...</p> + +<p>—Hé! vos dissensions intestines ne m'en ont pas laissé le temps... +Maintenant, ne nous amusons pas aux bagatelles du discours. J'ai besoin +de collaborateurs pour une petite opération qui offre d'assez beaux +bénéfices. Etes-vous gens à me seconder?... Consultez-vous pendant que +j'allumerai mon cigare...<a name="page_113" id="page_113"></a></p> + +<p>Héloïse Chamoiseau intervint avec une aimable rondeur:</p> + +<p>—A Chaillot les consultations! Nous ne sommes ni avocats ni médecins. +Qu'est-ce qu'il y aura à gagner?</p> + +<p>Elle résumait le sentiment général.</p> + +<p>Marignan la salua de la main:</p> + +<p>—A merveille!... Femme de tête, de poigne et de cœur!... L'époux qui +vous possédera ne connaîtra pas son bonheur!</p> + +<p>Puis, sur la note du commandement:</p> + +<p>—C'est fini de rire. Ouvrez les ouïes. On va s'entendre.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, le cavalier servant de Sergine Gravier prenait +congé des hôtes de la baraque:</p> + +<p>—Ainsi, leur disait-il, vous m'avez-bien compris...</p> + +<p>Demain, dans la journée, vous pliez bagage, et, un peu avant minuit, je +vous trouve, avec la voiture, à l'endroit indiqué...</p> + +<p>Quant à mademoiselle Florette, elle aura dû être expédiée, dans la +soirée, au pavillon de la Faisanderie...</p> + +<p>Est-il nécessaire d'ajouter qu'au nom de M<sup>e</sup> Bouginier il vous est +formellement enjoint d'avoir à respecter<a name="page_114" id="page_114"></a>—de toutes les façons—cette +jeune et indispensable auxiliaire?...</p> + +<p>—C'est bon, grommela l'un des Snail, on fera le mort avec elle.</p> + +<p>—On ferait le mort au naturel, répliqua froidement Marignan, si, par +hasard, on s'avisait de contrevenir à mes ordres. Je paie; mais je veux +en avoir pour mon argent. Votre peau me répond de votre obéissance.</p> + +<p>Il s'adressa à Héloïse:</p> + +<p>—C'est vous que je charge de la styler. Songez que, sans elle, nous ne +pouvons rien. Il s'agit de nous obtenir à tout prix son concours.</p> + +<p>—Cependant, objecta la virago, cependant, si elle refusait...</p> + +<p>—Ce serait votre faute, repartit l'autre sèchement, et, comme l'argent +s'envolera, après-demain, dans le coffre de son propriétaire...</p> + +<p>La <i>Femme-Canon</i> fit un geste énergique:</p> + +<p>—Alors il faudra bien que, de gré ou de force...</p> + +<p>Son interlocuteur appuya, en soulignant le mot de la voix et du regard:</p> + +<p>—<i>De gré</i>, seulement, vous entendez...</p> + +<p>Qu'elle ignore la cause et le but de ce que l'on exige d'elle: les +instruments inconscients sont les meilleurs...<a name="page_115" id="page_115"></a></p> + +<p>Je vous permets d'user de l'intimidation, de la menace même pour +l'amener à nos fins; mais tenez-vous en là,—ou il vous en cuirait...</p> + +<p>Surtout,—et je vous recommande ceci à tous,—pas de querelles +ridicules, de violences inutiles, de batailles, ni de vitriol...</p> + +<p>—Je jure... balbutia chacun des auditeurs.</p> + +<p>—Assez! assez, mes enfants! interrompit Marignan, sceptique et +gouailleur. Je n'attache pas plus d'importance que vous à vos serments. +Il n'y a qu'une chose à laquelle je crois: c'est à l'amour déréglé que +vous nourrissez pour la vie. Voilà qui sauvegarde la <i>Filleule de +Lagardère</i>...</p> + +<p>Puis, avec une exagération de solennité qui acheva de dompter cette +ménagerie en révolte:</p> + +<p>—La beauté de cette jeune fille devient désormais un capital. Sa beauté +et sa vertu. Malheur à qui diminuerait ce capital en le dégradant.<a +name="page_116" id="page_116"></a></p> + +<h3><a name="XII-a" id="XII-a"></a>XII<br /><br /> +AU PAVILLON DE LA FAISANDERIE</h3> + +<p>Carrières-sous-Bois est un joli petit village situé à l'extrémité de la +terrasse de Saint-Germain et étagé entre celle-ci et la Seine.</p> + +<p>Le château de M. de Saint-Pons, alors maire de la commune, faisait, d'un +côté, face au fleuve, en bordure sur la route riveraine du Pecq, et, de +l'autre, par son parc immense, rejoignait la vaste forêt qui s'étend de +Chambourcy à Conflans-Sainte-Honorine et de Poissy à Meudon.</p> + +<p>C'était au bout de ce parc et sur la lisière de cette forêt que +s'élevait le pavillon de la Faisanderie,—construit autrefois pour +servir de rendez-vous de chasse, avec le luxe que les architectes du +dix-septième<a name="page_117" id="page_117"></a> siècle déployaient dans l'édification de ces bâtiments +consacrés au plus grand plaisir de la noblesse et de la couronne.</p> + +<p>Ses murs de briques à chaînes de pierre, son toit d'ardoises à +girouettes, l'encadrement de ses croisées, les deux belles grilles qui +l'accolaient et qui, avec un saut-de-loup, défendaient l'accès de la +propriété,—grilles ouvragées par Jean Lamour, le célèbre +forgeron-artiste à qui l'on doit les élégantes «serrureries» de la place +Stanislas à Nancy,—lui donnaient un caractère seigneurial que son +entourage rehaussait encore d'une nouvelle et particulière splendeur.</p> + +<p>Devant lui, en effet, s'arrondissait la <i>Boule-du-Roi</i>,—sorte de +demi-lune au delà de laquelle s'épaississaient les massifs et les +taillis de la forêt,—tandis que, derrière, le parc groupait ses arbres +touffus, aux essences variées, avec un désordre qui eût fourni à l'abbé +Delille l'occasion de cueillir à pleines corbeilles les alexandrins +descriptifs.</p> + +<p>C'est au seuil de ce pavillon que nous en rencontrerons le +locataire,—le garde général Jacques Périn,—le lendemain des scènes qui +se sont succédé à la fête des Loges et que nous avons racontées dans les +chapitres précédents.</p> + +<p>L'ancien brigadier de la sûreté était en train de<a name="page_118" id="page_118"></a> causer avec un gros +homme—à mine honnête et digne—qui semblait sur le point de le quitter.</p> + +<p>Ce personnage n'était autre que le régisseur du marquis, qui avait +précédé de vingt-quatre heures son maître à Carrières.</p> + +<p>—Ainsi, demandait l'ex-<i>détective</i>, ainsi, cher monsieur Tourangeau, +vous ne vous décidez pas à rester dîner avec moi?</p> + +<p>—Impossible, mon brave Périn. Désolé de vous refuser. Ce sera pour une +autre fois.</p> + +<p>Le garde général sourit:</p> + +<p>—Avouez, continua-t-il, que vous vous défiez de ma cuisine...</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui: de la cuisine d'un pauvre diable de garçon, qui vit sans +cordon-bleu, sans ménagère, en isolé, en sauvage...</p> + +<p>Eh bien, vous auriez peut-être tort: quand on a été soldat, on sait +faire à peu près tout,—même la soupe...</p> + +<p>Et je connais plus d'un fricot de nos troupiers, dont un gourmand, dont +un gourmet se lécheraient les pouces et les babines...</p> + +<p>—Je ne dis pas non, je ne dis pas non! Mais j'ai ramené ma femme et mes +enfants de Paris. Ils m'attendent, pour se mettre à table, chez le +concierge du<a name="page_119" id="page_119"></a> château, et s'ils ne me voyaient pas arriver, ils seraient +capables de se laisser mourir de faim et d'inquiétude.</p> + +<p>Et le régisseur ajouta, en faisant mine de prendre congé:</p> + +<p>—On ne comprend pas ça quand on n'a pas de famille.</p> + +<p>Un nuage passa sur la figure du garde:</p> + +<p>—C'est vrai, murmura-t-il tristement. Vous avez raison. Je n'en ai pas, +moi, de famille!</p> + +<p>Son interlocuteur lui tendit la main:</p> + +<p>—Pardonnez-moi si je vous ai causé de la peine... C'est bien sans +intention... Mais, après tout, il y a beaucoup de votre faute...</p> + +<p>—Comment?...</p> + +<p>—Que vous manque-t-il pour animer votre intérieur? Une compagne et des +marmots? Est-ce donc si malaisé de se les procurer? Mariez-vous. Vous +n'en amènerez pas la mode. Et puis, vous êtes d'âge, que diable!...</p> + +<p>—Trop, par malheur; quand on a enjambé la quarantaine...</p> + +<p>—Bah! c'est dans les vieilles marmites que se cuisent les meilleurs +ragoûts. Vous n'êtes plus un freluquet, c'est entendu; mais vous avez +bon pied et bon appétit, comme moi. Or, croyez-vous que mes cinquante<a +name="page_120" id="page_120"></a> ans bien sonnés m'empêchent de danser le +rigodon, à votre noce, avec une jolie poulette, et de chanter la mère +Godichon au repas de baptême de votre premier-né?...</p> + +<p>Jacques Périn secoua la tête.</p> + +<p>—Je n'épouserai jamais qu'une femme que j'aimerai,—et si par hasard, +cette femme ne m'aimait pas...</p> + +<p>—Elle serait difficile, morbleu! Un gars aussi supérieurement conservé! +Et doux, et sobre, et économe! Le plus probe, le plus vaillant, le plus +loyal qui soit au monde!...</p> + +<p>—Monsieur Tourangeau!... Je suis confus... Ces compliments...</p> + +<p>—Vous les méritez, camarade, et ce que j'exprime ici, c'est l'opinion +de tout le monde, celle de M. le marquis, la mienne...</p> + +<p>Oui, notre maître ne se gêne pas pour le déclarer hautement...</p> + +<p>Il me répétait encore hier qu'il se félicitait d'avoir rencontré un +serviteur de votre courage à la besogne et de votre dévouement à ses +intérêts...</p> + +<p>—M. de Saint-Pons est trop bon. Il me flatte assurément. Je ne fais que +ce que je dois faire...</p> + +<p>—Il vous rend justice, voilà tout... Donc, si l'envie vous prend de +vous mettre en ménage, choisissez<a name="page_121" id="page_121"></a> sans crainte la personne qui vous +plaira. M. le marquis consentira volontiers à la demander en votre nom, +et il n'y a pas de danger qu'une honnête fille et que des parents sensés +hésitent à accueillir comme il convient et vos hommages et sa requête...</p> + +<p>Le régisseur s'interrompit pour consulter sa montre:</p> + +<p>—Mais je bavarde, je bavarde, je bavarde,—et j'oublie que les miens +s'impatientent là-bas...</p> + +<p>Il n'est que temps que je coure les rejoindre...</p> + +<p>Monsieur arrivera demain pour déjeuner: il m'a recommandé de vous +prévenir qu'il comptait sur vous au château...</p> + +<p>—Je m'empresserai d'aller verser entre ses mains le prix des coupes que +j'ai achevé d'encaisser aujourd'hui... A moins que vous ne préfériez +vous en charger...</p> + +<p>—M'en charger, c'est le mot... Farceur!... Une vingtaine de sacs de +mille francs!... Non, les fonds sont bien où ils sont,—jusqu'à demain; +car je présume que vous les avez placés en lieu sûr...</p> + +<p>—Ils sont serrés dans mon secrétaire, dont la clé ne me quitte +jamais...</p> + +<p>Et le garde ajouta:</p> + +<p>—D'ailleurs, il n'y a pas de voleurs dans le pays...</p> + +<p>—Hum! opina son interlocuteur, dans le pays, c'est<a name="page_122" id="page_122"></a> possible; mais il +est venu sans doute tant de rôdeurs de Paris chercher fortune à la fête +des Loges...</p> + +<p>—Ceux-là, repartit l'ex-agent, je les évente d'une lieue, et je ne leur +conseille pas de me forcer à me ressouvenir de mon ancien métier...</p> + +<p>—Oui, oui, je sais, vous êtes une rude poigne... Votre surnom +l'indiquait assez... Cependant vous êtes seul dans ce pavillon, et +celui-ci est non moins éloigné du village que du château...</p> + +<p>—Les barreaux des fenêtres et la solidité des portes défient toute +espèce d'effraction... Et puis, j'ai des armes: tout un arsenal... Je +sais m'en servir, et vous pensez si, au besoin, j'hésiterais à le +faire...</p> + +<p>Jacques Périn conclut d'un ton convaincu:</p> + +<p>—Enfin, si, lorsque je suis seul, je vaux mon homme, j'en vaux dix +lorsque j'ai le droit et la loi avec moi...</p> + +<p>Par conséquent, n'ayez aucune inquiétude à mon sujet,—non plus qu'à +propos de l'argent...</p> + +<p>Cet argent est aussi à l'abri des malfaiteurs que si on l'avait confié +aux caves de la Banque.</p> + +<p>—Je n'en doute pas, déclara le régisseur, et je pars complètement +rassuré: au revoir et à demain, compère!</p> + +<p>—A demain, monsieur Tourangeau.<a name="page_123" id="page_123"></a></p> + +<h3><a name="XIII-a" id="XIII-a"></a>XIII<br /><br /> +LA FUGITIVE</h3> + +<p>Jacques Périn était de taille et de corpulence ordinaires; d'apparence +robuste et agile, encore que ses cheveux,—coupés presque ras,—qui +grisonnaient vers les tempes, annonçassent ce que nous savons, de l'aveu +du garde lui-même: c'est-à-dire que celui-ci confinait à la +cinquantaine.</p> + +<p>Sa moustache rejoignait une barbe courte et touffue qui lui recouvrait +le bas du visage.</p> + +<p>Ce visage, bruni par le hâle du soleil, de la pluie et de l'air libre, +avait une remarquable expression d'énergie, tempérée par ce je ne sais +quoi de mélancolique et de doux de l'homme fort, de l'honnête<a +name="page_124" id="page_124"></a> homme qui souffre et qui cache aux yeux +de tous la blessure qui le fait souffrir.</p> + +<p>La bouche était franche et sérieuse. Le nez quêtait dans le vent, comme +celui d'un chien de race. Le sourcil abritait un regard loyal et +intelligent. En somme, une physionomie ouverte, claire, martiale et +sympathique, où le soldat se retrouvait sous la veste du garde-chasse.</p> + +<p>Le pavillon qu'habitait ce dernier n'avait pas l'air moins avenant, en +dépit des barreaux dont on a parlé tout à l'heure et qui en protégeaient +les fenêtres contre toute tentative d'escalade.</p> + +<p>Il comprenait un rez-de-chaussée, un premier étage et des mansardes.</p> + +<p>Le rez-de-chaussée se composait d'un parloir ouvert sur le rond-point et +d'une cuisine ouvrant sur le parc.</p> + +<p>Ce parloir avait une tapisserie à raies bleues sur champ blanc, imitant +le coutil d'une tente.</p> + +<p>Il était meublé d'un secrétaire, d'une armoire, d'une table et de six +chaises en acajou, et décoré de gravures militaires représentant les +principaux épisodes de nos campagnes de Crimée, d'Italie et du Mexique, +ainsi que de panoplies d'armes, d'engins, de harnais de chasse et de +fusils, de casques prussiens,—trophées de la dernière guerre.</p> + +<p>Au fond de cette pièce, un antique escalier de bois,<a name="page_125" id="page_125"></a> noirci par le +temps, conduisait au premier étage, lequel se divisait en deux parties +inégales: une vaste chambre à coucher et un cabinet de <i>débarras</i>.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Après le départ de Tourangeau, Jacques Périn s'était assis—dans le +parloir—devant son repas du soir.</p> + +<p>Mais il ne mangeait pas.</p> + +<p>Il songeait...</p> + +<p>Il songeait qu'en effet, il était bien seul dans cette maison comme dans +le monde...</p> + +<p>La tranquillité de sa vie présente,—opposée au mouvement, aux +péripéties de son existence passée,—lui rendait cette solitude encore +plus lourde et plus pénible.</p> + +<p>En Afrique, la chasse aux Arabes; à Paris, la chasse aux coupables +avaient absorbé toutes ses facultés et tout son temps.</p> + +<p>Or, c'était une nature essentiellement aimante sous la rude enveloppe du +policier et du soldat.</p> + +<p>Les exigences professionnelles étaient seules parvenues à refouler en +lui, pendant de longues années, les trésors de tendresse qu'il brûlait +de dépenser au dehors.</p> + +<p>Puis, plus tard, il avait <i>lâché</i> la Préfecture, et il était redevenu un +homme comme les autres.<a name="page_126" id="page_126"></a></p> + +<p>Alors toutes les passions du commun des mortels s'étaient brusquement +réveillées en lui. Tous les désirs d'un cœur vierge avaient +bouillonné de sa poitrine à son cerveau. Des désirs développés, +aiguillonnés, exaspérés par l'isolement.</p> + +<p>Un isolement d'autant plus douloureux qu'il était plus sensible. On ne +passe pas impunément du feu à l'eau. Songez que, de l'effroyable +quantité d'aventures publiques et privées où son paisible caractère +s'était trouvé mêlé, que des drames les plus violents qu'avait traversés +sa candeur, et dans lesquels son activité, sa perspicacité avaient joué +leur rôle, notre ex-agent était tombé—sans transition—dans le calme +léthargique et le silence tombal des journées uniformément dénuées +d'événements, d'incidents, de luttes!</p> + +<p>Ceci ne l'empêchait point, du reste, de s'acquitter de ses fonctions +avec une intelligence hors ligne et une fidélité sans bornes.</p> + +<p>Chaque matin il prenait son fusil et s'enfonçait, marchant lentement, +sous les arbres de la forêt.</p> + +<p>Mais chaque soir il s'en revenait plus morne qu'il n'était parti.</p> + +<p>Ce soir-là, sa conversation avec l'excellent Tourangeau avait donné un +corps à ses aspirations.</p> + +<p>Il rêvait les joies de la famille.<a name="page_127" id="page_127"></a></p> + +<p>Oh! la ménagère qui va, qui vient, alerte, accorte; qui attend l'époux +au retour de la besogne quotidienne; qui est l'écho de ses pensées, la +moitié de sa chair, le complément de son âme!...</p> + +<p>Oh! les petits enfants, roses et blonds comme des Jésus de cire, qui +vous grimpent sur les genoux, vous jettent au cou leurs bras potelés et +remplissent de leur gentil ramage et de leur mouvement désordonné le +logis dont ils sont comme les anges gardiens!...</p> + +<p>Tandis que le brave garçon se demandait où il trouverait cette félicité +intime; tandis qu'il demeurait accoudé sur la table, sans effleurer des +lèvres le verre de vieux vin qu'il s'était versé, sans toucher au plat +de gibier dont il s'était servi, la nuit était venue peu à peu...</p> + +<p>Un léger bruit retentit au dehors...</p> + +<p>Le garde dressa l'oreille:</p> + +<p>—Oh! oh! murmura-t-il, on a remué dans les taillis...</p> + +<p>Le bruit s'accentua...</p> + +<p>C'étaient des pas précipités qui traversaient la demi-lune...</p> + +<p>L'ancien policier se dit:</p> + +<p>—Quelqu'un accourt de ce côté...</p> + +<p>Il se leva et marcha vers la porte...</p> + +<p>En cet instant, celle-ci s'ouvrit brusquement...<a name="page_128" id="page_128"></a></p> + +<p>Une femme apparut sur le seuil...</p> + +<p>Elle s'y arrêta une minute,—retournée vers l'extérieur...</p> + +<p>Elle semblait écouter avec anxiété...</p> + +<p>Puis, d'une voix qui haletait de l'effort d'une course furieuse:</p> + +<p>—Je ne les entends plus! balbutia-t-elle. Seigneur mon Dieu, merci! Ils +ont perdu ma trace!</p> + +<p>Puis encore, elle referma la porte derrière elle, s'avança dans le +pavillon, vint s'affaisser sur une chaise près de la table et, joignant +les deux mains qu'elle éleva vers Jacques:</p> + +<p>—Si vous êtes chrétien, supplia-t-elle avec une volubilité fébrile, +accueillez-moi, protégez-moi, cachez-moi, sauvez-moi!</p> + +<p>Elle reprit haleine, s'essuya le front d'un geste sauvage et poursuivit +d'un ton farouche:</p> + +<p>—Sinon, indiquez-moi le chemin de la rivière. Celle-ci ne refusera pas +de me recevoir. Car j'aime mieux mourir,—oui, mourir,—que de retomber +en leur pouvoir!<a name="page_129" id="page_129"></a></p> + +<h3><a name="XIV-a" id="XIV-a"></a>XIV<br /><br /> +FAUSSES CONFIDENCES</h3> + +<p>Vous l'avez déjà reconnue:</p> + +<p>C'était la <i>Filleule de Lagardère</i>...</p> + +<p>La <i>Filleule de Lagardère</i>, dépouillée de son costume, de ses oripeaux +de théâtre et vêtue, comme le vulgaire des saltimbanques pauvres, d'une +misérable robe d'indienne, que son passage dans les fourrés de la forêt +avait déchirée en maint endroit; d'un petit châle de mérinos, tout +effiloqué et tout déteint, et d'un mouchoir en marmotte ajouré comme une +dentelle.</p> + +<p>Et, cependant, à travers les trous de ces haillons s'échappaient des +parfums et des rayonnements étranges: des parfums de pudeur réelle, +exquise et fière; des rayonnements de vie et de jeunesse à peine<a +name="page_130" id="page_130"></a> voilés par une nuance de mélancolie, qui +n'était pas sa nature même, et qui trahissait à demi le secret d'une +infortune vaillamment supportée.</p> + +<p>Pour le moment, elle suffoquait.</p> + +<p>De grosses gouttes de sueur roulaient de son front sur ses joues.</p> + +<p>D'un mouvement machinal, elle enleva le mouchoir qui la coiffait et +dégrafa le haut de sa robe...</p> + +<p>Ses magnifiques cheveux ruisselèrent sur ses épaules, et les lignes de +son cou se dégagèrent, jusqu'à la naissance de sa gorge, dans toute leur +noblesse et toute leur pureté.</p> + +<p>Jacques l'examinait avec une surprise, une admiration muettes.</p> + +<p>—Ainsi, vous ne répondez pas? reprit-elle après un silence. Vous +repoussez ma prière? C'est bien. Il ne me reste qu'à m'en aller.</p> + +<p>Elle se mit debout péniblement et fit quelques pas en chancelant...</p> + +<p>Puis un étourdissement subit parut la saisir.</p> + +<p>Le garde la reçut dans ses bras et la replaça sur le siège qu'elle +venait de quitter.</p> + +<p>—Voyons, mon enfant, lui dit-il, calmez-vous et rassurez-vous. Vous +êtes ici en sûreté. Moi présent, personne n'osera vous faire de mal.<a +name="page_131" id="page_131"></a></p> + +<p>Il prépara un verre d'eau sucrée et le lui offrit en ajoutant:</p> + +<p>—Tenez, prenez ceci et tâchez de vous remettre... Je vous répète que +vous n'avez plus rien à craindre. Les gens que vous semblez redouter ne +viendront pas vous chercher jusque dans cette maison.</p> + +<p>La fillette but une gorgée. Elle respira longuement. Ses yeux se +rouvrirent et son regard, chargé de reconnaissance, s'arrêta sur +l'ancien agent qu'il remua de fond en comble.</p> + +<p>—Vous êtes bon, fit-elle. Le ciel vous bénira!</p> + +<p>Ensuite, s'emparant des mains du garde et les pressant avec une effusion +soudaine:</p> + +<p>—C'est donc vrai? Vous ne me chassez pas?</p> + +<p>Jacques, embarrassé et ému, se dégagea doucement de l'étreinte:</p> + +<p>—Non, certes, je ne vous chasse pas, et je suis tout disposé à vous +prêter aide et assistance... Mais encore faut-il que je sache qui vous +êtes et ce qui vous menace... Parlez! expliquez-vous, de grâce!...</p> + +<p>—Je comprends: vous voulez que je vous raconte mon histoire...</p> + +<p>Elle avait une voix charmante, dont les cordes basses vibraient et +pénétraient.</p> + +<p>L'ex-policier protesta:</p> + +<p>—Je désire connaître ce qui vous est arrivé, afin<a name="page_132" id="page_132"></a> d'apprendre comment +je puis vous protéger et vous défendre...</p> + +<p>Florette eut un sourire triste:</p> + +<p>—Elle n'est pas gaie, mon histoire; mais, puisqu'il vous plaît de +l'entendre, écoutez-moi et ayez pitié d'une malheureuse qui n'a d'espoir +et de ressource que dans la charité des honnêtes gens.</p> + +<p>Et elle entama un récit dont plusieurs parties ne sont pas tout à fait +étrangères à nos lecteurs:</p> + +<p>Ce qu'elle se rappelait imparfaitement de son enfance; la façon dont les +Snail l'avaient élevée; son rude apprentissage de l'escrime, son voyage +et ses succès en Angleterre, son retour en France et l'empire qu'Héloïse +Chamoiseau avait pris par degré sur les trois frères abrutis par leurs +vices...</p> + +<p>Héloïse la haïssait...</p> + +<p>La fillette ignorait pourquoi...</p> + +<p>Mais elle l'avait deviné de prime abord, et, plus tard, la virago +s'était chargée de le lui prouver d'une manière non équivoque...</p> + +<p>Il n'y avait pas de jour qu'elle ne l'accablât d'invectives, +d'humiliations et de menaces; pas de jour qu'elle ne la frappât +sournoisement; pas de jour qu'elle ne lui promît de la <i>défigurer</i>...</p> + +<p>L'attitude de Tom, de Jack et de Bob n'était pas beaucoup plus +rassurante à l'endroit de la pauvrette.<a name="page_133" id="page_133"></a></p> + +<p>Depuis quelque temps, ils lui lançaient à la dérobée des œillades qui +l'épouvantaient.</p> + +<p>Bref, la vie en commun avec cette mégère et ces brutes était devenue +insupportable pour leur victime.</p> + +<p>Elle leur avait donc signifié—et cela le matin même—qu'elle prétendait +les quitter immédiatement, qu'elle renonçait au métier de saltimbanque +et qu'elle avait l'intention de se rendre à Paris et d'y chercher de +l'ouvrage.</p> + +<p>Alors la tempête avait éclaté:</p> + +<p>On avait écrasé la récalcitrante de reproches, d'injures et de horions.</p> + +<p>Puis les trois Anglais s'étaient précipités sur elle et l'avaient +enfermée dans leur voiture qui s'était éloignée des Loges, sans attendre +la fin de la fête, dans une direction inconnue...</p> + +<p>Mais, tandis que le véhicule roulait dans la forêt, Florette avait sauté +par une fenêtre et s'était jetée sous le couvert...</p> + +<p>Les Snail lui avaient donné la chasse...</p> + +<p>Inconsciente, éperdue, affolée, elle avait couru devant elle,—à travers +les halliers, les buissons, les broussailles,—jusqu'à ce qu'elle +aperçût une maison où se réfugier:</p> + +<p>—Maintenant, conclut-elle, tout ce que je vous demande,<a +name="page_134" id="page_134"></a> c'est de me permettre de passer la nuit +ici, sur cette chaise...</p> + +<p>A l'aube, vous me mettrez sur la route de Paris...</p> + +<p>Je sais lire, écrire et coudre; je suis forte et j'ai du courage; je +rencontrerai bien là-bas, dans la grand'ville, quelque bonne âme qui +consentira à me prendre en service ou à me donner du travail...</p> + +<p>Autrement...</p> + +<p>—Autrement?...</p> + +<p>La physionomie et l'accent de la jeune fille devinrent sombres:</p> + +<p>—Autrement, n'ayant ni asile pour le présent, ni espérance dans +l'avenir, je vous l'ai dit, la Seine coule pour tout le monde...</p> + +<p>—Mourir!... Vous songeriez à mourir!... A votre âge!...</p> + +<p>—Oh! répliqua-t-elle amèrement, la souffrance m'a vieillie... +D'ailleurs, qui est-ce qui me regrettera?... Je n'ai ni parents, ni +amis, ni personne qui s'intéresse à moi sur cette terre.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>S'il eût écouté la narratrice avec l'attention minutieuse qu'il +apportait naguère à «débrouiller» les affaires compliquées pour +lesquelles on avait recours à son office, le <i>détective</i> émérite eût +remarqué ceci:</p> + +<p>C'est que la première partie de son histoire—celle<a name="page_135" id="page_135"></a> qui avait trait à +l'aversion que lui témoignait la <i>Femme-Canon</i> et aux craintes que lui +inspiraient les allures des trois frères,—avait été détaillée par +mademoiselle Fine-Lame avec une chaleur, une conviction, une éloquence +qui affirmaient la sincérité de ce récit.</p> + +<p>Dans la seconde, au contraire,—celle qui se rapportait à la scène du +matin, ainsi qu'à la fuite de la fillette et à la poursuite qui en avait +été le résultat,—la <i>Filleule de Lagardère</i> avait montré, à plusieurs +reprises, une hésitation, un embarras qui eussent donné à réfléchir à un +auditeur moins prévenu en sa faveur.</p> + +<p>Mais Jacques subissait le charme qu'épandait l'étrange et ravissante +créature.</p> + +<p>Sa pensée vacillait comme s'il eût ressenti une sorte d'ivresse. Nous +n'insinuerons point qu'il fût déjà amoureux. Mais ce fut en tremblant +qu'il dit:</p> + +<p>—Ma chère enfant, je vous donnerai un asile et je vous rendrai +l'espérance.<a name="page_136" id="page_136"></a></p> + +<h3><a name="XV-a" id="XV-a"></a>XV<br /><br /> +LE NARCOTIQUE</h3> + +<p>La fugitive eut un long soupir de soulagement.</p> + +<p>Puis elle questionna brusquement:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous allez faire de moi?</p> + +<p>Jacques lui prit la main à son tour:</p> + +<p>—Vous resterez ici jusqu'à demain, sous ma garde, et je vous réitère +qu'à cette heure avancée ces misérables saltimbanques ne vous +relanceront point sous mon toit. D'abord, ils n'ont aucune espèce de +droits sur vous. Ensuite, je vous certifie qu'ils trouveraient à qui +parler.</p> + +<p>Florette le considéra en face:</p> + +<p>—Oh! oui, vous êtes brave! fit-elle.<a name="page_137" id="page_137"></a></p> + +<p>L'ancien soldat baissa les yeux devant la flamme qui allumait les +prunelles de la jeune fille.</p> + +<p>Il poursuivit après un silence:</p> + +<p>—Demain, je vous conduirai au château et je vous présenterai à mon +maître. M. le marquis est le plus humain et le plus généreux des hommes. +Il a pour moi quelques égards. Je ne doute pas que, sur mon instante +prière, il ne vous trouve une situation, non près de lui,—car il est +veuf,—mais dans quelqu'une des riches familles parisiennes avec +lesquelles il entretient des relations...</p> + +<p>Et, comme la fugitive se levait dans un élan d'actions de grâces +passionnées:</p> + +<p>—Ne me remerciez pas, ajouta-t-il en se reculant. Tout autre à ma place +eût agi pareillement. C'est moi qui suis trop heureux de pouvoir vous +être utile.</p> + +<p>Puis, pour couper court aux expressions de gratitude qui se pressaient +sur les lèvres de la <i>Filleule de Lagardère</i>, il continua en lui +montrant la table:</p> + +<p>—Vous devez avoir besoin de vous réconforter. Allons, asseyez-vous et +partagez mon modeste repas. Ah! dame! si j'avais su avoir, ce soir, une +invitée, je me serais approvisionné et arrangé en conséquence...</p> + +<p>Il s'en fut chercher un couvert et le disposa près du sien:</p> + +<p>—Mais bah! reprit-il avec rondeur, à la guerre<a name="page_138" id="page_138"></a> comme à la guerre! La +première fois, on se distinguera davantage. D'ailleurs, c'est offert de +bon cœur.</p> + +<p>Mademoiselle Fine-Lame refusa du geste:</p> + +<p>—Je n'ai pas faim, murmura-t-elle.</p> + +<p>Elle porta la main à son front:</p> + +<p>—Le sommeil, la fatigue m'accablent...</p> + +<p>Sa tête s'abaissait, lourde, sur sa poitrine; ses paupières se fermaient +malgré elle; son corps se ployait sur sa chaise...</p> + +<p>—Bon! je comprends! fit Jacques; l'alerte, la course, la frayeur... Le +repos vous est nécessaire... Eh bien, on va aller préparer votre +chambre.</p> + +<p>Il alluma un bougeoir à la lampe qu'il avait placée sur la table pendant +le récit de Florette.</p> + +<p>—Mais, interrogea celle-ci, n'avez-vous pas commencé de dîner?</p> + +<p>—Oh! ne vous inquiétez pas de moi: j'achèverai quand je vous aurai +installée dans votre casernement.</p> + +<p>Il se dirigea vers l'escalier qui conduisait au premier étage:</p> + +<p>—Attendez-moi tranquillement... Je reviens dans cinq minutes... +L'histoire de disposer le lit...</p> + +<p>La jeune fille ne répliqua rien. Sa tête s'était renversée sur le +dossier de sa chaise. Elle paraissait s'être endormie...</p> + +<p>Oui, mais quand le garde eut disparu au haut de<a name="page_139" id="page_139"></a> l'escalier, elle se +redressa avec lenteur et précaution...</p> + +<p>Son œil, qui jetait un éclat singulier, parcourut rapidement la pièce +et s'arrêta sur la table chargée des accessoires du repas de son hôte...</p> + +<p>Entre le plat et l'assiette, le verre de Jacques était à demi plein...</p> + +<p>Florette fouilla dans sa poche...</p> + +<p>Un petit flacon de cristal brilla entre ses doigts...</p> + +<p>Elle fit un pas vers la table...</p> + +<p>Puis elle s'arrêta,—hésitante...</p> + +<p>Un combat violent semblait se livrer en elle...</p> + +<p>Deux fois, elle étendit au-dessus du verre la main qui tenait le +flacon...</p> + +<p>Et, deux fois, cette main ne consomma point l'œuvre qui déterminait +ce mouvement, et contre laquelle protestaient la révolte, l'indignation, +l'horreur qui bouleversaient les traits de la fugitive...</p> + +<p>A un moment, celle-ci eut l'air de prendre une résolution énergique...</p> + +<p>Elle se détourna de la table et se glissa vers la porte...</p> + +<p>Comme elle en atteignait le seuil, le cri de la chouette—un cri lugubre +et prolongé—s'éleva au dehors, de la lisière de la forêt...</p> + +<p>Florette demeura immobile. Elle devint pâle comme<a name="page_140" id="page_140"></a> une morte. Une +indicible expression de terreur se répandit sur son visage:</p> + +<p>—Ils sont là, pensa-t-elle tout haut. Ils me rappellent ma promesse. Si +j'y manque, malheur à moi!</p> + +<p>Le cri retentit de nouveau avec des modulations impératives.</p> + +<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> se tordit les bras:</p> + +<p>—Seigneur, gémit-elle, inspirez-moi, conseillez-moi!... Cet homme est +si confiant et si hospitalier!... Non, non, c'est impossible!</p> + +<p>Le cri persista, strident et funèbre, dans le silence de la nuit.</p> + +<p>En même temps, l'on entendit la voix du garde qui grondait:</p> + +<p>—Ah! méchante bête, c'est moi qui irai, demain matin, te dénicher à +coups de fusil, pour t'apprendre à troubler ainsi le sommeil de mes +locataires!</p> + +<p>Mademoiselle Fine-Lame balbutia avec égarement:</p> + +<p>—S'ils n'avaient parlé que de me tuer... Mais ce vitriol, oh! ce +vitriol!... Mon Dieu! pardonnez-moi: ce serait trop cruel!</p> + +<p>Elle eut un geste de décision suprême...</p> + +<p>Puis elle revint—d'un bond—vers la table...</p> + +<p>Sa main s'allongea derechef...</p> + +<p>Quelques gouttes d'une liqueur brune tombèrent du flacon dans le +verre...<a name="page_141" id="page_141"></a></p> + +<p>Puis encore, la fillette se laissa aller sur sa chaise en murmurant:</p> + +<p>—Ils l'ont voulu! Si je suis coupable, que ma faute retombe sur leur +tête!</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>La pièce du premier étage servait de chambre à coucher à Jacques.</p> + +<p>Celui-ci venait d'y transporter Florette—qu'il croyait s'être assoupie +de lassitude et qui s'était évanouie d'angoisse,—et de la déposer +doucement sur le lit.</p> + +<p>A côté de ce lit, sur une petite table, un revolver était placé. Le +garde avait voulu l'enlever. Mais la jeune fille, rouvrant les yeux et +l'arrêtant:</p> + +<p>—Non, non, laissez cette arme; elle ne me fait pas peur.</p> + +<p>Et, comme il se préparait à la quitter, elle avait eu un mouvement +instinctif pour le retenir.</p> + +<p>Elle avait tenté de parler,—mue par une force intérieure.</p> + +<p>Ses lèvres avaient remué pour formuler un aveu ou une prière; mais les +mots s'étaient embarrassés dans sa gorge sèche et sifflante. +S'ingéniait-elle à les retenir ou à leur donner essor? On ne sait; +toutefois ses joues s'empourpraient, son sein bondissait, ses prunelles +brûlaient sous l'effort.<a name="page_142" id="page_142"></a></p> + +<p>—Ma chère demoiselle, lui avait dit le garde, vous avez un peu de +fièvre. Il ne faut pas vous fatiguer davantage. Je me retire. Tâchez de +dormir un bon somme, et demain il n'y paraîtra plus.</p> + +<p>Puis, le digne garçon était redescendu au rez-de-chaussée, où, après +avoir fermé à double tour la porte qui communiquait avec le rond-point, +il s'était mis à se promener de long en large dans le parloir.<a +name="page_143" id="page_143"></a></p> + +<h3><a name="XVI-a" id="XVI-a"></a>XVI<br /><br /> +LE CAUCHEMAR</h3> + +<p>Lui aussi, l'ancien <i>détective</i>, avait la fièvre.</p> + +<p>Une joie bizarre le remplissait.</p> + +<p>Ses aspirations, ses songes, ses <i>desiderata</i> de tout à l'heure +n'avaient plus seulement un corps impalpable: ils avaient une forme +distincte et réelle.