summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--36777-8.txt6182
-rw-r--r--36777-8.zipbin0 -> 115500 bytes
-rw-r--r--36777-h.zipbin0 -> 122194 bytes
-rw-r--r--36777-h/36777-h.htm6306
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 12504 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/36777-8.txt b/36777-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..e49a149
--- /dev/null
+++ b/36777-8.txt
@@ -0,0 +1,6182 @@
+The Project Gutenberg EBook of Persuasion, by Jane Austen
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Persuasion
+
+Author: Jane Austen
+
+Translator: Mme Letorsay
+
+Release Date: July 20, 2011 [EBook #36777]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PERSUASION ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ Au lecteur
+
+ Cette version électronique reproduit dans son intégralité
+ la version originale.
+
+ La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.
+
+ L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+ La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
+
+
+
+
+ MISS AUSTEN
+
+
+ PERSUASION
+
+
+ ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS
+ PAR
+
+ Mme LETORSAY
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+ 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+ 1882
+
+
+
+
+PERSUASION
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+Sir Walter Elliot, de Kellynch-Hall, dans le comté de Somerset, n'avait
+jamais touché un livre pour son propre amusement, si ce n'est le livre
+héraldique.
+
+Là il trouvait de l'occupation dans les heures de désoeuvrement, et de
+la consolation dans les heures de chagrin. Devant ces vieux parchemins,
+il éprouvait un sentiment de respect et d'admiration. Là, toutes les
+sensations désagréables provenant des affaires domestiques se
+changeaient en pitié et en mépris. Quand il feuilletait les innombrables
+titres créés dans le siècle dernier, si chaque feuille lui était
+indifférente, une seule avait constamment pour lui le même intérêt,
+c'était la page où le volume favori s'ouvrait toujours:
+
+ _Famille Elliot, de Kellynch-Hall_:
+
+ _Walter Elliot, né le 1er mars 1760; épousa, le 15 juillet 1784_,
+
+ _Élisabeth, fille de Jacques Stevenson, esquire de South-Park, comté
+ de Glocester, laquelle mourut en 1800. Il en eut_:
+
+ _Élisabeth, née le 1er juin 1785_,
+
+ _Anna, née le 9 aoust 1787_,
+
+ _Un fils mort-né le 5 novembre 1789_,
+
+ _et Marie, née le 20 novembre 1791._
+
+Tel était le paragraphe sorti des mains de l'imprimeur; mais Sir Walter
+y avait ajouté pour sa propre instruction, et pour celle de sa famille,
+à la suite de la date de naissance de Marie:
+
+ «Mariée le 16 décembre 1810 à Charles Musgrove, esquire d'Uppercross,
+ comté de Somerset.»
+
+Puis venait l'histoire de l'ancienne et respectable famille: le premier
+de ses membres s'établissant dans Cheshire, exerçant la fonction de haut
+shérif; représentant un bourg dans trois parlements successifs, et créé
+baronnet dans la première année du règne de Charles II. Le livre
+mentionnait aussi les femmes; le tout formant deux pages in-folio,
+accompagné des armoiries et terminé par l'indication suivante:
+«Résidence principale: Kellynch-Hall, comté de Somerset.»
+
+Puis, de la main de Sir Walter:
+
+ «Héritier présomptif: William Walter Elliot, esquire,
+ arrière-petit-fils du second Sir Walter.»
+
+La vanité était le commencement et la fin du caractère de Sir Elliot:
+vanité personnelle, et vanité de rang.
+
+Il avait été remarquablement beau dans sa jeunesse, et à
+cinquante-quatre ans, étant très bien conservé, il avait plus de
+prétentions à la beauté que bien des femmes, et il était plus satisfait
+de sa place dans la société que le valet d'un lord de fraîche date. A
+ses yeux, la beauté n'était inférieure qu'à la noblesse, et le _Sir
+Walter Elliot_, qui réunissait tous ces dons, était l'objet constant de
+son propre respect et de sa vénération.
+
+Il dut à sa belle figure et à sa noblesse d'épouser une femme très
+supérieure à lui. Lady Elliot avait été une excellente femme, sensée et
+aimable, dont le jugement et la raison ne la trompèrent jamais, si ce
+n'est en s'éprenant de Sir Walter.
+
+Elle supporta, cacha ou déguisa ses défauts, et pendant dix-sept ans le
+fit respecter. Elle ne fut pas très heureuse, mais ses devoirs, ses
+amis, ses enfants l'attachèrent assez à la vie, pour qu'elle la quittât
+avec regret.
+
+Trois filles, dont les aînées avaient, l'une seize ans, l'autre
+quatorze, furent un terrible héritage et une lourde charge pour un père
+faible et vain. Mais elle avait une amie, femme sensée et respectable,
+qui s'était décidée, par attachement pour elle, à habiter tout près, au
+village de Kellynch. Lady Elliot se reposa sur elle pour maintenir les
+bons principes qu'elle avait tâché de donner à ses filles.
+
+Cette amie n'épousa pas Sir Walter, quoique leur connaissance eût pu le
+faire supposer.
+
+Treize années s'étaient écoulées depuis la mort de lady Elliot, et ils
+restaient proches voisins et amis intimes, mais rien de plus.
+
+Il n'est pas étonnant que lady Russel n'eût pas songé à un second
+mariage; car elle possédait une belle fortune, était d'un âge mûr, et
+d'un caractère sérieux, mais le célibat de Sir Walter s'explique moins
+facilement.
+
+La vérité est qu'il avait essuyé plusieurs refus à des demandes en
+mariage très déraisonnables. Dès lors, il se posa comme un bon père qui
+se dévoue pour ses filles. En réalité, pour l'aînée seule, il était
+disposé à faire quelque chose, mais à condition de ne pas se gêner.
+Élisabeth, à seize ans, avait succédé à tous les droits et à la
+considération de sa mère.
+
+Elle était fort belle et ressemblait à son père, sur qui elle avait une
+grande influence; aussi avaient-ils toujours été d'accord. Les deux
+autres filles de Sir Walter étaient, à son avis, d'une valeur
+inférieure.
+
+Marie avait acquis une légère importance en devenant Mme Musgrove; mais
+Anna, avec une distinction d'esprit et une douceur de caractère que
+toute personne intelligente savait apprécier, n'était rien pour son
+père, ni pour sa soeur.
+
+On ne faisait aucun cas de ce qu'elle disait, et elle devait toujours
+s'effacer; enfin elle n'était qu'Anna.
+
+Lady Russel aimait ses soeurs, mais dans Anna seulement elle voyait
+revivre son amie.
+
+Quelques années auparavant, Anna était une très jolie fille, mais sa
+fraîcheur disparut vite, et son père, qui ne l'admirait guère quand elle
+était dans tout son éclat, car ses traits délicats et ses doux yeux
+bruns étaient trop différents des siens, ne trouvait plus rien en elle
+qui pût exciter son estime, maintenant qu'elle était fanée et amincie.
+
+Il n'avait jamais espéré voir le nom d'Anna sur une autre page de son
+livre favori. Toute alliance égale reposait sur Élisabeth, car Marie,
+entrée dans une notable et riche famille de province, lui avait fait
+plus d'honneur qu'elle n'en avait reçu. Un jour ou l'autre, Élisabeth se
+marierait selon son rang.
+
+Il arrive parfois qu'une femme est plus belle à vingt-neuf ans que dix
+ans plus tôt. Quand elle n'a eu ni chagrins, ni maladies, c'est souvent
+une époque de la vie où la beauté n'a rien perdu de ses charmes.
+
+Chez Élisabeth, il en était ainsi: c'était toujours la belle miss
+Elliot, et Sir Elliot était à moitié excusable d'oublier l'âge de sa
+fille, et de se croire lui-même aussi jeune qu'autrefois au milieu des
+ruines qui l'entouraient. Il voyait avec chagrin Anna se faner, Marie
+grossir, ses voisins vieillir et les rides se creuser rapidement autour
+des yeux de lady Russel.
+
+Élisabeth n'était pas aussi satisfaite que son père. Depuis treize ans,
+elle était maîtresse de Kellynch-Hall, présidant et dirigeant avec une
+assurance et une décision qui ne la rajeunissaient pas.
+
+Pendant treize ans, elle avait fait les honneurs du logis, établissant
+les lois domestiques, assise dans le landau à la place d'honneur, et
+ayant le pas immédiatement après lady Russel dans tous les salons et à
+tous les dîners. Treize hivers l'avaient vue ouvrir chaque bal de
+cérémonie donné dans le voisinage, et les fleurs de treize printemps
+avaient fleuri depuis qu'elle allait, avec son père, jouir des plaisirs
+de Londres pendant quelques semaines. Elle se rappelait tout cela, et la
+conscience de ses vingt-neuf ans lui donnait des appréhensions et
+quelques regrets. Elle se savait aussi belle que jamais, mais elle
+sentait s'approcher les années dangereuses, et aurait voulu être
+demandée par quelque baronnet avant la fin de l'année. Elle aurait pu
+alors feuilleter le livre par excellence avec autant de joie
+qu'autrefois; mais voir toujours la date de sa naissance, et pas d'autre
+mariage que celui de sa jeune soeur, lui rendait le livre odieux; et
+plus d'une fois, le voyant ouvert, elle le repoussa en détournant les
+yeux.
+
+D'ailleurs elle avait eu une déception que ce livre lui rappelait
+toujours. L'héritier présomptif, ce même William Walter Elliot dont les
+droits avaient été si généreusement reconnus par son père, avait refusé
+sa main. Quand elle était toute petite fille, et qu'elle espérait
+n'avoir point de frère, elle avait songé déjà à épouser William, et
+c'était aussi l'intention de son père. Après la mort de sa femme, Sir
+Walter rechercha la connaissance d'Elliot. Ses ouvertures ne furent pas
+reçues avec empressement, mais il persévéra, mettant tout sur le compte
+de la timidité du jeune homme. Dans un de leurs voyages à Londres,
+Élisabeth était alors dans tout l'éclat de sa beauté et de sa fraîcheur,
+William ne put refuser une invitation.
+
+C'était alors un jeune étudiant en droit, Élisabeth le trouva
+extrêmement agréable et se confirma dans ses projets. Il fut invité à
+Kellynch. On en parla et on l'attendit jusqu'au bout de l'année, mais il
+ne vint pas. Le printemps suivant, on le revit à Londres. Les mêmes
+avances lui furent faites, mais en vain. Enfin on apprit qu'il était
+marié.
+
+Au lieu de chercher fortune dans la voie tracée à l'héritier de Sir
+Walter, il avait acheté l'indépendance en épousant une femme riche, de
+naissance inférieure.
+
+Sir Walter fut irrité; il aurait voulu être consulté, comme chef de
+famille, surtout après avoir fait si publiquement des avances au jeune
+homme; car on les avait vus ensemble au Tattersall et à la Chambre des
+Communes. Il exprima son mécontentement.
+
+Mais M. Elliot n'y fit guère attention, et même n'essaya point de
+s'excuser; il se montra aussi peu désireux d'être compté dans la famille
+que Sir Walter l'en jugeait indigne, et toute relation cessa.
+
+Élisabeth se rappelait cette histoire avec colère; elle avait aimé
+l'homme pour lui-même et plus encore parce qu'il était l'héritier de Sir
+Walter; avec lui seul, son orgueil voyait un mariage convenable, elle le
+reconnaissait pour son égal. Cependant il s'était si mal conduit, qu'il
+méritait d'être oublié. On aurait pu lui pardonner son mariage, car on
+ne lui supposait pas d'enfants, mais il avait parlé légèrement et même
+avec mépris de la famille Elliot et des honneurs qui devaient être les
+siens. On ne pouvait lui pardonner cela. Telles étaient les pensées
+d'Élisabeth; telles étaient les préoccupations et les agitations
+destinées à varier la monotonie de sa vie élégante, oisive et
+somptueuse, et à remplir les vides qu'aucune habitude utile au dehors,
+aucuns talents à l'intérieur ne venaient occuper.
+
+Mais bientôt d'autres préoccupations s'ajoutèrent à celles-là: son père
+avait des embarras d'argent. Elle savait qu'il était venu habiter la
+baronnie pour payer ses lourdes dettes, et pour mettre fin aux
+insinuations désagréables de son homme d'affaires, M. Shepherd. Le
+domaine de Kellynch était bon, mais insuffisant pour la représentation
+que Sir Walter jugeait nécessaire. Tant qu'avait vécu lady Elliot,
+l'ordre, la modération et l'économie avaient contenu les dépenses dans
+les limites des revenus; mais cet équilibre avait disparu avec elle: les
+dettes augmentaient; elles étaient connues, et il devenait impossible de
+les cacher entièrement à Élisabeth. L'hiver dernier, Sir Walter avait
+proposé déjà quelques diminutions dans les dépenses, et, pour rendre
+justice à Élisabeth, elle avait indiqué deux réformes: supprimer
+quelques charités inutiles, et ne point renouveler l'ameublement du
+salon. Elle eut aussi l'heureuse idée de ne plus donner d'étrennes à
+Anna. Mais ces mesures étaient insuffisantes; Sir Walter fut obligé de
+le confesser, et Élisabeth ne trouva pas d'autre remède plus efficace.
+Comme lui, elle se trouvait malheureuse et maltraitée par le sort.
+
+Sir Walter ne pouvait disposer que d'une petite partie de son domaine,
+et encore était-elle hypothéquée. Jamais il n'aurait voulu vendre, se
+déshonorer à ce point. Le domaine de Kellynch devait être transmis
+intact à ses héritiers.
+
+Les deux amis intimes, M. Shepherd et lady Russel, furent appelés à
+donner un conseil; ils devaient trouver quelque expédient pour réduire
+les dépenses sans faire souffrir Sir Walter et sa fille dans leur
+orgueil ou dans leurs fantaisies.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+M. Shepherd était un homme habile et prudent. Quelle que fût son opinion
+sur Sir Walter, il voulait laisser à un autre que lui le rôle
+désagréable; il s'excusa, se permettant toutefois de recommander une
+déférence absolue pour l'excellent jugement de lady Russel.
+
+Celle-ci prit le sujet en grande considération et y apporta un zèle
+inquiet. C'était plutôt une femme de bon sens que d'imagination. La
+difficulté à résoudre était grande: lady Russel avait une stricte
+intégrité et un délicat sentiment d'honneur; mais elle souhaitait de
+ménager les sentiments de Sir Walter et le rang de la famille. C'était
+une personne bonne, bienveillante, charitable et capable d'une solide
+amitié; très correcte dans sa conduite, stricte dans ses idées de
+décorum, et un modèle de savoir-vivre.
+
+Son esprit était très pratique et cultivé; mais elle donnait au rang et
+à la noblesse une valeur exagérée, qui la rendait aveugle aux défauts
+des possesseurs de ces biens.
+
+Veuve d'un simple chevalier, elle estimait très haut un baronnet, et Sir
+Walter avait droit à sa compassion et à ses attentions, non seulement
+comme un vieil ami, un voisin attentif, un seigneur obligeant, mari de
+son amie, père d'Anna et de ses soeurs, mais parce qu'il était Sir
+Walter.
+
+Il fallait faire des réformes sans aucun doute, mais elle se tourmentait
+pour donner à ses amis le moins d'ennuis possible. Elle traça des plans
+d'économie, fit d'exacts calculs, et enfin prit l'avis d'Anna, qu'on
+n'avait pas jugé à propos de consulter, et elle subit son influence. Les
+réformes d'Anna portèrent sur l'honorabilité aux dépens de
+l'ostentation. Elle voulait des mesures plus énergiques, un plus prompt
+acquittement des dettes, une plus grande indifférence pour tout ce qui
+n'était pas justice et équité.
+
+«Si nous pouvons persuader tout cela à votre père, dit lady Russel en
+relisant ses notes, ce sera beaucoup. S'il adopte ces réformes, dans
+sept ans il sera libéré, et j'espère le convaincre que sa considération
+n'en sera pas ébranlée, et que sa vraie dignité sera loin d'en être
+amoindrie aux yeux des gens raisonnables.
+
+«En réalité, que fera-t-il, si ce n'est ce que beaucoup de nos premières
+familles ont fait, ou devraient faire? Il n'y aura rien là de singulier,
+et c'est de la singularité que nous souffrons le plus. Après tout, celui
+qui a fait des dettes doit les payer; et tout en faisant la part des
+idées d'un gentilhomme, le caractère d'honnête homme passe avant tout.»
+
+C'était d'après ce principe qu'Anna voulait voir son père agir. Elle
+considérait comme un devoir indispensable de satisfaire les créanciers
+en faisant rapidement toutes les réformes possibles, et ne voyait aucune
+dignité en dehors de cela.
+
+Elle comptait sur l'influence de lady Russel pour persuader une réforme
+complète; elle savait que le sacrifice de deux chevaux ne serait guère
+moins pénible que celui de quatre, ainsi que toutes les légères
+réductions proposées par son amie. Comment les sévères réformes d'Anna
+auraient-elles été acceptées, puisque celles de lady Russel n'eurent
+aucun succès?
+
+Quoi! supprimer tout confortable! Les voyages, Londres, les domestiques
+et les chevaux, la table; retranchements de tous côtés! Ne pas vivre
+décemment comme un simple gentilhomme! Non!
+
+On aimait mieux quitter Kellynch que de rester dans des conditions si
+déshonorantes!
+
+Quitter Kellynch! L'idée fut aussitôt saisie par Shepherd, qui avait un
+intérêt aux réformes de Sir Walter, et qui était persuadé qu'on ne
+pouvait rien faire sans un changement de résidence. Puisque l'idée en
+était venue, il n'eut aucun scrupule à confesser qu'il était du même
+avis. Il ne croyait pas que Sir Walter pût réellement changer sa manière
+de vivre dans une maison qui avait à soutenir un tel caractère
+d'honorabilité et de représentation. Partout ailleurs il pourrait faire
+ce qu'il voudrait, et sa maison serait toujours prise pour modèle. Après
+quelques jours de doute et d'indécision, la grande question du
+changement de résidence fut décidée.
+
+On pouvait choisir Londres, Bath, ou une autre habitation aux environs
+de Kellynch. L'objet de l'ambition d'Anna eût été de posséder une petite
+maison dans le voisinage de lady Russel, près de Marie, et de voir
+parfois les ombrages et les prairies de Kellynch. Mais sa destinée était
+d'avoir toujours l'inverse de ce qu'elle désirait. Elle n'aimait pas
+Bath, mais Bath devait être sa résidence.
+
+Sir Walter penchait pour Londres, mais M. Shepherd n'en voulait pas pour
+lui, et il fut assez habile pour le dissuader et lui faire préférer
+Bath: là il pourrait comparativement faire figure à peu de frais.
+
+Les deux avantages de Bath avaient été pris en grande considération: sa
+distance de Kellynch, seulement cinquante milles, et le séjour qu'y
+faisait lady Russel pendant une partie de l'hiver. A la grande
+satisfaction de cette dernière, Sir Walter et Élisabeth en arrivèrent à
+croire qu'ils ne perdraient rien à Bath en considération et en plaisirs.
+Lady Russel fut obligée d'aller contre les désirs de sa chère Anna.
+C'était en demander trop à Sir Walter que de s'établir dans une petite
+maison du voisinage. Anna, elle-même, y aurait trouvé des mortifications
+plus grandes qu'elle ne le prévoyait, et pour Sir Walter, elles eussent
+été terribles. Lady Russel considérait l'antipathie d'Anna pour Bath
+comme une prévention erronée provenant de trois années de pension
+passées là après la mort de sa mère, et en second lieu de ce qu'elle
+n'était pas en bonne disposition d'esprit pendant le seul hiver qu'elle
+y eût passé avec elle.
+
+Lady Russel adorait Bath et s'imaginait que tout le monde devait penser
+comme elle. Sa jeune amie pourrait passer les mois les plus chauds avec
+elle à Kellynch-Lodge. Ce changement serait bon pour sa santé et pour
+son esprit. Anna avait trop peu vu le monde; elle n'était pas gaie: plus
+de société lui ferait du bien.
+
+Puis, Sir Walter, habitant dans le voisinage de Kellynch, aurait
+souffert de voir sa maison aux mains d'un autre; c'eût été une trop rude
+épreuve. Il fallait louer Kellynch-Hall. Mais ce fut un profond secret,
+renfermé dans leur petit cercle.
+
+Sir Walter eût été trop humilié qu'on l'apprît. M. Shepherd avait
+prononcé une fois le mot «avertissement», mais n'avait pas osé le
+redire.
+
+Sir Walter en méprisait la seule idée et défendait qu'on y fît la
+moindre allusion. Il ne consentirait à louer que comme sollicité à
+l'imprévu, par un locataire exceptionnel, acceptant toutes ses
+conditions comme une grande faveur.
+
+Nous approuvons bien vite ce que nous aimons. Lady Russel avait encore
+une autre raison d'être contente du départ projeté de Sir Walter.
+Élisabeth avait formé une intimité qu'il était désirable de rompre.
+
+La fille de M. Shepherd, mal mariée, était revenue chez son père, avec
+deux enfants. C'était une femme habile qui connaissait l'art de plaire,
+au moins à Kellynch-Hall. Elle avait si bien su se faire accepter de
+miss Elliot, qu'elle y avait fait plusieurs séjours, malgré les
+prudentes insinuations de lady Russel, qui trouvait cette amitié
+déplacée.
+
+Lady Russel avait peu d'influence sur Élisabeth et semblait l'aimer
+plutôt par devoir que par inclination. Celle-ci n'avait pour elle que
+des égards et de la politesse, mais jamais lady Russel n'avait réussi à
+faire prévaloir ses avis; elle était très peinée de voir Anna exclue si
+injustement des voyages à Londres et avait insisté fortement à plusieurs
+reprises pour qu'elle en fît partie. Elle s'était efforcée souvent de
+faire profiter Élisabeth de son jugement et de son expérience, mais
+toujours en vain. Miss Elliot avait sa volonté, et jamais elle n'avait
+fait une opposition plus décidée à lady Russel, qu'en choisissant Mme
+Clay et en délaissant une soeur si distinguée, pour donner son affection
+et sa confiance là où il ne devait y avoir que de simples relations de
+politesse.
+
+Lady Russel considérait Mme Clay comme une amie dangereuse, et d'une
+position inférieure; et son changement de résidence, qui la laisserait
+de côté et permettrait à miss Elliot de choisir une intimité plus
+convenable, lui semblait une chose de première importance.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+«Permettez-moi de vous faire observer, Sir Walter,» dit M. Shepherd un
+matin à Kellynch-Hall, en dépliant le journal, «que la situation
+actuelle nous est très favorable. Cette paix ramènera à terre tous les
+riches officiers de la marine. Ils auront besoin de maisons. Est-il un
+meilleur moment pour choisir de bons locataires? Si un riche amiral se
+présentait, Sir Walter?
+
+--Ce serait un heureux mortel, Shepherd,» répondit Sir Walter. «C'est
+tout ce que j'ai à remarquer. En vérité, Kellynch-Hall serait pour lui
+la plus belle de toutes les prises, n'est-ce pas, Shepherd?»
+
+M. Shepherd sourit, comme c'était son devoir, à ce jeu de mots, et
+ajouta:
+
+«J'ose affirmer, Sir Walter, qu'en fait d'affaires les officiers de
+marine sont très accommodants. J'en sais quelque chose. Ils ont des
+idées libérales, et ce sont les meilleurs locataires qu'on puisse voir.
+Permettez-moi donc de suggérer que si votre intention venait à être
+connue, ce qui est très possible (car il est très difficile à Sir Walter
+de celer à la curiosité publique ses actions et ses desseins; tandis que
+moi, John Shepherd, je puis cacher mes affaires, car personne ne perd
+son temps à m'observer); je dis donc que je ne serais pas surpris,
+malgré notre prudence, si quelque rumeur de la vérité transpirait au
+dehors; dans ce cas, des offres seront faites, et je pense que quelque
+riche commandant de la marine sera digne de notre attention, et
+permettez-moi d'ajouter que deux heures me suffisent pour accourir ici,
+et vous épargner la peine de répondre.»
+
+Sir Walter ne répondit que par un signe de tête; mais bientôt, se levant
+et arpentant la chambre, il dit ironiquement:
+
+«Il y a peu d'officiers de marine qui ne soient surpris, j'imagine,
+d'habiter un tel domaine.
+
+--Ils béniront leur bonne fortune,» dit Mme Clay (son père l'avait
+amenée, rien n'étant si bon pour sa santé qu'une promenade à Kellynch).
+«Mais je pense, comme mon père, qu'un marin serait un très désirable
+locataire. J'en ai connu beaucoup. Ils sont si scrupuleux, et si larges
+en affaires! Si vous leur laissez vos beaux tableaux, Sir Walter, ils
+seront en sûreté: tout sera parfaitement soigné. Les jardins et les
+massifs seront presque aussi bien entretenus qu'actuellement. Ne
+craignez pas, miss Elliot, que vos jolies fleurs soient négligées.
+
+--Quant à cela, répondit froidement Sir Walter, si je me décidais à
+louer, j'hésiterais à accorder certains privilèges; je ne suis pas
+disposé à faire des faveurs à un locataire. Sans doute le parc lui sera
+ouvert, et il n'en trouverait pas beaucoup d'aussi vastes.
+
+»Quant aux restrictions que je puis imposer sur la jouissance des
+réserves de chasse, c'est autre chose. L'idée d'en donner l'entrée ne me
+sourit guère, et je recommanderais volontiers à miss Elliot de se tenir
+en garde pour ses parterres.»
+
+Après un court silence, M. Shepherd hasarda: «Dans ce cas, il y a des
+usages établis, qui rendent chaque chose simple et facile entre
+propriétaire et locataire. Vos intérêts, Sir Walter, sont en mains
+sûres: comptez sur moi pour qu'on n'empiète pas sur vos droits. Qu'on me
+permette de le dire: je suis plus jaloux des droits de Sir Walter, qu'il
+ne l'est lui-même.»
+
+Ici, Anna prit la parole.
+
+«Il me semble que l'armée navale, qui a tant fait pour nous, a autant de
+droits que toute autre classe à une maison confortable. La vie des
+marins est assez rude pour cela, il faut le reconnaître.
+
+--Ce que dit miss Anna est très vrai, répondit M. Shepherd.
+
+--Certainement,» ajouta sa fille.
+
+Mais bientôt après, Sir Walter fit cette remarque: «La profession a son
+utilité, mais je serais très fâché qu'un de mes amis lui appartînt.
+
+--Vraiment? répondit-on avec un regard de surprise.
+
+--Oui; sous deux rapports elle me déplaît. D'abord c'est un moyen pour
+un homme de naissance obscure d'obtenir une distinction qui ne lui est
+pas due, d'arriver à des honneurs que ses ancêtres n'ont jamais rêvés;
+puis elle détruit totalement la beauté et la jeunesse. Un marin vieillit
+plus vite qu'un autre. J'ai toujours remarqué cela. Il risque par sa
+laideur de devenir un objet d'horreur pour lui-même, et il court la
+chance de voir le fils d'un domestique de son père arriver à un grade
+au-dessus du sien.
+
+»Voici un exemple à l'appui de ce que je dis. Au printemps dernier,
+j'étais en compagnie de deux hommes:
+
+»Lord Saint-Yves, dont le père a été ministre de campagne, presque sans
+pain. Je dus céder le pas à Lord Saint-Yves, et à un certain amiral
+Baldwin, le plus laid personnage qu'on puisse imaginer. Une figure
+martelée couleur d'acajou; tout était lignes et rides: trois cheveux
+gris d'un côté, et rien qu'un soupçon de poudre. «Au nom du ciel! quel
+est ce vieux garçon? dis-je à un ami qui se trouvait là.--Mon cher,
+c'est l'amiral Baldwin. Quel âge lui donnez-vous?--Soixante ans,
+dis-je.--Quarante, répondit-il. Pas davantage.»
+
+»Figurez-vous mon étonnement. Je n'oublierai pas facilement l'amiral
+Baldwin. Je n'ai jamais vu un exemple si déplorable de la vie de mer; et
+c'est la même chose pour tous, à quelque différence près. Ballottés par
+tous les temps, dans tous les climats, ils arrivent à n'avoir plus
+figure humaine. C'est fâcheux qu'ils ne meurent pas subitement avant
+d'arriver à l'âge de l'amiral Baldwin.
+
+--Ah! vraiment, Sir Walter, vous êtes trop sévère, dit Mme Clay. Ayez un
+peu de pitié des pauvres gens. Nous ne sommes pas tous nés beaux, et la
+mer n'embellit pas certainement. J'ai souvent remarqué que les marins
+vivent longtemps. Ils perdent de bonne heure l'air jeune. Mais n'en
+est-il pas ainsi dans beaucoup d'autres professions? Les soldats ne
+sont pas mieux traités, et même dans les professions plus tranquilles,
+il y a une fatigue d'esprit, sinon de corps, qui s'ajoute dans le visage
+d'un homme au travail du temps. Le légiste se consume, le médecin sort à
+toute heure, et par tous les temps, et même le prêtre est obligé
+d'entrer dans des chambres infectes, et d'exposer sa santé et sa
+personne à des miasmes empoisonnés. En réalité, les avantages physiques
+n'appartiennent qu'à ceux qui ne sont pas forcés d'avoir un état; qui
+vivent sur leur propriété, employant le temps à leur guise, sans se
+tourmenter pour acquérir. A ceux-là seuls sont réservés les dons de la
+santé et les plus grands avantages physiques.»
+
+Il semblait que M. Shepherd, dans ses efforts pour disposer Sir Walter
+en faveur d'un marin, eût été doué d'une seconde vue, car la première
+offre vint d'un amiral Croft, dont son correspondant de Londres lui
+avait parlé.
+
+Selon le rapport qu'il se hâta d'en faire à Kellynch, l'amiral, natif de
+Somersetshire et possesseur d'une très belle fortune, désirait s'établir
+dans son pays, et était venu à Tauton chercher dans les annonces s'il
+trouverait quelque chose à sa convenance dans le voisinage; n'en
+trouvant pas et entendant dire que Kellynch était peut-être à louer, il
+s'était présenté chez M. Shepherd pour avoir des renseignements
+détaillés.
+
+Il avait montré un vif désir de louer, et fourni la preuve qu'il était
+un locataire recommandable.
+
+«Qui est-ce que l'amiral Croft?» demanda Sir Walter d'un ton froid et
+soupçonneux.
+
+M. Shepherd répondit qu'il était noble, et Anna ajouta:
+
+«Il est vice-amiral: il était à Trafalgar; depuis, il a été aux Indes,
+et y est resté, je crois, plusieurs années.
+
+--Alors il est convenu, dit Sir Walter, que sa figure est aussi jaune
+que les parements et les collets d'habits de ma livrée.»
+
+M. Shepherd se hâta de l'assurer que l'amiral avait une figure cordiale,
+avenante, un peu hâlée et fatiguée, il est vrai; mais qu'il avait des
+manières de parfait gentleman; que probablement il ne ferait aucune
+difficulté quant aux conditions; qu'il cherchait avant tout, et
+immédiatement, une maison confortable; qu'il payerait la convenance, et
+n'aurait pas été surpris si Sir Walter avait demandé davantage. M.
+Shepherd fut éloquent, et donna sur la famille de l'amiral tous les
+détails qui faisaient de celui-ci un locataire désirable. Il était marié
+et sans enfants, c'est ce qu'on pouvait désirer de mieux. Il avait vu
+Mme Croft, qui avait assisté à leur conversation.
+
+«C'est une vraie Lady, fine, et qui cause bien. Elle a fait plus de
+questions sur la maison, les conditions, les impôts, que l'amiral
+lui-même. Elle semble plus familière que lui avec les affaires. J'ai
+appris aussi qu'elle n'est pas inconnue dans cette contrée, pas plus que
+son mari. Elle est la soeur d'un gentilhomme qui demeurait à Montfort,
+il y a quelques années. Quel était donc son nom, Pénélope? ma chère,
+aidez-moi. Le frère de Mme Croft?»
+
+Mme Clay causait avec miss Elliot d'une façon si animée, qu'elle
+n'entendit pas.
+
+«Je n'ai aucune idée de ce que vous voulez dire, Shepherd, dit Sir
+Walter. Je ne me rappelle aucun gentilhomme demeurant à Montfort, depuis
+le vieux gouverneur Trent.
+
+--Par exemple, c'est trop fort, je crois que j'oublierai bientôt mon
+nom. Un nom que je connaissais si bien; ainsi que le gentleman, je l'ai
+vu cent fois. Il vint me consulter sur un délit de voisin, saisi sur le
+fait: un des domestiques du fermier s'introduisant dans son jardin, un
+mur éboulé, des pommes volées; puis, malgré mon avis, une transaction
+eut lieu. C'est vraiment singulier.
+
+--Je suppose que vous voulez parler de M. Wenvorth, dit Anna.
+
+--C'est bien cela. Il eut la cure de Montfort pendant deux ans. Vous
+devez vous le rappeler.
+
+--Wenvorth? ah! oui, le ministre de Montfort, vous m'avez dérouté par le
+mot gentilhomme. Je croyais que vous parliez d'un homme possédant des
+propriétés. M. Wenvorth n'en avait aucune, je crois. C'est un nom
+inconnu, il n'est pas allié aux Straffort. On se demande comment les
+noms de notre noblesse deviennent si communs?»
+
+M. Shepherd, s'apercevant que cette parenté des Croft ne leur faisait
+aucun bien dans l'esprit de Sir Walter, n'en parla plus et mit tout son
+zèle à s'étendre sur ce qui leur était favorable: leur âge, leur
+fortune, la haute idée qu'ils s'étaient faite de Kellynch; ajoutant
+qu'ils ne désiraient rien tant que d'être les locataires de Sir Walter.
+Cela eût semblé un goût extraordinaire vraiment, s'ils avaient pu
+connaître les devoirs d'un locataire de Sir Walter.
+
+L'affaire réussit cependant, quoique Sir Walter regardât d'un mauvais
+oeil quiconque prétendait habiter sa maison, trouvant qu'on était trop
+heureux de l'obtenir, même aux plus dures conditions.
+
+Il autorisa M. Shepherd à négocier la location et à prendre jour avec
+l'amiral pour visiter la propriété. Sir Walter ne brillait pas par le
+jugement; il comprit cependant qu'on pouvait difficilement trouver un
+meilleur locataire. Sa vanité était flattée du rang de l'amiral. «J'ai
+loué ma maison à l'amiral Croft» sonnerait bien mieux qu'à «monsieur un
+tel», qui exige toujours un mot d'explication. L'importance d'un amiral
+s'annonce de soi, mais il n'éclipse jamais un baronnet. Dans leurs
+relations réciproques, Sir Elliot aurait toujours le pas. Élisabeth
+désirait si fort un changement, qu'elle ne dit pas un mot qui pût
+retarder la décision. Anna quitta la chambre pour rafraîchir ses joues
+brûlantes; elle alla dans son allée favorite et se dit avec un doux
+soupir: «Dans quelques mois peut-être, il sera ici.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+Ce n'était pas M. Wenvorth le ministre, mais Frédéric Wenvorth, son
+frère, qui, nommé commandant après l'action de Saint-Domingue, s'était
+établi, en attendant de l'emploi, dans le comté de Somerset, dans l'été
+de 1806, et avait loué pour six mois à Montfort. C'était alors un jeune
+homme remarquablement beau, intelligent, spirituel et brillant, et Anna
+était une très jolie fille, douce, modeste, gracieuse et sensée. Ils se
+connurent, s'éprirent rapidement l'un de l'autre. Ils jouirent bien peu
+de cette félicité exquise. Sir Walter, sans refuser positivement son
+consentement, manifesta un grand étonnement, une grande froideur et une
+ferme résolution de ne rien faire pour sa fille. Il trouvait cette
+alliance dégradante, et lady Russel, avec un orgueil plus excusable et
+plus modéré, la considérait comme très fâcheuse. Anna Elliot! avec sa
+beauté, sa naissance, son esprit, épouser à dix-neuf ans un jeune homme
+qui n'avait d'autre recommandation que sa personne, d'autre espoir de
+fortune que les chances incertaines de sa profession, et pas de
+relations qui puissent l'aider à obtenir de l'avancement! La pensée
+seule de ce mariage l'affligeait; elle devait l'empêcher si elle avait
+quelque pouvoir sur Anna.
+
+Le capitaine Wenvorth avait eu de la chance et gagné beaucoup d'argent
+comme capitaine; mais il dépensait facilement ce qui arrivait de même,
+et il n'avait rien acquis. Plein d'ardeur et de confiance, il comptait
+obtenir bientôt un navire. Il avait toujours été heureux, il le serait
+encore.
+
+Cette confiance, exprimée avec tant de chaleur, avait quelque chose de
+si séduisant, qu'elle suffisait à Anna; mais lady Russel en jugeait
+autrement. Ce caractère ardent, cette intrépidité d'esprit, lui
+semblaient plutôt un mal. Il était brillant et téméraire; elle goûtait
+peu l'esprit, et elle avait pour l'imprudence presque un sentiment
+d'horreur. Elle condamna cette liaison à tous égards.
+
+Combattre une telle opposition était impossible pour la douce Anna. Elle
+aurait pu résister au mauvais vouloir de son père, même sans être
+encouragée par un regard ou une bonne parole de sa soeur; mais lady
+Russel, qu'elle avait toujours aimée et respectée, si ferme et si
+tendre dans ses conseils, ne pouvait pas les donner en vain. Son
+opposition ne provenait pas d'une prudence égoïste: si elle n'avait pas
+cru consulter plus encore le bien du jeune homme que celui de sa
+filleule, elle n'aurait pas empêché ce mariage.
+
+Cette conscience du devoir rempli fut la principale consolation de lady
+Russel, dans cette rupture.
+
+Elle en avait grand besoin, car elle avait à lutter contre l'opinion, et
+contre Wenvorth. Celui-ci quitta le pays.
+
+Quelques mois avaient vu le commencement et la fin de leur liaison; mais
+le chagrin d'Anna fut durable. Ce souvenir assombrit sa jeunesse, et
+elle perdit sa fraîcheur et sa gaieté.
+
+Sept années s'étaient écoulées depuis, et le temps seul avait un peu
+effacé ces tristes impressions. Aucun voyage, aucun événement extérieur
+n'était venu la distraire. Dans leur petit cercle, elle n'avait vu
+personne qu'elle pût comparer à Wenvorth; son esprit raffiné, son goût
+délicat, n'avaient pu trouver l'oubli dans un attachement nouveau.
+
+Elle avait vingt-deux ans, quand un jeune homme, qui bientôt après fut
+agréé par sa soeur, sollicita sa main. Lady Russel déplora le refus
+d'Anna, car Charles Musgrove était le fils aîné d'un homme dont
+l'importance et les propriétés ne le cédaient qu'à Sir Walter. Il avait
+un bon caractère, de bonnes manières, et lady Russel se serait réjouie
+de voir Anna mariée aussi près d'elle et affranchie de la partialité de
+son père.
+
+Mais Anna n'avait accepté aucun avis, et sa marraine, sans regretter le
+passé, désespéra presque, en lui voyant refuser ce mariage, de la voir
+entrer dans un état qui convenait si bien à son coeur aimant et à ses
+habitudes domestiques.
+
+Ce sujet d'entretien fut écarté pour toujours, et elles ne purent savoir
+ni l'une ni l'autre si elles avaient changé d'opinion; mais Anna, à
+vingt-sept ans, pensait autrement qu'à dix-neuf. Elle ne blâmait pas
+lady Russel; cependant si une jeune fille dans une situation semblable
+lui eût demandé son avis, elle ne lui aurait pas imposé un chagrin
+immédiat en échange d'un bien futur et incertain.
+
+Elle pensait qu'en dépit de la désapprobation de sa famille; malgré tous
+les soucis attachés à la profession de marin; malgré tous les retards et
+les désappointements, elle eût été plus heureuse en l'épousant qu'en le
+refusant, dût-elle avoir une part plus qu'ordinaire de soucis et
+d'inquiétudes, sans parler de la situation actuelle de Wenvorth, qui
+dépassait déjà ce qu'on aurait pu espérer.
+
+La confiance qu'il avait en lui-même avait été justifiée. Son génie et
+son ardeur l'avaient guidé et inspiré. Il s'était distingué, avait
+avancé en grade, et possédait maintenant une belle fortune; elle le
+savait par les journaux, et n'avait aucune raison de le croire marié.
+
+Combien Anna eût été éloquente dans ses conseils! Combien elle préférait
+une inclination réciproque et une joyeuse confiance dans l'avenir à ces
+précautions exagérées qui entravent la vie et insultent la Providence!
+
+Dans sa jeunesse on l'avait forcée à être prudente plus tard elle devint
+romanesque, conséquence naturelle d'un commencement contre nature.
+L'arrivée du capitaine Wenvorth à Kellynch ne pouvait que raviver son
+chagrin.
+
+Elle dut se raisonner beaucoup, et fut longtemps avant de pouvoir
+supporter ce sujet continuel de conversation. Elle y fut aidée par la
+parfaite indifférence des trois seules personnes de son entourage qui
+avaient le secret du passé, et qui semblaient l'avoir oublié; le frère
+de Wenvorth avait connu, il est vrai, leur liaison, mais il avait depuis
+longtemps quitté le pays; c'était en outre un homme très sensé et un
+célibataire. Elle était sûre de sa discrétion.
+
+Mme Croft, soeur de Wenvorth, était alors hors d'Angleterre avec son
+mari; Marie, soeur d'Anna, était en pension; et les uns par orgueil, les
+autres par délicatesse ne l'avaient pas initiée au secret.
+
+Anna espérait donc que l'arrivée des Croft ne lui amènerait aucune
+mortification.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+Le jour fixé pour la visite de l'amiral et de sa femme à Kellynch, Anna
+crut devoir aller se promener, puis elle regretta de les avoir manqués.
+
+Mme Croft et Élisabeth se plurent réciproquement, et l'affaire qu'elles
+désiraient toutes deux fut bientôt conclue. L'amiral était si gai, si
+ouvert, son caractère était si généreux et si confiant, que Sir Walter
+fut influencé favorablement. Il lui fit un accueil d'autant plus poli,
+qu'il savait par M. Shepherd que l'amiral le considérait comme un modèle
+de bonnes manières.
+
+La maison, l'ameublement, les parterres, les conditions du bail, tout
+fut trouvé bien, et les clercs de M. Shepherd se mirent à l'oeuvre sans
+changer un mot aux arrangements préliminaires.
+
+Sir Walter déclara sans hésiter que l'amiral était le plus beau marin
+qu'il eût encore vu, et alla jusqu'à dire que, s'il se faisait coiffer
+par son valet de chambre, il ne craindrait point d'être vu en sa
+compagnie.
+
+L'amiral, avec une cordialité sympathique, dit en sortant à sa femme:
+
+«Je pensais bien, ma chère, que tout s'arrangerait, malgré ce qu'on nous
+a dit à Tauton. Le baronnet n'est pas un aigle, mais il n'est pas
+méchant.»
+
+On voit que, de part et d'autre, les compliments se valaient.
+
+Les Croft devaient prendre possession à la Saint-Michel, et Sir Walter
+proposait d'aller à Bath le mois précédent. Il n'y avait pas de temps à
+perdre pour se préparer.
+
+Lady Russel savait qu'Anna ne serait pas consultée dans le choix de
+l'habitation nouvelle. Elle aurait voulu ne la conduire à Bath qu'après
+Noël; mais, devant s'absenter de chez elle, elle ne pouvait lui donner
+l'hospitalité en attendant. Anna, tout en regrettant de ne pouvoir jouir
+à la campagne des mois si doux de l'automne, sentait qu'il valait mieux
+ne pas rester.
+
+Mais un devoir à remplir l'appela ailleurs. Marie, qui était souvent
+souffrante, et qui s'écoutait beaucoup, avait besoin d'Anna à tout
+propos. Elle se trouva indisposée, et demanda, ou plutôt réclama, la
+compagnie de sa soeur. «Je ne puis m'en passer,» écrivait Marie; et
+Élisabeth avait répondu:
+
+«Anna n'a rien de mieux à faire que de rester avec vous; on n'a pas
+besoin d'elle à Bath.»
+
+Être réclamée comme une aide, quoique d'une manière peu aimable, vaut
+encore mieux que d'être repoussée. Anna, heureuse d'être utile et
+d'avoir un devoir à remplir, consentit aussitôt.
+
+Cette invitation soulagea lady Russel d'un grand embarras. Il fut
+convenu qu'Anna n'irait pas sans elle à Bath, et qu'elle partagerait son
+temps entre Uppercross-Cottage et Kellynch-Lodge.
+
+Tout était donc pour le mieux, mais lady Russel fut saisie d'étonnement
+en apprenant que Mme Clay allait à Bath avec Sir Walter et Élisabeth,
+qui la considéraient comme une compagne très utile pour leur
+installation. Lady Russel s'inquiéta, et fut surtout affligée de
+l'injure qu'on faisait à sa filleule en lui préférant Mme Clay.
+
+Anna était devenue insensible à ces affronts, mais elle sentait
+également l'imprudence d'un tel arrangement. Joignant à une grande dose
+d'observation la connaissance malheureusement trop complète du caractère
+de son père, elle prévoyait les plus fâcheux résultats de cette
+intimité. Elle ne croyait pas qu'il eût encore aucune velléité d'épouser
+Mme Clay, qui était marquée de la petite vérole, avait de vilaines
+dents et de lourdes mains, toutes choses qu'il critiquait sévèrement en
+son absence. Mais elle était jeune et d'une figure agréable, et son
+esprit délié, ses manières assidues avaient des séductions plus
+dangereuses qu'un attrait purement physique.
+
+Anna sentait si vivement le danger, qu'elle ne put s'empêcher de le
+faire voir à sa soeur. Elle avait peu d'espoir d'être écoutée, mais elle
+pensait qu'Élisabeth serait plus à plaindre qu'elle-même, si une
+pareille chose arrivait, et qu'elle pourrait lui reprocher de ne l'avoir
+pas avertie.
+
+Elle parla, et Élisabeth parut offensée; elle ne pouvait concevoir
+comment un aussi absurde soupçon était venu à sa soeur. Elle répondit
+avec indignation que son père et Mme Clay savaient parfaitement se tenir
+à leur place.
+
+«Mme Clay, dit-elle avec chaleur, n'oublie jamais qui elle est. Je
+connais mieux que vous ses sentiments, et je vous assure qu'en fait de
+mariage, ils sont particulièrement délicats. Elle réprouve plus
+fortement que personne toute inégalité de condition et de rang.
+
+»Quant à mon père, je n'aurais jamais cru qu'il pût être soupçonné, lui
+qui ne s'est pas remarié à cause de nous. Si Mme Clay était une très
+belle personne, je reconnais que sa présence ici serait dangereuse, non
+pas que rien au monde puisse engager mon père à faire un mariage
+dégradant; mais parce qu'il pourrait éprouver un sentiment qui le
+rendrait malheureux. Je crois que la pauvre Mme Clay, qui, malgré tous
+ses mérites, n'a jamais passé pour jolie, peut rester ici en toute
+sûreté. On croirait que vous n'avez jamais entendu mon père parler de
+ses imperfections, et vous l'avez entendu vingt fois. Ces dents, et ces
+marques de petite vérole! Je suis moins dégoûtée que lui, et j'ai connu
+une personne qui n'en était pas défigurée. Mais il en a horreur, vous le
+savez.
+
+--Il n'y a presque point de défaut physique, dit Anna, que des manières
+agréables ne puissent faire oublier.
+
+--Je pense très différemment, dit Élisabeth d'un ton sec. Des manières
+agréables peuvent rehausser de beaux traits, mais elles ne peuvent en
+changer de vulgaires. Mais comme j'ai à cela plus d'intérêt que
+personne, je trouve vos avis inutiles.»
+
+Anna fut très contente d'avoir achevé ce qu'elle avait à dire, et crut
+avoir bien agi. Élisabeth, quoique mécontente de l'insinuation, pouvait
+en faire son profit.
+
+Le landau mena à Bath pour la dernière fois Sir Walter, Élisabeth et Mme
+Clay. Ils étaient tous de très bonne humeur, et Sir Walter était même
+disposé à rendre un salut de condescendance aux fermiers et aux paysans
+affligés qui se trouveraient sur son passage.
+
+Pendant ce temps, Anna, triste mais calme, montait à la Lodge, où elle
+devait passer la dernière semaine.
+
+Son amie n'était pas plus gaie: elle sentait très vivement cette
+séparation.
+
+La respectabilité de cette famille lui était aussi chère que la sienne,
+et l'habitude avait rendu précieuses les relations quotidiennes. Il
+était pénible de regarder les jardins déserts, et encore plus de penser
+aux nouveaux propriétaires. Pour échapper à cette triste vue, et pour
+éviter les Croft, elle s'était décidée à s'en aller quand Anna la
+quitterait. Elles partirent donc ensemble, et Anna descendit à
+Uppercross, première station du voyage de lady Russel.
+
+Uppercross est un village de moyenne grandeur, qui, il y a quelques
+années, était tout à fait dans le vieux style anglais. Il contenait
+seulement deux maisons supérieures d'apparence à celles des fermiers et
+des laboureurs: celle du squire avec ses hauts murs, ses portes massives
+et ses vieux arbres, solide et antique; et la cure, compacte, ramassée,
+enfermée dans un jardin bien soigné, avec une vigne et des poiriers
+palissant les murs. Mais, au mariage du jeune squire, la ferme avait été
+changée en cottage pour sa résidence; et le Cottage Uppercross, avec sa
+véranda, ses fenêtres françaises, et ses autres agréments, attirait
+l'oeil du voyageur à un quart de mille, aussi bien que l'imposante
+Great-House avec ses dépendances.
+
+Anna était venue souvent là. Elle connaissait les chemins d'Uppercross
+aussi bien que ceux de Kellynch. Les deux familles se voyaient si
+souvent, allant à toute heure l'une chez l'autre, qu'Anna fut presque
+surprise de trouver Marie seule.
+
+Mais étant seule, elle devait nécessairement être souffrante et de
+mauvaise humeur. Marie, mieux douée qu'Élisabeth, ne valait pas sa soeur
+Anna comme intelligence et comme caractère.
+
+Quand elle était bien portante, heureuse et entourée, elle était gaie et
+aimable, mais la moindre indisposition l'abattait. Elle n'avait aucune
+ressource contre la solitude, et, ayant hérité de la personnalité des
+Elliot, elle était toujours prête à se croire négligée et méconnue.
+
+Physiquement, elle était inférieure à ses deux soeurs et n'avait jamais
+été que ce qu'on appelle généralement «une belle fille».
+
+En ce moment, elle était couchée sur un divan dans le salon, dont
+l'élégant ameublement avait été fané par quatre étés successifs et la
+présence de deux enfants.
+
+L'arrivée d'Anna fut saluée par ces mots:
+
+«Ah! vous voilà enfin! je commençais à croire que vous ne viendriez pas.
+Je suis si malade que je puis à peine parler. Je n'ai pas vu depuis le
+matin une créature vivante.
+
+--Je suis fâchée de vous trouver souffrante, répondit Anna, vous m'aviez
+donné jeudi de bonnes nouvelles de votre santé.
+
+--Oui, je parais toujours mieux portante que je ne suis. Depuis quelque
+temps, je suis loin d'aller bien. Je ne crois pas, dans toute ma vie,
+avoir été si souffrante que ce matin. J'aurais pu me trouver mal, et
+personne pour me soigner. Ainsi lady Russel n'a pas voulu entrer? je ne
+crois pas qu'elle soit venue ici trois fois cet été.»
+
+Anna s'étant informée de son beau-frère, Marie lui répondit:
+
+«Charles est à la chasse; je ne l'ai pas aperçu depuis sept heures du
+matin. Il a voulu partir, quoiqu'il ait vu combien j'étais souffrante;
+il disait ne pas rester longtemps, mais il est une heure, et il n'est
+pas rentré. Je n'ai pas vu une âme pendant toute cette longue matinée.
+
+--Vous avez eu vos petits garçons avec vous?
+
+--Oui, tant que j'ai pu supporter leur bruit; mais ils sont si
+indisciplinés qu'ils me font plus de mal que de bien. Le petit Charles
+ne m'écoute pas, et Walter devient aussi méchant que lui.
+
+--Vous allez bientôt vous trouver mieux, dit gaiement Anna. Vous savez
+que je vous guéris toujours. Comment se portent vos voisins de
+Great-House?
+
+--Je n'en sais rien, je ne les ai pas vus aujourd'hui, excepté M.
+Musgrove, qui s'est arrêté et m'a parlé à la fenêtre, mais sans
+descendre de cheval, quoique je lui aie dit combien j'étais souffrante.
+Personne n'est venu près de moi. Cela ne convenait pas aux misses
+Musgrove; sans doute elles n'aiment pas à se déranger.
+
+--Elles peuvent encore venir, il est de bonne heure.
+
+--Je n'ai pas besoin d'elles; elles parlent et rient beaucoup trop pour
+moi. Je suis très malade, Anna. C'était peu aimable à vous de ne pas
+venir jeudi.
+
+--Ma chère Marie, rappelez-vous les bonnes nouvelles que vous m'avez
+données de votre santé. Le ton de votre lettre était gai, et vous disiez
+que rien ne pressait pour mon arrivée; et puis mon désir était de rester
+avec lady Russel jusqu'à la fin. J'ai été si occupée que je ne pouvais
+quitter Kellynch plus tôt.
+
+--Mon Dieu! qu'avez-vous eu à faire?
+
+--Beaucoup de choses: je ne puis tout me rappeler. J'ai fait une copie
+du catalogue des livres et tableaux de mon père. J'ai été souvent au
+jardin avec Mackensie, tâchant de lui faire comprendre quelles sont les
+plantes d'Élisabeth destinées à lady Russel. J'ai eu mes livres, ma
+musique à arranger, et à refaire toutes mes malles, pour n'avoir pas
+compris d'abord ce qu'il fallait emporter. Enfin, j'ai été visiter
+toutes les maisons de la paroisse. Tout cela prend beaucoup de temps.
+
+--Ah! mais vous ne me parlez pas de notre dîner chez les Pools, hier?
+
+--Vous y êtes donc allée? Je croyais que vous aviez dû y renoncer?
+
+--Oh! j'y suis allée! Je me portais très bien hier. Jusqu'à ce matin je
+n'étais pas malade; n'y pas aller aurait semblé singulier.
+
+--J'en suis très contente: j'espère que vous vous êtes amusée?
+
+--Pas trop. On sait d'avance le dîner et les personnes qui y seront.
+Quel ennui de n'avoir pas une voiture à soi! M. et Mme Musgrove m'ont
+emmenée, et nous étions trop serrés. Ils sont si gros, et occupent tant
+de place! J'étais entassée au fond avec Henriette et Louisa. Voilà très
+probablement la cause de mon malaise.»
+
+La patience et la bonne humeur d'Anna apportèrent bientôt un soulagement
+à Marie, qui put s'asseoir, et espéra pouvoir se lever pour dîner. Puis,
+oubliant qu'elle était malade, elle alla à l'autre bout de la chambre,
+arrangea des fleurs, mangea quelque chose et se trouva assez bien pour
+proposer une petite promenade.
+
+«Où allons-nous? dit-elle: sans doute vous n'irez pas à Great-House
+avant qu'on vous ait fait visite?
+
+--Mais si, dit Anna; je ne suis pas sur l'étiquette avec les dames
+Musgrove.
+
+--Oh! c'est à elles de venir, elles doivent savoir ce qui est dû à ma
+soeur. Cependant nous pouvons y entrer avant de faire notre promenade.»
+
+Anna avait toujours trouvé très fâcheuse cette façon de comprendre les
+relations; mais, croyant qu'on avait à se plaindre de part et d'autre,
+elle avait cessé de s'en occuper. Elles allèrent à Great-House. On les
+introduisit dans un antique parloir carré, au parquet brillant et orné
+d'un maigre tapis. Mais les filles de la maison donnaient à cette pièce
+l'air de désordre indispensable, avec un grand piano à queue, une harpe,
+des jardinières, et de petites tables dans tous les coins. Oh! si les
+originaux des portraits accrochés à la boiserie, si les gentilshommes
+habillés de velours brun, et les dames, en satin bleu, avaient vu ce
+bouleversement de l'ordre et de la propreté! Les portraits eux-mêmes
+semblaient saisis d'étonnement!
+
+Les Musgrove, comme leur maison, représentaient deux époques. Les
+parents étaient dans le vieux style anglais, les enfants, dans le
+nouveau. M. et Mme Musgrove étaient de très bonnes gens, affectueux et
+hospitaliers, sans grande éducation et sans aucune élégance. Leurs
+enfants avaient un esprit et des façons plus modernes. La famille était
+nombreuse, mais c'étaient encore des enfants, excepté Charles, Louisa et
+Henriette, jeunes filles de dix-neuf et vingt ans, qui avaient rapporté
+à la maison le bagage ordinaire des talents de pension, et n'avaient,
+comme mille autres jeunes filles, rien à faire que d'être gaies,
+heureuses, et suivre les modes. Leurs vêtements étaient parfaits, leurs
+figures assez jolies, leur esprit extrêmement bon, et leurs manières
+simples et agréables. Elles étaient très appréciées à la maison, et très
+recherchées au dehors. Anna les trouvait fort heureuses; mais cependant,
+soutenue, comme nous le sommes tous, par le sentiment de sa supériorité,
+elle n'aurait pas voulu changer contre toutes leurs jouissances son
+esprit cultivé et élégant.
+
+Elle n'enviait que la bonne intelligence qui semblait régner entre
+elles, et cette mutuelle affection qu'elle-même avait si peu connue.
+Elles furent reçues très cordialement, et Anna ne trouva rien à
+critiquer. La demi-heure s'écoula en causerie agréable, et Anna ne fut
+pas peu surprise de voir les misses Musgrove les accompagner à la
+promenade sur l'invitation pressante de Marie.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+Anna n'avait pas besoin de cette visite pour savoir qu'un changement de
+société amène un changement total de conversation, d'opinions et
+d'idées. Elle aurait voulu que les Elliot pussent voir combien leurs
+affaires, traitées avec une telle solennité à Kellynch, avaient ici peu
+d'importance. Cependant elle sentit qu'elle avait encore besoin d'une
+leçon, car elle avait compté sur plus de curiosité et de sympathie
+qu'elle n'en trouva. On lui avait bien dit: «Ainsi, miss Anna, votre
+père et votre soeur sont partis?» Ou bien: «J'espère que nous irons
+aussi à Bath cet hiver; mais nous comptons loger dans un beau quartier.»
+Ou bien, Marie disait: «En vérité! comme je m'amuserai seule ici pendant
+que vous serez à Bath!»
+
+Anna se promettait de ne plus éprouver à l'avenir de telles déceptions,
+et pensait avec reconnaissance au bonheur inexprimable d'avoir une amie
+vraie et sympathique comme lady Russel.
+
+Cependant elle trouvait très juste que chaque société dictât ses sujets
+de conversation. Les messieurs Musgrove avaient leur chasse, leurs
+chevaux, leurs chiens, leurs journaux. Les dames avaient les soins
+d'intérieur, la toilette, les voisins, la danse et la musique. Anna,
+devant passer deux mois à Uppercross, devait meubler son imagination et
+sa mémoire avec les choses d'Uppercross. Elle ne redoutait pas ces deux
+mois. Marie était abordable et accessible à son influence. Anna était
+sur un pied de bonne amitié avec son beau-frère; les enfants l'aimaient
+presque autant et la respectaient plus que leur mère. Ils étaient pour
+elle une source d'intérêt, d'amusement et d'occupation.
+
+Charles était poli et agréable; il était certainement, comme esprit et
+comme bon sens, supérieur à sa femme. Cependant Anna et lady Russel
+pensaient qu'une femme intelligente aurait pu donner à son caractère
+plus de suite, à ses habitudes plus d'élégance, à ses occupations plus
+d'utilité et de sens pratique. Il ne mettait beaucoup d'ardeur à rien,
+si ce n'est au jeu, et il gaspillait son temps.
+
+Il était d'un caractère gai, s'affectant peu des doléances de sa femme;
+il supportait son manque de bon sens avec une patience qui émerveillait
+Anna, et en définitive, malgré quelques petites querelles (où les deux
+parties appelaient Anna, à son grand regret), ce couple pouvait passer
+pour heureux. Il y avait une chose sur laquelle ils étaient toujours
+parfaitement d'accord: le besoin d'argent et le désir de recevoir un
+cadeau de M. Musgrove. Quant à l'éducation de leurs enfants, la théorie
+de Charles était meilleure que celle de sa femme. «Je les gouvernerais
+très bien, si Marie ne s'en mêlait pas,» disait-il, et Anna trouvait que
+c'était assez vrai. Mais quand Marie répondait à cela: «Charles gâte
+tellement les enfants que je ne puis en venir à bout,» Anna n'était
+jamais tentée de dire que c'était vrai.
+
+Ce qu'il y avait de moins agréable dans son séjour, c'était d'être la
+confidente de tous les partis. On savait qu'elle avait quelque influence
+sur sa soeur, et l'on voulait qu'elle s'en servît, même au delà du
+possible. «Tâchez donc de persuader à Marie de ne pas toujours se croire
+malade,» disait Charles. Et Marie disait: «Je crois que si Charles me
+voyait mourante, il dirait encore que ce n'est rien. Vous pouvez, Anna,
+lui persuader que je suis plus malade que je ne l'avoue.» Ou bien: «Je
+n'aime pas à envoyer les enfants à Great-House, quoique leur grand'mère
+les demande toujours. Elle les gâte tellement, et leur donne tant de
+friandises qu'ils reviennent malades et grognons pour le reste de la
+journée.»
+
+Et Mme Musgrove mère, aussitôt qu'elle était seule avec Anna, disait:
+
+«Ah! miss Anna! si seulement Mme Charles avait un peu de votre méthode
+avec les enfants! Ils sont tout autres avec vous! Il faut convenir
+qu'ils sont bien gâtés! Ils sont aussi beaux et aussi bien portants que
+possible, les chers petits, mais ma belle-fille ne sait pas s'y prendre
+avec eux! Mon Dieu! qu'ils sont ennuyeux quelquefois! Je vous assure que
+c'est là ce qui m'empêche de les avoir autant que je voudrais. Je crois
+que Marie est mécontente que je ne les invite pas plus souvent, mais
+vous savez combien il est désagréable d'avoir des enfants qu'il faut
+gronder à chaque instant: «Ne faites pas ceci, ne «touchez pas à cela,»
+ou qu'on ne peut tenir tranquilles qu'en leur donnant trop de gâteaux.»
+
+Marie disait encore: «Mme Musgrove croit ses domestiques si fidèles que
+ce serait un crime de mettre cela en question; mais je n'exagère pas en
+disant que sa cuisinière et sa femme de chambre flânent toute la journée
+dans le village. Je les rencontre partout, et je ne vais pas deux fois
+dans la chambre des enfants sans rencontrer l'une des deux. Si Jémina
+n'était pas la créature la plus fidèle et la plus sûre, cela suffirait
+pour la gâter.»
+
+Et Mme Musgrove:
+
+«Je me fais une loi de ne jamais me mêler des affaires de ma
+belle-fille, mais je vous dirai, miss Anna, (parce que vous pouvez y
+remédier), que je n'ai pas bonne opinion de sa femme de chambre,
+j'entends d'étranges histoires. Elle est toujours dehors, et s'habille
+comme une dame. C'en est assez pour perdre tous les autres domestiques.
+Marie ne voit que par ses yeux; mais je vous avertis: soyez sur vos
+gardes, parce que, si vous découvrez quelque chose, il ne faut pas
+craindre de le dire.»
+
+Marie se plaignait aussi de n'avoir pas à table la place qui lui était
+due. Quand, à Great-House, il y avait d'autres invités, on la plaçait
+comme si elle était de la maison.
+
+Un jour qu'Anna se promenait avec les misses Musgrove, l'une d'elles,
+parlant de noblesse et de susceptibilités de rang, dit: «Je n'ai aucun
+scrupule à vous dire, parce qu'on sait que vous y êtes indifférente,
+combien quelques personnes sont absurdes pour garder leur rang.
+Cependant je voudrais qu'on pût faire comprendre à Marie qu'elle ne
+devrait pas être si tenace, et surtout ne pas se mettre toujours à la
+place de ma mère. Personne ne doute de son droit à cet égard, mais il
+serait plus convenable de ne pas toujours le garder. Ce n'est pas que
+maman s'en soucie le moins du monde, mais beaucoup de personnes le
+remarquent.»
+
+Comment Anna aurait-elle pu concilier tout le monde? Elle ne pouvait
+qu'écouter patiemment, apaiser les griefs; excuser l'un, puis l'autre;
+les engager à l'indulgence nécessaire entre voisins, surtout quand il
+s'agissait de sa soeur.
+
+Sa visite eut du reste un bon résultat; le changement de place lui fit
+du bien, et Marie, ayant une compagne assidue, se plaignit moins. Les
+relations quotidiennes avec l'autre famille étaient très agréables, mais
+Anna pensait que tout n'aurait pas été si bien sans la présence de M. et
+de Mme Musgrove, ou les rires, les causeries et les chansons des jeunes
+filles. Elle était meilleure musicienne que celles-ci; mais, n'ayant ni
+voix, ni connaissance de la harpe, ni parents indulgents pour s'extasier
+sur son jeu, on ne pensait guère à lui demander de jouer, sinon par
+simple politesse, ou pour laisser reposer les autres.
+
+Elle savait depuis longtemps qu'en jouant elle ne faisait plaisir qu'à
+elle-même. Excepté pendant une courte période de sa vie, elle n'avait
+jamais, depuis la mort de sa mère chérie, connu le bonheur d'être
+écoutée et encouragée. Elle y était accoutumée, et la partialité de M.
+et Mme Musgrove pour leurs filles, loin de la vexer, lui faisait plutôt
+plaisir, à cause de l'amitié qu'elle leur portait.
+
+Quelques personnes augmentaient parfois le cercle de Great-House. Il y
+avait peu de voisins, mais les Musgrove voyaient tout le monde, et
+avaient plus de dîners et de visites qu'aucune autre famille. Ils
+étaient très populaires.
+
+Les jeunes filles aimaient passionnément la danse, et les soirées se
+terminaient souvent par un petit bal improvisé. A quelques minutes
+d'Uppercross habitait une famille de cousins, moins riches, qui
+recevaient tous leurs plaisirs des Musgrove. Ils venaient n'importe
+quand, organisaient un jeu ou un bal à l'improviste, et Anna, qui
+préférait à un rôle plus actif s'asseoir au piano, leur jouait des
+danses de village pendant une heure de suite, obligeance qui attirait
+sur son talent musical l'attention des Musgrove, et lui valait souvent
+ce compliment: «Très bien, miss Anna, très bien, vraiment. Bonté du
+ciel! Comme vos petits doigts courent sur le piano!»
+
+Ainsi passèrent les trois premières semaines, puis vint la Saint-Michel,
+et le coeur d'Anna retourna à Kellynch. La maison aimée occupée par
+d'autres! D'autres gens jouissant des chambres, des meubles, des
+bosquets et des points de vue! Elle ne put penser à autre chose le 29
+septembre, et Marie, remarquant le quantième du mois, fit cette
+sympathique remarque: «Mon Dieu! n'est-ce pas aujourd'hui que les Croft
+entrent à Kellynch? Je suis contente de n'y avoir pas pensé plus tôt.
+Cela m'impressionne désagréablement.»
+
+Les Croft prirent possession avec une exactitude militaire. Une visite
+leur était due. Marie déplora cette nécessité: personne ne savait
+combien cela la faisait souffrir. Elle reculerait autant qu'elle
+pourrait. Néanmoins elle n'eut pas un moment de repos tant que Charles
+ne l'y eut pas conduite, et, quand elle revint, son agitation n'avait
+rien que d'agréable.
+
+Anna se réjouit sincèrement qu'il n'y eût pas de place pour elle dans la
+voiture. Elle désirait cependant voir les Croft, et fut contente d'être
+à la maison quand ils rendirent la visite. Charles était absent. Tandis
+que l'amiral, assis près de Marie, se rendait agréable en s'occupant des
+petits garçons, Mme Croft s'entretenait avec Anna, qui put ainsi
+établir une ressemblance avec son frère, sinon dans les traits, du moins
+dans la voix et la tournure d'esprit.
+
+Mme Croft, sans être grande ni grosse, avait une carrure et une
+prestance qui donnaient de l'importance à sa personne. Elle avait de
+brillants yeux noirs, de belles dents et une figure agréable; mais son
+teint hâlé et rougi par la vie sur mer lui donnait quelques années de
+plus que ses trente-huit ans. Ses manières ouvertes, aisées et décidées
+n'avaient aucune rudesse et ne manquaient pas de bonne humeur. Anna crut
+avec plaisir aux sentiments de considération exprimés pour la famille et
+pour elle-même, car, dès le premier moment, elle s'était assurée que Mme
+Croft n'avait aucun soupçon du passé. Tranquille sur ce point, elle se
+sentait pleine de force et de courage, quand ces mots de Mme Croft lui
+donnèrent un coup subit:
+
+«C'est vous, n'est-ce pas, et non votre soeur que mon frère eut le
+plaisir de connaître quand il était dans ce pays?»
+
+Anna espérait avoir dépassé l'âge où l'on rougit; mais certainement elle
+fut émue.
+
+«Peut-être ne savez-vous pas qu'il est marié?»
+
+Elle ne sut quoi répondre; et quand Mme Croft expliqua qu'il s'agissait
+du ministre Wenvorth, elle fut heureuse de n'avoir rien dit qui pût la
+trahir. Il était bien naturel que Mme Croft pensât à Edouard Wenvorth
+plutôt qu'à Frédéric. Honteuse de l'avoir oublié, elle s'informa avec
+intérêt de leur ancien voisin.
+
+Le reste de la conversation n'offrit rien de remarquable, mais en
+partant, elle entendit l'amiral dire à Marie:
+
+«Nous attendons un frère de Mme Croft, je crois que vous le connaissez
+de nom!»
+
+Il fut interrompu par les petits garçons, qui s'accrochaient à lui comme
+à un vieil ami et ne voulaient pas le laisser partir: il leur offrit de
+les emporter dans ses poches, et fut bientôt trop accaparé pour finir sa
+phrase ou se souvenir de ce qu'il avait dit.
+
+Anna tâcha de se persuader qu'il s'agissait toujours d'Edouard Wenvorth;
+mais cela ne l'empêcha point de se demander si l'on avait parlé de cela
+dans l'autre maison, où les Croft étaient allés d'abord.
+
+On attendait ce soir-là au cottage la famille de Great-House. Tout à
+coup Louisa entra seule, disant qu'elle était venue à pied pour laisser
+plus de place à la harpe qu'on apportait. «Et je vais vous dire
+pourquoi, dit-elle: Papa et maman sont tout tristes ce soir, maman
+surtout; elle pense au pauvre Richard; et nous avons eu l'idée
+d'apporter la harpe, qui l'amuse plus que le piano. Je vais vous dire ce
+qui la rend si triste. Mme Croft nous a dit ce matin que son frère, le
+capitaine Wenvorth, est rentré en Angleterre, et ira prochainement les
+voir. Maman s'est souvenue que Wenvorth est le nom du capitaine de notre
+frère Richard. Elle a relu ses lettres, et maintenant elle ne pense qu'à
+son pauvre fils qu'elle a perdu. Soyons aussi gaies que possible, pour
+que sa pensée ne s'appesantisse pas sur un si triste sujet.»
+
+La vérité de cette pathétique histoire était que les Musgrove avaient eu
+le malheur d'avoir un fils mauvais sujet, et la chance de le perdre
+avant qu'il eût atteint sa vingtième année. On l'avait fait marin, parce
+qu'il était stupide et ingouvernable; on se souciait très peu de lui,
+mais assez pour ce qu'il valait. Il ne fut guère regretté quand la
+nouvelle de sa mort arriva à Uppercross, deux années auparavant. Ses
+soeurs faisaient aujourd'hui pour lui tout ce qu'elles pouvaient faire
+en l'appelant «_pauvre Richard_», mais en réalité il n'avait été rien de
+plus que le lourd, insensible et inutile Dick Musgrove; n'ayant droit,
+vivant ou mort, qu'à ce diminutif de son nom.
+
+Il avait été plusieurs années en mer, et dans le cours de ces
+changements fréquents pour les mousses dont le capitaine désire se
+débarrasser, il avait été six mois sur la frégate _Laconia_, commandée
+par le capitaine Frédéric Wenvorth, et sous l'influence de ce dernier,
+il avait écrit à ses parents les deux seules lettres désintéressées
+qu'ils eussent jamais reçues de lui; les autres n'étaient que des
+demandes d'argent. Il disait toujours du bien de son capitaine, mais ses
+parents s'en souciaient si peu qu'ils n'y avaient fait aucune attention,
+et si Mme Musgrove fut frappée par le nom de Wenvorth associé avec celui
+de son fils, c'était par un de ces phénomènes de la mémoire assez
+fréquents chez les personnes distraites.
+
+Elle avait relu les lettres de ce fils perdu pour toujours, et cette
+lecture, après un si long intervalle, alors que les fautes étaient
+oubliées, l'avait affectée plus profondément que la nouvelle de sa mort.
+M. Musgrove l'était aussi, mais à un moindre degré, et en arrivant au
+cottage ils avaient besoin d'être écoutés et égayés.
+
+Ce fut une nouvelle épreuve pour Anna d'entendre parler de Wenvorth, et
+répéter son nom si souvent, d'entendre disputer sur les dates, et
+affirmer enfin que ce ne pouvait être que le capitaine Wenvorth, ce
+beau jeune homme qu'on avait rencontré plusieurs fois en revenant de
+Clifton huit années auparavant. Elle vit qu'il fallait s'accoutumer à ce
+supplice, et tâcher de devenir insensible à cette arrivée. Non seulement
+il était attendu prochainement, mais les Musgrove, reconnaissants des
+bontés qu'il avait eues pour leur fils, et pleins de respect pour le
+caractère que Dick leur avait dépeint, désiraient vivement faire sa
+connaissance. Cette résolution contribua à leur faire passer une soirée
+agréable.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+Quelques jours plus tard, on sut que le capitaine était à Kellynch. M.
+Musgrove lui fit visite et revint enchanté. Il l'avait invité à dîner
+avec les Croft pour la semaine suivante, et n'avait pu, à son grand
+regret, fixer un jour plus rapproché. Anna calcula qu'elle n'avait plus
+qu'une semaine de tranquillité; mais elle faillit rencontrer le
+capitaine, qui rendit aussitôt à M. Musgrove sa visite. Elle et Marie se
+dirigeaient vers Great-House quand on vint leur dire que l'aîné des
+petits garçons avait fait une chute grave: l'enfant avait une luxation
+de la colonne vertébrale. On revint en toute hâte. Anna dut être partout
+à la fois, chercher le docteur, avertir le père, s'occuper de la mère
+pour empêcher une attaque de nerfs, diriger les domestiques, renvoyer le
+plus jeune enfant, soigner et soulager le pauvre malade, enfin donner
+des nouvelles aux Musgrove, dont l'arrivée lui donna plus d'embarras que
+d'aide.
+
+Le retour de son beau-frère la soulagea beaucoup; il pouvait au moins
+prendre soin de sa femme. Le docteur examina l'enfant, remit la fracture
+et parla ensuite à voix basse et d'un air inquiet au père et à la mère.
+Cependant il donna bon espoir, et l'on put aller dîner plus
+tranquillement. Les deux jeunes filles restèrent quelques instants après
+le départ de leurs parents pour raconter la visite du capitaine; dire
+combien elles étaient enchantées et contentes que leur père l'eût invité
+à dîner pour le lendemain. Il avait accepté d'une manière charmante,
+comme s'il comprenait le motif de cette politesse. Il avait parlé et agi
+avec une grâce si exquise, qu'il leur avait tourné la tête. Elles
+s'échappèrent en courant, plus occupées du capitaine que du petit
+garçon.
+
+La même histoire et les mêmes ravissements se répétèrent le soir, quand
+elles vinrent avec leur père prendre des nouvelles de l'enfant. M.
+Musgrove confirma ces louanges. Il ne pouvait reculer l'invitation faite
+le matin au capitaine, et regrettait que les habitants du cottage ne
+pussent venir aussi. Ils ne voudraient sans doute pas quitter l'enfant.
+«Oh! non,» s'écrièrent le père et la mère. Mais bientôt Charles changea
+d'avis; puisque l'enfant allait si bien, il pouvait aller passer une
+heure à Great-House après le dîner. Mais sa femme s'y opposa:
+
+«Oh! non, Charles, je ne souffrirai pas que vous sortiez. Si quelque
+chose arrivait!»
+
+L'enfant eut une bonne nuit et alla mieux le lendemain; le docteur ne
+voyait rien d'alarmant, et Charles commença à trouver inutile de se
+séquestrer ainsi. L'enfant devait rester couché, et s'amuser aussi
+tranquillement que possible. Mais que pouvait faire le père? C'était
+l'affaire d'une femme, et ce serait absurde à lui de s'enfermer à la
+maison. D'ailleurs son père désirait beaucoup le présenter à Wenvorth.
+Au retour de la chasse, il déclara audacieusement qu'il allait
+s'habiller et dîner chez son père.
+
+«Votre soeur est avec vous, ma chère, et vous-même, vous n'aimeriez pas
+à quitter l'enfant. Je suis inutile ici, Anna m'enverra chercher s'il
+est nécessaire.»
+
+Les femmes comprennent généralement quand l'opposition est inutile.
+Marie vit que Charles était décidé à partir. Elle ne dit rien, mais
+aussitôt qu'elle fut seule avec Anna:
+
+«Ainsi on nous laisse seules nous distraire comme nous pourrons avec ce
+pauvre enfant malade, et pas une âme pour nous tenir compagnie le soir.
+Je le prévoyais; je n'ai pas de chance; s'il survient une chose
+désagréable, les hommes s'en dispensent. Charles ne vaut pas mieux que
+les autres. Il n'a pas de coeur; laisser ainsi son pauvre petit garçon!
+Il dit qu'il va mieux. Sait-il s'il n'y aura point un changement
+soudain, dans une demi-heure? Je ne croyais pas Charles si égoïste.
+Ainsi, il va s'amuser, et parce que je suis la pauvre mère, il ne m'est
+pas permis de bouger; et cependant je suis moins capable que personne de
+soigner l'enfant. Précisément parce que je suis sa mère, on ne devrait
+pas me mettre à une telle épreuve. Je ne suis pas de force à la
+supporter. Vous savez combien j'ai souffert des nerfs hier?
+
+--C'était l'effet d'une commotion soudaine; j'espère que rien n'arrivera
+qui puisse nous effrayer. J'ai bien compris les instructions du docteur,
+et je ne crains rien. Vraiment, Marie, je ne suis pas surprise que votre
+mari soit sorti. Ce n'est pas l'affaire des hommes.
+
+--Il me semble que je suis aussi bonne mère qu'une autre; mais ma
+présence n'est pas plus utile ici que celle de Charles. Je ne puis pas
+toujours gronder et tourmenter un pauvre petit malade. Vous avez vu, ce
+matin, quand je lui disais de se tenir tranquille, il s'est mis à donner
+des coups de pied autour de lui. Je n'ai pas la patience qu'il faut
+pour cela.
+
+--Seriez-vous tranquille si vous passiez votre soirée loin de lui?
+
+--Pourquoi non? son père le fait bien. Jémina certainement est si
+soigneuse. Charles aurait pu dire à son père que nous irions tous. Je ne
+suis pas plus inquiète que lui. Hier, c'était bien différent, mais
+aujourd'hui!
+
+--Eh bien! si vous croyez qu'il n'est pas trop tard pour avertir,
+laissez-moi soigner le petit Charles. M. et Mme Musgrove ne trouveront
+pas mauvais que je reste avec lui.
+
+--Parlez-vous sérieusement? dit Marie les yeux brillants. Mon Dieu
+quelle bonne idée! En vérité, autant que j'y aille. Je ne sers à rien
+ici, n'est-ce pas? et cela me tourmente. Vous n'avez pas les sentiments
+d'une mère: vous êtes la personne qu'il faut. Jules vous obéit au
+moindre mot. Ah! bien certainement j'irai, car on désire beaucoup que je
+fasse connaissance avec le capitaine, et cela ne vous fait rien de
+rester seule. Quelle excellente idée! Je vais le dire à Charles, et je
+serai bientôt prête. Vous nous enverrez chercher, s'il le faut, mais
+j'espère que rien d'alarmant ne surviendra. Je n'irais pas, croyez-le
+bien, si je n'étais tout à fait tranquille sur mon cher enfant.»
+
+Elle alla frapper à la porte de son mari, et Anna l'entendit dire d'un
+ton joyeux:
+
+«Je vais avec vous, Charles, car je ne suis pas plus nécessaire que vous
+ici. Si je m'enfermais toujours avec l'enfant, je n'aurais aucune
+influence sur lui. Anna restera: elle se charge d'en prendre soin. Elle
+me l'a proposé elle-même. Ainsi, je vais avec vous, ce qui sera beaucoup
+mieux, car je n'ai pas dîné à Great-House depuis mardi.
+
+--Anna est bien bonne, répondit son mari, je suis fort content que vous
+y alliez. Mais n'est-il pas bien dur de la laisser seule à la maison
+pour garder notre enfant malade?»
+
+Anna put alors plaider sa propre cause; elle le fit de manière à ne lui
+laisser aucun scrupule. Charles tâcha d'obtenir, mais en vain, qu'elle
+vînt les rejoindre le soir. Bientôt elle eut le plaisir de les voir
+partir contents, quelque peu motivé que fût leur bonheur. Quant à elle,
+elle éprouvait autant de contentement qu'il lui était donné d'en avoir
+jamais. Elle se savait indispensable à l'enfant, et que lui importait
+que Frédéric Wenvorth se rendît agréable aux autres, à une demi-lieue de
+là?
