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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/36777-8.txt b/36777-8.txt new file mode 100644 index 0000000..e49a149 --- /dev/null +++ b/36777-8.txt @@ -0,0 +1,6182 @@ +The Project Gutenberg EBook of Persuasion, by Jane Austen + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Persuasion + +Author: Jane Austen + +Translator: Mme Letorsay + +Release Date: July 20, 2011 [EBook #36777] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PERSUASION *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + Au lecteur + + Cette version électronique reproduit dans son intégralité + la version originale. + + La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections + mineures. + + L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. + La liste des modifications se trouve à la fin du texte. + + + + + MISS AUSTEN + + + PERSUASION + + + ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS + PAR + + Mme LETORSAY + + + PARIS + LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + + 1882 + + + + +PERSUASION + + + + +CHAPITRE PREMIER + + +Sir Walter Elliot, de Kellynch-Hall, dans le comté de Somerset, n'avait +jamais touché un livre pour son propre amusement, si ce n'est le livre +héraldique. + +Là il trouvait de l'occupation dans les heures de désoeuvrement, et de +la consolation dans les heures de chagrin. Devant ces vieux parchemins, +il éprouvait un sentiment de respect et d'admiration. Là, toutes les +sensations désagréables provenant des affaires domestiques se +changeaient en pitié et en mépris. Quand il feuilletait les innombrables +titres créés dans le siècle dernier, si chaque feuille lui était +indifférente, une seule avait constamment pour lui le même intérêt, +c'était la page où le volume favori s'ouvrait toujours: + + _Famille Elliot, de Kellynch-Hall_: + + _Walter Elliot, né le 1er mars 1760; épousa, le 15 juillet 1784_, + + _Élisabeth, fille de Jacques Stevenson, esquire de South-Park, comté + de Glocester, laquelle mourut en 1800. Il en eut_: + + _Élisabeth, née le 1er juin 1785_, + + _Anna, née le 9 aoust 1787_, + + _Un fils mort-né le 5 novembre 1789_, + + _et Marie, née le 20 novembre 1791._ + +Tel était le paragraphe sorti des mains de l'imprimeur; mais Sir Walter +y avait ajouté pour sa propre instruction, et pour celle de sa famille, +à la suite de la date de naissance de Marie: + + «Mariée le 16 décembre 1810 à Charles Musgrove, esquire d'Uppercross, + comté de Somerset.» + +Puis venait l'histoire de l'ancienne et respectable famille: le premier +de ses membres s'établissant dans Cheshire, exerçant la fonction de haut +shérif; représentant un bourg dans trois parlements successifs, et créé +baronnet dans la première année du règne de Charles II. Le livre +mentionnait aussi les femmes; le tout formant deux pages in-folio, +accompagné des armoiries et terminé par l'indication suivante: +«Résidence principale: Kellynch-Hall, comté de Somerset.» + +Puis, de la main de Sir Walter: + + «Héritier présomptif: William Walter Elliot, esquire, + arrière-petit-fils du second Sir Walter.» + +La vanité était le commencement et la fin du caractère de Sir Elliot: +vanité personnelle, et vanité de rang. + +Il avait été remarquablement beau dans sa jeunesse, et à +cinquante-quatre ans, étant très bien conservé, il avait plus de +prétentions à la beauté que bien des femmes, et il était plus satisfait +de sa place dans la société que le valet d'un lord de fraîche date. A +ses yeux, la beauté n'était inférieure qu'à la noblesse, et le _Sir +Walter Elliot_, qui réunissait tous ces dons, était l'objet constant de +son propre respect et de sa vénération. + +Il dut à sa belle figure et à sa noblesse d'épouser une femme très +supérieure à lui. Lady Elliot avait été une excellente femme, sensée et +aimable, dont le jugement et la raison ne la trompèrent jamais, si ce +n'est en s'éprenant de Sir Walter. + +Elle supporta, cacha ou déguisa ses défauts, et pendant dix-sept ans le +fit respecter. Elle ne fut pas très heureuse, mais ses devoirs, ses +amis, ses enfants l'attachèrent assez à la vie, pour qu'elle la quittât +avec regret. + +Trois filles, dont les aînées avaient, l'une seize ans, l'autre +quatorze, furent un terrible héritage et une lourde charge pour un père +faible et vain. Mais elle avait une amie, femme sensée et respectable, +qui s'était décidée, par attachement pour elle, à habiter tout près, au +village de Kellynch. Lady Elliot se reposa sur elle pour maintenir les +bons principes qu'elle avait tâché de donner à ses filles. + +Cette amie n'épousa pas Sir Walter, quoique leur connaissance eût pu le +faire supposer. + +Treize années s'étaient écoulées depuis la mort de lady Elliot, et ils +restaient proches voisins et amis intimes, mais rien de plus. + +Il n'est pas étonnant que lady Russel n'eût pas songé à un second +mariage; car elle possédait une belle fortune, était d'un âge mûr, et +d'un caractère sérieux, mais le célibat de Sir Walter s'explique moins +facilement. + +La vérité est qu'il avait essuyé plusieurs refus à des demandes en +mariage très déraisonnables. Dès lors, il se posa comme un bon père qui +se dévoue pour ses filles. En réalité, pour l'aînée seule, il était +disposé à faire quelque chose, mais à condition de ne pas se gêner. +Élisabeth, à seize ans, avait succédé à tous les droits et à la +considération de sa mère. + +Elle était fort belle et ressemblait à son père, sur qui elle avait une +grande influence; aussi avaient-ils toujours été d'accord. Les deux +autres filles de Sir Walter étaient, à son avis, d'une valeur +inférieure. + +Marie avait acquis une légère importance en devenant Mme Musgrove; mais +Anna, avec une distinction d'esprit et une douceur de caractère que +toute personne intelligente savait apprécier, n'était rien pour son +père, ni pour sa soeur. + +On ne faisait aucun cas de ce qu'elle disait, et elle devait toujours +s'effacer; enfin elle n'était qu'Anna. + +Lady Russel aimait ses soeurs, mais dans Anna seulement elle voyait +revivre son amie. + +Quelques années auparavant, Anna était une très jolie fille, mais sa +fraîcheur disparut vite, et son père, qui ne l'admirait guère quand elle +était dans tout son éclat, car ses traits délicats et ses doux yeux +bruns étaient trop différents des siens, ne trouvait plus rien en elle +qui pût exciter son estime, maintenant qu'elle était fanée et amincie. + +Il n'avait jamais espéré voir le nom d'Anna sur une autre page de son +livre favori. Toute alliance égale reposait sur Élisabeth, car Marie, +entrée dans une notable et riche famille de province, lui avait fait +plus d'honneur qu'elle n'en avait reçu. Un jour ou l'autre, Élisabeth se +marierait selon son rang. + +Il arrive parfois qu'une femme est plus belle à vingt-neuf ans que dix +ans plus tôt. Quand elle n'a eu ni chagrins, ni maladies, c'est souvent +une époque de la vie où la beauté n'a rien perdu de ses charmes. + +Chez Élisabeth, il en était ainsi: c'était toujours la belle miss +Elliot, et Sir Elliot était à moitié excusable d'oublier l'âge de sa +fille, et de se croire lui-même aussi jeune qu'autrefois au milieu des +ruines qui l'entouraient. Il voyait avec chagrin Anna se faner, Marie +grossir, ses voisins vieillir et les rides se creuser rapidement autour +des yeux de lady Russel. + +Élisabeth n'était pas aussi satisfaite que son père. Depuis treize ans, +elle était maîtresse de Kellynch-Hall, présidant et dirigeant avec une +assurance et une décision qui ne la rajeunissaient pas. + +Pendant treize ans, elle avait fait les honneurs du logis, établissant +les lois domestiques, assise dans le landau à la place d'honneur, et +ayant le pas immédiatement après lady Russel dans tous les salons et à +tous les dîners. Treize hivers l'avaient vue ouvrir chaque bal de +cérémonie donné dans le voisinage, et les fleurs de treize printemps +avaient fleuri depuis qu'elle allait, avec son père, jouir des plaisirs +de Londres pendant quelques semaines. Elle se rappelait tout cela, et la +conscience de ses vingt-neuf ans lui donnait des appréhensions et +quelques regrets. Elle se savait aussi belle que jamais, mais elle +sentait s'approcher les années dangereuses, et aurait voulu être +demandée par quelque baronnet avant la fin de l'année. Elle aurait pu +alors feuilleter le livre par excellence avec autant de joie +qu'autrefois; mais voir toujours la date de sa naissance, et pas d'autre +mariage que celui de sa jeune soeur, lui rendait le livre odieux; et +plus d'une fois, le voyant ouvert, elle le repoussa en détournant les +yeux. + +D'ailleurs elle avait eu une déception que ce livre lui rappelait +toujours. L'héritier présomptif, ce même William Walter Elliot dont les +droits avaient été si généreusement reconnus par son père, avait refusé +sa main. Quand elle était toute petite fille, et qu'elle espérait +n'avoir point de frère, elle avait songé déjà à épouser William, et +c'était aussi l'intention de son père. Après la mort de sa femme, Sir +Walter rechercha la connaissance d'Elliot. Ses ouvertures ne furent pas +reçues avec empressement, mais il persévéra, mettant tout sur le compte +de la timidité du jeune homme. Dans un de leurs voyages à Londres, +Élisabeth était alors dans tout l'éclat de sa beauté et de sa fraîcheur, +William ne put refuser une invitation. + +C'était alors un jeune étudiant en droit, Élisabeth le trouva +extrêmement agréable et se confirma dans ses projets. Il fut invité à +Kellynch. On en parla et on l'attendit jusqu'au bout de l'année, mais il +ne vint pas. Le printemps suivant, on le revit à Londres. Les mêmes +avances lui furent faites, mais en vain. Enfin on apprit qu'il était +marié. + +Au lieu de chercher fortune dans la voie tracée à l'héritier de Sir +Walter, il avait acheté l'indépendance en épousant une femme riche, de +naissance inférieure. + +Sir Walter fut irrité; il aurait voulu être consulté, comme chef de +famille, surtout après avoir fait si publiquement des avances au jeune +homme; car on les avait vus ensemble au Tattersall et à la Chambre des +Communes. Il exprima son mécontentement. + +Mais M. Elliot n'y fit guère attention, et même n'essaya point de +s'excuser; il se montra aussi peu désireux d'être compté dans la famille +que Sir Walter l'en jugeait indigne, et toute relation cessa. + +Élisabeth se rappelait cette histoire avec colère; elle avait aimé +l'homme pour lui-même et plus encore parce qu'il était l'héritier de Sir +Walter; avec lui seul, son orgueil voyait un mariage convenable, elle le +reconnaissait pour son égal. Cependant il s'était si mal conduit, qu'il +méritait d'être oublié. On aurait pu lui pardonner son mariage, car on +ne lui supposait pas d'enfants, mais il avait parlé légèrement et même +avec mépris de la famille Elliot et des honneurs qui devaient être les +siens. On ne pouvait lui pardonner cela. Telles étaient les pensées +d'Élisabeth; telles étaient les préoccupations et les agitations +destinées à varier la monotonie de sa vie élégante, oisive et +somptueuse, et à remplir les vides qu'aucune habitude utile au dehors, +aucuns talents à l'intérieur ne venaient occuper. + +Mais bientôt d'autres préoccupations s'ajoutèrent à celles-là: son père +avait des embarras d'argent. Elle savait qu'il était venu habiter la +baronnie pour payer ses lourdes dettes, et pour mettre fin aux +insinuations désagréables de son homme d'affaires, M. Shepherd. Le +domaine de Kellynch était bon, mais insuffisant pour la représentation +que Sir Walter jugeait nécessaire. Tant qu'avait vécu lady Elliot, +l'ordre, la modération et l'économie avaient contenu les dépenses dans +les limites des revenus; mais cet équilibre avait disparu avec elle: les +dettes augmentaient; elles étaient connues, et il devenait impossible de +les cacher entièrement à Élisabeth. L'hiver dernier, Sir Walter avait +proposé déjà quelques diminutions dans les dépenses, et, pour rendre +justice à Élisabeth, elle avait indiqué deux réformes: supprimer +quelques charités inutiles, et ne point renouveler l'ameublement du +salon. Elle eut aussi l'heureuse idée de ne plus donner d'étrennes à +Anna. Mais ces mesures étaient insuffisantes; Sir Walter fut obligé de +le confesser, et Élisabeth ne trouva pas d'autre remède plus efficace. +Comme lui, elle se trouvait malheureuse et maltraitée par le sort. + +Sir Walter ne pouvait disposer que d'une petite partie de son domaine, +et encore était-elle hypothéquée. Jamais il n'aurait voulu vendre, se +déshonorer à ce point. Le domaine de Kellynch devait être transmis +intact à ses héritiers. + +Les deux amis intimes, M. Shepherd et lady Russel, furent appelés à +donner un conseil; ils devaient trouver quelque expédient pour réduire +les dépenses sans faire souffrir Sir Walter et sa fille dans leur +orgueil ou dans leurs fantaisies. + + + + +CHAPITRE II + + +M. Shepherd était un homme habile et prudent. Quelle que fût son opinion +sur Sir Walter, il voulait laisser à un autre que lui le rôle +désagréable; il s'excusa, se permettant toutefois de recommander une +déférence absolue pour l'excellent jugement de lady Russel. + +Celle-ci prit le sujet en grande considération et y apporta un zèle +inquiet. C'était plutôt une femme de bon sens que d'imagination. La +difficulté à résoudre était grande: lady Russel avait une stricte +intégrité et un délicat sentiment d'honneur; mais elle souhaitait de +ménager les sentiments de Sir Walter et le rang de la famille. C'était +une personne bonne, bienveillante, charitable et capable d'une solide +amitié; très correcte dans sa conduite, stricte dans ses idées de +décorum, et un modèle de savoir-vivre. + +Son esprit était très pratique et cultivé; mais elle donnait au rang et +à la noblesse une valeur exagérée, qui la rendait aveugle aux défauts +des possesseurs de ces biens. + +Veuve d'un simple chevalier, elle estimait très haut un baronnet, et Sir +Walter avait droit à sa compassion et à ses attentions, non seulement +comme un vieil ami, un voisin attentif, un seigneur obligeant, mari de +son amie, père d'Anna et de ses soeurs, mais parce qu'il était Sir +Walter. + +Il fallait faire des réformes sans aucun doute, mais elle se tourmentait +pour donner à ses amis le moins d'ennuis possible. Elle traça des plans +d'économie, fit d'exacts calculs, et enfin prit l'avis d'Anna, qu'on +n'avait pas jugé à propos de consulter, et elle subit son influence. Les +réformes d'Anna portèrent sur l'honorabilité aux dépens de +l'ostentation. Elle voulait des mesures plus énergiques, un plus prompt +acquittement des dettes, une plus grande indifférence pour tout ce qui +n'était pas justice et équité. + +«Si nous pouvons persuader tout cela à votre père, dit lady Russel en +relisant ses notes, ce sera beaucoup. S'il adopte ces réformes, dans +sept ans il sera libéré, et j'espère le convaincre que sa considération +n'en sera pas ébranlée, et que sa vraie dignité sera loin d'en être +amoindrie aux yeux des gens raisonnables. + +«En réalité, que fera-t-il, si ce n'est ce que beaucoup de nos premières +familles ont fait, ou devraient faire? Il n'y aura rien là de singulier, +et c'est de la singularité que nous souffrons le plus. Après tout, celui +qui a fait des dettes doit les payer; et tout en faisant la part des +idées d'un gentilhomme, le caractère d'honnête homme passe avant tout.» + +C'était d'après ce principe qu'Anna voulait voir son père agir. Elle +considérait comme un devoir indispensable de satisfaire les créanciers +en faisant rapidement toutes les réformes possibles, et ne voyait aucune +dignité en dehors de cela. + +Elle comptait sur l'influence de lady Russel pour persuader une réforme +complète; elle savait que le sacrifice de deux chevaux ne serait guère +moins pénible que celui de quatre, ainsi que toutes les légères +réductions proposées par son amie. Comment les sévères réformes d'Anna +auraient-elles été acceptées, puisque celles de lady Russel n'eurent +aucun succès? + +Quoi! supprimer tout confortable! Les voyages, Londres, les domestiques +et les chevaux, la table; retranchements de tous côtés! Ne pas vivre +décemment comme un simple gentilhomme! Non! + +On aimait mieux quitter Kellynch que de rester dans des conditions si +déshonorantes! + +Quitter Kellynch! L'idée fut aussitôt saisie par Shepherd, qui avait un +intérêt aux réformes de Sir Walter, et qui était persuadé qu'on ne +pouvait rien faire sans un changement de résidence. Puisque l'idée en +était venue, il n'eut aucun scrupule à confesser qu'il était du même +avis. Il ne croyait pas que Sir Walter pût réellement changer sa manière +de vivre dans une maison qui avait à soutenir un tel caractère +d'honorabilité et de représentation. Partout ailleurs il pourrait faire +ce qu'il voudrait, et sa maison serait toujours prise pour modèle. Après +quelques jours de doute et d'indécision, la grande question du +changement de résidence fut décidée. + +On pouvait choisir Londres, Bath, ou une autre habitation aux environs +de Kellynch. L'objet de l'ambition d'Anna eût été de posséder une petite +maison dans le voisinage de lady Russel, près de Marie, et de voir +parfois les ombrages et les prairies de Kellynch. Mais sa destinée était +d'avoir toujours l'inverse de ce qu'elle désirait. Elle n'aimait pas +Bath, mais Bath devait être sa résidence. + +Sir Walter penchait pour Londres, mais M. Shepherd n'en voulait pas pour +lui, et il fut assez habile pour le dissuader et lui faire préférer +Bath: là il pourrait comparativement faire figure à peu de frais. + +Les deux avantages de Bath avaient été pris en grande considération: sa +distance de Kellynch, seulement cinquante milles, et le séjour qu'y +faisait lady Russel pendant une partie de l'hiver. A la grande +satisfaction de cette dernière, Sir Walter et Élisabeth en arrivèrent à +croire qu'ils ne perdraient rien à Bath en considération et en plaisirs. +Lady Russel fut obligée d'aller contre les désirs de sa chère Anna. +C'était en demander trop à Sir Walter que de s'établir dans une petite +maison du voisinage. Anna, elle-même, y aurait trouvé des mortifications +plus grandes qu'elle ne le prévoyait, et pour Sir Walter, elles eussent +été terribles. Lady Russel considérait l'antipathie d'Anna pour Bath +comme une prévention erronée provenant de trois années de pension +passées là après la mort de sa mère, et en second lieu de ce qu'elle +n'était pas en bonne disposition d'esprit pendant le seul hiver qu'elle +y eût passé avec elle. + +Lady Russel adorait Bath et s'imaginait que tout le monde devait penser +comme elle. Sa jeune amie pourrait passer les mois les plus chauds avec +elle à Kellynch-Lodge. Ce changement serait bon pour sa santé et pour +son esprit. Anna avait trop peu vu le monde; elle n'était pas gaie: plus +de société lui ferait du bien. + +Puis, Sir Walter, habitant dans le voisinage de Kellynch, aurait +souffert de voir sa maison aux mains d'un autre; c'eût été une trop rude +épreuve. Il fallait louer Kellynch-Hall. Mais ce fut un profond secret, +renfermé dans leur petit cercle. + +Sir Walter eût été trop humilié qu'on l'apprît. M. Shepherd avait +prononcé une fois le mot «avertissement», mais n'avait pas osé le +redire. + +Sir Walter en méprisait la seule idée et défendait qu'on y fît la +moindre allusion. Il ne consentirait à louer que comme sollicité à +l'imprévu, par un locataire exceptionnel, acceptant toutes ses +conditions comme une grande faveur. + +Nous approuvons bien vite ce que nous aimons. Lady Russel avait encore +une autre raison d'être contente du départ projeté de Sir Walter. +Élisabeth avait formé une intimité qu'il était désirable de rompre. + +La fille de M. Shepherd, mal mariée, était revenue chez son père, avec +deux enfants. C'était une femme habile qui connaissait l'art de plaire, +au moins à Kellynch-Hall. Elle avait si bien su se faire accepter de +miss Elliot, qu'elle y avait fait plusieurs séjours, malgré les +prudentes insinuations de lady Russel, qui trouvait cette amitié +déplacée. + +Lady Russel avait peu d'influence sur Élisabeth et semblait l'aimer +plutôt par devoir que par inclination. Celle-ci n'avait pour elle que +des égards et de la politesse, mais jamais lady Russel n'avait réussi à +faire prévaloir ses avis; elle était très peinée de voir Anna exclue si +injustement des voyages à Londres et avait insisté fortement à plusieurs +reprises pour qu'elle en fît partie. Elle s'était efforcée souvent de +faire profiter Élisabeth de son jugement et de son expérience, mais +toujours en vain. Miss Elliot avait sa volonté, et jamais elle n'avait +fait une opposition plus décidée à lady Russel, qu'en choisissant Mme +Clay et en délaissant une soeur si distinguée, pour donner son affection +et sa confiance là où il ne devait y avoir que de simples relations de +politesse. + +Lady Russel considérait Mme Clay comme une amie dangereuse, et d'une +position inférieure; et son changement de résidence, qui la laisserait +de côté et permettrait à miss Elliot de choisir une intimité plus +convenable, lui semblait une chose de première importance. + + + + +CHAPITRE III + + +«Permettez-moi de vous faire observer, Sir Walter,» dit M. Shepherd un +matin à Kellynch-Hall, en dépliant le journal, «que la situation +actuelle nous est très favorable. Cette paix ramènera à terre tous les +riches officiers de la marine. Ils auront besoin de maisons. Est-il un +meilleur moment pour choisir de bons locataires? Si un riche amiral se +présentait, Sir Walter? + +--Ce serait un heureux mortel, Shepherd,» répondit Sir Walter. «C'est +tout ce que j'ai à remarquer. En vérité, Kellynch-Hall serait pour lui +la plus belle de toutes les prises, n'est-ce pas, Shepherd?» + +M. Shepherd sourit, comme c'était son devoir, à ce jeu de mots, et +ajouta: + +«J'ose affirmer, Sir Walter, qu'en fait d'affaires les officiers de +marine sont très accommodants. J'en sais quelque chose. Ils ont des +idées libérales, et ce sont les meilleurs locataires qu'on puisse voir. +Permettez-moi donc de suggérer que si votre intention venait à être +connue, ce qui est très possible (car il est très difficile à Sir Walter +de celer à la curiosité publique ses actions et ses desseins; tandis que +moi, John Shepherd, je puis cacher mes affaires, car personne ne perd +son temps à m'observer); je dis donc que je ne serais pas surpris, +malgré notre prudence, si quelque rumeur de la vérité transpirait au +dehors; dans ce cas, des offres seront faites, et je pense que quelque +riche commandant de la marine sera digne de notre attention, et +permettez-moi d'ajouter que deux heures me suffisent pour accourir ici, +et vous épargner la peine de répondre.» + +Sir Walter ne répondit que par un signe de tête; mais bientôt, se levant +et arpentant la chambre, il dit ironiquement: + +«Il y a peu d'officiers de marine qui ne soient surpris, j'imagine, +d'habiter un tel domaine. + +--Ils béniront leur bonne fortune,» dit Mme Clay (son père l'avait +amenée, rien n'étant si bon pour sa santé qu'une promenade à Kellynch). +«Mais je pense, comme mon père, qu'un marin serait un très désirable +locataire. J'en ai connu beaucoup. Ils sont si scrupuleux, et si larges +en affaires! Si vous leur laissez vos beaux tableaux, Sir Walter, ils +seront en sûreté: tout sera parfaitement soigné. Les jardins et les +massifs seront presque aussi bien entretenus qu'actuellement. Ne +craignez pas, miss Elliot, que vos jolies fleurs soient négligées. + +--Quant à cela, répondit froidement Sir Walter, si je me décidais à +louer, j'hésiterais à accorder certains privilèges; je ne suis pas +disposé à faire des faveurs à un locataire. Sans doute le parc lui sera +ouvert, et il n'en trouverait pas beaucoup d'aussi vastes. + +»Quant aux restrictions que je puis imposer sur la jouissance des +réserves de chasse, c'est autre chose. L'idée d'en donner l'entrée ne me +sourit guère, et je recommanderais volontiers à miss Elliot de se tenir +en garde pour ses parterres.» + +Après un court silence, M. Shepherd hasarda: «Dans ce cas, il y a des +usages établis, qui rendent chaque chose simple et facile entre +propriétaire et locataire. Vos intérêts, Sir Walter, sont en mains +sûres: comptez sur moi pour qu'on n'empiète pas sur vos droits. Qu'on me +permette de le dire: je suis plus jaloux des droits de Sir Walter, qu'il +ne l'est lui-même.» + +Ici, Anna prit la parole. + +«Il me semble que l'armée navale, qui a tant fait pour nous, a autant de +droits que toute autre classe à une maison confortable. La vie des +marins est assez rude pour cela, il faut le reconnaître. + +--Ce que dit miss Anna est très vrai, répondit M. Shepherd. + +--Certainement,» ajouta sa fille. + +Mais bientôt après, Sir Walter fit cette remarque: «La profession a son +utilité, mais je serais très fâché qu'un de mes amis lui appartînt. + +--Vraiment? répondit-on avec un regard de surprise. + +--Oui; sous deux rapports elle me déplaît. D'abord c'est un moyen pour +un homme de naissance obscure d'obtenir une distinction qui ne lui est +pas due, d'arriver à des honneurs que ses ancêtres n'ont jamais rêvés; +puis elle détruit totalement la beauté et la jeunesse. Un marin vieillit +plus vite qu'un autre. J'ai toujours remarqué cela. Il risque par sa +laideur de devenir un objet d'horreur pour lui-même, et il court la +chance de voir le fils d'un domestique de son père arriver à un grade +au-dessus du sien. + +»Voici un exemple à l'appui de ce que je dis. Au printemps dernier, +j'étais en compagnie de deux hommes: + +»Lord Saint-Yves, dont le père a été ministre de campagne, presque sans +pain. Je dus céder le pas à Lord Saint-Yves, et à un certain amiral +Baldwin, le plus laid personnage qu'on puisse imaginer. Une figure +martelée couleur d'acajou; tout était lignes et rides: trois cheveux +gris d'un côté, et rien qu'un soupçon de poudre. «Au nom du ciel! quel +est ce vieux garçon? dis-je à un ami qui se trouvait là.--Mon cher, +c'est l'amiral Baldwin. Quel âge lui donnez-vous?--Soixante ans, +dis-je.--Quarante, répondit-il. Pas davantage.» + +»Figurez-vous mon étonnement. Je n'oublierai pas facilement l'amiral +Baldwin. Je n'ai jamais vu un exemple si déplorable de la vie de mer; et +c'est la même chose pour tous, à quelque différence près. Ballottés par +tous les temps, dans tous les climats, ils arrivent à n'avoir plus +figure humaine. C'est fâcheux qu'ils ne meurent pas subitement avant +d'arriver à l'âge de l'amiral Baldwin. + +--Ah! vraiment, Sir Walter, vous êtes trop sévère, dit Mme Clay. Ayez un +peu de pitié des pauvres gens. Nous ne sommes pas tous nés beaux, et la +mer n'embellit pas certainement. J'ai souvent remarqué que les marins +vivent longtemps. Ils perdent de bonne heure l'air jeune. Mais n'en +est-il pas ainsi dans beaucoup d'autres professions? Les soldats ne +sont pas mieux traités, et même dans les professions plus tranquilles, +il y a une fatigue d'esprit, sinon de corps, qui s'ajoute dans le visage +d'un homme au travail du temps. Le légiste se consume, le médecin sort à +toute heure, et par tous les temps, et même le prêtre est obligé +d'entrer dans des chambres infectes, et d'exposer sa santé et sa +personne à des miasmes empoisonnés. En réalité, les avantages physiques +n'appartiennent qu'à ceux qui ne sont pas forcés d'avoir un état; qui +vivent sur leur propriété, employant le temps à leur guise, sans se +tourmenter pour acquérir. A ceux-là seuls sont réservés les dons de la +santé et les plus grands avantages physiques.» + +Il semblait que M. Shepherd, dans ses efforts pour disposer Sir Walter +en faveur d'un marin, eût été doué d'une seconde vue, car la première +offre vint d'un amiral Croft, dont son correspondant de Londres lui +avait parlé. + +Selon le rapport qu'il se hâta d'en faire à Kellynch, l'amiral, natif de +Somersetshire et possesseur d'une très belle fortune, désirait s'établir +dans son pays, et était venu à Tauton chercher dans les annonces s'il +trouverait quelque chose à sa convenance dans le voisinage; n'en +trouvant pas et entendant dire que Kellynch était peut-être à louer, il +s'était présenté chez M. Shepherd pour avoir des renseignements +détaillés. + +Il avait montré un vif désir de louer, et fourni la preuve qu'il était +un locataire recommandable. + +«Qui est-ce que l'amiral Croft?» demanda Sir Walter d'un ton froid et +soupçonneux. + +M. Shepherd répondit qu'il était noble, et Anna ajouta: + +«Il est vice-amiral: il était à Trafalgar; depuis, il a été aux Indes, +et y est resté, je crois, plusieurs années. + +--Alors il est convenu, dit Sir Walter, que sa figure est aussi jaune +que les parements et les collets d'habits de ma livrée.» + +M. Shepherd se hâta de l'assurer que l'amiral avait une figure cordiale, +avenante, un peu hâlée et fatiguée, il est vrai; mais qu'il avait des +manières de parfait gentleman; que probablement il ne ferait aucune +difficulté quant aux conditions; qu'il cherchait avant tout, et +immédiatement, une maison confortable; qu'il payerait la convenance, et +n'aurait pas été surpris si Sir Walter avait demandé davantage. M. +Shepherd fut éloquent, et donna sur la famille de l'amiral tous les +détails qui faisaient de celui-ci un locataire désirable. Il était marié +et sans enfants, c'est ce qu'on pouvait désirer de mieux. Il avait vu +Mme Croft, qui avait assisté à leur conversation. + +«C'est une vraie Lady, fine, et qui cause bien. Elle a fait plus de +questions sur la maison, les conditions, les impôts, que l'amiral +lui-même. Elle semble plus familière que lui avec les affaires. J'ai +appris aussi qu'elle n'est pas inconnue dans cette contrée, pas plus que +son mari. Elle est la soeur d'un gentilhomme qui demeurait à Montfort, +il y a quelques années. Quel était donc son nom, Pénélope? ma chère, +aidez-moi. Le frère de Mme Croft?» + +Mme Clay causait avec miss Elliot d'une façon si animée, qu'elle +n'entendit pas. + +«Je n'ai aucune idée de ce que vous voulez dire, Shepherd, dit Sir +Walter. Je ne me rappelle aucun gentilhomme demeurant à Montfort, depuis +le vieux gouverneur Trent. + +--Par exemple, c'est trop fort, je crois que j'oublierai bientôt mon +nom. Un nom que je connaissais si bien; ainsi que le gentleman, je l'ai +vu cent fois. Il vint me consulter sur un délit de voisin, saisi sur le +fait: un des domestiques du fermier s'introduisant dans son jardin, un +mur éboulé, des pommes volées; puis, malgré mon avis, une transaction +eut lieu. C'est vraiment singulier. + +--Je suppose que vous voulez parler de M. Wenvorth, dit Anna. + +--C'est bien cela. Il eut la cure de Montfort pendant deux ans. Vous +devez vous le rappeler. + +--Wenvorth? ah! oui, le ministre de Montfort, vous m'avez dérouté par le +mot gentilhomme. Je croyais que vous parliez d'un homme possédant des +propriétés. M. Wenvorth n'en avait aucune, je crois. C'est un nom +inconnu, il n'est pas allié aux Straffort. On se demande comment les +noms de notre noblesse deviennent si communs?» + +M. Shepherd, s'apercevant que cette parenté des Croft ne leur faisait +aucun bien dans l'esprit de Sir Walter, n'en parla plus et mit tout son +zèle à s'étendre sur ce qui leur était favorable: leur âge, leur +fortune, la haute idée qu'ils s'étaient faite de Kellynch; ajoutant +qu'ils ne désiraient rien tant que d'être les locataires de Sir Walter. +Cela eût semblé un goût extraordinaire vraiment, s'ils avaient pu +connaître les devoirs d'un locataire de Sir Walter. + +L'affaire réussit cependant, quoique Sir Walter regardât d'un mauvais +oeil quiconque prétendait habiter sa maison, trouvant qu'on était trop +heureux de l'obtenir, même aux plus dures conditions. + +Il autorisa M. Shepherd à négocier la location et à prendre jour avec +l'amiral pour visiter la propriété. Sir Walter ne brillait pas par le +jugement; il comprit cependant qu'on pouvait difficilement trouver un +meilleur locataire. Sa vanité était flattée du rang de l'amiral. «J'ai +loué ma maison à l'amiral Croft» sonnerait bien mieux qu'à «monsieur un +tel», qui exige toujours un mot d'explication. L'importance d'un amiral +s'annonce de soi, mais il n'éclipse jamais un baronnet. Dans leurs +relations réciproques, Sir Elliot aurait toujours le pas. Élisabeth +désirait si fort un changement, qu'elle ne dit pas un mot qui pût +retarder la décision. Anna quitta la chambre pour rafraîchir ses joues +brûlantes; elle alla dans son allée favorite et se dit avec un doux +soupir: «Dans quelques mois peut-être, il sera ici.» + + + + +CHAPITRE IV + + +Ce n'était pas M. Wenvorth le ministre, mais Frédéric Wenvorth, son +frère, qui, nommé commandant après l'action de Saint-Domingue, s'était +établi, en attendant de l'emploi, dans le comté de Somerset, dans l'été +de 1806, et avait loué pour six mois à Montfort. C'était alors un jeune +homme remarquablement beau, intelligent, spirituel et brillant, et Anna +était une très jolie fille, douce, modeste, gracieuse et sensée. Ils se +connurent, s'éprirent rapidement l'un de l'autre. Ils jouirent bien peu +de cette félicité exquise. Sir Walter, sans refuser positivement son +consentement, manifesta un grand étonnement, une grande froideur et une +ferme résolution de ne rien faire pour sa fille. Il trouvait cette +alliance dégradante, et lady Russel, avec un orgueil plus excusable et +plus modéré, la considérait comme très fâcheuse. Anna Elliot! avec sa +beauté, sa naissance, son esprit, épouser à dix-neuf ans un jeune homme +qui n'avait d'autre recommandation que sa personne, d'autre espoir de +fortune que les chances incertaines de sa profession, et pas de +relations qui puissent l'aider à obtenir de l'avancement! La pensée +seule de ce mariage l'affligeait; elle devait l'empêcher si elle avait +quelque pouvoir sur Anna. + +Le capitaine Wenvorth avait eu de la chance et gagné beaucoup d'argent +comme capitaine; mais il dépensait facilement ce qui arrivait de même, +et il n'avait rien acquis. Plein d'ardeur et de confiance, il comptait +obtenir bientôt un navire. Il avait toujours été heureux, il le serait +encore. + +Cette confiance, exprimée avec tant de chaleur, avait quelque chose de +si séduisant, qu'elle suffisait à Anna; mais lady Russel en jugeait +autrement. Ce caractère ardent, cette intrépidité d'esprit, lui +semblaient plutôt un mal. Il était brillant et téméraire; elle goûtait +peu l'esprit, et elle avait pour l'imprudence presque un sentiment +d'horreur. Elle condamna cette liaison à tous égards. + +Combattre une telle opposition était impossible pour la douce Anna. Elle +aurait pu résister au mauvais vouloir de son père, même sans être +encouragée par un regard ou une bonne parole de sa soeur; mais lady +Russel, qu'elle avait toujours aimée et respectée, si ferme et si +tendre dans ses conseils, ne pouvait pas les donner en vain. Son +opposition ne provenait pas d'une prudence égoïste: si elle n'avait pas +cru consulter plus encore le bien du jeune homme que celui de sa +filleule, elle n'aurait pas empêché ce mariage. + +Cette conscience du devoir rempli fut la principale consolation de lady +Russel, dans cette rupture. + +Elle en avait grand besoin, car elle avait à lutter contre l'opinion, et +contre Wenvorth. Celui-ci quitta le pays. + +Quelques mois avaient vu le commencement et la fin de leur liaison; mais +le chagrin d'Anna fut durable. Ce souvenir assombrit sa jeunesse, et +elle perdit sa fraîcheur et sa gaieté. + +Sept années s'étaient écoulées depuis, et le temps seul avait un peu +effacé ces tristes impressions. Aucun voyage, aucun événement extérieur +n'était venu la distraire. Dans leur petit cercle, elle n'avait vu +personne qu'elle pût comparer à Wenvorth; son esprit raffiné, son goût +délicat, n'avaient pu trouver l'oubli dans un attachement nouveau. + +Elle avait vingt-deux ans, quand un jeune homme, qui bientôt après fut +agréé par sa soeur, sollicita sa main. Lady Russel déplora le refus +d'Anna, car Charles Musgrove était le fils aîné d'un homme dont +l'importance et les propriétés ne le cédaient qu'à Sir Walter. Il avait +un bon caractère, de bonnes manières, et lady Russel se serait réjouie +de voir Anna mariée aussi près d'elle et affranchie de la partialité de +son père. + +Mais Anna n'avait accepté aucun avis, et sa marraine, sans regretter le +passé, désespéra presque, en lui voyant refuser ce mariage, de la voir +entrer dans un état qui convenait si bien à son coeur aimant et à ses +habitudes domestiques. + +Ce sujet d'entretien fut écarté pour toujours, et elles ne purent savoir +ni l'une ni l'autre si elles avaient changé d'opinion; mais Anna, à +vingt-sept ans, pensait autrement qu'à dix-neuf. Elle ne blâmait pas +lady Russel; cependant si une jeune fille dans une situation semblable +lui eût demandé son avis, elle ne lui aurait pas imposé un chagrin +immédiat en échange d'un bien futur et incertain. + +Elle pensait qu'en dépit de la désapprobation de sa famille; malgré tous +les soucis attachés à la profession de marin; malgré tous les retards et +les désappointements, elle eût été plus heureuse en l'épousant qu'en le +refusant, dût-elle avoir une part plus qu'ordinaire de soucis et +d'inquiétudes, sans parler de la situation actuelle de Wenvorth, qui +dépassait déjà ce qu'on aurait pu espérer. + +La confiance qu'il avait en lui-même avait été justifiée. Son génie et +son ardeur l'avaient guidé et inspiré. Il s'était distingué, avait +avancé en grade, et possédait maintenant une belle fortune; elle le +savait par les journaux, et n'avait aucune raison de le croire marié. + +Combien Anna eût été éloquente dans ses conseils! Combien elle préférait +une inclination réciproque et une joyeuse confiance dans l'avenir à ces +précautions exagérées qui entravent la vie et insultent la Providence! + +Dans sa jeunesse on l'avait forcée à être prudente plus tard elle devint +romanesque, conséquence naturelle d'un commencement contre nature. +L'arrivée du capitaine Wenvorth à Kellynch ne pouvait que raviver son +chagrin. + +Elle dut se raisonner beaucoup, et fut longtemps avant de pouvoir +supporter ce sujet continuel de conversation. Elle y fut aidée par la +parfaite indifférence des trois seules personnes de son entourage qui +avaient le secret du passé, et qui semblaient l'avoir oublié; le frère +de Wenvorth avait connu, il est vrai, leur liaison, mais il avait depuis +longtemps quitté le pays; c'était en outre un homme très sensé et un +célibataire. Elle était sûre de sa discrétion. + +Mme Croft, soeur de Wenvorth, était alors hors d'Angleterre avec son +mari; Marie, soeur d'Anna, était en pension; et les uns par orgueil, les +autres par délicatesse ne l'avaient pas initiée au secret. + +Anna espérait donc que l'arrivée des Croft ne lui amènerait aucune +mortification. + + + + +CHAPITRE V + + +Le jour fixé pour la visite de l'amiral et de sa femme à Kellynch, Anna +crut devoir aller se promener, puis elle regretta de les avoir manqués. + +Mme Croft et Élisabeth se plurent réciproquement, et l'affaire qu'elles +désiraient toutes deux fut bientôt conclue. L'amiral était si gai, si +ouvert, son caractère était si généreux et si confiant, que Sir Walter +fut influencé favorablement. Il lui fit un accueil d'autant plus poli, +qu'il savait par M. Shepherd que l'amiral le considérait comme un modèle +de bonnes manières. + +La maison, l'ameublement, les parterres, les conditions du bail, tout +fut trouvé bien, et les clercs de M. Shepherd se mirent à l'oeuvre sans +changer un mot aux arrangements préliminaires. + +Sir Walter déclara sans hésiter que l'amiral était le plus beau marin +qu'il eût encore vu, et alla jusqu'à dire que, s'il se faisait coiffer +par son valet de chambre, il ne craindrait point d'être vu en sa +compagnie. + +L'amiral, avec une cordialité sympathique, dit en sortant à sa femme: + +«Je pensais bien, ma chère, que tout s'arrangerait, malgré ce qu'on nous +a dit à Tauton. Le baronnet n'est pas un aigle, mais il n'est pas +méchant.» + +On voit que, de part et d'autre, les compliments se valaient. + +Les Croft devaient prendre possession à la Saint-Michel, et Sir Walter +proposait d'aller à Bath le mois précédent. Il n'y avait pas de temps à +perdre pour se préparer. + +Lady Russel savait qu'Anna ne serait pas consultée dans le choix de +l'habitation nouvelle. Elle aurait voulu ne la conduire à Bath qu'après +Noël; mais, devant s'absenter de chez elle, elle ne pouvait lui donner +l'hospitalité en attendant. Anna, tout en regrettant de ne pouvoir jouir +à la campagne des mois si doux de l'automne, sentait qu'il valait mieux +ne pas rester. + +Mais un devoir à remplir l'appela ailleurs. Marie, qui était souvent +souffrante, et qui s'écoutait beaucoup, avait besoin d'Anna à tout +propos. Elle se trouva indisposée, et demanda, ou plutôt réclama, la +compagnie de sa soeur. «Je ne puis m'en passer,» écrivait Marie; et +Élisabeth avait répondu: + +«Anna n'a rien de mieux à faire que de rester avec vous; on n'a pas +besoin d'elle à Bath.» + +Être réclamée comme une aide, quoique d'une manière peu aimable, vaut +encore mieux que d'être repoussée. Anna, heureuse d'être utile et +d'avoir un devoir à remplir, consentit aussitôt. + +Cette invitation soulagea lady Russel d'un grand embarras. Il fut +convenu qu'Anna n'irait pas sans elle à Bath, et qu'elle partagerait son +temps entre Uppercross-Cottage et Kellynch-Lodge. + +Tout était donc pour le mieux, mais lady Russel fut saisie d'étonnement +en apprenant que Mme Clay allait à Bath avec Sir Walter et Élisabeth, +qui la considéraient comme une compagne très utile pour leur +installation. Lady Russel s'inquiéta, et fut surtout affligée de +l'injure qu'on faisait à sa filleule en lui préférant Mme Clay. + +Anna était devenue insensible à ces affronts, mais elle sentait +également l'imprudence d'un tel arrangement. Joignant à une grande dose +d'observation la connaissance malheureusement trop complète du caractère +de son père, elle prévoyait les plus fâcheux résultats de cette +intimité. Elle ne croyait pas qu'il eût encore aucune velléité d'épouser +Mme Clay, qui était marquée de la petite vérole, avait de vilaines +dents et de lourdes mains, toutes choses qu'il critiquait sévèrement en +son absence. Mais elle était jeune et d'une figure agréable, et son +esprit délié, ses manières assidues avaient des séductions plus +dangereuses qu'un attrait purement physique. + +Anna sentait si vivement le danger, qu'elle ne put s'empêcher de le +faire voir à sa soeur. Elle avait peu d'espoir d'être écoutée, mais elle +pensait qu'Élisabeth serait plus à plaindre qu'elle-même, si une +pareille chose arrivait, et qu'elle pourrait lui reprocher de ne l'avoir +pas avertie. + +Elle parla, et Élisabeth parut offensée; elle ne pouvait concevoir +comment un aussi absurde soupçon était venu à sa soeur. Elle répondit +avec indignation que son père et Mme Clay savaient parfaitement se tenir +à leur place. + +«Mme Clay, dit-elle avec chaleur, n'oublie jamais qui elle est. Je +connais mieux que vous ses sentiments, et je vous assure qu'en fait de +mariage, ils sont particulièrement délicats. Elle réprouve plus +fortement que personne toute inégalité de condition et de rang. + +»Quant à mon père, je n'aurais jamais cru qu'il pût être soupçonné, lui +qui ne s'est pas remarié à cause de nous. Si Mme Clay était une très +belle personne, je reconnais que sa présence ici serait dangereuse, non +pas que rien au monde puisse engager mon père à faire un mariage +dégradant; mais parce qu'il pourrait éprouver un sentiment qui le +rendrait malheureux. Je crois que la pauvre Mme Clay, qui, malgré tous +ses mérites, n'a jamais passé pour jolie, peut rester ici en toute +sûreté. On croirait que vous n'avez jamais entendu mon père parler de +ses imperfections, et vous l'avez entendu vingt fois. Ces dents, et ces +marques de petite vérole! Je suis moins dégoûtée que lui, et j'ai connu +une personne qui n'en était pas défigurée. Mais il en a horreur, vous le +savez. + +--Il n'y a presque point de défaut physique, dit Anna, que des manières +agréables ne puissent faire oublier. + +--Je pense très différemment, dit Élisabeth d'un ton sec. Des manières +agréables peuvent rehausser de beaux traits, mais elles ne peuvent en +changer de vulgaires. Mais comme j'ai à cela plus d'intérêt que +personne, je trouve vos avis inutiles.» + +Anna fut très contente d'avoir achevé ce qu'elle avait à dire, et crut +avoir bien agi. Élisabeth, quoique mécontente de l'insinuation, pouvait +en faire son profit. + +Le landau mena à Bath pour la dernière fois Sir Walter, Élisabeth et Mme +Clay. Ils étaient tous de très bonne humeur, et Sir Walter était même +disposé à rendre un salut de condescendance aux fermiers et aux paysans +affligés qui se trouveraient sur son passage. + +Pendant ce temps, Anna, triste mais calme, montait à la Lodge, où elle +devait passer la dernière semaine. + +Son amie n'était pas plus gaie: elle sentait très vivement cette +séparation. + +La respectabilité de cette famille lui était aussi chère que la sienne, +et l'habitude avait rendu précieuses les relations quotidiennes. Il +était pénible de regarder les jardins déserts, et encore plus de penser +aux nouveaux propriétaires. Pour échapper à cette triste vue, et pour +éviter les Croft, elle s'était décidée à s'en aller quand Anna la +quitterait. Elles partirent donc ensemble, et Anna descendit à +Uppercross, première station du voyage de lady Russel. + +Uppercross est un village de moyenne grandeur, qui, il y a quelques +années, était tout à fait dans le vieux style anglais. Il contenait +seulement deux maisons supérieures d'apparence à celles des fermiers et +des laboureurs: celle du squire avec ses hauts murs, ses portes massives +et ses vieux arbres, solide et antique; et la cure, compacte, ramassée, +enfermée dans un jardin bien soigné, avec une vigne et des poiriers +palissant les murs. Mais, au mariage du jeune squire, la ferme avait été +changée en cottage pour sa résidence; et le Cottage Uppercross, avec sa +véranda, ses fenêtres françaises, et ses autres agréments, attirait +l'oeil du voyageur à un quart de mille, aussi bien que l'imposante +Great-House avec ses dépendances. + +Anna était venue souvent là. Elle connaissait les chemins d'Uppercross +aussi bien que ceux de Kellynch. Les deux familles se voyaient si +souvent, allant à toute heure l'une chez l'autre, qu'Anna fut presque +surprise de trouver Marie seule. + +Mais étant seule, elle devait nécessairement être souffrante et de +mauvaise humeur. Marie, mieux douée qu'Élisabeth, ne valait pas sa soeur +Anna comme intelligence et comme caractère. + +Quand elle était bien portante, heureuse et entourée, elle était gaie et +aimable, mais la moindre indisposition l'abattait. Elle n'avait aucune +ressource contre la solitude, et, ayant hérité de la personnalité des +Elliot, elle était toujours prête à se croire négligée et méconnue. + +Physiquement, elle était inférieure à ses deux soeurs et n'avait jamais +été que ce qu'on appelle généralement «une belle fille». + +En ce moment, elle était couchée sur un divan dans le salon, dont +l'élégant ameublement avait été fané par quatre étés successifs et la +présence de deux enfants. + +L'arrivée d'Anna fut saluée par ces mots: + +«Ah! vous voilà enfin! je commençais à croire que vous ne viendriez pas. +Je suis si malade que je puis à peine parler. Je n'ai pas vu depuis le +matin une créature vivante. + +--Je suis fâchée de vous trouver souffrante, répondit Anna, vous m'aviez +donné jeudi de bonnes nouvelles de votre santé. + +--Oui, je parais toujours mieux portante que je ne suis. Depuis quelque +temps, je suis loin d'aller bien. Je ne crois pas, dans toute ma vie, +avoir été si souffrante que ce matin. J'aurais pu me trouver mal, et +personne pour me soigner. Ainsi lady Russel n'a pas voulu entrer? je ne +crois pas qu'elle soit venue ici trois fois cet été.» + +Anna s'étant informée de son beau-frère, Marie lui répondit: + +«Charles est à la chasse; je ne l'ai pas aperçu depuis sept heures du +matin. Il a voulu partir, quoiqu'il ait vu combien j'étais souffrante; +il disait ne pas rester longtemps, mais il est une heure, et il n'est +pas rentré. Je n'ai pas vu une âme pendant toute cette longue matinée. + +--Vous avez eu vos petits garçons avec vous? + +--Oui, tant que j'ai pu supporter leur bruit; mais ils sont si +indisciplinés qu'ils me font plus de mal que de bien. Le petit Charles +ne m'écoute pas, et Walter devient aussi méchant que lui. + +--Vous allez bientôt vous trouver mieux, dit gaiement Anna. Vous savez +que je vous guéris toujours. Comment se portent vos voisins de +Great-House? + +--Je n'en sais rien, je ne les ai pas vus aujourd'hui, excepté M. +Musgrove, qui s'est arrêté et m'a parlé à la fenêtre, mais sans +descendre de cheval, quoique je lui aie dit combien j'étais souffrante. +Personne n'est venu près de moi. Cela ne convenait pas aux misses +Musgrove; sans doute elles n'aiment pas à se déranger. + +--Elles peuvent encore venir, il est de bonne heure. + +--Je n'ai pas besoin d'elles; elles parlent et rient beaucoup trop pour +moi. Je suis très malade, Anna. C'était peu aimable à vous de ne pas +venir jeudi. + +--Ma chère Marie, rappelez-vous les bonnes nouvelles que vous m'avez +données de votre santé. Le ton de votre lettre était gai, et vous disiez +que rien ne pressait pour mon arrivée; et puis mon désir était de rester +avec lady Russel jusqu'à la fin. J'ai été si occupée que je ne pouvais +quitter Kellynch plus tôt. + +--Mon Dieu! qu'avez-vous eu à faire? + +--Beaucoup de choses: je ne puis tout me rappeler. J'ai fait une copie +du catalogue des livres et tableaux de mon père. J'ai été souvent au +jardin avec Mackensie, tâchant de lui faire comprendre quelles sont les +plantes d'Élisabeth destinées à lady Russel. J'ai eu mes livres, ma +musique à arranger, et à refaire toutes mes malles, pour n'avoir pas +compris d'abord ce qu'il fallait emporter. Enfin, j'ai été visiter +toutes les maisons de la paroisse. Tout cela prend beaucoup de temps. + +--Ah! mais vous ne me parlez pas de notre dîner chez les Pools, hier? + +--Vous y êtes donc allée? Je croyais que vous aviez dû y renoncer? + +--Oh! j'y suis allée! Je me portais très bien hier. Jusqu'à ce matin je +n'étais pas malade; n'y pas aller aurait semblé singulier. + +--J'en suis très contente: j'espère que vous vous êtes amusée? + +--Pas trop. On sait d'avance le dîner et les personnes qui y seront. +Quel ennui de n'avoir pas une voiture à soi! M. et Mme Musgrove m'ont +emmenée, et nous étions trop serrés. Ils sont si gros, et occupent tant +de place! J'étais entassée au fond avec Henriette et Louisa. Voilà très +probablement la cause de mon malaise.» + +La patience et la bonne humeur d'Anna apportèrent bientôt un soulagement +à Marie, qui put s'asseoir, et espéra pouvoir se lever pour dîner. Puis, +oubliant qu'elle était malade, elle alla à l'autre bout de la chambre, +arrangea des fleurs, mangea quelque chose et se trouva assez bien pour +proposer une petite promenade. + +«Où allons-nous? dit-elle: sans doute vous n'irez pas à Great-House +avant qu'on vous ait fait visite? + +--Mais si, dit Anna; je ne suis pas sur l'étiquette avec les dames +Musgrove. + +--Oh! c'est à elles de venir, elles doivent savoir ce qui est dû à ma +soeur. Cependant nous pouvons y entrer avant de faire notre promenade.» + +Anna avait toujours trouvé très fâcheuse cette façon de comprendre les +relations; mais, croyant qu'on avait à se plaindre de part et d'autre, +elle avait cessé de s'en occuper. Elles allèrent à Great-House. On les +introduisit dans un antique parloir carré, au parquet brillant et orné +d'un maigre tapis. Mais les filles de la maison donnaient à cette pièce +l'air de désordre indispensable, avec un grand piano à queue, une harpe, +des jardinières, et de petites tables dans tous les coins. Oh! si les +originaux des portraits accrochés à la boiserie, si les gentilshommes +habillés de velours brun, et les dames, en satin bleu, avaient vu ce +bouleversement de l'ordre et de la propreté! Les portraits eux-mêmes +semblaient saisis d'étonnement! + +Les Musgrove, comme leur maison, représentaient deux époques. Les +parents étaient dans le vieux style anglais, les enfants, dans le +nouveau. M. et Mme Musgrove étaient de très bonnes gens, affectueux et +hospitaliers, sans grande éducation et sans aucune élégance. Leurs +enfants avaient un esprit et des façons plus modernes. La famille était +nombreuse, mais c'étaient encore des enfants, excepté Charles, Louisa et +Henriette, jeunes filles de dix-neuf et vingt ans, qui avaient rapporté +à la maison le bagage ordinaire des talents de pension, et n'avaient, +comme mille autres jeunes filles, rien à faire que d'être gaies, +heureuses, et suivre les modes. Leurs vêtements étaient parfaits, leurs +figures assez jolies, leur esprit extrêmement bon, et leurs manières +simples et agréables. Elles étaient très appréciées à la maison, et très +recherchées au dehors. Anna les trouvait fort heureuses; mais cependant, +soutenue, comme nous le sommes tous, par le sentiment de sa supériorité, +elle n'aurait pas voulu changer contre toutes leurs jouissances son +esprit cultivé et élégant. + +Elle n'enviait que la bonne intelligence qui semblait régner entre +elles, et cette mutuelle affection qu'elle-même avait si peu connue. +Elles furent reçues très cordialement, et Anna ne trouva rien à +critiquer. La demi-heure s'écoula en causerie agréable, et Anna ne fut +pas peu surprise de voir les misses Musgrove les accompagner à la +promenade sur l'invitation pressante de Marie. + + + + +CHAPITRE VI + + +Anna n'avait pas besoin de cette visite pour savoir qu'un changement de +société amène un changement total de conversation, d'opinions et +d'idées. Elle aurait voulu que les Elliot pussent voir combien leurs +affaires, traitées avec une telle solennité à Kellynch, avaient ici peu +d'importance. Cependant elle sentit qu'elle avait encore besoin d'une +leçon, car elle avait compté sur plus de curiosité et de sympathie +qu'elle n'en trouva. On lui avait bien dit: «Ainsi, miss Anna, votre +père et votre soeur sont partis?» Ou bien: «J'espère que nous irons +aussi à Bath cet hiver; mais nous comptons loger dans un beau quartier.» +Ou bien, Marie disait: «En vérité! comme je m'amuserai seule ici pendant +que vous serez à Bath!» + +Anna se promettait de ne plus éprouver à l'avenir de telles déceptions, +et pensait avec reconnaissance au bonheur inexprimable d'avoir une amie +vraie et sympathique comme lady Russel. + +Cependant elle trouvait très juste que chaque société dictât ses sujets +de conversation. Les messieurs Musgrove avaient leur chasse, leurs +chevaux, leurs chiens, leurs journaux. Les dames avaient les soins +d'intérieur, la toilette, les voisins, la danse et la musique. Anna, +devant passer deux mois à Uppercross, devait meubler son imagination et +sa mémoire avec les choses d'Uppercross. Elle ne redoutait pas ces deux +mois. Marie était abordable et accessible à son influence. Anna était +sur un pied de bonne amitié avec son beau-frère; les enfants l'aimaient +presque autant et la respectaient plus que leur mère. Ils étaient pour +elle une source d'intérêt, d'amusement et d'occupation. + +Charles était poli et agréable; il était certainement, comme esprit et +comme bon sens, supérieur à sa femme. Cependant Anna et lady Russel +pensaient qu'une femme intelligente aurait pu donner à son caractère +plus de suite, à ses habitudes plus d'élégance, à ses occupations plus +d'utilité et de sens pratique. Il ne mettait beaucoup d'ardeur à rien, +si ce n'est au jeu, et il gaspillait son temps. + +Il était d'un caractère gai, s'affectant peu des doléances de sa femme; +il supportait son manque de bon sens avec une patience qui émerveillait +Anna, et en définitive, malgré quelques petites querelles (où les deux +parties appelaient Anna, à son grand regret), ce couple pouvait passer +pour heureux. Il y avait une chose sur laquelle ils étaient toujours +parfaitement d'accord: le besoin d'argent et le désir de recevoir un +cadeau de M. Musgrove. Quant à l'éducation de leurs enfants, la théorie +de Charles était meilleure que celle de sa femme. «Je les gouvernerais +très bien, si Marie ne s'en mêlait pas,» disait-il, et Anna trouvait que +c'était assez vrai. Mais quand Marie répondait à cela: «Charles gâte +tellement les enfants que je ne puis en venir à bout,» Anna n'était +jamais tentée de dire que c'était vrai. + +Ce qu'il y avait de moins agréable dans son séjour, c'était d'être la +confidente de tous les partis. On savait qu'elle avait quelque influence +sur sa soeur, et l'on voulait qu'elle s'en servît, même au delà du +possible. «Tâchez donc de persuader à Marie de ne pas toujours se croire +malade,» disait Charles. Et Marie disait: «Je crois que si Charles me +voyait mourante, il dirait encore que ce n'est rien. Vous pouvez, Anna, +lui persuader que je suis plus malade que je ne l'avoue.» Ou bien: «Je +n'aime pas à envoyer les enfants à Great-House, quoique leur grand'mère +les demande toujours. Elle les gâte tellement, et leur donne tant de +friandises qu'ils reviennent malades et grognons pour le reste de la +journée.» + +Et Mme Musgrove mère, aussitôt qu'elle était seule avec Anna, disait: + +«Ah! miss Anna! si seulement Mme Charles avait un peu de votre méthode +avec les enfants! Ils sont tout autres avec vous! Il faut convenir +qu'ils sont bien gâtés! Ils sont aussi beaux et aussi bien portants que +possible, les chers petits, mais ma belle-fille ne sait pas s'y prendre +avec eux! Mon Dieu! qu'ils sont ennuyeux quelquefois! Je vous assure que +c'est là ce qui m'empêche de les avoir autant que je voudrais. Je crois +que Marie est mécontente que je ne les invite pas plus souvent, mais +vous savez combien il est désagréable d'avoir des enfants qu'il faut +gronder à chaque instant: «Ne faites pas ceci, ne «touchez pas à cela,» +ou qu'on ne peut tenir tranquilles qu'en leur donnant trop de gâteaux.» + +Marie disait encore: «Mme Musgrove croit ses domestiques si fidèles que +ce serait un crime de mettre cela en question; mais je n'exagère pas en +disant que sa cuisinière et sa femme de chambre flânent toute la journée +dans le village. Je les rencontre partout, et je ne vais pas deux fois +dans la chambre des enfants sans rencontrer l'une des deux. Si Jémina +n'était pas la créature la plus fidèle et la plus sûre, cela suffirait +pour la gâter.» + +Et Mme Musgrove: + +«Je me fais une loi de ne jamais me mêler des affaires de ma +belle-fille, mais je vous dirai, miss Anna, (parce que vous pouvez y +remédier), que je n'ai pas bonne opinion de sa femme de chambre, +j'entends d'étranges histoires. Elle est toujours dehors, et s'habille +comme une dame. C'en est assez pour perdre tous les autres domestiques. +Marie ne voit que par ses yeux; mais je vous avertis: soyez sur vos +gardes, parce que, si vous découvrez quelque chose, il ne faut pas +craindre de le dire.» + +Marie se plaignait aussi de n'avoir pas à table la place qui lui était +due. Quand, à Great-House, il y avait d'autres invités, on la plaçait +comme si elle était de la maison. + +Un jour qu'Anna se promenait avec les misses Musgrove, l'une d'elles, +parlant de noblesse et de susceptibilités de rang, dit: «Je n'ai aucun +scrupule à vous dire, parce qu'on sait que vous y êtes indifférente, +combien quelques personnes sont absurdes pour garder leur rang. +Cependant je voudrais qu'on pût faire comprendre à Marie qu'elle ne +devrait pas être si tenace, et surtout ne pas se mettre toujours à la +place de ma mère. Personne ne doute de son droit à cet égard, mais il +serait plus convenable de ne pas toujours le garder. Ce n'est pas que +maman s'en soucie le moins du monde, mais beaucoup de personnes le +remarquent.» + +Comment Anna aurait-elle pu concilier tout le monde? Elle ne pouvait +qu'écouter patiemment, apaiser les griefs; excuser l'un, puis l'autre; +les engager à l'indulgence nécessaire entre voisins, surtout quand il +s'agissait de sa soeur. + +Sa visite eut du reste un bon résultat; le changement de place lui fit +du bien, et Marie, ayant une compagne assidue, se plaignit moins. Les +relations quotidiennes avec l'autre famille étaient très agréables, mais +Anna pensait que tout n'aurait pas été si bien sans la présence de M. et +de Mme Musgrove, ou les rires, les causeries et les chansons des jeunes +filles. Elle était meilleure musicienne que celles-ci; mais, n'ayant ni +voix, ni connaissance de la harpe, ni parents indulgents pour s'extasier +sur son jeu, on ne pensait guère à lui demander de jouer, sinon par +simple politesse, ou pour laisser reposer les autres. + +Elle savait depuis longtemps qu'en jouant elle ne faisait plaisir qu'à +elle-même. Excepté pendant une courte période de sa vie, elle n'avait +jamais, depuis la mort de sa mère chérie, connu le bonheur d'être +écoutée et encouragée. Elle y était accoutumée, et la partialité de M. +et Mme Musgrove pour leurs filles, loin de la vexer, lui faisait plutôt +plaisir, à cause de l'amitié qu'elle leur portait. + +Quelques personnes augmentaient parfois le cercle de Great-House. Il y +avait peu de voisins, mais les Musgrove voyaient tout le monde, et +avaient plus de dîners et de visites qu'aucune autre famille. Ils +étaient très populaires. + +Les jeunes filles aimaient passionnément la danse, et les soirées se +terminaient souvent par un petit bal improvisé. A quelques minutes +d'Uppercross habitait une famille de cousins, moins riches, qui +recevaient tous leurs plaisirs des Musgrove. Ils venaient n'importe +quand, organisaient un jeu ou un bal à l'improviste, et Anna, qui +préférait à un rôle plus actif s'asseoir au piano, leur jouait des +danses de village pendant une heure de suite, obligeance qui attirait +sur son talent musical l'attention des Musgrove, et lui valait souvent +ce compliment: «Très bien, miss Anna, très bien, vraiment. Bonté du +ciel! Comme vos petits doigts courent sur le piano!» + +Ainsi passèrent les trois premières semaines, puis vint la Saint-Michel, +et le coeur d'Anna retourna à Kellynch. La maison aimée occupée par +d'autres! D'autres gens jouissant des chambres, des meubles, des +bosquets et des points de vue! Elle ne put penser à autre chose le 29 +septembre, et Marie, remarquant le quantième du mois, fit cette +sympathique remarque: «Mon Dieu! n'est-ce pas aujourd'hui que les Croft +entrent à Kellynch? Je suis contente de n'y avoir pas pensé plus tôt. +Cela m'impressionne désagréablement.» + +Les Croft prirent possession avec une exactitude militaire. Une visite +leur était due. Marie déplora cette nécessité: personne ne savait +combien cela la faisait souffrir. Elle reculerait autant qu'elle +pourrait. Néanmoins elle n'eut pas un moment de repos tant que Charles +ne l'y eut pas conduite, et, quand elle revint, son agitation n'avait +rien que d'agréable. + +Anna se réjouit sincèrement qu'il n'y eût pas de place pour elle dans la +voiture. Elle désirait cependant voir les Croft, et fut contente d'être +à la maison quand ils rendirent la visite. Charles était absent. Tandis +que l'amiral, assis près de Marie, se rendait agréable en s'occupant des +petits garçons, Mme Croft s'entretenait avec Anna, qui put ainsi +établir une ressemblance avec son frère, sinon dans les traits, du moins +dans la voix et la tournure d'esprit. + +Mme Croft, sans être grande ni grosse, avait une carrure et une +prestance qui donnaient de l'importance à sa personne. Elle avait de +brillants yeux noirs, de belles dents et une figure agréable; mais son +teint hâlé et rougi par la vie sur mer lui donnait quelques années de +plus que ses trente-huit ans. Ses manières ouvertes, aisées et décidées +n'avaient aucune rudesse et ne manquaient pas de bonne humeur. Anna crut +avec plaisir aux sentiments de considération exprimés pour la famille et +pour elle-même, car, dès le premier moment, elle s'était assurée que Mme +Croft n'avait aucun soupçon du passé. Tranquille sur ce point, elle se +sentait pleine de force et de courage, quand ces mots de Mme Croft lui +donnèrent un coup subit: + +«C'est vous, n'est-ce pas, et non votre soeur que mon frère eut le +plaisir de connaître quand il était dans ce pays?» + +Anna espérait avoir dépassé l'âge où l'on rougit; mais certainement elle +fut émue. + +«Peut-être ne savez-vous pas qu'il est marié?» + +Elle ne sut quoi répondre; et quand Mme Croft expliqua qu'il s'agissait +du ministre Wenvorth, elle fut heureuse de n'avoir rien dit qui pût la +trahir. Il était bien naturel que Mme Croft pensât à Edouard Wenvorth +plutôt qu'à Frédéric. Honteuse de l'avoir oublié, elle s'informa avec +intérêt de leur ancien voisin. + +Le reste de la conversation n'offrit rien de remarquable, mais en +partant, elle entendit l'amiral dire à Marie: + +«Nous attendons un frère de Mme Croft, je crois que vous le connaissez +de nom!» + +Il fut interrompu par les petits garçons, qui s'accrochaient à lui comme +à un vieil ami et ne voulaient pas le laisser partir: il leur offrit de +les emporter dans ses poches, et fut bientôt trop accaparé pour finir sa +phrase ou se souvenir de ce qu'il avait dit. + +Anna tâcha de se persuader qu'il s'agissait toujours d'Edouard Wenvorth; +mais cela ne l'empêcha point de se demander si l'on avait parlé de cela +dans l'autre maison, où les Croft étaient allés d'abord. + +On attendait ce soir-là au cottage la famille de Great-House. Tout à +coup Louisa entra seule, disant qu'elle était venue à pied pour laisser +plus de place à la harpe qu'on apportait. «Et je vais vous dire +pourquoi, dit-elle: Papa et maman sont tout tristes ce soir, maman +surtout; elle pense au pauvre Richard; et nous avons eu l'idée +d'apporter la harpe, qui l'amuse plus que le piano. Je vais vous dire ce +qui la rend si triste. Mme Croft nous a dit ce matin que son frère, le +capitaine Wenvorth, est rentré en Angleterre, et ira prochainement les +voir. Maman s'est souvenue que Wenvorth est le nom du capitaine de notre +frère Richard. Elle a relu ses lettres, et maintenant elle ne pense qu'à +son pauvre fils qu'elle a perdu. Soyons aussi gaies que possible, pour +que sa pensée ne s'appesantisse pas sur un si triste sujet.» + +La vérité de cette pathétique histoire était que les Musgrove avaient eu +le malheur d'avoir un fils mauvais sujet, et la chance de le perdre +avant qu'il eût atteint sa vingtième année. On l'avait fait marin, parce +qu'il était stupide et ingouvernable; on se souciait très peu de lui, +mais assez pour ce qu'il valait. Il ne fut guère regretté quand la +nouvelle de sa mort arriva à Uppercross, deux années auparavant. Ses +soeurs faisaient aujourd'hui pour lui tout ce qu'elles pouvaient faire +en l'appelant «_pauvre Richard_», mais en réalité il n'avait été rien de +plus que le lourd, insensible et inutile Dick Musgrove; n'ayant droit, +vivant ou mort, qu'à ce diminutif de son nom. + +Il avait été plusieurs années en mer, et dans le cours de ces +changements fréquents pour les mousses dont le capitaine désire se +débarrasser, il avait été six mois sur la frégate _Laconia_, commandée +par le capitaine Frédéric Wenvorth, et sous l'influence de ce dernier, +il avait écrit à ses parents les deux seules lettres désintéressées +qu'ils eussent jamais reçues de lui; les autres n'étaient que des +demandes d'argent. Il disait toujours du bien de son capitaine, mais ses +parents s'en souciaient si peu qu'ils n'y avaient fait aucune attention, +et si Mme Musgrove fut frappée par le nom de Wenvorth associé avec celui +de son fils, c'était par un de ces phénomènes de la mémoire assez +fréquents chez les personnes distraites. + +Elle avait relu les lettres de ce fils perdu pour toujours, et cette +lecture, après un si long intervalle, alors que les fautes étaient +oubliées, l'avait affectée plus profondément que la nouvelle de sa mort. +M. Musgrove l'était aussi, mais à un moindre degré, et en arrivant au +cottage ils avaient besoin d'être écoutés et égayés. + +Ce fut une nouvelle épreuve pour Anna d'entendre parler de Wenvorth, et +répéter son nom si souvent, d'entendre disputer sur les dates, et +affirmer enfin que ce ne pouvait être que le capitaine Wenvorth, ce +beau jeune homme qu'on avait rencontré plusieurs fois en revenant de +Clifton huit années auparavant. Elle vit qu'il fallait s'accoutumer à ce +supplice, et tâcher de devenir insensible à cette arrivée. Non seulement +il était attendu prochainement, mais les Musgrove, reconnaissants des +bontés qu'il avait eues pour leur fils, et pleins de respect pour le +caractère que Dick leur avait dépeint, désiraient vivement faire sa +connaissance. Cette résolution contribua à leur faire passer une soirée +agréable. + + + + +CHAPITRE VII + + +Quelques jours plus tard, on sut que le capitaine était à Kellynch. M. +Musgrove lui fit visite et revint enchanté. Il l'avait invité à dîner +avec les Croft pour la semaine suivante, et n'avait pu, à son grand +regret, fixer un jour plus rapproché. Anna calcula qu'elle n'avait plus +qu'une semaine de tranquillité; mais elle faillit rencontrer le +capitaine, qui rendit aussitôt à M. Musgrove sa visite. Elle et Marie se +dirigeaient vers Great-House quand on vint leur dire que l'aîné des +petits garçons avait fait une chute grave: l'enfant avait une luxation +de la colonne vertébrale. On revint en toute hâte. Anna dut être partout +à la fois, chercher le docteur, avertir le père, s'occuper de la mère +pour empêcher une attaque de nerfs, diriger les domestiques, renvoyer le +plus jeune enfant, soigner et soulager le pauvre malade, enfin donner +des nouvelles aux Musgrove, dont l'arrivée lui donna plus d'embarras que +d'aide. + +Le retour de son beau-frère la soulagea beaucoup; il pouvait au moins +prendre soin de sa femme. Le docteur examina l'enfant, remit la fracture +et parla ensuite à voix basse et d'un air inquiet au père et à la mère. +Cependant il donna bon espoir, et l'on put aller dîner plus +tranquillement. Les deux jeunes filles restèrent quelques instants après +le départ de leurs parents pour raconter la visite du capitaine; dire +combien elles étaient enchantées et contentes que leur père l'eût invité +à dîner pour le lendemain. Il avait accepté d'une manière charmante, +comme s'il comprenait le motif de cette politesse. Il avait parlé et agi +avec une grâce si exquise, qu'il leur avait tourné la tête. Elles +s'échappèrent en courant, plus occupées du capitaine que du petit +garçon. + +La même histoire et les mêmes ravissements se répétèrent le soir, quand +elles vinrent avec leur père prendre des nouvelles de l'enfant. M. +Musgrove confirma ces louanges. Il ne pouvait reculer l'invitation faite +le matin au capitaine, et regrettait que les habitants du cottage ne +pussent venir aussi. Ils ne voudraient sans doute pas quitter l'enfant. +«Oh! non,» s'écrièrent le père et la mère. Mais bientôt Charles changea +d'avis; puisque l'enfant allait si bien, il pouvait aller passer une +heure à Great-House après le dîner. Mais sa femme s'y opposa: + +«Oh! non, Charles, je ne souffrirai pas que vous sortiez. Si quelque +chose arrivait!» + +L'enfant eut une bonne nuit et alla mieux le lendemain; le docteur ne +voyait rien d'alarmant, et Charles commença à trouver inutile de se +séquestrer ainsi. L'enfant devait rester couché, et s'amuser aussi +tranquillement que possible. Mais que pouvait faire le père? C'était +l'affaire d'une femme, et ce serait absurde à lui de s'enfermer à la +maison. D'ailleurs son père désirait beaucoup le présenter à Wenvorth. +Au retour de la chasse, il déclara audacieusement qu'il allait +s'habiller et dîner chez son père. + +«Votre soeur est avec vous, ma chère, et vous-même, vous n'aimeriez pas +à quitter l'enfant. Je suis inutile ici, Anna m'enverra chercher s'il +est nécessaire.» + +Les femmes comprennent généralement quand l'opposition est inutile. +Marie vit que Charles était décidé à partir. Elle ne dit rien, mais +aussitôt qu'elle fut seule avec Anna: + +«Ainsi on nous laisse seules nous distraire comme nous pourrons avec ce +pauvre enfant malade, et pas une âme pour nous tenir compagnie le soir. +Je le prévoyais; je n'ai pas de chance; s'il survient une chose +désagréable, les hommes s'en dispensent. Charles ne vaut pas mieux que +les autres. Il n'a pas de coeur; laisser ainsi son pauvre petit garçon! +Il dit qu'il va mieux. Sait-il s'il n'y aura point un changement +soudain, dans une demi-heure? Je ne croyais pas Charles si égoïste. +Ainsi, il va s'amuser, et parce que je suis la pauvre mère, il ne m'est +pas permis de bouger; et cependant je suis moins capable que personne de +soigner l'enfant. Précisément parce que je suis sa mère, on ne devrait +pas me mettre à une telle épreuve. Je ne suis pas de force à la +supporter. Vous savez combien j'ai souffert des nerfs hier? + +--C'était l'effet d'une commotion soudaine; j'espère que rien n'arrivera +qui puisse nous effrayer. J'ai bien compris les instructions du docteur, +et je ne crains rien. Vraiment, Marie, je ne suis pas surprise que votre +mari soit sorti. Ce n'est pas l'affaire des hommes. + +--Il me semble que je suis aussi bonne mère qu'une autre; mais ma +présence n'est pas plus utile ici que celle de Charles. Je ne puis pas +toujours gronder et tourmenter un pauvre petit malade. Vous avez vu, ce +matin, quand je lui disais de se tenir tranquille, il s'est mis à donner +des coups de pied autour de lui. Je n'ai pas la patience qu'il faut +pour cela. + +--Seriez-vous tranquille si vous passiez votre soirée loin de lui? + +--Pourquoi non? son père le fait bien. Jémina certainement est si +soigneuse. Charles aurait pu dire à son père que nous irions tous. Je ne +suis pas plus inquiète que lui. Hier, c'était bien différent, mais +aujourd'hui! + +--Eh bien! si vous croyez qu'il n'est pas trop tard pour avertir, +laissez-moi soigner le petit Charles. M. et Mme Musgrove ne trouveront +pas mauvais que je reste avec lui. + +--Parlez-vous sérieusement? dit Marie les yeux brillants. Mon Dieu +quelle bonne idée! En vérité, autant que j'y aille. Je ne sers à rien +ici, n'est-ce pas? et cela me tourmente. Vous n'avez pas les sentiments +d'une mère: vous êtes la personne qu'il faut. Jules vous obéit au +moindre mot. Ah! bien certainement j'irai, car on désire beaucoup que je +fasse connaissance avec le capitaine, et cela ne vous fait rien de +rester seule. Quelle excellente idée! Je vais le dire à Charles, et je +serai bientôt prête. Vous nous enverrez chercher, s'il le faut, mais +j'espère que rien d'alarmant ne surviendra. Je n'irais pas, croyez-le +bien, si je n'étais tout à fait tranquille sur mon cher enfant.» + +Elle alla frapper à la porte de son mari, et Anna l'entendit dire d'un +ton joyeux: + +«Je vais avec vous, Charles, car je ne suis pas plus nécessaire que vous +ici. Si je m'enfermais toujours avec l'enfant, je n'aurais aucune +influence sur lui. Anna restera: elle se charge d'en prendre soin. Elle +me l'a proposé elle-même. Ainsi, je vais avec vous, ce qui sera beaucoup +mieux, car je n'ai pas dîné à Great-House depuis mardi. + +--Anna est bien bonne, répondit son mari, je suis fort content que vous +y alliez. Mais n'est-il pas bien dur de la laisser seule à la maison +pour garder notre enfant malade?» + +Anna put alors plaider sa propre cause; elle le fit de manière à ne lui +laisser aucun scrupule. Charles tâcha d'obtenir, mais en vain, qu'elle +vînt les rejoindre le soir. Bientôt elle eut le plaisir de les voir +partir contents, quelque peu motivé que fût leur bonheur. Quant à elle, +elle éprouvait autant de contentement qu'il lui était donné d'en avoir +jamais. Elle se savait indispensable à l'enfant, et que lui importait +que Frédéric Wenvorth se rendît agréable aux autres, à une demi-lieue de +là? + +Elle se demandait s'il envisageait cette rencontre avec indifférence, ou +avec déplaisir. S'il avait désiré la revoir, il n'aurait pas attendu +jusque-là, puisque les événements lui avaient donné l'indépendance qui +lui manquait d'abord. + +Charles et Marie revinrent ravis de leur nouvelle connaissance et de +leur soirée. On avait causé, chanté, fait de la musique. + +Le capitaine avait des manières charmantes; ni timidité, ni réserve; il +semblait être une ancienne connaissance. Il devait, le lendemain, +chasser avec Charles, et déjeuner avec lui à Great-House. Il s'était +informé d'Anna comme d'une personne qu'il aurait très peu connue, +voulant peut-être, comme elle, échapper à une présentation quand ils se +rencontreraient. + +Anna et Marie étaient encore à table le lendemain matin, quand Charles +vint pour chercher ses chiens. Ses soeurs le suivaient avec Wenvorth, +qui avait voulu saluer Marie. Celle-ci fut très flattée de cette +attention et enchantée de le recevoir, tandis qu'Anna était agitée par +mille sentiments dont le plus consolant était qu'il ne resterait pas +longtemps. Son regard rencontra celui du capitaine; il fit de la tête un +léger salut, puis il parla à Marie, dit quelques mots aux misses +Musgrove; un moment la chambre sembla animée et remplie; puis Charles +vint à la fenêtre dire que tout était prêt. Anna resta seule, achevant +de déjeuner comme elle put. + +«C'est fini, se répétait-elle avec une joie nerveuse. Le plus difficile +est fait.» Elle l'avait vu! Ils s'étaient trouvés encore une fois dans +la même chambre! + +Bientôt, cependant, elle se raisonna, et s'efforça d'être moins émue. +Presque huit années s'étaient écoulées depuis que tout était rompu. +Combien il était absurde de ressentir encore une agitation que le temps +aurait dû effacer! Que de changements huit ans pouvaient apporter! tous +résumés en un mot: l'oubli du passé! C'était presque le tiers de sa +propre vie. Hélas, il fallait bien le reconnaître, pour des sentiments +emprisonnés, ce temps n'est rien. Comment devait-elle interpréter les +sentiments de Wenvorth? Désirait-il l'éviter? Un moment après, elle se +haïssait pour cette folle question. Malgré toute sa sagesse, elle s'en +faisait une autre, que Marie vint résoudre, en lui disant brusquement: + +«Le capitaine, qui a été si attentif pour moi, n'a pas été très galant à +votre égard, Anna. Henriette lui a demandé ce qu'il pensait de vous, et +il a répondu qu'il ne vous aurait pas reconnue, que vous étiez changée.» + +En général, Marie manquait d'égards pour sa soeur, mais cette fois elle +ne soupçonna pas quelle blessure elle lui faisait. + +«Changée à ne pas me reconnaître!...» + +Elle se soumit en silence, mais profondément humiliée. C'était donc +vrai! et elle ne pouvait pas lui rendre la pareille, car lui n'avait pas +vieilli. Les années qui avaient détruit la beauté de la jeune fille +avaient donné à Wenvorth un regard plus brillant, un air plus mâle, plus +ouvert, et n'avaient nullement diminué ses avantages physiques. C'était +toujours le même Frédéric Wenvorth! + +«Si changée qu'il ne l'aurait pas reconnue!» Ces mots ne pouvaient +sortir de son esprit. Mais bientôt elle fut bien aise de les avoir +entendus: ils étaient faits pour la refroidir et calmer son agitation. + +Frédéric ne pensait pas qu'on répéterait ses paroles; il l'avait trouvée +tristement changée et avait dit son impression. Il ne pardonnait pas à +Anna Elliot; elle l'avait rejeté, abandonné, elle avait montré une +faiblesse de caractère, que la nature confiante, décidée, du jeune homme +ne supportait pas. Elle l'avait sacrifié pour satisfaire d'autres +personnes. C'était de la timidité et de la faiblesse. + +Il avait eu pour elle un profond attachement et n'avait jamais vu +depuis une femme qui l'égalât; mais il n'entrait maintenant qu'un +sentiment de curiosité dans le désir de la revoir. Elle avait perdu pour +toujours son pouvoir. + +Maintenant il était riche et désirait se marier. Il était prêt à donner +son coeur à toute jeune fille aimable qui se présenterait à lui, excepté +Anna Elliot. Il disait à sa soeur: «Je demande une jeune fille entre +quinze et trente ans; un peu de beauté, quelques sourires, quelques +flatteries pour les marins, et je suis un homme perdu. N'est-ce pas +assez pour rendre aimable un homme qui n'a pas eu la société des +femmes?» + +Il disait cela pour être contredit. Son oeil fier et brillant disait +qu'il se savait séduisant, et il ne pensait guère à Anna en désignant +ainsi la femme qu'il voudrait rencontrer: «Un esprit fort, uni à une +grande douceur.» + + + + +CHAPITRE VIII + + +A dater de ce jour, le capitaine et Anna se trouvèrent souvent ensemble. +Ils dînèrent chez M. Musgrove, car la santé de l'enfant ne pouvait pas +servir plus longtemps de prétexte à sa tante. + +Le passé devait sans doute se présenter souvent à leur mémoire. Dès le +premier soir la profession du capitaine l'amena à dire: «En telle +année............ avant d'embarquer.......,» etc. Sa voix ne tremblait +pas, mais Anna était sûre qu'elle était associée à son passé. Autrefois, +ils étaient tout l'un pour l'autre: maintenant plus rien. Ils ne se +parlaient pas, eux qui autrefois, au milieu de la plus nombreuse +réunion, eussent trouvé impossible de ne pas se parler! Jamais, à +l'exception de l'amiral et de sa femme, on n'eût trouvé deux coeurs +aussi unis qu'ils l'étaient autrefois. + +Maintenant ils étaient moins que des étrangers l'un pour l'autre. + +Quand Frédéric parlait, c'était pour elle la même voix, le même esprit. +Ceux qui l'entouraient, étant très ignorants des choses de la marine, +lui faisaient mille questions. Les misses Musgrove étaient tout oreilles +lorsqu'il décrivait la vie à bord, les repas, les occupations de chaque +heure; et leur surprise, en apprenant les arrangements et l'installation +d'un navire, faisait surgir quelque plaisante réponse, qui rappelait à +Anna le temps où elle était elle-même ignorante de ces choses. Elle +aussi avait été plaisantée pour avoir cru qu'on vivait à bord sans +provisions, sans cuisinier ni domestiques, et qu'on n'avait ni cuillers +ni fourchettes. + +Un soupir de Mme Musgrove l'éveilla de sa rêverie: + +«Ah! mademoiselle, lui dit-elle tout bas, si le ciel m'avait conservé +mon pauvre fils, il serait un autre homme, aujourd'hui!» + +Anna réprima un sourire, et écouta patiemment Mme Musgrove, qui continua +à soulager son coeur. + +Quand elle put donner son attention à ce qui se faisait autour d'elle, +elle vit que les misses Musgrove avaient apporté la liste navale pour y +chercher les noms des navires que le capitaine avait commandés. + +«Votre premier navire était l'_Aspic_. + +--Vous ne le trouverez pas ici. Il a été usé et démoli; j'ai été son +dernier capitaine, alors qu'il était presque hors de service. Je fus +envoyé avec lui aux Indes orientales. L'Amirauté s'amuse à envoyer de +temps en temps quelques centaines d'hommes en mer dans un navire hors de +service, mais comme elle en a beaucoup à surveiller, parmi les mille +navires qui peuvent sombrer, il s'en trouve quelquefois un qui est +encore bon. + +--Bah! s'écria l'amiral. Quelles sornettes débitent ces jeunes gens! On +ne vit jamais un meilleur sloop que l'_Aspic_ dans son temps. Vous +n'auriez pas trouvé son égal, à ce vieux sloop! Frédéric a été un +heureux garçon de l'avoir! Il fut demandé par vingt personnes qui le +méritaient mieux que lui. Heureux garçon, de réussir si vite avec si peu +de protection! + +--Je compris mon bonheur, amiral, je vous assure, répondit Wenvorth avec +un grand sérieux. J'étais aussi content que vous pouvez le désirer. +J'avais, dans ce temps-là, un grand motif pour m'embarquer. J'avais +besoin de faire quelque chose. + +--Vous avez raison. Qu'est-ce qu'un jeune homme comme vous pouvait faire +à terre pendant six grands mois? Si un homme n'est pas marié, il faut +qu'il retourne bien vite en mer. + +--Capitaine Wenvorth, dit Louisa, vous avez dû être bien vexé, en +montant sur l'_Aspic_, de voir quel vieux navire on vous avait donné? + +--Je savais d'avance ce qu'il était, dit-il en riant. Je n'avais pas +plus de découvertes à faire que vous n'en auriez pour une vieille +pelisse prêtée à vos connaissances, de temps immémorial, et qui vous +serait enfin prêtée à vous-même un jour de pluie. Ah! c'était mon cher +vieil _Aspic_. Il faisait ce que je voulais. Je savais que nous +coulerions à fond ensemble, ou qu'il ferait ma fortune. Je n'ai jamais +eu avec lui deux jours de mauvais temps, et après avoir pris bon nombre +de corsaires, j'eus le bonheur d'accoster, l'été suivant, la frégate +française que je cherchais; je la remorquai à Plymouth. Par une autre +bonne chance, nous n'étions pas depuis six heures dans le Sund, qu'un +vent s'éleva qui aurait achevé notre pauvre _Aspic_. Il dura quatre +jours et quatre nuits. Vingt-quatre heures plus tard, il ne serait resté +du vaillant capitaine Wenvorth qu'un paragraphe dans les journaux, et, +son navire n'étant qu'un sloop, personne n'y aurait fait attention.» + +Anna frémit intérieurement, mais les misses Musgrove purent exprimer +librement leur pitié et leur horreur. + +«C'est alors, sans doute, dit Mme Musgrove à voix basse, qu'il prit le +commandement de la _Laconia_ et prit à bord notre pauvre cher fils? +Charles, demandez au capitaine où il prit votre frère; je l'oublie +toujours. + +--Ce fut à Gibraltar, ma mère. Dick y était resté malade avec une +recommandation de son premier capitaine pour le capitaine Wenvorth. + +--Oh! dites-lui qu'il ne craigne pas de nommer le pauvre Dick devant +moi, car ce sera plutôt un plaisir d'entendre parler de lui par un si +bon ami.» + +Charles, sans doute moins tranquille sur les conséquences, répondit par +un signe de tête et s'éloigna. + +Les jeunes filles se mirent à chercher la _Laconia_, et le capitaine se +donna le plaisir de la trouver lui-même, ajoutant que c'était un de ses +meilleurs amis. + +«Ah! c'étaient de bons jours, quand je commandais la _Laconia_. J'ai +gagné bien de l'argent avec elle! Mon ami et moi, nous fîmes une si +belle croisière aux Indes occidentales! Pauvre Harville! Vous savez, ma +soeur, qu'il avait encore plus besoin d'argent que moi. Il était marié, +l'excellent garçon! Je n'oublierai jamais combien il fut heureux à cause +de sa femme. J'aurais voulu qu'il fût là l'été suivant, quand j'eus le +même bonheur dans la Méditerranée. + +--Ce fut un beau jour pour nous, que celui où vous fûtes nommé capitaine +de ce navire, dit Mme Musgrove. Nous n'oublierons jamais ce que vous +avez fait.» + +L'émotion lui coupait la voix, et Wenvorth, qui n'entendait qu'à demi, +et ne songeait nullement à Dick, attendait la suite avec surprise. + +«Maman pense à mon frère Richard,» dit Louisa à voix basse. + +--Pauvre cher enfant! continua Mme Musgrove. Il était devenu si rangé, +si bon sous vos ordres, et nous écrivait de si bonnes lettres! Ah! plût +à Dieu qu'il ne vous eût jamais quitté!» + +En entendant cela, une expression fugitive traversa la figure de +Wenvorth: un pli de sa bouche et un certain regard convainquirent Anna +qu'il n'était pas de l'avis de Mme Musgrove, et qu'il avait eu +probablement quelque peine à se débarrasser de Dick; mais ce fut si +rapide qu'elle seule s'en aperçut. Un instant après, il était sérieux et +maître de lui; il vint s'asseoir à côté de Mme Musgrove, et causa de son +fils avec une grâce naturelle qui témoignait de sa sympathie pour tout +sentiment vrai. Anna était assise à l'autre coin du divan, séparée de +lui par la vaste corpulence de Mme Musgrove, plus faite pour +représenter la bonne humeur et la bonne chère, que la tendresse et le +sentiment, et tandis qu'Anna s'abritait derrière elle pour cacher son +agitation, la façon dont le capitaine écoutait les doléances de Mme +Musgrove et ses larges soupirs n'était pas sans mérite. + +Le chagrin n'est pas nécessairement en rapport avec la constitution. Une +grosse personne a aussi bien le droit d'être affligée profondément que +la plus gracieuse femme. Néanmoins, il y a des contrastes que la raison +admet, mais qui froissent le goût et attirent le ridicule. + +L'amiral, après avoir fait quelques tours dans la chambre, les mains +derrière le dos, s'approcha de Wenvorth, et, tout à ses propres pensées, +il lui dit, sans s'occuper s'il l'interrompait: + +«Si vous aviez été une semaine plus tard à Lisbonne, Frédéric, vous +auriez eu à bord lady Marie Grierson et ses filles. + +--Je suis heureux alors de n'avoir pas été là.» + +L'amiral le plaisanta sur son manque de galanterie: il se défendit, tout +en déclarant qu'il n'admettrait jamais une femme à son bord, si ce n'est +pour un bal, ou en visite. + +«Ce n'est point faute de galanterie, dit-il, mais par l'impossibilité +d'avoir dans un navire le confortable nécessaire aux femmes, et auquel +elles ont droit. Je ne puis souffrir d'avoir une femme à bord, et aucun +navire commandé par moi n'en recevra jamais.» + +Sa soeur s'écria: + +«Ah! Frédéric! est-ce vous qui dites cela? Quel raffinement inutile! Les +femmes sont aussi bien à bord que dans la meilleure maison d'Angleterre. +Je ne sais rien de supérieur aux arrangements d'un navire. Je déclare +que je n'ai pas plus de confortable à Kellynch que dans les cinq navires +que j'ai habités. + +--Il n'est pas question de cela, dit Frédéric; vous étiez avec votre +mari, et la seule femme à bord. + +--Mais vous avez bien pris, de Portsmouth à Plymouth, Mme Harville, sa +soeur, sa cousine et trois enfants! Où était donc alors votre superfine +et extraordinaire galanterie? + +--Absorbée dans mon amitié, Sophie; je voulais être utile à la femme +d'un collègue, et j'aurais transporté au bout du monde tout ce que +Harville aurait voulu. Mais croyez bien que je regardais cela comme une +chose fâcheuse. + +--Mon cher Frédéric, ce que vous dites ne signifie rien. Que +deviendrions-nous, nous autres pauvres femmes de marins, si les autres +pensaient comme vous? + +--Cela ne m'empêcha pas, comme vous voyez, de conduire Mme Harville et +sa famille à Plymouth. + +--Mais je n'aime pas à vous entendre parler comme un beau gentilhomme +s'adressant à de belles ladies: nous n'avons pas la prétention d'être +toujours sur l'eau douce. + +--Ah! ma chère, dit l'amiral, quand il aura une femme, il parlera +autrement. Si nous avons le bonheur d'avoir une autre guerre, il fera +comme nous, et sera reconnaissant qu'on lui amène sa femme. + +--Je me tais, dit Wenvorth, puisque les gens mariés m'attaquent. Ah! je +penserai autrement quand je serai marié! Eh bien! non. On me répond si: +je n'ai plus rien à dire.» + +Il se leva, et s'éloigna. + +«Vous avez dû voyager beaucoup? dit Mme Musgrove à Mme Croft. + +--Oui, madame. Pendant les quinze premières années de mon mariage, j'ai +traversé quatre fois l'Atlantique, j'ai été aux Indes orientales, sans +compter différents endroits voisins de l'Angleterre: Cork, Lisbonne, +Gibraltar. Mais je n'ai jamais été au delà des tropiques ni dans les +Indes occidentales, car je n'appelle pas de ce nom Bermude ou Bahama.» + +Mme Musgrove, qui ne connaissait pas un seul de ces noms, n'eut rien à +répondre. + +«Je vous assure, madame, dit Mme Croft, que rien ne surpasse les +commodités d'un navire de guerre; j'entends celui d'un rang supérieur. +Le plus heureux temps de ma vie a été à bord. J'étais avec mon mari, et, +grâce à Dieu, j'ai toujours eu une excellente santé; aucun climat ne +m'est mauvais. Je n'ai jamais connu le mal de mer. La seule fois que +j'ai souffert fut l'hiver que je passai seule à Deal, quand l'amiral +était dans les mers du Nord. N'ayant pas de nouvelles, je vivais dans de +continuelles craintes et je ne savais que faire de mon temps. + +--Oui, répondit Mme Musgrove, rien n'est si triste qu'une séparation. Je +le sais par moi-même. Quand M. Musgrove va aux assises, je ne suis +tranquille que quand il est revenu.» + +On dansa pour terminer la soirée. Anna offrit ses services, et fut +heureuse de passer inaperçue. Ce fut une joyeuse soirée. Le capitaine +avait le plus d'entrain de tous. Il était l'objet des attentions et des +déférences de tout le monde. Louisa et Henriette semblaient si occupées +de lui que, sans leur amitié réciproque, on eût pu les croire rivales. +Quoi d'étonnant s'il était un peu gâté par de telles flatteries? + +Telles étaient les pensées d'Anna, tandis que ses doigts couraient +machinalement sur le piano. Pendant un moment, elle sentit qu'il la +regardait, qu'il observait ses traits altérés, cherchant peut-être à y +retrouver ce qui l'avait charmé autrefois. Il demanda quelque chose; +elle entendit qu'on répondait: + +«Oh non! elle ne danse plus; elle préfère jouer, et elle n'est jamais +fatiguée.» + +Elle avait quitté le piano; il prit sa place, essayant de noter un air +dont il voulait donner une idée aux misses Musgrove. Elle s'approcha par +hasard; alors il se leva et avec une politesse étudiée: + +«Je vous demande pardon, mademoiselle, c'est votre place;» et malgré le +refus d'Anna il se retira. + +Elle en avait assez! Cette froide et cérémonieuse politesse était plus +qu'elle n'en pouvait supporter. + + + + +CHAPITRE IX + + +Le capitaine Wenvorth était venu à Kellynch comme chez lui, pour y +rester autant qu'il lui plairait; car il était aimé par l'amiral comme +un frère. Il avait fait le projet d'aller voir son frère, dans le comté +de Shrop, mais l'attrait d'Uppercross l'y fit renoncer. Il y avait tant +d'amitié, de flatterie, quelque chose de si séduisant dans la réception +qu'on lui faisait; les parents étaient si hospitaliers, les enfants si +aimables, qu'il ne put s'arracher de là. + +Bientôt on le vit chaque jour à Uppercross. Les Musgrove n'étaient pas +plus empressés à l'inviter que lui à venir, surtout le matin, car +l'amiral et sa femme sortaient toujours ensemble quand il n'y avait +personne au château. Ils s'intéressaient à leur nouvelle propriété et +visitaient leurs prairies, leurs bestiaux, ou faisaient volontiers un +tour en voiture. + +L'intimité du capitaine était à peine établie à Uppercross, quand +Charles Hayter y revint, et en prit ombrage. + +Charles Hayter était l'aîné des cousins. C'était un très aimable et +agréable jeune homme, et jusqu'à l'arrivée de Wenvorth, un grand +attachement semblait exister entre lui et Henriette. Il était dans les +ordres, mais sa présence n'étant pas exigée à la cure, il vivait chez +son père à une demi-lieue d'Uppercross. + +Une courte absence avait privé Henriette de ses attentions, et en +revenant il vit avec chagrin qu'on avait pris sa place. + +Mme Musgrove et Mme Hayter étaient soeurs, mais leur mariage leur avait +fait une position très différente. Tandis que les Musgrove étaient les +premiers de la contrée, la vie mesquine et retirée des Hayter, +l'éducation peu soignée des enfants, les auraient placés en dehors de la +société sans leurs relations avec Uppercross. + +Le fils aîné était seul excepté; il était très supérieur à sa famille +comme manières et culture d'esprit. + +Les deux familles avaient toujours été dans des termes excellents, car +d'un côté il n'y avait pas d'orgueil; de l'autre, pas d'envie. Les +misses Musgrove avaient seulement une conscience de leur supériorité +qui leur faisait patronner leurs cousines avec plaisir. + +Henriette semblait avoir oublié son cousin; on se demandait si elle +était aimée du capitaine. Laquelle des deux soeurs préférait-il? +Henriette était peut-être plus jolie, Louisa plus intelligente. Les +parents, soit ignorance du monde, soit confiance dans la prudence de +leurs filles, semblaient laisser tout au hasard et ne se préoccuper de +rien. + +Au cottage, c'était différent. Le jeune ménage semblait plus disposé à +faire des conjectures, et Anna eut bientôt à écouter leurs opinions sur +la préférence de Wenvorth. Charles penchait pour Louisa, Marie pour +Henriette, et tous les deux s'accordaient à dire qu'un mariage avec +l'une ou avec l'autre serait extrêmement désirable. Wenvorth avait dû, +d'après ses propres paroles, gagner 50,000 livres pendant la guerre; +c'était une fortune, et s'il survenait une autre guerre, il était homme +à se distinguer. + +«Dieu! s'écriait Marie, s'il allait s'élever aux plus grands honneurs! +S'il était créé baronnet! Lady Wenvorth! cela sonne très bien. Quelle +chance pour Henriette. C'est elle qui prendrait ma place en ce cas, et +cela ne lui déplairait pas. Mais après tout, ce ne serait qu'une +nouvelle noblesse, et je n'en fais pas grand cas.» + +Marie aurait voulu qu'Henriette fût préférée pour mettre fin aux +prétentions de Hayter. Elle regardait comme une véritable infortune pour +elle et pour ses enfants que de nouveaux liens de parenté s'établissent +avec cette famille. + +«Si l'on considère, disait-elle, les alliances que les Musgrove ont +faites, Henriette n'a pas le droit de déchoir, et de faire un choix +désagréable aux personnes principales de sa famille, en leur donnant des +alliés d'une condition inférieure. Qui est Charles Hayter, je vous prie? +Rien qu'un ministre de campagne. C'est un mariage très inférieur pour +miss Musgrove d'Uppercross.» Son mari ne partageait pas son avis, car +son cousin, qu'il aimait beaucoup, était un fils aîné, et avait ainsi +droit à sa considération. + +«Vous êtes absurde, Marie, disait-il. Charles Hayter a beaucoup de +chance d'obtenir quelque chose de l'évêque; et puis, il est fils aîné, +et il héritera d'une jolie propriété. L'état de Winthrop n'a pas moins +de deux cent cinquante acres, outre la ferme de Tauton, une des +meilleures de la contrée. Charles est un bon garçon, et quand il aura +Winthrop, il vivra autrement qu'aujourd'hui. Un homme qui a une telle +propriété n'est pas à dédaigner. Non, Henriette pourrait trouver plus +mal. Si elle épouse Hayter, et que Louisa puisse avoir Wenvorth, je +serai très satisfait.» + +Cette conversation avait lieu le lendemain d'un dîner à Uppercross: Anna +était restée à la maison sous le prétexte d'une migraine, et avait eu le +double avantage d'éviter Wenvorth et de ne pas être prise pour arbitre. +Elle aurait voulu que le capitaine se décidât vite, car elle +sympathisait avec les souffrances de Hayter, pour qui tout était +préférable à cette incertitude. Il avait été très froissé et très +inquiet des façons de sa cousine. Pouvait-il si vite être devenu pour +elle un étranger? Il n'avait été absent que deux dimanches. Quand il +était parti, elle s'intéressait à son changement de cure, pour obtenir +celle d'Uppercross du Dr Shirley, malade et infirme. Quand il revint, +hélas! tout intérêt avait disparu. Il raconta ses démarches, et +Henriette ne lui prêta qu'une oreille distraite. Elle semblait avoir +oublié toute cette affaire. + +Un matin, le capitaine entra dans le salon du cottage, où Anna était +seule avec le petit malade couché sur le divan. + +La surprise de la trouver seule le priva de sa présence d'esprit +habituelle, il tressaillit. + +«Je croyais les misses Musgrove ici;» puis il alla vers la fenêtre pour +se remettre et décider quelle attitude il prendrait. + +«Elles sont en haut avec ma soeur, et vont bientôt descendre,» répondit +Anna toute confuse. + +Si l'enfant ne l'avait pas appelée, elle serait sortie pour délivrer le +capitaine aussi bien qu'elle-même. Il resta à la fenêtre, et après avoir +poliment demandé des nouvelles du petit garçon, il garda le silence. +Anna s'agenouilla devant l'enfant, qui lui demandait quelque chose, et +ils restèrent ainsi quelques instants, quand, à sa grande satisfaction, +elle vit entrer quelqu'un. C'était Charles Hayter, qui ne fut guère plus +content de trouver là le capitaine, que celui-ci ne l'avait été d'y +trouver Anna. + +Tout ce qu'elle put dire fut: + +«Comment vous portez-vous? Veuillez vous asseoir. Mon frère et ma soeur +vont descendre.» + +Wenvorth quitta la fenêtre et parut disposé à causer avec Hayter, mais, +voyant celui-ci prendre un journal, il retourna à la fenêtre. Bientôt la +porte restée entr'ouverte fut poussée par l'autre petit garçon, enfant +de deux ans, décidé et hardi. Il alla au divan et réclama une friandise; +comme il ne s'en trouvait pas là, il demanda un jouet; il s'accrocha à +la robe de sa tante, et elle ne put s'en débarrasser. Elle pria, +ordonna, voulut le repousser, mais l'enfant trouvait grand plaisir à +grimper sur son dos: + +«Walter, ôtez-vous, méchant enfant, je suis très mécontente de vous. + +--Walter, cria Charles Hayter, pourquoi n'obéissez-vous pas? +Entendez-vous votre tante? Venez près de moi, Walter, venez près du +cousin Charles.» + +Walter ne bougea pas. Tout à coup, elle se trouva débarrassée. Quelqu'un +enlevait l'enfant, détachait les petites mains qui entouraient le cou +d'Anna, et emportait le petit garçon avant qu'elle sût que c'était le +capitaine. + +Elle ne put dire un mot pour le remercier, tant ses sensations étaient +tumultueuses. L'action du capitaine, la manière silencieuse dont il +l'avait accomplie, le bruit qu'il fit ensuite en jouant avec l'enfant +pour éviter les remerciements et toute conversation avec elle, tout cela +donna à Anna une telle confusion de pensées qu'elle ne put se remettre, +et, voyant entrer Marie et les misses Musgrove, elle se hâta de quitter +la chambre. Si elle était restée, c'était là l'occasion d'étudier les +quatre personnes qui s'y trouvaient. + +Il était évident que Charles Hayter n'avait aucune sympathie pour +Wenvorth. Elle se souvint qu'il avait dit au petit Walter, d'un ton +vexé, après l'intervention du capitaine: + +«Il fallait m'obéir, Walter; je vous avais dit de ne pas tourmenter +votre tante.» + +Il était donc mécontent que Wenvorth eût fait ce qu'il aurait dû faire +lui-même? Mais elle ne pouvait guère s'intéresser aux sentiments des +autres, avant d'avoir mis un peu d'ordre dans les siens. + +Elle était honteuse d'elle-même, humiliée d'être si agitée, si abattue +pour une bagatelle; mais cela était, et il lui fallut beaucoup de +solitude et de réflexion pour se remettre. + + + + +CHAPITRE X + + +Les occasions ne manquèrent pas pour faire de nouvelles remarques. Elle +avait vu assez souvent les deux jeunes gens et les deux jeunes filles +ensemble pour avoir une opinion, mais elle était trop sage pour la +laisser voir à la maison. Elle n'aurait satisfait ni le mari ni la +femme. + +Elle supposait que Louisa était préférée à sa soeur, mais sa mémoire et +son expérience lui disaient que le capitaine n'éprouvait d'amour ni pour +l'une ni pour l'autre. Le sentiment qu'elles avaient pour lui était +peut-être plus vif; c'était de l'admiration qui pouvait devenir de +l'amour. Cependant quelquefois Henriette semblait indécise entre Hayter +et Wenvorth. Anna eût voulu les éclairer tous sur leur situation, et +leur montrer les maux auxquels ils s'exposaient. Elle n'attribuait à +aucun d'eux une mauvaise pensée, et se disait avec joie que le capitaine +ne se doutait pas du mal qu'il causait; il n'avait aucune fatuité et ne +connaissait pas sans doute les projets de Hayter. Seulement il avait +tort d'accepter les attentions des deux jeunes filles. + +Bientôt cependant Hayter sembla abandonner la place. Trois jours se +passèrent sans qu'on le vît; il refusa même une invitation à dîner. M. +Musgrove l'ayant trouvé chez lui entouré de gros livres en avait conclu +qu'il usait sa santé au travail. Marie pensait qu'il était positivement +refusé par Henriette, tandis que son mari, au contraire, l'attendait +chaque jour. Enfin Anna l'approuvait de s'absenter. + +Vers cette époque, par une belle matinée de novembre, Charles Musgrove +et le capitaine étaient à la chasse. Anna et Marie, tranquillement +assises, travaillaient au cottage, quand les misses Musgrove passèrent +et, s'approchant de la fenêtre, dirent qu'elles allaient faire une +promenade, trop longue pour Marie. Celle-ci, un peu choquée, répondit: + +«Mais si! j'irais volontiers, j'aime les longues promenades.» + +Anna vit aux regards des jeunes filles que c'était là précisément ce +qu'elles ne voulaient pas, et admira de nouveau cette habitude de +famille qui mettait dans la nécessité de tout dire et de tout faire +ensemble, sans le désirer. Elle tâcha de dissuader Marie d'y aller; +mais, n'y réussissant pas, elle pensa qu'il valait mieux accepter aussi, +pour elle-même, l'invitation beaucoup plus cordiale des misses Musgrove, +car sa présence pouvait être utile pour retourner avec sa soeur et ne +pas entraver leurs plans. + +«Qui leur fait supposer que je ne puis faire une longue promenade? +disait Marie en montant l'escalier. On semble croire que je ne suis pas +bonne marcheuse, et cependant elles n'auraient pas été contentes si +j'avais refusé. Quand on vient ainsi vous demander quelque chose, est-ce +qu'on peut dire: Non?...» + +Au moment où elles se mettaient en route, les chasseurs revinrent. Ils +avaient emmené un jeune chien qui avait gâté leur chasse et avancé leur +retour. Ils étaient donc tout disposés à se promener. + +Si Anna avait pu le prévoir, elle serait restée à la maison. Elle se dit +qu'il était trop tard pour reculer, et ils partirent tous les six dans +la direction choisie par les misses Musgrove. Quand le chemin devenait +plus étroit, Anna s'arrangeait pour marcher avec son frère et sa soeur; +elle ne voulait pas gêner les autres. Son plaisir à elle était l'air et +l'exercice, la vue des derniers rayons de soleil sur les feuilles +jaunies; et aussi de se répéter tout bas quelques-unes des poétiques +descriptions de l'automne, saison qui a une si puissante influence sur +les âmes délicates et tendres. Tout en occupant son esprit de ces +rêveries, de ces citations, il lui fut impossible de ne pas entendre la +conversation du capitaine avec les deux soeurs. C'était un simple +bavardage animé, comme il convient à des jeunes gens sur un pied +d'intimité. Il causait plus avec Louisa qu'avec Henriette. La première y +mettait plus d'entrain que l'autre. Elle dit quelque chose qui frappa +Anna. Après avoir admiré à plusieurs reprises cette splendide journée, +le capitaine ajouta: + +«Quel beau temps pour l'amiral et pour ma soeur! Ils font ce matin une +longue promenade en voiture: nous pourrons les voir en haut de ces +collines. Ils ont dit qu'ils viendraient de ce côté. Je me demande où +ils verseront aujourd'hui? Ah! cela leur arrive souvent; mais ma soeur +ne s'en préoccupe pas. + +--Pour moi, dit Louisa, à sa place j'en ferais autant. Si j'aimais +quelqu'un comme elle aime l'amiral, rien ne pourrait m'en séparer, et +j'aimerais mieux être versée par lui que menée en sûreté par un autre.» + +Cela fut dit avec enthousiasme. + +«Vraiment, s'écria-t-il, du même ton. Je vous admire.» Puis il y eut un +silence. + +Anna oublia un instant les citations poétiques des douces scènes de +l'automne; il ne lui resta à la mémoire qu'un tendre sonnet rempli des +descriptions de l'année expirante emportant avec elle le bonheur et les +images de jeunesse, d'espoir et de printemps. + +Voyant qu'on prenait un autre sentier: «N'est-ce pas le chemin de +Wenthrop?» dit-elle. Mais personne ne l'entendit. + +On se dirigeait en effet vers Wenthrop, et après une montée douce à +travers de grands enclos, où la charrue du laboureur, préparant un +nouveau printemps, démentait les poésies mélancoliques, on gagna le +sommet d'une haute colline qui séparait Uppercross de Wenthrop. +Wenthrop, qu'on aperçut alors en bas, était une laide et vulgaire +maison, à toit peu élevé, entourée de granges et de bâtiments de ferme. + +«Est-ce là Wenthrop? dit Marie, je n'en avais aucune idée. Je crois que +nous ferons mieux de retourner. Je suis très fatiguée.» + +Henriette, un peu mal à l'aise, et n'apercevant pas Charles Hayter aux +environs, était prête à faire ce que Marie désirait, mais Charles +Musgrove dit non, et Louisa dit non, avec plus d'énergie encore, et, +prenant sa soeur à part, elle parut discuter vivement. + +Charles déclara d'une façon très nette qu'il irait voir sa tante, +puisqu'il en était si près, et il s'efforça de persuader sa femme; mais +c'était un des points sur lesquels elle montrait sa volonté: elle refusa +absolument, et tout dans sa figure indiquait qu'elle n'irait pas. + +Après un court débat, il fut convenu que Charles et Henriette +descendraient la colline, et que les autres resteraient en haut. Marie +saisit un moment pour dire au capitaine, en jetant autour d'elle un +regard méprisant: + +«C'est bien désagréable d'avoir des parents semblables; je n'y suis pas +allée deux fois dans ma vie.» + +Il eut un sourire de commande, et se détourna avec un regard de mépris, +qu'Anna vit parfaitement. + +Louisa, qui avait fait quelques pas avec Henriette, les rejoignit, et +Marie s'assit sur un tronc d'arbre. Tant qu'on fut autour d'elle, elle +fut contente, mais quand Louisa se fut éloignée avec Wenvorth pour +cueillir des noisettes, elle trouva son siège mauvais, et alla à sa +recherche. Anna s'assit sur un talus, et entendit derrière elle Wenvorth +et Louisa, qui se frayaient un passage dans une haie. Louisa semblait +très animée et disait: + +«Je l'ai fait partir; je trouvais absurde qu'elle ne fît pas cette +visite. Ce n'est pas moi qui me laisserais influencer pour faire ce que +je ne veux pas. Quand j'ai décidé quelque chose, je le fais. Henriette +allait renoncer à aller à Wenthrop par une complaisance ridicule. + +--Alors, sans vous, elle n'y serait pas allée? + +--Mais oui, j'ai honte de le dire. + +--Elle est bien heureuse d'avoir auprès d'elle un caractère tel que le +vôtre. Ce que vous venez de dire confirme mes observations. Je ne veux +pas feindre d'ignorer ce dont il s'agit: je vois que cette visite est +autre chose qu'une simple visite de politesse. Si votre soeur ne sait +pas résister à une demande quelconque dans une circonstance si peu +importante, je les plains tous deux quand il s'agira de choses graves +demandant force et fermeté. Votre soeur est une aimable personne, mais +vous êtes ferme et décidée: si vous voulez la diriger pour son bonheur, +donnez-lui autant de votre caractère que vous pourrez. Mais vous l'avez +sans doute toujours fait. Le pire des maux est un caractère faible et +indécis sur lequel on ne peut compter. On n'est jamais sûr qu'une bonne +impression sera durable. Que ceux qui veulent être heureux soient +fermes.» + +Il cueillit une noisette. «Voici, dit-il, une noisette belle et saine +qui a résisté aux tempêtes de l'automne. Pas une tache, pas une piqûre. +Tandis que ses soeurs ont été foulées aux pieds, cette noisette, dit-il +avec une solennité burlesque, est encore en possession de tout le +bonheur auquel une noisette peut prétendre.» Puis, revenant au ton +sérieux: + +«Mon premier souhait pour ceux que j'aime est la fermeté. Si Louisa +Musgrove veut être belle et heureuse à l'automne de sa vie, elle +cultivera toutes les forces de son âme.» + +Il ne reçut pas de réponse. Anna eût été surprise que Louisa pût +répondre promptement à des paroles témoignant un si vif intérêt. Elle +comprenait ce que Louisa ressentait. Quant à elle, elle n'osait bouger, +de peur d'être vue. Un buisson de houx la protégeait. Ils s'éloignèrent: +elle entendit Louisa, qui disait: + +«Marie a un assez bon naturel, mais elle m'irrite quelquefois par sa +déraison et son orgueil. Elle en a beaucoup trop, de l'orgueil des +Elliot! Nous aurions tant désiré que Charles épousât Anna au lieu de +Marie. Vous savez qu'il a demandé Anna?» + +Le capitaine répondit après un silence: + +«Voulez-vous dire qu'elle l'a refusé? + +--Oui, certainement. + +--A quelle époque? + +--Je ne sais pas au juste, car nous étions en pension alors. Je crois +que ce fut un an avant d'épouser Marie. Mes parents pensent que sa +grande amie, lady Russel, empêcha ce mariage, elle ne trouva pas Charles +assez lettré, et persuada à Anna de refuser.» + +Les voix s'éloignèrent, et Anna n'entendit plus rien. D'abord immobile +d'étonnement, elle eut beaucoup de peine à se lever. Elle n'avait point +eu le sort de ceux qui écoutent: on n'avait dit d'elle aucun mal; mais +elle avait entendu des choses très pénibles. Elle vit comment elle était +jugée par le capitaine; et il avait eu, en parlant d'elle, un mélange de +curiosité et d'intérêt qui l'agitait extrêmement. + +Elle rejoignit Marie, et quand toute la compagnie fut réunie, elle +éprouva quelque soulagement à s'isoler au milieu de tous. + +Charles et Henriette ramenèrent Hayter avec eux. Anna ne chercha pas à +comprendre ce qui s'était passé, mais il était certain qu'il y avait eu +du froid entre eux, et que maintenant ils semblaient très heureux, +quoique Henriette parût un peu confuse. Dès ce moment, ils s'occupèrent +exclusivement l'un de l'autre. + +Maintenant tout désignait Louisa pour le capitaine, et ils marchaient +aussi côte à côte. Dans la vaste prairie que les promeneurs +traversaient, ils formaient trois groupes. Anna appartenait au moins +animé des trois. Elle rejoignit Charles et Marie et se trouva assez +fatiguée pour accepter le bras de son beau-frère, qui était alors +mécontent de sa femme. Marie s'était montrée peu aimable et en subissait +en ce moment les conséquences. Son mari lui quittait le bras à chaque +instant pour couper avec sa cravache des têtes d'orties le long de la +haie: elle se plaignit selon son habitude, mais Charles les quittant +toutes deux pour courir après une belette, elles purent à peine le +suivre. + +Au sortir de la prairie, ils furent rejoints par la voiture de l'amiral, +qui s'avançait dans la même direction qu'eux. Apprenant la longue course +qu'avaient entreprise les jeunes gens, il offrit obligeamment une place +à celle des dames qui serait la plus fatiguée. Il pouvait lui éviter un +mille, puisqu'ils passaient par Uppercross. L'invitation fut refusée par +les misses Musgrove, qui n'étaient pas fatiguées, et par Marie, qui fut +offensée de n'avoir pas été demandée avant toute autre, ou parce que +l'orgueil des Elliot, comme disait Louisa, ne pouvait accepter d'être en +tiers dans une voiture à un seul cheval. + +On allait se séparer, quand le capitaine dit tout bas quelques mots à sa +soeur. + +«Miss Elliot, dit celle-ci, vous devez être fatiguée: laissez-nous le +plaisir de vous reconduire. Il y a largement place pour trois; si nous +étions aussi minces que vous, on pourrait tenir quatre. Venez, je vous +en prie.» + +L'hésitation n'était pas permise à Anna. L'amiral insista aussi. Refuser +était impossible. Le capitaine se tourna vers elle, et, sans dire un +mot, l'aida tranquillement à monter en voiture. + +Oui, il avait fait cela! Elle était là, assise par la volonté et les +mains de Frédéric! Il avait vu sa fatigue, et avait voulu qu'elle se +reposât. Elle fut touchée de cette manifestation de ses sentiments. Elle +comprit sa pensée. Il ne pouvait pas lui pardonner, mais il ne voulait +pas qu'elle souffrît. Il y était poussé par un sentiment d'affection +qu'il ne s'avouait pas à lui-même. Elle ne pouvait y penser sans un +mélange de joie et de chagrin. + +Elle répondit d'abord distraitement aux bienveillantes remarques de ses +compagnons. On était à moitié chemin, quand elle s'aperçut qu'on parlait +de Frédéric! + +«Il veut certainement épouser l'une des deux, dit l'amiral; mais cela +ne nous dit pas laquelle. + +--Il y va depuis assez longtemps pour savoir ce qu'il veut. C'est la +paix qui est cause de tout cela. Si la guerre éclatait, il serait +bientôt décidé. Nous autres marins, miss Elliot, nous ne pouvons pas +faire longtemps notre cour en temps de guerre. Combien s'écoula-t-il de +temps, ma chère, entre notre première entrevue et notre installation à +Yarmouth? + +--Nous ferons mieux de n'en rien dire, dit gaîment Mme Croft, car si +miss Elliot savait combien ce fut vite fait, elle ne croirait jamais que +nous ayons pu être heureux. Cependant je vous connaissais de réputation +longtemps auparavant. + +--Et moi j'avais entendu parler de vous comme d'une jolie fille. +Fallait-il attendre davantage? Je n'aime pas à avoir longtemps de +pareils projets en tête. Je voudrais que Frédéric découvrît ses +batteries, et amenât une de ces jeunes misses à Kellynch. Elles +trouveraient de la compagnie. Elles sont charmantes toutes deux, je les +distingue à peine l'une de l'autre. + +--Elles sont très simples et très gracieuses vraiment, dit Mme Croft +d'un ton moins enthousiaste, ce qui fit supposer à Anna qu'elle ne les +trouvait pas tout à fait dignes de son frère. «C'est une famille très +respectable, d'excellentes gens. Mon cher amiral, faites donc +attention, nous allons verser.» Elle prit les rênes et évita l'obstacle, +puis empêcha la voiture de tomber dans une ornière, ou d'accrocher une +charrette. Anna s'amusa à penser que cette manière de conduire +ressemblait peut-être à celle dont ils faisaient leurs affaires. Cette +pensée la conduisit jusqu'au cottage. + + + + +CHAPITRE XI + + +L'époque du retour de lady Russel approchait, le jour était même fixé, +et Anna, qui devait la rejoindre à Kellynch, commençait à craindre les +inconvénients qui en pourraient résulter. Elle allait se trouver à un +mille du capitaine; elle irait à la même église; les deux familles se +verraient. + +D'un autre côté, il était si souvent à Uppercross, qu'elle semblerait +plutôt l'éviter qu'aller au-devant de lui. Elle ne pouvait donc qu'y +gagner, ainsi qu'en changeant la société de Marie contre celle de lady +Russel. + +Elle aurait voulu ne pas rencontrer le capitaine dans cette maison qui +avait vu leurs premières entrevues. Ce souvenir était trop pénible; mais +elle craignait encore plus une rencontre entre lady Russel et le +capitaine. Ils ne s'aimaient pas; l'une était trop calme, l'autre pas +assez. + +La fin de son séjour à Uppercross fut marquée par un événement +inattendu. + +Wenvorth s'était absenté pour aller voir son ami Harville, installé à +Lyme pour l'hiver avec sa famille. Il ne s'était jamais complètement +rétabli d'une blessure reçue deux années auparavant. + +Quand Wenvorth revint, la description de ce beau pays excita tant +d'enthousiasme qu'on résolut d'y aller tous ensemble. Les jeunes gens +surtout désiraient ardemment voir Lyme. Les parents auraient voulu +remettre le voyage au printemps suivant, mais quoiqu'on fût en novembre, +le temps n'était pas mauvais. + +Louisa désirait y aller, mais surtout montrer que quand elle voulait une +chose, elle se faisait. Elle décida ses parents, et le voyage fut +résolu. + +On renonça à l'idée d'aller et revenir le même jour pour ne pas fatiguer +les chevaux de M. Musgrove, et l'on se réunit de bonne heure pour +déjeuner à Great-House. Mais il était déjà midi quand on atteignit Lyme. +Après avoir commandé le dîner, on alla voir la mer. La saison était trop +avancée pour offrir les distractions des villes d'eau, mais la +remarquable situation de la ville, dont la principale rue descend +presque à pic vers la mer, l'avenue qui longe la charmante petite baie, +si animée pendant la belle saison, la promenade du Cobb, et la belle +ligne de rochers qui s'étend à l'est de la ville, toutes ces choses +attirent l'oeil du voyageur, et quand on a vu Lyme une fois, on veut le +revoir encore. Il faut voir aussi Charmouth avec ses collines, ses +longues lignes de terrains et sa baie tranquille et solitaire, cernée +par de sombres rochers. On est là si bien à contempler rêveusement la +mer! Il faut voir la partie haute de Lyme avec ses bois, et surtout Pumy +avec ses verts abîmes, creusés entre les rochers où poussent pêle-mêle +des arbres forestiers et des arbres fruitiers; sites attestant le long +travail du temps qui a préparé ces endroits merveilleux, égalés +seulement par les sites fameux de Wight! Il faut avoir vu et revu ces +endroits pour connaître la beauté de Lyme. + +Nos amis se dirigèrent vers la maison des Harville, située sur le Cobb; +le capitaine y entra seul et en sortit bientôt avec M. et Mme Harville +et le capitaine Benwick. + +Benwick avait été commandant sur la _Laconia_. Les louanges que Wenvorth +avait faites de lui l'avaient mis dans une haute estime à Uppercross, +mais l'histoire de sa vie privée l'avait rendu encore plus intéressant. +Il avait épousé la soeur de Harville et venait de la perdre. La fortune +leur était arrivée après deux ans d'attente, et Fanny était morte trop +tôt pour voir la promotion de son mari. Il aimait sa femme et la +regrettait autant qu'homme peut le faire. C'était une de ces natures qui +souffrent le plus, parce qu'elles sentent le plus. Sérieux, calme, +réservé, il aimait la lecture et les occupations sédentaires. + +La mort de sa femme resserra encore l'amitié entre les Harville et lui; +il vint demeurer avec eux. Harville avait loué à Lyme pour six mois; sa +santé, ses goûts, son peu de fortune l'y attiraient; tandis que la +beauté du pays, la solitude de l'hiver convenaient à l'état d'esprit de +Benwick. «Cependant, se disait Anna, son âme ne peut être plus triste +que la mienne. Je ne puis croire que toutes ses espérances soient +flétries. Il est plus jeune que moi, sinon de fait, du moins comme +sentiment; plus jeune aussi parce qu'il est homme. Il se consolera avec +une autre, et sera encore heureux.» + +Le capitaine Harville était grand, brun, d'un aspect aimable et +bienveillant, mais il boitait un peu: ses traits accentués et son manque +de santé lui donnaient l'air plus âgé que Wenvorth. Benwick était et +paraissait le plus jeune des trois, et semblait petit, comparé aux deux +autres. Il avait un air doux et mélancolique et parlait peu. + +Harville, sans égaler Wenvorth comme manières, était un parfait +gentleman, simple, cordial, obligeant. Mme Harville, un peu moins +distinguée que son mari, paraissait très bonne. Leur accueil aux amis de +Wenvorth fut charmant. + +Le repas commandé à l'auberge servit d'excuse pour refuser leur +invitation à dîner. Mais ils parurent presque blessés que Wenvorth n'eût +pas amené ses amis sans qu'il fût besoin de les inviter. + +Tout cela montrait tant d'amitié pour le capitaine, et un sentiment +d'hospitalité si rare et si séduisant; si différent des invitations +banales, des dîners de cérémonie et d'apparat, qu'Anna se dit avec une +profonde tristesse: «Voilà quels auraient été mes amis!» + +On entra dans la maison. Les chambres étaient si petites qu'il semblait +impossible d'y recevoir. Anna admira les arrangements ingénieux du +capitaine Harville pour tirer parti du peu d'espace, remédier aux +inconvénients d'une maison meublée, et défendre les portes et les +fenêtres contre les tempêtes de l'hiver. + +Le contraste entre les meubles vulgaires et indispensables fournis par +le propriétaire, et les objets de bois précieux, admirablement +travaillés, que le capitaine avait rapportés de lointains voyages, +donnait à Anna un autre sentiment que le plaisir. Ces objets +rappelaient la profession de Wenvorth, ses travaux, ses habitudes, et +ces images du bonheur domestique lui étaient pénibles et agréables à la +fois. + +Le capitaine Harville ne lisait pas, mais il avait confectionné de très +jolies tablettes pour les livres de Benwick. Son infirmité l'empêchait +de prendre beaucoup d'exercice, mais son esprit ingénieux lui +fournissait constamment de l'occupation à l'intérieur. Il peignait, +vernissait, menuisait et collait; il faisait des jouets pour les +enfants, et perfectionnait les navettes, et quand il n'avait plus rien à +faire, il travaillait dans un coin à son filet de pêche. + +Quand Anna sortit de la maison, il lui sembla qu'elle laissait le +bonheur derrière elle. Louisa, qui marchait à son côté, était dans le +ravissement. Elle admirait le caractère des officiers de marine: leur +amabilité, leur camaraderie, leur franchise et leur droiture. Elle +soutenait que les marins valent mieux que tous les autres, comme coeur +et comme esprit; et que seuls ils méritent d'être respectés et aimés. + +On alla dîner, et l'on était si content que tout fut trouvé bon: les +excuses de l'hôtelier sur la saison avancée et le peu de ressources à +Lyme étaient inutiles. + +Anna s'accoutumait au capitaine Wenvorth plus qu'elle n'eût jamais cru; +elle n'avait aucun ennui d'être assise à la même table que lui, et +d'échanger quelques mots polis. + +Harville amena son ami; et tandis que lui et Wenvorth racontaient pour +amuser la compagnie nombre d'histoires dont ils étaient les héros, le +hasard plaça Benwick à côté d'Anna. Elle se mit à causer avec lui par +une impulsion de bonté naturelle; il était timide et distrait, mais les +manières gracieuses d'Anna, son air engageant et doux produisirent leur +effet, et elle fut bien payée de sa peine. + +Il avait certes un goût très cultivé en fait de poésie; et Anna eut le +double plaisir de lui être agréable en lui fournissant un sujet de +conversation que son entourage ne lui donnait pas, et de lui être utile +en l'engageant à surmonter sa tristesse: cela fut amené par la +conversation, car, quoique timide, il laissa voir que ses sentiments ne +demandaient qu'à s'épancher. Ils parlèrent de la poésie, de la richesse +de l'époque actuelle, et, après une courte comparaison entre les plus +grands poètes, ils cherchèrent s'il fallait donner la préférence à +Marmion ou à la dame du Lac, à la fiancée d'Abydos ou au Giaour; il +montra qu'il connaissait bien les tendres chants de l'un, les +descriptions passionnées et l'agonie désespérée de l'autre. Sa voix +tremblait en récitant les plaintes d'un coeur brisé, ou d'une âme +accablée par le malheur, et semblait solliciter la sympathie. + +Anna lui demanda s'il faisait de la poésie sa lecture habituelle; elle +espérait que non, car le sort des poètes est d'être malheureux, et il +n'est pas donné à ceux qui éprouvent des sentiments vifs d'en goûter les +jouissances dans la vie réelle. + +Benwick laissa voir qu'il était touché de cette allusion à son état +d'esprit; cela enhardit Anna, et, sentant que son esprit avait un droit +de priorité sur Benwick, elle l'engagea à faire dans ses lectures une +plus grande place à la prose; et comme il lui demandait de préciser, +elle nomma quelques-uns de nos meilleurs moralistes, des collections de +lettres admirables, des mémoires de nobles esprits malheureux; tout ce +qui lui parut propre à élever et fortifier l'âme par les plus hauts +préceptes et les plus forts exemples de résignation morale et +religieuse. + +Benwick écoutait attentivement, et, tout en secouant la tête pour +montrer son peu de foi en l'efficacité des livres pour un chagrin comme +le sien, il prit note des livres qu'elle lui recommandait et promit de +les lire. + +La soirée finie, Anna s'amusa de l'idée qu'elle était venue passer un +jour à Lyme pour prêcher la patience et la résignation à un jeune homme +qu'elle n'avait jamais vu. + +En y réfléchissant davantage, elle craignit d'avoir, comme les grands +moralistes et les prédicateurs, été éloquente sur un point qui n'était +pas en rapport avec sa conduite. + + + + +CHAPITRE XII + + +Le lendemain matin, Anna et Henriette descendirent sur la plage pour +regarder la marée montante, qu'un léger vent du sud-est amenait en +larges nappes sur le rivage uni. + +Après avoir admiré ensemble la mer, et aspiré avec délices cette brise +matinale, Henriette dit soudain: + +«Oui, je suis convaincue que l'air de la mer fait du bien. Il a rendu un +bien grand service au docteur Shirley après sa maladie, au printemps +dernier. Il a dit lui-même qu'un mois passé à Lyme lui a fait plus de +bien que tous les remèdes, et que la mer le rajeunit. C'est fâcheux +qu'il n'y demeure pas toute l'année. Il ferait mieux de quitter +Uppercross et de se fixer à Lyme. Ne trouvez-vous pas, Anna? Convenez +avec moi que c'est la meilleure chose qu'il puisse faire pour lui et +pour Mme Shirley. Elle a ici des cousines et beaucoup de connaissances +qui lui rendront le pays agréable, et puis, elle sera bien aise d'avoir +ici un médecin à sa portée, en cas d'une nouvelle attaque. Je trouve +bien triste que ces excellentes gens, qui ont fait du bien toute leur +vie, passent leurs dernières années dans un endroit tel qu'Uppercross, +où, excepté notre famille, ils n'ont personne à voir. Ses amis devraient +l'engager à venir: il aurait facilement une dispense de résidence. Mais +pourra-t-on lui persuader de quitter sa paroisse? Il est si scrupuleux! +Ne trouvez-vous pas qu'il l'est trop, et qu'il y a une conscience +exagérée à sacrifier sa santé pour des devoirs qu'un autre remplirait +aussi bien? S'il venait à Lyme, il ne serait qu'à six lieues, et +pourrait savoir ce qui se passe dans sa paroisse.» + +Anna sourit plus d'une fois pendant ce discours. Elle était aussi prête +à sympathiser avec Henriette qu'avec Benwick. Elle dit tout ce qu'on +pouvait dire de raisonnable et d'à-propos. Elle comprenait les droits du +docteur Shirley à la retraite et la nécessité d'un remplaçant; elle +poussa l'obligeance jusqu'à insinuer qu'il vaudrait mieux que ce dernier +fût marié. + +«Je voudrais, dit Henriette très contente, que lady Russel demeurât à +Uppercross et fût dans l'intimité du docteur. On m'a toujours dit +qu'elle a une grande influence sur ses amis. Je la crains parce qu'elle +est très perspicace, mais je la respecte beaucoup et je la voudrais voir +à Uppercross.» + +Anna s'amusa de voir que les intérêts d'Henriette mettraient lady Russel +en faveur. Elle n'eut pas le temps de répondre, car Louisa et Wenvorth +s'approchaient. Ils proposèrent de retourner ensemble à la ville. +Arrivés à l'escalier qui conduisait à la plage, ils virent devant eux un +gentilhomme qui s'effaça pour leur livrer passage. + +Anna surprit le regard d'admiration qu'il attacha sur elle, et n'y fut +pas insensible. Elle était très jolie ce jour-là, la brise du matin +avait rendu la fraîcheur à son teint, et donné de l'éclat à ses yeux. Il +était évident que l'inconnu l'admirait. Wenvorth s'en aperçut et jeta à +Anna un regard rapide et brillant qui semblait dire: «Cet homme vous +admire, et moi je reconnais maintenant Anna Elliot.» + +Après avoir un peu flâné par la ville, on revint à l'auberge. Anna, en +se rendant de sa chambre dans la salle à manger, rencontra l'inconnu, +qui sortait de son appartement. Elle avait déjà deviné que c'était +l'étranger, et que c'était son groom qu'elle avait aperçu près de la +maison. Maître et domestique étaient en deuil. Il la regarda encore et +s'excusa de sa brusque apparition avec une grâce charmante. Il +paraissait avoir trente ans: ses traits, sans être beaux, étaient si +agréables qu'Anna eut le désir de le connaître. + +Le déjeuner était à peine fini quand le bruit d'une voiture attira les +convives à la fenêtre. C'était un curricle conduit par un groom en +deuil. Tous les regards curieux virent le maître sortir à son tour, +accompagné des saluts obséquieux de l'aubergiste. Il monta en voiture et +saisit les rênes. + +«Ah! c'est celui que nous avons rencontré déjà, dit le capitaine +Wenvorth en jetant un regard à Anna. «Pouvez-vous, dit-il à +l'aubergiste, nous dire le nom du gentleman qui vient de partir? + +--C'est un gentleman très riche, M. Elliot, arrivé la nuit dernière de +Sydmouth. Il va à Bath, et de là à Londres.» + +Elliot! on se regarda en répétant ce nom. + +«Dieu! s'écria Marie, ce doit être notre cousin, Anna, n'est-ce pas le +plus proche héritier de mon père? Dites-moi, monsieur, dit-elle en +s'adressant à l'aubergiste, n'avez-vous pas entendu dire qu'il +appartient à la famille de Kellynch? + +--Non, madame, il n'a rien dit de particulier à cet égard, mais le groom +a dit que son maître sera un jour baronnet. + +--Vous voyez! s'écria Marie ravie; héritier de Sir Walter! Soyez sûrs +que ses domestiques prennent soin de le publier partout où il va. Je +regrette de ne l'avoir pas mieux regardé. Quel malheur! Si j'avais été +avertie à temps, les présentations auraient pu se faire. Trouvez-vous +qu'il ressemble aux Elliot? Je l'ai à peine regardé; j'examinais les +chevaux. Il est surprenant que ses armoiries ne m'aient pas frappée. Son +manteau les cachait, autrement je les aurais remarquées, et la livrée +aussi. + +--Si nous rassemblons toutes ces circonstances, dit Wenvorth, il faut +supposer que la Providence a voulu que nous ne soyons pas présentés à +votre cousin.» + +Anna fit tranquillement remarquer à Marie que, depuis nombre d'années, +leur père et M. Elliot n'étaient pas dans des termes à rendre une +présentation désirable. + +Cependant elle éprouvait une satisfaction secrète d'avoir vu son cousin, +et de savoir que le futur propriétaire de Kellynch était un vrai +gentleman. Elle se garda bien de dire qu'elle l'avait rencontré dans le +corridor: Marie se fût froissée que sa soeur eût reçu une politesse dont +elle n'avait pas eu sa part. + +«Vous parlerez sans doute de cette rencontre quand vous écrirez à Bath, +dit Marie. Il faut que mon père le sache: n'y manquez pas.» + +Marie n'écrivait jamais à Bath, la fatigue d'une froide et ennuyeuse +correspondance reposait sur sa soeur. + +Bientôt M. et Mme Harville et Benwick vinrent chercher la compagnie pour +faire une dernière promenade autour de Lyme. On partit, et Benwick se +rapprocha d'Anna. On parla encore de Walter Scott et de lord Byron, sans +pouvoir être du même avis, quand le hasard amena Harville auprès d'Anna. + +«Miss Elliot, lui dit-il tout bas, vous avez fait une bonne action, en +faisant causer ce pauvre garçon. Il faudrait qu'il eût plus souvent +votre compagnie; c'est mauvais pour lui d'être confiné ici. Mais, que +voulez-vous, nous n'y pouvons rien. Nous ne pouvons pas nous séparer. + +--Non, dit Anna, mais le temps est un grand consolateur, et votre ami +est en deuil depuis bien peu de temps. C'est depuis l'été dernier, je +crois? + +--Oui, en juin, dit-il avec un profond soupir. + +--Et il ne l'a pas su tout de suite? + +--Seulement les premiers jours d'août, en revenant du Cap. Je n'étais +pas là pour le préparer: qui pouvait le faire, si ce n'est ce bon +capitaine Wenvorth? Il écrivit pour demander un congé, voyagea jour et +nuit et ne quitta pas le pauvre Benwick pendant une semaine; personne +que lui ne pouvait le consoler. Si vous saviez combien nous l'aimons!» + +On ramena les Harville chez eux, puis on voulut revoir une dernière fois +le Cobb. Anna se trouva encore près de Benwick. Lord Byron et les _Mers +bleues_ ne pouvaient pas manquer d'être cités en présence de la mer; +mais bientôt leur attention fut attirée ailleurs. On descendait les +marches qui facilitent la pente raide du Cobb; Louisa seule préféra +sauter comme elle l'avait déjà fait avec l'aide de Wenvorth. Il résista +d'abord: elle insista et obtint ce qu'elle voulait. Pour montrer sa +joie, elle remonta les marches et voulut sauter de nouveau. Cette fois, +le capitaine résista davantage, car il trouvait le saut dangereux. + +Elle sourit en disant: «Je suis décidée à sauter.» Il avança les mains, +mais elle s'élança trop vite, et tomba sur le pavé du Cobb! On la releva +évanouie; ni sang ni blessure visible; mais les yeux étaient fermés, le +pouls ne battait plus, elle avait la pâleur de la mort. Ce moment fut +horrible pour tous. + +Le capitaine s'agenouilla et la prit entre ses bras; il était aussi pâle +qu'elle, et la regardait, muet de douleur. «Elle est morte, s'écria +Marie, saisissant le bras de son mari, déjà glacé de terreur. Henriette +s'évanouit et serait tombée si Benwick et Anna ne l'avaient soutenue. + +Wenvorth, qui semblait accablé, s'écria d'un ton de désespoir: «Personne +ne viendra-t-il m'aider? + +--Allez-y! pour l'amour de Dieu, allez-y, s'écria Anna. Je peux soutenir +Henriette. Frottez-lui les mains, les tempes; tenez voici des sels.» + +Benwick obéit, et Charles se dégageant de sa femme, ils soulevèrent +Louisa et la soutinrent entre eux deux. On fit ce qu'Anna avait dit, +mais en vain tandis que Wenvorth chancelant s'appuyait contre le mur, et +s'écriait avec le plus profond désespoir: + +«Ah! ciel! son père et sa mère! + +--Un médecin, dit Anna.» + +Ces mots semblèrent l'électriser; il s'élançait déjà, quand Anna dit +vivement: + +«Ne vaudrait-il pas mieux que ce fût le capitaine Benwick? il sait où +demeure le docteur.» + +Cette observation parut si juste, que Benwick confia à Charles ce pauvre +corps évanoui et disparut en un instant. + +Il serait difficile de dire lequel des trois était le plus malheureux, +de Wenvorth, d'Anna ou de Charles. Ce dernier, penché sur Louisa, +sanglotait, et quand il tournait les yeux, il voyait son autre soeur +évanouie, et sa femme, presque en proie à une crise nerveuse, qui +l'appelait à son aide. + +Anna, tout en s'occupant d'Henriette avec tout le zèle que l'instinct +lui suggérait, s'efforçait encore de consoler les autres. Elle apaisait +Marie, ranimait Charles, rendait un peu de calme au capitaine. Ces deux +derniers semblaient se laisser diriger par elle. + +«Anna, s'écria Charles, que faut-il faire, au nom du ciel? + +--Ne vaudrait-il pas mieux la porter à l'auberge? + +--Oui, c'est cela, s'écria Wenvorth. Je vais la porter; Charles, prenez +soin des autres.» + +Le bruit de l'accident s'était bientôt répandu. Les bateliers et les +ouvriers du Cobb se rassemblaient pour contempler une jeune femme morte. +Henriette fut confiée à l'un d'eux. Anna marchait à côté de Louisa. +Charles soutenait sa femme: ils reprirent le chemin qu'ils venaient de +traverser si joyeux, un moment auparavant, maintenant si désolés! Les +Harville vinrent à leur rencontre. Benwick, en passant, les avait +avertis. + +Harville était un homme de sang-froid et de ressources. Après quelques +mots échangés avec sa femme, il décida que Louisa serait transportée +chez lui. Il ne voulut écouter aucune objection et fut obéi. Tandis que +Mme Harville faisait porter Louisa dans son propre lit, son mari +administrait à tous des soins, des cordiaux. Louisa ouvrit une fois les +yeux, puis les referma. Ce fut une preuve de vie qui fut utile à sa +soeur. L'alternative de crainte et d'espoir empêcha Henriette de +retomber dans son évanouissement. Marie aussi fut plus calme. Le médecin +arriva plus vite qu'on n'espérait. Pendant son examen, chacun éprouvait +une angoisse cruelle. Mais il y avait de l'espoir; la tête avait reçu un +fort ébranlement, le médecin en avait vu de plus graves. Ils en +ressentirent tous une joie profonde et l'on adressa au ciel les plus +fervents remerciements. Anna se dit qu'elle n'oublierait jamais le +regard et l'accent de Wenvorth disant: «Dieu soit loué!» non plus que +son attitude, les bras croisés sur la table, et la tête dans ses mains, +comme s'il était écrasé par ses émotions, et cherchait à se calmer par +la prière et le silence. + +Il fallait pourtant prendre un parti. Louisa ne pouvait être +transportée; mais les Harville avaient déjà tout prévu: Benwick céderait +sa chambre, et l'on improviserait des lits pour ceux qui voudraient +coucher. Mme Harville offrait de se charger de Louisa: c'était une +garde-malade experte; et sa bonne d'enfants était une seconde elle-même. +Louisa serait veillée nuit et jour. Tout cela fut dit d'un accent +sincère et vrai, qui était irrésistible. + +Charles, Anna et Wenvorth se demandaient avec effroi comment on pourrait +porter la triste nouvelle à Uppercross. La matinée était fort avancée. +On se désolait, quand Wenvorth s'écria: «Il n'y a pas de temps à perdre, +les minutes sont précieuses. L'un de nous doit partir immédiatement. +Musgrove, est-ce vous ou moi?» + +Charles répondit qu'il ne pouvait supporter l'idée de quitter Louisa. +Henriette voulait aussi rester, mais elle fut forcée de reconnaître +qu'elle ne serait utile à rien, elle qui s'était trouvée mal en voyant +l'accident de sa soeur. Elle réfléchit à la douleur de ses parents, et +consentit à partir. + +A ce moment, Anna, sortant de la chambre de Louisa, entendit Wenvorth +qui disait: + +«C'est entendu, Musgrove, vous restez, et je ramène votre soeur à la +maison. Mais si quelqu'un reste ici pour aider Mme Harville, ce ne peut +être que miss Anna, si elle le veut bien: elle a toutes les qualités +pour cela; d'ailleurs votre femme veut sans doute retourner auprès de +ses enfants.» + +Anna, entendant ces paroles, resta d'abord immobile d'émotion. Elle +entra dans la chambre. + +«Vous resterez pour la soigner, j'en suis sûr, lui dit-il avec un élan +et une douceur qui semblaient rappeler le passé.» Elle rougit fortement, +et lui, reprenant possession de lui-même, s'éloigna. + +Elle dit qu'elle était prête, et heureuse de rester, qu'elle y avait +pensé, et souhaité qu'on lui permît de le faire. Un lit à terre dans la +chambre de Louisa lui suffirait, si Mme Harville le trouvait bon. + +Wenvorth proposa de prendre une chaise de poste pour aller plus vite; et +d'envoyer demain, de bonne heure, l'équipage à Uppercross pour donner +des nouvelles de Louisa. + +Quand Marie sut ce qu'on avait décidé, elle se récria. Elle se plaignit +avec amertume de l'injustice qui lui faisait préférer Anna: elle, la +soeur de Louisa. Pourquoi ne serait-elle pas aussi utile qu'Anna! et la +laisser retourner sans son mari! Non, c'était vraiment trop dur! Elle en +dit tant que Charles dut céder. + +Jamais Anna ne s'était soumise avec plus de répugnance aux fantaisies +jalouses de Marie. Elle partit pour la ville, avec Henriette, Charles et +Benwick. Pendant le trajet, elle revit les endroits qui lui rappelaient +les plus petits détails de la matinée: ici elle avait écouté les projets +d'Henriette; plus loin, elle avait vu M. Elliot; mais elle ne put donner +qu'un moment à tout ce qui n'était pas Louisa. + +Le capitaine Benwick fut très attentif pour Anna; l'accident arrivé ce +jour-là les avait tous unis davantage; elle sentait pour lui un +redoublement de bienveillance, et pensait même avec plaisir que c'était +peut-être une occasion pour elle et lui de se connaître davantage. +Wenvorth les attendait avec une chaise de poste au bas de la rue. Anna +fut froissée de son air surpris quand il la vit venir au lieu de Marie, +et de l'exclamation qui lui échappa quand Charles lui eut dit pourquoi. +Elle crut qu'elle n'était appréciée qu'en raison de son utilité. + +Elle s'efforça d'être calme et juste. Pour l'amour de Wenvorth, elle eût +soigné Louisa avec un zèle infatigable. Elle espéra qu'il ne serait pas +longtemps assez injuste pour croire qu'elle avait reculé devant cette +tâche. + +Après avoir aidé Henriette à monter, Wenvorth s'assit entre elles deux; +ce fut ainsi qu'Anna étonnée et émue, quitta Lyme. Ce long trajet +modifierait-il leurs relations? quelle serait la conversation? Elle ne +pouvait rien prévoir. Il s'occupa d'Henriette, se tournant toujours +vers elle, cherchant à soutenir son espoir, à relever son courage. Il +tâchait d'avoir l'air calme pour lui épargner toute agitation. Une fois +seulement, comme elle déplorait la malencontreuse promenade sur le Cobb, +il ne put se contenir, et s'écria: + +«Ne parlez pas de cela, de grâce, Ah! Dieu! si j'avais refusé au moment +fatal! Si j'avais fait mon devoir! Mais elle était si vive, si résolue, +cette chère et douce Louisa.» + +Anna se demandait s'il était encore aussi sûr des avantages et du +bonheur attachés à la fermeté de caractère, et s'il ne pensait pas que +cette qualité, comme toute autre, a ses limites. Il ne pouvait guère +manquer de reconnaître qu'un caractère facile a plus de chance de +bonheur qu'un caractère très résolu. + +On allait vite; la route semblait à Anna moitié moins longue que la +veille. Cependant la nuit était venue quand on arriva à Uppercross. +Henriette, immobile dans un coin de la voiture, la tête enveloppée dans +son châle, semblait s'être endormie en pleurant. Wenvorth se pencha vers +Anna et lui dit à voix basse: «J'ai songé à ce qu'il y a de mieux à +faire. Henriette ne pourra supporter le premier moment; ne feriez-vous +pas mieux de rester dans la voiture avec elle, tandis que je vais +annoncer la nouvelle aux parents?» + +Cet appel à son jugement lui fit plaisir, c'était une preuve d'amitié et +de déférence. + +Quand Wenvorth eut dit aux parents la triste nouvelle, quand il les vit +un peu plus calmes, et Henriette contente d'être avec eux, il retourna à +Lyme aussitôt que les chevaux furent reposés. + + + + +CHAPITRE XIII + + +Anna passa à Great-House les deux dernières journées de son séjour à +Uppercross. Sa société et ses conseils furent d'un grand secours aux +Musgrove, dans la situation d'esprit où ils se trouvaient. Ils eurent +des nouvelles de Lyme le lendemain, et Charles arriva quelques heures +après pour donner plus de détails. Louisa n'était pas plus mal; on ne +pouvait pas espérer une guérison rapide, mais l'accident n'aurait pas de +suites fâcheuses. Il ne pouvait tarir sur les louanges de Harville et de +sa femme. Celle-ci avait décidé Charles et Marie à aller coucher à +l'hôtel. + +Marie avait eu une crise nerveuse le matin, puis elle avait été se +promener avec Benwick. Son mari espérait que cela lui ferait du bien. + +Charles revint encore le lendemain donner de meilleures nouvelles: la +malade avait de plus longs intervalles de lucidité. Le capitaine +Wenvorth paraissait installé à Lyme. + +Le jour suivant, quand Anna se prépara à partir, ce fut un chagrin +général. Il semblait qu'on ne pût rien faire sans elle. Alors elle leur +suggéra l'idée d'aller tous s'installer à Lyme jusqu'à ce que Louisa pût +être transportée. On viendrait ainsi en aide à Mme Harville, en prenant +ses enfants. + +Ce projet fut accepté avec empressement. Anna les aida à faire leurs +préparatifs, et, les ayant vus partir, elle resta seule pour mettre tout +en ordre. + +Quel contraste dans ces deux maisons si animées quelques jours +auparavant! Excepté les enfants de sa soeur, elle était seule à +Uppercross. Mais si Louisa guérissait, le bonheur reparaîtrait ici plus +grand qu'avant. Quelques mois encore, et ces chambres, maintenant si +désertes, seraient remplies de la joie et de la gaîté de l'amour +heureux, si inconnu à Anna Elliot! Une heure entière de réflexions +semblables par un sombre jour de novembre, avec une petite pluie serrée +qui empêchait de rien distinguer au dehors, c'en était assez pour que la +voiture de lady Russel fût accueillie avec joie. Et cependant, en +quittant Mansion-House, en jetant un regard d'adieu au cottage, avec sa +triste véranda ruisselant de pluie; en regardant à travers les vitres +les humbles maisons du village, Anna ne put se défendre d'un sentiment +de tristesse. Uppercross lui était cher. Il lui rappelait bien des +peines, maintenant adoucies; quelques essais d'amitié et de +réconciliation, auxquels elle ne devait plus songer; de tout cela il ne +lui restait rien que le souvenir! + +Elle n'était pas rentrée à Kellynch depuis le mois de septembre. Ce fut +cette fois dans l'élégante et moderne habitation de son amie qu'elle +descendit, y apportant une joie mêlée d'inquiétude, car lady Russel +connaissait les visites de Wenvorth à Uppercross. + +Elle trouva Anna rajeunie, et lui fit compliment de sa bonne mine. Anna +se réjouit de ces louanges, car, en les ajoutant à la silencieuse +admiration d'Elliot, elle put espérer qu'un second printemps de jeunesse +et de beauté lui était donné. Elle s'aperçut d'un changement dans son +propre esprit en causant avec lady Russel. Quand elle était arrivée à +Kellynch, elle n'avait pas trouvé d'abord la sympathie qu'elle espérait. +Mais peu à peu ses préoccupations changèrent d'objet. Elle oublia son +père, sa soeur et Bath et quand, revenue à Kellynch, lady Russel lui en +parla, exprimant sa satisfaction de les savoir bien installés à +Camben-Place, elle eût été confuse qu'on sût qu'elle ne pensait qu'à +Lyme et à Louisa, et à toutes ses connaissances là-bas. L'amitié des +Harville et du capitaine Benwick la touchait bien plus que la maison de +son père, ou l'intimité de sa soeur avec Mme Clay. Mais elle était +forcée de paraître s'intéresser autant que lady Russel à ce qui la +touchait pourtant de plus près que toute autre. Il y eut d'abord un peu +de gêne dans leur conversation. Wenvorth ne pouvait manquer d'être +nommé, en parlant de l'accident arrivé à Lyme: Anna n'osait regarder +lady Russel en prononçant le nom de Wenvorth. Elle s'avisa d'un +expédient: elle raconta brièvement l'attachement de Wenvorth et de +Louisa l'un pour l'autre. Une fois cela fait, elle n'éprouva plus +d'embarras. Lady Russel se contenta d'écouter tranquillement, et de leur +souhaiter tout le bonheur possible, mais elle éprouva un plaisir amer en +voyant l'homme qui, huit ans auparavant, avait paru apprécier Anna +Elliot, se contenter de Louisa Musgrove. + +Les premiers jours n'eurent d'autre diversion que quelques bonnes +nouvelles de Lyme sur la santé de Louisa. Anna ne sut jamais comment +elles lui parvinrent. + +Lady Russel ne voulut pas remettre davantage ses visites de politesse. +Elle dit à Anna d'un ton décidé: + +«Je dois aller voir M. et Mme Croft. Aurez-vous le courage de +m'accompagner dans cette maison? C'est une épreuve pour nous deux. + +--C'est vous qui en souffrirez le plus probablement; vous n'avez pas +encore pris votre parti de ce changement. En restant dans le voisinage, +je m'y suis accoutumée.» + +Elle aurait pu ajouter qu'elle avait une haute opinion des Croft, et +trouvait son père heureux d'avoir de tels locataires. Elle sentait que +la paroisse avait un bon exemple, et les pauvres, aide et secours. Elle +ne pouvait s'empêcher de reconnaître que Kellynch était en de meilleures +mains qu'auparavant. + +Cette conviction était certainement pénible et mortifiante, mais elle +lui épargnait la souffrance que devait éprouver lady Russel en +retournant dans cette maison. + +Elle ne songeait point à se dire: + +«Ces chambres devraient être habitées par nous. Oh! combien elles sont +déchues de leur destination! Une ancienne famille obligée de céder la +place à des étrangers!» + +Non, excepté en pensant à sa mère, qui avait demeuré là, elle n'avait +aucun soupir de regret. + +Mme Croft semblait l'avoir prise en grande amitié, et, dans cette +visite, elle eut des attentions particulières. On causa surtout du +triste accident arrivé à Lyme... Wenvorth avait apporté des nouvelles; +il s'était particulièrement informé de miss Elliot, et exprimait +l'espoir que tout ce qu'elle avait fait ne l'avait pas trop fatiguée. +Cela fit un vif plaisir à Anna. + +Quant au triste accident, deux dames si sensées ne pouvaient avoir +qu'une même opinion. + +C'était pour elles la conséquence de beaucoup d'étourderie et +d'imprudence. Les suites en seraient très graves, et il était terrible +de penser à la longue convalescence encore douteuse de miss Musgrove, +exposée à se ressentir longtemps de cet ébranlement. L'amiral résuma +tout, en disant: + +«Voilà une triste affaire; c'est là, pour un jeune homme, une nouvelle +manière de faire sa cour. Briser la tête de sa fiancée, puis mettre un +emplâtre dessus. N'est-ce pas, miss Elliot?» + +Les manières de l'amiral n'étaient pas complètement du goût de lady +Russel, mais elles ravissaient Anna. Cette bonté de coeur et cette +simplicité de caractère étaient pour elle irrésistibles. + +«C'est vraiment très ennuyeux pour vous de nous voir ici, dit-il tout à +coup, sortant d'une rêverie. Je n'y avais pas encore pensé. Ne faites +pas de cérémonies, montez et visitez toute la maison, si bon vous +semble. + +--Une autre fois, monsieur; je vous remercie; pas à présent. + +--Eh bien, quand vous voudrez. Vous verrez vos ombrelles accrochées à +cette porte. N'est-ce pas un bon endroit? Non, sans doute, car vous +mettiez les vôtres dans la chambre du sommelier. Chacun a ses habitudes +et ses idées. Nous avons fait très peu de changements, continua-t-il +après une pause. + +»Celui de la porte de la buanderie a été une grande amélioration. On se +demande comment vous avez pu supporter si longtemps la façon dont elle +s'ouvrait? Vous direz à Sir Walter ce que nous avons fait; M. Shepherd +pense que la maison n'a jamais eu de meilleur changement. + +»Nous pouvons nous rendre cette justice: tout ce que nous avons fait a +été pour le mieux. C'est ma femme qui en a le mérite. J'ai fait moi-même +peu de chose, si ce n'est d'enlever les grandes glaces de mon cabinet de +toilette, qui était celui de votre père: un homme excellent, et un +véritable gentleman; mais il me semble, miss Elliot, qu'il est bien tiré +à quatre épingles pour son âge. Que de glaces, mon Dieu! il n'y a pas +moyen de s'échapper à soi-même. Je suis très commodément maintenant +avec mon petit miroir dans un coin, et une autre grande chose dont je +n'approche jamais.» + +Anna, amusée en dépit d'elle-même, ne savait que répondre, et l'amiral, +craignant d'avoir été impoli, ajouta: + +«La première fois que vous écrirez à votre bon père, miss Elliot, +faites-lui mes compliments; dites-lui que tout ici est à notre goût, et +que nous n'y trouvons aucun défaut. Il faut avouer que la cheminée de la +salle à manger fume un peu, mais seulement quand le vent est grand et +vient du nord, ce qui n'arrive pas trois fois par hiver, et sachez bien +que nous n'avons pas encore trouvé de maison aussi agréable que +celle-ci, dites-le-lui, il sera content.» + +Les Croft, en rendant à lady Russel sa visite, annoncèrent qu'ils +allaient voir des parents dans le Nord. Ainsi disparut tout danger de +rencontrer le capitaine Wenvorth à Kellynch. Anna sourit en pensant +combien elle s'était tourmentée à ce sujet. + + + + +CHAPITRE XIV + + +Charles et Marie furent les premiers à retourner à Uppercross. Ils ne +tardèrent pas à revenir à Lodge. On sut par eux que Louisa commençait à +se lever, mais elle était encore très faible, très impressionnable, et +il était impossible de dire quand elle pourrait voyager. + +Marie avait eu des ennuis, mais son long séjour prouvait qu'elle avait +eu plus de plaisir que de peine. Charles Hayter était venu plus souvent, +il est vrai, qu'elle n'aurait voulu; puis, chez les Harville, il n'y +avait qu'un domestique pour servir à table, et au commencement on +n'avait pas donné à Marie la première place. Mais on lui avait fait de +si gracieuses excuses, quand on avait su de qui elle était fille, et +l'on avait été si prévenant ensuite; on lui avait prêté des livres, et +l'on avait fait si souvent de jolies promenades, que la balance était en +faveur de Lyme. Tout cela, joint à la conviction d'être très utile, lui +avait fait passer une agréable quinzaine. + +Anna s'informa de Benwick. La figure de Marie se rembrunit aussitôt. +Charles se mit à rire: + +«Oh! Benwick va très bien, dit Marie; mais c'est un drôle de garçon. Il +ne sait ce qu'il veut. Nous lui avons demandé de venir passer quelques +jours chez nous; Charles devait l'emmener à la chasse. Il paraissait +très content, quand, mardi soir, il donna une singulière excuse: Il ne +chassait jamais; on ne l'avait pas compris: il avait promis ceci, puis +cela, etc.; enfin il ne venait pas. Il a sans doute craint de s'ennuyer, +mais en vérité j'aurais cru que nous étions assez gais au cottage pour +le _coeur brisé_ du capitaine Benwick.» + +Charles dit en riant: + +«Mais, Marie, vous savez bien ce qu'il en est. + +»Voici votre oeuvre, dit-il à Anna. Il s'imaginait vous trouver ici; +quand il a su que vous étiez à une lieue de nous, il n'a pas eu le +courage de venir. Voilà la vérité; parole d'honneur.» + +Marie laissa tomber la conversation, soit qu'elle ne jugeât pas Benwick +digne de prétendre à une miss Elliot, soit qu'elle ne reconnût pas à +Anna le pouvoir de rendre Uppercross plus attrayant. + +Je laisse ce point à décider au lecteur. + +Le bon vouloir d'Anna cependant n'en fut point diminué. Elle dit qu'on +la flattait trop, et continua à questionner. + +«Oh! il parle de vous dans des termes....» + +Marie l'interrompit: + +«Je vous assure, Charles, que je ne l'ai pas entendu nommer Anna deux +fois. + +--Je n'en sais rien, mais il vous admire beaucoup. Sa tête est remplie +des lectures que vous lui avez recommandées, et il désire en causer avec +vous. Il a découvert... oh! je ne puis me rappeler quoi, quelque chose +de très beau. Il expliquait cela à Henriette, et, parlant de vous, il +prononçait les mots: élégance, douceur, beauté. Oh! je l'ai entendu, +Marie; vous étiez dans l'autre chambre: il ne pouvait tarir sur les +perfections de miss Elliot. + +--Il faut convenir, dit Marie avec vivacité, que, s'il a dit cela, ce +n'est pas à sa louange: sa femme est morte en juin dernier. Un coeur +pareil n'est pas désirable; n'est-ce pas, lady Russel? + +--Et je vous affirme que vous le verrez bientôt, dit Charles, il n'a pas +eu le courage de venir au cottage, mais il trouvera quelque jour la +route de Kellynch, comptez-y. Je lui ai dit que l'église méritait d'être +vue, et comme il a du goût pour ces sortes de choses il aura là un bon +prétexte. Il a écouté avidement, et je suis sûr qu'il viendra bientôt. +Ainsi je vous avertis, lady Russel. + +--Les amis d'Anna seront toujours les bienvenus chez moi, répondit-elle +obligeamment. + +--Oh! dit Marie, quant à être une connaissance d'Anna, il est plutôt la +mienne, car je l'ai vu tous les jours de cette quinzaine. + +--Eh bien, je serai très heureuse de voir le capitaine Benwick comme +votre connaissance à toutes deux. + +--Vous ne trouverez rien de très agréable en lui, je vous assure: c'est +l'homme le plus ennuyeux qu'on puisse voir. Il s'est promené sur la +plage avec moi, plusieurs fois, sans dire un mot. Il n'est pas bien +élevé, et il est certain que vous ne l'aimerez pas. + +--En cela, nous différons, dit Anna. Je crois que lady Russel l'aimera, +et que son esprit lui plaira tellement qu'elle ne trouvera aucun défaut +à ses manières. + +--Je pense comme vous, dit Charles. Il a justement ce qu'il faut pour +lady Russel. Donnez-lui un livre, et il lira toute la journée. + +--Oui, s'écria railleusement Marie. Il méditera sur son livre, et ne +saura pas si on lui parle, ou si on laisse tomber ses ciseaux. +Croyez-vous que lady Russel aime cela?» + +Lady Russel ne put s'empêcher de rire: «En vérité, dit-elle, je n'aurais +pas supposé que l'opinion d'une personne calme et positive comme moi pût +être appréciée si différemment. Je suis vraiment curieuse de voir celui +qui peut donner lieu à des idées si opposées. Il faut le décider à venir +ici. Soyez sûre, alors, Marie, que je dirai mon opinion; mais je suis +décidée à ne pas le juger d'avance. + +--Vous ne l'aimerez pas, je vous en réponds.» + +Lady Russel causa d'autre chose. Marie parla avec animation de la +rencontre de M. Elliot. + +«C'est un homme, dit lady Russel, que je ne désire pas voir. Son refus +d'être en bons termes avec le chef de la famille m'a laissé une +impression défavorable.» + +Cette réflexion abattit l'enthousiasme de Marie et l'arrêta court dans +sa description. + +Anna n'osa faire de questions sur Wenvorth, mais elle sut qu'il était +moins inquiet à mesure que Louisa se remettait. Il n'avait pas vu Louisa +et craignait tellement l'émotion d'une entrevue avec elle, qu'il avait +résolu de s'absenter une dizaine de jours. A partir de ce moment, lady +Russel et Anna pensèrent souvent à Benwick. Lady Russel ne pouvait +entendre sonner sans croire aussitôt que c'était lui, et Anna, chaque +fois qu'elle sortait, se demandait en rentrant si elle allait le trouver +à la maison. + +Cependant on ne vit pas Benwick. + +Était-il moins désireux de venir que Charles ne le croyait, ou était-ce +timidité de sa part? Après l'avoir attendu une semaine, lady Russel le +déclara indigne de l'intérêt qu'il avait commencé à lui inspirer. + +Les Musgrove revinrent pour les vacances de leurs enfants et ramenèrent +avec eux ceux de Mme Harville. Henriette resta avec Louisa. Lady Russel +et Anna allèrent faire visite à Mansion-House: la maison avait déjà +repris quelque gaîté. Mme Musgrove, entourée des petits Harville, les +protégeait contre la tyrannie des enfants du cottage. D'un côté on +voyait une table occupée par les jeunes filles babillardes, découpant +des papiers d'or et de soie; d'un autre, des plateaux chargés de +pâtisseries auxquelles les joyeux garçons faisaient fête. Un brillant +feu de Noël faisait entendre son pétillement en dépit du bruit. Charles +et Marie étaient là aussi; M. Musgrove s'entretenait avec lady Russel et +ne parvenait pas à se faire entendre, assourdi par les cris des enfants +qu'il avait sur les genoux. C'était un beau tableau de famille. Anna, +jugeant les choses d'après son tempérament, trouvait que cet ouragan +domestique n'était guère fait pour calmer les nerfs de Louisa, si elle +eût été là; mais Mme Musgrove n'en jugeait pas ainsi. Après avoir +chaudement remercié Anna de tous ses services, et récapitulé tout ce +qu'elle-même avait souffert, elle dit, en jetant un regard heureux +autour d'elle, que rien ne pouvait lui faire plus de bien que cette +petite gaîté tranquille. + +Anna apprit que Louisa se rétablissait à vue d'oeil. Les Harville +avaient promis de la ramener à Uppercross et d'y rester quelque temps. + +«Je me souviendrai à l'avenir qu'il ne faut pas venir ici pendant les +vacances de Noël,» dit lady Russel une fois montée en voiture. + +Peu de temps après, elle arriva à Bath par un pluvieux après-midi, +longeant la longue suite de rues depuis Old-Bridge jusqu'à Camben-Place, +éclaboussée par les équipages, assourdie par le bruit des charrettes et +des camions, par les cris de marchands de journaux et de gâteaux, ceux +des laitières et des piétons, elle ne se plaignit pas: non, c'étaient là +des bruits appartenant aux plaisirs de l'hiver. Elle se sentait +renaître, et, comme Mme Musgrove, elle pensait, mais sans le dire, +qu'après avoir été longtemps à la campagne, rien n'était si bon pour +elle qu'une petite distraction tranquille. + +Anna n'était pas de cet avis: elle persistait dans son antipathie pour +Bath. Elle aperçut la longue suite de maisons enfumées, sans éprouver le +désir de les voir de plus près: le trajet, quoique désagréable, lui +sembla trop rapide, car personne ne la désirait, et elle donna un +souvenir de regret à la gaîté bruyante d'Uppercross et à la solitude de +Kellynch-Lodge. + +La dernière lettre d'Élisabeth lui annonçait que M. Elliot était à Bath. +Il était venu plusieurs fois à Camben-Place et s'était montré +extrêmement attentif. Si Élisabeth et son père ne se trompaient pas, il +les recherchait avec autant de soin qu'il en avait mis à les éviter. +Cela était fort étonnant. Lady Russel était très curieuse et très +perplexe, et rétractait déjà ce qu'elle avait dit à Anna: «Un homme +qu'elle n'avait aucun désir de voir.» Maintenant elle désirait vivement +le voir; s'il cherchait réellement à se réconcilier, il fallait lui +pardonner de s'être écarté de la famille. Anna n'y mettait pas autant +d'animation, mais elle préférait le revoir, et elle n'aurait pu en dire +autant de bien d'autres à Bath. Elle descendit à Camben-Place, et lady +Russel à son appartement, rue River. + + + + +CHAPITRE XV + + +Sir Walter avait loué dans le quartier aristocratique une maison de +grande apparence dont lui et Élisabeth étaient très satisfaits. Anna +avait le coeur triste en entrant; elle voyait devant elle un +emprisonnement de plusieurs mois, et se disait avec anxiété: «Ah! quand +partirai-je?» + +Elle fut reçue cependant avec une cordialité inattendue qui lui fit du +bien. Son père et sa soeur furent contents de l'avoir pour lui montrer +la maison et l'ameublement; puis elle faisait un vis-à-vis à table, ce +qui était plus gai. Mme Clay fut très aimable et souriante, c'était son +habitude. Tout le monde était de bonne humeur, et bientôt Anna en sut la +cause. + +Après quelques questions insignifiantes, la conversation n'eut plus +d'autre sujet que Bath: on se souciait peu de Kellynch, et pas du tout +d'Uppercross. + +Bath avait complètement répondu à leur attente: leur maison était la +plus belle de Camben-Place, leurs salons supérieurs à tous ceux qu'ils +avaient vus, aussi bien par l'arrangement que par le goût du mobilier. +Ils étaient recherchés partout; ils avaient refusé nombre de +présentations, et encore à présent beaucoup de personnes inconnues +déposaient leurs cartes. + +Quelles sources de plaisir! Anna pouvait-elle s'étonner que son père et +Élisabeth fussent heureux? Non; mais elle s'attristait à la pensée que +son père eût abdiqué les devoirs et la dignité d'un lord résidant sur +ses terres, et qu'il n'en eût aucun regret; que les petitesses d'une +petite ville pussent satisfaire sa vanité. + +Elle soupirait, mais elle sourit quand Élisabeth, les portes ouvertes à +deux battants, passa radieuse d'un salon dans un autre; elle s'étonna +que celle qui avait été maîtresse de Kellynch pût trouver de quoi +satisfaire son orgueil dans un espace de trente pieds de long. Mais ce +n'était pas cela seul qui causait leur bonheur: c'était la présence de +M. Elliot; non seulement on lui pardonnait; mais on en raffolait. Il +avait passé quinze jours à Bath et, dès son arrivée, avait déposé sa +carte à Camben-Place. Il y fut ensuite très assidu, et montra une telle +franchise, une telle hâte à s'excuser du passé, et un si grand désir +d'être reçu à l'avenir comme un parent, que la bonne entente +d'autrefois fut complètement rétablie. Il se justifia à tous égards; son +impolitesse apparente venait d'un malentendu. Il avait cru qu'on voulait +rompre avec lui, et s'était retiré par délicatesse. Il était indigné +qu'on eût pu l'accuser d'avoir parlé de la famille sans respect; lui, +qui s'était toujours vanté d'être un Elliot, et qui avait, sur la +parenté, des idées trop strictes pour l'époque actuelle! Son caractère +et sa conduite démentaient cette accusation. Sir Walter pouvait en +appeler à tous ceux qui connaissaient M. Elliot, et, certainement, les +efforts qu'il avait faits pour se réconcilier avec la famille étaient +une preuve en sa faveur. + +Ce fut le colonel Wallis, son ami intime, qui fournit une excuse pour le +mariage de M. Elliot. Il avait connu la femme de son ami; elle n'était +pas de famille noble, mais elle était instruite, bien élevée et riche et +adorait William Elliot. Voilà ce qui l'avait séduit, et non sa fortune. + +Tout cela atténuait beaucoup sa faute, et Sir Walter l'excusa +complètement: il l'avait reçu, invité à dîner, et M. Elliot paraissait +très heureux. + +Anna écoutait, mais sans comprendre. + +Tout en faisant la part de l'exagération, elle sentait qu'il y avait +quelque chose d'inexplicable dans la conduite actuelle de M. Elliot, +dans son désir si vif de renouer des relations si longtemps +interrompues. Matériellement parlant, il n'y gagnait rien, puisque le +domaine et le titre de Kellynch lui revenaient en tout cas. Elle ne +trouvait qu'une solution: c'était peut-être à cause d'Élisabeth. Sa +soeur était certainement très belle, ses manières étaient distinguées et +élégantes; et Elliot, qui ne l'avait vue qu'en public, ne connaissait +peut-être pas son caractère. Anna se demandait avec inquiétude comment +Élisabeth pourrait soutenir un examen plus attentif, et souhaitait +qu'Elliot ne fût pas trop perspicace. Mme Clay encourageait Élisabeth +dans la pensée qu'Elliot la recherchait; elles échangeaient des regards +qu'Anna surprit au passage. + +Sir Walter rendait justice à William Elliot, à son élégance, à sa figure +agréable, mais il déplorait son attitude penchée, défaut que le temps +avait augmenté. Il convenait aussi qu'il avait vieilli; tandis que M. +Elliot affirmait que Sir Walter n'avait pas changé depuis dix ans. + +On ne parla, le soir, que de M. Elliot et de M. Wallis; Sir Walter +désirait connaître Mme Wallis; on la disait très jolie; cela le +dédommagerait des laids visages qu'il rencontrait à chaque instant dans +les rues. C'était là le fléau de Bath. Un jour il avait compté +quatre-vingt-sept femmes, sans en trouver une passable. Il est vrai que +c'était par un froid brouillard du matin. Les hommes étaient autant +d'épouvantails dont les rues étaient pleines. A la manière dont les +femmes regardaient le colonel Wallis, quand il marchait au bras de Sir +Walter, on pouvait juger combien rarement elles voyaient un bel homme. +Voilà ce que disait le modeste Sir Walter; mais sa fille et Mme Clay ne +lui permettaient pas de s'effacer ainsi et affirmaient qu'il avait au +moins aussi bon air que le colonel, dont les cheveux étaient gris. + +«Quelle figure a Marie? dit Sir Walter, à l'apogée de sa bonne humeur. +La dernière fois que je l'ai vue, elle avait le nez rouge, mais j'espère +que cela ne lui arrive pas tous les jours. + +--Oh! non; c'était tout à fait accidentel; depuis la Saint-Michel, elle +a bonne mine et se porte bien. + +--Si je ne craignais pas de lui donner la tentation de sortir par ce +vent et de se gâter le teint, je lui enverrais un chapeau neuf et une +pelisse.» + +On frappa à la porte. Qui pouvait-ce être à dix heures? Mme Clay +reconnut la manière de frapper de M. Elliot. Il fut introduit avec +cérémonie; Anna se retira un peu à l'écart, tandis qu'il s'excusait de +venir à cette heure, mais il avait voulu savoir si Élisabeth et son +amie n'avaient pas pris froid la nuit dernière. + +Quand les politesses furent échangées, Sir Walter présenta sa plus jeune +fille, et Anna, souriante et rougissante, montra à M. Elliot le joli +visage qu'il n'avait point oublié. + +Il fut aussi charmé que surpris; ses yeux brillèrent de plaisir; il fit +allusion au passé, et sollicita les droits d'une ancienne connaissance. +Sa physionomie parut à Anna aussi agréable qu'à Lyme. Ses manières +étaient si aisées, si charmantes, qu'elle ne pouvait le comparer qu'à +une seule personne. + +Il s'assit et anima la conversation. Il savait choisir ses sujets, +s'arrêter quand il fallait. Son ton, ses expressions annonçaient +beaucoup de tact. Il demanda à Anna ce qu'elle pensait de Lyme, et +s'étendit surtout sur l'heureux hasard qui les avait réunis dans la même +auberge. + +Quand elle lui raconta leur voyage à Lyme, il regretta doublement sa +soirée solitaire dans la chambre voisine. Il avait entendu des voix +joyeuses, et aurait souhaité de se joindre à eux, mais il ne soupçonnait +guère qu'il pouvait y prétendre. Cela le guérirait, dit-il, de cette +absurde habitude de ne questionner jamais. Bientôt, sentant qu'il ne +devait pas s'adresser uniquement à Anna, il rendit la conversation plus +générale. Il voulut entendre le récit de l'accident, et Anna put +comparer l'intérêt avec lequel il écoutait, à l'air indifférent de Sir +Walter et d'Élisabeth. + +L'élégante petite pendule aux sons argentins avait frappé onze heures +avant que M. Elliot ni personne se fût aperçu qu'il était resté une +heure. Anna n'aurait jamais cru passer si bien sa première soirée à +Bath. + + + + +CHAPITRE XVI + + +Il y avait une chose qu'Anna désirait connaître par-dessus tout: +c'étaient les sentiments de son père pour Mme Clay. Après quelques +heures passées à la maison, elle était loin d'être tranquille. + +Le lendemain matin, en descendant déjeuner, elle eut lieu de comprendre +que cette dame avait trouvé un prétexte pour s'en aller, car Élisabeth +répondit tout bas: + +«Ce n'est pas une raison, je vous assure; elle ne m'est rien, comparée à +vous.» Puis elle entendit son père, qui disait: + +«Chère madame, cela ne doit pas être. Vous n'avez rien vu à Bath, et +n'avez fait que vous rendre utile. Il ne faut pas nous fuir maintenant. +Il faut rester, pour faire connaissance avec la belle madame Wallis. Je +sais que la vue de la beauté est une réelle satisfaction pour votre +esprit délicat.» + +Il avait quelque chose de si vif dans les yeux et dans la voix, qu'Anna +ne fut pas surprise du regard que Mme Clay jeta à Élisabeth. Elle ne +pouvait résister à de si vives instances: elle resta. Sir Walter, se +trouvant seul avec Anna, lui fit compliment de sa bonne mine. Il lui +trouvait les joues plus pleines, le teint plus clair et plus frais. +Employait-elle quelque chose de particulier? Peut-être du _gowland_. +Non! rien du tout? Cela le surprenait, et il ajouta: + +«Vous n'avez qu'à continuer ainsi: vous ne pouvez pas être mieux qu'à +présent. Autrement, je vous conseillerais le constant usage du _gowland_ +pendant le printemps. Sur ma recommandation, Mme Clay l'a employé, et +vous en voyez le résultat: ses marques de petite vérole ont disparu.» + +Si Élisabeth avait pu l'entendre! Ces louanges l'auraient d'autant plus +étonnée que les marques en question n'avaient pas du tout disparu. + +Mais il faut subir sa destinée, se dit Anna. Si Élisabeth se mariait, le +mariage de son père serait un mal moins grand. Quant à elle, elle +pouvait demeurer avec lady Russel. + +La politesse et le savoir-vivre de celle-ci furent mis à l'épreuve quand +elle vit Mme Clay en si grande faveur et Anna si négligée. Elle était +aussi vexée que peut l'être une personne qui passe son temps à prendre +les eaux, à lire les nouvelles et à faire des visites. + +Quand elle connut davantage M. Elliot, elle devint plus charitable pour +lui ou plus indifférente pour les autres. Il se recommandait par ses +manières. Elle lui trouvait un esprit si sérieux et si agréable qu'elle +fut prête à s'écrier: «Est-ce là M. Elliot?» et qu'elle ne pouvait +imaginer un homme plus parfait: intelligence, jugement, connaissance du +monde, et avec cela un coeur affectueux. Il avait des sentiments +d'honneur et de famille, ni orgueil, ni faiblesse; il vivait sans faste, +mais avec la libéralité d'un homme riche. Il s'en rapportait à son +propre jugement dans les choses importantes, mais ne heurtait pas +l'opinion publique lorsqu'il s'agissait de décorum. Il était ferme, +observateur, modéré et sincère, ne se laissant emporter ni par son +humeur, ni par son égoïsme, déguisés sous le nom de sentiments élevés, +et cependant il était touché par tout ce qui était aimable et bon. Il +appréciait tous les bonheurs de la vie domestique, qualité que possèdent +rarement les caractères enthousiastes et remuants. Lady Russel était +persuadée qu'il n'avait pas été heureux en mariage; le colonel Wallis le +disait; mais cela ne l'avait point aigri; et lady Russel commençait à +le soupçonner de songer à un nouveau choix. Sa satisfaction à cet égard, +et nous verrons pourquoi, l'emportait sur l'ennui que lui donnait Mme +Clay. + +Anna savait déjà par expérience que son excellente amie et elle +pouvaient différer d'avis; elle ne fut donc pas surprise que lady Russel +ne vît dans la conduite de M. Elliot qu'un grand désir de +réconciliation. Anna se permit cependant de sourire en nommant +Élisabeth. Lady Russel écouta, regarda et fit cette prudente réponse: +«Élisabeth? très bien, nous verrons!» Anna dut s'en contenter. + +Quoi qu'il en soit, M. Elliot était à coup sûr leur plus agréable +connaissance à Bath; elle ne trouvait personne aussi bien que lui, et +trouvait un grand plaisir à parler de Lyme, qu'il désirait revoir autant +qu'elle-même. Ils se rappelèrent nombre de fois leur première rencontre; +il lui dit quel plaisir sa vue lui avait fait: elle avait deviné, et se +rappelait aussi le regard qu'un autre lui avait jeté. + +Leurs opinions n'étaient pas toujours semblables. Elle s'aperçut qu'il +partageait sur la noblesse les idées de Sir Walter et d'Élisabeth. Le +journal annonça un matin l'arrivée de la douairière, vicomtesse +Dalrymph, et de sa fille, l'_honorable_ miss Carteret. A partir de ce +moment, la tranquillité fut bannie de Camben-Place, car les Dalrymph +étaient cousins des Elliot, et la difficulté était d'être présentés +selon les règles. Ce fut un grand sujet de perplexité. Anna n'avait pas +encore vu son père ni sa soeur en relation avec la noblesse, et son +désappointement fut grand. Elle avait espéré qu'ils avaient une plus +haute idée d'eux-mêmes et se trouva réduite à leur souhaiter plus +d'orgueil, car _nos cousins, les Dalrymph_, résonnaient tout le jour à +ses oreilles. + +A la mort du dernier vicomte, Sir Walter, étant malade, avait négligé de +répondre à la lettre de faire part qui lui fut envoyée. On lui rendit la +pareille à la mort de lady Elliot: il fallait réparer cette malheureuse +négligence, et être reçus comme cousins: ce fut une grave question pour +lady Russel et pour M. Elliot. Lady Dalrymph avait pris une maison pour +trois mois à Laura-Place, et allait vivre grandement. Elle avait été à +Bath l'année précédente, et lady Russel l'avait entendu vanter comme une +femme charmante. Il fallait renouer, si l'on pouvait le faire sans +compromettre la dignité des Elliot. + +Sir Walter se décida à écrire à sa noble cousine une longue lettre +d'explications et de regrets. Personne ne put admirer cette épître, +mais elle obtint le résultat désiré: c'étaient trois lignes de +griffonnage de la douairière vicomtesse: «Elle était très honorée, et +serait très heureuse de faire leur connaissance.» + +Le plus difficile était fait; il ne restait plus qu'à en goûter les +douceurs. On fit visite à Laura-Place; on reçut les cartes de la +douairière, vicomtesse de Dalrymph, et de l'_honorable_ miss Carteret. +Ces cartes furent mises en évidence, et l'on allait partout répétant +«nos cousines de Laura-Place». + +Anna était confuse de l'agitation causée par ces dames, d'autant plus +qu'elles étaient très ordinaires. Lady Dalrymph avait acquis le titre de +femme «charmante» parce qu'elle avait un sourire et une réponse pour +chacun. Quant à miss Carteret, elle était si vulgaire et si gauche, que +sans sa noblesse on ne l'aurait pas supportée à Camben-Place. + +Lady Russel confessa qu'elle s'attendait à mieux, mais que c'était une +belle relation; et quand Anna s'aventura à donner son opinion, M. Elliot +convint que ces dames n'étaient rien par elles-mêmes, mais qu'elles +avaient une valeur comme relations de famille et de bonne compagnie. +Anna sourit. + +«J'appelle bonne compagnie, dit-elle à M. Elliot, les personnes +instruites, intelligentes et qui savent causer. + +--Vous vous trompez, répondit-il doucement. Ce n'est pas là la bonne +compagnie: c'est la meilleure. La bonne compagnie demande seulement de +la naissance, de bonnes manières et de l'éducation, et même, elle n'est +pas exigeante sur ce dernier point: très peu d'instruction ne fait pas +mal du tout. Ma cousine Anna secoue la tête: elle n'est pas satisfaite: +elle est difficile. + +»Ma chère cousine, dit-il en s'asseyant près d'elle, vous avez plus de +droits qu'une autre d'être difficile. Mais cela vous servira-t-il à +quelque chose? En serez-vous plus heureuse? N'est-il pas plus sage +d'accepter la société de ces bonnes dames, et d'en avoir les avantages? +Soyez sûre qu'elles brilleront aux premières places cet hiver, et cette +parenté donnera à votre famille (permettez-moi de dire à _notre +famille_) le degré de considération que nous pouvons désirer. + +--Oui, soupira Anna, notre parenté sera suffisamment connue. Je crois +qu'on a pris trop de peine pour cela. Il faut croire, dit-elle en +souriant, que j'ai plus d'orgueil que vous tous, mais j'avoue que je +suis vexée de cet empressement à faire connaître notre parenté, qui +doit leur être parfaitement indifférente. + +--Pardonnez-moi, ma chère cousine; vous êtes injuste dans votre propre +cause. Peut-être qu'à Londres, avec notre simple train de vie, il en +serait ainsi; mais à Bath, Sir Walter Elliot et sa famille seront +toujours appréciés à leur valeur. + +--Eh bien! dit Anna, je suis trop orgueilleuse pour me réjouir d'un +accueil dû à l'endroit où je suis. + +--J'aime votre indignation, dit-il; elle est très naturelle; mais vous +êtes à Bath, et il s'agit d'y paraître avec la dignité et la +considération qui appartiennent de droit à Sir Walter Elliot. Vous +parlez d'orgueil: on me dit orgueilleux, je le suis, et ne désire pas +paraître autre; car notre orgueil à tous deux, si l'on cherchait bien, +est de même nature, quoiqu'il semble différent. Sur un point, ma chère +cousine (continua-t-il en parlant plus bas, quoiqu'il n'y eût personne +dans la chambre), je suis sûr que nous sommes du même avis. Vous devez +sentir que toute nouvelle connaissance que fera votre père parmi ses +égaux ou ses supérieurs peut servir à le détacher de ceux qui sont +au-dessous de lui.» Il regardait en parlant ainsi le siège que Mme Clay +avait occupé. C'était un commentaire suffisant; Anna fut contente de +voir qu'il n'aimait pas Mme Clay, et elle le trouva plus qu'excusable, +en faveur du but qu'il poursuivait, de chercher de hautes relations à +son père. + + + + +CHAPITRE XVII + + +Tandis que Sir Walter et Élisabeth se lançaient dans le grand monde, +Anna renouait une connaissance d'un genre très différent. + +Elle avait appris qu'une de ses anciennes compagnes demeurait à Bath. +Mme Shmith (autrefois miss Hamilton), âgée de trois ans de plus qu'Anna, +avait été très bonne pour elle, quand elle entra à quatorze ans dans une +pension, après la mort de sa mère. Elle fit ce qu'elle put pour adoucir +le chagrin d'Anna, qui en garda un souvenir reconnaissant. Miss Hamilton +quitta la pension un an après et épousa bientôt un homme riche. + +Depuis deux ans, elle était veuve et pauvre. Son mari était un +extravagant qui dissipa sa fortune, et laissa des affaires embrouillées. +Elle eut des ennuis de toute espèce. + +Une fièvre rhumatismale qui attaqua enfin les jambes la rendit infirme. +Elle était venue à Bath pour se guérir et demeurait près des bains +chauds, vivant très modestement, sans domestique, et par conséquent +exclue de la société. Anna, sachant par une amie commune que sa visite +serait agréable; ne perdit pas de temps: elle ne dit rien chez elle, et +consulta seulement lady Russel, qui l'approuva et la conduisit dans sa +voiture près du logement de Mme Shmith. + +Les deux anciennes amies renouvelèrent connaissance. Au premier moment, +il y eut un peu de gêne et d'émotion: douze ans s'étaient écoulés, et +elles se trouvaient mutuellement changées. Anna n'était plus la +silencieuse, timide et rougissante jeune fille de quinze ans, mais une +élégante jeune femme, ayant toutes les beautés, excepté la fraîcheur, +aux manières aussi agréables que parfaites; et douze ans avaient +transformé la belle et fière miss Hamilton en une pauvre veuve infirme, +recevant comme une faveur la visite de son ancienne protégée. + +Mais le premier malaise de leur rencontre fit bientôt place au charme +des vieux souvenirs. Anna trouva dans Mme Shmith le bon sens et les +manières agréables auxquels elle s'attendait, et une disposition à la +causerie et à la gaîté au delà de son attente. Ni les plaisirs du monde +où elle avait beaucoup vécu, ni la condition présente, pas plus que la +maladie ou le chagrin, n'avaient fermé son coeur, ni éteint sa gaîté. + +A la seconde visite, elle causa très librement, et l'étonnement d'Anna +redoubla. Elle ne pouvait guère imaginer une situation plus triste que +celle de son amie. Elle avait perdu un mari qu'elle adorait, une fortune +à laquelle elle était accoutumée; elle n'avait pas d'enfants pour la +rattacher à la vie et au bonheur; aucun parent pour l'aider dans des +affaires embarrassées; pas même de santé pour supporter tout le reste. + +Elle s'accommodait d'un parloir bruyant, et d'une chambre obscure par +derrière; elle ne pouvait bouger sans l'aide de l'unique servante de +l'hôtel, et elle ne sortait que pour être portée aux bains chauds. En +dépit de tout cela, Anna avait lieu de croire que son amie n'avait que +des minutes de langueur et d'accablement, contre des heures d'activité +et de distraction. + +Comment cela se pouvait-il! + +Elle conclut que ce n'était pas seulement de la force et de la +résignation. Une âme soumise peut être patiente; une forte intelligence +peut être courageuse; mais il y avait là quelque chose de plus: cette +élasticité d'esprit. Cette disposition à être consolée, cette faculté +de trouver des occupations qui la détachaient d'elle-même: tout cela +venait de sa seule nature. C'est le plus beau don du ciel, et Anna +voyait là une grâce spéciale, destinée à remplacer tout le reste. + +Mme Shmith avait eu une époque de profond découragement. En arrivant à +Bath, elle était bien plus invalide qu'alors, car elle avait eu un +refroidissement en voyage, et s'était mise au lit, avec de vives et +continuelles souffrances. Et cela parmi des étrangers, sans pouvoir se +passer d'une garde, et dans une situation pécuniaire très gênée. + +Elle avait subi toutes ces choses et disait qu'il en était résulté un +bien. Elle s'était sentie en bonnes mains. Elle connaissait trop le +monde pour attendre un attachement soudain et désintéressé; mais sa +propriétaire s'était montrée très bonne, et la soeur de cette dame, +garde-malade et alors sans emploi, l'avait admirablement soignée, et +avait été pour elle une amie précieuse. + +«Aussitôt que je pus faire usage de mes mains, elle me montra à +tricoter, ce qui me fut une grande distraction, et à faire ces paniers, +ces pelotes et ces porte-cartes avec lesquels vous me trouvez si +occupée. Ils me fournissent les moyens de faire un peu de bien à +quelques pauvres familles du voisinage. + +»Ma garde dispose de mes marchandises, et les fait acheter à ses +clients. Elle saisit toujours le bon moment. Vous savez que quand on a +échappé à un grand danger, on a le coeur plus ouvert, et Mme Rock sait +quand il faut parler. C'est une femme habile, sensée et intelligente, +qui comprend la nature humaine. Elle a un fond de bon sens et +d'observation qui la rend infiniment supérieure, comme compagne, à un +millier de celles qui, ayant reçu la meilleure éducation, ne trouvent +rien digne d'elles. Appelez cela commérage, si vous voulez; mais quand +la garde Rock a une demi-heure de loisir à me donner, je suis sûre +qu'elle me dira quelque chose d'amusant et d'utile, quelque chose qui +nous fait mieux connaître nos semblables. On aime à savoir ce qui se +passe et quelle est la plus nouvelle manière d'être frivole et vain. +Pour moi, qui vis seule, sa conversation est une fête. + +--Je vous crois aisément; les femmes de cette classe voient et entendent +bien des choses, et si elles sont intelligentes, elles valent la peine +d'être écoutées. Elles voient la nature humaine non pas seulement dans +ses folies, mais dans les circonstances les plus intéressantes et les +plus touchantes. Combien d'exemples passent sous leurs yeux, +d'attachements ardents, désintéressés et dévoués; d'héroïsme, de +courage, de patience et de résignation! Combien d'exemples des plus +nobles sacrifices! Une chambre de malade peut fournir matière à des +volumes. + +--Oui, dit Mme Shmith d'un air de doute; cela peut arriver, mais pas +dans le sens élevé que vous dites. Par-ci par-là la nature humaine peut +être grande en temps d'épreuves, mais en général c'est sa faiblesse et +non sa force qui se montre dans une chambre de malade. On y entend +parler d'égoïsme et d'impatience plus que de générosité et de courage. +Il y a si peu de réelle amitié dans le monde! et malheureusement, +dit-elle d'une voix basse et tremblante, il y en a tant qui oublient de +penser sérieusement jusqu'à ce qu'il soit trop tard.» + +Anna vit la souffrance cachée sous ces paroles. Le mari n'avait pas fait +son devoir, et la femme avait été conduite dans une société qui lui +avait donné sur les hommes une plus mauvaise opinion qu'ils ne le +méritaient. Mme Shmith secoua cette émotion momentanée et ajouta bientôt +d'un ton différent: + +«La situation actuelle de mon amie Mme Rock n'a rien en ce moment qui +puisse m'intéresser beaucoup. Elle garde Mme Wallis, +de Marlboroug-Buildings, femme très jolie, très mondaine, sotte et +dépensière, et naturellement elle ne pourra parler que de dentelles et +de chiffons. Je veux cependant tirer parti de Mme Wallis. Elle est très +riche, et il faut qu'elle achète toutes les choses chères que j'ai en ce +moment.» + +Anna était allée plusieurs fois chez son amie avant que l'existence de +celle-ci fût connue à Camben-Place. A la fin, il fallut en parler. Sir +Walter, Élisabeth et Mme Clay revinrent un matin de Laura-Place avec une +invitation imprévue de lady Dalrymph pour cette même soirée qu'Anna +devait passer chez son amie. Elle était certaine que lady Dalrymph les +invitait parce qu'étant retenue chez elle par un refroidissement, elle +était bien aise d'user de la parenté qui s'était imposée à elle. Anna +s'excusa en disant qu'elle était invitée chez une amie de pension. +Élisabeth et Sir Walter, qui ne s'intéressaient guère à cela, la +questionnèrent cependant, et quand ils surent de quoi il s'agissait, se +montrèrent l'une dédaigneuse, l'autre sévère. + +«Westgate-Buildings, dit Sir Walter, et c'est miss Elliot qui va là! Une +Mme Shmith! une veuve! Et qui était son mari? un des cinq mille Shmith +qu'on rencontre partout! Et qu'a-t-elle pour attirer? Elle est vieille +et malade. Sur ma parole, miss Anna Elliot, vous avez un goût +extraordinaire! Tout ce qui révolte les autres: basse compagnie, +logement misérable, air vicié; tout ce qui est repoussant vous attire. +Mais vous pouvez sûrement remettre à demain cette vieille dame? Elle +n'est pas si près de sa fin qu'elle ne puisse vivre un jour de plus? +Quel âge a-t-elle? Quarante ans! + +--Seulement trente et un. Mais je ne crois pas pouvoir remettre ma +visite, parce que c'est la seule soirée qui nous convienne à toutes +deux. Elle va aux bains chauds demain; et vous savez que nous sommes +invités pour le reste de la semaine. + +--Qu'est-ce que lady Russel pense de cette connaissance? dit Élisabeth. + +--Elle n'y voit rien à blâmer; au contraire, elle l'approuve, et m'y a +souvent conduite dans sa voiture. + +--Westgate-Buildings a dû être surpris de voir un équipage sur ses +pavés, fit observer Sir Walter. La veuve de Sir Henri Russel n'a pas de +couronne, il est vrai, sur ses armoiries; néanmoins, c'est un bel +équipage, et l'on sait sans doute qu'il contient une miss Elliot. Mme +veuve Shmith! demeurant à Westgate-Buildings! Une pauvre veuve, ayant à +peine de quoi vivre! entre trente et quarante ans! une simple Mme Shmith +est l'amie intime de miss Elliot, qui la préfère à sa noble parenté +d'Écosse et d'Irlande; Mme Shmith! quel nom!» + +A ce moment, Mme Clay jugea convenable de quitter la chambre. Anna +aurait bien voulu prendre la défense de son amie, mais elle se tut, par +respect pour son père. Elle le laissa se souvenir que Mme Shmith n'était +pas la seule veuve à Bath, entre trente et quarante ans, ayant peu de +fortune et ne possédant aucun titre de noblesse. + +Elle tint son engagement, et les autres tinrent le leur. Il va sans dire +que, le lendemain, elle entendit raconter la délicieuse soirée. + +Sir Walter et Élisabeth s'étaient empressés d'inviter, de la part de sa +seigneurie, lady Russel et M. Elliot. Celui-ci avait laissé là le +colonel Wallis pour venir, et lady Russel était venue, quoiqu'elle eût +déjà disposé autrement de sa soirée. Par elle, Anna sut tout ce qui +s'était dit. Son amie et M. Elliot avaient causé d'elle. On l'avait +désirée, regrettée; on avait approuvé le motif de son absence; sa bonne +et affectueuse visite à une ancienne compagne malade et pauvre avait +ravi M. Elliot. Il trouvait, comme lady Russel, qu'Anna était une jeune +fille extraordinaire, un modèle de perfection en tous genres. + +Anna ne pouvait se savoir si hautement appréciée par un galant homme +sans éprouver les émotions que lady Russel cherchait à faire naître. + +Celle-ci avait son opinion faite sur M. Elliot. Elle était convaincue +qu'il recherchait Anna, et le trouvait digne d'elle. Elle calculait +combien de semaines lui restaient jusqu'à la fin de son deuil, pour +qu'il pût déployer toutes ses séductions. + +Elle ne dit qu'à demi ce qu'elle pensait, hasardant seulement quelques +mots sur la possibilité d'une telle alliance. Anna l'écoutait en +rougissant, et secouait doucement la tête. + +«Je ne suis pas une faiseuse de mariages, vous le savez, dit lady +Russel. Je connais trop bien l'incertitude des prévisions humaines. Je +dis seulement que si M. Elliot vous recherchait et que vous fussiez +disposée à l'accepter, il y aurait là des éléments de bonheur. + +--M. Elliot est un homme très aimable, et que j'estime beaucoup, mais +nous ne nous convenons pas.» + +Lady Russel répondit seulement: + +«J'avoue que ma plus grande joie serait de vous voir la maîtresse de +Kellynch, la future lady Elliot, occupant la place de votre chère mère, +succédant à tous ses droits, à sa popularité, à toutes ses vertus. Vous +êtes le portrait de votre mère, ma chère Anna, au physique et au moral, +et si vous preniez sa place, votre seule supériorité sur elle serait +d'être plus justement appréciée qu'elle ne le fut.» + +Anna se leva et s'éloigna pour se remettre de l'émotion que cette +peinture excitait en elle: son imagination et son coeur étaient séduits. + +Toutes ces images avaient un charme irrésistible. Lady Russel n'ajouta +pas un mot, laissant Anna à ses réflexions, et se disant que si M. +Elliot plaidait en ce moment sa cause..... + +En résumé, elle croyait ce qu'Anna ne croyait pas encore. Celle-ci, +venant à penser à M. Elliot plaidant lui-même sa cause, se trouva +subitement refroidie, et se dit qu'elle ne l'accepterait jamais. +Quoiqu'elle le fréquentât depuis un mois, elle ne pouvait dire qu'elle +le connaissait; elle voyait bien que c'était un homme sensé, aimable, +qu'il causait bien, et professait de bonnes opinions. Il avait le +sentiment du devoir, et elle ne pouvait le trouver en défaut sur aucun +point, mais cependant elle n'aurait pas voulu répondre de lui. Elle se +méfiait du passé, sinon du présent. Quelques mots prononcés parfois lui +donnaient des soupçons; et qui pouvait répondre des sentiments d'un +homme habile et prudent, qui feignait peut-être d'être ce qu'il n'était +pas? + +M. Elliot n'était pas ouvert: le bien ou le mal n'excitait en lui aucun +élan de plaisir ou d'indignation. Pour Anna, c'était un grand défaut: +elle adorait la franchise et l'enthousiasme. + +Elle se fiait plus à la sincérité de ceux qui disent parfois une parole +irréfléchie qu'à ceux dont la présence d'esprit ne fait jamais défaut, +et dont la langue ne se trompe jamais. M. Elliot savait plaire à tous; +il lui avait parlé ouvertement de Mme Clay, et cependant il était aussi +aimable avec elle qu'avec toute autre. Lady Russel en voyait plus ou +moins que sa jeune amie, car elle n'avait aucune défiance. Elle ne +pouvait imaginer un homme plus parfait, et rien ne lui eût été plus doux +que de voir sa bien-aimée Anna lui donner la main dans l'église de +Kellynch, au prochain automne. + + + + +CHAPITRE XVIII + + +On était au commencement de février. Anna était depuis un mois à Bath, +et attendait impatiemment des nouvelles d'Uppercross et de Lyme. Depuis +trois semaines elle n'en avait pas reçu: elle savait seulement +qu'Henriette était de retour à la maison et que Louisa était encore à +Lyme. Elle y pensait un soir plus que de coutume, quand une lettre de +Marie lui fut remise avec les compliments de M. et Mme Croft. + +«Comment! les Croft sont à Bath? dit Sir Walter; que vous envoient-ils? + +--Une lettre d'Uppercross-Cottage, mon père. + +--Oh! ces lettres sont des passeports commodes pour être reçus. +Néanmoins, j'aurais en tout cas visité les Croft. Je sais ce que je dois +à mon locataire.» + + «Ma chère Anna, disait la lettre, je ne m'excuse pas de mon silence, + parce qu'on ne doit guère se soucier des lettres à Bath. Vous êtes + trop heureuse pour penser à Uppercross. Notre Noël a été très triste. + les Musgrove n'ont pas donné un seul dîner. Je ne compte pas les + Hayter. Les vacances sont enfin finies. Nous n'en avons jamais eu + d'aussi longues quand nous étions enfants. La maison a été débarrassée + hier, excepté des petits Harville, et vous serez surprise d'apprendre + qu'ils ne sont pas venus chez moi une seule fois. Mme Harville est une + étrange mère de s'en séparer si longtemps. Ce ne sont pas de jolis + enfants, mais Mme Musgrove semble les aimer autant et même plus que + les siens. + + »Quel affreux temps nous avons eu! Vous ne vous en apercevez pas à + Bath avec vos pavés propres. A la campagne, c'est autre chose. + + »Je n'ai pas eu une seule visite depuis la deuxième semaine de + janvier, excepté Charles Hayter, qui est venu trop souvent. + + »Entre nous, c'est grand dommage qu'Henriette ne soit pas restée à + Lyme aussi longtemps que Louisa, cela l'aurait tenue loin de lui. La + voiture vient de partir pour ramener demain Louisa et les Harville. + Nous ne sommes invités à dîner avec eux que le surlendemain, tant on + craint la fatigue du voyage pour Louisa, ce qui n'est pas probable si + l'on pense aux soins dont elle est l'objet. J'aimerais bien mieux y + dîner demain. + + »Je suis bien aise que vous trouviez M. Elliot si aimable, et je + voudrais le connaître aussi. Mais j'ai la mauvaise chance de n'être + jamais là quand il y a quelque chose d'agréable. Je suis la dernière + de la famille dont on s'occupe. + + »Quel temps immense Mme Clay passe avec Élisabeth! A-t-elle + l'intention de s'en aller jamais? Pensez-vous que nous serions invités + si elle laissait la place libre? Je puis très bien laisser mes enfants + à Great-House pendant un mois ou six semaines. + + »J'ai entendu dire que les Croft partaient pour Bath: ils n'ont pas eu + l'attention de demander mes commissions; ils ne sont guère polis! Nous + les voyons à peine, et c'est réellement de leur part un manque + d'égards. + + »Charles se joint à moi pour vous dire mille choses amicales. + + »Votre soeur affectionnée, + + »Marie M. + + »_P. S._--Je suis fâchée de vous dire que je suis loin d'aller bien, + et Jémina vient d'apprendre chez le boucher qu'il y a beaucoup + d'angines ici. Je crois que j'en aurai une, car mes maux de gorge sont + toujours plus dangereux que ceux des autres.» + +Ainsi finissait la première partie, à laquelle avait été ajouté ceci: + + «J'ai laissé ma lettre ouverte afin de vous dire comment Louisa a + supporté le voyage; et j'en suis très contente, car j'ai beaucoup à + ajouter. D'abord j'ai reçu hier un mot de Mme Croft, demandant si + j'avais quelque chose à vous envoyer: une lettre très bonne, très + amicale, et adressée à moi, comme cela doit être. L'amiral ne semble + pas très malade, et j'espère sincèrement que Bath lui fera du bien. Je + serai vraiment heureuse quand ils reviendront: nous ne pouvons pas + nous passer d'une si aimable famille. + + »Maintenant, parlons de Louisa: vous serez bien étonnée. Elle est + arrivée mardi. Le soir, en allant prendre de ses nouvelles, nous fûmes + surpris de ne pas trouver Benwick, car il avait été invité aussi. Et + devinez-vous pourquoi il n'y était pas? Il fait la cour à Louisa, et + n'a pas voulu venir avant d'avoir reçu la réponse de M. Musgrove à sa + demande écrite. Je serais surprise que vous sachiez cela, car on ne + m'en a rien dit. Nous sommes très contents, car ce mariage, quoique + moins bon que celui du capitaine Wenvorth, est un million de fois + meilleur que celui de Charles Hayter. M. Musgrove a donné son + consentement. On attend le capitaine Benwick. + + »Charles se demande ce que dira Wenvorth, mais vous vous souvenez que + je n'ai jamais cru à son attachement pour Louisa. + + »Et voilà la fin de la supposition que Benwick était votre adorateur! + + »Il est incompréhensible pour moi que Charles ait pu se mettre cela + dans la tête.» + +Jamais Anna ne fut plus surprise. Le capitaine Benwick et Louisa +Musgrove! C'était trop étonnant pour le croire. + +Sir Walter désirait savoir si les Croft voyageaient à quatre chevaux, +s'ils allaient habiter un assez beau quartier pour qu'on pût aller les +voir. + +«Comment se porte Marie?» dit Élisabeth. Et sans attendre la réponse: + +«Qu'est-ce qui amène les Croft à Bath? + +--C'est à cause du général, qui a la goutte. + +--La goutte et la décrépitude! dit Sir Walter, pauvre vieux gentilhomme! + +--Connaissent-ils quelqu'un ici? demanda Élisabeth. + +--Je ne sais pas. Mais, à l'âge de l'amiral et avec sa profession, il ne +doit pas manquer de connaissances dans une ville comme Bath. + +--Je pense, dit posément Sir Walter, que l'amiral sera connu ici comme +locataire de Kellynch. Élisabeth, pouvons-nous nous aventurer à les +présenter à Laura-Place? + +--Je ne crois pas; nous sommes cousins de lady Dalrymph, et nous ne +devons pas lui imposer des connaissances qu'elle pourrait désapprouver. +Il vaut mieux laisser les Croft avec leurs égaux.» + +Ce fut tout l'intérêt qu'Élisabeth prit à la lettre de Marie, et quand +Mme Clay se fut informée poliment de Mme Musgrove et de ses charmants +enfants, on laissa Anna tranquille. + +Une fois dans sa chambre, elle chercha à comprendre. Peut-être Wenvorth, +s'apercevant qu'il n'aimait pas Louisa, s'était-il retiré? Elle ne +pouvait admettre l'idée de légèreté ou de trahison. + +Le capitaine Benwick et Louisa Musgrove! La vive et gaie Louisa, et le +triste et sentimental Benwick! les derniers entre tous qui semblaient se +convenir! Mais ils s'étaient trouvés ensemble pendant plusieurs +semaines; ils avaient vécu dans le même petit cercle. Louisa relevant de +maladie était plus intéressante, et Benwick moins inconsolable. Anna, au +lieu de tirer du présent les mêmes conclusions que Marie, soupçonnait +que Benwick avait eu un commencement d'inclination pour elle. Mais elle +n'en tirait point vanité. Benwick lui avait été reconnaissant de la +sympathie qu'elle lui avait montrée. Il avait un coeur aimant. + +Elle pensait qu'ils pouvaient être heureux: lui gagnerait de la gaîté, +elle de l'enthousiasme pour Byron ou Walter Scott. Mais c'était déjà +fait probablement; la poésie avait rapproché leurs coeurs. L'idée de +Louisa, devenue personne littéraire et sentimentale, était amusante. + +L'accident arrivé à Lyme avait pu avoir une influence sur sa santé et +son caractère aussi bien que sur sa destinée. + +Non, ce n'était pas le regret qui, en dépit d'elle-même, faisait battre +le coeur d'Anna et lui mettait la rougeur aux joues, quand elle pensait +que Wenvorth était libre! Elle avait honte d'analyser ses sentiments. +Ils ressemblaient trop à de la joie: une joie immense. + +Les Croft, à la parfaite satisfaction de Sir Walter, se logèrent dans +Gay-Street. Dès lors il ne rougit pas de les connaître, et parla +beaucoup plus de l'amiral que celui-ci n'avait jamais parlé de lui. Les +Croft apportaient à Bath leur habitude de province d'être toujours +ensemble. La marche était ordonnée à l'amiral pour guérir sa goutte, et +Anna les rencontrait partout. Ils étaient pour elle l'image du bonheur. +Elle les suivait longtemps des yeux, ravie de pouvoir s'imaginer ce +qu'ils disaient marchant côte à côte, heureux et indépendants; ou de +voir quelle cordiale poignée de mains l'amiral donnait à un ami, et le +groupe animé qu'il formait parfois avec d'autres marins. Mme Croft, au +milieu d'eux, paraissait aussi intelligente et aussi fine qu'aucun des +officiers qui l'entouraient. + +Un matin, Anna, traversant Milton-Street, rencontra l'amiral; il était +seul, et si occupé à regarder des gravures, qu'il ne la vit pas d'abord. +Quand il l'eut aperçue, il dit avec sa bonne humeur habituelle: «Ah! +c'est vous. Vous me voyez planté devant ce tableau: je ne puis passer +ici sans m'y arrêter. Mais est-ce là un bateau? Regardez. En avez-vous +jamais vu un pareil? Vos peintres sont étonnants, s'ils croient qu'on +voudrait risquer sa vie dans cette vieille coquille de noix informe. Et +cependant, voilà deux personnages qui y semblent parfaitement à l'aise. +Ils regardent les rochers et les montagnes comme s'ils n'allaient pas +être culbutés, ce qui arrivera certainement. Maintenant, où allez-vous? +Puis-je vous accompagner, ou faire quelque chose pour vous? + +--Non, merci, à moins de faire route avec moi. Je vais à la maison. + +--Certainement, de tout mon coeur. Nous ferons une bonne promenade, et +j'ai quelque chose à vous dire. Prenez mon bras; je ne me sens pas à +l'aise si je n'ai pas le bras d'une femme. + +--Vous avez quelque chose à me dire? + +--Oui; mais voici un ami, le capitaine Bridgdem. Je veux seulement lui +demander comment il va, en passant. Il est surpris de me voir avec une +autre femme que la mienne. La pauvre âme est prise par la jambe; elle a +au talon une ampoule presque aussi large qu'une pièce de cinq francs. +Voyez-vous l'amiral Brand qui vient vers nous avec son frère? Habits +râpés tous deux; je suis content qu'ils soient de l'autre côté de la +rue. Sophie ne peut pas les souffrir. Ils m'ont joué autrefois un vilain +tour, je vous conterai cela. Voici le vieux Sir Archibald et son +petit-fils. Regardez, il nous voit. Il vous envoie un baiser, et vous +prend pour ma femme. Ah! la paix est venue trop tôt pour ce jeune homme. +Pauvre vieux Sir Archibald! + +»Aimez-vous Bath, miss Elliot? Bath me convient très bien; nous +rencontrons toujours quelque vieil ami. On est sûr de pouvoir bavarder, +puis, rentrés chez nous, nous nous plongeons dans nos fauteuils, et nous +sommes aussi bien qu'à Kellynch.» + +Anna le pressa de lui dire ce qu'il avait à lui communiquer. Mais elle +fut obligée d'attendre, car l'amiral s'était mis en tête de ne parler +que sur la place Belmont. + +«Maintenant, dit-il, vous allez entendre quelque chose de surprenant; +mais d'abord dites-moi le nom de la cadette des misses Musgrove. Je +l'oublie toujours.» + +Anna la nomma. + +«Oui, Louisa Musgrove, c'est cela. Si les jeunes filles n'avaient pas +d'aussi beaux noms, et s'appelaient simplement Sophie ou Marie, je ne me +tromperais jamais. Eh bien! nous pensions que cette miss Louisa allait +épouser Frédéric. Depuis quelque temps il lui faisait la cour. On se +demandait seulement pourquoi ils attendaient, quand arriva l'accident de +Lyme. Frédéric, au lieu de rester à Lyme, alla à Plymouth, puis il +partit pour aller voir Édouard, et il y est encore. Nous ne l'avons pas +vu depuis novembre. Sophie elle-même n'y comprend rien. Mais aujourd'hui +les choses ont pris le tour le plus étrange, car cette jeune miss +Musgrove, au lieu d'épouser Frédéric, se marie avec James Benwick. Vous +le connaissez? + +--Un peu. + +--Eh bien, ils doivent être mariés déjà, car je ne vois pas pourquoi ils +attendraient. + +--Le capitaine Benwick est un homme très aimable, et on lui donne un +excellent caractère. + +--Oh! oui, il n'y a rien à dire contre lui. Il n'est commandant que de +l'année dernière, il est vrai, et le moment est mauvais pour avoir de +l'avancement, mais je ne lui connais pas d'autre défaut. C'est un +excellent garçon, un officier actif et zélé, plus que vous ne le croyez, +peut-être, car son air tranquille ne lui rend pas justice. + +--Vous vous trompez, monsieur; les manières du capitaine ne me font pas +supposer qu'il manque d'énergie. Je les trouve très agréables, et je +suis sûre qu'elles plaisent généralement. + +--Bien, bien; les dames sont les meilleurs juges; mais James Benwick est +un peu trop tranquille pour moi. C'est probablement l'effet de notre +partialité, mais Sophie et moi, nous préférons les manières de Frédéric. + +--Je n'avais pas l'intention, dit Anna après un peu d'hésitation, de +comparer les deux amis.» + +Mais l'amiral l'interrompit: + +«La nouvelle du mariage est certainement vraie, il n'y a pas là de +cancans. Nous le savons par Frédéric lui-même, qui l'a écrit à sa soeur. +Je pense qu'ils sont tous à Uppercross.» + +Anna ne put résister à la tentation de dire: + +«J'espère, amiral, qu'il n'y a rien dans la lettre du capitaine qui +puisse vous faire de peine. Il semblait exister un attachement entre lui +et Louisa à l'automne dernier; mais j'aime à croire qu'il s'en est allé +de part et d'autre sans déchirement! J'espère que le capitaine n'a à se +plaindre de personne. + +--Non, certainement; Frédéric n'est pas un homme à gémir et à se +plaindre. Il a trop d'esprit pour cela. Si la jeune fille en préfère un +autre, qu'elle le prenne. + +--Vous avez raison; j'espère seulement que le capitaine n'a pas à se +plaindre de son ami. Je serais bien fâchée que leur amitié fût détruite, +ou même refroidie par une chose semblable. + +--Oui, oui, je vous comprends. Mais sa lettre n'en dit rien. Il ne +témoigne pas même le plus léger étonnement.» + +Anna ne fut pas aussi convaincue que l'amiral. Mais il était inutile +d'en demander davantage. + +«Pauvre Frédéric, dit l'amiral; il faut qu'il recommence à nouveaux +frais. Sophie doit lui écrire de venir; il y a ici de jolies filles, il +me semble. Il serait inutile d'aller à Uppercross à présent, car l'autre +miss Musgrove est recherchée par son cousin, le jeune ministre. Ne +pensez-vous pas, miss Elliot, qu'il fera mieux de venir à Bath?» + + + + +CHAPITRE XIX + + +Tandis que l'amiral parlait de Wenvorth, celui-ci était déjà en route. +Anna l'aperçut la première fois qu'elle sortit. Elle était avec sa +soeur, M. Elliot et Mme Clay; on traversait la rue Nelson, il commençait +à pleuvoir. Les dames entrèrent dans un magasin, tandis que M. Elliot +s'avançait vers lady Dalrymph, dont la voiture stationnait à quelques +pas de là, et lui demandait de prendre ces dames. + +Mais la calèche ne contenait que quatre places, et miss Carteret était +avec sa mère. + +Une place appartenait de droit à miss Elliot l'aînée; mais il y eut un +débat de politesse entre Mme Clay et Anna, pour la seconde place. + +Anna se souciait peu de la pluie et préférait marcher; Mme Clay ne la +craignait pas non plus, et était d'ailleurs solidement chaussée. Mais +miss Elliot affirma que Mme Clay avait déjà pris froid; et M. Elliot +soutint que les bottines d'Anna étaient les plus solides; cela mit fin +au débat. Tout à coup, Anna, assise près de la fenêtre, aperçut +Wenvorth, qui descendait la rue. Elle ne put s'empêcher de tressaillir, +tout en se disant que c'était absurde. Pendant quelques minutes, elle ne +vit rien; tout était confus autour d'elle. Quand elle put se remettre, +on attendait encore la voiture, et M. Elliot s'apprêtait à faire une +commission pour Mme Clay. + +Elle alla vers la porte pour voir s'il pleuvait. Quel autre motif +aurait-elle eu? Le capitaine devait être parti. + +Elle rebroussa chemin en voyant entrer le capitaine Wenvorth lui-même +avec plusieurs dames et gentlemen. La vue d'Anna parut le troubler; il +rougit extrêmement. + +Pour la première fois, elle trahissait moins d'émotion que lui. Elle +avait pu se préparer, et pourtant elle était émue. + +Il lui dit quelques mots. Il n'était ni froid ni amical, mais +embarrassé. + +Anna vit avec peine, mais sans surprise, qu'Élisabeth ne voulait pas +reconnaître M. Elliot. Il n'attendait qu'un signe d'elle pour la saluer, +mais elle se détourna avec une froideur glaciale. Bientôt un domestique +annonça la voiture de lady Dalrymph. + +La pluie recommençait; il y eut dans la petite boutique un mouvement +qui apprit aux assistants que lady Dalrymph venait chercher miss Elliot. +Alors le capitaine, se tournant vers Anna, lui offrit ses services +plutôt par son attitude que par ses paroles. + +«Je vous remercie, dit-elle. Je ne monte pas en voiture; il n'y a pas de +place, et je préfère marcher. + +--Mais il pleut. + +--Oh! très peu; je n'y prends pas garde». + +Après un silence, il dit, en montrant son parapluie: + +«Quoique arrivé d'hier, je me suis déjà équipé pour Bath. Prenez-le si +vous tenez à marcher; mais il serait plus prudent de me laisser chercher +une voiture.» + +Elle refusa, disant qu'elle attendait M. Elliot. Elle parlait encore +quand il entra. Wenvorth le reconnut, c'était bien celui qu'il avait vu +à Lyme s'arrêter sur l'escalier pour admirer Anna. Sa manière d'être et +ses façons étaient celles d'un parent, ou d'un ami privilégié. Il lui +offrit son bras. En sortant, Anna ne put jeter à Wenvorth qu'un bonjour, +accompagné d'un doux et timide regard. + +Quand ils furent partis, les dames qui étaient avec le capitaine se +mirent à parler d'eux. + +«Miss Elliot ne déplaît pas à son cousin, je crois? + +--Oh! c'est assez clair. On peut deviner ce qui arrivera. Il est +toujours avec eux. Il vit à moitié dans la famille. Il a très bon air. + +--Oui, et miss Atkinson, qui a dîné une fois avec lui, dit qu'elle n'a +jamais vu un homme plus aimable. + +--Quand on regarde bien miss Elliot, on la trouve jolie. J'avoue que je +la préfère à sa soeur, malgré l'avis général. + +--Moi aussi. + +--Oh! sans comparaison. Mais les hommes sont tous enthousiastes de miss +Elliot. Anna est trop délicate pour eux.» + +Anna aurait bien voulu ne pas causer. Son cousin était plein +d'attention, et choisissait des sujets propres à l'intéresser, soit des +louanges sensées et justes de lady Russel, soit des insinuations contre +Mme Clay. Mais Anna ne pouvait en ce moment penser qu'à Wenvorth. Elle +ne pouvait deviner ce qu'il pensait, ni être calme. Elle espérait être +sage et raisonnable plus tard; mais, hélas! elle devait s'avouer qu'elle +ne l'était pas encore. + +S'il restait à Bath, lady Russel ne pouvait manquer de le voir. Le +reconnaîtrait-elle? Qu'en résulterait-il? Déjà elle avait dû dire à son +amie que Louisa allait épouser Benwick et avait été gênée en voyant la +surprise de lady Russel, qui ne connaissait pas bien la situation. + +Le lendemain, Anna, en descendant la rue Pulleney avec lady Russel, +aperçut Wenvorth sur le trottoir opposé, et ne le perdit plus de vue. +Quand il fut plus près, elle regarda lady Russel et vit qu'elle +observait attentivement Wenvorth. A la difficulté qu'elle avait à en +détacher ses yeux, Anna comprit qu'il exerçait sur lady Russel une sorte +de fascination. Elle paraissait étonnée que huit années passées dans des +pays étrangers et dans le service actif ne lui eussent rien enlevé de sa +bonne mine. + +A la fin, lady Russel détourna la tête: + +«Vous vous demandez sans doute ce qui a arrêté mes yeux si longtemps: je +regardais à une fenêtre des rideaux dont lady Alis m'a parlé.» + +Anna soupira et rougit de pitié et de dédain soit pour son amie, soit +pour elle-même. Ce qui la vexait le plus, c'est qu'elle n'avait pu +s'assurer s'il les avait aperçues. + +Un jour ou deux se passèrent sans le voir, et Anna, s'imaginant plus +forte qu'elle n'était, attendait avec impatience un concert donné pour +le bénéfice d'une personne patronnée par lady Dalrymph. On disait qu'il +serait bon, et Wenvorth aimait passionnément la musique. Elle désirait +causer quelques instants avec lui, et se sentait le courage de lui +adresser la parole. Ni lady Russel, ni Élisabeth n'avaient voulu le +reconnaître, et elle pensait qu'elle lui devait une réparation. + +Elle avait promis à Mme Shmith de passer la soirée avec elle. Elle y +entra un instant, lui promettant une plus longue visite le lendemain. + +«Certainement, dit Mme Shmith; seulement vous me raconterez tout. Où +allez-vous?» + +Anna le lui dit, et ne reçut pas de réponse. Mais quand elle sortit, Mme +Shmith lui dit d'un air moitié sérieux, moitié malin: + +«Ne manquez pas de venir demain. Quelque chose me dit que bientôt vous +ne viendrez plus.» + + + + +CHAPITRE XX + + +Sir Walter, ses deux filles et Mme Clay arrivèrent les premiers au +concert, et, en attendant lady Dalrymph, s'assirent auprès du feu; à +peine y étaient-ils que le capitaine Wenvorth entra. Anna se trouvait +près de la porte, elle s'avança vers lui et lui dit un bonsoir gracieux. +Il se mit à causer avec elle, malgré les regards du père et de la soeur. +Anna ne les voyait pas, mais entendait leurs chuchotements, et quand +elle vit Wenvorth saluer de loin, elle comprit que Sir Walter avait bien +voulu lui faire un léger salut. Après avoir parlé de Bath et du concert, +il lui dit en souriant et en rougissant un peu: + +«Je vous ai à peine vue depuis la journée passée à Lyme. Je crains que +vous n'ayez souffert de cette émotion, d'autant plus que vous l'avez +renfermée.» + +Elle l'assura qu'elle n'avait pas souffert. + +«Ce fut un terrible moment,» dit-il, et il passa sa main sur ses yeux, +comme si ce souvenir était encore trop pénible, mais bientôt il ajouta +en souriant: + +«Cette journée cependant a eu des conséquences qui ne sont pas +terribles. Quand vous eûtes la présence d'esprit de suggérer que c'était +à Benwick de trouver un médecin, vous ne pensiez guère que c'était lui +qui avait le plus d'intérêt à la guérison de Louisa. + +--Cela est certain. Mais j'espère que ce sera un heureux mariage. Ils +ont tous deux de bons principes et un bon caractère. + +--Oui, dit-il, mais ici finit la ressemblance. Je les souhaite heureux +de toute mon âme. Ils n'auront ni lutte à soutenir, ni caprices, ni +opposition, ni retards. Tout cela est beaucoup plus que.......» + +Il s'arrêta: un souvenir soudain lui donna un peu de cette émotion qui +faisait rougir Anna et lui faisait tenir les yeux baissés. Il affermit +sa voix, et continua: + +«J'avoue que je trouve entre eux une différence d'esprit trop grande. +Louisa est une aimable jeune fille, douce et assez intelligente, mais +Benwick est quelque chose de plus. C'est un homme instruit, un esprit +délicat, et j'avoue que je suis étonné de son choix. S'il avait été +préféré par elle et l'eût aimée par reconnaissance, c'est différent; +mais il semble, au contraire, qu'il y ait eu chez lui un attachement +soudain, et cela me surprend. Un homme comme lui! un coeur presque +brisé! Fanny Harville était une créature supérieure, et il l'aimait +sincèrement. Un homme ne doit pas guérir, et ne guérit pas d'un tel +amour pour une telle femme.» + +Anna éprouva en un moment mille sensations de plaisir et de confusion. +Elle sentait son coeur battre plus vite. Il lui fut impossible de +continuer ce sujet, mais, sentant la nécessité de parler, elle prit un +détour: + +«Êtes-vous resté longtemps à Lyme? + +--Environ quinze jours. Je ne pouvais pas m'éloigner tant que Louisa +était en danger. J'avais eu une part trop grande dans ce malheur pour +être tranquille. C'était ma faute. Elle n'aurait pas été si obstinée, si +j'avais été moins faible. J'ai exploré les environs de Lyme, qui sont +très beaux; et plus je voyais, plus je trouvais à admirer. + +--J'aimerais bien à revoir Lyme, dit Anna. + +--Vraiment, je ne l'aurais pas cru. La scène de désolation à laquelle +vous avez été mêlée, la fatigue et la contention d'esprit que vous avez +éprouvées auraient dû vous dégoûter de Lyme. + +--Les dernières heures furent certainement pénibles, répondit Anna, +mais le souvenir d'un chagrin passé devient un plaisir, et ce n'est pas +le seul souvenir que Lyme m'ait laissé. Nous y avons eu beaucoup de +plaisir. J'ai voyagé si peu que tout endroit nouveau m'intéresse. Il y a +de réelles beautés à Lyme. Il ne me reste que des impressions +agréables,» dit-elle en rougissant un peu. + +A ce moment la porte s'ouvrit. + +«Lady Dalrymph,» s'écria-t-on joyeusement, et Sir Walter et sa fille +s'avancèrent avec empressement au-devant d'elle. Anna fut séparée du +capitaine Wenvorth, mais elle en avait appris en dix minutes plus +qu'elle n'eût osé espérer. Elle cacha son agitation et sa joie sous les +banalités de la conversation. Elle se sentait polie et bonne, et +disposée à plaindre tous ceux qui n'étaient pas aussi heureux qu'elle. + +On entra dans la salle du concert. Élisabeth, au bras de miss Carteret, +regardait le large dos de la douairière vicomtesse Dalrymph et semblait +au comble du bonheur. + +Et Anna?....... Mais ce serait insulter à son bonheur que de le +comparer à celui de sa soeur. L'un prenait sa source dans une vanité +égoïste, l'autre dans un noble attachement. + +Anna ne voyait rien autour d'elle. Son bonheur était en elle-même. Ses +yeux brillaient, ses joues brûlaient, mais elle n'en savait rien. Elle +ne pensait qu'à cette dernière demi-heure. Les expressions du capitaine, +le sujet qu'il avait choisi, et plus encore son air et son regard, ne +pouvaient laisser à Anna aucun doute. Son étonnement touchant Benwick, +ses idées sur une première affection, les phrases qu'il n'avait pu +finir, ses yeux qui se détournaient: tout disait à Anna que ce coeur lui +revenait enfin; que la colère et le ressentiment n'existaient plus, et +qu'ils étaient remplacés par l'ancienne tendresse. Oui, il l'aimait; ces +pensées et les images qu'elles suggéraient l'absorbaient entièrement. + +Quand chacun fut assis à sa place, elle chercha des yeux Wenvorth, mais +elle ne le vit pas, et le concert commença. M. Elliot s'était arrangé de +façon à être placé près d'Anna. Miss Elliot, assise entre ses deux +cousines et l'objet des attentions du colonel Wallis, était très +satisfaite. Anna était dans une disposition d'esprit à jouir de la +musique; pendant l'entr'acte elle expliquait à M. Elliot les paroles +d'une chanson italienne. «Voici à peu près le sens, dit-elle, car une +chanson d'amour ne se peut guère traduire, et je ne suis pas très +savante. + +--Oui, je vois que vous ne savez rien, vous vous bornez à traduire +fidèlement, élégamment ces inversions et ces obscurités de la langue +italienne. Ne parlez plus de votre ignorance, en voici une preuve +complète. + +--J'accepte vos éloges comme une bienveillante politesse, mais je ne +voudrais pas subir un examen sérieux. + +--Je n'ai pas fréquenté Camben-Place si longtemps sans apprécier miss +Anna Elliot. Elle est trop modeste pour que le monde connaisse la moitié +de ses perfections, et chez toute autre femme cette modestie ne serait +pas naturelle. + +--De grâce, arrêtez: c'est trop de flatterie. Que va-t-on jouer +maintenant? dit-elle en regardant le programme. + +--Je vous connais peut-être, dit M. Elliot en baissant la voix, depuis +plus longtemps que vous ne pensez. + +--Vraiment! comment cela se peut-il? Vous ne pouvez me connaître que +depuis mon arrivée à Bath. + +--Je vous connaissais par ouï-dire, longtemps avant. On vous a dépeinte +à moi. Votre personne, vos goûts, vos talents, tout est présent à mon +esprit.» + +M. Elliot ne se trompait pas en espérant éveiller l'intérêt d'Anna. On +éprouve un charme mystérieux et irrésistible à être connue depuis +longtemps sans le savoir. Elle le questionna, mais en vain. Il était +ravi qu'on l'interrogeât, mais il ne voulait rien dire. + +«Non, non, plus tard peut-être, mais pas maintenant.» + +Anna se dit que ce ne pouvait être que M. Wenvorth, le frère du +capitaine, qui avait parlé d'elle. + +«Le nom d'Anna Elliot m'intéresse depuis longtemps, ajouta-t-il, et, si +j'osais, j'exprimerais le désir qu'elle n'en change jamais.» + +Tout à coup une autre voix attira son attention. Son père parlait à lady +Dalrymph. + +«C'est un très bel homme, disait-il. + +--Oui, dit lady Dalrymph. Il a plus grand air que les gens qu'on voit +généralement à Bath. N'est-il pas Irlandais? + +--Son nom est Wenvorth, capitaine de marine. Sa soeur est la femme de M. +Croft, mon locataire à Kellynch, dans le comté de Somerset.» + +Anna, ayant suivi la direction des regards de son père, aperçut le +capitaine, debout au milieu d'un groupe. Quand leurs yeux se +rencontrèrent, il lui sembla qu'il détournait les siens. + +Mais la musique recommença, et elle fut forcée d'y donner son +attention. Quand elle regarda de nouveau, il était parti. + +La première partie du concert étant finie, quelques personnes +proposèrent d'aller prendre du thé. Anna resta assise à côté de lady +Russel, et fut débarrassée de M. Elliot. Elle était décidée à parler à +Wenvorth si le hasard l'amenait auprès d'elle, malgré la présence de +lady Russel, qui l'avait certainement aperçu. La salle se remplit de +nouveau, et Anna eut à entendre une longue heure de musique. Elle était +fort agitée, et ne pouvait être tranquille tant qu'elle n'aurait pas +échangé avec lui un regard ami. + +Elle se plaça à dessein à l'extrémité d'une banquette, avec une place +vide auprès d'elle. Bientôt Wenvorth s'approcha, mais avec hésitation; +il avait un air grave; le changement était frappant. Elle pensa que son +père ou lady Russel l'avait peut-être blessé... Il parla du concert, dit +qu'il espérait de meilleur chant et qu'il ne serait pas fâché d'en voir +la fin. Mais elle défendit si bien les chanteurs, tout en tenant compte, +d'une manière charmante, de l'opinion du capitaine qu'il répondit par un +sourire et que sa figure s'éclaircit. + +Alors il parut plus à l'aise, et jeta même un regard sur le banc pour y +prendre place à côté d'Anna. A ce moment elle se sentit toucher +l'épaule; c'était M. Elliot qui la priait de vouloir bien expliquer +encore l'italien. Miss Carteret désirait comprendre ce qu'on allait +chanter. + +Anna ne put refuser, mais jamais elle n'avait fait à la politesse un +plus grand sacrifice. + +Quand elle se retourna vers le capitaine, il lui dit adieu +précipitamment. + +«Cette chanson ne mérite-t-elle pas qu'on reste? dit Anna soudainement +poussée à encourager Wenvorth. + +--Non, dit-il d'un ton singulier. Rien ici n'est digne de me retenir.» +Et il partit. + +Il était donc jaloux de M. Elliot. C'était là le seul motif plausible. +Aurait-elle pu le croire trois heures auparavant! Ce fut un moment de +joie exquise. Mais, hélas! combien différentes furent les pensées qui +suivirent! Comment apaiser cette jalousie? Comment pourrait-il jamais +connaître les vrais sentiments d'Anna? + +Les attentions de M. Elliot la firent souffrir horriblement, ce +soir-là. + + + + +CHAPITRE XXI + + +Le lendemain Anna se rappela avec plaisir sa promesse à Mme Shmith. Elle +serait absente quand M. Elliot viendrait, car l'éviter était maintenant +son seul désir. Elle éprouvait cependant pour lui une grande +bienveillance; elle lui devait de la reconnaissance et de l'estime. Mais +Wenvorth existait seul pour elle, soit qu'elle dût être unie à lui, soit +qu'elle en fût séparée pour toujours. Jamais peut-être les rues de Bath +n'avaient été traversées par de pareils rêves d'amour. + +Ce matin-là son amie sembla particulièrement reconnaissante, car elle +comptait à peine sur sa visite. Elle demanda des détails, et Anna se fit +un plaisir de lui raconter la soirée. Ses traits étaient animés par le +souvenir. Mais ce n'était pas assez pour la curieuse Mme Shmith, qui +demanda des détails particuliers sur les personnes. + +«Les petites Durand étaient-elles là, la bouche ouverte pour gober la +musique, comme des moineaux qui demandent la becquée. Elles ne manquent +jamais un concert. + +--Je ne les ai pas vues. Mais j'ai entendu dire qu'elles étaient dans la +salle. + +--Et la vieille lady Maclean? Elle devait être dans votre voisinage, car +vous étiez certainement aux places d'honneur, près de l'orchestre, avec +lady Dalrymph? + +--Non, c'est ce que je craignais; mais heureusement lady Dalrymph +cherche toujours à être le plus loin possible, et il paraît que je n'ai +pas vu grand'chose. + +--Oh! assez pour votre amusement, il me semble, et puis vous aviez mieux +à faire. Je vois dans vos yeux que vous avez eu une soirée agréable. +Vous causiez dans les entr'actes?» + +Anna sourit. «Que voyez-vous dans mes yeux? + +--Votre visage me dit que vous étiez hier avec la personne que vous +trouvez la plus aimable entre toutes, et qui vous intéresse plus que +l'univers entier.» + +Une rougeur s'étendit sur les joues d'Anna; elle ne put répondre. + +«Et cela étant, continua Mme Shmith après un silence, vous saurez +combien j'apprécie votre visite. C'est vraiment bien bon de votre part, +vous qui avez tant d'autres invitations.» + +La pénétration de Mme Shmith saisit Anna d'étonnement et de confusion; +elle ne pouvait imaginer comment elle savait quelque chose sur Wenvorth. + +«Dites-moi, je vous prie, continua Mme Shmith; M. Elliot sait-il que je +suis à Bath, et que vous me connaissez? + +--M. Elliot! reprit Anna surprise, mais elle se reprit aussitôt, et +ajouta d'un air indifférent: Vous le connaissez? + +--Je l'ai connu beaucoup autrefois, dit madame Shmith gravement; mais +c'est fini maintenant. + +--Vous ne m'en avez jamais rien dit! Si je l'avais su, j'aurais eu le +plaisir de lui parler de vous. + +--Pour dire la vérité, dit Mme Shmith reprenant