</p> + +<p>La femme qu'il rêvait d'associer à sa vie, c'était celle dont l'étrange +beauté passait et repassait devant lui avec les attractions de ses +grands yeux aux regards hardis et candides, de son front presque +céleste, perdu sous les richesses d'une splendide chevelure, et de sa +taille de nymphe aux divines perfections.</p> + +<p>A cette joie, cependant, se mêlait une légère défiance.<a +name="page_144" id="page_144"></a></p> + +<p>Par moments, le policier reparaissait sous l'amoureux: le policier, +homme de logique, de calcul et d'examen, inaccessible aux surprises du +cœur.</p> + +<p>Depuis que Florette n'était plus là, pour lui ravir tous ses sens, il ne +pouvait, en y réfléchissant froidement, s'empêcher de trouver l'aventure +assez invraisemblable.</p> + +<p>Si la fugitive lui avait menti?</p> + +<p>Lui mentir?</p> + +<p>Dans quel but?</p> + +<p>C'est ce qu'il ne pouvait s'expliquer.</p> + +<p>Car il ne pensait pas un seul instant à la somme importante que son +secrétaire renfermait.</p> + +<p>Tromper, tramer le mal, être complice d'un projet de vol avec ce visage +chaste, avec cet œil limpide, avec la musique de cette voix, c'eût +été simplement horrible!</p> + +<p>Maintenant, qu'adviendrait-il de tout ceci?</p> + +<p>L'oiseau sauvage qu'il abritait ne s'envolerait-il pas le lendemain?</p> + +<p>Florette était, sinon de race, du moins d'habitudes bohêmes.</p> + +<p>L'existence sous la tente, vagabonde, avec ses contrastes de pluie et de +soleil, n'a-t-elle pas été, de tout temps, plus chère à ces errants, à +ces nomades, que<a name="page_145" id="page_145"></a> l'inaltérable monotonie du bonheur stationnaire et du +foyer conjugal?...</p> + +<p>Et quand M. de Saint-Pons se chargerait de l'avenir de cette déclassée, +ne serait-ce pas toujours une séparation immédiate?...</p> + +<p>Une séparation!...</p> + +<p>L'avenir n'est à personne, et les absents ont tort.</p> + +<p>La fillette se souviendrait-elle de celui qui l'avait recueillie?</p> + +<p>Lui garderait-elle une foi qu'elle ne lui avait point engagée?</p> + +<p>N'aimait-elle pas ailleurs? L'aimerait-elle jamais? Soupçonnait-elle +seulement le sentiment subit qu'elle lui avait inspiré?</p> + +<p>Empli de toutes ces idées, le cerveau de Jacques semblait près +d'éclater, comme une chaudière, trop pleine, en ébullition.</p> + +<p>Conséquence naturelle de cette chaleur fébrile, une soif ardente +desséchait son palais.</p> + +<p>Dans son va-et-vient par la chambre, il aperçut sur la table le vin +qu'il s'était versé un moment avant l'arrivée de la fugitive.</p> + +<p>Il prit le verre machinalement et en vida environ la moitié.</p> + +<p>Puis, le reposant brusquement avec une grimace de dégoût:<a +name="page_146" id="page_146"></a></p> + +<p>—Pouah! s'exclama-t-il, ce vin est exécrable!</p> + +<p>Ensuite, après réflexion:</p> + +<p>—Ah çà! est-ce que je deviens fou? Un crû que j'avais trouvé excellent +jusqu'ici! C'est l'amertume de mes pensées qui me le gâte!</p> + +<p>Et il voulut continuer sa promenade...</p> + +<p>Mais il se sentait las. La tête lui pesait. Ses jambes se dérobaient +sous lui....</p> + +<p>Attribuant ce malaise au trouble de son esprit, il s'assit devant la +table, s'accouda sur la nappe et mit son front dans ses mains...</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, il dormait.</p> + +<p>Toutefois, comme il n'avait absorbé qu'une partie du narcotique +introduit dans son verre, ce sommeil n'était point, en dépit des +apparences, aussi profond, aussi insensible, aussi annihilant que +l'avaient présumé les instigateurs de Florette.</p> + +<p>Lucide comme celui que les passes magnétiques déterminent chez certains +<i>sujets</i>, ce sommeil se doublait de rêves où la réalité jouait un rôle:</p> + +<p>Sous le plomb qui fermait son oreille et qui scellait sa paupière, +Jacques percevait ce qui s'agitait autour de lui.</p> + +<p>Mais il ne le percevait que confus et voilé,—derrière un brouillard...</p> + +<p>Et il ne lui était point possible d'intervenir...<a name="page_147" id="page_147"></a></p> + +<p>Ses membres engourdis lui refusaient leur office...</p> + +<p>Cauchemar compliqué de catalepsie. L'opium, ingéré à certaine dose, +produit de ces phénomènes communs à nombre de maladies nerveuses. Une +partie des organes acquiert une force de vie excessive, tandis que +l'autre semble frappée de mort.</p> + +<p>C'est ainsi que, dès l'abord, l'ancien policier avait entendu un pas +léger glisser le long de l'escalier...</p> + +<p>Une forme blanche avait traversé le parloir...</p> + +<p>Cette forme s'était penchée sur la serrure close par lui à double +tour...</p> + +<p>La clé avait tourné en sens inverse dans cette serrure...</p> + +<p>La porte s'était ouverte sans bruit...</p> + +<p>La forme blanche avait fait un signe au dehors...</p> + +<p>Puis, rapide, elle avait repassé devant le dormeur, avait regagné +l'escalier et était rentrée dans la chambre du premier étage...</p> + +<p>Au bout d'un instant, quatre hommes avaient pénétré dans le pavillon:</p> + +<p>Les trois premiers avaient une figure stupide que l'ivresse incendiait.</p> + +<p>Le quatrième paraissait entièrement maître de lui.</p> + +<p>Comme dans un roman ou dans un mélodrame, ses traits se cachaient sous +un masque dont la barbe de satin noir descendait jusque sur sa +poitrine.<a name="page_148" id="page_148"></a></p> + +<p>Ce dernier s'était approché de Jacques Périn.</p> + +<p>Le garde avait senti une main se couler avec précaution dans la poche de +sa veste et en retirer la clé du secrétaire...</p> + +<p>Alors, seulement, il avait compris...</p> + +<p>C'était contre l'argent de son maître qu'était dirigée cette expédition!</p> + +<p>Le fidèle serviteur avait essayé de se lever, de se mouvoir, de crier...</p> + +<p>Impossible!...</p> + +<p>La paralysie immobilisait son corps, ses muscles et sa langue...</p> + +<p>Les trois coquins à la face bestiale marchaient vers le meuble qui +renfermait les vingt mille francs...</p> + +<p>Le personnage masqué les arrêta:</p> + +<p>—Mes camarades, prononça-t-il en leur désignant le dormeur, j'ai +l'habitude de ne rien laisser derrière moi. Si cet importun venait à se +réveiller, il y aurait lutte, tapage et tout le <i>tralala</i>. Il vaut mieux +le <i>régler</i> de suite. L'un de vous a-t-il un couteau?</p> + +<p>—En voici un.</p> + +<p>—Eh bien, servez-vous en: frappez... Frappez ici, entre les omoplates: +c'est la meilleure place, au dire des gens de l'art...</p> + +<p>Il ajouta avec tranquillité:</p> + +<p>—Cette formalité accomplie, nous procéderons à la<a name="page_149" id="page_149"></a> récolte du <i>quibus</i> +et, quand elle sera terminée, nous appellerons la petite, qui s'est +conduite comme un ange et qui doit se tenir tapie là-haut, dans quelque +coin.</p> + +<p>—<i>All right!</i> firent les trois autres.</p> + +<p>Ils entourèrent l'ex-agent.</p> + +<p>Le malheureux sentit les mains de deux d'entre eux s'abattre, comme des +étaux, sur ses épaules, pour le maintenir contre la table...</p> + +<p>Sans le voir, il sentit aussi se lever le couteau du troisième...</p> + +<p>Et il se raidit dans un effort surhumain pour s'arracher à la torpeur +qui le clouait, inerte, sous le fer...</p> + +<p>Effort infructueux: la léthargie était plus puissante que sa volonté!</p> + +<p>Cette volonté même, un choc inattendu venait presque de la lui enlever.</p> + +<p>Cette «petite» dont on avait parlé, c'était Florette!</p> + +<p>Florette était de moitié dans le crime!</p> + +<p>C'était elle qui tuait son hôte en le livrant à ses complices!</p> + +<p>Cette foudroyante révélation poignardait Jacques plus sûrement que +n'allait le faire la lame du couteau emmanché au poing de l'assassin.</p> + +<p>Le garde était deux fois perdu.</p> + +<p>Il se résigna et sourit—intérieurement—à la mort.<a name="page_150" id="page_150"></a></p> + +<h3><a name="XVII-a" id="XVII-a"></a>XVII<br /><br /> +COUPS DE REVOLVER</h3> + +<p>En ce moment, une voix appela:</p> + +<p>—Tom! Bob! Jack!</p> + +<p>Cette voix tombait du haut de l'escalier.</p> + +<p>L'arme et le bras de Tom ne s'abaissèrent pas.</p> + +<p>La voix continua, dure, brève, métallique:</p> + +<p>—Est-ce là ce que vous avez juré? «<i>Il n'y aura pas de sang versé</i>», +avez-vous dit. Je vous somme de tenir cette promesse.</p> + +<p>Les Snail s'entre-regardèrent, indécis.</p> + +<p>Le personnage masqué intervint:</p> + +<p>—Ma chère demoiselle, fit-il, ne vous mêlez pas de tout ceci. S'il vous +répugne d'assister à une exécution nécessaire, rentrez, pour quelques +minutes, dans le<a name="page_151" id="page_151"></a> trou où vous étiez blottie tout à l'heure. On vous +fera signe quand il n'y aura plus de danger pour vos nerfs +impressionnables.</p> + +<p>La voix répliqua brusquement:</p> + +<p>—Vous, je ne vous connais pas, et ce n'est pas à vous que je m'adresse.</p> + +<p>Puis, avec l'accent du commandement:</p> + +<p>—Tom, Bob et Jack, laissez cet homme!</p> + +<p>—Ma mie, repartit l'autre avec impatience, il faut que la place soit +nette; demeurez ou retirez-vous, si bon vous semble; mais ce que j'ai +décidé aura lieu.</p> + +<p>Il se tourna vers les trois frères:</p> + +<p>—Allons, l'heure s'écoule, dépêchons!</p> + +<p>La voix, qui se fit menaçante, redit:</p> + +<p>—Encore une fois, laissez cet homme!</p> + +<p>Le trio de drôles hésitait.</p> + +<p>Le personnage masqué s'emporta pour de bon:</p> + +<p>—Ah çà! gronda-t-il, à qui obéit-on ici? Est-ce moi qui paye, oui ou +non? Foin des caprices de jolie femme!</p> + +<p>Les Snail répondirent en grognant quelques paroles inintelligibles.</p> + +<p>L'autre frappa du pied:</p> + +<p>—Nous perdons un temps précieux... L'argent est là... Les vingt mille +francs...</p> + +<p>Vingt-mille francs!...<a name="page_152" id="page_152"></a></p> + +<p>Jusqu'alors, les Snail avaient ignoré le chiffre de la somme...</p> + +<p>Ils croyaient qu'il ne s'agissait que d'une simple poignée d'écus...</p> + +<p>Mais vingt mille francs! Les sacs entassés et bondés à craquer! Les sacs +éventrés et dégorgeant les pièces blanches! Un trésor!...</p> + +<p>Pour le quart, les trois frères auraient égorgé père et mère!...</p> + +<p>Nous pensons que, si les choses avaient suivi leur cours, leur chef, au +moment du partage, aurait trouvé en eux des associés incommodes.</p> + +<p>La fièvre de l'argent entrevu achevait de les enivrer.</p> + +<p>Ils se ruèrent sur leur victime.</p> + +<p>La voix, qui frémissait de colère, répéta:</p> + +<p>—Pour la dernière fois, laissez cet homme!</p> + +<p>Le brelan de scélérats riposta à cette injonction par un ricanement +féroce:</p> + +<p>Bob et Jack jetèrent derechef le grappin sur le garde...</p> + +<p>Et Tom leva son arme à nouveau...</p> + +<p>Mais il n'eut pas le loisir de l'enfoncer à cette «meilleure place» +indiquée par le personnage masqué...</p> + +<p>Trois éclairs, trois détonations se succédèrent dans un nuage de +fumée...<a name="page_153" id="page_153"></a></p> + +<p>Et les trois bandits roulèrent l'un après l'autre, foudroyés, sur le +plancher.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Jacques Périn, debout, s'appuyait au dossier d'une chaise.</p> + +<p>La commotion violente—déterminée dans tout son être par l'imminence du +danger couru et par l'imprévu de l'intervention à laquelle il devait son +salut—avait brusquement rompu les liens qui le retenaient captif dans +une sorte de mort artificielle.</p> + +<p>Il s'était remis sur ses jambes et secouait le front, comme un lion +secoue sa crinière, pour ressaisir le fil de ses idées et en activer le +classement.</p> + +<p>Ses yeux, qui revivaient et qui semblaient chercher, tombèrent, de prime +abord, sur deux des frères Snail étendus à ses pieds.</p> + +<p>Une balle avait cassé le crâne de Jack.</p> + +<p>Une autre avait troué la poitrine de Bob.</p> + +<p>Ils achevaient d'expirer dans une double mare de sang; celui-ci, couché +sur le dos; celui-là, la face contre terre.</p> + +<p>Le troisième avait eu la force de se relever de la place où il était +tombé, et, soutenant de sa main gauche son bras droit brisé, il s'était +précipité dehors avec des hurlements de douleur.<a name="page_154" id="page_154"></a></p> + +<p>Au résultat des trois coups de feu, le chef de l'expédition avait, de +son côté, poussé un cri de rage.</p> + +<p>Puis il s'était lancé à la suite de Tom.</p> + +<p>Les deux fuyards avaient disparu dans la nuit.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Les yeux du garde cherchaient toujours.</p> + +<p>Une forme blanche—celle qu'il avait confusément entrevue dans ce qu'il +considérait encore comme un rêve—gisait inanimée sur l'une des marches +de l'escalier.</p> + +<p>Il y avait auprès d'elle un revolver dont le canon conservait la chaleur +d'une explosion récente.</p> + +<p>Cette forme blanche, c'était la <i>Filleule de Lagardère</i>.</p> + +<p>La présence de cette arme, celle de Florette en cet endroit, avaient une +éloquente signification.</p> + +<p>Le regard de l'ex-agent s'éclaira de joie.</p> + +<p>Il marcha à grands pas vers l'escalier, enleva la jeune fille dans ses +bras et vint la déposer sur le siège qu'il occupait précédemment.</p> + +<p>Le pauvre enfant subissait les conséquences de son héroïsme.</p> + +<p>Cette réaction, cette prostration l'avaient prise, qui suivent, +d'ordinaire, chez les femmes un accès de fièvre subit ou +l'accomplissement d'un acte inusité d'énergie.<a name="page_155" id="page_155"></a></p> + +<p>Elle ne sortit de cet état,—sous les soins prodigués de Jacques,—que +pour s'écrier, à l'aspect des deux saltimbanques qui finissaient de +râler sur le carreau:</p> + +<p>—Ces malheureux!... Relevez-les!... Secourez-les au nom du ciel!</p> + +<p>L'ancien soldat se pencha sur les dernières convulsions des deux +agonisants.</p> + +<p>—Ces malheureux n'ont plus besoin de rien, prononça-t-il. Je m'y +connais. J'en ai vu quelques-uns comme cela, en campagne, sur les champs +de bataille.</p> + +<p>Il s'en fut retirer un drap de l'armoire et en recouvrit les cadavres.</p> + +<p>Florette s'était voilé le visage de ses mains.</p> + +<p>—Morts! s'exclama-t-elle en proie à une cruelle crise nerveuse, ils +sont morts!... Et c'est moi qui les ai tués!... J'ai tué, Seigneur!... +J'ai tué!</p> + +<p>—Oui, protesta le garde en essayant de la calmer, mais Dieu, les +hommes, la loi, votre conscience vous absolvent... Car c'était pour +empêcher le crime... Sans vous, j'étais perdu: vous êtes mon ange +sauveur!</p> + +<p>Il ajouta avec colère:</p> + +<p>—Et quand je pense que je vous accusais de faire cause commune avec ces +misérables!... Que je croyais vous avoir entendu—en songe—les +introduire<a name="page_156" id="page_156"></a> ici!... En vérité, je suis furieux contre moi-même!... Une +aussi stupide erreur!... Moi, dont c'était jadis le métier de discerner +les criminels des honnêtes gens!</p> + +<p>Il fit un mouvement comme pour s'agenouiller:</p> + +<p>—Oh! tenez, laissez-moi vous demander pardon!...</p> + +<p>Elle l'arrêta:</p> + +<p>—Restez! C'est à moi de m'humilier...</p> + +<p>—A vous!...</p> + +<p>—Vous n'étiez pas dans l'erreur...</p> + +<p>—Comment?...</p> + +<p>—Je suis effectivement la complice des voleurs et des assassins...</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—C'est moi qui vous ai menti pour obtenir l'hospitalité dans cette +maison, dont j'avais mission de leur ouvrir la porte; c'est moi qui vous +ai endormi pour procéder plus sûrement à l'accomplissement de cette +mission...</p> + +<p>Il la considéra avec une affectueuse pitié:</p> + +<p>—Ma chère enfant, revenez à vous!... La scène terrible de tout à +l'heure vous égare... Ce trouble, ces paroles incohérentes, ce délire...</p> + +<p>Florette l'interrompit, et, secouant la tête:</p> + +<p>—Le délire? Oh! non pas: j'ai toute ma raison. Ce n'est pas la folie +qui hante mon cerveau: c'est le remords qui me tenaille le cœur.<a +name="page_157" id="page_157"></a></p> + +<p>Elle poursuivit avec impétuosité:</p> + +<p>—Faut-il que je vous répète que vous ne vous êtes point trompé; que +c'est moi qui ai quitté le lit, que je devais à votre générosité, pour +me glisser dans cette chambre et y introduire ces hommes; que c'est moi, +enfin, qui vous ai versé le sommeil, pour vous empêcher de défendre le +dépôt confié à votre garde?...</p> + +<p>Son interlocuteur, dont la stupeur allait croissant, essaya de se +révolter:</p> + +<p>—Vous vous calomniez!... Allons donc!... Ce n'est pas possible!...</p> + +<p>Elle jeta sur la table le petit flacon de cristal que nous avons aperçu +naguère entre ses doigts:</p> + +<p>—Voici, répliqua-t-elle froidement, voici le reste de la liqueur que +j'ai mêlée à votre vin.</p> + +<p>Jacques saisit le flacon, le déboucha et en flaira le contenu avec une +précipitation emportée.</p> + +<p>Puis il baissa le front avec accablement.</p> + +<p>Il n'y avait plus à se débattre contre l'aveu corroboré par l'évidence.</p> + +<p>Puis encore, d'une voix étranglée, à peine distincte:</p> + +<p>—Mon Dieu!... C'était vrai!... Elle!...</p> + +<p>Elle!...<a name="page_158" id="page_158"></a></p> + +<p>Ce monosyllabe avait l'accent d'une plainte plus déchirante que mille +menaces: la plainte qu'arrachent un monde d'illusions détruites, un rêve +de bonheur qui s'envole, l'édifice d'un avenir laborieusement échafaudé +et qu'un souffle renverse.</p> + +<p>Ensuite l'ex-policier reprit avec une rudesse qui était comme l'écho de +ses souffrances intérieures:</p> + +<p>—Mais savez-vous bien, malheureuse, qu'à défaut du métier que je +n'exerce plus, mon devoir me commande de vous livrer à la justice?</p> + +<p>—Eh bien, livrez-moi, repartit Fine-Lame. Je suis prête. Ayant commis +la faute, je ne chercherai point à me soustraire au châtiment...</p> + +<p>Toutefois le tribunal ne me condamnera pas sans m'entendre...</p> + +<p>Non point que ce soit pour elle-même que je veuille lui disputer ma +liberté: la prison n'est pas pire que l'existence que je mène depuis que +j'ai l'âge de raison...</p> + +<p>Mais je prétends qu'on sache ce que j'ai enduré pour en arriver où je +suis...</p> + +<p>Et, tenez, vous allez être mon premier juge...</p> + +<p>—Moi?...</p> + +<p>—Vous ne refuserez pas de m'écouter avant de me conduire aux +gendarmes...</p> + +<p>—Cependant...<a name="page_159" id="page_159"></a></p> + +<p>—Je vous en prie!...</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Vaincu par le regard, par le geste qui accompagnaient cette supplique, +Jacques Périn était tombé sur une chaise avec un mouvement qui +signifiait: <i>J'écoute</i>.<a name="page_160" id="page_160"></a></p> + +<h3><a name="XVIII-a" id="XVIII-a"></a>XVIII<br /><br /> +CONFESSION GÉNÉRALE</h3> + +<p>—Quand je vous ai parlé, commença la jeune fille, de tout ce qu'il m'a +fallu supporter depuis que je suis revenue en France avec ces +hommes,—depuis que cette horrible femme s'est associée à eux,—depuis +que j'ai compris ce qu'ils voulaient faire de moi,—je suis demeurée +au-dessous, oh! bien au-dessous de la vérité!...</p> + +<p>Où je me suis écartée de celle-ci, c'est lorsque je vous ai conté que je +m'étais enfuie, ce soir, de chez les Snail...</p> + +<p>Ce matin, pendant qu'ils chargeaient la voiture pour s'en aller je ne +sais où, Héloïse Chamoiseau m'a emmenée à l'écart, dans la forêt, sous +les arbres, et m'a<a name="page_161" id="page_161"></a> expliqué ce qu'on exigeait que je fisse chez vous, +cette nuit...</p> + +<p>D'abord, j'ai repoussé cette proposition avec indignation...</p> + +<p>Alors, me saisissant le bras avec une telle violence que j'en ai +conservé la marque, elle m'a dit ce seul mot:</p> + +<p>«—Prends garde!»</p> + +<p>Je lui répondis sans faiblir:</p> + +<p>«—Je suis à bout de forces ici. Je ne crains pas la mort. Tuez-moi!</p> + +<p>»—Oh! a-t-elle ricané, on ne te tuera pas... On serait obligé de te +payer à la justice comme si tu valais quelque chose... Mais cette jolie +frimousse dont tu te sers pour éclipser les autres...</p> + +<p>»—Eh bien?...</p> + +<p>»—On te l'arrangera à la mode du diable et à la sauce au vitriol.»</p> + +<p>Elle a ajouté entre ses dents:</p> + +<p>«—Et ce serait une chose bâclée depuis hier, si l'on n'avait pas besoin +de toi aujourd'hui.»</p> + +<p>Le vitriol!</p> + +<p>J'avais vu un saltimbanque de nos voisins, dans une foire, en jeter un +verre, pour se venger, à la tête d'une pauvre femme...<a +name="page_162" id="page_162"></a></p> + +<p>J'ai encore dans les oreilles les hurlements de la misérable!...</p> + +<p>J'ai encore devant les yeux sa figure qui n'avait plus rien d'humain: +ses lèvres boursouflées, noircies, pendantes; les plaies hideuses de son +front, les brûlures affreuses de ses joues, ses prunelles éteintes sous +ses paupières saignantes!...</p> + +<p>Et l'on aurait fait de moi la pareille de cette créature!...</p> + +<p>Comme elle, je serais devenue un objet de curiosité, de pitié et +d'horreur!...</p> + +<p>Comme elle, j'aurais traîné une vie abjecte et repoussante à travers les +risées, l'effroi et le dégoût!...</p> + +<p>J'embrassai les genoux d'Héloïse en versant toutes les larmes de mon +corps...</p> + +<p>La mégère me riposta, implacable:</p> + +<p>«—C'est à choisir. Tâte-toi le pouls. Ou, ce soir, tu marcheras à nos +flûtes, ou demain, bernique! plus de minois de duchesse pour ensorceler +les adorateurs!... Et ne tente pas de t'esbigner pour nous dénoncer ou +pour nous fausser compagnie! Je ne te quitte pas d'une semelle, et, si +tu bronches, gare! J'ai dans ma poche de quoi te nettoyer tout de +suite!»</p> + +<p>Et elle sortit à demi une bouteille de son tablier.</p> + +<p>Eperdue, je questionnai:<a name="page_163" id="page_163"></a></p> + +<p>«—Et si je me soumets à votre volonté?...</p> + +<p>»—On respectera ton museau. C'est chose convenue avec tes protecteurs. +Car mademoiselle a des protecteurs!</p> + +<p>»—C'est bien, fis-je: j'obéirai.»</p> + +<p>Héloïse me donna ses instructions.</p> + +<p>Selon elle, je n'étais qu'une sotte de m'offusquer.</p> + +<p>De quoi s'agissait-il après tout?</p> + +<p>D'emprunter quelques sacs d'écus, pour nous tirer de la déveine, à un +richard qui possède des millions.</p> + +<p>Il n'était pas question du personnage masqué qui commandait ici tout +l'heure.</p> + +<p>Il ne devait y avoir aucune violence commise.</p> + +<p>C'était pour éviter tout bruit et toute lutte—une lutte qui vous serait +fatale—qu'on me chargeait de vous endormir et d'ouvrir votre porte aux +Snail.</p> + +<p>Seigneur! je le sais bien: j'aurais dû ne pas céder.</p> + +<p>Mais quoi! quelqu'un m'avait-il jamais dit: «<i>Fais ceci, ne fais pas +cela!</i>» Quelqu'un m'avait-il jamais donné un bon conseil? Quelqu'un +m'avait-il jamais montré le droit chemin? Quelqu'un m'avait-il jamais +crié: <i>Casse-cou!</i> au bord du précipice?...</p> + +<p>Non: personne ne s'était occupé de moi...</p> + +<p>Personne ne m'avait appris ce que c'est que l'honneur...</p> + +<p>L'honneur!...<a name="page_164" id="page_164"></a></p> + +<p>Sais-je de quelle couleur, de quelle matière, de quelle façon c'est +fait!...</p> + +<p>Si je comprends qu'il y a un Dieu au ciel et une justice ailleurs que +sur la terre, c'est que je l'ai deviné d'instinct; c'est que je suis +entrée, par hasard, dans une église, un soir que l'angélus paraissait +m'appeler et que ma pauvre âme suffoquait de doutes et d'incertitudes; +c'est que j'ai prié et que je me suis sentie éclairée...</p> + +<p>Oui, mais, hors de l'église, tout n'est pour moi que ténèbres...</p> + +<p>Oh! cette obscurité terrible!...</p> + +<p>De la lumière! J'ai besoin de lumière! L'ignorance est une nuit: le bien +la fuit, le mal y rôde...</p> + +<p>Ah! si j'avais eu une famille pour m'instruire!...</p> + +<p>Mais je suis un enfant abandonné, perdu, vendu, volé peut-être!...</p> + +<p>Et c'est ce qui m'a empêchée de me jeter à l'eau...</p> + +<p>Car je ne veux pas mourir sans connaître ma mère; sans la couvrir de +larmes, de caresses, de baisers, si elle est encore de ce monde et si la +Providence daigne la rendre à mon amour; sans m'agenouiller sur sa +tombe, si je ne dois plus la rencontrer dans cette vie et si quelque +révélation d'en haut vient m'indiquer où elle repose...</p> + +<p>Ma mère! ma mère! ma mère!...<a name="page_165" id="page_165"></a></p> + +<p>Un nom que je répète sans cesse dans mes prières!...</p> + +<p>Une image que je revois sans cesse dans mes songes!...</p> + +<p>Une idée qui me soutiendra dans la prison où vous allez m'envoyer...</p> + +<p>Ne croyez pas, en effet, que je vous raconte tout ceci dans le seul but +de vous attendrir...</p> + +<p>J'essaye, voilà tout, d'établir comment j'ai été entraînée à mieux aimer +être coupable que martyre...</p> + +<p>Maintenant j'ai fauté: que l'on me punisse...</p> + +<p>Allez chercher la justice: je l'attends,—et, aussi vrai que je me suis +servie de ce revolver pour frapper ces deux assassins, je ne tenterai +pas un pas pour me soustraire à son action...</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>En parlant ainsi, elle s'était laissée glisser de sa chaise à deux +genoux sur le parquet; et quand elle se fut tue, elle demeura là, +frémissante, écrasée, offrant en quelque sorte son corps tout entier à +l'expiation.</p> + +<p>—Relevez-vous, dit Jacques doucement.</p> + +<p>Elle se redressa, raide, rejetant en arrière ses cheveux qui, dénoués, +avaient ruisselé sur son visage, et elle regarda son interlocuteur comme +si elle eût imploré de lui un prompt arrêt, sans ménagements ni +équivoque.<a name="page_166" id="page_166"></a></p> + +<p>Le garde continua:</p> + +<p>—Vous n'aurez pas affaire à la justice...</p> + +<p>—Est-il possible?...</p> + +<p>—Est-ce que, depuis que je vous écoute, que je vous juge en premier +ressort, je n'ai pas acquis une conviction qu'il m'est facile de résumer +par cette formule en usage:</p> + +<p>«Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu qui m'entend, à défaut +des hommes en face desquels je n'hésiterais pas à le répéter, non, +Florette, vous n'êtes pas coupable!»</p> + +<p>Partant, ne pleurez plus et tenez haut la tête! Ni inquiétude au +cœur, ni rougeur sur le front! Vous êtes la plus adorable et la plus +vaillante des filles!...</p> + +<p>—Ainsi, balbutia-t-elle, folle de joie, ainsi vous me pardonnez de vous +avoir trompé?...</p> + +<p>—Je vous glorifie de m'avoir sauvé.</p> + +<p>L'ancien policier ajouta en consultant sa montre:</p> + +<p>—Mais il ne nous reste que juste le temps de nous concerter...</p> + +<p>Le jour va poindre. Le parquet, que je vais faire prévenir, effectuera +ici sa descente à la première heure. Il ne faudrait point qu'il vous +rencontrât chez moi...</p> + +<p>Autrement, il aurait le droit de vous adresser certaines questions +auxquelles il vous serait difficile de répondre...<a name="page_167" id="page_167"></a></p> + +<p>—Quoi qu'il puisse arriver, je ne mentirai plus, déclara la jeune fille +avec résolution.</p> + +<p>—Alors je redoute fort qu'une détention momentanée ne soit le prix de +votre franchise...</p> + +<p>Mademoiselle Fine-Lame eut un mouvement de frayeur.</p> + +<p>L'ex-agent se hâta de reprendre:</p> + +<p>—C'est à cet inconvénient, qui ne serait, du reste, que de peu de +durée,—votre innocence ne pouvant manquer d'être établie de la façon la +plus éclatante par mes propres affirmations,—c'est à cet inconvénient, +dis-je, qu'il s'agit de parer dans le plus bref délai...</p> + +<p>Avez-vous confiance en moi et vous abandonnez-vous sans examen, sans +restriction, à mon dévouement, à ma reconnaissance?</p> + +<p>—Je suis prête. Commandez. Je vous obéirai comme à un frère.</p> + +<p>Jacques s'assit devant le secrétaire et écrivit rapidement une courte +lettre qu'il relut d'un trait et qu'il enferma dans une enveloppe sur +laquelle il libella l'adresse suivante:</p> + +<div class="blockquot2"> +<p class="addr"><i>Mademoiselle</i></p> + +<p><i>Mademoiselle Eliane de Jouy, en religion sœur Annonciade,</i><a +name="page_168" id="page_168"></a></p> + +<p><i>Au couvent des Dames de Sainte-Marie-des-Anges, Rue des Missions.</i></p> + +<p class="addr"><i>Paris.</i></p></div> + +<p>Puis, se levant:</p> + +<p>—La voiture publique, qui correspond aux premiers trains marchant de +Saint-Germain sur Paris, passera dans un instant à quinze pas d'ici, sur +la gauche du rond-point. Le bruit des grelots des chevaux, vous avertira +de son apparition. Vous la prendrez. Voici de l'argent...</p> + +<p>—De l'argent!...</p> + +<p>—Acceptez sans fausse honte: c'est un prêt du frère à la sœur...</p> + +<p>—J'accepte, oh! j'accepte!... Mais cette générosité... C'est +trop,—beaucoup trop...</p> + +<p>Elle s'était jetée sur les main du garde et les serrait, les étreignait +nerveusement.</p> + +<p>Jacques se dégagea pour lui tendre la lettre:</p> + +<p>—Une fois à Paris, poursuivit-il, vous vous ferez conduire à l'adresse +mentionnée sur cette enveloppe et vous remettrez ce papier à la personne +dont le nom se lit sur cette même adresse...</p> + +<p>—A mademoiselle Eliane de Jouy...</p> + +<p>—A la sœur Annonciade: c'est-à-dire à la plus noble, à la meilleure +des femmes... Il faudra lui confesser tout ce qui s'est passé cette +nuit...<a name="page_169" id="page_169"></a></p> + +<p>—Tout?</p> + +<p>—Tout: sans hésitation, sans faux-fuyants, sans réticences; lui avouer +tout ce que vous m'avez avoué; lui montrer à nu votre existence, votre +conscience, votre détresse...</p> + +<p>—Je le ferai, répondit humblement la jeune fille.</p> + +<p>L'ex-policier continua:</p> + +<p>—Mademoiselle de Jouy sait jusqu'où s'étend le malheur. Elle a été +jadis éprouvée cruellement. C'est une sainte!...</p> + +<p>Je la supplie de vous conserver auprès d'elle...</p> + +<p>J'ai tout lieu d'espérer qu'elle y consentira...</p> + +<p>—Est-ce que nous ne nous reverrons plus? interrogea Florette vivement.</p> + +<p>—Votre nouvelle protectrice en décidera, repartit son interlocuteur +d'une voix qui tâchait de rester ferme. Vous lui appartiendrez, à dater +d'aujourd'hui, comme jusqu'à aujourd'hui vous aviez appartenu aux Snail. +Avec cette différence, toutefois, que je veux vous arracher au Mal pour +vous donner au Bien. Vous m'avez compris?</p> + +<p>—Et je me soumets de grand cœur, murmura mademoiselle Fine-Lame. Que +votre volonté soit faite en toute chose. N'êtes-vous pas désormais mon +maître?</p> + +<p>—Dites votre ami, ma chère enfant; votre frère, comme vous m'appeliez +tout à l'heure...<a name="page_170" id="page_170"></a></p> + +<p>Ils demeuraient en face l'un de l'autre, immobiles, muets et troublés.</p> + +<p>La même émotion gonflait leur poitrine.</p> + +<p>L'aube commençait à blanchir les vitres du pavillon.</p> + +<p>Des sonnailles agitées tintaient au lointain.</p> + +<p>Jacques balbutia:</p> + +<p>—C'est la voiture.</p> + +<p>Et Florette bégaya:</p> + +<p>—Déjà!</p> + +<p>Le garde insista:</p> + +<p>—Voici l'instant de partir... La correspondance est toute proche... +Dépêchez-vous...</p> + +<p>Elle se dirigea vers la porte...</p> + +<p>En passant auprès des cadavres des deux Anglais,—rigides sous le drap +taché de sang,—elle frémit et chancela...</p> + +<p>L'ex-agent s'élança pour la soutenir:</p> + +<p>—N'ayez ni crainte ni remords, fit-il. Ceux-là sont morts victimes de +leur crime. Je prends leur châtiment sur moi.</p> + +<p>Puis, du seuil lui désignant la diligence qui s'avançait, en +carillonnant, dans la brume crépusculaire:</p> + +<p>—Allez en paix et que Dieu vous garde!<a name="page_171" id="page_171"></a></p> + +<h3><a name="XIX-a" id="XIX-a"></a>XIX<br /><br /> +VARIATIONS SUR LA «GAZETTE DES TRIBUNAUX»</h3> + +<p>—Zébie?</p> + +<p>—Monsieur?</p> + +<p>—Eh bien, et ce chocolat, ma mie?</p> + +<p>—Monsieur, il est en train de mousser.</p> + +<p>—Et ma <i>Gazette des Tribunaux</i>?</p> + +<p>—Elle est en main, monsieur.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'on vient de l'apporter et que je suis en train de la +parcourir pendant que le chocolat de monsieur mousse.</p> + +<p>—Par exemple!... Déflorer mes journaux!... Petite peste! carogne! +pécore! comme on jure au Théâtre-Français dans l'ancien répertoire.<a +name="page_172" id="page_172"></a></p> + +<p>Sans s'émouvoir outre mesure de cette bordée d'injures classiques, +mademoiselle Eusébie,—<i>Zébie</i>, dans l'intimité,—la bonne <i>pour tout +faire</i> des époux Bouginier,—entra d'un pas délibéré dans le cabinet de +son maître qui était une pièce assez grande, mais basse d'étage, et dont +les murailles, du plancher au plafond, étaient tapissées de cartons.</p> + +<p>La «petite peste» était une Normande douée d'une fraîcheur et d'un +embonpoint remarquables.</p> + +<p>Elle portait la robe de toile et le tablier blanc des caméristes +parisiennes; mais chacun de ses pendants d'oreilles pesait trois louis +au bas mot.</p> + +<p>M<sup>e</sup> Bouginier était déjà assis devant son bureau, en <i>coin de feu</i> de +flanelle à carreaux écossais, en pantalon à pied de molleton, en +pantoufles brodées et en calotte grecque.</p> + +<p>C'était un travailleur matinal.</p> + +<p>Quand on fut toujours vertueux, on aime à voir lever l'aurore.</p> + +<p>La bonne déposa devant lui un plateau sur lequel il y avait toute sorte +de choses: un couvert, une serviette, des rondelles de beurre nageant +dans l'eau d'un compotier, des radis roses dans un ravier, une énorme +tasse de porcelaine et toute une boulangerie de petits pains: <i>flûtes</i>, +<i>croissants</i>, viennois aux anis, anglais aux raisins, etc., etc., +etc.<a name="page_173" id="page_173"></a></p> + +<p>Ensuite elle se mit en devoir de verser «la liqueur tirée de la fève du +cacao», laquelle fumait à gros bouillons et embaumait la vanille.</p> + +<p>Notre Normande elle-même avait les joues écarlates et répandait une +suave odeur de cassis.</p> + +<p>L'ancien officier ministériel s'occupait à beurrer ses pains:</p> + +<p>—Et mon journal, insista-t-il, qu'avez-vous fait de mon journal?... En +vérité, Zébie, vous êtes d'une inconvenance!... C'est comme hier soir ce +pompier...</p> + +<p>—Quel pompier?...</p> + +<p>—Qui vous embrassait dans l'escalier, pendant que je rentrais de +l'Opéra-Comique. C'est scandaleux! Mademoiselle se laissait chiffonner +avec une abnégation!...</p> + +<p>La servante haussa les épaules:</p> + +<p>—Dame! le gaz était éteint; il faisait noir comme dans un four; moi, je +croyais que c'était monsieur...