+
+Elle se demandait s'il envisageait cette rencontre avec indifférence, ou
+avec déplaisir. S'il avait désiré la revoir, il n'aurait pas attendu
+jusque-là, puisque les événements lui avaient donné l'indépendance qui
+lui manquait d'abord.
+
+Charles et Marie revinrent ravis de leur nouvelle connaissance et de
+leur soirée. On avait causé, chanté, fait de la musique.
+
+Le capitaine avait des manières charmantes; ni timidité, ni réserve; il
+semblait être une ancienne connaissance. Il devait, le lendemain,
+chasser avec Charles, et déjeuner avec lui à Great-House. Il s'était
+informé d'Anna comme d'une personne qu'il aurait très peu connue,
+voulant peut-être, comme elle, échapper à une présentation quand ils se
+rencontreraient.
+
+Anna et Marie étaient encore à table le lendemain matin, quand Charles
+vint pour chercher ses chiens. Ses soeurs le suivaient avec Wenvorth,
+qui avait voulu saluer Marie. Celle-ci fut très flattée de cette
+attention et enchantée de le recevoir, tandis qu'Anna était agitée par
+mille sentiments dont le plus consolant était qu'il ne resterait pas
+longtemps. Son regard rencontra celui du capitaine; il fit de la tête un
+léger salut, puis il parla à Marie, dit quelques mots aux misses
+Musgrove; un moment la chambre sembla animée et remplie; puis Charles
+vint à la fenêtre dire que tout était prêt. Anna resta seule, achevant
+de déjeuner comme elle put.
+
+«C'est fini, se répétait-elle avec une joie nerveuse. Le plus difficile
+est fait.» Elle l'avait vu! Ils s'étaient trouvés encore une fois dans
+la même chambre!
+
+Bientôt, cependant, elle se raisonna, et s'efforça d'être moins émue.
+Presque huit années s'étaient écoulées depuis que tout était rompu.
+Combien il était absurde de ressentir encore une agitation que le temps
+aurait dû effacer! Que de changements huit ans pouvaient apporter! tous
+résumés en un mot: l'oubli du passé! C'était presque le tiers de sa
+propre vie. Hélas, il fallait bien le reconnaître, pour des sentiments
+emprisonnés, ce temps n'est rien. Comment devait-elle interpréter les
+sentiments de Wenvorth? Désirait-il l'éviter? Un moment après, elle se
+haïssait pour cette folle question. Malgré toute sa sagesse, elle s'en
+faisait une autre, que Marie vint résoudre, en lui disant brusquement:
+
+«Le capitaine, qui a été si attentif pour moi, n'a pas été très galant à
+votre égard, Anna. Henriette lui a demandé ce qu'il pensait de vous, et
+il a répondu qu'il ne vous aurait pas reconnue, que vous étiez changée.»
+
+En général, Marie manquait d'égards pour sa soeur, mais cette fois elle
+ne soupçonna pas quelle blessure elle lui faisait.
+
+«Changée à ne pas me reconnaître!...»
+
+Elle se soumit en silence, mais profondément humiliée. C'était donc
+vrai! et elle ne pouvait pas lui rendre la pareille, car lui n'avait pas
+vieilli. Les années qui avaient détruit la beauté de la jeune fille
+avaient donné à Wenvorth un regard plus brillant, un air plus mâle, plus
+ouvert, et n'avaient nullement diminué ses avantages physiques. C'était
+toujours le même Frédéric Wenvorth!
+
+«Si changée qu'il ne l'aurait pas reconnue!» Ces mots ne pouvaient
+sortir de son esprit. Mais bientôt elle fut bien aise de les avoir
+entendus: ils étaient faits pour la refroidir et calmer son agitation.
+
+Frédéric ne pensait pas qu'on répéterait ses paroles; il l'avait trouvée
+tristement changée et avait dit son impression. Il ne pardonnait pas à
+Anna Elliot; elle l'avait rejeté, abandonné, elle avait montré une
+faiblesse de caractère, que la nature confiante, décidée, du jeune homme
+ne supportait pas. Elle l'avait sacrifié pour satisfaire d'autres
+personnes. C'était de la timidité et de la faiblesse.
+
+Il avait eu pour elle un profond attachement et n'avait jamais vu
+depuis une femme qui l'égalât; mais il n'entrait maintenant qu'un
+sentiment de curiosité dans le désir de la revoir. Elle avait perdu pour
+toujours son pouvoir.
+
+Maintenant il était riche et désirait se marier. Il était prêt à donner
+son coeur à toute jeune fille aimable qui se présenterait à lui, excepté
+Anna Elliot. Il disait à sa soeur: «Je demande une jeune fille entre
+quinze et trente ans; un peu de beauté, quelques sourires, quelques
+flatteries pour les marins, et je suis un homme perdu. N'est-ce pas
+assez pour rendre aimable un homme qui n'a pas eu la société des
+femmes?»
+
+Il disait cela pour être contredit. Son oeil fier et brillant disait
+qu'il se savait séduisant, et il ne pensait guère à Anna en désignant
+ainsi la femme qu'il voudrait rencontrer: «Un esprit fort, uni à une
+grande douceur.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+A dater de ce jour, le capitaine et Anna se trouvèrent souvent ensemble.
+Ils dînèrent chez M. Musgrove, car la santé de l'enfant ne pouvait pas
+servir plus longtemps de prétexte à sa tante.
+
+Le passé devait sans doute se présenter souvent à leur mémoire. Dès le
+premier soir la profession du capitaine l'amena à dire: «En telle
+année............ avant d'embarquer.......,» etc. Sa voix ne tremblait
+pas, mais Anna était sûre qu'elle était associée à son passé. Autrefois,
+ils étaient tout l'un pour l'autre: maintenant plus rien. Ils ne se
+parlaient pas, eux qui autrefois, au milieu de la plus nombreuse
+réunion, eussent trouvé impossible de ne pas se parler! Jamais, à
+l'exception de l'amiral et de sa femme, on n'eût trouvé deux coeurs
+aussi unis qu'ils l'étaient autrefois.
+
+Maintenant ils étaient moins que des étrangers l'un pour l'autre.
+
+Quand Frédéric parlait, c'était pour elle la même voix, le même esprit.
+Ceux qui l'entouraient, étant très ignorants des choses de la marine,
+lui faisaient mille questions. Les misses Musgrove étaient tout oreilles
+lorsqu'il décrivait la vie à bord, les repas, les occupations de chaque
+heure; et leur surprise, en apprenant les arrangements et l'installation
+d'un navire, faisait surgir quelque plaisante réponse, qui rappelait à
+Anna le temps où elle était elle-même ignorante de ces choses. Elle
+aussi avait été plaisantée pour avoir cru qu'on vivait à bord sans
+provisions, sans cuisinier ni domestiques, et qu'on n'avait ni cuillers
+ni fourchettes.
+
+Un soupir de Mme Musgrove l'éveilla de sa rêverie:
+
+«Ah! mademoiselle, lui dit-elle tout bas, si le ciel m'avait conservé
+mon pauvre fils, il serait un autre homme, aujourd'hui!»
+
+Anna réprima un sourire, et écouta patiemment Mme Musgrove, qui continua
+à soulager son coeur.
+
+Quand elle put donner son attention à ce qui se faisait autour d'elle,
+elle vit que les misses Musgrove avaient apporté la liste navale pour y
+chercher les noms des navires que le capitaine avait commandés.
+
+«Votre premier navire était l'_Aspic_.
+
+--Vous ne le trouverez pas ici. Il a été usé et démoli; j'ai été son
+dernier capitaine, alors qu'il était presque hors de service. Je fus
+envoyé avec lui aux Indes orientales. L'Amirauté s'amuse à envoyer de
+temps en temps quelques centaines d'hommes en mer dans un navire hors de
+service, mais comme elle en a beaucoup à surveiller, parmi les mille
+navires qui peuvent sombrer, il s'en trouve quelquefois un qui est
+encore bon.
+
+--Bah! s'écria l'amiral. Quelles sornettes débitent ces jeunes gens! On
+ne vit jamais un meilleur sloop que l'_Aspic_ dans son temps. Vous
+n'auriez pas trouvé son égal, à ce vieux sloop! Frédéric a été un
+heureux garçon de l'avoir! Il fut demandé par vingt personnes qui le
+méritaient mieux que lui. Heureux garçon, de réussir si vite avec si peu
+de protection!
+
+--Je compris mon bonheur, amiral, je vous assure, répondit Wenvorth avec
+un grand sérieux. J'étais aussi content que vous pouvez le désirer.
+J'avais, dans ce temps-là, un grand motif pour m'embarquer. J'avais
+besoin de faire quelque chose.
+
+--Vous avez raison. Qu'est-ce qu'un jeune homme comme vous pouvait faire
+à terre pendant six grands mois? Si un homme n'est pas marié, il faut
+qu'il retourne bien vite en mer.
+
+--Capitaine Wenvorth, dit Louisa, vous avez dû être bien vexé, en
+montant sur l'_Aspic_, de voir quel vieux navire on vous avait donné?
+
+--Je savais d'avance ce qu'il était, dit-il en riant. Je n'avais pas
+plus de découvertes à faire que vous n'en auriez pour une vieille
+pelisse prêtée à vos connaissances, de temps immémorial, et qui vous
+serait enfin prêtée à vous-même un jour de pluie. Ah! c'était mon cher
+vieil _Aspic_. Il faisait ce que je voulais. Je savais que nous
+coulerions à fond ensemble, ou qu'il ferait ma fortune. Je n'ai jamais
+eu avec lui deux jours de mauvais temps, et après avoir pris bon nombre
+de corsaires, j'eus le bonheur d'accoster, l'été suivant, la frégate
+française que je cherchais; je la remorquai à Plymouth. Par une autre
+bonne chance, nous n'étions pas depuis six heures dans le Sund, qu'un
+vent s'éleva qui aurait achevé notre pauvre _Aspic_. Il dura quatre
+jours et quatre nuits. Vingt-quatre heures plus tard, il ne serait resté
+du vaillant capitaine Wenvorth qu'un paragraphe dans les journaux, et,
+son navire n'étant qu'un sloop, personne n'y aurait fait attention.»
+
+Anna frémit intérieurement, mais les misses Musgrove purent exprimer
+librement leur pitié et leur horreur.
+
+«C'est alors, sans doute, dit Mme Musgrove à voix basse, qu'il prit le
+commandement de la _Laconia_ et prit à bord notre pauvre cher fils?
+Charles, demandez au capitaine où il prit votre frère; je l'oublie
+toujours.
+
+--Ce fut à Gibraltar, ma mère. Dick y était resté malade avec une
+recommandation de son premier capitaine pour le capitaine Wenvorth.
+
+--Oh! dites-lui qu'il ne craigne pas de nommer le pauvre Dick devant
+moi, car ce sera plutôt un plaisir d'entendre parler de lui par un si
+bon ami.»
+
+Charles, sans doute moins tranquille sur les conséquences, répondit par
+un signe de tête et s'éloigna.
+
+Les jeunes filles se mirent à chercher la _Laconia_, et le capitaine se
+donna le plaisir de la trouver lui-même, ajoutant que c'était un de ses
+meilleurs amis.
+
+«Ah! c'étaient de bons jours, quand je commandais la _Laconia_. J'ai
+gagné bien de l'argent avec elle! Mon ami et moi, nous fîmes une si
+belle croisière aux Indes occidentales! Pauvre Harville! Vous savez, ma
+soeur, qu'il avait encore plus besoin d'argent que moi. Il était marié,
+l'excellent garçon! Je n'oublierai jamais combien il fut heureux à cause
+de sa femme. J'aurais voulu qu'il fût là l'été suivant, quand j'eus le
+même bonheur dans la Méditerranée.
+
+--Ce fut un beau jour pour nous, que celui où vous fûtes nommé capitaine
+de ce navire, dit Mme Musgrove. Nous n'oublierons jamais ce que vous
+avez fait.»
+
+L'émotion lui coupait la voix, et Wenvorth, qui n'entendait qu'à demi,
+et ne songeait nullement à Dick, attendait la suite avec surprise.
+
+«Maman pense à mon frère Richard,» dit Louisa à voix basse.
+
+--Pauvre cher enfant! continua Mme Musgrove. Il était devenu si rangé,
+si bon sous vos ordres, et nous écrivait de si bonnes lettres! Ah! plût
+à Dieu qu'il ne vous eût jamais quitté!»
+
+En entendant cela, une expression fugitive traversa la figure de
+Wenvorth: un pli de sa bouche et un certain regard convainquirent Anna
+qu'il n'était pas de l'avis de Mme Musgrove, et qu'il avait eu
+probablement quelque peine à se débarrasser de Dick; mais ce fut si
+rapide qu'elle seule s'en aperçut. Un instant après, il était sérieux et
+maître de lui; il vint s'asseoir à côté de Mme Musgrove, et causa de son
+fils avec une grâce naturelle qui témoignait de sa sympathie pour tout
+sentiment vrai. Anna était assise à l'autre coin du divan, séparée de
+lui par la vaste corpulence de Mme Musgrove, plus faite pour
+représenter la bonne humeur et la bonne chère, que la tendresse et le
+sentiment, et tandis qu'Anna s'abritait derrière elle pour cacher son
+agitation, la façon dont le capitaine écoutait les doléances de Mme
+Musgrove et ses larges soupirs n'était pas sans mérite.
+
+Le chagrin n'est pas nécessairement en rapport avec la constitution. Une
+grosse personne a aussi bien le droit d'être affligée profondément que
+la plus gracieuse femme. Néanmoins, il y a des contrastes que la raison
+admet, mais qui froissent le goût et attirent le ridicule.
+
+L'amiral, après avoir fait quelques tours dans la chambre, les mains
+derrière le dos, s'approcha de Wenvorth, et, tout à ses propres pensées,
+il lui dit, sans s'occuper s'il l'interrompait:
+
+«Si vous aviez été une semaine plus tard à Lisbonne, Frédéric, vous
+auriez eu à bord lady Marie Grierson et ses filles.
+
+--Je suis heureux alors de n'avoir pas été là.»
+
+L'amiral le plaisanta sur son manque de galanterie: il se défendit, tout
+en déclarant qu'il n'admettrait jamais une femme à son bord, si ce n'est
+pour un bal, ou en visite.
+
+«Ce n'est point faute de galanterie, dit-il, mais par l'impossibilité
+d'avoir dans un navire le confortable nécessaire aux femmes, et auquel
+elles ont droit. Je ne puis souffrir d'avoir une femme à bord, et aucun
+navire commandé par moi n'en recevra jamais.»
+
+Sa soeur s'écria:
+
+«Ah! Frédéric! est-ce vous qui dites cela? Quel raffinement inutile! Les
+femmes sont aussi bien à bord que dans la meilleure maison d'Angleterre.
+Je ne sais rien de supérieur aux arrangements d'un navire. Je déclare
+que je n'ai pas plus de confortable à Kellynch que dans les cinq navires
+que j'ai habités.
+
+--Il n'est pas question de cela, dit Frédéric; vous étiez avec votre
+mari, et la seule femme à bord.
+
+--Mais vous avez bien pris, de Portsmouth à Plymouth, Mme Harville, sa
+soeur, sa cousine et trois enfants! Où était donc alors votre superfine
+et extraordinaire galanterie?
+
+--Absorbée dans mon amitié, Sophie; je voulais être utile à la femme
+d'un collègue, et j'aurais transporté au bout du monde tout ce que
+Harville aurait voulu. Mais croyez bien que je regardais cela comme une
+chose fâcheuse.
+
+--Mon cher Frédéric, ce que vous dites ne signifie rien. Que
+deviendrions-nous, nous autres pauvres femmes de marins, si les autres
+pensaient comme vous?
+
+--Cela ne m'empêcha pas, comme vous voyez, de conduire Mme Harville et
+sa famille à Plymouth.
+
+--Mais je n'aime pas à vous entendre parler comme un beau gentilhomme
+s'adressant à de belles ladies: nous n'avons pas la prétention d'être
+toujours sur l'eau douce.
+
+--Ah! ma chère, dit l'amiral, quand il aura une femme, il parlera
+autrement. Si nous avons le bonheur d'avoir une autre guerre, il fera
+comme nous, et sera reconnaissant qu'on lui amène sa femme.
+
+--Je me tais, dit Wenvorth, puisque les gens mariés m'attaquent. Ah! je
+penserai autrement quand je serai marié! Eh bien! non. On me répond si:
+je n'ai plus rien à dire.»
+
+Il se leva, et s'éloigna.
+
+«Vous avez dû voyager beaucoup? dit Mme Musgrove à Mme Croft.
+
+--Oui, madame. Pendant les quinze premières années de mon mariage, j'ai
+traversé quatre fois l'Atlantique, j'ai été aux Indes orientales, sans
+compter différents endroits voisins de l'Angleterre: Cork, Lisbonne,
+Gibraltar. Mais je n'ai jamais été au delà des tropiques ni dans les
+Indes occidentales, car je n'appelle pas de ce nom Bermude ou Bahama.»
+
+Mme Musgrove, qui ne connaissait pas un seul de ces noms, n'eut rien à
+répondre.
+
+«Je vous assure, madame, dit Mme Croft, que rien ne surpasse les
+commodités d'un navire de guerre; j'entends celui d'un rang supérieur.
+Le plus heureux temps de ma vie a été à bord. J'étais avec mon mari, et,
+grâce à Dieu, j'ai toujours eu une excellente santé; aucun climat ne
+m'est mauvais. Je n'ai jamais connu le mal de mer. La seule fois que
+j'ai souffert fut l'hiver que je passai seule à Deal, quand l'amiral
+était dans les mers du Nord. N'ayant pas de nouvelles, je vivais dans de
+continuelles craintes et je ne savais que faire de mon temps.
+
+--Oui, répondit Mme Musgrove, rien n'est si triste qu'une séparation. Je
+le sais par moi-même. Quand M. Musgrove va aux assises, je ne suis
+tranquille que quand il est revenu.»
+
+On dansa pour terminer la soirée. Anna offrit ses services, et fut
+heureuse de passer inaperçue. Ce fut une joyeuse soirée. Le capitaine
+avait le plus d'entrain de tous. Il était l'objet des attentions et des
+déférences de tout le monde. Louisa et Henriette semblaient si occupées
+de lui que, sans leur amitié réciproque, on eût pu les croire rivales.
+Quoi d'étonnant s'il était un peu gâté par de telles flatteries?
+
+Telles étaient les pensées d'Anna, tandis que ses doigts couraient
+machinalement sur le piano. Pendant un moment, elle sentit qu'il la
+regardait, qu'il observait ses traits altérés, cherchant peut-être à y
+retrouver ce qui l'avait charmé autrefois. Il demanda quelque chose;
+elle entendit qu'on répondait:
+
+«Oh non! elle ne danse plus; elle préfère jouer, et elle n'est jamais
+fatiguée.»
+
+Elle avait quitté le piano; il prit sa place, essayant de noter un air
+dont il voulait donner une idée aux misses Musgrove. Elle s'approcha par
+hasard; alors il se leva et avec une politesse étudiée:
+
+«Je vous demande pardon, mademoiselle, c'est votre place;» et malgré le
+refus d'Anna il se retira.
+
+Elle en avait assez! Cette froide et cérémonieuse politesse était plus
+qu'elle n'en pouvait supporter.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+
+Le capitaine Wenvorth était venu à Kellynch comme chez lui, pour y
+rester autant qu'il lui plairait; car il était aimé par l'amiral comme
+un frère. Il avait fait le projet d'aller voir son frère, dans le comté
+de Shrop, mais l'attrait d'Uppercross l'y fit renoncer. Il y avait tant
+d'amitié, de flatterie, quelque chose de si séduisant dans la réception
+qu'on lui faisait; les parents étaient si hospitaliers, les enfants si
+aimables, qu'il ne put s'arracher de là.
+
+Bientôt on le vit chaque jour à Uppercross. Les Musgrove n'étaient pas
+plus empressés à l'inviter que lui à venir, surtout le matin, car
+l'amiral et sa femme sortaient toujours ensemble quand il n'y avait
+personne au château. Ils s'intéressaient à leur nouvelle propriété et
+visitaient leurs prairies, leurs bestiaux, ou faisaient volontiers un
+tour en voiture.
+
+L'intimité du capitaine était à peine établie à Uppercross, quand
+Charles Hayter y revint, et en prit ombrage.
+
+Charles Hayter était l'aîné des cousins. C'était un très aimable et
+agréable jeune homme, et jusqu'à l'arrivée de Wenvorth, un grand
+attachement semblait exister entre lui et Henriette. Il était dans les
+ordres, mais sa présence n'étant pas exigée à la cure, il vivait chez
+son père à une demi-lieue d'Uppercross.
+
+Une courte absence avait privé Henriette de ses attentions, et en
+revenant il vit avec chagrin qu'on avait pris sa place.
+
+Mme Musgrove et Mme Hayter étaient soeurs, mais leur mariage leur avait
+fait une position très différente. Tandis que les Musgrove étaient les
+premiers de la contrée, la vie mesquine et retirée des Hayter,
+l'éducation peu soignée des enfants, les auraient placés en dehors de la
+société sans leurs relations avec Uppercross.
+
+Le fils aîné était seul excepté; il était très supérieur à sa famille
+comme manières et culture d'esprit.
+
+Les deux familles avaient toujours été dans des termes excellents, car
+d'un côté il n'y avait pas d'orgueil; de l'autre, pas d'envie. Les
+misses Musgrove avaient seulement une conscience de leur supériorité
+qui leur faisait patronner leurs cousines avec plaisir.
+
+Henriette semblait avoir oublié son cousin; on se demandait si elle
+était aimée du capitaine. Laquelle des deux soeurs préférait-il?
+Henriette était peut-être plus jolie, Louisa plus intelligente. Les
+parents, soit ignorance du monde, soit confiance dans la prudence de
+leurs filles, semblaient laisser tout au hasard et ne se préoccuper de
+rien.
+
+Au cottage, c'était différent. Le jeune ménage semblait plus disposé à
+faire des conjectures, et Anna eut bientôt à écouter leurs opinions sur
+la préférence de Wenvorth. Charles penchait pour Louisa, Marie pour
+Henriette, et tous les deux s'accordaient à dire qu'un mariage avec
+l'une ou avec l'autre serait extrêmement désirable. Wenvorth avait dû,
+d'après ses propres paroles, gagner 50,000 livres pendant la guerre;
+c'était une fortune, et s'il survenait une autre guerre, il était homme
+à se distinguer.
+
+«Dieu! s'écriait Marie, s'il allait s'élever aux plus grands honneurs!
+S'il était créé baronnet! Lady Wenvorth! cela sonne très bien. Quelle
+chance pour Henriette. C'est elle qui prendrait ma place en ce cas, et
+cela ne lui déplairait pas. Mais après tout, ce ne serait qu'une
+nouvelle noblesse, et je n'en fais pas grand cas.»
+
+Marie aurait voulu qu'Henriette fût préférée pour mettre fin aux
+prétentions de Hayter. Elle regardait comme une véritable infortune pour
+elle et pour ses enfants que de nouveaux liens de parenté s'établissent
+avec cette famille.
+
+«Si l'on considère, disait-elle, les alliances que les Musgrove ont
+faites, Henriette n'a pas le droit de déchoir, et de faire un choix
+désagréable aux personnes principales de sa famille, en leur donnant des
+alliés d'une condition inférieure. Qui est Charles Hayter, je vous prie?
+Rien qu'un ministre de campagne. C'est un mariage très inférieur pour
+miss Musgrove d'Uppercross.» Son mari ne partageait pas son avis, car
+son cousin, qu'il aimait beaucoup, était un fils aîné, et avait ainsi
+droit à sa considération.
+
+«Vous êtes absurde, Marie, disait-il. Charles Hayter a beaucoup de
+chance d'obtenir quelque chose de l'évêque; et puis, il est fils aîné,
+et il héritera d'une jolie propriété. L'état de Winthrop n'a pas moins
+de deux cent cinquante acres, outre la ferme de Tauton, une des
+meilleures de la contrée. Charles est un bon garçon, et quand il aura
+Winthrop, il vivra autrement qu'aujourd'hui. Un homme qui a une telle
+propriété n'est pas à dédaigner. Non, Henriette pourrait trouver plus
+mal. Si elle épouse Hayter, et que Louisa puisse avoir Wenvorth, je
+serai très satisfait.»
+
+Cette conversation avait lieu le lendemain d'un dîner à Uppercross: Anna
+était restée à la maison sous le prétexte d'une migraine, et avait eu le
+double avantage d'éviter Wenvorth et de ne pas être prise pour arbitre.
+Elle aurait voulu que le capitaine se décidât vite, car elle
+sympathisait avec les souffrances de Hayter, pour qui tout était
+préférable à cette incertitude. Il avait été très froissé et très
+inquiet des façons de sa cousine. Pouvait-il si vite être devenu pour
+elle un étranger? Il n'avait été absent que deux dimanches. Quand il
+était parti, elle s'intéressait à son changement de cure, pour obtenir
+celle d'Uppercross du Dr Shirley, malade et infirme. Quand il revint,
+hélas! tout intérêt avait disparu. Il raconta ses démarches, et
+Henriette ne lui prêta qu'une oreille distraite. Elle semblait avoir
+oublié toute cette affaire.
+
+Un matin, le capitaine entra dans le salon du cottage, où Anna était
+seule avec le petit malade couché sur le divan.
+
+La surprise de la trouver seule le priva de sa présence d'esprit
+habituelle, il tressaillit.
+
+«Je croyais les misses Musgrove ici;» puis il alla vers la fenêtre pour
+se remettre et décider quelle attitude il prendrait.
+
+«Elles sont en haut avec ma soeur, et vont bientôt descendre,» répondit
+Anna toute confuse.
+
+Si l'enfant ne l'avait pas appelée, elle serait sortie pour délivrer le
+capitaine aussi bien qu'elle-même. Il resta à la fenêtre, et après avoir
+poliment demandé des nouvelles du petit garçon, il garda le silence.
+Anna s'agenouilla devant l'enfant, qui lui demandait quelque chose, et
+ils restèrent ainsi quelques instants, quand, à sa grande satisfaction,
+elle vit entrer quelqu'un. C'était Charles Hayter, qui ne fut guère plus
+content de trouver là le capitaine, que celui-ci ne l'avait été d'y
+trouver Anna.
+
+Tout ce qu'elle put dire fut:
+
+«Comment vous portez-vous? Veuillez vous asseoir. Mon frère et ma soeur
+vont descendre.»
+
+Wenvorth quitta la fenêtre et parut disposé à causer avec Hayter, mais,
+voyant celui-ci prendre un journal, il retourna à la fenêtre. Bientôt la
+porte restée entr'ouverte fut poussée par l'autre petit garçon, enfant
+de deux ans, décidé et hardi. Il alla au divan et réclama une friandise;
+comme il ne s'en trouvait pas là, il demanda un jouet; il s'accrocha à
+la robe de sa tante, et elle ne put s'en débarrasser. Elle pria,
+ordonna, voulut le repousser, mais l'enfant trouvait grand plaisir à
+grimper sur son dos:
+
+«Walter, ôtez-vous, méchant enfant, je suis très mécontente de vous.
+
+--Walter, cria Charles Hayter, pourquoi n'obéissez-vous pas?
+Entendez-vous votre tante? Venez près de moi, Walter, venez près du
+cousin Charles.»
+
+Walter ne bougea pas. Tout à coup, elle se trouva débarrassée. Quelqu'un
+enlevait l'enfant, détachait les petites mains qui entouraient le cou
+d'Anna, et emportait le petit garçon avant qu'elle sût que c'était le
+capitaine.
+
+Elle ne put dire un mot pour le remercier, tant ses sensations étaient
+tumultueuses. L'action du capitaine, la manière silencieuse dont il
+l'avait accomplie, le bruit qu'il fit ensuite en jouant avec l'enfant
+pour éviter les remerciements et toute conversation avec elle, tout cela
+donna à Anna une telle confusion de pensées qu'elle ne put se remettre,
+et, voyant entrer Marie et les misses Musgrove, elle se hâta de quitter
+la chambre. Si elle était restée, c'était là l'occasion d'étudier les
+quatre personnes qui s'y trouvaient.
+
+Il était évident que Charles Hayter n'avait aucune sympathie pour
+Wenvorth. Elle se souvint qu'il avait dit au petit Walter, d'un ton
+vexé, après l'intervention du capitaine:
+
+«Il fallait m'obéir, Walter; je vous avais dit de ne pas tourmenter
+votre tante.»
+
+Il était donc mécontent que Wenvorth eût fait ce qu'il aurait dû faire
+lui-même? Mais elle ne pouvait guère s'intéresser aux sentiments des
+autres, avant d'avoir mis un peu d'ordre dans les siens.
+
+Elle était honteuse d'elle-même, humiliée d'être si agitée, si abattue
+pour une bagatelle; mais cela était, et il lui fallut beaucoup de
+solitude et de réflexion pour se remettre.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+
+Les occasions ne manquèrent pas pour faire de nouvelles remarques. Elle
+avait vu assez souvent les deux jeunes gens et les deux jeunes filles
+ensemble pour avoir une opinion, mais elle était trop sage pour la
+laisser voir à la maison. Elle n'aurait satisfait ni le mari ni la
+femme.
+
+Elle supposait que Louisa était préférée à sa soeur, mais sa mémoire et
+son expérience lui disaient que le capitaine n'éprouvait d'amour ni pour
+l'une ni pour l'autre. Le sentiment qu'elles avaient pour lui était
+peut-être plus vif; c'était de l'admiration qui pouvait devenir de
+l'amour. Cependant quelquefois Henriette semblait indécise entre Hayter
+et Wenvorth. Anna eût voulu les éclairer tous sur leur situation, et
+leur montrer les maux auxquels ils s'exposaient. Elle n'attribuait à
+aucun d'eux une mauvaise pensée, et se disait avec joie que le capitaine
+ne se doutait pas du mal qu'il causait; il n'avait aucune fatuité et ne
+connaissait pas sans doute les projets de Hayter. Seulement il avait
+tort d'accepter les attentions des deux jeunes filles.
+
+Bientôt cependant Hayter sembla abandonner la place. Trois jours se
+passèrent sans qu'on le vît; il refusa même une invitation à dîner. M.
+Musgrove l'ayant trouvé chez lui entouré de gros livres en avait conclu
+qu'il usait sa santé au travail. Marie pensait qu'il était positivement
+refusé par Henriette, tandis que son mari, au contraire, l'attendait
+chaque jour. Enfin Anna l'approuvait de s'absenter.
+
+Vers cette époque, par une belle matinée de novembre, Charles Musgrove
+et le capitaine étaient à la chasse. Anna et Marie, tranquillement
+assises, travaillaient au cottage, quand les misses Musgrove passèrent
+et, s'approchant de la fenêtre, dirent qu'elles allaient faire une
+promenade, trop longue pour Marie. Celle-ci, un peu choquée, répondit:
+
+«Mais si! j'irais volontiers, j'aime les longues promenades.»
+
+Anna vit aux regards des jeunes filles que c'était là précisément ce
+qu'elles ne voulaient pas, et admira de nouveau cette habitude de
+famille qui mettait dans la nécessité de tout dire et de tout faire
+ensemble, sans le désirer. Elle tâcha de dissuader Marie d'y aller;
+mais, n'y réussissant pas, elle pensa qu'il valait mieux accepter aussi,
+pour elle-même, l'invitation beaucoup plus cordiale des misses Musgrove,
+car sa présence pouvait être utile pour retourner avec sa soeur et ne
+pas entraver leurs plans.
+
+«Qui leur fait supposer que je ne puis faire une longue promenade?
+disait Marie en montant l'escalier. On semble croire que je ne suis pas
+bonne marcheuse, et cependant elles n'auraient pas été contentes si
+j'avais refusé. Quand on vient ainsi vous demander quelque chose, est-ce
+qu'on peut dire: Non?...»
+
+Au moment où elles se mettaient en route, les chasseurs revinrent. Ils
+avaient emmené un jeune chien qui avait gâté leur chasse et avancé leur
+retour. Ils étaient donc tout disposés à se promener.
+
+Si Anna avait pu le prévoir, elle serait restée à la maison. Elle se dit
+qu'il était trop tard pour reculer, et ils partirent tous les six dans
+la direction choisie par les misses Musgrove. Quand le chemin devenait
+plus étroit, Anna s'arrangeait pour marcher avec son frère et sa soeur;
+elle ne voulait pas gêner les autres. Son plaisir à elle était l'air et
+l'exercice, la vue des derniers rayons de soleil sur les feuilles
+jaunies; et aussi de se répéter tout bas quelques-unes des poétiques
+descriptions de l'automne, saison qui a une si puissante influence sur
+les âmes délicates et tendres. Tout en occupant son esprit de ces
+rêveries, de ces citations, il lui fut impossible de ne pas entendre la
+conversation du capitaine avec les deux soeurs. C'était un simple
+bavardage animé, comme il convient à des jeunes gens sur un pied
+d'intimité. Il causait plus avec Louisa qu'avec Henriette. La première y
+mettait plus d'entrain que l'autre. Elle dit quelque chose qui frappa
+Anna. Après avoir admiré à plusieurs reprises cette splendide journée,
+le capitaine ajouta:
+
+«Quel beau temps pour l'amiral et pour ma soeur! Ils font ce matin une
+longue promenade en voiture: nous pourrons les voir en haut de ces
+collines. Ils ont dit qu'ils viendraient de ce côté. Je me demande où
+ils verseront aujourd'hui? Ah! cela leur arrive souvent; mais ma soeur
+ne s'en préoccupe pas.
+
+--Pour moi, dit Louisa, à sa place j'en ferais autant. Si j'aimais
+quelqu'un comme elle aime l'amiral, rien ne pourrait m'en séparer, et
+j'aimerais mieux être versée par lui que menée en sûreté par un autre.»
+
+Cela fut dit avec enthousiasme.
+
+«Vraiment, s'écria-t-il, du même ton. Je vous admire.» Puis il y eut un
+silence.
+
+Anna oublia un instant les citations poétiques des douces scènes de
+l'automne; il ne lui resta à la mémoire qu'un tendre sonnet rempli des
+descriptions de l'année expirante emportant avec elle le bonheur et les
+images de jeunesse, d'espoir et de printemps.
+
+Voyant qu'on prenait un autre sentier: «N'est-ce pas le chemin de
+Wenthrop?» dit-elle. Mais personne ne l'entendit.
+
+On se dirigeait en effet vers Wenthrop, et après une montée douce à
+travers de grands enclos, où la charrue du laboureur, préparant un
+nouveau printemps, démentait les poésies mélancoliques, on gagna le
+sommet d'une haute colline qui séparait Uppercross de Wenthrop.
+Wenthrop, qu'on aperçut alors en bas, était une laide et vulgaire
+maison, à toit peu élevé, entourée de granges et de bâtiments de ferme.
+
+«Est-ce là Wenthrop? dit Marie, je n'en avais aucune idée. Je crois que
+nous ferons mieux de retourner. Je suis très fatiguée.»
+
+Henriette, un peu mal à l'aise, et n'apercevant pas Charles Hayter aux
+environs, était prête à faire ce que Marie désirait, mais Charles
+Musgrove dit non, et Louisa dit non, avec plus d'énergie encore, et,
+prenant sa soeur à part, elle parut discuter vivement.
+
+Charles déclara d'une façon très nette qu'il irait voir sa tante,
+puisqu'il en était si près, et il s'efforça de persuader sa femme; mais
+c'était un des points sur lesquels elle montrait sa volonté: elle refusa
+absolument, et tout dans sa figure indiquait qu'elle n'irait pas.
+
+Après un court débat, il fut convenu que Charles et Henriette
+descendraient la colline, et que les autres resteraient en haut. Marie
+saisit un moment pour dire au capitaine, en jetant autour d'elle un
+regard méprisant:
+
+«C'est bien désagréable d'avoir des parents semblables; je n'y suis pas
+allée deux fois dans ma vie.»
+
+Il eut un sourire de commande, et se détourna avec un regard de mépris,
+qu'Anna vit parfaitement.
+
+Louisa, qui avait fait quelques pas avec Henriette, les rejoignit, et
+Marie s'assit sur un tronc d'arbre. Tant qu'on fut autour d'elle, elle
+fut contente, mais quand Louisa se fut éloignée avec Wenvorth pour
+cueillir des noisettes, elle trouva son siège mauvais, et alla à sa
+recherche. Anna s'assit sur un talus, et entendit derrière elle Wenvorth
+et Louisa, qui se frayaient un passage dans une haie. Louisa semblait
+très animée et disait:
+
+«Je l'ai fait partir; je trouvais absurde qu'elle ne fît pas cette
+visite. Ce n'est pas moi qui me laisserais influencer pour faire ce que
+je ne veux pas. Quand j'ai décidé quelque chose, je le fais. Henriette
+allait renoncer à aller à Wenthrop par une complaisance ridicule.
+
+--Alors, sans vous, elle n'y serait pas allée?
+
+--Mais oui, j'ai honte de le dire.
+
+--Elle est bien heureuse d'avoir auprès d'elle un caractère tel que le
+vôtre. Ce que vous venez de dire confirme mes observations. Je ne veux
+pas feindre d'ignorer ce dont il s'agit: je vois que cette visite est
+autre chose qu'une simple visite de politesse. Si votre soeur ne sait
+pas résister à une demande quelconque dans une circonstance si peu
+importante, je les plains tous deux quand il s'agira de choses graves
+demandant force et fermeté. Votre soeur est une aimable personne, mais
+vous êtes ferme et décidée: si vous voulez la diriger pour son bonheur,
+donnez-lui autant de votre caractère que vous pourrez. Mais vous l'avez
+sans doute toujours fait. Le pire des maux est un caractère faible et
+indécis sur lequel on ne peut compter. On n'est jamais sûr qu'une bonne
+impression sera durable. Que ceux qui veulent être heureux soient
+fermes.»
+
+Il cueillit une noisette. «Voici, dit-il, une noisette belle et saine
+qui a résisté aux tempêtes de l'automne. Pas une tache, pas une piqûre.
+Tandis que ses soeurs ont été foulées aux pieds, cette noisette, dit-il
+avec une solennité burlesque, est encore en possession de tout le
+bonheur auquel une noisette peut prétendre.» Puis, revenant au ton
+sérieux:
+
+«Mon premier souhait pour ceux que j'aime est la fermeté. Si Louisa
+Musgrove veut être belle et heureuse à l'automne de sa vie, elle
+cultivera toutes les forces de son âme.»
+
+Il ne reçut pas de réponse. Anna eût été surprise que Louisa pût
+répondre promptement à des paroles témoignant un si vif intérêt. Elle
+comprenait ce que Louisa ressentait. Quant à elle, elle n'osait bouger,
+de peur d'être vue. Un buisson de houx la protégeait. Ils s'éloignèrent:
+elle entendit Louisa, qui disait:
+
+«Marie a un assez bon naturel, mais elle m'irrite quelquefois par sa
+déraison et son orgueil. Elle en a beaucoup trop, de l'orgueil des
+Elliot! Nous aurions tant désiré que Charles épousât Anna au lieu de
+Marie. Vous savez qu'il a demandé Anna?»
+
+Le capitaine répondit après un silence:
+
+«Voulez-vous dire qu'elle l'a refusé?
+
+--Oui, certainement.
+
+--A quelle époque?
+
+--Je ne sais pas au juste, car nous étions en pension alors. Je crois
+que ce fut un an avant d'épouser Marie. Mes parents pensent que sa
+grande amie, lady Russel, empêcha ce mariage, elle ne trouva pas Charles
+assez lettré, et persuada à Anna de refuser.»
+
+Les voix s'éloignèrent, et Anna n'entendit plus rien. D'abord immobile
+d'étonnement, elle eut beaucoup de peine à se lever. Elle n'avait point
+eu le sort de ceux qui écoutent: on n'avait dit d'elle aucun mal; mais
+elle avait entendu des choses très pénibles. Elle vit comment elle était
+jugée par le capitaine; et il avait eu, en parlant d'elle, un mélange de
+curiosité et d'intérêt qui l'agitait extrêmement.
+
+Elle rejoignit Marie, et quand toute la compagnie fut réunie, elle
+éprouva quelque soulagement à s'isoler au milieu de tous.
+
+Charles et Henriette ramenèrent Hayter avec eux. Anna ne chercha pas à
+comprendre ce qui s'était passé, mais il était certain qu'il y avait eu
+du froid entre eux, et que maintenant ils semblaient très heureux,
+quoique Henriette parût un peu confuse. Dès ce moment, ils s'occupèrent
+exclusivement l'un de l'autre.
+
+Maintenant tout désignait Louisa pour le capitaine, et ils marchaient
+aussi côte à côte. Dans la vaste prairie que les promeneurs
+traversaient, ils formaient trois groupes. Anna appartenait au moins
+animé des trois. Elle rejoignit Charles et Marie et se trouva assez
+fatiguée pour accepter le bras de son beau-frère, qui était alors
+mécontent de sa femme. Marie s'était montrée peu aimable et en subissait
+en ce moment les conséquences. Son mari lui quittait le bras à chaque
+instant pour couper avec sa cravache des têtes d'orties le long de la
+haie: elle se plaignit selon son habitude, mais Charles les quittant
+toutes deux pour courir après une belette, elles purent à peine le
+suivre.
+
+Au sortir de la prairie, ils furent rejoints par la voiture de l'amiral,
+qui s'avançait dans la même direction qu'eux. Apprenant la longue course
+qu'avaient entreprise les jeunes gens, il offrit obligeamment une place
+à celle des dames qui serait la plus fatiguée. Il pouvait lui éviter un
+mille, puisqu'ils passaient par Uppercross. L'invitation fut refusée par
+les misses Musgrove, qui n'étaient pas fatiguées, et par Marie, qui fut
+offensée de n'avoir pas été demandée avant toute autre, ou parce que
+l'orgueil des Elliot, comme disait Louisa, ne pouvait accepter d'être en
+tiers dans une voiture à un seul cheval.
+
+On allait se séparer, quand le capitaine dit tout bas quelques mots à sa
+soeur.
+
+«Miss Elliot, dit celle-ci, vous devez être fatiguée: laissez-nous le
+plaisir de vous reconduire. Il y a largement place pour trois; si nous
+étions aussi minces que vous, on pourrait tenir quatre. Venez, je vous
+en prie.»
+
+L'hésitation n'était pas permise à Anna. L'amiral insista aussi. Refuser
+était impossible. Le capitaine se tourna vers elle, et, sans dire un
+mot, l'aida tranquillement à monter en voiture.
+
+Oui, il avait fait cela! Elle était là, assise par la volonté et les
+mains de Frédéric! Il avait vu sa fatigue, et avait voulu qu'elle se
+reposât. Elle fut touchée de cette manifestation de ses sentiments. Elle
+comprit sa pensée. Il ne pouvait pas lui pardonner, mais il ne voulait
+pas qu'elle souffrît. Il y était poussé par un sentiment d'affection
+qu'il ne s'avouait pas à lui-même. Elle ne pouvait y penser sans un
+mélange de joie et de chagrin.
+
+Elle répondit d'abord distraitement aux bienveillantes remarques de ses
+compagnons. On était à moitié chemin, quand elle s'aperçut qu'on parlait
+de Frédéric!
+
+«Il veut certainement épouser l'une des deux, dit l'amiral; mais cela
+ne nous dit pas laquelle.
+
+--Il y va depuis assez longtemps pour savoir ce qu'il veut. C'est la
+paix qui est cause de tout cela. Si la guerre éclatait, il serait
+bientôt décidé. Nous autres marins, miss Elliot, nous ne pouvons pas
+faire longtemps notre cour en temps de guerre. Combien s'écoula-t-il de
+temps, ma chère, entre notre première entrevue et notre installation à
+Yarmouth?
+
+--Nous ferons mieux de n'en rien dire, dit gaîment Mme Croft, car si
+miss Elliot savait combien ce fut vite fait, elle ne croirait jamais que
+nous ayons pu être heureux. Cependant je vous connaissais de réputation
+longtemps auparavant.
+
+--Et moi j'avais entendu parler de vous comme d'une jolie fille.
+Fallait-il attendre davantage? Je n'aime pas à avoir longtemps de
+pareils projets en tête. Je voudrais que Frédéric découvrît ses
+batteries, et amenât une de ces jeunes misses à Kellynch. Elles
+trouveraient de la compagnie. Elles sont charmantes toutes deux, je les
+distingue à peine l'une de l'autre.
+
+--Elles sont très simples et très gracieuses vraiment, dit Mme Croft
+d'un ton moins enthousiaste, ce qui fit supposer à Anna qu'elle ne les
+trouvait pas tout à fait dignes de son frère. «C'est une famille très
+respectable, d'excellentes gens. Mon cher amiral, faites donc
+attention, nous allons verser.» Elle prit les rênes et évita l'obstacle,
+puis empêcha la voiture de tomber dans une ornière, ou d'accrocher une
+charrette. Anna s'amusa à penser que cette manière de conduire
+ressemblait peut-être à celle dont ils faisaient leurs affaires. Cette
+pensée la conduisit jusqu'au cottage.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+
+L'époque du retour de lady Russel approchait, le jour était même fixé,
+et Anna, qui devait la rejoindre à Kellynch, commençait à craindre les
+inconvénients qui en pourraient résulter. Elle allait se trouver à un
+mille du capitaine; elle irait à la même église; les deux familles se
+verraient.
+
+D'un autre côté, il était si souvent à Uppercross, qu'elle semblerait
+plutôt l'éviter qu'aller au-devant de lui. Elle ne pouvait donc qu'y
+gagner, ainsi qu'en changeant la société de Marie contre celle de lady
+Russel.
+
+Elle aurait voulu ne pas rencontrer le capitaine dans cette maison qui
+avait vu leurs premières entrevues. Ce souvenir était trop pénible; mais
+elle craignait encore plus une rencontre entre lady Russel et le
+capitaine. Ils ne s'aimaient pas; l'une était trop calme, l'autre pas
+assez.
+
+La fin de son séjour à Uppercross fut marquée par un événement
+inattendu.
+
+Wenvorth s'était absenté pour aller voir son ami Harville, installé à
+Lyme pour l'hiver avec sa famille. Il ne s'était jamais complètement
+rétabli d'une blessure reçue deux années auparavant.
+
+Quand Wenvorth revint, la description de ce beau pays excita tant
+d'enthousiasme qu'on résolut d'y aller tous ensemble. Les jeunes gens
+surtout désiraient ardemment voir Lyme. Les parents auraient voulu
+remettre le voyage au printemps suivant, mais quoiqu'on fût en novembre,
+le temps n'était pas mauvais.
+
+Louisa désirait y aller, mais surtout montrer que quand elle voulait une
+chose, elle se faisait. Elle décida ses parents, et le voyage fut
+résolu.
+
+On renonça à l'idée d'aller et revenir le même jour pour ne pas fatiguer
+les chevaux de M. Musgrove, et l'on se réunit de bonne heure pour
+déjeuner à Great-House. Mais il était déjà midi quand on atteignit Lyme.
+Après avoir commandé le dîner, on alla voir la mer. La saison était trop
+avancée pour offrir les distractions des villes d'eau, mais la
+remarquable situation de la ville, dont la principale rue descend
+presque à pic vers la mer, l'avenue qui longe la charmante petite baie,
+si animée pendant la belle saison, la promenade du Cobb, et la belle
+ligne de rochers qui s'étend à l'est de la ville, toutes ces choses
+attirent l'oeil du voyageur, et quand on a vu Lyme une fois, on veut le
+revoir encore. Il faut voir aussi Charmouth avec ses collines, ses
+longues lignes de terrains et sa baie tranquille et solitaire, cernée
+par de sombres rochers. On est là si bien à contempler rêveusement la
+mer! Il faut voir la partie haute de Lyme avec ses bois, et surtout Pumy
+avec ses verts abîmes, creusés entre les rochers où poussent pêle-mêle
+des arbres forestiers et des arbres fruitiers; sites attestant le long
+travail du temps qui a préparé ces endroits merveilleux, égalés
+seulement par les sites fameux de Wight! Il faut avoir vu et revu ces
+endroits pour connaître la beauté de Lyme.
+
+Nos amis se dirigèrent vers la maison des Harville, située sur le Cobb;
+le capitaine y entra seul et en sortit bientôt avec M. et Mme Harville
+et le capitaine Benwick.
+
+Benwick avait été commandant sur la _Laconia_. Les louanges que Wenvorth
+avait faites de lui l'avaient mis dans une haute estime à Uppercross,
+mais l'histoire de sa vie privée l'avait rendu encore plus intéressant.
+Il avait épousé la soeur de Harville et venait de la perdre. La fortune
+leur était arrivée après deux ans d'attente, et Fanny était morte trop
+tôt pour voir la promotion de son mari. Il aimait sa femme et la
+regrettait autant qu'homme peut le faire. C'était une de ces natures qui
+souffrent le plus, parce qu'elles sentent le plus. Sérieux, calme,
+réservé, il aimait la lecture et les occupations sédentaires.
+
+La mort de sa femme resserra encore l'amitié entre les Harville et lui;
+il vint demeurer avec eux. Harville avait loué à Lyme pour six mois; sa
+santé, ses goûts, son peu de fortune l'y attiraient; tandis que la
+beauté du pays, la solitude de l'hiver convenaient à l'état d'esprit de
+Benwick. «Cependant, se disait Anna, son âme ne peut être plus triste
+que la mienne. Je ne puis croire que toutes ses espérances soient
+flétries. Il est plus jeune que moi, sinon de fait, du moins comme
+sentiment; plus jeune aussi parce qu'il est homme. Il se consolera avec
+une autre, et sera encore heureux.»
+
+Le capitaine Harville était grand, brun, d'un aspect aimable et
+bienveillant, mais il boitait un peu: ses traits accentués et son manque
+de santé lui donnaient l'air plus âgé que Wenvorth. Benwick était et
+paraissait le plus jeune des trois, et semblait petit, comparé aux deux
+autres. Il avait un air doux et mélancolique et parlait peu.
+
+Harville, sans égaler Wenvorth comme manières, était un parfait
+gentleman, simple, cordial, obligeant. Mme Harville, un peu moins
+distinguée que son mari, paraissait très bonne. Leur accueil aux amis de
+Wenvorth fut charmant.
+
+Le repas commandé à l'auberge servit d'excuse pour refuser leur
+invitation à dîner. Mais ils parurent presque blessés que Wenvorth n'eût
+pas amené ses amis sans qu'il fût besoin de les inviter.
+
+Tout cela montrait tant d'amitié pour le capitaine, et un sentiment
+d'hospitalité si rare et si séduisant; si différent des invitations
+banales, des dîners de cérémonie et d'apparat, qu'Anna se dit avec une
+profonde tristesse: «Voilà quels auraient été mes amis!»
+
+On entra dans la maison. Les chambres étaient si petites qu'il semblait
+impossible d'y recevoir. Anna admira les arrangements ingénieux du
+capitaine Harville pour tirer parti du peu d'espace, remédier aux
+inconvénients d'une maison meublée, et défendre les portes et les
+fenêtres contre les tempêtes de l'hiver.
+
+Le contraste entre les meubles vulgaires et indispensables fournis par
+le propriétaire, et les objets de bois précieux, admirablement
+travaillés, que le capitaine avait rapportés de lointains voyages,
+donnait à Anna un autre sentiment que le plaisir. Ces objets
+rappelaient la profession de Wenvorth, ses travaux, ses habitudes, et
+ces images du bonheur domestique lui étaient pénibles et agréables à la
+fois.
+
+Le capitaine Harville ne lisait pas, mais il avait confectionné de très
+jolies tablettes pour les livres de Benwick. Son infirmité l'empêchait
+de prendre beaucoup d'exercice, mais son esprit ingénieux lui
+fournissait constamment de l'occupation à l'intérieur. Il peignait,
+vernissait, menuisait et collait; il faisait des jouets pour les
+enfants, et perfectionnait les navettes, et quand il n'avait plus rien à
+faire, il travaillait dans un coin à son filet de pêche.
+
+Quand Anna sortit de la maison, il lui sembla qu'elle laissait le
+bonheur derrière elle. Louisa, qui marchait à son côté, était dans le
+ravissement. Elle admirait le caractère des officiers de marine: leur
+amabilité, leur camaraderie, leur franchise et leur droiture. Elle
+soutenait que les marins valent mieux que tous les autres, comme coeur
+et comme esprit; et que seuls ils méritent d'être respectés et aimés.
+
+On alla dîner, et l'on était si content que tout fut trouvé bon: les
+excuses de l'hôtelier sur la saison avancée et le peu de ressources à
+Lyme étaient inutiles.
+
+Anna s'accoutumait au capitaine Wenvorth plus qu'elle n'eût jamais cru;
+elle n'avait aucun ennui d'être assise à la même table que lui, et
+d'échanger quelques mots polis.
+
+Harville amena son ami; et tandis que lui et Wenvorth racontaient pour
+amuser la compagnie nombre d'histoires dont ils étaient les héros, le
+hasard plaça Benwick à côté d'Anna. Elle se mit à causer avec lui par
+une impulsion de bonté naturelle; il était timide et distrait, mais les
+manières gracieuses d'Anna, son air engageant et doux produisirent leur
+effet, et elle fut bien payée de sa peine.
+
+Il avait certes un goût très cultivé en fait de poésie; et Anna eut le
+double plaisir de lui être agréable en lui fournissant un sujet de
+conversation que son entourage ne lui donnait pas, et de lui être utile
+en l'engageant à surmonter sa tristesse: cela fut amené par la
+conversation, car, quoique timide, il laissa voir que ses sentiments ne
+demandaient qu'à s'épancher. Ils parlèrent de la poésie, de la richesse
+de l'époque actuelle, et, après une courte comparaison entre les plus
+grands poètes, ils cherchèrent s'il fallait donner la préférence à
+Marmion ou à la dame du Lac, à la fiancée d'Abydos ou au Giaour; il
+montra qu'il connaissait bien les tendres chants de l'un, les
+descriptions passionnées et l'agonie désespérée de l'autre. Sa voix
+tremblait en récitant les plaintes d'un coeur brisé, ou d'une âme
+accablée par le malheur, et semblait solliciter la sympathie.
+
+Anna lui demanda s'il faisait de la poésie sa lecture habituelle; elle
+espérait que non, car le sort des poètes est d'être malheureux, et il
+n'est pas donné à ceux qui éprouvent des sentiments vifs d'en goûter les
+jouissances dans la vie réelle.
+
+Benwick laissa voir qu'il était touché de cette allusion à son état
+d'esprit; cela enhardit Anna, et, sentant que son esprit avait un droit
+de priorité sur Benwick, elle l'engagea à faire dans ses lectures une
+plus grande place à la prose; et comme il lui demandait de préciser,
+elle nomma quelques-uns de nos meilleurs moralistes, des collections de
+lettres admirables, des mémoires de nobles esprits malheureux; tout ce
+qui lui parut propre à élever et fortifier l'âme par les plus hauts
+préceptes et les plus forts exemples de résignation morale et
+religieuse.
+
+Benwick écoutait attentivement, et, tout en secouant la tête pour
+montrer son peu de foi en l'efficacité des livres pour un chagrin comme
+le sien, il prit note des livres qu'elle lui recommandait et promit de
+les lire.
+
+La soirée finie, Anna s'amusa de l'idée qu'elle était venue passer un
+jour à Lyme pour prêcher la patience et la résignation à un jeune homme
+qu'elle n'avait jamais vu.
+
+En y réfléchissant davantage, elle craignit d'avoir, comme les grands
+moralistes et les prédicateurs, été éloquente sur un point qui n'était
+pas en rapport avec sa conduite.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+
+Le lendemain matin, Anna et Henriette descendirent sur la plage pour
+regarder la marée montante, qu'un léger vent du sud-est amenait en
+larges nappes sur le rivage uni.
+
+Après avoir admiré ensemble la mer, et aspiré avec délices cette brise
+matinale, Henriette dit soudain:
+
+«Oui, je suis convaincue que l'air de la mer fait du bien. Il a rendu un
+bien grand service au docteur Shirley après sa maladie, au printemps
+dernier. Il a dit lui-même qu'un mois passé à Lyme lui a fait plus de
+bien que tous les remèdes, et que la mer le rajeunit. C'est fâcheux
+qu'il n'y demeure pas toute l'année. Il ferait mieux de quitter
+Uppercross et de se fixer à Lyme. Ne trouvez-vous pas, Anna? Convenez
+avec moi que c'est la meilleure chose qu'il puisse faire pour lui et
+pour Mme Shirley. Elle a ici des cousines et beaucoup de connaissances
+qui lui rendront le pays agréable, et puis, elle sera bien aise d'avoir
+ici un médecin à sa portée, en cas d'une nouvelle attaque. Je trouve
+bien triste que ces excellentes gens, qui ont fait du bien toute leur
+vie, passent leurs dernières années dans un endroit tel qu'Uppercross,
+où, excepté notre famille, ils n'ont personne à voir. Ses amis devraient
+l'engager à venir: il aurait facilement une dispense de résidence. Mais
+pourra-t-on lui persuader de quitter sa paroisse? Il est si scrupuleux!
+Ne trouvez-vous pas qu'il l'est trop, et qu'il y a une conscience
+exagérée à sacrifier sa santé pour des devoirs qu'un autre remplirait
+aussi bien? S'il venait à Lyme, il ne serait qu'à six lieues, et
+pourrait savoir ce qui se passe dans sa paroisse.»
+
+Anna sourit plus d'une fois pendant ce discours. Elle était aussi prête
+à sympathiser avec Henriette qu'avec Benwick. Elle dit tout ce qu'on
+pouvait dire de raisonnable et d'à-propos. Elle comprenait les droits du
+docteur Shirley à la retraite et la nécessité d'un remplaçant; elle
+poussa l'obligeance jusqu'à insinuer qu'il vaudrait mieux que ce dernier
+fût marié.
+
+«Je voudrais, dit Henriette très contente, que lady Russel demeurât à
+Uppercross et fût dans l'intimité du docteur. On m'a toujours dit
+qu'elle a une grande influence sur ses amis. Je la crains parce qu'elle
+est très perspicace, mais je la respecte beaucoup et je la voudrais voir
+à Uppercross.»
+
+Anna s'amusa de voir que les intérêts d'Henriette mettraient lady Russel
+en faveur. Elle n'eut pas le temps de répondre, car Louisa et Wenvorth
+s'approchaient. Ils proposèrent de retourner ensemble à la ville.
+Arrivés à l'escalier qui conduisait à la plage, ils virent devant eux un
+gentilhomme qui s'effaça pour leur livrer passage.
+
+Anna surprit le regard d'admiration qu'il attacha sur elle, et n'y fut
+pas insensible. Elle était très jolie ce jour-là, la brise du matin
+avait rendu la fraîcheur à son teint, et donné de l'éclat à ses yeux. Il
+était évident que l'inconnu l'admirait. Wenvorth s'en aperçut et jeta à
+Anna un regard rapide et brillant qui semblait dire: «Cet homme vous
+admire, et moi je reconnais maintenant Anna Elliot.»
+
+Après avoir un peu flâné par la ville, on revint à l'auberge. Anna, en
+se rendant de sa chambre dans la salle à manger, rencontra l'inconnu,
+qui sortait de son appartement. Elle avait déjà deviné que c'était
+l'étranger, et que c'était son groom qu'elle avait aperçu près de la
+maison. Maître et domestique étaient en deuil. Il la regarda encore et
+s'excusa de sa brusque apparition avec une grâce charmante. Il
+paraissait avoir trente ans: ses traits, sans être beaux, étaient si
+agréables qu'Anna eut le désir de le connaître.
+
+Le déjeuner était à peine fini quand le bruit d'une voiture attira les
+convives à la fenêtre. C'était un curricle conduit par un groom en
+deuil. Tous les regards curieux virent le maître sortir à son tour,
+accompagné des saluts obséquieux de l'aubergiste. Il monta en voiture et
+saisit les rênes.
+
+«Ah! c'est celui que nous avons rencontré déjà, dit le capitaine
+Wenvorth en jetant un regard à Anna. «Pouvez-vous, dit-il à
+l'aubergiste, nous dire le nom du gentleman qui vient de partir?
+
+--C'est un gentleman très riche, M. Elliot, arrivé la nuit dernière de
+Sydmouth. Il va à Bath, et de là à Londres.»
+
+Elliot! on se regarda en répétant ce nom.
+
+«Dieu! s'écria Marie, ce doit être notre cousin, Anna, n'est-ce pas le
+plus proche héritier de mon père? Dites-moi, monsieur, dit-elle en
+s'adressant à l'aubergiste, n'avez-vous pas entendu dire qu'il
+appartient à la famille de Kellynch?
+
+--Non, madame, il n'a rien dit de particulier à cet égard, mais le groom
+a dit que son maître sera un jour baronnet.
+
+--Vous voyez! s'écria Marie ravie; héritier de Sir Walter! Soyez sûrs
+que ses domestiques prennent soin de le publier partout où il va. Je
+regrette de ne l'avoir pas mieux regardé. Quel malheur! Si j'avais été
+avertie à temps, les présentations auraient pu se faire. Trouvez-vous
+qu'il ressemble aux Elliot? Je l'ai à peine regardé; j'examinais les
+chevaux. Il est surprenant que ses armoiries ne m'aient pas frappée. Son
+manteau les cachait, autrement je les aurais remarquées, et la livrée
+aussi.
+
+--Si nous rassemblons toutes ces circonstances, dit Wenvorth, il faut
+supposer que la Providence a voulu que nous ne soyons pas présentés à
+votre cousin.»
+
+Anna fit tranquillement remarquer à Marie que, depuis nombre d'années,
+leur père et M. Elliot n'étaient pas dans des termes à rendre une
+présentation désirable.
+
+Cependant elle éprouvait une satisfaction secrète d'avoir vu son cousin,
+et de savoir que le futur propriétaire de Kellynch était un vrai
+gentleman. Elle se garda bien de dire qu'elle l'avait rencontré dans le
+corridor: Marie se fût froissée que sa soeur eût reçu une politesse dont
+elle n'avait pas eu sa part.
+
+«Vous parlerez sans doute de cette rencontre quand vous écrirez à Bath,
+dit Marie. Il faut que mon père le sache: n'y manquez pas.»
+
+Marie n'écrivait jamais à Bath, la fatigue d'une froide et ennuyeuse
+correspondance reposait sur sa soeur.
+
+Bientôt M. et Mme Harville et Benwick vinrent chercher la compagnie pour
+faire une dernière promenade autour de Lyme. On partit, et Benwick se
+rapprocha d'Anna. On parla encore de Walter Scott et de lord Byron, sans
+pouvoir être du même avis, quand le hasard amena Harville auprès d'Anna.
+
+«Miss Elliot, lui dit-il tout bas, vous avez fait une bonne action, en
+faisant causer ce pauvre garçon. Il faudrait qu'il eût plus souvent
+votre compagnie; c'est mauvais pour lui d'être confiné ici. Mais, que
+voulez-vous, nous n'y pouvons rien. Nous ne pouvons pas nous séparer.
+
+--Non, dit Anna, mais le temps est un grand consolateur, et votre ami
+est en deuil depuis bien peu de temps. C'est depuis l'été dernier, je
+crois?
+
+--Oui, en juin, dit-il avec un profond soupir.
+
+--Et il ne l'a pas su tout de suite?
+
+--Seulement les premiers jours d'août, en revenant du Cap. Je n'étais
+pas là pour le préparer: qui pouvait le faire, si ce n'est ce bon
+capitaine Wenvorth? Il écrivit pour demander un congé, voyagea jour et
+nuit et ne quitta pas le pauvre Benwick pendant une semaine; personne
+que lui ne pouvait le consoler. Si vous saviez combien nous l'aimons!»
+
+On ramena les Harville chez eux, puis on voulut revoir une dernière fois
+le Cobb. Anna se trouva encore près de Benwick. Lord Byron et les _Mers
+bleues_ ne pouvaient pas manquer d'être cités en présence de la mer;
+mais bientôt leur attention fut attirée ailleurs. On descendait les
+marches qui facilitent la pente raide du Cobb; Louisa seule préféra
+sauter comme elle l'avait déjà fait avec l'aide de Wenvorth. Il résista
+d'abord: elle insista et obtint ce qu'elle voulait. Pour montrer sa
+joie, elle remonta les marches et voulut sauter de nouveau. Cette fois,
+le capitaine résista davantage, car il trouvait le saut dangereux.
+
+Elle sourit en disant: «Je suis décidée à sauter.» Il avança les mains,
+mais elle s'élança trop vite, et tomba sur le pavé du Cobb! On la releva
+évanouie; ni sang ni blessure visible; mais les yeux étaient fermés, le
+pouls ne battait plus, elle avait la pâleur de la mort. Ce moment fut
+horrible pour tous.
+
+Le capitaine s'agenouilla et la prit entre ses bras; il était aussi pâle
+qu'elle, et la regardait, muet de douleur. «Elle est morte, s'écria
+Marie, saisissant le bras de son mari, déjà glacé de terreur. Henriette
+s'évanouit et serait tombée si Benwick et Anna ne l'avaient soutenue.
+
+Wenvorth, qui semblait accablé, s'écria d'un ton de désespoir: «Personne
+ne viendra-t-il m'aider?
+
+--Allez-y! pour l'amour de Dieu, allez-y, s'écria Anna. Je peux soutenir
+Henriette. Frottez-lui les mains, les tempes; tenez voici des sels.»
+
+Benwick obéit, et Charles se dégageant de sa femme, ils soulevèrent
+Louisa et la soutinrent entre eux deux. On fit ce qu'Anna avait dit,
+mais en vain tandis que Wenvorth chancelant s'appuyait contre le mur, et
+s'écriait avec le plus profond désespoir:
+
+«Ah! ciel! son père et sa mère!
+
+--Un médecin, dit Anna.»
+
+Ces mots semblèrent l'électriser; il s'élançait déjà, quand Anna dit
+vivement:
+
+«Ne vaudrait-il pas mieux que ce fût le capitaine Benwick? il sait où
+demeure le docteur.»
+
+Cette observation parut si juste, que Benwick confia à Charles ce pauvre
+corps évanoui et disparut en un instant.
+
+Il serait difficile de dire lequel des trois était le plus malheureux,
+de Wenvorth, d'Anna ou de Charles. Ce dernier, penché sur Louisa,
+sanglotait, et quand il tournait les yeux, il voyait son autre soeur
+évanouie, et sa femme, presque en proie à une crise nerveuse, qui
+l'appelait à son aide.
+
+Anna, tout en s'occupant d'Henriette avec tout le zèle que l'instinct
+lui suggérait, s'efforçait encore de consoler les autres. Elle apaisait
+Marie, ranimait Charles, rendait un peu de calme au capitaine. Ces deux
+derniers semblaient se laisser diriger par elle.
+
+«Anna, s'écria Charles, que faut-il faire, au nom du ciel?
+
+--Ne vaudrait-il pas mieux la porter à l'auberge?
+
+--Oui, c'est cela, s'écria Wenvorth. Je vais la porter; Charles, prenez
+soin des autres.»
+
+Le bruit de l'accident s'était bientôt répandu. Les bateliers et les
+ouvriers du Cobb se rassemblaient pour contempler une jeune femme morte.
+Henriette fut confiée à l'un d'eux. Anna marchait à côté de Louisa.
+Charles soutenait sa femme: ils reprirent le chemin qu'ils venaient de
+traverser si joyeux, un moment auparavant, maintenant si désolés! Les
+Harville vinrent à leur rencontre. Benwick, en passant, les avait
+avertis.
+
+Harville était un homme de sang-froid et de ressources. Après quelques
+mots échangés avec sa femme, il décida que Louisa serait transportée
+chez lui. Il ne voulut écouter aucune objection et fut obéi. Tandis que
+Mme Harville faisait porter Louisa dans son propre lit, son mari
+administrait à tous des soins, des cordiaux. Louisa ouvrit une fois les
+yeux, puis les referma. Ce fut une preuve de vie qui fut utile à sa
+soeur. L'alternative de crainte et d'espoir empêcha Henriette de
+retomber dans son évanouissement. Marie aussi fut plus calme. Le médecin
+arriva plus vite qu'on n'espérait. Pendant son examen, chacun éprouvait
+une angoisse cruelle. Mais il y avait de l'espoir; la tête avait reçu un
+fort ébranlement, le médecin en avait vu de plus graves. Ils en
+ressentirent tous une joie profonde et l'on adressa au ciel les plus
+fervents remerciements. Anna se dit qu'elle n'oublierait jamais le
+regard et l'accent de Wenvorth disant: «Dieu soit loué!» non plus que
+son attitude, les bras croisés sur la table, et la tête dans ses mains,
+comme s'il était écrasé par ses émotions, et cherchait à se calmer par
+la prière et le silence.
+
+Il fallait pourtant prendre un parti. Louisa ne pouvait être
+transportée; mais les Harville avaient déjà tout prévu: Benwick céderait
+sa chambre, et l'on improviserait des lits pour ceux qui voudraient
+coucher. Mme Harville offrait de se charger de Louisa: c'était une
+garde-malade experte; et sa bonne d'enfants était une seconde elle-même.
+Louisa serait veillée nuit et jour. Tout cela fut dit d'un accent
+sincère et vrai, qui était irrésistible.
+
+Charles, Anna et Wenvorth se demandaient avec effroi comment on pourrait
+porter la triste nouvelle à Uppercross. La matinée était fort avancée.
+On se désolait, quand Wenvorth s'écria: «Il n'y a pas de temps à perdre,
+les minutes sont précieuses. L'un de nous doit partir immédiatement.
+Musgrove, est-ce vous ou moi?»
+
+Charles répondit qu'il ne pouvait supporter l'idée de quitter Louisa.
+Henriette voulait aussi rester, mais elle fut forcée de reconnaître
+qu'elle ne serait utile à rien, elle qui s'était trouvée mal en voyant
+l'accident de sa soeur. Elle réfléchit à la douleur de ses parents, et
+consentit à partir.
+
+A ce moment, Anna, sortant de la chambre de Louisa, entendit Wenvorth
+qui disait:
+
+«C'est entendu, Musgrove, vous restez, et je ramène votre soeur à la
+maison. Mais si quelqu'un reste ici pour aider Mme Harville, ce ne peut
+être que miss Anna, si elle le veut bien: elle a toutes les qualités
+pour cela; d'ailleurs votre femme veut sans doute retourner auprès de
+ses enfants.»
+
+Anna, entendant ces paroles, resta d'abord immobile d'émotion. Elle
+entra dans la chambre.
+
+«Vous resterez pour la soigner, j'en suis sûr, lui dit-il avec un élan
+et une douceur qui semblaient rappeler le passé.» Elle rougit fortement,
+et lui, reprenant possession de lui-même, s'éloigna.
+
+Elle dit qu'elle était prête, et heureuse de rester, qu'elle y avait
+pensé, et souhaité qu'on lui permît de le faire. Un lit à terre dans la
+chambre de Louisa lui suffirait, si Mme Harville le trouvait bon.
+
+Wenvorth proposa de prendre une chaise de poste pour aller plus vite; et
+d'envoyer demain, de bonne heure, l'équipage à Uppercross pour donner
+des nouvelles de Louisa.
+
+Quand Marie sut ce qu'on avait décidé, elle se récria. Elle se plaignit
+avec amertume de l'injustice qui lui faisait préférer Anna: elle, la
+soeur de Louisa. Pourquoi ne serait-elle pas aussi utile qu'Anna! et la
+laisser retourner sans son mari! Non, c'était vraiment trop dur! Elle en
+dit tant que Charles dut céder.
+
+Jamais Anna ne s'était soumise avec plus de répugnance aux fantaisies
+jalouses de Marie. Elle partit pour la ville, avec Henriette, Charles et
+Benwick. Pendant le trajet, elle revit les endroits qui lui rappelaient
+les plus petits détails de la matinée: ici elle avait écouté les projets
+d'Henriette; plus loin, elle avait vu M. Elliot; mais elle ne put donner
+qu'un moment à tout ce qui n'était pas Louisa.
+
+Le capitaine Benwick fut très attentif pour Anna; l'accident arrivé ce
+jour-là les avait tous unis davantage; elle sentait pour lui un
+redoublement de bienveillance, et pensait même avec plaisir que c'était
+peut-être une occasion pour elle et lui de se connaître davantage.
+Wenvorth les attendait avec une chaise de poste au bas de la rue. Anna
+fut froissée de son air surpris quand il la vit venir au lieu de Marie,
+et de l'exclamation qui lui échappa quand Charles lui eut dit pourquoi.
+Elle crut qu'elle n'était appréciée qu'en raison de son utilité.
+
+Elle s'efforça d'être calme et juste. Pour l'amour de Wenvorth, elle eût
+soigné Louisa avec un zèle infatigable. Elle espéra qu'il ne serait pas
+longtemps assez injuste pour croire qu'elle avait reculé devant cette
+tâche.
+
+Après avoir aidé Henriette à monter, Wenvorth s'assit entre elles deux;
+ce fut ainsi qu'Anna étonnée et émue, quitta Lyme. Ce long trajet
+modifierait-il leurs relations? quelle serait la conversation? Elle ne
+pouvait rien prévoir. Il s'occupa d'Henriette, se tournant toujours
+vers elle, cherchant à soutenir son espoir, à relever son courage. Il
+tâchait d'avoir l'air calme pour lui épargner toute agitation. Une fois
+seulement, comme elle déplorait la malencontreuse promenade sur le Cobb,
+il ne put se contenir, et s'écria:
+
+«Ne parlez pas de cela, de grâce, Ah! Dieu! si j'avais refusé au moment
+fatal! Si j'avais fait mon devoir! Mais elle était si vive, si résolue,
+cette chère et douce Louisa.»
+
+Anna se demandait s'il était encore aussi sûr des avantages et du
+bonheur attachés à la fermeté de caractère, et s'il ne pensait pas que
+cette qualité, comme toute autre, a ses limites. Il ne pouvait guère
+manquer de reconnaître qu'un caractère facile a plus de chance de
+bonheur qu'un caractère très résolu.
+
+On allait vite; la route semblait à Anna moitié moins longue que la
+veille. Cependant la nuit était venue quand on arriva à Uppercross.
+Henriette, immobile dans un coin de la voiture, la tête enveloppée dans
+son châle, semblait s'être endormie en pleurant. Wenvorth se pencha vers
+Anna et lui dit à voix basse: «J'ai songé à ce qu'il y a de mieux à
+faire. Henriette ne pourra supporter le premier moment; ne feriez-vous
+pas mieux de rester dans la voiture avec elle, tandis que je vais
+annoncer la nouvelle aux parents?»
+
+Cet appel à son jugement lui fit plaisir, c'était une preuve d'amitié et
+de déférence.
+
+Quand Wenvorth eut dit aux parents la triste nouvelle, quand il les vit
+un peu plus calmes, et Henriette contente d'être avec eux, il retourna à
+Lyme aussitôt que les chevaux furent reposés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+
+Anna passa à Great-House les deux dernières journées de son séjour à
+Uppercross. Sa société et ses conseils furent d'un grand secours aux
+Musgrove, dans la situation d'esprit où ils se trouvaient. Ils eurent
+des nouvelles de Lyme le lendemain, et Charles arriva quelques heures
+après pour donner plus de détails. Louisa n'était pas plus mal; on ne
+pouvait pas espérer une guérison rapide, mais l'accident n'aurait pas de
+suites fâcheuses. Il ne pouvait tarir sur les louanges de Harville et de
+sa femme. Celle-ci avait décidé Charles et Marie à aller coucher à
+l'hôtel.
+
+Marie avait eu une crise nerveuse le matin, puis elle avait été se
+promener avec Benwick. Son mari espérait que cela lui ferait du bien.
+
+Charles revint encore le lendemain donner de meilleures nouvelles: la
+malade avait de plus longs intervalles de lucidité. Le capitaine
+Wenvorth paraissait installé à Lyme.
+
+Le jour suivant, quand Anna se prépara à partir, ce fut un chagrin
+général. Il semblait qu'on ne pût rien faire sans elle. Alors elle leur
+suggéra l'idée d'aller tous s'installer à Lyme jusqu'à ce que Louisa pût
+être transportée. On viendrait ainsi en aide à Mme Harville, en prenant
+ses enfants.
+
+Ce projet fut accepté avec empressement. Anna les aida à faire leurs
+préparatifs, et, les ayant vus partir, elle resta seule pour mettre tout
+en ordre.
+
+Quel contraste dans ces deux maisons si animées quelques jours
+auparavant! Excepté les enfants de sa soeur, elle était seule à
+Uppercross. Mais si Louisa guérissait, le bonheur reparaîtrait ici plus
+grand qu'avant. Quelques mois encore, et ces chambres, maintenant si
+désertes, seraient remplies de la joie et de la gaîté de l'amour
+heureux, si inconnu à Anna Elliot! Une heure entière de réflexions
+semblables par un sombre jour de novembre, avec une petite pluie serrée
+qui empêchait de rien distinguer au dehors, c'en était assez pour que la
+voiture de lady Russel fût accueillie avec joie. Et cependant, en
+quittant Mansion-House, en jetant un regard d'adieu au cottage, avec sa
+triste véranda ruisselant de pluie; en regardant à travers les vitres
+les humbles maisons du village, Anna ne put se défendre d'un sentiment
+de tristesse. Uppercross lui était cher. Il lui rappelait bien des
+peines, maintenant adoucies; quelques essais d'amitié et de
+réconciliation, auxquels elle ne devait plus songer; de tout cela il ne
+lui restait rien que le souvenir!
+
+Elle n'était pas rentrée à Kellynch depuis le mois de septembre. Ce fut
+cette fois dans l'élégante et moderne habitation de son amie qu'elle
+descendit, y apportant une joie mêlée d'inquiétude, car lady Russel
+connaissait les visites de Wenvorth à Uppercross.
+
+Elle trouva Anna rajeunie, et lui fit compliment de sa bonne mine. Anna
+se réjouit de ces louanges, car, en les ajoutant à la silencieuse
+admiration d'Elliot, elle put espérer qu'un second printemps de jeunesse
+et de beauté lui était donné. Elle s'aperçut d'un changement dans son
+propre esprit en causant avec lady Russel. Quand elle était arrivée à
+Kellynch, elle n'avait pas trouvé d'abord la sympathie qu'elle espérait.
+Mais peu à peu ses préoccupations changèrent d'objet. Elle oublia son
+père, sa soeur et Bath et quand, revenue à Kellynch, lady Russel lui en
+parla, exprimant sa satisfaction de les savoir bien installés à
+Camben-Place, elle eût été confuse qu'on sût qu'elle ne pensait qu'à
+Lyme et à Louisa, et à toutes ses connaissances là-bas. L'amitié des
+Harville et du capitaine Benwick la touchait bien plus que la maison de
+son père, ou l'intimité de sa soeur avec Mme Clay. Mais elle était
+forcée de paraître s'intéresser autant que lady Russel à ce qui la
+touchait pourtant de plus près que toute autre. Il y eut d'abord un peu
+de gêne dans leur conversation. Wenvorth ne pouvait manquer d'être
+nommé, en parlant de l'accident arrivé à Lyme: Anna n'osait regarder
+lady Russel en prononçant le nom de Wenvorth. Elle s'avisa d'un
+expédient: elle raconta brièvement l'attachement de Wenvorth et de
+Louisa l'un pour l'autre. Une fois cela fait, elle n'éprouva plus
+d'embarras. Lady Russel se contenta d'écouter tranquillement, et de leur
+souhaiter tout le bonheur possible, mais elle éprouva un plaisir amer en
+voyant l'homme qui, huit ans auparavant, avait paru apprécier Anna
+Elliot, se contenter de Louisa Musgrove.
+
+Les premiers jours n'eurent d'autre diversion que quelques bonnes
+nouvelles de Lyme sur la santé de Louisa. Anna ne sut jamais comment
+elles lui parvinrent.
+
+Lady Russel ne voulut pas remettre davantage ses visites de politesse.
+Elle dit à Anna d'un ton décidé:
+
+«Je dois aller voir M. et Mme Croft. Aurez-vous le courage de
+m'accompagner dans cette maison? C'est une épreuve pour nous deux.
+
+--C'est vous qui en souffrirez le plus probablement; vous n'avez pas
+encore pris votre parti de ce changement. En restant dans le voisinage,
+je m'y suis accoutumée.»
+
+Elle aurait pu ajouter qu'elle avait une haute opinion des Croft, et
+trouvait son père heureux d'avoir de tels locataires. Elle sentait que
+la paroisse avait un bon exemple, et les pauvres, aide et secours. Elle
+ne pouvait s'empêcher de reconnaître que Kellynch était en de meilleures
+mains qu'auparavant.
+
+Cette conviction était certainement pénible et mortifiante, mais elle
+lui épargnait la souffrance que devait éprouver lady Russel en
+retournant dans cette maison.
+
+Elle ne songeait point à se dire:
+
+«Ces chambres devraient être habitées par nous. Oh! combien elles sont
+déchues de leur destination! Une ancienne famille obligée de céder la
+place à des étrangers!»
+
+Non, excepté en pensant à sa mère, qui avait demeuré là, elle n'avait
+aucun soupir de regret.
+
+Mme Croft semblait l'avoir prise en grande amitié, et, dans cette
+visite, elle eut des attentions particulières. On causa surtout du
+triste accident arrivé à Lyme... Wenvorth avait apporté des nouvelles;
+il s'était particulièrement informé de miss Elliot, et exprimait
+l'espoir que tout ce qu'elle avait fait ne l'avait pas trop fatiguée.
+Cela fit un vif plaisir à Anna.
+
+Quant au triste accident, deux dames si sensées ne pouvaient avoir
+qu'une même opinion.