son air gai, c'est +exactement le plaisir que je vous prie de me faire. M. Elliot peut +m'être très utile, et si vous avez la bonté, chère miss Elliot, de +prendre ma cause en main, elle sera gagnée. + +--J'en serais extrêmement heureuse: j'espère que vous ne doutez pas de +mon désir de vous être utile, répondit Anna, mais vous me supposez une +plus grande influence que je n'en ai. Je suis parente de M. Elliot, à ce +titre seulement n'hésitez pas à m'employer.» + +Mme Shmith lui jeta un regard pénétrant, puis, souriant, elle lui dit: + +«J'ai été un peu trop vite à ce que je vois. Pardonnez-le-moi, j'aurais +dû attendre une déclaration officielle. Mais, chère miss Elliot, +dites-moi, comme à une vieille amie, quand je pourrai parler. Me +sera-t-il permis, la semaine prochaine, de penser que tout est décidé, +et de bâtir mes projets égoïstes sur le bonheur de M. Elliot? + +--Non, répondit Anna; ni la semaine prochaine, ni les suivantes. Rien de +ce que vous pensez ne se fera. Je ne dois pas épouser M. Elliot. Qui +vous le fait croire?» + +Mme Shmith la regarda avec attention, sourit, secoua la tête et dit: + +«Je crois que vous ne serez pas cruelle quand le moment sera arrivé. +Jusque-là, nous autres femmes, nous ne voulons rien avouer. Tout homme +qui ne nous a pas encore demandées est censé refusé. Laissez-moi plaider +pour mon ancien ami. Où trouverez-vous un mari plus gentleman, un homme +plus aimable? Laissez-moi recommander M. Elliot. Je suis sûre que le +colonel Wallis ne vous a dit de lui que du bien; et qui peut le mieux +connaître que le colonel Wallis? + +--Ma chère madame Shmith, il n'y a pas un an que Mme Elliot est morte. +Votre supposition n'est pas admissible. + +--Oh! si ce sont là vos seules objections! dit Mme Shmith d'un air +malin, M. Elliot est sauvé, et je ne m'inquiète plus de lui. Ne +m'oubliez pas quand vous serez mariée: voilà tout. Dites-lui que je suis +votre amie, et il m'obligera plus facilement qu'aujourd'hui. J'espère, +chère miss Elliot, que vous serez très heureuse. M. Elliot a assez de +bon sens pour apprécier la valeur d'une femme telle que vous. Votre +bonheur ne fera pas naufrage comme le mien. Vous avez la fortune, et +vous connaissez le caractère de votre fiancé. D'autres ne l'entraîneront +pas à sa ruine. + +--Oui, dit Anna, je peux croire tout le bien possible de mon cousin. Son +caractère paraît ferme et décidé, et j'ai pour lui un grand respect. +Mais je ne le connais pas depuis longtemps, et ce n'est pas un homme +qu'on puisse connaître vite. Ne comprenez-vous pas qu'il ne m'est rien? +S'il demandait ma main, je refuserais. Je vous assure que M. Elliot +n'était pour rien dans le plaisir que j'ai eu hier soir. Ce n'est pas M. +Elliot qui.....» + +Elle s'arrêta, et rougit fortement, regrettant d'en avoir tant dit. +Puis, impatiente d'échapper à de nouvelles remarques, elle voulut savoir +pourquoi Mme Shmith s'était imaginé qu'elle épouserait M. Elliot. + +«D'abord, pour vous avoir vus souvent ensemble. J'ai pensé, comme tout +le monde, que vos parents et vos amis désiraient cette union. Mais c'est +depuis deux jours seulement que j'en ai entendu parler. + +--Vraiment, on en a parlé! + +--Avez-vous regardé la femme qui vous a introduite hier soir? C'était la +garde, Mme Rock, qui, par parenthèse, était très curieuse de vous voir +et très contente de se trouver là. C'est elle qui m'a dit que vous +épousiez M. Elliot. + +--Elle n'a pu dire grand'chose sur des bruits qui n'ont aucun +fondement,» dit Anna en riant. + +Mme Shmith ne répondit pas. + +«Dois-je dire à M. Elliot que vous êtes à Bath? + +--Non, certainement. Je vous remercie; ne vous occupez pas de moi. + +--Vous disiez avoir connu M. Elliot pendant longtemps? + +--Oui. + +--Pas avant son mariage, sans doute? + +--Il n'était pas marié quand je l'ai connu. + +--Et vous étiez très liée avec lui? + +--Intimement. + +--Vraiment! alors dites-moi ce qu'il était à cette époque: je suis +curieuse de le savoir. Était-il tel qu'aujourd'hui? + +--Je ne l'ai pas vu depuis trois ans,» répondit Mme Shmith d'une voix si +grave, que continuer ce sujet devenait impossible. + +La curiosité d'Anna en fut accrue. Elles restèrent toutes deux +silencieuses; enfin Mme Shmith dit: + +«Je vous demande pardon, chère miss Elliot, mais j'étais incertaine sur +ce que je devais faire, et je me décide à vous laisser connaître le vrai +caractère de M. Elliot. Je crois maintenant que vous n'avez pas +l'intention de l'accepter. Mais on ne sait ce qui peut arriver; vous +pourriez un jour ou l'autre penser différemment. Écoutez la vérité: + +»M. Elliot est un homme sans coeur et sans conscience; un être prudent, +rusé et froid, qui ne pense qu'à lui, qui, pour son bien-être ou son +intérêt, commettrait une cruauté, une trahison, s'il n'y trouvait aucun +risque. Il est capable d'abandonner ceux qu'il a entraînés à la ruine +sans le moindre remords. Il n'a aucun sentiment de justice ni de +compassion. Oh! il n'a pas de coeur, et son âme est noire.» + +Elle s'arrêta, voyant l'air surpris d'Anna, et ajouta d'un ton plus +calme: + +«Mes expressions vous étonnent; il faut faire la part d'une femme +irritée et maltraitée, mais j'essayerai de me dominer. Je ne veux pas le +décrier. Je vous dirai seulement ce qu'il a été pour moi. + +»Il était, avant mon mariage, l'ami intime de mon cher mari, qui le +croyait aussi bon que lui-même. M. Elliot me plut aussi beaucoup, et +j'eus de lui une haute opinion. A dix-neuf ans on ne raisonne pas +beaucoup. Nous vivions très largement: il avait moins d'aisance que +nous, et demeurait au temple; c'est à peine s'il pouvait soutenir son +rang. Mais notre maison était la sienne; il y était le bienvenu; on le +regardait comme un frère. Mon pauvre Henri, qui avait l'esprit le plus +fin et le plus généreux, aurait partagé avec lui jusqu'à son dernier +sou, et je sais qu'il est venu souvent à son aide. + +--Ce doit être alors, dit Anna, qu'il connut mon père et ma soeur. Je +n'ai jamais compris sa conduite avec eux ni son mariage; cela ne +s'accorde guère avec ce qu'il paraît être aujourd'hui. + +--Je sais tout! s'écria Mme Shmith. Il fut présenté à Sir Walter avant +que je le connusse, mais il en parlait souvent. Je sais qu'il refusa les +avances qu'on lui fit. Je sais aussi tout ce qui a rapport à son +mariage. Sa femme était d'une condition inférieure; je l'ai connue +pendant les deux dernières années de sa vie. + +--On m'a dit que ce ne fut pas un heureux mariage, dit Anna. Mais +j'aimerais à savoir pourquoi il repoussa les avances de mon père. + +--M. Elliot, continua Mme Shmith, avait alors le désir de faire +rapidement fortune par un riche mariage. Il n'avait aucun secret pour +moi; il me le dit, et me parlait souvent de votre père et de votre +soeur. + +--Peut-être, dit Anna frappée d'une idée soudaine, lui avez-vous +quelquefois parlé de moi? + +--Très souvent: je me vantais de connaître ma chère Anna, et je disais +que vous ne ressembliez guère à........» + +Elle s'arrêta brusquement. + +«Cela m'explique ce que m'a dit M. Elliot hier soir. Je n'y comprenais +rien. Mais je vous ai interrompue: alors M. Elliot fit un mariage +d'argent? et c'est là sans doute ce qui vous ouvrit les yeux sur son +caractère?» + +Ici Mme Shmith hésita: + +«Oh! ces choses sont trop communes pour frapper beaucoup. J'étais très +jeune, gaie et insouciante. Je ne pensais qu'au plaisir. La maladie et +le chagrin m'ont donné d'autres idées. Mais alors je ne voyais rien de +répréhensible dans ce que faisait M. Elliot. Chercher son bien avant +tout me paraissait naturel. + +--Mais sa femme n'était-elle pas de basse condition? + +--Oui, c'était là mon objection, mais il ne voulut rien entendre. De +l'argent, c'était tout ce qu'il voulait. Le père était vitrier, le +grand-père boucher. Mais elle était jolie, elle avait eu de l'éducation, +et ses cousines l'avaient conduite dans la société. Le hasard lui fit +rencontrer Elliot: elle l'aima. Il s'assura seulement du chiffre de la +fortune. Il n'attachait pas d'importance, comme aujourd'hui, à son rang. +Kellynch devait lui revenir un jour; mais en attendant il ne se souciait +guère de l'honneur de la famille. Je lui ai souvent entendu dire que si +une baronnie s'achetait il vendrait la sienne pour mille francs, y +compris les armoiries et la devise, le nom et la livrée. Mais ce serait +mal de raconter tout ce qu'il disait sur ce sujet, et cependant je dois +vous donner des preuves. + +--Je n'en ai pas besoin: ce que vous m'avez dit s'accorde bien avec tout +ce que nous avons entendu dire. Je suis curieuse de savoir pourquoi il +est si différent maintenant? + +--Pour ma propre satisfaction, restez, et soyez assez bonne pour aller +prendre dans ma chambre une petite boîte incrustée que vous trouverez +sur la tablette du cabinet.» + +Anna fit ce que son amie désirait, et la boîte fut placée devant Mme +Shmith. Elle soupira en l'ouvrant et dit: + +«Elle est pleine de lettres de M. Elliot à mon mari. J'en cherche une +écrite avant mon mariage et qui a été conservée par hasard. La voici; je +ne l'ai pas brûlée, parce qu'étant peu satisfaite de M. Elliot, j'ai +voulu conserver les preuves de notre ancienne intimité: + + «Cher Shmith, j'ai reçu votre lettre. Votre bonté m'accable. Je + voudrais que les coeurs comme le vôtre fussent moins rares; mais j'ai + vécu vingt-trois ans dans le monde, et je n'ai rien vu de pareil. Je + n'ai pas besoin d'argent en ce moment. Félicitez-moi: je suis + débarrassé de Sir Walter et de sa fille. Ils sont retournés à + Kellynch, et m'ont fait presque jurer de les visiter cet été. Mais + quand j'irai, ce sera accompagné d'un arpenteur, pour savoir le + meilleur parti qu'on peut tirer de la propriété. Le baronnet pourrait + bien se remarier; il est assez fou pour cela. + + »S'il le fait, il me laissera en paix, ce qui est une compensation + pour l'héritage. + + »Je voudrais avoir un autre nom que Elliot; j'en suis écoeuré. + Heureusement je puis quitter celui de Walter, et je souhaite que vous + ne me le jetiez jamais à la face, voulant pour le reste de ma vie me + dire + + »Votre dévoué + + »WILLIAM ELLIOT.» + +Anna ne put lire cette lettre sans rougir; ce que voyant, dit Mme +Shmith: + +«Les expressions sont assez insolentes. Elles vous peignent l'homme. +Peut-on être plus clair?» + +Anna fut quelque temps à se remettre du trouble et de la mortification +qu'elle avait éprouvés. + +Elle fut obligée de se dire avant de recouvrer le calme nécessaire, que +cette lecture était la violation du secret d'une lettre, et qu'on ne +devait juger personne sur un pareil témoignage. + +«Je vous remercie, dit-elle. Voici bien la preuve complète de ce que +vous m'avez dit. Mais pourquoi se lier avec nous, à présent? + +--Vous allez le savoir: je vous ai montré ce qu'était M. Elliot, il y a +douze ans; je vais vous le montrer tel qu'il est aujourd'hui. Je ne puis +vous donner des preuves écrites, mais un témoignage verbal authentique. +Il désire réellement vous épouser. Ses intentions sont très sincères. +Mon autorité en ceci est le colonel Wallis. + +--Vous le connaissez donc? + +--Non, la chose ne me vient pas si directement, mais la source n'en est +pas moins bonne. M. Elliot parle à coeur ouvert de ses projets de +mariage au colonel Wallis, qui me paraît un caractère sensé, prudent et +observateur. Mais il a une jolie femme très sotte, à qui il dit tout ce +qu'il fait; celle-ci répète tout à sa garde, qui me le redit. + +--Ma chère Mme Shmith, votre autorité est en faute. Les idées que M. +Elliot a sur moi n'expliquent aucunement ses efforts pour se réconcilier +avec mon père. Ils étaient déjà sur un pied d'intimité quand je suis +arrivée à Bath. + +--Oui, je sais cela, mais..... Écoutez-moi seulement: vous jugerez +bientôt s'il faut y croire, en écoutant quelques particularités que vous +pourrez immédiatement contredire ou confirmer. Il vous avait vue et +admirée avant d'aller à Bath sans vous connaître, est-ce vrai? + +--Oui, je l'ai vu à Lyme. + +--Bien. Le premier point reconnu vrai, accordez quelque confiance à mon +amie. Il vous vit à Lyme, et vous lui plûtes tellement qu'il fut ravi de +vous retrouver à Camben-Place, sous le nom de miss Anna Elliot. Dès ce +moment, ses visites eurent un double motif. Mon historien dit que l'amie +de votre soeur est à Bath depuis le commencement de septembre; que c'est +une femme habile, insinuante; une belle personne, pauvre et..... qui +doit désirer s'appeler lady Elliot; et l'on se demande avec surprise +pourquoi miss Elliot semble ne pas voir le danger.» + +Ici, Mme Shmith s'arrêta un moment; mais, Anna gardant le silence, elle +continua: + +«Ceux qui connaissent la famille voyaient les choses ainsi, longtemps +avant votre arrivée. Le colonel Wallis, ami de M. Elliot, avait l'oeil +sur votre père et étudiait avec intérêt ce qui se passe ici; il mit M. +Elliot au courant des cancans. Celui-ci a complètement changé d'avis +pour ce qui touche le rang et les relations; et maintenant qu'il est +riche, il s'est accoutumé à étayer son bonheur sur sa baronnie future. +Il ne peut supporter l'idée de ne pas être Sir Walter. Vous pouvez +deviner que les nouvelles apportées par son ami ne lui ont pas été +agréables. Il a résolu de s'établir à Bath et de se lier avec la +famille, afin de s'assurer du danger et de circonvenir la dame, s'il +était nécessaire, et le colonel a promis de l'aider. Le seul but de M. +Elliot était d'abord d'étudier Mme Clay et Sir Walter, quand votre +arrivée y ajouta un autre motif. Mais je n'ai pas besoin d'entrer dans +des détails, et vous pouvez vous souvenir de ce qui s'est passé depuis. + +--Oui, dit Anna; ce que vous me dites s'accorde avec ce que j'ai vu. La +ruse a toujours quelque chose d'offensif; et les manoeuvres de l'égoïsme +et de la duplicité sont révoltantes; mais rien de ce que j'ai entendu ne +me surprend, j'ai toujours supposé à sa conduite un motif caché. +J'aimerais à connaître sa pensée sur la probabilité de l'événement qu'il +redoute. + +--Il pense que Mme Clay sait qu'il voit son jeu, qu'elle le craint, et +que sa présence l'empêche d'agir comme elle le voudrait. Mais il partira +un jour ou l'autre, et je ne vois pas comment il pourra être jamais +tranquille, tant qu'elle gardera son influence. Mme Wallis a une idée +amusante, c'est de mettre dans votre contrat de mariage avec M. Elliot +que votre père n'épousera pas Mme Clay. Cela ne l'empêchera pas, dit Mme +Rock, d'en épouser une autre. + +--Je suis très enchantée de savoir tout cela; il me sera peut-être plus +pénible de me trouver avec lui, mais je saurai mieux comment il faut +agir. M. Elliot est décidément un homme mondain et rusé qui n'a d'autres +principes pour le guider que l'égoïsme.» + +Mais Mme Shmith n'en avait pas fini avec M. Elliot. Il avait entraîné +son mari à sa ruine; et Anna put se convaincre que M. Shmith avait un +coeur aimant, un caractère facile et insouciant, et une intelligence +très médiocre; que son ami le dominait et probablement le méprisait. +Devenu riche lui-même, M. Elliot s'inquiéta peu des embarras financiers +de son ami, qui mourut juste à temps pour ne pas savoir sa ruine. Mais +ils avaient assez connu la gêne pour savoir qu'il ne fallait pas compter +sur M. Elliot. Cependant M. Shmith, par une confiance qui faisait plus +d'honneur à son coeur qu'à son jugement, le nomma son exécuteur +testamentaire; il refusa, malgré les prières de Mme Shmith, ne voulant +pas s'engager dans des tracas inutiles. Cette ingratitude équivalait +pour Anna presque à un crime. Elle écouta cette histoire, comprenant que +ce récit soulageait son amie, et s'étonnant seulement de son calme +habituel. Mme Shmith, en apprenant le mariage d'Anna, avait espéré +obtenir par son intermédiaire un service de M. Elliot. C'était pour +recouvrer une propriété dans les Indes, dont les revenus étaient sous le +séquestre; elle était forcée de renoncer à cet espoir. + +Anna ne put s'empêcher de s'étonner que Mme Shmith eût d'abord parlé si +favorablement de M. Elliot. + +«Ma chère, lui répondit-elle, je regardais votre mariage comme certain, +et je ne pouvais vous dire sur lui la vérité; mais mon coeur souffrait +quand je vous parlais de bonheur. Cependant M. Elliot a des qualités, +et, avec une femme comme vous, il ne fallait pas désespérer. Sa première +femme fut malheureuse, mais elle était ignorante et sotte, et il ne +l'avait jamais aimée. J'espérais qu'il en serait autrement pour vous.» + +Anna frissonna à la pensée de ce qu'elle aurait souffert. Était-il +possible qu'elle eût consentie à devenir lady Elliot? Et lequel des deux +eût été le plus misérable, quand le temps aurait tout fait connaître, +mais trop tard. + + + + +CHAPITRE XXII + + +Une fois rentrée chez elle, Anna se mit à penser à tout cela; elle était +soulagée de pouvoir juger M. Elliot librement et de ne lui plus devoir +aucune amitié. Cependant elle sentait combien son père serait froissé; +elle se préoccupait du chagrin et du désappointement de lady Russel, +mais il fallait tout lui dire et attendre tranquillement la suite des +événements. En arrivant chez elle, elle apprit que M. Elliot était venu, +mais qu'il reviendrait le soir. + +Je ne pensais pas à l'inviter, dit Élisabeth d'un air qu'elle affectait +de rendre insouciant; mais il désirait tellement venir, du moins à ce +que dit Mme Clay. + +--Oui, vraiment, dit celle-ci; je n'ai jamais vu solliciter une +invitation d'une manière plus pressante. J'étais réellement en peine +pour lui, car votre soeur, impitoyable, semble décidée à être cruelle. + +--Oh! s'écria Élisabeth, je suis trop accoutumée à ces choses pour en +être touchée. Mais quand j'ai vu combien il regrettait de ne pas +rencontrer mon père, j'ai cédé. Ils paraissent tous deux tellement à +leur avantage quand ils sont ensemble. Leurs façons sont si parfaites; +et M. Elliot est si respectueux! + +--Cela est charmant, dit Mme Clay n'osant cependant regarder Anna. Ils +sont comme père et fils. Chère miss Elliot, ne puis-je pas le dire? + +--Oh! je laisse chacun dire ce qu'il veut; s'il vous plaît de penser +ainsi! Mais il me semble que ses attentions ressemblent à celles de tout +le monde. + +--Ma chère miss Elliot! dit Mme Clay levant les mains et les yeux au +ciel et affectant un silence étudié. + +--Ma chère Pénélope, ne prenez pas l'alarme. Je l'ai invité, puis +congédié avec un sourire: j'ai eu pitié de lui.» + +Anna admira la dissimulation de Mme Clay, qui paraissait attendre avec +un tel plaisir celui qui venait contre-carrer ses plans. + +Il était impossible qu'elle ne détestât pas M. Elliot, et cependant il +lui fallait prendre un air calme, obligeant et se montrer satisfaite +d'être une simple amie pour Sir Walter, tandis qu'elle aurait bien voulu +être autre chose. + +Anna éprouva, en voyant M. Elliot, un pénible embarras. Maintenant +qu'elle voyait clairement sa fausseté, sa déférence et ses attentions +pour Sir Walter étaient odieuses; et, songeant à sa conduite avec M. +Shmith, elle pouvait à peine supporter ses sourires, son air affable et +l'expression de ses sentiments artificiels. Elle ne voulait ni +explications, ni rupture, mais être aussi froide que la parenté le +permettait. Elle fut bien aise d'apprendre qu'il quittait Bath pour deux +jours. + +Le lendemain elle annonça son intention d'aller passer la matinée chez +lady Russel. + +«Très bien, dit Élisabeth: faites-lui mes compliments; c'est tout ce que +j'ai à lui dire. Rendez-lui aussi cet ennuyeux livre qu'elle a voulu me +prêter. Je ne puis pourtant pas m'ennuyer à lire tous les poèmes ou +toutes les statistiques qui paraissent. Lady Russel est insupportable +avec ses nouvelles publications. Je l'ai trouvée horriblement mise hier +soir; mais il n'est pas nécessaire que vous le lui disiez. Je croyais +qu'elle avait un peu de goût, et j'ai eu honte d'elle. Un air officiel +et apprêté. Et elle se tient si raide! Faites-lui mes meilleurs +compliments, cela va sans dire. + +--Et les miens aussi, ajouta Sir Walter, et vous pouvez dire que j'ai +l'intention d'aller bientôt la voir. Soyez polie. Mais je me +contenterai de laisser ma carte, il ne faut pas faire de visites le +matin à de vieilles femmes. Si seulement elle mettait du rouge, elle ne +craindrait pas qu'on la voie. La dernière fois que j'y suis allé, les +jalousies ont été baissées immédiatement.» + +Tandis qu'il parlait, on frappa, et M. et Mme Charles Musgrove furent +introduits. La surprise fut grande: mais Anna seule fut contente; les +autres étaient indifférents. Cependant, aussitôt qu'on sut qu'ils +n'avaient pas l'intention de s'installer à la maison, Sir Walter et +Élisabeth devinrent plus aimables et firent les honneurs de la maison. +Élisabeth conduisit Marie dans un autre salon pour lui en faire admirer +les magnificences. + +Anna, restée seule avec Charles, sut alors que Henriette et Benwick +étaient du voyage. Voici comment ceci avait été décidé. Ce dernier ayant +affaire à Bath, Charles s'était proposé pour venir avec lui; mais Marie +ne supporta pas l'idée de rester seule et mit tout projet en suspens. +Heureusement Mme Musgrove mère se décida à venir à Bath avec Henriette +pour acheter les toilettes de noces de ses deux filles, et elle emmena +Marie. + +Anna apprit que, Charles Hayter ayant obtenu une cure provisoire, les +deux familles avaient consenti au mariage de leurs enfants. + +«Je suis bien heureuse d'apprendre, dit Anna, que les deux soeurs qui +s'aiment tant et qui ont un égal mérite, aient trouvé une situation +égale. J'espère que votre père et votre mère sont tout à fait heureux. + +--Mon père aimerait autant que ses futurs gendres fussent plus riches; +mais c'est là leur seul défaut. Marier deux filles à la fois n'est pas +une opération financière très agréable; cela diminue singulièrement les +ressources de mon père. Je ne dis pas que mes soeurs n'y aient pas +droit: mon père s'est toujours montré très libéral envers moi. Mais +Marie n'approuve qu'à demi le mariage de Henriette: elle ne rend pas +justice à Hayter, et ne pense pas assez à Wenthrop. Je ne puis lui faire +admettre la valeur de la propriété. C'est un mariage qui a de l'avenir. +J'ai toujours aimé Charles, et je ne cesserai pas de l'aimer +aujourd'hui. + +--J'espère que Louisa est tout à fait guérie?» + +Il répondit avec hésitation: + +«Oui, je la crois guérie; mais elle est bien changée, on ne la voit plus +courir, rire et danser. Si l'on ferme une porte trop fort, elle +tressaille et s'agite; et Benwick s'assoit près d'elle, lui parle bas +et lui lit des vers tout le long du jour.» + +Anna ne put s'empêcher de rire: + +«Cela n'est pas de votre goût; mais je crois que c'est un excellent +jeune homme. + +--Certainement; personne n'en doute, j'apprécie fort Benwick; quand on +peut le décider à parler, il cause bien. Ses lectures ne lui ont fait +aucun tort, car il se bat aussi volontiers qu'il lit. Nous avons eu +lundi dernier une fameuse chasse aux rats dans les granges de mon père, +et il y a joué un si beau rôle que je l'en aime davantage.» + +Ici Charles fut obligé d'aller admirer les glaces et les porcelaines de +Chine; mais Anna en avait entendu assez pour être au courant et pour se +réjouir. Cependant elle soupira; mais ce n'était pas un soupir d'envie: +elle eût bien voulu avoir la même part de bonheur que les autres sans +diminuer la leur. La visite se passa gaiement; Marie était de bonne +humeur, et si satisfaite du voyage dans le landau à quatre chevaux de sa +belle-mère, qu'elle était disposée à admirer tout ce qu'on lui montrait. +Son importance personnelle était rehaussée par ce bel appartement. + +Élisabeth sentait qu'il fallait inviter à dîner les Musgrove, mais elle +ne pouvait supporter l'idée qu'ils verraient une diminution de +serviteurs et de représentation, eux si inférieurs aux Elliot de +Kellynch! Ce fut un combat entre les convenances et la vanité. Celle-ci +eut le dessus, et Élisabeth fut satisfaite. Elle se dit: + +«Ce sont de vieilles idées de province sur l'hospitalité. On sait que +nous ne donnons pas de dîners; personne ici ne le fait, et je suis sûre +qu'une invitation ne serait pas agréable à Mme Musgrove: elle est gênée +avec nous, et hors de son monde. Je les inviterai pour la soirée de +demain; ce sera une nouveauté et un plaisir: ils n'ont jamais vu deux +salons comme ceux-ci. Ils seront ravis, ce sera une petite réunion +choisie.» + +Marie fut parfaitement contente de cette invitation; on devait la +présenter à M. Elliot et aux illustres cousines, et rien ne pouvait lui +être plus agréable. Anna sortit avec Charles et sa femme. Elle avait +hâte de revoir ses amis d'Uppercross, et elle reçut le meilleur accueil. + +Henriette, dont l'âme était épanouie par le bonheur, fut bienveillante +et gracieuse. Mme Musgrove était reconnaissante des services d'Anna. Ce +fut une expansion, une chaleur, une sincérité qui la ravirent d'autant +plus qu'elle en était privée chez elle. Elle fut invitée ou plutôt +réclamée comme un membre de la famille, et elle reprit en retour ses +habitudes serviables, écoutant l'histoire de Louisa et d'Henriette, +donnant son avis sur les achats, recommandant tels magasins, +s'interrompant pour aider Marie dans ses comptes, chercher ses clefs ou +tâcher de la convaincre qu'elle n'avait été dupe de personne, car Marie, +tout en s'amusant à regarder les passants par la fenêtre, ne pouvait +s'empêcher de laisser travailler son imagination. + +Une nombreuse compagnie arrivant dans un hôtel y porte beaucoup de bruit +et de mouvement; et Anna n'avait pas été là une demi-heure, que la vaste +salle était à moitié remplie de boîtes et de paquets; puis vinrent les +amies de Mme Musgrove, et, bientôt après, Harville et Wenvorth. Il +sembla à Anna qu'il était dans la même disposition d'esprit que le jour +du concert, et qu'il voulait l'éviter. Elle s'efforça d'être calme et se +raisonna ainsi: «Si nous nous aimons encore, nos coeurs finiront par se +comprendre; la destinée ne nous a pas rapprochés pour que nous nous +cherchions des querelles absurdes.» + +«Anna, s'écria Marie, voici Mme Clay debout sous la colonnade avec un +monsieur près d'elle. Ils semblent causer intimement. Comment se +nomme-t-il? Venez; dites-le-moi. Mon Dieu! je me souviens; c'est M. +Elliot. + +--Non, s'écria Anna vivement, ce ne peut être lui. Il a dû quitter Bath +ce matin à neuf heures, et il ne reviendra que demain.» + +Elle sentit que Wenvorth la regardait, ce qui la vexa et l'embarrassa et +lui fit regretter ce qu'elle avait dit. + +Marie, voulant qu'on supposât qu'elle connaissait son cousin, se mit à +parler des ressemblances de famille, affirma que c'était M. Elliot, et +appela encore Anna pour regarder elle-même. Mais Anna ne bougea pas. Son +malaise cependant augmenta quand elle vit les sourires et les regards +d'intelligence échangés entre deux ou trois dames, comme si elles se +croyaient dans le secret. Il était évident qu'on avait causé d'elle. + +«Venez voir, s'écria Marie; ils se séparent et se donnent la main. +Est-ce que vous ne reconnaîtriez pas M. Elliot? Vous semblez avoir +oublié Lyme.» + +Pour cacher son embarras, Anna alla vivement à la fenêtre. Elle s'assura +que c'étaient Mme Clay et M. Elliot, et, réprimant sa surprise, elle dit +tranquillement: + +«Oui, c'est M. Elliot. Il a changé son heure de départ, voilà tout; ou +je puis m'être trompée.» + +Elle revint s'asseoir avec l'espoir consolant d'avoir paru indifférente. +Les dames partirent; Charles, après avoir maudit leur visite, dit: + +«Mère, j'ai fait quelque chose qui vous fera plaisir; j'ai loué une loge +pour demain, et j'ai invité Wenvorth, je suis sûr qu'Anna ne sera pas +fâchée de venir avec nous. N'ai-je pas bien fait? + +--Bonté du ciel, s'écria Marie. Qu'avez-vous fait? Avez-vous oublié que +nous sommes engagés à Camben-Place, et que nous y rencontrerons lady +Dalrymph, M. Elliot et les principaux parents de la famille? + +--Bah, répondit Charles; qu'est-ce que c'est qu'une soirée? Votre père +pouvait nous inviter à dîner, s'il voulait nous voir. Faites ce que vous +voudrez; moi, j'irai au spectacle. + +--Oh! Charles, ce serait abominable, quand vous avez promis. + +--Non; j'ai seulement salué et souri, en disant: «Trop heureux!» Ce +n'est pas là une promesse. + +--Vous irez, Charles; ce serait impardonnable d'y manquer. On doit nous +présenter; il y a toujours eu une grande liaison entre les Dalrymph et +nous. Et M. Elliot est l'héritier de mon père; des attentions lui sont +dues à ce titre. + +--Ne me parlez pas d'héritiers, s'écria Charles: je ne suis pas de ceux +qui négligent le pouvoir régnant pour s'incliner devant l'astre nouveau. +Si je n'y allais pas pour votre père, il serait scandaleux d'y aller +pour son héritier. Qu'est-ce que M. Elliot est pour moi?» + +Cette expression d'insouciance ranima Anna, qui vit le capitaine +regarder et écouter avec attention. Aux dernières paroles de Charles, il +la regarda. + +Charles et Marie continuaient à discuter le projet de spectacle: Mme +Musgrove s'interposa. + +«Il vaut mieux y renoncer, Charles, et demander la loge pour mardi. Ce +serait dommage d'être séparés, et nous y perdrions aussi miss Anna; et +si elle n'est pas avec nous, ni Henriette ni moi nous ne nous soucions +du spectacle.» + +Anna fut sincèrement reconnaissante de ces paroles; elle dit d'un ton +décidé: «S'il ne dépendait que de moi, madame, la soirée à la maison ne +serait pas le plus petit obstacle. Je n'ai aucun plaisir à ces +présentations, et je serais trop heureuse d'aller au théâtre avec vous.» + +Elle sentit qu'on l'observait, et n'osa pas même lever les yeux pour +voir l'effet de ses paroles. On convint du mardi. Charles se réserva +seulement de taquiner sa femme en déclarant qu'il irait seul au +spectacle, si personne ne voulait y aller. Le capitaine Wenvorth quitta +sa place, et vint s'arrêter comme par hasard devant Anna. + +«Vous n'avez pas été assez longtemps à Bath, dit-il, pour jouir des +soirées qu'on y donne. + +--Ces soirées ne me plaisent pas, je ne suis pas joueuse. + +--Je sais que vous ne l'étiez pas autrefois; mais le temps opère de +grands changements. + +--Je n'ai pas tant changé,» dit-elle; puis elle s'arrêta, craignant +quelque interprétation. + +Quelques instants après, il dit, comme si c'était une réflexion +soudaine: + +«Il y a un siècle, vraiment: huit ans et demi!» + +Anna ne put savoir s'il en aurait dit davantage; Henriette demanda à +sortir, et Anna dissimula sa contrariété; elle se dit que si Henriette +l'avait su, elle en aurait eu pitié, elle qui était si sûre de +l'affection de son fiancé. + +Sir Walter et Élisabeth vinrent interrompre leurs apprêts de départ: +leur présence apporta un froid général. Anna se sentit oppressée, et vit +la même impression autour d'elle. Le bien-être, la liberté, la gaîté, +disparurent; un froid maintien, un silence compassé, une conversation +insipide, accueillirent son père et sa soeur. Quelle mortification +c'était pour elle! + +Cependant elle eut une satisfaction: le capitaine Wenvorth fut salué par +sa soeur plus gracieusement que la première fois. Élisabeth renouvela +son invitation pour tous les Musgrove, «une soirée intime,» dit-elle, +et, posant sur la table les lettres d'invitation qu'elle avait +apportées, elle adressa un sourire à Wenvorth en lui en présentant une. +Elle avait réfléchi qu'un homme d'une telle tournure ferait bien dans +son salon, et elle consentait à oublier le passé. + +Quand Sir Walter et Élisabeth furent partis, l'animation et la gaîté +reparurent, excepté pour Anna. Elle pensait à la manière douteuse dont +Wenvorth avait remercié plutôt qu'accepté l'invitation, montrant plus de +surprise que de plaisir. Elle savait qu'il ne pouvait regarder cette +invitation comme une excuse pour le passé. Il tint la carte dans sa main +après leur départ, comme s'il réfléchissait à tout cela. + +«Pensez-donc qu'Élisabeth a invité tout le monde, chuchota Marie assez +haut pour être entendue. Je ne suis pas surprise que le capitaine soit +ravi. Vous voyez qu'il ne peut pas se séparer de sa carte.» + +Anna saisit le regard de Wenvorth; elle vit sa joue rougir, et sa bouche +exprimer le mépris. + +Elle se détourna pour ne pas en voir davantage. + +On se sépara. Anna, sollicitée de rester à dîner, refusa. Elle avait +besoin de calme et de silence après les agitations de la journée. + +Revenue à Camben-Place, elle eut à entendre tous les projets d'Élisabeth +et de Mme Clay pour la soirée, tous les détails d'embellissement, +l'énumération des invités, tout ce qui ferait de cette soirée la plus +élégante qu'on eût jamais vue à Bath. Pendant ce temps, elle était +obsédée par une pensée unique: + +«Viendra-t-il?» Elle ne pouvait deviner s'il se croirait obligé de +venir. Elle oublia un moment sa préoccupation pour dire à Mme Clay +qu'elle l'avait vue causer avec M. Elliot. Elle crut voir sur sa figure +une certaine confusion, qui pouvait bien être causée par des reproches +ou des observations de M. Elliot. + +Elle s'écria cependant d'un air assez naturel: + +«Ah! c'est vrai! ma chère. Croiriez-vous, miss Elliot, que j'ai +rencontré M. Elliot dans la rue Bath? Je n'ai jamais été plus étonnée; +nous avons fait quelques pas ensemble. Quelque chose l'avait empêché de +partir; je ne sais plus quoi, car j'étais pressée et je ne pouvais guère +attendre... Il voulait savoir à quelle heure il pourrait être reçu +demain, il ne pensait qu'à votre soirée, et moi aussi, et même depuis +que je suis rentrée; sans cela, cette rencontre ne me serait pas si +entièrement sortie de la mémoire.» + + + + +CHAPITRE XXIII + + +Anna ayant promis d'aller chez les Musgrove, elle remit au lendemain la +visite à lady Russel. Un jour de plus était accordé à la bonne +réputation de M. Elliot, comme à la sultane Sheherazade des _Mille et +une Nuits_. + +Le mauvais temps la mit en retard, et quand elle arriva chez les +Musgrove, elle y trouva Mme Croft, Harville et Wenvorth. Marie et +Henriette ne l'avaient pas attendue; mais elles avaient recommandé à Mme +Musgrove de la retenir jusqu'à leur retour. + +Elle dut se soumettre, et fut bientôt plongée dans toutes les agitations +que l'extrême bonheur et l'extrême chagrin peuvent procurer. + +Deux minutes après son arrivée, Wenvorth dit à Harville: + +«Nous écrirons la lettre en question, Harville, si vous voulez me donner +ce qu'il faut pour écrire.» + +Tout étant préparé, il s'approcha de la table et, tournant le dos à +tous, il s'absorba dans sa lettre. + +Mme Musgrove racontait à Mme Croft comment le mariage de sa fille +s'était décidé, avec cet insupportable chuchotement que tout le monde +peut entendre. Anna ne put éviter d'entendre certains détails et des +rabâchages insipides que Mme Croft écoutait avec une attention +bienveillante. Anna espérait que Wenvorth n'entendait pas. + +«Tout bien considéré, disait Mme Musgrove, nous avons jugé convenable de +ne pas attendre davantage; Charles Hayter se mourait d'impatience. Je ne +hais rien tant que les longs engagements; six mois, un an tout au plus, +mais pas davantage. + +--C'est précisément ce que j'allais vous dire; surtout quand on ignore +s'il ne surviendra pas quelque obstacle; je trouve cela très imprudent, +et les parents devraient l'empêcher autant qu'ils peuvent. J'aimerais +mieux voir les jeunes gens se marier avec un petit revenu, et lutter +avec les difficultés de la vie que d'être liés longtemps d'avance.» + +Anna trouvait là un intérêt inattendu. Elle s'appliqua ces paroles, +sentit un frémissement parcourir tout son corps, et jeta +involontairement un regard sur la table. Le capitaine avait cessé +d'écrire: il écouta et se retourna pour lui jeter un regard rapide et +profond. + +Les deux dames continuèrent à redire les mêmes vérités, à les renforcer +par des exemples. Mais Anna n'entendit qu'un bruit de voix; tout était +confusion dans son esprit. + +Harville, qui n'avait rien entendu, s'approcha d'une fenêtre et parut +inviter Anna à le rejoindre. Il la regarda avec un sourire et fit un +petit mouvement de tête qui disait: «Venez, j'ai quelque chose à vous +dire.» + +Anna alla vers lui; alors il reprit l'expression sérieuse et pensive qui +lui était habituelle. + +«Voyez, dit-il, déployant un paquet qu'il avait dans la main et montrant +une miniature. Connaissez-vous cette personne? + +--Certainement, capitaine. + +--Et vous pouvez deviner à qui ce portrait est destiné. Mais, dit-il +d'une voix grave, il n'a pas été fait pour elle. Miss Elliot, vous +rappelez-vous notre promenade à Lyme? Nous nous affligions pour lui. Je +ne croyais guère alors. Mais, n'importe. La peinture a été faite au Cap. +Harville rencontra là un jeune artiste allemand, et pour remplir une +promesse faite à ma pauvre soeur, il posa, et lui rapporta ce portrait. +Je suis chargé maintenant de le donner à une autre femme. Quelle +commission pour moi! mais qui pouvait la faire? Je ne suis pas fâché, +vraiment, de la laisser à un autre, dit-il en désignant Wenvorth. Le +capitaine s'en charge; c'est pour cela qu'il écrit.» Et il ajouta, avec +une lèvre tremblante: «Pauvre Fanny! Elle ne l'aurait pas oublié sitôt! + +--Non, dit Anna d'une voix pénétrée, je le crois facilement. + +--Ce n'était pas dans sa nature: elle l'adorait. + +--Une femme qui aime vraiment est ainsi.» + +Harville eut un sourire qui signifiait: «Réclamez-vous pour votre sexe?» +et Anna répondit, en souriant aussi: «Oui, nous ne sommes pas si +oublieuses que vous; c'est peut-être notre destinée plutôt que notre +mérite. Nous n'y pouvons rien. Nous vivons à l'intérieur, tranquilles, +renfermées, et nous n'existons que par le sentiment. Vous êtes forcés à +l'action; vous avez toujours quelque affaire qui vous ramène dans le +monde; le changement et l'occupation continuels affaiblissent bientôt +vos impressions. + +--En admettant (ce que je ne fais pas) que votre assertion soit vraie, +elle ne s'applique pas à Benwick. Il n'a pas été forcé à l'action; la +paix l'a ramené à terre à ce moment-là, et depuis il a toujours vécu +avec nous. + +--C'est très vrai, dit Anna; je l'avais oublié. Mais qu'allez-vous +répondre à cela, capitaine? Si le changement ne vient pas des +circonstances extérieures, il vient du dedans, de la nature de l'homme, +ce doit être le cas du capitaine Benwick. + +--Non, non, je n'admets pas que ce soit la nature de l'homme plus que de +la femme d'oublier ceux qu'on aime ou qu'on a aimés. Je crois le +contraire. Il y a une véritable analogie entre notre corps et notre +esprit; là où le corps est le plus fort, le sentiment l'est aussi: il +est capable de supporter une plus rude épreuve, comme d'affronter un +plus mauvais temps. + +--Vos sentiments peuvent être les plus forts, dit Anna; mais le même +esprit d'analogie m'autorise à dire que les nôtres sont les plus +tendres. L'homme est plus robuste que la femme, mais il ne vit pas plus +longtemps, ce qui explique mes idées sur la nature de ses affections. +S'il en était autrement, ce serait trop cruel pour vous. Vous avez à +lutter avec des dangers, des souffrances; vous travaillez et vous +fatiguez votre temps; votre santé, votre vie, ne sont pas à vous. Ce +serait cruel vraiment (ceci fut dit d'une voix tremblante) si les +sentiments des femmes étaient ajoutés à tout cela. + +--Nous ne serons jamais d'accord sur ce point,» commença Harville, quand +un léger bruit attira son attention. La plume de Wenvorth était tombée +de ses mains, et Anna tressaillit en s'apercevant qu'il était plus près +qu'elle ne croyait. + +--Avez-vous fini votre lettre? dit Harville. + +--Pas encore, quelques lignes seulement: j'aurai fini dans cinq minutes. + +--Rien ne presse; je suis très bien ancré ici, dit-il en souriant à +Anna; bien approvisionné; je ne manque de rien. Eh bien, miss Elliot, +dit-il en baissant la voix, comme je vous le disais, nous ne serons +jamais d'accord sur ce point; aucun homme ni aucune femme ne peuvent +l'être sans doute: mais laissez-moi vous dire que l'histoire est contre +vous, en prose et en vers. Si j'avais autant de mémoire que Benwick, +j'apporterais cinquante citations pour appuyer ma thèse. Je ne crois pas +avoir ouvert dans ma vie un seul livre qui n'ait parlé de l'inconstance +des femmes. Chansons et proverbes: tout en parle. Mais, direz-vous +peut-être, ils ont été écrits par des hommes? + +--Oui, s'il vous plaît, ne prenons pas pour arbitres les livres. Les +hommes, en écrivant l'histoire, ont sur nous tous les avantages; ils ont +plus d'instruction, et la plume est dans leurs mains. Je n'admets pas +que les livres prouvent quelque chose. + +--Mais quelle preuve aurons-nous? + +--Nous n'en aurons jamais. Nous débutons chacun avec une prévention en +faveur de notre propre sexe; nous y ajoutons toutes les preuves que nous +pouvons trouver à l'appui, et précisément ces preuves ne peuvent être +données sans trahir un secret. + +--Ah! s'écria Harville d'un ton profondément ému, si je pouvais vous +faire comprendre tout ce qu'éprouve un homme, quand, jetant un dernier +regard sur sa femme et ses enfants, il suit des yeux le bateau qui les +emporte, et se demande s'il les reverra jamais. Si je pouvais vous dire +la joie de son âme quand il les revoit après une longue absence; quand +il a calculé l'heure de leur retour, et qu'il les voit arriver un jour +plus tôt, comme si le ciel leur avait donné des ailes! Si je pouvais +vous dire tout ce qu'un homme peut faire et supporter; tout ce qu'il +peut se glorifier de faire pour ses chers trésors! Je parle seulement de +ceux qui ont un coeur! dit-il en appuyant la main sur sa poitrine. + +--Ah! dit Anna vivement; je rends justice à vos sentiments et aux hommes +qui vous ressemblent. Je mériterais le mépris si j'osais supposer que la +véritable affection et la confiance appartiennent seulement aux femmes. +Non, je vous crois capables dans le mariage de toutes les grandes et +nobles choses. Je crois que vous pouvez supporter beaucoup tant que... +(permettez-moi de le dire), tant que vous avez un but. Je veux dire tant +que la femme que vous aimez existe et vit pour vous. Le seul privilège +que je réclame pour mon sexe (et il n'est pas très enviable, n'en soyez +pas jaloux), c'est d'aimer plus longtemps quand il n'y a plus ni vie ni +espoir.» Elle ne put en dire davantage; son coeur était trop plein, sa +poitrine trop oppressée. + +--Vous êtes une bonne âme, s'écria le capitaine lui posant la main sur +le bras avec affection. Il n'y a pas moyen de se quereller avec vous. Et +puis ma langue est liée quand je pense à Benwick.» + +Leur attention fut appelée ailleurs: Mme Croft s'en allait. + +«Nous nous séparons ici, je crois, Frédéric. Je retourne chez moi, et +vous, vous avez un rendez-vous avec votre ami. Ce soir, nous aurons le +plaisir de nous rencontrer tous à votre soirée,» dit-elle à Anna. «Nous +avons reçu hier l'invitation de votre soeur, et j'ai compris que +Frédéric était invité aussi. Vous êtes libre, n'est-ce pas, Frédéric?» + +Wenvorth pliait sa lettre à la hâte, il ne put ou ne voulut pas répondre +à cela. + +«Oui, dit-il, nous nous séparons; mais nous vous suivrons bientôt, +c'est-à-dire Harville, si vous êtes prêt, je le suis dans une minute; je +sais que vous ne serez pas fâché d'être dehors.» + +Wenvorth, ayant cacheté rapidement sa lettre, semblait pressé de partir. +Anna n'y comprenait rien. Harville lui dit un amical adieu; mais de +Wenvorth elle n'eut pas un mot, pas un regard, quand il sortit. + +Elle n'avait eu que le temps de s'approcher de la table, quand la porte +s'ouvrit, et qu'il rentra. Il s'excusa, disant qu'il avait oublié ses +gants; il s'approcha de la table, et, tirant une lettre de dessous les +autres papiers, la mit sous les yeux d'Anna en la regardant d'un air +suppliant, puis il sortit avant que Mme Musgrove eût le temps de voir +s'il était entré. + +Anna fut agitée au delà de toute expression. La lettre, dont l'adresse +«Miss A. E.» était à peine lisible, était celle qu'il avait pliée si +rapidement. On croyait qu'il écrivait à Benwick, et c'était à elle! La +vie d'Anna dépendait du contenu de cette lettre! Mais tout était +préférable à l'attente. Mme Musgrove était occupée ailleurs, et Anna +put, sans être aperçue, lire ce qui suit: + + «Je ne puis me taire plus longtemps. Il faut que je vous écrive. Vous + me percez le coeur! Ne me dites pas qu'il est trop tard! que ces + précieux sentiments sont perdus pour toujours. Je m'offre à vous avec + un coeur qui vous appartient encore plus que lorsque vous l'avez brisé + il y a huit ans. Ne dites pas que l'homme oublie plus tôt que la + femme, que son amour meurt plus vite. Je n'ai jamais aimé que vous. Je + puis avoir été injuste, j'ai été faible et vindicatif, mais jamais + inconstant. C'est pour vous seule que je suis venu à Bath, c'est à + vous seule que je pense; ne l'avez-vous pas vu? N'auriez-vous pas + compris mes désirs? Je n'aurais pas attendu depuis dix jours, si + j'avais connu vos sentiments comme je crois que vous avez deviné les + miens. Je puis à peine écrire. J'entends des mots qui m'accablent. + Vous baissez la voix, mais j'entends les sons de cette voix qui sont + perdus pour les autres. Trop bonne et trop parfaite créature! vous + nous rendez justice, en vérité, en croyant les hommes capables de + constance. Croyez à ce sentiment inaltérable chez + + F. W. + + »Il faut que je parte, incertain de mon sort: mais je reviendrai ici, + ou j'irai vous rejoindre. Un mot, un regard suffira pour me dire si je + dois entrer ce soir ou jamais chez votre père.» + +Après cette lecture, Anna fut longtemps à se remettre. Chaque instant +augmentait son agitation: elle était comme écrasée de bonheur et avant +qu'elle pût sortir de cet état violent, Charles, Marie et Henriette +rentrèrent. + +Elle s'efforça d'être calme, mais elle ne comprit pas un mot de ce qu'on +disait. Elle fut obligée de s'excuser et de dire qu'elle était +souffrante. On remarqua alors qu'elle était très pâle, qu'elle +paraissait agitée et préoccupée, et l'on ne voulut pas sortir sans elle. +Cela était cruel!... Si seulement on était parti, lui laissant la +tranquille possession de cette chambre! mais voir tout le monde autour +d'elle lui donnait le vertige et la désespérait. Elle dit qu'elle +voulait retourner chez elle. + +«Certainement, ma chère, dit Mme Musgrove; partez vite, et prenez soin +de vous, afin d'être bien remise ce soir. Charles, demandez une voiture; +elle ne peut pas marcher.» + +Aller en voiture, c'était là le pire, perdre la possibilité de dire deux +mots au capitaine! Elle ne pouvait supporter cette pensée. Elle protesta +vivement, et on la laissa enfin partir. + +«Soyez assez bonne, madame, dit-elle en sortant, pour dire à ces +messieurs que nous espérons les avoir tous ce soir, et particulièrement +le capitaine Benwick et M. Wenvorth.» + +Elle craignait quelque malentendu qui gâterait son bonheur. Une autre +contrariété survint: Charles voulut l'accompagner, cela était cruel, +mais elle ne pouvait s'y refuser. + +Arrivés à la rue Union, un pas rapide et qui lui était familier se fit +entendre derrière eux. Elle eut le temps de se préparer à voir Wenvorth. +Il les rejoignit, puis parut indécis sur ce qu'il devait faire; il se +tut et la regarda. Elle soutint ce regard en rougissant. Alors +l'indécision de Wenvorth cessa et il marcha à côté d'elle. + +Charles, frappé d'une pensée soudaine, dit tout à coup: + +«Capitaine, où allez-vous? A Gay-Street, ou plus loin? + +--Je n'en sais rien, dit Wenvorth surpris. + +--Allez-vous près de Camben-Place? parce qu'alors je n'ai aucun scrupule +à vous prier de me remplacer, et de donner votre bras à Anna. Elle est +un peu souffrante ce matin et ne doit pas aller seule si loin; et il +faut que j'aille chez mon armurier. Il m'a promis de me faire voir un +superbe fusil qu'il va expédier, et si je n'y vais pas tout de suite il +sera trop tard.» + +Wenvorth n'avait aucune objection à faire à cela, il s'empressa +d'accepter, réprimant un sourire et une joie folle. + +Une minute après, Charles était au bout de la rue, et Wenvorth et Anna +se dirigeaient vers la promenade tranquille, pour causer librement +pendant cette heure bénie, qu'ils se rappelleraient toujours avec +bonheur. Là ils échangèrent de nouveau ces sentiments et ces promesses +qui avaient déjà une fois engagé leur avenir et qui avaient été suivis +de longues années de séparation et d'indifférence. Ils se rappelèrent le +passé, plus parfaitement heureux qu'ils ne l'avaient jamais été, plus +tendres, plus éprouvés, plus certains de la fidélité et de l'attachement +l'un de l'autre; plus disposés à agir, et plus justifiés en le faisant. +Ils montaient lentement la pente douce, ne voyant rien autour d'eux, ni +les passants qui les coudoyaient. Ils s'expliquaient et se racontaient, +sans se lasser jamais, les journées précédentes. C'était bien la +jalousie qui avait dirigé toute la conduite de Wenvorth; mais il n'avait +jamais aimé qu'elle. Il avait voulu l'oublier, et croyait y avoir +réussi. Il s'était cru indifférent, tandis qu'il n'était qu'irrité; il +avait été injuste pour les qualités d'Anna, parce qu'il en avait +souffert. Maintenant elle était pour lui la perfection absolue, mais il +reconnaissait qu'à Uppercross seulement il avait appris à lui rendre +justice, et qu'à Lyme seulement il avait commencé à se connaître +lui-même. L'admiration de M. Elliot pour Anna avait réveillé son +affection, et les incidents du Cobb et la suite avaient établi la +supériorité d'Anna. + +Il avait fait des efforts inutiles pour s'attacher à Louisa, sans se +douter qu'une autre femme avait déjà pris possession de son coeur. Il +avait appris alors à distinguer la fermeté de principes, de l'entêtement +et de l'amour-propre; un esprit résolu et équilibré, d'un esprit +téméraire. Tout contribuait à élever dans son estime la femme qu'il +avait perdue; et il commençait à déplorer l'orgueil et la folie qui +l'avaient empêché de la regagner quand elle était sur sa route. + +Dès lors sa punition avait commencé. A peine délivré du remords et de +l'horreur causés par l'accident de Lyme, il s'était aperçu qu'il n'était +plus libre. + +«Je découvris, dit-il, que Harville me considérait comme engagé avec +Louisa. L'honneur me commandait de l'épouser, puisque j'avais été +imprudent. Je n'avais pas le droit d'essayer si je pourrais m'attacher à +une de ces jeunes filles, au risque de faire naître des bruits fâcheux. +J'avais péché, j'en devais subir les conséquences. Je me décidai à +quitter Lyme, j'aurais voulu affaiblir par tous les moyens possibles +les sentiments que j'avais pu inspirer. J'allai chez mon frère, il me +parla de vous, il me demanda si vous étiez changée. Il ne soupçonnait +guère qu'à mes yeux vous ne pouviez jamais changer.» + +Anna sourit, car il est bien doux à vingt-huit ans de s'entendre dire +qu'on n'a perdu aucun des charmes de la jeunesse. Elle comparait cet +hommage avec d'autres paroles qu'il avait dites, et le savourait +délicieusement. + +Il en était là, déplorant son aveuglement et son orgueil, quand +l'étonnante et heureuse nouvelle du mariage de Louisa lui rendit sa +liberté. + +«Ce fut la fin de mes plus grands tourments, car dès lors la route du +bonheur m'était ouverte; mais attendre dans l'inaction eût été trop +terrible. J'allai à Bath. Me pardonnez-vous d'y être arrivé avec un peu +d'espoir? Je savais que vous aviez refusé un homme plus riche que moi; +mais vous voir entourée de personnes malveillantes à mon égard; voir +votre cousin causant et souriant, et savoir que tous ceux qui avaient +quelque influence sur vous désiraient ce mariage, quand même vous auriez +de l'indifférence ou de la répulsion, n'était-ce pas assez pour me +rendre fou? + +--Il fallait ne pas me soupçonner, dit Anna, le cas était si différent. +Si j'ai eu tort en cédant autrefois à la persuasion, souvenez-vous +qu'elle était exercée pour mon bien, je cédais au devoir. Mais ici on ne +pouvait invoquer aucun devoir pour me faire épouser un homme qui m'était +indifférent. + +--Je ne pouvais pas raisonner ainsi. J'étais la proie de ces vieux +sentiments dont j'avais tant souffert. Je me souvenais seulement que +vous m'aviez abandonné croyant aux autres plutôt qu'à moi, et qu'enfin +vous étiez encore avec la même personne qui vous avait guidée, dans +cette année de malheur. + +--J'aurais cru, dit Anna, que ma manière d'être pouvait vous épargner +tout ce chagrin? + +--Non; vous aviez l'air aisé d'une personne qui est engagée ailleurs, et +cependant j'étais décidé à vous revoir.» + +Anna rentra chez elle, plus heureuse que personne ici n'aurait pu +comprendre. Tous les sentiments pénibles du matin étaient dissipés: son +bonheur était si grand, que, pour contenir sa joie, elle fut obligée de +se dire qu'elle ne pouvait pas durer. Elle alla s'enfermer dans sa +chambre, pour pouvoir en jouir ensuite avec plus de calme. + +Le soir vint, les salons se remplirent. C'était une soirée banale, trop +nombreuse pour être intime, pas assez pour être animée. + +Cependant jamais soirée ne parut plus courte à Anna. Jolie et +rougissante d'émotion et de bonheur, elle fut généralement admirée. + +Elle ne trouvait là que des indifférents ou des gens sympathiques, les +premiers elle les laissait de côté; elle causait gaîment avec les +autres, puis elle échangeait quelques mots avec Wenvorth, et elle +sentait qu'il était là! Ce fut dans un de ces courts moments qu'elle lui +dit: + +«J'ai tâché de me juger impartialement, et je crois que j'ai fait mon +devoir en me laissant influencer par l'amie qui me servait de mère. Je +ne veux pas dire pourtant qu'elle ne se trompait pas: l'avenir lui a +donné tort. Quant à moi, je ne voudrais jamais dans une circonstance +semblable imposer mon avis. Mais si j'avais désobéi, j'aurais été +tourmentée par ma conscience; aujourd'hui je n'ai rien à me reprocher, +et je crois que le sentiment du devoir n'est pas le plus mauvais lot +d'une femme en ce monde.» + +Il regarda Anna, puis lady Russel: + +«Je ne lui pardonne pas encore; mais j'espère plus tard être bien avec +elle. + +--Je me suis demandé aussi si je n'avais pas été moi-même mon plus grand +ennemi. Dites-moi, si je vous avais écrit, quand je fus nommé commandant +de la _Laconia_, m'auriez-vous répondu? M'auriez-vous promis votre main? + +--Oui, je l'aurais fait!» fut toute sa réponse; mais le ton était +décisif. + +--Mon Dieu! s'écria-t-il; est-ce vrai? j'y pensais et je le souhaitais, +comme le couronnement de tous mes succès, mais j'étais trop orgueilleux +pour vous demander une seconde fois. Si j'avais voulu vous comprendre et +vous rendre justice, six années de réparation et de souffrance m'eussent +été épargnées! Ce m'est une douleur d'un nouveau genre. Je me suis +accoutumé à croire que je méritais tout ce qui m'arrivait d'heureux. +Comme d'autres grands hommes dans les revers, ajouta-t-il avec un +sourire, je dois m'efforcer de soumettre mon esprit à ma destinée. Je +dois apprendre à me trouver heureux plus que je ne mérite.» + + + + +CHAPITRE XXIV + + +Qui peut douter de la suite de l'histoire? Quand deux jeunes gens se +mettent en tête de se marier, ils sont sûrs, par la persévérance, +d'arriver à leur but, quelque pauvres, quelque imprudents qu'ils soient. +C'est là peut-être une dangereuse morale, mais je crois que c'est la +vraie, et si ceux-là réussissent, comment _un capitaine Wenvorth_ et une +_Anna Elliot_, ayant toute la maturité de l'esprit, la conscience du +droit et une fortune indépendante, n'auraient-ils pas renversé tous les +obstacles? + +Ils n'en rencontrèrent pas beaucoup, en réalité, car ils n'eurent +d'autre opposition que le manque de gracieuseté et d'affection. + +Sir Walter ne fit aucune objection, et Élisabeth se contenta de paraître +froide et indifférente. Le capitaine Wenvorth, avec son mérite personnel +et ses 25,000 livres, n'était plus un zéro. On le trouvait digne de +rechercher la fille d'un baronnet dépensier et absurde, qui n'avait pas +eu assez de bon sens pour se maintenir dans la situation où la +Providence l'avait placé, et qui ne pouvait donner à sa fille qu'une +petite portion des 10,000 livres venant de sa mère. + +Sir Walter, malgré sa vanité, était loin de penser que ce fût là un +mauvais mariage. Au contraire, quand il vit Wenvorth davantage à la +lumière du jour (et il le regarda bien), il fut frappé de sa bonne mine, +et il sentit que cette supériorité physique pouvait entrer en balance +avec le rang de sa fille. + +Tout cela, aidé d'un nom bien sonnant, disposa Sir Walter à préparer sa +plume avec bonne grâce pour insérer le mariage dans le livre d'honneur. + +La seule personne dont l'opposition pouvait causer une sérieuse +inquiétude était lady Russel. Anna savait que cette dame aurait quelque +peine à renoncer à M. Elliot et qu'elle devrait faire des efforts pour +rendre justice à Wenvorth. + +Il lui fallait reconnaître qu'elle s'était trompée doublement; que, les +manières de Wenvorth ne convenant pas à ses idées, elle avait été trop +prompte à lui attribuer un caractère d'une impétuosité dangereuse; que, +les manières de M. Elliot lui ayant plu précisément par leur correction +et leur élégance, leur politesse et leur aménité, elle avait été trop +prompte à y reconnaître un esprit bien équilibré. + +Elle avait à faire une nouvelle provision d'opinions et d'espérances. + +Il y a chez quelques personnes une pénétration naturelle que +l'expérience ne peut égaler. Lady Russel avait été moins douée que sa +jeune amie; mais c'était une excellente femme, et si elle avait la +prétention d'avoir un bon jugement, elle voulait, avant tout, le bonheur +d'Anna. + +Quand la gêne du premier moment fut passée, elle se mit à aimer comme +une mère l'homme qui assurait le bonheur de son enfant. + +De toute la famille, Marie fut probablement la plus satisfaite. Ce +mariage augmentait sa considération, et elle pouvait se flatter d'y +avoir contribué en gardant Anna avec elle pendant l'automne. Elle était +fort contente que Wenvorth fût plus riche que Benwick ou Hayter, car sa +propre soeur devait être au-dessus des soeurs de son mari. + +Elle eut à souffrir, peut-être, de voir reprendre à Anna son droit +d'aînesse dans la société, et de la voir propriétaire d'un joli landau; +mais elle avait un avenir qu'Anna n'avait pas. Son mari était fils aîné, +et il hériterait d'Uppercross; et si elle pouvait empêcher Wenvorth +d'être fait baronnet, elle ne voudrait pas changer avec Anna. + +Il est à désirer que la soeur aînée soit également satisfaite de son +sort, car un changement n'est pas probable. Elle a eu la mortification +de voir M. Elliot se retirer, et personne ne s'est présenté qui puisse +faire naître en elle le moindre espoir. + +La nouvelle du mariage d'Anna fut pour M. Elliot un événement inattendu. +Il dérangeait ses plans de bonheur conjugal et son espoir de garder Sir +Walter célibataire, en le surveillant de près. + +Quoique dérouté et désappointé, il pouvait encore faire quelque chose +pour son propre plaisir et son intérêt. Il quitta Bath, et Mme Clay, +s'en allant bientôt après, le bruit courut qu'elle s'était établie à +Londres sous sa protection. On vit alors qu'il avait joué double jeu et +qu'il était résolu à empêcher cette femme artificieuse de l'évincer. + +Chez Mme Clay, la passion l'avait emporté sur l'intérêt, elle était +rusée cependant aussi bien que passionnée; et l'on se demande +aujourd'hui qui des deux sera le plus habile: si M. Elliot, après +l'avoir empêchée d'épouser Sir Walter, ne sera pas amené à en faire sa +femme. + +Sir Walter et Élisabeth furent sans nul doute froissés et vexés en +découvrant la duplicité de Mme Clay. Ils ont, il est vrai, pour se +consoler leur _grande_ cousine, mais ils sentiront bientôt que le métier +de courtisan n'est pas toujours agréable. + +Anna n'eut qu'un nuage à son bonheur; ce fut de voir que personne dans +sa famille n'était digne de Wenvorth. La disproportion de fortune ne lui +donna pas un moment de regret; mais ne pouvoir offrir à son mari +l'accueil bienveillant d'une famille respectable, en échange de +l'accueil empressé de ses beaux-frères et belles-soeurs, fut pour elle +une source de chagrin. + +Elle n'avait dans le monde que deux amies à ajouter à ceux de son mari: +lady Russel et Mme Shmith; il était tout disposé à aimer la première, +et, pourvu qu'on ne l'obligeât pas à dire qu'elle avait eu raison de les +séparer, il voulait bien lui reconnaître toutes les autres qualités. + +Quant à Mme Shmith, elle avait des titres pour être aimée tout de suite: +les bons offices qu'elle avait rendus à Anna. Elle acquit deux amis au +lieu d'une, et fut la première à les visiter. Le capitaine s'acquitta +envers elle en lui faisant recouvrer sa propriété des Indes. + +Cette augmentation de revenu, jointe à une amélioration de santé et à +la fréquentation d'aussi bons amis, entretint sa gaîté et sa vivacité, +et elle défia alors les plus grandes richesses d'ajouter à son +contentement; mais la source de son bonheur était en elle et dans son +caractère, comme celui d'Anna était dans son coeur aimant. Anna était +tout tendresse, et Wenvorth l'aima autant qu'elle en était digne. La +crainte de la guerre fut la seule ombre à son bonheur. Elle se +glorifiait d'être la femme d'un marin, mais il fallait payer cette +gloire par les alarmes dues à cette profession, où les vertus +domestiques brillent peut-être d'un plus vif éclat que les vertus +patriotiques. + + + + +TABLE + + Pages + CHAPITRE I 1 + -- II 11 + -- III 18 + -- IV 28 + -- V 34 + -- VI 47 + -- VII 60 + -- VIII 70 + -- IX 81 + -- X 89 + -- XI 102 + -- XII 111 + -- XIII 126 + -- XIV 134 + -- XV 142 + -- XVI 149 + -- XVII 158 + -- XVIII 170 + -- XIX 182 + -- XX 188 + -- XXI 197 + -- XXII 214 + -- XXIII 228 + -- XXIV 246 + + + Châteauroux.--Typog. et Stér. A. MAJESTÉ. + + + * * * * * + + + Liste des modifications: + + page 2: «1874» remplacé par «1784» (épousa, le 15 juillet 1784) + page 12: «pu'il» par «qu'il»(parce qu'il était Sir Walter) + page 32: «eur» par «leur» (il est vrai, leur liaison, mais il avait) + page 36: «eur» par «leur» (comme une compagne très utile pour leur + installation.) + page 56: «Louisia» par «Louisa» (Tout à coup Louisa entra seule) + page 89: «exéprience» par «expérience» (mais sa mémoire et son + expérience) + page 92: «eu» par «en» (nous pourrons les voir en haut) + page 96: «ees» par «des» (de l'orgueil des Elliot) + page 103: «Qppercross» par «Uppercross» (La fin de son séjour à + Uppercross) + page 116: «Scot» par «Scott» (On parla encore de Walter Scott) + page 207: «boîe» par «boîte» (et la boîte fut placée) + page 219: «sastisfaite» par «satisfaite» (et si satisfaite du voyage) + page 231: «Famy» par «Fanny» («Pauvre Fanny! Elle ne l'aurait pas + oublié sitôt!) + + «Anne» a été remplacé par «Anna» dans les pages: 2, 46, 62, 79. + «Louise» par «Louisa» dans les pages: 44, 45, 79, 83. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Persuasion, by Jane Austen + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PERSUASION *** + +***** This file should be named 36777-8.txt or 36777-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/7/7/36777/ + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Persuasion + +Author: Jane Austen + +Translator: Mme Letorsay + +Release Date: July 20, 2011 [EBook #36777] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PERSUASION *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<hr class="full" /> + +<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a></p> + +<h2>MISS AUSTEN</h2> + +<h1>PERSUASION</h1> + +<p class="center">ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS</p> + +<p class="center">PAR</p> + +<h3>M<sup>me</sup> LETORSAY<br /><br /><br /></h3> + +<hr class="tiny" /> + +<p class="center"><big>PARIS</big></p> + +<p class="center">LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></p> + +<p class="center"><span class="smcap2">79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</span></p> + +<hr class="tiny2" /> + +<p class="center">1882</p> + +<h6><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES CHAPITRES</a></h6> + +<h2><a name="ch1" id="ch1">CHAPITRE PREMIER</a></h2> + +<p>Sir Walter Elliot, de Kellynch-Hall, dans le comté de Somerset, n'avait +jamais touché un livre pour son propre amusement, si ce n'est le livre +héraldique.</p> + +<p>Là il trouvait de l'occupation dans les heures de désœuvrement, et de +la consolation dans les heures de chagrin. Devant ces vieux parchemins, +il éprouvait un sentiment de respect et d'admiration. Là, toutes les +sensations désagréables provenant des affaires domestiques se +changeaient en pitié et en mépris. Quand il feuilletait les innombrables +titres créés dans le siècle dernier, si chaque feuille lui était +indifférente, une seule avait constamment pour <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> lui le même intérêt, +c'était la page où le volume favori s'ouvrait toujours:</p> + +<div class="blockquote"> +<p><i>Famille Elliot, de Kellynch-Hall</i>:</p> + +<p><i>Walter Elliot, né le 1<sup>er</sup> mars 1760; épousa, le 15 juillet <ins class="correction" title="1874">1784</ins></i>,</p> + +<p><i>Élisabeth, fille de Jacques Stevenson, esquire de South-Park, comté +de Glocester, laquelle mourut en 1800. Il en eut</i>:</p> + +<p><i>Élisabeth, née le 1<sup>er</sup> juin 1785</i>,</p> + +<p><i><ins class="correction" title="Anne">Anna</ins>, née le 9 aoust 1787</i>,</p> + +<p><i>Un fils mort-né le 5 novembre 1789</i>,</p> + +<p><i>et Marie, née le 20 novembre 1791.</i></p> +</div> + +<p>Tel était le paragraphe sorti des mains de l'imprimeur; mais Sir Walter +y avait ajouté pour sa propre instruction, et pour celle de sa famille, +à la suite de la date de naissance de Marie:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Mariée le 16 décembre 1810 à Charles Musgrove, esquire d'Uppercross, +comté de Somerset.»</p></div> + +<p>Puis venait l'histoire de l'ancienne et respectable famille: le premier +de ses membres s'établissant dans Cheshire, exerçant la fonction de haut +shérif; représentant un bourg dans trois parlements successifs, et créé +baronnet dans la première année du règne de Charles II. Le livre +mentionnait aussi les femmes; le tout formant deux pages in-folio, +accompagné <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> des armoiries et terminé par l'indication suivante: +«Résidence principale: Kellynch-Hall, comté de Somerset.»</p> + +<p>Puis, de la main de Sir Walter:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Héritier présomptif: William Walter Elliot, esquire, +arrière-petit-fils du second Sir Walter.»</p></div> + +<p>La vanité était le commencement et la fin du caractère de Sir Elliot: +vanité personnelle, et vanité de rang.</p> + +<p>Il avait été remarquablement beau dans sa jeunesse, et à +cinquante-quatre ans, étant très bien conservé, il avait plus de +prétentions à la beauté que bien des femmes, et il était plus satisfait +de sa place dans la société que le valet d'un lord de fraîche date. A +ses yeux, la beauté n'était inférieure qu'à la noblesse, et le <i>Sir +Walter Elliot</i>, qui réunissait tous ces dons, était l'objet constant de +son propre respect et de sa vénération.</p> + +<p>Il dut à sa belle figure et à sa noblesse d'épouser une femme très +supérieure à lui. Lady Elliot avait été une excellente femme, sensée et +aimable, dont le jugement et la raison ne la trompèrent jamais, si ce +n'est en s'éprenant de Sir Walter.</p> + +<p>Elle supporta, cacha ou déguisa ses défauts, et pendant dix-sept ans le +fit respecter. Elle ne fut pas <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> très heureuse, mais ses devoirs, ses +amis, ses enfants l'attachèrent assez à la vie, pour qu'elle la quittât +avec regret.</p> + +<p>Trois filles, dont les aînées avaient, l'une seize ans, l'autre +quatorze, furent un terrible héritage et une lourde charge pour un père +faible et vain. Mais elle avait une amie, femme sensée et respectable, +qui s'était décidée, par attachement pour elle, à habiter tout près, au +village de Kellynch. Lady Elliot se reposa sur elle pour maintenir les +bons principes qu'elle avait tâché de donner à ses filles.</p> + +<p>Cette amie n'épousa pas Sir Walter, quoique leur connaissance eût pu le +faire supposer.</p> + +<p>Treize années s'étaient écoulées depuis la mort de lady Elliot, et ils +restaient proches voisins et amis intimes, mais rien de plus.</p> + +<p>Il n'est pas étonnant que lady Russel n'eût pas songé à un second +mariage; car elle possédait une belle fortune, était d'un âge mûr, et +d'un caractère sérieux, mais le célibat de Sir Walter s'explique moins +facilement.</p> + +<p>La vérité est qu'il avait essuyé plusieurs refus à des demandes en +mariage très déraisonnables. Dès lors, il se posa comme un bon père qui +se dévoue pour ses filles. En réalité, pour l'aînée seule, il était <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +disposé à faire quelque chose, mais à condition de ne pas se gêner. +Élisabeth, à seize ans, avait succédé à tous les droits et à la +considération de sa mère.</p> + +<p>Elle était fort belle et ressemblait à son père, sur qui elle avait une +grande influence; aussi avaient-ils toujours été d'accord. Les deux +autres filles de Sir Walter étaient, à son avis, d'une valeur +inférieure.</p> + +<p>Marie avait acquis une légère importance en devenant Mme Musgrove; mais +Anna, avec une distinction d'esprit et une douceur de caractère que +toute personne intelligente savait apprécier, n'était rien pour son +père, ni pour sa sœur.</p> + +<p>On ne faisait aucun cas de ce qu'elle disait, et elle devait toujours +s'effacer; enfin elle n'était qu'Anna.</p> + +<p>Lady Russel aimait ses sœurs, mais dans Anna seulement elle voyait +revivre son amie.</p> + +<p>Quelques années auparavant, Anna était une très jolie fille, mais sa +fraîcheur disparut vite, et son père, qui ne l'admirait guère quand elle +était dans tout son éclat, car ses traits délicats et ses doux yeux +bruns étaient trop différents des siens, ne trouvait plus rien en elle +qui pût exciter son estime, maintenant qu'elle était fanée et amincie.</p> + +<p>Il n'avait jamais espéré voir le nom d'Anna sur une autre page de son +livre favori. Toute alliance <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> égale reposait sur Élisabeth, car +Marie, entrée dans une notable et riche famille de province, lui avait +fait plus d'honneur qu'elle n'en avait reçu. Un jour ou l'autre, +Élisabeth se marierait selon son rang.</p> + +<p>Il arrive parfois qu'une femme est plus belle à vingt-neuf ans que dix +ans plus tôt. Quand elle n'a eu ni chagrins, ni maladies, c'est souvent +une époque de la vie où la beauté n'a rien perdu de ses charmes.</p> + +<p>Chez Élisabeth, il en était ainsi: c'était toujours la belle miss +Elliot, et Sir Elliot était à moitié excusable d'oublier l'âge de sa +fille, et de se croire lui-même aussi jeune qu'autrefois au milieu des +ruines qui l'entouraient. Il voyait avec chagrin Anna se faner, Marie +grossir, ses voisins vieillir et les rides se creuser rapidement autour +des yeux de lady Russel.</p> + +<p>Élisabeth n'était pas aussi satisfaite que son père. Depuis treize ans, +elle était maîtresse de Kellynch-Hall, présidant et dirigeant avec une +assurance et une décision qui ne la rajeunissaient pas.</p> + +<p>Pendant treize ans, elle avait fait les honneurs du logis, établissant +les lois domestiques, assise dans le landau à la place d'honneur, et +ayant le pas immédiatement après lady Russel dans tous les salons et à +tous les dîners. Treize hivers l'avaient vue ouvrir chaque <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> bal de +cérémonie donné dans le voisinage, et les fleurs de treize printemps +avaient fleuri depuis qu'elle allait, avec son père, jouir des plaisirs +de Londres pendant quelques semaines. Elle se rappelait tout cela, et la +conscience de ses vingt-neuf ans lui donnait des appréhensions et +quelques regrets. Elle se savait aussi belle que jamais, mais elle +sentait s'approcher les années dangereuses, et aurait voulu être +demandée par quelque baronnet avant la fin de l'année. Elle aurait pu +alors feuilleter le livre par excellence avec autant de joie +qu'autrefois; mais voir toujours la date de sa naissance, et pas d'autre +mariage que celui de sa jeune sœur, lui rendait le livre odieux; et +plus d'une fois, le voyant ouvert, elle le repoussa en détournant les +yeux.</p> + +<p>D'ailleurs elle avait eu une déception que ce livre lui rappelait +toujours. L'héritier présomptif, ce même William Walter Elliot dont les +droits avaient été si généreusement reconnus par son père, avait refusé +sa main. Quand elle était toute petite fille, et qu'elle espérait +n'avoir point de frère, elle avait songé déjà à épouser William, et +c'était aussi l'intention de son père. Après la mort de sa femme, Sir +Walter rechercha la connaissance d'Elliot. Ses ouvertures ne furent pas +reçues avec empressement, mais il persévéra, <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> mettant tout sur le +compte de la timidité du jeune homme. Dans un de leurs voyages à +Londres, Élisabeth était alors dans tout l'éclat de sa beauté et de sa +fraîcheur, William ne put refuser une invitation.</p> + +<p>C'était alors un jeune étudiant en droit, Élisabeth le trouva +extrêmement agréable et se confirma dans ses projets. Il fut invité à +Kellynch. On en parla et on l'attendit jusqu'au bout de l'année, mais il +ne vint pas. Le printemps suivant, on le revit à Londres. Les mêmes +avances lui furent faites, mais en vain. Enfin on apprit qu'il était +marié.</p> + +<p>Au lieu de chercher fortune dans la voie tracée à l'héritier de Sir +Walter, il avait acheté l'indépendance en épousant une femme riche, de +naissance inférieure.</p> + +<p>Sir Walter fut irrité; il aurait voulu être consulté, comme chef de +famille, surtout après avoir fait si publiquement des avances au jeune +homme; car on les avait vus ensemble au Tattersall et à la Chambre des +Communes. Il exprima son mécontentement.</p> + +<p>Mais M. Elliot n'y fit guère attention, et même n'essaya point de +s'excuser; il se montra aussi peu désireux d'être compté dans la famille +que Sir Walter l'en jugeait indigne, et toute relation cessa. <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p> + +<p>Élisabeth se rappelait cette histoire avec colère; elle avait aimé +l'homme pour lui-même et plus encore parce qu'il était l'héritier de Sir +Walter; avec lui seul, son orgueil voyait un mariage convenable, elle le +reconnaissait pour son égal. Cependant il s'était si mal conduit, qu'il +méritait d'être oublié. On aurait pu lui pardonner son mariage, car on +ne lui supposait pas d'enfants, mais il avait parlé légèrement et même +avec mépris de la famille Elliot et des honneurs qui devaient être les +siens. On ne pouvait lui pardonner cela. Telles étaient les pensées +d'Élisabeth; telles étaient les préoccupations et les agitations +destinées à varier la monotonie de sa vie élégante, oisive et +somptueuse, et à remplir les vides qu'aucune habitude utile au dehors, +aucuns talents à l'intérieur ne venaient occuper.