</p> + +<p>Puis, tirant le journal, tout froissé, de la poche de son tablier:</p> + +<p>—Tenez, la voici, votre <i>Gazette</i>... Elle n'est pas riche, ce matin. A +part une mécanique qui est arrivée là-bas, à côté de +Saint-Germain-en-Laye...</p> + +<p>—Ah! demanda M<sup>e</sup> Bouginier, qui saupoudrait ses tartines de sel, il +est survenu un événement extraordinaire,<a name="page_174" id="page_174"></a> là-bas, dans le département de +Seine-et-Oise?...</p> + +<p>—Une bande de brigands, dans un pavillon, chez un garde, sur la lisière +de la forêt,—avec un chef masqué,—comme dans <i>Pierre le Noir ou les +Chauffeurs</i>, par M. Taillade, que j'ai vu à l'Ambigu, en compagnie de +mon cousin, le tambour-major du 101<sup>e</sup>...</p> + +<p>—Et ces sacripants ont sans doute commis un vol des plus importants?...</p> + +<p>—Il est certain que ce n'est pas l'envie qui leur en a manqué...</p> + +<p>—Ah!...</p> + +<p>—Il paraît même qu'il y avait gros dans le secrétaire...</p> + +<p>—Vraiment!...</p> + +<p>—Oui, mais va-t'en voir s'ils viennent! Le garde-chasse veillait au +grain. Il vous empoigne un pistolet, et pif! paf! voilà deux des +malandrins par terre; un troisième, blessé, qui se sauve; le chef qui +lui emboîte le pas,—et, lorsque la justice accourt, elle ne ramasse que +deux cadavres...</p> + +<p>La mouillette que l'ex-avoué avait plongée dans sa tasse demeurait +droite—ainsi qu'un obélisque—au milieu du chocolat épais...</p> + +<p>Bouginier ne songeait pas à l'en retirer pour la porter à sa bouche.<a +name="page_175" id="page_175"></a></p> + +<p>La racontaine d'Eusébie l'avait—positivement—suffoqué.</p> + +<p>La Normande opina:</p> + +<p>—Je l'idolâtre, ce garde-chasse. Ce doit être un gaillard superbe. Il +me rappelle Népomucène...</p> + +<p>—Népomucène?...</p> + +<p>—Népomucène Briquet, un de mes promis. Membre influent de la cavalerie +française. Quinze ans de service, vingt-huit campagnes et pas une heure +de punition.</p> + +<p>L'ancien officier ministériel eut un mouvement et une exclamation de +furieuse impatience:</p> + +<p>—Au diable les commentaires, les sornettes et les caillettes!... +Va-t-on me laisser vaquer en paix à mes repas!... Votre cuisine vous +réclame.</p> + +<p>Mademoiselle Eusébie opéra sa retraite en bon ordre:</p> + +<p>—On y va, monsieur, on y va... Pas besoin de devenir hydrophobe... Si +ça devait vous prendre souvent, faudrait avertir les personnes... On +vous flanquerait vos huit jours, aussi vrai qu'il n'y a qu'un +caporal-sapeur par régiment, dans la ligne.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Resté seul, M<sup>e</sup> Bouginier étendit la main vers la <i>Gazette des +Tribunaux</i>:</p> + +<p>—Oh! oh! murmura-t-il, oh! oh! que signifie le<a name="page_176" id="page_176"></a> tic-tac de ce moulin à +paroles?... Le coup aurait donc raté?... Voyons, saperlotte! voyons +vite!</p> + +<p>Et il lut ce qui suit avec avidité:</p> + +<p>«On nous écrit de Saint-Germain:</p> + +<p>»Un attentat des plus hardis a eu lieu avant-hier, dans la nuit, à +Carrières-sous-Bois, au lieu dit: <i>le Pavillon de la +Faisanderie</i>,—immeuble dépendant du château de Saint-Pons, et situé à +l'extrémité du parc de ce dernier, sur l'un des côtés de la demi-lune +connue sous le nom de <i>Boule-du-Roi</i>.</p> + +<p>»Ce pavillon sert de maison d'habitation au garde général de M. de +Saint-Pons.</p> + +<p>»Des malfaiteurs, ayant appris que ce garde détenait pour le compte de +son maître une somme assez considérable,—provenant de la vente annuelle +d'une certaine quantité de coupes de bois,—se sont introduits, vers +minuit, dans le rez-de-chaussée de ce pavillon, à l'aide, suppose-t-on, +d'une fausse clé, fabriquée sur empreinte prise: car on n'a remarqué sur +la porte aucune trace d'effraction.</p> + +<p>»Ces malfaiteurs étaient au nombre de quatre.</p> + +<p>»Celui qui semblait le chef de l'expédition portait—d'après la +déposition du garde—un masque noir, garni d'une barbe de soie de même +couleur.</p> + +<p>»Notons, en passant, que ce garde n'est autre qu'un ancien agent de la +sûreté, le sieur J... P..., qui<a name="page_177" id="page_177"></a> a laissé à la Préfecture les meilleurs +souvenirs d'intelligence, d'activité et d'énergie sous le sobriquet +caractéristique de <i>Patte-de-Fer</i>.</p> + +<p>»On sait que ces braves employés ont l'habitude de ne dormir que d'un +œil.</p> + +<p>»Réveillé par un léger bruit, celui-ci, qui couche au premier étage, +sauta sur un revolver et, du haut de l'escalier, somma les intrus de se +retirer.</p> + +<p>»Sur leur refus, il n'hésita point à faire usage de son arme.</p> + +<p>»Deux des bandits tombèrent mortellement frappés.</p> + +<p>»Le troisième, quoique grièvement blessé au bras droit, eut encore la +force de gagner au pied dans la campagne.</p> + +<p>»Le quatrième—l'homme masqué—suivit ce dernier dans sa fuite.</p> + +<p>»Au jour naissant, le sieur J... P... fit prévenir l'autorité.</p> + +<p>»Le juge de paix, le commissaire de police et la gendarmerie de +Saint-Germain se transportèrent aussitôt sur les lieux.</p> + +<p>»Ils y furent rejoints, dans la journée, par les magistrats instructeurs +du parquet de Versailles.</p> + +<p>»L'habile chef de la sûreté s'y est pareillement rendu dans la +soirée.<a name="page_178" id="page_178"></a></p> + +<p>»Il résulte, dès l'abord, de l'enquête ouverte, que les deux malheureux +qui ont payé de leur vie leur criminelle tentative ne sont autres que +les frères Bob et Jack Snail, bateleurs anglais établis, la veille +encore, sur le champ de foire des Loges.</p> + +<p>»Le troisième larron—le blessé—serait leur frère aîné Tom.</p> + +<p>»Tous trois auraient quitté les Loges le matin même, après avoir +congédié leur <i>pitre</i>, ou paillasse, qui a été entendu au début de +l'instruction.</p> + +<p>»La voiture qui leur servait de moyen de locomotion a été retrouvée dans +un fourré de la forêt, entre Carrières et le pavillon de la Faisanderie.</p> + +<p>»On en avait dételé les chevaux, qui paraissent avoir aidé à la fuite +des survivants.</p> + +<p>»Ceux-ci—Tom Snail et l'homme masqué—sont activement recherchés, ainsi +que deux femmes, qui composaient avec les trois Anglais le personnel du +théâtre des <i>Dislocations-Amusantes</i>, et dont l'une est connue parmi les +saltimbanques sous le double surnom de la <i>Filleule de Lagardère</i> et de +<i>Mademoiselle Fine-Lame</i> tant à cause de sa beauté originale qu'en +raison de son talent à manier l'épée.</p> + +<p>»Quoi qu'il en soit, l'enquête continue.</p> + +<p>»Nous nous empresserons de tenir nos lecteurs au courant de ce qu'elle +produira.<a name="page_179" id="page_179"></a></p> + +<p>»Contentons-nous, pour aujourd'hui, d'annoncer, en terminant, que le +garde J... P.., a été vivement félicité de sa courageuse conduite par M. +de Saint-Pons, son maître, par les magistrats instructeurs et par le +chef de la sûreté.»<a name="page_180" id="page_180"></a></p> + +<h3><a name="XX-a" id="XX-a"></a>XX<br /><br /> +HÉRITIÈRE D'UN DEMI-MILLIARD!</h3> + +<p>Comme M<sup>e</sup> Bouginier achevait la lecture de cet article, Eusébie revint +annoncer:</p> + +<p>—Monsieur, c'est un quidam appelé Marignan qui demande à vous +entretenir.</p> + +<p>—Marignan?... Faites entrer... Il arrive à propos.</p> + +<p>Le <i>patito</i> de Sergine Gravier se présenta en tenue de voyage, la +sacoche en sautoir et le plaid sur le bras.</p> + +<p>Sans prononcer une parole, l'ancien avoué lui désigna du bout du doigt +la <i>Gazette des Tribunaux</i>.</p> + +<p>Le visiteur eut un geste de haute philosophie:</p> + +<p>—Que voulez-vous? répliqua-t-il. <i>Errare humanum<a name="page_181" id="page_181"></a> est</i>. Les plus +illustres conquérants ont eu leur Waterloo. Fatalité. <i>Anankè.</i> Ce qui +est écrit est écrit...</p> + +<p>Pas dans vos canards, par exemple!...</p> + +<p>En voilà qui gloussent la vérité comme Baron, des Variétés, est +susceptible de chanter les <i>Huguenots</i> et <i>Guillaume Tell</i>!...</p> + +<p>—Comment?... Les deux Snail... L'argent du pavillon du garde...</p> + +<p>—Deux des Snail sont morts, c'est acquis; le troisième a le bras cassé, +c'est patent; l'argent du pavillon du garde nous échappe, c'est +incontestable...</p> + +<p>Mais qui est-ce qui a fusillé Bob et Jack? Qui est-ce qui a démonté Tom +de l'aileron? Qui est-ce qui a fait glisser entre nos doigts les écus de +M. de Saint-Pons?</p> + +<p>—Il me semble que ce Jacques Perrin...</p> + +<p>—Oui, il l'a déclaré à la justice; mais il a trompé la justice...</p> + +<p>—Hein?...</p> + +<p>—Dans quel but? C'est ce que j'ignore. Toujours est-il qu'il est +certain que personne ne viendra lui donner un démenti...</p> + +<p>—Cependant les journaux...</p> + +<p>—Les journaux radotent, vous dis-je! Que diable! j'étais là sous mon +masque! J'en sais quelque chose peut-être!...<a name="page_182" id="page_182"></a></p> + +<p>—Qui donc alors?...</p> + +<p>—Qui?... Eh! pardieu! votre jolie des jolies!... Votre protégée des +Loges, votre <i>Filleule de Lagardère, votre mademoiselle Fine-Lame</i>!...</p> + +<p>—Florette!...</p> + +<p>—Elle-même: un singulier auxiliaire, qui se retourne contre nous au +moment décisif, et qui, au lieu d'un coup d'épaule, nous flanque des +coups de pistolet!</p> + +<p>Et Marignan raconta—brièvement—ce qui s'était passé au pavillon de la +Faisanderie.</p> + +<p>Lorsqu'il eut terminé, M<sup>e</sup> Bouginier resta quelques minutes à +réfléchir.</p> + +<p>Ensuite il opina en hochant la tête:</p> + +<p>—C'est inimaginable!... Il semble qu'il y ait eu quelque accord tacite +entre le garde et cette fille pour qu'il ne soit point fait mention de +celle-ci... Dans tous les cas, qu'est-elle devenue?</p> + +<p>L'autre continua:</p> + +<p>—J'ai serré Tom Snail, l'éclopé, dans un endroit où je défie la police +de le découvrir...</p> + +<p>Héloïse Chamoiseau le soigne...</p> + +<p>Je crois qu'il guérira, et ma foi! m'est avis que ce sera tant pis pour +notre vierge au revolver...</p> + +<p>L'Anglais a de la rancune: s'ils se rencontrent jamais<a +name="page_183" id="page_183"></a> nez à nez dans le même chemin, je ne +voudrais pas être dans la peau de la pauvrette.</p> + +<p>—Et vous, interrogea brusquement son interlocuteur, et vous, que +comptez-vous faire?</p> + +<p>Marignan pirouetta sur le talon:</p> + +<p>—Vous n'avez donc pas remarqué mon costume?... Je ressemble au baron de +la <i>Vie parisienne</i>... Avec cette différence que je pars au lieu +d'arriver...</p> + +<p>—Absence précautionnelle. Vous êtes prudent. Je vous approuve.</p> + +<p>—Il y a longtemps que l'on sollicitait Sergine Gravier d'aller donner +quelques représentations à Bruxelles...</p> + +<p>Elle a signé hier, pour un mois, avec le théâtre des Galeries. Je +l'accompagne naturellement. Nous enfourchons l'<i>express</i> après +déjeuner...</p> + +<p>A propos, vous n'auriez pas une centaine de louis à ma disposition?</p> + +<p>—Cent louis!</p> + +<p>L'ex-avoué fit une grimace énergique.</p> + +<p>—Je croyais, reprit-il avec raideur, que vous aviez de l'argent bien +placé.</p> + +<p>—C'est justement parce qu'il est bien placé que je ne tiens pas à le +déranger.</p> + +<p>Le masque de l'ancien officier ministériel se renfrogna de plus en +plus:<a name="page_184" id="page_184"></a></p> + +<p>—Vous êtes gai... L'insuccès ne vous démoralise pas... Mais que ne vous +adressez-vous à votre compagne de voyage?</p> + +<p>—A une femme?... Fi donc!... Pour qui me prenez-vous?</p> + +<p>Puis, haussant les épaules:</p> + +<p>—Compromettre ma réputation!... Pour deux misérables mille francs!... +Ce ne serait vraiment pas la peine!</p> + +<p>Puis encore, pesant sur les mots:</p> + +<p>—D'ailleurs, poursuivit Marignan, ma compagne de voyage n'aurait aucune +espèce d'intérêt à avoir en sa possession les deux pièces qui sont ici, +dans mon portefeuille,—tandis que vous, qui aviez, à ce qu'il paraît, +des projets d'avenir sur la petite...</p> + +<p>—La petite?... Deux pièces?... Que signifie?...</p> + +<p>—Deux pièces que j'ai ramassées,—en le déshabillant pour le mettre au +lit,—dans la poche de notre blessé Tom Snail, lequel avait eu la +faiblesse de s'évanouir à l'instar d'une femmelette...</p> + +<p>—Ah!...</p> + +<p>—La première est l'extrait de baptême d'Eva-Flore Ferrand, levé, le +jour de la naissance de celle-ci, sur les registres de la paroisse de +Saint-Pierre, au Gros-Caillou, et remis par la sage-femme qui accoucha +la mère à la nourrice qui se chargea de l'enfant...<a name="page_185" id="page_185"></a></p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—La seconde est une sorte d'acte par lequel la susdite nourrice, une +paysanne de Bougival appelée Françoise Mauclerc, cède, moyennant une +somme de vingt livres, ses droits sur ce <i>baby</i>—droits illusoires et +abusifs, vous êtes trop légiste pour ne pas le reconnaître—à la société +des frères Snail représentée par leur aîné...</p> + +<p>Marignan conclut avec un accent singulier:</p> + +<p>—Voilà qui aiderait supérieurement à la reconstitution de l'état-civil +de mademoiselle Fine-Lame, s'il lui tombait jamais une famille des +nues...</p> + +<p>Puis, dévisageant son interlocuteur entre les deux sourcils:</p> + +<p>—Ou s'il prenait un jour fantaisie à quelqu'un de lui en fabriquer une.</p> + +<p>L'ex-avoué demanda nettement:</p> + +<p>—Combien les deux paperasses?</p> + +<p>—Cinquante louis chacune. <i>Fixed price.</i> C'est pour rien.</p> + +<p>—Voici les fonds.</p> + +<p>—Voici les papiers.</p> + +<p>Il y eut échange réciproque. Chacun empocha son butin. Ensuite on +échangea les politesses d'usage:</p> + +<p>—Cher maître, à l'honneur de vous revoir.</p> + +<p>—Cher monsieur, un heureux voyage.<a name="page_186" id="page_186"></a></p> + +<p>Le visiteur sortit.</p> + +<p>Aussitôt Bouginier bondit vers son bureau:</p> + +<p>—Voyons, murmura-t-il, je ne me suis pas trompé... Ce nom de <i>Flore-Eva +Ferrand</i> est bien celui que j'ai lu, l'autre jour, dans cette gazette +américaine... Celle qui annonce les recherches entreprises par le +richissime Yankee Samuel Murphy, de New-York, pour retrouver la fille +d'un sien frère défunt, à laquelle il veut rendre compte de la fortune +de ce dernier.</p> + +<p>L'ancien officier ministériel était doué d'un esprit d'ordre +remarquable.</p> + +<p>Aussi n'eut-il pas de peine à remettre la main sur le journal dont il +avait besoin.</p> + +<p>Il l'ouvrit d'un geste enfiévré et le parcourut rapidement.</p> + +<p>Puis, avec une explosion que la surprise étranglait à demi entre ses +lèvres:</p> + +<p>—Oui, voilà l'article en question... Entouré au crayon rouge... Il +m'avait frappé, dès l'abord...</p> + +<p>Le nom y est... <i>Flore-Eva Ferrand</i>... En toutes lettres...</p> + +<p>Et cette phrase... Cette phrase qui termine... Le bouquet d'un feu +d'artifice de dollars:</p> + +<p>«On n'estime pas à moins d'un milliard les bénéfices réalisés par les +frères Murphy dans leurs différentes<a name="page_187" id="page_187"></a> opérations financières, +industrielles et commerciales.</p> + +<p>»C'est à la moitié de cette somme qu'a donc droit, du chef de son père, +la jeune personne recherchée.</p> + +<p>»Cette héritière, dès à présent, vaut le chiffre rond de CINQ CENTS +MILLIONS.»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c"><small>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</small></p> + +<p><a name="page_188" id="page_188"></a></p> + +<p><a name="page_189" id="page_189"></a></p> + +<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIÈME PARTIE<br /><br /> +<span class="sns"><small>L'AVENTURE DES FRÈRES MURPHY</small></span></h2> + +<p class="cb">————</p> + +<h3 class="sns"><a name="I-b" id="I-b"></a>I<br /><br /> +DEUX VOYAGEURS</h3> + +<p>L'express du Havre brûlait Asnières et franchissait à toute vapeur +l'enceinte des fortifications.</p> + +<p>La machine s'époumonnait à siffler pour annoncer son arrivée.</p> + +<p>Bientôt, ainsi qu'un serpent qui se glisse dans son trou, la file des +voitures s'engouffra sous la coupole vitrée de la gare Saint-Lazare.</p> + +<p>Le mécanicien avait serré le frein. Le train <i>stopa</i>. Des employés +ouvrirent les portières:<a name="page_190" id="page_190"></a></p> + +<p>—Paris! Tout le monde descend!...</p> + +<p>Deux voyageurs sautèrent d'un <i>sleeping-car</i> sur le quai.</p> + +<p>Avec le <i>suit</i> en cheviot quadrillé et le petit chapeau rond et mou, de +même étoffe, qui peut se plier et se fourrer dans la poche comme un +mouchoir, ces deux <i>gentlemen</i> portaient, croisés en bandoulière, cette +sacoche de cuir de Russie et cet étui à jumelles de fort calibre qui +sont la caractéristique de l'étranger <i>en tour</i>.</p> + +<p>Ils avaient, en outre, à la main, une couverture de tartan, roulée dans +sa courroie, et, sur le bras, un <i>imperméable</i> en gutta-percha gris de +souris, «de la maison Perkins and Son, dans Lincoln-Inn's-Fild, à +Londres, fournisseurs privilégiés de H. G. M. la reine et de H. S. H. le +prince de Galles.»</p> + +<p>Ce n'étaient pas des Anglais, pourtant,—encore qu'ils s'exprimassent, +avec la facilité que donne une longue et constante habitude, dans cette +langue d'outre-Manche contre laquelle nous nous insurgerions de toute +l'horreur de notre oreille outragée, si Shakespeare, si Milton, si Pope, +Addison, Swift et Sterne ne s'en étaient servis pour écrire leurs +impérissables chefs-d'œuvre.</p> + +<p>Le <i>Labrador</i> les avait amenés en droite ligne de New-York au Havre.<a +name="page_191" id="page_191"></a></p> + +<p>—Eh bien, dit l'un, nous voici à Paris, <i>captain</i>!</p> + +<p>—<i>By God!</i> répondit l'autre, je n'en suis pas fâché: quand ce ne serait +que pour vider quelques bouteilles de champagne en l'honneur de la +traversée que nous venons d'opérer sans encombre...</p> + +<p>—Vous aurez tout loisir de le faire, une fois installé à l'hôtel; et, +dans vingt minutes au plus tard...</p> + +<p>—Oh! je n'aurai jamais la patience d'attendre jusque-là, ami Dick...</p> + +<p>—Comment?...</p> + +<p>—Je ne sais si c'est la longueur du trajet,—vos <i>rapides</i> de France +ont la vitesse de nos tortues d'Amérique,—la chaleur de la saison ou +l'orage que je flaire en l'air, mais je me sens tout mal à mon aise...</p> + +<p>Or, quand je suis indisposé, il n'y a rien pour me remettre comme un +quartier de bœuf saignant arrosé d'un vin généreux...</p> + +<p>Donc, que Satan me torde le cou si je tarde un instant de plus avant de +me lester l'estomac et de me gargariser le gosier dans la première +taverne venue!...</p> + +<p>—Et nos bagages, que faites-vous de nos bagages?</p> + +<p>—Nos bagages? Vous en remettez le bulletin à un employé qui les charge +sur un <i>cab</i>, et ce <i>cab</i> les transporte à l'hôtel—au <i>Grand-Hôtel</i>, où +vous avez télégraphié, je crois, pour nous retenir un appartement +convenable...<a name="page_192" id="page_192"></a></p> + +<p>Dick s'inclina:</p> + +<p>—Vous avez réponse à tout, mon cher Sam, déclara-t-il, et il ne me +reste plus qu'à me soumettre à votre souveraine volonté.</p> + +<p>—<i>All right!</i> s'exclama l'autre joyeusement. Mettons le cap sur un +endroit où l'on puisse manger, rire et boire pour son argent. Aussi bien +j'aime à penser qu'il ne manque pas, aux environs, d'établissements +ouverts aux gais compagnons qui, comme nous, ont la bourse mieux garnie +que le ventre. Vous devez en connaître plus d'un, vous qui êtes Français +et Parisien...</p> + +<p>—Il n'en manque pas, en effet, et, sans pousser trop loin, si j'ai +bonne mémoire, nous rencontrerons sûrement de quoi étancher votre soif +et satisfaire votre appétit.</p> + +<p>Puis, tandis que le reflet d'une allégresse intérieure sillonnait ses +traits d'une clarté fugitive qui s'éteignit sans que son interlocuteur +ait eu le temps de l'apercevoir:</p> + +<p>—Allons, murmura celui que le <i>captain</i> avait appelé l'ami Dick, +allons, j'ai réussi... C'est lui qui se livre... Il m'appartient!</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Le train était arrivé en gare à onze heures quarante du soir.<a +name="page_193" id="page_193"></a></p> + +<p>C'était une de ces lourdes nuits d'été qui chassent les Parisiens hors +de leurs logis étroits.</p> + +<p>Il faisait une chaleur étouffante.</p> + +<p>Tous les cafés avaient mis dehors un triple rang de tabourets et de +guéridons; et il n'y avait pas un tabouret qui ne fût disputé par une +demi-douzaine de consommateurs; il n'y avait pas un guéridon qui ne fût +couvert de bocks, de grogs, de mazagrans et de sodas.</p> + +<p>Nos deux voyageurs débouchèrent de la gare par l'une des baies qui +ouvrent sur la rue d'Amsterdam.</p> + +<p>Ils s'arrêtèrent un moment sur le trottoir de celle-ci.</p> + +<p>Devant eux, c'était le fourmillement de ce Paris éveillé comme un panier +de souris, qui détraque l'éternelle horloge du temps et remplit les rues +de tapage et de mouvement, à l'heure où la patriarcale province ronfle, +la nuque sur l'oreiller,—portes closes, rideaux tirés, bougie éteinte.</p> + +<p>L'ami Dick désigna à son compagnon divers établissements illuminés en +face:</p> + +<p>—Vous voyez que nous n'avons que l'embarras du choix. Cette rue +d'Amsterdam est pavée de caravansérails hospitaliers, de cuisines +internationales et de vide-bouteilles cosmopolites. Dans lequel vous +plaît-il d'entrer?</p> + +<p>—Hé! <i>my dear</i>, dans le plus proche.<a name="page_194" id="page_194"></a></p> + +<p>—Eh bien! que dites-vous de ce <i>bar</i> à la façon anglaise?</p> + +<p>—Va pour le <i>bar</i> et sa façon! Je n'aime pas beaucoup les Anglais, mais +je ne déteste point, en revanche, leurs sauces aux pickles, leurs hachis +d'huîtres, leurs puddings aux groseilles sûres et leurs tartes à la +rhubarbe.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Les deux nouveaux débarqués se mirent en devoir de traverser la +chaussée.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>En ce moment, deux individus sortaient de l'établissement où ils avaient +l'intention d'entrer.<a name="page_195" id="page_195"></a></p> + +<h3><a name="II-b" id="II-b"></a>II<br /><br /> +SUR UN SEUIL</h3> + +<p>Le premier de ces individus abritait sous un sourcil touffu un regard +d'une vaillance et d'une pénétration singulières.</p> + +<p>Cette pénétration s'aiguisait, par intervalles, jusqu'au point de +devenir inquiétante.</p> + +<p>Toutefois elle semblait plutôt le résultat d'une habitude que d'une +intention.</p> + +<p>Vous auriez juré qu'elle était indépendante de la volonté de celui qui +l'exerçait sans s'en douter.</p> + +<p>Il était évident que ce dernier avait jadis revêtu l'uniforme.</p> + +<p>On s'en apercevait à sa manière de se tenir droit, de porter haut, de +parler bref, non moins qu'au ruban<a name="page_196" id="page_196"></a> des médailles militaires d'Italie et +de Crimée noué à la boutonnière de sa jaquette de velours vert côtelé.</p> + +<p>Le reste de son costume se composait d'un pantalon de coutil gris qui +s'enfonçait dans des guêtres de cuir fauve, d'un gilet de drap chamois +sur lequel se bouclait le ceinturon d'un couteau de chasse et d'un képi +qu'entourait un mince liséré d'argent.</p> + +<p>Il avait, en outre, au dos, une carnassière dont le baudrier s'étoilait +d'une plaque de cuivre armoriée et, sous le bras, un fusil double dont +les canons noircis luisaient comme une peau de serpent.</p> + +<p>Son compagnon avait les jambes fluettes, l'échine allongée et le museau +pointu d'un lévrier.</p> + +<p>Ce n'était point un homme brillant...</p> + +<p>Mais quoi! je connais des poètes qui ont des redingotes plus pelées, des +«tuyaux de poêle» plus rougissants et des tournures plus minables.</p> + +<p>Celui-ci insinuait:</p> + +<p>—Mon supérieur, est-ce que nous ne récidivons pas? On ne s'en va pas +sur une patte. La chope de l'étrier, pas vrai?</p> + +<p>—Grand merci, répondit le personnage au fusil: il se fait tard et je +n'ai plus soif.</p> + +<p>—Bon! s'exclama gaillardement le particulier au couvre-chef douteux, où +serait la différence entre<a name="page_197" id="page_197"></a> l'humanité et la brute, si l'humanité ne +buvait que quand elle a soif?...</p> + +<p>Pour ce qui est de l'heure, on s'en flûte!...</p> + +<p>Il n'y a pas d'heure pour les braves...</p> + +<p>Or, vous êtes le brave des braves, vous, mon ancien brigadier: brave au +régiment,—brave chez nous,—brave dans vos nouvelles fonctions de garde +général des domaines de M. le marquis de Saint-Pons!...</p> + +<p>Que le pousse-bière que nous allons prendre me serve de médecine ou de +poison, si l'on en trouve un quarteron de votre acabit dans la douzaine!</p> + +<p>—Impossible, répliqua l'autre en consultant sa montre: ce sera pour la +prochaine fois. On m'attend à Carrières-sous-Bois. Si je tardais trop à +y rentrer, ma ménagère serait inquiète.</p> + +<p>—Ah! oui: cette jolie petite femme avec laquelle je vous ai rencontré, +un jour, sur le boulevard... Mazette! vous ne vous refusez rien, +monsieur Jacques!... Un amour de jeunesse, qu'on s'en lécherait les +mandibules jusques et par delà les cartilages auriculaires!</p> + +<p>M. Jacques fronça le sourcil.</p> + +<p>—Mon garçon, fit-il sévèrement, la personne que je vous engage à +traiter avec moins de légèreté est ma fille,—ma fille d'adoption...</p> + +<p>—Hé! une fille qui ne demande qu'à être mariée!...<a name="page_198" id="page_198"></a></p> + +<p>La physionomie du garde général se rembrunit davantage:</p> + +<p>—Pour se marier, il faut de l'argent, répondit-il avec humeur; et, +quoique M. le marquis me rémunère plus que généreusement de mes +services, je n'ai pas encore achevé d'amasser la dot de ma Florette.</p> + +<p>Son interlocuteur eut un sourire malin:</p> + +<p>—Eh bien, épousez-la vous-même!</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>—Dame! ce sera double économie: d'abord, plus de <i>monacos</i> à débourser +pour l'établir; ensuite, puisqu'elle est déjà à la tête de votre maison, +plus de dépenses subséquentes à faire pour appointer sa remplaçante...</p> + +<p>M. Jacques haussa les épaules:</p> + +<p>—Trêve de plaisanterie, mon camarade! A mon âge, oserais-je +prétendre...</p> + +<p>—A votre âge?... Ne dirait-on pas que vous êtes le frère de lait de +Mathusalem?...</p> + +<p>Vous êtes solide comme l'obélisque; vous possédez bon pied, bon œil, +bon estomac, bon appétit; si vos cheveux frisent la cinquantaine, votre +cœur a toujours vingt ans...</p> + +<p>Si la demoiselle vous rabrouait, elle serait fièrement difficile...</p> + +<p>A moins, pourtant, qu'elle n'ait une inclination...<a name="page_199" id="page_199"></a></p> + +<p>—Une inclination!...</p> + +<p>En répétant ce mot, M. Jacques porta brusquement la main à sa poitrine, +comme s'il eût ressenti une soudaine et vive douleur.</p> + +<p>Ensuite, d'une voix agitée:</p> + +<p>—Non, non, je ne puis le supposer. Florette est un ange de sincérité et +d'innocence... J'ai toute sa confiance, et elle m'eût avoué...</p> + +<p>Son interlocuteur continua avec une insistance paisible:</p> + +<p>—Après cela, peut-être est-ce qu'elle ne vous convient pas... +Saperlotte! vous êtes dégoûté!... Une bouche fraîche comme un brugnon; +des joues d'api qui donnent envie de mordre dedans; une taille fine, +ronde et souple comme un jonc, avec une mignonne paire de bossoirs à +tribord et à bâbord!...</p> + +<p>Le garde général allait sans doute protester avec véhémence contre cette +appréciation erronée de ses sentiments, lorsqu'un incident—en lui-même +fort ordinaire—vint changer inopinément le tour de la conversation.</p> + +<p>En dialoguant de la sorte, les deux compères stationnaient—à leur +insu—devant la porte de l'établissement dont ils venaient de sortir.</p> + +<p>Or, c'était cet établissement—on s'en souvient—qui<a name="page_200" id="page_200"></a> formait l'objectif +du couple de voyageurs que nous avons mis en scène précédemment.</p> + +<p>Obligé de déranger les causeurs pour entrer, le <i>captain</i> toucha du +doigt le bord de son chapeau en murmurant la formule de politesse:</p> + +<p>—<i>If you please, gentlemen?</i></p> + +<p>Les deux Français s'écartèrent en rendant le salut.</p> + +<p>Sam passa.</p> + +<p>L'ami Dick venait derrière lui.</p> + +<p>Il imita le geste et répéta la phrase.</p> + +<p>Ensuite il passa à son tour.</p> + +<p>Tous les deux disparurent à l'intérieur de la taverne.<a +name="page_201" id="page_201"></a></p> + +<h3><a name="III-b" id="III-b"></a>III<br /><br /> +TENTATIVE DE RECONNAISSANCE</h3> + +<p>M. Jacques les avait—machinalement—effleurés du regard au passage.</p> + +<p>En se posant sur le <i>captain</i>, ce regard était demeuré d'une +indifférence absolue.</p> + +<p>Il n'en avait pas été de même lorsqu'il s'était arrêté—par hasard—sur +le second voyageur.</p> + +<p>Vous eussiez dit d'un réveil en sursaut.</p> + +<p>Le garde général avait tressailli. Une flamme subite avait jailli de sa +prunelle. Puis il s'était penché vers son interlocuteur:</p> + +<p>—Fil-en-Quatre?</p> + +<p>—Brigadier?</p> + +<p>—As-tu remarqué?...<a name="page_202" id="page_202"></a></p> + +<p>Il paraît que le «brigadier» ne tutoyait que dans les grandes occasions +le propriétaire de la redingote inavouable; car celui-ci interrogea avec +un soubresaut de surprise:</p> + +<p>—Remarqué qui?... Remarqué quoi?...</p> + +<p>—Ces étrangers...</p> + +<p>—Ces <i>Angliches?</i>... Deux casse-noisettes qui sont arrivés en retard +quand le bon Dieu distribuait les grâces, le chic et l'élasticité... Le +premier surtout: un nègre blanc avec sa tignasse de crin végétal, sa +barbe en copeaux de menuiserie et ses lèvres en rebords de potiche +nocturne!...</p> + +<p>M. Jacques secoua la tête:</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de celui-là... Il s'agit de l'autre... Il s'agit de +ses yeux...</p> + +<p>—Ses yeux?...</p> + +<p>—Est-ce que tu ne les as pas reconnus?</p> + +<p>Fil-en-Quatre considéra le questionneur avec un étonnement croissant:</p> + +<p>—Reconnus?... Les lampions du John Bull?... Pas plus que mon père +naturel ne m'a reconnu à ma naissance...</p> + +<p>M. Jacques affirma:</p> + +<p>—Eh bien! moi, je suis certain d'avoir aperçu ces yeux-là quelque +part.<a name="page_203" id="page_203"></a></p> + +<p>—Bah!...</p> + +<p>—Lorsqu'ils se sont croisés avec les miens, tout à l'heure, il m'a +semblé que ce n'était pas la première fois qu'ils me heurtaient. J'ai +éprouvé la sensation de l'homme qui, sur le terrain, reconnaît, en +tâtant le fer, que le jeu de son adversaire n'est pas pour lui chose +nouvelle. Assurément je me suis déjà mesuré avec ce voyageur, avec cet +étranger. Maintenant, où, quand et dans quelles circonstances? C'est ce +que je cherche à me rappeler...</p> + +<p>Fil-en-Quatre se gratta l'appendice nasal:</p> + +<p>—Pour lors, ce <i>goddam</i> prétendu serait un de nos anciens clients... Ça +se pourrait bien tout de même... Dans la partie, on a affaire à tant de +monde...</p> + +<p>—J'en jurerais, et il me suffirait de deux ou trois minutes d'un examen +plus attentif pour fixer les souvenirs qui flottent dans mon esprit...</p> + +<p>Ce disant, le garde chasse avait fait un mouvement pour rentrer dans la +taverne...</p> + +<p>Puis, se ravisant brusquement:</p> + +<p>—Ah çà! s'écria-t-il, que m'importe, après tout, et de quoi vais-je +m'occuper?... J'oublie que je ne suis plus <i>de la partie</i>, et que les +braconniers, les maraudeurs, les vagabonds qui exploitent les bois de +mon maître sont désormais les seuls clients auxquels je doive +m'intéresser... Au diable cette stupide manie de<a name="page_204" id="page_204"></a> toujours vouloir lire +dans le passé et sous la frimousse des autres!...</p> + +<p>Il jeta son fusil sur son épaule:</p> + +<p>—Et l'heure qui me talonne!... Et le train qui va me brûler la +politesse!... Et Florette qui serait en peine!...</p> + +<p>—Sans vous commander, proposa son compagnon, on vous fera un bout de +conduite.</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux, mon garçon.</p> + +<p>M. Jacques reprit, en se dirigeant vers la gare:</p> + +<p>—C'est l'histoire du vieux cheval de réforme qui, attelé à un +tombereau, dresse l'oreille, piaffe et hennit quand il entend la +trompette de l'escadron...</p> + +<p>Ah! l'habitude est une maîtresse dont il n'est pas facile de se +débarrasser...</p> + +<p>Quand on a consacré dix années de sa vie à deviner, à poursuivre, à +combattre le crime, est-ce qu'on ne s'imagine pas toujours avoir le +crime en face de soi?</p> + +<p>—Ça, brigadier, déclara l'autre, c'est censément le mal du métier.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Hé! parbleu! vous le constatez: on n'a pas été le célèbre, le +redoutable, l'illustre <i>Patte-de-Fer</i>, le malin des malins, le Vidocq +des Vidocq,—la terreur des <i>grinches</i> et des <i>escarpes</i> de la haute et +de la basse <i>pègre</i>; on n'a pas été l'œil qui déchiffrait les +coquins<a name="page_205" id="page_205"></a> sous leurs déguisements, sous leurs ruses les plus habiles, et +la poigne qui les happait, qui les broyait sur leurs méfaits; on n'a pas +été tout cela sans qu'il en reste quelque chose...</p> + +<p>Vous avez lâché la boutique: la boutique ne vous a pas lâché...</p> + +<p>Vous travaillez sans y penser...</p> + +<p>Il y a de pauvres diables à qui l'on a coupé le bras ou la jambe, et qui +n'en ressentent pas moins des douleurs à la place qu'occupait le membre +amputé...</p> + +<p>Vous, c'est tout comme. L'œil et la poigne vous démangent. Vous +n'êtes plus de la police,—et vous êtes demeuré le pape, le modèle, le +phénix des policiers.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>On peut, à la rigueur, découvrir des personnes qui ne boivent pas entre +leurs repas.</p> + +<p>M. Jacques était de ce nombre.</p> + +<p>J'ai même coudoyé des gens qui ont su résister à la contagion du cigare.</p> + +<p>Mais jamais je n'en ai rencontré qui résistassent à un petit verre de +gloire.</p> + +<p>L'ex-brigadier avait décliné le «pousse-bière» de son ancien +subordonné...</p> + +<p>Sa physionomie s'égaya aux compliments de ce dernier.</p> + +<p>—Inspecteur Fil-en-Quatre, fit-il en lui pinçant<a name="page_206" id="page_206"></a> cordialement +l'oreille, inspecteur Fil-en-Quatre, vous n'êtes qu'un flatteur!</p> + +<p>Puis, avec une indifférence affectée:</p> + +<p>—Ainsi, l'on se souvient encore de moi, là-bas?