+
+C'était pour elles la conséquence de beaucoup d'étourderie et
+d'imprudence. Les suites en seraient très graves, et il était terrible
+de penser à la longue convalescence encore douteuse de miss Musgrove,
+exposée à se ressentir longtemps de cet ébranlement. L'amiral résuma
+tout, en disant:
+
+«Voilà une triste affaire; c'est là, pour un jeune homme, une nouvelle
+manière de faire sa cour. Briser la tête de sa fiancée, puis mettre un
+emplâtre dessus. N'est-ce pas, miss Elliot?»
+
+Les manières de l'amiral n'étaient pas complètement du goût de lady
+Russel, mais elles ravissaient Anna. Cette bonté de coeur et cette
+simplicité de caractère étaient pour elle irrésistibles.
+
+«C'est vraiment très ennuyeux pour vous de nous voir ici, dit-il tout à
+coup, sortant d'une rêverie. Je n'y avais pas encore pensé. Ne faites
+pas de cérémonies, montez et visitez toute la maison, si bon vous
+semble.
+
+--Une autre fois, monsieur; je vous remercie; pas à présent.
+
+--Eh bien, quand vous voudrez. Vous verrez vos ombrelles accrochées à
+cette porte. N'est-ce pas un bon endroit? Non, sans doute, car vous
+mettiez les vôtres dans la chambre du sommelier. Chacun a ses habitudes
+et ses idées. Nous avons fait très peu de changements, continua-t-il
+après une pause.
+
+»Celui de la porte de la buanderie a été une grande amélioration. On se
+demande comment vous avez pu supporter si longtemps la façon dont elle
+s'ouvrait? Vous direz à Sir Walter ce que nous avons fait; M. Shepherd
+pense que la maison n'a jamais eu de meilleur changement.
+
+»Nous pouvons nous rendre cette justice: tout ce que nous avons fait a
+été pour le mieux. C'est ma femme qui en a le mérite. J'ai fait moi-même
+peu de chose, si ce n'est d'enlever les grandes glaces de mon cabinet de
+toilette, qui était celui de votre père: un homme excellent, et un
+véritable gentleman; mais il me semble, miss Elliot, qu'il est bien tiré
+à quatre épingles pour son âge. Que de glaces, mon Dieu! il n'y a pas
+moyen de s'échapper à soi-même. Je suis très commodément maintenant
+avec mon petit miroir dans un coin, et une autre grande chose dont je
+n'approche jamais.»
+
+Anna, amusée en dépit d'elle-même, ne savait que répondre, et l'amiral,
+craignant d'avoir été impoli, ajouta:
+
+«La première fois que vous écrirez à votre bon père, miss Elliot,
+faites-lui mes compliments; dites-lui que tout ici est à notre goût, et
+que nous n'y trouvons aucun défaut. Il faut avouer que la cheminée de la
+salle à manger fume un peu, mais seulement quand le vent est grand et
+vient du nord, ce qui n'arrive pas trois fois par hiver, et sachez bien
+que nous n'avons pas encore trouvé de maison aussi agréable que
+celle-ci, dites-le-lui, il sera content.»
+
+Les Croft, en rendant à lady Russel sa visite, annoncèrent qu'ils
+allaient voir des parents dans le Nord. Ainsi disparut tout danger de
+rencontrer le capitaine Wenvorth à Kellynch. Anna sourit en pensant
+combien elle s'était tourmentée à ce sujet.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+
+Charles et Marie furent les premiers à retourner à Uppercross. Ils ne
+tardèrent pas à revenir à Lodge. On sut par eux que Louisa commençait à
+se lever, mais elle était encore très faible, très impressionnable, et
+il était impossible de dire quand elle pourrait voyager.
+
+Marie avait eu des ennuis, mais son long séjour prouvait qu'elle avait
+eu plus de plaisir que de peine. Charles Hayter était venu plus souvent,
+il est vrai, qu'elle n'aurait voulu; puis, chez les Harville, il n'y
+avait qu'un domestique pour servir à table, et au commencement on
+n'avait pas donné à Marie la première place. Mais on lui avait fait de
+si gracieuses excuses, quand on avait su de qui elle était fille, et
+l'on avait été si prévenant ensuite; on lui avait prêté des livres, et
+l'on avait fait si souvent de jolies promenades, que la balance était en
+faveur de Lyme. Tout cela, joint à la conviction d'être très utile, lui
+avait fait passer une agréable quinzaine.
+
+Anna s'informa de Benwick. La figure de Marie se rembrunit aussitôt.
+Charles se mit à rire:
+
+«Oh! Benwick va très bien, dit Marie; mais c'est un drôle de garçon. Il
+ne sait ce qu'il veut. Nous lui avons demandé de venir passer quelques
+jours chez nous; Charles devait l'emmener à la chasse. Il paraissait
+très content, quand, mardi soir, il donna une singulière excuse: Il ne
+chassait jamais; on ne l'avait pas compris: il avait promis ceci, puis
+cela, etc.; enfin il ne venait pas. Il a sans doute craint de s'ennuyer,
+mais en vérité j'aurais cru que nous étions assez gais au cottage pour
+le _coeur brisé_ du capitaine Benwick.»
+
+Charles dit en riant:
+
+«Mais, Marie, vous savez bien ce qu'il en est.
+
+»Voici votre oeuvre, dit-il à Anna. Il s'imaginait vous trouver ici;
+quand il a su que vous étiez à une lieue de nous, il n'a pas eu le
+courage de venir. Voilà la vérité; parole d'honneur.»
+
+Marie laissa tomber la conversation, soit qu'elle ne jugeât pas Benwick
+digne de prétendre à une miss Elliot, soit qu'elle ne reconnût pas à
+Anna le pouvoir de rendre Uppercross plus attrayant.
+
+Je laisse ce point à décider au lecteur.
+
+Le bon vouloir d'Anna cependant n'en fut point diminué. Elle dit qu'on
+la flattait trop, et continua à questionner.
+
+«Oh! il parle de vous dans des termes....»
+
+Marie l'interrompit:
+
+«Je vous assure, Charles, que je ne l'ai pas entendu nommer Anna deux
+fois.
+
+--Je n'en sais rien, mais il vous admire beaucoup. Sa tête est remplie
+des lectures que vous lui avez recommandées, et il désire en causer avec
+vous. Il a découvert... oh! je ne puis me rappeler quoi, quelque chose
+de très beau. Il expliquait cela à Henriette, et, parlant de vous, il
+prononçait les mots: élégance, douceur, beauté. Oh! je l'ai entendu,
+Marie; vous étiez dans l'autre chambre: il ne pouvait tarir sur les
+perfections de miss Elliot.
+
+--Il faut convenir, dit Marie avec vivacité, que, s'il a dit cela, ce
+n'est pas à sa louange: sa femme est morte en juin dernier. Un coeur
+pareil n'est pas désirable; n'est-ce pas, lady Russel?
+
+--Et je vous affirme que vous le verrez bientôt, dit Charles, il n'a pas
+eu le courage de venir au cottage, mais il trouvera quelque jour la
+route de Kellynch, comptez-y. Je lui ai dit que l'église méritait d'être
+vue, et comme il a du goût pour ces sortes de choses il aura là un bon
+prétexte. Il a écouté avidement, et je suis sûr qu'il viendra bientôt.
+Ainsi je vous avertis, lady Russel.
+
+--Les amis d'Anna seront toujours les bienvenus chez moi, répondit-elle
+obligeamment.
+
+--Oh! dit Marie, quant à être une connaissance d'Anna, il est plutôt la
+mienne, car je l'ai vu tous les jours de cette quinzaine.
+
+--Eh bien, je serai très heureuse de voir le capitaine Benwick comme
+votre connaissance à toutes deux.
+
+--Vous ne trouverez rien de très agréable en lui, je vous assure: c'est
+l'homme le plus ennuyeux qu'on puisse voir. Il s'est promené sur la
+plage avec moi, plusieurs fois, sans dire un mot. Il n'est pas bien
+élevé, et il est certain que vous ne l'aimerez pas.
+
+--En cela, nous différons, dit Anna. Je crois que lady Russel l'aimera,
+et que son esprit lui plaira tellement qu'elle ne trouvera aucun défaut
+à ses manières.
+
+--Je pense comme vous, dit Charles. Il a justement ce qu'il faut pour
+lady Russel. Donnez-lui un livre, et il lira toute la journée.
+
+--Oui, s'écria railleusement Marie. Il méditera sur son livre, et ne
+saura pas si on lui parle, ou si on laisse tomber ses ciseaux.
+Croyez-vous que lady Russel aime cela?»
+
+Lady Russel ne put s'empêcher de rire: «En vérité, dit-elle, je n'aurais
+pas supposé que l'opinion d'une personne calme et positive comme moi pût
+être appréciée si différemment. Je suis vraiment curieuse de voir celui
+qui peut donner lieu à des idées si opposées. Il faut le décider à venir
+ici. Soyez sûre, alors, Marie, que je dirai mon opinion; mais je suis
+décidée à ne pas le juger d'avance.
+
+--Vous ne l'aimerez pas, je vous en réponds.»
+
+Lady Russel causa d'autre chose. Marie parla avec animation de la
+rencontre de M. Elliot.
+
+«C'est un homme, dit lady Russel, que je ne désire pas voir. Son refus
+d'être en bons termes avec le chef de la famille m'a laissé une
+impression défavorable.»
+
+Cette réflexion abattit l'enthousiasme de Marie et l'arrêta court dans
+sa description.
+
+Anna n'osa faire de questions sur Wenvorth, mais elle sut qu'il était
+moins inquiet à mesure que Louisa se remettait. Il n'avait pas vu Louisa
+et craignait tellement l'émotion d'une entrevue avec elle, qu'il avait
+résolu de s'absenter une dizaine de jours. A partir de ce moment, lady
+Russel et Anna pensèrent souvent à Benwick. Lady Russel ne pouvait
+entendre sonner sans croire aussitôt que c'était lui, et Anna, chaque
+fois qu'elle sortait, se demandait en rentrant si elle allait le trouver
+à la maison.
+
+Cependant on ne vit pas Benwick.
+
+Était-il moins désireux de venir que Charles ne le croyait, ou était-ce
+timidité de sa part? Après l'avoir attendu une semaine, lady Russel le
+déclara indigne de l'intérêt qu'il avait commencé à lui inspirer.
+
+Les Musgrove revinrent pour les vacances de leurs enfants et ramenèrent
+avec eux ceux de Mme Harville. Henriette resta avec Louisa. Lady Russel
+et Anna allèrent faire visite à Mansion-House: la maison avait déjà
+repris quelque gaîté. Mme Musgrove, entourée des petits Harville, les
+protégeait contre la tyrannie des enfants du cottage. D'un côté on
+voyait une table occupée par les jeunes filles babillardes, découpant
+des papiers d'or et de soie; d'un autre, des plateaux chargés de
+pâtisseries auxquelles les joyeux garçons faisaient fête. Un brillant
+feu de Noël faisait entendre son pétillement en dépit du bruit. Charles
+et Marie étaient là aussi; M. Musgrove s'entretenait avec lady Russel et
+ne parvenait pas à se faire entendre, assourdi par les cris des enfants
+qu'il avait sur les genoux. C'était un beau tableau de famille. Anna,
+jugeant les choses d'après son tempérament, trouvait que cet ouragan
+domestique n'était guère fait pour calmer les nerfs de Louisa, si elle
+eût été là; mais Mme Musgrove n'en jugeait pas ainsi. Après avoir
+chaudement remercié Anna de tous ses services, et récapitulé tout ce
+qu'elle-même avait souffert, elle dit, en jetant un regard heureux
+autour d'elle, que rien ne pouvait lui faire plus de bien que cette
+petite gaîté tranquille.
+
+Anna apprit que Louisa se rétablissait à vue d'oeil. Les Harville
+avaient promis de la ramener à Uppercross et d'y rester quelque temps.
+
+«Je me souviendrai à l'avenir qu'il ne faut pas venir ici pendant les
+vacances de Noël,» dit lady Russel une fois montée en voiture.
+
+Peu de temps après, elle arriva à Bath par un pluvieux après-midi,
+longeant la longue suite de rues depuis Old-Bridge jusqu'à Camben-Place,
+éclaboussée par les équipages, assourdie par le bruit des charrettes et
+des camions, par les cris de marchands de journaux et de gâteaux, ceux
+des laitières et des piétons, elle ne se plaignit pas: non, c'étaient là
+des bruits appartenant aux plaisirs de l'hiver. Elle se sentait
+renaître, et, comme Mme Musgrove, elle pensait, mais sans le dire,
+qu'après avoir été longtemps à la campagne, rien n'était si bon pour
+elle qu'une petite distraction tranquille.
+
+Anna n'était pas de cet avis: elle persistait dans son antipathie pour
+Bath. Elle aperçut la longue suite de maisons enfumées, sans éprouver le
+désir de les voir de plus près: le trajet, quoique désagréable, lui
+sembla trop rapide, car personne ne la désirait, et elle donna un
+souvenir de regret à la gaîté bruyante d'Uppercross et à la solitude de
+Kellynch-Lodge.
+
+La dernière lettre d'Élisabeth lui annonçait que M. Elliot était à Bath.
+Il était venu plusieurs fois à Camben-Place et s'était montré
+extrêmement attentif. Si Élisabeth et son père ne se trompaient pas, il
+les recherchait avec autant de soin qu'il en avait mis à les éviter.
+Cela était fort étonnant. Lady Russel était très curieuse et très
+perplexe, et rétractait déjà ce qu'elle avait dit à Anna: «Un homme
+qu'elle n'avait aucun désir de voir.» Maintenant elle désirait vivement
+le voir; s'il cherchait réellement à se réconcilier, il fallait lui
+pardonner de s'être écarté de la famille. Anna n'y mettait pas autant
+d'animation, mais elle préférait le revoir, et elle n'aurait pu en dire
+autant de bien d'autres à Bath. Elle descendit à Camben-Place, et lady
+Russel à son appartement, rue River.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+
+Sir Walter avait loué dans le quartier aristocratique une maison de
+grande apparence dont lui et Élisabeth étaient très satisfaits. Anna
+avait le coeur triste en entrant; elle voyait devant elle un
+emprisonnement de plusieurs mois, et se disait avec anxiété: «Ah! quand
+partirai-je?»
+
+Elle fut reçue cependant avec une cordialité inattendue qui lui fit du
+bien. Son père et sa soeur furent contents de l'avoir pour lui montrer
+la maison et l'ameublement; puis elle faisait un vis-à-vis à table, ce
+qui était plus gai. Mme Clay fut très aimable et souriante, c'était son
+habitude. Tout le monde était de bonne humeur, et bientôt Anna en sut la
+cause.
+
+Après quelques questions insignifiantes, la conversation n'eut plus
+d'autre sujet que Bath: on se souciait peu de Kellynch, et pas du tout
+d'Uppercross.
+
+Bath avait complètement répondu à leur attente: leur maison était la
+plus belle de Camben-Place, leurs salons supérieurs à tous ceux qu'ils
+avaient vus, aussi bien par l'arrangement que par le goût du mobilier.
+Ils étaient recherchés partout; ils avaient refusé nombre de
+présentations, et encore à présent beaucoup de personnes inconnues
+déposaient leurs cartes.
+
+Quelles sources de plaisir! Anna pouvait-elle s'étonner que son père et
+Élisabeth fussent heureux? Non; mais elle s'attristait à la pensée que
+son père eût abdiqué les devoirs et la dignité d'un lord résidant sur
+ses terres, et qu'il n'en eût aucun regret; que les petitesses d'une
+petite ville pussent satisfaire sa vanité.
+
+Elle soupirait, mais elle sourit quand Élisabeth, les portes ouvertes à
+deux battants, passa radieuse d'un salon dans un autre; elle s'étonna
+que celle qui avait été maîtresse de Kellynch pût trouver de quoi
+satisfaire son orgueil dans un espace de trente pieds de long. Mais ce
+n'était pas cela seul qui causait leur bonheur: c'était la présence de
+M. Elliot; non seulement on lui pardonnait; mais on en raffolait. Il
+avait passé quinze jours à Bath et, dès son arrivée, avait déposé sa
+carte à Camben-Place. Il y fut ensuite très assidu, et montra une telle
+franchise, une telle hâte à s'excuser du passé, et un si grand désir
+d'être reçu à l'avenir comme un parent, que la bonne entente
+d'autrefois fut complètement rétablie. Il se justifia à tous égards; son
+impolitesse apparente venait d'un malentendu. Il avait cru qu'on voulait
+rompre avec lui, et s'était retiré par délicatesse. Il était indigné
+qu'on eût pu l'accuser d'avoir parlé de la famille sans respect; lui,
+qui s'était toujours vanté d'être un Elliot, et qui avait, sur la
+parenté, des idées trop strictes pour l'époque actuelle! Son caractère
+et sa conduite démentaient cette accusation. Sir Walter pouvait en
+appeler à tous ceux qui connaissaient M. Elliot, et, certainement, les
+efforts qu'il avait faits pour se réconcilier avec la famille étaient
+une preuve en sa faveur.
+
+Ce fut le colonel Wallis, son ami intime, qui fournit une excuse pour le
+mariage de M. Elliot. Il avait connu la femme de son ami; elle n'était
+pas de famille noble, mais elle était instruite, bien élevée et riche et
+adorait William Elliot. Voilà ce qui l'avait séduit, et non sa fortune.
+
+Tout cela atténuait beaucoup sa faute, et Sir Walter l'excusa
+complètement: il l'avait reçu, invité à dîner, et M. Elliot paraissait
+très heureux.
+
+Anna écoutait, mais sans comprendre.
+
+Tout en faisant la part de l'exagération, elle sentait qu'il y avait
+quelque chose d'inexplicable dans la conduite actuelle de M. Elliot,
+dans son désir si vif de renouer des relations si longtemps
+interrompues. Matériellement parlant, il n'y gagnait rien, puisque le
+domaine et le titre de Kellynch lui revenaient en tout cas. Elle ne
+trouvait qu'une solution: c'était peut-être à cause d'Élisabeth. Sa
+soeur était certainement très belle, ses manières étaient distinguées et
+élégantes; et Elliot, qui ne l'avait vue qu'en public, ne connaissait
+peut-être pas son caractère. Anna se demandait avec inquiétude comment
+Élisabeth pourrait soutenir un examen plus attentif, et souhaitait
+qu'Elliot ne fût pas trop perspicace. Mme Clay encourageait Élisabeth
+dans la pensée qu'Elliot la recherchait; elles échangeaient des regards
+qu'Anna surprit au passage.
+
+Sir Walter rendait justice à William Elliot, à son élégance, à sa figure
+agréable, mais il déplorait son attitude penchée, défaut que le temps
+avait augmenté. Il convenait aussi qu'il avait vieilli; tandis que M.
+Elliot affirmait que Sir Walter n'avait pas changé depuis dix ans.
+
+On ne parla, le soir, que de M. Elliot et de M. Wallis; Sir Walter
+désirait connaître Mme Wallis; on la disait très jolie; cela le
+dédommagerait des laids visages qu'il rencontrait à chaque instant dans
+les rues. C'était là le fléau de Bath. Un jour il avait compté
+quatre-vingt-sept femmes, sans en trouver une passable. Il est vrai que
+c'était par un froid brouillard du matin. Les hommes étaient autant
+d'épouvantails dont les rues étaient pleines. A la manière dont les
+femmes regardaient le colonel Wallis, quand il marchait au bras de Sir
+Walter, on pouvait juger combien rarement elles voyaient un bel homme.
+Voilà ce que disait le modeste Sir Walter; mais sa fille et Mme Clay ne
+lui permettaient pas de s'effacer ainsi et affirmaient qu'il avait au
+moins aussi bon air que le colonel, dont les cheveux étaient gris.
+
+«Quelle figure a Marie? dit Sir Walter, à l'apogée de sa bonne humeur.
+La dernière fois que je l'ai vue, elle avait le nez rouge, mais j'espère
+que cela ne lui arrive pas tous les jours.
+
+--Oh! non; c'était tout à fait accidentel; depuis la Saint-Michel, elle
+a bonne mine et se porte bien.
+
+--Si je ne craignais pas de lui donner la tentation de sortir par ce
+vent et de se gâter le teint, je lui enverrais un chapeau neuf et une
+pelisse.»
+
+On frappa à la porte. Qui pouvait-ce être à dix heures? Mme Clay
+reconnut la manière de frapper de M. Elliot. Il fut introduit avec
+cérémonie; Anna se retira un peu à l'écart, tandis qu'il s'excusait de
+venir à cette heure, mais il avait voulu savoir si Élisabeth et son
+amie n'avaient pas pris froid la nuit dernière.
+
+Quand les politesses furent échangées, Sir Walter présenta sa plus jeune
+fille, et Anna, souriante et rougissante, montra à M. Elliot le joli
+visage qu'il n'avait point oublié.
+
+Il fut aussi charmé que surpris; ses yeux brillèrent de plaisir; il fit
+allusion au passé, et sollicita les droits d'une ancienne connaissance.
+Sa physionomie parut à Anna aussi agréable qu'à Lyme. Ses manières
+étaient si aisées, si charmantes, qu'elle ne pouvait le comparer qu'à
+une seule personne.
+
+Il s'assit et anima la conversation. Il savait choisir ses sujets,
+s'arrêter quand il fallait. Son ton, ses expressions annonçaient
+beaucoup de tact. Il demanda à Anna ce qu'elle pensait de Lyme, et
+s'étendit surtout sur l'heureux hasard qui les avait réunis dans la même
+auberge.
+
+Quand elle lui raconta leur voyage à Lyme, il regretta doublement sa
+soirée solitaire dans la chambre voisine. Il avait entendu des voix
+joyeuses, et aurait souhaité de se joindre à eux, mais il ne soupçonnait
+guère qu'il pouvait y prétendre. Cela le guérirait, dit-il, de cette
+absurde habitude de ne questionner jamais. Bientôt, sentant qu'il ne
+devait pas s'adresser uniquement à Anna, il rendit la conversation plus
+générale. Il voulut entendre le récit de l'accident, et Anna put
+comparer l'intérêt avec lequel il écoutait, à l'air indifférent de Sir
+Walter et d'Élisabeth.
+
+L'élégante petite pendule aux sons argentins avait frappé onze heures
+avant que M. Elliot ni personne se fût aperçu qu'il était resté une
+heure. Anna n'aurait jamais cru passer si bien sa première soirée à
+Bath.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+
+Il y avait une chose qu'Anna désirait connaître par-dessus tout:
+c'étaient les sentiments de son père pour Mme Clay. Après quelques
+heures passées à la maison, elle était loin d'être tranquille.
+
+Le lendemain matin, en descendant déjeuner, elle eut lieu de comprendre
+que cette dame avait trouvé un prétexte pour s'en aller, car Élisabeth
+répondit tout bas:
+
+«Ce n'est pas une raison, je vous assure; elle ne m'est rien, comparée à
+vous.» Puis elle entendit son père, qui disait:
+
+«Chère madame, cela ne doit pas être. Vous n'avez rien vu à Bath, et
+n'avez fait que vous rendre utile. Il ne faut pas nous fuir maintenant.
+Il faut rester, pour faire connaissance avec la belle madame Wallis. Je
+sais que la vue de la beauté est une réelle satisfaction pour votre
+esprit délicat.»
+
+Il avait quelque chose de si vif dans les yeux et dans la voix, qu'Anna
+ne fut pas surprise du regard que Mme Clay jeta à Élisabeth. Elle ne
+pouvait résister à de si vives instances: elle resta. Sir Walter, se
+trouvant seul avec Anna, lui fit compliment de sa bonne mine. Il lui
+trouvait les joues plus pleines, le teint plus clair et plus frais.
+Employait-elle quelque chose de particulier? Peut-être du _gowland_.
+Non! rien du tout? Cela le surprenait, et il ajouta:
+
+«Vous n'avez qu'à continuer ainsi: vous ne pouvez pas être mieux qu'à
+présent. Autrement, je vous conseillerais le constant usage du _gowland_
+pendant le printemps. Sur ma recommandation, Mme Clay l'a employé, et
+vous en voyez le résultat: ses marques de petite vérole ont disparu.»
+
+Si Élisabeth avait pu l'entendre! Ces louanges l'auraient d'autant plus
+étonnée que les marques en question n'avaient pas du tout disparu.
+
+Mais il faut subir sa destinée, se dit Anna. Si Élisabeth se mariait, le
+mariage de son père serait un mal moins grand. Quant à elle, elle
+pouvait demeurer avec lady Russel.
+
+La politesse et le savoir-vivre de celle-ci furent mis à l'épreuve quand
+elle vit Mme Clay en si grande faveur et Anna si négligée. Elle était
+aussi vexée que peut l'être une personne qui passe son temps à prendre
+les eaux, à lire les nouvelles et à faire des visites.
+
+Quand elle connut davantage M. Elliot, elle devint plus charitable pour
+lui ou plus indifférente pour les autres. Il se recommandait par ses
+manières. Elle lui trouvait un esprit si sérieux et si agréable qu'elle
+fut prête à s'écrier: «Est-ce là M. Elliot?» et qu'elle ne pouvait
+imaginer un homme plus parfait: intelligence, jugement, connaissance du
+monde, et avec cela un coeur affectueux. Il avait des sentiments
+d'honneur et de famille, ni orgueil, ni faiblesse; il vivait sans faste,
+mais avec la libéralité d'un homme riche. Il s'en rapportait à son
+propre jugement dans les choses importantes, mais ne heurtait pas
+l'opinion publique lorsqu'il s'agissait de décorum. Il était ferme,
+observateur, modéré et sincère, ne se laissant emporter ni par son
+humeur, ni par son égoïsme, déguisés sous le nom de sentiments élevés,
+et cependant il était touché par tout ce qui était aimable et bon. Il
+appréciait tous les bonheurs de la vie domestique, qualité que possèdent
+rarement les caractères enthousiastes et remuants. Lady Russel était
+persuadée qu'il n'avait pas été heureux en mariage; le colonel Wallis le
+disait; mais cela ne l'avait point aigri; et lady Russel commençait à
+le soupçonner de songer à un nouveau choix. Sa satisfaction à cet égard,
+et nous verrons pourquoi, l'emportait sur l'ennui que lui donnait Mme
+Clay.
+
+Anna savait déjà par expérience que son excellente amie et elle
+pouvaient différer d'avis; elle ne fut donc pas surprise que lady Russel
+ne vît dans la conduite de M. Elliot qu'un grand désir de
+réconciliation. Anna se permit cependant de sourire en nommant
+Élisabeth. Lady Russel écouta, regarda et fit cette prudente réponse:
+«Élisabeth? très bien, nous verrons!» Anna dut s'en contenter.
+
+Quoi qu'il en soit, M. Elliot était à coup sûr leur plus agréable
+connaissance à Bath; elle ne trouvait personne aussi bien que lui, et
+trouvait un grand plaisir à parler de Lyme, qu'il désirait revoir autant
+qu'elle-même. Ils se rappelèrent nombre de fois leur première rencontre;
+il lui dit quel plaisir sa vue lui avait fait: elle avait deviné, et se
+rappelait aussi le regard qu'un autre lui avait jeté.
+
+Leurs opinions n'étaient pas toujours semblables. Elle s'aperçut qu'il
+partageait sur la noblesse les idées de Sir Walter et d'Élisabeth. Le
+journal annonça un matin l'arrivée de la douairière, vicomtesse
+Dalrymph, et de sa fille, l'_honorable_ miss Carteret. A partir de ce
+moment, la tranquillité fut bannie de Camben-Place, car les Dalrymph
+étaient cousins des Elliot, et la difficulté était d'être présentés
+selon les règles. Ce fut un grand sujet de perplexité. Anna n'avait pas
+encore vu son père ni sa soeur en relation avec la noblesse, et son
+désappointement fut grand. Elle avait espéré qu'ils avaient une plus
+haute idée d'eux-mêmes et se trouva réduite à leur souhaiter plus
+d'orgueil, car _nos cousins, les Dalrymph_, résonnaient tout le jour à
+ses oreilles.
+
+A la mort du dernier vicomte, Sir Walter, étant malade, avait négligé de
+répondre à la lettre de faire part qui lui fut envoyée. On lui rendit la
+pareille à la mort de lady Elliot: il fallait réparer cette malheureuse
+négligence, et être reçus comme cousins: ce fut une grave question pour
+lady Russel et pour M. Elliot. Lady Dalrymph avait pris une maison pour
+trois mois à Laura-Place, et allait vivre grandement. Elle avait été à
+Bath l'année précédente, et lady Russel l'avait entendu vanter comme une
+femme charmante. Il fallait renouer, si l'on pouvait le faire sans
+compromettre la dignité des Elliot.
+
+Sir Walter se décida à écrire à sa noble cousine une longue lettre
+d'explications et de regrets. Personne ne put admirer cette épître,
+mais elle obtint le résultat désiré: c'étaient trois lignes de
+griffonnage de la douairière vicomtesse: «Elle était très honorée, et
+serait très heureuse de faire leur connaissance.»
+
+Le plus difficile était fait; il ne restait plus qu'à en goûter les
+douceurs. On fit visite à Laura-Place; on reçut les cartes de la
+douairière, vicomtesse de Dalrymph, et de l'_honorable_ miss Carteret.
+Ces cartes furent mises en évidence, et l'on allait partout répétant
+«nos cousines de Laura-Place».
+
+Anna était confuse de l'agitation causée par ces dames, d'autant plus
+qu'elles étaient très ordinaires. Lady Dalrymph avait acquis le titre de
+femme «charmante» parce qu'elle avait un sourire et une réponse pour
+chacun. Quant à miss Carteret, elle était si vulgaire et si gauche, que
+sans sa noblesse on ne l'aurait pas supportée à Camben-Place.
+
+Lady Russel confessa qu'elle s'attendait à mieux, mais que c'était une
+belle relation; et quand Anna s'aventura à donner son opinion, M. Elliot
+convint que ces dames n'étaient rien par elles-mêmes, mais qu'elles
+avaient une valeur comme relations de famille et de bonne compagnie.
+Anna sourit.
+
+«J'appelle bonne compagnie, dit-elle à M. Elliot, les personnes
+instruites, intelligentes et qui savent causer.
+
+--Vous vous trompez, répondit-il doucement. Ce n'est pas là la bonne
+compagnie: c'est la meilleure. La bonne compagnie demande seulement de
+la naissance, de bonnes manières et de l'éducation, et même, elle n'est
+pas exigeante sur ce dernier point: très peu d'instruction ne fait pas
+mal du tout. Ma cousine Anna secoue la tête: elle n'est pas satisfaite:
+elle est difficile.
+
+»Ma chère cousine, dit-il en s'asseyant près d'elle, vous avez plus de
+droits qu'une autre d'être difficile. Mais cela vous servira-t-il à
+quelque chose? En serez-vous plus heureuse? N'est-il pas plus sage
+d'accepter la société de ces bonnes dames, et d'en avoir les avantages?
+Soyez sûre qu'elles brilleront aux premières places cet hiver, et cette
+parenté donnera à votre famille (permettez-moi de dire à _notre
+famille_) le degré de considération que nous pouvons désirer.
+
+--Oui, soupira Anna, notre parenté sera suffisamment connue. Je crois
+qu'on a pris trop de peine pour cela. Il faut croire, dit-elle en
+souriant, que j'ai plus d'orgueil que vous tous, mais j'avoue que je
+suis vexée de cet empressement à faire connaître notre parenté, qui
+doit leur être parfaitement indifférente.
+
+--Pardonnez-moi, ma chère cousine; vous êtes injuste dans votre propre
+cause. Peut-être qu'à Londres, avec notre simple train de vie, il en
+serait ainsi; mais à Bath, Sir Walter Elliot et sa famille seront
+toujours appréciés à leur valeur.
+
+--Eh bien! dit Anna, je suis trop orgueilleuse pour me réjouir d'un
+accueil dû à l'endroit où je suis.
+
+--J'aime votre indignation, dit-il; elle est très naturelle; mais vous
+êtes à Bath, et il s'agit d'y paraître avec la dignité et la
+considération qui appartiennent de droit à Sir Walter Elliot. Vous
+parlez d'orgueil: on me dit orgueilleux, je le suis, et ne désire pas
+paraître autre; car notre orgueil à tous deux, si l'on cherchait bien,
+est de même nature, quoiqu'il semble différent. Sur un point, ma chère
+cousine (continua-t-il en parlant plus bas, quoiqu'il n'y eût personne
+dans la chambre), je suis sûr que nous sommes du même avis. Vous devez
+sentir que toute nouvelle connaissance que fera votre père parmi ses
+égaux ou ses supérieurs peut servir à le détacher de ceux qui sont
+au-dessous de lui.» Il regardait en parlant ainsi le siège que Mme Clay
+avait occupé. C'était un commentaire suffisant; Anna fut contente de
+voir qu'il n'aimait pas Mme Clay, et elle le trouva plus qu'excusable,
+en faveur du but qu'il poursuivait, de chercher de hautes relations à
+son père.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+
+Tandis que Sir Walter et Élisabeth se lançaient dans le grand monde,
+Anna renouait une connaissance d'un genre très différent.
+
+Elle avait appris qu'une de ses anciennes compagnes demeurait à Bath.
+Mme Shmith (autrefois miss Hamilton), âgée de trois ans de plus qu'Anna,
+avait été très bonne pour elle, quand elle entra à quatorze ans dans une
+pension, après la mort de sa mère. Elle fit ce qu'elle put pour adoucir
+le chagrin d'Anna, qui en garda un souvenir reconnaissant. Miss Hamilton
+quitta la pension un an après et épousa bientôt un homme riche.
+
+Depuis deux ans, elle était veuve et pauvre. Son mari était un
+extravagant qui dissipa sa fortune, et laissa des affaires embrouillées.
+Elle eut des ennuis de toute espèce.
+
+Une fièvre rhumatismale qui attaqua enfin les jambes la rendit infirme.
+Elle était venue à Bath pour se guérir et demeurait près des bains
+chauds, vivant très modestement, sans domestique, et par conséquent
+exclue de la société. Anna, sachant par une amie commune que sa visite
+serait agréable; ne perdit pas de temps: elle ne dit rien chez elle, et
+consulta seulement lady Russel, qui l'approuva et la conduisit dans sa
+voiture près du logement de Mme Shmith.
+
+Les deux anciennes amies renouvelèrent connaissance. Au premier moment,
+il y eut un peu de gêne et d'émotion: douze ans s'étaient écoulés, et
+elles se trouvaient mutuellement changées. Anna n'était plus la
+silencieuse, timide et rougissante jeune fille de quinze ans, mais une
+élégante jeune femme, ayant toutes les beautés, excepté la fraîcheur,
+aux manières aussi agréables que parfaites; et douze ans avaient
+transformé la belle et fière miss Hamilton en une pauvre veuve infirme,
+recevant comme une faveur la visite de son ancienne protégée.
+
+Mais le premier malaise de leur rencontre fit bientôt place au charme
+des vieux souvenirs. Anna trouva dans Mme Shmith le bon sens et les
+manières agréables auxquels elle s'attendait, et une disposition à la
+causerie et à la gaîté au delà de son attente. Ni les plaisirs du monde
+où elle avait beaucoup vécu, ni la condition présente, pas plus que la
+maladie ou le chagrin, n'avaient fermé son coeur, ni éteint sa gaîté.
+
+A la seconde visite, elle causa très librement, et l'étonnement d'Anna
+redoubla. Elle ne pouvait guère imaginer une situation plus triste que
+celle de son amie. Elle avait perdu un mari qu'elle adorait, une fortune
+à laquelle elle était accoutumée; elle n'avait pas d'enfants pour la
+rattacher à la vie et au bonheur; aucun parent pour l'aider dans des
+affaires embarrassées; pas même de santé pour supporter tout le reste.
+
+Elle s'accommodait d'un parloir bruyant, et d'une chambre obscure par
+derrière; elle ne pouvait bouger sans l'aide de l'unique servante de
+l'hôtel, et elle ne sortait que pour être portée aux bains chauds. En
+dépit de tout cela, Anna avait lieu de croire que son amie n'avait que
+des minutes de langueur et d'accablement, contre des heures d'activité
+et de distraction.
+
+Comment cela se pouvait-il!
+
+Elle conclut que ce n'était pas seulement de la force et de la
+résignation. Une âme soumise peut être patiente; une forte intelligence
+peut être courageuse; mais il y avait là quelque chose de plus: cette
+élasticité d'esprit. Cette disposition à être consolée, cette faculté
+de trouver des occupations qui la détachaient d'elle-même: tout cela
+venait de sa seule nature. C'est le plus beau don du ciel, et Anna
+voyait là une grâce spéciale, destinée à remplacer tout le reste.
+
+Mme Shmith avait eu une époque de profond découragement. En arrivant à
+Bath, elle était bien plus invalide qu'alors, car elle avait eu un
+refroidissement en voyage, et s'était mise au lit, avec de vives et
+continuelles souffrances. Et cela parmi des étrangers, sans pouvoir se
+passer d'une garde, et dans une situation pécuniaire très gênée.
+
+Elle avait subi toutes ces choses et disait qu'il en était résulté un
+bien. Elle s'était sentie en bonnes mains. Elle connaissait trop le
+monde pour attendre un attachement soudain et désintéressé; mais sa
+propriétaire s'était montrée très bonne, et la soeur de cette dame,
+garde-malade et alors sans emploi, l'avait admirablement soignée, et
+avait été pour elle une amie précieuse.
+
+«Aussitôt que je pus faire usage de mes mains, elle me montra à
+tricoter, ce qui me fut une grande distraction, et à faire ces paniers,
+ces pelotes et ces porte-cartes avec lesquels vous me trouvez si
+occupée. Ils me fournissent les moyens de faire un peu de bien à
+quelques pauvres familles du voisinage.
+
+»Ma garde dispose de mes marchandises, et les fait acheter à ses
+clients. Elle saisit toujours le bon moment. Vous savez que quand on a
+échappé à un grand danger, on a le coeur plus ouvert, et Mme Rock sait
+quand il faut parler. C'est une femme habile, sensée et intelligente,
+qui comprend la nature humaine. Elle a un fond de bon sens et
+d'observation qui la rend infiniment supérieure, comme compagne, à un
+millier de celles qui, ayant reçu la meilleure éducation, ne trouvent
+rien digne d'elles. Appelez cela commérage, si vous voulez; mais quand
+la garde Rock a une demi-heure de loisir à me donner, je suis sûre
+qu'elle me dira quelque chose d'amusant et d'utile, quelque chose qui
+nous fait mieux connaître nos semblables. On aime à savoir ce qui se
+passe et quelle est la plus nouvelle manière d'être frivole et vain.
+Pour moi, qui vis seule, sa conversation est une fête.
+
+--Je vous crois aisément; les femmes de cette classe voient et entendent
+bien des choses, et si elles sont intelligentes, elles valent la peine
+d'être écoutées. Elles voient la nature humaine non pas seulement dans
+ses folies, mais dans les circonstances les plus intéressantes et les
+plus touchantes. Combien d'exemples passent sous leurs yeux,
+d'attachements ardents, désintéressés et dévoués; d'héroïsme, de
+courage, de patience et de résignation! Combien d'exemples des plus
+nobles sacrifices! Une chambre de malade peut fournir matière à des
+volumes.
+
+--Oui, dit Mme Shmith d'un air de doute; cela peut arriver, mais pas
+dans le sens élevé que vous dites. Par-ci par-là la nature humaine peut
+être grande en temps d'épreuves, mais en général c'est sa faiblesse et
+non sa force qui se montre dans une chambre de malade. On y entend
+parler d'égoïsme et d'impatience plus que de générosité et de courage.
+Il y a si peu de réelle amitié dans le monde! et malheureusement,
+dit-elle d'une voix basse et tremblante, il y en a tant qui oublient de
+penser sérieusement jusqu'à ce qu'il soit trop tard.»
+
+Anna vit la souffrance cachée sous ces paroles. Le mari n'avait pas fait
+son devoir, et la femme avait été conduite dans une société qui lui
+avait donné sur les hommes une plus mauvaise opinion qu'ils ne le
+méritaient. Mme Shmith secoua cette émotion momentanée et ajouta bientôt
+d'un ton différent:
+
+«La situation actuelle de mon amie Mme Rock n'a rien en ce moment qui
+puisse m'intéresser beaucoup. Elle garde Mme Wallis,
+de Marlboroug-Buildings, femme très jolie, très mondaine, sotte et
+dépensière, et naturellement elle ne pourra parler que de dentelles et
+de chiffons. Je veux cependant tirer parti de Mme Wallis. Elle est très
+riche, et il faut qu'elle achète toutes les choses chères que j'ai en ce
+moment.»
+
+Anna était allée plusieurs fois chez son amie avant que l'existence de
+celle-ci fût connue à Camben-Place. A la fin, il fallut en parler. Sir
+Walter, Élisabeth et Mme Clay revinrent un matin de Laura-Place avec une
+invitation imprévue de lady Dalrymph pour cette même soirée qu'Anna
+devait passer chez son amie. Elle était certaine que lady Dalrymph les
+invitait parce qu'étant retenue chez elle par un refroidissement, elle
+était bien aise d'user de la parenté qui s'était imposée à elle. Anna
+s'excusa en disant qu'elle était invitée chez une amie de pension.
+Élisabeth et Sir Walter, qui ne s'intéressaient guère à cela, la
+questionnèrent cependant, et quand ils surent de quoi il s'agissait, se
+montrèrent l'une dédaigneuse, l'autre sévère.
+
+«Westgate-Buildings, dit Sir Walter, et c'est miss Elliot qui va là! Une
+Mme Shmith! une veuve! Et qui était son mari? un des cinq mille Shmith
+qu'on rencontre partout! Et qu'a-t-elle pour attirer? Elle est vieille
+et malade. Sur ma parole, miss Anna Elliot, vous avez un goût
+extraordinaire! Tout ce qui révolte les autres: basse compagnie,
+logement misérable, air vicié; tout ce qui est repoussant vous attire.
+Mais vous pouvez sûrement remettre à demain cette vieille dame? Elle
+n'est pas si près de sa fin qu'elle ne puisse vivre un jour de plus?
+Quel âge a-t-elle? Quarante ans!
+
+--Seulement trente et un. Mais je ne crois pas pouvoir remettre ma
+visite, parce que c'est la seule soirée qui nous convienne à toutes
+deux. Elle va aux bains chauds demain; et vous savez que nous sommes
+invités pour le reste de la semaine.
+
+--Qu'est-ce que lady Russel pense de cette connaissance? dit Élisabeth.
+
+--Elle n'y voit rien à blâmer; au contraire, elle l'approuve, et m'y a
+souvent conduite dans sa voiture.
+
+--Westgate-Buildings a dû être surpris de voir un équipage sur ses
+pavés, fit observer Sir Walter. La veuve de Sir Henri Russel n'a pas de
+couronne, il est vrai, sur ses armoiries; néanmoins, c'est un bel
+équipage, et l'on sait sans doute qu'il contient une miss Elliot. Mme
+veuve Shmith! demeurant à Westgate-Buildings! Une pauvre veuve, ayant à
+peine de quoi vivre! entre trente et quarante ans! une simple Mme Shmith
+est l'amie intime de miss Elliot, qui la préfère à sa noble parenté
+d'Écosse et d'Irlande; Mme Shmith! quel nom!»
+
+A ce moment, Mme Clay jugea convenable de quitter la chambre. Anna
+aurait bien voulu prendre la défense de son amie, mais elle se tut, par
+respect pour son père. Elle le laissa se souvenir que Mme Shmith n'était
+pas la seule veuve à Bath, entre trente et quarante ans, ayant peu de
+fortune et ne possédant aucun titre de noblesse.
+
+Elle tint son engagement, et les autres tinrent le leur. Il va sans dire
+que, le lendemain, elle entendit raconter la délicieuse soirée.
+
+Sir Walter et Élisabeth s'étaient empressés d'inviter, de la part de sa
+seigneurie, lady Russel et M. Elliot. Celui-ci avait laissé là le
+colonel Wallis pour venir, et lady Russel était venue, quoiqu'elle eût
+déjà disposé autrement de sa soirée. Par elle, Anna sut tout ce qui
+s'était dit. Son amie et M. Elliot avaient causé d'elle. On l'avait
+désirée, regrettée; on avait approuvé le motif de son absence; sa bonne
+et affectueuse visite à une ancienne compagne malade et pauvre avait
+ravi M. Elliot. Il trouvait, comme lady Russel, qu'Anna était une jeune
+fille extraordinaire, un modèle de perfection en tous genres.
+
+Anna ne pouvait se savoir si hautement appréciée par un galant homme
+sans éprouver les émotions que lady Russel cherchait à faire naître.
+
+Celle-ci avait son opinion faite sur M. Elliot. Elle était convaincue
+qu'il recherchait Anna, et le trouvait digne d'elle. Elle calculait
+combien de semaines lui restaient jusqu'à la fin de son deuil, pour
+qu'il pût déployer toutes ses séductions.
+
+Elle ne dit qu'à demi ce qu'elle pensait, hasardant seulement quelques
+mots sur la possibilité d'une telle alliance. Anna l'écoutait en
+rougissant, et secouait doucement la tête.
+
+«Je ne suis pas une faiseuse de mariages, vous le savez, dit lady
+Russel. Je connais trop bien l'incertitude des prévisions humaines. Je
+dis seulement que si M. Elliot vous recherchait et que vous fussiez
+disposée à l'accepter, il y aurait là des éléments de bonheur.
+
+--M. Elliot est un homme très aimable, et que j'estime beaucoup, mais
+nous ne nous convenons pas.»
+
+Lady Russel répondit seulement:
+
+«J'avoue que ma plus grande joie serait de vous voir la maîtresse de
+Kellynch, la future lady Elliot, occupant la place de votre chère mère,
+succédant à tous ses droits, à sa popularité, à toutes ses vertus. Vous
+êtes le portrait de votre mère, ma chère Anna, au physique et au moral,
+et si vous preniez sa place, votre seule supériorité sur elle serait
+d'être plus justement appréciée qu'elle ne le fut.»
+
+Anna se leva et s'éloigna pour se remettre de l'émotion que cette
+peinture excitait en elle: son imagination et son coeur étaient séduits.
+
+Toutes ces images avaient un charme irrésistible. Lady Russel n'ajouta
+pas un mot, laissant Anna à ses réflexions, et se disant que si M.
+Elliot plaidait en ce moment sa cause.....
+
+En résumé, elle croyait ce qu'Anna ne croyait pas encore. Celle-ci,
+venant à penser à M. Elliot plaidant lui-même sa cause, se trouva
+subitement refroidie, et se dit qu'elle ne l'accepterait jamais.
+Quoiqu'elle le fréquentât depuis un mois, elle ne pouvait dire qu'elle
+le connaissait; elle voyait bien que c'était un homme sensé, aimable,
+qu'il causait bien, et professait de bonnes opinions. Il avait le
+sentiment du devoir, et elle ne pouvait le trouver en défaut sur aucun
+point, mais cependant elle n'aurait pas voulu répondre de lui. Elle se
+méfiait du passé, sinon du présent. Quelques mots prononcés parfois lui
+donnaient des soupçons; et qui pouvait répondre des sentiments d'un
+homme habile et prudent, qui feignait peut-être d'être ce qu'il n'était
+pas?
+
+M. Elliot n'était pas ouvert: le bien ou le mal n'excitait en lui aucun
+élan de plaisir ou d'indignation. Pour Anna, c'était un grand défaut:
+elle adorait la franchise et l'enthousiasme.
+
+Elle se fiait plus à la sincérité de ceux qui disent parfois une parole
+irréfléchie qu'à ceux dont la présence d'esprit ne fait jamais défaut,
+et dont la langue ne se trompe jamais. M. Elliot savait plaire à tous;
+il lui avait parlé ouvertement de Mme Clay, et cependant il était aussi
+aimable avec elle qu'avec toute autre. Lady Russel en voyait plus ou
+moins que sa jeune amie, car elle n'avait aucune défiance. Elle ne
+pouvait imaginer un homme plus parfait, et rien ne lui eût été plus doux
+que de voir sa bien-aimée Anna lui donner la main dans l'église de
+Kellynch, au prochain automne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+
+On était au commencement de février. Anna était depuis un mois à Bath,
+et attendait impatiemment des nouvelles d'Uppercross et de Lyme. Depuis
+trois semaines elle n'en avait pas reçu: elle savait seulement
+qu'Henriette était de retour à la maison et que Louisa était encore à
+Lyme. Elle y pensait un soir plus que de coutume, quand une lettre de
+Marie lui fut remise avec les compliments de M. et Mme Croft.
+
+«Comment! les Croft sont à Bath? dit Sir Walter; que vous envoient-ils?
+
+--Une lettre d'Uppercross-Cottage, mon père.
+
+--Oh! ces lettres sont des passeports commodes pour être reçus.
+Néanmoins, j'aurais en tout cas visité les Croft. Je sais ce que je dois
+à mon locataire.»
+
+ «Ma chère Anna, disait la lettre, je ne m'excuse pas de mon silence,
+ parce qu'on ne doit guère se soucier des lettres à Bath. Vous êtes
+ trop heureuse pour penser à Uppercross. Notre Noël a été très triste.
+ les Musgrove n'ont pas donné un seul dîner. Je ne compte pas les
+ Hayter. Les vacances sont enfin finies. Nous n'en avons jamais eu
+ d'aussi longues quand nous étions enfants. La maison a été débarrassée
+ hier, excepté des petits Harville, et vous serez surprise d'apprendre
+ qu'ils ne sont pas venus chez moi une seule fois. Mme Harville est une
+ étrange mère de s'en séparer si longtemps. Ce ne sont pas de jolis
+ enfants, mais Mme Musgrove semble les aimer autant et même plus que
+ les siens.
+
+ »Quel affreux temps nous avons eu! Vous ne vous en apercevez pas à
+ Bath avec vos pavés propres. A la campagne, c'est autre chose.
+
+ »Je n'ai pas eu une seule visite depuis la deuxième semaine de
+ janvier, excepté Charles Hayter, qui est venu trop souvent.
+
+ »Entre nous, c'est grand dommage qu'Henriette ne soit pas restée à
+ Lyme aussi longtemps que Louisa, cela l'aurait tenue loin de lui. La
+ voiture vient de partir pour ramener demain Louisa et les Harville.
+ Nous ne sommes invités à dîner avec eux que le surlendemain, tant on
+ craint la fatigue du voyage pour Louisa, ce qui n'est pas probable si
+ l'on pense aux soins dont elle est l'objet. J'aimerais bien mieux y
+ dîner demain.
+
+ »Je suis bien aise que vous trouviez M. Elliot si aimable, et je
+ voudrais le connaître aussi. Mais j'ai la mauvaise chance de n'être
+ jamais là quand il y a quelque chose d'agréable. Je suis la dernière
+ de la famille dont on s'occupe.
+
+ »Quel temps immense Mme Clay passe avec Élisabeth! A-t-elle
+ l'intention de s'en aller jamais? Pensez-vous que nous serions invités
+ si elle laissait la place libre? Je puis très bien laisser mes enfants
+ à Great-House pendant un mois ou six semaines.
+
+ »J'ai entendu dire que les Croft partaient pour Bath: ils n'ont pas eu
+ l'attention de demander mes commissions; ils ne sont guère polis! Nous
+ les voyons à peine, et c'est réellement de leur part un manque
+ d'égards.
+
+ »Charles se joint à moi pour vous dire mille choses amicales.
+
+ »Votre soeur affectionnée,
+
+ »Marie M.
+
+ »_P. S._--Je suis fâchée de vous dire que je suis loin d'aller bien,
+ et Jémina vient d'apprendre chez le boucher qu'il y a beaucoup
+ d'angines ici. Je crois que j'en aurai une, car mes maux de gorge sont
+ toujours plus dangereux que ceux des autres.»
+
+Ainsi finissait la première partie, à laquelle avait été ajouté ceci:
+
+ «J'ai laissé ma lettre ouverte afin de vous dire comment Louisa a
+ supporté le voyage; et j'en suis très contente, car j'ai beaucoup à
+ ajouter. D'abord j'ai reçu hier un mot de Mme Croft, demandant si
+ j'avais quelque chose à vous envoyer: une lettre très bonne, très
+ amicale, et adressée à moi, comme cela doit être. L'amiral ne semble
+ pas très malade, et j'espère sincèrement que Bath lui fera du bien. Je
+ serai vraiment heureuse quand ils reviendront: nous ne pouvons pas
+ nous passer d'une si aimable famille.
+
+ »Maintenant, parlons de Louisa: vous serez bien étonnée. Elle est
+ arrivée mardi. Le soir, en allant prendre de ses nouvelles, nous fûmes
+ surpris de ne pas trouver Benwick, car il avait été invité aussi. Et
+ devinez-vous pourquoi il n'y était pas? Il fait la cour à Louisa, et
+ n'a pas voulu venir avant d'avoir reçu la réponse de M. Musgrove à sa
+ demande écrite. Je serais surprise que vous sachiez cela, car on ne
+ m'en a rien dit. Nous sommes très contents, car ce mariage, quoique
+ moins bon que celui du capitaine Wenvorth, est un million de fois
+ meilleur que celui de Charles Hayter. M. Musgrove a donné son
+ consentement. On attend le capitaine Benwick.
+
+ »Charles se demande ce que dira Wenvorth, mais vous vous souvenez que
+ je n'ai jamais cru à son attachement pour Louisa.
+
+ »Et voilà la fin de la supposition que Benwick était votre adorateur!
+
+ »Il est incompréhensible pour moi que Charles ait pu se mettre cela
+ dans la tête.»
+
+Jamais Anna ne fut plus surprise. Le capitaine Benwick et Louisa
+Musgrove! C'était trop étonnant pour le croire.
+
+Sir Walter désirait savoir si les Croft voyageaient à quatre chevaux,
+s'ils allaient habiter un assez beau quartier pour qu'on pût aller les
+voir.
+
+«Comment se porte Marie?» dit Élisabeth. Et sans attendre la réponse:
+
+«Qu'est-ce qui amène les Croft à Bath?
+
+--C'est à cause du général, qui a la goutte.
+
+--La goutte et la décrépitude! dit Sir Walter, pauvre vieux gentilhomme!
+
+--Connaissent-ils quelqu'un ici? demanda Élisabeth.
+
+--Je ne sais pas. Mais, à l'âge de l'amiral et avec sa profession, il ne
+doit pas manquer de connaissances dans une ville comme Bath.
+
+--Je pense, dit posément Sir Walter, que l'amiral sera connu ici comme
+locataire de Kellynch. Élisabeth, pouvons-nous nous aventurer à les
+présenter à Laura-Place?
+
+--Je ne crois pas; nous sommes cousins de lady Dalrymph, et nous ne
+devons pas lui imposer des connaissances qu'elle pourrait désapprouver.
+Il vaut mieux laisser les Croft avec leurs égaux.»
+
+Ce fut tout l'intérêt qu'Élisabeth prit à la lettre de Marie, et quand
+Mme Clay se fut informée poliment de Mme Musgrove et de ses charmants
+enfants, on laissa Anna tranquille.
+
+Une fois dans sa chambre, elle chercha à comprendre. Peut-être Wenvorth,
+s'apercevant qu'il n'aimait pas Louisa, s'était-il retiré? Elle ne
+pouvait admettre l'idée de légèreté ou de trahison.
+
+Le capitaine Benwick et Louisa Musgrove! La vive et gaie Louisa, et le
+triste et sentimental Benwick! les derniers entre tous qui semblaient se
+convenir! Mais ils s'étaient trouvés ensemble pendant plusieurs
+semaines; ils avaient vécu dans le même petit cercle. Louisa relevant de
+maladie était plus intéressante, et Benwick moins inconsolable. Anna, au
+lieu de tirer du présent les mêmes conclusions que Marie, soupçonnait
+que Benwick avait eu un commencement d'inclination pour elle. Mais elle
+n'en tirait point vanité. Benwick lui avait été reconnaissant de la
+sympathie qu'elle lui avait montrée. Il avait un coeur aimant.
+
+Elle pensait qu'ils pouvaient être heureux: lui gagnerait de la gaîté,
+elle de l'enthousiasme pour Byron ou Walter Scott. Mais c'était déjà
+fait probablement; la poésie avait rapproché leurs coeurs. L'idée de
+Louisa, devenue personne littéraire et sentimentale, était amusante.
+
+L'accident arrivé à Lyme avait pu avoir une influence sur sa santé et
+son caractère aussi bien que sur sa destinée.
+
+Non, ce n'était pas le regret qui, en dépit d'elle-même, faisait battre
+le coeur d'Anna et lui mettait la rougeur aux joues, quand elle pensait
+que Wenvorth était libre! Elle avait honte d'analyser ses sentiments.
+Ils ressemblaient trop à de la joie: une joie immense.
+
+Les Croft, à la parfaite satisfaction de Sir Walter, se logèrent dans
+Gay-Street. Dès lors il ne rougit pas de les connaître, et parla
+beaucoup plus de l'amiral que celui-ci n'avait jamais parlé de lui. Les
+Croft apportaient à Bath leur habitude de province d'être toujours
+ensemble. La marche était ordonnée à l'amiral pour guérir sa goutte, et
+Anna les rencontrait partout. Ils étaient pour elle l'image du bonheur.
+Elle les suivait longtemps des yeux, ravie de pouvoir s'imaginer ce
+qu'ils disaient marchant côte à côte, heureux et indépendants; ou de
+voir quelle cordiale poignée de mains l'amiral donnait à un ami, et le
+groupe animé qu'il formait parfois avec d'autres marins. Mme Croft, au
+milieu d'eux, paraissait aussi intelligente et aussi fine qu'aucun des
+officiers qui l'entouraient.
+
+Un matin, Anna, traversant Milton-Street, rencontra l'amiral; il était
+seul, et si occupé à regarder des gravures, qu'il ne la vit pas d'abord.
+Quand il l'eut aperçue, il dit avec sa bonne humeur habituelle: «Ah!
+c'est vous. Vous me voyez planté devant ce tableau: je ne puis passer
+ici sans m'y arrêter. Mais est-ce là un bateau? Regardez. En avez-vous
+jamais vu un pareil? Vos peintres sont étonnants, s'ils croient qu'on
+voudrait risquer sa vie dans cette vieille coquille de noix informe. Et
+cependant, voilà deux personnages qui y semblent parfaitement à l'aise.
+Ils regardent les rochers et les montagnes comme s'ils n'allaient pas
+être culbutés, ce qui arrivera certainement. Maintenant, où allez-vous?
+Puis-je vous accompagner, ou faire quelque chose pour vous?
+
+--Non, merci, à moins de faire route avec moi. Je vais à la maison.
+
+--Certainement, de tout mon coeur. Nous ferons une bonne promenade, et
+j'ai quelque chose à vous dire. Prenez mon bras; je ne me sens pas à
+l'aise si je n'ai pas le bras d'une femme.
+
+--Vous avez quelque chose à me dire?
+
+--Oui; mais voici un ami, le capitaine Bridgdem. Je veux seulement lui
+demander comment il va, en passant. Il est surpris de me voir avec une
+autre femme que la mienne. La pauvre âme est prise par la jambe; elle a
+au talon une ampoule presque aussi large qu'une pièce de cinq francs.
+Voyez-vous l'amiral Brand qui vient vers nous avec son frère? Habits
+râpés tous deux; je suis content qu'ils soient de l'autre côté de la
+rue. Sophie ne peut pas les souffrir. Ils m'ont joué autrefois un vilain
+tour, je vous conterai cela. Voici le vieux Sir Archibald et son
+petit-fils. Regardez, il nous voit. Il vous envoie un baiser, et vous
+prend pour ma femme. Ah! la paix est venue trop tôt pour ce jeune homme.
+Pauvre vieux Sir Archibald!
+
+»Aimez-vous Bath, miss Elliot? Bath me convient très bien; nous
+rencontrons toujours quelque vieil ami. On est sûr de pouvoir bavarder,
+puis, rentrés chez nous, nous nous plongeons dans nos fauteuils, et nous
+sommes aussi bien qu'à Kellynch.»
+
+Anna le pressa de lui dire ce qu'il avait à lui communiquer. Mais elle
+fut obligée d'attendre, car l'amiral s'était mis en tête de ne parler
+que sur la place Belmont.
+
+«Maintenant, dit-il, vous allez entendre quelque chose de surprenant;
+mais d'abord dites-moi le nom de la cadette des misses Musgrove. Je
+l'oublie toujours.»
+
+Anna la nomma.
+
+«Oui, Louisa Musgrove, c'est cela. Si les jeunes filles n'avaient pas
+d'aussi beaux noms, et s'appelaient simplement Sophie ou Marie, je ne me
+tromperais jamais. Eh bien! nous pensions que cette miss Louisa allait
+épouser Frédéric. Depuis quelque temps il lui faisait la cour. On se
+demandait seulement pourquoi ils attendaient, quand arriva l'accident de
+Lyme. Frédéric, au lieu de rester à Lyme, alla à Plymouth, puis il
+partit pour aller voir Édouard, et il y est encore. Nous ne l'avons pas
+vu depuis novembre. Sophie elle-même n'y comprend rien. Mais aujourd'hui
+les choses ont pris le tour le plus étrange, car cette jeune miss
+Musgrove, au lieu d'épouser Frédéric, se marie avec James Benwick. Vous
+le connaissez?
+
+--Un peu.
+
+--Eh bien, ils doivent être mariés déjà, car je ne vois pas pourquoi ils
+attendraient.
+
+--Le capitaine Benwick est un homme très aimable, et on lui donne un
+excellent caractère.
+
+--Oh! oui, il n'y a rien à dire contre lui. Il n'est commandant que de
+l'année dernière, il est vrai, et le moment est mauvais pour avoir de
+l'avancement, mais je ne lui connais pas d'autre défaut. C'est un
+excellent garçon, un officier actif et zélé, plus que vous ne le croyez,
+peut-être, car son air tranquille ne lui rend pas justice.
+
+--Vous vous trompez, monsieur; les manières du capitaine ne me font pas
+supposer qu'il manque d'énergie. Je les trouve très agréables, et je
+suis sûre qu'elles plaisent généralement.
+
+--Bien, bien; les dames sont les meilleurs juges; mais James Benwick est
+un peu trop tranquille pour moi. C'est probablement l'effet de notre
+partialité, mais Sophie et moi, nous préférons les manières de Frédéric.
+
+--Je n'avais pas l'intention, dit Anna après un peu d'hésitation, de
+comparer les deux amis.»
+
+Mais l'amiral l'interrompit:
+
+«La nouvelle du mariage est certainement vraie, il n'y a pas là de
+cancans. Nous le savons par Frédéric lui-même, qui l'a écrit à sa soeur.
+Je pense qu'ils sont tous à Uppercross.»
+
+Anna ne put résister à la tentation de dire:
+
+«J'espère, amiral, qu'il n'y a rien dans la lettre du capitaine qui
+puisse vous faire de peine. Il semblait exister un attachement entre lui
+et Louisa à l'automne dernier; mais j'aime à croire qu'il s'en est allé
+de part et d'autre sans déchirement! J'espère que le capitaine n'a à se
+plaindre de personne.
+
+--Non, certainement; Frédéric n'est pas un homme à gémir et à se
+plaindre. Il a trop d'esprit pour cela. Si la jeune fille en préfère un
+autre, qu'elle le prenne.
+
+--Vous avez raison; j'espère seulement que le capitaine n'a pas à se
+plaindre de son ami. Je serais bien fâchée que leur amitié fût détruite,
+ou même refroidie par une chose semblable.
+
+--Oui, oui, je vous comprends. Mais sa lettre n'en dit rien. Il ne
+témoigne pas même le plus léger étonnement.»
+
+Anna ne fut pas aussi convaincue que l'amiral. Mais il était inutile
+d'en demander davantage.
+
+«Pauvre Frédéric, dit l'amiral; il faut qu'il recommence à nouveaux
+frais. Sophie doit lui écrire de venir; il y a ici de jolies filles, il
+me semble. Il serait inutile d'aller à Uppercross à présent, car l'autre
+miss Musgrove est recherchée par son cousin, le jeune ministre. Ne
+pensez-vous pas, miss Elliot, qu'il fera mieux de venir à Bath?»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+
+Tandis que l'amiral parlait de Wenvorth, celui-ci était déjà en route.
+Anna l'aperçut la première fois qu'elle sortit. Elle était avec sa
+soeur, M. Elliot et Mme Clay; on traversait la rue Nelson, il commençait
+à pleuvoir. Les dames entrèrent dans un magasin, tandis que M. Elliot
+s'avançait vers lady Dalrymph, dont la voiture stationnait à quelques
+pas de là, et lui demandait de prendre ces dames.
+
+Mais la calèche ne contenait que quatre places, et miss Carteret était
+avec sa mère.
+
+Une place appartenait de droit à miss Elliot l'aînée; mais il y eut un
+débat de politesse entre Mme Clay et Anna, pour la seconde place.
+
+Anna se souciait peu de la pluie et préférait marcher; Mme Clay ne la
+craignait pas non plus, et était d'ailleurs solidement chaussée. Mais
+miss Elliot affirma que Mme Clay avait déjà pris froid; et M. Elliot
+soutint que les bottines d'Anna étaient les plus solides; cela mit fin
+au débat. Tout à coup, Anna, assise près de la fenêtre, aperçut
+Wenvorth, qui descendait la rue. Elle ne put s'empêcher de tressaillir,
+tout en se disant que c'était absurde. Pendant quelques minutes, elle ne
+vit rien; tout était confus autour d'elle. Quand elle put se remettre,
+on attendait encore la voiture, et M. Elliot s'apprêtait à faire une
+commission pour Mme Clay.
+
+Elle alla vers la porte pour voir s'il pleuvait. Quel autre motif
+aurait-elle eu? Le capitaine devait être parti.
+
+Elle rebroussa chemin en voyant entrer le capitaine Wenvorth lui-même
+avec plusieurs dames et gentlemen. La vue d'Anna parut le troubler; il
+rougit extrêmement.
+
+Pour la première fois, elle trahissait moins d'émotion que lui. Elle
+avait pu se préparer, et pourtant elle était émue.
+
+Il lui dit quelques mots. Il n'était ni froid ni amical, mais
+embarrassé.
+
+Anna vit avec peine, mais sans surprise, qu'Élisabeth ne voulait pas
+reconnaître M. Elliot. Il n'attendait qu'un signe d'elle pour la saluer,
+mais elle se détourna avec une froideur glaciale. Bientôt un domestique
+annonça la voiture de lady Dalrymph.
+
+La pluie recommençait; il y eut dans la petite boutique un mouvement
+qui apprit aux assistants que lady Dalrymph venait chercher miss Elliot.
+Alors le capitaine, se tournant vers Anna, lui offrit ses services
+plutôt par son attitude que par ses paroles.
+
+«Je vous remercie, dit-elle. Je ne monte pas en voiture; il n'y a pas de
+place, et je préfère marcher.
+
+--Mais il pleut.
+
+--Oh! très peu; je n'y prends pas garde».
+
+Après un silence, il dit, en montrant son parapluie:
+
+«Quoique arrivé d'hier, je me suis déjà équipé pour Bath. Prenez-le si
+vous tenez à marcher; mais il serait plus prudent de me laisser chercher
+une voiture.»
+
+Elle refusa, disant qu'elle attendait M. Elliot. Elle parlait encore
+quand il entra. Wenvorth le reconnut, c'était bien celui qu'il avait vu
+à Lyme s'arrêter sur l'escalier pour admirer Anna. Sa manière d'être et
+ses façons étaient celles d'un parent, ou d'un ami privilégié. Il lui
+offrit son bras. En sortant, Anna ne put jeter à Wenvorth qu'un bonjour,
+accompagné d'un doux et timide regard.
+
+Quand ils furent partis, les dames qui étaient avec le capitaine se
+mirent à parler d'eux.
+
+«Miss Elliot ne déplaît pas à son cousin, je crois?
+
+--Oh! c'est assez clair. On peut deviner ce qui arrivera. Il est
+toujours avec eux. Il vit à moitié dans la famille. Il a très bon air.
+
+--Oui, et miss Atkinson, qui a dîné une fois avec lui, dit qu'elle n'a
+jamais vu un homme plus aimable.
+
+--Quand on regarde bien miss Elliot, on la trouve jolie. J'avoue que je
+la préfère à sa soeur, malgré l'avis général.
+
+--Moi aussi.
+
+--Oh! sans comparaison. Mais les hommes sont tous enthousiastes de miss
+Elliot. Anna est trop délicate pour eux.»
+
+Anna aurait bien voulu ne pas causer. Son cousin était plein
+d'attention, et choisissait des sujets propres à l'intéresser, soit des
+louanges sensées et justes de lady Russel, soit des insinuations contre
+Mme Clay. Mais Anna ne pouvait en ce moment penser qu'à Wenvorth. Elle
+ne pouvait deviner ce qu'il pensait, ni être calme. Elle espérait être
+sage et raisonnable plus tard; mais, hélas! elle devait s'avouer qu'elle
+ne l'était pas encore.
+
+S'il restait à Bath, lady Russel ne pouvait manquer de le voir. Le
+reconnaîtrait-elle? Qu'en résulterait-il? Déjà elle avait dû dire à son
+amie que Louisa allait épouser Benwick et avait été gênée en voyant la
+surprise de lady Russel, qui ne connaissait pas bien la situation.
+
+Le lendemain, Anna, en descendant la rue Pulleney avec lady Russel,
+aperçut Wenvorth sur le trottoir opposé, et ne le perdit plus de vue.
+Quand il fut plus près, elle regarda lady Russel et vit qu'elle
+observait attentivement Wenvorth. A la difficulté qu'elle avait à en
+détacher ses yeux, Anna comprit qu'il exerçait sur lady Russel une sorte
+de fascination. Elle paraissait étonnée que huit années passées dans des
+pays étrangers et dans le service actif ne lui eussent rien enlevé de sa
+bonne mine.
+
+A la fin, lady Russel détourna la tête:
+
+«Vous vous demandez sans doute ce qui a arrêté mes yeux si longtemps: je
+regardais à une fenêtre des rideaux dont lady Alis m'a parlé.»
+
+Anna soupira et rougit de pitié et de dédain soit pour son amie, soit
+pour elle-même. Ce qui la vexait le plus, c'est qu'elle n'avait pu
+s'assurer s'il les avait aperçues.
+
+Un jour ou deux se passèrent sans le voir, et Anna, s'imaginant plus
+forte qu'elle n'était, attendait avec impatience un concert donné pour
+le bénéfice d'une personne patronnée par lady Dalrymph. On disait qu'il
+serait bon, et Wenvorth aimait passionnément la musique. Elle désirait
+causer quelques instants avec lui, et se sentait le courage de lui
+adresser la parole. Ni lady Russel, ni Élisabeth n'avaient voulu le
+reconnaître, et elle pensait qu'elle lui devait une réparation.
+
+Elle avait promis à Mme Shmith de passer la soirée avec elle. Elle y
+entra un instant, lui promettant une plus longue visite le lendemain.
+
+«Certainement, dit Mme Shmith; seulement vous me raconterez tout. Où
+allez-vous?»
+
+Anna le lui dit, et ne reçut pas de réponse. Mais quand elle sortit, Mme
+Shmith lui dit d'un air moitié sérieux, moitié malin:
+
+«Ne manquez pas de venir demain. Quelque chose me dit que bientôt vous
+ne viendrez plus.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+
+Sir Walter, ses deux filles et Mme Clay arrivèrent les premiers au
+concert, et, en attendant lady Dalrymph, s'assirent auprès du feu; à
+peine y étaient-ils que le capitaine Wenvorth entra. Anna se trouvait
+près de la porte, elle s'avança vers lui et lui dit un bonsoir gracieux.
+Il se mit à causer avec elle, malgré les regards du père et de la soeur.
+Anna ne les voyait pas, mais entendait leurs chuchotements, et quand
+elle vit Wenvorth saluer de loin, elle comprit que Sir Walter avait bien
+voulu lui faire un léger salut. Après avoir parlé de Bath et du concert,
+il lui dit en souriant et en rougissant un peu:
+
+«Je vous ai à peine vue depuis la journée passée à Lyme. Je crains que
+vous n'ayez souffert de cette émotion, d'autant plus que vous l'avez
+renfermée.»
+
+Elle l'assura qu'elle n'avait pas souffert.
+
+«Ce fut un terrible moment,» dit-il, et il passa sa main sur ses yeux,
+comme si ce souvenir était encore trop pénible, mais bientôt il ajouta
+en souriant:
+
+«Cette journée cependant a eu des conséquences qui ne sont pas
+terribles. Quand vous eûtes la présence d'esprit de suggérer que c'était
+à Benwick de trouver un médecin, vous ne pensiez guère que c'était lui
+qui avait le plus d'intérêt à la guérison de Louisa.
+
+--Cela est certain. Mais j'espère que ce sera un heureux mariage. Ils
+ont tous deux de bons principes et un bon caractère.
+
+--Oui, dit-il, mais ici finit la ressemblance. Je les souhaite heureux
+de toute mon âme. Ils n'auront ni lutte à soutenir, ni caprices, ni
+opposition, ni retards. Tout cela est beaucoup plus que.......»
+
+Il s'arrêta: un souvenir soudain lui donna un peu de cette émotion qui
+faisait rougir Anna et lui faisait tenir les yeux baissés. Il affermit
+sa voix, et continua:
+
+«J'avoue que je trouve entre eux une différence d'esprit trop grande.
+Louisa est une aimable jeune fille, douce et assez intelligente, mais
+Benwick est quelque chose de plus. C'est un homme instruit, un esprit
+délicat, et j'avoue que je suis étonné de son choix. S'il avait été
+préféré par elle et l'eût aimée par reconnaissance, c'est différent;
+mais il semble, au contraire, qu'il y ait eu chez lui un attachement
+soudain, et cela me surprend. Un homme comme lui! un coeur presque
+brisé! Fanny Harville était une créature supérieure, et il l'aimait
+sincèrement. Un homme ne doit pas guérir, et ne guérit pas d'un tel
+amour pour une telle femme.»
+
+Anna éprouva en un moment mille sensations de plaisir et de confusion.
+Elle sentait son coeur battre plus vite. Il lui fut impossible de
+continuer ce sujet, mais, sentant la nécessité de parler, elle prit un
+détour:
+
+«Êtes-vous resté longtemps à Lyme?
+
+--Environ quinze jours. Je ne pouvais pas m'éloigner tant que Louisa
+était en danger. J'avais eu une part trop grande dans ce malheur pour
+être tranquille. C'était ma faute. Elle n'aurait pas été si obstinée, si
+j'avais été moins faible. J'ai exploré les environs de Lyme, qui sont
+très beaux; et plus je voyais, plus je trouvais à admirer.
+
+--J'aimerais bien à revoir Lyme, dit Anna.
+
+--Vraiment, je ne l'aurais pas cru. La scène de désolation à laquelle
+vous avez été mêlée, la fatigue et la contention d'esprit que vous avez
+éprouvées auraient dû vous dégoûter de Lyme.
+
+--Les dernières heures furent certainement pénibles, répondit Anna,
+mais le souvenir d'un chagrin passé devient un plaisir, et ce n'est pas
+le seul souvenir que Lyme m'ait laissé. Nous y avons eu beaucoup de
+plaisir. J'ai voyagé si peu que tout endroit nouveau m'intéresse. Il y a
+de réelles beautés à Lyme. Il ne me reste que des impressions
+agréables,» dit-elle en rougissant un peu.
+
+A ce moment la porte s'ouvrit.
+
+«Lady Dalrymph,» s'écria-t-on joyeusement, et Sir Walter et sa fille
+s'avancèrent avec empressement au-devant d'elle. Anna fut séparée du
+capitaine Wenvorth, mais elle en avait appris en dix minutes plus
+qu'elle n'eût osé espérer. Elle cacha son agitation et sa joie sous les
+banalités de la conversation. Elle se sentait polie et bonne, et
+disposée à plaindre tous ceux qui n'étaient pas aussi heureux qu'elle.
+
+On entra dans la salle du concert. Élisabeth, au bras de miss Carteret,
+regardait le large dos de la douairière vicomtesse Dalrymph et semblait
+au comble du bonheur.
+
+Et Anna?....... Mais ce serait insulter à son bonheur que de le
+comparer à celui de sa soeur. L'un prenait sa source dans une vanité
+égoïste, l'autre dans un noble attachement.
+
+Anna ne voyait rien autour d'elle. Son bonheur était en elle-même. Ses
+yeux brillaient, ses joues brûlaient, mais elle n'en savait rien. Elle
+ne pensait qu'à cette dernière demi-heure. Les expressions du capitaine,
+le sujet qu'il avait choisi, et plus encore son air et son regard, ne
+pouvaient laisser à Anna aucun doute. Son étonnement touchant Benwick,
+ses idées sur une première affection, les phrases qu'il n'avait pu
+finir, ses yeux qui se détournaient: tout disait à Anna que ce coeur lui
+revenait enfin; que la colère et le ressentiment n'existaient plus, et
+qu'ils étaient remplacés par l'ancienne tendresse. Oui, il l'aimait; ces
+pensées et les images qu'elles suggéraient l'absorbaient entièrement.
+
+Quand chacun fut assis à sa place, elle chercha des yeux Wenvorth, mais
+elle ne le vit pas, et le concert commença. M. Elliot s'était arrangé de
+façon à être placé près d'Anna. Miss Elliot, assise entre ses deux
+cousines et l'objet des attentions du colonel Wallis, était très
+satisfaite. Anna était dans une disposition d'esprit à jouir de la
+musique; pendant l'entr'acte elle expliquait à M. Elliot les paroles
+d'une chanson italienne. «Voici à peu près le sens, dit-elle, car une
+chanson d'amour ne se peut guère traduire, et je ne suis pas très
+savante.
+
+--Oui, je vois que vous ne savez rien, vous vous bornez à traduire
+fidèlement, élégamment ces inversions et ces obscurités de la langue
+italienne. Ne parlez plus de votre ignorance, en voici une preuve
+complète.
+
+--J'accepte vos éloges comme une bienveillante politesse, mais je ne
+voudrais pas subir un examen sérieux.
+
+--Je n'ai pas fréquenté Camben-Place si longtemps sans apprécier miss
+Anna Elliot. Elle est trop modeste pour que le monde connaisse la moitié
+de ses perfections, et chez toute autre femme cette modestie ne serait
+pas naturelle.
+
+--De grâce, arrêtez: c'est trop de flatterie. Que va-t-on jouer
+maintenant? dit-elle en regardant le programme.
+
+--Je vous connais peut-être, dit M. Elliot en baissant la voix, depuis
+plus longtemps que vous ne pensez.
+
+--Vraiment! comment cela se peut-il? Vous ne pouvez me connaître que
+depuis mon arrivée à Bath.
+
+--Je vous connaissais par ouï-dire, longtemps avant. On vous a dépeinte
+à moi. Votre personne, vos goûts, vos talents, tout est présent à mon
+esprit.»
+
+M. Elliot ne se trompait pas en espérant éveiller l'intérêt d'Anna. On
+éprouve un charme mystérieux et irrésistible à être connue depuis
+longtemps sans le savoir. Elle le questionna, mais en vain. Il était
+ravi qu'on l'interrogeât, mais il ne voulait rien dire.
+
+«Non, non, plus tard peut-être, mais pas maintenant.»
+
+Anna se dit que ce ne pouvait être que M. Wenvorth, le frère du
+capitaine, qui avait parlé d'elle.
+
+«Le nom d'Anna Elliot m'intéresse depuis longtemps, ajouta-t-il, et, si
+j'osais, j'exprimerais le désir qu'elle n'en change jamais.»
+
+Tout à coup une autre voix attira son attention. Son père parlait à lady
+Dalrymph.
+
+«C'est un très bel homme, disait-il.
+
+--Oui, dit lady Dalrymph. Il a plus grand air que les gens qu'on voit
+généralement à Bath. N'est-il pas Irlandais?
+
+--Son nom est Wenvorth, capitaine de marine. Sa soeur est la femme de M.
+Croft, mon locataire à Kellynch, dans le comté de Somerset.»
+
+Anna, ayant suivi la direction des regards de son père, aperçut le
+capitaine, debout au milieu d'un groupe. Quand leurs yeux se
+rencontrèrent, il lui sembla qu'il détournait les siens.
+
+Mais la musique recommença, et elle fut forcée d'y donner son
+attention. Quand elle regarda de nouveau, il était parti.
+
+La première partie du concert étant finie, quelques personnes
+proposèrent d'aller prendre du thé. Anna resta assise à côté de lady
+Russel, et fut débarrassée de M. Elliot. Elle était décidée à parler à
+Wenvorth si le hasard l'amenait auprès d'elle, malgré la présence de
+lady Russel, qui l'avait certainement aperçu. La salle se remplit de
+nouveau, et Anna eut à entendre une longue heure de musique. Elle était
+fort agitée, et ne pouvait être tranquille tant qu'elle n'aurait pas
+échangé avec lui un regard ami.
+
+Elle se plaça à dessein à l'extrémité d'une banquette, avec une place
+vide auprès d'elle. Bientôt Wenvorth s'approcha, mais avec hésitation;
+il avait un air grave; le changement était frappant. Elle pensa que son
+père ou lady Russel l'avait peut-être blessé... Il parla du concert, dit
+qu'il espérait de meilleur chant et qu'il ne serait pas fâché d'en voir
+la fin. Mais elle défendit si bien les chanteurs, tout en tenant compte,
+d'une manière charmante, de l'opinion du capitaine qu'il répondit par un
+sourire et que sa figure s'éclaircit.
+
+Alors il parut plus à l'aise, et jeta même un regard sur le banc pour y
+prendre place à côté d'Anna. A ce moment elle se sentit toucher
+l'épaule; c'était M. Elliot qui la priait de vouloir bien expliquer
+encore l'italien. Miss Carteret désirait comprendre ce qu'on allait
+chanter.