</p> + +<p>Mais bientôt d'autres préoccupations s'ajoutèrent à celles-là: son père +avait des embarras d'argent. Elle savait qu'il était venu habiter la +baronnie pour payer ses lourdes dettes, et pour mettre fin aux +insinuations désagréables de son homme d'affaires, M. Shepherd. Le +domaine de Kellynch était bon, mais insuffisant pour la représentation +que Sir Walter jugeait nécessaire. Tant qu'avait vécu lady Elliot, +l'ordre, la modération et l'économie avaient contenu <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> les dépenses +dans les limites des revenus; mais cet équilibre avait disparu avec +elle: les dettes augmentaient; elles étaient connues, et il devenait +impossible de les cacher entièrement à Élisabeth. L'hiver dernier, Sir +Walter avait proposé déjà quelques diminutions dans les dépenses, et, +pour rendre justice à Élisabeth, elle avait indiqué deux réformes: +supprimer quelques charités inutiles, et ne point renouveler +l'ameublement du salon. Elle eut aussi l'heureuse idée de ne plus donner +d'étrennes à Anna. Mais ces mesures étaient insuffisantes; Sir Walter +fut obligé de le confesser, et Élisabeth ne trouva pas d'autre remède +plus efficace. Comme lui, elle se trouvait malheureuse et maltraitée par +le sort.</p> + +<p>Sir Walter ne pouvait disposer que d'une petite partie de son domaine, +et encore était-elle hypothéquée. Jamais il n'aurait voulu vendre, se +déshonorer à ce point. Le domaine de Kellynch devait être transmis +intact à ses héritiers.</p> + +<p>Les deux amis intimes, M. Shepherd et lady Russel, furent appelés à +donner un conseil; ils devaient trouver quelque expédient pour réduire +les dépenses sans faire souffrir Sir Walter et sa fille dans leur +orgueil ou dans leurs fantaisies.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch2" id="ch2">CHAPITRE II</a></h2> + +<p>M. Shepherd était un homme habile et prudent. Quelle que fût son opinion +sur Sir Walter, il voulait laisser à un autre que lui le rôle +désagréable; il s'excusa, se permettant toutefois de recommander une +déférence absolue pour l'excellent jugement de lady Russel.</p> + +<p>Celle-ci prit le sujet en grande considération et y apporta un zèle +inquiet. C'était plutôt une femme de bon sens que d'imagination. La +difficulté à résoudre était grande: lady Russel avait une stricte +intégrité et un délicat sentiment d'honneur; mais elle souhaitait de +ménager les sentiments de Sir Walter et le rang de la famille. C'était +une personne bonne, bienveillante, charitable et capable d'une solide +amitié; très correcte dans sa conduite, stricte dans ses idées de +décorum, et un modèle de savoir-vivre.</p> + +<p>Son esprit était très pratique et cultivé; mais elle donnait au rang et +à la noblesse une valeur <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> exagérée, qui la rendait aveugle aux +défauts des possesseurs de ces biens.</p> + +<p>Veuve d'un simple chevalier, elle estimait très haut un baronnet, et Sir +Walter avait droit à sa compassion et à ses attentions, non seulement +comme un vieil ami, un voisin attentif, un seigneur obligeant, mari de +son amie, père d'Anna et de ses sœurs, mais parce <ins class="correction" title="pu'il">qu'il</ins> était Sir +Walter.</p> + +<p>Il fallait faire des réformes sans aucun doute, mais elle se tourmentait +pour donner à ses amis le moins d'ennuis possible. Elle traça des plans +d'économie, fit d'exacts calculs, et enfin prit l'avis d'Anna, qu'on +n'avait pas jugé à propos de consulter, et elle subit son influence. Les +réformes d'Anna portèrent sur l'honorabilité aux dépens de +l'ostentation. Elle voulait des mesures plus énergiques, un plus prompt +acquittement des dettes, une plus grande indifférence pour tout ce qui +n'était pas justice et équité.</p> + +<p>«Si nous pouvons persuader tout cela à votre père, dit lady Russel en +relisant ses notes, ce sera beaucoup. S'il adopte ces réformes, dans +sept ans il sera libéré, et j'espère le convaincre que sa considération +n'en sera pas ébranlée, et que sa vraie dignité sera loin d'en être +amoindrie aux yeux des gens raisonnables. <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p> + +<p>«En réalité, que fera-t-il, si ce n'est ce que beaucoup de nos premières +familles ont fait, ou devraient faire? Il n'y aura rien là de singulier, +et c'est de la singularité que nous souffrons le plus. Après tout, celui +qui a fait des dettes doit les payer; et tout en faisant la part des +idées d'un gentilhomme, le caractère d'honnête homme passe avant tout.»</p> + +<p>C'était d'après ce principe qu'Anna voulait voir son père agir. Elle +considérait comme un devoir indispensable de satisfaire les créanciers +en faisant rapidement toutes les réformes possibles, et ne voyait aucune +dignité en dehors de cela.</p> + +<p>Elle comptait sur l'influence de lady Russel pour persuader une réforme +complète; elle savait que le sacrifice de deux chevaux ne serait guère +moins pénible que celui de quatre, ainsi que toutes les légères +réductions proposées par son amie. Comment les sévères réformes d'Anna +auraient-elles été acceptées, puisque celles de lady Russel n'eurent +aucun succès?</p> + +<p>Quoi! supprimer tout confortable! Les voyages, Londres, les domestiques +et les chevaux, la table; retranchements de tous côtés! Ne pas vivre +décemment comme un simple gentilhomme! Non!</p> + +<p>On aimait mieux quitter Kellynch que de rester dans des conditions si +déshonorantes! <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span></p> + +<p>Quitter Kellynch! L'idée fut aussitôt saisie par Shepherd, qui avait un +intérêt aux réformes de Sir Walter, et qui était persuadé qu'on ne +pouvait rien faire sans un changement de résidence. Puisque l'idée en +était venue, il n'eut aucun scrupule à confesser qu'il était du même +avis. Il ne croyait pas que Sir Walter pût réellement changer sa manière +de vivre dans une maison qui avait à soutenir un tel caractère +d'honorabilité et de représentation. Partout ailleurs il pourrait faire +ce qu'il voudrait, et sa maison serait toujours prise pour modèle. Après +quelques jours de doute et d'indécision, la grande question du +changement de résidence fut décidée.</p> + +<p>On pouvait choisir Londres, Bath, ou une autre habitation aux environs +de Kellynch. L'objet de l'ambition d'Anna eût été de posséder une petite +maison dans le voisinage de lady Russel, près de Marie, et de voir +parfois les ombrages et les prairies de Kellynch. Mais sa destinée était +d'avoir toujours l'inverse de ce qu'elle désirait. Elle n'aimait pas +Bath, mais Bath devait être sa résidence.</p> + +<p>Sir Walter penchait pour Londres, mais M. Shepherd n'en voulait pas pour +lui, et il fut assez habile pour le dissuader et lui faire préférer +Bath: là il pourrait comparativement faire figure à peu de frais. <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p> + +<p>Les deux avantages de Bath avaient été pris en grande considération: sa +distance de Kellynch, seulement cinquante milles, et le séjour qu'y +faisait lady Russel pendant une partie de l'hiver. A la grande +satisfaction de cette dernière, Sir Walter et Élisabeth en arrivèrent à +croire qu'ils ne perdraient rien à Bath en considération et en plaisirs. +Lady Russel fut obligée d'aller contre les désirs de sa chère Anna. +C'était en demander trop à Sir Walter que de s'établir dans une petite +maison du voisinage. Anna, elle-même, y aurait trouvé des mortifications +plus grandes qu'elle ne le prévoyait, et pour Sir Walter, elles eussent +été terribles. Lady Russel considérait l'antipathie d'Anna pour Bath +comme une prévention erronée provenant de trois années de pension +passées là après la mort de sa mère, et en second lieu de ce qu'elle +n'était pas en bonne disposition d'esprit pendant le seul hiver qu'elle +y eût passé avec elle.</p> + +<p>Lady Russel adorait Bath et s'imaginait que tout le monde devait penser +comme elle. Sa jeune amie pourrait passer les mois les plus chauds avec +elle à Kellynch-Lodge. Ce changement serait bon pour sa santé et pour +son esprit. Anna avait trop peu vu le monde; elle n'était pas gaie: plus +de société lui ferait du bien. <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span></p> + +<p>Puis, Sir Walter, habitant dans le voisinage de Kellynch, aurait +souffert de voir sa maison aux mains d'un autre; c'eût été une trop rude +épreuve. Il fallait louer Kellynch-Hall. Mais ce fut un profond secret, +renfermé dans leur petit cercle.</p> + +<p>Sir Walter eût été trop humilié qu'on l'apprît. M. Shepherd avait +prononcé une fois le mot «avertissement», mais n'avait pas osé le +redire.</p> + +<p>Sir Walter en méprisait la seule idée et défendait qu'on y fît la +moindre allusion. Il ne consentirait à louer que comme sollicité à +l'imprévu, par un locataire exceptionnel, acceptant toutes ses +conditions comme une grande faveur.</p> + +<p>Nous approuvons bien vite ce que nous aimons. Lady Russel avait encore +une autre raison d'être contente du départ projeté de Sir Walter. +Élisabeth avait formé une intimité qu'il était désirable de rompre.</p> + +<p>La fille de M. Shepherd, mal mariée, était revenue chez son père, avec +deux enfants. C'était une femme habile qui connaissait l'art de plaire, +au moins à Kellynch-Hall. Elle avait si bien su se faire accepter de +miss Elliot, qu'elle y avait fait plusieurs séjours, malgré les +prudentes insinuations de lady Russel, qui trouvait cette amitié +déplacée. <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span></p> + +<p>Lady Russel avait peu d'influence sur Élisabeth et semblait l'aimer +plutôt par devoir que par inclination. Celle-ci n'avait pour elle que +des égards et de la politesse, mais jamais lady Russel n'avait réussi à +faire prévaloir ses avis; elle était très peinée de voir Anna exclue si +injustement des voyages à Londres et avait insisté fortement à plusieurs +reprises pour qu'elle en fît partie. Elle s'était efforcée souvent de +faire profiter Élisabeth de son jugement et de son expérience, mais +toujours en vain. Miss Elliot avait sa volonté, et jamais elle n'avait +fait une opposition plus décidée à lady Russel, qu'en choisissant Mme +Clay et en délaissant une sœur si distinguée, pour donner son +affection et sa confiance là où il ne devait y avoir que de simples +relations de politesse.</p> + +<p>Lady Russel considérait Mme Clay comme une amie dangereuse, et d'une +position inférieure; et son changement de résidence, qui la laisserait +de côté et permettrait à miss Elliot de choisir une intimité plus +convenable, lui semblait une chose de première importance.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch3" id="ch3">CHAPITRE III</a></h2> + +<p>«Permettez-moi de vous faire observer, Sir Walter,» dit M. Shepherd un +matin à Kellynch-Hall, en dépliant le journal, «que la situation +actuelle nous est très favorable. Cette paix ramènera à terre tous les +riches officiers de la marine. Ils auront besoin de maisons. Est-il un +meilleur moment pour choisir de bons locataires? Si un riche amiral se +présentait, Sir Walter?</p> + +<p>—Ce serait un heureux mortel, Shepherd,» répondit Sir Walter. «C'est +tout ce que j'ai à remarquer. En vérité, Kellynch-Hall serait pour lui +la plus belle de toutes les prises, n'est-ce pas, Shepherd?»</p> + +<p>M. Shepherd sourit, comme c'était son devoir, à ce jeu de mots, et +ajouta:</p> + +<p>«J'ose affirmer, Sir Walter, qu'en fait d'affaires les officiers de +marine sont très accommodants. J'en sais quelque chose. Ils ont des +idées libérales, et ce sont <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> les meilleurs locataires qu'on puisse +voir. Permettez-moi donc de suggérer que si votre intention venait à +être connue, ce qui est très possible (car il est très difficile à Sir +Walter de celer à la curiosité publique ses actions et ses desseins; +tandis que moi, John Shepherd, je puis cacher mes affaires, car personne +ne perd son temps à m'observer); je dis donc que je ne serais pas +surpris, malgré notre prudence, si quelque rumeur de la vérité +transpirait au dehors; dans ce cas, des offres seront faites, et je +pense que quelque riche commandant de la marine sera digne de notre +attention, et permettez-moi d'ajouter que deux heures me suffisent pour +accourir ici, et vous épargner la peine de répondre.»</p> + +<p>Sir Walter ne répondit que par un signe de tête; mais bientôt, se levant +et arpentant la chambre, il dit ironiquement:</p> + +<p>«Il y a peu d'officiers de marine qui ne soient surpris, j'imagine, +d'habiter un tel domaine.</p> + +<p>—Ils béniront leur bonne fortune,» dit Mme Clay (son père l'avait +amenée, rien n'étant si bon pour sa santé qu'une promenade à Kellynch). +«Mais je pense, comme mon père, qu'un marin serait un très désirable +locataire. J'en ai connu beaucoup. Ils sont si scrupuleux, et si larges +en affaires! Si vous <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> leur laissez vos beaux tableaux, Sir Walter, +ils seront en sûreté: tout sera parfaitement soigné. Les jardins et les +massifs seront presque aussi bien entretenus qu'actuellement. Ne +craignez pas, miss Elliot, que vos jolies fleurs soient négligées.</p> + +<p>—Quant à cela, répondit froidement Sir Walter, si je me décidais à +louer, j'hésiterais à accorder certains privilèges; je ne suis pas +disposé à faire des faveurs à un locataire. Sans doute le parc lui sera +ouvert, et il n'en trouverait pas beaucoup d'aussi vastes.</p> + +<p>»Quant aux restrictions que je puis imposer sur la jouissance des +réserves de chasse, c'est autre chose. L'idée d'en donner l'entrée ne me +sourit guère, et je recommanderais volontiers à miss Elliot de se tenir +en garde pour ses parterres.»</p> + +<p>Après un court silence, M. Shepherd hasarda: «Dans ce cas, il y a des +usages établis, qui rendent chaque chose simple et facile entre +propriétaire et locataire. Vos intérêts, Sir Walter, sont en mains +sûres: comptez sur moi pour qu'on n'empiète pas sur vos droits. Qu'on me +permette de le dire: je suis plus jaloux des droits de Sir Walter, qu'il +ne l'est lui-même.»</p> + +<p>Ici, Anna prit la parole. <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p> + +<p>«Il me semble que l'armée navale, qui a tant fait pour nous, a autant de +droits que toute autre classe à une maison confortable. La vie des +marins est assez rude pour cela, il faut le reconnaître.</p> + +<p>—Ce que dit miss Anna est très vrai, répondit M. Shepherd.</p> + +<p>—Certainement,» ajouta sa fille.</p> + +<p>Mais bientôt après, Sir Walter fit cette remarque: «La profession a son +utilité, mais je serais très fâché qu'un de mes amis lui appartînt.</p> + +<p>—Vraiment? répondit-on avec un regard de surprise.</p> + +<p>—Oui; sous deux rapports elle me déplaît. D'abord c'est un moyen pour +un homme de naissance obscure d'obtenir une distinction qui ne lui est +pas due, d'arriver à des honneurs que ses ancêtres n'ont jamais rêvés; +puis elle détruit totalement la beauté et la jeunesse. Un marin vieillit +plus vite qu'un autre. J'ai toujours remarqué cela. Il risque par sa +laideur de devenir un objet d'horreur pour lui-même, et il court la +chance de voir le fils d'un domestique de son père arriver à un grade +au-dessus du sien.</p> + +<p>»Voici un exemple à l'appui de ce que je dis. Au printemps dernier, +j'étais en compagnie de deux hommes: <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span></p> + +<p>»Lord Saint-Yves, dont le père a été ministre de campagne, presque sans +pain. Je dus céder le pas à Lord Saint-Yves, et à un certain amiral +Baldwin, le plus laid personnage qu'on puisse imaginer. Une figure +martelée couleur d'acajou; tout était lignes et rides: trois cheveux +gris d'un côté, et rien qu'un soupçon de poudre. «Au nom du ciel! quel +est ce vieux garçon? dis-je à un ami qui se trouvait là.—Mon cher, +c'est l'amiral Baldwin. Quel âge lui donnez-vous?—Soixante ans, +dis-je.—Quarante, répondit-il. Pas davantage.»</p> + +<p>»Figurez-vous mon étonnement. Je n'oublierai pas facilement l'amiral +Baldwin. Je n'ai jamais vu un exemple si déplorable de la vie de mer; et +c'est la même chose pour tous, à quelque différence près. Ballottés par +tous les temps, dans tous les climats, ils arrivent à n'avoir plus +figure humaine. C'est fâcheux qu'ils ne meurent pas subitement avant +d'arriver à l'âge de l'amiral Baldwin.</p> + +<p>—Ah! vraiment, Sir Walter, vous êtes trop sévère, dit Mme Clay. Ayez un +peu de pitié des pauvres gens. Nous ne sommes pas tous nés beaux, et la +mer n'embellit pas certainement. J'ai souvent remarqué que les marins +vivent longtemps. Ils perdent de bonne heure l'air jeune. Mais n'en +est-il pas ainsi dans <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> beaucoup d'autres professions? Les soldats ne +sont pas mieux traités, et même dans les professions plus tranquilles, +il y a une fatigue d'esprit, sinon de corps, qui s'ajoute dans le visage +d'un homme au travail du temps. Le légiste se consume, le médecin sort à +toute heure, et par tous les temps, et même le prêtre est obligé +d'entrer dans des chambres infectes, et d'exposer sa santé et sa +personne à des miasmes empoisonnés. En réalité, les avantages physiques +n'appartiennent qu'à ceux qui ne sont pas forcés d'avoir un état; qui +vivent sur leur propriété, employant le temps à leur guise, sans se +tourmenter pour acquérir. A ceux-là seuls sont réservés les dons de la +santé et les plus grands avantages physiques.»</p> + +<p>Il semblait que M. Shepherd, dans ses efforts pour disposer Sir Walter +en faveur d'un marin, eût été doué d'une seconde vue, car la première +offre vint d'un amiral Croft, dont son correspondant de Londres lui +avait parlé.</p> + +<p>Selon le rapport qu'il se hâta d'en faire à Kellynch, l'amiral, natif de +Somersetshire et possesseur d'une très belle fortune, désirait s'établir +dans son pays, et était venu à Tauton chercher dans les annonces s'il +trouverait quelque chose à sa convenance dans <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> le voisinage; n'en +trouvant pas et entendant dire que Kellynch était peut-être à louer, il +s'était présenté chez M. Shepherd pour avoir des renseignements +détaillés.</p> + +<p>Il avait montré un vif désir de louer, et fourni la preuve qu'il était +un locataire recommandable.</p> + +<p>«Qui est-ce que l'amiral Croft?» demanda Sir Walter d'un ton froid et +soupçonneux.</p> + +<p>M. Shepherd répondit qu'il était noble, et Anna ajouta:</p> + +<p>«Il est vice-amiral: il était à Trafalgar; depuis, il a été aux Indes, +et y est resté, je crois, plusieurs années.</p> + +<p>—Alors il est convenu, dit Sir Walter, que sa figure est aussi jaune +que les parements et les collets d'habits de ma livrée.»</p> + +<p>M. Shepherd se hâta de l'assurer que l'amiral avait une figure cordiale, +avenante, un peu hâlée et fatiguée, il est vrai; mais qu'il avait des +manières de parfait gentleman; que probablement il ne ferait aucune +difficulté quant aux conditions; qu'il cherchait avant tout, et +immédiatement, une maison confortable; qu'il payerait la convenance, et +n'aurait pas été surpris si Sir Walter avait demandé davantage. M. +Shepherd fut éloquent, et donna sur la famille de <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> l'amiral tous les +détails qui faisaient de celui-ci un locataire désirable. Il était marié +et sans enfants, c'est ce qu'on pouvait désirer de mieux. Il avait vu +Mme Croft, qui avait assisté à leur conversation.</p> + +<p>«C'est une vraie Lady, fine, et qui cause bien. Elle a fait plus de +questions sur la maison, les conditions, les impôts, que l'amiral +lui-même. Elle semble plus familière que lui avec les affaires. J'ai +appris aussi qu'elle n'est pas inconnue dans cette contrée, pas plus que +son mari. Elle est la sœur d'un gentilhomme qui demeurait à Montfort, +il y a quelques années. Quel était donc son nom, Pénélope? ma chère, +aidez-moi. Le frère de Mme Croft?»</p> + +<p>Mme Clay causait avec miss Elliot d'une façon si animée, qu'elle +n'entendit pas.</p> + +<p>«Je n'ai aucune idée de ce que vous voulez dire, Shepherd, dit Sir +Walter. Je ne me rappelle aucun gentilhomme demeurant à Montfort, depuis +le vieux gouverneur Trent.</p> + +<p>—Par exemple, c'est trop fort, je crois que j'oublierai bientôt mon +nom. Un nom que je connaissais si bien; ainsi que le gentleman, je l'ai +vu cent fois. Il vint me consulter sur un délit de voisin, saisi sur le +fait: un des domestiques du fermier s'introduisant dans son jardin, un +mur éboulé, des pommes <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> volées; puis, malgré mon avis, une +transaction eut lieu. C'est vraiment singulier.</p> + +<p>—Je suppose que vous voulez parler de M. Wenvorth, dit Anna.</p> + +<p>—C'est bien cela. Il eut la cure de Montfort pendant deux ans. Vous +devez vous le rappeler.</p> + +<p>—Wenvorth? ah! oui, le ministre de Montfort, vous m'avez dérouté par le +mot gentilhomme. Je croyais que vous parliez d'un homme possédant des +propriétés. M. Wenvorth n'en avait aucune, je crois. C'est un nom +inconnu, il n'est pas allié aux Straffort. On se demande comment les +noms de notre noblesse deviennent si communs?»</p> + +<p>M. Shepherd, s'apercevant que cette parenté des Croft ne leur faisait +aucun bien dans l'esprit de Sir Walter, n'en parla plus et mit tout son +zèle à s'étendre sur ce qui leur était favorable: leur âge, leur +fortune, la haute idée qu'ils s'étaient faite de Kellynch; ajoutant +qu'ils ne désiraient rien tant que d'être les locataires de Sir Walter. +Cela eût semblé un goût extraordinaire vraiment, s'ils avaient pu +connaître les devoirs d'un locataire de Sir Walter.</p> + +<p>L'affaire réussit cependant, quoique Sir Walter regardât d'un mauvais +œil quiconque prétendait habiter sa maison, trouvant qu'on était trop +heureux <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> de l'obtenir, même aux plus dures conditions.</p> + +<p>Il autorisa M. Shepherd à négocier la location et à prendre jour avec +l'amiral pour visiter la propriété. Sir Walter ne brillait pas par le +jugement; il comprit cependant qu'on pouvait difficilement trouver un +meilleur locataire. Sa vanité était flattée du rang de l'amiral. «J'ai +loué ma maison à l'amiral Croft» sonnerait bien mieux qu'à «monsieur un +tel», qui exige toujours un mot d'explication. L'importance d'un amiral +s'annonce de soi, mais il n'éclipse jamais un baronnet. Dans leurs +relations réciproques, Sir Elliot aurait toujours le pas. Élisabeth +désirait si fort un changement, qu'elle ne dit pas un mot qui pût +retarder la décision. Anna quitta la chambre pour rafraîchir ses joues +brûlantes; elle alla dans son allée favorite et se dit avec un doux +soupir: «Dans quelques mois peut-être, il sera ici.»</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch4" id="ch4">CHAPITRE IV</a></h2> + +<p>Ce n'était pas M. Wenvorth le ministre, mais Frédéric Wenvorth, son +frère, qui, nommé commandant après l'action de Saint-Domingue, s'était +établi, en attendant de l'emploi, dans le comté de Somerset, dans l'été +de 1806, et avait loué pour six mois à Montfort. C'était alors un jeune +homme remarquablement beau, intelligent, spirituel et brillant, et Anna +était une très jolie fille, douce, modeste, gracieuse et sensée. Ils se +connurent, s'éprirent rapidement l'un de l'autre. Ils jouirent bien peu +de cette félicité exquise. Sir Walter, sans refuser positivement son +consentement, manifesta un grand étonnement, une grande froideur et une +ferme résolution de ne rien faire pour sa fille. Il trouvait cette +alliance dégradante, et lady Russel, avec un orgueil plus excusable et +plus modéré, la considérait comme très fâcheuse. Anna Elliot! avec sa +beauté, sa naissance, son esprit, épouser à dix-neuf ans un jeune homme +qui n'avait <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> d'autre recommandation que sa personne, d'autre espoir +de fortune que les chances incertaines de sa profession, et pas de +relations qui puissent l'aider à obtenir de l'avancement! La pensée +seule de ce mariage l'affligeait; elle devait l'empêcher si elle avait +quelque pouvoir sur Anna.</p> + +<p>Le capitaine Wenvorth avait eu de la chance et gagné beaucoup d'argent +comme capitaine; mais il dépensait facilement ce qui arrivait de même, +et il n'avait rien acquis. Plein d'ardeur et de confiance, il comptait +obtenir bientôt un navire. Il avait toujours été heureux, il le serait +encore.</p> + +<p>Cette confiance, exprimée avec tant de chaleur, avait quelque chose de +si séduisant, qu'elle suffisait à Anna; mais lady Russel en jugeait +autrement. Ce caractère ardent, cette intrépidité d'esprit, lui +semblaient plutôt un mal. Il était brillant et téméraire; elle goûtait +peu l'esprit, et elle avait pour l'imprudence presque un sentiment +d'horreur. Elle condamna cette liaison à tous égards.</p> + +<p>Combattre une telle opposition était impossible pour la douce Anna. Elle +aurait pu résister au mauvais vouloir de son père, même sans être +encouragée par un regard ou une bonne parole de sa sœur; mais lady +Russel, qu'elle avait toujours <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> aimée et respectée, si ferme et si +tendre dans ses conseils, ne pouvait pas les donner en vain. Son +opposition ne provenait pas d'une prudence égoïste: si elle n'avait pas +cru consulter plus encore le bien du jeune homme que celui de sa +filleule, elle n'aurait pas empêché ce mariage.</p> + +<p>Cette conscience du devoir rempli fut la principale consolation de lady +Russel, dans cette rupture.</p> + +<p>Elle en avait grand besoin, car elle avait à lutter contre l'opinion, et +contre Wenvorth. Celui-ci quitta le pays.</p> + +<p>Quelques mois avaient vu le commencement et la fin de leur liaison; mais +le chagrin d'Anna fut durable. Ce souvenir assombrit sa jeunesse, et +elle perdit sa fraîcheur et sa gaieté.</p> + +<p>Sept années s'étaient écoulées depuis, et le temps seul avait un peu +effacé ces tristes impressions. Aucun voyage, aucun événement extérieur +n'était venu la distraire. Dans leur petit cercle, elle n'avait vu +personne qu'elle pût comparer à Wenvorth; son esprit raffiné, son goût +délicat, n'avaient pu trouver l'oubli dans un attachement nouveau.</p> + +<p>Elle avait vingt-deux ans, quand un jeune homme, qui bientôt après fut +agréé par sa sœur, sollicita sa main. Lady Russel déplora le refus +d'Anna, car <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> Charles Musgrove était le fils aîné d'un homme dont +l'importance et les propriétés ne le cédaient qu'à Sir Walter. Il avait +un bon caractère, de bonnes manières, et lady Russel se serait réjouie +de voir Anna mariée aussi près d'elle et affranchie de la partialité de +son père.</p> + +<p>Mais Anna n'avait accepté aucun avis, et sa marraine, sans regretter le +passé, désespéra presque, en lui voyant refuser ce mariage, de la voir +entrer dans un état qui convenait si bien à son cœur aimant et à ses +habitudes domestiques.</p> + +<p>Ce sujet d'entretien fut écarté pour toujours, et elles ne purent savoir +ni l'une ni l'autre si elles avaient changé d'opinion; mais Anna, à +vingt-sept ans, pensait autrement qu'à dix-neuf. Elle ne blâmait pas +lady Russel; cependant si une jeune fille dans une situation semblable +lui eût demandé son avis, elle ne lui aurait pas imposé un chagrin +immédiat en échange d'un bien futur et incertain.</p> + +<p>Elle pensait qu'en dépit de la désapprobation de sa famille; malgré tous +les soucis attachés à la profession de marin; malgré tous les retards et +les désappointements, elle eût été plus heureuse en l'épousant qu'en le +refusant, dût-elle avoir une part plus qu'ordinaire de soucis et +d'inquiétudes, sans parler de la <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> situation actuelle de Wenvorth, +qui dépassait déjà ce qu'on aurait pu espérer.</p> + +<p>La confiance qu'il avait en lui-même avait été justifiée. Son génie et +son ardeur l'avaient guidé et inspiré. Il s'était distingué, avait +avancé en grade, et possédait maintenant une belle fortune; elle le +savait par les journaux, et n'avait aucune raison de le croire marié.</p> + +<p>Combien Anna eût été éloquente dans ses conseils! Combien elle préférait +une inclination réciproque et une joyeuse confiance dans l'avenir à ces +précautions exagérées qui entravent la vie et insultent la Providence!</p> + +<p>Dans sa jeunesse on l'avait forcée à être prudente plus tard elle devint +romanesque, conséquence naturelle d'un commencement contre nature. +L'arrivée du capitaine Wenvorth à Kellynch ne pouvait que raviver son +chagrin.</p> + +<p>Elle dut se raisonner beaucoup, et fut longtemps avant de pouvoir +supporter ce sujet continuel de conversation. Elle y fut aidée par la +parfaite indifférence des trois seules personnes de son entourage qui +avaient le secret du passé, et qui semblaient l'avoir oublié; le frère +de Wenvorth avait connu, il est vrai, <ins class="correction" title="eur">leur</ins> liaison, mais il avait depuis +longtemps quitté le <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> pays; c'était en outre un homme très sensé et +un célibataire. Elle était sûre de sa discrétion.</p> + +<p>Mme Croft, sœur de Wenvorth, était alors hors d'Angleterre avec son +mari; Marie, sœur d'Anna, était en pension; et les uns par orgueil, +les autres par délicatesse ne l'avaient pas initiée au secret.</p> + +<p>Anna espérait donc que l'arrivée des Croft ne lui amènerait aucune +mortification.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch5" id="ch5">CHAPITRE V</a></h2> + +<p>Le jour fixé pour la visite de l'amiral et de sa femme à Kellynch, Anna +crut devoir aller se promener, puis elle regretta de les avoir manqués.</p> + +<p>Mme Croft et Élisabeth se plurent réciproquement, et l'affaire qu'elles +désiraient toutes deux fut bientôt conclue. L'amiral était si gai, si +ouvert, son caractère était si généreux et si confiant, que Sir Walter +fut influencé favorablement. Il lui fit un accueil d'autant plus poli, +qu'il savait par M. Shepherd que l'amiral le considérait comme un modèle +de bonnes manières.</p> + +<p>La maison, l'ameublement, les parterres, les conditions du bail, tout +fut trouvé bien, et les clercs de M. Shepherd se mirent à l'œuvre +sans changer un mot aux arrangements préliminaires.</p> + +<p>Sir Walter déclara sans hésiter que l'amiral était le plus beau marin +qu'il eût encore vu, et alla jusqu'à dire que, s'il se faisait coiffer +par son valet de chambre, il ne craindrait point d'être vu en sa +compagnie. <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p> + +<p>L'amiral, avec une cordialité sympathique, dit en sortant à sa femme:</p> + +<p>«Je pensais bien, ma chère, que tout s'arrangerait, malgré ce qu'on nous +a dit à Tauton. Le baronnet n'est pas un aigle, mais il n'est pas +méchant.»</p> + +<p>On voit que, de part et d'autre, les compliments se valaient.</p> + +<p>Les Croft devaient prendre possession à la Saint-Michel, et Sir Walter +proposait d'aller à Bath le mois précédent. Il n'y avait pas de temps à +perdre pour se préparer.</p> + +<p>Lady Russel savait qu'Anna ne serait pas consultée dans le choix de +l'habitation nouvelle. Elle aurait voulu ne la conduire à Bath qu'après +Noël; mais, devant s'absenter de chez elle, elle ne pouvait lui donner +l'hospitalité en attendant. Anna, tout en regrettant de ne pouvoir jouir +à la campagne des mois si doux de l'automne, sentait qu'il valait mieux +ne pas rester.</p> + +<p>Mais un devoir à remplir l'appela ailleurs. Marie, qui était souvent +souffrante, et qui s'écoutait beaucoup, avait besoin d'Anna à tout +propos. Elle se trouva indisposée, et demanda, ou plutôt réclama, la +compagnie de sa sœur. «Je ne puis m'en passer,» écrivait Marie; et +Élisabeth avait répondu: <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p> + +<p>«Anna n'a rien de mieux à faire que de rester avec vous; on n'a pas +besoin d'elle à Bath.»</p> + +<p>Être réclamée comme une aide, quoique d'une manière peu aimable, vaut +encore mieux que d'être repoussée. Anna, heureuse d'être utile et +d'avoir un devoir à remplir, consentit aussitôt.</p> + +<p>Cette invitation soulagea lady Russel d'un grand embarras. Il fut +convenu qu'Anna n'irait pas sans elle à Bath, et qu'elle partagerait son +temps entre Uppercross-Cottage et Kellynch-Lodge.</p> + +<p>Tout était donc pour le mieux, mais lady Russel fut saisie d'étonnement +en apprenant que Mme Clay allait à Bath avec Sir Walter et Élisabeth, +qui la considéraient comme une compagne très utile pour <ins class="correction" title="eur">leur</ins> +installation. Lady Russel s'inquiéta, et fut surtout affligée de +l'injure qu'on faisait à sa filleule en lui préférant Mme Clay.</p> + +<p>Anna était devenue insensible à ces affronts, mais elle sentait +également l'imprudence d'un tel arrangement. Joignant à une grande dose +d'observation la connaissance malheureusement trop complète du caractère +de son père, elle prévoyait les plus fâcheux résultats de cette +intimité. Elle ne croyait pas qu'il eût encore aucune velléité d'épouser +Mme Clay, qui était marquée de la petite vérole, avait <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> de vilaines +dents et de lourdes mains, toutes choses qu'il critiquait sévèrement en +son absence. Mais elle était jeune et d'une figure agréable, et son +esprit délié, ses manières assidues avaient des séductions plus +dangereuses qu'un attrait purement physique.</p> + +<p>Anna sentait si vivement le danger, qu'elle ne put s'empêcher de le +faire voir à sa sœur. Elle avait peu d'espoir d'être écoutée, mais +elle pensait qu'Élisabeth serait plus à plaindre qu'elle-même, si une +pareille chose arrivait, et qu'elle pourrait lui reprocher de ne l'avoir +pas avertie.</p> + +<p>Elle parla, et Élisabeth parut offensée; elle ne pouvait concevoir +comment un aussi absurde soupçon était venu à sa sœur. Elle répondit +avec indignation que son père et Mme Clay savaient parfaitement se tenir +à leur place.</p> + +<p>«Mme Clay, dit-elle avec chaleur, n'oublie jamais qui elle est. Je +connais mieux que vous ses sentiments, et je vous assure qu'en fait de +mariage, ils sont particulièrement délicats. Elle réprouve plus +fortement que personne toute inégalité de condition et de rang.</p> + +<p>»Quant à mon père, je n'aurais jamais cru qu'il pût être soupçonné, lui +qui ne s'est pas remarié à cause de nous. Si Mme Clay était une très +belle personne, <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> je reconnais que sa présence ici serait dangereuse, +non pas que rien au monde puisse engager mon père à faire un mariage +dégradant; mais parce qu'il pourrait éprouver un sentiment qui le +rendrait malheureux. Je crois que la pauvre Mme Clay, qui, malgré tous +ses mérites, n'a jamais passé pour jolie, peut rester ici en toute +sûreté. On croirait que vous n'avez jamais entendu mon père parler de +ses imperfections, et vous l'avez entendu vingt fois. Ces dents, et ces +marques de petite vérole! Je suis moins dégoûtée que lui, et j'ai connu +une personne qui n'en était pas défigurée. Mais il en a horreur, vous le +savez.</p> + +<p>—Il n'y a presque point de défaut physique, dit Anna, que des manières +agréables ne puissent faire oublier.</p> + +<p>—Je pense très différemment, dit Élisabeth d'un ton sec. Des manières +agréables peuvent rehausser de beaux traits, mais elles ne peuvent en +changer de vulgaires. Mais comme j'ai à cela plus d'intérêt que +personne, je trouve vos avis inutiles.»</p> + +<p>Anna fut très contente d'avoir achevé ce qu'elle avait à dire, et crut +avoir bien agi. Élisabeth, quoique mécontente de l'insinuation, pouvait +en faire son profit. <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span></p> + +<p>Le landau mena à Bath pour la dernière fois Sir Walter, Élisabeth et Mme +Clay. Ils étaient tous de très bonne humeur, et Sir Walter était même +disposé à rendre un salut de condescendance aux fermiers et aux paysans +affligés qui se trouveraient sur son passage.</p> + +<p>Pendant ce temps, Anna, triste mais calme, montait à la Lodge, où elle +devait passer la dernière semaine.</p> + +<p>Son amie n'était pas plus gaie: elle sentait très vivement cette +séparation.</p> + +<p>La respectabilité de cette famille lui était aussi chère que la sienne, +et l'habitude avait rendu précieuses les relations quotidiennes. Il +était pénible de regarder les jardins déserts, et encore plus de penser +aux nouveaux propriétaires. Pour échapper à cette triste vue, et pour +éviter les Croft, elle s'était décidée à s'en aller quand Anna la +quitterait. Elles partirent donc ensemble, et Anna descendit à +Uppercross, première station du voyage de lady Russel.</p> + +<p>Uppercross est un village de moyenne grandeur, qui, il y a quelques +années, était tout à fait dans le vieux style anglais. Il contenait +seulement deux maisons supérieures d'apparence à celles des fermiers et +des laboureurs: celle du squire avec ses hauts murs, ses portes massives +et ses vieux arbres, <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> solide et antique; et la cure, compacte, +ramassée, enfermée dans un jardin bien soigné, avec une vigne et des +poiriers palissant les murs. Mais, au mariage du jeune squire, la ferme +avait été changée en cottage pour sa résidence; et le Cottage +Uppercross, avec sa véranda, ses fenêtres françaises, et ses autres +agréments, attirait l'œil du voyageur à un quart de mille, aussi bien +que l'imposante Great-House avec ses dépendances.</p> + +<p>Anna était venue souvent là. Elle connaissait les chemins d'Uppercross +aussi bien que ceux de Kellynch. Les deux familles se voyaient si +souvent, allant à toute heure l'une chez l'autre, qu'Anna fut presque +surprise de trouver Marie seule.</p> + +<p>Mais étant seule, elle devait nécessairement être souffrante et de +mauvaise humeur. Marie, mieux douée qu'Élisabeth, ne valait pas sa +sœur Anna comme intelligence et comme caractère.</p> + +<p>Quand elle était bien portante, heureuse et entourée, elle était gaie et +aimable, mais la moindre indisposition l'abattait. Elle n'avait aucune +ressource contre la solitude, et, ayant hérité de la personnalité des +Elliot, elle était toujours prête à se croire négligée et méconnue.</p> + +<p>Physiquement, elle était inférieure à ses deux <span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> sœurs et n'avait +jamais été que ce qu'on appelle généralement «une belle fille».</p> + +<p>En ce moment, elle était couchée sur un divan dans le salon, dont +l'élégant ameublement avait été fané par quatre étés successifs et la +présence de deux enfants.</p> + +<p>L'arrivée d'Anna fut saluée par ces mots:</p> + +<p>«Ah! vous voilà enfin! je commençais à croire que vous ne viendriez pas. +Je suis si malade que je puis à peine parler. Je n'ai pas vu depuis le +matin une créature vivante.</p> + +<p>—Je suis fâchée de vous trouver souffrante, répondit Anna, vous m'aviez +donné jeudi de bonnes nouvelles de votre santé.</p> + +<p>—Oui, je parais toujours mieux portante que je ne suis. Depuis quelque +temps, je suis loin d'aller bien. Je ne crois pas, dans toute ma vie, +avoir été si souffrante que ce matin. J'aurais pu me trouver mal, et +personne pour me soigner. Ainsi lady Russel n'a pas voulu entrer? je ne +crois pas qu'elle soit venue ici trois fois cet été.»</p> + +<p>Anna s'étant informée de son beau-frère, Marie lui répondit:</p> + +<p>«Charles est à la chasse; je ne l'ai pas aperçu depuis sept heures du +matin. Il a voulu partir, quoiqu'il <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> ait vu combien j'étais +souffrante; il disait ne pas rester longtemps, mais il est une heure, et +il n'est pas rentré. Je n'ai pas vu une âme pendant toute cette longue +matinée.</p> + +<p>—Vous avez eu vos petits garçons avec vous?</p> + +<p>—Oui, tant que j'ai pu supporter leur bruit; mais ils sont si +indisciplinés qu'ils me font plus de mal que de bien. Le petit Charles +ne m'écoute pas, et Walter devient aussi méchant que lui.</p> + +<p>—Vous allez bientôt vous trouver mieux, dit gaiement Anna. Vous savez +que je vous guéris toujours. Comment se portent vos voisins de +Great-House?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, je ne les ai pas vus aujourd'hui, excepté M. +Musgrove, qui s'est arrêté et m'a parlé à la fenêtre, mais sans +descendre de cheval, quoique je lui aie dit combien j'étais souffrante. +Personne n'est venu près de moi. Cela ne convenait pas aux misses +Musgrove; sans doute elles n'aiment pas à se déranger.</p> + +<p>—Elles peuvent encore venir, il est de bonne heure.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin d'elles; elles parlent et rient beaucoup trop pour +moi. Je suis très malade, Anna. C'était peu aimable à vous de ne pas +venir jeudi. <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p> + +<p>—Ma chère Marie, rappelez-vous les bonnes nouvelles que vous m'avez +données de votre santé. Le ton de votre lettre était gai, et vous disiez +que rien ne pressait pour mon arrivée; et puis mon désir était de rester +avec lady Russel jusqu'à la fin. J'ai été si occupée que je ne pouvais +quitter Kellynch plus tôt.</p> + +<p>—Mon Dieu! qu'avez-vous eu à faire?</p> + +<p>—Beaucoup de choses: je ne puis tout me rappeler. J'ai fait une copie +du catalogue des livres et tableaux de mon père. J'ai été souvent au +jardin avec Mackensie, tâchant de lui faire comprendre quelles sont les +plantes d'Élisabeth destinées à lady Russel. J'ai eu mes livres, ma +musique à arranger, et à refaire toutes mes malles, pour n'avoir pas +compris d'abord ce qu'il fallait emporter. Enfin, j'ai été visiter +toutes les maisons de la paroisse. Tout cela prend beaucoup de temps.</p> + +<p>—Ah! mais vous ne me parlez pas de notre dîner chez les Pools, hier?</p> + +<p>—Vous y êtes donc allée? Je croyais que vous aviez dû y renoncer?</p> + +<p>—Oh! j'y suis allée! Je me portais très bien hier. Jusqu'à ce matin je +n'étais pas malade; n'y pas aller aurait semblé singulier. <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span></p> + +<p>—J'en suis très contente: j'espère que vous vous êtes amusée?</p> + +<p>—Pas trop. On sait d'avance le dîner et les personnes qui y seront. +Quel ennui de n'avoir pas une voiture à soi! M. et Mme Musgrove m'ont +emmenée, et nous étions trop serrés. Ils sont si gros, et occupent tant +de place! J'étais entassée au fond avec Henriette et <ins class="correction" title="Louise">Louisa</ins>. Voilà très +probablement la cause de mon malaise.»</p> + +<p>La patience et la bonne humeur d'Anna apportèrent bientôt un soulagement +à Marie, qui put s'asseoir, et espéra pouvoir se lever pour dîner. Puis, +oubliant qu'elle était malade, elle alla à l'autre bout de la chambre, +arrangea des fleurs, mangea quelque chose et se trouva assez bien pour +proposer une petite promenade.</p> + +<p>«Où allons-nous? dit-elle: sans doute vous n'irez pas à Great-House +avant qu'on vous ait fait visite?</p> + +<p>—Mais si, dit Anna; je ne suis pas sur l'étiquette avec les dames +Musgrove.</p> + +<p>—Oh! c'est à elles de venir, elles doivent savoir ce qui est dû à ma +sœur. Cependant nous pouvons y entrer avant de faire notre +promenade.»</p> + +<p>Anna avait toujours trouvé très fâcheuse cette façon de comprendre les +relations; mais, croyant <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> qu'on avait à se plaindre de part et +d'autre, elle avait cessé de s'en occuper. Elles allèrent à Great-House. +On les introduisit dans un antique parloir carré, au parquet brillant et +orné d'un maigre tapis. Mais les filles de la maison donnaient à cette +pièce l'air de désordre indispensable, avec un grand piano à queue, une +harpe, des jardinières, et de petites tables dans tous les coins. Oh! si +les originaux des portraits accrochés à la boiserie, si les +gentilshommes habillés de velours brun, et les dames, en satin bleu, +avaient vu ce bouleversement de l'ordre et de la propreté! Les portraits +eux-mêmes semblaient saisis d'étonnement!</p> + +<p>Les Musgrove, comme leur maison, représentaient deux époques. Les +parents étaient dans le vieux style anglais, les enfants, dans le +nouveau. M. et Mme Musgrove étaient de très bonnes gens, affectueux et +hospitaliers, sans grande éducation et sans aucune élégance. Leurs +enfants avaient un esprit et des façons plus modernes. La famille était +nombreuse, mais c'étaient encore des enfants, excepté Charles, <ins class="correction" title="Louise">Louisa</ins> et +Henriette, jeunes filles de dix-neuf et vingt ans, qui avaient rapporté +à la maison le bagage ordinaire des talents de pension, et n'avaient, +comme mille autres jeunes filles, rien à <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> faire que d'être gaies, +heureuses, et suivre les modes. Leurs vêtements étaient parfaits, leurs +figures assez jolies, leur esprit extrêmement bon, et leurs manières +simples et agréables. Elles étaient très appréciées à la maison, et très +recherchées au dehors. <ins class="correction" title="Anne">Anna</ins> les trouvait fort heureuses; mais cependant, +soutenue, comme nous le sommes tous, par le sentiment de sa supériorité, +elle n'aurait pas voulu changer contre toutes leurs jouissances son +esprit cultivé et élégant.</p> + +<p>Elle n'enviait que la bonne intelligence qui semblait régner entre +elles, et cette mutuelle affection qu'elle-même avait si peu connue. +Elles furent reçues très cordialement, et Anna ne trouva rien à +critiquer. La demi-heure s'écoula en causerie agréable, et Anna ne fut +pas peu surprise de voir les misses Musgrove les accompagner à la +promenade sur l'invitation pressante de Marie.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch6" id="ch6">CHAPITRE VI</a></h2> + +<p>Anna n'avait pas besoin de cette visite pour savoir qu'un changement de +société amène un changement total de conversation, d'opinions et +d'idées. Elle aurait voulu que les Elliot pussent voir combien leurs +affaires, traitées avec une telle solennité à Kellynch, avaient ici peu +d'importance. Cependant elle sentit qu'elle avait encore besoin d'une +leçon, car elle avait compté sur plus de curiosité et de sympathie +qu'elle n'en trouva. On lui avait bien dit: «Ainsi, miss Anna, votre +père et votre sœur sont partis?» Ou bien: «J'espère que nous irons +aussi à Bath cet hiver; mais nous comptons loger dans un beau quartier.» +Ou bien, Marie disait: «En vérité! comme je m'amuserai seule ici pendant +que vous serez à Bath!»</p> + +<p>Anna se promettait de ne plus éprouver à l'avenir de telles déceptions, +et pensait avec reconnaissance <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> au bonheur inexprimable d'avoir une +amie vraie et sympathique comme lady Russel.</p> + +<p>Cependant elle trouvait très juste que chaque société dictât ses sujets +de conversation. Les messieurs Musgrove avaient leur chasse, leurs +chevaux, leurs chiens, leurs journaux. Les dames avaient les soins +d'intérieur, la toilette, les voisins, la danse et la musique. Anna, +devant passer deux mois à Uppercross, devait meubler son imagination et +sa mémoire avec les choses d'Uppercross. Elle ne redoutait pas ces deux +mois. Marie était abordable et accessible à son influence. Anna était +sur un pied de bonne amitié avec son beau-frère; les enfants l'aimaient +presque autant et la respectaient plus que leur mère. Ils étaient pour +elle une source d'intérêt, d'amusement et d'occupation.</p> + +<p>Charles était poli et agréable; il était certainement, comme esprit et +comme bon sens, supérieur à sa femme. Cependant Anna et lady Russel +pensaient qu'une femme intelligente aurait pu donner à son caractère +plus de suite, à ses habitudes plus d'élégance, à ses occupations plus +d'utilité et de sens pratique. Il ne mettait beaucoup d'ardeur à rien, +si ce n'est au jeu, et il gaspillait son temps.</p> + +<p>Il était d'un caractère gai, s'affectant peu des doléances <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> de sa +femme; il supportait son manque de bon sens avec une patience qui +émerveillait Anna, et en définitive, malgré quelques petites querelles +(où les deux parties appelaient Anna, à son grand regret), ce couple +pouvait passer pour heureux. Il y avait une chose sur laquelle ils +étaient toujours parfaitement d'accord: le besoin d'argent et le désir +de recevoir un cadeau de M. Musgrove. Quant à l'éducation de leurs +enfants, la théorie de Charles était meilleure que celle de sa femme. +«Je les gouvernerais très bien, si Marie ne s'en mêlait pas,» disait-il, +et Anna trouvait que c'était assez vrai. Mais quand Marie répondait à +cela: «Charles gâte tellement les enfants que je ne puis en venir à +bout,» Anna n'était jamais tentée de dire que c'était vrai.</p> + +<p>Ce qu'il y avait de moins agréable dans son séjour, c'était d'être la +confidente de tous les partis. On savait qu'elle avait quelque influence +sur sa sœur, et l'on voulait qu'elle s'en servît, même au delà du +possible. «Tâchez donc de persuader à Marie de ne pas toujours se croire +malade,» disait Charles. Et Marie disait: «Je crois que si Charles me +voyait mourante, il dirait encore que ce n'est rien. Vous pouvez, Anna, +lui persuader que je suis plus malade que je ne l'avoue.» Ou bien: «Je +n'aime pas à envoyer les <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> enfants à Great-House, quoique leur +grand'mère les demande toujours. Elle les gâte tellement, et leur donne +tant de friandises qu'ils reviennent malades et grognons pour le reste +de la journée.»</p> + +<p>Et Mme Musgrove mère, aussitôt qu'elle était seule avec Anna, disait:</p> + +<p>«Ah! miss Anna! si seulement Mme Charles avait un peu de votre méthode +avec les enfants! Ils sont tout autres avec vous! Il faut convenir +qu'ils sont bien gâtés! Ils sont aussi beaux et aussi bien portants que +possible, les chers petits, mais ma belle-fille ne sait pas s'y prendre +avec eux! Mon Dieu! qu'ils sont ennuyeux quelquefois! Je vous assure que +c'est là ce qui m'empêche de les avoir autant que je voudrais. Je crois +que Marie est mécontente que je ne les invite pas plus souvent, mais +vous savez combien il est désagréable d'avoir des enfants qu'il faut +gronder à chaque instant: «Ne faites pas ceci, ne «touchez pas à cela,» +ou qu'on ne peut tenir tranquilles qu'en leur donnant trop de gâteaux.»</p> + +<p>Marie disait encore: «Mme Musgrove croit ses domestiques si fidèles que +ce serait un crime de mettre cela en question; mais je n'exagère pas en +disant que sa cuisinière et sa femme de chambre flânent toute la journée +dans le village. Je les rencontre <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> partout, et je ne vais pas deux +fois dans la chambre des enfants sans rencontrer l'une des deux. Si +Jémina n'était pas la créature la plus fidèle et la plus sûre, cela +suffirait pour la gâter.»</p> + +<p>Et Mme Musgrove:</p> + +<p>«Je me fais une loi de ne jamais me mêler des affaires de ma +belle-fille, mais je vous dirai, miss Anna, (parce que vous pouvez y +remédier), que je n'ai pas bonne opinion de sa femme de chambre, +j'entends d'étranges histoires. Elle est toujours dehors, et s'habille +comme une dame. C'en est assez pour perdre tous les autres domestiques. +Marie ne voit que par ses yeux; mais je vous avertis: soyez sur vos +gardes, parce que, si vous découvrez quelque chose, il ne faut pas +craindre de le dire.»</p> + +<p>Marie se plaignait aussi de n'avoir pas à table la place qui lui était +due. Quand, à Great-House, il y avait d'autres invités, on la plaçait +comme si elle était de la maison.</p> + +<p>Un jour qu'Anna se promenait avec les misses Musgrove, l'une d'elles, +parlant de noblesse et de susceptibilités de rang, dit: «Je n'ai aucun +scrupule à vous dire, parce qu'on sait que vous y êtes indifférente, +combien quelques personnes sont absurdes pour garder leur rang. +Cependant je voudrais qu'on pût faire comprendre <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> à Marie qu'elle ne +devrait pas être si tenace, et surtout ne pas se mettre toujours à la +place de ma mère. Personne ne doute de son droit à cet égard, mais il +serait plus convenable de ne pas toujours le garder. Ce n'est pas que +maman s'en soucie le moins du monde, mais beaucoup de personnes le +remarquent.»</p> + +<p>Comment Anna aurait-elle pu concilier tout le monde? Elle ne pouvait +qu'écouter patiemment, apaiser les griefs; excuser l'un, puis l'autre; +les engager à l'indulgence nécessaire entre voisins, surtout quand il +s'agissait de sa sœur.</p> + +<p>Sa visite eut du reste un bon résultat; le changement de place lui fit +du bien, et Marie, ayant une compagne assidue, se plaignit moins. Les +relations quotidiennes avec l'autre famille étaient très agréables, mais +Anna pensait que tout n'aurait pas été si bien sans la présence de M. et +de Mme Musgrove, ou les rires, les causeries et les chansons des jeunes +filles. Elle était meilleure musicienne que celles-ci; mais, n'ayant ni +voix, ni connaissance de la harpe, ni parents indulgents pour s'extasier +sur son jeu, on ne pensait guère à lui demander de jouer, sinon par +simple politesse, ou pour laisser reposer les autres.</p> + +<p>Elle savait depuis longtemps qu'en jouant elle ne <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> faisait plaisir +qu'à elle-même. Excepté pendant une courte période de sa vie, elle +n'avait jamais, depuis la mort de sa mère chérie, connu le bonheur +d'être écoutée et encouragée. Elle y était accoutumée, et la partialité +de M. et Mme Musgrove pour leurs filles, loin de la vexer, lui faisait +plutôt plaisir, à cause de l'amitié qu'elle leur portait.</p> + +<p>Quelques personnes augmentaient parfois le cercle de Great-House. Il y +avait peu de voisins, mais les Musgrove voyaient tout le monde, et +avaient plus de dîners et de visites qu'aucune autre famille. Ils +étaient très populaires.</p> + +<p>Les jeunes filles aimaient passionnément la danse, et les soirées se +terminaient souvent par un petit bal improvisé. A quelques minutes +d'Uppercross habitait une famille de cousins, moins riches, qui +recevaient tous leurs plaisirs des Musgrove. Ils venaient n'importe +quand, organisaient un jeu ou un bal à l'improviste, et Anna, qui +préférait à un rôle plus actif s'asseoir au piano, leur jouait des +danses de village pendant une heure de suite, obligeance qui attirait +sur son talent musical l'attention des Musgrove, et lui valait souvent +ce compliment: «Très bien, miss Anna, très bien, vraiment. Bonté du +ciel! Comme vos petits doigts courent sur le piano!» <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span></p> + +<p>Ainsi passèrent les trois premières semaines, puis vint la Saint-Michel, +et le cœur d'Anna retourna à Kellynch. La maison aimée occupée par +d'autres! D'autres gens jouissant des chambres, des meubles, des +bosquets et des points de vue! Elle ne put penser à autre chose le 29 +septembre, et Marie, remarquant le quantième du mois, fit cette +sympathique remarque: «Mon Dieu! n'est-ce pas aujourd'hui que les Croft +entrent à Kellynch? Je suis contente de n'y avoir pas pensé plus tôt. +Cela m'impressionne désagréablement.»</p> + +<p>Les Croft prirent possession avec une exactitude militaire. Une visite +leur était due. Marie déplora cette nécessité: personne ne savait +combien cela la faisait souffrir. Elle reculerait autant qu'elle +pourrait. Néanmoins elle n'eut pas un moment de repos tant que Charles +ne l'y eut pas conduite, et, quand elle revint, son agitation n'avait +rien que d'agréable.</p> + +<p>Anna se réjouit sincèrement qu'il n'y eût pas de place pour elle dans la +voiture. Elle désirait cependant voir les Croft, et fut contente d'être +à la maison quand ils rendirent la visite. Charles était absent. Tandis +que l'amiral, assis près de Marie, se rendait agréable en s'occupant des +petits garçons, Mme Croft <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> s'entretenait avec Anna, qui put ainsi +établir une ressemblance avec son frère, sinon dans les traits, du moins +dans la voix et la tournure d'esprit.</p> + +<p>Mme Croft, sans être grande ni grosse, avait une carrure et une +prestance qui donnaient de l'importance à sa personne. Elle avait de +brillants yeux noirs, de belles dents et une figure agréable; mais son +teint hâlé et rougi par la vie sur mer lui donnait quelques années de +plus que ses trente-huit ans. Ses manières ouvertes, aisées et décidées +n'avaient aucune rudesse et ne manquaient pas de bonne humeur. Anna crut +avec plaisir aux sentiments de considération exprimés pour la famille et +pour elle-même, car, dès le premier moment, elle s'était assurée que Mme +Croft n'avait aucun soupçon du passé. Tranquille sur ce point, elle se +sentait pleine de force et de courage, quand ces mots de Mme Croft lui +donnèrent un coup subit:</p> + +<p>«C'est vous, n'est-ce pas, et non votre sœur que mon frère eut le +plaisir de connaître quand il était dans ce pays?»</p> + +<p>Anna espérait avoir dépassé l'âge où l'on rougit; mais certainement elle +fut émue.</p> + +<p>«Peut-être ne savez-vous pas qu'il est marié?»</p> + +<p>Elle ne sut quoi répondre; et quand Mme Croft <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> expliqua qu'il +s'agissait du ministre Wenvorth, elle fut heureuse de n'avoir rien dit +qui pût la trahir. Il était bien naturel que Mme Croft pensât à Edouard +Wenvorth plutôt qu'à Frédéric. Honteuse de l'avoir oublié, elle +s'informa avec intérêt de leur ancien voisin.</p> + +<p>Le reste de la conversation n'offrit rien de remarquable, mais en +partant, elle entendit l'amiral dire à Marie:</p> + +<p>«Nous attendons un frère de Mme Croft, je crois que vous le connaissez +de nom!»</p> + +<p>Il fut interrompu par les petits garçons, qui s'accrochaient à lui comme +à un vieil ami et ne voulaient pas le laisser partir: il leur offrit de +les emporter dans ses poches, et fut bientôt trop accaparé pour finir sa +phrase ou se souvenir de ce qu'il avait dit.</p> + +<p>Anna tâcha de se persuader qu'il s'agissait toujours d'Edouard Wenvorth; +mais cela ne l'empêcha point de se demander si l'on avait parlé de cela +dans l'autre maison, où les Croft étaient allés d'abord.</p> + +<p>On attendait ce soir-là au cottage la famille de Great-House. Tout à +coup <ins class="correction" title="«Louisia">Louisa</ins> entra seule, disant qu'elle était venue à pied pour laisser +plus de place à la harpe qu'on apportait. «Et je vais vous dire +pourquoi, dit-elle: Papa et maman sont <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> tout tristes ce soir, maman +surtout; elle pense au pauvre Richard; et nous avons eu l'idée +d'apporter la harpe, qui l'amuse plus que le piano. Je vais vous dire ce +qui la rend si triste. Mme Croft nous a dit ce matin que son frère, le +capitaine Wenvorth, est rentré en Angleterre, et ira prochainement les +voir. Maman s'est souvenue que Wenvorth est le nom du capitaine de notre +frère Richard. Elle a relu ses lettres, et maintenant elle ne pense qu'à +son pauvre fils qu'elle a perdu. Soyons aussi gaies que possible, pour +que sa pensée ne s'appesantisse pas sur un si triste sujet.»</p> + +<p>La vérité de cette pathétique histoire était que les Musgrove avaient eu +le malheur d'avoir un fils mauvais sujet, et la chance de le perdre +avant qu'il eût atteint sa vingtième année. On l'avait fait marin, parce +qu'il était stupide et ingouvernable; on se souciait très peu de lui, +mais assez pour ce qu'il valait. Il ne fut guère regretté quand la +nouvelle de sa mort arriva à Uppercross, deux années auparavant. Ses +sœurs faisaient aujourd'hui pour lui tout ce qu'elles pouvaient faire +en l'appelant «<i>pauvre Richard</i>», mais en réalité il n'avait été rien de +plus que le lourd, insensible et inutile Dick Musgrove; n'ayant droit, +vivant ou mort, qu'à ce diminutif de son nom. <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p> + +<p>Il avait été plusieurs années en mer, et dans le cours de ces +changements fréquents pour les mousses dont le capitaine désire se +débarrasser, il avait été six mois sur la frégate <i>Laconia</i>, commandée +par le capitaine Frédéric Wenvorth, et sous l'influence de ce dernier, +il avait écrit à ses parents les deux seules lettres désintéressées +qu'ils eussent jamais reçues de lui; les autres n'étaient que des +demandes d'argent. Il disait toujours du bien de son capitaine, mais ses +parents s'en souciaient si peu qu'ils n'y avaient fait aucune attention, +et si Mme Musgrove fut frappée par le nom de Wenvorth associé avec celui +de son fils, c'était par un de ces phénomènes de la mémoire assez +fréquents chez les personnes distraites.</p> + +<p>Elle avait relu les lettres de ce fils perdu pour toujours, et cette +lecture, après un si long intervalle, alors que les fautes étaient +oubliées, l'avait affectée plus profondément que la nouvelle de sa mort. +M. Musgrove l'était aussi, mais à un moindre degré, et en arrivant au +cottage ils avaient besoin d'être écoutés et égayés.</p> + +<p>Ce fut une nouvelle épreuve pour Anna d'entendre parler de Wenvorth, et +répéter son nom si souvent, d'entendre disputer sur les dates, et +affirmer enfin que ce ne pouvait être que le capitaine Wenvorth, ce <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +beau jeune homme qu'on avait rencontré plusieurs fois en revenant de +Clifton huit années auparavant. Elle vit qu'il fallait s'accoutumer à ce +supplice, et tâcher de devenir insensible à cette arrivée. Non seulement +il était attendu prochainement, mais les Musgrove, reconnaissants des +bontés qu'il avait eues pour leur fils, et pleins de respect pour le +caractère que Dick leur avait dépeint, désiraient vivement faire sa +connaissance. Cette résolution contribua à leur faire passer une soirée +agréable.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch7" id="ch7">CHAPITRE VII</a></h2> + +<p>Quelques jours plus tard, on sut que le capitaine était à Kellynch. M. +Musgrove lui fit visite et revint enchanté. Il l'avait invité à dîner +avec les Croft pour la semaine suivante, et n'avait pu, à son grand +regret, fixer un jour plus rapproché. Anna calcula qu'elle n'avait plus +qu'une semaine de tranquillité; mais elle faillit rencontrer le +capitaine, qui rendit aussitôt à M. Musgrove sa visite. Elle et Marie se +dirigeaient vers Great-House quand on vint leur dire que l'aîné des +petits garçons avait fait une chute grave: l'enfant avait une luxation +de la colonne vertébrale. On revint en toute hâte. Anna dut être partout +à la fois, chercher le docteur, avertir le père, s'occuper de la mère +pour empêcher une attaque de nerfs, diriger les domestiques, renvoyer le +plus jeune enfant, soigner et soulager le pauvre malade, enfin donner +des nouvelles aux Musgrove, dont l'arrivée lui donna plus d'embarras que +d'aide. <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span></p> + +<p>Le retour de son beau-frère la soulagea beaucoup; il pouvait au moins +prendre soin de sa femme. Le docteur examina l'enfant, remit la fracture +et parla ensuite à voix basse et d'un air inquiet au père et à la mère. +Cependant il donna bon espoir, et l'on put aller dîner plus +tranquillement. Les deux jeunes filles restèrent quelques instants après +le départ de leurs parents pour raconter la visite du capitaine; dire +combien elles étaient enchantées et contentes que leur père l'eût invité +à dîner pour le lendemain. Il avait accepté d'une manière charmante, +comme s'il comprenait le motif de cette politesse. Il avait parlé et agi +avec une grâce si exquise, qu'il leur avait tourné la tête. Elles +s'échappèrent en courant, plus occupées du capitaine que du petit +garçon.</p> + +<p>La même histoire et les mêmes ravissements se répétèrent le soir, quand +elles vinrent avec leur père prendre des nouvelles de l'enfant. M. +Musgrove confirma ces louanges. Il ne pouvait reculer l'invitation faite +le matin au capitaine, et regrettait que les habitants du cottage ne +pussent venir aussi. Ils ne voudraient sans doute pas quitter l'enfant. +«Oh! non,» s'écrièrent le père et la mère. Mais bientôt Charles changea +d'avis; puisque l'enfant allait si bien, il <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> pouvait aller passer +une heure à Great-House après le dîner. Mais sa femme s'y opposa:</p> + +<p>«Oh! non, Charles, je ne souffrirai pas que vous sortiez. Si quelque +chose arrivait!»</p> + +<p>L'enfant eut une bonne nuit et alla mieux le lendemain; le docteur ne +voyait rien d'alarmant, et Charles commença à trouver inutile de se +séquestrer ainsi. L'enfant devait rester couché, et s'amuser aussi +tranquillement que possible. Mais que pouvait faire le père? C'était +l'affaire d'une femme, et ce serait absurde à lui de s'enfermer à la +maison. D'ailleurs son père désirait beaucoup le présenter à Wenvorth. +Au retour de la chasse, il déclara audacieusement qu'il allait +s'habiller et dîner chez son père.</p> + +<p>«Votre sœur est avec vous, ma chère, et vous-même, vous n'aimeriez +pas à quitter l'enfant. Je suis inutile ici, <ins class="correction" title="Anne">Anna</ins> m'enverra chercher +s'il est nécessaire.»</p> + +<p>Les femmes comprennent généralement quand l'opposition est inutile. +Marie vit que Charles était décidé à partir. Elle ne dit rien, mais +aussitôt qu'elle fut seule avec Anna:</p> + +<p>«Ainsi on nous laisse seules nous distraire comme nous pourrons avec ce +pauvre enfant malade, <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> et pas une âme pour nous tenir compagnie le +soir. Je le prévoyais; je n'ai pas de chance; s'il survient une chose +désagréable, les hommes s'en dispensent. Charles ne vaut pas mieux que +les autres. Il n'a pas de cœur; laisser ainsi son pauvre petit +garçon! Il dit qu'il va mieux. Sait-il s'il n'y aura point un changement +soudain, dans une demi-heure? Je ne croyais pas Charles si égoïste. +Ainsi, il va s'amuser, et parce que je suis la pauvre mère, il ne m'est +pas permis de bouger; et cependant je suis moins capable que personne de +soigner l'enfant. Précisément parce que je suis sa mère, on ne devrait +pas me mettre à une telle épreuve. Je ne suis pas de force à la +supporter. Vous savez combien j'ai souffert des nerfs hier?</p> + +<p>—C'était l'effet d'une commotion soudaine; j'espère que rien n'arrivera +qui puisse nous effrayer. J'ai bien compris les instructions du docteur, +et je ne crains rien. Vraiment, Marie, je ne suis pas surprise que votre +mari soit sorti. Ce n'est pas l'affaire des hommes.</p> + +<p>—Il me semble que je suis aussi bonne mère qu'une autre; mais ma +présence n'est pas plus utile ici que celle de Charles. Je ne puis pas +toujours gronder et tourmenter un pauvre petit malade. Vous avez vu, ce +matin, quand je lui disais de se tenir tranquille, il s'est mis à donner +des coups de pied <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> autour de lui. Je n'ai pas la patience qu'il faut +pour cela.</p> + +<p>—Seriez-vous tranquille si vous passiez votre soirée loin de lui?</p> + +<p>—Pourquoi non? son père le fait bien. Jémina certainement est si +soigneuse. Charles aurait pu dire à son père que nous irions tous. Je ne +suis pas plus inquiète que lui. Hier, c'était bien différent, mais +aujourd'hui!</p> + +<p>—Eh bien! si vous croyez qu'il n'est pas trop tard pour avertir, +laissez-moi soigner le petit Charles. M. et Mme Musgrove ne trouveront +pas mauvais que je reste avec lui.</p> + +<p>—Parlez-vous sérieusement? dit Marie les yeux brillants. Mon Dieu +quelle bonne idée! En vérité, autant que j'y aille. Je ne sers à rien +ici, n'est-ce pas? et cela me tourmente. Vous n'avez pas les sentiments +d'une mère: vous êtes la personne qu'il faut. Jules vous obéit au +moindre mot. Ah! bien certainement j'irai, car on désire beaucoup que je +fasse connaissance avec le capitaine, et cela ne vous fait rien de +rester seule. Quelle excellente idée! Je vais le dire à Charles, et je +serai bientôt prête. Vous nous enverrez chercher, s'il le faut, mais +j'espère que rien d'alarmant ne surviendra. Je n'irais pas, croyez-le +bien, si je n'étais tout à fait tranquille sur mon cher enfant.» <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span></p> + +<p>Elle alla frapper à la porte de son mari, et Anna l'entendit dire d'un +ton joyeux:</p> + +<p>«Je vais avec vous, Charles, car je ne suis pas plus nécessaire que vous +ici. Si je m'enfermais toujours avec l'enfant, je n'aurais aucune +influence sur lui. Anna restera: elle se charge d'en prendre soin. Elle +me l'a proposé elle-même. Ainsi, je vais avec vous, ce qui sera beaucoup +mieux, car je n'ai pas dîné à Great-House depuis mardi.</p> + +<p>—Anna est bien bonne, répondit son mari, je suis fort content que vous +y alliez. Mais n'est-il pas bien dur de la laisser seule à la maison +pour garder notre enfant malade?»</p> + +<p>Anna put alors plaider sa propre cause; elle le fit de manière à ne lui +laisser aucun scrupule. Charles tâcha d'obtenir, mais en vain, qu'elle +vînt les rejoindre le soir. Bientôt elle eut le plaisir de les voir +partir contents, quelque peu motivé que fût leur bonheur. Quant à elle, +elle éprouvait autant de contentement qu'il lui était donné d'en avoir +jamais. Elle se savait indispensable à l'enfant, et que lui importait +que Frédéric Wenvorth se rendît agréable aux autres, à une demi-lieue de +là?</p> + +<p>Elle se demandait s'il envisageait cette rencontre avec indifférence, ou +avec déplaisir. S'il avait désiré <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> la revoir, il n'aurait pas +attendu jusque-là, puisque les événements lui avaient donné +l'indépendance qui lui manquait d'abord.</p> + +<p>Charles et Marie revinrent ravis de leur nouvelle connaissance et de +leur soirée. On avait causé, chanté, fait de la musique.</p> + +<p>Le capitaine avait des manières charmantes; ni timidité, ni réserve; il +semblait être une ancienne connaissance. Il devait, le lendemain, +chasser avec Charles, et déjeuner avec lui à Great-House. Il s'était +informé d'Anna comme d'une personne qu'il aurait très peu connue, +voulant peut-être, comme elle, échapper à une présentation quand ils se +rencontreraient.</p> + +<p>Anna et Marie étaient encore à table le lendemain matin, quand Charles +vint pour chercher ses chiens. Ses sœurs le suivaient avec Wenvorth, +qui avait voulu saluer Marie. Celle-ci fut très flattée de cette +attention et enchantée de le recevoir, tandis qu'Anna était agitée par +mille sentiments dont le plus consolant était qu'il ne resterait pas +longtemps. Son regard rencontra celui du capitaine; il fit de la tête un +léger salut, puis il parla à Marie, dit quelques mots aux misses +Musgrove; un moment la chambre sembla animée et remplie; puis Charles +vint à la fenêtre dire <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> que tout était prêt. Anna resta seule, +achevant de déjeuner comme elle put.</p> + +<p>«C'est fini, se répétait-elle avec une joie nerveuse. Le plus difficile +est fait.» Elle l'avait vu! Ils s'étaient trouvés encore une fois dans +la même chambre!</p> + +<p>Bientôt, cependant, elle se raisonna, et s'efforça d'être moins émue. +Presque huit années s'étaient écoulées depuis que tout était rompu. +Combien il était absurde de ressentir encore une agitation que le temps +aurait dû effacer! Que de changements huit ans pouvaient apporter! tous +résumés en un mot: l'oubli du passé! C'était presque le tiers de sa +propre vie. Hélas, il fallait bien le reconnaître, pour des sentiments +emprisonnés, ce temps n'est rien. Comment devait-elle interpréter les +sentiments de Wenvorth? Désirait-il l'éviter? Un moment après, elle se +haïssait pour cette folle question. Malgré toute sa sagesse, elle s'en +faisait une autre, que Marie vint résoudre, en lui disant brusquement:</p> + +<p>«Le capitaine, qui a été si attentif pour moi, n'a pas été très galant à +votre égard, Anna. Henriette lui a demandé ce qu'il pensait de vous, et +il a répondu qu'il ne vous aurait pas reconnue, que vous étiez changée.»</p> + +<p>En général, Marie manquait d'égards pour sa <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> sœur, mais cette +fois elle ne soupçonna pas quelle blessure elle lui faisait.</p> + +<p>«Changée à ne pas me reconnaître!...»</p> + +<p>Elle se soumit en silence, mais profondément humiliée. C'était donc +vrai! et elle ne pouvait pas lui rendre la pareille, car lui n'avait pas +vieilli. Les années qui avaient détruit la beauté de la jeune fille +avaient donné à Wenvorth un regard plus brillant, un air plus mâle, plus +ouvert, et n'avaient nullement diminué ses avantages physiques. C'était +toujours le même Frédéric Wenvorth!</p> + +<p>«Si changée qu'il ne l'aurait pas reconnue!» Ces mots ne pouvaient +sortir de son esprit. Mais bientôt elle fut bien aise de les avoir +entendus: ils étaient faits pour la refroidir et calmer son agitation.</p> + +<p>Frédéric ne pensait pas qu'on répéterait ses paroles; il l'avait trouvée +tristement changée et avait dit son impression. Il ne pardonnait pas à +Anna Elliot; elle l'avait rejeté, abandonné, elle avait montré une +faiblesse de caractère, que la nature confiante, décidée, du jeune homme +ne supportait pas. Elle l'avait sacrifié pour satisfaire d'autres +personnes. C'était de la timidité et de la faiblesse.</p> + +<p>Il avait eu pour elle un profond attachement et <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> n'avait jamais vu +depuis une femme qui l'égalât; mais il n'entrait maintenant qu'un +sentiment de curiosité dans le désir de la revoir. Elle avait perdu pour +toujours son pouvoir.</p> + +<p>Maintenant il était riche et désirait se marier. Il était prêt à donner +son cœur à toute jeune fille aimable qui se présenterait à lui, +excepté Anna Elliot. Il disait à sa sœur: «Je demande une jeune fille +entre quinze et trente ans; un peu de beauté, quelques sourires, +quelques flatteries pour les marins, et je suis un homme perdu. N'est-ce +pas assez pour rendre aimable un homme qui n'a pas eu la société des +femmes?»</p> + +<p>Il disait cela pour être contredit. Son œil fier et brillant disait +qu'il se savait séduisant, et il ne pensait guère à Anna en désignant +ainsi la femme qu'il voudrait rencontrer: «Un esprit fort, uni à une +grande douceur.»</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch8" id="ch8">CHAPITRE VIII</a></h2> + +<p>A dater de ce jour, le capitaine et Anna se trouvèrent souvent ensemble. +Ils dînèrent chez M. Musgrove, car la santé de l'enfant ne pouvait pas +servir plus longtemps de prétexte à sa tante.</p> + +<p>Le passé devait sans doute se présenter souvent à leur mémoire. Dès le +premier soir la profession du capitaine l'amena à dire: «En telle +année............ avant d'embarquer.......,» etc. Sa voix ne tremblait +pas, mais Anna était sûre qu'elle était associée à son passé. Autrefois, +ils étaient tout l'un pour l'autre: maintenant plus rien. Ils ne se +parlaient pas, eux qui autrefois, au milieu de la plus nombreuse +réunion, eussent trouvé impossible de ne pas se parler! Jamais, à +l'exception de l'amiral et de sa femme, on n'eût trouvé deux cœurs +aussi unis qu'ils l'étaient autrefois.</p> + +<p>Maintenant ils étaient moins que des étrangers l'un pour l'autre. <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span></p> + +<p>Quand Frédéric parlait, c'était pour elle la même voix, le même esprit. +Ceux qui l'entouraient, étant très ignorants des choses de la marine, +lui faisaient mille questions. Les misses Musgrove étaient tout oreilles +lorsqu'il décrivait la vie à bord, les repas, les occupations de chaque +heure; et leur surprise, en apprenant les arrangements et l'installation +d'un navire, faisait surgir quelque plaisante réponse, qui rappelait à +Anna le temps où elle était elle-même ignorante de ces choses. Elle +aussi avait été plaisantée pour avoir cru qu'on vivait à bord sans +provisions, sans cuisinier ni domestiques, et qu'on n'avait ni cuillers +ni fourchettes.</p> + +<p>Un soupir de Mme Musgrove l'éveilla de sa rêverie:</p> + +<p>«Ah! mademoiselle, lui dit-elle tout bas, si le ciel m'avait conservé +mon pauvre fils, il serait un autre homme, aujourd'hui!»</p> + +<p>Anna réprima un sourire, et écouta patiemment Mme Musgrove, qui continua +à soulager son cœur.