</p> + +<p>—Si l'on s'en souvient! C'est-à-dire que l'on vous pleure, que l'on ne +vous a pas remplacé, et que le patron crie sur les toits qu'il n'y a pas +dans toute la boîte un lapin digne de dénouer les cordons de vos +<i>ripatons</i>!... Vous, le héros de l'affaire Troppmann, de l'affaire du +puits de Châtillon, de l'affaire...</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>—En voiture pour Saint-Germain!</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>A cet appel, l'ex-brigadier serra vivement la main de l'inspecteur:</p> + +<p>—Il faut que je vous quitte... Au revoir.... Souvenez-vous qu'il y aura +toujours un couvert mis pour vous recevoir et une vieille bouteille de +derrière les fagots pour fêter votre bonne visite au pavillon de la +Faisanderie,—rond point du Roi,—au bout de la terrasse de +Saint-Germain.</p> + +<p>Il monta rapidement l'escalier qui conduit à la salle d'attente, +traversa celle-ci en courant et sauta, du quai, dans le premier wagon où +il n'aperçut personne.</p> + +<p>Il avait, en effet, besoin d'être seul pour songer...<a name="page_207" id="page_207"></a></p> + +<p>Songer à qui?...</p> + +<p>A quoi?...</p> + +<p>A la jeune fille qui l'attendait, penchée à la fenêtre du logis, tandis +que, sur la nappe blanche, la collation, préparée par ses soins, étalait +ses appétissantes victuailles près du vin favori riant dans le +flacon?...</p> + +<p>Ou bien à la douleur aiguë qui l'avait mordu au cœur, alors que +Fil-en-Quatre avait émis cette hypothèse—ridicule et inadmissible, +parbleu!—d'une inclination que lui cacherait celle qu'il ne voulait +considérer que comme son enfant d'adoption?...</p> + +<p>Non: une autre pensée,—une pensée tenace,—occupait l'esprit du +policier émérite...</p> + +<p>Et ce qu'il se demandait avec une persistance dominatrice de tous ses +sentiments et de toutes ses facultés, c'était ceci:</p> + +<p>—Où ai-je vu les yeux de cet homme?<a name="page_208" id="page_208"></a></p> + +<h3><a name="IV-b" id="IV-b"></a>IV<br /><br /> +ENGLISH SPOKEN HERE</h3> + +<p>Ce n'était pas seulement cette indication, incrustée en lettres de +cuivre dans le vitrage de la devanture, qui ressuscitait Londres en +plein cœur de Paris.</p> + +<p>C'étaient l'aménagement intérieur et le personnel de ce véritable +<i>coffee-house</i>, où tout était anglais, depuis le patron, le sommelier et +les garçons avec leurs favoris en côtelettes d'acajou, leur costume noir +et leur mine discrète d'employés aux pompes funèbres, jusqu'aux <i>boxes</i> +dont la double rangée s'alignait autour de la salle commune.</p> + +<p>Ces boîtes, assez semblables aux confessionnaux collés aux murailles des +églises, remplacent les cabinets particuliers chez nos voisins des +Trois-Royaumes.<a name="page_209" id="page_209"></a> Le <i>captain</i> s'était déjà casé dans l'un de ces +cercueils de société, et on l'entendait demander:</p> + +<p>—<i>God me bless!</i> ami Dick, où êtes-vous passé?... J'ai besoin de vos +lumières, ou la foudre m'écrase!... Dans ce pays commence-t-on par le +porto ou le madère?</p> + +<p>L'ami Dick était debout près du comptoir et rédigeait le menu du festin.</p> + +<p>S'adressant au <i>landlord</i> (patron) et au sommelier:</p> + +<p>—Ainsi, questionnait-il, vous m'avez bien compris?</p> + +<p>—Oui, Votre Honneur: médoc et chambertin pour débuter; ensuite le +champagne; puis le café et les liqueurs....</p> + +<p>—<i>Very good.</i></p> + +<p>Sam reprit, de sa boîte:</p> + +<p>—Avez-vous donc juré de me laisser boire seul?</p> + +<p>—Une minute, pour Dieu, mon cher maître! Je m'occupe de vous et de moi.</p> + +<p>Interpellant le sommelier, le compagnon du <i>captain</i> commanda:</p> + +<p>—Apportez une bouteille de vieux kirsch et une carafe d'eau frappée.</p> + +<p>Le subalterne obéit.</p> + +<p>L'autre continua en baissant le ton:</p> + +<p>—Versez où vous voudrez l'eau que contient cette<a name="page_210" id="page_210"></a> carafe et +remplacez-la par la totalité du kirsch qui remplit la bouteille.</p> + +<p>—Voilà qui est fait, Votre Honneur.</p> + +<p>—Bien; maintenant, écoutez-moi, si vous avez envie d'encaisser une +honnête aubaine:</p> + +<p>J'ai gagé avec le gentleman qui est là qu'il ne s'apercevrait pas de la +substitution...</p> + +<p>Aidez-moi à gagner mon pari et il y a deux livres pour vous. Je paye +moitié d'avance. Prenez...</p> + +<p>—Comment puis-je me rendre utile à Votre Honneur? s'empressa de +demander le sommelier en empochant la pièce d'or.</p> + +<p>—Oh! de la façon la plus simple: lorsque mon compagnon demandera de +l'eau glacée, vous aurez soin de placer devant lui cette carafe ainsi +préparée, en vous gardant d'un mot, d'un signe qui lui permettent de +supposer le changement de liqueur que vous venez d'opérer.</p> + +<p>Un Français y eût regardé à deux fois avant de se prêter à cette +tentative d'alcoolisation déguisée en manière de «farce de fumiste».</p> + +<p>Une loi, dont les dispositions sont affichées dans tous les débits de +boissons, punit chez nous non seulement l'ivresse manifeste, mais encore +quiconque a fourni les moyens de la déterminer.</p> + +<p>Il est évident, par exemple, que cette loi ne concerne<a +name="page_211" id="page_211"></a> que nos nationaux et que les étrangers +ont le droit de s'enivrer jusqu'à rouler sous la table.</p> + +<p>Et puis, il s'agissait d'un pari: or, de l'autre côté du détroit, un +pari est chose sacrée.</p> + +<p>Le sommelier s'inclina profondément:</p> + +<p>—Votre Honneur sera content de moi, répondit-il.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Il y avait sur la table, en dépit de la saison qui interdit l'usage de +ces mollusques, pendant les mois sans <i>r</i>, aux palais fins et +délicats,—il y avait des montagnes d'huîtres dans des plats de métal +blanc, que flanquaient des poivrières à compartiments renfermant quatre +espèces de sauces diaboliques à base de kari.</p> + +<p>Il y avait un <i>rumpsteack</i> monstre, dont la chair presque crue saignait +sous le couteau; un saumon bouilli, lardé de jambon et d'anchois; des +tranches d'esturgeon sur un lit de crevettes hachées, et des puddings +qui n'attendaient qu'une allumette pour transformer en flammes bleuâtres +le rhum dans lequel ils nageaient.</p> + +<p>Il y avait des vins de toutes les couleurs: le sauterne qui ressemble à +de l'ambre en fusion; le madère, le porto, plus sombres que de l'or +bruni; le bourgogne, le bordeaux d'un rouge de pourpre, et l'aï rosé, +impatient d'envoyer au plafond son casque d'argent.</p> + +<p>Nos deux nouveaux débarqués étaient assis en face l'un de l'autre devant +ce plantureux festin.<a name="page_212" id="page_212"></a></p> + +<p>Profitons du moment où, la bouche pleine, ils n'échangent guère que de +fréquentes et fraternelles santés,—profitons, dis-je, de ce moment pour +les présenter plus amplement à nos lecteurs.</p> + +<p>Sam—ou le <i>captain</i>—était un grand, gros, large et solide gaillard de +quarante-cinq à cinquante ans, avec une encolure de taureau, une tête +puissante et crépue, des mains énormes et des pieds immenses.</p> + +<p>Quoique les tons foncés de ses traits fussent bien plutôt le résultat +d'une vie exposée aux soufflets de tous les éléments que la réflexion du +sang africain qui circulait sous son épiderme, il était impossible de ne +pas reconnaître en lui le type de la race noire, réfractaire à plusieurs +générations de croisements.</p> + +<p>Ses pommettes saillaient des deux côtés de son nez épaté; ses lèvres se +renflaient en bourrelets, découvrant des dents étincelantes et pointues, +et c'était une laine blondâtre qui moutonnait sur ses joues et sur son +menton, et qui tapissait son crâne d'une sorte de broussaille.</p> + +<p>Son œil, en retrait sur un front bombé, dégageait une remarquable +dose de sagacité, jointe à une somme presque égale de naïveté enfantine.</p> + +<p>Partout où il y a du nègre,—fût-ce à l'état latent et en quantité +infinitésimale,—il y a, en effet, du <i>baby</i>.<a name="page_213" id="page_213"></a></p> + +<p>Son compagnon, l'ami Dick—Dick est en anglais l'abréviation du prénom +Richard—ne lui ressemblait guère sous ce rapport.</p> + +<p>Il n'avait point l'air naïf.</p> + +<p>Dans sa prunelle vert de mer, veinée de noir, il y avait l'audace, la +cruauté du fauve en chasse, et la mobilité farouche, fureteuse, du fauve +inquiet.</p> + +<p>Sans cette expression oculaire, qu'il dissimulait le plus souvent sous +l'abat-jour de la paupière, son masque froid et régulier, ses longs +favoris blonds en nageoires de requin et, surtout, la facilité avec +laquelle il se servait de la langue anglaise, l'eussent fait prendre +volontiers pour l'un des sujets—ils prononcent <i>seudjets</i>—de Sa Très +Gracieuse Majesté, ou pour l'un des concitoyens de ce président qui, +là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique, gouverne les cinquante millions +d'individus dont se compose la population des Etats-Unis d'Amérique sans +que neuf Européens sur dix sachent la première lettre de son nom.</p> + +<p>Avec la révélation de son regard, pour un lynx comme M. Jacques, ce +n'était pas seulement un Français:</p> + +<p>C'était encore un Parisien.</p> + +<p>Un Parisien du boulevard.</p> + +<p>Il y en a de plus dangereux que les Pavillons-Noirs des plaines de +l'Indo-Chine ou que les pirates malais des îles de la Sonde.<a +name="page_214" id="page_214"></a></p> + +<h3><a name="V-b" id="V-b"></a>V<br /><br /> +FORTUNE AMÉRICAINE</h3> + +<p>Williams-James et Tomy-Samuel Murphy étaient deux frères originaires de +l'Etat de Kentucky.</p> + +<p>Leurs parents, qui avaient du sang «bleu» sous les ongles, leur avaient +laissé en mourant un petit bien dont l'exploitation eût pu suffire +amplement aux besoins de deux sages garçons, mesurés dans leurs goûts +comme dans leurs dépenses.</p> + +<p>Mais nos jeunes gens étaient ambitieux.</p> + +<p>Ils n'eurent rien de si pressé que de vendre au plus offrant l'héritage +paternel et de s'en partager le prix.</p> + +<p>Celui-ci, il est vrai, ne pesait pas beaucoup au fond de leur +<i>pockett</i>...</p> + +<p>Par exemple, pour le faire valoir, Will et Sam possédaient,<a +name="page_215" id="page_215"></a> mêlées, les qualités particulières aux +deux races—blanche et noire—dont ils étaient issus: l'énergie, +l'activité, le flair, la persévérance et le bon sens.</p> + +<p>Le premier, qui était l'aîné, s'embarqua pour l'Angleterre, où il avait +l'intention de «jouer sur les cotons.»</p> + +<p>Le second préféra ne pas quitter le sol natal.</p> + +<p>A quinze ans, il était apprenti <i>waterman</i> (matelot) à New-York.</p> + +<p>A dix-sept, il avait acheté—sur ses économies—l'une des plus grosses +gabares qui fussent dans le port.</p> + +<p>A vingt, il devenait capitaine d'un steamer à lui appartenant,—d'où ce +titre de <i>captain</i> qui lui resta comme un surnom,—et, du pont de ce +bâtiment, il trouvait moyen d'entreprendre toute sorte d'opérations, +dont la moins avantageuse ne fut pas le trafic avec les Indiens des +peaux de buffles et de bisons.</p> + +<p>La Californie venait d'être découverte:</p> + +<p>En 1849, Tomy-Samuel Murphy perçait—à ses frais—une route qui +traversait le Nicaragua et abrégeait considérablement pour les voyageurs +la distance entre la Nouvelle-Orléans et la baie de San-Francisco.</p> + +<p>Hâtons-nous d'ajouter que notre spéculateur était propriétaire d'un +quartier tout entier de cette dernière<a name="page_216" id="page_216"></a> ville. Dans ce quartier, il y +avait une douzaine d'hôtels meublés, de maisons de jeu, de <i>music-halls</i> +et d'autres <i>tralalas</i> de plaisir. Pour amasser la poudre d'or à pleines +tonnes, le Yankee n'avait pas besoin de se courber, le pic au poing, sur +la terre brûlante des placers ou de procéder au lavage des sables +pailletés du Rio-Santo.</p> + +<p>James-Williams, de son côté, avait prospéré dans Piccadilly, à Londres.</p> + +<p>Pendant des années, en effet, il y avait eu une hausse énorme et +persistante sur les cotons.</p> + +<p>Lorsque l'Américain liquida sa situation à Royal-Exchange-Office, pour +retourner dans son pays, il avait réalisé un bénéfice net de <i>quatre +cent mille livres sterling</i>,—c'est-à-dire de <i>dix millions de francs</i>.</p> + +<p>Survint la guerre de la Sécession.</p> + +<p>Les deux Murphy y prirent—dans les fournitures, transports et +approvisionnements—une part non moins lucrative qu'active.</p> + +<p>Associant plus tard la double puissance de leurs capitaux, ils firent +l'acquisition du New-York-Harlem-Railway, le fusionnèrent avec le +New-York-Erié, accaparèrent les actions de chacune des immenses voies +ferrées du Far-West et régnèrent en maîtres intelligents, mais absolus, +sur toutes les lignes qui relient à l'océan Pacifique l'Atlantique et le +Mississipi.<a name="page_217" id="page_217"></a></p> + +<p>Nous vous avons donné le portrait du <i>captain</i>, ainsi que l'on +continuait à baptiser Sam depuis son commandement maritime.</p> + +<p>C'était un gars franc du collier, d'aspect et de caractère également +joyeux.</p> + +<p>Une table qui eût effrayé dix dîneurs ordinaires, une besogne qui eût +épouvanté une douzaine d'industriels européens ne l'intimidaient point.</p> + +<p>Plus gourmand que gourmet, il prenait indistinctement le menton à toutes +les filles,—jolies ou laides,—qu'il rencontrait sur son chemin.</p> + +<p>Mais ses velléités de conquête s'arrêtaient à ce badinage.</p> + +<p>Non pas que l'envie lui manquât de pousser plus loin, ah! mais non!</p> + +<p>Mais le loisir lui faisait défaut:</p> + +<p><i>Times is money!</i></p> + +<p>Toujours par monts et par vaux, on ne le voyait faire que de courtes et +rares apparitions à New-York et dans les grands centres où, du reste, +malgré ses dollars, la <i>gentry</i> ne l'eût point volontiers «accepté» à +cause de son origine nègre.</p> + +<p>Ajoutons qu'il n'avait jamais eu le temps de faire un voyage en Europe, +et qu'il ne parlait que l'anglais ou que les différents idiomes des +peuplades sauvages avec lesquelles il s'était trouvé en relations.<a +name="page_218" id="page_218"></a></p> + +<p>En revanche, il savait compter et sacrer dans toutes les langues.</p> + +<p>Son aîné ne lui ressemblait point.</p> + +<p>Celui-ci avait été beau, autrefois, dans sa jeunesse: beau, par la +correction des traits, la «convenance» des manières et +l'irréprochabilité de la tenue.</p> + +<p>Par malheur, les jours et les nuits passés devant un bureau à aligner +sur le papier des chiffres et des combinaisons ne dévorent pas moins la +santé que les veilles employées à caresser les pots, les cartes et les +tendrons.</p> + +<p>A quarante ans, Williams-James était devenu une sorte de spectre, long +et pointu comme un paratonnerre, dont la figure coupante était prise +entre deux touffes ébouriffées de crins blanchâtres ainsi que la roue de +verre d'une machine électrique entre ses coussinets.</p> + +<p>Il causait rarement, mangeait peu, buvait moins et baissait les yeux en +présence des dames.</p> + +<p>Sa fonction favorite était de morigéner le <i>captain</i>:</p> + +<p>—Vos excès vous mèneront à mal, lui disait-il dogmatiquement. +L'intempérance est un ennemi. Vous verrez, Sam, que vous me placerez +dans la douloureuse nécessité de vous pleurer.</p> + +<p>Le digne Américain se trompait sur ce dernier point.<a name="page_219" id="page_219"></a></p> + +<p>Un soir, comme il venait de se coucher, il se rappela qu'il avait oublié +de vérifier si le «mot» de la caisse avait été changé.</p> + +<p>Aussitôt, il sauta du lit, et, sans prendre le soin d'endosser un +vêtement, il courut, à travers une enfilade de pièces glacées, réparer +cette omission.</p> + +<p>Le froid le saisit. Une fluxion de poitrine se déclara le lendemain. +Vingt-quatre heures plus tard, le malade était à toute extrémité.</p> + +<p>Le <i>captain</i> larmoyait à son chevet. Les deux frères s'aimaient +sincèrement. Williams murmura:</p> + +<p>—Mon frère, j'ai à m'accuser d'une grave erreur...</p> + +<p>—Une erreur! sanglota Sam. Expirez en paix, mon cher Will. Nos commis +la découvriront dans la balance de fin d'année. Est-ce à l'actif ou au +passif?</p> + +<p>Le malade secoua la tête:</p> + +<p>—Il n'est pas question de nos livres. Ceux-ci sont en règle avec les +hommes. S'il en était seulement ainsi de ma conscience avec le ciel, +avec la terre!...</p> + +<p>L'autre se trémoussa sur sa chaise:</p> + +<p>—Que signifie?... Expliquez-vous... Le diable m'emporte si je comprends +ou si je soupçonne...</p> + +<p>—Il s'agit d'une erreur d'un printemps agité: mon excellent Sam, j'ai +une fille...</p> + +<p>Le <i>captain</i> bondit:<a name="page_220" id="page_220"></a></p> + +<p>—Vous avez une fille! Je suis oncle! Et vous ne m'en en aviez rien +dit!...</p> + +<p>—Je n'ai pas trouvé le moment.. Les affaires m'absorbaient... +Pardonnez-moi...</p> + +<p>Samuel baissa le front:</p> + +<p>—C'est vrai. Vous avez raison. Ces triples coquines d'affaires... Et où +est-elle, mademoiselle ma nièce?...</p> + +<p>—En France, je crois: à Paris...</p> + +<p>—Vous croyez...</p> + +<p>—C'est dans cette ville de perdition que j'ai commis le péché de la +chair, lors d'une excursion que j'y fis au commencement de mon séjour à +Londres. Une innocente créature est résultée de cette faute. C'est, du +moins, ce dont m'a informé ma complice dans cette œuvre d'impureté +criminelle...</p> + +<p>—Et cette enfant, sa mère, que sont-elles devenues?...</p> + +<p>—Je l'ignore...</p> + +<p>—Comment! depuis quinze ans, vous ne vous êtes pas renseigné sur le +sort de deux personnes qui vous touchent de si près?<a name="page_221" id="page_221"></a></p> + +<h3><a name="VI-b" id="VI-b"></a>VI<br /><br /> +RECOMMANDATIONS ET PRÉDICTIONS</h3> + +<p>—Mon frère, repartit le moribond sèchement, je vous répète que mon +temps ne m'appartenait point. Mon temps appartenait aux affaires. Les +affaires avant toute chose...</p> + +<p>Le temps est une pierre plus précieuse que les diamants qui ornent la +couronne des rois. En détacher une parcelle pour l'appliquer à des +intérêts purement privés, en dehors du cours des cotons et de toute +opération commerciale ou financière, m'eût paru un vol,—oui, un +vol,—au préjudice de mon avenir et, par la suite, de notre association +à tous deux...</p> + +<p>D'ailleurs, je me réservais de m'occuper d'Eva,—c'est<a +name="page_222" id="page_222"></a> ainsi que l'enfant s'appelle,—lorsque +l'heure du repos aurait sonné pour moi...</p> + +<p>Cette heure va sonner dans un moment prochain...</p> + +<p>Mais ce ne sera pas celle du repos que j'espérais...</p> + +<p>Ce sera le glas qui m'ouvrira les portes de l'éternité...</p> + +<p>C'est vous, Sam, qui accomplirez le projet que j'avais formé...</p> + +<p>Vous irez en Europe, en France, à Paris; vous vous mettrez en quête +d'Eva; vous la retrouverez,—dussiez-vous, pour cela, dépenser la moitié +de ma fortune...</p> + +<p>Il y a là, sous mon oreiller, un portefeuille contenant toutes les +indications qui seront de nature à vous guider dans vos recherches...</p> + +<p>Ce portefeuille renferme, en outre, deux actes également importants:</p> + +<p>Par le premier, je reconnais solennellement pour ma fille l'enfant née à +Paris le 2 juin 1856 et déclarée à l'état-civil du neuvième +arrondissement sous les nom et prénoms d'<i>Eva-Flore Ferrand</i>, de même +que je l'institue légataire de tout ce que je laisse après moi...</p> + +<p>Le second vous constitue exécuteur unique de cette suprême volonté et +vous confie la tutelle de votre nièce...<a name="page_223" id="page_223"></a></p> + +<p>Vous êtes assez riche, mon frère, pour vous passer de mon héritage, et +je ne puis penser que vous me teniez rancune d'avoir essayé de réparer +par une mesure de justice tardive...</p> + +<p>—Tempêtes et massacres! pas un mot de plus, Williams! interrompit le +<i>captain</i> avec une véhémente indignation. Jugez-vous que je sois une +assez vile carcasse pour frustrer de sa légitime fortune la progéniture +de mon plus proche parent?...</p> + +<p>La jeune miss sera votre héritière, ou que la maladie me ronge!...</p> + +<p>Elle sera la mienne aussi; car je consens à être pendu si je m'accroche +jamais au cou la cravate de chanvre du mariage!...</p> + +<p>Partant, dormez tranquille jusqu'aux trompettes du jugement dernier. Ce +que vous désirez sera fait. Je vous engage ici la foi d'un <i>gentleman</i>, +qui, de sa vie, n'a eu un bout de traite en souffrance...</p> + +<p>Et vous savez bien, <i>my dear</i>, que, lorsque l'un de nous a donné sa +parole, c'est comme si tous les sollicitors, tous les shérifs, tous les +attorneys et tous les barristers avaient visé, légalisé et paraphé la +signature...</p> + +<p>—Merci! vous êtes un cœur honnête, loyal et dévoué.</p> + +<p>Et l'aîné des Murphy tendit à son frère une main qui tremblait les +affres de l'agonie.<a name="page_224" id="page_224"></a></p> + +<p>Samuel reprit avec ardeur:</p> + +<p>—Je m'embarquerai, s'il vous plaît, le lendemain de l'enterrement...</p> + +<p>L'autre le modéra:</p> + +<p>—Non, Sam. Il est urgent que vous procédiez à la liquidation de notre +société. Un semblable travail ne s'improvise pas. Ma fille attend, +depuis des années, que je me déclare son père: elle attendra bien +encore—autant qu'il sera nécessaire—que l'inventaire, qui fixera le +chiffre de sa fortune, se termine dans des conditions de saine +comptabilité.</p> + +<p>La voix du malheureux s'affaiblissait de plus en plus; son souffle +s'embarrassait dans sa poitrine haletante; son regard s'obscurcissait et +s'égarait.</p> + +<p>Il se souleva sur le coude et poursuivit péniblement:</p> + +<p>—Ce Français que vous vous êtes attaché...</p> + +<p>—Richard Vautier... Eh bien?...</p> + +<p>—Vous l'installerez à ma place comme chef de la correspondance...</p> + +<p>—<i>Caramba!</i> je ne demande pas mieux: c'est un garçon adroit, actif, +infatigable,—d'humeur enjouée et commode...</p> + +<p>Le voile, qui recouvrait les prunelles du mourant, se déchira +brusquement pour livrer passage à une lueur fugitive...<a +name="page_225" id="page_225"></a></p> + +<p>Et cette prophétie siffla hors de sa gorge:</p> + +<p>—Ce garçon vous tuera, mon frère.</p> + +<p>Le <i>captain</i> tressauta comme s'il eût reçu une décharge de la pile +électrique:</p> + +<p>—Sang du Christ! s'exclama-t-il, qu'est-ce que vous me chantez là, +Will?</p> + +<p>—Je dis, répondit l'autre avec un accent d'outre-tombe, je dis que cet +étranger vous sera fatal, si vous continuez à vous abandonner à +l'étrange influence qu'il prend sur vous de jour en jour...</p> + +<p>—Vous croiriez...</p> + +<p>—Je ne crois pas. Je suis sûr. Je suis sûr que ce Dick fera la fin de +votre corps et la damnation de votre âme, s'il vous arrive jamais de le +traiter différemment que comme un simple subalterne...</p> + +<p>—Oh! mais alors je vais le renvoyer de la maison!...</p> + +<p>—Pourquoi cela? C'est un employé précieux. Vous auriez tort de vous +priver de ses services... Seulement, vous voilà prévenu... Défiez-vous!</p> + +<p>L'agonisant s'arrêta, épuisé.</p> + +<p>Sa tête retomba lourdement sur l'oreiller.</p> + +<p>Ses yeux battirent et se fermèrent.</p> + +<p>Mais la nuit éternelle qui montait, l'enveloppant, se peuplait sans +doute de visions terribles et de fantômes menaçants...<a +name="page_226" id="page_226"></a></p> + +<p>Car le pauvre diable s'agitait convulsivement sur sa couche; son visage +émacié, qui, à chaque instant s'amincissait davantage, s'inondait d'une +sueur jaunâtre et glacée; sa bouche hoquetait des phrases qui +paraissaient dictées par l'obsession d'une idée fixe:</p> + +<p>—Défiez-vous... Il faut se défier... Défiez-vous des surprises du +cœur et des perfidies de la boisson...</p> + +<p>Le <i>captain</i> pensa:</p> + +<p>—C'est le délire.</p> + +<p>Et il ouvrit sa Bible au chapitre des dernières prières.</p> + +<p>L'autre bégaya:</p> + +<p>—Défiez-vous du serviteur qui, au lieu de l'eau bienfaisante, vous +verse le poison abrutissant de l'ivresse...</p> + +<p>Samuel essaya de le calmer:</p> + +<p>—Mon frère, mon bien-aimé Will, revenez à vous, au nom du ciel!</p> + +<p>Un spasme secoua le moribond. Le râle l'étranglait. Il porta ses mains à +son cou:</p> + +<p>—J'étouffe!... A moi!... Pitié!... De l'air, mon Dieu, de l'air!</p> + +<p>Sam, épouvanté, appela.</p> + +<p>Le <i>physician</i> (médecin) et plusieurs domestiques accoururent.</p> + +<p>—C'est le <i>summum</i> de la crise, déclara le docteur, tout sera fini dans +deux minutes.<a name="page_227" id="page_227"></a></p> + +<p>Une autre personne ajouta:</p> + +<p>—Il serait humain d'arracher mister Samuel à ce spectacle.</p> + +<p>Celui qui émettait cet avis charitable était ce Richard Vautier dont il +venait d'être question.</p> + +<p>Au son de la voix du Français, les paupières de l'agonisant se +relevèrent soudain,—comme sous l'action d'un ressort,—démasquant les +orbites caves au fond desquelles ses prunelles achevaient de s'éteindre.</p> + +<p>Quelque chose s'enflamma dans cette nuit.</p> + +<p>Tout ce que conservait d'intelligence ce cerveau déjà rempli d'ombre, +tout ce que conservait de force ce corps à moitié dans la bière se +ranima comme par enchantement.</p> + +<p>James-Williams repoussa ses couvertures. Il mit hors du lit ses jambes +décharnées. Ses pieds nus se posèrent sur le carreau,—et il gronda +entre ses dents qui cliquetaient affreusement:</p> + +<p>—C'est l'homme!... Je le vois!... Le Seigneur tout-puissant permettra +que je l'écrase avant qu'il ait touché aux miens!...</p> + +<p>Il brandit ses poings dans le vide et fit un pas sur le parquet...</p> + +<p>Mais il n'en fit pas deux...</p> + +<p>Ses bras tombèrent le long de ses flancs; sa tête<a name="page_228" id="page_228"></a> oscilla sur ses +épaules; il se renversa en arrière et s'affaissa sur le lit, tout d'une +pièce...</p> + +<p>Le médecin consulta son chronomètre et rendit cet arrêt:</p> + +<p>—J'avais dit deux minutes. On peut vérifier. L'aiguille vient +d'atteindre à la cent vingtième seconde et notre intéressant malade de +rendre le dernier soupir.<a name="page_229" id="page_229"></a></p> + +<h3><a name="VII-b" id="VII-b"></a>VII<br /><br /> +CAPTAIN SAMUEL ET AMI DICK</h3> + +<p>C'était six ou huit mois avant ce triste événement que Samuel Murphy et +Richard Vautier avaient fait connaissance dans un <i>bar</i> de +San-Francisco.</p> + +<p>Le hasard les ayant réunis à la même table, le Français avait trouvé +moyen de captiver l'attention et l'intérêt de l'Américain en lui +racontant son histoire,—authentique ou apocryphe.</p> + +<p>Parisien et fils de famille, il était venu essayer de «se remplumer» au +pays de l'or vierge, après avoir mangé l'héritage de ses pères à tous +les râteliers du boulevard.</p> + +<p>Par malheur, il n'y avait réussi que peu ou prou,<a name="page_230" id="page_230"></a> et l'heure allait +sonner où, pour ne pas mourir de faim, il lui faudrait se faire trappeur +ou flibustier.</p> + +<p>Comme il achevait son récit:</p> + +<p>—Vous me paraissez un luron déterminé, lui avait dit Sam brusquement. +Je pars demain pour le Far-West. Vous sied-il de m'accompagner?</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—J'ai besoin d'avoir à mes côtés un garçon actif, intelligent et +dévoué. Je ne doute pas de votre intelligence et j'ai confiance en votre +activité. Pour votre dévouement, je suis prêt à le payer au taux que +vous l'estimerez. Qu'en pensez-vous? Je vous accorde cinq minutes pour +réfléchir.</p> + +<p>—Inutile. J'ai réfléchi en vous écoutant. J'accepte.</p> + +<p>—Songez que je prends le train à midi précis.</p> + +<p>—Je serai là à midi moins cinq.</p> + +<p>—<i>All right</i>... A demain donc... A propos, comment vous appelle-t-on?</p> + +<p>—Richard Vautier.</p> + +<p>—Alors, à demain, Dick!</p> + +<p>—A demain, patron!</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>C'était de cette façon—expéditive et succincte—que le Français était +devenu le secrétaire intime du riche Américain.</p> + +<p>Nous croyons avoir constaté qu'en dehors de ses<a name="page_231" id="page_231"></a> grandes combinaisons +industrielles et financières, dans lesquelles il déployait presque du +génie, et que sous les apparences d'une raideur purement nationale, +Tomy-Samuel Murphy était ce que nous appelons un bon vivant,—très +susceptible d'attachement,—très facile à apprivoiser, à amuser, à +séduire, et, en même temps, très primitif, très prompt à s'étonner de +tout ce qui ne touchait pas directement à ses opérations et très +ignorant du monde qui s'agitait à l'extérieur de ses comptoirs et des +bureaux.</p> + +<p>Nous ajouterons que du nègre il avait conservé l'amour puéril du +clinquant physique et moral, avec la gourmandise de tous les choses +capiteuses et sucrées: parmi celles-ci, le tafia de la flatterie—encore +qu'il affectât de le mépriser souverainement—n'était pas la liqueur, +fermentée et savoureuse, dont il s'enivrait le moins souvent.</p> + +<p>Or, Richard Vautier était brillant et caressant.</p> + +<p>Ondoyant et multiple, il mêlait les allures de l'homme qui a fréquenté +une société d'un certain choix au sans-gêne de procédés et à la morale +élastique d'un véritable coureur d'aventures.</p> + +<p>Tout en lui commençait par surprendre et finissait par charmer. Son +caractère, souple et insinuant, se pliait à toutes les exigences et se +glissait dans toutes les sympathies. Il avait conquis, de prime abord, +le<a name="page_232" id="page_232"></a> Yankee par sa belle humeur: il acheva de le subjuguer par la finesse +de son esprit et les cajoleries de son langage.</p> + +<p>Par contre, l'aîné des Murphy ne lui témoigna jamais qu'une +bienveillance fort restreinte.</p> + +<p>On eût pu penser que la scène qui encadra les derniers moments de +celui-ci ruinerait le crédit—toujours croissant—du favori, en +effrayant le digne <i>captain</i> sur le rôle que cet étranger était appelé à +jouer dans sa destinée, si l'on en croyait les prédictions du mourant.</p> + +<p>Il n'en fut rien.</p> + +<p>Les «songes creux» qui avaient tourmenté l'agonie du malheureux Will et +les «incohérences» qui s'étaient échappées de ses lèvres avec le souffle +suprême ne devaient être considérés,—d'après l'avis du médecin,—que +comme des accidents fort ordinaires, inhérents au trouble cérébral +déterminé par la maladie et au passage si terrible de la vie à la mort.</p> + +<p>Ils n'avaient donc exercé sur Samuel qu'une impression assez fugitive.</p> + +<p>Devenu plus seul après le décès de son aîné, l'Américain avait subi +davantage l'ascendant d'un compagnon aimable, prévenant et enjôleur, qui +s'ingéniait à le distraire.</p> + +<p>Quelques mois après les funérailles de James-Williams,<a +name="page_233" id="page_233"></a> Richard Vautier occupait non seulement le +poste important de chef de la correspondance de la maison <i>Murphy and +Brother</i>, pour lequel l'aîné des deux frères l'avait désigné à son lit +de mort; mais il était encore le bras droit, le factotum et comme +l'<i>alter ego</i> du survivant.</p> + +<p>Pendant ce temps, la liquidation de la société, rompue par le décès de +Will, suivait son cours.</p> + +<p>Elle ne dura pas moins d'un an, eu égard à la somme énorme des intérêts +et des capitaux engagés.</p> + +<p>En revanche, elle donna ce fabuleux résultat: près d'un milliard à +partager entre les deux associés,—c'est-à-dire entre Tomy-Samuel et «la +succession» du défunt.</p> + +<p>Or, «la succession» du défunt, c'était la fille de ce +dernier,—Flore-Eva Ferrand,—l'enfant abandonnée sur le pavé de Paris.</p> + +<p>Le <i>captain</i> songea à se mettre en quête de celle-ci.</p> + +<p>Un beau matin, il fit appeler son secrétaire:</p> + +<p>—Dick, lui annonça-t-il, nous partons pour la France...</p> + +<p>—Pour la France?...</p> + +<p>—Oui, il y a longtemps que je nourris le projet de visiter la vieille +Europe...</p> + +<p>Et, si j'ai autant tardé à satisfaire cette fantaisie, c'est que +j'attendais que la liquidation de mes affaires<a name="page_234" id="page_234"></a> me laissât, à cet +endroit, toute liberté d'esprit et de corps...</p> + +<p>D'ailleurs, ce n'est pas seulement la curiosité de voir du pays; l'envie +de me frotter à des mœurs nouvelles; le désir de me rajeunir au +contact de votre joie, de votre printemps éternels, à vous autres +Français, après tant d'années sacrifiées à l'outrance d'une besogne +ennuyeuse: ce n'est pas tout cela seulement qui me pousse à entreprendre +ce voyage...</p> + +<p>Il y a encore un autre motif: j'ai juré...</p> + +<p>Vous vous rappelez: j'ai juré à mon frère mourant de retrouver sa fille, +son héritière, ma nièce...</p> + +<p>Le moment est venu de tenir ma promesse...</p> + +<p>J'ai donc fait retenir deux cabines sur le <i>Labrador</i> qui appareille +demain matin...</p> + +<p>Car il est entendu que vous ne me quittez pas...</p> + +<p>—Comment?...</p> + +<p>—Je vous répète que je vous emmène... Est-ce que je puis me passer de +vous?... N'êtes-vous pas mon secrétaire?</p> + +<p>Et puis, j'aurai besoin de votre aide...</p> + +<p>Cette pauvre enfant perdue dans ce Paris immense, comment arriverai-je +jamais à remettre la main dessus si vous ne me prêtez assistance?</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Eh oui! n'êtes-vous pas Parisien?...<a name="page_235" id="page_235"></a></p> + +<p>Et ne possédez-vous pas sur le bout du doigt cette Babel, cette Babylone +où je vais me trouver aussi isolé, aussi désorienté, aussi désarmé que +le pionnier qui s'engage dans une forêt vierge pleine de labyrinthes et +de halliers, de fondrières et de précipices; pleine de fauves à l'affût; +pleine d'ennemis embusqués...</p> + +<p>Eh bien, vous me piloterez, vous me conseillerez, vous me protègerez...</p> + +<p>Je suis riche, et c'est ce qui m'inquiète: on ne trompe pas, on ne +dépouille pas les indigents...</p> + +<p>Pauvre, je n'aurais rien à craindre...</p> + +<p>Riche, j'ai tout à redouter...</p> + +<p>Ma fortune ne me donnera que des flatteurs, des parasites et des +valets...</p> + +<p>Or, c'est un camarade qu'il me faut; c'est un associé; c'est un ami...</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Le Français lui tendit la main:</p> + +<p>—Maître, prononça-t-il d'un ton et d'une mine pénétrés, je ne suis pas +de ceux qui oublient. Disposez de moi sans restriction. Je vous +appartiens corps et âme.<a name="page_236" id="page_236"></a></p> + +<h3><a name="VIII-b" id="VIII-b"></a>VIII<br /><br /> +RETOUR A LA RUE D'AMSTERDAM</h3> + +<p>Le lendemain, les deux voyageurs s'embarquaient sur le <i>Labrador</i>, qui, +après une traversée dénuée d'incidents,—mais pendant laquelle Richard +Vautier s'était appliqué à devenir plus que jamais indispensable à son +compagnon,—les déposait au Havre, son port de destination.