+
+Anna ne put refuser, mais jamais elle n'avait fait à la politesse un
+plus grand sacrifice.
+
+Quand elle se retourna vers le capitaine, il lui dit adieu
+précipitamment.
+
+«Cette chanson ne mérite-t-elle pas qu'on reste? dit Anna soudainement
+poussée à encourager Wenvorth.
+
+--Non, dit-il d'un ton singulier. Rien ici n'est digne de me retenir.»
+Et il partit.
+
+Il était donc jaloux de M. Elliot. C'était là le seul motif plausible.
+Aurait-elle pu le croire trois heures auparavant! Ce fut un moment de
+joie exquise. Mais, hélas! combien différentes furent les pensées qui
+suivirent! Comment apaiser cette jalousie? Comment pourrait-il jamais
+connaître les vrais sentiments d'Anna?
+
+Les attentions de M. Elliot la firent souffrir horriblement, ce
+soir-là.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+
+Le lendemain Anna se rappela avec plaisir sa promesse à Mme Shmith. Elle
+serait absente quand M. Elliot viendrait, car l'éviter était maintenant
+son seul désir. Elle éprouvait cependant pour lui une grande
+bienveillance; elle lui devait de la reconnaissance et de l'estime. Mais
+Wenvorth existait seul pour elle, soit qu'elle dût être unie à lui, soit
+qu'elle en fût séparée pour toujours. Jamais peut-être les rues de Bath
+n'avaient été traversées par de pareils rêves d'amour.
+
+Ce matin-là son amie sembla particulièrement reconnaissante, car elle
+comptait à peine sur sa visite. Elle demanda des détails, et Anna se fit
+un plaisir de lui raconter la soirée. Ses traits étaient animés par le
+souvenir. Mais ce n'était pas assez pour la curieuse Mme Shmith, qui
+demanda des détails particuliers sur les personnes.
+
+«Les petites Durand étaient-elles là, la bouche ouverte pour gober la
+musique, comme des moineaux qui demandent la becquée. Elles ne manquent
+jamais un concert.
+
+--Je ne les ai pas vues. Mais j'ai entendu dire qu'elles étaient dans la
+salle.
+
+--Et la vieille lady Maclean? Elle devait être dans votre voisinage, car
+vous étiez certainement aux places d'honneur, près de l'orchestre, avec
+lady Dalrymph?
+
+--Non, c'est ce que je craignais; mais heureusement lady Dalrymph
+cherche toujours à être le plus loin possible, et il paraît que je n'ai
+pas vu grand'chose.
+
+--Oh! assez pour votre amusement, il me semble, et puis vous aviez mieux
+à faire. Je vois dans vos yeux que vous avez eu une soirée agréable.
+Vous causiez dans les entr'actes?»
+
+Anna sourit. «Que voyez-vous dans mes yeux?
+
+--Votre visage me dit que vous étiez hier avec la personne que vous
+trouvez la plus aimable entre toutes, et qui vous intéresse plus que
+l'univers entier.»
+
+Une rougeur s'étendit sur les joues d'Anna; elle ne put répondre.
+
+«Et cela étant, continua Mme Shmith après un silence, vous saurez
+combien j'apprécie votre visite. C'est vraiment bien bon de votre part,
+vous qui avez tant d'autres invitations.»
+
+La pénétration de Mme Shmith saisit Anna d'étonnement et de confusion;
+elle ne pouvait imaginer comment elle savait quelque chose sur Wenvorth.
+
+«Dites-moi, je vous prie, continua Mme Shmith; M. Elliot sait-il que je
+suis à Bath, et que vous me connaissez?
+
+--M. Elliot! reprit Anna surprise, mais elle se reprit aussitôt, et
+ajouta d'un air indifférent: Vous le connaissez?
+
+--Je l'ai connu beaucoup autrefois, dit madame Shmith gravement; mais
+c'est fini maintenant.
+
+--Vous ne m'en avez jamais rien dit! Si je l'avais su, j'aurais eu le
+plaisir de lui parler de vous.
+
+--Pour dire la vérité, dit Mme Shmith reprenant son air gai, c'est
+exactement le plaisir que je vous prie de me faire. M. Elliot peut
+m'être très utile, et si vous avez la bonté, chère miss Elliot, de
+prendre ma cause en main, elle sera gagnée.
+
+--J'en serais extrêmement heureuse: j'espère que vous ne doutez pas de
+mon désir de vous être utile, répondit Anna, mais vous me supposez une
+plus grande influence que je n'en ai. Je suis parente de M. Elliot, à ce
+titre seulement n'hésitez pas à m'employer.»
+
+Mme Shmith lui jeta un regard pénétrant, puis, souriant, elle lui dit:
+
+«J'ai été un peu trop vite à ce que je vois. Pardonnez-le-moi, j'aurais
+dû attendre une déclaration officielle. Mais, chère miss Elliot,
+dites-moi, comme à une vieille amie, quand je pourrai parler. Me
+sera-t-il permis, la semaine prochaine, de penser que tout est décidé,
+et de bâtir mes projets égoïstes sur le bonheur de M. Elliot?
+
+--Non, répondit Anna; ni la semaine prochaine, ni les suivantes. Rien de
+ce que vous pensez ne se fera. Je ne dois pas épouser M. Elliot. Qui
+vous le fait croire?»
+
+Mme Shmith la regarda avec attention, sourit, secoua la tête et dit:
+
+«Je crois que vous ne serez pas cruelle quand le moment sera arrivé.
+Jusque-là, nous autres femmes, nous ne voulons rien avouer. Tout homme
+qui ne nous a pas encore demandées est censé refusé. Laissez-moi plaider
+pour mon ancien ami. Où trouverez-vous un mari plus gentleman, un homme
+plus aimable? Laissez-moi recommander M. Elliot. Je suis sûre que le
+colonel Wallis ne vous a dit de lui que du bien; et qui peut le mieux
+connaître que le colonel Wallis?
+
+--Ma chère madame Shmith, il n'y a pas un an que Mme Elliot est morte.
+Votre supposition n'est pas admissible.
+
+--Oh! si ce sont là vos seules objections! dit Mme Shmith d'un air
+malin, M. Elliot est sauvé, et je ne m'inquiète plus de lui. Ne
+m'oubliez pas quand vous serez mariée: voilà tout. Dites-lui que je suis
+votre amie, et il m'obligera plus facilement qu'aujourd'hui. J'espère,
+chère miss Elliot, que vous serez très heureuse. M. Elliot a assez de
+bon sens pour apprécier la valeur d'une femme telle que vous. Votre
+bonheur ne fera pas naufrage comme le mien. Vous avez la fortune, et
+vous connaissez le caractère de votre fiancé. D'autres ne l'entraîneront
+pas à sa ruine.
+
+--Oui, dit Anna, je peux croire tout le bien possible de mon cousin. Son
+caractère paraît ferme et décidé, et j'ai pour lui un grand respect.
+Mais je ne le connais pas depuis longtemps, et ce n'est pas un homme
+qu'on puisse connaître vite. Ne comprenez-vous pas qu'il ne m'est rien?
+S'il demandait ma main, je refuserais. Je vous assure que M. Elliot
+n'était pour rien dans le plaisir que j'ai eu hier soir. Ce n'est pas M.
+Elliot qui.....»
+
+Elle s'arrêta, et rougit fortement, regrettant d'en avoir tant dit.
+Puis, impatiente d'échapper à de nouvelles remarques, elle voulut savoir
+pourquoi Mme Shmith s'était imaginé qu'elle épouserait M. Elliot.
+
+«D'abord, pour vous avoir vus souvent ensemble. J'ai pensé, comme tout
+le monde, que vos parents et vos amis désiraient cette union. Mais c'est
+depuis deux jours seulement que j'en ai entendu parler.
+
+--Vraiment, on en a parlé!
+
+--Avez-vous regardé la femme qui vous a introduite hier soir? C'était la
+garde, Mme Rock, qui, par parenthèse, était très curieuse de vous voir
+et très contente de se trouver là. C'est elle qui m'a dit que vous
+épousiez M. Elliot.
+
+--Elle n'a pu dire grand'chose sur des bruits qui n'ont aucun
+fondement,» dit Anna en riant.
+
+Mme Shmith ne répondit pas.
+
+«Dois-je dire à M. Elliot que vous êtes à Bath?
+
+--Non, certainement. Je vous remercie; ne vous occupez pas de moi.
+
+--Vous disiez avoir connu M. Elliot pendant longtemps?
+
+--Oui.
+
+--Pas avant son mariage, sans doute?
+
+--Il n'était pas marié quand je l'ai connu.
+
+--Et vous étiez très liée avec lui?
+
+--Intimement.
+
+--Vraiment! alors dites-moi ce qu'il était à cette époque: je suis
+curieuse de le savoir. Était-il tel qu'aujourd'hui?
+
+--Je ne l'ai pas vu depuis trois ans,» répondit Mme Shmith d'une voix si
+grave, que continuer ce sujet devenait impossible.
+
+La curiosité d'Anna en fut accrue. Elles restèrent toutes deux
+silencieuses; enfin Mme Shmith dit:
+
+«Je vous demande pardon, chère miss Elliot, mais j'étais incertaine sur
+ce que je devais faire, et je me décide à vous laisser connaître le vrai
+caractère de M. Elliot. Je crois maintenant que vous n'avez pas
+l'intention de l'accepter. Mais on ne sait ce qui peut arriver; vous
+pourriez un jour ou l'autre penser différemment. Écoutez la vérité:
+
+»M. Elliot est un homme sans coeur et sans conscience; un être prudent,
+rusé et froid, qui ne pense qu'à lui, qui, pour son bien-être ou son
+intérêt, commettrait une cruauté, une trahison, s'il n'y trouvait aucun
+risque. Il est capable d'abandonner ceux qu'il a entraînés à la ruine
+sans le moindre remords. Il n'a aucun sentiment de justice ni de
+compassion. Oh! il n'a pas de coeur, et son âme est noire.»
+
+Elle s'arrêta, voyant l'air surpris d'Anna, et ajouta d'un ton plus
+calme:
+
+«Mes expressions vous étonnent; il faut faire la part d'une femme
+irritée et maltraitée, mais j'essayerai de me dominer. Je ne veux pas le
+décrier. Je vous dirai seulement ce qu'il a été pour moi.
+
+»Il était, avant mon mariage, l'ami intime de mon cher mari, qui le
+croyait aussi bon que lui-même. M. Elliot me plut aussi beaucoup, et
+j'eus de lui une haute opinion. A dix-neuf ans on ne raisonne pas
+beaucoup. Nous vivions très largement: il avait moins d'aisance que
+nous, et demeurait au temple; c'est à peine s'il pouvait soutenir son
+rang. Mais notre maison était la sienne; il y était le bienvenu; on le
+regardait comme un frère. Mon pauvre Henri, qui avait l'esprit le plus
+fin et le plus généreux, aurait partagé avec lui jusqu'à son dernier
+sou, et je sais qu'il est venu souvent à son aide.
+
+--Ce doit être alors, dit Anna, qu'il connut mon père et ma soeur. Je
+n'ai jamais compris sa conduite avec eux ni son mariage; cela ne
+s'accorde guère avec ce qu'il paraît être aujourd'hui.
+
+--Je sais tout! s'écria Mme Shmith. Il fut présenté à Sir Walter avant
+que je le connusse, mais il en parlait souvent. Je sais qu'il refusa les
+avances qu'on lui fit. Je sais aussi tout ce qui a rapport à son
+mariage. Sa femme était d'une condition inférieure; je l'ai connue
+pendant les deux dernières années de sa vie.
+
+--On m'a dit que ce ne fut pas un heureux mariage, dit Anna. Mais
+j'aimerais à savoir pourquoi il repoussa les avances de mon père.
+
+--M. Elliot, continua Mme Shmith, avait alors le désir de faire
+rapidement fortune par un riche mariage. Il n'avait aucun secret pour
+moi; il me le dit, et me parlait souvent de votre père et de votre
+soeur.
+
+--Peut-être, dit Anna frappée d'une idée soudaine, lui avez-vous
+quelquefois parlé de moi?
+
+--Très souvent: je me vantais de connaître ma chère Anna, et je disais
+que vous ne ressembliez guère à........»
+
+Elle s'arrêta brusquement.
+
+«Cela m'explique ce que m'a dit M. Elliot hier soir. Je n'y comprenais
+rien. Mais je vous ai interrompue: alors M. Elliot fit un mariage
+d'argent? et c'est là sans doute ce qui vous ouvrit les yeux sur son
+caractère?»
+
+Ici Mme Shmith hésita:
+
+«Oh! ces choses sont trop communes pour frapper beaucoup. J'étais très
+jeune, gaie et insouciante. Je ne pensais qu'au plaisir. La maladie et
+le chagrin m'ont donné d'autres idées. Mais alors je ne voyais rien de
+répréhensible dans ce que faisait M. Elliot. Chercher son bien avant
+tout me paraissait naturel.
+
+--Mais sa femme n'était-elle pas de basse condition?
+
+--Oui, c'était là mon objection, mais il ne voulut rien entendre. De
+l'argent, c'était tout ce qu'il voulait. Le père était vitrier, le
+grand-père boucher. Mais elle était jolie, elle avait eu de l'éducation,
+et ses cousines l'avaient conduite dans la société. Le hasard lui fit
+rencontrer Elliot: elle l'aima. Il s'assura seulement du chiffre de la
+fortune. Il n'attachait pas d'importance, comme aujourd'hui, à son rang.
+Kellynch devait lui revenir un jour; mais en attendant il ne se souciait
+guère de l'honneur de la famille. Je lui ai souvent entendu dire que si
+une baronnie s'achetait il vendrait la sienne pour mille francs, y
+compris les armoiries et la devise, le nom et la livrée. Mais ce serait
+mal de raconter tout ce qu'il disait sur ce sujet, et cependant je dois
+vous donner des preuves.
+
+--Je n'en ai pas besoin: ce que vous m'avez dit s'accorde bien avec tout
+ce que nous avons entendu dire. Je suis curieuse de savoir pourquoi il
+est si différent maintenant?
+
+--Pour ma propre satisfaction, restez, et soyez assez bonne pour aller
+prendre dans ma chambre une petite boîte incrustée que vous trouverez
+sur la tablette du cabinet.»
+
+Anna fit ce que son amie désirait, et la boîte fut placée devant Mme
+Shmith. Elle soupira en l'ouvrant et dit:
+
+«Elle est pleine de lettres de M. Elliot à mon mari. J'en cherche une
+écrite avant mon mariage et qui a été conservée par hasard. La voici; je
+ne l'ai pas brûlée, parce qu'étant peu satisfaite de M. Elliot, j'ai
+voulu conserver les preuves de notre ancienne intimité:
+
+ «Cher Shmith, j'ai reçu votre lettre. Votre bonté m'accable. Je
+ voudrais que les coeurs comme le vôtre fussent moins rares; mais j'ai
+ vécu vingt-trois ans dans le monde, et je n'ai rien vu de pareil. Je
+ n'ai pas besoin d'argent en ce moment. Félicitez-moi: je suis
+ débarrassé de Sir Walter et de sa fille. Ils sont retournés à
+ Kellynch, et m'ont fait presque jurer de les visiter cet été. Mais
+ quand j'irai, ce sera accompagné d'un arpenteur, pour savoir le
+ meilleur parti qu'on peut tirer de la propriété. Le baronnet pourrait
+ bien se remarier; il est assez fou pour cela.
+
+ »S'il le fait, il me laissera en paix, ce qui est une compensation
+ pour l'héritage.
+
+ »Je voudrais avoir un autre nom que Elliot; j'en suis écoeuré.
+ Heureusement je puis quitter celui de Walter, et je souhaite que vous
+ ne me le jetiez jamais à la face, voulant pour le reste de ma vie me
+ dire
+
+ »Votre dévoué
+
+ »WILLIAM ELLIOT.»
+
+Anna ne put lire cette lettre sans rougir; ce que voyant, dit Mme
+Shmith:
+
+«Les expressions sont assez insolentes. Elles vous peignent l'homme.
+Peut-on être plus clair?»
+
+Anna fut quelque temps à se remettre du trouble et de la mortification
+qu'elle avait éprouvés.
+
+Elle fut obligée de se dire avant de recouvrer le calme nécessaire, que
+cette lecture était la violation du secret d'une lettre, et qu'on ne
+devait juger personne sur un pareil témoignage.
+
+«Je vous remercie, dit-elle. Voici bien la preuve complète de ce que
+vous m'avez dit. Mais pourquoi se lier avec nous, à présent?
+
+--Vous allez le savoir: je vous ai montré ce qu'était M. Elliot, il y a
+douze ans; je vais vous le montrer tel qu'il est aujourd'hui. Je ne puis
+vous donner des preuves écrites, mais un témoignage verbal authentique.
+Il désire réellement vous épouser. Ses intentions sont très sincères.
+Mon autorité en ceci est le colonel Wallis.
+
+--Vous le connaissez donc?
+
+--Non, la chose ne me vient pas si directement, mais la source n'en est
+pas moins bonne. M. Elliot parle à coeur ouvert de ses projets de
+mariage au colonel Wallis, qui me paraît un caractère sensé, prudent et
+observateur. Mais il a une jolie femme très sotte, à qui il dit tout ce
+qu'il fait; celle-ci répète tout à sa garde, qui me le redit.
+
+--Ma chère Mme Shmith, votre autorité est en faute. Les idées que M.
+Elliot a sur moi n'expliquent aucunement ses efforts pour se réconcilier
+avec mon père. Ils étaient déjà sur un pied d'intimité quand je suis
+arrivée à Bath.
+
+--Oui, je sais cela, mais..... Écoutez-moi seulement: vous jugerez
+bientôt s'il faut y croire, en écoutant quelques particularités que vous
+pourrez immédiatement contredire ou confirmer. Il vous avait vue et
+admirée avant d'aller à Bath sans vous connaître, est-ce vrai?
+
+--Oui, je l'ai vu à Lyme.
+
+--Bien. Le premier point reconnu vrai, accordez quelque confiance à mon
+amie. Il vous vit à Lyme, et vous lui plûtes tellement qu'il fut ravi de
+vous retrouver à Camben-Place, sous le nom de miss Anna Elliot. Dès ce
+moment, ses visites eurent un double motif. Mon historien dit que l'amie
+de votre soeur est à Bath depuis le commencement de septembre; que c'est
+une femme habile, insinuante; une belle personne, pauvre et..... qui
+doit désirer s'appeler lady Elliot; et l'on se demande avec surprise
+pourquoi miss Elliot semble ne pas voir le danger.»
+
+Ici, Mme Shmith s'arrêta un moment; mais, Anna gardant le silence, elle
+continua:
+
+«Ceux qui connaissent la famille voyaient les choses ainsi, longtemps
+avant votre arrivée. Le colonel Wallis, ami de M. Elliot, avait l'oeil
+sur votre père et étudiait avec intérêt ce qui se passe ici; il mit M.
+Elliot au courant des cancans. Celui-ci a complètement changé d'avis
+pour ce qui touche le rang et les relations; et maintenant qu'il est
+riche, il s'est accoutumé à étayer son bonheur sur sa baronnie future.
+Il ne peut supporter l'idée de ne pas être Sir Walter. Vous pouvez
+deviner que les nouvelles apportées par son ami ne lui ont pas été
+agréables. Il a résolu de s'établir à Bath et de se lier avec la
+famille, afin de s'assurer du danger et de circonvenir la dame, s'il
+était nécessaire, et le colonel a promis de l'aider. Le seul but de M.
+Elliot était d'abord d'étudier Mme Clay et Sir Walter, quand votre
+arrivée y ajouta un autre motif. Mais je n'ai pas besoin d'entrer dans
+des détails, et vous pouvez vous souvenir de ce qui s'est passé depuis.
+
+--Oui, dit Anna; ce que vous me dites s'accorde avec ce que j'ai vu. La
+ruse a toujours quelque chose d'offensif; et les manoeuvres de l'égoïsme
+et de la duplicité sont révoltantes; mais rien de ce que j'ai entendu ne
+me surprend, j'ai toujours supposé à sa conduite un motif caché.
+J'aimerais à connaître sa pensée sur la probabilité de l'événement qu'il
+redoute.
+
+--Il pense que Mme Clay sait qu'il voit son jeu, qu'elle le craint, et
+que sa présence l'empêche d'agir comme elle le voudrait. Mais il partira
+un jour ou l'autre, et je ne vois pas comment il pourra être jamais
+tranquille, tant qu'elle gardera son influence. Mme Wallis a une idée
+amusante, c'est de mettre dans votre contrat de mariage avec M. Elliot
+que votre père n'épousera pas Mme Clay. Cela ne l'empêchera pas, dit Mme
+Rock, d'en épouser une autre.
+
+--Je suis très enchantée de savoir tout cela; il me sera peut-être plus
+pénible de me trouver avec lui, mais je saurai mieux comment il faut
+agir. M. Elliot est décidément un homme mondain et rusé qui n'a d'autres
+principes pour le guider que l'égoïsme.»
+
+Mais Mme Shmith n'en avait pas fini avec M. Elliot. Il avait entraîné
+son mari à sa ruine; et Anna put se convaincre que M. Shmith avait un
+coeur aimant, un caractère facile et insouciant, et une intelligence
+très médiocre; que son ami le dominait et probablement le méprisait.
+Devenu riche lui-même, M. Elliot s'inquiéta peu des embarras financiers
+de son ami, qui mourut juste à temps pour ne pas savoir sa ruine. Mais
+ils avaient assez connu la gêne pour savoir qu'il ne fallait pas compter
+sur M. Elliot. Cependant M. Shmith, par une confiance qui faisait plus
+d'honneur à son coeur qu'à son jugement, le nomma son exécuteur
+testamentaire; il refusa, malgré les prières de Mme Shmith, ne voulant
+pas s'engager dans des tracas inutiles. Cette ingratitude équivalait
+pour Anna presque à un crime. Elle écouta cette histoire, comprenant que
+ce récit soulageait son amie, et s'étonnant seulement de son calme
+habituel. Mme Shmith, en apprenant le mariage d'Anna, avait espéré
+obtenir par son intermédiaire un service de M. Elliot. C'était pour
+recouvrer une propriété dans les Indes, dont les revenus étaient sous le
+séquestre; elle était forcée de renoncer à cet espoir.
+
+Anna ne put s'empêcher de s'étonner que Mme Shmith eût d'abord parlé si
+favorablement de M. Elliot.
+
+«Ma chère, lui répondit-elle, je regardais votre mariage comme certain,
+et je ne pouvais vous dire sur lui la vérité; mais mon coeur souffrait
+quand je vous parlais de bonheur. Cependant M. Elliot a des qualités,
+et, avec une femme comme vous, il ne fallait pas désespérer. Sa première
+femme fut malheureuse, mais elle était ignorante et sotte, et il ne
+l'avait jamais aimée. J'espérais qu'il en serait autrement pour vous.»
+
+Anna frissonna à la pensée de ce qu'elle aurait souffert. Était-il
+possible qu'elle eût consentie à devenir lady Elliot? Et lequel des deux
+eût été le plus misérable, quand le temps aurait tout fait connaître,
+mais trop tard.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+
+Une fois rentrée chez elle, Anna se mit à penser à tout cela; elle était
+soulagée de pouvoir juger M. Elliot librement et de ne lui plus devoir
+aucune amitié. Cependant elle sentait combien son père serait froissé;
+elle se préoccupait du chagrin et du désappointement de lady Russel,
+mais il fallait tout lui dire et attendre tranquillement la suite des
+événements. En arrivant chez elle, elle apprit que M. Elliot était venu,
+mais qu'il reviendrait le soir.
+
+Je ne pensais pas à l'inviter, dit Élisabeth d'un air qu'elle affectait
+de rendre insouciant; mais il désirait tellement venir, du moins à ce
+que dit Mme Clay.
+
+--Oui, vraiment, dit celle-ci; je n'ai jamais vu solliciter une
+invitation d'une manière plus pressante. J'étais réellement en peine
+pour lui, car votre soeur, impitoyable, semble décidée à être cruelle.
+
+--Oh! s'écria Élisabeth, je suis trop accoutumée à ces choses pour en
+être touchée. Mais quand j'ai vu combien il regrettait de ne pas
+rencontrer mon père, j'ai cédé. Ils paraissent tous deux tellement à
+leur avantage quand ils sont ensemble. Leurs façons sont si parfaites;
+et M. Elliot est si respectueux!
+
+--Cela est charmant, dit Mme Clay n'osant cependant regarder Anna. Ils
+sont comme père et fils. Chère miss Elliot, ne puis-je pas le dire?
+
+--Oh! je laisse chacun dire ce qu'il veut; s'il vous plaît de penser
+ainsi! Mais il me semble que ses attentions ressemblent à celles de tout
+le monde.
+
+--Ma chère miss Elliot! dit Mme Clay levant les mains et les yeux au
+ciel et affectant un silence étudié.
+
+--Ma chère Pénélope, ne prenez pas l'alarme. Je l'ai invité, puis
+congédié avec un sourire: j'ai eu pitié de lui.»
+
+Anna admira la dissimulation de Mme Clay, qui paraissait attendre avec
+un tel plaisir celui qui venait contre-carrer ses plans.
+
+Il était impossible qu'elle ne détestât pas M. Elliot, et cependant il
+lui fallait prendre un air calme, obligeant et se montrer satisfaite
+d'être une simple amie pour Sir Walter, tandis qu'elle aurait bien voulu
+être autre chose.
+
+Anna éprouva, en voyant M. Elliot, un pénible embarras. Maintenant
+qu'elle voyait clairement sa fausseté, sa déférence et ses attentions
+pour Sir Walter étaient odieuses; et, songeant à sa conduite avec M.
+Shmith, elle pouvait à peine supporter ses sourires, son air affable et
+l'expression de ses sentiments artificiels. Elle ne voulait ni
+explications, ni rupture, mais être aussi froide que la parenté le
+permettait. Elle fut bien aise d'apprendre qu'il quittait Bath pour deux
+jours.
+
+Le lendemain elle annonça son intention d'aller passer la matinée chez
+lady Russel.
+
+«Très bien, dit Élisabeth: faites-lui mes compliments; c'est tout ce que
+j'ai à lui dire. Rendez-lui aussi cet ennuyeux livre qu'elle a voulu me
+prêter. Je ne puis pourtant pas m'ennuyer à lire tous les poèmes ou
+toutes les statistiques qui paraissent. Lady Russel est insupportable
+avec ses nouvelles publications. Je l'ai trouvée horriblement mise hier
+soir; mais il n'est pas nécessaire que vous le lui disiez. Je croyais
+qu'elle avait un peu de goût, et j'ai eu honte d'elle. Un air officiel
+et apprêté. Et elle se tient si raide! Faites-lui mes meilleurs
+compliments, cela va sans dire.
+
+--Et les miens aussi, ajouta Sir Walter, et vous pouvez dire que j'ai
+l'intention d'aller bientôt la voir. Soyez polie. Mais je me
+contenterai de laisser ma carte, il ne faut pas faire de visites le
+matin à de vieilles femmes. Si seulement elle mettait du rouge, elle ne
+craindrait pas qu'on la voie. La dernière fois que j'y suis allé, les
+jalousies ont été baissées immédiatement.»
+
+Tandis qu'il parlait, on frappa, et M. et Mme Charles Musgrove furent
+introduits. La surprise fut grande: mais Anna seule fut contente; les
+autres étaient indifférents. Cependant, aussitôt qu'on sut qu'ils
+n'avaient pas l'intention de s'installer à la maison, Sir Walter et
+Élisabeth devinrent plus aimables et firent les honneurs de la maison.
+Élisabeth conduisit Marie dans un autre salon pour lui en faire admirer
+les magnificences.
+
+Anna, restée seule avec Charles, sut alors que Henriette et Benwick
+étaient du voyage. Voici comment ceci avait été décidé. Ce dernier ayant
+affaire à Bath, Charles s'était proposé pour venir avec lui; mais Marie
+ne supporta pas l'idée de rester seule et mit tout projet en suspens.
+Heureusement Mme Musgrove mère se décida à venir à Bath avec Henriette
+pour acheter les toilettes de noces de ses deux filles, et elle emmena
+Marie.
+
+Anna apprit que, Charles Hayter ayant obtenu une cure provisoire, les
+deux familles avaient consenti au mariage de leurs enfants.
+
+«Je suis bien heureuse d'apprendre, dit Anna, que les deux soeurs qui
+s'aiment tant et qui ont un égal mérite, aient trouvé une situation
+égale. J'espère que votre père et votre mère sont tout à fait heureux.
+
+--Mon père aimerait autant que ses futurs gendres fussent plus riches;
+mais c'est là leur seul défaut. Marier deux filles à la fois n'est pas
+une opération financière très agréable; cela diminue singulièrement les
+ressources de mon père. Je ne dis pas que mes soeurs n'y aient pas
+droit: mon père s'est toujours montré très libéral envers moi. Mais
+Marie n'approuve qu'à demi le mariage de Henriette: elle ne rend pas
+justice à Hayter, et ne pense pas assez à Wenthrop. Je ne puis lui faire
+admettre la valeur de la propriété. C'est un mariage qui a de l'avenir.
+J'ai toujours aimé Charles, et je ne cesserai pas de l'aimer
+aujourd'hui.
+
+--J'espère que Louisa est tout à fait guérie?»
+
+Il répondit avec hésitation:
+
+«Oui, je la crois guérie; mais elle est bien changée, on ne la voit plus
+courir, rire et danser. Si l'on ferme une porte trop fort, elle
+tressaille et s'agite; et Benwick s'assoit près d'elle, lui parle bas
+et lui lit des vers tout le long du jour.»
+
+Anna ne put s'empêcher de rire:
+
+«Cela n'est pas de votre goût; mais je crois que c'est un excellent
+jeune homme.
+
+--Certainement; personne n'en doute, j'apprécie fort Benwick; quand on
+peut le décider à parler, il cause bien. Ses lectures ne lui ont fait
+aucun tort, car il se bat aussi volontiers qu'il lit. Nous avons eu
+lundi dernier une fameuse chasse aux rats dans les granges de mon père,
+et il y a joué un si beau rôle que je l'en aime davantage.»
+
+Ici Charles fut obligé d'aller admirer les glaces et les porcelaines de
+Chine; mais Anna en avait entendu assez pour être au courant et pour se
+réjouir. Cependant elle soupira; mais ce n'était pas un soupir d'envie:
+elle eût bien voulu avoir la même part de bonheur que les autres sans
+diminuer la leur. La visite se passa gaiement; Marie était de bonne
+humeur, et si satisfaite du voyage dans le landau à quatre chevaux de sa
+belle-mère, qu'elle était disposée à admirer tout ce qu'on lui montrait.
+Son importance personnelle était rehaussée par ce bel appartement.
+
+Élisabeth sentait qu'il fallait inviter à dîner les Musgrove, mais elle
+ne pouvait supporter l'idée qu'ils verraient une diminution de
+serviteurs et de représentation, eux si inférieurs aux Elliot de
+Kellynch! Ce fut un combat entre les convenances et la vanité. Celle-ci
+eut le dessus, et Élisabeth fut satisfaite. Elle se dit:
+
+«Ce sont de vieilles idées de province sur l'hospitalité. On sait que
+nous ne donnons pas de dîners; personne ici ne le fait, et je suis sûre
+qu'une invitation ne serait pas agréable à Mme Musgrove: elle est gênée
+avec nous, et hors de son monde. Je les inviterai pour la soirée de
+demain; ce sera une nouveauté et un plaisir: ils n'ont jamais vu deux
+salons comme ceux-ci. Ils seront ravis, ce sera une petite réunion
+choisie.»
+
+Marie fut parfaitement contente de cette invitation; on devait la
+présenter à M. Elliot et aux illustres cousines, et rien ne pouvait lui
+être plus agréable. Anna sortit avec Charles et sa femme. Elle avait
+hâte de revoir ses amis d'Uppercross, et elle reçut le meilleur accueil.
+
+Henriette, dont l'âme était épanouie par le bonheur, fut bienveillante
+et gracieuse. Mme Musgrove était reconnaissante des services d'Anna. Ce
+fut une expansion, une chaleur, une sincérité qui la ravirent d'autant
+plus qu'elle en était privée chez elle. Elle fut invitée ou plutôt
+réclamée comme un membre de la famille, et elle reprit en retour ses
+habitudes serviables, écoutant l'histoire de Louisa et d'Henriette,
+donnant son avis sur les achats, recommandant tels magasins,
+s'interrompant pour aider Marie dans ses comptes, chercher ses clefs ou
+tâcher de la convaincre qu'elle n'avait été dupe de personne, car Marie,
+tout en s'amusant à regarder les passants par la fenêtre, ne pouvait
+s'empêcher de laisser travailler son imagination.
+
+Une nombreuse compagnie arrivant dans un hôtel y porte beaucoup de bruit
+et de mouvement; et Anna n'avait pas été là une demi-heure, que la vaste
+salle était à moitié remplie de boîtes et de paquets; puis vinrent les
+amies de Mme Musgrove, et, bientôt après, Harville et Wenvorth. Il
+sembla à Anna qu'il était dans la même disposition d'esprit que le jour
+du concert, et qu'il voulait l'éviter. Elle s'efforça d'être calme et se
+raisonna ainsi: «Si nous nous aimons encore, nos coeurs finiront par se
+comprendre; la destinée ne nous a pas rapprochés pour que nous nous
+cherchions des querelles absurdes.»
+
+«Anna, s'écria Marie, voici Mme Clay debout sous la colonnade avec un
+monsieur près d'elle. Ils semblent causer intimement. Comment se
+nomme-t-il? Venez; dites-le-moi. Mon Dieu! je me souviens; c'est M.
+Elliot.
+
+--Non, s'écria Anna vivement, ce ne peut être lui. Il a dû quitter Bath
+ce matin à neuf heures, et il ne reviendra que demain.»
+
+Elle sentit que Wenvorth la regardait, ce qui la vexa et l'embarrassa et
+lui fit regretter ce qu'elle avait dit.
+
+Marie, voulant qu'on supposât qu'elle connaissait son cousin, se mit à
+parler des ressemblances de famille, affirma que c'était M. Elliot, et
+appela encore Anna pour regarder elle-même. Mais Anna ne bougea pas. Son
+malaise cependant augmenta quand elle vit les sourires et les regards
+d'intelligence échangés entre deux ou trois dames, comme si elles se
+croyaient dans le secret. Il était évident qu'on avait causé d'elle.
+
+«Venez voir, s'écria Marie; ils se séparent et se donnent la main.
+Est-ce que vous ne reconnaîtriez pas M. Elliot? Vous semblez avoir
+oublié Lyme.»
+
+Pour cacher son embarras, Anna alla vivement à la fenêtre. Elle s'assura
+que c'étaient Mme Clay et M. Elliot, et, réprimant sa surprise, elle dit
+tranquillement:
+
+«Oui, c'est M. Elliot. Il a changé son heure de départ, voilà tout; ou
+je puis m'être trompée.»
+
+Elle revint s'asseoir avec l'espoir consolant d'avoir paru indifférente.
+Les dames partirent; Charles, après avoir maudit leur visite, dit:
+
+«Mère, j'ai fait quelque chose qui vous fera plaisir; j'ai loué une loge
+pour demain, et j'ai invité Wenvorth, je suis sûr qu'Anna ne sera pas
+fâchée de venir avec nous. N'ai-je pas bien fait?
+
+--Bonté du ciel, s'écria Marie. Qu'avez-vous fait? Avez-vous oublié que
+nous sommes engagés à Camben-Place, et que nous y rencontrerons lady
+Dalrymph, M. Elliot et les principaux parents de la famille?
+
+--Bah, répondit Charles; qu'est-ce que c'est qu'une soirée? Votre père
+pouvait nous inviter à dîner, s'il voulait nous voir. Faites ce que vous
+voudrez; moi, j'irai au spectacle.
+
+--Oh! Charles, ce serait abominable, quand vous avez promis.
+
+--Non; j'ai seulement salué et souri, en disant: «Trop heureux!» Ce
+n'est pas là une promesse.
+
+--Vous irez, Charles; ce serait impardonnable d'y manquer. On doit nous
+présenter; il y a toujours eu une grande liaison entre les Dalrymph et
+nous. Et M. Elliot est l'héritier de mon père; des attentions lui sont
+dues à ce titre.
+
+--Ne me parlez pas d'héritiers, s'écria Charles: je ne suis pas de ceux
+qui négligent le pouvoir régnant pour s'incliner devant l'astre nouveau.
+Si je n'y allais pas pour votre père, il serait scandaleux d'y aller
+pour son héritier. Qu'est-ce que M. Elliot est pour moi?»
+
+Cette expression d'insouciance ranima Anna, qui vit le capitaine
+regarder et écouter avec attention. Aux dernières paroles de Charles, il
+la regarda.
+
+Charles et Marie continuaient à discuter le projet de spectacle: Mme
+Musgrove s'interposa.
+
+«Il vaut mieux y renoncer, Charles, et demander la loge pour mardi. Ce
+serait dommage d'être séparés, et nous y perdrions aussi miss Anna; et
+si elle n'est pas avec nous, ni Henriette ni moi nous ne nous soucions
+du spectacle.»
+
+Anna fut sincèrement reconnaissante de ces paroles; elle dit d'un ton
+décidé: «S'il ne dépendait que de moi, madame, la soirée à la maison ne
+serait pas le plus petit obstacle. Je n'ai aucun plaisir à ces
+présentations, et je serais trop heureuse d'aller au théâtre avec vous.»
+
+Elle sentit qu'on l'observait, et n'osa pas même lever les yeux pour
+voir l'effet de ses paroles. On convint du mardi. Charles se réserva
+seulement de taquiner sa femme en déclarant qu'il irait seul au
+spectacle, si personne ne voulait y aller. Le capitaine Wenvorth quitta
+sa place, et vint s'arrêter comme par hasard devant Anna.
+
+«Vous n'avez pas été assez longtemps à Bath, dit-il, pour jouir des
+soirées qu'on y donne.
+
+--Ces soirées ne me plaisent pas, je ne suis pas joueuse.
+
+--Je sais que vous ne l'étiez pas autrefois; mais le temps opère de
+grands changements.
+
+--Je n'ai pas tant changé,» dit-elle; puis elle s'arrêta, craignant
+quelque interprétation.
+
+Quelques instants après, il dit, comme si c'était une réflexion
+soudaine:
+
+«Il y a un siècle, vraiment: huit ans et demi!»
+
+Anna ne put savoir s'il en aurait dit davantage; Henriette demanda à
+sortir, et Anna dissimula sa contrariété; elle se dit que si Henriette
+l'avait su, elle en aurait eu pitié, elle qui était si sûre de
+l'affection de son fiancé.
+
+Sir Walter et Élisabeth vinrent interrompre leurs apprêts de départ:
+leur présence apporta un froid général. Anna se sentit oppressée, et vit
+la même impression autour d'elle. Le bien-être, la liberté, la gaîté,
+disparurent; un froid maintien, un silence compassé, une conversation
+insipide, accueillirent son père et sa soeur. Quelle mortification
+c'était pour elle!
+
+Cependant elle eut une satisfaction: le capitaine Wenvorth fut salué par
+sa soeur plus gracieusement que la première fois. Élisabeth renouvela
+son invitation pour tous les Musgrove, «une soirée intime,» dit-elle,
+et, posant sur la table les lettres d'invitation qu'elle avait
+apportées, elle adressa un sourire à Wenvorth en lui en présentant une.
+Elle avait réfléchi qu'un homme d'une telle tournure ferait bien dans
+son salon, et elle consentait à oublier le passé.
+
+Quand Sir Walter et Élisabeth furent partis, l'animation et la gaîté
+reparurent, excepté pour Anna. Elle pensait à la manière douteuse dont
+Wenvorth avait remercié plutôt qu'accepté l'invitation, montrant plus de
+surprise que de plaisir. Elle savait qu'il ne pouvait regarder cette
+invitation comme une excuse pour le passé. Il tint la carte dans sa main
+après leur départ, comme s'il réfléchissait à tout cela.
+
+«Pensez-donc qu'Élisabeth a invité tout le monde, chuchota Marie assez
+haut pour être entendue. Je ne suis pas surprise que le capitaine soit
+ravi. Vous voyez qu'il ne peut pas se séparer de sa carte.»
+
+Anna saisit le regard de Wenvorth; elle vit sa joue rougir, et sa bouche
+exprimer le mépris.
+
+Elle se détourna pour ne pas en voir davantage.
+
+On se sépara. Anna, sollicitée de rester à dîner, refusa. Elle avait
+besoin de calme et de silence après les agitations de la journée.
+
+Revenue à Camben-Place, elle eut à entendre tous les projets d'Élisabeth
+et de Mme Clay pour la soirée, tous les détails d'embellissement,
+l'énumération des invités, tout ce qui ferait de cette soirée la plus
+élégante qu'on eût jamais vue à Bath. Pendant ce temps, elle était
+obsédée par une pensée unique:
+
+«Viendra-t-il?» Elle ne pouvait deviner s'il se croirait obligé de
+venir. Elle oublia un moment sa préoccupation pour dire à Mme Clay
+qu'elle l'avait vue causer avec M. Elliot. Elle crut voir sur sa figure
+une certaine confusion, qui pouvait bien être causée par des reproches
+ou des observations de M. Elliot.
+
+Elle s'écria cependant d'un air assez naturel:
+
+«Ah! c'est vrai! ma chère. Croiriez-vous, miss Elliot, que j'ai
+rencontré M. Elliot dans la rue Bath? Je n'ai jamais été plus étonnée;
+nous avons fait quelques pas ensemble. Quelque chose l'avait empêché de
+partir; je ne sais plus quoi, car j'étais pressée et je ne pouvais guère
+attendre... Il voulait savoir à quelle heure il pourrait être reçu
+demain, il ne pensait qu'à votre soirée, et moi aussi, et même depuis
+que je suis rentrée; sans cela, cette rencontre ne me serait pas si
+entièrement sortie de la mémoire.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+
+Anna ayant promis d'aller chez les Musgrove, elle remit au lendemain la
+visite à lady Russel. Un jour de plus était accordé à la bonne
+réputation de M. Elliot, comme à la sultane Sheherazade des _Mille et
+une Nuits_.
+
+Le mauvais temps la mit en retard, et quand elle arriva chez les
+Musgrove, elle y trouva Mme Croft, Harville et Wenvorth. Marie et
+Henriette ne l'avaient pas attendue; mais elles avaient recommandé à Mme
+Musgrove de la retenir jusqu'à leur retour.
+
+Elle dut se soumettre, et fut bientôt plongée dans toutes les agitations
+que l'extrême bonheur et l'extrême chagrin peuvent procurer.
+
+Deux minutes après son arrivée, Wenvorth dit à Harville:
+
+«Nous écrirons la lettre en question, Harville, si vous voulez me donner
+ce qu'il faut pour écrire.»
+
+Tout étant préparé, il s'approcha de la table et, tournant le dos à
+tous, il s'absorba dans sa lettre.
+
+Mme Musgrove racontait à Mme Croft comment le mariage de sa fille
+s'était décidé, avec cet insupportable chuchotement que tout le monde
+peut entendre. Anna ne put éviter d'entendre certains détails et des
+rabâchages insipides que Mme Croft écoutait avec une attention
+bienveillante. Anna espérait que Wenvorth n'entendait pas.
+
+«Tout bien considéré, disait Mme Musgrove, nous avons jugé convenable de
+ne pas attendre davantage; Charles Hayter se mourait d'impatience. Je ne
+hais rien tant que les longs engagements; six mois, un an tout au plus,
+mais pas davantage.
+
+--C'est précisément ce que j'allais vous dire; surtout quand on ignore
+s'il ne surviendra pas quelque obstacle; je trouve cela très imprudent,
+et les parents devraient l'empêcher autant qu'ils peuvent. J'aimerais
+mieux voir les jeunes gens se marier avec un petit revenu, et lutter
+avec les difficultés de la vie que d'être liés longtemps d'avance.»
+
+Anna trouvait là un intérêt inattendu. Elle s'appliqua ces paroles,
+sentit un frémissement parcourir tout son corps, et jeta
+involontairement un regard sur la table. Le capitaine avait cessé
+d'écrire: il écouta et se retourna pour lui jeter un regard rapide et
+profond.
+
+Les deux dames continuèrent à redire les mêmes vérités, à les renforcer
+par des exemples. Mais Anna n'entendit qu'un bruit de voix; tout était
+confusion dans son esprit.
+
+Harville, qui n'avait rien entendu, s'approcha d'une fenêtre et parut
+inviter Anna à le rejoindre. Il la regarda avec un sourire et fit un
+petit mouvement de tête qui disait: «Venez, j'ai quelque chose à vous
+dire.»
+
+Anna alla vers lui; alors il reprit l'expression sérieuse et pensive qui
+lui était habituelle.
+
+«Voyez, dit-il, déployant un paquet qu'il avait dans la main et montrant
+une miniature. Connaissez-vous cette personne?
+
+--Certainement, capitaine.
+
+--Et vous pouvez deviner à qui ce portrait est destiné. Mais, dit-il
+d'une voix grave, il n'a pas été fait pour elle. Miss Elliot, vous
+rappelez-vous notre promenade à Lyme? Nous nous affligions pour lui. Je
+ne croyais guère alors. Mais, n'importe. La peinture a été faite au Cap.
+Harville rencontra là un jeune artiste allemand, et pour remplir une
+promesse faite à ma pauvre soeur, il posa, et lui rapporta ce portrait.
+Je suis chargé maintenant de le donner à une autre femme. Quelle
+commission pour moi! mais qui pouvait la faire? Je ne suis pas fâché,
+vraiment, de la laisser à un autre, dit-il en désignant Wenvorth. Le
+capitaine s'en charge; c'est pour cela qu'il écrit.» Et il ajouta, avec
+une lèvre tremblante: «Pauvre Fanny! Elle ne l'aurait pas oublié sitôt!
+
+--Non, dit Anna d'une voix pénétrée, je le crois facilement.
+
+--Ce n'était pas dans sa nature: elle l'adorait.
+
+--Une femme qui aime vraiment est ainsi.»
+
+Harville eut un sourire qui signifiait: «Réclamez-vous pour votre sexe?»
+et Anna répondit, en souriant aussi: «Oui, nous ne sommes pas si
+oublieuses que vous; c'est peut-être notre destinée plutôt que notre
+mérite. Nous n'y pouvons rien. Nous vivons à l'intérieur, tranquilles,
+renfermées, et nous n'existons que par le sentiment. Vous êtes forcés à
+l'action; vous avez toujours quelque affaire qui vous ramène dans le
+monde; le changement et l'occupation continuels affaiblissent bientôt
+vos impressions.
+
+--En admettant (ce que je ne fais pas) que votre assertion soit vraie,
+elle ne s'applique pas à Benwick. Il n'a pas été forcé à l'action; la
+paix l'a ramené à terre à ce moment-là, et depuis il a toujours vécu
+avec nous.
+
+--C'est très vrai, dit Anna; je l'avais oublié. Mais qu'allez-vous
+répondre à cela, capitaine? Si le changement ne vient pas des
+circonstances extérieures, il vient du dedans, de la nature de l'homme,
+ce doit être le cas du capitaine Benwick.
+
+--Non, non, je n'admets pas que ce soit la nature de l'homme plus que de
+la femme d'oublier ceux qu'on aime ou qu'on a aimés. Je crois le
+contraire. Il y a une véritable analogie entre notre corps et notre
+esprit; là où le corps est le plus fort, le sentiment l'est aussi: il
+est capable de supporter une plus rude épreuve, comme d'affronter un
+plus mauvais temps.
+
+--Vos sentiments peuvent être les plus forts, dit Anna; mais le même
+esprit d'analogie m'autorise à dire que les nôtres sont les plus
+tendres. L'homme est plus robuste que la femme, mais il ne vit pas plus
+longtemps, ce qui explique mes idées sur la nature de ses affections.
+S'il en était autrement, ce serait trop cruel pour vous. Vous avez à
+lutter avec des dangers, des souffrances; vous travaillez et vous
+fatiguez votre temps; votre santé, votre vie, ne sont pas à vous. Ce
+serait cruel vraiment (ceci fut dit d'une voix tremblante) si les
+sentiments des femmes étaient ajoutés à tout cela.
+
+--Nous ne serons jamais d'accord sur ce point,» commença Harville, quand
+un léger bruit attira son attention. La plume de Wenvorth était tombée
+de ses mains, et Anna tressaillit en s'apercevant qu'il était plus près
+qu'elle ne croyait.
+
+--Avez-vous fini votre lettre? dit Harville.
+
+--Pas encore, quelques lignes seulement: j'aurai fini dans cinq minutes.
+
+--Rien ne presse; je suis très bien ancré ici, dit-il en souriant à
+Anna; bien approvisionné; je ne manque de rien. Eh bien, miss Elliot,
+dit-il en baissant la voix, comme je vous le disais, nous ne serons
+jamais d'accord sur ce point; aucun homme ni aucune femme ne peuvent
+l'être sans doute: mais laissez-moi vous dire que l'histoire est contre
+vous, en prose et en vers. Si j'avais autant de mémoire que Benwick,
+j'apporterais cinquante citations pour appuyer ma thèse. Je ne crois pas
+avoir ouvert dans ma vie un seul livre qui n'ait parlé de l'inconstance
+des femmes. Chansons et proverbes: tout en parle. Mais, direz-vous
+peut-être, ils ont été écrits par des hommes?
+
+--Oui, s'il vous plaît, ne prenons pas pour arbitres les livres. Les
+hommes, en écrivant l'histoire, ont sur nous tous les avantages; ils ont
+plus d'instruction, et la plume est dans leurs mains. Je n'admets pas
+que les livres prouvent quelque chose.
+
+--Mais quelle preuve aurons-nous?
+
+--Nous n'en aurons jamais. Nous débutons chacun avec une prévention en
+faveur de notre propre sexe; nous y ajoutons toutes les preuves que nous
+pouvons trouver à l'appui, et précisément ces preuves ne peuvent être
+données sans trahir un secret.
+
+--Ah! s'écria Harville d'un ton profondément ému, si je pouvais vous
+faire comprendre tout ce qu'éprouve un homme, quand, jetant un dernier
+regard sur sa femme et ses enfants, il suit des yeux le bateau qui les
+emporte, et se demande s'il les reverra jamais. Si je pouvais vous dire
+la joie de son âme quand il les revoit après une longue absence; quand
+il a calculé l'heure de leur retour, et qu'il les voit arriver un jour
+plus tôt, comme si le ciel leur avait donné des ailes! Si je pouvais
+vous dire tout ce qu'un homme peut faire et supporter; tout ce qu'il
+peut se glorifier de faire pour ses chers trésors! Je parle seulement de
+ceux qui ont un coeur! dit-il en appuyant la main sur sa poitrine.
+
+--Ah! dit Anna vivement; je rends justice à vos sentiments et aux hommes
+qui vous ressemblent. Je mériterais le mépris si j'osais supposer que la
+véritable affection et la confiance appartiennent seulement aux femmes.
+Non, je vous crois capables dans le mariage de toutes les grandes et
+nobles choses. Je crois que vous pouvez supporter beaucoup tant que...
+(permettez-moi de le dire), tant que vous avez un but. Je veux dire tant
+que la femme que vous aimez existe et vit pour vous. Le seul privilège
+que je réclame pour mon sexe (et il n'est pas très enviable, n'en soyez
+pas jaloux), c'est d'aimer plus longtemps quand il n'y a plus ni vie ni
+espoir.» Elle ne put en dire davantage; son coeur était trop plein, sa
+poitrine trop oppressée.
+
+--Vous êtes une bonne âme, s'écria le capitaine lui posant la main sur
+le bras avec affection. Il n'y a pas moyen de se quereller avec vous. Et
+puis ma langue est liée quand je pense à Benwick.»
+
+Leur attention fut appelée ailleurs: Mme Croft s'en allait.
+
+«Nous nous séparons ici, je crois, Frédéric. Je retourne chez moi, et
+vous, vous avez un rendez-vous avec votre ami. Ce soir, nous aurons le
+plaisir de nous rencontrer tous à votre soirée,» dit-elle à Anna. «Nous
+avons reçu hier l'invitation de votre soeur, et j'ai compris que
+Frédéric était invité aussi. Vous êtes libre, n'est-ce pas, Frédéric?»
+
+Wenvorth pliait sa lettre à la hâte, il ne put ou ne voulut pas répondre
+à cela.
+
+«Oui, dit-il, nous nous séparons; mais nous vous suivrons bientôt,
+c'est-à-dire Harville, si vous êtes prêt, je le suis dans une minute; je
+sais que vous ne serez pas fâché d'être dehors.»
+
+Wenvorth, ayant cacheté rapidement sa lettre, semblait pressé de partir.
+Anna n'y comprenait rien. Harville lui dit un amical adieu; mais de
+Wenvorth elle n'eut pas un mot, pas un regard, quand il sortit.
+
+Elle n'avait eu que le temps de s'approcher de la table, quand la porte
+s'ouvrit, et qu'il rentra. Il s'excusa, disant qu'il avait oublié ses
+gants; il s'approcha de la table, et, tirant une lettre de dessous les
+autres papiers, la mit sous les yeux d'Anna en la regardant d'un air
+suppliant, puis il sortit avant que Mme Musgrove eût le temps de voir
+s'il était entré.
+
+Anna fut agitée au delà de toute expression. La lettre, dont l'adresse
+«Miss A. E.» était à peine lisible, était celle qu'il avait pliée si
+rapidement. On croyait qu'il écrivait à Benwick, et c'était à elle! La
+vie d'Anna dépendait du contenu de cette lettre! Mais tout était
+préférable à l'attente. Mme Musgrove était occupée ailleurs, et Anna
+put, sans être aperçue, lire ce qui suit:
+
+ «Je ne puis me taire plus longtemps. Il faut que je vous écrive. Vous
+ me percez le coeur! Ne me dites pas qu'il est trop tard! que ces
+ précieux sentiments sont perdus pour toujours. Je m'offre à vous avec
+ un coeur qui vous appartient encore plus que lorsque vous l'avez brisé
+ il y a huit ans. Ne dites pas que l'homme oublie plus tôt que la
+ femme, que son amour meurt plus vite. Je n'ai jamais aimé que vous. Je
+ puis avoir été injuste, j'ai été faible et vindicatif, mais jamais
+ inconstant. C'est pour vous seule que je suis venu à Bath, c'est à
+ vous seule que je pense; ne l'avez-vous pas vu? N'auriez-vous pas
+ compris mes désirs? Je n'aurais pas attendu depuis dix jours, si
+ j'avais connu vos sentiments comme je crois que vous avez deviné les
+ miens. Je puis à peine écrire. J'entends des mots qui m'accablent.
+ Vous baissez la voix, mais j'entends les sons de cette voix qui sont
+ perdus pour les autres. Trop bonne et trop parfaite créature! vous
+ nous rendez justice, en vérité, en croyant les hommes capables de
+ constance. Croyez à ce sentiment inaltérable chez
+
+ F. W.
+
+ »Il faut que je parte, incertain de mon sort: mais je reviendrai ici,
+ ou j'irai vous rejoindre. Un mot, un regard suffira pour me dire si je
+ dois entrer ce soir ou jamais chez votre père.»
+
+Après cette lecture, Anna fut longtemps à se remettre. Chaque instant
+augmentait son agitation: elle était comme écrasée de bonheur et avant
+qu'elle pût sortir de cet état violent, Charles, Marie et Henriette
+rentrèrent.
+
+Elle s'efforça d'être calme, mais elle ne comprit pas un mot de ce qu'on
+disait. Elle fut obligée de s'excuser et de dire qu'elle était
+souffrante. On remarqua alors qu'elle était très pâle, qu'elle
+paraissait agitée et préoccupée, et l'on ne voulut pas sortir sans elle.
+Cela était cruel!... Si seulement on était parti, lui laissant la
+tranquille possession de cette chambre! mais voir tout le monde autour
+d'elle lui donnait le vertige et la désespérait. Elle dit qu'elle
+voulait retourner chez elle.
+
+«Certainement, ma chère, dit Mme Musgrove; partez vite, et prenez soin
+de vous, afin d'être bien remise ce soir. Charles, demandez une voiture;
+elle ne peut pas marcher.»
+
+Aller en voiture, c'était là le pire, perdre la possibilité de dire deux
+mots au capitaine! Elle ne pouvait supporter cette pensée. Elle protesta
+vivement, et on la laissa enfin partir.
+
+«Soyez assez bonne, madame, dit-elle en sortant, pour dire à ces
+messieurs que nous espérons les avoir tous ce soir, et particulièrement
+le capitaine Benwick et M. Wenvorth.»
+
+Elle craignait quelque malentendu qui gâterait son bonheur. Une autre
+contrariété survint: Charles voulut l'accompagner, cela était cruel,
+mais elle ne pouvait s'y refuser.
+
+Arrivés à la rue Union, un pas rapide et qui lui était familier se fit
+entendre derrière eux. Elle eut le temps de se préparer à voir Wenvorth.
+Il les rejoignit, puis parut indécis sur ce qu'il devait faire; il se
+tut et la regarda. Elle soutint ce regard en rougissant. Alors
+l'indécision de Wenvorth cessa et il marcha à côté d'elle.
+
+Charles, frappé d'une pensée soudaine, dit tout à coup:
+
+«Capitaine, où allez-vous? A Gay-Street, ou plus loin?
+
+--Je n'en sais rien, dit Wenvorth surpris.
+
+--Allez-vous près de Camben-Place? parce qu'alors je n'ai aucun scrupule
+à vous prier de me remplacer, et de donner votre bras à Anna. Elle est
+un peu souffrante ce matin et ne doit pas aller seule si loin; et il
+faut que j'aille chez mon armurier. Il m'a promis de me faire voir un
+superbe fusil qu'il va expédier, et si je n'y vais pas tout de suite il
+sera trop tard.»
+
+Wenvorth n'avait aucune objection à faire à cela, il s'empressa
+d'accepter, réprimant un sourire et une joie folle.
+
+Une minute après, Charles était au bout de la rue, et Wenvorth et Anna
+se dirigeaient vers la promenade tranquille, pour causer librement
+pendant cette heure bénie, qu'ils se rappelleraient toujours avec
+bonheur. Là ils échangèrent de nouveau ces sentiments et ces promesses
+qui avaient déjà une fois engagé leur avenir et qui avaient été suivis
+de longues années de séparation et d'indifférence. Ils se rappelèrent le
+passé, plus parfaitement heureux qu'ils ne l'avaient jamais été, plus
+tendres, plus éprouvés, plus certains de la fidélité et de l'attachement
+l'un de l'autre; plus disposés à agir, et plus justifiés en le faisant.
+Ils montaient lentement la pente douce, ne voyant rien autour d'eux, ni
+les passants qui les coudoyaient. Ils s'expliquaient et se racontaient,
+sans se lasser jamais, les journées précédentes. C'était bien la
+jalousie qui avait dirigé toute la conduite de Wenvorth; mais il n'avait
+jamais aimé qu'elle. Il avait voulu l'oublier, et croyait y avoir
+réussi. Il s'était cru indifférent, tandis qu'il n'était qu'irrité; il
+avait été injuste pour les qualités d'Anna, parce qu'il en avait
+souffert. Maintenant elle était pour lui la perfection absolue, mais il
+reconnaissait qu'à Uppercross seulement il avait appris à lui rendre
+justice, et qu'à Lyme seulement il avait commencé à se connaître
+lui-même. L'admiration de M. Elliot pour Anna avait réveillé son
+affection, et les incidents du Cobb et la suite avaient établi la
+supériorité d'Anna.
+
+Il avait fait des efforts inutiles pour s'attacher à Louisa, sans se
+douter qu'une autre femme avait déjà pris possession de son coeur. Il
+avait appris alors à distinguer la fermeté de principes, de l'entêtement
+et de l'amour-propre; un esprit résolu et équilibré, d'un esprit
+téméraire. Tout contribuait à élever dans son estime la femme qu'il
+avait perdue; et il commençait à déplorer l'orgueil et la folie qui
+l'avaient empêché de la regagner quand elle était sur sa route.
+
+Dès lors sa punition avait commencé. A peine délivré du remords et de
+l'horreur causés par l'accident de Lyme, il s'était aperçu qu'il n'était
+plus libre.
+
+«Je découvris, dit-il, que Harville me considérait comme engagé avec
+Louisa. L'honneur me commandait de l'épouser, puisque j'avais été
+imprudent. Je n'avais pas le droit d'essayer si je pourrais m'attacher à
+une de ces jeunes filles, au risque de faire naître des bruits fâcheux.
+J'avais péché, j'en devais subir les conséquences. Je me décidai à
+quitter Lyme, j'aurais voulu affaiblir par tous les moyens possibles
+les sentiments que j'avais pu inspirer. J'allai chez mon frère, il me
+parla de vous, il me demanda si vous étiez changée. Il ne soupçonnait
+guère qu'à mes yeux vous ne pouviez jamais changer.»
+
+Anna sourit, car il est bien doux à vingt-huit ans de s'entendre dire
+qu'on n'a perdu aucun des charmes de la jeunesse. Elle comparait cet
+hommage avec d'autres paroles qu'il avait dites, et le savourait
+délicieusement.
+
+Il en était là, déplorant son aveuglement et son orgueil, quand
+l'étonnante et heureuse nouvelle du mariage de Louisa lui rendit sa
+liberté.
+
+«Ce fut la fin de mes plus grands tourments, car dès lors la route du
+bonheur m'était ouverte; mais attendre dans l'inaction eût été trop
+terrible. J'allai à Bath. Me pardonnez-vous d'y être arrivé avec un peu
+d'espoir? Je savais que vous aviez refusé un homme plus riche que moi;
+mais vous voir entourée de personnes malveillantes à mon égard; voir
+votre cousin causant et souriant, et savoir que tous ceux qui avaient
+quelque influence sur vous désiraient ce mariage, quand même vous auriez
+de l'indifférence ou de la répulsion, n'était-ce pas assez pour me
+rendre fou?
+
+--Il fallait ne pas me soupçonner, dit Anna, le cas était si différent.
+Si j'ai eu tort en cédant autrefois à la persuasion, souvenez-vous
+qu'elle était exercée pour mon bien, je cédais au devoir. Mais ici on ne
+pouvait invoquer aucun devoir pour me faire épouser un homme qui m'était
+indifférent.
+
+--Je ne pouvais pas raisonner ainsi. J'étais la proie de ces vieux
+sentiments dont j'avais tant souffert. Je me souvenais seulement que
+vous m'aviez abandonné croyant aux autres plutôt qu'à moi, et qu'enfin
+vous étiez encore avec la même personne qui vous avait guidée, dans
+cette année de malheur.
+
+--J'aurais cru, dit Anna, que ma manière d'être pouvait vous épargner
+tout ce chagrin?
+
+--Non; vous aviez l'air aisé d'une personne qui est engagée ailleurs, et
+cependant j'étais décidé à vous revoir.»
+
+Anna rentra chez elle, plus heureuse que personne ici n'aurait pu
+comprendre. Tous les sentiments pénibles du matin étaient dissipés: son
+bonheur était si grand, que, pour contenir sa joie, elle fut obligée de
+se dire qu'elle ne pouvait pas durer. Elle alla s'enfermer dans sa
+chambre, pour pouvoir en jouir ensuite avec plus de calme.
+
+Le soir vint, les salons se remplirent. C'était une soirée banale, trop
+nombreuse pour être intime, pas assez pour être animée.
+
+Cependant jamais soirée ne parut plus courte à Anna. Jolie et
+rougissante d'émotion et de bonheur, elle fut généralement admirée.
+
+Elle ne trouvait là que des indifférents ou des gens sympathiques, les
+premiers elle les laissait de côté; elle causait gaîment avec les
+autres, puis elle échangeait quelques mots avec Wenvorth, et elle
+sentait qu'il était là! Ce fut dans un de ces courts moments qu'elle lui
+dit:
+
+«J'ai tâché de me juger impartialement, et je crois que j'ai fait mon
+devoir en me laissant influencer par l'amie qui me servait de mère. Je
+ne veux pas dire pourtant qu'elle ne se trompait pas: l'avenir lui a
+donné tort. Quant à moi, je ne voudrais jamais dans une circonstance
+semblable imposer mon avis. Mais si j'avais désobéi, j'aurais été
+tourmentée par ma conscience; aujourd'hui je n'ai rien à me reprocher,
+et je crois que le sentiment du devoir n'est pas le plus mauvais lot
+d'une femme en ce monde.»
+
+Il regarda Anna, puis lady Russel:
+
+«Je ne lui pardonne pas encore; mais j'espère plus tard être bien avec
+elle.
+
+--Je me suis demandé aussi si je n'avais pas été moi-même mon plus grand
+ennemi. Dites-moi, si je vous avais écrit, quand je fus nommé commandant
+de la _Laconia_, m'auriez-vous répondu? M'auriez-vous promis votre main?
+
+--Oui, je l'aurais fait!» fut toute sa réponse; mais le ton était
+décisif.
+
+--Mon Dieu! s'écria-t-il; est-ce vrai? j'y pensais et je le souhaitais,
+comme le couronnement de tous mes succès, mais j'étais trop orgueilleux
+pour vous demander une seconde fois. Si j'avais voulu vous comprendre et
+vous rendre justice, six années de réparation et de souffrance m'eussent
+été épargnées! Ce m'est une douleur d'un nouveau genre. Je me suis
+accoutumé à croire que je méritais tout ce qui m'arrivait d'heureux.
+Comme d'autres grands hommes dans les revers, ajouta-t-il avec un
+sourire, je dois m'efforcer de soumettre mon esprit à ma destinée. Je
+dois apprendre à me trouver heureux plus que je ne mérite.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+
+Qui peut douter de la suite de l'histoire? Quand deux jeunes gens se
+mettent en tête de se marier, ils sont sûrs, par la persévérance,
+d'arriver à leur but, quelque pauvres, quelque imprudents qu'ils soient.
+C'est là peut-être une dangereuse morale, mais je crois que c'est la
+vraie, et si ceux-là réussissent, comment _un capitaine Wenvorth_ et une
+_Anna Elliot_, ayant toute la maturité de l'esprit, la conscience du
+droit et une fortune indépendante, n'auraient-ils pas renversé tous les
+obstacles?
+
+Ils n'en rencontrèrent pas beaucoup, en réalité, car ils n'eurent
+d'autre opposition que le manque de gracieuseté et d'affection.
+
+Sir Walter ne fit aucune objection, et Élisabeth se contenta de paraître
+froide et indifférente. Le capitaine Wenvorth, avec son mérite personnel
+et ses 25,000 livres, n'était plus un zéro. On le trouvait digne de
+rechercher la fille d'un baronnet dépensier et absurde, qui n'avait pas
+eu assez de bon sens pour se maintenir dans la situation où la
+Providence l'avait placé, et qui ne pouvait donner à sa fille qu'une
+petite portion des 10,000 livres venant de sa mère.
+
+Sir Walter, malgré sa vanité, était loin de penser que ce fût là un
+mauvais mariage. Au contraire, quand il vit Wenvorth davantage à la
+lumière du jour (et il le regarda bien), il fut frappé de sa bonne mine,
+et il sentit que cette supériorité physique pouvait entrer en balance
+avec le rang de sa fille.
+
+Tout cela, aidé d'un nom bien sonnant, disposa Sir Walter à préparer sa
+plume avec bonne grâce pour insérer le mariage dans le livre d'honneur.
+
+La seule personne dont l'opposition pouvait causer une sérieuse
+inquiétude était lady Russel. Anna savait que cette dame aurait quelque
+peine à renoncer à M. Elliot et qu'elle devrait faire des efforts pour
+rendre justice à Wenvorth.
+
+Il lui fallait reconnaître qu'elle s'était trompée doublement; que, les
+manières de Wenvorth ne convenant pas à ses idées, elle avait été trop
+prompte à lui attribuer un caractère d'une impétuosité dangereuse; que,
+les manières de M. Elliot lui ayant plu précisément par leur correction
+et leur élégance, leur politesse et leur aménité, elle avait été trop
+prompte à y reconnaître un esprit bien équilibré.
+
+Elle avait à faire une nouvelle provision d'opinions et d'espérances.
+
+Il y a chez quelques personnes une pénétration naturelle que
+l'expérience ne peut égaler. Lady Russel avait été moins douée que sa
+jeune amie; mais c'était une excellente femme, et si elle avait la
+prétention d'avoir un bon jugement, elle voulait, avant tout, le bonheur
+d'Anna.
+
+Quand la gêne du premier moment fut passée, elle se mit à aimer comme
+une mère l'homme qui assurait le bonheur de son enfant.
+
+De toute la famille, Marie fut probablement la plus satisfaite. Ce
+mariage augmentait sa considération, et elle pouvait se flatter d'y
+avoir contribué en gardant Anna avec elle pendant l'automne. Elle était
+fort contente que Wenvorth fût plus riche que Benwick ou Hayter, car sa
+propre soeur devait être au-dessus des soeurs de son mari.
+
+Elle eut à souffrir, peut-être, de voir reprendre à Anna son droit
+d'aînesse dans la société, et de la voir propriétaire d'un joli landau;
+mais elle avait un avenir qu'Anna n'avait pas. Son mari était fils aîné,
+et il hériterait d'Uppercross; et si elle pouvait empêcher Wenvorth
+d'être fait baronnet, elle ne voudrait pas changer avec Anna.
+
+Il est à désirer que la soeur aînée soit également satisfaite de son
+sort, car un changement n'est pas probable. Elle a eu la mortification
+de voir M. Elliot se retirer, et personne ne s'est présenté qui puisse
+faire naître en elle le moindre espoir.
+
+La nouvelle du mariage d'Anna fut pour M. Elliot un événement inattendu.
+Il dérangeait ses plans de bonheur conjugal et son espoir de garder Sir
+Walter célibataire, en le surveillant de près.
+
+Quoique dérouté et désappointé, il pouvait encore faire quelque chose
+pour son propre plaisir et son intérêt. Il quitta Bath, et Mme Clay,
+s'en allant bientôt après, le bruit courut qu'elle s'était établie à
+Londres sous sa protection. On vit alors qu'il avait joué double jeu et
+qu'il était résolu à empêcher cette femme artificieuse de l'évincer.
+
+Chez Mme Clay, la passion l'avait emporté sur l'intérêt, elle était
+rusée cependant aussi bien que passionnée; et l'on se demande
+aujourd'hui qui des deux sera le plus habile: si M. Elliot, après
+l'avoir empêchée d'épouser Sir Walter, ne sera pas amené à en faire sa
+femme.
+
+Sir Walter et Élisabeth furent sans nul doute froissés et vexés en
+découvrant la duplicité de Mme Clay. Ils ont, il est vrai, pour se
+consoler leur _grande_ cousine, mais ils sentiront bientôt que le métier
+de courtisan n'est pas toujours agréable.
+
+Anna n'eut qu'un nuage à son bonheur; ce fut de voir que personne dans
+sa famille n'était digne de Wenvorth. La disproportion de fortune ne lui
+donna pas un moment de regret; mais ne pouvoir offrir à son mari
+l'accueil bienveillant d'une famille respectable, en échange de
+l'accueil empressé de ses beaux-frères et belles-soeurs, fut pour elle
+une source de chagrin.
+
+Elle n'avait dans le monde que deux amies à ajouter à ceux de son mari:
+lady Russel et Mme Shmith; il était tout disposé à aimer la première,
+et, pourvu qu'on ne l'obligeât pas à dire qu'elle avait eu raison de les
+séparer, il voulait bien lui reconnaître toutes les autres qualités.
+
+Quant à Mme Shmith, elle avait des titres pour être aimée tout de suite:
+les bons offices qu'elle avait rendus à Anna. Elle acquit deux amis au
+lieu d'une, et fut la première à les visiter. Le capitaine s'acquitta
+envers elle en lui faisant recouvrer sa propriété des Indes.
+
+Cette augmentation de revenu, jointe à une amélioration de santé et à
+la fréquentation d'aussi bons amis, entretint sa gaîté et sa vivacité,
+et elle défia alors les plus grandes richesses d'ajouter à son
+contentement; mais la source de son bonheur était en elle et dans son
+caractère, comme celui d'Anna était dans son coeur aimant. Anna était
+tout tendresse, et Wenvorth l'aima autant qu'elle en était digne. La
+crainte de la guerre fut la seule ombre à son bonheur. Elle se
+glorifiait d'être la femme d'un marin, mais il fallait payer cette
+gloire par les alarmes dues à cette profession, où les vertus
+domestiques brillent peut-être d'un plus vif éclat que les vertus
+patriotiques.
+
+
+
+
+TABLE
+
+ Pages
+ CHAPITRE I 1
+ -- II 11
+ -- III 18
+ -- IV 28
+ -- V 34
+ -- VI 47
+ -- VII 60
+ -- VIII 70
+ -- IX 81
+ -- X 89
+ -- XI 102
+ -- XII 111
+ -- XIII 126
+ -- XIV 134
+ -- XV 142
+ -- XVI 149
+ -- XVII 158
+ -- XVIII 170
+ -- XIX 182
+ -- XX 188
+ -- XXI 197
+ -- XXII 214
+ -- XXIII 228
+ -- XXIV 246
+
+
+ Châteauroux.--Typog. et Stér. A. MAJESTÉ.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Liste des modifications:
+
+ page 2: «1874» remplacé par «1784» (épousa, le 15 juillet 1784)
+ page 12: «pu'il» par «qu'il»(parce qu'il était Sir Walter)
+ page 32: «eur» par «leur» (il est vrai, leur liaison, mais il avait)
+ page 36: «eur» par «leur» (comme une compagne très utile pour leur
+ installation.)
+ page 56: «Louisia» par «Louisa» (Tout à coup Louisa entra seule)
+ page 89: «exéprience» par «expérience» (mais sa mémoire et son
+ expérience)
+ page 92: «eu» par «en» (nous pourrons les voir en haut)
+ page 96: «ees» par «des» (de l'orgueil des Elliot)
+ page 103: «Qppercross» par «Uppercross» (La fin de son séjour à
+ Uppercross)
+ page 116: «Scot» par «Scott» (On parla encore de Walter Scott)
+ page 207: «boîe» par «boîte» (et la boîte fut placée)
+ page 219: «sastisfaite» par «satisfaite» (et si satisfaite du voyage)
+ page 231: «Famy» par «Fanny» («Pauvre Fanny! Elle ne l'aurait pas
+ oublié sitôt!)
+
+ «Anne» a été remplacé par «Anna» dans les pages: 2, 46, 62, 79.
+ «Louise» par «Louisa» dans les pages: 44, 45, 79, 83.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Persuasion, by Jane Austen
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PERSUASION ***
+
+***** This file should be named 36777-8.txt or 36777-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/6/7/7/36777/
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/36777-8.zip b/36777-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..b3d4aa1
--- /dev/null
+++ b/36777-8.zip
Binary files differ
diff --git a/36777-h.zip b/36777-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..5c79d33
--- /dev/null
+++ b/36777-h.zip
Binary files differ
diff --git a/36777-h/36777-h.htm b/36777-h/36777-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..273de53
--- /dev/null
+++ b/36777-h/36777-h.htm
@@ -0,0 +1,6306 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
+ <title>The Project Gutenberg's eBook of Persuasion, by Jane Austen.</title>
+
+<style type="text/css">
+
+body {margin-left: 15%; margin-right: 15%;}
+
+p {margin-top: 0.75em; text-align: justify; margin-bottom: 0.75em; text-indent: 1.5em;}
+
+/* all headings centered */
+
+h1, h2, h3, h4, h5, h6 {text-align: center;}
+h1 {font-size: 225%; margin: 1.5em auto 1.5em auto;}
+h2 {margin: 2.5em auto 1.5em auto;}
+
+hr.full {width: 100%; margin: 5em auto 5em auto; height: 4px;
+border-width: 4px 0 0 0; border-style: solid; border-color: #000000; clear: both;}
+
+hr.small {width: 30%; border-color: #C0C0C0; border-style: solid;
+margin: 4em auto 4em auto; clear: both;}
+
+hr.small2 {width: 15%; border-color: #000000; border-style: solid;
+margin: 2em auto 2em auto; clear: both;}
+
+hr.tiny {width: 10%; border-color: #000000; border-style: solid;
+margin: 2em auto 2em auto; clear: both;}
+
+hr.tiny2 {width: 5%; border-color: #000000; border-style: solid;
+margin: 2em auto 2em auto; clear: both;}
+
+.smcap {font-variant: small-caps;}
+.smcap2 {font-variant: small-caps; font-size: 80%;}
+sup {font-size: 80%; vertical-align: 30%;}
+
+.center {text-align: center; text-indent: 0em;}
+.right {text-align: right;}
+
+.blockquote {margin-left: 10%; margin-right: 10%;}
+
+/* tables */
+table {margin: 1.25em auto 1.25em auto;}
+.tdrtop {text-align: right; vertical-align: top; padding-right: 30px;}
+
+/* page numbers */
+.pagenum {position: absolute; left: 5%; font-size: 90%;
+font-weight: normal; font-style: normal; text-align: right;
+color: #C0C0C0; background-color: inherit; text-indent: 0em;}
+
+a {text-decoration: none;}
+.link {font-size: small; text-align: center; margin-top: 0em; font-weight: 400;}
+
+/* note au lecteur */
+.tnote {border: dashed 1px; margin: 20px 20px 20px 20px; padding: 10px 10px 10px 10px;
+font-family: sans-serif; font-size: 80%;}
+
+/* correction popup */
+ins.correction {text-decoration: none; border-bottom: thin dotted silver;}
+-->
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Persuasion, by Jane Austen
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Persuasion
+
+Author: Jane Austen
+
+Translator: Mme Letorsay
+
+Release Date: July 20, 2011 [EBook #36777]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PERSUASION ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<hr class="full" />
+
+<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
+
+<h2>MISS AUSTEN</h2>
+
+<h1>PERSUASION</h1>
+
+<p class="center">ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS</p>
+
+<p class="center">PAR</p>
+
+<h3>M<sup>me</sup> LETORSAY<br /><br /><br /></h3>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<p class="center"><big>PARIS</big></p>
+
+<p class="center">LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap2">79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</span></p>
+
+<hr class="tiny2" />
+
+<p class="center">1882</p>
+
+<h6><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES CHAPITRES</a></h6>
+
+<h2><a name="ch1" id="ch1">CHAPITRE PREMIER</a></h2>
+
+<p>Sir Walter Elliot, de Kellynch-Hall, dans le comté de Somerset, n'avait
+jamais touché un livre pour son propre amusement, si ce n'est le livre
+héraldique.</p>
+
+<p>Là il trouvait de l'occupation dans les heures de dés&oelig;uvrement, et de
+la consolation dans les heures de chagrin. Devant ces vieux parchemins,
+il éprouvait un sentiment de respect et d'admiration. Là, toutes les
+sensations désagréables provenant des affaires domestiques se
+changeaient en pitié et en mépris. Quand il feuilletait les innombrables
+titres créés dans le siècle dernier, si chaque feuille lui était
+indifférente, une seule avait constamment pour <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> lui le même intérêt,
+c'était la page où le volume favori s'ouvrait toujours:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p><i>Famille Elliot, de Kellynch-Hall</i>:</p>
+
+<p><i>Walter Elliot, né le 1<sup>er</sup> mars 1760; épousa, le 15 juillet <ins class="correction" title="1874">1784</ins></i>,</p>
+
+<p><i>Élisabeth, fille de Jacques Stevenson, esquire de South-Park, comté
+de Glocester, laquelle mourut en 1800. Il en eut</i>:</p>
+
+<p><i>Élisabeth, née le 1<sup>er</sup> juin 1785</i>,</p>
+
+<p><i><ins class="correction" title="Anne">Anna</ins>, née le 9 aoust 1787</i>,</p>
+
+<p><i>Un fils mort-né le 5 novembre 1789</i>,</p>
+
+<p><i>et Marie, née le 20 novembre 1791.</i></p>
+</div>
+
+<p>Tel était le paragraphe sorti des mains de l'imprimeur; mais Sir Walter
+y avait ajouté pour sa propre instruction, et pour celle de sa famille,
+à la suite de la date de naissance de Marie:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Mariée le 16 décembre 1810 à Charles Musgrove, esquire d'Uppercross,
+comté de Somerset.»</p></div>
+
+<p>Puis venait l'histoire de l'ancienne et respectable famille: le premier
+de ses membres s'établissant dans Cheshire, exerçant la fonction de haut
+shérif; représentant un bourg dans trois parlements successifs, et créé
+baronnet dans la première année du règne de Charles II. Le livre
+mentionnait aussi les femmes; le tout formant deux pages in-folio,
+accompagné <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> des armoiries et terminé par l'indication suivante:
+«Résidence principale: Kellynch-Hall, comté de Somerset.»</p>
+
+<p>Puis, de la main de Sir Walter:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Héritier présomptif: William Walter Elliot, esquire,
+arrière-petit-fils du second Sir Walter.»</p></div>
+
+<p>La vanité était le commencement et la fin du caractère de Sir Elliot:
+vanité personnelle, et vanité de rang.</p>
+
+<p>Il avait été remarquablement beau dans sa jeunesse, et à
+cinquante-quatre ans, étant très bien conservé, il avait plus de
+prétentions à la beauté que bien des femmes, et il était plus satisfait
+de sa place dans la société que le valet d'un lord de fraîche date. A
+ses yeux, la beauté n'était inférieure qu'à la noblesse, et le <i>Sir
+Walter Elliot</i>, qui réunissait tous ces dons, était l'objet constant de
+son propre respect et de sa vénération.</p>
+
+<p>Il dut à sa belle figure et à sa noblesse d'épouser une femme très
+supérieure à lui. Lady Elliot avait été une excellente femme, sensée et
+aimable, dont le jugement et la raison ne la trompèrent jamais, si ce
+n'est en s'éprenant de Sir Walter.</p>
+
+<p>Elle supporta, cacha ou déguisa ses défauts, et pendant dix-sept ans le
+fit respecter. Elle ne fut pas <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> très heureuse, mais ses devoirs, ses
+amis, ses enfants l'attachèrent assez à la vie, pour qu'elle la quittât
+avec regret.</p>
+
+<p>Trois filles, dont les aînées avaient, l'une seize ans, l'autre
+quatorze, furent un terrible héritage et une lourde charge pour un père
+faible et vain. Mais elle avait une amie, femme sensée et respectable,
+qui s'était décidée, par attachement pour elle, à habiter tout près, au
+village de Kellynch. Lady Elliot se reposa sur elle pour maintenir les
+bons principes qu'elle avait tâché de donner à ses filles.</p>
+
+<p>Cette amie n'épousa pas Sir Walter, quoique leur connaissance eût pu le
+faire supposer.</p>
+
+<p>Treize années s'étaient écoulées depuis la mort de lady Elliot, et ils
+restaient proches voisins et amis intimes, mais rien de plus.</p>
+
+<p>Il n'est pas étonnant que lady Russel n'eût pas songé à un second
+mariage; car elle possédait une belle fortune, était d'un âge mûr, et
+d'un caractère sérieux, mais le célibat de Sir Walter s'explique moins
+facilement.</p>
+
+<p>La vérité est qu'il avait essuyé plusieurs refus à des demandes en
+mariage très déraisonnables. Dès lors, il se posa comme un bon père qui
+se dévoue pour ses filles. En réalité, pour l'aînée seule, il était <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+disposé à faire quelque chose, mais à condition de ne pas se gêner.