</p> + +<p>Quand elle put donner son attention à ce qui se faisait autour d'elle, +elle vit que les misses Musgrove avaient apporté la liste navale pour y +chercher les noms des navires que le capitaine avait commandés.</p> + +<p>«Votre premier navire était l'<i>Aspic</i>.</p> + +<p>—Vous ne le trouverez pas ici. Il a été usé et démoli; <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> j'ai été +son dernier capitaine, alors qu'il était presque hors de service. Je fus +envoyé avec lui aux Indes orientales. L'Amirauté s'amuse à envoyer de +temps en temps quelques centaines d'hommes en mer dans un navire hors de +service, mais comme elle en a beaucoup à surveiller, parmi les mille +navires qui peuvent sombrer, il s'en trouve quelquefois un qui est +encore bon.</p> + +<p>—Bah! s'écria l'amiral. Quelles sornettes débitent ces jeunes gens! On +ne vit jamais un meilleur sloop que l'<i>Aspic</i> dans son temps. Vous +n'auriez pas trouvé son égal, à ce vieux sloop! Frédéric a été un +heureux garçon de l'avoir! Il fut demandé par vingt personnes qui le +méritaient mieux que lui. Heureux garçon, de réussir si vite avec si peu +de protection!</p> + +<p>—Je compris mon bonheur, amiral, je vous assure, répondit Wenvorth avec +un grand sérieux. J'étais aussi content que vous pouvez le désirer. +J'avais, dans ce temps-là, un grand motif pour m'embarquer. J'avais +besoin de faire quelque chose.</p> + +<p>—Vous avez raison. Qu'est-ce qu'un jeune homme comme vous pouvait faire +à terre pendant six grands mois? Si un homme n'est pas marié, il faut +qu'il retourne bien vite en mer. <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span></p> + +<p>—Capitaine Wenvorth, dit Louisa, vous avez dû être bien vexé, en +montant sur l'<i>Aspic</i>, de voir quel vieux navire on vous avait donné?</p> + +<p>—Je savais d'avance ce qu'il était, dit-il en riant. Je n'avais pas +plus de découvertes à faire que vous n'en auriez pour une vieille +pelisse prêtée à vos connaissances, de temps immémorial, et qui vous +serait enfin prêtée à vous-même un jour de pluie. Ah! c'était mon cher +vieil <i>Aspic</i>. Il faisait ce que je voulais. Je savais que nous +coulerions à fond ensemble, ou qu'il ferait ma fortune. Je n'ai jamais +eu avec lui deux jours de mauvais temps, et après avoir pris bon nombre +de corsaires, j'eus le bonheur d'accoster, l'été suivant, la frégate +française que je cherchais; je la remorquai à Plymouth. Par une autre +bonne chance, nous n'étions pas depuis six heures dans le Sund, qu'un +vent s'éleva qui aurait achevé notre pauvre <i>Aspic</i>. Il dura quatre +jours et quatre nuits. Vingt-quatre heures plus tard, il ne serait resté +du vaillant capitaine Wenvorth qu'un paragraphe dans les journaux, et, +son navire n'étant qu'un sloop, personne n'y aurait fait attention.»</p> + +<p>Anna frémit intérieurement, mais les misses Musgrove purent exprimer +librement leur pitié et leur horreur. <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span></p> + +<p>«C'est alors, sans doute, dit Mme Musgrove à voix basse, qu'il prit le +commandement de la <i>Laconia</i> et prit à bord notre pauvre cher fils? +Charles, demandez au capitaine où il prit votre frère; je l'oublie +toujours.</p> + +<p>—Ce fut à Gibraltar, ma mère. Dick y était resté malade avec une +recommandation de son premier capitaine pour le capitaine Wenvorth.</p> + +<p>—Oh! dites-lui qu'il ne craigne pas de nommer le pauvre Dick devant +moi, car ce sera plutôt un plaisir d'entendre parler de lui par un si +bon ami.»</p> + +<p>Charles, sans doute moins tranquille sur les conséquences, répondit par +un signe de tête et s'éloigna.</p> + +<p>Les jeunes filles se mirent à chercher la <i>Laconia</i>, et le capitaine se +donna le plaisir de la trouver lui-même, ajoutant que c'était un de ses +meilleurs amis.</p> + +<p>«Ah! c'étaient de bons jours, quand je commandais la <i>Laconia</i>. J'ai +gagné bien de l'argent avec elle! Mon ami et moi, nous fîmes une si +belle croisière aux Indes occidentales! Pauvre Harville! Vous savez, ma +sœur, qu'il avait encore plus besoin d'argent que moi. Il était +marié, l'excellent garçon! Je n'oublierai jamais combien il fut heureux +à cause de sa femme. J'aurais voulu qu'il fût là l'été suivant, quand +j'eus le même bonheur dans la Méditerranée. <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p> + +<p>—Ce fut un beau jour pour nous, que celui où vous fûtes nommé capitaine +de ce navire, dit Mme Musgrove. Nous n'oublierons jamais ce que vous +avez fait.»</p> + +<p>L'émotion lui coupait la voix, et Wenvorth, qui n'entendait qu'à demi, +et ne songeait nullement à Dick, attendait la suite avec surprise.</p> + +<p>«Maman pense à mon frère Richard,» dit Louisa à voix basse.</p> + +<p>—Pauvre cher enfant! continua Mme Musgrove. Il était devenu si rangé, +si bon sous vos ordres, et nous écrivait de si bonnes lettres! Ah! plût +à Dieu qu'il ne vous eût jamais quitté!»</p> + +<p>En entendant cela, une expression fugitive traversa la figure de +Wenvorth: un pli de sa bouche et un certain regard convainquirent Anna +qu'il n'était pas de l'avis de Mme Musgrove, et qu'il avait eu +probablement quelque peine à se débarrasser de Dick; mais ce fut si +rapide qu'elle seule s'en aperçut. Un instant après, il était sérieux et +maître de lui; il vint s'asseoir à côté de Mme Musgrove, et causa de son +fils avec une grâce naturelle qui témoignait de sa sympathie pour tout +sentiment vrai. Anna était assise à l'autre coin du divan, séparée de +lui par la vaste corpulence de Mme Musgrove, plus faite pour représenter +<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> la bonne humeur et la bonne chère, que la tendresse et le +sentiment, et tandis qu'Anna s'abritait derrière elle pour cacher son +agitation, la façon dont le capitaine écoutait les doléances de Mme +Musgrove et ses larges soupirs n'était pas sans mérite.</p> + +<p>Le chagrin n'est pas nécessairement en rapport avec la constitution. Une +grosse personne a aussi bien le droit d'être affligée profondément que +la plus gracieuse femme. Néanmoins, il y a des contrastes que la raison +admet, mais qui froissent le goût et attirent le ridicule.</p> + +<p>L'amiral, après avoir fait quelques tours dans la chambre, les mains +derrière le dos, s'approcha de Wenvorth, et, tout à ses propres pensées, +il lui dit, sans s'occuper s'il l'interrompait:</p> + +<p>«Si vous aviez été une semaine plus tard à Lisbonne, Frédéric, vous +auriez eu à bord lady Marie Grierson et ses filles.</p> + +<p>—Je suis heureux alors de n'avoir pas été là.»</p> + +<p>L'amiral le plaisanta sur son manque de galanterie: il se défendit, tout +en déclarant qu'il n'admettrait jamais une femme à son bord, si ce n'est +pour un bal, ou en visite.</p> + +<p>«Ce n'est point faute de galanterie, dit-il, mais par <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +l'impossibilité d'avoir dans un navire le confortable nécessaire aux +femmes, et auquel elles ont droit. Je ne puis souffrir d'avoir une femme +à bord, et aucun navire commandé par moi n'en recevra jamais.»</p> + +<p>Sa sœur s'écria:</p> + +<p>«Ah! Frédéric! est-ce vous qui dites cela? Quel raffinement inutile! Les +femmes sont aussi bien à bord que dans la meilleure maison d'Angleterre. +Je ne sais rien de supérieur aux arrangements d'un navire. Je déclare +que je n'ai pas plus de confortable à Kellynch que dans les cinq navires +que j'ai habités.</p> + +<p>—Il n'est pas question de cela, dit Frédéric; vous étiez avec votre +mari, et la seule femme à bord.</p> + +<p>—Mais vous avez bien pris, de Portsmouth à Plymouth, Mme Harville, sa +sœur, sa cousine et trois enfants! Où était donc alors votre +superfine et extraordinaire galanterie?</p> + +<p>—Absorbée dans mon amitié, Sophie; je voulais être utile à la femme +d'un collègue, et j'aurais transporté au bout du monde tout ce que +Harville aurait voulu. Mais croyez bien que je regardais cela comme une +chose fâcheuse.</p> + +<p>—Mon cher Frédéric, ce que vous dites ne signifie rien. Que +deviendrions-nous, nous autres <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> pauvres femmes de marins, si les +autres pensaient comme vous?</p> + +<p>—Cela ne m'empêcha pas, comme vous voyez, de conduire Mme Harville et +sa famille à Plymouth.</p> + +<p>—Mais je n'aime pas à vous entendre parler comme un beau gentilhomme +s'adressant à de belles ladies: nous n'avons pas la prétention d'être +toujours sur l'eau douce.</p> + +<p>—Ah! ma chère, dit l'amiral, quand il aura une femme, il parlera +autrement. Si nous avons le bonheur d'avoir une autre guerre, il fera +comme nous, et sera reconnaissant qu'on lui amène sa femme.</p> + +<p>—Je me tais, dit Wenvorth, puisque les gens mariés m'attaquent. Ah! je +penserai autrement quand je serai marié! Eh bien! non. On me répond si: +je n'ai plus rien à dire.»</p> + +<p>Il se leva, et s'éloigna.</p> + +<p>«Vous avez dû voyager beaucoup? dit Mme Musgrove à Mme Croft.</p> + +<p>—Oui, madame. Pendant les quinze premières années de mon mariage, j'ai +traversé quatre fois l'Atlantique, j'ai été aux Indes orientales, sans +compter différents endroits voisins de l'Angleterre: Cork, Lisbonne, +Gibraltar. Mais je n'ai jamais été au delà des tropiques ni dans les +Indes occidentales, <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> car je n'appelle pas de ce nom Bermude ou +Bahama.»</p> + +<p>Mme Musgrove, qui ne connaissait pas un seul de ces noms, n'eut rien à +répondre.</p> + +<p>«Je vous assure, madame, dit Mme Croft, que rien ne surpasse les +commodités d'un navire de guerre; j'entends celui d'un rang supérieur. +Le plus heureux temps de ma vie a été à bord. J'étais avec mon mari, et, +grâce à Dieu, j'ai toujours eu une excellente santé; aucun climat ne +m'est mauvais. Je n'ai jamais connu le mal de mer. La seule fois que +j'ai souffert fut l'hiver que je passai seule à Deal, quand l'amiral +était dans les mers du Nord. N'ayant pas de nouvelles, je vivais dans de +continuelles craintes et je ne savais que faire de mon temps.</p> + +<p>—Oui, répondit Mme Musgrove, rien n'est si triste qu'une séparation. Je +le sais par moi-même. Quand M. Musgrove va aux assises, je ne suis +tranquille que quand il est revenu.»</p> + +<p>On dansa pour terminer la soirée. <ins class="correction" title="Anne">Anna</ins> offrit ses services, et fut +heureuse de passer inaperçue. Ce fut une joyeuse soirée. Le capitaine +avait le plus d'entrain de tous. Il était l'objet des attentions et des +déférences de tout le monde. <ins class="correction" title="Louise">Louisa</ins> et Henriette semblaient si occupées +de lui que, sans leur amitié réciproque, on eût pu les croire rivales. +Quoi <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> d'étonnant s'il était un peu gâté par de telles flatteries?</p> + +<p>Telles étaient les pensées d'Anna, tandis que ses doigts couraient +machinalement sur le piano. Pendant un moment, elle sentit qu'il la +regardait, qu'il observait ses traits altérés, cherchant peut-être à y +retrouver ce qui l'avait charmé autrefois. Il demanda quelque chose; +elle entendit qu'on répondait:</p> + +<p>«Oh non! elle ne danse plus; elle préfère jouer, et elle n'est jamais +fatiguée.»</p> + +<p>Elle avait quitté le piano; il prit sa place, essayant de noter un air +dont il voulait donner une idée aux misses Musgrove. Elle s'approcha par +hasard; alors il se leva et avec une politesse étudiée:</p> + +<p>«Je vous demande pardon, mademoiselle, c'est votre place;» et malgré le +refus d'Anna il se retira.</p> + +<p>Elle en avait assez! Cette froide et cérémonieuse politesse était plus +qu'elle n'en pouvait supporter.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch9" id="ch9">CHAPITRE IX</a></h2> + +<p>Le capitaine Wenvorth était venu à Kellynch comme chez lui, pour y +rester autant qu'il lui plairait; car il était aimé par l'amiral comme +un frère. Il avait fait le projet d'aller voir son frère, dans le comté +de Shrop, mais l'attrait d'Uppercross l'y fit renoncer. Il y avait tant +d'amitié, de flatterie, quelque chose de si séduisant dans la réception +qu'on lui faisait; les parents étaient si hospitaliers, les enfants si +aimables, qu'il ne put s'arracher de là.</p> + +<p>Bientôt on le vit chaque jour à Uppercross. Les Musgrove n'étaient pas +plus empressés à l'inviter que lui à venir, surtout le matin, car +l'amiral et sa femme sortaient toujours ensemble quand il n'y avait +personne au château. Ils s'intéressaient à leur nouvelle propriété et +visitaient leurs prairies, leurs bestiaux, ou faisaient volontiers un +tour en voiture.</p> + +<p>L'intimité du capitaine était à peine établie à Uppercross, <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> quand +Charles Hayter y revint, et en prit ombrage.</p> + +<p>Charles Hayter était l'aîné des cousins. C'était un très aimable et +agréable jeune homme, et jusqu'à l'arrivée de Wenvorth, un grand +attachement semblait exister entre lui et Henriette. Il était dans les +ordres, mais sa présence n'étant pas exigée à la cure, il vivait chez +son père à une demi-lieue d'Uppercross.</p> + +<p>Une courte absence avait privé Henriette de ses attentions, et en +revenant il vit avec chagrin qu'on avait pris sa place.</p> + +<p>Mme Musgrove et Mme Hayter étaient sœurs, mais leur mariage leur +avait fait une position très différente. Tandis que les Musgrove étaient +les premiers de la contrée, la vie mesquine et retirée des Hayter, +l'éducation peu soignée des enfants, les auraient placés en dehors de la +société sans leurs relations avec Uppercross.</p> + +<p>Le fils aîné était seul excepté; il était très supérieur à sa famille +comme manières et culture d'esprit.</p> + +<p>Les deux familles avaient toujours été dans des termes excellents, car +d'un côté il n'y avait pas d'orgueil; de l'autre, pas d'envie. Les +misses Musgrove <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> avaient seulement une conscience de leur +supériorité qui leur faisait patronner leurs cousines avec plaisir.</p> + +<p>Henriette semblait avoir oublié son cousin; on se demandait si elle +était aimée du capitaine. Laquelle des deux sœurs préférait-il? +Henriette était peut-être plus jolie, <ins class="correction" title="Louise">Louisa</ins> plus intelligente. Les +parents, soit ignorance du monde, soit confiance dans la prudence de +leurs filles, semblaient laisser tout au hasard et ne se préoccuper de +rien.</p> + +<p>Au cottage, c'était différent. Le jeune ménage semblait plus disposé à +faire des conjectures, et Anna eut bientôt à écouter leurs opinions sur +la préférence de Wenvorth. Charles penchait pour <ins class="correction" title="Louise">Louisa</ins>, Marie pour +Henriette, et tous les deux s'accordaient à dire qu'un mariage avec +l'une ou avec l'autre serait extrêmement désirable. Wenvorth avait dû, +d'après ses propres paroles, gagner 50,000 livres pendant la guerre; +c'était une fortune, et s'il survenait une autre guerre, il était homme +à se distinguer.</p> + +<p>«Dieu! s'écriait Marie, s'il allait s'élever aux plus grands honneurs! +S'il était créé baronnet! Lady Wenvorth! cela sonne très bien. Quelle +chance pour Henriette. C'est elle qui prendrait ma place en ce cas, et +cela ne lui déplairait pas. Mais après tout, ce <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> ne serait qu'une +nouvelle noblesse, et je n'en fais pas grand cas.»</p> + +<p>Marie aurait voulu qu'Henriette fût préférée pour mettre fin aux +prétentions de Hayter. Elle regardait comme une véritable infortune pour +elle et pour ses enfants que de nouveaux liens de parenté s'établissent +avec cette famille.</p> + +<p>«Si l'on considère, disait-elle, les alliances que les Musgrove ont +faites, Henriette n'a pas le droit de déchoir, et de faire un choix +désagréable aux personnes principales de sa famille, en leur donnant des +alliés d'une condition inférieure. Qui est Charles Hayter, je vous prie? +Rien qu'un ministre de campagne. C'est un mariage très inférieur pour +miss Musgrove d'Uppercross.» Son mari ne partageait pas son avis, car +son cousin, qu'il aimait beaucoup, était un fils aîné, et avait ainsi +droit à sa considération.</p> + +<p>«Vous êtes absurde, Marie, disait-il. Charles Hayter a beaucoup de +chance d'obtenir quelque chose de l'évêque; et puis, il est fils aîné, +et il héritera d'une jolie propriété. L'état de Winthrop n'a pas moins +de deux cent cinquante acres, outre la ferme de Tauton, une des +meilleures de la contrée. Charles est un bon garçon, et quand il aura +Winthrop, il vivra autrement qu'aujourd'hui. Un homme qui a <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> une +telle propriété n'est pas à dédaigner. Non, Henriette pourrait trouver +plus mal. Si elle épouse Hayter, et que Louisa puisse avoir Wenvorth, je +serai très satisfait.»</p> + +<p>Cette conversation avait lieu le lendemain d'un dîner à Uppercross: Anna +était restée à la maison sous le prétexte d'une migraine, et avait eu le +double avantage d'éviter Wenvorth et de ne pas être prise pour arbitre. +Elle aurait voulu que le capitaine se décidât vite, car elle +sympathisait avec les souffrances de Hayter, pour qui tout était +préférable à cette incertitude. Il avait été très froissé et très +inquiet des façons de sa cousine. Pouvait-il si vite être devenu pour +elle un étranger? Il n'avait été absent que deux dimanches. Quand il +était parti, elle s'intéressait à son changement de cure, pour obtenir +celle d'Uppercross du D<sup>r</sup> Shirley, malade et infirme. Quand il revint, +hélas! tout intérêt avait disparu. Il raconta ses démarches, et +Henriette ne lui prêta qu'une oreille distraite. Elle semblait avoir +oublié toute cette affaire.</p> + +<p>Un matin, le capitaine entra dans le salon du cottage, où Anna était +seule avec le petit malade couché sur le divan.</p> + +<p>La surprise de la trouver seule le priva de sa présence d'esprit +habituelle, il tressaillit. <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span></p> + +<p>«Je croyais les misses Musgrove ici;» puis il alla vers la fenêtre pour +se remettre et décider quelle attitude il prendrait.</p> + +<p>«Elles sont en haut avec ma sœur, et vont bientôt descendre,» +répondit Anna toute confuse.</p> + +<p>Si l'enfant ne l'avait pas appelée, elle serait sortie pour délivrer le +capitaine aussi bien qu'elle-même. Il resta à la fenêtre, et après avoir +poliment demandé des nouvelles du petit garçon, il garda le silence. +Anna s'agenouilla devant l'enfant, qui lui demandait quelque chose, et +ils restèrent ainsi quelques instants, quand, à sa grande satisfaction, +elle vit entrer quelqu'un. C'était Charles Hayter, qui ne fut guère plus +content de trouver là le capitaine, que celui-ci ne l'avait été d'y +trouver Anna.</p> + +<p>Tout ce qu'elle put dire fut:</p> + +<p>«Comment vous portez-vous? Veuillez vous asseoir. Mon frère et ma +sœur vont descendre.»</p> + +<p>Wenvorth quitta la fenêtre et parut disposé à causer avec Hayter, mais, +voyant celui-ci prendre un journal, il retourna à la fenêtre. Bientôt la +porte restée entr'ouverte fut poussée par l'autre petit garçon, enfant +de deux ans, décidé et hardi. Il alla au divan et réclama une friandise; +comme il ne s'en trouvait pas là, il demanda un jouet; il s'accrocha à +la robe <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> de sa tante, et elle ne put s'en débarrasser. Elle pria, +ordonna, voulut le repousser, mais l'enfant trouvait grand plaisir à +grimper sur son dos:</p> + +<p>«Walter, ôtez-vous, méchant enfant, je suis très mécontente de vous.</p> + +<p>—Walter, cria Charles Hayter, pourquoi n'obéissez-vous pas? +Entendez-vous votre tante? Venez près de moi, Walter, venez près du +cousin Charles.»</p> + +<p>Walter ne bougea pas. Tout à coup, elle se trouva débarrassée. Quelqu'un +enlevait l'enfant, détachait les petites mains qui entouraient le cou +d'Anna, et emportait le petit garçon avant qu'elle sût que c'était le +capitaine.</p> + +<p>Elle ne put dire un mot pour le remercier, tant ses sensations étaient +tumultueuses. L'action du capitaine, la manière silencieuse dont il +l'avait accomplie, le bruit qu'il fit ensuite en jouant avec l'enfant +pour éviter les remerciements et toute conversation avec elle, tout cela +donna à Anna une telle confusion de pensées qu'elle ne put se remettre, +et, voyant entrer Marie et les misses Musgrove, elle se hâta de quitter +la chambre. Si elle était restée, c'était là l'occasion d'étudier les +quatre personnes qui s'y trouvaient. <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span></p> + +<p>Il était évident que Charles Hayter n'avait aucune sympathie pour +Wenvorth. Elle se souvint qu'il avait dit au petit Walter, d'un ton +vexé, après l'intervention du capitaine:</p> + +<p>«Il fallait m'obéir, Walter; je vous avais dit de ne pas tourmenter +votre tante.»</p> + +<p>Il était donc mécontent que Wenvorth eût fait ce qu'il aurait dû faire +lui-même? Mais elle ne pouvait guère s'intéresser aux sentiments des +autres, avant d'avoir mis un peu d'ordre dans les siens.</p> + +<p>Elle était honteuse d'elle-même, humiliée d'être si agitée, si abattue +pour une bagatelle; mais cela était, et il lui fallut beaucoup de +solitude et de réflexion pour se remettre.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch10" id="ch10">CHAPITRE X</a></h2> + +<p>Les occasions ne manquèrent pas pour faire de nouvelles remarques. Elle +avait vu assez souvent les deux jeunes gens et les deux jeunes filles +ensemble pour avoir une opinion, mais elle était trop sage pour la +laisser voir à la maison. Elle n'aurait satisfait ni le mari ni la +femme.</p> + +<p>Elle supposait que Louisa était préférée à sa sœur, mais sa mémoire +et son <ins class="correction" title="exéprience">expérience</ins> lui disaient que le capitaine n'éprouvait d'amour ni +pour l'une ni pour l'autre. Le sentiment qu'elles avaient pour lui était +peut-être plus vif; c'était de l'admiration qui pouvait devenir de +l'amour. Cependant quelquefois Henriette semblait indécise entre Hayter +et Wenvorth. Anna eût voulu les éclairer tous sur leur situation, et +leur montrer les maux auxquels ils s'exposaient. Elle n'attribuait à +aucun d'eux une mauvaise pensée, et se disait avec joie que le capitaine +ne se doutait pas du mal qu'il causait; il n'avait aucune <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> fatuité +et ne connaissait pas sans doute les projets de Hayter. Seulement il +avait tort d'accepter les attentions des deux jeunes filles.</p> + +<p>Bientôt cependant Hayter sembla abandonner la place. Trois jours se +passèrent sans qu'on le vît; il refusa même une invitation à dîner. M. +Musgrove l'ayant trouvé chez lui entouré de gros livres en avait conclu +qu'il usait sa santé au travail. Marie pensait qu'il était positivement +refusé par Henriette, tandis que son mari, au contraire, l'attendait +chaque jour. Enfin Anna l'approuvait de s'absenter.</p> + +<p>Vers cette époque, par une belle matinée de novembre, Charles Musgrove +et le capitaine étaient à la chasse. Anna et Marie, tranquillement +assises, travaillaient au cottage, quand les misses Musgrove passèrent +et, s'approchant de la fenêtre, dirent qu'elles allaient faire une +promenade, trop longue pour Marie. Celle-ci, un peu choquée, répondit:</p> + +<p>«Mais si! j'irais volontiers, j'aime les longues promenades.»</p> + +<p>Anna vit aux regards des jeunes filles que c'était là précisément ce +qu'elles ne voulaient pas, et admira de nouveau cette habitude de +famille qui mettait dans la nécessité de tout dire et de tout faire +ensemble, sans le désirer. Elle tâcha de dissuader Marie d'y <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> aller; +mais, n'y réussissant pas, elle pensa qu'il valait mieux accepter aussi, +pour elle-même, l'invitation beaucoup plus cordiale des misses Musgrove, +car sa présence pouvait être utile pour retourner avec sa sœur et ne +pas entraver leurs plans.</p> + +<p>«Qui leur fait supposer que je ne puis faire une longue promenade? +disait Marie en montant l'escalier. On semble croire que je ne suis pas +bonne marcheuse, et cependant elles n'auraient pas été contentes si +j'avais refusé. Quand on vient ainsi vous demander quelque chose, est-ce +qu'on peut dire: Non?...»</p> + +<p>Au moment où elles se mettaient en route, les chasseurs revinrent. Ils +avaient emmené un jeune chien qui avait gâté leur chasse et avancé leur +retour. Ils étaient donc tout disposés à se promener.</p> + +<p>Si Anna avait pu le prévoir, elle serait restée à la maison. Elle se dit +qu'il était trop tard pour reculer, et ils partirent tous les six dans +la direction choisie par les misses Musgrove. Quand le chemin devenait +plus étroit, Anna s'arrangeait pour marcher avec son frère et sa +sœur; elle ne voulait pas gêner les autres. Son plaisir à elle était +l'air et l'exercice, la vue des derniers rayons de soleil sur les +feuilles jaunies; et aussi de se répéter tout bas quelques-unes des +poétiques <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> descriptions de l'automne, saison qui a une si puissante +influence sur les âmes délicates et tendres. Tout en occupant son esprit +de ces rêveries, de ces citations, il lui fut impossible de ne pas +entendre la conversation du capitaine avec les deux sœurs. C'était un +simple bavardage animé, comme il convient à des jeunes gens sur un pied +d'intimité. Il causait plus avec Louisa qu'avec Henriette. La première y +mettait plus d'entrain que l'autre. Elle dit quelque chose qui frappa +Anna. Après avoir admiré à plusieurs reprises cette splendide journée, +le capitaine ajouta:</p> + +<p>«Quel beau temps pour l'amiral et pour ma sœur! Ils font ce matin une +longue promenade en voiture: nous pourrons les voir <ins class="correction" title="eu">en</ins> haut de ces +collines. Ils ont dit qu'ils viendraient de ce côté. Je me demande où +ils verseront aujourd'hui? Ah! cela leur arrive souvent; mais ma sœur +ne s'en préoccupe pas.</p> + +<p>—Pour moi, dit Louisa, à sa place j'en ferais autant. Si j'aimais +quelqu'un comme elle aime l'amiral, rien ne pourrait m'en séparer, et +j'aimerais mieux être versée par lui que menée en sûreté par un autre.»</p> + +<p>Cela fut dit avec enthousiasme.</p> + +<p>«Vraiment, s'écria-t-il, du même ton. Je vous admire.» Puis il y eut un +silence. <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p> + +<p>Anna oublia un instant les citations poétiques des douces scènes de +l'automne; il ne lui resta à la mémoire qu'un tendre sonnet rempli des +descriptions de l'année expirante emportant avec elle le bonheur et les +images de jeunesse, d'espoir et de printemps.</p> + +<p>Voyant qu'on prenait un autre sentier: «N'est-ce pas le chemin de +Wenthrop?» dit-elle. Mais personne ne l'entendit.</p> + +<p>On se dirigeait en effet vers Wenthrop, et après une montée douce à +travers de grands enclos, où la charrue du laboureur, préparant un +nouveau printemps, démentait les poésies mélancoliques, on gagna le +sommet d'une haute colline qui séparait Uppercross de Wenthrop. +Wenthrop, qu'on aperçut alors en bas, était une laide et vulgaire +maison, à toit peu élevé, entourée de granges et de bâtiments de ferme.</p> + +<p>«Est-ce là Wenthrop? dit Marie, je n'en avais aucune idée. Je crois que +nous ferons mieux de retourner. Je suis très fatiguée.»</p> + +<p>Henriette, un peu mal à l'aise, et n'apercevant pas Charles Hayter aux +environs, était prête à faire ce que Marie désirait, mais Charles +Musgrove dit non, et Louisa dit non, avec plus d'énergie encore, et, +prenant sa sœur à part, elle parut discuter vivement.</p> + +<p>Charles déclara d'une façon très nette qu'il irait voir <span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> sa tante, +puisqu'il en était si près, et il s'efforça de persuader sa femme; mais +c'était un des points sur lesquels elle montrait sa volonté: elle refusa +absolument, et tout dans sa figure indiquait qu'elle n'irait pas.</p> + +<p>Après un court débat, il fut convenu que Charles et Henriette +descendraient la colline, et que les autres resteraient en haut. Marie +saisit un moment pour dire au capitaine, en jetant autour d'elle un +regard méprisant:</p> + +<p>«C'est bien désagréable d'avoir des parents semblables; je n'y suis pas +allée deux fois dans ma vie.»</p> + +<p>Il eut un sourire de commande, et se détourna avec un regard de mépris, +qu'Anna vit parfaitement.</p> + +<p>Louisa, qui avait fait quelques pas avec Henriette, les rejoignit, et +Marie s'assit sur un tronc d'arbre. Tant qu'on fut autour d'elle, elle +fut contente, mais quand Louisa se fut éloignée avec Wenvorth pour +cueillir des noisettes, elle trouva son siège mauvais, et alla à sa +recherche. Anna s'assit sur un talus, et entendit derrière elle Wenvorth +et Louisa, qui se frayaient un passage dans une haie. Louisa semblait +très animée et disait:</p> + +<p>«Je l'ai fait partir; je trouvais absurde qu'elle ne fît pas cette +visite. Ce n'est pas moi qui me laisserais <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> influencer pour faire ce +que je ne veux pas. Quand j'ai décidé quelque chose, je le fais. +Henriette allait renoncer à aller à Wenthrop par une complaisance +ridicule.</p> + +<p>—Alors, sans vous, elle n'y serait pas allée?</p> + +<p>—Mais oui, j'ai honte de le dire.</p> + +<p>—Elle est bien heureuse d'avoir auprès d'elle un caractère tel que le +vôtre. Ce que vous venez de dire confirme mes observations. Je ne veux +pas feindre d'ignorer ce dont il s'agit: je vois que cette visite est +autre chose qu'une simple visite de politesse. Si votre sœur ne sait +pas résister à une demande quelconque dans une circonstance si peu +importante, je les plains tous deux quand il s'agira de choses graves +demandant force et fermeté. Votre sœur est une aimable personne, mais +vous êtes ferme et décidée: si vous voulez la diriger pour son bonheur, +donnez-lui autant de votre caractère que vous pourrez. Mais vous l'avez +sans doute toujours fait. Le pire des maux est un caractère faible et +indécis sur lequel on ne peut compter. On n'est jamais sûr qu'une bonne +impression sera durable. Que ceux qui veulent être heureux soient +fermes.»</p> + +<p>Il cueillit une noisette. «Voici, dit-il, une noisette belle et saine +qui a résisté aux tempêtes de l'automne. <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> Pas une tache, pas une +piqûre. Tandis que ses sœurs ont été foulées aux pieds, cette +noisette, dit-il avec une solennité burlesque, est encore en possession +de tout le bonheur auquel une noisette peut prétendre.» Puis, revenant +au ton sérieux:</p> + +<p>«Mon premier souhait pour ceux que j'aime est la fermeté. Si Louisa +Musgrove veut être belle et heureuse à l'automne de sa vie, elle +cultivera toutes les forces de son âme.»</p> + +<p>Il ne reçut pas de réponse. Anna eût été surprise que Louisa pût +répondre promptement à des paroles témoignant un si vif intérêt. Elle +comprenait ce que Louisa ressentait. Quant à elle, elle n'osait bouger, +de peur d'être vue. Un buisson de houx la protégeait. Ils s'éloignèrent: +elle entendit Louisa, qui disait:</p> + +<p>«Marie a un assez bon naturel, mais elle m'irrite quelquefois par sa +déraison et son orgueil. Elle en a beaucoup trop, de l'orgueil <ins class="correction" title="ees">des</ins> +Elliot! Nous aurions tant désiré que Charles épousât Anna au lieu de +Marie. Vous savez qu'il a demandé Anna?»</p> + +<p>Le capitaine répondit après un silence:</p> + +<p>«Voulez-vous dire qu'elle l'a refusé?</p> + +<p>—Oui, certainement.</p> + +<p>—A quelle époque? <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span></p> + +<p>—Je ne sais pas au juste, car nous étions en pension alors. Je crois +que ce fut un an avant d'épouser Marie. Mes parents pensent que sa +grande amie, lady Russel, empêcha ce mariage, elle ne trouva pas Charles +assez lettré, et persuada à Anna de refuser.»</p> + +<p>Les voix s'éloignèrent, et Anna n'entendit plus rien. D'abord immobile +d'étonnement, elle eut beaucoup de peine à se lever. Elle n'avait point +eu le sort de ceux qui écoutent: on n'avait dit d'elle aucun mal; mais +elle avait entendu des choses très pénibles. Elle vit comment elle était +jugée par le capitaine; et il avait eu, en parlant d'elle, un mélange de +curiosité et d'intérêt qui l'agitait extrêmement.</p> + +<p>Elle rejoignit Marie, et quand toute la compagnie fut réunie, elle +éprouva quelque soulagement à s'isoler au milieu de tous.</p> + +<p>Charles et Henriette ramenèrent Hayter avec eux. Anna ne chercha pas à +comprendre ce qui s'était passé, mais il était certain qu'il y avait eu +du froid entre eux, et que maintenant ils semblaient très heureux, +quoique Henriette parût un peu confuse. Dès ce moment, ils s'occupèrent +exclusivement l'un de l'autre.</p> + +<p>Maintenant tout désignait Louisa pour le capitaine, <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> et ils +marchaient aussi côte à côte. Dans la vaste prairie que les promeneurs +traversaient, ils formaient trois groupes. Anna appartenait au moins +animé des trois. Elle rejoignit Charles et Marie et se trouva assez +fatiguée pour accepter le bras de son beau-frère, qui était alors +mécontent de sa femme. Marie s'était montrée peu aimable et en subissait +en ce moment les conséquences. Son mari lui quittait le bras à chaque +instant pour couper avec sa cravache des têtes d'orties le long de la +haie: elle se plaignit selon son habitude, mais Charles les quittant +toutes deux pour courir après une belette, elles purent à peine le +suivre.</p> + +<p>Au sortir de la prairie, ils furent rejoints par la voiture de l'amiral, +qui s'avançait dans la même direction qu'eux. Apprenant la longue course +qu'avaient entreprise les jeunes gens, il offrit obligeamment une place +à celle des dames qui serait la plus fatiguée. Il pouvait lui éviter un +mille, puisqu'ils passaient par Uppercross. L'invitation fut refusée par +les misses Musgrove, qui n'étaient pas fatiguées, et par Marie, qui fut +offensée de n'avoir pas été demandée avant toute autre, ou parce que +l'orgueil des Elliot, comme disait Louisa, ne pouvait accepter d'être en +tiers dans une voiture à un seul cheval. <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p> + +<p>On allait se séparer, quand le capitaine dit tout bas quelques mots à sa +sœur.</p> + +<p>«Miss Elliot, dit celle-ci, vous devez être fatiguée: laissez-nous le +plaisir de vous reconduire. Il y a largement place pour trois; si nous +étions aussi minces que vous, on pourrait tenir quatre. Venez, je vous +en prie.»</p> + +<p>L'hésitation n'était pas permise à Anna. L'amiral insista aussi. Refuser +était impossible. Le capitaine se tourna vers elle, et, sans dire un +mot, l'aida tranquillement à monter en voiture.</p> + +<p>Oui, il avait fait cela! Elle était là, assise par la volonté et les +mains de Frédéric! Il avait vu sa fatigue, et avait voulu qu'elle se +reposât. Elle fut touchée de cette manifestation de ses sentiments. Elle +comprit sa pensée. Il ne pouvait pas lui pardonner, mais il ne voulait +pas qu'elle souffrît. Il y était poussé par un sentiment d'affection +qu'il ne s'avouait pas à lui-même. Elle ne pouvait y penser sans un +mélange de joie et de chagrin.</p> + +<p>Elle répondit d'abord distraitement aux bienveillantes remarques de ses +compagnons. On était à moitié chemin, quand elle s'aperçut qu'on parlait +de Frédéric!</p> + +<p>«Il veut certainement épouser l'une des deux, <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> dit l'amiral; mais +cela ne nous dit pas laquelle.</p> + +<p>—Il y va depuis assez longtemps pour savoir ce qu'il veut. C'est la +paix qui est cause de tout cela. Si la guerre éclatait, il serait +bientôt décidé. Nous autres marins, miss Elliot, nous ne pouvons pas +faire longtemps notre cour en temps de guerre. Combien s'écoula-t-il de +temps, ma chère, entre notre première entrevue et notre installation à +Yarmouth?</p> + +<p>—Nous ferons mieux de n'en rien dire, dit gaîment Mme Croft, car si +miss Elliot savait combien ce fut vite fait, elle ne croirait jamais que +nous ayons pu être heureux. Cependant je vous connaissais de réputation +longtemps auparavant.</p> + +<p>—Et moi j'avais entendu parler de vous comme d'une jolie fille. +Fallait-il attendre davantage? Je n'aime pas à avoir longtemps de +pareils projets en tête. Je voudrais que Frédéric découvrît ses +batteries, et amenât une de ces jeunes misses à Kellynch. Elles +trouveraient de la compagnie. Elles sont charmantes toutes deux, je les +distingue à peine l'une de l'autre.</p> + +<p>—Elles sont très simples et très gracieuses vraiment, dit Mme Croft +d'un ton moins enthousiaste, ce qui fit supposer à Anna qu'elle ne les +trouvait pas tout à fait dignes de son frère. «C'est une famille très +respectable, d'excellentes gens. Mon cher amiral, <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> faites donc +attention, nous allons verser.» Elle prit les rênes et évita l'obstacle, +puis empêcha la voiture de tomber dans une ornière, ou d'accrocher une +charrette. Anna s'amusa à penser que cette manière de conduire +ressemblait peut-être à celle dont ils faisaient leurs affaires. Cette +pensée la conduisit jusqu'au cottage.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch11" id="ch11">CHAPITRE XI</a></h2> + +<p>L'époque du retour de lady Russel approchait, le jour était même fixé, +et Anna, qui devait la rejoindre à Kellynch, commençait à craindre les +inconvénients qui en pourraient résulter. Elle allait se trouver à un +mille du capitaine; elle irait à la même église; les deux familles se +verraient.</p> + +<p>D'un autre côté, il était si souvent à Uppercross, qu'elle semblerait +plutôt l'éviter qu'aller au-devant de lui. Elle ne pouvait donc qu'y +gagner, ainsi qu'en changeant la société de Marie contre celle de lady +Russel.</p> + +<p>Elle aurait voulu ne pas rencontrer le capitaine dans cette maison qui +avait vu leurs premières entrevues. Ce souvenir était trop pénible; mais +elle craignait encore plus une rencontre entre lady Russel et le +capitaine. Ils ne s'aimaient pas; l'une était trop calme, l'autre pas +assez. <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p> + +<p>La fin de son séjour à <ins class="correction" title="«Qppercross">Uppercross</ins> fut marquée par un événement +inattendu.</p> + +<p>Wenvorth s'était absenté pour aller voir son ami Harville, installé à +Lyme pour l'hiver avec sa famille. Il ne s'était jamais complètement +rétabli d'une blessure reçue deux années auparavant.</p> + +<p>Quand Wenvorth revint, la description de ce beau pays excita tant +d'enthousiasme qu'on résolut d'y aller tous ensemble. Les jeunes gens +surtout désiraient ardemment voir Lyme. Les parents auraient voulu +remettre le voyage au printemps suivant, mais quoiqu'on fût en novembre, +le temps n'était pas mauvais.</p> + +<p>Louisa désirait y aller, mais surtout montrer que quand elle voulait une +chose, elle se faisait. Elle décida ses parents, et le voyage fut +résolu.</p> + +<p>On renonça à l'idée d'aller et revenir le même jour pour ne pas fatiguer +les chevaux de M. Musgrove, et l'on se réunit de bonne heure pour +déjeuner à Great-House. Mais il était déjà midi quand on atteignit Lyme. +Après avoir commandé le dîner, on alla voir la mer. La saison était trop +avancée pour offrir les distractions des villes d'eau, mais la +remarquable situation de la ville, dont la principale rue descend +presque à pic vers la mer, l'avenue qui longe la charmante petite baie, +si animée pendant la belle saison, <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> la promenade du Cobb, et la +belle ligne de rochers qui s'étend à l'est de la ville, toutes ces +choses attirent l'œil du voyageur, et quand on a vu Lyme une fois, on +veut le revoir encore. Il faut voir aussi Charmouth avec ses collines, +ses longues lignes de terrains et sa baie tranquille et solitaire, +cernée par de sombres rochers. On est là si bien à contempler +rêveusement la mer! Il faut voir la partie haute de Lyme avec ses bois, +et surtout Pumy avec ses verts abîmes, creusés entre les rochers où +poussent pêle-mêle des arbres forestiers et des arbres fruitiers; sites +attestant le long travail du temps qui a préparé ces endroits +merveilleux, égalés seulement par les sites fameux de Wight! Il faut +avoir vu et revu ces endroits pour connaître la beauté de Lyme.</p> + +<p>Nos amis se dirigèrent vers la maison des Harville, située sur le Cobb; +le capitaine y entra seul et en sortit bientôt avec M. et Mme Harville +et le capitaine Benwick.</p> + +<p>Benwick avait été commandant sur la <i>Laconia</i>. Les louanges que Wenvorth +avait faites de lui l'avaient mis dans une haute estime à Uppercross, +mais l'histoire de sa vie privée l'avait rendu encore plus intéressant. +Il avait épousé la sœur de Harville et venait de la perdre. La +fortune leur était arrivée après deux <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> ans d'attente, et Fanny était +morte trop tôt pour voir la promotion de son mari. Il aimait sa femme et +la regrettait autant qu'homme peut le faire. C'était une de ces natures +qui souffrent le plus, parce qu'elles sentent le plus. Sérieux, calme, +réservé, il aimait la lecture et les occupations sédentaires.</p> + +<p>La mort de sa femme resserra encore l'amitié entre les Harville et lui; +il vint demeurer avec eux. Harville avait loué à Lyme pour six mois; sa +santé, ses goûts, son peu de fortune l'y attiraient; tandis que la +beauté du pays, la solitude de l'hiver convenaient à l'état d'esprit de +Benwick. «Cependant, se disait Anna, son âme ne peut être plus triste +que la mienne. Je ne puis croire que toutes ses espérances soient +flétries. Il est plus jeune que moi, sinon de fait, du moins comme +sentiment; plus jeune aussi parce qu'il est homme. Il se consolera avec +une autre, et sera encore heureux.»</p> + +<p>Le capitaine Harville était grand, brun, d'un aspect aimable et +bienveillant, mais il boitait un peu: ses traits accentués et son manque +de santé lui donnaient l'air plus âgé que Wenvorth. Benwick était et +paraissait le plus jeune des trois, et semblait petit, comparé aux deux +autres. Il avait un air doux et mélancolique et parlait peu. <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span></p> + +<p>Harville, sans égaler Wenvorth comme manières, était un parfait +gentleman, simple, cordial, obligeant. Mme Harville, un peu moins +distinguée que son mari, paraissait très bonne. Leur accueil aux amis de +Wenvorth fut charmant.</p> + +<p>Le repas commandé à l'auberge servit d'excuse pour refuser leur +invitation à dîner. Mais ils parurent presque blessés que Wenvorth n'eût +pas amené ses amis sans qu'il fût besoin de les inviter.</p> + +<p>Tout cela montrait tant d'amitié pour le capitaine, et un sentiment +d'hospitalité si rare et si séduisant; si différent des invitations +banales, des dîners de cérémonie et d'apparat, qu'Anna se dit avec une +profonde tristesse: «Voilà quels auraient été mes amis!»</p> + +<p>On entra dans la maison. Les chambres étaient si petites qu'il semblait +impossible d'y recevoir. Anna admira les arrangements ingénieux du +capitaine Harville pour tirer parti du peu d'espace, remédier aux +inconvénients d'une maison meublée, et défendre les portes et les +fenêtres contre les tempêtes de l'hiver.</p> + +<p>Le contraste entre les meubles vulgaires et indispensables fournis par +le propriétaire, et les objets de bois précieux, admirablement +travaillés, que le capitaine avait rapportés de lointains voyages, +donnait à <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> Anna un autre sentiment que le plaisir. Ces objets +rappelaient la profession de Wenvorth, ses travaux, ses habitudes, et +ces images du bonheur domestique lui étaient pénibles et agréables à la +fois.</p> + +<p>Le capitaine Harville ne lisait pas, mais il avait confectionné de très +jolies tablettes pour les livres de Benwick. Son infirmité l'empêchait +de prendre beaucoup d'exercice, mais son esprit ingénieux lui +fournissait constamment de l'occupation à l'intérieur. Il peignait, +vernissait, menuisait et collait; il faisait des jouets pour les +enfants, et perfectionnait les navettes, et quand il n'avait plus rien à +faire, il travaillait dans un coin à son filet de pêche.</p> + +<p>Quand Anna sortit de la maison, il lui sembla qu'elle laissait le +bonheur derrière elle. Louisa, qui marchait à son côté, était dans le +ravissement. Elle admirait le caractère des officiers de marine: leur +amabilité, leur camaraderie, leur franchise et leur droiture. Elle +soutenait que les marins valent mieux que tous les autres, comme cœur +et comme esprit; et que seuls ils méritent d'être respectés et aimés.</p> + +<p>On alla dîner, et l'on était si content que tout fut trouvé bon: les +excuses de l'hôtelier sur la saison avancée et le peu de ressources à +Lyme étaient inutiles. <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span></p> + +<p>Anna s'accoutumait au capitaine Wenvorth plus qu'elle n'eût jamais cru; +elle n'avait aucun ennui d'être assise à la même table que lui, et +d'échanger quelques mots polis.</p> + +<p>Harville amena son ami; et tandis que lui et Wenvorth racontaient pour +amuser la compagnie nombre d'histoires dont ils étaient les héros, le +hasard plaça Benwick à côté d'Anna. Elle se mit à causer avec lui par +une impulsion de bonté naturelle; il était timide et distrait, mais les +manières gracieuses d'Anna, son air engageant et doux produisirent leur +effet, et elle fut bien payée de sa peine.</p> + +<p>Il avait certes un goût très cultivé en fait de poésie; et Anna eut le +double plaisir de lui être agréable en lui fournissant un sujet de +conversation que son entourage ne lui donnait pas, et de lui être utile +en l'engageant à surmonter sa tristesse: cela fut amené par la +conversation, car, quoique timide, il laissa voir que ses sentiments ne +demandaient qu'à s'épancher. Ils parlèrent de la poésie, de la richesse +de l'époque actuelle, et, après une courte comparaison entre les plus +grands poètes, ils cherchèrent s'il fallait donner la préférence à +Marmion ou à la dame du Lac, à la fiancée d'Abydos ou au Giaour; il +montra qu'il connaissait bien les tendres chants de l'un, les +descriptions <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> passionnées et l'agonie désespérée de l'autre. Sa voix +tremblait en récitant les plaintes d'un cœur brisé, ou d'une âme +accablée par le malheur, et semblait solliciter la sympathie.</p> + +<p>Anna lui demanda s'il faisait de la poésie sa lecture habituelle; elle +espérait que non, car le sort des poètes est d'être malheureux, et il +n'est pas donné à ceux qui éprouvent des sentiments vifs d'en goûter les +jouissances dans la vie réelle.</p> + +<p>Benwick laissa voir qu'il était touché de cette allusion à son état +d'esprit; cela enhardit Anna, et, sentant que son esprit avait un droit +de priorité sur Benwick, elle l'engagea à faire dans ses lectures une +plus grande place à la prose; et comme il lui demandait de préciser, +elle nomma quelques-uns de nos meilleurs moralistes, des collections de +lettres admirables, des mémoires de nobles esprits malheureux; tout ce +qui lui parut propre à élever et fortifier l'âme par les plus hauts +préceptes et les plus forts exemples de résignation morale et +religieuse.</p> + +<p>Benwick écoutait attentivement, et, tout en secouant la tête pour +montrer son peu de foi en l'efficacité des livres pour un chagrin comme +le sien, il prit note des livres qu'elle lui recommandait et promit de +les lire. <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span></p> + +<p>La soirée finie, Anna s'amusa de l'idée qu'elle était venue passer un +jour à Lyme pour prêcher la patience et la résignation à un jeune homme +qu'elle n'avait jamais vu.</p> + +<p>En y réfléchissant davantage, elle craignit d'avoir, comme les grands +moralistes et les prédicateurs, été éloquente sur un point qui n'était +pas en rapport avec sa conduite.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch12" id="ch12">CHAPITRE XII</a></h2> + +<p>Le lendemain matin, Anna et Henriette descendirent sur la plage pour +regarder la marée montante, qu'un léger vent du sud-est amenait en +larges nappes sur le rivage uni.</p> + +<p>Après avoir admiré ensemble la mer, et aspiré avec délices cette brise +matinale, Henriette dit soudain:</p> + +<p>«Oui, je suis convaincue que l'air de la mer fait du bien. Il a rendu un +bien grand service au docteur Shirley après sa maladie, au printemps +dernier. Il a dit lui-même qu'un mois passé à Lyme lui a fait plus de +bien que tous les remèdes, et que la mer le rajeunit. C'est fâcheux +qu'il n'y demeure pas toute l'année. Il ferait mieux de quitter +Uppercross et de se fixer à Lyme. Ne trouvez-vous pas, Anna? Convenez +avec moi que c'est la meilleure chose qu'il puisse faire pour lui et +pour Mme Shirley. Elle a ici des cousines et beaucoup de connaissances +qui lui <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> rendront le pays agréable, et puis, elle sera bien aise +d'avoir ici un médecin à sa portée, en cas d'une nouvelle attaque. Je +trouve bien triste que ces excellentes gens, qui ont fait du bien toute +leur vie, passent leurs dernières années dans un endroit tel +qu'Uppercross, où, excepté notre famille, ils n'ont personne à voir. Ses +amis devraient l'engager à venir: il aurait facilement une dispense de +résidence. Mais pourra-t-on lui persuader de quitter sa paroisse? Il est +si scrupuleux! Ne trouvez-vous pas qu'il l'est trop, et qu'il y a une +conscience exagérée à sacrifier sa santé pour des devoirs qu'un autre +remplirait aussi bien? S'il venait à Lyme, il ne serait qu'à six lieues, +et pourrait savoir ce qui se passe dans sa paroisse.»</p> + +<p>Anna sourit plus d'une fois pendant ce discours. Elle était aussi prête +à sympathiser avec Henriette qu'avec Benwick. Elle dit tout ce qu'on +pouvait dire de raisonnable et d'à-propos. Elle comprenait les droits du +docteur Shirley à la retraite et la nécessité d'un remplaçant; elle +poussa l'obligeance jusqu'à insinuer qu'il vaudrait mieux que ce dernier +fût marié.</p> + +<p>«Je voudrais, dit Henriette très contente, que lady Russel demeurât à +Uppercross et fût dans l'intimité du docteur. On m'a toujours dit +qu'elle a une <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> grande influence sur ses amis. Je la crains parce +qu'elle est très perspicace, mais je la respecte beaucoup et je la +voudrais voir à Uppercross.»</p> + +<p>Anna s'amusa de voir que les intérêts d'Henriette mettraient lady Russel +en faveur. Elle n'eut pas le temps de répondre, car Louisa et Wenvorth +s'approchaient. Ils proposèrent de retourner ensemble à la ville. +Arrivés à l'escalier qui conduisait à la plage, ils virent devant eux un +gentilhomme qui s'effaça pour leur livrer passage.</p> + +<p>Anna surprit le regard d'admiration qu'il attacha sur elle, et n'y fut +pas insensible. Elle était très jolie ce jour-là, la brise du matin +avait rendu la fraîcheur à son teint, et donné de l'éclat à ses yeux. Il +était évident que l'inconnu l'admirait. Wenvorth s'en aperçut et jeta à +Anna un regard rapide et brillant qui semblait dire: «Cet homme vous +admire, et moi je reconnais maintenant Anna Elliot.»</p> + +<p>Après avoir un peu flâné par la ville, on revint à l'auberge. Anna, en +se rendant de sa chambre dans la salle à manger, rencontra l'inconnu, +qui sortait de son appartement. Elle avait déjà deviné que c'était +l'étranger, et que c'était son groom qu'elle avait aperçu près de la +maison. Maître et domestique étaient en deuil. Il la regarda encore et +s'excusa de <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> sa brusque apparition avec une grâce charmante. Il +paraissait avoir trente ans: ses traits, sans être beaux, étaient si +agréables qu'Anna eut le désir de le connaître.</p> + +<p>Le déjeuner était à peine fini quand le bruit d'une voiture attira les +convives à la fenêtre. C'était un curricle conduit par un groom en +deuil. Tous les regards curieux virent le maître sortir à son tour, +accompagné des saluts obséquieux de l'aubergiste. Il monta en voiture et +saisit les rênes.</p> + +<p>«Ah! c'est celui que nous avons rencontré déjà, dit le capitaine +Wenvorth en jetant un regard à Anna. «Pouvez-vous, dit-il à +l'aubergiste, nous dire le nom du gentleman qui vient de partir?</p> + +<p>—C'est un gentleman très riche, M. Elliot, arrivé la nuit dernière de +Sydmouth. Il va à Bath, et de là à Londres.»</p> + +<p>Elliot! on se regarda en répétant ce nom.</p> + +<p>«Dieu! s'écria Marie, ce doit être notre cousin, Anna, n'est-ce pas le +plus proche héritier de mon père? Dites-moi, monsieur, dit-elle en +s'adressant à l'aubergiste, n'avez-vous pas entendu dire qu'il +appartient à la famille de Kellynch?</p> + +<p>—Non, madame, il n'a rien dit de particulier à cet égard, mais le groom +a dit que son maître sera un jour baronnet. <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span></p> + +<p>—Vous voyez! s'écria Marie ravie; héritier de Sir Walter! Soyez sûrs +que ses domestiques prennent soin de le publier partout où il va. Je +regrette de ne l'avoir pas mieux regardé. Quel malheur! Si j'avais été +avertie à temps, les présentations auraient pu se faire. Trouvez-vous +qu'il ressemble aux Elliot? Je l'ai à peine regardé; j'examinais les +chevaux. Il est surprenant que ses armoiries ne m'aient pas frappée. Son +manteau les cachait, autrement je les aurais remarquées, et la livrée +aussi.</p> + +<p>—Si nous rassemblons toutes ces circonstances, dit Wenvorth, il faut +supposer que la Providence a voulu que nous ne soyons pas présentés à +votre cousin.»</p> + +<p>Anna fit tranquillement remarquer à Marie que, depuis nombre d'années, +leur père et M. Elliot n'étaient pas dans des termes à rendre une +présentation désirable.</p> + +<p>Cependant elle éprouvait une satisfaction secrète d'avoir vu son cousin, +et de savoir que le futur propriétaire de Kellynch était un vrai +gentleman. Elle se garda bien de dire qu'elle l'avait rencontré dans le +corridor: Marie se fût froissée que sa sœur eût reçu une politesse +dont elle n'avait pas eu sa part.</p> + +<p>«Vous parlerez sans doute de cette rencontre <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> quand vous écrirez à +Bath, dit Marie. Il faut que mon père le sache: n'y manquez pas.»</p> + +<p>Marie n'écrivait jamais à Bath, la fatigue d'une froide et ennuyeuse +correspondance reposait sur sa sœur.</p> + +<p>Bientôt M. et Mme Harville et Benwick vinrent chercher la compagnie pour +faire une dernière promenade autour de Lyme. On partit, et Benwick se +rapprocha d'Anna. On parla encore de Walter <ins class="correction" title="Scot">Scott</ins> et de lord Byron, sans +pouvoir être du même avis, quand le hasard amena Harville auprès d'Anna.</p> + +<p>«Miss Elliot, lui dit-il tout bas, vous avez fait une bonne action, en +faisant causer ce pauvre garçon. Il faudrait qu'il eût plus souvent +votre compagnie; c'est mauvais pour lui d'être confiné ici. Mais, que +voulez-vous, nous n'y pouvons rien. Nous ne pouvons pas nous séparer.</p> + +<p>—Non, dit Anna, mais le temps est un grand consolateur, et votre ami +est en deuil depuis bien peu de temps. C'est depuis l'été dernier, je +crois?</p> + +<p>—Oui, en juin, dit-il avec un profond soupir.</p> + +<p>—Et il ne l'a pas su tout de suite?</p> + +<p>—Seulement les premiers jours d'août, en revenant du Cap. Je n'étais +pas là pour le préparer: qui pouvait le faire, si ce n'est ce bon +capitaine Wenvorth? <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> Il écrivit pour demander un congé, voyagea jour +et nuit et ne quitta pas le pauvre Benwick pendant une semaine; personne +que lui ne pouvait le consoler. Si vous saviez combien nous l'aimons!»</p> + +<p>On ramena les Harville chez eux, puis on voulut revoir une dernière fois +le Cobb. Anna se trouva encore près de Benwick. Lord Byron et les <i>Mers +bleues</i> ne pouvaient pas manquer d'être cités en présence de la mer; +mais bientôt leur attention fut attirée ailleurs. On descendait les +marches qui facilitent la pente raide du Cobb; Louisa seule préféra +sauter comme elle l'avait déjà fait avec l'aide de Wenvorth. Il résista +d'abord: elle insista et obtint ce qu'elle voulait. Pour montrer sa +joie, elle remonta les marches et voulut sauter de nouveau. Cette fois, +le capitaine résista davantage, car il trouvait le saut dangereux.</p> + +<p>Elle sourit en disant: «Je suis décidée à sauter.» Il avança les mains, +mais elle s'élança trop vite, et tomba sur le pavé du Cobb! On la releva +évanouie; ni sang ni blessure visible; mais les yeux étaient fermés, le +pouls ne battait plus, elle avait la pâleur de la mort. Ce moment fut +horrible pour tous.</p> + +<p>Le capitaine s'agenouilla et la prit entre ses bras; il était aussi pâle +qu'elle, et la regardait, muet de douleur. «Elle est morte, s'écria +Marie, saisissant le <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> bras de son mari, déjà glacé de terreur. +Henriette s'évanouit et serait tombée si Benwick et Anna ne l'avaient +soutenue.</p> + +<p>Wenvorth, qui semblait accablé, s'écria d'un ton de désespoir: «Personne +ne viendra-t-il m'aider?</p> + +<p>—Allez-y! pour l'amour de Dieu, allez-y, s'écria Anna. Je peux soutenir +Henriette. Frottez-lui les mains, les tempes; tenez voici des sels.»</p> + +<p>Benwick obéit, et Charles se dégageant de sa femme, ils soulevèrent +Louisa et la soutinrent entre eux deux. On fit ce qu'Anna avait dit, +mais en vain tandis que Wenvorth chancelant s'appuyait contre le mur, et +s'écriait avec le plus profond désespoir:</p> + +<p>«Ah! ciel! son père et sa mère!</p> + +<p>—Un médecin, dit Anna.»</p> + +<p>Ces mots semblèrent l'électriser; il s'élançait déjà, quand Anna dit +vivement:</p> + +<p>«Ne vaudrait-il pas mieux que ce fût le capitaine Benwick? il sait où +demeure le docteur.»</p> + +<p>Cette observation parut si juste, que Benwick confia à Charles ce pauvre +corps évanoui et disparut en un instant.</p> + +<p>Il serait difficile de dire lequel des trois était le plus malheureux, +de Wenvorth, d'Anna ou de Charles. Ce dernier, penché sur Louisa, +sanglotait, et quand il <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> tournait les yeux, il voyait son autre +sœur évanouie, et sa femme, presque en proie à une crise nerveuse, +qui l'appelait à son aide.</p> + +<p>Anna, tout en s'occupant d'Henriette avec tout le zèle que l'instinct +lui suggérait, s'efforçait encore de consoler les autres. Elle apaisait +Marie, ranimait Charles, rendait un peu de calme au capitaine. Ces deux +derniers semblaient se laisser diriger par elle.</p> + +<p>«Anna, s'écria Charles, que faut-il faire, au nom du ciel?</p> + +<p>—Ne vaudrait-il pas mieux la porter à l'auberge?</p> + +<p>—Oui, c'est cela, s'écria Wenvorth. Je vais la porter; Charles, prenez +soin des autres.»</p> + +<p>Le bruit de l'accident s'était bientôt répandu. Les bateliers et les +ouvriers du Cobb se rassemblaient pour contempler une jeune femme morte. +Henriette fut confiée à l'un d'eux. Anna marchait à côté de Louisa. +Charles soutenait sa femme: ils reprirent le chemin qu'ils venaient de +traverser si joyeux, un moment auparavant, maintenant si désolés! Les +Harville vinrent à leur rencontre. Benwick, en passant, les avait +avertis.</p> + +<p>Harville était un homme de sang-froid et de ressources. Après quelques +mots échangés avec sa femme, il décida que Louisa serait transportée +chez <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> lui. Il ne voulut écouter aucune objection et fut obéi. Tandis +que Mme Harville faisait porter Louisa dans son propre lit, son mari +administrait à tous des soins, des cordiaux. Louisa ouvrit une fois les +yeux, puis les referma. Ce fut une preuve de vie qui fut utile à sa +sœur. L'alternative de crainte et d'espoir empêcha Henriette de +retomber dans son évanouissement. Marie aussi fut plus calme. Le médecin +arriva plus vite qu'on n'espérait. Pendant son examen, chacun éprouvait +une angoisse cruelle. Mais il y avait de l'espoir; la tête avait reçu un +fort ébranlement, le médecin en avait vu de plus graves. Ils en +ressentirent tous une joie profonde et l'on adressa au ciel les plus +fervents remerciements. Anna se dit qu'elle n'oublierait jamais le +regard et l'accent de Wenvorth disant: «Dieu soit loué!» non plus que +son attitude, les bras croisés sur la table, et la tête dans ses mains, +comme s'il était écrasé par ses émotions, et cherchait à se calmer par +la prière et le silence.</p> + +<p>Il fallait pourtant prendre un parti. Louisa ne pouvait être +transportée; mais les Harville avaient déjà tout prévu: Benwick céderait +sa chambre, et l'on improviserait des lits pour ceux qui voudraient +coucher. Mme Harville offrait de se charger de Louisa: <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> c'était une +garde-malade experte; et sa bonne d'enfants était une seconde elle-même. +Louisa serait veillée nuit et jour. Tout cela fut dit d'un accent +sincère et vrai, qui était irrésistible.</p> + +<p>Charles, Anna et Wenvorth se demandaient avec effroi comment on pourrait +porter la triste nouvelle à Uppercross. La matinée était fort avancée. +On se désolait, quand Wenvorth s'écria: «Il n'y a pas de temps à perdre, +les minutes sont précieuses. L'un de nous doit partir immédiatement. +Musgrove, est-ce vous ou moi?»</p> + +<p>Charles répondit qu'il ne pouvait supporter l'idée de quitter Louisa. +Henriette voulait aussi rester, mais elle fut forcée de reconnaître +qu'elle ne serait utile à rien, elle qui s'était trouvée mal en voyant +l'accident de sa sœur. Elle réfléchit à la douleur de ses parents, et +consentit à partir.</p> + +<p>A ce moment, Anna, sortant de la chambre de Louisa, entendit Wenvorth +qui disait:</p> + +<p>«C'est entendu, Musgrove, vous restez, et je ramène votre sœur à la +maison. Mais si quelqu'un reste ici pour aider Mme Harville, ce ne peut +être que miss Anna, si elle le veut bien: elle a toutes les qualités +pour cela; d'ailleurs votre femme veut sans doute retourner auprès de +ses enfants.» <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p> + +<p>Anna, entendant ces paroles, resta d'abord immobile d'émotion. Elle +entra dans la chambre.</p> + +<p>«Vous resterez pour la soigner, j'en suis sûr, lui dit-il avec un élan +et une douceur qui semblaient rappeler le passé.» Elle rougit fortement, +et lui, reprenant possession de lui-même, s'éloigna.</p> + +<p>Elle dit qu'elle était prête, et heureuse de rester, qu'elle y avait +pensé, et souhaité qu'on lui permît de le faire. Un lit à terre dans la +chambre de Louisa lui suffirait, si Mme Harville le trouvait bon.</p> + +<p>Wenvorth proposa de prendre une chaise de poste pour aller plus vite; et +d'envoyer demain, de bonne heure, l'équipage à Uppercross pour donner +des nouvelles de Louisa.</p> + +<p>Quand Marie sut ce qu'on avait décidé, elle se récria. Elle se plaignit +avec amertume de l'injustice qui lui faisait préférer Anna: elle, la +sœur de Louisa. Pourquoi ne serait-elle pas aussi utile qu'Anna! et +la laisser retourner sans son mari! Non, c'était vraiment trop dur! Elle +en dit tant que Charles dut céder.</p> + +<p>Jamais Anna ne s'était soumise avec plus de répugnance aux fantaisies +jalouses de Marie. Elle partit pour la ville, avec Henriette, Charles et +Benwick. Pendant le trajet, elle revit les endroits qui lui rappelaient +<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> les plus petits détails de la matinée: ici elle avait écouté les +projets d'Henriette; plus loin, elle avait vu M. Elliot; mais elle ne +put donner qu'un moment à tout ce qui n'était pas Louisa.</p> + +<p>Le capitaine Benwick fut très attentif pour Anna; l'accident arrivé ce +jour-là les avait tous unis davantage; elle sentait pour lui un +redoublement de bienveillance, et pensait même avec plaisir que c'était +peut-être une occasion pour elle et lui de se connaître davantage. +Wenvorth les attendait avec une chaise de poste au bas de la rue. Anna +fut froissée de son air surpris quand il la vit venir au lieu de Marie, +et de l'exclamation qui lui échappa quand Charles lui eut dit pourquoi. +Elle crut qu'elle n'était appréciée qu'en raison de son utilité.</p> + +<p>Elle s'efforça d'être calme et juste. Pour l'amour de Wenvorth, elle eût +soigné Louisa avec un zèle infatigable. Elle espéra qu'il ne serait pas +longtemps assez injuste pour croire qu'elle avait reculé devant cette +tâche.</p> + +<p>Après avoir aidé Henriette à monter, Wenvorth s'assit entre elles deux; +ce fut ainsi qu'Anna étonnée et émue, quitta Lyme. Ce long trajet +modifierait-il leurs relations? quelle serait la conversation? Elle ne +pouvait rien prévoir. <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> Il s'occupa d'Henriette, se tournant toujours +vers elle, cherchant à soutenir son espoir, à relever son courage. Il +tâchait d'avoir l'air calme pour lui épargner toute agitation. Une fois +seulement, comme elle déplorait la malencontreuse promenade sur le Cobb, +il ne put se contenir, et s'écria:</p> + +<p>«Ne parlez pas de cela, de grâce, Ah! Dieu! si j'avais refusé au moment +fatal! Si j'avais fait mon devoir! Mais elle était si vive, si résolue, +cette chère et douce Louisa.»</p> + +<p>Anna se demandait s'il était encore aussi sûr des avantages et du +bonheur attachés à la fermeté de caractère, et s'il ne pensait pas que +cette qualité, comme toute autre, a ses limites. Il ne pouvait guère +manquer de reconnaître qu'un caractère facile a plus de chance de +bonheur qu'un caractère très résolu.</p> + +<p>On allait vite; la route semblait à Anna moitié moins longue que la +veille. Cependant la nuit était venue quand on arriva à Uppercross. +Henriette, immobile dans un coin de la voiture, la tête enveloppée dans +son châle, semblait s'être endormie en pleurant. Wenvorth se pencha vers +Anna et lui dit à voix basse: «J'ai songé à ce qu'il y a de mieux à +faire. Henriette ne pourra supporter le premier moment; ne feriez-vous +pas mieux de rester dans la voiture avec elle, <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> tandis que je vais +annoncer la nouvelle aux parents?»</p> + +<p>Cet appel à son jugement lui fit plaisir, c'était une preuve d'amitié et +de déférence.</p> + +<p>Quand Wenvorth eut dit aux parents la triste nouvelle, quand il les vit +un peu plus calmes, et Henriette contente d'être avec eux, il retourna à +Lyme aussitôt que les chevaux furent reposés.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch13" id="ch13">CHAPITRE XIII</a></h2> + +<p>Anna passa à Great-House les deux dernières journées de son séjour à +Uppercross. Sa société et ses conseils furent d'un grand secours aux +Musgrove, dans la situation d'esprit où ils se trouvaient. Ils eurent +des nouvelles de Lyme le lendemain, et Charles arriva quelques heures +après pour donner plus de détails. Louisa n'était pas plus mal; on ne +pouvait pas espérer une guérison rapide, mais l'accident n'aurait pas de +suites fâcheuses. Il ne pouvait tarir sur les louanges de Harville et de +sa femme. Celle-ci avait décidé Charles et Marie à aller coucher à +l'hôtel.</p> + +<p>Marie avait eu une crise nerveuse le matin, puis elle avait été se +promener avec Benwick. Son mari espérait que cela lui ferait du bien.</p> + +<p>Charles revint encore le lendemain donner de meilleures nouvelles: la +malade avait de plus longs intervalles de lucidité. Le capitaine +Wenvorth paraissait installé à Lyme. <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p> + +<p>Le jour suivant, quand Anna se prépara à partir, ce fut un chagrin +général. Il semblait qu'on ne pût rien faire sans elle. Alors elle leur +suggéra l'idée d'aller tous s'installer à Lyme jusqu'à ce que Louisa pût +être transportée. On viendrait ainsi en aide à Mme Harville, en prenant +ses enfants.</p> + +<p>Ce projet fut accepté avec empressement. Anna les aida à faire leurs +préparatifs, et, les ayant vus partir, elle resta seule pour mettre tout +en ordre.</p> + +<p>Quel contraste dans ces deux maisons si animées quelques jours +auparavant! Excepté les enfants de sa sœur, elle était seule à +Uppercross. Mais si Louisa guérissait, le bonheur reparaîtrait ici plus +grand qu'avant. Quelques mois encore, et ces chambres, maintenant si +désertes, seraient remplies de la joie et de la gaîté de l'amour +heureux, si inconnu à Anna Elliot! Une heure entière de réflexions +semblables par un sombre jour de novembre, avec une petite pluie serrée +qui empêchait de rien distinguer au dehors, c'en était assez pour que la +voiture de lady Russel fût accueillie avec joie. Et cependant, en +quittant Mansion-House, en jetant un regard d'adieu au cottage, avec sa +triste véranda ruisselant de pluie; en regardant à travers les vitres +les humbles maisons du village, Anna ne put se défendre <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> d'un +sentiment de tristesse. Uppercross lui était cher. Il lui rappelait bien +des peines, maintenant adoucies; quelques essais d'amitié et de +réconciliation, auxquels elle ne devait plus songer; de tout cela il ne +lui restait rien que le souvenir!</p> + +<p>Elle n'était pas rentrée à Kellynch depuis le mois de septembre. Ce fut +cette fois dans l'élégante et moderne habitation de son amie qu'elle +descendit, y apportant une joie mêlée d'inquiétude, car lady Russel +connaissait les visites de Wenvorth à Uppercross.</p> + +<p>Elle trouva Anna rajeunie, et lui fit compliment de sa bonne mine. Anna +se réjouit de ces louanges, car, en les ajoutant à la silencieuse +admiration d'Elliot, elle put espérer qu'un second printemps de jeunesse +et de beauté lui était donné. Elle s'aperçut d'un changement dans son +propre esprit en causant avec lady Russel. Quand elle était arrivée à +Kellynch, elle n'avait pas trouvé d'abord la sympathie qu'elle espérait. +Mais peu à peu ses préoccupations changèrent d'objet. Elle oublia son +père, sa sœur et Bath et quand, revenue à Kellynch, lady Russel lui +en parla, exprimant sa satisfaction de les savoir bien installés à +Camben-Place, elle eût été confuse qu'on sût qu'elle ne pensait qu'à +Lyme et à Louisa, et à toutes ses connaissances là-bas. L'amitié des +Harville et du capitaine Benwick la <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> touchait bien plus que la +maison de son père, ou l'intimité de sa sœur avec Mme Clay. Mais elle +était forcée de paraître s'intéresser autant que lady Russel à ce qui la +touchait pourtant de plus près que toute autre. Il y eut d'abord un peu +de gêne dans leur conversation. Wenvorth ne pouvait manquer d'être +nommé, en parlant de l'accident arrivé à Lyme: Anna n'osait regarder +lady Russel en prononçant le nom de Wenvorth. Elle s'avisa d'un +expédient: elle raconta brièvement l'attachement de Wenvorth et de +Louisa l'un pour l'autre. Une fois cela fait, elle n'éprouva plus +d'embarras. Lady Russel se contenta d'écouter tranquillement, et de leur +souhaiter tout le bonheur possible, mais elle éprouva un plaisir amer en +voyant l'homme qui, huit ans auparavant, avait paru apprécier Anna +Elliot, se contenter de Louisa Musgrove.</p> + +<p>Les premiers jours n'eurent d'autre diversion que quelques bonnes +nouvelles de Lyme sur la santé de Louisa. Anna ne sut jamais comment +elles lui parvinrent.</p> + +<p>Lady Russel ne voulut pas remettre davantage ses visites de politesse. +Elle dit à Anna d'un ton décidé:</p> + +<p>«Je dois aller voir M. et Mme Croft. Aurez-vous le <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> courage de +m'accompagner dans cette maison? C'est une épreuve pour nous deux.</p> + +<p>—C'est vous qui en souffrirez le plus probablement; vous n'avez pas +encore pris votre parti de ce changement. En restant dans le voisinage, +je m'y suis accoutumée.»</p> + +<p>Elle aurait pu ajouter qu'elle avait une haute opinion des Croft, et +trouvait son père heureux d'avoir de tels locataires. Elle sentait que +la paroisse avait un bon exemple, et les pauvres, aide et secours. Elle +ne pouvait s'empêcher de reconnaître que Kellynch était en de meilleures +mains qu'auparavant.</p> + +<p>Cette conviction était certainement pénible et mortifiante, mais elle +lui épargnait la souffrance que devait éprouver lady Russel en +retournant dans cette maison.</p> + +<p>Elle ne songeait point à se dire:</p> + +<p>«Ces chambres devraient être habitées par nous. Oh! combien elles sont +déchues de leur destination! Une ancienne famille obligée de céder la +place à des étrangers!»</p> + +<p>Non, excepté en pensant à sa mère, qui avait demeuré là, elle n'avait +aucun soupir de regret.</p> + +<p>Mme Croft semblait l'avoir prise en grande amitié, et, dans cette +visite, elle eut des attentions particulières. <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> On causa surtout du +triste accident arrivé à Lyme... Wenvorth avait apporté des nouvelles; +il s'était particulièrement informé de miss Elliot, et exprimait +l'espoir que tout ce qu'elle avait fait ne l'avait pas trop fatiguée. +Cela fit un vif plaisir à Anna.</p> + +<p>Quant au triste accident, deux dames si sensées ne pouvaient avoir +qu'une même opinion.</p> + +<p>C'était pour elles la conséquence de beaucoup d'étourderie et +d'imprudence. Les suites en seraient très graves, et il était terrible +de penser à la longue convalescence encore douteuse de miss Musgrove, +exposée à se ressentir longtemps de cet ébranlement. L'amiral résuma +tout, en disant:</p> + +<p>«Voilà une triste affaire; c'est là, pour un jeune homme, une nouvelle +manière de faire sa cour. Briser la tête de sa fiancée, puis mettre un +emplâtre dessus. N'est-ce pas, miss Elliot?»</p> + +<p>Les manières de l'amiral n'étaient pas complètement du goût de lady +Russel, mais elles ravissaient Anna. Cette bonté de cœur et cette +simplicité de caractère étaient pour elle irrésistibles.</p> + +<p>«C'est vraiment très ennuyeux pour vous de nous voir ici, dit-il tout à +coup, sortant d'une rêverie. Je n'y avais pas encore pensé. Ne faites +pas de cérémonies, <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> montez et visitez toute la maison, si bon vous +semble.</p> + +<p>—Une autre fois, monsieur; je vous remercie; pas à présent.</p> + +<p>—Eh bien, quand vous voudrez. Vous verrez vos ombrelles accrochées à +cette porte. N'est-ce pas un bon endroit? Non, sans doute, car vous +mettiez les vôtres dans la chambre du sommelier. Chacun a ses habitudes +et ses idées. Nous avons fait très peu de changements, continua-t-il +après une pause.</p> + +<p>»Celui de la porte de la buanderie a été une grande amélioration. On se +demande comment vous avez pu supporter si longtemps la façon dont elle +s'ouvrait? Vous direz à Sir Walter ce que nous avons fait; M. Shepherd +pense que la maison n'a jamais eu de meilleur changement.</p> + +<p>»Nous pouvons nous rendre cette justice: tout ce que nous avons fait a +été pour le mieux. C'est ma femme qui en a le mérite. J'ai fait moi-même +peu de chose, si ce n'est d'enlever les grandes glaces de mon cabinet de +toilette, qui était celui de votre père: un homme excellent, et un +véritable gentleman; mais il me semble, miss Elliot, qu'il est bien tiré +à quatre épingles pour son âge. Que de glaces, mon Dieu! il n'y a pas +moyen de s'échapper à soi-même. Je suis <span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> très commodément maintenant +avec mon petit miroir dans un coin, et une autre grande chose dont je +n'approche jamais.»