</p> + +<p>Vous avez assisté à leur arrivée dans la capitale.</p> + +<p>Vous les avez suivis, à la descente du train, jusque dans un <i>boxe</i> de +taverne, où vous les avez laissés en mesure de procéder à un <i>lunch</i> +abondant et copieusement arrosé.</p> + +<p>C'est là que nous allons les retrouver, ayant à peu<a name="page_237" id="page_237"></a> près fini de +manger,—mais n'ayant pas fini de boire.</p> + +<p>A demi renversé sur sa chaise, sur laquelle il se balançait ainsi que +sur un fauteuil à bascule; le nez et les jambes en l'air; les deux pieds +appuyés au rebord de la table, ainsi qu'il convient à tout bon Yankee +qui digère; lançant au plafond les tourbillons de fumée d'un cigare qui +semblait une cheminée d'usine, Sam Murphy mêlait le grave au +doux,—sinon le plaisant au sévère,—et passait indifféremment du +<i>porto-wine</i> au <i>stout</i>, du <i>soda-water</i> à l'<i>oldbrandy</i> et de notre +champagne français au <i>sherry-cobbler</i> national.</p> + +<p>En des circonstances ordinaires, notre Américain pouvait boire jusqu'à +en crever,—mais non point jusqu'à perdre la raison.</p> + +<p>En cette nuit, par exemple, il n'en était pas de même:</p> + +<p>On étouffe, chez nous, dans nos wagons fermés...</p> + +<p>La fatigue du trajet accompli dans de telles conditions; la satisfaction +de se sentir arrivé; l'atmosphère alourdie par l'orage qui grondait au +dehors; le manque d'espace du <i>boxe</i>; le calorique du gaz restreignant +l'oxigène,—tout cela déterminait, chez le <i>captain</i>, à défaut d'une +ivresse réelle, une surexcitation visible qui allait sans cesse +augmentant.</p> + +<p>Sa face, cardinalisée par la flamme des divers breuvages<a +name="page_238" id="page_238"></a> entonnés, rougeoyait à l'égal d'un +coucher de soleil de Ziem ou de Marilhat. Son œil papillotait. Sa +langue avait besoin de s'humecter souvent pour tourner sans difficulté +dans sa bouche pâteuse et contre son palais en feu.</p> + +<p>—Vive la France! répétait-il en décoiffant une quatrième fiole de +cliquot grand-mousseux: vive la France, mon camarade!...</p> + +<p>C'est le paradis sur la terre,—la patrie des gais compagnons, des vins +de prix et des jolies femmes,—le cabaret de l'univers!...</p> + +<p>Mais c'est, surtout et avant tout, la contrée bénie,—exempte de +préjugés,—où l'on a davantage souci de ce qui tinte dans votre poche +que de ce qui coule dans vos veines, et où la rosée de dollars, qui +glisse entre vos doigts faciles, n'a pour celui qui la reçoit ni +opinion, ni caste, ni couleur, ni odeur...</p> + +<p>Je porte un toast en son honneur avec le premier de ses produits...</p> + +<p>A la France!... Hurrah!... Buvons!</p> + +<p>—Morbleu! pensait son vis-à-vis, le voilà qui devient lyrique. C'est +signe qu'il se grise. A merveille!</p> + +<p>Puis, tout haut et faisant raison:</p> + +<p>—A la France et à l'Amérique! Ce sont deux grandes nations. Elles sont +dignes de se comprendre, de s'estimer et de s'aimer!<a name="page_239" id="page_239"></a></p> + +<p>Les verres se choquèrent cordialement.</p> + +<p>L'Américain avait quitté la position horizontale.</p> + +<p>Il reprit, en mettant les coudes sur la nappe et en passant—sans +transition—d'un sujet à un autre:</p> + +<p>—Ah! votre satané Paris, nous allons l'explorer, le battre, le +fouiller!... Car il ne s'agit pas seulement de prendre du bon temps... +Il faut songer aux choses sérieuses...</p> + +<p>Or, j'ai un devoir à remplir...</p> + +<p>Un devoir sacré,—ou que la peste m'étouffe!...</p> + +<p>—J'entends, fit le Français: la fille de votre frère... Eh bien, nous +la retrouverons... Me voici prêt à vous seconder.</p> + +<p>—A la bonne heure, Richard, mon fils: je n'attendais pas moins de +vous... Un coup de sherry par là-dessus, hein?... Pour chasser ce diable +de champagne?</p> + +<p>—Deux si vous voulez, <i>captain</i>.</p> + +<p>On trinqua derechef.</p> + +<p>L'ami Dick poursuivit:</p> + +<p>—Permettez-moi de vous dire, mon excellent ami, que la clé des +opérations que nous nous proposons d'entreprendre réside tout entière +dans les indications à vous fournies par le défunt... Ces indications, +quelles sont-elles?... C'est sur elles, et sur elles seules, que nous +devons baser notre plan de campagne.<a name="page_240" id="page_240"></a></p> + +<p>Le Yankee se pressa la tête des deux poings:</p> + +<p>—Les indications?... Ah! oui, je comprends: les renseignements +consignés sur l'un des papiers que renfermait le portefeuille...</p> + +<p>Le portefeuille que le pauvre Will me remit avant de mourir et qui est +là, dans ma poche, en compagnie du mien...</p> + +<p>Eh bien, il résulte de ces documents que la personne avec laquelle mon +heureux chenapan d'aîné,—vidons ce verre à sa mémoire et qu'il nous +bénisse de là-haut!—entretint des relations charnelles, était d'une +beauté peu commune, qu'elle avait nom Hélène Ferrand et qu'elle donnait +des leçons d'anglais et de piano dans ce que vous appelez le faubourg +Saint-Germain...</p> + +<p>—Tout cela, opina le Français après une minute de réflexion, tout cela +me semble, jusqu'à présent, assez incomplet et assez vague; mais +l'enfant, mon cher maître, arrivons à l'enfant...</p> + +<p>—L'enfant fut confié à une femme d'une localité des environs de +Paris...</p> + +<p>—Et vous connaissez le nom de cette femme?... Vous connaissez le nom de +cette localité?...</p> + +<p>Au lieu de répondre, Sam Murphy déboutonna son gilet et desserra sa +cravate:</p> + +<p>—Cornes du diable! murmura-t-il, je ne sais ce<a name="page_241" id="page_241"></a> que j'ai... Mes jambes +battent le branle-bas... Et l'on dirait que la maîtresse cloche de +<i>Metropolitan-Church</i> me carillonne dans le cerveau...</p> + +<p>Richard Vautier suivait d'un œil attentif et sournois les progrès +rapides de cette alcoolisation qui allait envahissant la personne de son +compagnon avec d'autant plus de violence qu'elle avait mis un laps de +temps plus long à couver et à éclater.</p> + +<p>Le <i>captain</i> étendit la main vers une fiole au col de cigogne étiquetée +<i>Fine champagne</i>:</p> + +<p>—Une gorgée de ceci me remettra... Médecine homéopathique... <i>Similia +similibus</i>, comme rabâchait cet âne bâté de savant qui a enterré le +pauvre Will...</p> + +<p>Le Français l'arrêta:</p> + +<p>—Maître, ménagez-vous, de grâce...</p> + +<p>—Je me ménagerai quand je n'aurai plus soif...</p> + +<p>—Eh bien, insinua Richard, que n'étendez-vous ce cognac dans une +certaine quantité d'eau?...</p> + +<p>—De l'eau?...</p> + +<p>—De l'eau frappée, par exemple, ce serait le plus sûr moyen de vous +désaltérer...</p> + +<p>Le Yankee jeta au flacon un regard empreint de regrets cuisants et de +protestations muettes:</p> + +<p>—Noyer ce nectar divin!... Vous êtes un bourreau, ami Dick!... Mais, +enfin, puisque vous le voulez absolument...<a name="page_242" id="page_242"></a></p> + +<p>L'autre appuya avec sollicitude:</p> + +<p>—Je l'exige et je vous en prie.</p> + +<p>Puis il appela:</p> + +<p>—Sommelier!</p> + +<p>Celui-ci entr'ouvrit la porte du <i>boxe</i>.</p> + +<p>L'ami Dick commanda:</p> + +<p>—Une carafe frappée!<a name="page_243" id="page_243"></a></p> + +<h3><a name="IX-b" id="IX-b"></a>IX<br /><br /> +CARAFE FRAPPÉE</h3> + +<p>—Décidément, Richard, grommelait le <i>captain</i>, vous êtes un garçon +précieux pour le conseil non moins que pour l'action... Et quand je +pense que, si j'avais écouté les sornettes dont feu mon aîné me +rabattait les oreilles, alors que la crise décisive se préparait à +l'emporter, je me serais défié de vous... Par bonheur, il y a beau temps +que j'ai donné à ces propos d'illuminé la volée hors de mon esprit!</p> + +<p>Le sommelier rentra, portant sur un plateau, qu'il déposa sur la table, +la carafe que nous lui avons vu remplir de kirsch précédemment.</p> + +<p>Dick lui fit signe de sortir.</p> + +<p>Ensuite il versa dans une haute chope à bière deux<a name="page_244" id="page_244"></a> doigts de cognac +environ et combla jusqu'aux bords le vide du récipient avec le contenu +de la carafe.</p> + +<p>Pendant qu'il remuait ce mélange à l'aide d'une grande cuiller à grog:</p> + +<p>—Que je sois à jamais rayé du nombre des élus du Seigneur, maugréait +son compagnon, s'il ne faut pas que je vous aime terriblement pour +consentir à avaler cette médecine!</p> + +<p>—Et moi, repartit le Français, soyez persuadé que c'est dans votre +intérêt, dans votre intérêt seul que j'insiste.</p> + +<p>Il lui présenta le breuvage:</p> + +<p>—Allons, buvez. C'est un élixir de santé qui vous dégagera le cerveau, +vous éclaircira les idées et vous dérouillera les muscles.</p> + +<p>Sam Murphy prit le verre avec un mouvement et une grimace de +résignation.</p> + +<p>Puis il l'éleva vers ses lèvres en fermant les yeux et l'ingurgita d'un +trait.</p> + +<p>L'effet ne se fit pas attendre de cette forte dose d'alcool absorbée:</p> + +<p>La face de l'Américain devint couleur de brique; ses prunelles roulèrent +sur le blanc de la cornée comme un canot à la dérive; sa poitrine se +gonfla, soulevée par le brûlot qu'il venait d'entonner...<a +name="page_245" id="page_245"></a></p> + +<p>Un chapelet de jurons internationaux se défila de sa gorge embrasée:</p> + +<p>—<i>Der Teufel!</i>... <i>Vinte dios!</i>... <i>Goddam!</i>...</p> + +<p>Le <i>boxe</i> tournait et l'entraînait...</p> + +<p>Une subite expression d'inquiétude envahit les traits de Richard +Vautier:</p> + +<p>—Misère de moi! pensa-t-il, est-ce que je lui en aurais fait trop +prendre?... S'il allait succomber à une congestion?... Il ne faut pas +qu'il meure dans ce lieu public...</p> + +<p>Et, se rapprochant vivement du Yankee:</p> + +<p>—Vous sentez-vous indisposé? demanda-t-il.</p> + +<p>Par un effort surhumain, Sam était parvenu à dompter—pour un +moment—les effets de cette véritable eau-de-feu.</p> + +<p>Il s'administra sur la poitrine un coup de poing à défoncer une +futaille:</p> + +<p>—Allons donc! la cale est solide!... Chevillée de cuivre comme un +bâtiment de guerre!... Et capable de jauger cinq cents tonneaux!</p> + +<p>Puis, tendant son verre:</p> + +<p>—Seulement, versez encore!... Versez toujours!... On dirait qu'un +millier d'épingles a pris mon gosier pour pelote!</p> + +<p>Le Français s'empressa de se rendre à ce désir qui<a name="page_246" id="page_246"></a> servait si bien ses +projets, et, tandis que son compagnon buvait avec avidité:</p> + +<p>—Maintenant, reprit-il, revenons à miss Eva...</p> + +<p>—Miss Eva?...</p> + +<p>—Votre nièce...</p> + +<p>—Ah! c'est vrai... Nous parlions de ma nièce... Et qu'en disions-nous, +de cette fille de mon frère?...</p> + +<p>—Vous me disiez qu'elle avait été confiée à une paysanne des environs +de Paris...</p> + +<p>—Oui, à une paysanne nommée Françoise Mauclerc... Dans une localité qui +s'appelle Chatou... C'est écrit dans les papiers de Will...</p> + +<p>—Bon: pour retrouver cette femme,—si, toutefois, elle existe +encore,—nous n'avons qu'à étendre la main... Chatou est à peine à vingt +minutes d'ici... Et demain matin, s'il nous convient...</p> + +<p>—Pourquoi attendre à demain matin? interrompit l'Américain. Partons de +suite. Lançons-nous en chasse!...</p> + +<p>Il se mit péniblement sur ses pieds:</p> + +<p>—<i>Away! away!</i> Le temps perdu est une non valeur. Payons la dépense, et +en route!</p> + +<p>Pas un muscle du masque de l'ami Dick ne broncha.</p> + +<p>Seulement on vit poindre à nouveau—pour s'éteindre aussitôt +qu'allumée—la clarté cauteleuse que<a name="page_247" id="page_247"></a> nous avons déjà signalée sous +l'abat-jour prudent de sa paupière.</p> + +<p>Ce que proposait le Yankee était ce à quoi il tendait à l'amener.</p> + +<p>Il eut l'air, cependant, de faire des objections:</p> + +<p>—Eh! vous n'y songez pas, <i>captain</i>! Il est près de deux heures du +matin. Or le premier train du <i>railway</i> qui nous conduira à Chatou ne +part pas avant cinq ou six...</p> + +<p>Samuel frappa sur la table:</p> + +<p>—Dans toutes les républiques du monde, l'argent est empereur et roi. Il +commande et l'on obéit. On chauffera un train expressément pour nous...</p> + +<p>L'autre eut un sourire:</p> + +<p>—Ces choses-là, mon cher maître, ne se font pas en France aussi vite et +aussi facilement que vous croyez,—et, avant que nous n'ayons obtenu de +qui de droit l'autorisation de recourir à ce moyen de locomotion, nous +aurions eu dix fois le temps d'arriver à pied...</p> + +<p>—Alors, envoyez chercher une voiture!... Et qu'on se hâte!... J'étouffe +dans l'infernale chaleur de cette boîte!...</p> + +<p>—Désirez-vous encore quelques gouttes d'eau frappée?...</p> + +<p>—Oui, certes!... Donnez... Donnez vite!...<a name="page_248" id="page_248"></a></p> + +<p>Le reste de la carafe y passa.</p> + +<p>L'Américain se cramponnait à la table pour ne pas tomber.</p> + +<p>—Une voiture, soit, reprit Dick; encore je doute qu'à cette heure nous +puissions rencontrer un cocher qui consente...</p> + +<p>Murphy lui coupa la parole:</p> + +<p>—Le <i>coachman</i>, je l'achète, lui, son <i>cab</i> et ses chevaux...</p> + +<p>—Mais il fait un temps horrible... Entendez-vous le tonnerre?... +Entendez-vous la pluie?</p> + +<p>Le Français connaissait à fond son compagnon.</p> + +<p>Il savait qu'une fois déséquilibré par l'ivresse, celui-ci se montrait +aussi têtu qu'une mule, et que, plus on essayait de le dissuader de +faire une chose, plus il s'opiniâtrait à la faire.</p> + +<p>Le <i>captain</i> frappa du pied:</p> + +<p>—Saints du ciel! restez ici, si bon vous semble... Moi, je dérape... Et +je cingle sur Chatou, toutes voiles dehors, à travers la foudre et le +déluge!</p> + +<p>—Tout beau, Sam! ne vous fâchez pas! Je règle l'addition et je vous +accompagne.</p> + +<p>Et le Français sortit du <i>boxe</i> pour se rendre au comptoir.</p> + +<p>Le Yankee le suivit d'un regard hébété:</p> + +<p>—Dieu me damne, bégaya-t-il, si ce brave Richard<a name="page_249" id="page_249"></a> ne marche pas de +travers!... Il se sera grisé abominablement avec toutes ces liqueurs +maudites... Moi, qui n'ai bu que de l'eau, je suis ferme sur mes +jambes...</p> + +<p>Puis, hasardant un pas et manquant de tomber:</p> + +<p>—J'ignorais que mon secrétaire eût l'habitude de se livrer à la +boisson... Une détestable habitude... L'intempérance est un péché...</p> + +<p>Puis encore, éclatant d'un rire lourd et épais:</p> + +<p>—Je parle comme un <i>clergyman</i>... Il est vrai que j'en ai le droit... +Car celui-là, qui prétendrait que j'ai une légère pointe, serait un +stupide animal.<a name="page_250" id="page_250"></a></p> + +<h3><a name="X-b" id="X-b"></a>X<br /><br /> +A TRAVERS L'ORAGE</h3> + +<p>Nous avons dit que, depuis le coucher du soleil, la masse du ciel sans +étoiles n'avait cessé de peser sur Paris comme une immense calotte de +plomb.</p> + +<p>Vers une heure du matin, une suite de coups de vent, précurseurs du +grain qui approchait, avait pris la ville en écharpe, soulevant des +trombes de poussière et mettant en déroute la foule qui grouillait +dehors sous prétexte de «prendre le frais».</p> + +<p>Vingt minutes plus tard, l'orage éclatait avec une singulière violence.</p> + +<p>Le pavé sonnait sous le choc retentissant d'une averse de grêle...</p> + +<p>Bientôt ce large bruit de la grêle battant le sol de<a name="page_251" id="page_251"></a> tous côtés était +traversé par un craquement sec et déchirant, contemporain d'une +illumination blafarde...</p> + +<p>Puis les échos du ciel et de la terre, transformant cette explosion, la +renvoyèrent de toutes parts en un formidable roulement.</p> + +<p>A dater de cet instant, l'orgie de l'ouragan grandit, exagérant sa +turbulence et ses tumultes.</p> + +<p>La nuit poussa des cris surhumains.</p> + +<p>Le ciel, éventré dans tous les sens, montra l'incendie de ses entrailles +en un désordre splendide jusqu'à l'horreur.</p> + +<p>Au plus fort de la tourmente, Richard Vautier et Sam Murphy montaient la +rue d'Amsterdam dans la direction du boulevard extérieur.</p> + +<p>On ne rencontrait plus personne.</p> + +<p>Ce véritable déluge avait forcé les gardiens de la paix, qui +s'échelonnent dans ces parages, à se réfugier dans l'encoignure des +portes.</p> + +<p>On n'entendait que le fracas des éléments déchaînés,—et, à de rares +intervalles, le roulement d'une voiture qui fuyait, emportée par un +cheval au galop.</p> + +<p>Les deux compagnons cheminaient lentement sous la cataracte qui les +trempait des pieds à la tête.</p> + +<p>L'Américain s'accrochait à l'épaule du Français. L'ivresse, chez lui, +produisait tous ses effets. Ses jambes<a name="page_252" id="page_252"></a> partageaient la lourdeur de son +crâne. Il les soulevait avec peine, titubant et butant de ci, de là...</p> + +<p>Il achevait de s'étourdir en bavardant:</p> + +<p>—<i>Go ahead!</i> Nous marchons à la conquête d'une héritière... D'une +héritière qui vaut la moitié d'un milliard... Saluez, Richard, mon +garçon: on n'en égare pas tous les jours de ce calibre par le monde.</p> + +<p>L'autre ne répondait rien.</p> + +<p>Son visage avait revêtu une sinistre expression de résolution et +d'ironie.</p> + +<p>Mais le Yankee ne le voyait point.</p> + +<p>Dans les ténèbres épaisses, l'éblouissement des éclairs ne lui montrait +que les hautes maisons de la rue et que le pavé ruisselant sur lequel il +glissait à chaque pas.</p> + +<p>—Et, quand nous l'aurons découverte, poursuivait-il, oui, quand nous +l'aurons découverte, savez-vous ce que j'en ferai?... Dites, le +savez-vous, compère?... Eh bien, je l'épouserai, <i>carajo</i>!</p> + +<p>—Vous! s'exclama Richard en tressaillant.</p> + +<p>—Pourquoi non, en obtenant les dispenses exigées par l'Eglise?... +D'ailleurs, ce n'est pas un oncle qui convole avec sa nièce... C'est une +montagne de dollars qui s'unit à une autre montagne de dollars.</p> + +<p>Ils étaient parvenus à une rue transversale.</p> + +<p>—Tournons à gauche, fit le Français.<a name="page_253" id="page_253"></a></p> + +<p>—Tournons, répéta le <i>captain</i>.</p> + +<p>Il ne se gouvernait plus et se trouvait dans l'impossibilité absolue de +résister à son guide.</p> + +<p>Sa raison l'abandonnait comme fuient les habitants d'une maison que +l'incendie dévore.</p> + +<p>—<i>All right!</i> balbutiait-il, nous sommes en voiture... Nous courons... +Plus vite, cocher!... Plus vite encore!... Crève tes chevaux!... On les +payera... Souviens-toi que tu conduis un homme de cinq cents millions à +une fiancée qui représente exactement la même somme!...</p> + +<p>Puis, portant la main à sa poitrine avec un cri de douleur:</p> + +<p>—Oh! cette eau!.... Cette eau de France!... Sa glace est une flamme!</p> + +<p>Il s'arrêta.</p> + +<p>Un éclair, qui l'enveloppa de pâles lueurs, lui fit voir un espace vide, +qu'étoilaient une demi-douzaine de rues aboutissantes,—moitié place et +moitié pont,—avec, au lieu de maisons en bordure, de hauts parapets qui +semblaient faits de poutres croisées.</p> + +<p>Au-dessous de ces parapets, une sorte d'abîme d'une profondeur sombre se +piquait de mouches de lumière blanches ou rouges.</p> + +<p>Quelques-unes de ces mouches couraient, avec un grondement sourd qui se +mêlait aux éclats du tonnerre<a name="page_254" id="page_254"></a> et des stridences de sifflet qui +trouaient le crépitement de l'ondée.</p> + +<p>Les autres demeuraient immobiles.</p> + +<p>—Où sommes-nous? interrogea Sam.</p> + +<p>—Nous sommes arrivés, répondit l'ami Dick.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Le lendemain paraissait dans les journaux du soir l'article qui forme le +prologue de ce récit.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c"><small>FIN DE LA SECONDE PARTIE</small></p> + +<p><a name="page_255" id="page_255"></a></p> + +<h2><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE"></a>TROISIÈME PARTIE<br /><br /> +<span class="sns"><small>LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME</small></span></h2> + +<h3><a name="I-c" id="I-c"></a>I<br /><br /> +RETOUR AU PAVILLON DU GARDE</h3> + +<p>Dix mois environ après les scènes que nous vous avons mises sous les +yeux dans la première partie de ce récit,—et six semaines approchant +avant celles auxquelles vous avez assisté tout à l'heure,—Jacques Périn +sortait, un matin, de chez lui pour faire sa tournée ordinaire.</p> + +<p>Le temps était clair, radieux, superbe.</p> + +<p>La forêt formait comme une muraille de verdure autour de la demi-lune +qui s'arrondissait devant le logis du garde.<a name="page_256" id="page_256"></a></p> + +<p>Le ciel bleu reposait sur la cime des grands arbres, ainsi qu'une +coupole d'azur sur des colonnes de feuillage.</p> + +<p>Le soleil était d'une douceur inexprimable. On entendait sous bois des +vols et des chants d'oiseaux. Tout respirait la paix, la grâce,—et +cette sérénité, cette beauté du jour levant mettaient dans l'âme comme +une aurore.</p> + +<p>Le fusil sur l'épaule, la guêtre au mollet, la carnassière au dos, +Patte-de-Fer était en train de siffler ses chiens et de refermer sa +porte, quand un roulement de voiture gronda dans une allée.</p> + +<p>Bientôt le véhicule—une de ces antiques berlines, contemporaines du +sacre de Louis XIV, dont Versailles et Saint-Germain ont seuls conservé +l'apanage—déboucha sur le rond-point et vint s'arrêter en face du +pavillon.</p> + +<p>Deux personnes en descendirent:</p> + +<p>La première était une religieuse d'un certain âge, drapée de la robe +bleue et du voile de laine blanche des Dames de Sainte-Marie-des-Anges.</p> + +<p>La seconde était une jeune fille vêtue de noir avec une élégante et +charmante simplicité.</p> + +<p>La religieuse tenait une lettre.</p> + +<p>La jeune fille portait une valise.</p> + +<p>En apercevant Jacques Périn, elle ne put se défendre<a name="page_257" id="page_257"></a> d'un mouvement de +joie enfantine, et, courant à lui, souriant, montrant dans son +allégresse ingénue les perles qui brillaient derrière ses lèvres roses:</p> + +<p>—Comment me trouvez-vous, mon ami? demanda-t-elle.</p> + +<p>Le garde l'examina un moment avec une attention toute frémissante de +surprise et d'émotion.</p> + +<p>Puis il poussa ce cri:</p> + +<p>—Florette!</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>La lettre était de la supérieure du couvent:</p> + +<p>«Mon cher Jacques, disait-elle, vous m'avez envoyé—voici tantôt +bien près d'un an—une pauvre créature, sauvage, confuse, toute +troublée, qui allait dans la vie à tâtons et qui n'avait, pour se +guider, que des instincts à défaut de principes.</p> + +<p>»Je crois vous renvoyer aujourd'hui une femme accomplie, telle que +pas une mère de famille n'hésiterait à l'appeler sa fille, telle +que pas un galant homme n'hésiterait à la choisir pour compagne.</p> + +<p>»Ce travail de transformation nous a, du reste, été facile.</p> + +<p>»Florette était remplie de bonne volonté.</p> + +<p>»Elle étudiait, elle s'appliquait avec une persévérance, avec un +courage surhumains.</p> + +<p>»A présent, elle a acquis tout ce que doit savoir<a +name="page_258" id="page_258"></a> une ménagère chrétienne,—et son +esprit, son cœur ne renferment plus seulement en germe les +qualités qui sont destinées à répandre le bonheur autour d'elle.</p> + +<p>»Ici, tout le monde l'apprécie à sa haute et pure valeur, et son +départ sera un véritable chagrin pour toute la communauté.</p> + +<p>»Mais les règles de notre ordre ne nous permettent point de la +conserver parmi nous, à moins qu'elle ne manifeste l'intention de +prononcer des vœux.</p> + +<p>»Or, Florette ne me paraît pas avoir la vocation de servir Dieu +dans l'abnégation, dans l'isolement absolus.</p> + +<p>»Encore que son enfance et sa première jeunesse aient été +cruellement éprouvées, elle n'a pas assez souffert pour renoncer au +monde dans ce qu'il a de plus saint, de plus noble et de plus doux: +le mariage et la maternité.</p> + +<p>»D'un autre côté, il est juste qu'elle vous consulte sur le choix +d'une profession: n'êtes-vous pas, en quelque sorte, comme son +tuteur, et n'avez-vous pas charge de son avenir?</p> + +<p>»Pour ma part, je me serais volontiers employée à la placer chez +des personnes recommandables, si je n'avais craint de vous affecter +en la séparant à jamais de vous.<a name="page_259" id="page_259"></a></p> + +<p>»Ajouterai-je que je ne la soupçonne pas de nature à se plier aux +exigences de la domesticité?</p> + +<p>»C'est une fille jalouse de son indépendance.</p> + +<p>»Et puis, il m'a semblé par vos lettres, qu'elle m'a montrées +spontanément et naïvement, il m'a semblé, dis-je, qu'elle vous +avait inspiré des sentiments qui ont résisté à l'absence.</p> + +<p>»Ces sentiments, que ne les lui avouez-vous de prime abord? Le +droit chemin est le plus court. Allez à Florette et dites-lui +franchement:</p> + +<p>»—Je vous aime!</p> + +<p>»J'ai pour certain qu'elle professe à votre endroit une confiance, +une estime, une reconnaissance sans bornes...</p> + +<p>»De tout cela, je ne doute pas que vous fassiez—avec le temps—une +tendresse réelle et durable.</p> + +<p>»Vous êtes tous les deux sincères et vaillants. Vous serez heureux. +Vous méritez de l'être. C'est ce que vous souhaite, du fond de sa +retraite, celle que vous avez connue jadis sous le nom d'Eliane de +Jouy et qui prie pour vous en signant</p> + +<p class="r">»S<small>ŒUR ANNONCIADE</small>.»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>—Oui, certes, pensa l'ex-<i>détective</i> à la lecture de cette épître, oui, +la digne demoiselle a raison, et, dès<a name="page_260" id="page_260"></a> demain, Florette saura que je ne +puis plus vivre sans elle...</p> + +<p>Mais, pour aujourd'hui, laissons-lui le loisir de se retourner...</p> + +<p>C'est un ange qui m'est tombé du paradis: j'ai bien assez de m'occuper à +l'admirer...<a name="page_261" id="page_261"></a></p> + +<h3><a name="II-c" id="II-c"></a>II<br /><br /> +AT HOME</h3> + +<p>Le lendemain, le brave garçon ne se déclara pas davantage.</p> + +<p>N'était-il pas plus urgent d'installer la nouvelle venue?</p> + +<p>Le garde lui céda le premier étage du pavillon et se cantonna au +rez-de-chaussée.</p> + +<p>Un tapissier fut mandé de Saint-Germain. La chambre de la <i>Filleule de +Lagardère</i> eut du papier <i>satiné</i> et un joli meuble en bambou. On +habilla le lit, la toilette et les fenêtres de frais rideaux de +mousseline. Une pendule et deux candélabres furent placés sur la +cheminée...</p> + +<p>Encore un peu, et l'ancien policier se fût endetté<a name="page_262" id="page_262"></a> pour procurer un +intérieur plus confortable à celle qu'il appelait déjà <i>sa ménagère</i>...</p> + +<p>Par bonheur, celle-ci, justifiant ce titre, mit le holà à ces dépenses +exagérées.</p> + +<p>La beauté de la jeune fille s'épanouissait, d'heure en heure, plus +impétueuse et plus intense, dans ce nid que son protecteur lui avait +capitonné avec tant de sollicitude, dans l'ardente affection qu'il lui +témoignait, ainsi que dans l'atmosphère de calme qui s'étendait autour +d'elle.</p> + +<p>Et, peu à peu, en comparant son automne précoce à l'éclat de ce +printemps, Jacques en arrivait à ne plus oser s'ouvrir à «sa ménagère» +de son amour et de ses projets.</p> + +<p>Chaque soir, en posant ses lèvres sur le front qu'elle lui tendait, et +en sentant à ce contact une flamme inconnue envahir tout son être:</p> + +<p>—C'est décidé, murmurait-il. Il faut qu'elle devienne ma femme. Demain, +oui, demain, je parlerai.</p> + +<p>Et le lendemain s'achevait, hélas! sans qu'il fût plus hardi, plus +expansif que le premier jour!</p> + +<p>A ceci près, nous constaterons que sa félicité était des plus complètes.</p> + +<p>Florette administrait la maison avec une intelligence, un ordre, une +économie remarquables.</p> + +<p>On avait une journalière de Carrières pour les gros<a name="page_263" id="page_263"></a> ouvrages de cuisine +et de propreté. Mademoiselle Fine-Lame faisait tout le reste, Dieu sait +avec quelle sympathique gaieté!</p> + +<p>Elle était aux petits soins pour le garde.</p> + +<p>Celui-ci l'avait présentée comme une orpheline de ses parentes qu'il +avait fait venir de province pour tenir son logis.</p> + +<p>Au village, plus d'un se demandait:</p> + +<p>—Où diable ai-je aperçu cette figure-là?</p> + +<p>Mais nul ne se répondait que c'était à la fête des Loges.</p> + +<p>Qui eût, en effet, soupçonné la pensionnaire du théâtre des +<i>Dislocations-Amusantes</i> dans cette toilette, d'un goût exquis, qui +faisait la suzeraine du pavillon de la Faisanderie si avenante, si +distinguée et si modeste à la fois?</p> + +<p>Cependant, sous la fidèle gardienne de l'<i>at home</i> de Jacques Périn, on +retrouvait parfois la <i>Filleule de Lagardère</i>.</p> + +<p>Malgré son séjour au couvent,—au cours duquel elle avait appris un peu +vite tout ce qu'il lui avait été possible d'apprendre,—ce n'était pas +une <i>demoiselle</i>.</p> + +<p>J'entends une de ces poupées, montées sur ressorts pour baisser les +yeux, dessiner une révérence, tracasser un piano, conduire un cotillon +et murmurer derrière leur éventail ou leur bouquet;<a name="page_264" id="page_264"></a></p> + +<p>—<i>J'ai tel ou tel chiffre de dot.</i></p> + +<p>Ce n'était pas non plus une <i>bergère-châtelaine</i>.</p> + +<p>Encore moins une paysanne d'opéra-comique.</p> + +<p>Jamais elle n'avait décoché une œillade «assassine» aux cavaliers qui +caracolaient sous le couvert.</p> + +<p>Quand elle ne vaquait pas aux soins du ménage, quand elle ne se penchait +pas sur un livre ou sur un ouvrage de broderie, et qu'elle bondissait, +joyeuse et vive comme un faon, à travers les taillis, ou qu'elle errait, +rêveuse et mélancolique, par les sentiers de la forêt, sitôt que le +sable des allées criait sous une voiturée de belles dames ou sous une +chevauchée de beaux messieurs, elle interrompait sa promenade et se +coulait dans les fourrés. On entendait les branches s'agiter, puis plus +rien. La <i>Filleule de Lagardère</i> était alerte. On eût couru longtemps +avant de l'atteindre.</p> + +<p>Jamais elle n'avait dansé avec les jeunes gens du Pecq, de Carrières, de +Chambourcy ou de Maisons, dans ces bals Willis et Choteau qui +remplacent, dans les divertissements rustiques de notre époque, la +fougère et la coudrette de nos aïeux.</p> + +<p>Nous jurerions presque qu'elle avait oublié qu'elle était belle.</p> + +<p>Pourtant, quand, le dimanche, bleue et blanche comme une clochette de +volubilis dans sa robe d'étoffe printanière et sous son chapeau de +paille garni de<a name="page_265" id="page_265"></a> fleurs des champs; quand, au bras du garde général, +allègre et martial dans son uniforme neuf,—ses médailles sur la +poitrine et son couteau de chasse au côté,—elle allait entendre la +messe au Mesnil, le village voisin, ou écouter la musique militaire sur +la Terrasse de Saint-Germain, les gars de la paroisse et les gommeux de +la ville n'avaient pas assez d'yeux pour admirer sa figure, sa taille, +sa tournure enchanteresses, et pas assez de superlatifs pour les +célébrer dans un chœur plus harmonieux qu'un chant d'église et plus +bruyant qu'un morceau de concert.</p> + +<p>Et, maintenant, qu'éprouvait-elle à l'endroit de son protecteur?</p> + +<p>Sœur Annonciade ne nous l'a point laissé ignorer: une reconnaissance +sans borne.</p> + +<p>A la rigueur, la reconnaissance—chauffée à blanc dans une nature +exaltée—suffit à produire quelque chose qui ressemble à l'amour...</p> + +<p>A moins, cependant, que l'amour lui-même—le vrai, le grand, le +seul,—celui qui ne naît pas de calculs raisonnés, d'une «mutuelle +estime» ou d'un service rendu, mais simplement du choc de deux regards +en l'air—ne vienne se mettre en travers de l'opération.</p> + +<p>Il est évident, par exemple, que si l'ancien <i>détective</i> avait suivi à +la lettre les recommandations de la religieuse;<a name="page_266" id="page_266"></a> que si, au débotté, +sans barguigner, sans s'effrayer, sans crier gare, il s'était ouvert à +Florette de ses projets de mariage; il est évident que la jeune fille +eût consenti, avec une joie sans réserve, à unir son sort à celui de +l'homme à qui elle devait tant.</p> + +<p>Sans doute était-ce le rêve qu'elle caressait intérieurement.</p> + +<p>Mais le garde avait eu scrupule de demander une main, un cœur comme +on demande la bourse ou la vie.</p> + +<p>Comme tous ceux qui aiment sincèrement, qui aiment pour la première +fois, qui aiment sur le tard, il avait eu peur d'un refus qui eût rendu +désormais impossible toute communauté d'existence avec celle dont il +sentait qu'il ne saurait plus se passer.</p> + +<p>Un sentiment de délicatesse exagérée l'avait empêché, dans le principe, +de brusquer une situation sur les bénéfices de laquelle il s'était, +depuis, endormi assez volontiers.</p> + +<p>Il avait attendu, persuadé qu'avec le temps, le courage lui viendrait, à +lui,—la confiance lui viendrait, à elle,—et que l'aveu d'une tendresse +mutuelle leur viendrait involontairement à la bouche à tous deux.</p> + +<p>Il avait commis là une erreur et une faute graves:</p> + +<p>Dans toute existence de femme,—si remplie que<a name="page_267" id="page_267"></a> soit cette existence et +si honnête que soit cette femme,—il y a la place d'une aventure qui +bouleverse celle-ci et celle-là.</p> + +<p>Cette aventure est immanquable.</p> + +<p>Notre héroïne eut la sienne.<a name="page_268" id="page_268"></a></p> + +<h3><a name="III-c" id="III-c"></a>III<br /><br /> +RÉSURRECTION DE QUELQUES PERSONNAGES CONNUS</h3> + +<p>Ce jour-là, mademoiselle Fine-Lame s'en était allée, sur la vesprée, +au-devant de l'ami Jacques, parti depuis le matin pour inspecter—vers +le château de la Muette—une des chasses appartenant à M. de Saint-Pons.</p> + +<p>Au tournant d'un sentier, dans l'épaisseur de la forêt, elle tomba au +milieu d'une «partie carrée» de Parisiens.</p> + +<p>Ce n'était point l'élite de la société.</p> + +<p>Les deux hommes, avec leurs accroche-cœur pommadés sur les tempes, +leur casquette croulant sur la nuque, leur blouse vierge de tous +stigmates du travail et leur pantalon de nuance bachique évasé sur +des<a name="page_269" id="page_269"></a> souliers vernis, devaient troubler—malséantes images—les rêves +des prêtresses de Vénus commode, à la barrière et sur les boulevards +extérieurs.