+Élisabeth, à seize ans, avait succédé à tous les droits et à la
+considération de sa mère.</p>
+
+<p>Elle était fort belle et ressemblait à son père, sur qui elle avait une
+grande influence; aussi avaient-ils toujours été d'accord. Les deux
+autres filles de Sir Walter étaient, à son avis, d'une valeur
+inférieure.</p>
+
+<p>Marie avait acquis une légère importance en devenant Mme Musgrove; mais
+Anna, avec une distinction d'esprit et une douceur de caractère que
+toute personne intelligente savait apprécier, n'était rien pour son
+père, ni pour sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>On ne faisait aucun cas de ce qu'elle disait, et elle devait toujours
+s'effacer; enfin elle n'était qu'Anna.</p>
+
+<p>Lady Russel aimait ses s&oelig;urs, mais dans Anna seulement elle voyait
+revivre son amie.</p>
+
+<p>Quelques années auparavant, Anna était une très jolie fille, mais sa
+fraîcheur disparut vite, et son père, qui ne l'admirait guère quand elle
+était dans tout son éclat, car ses traits délicats et ses doux yeux
+bruns étaient trop différents des siens, ne trouvait plus rien en elle
+qui pût exciter son estime, maintenant qu'elle était fanée et amincie.</p>
+
+<p>Il n'avait jamais espéré voir le nom d'Anna sur une autre page de son
+livre favori. Toute alliance <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> égale reposait sur Élisabeth, car
+Marie, entrée dans une notable et riche famille de province, lui avait
+fait plus d'honneur qu'elle n'en avait reçu. Un jour ou l'autre,
+Élisabeth se marierait selon son rang.</p>
+
+<p>Il arrive parfois qu'une femme est plus belle à vingt-neuf ans que dix
+ans plus tôt. Quand elle n'a eu ni chagrins, ni maladies, c'est souvent
+une époque de la vie où la beauté n'a rien perdu de ses charmes.</p>
+
+<p>Chez Élisabeth, il en était ainsi: c'était toujours la belle miss
+Elliot, et Sir Elliot était à moitié excusable d'oublier l'âge de sa
+fille, et de se croire lui-même aussi jeune qu'autrefois au milieu des
+ruines qui l'entouraient. Il voyait avec chagrin Anna se faner, Marie
+grossir, ses voisins vieillir et les rides se creuser rapidement autour
+des yeux de lady Russel.</p>
+
+<p>Élisabeth n'était pas aussi satisfaite que son père. Depuis treize ans,
+elle était maîtresse de Kellynch-Hall, présidant et dirigeant avec une
+assurance et une décision qui ne la rajeunissaient pas.</p>
+
+<p>Pendant treize ans, elle avait fait les honneurs du logis, établissant
+les lois domestiques, assise dans le landau à la place d'honneur, et
+ayant le pas immédiatement après lady Russel dans tous les salons et à
+tous les dîners. Treize hivers l'avaient vue ouvrir chaque <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> bal de
+cérémonie donné dans le voisinage, et les fleurs de treize printemps
+avaient fleuri depuis qu'elle allait, avec son père, jouir des plaisirs
+de Londres pendant quelques semaines. Elle se rappelait tout cela, et la
+conscience de ses vingt-neuf ans lui donnait des appréhensions et
+quelques regrets. Elle se savait aussi belle que jamais, mais elle
+sentait s'approcher les années dangereuses, et aurait voulu être
+demandée par quelque baronnet avant la fin de l'année. Elle aurait pu
+alors feuilleter le livre par excellence avec autant de joie
+qu'autrefois; mais voir toujours la date de sa naissance, et pas d'autre
+mariage que celui de sa jeune s&oelig;ur, lui rendait le livre odieux; et
+plus d'une fois, le voyant ouvert, elle le repoussa en détournant les
+yeux.</p>
+
+<p>D'ailleurs elle avait eu une déception que ce livre lui rappelait
+toujours. L'héritier présomptif, ce même William Walter Elliot dont les
+droits avaient été si généreusement reconnus par son père, avait refusé
+sa main. Quand elle était toute petite fille, et qu'elle espérait
+n'avoir point de frère, elle avait songé déjà à épouser William, et
+c'était aussi l'intention de son père. Après la mort de sa femme, Sir
+Walter rechercha la connaissance d'Elliot. Ses ouvertures ne furent pas
+reçues avec empressement, mais il persévéra, <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> mettant tout sur le
+compte de la timidité du jeune homme. Dans un de leurs voyages à
+Londres, Élisabeth était alors dans tout l'éclat de sa beauté et de sa
+fraîcheur, William ne put refuser une invitation.</p>
+
+<p>C'était alors un jeune étudiant en droit, Élisabeth le trouva
+extrêmement agréable et se confirma dans ses projets. Il fut invité à
+Kellynch. On en parla et on l'attendit jusqu'au bout de l'année, mais il
+ne vint pas. Le printemps suivant, on le revit à Londres. Les mêmes
+avances lui furent faites, mais en vain. Enfin on apprit qu'il était
+marié.</p>
+
+<p>Au lieu de chercher fortune dans la voie tracée à l'héritier de Sir
+Walter, il avait acheté l'indépendance en épousant une femme riche, de
+naissance inférieure.</p>
+
+<p>Sir Walter fut irrité; il aurait voulu être consulté, comme chef de
+famille, surtout après avoir fait si publiquement des avances au jeune
+homme; car on les avait vus ensemble au Tattersall et à la Chambre des
+Communes. Il exprima son mécontentement.</p>
+
+<p>Mais M. Elliot n'y fit guère attention, et même n'essaya point de
+s'excuser; il se montra aussi peu désireux d'être compté dans la famille
+que Sir Walter l'en jugeait indigne, et toute relation cessa. <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p>
+
+<p>Élisabeth se rappelait cette histoire avec colère; elle avait aimé
+l'homme pour lui-même et plus encore parce qu'il était l'héritier de Sir
+Walter; avec lui seul, son orgueil voyait un mariage convenable, elle le
+reconnaissait pour son égal. Cependant il s'était si mal conduit, qu'il
+méritait d'être oublié. On aurait pu lui pardonner son mariage, car on
+ne lui supposait pas d'enfants, mais il avait parlé légèrement et même
+avec mépris de la famille Elliot et des honneurs qui devaient être les
+siens. On ne pouvait lui pardonner cela. Telles étaient les pensées
+d'Élisabeth; telles étaient les préoccupations et les agitations
+destinées à varier la monotonie de sa vie élégante, oisive et
+somptueuse, et à remplir les vides qu'aucune habitude utile au dehors,
+aucuns talents à l'intérieur ne venaient occuper.</p>
+
+<p>Mais bientôt d'autres préoccupations s'ajoutèrent à celles-là: son père
+avait des embarras d'argent. Elle savait qu'il était venu habiter la
+baronnie pour payer ses lourdes dettes, et pour mettre fin aux
+insinuations désagréables de son homme d'affaires, M. Shepherd. Le
+domaine de Kellynch était bon, mais insuffisant pour la représentation
+que Sir Walter jugeait nécessaire. Tant qu'avait vécu lady Elliot,
+l'ordre, la modération et l'économie avaient contenu <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> les dépenses
+dans les limites des revenus; mais cet équilibre avait disparu avec
+elle: les dettes augmentaient; elles étaient connues, et il devenait
+impossible de les cacher entièrement à Élisabeth. L'hiver dernier, Sir
+Walter avait proposé déjà quelques diminutions dans les dépenses, et,
+pour rendre justice à Élisabeth, elle avait indiqué deux réformes:
+supprimer quelques charités inutiles, et ne point renouveler
+l'ameublement du salon. Elle eut aussi l'heureuse idée de ne plus donner
+d'étrennes à Anna. Mais ces mesures étaient insuffisantes; Sir Walter
+fut obligé de le confesser, et Élisabeth ne trouva pas d'autre remède
+plus efficace. Comme lui, elle se trouvait malheureuse et maltraitée par
+le sort.</p>
+
+<p>Sir Walter ne pouvait disposer que d'une petite partie de son domaine,
+et encore était-elle hypothéquée. Jamais il n'aurait voulu vendre, se
+déshonorer à ce point. Le domaine de Kellynch devait être transmis
+intact à ses héritiers.</p>
+
+<p>Les deux amis intimes, M. Shepherd et lady Russel, furent appelés à
+donner un conseil; ils devaient trouver quelque expédient pour réduire
+les dépenses sans faire souffrir Sir Walter et sa fille dans leur
+orgueil ou dans leurs fantaisies.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch2" id="ch2">CHAPITRE II</a></h2>
+
+<p>M. Shepherd était un homme habile et prudent. Quelle que fût son opinion
+sur Sir Walter, il voulait laisser à un autre que lui le rôle
+désagréable; il s'excusa, se permettant toutefois de recommander une
+déférence absolue pour l'excellent jugement de lady Russel.</p>
+
+<p>Celle-ci prit le sujet en grande considération et y apporta un zèle
+inquiet. C'était plutôt une femme de bon sens que d'imagination. La
+difficulté à résoudre était grande: lady Russel avait une stricte
+intégrité et un délicat sentiment d'honneur; mais elle souhaitait de
+ménager les sentiments de Sir Walter et le rang de la famille. C'était
+une personne bonne, bienveillante, charitable et capable d'une solide
+amitié; très correcte dans sa conduite, stricte dans ses idées de
+décorum, et un modèle de savoir-vivre.</p>
+
+<p>Son esprit était très pratique et cultivé; mais elle donnait au rang et
+à la noblesse une valeur <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> exagérée, qui la rendait aveugle aux
+défauts des possesseurs de ces biens.</p>
+
+<p>Veuve d'un simple chevalier, elle estimait très haut un baronnet, et Sir
+Walter avait droit à sa compassion et à ses attentions, non seulement
+comme un vieil ami, un voisin attentif, un seigneur obligeant, mari de
+son amie, père d'Anna et de ses s&oelig;urs, mais parce <ins class="correction" title="pu'il">qu'il</ins> était Sir
+Walter.</p>
+
+<p>Il fallait faire des réformes sans aucun doute, mais elle se tourmentait
+pour donner à ses amis le moins d'ennuis possible. Elle traça des plans
+d'économie, fit d'exacts calculs, et enfin prit l'avis d'Anna, qu'on
+n'avait pas jugé à propos de consulter, et elle subit son influence. Les
+réformes d'Anna portèrent sur l'honorabilité aux dépens de
+l'ostentation. Elle voulait des mesures plus énergiques, un plus prompt
+acquittement des dettes, une plus grande indifférence pour tout ce qui
+n'était pas justice et équité.</p>
+
+<p>«Si nous pouvons persuader tout cela à votre père, dit lady Russel en
+relisant ses notes, ce sera beaucoup. S'il adopte ces réformes, dans
+sept ans il sera libéré, et j'espère le convaincre que sa considération
+n'en sera pas ébranlée, et que sa vraie dignité sera loin d'en être
+amoindrie aux yeux des gens raisonnables. <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p>
+
+<p>«En réalité, que fera-t-il, si ce n'est ce que beaucoup de nos premières
+familles ont fait, ou devraient faire? Il n'y aura rien là de singulier,
+et c'est de la singularité que nous souffrons le plus. Après tout, celui
+qui a fait des dettes doit les payer; et tout en faisant la part des
+idées d'un gentilhomme, le caractère d'honnête homme passe avant tout.»</p>
+
+<p>C'était d'après ce principe qu'Anna voulait voir son père agir. Elle
+considérait comme un devoir indispensable de satisfaire les créanciers
+en faisant rapidement toutes les réformes possibles, et ne voyait aucune
+dignité en dehors de cela.</p>
+
+<p>Elle comptait sur l'influence de lady Russel pour persuader une réforme
+complète; elle savait que le sacrifice de deux chevaux ne serait guère
+moins pénible que celui de quatre, ainsi que toutes les légères
+réductions proposées par son amie. Comment les sévères réformes d'Anna
+auraient-elles été acceptées, puisque celles de lady Russel n'eurent
+aucun succès?</p>
+
+<p>Quoi! supprimer tout confortable! Les voyages, Londres, les domestiques
+et les chevaux, la table; retranchements de tous côtés! Ne pas vivre
+décemment comme un simple gentilhomme! Non!</p>
+
+<p>On aimait mieux quitter Kellynch que de rester dans des conditions si
+déshonorantes! <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span></p>
+
+<p>Quitter Kellynch! L'idée fut aussitôt saisie par Shepherd, qui avait un
+intérêt aux réformes de Sir Walter, et qui était persuadé qu'on ne
+pouvait rien faire sans un changement de résidence. Puisque l'idée en
+était venue, il n'eut aucun scrupule à confesser qu'il était du même
+avis. Il ne croyait pas que Sir Walter pût réellement changer sa manière
+de vivre dans une maison qui avait à soutenir un tel caractère
+d'honorabilité et de représentation. Partout ailleurs il pourrait faire
+ce qu'il voudrait, et sa maison serait toujours prise pour modèle. Après
+quelques jours de doute et d'indécision, la grande question du
+changement de résidence fut décidée.</p>
+
+<p>On pouvait choisir Londres, Bath, ou une autre habitation aux environs
+de Kellynch. L'objet de l'ambition d'Anna eût été de posséder une petite
+maison dans le voisinage de lady Russel, près de Marie, et de voir
+parfois les ombrages et les prairies de Kellynch. Mais sa destinée était
+d'avoir toujours l'inverse de ce qu'elle désirait. Elle n'aimait pas
+Bath, mais Bath devait être sa résidence.</p>
+
+<p>Sir Walter penchait pour Londres, mais M. Shepherd n'en voulait pas pour
+lui, et il fut assez habile pour le dissuader et lui faire préférer
+Bath: là il pourrait comparativement faire figure à peu de frais. <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p>
+
+<p>Les deux avantages de Bath avaient été pris en grande considération: sa
+distance de Kellynch, seulement cinquante milles, et le séjour qu'y
+faisait lady Russel pendant une partie de l'hiver. A la grande
+satisfaction de cette dernière, Sir Walter et Élisabeth en arrivèrent à
+croire qu'ils ne perdraient rien à Bath en considération et en plaisirs.
+Lady Russel fut obligée d'aller contre les désirs de sa chère Anna.
+C'était en demander trop à Sir Walter que de s'établir dans une petite
+maison du voisinage. Anna, elle-même, y aurait trouvé des mortifications
+plus grandes qu'elle ne le prévoyait, et pour Sir Walter, elles eussent
+été terribles. Lady Russel considérait l'antipathie d'Anna pour Bath
+comme une prévention erronée provenant de trois années de pension
+passées là après la mort de sa mère, et en second lieu de ce qu'elle
+n'était pas en bonne disposition d'esprit pendant le seul hiver qu'elle
+y eût passé avec elle.</p>
+
+<p>Lady Russel adorait Bath et s'imaginait que tout le monde devait penser
+comme elle. Sa jeune amie pourrait passer les mois les plus chauds avec
+elle à Kellynch-Lodge. Ce changement serait bon pour sa santé et pour
+son esprit. Anna avait trop peu vu le monde; elle n'était pas gaie: plus
+de société lui ferait du bien. <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span></p>
+
+<p>Puis, Sir Walter, habitant dans le voisinage de Kellynch, aurait
+souffert de voir sa maison aux mains d'un autre; c'eût été une trop rude
+épreuve. Il fallait louer Kellynch-Hall. Mais ce fut un profond secret,
+renfermé dans leur petit cercle.</p>
+
+<p>Sir Walter eût été trop humilié qu'on l'apprît. M. Shepherd avait
+prononcé une fois le mot «avertissement», mais n'avait pas osé le
+redire.</p>
+
+<p>Sir Walter en méprisait la seule idée et défendait qu'on y fît la
+moindre allusion. Il ne consentirait à louer que comme sollicité à
+l'imprévu, par un locataire exceptionnel, acceptant toutes ses
+conditions comme une grande faveur.</p>
+
+<p>Nous approuvons bien vite ce que nous aimons. Lady Russel avait encore
+une autre raison d'être contente du départ projeté de Sir Walter.
+Élisabeth avait formé une intimité qu'il était désirable de rompre.</p>
+
+<p>La fille de M. Shepherd, mal mariée, était revenue chez son père, avec
+deux enfants. C'était une femme habile qui connaissait l'art de plaire,
+au moins à Kellynch-Hall. Elle avait si bien su se faire accepter de
+miss Elliot, qu'elle y avait fait plusieurs séjours, malgré les
+prudentes insinuations de lady Russel, qui trouvait cette amitié
+déplacée. <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span></p>
+
+<p>Lady Russel avait peu d'influence sur Élisabeth et semblait l'aimer
+plutôt par devoir que par inclination. Celle-ci n'avait pour elle que
+des égards et de la politesse, mais jamais lady Russel n'avait réussi à
+faire prévaloir ses avis; elle était très peinée de voir Anna exclue si
+injustement des voyages à Londres et avait insisté fortement à plusieurs
+reprises pour qu'elle en fît partie. Elle s'était efforcée souvent de
+faire profiter Élisabeth de son jugement et de son expérience, mais
+toujours en vain. Miss Elliot avait sa volonté, et jamais elle n'avait
+fait une opposition plus décidée à lady Russel, qu'en choisissant Mme
+Clay et en délaissant une s&oelig;ur si distinguée, pour donner son
+affection et sa confiance là où il ne devait y avoir que de simples
+relations de politesse.</p>
+
+<p>Lady Russel considérait Mme Clay comme une amie dangereuse, et d'une
+position inférieure; et son changement de résidence, qui la laisserait
+de côté et permettrait à miss Elliot de choisir une intimité plus
+convenable, lui semblait une chose de première importance.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch3" id="ch3">CHAPITRE III</a></h2>
+
+<p>«Permettez-moi de vous faire observer, Sir Walter,» dit M. Shepherd un
+matin à Kellynch-Hall, en dépliant le journal, «que la situation
+actuelle nous est très favorable. Cette paix ramènera à terre tous les
+riches officiers de la marine. Ils auront besoin de maisons. Est-il un
+meilleur moment pour choisir de bons locataires? Si un riche amiral se
+présentait, Sir Walter?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un heureux mortel, Shepherd,» répondit Sir Walter. «C'est
+tout ce que j'ai à remarquer. En vérité, Kellynch-Hall serait pour lui
+la plus belle de toutes les prises, n'est-ce pas, Shepherd?»</p>
+
+<p>M. Shepherd sourit, comme c'était son devoir, à ce jeu de mots, et
+ajouta:</p>
+
+<p>«J'ose affirmer, Sir Walter, qu'en fait d'affaires les officiers de
+marine sont très accommodants. J'en sais quelque chose. Ils ont des
+idées libérales, et ce sont <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> les meilleurs locataires qu'on puisse
+voir. Permettez-moi donc de suggérer que si votre intention venait à
+être connue, ce qui est très possible (car il est très difficile à Sir
+Walter de celer à la curiosité publique ses actions et ses desseins;
+tandis que moi, John Shepherd, je puis cacher mes affaires, car personne
+ne perd son temps à m'observer); je dis donc que je ne serais pas
+surpris, malgré notre prudence, si quelque rumeur de la vérité
+transpirait au dehors; dans ce cas, des offres seront faites, et je
+pense que quelque riche commandant de la marine sera digne de notre
+attention, et permettez-moi d'ajouter que deux heures me suffisent pour
+accourir ici, et vous épargner la peine de répondre.»</p>
+
+<p>Sir Walter ne répondit que par un signe de tête; mais bientôt, se levant
+et arpentant la chambre, il dit ironiquement:</p>
+
+<p>«Il y a peu d'officiers de marine qui ne soient surpris, j'imagine,
+d'habiter un tel domaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ils béniront leur bonne fortune,» dit Mme Clay (son père l'avait
+amenée, rien n'étant si bon pour sa santé qu'une promenade à Kellynch).
+«Mais je pense, comme mon père, qu'un marin serait un très désirable
+locataire. J'en ai connu beaucoup. Ils sont si scrupuleux, et si larges
+en affaires! Si vous <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> leur laissez vos beaux tableaux, Sir Walter,
+ils seront en sûreté: tout sera parfaitement soigné. Les jardins et les
+massifs seront presque aussi bien entretenus qu'actuellement. Ne
+craignez pas, miss Elliot, que vos jolies fleurs soient négligées.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à cela, répondit froidement Sir Walter, si je me décidais à
+louer, j'hésiterais à accorder certains privilèges; je ne suis pas
+disposé à faire des faveurs à un locataire. Sans doute le parc lui sera
+ouvert, et il n'en trouverait pas beaucoup d'aussi vastes.</p>
+
+<p>»Quant aux restrictions que je puis imposer sur la jouissance des
+réserves de chasse, c'est autre chose. L'idée d'en donner l'entrée ne me
+sourit guère, et je recommanderais volontiers à miss Elliot de se tenir
+en garde pour ses parterres.»</p>
+
+<p>Après un court silence, M. Shepherd hasarda: «Dans ce cas, il y a des
+usages établis, qui rendent chaque chose simple et facile entre
+propriétaire et locataire. Vos intérêts, Sir Walter, sont en mains
+sûres: comptez sur moi pour qu'on n'empiète pas sur vos droits. Qu'on me
+permette de le dire: je suis plus jaloux des droits de Sir Walter, qu'il
+ne l'est lui-même.»</p>
+
+<p>Ici, Anna prit la parole. <span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p>
+
+<p>«Il me semble que l'armée navale, qui a tant fait pour nous, a autant de
+droits que toute autre classe à une maison confortable. La vie des
+marins est assez rude pour cela, il faut le reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que dit miss Anna est très vrai, répondit M. Shepherd.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement,» ajouta sa fille.</p>
+
+<p>Mais bientôt après, Sir Walter fit cette remarque: «La profession a son
+utilité, mais je serais très fâché qu'un de mes amis lui appartînt.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? répondit-on avec un regard de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; sous deux rapports elle me déplaît. D'abord c'est un moyen pour
+un homme de naissance obscure d'obtenir une distinction qui ne lui est
+pas due, d'arriver à des honneurs que ses ancêtres n'ont jamais rêvés;
+puis elle détruit totalement la beauté et la jeunesse. Un marin vieillit
+plus vite qu'un autre. J'ai toujours remarqué cela. Il risque par sa
+laideur de devenir un objet d'horreur pour lui-même, et il court la
+chance de voir le fils d'un domestique de son père arriver à un grade
+au-dessus du sien.</p>
+
+<p>»Voici un exemple à l'appui de ce que je dis. Au printemps dernier,
+j'étais en compagnie de deux hommes: <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span></p>
+
+<p>»Lord Saint-Yves, dont le père a été ministre de campagne, presque sans
+pain. Je dus céder le pas à Lord Saint-Yves, et à un certain amiral
+Baldwin, le plus laid personnage qu'on puisse imaginer. Une figure
+martelée couleur d'acajou; tout était lignes et rides: trois cheveux
+gris d'un côté, et rien qu'un soupçon de poudre. «Au nom du ciel! quel
+est ce vieux garçon? dis-je à un ami qui se trouvait là.&mdash;Mon cher,
+c'est l'amiral Baldwin. Quel âge lui donnez-vous?&mdash;Soixante ans,
+dis-je.&mdash;Quarante, répondit-il. Pas davantage.»</p>
+
+<p>»Figurez-vous mon étonnement. Je n'oublierai pas facilement l'amiral
+Baldwin. Je n'ai jamais vu un exemple si déplorable de la vie de mer; et
+c'est la même chose pour tous, à quelque différence près. Ballottés par
+tous les temps, dans tous les climats, ils arrivent à n'avoir plus
+figure humaine. C'est fâcheux qu'ils ne meurent pas subitement avant
+d'arriver à l'âge de l'amiral Baldwin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment, Sir Walter, vous êtes trop sévère, dit Mme Clay. Ayez un
+peu de pitié des pauvres gens. Nous ne sommes pas tous nés beaux, et la
+mer n'embellit pas certainement. J'ai souvent remarqué que les marins
+vivent longtemps. Ils perdent de bonne heure l'air jeune. Mais n'en
+est-il pas ainsi dans <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> beaucoup d'autres professions? Les soldats ne
+sont pas mieux traités, et même dans les professions plus tranquilles,
+il y a une fatigue d'esprit, sinon de corps, qui s'ajoute dans le visage
+d'un homme au travail du temps. Le légiste se consume, le médecin sort à
+toute heure, et par tous les temps, et même le prêtre est obligé
+d'entrer dans des chambres infectes, et d'exposer sa santé et sa
+personne à des miasmes empoisonnés. En réalité, les avantages physiques
+n'appartiennent qu'à ceux qui ne sont pas forcés d'avoir un état; qui
+vivent sur leur propriété, employant le temps à leur guise, sans se
+tourmenter pour acquérir. A ceux-là seuls sont réservés les dons de la
+santé et les plus grands avantages physiques.»</p>
+
+<p>Il semblait que M. Shepherd, dans ses efforts pour disposer Sir Walter
+en faveur d'un marin, eût été doué d'une seconde vue, car la première
+offre vint d'un amiral Croft, dont son correspondant de Londres lui
+avait parlé.</p>
+
+<p>Selon le rapport qu'il se hâta d'en faire à Kellynch, l'amiral, natif de
+Somersetshire et possesseur d'une très belle fortune, désirait s'établir
+dans son pays, et était venu à Tauton chercher dans les annonces s'il
+trouverait quelque chose à sa convenance dans <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> le voisinage; n'en
+trouvant pas et entendant dire que Kellynch était peut-être à louer, il
+s'était présenté chez M. Shepherd pour avoir des renseignements
+détaillés.</p>
+
+<p>Il avait montré un vif désir de louer, et fourni la preuve qu'il était
+un locataire recommandable.</p>
+
+<p>«Qui est-ce que l'amiral Croft?» demanda Sir Walter d'un ton froid et
+soupçonneux.</p>
+
+<p>M. Shepherd répondit qu'il était noble, et Anna ajouta:</p>
+
+<p>«Il est vice-amiral: il était à Trafalgar; depuis, il a été aux Indes,
+et y est resté, je crois, plusieurs années.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il est convenu, dit Sir Walter, que sa figure est aussi jaune
+que les parements et les collets d'habits de ma livrée.»</p>
+
+<p>M. Shepherd se hâta de l'assurer que l'amiral avait une figure cordiale,
+avenante, un peu hâlée et fatiguée, il est vrai; mais qu'il avait des
+manières de parfait gentleman; que probablement il ne ferait aucune
+difficulté quant aux conditions; qu'il cherchait avant tout, et
+immédiatement, une maison confortable; qu'il payerait la convenance, et
+n'aurait pas été surpris si Sir Walter avait demandé davantage. M.
+Shepherd fut éloquent, et donna sur la famille de <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> l'amiral tous les
+détails qui faisaient de celui-ci un locataire désirable. Il était marié
+et sans enfants, c'est ce qu'on pouvait désirer de mieux. Il avait vu
+Mme Croft, qui avait assisté à leur conversation.</p>
+
+<p>«C'est une vraie Lady, fine, et qui cause bien. Elle a fait plus de
+questions sur la maison, les conditions, les impôts, que l'amiral
+lui-même. Elle semble plus familière que lui avec les affaires. J'ai
+appris aussi qu'elle n'est pas inconnue dans cette contrée, pas plus que
+son mari. Elle est la s&oelig;ur d'un gentilhomme qui demeurait à Montfort,
+il y a quelques années. Quel était donc son nom, Pénélope? ma chère,
+aidez-moi. Le frère de Mme Croft?»</p>
+
+<p>Mme Clay causait avec miss Elliot d'une façon si animée, qu'elle
+n'entendit pas.</p>
+
+<p>«Je n'ai aucune idée de ce que vous voulez dire, Shepherd, dit Sir
+Walter. Je ne me rappelle aucun gentilhomme demeurant à Montfort, depuis
+le vieux gouverneur Trent.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, c'est trop fort, je crois que j'oublierai bientôt mon
+nom. Un nom que je connaissais si bien; ainsi que le gentleman, je l'ai
+vu cent fois. Il vint me consulter sur un délit de voisin, saisi sur le
+fait: un des domestiques du fermier s'introduisant dans son jardin, un
+mur éboulé, des pommes <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> volées; puis, malgré mon avis, une
+transaction eut lieu. C'est vraiment singulier.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose que vous voulez parler de M. Wenvorth, dit Anna.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela. Il eut la cure de Montfort pendant deux ans. Vous
+devez vous le rappeler.</p>
+
+<p>&mdash;Wenvorth? ah! oui, le ministre de Montfort, vous m'avez dérouté par le
+mot gentilhomme. Je croyais que vous parliez d'un homme possédant des
+propriétés. M. Wenvorth n'en avait aucune, je crois. C'est un nom
+inconnu, il n'est pas allié aux Straffort. On se demande comment les
+noms de notre noblesse deviennent si communs?»</p>
+
+<p>M. Shepherd, s'apercevant que cette parenté des Croft ne leur faisait
+aucun bien dans l'esprit de Sir Walter, n'en parla plus et mit tout son
+zèle à s'étendre sur ce qui leur était favorable: leur âge, leur
+fortune, la haute idée qu'ils s'étaient faite de Kellynch; ajoutant
+qu'ils ne désiraient rien tant que d'être les locataires de Sir Walter.
+Cela eût semblé un goût extraordinaire vraiment, s'ils avaient pu
+connaître les devoirs d'un locataire de Sir Walter.</p>
+
+<p>L'affaire réussit cependant, quoique Sir Walter regardât d'un mauvais
+&oelig;il quiconque prétendait habiter sa maison, trouvant qu'on était trop
+heureux <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> de l'obtenir, même aux plus dures conditions.</p>
+
+<p>Il autorisa M. Shepherd à négocier la location et à prendre jour avec
+l'amiral pour visiter la propriété. Sir Walter ne brillait pas par le
+jugement; il comprit cependant qu'on pouvait difficilement trouver un
+meilleur locataire. Sa vanité était flattée du rang de l'amiral. «J'ai
+loué ma maison à l'amiral Croft» sonnerait bien mieux qu'à «monsieur un
+tel», qui exige toujours un mot d'explication. L'importance d'un amiral
+s'annonce de soi, mais il n'éclipse jamais un baronnet. Dans leurs
+relations réciproques, Sir Elliot aurait toujours le pas. Élisabeth
+désirait si fort un changement, qu'elle ne dit pas un mot qui pût
+retarder la décision. Anna quitta la chambre pour rafraîchir ses joues
+brûlantes; elle alla dans son allée favorite et se dit avec un doux
+soupir: «Dans quelques mois peut-être, il sera ici.»</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch4" id="ch4">CHAPITRE IV</a></h2>
+
+<p>Ce n'était pas M. Wenvorth le ministre, mais Frédéric Wenvorth, son
+frère, qui, nommé commandant après l'action de Saint-Domingue, s'était
+établi, en attendant de l'emploi, dans le comté de Somerset, dans l'été
+de 1806, et avait loué pour six mois à Montfort. C'était alors un jeune
+homme remarquablement beau, intelligent, spirituel et brillant, et Anna
+était une très jolie fille, douce, modeste, gracieuse et sensée. Ils se
+connurent, s'éprirent rapidement l'un de l'autre. Ils jouirent bien peu
+de cette félicité exquise. Sir Walter, sans refuser positivement son
+consentement, manifesta un grand étonnement, une grande froideur et une
+ferme résolution de ne rien faire pour sa fille. Il trouvait cette
+alliance dégradante, et lady Russel, avec un orgueil plus excusable et
+plus modéré, la considérait comme très fâcheuse. Anna Elliot! avec sa
+beauté, sa naissance, son esprit, épouser à dix-neuf ans un jeune homme
+qui n'avait <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> d'autre recommandation que sa personne, d'autre espoir
+de fortune que les chances incertaines de sa profession, et pas de
+relations qui puissent l'aider à obtenir de l'avancement! La pensée
+seule de ce mariage l'affligeait; elle devait l'empêcher si elle avait
+quelque pouvoir sur Anna.</p>
+
+<p>Le capitaine Wenvorth avait eu de la chance et gagné beaucoup d'argent
+comme capitaine; mais il dépensait facilement ce qui arrivait de même,
+et il n'avait rien acquis. Plein d'ardeur et de confiance, il comptait
+obtenir bientôt un navire. Il avait toujours été heureux, il le serait
+encore.</p>
+
+<p>Cette confiance, exprimée avec tant de chaleur, avait quelque chose de
+si séduisant, qu'elle suffisait à Anna; mais lady Russel en jugeait
+autrement. Ce caractère ardent, cette intrépidité d'esprit, lui
+semblaient plutôt un mal. Il était brillant et téméraire; elle goûtait
+peu l'esprit, et elle avait pour l'imprudence presque un sentiment
+d'horreur. Elle condamna cette liaison à tous égards.</p>
+
+<p>Combattre une telle opposition était impossible pour la douce Anna. Elle
+aurait pu résister au mauvais vouloir de son père, même sans être
+encouragée par un regard ou une bonne parole de sa s&oelig;ur; mais lady
+Russel, qu'elle avait toujours <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> aimée et respectée, si ferme et si
+tendre dans ses conseils, ne pouvait pas les donner en vain. Son
+opposition ne provenait pas d'une prudence égoïste: si elle n'avait pas
+cru consulter plus encore le bien du jeune homme que celui de sa
+filleule, elle n'aurait pas empêché ce mariage.</p>
+
+<p>Cette conscience du devoir rempli fut la principale consolation de lady
+Russel, dans cette rupture.</p>
+
+<p>Elle en avait grand besoin, car elle avait à lutter contre l'opinion, et
+contre Wenvorth. Celui-ci quitta le pays.</p>
+
+<p>Quelques mois avaient vu le commencement et la fin de leur liaison; mais
+le chagrin d'Anna fut durable. Ce souvenir assombrit sa jeunesse, et
+elle perdit sa fraîcheur et sa gaieté.</p>
+
+<p>Sept années s'étaient écoulées depuis, et le temps seul avait un peu
+effacé ces tristes impressions. Aucun voyage, aucun événement extérieur
+n'était venu la distraire. Dans leur petit cercle, elle n'avait vu
+personne qu'elle pût comparer à Wenvorth; son esprit raffiné, son goût
+délicat, n'avaient pu trouver l'oubli dans un attachement nouveau.</p>
+
+<p>Elle avait vingt-deux ans, quand un jeune homme, qui bientôt après fut
+agréé par sa s&oelig;ur, sollicita sa main. Lady Russel déplora le refus
+d'Anna, car <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> Charles Musgrove était le fils aîné d'un homme dont
+l'importance et les propriétés ne le cédaient qu'à Sir Walter. Il avait
+un bon caractère, de bonnes manières, et lady Russel se serait réjouie
+de voir Anna mariée aussi près d'elle et affranchie de la partialité de
+son père.</p>
+
+<p>Mais Anna n'avait accepté aucun avis, et sa marraine, sans regretter le
+passé, désespéra presque, en lui voyant refuser ce mariage, de la voir
+entrer dans un état qui convenait si bien à son c&oelig;ur aimant et à ses
+habitudes domestiques.</p>
+
+<p>Ce sujet d'entretien fut écarté pour toujours, et elles ne purent savoir
+ni l'une ni l'autre si elles avaient changé d'opinion; mais Anna, à
+vingt-sept ans, pensait autrement qu'à dix-neuf. Elle ne blâmait pas
+lady Russel; cependant si une jeune fille dans une situation semblable
+lui eût demandé son avis, elle ne lui aurait pas imposé un chagrin
+immédiat en échange d'un bien futur et incertain.</p>
+
+<p>Elle pensait qu'en dépit de la désapprobation de sa famille; malgré tous
+les soucis attachés à la profession de marin; malgré tous les retards et
+les désappointements, elle eût été plus heureuse en l'épousant qu'en le
+refusant, dût-elle avoir une part plus qu'ordinaire de soucis et
+d'inquiétudes, sans parler de la <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> situation actuelle de Wenvorth,
+qui dépassait déjà ce qu'on aurait pu espérer.</p>
+
+<p>La confiance qu'il avait en lui-même avait été justifiée. Son génie et
+son ardeur l'avaient guidé et inspiré. Il s'était distingué, avait
+avancé en grade, et possédait maintenant une belle fortune; elle le
+savait par les journaux, et n'avait aucune raison de le croire marié.</p>
+
+<p>Combien Anna eût été éloquente dans ses conseils! Combien elle préférait
+une inclination réciproque et une joyeuse confiance dans l'avenir à ces
+précautions exagérées qui entravent la vie et insultent la Providence!</p>
+
+<p>Dans sa jeunesse on l'avait forcée à être prudente plus tard elle devint
+romanesque, conséquence naturelle d'un commencement contre nature.
+L'arrivée du capitaine Wenvorth à Kellynch ne pouvait que raviver son
+chagrin.</p>
+
+<p>Elle dut se raisonner beaucoup, et fut longtemps avant de pouvoir
+supporter ce sujet continuel de conversation. Elle y fut aidée par la
+parfaite indifférence des trois seules personnes de son entourage qui
+avaient le secret du passé, et qui semblaient l'avoir oublié; le frère
+de Wenvorth avait connu, il est vrai, <ins class="correction" title="eur">leur</ins> liaison, mais il avait depuis
+longtemps quitté le <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> pays; c'était en outre un homme très sensé et
+un célibataire. Elle était sûre de sa discrétion.</p>
+
+<p>Mme Croft, s&oelig;ur de Wenvorth, était alors hors d'Angleterre avec son
+mari; Marie, s&oelig;ur d'Anna, était en pension; et les uns par orgueil,
+les autres par délicatesse ne l'avaient pas initiée au secret.</p>
+
+<p>Anna espérait donc que l'arrivée des Croft ne lui amènerait aucune
+mortification.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch5" id="ch5">CHAPITRE V</a></h2>
+
+<p>Le jour fixé pour la visite de l'amiral et de sa femme à Kellynch, Anna
+crut devoir aller se promener, puis elle regretta de les avoir manqués.</p>
+
+<p>Mme Croft et Élisabeth se plurent réciproquement, et l'affaire qu'elles
+désiraient toutes deux fut bientôt conclue. L'amiral était si gai, si
+ouvert, son caractère était si généreux et si confiant, que Sir Walter
+fut influencé favorablement. Il lui fit un accueil d'autant plus poli,
+qu'il savait par M. Shepherd que l'amiral le considérait comme un modèle
+de bonnes manières.</p>
+
+<p>La maison, l'ameublement, les parterres, les conditions du bail, tout
+fut trouvé bien, et les clercs de M. Shepherd se mirent à l'&oelig;uvre
+sans changer un mot aux arrangements préliminaires.</p>
+
+<p>Sir Walter déclara sans hésiter que l'amiral était le plus beau marin
+qu'il eût encore vu, et alla jusqu'à dire que, s'il se faisait coiffer
+par son valet de chambre, il ne craindrait point d'être vu en sa
+compagnie. <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p>
+
+<p>L'amiral, avec une cordialité sympathique, dit en sortant à sa femme:</p>
+
+<p>«Je pensais bien, ma chère, que tout s'arrangerait, malgré ce qu'on nous
+a dit à Tauton. Le baronnet n'est pas un aigle, mais il n'est pas
+méchant.»</p>
+
+<p>On voit que, de part et d'autre, les compliments se valaient.</p>
+
+<p>Les Croft devaient prendre possession à la Saint-Michel, et Sir Walter
+proposait d'aller à Bath le mois précédent. Il n'y avait pas de temps à
+perdre pour se préparer.</p>
+
+<p>Lady Russel savait qu'Anna ne serait pas consultée dans le choix de
+l'habitation nouvelle. Elle aurait voulu ne la conduire à Bath qu'après
+Noël; mais, devant s'absenter de chez elle, elle ne pouvait lui donner
+l'hospitalité en attendant. Anna, tout en regrettant de ne pouvoir jouir
+à la campagne des mois si doux de l'automne, sentait qu'il valait mieux
+ne pas rester.</p>
+
+<p>Mais un devoir à remplir l'appela ailleurs. Marie, qui était souvent
+souffrante, et qui s'écoutait beaucoup, avait besoin d'Anna à tout
+propos. Elle se trouva indisposée, et demanda, ou plutôt réclama, la
+compagnie de sa s&oelig;ur. «Je ne puis m'en passer,» écrivait Marie; et
+Élisabeth avait répondu: <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p>
+
+<p>«Anna n'a rien de mieux à faire que de rester avec vous; on n'a pas
+besoin d'elle à Bath.»</p>
+
+<p>Être réclamée comme une aide, quoique d'une manière peu aimable, vaut
+encore mieux que d'être repoussée. Anna, heureuse d'être utile et
+d'avoir un devoir à remplir, consentit aussitôt.</p>
+
+<p>Cette invitation soulagea lady Russel d'un grand embarras. Il fut
+convenu qu'Anna n'irait pas sans elle à Bath, et qu'elle partagerait son
+temps entre Uppercross-Cottage et Kellynch-Lodge.</p>
+
+<p>Tout était donc pour le mieux, mais lady Russel fut saisie d'étonnement
+en apprenant que Mme Clay allait à Bath avec Sir Walter et Élisabeth,
+qui la considéraient comme une compagne très utile pour <ins class="correction" title="eur">leur</ins>
+installation. Lady Russel s'inquiéta, et fut surtout affligée de
+l'injure qu'on faisait à sa filleule en lui préférant Mme Clay.</p>
+
+<p>Anna était devenue insensible à ces affronts, mais elle sentait
+également l'imprudence d'un tel arrangement. Joignant à une grande dose
+d'observation la connaissance malheureusement trop complète du caractère
+de son père, elle prévoyait les plus fâcheux résultats de cette
+intimité. Elle ne croyait pas qu'il eût encore aucune velléité d'épouser
+Mme Clay, qui était marquée de la petite vérole, avait <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> de vilaines
+dents et de lourdes mains, toutes choses qu'il critiquait sévèrement en
+son absence. Mais elle était jeune et d'une figure agréable, et son
+esprit délié, ses manières assidues avaient des séductions plus
+dangereuses qu'un attrait purement physique.</p>
+
+<p>Anna sentait si vivement le danger, qu'elle ne put s'empêcher de le
+faire voir à sa s&oelig;ur. Elle avait peu d'espoir d'être écoutée, mais
+elle pensait qu'Élisabeth serait plus à plaindre qu'elle-même, si une
+pareille chose arrivait, et qu'elle pourrait lui reprocher de ne l'avoir
+pas avertie.</p>
+
+<p>Elle parla, et Élisabeth parut offensée; elle ne pouvait concevoir
+comment un aussi absurde soupçon était venu à sa s&oelig;ur. Elle répondit
+avec indignation que son père et Mme Clay savaient parfaitement se tenir
+à leur place.</p>
+
+<p>«Mme Clay, dit-elle avec chaleur, n'oublie jamais qui elle est. Je
+connais mieux que vous ses sentiments, et je vous assure qu'en fait de
+mariage, ils sont particulièrement délicats. Elle réprouve plus
+fortement que personne toute inégalité de condition et de rang.</p>
+
+<p>»Quant à mon père, je n'aurais jamais cru qu'il pût être soupçonné, lui
+qui ne s'est pas remarié à cause de nous. Si Mme Clay était une très
+belle personne, <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> je reconnais que sa présence ici serait dangereuse,
+non pas que rien au monde puisse engager mon père à faire un mariage
+dégradant; mais parce qu'il pourrait éprouver un sentiment qui le
+rendrait malheureux. Je crois que la pauvre Mme Clay, qui, malgré tous
+ses mérites, n'a jamais passé pour jolie, peut rester ici en toute
+sûreté. On croirait que vous n'avez jamais entendu mon père parler de
+ses imperfections, et vous l'avez entendu vingt fois. Ces dents, et ces
+marques de petite vérole! Je suis moins dégoûtée que lui, et j'ai connu
+une personne qui n'en était pas défigurée. Mais il en a horreur, vous le
+savez.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a presque point de défaut physique, dit Anna, que des manières
+agréables ne puissent faire oublier.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense très différemment, dit Élisabeth d'un ton sec. Des manières
+agréables peuvent rehausser de beaux traits, mais elles ne peuvent en
+changer de vulgaires. Mais comme j'ai à cela plus d'intérêt que
+personne, je trouve vos avis inutiles.»</p>
+
+<p>Anna fut très contente d'avoir achevé ce qu'elle avait à dire, et crut
+avoir bien agi. Élisabeth, quoique mécontente de l'insinuation, pouvait
+en faire son profit. <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span></p>
+
+<p>Le landau mena à Bath pour la dernière fois Sir Walter, Élisabeth et Mme
+Clay. Ils étaient tous de très bonne humeur, et Sir Walter était même
+disposé à rendre un salut de condescendance aux fermiers et aux paysans
+affligés qui se trouveraient sur son passage.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Anna, triste mais calme, montait à la Lodge, où elle
+devait passer la dernière semaine.</p>
+
+<p>Son amie n'était pas plus gaie: elle sentait très vivement cette
+séparation.</p>
+
+<p>La respectabilité de cette famille lui était aussi chère que la sienne,
+et l'habitude avait rendu précieuses les relations quotidiennes. Il
+était pénible de regarder les jardins déserts, et encore plus de penser
+aux nouveaux propriétaires. Pour échapper à cette triste vue, et pour
+éviter les Croft, elle s'était décidée à s'en aller quand Anna la
+quitterait. Elles partirent donc ensemble, et Anna descendit à
+Uppercross, première station du voyage de lady Russel.</p>
+
+<p>Uppercross est un village de moyenne grandeur, qui, il y a quelques
+années, était tout à fait dans le vieux style anglais. Il contenait
+seulement deux maisons supérieures d'apparence à celles des fermiers et
+des laboureurs: celle du squire avec ses hauts murs, ses portes massives
+et ses vieux arbres, <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> solide et antique; et la cure, compacte,
+ramassée, enfermée dans un jardin bien soigné, avec une vigne et des
+poiriers palissant les murs. Mais, au mariage du jeune squire, la ferme
+avait été changée en cottage pour sa résidence; et le Cottage
+Uppercross, avec sa véranda, ses fenêtres françaises, et ses autres
+agréments, attirait l'&oelig;il du voyageur à un quart de mille, aussi bien
+que l'imposante Great-House avec ses dépendances.</p>
+
+<p>Anna était venue souvent là. Elle connaissait les chemins d'Uppercross
+aussi bien que ceux de Kellynch. Les deux familles se voyaient si
+souvent, allant à toute heure l'une chez l'autre, qu'Anna fut presque
+surprise de trouver Marie seule.</p>
+
+<p>Mais étant seule, elle devait nécessairement être souffrante et de
+mauvaise humeur. Marie, mieux douée qu'Élisabeth, ne valait pas sa
+s&oelig;ur Anna comme intelligence et comme caractère.</p>
+
+<p>Quand elle était bien portante, heureuse et entourée, elle était gaie et
+aimable, mais la moindre indisposition l'abattait. Elle n'avait aucune
+ressource contre la solitude, et, ayant hérité de la personnalité des
+Elliot, elle était toujours prête à se croire négligée et méconnue.</p>
+
+<p>Physiquement, elle était inférieure à ses deux <span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> s&oelig;urs et n'avait
+jamais été que ce qu'on appelle généralement «une belle fille».</p>
+
+<p>En ce moment, elle était couchée sur un divan dans le salon, dont
+l'élégant ameublement avait été fané par quatre étés successifs et la
+présence de deux enfants.</p>
+
+<p>L'arrivée d'Anna fut saluée par ces mots:</p>
+
+<p>«Ah! vous voilà enfin! je commençais à croire que vous ne viendriez pas.
+Je suis si malade que je puis à peine parler. Je n'ai pas vu depuis le
+matin une créature vivante.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fâchée de vous trouver souffrante, répondit Anna, vous m'aviez
+donné jeudi de bonnes nouvelles de votre santé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je parais toujours mieux portante que je ne suis. Depuis quelque
+temps, je suis loin d'aller bien. Je ne crois pas, dans toute ma vie,
+avoir été si souffrante que ce matin. J'aurais pu me trouver mal, et
+personne pour me soigner. Ainsi lady Russel n'a pas voulu entrer? je ne
+crois pas qu'elle soit venue ici trois fois cet été.»</p>
+
+<p>Anna s'étant informée de son beau-frère, Marie lui répondit:</p>
+
+<p>«Charles est à la chasse; je ne l'ai pas aperçu depuis sept heures du
+matin. Il a voulu partir, quoiqu'il <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> ait vu combien j'étais
+souffrante; il disait ne pas rester longtemps, mais il est une heure, et
+il n'est pas rentré. Je n'ai pas vu une âme pendant toute cette longue
+matinée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu vos petits garçons avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tant que j'ai pu supporter leur bruit; mais ils sont si
+indisciplinés qu'ils me font plus de mal que de bien. Le petit Charles
+ne m'écoute pas, et Walter devient aussi méchant que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez bientôt vous trouver mieux, dit gaiement Anna. Vous savez
+que je vous guéris toujours. Comment se portent vos voisins de
+Great-House?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, je ne les ai pas vus aujourd'hui, excepté M.
+Musgrove, qui s'est arrêté et m'a parlé à la fenêtre, mais sans
+descendre de cheval, quoique je lui aie dit combien j'étais souffrante.
+Personne n'est venu près de moi. Cela ne convenait pas aux misses
+Musgrove; sans doute elles n'aiment pas à se déranger.</p>
+
+<p>&mdash;Elles peuvent encore venir, il est de bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin d'elles; elles parlent et rient beaucoup trop pour
+moi. Je suis très malade, Anna. C'était peu aimable à vous de ne pas
+venir jeudi. <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Marie, rappelez-vous les bonnes nouvelles que vous m'avez
+données de votre santé. Le ton de votre lettre était gai, et vous disiez
+que rien ne pressait pour mon arrivée; et puis mon désir était de rester
+avec lady Russel jusqu'à la fin. J'ai été si occupée que je ne pouvais
+quitter Kellynch plus tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! qu'avez-vous eu à faire?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup de choses: je ne puis tout me rappeler. J'ai fait une copie
+du catalogue des livres et tableaux de mon père. J'ai été souvent au
+jardin avec Mackensie, tâchant de lui faire comprendre quelles sont les
+plantes d'Élisabeth destinées à lady Russel. J'ai eu mes livres, ma
+musique à arranger, et à refaire toutes mes malles, pour n'avoir pas
+compris d'abord ce qu'il fallait emporter. Enfin, j'ai été visiter
+toutes les maisons de la paroisse. Tout cela prend beaucoup de temps.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais vous ne me parlez pas de notre dîner chez les Pools, hier?</p>
+
+<p>&mdash;Vous y êtes donc allée? Je croyais que vous aviez dû y renoncer?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'y suis allée! Je me portais très bien hier. Jusqu'à ce matin je
+n'étais pas malade; n'y pas aller aurait semblé singulier. <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span></p>
+
+<p>&mdash;J'en suis très contente: j'espère que vous vous êtes amusée?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop. On sait d'avance le dîner et les personnes qui y seront.
+Quel ennui de n'avoir pas une voiture à soi! M. et Mme Musgrove m'ont
+emmenée, et nous étions trop serrés. Ils sont si gros, et occupent tant
+de place! J'étais entassée au fond avec Henriette et <ins class="correction" title="Louise">Louisa</ins>. Voilà très
+probablement la cause de mon malaise.»</p>
+
+<p>La patience et la bonne humeur d'Anna apportèrent bientôt un soulagement
+à Marie, qui put s'asseoir, et espéra pouvoir se lever pour dîner. Puis,
+oubliant qu'elle était malade, elle alla à l'autre bout de la chambre,
+arrangea des fleurs, mangea quelque chose et se trouva assez bien pour
+proposer une petite promenade.</p>
+
+<p>«Où allons-nous? dit-elle: sans doute vous n'irez pas à Great-House
+avant qu'on vous ait fait visite?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, dit Anna; je ne suis pas sur l'étiquette avec les dames
+Musgrove.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est à elles de venir, elles doivent savoir ce qui est dû à ma
+s&oelig;ur. Cependant nous pouvons y entrer avant de faire notre
+promenade.»</p>
+
+<p>Anna avait toujours trouvé très fâcheuse cette façon de comprendre les
+relations; mais, croyant <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> qu'on avait à se plaindre de part et
+d'autre, elle avait cessé de s'en occuper. Elles allèrent à Great-House.
+On les introduisit dans un antique parloir carré, au parquet brillant et
+orné d'un maigre tapis. Mais les filles de la maison donnaient à cette
+pièce l'air de désordre indispensable, avec un grand piano à queue, une
+harpe, des jardinières, et de petites tables dans tous les coins. Oh! si
+les originaux des portraits accrochés à la boiserie, si les
+gentilshommes habillés de velours brun, et les dames, en satin bleu,
+avaient vu ce bouleversement de l'ordre et de la propreté! Les portraits
+eux-mêmes semblaient saisis d'étonnement!</p>
+
+<p>Les Musgrove, comme leur maison, représentaient deux époques. Les
+parents étaient dans le vieux style anglais, les enfants, dans le
+nouveau. M. et Mme Musgrove étaient de très bonnes gens, affectueux et
+hospitaliers, sans grande éducation et sans aucune élégance. Leurs
+enfants avaient un esprit et des façons plus modernes. La famille était
+nombreuse, mais c'étaient encore des enfants, excepté Charles, <ins class="correction" title="Louise">Louisa</ins> et
+Henriette, jeunes filles de dix-neuf et vingt ans, qui avaient rapporté
+à la maison le bagage ordinaire des talents de pension, et n'avaient,
+comme mille autres jeunes filles, rien à <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> faire que d'être gaies,
+heureuses, et suivre les modes. Leurs vêtements étaient parfaits, leurs
+figures assez jolies, leur esprit extrêmement bon, et leurs manières
+simples et agréables. Elles étaient très appréciées à la maison, et très
+recherchées au dehors. <ins class="correction" title="Anne">Anna</ins> les trouvait fort heureuses; mais cependant,
+soutenue, comme nous le sommes tous, par le sentiment de sa supériorité,
+elle n'aurait pas voulu changer contre toutes leurs jouissances son
+esprit cultivé et élégant.</p>
+
+<p>Elle n'enviait que la bonne intelligence qui semblait régner entre
+elles, et cette mutuelle affection qu'elle-même avait si peu connue.
+Elles furent reçues très cordialement, et Anna ne trouva rien à
+critiquer. La demi-heure s'écoula en causerie agréable, et Anna ne fut
+pas peu surprise de voir les misses Musgrove les accompagner à la
+promenade sur l'invitation pressante de Marie.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch6" id="ch6">CHAPITRE VI</a></h2>
+
+<p>Anna n'avait pas besoin de cette visite pour savoir qu'un changement de
+société amène un changement total de conversation, d'opinions et
+d'idées. Elle aurait voulu que les Elliot pussent voir combien leurs
+affaires, traitées avec une telle solennité à Kellynch, avaient ici peu
+d'importance. Cependant elle sentit qu'elle avait encore besoin d'une
+leçon, car elle avait compté sur plus de curiosité et de sympathie
+qu'elle n'en trouva. On lui avait bien dit: «Ainsi, miss Anna, votre
+père et votre s&oelig;ur sont partis?» Ou bien: «J'espère que nous irons
+aussi à Bath cet hiver; mais nous comptons loger dans un beau quartier.»
+Ou bien, Marie disait: «En vérité! comme je m'amuserai seule ici pendant
+que vous serez à Bath!»</p>
+
+<p>Anna se promettait de ne plus éprouver à l'avenir de telles déceptions,
+et pensait avec reconnaissance <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> au bonheur inexprimable d'avoir une
+amie vraie et sympathique comme lady Russel.</p>
+
+<p>Cependant elle trouvait très juste que chaque société dictât ses sujets
+de conversation. Les messieurs Musgrove avaient leur chasse, leurs
+chevaux, leurs chiens, leurs journaux. Les dames avaient les soins
+d'intérieur, la toilette, les voisins, la danse et la musique. Anna,
+devant passer deux mois à Uppercross, devait meubler son imagination et
+sa mémoire avec les choses d'Uppercross. Elle ne redoutait pas ces deux
+mois. Marie était abordable et accessible à son influence. Anna était
+sur un pied de bonne amitié avec son beau-frère; les enfants l'aimaient
+presque autant et la respectaient plus que leur mère. Ils étaient pour
+elle une source d'intérêt, d'amusement et d'occupation.</p>
+
+<p>Charles était poli et agréable; il était certainement, comme esprit et
+comme bon sens, supérieur à sa femme. Cependant Anna et lady Russel
+pensaient qu'une femme intelligente aurait pu donner à son caractère
+plus de suite, à ses habitudes plus d'élégance, à ses occupations plus
+d'utilité et de sens pratique. Il ne mettait beaucoup d'ardeur à rien,
+si ce n'est au jeu, et il gaspillait son temps.</p>
+
+<p>Il était d'un caractère gai, s'affectant peu des doléances <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> de sa
+femme; il supportait son manque de bon sens avec une patience qui
+émerveillait Anna, et en définitive, malgré quelques petites querelles
+(où les deux parties appelaient Anna, à son grand regret), ce couple
+pouvait passer pour heureux. Il y avait une chose sur laquelle ils
+étaient toujours parfaitement d'accord: le besoin d'argent et le désir
+de recevoir un cadeau de M. Musgrove. Quant à l'éducation de leurs
+enfants, la théorie de Charles était meilleure que celle de sa femme.
+«Je les gouvernerais très bien, si Marie ne s'en mêlait pas,» disait-il,
+et Anna trouvait que c'était assez vrai. Mais quand Marie répondait à
+cela: «Charles gâte tellement les enfants que je ne puis en venir à
+bout,» Anna n'était jamais tentée de dire que c'était vrai.</p>
+
+<p>Ce qu'il y avait de moins agréable dans son séjour, c'était d'être la
+confidente de tous les partis. On savait qu'elle avait quelque influence
+sur sa s&oelig;ur, et l'on voulait qu'elle s'en servît, même au delà du
+possible. «Tâchez donc de persuader à Marie de ne pas toujours se croire
+malade,» disait Charles. Et Marie disait: «Je crois que si Charles me
+voyait mourante, il dirait encore que ce n'est rien. Vous pouvez, Anna,
+lui persuader que je suis plus malade que je ne l'avoue.» Ou bien: «Je
+n'aime pas à envoyer les <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> enfants à Great-House, quoique leur
+grand'mère les demande toujours. Elle les gâte tellement, et leur donne
+tant de friandises qu'ils reviennent malades et grognons pour le reste
+de la journée.»</p>
+
+<p>Et Mme Musgrove mère, aussitôt qu'elle était seule avec Anna, disait:</p>
+
+<p>«Ah! miss Anna! si seulement Mme Charles avait un peu de votre méthode
+avec les enfants! Ils sont tout autres avec vous! Il faut convenir
+qu'ils sont bien gâtés! Ils sont aussi beaux et aussi bien portants que
+possible, les chers petits, mais ma belle-fille ne sait pas s'y prendre
+avec eux! Mon Dieu! qu'ils sont ennuyeux quelquefois! Je vous assure que
+c'est là ce qui m'empêche de les avoir autant que je voudrais. Je crois
+que Marie est mécontente que je ne les invite pas plus souvent, mais
+vous savez combien il est désagréable d'avoir des enfants qu'il faut
+gronder à chaque instant: «Ne faites pas ceci, ne «touchez pas à cela,»
+ou qu'on ne peut tenir tranquilles qu'en leur donnant trop de gâteaux.»</p>
+
+<p>Marie disait encore: «Mme Musgrove croit ses domestiques si fidèles que
+ce serait un crime de mettre cela en question; mais je n'exagère pas en
+disant que sa cuisinière et sa femme de chambre flânent toute la journée
+dans le village. Je les rencontre <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> partout, et je ne vais pas deux
+fois dans la chambre des enfants sans rencontrer l'une des deux. Si
+Jémina n'était pas la créature la plus fidèle et la plus sûre, cela
+suffirait pour la gâter.»</p>
+
+<p>Et Mme Musgrove:</p>
+
+<p>«Je me fais une loi de ne jamais me mêler des affaires de ma
+belle-fille, mais je vous dirai, miss Anna, (parce que vous pouvez y
+remédier), que je n'ai pas bonne opinion de sa femme de chambre,
+j'entends d'étranges histoires. Elle est toujours dehors, et s'habille
+comme une dame. C'en est assez pour perdre tous les autres domestiques.
+Marie ne voit que par ses yeux; mais je vous avertis: soyez sur vos
+gardes, parce que, si vous découvrez quelque chose, il ne faut pas
+craindre de le dire.»</p>
+
+<p>Marie se plaignait aussi de n'avoir pas à table la place qui lui était
+due. Quand, à Great-House, il y avait d'autres invités, on la plaçait
+comme si elle était de la maison.</p>
+
+<p>Un jour qu'Anna se promenait avec les misses Musgrove, l'une d'elles,
+parlant de noblesse et de susceptibilités de rang, dit: «Je n'ai aucun
+scrupule à vous dire, parce qu'on sait que vous y êtes indifférente,
+combien quelques personnes sont absurdes pour garder leur rang.
+Cependant je voudrais qu'on pût faire comprendre <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> à Marie qu'elle ne
+devrait pas être si tenace, et surtout ne pas se mettre toujours à la
+place de ma mère. Personne ne doute de son droit à cet égard, mais il
+serait plus convenable de ne pas toujours le garder. Ce n'est pas que
+maman s'en soucie le moins du monde, mais beaucoup de personnes le
+remarquent.»</p>
+
+<p>Comment Anna aurait-elle pu concilier tout le monde? Elle ne pouvait
+qu'écouter patiemment, apaiser les griefs; excuser l'un, puis l'autre;
+les engager à l'indulgence nécessaire entre voisins, surtout quand il
+s'agissait de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Sa visite eut du reste un bon résultat; le changement de place lui fit
+du bien, et Marie, ayant une compagne assidue, se plaignit moins. Les
+relations quotidiennes avec l'autre famille étaient très agréables, mais
+Anna pensait que tout n'aurait pas été si bien sans la présence de M. et
+de Mme Musgrove, ou les rires, les causeries et les chansons des jeunes
+filles. Elle était meilleure musicienne que celles-ci; mais, n'ayant ni
+voix, ni connaissance de la harpe, ni parents indulgents pour s'extasier
+sur son jeu, on ne pensait guère à lui demander de jouer, sinon par
+simple politesse, ou pour laisser reposer les autres.</p>
+
+<p>Elle savait depuis longtemps qu'en jouant elle ne <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> faisait plaisir
+qu'à elle-même. Excepté pendant une courte période de sa vie, elle
+n'avait jamais, depuis la mort de sa mère chérie, connu le bonheur
+d'être écoutée et encouragée. Elle y était accoutumée, et la partialité
+de M. et Mme Musgrove pour leurs filles, loin de la vexer, lui faisait
+plutôt plaisir, à cause de l'amitié qu'elle leur portait.</p>
+
+<p>Quelques personnes augmentaient parfois le cercle de Great-House. Il y
+avait peu de voisins, mais les Musgrove voyaient tout le monde, et
+avaient plus de dîners et de visites qu'aucune autre famille. Ils
+étaient très populaires.</p>
+
+<p>Les jeunes filles aimaient passionnément la danse, et les soirées se
+terminaient souvent par un petit bal improvisé. A quelques minutes
+d'Uppercross habitait une famille de cousins, moins riches, qui
+recevaient tous leurs plaisirs des Musgrove. Ils venaient n'importe
+quand, organisaient un jeu ou un bal à l'improviste, et Anna, qui
+préférait à un rôle plus actif s'asseoir au piano, leur jouait des
+danses de village pendant une heure de suite, obligeance qui attirait
+sur son talent musical l'attention des Musgrove, et lui valait souvent
+ce compliment: «Très bien, miss Anna, très bien, vraiment. Bonté du
+ciel! Comme vos petits doigts courent sur le piano!» <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span></p>
+
+<p>Ainsi passèrent les trois premières semaines, puis vint la Saint-Michel,
+et le c&oelig;ur d'Anna retourna à Kellynch. La maison aimée occupée par
+d'autres! D'autres gens jouissant des chambres, des meubles, des
+bosquets et des points de vue! Elle ne put penser à autre chose le 29
+septembre, et Marie, remarquant le quantième du mois, fit cette
+sympathique remarque: «Mon Dieu! n'est-ce pas aujourd'hui que les Croft
+entrent à Kellynch? Je suis contente de n'y avoir pas pensé plus tôt.
+Cela m'impressionne désagréablement.»</p>
+
+<p>Les Croft prirent possession avec une exactitude militaire. Une visite
+leur était due. Marie déplora cette nécessité: personne ne savait
+combien cela la faisait souffrir. Elle reculerait autant qu'elle
+pourrait. Néanmoins elle n'eut pas un moment de repos tant que Charles
+ne l'y eut pas conduite, et, quand elle revint, son agitation n'avait
+rien que d'agréable.</p>
+
+<p>Anna se réjouit sincèrement qu'il n'y eût pas de place pour elle dans la
+voiture. Elle désirait cependant voir les Croft, et fut contente d'être
+à la maison quand ils rendirent la visite. Charles était absent. Tandis
+que l'amiral, assis près de Marie, se rendait agréable en s'occupant des
+petits garçons, Mme Croft <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> s'entretenait avec Anna, qui put ainsi
+établir une ressemblance avec son frère, sinon dans les traits, du moins
+dans la voix et la tournure d'esprit.</p>
+
+<p>Mme Croft, sans être grande ni grosse, avait une carrure et une
+prestance qui donnaient de l'importance à sa personne. Elle avait de
+brillants yeux noirs, de belles dents et une figure agréable; mais son
+teint hâlé et rougi par la vie sur mer lui donnait quelques années de
+plus que ses trente-huit ans. Ses manières ouvertes, aisées et décidées
+n'avaient aucune rudesse et ne manquaient pas de bonne humeur. Anna crut
+avec plaisir aux sentiments de considération exprimés pour la famille et
+pour elle-même, car, dès le premier moment, elle s'était assurée que Mme
+Croft n'avait aucun soupçon du passé. Tranquille sur ce point, elle se
+sentait pleine de force et de courage, quand ces mots de Mme Croft lui
+donnèrent un coup subit:</p>
+
+<p>«C'est vous, n'est-ce pas, et non votre s&oelig;ur que mon frère eut le
+plaisir de connaître quand il était dans ce pays?»</p>
+
+<p>Anna espérait avoir dépassé l'âge où l'on rougit; mais certainement elle
+fut émue.</p>
+
+<p>«Peut-être ne savez-vous pas qu'il est marié?»</p>
+
+<p>Elle ne sut quoi répondre; et quand Mme Croft <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> expliqua qu'il
+s'agissait du ministre Wenvorth, elle fut heureuse de n'avoir rien dit
+qui pût la trahir. Il était bien naturel que Mme Croft pensât à Edouard
+Wenvorth plutôt qu'à Frédéric. Honteuse de l'avoir oublié, elle
+s'informa avec intérêt de leur ancien voisin.</p>
+
+<p>Le reste de la conversation n'offrit rien de remarquable, mais en
+partant, elle entendit l'amiral dire à Marie:</p>
+
+<p>«Nous attendons un frère de Mme Croft, je crois que vous le connaissez
+de nom!»</p>
+
+<p>Il fut interrompu par les petits garçons, qui s'accrochaient à lui comme
+à un vieil ami et ne voulaient pas le laisser partir: il leur offrit de
+les emporter dans ses poches, et fut bientôt trop accaparé pour finir sa
+phrase ou se souvenir de ce qu'il avait dit.</p>
+
+<p>Anna tâcha de se persuader qu'il s'agissait toujours d'Edouard Wenvorth;
+mais cela ne l'empêcha point de se demander si l'on avait parlé de cela
+dans l'autre maison, où les Croft étaient allés d'abord.</p>
+
+<p>On attendait ce soir-là au cottage la famille de Great-House. Tout à
+coup <ins class="correction" title="«Louisia">Louisa</ins> entra seule, disant qu'elle était venue à pied pour laisser
+plus de place à la harpe qu'on apportait. «Et je vais vous dire
+pourquoi, dit-elle: Papa et maman sont <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> tout tristes ce soir, maman
+surtout; elle pense au pauvre Richard; et nous avons eu l'idée
+d'apporter la harpe, qui l'amuse plus que le piano. Je vais vous dire ce
+qui la rend si triste. Mme Croft nous a dit ce matin que son frère, le
+capitaine Wenvorth, est rentré en Angleterre, et ira prochainement les
+voir. Maman s'est souvenue que Wenvorth est le nom du capitaine de notre
+frère Richard. Elle a relu ses lettres, et maintenant elle ne pense qu'à
+son pauvre fils qu'elle a perdu. Soyons aussi gaies que possible, pour
+que sa pensée ne s'appesantisse pas sur un si triste sujet.»</p>
+
+<p>La vérité de cette pathétique histoire était que les Musgrove avaient eu
+le malheur d'avoir un fils mauvais sujet, et la chance de le perdre
+avant qu'il eût atteint sa vingtième année. On l'avait fait marin, parce
+qu'il était stupide et ingouvernable; on se souciait très peu de lui,
+mais assez pour ce qu'il valait. Il ne fut guère regretté quand la
+nouvelle de sa mort arriva à Uppercross, deux années auparavant. Ses
+s&oelig;urs faisaient aujourd'hui pour lui tout ce qu'elles pouvaient faire
+en l'appelant «<i>pauvre Richard</i>», mais en réalité il n'avait été rien de
+plus que le lourd, insensible et inutile Dick Musgrove; n'ayant droit,
+vivant ou mort, qu'à ce diminutif de son nom. <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p>
+
+<p>Il avait été plusieurs années en mer, et dans le cours de ces
+changements fréquents pour les mousses dont le capitaine désire se
+débarrasser, il avait été six mois sur la frégate <i>Laconia</i>, commandée
+par le capitaine Frédéric Wenvorth, et sous l'influence de ce dernier,
+il avait écrit à ses parents les deux seules lettres désintéressées
+qu'ils eussent jamais reçues de lui; les autres n'étaient que des
+demandes d'argent. Il disait toujours du bien de son capitaine, mais ses
+parents s'en souciaient si peu qu'ils n'y avaient fait aucune attention,
+et si Mme Musgrove fut frappée par le nom de Wenvorth associé avec celui
+de son fils, c'était par un de ces phénomènes de la mémoire assez
+fréquents chez les personnes distraites.</p>
+
+<p>Elle avait relu les lettres de ce fils perdu pour toujours, et cette
+lecture, après un si long intervalle, alors que les fautes étaient
+oubliées, l'avait affectée plus profondément que la nouvelle de sa mort.
+M. Musgrove l'était aussi, mais à un moindre degré, et en arrivant au
+cottage ils avaient besoin d'être écoutés et égayés.</p>
+
+<p>Ce fut une nouvelle épreuve pour Anna d'entendre parler de Wenvorth, et
+répéter son nom si souvent, d'entendre disputer sur les dates, et
+affirmer enfin que ce ne pouvait être que le capitaine Wenvorth, ce <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+beau jeune homme qu'on avait rencontré plusieurs fois en revenant de
+Clifton huit années auparavant. Elle vit qu'il fallait s'accoutumer à ce
+supplice, et tâcher de devenir insensible à cette arrivée. Non seulement
+il était attendu prochainement, mais les Musgrove, reconnaissants des
+bontés qu'il avait eues pour leur fils, et pleins de respect pour le
+caractère que Dick leur avait dépeint, désiraient vivement faire sa
+connaissance. Cette résolution contribua à leur faire passer une soirée
+agréable.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch7" id="ch7">CHAPITRE VII</a></h2>
+
+<p>Quelques jours plus tard, on sut que le capitaine était à Kellynch. M.
+Musgrove lui fit visite et revint enchanté. Il l'avait invité à dîner
+avec les Croft pour la semaine suivante, et n'avait pu, à son grand
+regret, fixer un jour plus rapproché. Anna calcula qu'elle n'avait plus
+qu'une semaine de tranquillité; mais elle faillit rencontrer le
+capitaine, qui rendit aussitôt à M. Musgrove sa visite. Elle et Marie se
+dirigeaient vers Great-House quand on vint leur dire que l'aîné des
+petits garçons avait fait une chute grave: l'enfant avait une luxation
+de la colonne vertébrale. On revint en toute hâte. Anna dut être partout
+à la fois, chercher le docteur, avertir le père, s'occuper de la mère
+pour empêcher une attaque de nerfs, diriger les domestiques, renvoyer le
+plus jeune enfant, soigner et soulager le pauvre malade, enfin donner
+des nouvelles aux Musgrove, dont l'arrivée lui donna plus d'embarras que
+d'aide. <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span></p>
+
+<p>Le retour de son beau-frère la soulagea beaucoup; il pouvait au moins
+prendre soin de sa femme. Le docteur examina l'enfant, remit la fracture
+et parla ensuite à voix basse et d'un air inquiet au père et à la mère.
+Cependant il donna bon espoir, et l'on put aller dîner plus
+tranquillement. Les deux jeunes filles restèrent quelques instants après
+le départ de leurs parents pour raconter la visite du capitaine; dire
+combien elles étaient enchantées et contentes que leur père l'eût invité
+à dîner pour le lendemain. Il avait accepté d'une manière charmante,
+comme s'il comprenait le motif de cette politesse. Il avait parlé et agi
+avec une grâce si exquise, qu'il leur avait tourné la tête. Elles
+s'échappèrent en courant, plus occupées du capitaine que du petit
+garçon.</p>
+
+<p>La même histoire et les mêmes ravissements se répétèrent le soir, quand
+elles vinrent avec leur père prendre des nouvelles de l'enfant. M.
+Musgrove confirma ces louanges. Il ne pouvait reculer l'invitation faite
+le matin au capitaine, et regrettait que les habitants du cottage ne
+pussent venir aussi. Ils ne voudraient sans doute pas quitter l'enfant.
+«Oh! non,» s'écrièrent le père et la mère. Mais bientôt Charles changea
+d'avis; puisque l'enfant allait si bien, il <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> pouvait aller passer
+une heure à Great-House après le dîner. Mais sa femme s'y opposa:</p>
+
+<p>«Oh! non, Charles, je ne souffrirai pas que vous sortiez. Si quelque
+chose arrivait!»</p>
+
+<p>L'enfant eut une bonne nuit et alla mieux le lendemain; le docteur ne
+voyait rien d'alarmant, et Charles commença à trouver inutile de se
+séquestrer ainsi. L'enfant devait rester couché, et s'amuser aussi
+tranquillement que possible. Mais que pouvait faire le père? C'était
+l'affaire d'une femme, et ce serait absurde à lui de s'enfermer à la
+maison. D'ailleurs son père désirait beaucoup le présenter à Wenvorth.
+Au retour de la chasse, il déclara audacieusement qu'il allait
+s'habiller et dîner chez son père.</p>
+
+<p>«Votre s&oelig;ur est avec vous, ma chère, et vous-même, vous n'aimeriez
+pas à quitter l'enfant. Je suis inutile ici, <ins class="correction" title="Anne">Anna</ins> m'enverra chercher
+s'il est nécessaire.»</p>
+
+<p>Les femmes comprennent généralement quand l'opposition est inutile.
+Marie vit que Charles était décidé à partir. Elle ne dit rien, mais
+aussitôt qu'elle fut seule avec Anna:</p>
+
+<p>«Ainsi on nous laisse seules nous distraire comme nous pourrons avec ce
+pauvre enfant malade, <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> et pas une âme pour nous tenir compagnie le
+soir. Je le prévoyais; je n'ai pas de chance; s'il survient une chose
+désagréable, les hommes s'en dispensent. Charles ne vaut pas mieux que
+les autres. Il n'a pas de c&oelig;ur; laisser ainsi son pauvre petit
+garçon! Il dit qu'il va mieux. Sait-il s'il n'y aura point un changement
+soudain, dans une demi-heure? Je ne croyais pas Charles si égoïste.
+Ainsi, il va s'amuser, et parce que je suis la pauvre mère, il ne m'est
+pas permis de bouger; et cependant je suis moins capable que personne de
+soigner l'enfant. Précisément parce que je suis sa mère, on ne devrait
+pas me mettre à une telle épreuve. Je ne suis pas de force à la
+supporter. Vous savez combien j'ai souffert des nerfs hier?</p>
+
+<p>&mdash;C'était l'effet d'une commotion soudaine; j'espère que rien n'arrivera
+qui puisse nous effrayer. J'ai bien compris les instructions du docteur,
+et je ne crains rien. Vraiment, Marie, je ne suis pas surprise que votre
+mari soit sorti. Ce n'est pas l'affaire des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je suis aussi bonne mère qu'une autre; mais ma
+présence n'est pas plus utile ici que celle de Charles. Je ne puis pas
+toujours gronder et tourmenter un pauvre petit malade. Vous avez vu, ce
+matin, quand je lui disais de se tenir tranquille, il s'est mis à donner
+des coups de pied <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> autour de lui. Je n'ai pas la patience qu'il faut
+pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous tranquille si vous passiez votre soirée loin de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? son père le fait bien. Jémina certainement est si
+soigneuse. Charles aurait pu dire à son père que nous irions tous. Je ne
+suis pas plus inquiète que lui. Hier, c'était bien différent, mais
+aujourd'hui!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si vous croyez qu'il n'est pas trop tard pour avertir,
+laissez-moi soigner le petit Charles. M. et Mme Musgrove ne trouveront
+pas mauvais que je reste avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous sérieusement? dit Marie les yeux brillants. Mon Dieu
+quelle bonne idée! En vérité, autant que j'y aille. Je ne sers à rien
+ici, n'est-ce pas? et cela me tourmente. Vous n'avez pas les sentiments
+d'une mère: vous êtes la personne qu'il faut. Jules vous obéit au
+moindre mot. Ah! bien certainement j'irai, car on désire beaucoup que je
+fasse connaissance avec le capitaine, et cela ne vous fait rien de
+rester seule. Quelle excellente idée! Je vais le dire à Charles, et je
+serai bientôt prête. Vous nous enverrez chercher, s'il le faut, mais
+j'espère que rien d'alarmant ne surviendra. Je n'irais pas, croyez-le
+bien, si je n'étais tout à fait tranquille sur mon cher enfant.» <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span></p>
+
+<p>Elle alla frapper à la porte de son mari, et Anna l'entendit dire d'un
+ton joyeux:</p>
+
+<p>«Je vais avec vous, Charles, car je ne suis pas plus nécessaire que vous
+ici. Si je m'enfermais toujours avec l'enfant, je n'aurais aucune
+influence sur lui. Anna restera: elle se charge d'en prendre soin. Elle
+me l'a proposé elle-même. Ainsi, je vais avec vous, ce qui sera beaucoup
+mieux, car je n'ai pas dîné à Great-House depuis mardi.</p>
+
+<p>&mdash;Anna est bien bonne, répondit son mari, je suis fort content que vous
+y alliez. Mais n'est-il pas bien dur de la laisser seule à la maison
+pour garder notre enfant malade?»</p>
+
+<p>Anna put alors plaider sa propre cause; elle le fit de manière à ne lui
+laisser aucun scrupule. Charles tâcha d'obtenir, mais en vain, qu'elle
+vînt les rejoindre le soir. Bientôt elle eut le plaisir de les voir
+partir contents, quelque peu motivé que fût leur bonheur. Quant à elle,
+elle éprouvait autant de contentement qu'il lui était donné d'en avoir
+jamais. Elle se savait indispensable à l'enfant, et que lui importait
+que Frédéric Wenvorth se rendît agréable aux autres, à une demi-lieue de
+là?</p>
+
+<p>Elle se demandait s'il envisageait cette rencontre avec indifférence, ou
+avec déplaisir. S'il avait désiré <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> la revoir, il n'aurait pas
+attendu jusque-là, puisque les événements lui avaient donné
+l'indépendance qui lui manquait d'abord.</p>
+
+<p>Charles et Marie revinrent ravis de leur nouvelle connaissance et de
+leur soirée. On avait causé, chanté, fait de la musique.</p>
+
+<p>Le capitaine avait des manières charmantes; ni timidité, ni réserve; il
+semblait être une ancienne connaissance. Il devait, le lendemain,
+chasser avec Charles, et déjeuner avec lui à Great-House. Il s'était
+informé d'Anna comme d'une personne qu'il aurait très peu connue,
+voulant peut-être, comme elle, échapper à une présentation quand ils se
+rencontreraient.</p>
+
+<p>Anna et Marie étaient encore à table le lendemain matin, quand Charles
+vint pour chercher ses chiens. Ses s&oelig;urs le suivaient avec Wenvorth,
+qui avait voulu saluer Marie. Celle-ci fut très flattée de cette
+attention et enchantée de le recevoir, tandis qu'Anna était agitée par
+mille sentiments dont le plus consolant était qu'il ne resterait pas
+longtemps. Son regard rencontra celui du capitaine; il fit de la tête un
+léger salut, puis il parla à Marie, dit quelques mots aux misses
+Musgrove; un moment la chambre sembla animée et remplie; puis Charles
+vint à la fenêtre dire <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> que tout était prêt. Anna resta seule,
+achevant de déjeuner comme elle put.</p>
+
+<p>«C'est fini, se répétait-elle avec une joie nerveuse. Le plus difficile
+est fait.» Elle l'avait vu! Ils s'étaient trouvés encore une fois dans
+la même chambre!</p>
+
+<p>Bientôt, cependant, elle se raisonna, et s'efforça d'être moins émue.