</p> + +<p>Anna, amusée en dépit d'elle-même, ne savait que répondre, et l'amiral, +craignant d'avoir été impoli, ajouta:</p> + +<p>«La première fois que vous écrirez à votre bon père, miss Elliot, +faites-lui mes compliments; dites-lui que tout ici est à notre goût, et +que nous n'y trouvons aucun défaut. Il faut avouer que la cheminée de la +salle à manger fume un peu, mais seulement quand le vent est grand et +vient du nord, ce qui n'arrive pas trois fois par hiver, et sachez bien +que nous n'avons pas encore trouvé de maison aussi agréable que +celle-ci, dites-le-lui, il sera content.»</p> + +<p>Les Croft, en rendant à lady Russel sa visite, annoncèrent qu'ils +allaient voir des parents dans le Nord. Ainsi disparut tout danger de +rencontrer le capitaine Wenvorth à Kellynch. Anna sourit en pensant +combien elle s'était tourmentée à ce sujet.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch14" id="ch14">CHAPITRE XIV</a></h2> + +<p>Charles et Marie furent les premiers à retourner à Uppercross. Ils ne +tardèrent pas à revenir à Lodge. On sut par eux que Louisa commençait à +se lever, mais elle était encore très faible, très impressionnable, et +il était impossible de dire quand elle pourrait voyager.</p> + +<p>Marie avait eu des ennuis, mais son long séjour prouvait qu'elle avait +eu plus de plaisir que de peine. Charles Hayter était venu plus souvent, +il est vrai, qu'elle n'aurait voulu; puis, chez les Harville, il n'y +avait qu'un domestique pour servir à table, et au commencement on +n'avait pas donné à Marie la première place. Mais on lui avait fait de +si gracieuses excuses, quand on avait su de qui elle était fille, et +l'on avait été si prévenant ensuite; on lui avait prêté des livres, et +l'on avait fait si souvent de jolies promenades, que la balance était en +faveur de Lyme. Tout <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> cela, joint à la conviction d'être très utile, +lui avait fait passer une agréable quinzaine.</p> + +<p>Anna s'informa de Benwick. La figure de Marie se rembrunit aussitôt. +Charles se mit à rire:</p> + +<p>«Oh! Benwick va très bien, dit Marie; mais c'est un drôle de garçon. Il +ne sait ce qu'il veut. Nous lui avons demandé de venir passer quelques +jours chez nous; Charles devait l'emmener à la chasse. Il paraissait +très content, quand, mardi soir, il donna une singulière excuse: Il ne +chassait jamais; on ne l'avait pas compris: il avait promis ceci, puis +cela, etc.; enfin il ne venait pas. Il a sans doute craint de s'ennuyer, +mais en vérité j'aurais cru que nous étions assez gais au cottage pour +le <i>cœur brisé</i> du capitaine Benwick.»</p> + +<p>Charles dit en riant:</p> + +<p>«Mais, Marie, vous savez bien ce qu'il en est.</p> + +<p>»Voici votre œuvre, dit-il à Anna. Il s'imaginait vous trouver ici; +quand il a su que vous étiez à une lieue de nous, il n'a pas eu le +courage de venir. Voilà la vérité; parole d'honneur.»</p> + +<p>Marie laissa tomber la conversation, soit qu'elle ne jugeât pas Benwick +digne de prétendre à une miss Elliot, soit qu'elle ne reconnût pas à +Anna le pouvoir de rendre Uppercross plus attrayant. <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span></p> + +<p>Je laisse ce point à décider au lecteur.</p> + +<p>Le bon vouloir d'Anna cependant n'en fut point diminué. Elle dit qu'on +la flattait trop, et continua à questionner.</p> + +<p>«Oh! il parle de vous dans des termes....»</p> + +<p>Marie l'interrompit:</p> + +<p>«Je vous assure, Charles, que je ne l'ai pas entendu nommer Anna deux +fois.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, mais il vous admire beaucoup. Sa tête est remplie +des lectures que vous lui avez recommandées, et il désire en causer avec +vous. Il a découvert... oh! je ne puis me rappeler quoi, quelque chose +de très beau. Il expliquait cela à Henriette, et, parlant de vous, il +prononçait les mots: élégance, douceur, beauté. Oh! je l'ai entendu, +Marie; vous étiez dans l'autre chambre: il ne pouvait tarir sur les +perfections de miss Elliot.</p> + +<p>—Il faut convenir, dit Marie avec vivacité, que, s'il a dit cela, ce +n'est pas à sa louange: sa femme est morte en juin dernier. Un cœur +pareil n'est pas désirable; n'est-ce pas, lady Russel?</p> + +<p>—Et je vous affirme que vous le verrez bientôt, dit Charles, il n'a pas +eu le courage de venir au cottage, mais il trouvera quelque jour la +route de Kellynch, comptez-y. Je lui ai dit que l'église méritait d'être +vue, <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> et comme il a du goût pour ces sortes de choses il aura là un +bon prétexte. Il a écouté avidement, et je suis sûr qu'il viendra +bientôt. Ainsi je vous avertis, lady Russel.</p> + +<p>—Les amis d'Anna seront toujours les bienvenus chez moi, répondit-elle +obligeamment.</p> + +<p>—Oh! dit Marie, quant à être une connaissance d'Anna, il est plutôt la +mienne, car je l'ai vu tous les jours de cette quinzaine.</p> + +<p>—Eh bien, je serai très heureuse de voir le capitaine Benwick comme +votre connaissance à toutes deux.</p> + +<p>—Vous ne trouverez rien de très agréable en lui, je vous assure: c'est +l'homme le plus ennuyeux qu'on puisse voir. Il s'est promené sur la +plage avec moi, plusieurs fois, sans dire un mot. Il n'est pas bien +élevé, et il est certain que vous ne l'aimerez pas.</p> + +<p>—En cela, nous différons, dit Anna. Je crois que lady Russel l'aimera, +et que son esprit lui plaira tellement qu'elle ne trouvera aucun défaut +à ses manières.</p> + +<p>—Je pense comme vous, dit Charles. Il a justement ce qu'il faut pour +lady Russel. Donnez-lui un livre, et il lira toute la journée.</p> + +<p>—Oui, s'écria railleusement Marie. Il méditera <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> sur son livre, et +ne saura pas si on lui parle, ou si on laisse tomber ses ciseaux. +Croyez-vous que lady Russel aime cela?»</p> + +<p>Lady Russel ne put s'empêcher de rire: «En vérité, dit-elle, je n'aurais +pas supposé que l'opinion d'une personne calme et positive comme moi pût +être appréciée si différemment. Je suis vraiment curieuse de voir celui +qui peut donner lieu à des idées si opposées. Il faut le décider à venir +ici. Soyez sûre, alors, Marie, que je dirai mon opinion; mais je suis +décidée à ne pas le juger d'avance.</p> + +<p>—Vous ne l'aimerez pas, je vous en réponds.»</p> + +<p>Lady Russel causa d'autre chose. Marie parla avec animation de la +rencontre de M. Elliot.</p> + +<p>«C'est un homme, dit lady Russel, que je ne désire pas voir. Son refus +d'être en bons termes avec le chef de la famille m'a laissé une +impression défavorable.»</p> + +<p>Cette réflexion abattit l'enthousiasme de Marie et l'arrêta court dans +sa description.</p> + +<p>Anna n'osa faire de questions sur Wenvorth, mais elle sut qu'il était +moins inquiet à mesure que Louisa se remettait. Il n'avait pas vu Louisa +et craignait tellement l'émotion d'une entrevue avec elle, qu'il avait +résolu de s'absenter une dizaine de jours. A <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> partir de ce moment, +lady Russel et Anna pensèrent souvent à Benwick. Lady Russel ne pouvait +entendre sonner sans croire aussitôt que c'était lui, et Anna, chaque +fois qu'elle sortait, se demandait en rentrant si elle allait le trouver +à la maison.</p> + +<p>Cependant on ne vit pas Benwick.</p> + +<p>Était-il moins désireux de venir que Charles ne le croyait, ou était-ce +timidité de sa part? Après l'avoir attendu une semaine, lady Russel le +déclara indigne de l'intérêt qu'il avait commencé à lui inspirer.</p> + +<p>Les Musgrove revinrent pour les vacances de leurs enfants et ramenèrent +avec eux ceux de Mme Harville. Henriette resta avec Louisa. Lady Russel +et Anna allèrent faire visite à Mansion-House: la maison avait déjà +repris quelque gaîté. Mme Musgrove, entourée des petits Harville, les +protégeait contre la tyrannie des enfants du cottage. D'un côté on +voyait une table occupée par les jeunes filles babillardes, découpant +des papiers d'or et de soie; d'un autre, des plateaux chargés de +pâtisseries auxquelles les joyeux garçons faisaient fête. Un brillant +feu de Noël faisait entendre son pétillement en dépit du bruit. Charles +et Marie étaient là aussi; M. Musgrove s'entretenait avec lady Russel et +ne parvenait pas à se faire entendre, assourdi par les cris <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> des +enfants qu'il avait sur les genoux. C'était un beau tableau de famille. +Anna, jugeant les choses d'après son tempérament, trouvait que cet +ouragan domestique n'était guère fait pour calmer les nerfs de Louisa, +si elle eût été là; mais Mme Musgrove n'en jugeait pas ainsi. Après +avoir chaudement remercié Anna de tous ses services, et récapitulé tout +ce qu'elle-même avait souffert, elle dit, en jetant un regard heureux +autour d'elle, que rien ne pouvait lui faire plus de bien que cette +petite gaîté tranquille.</p> + +<p>Anna apprit que Louisa se rétablissait à vue d'œil. Les Harville +avaient promis de la ramener à Uppercross et d'y rester quelque temps.</p> + +<p>«Je me souviendrai à l'avenir qu'il ne faut pas venir ici pendant les +vacances de Noël,» dit lady Russel une fois montée en voiture.</p> + +<p>Peu de temps après, elle arriva à Bath par un pluvieux après-midi, +longeant la longue suite de rues depuis Old-Bridge jusqu'à Camben-Place, +éclaboussée par les équipages, assourdie par le bruit des charrettes et +des camions, par les cris de marchands de journaux et de gâteaux, ceux +des laitières et des piétons, elle ne se plaignit pas: non, c'étaient là +des bruits appartenant aux plaisirs de l'hiver. Elle se sentait +renaître, et, comme Mme Musgrove, elle pensait, mais <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> sans le dire, +qu'après avoir été longtemps à la campagne, rien n'était si bon pour +elle qu'une petite distraction tranquille.</p> + +<p>Anna n'était pas de cet avis: elle persistait dans son antipathie pour +Bath. Elle aperçut la longue suite de maisons enfumées, sans éprouver le +désir de les voir de plus près: le trajet, quoique désagréable, lui +sembla trop rapide, car personne ne la désirait, et elle donna un +souvenir de regret à la gaîté bruyante d'Uppercross et à la solitude de +Kellynch-Lodge.</p> + +<p>La dernière lettre d'Élisabeth lui annonçait que M. Elliot était à Bath. +Il était venu plusieurs fois à Camben-Place et s'était montré +extrêmement attentif. Si Élisabeth et son père ne se trompaient pas, il +les recherchait avec autant de soin qu'il en avait mis à les éviter. +Cela était fort étonnant. Lady Russel était très curieuse et très +perplexe, et rétractait déjà ce qu'elle avait dit à Anna: «Un homme +qu'elle n'avait aucun désir de voir.» Maintenant elle désirait vivement +le voir; s'il cherchait réellement à se réconcilier, il fallait lui +pardonner de s'être écarté de la famille. Anna n'y mettait pas autant +d'animation, mais elle préférait le revoir, et elle n'aurait pu en dire +autant de bien d'autres à Bath. Elle descendit à Camben-Place, et lady +Russel à son appartement, rue River.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch15" id="ch15">CHAPITRE XV</a></h2> + +<p>Sir Walter avait loué dans le quartier aristocratique une maison de +grande apparence dont lui et Élisabeth étaient très satisfaits. Anna +avait le cœur triste en entrant; elle voyait devant elle un +emprisonnement de plusieurs mois, et se disait avec anxiété: «Ah! quand +partirai-je?»</p> + +<p>Elle fut reçue cependant avec une cordialité inattendue qui lui fit du +bien. Son père et sa sœur furent contents de l'avoir pour lui montrer +la maison et l'ameublement; puis elle faisait un vis-à-vis à table, ce +qui était plus gai. Mme Clay fut très aimable et souriante, c'était son +habitude. Tout le monde était de bonne humeur, et bientôt Anna en sut la +cause.</p> + +<p>Après quelques questions insignifiantes, la conversation n'eut plus +d'autre sujet que Bath: on se souciait peu de Kellynch, et pas du tout +d'Uppercross.</p> + +<p>Bath avait complètement répondu à leur attente: <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> leur maison était +la plus belle de Camben-Place, leurs salons supérieurs à tous ceux +qu'ils avaient vus, aussi bien par l'arrangement que par le goût du +mobilier. Ils étaient recherchés partout; ils avaient refusé nombre de +présentations, et encore à présent beaucoup de personnes inconnues +déposaient leurs cartes.</p> + +<p>Quelles sources de plaisir! Anna pouvait-elle s'étonner que son père et +Élisabeth fussent heureux? Non; mais elle s'attristait à la pensée que +son père eût abdiqué les devoirs et la dignité d'un lord résidant sur +ses terres, et qu'il n'en eût aucun regret; que les petitesses d'une +petite ville pussent satisfaire sa vanité.</p> + +<p>Elle soupirait, mais elle sourit quand Élisabeth, les portes ouvertes à +deux battants, passa radieuse d'un salon dans un autre; elle s'étonna +que celle qui avait été maîtresse de Kellynch pût trouver de quoi +satisfaire son orgueil dans un espace de trente pieds de long. Mais ce +n'était pas cela seul qui causait leur bonheur: c'était la présence de +M. Elliot; non seulement on lui pardonnait; mais on en raffolait. Il +avait passé quinze jours à Bath et, dès son arrivée, avait déposé sa +carte à Camben-Place. Il y fut ensuite très assidu, et montra une telle +franchise, une telle hâte à s'excuser du passé, et un si grand désir +d'être reçu à l'avenir comme un parent, que la bonne entente <span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> +d'autrefois fut complètement rétablie. Il se justifia à tous égards; son +impolitesse apparente venait d'un malentendu. Il avait cru qu'on voulait +rompre avec lui, et s'était retiré par délicatesse. Il était indigné +qu'on eût pu l'accuser d'avoir parlé de la famille sans respect; lui, +qui s'était toujours vanté d'être un Elliot, et qui avait, sur la +parenté, des idées trop strictes pour l'époque actuelle! Son caractère +et sa conduite démentaient cette accusation. Sir Walter pouvait en +appeler à tous ceux qui connaissaient M. Elliot, et, certainement, les +efforts qu'il avait faits pour se réconcilier avec la famille étaient +une preuve en sa faveur.</p> + +<p>Ce fut le colonel Wallis, son ami intime, qui fournit une excuse pour le +mariage de M. Elliot. Il avait connu la femme de son ami; elle n'était +pas de famille noble, mais elle était instruite, bien élevée et riche et +adorait William Elliot. Voilà ce qui l'avait séduit, et non sa fortune.</p> + +<p>Tout cela atténuait beaucoup sa faute, et Sir Walter l'excusa +complètement: il l'avait reçu, invité à dîner, et M. Elliot paraissait +très heureux.</p> + +<p>Anna écoutait, mais sans comprendre.</p> + +<p>Tout en faisant la part de l'exagération, elle sentait qu'il y avait +quelque chose d'inexplicable dans la conduite actuelle de M. Elliot, +dans son désir si vif <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> de renouer des relations si longtemps +interrompues. Matériellement parlant, il n'y gagnait rien, puisque le +domaine et le titre de Kellynch lui revenaient en tout cas. Elle ne +trouvait qu'une solution: c'était peut-être à cause d'Élisabeth. Sa +sœur était certainement très belle, ses manières étaient distinguées +et élégantes; et Elliot, qui ne l'avait vue qu'en public, ne connaissait +peut-être pas son caractère. Anna se demandait avec inquiétude comment +Élisabeth pourrait soutenir un examen plus attentif, et souhaitait +qu'Elliot ne fût pas trop perspicace. Mme Clay encourageait Élisabeth +dans la pensée qu'Elliot la recherchait; elles échangeaient des regards +qu'Anna surprit au passage.</p> + +<p>Sir Walter rendait justice à William Elliot, à son élégance, à sa figure +agréable, mais il déplorait son attitude penchée, défaut que le temps +avait augmenté. Il convenait aussi qu'il avait vieilli; tandis que M. +Elliot affirmait que Sir Walter n'avait pas changé depuis dix ans.</p> + +<p>On ne parla, le soir, que de M. Elliot et de M. Wallis; Sir Walter +désirait connaître Mme Wallis; on la disait très jolie; cela le +dédommagerait des laids visages qu'il rencontrait à chaque instant dans +les rues. C'était là le fléau de Bath. Un jour il avait compté <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> +quatre-vingt-sept femmes, sans en trouver une passable. Il est vrai que +c'était par un froid brouillard du matin. Les hommes étaient autant +d'épouvantails dont les rues étaient pleines. A la manière dont les +femmes regardaient le colonel Wallis, quand il marchait au bras de Sir +Walter, on pouvait juger combien rarement elles voyaient un bel homme. +Voilà ce que disait le modeste Sir Walter; mais sa fille et Mme Clay ne +lui permettaient pas de s'effacer ainsi et affirmaient qu'il avait au +moins aussi bon air que le colonel, dont les cheveux étaient gris.</p> + +<p>«Quelle figure a Marie? dit Sir Walter, à l'apogée de sa bonne humeur. +La dernière fois que je l'ai vue, elle avait le nez rouge, mais j'espère +que cela ne lui arrive pas tous les jours.</p> + +<p>—Oh! non; c'était tout à fait accidentel; depuis la Saint-Michel, elle +a bonne mine et se porte bien.</p> + +<p>—Si je ne craignais pas de lui donner la tentation de sortir par ce +vent et de se gâter le teint, je lui enverrais un chapeau neuf et une +pelisse.»</p> + +<p>On frappa à la porte. Qui pouvait-ce être à dix heures? Mme Clay +reconnut la manière de frapper de M. Elliot. Il fut introduit avec +cérémonie; Anna se retira un peu à l'écart, tandis qu'il s'excusait de +venir à cette heure, mais il avait voulu savoir si Élisabeth <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> et son +amie n'avaient pas pris froid la nuit dernière.</p> + +<p>Quand les politesses furent échangées, Sir Walter présenta sa plus jeune +fille, et Anna, souriante et rougissante, montra à M. Elliot le joli +visage qu'il n'avait point oublié.</p> + +<p>Il fut aussi charmé que surpris; ses yeux brillèrent de plaisir; il fit +allusion au passé, et sollicita les droits d'une ancienne connaissance. +Sa physionomie parut à Anna aussi agréable qu'à Lyme. Ses manières +étaient si aisées, si charmantes, qu'elle ne pouvait le comparer qu'à +une seule personne.</p> + +<p>Il s'assit et anima la conversation. Il savait choisir ses sujets, +s'arrêter quand il fallait. Son ton, ses expressions annonçaient +beaucoup de tact. Il demanda à Anna ce qu'elle pensait de Lyme, et +s'étendit surtout sur l'heureux hasard qui les avait réunis dans la même +auberge.</p> + +<p>Quand elle lui raconta leur voyage à Lyme, il regretta doublement sa +soirée solitaire dans la chambre voisine. Il avait entendu des voix +joyeuses, et aurait souhaité de se joindre à eux, mais il ne soupçonnait +guère qu'il pouvait y prétendre. Cela le guérirait, dit-il, de cette +absurde habitude de ne questionner jamais. Bientôt, sentant qu'il ne +devait pas s'adresser uniquement <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> à Anna, il rendit la conversation +plus générale. Il voulut entendre le récit de l'accident, et Anna put +comparer l'intérêt avec lequel il écoutait, à l'air indifférent de Sir +Walter et d'Élisabeth.</p> + +<p>L'élégante petite pendule aux sons argentins avait frappé onze heures +avant que M. Elliot ni personne se fût aperçu qu'il était resté une +heure. Anna n'aurait jamais cru passer si bien sa première soirée à +Bath.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch16" id="ch16">CHAPITRE XVI</a></h2> + +<p>Il y avait une chose qu'Anna désirait connaître par-dessus tout: +c'étaient les sentiments de son père pour Mme Clay. Après quelques +heures passées à la maison, elle était loin d'être tranquille.</p> + +<p>Le lendemain matin, en descendant déjeuner, elle eut lieu de comprendre +que cette dame avait trouvé un prétexte pour s'en aller, car Élisabeth +répondit tout bas:</p> + +<p>«Ce n'est pas une raison, je vous assure; elle ne m'est rien, comparée à +vous.» Puis elle entendit son père, qui disait:</p> + +<p>«Chère madame, cela ne doit pas être. Vous n'avez rien vu à Bath, et +n'avez fait que vous rendre utile. Il ne faut pas nous fuir maintenant. +Il faut rester, pour faire connaissance avec la belle madame Wallis. Je +sais que la vue de la beauté est une réelle satisfaction pour votre +esprit délicat.» <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span></p> + +<p>Il avait quelque chose de si vif dans les yeux et dans la voix, qu'Anna +ne fut pas surprise du regard que Mme Clay jeta à Élisabeth. Elle ne +pouvait résister à de si vives instances: elle resta. Sir Walter, se +trouvant seul avec Anna, lui fit compliment de sa bonne mine. Il lui +trouvait les joues plus pleines, le teint plus clair et plus frais. +Employait-elle quelque chose de particulier? Peut-être du <i>gowland</i>. +Non! rien du tout? Cela le surprenait, et il ajouta:</p> + +<p>«Vous n'avez qu'à continuer ainsi: vous ne pouvez pas être mieux qu'à +présent. Autrement, je vous conseillerais le constant usage du <i>gowland</i> +pendant le printemps. Sur ma recommandation, Mme Clay l'a employé, et +vous en voyez le résultat: ses marques de petite vérole ont disparu.»</p> + +<p>Si Élisabeth avait pu l'entendre! Ces louanges l'auraient d'autant plus +étonnée que les marques en question n'avaient pas du tout disparu.</p> + +<p>Mais il faut subir sa destinée, se dit Anna. Si Élisabeth se mariait, le +mariage de son père serait un mal moins grand. Quant à elle, elle +pouvait demeurer avec lady Russel.</p> + +<p>La politesse et le savoir-vivre de celle-ci furent mis à l'épreuve quand +elle vit Mme Clay en si grande faveur et Anna si négligée. Elle était +aussi vexée que <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> peut l'être une personne qui passe son temps à +prendre les eaux, à lire les nouvelles et à faire des visites.</p> + +<p>Quand elle connut davantage M. Elliot, elle devint plus charitable pour +lui ou plus indifférente pour les autres. Il se recommandait par ses +manières. Elle lui trouvait un esprit si sérieux et si agréable qu'elle +fut prête à s'écrier: «Est-ce là M. Elliot?» et qu'elle ne pouvait +imaginer un homme plus parfait: intelligence, jugement, connaissance du +monde, et avec cela un cœur affectueux. Il avait des sentiments +d'honneur et de famille, ni orgueil, ni faiblesse; il vivait sans faste, +mais avec la libéralité d'un homme riche. Il s'en rapportait à son +propre jugement dans les choses importantes, mais ne heurtait pas +l'opinion publique lorsqu'il s'agissait de décorum. Il était ferme, +observateur, modéré et sincère, ne se laissant emporter ni par son +humeur, ni par son égoïsme, déguisés sous le nom de sentiments élevés, +et cependant il était touché par tout ce qui était aimable et bon. Il +appréciait tous les bonheurs de la vie domestique, qualité que possèdent +rarement les caractères enthousiastes et remuants. Lady Russel était +persuadée qu'il n'avait pas été heureux en mariage; le colonel Wallis le +disait; mais cela ne l'avait point aigri; et lady <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> Russel commençait +à le soupçonner de songer à un nouveau choix. Sa satisfaction à cet +égard, et nous verrons pourquoi, l'emportait sur l'ennui que lui donnait +Mme Clay.</p> + +<p>Anna savait déjà par expérience que son excellente amie et elle +pouvaient différer d'avis; elle ne fut donc pas surprise que lady Russel +ne vît dans la conduite de M. Elliot qu'un grand désir de +réconciliation. Anna se permit cependant de sourire en nommant +Élisabeth. Lady Russel écouta, regarda et fit cette prudente réponse: +«Élisabeth? très bien, nous verrons!» Anna dut s'en contenter.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, M. Elliot était à coup sûr leur plus agréable +connaissance à Bath; elle ne trouvait personne aussi bien que lui, et +trouvait un grand plaisir à parler de Lyme, qu'il désirait revoir autant +qu'elle-même. Ils se rappelèrent nombre de fois leur première rencontre; +il lui dit quel plaisir sa vue lui avait fait: elle avait deviné, et se +rappelait aussi le regard qu'un autre lui avait jeté.</p> + +<p>Leurs opinions n'étaient pas toujours semblables. Elle s'aperçut qu'il +partageait sur la noblesse les idées de Sir Walter et d'Élisabeth. Le +journal annonça un matin l'arrivée de la douairière, vicomtesse +Dalrymph, et de sa fille, l'<i>honorable</i> miss Carteret. A <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> partir de +ce moment, la tranquillité fut bannie de Camben-Place, car les Dalrymph +étaient cousins des Elliot, et la difficulté était d'être présentés +selon les règles. Ce fut un grand sujet de perplexité. Anna n'avait pas +encore vu son père ni sa sœur en relation avec la noblesse, et son +désappointement fut grand. Elle avait espéré qu'ils avaient une plus +haute idée d'eux-mêmes et se trouva réduite à leur souhaiter plus +d'orgueil, car <i>nos cousins, les Dalrymph</i>, résonnaient tout le jour à +ses oreilles.</p> + +<p>A la mort du dernier vicomte, Sir Walter, étant malade, avait négligé de +répondre à la lettre de faire part qui lui fut envoyée. On lui rendit la +pareille à la mort de lady Elliot: il fallait réparer cette malheureuse +négligence, et être reçus comme cousins: ce fut une grave question pour +lady Russel et pour M. Elliot. Lady Dalrymph avait pris une maison pour +trois mois à Laura-Place, et allait vivre grandement. Elle avait été à +Bath l'année précédente, et lady Russel l'avait entendu vanter comme une +femme charmante. Il fallait renouer, si l'on pouvait le faire sans +compromettre la dignité des Elliot.</p> + +<p>Sir Walter se décida à écrire à sa noble cousine une longue lettre +d'explications et de regrets. Personne <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> ne put admirer cette épître, +mais elle obtint le résultat désiré: c'étaient trois lignes de +griffonnage de la douairière vicomtesse: «Elle était très honorée, et +serait très heureuse de faire leur connaissance.»</p> + +<p>Le plus difficile était fait; il ne restait plus qu'à en goûter les +douceurs. On fit visite à Laura-Place; on reçut les cartes de la +douairière, vicomtesse de Dalrymph, et de l'<i>honorable</i> miss Carteret. +Ces cartes furent mises en évidence, et l'on allait partout répétant +«nos cousines de Laura-Place».</p> + +<p>Anna était confuse de l'agitation causée par ces dames, d'autant plus +qu'elles étaient très ordinaires. Lady Dalrymph avait acquis le titre de +femme «charmante» parce qu'elle avait un sourire et une réponse pour +chacun. Quant à miss Carteret, elle était si vulgaire et si gauche, que +sans sa noblesse on ne l'aurait pas supportée à Camben-Place.</p> + +<p>Lady Russel confessa qu'elle s'attendait à mieux, mais que c'était une +belle relation; et quand Anna s'aventura à donner son opinion, M. Elliot +convint que ces dames n'étaient rien par elles-mêmes, mais qu'elles +avaient une valeur comme relations de famille et de bonne compagnie. +Anna sourit. <span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span></p> + +<p>«J'appelle bonne compagnie, dit-elle à M. Elliot, les personnes +instruites, intelligentes et qui savent causer.</p> + +<p>—Vous vous trompez, répondit-il doucement. Ce n'est pas là la bonne +compagnie: c'est la meilleure. La bonne compagnie demande seulement de +la naissance, de bonnes manières et de l'éducation, et même, elle n'est +pas exigeante sur ce dernier point: très peu d'instruction ne fait pas +mal du tout. Ma cousine Anna secoue la tête: elle n'est pas satisfaite: +elle est difficile.</p> + +<p>»Ma chère cousine, dit-il en s'asseyant près d'elle, vous avez plus de +droits qu'une autre d'être difficile. Mais cela vous servira-t-il à +quelque chose? En serez-vous plus heureuse? N'est-il pas plus sage +d'accepter la société de ces bonnes dames, et d'en avoir les avantages? +Soyez sûre qu'elles brilleront aux premières places cet hiver, et cette +parenté donnera à votre famille (permettez-moi de dire à <i>notre +famille</i>) le degré de considération que nous pouvons désirer.</p> + +<p>—Oui, soupira Anna, notre parenté sera suffisamment connue. Je crois +qu'on a pris trop de peine pour cela. Il faut croire, dit-elle en +souriant, que j'ai plus d'orgueil que vous tous, mais j'avoue que je +suis <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> vexée de cet empressement à faire connaître notre parenté, qui +doit leur être parfaitement indifférente.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, ma chère cousine; vous êtes injuste dans votre propre +cause. Peut-être qu'à Londres, avec notre simple train de vie, il en +serait ainsi; mais à Bath, Sir Walter Elliot et sa famille seront +toujours appréciés à leur valeur.</p> + +<p>—Eh bien! dit Anna, je suis trop orgueilleuse pour me réjouir d'un +accueil dû à l'endroit où je suis.</p> + +<p>—J'aime votre indignation, dit-il; elle est très naturelle; mais vous +êtes à Bath, et il s'agit d'y paraître avec la dignité et la +considération qui appartiennent de droit à Sir Walter Elliot. Vous +parlez d'orgueil: on me dit orgueilleux, je le suis, et ne désire pas +paraître autre; car notre orgueil à tous deux, si l'on cherchait bien, +est de même nature, quoiqu'il semble différent. Sur un point, ma chère +cousine (continua-t-il en parlant plus bas, quoiqu'il n'y eût personne +dans la chambre), je suis sûr que nous sommes du même avis. Vous devez +sentir que toute nouvelle connaissance que fera votre père parmi ses +égaux ou ses supérieurs peut servir à le détacher de ceux qui sont +au-dessous de lui.» Il regardait en <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> parlant ainsi le siège que Mme +Clay avait occupé. C'était un commentaire suffisant; Anna fut contente +de voir qu'il n'aimait pas Mme Clay, et elle le trouva plus +qu'excusable, en faveur du but qu'il poursuivait, de chercher de hautes +relations à son père.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch17" id="ch17">CHAPITRE XVII</a></h2> + +<p>Tandis que Sir Walter et Élisabeth se lançaient dans le grand monde, +Anna renouait une connaissance d'un genre très différent.</p> + +<p>Elle avait appris qu'une de ses anciennes compagnes demeurait à Bath. +Mme Shmith (autrefois miss Hamilton), âgée de trois ans de plus qu'Anna, +avait été très bonne pour elle, quand elle entra à quatorze ans dans une +pension, après la mort de sa mère. Elle fit ce qu'elle put pour adoucir +le chagrin d'Anna, qui en garda un souvenir reconnaissant. Miss Hamilton +quitta la pension un an après et épousa bientôt un homme riche.</p> + +<p>Depuis deux ans, elle était veuve et pauvre. Son mari était un +extravagant qui dissipa sa fortune, et laissa des affaires embrouillées. +Elle eut des ennuis de toute espèce.</p> + +<p>Une fièvre rhumatismale qui attaqua enfin les <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> jambes la rendit +infirme. Elle était venue à Bath pour se guérir et demeurait près des +bains chauds, vivant très modestement, sans domestique, et par +conséquent exclue de la société. Anna, sachant par une amie commune que +sa visite serait agréable; ne perdit pas de temps: elle ne dit rien chez +elle, et consulta seulement lady Russel, qui l'approuva et la conduisit +dans sa voiture près du logement de Mme Shmith.</p> + +<p>Les deux anciennes amies renouvelèrent connaissance. Au premier moment, +il y eut un peu de gêne et d'émotion: douze ans s'étaient écoulés, et +elles se trouvaient mutuellement changées. Anna n'était plus la +silencieuse, timide et rougissante jeune fille de quinze ans, mais une +élégante jeune femme, ayant toutes les beautés, excepté la fraîcheur, +aux manières aussi agréables que parfaites; et douze ans avaient +transformé la belle et fière miss Hamilton en une pauvre veuve infirme, +recevant comme une faveur la visite de son ancienne protégée.</p> + +<p>Mais le premier malaise de leur rencontre fit bientôt place au charme +des vieux souvenirs. Anna trouva dans Mme Shmith le bon sens et les +manières agréables auxquels elle s'attendait, et une disposition à la +causerie et à la gaîté au delà de son attente. Ni les <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> plaisirs du +monde où elle avait beaucoup vécu, ni la condition présente, pas plus +que la maladie ou le chagrin, n'avaient fermé son cœur, ni éteint sa +gaîté.</p> + +<p>A la seconde visite, elle causa très librement, et l'étonnement d'Anna +redoubla. Elle ne pouvait guère imaginer une situation plus triste que +celle de son amie. Elle avait perdu un mari qu'elle adorait, une fortune +à laquelle elle était accoutumée; elle n'avait pas d'enfants pour la +rattacher à la vie et au bonheur; aucun parent pour l'aider dans des +affaires embarrassées; pas même de santé pour supporter tout le reste.</p> + +<p>Elle s'accommodait d'un parloir bruyant, et d'une chambre obscure par +derrière; elle ne pouvait bouger sans l'aide de l'unique servante de +l'hôtel, et elle ne sortait que pour être portée aux bains chauds. En +dépit de tout cela, Anna avait lieu de croire que son amie n'avait que +des minutes de langueur et d'accablement, contre des heures d'activité +et de distraction.</p> + +<p>Comment cela se pouvait-il!</p> + +<p>Elle conclut que ce n'était pas seulement de la force et de la +résignation. Une âme soumise peut être patiente; une forte intelligence +peut être courageuse; mais il y avait là quelque chose de plus: cette +élasticité d'esprit. Cette disposition à être consolée, <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> cette +faculté de trouver des occupations qui la détachaient d'elle-même: tout +cela venait de sa seule nature. C'est le plus beau don du ciel, et Anna +voyait là une grâce spéciale, destinée à remplacer tout le reste.</p> + +<p>Mme Shmith avait eu une époque de profond découragement. En arrivant à +Bath, elle était bien plus invalide qu'alors, car elle avait eu un +refroidissement en voyage, et s'était mise au lit, avec de vives et +continuelles souffrances. Et cela parmi des étrangers, sans pouvoir se +passer d'une garde, et dans une situation pécuniaire très gênée.</p> + +<p>Elle avait subi toutes ces choses et disait qu'il en était résulté un +bien. Elle s'était sentie en bonnes mains. Elle connaissait trop le +monde pour attendre un attachement soudain et désintéressé; mais sa +propriétaire s'était montrée très bonne, et la sœur de cette dame, +garde-malade et alors sans emploi, l'avait admirablement soignée, et +avait été pour elle une amie précieuse.</p> + +<p>«Aussitôt que je pus faire usage de mes mains, elle me montra à +tricoter, ce qui me fut une grande distraction, et à faire ces paniers, +ces pelotes et ces porte-cartes avec lesquels vous me trouvez si +occupée. Ils me fournissent les moyens de faire un peu de bien à +quelques pauvres familles du voisinage. <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span></p> + +<p>»Ma garde dispose de mes marchandises, et les fait acheter à ses +clients. Elle saisit toujours le bon moment. Vous savez que quand on a +échappé à un grand danger, on a le cœur plus ouvert, et Mme Rock sait +quand il faut parler. C'est une femme habile, sensée et intelligente, +qui comprend la nature humaine. Elle a un fond de bon sens et +d'observation qui la rend infiniment supérieure, comme compagne, à un +millier de celles qui, ayant reçu la meilleure éducation, ne trouvent +rien digne d'elles. Appelez cela commérage, si vous voulez; mais quand +la garde Rock a une demi-heure de loisir à me donner, je suis sûre +qu'elle me dira quelque chose d'amusant et d'utile, quelque chose qui +nous fait mieux connaître nos semblables. On aime à savoir ce qui se +passe et quelle est la plus nouvelle manière d'être frivole et vain. +Pour moi, qui vis seule, sa conversation est une fête.</p> + +<p>—Je vous crois aisément; les femmes de cette classe voient et entendent +bien des choses, et si elles sont intelligentes, elles valent la peine +d'être écoutées. Elles voient la nature humaine non pas seulement dans +ses folies, mais dans les circonstances les plus intéressantes et les +plus touchantes. Combien d'exemples passent sous leurs yeux, +d'attachements <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> ardents, désintéressés et dévoués; d'héroïsme, de +courage, de patience et de résignation! Combien d'exemples des plus +nobles sacrifices! Une chambre de malade peut fournir matière à des +volumes.</p> + +<p>—Oui, dit Mme Shmith d'un air de doute; cela peut arriver, mais pas +dans le sens élevé que vous dites. Par-ci par-là la nature humaine peut +être grande en temps d'épreuves, mais en général c'est sa faiblesse et +non sa force qui se montre dans une chambre de malade. On y entend +parler d'égoïsme et d'impatience plus que de générosité et de courage. +Il y a si peu de réelle amitié dans le monde! et malheureusement, +dit-elle d'une voix basse et tremblante, il y en a tant qui oublient de +penser sérieusement jusqu'à ce qu'il soit trop tard.»</p> + +<p>Anna vit la souffrance cachée sous ces paroles. Le mari n'avait pas fait +son devoir, et la femme avait été conduite dans une société qui lui +avait donné sur les hommes une plus mauvaise opinion qu'ils ne le +méritaient. Mme Shmith secoua cette émotion momentanée et ajouta bientôt +d'un ton différent:</p> + +<p>«La situation actuelle de mon amie Mme Rock n'a rien en ce moment qui +puisse m'intéresser beaucoup. Elle garde Mme Wallis, de +Marlboroug-Buildings, femme très jolie, très mondaine, sotte et +dépensière, <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> et naturellement elle ne pourra parler que de dentelles +et de chiffons. Je veux cependant tirer parti de Mme Wallis. Elle est +très riche, et il faut qu'elle achète toutes les choses chères que j'ai +en ce moment.»</p> + +<p>Anna était allée plusieurs fois chez son amie avant que l'existence de +celle-ci fût connue à Camben-Place. A la fin, il fallut en parler. Sir +Walter, Élisabeth et Mme Clay revinrent un matin de Laura-Place avec une +invitation imprévue de lady Dalrymph pour cette même soirée qu'Anna +devait passer chez son amie. Elle était certaine que lady Dalrymph les +invitait parce qu'étant retenue chez elle par un refroidissement, elle +était bien aise d'user de la parenté qui s'était imposée à elle. Anna +s'excusa en disant qu'elle était invitée chez une amie de pension. +Élisabeth et Sir Walter, qui ne s'intéressaient guère à cela, la +questionnèrent cependant, et quand ils surent de quoi il s'agissait, se +montrèrent l'une dédaigneuse, l'autre sévère.</p> + +<p>«Westgate-Buildings, dit Sir Walter, et c'est miss Elliot qui va là! Une +Mme Shmith! une veuve! Et qui était son mari? un des cinq mille Shmith +qu'on rencontre partout! Et qu'a-t-elle pour attirer? Elle est vieille +et malade. Sur ma parole, miss Anna Elliot, vous avez un goût +extraordinaire! Tout ce qui révolte les <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> autres: basse compagnie, +logement misérable, air vicié; tout ce qui est repoussant vous attire. +Mais vous pouvez sûrement remettre à demain cette vieille dame? Elle +n'est pas si près de sa fin qu'elle ne puisse vivre un jour de plus? +Quel âge a-t-elle? Quarante ans!</p> + +<p>—Seulement trente et un. Mais je ne crois pas pouvoir remettre ma +visite, parce que c'est la seule soirée qui nous convienne à toutes +deux. Elle va aux bains chauds demain; et vous savez que nous sommes +invités pour le reste de la semaine.</p> + +<p>—Qu'est-ce que lady Russel pense de cette connaissance? dit Élisabeth.</p> + +<p>—Elle n'y voit rien à blâmer; au contraire, elle l'approuve, et m'y a +souvent conduite dans sa voiture.</p> + +<p>—Westgate-Buildings a dû être surpris de voir un équipage sur ses +pavés, fit observer Sir Walter. La veuve de Sir Henri Russel n'a pas de +couronne, il est vrai, sur ses armoiries; néanmoins, c'est un bel +équipage, et l'on sait sans doute qu'il contient une miss Elliot. Mme +veuve Shmith! demeurant à Westgate-Buildings! Une pauvre veuve, ayant à +peine de quoi vivre! entre trente et quarante ans! une simple Mme Shmith +est l'amie intime de miss Elliot, qui <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> la préfère à sa noble parenté +d'Écosse et d'Irlande; Mme Shmith! quel nom!»</p> + +<p>A ce moment, Mme Clay jugea convenable de quitter la chambre. Anna +aurait bien voulu prendre la défense de son amie, mais elle se tut, par +respect pour son père. Elle le laissa se souvenir que Mme Shmith n'était +pas la seule veuve à Bath, entre trente et quarante ans, ayant peu de +fortune et ne possédant aucun titre de noblesse.</p> + +<p>Elle tint son engagement, et les autres tinrent le leur. Il va sans dire +que, le lendemain, elle entendit raconter la délicieuse soirée.</p> + +<p>Sir Walter et Élisabeth s'étaient empressés d'inviter, de la part de sa +seigneurie, lady Russel et M. Elliot. Celui-ci avait laissé là le +colonel Wallis pour venir, et lady Russel était venue, quoiqu'elle eût +déjà disposé autrement de sa soirée. Par elle, Anna sut tout ce qui +s'était dit. Son amie et M. Elliot avaient causé d'elle. On l'avait +désirée, regrettée; on avait approuvé le motif de son absence; sa bonne +et affectueuse visite à une ancienne compagne malade et pauvre avait +ravi M. Elliot. Il trouvait, comme lady Russel, qu'Anna était une jeune +fille extraordinaire, un modèle de perfection en tous genres.</p> + +<p>Anna ne pouvait se savoir si hautement appréciée <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> par un galant +homme sans éprouver les émotions que lady Russel cherchait à faire +naître.</p> + +<p>Celle-ci avait son opinion faite sur M. Elliot. Elle était convaincue +qu'il recherchait Anna, et le trouvait digne d'elle. Elle calculait +combien de semaines lui restaient jusqu'à la fin de son deuil, pour +qu'il pût déployer toutes ses séductions.</p> + +<p>Elle ne dit qu'à demi ce qu'elle pensait, hasardant seulement quelques +mots sur la possibilité d'une telle alliance. Anna l'écoutait en +rougissant, et secouait doucement la tête.</p> + +<p>«Je ne suis pas une faiseuse de mariages, vous le savez, dit lady +Russel. Je connais trop bien l'incertitude des prévisions humaines. Je +dis seulement que si M. Elliot vous recherchait et que vous fussiez +disposée à l'accepter, il y aurait là des éléments de bonheur.</p> + +<p>—M. Elliot est un homme très aimable, et que j'estime beaucoup, mais +nous ne nous convenons pas.»</p> + +<p>Lady Russel répondit seulement:</p> + +<p>«J'avoue que ma plus grande joie serait de vous voir la maîtresse de +Kellynch, la future lady Elliot, occupant la place de votre chère mère, +succédant à tous ses droits, à sa popularité, à toutes ses vertus. Vous +êtes le portrait de votre mère, ma chère Anna, <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> au physique et au +moral, et si vous preniez sa place, votre seule supériorité sur elle +serait d'être plus justement appréciée qu'elle ne le fut.»</p> + +<p>Anna se leva et s'éloigna pour se remettre de l'émotion que cette +peinture excitait en elle: son imagination et son cœur étaient +séduits.</p> + +<p>Toutes ces images avaient un charme irrésistible. Lady Russel n'ajouta +pas un mot, laissant Anna à ses réflexions, et se disant que si M. +Elliot plaidait en ce moment sa cause.....</p> + +<p>En résumé, elle croyait ce qu'Anna ne croyait pas encore. Celle-ci, +venant à penser à M. Elliot plaidant lui-même sa cause, se trouva +subitement refroidie, et se dit qu'elle ne l'accepterait jamais. +Quoiqu'elle le fréquentât depuis un mois, elle ne pouvait dire qu'elle +le connaissait; elle voyait bien que c'était un homme sensé, aimable, +qu'il causait bien, et professait de bonnes opinions. Il avait le +sentiment du devoir, et elle ne pouvait le trouver en défaut sur aucun +point, mais cependant elle n'aurait pas voulu répondre de lui. Elle se +méfiait du passé, sinon du présent. Quelques mots prononcés parfois lui +donnaient des soupçons; et qui pouvait répondre des sentiments d'un +homme habile et prudent, qui feignait peut-être d'être ce qu'il n'était +pas? <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span></p> + +<p>M. Elliot n'était pas ouvert: le bien ou le mal n'excitait en lui aucun +élan de plaisir ou d'indignation. Pour Anna, c'était un grand défaut: +elle adorait la franchise et l'enthousiasme.</p> + +<p>Elle se fiait plus à la sincérité de ceux qui disent parfois une parole +irréfléchie qu'à ceux dont la présence d'esprit ne fait jamais défaut, +et dont la langue ne se trompe jamais. M. Elliot savait plaire à tous; +il lui avait parlé ouvertement de Mme Clay, et cependant il était aussi +aimable avec elle qu'avec toute autre. Lady Russel en voyait plus ou +moins que sa jeune amie, car elle n'avait aucune défiance. Elle ne +pouvait imaginer un homme plus parfait, et rien ne lui eût été plus doux +que de voir sa bien-aimée Anna lui donner la main dans l'église de +Kellynch, au prochain automne.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch18" id="ch18">CHAPITRE XVIII</a></h2> + +<p>On était au commencement de février. Anna était depuis un mois à Bath, +et attendait impatiemment des nouvelles d'Uppercross et de Lyme. Depuis +trois semaines elle n'en avait pas reçu: elle savait seulement +qu'Henriette était de retour à la maison et que Louisa était encore à +Lyme. Elle y pensait un soir plus que de coutume, quand une lettre de +Marie lui fut remise avec les compliments de M. et Mme Croft.</p> + +<p>«Comment! les Croft sont à Bath? dit Sir Walter; que vous envoient-ils?</p> + +<p>—Une lettre d'Uppercross-Cottage, mon père.</p> + +<p>—Oh! ces lettres sont des passeports commodes pour être reçus. +Néanmoins, j'aurais en tout cas visité les Croft. Je sais ce que je dois +à mon locataire.»</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Ma chère Anna, disait la lettre, je ne m'excuse pas de mon silence, +parce qu'on ne doit guère se soucier des lettres à Bath. Vous êtes +trop heureuse pour penser à Uppercross. Notre Noël a été très triste.<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +les Musgrove n'ont pas donné un seul dîner. Je ne compte pas les +Hayter. Les vacances sont enfin finies. Nous n'en avons jamais eu +d'aussi longues quand nous étions enfants. La maison a été débarrassée +hier, excepté des petits Harville, et vous serez surprise d'apprendre +qu'ils ne sont pas venus chez moi une seule fois. Mme Harville est une +étrange mère de s'en séparer si longtemps. Ce ne sont pas de jolis +enfants, mais Mme Musgrove semble les aimer autant et même plus que +les siens.</p> + +<p>»Quel affreux temps nous avons eu! Vous ne vous en apercevez pas à Bath +avec vos pavés propres. A la campagne, c'est autre chose.</p> + +<p>»Je n'ai pas eu une seule visite depuis la deuxième semaine de janvier, +excepté Charles Hayter, qui est venu trop souvent.</p> + +<p>»Entre nous, c'est grand dommage qu'Henriette ne soit pas restée à Lyme +aussi longtemps que Louisa, cela l'aurait tenue loin de lui. La voiture +vient de partir pour ramener demain Louisa et les Harville. Nous ne +sommes invités à dîner avec eux que le surlendemain, tant on craint la +fatigue du voyage pour Louisa, ce qui n'est pas probable si l'on pense +aux soins dont elle est l'objet. J'aimerais bien mieux y dîner demain.</p> + +<p>»Je suis bien aise que vous trouviez M. Elliot si <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> aimable, et je +voudrais le connaître aussi. Mais j'ai la mauvaise chance de n'être +jamais là quand il y a quelque chose d'agréable. Je suis la dernière de +la famille dont on s'occupe.</p> + +<p>»Quel temps immense Mme Clay passe avec Élisabeth! A-t-elle l'intention +de s'en aller jamais? Pensez-vous que nous serions invités si elle +laissait la place libre? Je puis très bien laisser mes enfants à +Great-House pendant un mois ou six semaines.</p> + +<p>»J'ai entendu dire que les Croft partaient pour Bath: ils n'ont pas eu +l'attention de demander mes commissions; ils ne sont guère polis! Nous +les voyons à peine, et c'est réellement de leur part un manque d'égards.</p> + +<p>»Charles se joint à moi pour vous dire mille choses amicales.</p> + +<p class="right">»Votre sœur affectionnée,</p> + +<p class="right">»Marie M.</p> + +<p>»<i>P. S.</i>—Je suis fâchée de vous dire que je suis loin d'aller bien, et +Jémina vient d'apprendre chez le boucher qu'il y a beaucoup d'angines +ici. Je crois que j'en aurai une, car mes maux de gorge sont toujours +plus dangereux que ceux des autres.»</p> +</div> + +<p>Ainsi finissait la première partie, à laquelle avait été ajouté ceci:<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p> + +<div class="blockquote"> +<p>«J'ai laissé ma lettre ouverte afin de vous dire comment Louisa a +supporté le voyage; et j'en suis très contente, car j'ai beaucoup à +ajouter. D'abord j'ai reçu hier un mot de Mme Croft, demandant si +j'avais quelque chose à vous envoyer: une lettre très bonne, très +amicale, et adressée à moi, comme cela doit être. L'amiral ne semble +pas très malade, et j'espère sincèrement que Bath lui fera du bien. Je +serai vraiment heureuse quand ils reviendront: nous ne pouvons pas +nous passer d'une si aimable famille.</p> + +<p>»Maintenant, parlons de Louisa: vous serez bien étonnée. Elle est +arrivée mardi. Le soir, en allant prendre de ses nouvelles, nous fûmes +surpris de ne pas trouver Benwick, car il avait été invité aussi. Et +devinez-vous pourquoi il n'y était pas? Il fait la cour à Louisa, et +n'a pas voulu venir avant d'avoir reçu la réponse de M. Musgrove à sa +demande écrite. Je serais surprise que vous sachiez cela, car on ne +m'en a rien dit. Nous sommes très contents, car ce mariage, quoique +moins bon que celui du capitaine Wenvorth, est un million de fois +meilleur que celui de Charles Hayter. M. Musgrove a donné son +consentement. On attend le capitaine Benwick.</p> + +<p>»Charles se demande ce que dira Wenvorth, mais <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> vous vous souvenez +que je n'ai jamais cru à son attachement pour Louisa.</p> + +<p>»Et voilà la fin de la supposition que Benwick était votre adorateur!</p> + +<p>»Il est incompréhensible pour moi que Charles ait pu se mettre cela +dans la tête.»</p> +</div> + +<p>Jamais Anna ne fut plus surprise. Le capitaine Benwick et Louisa +Musgrove! C'était trop étonnant pour le croire.</p> + +<p>Sir Walter désirait savoir si les Croft voyageaient à quatre chevaux, +s'ils allaient habiter un assez beau quartier pour qu'on pût aller les +voir.</p> + +<p>«Comment se porte Marie?» dit Élisabeth. Et sans attendre la réponse:</p> + +<p>«Qu'est-ce qui amène les Croft à Bath?</p> + +<p>—C'est à cause du général, qui a la goutte.</p> + +<p>—La goutte et la décrépitude! dit Sir Walter, pauvre vieux gentilhomme!</p> + +<p>—Connaissent-ils quelqu'un ici? demanda Élisabeth.</p> + +<p>—Je ne sais pas. Mais, à l'âge de l'amiral et avec sa profession, il ne +doit pas manquer de connaissances dans une ville comme Bath.</p> + +<p>—Je pense, dit posément Sir Walter, que l'amiral sera connu ici comme +locataire de Kellynch. Élisabeth, <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> pouvons-nous nous aventurer à les +présenter à Laura-Place?</p> + +<p>—Je ne crois pas; nous sommes cousins de lady Dalrymph, et nous ne +devons pas lui imposer des connaissances qu'elle pourrait désapprouver. +Il vaut mieux laisser les Croft avec leurs égaux.»</p> + +<p>Ce fut tout l'intérêt qu'Élisabeth prit à la lettre de Marie, et quand +Mme Clay se fut informée poliment de Mme Musgrove et de ses charmants +enfants, on laissa Anna tranquille.</p> + +<p>Une fois dans sa chambre, elle chercha à comprendre. Peut-être Wenvorth, +s'apercevant qu'il n'aimait pas Louisa, s'était-il retiré? Elle ne +pouvait admettre l'idée de légèreté ou de trahison.</p> + +<p>Le capitaine Benwick et Louisa Musgrove! La vive et gaie Louisa, et le +triste et sentimental Benwick! les derniers entre tous qui semblaient se +convenir! Mais ils s'étaient trouvés ensemble pendant plusieurs +semaines; ils avaient vécu dans le même petit cercle. Louisa relevant de +maladie était plus intéressante, et Benwick moins inconsolable. Anna, au +lieu de tirer du présent les mêmes conclusions que Marie, soupçonnait +que Benwick avait eu un commencement d'inclination pour elle. Mais elle +n'en tirait point vanité. Benwick lui avait été reconnaissant <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> de la +sympathie qu'elle lui avait montrée. Il avait un cœur aimant.</p> + +<p>Elle pensait qu'ils pouvaient être heureux: lui gagnerait de la gaîté, +elle de l'enthousiasme pour Byron ou Walter Scott. Mais c'était déjà +fait probablement; la poésie avait rapproché leurs cœurs. L'idée de +Louisa, devenue personne littéraire et sentimentale, était amusante.</p> + +<p>L'accident arrivé à Lyme avait pu avoir une influence sur sa santé et +son caractère aussi bien que sur sa destinée.</p> + +<p>Non, ce n'était pas le regret qui, en dépit d'elle-même, faisait battre +le cœur d'Anna et lui mettait la rougeur aux joues, quand elle +pensait que Wenvorth était libre! Elle avait honte d'analyser ses +sentiments. Ils ressemblaient trop à de la joie: une joie immense.</p> + +<p>Les Croft, à la parfaite satisfaction de Sir Walter, se logèrent dans +Gay-Street. Dès lors il ne rougit pas de les connaître, et parla +beaucoup plus de l'amiral que celui-ci n'avait jamais parlé de lui. Les +Croft apportaient à Bath leur habitude de province d'être toujours +ensemble. La marche était ordonnée à l'amiral pour guérir sa goutte, et +Anna les rencontrait partout. Ils étaient pour elle l'image du bonheur. +Elle les suivait longtemps des yeux, ravie de pouvoir s'imaginer ce <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +qu'ils disaient marchant côte à côte, heureux et indépendants; ou de +voir quelle cordiale poignée de mains l'amiral donnait à un ami, et le +groupe animé qu'il formait parfois avec d'autres marins. Mme Croft, au +milieu d'eux, paraissait aussi intelligente et aussi fine qu'aucun des +officiers qui l'entouraient.</p> + +<p>Un matin, Anna, traversant Milton-Street, rencontra l'amiral; il était +seul, et si occupé à regarder des gravures, qu'il ne la vit pas d'abord. +Quand il l'eut aperçue, il dit avec sa bonne humeur habituelle: «Ah! +c'est vous. Vous me voyez planté devant ce tableau: je ne puis passer +ici sans m'y arrêter. Mais est-ce là un bateau? Regardez. En avez-vous +jamais vu un pareil? Vos peintres sont étonnants, s'ils croient qu'on +voudrait risquer sa vie dans cette vieille coquille de noix informe. Et +cependant, voilà deux personnages qui y semblent parfaitement à l'aise. +Ils regardent les rochers et les montagnes comme s'ils n'allaient pas +être culbutés, ce qui arrivera certainement. Maintenant, où allez-vous? +Puis-je vous accompagner, ou faire quelque chose pour vous?</p> + +<p>—Non, merci, à moins de faire route avec moi. Je vais à la maison.</p> + +<p>—Certainement, de tout mon cœur. Nous ferons une bonne promenade, et +j'ai quelque chose à vous <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> dire. Prenez mon bras; je ne me sens pas +à l'aise si je n'ai pas le bras d'une femme.</p> + +<p>—Vous avez quelque chose à me dire?</p> + +<p>—Oui; mais voici un ami, le capitaine Bridgdem. Je veux seulement lui +demander comment il va, en passant. Il est surpris de me voir avec une +autre femme que la mienne. La pauvre âme est prise par la jambe; elle a +au talon une ampoule presque aussi large qu'une pièce de cinq francs. +Voyez-vous l'amiral Brand qui vient vers nous avec son frère? Habits +râpés tous deux; je suis content qu'ils soient de l'autre côté de la +rue. Sophie ne peut pas les souffrir. Ils m'ont joué autrefois un vilain +tour, je vous conterai cela. Voici le vieux Sir Archibald et son +petit-fils. Regardez, il nous voit. Il vous envoie un baiser, et vous +prend pour ma femme. Ah! la paix est venue trop tôt pour ce jeune homme. +Pauvre vieux Sir Archibald!</p> + +<p>»Aimez-vous Bath, miss Elliot? Bath me convient très bien; nous +rencontrons toujours quelque vieil ami. On est sûr de pouvoir bavarder, +puis, rentrés chez nous, nous nous plongeons dans nos fauteuils, et nous +sommes aussi bien qu'à Kellynch.»</p> + +<p>Anna le pressa de lui dire ce qu'il avait à lui communiquer. Mais elle +fut obligée d'attendre, car l'amiral <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> s'était mis en tête de ne +parler que sur la place Belmont.</p> + +<p>«Maintenant, dit-il, vous allez entendre quelque chose de surprenant; +mais d'abord dites-moi le nom de la cadette des misses Musgrove. Je +l'oublie toujours.»</p> + +<p>Anna la nomma.</p> + +<p>«Oui, Louisa Musgrove, c'est cela. Si les jeunes filles n'avaient pas +d'aussi beaux noms, et s'appelaient simplement Sophie ou Marie, je ne me +tromperais jamais. Eh bien! nous pensions que cette miss Louisa allait +épouser Frédéric. Depuis quelque temps il lui faisait la cour. On se +demandait seulement pourquoi ils attendaient, quand arriva l'accident de +Lyme. Frédéric, au lieu de rester à Lyme, alla à Plymouth, puis il +partit pour aller voir Édouard, et il y est encore. Nous ne l'avons pas +vu depuis novembre. Sophie elle-même n'y comprend rien. Mais aujourd'hui +les choses ont pris le tour le plus étrange, car cette jeune miss +Musgrove, au lieu d'épouser Frédéric, se marie avec James Benwick. Vous +le connaissez?</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Eh bien, ils doivent être mariés déjà, car je ne vois pas pourquoi ils +attendraient.</p> + +<p>—Le capitaine Benwick est un homme très aimable, et on lui donne un +excellent caractère. <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p> + +<p>—Oh! oui, il n'y a rien à dire contre lui. Il n'est commandant que de +l'année dernière, il est vrai, et le moment est mauvais pour avoir de +l'avancement, mais je ne lui connais pas d'autre défaut. C'est un +excellent garçon, un officier actif et zélé, plus que vous ne le croyez, +peut-être, car son air tranquille ne lui rend pas justice.</p> + +<p>—Vous vous trompez, monsieur; les manières du capitaine ne me font pas +supposer qu'il manque d'énergie. Je les trouve très agréables, et je +suis sûre qu'elles plaisent généralement.</p> + +<p>—Bien, bien; les dames sont les meilleurs juges; mais James Benwick est +un peu trop tranquille pour moi. C'est probablement l'effet de notre +partialité, mais Sophie et moi, nous préférons les manières de Frédéric.</p> + +<p>—Je n'avais pas l'intention, dit Anna après un peu d'hésitation, de +comparer les deux amis.»</p> + +<p>Mais l'amiral l'interrompit:</p> + +<p>«La nouvelle du mariage est certainement vraie, il n'y a pas là de +cancans. Nous le savons par Frédéric lui-même, qui l'a écrit à sa +sœur. Je pense qu'ils sont tous à Uppercross»</p> + +<p>Anna ne put résister à la tentation de dire:</p> + +<p>«J'espère, amiral, qu'il n'y a rien dans la lettre <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> du capitaine qui +puisse vous faire de peine. Il semblait exister un attachement entre lui +et Louisa à l'automne dernier; mais j'aime à croire qu'il s'en est allé +de part et d'autre sans déchirement! J'espère que le capitaine n'a à se +plaindre de personne.</p> + +<p>—Non, certainement; Frédéric n'est pas un homme à gémir et à se +plaindre. Il a trop d'esprit pour cela. Si la jeune fille en préfère un +autre, qu'elle le prenne.</p> + +<p>—Vous avez raison; j'espère seulement que le capitaine n'a pas à se +plaindre de son ami. Je serais bien fâchée que leur amitié fût détruite, +ou même refroidie par une chose semblable.</p> + +<p>—Oui, oui, je vous comprends. Mais sa lettre n'en dit rien. Il ne +témoigne pas même le plus léger étonnement.»</p> + +<p>Anna ne fut pas aussi convaincue que l'amiral. Mais il était inutile +d'en demander davantage.</p> + +<p>«Pauvre Frédéric, dit l'amiral; il faut qu'il recommence à nouveaux +frais. Sophie doit lui écrire de venir; il y a ici de jolies filles, il +me semble. Il serait inutile d'aller à Uppercross à présent, car l'autre +miss Musgrove est recherchée par son cousin, le jeune ministre. Ne +pensez-vous pas, miss Elliot, qu'il fera mieux de venir à Bath?»</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch19" id="ch19">CHAPITRE XIX</a></h2> + +<p>Tandis que l'amiral parlait de Wenvorth, celui-ci était déjà en route. +Anna l'aperçut la première fois qu'elle sortit. Elle était avec sa +sœur, M. Elliot et Mme Clay; on traversait la rue Nelson, il +commençait à pleuvoir. Les dames entrèrent dans un magasin, tandis que +M. Elliot s'avançait vers lady Dalrymph, dont la voiture stationnait à +quelques pas de là, et lui demandait de prendre ces dames.</p> + +<p>Mais la calèche ne contenait que quatre places, et miss Carteret était +avec sa mère.</p> + +<p>Une place appartenait de droit à miss Elliot l'aînée; mais il y eut un +débat de politesse entre Mme Clay et Anna, pour la seconde place.</p> + +<p>Anna se souciait peu de la pluie et préférait marcher; Mme Clay ne la +craignait pas non plus, et était d'ailleurs solidement chaussée. Mais +miss Elliot affirma que Mme Clay avait déjà pris froid; et M. Elliot +soutint que les bottines d'Anna étaient les plus solides; cela mit fin +au <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> débat. Tout à coup, Anna, assise près de la fenêtre, aperçut +Wenvorth, qui descendait la rue. Elle ne put s'empêcher de tressaillir, +tout en se disant que c'était absurde. Pendant quelques minutes, elle ne +vit rien; tout était confus autour d'elle. Quand elle put se remettre, +on attendait encore la voiture, et M. Elliot s'apprêtait à faire une +commission pour Mme Clay.</p> + +<p>Elle alla vers la porte pour voir s'il pleuvait. Quel autre motif +aurait-elle eu? Le capitaine devait être parti?</p> + +<p>Elle rebroussa chemin en voyant entrer le capitaine Wenvorth lui-même +avec plusieurs dames et gentlemen. La vue d'Anna parut le troubler; il +rougit extrêmement.</p> + +<p>Pour la première fois, elle trahissait moins d'émotion que lui. Elle +avait pu se préparer, et pourtant elle était émue.</p> + +<p>Il lui dit quelques mots. Il n'était ni froid ni amical, mais +embarrassé.</p> + +<p>Anna vit avec peine, mais sans surprise, qu'Élisabeth ne voulait pas +reconnaître M. Elliot. Il n'attendait qu'un signe d'elle pour la saluer, +mais elle se détourna avec une froideur glaciale. Bientôt un domestique +annonça la voiture de lady Dalrymph.</p> + +<p>La pluie recommençait; il y eut dans la petite <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> boutique un +mouvement qui apprit aux assistants que lady Dalrymph venait chercher +miss Elliot. Alors le capitaine, se tournant vers Anna, lui offrit ses +services plutôt par son attitude que par ses paroles.</p> + +<p>«Je vous remercie, dit-elle. Je ne monte pas en voiture; il n'y a pas de +place, et je préfère marcher.</p> + +<p>—Mais il pleut.</p> + +<p>—Oh! très peu; je n'y prends pas garde».</p> + +<p>Après un silence, il dit, en montrant son parapluie:</p> + +<p>«Quoique arrivé d'hier, je me suis déjà équipé pour Bath. Prenez-le si +vous tenez à marcher; mais il serait plus prudent de me laisser chercher +une voiture.»</p> + +<p>Elle refusa, disant qu'elle attendait M. Elliot. Elle parlait encore +quand il entra. Wenvorth le reconnut, c'était bien celui qu'il avait vu +à Lyme s'arrêter sur l'escalier pour admirer Anna. Sa manière d'être et +ses façons étaient celles d'un parent, ou d'un ami privilégié. Il lui +offrit son bras. En sortant, Anna ne put jeter à Wenvorth qu'un bonjour, +accompagné d'un doux et timide regard.</p> + +<p>Quand ils furent partis, les dames qui étaient avec le capitaine se +mirent à parler d'eux. <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span></p> + +<p>«Miss Elliot ne déplaît pas à son cousin, je crois?</p> + +<p>—Oh! c'est assez clair. On peut deviner ce qui arrivera. Il est +toujours avec eux. Il vit à moitié dans la famille. Il a très bon air.</p> + +<p>—Oui, et miss Atkinson, qui a dîné une fois avec lui, dit qu'elle n'a +jamais vu un homme plus aimable.</p> + +<p>—Quand on regarde bien miss Elliot, on la trouve jolie. J'avoue que je +la préfère à sa sœur, malgré l'avis général.</p> + +<p>—Moi aussi.</p> + +<p>—Oh! sans comparaison. Mais les hommes sont tous enthousiastes de miss +Elliot. Anna est trop délicate pour eux.»</p> + +<p>Anna aurait bien voulu ne pas causer. Son cousin était plein +d'attention, et choisissait des sujets propres à l'intéresser, soit des +louanges sensées et justes de lady Russel, soit des insinuations contre +Mme Clay. Mais Anna ne pouvait en ce moment penser qu'à Wenvorth. Elle +ne pouvait deviner ce qu'il pensait, ni être calme. Elle espérait être +sage et raisonnable plus tard; mais, hélas! elle devait s'avouer qu'elle +ne l'était pas encore.</p> + +<p>S'il restait à Bath, lady Russel ne pouvait manquer <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> de le voir. Le +reconnaîtrait-elle? Qu'en résulterait-il? Déjà elle avait dû dire à son +amie que Louisa allait épouser Benwick et avait été gênée en voyant la +surprise de lady Russel, qui ne connaissait pas bien la situation.</p> + +<p>Le lendemain, Anna, en descendant la rue Pulleney avec lady Russel, +aperçut Wenvorth sur le trottoir opposé, et ne le perdit plus de vue. +Quand il fut plus près, elle regarda lady Russel et vit qu'elle +observait attentivement Wenvorth. A la difficulté qu'elle avait à en +détacher ses yeux, Anna comprit qu'il exerçait sur lady Russel une sorte +de fascination. Elle paraissait étonnée que huit années passées dans des +pays étrangers et dans le service actif ne lui eussent rien enlevé de sa +bonne mine.</p> + +<p>A la fin, lady Russel détourna la tête:</p> + +<p>«Vous vous demandez sans doute ce qui a arrêté mes yeux si longtemps: je +regardais à une fenêtre des rideaux dont lady Alis m'a parlé.»</p> + +<p>Anna soupira et rougit de pitié et de dédain soit pour son amie, soit +pour elle-même. Ce qui la vexait le plus, c'est qu'elle n'avait pu +s'assurer s'il les avait aperçues.</p> + +<p>Un jour ou deux se passèrent sans le voir, et Anna, s'imaginant plus +forte qu'elle n'était, attendait avec <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> impatience un concert donné +pour le bénéfice d'une personne patronnée par lady Dalrymph. On disait +qu'il serait bon, et Wenvorth aimait passionnément la musique. Elle +désirait causer quelques instants avec lui, et se sentait le courage de +lui adresser la parole. Ni lady Russel, ni Élisabeth n'avaient voulu le +reconnaître, et elle pensait qu'elle lui devait une réparation.</p> + +<p>Elle avait promis à Mme Shmith de passer la soirée avec elle. Elle y +entra un instant, lui promettant une plus longue visite le lendemain.</p> + +<p>«Certainement, dit Mme Shmith; seulement vous me raconterez tout. Où +allez-vous?»</p> + +<p>Anna le lui dit, et ne reçut pas de réponse. Mais quand elle sortit, Mme +Shmith lui dit d'un air moitié sérieux, moitié malin:</p> + +<p>«Ne manquez pas de venir demain. Quelque chose me dit que bientôt vous +ne viendrez plus.»</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch20" id="ch20">CHAPITRE XX</a></h2> + +<p>Sir Walter, ses deux filles et Mme Clay arrivèrent les premiers au +concert, et, en attendant lady Dalrymph, s'assirent auprès du feu; à +peine y étaient-ils que le capitaine Wenvorth entra. Anna se trouvait +près de la porte, elle s'avança vers lui et lui dit un bonsoir gracieux. +Il se mit à causer avec elle, malgré les regards du père et de la +sœur. Anna ne les voyait pas, mais entendait leurs chuchotements, et +quand elle vit Wenvorth saluer de loin, elle comprit que Sir Walter +avait bien voulu lui faire un léger salut. Après avoir parlé de Bath et +du concert, il lui dit en souriant et en rougissant un peu:</p> + +<p>«Je vous ai à peine vue depuis la journée passée à Lyme. Je crains que +vous n'ayez souffert de cette émotion, d'autant plus que vous l'avez +renfermée.»</p> + +<p>Elle l'assura qu'elle n'avait pas souffert.</p> + +<p>«Ce fut un terrible moment,» dit-il, et il passa sa main sur ses yeux, +comme si ce souvenir était <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> encore trop pénible, mais bientôt il +ajouta en souriant:</p> + +<p>«Cette journée cependant a eu des conséquences qui ne sont pas +terribles. Quand vous eûtes la présence d'esprit de suggérer que c'était +à Benwick de trouver un médecin, vous ne pensiez guère que c'était lui +qui avait le plus d'intérêt à la guérison de Louisa.</p> + +<p>—Cela est certain. Mais j'espère que ce sera un heureux mariage. Ils +ont tous deux de bons principes et un bon caractère.</p> + +<p>—Oui, dit-il, mais ici finit la ressemblance. Je les souhaite heureux +de toute mon âme. Ils n'auront ni lutte à soutenir, ni caprices, ni +opposition, ni retards. Tout cela est beaucoup plus que.......»</p> + +<p>Il s'arrêta: un souvenir soudain lui donna un peu de cette émotion qui +faisait rougir Anna et lui faisait tenir les yeux baissés. Il affermit +sa voix, et continua:</p> + +<p>«J'avoue que je trouve entre eux une différence d'esprit trop grande. +Louisa est une aimable jeune fille, douce et assez intelligente, mais +Benwick est quelque chose de plus. C'est un homme instruit, un esprit +délicat, et j'avoue que je suis étonné de son choix. S'il avait été +préféré par elle et l'eût aimée par reconnaissance, c'est différent; +mais il semble, au <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> contraire, qu'il y ait eu chez lui un +attachement soudain, et cela me surprend. Un homme comme lui! un cœur +presque brisé! Fanny Harville était une créature supérieure, et il +l'aimait sincèrement. Un homme ne doit pas guérir, et ne guérit pas d'un +tel amour pour une telle femme.»</p> + +<p>Anna éprouva en un moment mille sensations de plaisir et de confusion. +Elle sentait son cœur battre plus vite. Il lui fut impossible de +continuer ce sujet, mais, sentant la nécessité de parler, elle prit un +détour:</p> + +<p>«Êtes-vous resté longtemps à Lyme?</p> + +<p>—Environ quinze jours. Je ne pouvais pas m'éloigner tant que Louisa +était en danger. J'avais eu une part trop grande dans ce malheur pour +être tranquille. C'était ma faute. Elle n'aurait pas été si obstinée, si +j'avais été moins faible. J'ai exploré les environs de Lyme, qui sont +très beaux; et plus je voyais, plus je trouvais à admirer.</p> + +<p>—J'aimerais bien à revoir Lyme, dit Anna.</p> + +<p>—Vraiment, je ne l'aurais pas cru. La scène de désolation à laquelle +vous avez été mêlée, la fatigue et la contention d'esprit que vous avez +éprouvées auraient dû vous dégoûter de Lyme.</p> + +<p>—Les dernières heures furent certainement <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> pénibles, répondit Anna, +mais le souvenir d'un chagrin passé devient un plaisir, et ce n'est pas +le seul souvenir que Lyme m'ait laissé. Nous y avons eu beaucoup de +plaisir. J'ai voyagé si peu que tout endroit nouveau m'intéresse. Il y a +de réelles beautés à Lyme. Il ne me reste que des impressions +agréables,» dit-elle en rougissant un peu.</p> + +<p>A ce moment la porte s'ouvrit.</p> + +<p>«Lady Dalrymph,» s'écria-t-on joyeusement, et Sir Walter et sa fille +s'avancèrent avec empressement au-devant d'elle. Anna fut séparée du +capitaine Wenvorth, mais elle en avait appris en dix minutes plus +qu'elle n'eût osé espérer. Elle cacha son agitation et sa joie sous les +banalités de la conversation. Elle se sentait polie et bonne, et +disposée à plaindre tous ceux qui n'étaient pas aussi heureux qu'elle.</p> + +<p>On entra dans la salle du concert. Élisabeth, au bras de miss Carteret, +regardait le large dos de la douairière vicomtesse Dalrymph et semblait +au comble du bonheur.</p> + +<p>Et Anna?....... Mais ce serait insulter à son bonheur que de le +comparer à celui de sa sœur. L'un prenait sa source dans une vanité +égoïste, l'autre dans un noble attachement.</p> + +<p>Anna ne voyait rien autour d'elle. Son bonheur <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> était en elle-même. +Ses yeux brillaient, ses joues brûlaient, mais elle n'en savait rien. +Elle ne pensait qu'à cette dernière demi-heure. Les expressions du +capitaine, le sujet qu'il avait choisi, et plus encore son air et son +regard, ne pouvaient laisser à Anna aucun doute. Son étonnement touchant +Benwick, ses idées sur une première affection, les phrases qu'il n'avait +pu finir, ses yeux qui se détournaient: tout disait à Anna que ce +cœur lui revenait enfin; que la colère et le ressentiment +n'existaient plus, et qu'ils étaient remplacés par l'ancienne tendresse. +Oui, il l'aimait; ces pensées et les images qu'elles suggéraient +l'absorbaient entièrement.</p> + +<p>Quand chacun fut assis à sa place, elle chercha des yeux Wenvorth, mais +elle ne le vit pas, et le concert commença. M. Elliot s'était arrangé de +façon à être placé près d'Anna. Miss Elliot, assise entre ses deux +cousines et l'objet des attentions du colonel Wallis, était très +satisfaite. Anna était dans une disposition d'esprit à jouir de la +musique; pendant l'entr'acte elle expliquait à M. Elliot les paroles +d'une chanson italienne. «Voici à peu près le sens, dit-elle, car une +chanson d'amour ne se peut guère traduire, et je ne suis pas très +savante.</p> + +<p>—Oui, je vois que vous ne savez rien, vous vous bornez <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> à traduire +fidèlement, élégamment ces inversions et ces obscurités de la langue +italienne. Ne parlez plus de votre ignorance, en voici une preuve +complète.</p> + +<p>—J'accepte vos éloges comme une bienveillante politesse, mais je ne +voudrais pas subir un examen sérieux.</p> + +<p>—Je n'ai pas fréquenté Camben-Place si longtemps sans apprécier miss +Anna Elliot. Elle est trop modeste pour que le monde connaisse la moitié +de ses perfections, et chez toute autre femme cette modestie ne serait +pas naturelle.</p> + +<p>—De grâce, arrêtez: c'est trop de flatterie. Que va-t-on jouer +maintenant? dit-elle en regardant le programme.</p> + +<p>—Je vous connais peut-être, dit M. Elliot en baissant la voix, depuis +plus longtemps que vous ne pensez.</p> + +<p>—Vraiment! comment cela se peut-il? Vous ne pouvez me connaître que +depuis mon arrivée à Bath.</p> + +<p>—Je vous connaissais par ouï-dire, longtemps avant. On vous a dépeinte +à moi. Votre personne, vos goûts, vos talents, tout est présent à mon +esprit.»</p> + +<p>M. Elliot ne se trompait pas en espérant éveiller <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> l'intérêt d'Anna. +On éprouve un charme mystérieux et irrésistible à être connue depuis +longtemps sans le savoir. Elle le questionna, mais en vain. Il était +ravi qu'on l'interrogeât, mais il ne voulait rien dire.</p> + +<p>«Non, non, plus tard peut-être, mais pas maintenant.»</p> + +<p>Anna se dit que ce ne pouvait être que M. Wenvorth, le frère du +capitaine, qui avait parlé d'elle.</p> + +<p>«Le nom d'Anna Elliot m'intéresse depuis longtemps, ajouta-t-il, et, si +j'osais, j'exprimerais le désir qu'elle n'en change jamais.»</p> + +<p>Tout à coup une autre voix attira son attention. Son père parlait à lady +Dalrymph.</p> + +<p>«C'est un très bel homme, disait-il.</p> + +<p>—Oui, dit lady Dalrymph. Il a plus grand air que les gens qu'on voit +généralement à Bath. N'est-il pas Irlandais?</p> + +<p>—Son nom est Wenvorth, capitaine de marine. Sa sœur est la femme de +M. Croft, mon locataire à Kellynch, dans le comté de Somerset.»</p> + +<p>Anna, ayant suivi la direction des regards de son père, aperçut le +capitaine, debout au milieu d'un groupe. Quand leurs yeux se +rencontrèrent, il lui sembla qu'il détournait les siens.</p> + +<p>Mais la musique recommença, et elle fut forcée <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> d'y donner son +attention. Quand elle regarda de nouveau, il était parti.