</p> + +<p>C'était évidemment à cette catégorie de «cocottes» dans les prix doux +qu'appartenaient leurs deux compagnes.</p> + +<p>Celle-ci, trapue, mafflue, rougeaude, avec un de ces nez dans lesquels +il pleut, des yeux percés en trous de vrille, un chignon à la diable, +des bras trop courts, des jambes comme des piliers de cathédrale, des +mains comme des battoirs, un estomac à trois étages et des pieds +d'hippopotame, répondait au surnom coquet de la <i>Poulaille</i>.</p> + +<p>Le Rouquin lui tenait au cœur.</p> + +<p>Celle-là, fine du haut, mince du bas, dégagée de partout,—le profil +coupant, les lèvres pincées, le menton en <i>galoche</i>, les cheveux couleur +d'acajou, la peau fouettée de taches de son,—affectait des mines +penchées et mélancoliques de saule-pleureur et avait fait de fortes +études littéraires dans les romans de Montépin, de Richebourg et de feu +Gaboriau.</p> + +<p>Le Bijou-des-Dames, son suzerain, l'employait dans des opérations +délicates.</p> + +<p>Ce qui la désolait, c'était de s'appeler Mélie. Elle eût préféré Elodie +ou Sélika. Quelque chose de plus idéal.<a name="page_270" id="page_270"></a></p> + +<p>Ces demoiselles sommeillaient, étendues à la bonne franquette.</p> + +<p>Sieste nécessaire: je n'en voudrais pour preuve que le nombre de +bouteilles éparses sur le gazon autour d'une croûte de pâté, d'un os de +jambonneau et d'une carcasse de dinde.</p> + +<p>Bijou-des-Dames les imitait, vautré dans l'herbe sur le dos.</p> + +<p>Le Rouquin fumait sa pipe, adossé au tronc d'un hêtre.</p> + +<p>Soudain, cet heureux tenancier de la Poulaille s'allongea vers son +compagnon:</p> + +<p>—Hé! là-bas, fit-il à voix basse, ouvre donc tes persiennes et allume +tes lampions...</p> + +<p>—Pour quoi faire?</p> + +<p>—Pour reluquer cette <i>gonzesse</i> (jeune fille) qui se <i>balade</i> dans +cette allée, ici, à gauche, avec ce <i>riflard à soleil</i> (parasol) et ce +<i>galurin</i> (chapeau) à voile bleu...</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>—Eh bien, elle vaut la peine que tu te déranges... Pour sa binette, +d'abord... Et puis, pour autre chose...</p> + +<p>Bijou-des-Dames se souleva nonchalamment sur le coude et regarda +succinctement Florette, qui s'avançait à travers les arbres.</p> + +<p>—C'est vrai, opina-t-il, elle est <i>tapée aux pommes</i>...<a +name="page_271" id="page_271"></a> Foi de citoyen et d'électeur, je +troquerais mon épouse contre... Même que j'offrirais du retour...</p> + +<p>—Tu ne la reconnais pas?...</p> + +<p>—Qui?...</p> + +<p>—Elle. Fouille dans ta boîte aux souvenirs. Tu trouveras sa +photographie.</p> + +<p>L'amant de Mélie arrondit sa main au-dessus de ses yeux en manière +d'abat-jour et examina notre héroïne:</p> + +<p>—Attends un peu, pour voir... Mais non, je ne me blouse pas... C'est la +petite de la fête des Loges; l'amour de poupée qui tirait la botte au +théâtre des <i>Dislocations-Amusantes</i>; <i>la Filleule de Lagardère</i>, +quoi!...</p> + +<p>—Juste!... Celle qui devait nous introduire—ici tout près—chez le +garde-chasse aux vingt mille francs...</p> + +<p>—Et qui, au lieu de nous aider à étouffer la somme, nous a lâchés d'un +cran au moment le plus doux...</p> + +<p>—Et qui a <i>roussi la margoulette</i> à deux de ses anciens patrons et +cassé la patte au troisième, pendant que nous faisions le guet avec nos +dames...</p> + +<p>—A preuve que n'avons eu que le temps de nous <i>cavaler</i> en rabattant +sur la Seine à travers les vignes...<a name="page_272" id="page_272"></a></p> + +<p>—Et que le seigneur Marignan, le blessé et la <i>Femme-Canon</i> se sont +évaporés du côté de Maisons sur les dadas qu'ils avaient dételés de la +voiture des saltimbanques...</p> + +<p>Le Rouquin réfléchit un instant.</p> + +<p>Ensuite il demanda en se grattant l'oreille:</p> + +<p>—Bijou?</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Te rappelles-tu ce que nous a dit le vénérable papa Bouginier, la +dernière fois que nous avons eu l'avantage de cultiver sa connaissance?</p> + +<p>—Parbleu! il nous a dit qu'il se fendrait volontiers d'une prime assez +conséquente si on lui faisait retrouver la saltimbanque en question...</p> + +<p>—Pour lors, si nous la <i>filions</i>, histoire de <i>piger</i> son adresse?...</p> + +<p>L'autre se frappa le front:</p> + +<p>—Il y a mieux que cela, déclara-t-il.</p> + +<p>—Comment?...</p> + +<p>—Cette noble tête de vieillard a un béguin pour la petite. Ramenons-la +lui. La prime sera plus forte...</p> + +<p>—Tu voudrais?...</p> + +<p>Bijou-des-Dames jeta un rapide regard autour de lui et poursuivit +brièvement:</p> + +<p>—Il n'y a pas un chat à cette heure dans la forêt. Nous sommes doux, +et, au besoin, quatre. La <i>Filleule<a name="page_273" id="page_273"></a> de Lagardère</i> nous suivra de gré ou +de force. Où stationne le sapin qui nous a amenés?</p> + +<p>—A dix pas d'ici: au tournant de l'allée dans laquelle s'embranche +celle que prolonge la jeune personne.</p> + +<p>—Le cocher?</p> + +<p>—Un <i>zig</i> dans le mouvement: pas de danger qu'il démarre de <i>roupiller</i> +(dormir) sur son siège, pourvu qu'on lui <i>tamponne les coquillards</i> +(bouche les yeux) avec deux pièces de cent sous.</p> + +<p>Bijou-des-Dames se mit brusquement sur ses jambes:</p> + +<p>—Va bien. Nous sommes des bons. A cheval, messieurs!</p> + +<p>Ensuite, du ton d'un général d'armée qui prend ses dispositions:</p> + +<p>—Attention à l'ordre de bataille!... Tu vas attaquer l'ennemi en face, +à la baïonnette, de la façon que je t'indiquerai... Pendant ce temps, +moi, je lui couperai la retraite...</p> + +<p>Nos fidèles compagnes formeront la réserve: inutile de les appeler, pour +le moment, sous les drapeaux...</p> + +<p>Si nous pouvons nous dispenser d'avoir recours à leurs talents, ce sera +toujours autant de moins à partager.<a name="page_274" id="page_274"></a></p> + +<h3><a name="IV-c" id="IV-c"></a>IV<br /><br /> +TENTATIVE D'ENLÈVEMENT</h3> + +<p>Tandis que nos deux coquins complotaient ainsi à la sourdine, notre +héroïne les avait dépassés en cheminant dans un sentier assez étroit, +qui aboutissait, non loin de là, à une voie un peu plus large.</p> + +<p>Au coin de cette voie, un fiacre couvert de poussière, un cocher +débraillé et deux rosses étiques sommeillaient à qui mieux mieux.</p> + +<p>Mademoiselle Fine-Lame n'en était plus qu'à une faible distance, quand +le Rouquin surgit tout à coup devant elle.</p> + +<p>Le voyou affectait les allures d'un homme ivre.</p> + +<p>Il étendit les bras pour barrer le sentier et s'écria d'une voix +enrouée:<a name="page_275" id="page_275"></a></p> + +<p>—Hé! la petite mère, c'est ici comme jadis sur le pont des Arts. On +paye le passage, nom d'un cœur! Et c'est Bibi qui représente le +préposé à recevoir.</p> + +<p>La fillette s'imagina d'abord avoir devant elle un mendiant.</p> + +<p>Elle porta la main à sa poche et en retira sa bourse.</p> + +<p>Mais l'autre, avec la pose, le geste et l'accent d'un vertueux citoyen +offensé dans toutes ses pudeurs:</p> + +<p>—Il n'est pas question de <i>monacos</i>... On ne demande pas l'aumône... Il +s'agit d'un bécot mignon qu'on va m'octroyer en douceur,—accompagné de +plusieurs autres.</p> + +<p>Il s'avança vers Florette.</p> + +<p>Celle-ci recula:</p> + +<p>—Laissez-moi! s'exclama-t-elle avec dégoût. Vous n'avez pas votre +raison!...</p> + +<p>—Possible, ricana le Rouquin, possible qu'on est un peu <i>paf</i>... Un +motif de plus pour batifoler ensemble... Mêmement qu'on ne refuse pas de +régaler d'une tournée... Après la bagatelle, s'entend...</p> + +<p>La jeune fille recula de nouveau et répéta:</p> + +<p>—Encore une fois, laissez-moi!... Vous vous trompez!... Je ne suis pas +ce que vous croyez!...</p> + +<p>Le compagnon de Bijou-des-Dames continua de marcher en avant:<a +name="page_276" id="page_276"></a></p> + +<p>—Oh! que si fait, l'agneau! On vous remet en plein. Peine perdue de +<i>faire sa Sophie</i>...</p> + +<p>Il appuya:</p> + +<p>—Vous êtes la <i>Filleule de Lagardère</i>, de la baraque aux trois Anglais, +vous savez, à la fête des Loges...</p> + +<p>Notre héroïne chancela, comme prise d'un éblouissement...</p> + +<p>Ce nom n'avait pas frappé son oreille depuis dix mois: ce nom maudit, ce +passé abhorré, cette première partie de sa vie qu'elle s'efforçait de +démentir par la seconde!...</p> + +<p>Son exhibition sur les tréteaux forains, sa cohabitation avec un trio de +bandits, la complicité forcée qu'elle se reprochait comme un crime, et +le sang répandu dans cette nuit terrible dont le souvenir était le +remords de ses jours et l'épouvante de ses rêves, tout cela +ressuscitait, évoqué par un inconnu, et sortait brusquement de +l'ombre!...</p> + +<p>—Pas d'offense! gouailla le Rouquin. On est une ancienne paire d'amis. +Embrassons-nous et que ça finisse!</p> + +<p>Cet excès d'insolence détermina chez la jeune fille une réaction subite. +Ses prunelles dardèrent un éclair. Sa voix devint impérieuse:</p> + +<p>—Allons! fit-elle, c'est assez! Je ne vous connais pas. Livrez-moi +passage!<a name="page_277" id="page_277"></a></p> + +<p>Le voyou se campa en lutteur de barrière:</p> + +<p>—De quoi? de quoi?... Des manières, de <i>l'esbrouffe</i>, des menaces?... +On s'insurge, on se rébellionne, on élève des barricades!...</p> + +<p>Il se précipita sur notre héroïne...</p> + +<p>Celle-ci soutint le choc de pied ferme...</p> + +<p>Ce fut une transfiguration. Toute la personne de la fillette reprit un +admirable caractère de hardiesse et de crânerie. Sa taille se développa, +son front s'illumina, en même temps que son buste s'effaçait prestement. +L'élève de sœur Annonciade disparut: il ne resta plus que la +<i>Filleule de Lagardère</i>!...</p> + +<p>L'ombrelle, qu'elle venait de fermer, décrivit deux demi-cercles +rapides...</p> + +<p>Et les deux mains, que le Rouquin avait lancées en avant pour saisir son +adversaire, retombèrent le long de son corps, inertes et zébrées de +violet...</p> + +<p>Au cri de douleur et de rage que le bandit poussa, les deux dormeuses se +réveillèrent...</p> + +<p>—A moi, les femmes! hurlait le compagnon de Bijou-des-Dames. On +assassine vos hommes! C'est cette gueuse-là avec son parasol!...</p> + +<p>La Poulaille n'en écouta pas davantage...</p> + +<p>Elle s'élança le poing haut...</p> + +<p>Pour éviter l'attaque, Florette fit un léger saut de côté...<a +name="page_278" id="page_278"></a></p> + +<p>L'ombrelle dessina une nouvelle parabole...</p> + +<p>L'amante du Rouquin bondit en arrière avec un rugissement: elle crachait +rouge,—et ses cheveux emmêlés n'avaient point défendu son crâne qui +portait une large fêlure...</p> + +<p>Oui, mais l'ombrelle s'était brisée...</p> + +<p>Ensuite il y avait ceci:</p> + +<p>Mélie, prudente, s'était baissée; elle avait arraché une motte de gazon; +elle la lança à la jeune fille...</p> + +<p>Ce projectile, alourdi par la terre qui y adhérait, frappa notre héroïne +en pleine figure...</p> + +<p>Elle vacilla,—aveuglée...</p> + +<p>Au même instant, Bijou-des-Dames—qui s'était glissé, d'arbre en arbre, +jusqu'à elle, par derrière—la <i>ceintura</i> à l'improviste et la renversa +sur le sol...</p> + +<p>En tombant, elle se souvint qu'elle avait aperçu dans les environs une +voiture et un cocher...</p> + +<p>Elle cria,—désespérée:</p> + +<p>—A moi! A l'aide! Au secours!</p> + +<p>L'automédon ne bougea point.</p> + +<p>Au premier bruit de la lutte, il avait bien entrebâillé un œil.</p> + +<p>Mais, sur un signe du Rouquin, il l'avait refermé incontinent.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'autre gredin s'épuisait à maintenir<a +name="page_279" id="page_279"></a> mademoiselle Fine-Lame qui se débattait +comme un beau diable:</p> + +<p>—Vite! commandait-il, ton mouchoir, Mélie, et bâillonne-moi cette +enragée!... Le tien aussi, la Poulaille, et ligote-lui les pattes +avec!... C'est fait?... Maintenant, en voiture!</p> + +<p>Malgré la résistance énergique de Florette, ces ordres furent exécutés +en une minute.</p> + +<p>Le mouchoir de Mélie avait rendu la jeune fille muette. Celui de la +Poulaille paralysait ses mouvements. Les deux hommes l'enlevèrent dans +leurs bras et se dirigèrent vers le fiacre avec des exclamations de +triomphe:</p> + +<p>—Elle est à nous!</p> + +<p>—Partie gagnée!</p> + +<p>—Embarque et pare à déraper!</p> + +<p>—Pour Mississipi-la-Galette!</p> + +<p>Hélas! ils n'avaient pas achevé, qu'une effroyable volée de coups de +cravache s'abattait sur le dos de Bijou-des-Dames, et qu'une main de +fer, s'accrochant à la nuque du Rouquin, le déracinait du sol et +l'envoyait rouler à quatre pas.</p> + +<p>En même temps, une voix intimait:</p> + +<p>—Misérables, lâchez cette femme!</p> + +<p>Et une autre voix ajoutait:</p> + +<p>—Tas de lascars, fripouilles, canailles et pas grand'<a +name="page_280" id="page_280"></a>chose, j'aurais envie de vous immiscer +sous mon bras, à la similitude d'un paquet de linge +sale,—emblématiquement parlant,—et de vous transfuser chez le +commissaire de police d'une façon irréfragable, substantielle et +épilatoire!<a name="page_281" id="page_281"></a></p> + +<h3><a name="V-c" id="V-c"></a>V<br /><br /> +DEUS EX MACHINA</h3> + +<p>La cravache et la première voix appartenaient à un jeune homme qui +conservait je ne sais quoi de militaire sous un costume de voyage fort +élégamment porté.</p> + +<p>La seconde voix et la main de fer étaient la propriété d'un solide +gaillard aux longues moustaches et à l'impériale <i>poivre et sel</i>,—droit +comme une latte de cuirassier dans son uniforme de chasseur à la manche +chevauchée de trois <i>congés</i>.</p> + +<p>Tous deux, en entendant l'appel de détresse de notre héroïne, étaient +descendus d'un break, dont ils avaient attaché l'attelage à l'un des +arbres d'une avenue avoisinante, et avaient marché droit aux cris.<a +name="page_282" id="page_282"></a></p> + +<p>A leur aspect, nos deux coquins et leurs femelles n'avaient pas demandé +leur reste, comme on dit.</p> + +<p>Ils s'étaient jetés pêle-mêle dans le fiacre; le cocher, qui, cette +fois, avait cessé de dormir, s'était hâté de fouailler ses haridelles à +tour de bras,—et le véhicule avait promptement disparu, emportant cette +nichée d'oiseaux de proie épeurés et meurtris.</p> + +<p>Les survenants n'avaient point songé à les poursuivre.</p> + +<p>Ils s'empressaient auprès de Florette, qui avait perdu connaissance.</p> + +<p>Le jeune homme dit:</p> + +<p>—Népomuc, dans mes bagages mon nécessaire et ma pharmacie de voyage!...</p> + +<p>—<i>Sufficit</i>, mon petit Roger. On y court au galop de charge. Agilité, +vélocipède et prestidigitation.</p> + +<p>Vous l'avez reconnu, n'est-ce pas, ce guerrier qui unissait la valeur de +Mars à l'éloquence de Prudhomme?</p> + +<p>Les fleurs se décèlent par leur parfum: Briquet (Népomucène), du 11<sup>e</sup> +chasseurs,—quinze ans de service, vingt-huit campagnes et pas une heure +de punition,—se dénonçait à ses contemporains par les fleurs de +rhétorique dont il émaillait son langage.</p> + +<p>Pendant qu'il se dirigeait vers le break à formidables enjambées, son +compagnon débarrassait notre<a name="page_283" id="page_283"></a> héroïne du mouchoir qui lui entravait les +jambes et de celui qui lui couvrait une partie du visage.</p> + +<p>Quand il eut enlevé ce dernier:</p> + +<p>—<i>La Filleule de Lagardère</i>! fit-il au comble de l'étonnement.</p> + +<p>En ce moment, celle-ci rouvrait les yeux.</p> + +<p>Ce n'était point une fille comme on en voit dans le roman, au théâtre ou +dans les salons.</p> + +<p>En matière d'évanouissements, il y a des règles prescrites.</p> + +<p>Elle les enfreignit toutes.</p> + +<p>C'est ainsi qu'elle ne songea point à passer sa main sur son front ou +dans ses cheveux, qu'elle négligea de rouler des prunelles égarées et +qu'elle s'abstint de murmurer:</p> + +<p>—<i>Où suis-je?</i></p> + +<p>Elle se contenta d'essayer de sourire en disant au jeune homme:</p> + +<p>—Vous êtes arrivé à temps. J'ai eu grand'peur. Merci.</p> + +<p>Elle s'était à demi relevée et s'appuyait à un arbre. Roger n'osait +l'interroger. Elle devina sans doute les questions qu'il brûlait de lui +adresser; car elle reprit, après un instant:</p> + +<p>—J'ignore le motif et le but de cette agression...<a name="page_284" id="page_284"></a> Ces hommes et ces +femmes me sont étrangers. Il a fallu que l'ivresse les frappât de +folie...</p> + +<p>Népomucène revenait porteur de deux sacoches en cuir de Russie, dont +l'intérieur était garni de toutes sortes de flacons et d'ustensiles de +toilette.</p> + +<p>—Oh! fit mademoiselle Fine-Lame, quelques gouttes d'eau et de vinaigre +me suffiront.</p> + +<p>—Le vinaigre demandé et le sirop de grenouilles, voici... Nonobstant, +j'aurais préféré un petit verre de fine champagne... C'est plus tonique, +incandescent et lénitif.</p> + +<p>La fillette trempa le coin de son mouchoir dans la timbale que lui +présentait le soldat et s'en frotta les tempes.</p> + +<p>Puis elle se leva et adressa un signe amical aux deux hommes, comme pour +prendre congé.</p> + +<p>Puis encore, elle entreprit de continuer sa route.</p> + +<p>Mais elle avait trop présumé de ses forces.</p> + +<p>Au bout de trois ou quatre pas, elle fut obligée de s'arrêter.</p> + +<p>Le jeune homme s'élança vers elle:</p> + +<p>—Mademoiselle, s'écria-t-il, mademoiselle, je vous en supplie, ne +refusez pas de vous appuyer sur mon bras!</p> + +<p>Il poursuivit avec chaleur:<a name="page_285" id="page_285"></a></p> + +<p>—Après une pareille émotion, il ne vous est pas possible de marcher. +J'ai une voiture. Veuillez y monter avec nous. J'aurai l'honneur de vous +conduire où il vous plaira d'aller.</p> + +<p>La jeune fille hésitait...</p> + +<p>Elle se soutenait à peine...</p> + +<p>—Vous daignez accepter mon offre, n'est-ce pas? insista le compagnon de +Népomucène.</p> + +<p>—Si, toutefois, ce n'est pas trop vous détourner du but de votre +promenade...</p> + +<p>—Eh! repartit Roger gaiement, je ne me promène pas: je voyage.</p> + +<p>—Vous voyagez?</p> + +<p>—Ou, du moins, je reviens à la maison paternelle, après une excursion +de six mois hors de France... Quand j'allongerais cette excursion de +quelques heures et de quelques kilomètres pour rendre service à une +personne...</p> + +<p>Il allait ajouter: <i>accomplie</i>...</p> + +<p>Mais il se retint, ayant honte de la banalité du compliment.</p> + +<p>Il avait offert son bras en tremblant, comme étourdi de son bonheur.</p> + +<p>En le prenant, Florette tremblait, elle aussi.</p> + +<p>Tous deux se dirigèrent vers le break.<a name="page_286" id="page_286"></a></p> + +<p>Le digne Briquet à la bouche d'or leur emboîta le pas en murmurant:</p> + +<p>—Coquin de sort! c'est la petite <i>prévôte</i> qui m'a si joliment +<i>boutonné</i>... Je me la remémore,—physiologiquement parlant.<a +name="page_287" id="page_287"></a></p> + +<h3><a name="VI-c" id="VI-c"></a>VI<br /><br /> +SUITE DU CHAPITRE DES RECONNAISSANCES</h3> + +<p>Roger de Saint-Pons avait vingt-deux ans.</p> + +<p>Du chef de sa mère,—morte en lui donnant le jour,—il se trouvait à la +tête d'une cinquantaine de mille livres de rente au soleil.</p> + +<p>A sa sortie du lycée, il avait manifesté l'intention de faire son +volontariat,—et il l'avait fait sérieusement, en homme qui veut +apprendre à défendre le pays, si le pays a jamais besoin d'être à +nouveau défendu par ses enfants.</p> + +<p>C'était au cours de cet apprentissage de la vie militaire qu'il avait—à +la fête des Loges—rencontré mademoiselle Fine-Lame.</p> + +<p>Roger n'avait jamais aimé. Nous ne parlons pas ici<a name="page_288" id="page_288"></a> de ses bonnes +fortunes de collège et de garnison. Autant en emporte le vent!</p> + +<p>Il était à l'heure «charmante et violente» qui commence les grandes +passions.</p> + +<p>Dès l'abord, il s'était juré qu'il ferait sa compagne de cette fille +chaste comme un rêve de vierge et réduite à figurer au milieu d'un +troupeau grossier de saltimbanques.</p> + +<p>C'est que cette fille, il l'avait vue telle qu'elle était, parce qu'il +l'adorait sincèrement et profondément.</p> + +<p>Il l'avait vue ignorante de la honte qui entourait sa profession et +sensible à la musique des bravos.</p> + +<p>Il avait deviné le calme angélique de son âme et cette haute fierté qui +sommeillait en elle à l'état latent, parce qu'on ne lui avait jamais +donné l'occasion d'éclater.</p> + +<p>Aussi, jugez de sa stupeur et de sa douleur, quand il avait appris +qu'elle était impliquée—indirectement, il est vrai,—à ce +qu'annonçaient les journaux—dans cette tentative de vol qui avait eu +les capitaux de M. de Saint-Pons pour objectif, le pavillon de la +Faisanderie pour théâtre, et qui n'avait échoué que grâce au courage du +garde Périn!</p> + +<p>Non pas que le jeune homme admît—un seul instant—la culpabilité de son +idole...</p> + +<p>Non, mais il eût voulu que la jeune fille se montrât...<a +name="page_289" id="page_289"></a></p> + +<p>Elle n'avait qu'à paraître,—selon lui,—pour confondre une accusation +absurde...</p> + +<p>Or, la <i>Filleule de Lagardère</i> n'avait pas paru:</p> + +<p>On eût dit qu'elle avait fait un trou dans le vent...</p> + +<p>Le vent l'avait emportée...</p> + +<p>Il ne l'avait pas rendue.</p> + +<p>Son volontariat terminé, Roger avait voyagé.</p> + +<p>Peut-être s'imaginait-il retrouver ici ou là—loin de Paris—à +l'étranger—celle dont son cœur pleurait la perte?</p> + +<p>Vain espoir: Florette avait échappé à toutes ses recherches.</p> + +<p>Le jeune homme était de retour depuis une huitaine environ.</p> + +<p>Après avoir touché barre à Paris, il avait manifesté l'intention de +venir attendre, au château de Carrières, son père, occupé, pour +l'instant, à l'essai de nouveaux procédés de culture dans l'une de ses +propriétés en Bourgogne.</p> + +<p>Informé de son arrivée, M. Tourangeau, le régisseur, avait envoyé un +break et un cocher le prendre à la gare de Saint-Germain.</p> + +<p>Notre ex-volontaire était monté dans le break et avait congédié le +cocher.</p> + +<p>Ensuite, conduisant lui-même, il s'en était allé au<a name="page_290" id="page_290"></a> quartier de +cavalerie serrer la main à ses anciens copains du 11<sup>e</sup> chasseurs.</p> + +<p>Puis, emmenant son ex-camarade de lit Népomucène Briquet,—lequel venait +justement d'achever son dernier congé et dont il avait eu l'idée de +faire son homme de confiance,—il avait, pour gagner le château, coupé à +travers la forêt.</p> + +<p>Nous savons quels étonnements lui étaient réservés sur la route.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Quand ils furent tous trois installés dans la voiture, le jeune homme +demanda en rassemblant les guides:</p> + +<p>—Et maintenant, mademoiselle, où faut-il vous conduire?</p> + +<p>—Oh! pas bien loin d'ici: savez-vous où se trouve, près de +Carrières-Sous-Bois, le pavillon de la Faisanderie?</p> + +<p>—A l'extrémité du parc de Saint-Pons?... C'est là que vous désirez vous +rendre?</p> + +<p>La fillette fit un signe affirmatif.</p> + +<p>Son interlocuteur continua:</p> + +<p>—Voilà, certes, un heureux et singulier hasard...</p> + +<p>—Comment?...</p> + +<p>—Le château est justement le terme de mon voyage...<a name="page_291" id="page_291"></a></p> + +<p>—Le château de Saint-Pons?...</p> + +<p>—Oui, mademoiselle... Mais pardonnez, de grâce, à mon indiscrétion... +Connaissez-vous donc quelqu'un au pavillon de la Faisanderie?</p> + +<p>—J'y habite.</p> + +<p>Mademoiselle Fine-Lame rougit et répéta avec une nuance d'embarras:</p> + +<p>—J'y habite chez l'un de mes parents,—le garde de M. le marquis.</p> + +<p>—Le garde! s'exclama le jeune homme avec l'accent de la plus vive +surprise. Est-il possible!... Ce brave Jacques Périn!... Le meilleur +serviteur de mon père!</p> + +<p>—Votre père?</p> + +<p>—Je me nomme Roger de Saint-Pons et je suis le fils du marquis.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Vous auriez cru que notre héroïne allait lever les yeux d'étonnement.</p> + +<p>Il n'en fut rien: elle les baissa, au contraire.</p> + +<p>Mais les femmes ont le privilège de voir sans avoir l'air de regarder.</p> + +<p>Florette paraissait tout entière au plaisir de se sentir emporter par +les deux magnifiques trotteurs de l'attelage le long des allées +poudreuses, resserrées<a name="page_292" id="page_292"></a> entre les massifs, et dans la demi-teinte d'une +soirée qui commençait à se fleurir d'étoiles.</p> + +<p>Mais un rayon glissait en tapinois entre la double grille de ses cils et +se promenait à la dérobée sur son voisin.</p> + +<p>Celui-ci semblait en proie à une gêne, à un trouble insurmontables. Il +cherchait des paroles et n'en découvrait point. Cependant, lorsque le +rond-point, qui précédait le pavillon, blanchit à travers les arbres, il +se décida à murmurer:</p> + +<p>—Allons-nous donc nous séparer encore?</p> + +<p>Et, sans attendre une réponse:</p> + +<p>—Si vous saviez combien de fois j'ai pensé à vous depuis dix mois?</p> + +<p>Le regard de la jeune fille l'interrogea avec étonnement.</p> + +<p>Il poursuivit en souriant:</p> + +<p>—Car nous sommes de vieux amis...</p> + +<p>—De vieux amis?...</p> + +<p>—Avez-vous oublié le temps où vous tiriez l'épée?</p> + +<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> se détourna.</p> + +<p>Son front se couvrit d'ombre.</p> + +<p>C'était la seconde fois que, depuis une heure, on lui rappelait ce qui +avait été le calvaire de sa vie.</p> + +<p>Roger s'aperçut de suite de la sensation pénible qu'elle éprouvait.<a +name="page_293" id="page_293"></a></p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria-t-il, vous aurais-je offensée?... Je vois bien que +vous n'êtes plus aujourd'hui ce que vous étiez naguère... Mais je vous +admire toujours comme je vous admirais alors!</p> + +<p>Il avait dit: <i>Je vous admire</i>!</p> + +<p>Il n'avait pas osé dire: <i>Je vous aime</i>!</p> + +<p>La jeune fille se taisait, farouche et impénétrable.</p> + +<p>Il poursuivit, après un silence, comme emporté par ses souvenirs:</p> + +<p>—En ce temps-là, je portais l'uniforme; j'étais soldat; je ne +m'appartenais pas... Mais je vous appartenais déjà... Et je me serais +fait tuer pour une rose tombée de vos cheveux...</p> + +<p>Il ajouta avec mélancolie:</p> + +<p>—Cette rose, je l'ai conservée tant qu'il en est resté une feuille. +Après tant de jours écoulés, son parfum caresse, enivre encore mes sens. +Ainsi, pendant des mois, j'ai gardé votre image présente à mes yeux et +ma blessure saignante à mon cœur.<a name="page_294" id="page_294"></a></p> + +<h3><a name="VII-c" id="VII-c"></a>VII<br /><br /> +OU LE BERGER INTRODUIT LE LOUP DANS LA BERGERIE</h3> + +<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> avait l'habitude, quand Jacques rentrait à la +maison, de lui rendre un compte détaillé de tout ce qu'elle avait fait, +de tout ce qui s'était passé en son absence.</p> + +<p>Ce soir-là pourtant, quand le garde eut réintégré le pavillon,—où le +break l'avait ramenée quelques instants auparavant,—elle s'abstint avec +soin de parler du danger qu'elle avait couru.</p> + +<p>Racontant ce danger, il eût fallu expliquer comment elle y avait +échappé; il lui eût fallu mentionner l'intervention du jeune marquis. +Elle ne le voulait point. Partant, elle se tut.</p> + +<p>Au souper, elle mangea à peine.<a name="page_295" id="page_295"></a></p> + +<p>L'ex-policier s'inquiéta:</p> + +<p>—Tu n'es pas malade, mignonne? lui demanda-t-il avec sollicitude.</p> + +<p>Il avait fini par la tutoyer, comme un père ou comme un mari.</p> + +<p>—Non, mon ami, répondit-elle en remontant dans sa chambre. Un peu de +fatigue et de malaise seulement. Il n'y paraîtra plus demain.</p> + +<p>En réalité, elle avait la fièvre.</p> + +<p>Elle dormit mal.</p> + +<p>Le lendemain, elle travaillait dans le parloir, comme de coutume.</p> + +<p>Le garde avait été mandé, dès le matin, au château.</p> + +<p>La femme de ménage préparait le déjeuner.</p> + +<p>Florette se sentait tout étourdie.</p> + +<p>Ses idées s'embrouillaient dans son cerveau comme son écheveau de fil +dans sa main.</p> + +<p>Elle avait d'étranges pâleurs sur le visage et d'étranges frissons par +le corps.</p> + +<p>Soudain, la porte s'ouvrit, et la voix de Jacques éclata, joyeuse.</p> + +<p>Le garde s'effaça pour laisser passer quelqu'un.</p> + +<p>—Monsieur le marquis, dit-il, entrez; vous êtes ici chez vous.</p> + +<p>Le jeune M. de Saint-Pons entra et s'inclina devant la fillette.<a +name="page_296" id="page_296"></a></p> + +<p>Celle-ci ne détacha pas ses yeux de son ouvrage.</p> + +<p>Mais son cœur battait bien fort sous la fine toile de sa guimpe; un +rouge brûlant remplaça la pâleur de sa joue; par la baie de la fenêtre, +le ciel lui sembla plus clair, les arbres plus verts, la forêt plus +riante.</p> + +<p>L'ex-<i>détective</i> continua:</p> + +<p>—M. Roger nous fait l'honneur de partager notre modeste repas. C'est le +fils de notre digne maître. Il faut l'aimer comme nous aimons et comme +nous respectons son père.</p> + +<p>Notre héroïne se hâta de se lever...</p> + +<p>En apparence pour vaquer aux derniers apprêts du déjeuner...</p> + +<p>Véritablement, pour cacher aux deux hommes—et peut-être aussi pour se +dissimuler à elle-même—les sentiments qui l'agitaient.</p> + +<p>On se mit à table et l'on causa.</p> + +<p>Florette percevait comme un murmure confus les propos en l'air des +convives.</p> + +<p>Elle éprouvait à la fois une joie et une angoisse profondes.</p> + +<p>En la saluant, le jeune homme n'avait pas paru la connaître.</p> + +<p>Il était évident, en outre, qu'il n'avait point parlé à Jacques de leur +rencontre de la veille.</p> + +<p>A un moment, le garde éleva la voix:<a name="page_297" id="page_297"></a></p> + +<p>—Comment! monsieur le marquis, vous songeriez déjà à nous quitter? +Arriver hier et repartir demain!</p> + +<p>Est-ce possible?...</p> + +<p>Que diable! je sais bien que le séjour de Carrières n'est pas aussi +divertissant que le tourbillon de Paris...</p> + +<p>Mais quoi! on se mettra en quatre pour vous distraire...</p> + +<p>La campagne a ses plaisirs: des plaisirs sains, qui fortifient le corps +et l'âme...</p> + +<p>D'abord, il y a la chasse: une guerre sans dangers...</p> + +<p>Et puis, il y a la forêt...</p> + +<p>La forêt, voyez-vous, monsieur Roger, c'est tout un monde: un monde qui +vaut, sans les déprécier, tous les spectacles et tous les concerts de la +capitale!...</p> + +<p>Quand il s'en mêle, le bon Dieu est un décorateur autrement inventif que +les barbouilleurs de toiles peintes de vos théâtres,—et, quand la +grande voix de la nature entonne son hymne de reconnaissance au +Créateur, voilà qui vous remue davantage que les roulades de vos +chanteuses et les symphonies de vos orchestres!...</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Le brave garçon aurait pu aller longtemps comme cela.<a name="page_298" id="page_298"></a></p> + +<p>Roger ne l'écoutait pas.</p> + +<p>Il regardait en tapinois la <i>Filleule de Lagardère</i>.</p> + +<p>Celle-ci, de toute cette tirade, n'avait retenu qu'une seule chose: +c'est que le jeune homme allait s'éloigner à nouveau...</p> + +<p>Et elle sentait que la moitié de sa vie s'en irait, avec cet inconnu, +cet indifférent de la veille, que, maintenant, elle considérait comme +lui appartenant depuis nombre d'années!...</p> + +<p>Le garde, cependant, avait quitté sa place.</p> + +<p>—Pour fêter le retour de M. le marquis, reprit-il avec la même bonne +humeur, et pour boire à l'espoir qu'il se décidera à prolonger son +séjour parmi nous, il convient que j'aille quérir une vieille bouteille +au cellier... Vous permettez, monsieur Roger?... Je suis à vous dans une +minute.</p> + +<p>Il sortit sans s'apercevoir de ce qui se passait au dedans des deux +jeunes gens.</p> + +<p>Ceux-ci demeurèrent seuls.</p> + +<p>Roger ne bougeait pas.</p> + +<p>Quelque chose comme une supplication douce et triste se dégageait de lui +et enveloppait, et pénétrait, et attirait notre héroïne.</p> + +<p>Mademoiselle Fine-Lame avait beau essayer de se soustraire à cette +influence muette, à cette espèce de magnétisme involontairement exercé; +elle avait beau<a name="page_299" id="page_299"></a> se débattre, se raidir, lutter contre elle-même, son +cœur était gagné: elle était à bout de résolutions et de forces.</p> + +<p>Un instant, elle songea à fuir...</p> + +<p>Mais il ne lui fut pas possible de s'arracher de sa chaise...</p> + +<p>Epuisée, vaincue par cet effort suprême, elle s'affaissa comme si elle +allait mourir...</p> + +<p>Ses yeux se fermèrent, comme si elle reculait de honte et d'épouvante +devant les paroles qu'elle se reconnaissait impuissante à retenir...</p> + +<p>Et, d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un souffle:</p> + +<p>—Ne parlez pas! balbutia-t-elle.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Roger de Saint-Pons ne partit pas. Il revint au pavillon de la +Faisanderie. Il y revint quand Jacques Périn y était et aussi quand il +n'y était point. Son service obligeait le garde à vaquer fréquemment +hors de son logis. Le marquis profita de ces absences. C'était +immanquable et fatal.</p> + +<p>Les entrevues des deux «amoureux» étaient chastes, d'ailleurs.</p> + +<p>Si la jeune fille était, en effet, une de ces natures généreuses qui se +livrent, le jeune homme n'était pas—jusqu'alors, du moins—un de ces +habiles qui abusent sans scrupule d'une magnanime faiblesse.<a +name="page_300" id="page_300"></a></p> + +<p>Ces entrevues avaient lieu le plus souvent à l'extérieur du pavillon.</p> + +<p>Tromper Jacques chez Jacques eût paru aux deux jeunes gens une action +odieuse et lâche.</p> + +<p>Et puis, leur bonheur, pour s'épanouir à l'aise, avait besoin d'air et +d'espace.</p> + +<p>Partant, ils se promenaient dans le parc ou dans la forêt, en +échangeant, d'une voix étouffée, des paroles auxquelles l'eau des +bassins, les fleurs des parterres et le feuillage des arbres +frissonnaient.</p> + +<p>L'ivresse qui les occupait, qui les absorbait, était telle, que Florette +n'avait pas plus songé à interroger son Roger sur l'avenir, que celui-ci +n'avait songé à questionner sa Florette sur le passé.</p> + +<p>Jamais la fillette n'avait demandé au jeune homme à quoi aboutirait +cette liaison d'un fils de famille, riche et noble—par conséquent, +pouvant prétendre à tout—avec une enfant trouvée, sans nom, sans sou ni +maille, sans la moindre notion de son origine, et vivant, au jour le +jour, de la charité de l'excellent garçon qui l'avait recueillie.