+Presque huit années s'étaient écoulées depuis que tout était rompu.
+Combien il était absurde de ressentir encore une agitation que le temps
+aurait dû effacer! Que de changements huit ans pouvaient apporter! tous
+résumés en un mot: l'oubli du passé! C'était presque le tiers de sa
+propre vie. Hélas, il fallait bien le reconnaître, pour des sentiments
+emprisonnés, ce temps n'est rien. Comment devait-elle interpréter les
+sentiments de Wenvorth? Désirait-il l'éviter? Un moment après, elle se
+haïssait pour cette folle question. Malgré toute sa sagesse, elle s'en
+faisait une autre, que Marie vint résoudre, en lui disant brusquement:</p>
+
+<p>«Le capitaine, qui a été si attentif pour moi, n'a pas été très galant à
+votre égard, Anna. Henriette lui a demandé ce qu'il pensait de vous, et
+il a répondu qu'il ne vous aurait pas reconnue, que vous étiez changée.»</p>
+
+<p>En général, Marie manquait d'égards pour sa <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> s&oelig;ur, mais cette
+fois elle ne soupçonna pas quelle blessure elle lui faisait.</p>
+
+<p>«Changée à ne pas me reconnaître!...»</p>
+
+<p>Elle se soumit en silence, mais profondément humiliée. C'était donc
+vrai! et elle ne pouvait pas lui rendre la pareille, car lui n'avait pas
+vieilli. Les années qui avaient détruit la beauté de la jeune fille
+avaient donné à Wenvorth un regard plus brillant, un air plus mâle, plus
+ouvert, et n'avaient nullement diminué ses avantages physiques. C'était
+toujours le même Frédéric Wenvorth!</p>
+
+<p>«Si changée qu'il ne l'aurait pas reconnue!» Ces mots ne pouvaient
+sortir de son esprit. Mais bientôt elle fut bien aise de les avoir
+entendus: ils étaient faits pour la refroidir et calmer son agitation.</p>
+
+<p>Frédéric ne pensait pas qu'on répéterait ses paroles; il l'avait trouvée
+tristement changée et avait dit son impression. Il ne pardonnait pas à
+Anna Elliot; elle l'avait rejeté, abandonné, elle avait montré une
+faiblesse de caractère, que la nature confiante, décidée, du jeune homme
+ne supportait pas. Elle l'avait sacrifié pour satisfaire d'autres
+personnes. C'était de la timidité et de la faiblesse.</p>
+
+<p>Il avait eu pour elle un profond attachement et <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> n'avait jamais vu
+depuis une femme qui l'égalât; mais il n'entrait maintenant qu'un
+sentiment de curiosité dans le désir de la revoir. Elle avait perdu pour
+toujours son pouvoir.</p>
+
+<p>Maintenant il était riche et désirait se marier. Il était prêt à donner
+son c&oelig;ur à toute jeune fille aimable qui se présenterait à lui,
+excepté Anna Elliot. Il disait à sa s&oelig;ur: «Je demande une jeune fille
+entre quinze et trente ans; un peu de beauté, quelques sourires,
+quelques flatteries pour les marins, et je suis un homme perdu. N'est-ce
+pas assez pour rendre aimable un homme qui n'a pas eu la société des
+femmes?»</p>
+
+<p>Il disait cela pour être contredit. Son &oelig;il fier et brillant disait
+qu'il se savait séduisant, et il ne pensait guère à Anna en désignant
+ainsi la femme qu'il voudrait rencontrer: «Un esprit fort, uni à une
+grande douceur.»</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch8" id="ch8">CHAPITRE VIII</a></h2>
+
+<p>A dater de ce jour, le capitaine et Anna se trouvèrent souvent ensemble.
+Ils dînèrent chez M. Musgrove, car la santé de l'enfant ne pouvait pas
+servir plus longtemps de prétexte à sa tante.</p>
+
+<p>Le passé devait sans doute se présenter souvent à leur mémoire. Dès le
+premier soir la profession du capitaine l'amena à dire: «En telle
+année............ avant d'embarquer.......,» etc. Sa voix ne tremblait
+pas, mais Anna était sûre qu'elle était associée à son passé. Autrefois,
+ils étaient tout l'un pour l'autre: maintenant plus rien. Ils ne se
+parlaient pas, eux qui autrefois, au milieu de la plus nombreuse
+réunion, eussent trouvé impossible de ne pas se parler! Jamais, à
+l'exception de l'amiral et de sa femme, on n'eût trouvé deux c&oelig;urs
+aussi unis qu'ils l'étaient autrefois.</p>
+
+<p>Maintenant ils étaient moins que des étrangers l'un pour l'autre. <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span></p>
+
+<p>Quand Frédéric parlait, c'était pour elle la même voix, le même esprit.
+Ceux qui l'entouraient, étant très ignorants des choses de la marine,
+lui faisaient mille questions. Les misses Musgrove étaient tout oreilles
+lorsqu'il décrivait la vie à bord, les repas, les occupations de chaque
+heure; et leur surprise, en apprenant les arrangements et l'installation
+d'un navire, faisait surgir quelque plaisante réponse, qui rappelait à
+Anna le temps où elle était elle-même ignorante de ces choses. Elle
+aussi avait été plaisantée pour avoir cru qu'on vivait à bord sans
+provisions, sans cuisinier ni domestiques, et qu'on n'avait ni cuillers
+ni fourchettes.</p>
+
+<p>Un soupir de Mme Musgrove l'éveilla de sa rêverie:</p>
+
+<p>«Ah! mademoiselle, lui dit-elle tout bas, si le ciel m'avait conservé
+mon pauvre fils, il serait un autre homme, aujourd'hui!»</p>
+
+<p>Anna réprima un sourire, et écouta patiemment Mme Musgrove, qui continua
+à soulager son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Quand elle put donner son attention à ce qui se faisait autour d'elle,
+elle vit que les misses Musgrove avaient apporté la liste navale pour y
+chercher les noms des navires que le capitaine avait commandés.</p>
+
+<p>«Votre premier navire était l'<i>Aspic</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le trouverez pas ici. Il a été usé et démoli; <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> j'ai été
+son dernier capitaine, alors qu'il était presque hors de service. Je fus
+envoyé avec lui aux Indes orientales. L'Amirauté s'amuse à envoyer de
+temps en temps quelques centaines d'hommes en mer dans un navire hors de
+service, mais comme elle en a beaucoup à surveiller, parmi les mille
+navires qui peuvent sombrer, il s'en trouve quelquefois un qui est
+encore bon.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! s'écria l'amiral. Quelles sornettes débitent ces jeunes gens! On
+ne vit jamais un meilleur sloop que l'<i>Aspic</i> dans son temps. Vous
+n'auriez pas trouvé son égal, à ce vieux sloop! Frédéric a été un
+heureux garçon de l'avoir! Il fut demandé par vingt personnes qui le
+méritaient mieux que lui. Heureux garçon, de réussir si vite avec si peu
+de protection!</p>
+
+<p>&mdash;Je compris mon bonheur, amiral, je vous assure, répondit Wenvorth avec
+un grand sérieux. J'étais aussi content que vous pouvez le désirer.
+J'avais, dans ce temps-là, un grand motif pour m'embarquer. J'avais
+besoin de faire quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison. Qu'est-ce qu'un jeune homme comme vous pouvait faire
+à terre pendant six grands mois? Si un homme n'est pas marié, il faut
+qu'il retourne bien vite en mer. <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Capitaine Wenvorth, dit Louisa, vous avez dû être bien vexé, en
+montant sur l'<i>Aspic</i>, de voir quel vieux navire on vous avait donné?</p>
+
+<p>&mdash;Je savais d'avance ce qu'il était, dit-il en riant. Je n'avais pas
+plus de découvertes à faire que vous n'en auriez pour une vieille
+pelisse prêtée à vos connaissances, de temps immémorial, et qui vous
+serait enfin prêtée à vous-même un jour de pluie. Ah! c'était mon cher
+vieil <i>Aspic</i>. Il faisait ce que je voulais. Je savais que nous
+coulerions à fond ensemble, ou qu'il ferait ma fortune. Je n'ai jamais
+eu avec lui deux jours de mauvais temps, et après avoir pris bon nombre
+de corsaires, j'eus le bonheur d'accoster, l'été suivant, la frégate
+française que je cherchais; je la remorquai à Plymouth. Par une autre
+bonne chance, nous n'étions pas depuis six heures dans le Sund, qu'un
+vent s'éleva qui aurait achevé notre pauvre <i>Aspic</i>. Il dura quatre
+jours et quatre nuits. Vingt-quatre heures plus tard, il ne serait resté
+du vaillant capitaine Wenvorth qu'un paragraphe dans les journaux, et,
+son navire n'étant qu'un sloop, personne n'y aurait fait attention.»</p>
+
+<p>Anna frémit intérieurement, mais les misses Musgrove purent exprimer
+librement leur pitié et leur horreur. <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span></p>
+
+<p>«C'est alors, sans doute, dit Mme Musgrove à voix basse, qu'il prit le
+commandement de la <i>Laconia</i> et prit à bord notre pauvre cher fils?
+Charles, demandez au capitaine où il prit votre frère; je l'oublie
+toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut à Gibraltar, ma mère. Dick y était resté malade avec une
+recommandation de son premier capitaine pour le capitaine Wenvorth.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dites-lui qu'il ne craigne pas de nommer le pauvre Dick devant
+moi, car ce sera plutôt un plaisir d'entendre parler de lui par un si
+bon ami.»</p>
+
+<p>Charles, sans doute moins tranquille sur les conséquences, répondit par
+un signe de tête et s'éloigna.</p>
+
+<p>Les jeunes filles se mirent à chercher la <i>Laconia</i>, et le capitaine se
+donna le plaisir de la trouver lui-même, ajoutant que c'était un de ses
+meilleurs amis.</p>
+
+<p>«Ah! c'étaient de bons jours, quand je commandais la <i>Laconia</i>. J'ai
+gagné bien de l'argent avec elle! Mon ami et moi, nous fîmes une si
+belle croisière aux Indes occidentales! Pauvre Harville! Vous savez, ma
+s&oelig;ur, qu'il avait encore plus besoin d'argent que moi. Il était
+marié, l'excellent garçon! Je n'oublierai jamais combien il fut heureux
+à cause de sa femme. J'aurais voulu qu'il fût là l'été suivant, quand
+j'eus le même bonheur dans la Méditerranée. <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ce fut un beau jour pour nous, que celui où vous fûtes nommé capitaine
+de ce navire, dit Mme Musgrove. Nous n'oublierons jamais ce que vous
+avez fait.»</p>
+
+<p>L'émotion lui coupait la voix, et Wenvorth, qui n'entendait qu'à demi,
+et ne songeait nullement à Dick, attendait la suite avec surprise.</p>
+
+<p>«Maman pense à mon frère Richard,» dit Louisa à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre cher enfant! continua Mme Musgrove. Il était devenu si rangé,
+si bon sous vos ordres, et nous écrivait de si bonnes lettres! Ah! plût
+à Dieu qu'il ne vous eût jamais quitté!»</p>
+
+<p>En entendant cela, une expression fugitive traversa la figure de
+Wenvorth: un pli de sa bouche et un certain regard convainquirent Anna
+qu'il n'était pas de l'avis de Mme Musgrove, et qu'il avait eu
+probablement quelque peine à se débarrasser de Dick; mais ce fut si
+rapide qu'elle seule s'en aperçut. Un instant après, il était sérieux et
+maître de lui; il vint s'asseoir à côté de Mme Musgrove, et causa de son
+fils avec une grâce naturelle qui témoignait de sa sympathie pour tout
+sentiment vrai. Anna était assise à l'autre coin du divan, séparée de
+lui par la vaste corpulence de Mme Musgrove, plus faite pour représenter
+<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> la bonne humeur et la bonne chère, que la tendresse et le
+sentiment, et tandis qu'Anna s'abritait derrière elle pour cacher son
+agitation, la façon dont le capitaine écoutait les doléances de Mme
+Musgrove et ses larges soupirs n'était pas sans mérite.</p>
+
+<p>Le chagrin n'est pas nécessairement en rapport avec la constitution. Une
+grosse personne a aussi bien le droit d'être affligée profondément que
+la plus gracieuse femme. Néanmoins, il y a des contrastes que la raison
+admet, mais qui froissent le goût et attirent le ridicule.</p>
+
+<p>L'amiral, après avoir fait quelques tours dans la chambre, les mains
+derrière le dos, s'approcha de Wenvorth, et, tout à ses propres pensées,
+il lui dit, sans s'occuper s'il l'interrompait:</p>
+
+<p>«Si vous aviez été une semaine plus tard à Lisbonne, Frédéric, vous
+auriez eu à bord lady Marie Grierson et ses filles.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux alors de n'avoir pas été là.»</p>
+
+<p>L'amiral le plaisanta sur son manque de galanterie: il se défendit, tout
+en déclarant qu'il n'admettrait jamais une femme à son bord, si ce n'est
+pour un bal, ou en visite.</p>
+
+<p>«Ce n'est point faute de galanterie, dit-il, mais par <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+l'impossibilité d'avoir dans un navire le confortable nécessaire aux
+femmes, et auquel elles ont droit. Je ne puis souffrir d'avoir une femme
+à bord, et aucun navire commandé par moi n'en recevra jamais.»</p>
+
+<p>Sa s&oelig;ur s'écria:</p>
+
+<p>«Ah! Frédéric! est-ce vous qui dites cela? Quel raffinement inutile! Les
+femmes sont aussi bien à bord que dans la meilleure maison d'Angleterre.
+Je ne sais rien de supérieur aux arrangements d'un navire. Je déclare
+que je n'ai pas plus de confortable à Kellynch que dans les cinq navires
+que j'ai habités.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas question de cela, dit Frédéric; vous étiez avec votre
+mari, et la seule femme à bord.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez bien pris, de Portsmouth à Plymouth, Mme Harville, sa
+s&oelig;ur, sa cousine et trois enfants! Où était donc alors votre
+superfine et extraordinaire galanterie?</p>
+
+<p>&mdash;Absorbée dans mon amitié, Sophie; je voulais être utile à la femme
+d'un collègue, et j'aurais transporté au bout du monde tout ce que
+Harville aurait voulu. Mais croyez bien que je regardais cela comme une
+chose fâcheuse.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Frédéric, ce que vous dites ne signifie rien. Que
+deviendrions-nous, nous autres <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> pauvres femmes de marins, si les
+autres pensaient comme vous?</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'empêcha pas, comme vous voyez, de conduire Mme Harville et
+sa famille à Plymouth.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'aime pas à vous entendre parler comme un beau gentilhomme
+s'adressant à de belles ladies: nous n'avons pas la prétention d'être
+toujours sur l'eau douce.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma chère, dit l'amiral, quand il aura une femme, il parlera
+autrement. Si nous avons le bonheur d'avoir une autre guerre, il fera
+comme nous, et sera reconnaissant qu'on lui amène sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je me tais, dit Wenvorth, puisque les gens mariés m'attaquent. Ah! je
+penserai autrement quand je serai marié! Eh bien! non. On me répond si:
+je n'ai plus rien à dire.»</p>
+
+<p>Il se leva, et s'éloigna.</p>
+
+<p>«Vous avez dû voyager beaucoup? dit Mme Musgrove à Mme Croft.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Pendant les quinze premières années de mon mariage, j'ai
+traversé quatre fois l'Atlantique, j'ai été aux Indes orientales, sans
+compter différents endroits voisins de l'Angleterre: Cork, Lisbonne,
+Gibraltar. Mais je n'ai jamais été au delà des tropiques ni dans les
+Indes occidentales, <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> car je n'appelle pas de ce nom Bermude ou
+Bahama.»</p>
+
+<p>Mme Musgrove, qui ne connaissait pas un seul de ces noms, n'eut rien à
+répondre.</p>
+
+<p>«Je vous assure, madame, dit Mme Croft, que rien ne surpasse les
+commodités d'un navire de guerre; j'entends celui d'un rang supérieur.
+Le plus heureux temps de ma vie a été à bord. J'étais avec mon mari, et,
+grâce à Dieu, j'ai toujours eu une excellente santé; aucun climat ne
+m'est mauvais. Je n'ai jamais connu le mal de mer. La seule fois que
+j'ai souffert fut l'hiver que je passai seule à Deal, quand l'amiral
+était dans les mers du Nord. N'ayant pas de nouvelles, je vivais dans de
+continuelles craintes et je ne savais que faire de mon temps.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Mme Musgrove, rien n'est si triste qu'une séparation. Je
+le sais par moi-même. Quand M. Musgrove va aux assises, je ne suis
+tranquille que quand il est revenu.»</p>
+
+<p>On dansa pour terminer la soirée. <ins class="correction" title="Anne">Anna</ins> offrit ses services, et fut
+heureuse de passer inaperçue. Ce fut une joyeuse soirée. Le capitaine
+avait le plus d'entrain de tous. Il était l'objet des attentions et des
+déférences de tout le monde. <ins class="correction" title="Louise">Louisa</ins> et Henriette semblaient si occupées
+de lui que, sans leur amitié réciproque, on eût pu les croire rivales.
+Quoi <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> d'étonnant s'il était un peu gâté par de telles flatteries?</p>
+
+<p>Telles étaient les pensées d'Anna, tandis que ses doigts couraient
+machinalement sur le piano. Pendant un moment, elle sentit qu'il la
+regardait, qu'il observait ses traits altérés, cherchant peut-être à y
+retrouver ce qui l'avait charmé autrefois. Il demanda quelque chose;
+elle entendit qu'on répondait:</p>
+
+<p>«Oh non! elle ne danse plus; elle préfère jouer, et elle n'est jamais
+fatiguée.»</p>
+
+<p>Elle avait quitté le piano; il prit sa place, essayant de noter un air
+dont il voulait donner une idée aux misses Musgrove. Elle s'approcha par
+hasard; alors il se leva et avec une politesse étudiée:</p>
+
+<p>«Je vous demande pardon, mademoiselle, c'est votre place;» et malgré le
+refus d'Anna il se retira.</p>
+
+<p>Elle en avait assez! Cette froide et cérémonieuse politesse était plus
+qu'elle n'en pouvait supporter.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch9" id="ch9">CHAPITRE IX</a></h2>
+
+<p>Le capitaine Wenvorth était venu à Kellynch comme chez lui, pour y
+rester autant qu'il lui plairait; car il était aimé par l'amiral comme
+un frère. Il avait fait le projet d'aller voir son frère, dans le comté
+de Shrop, mais l'attrait d'Uppercross l'y fit renoncer. Il y avait tant
+d'amitié, de flatterie, quelque chose de si séduisant dans la réception
+qu'on lui faisait; les parents étaient si hospitaliers, les enfants si
+aimables, qu'il ne put s'arracher de là.</p>
+
+<p>Bientôt on le vit chaque jour à Uppercross. Les Musgrove n'étaient pas
+plus empressés à l'inviter que lui à venir, surtout le matin, car
+l'amiral et sa femme sortaient toujours ensemble quand il n'y avait
+personne au château. Ils s'intéressaient à leur nouvelle propriété et
+visitaient leurs prairies, leurs bestiaux, ou faisaient volontiers un
+tour en voiture.</p>
+
+<p>L'intimité du capitaine était à peine établie à Uppercross, <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> quand
+Charles Hayter y revint, et en prit ombrage.</p>
+
+<p>Charles Hayter était l'aîné des cousins. C'était un très aimable et
+agréable jeune homme, et jusqu'à l'arrivée de Wenvorth, un grand
+attachement semblait exister entre lui et Henriette. Il était dans les
+ordres, mais sa présence n'étant pas exigée à la cure, il vivait chez
+son père à une demi-lieue d'Uppercross.</p>
+
+<p>Une courte absence avait privé Henriette de ses attentions, et en
+revenant il vit avec chagrin qu'on avait pris sa place.</p>
+
+<p>Mme Musgrove et Mme Hayter étaient s&oelig;urs, mais leur mariage leur
+avait fait une position très différente. Tandis que les Musgrove étaient
+les premiers de la contrée, la vie mesquine et retirée des Hayter,
+l'éducation peu soignée des enfants, les auraient placés en dehors de la
+société sans leurs relations avec Uppercross.</p>
+
+<p>Le fils aîné était seul excepté; il était très supérieur à sa famille
+comme manières et culture d'esprit.</p>
+
+<p>Les deux familles avaient toujours été dans des termes excellents, car
+d'un côté il n'y avait pas d'orgueil; de l'autre, pas d'envie. Les
+misses Musgrove <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> avaient seulement une conscience de leur
+supériorité qui leur faisait patronner leurs cousines avec plaisir.</p>
+
+<p>Henriette semblait avoir oublié son cousin; on se demandait si elle
+était aimée du capitaine. Laquelle des deux s&oelig;urs préférait-il?
+Henriette était peut-être plus jolie, <ins class="correction" title="Louise">Louisa</ins> plus intelligente. Les
+parents, soit ignorance du monde, soit confiance dans la prudence de
+leurs filles, semblaient laisser tout au hasard et ne se préoccuper de
+rien.</p>
+
+<p>Au cottage, c'était différent. Le jeune ménage semblait plus disposé à
+faire des conjectures, et Anna eut bientôt à écouter leurs opinions sur
+la préférence de Wenvorth. Charles penchait pour <ins class="correction" title="Louise">Louisa</ins>, Marie pour
+Henriette, et tous les deux s'accordaient à dire qu'un mariage avec
+l'une ou avec l'autre serait extrêmement désirable. Wenvorth avait dû,
+d'après ses propres paroles, gagner 50,000 livres pendant la guerre;
+c'était une fortune, et s'il survenait une autre guerre, il était homme
+à se distinguer.</p>
+
+<p>«Dieu! s'écriait Marie, s'il allait s'élever aux plus grands honneurs!
+S'il était créé baronnet! Lady Wenvorth! cela sonne très bien. Quelle
+chance pour Henriette. C'est elle qui prendrait ma place en ce cas, et
+cela ne lui déplairait pas. Mais après tout, ce <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> ne serait qu'une
+nouvelle noblesse, et je n'en fais pas grand cas.»</p>
+
+<p>Marie aurait voulu qu'Henriette fût préférée pour mettre fin aux
+prétentions de Hayter. Elle regardait comme une véritable infortune pour
+elle et pour ses enfants que de nouveaux liens de parenté s'établissent
+avec cette famille.</p>
+
+<p>«Si l'on considère, disait-elle, les alliances que les Musgrove ont
+faites, Henriette n'a pas le droit de déchoir, et de faire un choix
+désagréable aux personnes principales de sa famille, en leur donnant des
+alliés d'une condition inférieure. Qui est Charles Hayter, je vous prie?
+Rien qu'un ministre de campagne. C'est un mariage très inférieur pour
+miss Musgrove d'Uppercross.» Son mari ne partageait pas son avis, car
+son cousin, qu'il aimait beaucoup, était un fils aîné, et avait ainsi
+droit à sa considération.</p>
+
+<p>«Vous êtes absurde, Marie, disait-il. Charles Hayter a beaucoup de
+chance d'obtenir quelque chose de l'évêque; et puis, il est fils aîné,
+et il héritera d'une jolie propriété. L'état de Winthrop n'a pas moins
+de deux cent cinquante acres, outre la ferme de Tauton, une des
+meilleures de la contrée. Charles est un bon garçon, et quand il aura
+Winthrop, il vivra autrement qu'aujourd'hui. Un homme qui a <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> une
+telle propriété n'est pas à dédaigner. Non, Henriette pourrait trouver
+plus mal. Si elle épouse Hayter, et que Louisa puisse avoir Wenvorth, je
+serai très satisfait.»</p>
+
+<p>Cette conversation avait lieu le lendemain d'un dîner à Uppercross: Anna
+était restée à la maison sous le prétexte d'une migraine, et avait eu le
+double avantage d'éviter Wenvorth et de ne pas être prise pour arbitre.
+Elle aurait voulu que le capitaine se décidât vite, car elle
+sympathisait avec les souffrances de Hayter, pour qui tout était
+préférable à cette incertitude. Il avait été très froissé et très
+inquiet des façons de sa cousine. Pouvait-il si vite être devenu pour
+elle un étranger? Il n'avait été absent que deux dimanches. Quand il
+était parti, elle s'intéressait à son changement de cure, pour obtenir
+celle d'Uppercross du D<sup>r</sup> Shirley, malade et infirme. Quand il revint,
+hélas! tout intérêt avait disparu. Il raconta ses démarches, et
+Henriette ne lui prêta qu'une oreille distraite. Elle semblait avoir
+oublié toute cette affaire.</p>
+
+<p>Un matin, le capitaine entra dans le salon du cottage, où Anna était
+seule avec le petit malade couché sur le divan.</p>
+
+<p>La surprise de la trouver seule le priva de sa présence d'esprit
+habituelle, il tressaillit. <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span></p>
+
+<p>«Je croyais les misses Musgrove ici;» puis il alla vers la fenêtre pour
+se remettre et décider quelle attitude il prendrait.</p>
+
+<p>«Elles sont en haut avec ma s&oelig;ur, et vont bientôt descendre,»
+répondit Anna toute confuse.</p>
+
+<p>Si l'enfant ne l'avait pas appelée, elle serait sortie pour délivrer le
+capitaine aussi bien qu'elle-même. Il resta à la fenêtre, et après avoir
+poliment demandé des nouvelles du petit garçon, il garda le silence.
+Anna s'agenouilla devant l'enfant, qui lui demandait quelque chose, et
+ils restèrent ainsi quelques instants, quand, à sa grande satisfaction,
+elle vit entrer quelqu'un. C'était Charles Hayter, qui ne fut guère plus
+content de trouver là le capitaine, que celui-ci ne l'avait été d'y
+trouver Anna.</p>
+
+<p>Tout ce qu'elle put dire fut:</p>
+
+<p>«Comment vous portez-vous? Veuillez vous asseoir. Mon frère et ma
+s&oelig;ur vont descendre.»</p>
+
+<p>Wenvorth quitta la fenêtre et parut disposé à causer avec Hayter, mais,
+voyant celui-ci prendre un journal, il retourna à la fenêtre. Bientôt la
+porte restée entr'ouverte fut poussée par l'autre petit garçon, enfant
+de deux ans, décidé et hardi. Il alla au divan et réclama une friandise;
+comme il ne s'en trouvait pas là, il demanda un jouet; il s'accrocha à
+la robe <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> de sa tante, et elle ne put s'en débarrasser. Elle pria,
+ordonna, voulut le repousser, mais l'enfant trouvait grand plaisir à
+grimper sur son dos:</p>
+
+<p>«Walter, ôtez-vous, méchant enfant, je suis très mécontente de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Walter, cria Charles Hayter, pourquoi n'obéissez-vous pas?
+Entendez-vous votre tante? Venez près de moi, Walter, venez près du
+cousin Charles.»</p>
+
+<p>Walter ne bougea pas. Tout à coup, elle se trouva débarrassée. Quelqu'un
+enlevait l'enfant, détachait les petites mains qui entouraient le cou
+d'Anna, et emportait le petit garçon avant qu'elle sût que c'était le
+capitaine.</p>
+
+<p>Elle ne put dire un mot pour le remercier, tant ses sensations étaient
+tumultueuses. L'action du capitaine, la manière silencieuse dont il
+l'avait accomplie, le bruit qu'il fit ensuite en jouant avec l'enfant
+pour éviter les remerciements et toute conversation avec elle, tout cela
+donna à Anna une telle confusion de pensées qu'elle ne put se remettre,
+et, voyant entrer Marie et les misses Musgrove, elle se hâta de quitter
+la chambre. Si elle était restée, c'était là l'occasion d'étudier les
+quatre personnes qui s'y trouvaient. <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span></p>
+
+<p>Il était évident que Charles Hayter n'avait aucune sympathie pour
+Wenvorth. Elle se souvint qu'il avait dit au petit Walter, d'un ton
+vexé, après l'intervention du capitaine:</p>
+
+<p>«Il fallait m'obéir, Walter; je vous avais dit de ne pas tourmenter
+votre tante.»</p>
+
+<p>Il était donc mécontent que Wenvorth eût fait ce qu'il aurait dû faire
+lui-même? Mais elle ne pouvait guère s'intéresser aux sentiments des
+autres, avant d'avoir mis un peu d'ordre dans les siens.</p>
+
+<p>Elle était honteuse d'elle-même, humiliée d'être si agitée, si abattue
+pour une bagatelle; mais cela était, et il lui fallut beaucoup de
+solitude et de réflexion pour se remettre.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch10" id="ch10">CHAPITRE X</a></h2>
+
+<p>Les occasions ne manquèrent pas pour faire de nouvelles remarques. Elle
+avait vu assez souvent les deux jeunes gens et les deux jeunes filles
+ensemble pour avoir une opinion, mais elle était trop sage pour la
+laisser voir à la maison. Elle n'aurait satisfait ni le mari ni la
+femme.</p>
+
+<p>Elle supposait que Louisa était préférée à sa s&oelig;ur, mais sa mémoire
+et son <ins class="correction" title="exéprience">expérience</ins> lui disaient que le capitaine n'éprouvait d'amour ni
+pour l'une ni pour l'autre. Le sentiment qu'elles avaient pour lui était
+peut-être plus vif; c'était de l'admiration qui pouvait devenir de
+l'amour. Cependant quelquefois Henriette semblait indécise entre Hayter
+et Wenvorth. Anna eût voulu les éclairer tous sur leur situation, et
+leur montrer les maux auxquels ils s'exposaient. Elle n'attribuait à
+aucun d'eux une mauvaise pensée, et se disait avec joie que le capitaine
+ne se doutait pas du mal qu'il causait; il n'avait aucune <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> fatuité
+et ne connaissait pas sans doute les projets de Hayter. Seulement il
+avait tort d'accepter les attentions des deux jeunes filles.</p>
+
+<p>Bientôt cependant Hayter sembla abandonner la place. Trois jours se
+passèrent sans qu'on le vît; il refusa même une invitation à dîner. M.
+Musgrove l'ayant trouvé chez lui entouré de gros livres en avait conclu
+qu'il usait sa santé au travail. Marie pensait qu'il était positivement
+refusé par Henriette, tandis que son mari, au contraire, l'attendait
+chaque jour. Enfin Anna l'approuvait de s'absenter.</p>
+
+<p>Vers cette époque, par une belle matinée de novembre, Charles Musgrove
+et le capitaine étaient à la chasse. Anna et Marie, tranquillement
+assises, travaillaient au cottage, quand les misses Musgrove passèrent
+et, s'approchant de la fenêtre, dirent qu'elles allaient faire une
+promenade, trop longue pour Marie. Celle-ci, un peu choquée, répondit:</p>
+
+<p>«Mais si! j'irais volontiers, j'aime les longues promenades.»</p>
+
+<p>Anna vit aux regards des jeunes filles que c'était là précisément ce
+qu'elles ne voulaient pas, et admira de nouveau cette habitude de
+famille qui mettait dans la nécessité de tout dire et de tout faire
+ensemble, sans le désirer. Elle tâcha de dissuader Marie d'y <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> aller;
+mais, n'y réussissant pas, elle pensa qu'il valait mieux accepter aussi,
+pour elle-même, l'invitation beaucoup plus cordiale des misses Musgrove,
+car sa présence pouvait être utile pour retourner avec sa s&oelig;ur et ne
+pas entraver leurs plans.</p>
+
+<p>«Qui leur fait supposer que je ne puis faire une longue promenade?
+disait Marie en montant l'escalier. On semble croire que je ne suis pas
+bonne marcheuse, et cependant elles n'auraient pas été contentes si
+j'avais refusé. Quand on vient ainsi vous demander quelque chose, est-ce
+qu'on peut dire: Non?...»</p>
+
+<p>Au moment où elles se mettaient en route, les chasseurs revinrent. Ils
+avaient emmené un jeune chien qui avait gâté leur chasse et avancé leur
+retour. Ils étaient donc tout disposés à se promener.</p>
+
+<p>Si Anna avait pu le prévoir, elle serait restée à la maison. Elle se dit
+qu'il était trop tard pour reculer, et ils partirent tous les six dans
+la direction choisie par les misses Musgrove. Quand le chemin devenait
+plus étroit, Anna s'arrangeait pour marcher avec son frère et sa
+s&oelig;ur; elle ne voulait pas gêner les autres. Son plaisir à elle était
+l'air et l'exercice, la vue des derniers rayons de soleil sur les
+feuilles jaunies; et aussi de se répéter tout bas quelques-unes des
+poétiques <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> descriptions de l'automne, saison qui a une si puissante
+influence sur les âmes délicates et tendres. Tout en occupant son esprit
+de ces rêveries, de ces citations, il lui fut impossible de ne pas
+entendre la conversation du capitaine avec les deux s&oelig;urs. C'était un
+simple bavardage animé, comme il convient à des jeunes gens sur un pied
+d'intimité. Il causait plus avec Louisa qu'avec Henriette. La première y
+mettait plus d'entrain que l'autre. Elle dit quelque chose qui frappa
+Anna. Après avoir admiré à plusieurs reprises cette splendide journée,
+le capitaine ajouta:</p>
+
+<p>«Quel beau temps pour l'amiral et pour ma s&oelig;ur! Ils font ce matin une
+longue promenade en voiture: nous pourrons les voir <ins class="correction" title="eu">en</ins> haut de ces
+collines. Ils ont dit qu'ils viendraient de ce côté. Je me demande où
+ils verseront aujourd'hui? Ah! cela leur arrive souvent; mais ma s&oelig;ur
+ne s'en préoccupe pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, dit Louisa, à sa place j'en ferais autant. Si j'aimais
+quelqu'un comme elle aime l'amiral, rien ne pourrait m'en séparer, et
+j'aimerais mieux être versée par lui que menée en sûreté par un autre.»</p>
+
+<p>Cela fut dit avec enthousiasme.</p>
+
+<p>«Vraiment, s'écria-t-il, du même ton. Je vous admire.» Puis il y eut un
+silence. <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p>
+
+<p>Anna oublia un instant les citations poétiques des douces scènes de
+l'automne; il ne lui resta à la mémoire qu'un tendre sonnet rempli des
+descriptions de l'année expirante emportant avec elle le bonheur et les
+images de jeunesse, d'espoir et de printemps.</p>
+
+<p>Voyant qu'on prenait un autre sentier: «N'est-ce pas le chemin de
+Wenthrop?» dit-elle. Mais personne ne l'entendit.</p>
+
+<p>On se dirigeait en effet vers Wenthrop, et après une montée douce à
+travers de grands enclos, où la charrue du laboureur, préparant un
+nouveau printemps, démentait les poésies mélancoliques, on gagna le
+sommet d'une haute colline qui séparait Uppercross de Wenthrop.
+Wenthrop, qu'on aperçut alors en bas, était une laide et vulgaire
+maison, à toit peu élevé, entourée de granges et de bâtiments de ferme.</p>
+
+<p>«Est-ce là Wenthrop? dit Marie, je n'en avais aucune idée. Je crois que
+nous ferons mieux de retourner. Je suis très fatiguée.»</p>
+
+<p>Henriette, un peu mal à l'aise, et n'apercevant pas Charles Hayter aux
+environs, était prête à faire ce que Marie désirait, mais Charles
+Musgrove dit non, et Louisa dit non, avec plus d'énergie encore, et,
+prenant sa s&oelig;ur à part, elle parut discuter vivement.</p>
+
+<p>Charles déclara d'une façon très nette qu'il irait voir <span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> sa tante,
+puisqu'il en était si près, et il s'efforça de persuader sa femme; mais
+c'était un des points sur lesquels elle montrait sa volonté: elle refusa
+absolument, et tout dans sa figure indiquait qu'elle n'irait pas.</p>
+
+<p>Après un court débat, il fut convenu que Charles et Henriette
+descendraient la colline, et que les autres resteraient en haut. Marie
+saisit un moment pour dire au capitaine, en jetant autour d'elle un
+regard méprisant:</p>
+
+<p>«C'est bien désagréable d'avoir des parents semblables; je n'y suis pas
+allée deux fois dans ma vie.»</p>
+
+<p>Il eut un sourire de commande, et se détourna avec un regard de mépris,
+qu'Anna vit parfaitement.</p>
+
+<p>Louisa, qui avait fait quelques pas avec Henriette, les rejoignit, et
+Marie s'assit sur un tronc d'arbre. Tant qu'on fut autour d'elle, elle
+fut contente, mais quand Louisa se fut éloignée avec Wenvorth pour
+cueillir des noisettes, elle trouva son siège mauvais, et alla à sa
+recherche. Anna s'assit sur un talus, et entendit derrière elle Wenvorth
+et Louisa, qui se frayaient un passage dans une haie. Louisa semblait
+très animée et disait:</p>
+
+<p>«Je l'ai fait partir; je trouvais absurde qu'elle ne fît pas cette
+visite. Ce n'est pas moi qui me laisserais <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> influencer pour faire ce
+que je ne veux pas. Quand j'ai décidé quelque chose, je le fais.
+Henriette allait renoncer à aller à Wenthrop par une complaisance
+ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, sans vous, elle n'y serait pas allée?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, j'ai honte de le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien heureuse d'avoir auprès d'elle un caractère tel que le
+vôtre. Ce que vous venez de dire confirme mes observations. Je ne veux
+pas feindre d'ignorer ce dont il s'agit: je vois que cette visite est
+autre chose qu'une simple visite de politesse. Si votre s&oelig;ur ne sait
+pas résister à une demande quelconque dans une circonstance si peu
+importante, je les plains tous deux quand il s'agira de choses graves
+demandant force et fermeté. Votre s&oelig;ur est une aimable personne, mais
+vous êtes ferme et décidée: si vous voulez la diriger pour son bonheur,
+donnez-lui autant de votre caractère que vous pourrez. Mais vous l'avez
+sans doute toujours fait. Le pire des maux est un caractère faible et
+indécis sur lequel on ne peut compter. On n'est jamais sûr qu'une bonne
+impression sera durable. Que ceux qui veulent être heureux soient
+fermes.»</p>
+
+<p>Il cueillit une noisette. «Voici, dit-il, une noisette belle et saine
+qui a résisté aux tempêtes de l'automne. <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> Pas une tache, pas une
+piqûre. Tandis que ses s&oelig;urs ont été foulées aux pieds, cette
+noisette, dit-il avec une solennité burlesque, est encore en possession
+de tout le bonheur auquel une noisette peut prétendre.» Puis, revenant
+au ton sérieux:</p>
+
+<p>«Mon premier souhait pour ceux que j'aime est la fermeté. Si Louisa
+Musgrove veut être belle et heureuse à l'automne de sa vie, elle
+cultivera toutes les forces de son âme.»</p>
+
+<p>Il ne reçut pas de réponse. Anna eût été surprise que Louisa pût
+répondre promptement à des paroles témoignant un si vif intérêt. Elle
+comprenait ce que Louisa ressentait. Quant à elle, elle n'osait bouger,
+de peur d'être vue. Un buisson de houx la protégeait. Ils s'éloignèrent:
+elle entendit Louisa, qui disait:</p>
+
+<p>«Marie a un assez bon naturel, mais elle m'irrite quelquefois par sa
+déraison et son orgueil. Elle en a beaucoup trop, de l'orgueil <ins class="correction" title="ees">des</ins>
+Elliot! Nous aurions tant désiré que Charles épousât Anna au lieu de
+Marie. Vous savez qu'il a demandé Anna?»</p>
+
+<p>Le capitaine répondit après un silence:</p>
+
+<p>«Voulez-vous dire qu'elle l'a refusé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle époque? <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas au juste, car nous étions en pension alors. Je crois
+que ce fut un an avant d'épouser Marie. Mes parents pensent que sa
+grande amie, lady Russel, empêcha ce mariage, elle ne trouva pas Charles
+assez lettré, et persuada à Anna de refuser.»</p>
+
+<p>Les voix s'éloignèrent, et Anna n'entendit plus rien. D'abord immobile
+d'étonnement, elle eut beaucoup de peine à se lever. Elle n'avait point
+eu le sort de ceux qui écoutent: on n'avait dit d'elle aucun mal; mais
+elle avait entendu des choses très pénibles. Elle vit comment elle était
+jugée par le capitaine; et il avait eu, en parlant d'elle, un mélange de
+curiosité et d'intérêt qui l'agitait extrêmement.</p>
+
+<p>Elle rejoignit Marie, et quand toute la compagnie fut réunie, elle
+éprouva quelque soulagement à s'isoler au milieu de tous.</p>
+
+<p>Charles et Henriette ramenèrent Hayter avec eux. Anna ne chercha pas à
+comprendre ce qui s'était passé, mais il était certain qu'il y avait eu
+du froid entre eux, et que maintenant ils semblaient très heureux,
+quoique Henriette parût un peu confuse. Dès ce moment, ils s'occupèrent
+exclusivement l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Maintenant tout désignait Louisa pour le capitaine, <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> et ils
+marchaient aussi côte à côte. Dans la vaste prairie que les promeneurs
+traversaient, ils formaient trois groupes. Anna appartenait au moins
+animé des trois. Elle rejoignit Charles et Marie et se trouva assez
+fatiguée pour accepter le bras de son beau-frère, qui était alors
+mécontent de sa femme. Marie s'était montrée peu aimable et en subissait
+en ce moment les conséquences. Son mari lui quittait le bras à chaque
+instant pour couper avec sa cravache des têtes d'orties le long de la
+haie: elle se plaignit selon son habitude, mais Charles les quittant
+toutes deux pour courir après une belette, elles purent à peine le
+suivre.</p>
+
+<p>Au sortir de la prairie, ils furent rejoints par la voiture de l'amiral,
+qui s'avançait dans la même direction qu'eux. Apprenant la longue course
+qu'avaient entreprise les jeunes gens, il offrit obligeamment une place
+à celle des dames qui serait la plus fatiguée. Il pouvait lui éviter un
+mille, puisqu'ils passaient par Uppercross. L'invitation fut refusée par
+les misses Musgrove, qui n'étaient pas fatiguées, et par Marie, qui fut
+offensée de n'avoir pas été demandée avant toute autre, ou parce que
+l'orgueil des Elliot, comme disait Louisa, ne pouvait accepter d'être en
+tiers dans une voiture à un seul cheval. <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p>
+
+<p>On allait se séparer, quand le capitaine dit tout bas quelques mots à sa
+s&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Miss Elliot, dit celle-ci, vous devez être fatiguée: laissez-nous le
+plaisir de vous reconduire. Il y a largement place pour trois; si nous
+étions aussi minces que vous, on pourrait tenir quatre. Venez, je vous
+en prie.»</p>
+
+<p>L'hésitation n'était pas permise à Anna. L'amiral insista aussi. Refuser
+était impossible. Le capitaine se tourna vers elle, et, sans dire un
+mot, l'aida tranquillement à monter en voiture.</p>
+
+<p>Oui, il avait fait cela! Elle était là, assise par la volonté et les
+mains de Frédéric! Il avait vu sa fatigue, et avait voulu qu'elle se
+reposât. Elle fut touchée de cette manifestation de ses sentiments. Elle
+comprit sa pensée. Il ne pouvait pas lui pardonner, mais il ne voulait
+pas qu'elle souffrît. Il y était poussé par un sentiment d'affection
+qu'il ne s'avouait pas à lui-même. Elle ne pouvait y penser sans un
+mélange de joie et de chagrin.</p>
+
+<p>Elle répondit d'abord distraitement aux bienveillantes remarques de ses
+compagnons. On était à moitié chemin, quand elle s'aperçut qu'on parlait
+de Frédéric!</p>
+
+<p>«Il veut certainement épouser l'une des deux, <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> dit l'amiral; mais
+cela ne nous dit pas laquelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il y va depuis assez longtemps pour savoir ce qu'il veut. C'est la
+paix qui est cause de tout cela. Si la guerre éclatait, il serait
+bientôt décidé. Nous autres marins, miss Elliot, nous ne pouvons pas
+faire longtemps notre cour en temps de guerre. Combien s'écoula-t-il de
+temps, ma chère, entre notre première entrevue et notre installation à
+Yarmouth?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferons mieux de n'en rien dire, dit gaîment Mme Croft, car si
+miss Elliot savait combien ce fut vite fait, elle ne croirait jamais que
+nous ayons pu être heureux. Cependant je vous connaissais de réputation
+longtemps auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi j'avais entendu parler de vous comme d'une jolie fille.
+Fallait-il attendre davantage? Je n'aime pas à avoir longtemps de
+pareils projets en tête. Je voudrais que Frédéric découvrît ses
+batteries, et amenât une de ces jeunes misses à Kellynch. Elles
+trouveraient de la compagnie. Elles sont charmantes toutes deux, je les
+distingue à peine l'une de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont très simples et très gracieuses vraiment, dit Mme Croft
+d'un ton moins enthousiaste, ce qui fit supposer à Anna qu'elle ne les
+trouvait pas tout à fait dignes de son frère. «C'est une famille très
+respectable, d'excellentes gens. Mon cher amiral, <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> faites donc
+attention, nous allons verser.» Elle prit les rênes et évita l'obstacle,
+puis empêcha la voiture de tomber dans une ornière, ou d'accrocher une
+charrette. Anna s'amusa à penser que cette manière de conduire
+ressemblait peut-être à celle dont ils faisaient leurs affaires. Cette
+pensée la conduisit jusqu'au cottage.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch11" id="ch11">CHAPITRE XI</a></h2>
+
+<p>L'époque du retour de lady Russel approchait, le jour était même fixé,
+et Anna, qui devait la rejoindre à Kellynch, commençait à craindre les
+inconvénients qui en pourraient résulter. Elle allait se trouver à un
+mille du capitaine; elle irait à la même église; les deux familles se
+verraient.</p>
+
+<p>D'un autre côté, il était si souvent à Uppercross, qu'elle semblerait
+plutôt l'éviter qu'aller au-devant de lui. Elle ne pouvait donc qu'y
+gagner, ainsi qu'en changeant la société de Marie contre celle de lady
+Russel.</p>
+
+<p>Elle aurait voulu ne pas rencontrer le capitaine dans cette maison qui
+avait vu leurs premières entrevues. Ce souvenir était trop pénible; mais
+elle craignait encore plus une rencontre entre lady Russel et le
+capitaine. Ils ne s'aimaient pas; l'une était trop calme, l'autre pas
+assez. <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p>
+
+<p>La fin de son séjour à <ins class="correction" title="«Qppercross">Uppercross</ins> fut marquée par un événement
+inattendu.</p>
+
+<p>Wenvorth s'était absenté pour aller voir son ami Harville, installé à
+Lyme pour l'hiver avec sa famille. Il ne s'était jamais complètement
+rétabli d'une blessure reçue deux années auparavant.</p>
+
+<p>Quand Wenvorth revint, la description de ce beau pays excita tant
+d'enthousiasme qu'on résolut d'y aller tous ensemble. Les jeunes gens
+surtout désiraient ardemment voir Lyme. Les parents auraient voulu
+remettre le voyage au printemps suivant, mais quoiqu'on fût en novembre,
+le temps n'était pas mauvais.</p>
+
+<p>Louisa désirait y aller, mais surtout montrer que quand elle voulait une
+chose, elle se faisait. Elle décida ses parents, et le voyage fut
+résolu.</p>
+
+<p>On renonça à l'idée d'aller et revenir le même jour pour ne pas fatiguer
+les chevaux de M. Musgrove, et l'on se réunit de bonne heure pour
+déjeuner à Great-House. Mais il était déjà midi quand on atteignit Lyme.
+Après avoir commandé le dîner, on alla voir la mer. La saison était trop
+avancée pour offrir les distractions des villes d'eau, mais la
+remarquable situation de la ville, dont la principale rue descend
+presque à pic vers la mer, l'avenue qui longe la charmante petite baie,
+si animée pendant la belle saison, <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> la promenade du Cobb, et la
+belle ligne de rochers qui s'étend à l'est de la ville, toutes ces
+choses attirent l'&oelig;il du voyageur, et quand on a vu Lyme une fois, on
+veut le revoir encore. Il faut voir aussi Charmouth avec ses collines,
+ses longues lignes de terrains et sa baie tranquille et solitaire,
+cernée par de sombres rochers. On est là si bien à contempler
+rêveusement la mer! Il faut voir la partie haute de Lyme avec ses bois,
+et surtout Pumy avec ses verts abîmes, creusés entre les rochers où
+poussent pêle-mêle des arbres forestiers et des arbres fruitiers; sites
+attestant le long travail du temps qui a préparé ces endroits
+merveilleux, égalés seulement par les sites fameux de Wight! Il faut
+avoir vu et revu ces endroits pour connaître la beauté de Lyme.</p>
+
+<p>Nos amis se dirigèrent vers la maison des Harville, située sur le Cobb;
+le capitaine y entra seul et en sortit bientôt avec M. et Mme Harville
+et le capitaine Benwick.</p>
+
+<p>Benwick avait été commandant sur la <i>Laconia</i>. Les louanges que Wenvorth
+avait faites de lui l'avaient mis dans une haute estime à Uppercross,
+mais l'histoire de sa vie privée l'avait rendu encore plus intéressant.
+Il avait épousé la s&oelig;ur de Harville et venait de la perdre. La
+fortune leur était arrivée après deux <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> ans d'attente, et Fanny était
+morte trop tôt pour voir la promotion de son mari. Il aimait sa femme et
+la regrettait autant qu'homme peut le faire. C'était une de ces natures
+qui souffrent le plus, parce qu'elles sentent le plus. Sérieux, calme,
+réservé, il aimait la lecture et les occupations sédentaires.</p>
+
+<p>La mort de sa femme resserra encore l'amitié entre les Harville et lui;
+il vint demeurer avec eux. Harville avait loué à Lyme pour six mois; sa
+santé, ses goûts, son peu de fortune l'y attiraient; tandis que la
+beauté du pays, la solitude de l'hiver convenaient à l'état d'esprit de
+Benwick. «Cependant, se disait Anna, son âme ne peut être plus triste
+que la mienne. Je ne puis croire que toutes ses espérances soient
+flétries. Il est plus jeune que moi, sinon de fait, du moins comme
+sentiment; plus jeune aussi parce qu'il est homme. Il se consolera avec
+une autre, et sera encore heureux.»</p>
+
+<p>Le capitaine Harville était grand, brun, d'un aspect aimable et
+bienveillant, mais il boitait un peu: ses traits accentués et son manque
+de santé lui donnaient l'air plus âgé que Wenvorth. Benwick était et
+paraissait le plus jeune des trois, et semblait petit, comparé aux deux
+autres. Il avait un air doux et mélancolique et parlait peu. <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span></p>
+
+<p>Harville, sans égaler Wenvorth comme manières, était un parfait
+gentleman, simple, cordial, obligeant. Mme Harville, un peu moins
+distinguée que son mari, paraissait très bonne. Leur accueil aux amis de
+Wenvorth fut charmant.</p>
+
+<p>Le repas commandé à l'auberge servit d'excuse pour refuser leur
+invitation à dîner. Mais ils parurent presque blessés que Wenvorth n'eût
+pas amené ses amis sans qu'il fût besoin de les inviter.</p>
+
+<p>Tout cela montrait tant d'amitié pour le capitaine, et un sentiment
+d'hospitalité si rare et si séduisant; si différent des invitations
+banales, des dîners de cérémonie et d'apparat, qu'Anna se dit avec une
+profonde tristesse: «Voilà quels auraient été mes amis!»</p>
+
+<p>On entra dans la maison. Les chambres étaient si petites qu'il semblait
+impossible d'y recevoir. Anna admira les arrangements ingénieux du
+capitaine Harville pour tirer parti du peu d'espace, remédier aux
+inconvénients d'une maison meublée, et défendre les portes et les
+fenêtres contre les tempêtes de l'hiver.</p>
+
+<p>Le contraste entre les meubles vulgaires et indispensables fournis par
+le propriétaire, et les objets de bois précieux, admirablement
+travaillés, que le capitaine avait rapportés de lointains voyages,
+donnait à <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> Anna un autre sentiment que le plaisir. Ces objets
+rappelaient la profession de Wenvorth, ses travaux, ses habitudes, et
+ces images du bonheur domestique lui étaient pénibles et agréables à la
+fois.</p>
+
+<p>Le capitaine Harville ne lisait pas, mais il avait confectionné de très
+jolies tablettes pour les livres de Benwick. Son infirmité l'empêchait
+de prendre beaucoup d'exercice, mais son esprit ingénieux lui
+fournissait constamment de l'occupation à l'intérieur. Il peignait,
+vernissait, menuisait et collait; il faisait des jouets pour les
+enfants, et perfectionnait les navettes, et quand il n'avait plus rien à
+faire, il travaillait dans un coin à son filet de pêche.</p>
+
+<p>Quand Anna sortit de la maison, il lui sembla qu'elle laissait le
+bonheur derrière elle. Louisa, qui marchait à son côté, était dans le
+ravissement. Elle admirait le caractère des officiers de marine: leur
+amabilité, leur camaraderie, leur franchise et leur droiture. Elle
+soutenait que les marins valent mieux que tous les autres, comme c&oelig;ur
+et comme esprit; et que seuls ils méritent d'être respectés et aimés.</p>
+
+<p>On alla dîner, et l'on était si content que tout fut trouvé bon: les
+excuses de l'hôtelier sur la saison avancée et le peu de ressources à
+Lyme étaient inutiles. <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span></p>
+
+<p>Anna s'accoutumait au capitaine Wenvorth plus qu'elle n'eût jamais cru;
+elle n'avait aucun ennui d'être assise à la même table que lui, et
+d'échanger quelques mots polis.</p>
+
+<p>Harville amena son ami; et tandis que lui et Wenvorth racontaient pour
+amuser la compagnie nombre d'histoires dont ils étaient les héros, le
+hasard plaça Benwick à côté d'Anna. Elle se mit à causer avec lui par
+une impulsion de bonté naturelle; il était timide et distrait, mais les
+manières gracieuses d'Anna, son air engageant et doux produisirent leur
+effet, et elle fut bien payée de sa peine.</p>
+
+<p>Il avait certes un goût très cultivé en fait de poésie; et Anna eut le
+double plaisir de lui être agréable en lui fournissant un sujet de
+conversation que son entourage ne lui donnait pas, et de lui être utile
+en l'engageant à surmonter sa tristesse: cela fut amené par la
+conversation, car, quoique timide, il laissa voir que ses sentiments ne
+demandaient qu'à s'épancher. Ils parlèrent de la poésie, de la richesse
+de l'époque actuelle, et, après une courte comparaison entre les plus
+grands poètes, ils cherchèrent s'il fallait donner la préférence à
+Marmion ou à la dame du Lac, à la fiancée d'Abydos ou au Giaour; il
+montra qu'il connaissait bien les tendres chants de l'un, les
+descriptions <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> passionnées et l'agonie désespérée de l'autre. Sa voix
+tremblait en récitant les plaintes d'un c&oelig;ur brisé, ou d'une âme
+accablée par le malheur, et semblait solliciter la sympathie.</p>
+
+<p>Anna lui demanda s'il faisait de la poésie sa lecture habituelle; elle
+espérait que non, car le sort des poètes est d'être malheureux, et il
+n'est pas donné à ceux qui éprouvent des sentiments vifs d'en goûter les
+jouissances dans la vie réelle.</p>
+
+<p>Benwick laissa voir qu'il était touché de cette allusion à son état
+d'esprit; cela enhardit Anna, et, sentant que son esprit avait un droit
+de priorité sur Benwick, elle l'engagea à faire dans ses lectures une
+plus grande place à la prose; et comme il lui demandait de préciser,
+elle nomma quelques-uns de nos meilleurs moralistes, des collections de
+lettres admirables, des mémoires de nobles esprits malheureux; tout ce
+qui lui parut propre à élever et fortifier l'âme par les plus hauts
+préceptes et les plus forts exemples de résignation morale et
+religieuse.</p>
+
+<p>Benwick écoutait attentivement, et, tout en secouant la tête pour
+montrer son peu de foi en l'efficacité des livres pour un chagrin comme
+le sien, il prit note des livres qu'elle lui recommandait et promit de
+les lire. <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span></p>
+
+<p>La soirée finie, Anna s'amusa de l'idée qu'elle était venue passer un
+jour à Lyme pour prêcher la patience et la résignation à un jeune homme
+qu'elle n'avait jamais vu.</p>
+
+<p>En y réfléchissant davantage, elle craignit d'avoir, comme les grands
+moralistes et les prédicateurs, été éloquente sur un point qui n'était
+pas en rapport avec sa conduite.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch12" id="ch12">CHAPITRE XII</a></h2>
+
+<p>Le lendemain matin, Anna et Henriette descendirent sur la plage pour
+regarder la marée montante, qu'un léger vent du sud-est amenait en
+larges nappes sur le rivage uni.</p>
+
+<p>Après avoir admiré ensemble la mer, et aspiré avec délices cette brise
+matinale, Henriette dit soudain:</p>
+
+<p>«Oui, je suis convaincue que l'air de la mer fait du bien. Il a rendu un
+bien grand service au docteur Shirley après sa maladie, au printemps
+dernier. Il a dit lui-même qu'un mois passé à Lyme lui a fait plus de
+bien que tous les remèdes, et que la mer le rajeunit. C'est fâcheux
+qu'il n'y demeure pas toute l'année. Il ferait mieux de quitter
+Uppercross et de se fixer à Lyme. Ne trouvez-vous pas, Anna? Convenez
+avec moi que c'est la meilleure chose qu'il puisse faire pour lui et
+pour Mme Shirley. Elle a ici des cousines et beaucoup de connaissances
+qui lui <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> rendront le pays agréable, et puis, elle sera bien aise
+d'avoir ici un médecin à sa portée, en cas d'une nouvelle attaque. Je
+trouve bien triste que ces excellentes gens, qui ont fait du bien toute
+leur vie, passent leurs dernières années dans un endroit tel
+qu'Uppercross, où, excepté notre famille, ils n'ont personne à voir. Ses
+amis devraient l'engager à venir: il aurait facilement une dispense de
+résidence. Mais pourra-t-on lui persuader de quitter sa paroisse? Il est
+si scrupuleux! Ne trouvez-vous pas qu'il l'est trop, et qu'il y a une
+conscience exagérée à sacrifier sa santé pour des devoirs qu'un autre
+remplirait aussi bien? S'il venait à Lyme, il ne serait qu'à six lieues,
+et pourrait savoir ce qui se passe dans sa paroisse.»</p>
+
+<p>Anna sourit plus d'une fois pendant ce discours. Elle était aussi prête
+à sympathiser avec Henriette qu'avec Benwick. Elle dit tout ce qu'on
+pouvait dire de raisonnable et d'à-propos. Elle comprenait les droits du
+docteur Shirley à la retraite et la nécessité d'un remplaçant; elle
+poussa l'obligeance jusqu'à insinuer qu'il vaudrait mieux que ce dernier
+fût marié.</p>
+
+<p>«Je voudrais, dit Henriette très contente, que lady Russel demeurât à
+Uppercross et fût dans l'intimité du docteur. On m'a toujours dit
+qu'elle a une <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> grande influence sur ses amis. Je la crains parce
+qu'elle est très perspicace, mais je la respecte beaucoup et je la
+voudrais voir à Uppercross.»</p>
+
+<p>Anna s'amusa de voir que les intérêts d'Henriette mettraient lady Russel
+en faveur. Elle n'eut pas le temps de répondre, car Louisa et Wenvorth
+s'approchaient. Ils proposèrent de retourner ensemble à la ville.
+Arrivés à l'escalier qui conduisait à la plage, ils virent devant eux un
+gentilhomme qui s'effaça pour leur livrer passage.</p>
+
+<p>Anna surprit le regard d'admiration qu'il attacha sur elle, et n'y fut
+pas insensible. Elle était très jolie ce jour-là, la brise du matin
+avait rendu la fraîcheur à son teint, et donné de l'éclat à ses yeux. Il
+était évident que l'inconnu l'admirait. Wenvorth s'en aperçut et jeta à
+Anna un regard rapide et brillant qui semblait dire: «Cet homme vous
+admire, et moi je reconnais maintenant Anna Elliot.»</p>
+
+<p>Après avoir un peu flâné par la ville, on revint à l'auberge. Anna, en
+se rendant de sa chambre dans la salle à manger, rencontra l'inconnu,
+qui sortait de son appartement. Elle avait déjà deviné que c'était
+l'étranger, et que c'était son groom qu'elle avait aperçu près de la
+maison. Maître et domestique étaient en deuil. Il la regarda encore et
+s'excusa de <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> sa brusque apparition avec une grâce charmante. Il
+paraissait avoir trente ans: ses traits, sans être beaux, étaient si
+agréables qu'Anna eut le désir de le connaître.</p>
+
+<p>Le déjeuner était à peine fini quand le bruit d'une voiture attira les
+convives à la fenêtre. C'était un curricle conduit par un groom en
+deuil. Tous les regards curieux virent le maître sortir à son tour,
+accompagné des saluts obséquieux de l'aubergiste. Il monta en voiture et
+saisit les rênes.</p>
+
+<p>«Ah! c'est celui que nous avons rencontré déjà, dit le capitaine
+Wenvorth en jetant un regard à Anna. «Pouvez-vous, dit-il à
+l'aubergiste, nous dire le nom du gentleman qui vient de partir?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un gentleman très riche, M. Elliot, arrivé la nuit dernière de
+Sydmouth. Il va à Bath, et de là à Londres.»</p>
+
+<p>Elliot! on se regarda en répétant ce nom.</p>
+
+<p>«Dieu! s'écria Marie, ce doit être notre cousin, Anna, n'est-ce pas le
+plus proche héritier de mon père? Dites-moi, monsieur, dit-elle en
+s'adressant à l'aubergiste, n'avez-vous pas entendu dire qu'il
+appartient à la famille de Kellynch?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, il n'a rien dit de particulier à cet égard, mais le groom
+a dit que son maître sera un jour baronnet. <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez! s'écria Marie ravie; héritier de Sir Walter! Soyez sûrs
+que ses domestiques prennent soin de le publier partout où il va. Je
+regrette de ne l'avoir pas mieux regardé. Quel malheur! Si j'avais été
+avertie à temps, les présentations auraient pu se faire. Trouvez-vous
+qu'il ressemble aux Elliot? Je l'ai à peine regardé; j'examinais les
+chevaux. Il est surprenant que ses armoiries ne m'aient pas frappée. Son
+manteau les cachait, autrement je les aurais remarquées, et la livrée
+aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous rassemblons toutes ces circonstances, dit Wenvorth, il faut
+supposer que la Providence a voulu que nous ne soyons pas présentés à
+votre cousin.»</p>
+
+<p>Anna fit tranquillement remarquer à Marie que, depuis nombre d'années,
+leur père et M. Elliot n'étaient pas dans des termes à rendre une
+présentation désirable.</p>
+
+<p>Cependant elle éprouvait une satisfaction secrète d'avoir vu son cousin,
+et de savoir que le futur propriétaire de Kellynch était un vrai
+gentleman. Elle se garda bien de dire qu'elle l'avait rencontré dans le
+corridor: Marie se fût froissée que sa s&oelig;ur eût reçu une politesse
+dont elle n'avait pas eu sa part.</p>
+
+<p>«Vous parlerez sans doute de cette rencontre <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> quand vous écrirez à
+Bath, dit Marie. Il faut que mon père le sache: n'y manquez pas.»</p>
+
+<p>Marie n'écrivait jamais à Bath, la fatigue d'une froide et ennuyeuse
+correspondance reposait sur sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Bientôt M. et Mme Harville et Benwick vinrent chercher la compagnie pour
+faire une dernière promenade autour de Lyme. On partit, et Benwick se
+rapprocha d'Anna. On parla encore de Walter <ins class="correction" title="Scot">Scott</ins> et de lord Byron, sans
+pouvoir être du même avis, quand le hasard amena Harville auprès d'Anna.</p>
+
+<p>«Miss Elliot, lui dit-il tout bas, vous avez fait une bonne action, en
+faisant causer ce pauvre garçon. Il faudrait qu'il eût plus souvent
+votre compagnie; c'est mauvais pour lui d'être confiné ici. Mais, que
+voulez-vous, nous n'y pouvons rien. Nous ne pouvons pas nous séparer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Anna, mais le temps est un grand consolateur, et votre ami
+est en deuil depuis bien peu de temps. C'est depuis l'été dernier, je
+crois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en juin, dit-il avec un profond soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne l'a pas su tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Seulement les premiers jours d'août, en revenant du Cap. Je n'étais
+pas là pour le préparer: qui pouvait le faire, si ce n'est ce bon
+capitaine Wenvorth? <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> Il écrivit pour demander un congé, voyagea jour
+et nuit et ne quitta pas le pauvre Benwick pendant une semaine; personne
+que lui ne pouvait le consoler. Si vous saviez combien nous l'aimons!»</p>
+
+<p>On ramena les Harville chez eux, puis on voulut revoir une dernière fois
+le Cobb. Anna se trouva encore près de Benwick. Lord Byron et les <i>Mers
+bleues</i> ne pouvaient pas manquer d'être cités en présence de la mer;
+mais bientôt leur attention fut attirée ailleurs. On descendait les
+marches qui facilitent la pente raide du Cobb; Louisa seule préféra
+sauter comme elle l'avait déjà fait avec l'aide de Wenvorth. Il résista
+d'abord: elle insista et obtint ce qu'elle voulait. Pour montrer sa
+joie, elle remonta les marches et voulut sauter de nouveau. Cette fois,
+le capitaine résista davantage, car il trouvait le saut dangereux.</p>
+
+<p>Elle sourit en disant: «Je suis décidée à sauter.» Il avança les mains,
+mais elle s'élança trop vite, et tomba sur le pavé du Cobb! On la releva
+évanouie; ni sang ni blessure visible; mais les yeux étaient fermés, le
+pouls ne battait plus, elle avait la pâleur de la mort. Ce moment fut
+horrible pour tous.</p>
+
+<p>Le capitaine s'agenouilla et la prit entre ses bras; il était aussi pâle
+qu'elle, et la regardait, muet de douleur. «Elle est morte, s'écria
+Marie, saisissant le <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> bras de son mari, déjà glacé de terreur.
+Henriette s'évanouit et serait tombée si Benwick et Anna ne l'avaient
+soutenue.</p>
+
+<p>Wenvorth, qui semblait accablé, s'écria d'un ton de désespoir: «Personne
+ne viendra-t-il m'aider?</p>
+
+<p>&mdash;Allez-y! pour l'amour de Dieu, allez-y, s'écria Anna. Je peux soutenir
+Henriette. Frottez-lui les mains, les tempes; tenez voici des sels.»</p>
+
+<p>Benwick obéit, et Charles se dégageant de sa femme, ils soulevèrent
+Louisa et la soutinrent entre eux deux. On fit ce qu'Anna avait dit,
+mais en vain tandis que Wenvorth chancelant s'appuyait contre le mur, et
+s'écriait avec le plus profond désespoir:</p>
+
+<p>«Ah! ciel! son père et sa mère!</p>
+
+<p>&mdash;Un médecin, dit Anna.»</p>
+
+<p>Ces mots semblèrent l'électriser; il s'élançait déjà, quand Anna dit
+vivement:</p>
+
+<p>«Ne vaudrait-il pas mieux que ce fût le capitaine Benwick? il sait où
+demeure le docteur.»</p>
+
+<p>Cette observation parut si juste, que Benwick confia à Charles ce pauvre
+corps évanoui et disparut en un instant.</p>
+
+<p>Il serait difficile de dire lequel des trois était le plus malheureux,
+de Wenvorth, d'Anna ou de Charles. Ce dernier, penché sur Louisa,
+sanglotait, et quand il <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> tournait les yeux, il voyait son autre
+s&oelig;ur évanouie, et sa femme, presque en proie à une crise nerveuse,
+qui l'appelait à son aide.</p>
+
+<p>Anna, tout en s'occupant d'Henriette avec tout le zèle que l'instinct
+lui suggérait, s'efforçait encore de consoler les autres. Elle apaisait
+Marie, ranimait Charles, rendait un peu de calme au capitaine. Ces deux
+derniers semblaient se laisser diriger par elle.</p>
+
+<p>«Anna, s'écria Charles, que faut-il faire, au nom du ciel?</p>
+
+<p>&mdash;Ne vaudrait-il pas mieux la porter à l'auberge?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est cela, s'écria Wenvorth. Je vais la porter; Charles, prenez
+soin des autres.»</p>
+
+<p>Le bruit de l'accident s'était bientôt répandu. Les bateliers et les
+ouvriers du Cobb se rassemblaient pour contempler une jeune femme morte.
+Henriette fut confiée à l'un d'eux. Anna marchait à côté de Louisa.
+Charles soutenait sa femme: ils reprirent le chemin qu'ils venaient de
+traverser si joyeux, un moment auparavant, maintenant si désolés! Les
+Harville vinrent à leur rencontre. Benwick, en passant, les avait
+avertis.</p>
+
+<p>Harville était un homme de sang-froid et de ressources. Après quelques
+mots échangés avec sa femme, il décida que Louisa serait transportée
+chez <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> lui. Il ne voulut écouter aucune objection et fut obéi. Tandis
+que Mme Harville faisait porter Louisa dans son propre lit, son mari
+administrait à tous des soins, des cordiaux. Louisa ouvrit une fois les
+yeux, puis les referma. Ce fut une preuve de vie qui fut utile à sa
+s&oelig;ur. L'alternative de crainte et d'espoir empêcha Henriette de
+retomber dans son évanouissement. Marie aussi fut plus calme. Le médecin
+arriva plus vite qu'on n'espérait. Pendant son examen, chacun éprouvait
+une angoisse cruelle. Mais il y avait de l'espoir; la tête avait reçu un
+fort ébranlement, le médecin en avait vu de plus graves. Ils en
+ressentirent tous une joie profonde et l'on adressa au ciel les plus
+fervents remerciements. Anna se dit qu'elle n'oublierait jamais le
+regard et l'accent de Wenvorth disant: «Dieu soit loué!» non plus que
+son attitude, les bras croisés sur la table, et la tête dans ses mains,
+comme s'il était écrasé par ses émotions, et cherchait à se calmer par
+la prière et le silence.</p>
+
+<p>Il fallait pourtant prendre un parti. Louisa ne pouvait être
+transportée; mais les Harville avaient déjà tout prévu: Benwick céderait
+sa chambre, et l'on improviserait des lits pour ceux qui voudraient
+coucher. Mme Harville offrait de se charger de Louisa: <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> c'était une
+garde-malade experte; et sa bonne d'enfants était une seconde elle-même.
+Louisa serait veillée nuit et jour. Tout cela fut dit d'un accent
+sincère et vrai, qui était irrésistible.</p>
+
+<p>Charles, Anna et Wenvorth se demandaient avec effroi comment on pourrait
+porter la triste nouvelle à Uppercross. La matinée était fort avancée.
+On se désolait, quand Wenvorth s'écria: «Il n'y a pas de temps à perdre,
+les minutes sont précieuses. L'un de nous doit partir immédiatement.
+Musgrove, est-ce vous ou moi?»</p>
+
+<p>Charles répondit qu'il ne pouvait supporter l'idée de quitter Louisa.
+Henriette voulait aussi rester, mais elle fut forcée de reconnaître
+qu'elle ne serait utile à rien, elle qui s'était trouvée mal en voyant
+l'accident de sa s&oelig;ur. Elle réfléchit à la douleur de ses parents, et
+consentit à partir.</p>
+
+<p>A ce moment, Anna, sortant de la chambre de Louisa, entendit Wenvorth
+qui disait:</p>
+
+<p>«C'est entendu, Musgrove, vous restez, et je ramène votre s&oelig;ur à la
+maison. Mais si quelqu'un reste ici pour aider Mme Harville, ce ne peut
+être que miss Anna, si elle le veut bien: elle a toutes les qualités
+pour cela; d'ailleurs votre femme veut sans doute retourner auprès de
+ses enfants.» <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p>
+
+<p>Anna, entendant ces paroles, resta d'abord immobile d'émotion. Elle
+entra dans la chambre.</p>
+
+<p>«Vous resterez pour la soigner, j'en suis sûr, lui dit-il avec un élan
+et une douceur qui semblaient rappeler le passé.» Elle rougit fortement,
+et lui, reprenant possession de lui-même, s'éloigna.</p>
+
+<p>Elle dit qu'elle était prête, et heureuse de rester, qu'elle y avait
+pensé, et souhaité qu'on lui permît de le faire. Un lit à terre dans la
+chambre de Louisa lui suffirait, si Mme Harville le trouvait bon.</p>
+
+<p>Wenvorth proposa de prendre une chaise de poste pour aller plus vite; et
+d'envoyer demain, de bonne heure, l'équipage à Uppercross pour donner
+des nouvelles de Louisa.</p>
+
+<p>Quand Marie sut ce qu'on avait décidé, elle se récria. Elle se plaignit
+avec amertume de l'injustice qui lui faisait préférer Anna: elle, la
+s&oelig;ur de Louisa. Pourquoi ne serait-elle pas aussi utile qu'Anna! et
+la laisser retourner sans son mari! Non, c'était vraiment trop dur! Elle
+en dit tant que Charles dut céder.</p>
+
+<p>Jamais Anna ne s'était soumise avec plus de répugnance aux fantaisies
+jalouses de Marie. Elle partit pour la ville, avec Henriette, Charles et
+Benwick. Pendant le trajet, elle revit les endroits qui lui rappelaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> les plus petits détails de la matinée: ici elle avait écouté les
+projets d'Henriette; plus loin, elle avait vu M. Elliot; mais elle ne
+put donner qu'un moment à tout ce qui n'était pas Louisa.</p>
+
+<p>Le capitaine Benwick fut très attentif pour Anna; l'accident arrivé ce
+jour-là les avait tous unis davantage; elle sentait pour lui un
+redoublement de bienveillance, et pensait même avec plaisir que c'était
+peut-être une occasion pour elle et lui de se connaître davantage.
+Wenvorth les attendait avec une chaise de poste au bas de la rue. Anna
+fut froissée de son air surpris quand il la vit venir au lieu de Marie,
+et de l'exclamation qui lui échappa quand Charles lui eut dit pourquoi.
+Elle crut qu'elle n'était appréciée qu'en raison de son utilité.</p>
+
+<p>Elle s'efforça d'être calme et juste. Pour l'amour de Wenvorth, elle eût
+soigné Louisa avec un zèle infatigable. Elle espéra qu'il ne serait pas
+longtemps assez injuste pour croire qu'elle avait reculé devant cette
+tâche.</p>
+
+<p>Après avoir aidé Henriette à monter, Wenvorth s'assit entre elles deux;
+ce fut ainsi qu'Anna étonnée et émue, quitta Lyme. Ce long trajet
+modifierait-il leurs relations? quelle serait la conversation? Elle ne
+pouvait rien prévoir. <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> Il s'occupa d'Henriette, se tournant toujours
+vers elle, cherchant à soutenir son espoir, à relever son courage. Il
+tâchait d'avoir l'air calme pour lui épargner toute agitation. Une fois
+seulement, comme elle déplorait la malencontreuse promenade sur le Cobb,
+il ne put se contenir, et s'écria:</p>
+
+<p>«Ne parlez pas de cela, de grâce, Ah! Dieu! si j'avais refusé au moment
+fatal! Si j'avais fait mon devoir! Mais elle était si vive, si résolue,
+cette chère et douce Louisa.»</p>
+
+<p>Anna se demandait s'il était encore aussi sûr des avantages et du
+bonheur attachés à la fermeté de caractère, et s'il ne pensait pas que
+cette qualité, comme toute autre, a ses limites. Il ne pouvait guère
+manquer de reconnaître qu'un caractère facile a plus de chance de
+bonheur qu'un caractère très résolu.</p>
+
+<p>On allait vite; la route semblait à Anna moitié moins longue que la
+veille. Cependant la nuit était venue quand on arriva à Uppercross.
+Henriette, immobile dans un coin de la voiture, la tête enveloppée dans
+son châle, semblait s'être endormie en pleurant. Wenvorth se pencha vers
+Anna et lui dit à voix basse: «J'ai songé à ce qu'il y a de mieux à
+faire. Henriette ne pourra supporter le premier moment; ne feriez-vous
+pas mieux de rester dans la voiture avec elle, <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> tandis que je vais
+annoncer la nouvelle aux parents?»</p>
+
+<p>Cet appel à son jugement lui fit plaisir, c'était une preuve d'amitié et
+de déférence.</p>
+
+<p>Quand Wenvorth eut dit aux parents la triste nouvelle, quand il les vit
+un peu plus calmes, et Henriette contente d'être avec eux, il retourna à
+Lyme aussitôt que les chevaux furent reposés.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch13" id="ch13">CHAPITRE XIII</a></h2>
+
+<p>Anna passa à Great-House les deux dernières journées de son séjour à
+Uppercross. Sa société et ses conseils furent d'un grand secours aux
+Musgrove, dans la situation d'esprit où ils se trouvaient. Ils eurent
+des nouvelles de Lyme le lendemain, et Charles arriva quelques heures
+après pour donner plus de détails. Louisa n'était pas plus mal; on ne
+pouvait pas espérer une guérison rapide, mais l'accident n'aurait pas de
+suites fâcheuses. Il ne pouvait tarir sur les louanges de Harville et de
+sa femme. Celle-ci avait décidé Charles et Marie à aller coucher à
+l'hôtel.</p>
+
+<p>Marie avait eu une crise nerveuse le matin, puis elle avait été se
+promener avec Benwick. Son mari espérait que cela lui ferait du bien.</p>
+
+<p>Charles revint encore le lendemain donner de meilleures nouvelles: la
+malade avait de plus longs intervalles de lucidité. Le capitaine
+Wenvorth paraissait installé à Lyme. <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p>
+
+<p>Le jour suivant, quand Anna se prépara à partir, ce fut un chagrin
+général. Il semblait qu'on ne pût rien faire sans elle. Alors elle leur
+suggéra l'idée d'aller tous s'installer à Lyme jusqu'à ce que Louisa pût
+être transportée. On viendrait ainsi en aide à Mme Harville, en prenant
+ses enfants.</p>
+
+<p>Ce projet fut accepté avec empressement. Anna les aida à faire leurs
+préparatifs, et, les ayant vus partir, elle resta seule pour mettre tout
+en ordre.</p>
+
+<p>Quel contraste dans ces deux maisons si animées quelques jours
+auparavant! Excepté les enfants de sa s&oelig;ur, elle était seule à
+Uppercross. Mais si Louisa guérissait, le bonheur reparaîtrait ici plus
+grand qu'avant. Quelques mois encore, et ces chambres, maintenant si
+désertes, seraient remplies de la joie et de la gaîté de l'amour
+heureux, si inconnu à Anna Elliot! Une heure entière de réflexions
+semblables par un sombre jour de novembre, avec une petite pluie serrée
+qui empêchait de rien distinguer au dehors, c'en était assez pour que la
+voiture de lady Russel fût accueillie avec joie. Et cependant, en
+quittant Mansion-House, en jetant un regard d'adieu au cottage, avec sa
+triste véranda ruisselant de pluie; en regardant à travers les vitres
+les humbles maisons du village, Anna ne put se défendre <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> d'un
+sentiment de tristesse. Uppercross lui était cher. Il lui rappelait bien
+des peines, maintenant adoucies; quelques essais d'amitié et de
+réconciliation, auxquels elle ne devait plus songer; de tout cela il ne
+lui restait rien que le souvenir!</p>
+
+<p>Elle n'était pas rentrée à Kellynch depuis le mois de septembre. Ce fut
+cette fois dans l'élégante et moderne habitation de son amie qu'elle
+descendit, y apportant une joie mêlée d'inquiétude, car lady Russel
+connaissait les visites de Wenvorth à Uppercross.</p>
+
+<p>Elle trouva Anna rajeunie, et lui fit compliment de sa bonne mine. Anna
+se réjouit de ces louanges, car, en les ajoutant à la silencieuse
+admiration d'Elliot, elle put espérer qu'un second printemps de jeunesse
+et de beauté lui était donné. Elle s'aperçut d'un changement dans son
+propre esprit en causant avec lady Russel. Quand elle était arrivée à
+Kellynch, elle n'avait pas trouvé d'abord la sympathie qu'elle espérait.