</p> + +<p>La première partie du concert étant finie, quelques personnes +proposèrent d'aller prendre du thé. Anna resta assise à côté de lady +Russel, et fut débarrassée de M. Elliot. Elle était décidée à parler à +Wenvorth si le hasard l'amenait auprès d'elle, malgré la présence de +lady Russel, qui l'avait certainement aperçu. La salle se remplit de +nouveau, et Anna eut à entendre une longue heure de musique. Elle était +fort agitée, et ne pouvait être tranquille tant qu'elle n'aurait pas +échangé avec lui un regard ami.</p> + +<p>Elle se plaça à dessein à l'extrémité d'une banquette, avec une place +vide auprès d'elle. Bientôt Wenvorth s'approcha, mais avec hésitation; +il avait un air grave; le changement était frappant. Elle pensa que son +père ou lady Russel l'avait peut-être blessé... Il parla du concert, dit +qu'il espérait de meilleur chant et qu'il ne serait pas fâché d'en voir +la fin. Mais elle défendit si bien les chanteurs, tout en tenant compte, +d'une manière charmante, de l'opinion du capitaine qu'il répondit par un +sourire et que sa figure s'éclaircit.</p> + +<p>Alors il parut plus à l'aise, et jeta même un regard sur le banc pour y +prendre place à côté d'Anna. A <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> ce moment elle se sentit toucher +l'épaule; c'était M. Elliot qui la priait de vouloir bien expliquer +encore l'italien. Miss Carteret désirait comprendre ce qu'on allait +chanter.</p> + +<p>Anna ne put refuser, mais jamais elle n'avait fait à la politesse un +plus grand sacrifice.</p> + +<p>Quand elle se retourna vers le capitaine, il lui dit adieu +précipitamment.</p> + +<p>«Cette chanson ne mérite-t-elle pas qu'on reste? dit Anna soudainement +poussée à encourager Wenvorth.</p> + +<p>—Non, dit-il d'un ton singulier. Rien ici n'est digne de me retenir.» +Et il partit.</p> + +<p>Il était donc jaloux de M. Elliot. C'était là le seul motif plausible. +Aurait-elle pu le croire trois heures auparavant! Ce fut un moment de +joie exquise. Mais, hélas! combien différentes furent les pensées qui +suivirent! Comment apaiser cette jalousie? Comment pourrait-il jamais +connaître les vrais sentiments d'Anna?</p> + +<p>Les attentions de M. Elliot la firent souffrir horriblement, ce soir-là.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch21" id="ch21">CHAPITRE XXI</a></h2> + +<p>Le lendemain Anna se rappela avec plaisir sa promesse à Mme Shmith. Elle +serait absente quand M. Elliot viendrait, car l'éviter était maintenant +son seul désir. Elle éprouvait cependant pour lui une grande +bienveillance; elle lui devait de la reconnaissance et de l'estime. Mais +Wenvorth existait seul pour elle, soit qu'elle dût être unie à lui, soit +qu'elle en fût séparée pour toujours. Jamais peut-être les rues de Bath +n'avaient été traversées par de pareils rêves d'amour.</p> + +<p>Ce matin-là son amie sembla particulièrement reconnaissante, car elle +comptait à peine sur sa visite. Elle demanda des détails, et Anna se fit +un plaisir de lui raconter la soirée. Ses traits étaient animés par le +souvenir. Mais ce n'était pas assez pour la curieuse Mme Shmith, qui +demanda des détails particuliers sur les personnes.</p> + +<p>«Les petites Durand étaient-elles là, la bouche ouverte pour gober la +musique, comme des moineaux <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> qui demandent la becquée. Elles ne +manquent jamais un concert.</p> + +<p>—Je ne les ai pas vues. Mais j'ai entendu dire qu'elles étaient dans la +salle.</p> + +<p>—Et la vieille lady Maclean? Elle devait être dans votre voisinage, car +vous étiez certainement aux places d'honneur, près de l'orchestre, avec +lady Dalrymph?</p> + +<p>—Non, c'est ce que je craignais; mais heureusement lady Dalrymph +cherche toujours à être le plus loin possible, et il paraît que je n'ai +pas vu grand'chose.</p> + +<p>—Oh! assez pour votre amusement, il me semble, et puis vous aviez mieux +à faire. Je vois dans vos yeux que vous avez eu une soirée agréable. +Vous causiez dans les entr'actes?»</p> + +<p>Anna sourit. «Que voyez-vous dans mes yeux?</p> + +<p>—Votre visage me dit que vous étiez hier avec la personne que vous +trouvez la plus aimable entre toutes, et qui vous intéresse plus que +l'univers entier.»</p> + +<p>Une rougeur s'étendit sur les joues d'Anna; elle ne put répondre.</p> + +<p>«Et cela étant, continua Mme Shmith après un silence, vous saurez +combien j'apprécie votre visite. C'est vraiment bien bon de votre part, +vous qui avez tant d'autres invitations.»</p> + +<p>La pénétration de Mme Shmith saisit Anna d'étonnement <span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> et de +confusion; elle ne pouvait imaginer comment elle savait quelque chose +sur Wenvorth.</p> + +<p>«Dites-moi, je vous prie, continua Mme Shmith; M. Elliot sait-il que je +suis à Bath, et que vous me connaissez?</p> + +<p>—M. Elliot! reprit Anna surprise, mais elle se reprit aussitôt, et +ajouta d'un air indifférent: Vous le connaissez?</p> + +<p>—Je l'ai connu beaucoup autrefois, dit madame Shmith gravement; mais +c'est fini maintenant.</p> + +<p>—Vous ne m'en avez jamais rien dit! Si je l'avais su, j'aurais eu le +plaisir de lui parler de vous.</p> + +<p>—Pour dire la vérité, dit Mme Shmith reprenant son air gai, c'est +exactement le plaisir que je vous prie de me faire. M. Elliot peut +m'être très utile, et si vous avez la bonté, chère miss Elliot, de +prendre ma cause en main, elle sera gagnée.</p> + +<p>—J'en serais extrêmement heureuse: j'espère que vous ne doutez pas de +mon désir de vous être utile, répondit Anna, mais vous me supposez une +plus grande influence que je n'en ai. Je suis parente de M. Elliot, à ce +titre seulement n'hésitez pas à m'employer.»</p> + +<p>Mme Shmith lui jeta un regard pénétrant, puis, souriant, elle lui dit:</p> + +<p>«J'ai été un peu trop vite à ce que je vois. Pardonnez-le-moi, <span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> +j'aurais dû attendre une déclaration officielle. Mais, chère miss +Elliot, dites-moi, comme à une vieille amie, quand je pourrai parler. Me +sera-t-il permis, la semaine prochaine, de penser que tout est décidé, +et de bâtir mes projets égoïstes sur le bonheur de M. Elliot?</p> + +<p>—Non, répondit Anna; ni la semaine prochaine, ni les suivantes. Rien de +ce que vous pensez ne se fera. Je ne dois pas épouser M. Elliot. Qui +vous le fait croire?»</p> + +<p>Mme Shmith la regarda avec attention, sourit, secoua la tête et dit:</p> + +<p>«Je crois que vous ne serez pas cruelle quand le moment sera arrivé. +Jusque-là, nous autres femmes, nous ne voulons rien avouer. Tout homme +qui ne nous a pas encore demandées est censé refusé. Laissez-moi plaider +pour mon ancien ami. Où trouverez-vous un mari plus gentleman, un homme +plus aimable? Laissez-moi recommander M. Elliot. Je suis sûre que le +colonel Wallis ne vous a dit de lui que du bien; et qui peut le mieux +connaître que le colonel Wallis?</p> + +<p>—Ma chère madame Shmith, il n'y a pas un an que Mme Elliot est morte. +Votre supposition n'est pas admissible. <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span></p> + +<p>—Oh! si ce sont là vos seules objections! dit Mme Shmith d'un air +malin, M. Elliot est sauvé, et je ne m'inquiète plus de lui. Ne +m'oubliez pas quand vous serez mariée: voilà tout. Dites-lui que je suis +votre amie, et il m'obligera plus facilement qu'aujourd'hui. J'espère, +chère miss Elliot, que vous serez très heureuse. M. Elliot a assez de +bon sens pour apprécier la valeur d'une femme telle que vous. Votre +bonheur ne fera pas naufrage comme le mien. Vous avez la fortune, et +vous connaissez le caractère de votre fiancé. D'autres ne l'entraîneront +pas à sa ruine.</p> + +<p>—Oui, dit Anna, je peux croire tout le bien possible de mon cousin. Son +caractère paraît ferme et décidé, et j'ai pour lui un grand respect. +Mais je ne le connais pas depuis longtemps, et ce n'est pas un homme +qu'on puisse connaître vite. Ne comprenez-vous pas qu'il ne m'est rien? +S'il demandait ma main, je refuserais. Je vous assure que M. Elliot +n'était pour rien dans le plaisir que j'ai eu hier soir. Ce n'est pas M. +Elliot qui.....»</p> + +<p>Elle s'arrêta, et rougit fortement, regrettant d'en avoir tant dit. +Puis, impatiente d'échapper à de nouvelles remarques, elle voulut savoir +pourquoi Mme Shmith s'était imaginé qu'elle épouserait M. Elliot. <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span></p> + +<p>«D'abord, pour vous avoir vus souvent ensemble. J'ai pensé, comme tout +le monde, que vos parents et vos amis désiraient cette union. Mais c'est +depuis deux jours seulement que j'en ai entendu parler.</p> + +<p>—Vraiment, on en a parlé!</p> + +<p>—Avez-vous regardé la femme qui vous a introduite hier soir? C'était la +garde, Mme Rock, qui, par parenthèse, était très curieuse de vous voir +et très contente de se trouver là. C'est elle qui m'a dit que vous +épousiez M. Elliot.</p> + +<p>—Elle n'a pu dire grand'chose sur des bruits qui n'ont aucun +fondement,» dit Anna en riant.</p> + +<p>Mme Shmith ne répondit pas.</p> + +<p>«Dois-je dire à M. Elliot que vous êtes à Bath?</p> + +<p>—Non, certainement. Je vous remercie; ne vous occupez pas de moi.</p> + +<p>—Vous disiez avoir connu M. Elliot pendant longtemps?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pas avant son mariage, sans doute?</p> + +<p>—Il n'était pas marié quand je l'ai connu.</p> + +<p>—Et vous étiez très liée avec lui?</p> + +<p>—Intimement.</p> + +<p>—Vraiment! alors dites-moi ce qu'il était à <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> cette époque: je suis +curieuse de le savoir. Était-il tel qu'aujourd'hui?</p> + +<p>—Je ne l'ai pas vu depuis trois ans,» répondit Mme Shmith d'une voix si +grave, que continuer ce sujet devenait impossible.</p> + +<p>La curiosité d'Anna en fut accrue. Elles restèrent toutes deux +silencieuses; enfin Mme Shmith dit:</p> + +<p>«Je vous demande pardon, chère miss Elliot, mais j'étais incertaine sur +ce que je devais faire, et je me décide à vous laisser connaître le vrai +caractère de M. Elliot. Je crois maintenant que vous n'avez pas +l'intention de l'accepter. Mais on ne sait ce qui peut arriver; vous +pourriez un jour ou l'autre penser différemment. Écoutez la vérité:</p> + +<p>»M. Elliot est un homme sans cœur et sans conscience; un être +prudent, rusé et froid, qui ne pense qu'à lui, qui, pour son bien-être +ou son intérêt, commettrait une cruauté, une trahison, s'il n'y trouvait +aucun risque. Il est capable d'abandonner ceux qu'il a entraînés à la +ruine sans le moindre remords. Il n'a aucun sentiment de justice ni de +compassion. Oh! il n'a pas de cœur, et son âme est noire.»</p> + +<p>Elle s'arrêta, voyant l'air surpris d'Anna, et ajouta d'un ton plus +calme:</p> + +<p>«Mes expressions vous étonnent; il faut faire <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> la part d'une femme +irritée et maltraitée, mais j'essayerai de me dominer. Je ne veux pas le +décrier. Je vous dirai seulement ce qu'il a été pour moi.</p> + +<p>»Il était, avant mon mariage, l'ami intime de mon cher mari, qui le +croyait aussi bon que lui-même. M. Elliot me plut aussi beaucoup, et +j'eus de lui une haute opinion. A dix-neuf ans on ne raisonne pas +beaucoup. Nous vivions très largement: il avait moins d'aisance que +nous, et demeurait au temple; c'est à peine s'il pouvait soutenir son +rang. Mais notre maison était la sienne; il y était le bienvenu; on le +regardait comme un frère. Mon pauvre Henri, qui avait l'esprit le plus +fin et le plus généreux, aurait partagé avec lui jusqu'à son dernier +sou, et je sais qu'il est venu souvent à son aide.</p> + +<p>—Ce doit être alors, dit Anna, qu'il connut mon père et ma sœur. Je +n'ai jamais compris sa conduite avec eux ni son mariage; cela ne +s'accorde guère avec ce qu'il paraît être aujourd'hui.</p> + +<p>—Je sais tout! s'écria Mme Shmith. Il fut présenté à Sir Walter avant +que je le connusse, mais il en parlait souvent. Je sais qu'il refusa les +avances qu'on lui fit. Je sais aussi tout ce qui a rapport à son +mariage. Sa femme était d'une condition inférieure; <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> je l'ai connue +pendant les deux dernières années de sa vie.</p> + +<p>—On m'a dit que ce ne fut pas un heureux mariage, dit Anna. Mais +j'aimerais à savoir pourquoi il repoussa les avances de mon père.</p> + +<p>—M. Elliot, continua Mme Shmith, avait alors le désir de faire +rapidement fortune par un riche mariage. Il n'avait aucun secret pour +moi; il me le dit, et me parlait souvent de votre père et de votre +sœur.</p> + +<p>—Peut-être, dit Anna frappée d'une idée soudaine, lui avez-vous +quelquefois parlé de moi?</p> + +<p>—Très souvent: je me vantais de connaître ma chère Anna, et je disais +que vous ne ressembliez guère à........»</p> + +<p>Elle s'arrêta brusquement.</p> + +<p>«Cela m'explique ce que m'a dit M. Elliot hier soir. Je n'y comprenais +rien. Mais je vous ai interrompue: alors M. Elliot fit un mariage +d'argent? et c'est là sans doute ce qui vous ouvrit les yeux sur son +caractère?»</p> + +<p>Ici Mme Shmith hésita:</p> + +<p>«Oh! ces choses sont trop communes pour frapper beaucoup. J'étais très +jeune, gaie et insouciante. Je ne pensais qu'au plaisir. La maladie et +le chagrin m'ont donné d'autres idées. Mais alors je ne voyais <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> rien +de répréhensible dans ce que faisait M. Elliot. Chercher son bien avant +tout me paraissait naturel.</p> + +<p>—Mais sa femme n'était-elle pas de basse condition?</p> + +<p>—Oui, c'était là mon objection, mais il ne voulut rien entendre. De +l'argent, c'était tout ce qu'il voulait. Le père était vitrier, le +grand-père boucher. Mais elle était jolie, elle avait eu de l'éducation, +et ses cousines l'avaient conduite dans la société. Le hasard lui fit +rencontrer Elliot: elle l'aima. Il s'assura seulement du chiffre de la +fortune. Il n'attachait pas d'importance, comme aujourd'hui, à son rang. +Kellynch devait lui revenir un jour; mais en attendant il ne se souciait +guère de l'honneur de la famille. Je lui ai souvent entendu dire que si +une baronnie s'achetait il vendrait la sienne pour mille francs, y +compris les armoiries et la devise, le nom et la livrée. Mais ce serait +mal de raconter tout ce qu'il disait sur ce sujet, et cependant je dois +vous donner des preuves.</p> + +<p>—Je n'en ai pas besoin: ce que vous m'avez dit s'accorde bien avec tout +ce que nous avons entendu dire. Je suis curieuse de savoir pourquoi il +est si différent maintenant?</p> + +<p>—Pour ma propre satisfaction, restez, et soyez assez bonne pour aller +prendre dans ma chambre <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> une petite boîte incrustée que vous +trouverez sur la tablette du cabinet.»</p> + +<p>Anna fit ce que son amie désirait, et la <ins class="correction" title="boîe">boîte</ins> fut placée devant Mme +Shmith. Elle soupira en l'ouvrant et dit:</p> + +<p>«Elle est pleine de lettres de M. Elliot à mon mari. J'en cherche une +écrite avant mon mariage et qui a été conservée par hasard. La voici; je +ne l'ai pas brûlée, parce qu'étant peu satisfaite de M. Elliot, j'ai +voulu conserver les preuves de notre ancienne intimité:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Cher Shmith, j'ai reçu votre lettre. Votre bonté m'accable. Je +voudrais que les cœurs comme le vôtre fussent moins rares; mais +j'ai vécu vingt-trois ans dans le monde, et je n'ai rien vu de pareil. +Je n'ai pas besoin d'argent en ce moment. Félicitez-moi: je suis +débarrassé de Sir Walter et de sa fille. Ils sont retournés à +Kellynch, et m'ont fait presque jurer de les visiter cet été. Mais +quand j'irai, ce sera accompagné d'un arpenteur, pour savoir le +meilleur parti qu'on peut tirer de la propriété. Le baronnet pourrait +bien se remarier; il est assez fou pour cela.</p> + +<p>»S'il le fait, il me laissera en paix, ce qui est une compensation +pour l'héritage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span></p> + +<p>»Je voudrais avoir un autre nom que Elliot; j'en suis écœuré. +Heureusement je puis quitter celui de Walter, et je souhaite que vous +ne me le jetiez jamais à la face, voulant pour le reste de ma vie me +dire</p> + +<p class="right">»Votre dévoué</p> + +<p class="right">»<span class="smcap">William Elliot.</span>»</p> +</div> + +<p>Anna ne put lire cette lettre sans rougir; ce que voyant, dit Mme +Shmith:</p> + +<p>«Les expressions sont assez insolentes. Elles vous peignent l'homme. +Peut-on être plus clair?»</p> + +<p>Anna fut quelque temps à se remettre du trouble et de la mortification +qu'elle avait éprouvés.</p> + +<p>Elle fut obligée de se dire avant de recouvrer le calme nécessaire, que +cette lecture était la violation du secret d'une lettre, et qu'on ne +devait juger personne sur un pareil témoignage.</p> + +<p>«Je vous remercie, dit-elle. Voici bien la preuve complète de ce que +vous m'avez dit. Mais pourquoi se lier avec nous, à présent?</p> + +<p>—Vous allez le savoir: je vous ai montré ce qu'était M. Elliot, il y a +douze ans; je vais vous le montrer tel qu'il est aujourd'hui. Je ne puis +vous donner des preuves écrites, mais un témoignage verbal authentique. +Il désire réellement vous épouser. <span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> Ses intentions sont très +sincères. Mon autorité en ceci est le colonel Wallis.</p> + +<p>—Vous le connaissez donc?</p> + +<p>—Non, la chose ne me vient pas si directement, mais la source n'en est +pas moins bonne. M. Elliot parle à cœur ouvert de ses projets de +mariage au colonel Wallis, qui me paraît un caractère sensé, prudent et +observateur. Mais il a une jolie femme très sotte, à qui il dit tout ce +qu'il fait; celle-ci répète tout à sa garde, qui me le redit.</p> + +<p>—Ma chère Mme Shmith, votre autorité est en faute. Les idées que M. +Elliot a sur moi n'expliquent aucunement ses efforts pour se réconcilier +avec mon père. Ils étaient déjà sur un pied d'intimité quand je suis +arrivée à Bath.</p> + +<p>—Oui, je sais cela, mais..... Écoutez-moi seulement: vous jugerez +bientôt s'il faut y croire, en écoutant quelques particularités que vous +pourrez immédiatement contredire ou confirmer. Il vous avait vue et +admirée avant d'aller à Bath sans vous connaître, est-ce vrai?</p> + +<p>—Oui, je l'ai vu à Lyme.</p> + +<p>—Bien. Le premier point reconnu vrai, accordez quelque confiance à mon +amie. Il vous vit à Lyme, et vous lui plûtes tellement qu'il fut ravi de +vous retrouver <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> à Camben-Place, sous le nom de miss Anna Elliot. Dès +ce moment, ses visites eurent un double motif. Mon historien dit que +l'amie de votre sœur est à Bath depuis le commencement de septembre; +que c'est une femme habile, insinuante; une belle personne, pauvre +et..... qui doit désirer s'appeler lady Elliot; et l'on se demande avec +surprise pourquoi miss Elliot semble ne pas voir le danger.»</p> + +<p>Ici, Mme Shmith s'arrêta un moment; mais, Anna gardant le silence, elle +continua:</p> + +<p>«Ceux qui connaissent la famille voyaient les choses ainsi, longtemps +avant votre arrivée. Le colonel Wallis, ami de M. Elliot, avait l'œil +sur votre père et étudiait avec intérêt ce qui se passe ici; il mit M. +Elliot au courant des cancans. Celui-ci a complètement changé d'avis +pour ce qui touche le rang et les relations; et maintenant qu'il est +riche, il s'est accoutumé à étayer son bonheur sur sa baronnie future. +Il ne peut supporter l'idée de ne pas être Sir Walter. Vous pouvez +deviner que les nouvelles apportées par son ami ne lui ont pas été +agréables. Il a résolu de s'établir à Bath et de se lier avec la +famille, afin de s'assurer du danger et de circonvenir la dame, s'il +était nécessaire, et le colonel a promis de l'aider. Le seul but de M. +Elliot était d'abord d'étudier Mme Clay et Sir Walter, quand <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> votre +arrivée y ajouta un autre motif. Mais je n'ai pas besoin d'entrer dans +des détails, et vous pouvez vous souvenir de ce qui s'est passé depuis.</p> + +<p>—Oui, dit Anna; ce que vous me dites s'accorde avec ce que j'ai vu. La +ruse a toujours quelque chose d'offensif; et les manœuvres de +l'égoïsme et de la duplicité sont révoltantes; mais rien de ce que j'ai +entendu ne me surprend, j'ai toujours supposé à sa conduite un motif +caché. J'aimerais à connaître sa pensée sur la probabilité de +l'événement qu'il redoute.</p> + +<p>—Il pense que Mme Clay sait qu'il voit son jeu, qu'elle le craint, et +que sa présence l'empêche d'agir comme elle le voudrait. Mais il partira +un jour ou l'autre, et je ne vois pas comment il pourra être jamais +tranquille, tant qu'elle gardera son influence. Mme Wallis a une idée +amusante, c'est de mettre dans votre contrat de mariage avec M. Elliot +que votre père n'épousera pas Mme Clay. Cela ne l'empêchera pas, dit Mme +Rock, d'en épouser une autre.</p> + +<p>—Je suis très enchantée de savoir tout cela; il me sera peut-être plus +pénible de me trouver avec lui, mais je saurai mieux comment il faut +agir. M. Elliot est décidément un homme mondain et rusé qui n'a d'autres +principes pour le guider que l'égoïsme.» <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span></p> + +<p>Mais Mme Shmith n'en avait pas fini avec M. Elliot. Il avait entraîné +son mari à sa ruine; et Anna put se convaincre que M. Shmith avait un +cœur aimant, un caractère facile et insouciant, et une intelligence +très médiocre; que son ami le dominait et probablement le méprisait. +Devenu riche lui-même, M. Elliot s'inquiéta peu des embarras financiers +de son ami, qui mourut juste à temps pour ne pas savoir sa ruine. Mais +ils avaient assez connu la gêne pour savoir qu'il ne fallait pas compter +sur M. Elliot. Cependant M. Shmith, par une confiance qui faisait plus +d'honneur à son cœur qu'à son jugement, le nomma son exécuteur +testamentaire; il refusa, malgré les prières de Mme Shmith, ne voulant +pas s'engager dans des tracas inutiles. Cette ingratitude équivalait +pour Anna presque à un crime. Elle écouta cette histoire, comprenant que +ce récit soulageait son amie, et s'étonnant seulement de son calme +habituel. Mme Shmith, en apprenant le mariage d'Anna, avait espéré +obtenir par son intermédiaire un service de M. Elliot. C'était pour +recouvrer une propriété dans les Indes, dont les revenus étaient sous le +séquestre; elle était forcée de renoncer à cet espoir.</p> + +<p>Anna ne put s'empêcher de s'étonner que Mme Shmith eût d'abord parlé si +favorablement de M. Elliot. <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p> + +<p>«Ma chère, lui répondit-elle, je regardais votre mariage comme certain, +et je ne pouvais vous dire sur lui la vérité; mais mon cœur souffrait +quand je vous parlais de bonheur. Cependant M. Elliot a des qualités, +et, avec une femme comme vous, il ne fallait pas désespérer. Sa première +femme fut malheureuse, mais elle était ignorante et sotte, et il ne +l'avait jamais aimée. J'espérais qu'il en serait autrement pour vous.»</p> + +<p>Anna frissonna à la pensée de ce qu'elle aurait souffert. Était-il +possible qu'elle eût consentie à devenir lady Elliot? Et lequel des deux +eût été le plus misérable, quand le temps aurait tout fait connaître, +mais trop tard.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch22" id="ch22">CHAPITRE XXII</a></h2> + +<p>Une fois rentrée chez elle, Anna se mit à penser à tout cela; elle était +soulagée de pouvoir juger M. Elliot librement et de ne lui plus devoir +aucune amitié. Cependant elle sentait combien son père serait froissé; +elle se préoccupait du chagrin et du désappointement de lady Russel, +mais il fallait tout lui dire et attendre tranquillement la suite des +événements. En arrivant chez elle, elle apprit que M. Elliot était venu, +mais qu'il reviendrait le soir.</p> + +<p>Je ne pensais pas à l'inviter, dit Élisabeth d'un air qu'elle affectait +de rendre insouciant; mais il désirait tellement venir, du moins à ce +que dit Mme Clay.</p> + +<p>—Oui, vraiment, dit celle-ci; je n'ai jamais vu solliciter une +invitation d'une manière plus pressante. J'étais réellement en peine +pour lui, car votre sœur, impitoyable, semble décidée à être cruelle.</p> + +<p>—Oh! s'écria Élisabeth, je suis trop accoutumée à ces choses pour en +être touchée. Mais quand j'ai <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> vu combien il regrettait de ne pas +rencontrer mon père, j'ai cédé. Ils paraissent tous deux tellement à +leur avantage quand ils sont ensemble. Leurs façons sont si parfaites; +et M. Elliot est si respectueux!</p> + +<p>—Cela est charmant, dit Mme Clay n'osant cependant regarder Anna. Ils +sont comme père et fils. Chère miss Elliot, ne puis-je pas le dire?</p> + +<p>—Oh! je laisse chacun dire ce qu'il veut; s'il vous plaît de penser +ainsi! Mais il me semble que ses attentions ressemblent à celles de tout +le monde.</p> + +<p>—Ma chère miss Elliot! dit Mme Clay levant les mains et les yeux au +ciel et affectant un silence étudié.</p> + +<p>—Ma chère Pénélope, ne prenez pas l'alarme. Je l'ai invité, puis +congédié avec un sourire: j'ai eu pitié de lui.»</p> + +<p>Anna admira la dissimulation de Mme Clay, qui paraissait attendre avec +un tel plaisir celui qui venait contre-carrer ses plans.</p> + +<p>Il était impossible qu'elle ne détestât pas M. Elliot, et cependant il +lui fallait prendre un air calme, obligeant et se montrer satisfaite +d'être une simple amie pour Sir Walter, tandis qu'elle aurait bien voulu +être autre chose.</p> + +<p>Anna éprouva, en voyant M. Elliot, un pénible <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> embarras. Maintenant +qu'elle voyait clairement sa fausseté, sa déférence et ses attentions +pour Sir Walter étaient odieuses; et, songeant à sa conduite avec M. +Shmith, elle pouvait à peine supporter ses sourires, son air affable et +l'expression de ses sentiments artificiels. Elle ne voulait ni +explications, ni rupture, mais être aussi froide que la parenté le +permettait. Elle fut bien aise d'apprendre qu'il quittait Bath pour deux +jours.</p> + +<p>Le lendemain elle annonça son intention d'aller passer la matinée chez +lady Russel.</p> + +<p>«Très bien, dit Élisabeth: faites-lui mes compliments; c'est tout ce que +j'ai à lui dire. Rendez-lui aussi cet ennuyeux livre qu'elle a voulu me +prêter. Je ne puis pourtant pas m'ennuyer à lire tous les poèmes ou +toutes les statistiques qui paraissent. Lady Russel est insupportable +avec ses nouvelles publications. Je l'ai trouvée horriblement mise hier +soir; mais il n'est pas nécessaire que vous le lui disiez. Je croyais +qu'elle avait un peu de goût, et j'ai eu honte d'elle. Un air officiel +et apprêté. Et elle se tient si raide! Faites-lui mes meilleurs +compliments, cela va sans dire.</p> + +<p>—Et les miens aussi, ajouta Sir Walter, et vous pouvez dire que j'ai +l'intention d'aller bientôt la voir. <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> Soyez polie. Mais je me +contenterai de laisser ma carte, il ne faut pas faire de visites le +matin à de vieilles femmes. Si seulement elle mettait du rouge, elle ne +craindrait pas qu'on la voie. La dernière fois que j'y suis allé, les +jalousies ont été baissées immédiatement.»</p> + +<p>Tandis qu'il parlait, on frappa, et M. et Mme Charles Musgrove furent +introduits. La surprise fut grande: mais Anna seule fut contente; les +autres étaient indifférents. Cependant, aussitôt qu'on sut qu'ils +n'avaient pas l'intention de s'installer à la maison, Sir Walter et +Élisabeth devinrent plus aimables et firent les honneurs de la maison. +Élisabeth conduisit Marie dans un autre salon pour lui en faire admirer +les magnificences.</p> + +<p>Anna, restée seule avec Charles, sut alors que Henriette et Benwick +étaient du voyage. Voici comment ceci avait été décidé. Ce dernier ayant +affaire à Bath, Charles s'était proposé pour venir avec lui; mais Marie +ne supporta pas l'idée de rester seule et mit tout projet en suspens. +Heureusement Mme Musgrove mère se décida à venir à Bath avec Henriette +pour acheter les toilettes de noces de ses deux filles, et elle emmena +Marie.</p> + +<p>Anna apprit que, Charles Hayter ayant obtenu <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> une cure provisoire, +les deux familles avaient consenti au mariage de leurs enfants.</p> + +<p>«Je suis bien heureuse d'apprendre, dit Anna, que les deux sœurs qui +s'aiment tant et qui ont un égal mérite, aient trouvé une situation +égale. J'espère que votre père et votre mère sont tout à fait heureux.</p> + +<p>—Mon père aimerait autant que ses futurs gendres fussent plus riches; +mais c'est là leur seul défaut. Marier deux filles à la fois n'est pas +une opération financière très agréable; cela diminue singulièrement les +ressources de mon père. Je ne dis pas que mes sœurs n'y aient pas +droit: mon père s'est toujours montré très libéral envers moi. Mais +Marie n'approuve qu'à demi le mariage de Henriette: elle ne rend pas +justice à Hayter, et ne pense pas assez à Wenthrop. Je ne puis lui faire +admettre la valeur de la propriété. C'est un mariage qui a de l'avenir. +J'ai toujours aimé Charles, et je ne cesserai pas de l'aimer +aujourd'hui.</p> + +<p>—J'espère que Louisa est tout à fait guérie?»</p> + +<p>Il répondit avec hésitation:</p> + +<p>«Oui, je la crois guérie; mais elle est bien changée, on ne la voit plus +courir, rire et danser. Si l'on ferme une porte trop fort, elle +tressaille et <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> s'agite; et Benwick s'assoit près d'elle, lui parle +bas et lui lit des vers tout le long du jour.»</p> + +<p>Anna ne put s'empêcher de rire:</p> + +<p>«Cela n'est pas de votre goût; mais je crois que c'est un excellent +jeune homme.</p> + +<p>—Certainement; personne n'en doute, j'apprécie fort Benwick; quand on +peut le décider à parler, il cause bien. Ses lectures ne lui ont fait +aucun tort, car il se bat aussi volontiers qu'il lit. Nous avons eu +lundi dernier une fameuse chasse aux rats dans les granges de mon père, +et il y a joué un si beau rôle que je l'en aime davantage.»</p> + +<p>Ici Charles fut obligé d'aller admirer les glaces et les porcelaines de +Chine; mais Anna en avait entendu assez pour être au courant et pour se +réjouir. Cependant elle soupira; mais ce n'était pas un soupir d'envie: +elle eût bien voulu avoir la même part de bonheur que les autres sans +diminuer la leur. La visite se passa gaiement; Marie était de bonne +humeur, et si <ins class="correction" title="sastisfaite">satisfaite</ins> du voyage dans le landau à quatre chevaux de sa +belle-mère, qu'elle était disposée à admirer tout ce qu'on lui montrait. +Son importance personnelle était rehaussée par ce bel appartement.</p> + +<p>Élisabeth sentait qu'il fallait inviter à dîner les Musgrove, <span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> mais +elle ne pouvait supporter l'idée qu'ils verraient une diminution de +serviteurs et de représentation, eux si inférieurs aux Elliot de +Kellynch! Ce fut un combat entre les convenances et la vanité. Celle-ci +eut le dessus, et Élisabeth fut satisfaite. Elle se dit:</p> + +<p>«Ce sont de vieilles idées de province sur l'hospitalité. On sait que +nous ne donnons pas de dîners; personne ici ne le fait, et je suis sûre +qu'une invitation ne serait pas agréable à Mme Musgrove: elle est gênée +avec nous, et hors de son monde. Je les inviterai pour la soirée de +demain; ce sera une nouveauté et un plaisir: ils n'ont jamais vu deux +salons comme ceux-ci. Ils seront ravis, ce sera une petite réunion +choisie.»</p> + +<p>Marie fut parfaitement contente de cette invitation; on devait la +présenter à M. Elliot et aux illustres cousines, et rien ne pouvait lui +être plus agréable. Anna sortit avec Charles et sa femme. Elle avait +hâte de revoir ses amis d'Uppercross, et elle reçut le meilleur accueil.</p> + +<p>Henriette, dont l'âme était épanouie par le bonheur, fut bienveillante +et gracieuse. Mme Musgrove était reconnaissante des services d'Anna. Ce +fut une expansion, une chaleur, une sincérité qui la ravirent d'autant +plus qu'elle en était privée chez elle. Elle fut <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> invitée ou plutôt +réclamée comme un membre de la famille, et elle reprit en retour ses +habitudes serviables, écoutant l'histoire de Louisa et d'Henriette, +donnant son avis sur les achats, recommandant tels magasins, +s'interrompant pour aider Marie dans ses comptes, chercher ses clefs ou +tâcher de la convaincre qu'elle n'avait été dupe de personne, car Marie, +tout en s'amusant à regarder les passants par la fenêtre, ne pouvait +s'empêcher de laisser travailler son imagination.</p> + +<p>Une nombreuse compagnie arrivant dans un hôtel y porte beaucoup de bruit +et de mouvement; et Anna n'avait pas été là une demi-heure, que la vaste +salle était à moitié remplie de boîtes et de paquets; puis vinrent les +amies de Mme Musgrove, et, bientôt après, Harville et Wenvorth. Il +sembla à Anna qu'il était dans la même disposition d'esprit que le jour +du concert, et qu'il voulait l'éviter. Elle s'efforça d'être calme et se +raisonna ainsi: «Si nous nous aimons encore, nos cœurs finiront par +se comprendre; la destinée ne nous a pas rapprochés pour que nous nous +cherchions des querelles absurdes.»</p> + +<p>«Anna, s'écria Marie, voici Mme Clay debout sous la colonnade avec un +monsieur près d'elle. Ils semblent causer intimement. Comment se +nomme-t-il? Venez; dites-le-moi. Mon Dieu! je me souviens; c'est M. +Elliot. <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span></p> + +<p>—Non, s'écria Anna vivement, ce ne peut être lui. Il a dû quitter Bath +ce matin à neuf heures, et il ne reviendra que demain.»</p> + +<p>Elle sentit que Wenvorth la regardait, ce qui la vexa et l'embarrassa et +lui fit regretter ce qu'elle avait dit.</p> + +<p>Marie, voulant qu'on supposât qu'elle connaissait son cousin, se mit à +parler des ressemblances de famille, affirma que c'était M. Elliot, et +appela encore Anna pour regarder elle-même. Mais Anna ne bougea pas. Son +malaise cependant augmenta quand elle vit les sourires et les regards +d'intelligence échangés entre deux ou trois dames, comme si elles se +croyaient dans le secret. Il était évident qu'on avait causé d'elle.</p> + +<p>«Venez voir, s'écria Marie; ils se séparent et se donnent la main. +Est-ce que vous ne reconnaîtriez pas M. Elliot? Vous semblez avoir +oublié Lyme.»</p> + +<p>Pour cacher son embarras, Anna alla vivement à la fenêtre. Elle s'assura +que c'étaient Mme Clay et M. Elliot, et, réprimant sa surprise, elle dit +tranquillement:</p> + +<p>«Oui, c'est M. Elliot. Il a changé son heure de départ, voilà tout; ou +je puis m'être trompée.»</p> + +<p>Elle revint s'asseoir avec l'espoir consolant d'avoir paru indifférente. +Les dames partirent; Charles, après avoir maudit leur visite, dit: <span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span></p> + +<p>«Mère, j'ai fait quelque chose qui vous fera plaisir; j'ai loué une loge +pour demain, et j'ai invité Wenvorth, je suis sûr qu'Anna ne sera pas +fâchée de venir avec nous. N'ai-je pas bien fait?</p> + +<p>—Bonté du ciel, s'écria Marie. Qu'avez-vous fait? Avez-vous oublié que +nous sommes engagés à Camben-Place, et que nous y rencontrerons lady +Dalrymph, M. Elliot et les principaux parents de la famille?</p> + +<p>—Bah, répondit Charles; qu'est-ce que c'est qu'une soirée? Votre père +pouvait nous inviter à dîner, s'il voulait nous voir. Faites ce que vous +voudrez; moi, j'irai au spectacle.</p> + +<p>—Oh! Charles, ce serait abominable, quand vous avez promis.</p> + +<p>—Non; j'ai seulement salué et souri, en disant: «Trop heureux!» Ce +n'est pas là une promesse.</p> + +<p>—Vous irez, Charles; ce serait impardonnable d'y manquer. On doit nous +présenter; il y a toujours eu une grande liaison entre les Dalrymph et +nous. Et M. Elliot est l'héritier de mon père; des attentions lui sont +dues à ce titre.</p> + +<p>—Ne me parlez pas d'héritiers, s'écria Charles: je ne suis pas de ceux +qui négligent le pouvoir régnant pour s'incliner devant l'astre nouveau. +Si je n'y allais <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> pas pour votre père, il serait scandaleux d'y +aller pour son héritier. Qu'est-ce que M. Elliot est pour moi?»</p> + +<p>Cette expression d'insouciance ranima Anna, qui vit le capitaine +regarder et écouter avec attention. Aux dernières paroles de Charles, il +la regarda.</p> + +<p>Charles et Marie continuaient à discuter le projet de spectacle: Mme +Musgrove s'interposa.</p> + +<p>«Il vaut mieux y renoncer, Charles, et demander la loge pour mardi. Ce +serait dommage d'être séparés, et nous y perdrions aussi miss Anna; et +si elle n'est pas avec nous, ni Henriette ni moi nous ne nous soucions +du spectacle.»</p> + +<p>Anna fut sincèrement reconnaissante de ces paroles; elle dit d'un ton +décidé: «S'il ne dépendait que de moi, madame, la soirée à la maison ne +serait pas le plus petit obstacle. Je n'ai aucun plaisir à ces +présentations, et je serais trop heureuse d'aller au théâtre avec vous.»</p> + +<p>Elle sentit qu'on l'observait, et n'osa pas même lever les yeux pour +voir l'effet de ses paroles. On convint du mardi. Charles se réserva +seulement de taquiner sa femme en déclarant qu'il irait seul au +spectacle, si personne ne voulait y aller. Le capitaine Wenvorth quitta +sa place, et vint s'arrêter comme par hasard devant Anna. <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span></p> + +<p>«Vous n'avez pas été assez longtemps à Bath, dit-il, pour jouir des +soirées qu'on y donne.</p> + +<p>—Ces soirées ne me plaisent pas, je ne suis pas joueuse.</p> + +<p>—Je sais que vous ne l'étiez pas autrefois; mais le temps opère de +grands changements.</p> + +<p>—Je n'ai pas tant changé,» dit-elle; puis elle s'arrêta, craignant +quelque interprétation.</p> + +<p>Quelques instants après, il dit, comme si c'était une réflexion +soudaine:</p> + +<p>«Il y a un siècle, vraiment: huit ans et demi!»</p> + +<p>Anna ne put savoir s'il en aurait dit davantage; Henriette demanda à +sortir, et Anna dissimula sa contrariété; elle se dit que si Henriette +l'avait su, elle en aurait eu pitié, elle qui était si sûre de +l'affection de son fiancé.</p> + +<p>Sir Walter et Élisabeth vinrent interrompre leurs apprêts de départ: +leur présence apporta un froid général. Anna se sentit oppressée, et vit +la même impression autour d'elle. Le bien-être, la liberté, la gaîté, +disparurent; un froid maintien, un silence compassé, une conversation +insipide, accueillirent son père et sa sœur. Quelle mortification +c'était pour elle!</p> + +<p>Cependant elle eut une satisfaction: le capitaine Wenvorth fut salué par +sa sœur plus gracieusement <span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> que la première fois. Élisabeth +renouvela son invitation pour tous les Musgrove, «une soirée intime,» +dit-elle, et, posant sur la table les lettres d'invitation qu'elle avait +apportées, elle adressa un sourire à Wenvorth en lui en présentant une. +Elle avait réfléchi qu'un homme d'une telle tournure ferait bien dans +son salon, et elle consentait à oublier le passé.</p> + +<p>Quand Sir Walter et Élisabeth furent partis, l'animation et la gaîté +reparurent, excepté pour Anna. Elle pensait à la manière douteuse dont +Wenvorth avait remercié plutôt qu'accepté l'invitation, montrant plus de +surprise que de plaisir. Elle savait qu'il ne pouvait regarder cette +invitation comme une excuse pour le passé. Il tint la carte dans sa main +après leur départ, comme s'il réfléchissait à tout cela.</p> + +<p>«Pensez-donc qu'Élisabeth a invité tout le monde, chuchota Marie assez +haut pour être entendue. Je ne suis pas surprise que le capitaine soit +ravi. Vous voyez qu'il ne peut pas se séparer de sa carte.»</p> + +<p>Anna saisit le regard de Wenvorth; elle vit sa joue rougir, et sa bouche +exprimer le mépris.</p> + +<p>Elle se détourna pour ne pas en voir davantage.</p> + +<p>On se sépara. Anna, sollicitée de rester à dîner, refusa. Elle avait +besoin de calme et de silence après les agitations de la journée. <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span></p> + +<p>Revenue à Camben-Place, elle eut à entendre tous les projets d'Élisabeth +et de Mme Clay pour la soirée, tous les détails d'embellissement, +l'énumération des invités, tout ce qui ferait de cette soirée la plus +élégante qu'on eût jamais vue à Bath. Pendant ce temps, elle était +obsédée par une pensée unique:</p> + +<p>«Viendra-t-il?» Elle ne pouvait deviner s'il se croirait obligé de +venir. Elle oublia un moment sa préoccupation pour dire à Mme Clay +qu'elle l'avait vue causer avec M. Elliot. Elle crut voir sur sa figure +une certaine confusion, qui pouvait bien être causée par des reproches +ou des observations de M. Elliot.</p> + +<p>Elle s'écria cependant d'un air assez naturel:</p> + +<p>«Ah! c'est vrai! ma chère. Croiriez-vous, miss Elliot, que j'ai +rencontré M. Elliot dans la rue Bath? Je n'ai jamais été plus étonnée; +nous avons fait quelques pas ensemble. Quelque chose l'avait empêché de +partir; je ne sais plus quoi, car j'étais pressée et je ne pouvais guère +attendre... Il voulait savoir à quelle heure il pourrait être reçu +demain, il ne pensait qu'à votre soirée, et moi aussi, et même depuis +que je suis rentrée; sans cela, cette rencontre ne me serait pas si +entièrement sortie de la mémoire.»</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch23" id="ch23">CHAPITRE XXIII</a></h2> + +<p>Anna ayant promis d'aller chez les Musgrove, elle remit au lendemain la +visite à lady Russel. Un jour de plus était accordé à la bonne +réputation de M. Elliot, comme à la sultane Sheherazade des <i>Mille et +une Nuits</i>.</p> + +<p>Le mauvais temps la mit en retard, et quand elle arriva chez les +Musgrove, elle y trouva Mme Croft, Harville et Wenvorth. Marie et +Henriette ne l'avaient pas attendue; mais elles avaient recommandé à Mme +Musgrove de la retenir jusqu'à leur retour.</p> + +<p>Elle dut se soumettre, et fut bientôt plongée dans toutes les agitations +que l'extrême bonheur et l'extrême chagrin peuvent procurer.</p> + +<p>Deux minutes après son arrivée, Wenvorth dit à Harville:</p> + +<p>«Nous écrirons la lettre en question, Harville, si vous voulez me donner +ce qu'il faut pour écrire.» <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span></p> + +<p>Tout étant préparé, il s'approcha de la table et, tournant le dos à +tous, il s'absorba dans sa lettre.</p> + +<p>Mme Musgrove racontait à Mme Croft comment le mariage de sa fille +s'était décidé, avec cet insupportable chuchotement que tout le monde +peut entendre. Anna ne put éviter d'entendre certains détails et des +rabâchages insipides que Mme Croft écoutait avec une attention +bienveillante. Anna espérait que Wenvorth n'entendait pas.</p> + +<p>«Tout bien considéré, disait Mme Musgrove, nous avons jugé convenable de +ne pas attendre davantage; Charles Hayter se mourait d'impatience. Je ne +hais rien tant que les longs engagements; six mois, un an tout au plus, +mais pas davantage.</p> + +<p>—C'est précisément ce que j'allais vous dire; surtout quand on ignore +s'il ne surviendra pas quelque obstacle; je trouve cela très imprudent, +et les parents devraient l'empêcher autant qu'ils peuvent. J'aimerais +mieux voir les jeunes gens se marier avec un petit revenu, et lutter +avec les difficultés de la vie que d'être liés longtemps d'avance.»</p> + +<p>Anna trouvait là un intérêt inattendu. Elle s'appliqua ces paroles, +sentit un frémissement parcourir tout son corps, et jeta +involontairement un regard sur la table. Le capitaine avait cessé +d'écrire: il <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> écouta et se retourna pour lui jeter un regard rapide +et profond.</p> + +<p>Les deux dames continuèrent à redire les mêmes vérités, à les renforcer +par des exemples. Mais Anna n'entendit qu'un bruit de voix; tout était +confusion dans son esprit.</p> + +<p>Harville, qui n'avait rien entendu, s'approcha d'une fenêtre et parut +inviter Anna à le rejoindre. Il la regarda avec un sourire et fit un +petit mouvement de tête qui disait: «Venez, j'ai quelque chose à vous +dire.»</p> + +<p>Anna alla vers lui; alors il reprit l'expression sérieuse et pensive qui +lui était habituelle.</p> + +<p>«Voyez, dit-il, déployant un paquet qu'il avait dans la main et montrant +une miniature. Connaissez-vous cette personne?</p> + +<p>—Certainement, capitaine.</p> + +<p>—Et vous pouvez deviner à qui ce portrait est destiné. Mais, dit-il +d'une voix grave, il n'a pas été fait pour elle. Miss Elliot, vous +rappelez-vous notre promenade à Lyme? Nous nous affligions pour lui. Je +ne croyais guère alors. Mais, n'importe. La peinture a été faite au Cap. +Harville rencontra là un jeune artiste allemand, et pour remplir une +promesse faite à ma pauvre sœur, il posa, et lui rapporta ce +portrait. Je suis chargé maintenant de le donner à une autre <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> femme. +Quelle commission pour moi! mais qui pouvait la faire? Je ne suis pas +fâché, vraiment, de la laisser à un autre, dit-il en désignant Wenvorth. +Le capitaine s'en charge; c'est pour cela qu'il écrit.» Et il ajouta, +avec une lèvre tremblante: «Pauvre <ins class="correction" title="Famy">Fanny</ins>! Elle ne l'aurait pas oublié +sitôt!</p> + +<p>—Non, dit Anna d'une voix pénétrée, je le crois facilement.</p> + +<p>—Ce n'était pas dans sa nature: elle l'adorait.</p> + +<p>—Une femme qui aime vraiment est ainsi.»</p> + +<p>Harville eut un sourire qui signifiait: «Réclamez-vous pour votre sexe?» +et Anna répondit, en souriant aussi: «Oui, nous ne sommes pas si +oublieuses que vous; c'est peut-être notre destinée plutôt que notre +mérite. Nous n'y pouvons rien. Nous vivons à l'intérieur, tranquilles, +renfermées, et nous n'existons que par le sentiment. Vous êtes forcés à +l'action; vous avez toujours quelque affaire qui vous ramène dans le +monde; le changement et l'occupation continuels affaiblissent bientôt +vos impressions.</p> + +<p>—En admettant (ce que je ne fais pas) que votre assertion soit vraie, +elle ne s'applique pas à Benwick. Il n'a pas été forcé à l'action; la +paix l'a ramené à terre à ce moment-là, et depuis il a toujours vécu +avec nous. <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span></p> + +<p>—C'est très vrai, dit Anna; je l'avais oublié. Mais qu'allez-vous +répondre à cela, capitaine? Si le changement ne vient pas des +circonstances extérieures, il vient du dedans, de la nature de l'homme, +ce doit être le cas du capitaine Benwick.</p> + +<p>—Non, non, je n'admets pas que ce soit la nature de l'homme plus que de +la femme d'oublier ceux qu'on aime ou qu'on a aimés. Je crois le +contraire. Il y a une véritable analogie entre notre corps et notre +esprit; là où le corps est le plus fort, le sentiment l'est aussi: il +est capable de supporter une plus rude épreuve, comme d'affronter un +plus mauvais temps.</p> + +<p>—Vos sentiments peuvent être les plus forts, dit Anna; mais le même +esprit d'analogie m'autorise à dire que les nôtres sont les plus +tendres. L'homme est plus robuste que la femme, mais il ne vit pas plus +longtemps, ce qui explique mes idées sur la nature de ses affections. +S'il en était autrement, ce serait trop cruel pour vous. Vous avez à +lutter avec des dangers, des souffrances; vous travaillez et vous +fatiguez votre temps; votre santé, votre vie, ne sont pas à vous. Ce +serait cruel vraiment (ceci fut dit d'une voix tremblante) si les +sentiments des femmes étaient ajoutés à tout cela. <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span></p> + +<p>—Nous ne serons jamais d'accord sur ce point,» commença Harville, quand +un léger bruit attira son attention. La plume de Wenvorth était tombée +de ses mains, et Anna tressaillit en s'apercevant qu'il était plus près +qu'elle ne croyait.</p> + +<p>—Avez-vous fini votre lettre? dit Harville.</p> + +<p>—Pas encore, quelques lignes seulement: j'aurai fini dans cinq minutes.</p> + +<p>—Rien ne presse; je suis très bien ancré ici, dit-il en souriant à +Anna; bien approvisionné; je ne manque de rien. Eh bien, miss Elliot, +dit-il en baissant la voix, comme je vous le disais, nous ne serons +jamais d'accord sur ce point; aucun homme ni aucune femme ne peuvent +l'être sans doute: mais laissez-moi vous dire que l'histoire est contre +vous, en prose et en vers. Si j'avais autant de mémoire que Benwick, +j'apporterais cinquante citations pour appuyer ma thèse. Je ne crois pas +avoir ouvert dans ma vie un seul livre qui n'ait parlé de l'inconstance +des femmes. Chansons et proverbes: tout en parle. Mais, direz-vous +peut-être, ils ont été écrits par des hommes?</p> + +<p>—Oui, s'il vous plaît, ne prenons pas pour arbitres les livres. Les +hommes, en écrivant l'histoire, ont sur nous tous les avantages; ils ont +plus d'instruction, et la plume est dans leurs mains. Je n'admets <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> +pas que les livres prouvent quelque chose.</p> + +<p>—Mais quelle preuve aurons-nous?</p> + +<p>—Nous n'en aurons jamais. Nous débutons chacun avec une prévention en +faveur de notre propre sexe; nous y ajoutons toutes les preuves que nous +pouvons trouver à l'appui, et précisément ces preuves ne peuvent être +données sans trahir un secret.</p> + +<p>—Ah! s'écria Harville d'un ton profondément ému, si je pouvais vous +faire comprendre tout ce qu'éprouve un homme, quand, jetant un dernier +regard sur sa femme et ses enfants, il suit des yeux le bateau qui les +emporte, et se demande s'il les reverra jamais. Si je pouvais vous dire +la joie de son âme quand il les revoit après une longue absence; quand +il a calculé l'heure de leur retour, et qu'il les voit arriver un jour +plus tôt, comme si le ciel leur avait donné des ailes! Si je pouvais +vous dire tout ce qu'un homme peut faire et supporter; tout ce qu'il +peut se glorifier de faire pour ses chers trésors! Je parle seulement de +ceux qui ont un cœur! dit-il en appuyant la main sur sa poitrine.</p> + +<p>—Ah! dit Anna vivement; je rends justice à vos sentiments et aux hommes +qui vous ressemblent. Je mériterais le mépris si j'osais supposer que la +véritable affection et la confiance appartiennent seulement <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> aux +femmes. Non, je vous crois capables dans le mariage de toutes les +grandes et nobles choses. Je crois que vous pouvez supporter beaucoup +tant que... (permettez-moi de le dire), tant que vous avez un but. Je +veux dire tant que la femme que vous aimez existe et vit pour vous. Le +seul privilège que je réclame pour mon sexe (et il n'est pas très +enviable, n'en soyez pas jaloux), c'est d'aimer plus longtemps quand il +n'y a plus ni vie ni espoir.» Elle ne put en dire davantage; son cœur +était trop plein, sa poitrine trop oppressée.</p> + +<p>—Vous êtes une bonne âme, s'écria le capitaine lui posant la main sur +le bras avec affection. Il n'y a pas moyen de se quereller avec vous. Et +puis ma langue est liée quand je pense à Benwick.»</p> + +<p>Leur attention fut appelée ailleurs: Mme Croft s'en allait.</p> + +<p>«Nous nous séparons ici, je crois, Frédéric. Je retourne chez moi, et +vous, vous avez un rendez-vous avec votre ami. Ce soir, nous aurons le +plaisir de nous rencontrer tous à votre soirée,» dit-elle à Anna. «Nous +avons reçu hier l'invitation de votre sœur, et j'ai compris que +Frédéric était invité aussi. Vous êtes libre, n'est-ce pas, Frédéric?» +<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span></p> + +<p>Wenvorth pliait sa lettre à la hâte, il ne put ou ne voulut pas répondre +à cela.</p> + +<p>«Oui, dit-il, nous nous séparons; mais nous vous suivrons bientôt, +c'est-à-dire Harville, si vous êtes prêt, je le suis dans une minute; je +sais que vous ne serez pas fâché d'être dehors.»</p> + +<p>Wenvorth, ayant cacheté rapidement sa lettre, semblait pressé de partir. +Anna n'y comprenait rien. Harville lui dit un amical adieu; mais de +Wenvorth elle n'eut pas un mot, pas un regard, quand il sortit.</p> + +<p>Elle n'avait eu que le temps de s'approcher de la table, quand la porte +s'ouvrit, et qu'il rentra. Il s'excusa, disant qu'il avait oublié ses +gants; il s'approcha de la table, et, tirant une lettre de dessous les +autres papiers, la mit sous les yeux d'Anna en la regardant d'un air +suppliant, puis il sortit avant que Mme Musgrove eût le temps de voir +s'il était entré.</p> + +<p>Anna fut agitée au delà de toute expression. La lettre, dont l'adresse +«Miss A. E.» était à peine lisible, était celle qu'il avait pliée si +rapidement. On croyait qu'il écrivait à Benwick, et c'était à elle! La +vie d'Anna dépendait du contenu de cette lettre! Mais tout était +préférable à l'attente. Mme Musgrove était occupée ailleurs, et Anna +put, sans être aperçue, lire ce qui suit:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>«Je ne puis me taire plus longtemps. Il faut<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> +que je vous écrive. Vous me percez le cœur! Ne me dites pas qu'il +est trop tard! que ces précieux sentiments sont perdus pour toujours. +Je m'offre à vous avec un cœur qui vous appartient encore plus que +lorsque vous l'avez brisé il y a huit ans. Ne dites pas que l'homme +oublie plus tôt que la femme, que son amour meurt plus vite. Je n'ai +jamais aimé que vous. Je puis avoir été injuste, j'ai été faible et +vindicatif, mais jamais inconstant. C'est pour vous seule que je suis +venu à Bath, c'est à vous seule que je pense; ne l'avez-vous pas vu? +N'auriez-vous pas compris mes désirs? Je n'aurais pas attendu depuis +dix jours, si j'avais connu vos sentiments comme je crois que vous +avez deviné les miens. Je puis à peine écrire. J'entends des mots qui +m'accablent. Vous baissez la voix, mais j'entends les sons de cette +voix qui sont perdus pour les autres. Trop bonne et trop parfaite +créature! vous nous rendez justice, en vérité, en croyant les hommes +capables de constance. Croyez à ce sentiment inaltérable chez</p> + +<p class="right">F. W.</p> + +<p>»Il faut que je parte, incertain de mon sort: mais je reviendrai ici, ou +j'irai vous rejoindre. Un mot, un regard suffira pour me dire si je dois +entrer ce soir ou jamais chez votre père.»</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span></p> + +<p>Après cette lecture, Anna fut longtemps à se remettre. Chaque instant +augmentait son agitation: elle était comme écrasée de bonheur et avant +qu'elle pût sortir de cet état violent, Charles, Marie et Henriette +rentrèrent.</p> + +<p>Elle s'efforça d'être calme, mais elle ne comprit pas un mot de ce qu'on +disait. Elle fut obligée de s'excuser et de dire qu'elle était +souffrante. On remarqua alors qu'elle était très pâle, qu'elle +paraissait agitée et préoccupée, et l'on ne voulut pas sortir sans elle. +Cela était cruel!... Si seulement on était parti, lui laissant la +tranquille possession de cette chambre! mais voir tout le monde autour +d'elle lui donnait le vertige et la désespérait. Elle dit qu'elle +voulait retourner chez elle.</p> + +<p>«Certainement, ma chère, dit Mme Musgrove; partez vite, et prenez soin +de vous, afin d'être bien remise ce soir. Charles, demandez une voiture; +elle ne peut pas marcher.»</p> + +<p>Aller en voiture, c'était là le pire, perdre la possibilité de dire deux +mots au capitaine! Elle ne pouvait supporter cette pensée. Elle protesta +vivement, et on la laissa enfin partir.</p> + +<p>«Soyez assez bonne, madame, dit-elle en sortant, pour dire à ces +messieurs que nous espérons les avoir <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> tous ce soir, et +particulièrement le capitaine Benwick et M. Wenvorth.»</p> + +<p>Elle craignait quelque malentendu qui gâterait son bonheur. Une autre +contrariété survint: Charles voulut l'accompagner, cela était cruel, +mais elle ne pouvait s'y refuser.</p> + +<p>Arrivés à la rue Union, un pas rapide et qui lui était familier se fit +entendre derrière eux. Elle eut le temps de se préparer à voir Wenvorth. +Il les rejoignit, puis parut indécis sur ce qu'il devait faire; il se +tut et la regarda. Elle soutint ce regard en rougissant. Alors +l'indécision de Wenvorth cessa et il marcha à côté d'elle.</p> + +<p>Charles, frappé d'une pensée soudaine, dit tout à coup:</p> + +<p>«Capitaine, où allez-vous? A Gay-Street, ou plus loin?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, dit Wenvorth surpris.</p> + +<p>—Allez-vous près de Camben-Place? parce qu'alors je n'ai aucun scrupule +à vous prier de me remplacer, et de donner votre bras à Anna. Elle est +un peu souffrante ce matin et ne doit pas aller seule si loin; et il +faut que j'aille chez mon armurier. Il m'a promis de me faire voir un +superbe fusil qu'il va expédier, et si je n'y vais pas tout de suite il +sera trop tard.»</p> + +<p>Wenvorth n'avait aucune objection à faire à cela, <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> il s'empressa +d'accepter, réprimant un sourire et une joie folle.</p> + +<p>Une minute après, Charles était au bout de la rue, et Wenvorth et Anna +se dirigeaient vers la promenade tranquille, pour causer librement +pendant cette heure bénie, qu'ils se rappelleraient toujours avec +bonheur. Là ils échangèrent de nouveau ces sentiments et ces promesses +qui avaient déjà une fois engagé leur avenir et qui avaient été suivis +de longues années de séparation et d'indifférence. Ils se rappelèrent le +passé, plus parfaitement heureux qu'ils ne l'avaient jamais été, plus +tendres, plus éprouvés, plus certains de la fidélité et de l'attachement +l'un de l'autre; plus disposés à agir, et plus justifiés en le faisant. +Ils montaient lentement la pente douce, ne voyant rien autour d'eux, ni +les passants qui les coudoyaient. Ils s'expliquaient et se racontaient, +sans se lasser jamais, les journées précédentes. C'était bien la +jalousie qui avait dirigé toute la conduite de Wenvorth; mais il n'avait +jamais aimé qu'elle. Il avait voulu l'oublier, et croyait y avoir +réussi. Il s'était cru indifférent, tandis qu'il n'était qu'irrité; il +avait été injuste pour les qualités d'Anna, parce qu'il en avait +souffert. Maintenant elle était pour lui la perfection absolue, mais il +reconnaissait qu'à Uppercross seulement <span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> il avait appris à lui +rendre justice, et qu'à Lyme seulement il avait commencé à se connaître +lui-même. L'admiration de M. Elliot pour Anna avait réveillé son +affection, et les incidents du Cobb et la suite avaient établi la +supériorité d'Anna.</p> + +<p>Il avait fait des efforts inutiles pour s'attacher à Louisa, sans se +douter qu'une autre femme avait déjà pris possession de son cœur. Il +avait appris alors à distinguer la fermeté de principes, de l'entêtement +et de l'amour-propre; un esprit résolu et équilibré, d'un esprit +téméraire. Tout contribuait à élever dans son estime la femme qu'il +avait perdue; et il commençait à déplorer l'orgueil et la folie qui +l'avaient empêché de la regagner quand elle était sur sa route.</p> + +<p>Dès lors sa punition avait commencé. A peine délivré du remords et de +l'horreur causés par l'accident de Lyme, il s'était aperçu qu'il n'était +plus libre.</p> + +<p>«Je découvris, dit-il, que Harville me considérait comme engagé avec +Louisa. L'honneur me commandait de l'épouser, puisque j'avais été +imprudent. Je n'avais pas le droit d'essayer si je pourrais m'attacher à +une de ces jeunes filles, au risque de faire naître des bruits fâcheux. +J'avais péché, j'en devais subir les conséquences. Je me décidai à +quitter Lyme, <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> j'aurais voulu affaiblir par tous les moyens +possibles les sentiments que j'avais pu inspirer. J'allai chez mon +frère, il me parla de vous, il me demanda si vous étiez changée. Il ne +soupçonnait guère qu'à mes yeux vous ne pouviez jamais changer.»</p> + +<p>Anna sourit, car il est bien doux à vingt-huit ans de s'entendre dire +qu'on n'a perdu aucun des charmes de la jeunesse. Elle comparait cet +hommage avec d'autres paroles qu'il avait dites, et le savourait +délicieusement.</p> + +<p>Il en était là, déplorant son aveuglement et son orgueil, quand +l'étonnante et heureuse nouvelle du mariage de Louisa lui rendit sa +liberté.</p> + +<p>«Ce fut la fin de mes plus grands tourments, car dès lors la route du +bonheur m'était ouverte; mais attendre dans l'inaction eût été trop +terrible. J'allai à Bath. Me pardonnez-vous d'y être arrivé avec un peu +d'espoir? Je savais que vous aviez refusé un homme plus riche que moi; +mais vous voir entourée de personnes malveillantes à mon égard; voir +votre cousin causant et souriant, et savoir que tous ceux qui avaient +quelque influence sur vous désiraient ce mariage, quand même vous auriez +de l'indifférence ou de la répulsion, n'était-ce pas assez pour me +rendre fou? <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span></p> + +<p>—Il fallait ne pas me soupçonner, dit Anna, le cas était si différent. +Si j'ai eu tort en cédant autrefois à la persuasion, souvenez-vous +qu'elle était exercée pour mon bien, je cédais au devoir. Mais ici on ne +pouvait invoquer aucun devoir pour me faire épouser un homme qui m'était +indifférent.</p> + +<p>—Je ne pouvais pas raisonner ainsi. J'étais la proie de ces vieux +sentiments dont j'avais tant souffert. Je me souvenais seulement que +vous m'aviez abandonné croyant aux autres plutôt qu'à moi, et qu'enfin +vous étiez encore avec la même personne qui vous avait guidée, dans +cette année de malheur.</p> + +<p>—J'aurais cru, dit Anna, que ma manière d'être pouvait vous épargner +tout ce chagrin?</p> + +<p>—Non; vous aviez l'air aisé d'une personne qui est engagée ailleurs, et +cependant j'étais décidé à vous revoir.»</p> + +<p>Anna rentra chez elle, plus heureuse que personne ici n'aurait pu +comprendre. Tous les sentiments pénibles du matin étaient dissipés: son +bonheur était si grand, que, pour contenir sa joie, elle fut obligée de +se dire qu'elle ne pouvait pas durer. Elle alla s'enfermer dans sa +chambre, pour pouvoir en jouir ensuite avec plus de calme. <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span></p> + +<p>Le soir vint, les salons se remplirent. C'était une soirée banale, trop +nombreuse pour être intime, pas assez pour être animée.</p> + +<p>Cependant jamais soirée ne parut plus courte à Anna. Jolie et +rougissante d'émotion et de bonheur, elle fut généralement admirée.</p> + +<p>Elle ne trouvait là que des indifférents ou des gens sympathiques, les +premiers elle les laissait de côté; elle causait gaîment avec les +autres, puis elle échangeait quelques mots avec Wenvorth, et elle +sentait qu'il était là! Ce fut dans un de ces courts moments qu'elle lui +dit:</p> + +<p>«J'ai tâché de me juger impartialement, et je crois que j'ai fait mon +devoir en me laissant influencer par l'amie qui me servait de mère. Je +ne veux pas dire pourtant qu'elle ne se trompait pas: l'avenir lui a +donné tort. Quant à moi, je ne voudrais jamais dans une circonstance +semblable imposer mon avis. Mais si j'avais désobéi, j'aurais été +tourmentée par ma conscience; aujourd'hui je n'ai rien à me reprocher, +et je crois que le sentiment du devoir n'est pas le plus mauvais lot +d'une femme en ce monde.»</p> + +<p>Il regarda Anna, puis lady Russel:</p> + +<p>«Je ne lui pardonne pas encore; mais j'espère plus tard être bien avec +elle. <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span></p> + +<p>—Je me suis demandé aussi si je n'avais pas été moi-même mon plus grand +ennemi. Dites-moi, si je vous avais écrit, quand je fus nommé commandant +de la <i>Laconia</i>, m'auriez-vous répondu? M'auriez-vous promis votre main?</p> + +<p>—Oui, je l'aurais fait!» fut toute sa réponse; mais le ton était +décisif.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria-t-il; est-ce vrai? j'y pensais et je le souhaitais, +comme le couronnement de tous mes succès, mais j'étais trop orgueilleux +pour vous demander une seconde fois. Si j'avais voulu vous comprendre et +vous rendre justice, six années de réparation et de souffrance m'eussent +été épargnées! Ce m'est une douleur d'un nouveau genre. Je me suis +accoutumé à croire que je méritais tout ce qui m'arrivait d'heureux. +Comme d'autres grands hommes dans les revers, ajouta-t-il avec un +sourire, je dois m'efforcer de soumettre mon esprit à ma destinée. Je +dois apprendre à me trouver heureux plus que je ne mérite.»</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch24" id="ch24">CHAPITRE XXIV</a></h2> + +<p>Qui peut douter de la suite de l'histoire? Quand deux jeunes gens se +mettent en tête de se marier, ils sont sûrs, par la persévérance, +d'arriver à leur but, quelque pauvres, quelque imprudents qu'ils soient. +C'est là peut-être une dangereuse morale, mais je crois que c'est la +vraie, et si ceux-là réussissent, comment <i>un capitaine Wenvorth</i> et une +<i>Anna Elliot</i>, ayant toute la maturité de l'esprit, la conscience du +droit et une fortune indépendante, n'auraient-ils pas renversé tous les +obstacles?</p> + +<p>Ils n'en rencontrèrent pas beaucoup, en réalité, car ils n'eurent +d'autre opposition que le manque de gracieuseté et d'affection.</p> + +<p>Sir Walter ne fit aucune objection, et Élisabeth se contenta de paraître +froide et indifférente. Le capitaine Wenvorth, avec son mérite personnel +et ses 25,000 livres, n'était plus un zéro. On le trouvait digne de +rechercher la fille d'un baronnet dépensier <span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> et absurde, qui n'avait +pas eu assez de bon sens pour se maintenir dans la situation où la +Providence l'avait placé, et qui ne pouvait donner à sa fille qu'une +petite portion des 10,000 livres venant de sa mère.</p> + +<p>Sir Walter, malgré sa vanité, était loin de penser que ce fût là un +mauvais mariage. Au contraire, quand il vit Wenvorth davantage à la +lumière du jour (et il le regarda bien), il fut frappé de sa bonne mine, +et il sentit que cette supériorité physique pouvait entrer en balance +avec le rang de sa fille.</p> + +<p>Tout cela, aidé d'un nom bien sonnant, disposa Sir Walter à préparer sa +plume avec bonne grâce pour insérer le mariage dans le livre d'honneur.</p> + +<p>La seule personne dont l'opposition pouvait causer une sérieuse +inquiétude était lady Russel. Anna savait que cette dame aurait quelque +peine à renoncer à M. Elliot et qu'elle devrait faire des efforts pour +rendre justice à Wenvorth.</p> + +<p>Il lui fallait reconnaître qu'elle s'était trompée doublement; que, les +manières de Wenvorth ne convenant pas à ses idées, elle avait été trop +prompte à lui attribuer un caractère d'une impétuosité dangereuse; que, +les manières de M. Elliot lui ayant plu précisément par leur correction +et leur élégance, leur politesse et leur aménité, elle avait été trop +<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> prompte à y reconnaître un esprit bien équilibré.</p> + +<p>Elle avait à faire une nouvelle provision d'opinions et d'espérances.</p> + +<p>Il y a chez quelques personnes une pénétration naturelle que +l'expérience ne peut égaler. Lady Russel avait été moins douée que sa +jeune amie; mais c'était une excellente femme, et si elle avait la +prétention d'avoir un bon jugement, elle voulait, avant tout, le bonheur +d'Anna.</p> + +<p>Quand la gêne du premier moment fut passée, elle se mit à aimer comme +une mère l'homme qui assurait le bonheur de son enfant.</p> + +<p>De toute la famille, Marie fut probablement la plus satisfaite. Ce +mariage augmentait sa considération, et elle pouvait se flatter d'y +avoir contribué en gardant Anna avec elle pendant l'automne. Elle était +fort contente que Wenvorth fût plus riche que Benwick ou Hayter, car sa +propre sœur devait être au-dessus des sœurs de son mari.</p> + +<p>Elle eut à souffrir, peut-être, de voir reprendre à Anna son droit +d'aînesse dans la société, et de la voir propriétaire d'un joli landau; +mais elle avait un avenir qu'Anna n'avait pas. Son mari était fils aîné, +et il hériterait d'Uppercross; et si elle pouvait empêcher <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> Wenvorth +d'être fait baronnet, elle ne voudrait pas changer avec Anna.</p> + +<p>Il est à désirer que la sœur aînée soit également satisfaite de son +sort, car un changement n'est pas probable. Elle a eu la mortification +de voir M. Elliot se retirer, et personne ne s'est présenté qui puisse +faire naître en elle le moindre espoir.</p> + +<p>La nouvelle du mariage d'Anna fut pour M. Elliot un événement inattendu. +Il dérangeait ses plans de bonheur conjugal et son espoir de garder Sir +Walter célibataire, en le surveillant de près.</p> + +<p>Quoique dérouté et désappointé, il pouvait encore faire quelque chose +pour son propre plaisir et son intérêt. Il quitta Bath, et Mme Clay, +s'en allant bientôt après, le bruit courut qu'elle s'était établie à +Londres sous sa protection. On vit alors qu'il avait joué double jeu et +qu'il était résolu à empêcher cette femme artificieuse de l'évincer.</p> + +<p>Chez Mme Clay, la passion l'avait emporté sur l'intérêt, elle était +rusée cependant aussi bien que passionnée; et l'on se demande +aujourd'hui qui des deux sera le plus habile: si M. Elliot, après +l'avoir empêchée d'épouser Sir Walter, ne sera pas amené à en faire sa +femme.</p> + +<p>Sir Walter et Élisabeth furent sans nul doute froissés <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> et vexés en +découvrant la duplicité de Mme Clay. Ils ont, il est vrai, pour se +consoler leur <i>grande</i> cousine, mais ils sentiront bientôt que le métier +de courtisan n'est pas toujours agréable.</p> + +<p>Anna n'eut qu'un nuage à son bonheur; ce fut de voir que personne dans +sa famille n'était digne de Wenvorth. La disproportion de fortune ne lui +donna pas un moment de regret; mais ne pouvoir offrir à son mari +l'accueil bienveillant d'une famille respectable, en échange de +l'accueil empressé de ses beaux-frères et belles-sœurs, fut pour elle +une source de chagrin.</p> + +<p>Elle n'avait dans le monde que deux amies à ajouter à ceux de son mari: +lady Russel et Mme Shmith; il était tout disposé à aimer la première, +et, pourvu qu'on ne l'obligeât pas à dire qu'elle avait eu raison de les +séparer, il voulait bien lui reconnaître toutes les autres qualités.</p> + +<p>Quant à Mme Shmith, elle avait des titres pour être aimée tout de suite: +les bons offices qu'elle avait rendus à Anna. Elle acquit deux amis au +lieu d'une, et fut la première à les visiter. Le capitaine s'acquitta +envers elle en lui faisant recouvrer sa propriété des Indes.</p> + +<p>Cette augmentation de revenu, jointe à une amélioration <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> de santé et +à la fréquentation d'aussi bons amis, entretint sa gaîté et sa vivacité, +et elle défia alors les plus grandes richesses d'ajouter à son +contentement; mais la source de son bonheur était en elle et dans son +caractère, comme celui d'Anna était dans son cœur aimant. Anna était +tout tendresse, et Wenvorth l'aima autant qu'elle en était digne. La +crainte de la guerre fut la seule ombre à son bonheur. Elle se +glorifiait d'être la femme d'un marin, mais il fallait payer cette +gloire par les alarmes dues à cette profession, où les vertus +domestiques brillent peut-être d'un plus vif éclat que les vertus +patriotiques.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres">TABLE</a></h2> + +<table summary="table_des_chapitres" border="0" cellspacing="0"> +<colgroup span="2"> + <col width="100" /> + <col width="100" /> +</colgroup> + <tbody> + <tr> + <td><span class="smcap">Chapitre</span></td><td class="tdrtop">Pages.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">I</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch1">1</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">II</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch2">11</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">III</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch3">18</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">IV</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch4">28</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">V</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch5">34</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">VI</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch6">47</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">VII</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch7">60</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">VIII</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch8">70</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">IX</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch9">81</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">X</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch10">89</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">XI</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch11">102</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">XII</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch12">111</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">XIII</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch13">126</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">XIV</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch14">134</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">XV</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch15">142</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">XVI</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch16">149</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">XVII</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch17">158</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">XVIII</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch18">170</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">XIX</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch19">182</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">XX</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch20">188</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">XXI</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch21">197</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">XXII</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch22">214</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">XXIII</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch23">228</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdrtop">XXIV</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch24">246</a></td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<hr class="small2" /> + +<p class="center">Châteauroux.—Typog. et Stér. A. MAJESTÉ.</p> + +<hr class="small2" /> + +<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3 class="note">Au lecteur</h3> + +<p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité +la version originale.</p> + +<p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections +mineures.</p> + +<p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. +Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur +le mot pour voir le texte original.</p> + +</div> + +<hr class="full" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Persuasion, by Jane Austen + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PERSUASION *** + +***** This file should be named 36777-h.htm or 36777-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/7/7/36777/ + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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