</p> + +<p>Le jeune homme, de son côté, n'avait jamais demandé à la fillette ce +qu'elle était devenue pendant les dix mois qu'il l'avait perdue de vue, +et par suite de quelles circonstances, après l'avoir quittée sur le +théâtre des <i>Dislocations-Amusantes</i>, il l'avait retrouvée<a +name="page_301" id="page_301"></a> jouant son rôle de «ménagère» et de +parente au pavillon de la Faisanderie.</p> + +<p>Quant à l'ancien policier,—cet Argus habitué naguère à éclaircir les +plus ténébreux mystères de l'intrigue et du crime,—il ne se doutait +absolument de rien.</p> + +<p>Dans ces affaires d'amour, les tiers intéressés sont les derniers +instruits.</p> + +<p>Un petit nombre de précautions les maintient dans un aveuglement +complet, jusqu'à ce que le hasard leur arrache le bandeau tissé en +partie de leurs propres illusions.<a name="page_302" id="page_302"></a></p> + +<h3><a name="VIII-c" id="VIII-c"></a>VIII<br /><br /> +NOCTURNE A DEUX VOIX</h3> + +<p>Un matin, le garde dit à mademoiselle Fine-Lame, après s'être entretenu +un instant avec le régisseur Tourangeau:</p> + +<p>—Il faut que j'aille passer la journée à Paris. M. de Saint-Pons le +père est revenu hier de province à son hôtel de la rue de Varennes. Il a +des instructions à me donner, et, comme j'ignore l'heure à laquelle il +me recevra, je reviendrai peut-être assez tard...</p> + +<p>—Je vous attendrai, mon ami, répondit notre héroïne.</p> + +<p>Sur quoi, l'ex-agent vivement:</p> + +<p>—Mais non, mais non. Je n'entends pas que tu te fatigues. Tu te +coucheras, ma chérie...<a name="page_303" id="page_303"></a></p> + +<p>La jeune fille avait insisté avec câlinerie:</p> + +<p>—Pourquoi? Les soirées sont si belles en cette saison! D'ailleurs +j'aurais peur dans ma chambre. Tandis qu'au rez-de-chaussée, en +travaillant près de la fenêtre...</p> + +<p>—La porte bien fermée, au moins...</p> + +<p>—N'ayez crainte. Je suis prudente. Et puis vous ne serez sans doute pas +fâché de prendre quelque chose en rentrant...</p> + +<p>—Ah! maman-nanan, tu me gâtes!</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Il partit en l'idolâtrant encore davantage.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Florette était restée pensive.</p> + +<p>Elle avait oublié que Roger avait un père.</p> + +<p>En le lui rappelant, Jacques la contraignait à un brusque retour à la +réalité.</p> + +<p>La nuit vint: une nuit noire et chaude. On devinait l'orage. Le ciel +menaçait.</p> + +<p>Quand le jeune marquis arriva devant le pavillon, il n'eut pas besoin +d'appeler: au bruit léger de ses pas, une gracieuse figure de fillette +se détacha en silhouette sur le fond clair de l'une des croisées du +logis.</p> + +<p>—Est-ce vous? demanda une voix contenue.</p> + +<p>—C'est moi, répondit le gentilhomme.</p> + +<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> sortit, leste comme un<a name="page_304" id="page_304"></a> oiseau. Roger lui +offrit le bras. Quand elle s'appuya dessus, l'amoureux sentit qu'elle +tremblait.</p> + +<p>—Qu'avez-vous? interrogea-t-il. Souffrez-vous ou avez-vous peur?</p> + +<p>—J'ai peur et je souffre, murmura-t-elle. Ordinairement, je suis brave +et joyeuse. Mais aujourd'hui...</p> + +<p>—Aujourd'hui?...</p> + +<p>—J'ai peur de vous perdre et je souffre comme si je vous avais perdu...</p> + +<p>Puis, soudain:</p> + +<p>—M. de Saint-Pons est à Paris, n'est-ce pas?...</p> + +<p>—Oui, j'ai reçu, ce matin, une lettre qui m'informe de son retour...</p> + +<p>—Et quand sera-t-il au château?...</p> + +<p>—Mais dans quelques jours, je suppose...</p> + +<p>—Alors, il va falloir nous séparer...</p> + +<p>—Nous séparer?... Qui vous fait craindre?...</p> + +<p>—Vous ne demeurerez pas toujours à Carrières. On vous emmènera. Votre +père vous mariera à quelque noble héritière...</p> + +<p>—Me marier!... Malgré moi!... Enfant!...</p> + +<p>—Je ne suis pas une enfant, prononça-t-elle gravement, car j'ai essayé +de ne pas vous aimer...</p> + +<p>Je ne suis pas une enfant, car j'ai mesuré la profondeur de l'abîme qui +se creuse entre nous:</p> + +<p>Moi qui ne connais pas mes parents, qui ne connais<a name="page_305" id="page_305"></a> rien au monde, qui +ai commencé par appartenir à une caste méprisée entre toutes,—et +parfois méprisable, hélas!...</p> + +<p>Et vous, comblé de tout ce que l'on désire, de tout ce que l'on +ambitionne, de tout ce que l'on envie: titre, naissance, éducation, +fortune!...</p> + +<p>—Oui, protesta Roger, oui, j'ai un titre et une fortune,—et j'en +remercie Dieu, puisque tout cela sera à vous...</p> + +<p>Florette secoua le front:</p> + +<p>—Non, non, je n'espère pas tant de bonheur... Et, cependant, si mon +rêve se réalisait... Si je retrouvais une famille... Si j'étais riche, +moi aussi... On prétend que l'argent comble toutes les distances...</p> + +<p>Puis, éclatant d'un rire qui sonnait faux et auquel se mêlait une +singulière tristesse:</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y a pas, dans les livres, de ces histoires d'innocentes +créatures vendues à des saltimbanques ou enlevées par ceux-ci, et ne +savez-vous pas que toutes les filles sans père ni mère—comme +moi—s'imaginent être issues d'un prince et d'une princesse?</p> + +<p>—Mon âme, ma chère âme, s'exclama le jeune homme, pourquoi me +parlez-vous avec cette amertume?</p> + +<p>—Parce que, répliqua-t-elle durement, parce que<a name="page_306" id="page_306"></a> vous êtes M. le +marquis de Saint-Pons et que je suis celle que l'on appelle la <i>Filleule +de Lagardère</i>.</p> + +<p>Elle sentit sur sa main les lèvres de Roger:</p> + +<p>—Vous êtes mon amour, déclara celui-ci avec un accent plein de passion. +Vous êtes mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous prenez pour +un rêve, c'est la réalité de votre vie. Mon âge me rend presque +libre,—et s'il est nécessaire de lutter pour vous obtenir, je suis +prêt.</p> + +<p>Ils avaient traversé la demi-lune qui s'étendait devant le pavillon.</p> + +<p>Notre héroïne pesa sur le bras de son cavalier:</p> + +<p>—N'allons pas plus loin, dit-elle; Jacques va revenir tout à l'heure.</p> + +<p>—Oh! de grâce, encore un instant! implora le gentilhomme. Tenez, +asseyons-nous sur ce banc. On entend parfaitement d'ici le sifflet du +train entrant en gare à Saint-Germain. Ce sifflet nous avertira de nous +quitter.</p> + +<p>La fillette ne répondit pas...</p> + +<p>Mais elle se laissa conduire à un banc qui s'adossait à la lisière de la +forêt.</p> + +<p>Il y eut un silence entre eux.</p> + +<p>Pendant ce silence, un vague bruit se fit entendre derrière le siège +rustique sur lequel ils avaient pris place.<a name="page_307" id="page_307"></a></p> + +<p>Roger se retourna vivement.</p> + +<p>Il regarda et ne vit rien.</p> + +<p>Cependant les broussailles d'un fourré remuaient.</p> + +<p>Mademoiselle Fine-Lame reprit:</p> + +<p>—Je ne doute point que vous m'aimiez; mais je ne veux pas qu'il y ait +lutte... Etre un sujet de discorde entre le père et le fils!... Le ciel +m'est témoin que je préférerais renoncer à vous—et mourir!...</p> + +<p>—Ma Florette adorée, repartit le jeune homme, nous n'en sommes pas là, +Dieu merci! M. de Saint-Pons est humain, juste et bon. J'irai à lui sans +faiblir et je lui déclarerai franchement que je ne puis vivre sans vous. +Il m'écoutera sans colère. Nous lui avouerons sans détour ce passé dont +vous rougissez comme si vous l'aviez accepté de gaieté de cœur, au +lieu de le subir comme un arrêt du destin; nous l'en ferons juge, et je +suis sûr...</p> + +<p>Notre héroïne l'interrompit brusquement.</p> + +<p>Le même bruit venait de se reproduire sur le même point.</p> + +<p>Cette fois, c'était la mignonne qui avait tourné la tête...</p> + +<p>Et sa main s'allongeait, crispée de terreur, vers le rideau de verdure, +totalement assombrie par la nuit, auquel le banc s'appuyait, en même +temps que sa voix bégayait, étranglée d'émotion:<a name="page_308" id="page_308"></a></p> + +<p>—Dans ce buisson... Quelqu'un se cache... Quelque chose a brillé dans +l'ombre...</p> + +<p>Roger était déjà debout...</p> + +<p>Il concentra toute son attention sur l'endroit indiqué...</p> + +<p>Tout y paraissait noir et rien n'y bougeait...</p> + +<p>Néanmoins il fit un mouvement pour aller s'assurer de ce qui effrayait +sa compagne...</p> + +<p>Mais celle-ci le retenant:</p> + +<p>—Ne me laissez pas seule... Marchons plutôt... Voyez, je suis toute +tremblante...</p> + +<p>—Comment! avec moi? interrogea le jeune homme d'un ton de reproche.</p> + +<p>—Avec vous, répliqua-t-elle, et surtout pour vous... Oh! j'ai confiance +en votre courage et en votre force... Mais s'il vous arrivait malheur...</p> + +<p>Elle l'entraîna en questionnant:</p> + +<p>—Que me disiez-vous tout à l'heure? Ah! oui, je me souviens: vous +parliez de mon passé... De ce passé qui m'accuse, qui me condamne, et +que je maudis...</p> + +<p>—Ce passé, répondit Roger avec chaleur, ce passé que je crois pur, dont +vous êtes innocente et dont une délicatesse excessive exagère sans +raison les conséquences et la portée, eh bien, ne peut-on pas le +fuir?...</p> + +<p>Le monde est grand: il y a d'autres pays que la France...<a +name="page_309" id="page_309"></a></p> + +<p>Un seul mot, et nous nous envolons partout où il vous plaira en Europe: +plus loin, si vous le souhaitez...</p> + +<p>Nous mettrons ainsi les mers et l'espace entre la marquise de +Saint-Pons—ma femme—et celle que l'injustice du sort égara un instant +hors des hommages dont elles est digne...</p> + +<p>—Ainsi, questionna la <i>Filleule de Lagardère</i> en le considérant avec +attendrissement, ainsi, pour moi, vous n'hésiteriez pas à briser votre +avenir et à abandonner votre patrie?</p> + +<p>—Consentez: nous partons demain.</p> + +<p>—Et votre père?</p> + +<p>—Il pardonnera.</p> + +<p>—Vous êtes noble et généreux, murmura-t-elle.</p> + +<p>Ensuite, avec une sorte de fierté:</p> + +<p>—Mais rien ne me surprend de vous, parce que je me sens capable des +mêmes sacrifices et parce que je me suis répété bien souvent que, si +jamais les circonstances vous faisaient pauvre et malheureux, tout en me +prodiguant,—bonheur inespéré,—tous les trésors et toutes les +jouissances de la vie, c'est encore vous que je choisirais entre tous +pour vous aimer et vous servir.<a name="page_310" id="page_310"></a></p> + +<h3><a name="IX-c" id="IX-c"></a>IX<br /><br /> +A L'AFFUT</h3> + +<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> ne s'était pas trompée.</p> + +<p>Il y avait quelqu'un dans le fourré.</p> + +<p>Deux hommes étaient là, tapis derrière un mur de broussailles à travers +les interstices desquelles leurs yeux plongeaient avidement.</p> + +<p>Le premier avait posé à côté de lui, sur le gazon, son chapeau à haute +forme.</p> + +<p>Son costume noir se fondait avec l'obscurité de la nuit.</p> + +<p>Il portait lunettes et avait la mine d'un rat de paperasses.</p> + +<p>Somme toute, un de nos personnages: M<sup>e</sup> Bouginier, l'ex-avoué de la +rue du Pélican.<a name="page_311" id="page_311"></a></p> + +<p>Le second paraissait plus jeune et plus lestement découplé.</p> + +<p>Sous les bords de son feutre mou, vous auriez reconnu la figure hardie +et goguenarde de l'amant de Sergine Gravier.</p> + +<p>Tous deux tenaient l'affût depuis la brune.</p> + +<p>Lorsque Roger—qui était sorti du château par la grille ouvrant sur le +quai de la Seine et qui avait fait le tour du parc, en dehors, par le +village de Carrières, afin de ne pas donner l'éveil aux +domestiques,—lorsque Roger, disons-nous, avait débouché sur le +rond-point du Roi et s'était dirigé vers le pavillon de la Faisanderie, +le compagnon de l'ancien avoué s'était exclamé à la sourdine:</p> + +<p>—Tiens! tiens! tiens! voilà qui est cocasse! C'est mon jeune guerrier +de la fête des Loges! Ah! pardieu! le hasard a de ces rencontres!...</p> + +<p>—Quel jeune guerrier? avait demandé M<sup>e</sup> Bouginier sur le même ton.</p> + +<p>—L'héritier légitime de M. de Saint-Pons.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Un godelureau envers qui je m'acquitterai au prochain jour.</p> + +<p>—Vous payez donc vos dettes, mon cher Marignan?</p> + +<p>—Celles-là, toujours, et je vous engage à n'acheter<a name="page_312" id="page_312"></a> aucune créance de +cette nature sur votre ami et serviteur.</p> + +<p>Et l'amant de Sergine Gravier raconta succinctement à son compagnon +l'incident du théâtre des <i>Dislocations-Amusantes</i>.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, Florette et Roger, sans défiance, +s'approchaient du poste d'observation occupé par les deux curieux.</p> + +<p>En les voyant avancer, presque enlacés et se parlant bas, Marignan eut +un frémissement tel, que la broussaille, qui formait comme un nid autour +de lui, tressaillit d'une façon sensible.</p> + +<p>M<sup>e</sup> Bouginier s'informa:</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Il y a, répondit l'autre d'une voix sourde, il y a que je suis +furieux. C'est bien elle, n'est-ce pas? Vous la reconnaissez comme moi?</p> + +<p>—Oui, certes: les renseignements étaient exacts et ce furet de +Bijou-des-Dames ne m'a pas volé mon argent.</p> + +<p>Les deux amoureux avaient pris place sur le banc.</p> + +<p>L'agitation de Marignan redoubla.</p> + +<p>Il poursuivit en s'adressant à lui-même:</p> + +<p>—Par ma foi! c'est tenter le diable, et l'occasion est trop belle...</p> + +<p>—Que ruminez-vous, mon compère? questionna<a name="page_313" id="page_313"></a> l'ancien homme de loi, et +qu'avez-vous l'intention de faire?</p> + +<p>—Je rumine que, parmi les talents utiles dont l'étude a agrémenté mon +individu, il en est un dont je vais avoir l'honneur de vous donner un +échantillon.</p> + +<p>L'amant de l'actrice fouilla dans sa poche et en tira un assez long +couteau qu'il ouvrit:</p> + +<p>—Je lance le <i>surin</i> comme l'Italien lance le stylet, comme l'Espagnol +lance la <i>navaja</i> et comme lançait ses poignards le Chinois des +Folies-Bergère...</p> + +<p>Il continua avec une exaspération croissante, qu'il s'efforçait +d'étouffer entre ses dents:</p> + +<p>—Ce que j'ai l'intention de faire?... J'ai l'intention de me venger... +Cette bégueule m'a dédaigné, humilié, insulté dans cette histoire de la +baraque que je vous contais tout à l'heure...</p> + +<p>Elle nous a <i>refaits</i> de vingt mille francs dans cette aventure du +pavillon où elle s'est mise avec le garde contre nous...</p> + +<p>Enfin ça m'embête qu'elle se prodigue de cette façon à ce freluquet +d'ex-volontaire d'un an...</p> + +<p>Total: six pouces d'acier entre les reins et la nuque... Elle nous +tourne justement le dos... Quant au galant, on le rattrapera plus tard: +je lui dois un coup d'épée, et il l'encaissera, mordieu! ou que je perde +le secret de certaine botte infaillible...<a name="page_314" id="page_314"></a></p> + +<p>—Ah ça! y pensez-vous? s'exclama Bouginier. Jouer du couteau quand je +suis là et que je puis être impliqué comme complice!... Verser le sang +mal à propos!... C'est une mauvaise plaisanterie!</p> + +<p>Marignan riposta froidement:</p> + +<p>—Je ne plaisante jamais avec ma volonté...</p> + +<p>—Mais je m'oppose de la façon la plus formelle...</p> + +<p>—Vous n'êtes pas de force, papa: ce que j'ai décidé, rien au monde ne +m'empêchera de l'accomplir.</p> + +<p>—Pas même ceci? demanda l'ex-avoué en changeant de ton.</p> + +<p>Et il appliqua sur la tempe de son interlocuteur le canon de l'un de ces +revolvers-joujoux qui tiennent dans un gousset de montre, mais dont la +balle mignonne tue aussi proprement les gens que le projectile d'un +pistolet de fort calibre.</p> + +<p>C'était cette arme, c'était la lame du couteau que notre héroïne avait +vues étinceler dans le fourré et dans la nuit.</p> + +<p>L'ancien officier ministériel ajouta avec une résolution que l'on eût +été loin de soupçonner chez ce plumitif émérite:</p> + +<p>—Rengainez tout de suite votre eustache, ou, aussi vrai que je suis un +citoyen de mœurs réglées, austères et douces, j'aurai le regret de +vous faire sauter la cervelle.<a name="page_315" id="page_315"></a></p> + +<h3><a name="X-c" id="X-c"></a>X<br /><br /> +LES PLANS DE M<sup>e</sup> BOUGINIER</h3> + +<p>Les deux amoureux s'étaient séparés. Roger avait regagné le château. +Florette était rentrée au logis.</p> + +<p>Marignan et M<sup>e</sup> Bouginier avaient quitté leur cachette.</p> + +<p>Ils s'en revenaient vers le fiacre qui les avait amenés et qui les +attendait à l'octroi de Saint-Germain.</p> + +<p>L'amant de Sergine Gravier marchait la tête basse.</p> + +<p>Ses traits se contractaient de dépit et de rancune contenus.</p> + +<p>—Allons, vieux malin, ronchonnait-il sous sa moustache, sans avoir +besoin de vos besicles, on voit clair dans vos finesses cousues de fil +blanc: vous en pincez comme moi pour la petite, et vous tenez...<a +name="page_316" id="page_316"></a></p> + +<p>—A la rendre à sa famille, interrompit l'ex-avoué doctoralement.</p> + +<p>—Sa famille? interrogea l'autre. Ah çà! elle a donc une famille!...</p> + +<p>—Bédame! on est toujours la fille de quelqu'un, a écrit l'immortel +auteur du <i>Mariage de Figaro</i>,—et ce quelqu'un, n'est-ce pas vous qui +m'avez aidé à le retrouver en me communiquant les papiers recueillis +dans la poche de l'aîné des frères Snail?...</p> + +<p>Dans l'origine, avant de connaître l'existence de ces papiers, j'avais +songé à utiliser la beauté de la <i>Filleule de Lagardère</i> dans une série +d'expéditions du genre de celle que vous tentâtes,—sans succès, +hélas!—contre les fonds renfermés dans le secrétaire de ce damné +Jacques Périn...</p> + +<p>Cet échec, dû à la défection de notre collaboratrice, ne nous permettait +plus de compter sur son concours...</p> + +<p>Oui, mais la lecture des documents que vous me remîtes m'apprit que la +fillette était née des relations intimes d'une demoiselle Ferrand, qui +avait succombé en lui donnant le jour, et d'un sieur James-Williams +Murphy, citoyen de la libre Amérique, venu momentanément à Paris, de +Londres où il agiotait sur les cotons...</p> + +<p>Ce Yankee était retourné dans sa patrie, après avoir réalisé en +Angleterre des bénéfices considérables...<a name="page_317" id="page_317"></a></p> + +<p>Evidemment, il y avait quelque plume à lui tirer de l'aile, soit qu'il +ignorât la naissance de l'enfant, soit qu'il eût sciemment abandonné la +mère...</p> + +<p>Par malheur, cette enfant avait disparu après l'affaire manquée du +pavillon de la Faisanderie. Evanouie, évaporée, plus personne!...</p> + +<p>Dix mois s'écoulèrent...</p> + +<p>Et, déjà, je me préparais à enregistrer mes espérances à l'article: +<i>Profits et Pertes</i>, quand, il y a quelque temps, je reçus la visite de +Bijou-des-Dames,—un de mes clients bien connu de vous...</p> + +<p>Celui-ci affirmait avoir rencontré la <i>Filleule de Lagardère</i> dans la +forêt de Saint-Germain...</p> + +<p>N'ayant pu, dès l'abord, la suivre,—par une circonstance indépendante +de sa volonté,—il était retourné dans le pays, il s'était informé, et +il avait appris que la minette vivait quasi maritalement avec le +garde-chasse de M. de Saint-Pons, avec l'ancien agent Patte-de-Fer, avec +ce Jacques Périn que, naguère, elle avait sauvé des griffes des frères +Snail, et des vôtres...</p> + +<p>Tout cela me paraissait assez invraisemblable...</p> + +<p>Peut-être le drôle me trompait-il pour m'extirper de l'argent...</p> + +<p>C'est ce dont je vous priai de venir, ce soir, vous<a name="page_318" id="page_318"></a> assurer avec moi, +en nous embusquant tous les deux aux environs du pavillon de la +Faisanderie...</p> + +<p>A présent, le doute n'est plus permis:</p> + +<p>L'héritière de James-Williams Murphy est retrouvée...</p> + +<p>Et savez-vous,—d'après les assertions des journaux américains, +assertions qui, du reste, m'ont été confirmées par une agence de +renseignements de New-York,—savez-vous à quelle somme se monte la +succession de ce Yankee?...</p> + +<p>A <i>cinq cents millions</i>, au bas mot!...</p> + +<p>—A <i>cinq cents millions</i>! répéta Marignan abasourdi par l'énormité du +chiffre.</p> + +<p>M<sup>e</sup> Bouginier appuya:</p> + +<p>—Sans compter qu'il appert des mêmes renseignements que le frère du +défunt, Tomy-Samuel,—lequel est pareillement garçon,—en possède autant +pour sa part...</p> + +<p>—Est-il possible!...</p> + +<p>—Voilà, par conséquent, l'ancienne pensionnaire de la baraque des +<i>Dislocations-Amusantes</i> qui peut, à un moment, représenter, tant du +chef de son père que du chef de son oncle, un milliard en espèces +sonnantes et trébuchantes!...</p> + +<p>—Un milliard!...</p> + +<p>—Comprenez-vous, maintenant, l'intervention de<a name="page_319" id="page_319"></a> mon revolver dans la +jolie besogne qu'allait faire votre <i>surin</i>?</p> + +<p>L'amant de Sergine baissa le front.</p> + +<p>Son interlocuteur poursuivit:</p> + +<p>—Mon correspondant de New-York me mande, en outre, que ce Samuel Murphy +s'est embarqué sur le <i>Labrador</i> pour effectuer un voyage dont la France +et sa capitale sont le but...</p> + +<p>Un de nos compatriotes l'accompagne: un certain Richard Vautier,—son +factotum,—en qui il a toute confiance...</p> + +<p>Le <i>Labrador</i> vient d'arriver au Havre...</p> + +<p>On m'écrit de cette ville que nos deux voyageurs ont dû, dans la +journée, prendre le rapide pour Paris...</p> + +<p>Ils seront donc, cette nuit, dans nos murs, s'ils n'y sont déjà à cette +heure...</p> + +<p>—Mais, interrompit l'auditeur, cette jeune fille, n'ayant pas été +reconnue par son père, n'a, aux yeux de la loi, aucun titre pour +recueillir présentement la succession de ce dernier, non plus que pour +bénéficier plus tard de celle de ce Samuel...</p> + +<p>—D'accord, opina l'ex-officier ministériel; aussi n'est-ce pas sur la +nièce, mais sur l'oncle, que repose ma combinaison...</p> + +<p>Il ouvrit sa tabatière:</p> + +<p>—Veuillez suivre mon raisonnement. De deux<a name="page_320" id="page_320"></a> choses l'une: ou notre +Américain est un honnête homme, ou c'est un coquin. Il n'y a pas de +milieu...</p> + +<p>Je me trompe: il y en a un...</p> + +<p>Je l'examinerai tout à l'heure...</p> + +<p>Si c'est un honnête homme, il sera enchanté qu'on lui révèle l'existence +de l'enfant d'une femme que son frère a aimée...</p> + +<p>Scène de reconnaissance et d'attendrissement. Tout le monde pleure. Un +cinquième acte de l'Ambigu...</p> + +<p>Après quoi, le riche étranger répare les injustices du sort, du Code et +de la société envers cette pauvre créature en lui ouvrant ses bras +avunculaires, en lui rendant un nom, un foyer, une famille, et, somme +toute, en lui faisant délivrer l'héritage de James Williams...</p> + +<p>Et sa munificence ne pouvant manquer d'égaler son allégresse, nous +empochons, de sa part, d'abord, une prime proportionnée à l'importance +du service...</p> + +<p>Remarquez que je dis: <i>de sa part, d'abord</i>...</p> + +<p>L'héritière, en effet, nous comptera, de son côté, une commission que +nous fixerons nous-mêmes...</p> + +<p>—Vous croyez qu'elle consentira?...</p> + +<p>—Nous la placerons dans l'impossibilité de refuser.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—En la menaçant de la livrer à la justice comme<a name="page_321" id="page_321"></a> complice de la +tentative de vol commise au pavillon de la Faisanderie...</p> + +<p>L'amant de Sergine Gravier se gratta l'oreille:</p> + +<p>—Diable! c'est que j'en étais, moi, de cette tentative!...</p> + +<p>—Vous étiez masqué. La poulette n'a pu voir vos traits. Partant, elle +ne saurait vous dénoncer.</p> + +<p>Marignan salua:</p> + +<p>—Mes compliments... Vous avez pièces à tous les trous... Et si votre +seconde hypothèse...</p> + +<p>—Celle où Samuel Murphy ne serait qu'un gredin?... Je la préférerais de +beaucoup... Elle rapporterait davantage:</p> + +<p>Dans ce cas, je déclare hardiment au Yankee que j'ai entre les mains un +acte en bonne forme par lequel James-Williams a reconnu sa fille et +affirme les droits d'icelle...</p> + +<p>Au besoin je produis cet acte. Il n'y a qu'à le fabriquer. Je possède +dans ma clientèle tant d'ingénieux calligraphes!...</p> + +<p>Je parle revendication, procès, tribunaux. Mon homme s'inquiète. En fin +finale, je propose une transaction.</p> + +<p>On supprimera l'acte...</p> + +<p>Au besoin, on supprimera l'héritière...</p> + +<p>Il ne s'agira que d'y mettre le prix...<a name="page_322" id="page_322"></a></p> + +<p>—Oh! oh! murmura l'autre, voilà un moyen bien extrême! Supprimer la +<i>Filleule de Lagardère</i>! C'est grave, en vérité, très grave!</p> + +<p>L'ancien officier ministériel repartit froidement:</p> + +<p>—N'est ce pas le moyen extrême auquel je vous ai empêché d'avoir +recours, il n'y a pas plus de vingt minutes?</p> + +<p>Il poursuivit avec bonhomie:</p> + +<p>—Hé! mon Dieu, comme vous, j'ai horreur des mesures radicales, et, si, +seulement, l'Américain n'était qu'à moitié scélérat,—supposition dont +je me réservais de vous entretenir en dernier ressort...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, j'aime à croire qu'il ne serait pas difficile de rencontrer +un brave garçon qui se chargerait de débarrasser l'oncle de la nièce, en +conduisant successivement celle-ci à la mairie et à l'église...</p> + +<p>—Un mariage?...</p> + +<p>—Il va sans dire que le Yankee allongerait une dot raisonnable...</p> + +<p>Il est entendu, pareillement, que l'époux s'engagerait,—tant en son nom +qu'au nom de sa conjointe,—à n'exercer jamais aucune <i>répétition</i> +(c'est le mot usité parmi les gens de chicane) concernant l'<i>hoirie</i> +(encore un terme de pratique) du précité feu James Williams...<a +name="page_323" id="page_323"></a></p> + +<p>De cette façon, tous les personnages seront contents, comme au baisser +de rideau d'un vaudeville:</p> + +<p>Le Samuel Murphy, en ce sens qu'en aliénant une tranche du Pérou +fraternel, il se garantirait la jouissance du reste;</p> + +<p>La mariée, radieuse de décoiffer sainte Catherine;</p> + +<p>Le marié, qui non seulement encaisserait un joli magot, mais qui +pourrait se vanter de posséder pour compagne l'une des plus ravissantes +créatures qui soient sous la calotte des cieux;</p> + +<p>Votre humble serviteur, enfin, dont la plus douce récompense serait +d'assister au spectacle des félicités dues à son initiative et de +partager l'existence tissée d'or que l'apport de la jeune femme +constituerait au jeune ménage...</p> + +<p>Que pensez-vous de cela, compère?</p> + +<p>—Superbe! admirable! génial! s'exclama Marignan avec enthousiasme. +Enfoncés Machiavel, Metternich et Talleyrand! Papa, vous êtes grand +comme Bismarck!</p> + +<p>—Ainsi, interrogea l'ex-avoué, vous convoleriez sans répugnance?</p> + +<p>—Je convolerais avec ivresse.</p> + +<p>Ensuite, chiffonnant sa moustache:</p> + +<p>—Ah! pourtant, ajouta l'amant de Sergine Gravier, il y a, à l'horizon, +un point noir qui m'offusque...<a name="page_324" id="page_324"></a></p> + +<p>—Et lequel?...</p> + +<p>—Ce fils de famille avec qui ma future épouse file le parfait amour en +duo...</p> + +<p>M<sup>e</sup> Bouginier savoura bruyamment la prise de tabac que, depuis le +commencement de l'entretien, il tenait massée entre le pouce et l'index:</p> + +<p>—Le petit marquis de Saint-Pons? Eh! mais ceci vous regarde. Chacun a +sa manière d'entendre l'honneur conjugal. Il y a des maladies qui se +traitent par la saignée et d'autres par l'indifférence.</p> + +<p>Puis, d'un ton bref:</p> + +<p>—Soyons sérieux. Etes-vous mon homme? C'est à prendre ou à laisser.</p> + +<p>Marignan lui tendit la main:</p> + +<p>—Tope là! C'est décidé. Je prends.</p> + +<p>En même temps, il pensait:</p> + +<p>—Ah! vieux singe, charge-toi seulement de mettre les marrons au feu; +moi, je me charge de les tirer à mon profit.</p> + +<p>L'ancien homme de loi, de son côté, se disait <i>in petto</i>:</p> + +<p>—Ah! chat-tigre, tire-moi les marrons du feu, et nous verrons si tu les +croques!<a name="page_325" id="page_325"></a></p> + +<h3><a name="XI-c" id="XI-c"></a>XI<br /><br /> +AU GRAND HOTEL</h3> + +<p>Le surlendemain, approchant midi, M<sup>e</sup> Bouginier franchissait le seuil +du Grand-Hôtel.</p> + +<p>En traversant la cour de cette vaste auberge, l'ancien avoué ruminait:</p> + +<p>—Décidément, je crois qu'il vaut mieux m'aboucher dès l'abord avec le +secrétaire... Mon correspondant de New-York me mande que ce Richard +Vautier lui paraît une fine mouche... Par conséquent, il est urgent de +le mettre dans mes intérêts.</p> + +<p>Il ajouta en se dirigeant vers le bureau de l'hôtel:</p> + +<p>—D'ailleurs, j'ai besoin qu'il me serve d'interprète... Au moins, pour +le chapitre de la présentation... Ce Yankee, m'écrit-on, ne sait pas un +mot de français...<a name="page_326" id="page_326"></a> et moi, je baragouine l'anglais comme une génisse +andalouse.</p> + +<p>Il pénétra dans le bureau.</p> + +<p>Une vive surprise l'y attendait.</p> + +<p>Aucun voyageur du nom de Richard Vautier n'était descendu au +Grand-Hôtel.</p> + +<p>—Il s'agit, insista l'ex-homme de loi tout déferré, du secrétaire de +sir Samuel Murphy, le richissime Américain qui a dû arriver ici +avant-hier soir ou hier matin.</p> + +<p>—Nous avons, en effet, sir Samuel. Il nous est arrivé dans la nuit +d'avant-hier. Mais il nous est arrivé seul.</p> + +<p>—Seul?</p> + +<p>—Ni secrétaire, ni domestique, personne ne l'accompagnait.</p> + +<p>—Pardieu! se dit Bouginier, voilà qui est bizarre... Cette +correspondance d'outre-mer qui me prévient que le Murphy a pris passage +sur le <i>Labrador</i> en compagnie de son factotum... Et cette autre lettre +qui m'informe qu'après avoir débarqué à bon port, ils ont dû prendre +tous les deux l'<i>express</i> du Havre à Paris...</p> + +<p>Puis, après un moment de réflexion:</p> + +<p>—Sir Samuel est-il visible?</p> + +<p>On consulta le téléphone:<a name="page_327" id="page_327"></a></p> + +<p>—Il est chez lui dans tous les cas. Veuillez monter au premier. On vous +renseignera.</p> + +<p>Au premier, le visiteur apprit que le Yankee allait sortir.</p> + +<p>Il lui fit passer sa carte.</p> + +<p>Après deux minutes d'attente, on l'introduisit dans le salon de +l'appartement confortable occupé par le voyageur.</p> + +<p>Ce dernier était dans sa chambre à coucher, en train d'achever sa +toilette.</p> + +<p>Il ne refusait pas, cependant, de recevoir l'ancien homme de loi.</p> + +<p>Celui-ci n'avait qu'à prendre un siège et à patienter quelques moments.</p> + +<p>Resté seul, M<sup>e</sup> Bouginier se gratta l'oreille en façon de manifester +son embarras:</p> + +<p>—Diable! diable! murmura-t-il, l'absence de ce Richard Vautier +bouleverse furieusement mes plans... Comment vais-je m'en tirer avec cet +étranger dont je connais à peine la langue?... Allons-nous donc être +obligés de tenir conversation par gestes, comme une paire de +sourds-muets ou de pierrots des Funambules?...</p> + +<p>Il promena—machinalement—le regard autour de lui...</p> + +<p>Ensuite, avec un nouvel étonnement:<a name="page_328" id="page_328"></a></p> + +<p>—Tiens! tiens! tiens! voilà qui est bizarre et providentiel à la +fois!... Il paraît que, si ce nabab ne s'exprime pas en français, il le +comprend, du moins, dans une certaine mesure... Les journaux ouverts sur +cette table,—ces journaux qui ont été lus...</p> + +<p>Il s'approcha du meuble sur lequel une douzaine de gazettes étaient +dépliées...</p> + +<p>En tête de chacune de celles-ci se détachait en gros caractères ce titre +dont nous avons constaté naguère l'alléchante et saisissante attraction:</p> + +<p class="cspc">LE MYSTÈRE DE LA PLAGE DE L'EUROPE</p> + +<p>—Oui, poursuivit l'ex-avoué, notre voyageur aura tenu à se mettre, au +débotté, au courant de l'événement du jour... Le fameux événement qui +passionne tout Paris depuis quarante-huit heures: <i>le Mystère de la +place de l'Europe</i>... Ce crime, enveloppé d'ombre, qui promet de faire +un pendant à l'ingénieuse boucherie du jeune M. Troppmann...</p> + +<p>Il s'assit devant la table et prit une des feuilles publiques:</p> + +<p>—Préoccupé, comme je le suis, de la grosse partie que je vais jouer, +c'est tout au plus si j'ai eu le temps, ce matin, de parcourir d'un +œil distrait ma <i>Gazette des Tribunaux</i>... Voyons donc s'il y a +quelque chose<a name="page_329" id="page_329"></a> de nouveau dans l'histoire de ce cadavre à la tête +écrasée... Toujours foule à la Morgue. On y refuse du monde. Ces +Parisiens sont si badauds!... Oui, mais aussi toujours absence complète +d'indices qui permettent de constater l'identité de la victime et +d'arriver à la découverte du coupable...</p> + +<p>Il s'arrêta pour puiser une prise dans sa tabatière:</p> + +<p>—Celui-là est fort, très fort... Un amateur, si je ne m'abuse... Je ne +reconnais pas dans cette mécanique le <i>faire</i> d'un homme du métier...</p> + +<p>Puis, humant sa prise avec componction:</p> + +<p>—Ah! si ces messieurs de la rue de Jérusalem me faisaient l'honneur +d'avoir recours à mes faibles capacités!...</p> + +<p>Puis encore, secouant la tête:</p> + +<p>—Mais de quoi vais-je me mêler?... N'ai-je pas toute une portée +d'autres chats à fouetter?... D'ailleurs, est-ce que j'appartiens à la +classe...</p> + +<p class="cspc">Des mortels dont l'Etat gage la vigilance?...</p> + +<p>Laissons l'affaire suivre son cours...</p> + +<p>C'est-à-dire, laissons-la s'enterrer tranquillement dans les cartons de +la Préfecture et du parquet...</p> + +<p>Ces cartons qui renferment déjà une si jolie collection de bouteilles à +l'encre dans lesquelles la justice et la police ont renoncé à fourrer +leur nez, parce<a name="page_330" id="page_330"></a> qu'elles sont, hélas! obligées de convenir que ce nez +n'est pas un bec de gaz.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Dans la chambre voisine,—une chambre à coucher meublée avec un luxe +d'hôtellerie,—le même langage était tenu par un personnage que la +veille, avec une respectueuse déférence, on avait inscrit, au bureau, +sous cette étiquette:</p> + +<p class="cspc">»<i>Le capitaine Samuel Murphy, rentier,</i><br /> +<i>de New-York</i>».</p> + +<p>Ce personnage partait, pour entamer un monologue, de la phrase dont +M<sup>e</sup> Bouginier s'était servi pour terminer le sien:</p> + +<p>—Certes l'affaire suivra son cours oui, mais pour ne pas aboutir. +Toutes mes précautions sont prises...