+Mais peu à peu ses préoccupations changèrent d'objet. Elle oublia son
+père, sa s&oelig;ur et Bath et quand, revenue à Kellynch, lady Russel lui
+en parla, exprimant sa satisfaction de les savoir bien installés à
+Camben-Place, elle eût été confuse qu'on sût qu'elle ne pensait qu'à
+Lyme et à Louisa, et à toutes ses connaissances là-bas. L'amitié des
+Harville et du capitaine Benwick la <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> touchait bien plus que la
+maison de son père, ou l'intimité de sa s&oelig;ur avec Mme Clay. Mais elle
+était forcée de paraître s'intéresser autant que lady Russel à ce qui la
+touchait pourtant de plus près que toute autre. Il y eut d'abord un peu
+de gêne dans leur conversation. Wenvorth ne pouvait manquer d'être
+nommé, en parlant de l'accident arrivé à Lyme: Anna n'osait regarder
+lady Russel en prononçant le nom de Wenvorth. Elle s'avisa d'un
+expédient: elle raconta brièvement l'attachement de Wenvorth et de
+Louisa l'un pour l'autre. Une fois cela fait, elle n'éprouva plus
+d'embarras. Lady Russel se contenta d'écouter tranquillement, et de leur
+souhaiter tout le bonheur possible, mais elle éprouva un plaisir amer en
+voyant l'homme qui, huit ans auparavant, avait paru apprécier Anna
+Elliot, se contenter de Louisa Musgrove.</p>
+
+<p>Les premiers jours n'eurent d'autre diversion que quelques bonnes
+nouvelles de Lyme sur la santé de Louisa. Anna ne sut jamais comment
+elles lui parvinrent.</p>
+
+<p>Lady Russel ne voulut pas remettre davantage ses visites de politesse.
+Elle dit à Anna d'un ton décidé:</p>
+
+<p>«Je dois aller voir M. et Mme Croft. Aurez-vous le <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> courage de
+m'accompagner dans cette maison? C'est une épreuve pour nous deux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui en souffrirez le plus probablement; vous n'avez pas
+encore pris votre parti de ce changement. En restant dans le voisinage,
+je m'y suis accoutumée.»</p>
+
+<p>Elle aurait pu ajouter qu'elle avait une haute opinion des Croft, et
+trouvait son père heureux d'avoir de tels locataires. Elle sentait que
+la paroisse avait un bon exemple, et les pauvres, aide et secours. Elle
+ne pouvait s'empêcher de reconnaître que Kellynch était en de meilleures
+mains qu'auparavant.</p>
+
+<p>Cette conviction était certainement pénible et mortifiante, mais elle
+lui épargnait la souffrance que devait éprouver lady Russel en
+retournant dans cette maison.</p>
+
+<p>Elle ne songeait point à se dire:</p>
+
+<p>«Ces chambres devraient être habitées par nous. Oh! combien elles sont
+déchues de leur destination! Une ancienne famille obligée de céder la
+place à des étrangers!»</p>
+
+<p>Non, excepté en pensant à sa mère, qui avait demeuré là, elle n'avait
+aucun soupir de regret.</p>
+
+<p>Mme Croft semblait l'avoir prise en grande amitié, et, dans cette
+visite, elle eut des attentions particulières. <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> On causa surtout du
+triste accident arrivé à Lyme... Wenvorth avait apporté des nouvelles;
+il s'était particulièrement informé de miss Elliot, et exprimait
+l'espoir que tout ce qu'elle avait fait ne l'avait pas trop fatiguée.
+Cela fit un vif plaisir à Anna.</p>
+
+<p>Quant au triste accident, deux dames si sensées ne pouvaient avoir
+qu'une même opinion.</p>
+
+<p>C'était pour elles la conséquence de beaucoup d'étourderie et
+d'imprudence. Les suites en seraient très graves, et il était terrible
+de penser à la longue convalescence encore douteuse de miss Musgrove,
+exposée à se ressentir longtemps de cet ébranlement. L'amiral résuma
+tout, en disant:</p>
+
+<p>«Voilà une triste affaire; c'est là, pour un jeune homme, une nouvelle
+manière de faire sa cour. Briser la tête de sa fiancée, puis mettre un
+emplâtre dessus. N'est-ce pas, miss Elliot?»</p>
+
+<p>Les manières de l'amiral n'étaient pas complètement du goût de lady
+Russel, mais elles ravissaient Anna. Cette bonté de c&oelig;ur et cette
+simplicité de caractère étaient pour elle irrésistibles.</p>
+
+<p>«C'est vraiment très ennuyeux pour vous de nous voir ici, dit-il tout à
+coup, sortant d'une rêverie. Je n'y avais pas encore pensé. Ne faites
+pas de cérémonies, <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> montez et visitez toute la maison, si bon vous
+semble.</p>
+
+<p>&mdash;Une autre fois, monsieur; je vous remercie; pas à présent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quand vous voudrez. Vous verrez vos ombrelles accrochées à
+cette porte. N'est-ce pas un bon endroit? Non, sans doute, car vous
+mettiez les vôtres dans la chambre du sommelier. Chacun a ses habitudes
+et ses idées. Nous avons fait très peu de changements, continua-t-il
+après une pause.</p>
+
+<p>»Celui de la porte de la buanderie a été une grande amélioration. On se
+demande comment vous avez pu supporter si longtemps la façon dont elle
+s'ouvrait? Vous direz à Sir Walter ce que nous avons fait; M. Shepherd
+pense que la maison n'a jamais eu de meilleur changement.</p>
+
+<p>»Nous pouvons nous rendre cette justice: tout ce que nous avons fait a
+été pour le mieux. C'est ma femme qui en a le mérite. J'ai fait moi-même
+peu de chose, si ce n'est d'enlever les grandes glaces de mon cabinet de
+toilette, qui était celui de votre père: un homme excellent, et un
+véritable gentleman; mais il me semble, miss Elliot, qu'il est bien tiré
+à quatre épingles pour son âge. Que de glaces, mon Dieu! il n'y a pas
+moyen de s'échapper à soi-même. Je suis <span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> très commodément maintenant
+avec mon petit miroir dans un coin, et une autre grande chose dont je
+n'approche jamais.»</p>
+
+<p>Anna, amusée en dépit d'elle-même, ne savait que répondre, et l'amiral,
+craignant d'avoir été impoli, ajouta:</p>
+
+<p>«La première fois que vous écrirez à votre bon père, miss Elliot,
+faites-lui mes compliments; dites-lui que tout ici est à notre goût, et
+que nous n'y trouvons aucun défaut. Il faut avouer que la cheminée de la
+salle à manger fume un peu, mais seulement quand le vent est grand et
+vient du nord, ce qui n'arrive pas trois fois par hiver, et sachez bien
+que nous n'avons pas encore trouvé de maison aussi agréable que
+celle-ci, dites-le-lui, il sera content.»</p>
+
+<p>Les Croft, en rendant à lady Russel sa visite, annoncèrent qu'ils
+allaient voir des parents dans le Nord. Ainsi disparut tout danger de
+rencontrer le capitaine Wenvorth à Kellynch. Anna sourit en pensant
+combien elle s'était tourmentée à ce sujet.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch14" id="ch14">CHAPITRE XIV</a></h2>
+
+<p>Charles et Marie furent les premiers à retourner à Uppercross. Ils ne
+tardèrent pas à revenir à Lodge. On sut par eux que Louisa commençait à
+se lever, mais elle était encore très faible, très impressionnable, et
+il était impossible de dire quand elle pourrait voyager.</p>
+
+<p>Marie avait eu des ennuis, mais son long séjour prouvait qu'elle avait
+eu plus de plaisir que de peine. Charles Hayter était venu plus souvent,
+il est vrai, qu'elle n'aurait voulu; puis, chez les Harville, il n'y
+avait qu'un domestique pour servir à table, et au commencement on
+n'avait pas donné à Marie la première place. Mais on lui avait fait de
+si gracieuses excuses, quand on avait su de qui elle était fille, et
+l'on avait été si prévenant ensuite; on lui avait prêté des livres, et
+l'on avait fait si souvent de jolies promenades, que la balance était en
+faveur de Lyme. Tout <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> cela, joint à la conviction d'être très utile,
+lui avait fait passer une agréable quinzaine.</p>
+
+<p>Anna s'informa de Benwick. La figure de Marie se rembrunit aussitôt.
+Charles se mit à rire:</p>
+
+<p>«Oh! Benwick va très bien, dit Marie; mais c'est un drôle de garçon. Il
+ne sait ce qu'il veut. Nous lui avons demandé de venir passer quelques
+jours chez nous; Charles devait l'emmener à la chasse. Il paraissait
+très content, quand, mardi soir, il donna une singulière excuse: Il ne
+chassait jamais; on ne l'avait pas compris: il avait promis ceci, puis
+cela, etc.; enfin il ne venait pas. Il a sans doute craint de s'ennuyer,
+mais en vérité j'aurais cru que nous étions assez gais au cottage pour
+le <i>c&oelig;ur brisé</i> du capitaine Benwick.»</p>
+
+<p>Charles dit en riant:</p>
+
+<p>«Mais, Marie, vous savez bien ce qu'il en est.</p>
+
+<p>»Voici votre &oelig;uvre, dit-il à Anna. Il s'imaginait vous trouver ici;
+quand il a su que vous étiez à une lieue de nous, il n'a pas eu le
+courage de venir. Voilà la vérité; parole d'honneur.»</p>
+
+<p>Marie laissa tomber la conversation, soit qu'elle ne jugeât pas Benwick
+digne de prétendre à une miss Elliot, soit qu'elle ne reconnût pas à
+Anna le pouvoir de rendre Uppercross plus attrayant. <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span></p>
+
+<p>Je laisse ce point à décider au lecteur.</p>
+
+<p>Le bon vouloir d'Anna cependant n'en fut point diminué. Elle dit qu'on
+la flattait trop, et continua à questionner.</p>
+
+<p>«Oh! il parle de vous dans des termes....»</p>
+
+<p>Marie l'interrompit:</p>
+
+<p>«Je vous assure, Charles, que je ne l'ai pas entendu nommer Anna deux
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, mais il vous admire beaucoup. Sa tête est remplie
+des lectures que vous lui avez recommandées, et il désire en causer avec
+vous. Il a découvert... oh! je ne puis me rappeler quoi, quelque chose
+de très beau. Il expliquait cela à Henriette, et, parlant de vous, il
+prononçait les mots: élégance, douceur, beauté. Oh! je l'ai entendu,
+Marie; vous étiez dans l'autre chambre: il ne pouvait tarir sur les
+perfections de miss Elliot.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut convenir, dit Marie avec vivacité, que, s'il a dit cela, ce
+n'est pas à sa louange: sa femme est morte en juin dernier. Un c&oelig;ur
+pareil n'est pas désirable; n'est-ce pas, lady Russel?</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous affirme que vous le verrez bientôt, dit Charles, il n'a pas
+eu le courage de venir au cottage, mais il trouvera quelque jour la
+route de Kellynch, comptez-y. Je lui ai dit que l'église méritait d'être
+vue, <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> et comme il a du goût pour ces sortes de choses il aura là un
+bon prétexte. Il a écouté avidement, et je suis sûr qu'il viendra
+bientôt. Ainsi je vous avertis, lady Russel.</p>
+
+<p>&mdash;Les amis d'Anna seront toujours les bienvenus chez moi, répondit-elle
+obligeamment.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Marie, quant à être une connaissance d'Anna, il est plutôt la
+mienne, car je l'ai vu tous les jours de cette quinzaine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je serai très heureuse de voir le capitaine Benwick comme
+votre connaissance à toutes deux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne trouverez rien de très agréable en lui, je vous assure: c'est
+l'homme le plus ennuyeux qu'on puisse voir. Il s'est promené sur la
+plage avec moi, plusieurs fois, sans dire un mot. Il n'est pas bien
+élevé, et il est certain que vous ne l'aimerez pas.</p>
+
+<p>&mdash;En cela, nous différons, dit Anna. Je crois que lady Russel l'aimera,
+et que son esprit lui plaira tellement qu'elle ne trouvera aucun défaut
+à ses manières.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense comme vous, dit Charles. Il a justement ce qu'il faut pour
+lady Russel. Donnez-lui un livre, et il lira toute la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'écria railleusement Marie. Il méditera <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> sur son livre, et
+ne saura pas si on lui parle, ou si on laisse tomber ses ciseaux.
+Croyez-vous que lady Russel aime cela?»</p>
+
+<p>Lady Russel ne put s'empêcher de rire: «En vérité, dit-elle, je n'aurais
+pas supposé que l'opinion d'une personne calme et positive comme moi pût
+être appréciée si différemment. Je suis vraiment curieuse de voir celui
+qui peut donner lieu à des idées si opposées. Il faut le décider à venir
+ici. Soyez sûre, alors, Marie, que je dirai mon opinion; mais je suis
+décidée à ne pas le juger d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'aimerez pas, je vous en réponds.»</p>
+
+<p>Lady Russel causa d'autre chose. Marie parla avec animation de la
+rencontre de M. Elliot.</p>
+
+<p>«C'est un homme, dit lady Russel, que je ne désire pas voir. Son refus
+d'être en bons termes avec le chef de la famille m'a laissé une
+impression défavorable.»</p>
+
+<p>Cette réflexion abattit l'enthousiasme de Marie et l'arrêta court dans
+sa description.</p>
+
+<p>Anna n'osa faire de questions sur Wenvorth, mais elle sut qu'il était
+moins inquiet à mesure que Louisa se remettait. Il n'avait pas vu Louisa
+et craignait tellement l'émotion d'une entrevue avec elle, qu'il avait
+résolu de s'absenter une dizaine de jours. A <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> partir de ce moment,
+lady Russel et Anna pensèrent souvent à Benwick. Lady Russel ne pouvait
+entendre sonner sans croire aussitôt que c'était lui, et Anna, chaque
+fois qu'elle sortait, se demandait en rentrant si elle allait le trouver
+à la maison.</p>
+
+<p>Cependant on ne vit pas Benwick.</p>
+
+<p>Était-il moins désireux de venir que Charles ne le croyait, ou était-ce
+timidité de sa part? Après l'avoir attendu une semaine, lady Russel le
+déclara indigne de l'intérêt qu'il avait commencé à lui inspirer.</p>
+
+<p>Les Musgrove revinrent pour les vacances de leurs enfants et ramenèrent
+avec eux ceux de Mme Harville. Henriette resta avec Louisa. Lady Russel
+et Anna allèrent faire visite à Mansion-House: la maison avait déjà
+repris quelque gaîté. Mme Musgrove, entourée des petits Harville, les
+protégeait contre la tyrannie des enfants du cottage. D'un côté on
+voyait une table occupée par les jeunes filles babillardes, découpant
+des papiers d'or et de soie; d'un autre, des plateaux chargés de
+pâtisseries auxquelles les joyeux garçons faisaient fête. Un brillant
+feu de Noël faisait entendre son pétillement en dépit du bruit. Charles
+et Marie étaient là aussi; M. Musgrove s'entretenait avec lady Russel et
+ne parvenait pas à se faire entendre, assourdi par les cris <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> des
+enfants qu'il avait sur les genoux. C'était un beau tableau de famille.
+Anna, jugeant les choses d'après son tempérament, trouvait que cet
+ouragan domestique n'était guère fait pour calmer les nerfs de Louisa,
+si elle eût été là; mais Mme Musgrove n'en jugeait pas ainsi. Après
+avoir chaudement remercié Anna de tous ses services, et récapitulé tout
+ce qu'elle-même avait souffert, elle dit, en jetant un regard heureux
+autour d'elle, que rien ne pouvait lui faire plus de bien que cette
+petite gaîté tranquille.</p>
+
+<p>Anna apprit que Louisa se rétablissait à vue d'&oelig;il. Les Harville
+avaient promis de la ramener à Uppercross et d'y rester quelque temps.</p>
+
+<p>«Je me souviendrai à l'avenir qu'il ne faut pas venir ici pendant les
+vacances de Noël,» dit lady Russel une fois montée en voiture.</p>
+
+<p>Peu de temps après, elle arriva à Bath par un pluvieux après-midi,
+longeant la longue suite de rues depuis Old-Bridge jusqu'à Camben-Place,
+éclaboussée par les équipages, assourdie par le bruit des charrettes et
+des camions, par les cris de marchands de journaux et de gâteaux, ceux
+des laitières et des piétons, elle ne se plaignit pas: non, c'étaient là
+des bruits appartenant aux plaisirs de l'hiver. Elle se sentait
+renaître, et, comme Mme Musgrove, elle pensait, mais <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> sans le dire,
+qu'après avoir été longtemps à la campagne, rien n'était si bon pour
+elle qu'une petite distraction tranquille.</p>
+
+<p>Anna n'était pas de cet avis: elle persistait dans son antipathie pour
+Bath. Elle aperçut la longue suite de maisons enfumées, sans éprouver le
+désir de les voir de plus près: le trajet, quoique désagréable, lui
+sembla trop rapide, car personne ne la désirait, et elle donna un
+souvenir de regret à la gaîté bruyante d'Uppercross et à la solitude de
+Kellynch-Lodge.</p>
+
+<p>La dernière lettre d'Élisabeth lui annonçait que M. Elliot était à Bath.
+Il était venu plusieurs fois à Camben-Place et s'était montré
+extrêmement attentif. Si Élisabeth et son père ne se trompaient pas, il
+les recherchait avec autant de soin qu'il en avait mis à les éviter.
+Cela était fort étonnant. Lady Russel était très curieuse et très
+perplexe, et rétractait déjà ce qu'elle avait dit à Anna: «Un homme
+qu'elle n'avait aucun désir de voir.» Maintenant elle désirait vivement
+le voir; s'il cherchait réellement à se réconcilier, il fallait lui
+pardonner de s'être écarté de la famille. Anna n'y mettait pas autant
+d'animation, mais elle préférait le revoir, et elle n'aurait pu en dire
+autant de bien d'autres à Bath. Elle descendit à Camben-Place, et lady
+Russel à son appartement, rue River.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch15" id="ch15">CHAPITRE XV</a></h2>
+
+<p>Sir Walter avait loué dans le quartier aristocratique une maison de
+grande apparence dont lui et Élisabeth étaient très satisfaits. Anna
+avait le c&oelig;ur triste en entrant; elle voyait devant elle un
+emprisonnement de plusieurs mois, et se disait avec anxiété: «Ah! quand
+partirai-je?»</p>
+
+<p>Elle fut reçue cependant avec une cordialité inattendue qui lui fit du
+bien. Son père et sa s&oelig;ur furent contents de l'avoir pour lui montrer
+la maison et l'ameublement; puis elle faisait un vis-à-vis à table, ce
+qui était plus gai. Mme Clay fut très aimable et souriante, c'était son
+habitude. Tout le monde était de bonne humeur, et bientôt Anna en sut la
+cause.</p>
+
+<p>Après quelques questions insignifiantes, la conversation n'eut plus
+d'autre sujet que Bath: on se souciait peu de Kellynch, et pas du tout
+d'Uppercross.</p>
+
+<p>Bath avait complètement répondu à leur attente: <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> leur maison était
+la plus belle de Camben-Place, leurs salons supérieurs à tous ceux
+qu'ils avaient vus, aussi bien par l'arrangement que par le goût du
+mobilier. Ils étaient recherchés partout; ils avaient refusé nombre de
+présentations, et encore à présent beaucoup de personnes inconnues
+déposaient leurs cartes.</p>
+
+<p>Quelles sources de plaisir! Anna pouvait-elle s'étonner que son père et
+Élisabeth fussent heureux? Non; mais elle s'attristait à la pensée que
+son père eût abdiqué les devoirs et la dignité d'un lord résidant sur
+ses terres, et qu'il n'en eût aucun regret; que les petitesses d'une
+petite ville pussent satisfaire sa vanité.</p>
+
+<p>Elle soupirait, mais elle sourit quand Élisabeth, les portes ouvertes à
+deux battants, passa radieuse d'un salon dans un autre; elle s'étonna
+que celle qui avait été maîtresse de Kellynch pût trouver de quoi
+satisfaire son orgueil dans un espace de trente pieds de long. Mais ce
+n'était pas cela seul qui causait leur bonheur: c'était la présence de
+M. Elliot; non seulement on lui pardonnait; mais on en raffolait. Il
+avait passé quinze jours à Bath et, dès son arrivée, avait déposé sa
+carte à Camben-Place. Il y fut ensuite très assidu, et montra une telle
+franchise, une telle hâte à s'excuser du passé, et un si grand désir
+d'être reçu à l'avenir comme un parent, que la bonne entente <span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+d'autrefois fut complètement rétablie. Il se justifia à tous égards; son
+impolitesse apparente venait d'un malentendu. Il avait cru qu'on voulait
+rompre avec lui, et s'était retiré par délicatesse. Il était indigné
+qu'on eût pu l'accuser d'avoir parlé de la famille sans respect; lui,
+qui s'était toujours vanté d'être un Elliot, et qui avait, sur la
+parenté, des idées trop strictes pour l'époque actuelle! Son caractère
+et sa conduite démentaient cette accusation. Sir Walter pouvait en
+appeler à tous ceux qui connaissaient M. Elliot, et, certainement, les
+efforts qu'il avait faits pour se réconcilier avec la famille étaient
+une preuve en sa faveur.</p>
+
+<p>Ce fut le colonel Wallis, son ami intime, qui fournit une excuse pour le
+mariage de M. Elliot. Il avait connu la femme de son ami; elle n'était
+pas de famille noble, mais elle était instruite, bien élevée et riche et
+adorait William Elliot. Voilà ce qui l'avait séduit, et non sa fortune.</p>
+
+<p>Tout cela atténuait beaucoup sa faute, et Sir Walter l'excusa
+complètement: il l'avait reçu, invité à dîner, et M. Elliot paraissait
+très heureux.</p>
+
+<p>Anna écoutait, mais sans comprendre.</p>
+
+<p>Tout en faisant la part de l'exagération, elle sentait qu'il y avait
+quelque chose d'inexplicable dans la conduite actuelle de M. Elliot,
+dans son désir si vif <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> de renouer des relations si longtemps
+interrompues. Matériellement parlant, il n'y gagnait rien, puisque le
+domaine et le titre de Kellynch lui revenaient en tout cas. Elle ne
+trouvait qu'une solution: c'était peut-être à cause d'Élisabeth. Sa
+s&oelig;ur était certainement très belle, ses manières étaient distinguées
+et élégantes; et Elliot, qui ne l'avait vue qu'en public, ne connaissait
+peut-être pas son caractère. Anna se demandait avec inquiétude comment
+Élisabeth pourrait soutenir un examen plus attentif, et souhaitait
+qu'Elliot ne fût pas trop perspicace. Mme Clay encourageait Élisabeth
+dans la pensée qu'Elliot la recherchait; elles échangeaient des regards
+qu'Anna surprit au passage.</p>
+
+<p>Sir Walter rendait justice à William Elliot, à son élégance, à sa figure
+agréable, mais il déplorait son attitude penchée, défaut que le temps
+avait augmenté. Il convenait aussi qu'il avait vieilli; tandis que M.
+Elliot affirmait que Sir Walter n'avait pas changé depuis dix ans.</p>
+
+<p>On ne parla, le soir, que de M. Elliot et de M. Wallis; Sir Walter
+désirait connaître Mme Wallis; on la disait très jolie; cela le
+dédommagerait des laids visages qu'il rencontrait à chaque instant dans
+les rues. C'était là le fléau de Bath. Un jour il avait compté <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
+quatre-vingt-sept femmes, sans en trouver une passable. Il est vrai que
+c'était par un froid brouillard du matin. Les hommes étaient autant
+d'épouvantails dont les rues étaient pleines. A la manière dont les
+femmes regardaient le colonel Wallis, quand il marchait au bras de Sir
+Walter, on pouvait juger combien rarement elles voyaient un bel homme.
+Voilà ce que disait le modeste Sir Walter; mais sa fille et Mme Clay ne
+lui permettaient pas de s'effacer ainsi et affirmaient qu'il avait au
+moins aussi bon air que le colonel, dont les cheveux étaient gris.</p>
+
+<p>«Quelle figure a Marie? dit Sir Walter, à l'apogée de sa bonne humeur.
+La dernière fois que je l'ai vue, elle avait le nez rouge, mais j'espère
+que cela ne lui arrive pas tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non; c'était tout à fait accidentel; depuis la Saint-Michel, elle
+a bonne mine et se porte bien.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne craignais pas de lui donner la tentation de sortir par ce
+vent et de se gâter le teint, je lui enverrais un chapeau neuf et une
+pelisse.»</p>
+
+<p>On frappa à la porte. Qui pouvait-ce être à dix heures? Mme Clay
+reconnut la manière de frapper de M. Elliot. Il fut introduit avec
+cérémonie; Anna se retira un peu à l'écart, tandis qu'il s'excusait de
+venir à cette heure, mais il avait voulu savoir si Élisabeth <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> et son
+amie n'avaient pas pris froid la nuit dernière.</p>
+
+<p>Quand les politesses furent échangées, Sir Walter présenta sa plus jeune
+fille, et Anna, souriante et rougissante, montra à M. Elliot le joli
+visage qu'il n'avait point oublié.</p>
+
+<p>Il fut aussi charmé que surpris; ses yeux brillèrent de plaisir; il fit
+allusion au passé, et sollicita les droits d'une ancienne connaissance.
+Sa physionomie parut à Anna aussi agréable qu'à Lyme. Ses manières
+étaient si aisées, si charmantes, qu'elle ne pouvait le comparer qu'à
+une seule personne.</p>
+
+<p>Il s'assit et anima la conversation. Il savait choisir ses sujets,
+s'arrêter quand il fallait. Son ton, ses expressions annonçaient
+beaucoup de tact. Il demanda à Anna ce qu'elle pensait de Lyme, et
+s'étendit surtout sur l'heureux hasard qui les avait réunis dans la même
+auberge.</p>
+
+<p>Quand elle lui raconta leur voyage à Lyme, il regretta doublement sa
+soirée solitaire dans la chambre voisine. Il avait entendu des voix
+joyeuses, et aurait souhaité de se joindre à eux, mais il ne soupçonnait
+guère qu'il pouvait y prétendre. Cela le guérirait, dit-il, de cette
+absurde habitude de ne questionner jamais. Bientôt, sentant qu'il ne
+devait pas s'adresser uniquement <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> à Anna, il rendit la conversation
+plus générale. Il voulut entendre le récit de l'accident, et Anna put
+comparer l'intérêt avec lequel il écoutait, à l'air indifférent de Sir
+Walter et d'Élisabeth.</p>
+
+<p>L'élégante petite pendule aux sons argentins avait frappé onze heures
+avant que M. Elliot ni personne se fût aperçu qu'il était resté une
+heure. Anna n'aurait jamais cru passer si bien sa première soirée à
+Bath.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch16" id="ch16">CHAPITRE XVI</a></h2>
+
+<p>Il y avait une chose qu'Anna désirait connaître par-dessus tout:
+c'étaient les sentiments de son père pour Mme Clay. Après quelques
+heures passées à la maison, elle était loin d'être tranquille.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, en descendant déjeuner, elle eut lieu de comprendre
+que cette dame avait trouvé un prétexte pour s'en aller, car Élisabeth
+répondit tout bas:</p>
+
+<p>«Ce n'est pas une raison, je vous assure; elle ne m'est rien, comparée à
+vous.» Puis elle entendit son père, qui disait:</p>
+
+<p>«Chère madame, cela ne doit pas être. Vous n'avez rien vu à Bath, et
+n'avez fait que vous rendre utile. Il ne faut pas nous fuir maintenant.
+Il faut rester, pour faire connaissance avec la belle madame Wallis. Je
+sais que la vue de la beauté est une réelle satisfaction pour votre
+esprit délicat.» <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span></p>
+
+<p>Il avait quelque chose de si vif dans les yeux et dans la voix, qu'Anna
+ne fut pas surprise du regard que Mme Clay jeta à Élisabeth. Elle ne
+pouvait résister à de si vives instances: elle resta. Sir Walter, se
+trouvant seul avec Anna, lui fit compliment de sa bonne mine. Il lui
+trouvait les joues plus pleines, le teint plus clair et plus frais.
+Employait-elle quelque chose de particulier? Peut-être du <i>gowland</i>.
+Non! rien du tout? Cela le surprenait, et il ajouta:</p>
+
+<p>«Vous n'avez qu'à continuer ainsi: vous ne pouvez pas être mieux qu'à
+présent. Autrement, je vous conseillerais le constant usage du <i>gowland</i>
+pendant le printemps. Sur ma recommandation, Mme Clay l'a employé, et
+vous en voyez le résultat: ses marques de petite vérole ont disparu.»</p>
+
+<p>Si Élisabeth avait pu l'entendre! Ces louanges l'auraient d'autant plus
+étonnée que les marques en question n'avaient pas du tout disparu.</p>
+
+<p>Mais il faut subir sa destinée, se dit Anna. Si Élisabeth se mariait, le
+mariage de son père serait un mal moins grand. Quant à elle, elle
+pouvait demeurer avec lady Russel.</p>
+
+<p>La politesse et le savoir-vivre de celle-ci furent mis à l'épreuve quand
+elle vit Mme Clay en si grande faveur et Anna si négligée. Elle était
+aussi vexée que <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> peut l'être une personne qui passe son temps à
+prendre les eaux, à lire les nouvelles et à faire des visites.</p>
+
+<p>Quand elle connut davantage M. Elliot, elle devint plus charitable pour
+lui ou plus indifférente pour les autres. Il se recommandait par ses
+manières. Elle lui trouvait un esprit si sérieux et si agréable qu'elle
+fut prête à s'écrier: «Est-ce là M. Elliot?» et qu'elle ne pouvait
+imaginer un homme plus parfait: intelligence, jugement, connaissance du
+monde, et avec cela un c&oelig;ur affectueux. Il avait des sentiments
+d'honneur et de famille, ni orgueil, ni faiblesse; il vivait sans faste,
+mais avec la libéralité d'un homme riche. Il s'en rapportait à son
+propre jugement dans les choses importantes, mais ne heurtait pas
+l'opinion publique lorsqu'il s'agissait de décorum. Il était ferme,
+observateur, modéré et sincère, ne se laissant emporter ni par son
+humeur, ni par son égoïsme, déguisés sous le nom de sentiments élevés,
+et cependant il était touché par tout ce qui était aimable et bon. Il
+appréciait tous les bonheurs de la vie domestique, qualité que possèdent
+rarement les caractères enthousiastes et remuants. Lady Russel était
+persuadée qu'il n'avait pas été heureux en mariage; le colonel Wallis le
+disait; mais cela ne l'avait point aigri; et lady <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> Russel commençait
+à le soupçonner de songer à un nouveau choix. Sa satisfaction à cet
+égard, et nous verrons pourquoi, l'emportait sur l'ennui que lui donnait
+Mme Clay.</p>
+
+<p>Anna savait déjà par expérience que son excellente amie et elle
+pouvaient différer d'avis; elle ne fut donc pas surprise que lady Russel
+ne vît dans la conduite de M. Elliot qu'un grand désir de
+réconciliation. Anna se permit cependant de sourire en nommant
+Élisabeth. Lady Russel écouta, regarda et fit cette prudente réponse:
+«Élisabeth? très bien, nous verrons!» Anna dut s'en contenter.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, M. Elliot était à coup sûr leur plus agréable
+connaissance à Bath; elle ne trouvait personne aussi bien que lui, et
+trouvait un grand plaisir à parler de Lyme, qu'il désirait revoir autant
+qu'elle-même. Ils se rappelèrent nombre de fois leur première rencontre;
+il lui dit quel plaisir sa vue lui avait fait: elle avait deviné, et se
+rappelait aussi le regard qu'un autre lui avait jeté.</p>
+
+<p>Leurs opinions n'étaient pas toujours semblables. Elle s'aperçut qu'il
+partageait sur la noblesse les idées de Sir Walter et d'Élisabeth. Le
+journal annonça un matin l'arrivée de la douairière, vicomtesse
+Dalrymph, et de sa fille, l'<i>honorable</i> miss Carteret. A <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> partir de
+ce moment, la tranquillité fut bannie de Camben-Place, car les Dalrymph
+étaient cousins des Elliot, et la difficulté était d'être présentés
+selon les règles. Ce fut un grand sujet de perplexité. Anna n'avait pas
+encore vu son père ni sa s&oelig;ur en relation avec la noblesse, et son
+désappointement fut grand. Elle avait espéré qu'ils avaient une plus
+haute idée d'eux-mêmes et se trouva réduite à leur souhaiter plus
+d'orgueil, car <i>nos cousins, les Dalrymph</i>, résonnaient tout le jour à
+ses oreilles.</p>
+
+<p>A la mort du dernier vicomte, Sir Walter, étant malade, avait négligé de
+répondre à la lettre de faire part qui lui fut envoyée. On lui rendit la
+pareille à la mort de lady Elliot: il fallait réparer cette malheureuse
+négligence, et être reçus comme cousins: ce fut une grave question pour
+lady Russel et pour M. Elliot. Lady Dalrymph avait pris une maison pour
+trois mois à Laura-Place, et allait vivre grandement. Elle avait été à
+Bath l'année précédente, et lady Russel l'avait entendu vanter comme une
+femme charmante. Il fallait renouer, si l'on pouvait le faire sans
+compromettre la dignité des Elliot.</p>
+
+<p>Sir Walter se décida à écrire à sa noble cousine une longue lettre
+d'explications et de regrets. Personne <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> ne put admirer cette épître,
+mais elle obtint le résultat désiré: c'étaient trois lignes de
+griffonnage de la douairière vicomtesse: «Elle était très honorée, et
+serait très heureuse de faire leur connaissance.»</p>
+
+<p>Le plus difficile était fait; il ne restait plus qu'à en goûter les
+douceurs. On fit visite à Laura-Place; on reçut les cartes de la
+douairière, vicomtesse de Dalrymph, et de l'<i>honorable</i> miss Carteret.
+Ces cartes furent mises en évidence, et l'on allait partout répétant
+«nos cousines de Laura-Place».</p>
+
+<p>Anna était confuse de l'agitation causée par ces dames, d'autant plus
+qu'elles étaient très ordinaires. Lady Dalrymph avait acquis le titre de
+femme «charmante» parce qu'elle avait un sourire et une réponse pour
+chacun. Quant à miss Carteret, elle était si vulgaire et si gauche, que
+sans sa noblesse on ne l'aurait pas supportée à Camben-Place.</p>
+
+<p>Lady Russel confessa qu'elle s'attendait à mieux, mais que c'était une
+belle relation; et quand Anna s'aventura à donner son opinion, M. Elliot
+convint que ces dames n'étaient rien par elles-mêmes, mais qu'elles
+avaient une valeur comme relations de famille et de bonne compagnie.
+Anna sourit. <span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span></p>
+
+<p>«J'appelle bonne compagnie, dit-elle à M. Elliot, les personnes
+instruites, intelligentes et qui savent causer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, répondit-il doucement. Ce n'est pas là la bonne
+compagnie: c'est la meilleure. La bonne compagnie demande seulement de
+la naissance, de bonnes manières et de l'éducation, et même, elle n'est
+pas exigeante sur ce dernier point: très peu d'instruction ne fait pas
+mal du tout. Ma cousine Anna secoue la tête: elle n'est pas satisfaite:
+elle est difficile.</p>
+
+<p>»Ma chère cousine, dit-il en s'asseyant près d'elle, vous avez plus de
+droits qu'une autre d'être difficile. Mais cela vous servira-t-il à
+quelque chose? En serez-vous plus heureuse? N'est-il pas plus sage
+d'accepter la société de ces bonnes dames, et d'en avoir les avantages?
+Soyez sûre qu'elles brilleront aux premières places cet hiver, et cette
+parenté donnera à votre famille (permettez-moi de dire à <i>notre
+famille</i>) le degré de considération que nous pouvons désirer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, soupira Anna, notre parenté sera suffisamment connue. Je crois
+qu'on a pris trop de peine pour cela. Il faut croire, dit-elle en
+souriant, que j'ai plus d'orgueil que vous tous, mais j'avoue que je
+suis <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> vexée de cet empressement à faire connaître notre parenté, qui
+doit leur être parfaitement indifférente.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, ma chère cousine; vous êtes injuste dans votre propre
+cause. Peut-être qu'à Londres, avec notre simple train de vie, il en
+serait ainsi; mais à Bath, Sir Walter Elliot et sa famille seront
+toujours appréciés à leur valeur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Anna, je suis trop orgueilleuse pour me réjouir d'un
+accueil dû à l'endroit où je suis.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime votre indignation, dit-il; elle est très naturelle; mais vous
+êtes à Bath, et il s'agit d'y paraître avec la dignité et la
+considération qui appartiennent de droit à Sir Walter Elliot. Vous
+parlez d'orgueil: on me dit orgueilleux, je le suis, et ne désire pas
+paraître autre; car notre orgueil à tous deux, si l'on cherchait bien,
+est de même nature, quoiqu'il semble différent. Sur un point, ma chère
+cousine (continua-t-il en parlant plus bas, quoiqu'il n'y eût personne
+dans la chambre), je suis sûr que nous sommes du même avis. Vous devez
+sentir que toute nouvelle connaissance que fera votre père parmi ses
+égaux ou ses supérieurs peut servir à le détacher de ceux qui sont
+au-dessous de lui.» Il regardait en <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> parlant ainsi le siège que Mme
+Clay avait occupé. C'était un commentaire suffisant; Anna fut contente
+de voir qu'il n'aimait pas Mme Clay, et elle le trouva plus
+qu'excusable, en faveur du but qu'il poursuivait, de chercher de hautes
+relations à son père.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch17" id="ch17">CHAPITRE XVII</a></h2>
+
+<p>Tandis que Sir Walter et Élisabeth se lançaient dans le grand monde,
+Anna renouait une connaissance d'un genre très différent.</p>
+
+<p>Elle avait appris qu'une de ses anciennes compagnes demeurait à Bath.
+Mme Shmith (autrefois miss Hamilton), âgée de trois ans de plus qu'Anna,
+avait été très bonne pour elle, quand elle entra à quatorze ans dans une
+pension, après la mort de sa mère. Elle fit ce qu'elle put pour adoucir
+le chagrin d'Anna, qui en garda un souvenir reconnaissant. Miss Hamilton
+quitta la pension un an après et épousa bientôt un homme riche.</p>
+
+<p>Depuis deux ans, elle était veuve et pauvre. Son mari était un
+extravagant qui dissipa sa fortune, et laissa des affaires embrouillées.
+Elle eut des ennuis de toute espèce.</p>
+
+<p>Une fièvre rhumatismale qui attaqua enfin les <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> jambes la rendit
+infirme. Elle était venue à Bath pour se guérir et demeurait près des
+bains chauds, vivant très modestement, sans domestique, et par
+conséquent exclue de la société. Anna, sachant par une amie commune que
+sa visite serait agréable; ne perdit pas de temps: elle ne dit rien chez
+elle, et consulta seulement lady Russel, qui l'approuva et la conduisit
+dans sa voiture près du logement de Mme Shmith.</p>
+
+<p>Les deux anciennes amies renouvelèrent connaissance. Au premier moment,
+il y eut un peu de gêne et d'émotion: douze ans s'étaient écoulés, et
+elles se trouvaient mutuellement changées. Anna n'était plus la
+silencieuse, timide et rougissante jeune fille de quinze ans, mais une
+élégante jeune femme, ayant toutes les beautés, excepté la fraîcheur,
+aux manières aussi agréables que parfaites; et douze ans avaient
+transformé la belle et fière miss Hamilton en une pauvre veuve infirme,
+recevant comme une faveur la visite de son ancienne protégée.</p>
+
+<p>Mais le premier malaise de leur rencontre fit bientôt place au charme
+des vieux souvenirs. Anna trouva dans Mme Shmith le bon sens et les
+manières agréables auxquels elle s'attendait, et une disposition à la
+causerie et à la gaîté au delà de son attente. Ni les <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> plaisirs du
+monde où elle avait beaucoup vécu, ni la condition présente, pas plus
+que la maladie ou le chagrin, n'avaient fermé son c&oelig;ur, ni éteint sa
+gaîté.</p>
+
+<p>A la seconde visite, elle causa très librement, et l'étonnement d'Anna
+redoubla. Elle ne pouvait guère imaginer une situation plus triste que
+celle de son amie. Elle avait perdu un mari qu'elle adorait, une fortune
+à laquelle elle était accoutumée; elle n'avait pas d'enfants pour la
+rattacher à la vie et au bonheur; aucun parent pour l'aider dans des
+affaires embarrassées; pas même de santé pour supporter tout le reste.</p>
+
+<p>Elle s'accommodait d'un parloir bruyant, et d'une chambre obscure par
+derrière; elle ne pouvait bouger sans l'aide de l'unique servante de
+l'hôtel, et elle ne sortait que pour être portée aux bains chauds. En
+dépit de tout cela, Anna avait lieu de croire que son amie n'avait que
+des minutes de langueur et d'accablement, contre des heures d'activité
+et de distraction.</p>
+
+<p>Comment cela se pouvait-il!</p>
+
+<p>Elle conclut que ce n'était pas seulement de la force et de la
+résignation. Une âme soumise peut être patiente; une forte intelligence
+peut être courageuse; mais il y avait là quelque chose de plus: cette
+élasticité d'esprit. Cette disposition à être consolée, <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> cette
+faculté de trouver des occupations qui la détachaient d'elle-même: tout
+cela venait de sa seule nature. C'est le plus beau don du ciel, et Anna
+voyait là une grâce spéciale, destinée à remplacer tout le reste.</p>
+
+<p>Mme Shmith avait eu une époque de profond découragement. En arrivant à
+Bath, elle était bien plus invalide qu'alors, car elle avait eu un
+refroidissement en voyage, et s'était mise au lit, avec de vives et
+continuelles souffrances. Et cela parmi des étrangers, sans pouvoir se
+passer d'une garde, et dans une situation pécuniaire très gênée.</p>
+
+<p>Elle avait subi toutes ces choses et disait qu'il en était résulté un
+bien. Elle s'était sentie en bonnes mains. Elle connaissait trop le
+monde pour attendre un attachement soudain et désintéressé; mais sa
+propriétaire s'était montrée très bonne, et la s&oelig;ur de cette dame,
+garde-malade et alors sans emploi, l'avait admirablement soignée, et
+avait été pour elle une amie précieuse.</p>
+
+<p>«Aussitôt que je pus faire usage de mes mains, elle me montra à
+tricoter, ce qui me fut une grande distraction, et à faire ces paniers,
+ces pelotes et ces porte-cartes avec lesquels vous me trouvez si
+occupée. Ils me fournissent les moyens de faire un peu de bien à
+quelques pauvres familles du voisinage. <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span></p>
+
+<p>»Ma garde dispose de mes marchandises, et les fait acheter à ses
+clients. Elle saisit toujours le bon moment. Vous savez que quand on a
+échappé à un grand danger, on a le c&oelig;ur plus ouvert, et Mme Rock sait
+quand il faut parler. C'est une femme habile, sensée et intelligente,
+qui comprend la nature humaine. Elle a un fond de bon sens et
+d'observation qui la rend infiniment supérieure, comme compagne, à un
+millier de celles qui, ayant reçu la meilleure éducation, ne trouvent
+rien digne d'elles. Appelez cela commérage, si vous voulez; mais quand
+la garde Rock a une demi-heure de loisir à me donner, je suis sûre
+qu'elle me dira quelque chose d'amusant et d'utile, quelque chose qui
+nous fait mieux connaître nos semblables. On aime à savoir ce qui se
+passe et quelle est la plus nouvelle manière d'être frivole et vain.
+Pour moi, qui vis seule, sa conversation est une fête.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois aisément; les femmes de cette classe voient et entendent
+bien des choses, et si elles sont intelligentes, elles valent la peine
+d'être écoutées. Elles voient la nature humaine non pas seulement dans
+ses folies, mais dans les circonstances les plus intéressantes et les
+plus touchantes. Combien d'exemples passent sous leurs yeux,
+d'attachements <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> ardents, désintéressés et dévoués; d'héroïsme, de
+courage, de patience et de résignation! Combien d'exemples des plus
+nobles sacrifices! Une chambre de malade peut fournir matière à des
+volumes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Mme Shmith d'un air de doute; cela peut arriver, mais pas
+dans le sens élevé que vous dites. Par-ci par-là la nature humaine peut
+être grande en temps d'épreuves, mais en général c'est sa faiblesse et
+non sa force qui se montre dans une chambre de malade. On y entend
+parler d'égoïsme et d'impatience plus que de générosité et de courage.
+Il y a si peu de réelle amitié dans le monde! et malheureusement,
+dit-elle d'une voix basse et tremblante, il y en a tant qui oublient de
+penser sérieusement jusqu'à ce qu'il soit trop tard.»</p>
+
+<p>Anna vit la souffrance cachée sous ces paroles. Le mari n'avait pas fait
+son devoir, et la femme avait été conduite dans une société qui lui
+avait donné sur les hommes une plus mauvaise opinion qu'ils ne le
+méritaient. Mme Shmith secoua cette émotion momentanée et ajouta bientôt
+d'un ton différent:</p>
+
+<p>«La situation actuelle de mon amie Mme Rock n'a rien en ce moment qui
+puisse m'intéresser beaucoup. Elle garde Mme Wallis, de
+Marlboroug-Buildings, femme très jolie, très mondaine, sotte et
+dépensière, <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> et naturellement elle ne pourra parler que de dentelles
+et de chiffons. Je veux cependant tirer parti de Mme Wallis. Elle est
+très riche, et il faut qu'elle achète toutes les choses chères que j'ai
+en ce moment.»</p>
+
+<p>Anna était allée plusieurs fois chez son amie avant que l'existence de
+celle-ci fût connue à Camben-Place. A la fin, il fallut en parler. Sir
+Walter, Élisabeth et Mme Clay revinrent un matin de Laura-Place avec une
+invitation imprévue de lady Dalrymph pour cette même soirée qu'Anna
+devait passer chez son amie. Elle était certaine que lady Dalrymph les
+invitait parce qu'étant retenue chez elle par un refroidissement, elle
+était bien aise d'user de la parenté qui s'était imposée à elle. Anna
+s'excusa en disant qu'elle était invitée chez une amie de pension.
+Élisabeth et Sir Walter, qui ne s'intéressaient guère à cela, la
+questionnèrent cependant, et quand ils surent de quoi il s'agissait, se
+montrèrent l'une dédaigneuse, l'autre sévère.</p>
+
+<p>«Westgate-Buildings, dit Sir Walter, et c'est miss Elliot qui va là! Une
+Mme Shmith! une veuve! Et qui était son mari? un des cinq mille Shmith
+qu'on rencontre partout! Et qu'a-t-elle pour attirer? Elle est vieille
+et malade. Sur ma parole, miss Anna Elliot, vous avez un goût
+extraordinaire! Tout ce qui révolte les <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> autres: basse compagnie,
+logement misérable, air vicié; tout ce qui est repoussant vous attire.
+Mais vous pouvez sûrement remettre à demain cette vieille dame? Elle
+n'est pas si près de sa fin qu'elle ne puisse vivre un jour de plus?
+Quel âge a-t-elle? Quarante ans!</p>
+
+<p>&mdash;Seulement trente et un. Mais je ne crois pas pouvoir remettre ma
+visite, parce que c'est la seule soirée qui nous convienne à toutes
+deux. Elle va aux bains chauds demain; et vous savez que nous sommes
+invités pour le reste de la semaine.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que lady Russel pense de cette connaissance? dit Élisabeth.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'y voit rien à blâmer; au contraire, elle l'approuve, et m'y a
+souvent conduite dans sa voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Westgate-Buildings a dû être surpris de voir un équipage sur ses
+pavés, fit observer Sir Walter. La veuve de Sir Henri Russel n'a pas de
+couronne, il est vrai, sur ses armoiries; néanmoins, c'est un bel
+équipage, et l'on sait sans doute qu'il contient une miss Elliot. Mme
+veuve Shmith! demeurant à Westgate-Buildings! Une pauvre veuve, ayant à
+peine de quoi vivre! entre trente et quarante ans! une simple Mme Shmith
+est l'amie intime de miss Elliot, qui <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> la préfère à sa noble parenté
+d'Écosse et d'Irlande; Mme Shmith! quel nom!»</p>
+
+<p>A ce moment, Mme Clay jugea convenable de quitter la chambre. Anna
+aurait bien voulu prendre la défense de son amie, mais elle se tut, par
+respect pour son père. Elle le laissa se souvenir que Mme Shmith n'était
+pas la seule veuve à Bath, entre trente et quarante ans, ayant peu de
+fortune et ne possédant aucun titre de noblesse.</p>
+
+<p>Elle tint son engagement, et les autres tinrent le leur. Il va sans dire
+que, le lendemain, elle entendit raconter la délicieuse soirée.</p>
+
+<p>Sir Walter et Élisabeth s'étaient empressés d'inviter, de la part de sa
+seigneurie, lady Russel et M. Elliot. Celui-ci avait laissé là le
+colonel Wallis pour venir, et lady Russel était venue, quoiqu'elle eût
+déjà disposé autrement de sa soirée. Par elle, Anna sut tout ce qui
+s'était dit. Son amie et M. Elliot avaient causé d'elle. On l'avait
+désirée, regrettée; on avait approuvé le motif de son absence; sa bonne
+et affectueuse visite à une ancienne compagne malade et pauvre avait
+ravi M. Elliot. Il trouvait, comme lady Russel, qu'Anna était une jeune
+fille extraordinaire, un modèle de perfection en tous genres.</p>
+
+<p>Anna ne pouvait se savoir si hautement appréciée <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> par un galant
+homme sans éprouver les émotions que lady Russel cherchait à faire
+naître.</p>
+
+<p>Celle-ci avait son opinion faite sur M. Elliot. Elle était convaincue
+qu'il recherchait Anna, et le trouvait digne d'elle. Elle calculait
+combien de semaines lui restaient jusqu'à la fin de son deuil, pour
+qu'il pût déployer toutes ses séductions.</p>
+
+<p>Elle ne dit qu'à demi ce qu'elle pensait, hasardant seulement quelques
+mots sur la possibilité d'une telle alliance. Anna l'écoutait en
+rougissant, et secouait doucement la tête.</p>
+
+<p>«Je ne suis pas une faiseuse de mariages, vous le savez, dit lady
+Russel. Je connais trop bien l'incertitude des prévisions humaines. Je
+dis seulement que si M. Elliot vous recherchait et que vous fussiez
+disposée à l'accepter, il y aurait là des éléments de bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;M. Elliot est un homme très aimable, et que j'estime beaucoup, mais
+nous ne nous convenons pas.»</p>
+
+<p>Lady Russel répondit seulement:</p>
+
+<p>«J'avoue que ma plus grande joie serait de vous voir la maîtresse de
+Kellynch, la future lady Elliot, occupant la place de votre chère mère,
+succédant à tous ses droits, à sa popularité, à toutes ses vertus. Vous
+êtes le portrait de votre mère, ma chère Anna, <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> au physique et au
+moral, et si vous preniez sa place, votre seule supériorité sur elle
+serait d'être plus justement appréciée qu'elle ne le fut.»</p>
+
+<p>Anna se leva et s'éloigna pour se remettre de l'émotion que cette
+peinture excitait en elle: son imagination et son c&oelig;ur étaient
+séduits.</p>
+
+<p>Toutes ces images avaient un charme irrésistible. Lady Russel n'ajouta
+pas un mot, laissant Anna à ses réflexions, et se disant que si M.
+Elliot plaidait en ce moment sa cause.....</p>
+
+<p>En résumé, elle croyait ce qu'Anna ne croyait pas encore. Celle-ci,
+venant à penser à M. Elliot plaidant lui-même sa cause, se trouva
+subitement refroidie, et se dit qu'elle ne l'accepterait jamais.
+Quoiqu'elle le fréquentât depuis un mois, elle ne pouvait dire qu'elle
+le connaissait; elle voyait bien que c'était un homme sensé, aimable,
+qu'il causait bien, et professait de bonnes opinions. Il avait le
+sentiment du devoir, et elle ne pouvait le trouver en défaut sur aucun
+point, mais cependant elle n'aurait pas voulu répondre de lui. Elle se
+méfiait du passé, sinon du présent. Quelques mots prononcés parfois lui
+donnaient des soupçons; et qui pouvait répondre des sentiments d'un
+homme habile et prudent, qui feignait peut-être d'être ce qu'il n'était
+pas? <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span></p>
+
+<p>M. Elliot n'était pas ouvert: le bien ou le mal n'excitait en lui aucun
+élan de plaisir ou d'indignation. Pour Anna, c'était un grand défaut:
+elle adorait la franchise et l'enthousiasme.</p>
+
+<p>Elle se fiait plus à la sincérité de ceux qui disent parfois une parole
+irréfléchie qu'à ceux dont la présence d'esprit ne fait jamais défaut,
+et dont la langue ne se trompe jamais. M. Elliot savait plaire à tous;
+il lui avait parlé ouvertement de Mme Clay, et cependant il était aussi
+aimable avec elle qu'avec toute autre. Lady Russel en voyait plus ou
+moins que sa jeune amie, car elle n'avait aucune défiance. Elle ne
+pouvait imaginer un homme plus parfait, et rien ne lui eût été plus doux
+que de voir sa bien-aimée Anna lui donner la main dans l'église de
+Kellynch, au prochain automne.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch18" id="ch18">CHAPITRE XVIII</a></h2>
+
+<p>On était au commencement de février. Anna était depuis un mois à Bath,
+et attendait impatiemment des nouvelles d'Uppercross et de Lyme. Depuis
+trois semaines elle n'en avait pas reçu: elle savait seulement
+qu'Henriette était de retour à la maison et que Louisa était encore à
+Lyme. Elle y pensait un soir plus que de coutume, quand une lettre de
+Marie lui fut remise avec les compliments de M. et Mme Croft.</p>
+
+<p>«Comment! les Croft sont à Bath? dit Sir Walter; que vous envoient-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre d'Uppercross-Cottage, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ces lettres sont des passeports commodes pour être reçus.
+Néanmoins, j'aurais en tout cas visité les Croft. Je sais ce que je dois
+à mon locataire.»</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Ma chère Anna, disait la lettre, je ne m'excuse pas de mon silence,
+parce qu'on ne doit guère se soucier des lettres à Bath. Vous êtes
+trop heureuse pour penser à Uppercross. Notre Noël a été très triste.<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+les Musgrove n'ont pas donné un seul dîner. Je ne compte pas les
+Hayter. Les vacances sont enfin finies. Nous n'en avons jamais eu
+d'aussi longues quand nous étions enfants. La maison a été débarrassée
+hier, excepté des petits Harville, et vous serez surprise d'apprendre
+qu'ils ne sont pas venus chez moi une seule fois. Mme Harville est une
+étrange mère de s'en séparer si longtemps. Ce ne sont pas de jolis
+enfants, mais Mme Musgrove semble les aimer autant et même plus que
+les siens.</p>
+
+<p>»Quel affreux temps nous avons eu! Vous ne vous en apercevez pas à Bath
+avec vos pavés propres. A la campagne, c'est autre chose.</p>
+
+<p>»Je n'ai pas eu une seule visite depuis la deuxième semaine de janvier,
+excepté Charles Hayter, qui est venu trop souvent.</p>
+
+<p>»Entre nous, c'est grand dommage qu'Henriette ne soit pas restée à Lyme
+aussi longtemps que Louisa, cela l'aurait tenue loin de lui. La voiture
+vient de partir pour ramener demain Louisa et les Harville. Nous ne
+sommes invités à dîner avec eux que le surlendemain, tant on craint la
+fatigue du voyage pour Louisa, ce qui n'est pas probable si l'on pense
+aux soins dont elle est l'objet. J'aimerais bien mieux y dîner demain.</p>
+
+<p>»Je suis bien aise que vous trouviez M. Elliot si <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> aimable, et je
+voudrais le connaître aussi. Mais j'ai la mauvaise chance de n'être
+jamais là quand il y a quelque chose d'agréable. Je suis la dernière de
+la famille dont on s'occupe.</p>
+
+<p>»Quel temps immense Mme Clay passe avec Élisabeth! A-t-elle l'intention
+de s'en aller jamais? Pensez-vous que nous serions invités si elle
+laissait la place libre? Je puis très bien laisser mes enfants à
+Great-House pendant un mois ou six semaines.</p>
+
+<p>»J'ai entendu dire que les Croft partaient pour Bath: ils n'ont pas eu
+l'attention de demander mes commissions; ils ne sont guère polis! Nous
+les voyons à peine, et c'est réellement de leur part un manque d'égards.</p>
+
+<p>»Charles se joint à moi pour vous dire mille choses amicales.</p>
+
+<p class="right">»Votre s&oelig;ur affectionnée,</p>
+
+<p class="right">»Marie M.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i>&mdash;Je suis fâchée de vous dire que je suis loin d'aller bien, et
+Jémina vient d'apprendre chez le boucher qu'il y a beaucoup d'angines
+ici. Je crois que j'en aurai une, car mes maux de gorge sont toujours
+plus dangereux que ceux des autres.»</p>
+</div>
+
+<p>Ainsi finissait la première partie, à laquelle avait été ajouté ceci:<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«J'ai laissé ma lettre ouverte afin de vous dire comment Louisa a
+supporté le voyage; et j'en suis très contente, car j'ai beaucoup à
+ajouter. D'abord j'ai reçu hier un mot de Mme Croft, demandant si
+j'avais quelque chose à vous envoyer: une lettre très bonne, très
+amicale, et adressée à moi, comme cela doit être. L'amiral ne semble
+pas très malade, et j'espère sincèrement que Bath lui fera du bien. Je
+serai vraiment heureuse quand ils reviendront: nous ne pouvons pas
+nous passer d'une si aimable famille.</p>
+
+<p>»Maintenant, parlons de Louisa: vous serez bien étonnée. Elle est
+arrivée mardi. Le soir, en allant prendre de ses nouvelles, nous fûmes
+surpris de ne pas trouver Benwick, car il avait été invité aussi. Et
+devinez-vous pourquoi il n'y était pas? Il fait la cour à Louisa, et
+n'a pas voulu venir avant d'avoir reçu la réponse de M. Musgrove à sa
+demande écrite. Je serais surprise que vous sachiez cela, car on ne
+m'en a rien dit. Nous sommes très contents, car ce mariage, quoique
+moins bon que celui du capitaine Wenvorth, est un million de fois
+meilleur que celui de Charles Hayter. M. Musgrove a donné son
+consentement. On attend le capitaine Benwick.</p>
+
+<p>»Charles se demande ce que dira Wenvorth, mais <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> vous vous souvenez
+que je n'ai jamais cru à son attachement pour Louisa.</p>
+
+<p>»Et voilà la fin de la supposition que Benwick était votre adorateur!</p>
+
+<p>»Il est incompréhensible pour moi que Charles ait pu se mettre cela
+dans la tête.»</p>
+</div>
+
+<p>Jamais Anna ne fut plus surprise. Le capitaine Benwick et Louisa
+Musgrove! C'était trop étonnant pour le croire.</p>
+
+<p>Sir Walter désirait savoir si les Croft voyageaient à quatre chevaux,
+s'ils allaient habiter un assez beau quartier pour qu'on pût aller les
+voir.</p>
+
+<p>«Comment se porte Marie?» dit Élisabeth. Et sans attendre la réponse:</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qui amène les Croft à Bath?</p>
+
+<p>&mdash;C'est à cause du général, qui a la goutte.</p>
+
+<p>&mdash;La goutte et la décrépitude! dit Sir Walter, pauvre vieux gentilhomme!</p>
+
+<p>&mdash;Connaissent-ils quelqu'un ici? demanda Élisabeth.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas. Mais, à l'âge de l'amiral et avec sa profession, il ne
+doit pas manquer de connaissances dans une ville comme Bath.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, dit posément Sir Walter, que l'amiral sera connu ici comme
+locataire de Kellynch. Élisabeth, <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> pouvons-nous nous aventurer à les
+présenter à Laura-Place?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas; nous sommes cousins de lady Dalrymph, et nous ne
+devons pas lui imposer des connaissances qu'elle pourrait désapprouver.
+Il vaut mieux laisser les Croft avec leurs égaux.»</p>
+
+<p>Ce fut tout l'intérêt qu'Élisabeth prit à la lettre de Marie, et quand
+Mme Clay se fut informée poliment de Mme Musgrove et de ses charmants
+enfants, on laissa Anna tranquille.</p>
+
+<p>Une fois dans sa chambre, elle chercha à comprendre. Peut-être Wenvorth,
+s'apercevant qu'il n'aimait pas Louisa, s'était-il retiré? Elle ne
+pouvait admettre l'idée de légèreté ou de trahison.</p>
+
+<p>Le capitaine Benwick et Louisa Musgrove! La vive et gaie Louisa, et le
+triste et sentimental Benwick! les derniers entre tous qui semblaient se
+convenir! Mais ils s'étaient trouvés ensemble pendant plusieurs
+semaines; ils avaient vécu dans le même petit cercle. Louisa relevant de
+maladie était plus intéressante, et Benwick moins inconsolable. Anna, au
+lieu de tirer du présent les mêmes conclusions que Marie, soupçonnait
+que Benwick avait eu un commencement d'inclination pour elle. Mais elle
+n'en tirait point vanité. Benwick lui avait été reconnaissant <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> de la
+sympathie qu'elle lui avait montrée. Il avait un c&oelig;ur aimant.</p>
+
+<p>Elle pensait qu'ils pouvaient être heureux: lui gagnerait de la gaîté,
+elle de l'enthousiasme pour Byron ou Walter Scott. Mais c'était déjà
+fait probablement; la poésie avait rapproché leurs c&oelig;urs. L'idée de
+Louisa, devenue personne littéraire et sentimentale, était amusante.</p>
+
+<p>L'accident arrivé à Lyme avait pu avoir une influence sur sa santé et
+son caractère aussi bien que sur sa destinée.</p>
+
+<p>Non, ce n'était pas le regret qui, en dépit d'elle-même, faisait battre
+le c&oelig;ur d'Anna et lui mettait la rougeur aux joues, quand elle
+pensait que Wenvorth était libre! Elle avait honte d'analyser ses
+sentiments. Ils ressemblaient trop à de la joie: une joie immense.</p>
+
+<p>Les Croft, à la parfaite satisfaction de Sir Walter, se logèrent dans
+Gay-Street. Dès lors il ne rougit pas de les connaître, et parla
+beaucoup plus de l'amiral que celui-ci n'avait jamais parlé de lui. Les
+Croft apportaient à Bath leur habitude de province d'être toujours
+ensemble. La marche était ordonnée à l'amiral pour guérir sa goutte, et
+Anna les rencontrait partout. Ils étaient pour elle l'image du bonheur.
+Elle les suivait longtemps des yeux, ravie de pouvoir s'imaginer ce <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+qu'ils disaient marchant côte à côte, heureux et indépendants; ou de
+voir quelle cordiale poignée de mains l'amiral donnait à un ami, et le
+groupe animé qu'il formait parfois avec d'autres marins. Mme Croft, au
+milieu d'eux, paraissait aussi intelligente et aussi fine qu'aucun des
+officiers qui l'entouraient.</p>
+
+<p>Un matin, Anna, traversant Milton-Street, rencontra l'amiral; il était
+seul, et si occupé à regarder des gravures, qu'il ne la vit pas d'abord.
+Quand il l'eut aperçue, il dit avec sa bonne humeur habituelle: «Ah!
+c'est vous. Vous me voyez planté devant ce tableau: je ne puis passer
+ici sans m'y arrêter. Mais est-ce là un bateau? Regardez. En avez-vous
+jamais vu un pareil? Vos peintres sont étonnants, s'ils croient qu'on
+voudrait risquer sa vie dans cette vieille coquille de noix informe. Et
+cependant, voilà deux personnages qui y semblent parfaitement à l'aise.
+Ils regardent les rochers et les montagnes comme s'ils n'allaient pas
+être culbutés, ce qui arrivera certainement. Maintenant, où allez-vous?
+Puis-je vous accompagner, ou faire quelque chose pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci, à moins de faire route avec moi. Je vais à la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, de tout mon c&oelig;ur. Nous ferons une bonne promenade, et
+j'ai quelque chose à vous <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> dire. Prenez mon bras; je ne me sens pas
+à l'aise si je n'ai pas le bras d'une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez quelque chose à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais voici un ami, le capitaine Bridgdem. Je veux seulement lui
+demander comment il va, en passant. Il est surpris de me voir avec une
+autre femme que la mienne. La pauvre âme est prise par la jambe; elle a
+au talon une ampoule presque aussi large qu'une pièce de cinq francs.
+Voyez-vous l'amiral Brand qui vient vers nous avec son frère? Habits
+râpés tous deux; je suis content qu'ils soient de l'autre côté de la
+rue. Sophie ne peut pas les souffrir. Ils m'ont joué autrefois un vilain
+tour, je vous conterai cela. Voici le vieux Sir Archibald et son
+petit-fils. Regardez, il nous voit. Il vous envoie un baiser, et vous
+prend pour ma femme. Ah! la paix est venue trop tôt pour ce jeune homme.
+Pauvre vieux Sir Archibald!</p>
+
+<p>»Aimez-vous Bath, miss Elliot? Bath me convient très bien; nous
+rencontrons toujours quelque vieil ami. On est sûr de pouvoir bavarder,
+puis, rentrés chez nous, nous nous plongeons dans nos fauteuils, et nous
+sommes aussi bien qu'à Kellynch.»</p>
+
+<p>Anna le pressa de lui dire ce qu'il avait à lui communiquer. Mais elle
+fut obligée d'attendre, car l'amiral <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> s'était mis en tête de ne
+parler que sur la place Belmont.</p>
+
+<p>«Maintenant, dit-il, vous allez entendre quelque chose de surprenant;
+mais d'abord dites-moi le nom de la cadette des misses Musgrove. Je
+l'oublie toujours.»</p>
+
+<p>Anna la nomma.</p>
+
+<p>«Oui, Louisa Musgrove, c'est cela. Si les jeunes filles n'avaient pas
+d'aussi beaux noms, et s'appelaient simplement Sophie ou Marie, je ne me
+tromperais jamais. Eh bien! nous pensions que cette miss Louisa allait
+épouser Frédéric. Depuis quelque temps il lui faisait la cour. On se
+demandait seulement pourquoi ils attendaient, quand arriva l'accident de
+Lyme. Frédéric, au lieu de rester à Lyme, alla à Plymouth, puis il
+partit pour aller voir Édouard, et il y est encore. Nous ne l'avons pas
+vu depuis novembre. Sophie elle-même n'y comprend rien. Mais aujourd'hui
+les choses ont pris le tour le plus étrange, car cette jeune miss
+Musgrove, au lieu d'épouser Frédéric, se marie avec James Benwick. Vous
+le connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ils doivent être mariés déjà, car je ne vois pas pourquoi ils
+attendraient.</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine Benwick est un homme très aimable, et on lui donne un
+excellent caractère. <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, il n'y a rien à dire contre lui. Il n'est commandant que de
+l'année dernière, il est vrai, et le moment est mauvais pour avoir de
+l'avancement, mais je ne lui connais pas d'autre défaut. C'est un
+excellent garçon, un officier actif et zélé, plus que vous ne le croyez,
+peut-être, car son air tranquille ne lui rend pas justice.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur; les manières du capitaine ne me font pas
+supposer qu'il manque d'énergie. Je les trouve très agréables, et je
+suis sûre qu'elles plaisent généralement.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien; les dames sont les meilleurs juges; mais James Benwick est
+un peu trop tranquille pour moi. C'est probablement l'effet de notre
+partialité, mais Sophie et moi, nous préférons les manières de Frédéric.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais pas l'intention, dit Anna après un peu d'hésitation, de
+comparer les deux amis.»</p>
+
+<p>Mais l'amiral l'interrompit:</p>
+
+<p>«La nouvelle du mariage est certainement vraie, il n'y a pas là de
+cancans. Nous le savons par Frédéric lui-même, qui l'a écrit à sa
+s&oelig;ur. Je pense qu'ils sont tous à Uppercross»</p>
+
+<p>Anna ne put résister à la tentation de dire:</p>
+
+<p>«J'espère, amiral, qu'il n'y a rien dans la lettre <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> du capitaine qui
+puisse vous faire de peine. Il semblait exister un attachement entre lui
+et Louisa à l'automne dernier; mais j'aime à croire qu'il s'en est allé
+de part et d'autre sans déchirement! J'espère que le capitaine n'a à se
+plaindre de personne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, certainement; Frédéric n'est pas un homme à gémir et à se
+plaindre. Il a trop d'esprit pour cela. Si la jeune fille en préfère un
+autre, qu'elle le prenne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison; j'espère seulement que le capitaine n'a pas à se
+plaindre de son ami. Je serais bien fâchée que leur amitié fût détruite,
+ou même refroidie par une chose semblable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je vous comprends. Mais sa lettre n'en dit rien. Il ne
+témoigne pas même le plus léger étonnement.»</p>
+
+<p>Anna ne fut pas aussi convaincue que l'amiral. Mais il était inutile
+d'en demander davantage.</p>
+
+<p>«Pauvre Frédéric, dit l'amiral; il faut qu'il recommence à nouveaux
+frais. Sophie doit lui écrire de venir; il y a ici de jolies filles, il
+me semble. Il serait inutile d'aller à Uppercross à présent, car l'autre
+miss Musgrove est recherchée par son cousin, le jeune ministre. Ne
+pensez-vous pas, miss Elliot, qu'il fera mieux de venir à Bath?»</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch19" id="ch19">CHAPITRE XIX</a></h2>
+
+<p>Tandis que l'amiral parlait de Wenvorth, celui-ci était déjà en route.
+Anna l'aperçut la première fois qu'elle sortit. Elle était avec sa
+s&oelig;ur, M. Elliot et Mme Clay; on traversait la rue Nelson, il
+commençait à pleuvoir. Les dames entrèrent dans un magasin, tandis que
+M. Elliot s'avançait vers lady Dalrymph, dont la voiture stationnait à
+quelques pas de là, et lui demandait de prendre ces dames.</p>
+
+<p>Mais la calèche ne contenait que quatre places, et miss Carteret était
+avec sa mère.</p>
+
+<p>Une place appartenait de droit à miss Elliot l'aînée; mais il y eut un
+débat de politesse entre Mme Clay et Anna, pour la seconde place.</p>
+
+<p>Anna se souciait peu de la pluie et préférait marcher; Mme Clay ne la
+craignait pas non plus, et était d'ailleurs solidement chaussée. Mais
+miss Elliot affirma que Mme Clay avait déjà pris froid; et M. Elliot
+soutint que les bottines d'Anna étaient les plus solides; cela mit fin
+au <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> débat. Tout à coup, Anna, assise près de la fenêtre, aperçut
+Wenvorth, qui descendait la rue. Elle ne put s'empêcher de tressaillir,
+tout en se disant que c'était absurde. Pendant quelques minutes, elle ne
+vit rien; tout était confus autour d'elle. Quand elle put se remettre,
+on attendait encore la voiture, et M. Elliot s'apprêtait à faire une
+commission pour Mme Clay.</p>
+
+<p>Elle alla vers la porte pour voir s'il pleuvait. Quel autre motif
+aurait-elle eu? Le capitaine devait être parti?</p>
+
+<p>Elle rebroussa chemin en voyant entrer le capitaine Wenvorth lui-même
+avec plusieurs dames et gentlemen. La vue d'Anna parut le troubler; il
+rougit extrêmement.</p>
+
+<p>Pour la première fois, elle trahissait moins d'émotion que lui. Elle
+avait pu se préparer, et pourtant elle était émue.</p>
+
+<p>Il lui dit quelques mots. Il n'était ni froid ni amical, mais
+embarrassé.</p>
+
+<p>Anna vit avec peine, mais sans surprise, qu'Élisabeth ne voulait pas
+reconnaître M. Elliot. Il n'attendait qu'un signe d'elle pour la saluer,
+mais elle se détourna avec une froideur glaciale. Bientôt un domestique
+annonça la voiture de lady Dalrymph.</p>
+
+<p>La pluie recommençait; il y eut dans la petite <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> boutique un
+mouvement qui apprit aux assistants que lady Dalrymph venait chercher
+miss Elliot. Alors le capitaine, se tournant vers Anna, lui offrit ses
+services plutôt par son attitude que par ses paroles.</p>
+
+<p>«Je vous remercie, dit-elle. Je ne monte pas en voiture; il n'y a pas de
+place, et je préfère marcher.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il pleut.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! très peu; je n'y prends pas garde».</p>
+
+<p>Après un silence, il dit, en montrant son parapluie:</p>
+
+<p>«Quoique arrivé d'hier, je me suis déjà équipé pour Bath. Prenez-le si
+vous tenez à marcher; mais il serait plus prudent de me laisser chercher
+une voiture.»</p>
+
+<p>Elle refusa, disant qu'elle attendait M. Elliot. Elle parlait encore
+quand il entra. Wenvorth le reconnut, c'était bien celui qu'il avait vu
+à Lyme s'arrêter sur l'escalier pour admirer Anna. Sa manière d'être et
+ses façons étaient celles d'un parent, ou d'un ami privilégié. Il lui
+offrit son bras. En sortant, Anna ne put jeter à Wenvorth qu'un bonjour,
+accompagné d'un doux et timide regard.</p>
+
+<p>Quand ils furent partis, les dames qui étaient avec le capitaine se
+mirent à parler d'eux. <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span></p>
+
+<p>«Miss Elliot ne déplaît pas à son cousin, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est assez clair. On peut deviner ce qui arrivera. Il est
+toujours avec eux. Il vit à moitié dans la famille. Il a très bon air.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et miss Atkinson, qui a dîné une fois avec lui, dit qu'elle n'a
+jamais vu un homme plus aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on regarde bien miss Elliot, on la trouve jolie. J'avoue que je
+la préfère à sa s&oelig;ur, malgré l'avis général.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sans comparaison. Mais les hommes sont tous enthousiastes de miss
+Elliot. Anna est trop délicate pour eux.»</p>
+
+<p>Anna aurait bien voulu ne pas causer. Son cousin était plein
+d'attention, et choisissait des sujets propres à l'intéresser, soit des
+louanges sensées et justes de lady Russel, soit des insinuations contre
+Mme Clay. Mais Anna ne pouvait en ce moment penser qu'à Wenvorth. Elle
+ne pouvait deviner ce qu'il pensait, ni être calme. Elle espérait être
+sage et raisonnable plus tard; mais, hélas! elle devait s'avouer qu'elle
+ne l'était pas encore.</p>
+
+<p>S'il restait à Bath, lady Russel ne pouvait manquer <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> de le voir. Le
+reconnaîtrait-elle? Qu'en résulterait-il? Déjà elle avait dû dire à son
+amie que Louisa allait épouser Benwick et avait été gênée en voyant la
+surprise de lady Russel, qui ne connaissait pas bien la situation.</p>
+
+<p>Le lendemain, Anna, en descendant la rue Pulleney avec lady Russel,
+aperçut Wenvorth sur le trottoir opposé, et ne le perdit plus de vue.
+Quand il fut plus près, elle regarda lady Russel et vit qu'elle
+observait attentivement Wenvorth. A la difficulté qu'elle avait à en
+détacher ses yeux, Anna comprit qu'il exerçait sur lady Russel une sorte
+de fascination. Elle paraissait étonnée que huit années passées dans des
+pays étrangers et dans le service actif ne lui eussent rien enlevé de sa
+bonne mine.</p>
+
+<p>A la fin, lady Russel détourna la tête:</p>
+
+<p>«Vous vous demandez sans doute ce qui a arrêté mes yeux si longtemps: je
+regardais à une fenêtre des rideaux dont lady Alis m'a parlé.»</p>
+
+<p>Anna soupira et rougit de pitié et de dédain soit pour son amie, soit
+pour elle-même. Ce qui la vexait le plus, c'est qu'elle n'avait pu
+s'assurer s'il les avait aperçues.</p>
+
+<p>Un jour ou deux se passèrent sans le voir, et Anna, s'imaginant plus
+forte qu'elle n'était, attendait avec <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> impatience un concert donné
+pour le bénéfice d'une personne patronnée par lady Dalrymph. On disait
+qu'il serait bon, et Wenvorth aimait passionnément la musique. Elle
+désirait causer quelques instants avec lui, et se sentait le courage de
+lui adresser la parole. Ni lady Russel, ni Élisabeth n'avaient voulu le
+reconnaître, et elle pensait qu'elle lui devait une réparation.</p>
+
+<p>Elle avait promis à Mme Shmith de passer la soirée avec elle. Elle y
+entra un instant, lui promettant une plus longue visite le lendemain.</p>
+
+<p>«Certainement, dit Mme Shmith; seulement vous me raconterez tout. Où
+allez-vous?»</p>
+
+<p>Anna le lui dit, et ne reçut pas de réponse. Mais quand elle sortit, Mme
+Shmith lui dit d'un air moitié sérieux, moitié malin:</p>
+
+<p>«Ne manquez pas de venir demain. Quelque chose me dit que bientôt vous
+ne viendrez plus.»</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch20" id="ch20">CHAPITRE XX</a></h2>
+
+<p>Sir Walter, ses deux filles et Mme Clay arrivèrent les premiers au
+concert, et, en attendant lady Dalrymph, s'assirent auprès du feu; à
+peine y étaient-ils que le capitaine Wenvorth entra. Anna se trouvait
+près de la porte, elle s'avança vers lui et lui dit un bonsoir gracieux.
+Il se mit à causer avec elle, malgré les regards du père et de la
+s&oelig;ur. Anna ne les voyait pas, mais entendait leurs chuchotements, et
+quand elle vit Wenvorth saluer de loin, elle comprit que Sir Walter
+avait bien voulu lui faire un léger salut. Après avoir parlé de Bath et
+du concert, il lui dit en souriant et en rougissant un peu:</p>
+
+<p>«Je vous ai à peine vue depuis la journée passée à Lyme. Je crains que
+vous n'ayez souffert de cette émotion, d'autant plus que vous l'avez
+renfermée.»</p>
+
+<p>Elle l'assura qu'elle n'avait pas souffert.</p>
+
+<p>«Ce fut un terrible moment,» dit-il, et il passa sa main sur ses yeux,
+comme si ce souvenir était <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> encore trop pénible, mais bientôt il
+ajouta en souriant:</p>
+
+<p>«Cette journée cependant a eu des conséquences qui ne sont pas
+terribles. Quand vous eûtes la présence d'esprit de suggérer que c'était
+à Benwick de trouver un médecin, vous ne pensiez guère que c'était lui
+qui avait le plus d'intérêt à la guérison de Louisa.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est certain. Mais j'espère que ce sera un heureux mariage. Ils
+ont tous deux de bons principes et un bon caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, mais ici finit la ressemblance. Je les souhaite heureux
+de toute mon âme. Ils n'auront ni lutte à soutenir, ni caprices, ni
+opposition, ni retards. Tout cela est beaucoup plus que.......»</p>
+
+<p>Il s'arrêta: un souvenir soudain lui donna un peu de cette émotion qui
+faisait rougir Anna et lui faisait tenir les yeux baissés. Il affermit
+sa voix, et continua:</p>
+
+<p>«J'avoue que je trouve entre eux une différence d'esprit trop grande.
+Louisa est une aimable jeune fille, douce et assez intelligente, mais
+Benwick est quelque chose de plus. C'est un homme instruit, un esprit
+délicat, et j'avoue que je suis étonné de son choix. S'il avait été
+préféré par elle et l'eût aimée par reconnaissance, c'est différent;
+mais il semble, au <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> contraire, qu'il y ait eu chez lui un
+attachement soudain, et cela me surprend. Un homme comme lui! un c&oelig;ur
+presque brisé! Fanny Harville était une créature supérieure, et il
+l'aimait sincèrement. Un homme ne doit pas guérir, et ne guérit pas d'un
+tel amour pour une telle femme.»</p>
+
+<p>Anna éprouva en un moment mille sensations de plaisir et de confusion.
+Elle sentait son c&oelig;ur battre plus vite. Il lui fut impossible de
+continuer ce sujet, mais, sentant la nécessité de parler, elle prit un
+détour:</p>
+
+<p>«Êtes-vous resté longtemps à Lyme?</p>
+
+<p>&mdash;Environ quinze jours. Je ne pouvais pas m'éloigner tant que Louisa
+était en danger. J'avais eu une part trop grande dans ce malheur pour
+être tranquille. C'était ma faute. Elle n'aurait pas été si obstinée, si
+j'avais été moins faible. J'ai exploré les environs de Lyme, qui sont
+très beaux; et plus je voyais, plus je trouvais à admirer.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais bien à revoir Lyme, dit Anna.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, je ne l'aurais pas cru. La scène de désolation à laquelle
+vous avez été mêlée, la fatigue et la contention d'esprit que vous avez
+éprouvées auraient dû vous dégoûter de Lyme.</p>
+
+<p>&mdash;Les dernières heures furent certainement <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> pénibles, répondit Anna,
+mais le souvenir d'un chagrin passé devient un plaisir, et ce n'est pas
+le seul souvenir que Lyme m'ait laissé. Nous y avons eu beaucoup de
+plaisir. J'ai voyagé si peu que tout endroit nouveau m'intéresse. Il y a
+de réelles beautés à Lyme. Il ne me reste que des impressions
+agréables,» dit-elle en rougissant un peu.</p>
+
+<p>A ce moment la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>«Lady Dalrymph,» s'écria-t-on joyeusement, et Sir Walter et sa fille
+s'avancèrent avec empressement au-devant d'elle. Anna fut séparée du
+capitaine Wenvorth, mais elle en avait appris en dix minutes plus
+qu'elle n'eût osé espérer. Elle cacha son agitation et sa joie sous les
+banalités de la conversation. Elle se sentait polie et bonne, et
+disposée à plaindre tous ceux qui n'étaient pas aussi heureux qu'elle.</p>
+
+<p>On entra dans la salle du concert. Élisabeth, au bras de miss Carteret,
+regardait le large dos de la douairière vicomtesse Dalrymph et semblait
+au comble du bonheur.</p>
+
+<p>Et Anna?....... Mais ce serait insulter à son bonheur que de le
+comparer à celui de sa s&oelig;ur. L'un prenait sa source dans une vanité
+égoïste, l'autre dans un noble attachement.</p>
+
+<p>Anna ne voyait rien autour d'elle. Son bonheur <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> était en elle-même.
+Ses yeux brillaient, ses joues brûlaient, mais elle n'en savait rien.
+Elle ne pensait qu'à cette dernière demi-heure. Les expressions du
+capitaine, le sujet qu'il avait choisi, et plus encore son air et son
+regard, ne pouvaient laisser à Anna aucun doute. Son étonnement touchant
+Benwick, ses idées sur une première affection, les phrases qu'il n'avait
+pu finir, ses yeux qui se détournaient: tout disait à Anna que ce
+c&oelig;ur lui revenait enfin; que la colère et le ressentiment
+n'existaient plus, et qu'ils étaient remplacés par l'ancienne tendresse.
+Oui, il l'aimait; ces pensées et les images qu'elles suggéraient
+l'absorbaient entièrement.</p>
+
+<p>Quand chacun fut assis à sa place, elle chercha des yeux Wenvorth, mais
+elle ne le vit pas, et le concert commença. M. Elliot s'était arrangé de
+façon à être placé près d'Anna. Miss Elliot, assise entre ses deux
+cousines et l'objet des attentions du colonel Wallis, était très
+satisfaite. Anna était dans une disposition d'esprit à jouir de la
+musique; pendant l'entr'acte elle expliquait à M. Elliot les paroles
+d'une chanson italienne. «Voici à peu près le sens, dit-elle, car une
+chanson d'amour ne se peut guère traduire, et je ne suis pas très
+savante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vois que vous ne savez rien, vous vous bornez <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> à traduire
+fidèlement, élégamment ces inversions et ces obscurités de la langue
+italienne. Ne parlez plus de votre ignorance, en voici une preuve
+complète.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte vos éloges comme une bienveillante politesse, mais je ne
+voudrais pas subir un examen sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas fréquenté Camben-Place si longtemps sans apprécier miss
+Anna Elliot. Elle est trop modeste pour que le monde connaisse la moitié
+de ses perfections, et chez toute autre femme cette modestie ne serait
+pas naturelle.</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, arrêtez: c'est trop de flatterie. Que va-t-on jouer
+maintenant? dit-elle en regardant le programme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous connais peut-être, dit M. Elliot en baissant la voix, depuis
+plus longtemps que vous ne pensez.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! comment cela se peut-il? Vous ne pouvez me connaître que
+depuis mon arrivée à Bath.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous connaissais par ouï-dire, longtemps avant. On vous a dépeinte
+à moi. Votre personne, vos goûts, vos talents, tout est présent à mon
+esprit.»</p>
+
+<p>M. Elliot ne se trompait pas en espérant éveiller <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> l'intérêt d'Anna.
+On éprouve un charme mystérieux et irrésistible à être connue depuis
+longtemps sans le savoir. Elle le questionna, mais en vain. Il était
+ravi qu'on l'interrogeât, mais il ne voulait rien dire.</p>
+
+<p>«Non, non, plus tard peut-être, mais pas maintenant.»</p>
+
+<p>Anna se dit que ce ne pouvait être que M. Wenvorth, le frère du
+capitaine, qui avait parlé d'elle.</p>
+
+<p>«Le nom d'Anna Elliot m'intéresse depuis longtemps, ajouta-t-il, et, si
+j'osais, j'exprimerais le désir qu'elle n'en change jamais.»</p>
+
+<p>Tout à coup une autre voix attira son attention. Son père parlait à lady
+Dalrymph.</p>
+
+<p>«C'est un très bel homme, disait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit lady Dalrymph. Il a plus grand air que les gens qu'on voit
+généralement à Bath. N'est-il pas Irlandais?</p>
+
+<p>&mdash;Son nom est Wenvorth, capitaine de marine. Sa s&oelig;ur est la femme de
+M. Croft, mon locataire à Kellynch, dans le comté de Somerset.»</p>
+
+<p>Anna, ayant suivi la direction des regards de son père, aperçut le
+capitaine, debout au milieu d'un groupe. Quand leurs yeux se
+rencontrèrent, il lui sembla qu'il détournait les siens.</p>
+
+<p>Mais la musique recommença, et elle fut forcée <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> d'y donner son
+attention. Quand elle regarda de nouveau, il était parti.</p>
+
+<p>La première partie du concert étant finie, quelques personnes
+proposèrent d'aller prendre du thé. Anna resta assise à côté de lady
+Russel, et fut débarrassée de M. Elliot. Elle était décidée à parler à
+Wenvorth si le hasard l'amenait auprès d'elle, malgré la présence de
+lady Russel, qui l'avait certainement aperçu. La salle se remplit de
+nouveau, et Anna eut à entendre une longue heure de musique. Elle était
+fort agitée, et ne pouvait être tranquille tant qu'elle n'aurait pas
+échangé avec lui un regard ami.</p>
+
+<p>Elle se plaça à dessein à l'extrémité d'une banquette, avec une place
+vide auprès d'elle. Bientôt Wenvorth s'approcha, mais avec hésitation;
+il avait un air grave; le changement était frappant. Elle pensa que son
+père ou lady Russel l'avait peut-être blessé... Il parla du concert, dit
+qu'il espérait de meilleur chant et qu'il ne serait pas fâché d'en voir
+la fin. Mais elle défendit si bien les chanteurs, tout en tenant compte,
+d'une manière charmante, de l'opinion du capitaine qu'il répondit par un
+sourire et que sa figure s'éclaircit.</p>
+
+<p>Alors il parut plus à l'aise, et jeta même un regard sur le banc pour y
+prendre place à côté d'Anna. A <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> ce moment elle se sentit toucher
+l'épaule; c'était M. Elliot qui la priait de vouloir bien expliquer
+encore l'italien. Miss Carteret désirait comprendre ce qu'on allait
+chanter.</p>
+
+<p>Anna ne put refuser, mais jamais elle n'avait fait à la politesse un
+plus grand sacrifice.</p>
+
+<p>Quand elle se retourna vers le capitaine, il lui dit adieu
+précipitamment.</p>
+
+<p>«Cette chanson ne mérite-t-elle pas qu'on reste? dit Anna soudainement
+poussée à encourager Wenvorth.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il d'un ton singulier. Rien ici n'est digne de me retenir.»
+Et il partit.</p>
+
+<p>Il était donc jaloux de M. Elliot. C'était là le seul motif plausible.
+Aurait-elle pu le croire trois heures auparavant! Ce fut un moment de
+joie exquise. Mais, hélas! combien différentes furent les pensées qui
+suivirent! Comment apaiser cette jalousie? Comment pourrait-il jamais
+connaître les vrais sentiments d'Anna?</p>
+
+<p>Les attentions de M. Elliot la firent souffrir horriblement, ce soir-là.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch21" id="ch21">CHAPITRE XXI</a></h2>
+
+<p>Le lendemain Anna se rappela avec plaisir sa promesse à Mme Shmith. Elle
+serait absente quand M. Elliot viendrait, car l'éviter était maintenant
+son seul désir. Elle éprouvait cependant pour lui une grande
+bienveillance; elle lui devait de la reconnaissance et de l'estime. Mais
+Wenvorth existait seul pour elle, soit qu'elle dût être unie à lui, soit
+qu'elle en fût séparée pour toujours. Jamais peut-être les rues de Bath
+n'avaient été traversées par de pareils rêves d'amour.</p>
+
+<p>Ce matin-là son amie sembla particulièrement reconnaissante, car elle
+comptait à peine sur sa visite. Elle demanda des détails, et Anna se fit
+un plaisir de lui raconter la soirée. Ses traits étaient animés par le
+souvenir. Mais ce n'était pas assez pour la curieuse Mme Shmith, qui
+demanda des détails particuliers sur les personnes.</p>
+
+<p>«Les petites Durand étaient-elles là, la bouche ouverte pour gober la
+musique, comme des moineaux <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> qui demandent la becquée. Elles ne
+manquent jamais un concert.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les ai pas vues. Mais j'ai entendu dire qu'elles étaient dans la
+salle.</p>
+
+<p>&mdash;Et la vieille lady Maclean? Elle devait être dans votre voisinage, car
+vous étiez certainement aux places d'honneur, près de l'orchestre, avec
+lady Dalrymph?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est ce que je craignais; mais heureusement lady Dalrymph
+cherche toujours à être le plus loin possible, et il paraît que je n'ai
+pas vu grand'chose.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! assez pour votre amusement, il me semble, et puis vous aviez mieux
+à faire. Je vois dans vos yeux que vous avez eu une soirée agréable.
+Vous causiez dans les entr'actes?»</p>
+
+<p>Anna sourit. «Que voyez-vous dans mes yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Votre visage me dit que vous étiez hier avec la personne que vous
+trouvez la plus aimable entre toutes, et qui vous intéresse plus que
+l'univers entier.»</p>
+
+<p>Une rougeur s'étendit sur les joues d'Anna; elle ne put répondre.</p>
+
+<p>«Et cela étant, continua Mme Shmith après un silence, vous saurez
+combien j'apprécie votre visite. C'est vraiment bien bon de votre part,
+vous qui avez tant d'autres invitations.»</p>
+
+<p>La pénétration de Mme Shmith saisit Anna d'étonnement <span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> et de
+confusion; elle ne pouvait imaginer comment elle savait quelque chose
+sur Wenvorth.</p>
+
+<p>«Dites-moi, je vous prie, continua Mme Shmith; M. Elliot sait-il que je
+suis à Bath, et que vous me connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;M. Elliot! reprit Anna surprise, mais elle se reprit aussitôt, et
+ajouta d'un air indifférent: Vous le connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai connu beaucoup autrefois, dit madame Shmith gravement; mais
+c'est fini maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'en avez jamais rien dit! Si je l'avais su, j'aurais eu le
+plaisir de lui parler de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pour dire la vérité, dit Mme Shmith reprenant son air gai, c'est
+exactement le plaisir que je vous prie de me faire. M. Elliot peut
+m'être très utile, et si vous avez la bonté, chère miss Elliot, de
+prendre ma cause en main, elle sera gagnée.</p>
+
+<p>&mdash;J'en serais extrêmement heureuse: j'espère que vous ne doutez pas de
+mon désir de vous être utile, répondit Anna, mais vous me supposez une
+plus grande influence que je n'en ai. Je suis parente de M. Elliot, à ce
+titre seulement n'hésitez pas à m'employer.»</p>
+
+<p>Mme Shmith lui jeta un regard pénétrant, puis, souriant, elle lui dit:</p>
+
+<p>«J'ai été un peu trop vite à ce que je vois. Pardonnez-le-moi, <span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>
+j'aurais dû attendre une déclaration officielle. Mais, chère miss
+Elliot, dites-moi, comme à une vieille amie, quand je pourrai parler. Me
+sera-t-il permis, la semaine prochaine, de penser que tout est décidé,
+et de bâtir mes projets égoïstes sur le bonheur de M. Elliot?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Anna; ni la semaine prochaine, ni les suivantes. Rien de
+ce que vous pensez ne se fera. Je ne dois pas épouser M. Elliot. Qui
+vous le fait croire?»</p>
+
+<p>Mme Shmith la regarda avec attention, sourit, secoua la tête et dit:</p>
+
+<p>«Je crois que vous ne serez pas cruelle quand le moment sera arrivé.
+Jusque-là, nous autres femmes, nous ne voulons rien avouer. Tout homme
+qui ne nous a pas encore demandées est censé refusé. Laissez-moi plaider
+pour mon ancien ami. Où trouverez-vous un mari plus gentleman, un homme
+plus aimable? Laissez-moi recommander M. Elliot. Je suis sûre que le
+colonel Wallis ne vous a dit de lui que du bien; et qui peut le mieux
+connaître que le colonel Wallis?</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère madame Shmith, il n'y a pas un an que Mme Elliot est morte.
+Votre supposition n'est pas admissible. <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oh! si ce sont là vos seules objections! dit Mme Shmith d'un air
+malin, M. Elliot est sauvé, et je ne m'inquiète plus de lui. Ne
+m'oubliez pas quand vous serez mariée: voilà tout. Dites-lui que je suis
+votre amie, et il m'obligera plus facilement qu'aujourd'hui. J'espère,
+chère miss Elliot, que vous serez très heureuse. M. Elliot a assez de
+bon sens pour apprécier la valeur d'une femme telle que vous. Votre
+bonheur ne fera pas naufrage comme le mien. Vous avez la fortune, et
+vous connaissez le caractère de votre fiancé. D'autres ne l'entraîneront
+pas à sa ruine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Anna, je peux croire tout le bien possible de mon cousin. Son
+caractère paraît ferme et décidé, et j'ai pour lui un grand respect.
+Mais je ne le connais pas depuis longtemps, et ce n'est pas un homme
+qu'on puisse connaître vite. Ne comprenez-vous pas qu'il ne m'est rien?
+S'il demandait ma main, je refuserais. Je vous assure que M. Elliot
+n'était pour rien dans le plaisir que j'ai eu hier soir. Ce n'est pas M.
+Elliot qui.....»</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, et rougit fortement, regrettant d'en avoir tant dit.
+Puis, impatiente d'échapper à de nouvelles remarques, elle voulut savoir
+pourquoi Mme Shmith s'était imaginé qu'elle épouserait M. Elliot. <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span></p>
+
+<p>«D'abord, pour vous avoir vus souvent ensemble. J'ai pensé, comme tout
+le monde, que vos parents et vos amis désiraient cette union. Mais c'est
+depuis deux jours seulement que j'en ai entendu parler.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, on en a parlé!</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous regardé la femme qui vous a introduite hier soir? C'était la
+garde, Mme Rock, qui, par parenthèse, était très curieuse de vous voir
+et très contente de se trouver là. C'est elle qui m'a dit que vous
+épousiez M. Elliot.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a pu dire grand'chose sur des bruits qui n'ont aucun
+fondement,» dit Anna en riant.</p>
+
+<p>Mme Shmith ne répondit pas.</p>
+
+<p>«Dois-je dire à M. Elliot que vous êtes à Bath?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certainement. Je vous remercie; ne vous occupez pas de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous disiez avoir connu M. Elliot pendant longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pas avant son mariage, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'était pas marié quand je l'ai connu.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous étiez très liée avec lui?</p>
+
+<p>&mdash;Intimement.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! alors dites-moi ce qu'il était à <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> cette époque: je suis
+curieuse de le savoir. Était-il tel qu'aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas vu depuis trois ans,» répondit Mme Shmith d'une voix si
+grave, que continuer ce sujet devenait impossible.</p>
+
+<p>La curiosité d'Anna en fut accrue. Elles restèrent toutes deux
+silencieuses; enfin Mme Shmith dit:</p>
+
+<p>«Je vous demande pardon, chère miss Elliot, mais j'étais incertaine sur
+ce que je devais faire, et je me décide à vous laisser connaître le vrai
+caractère de M. Elliot. Je crois maintenant que vous n'avez pas
+l'intention de l'accepter. Mais on ne sait ce qui peut arriver; vous
+pourriez un jour ou l'autre penser différemment. Écoutez la vérité:</p>
+
+<p>»M. Elliot est un homme sans c&oelig;ur et sans conscience; un être
+prudent, rusé et froid, qui ne pense qu'à lui, qui, pour son bien-être
+ou son intérêt, commettrait une cruauté, une trahison, s'il n'y trouvait
+aucun risque. Il est capable d'abandonner ceux qu'il a entraînés à la
+ruine sans le moindre remords. Il n'a aucun sentiment de justice ni de
+compassion. Oh! il n'a pas de c&oelig;ur, et son âme est noire.»</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, voyant l'air surpris d'Anna, et ajouta d'un ton plus
+calme:</p>
+
+<p>«Mes expressions vous étonnent; il faut faire <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> la part d'une femme
+irritée et maltraitée, mais j'essayerai de me dominer. Je ne veux pas le
+décrier. Je vous dirai seulement ce qu'il a été pour moi.</p>
+
+<p>»Il était, avant mon mariage, l'ami intime de mon cher mari, qui le
+croyait aussi bon que lui-même. M. Elliot me plut aussi beaucoup, et
+j'eus de lui une haute opinion. A dix-neuf ans on ne raisonne pas
+beaucoup. Nous vivions très largement: il avait moins d'aisance que
+nous, et demeurait au temple; c'est à peine s'il pouvait soutenir son
+rang. Mais notre maison était la sienne; il y était le bienvenu; on le
+regardait comme un frère. Mon pauvre Henri, qui avait l'esprit le plus
+fin et le plus généreux, aurait partagé avec lui jusqu'à son dernier
+sou, et je sais qu'il est venu souvent à son aide.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit être alors, dit Anna, qu'il connut mon père et ma s&oelig;ur. Je
+n'ai jamais compris sa conduite avec eux ni son mariage; cela ne
+s'accorde guère avec ce qu'il paraît être aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout! s'écria Mme Shmith. Il fut présenté à Sir Walter avant
+que je le connusse, mais il en parlait souvent. Je sais qu'il refusa les
+avances qu'on lui fit. Je sais aussi tout ce qui a rapport à son
+mariage. Sa femme était d'une condition inférieure; <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> je l'ai connue
+pendant les deux dernières années de sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit que ce ne fut pas un heureux mariage, dit Anna. Mais
+j'aimerais à savoir pourquoi il repoussa les avances de mon père.</p>
+
+<p>&mdash;M. Elliot, continua Mme Shmith, avait alors le désir de faire
+rapidement fortune par un riche mariage. Il n'avait aucun secret pour
+moi; il me le dit, et me parlait souvent de votre père et de votre
+s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, dit Anna frappée d'une idée soudaine, lui avez-vous
+quelquefois parlé de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Très souvent: je me vantais de connaître ma chère Anna, et je disais
+que vous ne ressembliez guère à........»</p>
+
+<p>Elle s'arrêta brusquement.</p>
+
+<p>«Cela m'explique ce que m'a dit M. Elliot hier soir. Je n'y comprenais
+rien. Mais je vous ai interrompue: alors M. Elliot fit un mariage
+d'argent? et c'est là sans doute ce qui vous ouvrit les yeux sur son
+caractère?»</p>
+
+<p>Ici Mme Shmith hésita:</p>
+
+<p>«Oh! ces choses sont trop communes pour frapper beaucoup. J'étais très
+jeune, gaie et insouciante. Je ne pensais qu'au plaisir. La maladie et
+le chagrin m'ont donné d'autres idées. Mais alors je ne voyais <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> rien
+de répréhensible dans ce que faisait M. Elliot. Chercher son bien avant
+tout me paraissait naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sa femme n'était-elle pas de basse condition?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'était là mon objection, mais il ne voulut rien entendre. De
+l'argent, c'était tout ce qu'il voulait. Le père était vitrier, le
+grand-père boucher. Mais elle était jolie, elle avait eu de l'éducation,
+et ses cousines l'avaient conduite dans la société. Le hasard lui fit
+rencontrer Elliot: elle l'aima. Il s'assura seulement du chiffre de la
+fortune. Il n'attachait pas d'importance, comme aujourd'hui, à son rang.
+Kellynch devait lui revenir un jour; mais en attendant il ne se souciait
+guère de l'honneur de la famille. Je lui ai souvent entendu dire que si
+une baronnie s'achetait il vendrait la sienne pour mille francs, y
+compris les armoiries et la devise, le nom et la livrée. Mais ce serait
+mal de raconter tout ce qu'il disait sur ce sujet, et cependant je dois
+vous donner des preuves.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas besoin: ce que vous m'avez dit s'accorde bien avec tout
+ce que nous avons entendu dire. Je suis curieuse de savoir pourquoi il
+est si différent maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Pour ma propre satisfaction, restez, et soyez assez bonne pour aller
+prendre dans ma chambre <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> une petite boîte incrustée que vous
+trouverez sur la tablette du cabinet.»</p>
+
+<p>Anna fit ce que son amie désirait, et la <ins class="correction" title="boîe">boîte</ins> fut placée devant Mme
+Shmith. Elle soupira en l'ouvrant et dit:</p>
+
+<p>«Elle est pleine de lettres de M. Elliot à mon mari. J'en cherche une
+écrite avant mon mariage et qui a été conservée par hasard. La voici; je
+ne l'ai pas brûlée, parce qu'étant peu satisfaite de M. Elliot, j'ai
+voulu conserver les preuves de notre ancienne intimité:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Cher Shmith, j'ai reçu votre lettre. Votre bonté m'accable. Je
+voudrais que les c&oelig;urs comme le vôtre fussent moins rares; mais
+j'ai vécu vingt-trois ans dans le monde, et je n'ai rien vu de pareil.
+Je n'ai pas besoin d'argent en ce moment. Félicitez-moi: je suis
+débarrassé de Sir Walter et de sa fille. Ils sont retournés à
+Kellynch, et m'ont fait presque jurer de les visiter cet été. Mais
+quand j'irai, ce sera accompagné d'un arpenteur, pour savoir le
+meilleur parti qu'on peut tirer de la propriété. Le baronnet pourrait
+bien se remarier; il est assez fou pour cela.</p>
+
+<p>»S'il le fait, il me laissera en paix, ce qui est une compensation
+pour l'héritage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span></p>
+
+<p>»Je voudrais avoir un autre nom que Elliot; j'en suis éc&oelig;uré.
+Heureusement je puis quitter celui de Walter, et je souhaite que vous
+ne me le jetiez jamais à la face, voulant pour le reste de ma vie me
+dire</p>
+
+<p class="right">»Votre dévoué</p>
+
+<p class="right">»<span class="smcap">William Elliot.</span>»</p>
+</div>
+
+<p>Anna ne put lire cette lettre sans rougir; ce que voyant, dit Mme
+Shmith:</p>
+
+<p>«Les expressions sont assez insolentes. Elles vous peignent l'homme.
+Peut-on être plus clair?»</p>
+
+<p>Anna fut quelque temps à se remettre du trouble et de la mortification
+qu'elle avait éprouvés.</p>
+
+<p>Elle fut obligée de se dire avant de recouvrer le calme nécessaire, que
+cette lecture était la violation du secret d'une lettre, et qu'on ne
+devait juger personne sur un pareil témoignage.</p>
+
+<p>«Je vous remercie, dit-elle. Voici bien la preuve complète de ce que
+vous m'avez dit. Mais pourquoi se lier avec nous, à présent?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le savoir: je vous ai montré ce qu'était M. Elliot, il y a
+douze ans; je vais vous le montrer tel qu'il est aujourd'hui. Je ne puis
+vous donner des preuves écrites, mais un témoignage verbal authentique.
+Il désire réellement vous épouser. <span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> Ses intentions sont très
+sincères. Mon autorité en ceci est le colonel Wallis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Non, la chose ne me vient pas si directement, mais la source n'en est
+pas moins bonne. M. Elliot parle à c&oelig;ur ouvert de ses projets de
+mariage au colonel Wallis, qui me paraît un caractère sensé, prudent et
+observateur. Mais il a une jolie femme très sotte, à qui il dit tout ce
+qu'il fait; celle-ci répète tout à sa garde, qui me le redit.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Mme Shmith, votre autorité est en faute. Les idées que M.
+Elliot a sur moi n'expliquent aucunement ses efforts pour se réconcilier
+avec mon père. Ils étaient déjà sur un pied d'intimité quand je suis
+arrivée à Bath.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais cela, mais..... Écoutez-moi seulement: vous jugerez
+bientôt s'il faut y croire, en écoutant quelques particularités que vous
+pourrez immédiatement contredire ou confirmer. Il vous avait vue et
+admirée avant d'aller à Bath sans vous connaître, est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai vu à Lyme.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Le premier point reconnu vrai, accordez quelque confiance à mon
+amie. Il vous vit à Lyme, et vous lui plûtes tellement qu'il fut ravi de
+vous retrouver <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> à Camben-Place, sous le nom de miss Anna Elliot. Dès
+ce moment, ses visites eurent un double motif. Mon historien dit que
+l'amie de votre s&oelig;ur est à Bath depuis le commencement de septembre;
+que c'est une femme habile, insinuante; une belle personne, pauvre
+et..... qui doit désirer s'appeler lady Elliot; et l'on se demande avec
+surprise pourquoi miss Elliot semble ne pas voir le danger.»</p>
+
+<p>Ici, Mme Shmith s'arrêta un moment; mais, Anna gardant le silence, elle
+continua:</p>
+
+<p>«Ceux qui connaissent la famille voyaient les choses ainsi, longtemps
+avant votre arrivée. Le colonel Wallis, ami de M. Elliot, avait l'&oelig;il
+sur votre père et étudiait avec intérêt ce qui se passe ici; il mit M.
+Elliot au courant des cancans. Celui-ci a complètement changé d'avis
+pour ce qui touche le rang et les relations; et maintenant qu'il est
+riche, il s'est accoutumé à étayer son bonheur sur sa baronnie future.
+Il ne peut supporter l'idée de ne pas être Sir Walter. Vous pouvez
+deviner que les nouvelles apportées par son ami ne lui ont pas été
+agréables. Il a résolu de s'établir à Bath et de se lier avec la
+famille, afin de s'assurer du danger et de circonvenir la dame, s'il
+était nécessaire, et le colonel a promis de l'aider. Le seul but de M.
+Elliot était d'abord d'étudier Mme Clay et Sir Walter, quand <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> votre
+arrivée y ajouta un autre motif. Mais je n'ai pas besoin d'entrer dans
+des détails, et vous pouvez vous souvenir de ce qui s'est passé depuis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Anna; ce que vous me dites s'accorde avec ce que j'ai vu. La
+ruse a toujours quelque chose d'offensif; et les man&oelig;uvres de
+l'égoïsme et de la duplicité sont révoltantes; mais rien de ce que j'ai
+entendu ne me surprend, j'ai toujours supposé à sa conduite un motif
+caché. J'aimerais à connaître sa pensée sur la probabilité de
+l'événement qu'il redoute.</p>
+
+<p>&mdash;Il pense que Mme Clay sait qu'il voit son jeu, qu'elle le craint, et
+que sa présence l'empêche d'agir comme elle le voudrait. Mais il partira
+un jour ou l'autre, et je ne vois pas comment il pourra être jamais
+tranquille, tant qu'elle gardera son influence. Mme Wallis a une idée
+amusante, c'est de mettre dans votre contrat de mariage avec M. Elliot
+que votre père n'épousera pas Mme Clay. Cela ne l'empêchera pas, dit Mme
+Rock, d'en épouser une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis très enchantée de savoir tout cela; il me sera peut-être plus
+pénible de me trouver avec lui, mais je saurai mieux comment il faut
+agir. M. Elliot est décidément un homme mondain et rusé qui n'a d'autres
+principes pour le guider que l'égoïsme.» <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span></p>
+
+<p>Mais Mme Shmith n'en avait pas fini avec M. Elliot. Il avait entraîné
+son mari à sa ruine; et Anna put se convaincre que M. Shmith avait un
+c&oelig;ur aimant, un caractère facile et insouciant, et une intelligence
+très médiocre; que son ami le dominait et probablement le méprisait.
+Devenu riche lui-même, M. Elliot s'inquiéta peu des embarras financiers
+de son ami, qui mourut juste à temps pour ne pas savoir sa ruine. Mais
+ils avaient assez connu la gêne pour savoir qu'il ne fallait pas compter
+sur M. Elliot. Cependant M. Shmith, par une confiance qui faisait plus
+d'honneur à son c&oelig;ur qu'à son jugement, le nomma son exécuteur
+testamentaire; il refusa, malgré les prières de Mme Shmith, ne voulant
+pas s'engager dans des tracas inutiles. Cette ingratitude équivalait
+pour Anna presque à un crime. Elle écouta cette histoire, comprenant que
+ce récit soulageait son amie, et s'étonnant seulement de son calme
+habituel. Mme Shmith, en apprenant le mariage d'Anna, avait espéré
+obtenir par son intermédiaire un service de M. Elliot. C'était pour
+recouvrer une propriété dans les Indes, dont les revenus étaient sous le
+séquestre; elle était forcée de renoncer à cet espoir.</p>
+
+<p>Anna ne put s'empêcher de s'étonner que Mme Shmith eût d'abord parlé si
+favorablement de M. Elliot. <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p>
+
+<p>«Ma chère, lui répondit-elle, je regardais votre mariage comme certain,
+et je ne pouvais vous dire sur lui la vérité; mais mon c&oelig;ur souffrait
+quand je vous parlais de bonheur. Cependant M. Elliot a des qualités,
+et, avec une femme comme vous, il ne fallait pas désespérer. Sa première
+femme fut malheureuse, mais elle était ignorante et sotte, et il ne
+l'avait jamais aimée. J'espérais qu'il en serait autrement pour vous.»</p>
+
+<p>Anna frissonna à la pensée de ce qu'elle aurait souffert. Était-il
+possible qu'elle eût consentie à devenir lady Elliot? Et lequel des deux
+eût été le plus misérable, quand le temps aurait tout fait connaître,
+mais trop tard.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch22" id="ch22">CHAPITRE XXII</a></h2>
+
+<p>Une fois rentrée chez elle, Anna se mit à penser à tout cela; elle était
+soulagée de pouvoir juger M. Elliot librement et de ne lui plus devoir
+aucune amitié. Cependant elle sentait combien son père serait froissé;
+elle se préoccupait du chagrin et du désappointement de lady Russel,
+mais il fallait tout lui dire et attendre tranquillement la suite des
+événements. En arrivant chez elle, elle apprit que M. Elliot était venu,
+mais qu'il reviendrait le soir.</p>
+
+<p>Je ne pensais pas à l'inviter, dit Élisabeth d'un air qu'elle affectait
+de rendre insouciant; mais il désirait tellement venir, du moins à ce
+que dit Mme Clay.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vraiment, dit celle-ci; je n'ai jamais vu solliciter une
+invitation d'une manière plus pressante. J'étais réellement en peine
+pour lui, car votre s&oelig;ur, impitoyable, semble décidée à être cruelle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria Élisabeth, je suis trop accoutumée à ces choses pour en
+être touchée. Mais quand j'ai <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> vu combien il regrettait de ne pas
+rencontrer mon père, j'ai cédé. Ils paraissent tous deux tellement à
+leur avantage quand ils sont ensemble. Leurs façons sont si parfaites;
+et M. Elliot est si respectueux!</p>
+
+<p>&mdash;Cela est charmant, dit Mme Clay n'osant cependant regarder Anna. Ils
+sont comme père et fils. Chère miss Elliot, ne puis-je pas le dire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je laisse chacun dire ce qu'il veut; s'il vous plaît de penser
+ainsi! Mais il me semble que ses attentions ressemblent à celles de tout
+le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère miss Elliot! dit Mme Clay levant les mains et les yeux au
+ciel et affectant un silence étudié.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Pénélope, ne prenez pas l'alarme. Je l'ai invité, puis
+congédié avec un sourire: j'ai eu pitié de lui.»</p>
+
+<p>Anna admira la dissimulation de Mme Clay, qui paraissait attendre avec
+un tel plaisir celui qui venait contre-carrer ses plans.</p>
+
+<p>Il était impossible qu'elle ne détestât pas M. Elliot, et cependant il
+lui fallait prendre un air calme, obligeant et se montrer satisfaite
+d'être une simple amie pour Sir Walter, tandis qu'elle aurait bien voulu
+être autre chose.</p>
+
+<p>Anna éprouva, en voyant M. Elliot, un pénible <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> embarras. Maintenant
+qu'elle voyait clairement sa fausseté, sa déférence et ses attentions
+pour Sir Walter étaient odieuses; et, songeant à sa conduite avec M.
+Shmith, elle pouvait à peine supporter ses sourires, son air affable et
+l'expression de ses sentiments artificiels. Elle ne voulait ni
+explications, ni rupture, mais être aussi froide que la parenté le
+permettait. Elle fut bien aise d'apprendre qu'il quittait Bath pour deux
+jours.</p>
+
+<p>Le lendemain elle annonça son intention d'aller passer la matinée chez
+lady Russel.</p>
+
+<p>«Très bien, dit Élisabeth: faites-lui mes compliments; c'est tout ce que
+j'ai à lui dire. Rendez-lui aussi cet ennuyeux livre qu'elle a voulu me
+prêter. Je ne puis pourtant pas m'ennuyer à lire tous les poèmes ou
+toutes les statistiques qui paraissent. Lady Russel est insupportable
+avec ses nouvelles publications. Je l'ai trouvée horriblement mise hier
+soir; mais il n'est pas nécessaire que vous le lui disiez. Je croyais
+qu'elle avait un peu de goût, et j'ai eu honte d'elle. Un air officiel
+et apprêté. Et elle se tient si raide! Faites-lui mes meilleurs
+compliments, cela va sans dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et les miens aussi, ajouta Sir Walter, et vous pouvez dire que j'ai
+l'intention d'aller bientôt la voir. <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> Soyez polie. Mais je me
+contenterai de laisser ma carte, il ne faut pas faire de visites le
+matin à de vieilles femmes. Si seulement elle mettait du rouge, elle ne
+craindrait pas qu'on la voie. La dernière fois que j'y suis allé, les
+jalousies ont été baissées immédiatement.»</p>
+
+<p>Tandis qu'il parlait, on frappa, et M. et Mme Charles Musgrove furent
+introduits. La surprise fut grande: mais Anna seule fut contente; les
+autres étaient indifférents. Cependant, aussitôt qu'on sut qu'ils
+n'avaient pas l'intention de s'installer à la maison, Sir Walter et
+Élisabeth devinrent plus aimables et firent les honneurs de la maison.
+Élisabeth conduisit Marie dans un autre salon pour lui en faire admirer
+les magnificences.</p>
+
+<p>Anna, restée seule avec Charles, sut alors que Henriette et Benwick
+étaient du voyage. Voici comment ceci avait été décidé. Ce dernier ayant
+affaire à Bath, Charles s'était proposé pour venir avec lui; mais Marie
+ne supporta pas l'idée de rester seule et mit tout projet en suspens.
+Heureusement Mme Musgrove mère se décida à venir à Bath avec Henriette
+pour acheter les toilettes de noces de ses deux filles, et elle emmena
+Marie.</p>
+
+<p>Anna apprit que, Charles Hayter ayant obtenu <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> une cure provisoire,
+les deux familles avaient consenti au mariage de leurs enfants.</p>
+
+<p>«Je suis bien heureuse d'apprendre, dit Anna, que les deux s&oelig;urs qui
+s'aiment tant et qui ont un égal mérite, aient trouvé une situation
+égale. J'espère que votre père et votre mère sont tout à fait heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père aimerait autant que ses futurs gendres fussent plus riches;
+mais c'est là leur seul défaut. Marier deux filles à la fois n'est pas
+une opération financière très agréable; cela diminue singulièrement les
+ressources de mon père. Je ne dis pas que mes s&oelig;urs n'y aient pas
+droit: mon père s'est toujours montré très libéral envers moi. Mais
+Marie n'approuve qu'à demi le mariage de Henriette: elle ne rend pas
+justice à Hayter, et ne pense pas assez à Wenthrop. Je ne puis lui faire
+admettre la valeur de la propriété. C'est un mariage qui a de l'avenir.
+J'ai toujours aimé Charles, et je ne cesserai pas de l'aimer
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que Louisa est tout à fait guérie?»</p>
+
+<p>Il répondit avec hésitation:</p>
+
+<p>«Oui, je la crois guérie; mais elle est bien changée, on ne la voit plus
+courir, rire et danser. Si l'on ferme une porte trop fort, elle
+tressaille et <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> s'agite; et Benwick s'assoit près d'elle, lui parle
+bas et lui lit des vers tout le long du jour.»</p>
+
+<p>Anna ne put s'empêcher de rire:</p>
+
+<p>«Cela n'est pas de votre goût; mais je crois que c'est un excellent
+jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement; personne n'en doute, j'apprécie fort Benwick; quand on
+peut le décider à parler, il cause bien. Ses lectures ne lui ont fait
+aucun tort, car il se bat aussi volontiers qu'il lit. Nous avons eu
+lundi dernier une fameuse chasse aux rats dans les granges de mon père,
+et il y a joué un si beau rôle que je l'en aime davantage.»</p>
+
+<p>Ici Charles fut obligé d'aller admirer les glaces et les porcelaines de
+Chine; mais Anna en avait entendu assez pour être au courant et pour se
+réjouir. Cependant elle soupira; mais ce n'était pas un soupir d'envie:
+elle eût bien voulu avoir la même part de bonheur que les autres sans
+diminuer la leur. La visite se passa gaiement; Marie était de bonne
+humeur, et si <ins class="correction" title="sastisfaite">satisfaite</ins> du voyage dans le landau à quatre chevaux de sa
+belle-mère, qu'elle était disposée à admirer tout ce qu'on lui montrait.
+Son importance personnelle était rehaussée par ce bel appartement.</p>
+
+<p>Élisabeth sentait qu'il fallait inviter à dîner les Musgrove, <span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> mais
+elle ne pouvait supporter l'idée qu'ils verraient une diminution de
+serviteurs et de représentation, eux si inférieurs aux Elliot de
+Kellynch! Ce fut un combat entre les convenances et la vanité. Celle-ci
+eut le dessus, et Élisabeth fut satisfaite. Elle se dit:</p>
+
+<p>«Ce sont de vieilles idées de province sur l'hospitalité. On sait que
+nous ne donnons pas de dîners; personne ici ne le fait, et je suis sûre
+qu'une invitation ne serait pas agréable à Mme Musgrove: elle est gênée
+avec nous, et hors de son monde. Je les inviterai pour la soirée de
+demain; ce sera une nouveauté et un plaisir: ils n'ont jamais vu deux
+salons comme ceux-ci. Ils seront ravis, ce sera une petite réunion
+choisie.»</p>
+
+<p>Marie fut parfaitement contente de cette invitation; on devait la
+présenter à M. Elliot et aux illustres cousines, et rien ne pouvait lui
+être plus agréable. Anna sortit avec Charles et sa femme. Elle avait
+hâte de revoir ses amis d'Uppercross, et elle reçut le meilleur accueil.</p>
+
+<p>Henriette, dont l'âme était épanouie par le bonheur, fut bienveillante
+et gracieuse. Mme Musgrove était reconnaissante des services d'Anna. Ce
+fut une expansion, une chaleur, une sincérité qui la ravirent d'autant
+plus qu'elle en était privée chez elle. Elle fut <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> invitée ou plutôt
+réclamée comme un membre de la famille, et elle reprit en retour ses
+habitudes serviables, écoutant l'histoire de Louisa et d'Henriette,
+donnant son avis sur les achats, recommandant tels magasins,
+s'interrompant pour aider Marie dans ses comptes, chercher ses clefs ou
+tâcher de la convaincre qu'elle n'avait été dupe de personne, car Marie,
+tout en s'amusant à regarder les passants par la fenêtre, ne pouvait
+s'empêcher de laisser travailler son imagination.</p>
+
+<p>Une nombreuse compagnie arrivant dans un hôtel y porte beaucoup de bruit
+et de mouvement; et Anna n'avait pas été là une demi-heure, que la vaste
+salle était à moitié remplie de boîtes et de paquets; puis vinrent les
+amies de Mme Musgrove, et, bientôt après, Harville et Wenvorth. Il
+sembla à Anna qu'il était dans la même disposition d'esprit que le jour
+du concert, et qu'il voulait l'éviter. Elle s'efforça d'être calme et se
+raisonna ainsi: «Si nous nous aimons encore, nos c&oelig;urs finiront par
+se comprendre; la destinée ne nous a pas rapprochés pour que nous nous
+cherchions des querelles absurdes.»</p>
+
+<p>«Anna, s'écria Marie, voici Mme Clay debout sous la colonnade avec un
+monsieur près d'elle. Ils semblent causer intimement. Comment se
+nomme-t-il? Venez; dites-le-moi. Mon Dieu! je me souviens; c'est M.
+Elliot. <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Non, s'écria Anna vivement, ce ne peut être lui. Il a dû quitter Bath
+ce matin à neuf heures, et il ne reviendra que demain.»</p>
+
+<p>Elle sentit que Wenvorth la regardait, ce qui la vexa et l'embarrassa et
+lui fit regretter ce qu'elle avait dit.</p>
+
+<p>Marie, voulant qu'on supposât qu'elle connaissait son cousin, se mit à
+parler des ressemblances de famille, affirma que c'était M. Elliot, et
+appela encore Anna pour regarder elle-même. Mais Anna ne bougea pas. Son
+malaise cependant augmenta quand elle vit les sourires et les regards
+d'intelligence échangés entre deux ou trois dames, comme si elles se
+croyaient dans le secret. Il était évident qu'on avait causé d'elle.</p>
+
+<p>«Venez voir, s'écria Marie; ils se séparent et se donnent la main.
+Est-ce que vous ne reconnaîtriez pas M. Elliot? Vous semblez avoir
+oublié Lyme.»</p>
+
+<p>Pour cacher son embarras, Anna alla vivement à la fenêtre. Elle s'assura
+que c'étaient Mme Clay et M. Elliot, et, réprimant sa surprise, elle dit
+tranquillement:</p>
+
+<p>«Oui, c'est M. Elliot. Il a changé son heure de départ, voilà tout; ou
+je puis m'être trompée.»</p>
+
+<p>Elle revint s'asseoir avec l'espoir consolant d'avoir paru indifférente.
+Les dames partirent; Charles, après avoir maudit leur visite, dit: <span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span></p>
+
+<p>«Mère, j'ai fait quelque chose qui vous fera plaisir; j'ai loué une loge
+pour demain, et j'ai invité Wenvorth, je suis sûr qu'Anna ne sera pas
+fâchée de venir avec nous. N'ai-je pas bien fait?</p>
+
+<p>&mdash;Bonté du ciel, s'écria Marie. Qu'avez-vous fait? Avez-vous oublié que
+nous sommes engagés à Camben-Place, et que nous y rencontrerons lady
+Dalrymph, M. Elliot et les principaux parents de la famille?</p>
+
+<p>&mdash;Bah, répondit Charles; qu'est-ce que c'est qu'une soirée? Votre père
+pouvait nous inviter à dîner, s'il voulait nous voir. Faites ce que vous
+voudrez; moi, j'irai au spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Charles, ce serait abominable, quand vous avez promis.</p>
+
+<p>&mdash;Non; j'ai seulement salué et souri, en disant: «Trop heureux!» Ce
+n'est pas là une promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous irez, Charles; ce serait impardonnable d'y manquer. On doit nous
+présenter; il y a toujours eu une grande liaison entre les Dalrymph et
+nous. Et M. Elliot est l'héritier de mon père; des attentions lui sont
+dues à ce titre.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parlez pas d'héritiers, s'écria Charles: je ne suis pas de ceux
+qui négligent le pouvoir régnant pour s'incliner devant l'astre nouveau.
+Si je n'y allais <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> pas pour votre père, il serait scandaleux d'y
+aller pour son héritier. Qu'est-ce que M. Elliot est pour moi?»</p>
+
+<p>Cette expression d'insouciance ranima Anna, qui vit le capitaine
+regarder et écouter avec attention. Aux dernières paroles de Charles, il
+la regarda.</p>
+
+<p>Charles et Marie continuaient à discuter le projet de spectacle: Mme
+Musgrove s'interposa.</p>
+
+<p>«Il vaut mieux y renoncer, Charles, et demander la loge pour mardi. Ce
+serait dommage d'être séparés, et nous y perdrions aussi miss Anna; et
+si elle n'est pas avec nous, ni Henriette ni moi nous ne nous soucions
+du spectacle.»</p>
+
+<p>Anna fut sincèrement reconnaissante de ces paroles; elle dit d'un ton
+décidé: «S'il ne dépendait que de moi, madame, la soirée à la maison ne
+serait pas le plus petit obstacle. Je n'ai aucun plaisir à ces
+présentations, et je serais trop heureuse d'aller au théâtre avec vous.»</p>
+
+<p>Elle sentit qu'on l'observait, et n'osa pas même lever les yeux pour
+voir l'effet de ses paroles. On convint du mardi. Charles se réserva
+seulement de taquiner sa femme en déclarant qu'il irait seul au
+spectacle, si personne ne voulait y aller. Le capitaine Wenvorth quitta
+sa place, et vint s'arrêter comme par hasard devant Anna. <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span></p>
+
+<p>«Vous n'avez pas été assez longtemps à Bath, dit-il, pour jouir des
+soirées qu'on y donne.</p>
+
+<p>&mdash;Ces soirées ne me plaisent pas, je ne suis pas joueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que vous ne l'étiez pas autrefois; mais le temps opère de
+grands changements.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas tant changé,» dit-elle; puis elle s'arrêta, craignant
+quelque interprétation.</p>
+
+<p>Quelques instants après, il dit, comme si c'était une réflexion
+soudaine:</p>
+
+<p>«Il y a un siècle, vraiment: huit ans et demi!»</p>
+
+<p>Anna ne put savoir s'il en aurait dit davantage; Henriette demanda à
+sortir, et Anna dissimula sa contrariété; elle se dit que si Henriette
+l'avait su, elle en aurait eu pitié, elle qui était si sûre de
+l'affection de son fiancé.</p>
+
+<p>Sir Walter et Élisabeth vinrent interrompre leurs apprêts de départ:
+leur présence apporta un froid général. Anna se sentit oppressée, et vit
+la même impression autour d'elle. Le bien-être, la liberté, la gaîté,
+disparurent; un froid maintien, un silence compassé, une conversation
+insipide, accueillirent son père et sa s&oelig;ur. Quelle mortification
+c'était pour elle!</p>
+
+<p>Cependant elle eut une satisfaction: le capitaine Wenvorth fut salué par
+sa s&oelig;ur plus gracieusement <span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> que la première fois. Élisabeth
+renouvela son invitation pour tous les Musgrove, «une soirée intime,»
+dit-elle, et, posant sur la table les lettres d'invitation qu'elle avait
+apportées, elle adressa un sourire à Wenvorth en lui en présentant une.
+Elle avait réfléchi qu'un homme d'une telle tournure ferait bien dans
+son salon, et elle consentait à oublier le passé.</p>
+
+<p>Quand Sir Walter et Élisabeth furent partis, l'animation et la gaîté
+reparurent, excepté pour Anna. Elle pensait à la manière douteuse dont
+Wenvorth avait remercié plutôt qu'accepté l'invitation, montrant plus de
+surprise que de plaisir. Elle savait qu'il ne pouvait regarder cette
+invitation comme une excuse pour le passé. Il tint la carte dans sa main
+après leur départ, comme s'il réfléchissait à tout cela.</p>
+
+<p>«Pensez-donc qu'Élisabeth a invité tout le monde, chuchota Marie assez
+haut pour être entendue. Je ne suis pas surprise que le capitaine soit
+ravi. Vous voyez qu'il ne peut pas se séparer de sa carte.»</p>
+
+<p>Anna saisit le regard de Wenvorth; elle vit sa joue rougir, et sa bouche
+exprimer le mépris.</p>
+
+<p>Elle se détourna pour ne pas en voir davantage.</p>
+
+<p>On se sépara. Anna, sollicitée de rester à dîner, refusa. Elle avait
+besoin de calme et de silence après les agitations de la journée. <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span></p>
+
+<p>Revenue à Camben-Place, elle eut à entendre tous les projets d'Élisabeth
+et de Mme Clay pour la soirée, tous les détails d'embellissement,
+l'énumération des invités, tout ce qui ferait de cette soirée la plus
+élégante qu'on eût jamais vue à Bath. Pendant ce temps, elle était
+obsédée par une pensée unique:</p>
+
+<p>«Viendra-t-il?» Elle ne pouvait deviner s'il se croirait obligé de
+venir. Elle oublia un moment sa préoccupation pour dire à Mme Clay
+qu'elle l'avait vue causer avec M. Elliot. Elle crut voir sur sa figure
+une certaine confusion, qui pouvait bien être causée par des reproches
+ou des observations de M. Elliot.</p>
+
+<p>Elle s'écria cependant d'un air assez naturel:</p>
+
+<p>«Ah! c'est vrai! ma chère. Croiriez-vous, miss Elliot, que j'ai
+rencontré M. Elliot dans la rue Bath? Je n'ai jamais été plus étonnée;
+nous avons fait quelques pas ensemble. Quelque chose l'avait empêché de
+partir; je ne sais plus quoi, car j'étais pressée et je ne pouvais guère
+attendre... Il voulait savoir à quelle heure il pourrait être reçu
+demain, il ne pensait qu'à votre soirée, et moi aussi, et même depuis
+que je suis rentrée; sans cela, cette rencontre ne me serait pas si
+entièrement sortie de la mémoire.»</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch23" id="ch23">CHAPITRE XXIII</a></h2>
+
+<p>Anna ayant promis d'aller chez les Musgrove, elle remit au lendemain la
+visite à lady Russel. Un jour de plus était accordé à la bonne
+réputation de M. Elliot, comme à la sultane Sheherazade des <i>Mille et
+une Nuits</i>.</p>
+
+<p>Le mauvais temps la mit en retard, et quand elle arriva chez les
+Musgrove, elle y trouva Mme Croft, Harville et Wenvorth. Marie et
+Henriette ne l'avaient pas attendue; mais elles avaient recommandé à Mme
+Musgrove de la retenir jusqu'à leur retour.</p>
+
+<p>Elle dut se soumettre, et fut bientôt plongée dans toutes les agitations
+que l'extrême bonheur et l'extrême chagrin peuvent procurer.</p>
+
+<p>Deux minutes après son arrivée, Wenvorth dit à Harville:</p>
+
+<p>«Nous écrirons la lettre en question, Harville, si vous voulez me donner
+ce qu'il faut pour écrire.» <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span></p>
+
+<p>Tout étant préparé, il s'approcha de la table et, tournant le dos à
+tous, il s'absorba dans sa lettre.</p>
+
+<p>Mme Musgrove racontait à Mme Croft comment le mariage de sa fille
+s'était décidé, avec cet insupportable chuchotement que tout le monde
+peut entendre. Anna ne put éviter d'entendre certains détails et des
+rabâchages insipides que Mme Croft écoutait avec une attention
+bienveillante. Anna espérait que Wenvorth n'entendait pas.</p>
+
+<p>«Tout bien considéré, disait Mme Musgrove, nous avons jugé convenable de
+ne pas attendre davantage; Charles Hayter se mourait d'impatience. Je ne
+hais rien tant que les longs engagements; six mois, un an tout au plus,
+mais pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément ce que j'allais vous dire; surtout quand on ignore
+s'il ne surviendra pas quelque obstacle; je trouve cela très imprudent,
+et les parents devraient l'empêcher autant qu'ils peuvent. J'aimerais
+mieux voir les jeunes gens se marier avec un petit revenu, et lutter
+avec les difficultés de la vie que d'être liés longtemps d'avance.»</p>
+
+<p>Anna trouvait là un intérêt inattendu. Elle s'appliqua ces paroles,
+sentit un frémissement parcourir tout son corps, et jeta
+involontairement un regard sur la table. Le capitaine avait cessé
+d'écrire: il <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> écouta et se retourna pour lui jeter un regard rapide
+et profond.</p>
+
+<p>Les deux dames continuèrent à redire les mêmes vérités, à les renforcer
+par des exemples. Mais Anna n'entendit qu'un bruit de voix; tout était
+confusion dans son esprit.</p>
+
+<p>Harville, qui n'avait rien entendu, s'approcha d'une fenêtre et parut
+inviter Anna à le rejoindre. Il la regarda avec un sourire et fit un
+petit mouvement de tête qui disait: «Venez, j'ai quelque chose à vous
+dire.»</p>
+
+<p>Anna alla vers lui; alors il reprit l'expression sérieuse et pensive qui
+lui était habituelle.</p>
+
+<p>«Voyez, dit-il, déployant un paquet qu'il avait dans la main et montrant
+une miniature. Connaissez-vous cette personne?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pouvez deviner à qui ce portrait est destiné. Mais, dit-il
+d'une voix grave, il n'a pas été fait pour elle. Miss Elliot, vous
+rappelez-vous notre promenade à Lyme? Nous nous affligions pour lui. Je
+ne croyais guère alors. Mais, n'importe. La peinture a été faite au Cap.
+Harville rencontra là un jeune artiste allemand, et pour remplir une
+promesse faite à ma pauvre s&oelig;ur, il posa, et lui rapporta ce
+portrait. Je suis chargé maintenant de le donner à une autre <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> femme.
+Quelle commission pour moi! mais qui pouvait la faire? Je ne suis pas
+fâché, vraiment, de la laisser à un autre, dit-il en désignant Wenvorth.
+Le capitaine s'en charge; c'est pour cela qu'il écrit.» Et il ajouta,
+avec une lèvre tremblante: «Pauvre <ins class="correction" title="Famy">Fanny</ins>! Elle ne l'aurait pas oublié
+sitôt!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Anna d'une voix pénétrée, je le crois facilement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas dans sa nature: elle l'adorait.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme qui aime vraiment est ainsi.»</p>
+
+<p>Harville eut un sourire qui signifiait: «Réclamez-vous pour votre sexe?»
+et Anna répondit, en souriant aussi: «Oui, nous ne sommes pas si
+oublieuses que vous; c'est peut-être notre destinée plutôt que notre
+mérite. Nous n'y pouvons rien. Nous vivons à l'intérieur, tranquilles,
+renfermées, et nous n'existons que par le sentiment. Vous êtes forcés à
+l'action; vous avez toujours quelque affaire qui vous ramène dans le
+monde; le changement et l'occupation continuels affaiblissent bientôt
+vos impressions.</p>
+
+<p>&mdash;En admettant (ce que je ne fais pas) que votre assertion soit vraie,
+elle ne s'applique pas à Benwick. Il n'a pas été forcé à l'action; la
+paix l'a ramené à terre à ce moment-là, et depuis il a toujours vécu
+avec nous. <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span></p>
+
+<p>&mdash;C'est très vrai, dit Anna; je l'avais oublié. Mais qu'allez-vous
+répondre à cela, capitaine? Si le changement ne vient pas des
+circonstances extérieures, il vient du dedans, de la nature de l'homme,
+ce doit être le cas du capitaine Benwick.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je n'admets pas que ce soit la nature de l'homme plus que de
+la femme d'oublier ceux qu'on aime ou qu'on a aimés. Je crois le
+contraire. Il y a une véritable analogie entre notre corps et notre
+esprit; là où le corps est le plus fort, le sentiment l'est aussi: il
+est capable de supporter une plus rude épreuve, comme d'affronter un
+plus mauvais temps.</p>
+
+<p>&mdash;Vos sentiments peuvent être les plus forts, dit Anna; mais le même
+esprit d'analogie m'autorise à dire que les nôtres sont les plus
+tendres. L'homme est plus robuste que la femme, mais il ne vit pas plus
+longtemps, ce qui explique mes idées sur la nature de ses affections.
+S'il en était autrement, ce serait trop cruel pour vous. Vous avez à
+lutter avec des dangers, des souffrances; vous travaillez et vous
+fatiguez votre temps; votre santé, votre vie, ne sont pas à vous. Ce
+serait cruel vraiment (ceci fut dit d'une voix tremblante) si les
+sentiments des femmes étaient ajoutés à tout cela. <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Nous ne serons jamais d'accord sur ce point,» commença Harville, quand
+un léger bruit attira son attention. La plume de Wenvorth était tombée
+de ses mains, et Anna tressaillit en s'apercevant qu'il était plus près
+qu'elle ne croyait.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous fini votre lettre? dit Harville.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, quelques lignes seulement: j'aurai fini dans cinq minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne presse; je suis très bien ancré ici, dit-il en souriant à
+Anna; bien approvisionné; je ne manque de rien. Eh bien, miss Elliot,
+dit-il en baissant la voix, comme je vous le disais, nous ne serons
+jamais d'accord sur ce point; aucun homme ni aucune femme ne peuvent
+l'être sans doute: mais laissez-moi vous dire que l'histoire est contre
+vous, en prose et en vers. Si j'avais autant de mémoire que Benwick,
+j'apporterais cinquante citations pour appuyer ma thèse. Je ne crois pas
+avoir ouvert dans ma vie un seul livre qui n'ait parlé de l'inconstance
+des femmes. Chansons et proverbes: tout en parle. Mais, direz-vous
+peut-être, ils ont été écrits par des hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'il vous plaît, ne prenons pas pour arbitres les livres. Les
+hommes, en écrivant l'histoire, ont sur nous tous les avantages; ils ont
+plus d'instruction, et la plume est dans leurs mains. Je n'admets <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
+pas que les livres prouvent quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelle preuve aurons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en aurons jamais. Nous débutons chacun avec une prévention en
+faveur de notre propre sexe; nous y ajoutons toutes les preuves que nous
+pouvons trouver à l'appui, et précisément ces preuves ne peuvent être
+données sans trahir un secret.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Harville d'un ton profondément ému, si je pouvais vous
+faire comprendre tout ce qu'éprouve un homme, quand, jetant un dernier
+regard sur sa femme et ses enfants, il suit des yeux le bateau qui les
+emporte, et se demande s'il les reverra jamais. Si je pouvais vous dire
+la joie de son âme quand il les revoit après une longue absence; quand
+il a calculé l'heure de leur retour, et qu'il les voit arriver un jour
+plus tôt, comme si le ciel leur avait donné des ailes! Si je pouvais
+vous dire tout ce qu'un homme peut faire et supporter; tout ce qu'il
+peut se glorifier de faire pour ses chers trésors! Je parle seulement de
+ceux qui ont un c&oelig;ur! dit-il en appuyant la main sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Anna vivement; je rends justice à vos sentiments et aux hommes
+qui vous ressemblent. Je mériterais le mépris si j'osais supposer que la
+véritable affection et la confiance appartiennent seulement <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> aux
+femmes. Non, je vous crois capables dans le mariage de toutes les
+grandes et nobles choses. Je crois que vous pouvez supporter beaucoup
+tant que... (permettez-moi de le dire), tant que vous avez un but. Je
+veux dire tant que la femme que vous aimez existe et vit pour vous. Le
+seul privilège que je réclame pour mon sexe (et il n'est pas très
+enviable, n'en soyez pas jaloux), c'est d'aimer plus longtemps quand il
+n'y a plus ni vie ni espoir.» Elle ne put en dire davantage; son c&oelig;ur
+était trop plein, sa poitrine trop oppressée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes une bonne âme, s'écria le capitaine lui posant la main sur
+le bras avec affection. Il n'y a pas moyen de se quereller avec vous. Et
+puis ma langue est liée quand je pense à Benwick.»</p>
+
+<p>Leur attention fut appelée ailleurs: Mme Croft s'en allait.</p>
+
+<p>«Nous nous séparons ici, je crois, Frédéric. Je retourne chez moi, et
+vous, vous avez un rendez-vous avec votre ami. Ce soir, nous aurons le
+plaisir de nous rencontrer tous à votre soirée,» dit-elle à Anna. «Nous
+avons reçu hier l'invitation de votre s&oelig;ur, et j'ai compris que
+Frédéric était invité aussi. Vous êtes libre, n'est-ce pas, Frédéric?»
+<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span></p>
+
+<p>Wenvorth pliait sa lettre à la hâte, il ne put ou ne voulut pas répondre
+à cela.</p>
+
+<p>«Oui, dit-il, nous nous séparons; mais nous vous suivrons bientôt,
+c'est-à-dire Harville, si vous êtes prêt, je le suis dans une minute; je
+sais que vous ne serez pas fâché d'être dehors.»</p>
+
+<p>Wenvorth, ayant cacheté rapidement sa lettre, semblait pressé de partir.
+Anna n'y comprenait rien. Harville lui dit un amical adieu; mais de
+Wenvorth elle n'eut pas un mot, pas un regard, quand il sortit.</p>
+
+<p>Elle n'avait eu que le temps de s'approcher de la table, quand la porte
+s'ouvrit, et qu'il rentra. Il s'excusa, disant qu'il avait oublié ses
+gants; il s'approcha de la table, et, tirant une lettre de dessous les
+autres papiers, la mit sous les yeux d'Anna en la regardant d'un air
+suppliant, puis il sortit avant que Mme Musgrove eût le temps de voir
+s'il était entré.</p>
+
+<p>Anna fut agitée au delà de toute expression. La lettre, dont l'adresse
+«Miss A. E.» était à peine lisible, était celle qu'il avait pliée si
+rapidement. On croyait qu'il écrivait à Benwick, et c'était à elle! La
+vie d'Anna dépendait du contenu de cette lettre! Mais tout était
+préférable à l'attente. Mme Musgrove était occupée ailleurs, et Anna
+put, sans être aperçue, lire ce qui suit:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«Je ne puis me taire plus longtemps. Il faut<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span>
+que je vous écrive. Vous me percez le c&oelig;ur! Ne me dites pas qu'il
+est trop tard! que ces précieux sentiments sont perdus pour toujours.
+Je m'offre à vous avec un c&oelig;ur qui vous appartient encore plus que
+lorsque vous l'avez brisé il y a huit ans. Ne dites pas que l'homme
+oublie plus tôt que la femme, que son amour meurt plus vite. Je n'ai
+jamais aimé que vous. Je puis avoir été injuste, j'ai été faible et
+vindicatif, mais jamais inconstant. C'est pour vous seule que je suis
+venu à Bath, c'est à vous seule que je pense; ne l'avez-vous pas vu?
+N'auriez-vous pas compris mes désirs? Je n'aurais pas attendu depuis
+dix jours, si j'avais connu vos sentiments comme je crois que vous
+avez deviné les miens. Je puis à peine écrire. J'entends des mots qui
+m'accablent. Vous baissez la voix, mais j'entends les sons de cette
+voix qui sont perdus pour les autres. Trop bonne et trop parfaite
+créature! vous nous rendez justice, en vérité, en croyant les hommes
+capables de constance. Croyez à ce sentiment inaltérable chez</p>
+
+<p class="right">F. W.</p>
+
+<p>»Il faut que je parte, incertain de mon sort: mais je reviendrai ici, ou
+j'irai vous rejoindre. Un mot, un regard suffira pour me dire si je dois
+entrer ce soir ou jamais chez votre père.»</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span></p>
+
+<p>Après cette lecture, Anna fut longtemps à se remettre. Chaque instant
+augmentait son agitation: elle était comme écrasée de bonheur et avant
+qu'elle pût sortir de cet état violent, Charles, Marie et Henriette
+rentrèrent.</p>
+
+<p>Elle s'efforça d'être calme, mais elle ne comprit pas un mot de ce qu'on
+disait. Elle fut obligée de s'excuser et de dire qu'elle était
+souffrante. On remarqua alors qu'elle était très pâle, qu'elle
+paraissait agitée et préoccupée, et l'on ne voulut pas sortir sans elle.
+Cela était cruel!... Si seulement on était parti, lui laissant la
+tranquille possession de cette chambre! mais voir tout le monde autour
+d'elle lui donnait le vertige et la désespérait. Elle dit qu'elle
+voulait retourner chez elle.</p>
+
+<p>«Certainement, ma chère, dit Mme Musgrove; partez vite, et prenez soin
+de vous, afin d'être bien remise ce soir. Charles, demandez une voiture;
+elle ne peut pas marcher.»</p>
+
+<p>Aller en voiture, c'était là le pire, perdre la possibilité de dire deux
+mots au capitaine! Elle ne pouvait supporter cette pensée. Elle protesta
+vivement, et on la laissa enfin partir.</p>
+
+<p>«Soyez assez bonne, madame, dit-elle en sortant, pour dire à ces
+messieurs que nous espérons les avoir <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> tous ce soir, et
+particulièrement le capitaine Benwick et M. Wenvorth.»</p>
+
+<p>Elle craignait quelque malentendu qui gâterait son bonheur. Une autre
+contrariété survint: Charles voulut l'accompagner, cela était cruel,
+mais elle ne pouvait s'y refuser.</p>
+
+<p>Arrivés à la rue Union, un pas rapide et qui lui était familier se fit
+entendre derrière eux. Elle eut le temps de se préparer à voir Wenvorth.
+Il les rejoignit, puis parut indécis sur ce qu'il devait faire; il se
+tut et la regarda. Elle soutint ce regard en rougissant. Alors
+l'indécision de Wenvorth cessa et il marcha à côté d'elle.</p>
+
+<p>Charles, frappé d'une pensée soudaine, dit tout à coup:</p>
+
+<p>«Capitaine, où allez-vous? A Gay-Street, ou plus loin?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, dit Wenvorth surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous près de Camben-Place? parce qu'alors je n'ai aucun scrupule
+à vous prier de me remplacer, et de donner votre bras à Anna. Elle est
+un peu souffrante ce matin et ne doit pas aller seule si loin; et il
+faut que j'aille chez mon armurier. Il m'a promis de me faire voir un
+superbe fusil qu'il va expédier, et si je n'y vais pas tout de suite il
+sera trop tard.»</p>
+
+<p>Wenvorth n'avait aucune objection à faire à cela, <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> il s'empressa
+d'accepter, réprimant un sourire et une joie folle.</p>
+
+<p>Une minute après, Charles était au bout de la rue, et Wenvorth et Anna
+se dirigeaient vers la promenade tranquille, pour causer librement
+pendant cette heure bénie, qu'ils se rappelleraient toujours avec
+bonheur. Là ils échangèrent de nouveau ces sentiments et ces promesses
+qui avaient déjà une fois engagé leur avenir et qui avaient été suivis
+de longues années de séparation et d'indifférence. Ils se rappelèrent le
+passé, plus parfaitement heureux qu'ils ne l'avaient jamais été, plus
+tendres, plus éprouvés, plus certains de la fidélité et de l'attachement
+l'un de l'autre; plus disposés à agir, et plus justifiés en le faisant.
+Ils montaient lentement la pente douce, ne voyant rien autour d'eux, ni
+les passants qui les coudoyaient. Ils s'expliquaient et se racontaient,
+sans se lasser jamais, les journées précédentes. C'était bien la
+jalousie qui avait dirigé toute la conduite de Wenvorth; mais il n'avait
+jamais aimé qu'elle. Il avait voulu l'oublier, et croyait y avoir
+réussi. Il s'était cru indifférent, tandis qu'il n'était qu'irrité; il
+avait été injuste pour les qualités d'Anna, parce qu'il en avait
+souffert. Maintenant elle était pour lui la perfection absolue, mais il
+reconnaissait qu'à Uppercross seulement <span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> il avait appris à lui
+rendre justice, et qu'à Lyme seulement il avait commencé à se connaître
+lui-même. L'admiration de M. Elliot pour Anna avait réveillé son
+affection, et les incidents du Cobb et la suite avaient établi la
+supériorité d'Anna.</p>
+
+<p>Il avait fait des efforts inutiles pour s'attacher à Louisa, sans se
+douter qu'une autre femme avait déjà pris possession de son c&oelig;ur. Il
+avait appris alors à distinguer la fermeté de principes, de l'entêtement
+et de l'amour-propre; un esprit résolu et équilibré, d'un esprit
+téméraire. Tout contribuait à élever dans son estime la femme qu'il
+avait perdue; et il commençait à déplorer l'orgueil et la folie qui
+l'avaient empêché de la regagner quand elle était sur sa route.</p>
+
+<p>Dès lors sa punition avait commencé. A peine délivré du remords et de
+l'horreur causés par l'accident de Lyme, il s'était aperçu qu'il n'était
+plus libre.</p>
+
+<p>«Je découvris, dit-il, que Harville me considérait comme engagé avec
+Louisa. L'honneur me commandait de l'épouser, puisque j'avais été
+imprudent. Je n'avais pas le droit d'essayer si je pourrais m'attacher à
+une de ces jeunes filles, au risque de faire naître des bruits fâcheux.
+J'avais péché, j'en devais subir les conséquences. Je me décidai à
+quitter Lyme, <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> j'aurais voulu affaiblir par tous les moyens
+possibles les sentiments que j'avais pu inspirer. J'allai chez mon
+frère, il me parla de vous, il me demanda si vous étiez changée. Il ne
+soupçonnait guère qu'à mes yeux vous ne pouviez jamais changer.»</p>
+
+<p>Anna sourit, car il est bien doux à vingt-huit ans de s'entendre dire
+qu'on n'a perdu aucun des charmes de la jeunesse. Elle comparait cet
+hommage avec d'autres paroles qu'il avait dites, et le savourait
+délicieusement.</p>
+
+<p>Il en était là, déplorant son aveuglement et son orgueil, quand
+l'étonnante et heureuse nouvelle du mariage de Louisa lui rendit sa
+liberté.</p>
+
+<p>«Ce fut la fin de mes plus grands tourments, car dès lors la route du
+bonheur m'était ouverte; mais attendre dans l'inaction eût été trop
+terrible. J'allai à Bath. Me pardonnez-vous d'y être arrivé avec un peu
+d'espoir? Je savais que vous aviez refusé un homme plus riche que moi;
+mais vous voir entourée de personnes malveillantes à mon égard; voir
+votre cousin causant et souriant, et savoir que tous ceux qui avaient
+quelque influence sur vous désiraient ce mariage, quand même vous auriez
+de l'indifférence ou de la répulsion, n'était-ce pas assez pour me
+rendre fou? <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Il fallait ne pas me soupçonner, dit Anna, le cas était si différent.
+Si j'ai eu tort en cédant autrefois à la persuasion, souvenez-vous
+qu'elle était exercée pour mon bien, je cédais au devoir. Mais ici on ne
+pouvait invoquer aucun devoir pour me faire épouser un homme qui m'était
+indifférent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pouvais pas raisonner ainsi. J'étais la proie de ces vieux
+sentiments dont j'avais tant souffert. Je me souvenais seulement que
+vous m'aviez abandonné croyant aux autres plutôt qu'à moi, et qu'enfin
+vous étiez encore avec la même personne qui vous avait guidée, dans
+cette année de malheur.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais cru, dit Anna, que ma manière d'être pouvait vous épargner
+tout ce chagrin?</p>
+
+<p>&mdash;Non; vous aviez l'air aisé d'une personne qui est engagée ailleurs, et
+cependant j'étais décidé à vous revoir.»</p>
+
+<p>Anna rentra chez elle, plus heureuse que personne ici n'aurait pu
+comprendre. Tous les sentiments pénibles du matin étaient dissipés: son
+bonheur était si grand, que, pour contenir sa joie, elle fut obligée de
+se dire qu'elle ne pouvait pas durer. Elle alla s'enfermer dans sa
+chambre, pour pouvoir en jouir ensuite avec plus de calme. <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span></p>
+
+<p>Le soir vint, les salons se remplirent. C'était une soirée banale, trop
+nombreuse pour être intime, pas assez pour être animée.</p>
+
+<p>Cependant jamais soirée ne parut plus courte à Anna. Jolie et
+rougissante d'émotion et de bonheur, elle fut généralement admirée.</p>
+
+<p>Elle ne trouvait là que des indifférents ou des gens sympathiques, les
+premiers elle les laissait de côté; elle causait gaîment avec les
+autres, puis elle échangeait quelques mots avec Wenvorth, et elle
+sentait qu'il était là! Ce fut dans un de ces courts moments qu'elle lui
+dit:</p>
+
+<p>«J'ai tâché de me juger impartialement, et je crois que j'ai fait mon
+devoir en me laissant influencer par l'amie qui me servait de mère. Je
+ne veux pas dire pourtant qu'elle ne se trompait pas: l'avenir lui a
+donné tort. Quant à moi, je ne voudrais jamais dans une circonstance
+semblable imposer mon avis. Mais si j'avais désobéi, j'aurais été
+tourmentée par ma conscience; aujourd'hui je n'ai rien à me reprocher,
+et je crois que le sentiment du devoir n'est pas le plus mauvais lot
+d'une femme en ce monde.»</p>
+
+<p>Il regarda Anna, puis lady Russel:</p>
+
+<p>«Je ne lui pardonne pas encore; mais j'espère plus tard être bien avec
+elle. <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je me suis demandé aussi si je n'avais pas été moi-même mon plus grand
+ennemi. Dites-moi, si je vous avais écrit, quand je fus nommé commandant
+de la <i>Laconia</i>, m'auriez-vous répondu? M'auriez-vous promis votre main?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'aurais fait!» fut toute sa réponse; mais le ton était
+décisif.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! s'écria-t-il; est-ce vrai? j'y pensais et je le souhaitais,
+comme le couronnement de tous mes succès, mais j'étais trop orgueilleux
+pour vous demander une seconde fois. Si j'avais voulu vous comprendre et
+vous rendre justice, six années de réparation et de souffrance m'eussent
+été épargnées! Ce m'est une douleur d'un nouveau genre. Je me suis
+accoutumé à croire que je méritais tout ce qui m'arrivait d'heureux.
+Comme d'autres grands hommes dans les revers, ajouta-t-il avec un
+sourire, je dois m'efforcer de soumettre mon esprit à ma destinée. Je
+dois apprendre à me trouver heureux plus que je ne mérite.»</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch24" id="ch24">CHAPITRE XXIV</a></h2>
+
+<p>Qui peut douter de la suite de l'histoire? Quand deux jeunes gens se
+mettent en tête de se marier, ils sont sûrs, par la persévérance,
+d'arriver à leur but, quelque pauvres, quelque imprudents qu'ils soient.
+C'est là peut-être une dangereuse morale, mais je crois que c'est la
+vraie, et si ceux-là réussissent, comment <i>un capitaine Wenvorth</i> et une
+<i>Anna Elliot</i>, ayant toute la maturité de l'esprit, la conscience du
+droit et une fortune indépendante, n'auraient-ils pas renversé tous les
+obstacles?</p>
+
+<p>Ils n'en rencontrèrent pas beaucoup, en réalité, car ils n'eurent
+d'autre opposition que le manque de gracieuseté et d'affection.</p>
+
+<p>Sir Walter ne fit aucune objection, et Élisabeth se contenta de paraître
+froide et indifférente. Le capitaine Wenvorth, avec son mérite personnel
+et ses 25,000 livres, n'était plus un zéro. On le trouvait digne de
+rechercher la fille d'un baronnet dépensier <span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> et absurde, qui n'avait
+pas eu assez de bon sens pour se maintenir dans la situation où la
+Providence l'avait placé, et qui ne pouvait donner à sa fille qu'une
+petite portion des 10,000 livres venant de sa mère.</p>
+
+<p>Sir Walter, malgré sa vanité, était loin de penser que ce fût là un
+mauvais mariage. Au contraire, quand il vit Wenvorth davantage à la
+lumière du jour (et il le regarda bien), il fut frappé de sa bonne mine,
+et il sentit que cette supériorité physique pouvait entrer en balance
+avec le rang de sa fille.</p>
+
+<p>Tout cela, aidé d'un nom bien sonnant, disposa Sir Walter à préparer sa
+plume avec bonne grâce pour insérer le mariage dans le livre d'honneur.</p>
+
+<p>La seule personne dont l'opposition pouvait causer une sérieuse
+inquiétude était lady Russel. Anna savait que cette dame aurait quelque
+peine à renoncer à M. Elliot et qu'elle devrait faire des efforts pour
+rendre justice à Wenvorth.</p>
+
+<p>Il lui fallait reconnaître qu'elle s'était trompée doublement; que, les
+manières de Wenvorth ne convenant pas à ses idées, elle avait été trop
+prompte à lui attribuer un caractère d'une impétuosité dangereuse; que,
+les manières de M. Elliot lui ayant plu précisément par leur correction
+et leur élégance, leur politesse et leur aménité, elle avait été trop
+<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> prompte à y reconnaître un esprit bien équilibré.</p>
+
+<p>Elle avait à faire une nouvelle provision d'opinions et d'espérances.</p>
+
+<p>Il y a chez quelques personnes une pénétration naturelle que
+l'expérience ne peut égaler. Lady Russel avait été moins douée que sa
+jeune amie; mais c'était une excellente femme, et si elle avait la
+prétention d'avoir un bon jugement, elle voulait, avant tout, le bonheur
+d'Anna.</p>
+
+<p>Quand la gêne du premier moment fut passée, elle se mit à aimer comme
+une mère l'homme qui assurait le bonheur de son enfant.</p>
+
+<p>De toute la famille, Marie fut probablement la plus satisfaite. Ce
+mariage augmentait sa considération, et elle pouvait se flatter d'y
+avoir contribué en gardant Anna avec elle pendant l'automne. Elle était
+fort contente que Wenvorth fût plus riche que Benwick ou Hayter, car sa
+propre s&oelig;ur devait être au-dessus des s&oelig;urs de son mari.</p>
+
+<p>Elle eut à souffrir, peut-être, de voir reprendre à Anna son droit
+d'aînesse dans la société, et de la voir propriétaire d'un joli landau;
+mais elle avait un avenir qu'Anna n'avait pas. Son mari était fils aîné,
+et il hériterait d'Uppercross; et si elle pouvait empêcher <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> Wenvorth
+d'être fait baronnet, elle ne voudrait pas changer avec Anna.</p>
+
+<p>Il est à désirer que la s&oelig;ur aînée soit également satisfaite de son
+sort, car un changement n'est pas probable. Elle a eu la mortification
+de voir M. Elliot se retirer, et personne ne s'est présenté qui puisse
+faire naître en elle le moindre espoir.</p>
+
+<p>La nouvelle du mariage d'Anna fut pour M. Elliot un événement inattendu.
+Il dérangeait ses plans de bonheur conjugal et son espoir de garder Sir
+Walter célibataire, en le surveillant de près.</p>
+
+<p>Quoique dérouté et désappointé, il pouvait encore faire quelque chose
+pour son propre plaisir et son intérêt. Il quitta Bath, et Mme Clay,
+s'en allant bientôt après, le bruit courut qu'elle s'était établie à
+Londres sous sa protection. On vit alors qu'il avait joué double jeu et
+qu'il était résolu à empêcher cette femme artificieuse de l'évincer.</p>
+
+<p>Chez Mme Clay, la passion l'avait emporté sur l'intérêt, elle était
+rusée cependant aussi bien que passionnée; et l'on se demande
+aujourd'hui qui des deux sera le plus habile: si M. Elliot, après
+l'avoir empêchée d'épouser Sir Walter, ne sera pas amené à en faire sa
+femme.</p>
+
+<p>Sir Walter et Élisabeth furent sans nul doute froissés <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> et vexés en
+découvrant la duplicité de Mme Clay. Ils ont, il est vrai, pour se
+consoler leur <i>grande</i> cousine, mais ils sentiront bientôt que le métier
+de courtisan n'est pas toujours agréable.</p>
+
+<p>Anna n'eut qu'un nuage à son bonheur; ce fut de voir que personne dans
+sa famille n'était digne de Wenvorth. La disproportion de fortune ne lui
+donna pas un moment de regret; mais ne pouvoir offrir à son mari
+l'accueil bienveillant d'une famille respectable, en échange de
+l'accueil empressé de ses beaux-frères et belles-s&oelig;urs, fut pour elle
+une source de chagrin.</p>
+
+<p>Elle n'avait dans le monde que deux amies à ajouter à ceux de son mari:
+lady Russel et Mme Shmith; il était tout disposé à aimer la première,
+et, pourvu qu'on ne l'obligeât pas à dire qu'elle avait eu raison de les
+séparer, il voulait bien lui reconnaître toutes les autres qualités.</p>
+
+<p>Quant à Mme Shmith, elle avait des titres pour être aimée tout de suite:
+les bons offices qu'elle avait rendus à Anna. Elle acquit deux amis au
+lieu d'une, et fut la première à les visiter. Le capitaine s'acquitta
+envers elle en lui faisant recouvrer sa propriété des Indes.</p>
+
+<p>Cette augmentation de revenu, jointe à une amélioration <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> de santé et
+à la fréquentation d'aussi bons amis, entretint sa gaîté et sa vivacité,
+et elle défia alors les plus grandes richesses d'ajouter à son
+contentement; mais la source de son bonheur était en elle et dans son
+caractère, comme celui d'Anna était dans son c&oelig;ur aimant. Anna était
+tout tendresse, et Wenvorth l'aima autant qu'elle en était digne. La
+crainte de la guerre fut la seule ombre à son bonheur. Elle se
+glorifiait d'être la femme d'un marin, mais il fallait payer cette
+gloire par les alarmes dues à cette profession, où les vertus
+domestiques brillent peut-être d'un plus vif éclat que les vertus
+patriotiques.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres">TABLE</a></h2>
+
+<table summary="table_des_chapitres" border="0" cellspacing="0">
+<colgroup span="2">
+ <col width="100" />
+ <col width="100" />
+</colgroup>
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td><span class="smcap">Chapitre</span></td><td class="tdrtop">Pages.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">I</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch1">1</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">II</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch2">11</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">III</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch3">18</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">IV</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch4">28</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">V</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch5">34</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">VI</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch6">47</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">VII</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch7">60</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">VIII</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch8">70</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">IX</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch9">81</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">X</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch10">89</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">XI</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch11">102</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">XII</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch12">111</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">XIII</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch13">126</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">XIV</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch14">134</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">XV</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch15">142</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">XVI</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch16">149</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">XVII</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch17">158</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">XVIII</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch18">170</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">XIX</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch19">182</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">XX</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch20">188</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">XXI</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch21">197</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">XXII</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch22">214</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">XXIII</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch23">228</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdrtop">XXIV</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch24">246</a></td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<hr class="small2" />
+
+<p class="center">Châteauroux.&mdash;Typog. et Stér. A. MAJESTÉ.</p>
+
+<hr class="small2" />
+
+<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3 class="note">Au lecteur</h3>
+
+<p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité
+la version originale.</p>
+
+<p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+mineures.</p>
+
+<p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur
+le mot pour voir le texte original.</p>
+
+</div>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Persuasion, by Jane Austen
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PERSUASION ***
+
+***** This file should be named 36777-h.htm or 36777-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/6/7/7/36777/
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+ </body>
+</html>
+
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..3a0350f
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #36777 (https://www.gutenberg.org/ebooks/36777)