</p> + +<p>A Paris, les choses et les gens vieillissent vite: avant six semaines, +il ne sera pas plus question du <i>Mystère de la place de l'Europe</i>, parmi +les juges et les limiers, que de l'arrivée de l'opulentissime Samuel +Murphy, parmi les oisifs et les curieux...</p> + +<p>L'opulentissime Sam, c'est moi...</p> + +<p>Moi, hier encore, l'aventurier sans sou ni maille!...</p> + +<p>Moi, qui, par la force de la conception et de la volonté,<a +name="page_331" id="page_331"></a> me suis coulé dans la peau de mon ancien +maître!...</p> + +<p>Une substitution qui a merveilleusement réussi!...</p> + +<p>Qui se douterait, en effet, que c'est le véritable Murphy qui est étendu +là-bas, sur les dalles de la Morgue, tandis que c'est ici son secrétaire +indigne qui se prélasse, sous son nom, dans son individualité et dans sa +fortune?...</p> + +<p>D'ici à quelques jours, j'écris à New-York. J'annonce mon intention de +me fixer en Europe. Je donne des ordres afin que tout ce qui +m'appartient en propre soit immédiatement réalisé en espèces et me soit +expédié dans le plus bref délai...</p> + +<p>Là-bas, une opération de cette nature ne souffre aucune difficulté et +s'enlève à toute vapeur...</p> + +<p>Les millions de la maison <i>Murphy and brother</i> traversent donc l'Océan +sous forme de valeurs ayant cours...</p> + +<p>Je leur ouvre les bras d'un père...</p> + +<p>Puis, de peur de rencontrer, d'aventure, quelqu'un de ceux qui ont connu +le vrai <i>captain</i> et son ancien factotum, je change de nom, de séjour +et, au besoin, de visage...</p> + +<p>Il ne manque pas en France de domaines princiers à vendre...</p> + +<p>J'en achète un, je m'y installe, et j'accomplis enfin<a name="page_332" id="page_332"></a> le rêve de toute +ma vie: trancher—en paix—du grand seigneur.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>En ce moment, un domestique entra, portant une carte sur un plateau:</p> + +<p>—Il y a là, annonça-t-il, une personne qui demande à parler à mylord.</p> + +<p>Dans les hôtelleries du monde entier, les touristes anglais et +américains sont lords, qui pérégrinent avec une sacoche raisonnable.</p> + +<p>—Quelle est cette personne? questionna le voyageur: un Français?</p> + +<p>—Je le crois, mylord: voici sa carte.</p> + +<p>Mylord prit sur le plateau un large carré de carton à deux fins: carte +de visite au <i>recto</i>, prospectus au <i>verso</i>. Sur le premier, on lisait:</p> + +<p class="cspc">BOUGINIER,<br /> +<i>Jurisconsulte</i>.</p> + +<p class="r">T. S. V. P.</p> + +<p>On tournait, et on se trouvait en présence de la réclame suivante:<a +name="page_333" id="page_333"></a></p> + +<div class="blockquot1"><p class="c"><small>ANCIEN AVOUÉ</small></p> + +<p class="hang">Se charge à forfait de toutes affaires litigieuses et autres: +actions judiciaires; recouvrements difficiles, vente et achat de +créances; recherches de débiteurs introuvables, de personnes +disparues et d'objets égarés; police extérieure des ménages, +constatation du délit d'infidélité chez les époux des deux sexes, +séparations de corps et de biens, poursuites en relations +adultères, et généralement tout ce qui concerne les instances à +exercer devant les tribunaux en matière de propriété commerciale, +industrielle et conjugale.</p> + +<p class="cspc"><small>CABINET OUVERT DE MIDI A CINQ HEURES.</small></p> + +<p><i>Nota.</i>—Les clients qui n'ont pas un compte ouvert avec la maison +sont tenus de déposer une provision.</p></div> + +<p>Le domestique interrogea.</p> + +<p>—Que décide Votre Seigneurie?</p> + +<p>Au Grand-Hôtel, on ne lésine pas sur les titres,—quitte à les porter +sur la note.</p> + +<p>Sa Seigneurie réfléchissait.</p> + +<p>Elle dit après un instant:</p> + +<p>—Introduisez au salon et faites attendre.<a name="page_334" id="page_334"></a></p> + +<h3><a name="XII-c" id="XII-c"></a>XII<br /><br /> +LES DEUX GASPARDS</h3> + +<p>Le voyageur et le visiteur étaient en présence.</p> + +<p>Ils s'étudiaient du coin de l'œil comme deux adversaires prêts à +croiser le fer.</p> + +<p>M<sup>e</sup> Bouginier n'avait pas une mine bien terrible.</p> + +<p>Son habit de drap fin, son pantalon de casimir noir qui découvrait des +escarpins vernis, à bouffettes, dénotaient le bourgeois aisé, satisfait +et patriarcal.</p> + +<p>Il avait une cravate d'une entière blancheur, une chemise de batiste à +jabot tuyauté et à manchettes plissées, une chaîne de montre à +breloques, un chapeau neuf, et, sous le bras, une serviette de maroquin +avec son chiffre estampé en lettres d'or.</p> + +<p>Ainsi rasé, ganté, tiré à quatre épingles, l'œil abrité<a +name="page_335" id="page_335"></a> derrière ses lunettes, il ressemblait à +tout le monde, en supposant que tout le monde soit composé de courtiers +d'affaires et de souteneurs de procès.</p> + +<p>Et, cependant, quelque chose de mystérieux, d'équivoque et de menaçant +se dégageait de cet aspect inoffensif à première vue.</p> + +<p>Mylord le sentait et s'en inquiétait vaguement.</p> + +<p>Mais il n'en laissait rien paraître.</p> + +<p>L'ex-officier ministériel n'était pas moins maître de lui-même.</p> + +<p>Il éprouvait pourtant une violente secousse.</p> + +<p>—Ah ça! se disait-il, est-ce que je rêve?... Ou bien est-ce que mon +correspondant de New-York aurait la cervelle à l'envers?... Quoi! ce +serait là ce milliardaire qu'il me dépeignait, dans sa lettre, comme une +sorte de sauvage, grand, gros, herculéen, bourru, primitif,—de +physionomie commune, de manières triviales, de tenue négligée,—une +façon de Huron ou de Topinambou à peine adouci aux angles par le +frottement de la civilisation?...</p> + +<p>L'individu que j'ai devant les yeux est mince, correct, élégant... On +dirait un compatriote... N'étaient la couleur de ses favoris, un peu de +raideur dans les allures et de froideur dans le regard...</p> + +<p>Somme toute, un signalement qui se rapporterait assez à celui de ce +Richard Vautier qui a débarqué<a name="page_336" id="page_336"></a> au Havre avec notre Yankee,—la dépêche +que j'ai reçue de cette ville en fait foi,—qui a pris la voie ferrée +avec lui pour Paris et qui semble s'être évaporé, comme une fumée, dans +le trajet...</p> + +<p>Saperlotte! j'y perds mon latin! S'est-on trompé? Suis-je le jouet d'une +illusion, la victime d'une erreur ou la dupe d'une comédie?</p> + +<p>—C'est vous qui m'avez fait remettre cette carte? interrogea le +voyageur.</p> + +<p>Bouginier ne répondit pas tout d'abord.</p> + +<p>Il roulait de stupéfaction en stupéfaction.</p> + +<p>—Allons, bon! pensait-il, de plus fort en plus fort!... Cet étranger, +qu'on me représentait comme incapable de dire <i>papa</i> ou <i>maman</i> en +français, et qui s'exprime dans notre langue comme un Parisien du +boulevard!... On me l'aura changé en route...</p> + +<p>Puis, avec un tressaillement intérieur:</p> + +<p>—Eh! mais j'y songe... Si, par hasard... On voit parfois des choses si +extraordinaires!</p> + +<p>—Qui êtes-vous et que me voulez-vous? reprit mylord avec impatience.</p> + +<p>L'ex-officier ministériel riposta à la question par une question:</p> + +<p>—C'est à l'honorable Samuel Murphy, de New-York, que j'ai l'avantage de +parler?</p> + +<p>L'autre fit, de la tête, un signe affirmatif.<a name="page_337" id="page_337"></a></p> + +<p>M<sup>e</sup> Bouginier insista:</p> + +<p>—Frère cadet de feu James-Williams, qui séjourna jadis plusieurs années +en Angleterre?</p> + +<p>—Son frère. Après? Expliquez-vous et soyez bref. Je suis pressé.</p> + +<p>—Je désirerais vivement adresser quelques questions à Votre Grâce.</p> + +<p>—Adressez.</p> + +<p>—Votre Grâce a-t-elle connaissance d'un voyage que son aîné effectua, +de Londres à Paris, voici tantôt vingt ans?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—A-t-elle connaissance de l'un des résultats de ce voyage,—j'entends +de la liaison que noua mon dit sieur James-Williams avec une jeune +Française, la demoiselle Hélène Ferrand?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—A-t-elle connaissance du résultat de cette liaison,—je veux parler de +la naissance d'un enfant du sexe féminin?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>La sécheresse de ces monosyllabes ne déconcerta point l'ancien officier +ministériel.</p> + +<p>Il poursuivit, imperturbable:</p> + +<p>—Alors, c'est vous qui avez fait insérer dans les<a name="page_338" id="page_338"></a> journaux américains +une note relative à la disparition et à la fortune de cet enfant?</p> + +<p>Le voyageur eut un instant d'hésitation qui n'échappa point à son +interlocuteur.</p> + +<p>Ensuite il répondit:</p> + +<p>—C'est moi.</p> + +<p>—Dans ce cas, reprit M<sup>e</sup> Bouginier, j'estime que vous ne seriez pas +fâché d'avoir des nouvelles de mademoiselle votre nièce, et j'accours +vous offrir mes services à cet effet...</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—N'avez-vous donc pas lu mon prospectus? «<i>Recherches de débiteurs +introuvables, de personnes disparues et d'objets égarés.</i>» Il est vrai +que miss Flore-Eva n'est pas un débiteur, à proprement parler...</p> + +<p>Il ajouta avec une expression narquoise:</p> + +<p>—Ce serait plutôt une créancière,—une forte créancière... Vous +comprenez: eu égard à l'héritage paternel... En l'espèce, elle +rentrerait, de préférence, dans les deux autres catégories; car c'est +une personne disparue, et, n'étant qu'égarée, elle n'est point perdue...</p> + +<p>—Enfin, vous vous flattez de pouvoir la retrouver...</p> + +<p>L'ex-avoué frappa sur sa serviette:</p> + +<p>—Je vous l'apporte: elle est ici.<a name="page_339" id="page_339"></a></p> + +<p>—Ici?...</p> + +<p>—Pas dans ce portefeuille. Son âge s'y oppose. Ce n'est plus une +poupée, bien sûr...</p> + +<p>J'entends: sous la forme de papiers qui constituent son identité...</p> + +<p>Voici son extrait de naissance, une copie de son baptistaire, l'acte par +lequel sa nourrice, une paysanne de Chatou, «cède et transporte» à trois +saltimbanques anglais les droits qu'elle s'imagine avoir sur l'innocente +créature...</p> + +<p>Examinez. Tout est en règle. La vue n'en coûte rien.</p> + +<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Le voyageur avait pris les paperasses qu'on lui tendait et les avait +étudiées avec une minutieuse attention.</p> + +<p>—En effet, ne put-il s'empêcher de déclarer, ces pièces me paraissent +avoir une certaine autorité...</p> + +<p>—Dites qu'elles sont d'une authenticité incontestable...</p> + +<p>—Soit... Après?... Concluez...</p> + +<p>—A vos ordres... Il y a un dilemme... Ou vous avez intérêt à ce qu'on +retrouve miss Flore-Eva, ou vous avez intérêt à ce qu'on ne la retrouve +pas...</p> + +<p>Dans les deux hypothèses, je vous suis nécessaire; plus même: +indispensable...<a name="page_340" id="page_340"></a></p> + +<p>Dans la première, moyennant une somme dont je laisse le chiffre à votre +générosité, je vous ramène l'aimable enfant, ou, si vous préférez, je +vous conduis vers elle...</p> + +<p>—Et dans la seconde?...</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, ce n'est pas moins simple. La petite a disparu, n'est-ce +pas? Eh bien, elle ne reparaît point...</p> + +<p>Au besoin, je m'engage à ce qu'elle ne reparaisse jamais...</p> + +<p><i>Jamais</i>, vous comprenez...</p> + +<p>Seulement, ce sera plus cher,—beaucoup plus cher...</p> + +<p>—Ah çà! s'exclama l'autre, c'est un crime que vous me proposez là!...</p> + +<p>L'ex-officier ministériel cligna de l'œil en souriant:</p> + +<p>—J'imagine que je m'adresse à un homme intelligent...</p> + +<p>—Bon! fit son interlocuteur avec une menaçante ironie, bon! Et si, +moins intelligent et plus honnête que vous ne supposez, je vous prenais +par les épaules et je vous jetais à la porte?</p> + +<p>M<sup>e</sup> Bouginier brossa son chapeau du coude avec sérénité.</p> + +<p>Le voyageur articula, sans élever la voix davantage, mais d'une façon +encore plus nette et plus catégorique:<a name="page_341" id="page_341"></a></p> + +<p>—Si je vous prenais par la nuque et si je vous lançais par la +fenêtre?...</p> + +<p>L'ancien avoué épousseta d'une chiquenaude un grain de poussière sur la +manche de son habit.</p> + +<p>L'autre, dont la colère sourde semblait s'exaspérer de cette placidité +goguenarde, accentua, non seulement du ton, mais encore du visage et du +geste:</p> + +<p>—Ce qui serait mieux, si je vous appréhendais au collet pour vous +traîner chez le commissaire de police?...</p> + +<p>Bouginier ne perdit rien de son sourire.</p> + +<p>Il imprima à son trousseau de breloques un mouvement expressivement +gouailleur.</p> + +<p>Les fenêtres du salon où avait lieu cette scène étaient ouvertes sur le +boulevard.</p> + +<p>De celui-ci, les mille bruits d'une après-midi parisienne montaient vers +les deux interlocuteurs: allées et venues des passants, roulement des +voitures, brouhaha des voix extérieures...</p> + +<p>Soudain, une note aiguë jaillit de ce fond confus...</p> + +<p>C'était le cri d'un camelot annonçant les journaux du soir:</p> + +<p><i>—Demandez les dernières nouvelles!... Le Mystère de la place de +l'Europe!... Avec le signalement de la victime inconnue, le +procès-verbal de l'autopsie et les résultats de l'enquête!...</i><a +name="page_342" id="page_342"></a></p> + +<p>Le voyageur avait fait un pas vers l'ancien homme de loi...</p> + +<p>On eût dit que ce cri le frappait, comme une balle, en pleine +poitrine...</p> + +<p>Il s'arrêta en chancelant. Son front pâlit. Ses traits se contractèrent +violemment, en dépit de l'effort auquel il eut recours pour leur imposer +le calme...</p> + +<p>Aucun détail de ce trouble, de cette émotion n'avait été perdu pour +M<sup>e</sup> Bouginier.</p> + +<p>Il reprit du même ton tranquille:</p> + +<p>—Me conduire chez le commissaire?... En vérité, ce serait combler le +plus cher de mes vœux... Mon premier soin serait, en effet, d'inviter +ce magistrat à ouvrir, lui aussi, une enquête immédiate sur quelques +points qu'avant de soumettre à son appréciation sagace, j'ai la liberté +de déférer à votre jugement éclairé...</p> + +<p>D'abord, par quel prodige d'application à l'étude l'honorable sir Samuel +Murphy, qui ne savait pas un traître mot de français en quittant son +pays natal, est-il parvenu, après une aussi courte traversée, à se +servir de notre langue aussi facilement que moi—ou vous?...</p> + +<p>Ensuite, comment se fait-il que le signalement réel,—<i>réel</i>, vous +entendez?—de ce riche étranger réponde si peu à celui du voyageur de +qualité qui me fait le plaisir de me recevoir en ce moment?...<a +name="page_343" id="page_343"></a></p> + +<p>—Vous possédez ce signalement? s'écria l'autre en bondissant.</p> + +<p>—Exact comme une photographie... On me l'a expédié de là-bas... Une +agence de renseignements avec laquelle j'entretiens commerce d'amitié, +d'affaires...</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Et m'est avis que, si je le communiquais, ce signalement, à la +justice, ce serait peut-être jeter une lumière éclatante dans ce +ténébreux <i>Mystère de la place de l'Europe</i>, qui révolutionne tout +Paris, en même temps qu'aider la police et le parquet à reconstituer la +personnalité de la victime, à découvrir le mobile du crime et à en +châtier l'auteur...</p> + +<p>A cette péroraison significative, le masque de l'auditeur de M<sup>e</sup> +Bouginier revêtit une expression si terrible, que l'ancien avoué recula +en s'exclamant d'une voix qui s'embarrassait dans le gosier:</p> + +<p>—Si vous me touchez, j'appelle!...</p> + +<p>Il ajouta, en se débattant par avance contre une attaque qui lui +semblait imminente:</p> + +<p>—D'ailleurs, j'ai un ami qui m'attend en bas, dans une voiture, sur le +boulevard. S'il m'arrivait quelque chose, c'est lui qui se chargerait +d'aller avertir le commissaire.</p> + +<p>Mais déjà la figure de l'autre était redevenue aussi<a name="page_344" id="page_344"></a> immobile et aussi +froide que le marbre de la cheminée du salon sur lequel il était allé +s'accouder.</p> + +<p>Il y eut une pause assez semblable à celles qui ont lieu sur le terrain +dans un duel à outrance, entre deux tireurs d'égale force qui se +reposent sur les armes avant de recommencer le combat.</p> + +<p>Ensuite, le voyageur sonna.</p> + +<p>Un domestique parut.</p> + +<p>—Je n'y suis pour personne.</p> + +<p>—Bien, mylord.</p> + +<p>Quand le domestique se fut retiré, mylord désigna un siège au visiteur:</p> + +<p>—<i>Gentleman</i>, fit-il, asseyons-nous et causons.<a name="page_345" id="page_345"></a></p> + +<h3><a name="XIII-c" id="XIII-c"></a>XIII<br /><br /> +ACCORD PARFAIT</h3> + +<p>Ils étaient installés en face l'un de l'autre et avaient presque la +tournure d'une paire d'amis, tant le voyageur était campé à son aise +dans son fauteuil, et tant, sur le sien, le visiteur l'écoutait avec une +attention débonnaire.</p> + +<p>—Ainsi, disait le premier, vous me paraissez convaincu qu'il y a eu +substitution de personne: en d'autres termes, que le secrétaire de Sam +Murphy,—Richard Vautier, comme vous l'appelez,—se serait défait de son +maître, pour endosser l'individualité de ce dernier et recueillir les +bénéfices qui s'y rattachent...<a name="page_346" id="page_346"></a></p> + +<p>—C'est mon opinion.</p> + +<p>—Hum! voilà qui me semble, à moi, bien extraordinaire, bien +invraisemblable et bien romanesque!...</p> + +<p>—Mylord, il y a des précédents... L'histoire du faux Smerdis et du faux +Martin Guerre, d'abord... Et puis, dans des temps plus récents, les +procès Tichborn à Londres et Fontanellas à Madrid...</p> + +<p>—Soit; mais considérez que, si je ne suis pas le millionnaire Murphy, +je n'ai aucune qualité pour accepter quoi que ce soit de ce que vous me +proposiez tout à l'heure...</p> + +<p>A quoi bon, alors, ces offres de service?...</p> + +<p>Je redeviens tout simplement un pauvre hère sans sou ni maille; la +question de l'héritage de James-Williams,—lequel n'est plus mon frère +et mon aîné,—ne m'intéresse à aucun titre; vous ne devez pas espérer +tirer un rouge liard de moi ni pour ceci ni pour cela,—et, ma foi! je +ne m'explique pas la portée de votre visite...</p> + +<p>D'un autre côté, si je suis le meurtrier, l'assassin du <i>captain</i>, le +devoir de tout honnête homme,—et je ne doute pas que vous n'en soyez +un...</p> + +<p>—Vous me flattez, fit l'ex-avoué en s'inclinant.</p> + +<p>—Le devoir de tout honnête homme, dis-je, est de courir sus au +criminel, de le désigner à la vindicte publique et de le traîner devant +les tribunaux...<a name="page_347" id="page_347"></a></p> + +<p>Ceux-ci le traitent comme il le mérite. On le juge, on le condamne et on +lui coupe le cou. A merveille!...</p> + +<p>Mais qu'est-ce que ce procès, cet arrêt, cette exécution vous +rapportent?...</p> + +<p>Je ne pense pas qu'en France il soit payé une prime à qui dénonce un +scélérat; et, si je vous crois doué d'une honnêteté... relative, je ne +vous crois pas assez dépourvu de sens commun pour ne travailler que pour +la gloire...</p> + +<p>D'où je conclus—naturellement—que votre intérêt se trouve ici, dans ce +salon, au lieu d'être dans le bureau d'un commissaire de police ou dans +le cabinet d'un juge d'instruction...</p> + +<p>—Puissamment raisonné! déclara Bouginier. Saperlotte! mon cher monsieur +Murphy, recevez l'assurance de mon admiration et de ma considération +distinguées. J'ai connu bien des gaillards à poil, dont quelques-uns ont +illustré nos annales judiciaires; mais aucun n'avait ce sang-froid, +cette éloquence et cette logique...</p> + +<p>—Vous avez dit: <i>mon cher monsieur Murphy</i>?...</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je dise, puisque c'est à vous que je +m'adresse?...</p> + +<p>—Ainsi, vous êtes, à présent, convaincu que je suis...</p> + +<p>—Cet étranger recommandable et magnifique?...<a name="page_348" id="page_348"></a> J'en mettrais les deux +mains au feu... Si j'en avais une paire de rechange...</p> + +<p>—Ce Richard Vautier...</p> + +<p>—N'existe que sur le papier: dans les lubies de mes correspondants +d'outre-mer...</p> + +<p>—Le crime de la place de l'Europe...</p> + +<p>—Je ne saurais en aucune façon éclairer sur ce point ces messieurs du +parquet... Qu'ils s'arrangent... C'est leur affaire...</p> + +<p>—Enfin, toute cette histoire de substitution...</p> + +<p>—Une mauvaise plaisanterie de ma part... Qu'il n'en soit plus +question... Songe creux, imagination, chimère!...</p> + +<p>L'ancien avoué ajouta:</p> + +<p>—J'espère, par exemple, qu'il n'en est pas de même des millions de la +maison <i>Murphy and Brother</i>...</p> + +<p>—Rassurez-vous: je les aurai sous peu en totalité,—me préparant à +écrire à ce sujet à New-York lorsque vous êtes arrivé.</p> + +<p>M<sup>e</sup> Bouginier se passa la langue sur les lèvres, comme s'il savourait +déjà sa part du gâteau.</p> + +<p>—Maintenant, reprit-il, qu'il ne saurait plus y avoir de malentendu +entre nous, si nous terminions comme nous avons commencé, en nous +occupant de votre nièce?...<a name="page_349" id="page_349"></a></p> + +<p>—J'allais vous en prier... Surtout, pas de réticences. N'omettez aucun +détail...</p> + +<p>—Vous le souhaitez?...</p> + +<p>—Je l'exige: rien ne m'est indifférent de ce qui touche à la fille de +mon pauvre cher Will.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Sur ce, l'ancien homme de loi entama le récit des aventures de la +<i>Filleule de Lagardère</i>.</p> + +<p>Il raconta ce que vous savez, voire la tentative de vol commise au +pavillon de la Faisanderie.</p> + +<p>Seulement, il eut soin de dissimuler le rôle joué dans cet épisode par +lui, Bouginier, ainsi que par son acolyte Marignan. Selon sa version, +les frères Snail avaient tout fait. Seuls, ils avaient combiné le coup; +ils l'avaient exécuté seuls.</p> + +<p>Celui-ci ayant échoué, le narrateur avouait avoir, pendant près d'une +année, perdu de vue notre héroïne, qu'il avait ensuite +retrouvée—implantée comme chez elle—chez le garde général de M. de +Saint-Pons, chez l'ancien agent Jacques Périn.</p> + +<p>—Cet homme est-il donc son amant? interrogea le <i>gentleman</i>.</p> + +<p>—Ce n'est pas mon avis.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—J'ai procédé à une enquête sur la moralité de ce <i>détective</i> +émérite...<a name="page_350" id="page_350"></a></p> + +<p>Cette moralité est à l'abri de tout soupçon...</p> + +<p>Cet ex-épouvantail des coquins est un Joseph d'innocence crasse,—un +monstre de délicatesse, de vertu et de désintéressement...</p> + +<p>C'est Hercule qui file l'amour aux pieds d'Omphale, soit; mais qui file +l'amour platonique...</p> + +<p>—Est-il possible?...</p> + +<p>M<sup>e</sup> Bouginier aurait pu étayer son assertion de ce qu'il savait de la +liaison de la <i>Filleule de Lagardère</i> avec Roger de Saint-Pons.</p> + +<p>Il se garda bien de le faire.</p> + +<p>Un rusé compère doit toujours avoir sur la planche un secret bon à +exploiter.</p> + +<p>Son interlocuteur parut réfléchir pendant quelques minutes.</p> + +<p>Il déclara ensuite:</p> + +<p>—Je désire voir la jeune fille.</p> + +<p>L'ancien avoué acquiesça:</p> + +<p>—Rien de plus naturel. Avec moi, jamais de surprise. On n'est pas +obligé d'acheter chatte en poche.</p> + +<p>L'autre appuya:</p> + +<p>—La voir, sans qu'elle se doute de l'attention dont elle est l'objet.</p> + +<p>—Je comprends.</p> + +<p>—Et sans que ce Jacques Périn m'aperçoive ou soupçonne mes +intentions.<a name="page_351" id="page_351"></a></p> + +<p>L'ex-homme de loi se frappa le front:</p> + +<p>—<i>Eurèka!</i>... J'ai trouvé le joint!... Vous serez servi à souhait!...</p> + +<p>—Ah!...</p> + +<p>—Oui, écoutez; voici comment il faut agir: en face de l'église, au +Mesnil,—qui est la paroisse de notre infante comme celle de +Carrières-Sous-Bois,—il y a une sorte de café, du premier étage duquel +on voit défiler les fidèles qui se rendent aux offices du dimanche...</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>—Mademoiselle Florette ne manque jamais d'assister à la grand'messe: +ceci résulte des rapports de ma petite police privée...</p> + +<p>Nous sommes aujourd'hui samedi...</p> + +<p>Rencontrons-nous demain,—par hasard,—à l'estaminet en question; +attablons-nous près d'une fenêtre; la mignonne passe, je vous la montre, +vous l'examinez à loisir,—et vous prenez une décision à son égard...</p> + +<p>—Approuvé: où est cette église du Mesnil?</p> + +<p>—Entre Carrières et Maisons, au bout de la terrasse et sur la lisière +de la forêt de Saint-Germain.</p> + +<p>—<i>All right!</i> J'irai demain me promener à cheval dans cette direction, +et, pour laisser souffler ma monture, je m'arrêterai au cabaret +indiqué...<a name="page_352" id="page_352"></a></p> + +<p>—J'y entrerai pareillement pour me rafraîchir en revenant d'herboriser +aux environs... Plaisir pur, innocent et médiocrement dispendieux... Ma +rente dominicale avec la chasse aux coléoptères et l'élève des vers à +soie...</p> + +<p>Le voyageur se leva et reprit:</p> + +<p>—A l'issue de cette entrevue, je vous communiquerai mes résolutions...</p> + +<p>L'ancien officier ministériel se courba jusqu'à terre:</p> + +<p>—Et je serai prêt à vous aider à les exécuter, <i>quelles qu'elles +soient</i>.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c"><small>FIN DU PREMIER VOLUME</small></p> + +<p><a name="page_353" id="page_353"></a></p> + +<hr /> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="contents"> +<tr><th colspan="3" align="center"><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</th></tr> +<tr><td colspan="3" align="center"> </td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center">PROLOGUE</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center"> </td></tr> +<tr><td> </td><td><small>LE MYSTÈRE DE LA PLACE DE L'EUROPE</small></td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center">———</td></tr> +<tr><th colspan="3" align="center"><a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a></th></tr> +<tr><td colspan="3" align="center"> </td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center">LE VOL DU PAVILLON DU GARDE</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center"> </td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#I-a">I.</a></td><td>La fête des Loges</td><td align="right"><a href="#page_015">15</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#II-a">II.</a></td><td>La fraternité du cigare</td><td align="right"><a href="#page_025">25</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#III-a">III.</a></td><td>Le théâtre des Dislocations-Amusantes</td><td align="right"><a href="#page_035">35</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IV-a">IV.</a></td><td>Suivez le monde</td><td align="right"><a href="#page_043">43</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#V-a">V.</a></td><td>Assaut de pointe</td><td align="right"><a href="#page_052">52</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VI-a">VI.</a></td><td>Le roman de la rose</td><td align="right"><a href="#page_061">61</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VII-a">VII.</a></td><td>Grandeur et décadence d'un brelan de saltimbanques</td><td align="right"><a href="#page_071">71</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VIII-a">VIII.</a></td><td>Chez Lapie</td><td align="right"><a href="#page_080">80</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IX-a">IX.</a></td><td>Courtier d'affaires</td><td align="right"><a href="#page_089">89</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#X-a">X.</a></td><td>Les frères ennemis</td><td align="right"><a href="#page_100">100</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XI-a">XI.</a></td><td>Ménagerie domptée</td><td align="right"><a href="#page_109">109</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XII-a">XII.</a></td><td>Au pavillon de la Faisanderie</td><td align="right"><a href="#page_116">116</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIII-a">XIII.</a></td><td>La fugitive</td><td align="right"><a href="#page_123">123</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIV-a">XIV.</a></td><td>Fausses confidences</td><td align="right"><a href="#page_129">129</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XV-a">XV.</a></td><td>Le narcotique</td><td align="right"><a href="#page_136">136</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XVI-a">XVI.</a></td><td>Le cauchemar</td><td align="right"><a href="#page_143">143</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XVII-a">XVII.</a></td><td>Coups de revolver</td><td align="right"><a href="#page_150">150</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XVIII-a">XVIII.</a></td><td>Confession générale</td><td align="right"><a href="#page_160">160</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIX-a">XIX.</a></td><td>Variations sur la «Gazette des tribunaux»</td><td align="right"><a href="#page_171">171</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XX-a">XX.</a></td><td>Héritière d'un demi-milliard!</td><td align="right"><a href="#page_180">180</a></td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center">———</td></tr> +<tr><th colspan="3" align="center"><a href="#DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></th></tr> +<tr><td colspan="3" align="center"> </td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center">L'AVENTURE DES FRÈRES MURPHY</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center"> </td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#I-b">I.</a></td><td>Deux voyageurs</td><td align="right"><a href="#page_189">189</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#II-b">II.</a></td><td>Sur un seuil</td><td align="right"><a href="#page_195">195</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#III-b">III.</a></td><td>Tentative de reconnaissance</td><td align="right"><a href="#page_201">201</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IV-b">IV.</a></td><td>English spoken here</td><td align="right"><a href="#page_208">208</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#V-b">V.</a></td><td>Fortune américaine</td><td align="right"><a href="#page_214">214</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VI-b">VI.</a></td><td>Recommandations et prédictions</td><td align="right"><a href="#page_221">221</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VII-b">VII.</a></td><td>Captain Samuel et ami Dick</td><td align="right"><a href="#page_229">229</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VIII-b">VIII.</a></td><td>Retour à la rue d'Amsterdam</td><td align="right"><a href="#page_236">236</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IX-b">IX.</a></td><td>Carafe frappée</td><td align="right"><a href="#page_243">243</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#X-b">X.</a></td><td>A travers l'orage</td><td align="right"><a href="#page_250">250</a></td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center">———</td></tr> +<tr><th colspan="3" align="center"><a href="#TROISIEME_PARTIE">TROISIÈME PARTIE</a></th></tr> +<tr><td colspan="3" align="center"> </td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center">LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME</td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center"> </td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#I-c">I.</a></td><td>Retour au pavillon du garde</td><td align="right"><a href="#page_255">255</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#II-c">II.</a></td><td>At home</td><td align="right"><a href="#page_261">261</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#III-c">III.</a></td><td>Résurrection de quelques personnages connus</td><td align="right"><a href="#page_268">268</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IV-c">IV.</a></td><td>Tentative d'enlèvement</td><td align="right"><a href="#page_274">274</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#V-c">V.</a></td><td>Deus ex machina</td><td align="right"><a href="#page_281">281</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VI-c">VI.</a></td><td>Suite du chapitre des reconnaissances</td><td align="right"><a href="#page_287">287</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VII-c">VII.</a></td><td>Où le berger introduit le loup dans la bergerie</td><td align="right"><a href="#page_294">294</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VIII-c">VIII.</a></td><td>Nocturne à deux voix</td><td align="right"><a href="#page_302">302</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IX-c">IX.</a></td><td>A l'affût</td><td align="right"><a href="#page_310">310</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#X-c">X.</a></td><td>Les plans de M<sup>e</sup> Bouginier</td><td align="right"><a href="#page_315">315</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XI-c">XI.</a></td><td>Au grand hôtel</td><td align="right"><a href="#page_325">325</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XII-c">XII.</a></td><td>Les deux gaspards</td><td align="right"><a href="#page_334">334</a></td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIII-c">XIII.</a></td><td>Accord parfait</td><td align="right"><a href="#page_345">345</a></td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center"> </td></tr> +<tr><td colspan="3" align="center"><small>FIN DE LA TABLE</small></td></tr> +</table> + +<p class="c"><br /> +Imprimerie <span class="ov">générale de Châtillon-sur-Seine.—</span>A. P<small>ICHAT.</small></p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La filleule de Lagardère; I, by Paul Mahalin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLEULE DE LAGARDÈRE; I *** + +***** This file should be named 37183-h.htm or 37183-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/1/8/37183/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/37183-h/images/colophon.png b/37183-h/images/colophon.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..63706f8 --- /dev/null +++ b/37183-h/images/colophon.png diff --git a/37183-h/images/title-a.png b/37183-h/images/title-a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f8c3883 --- /dev/null +++ b/37183-h/images/title-a.png diff --git a/37183-h/images/title-b.png b/37183-h/images/title-b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7e8405d --- /dev/null +++ b/37183-h/images/title-b.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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